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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:50:40 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le sergent Renaud, by Pierre Sales
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le sergent Renaud
+ Aventures parisiennes
+
+Author: Pierre Sales
+
+Release Date: December 8, 2005 [EBook #17252]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SERGENT RENAUD ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+Le Sergent Renaud
+
+AVENTURES PARISIENNES
+
+PARIS
+
+FAYARD FRÈRES, ÉDITEURS
+
+78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+Le Sergent Renaud
+
+I
+
+MARIE RENAUD
+
+
+Un soir du mois d'avril 1864, deux femmes travaillaient, très
+silencieusement, dans un petit logement situé sous les combles d'un
+des plus vieux, des plus majestueux hôtels de la place des Vosges.
+L'une des deux femmes, assez âgée, achevait l'ourlet d'une robe de
+baptême, tandis que l'autre, toute jeune, posait, dans le haut du
+corsage, des noeuds de ruban rose. Elles étaient placées de chaque
+côté d'une longue table, sur laquelle était étendue la robe,
+au milieu d'un fouillis de mousselines, de linons, de piqués,
+d'épingles, d'aiguilles, de ganses, d'entre-deux et de dentelles.
+
+Ainsi que la plupart des anciens logements, celui-ci n'avait pas
+d'entrée, et c'était cette pièce qui communiquait directement avec
+le palier. Elle était assez grande, à peine mansardée et assez
+confortablement meublée: un buffet, une armoire, une seconde table et
+six chaises; le tout entretenu avec une propreté méticuleuse, ainsi
+que le parquet de brique, bien rouge, bien ciré, brillant comme un
+miroir. Dans un coin, sous un voile noir, une belle cage peuplée
+d'une nombreuse famille de serins, de bengalis et de capucins.--Tout,
+dans cette pièce, respirait le bonheur pur, le bonheur intime. Et,
+à voir les deux femmes, le visage à demi éclairé par la lampe,
+travaillant sans relâche, se souriant lorsqu'elles se baissaient un
+peu, personne n'aurait pu croire que le malheur était entré dans
+leur maison.
+
+--Et tu dis, petite, demanda la vieille, qu'il faut livrer cette robe
+de baptême demain à onze heures?
+
+--Oui, grand'mère, répondit la jeune fille, d'une jolie voix douce,
+musicale. Mme Welher m'a expliqué que c'était pour l'Amérique; il
+faut qu'elle la livre elle-même à un commissionnaire; la caisse est
+prête et doit partir le soir même...
+
+--Alors, travaillons, petite. Il ne faut pas faire attendre Mme
+Welher, qui est si gentille pour toi.
+
+Et elles reprirent courageusement leur travail.
+
+Cette grand'mère avait encore, malgré ses soixante ans, un bel air
+de jeunesse. Très maigre, elle était vive, alerte, et son visage
+avait une jolie couleur de vieux rose, un peu passé sous ses bandeaux
+blancs.
+
+La jeune fille était d'une délicatesse extrême. Une véritable
+tête de madone sur un corps d'une délicieuse gracilité. Elle avait
+d'admirables cheveux châtains, très épais; et, lorsqu'elle se
+baissait, se mettant un peu plus dans la lumière de la lampe, ces
+cheveux prenaient une nuance plus vive. Son sang, courant à fleur de
+peau, lui donnait une carnation d'un rose frais, velouté, le rose qui
+avait dû régner autrefois sur les joues de sa grand'mère; ses yeux
+étaient grands, rêveurs, d'un bleu de ciel; son nez petit, droit;
+son front très élevé, très intelligent. Une seule chose gâtait
+un peu ce joli visage: les lèvres étaient trop pâles. Un médecin
+aurait bien vite deviné ce qui manquait à la charmante lingère: le
+grand air et la liberté. Sa taille, bien formée, était d'une
+grâce exquise, très onduleuse, les pieds très petits et les mains
+mignonnes, roses, à part le doigt de la main gauche sans cesse
+transpercé par l'aiguille.
+
+Les deux femmes travaillèrent ainsi, longtemps, n'entendant d'autre
+bruit que des pas de promeneurs attardés. De temps en temps, à
+la dérobée, la grand'mère examinait sa petite-fille; puis elle
+reportait ses yeux sur un portrait d'officier suspendu en face de la
+fenêtre. Elle avait alors un léger frémissement, puis se remettait
+au travail avec plus d'acharnement. Quand, par hasard, elles
+entendaient la porte de la maison s'ouvrir et se refermer, elles
+ralentissaient un peu leur besogne et écoutaient. Mais _celui_
+qu'elles attendaient ne vint pas.--Vers minuit, la grand'mère vit
+tomber une larme sur la robe de baptême que sa petite-fille tenait
+dans ses mains. Puis une seconde larme tomba. Et ce fut tout. La jeune
+fille s'était raidie, avait vaincu sa douleur; et, comme un hoquet
+allait la secouer, elle le dissimula en disant:
+
+--Ah! maladroite, je me suis piquée!
+
+La grand'mère se leva, embrassa son enfant.
+
+--Assez travaillé pour ce soir, Marie! Demain, nous nous y remettrons
+de bonne heure; vois, j'ai fini mon ourlet...
+
+La jeune fille essaya de résister. Elle trouvait une consolation
+dans son travail. Mais la grand'mère l'entraînait, lui donnait une
+bougie.
+
+--Couche-toi, vite.
+
+--Et toi?
+
+--Je te rejoins, tout de suite.
+
+--Bonne nuit, maman Renaud.
+
+Elle l'appelait souvent ainsi, dans leur intimité si douce! Elle
+avait dû donner un nom à chacune de ses mères; car, pendant
+longtemps, elle avait cru, bien réellement, qu'elle en avait deux,
+l'une jeune, jolie, presque une camarade pour elle, «petite mère!»
+Mais cette petite mère était morte de chagrin: elle était allée
+rejoindre son mari. Et il ne restait à la jeune fille que sa seconde
+mère, «maman Renaud».
+
+Quand la porte se fut refermée sur la jeune fille, la grand'mère
+y colla son oreille. Elle entendit un sanglot qui éclatait avec
+d'autant plus de violence qu'il avait été contenu toute la soirée.
+Et elle-même sentit de grosses larmes couler sur ses joues. Et elle
+se mit à marcher dans la pièce, d'un pas agité. Mais bientôt, elle
+ne pleurait plus. Tout à l'heure, elle avait été attendrie par la
+douleur de sa chérie; en ce moment, elle était toute à sa colère,
+à son indignation...
+
+--Il l'abandonne, c'est certain!... Et pourtant, moi, si défiante,
+moi qui avais peur pour elle de tous les hommes, j'avais eu confiance
+en ce Jean Berthier!... Comme si mon expérience ne m'avait pas appris
+que tous les hommes sont des trompeurs!.. Tous? Non, pas tous!...
+
+Elle s'arrêtait sous le portrait d'officier, une reproduction
+agrandie, très pâle, d'une ancienne photographie:
+
+--Tu ne l'étais pas, toi, mon fils!
+
+Elle contempla longuement ce portrait, fait à la sortie de Saint-Cyr,
+qui lui montrait son fils dans son costume de sous-lieutenant. Elle le
+voyait si beau, si noble, si brave!
+
+--Ah! si tu étais encore là, toi! on n'aurait pas osé l'abandonner
+ainsi!... Et moi, mon Dieu! Moi qui ai laissé s'enraciner cet amour
+dans son coeur!... O mon fils, pardon!
+
+Elle leva ses mains vers le portrait. Puis elle rangea la pièce. Et
+elle regagna enfin la chambre où elles couchaient toutes les deux,
+où leurs lits étaient rangés côte à côte, comme dans un dortoir,
+où elles avaient été si heureuses... avant!
+
+Les soirs précédents, Marie ne s'endormait qu'avec peine; mais, ce
+soir-là, la fatigue l'emportait: les émotions l'avaient brisée;
+elle dormait déjà. La vieille se dévêtit bien doucement, de peur
+de l'éveiller; elle n'osa même pas l'embrasser, comme elle faisait
+toujours. Elle s'agenouilla seulement devant le lit et s'approcha
+pour la contempler. Les lèvres de Marie s'entr'ouvrirent bientôt et
+murmurèrent:
+
+--Jean... Jean... Jean...
+
+La vieille alors serra les poings, en murmurant:
+
+--Le gueux! Il m'a volé son coeur!
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, maman Renaud, qui cependant se levait de très bonne
+heure, vit sa petite fille déjà debout, vaquant aux soins du
+ménage. Le sommeil de Marie était devenu si léger qu'il suffisait
+des premières lueurs du jour pour l'éveiller. Son visage était,
+battu, ses yeux cernés; mais elle ne pleurait pas. Pendant toute la
+matinée, elle ne montra aucune faiblesse: elle avait le courage que
+donne une résolution prise. Dès le matin, en s'éveillant, elle
+s'était décidée à tenter une démarche suprême. Elle voulait à
+tout prix sortir de l'indécision. Elles travaillèrent activement. A
+midi, la commande était terminée.
+
+--J'irai livrer, dit la grand'mère. Toi, tu te reposeras...
+
+--Non, grand'mère; j'ai besoin de voir Mme Welher.
+
+Vers deux heures, Marie partit, en effet, et refusa de se laisser
+accompagner. Elle alla livrer sa commande, s'attarda à peine dans le
+magasin de lingerie. Et, aussitôt après, elle se faisait conduire
+en voiture au boulevard Saint-Michel... devant une maison meublée,
+occupée par des étudiants.
+
+Elle y était déjà venue, une seule fois, en secret, dans une
+cruelle circonstance, le jour où elle avait dû avouer à son ami
+qu'elle portait en son sein le fruit de leur amour. C'est, hélas!
+depuis ce jour qu'elle ne l'avait plus revu! Et cependant il lui avait
+juré de ne l'abandonner jamais, dans cette même chambre où elle
+allait l'implorer, non pas pour elle, mais pour le pauvre petit être
+qui tressaillait dans ses flancs... Elle se souvenait exactement du
+numéro de cette chambre, située au premier étage; elle y monta
+bravement et frappa. Ne recevant pas de réponse, elle frappa encore.
+
+En ce moment, une voix cria d'en dessous:
+
+--Qui demandez-vous?
+
+Elle rougit violemment et ne répondit pas: elle avait honte de se
+montrer; mais le garçon, qui avait la garde de la maison meublée,
+monta vivement au premier étage.
+
+--Qui demandez-vous? répéta-t-il brusquement.
+
+Le personnel des hôtels du quartier Latin a généralement peu de
+respect pour les femmes. Elle balbutia:
+
+--Monsieur Jean Berthier?
+
+Le garçon chercha un instant; il se souvenait à peine. D'un geste
+timide, Marie montra la porte de la chambre.
+
+--Ah! oui! fit-il, le numéro 2... oui... oui...
+
+Il devenait soudain plus poli. Il avait reçu de si grosses étrennes
+du locataire de cette chambre!
+
+--Attendez, mademoiselle!
+
+Il descendit presque d'un bond et remonta avec la clef.
+
+--Voici, mademoiselle, entrez donc.
+
+Marie eut une seconde d'espoir.
+
+--Il va venir bientôt? interrogea-t-elle en s'asseyant.
+
+--Dame! Je pense... fit le garçon d'un air niais.
+
+Puis, la dévisageant:
+
+--Je me rappelle... C'est vous qui êtes venue, il y a un mois?
+
+--Oui; mais dites-moi si M. Berthier rentrera bientôt?
+
+--Ah! mademoiselle, il ne m'a pas prévenu; l'autre fois, il m'avait
+avisé la veille... on avait apporté des fleurs... Evidemment, il va
+venir, s'il vous a donné rendez-vous!
+
+Et il souriait encore plus niaisement. Marie s'était mise à
+trembler. Elle entrevoyait une horrible réalité, un mensonge odieux.
+Est-ce que cette chambre n'était pas le véritable domicile de Jean?
+
+--Il n'habite donc pas ici? prononça-t-elle fiévreusement.
+
+--Naturellement, mademoiselle, puisqu'il n'a pris cette chambre que
+pour ses rendez-vous!
+
+Il sembla à Marie que la maison s'écroulait sur elle; et elle
+s'affaissa dans un fauteuil, tandis que le garçon allait voir si
+M. Jean Berthier n'arrivait pas. Elle comprenait qu'elle avait été
+indignement trahie. Mais, quand le domestique revint, pour dire qu'il
+avait regardé le boulevard dans toute sa longueur, et qu'il n'avait
+aperçu personne ressemblant à M. Jean Berthier, Marie était debout.
+Une pâleur livide s'était répandue sur son visage; mais elle
+résistait à ses larmes. Elle donna cinq francs au domestique.
+
+--Voudriez-vous porter une lettre chez M. Jean Berthier?
+
+--Ce serait avec plaisir, mademoiselle, dit-il, empochant la pièce;
+mais nous ignorons son adresse...
+
+--Bien, dit Marie, semblant toujours très calme, bien; je reviendrai
+une autre fois.
+
+Et elle se dirigea vers la porte.
+
+--Mais si, par hasard, M. Berthier passait par ici, avant que vous
+l'ayez vu, que faudrait-il lui dire, mademoiselle?
+
+--Rien!
+
+Elle prononça ce: «Rien!» d'une voix mourante. Qu'aurait-elle à
+dire, en effet, à cet homme qu'elle avait tant aimé et qui avait si
+abominablement abusé d'elle? A chaque marche de l'escalier, elle
+dut s'arrêter et respirer un peu. Le domestique la suivait, avec le
+respect d'un homme bien payé.
+
+Marie faillit tomber en traversant le trottoir, assez large en cet
+endroit. Le garçon ouvrit la portière de sa voiture et dut la
+soutenir pour la faire monter.
+
+--Où faut-il conduire mademoiselle?
+
+--Place des Vosges, balbutia-t-elle.
+
+Et la voiture se fut à peine ébranlée qu'elle s'affalait sur les
+coussins, pleurant à grands sanglots et bégayant:
+
+--Oh!... Jean... Jean... Mon adoré... Toi! Avoir fait cela!...
+
+Quand la voiture arriva place des Vosges, elle pleurait encore.
+
+[Illustration: A chaque marche de l'escalier elle dut s'arrêter et
+respirer un peu. (Page 8.)]
+
+--Quel numéro? demanda le cocher.
+
+Elle descendit à l'entrée de la rue de Birague, ne voulant pas que
+sa grand'mère la vît arriver en voiture. Elle se traîna jusqu'au
+jardin, s'assit sur un banc entouré de verdure. Et elle pleura
+encore.
+
+Enfin, songeant à sa grand'mère, elle regagna sa maison.
+
+Maman Renaud n'osa pas lui dire combien elle avait été inquiète;
+elle demanda seulement, lui voyant les mains vides:
+
+--Tu ne rapportes pas d'ouvrage de chez Mme Welher?
+
+--Non, rien, grand'mère! Je dois y retourner demain...
+
+--Et... pas de lettre en bas?
+
+--Non, pas de lettre, prononça Marie avec un étrange sourire.
+
+--Ce sera pour ce soir... ou pour demain dit la grand'mère affectant
+un air tranquille.
+
+--Non, maman Renaud, ni ce soir, ni demain... ni jamais!
+
+C'était la première fois qu'elles parlaient si franchement de
+l'abandon de Jean. La grand'mère se mit à dresser la la table pour
+le dîner. Marie s'assit auprès de la fenêtre, regardant dans le
+vague. Leur repas fut bien triste, bien silencieux. Marie ne mangeait
+que pour obéir à sa grand'mère. Et la grand'mère prolongeait le
+repas: elle avait peur de cette soirée qu'elles allaient passer, en
+face l'une de l'autre, sans un travail pressé qui pût les distraire
+de leur douleur.
+
+Cependant, Marie s'installa ensuite à sa table, comme d'habitude, et
+rangea toutes ses fournitures, ses morceaux de mousseline, ses fines
+broderies, ses dentelles, une foule de choses qui lui restaient
+parfois sur ses commandes...
+
+A neuf heures, maman Renaud descendit. Elle avait fixé sa dernière
+limite d'espoir à cette soirée: Jean allait leur écrire, sûrement,
+pour les rassurer, et expliquer sa conduite de la façon la plus
+naturelle.--Quand la concierge lui eut dit, d'un air un peu goguenard,
+que le facteur était passé et n'avait rien laissé pour elles, elle
+remonta lourdement. Tout était bien fini!
+
+Elle pénétra sans rien dire dans le petit logement et contempla
+sa fille, qui leva à peine la tête pour lui sourire. Et aussitôt,
+Marie se remit à une besogne qu'elle avait entreprise: elle cousait
+de minces bandes de mousseline, séparées par des entre-deux de
+valenciennes. Puis, sur une mignonne forme de carton, elle posait son
+ouvrage, l'arrondissait et y ajoutait des ruches de dentelle, avec de
+petites bouffettes de ruban blanc, très étroit.
+
+--Que fais-tu donc, petite?
+
+--Un bonnet, maman Renaud.
+
+Et, pour le garnir, elle cherchait fiévreusement dans ses provisions;
+elle ne trouvait rien d'assez beau.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce bonnet?
+
+--C'est un bonnet, maman Renaud.
+
+Un sourire d'une exquise douceur se répandait peu à peu sur son
+visage, effaçant les traces des larmes qu'elle avait versées. Elle
+travailla toute la soirée, et elle souriait toujours. Par moment,
+elle élevait le bonnet sur son poing, le tendait à sa grand'mère.
+
+--Comment le trouves-tu?
+
+--Bien joli; tu n'as jamais rien fait d'aussi délicat. C'est un
+modèle?
+
+--Oui... un modèle! maman...
+
+Et elle avait un air bien mélancolique en disant cela; maman Renaud
+était très intriguée. Le bonnet fut achevé à minuit.
+
+--Enfin, s'écria la grand'mère, me diras-tu pour qui tu fais ce
+bonnet?
+
+--Oui, maman Renaud.
+
+--Eh bien?... Pour qui?
+
+--Pour mon enfant, grand'mère!
+
+Maman Renaud se redressa toute blême. Et sa première pensée fut une
+imprécation contre Jean Berthier.
+
+--Oh! le lâche!... le misérable!...
+
+--Oh! Maman, maman! s'écria Marie, suppliante. Prends garde! Ne
+maudis pas le père de mon enfant!
+
+
+
+
+II
+
+DEUX AMIS
+
+
+Dans cette même journée,--c'est-à-dire le 22 avril 1864,--tous les
+habitués du bois de Boulogne, tous les cavaliers qui, chaque matin,
+parcourent avec une régularité désespérante, l'allée des Poteaux,
+tous ces indifférents qui se connaissent entre eux, au moins de
+vue, tous les élégants en un mot, avaient remarqué l'allure morne,
+abattue, du jeune marquis de Villepreux. Il revenait lentement de
+sa promenade quotidienne, dirigeant son cheval d'une façon presque
+machinale, et répondant d'un geste distrait aux personnes qui le
+saluaient.
+
+--Qu'a donc Villepreux ce matin?
+
+Cette phrase avait couru de bouche en bouche, comme toutes ces petites
+nouvelles qui naissent le matin dans le monde élégant et, la plupart
+du temps, sont oubliées le soir.
+
+En rappelant leurs souvenirs, les jeunes gens qui s'honoraient
+d'être les amis de Jean de Villepreux pouvaient affirmer que cette
+mélancolie remontait à quelques semaines; mais cela ne les avait
+jamais frappés comme dans cette matinée. Et les mauvaises langues
+ajoutaient:
+
+--Il ne se prépare pas à entrer gaiement dans le mariage!
+
+Car on savait, par des indiscrétions, comme tout se sait, dans la
+vie parisienne, que sa mère préparait pour lui une très brillante
+alliance.
+
+Lorsque, vers midi, le marquis arriva devant son cercle--qui était
+naturellement celui de l'Union,--il fut étonné de trouver son valet
+de chambre, au lieu de son groom, auquel il avait donné l'ordre de
+venir prendre son cheval.
+
+[Illustration: Il revenait lentement de sa promenade quotidienne,
+dirigeant son cheval... (Page 11.)]
+
+--Monsieur le marquis m'excusera, dit le domestique, en tenant le
+cheval tandis que son maître descendait; mais il est arrivé, après
+le départ de monsieur, une lettre d'Angoville, avec la mention: très
+pressé.
+
+Ces mots: «Une lettre d'Angoville», firent pâlir légèrement le
+marquis.
+
+--Vous avez bien fait, dit-il. Donnez.
+
+Il regarda vivement la suscription de la lettre, reconnut l'écriture
+de sa mère et murmura: «Déjà?»
+
+Puis, sans ouvrir la lettre, il demanda:
+
+--Est-ce tout?
+
+--Non, monsieur le marquis. M. Florimont, le notaire, a envoyé son
+premier clerc dire à monsieur le marquis que l'acte était préparé,
+et qu'il viendrait lui-même aujourd'hui à l'hôtel, vers quatre
+heures, à moins que monsieur ne?...
+
+--Non. Cela me convient.
+
+--Monsieur déjeune au cercle?
+
+--Oui, et je rentrerai vers trois heures.
+
+Tandis que le marquis de Villepreux pénétrait dans son cercle,
+le domestique, Polydore Guépin, l'examina d'un oeil sournois et
+ironique. L'expression correcte et respectueuse avait bien vite
+disparu de son visage.
+
+Une minute après, il s'éloignait en prononçant:
+
+--V'la le grabuge qui se prépare dans la famille. Tenons-nous bien!
+
+[Illustration: Arracher mon amour de mon coeur? fit Villepreux. (Page
+19.)]
+
+Cependant, le marquis de Villepreux avait gagné un salon retiré
+de son cercle. Et il tenait la lettre de sa mère devant ses yeux,
+hésitant à l'ouvrir. Il fit enfin sauter le cachet; et, après
+l'avoir parcourue:
+
+--Pauvre mère, murmura-t-il lentement: quelle peine je vais lui
+causer!
+
+Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, avait à cette époque une
+trentaine d'années. D'une très haute taille, mince, élégant, il
+inspirait, par son visage mâle et régulier, autant de sympathie
+que d'admiration. Il était très brun et portait la moustache et
+la barbiche comme un officier; son nez droit, fin, aux narines
+délicates, flexibles, annonçait une rare énergie. Malgré la mode
+absurde des élégants de l'Empire, il avait les cheveux coupés drus,
+découvrant son front large, un peu bombé; ses lèvres, au sourire
+doux, tranchaient adorablement sur son teint mat, et tout son visage
+semblait éclairé par ses yeux profonds, brillants, comme ces
+diamants noirs qu'on tire du Brésil.
+
+Le marquis de Villepreux possédait toutes les qualités qui se
+lisaient sur son visage, ou plutôt toutes les vertus, car c'est le
+seul mot qui corresponde exactement aux sentiments si chevaleresques
+qui l'avaient animé depuis sa plus tendre enfance. On citait de lui
+des faits d'un courage insensé ou d'une bonté parfaite: un enfant
+sauvé par lui dans un incendie de campagne lorsqu'il n'avait encore
+que douze ans; tout son argent donné sans hésitation, à diverses
+reprises, lorsqu'il entendait parler de malheureux frappés par une
+catastrophe; une complaisance, une patience inaltérables vis-à-vis
+de son frère cadet, qui cependant le jalousait et lui rendait chaque
+acte de bonté par une vilenie; enfin, lorsque sa mère était devenue
+veuve, un dévouement entier, absolu, pour remplacer son père, un
+dévouement poussé jusqu'au sacrifice de son avenir; il avait, en
+effet, renoncé de lui-même à la carrière militaire, pour pouvoir
+mieux se consacrer au bonheur de cette mère chérie.
+
+--Dans quelle abominable situation suis-je tombé! murmura-t-il
+encore.
+
+Et il était tout abîmé dans ses réflexions, lorsque de joyeuses
+exclamations retentirent; et, au bruit des chaises remuées, des cris,
+des saluts, il lui fut aisé de deviner qu'un membre du cercle, absent
+depuis longtemps, venait d'arriver. Il se dirigea vers le grand salon
+et demeura tout stupéfait, en apercevant un lieutenant de chasseurs
+à pied, entouré de membres du cercle, à qui il distribuait gaiement
+des poignées de main. Puis il prononça:
+
+--Brettecourt! Ah! qu'il arrive à propos!--Henri!
+
+Le lieutenant se précipita aussitôt vers lui les bras tendus:
+
+--Jean!
+
+Pendant une minute, les deux hommes se tinrent embrassés. Et les
+autres membres du cercle, sachant la vive amitié qui unissait le
+comte Henri de Brettecourt au marquis de Villepreux, les laissèrent
+seuls.
+
+--Toi, à Paris! s'écriait Jean. Sans m'avoir prévenu!
+
+--Envoyé tout à coup par mon général pour faire un rapport au
+ministre, je n'avais guère le temps d'écrire...
+
+--Ah! tu arrives bien, Brettecourt!
+
+--Encore quelque duel?
+
+--Non. Des choses plus graves... Tu as un congé de?...
+
+--D'un mois.
+
+--Et tu ne me quittes plus?
+
+--Tu sais bien que je n'ai plus d'autre famille que toi!
+
+--Commençons par déjeuner; car je suppose que tu rapportes d'Afrique
+un appétit...
+
+--Terrible!... La cuisine des Bédouins ne vaut décidément pas celle
+du cercle...
+
+Quelques instants après, les deux amis étaient installés dans un
+coin de la salle à manger, à une table à part, et pouvaient causer
+librement.
+
+Le lieutenant comte de Brettecourt ressemblait étrangement à son ami
+Villepreux. Comme lui, il était grand, brun, énergique; il n'y avait
+entre eux de différence que pour les yeux: ceux de Brettecourt
+était bleus, d'un bleu clair, perçant, des yeux qui, sans lunette
+d'approche, malgré les mirages du désert, découvraient l'ennemi à
+des distances insensées, motif qui le faisait régulièrement placer
+en tête des colonnes. Ses yeux, en ce moment, paraissaient d'autant
+plus clairs, que sa peau était brunie, hâlée.
+
+--Je vois que tu as pris leur teint à tes amis les Arabes, dit
+Villepreux en riant.
+
+--Nous leur avons pris tant de choses! fit Brettecourt en vidant un
+verre de ce pontet-canet qu'on appelle, au club de l'Union, le cru des
+ambassadeurs.
+
+Brettecourt avait en effet l'habitude d'enlever beaucoup de choses à
+l'ennemi. Et, d'une dernière affaire, il avait rapporté les galons
+de lieutenant et le ruban rouge.
+
+--Mes compliments! lui dit Villepreux en lui montrant sa boutonnière.
+
+--Bah! fit modestement Brettecourt; je t'assure que je n'ai pas eu
+grand mal...
+
+--Enfin, conte-moi tout de même la chose...
+
+--Oh! c'est toujours la même histoire: des imbéciles d'Arabes,
+auxquels un fanatique de marabout a monté la tête, et qui
+s'imaginent qu'ils n'ont qu'à lever l'étendard de la révolte
+pour vaincre la France; un tourbillon de cavaliers qui court sur
+nos avant-postes, et une compagnie de chasseurs à pied qui passe à
+travers en promenade militaire, avec agrément de coups de feu: c'est
+tout simple. Le sergent Blandan nous a donné l'exemple.
+
+--Les héros trouvent toujours que c'est tout simple d'être des
+héros!
+
+--Mais en voilà assez sur mon compte! Parlons de toi, des tiens! Je
+sais que ta mère est déjà partie pour Angoville, et je sais même
+que tu as reçu une lettre d'elle ce matin...
+
+--Tu es donc passé chez moi?
+
+--Aussitôt que j'ai eu vu le ministre. Le devoir d'abord, ensuite
+l'amitié. Je n'ai rencontré que ton frère...
+
+--Ton ami? dit en souriant le marquis.
+
+--Non, fit involontairement Brettecourt, le frère de mon ami, et
+c'est tout. Que veux-tu? Je n'ai jamais sympathisé avec lui. Cela
+date de loin; il t'a joué tant de vilains tours!
+
+--Il faut pardonner à Honoré, répliqua vivement le marquis. Il est
+venu au monde avec un caractère un peu triste...
+
+--Oh! mais il m'a reçu d'une façon charmante, s'écria Brettecourt,
+désireux d'effacer la peine qu'il venait de faire à ce noble coeur
+de Villepreux; et nous avons longuement causé de toi.
+
+--De moi?
+
+--De qui donc aurions-nous parlé? De telle sorte qu'avant même de
+t'avoir vu, je suis renseigné, et très exactement, sur tout ce que
+tu as fait depuis mon dernier congé... sur la grande sagesse qui
+s'est emparée de toi tout d'un coup, sur la mélancolie qui a
+succédé à ta folle gaîté d'autrefois, préludant bien au grand
+acte que tu vas accomplir... Et je n'attends plus qu'un mot de toi,
+pour te complimenter sur ton mariage: Mlle de Persant est une adorable
+jeune fille; et il n'y a qu'une mère comme la tienne pour vous tenir
+en réserve un pareil bijou.
+
+--Mlle de Persant a donc su conquérir une petite place dans ton
+coeur?
+
+--Une grande, mon ami, puisqu'elle sera ta femme: je l'ai vue,
+plusieurs fois, à Angoville, pendant les vacances; et si la jeune
+fille a tenu ce que promettait l'enfant...
+
+--Oui, elle est de tous points accomplie, déclara Villepreux; et
+je suis heureux, très heureux que ton opinion sur elle soit si
+flatteuse.
+
+
+
+
+III
+
+LA CONFIDENCE
+
+
+--Mais où diable veux-tu en venir? s'écria Brettecourt très
+surpris. Tu parles avec une gravité...
+
+--C'est qu'il s'agit réellement de choses très graves. Ecoute-moi
+bien. Tu sais, comme tout le monde, que ma mère veut me donner pour
+femme sa pupille, Mlle Juliette de Persant. Elle ne m'avait jamais
+parlé ouvertement de ce mariage; mais elle vient de me faire
+connaître son espérance, la plus chère de toutes ses espérances,
+m'écrit-elle... Elle a retiré sa pupille du couvent de Rennes où
+s'achevait son éducation; elle n'a pas eu le courage de se priver
+encore d'elle jusqu'aux grandes vacances. Et elles m'attendent,
+toutes deux, à Angoville... où je ne me rendrai cependant pas, en ce
+moment; car... je ne peux pas épouser cette enfant!
+
+--Parlerais-tu sérieusement? Tu me fais peur!
+
+--Si sérieusement, répondit Villepreux avec un grand calme, que
+j'avais songé à aller te trouver en Afrique, pour te confier mes
+projets. Tu es le seul ami à qui je puisse ouvrir mon coeur. Dans les
+circonstances cruelles de la vie, on a besoin, sinon de demander
+des conseils, qu'on ne suit généralement pas, du moins de dire ses
+angoisses...
+
+--Est-il possible que tu n'aimes pas Mlle de Persant?
+
+--Je l'aime, Henri, mais comme on peut aimer une enfant qu'on a fait
+sauter sur ses genoux, dont on a guidé les premiers pas, dont on a
+pris l'habitude de se considérer comme le protecteur... C'est moi,
+je te donne là un détail enfantin mais qui te fera tout comprendre,
+c'est moi qui lui ai montré ses lettres quand elle a appris à
+lire... J'aime Juliette, oui! mais pas comme on doit aimer sa femme!
+
+--Ton affection deviendrait bien vite de l'amour...
+
+--Non! déclara énergiquement Villepreux. Il y a un an encore,
+j'aurais raisonné comme toi, parce que, il y a un an, je ne
+connaissais pas l'amour... le véritable amour!...
+
+Lentement, Brettecourt prononça:
+
+--Jean, tu aimes une méchante femme!
+
+Villepreux devint blême.
+
+--Tu parles sans savoir, murmura-t-il; oui, j'aime!... Tu connaîtras
+tout à l'heure l'histoire de mon amour; mais, laisse-moi d'abord
+m'occuper de toi, de Juliette... Ton coeur est libre, n'est-ce pas?
+
+--Parbleu! fit légèrement Brettecourt.
+
+--Eh bien, suppose qu'il n'ait jamais existé de projet de mariage
+entre Juliette et moi, et qu'on veuille te la donner! Entre toi et
+moi, il ne saurait exister aucune susceptibilité; or, je n'épouserai
+jamais Juliette; elle est riche, noble, belle; elle sera courtisée
+pour son argent; son mariage ressemblerait alors à tous les mariages
+de notre monde et serait par suite mauvais. Ce serait un remords
+terrible pour moi. Toi, tu n'as plus grand'chose, puisque ton pauvre
+père est mort ruiné; mais je sais qu'aucun sentiment d'intérêt
+n'influerait sur ta volonté; tu es le seul homme que je veuille pour
+le mari de Juliette, le seul qui assurera son bonheur...
+
+--Mais si elle t'aime déjà?
+
+--Affection de soeur, ami! Et tu n'auras qu'à paraître, à te
+montrer tel que tu es, si bon, si brave, si généreux, portant si
+dignement ton grand nom; et la chère enfant t'aura bien vite ouvert
+son coeur... Vois-tu, il se passe en moi des choses si graves que je
+m'imagine parfois que je pourrais mourir; et alors, je veux unir les
+deux êtres que j'aime le plus au monde après ma mère!...
+
+--Et... cette femme? interrogea anxieusement Brettecourt.
+
+--Oh! elle! s'écria Villepreux en lui serrant violemment la main, il
+y a des moments où je crois que je l'aime plus que tout, plus que ma
+mère elle-même!
+
+Brettecourt fut bouleversé par l'animation de son ami.
+
+--Villepreux, quand un amour est si violent, il faut le craindre. Un
+amour qui peut diminuer l'affection d'un fils tel que toi!... Ami, il
+faut arracher un tel amour de ton coeur! Tu avais raison: je reviens
+à propos pour lutter contre toi-même!
+
+--Arracher mon amour de mon coeur? fit Villepreux, avec un regard
+jeté vers le ciel; tu en arracherais plutôt la vie! Pour la seconde
+fois, tu viens de blâmer, d'insulter presque mon amour... Si
+tu savais! Tu ne connais que ces coquettes du grand monde ou du
+mauvais--elles sont aussi dangereuses les unes que les autres--qui
+passent leur vie à se moquer de nous, et dont l'amour malsain suffit
+à empoisonner toute une existence. Mais, Brettecourt, j'aime une
+jeune fille, noble et belle malgré l'obscurité de sa naissance...
+Et cet amour durera toute ma vie, puisque, en quelques mois, il m'a
+complètement transformé...
+
+Villepreux demeura quelques minutes immobile, silencieux. Puis il
+reprit:
+
+--Oui... Je vivais, insouciant de tout, songeant simplement à bien
+assurer le bonheur de ma mère, et, pour toutes les autres choses
+de la vie, me laissant aller au courant habituel; je n'avais jamais
+réfléchi à l'avenir... Je n'avais jamais songé au mariage. Je
+vivais heureux, ou plutôt me croyant heureux, libre, indifférent...
+quand tout à coup cet amour a pénétré en moi, faisant de moi un
+homme. Jusqu'au jour, vois-tu, où une femme s'est donnée à vous,
+n'ayant plus confiance qu'en vous, ne comptant plus que sur vous, on
+n'est qu'un enfant! Le véritable amour vous fait comprendre la vie
+avec tous ses devoirs, toutes ses difficultés, mais aussi avec ses
+bonheurs profonds, durables, certains!... Si tu connaissais celle qui
+l'a causé, tu me comprendrais mieux! C'est une simple ouvrière, une
+pauvre petite ouvrière en lingerie! Ses parents appartenaient à la
+bourgeoisie; mais ils sont morts, la laissant, elle et sa grand'mère,
+avec qui elle vit, dans un état voisin de la misère. La jeune fille
+que j'aime, moi, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, moi qui
+possède des millions, est une simple ouvrière. Je l'aime depuis
+plusieurs mois; _et elle est toujours une simple ouvrière_. Pour
+elle, d'ailleurs, je ne suis pas le marquis de Villepreux, mais un
+modeste étudiant, qui l'épousera après avoir pris son titre de
+docteur en droit. Ce vieux roman du _Lion amoureux_, qui te semblera
+peut-être bien banal, a changé toutes mes pensées. La pureté de
+sentiments qui nous a d'abord unis contrastait si vivement avec les
+légères amours que j'avais eues jusque-là, qu'il n'a fallu que
+quelques jours pour me montrer l'inanité du bonheur mondain... J'ai
+passé des heures délicieuses dans les deux chambrettes qui servent
+de logement à la grand'mère et à la petite-fille... Et, un jour de
+folie, j'ai abusé de sa douceur, de son innocence; et depuis, nous
+sommes unis par le plus sacré, le plus respectable de tous les
+liens...
+
+--Un enfant?
+
+--Qui naîtra dans quelques mois!--Ah! quand elle m'annonça cela,
+elle pleurait d'abord... Elle tremblait à l'idée d'avouer à sa
+grand'mère la faute commise... Et puis, peut-être y avait-il
+aussi, dans son esprit, une crainte vague que cela ne refroidît ma
+tendresse... Je la rassurai bien vite: cet enfant, ce fils--mon
+coeur me dit que c'est un fils--portera mon nom! Me blâmerais-tu,
+Brettecourt?
+
+--Moi! Te blâmer de faire ton devoir d'honnête homme?
+
+--Ah! que ta parole me fait de bien!
+
+--Mais je l'aimerai, ton fils! s'écria Brettecourt entraîné.
+Quelque chose me dit, à moi aussi, que ce sera un fils!
+
+--Cette nouvelle, vois-tu, m'a bouleversé. Il m'a semblé que ce
+n'était pas seulement dans son sein, mais dans le mien en même
+temps, que notre enfant tressaillait. J'étais père, Brettecourt!
+Aucune parole au monde ne peut exprimer ce que j'ai ressenti. J'aurais
+voulu l'annoncer publiquement, fièrement! Et j'ai dû me taire; c'est
+ma seule souffrance...
+
+--Et ta mère?
+
+--Ah! ma mère!... Je n'ai pas osé lui avouer la vérité, de même
+que je n'osais plus retourner chez ma fiancée, avant que cette
+situation ait été complètement dénouée... Je n'osais même plus
+écrire à la pauvre enfant, ne sachant que lui dire, n'ayant plus la
+force de mentir!...
+
+--Je crois bien connaître ta mère, dit Brettecourt: elle aimera
+l'enfant. Pourrait-elle ne pas aimer ce qui vient de toi?... Mais la
+mère de l'enfant!...
+
+--Je ne les séparerai jamais l'un de l'autre! déclara noblement
+Villepreux. Et tu arrives au moment où je prends pour cela les
+dispositions nécessaires: j'allais écrire à ma mère; c'est toi qui
+iras lui parler en mon nom...
+
+--Je préférerais que tu m'ordonnes d'enlever trois drapeaux à
+l'ennemi; cependant je ferai ce que tu voudras.
+
+--Depuis que je sais que je suis père, que j'ai pu créer une vie
+nouvelle, j'ai pensé à la mort, reprit Villepreux avec une gravité
+mélancolique. Je suis sûr que toi, qui vis continuellement en face
+d'elle, tu n'y as jamais réfléchi autant que moi...
+
+--Je t'avoue que je n'y songe jamais beaucoup!
+
+--Tandis que c'est une pensée constante chez moi: je me dis sans
+cesse que je puis mourir tout à coup, sottement, en tombant de
+cheval, ou en me battant en duel... Tiens, notre camarade Vauchelles
+est un brave et charmant garçon; mais il m'ennuie en se moquant,
+depuis quelques jours, de ma mélancolie; que je lui réponde un mot
+désagréable, il prendra la mouche, et il est de première force à
+l'épée... Tout cela n'est pas probable; mais enfin je pense sans
+cesse à la mort, et j'ai voulu prévenir ce qui se passerait après.
+Mon notaire a reçu l'ordre de préparer mon testament; ce testament
+est prêt, sauf les noms, que je lui donnerai cet après-midi: je
+veux, par un acte authentique, reconnaître d'avance mon enfant et
+lui laisser ce que la loi m'autorise à lui léguer. Après cela,
+j'attendrai plus tranquillement l'avenir.
+
+Villepreux s'était tu; Brettecourt réfléchissait. Il dit enfin:
+
+--Je ne te poserai aucune question injurieuse; il me semble impossible
+que tu te sois trompé... qu'on t'ait trompé! Avant de la connaître,
+j'estime la jeune fille que tu aimes... Je craignais pour toi quelque
+amour pernicieux, et tu m'aurais alors trouvé impitoyable. J'irai
+donc trouver ta mère; et, bien doucement, bien respectueusement, je
+l'amènerai insensiblement, ou du moins je l'essaierai, à envisager
+sans colère ta situation; je serai même rusé--on apprend la ruse à
+la guerre---je la prendrai par l'enfant... Et puis, l'indulgence des
+mères est comme celle de Dieu, si grande!... Peut-être ton bonheur
+s'accomplira-t-il? Je ne te demande qu'une chose, que ma conscience
+m'impose: je veux voir ta fiancée!
+
+--Tu la connaîtras ce soir, dit simplement Villepreux.
+
+En ce moment, un domestique du cercle vint prévenir le marquis que
+son maître d'escrime l'attendait, dans la salle d'armes, pour lui
+donner sa leçon habituelle.
+
+Brettecourt proposa aussitôt:
+
+--Ah! mais non! Laisse ta leçon et faisons tous les deux un bon
+assaut d'épée, comme autrefois; cela me déliera.--Mon plastron et
+mon masque sont toujours là?
+
+--Oui, monsieur le comte, répondit le domestique; je n'ai qu'à en
+faire enlever la poussière.
+
+
+
+
+IV
+
+L'ACCIDENT
+
+
+Quoique à cette époque l'escrime ne fût pas un sport à la mode,
+comme elle l'est devenue de nos jours, le cercle de l'Union possédait
+une ravissante salle d'armes, où le vieux maître Grandier apprenait
+aux jeunes hommes du Faubourg le noble jeu de l'épée. Décorée avec
+simplicité, mais dans un goût parfait, ornée de quelques peintures
+et de vieilles armes, elle rappelait ces salles basses des châteaux
+d'autrefois, où les écuyers montraient aux pages l'art de la guerre.
+Tout un panneau était garni par une panoplie représentant l'histoire
+de l'épée, depuis l'«espadon» à deux tranchants de nos aïeux
+jusqu'aux mignonnes épées de combat modernes, en passant par
+les «rapières» des favoris d'Henri III et les «carlets» des
+élégants de la cour de Louis XV. Il y avait même des pièces
+historiques, telles que ce «flamard» d'un aïeul des Villepreux,
+contemporain de Louis XI, qui, pour faire sa cour au roi, avait, comme
+lui, fait graver un _Ave Maria_ de chaque côté de son épée; il y
+avait aussi de ces épées courtes, bien pointues, avec lesquelles
+les Français triomphèrent à Bouvines des longues et lourdes épées
+allemandes.
+
+Les deux amis furent accueillis, avec une familiarité respectueuse,
+par le vieux maître d'armes Grandier. Et Henri lui dit gaiement, en
+lui tendant la main;
+
+--Savez-vous bien, Grandier, que c'est votre fameux «coupé» qui,
+dans notre dernière rencontre avec les Arabes, m'a sauvé la vie?
+
+Grandier, naturellement assez rouge, devint brique et balbutia
+quelques mots sur le courage bien connu de M. de Brettecourt; mais
+rien ne pouvait lui faire plus de plaisir qu'un tel compliment.
+Déjà, les deux amis se préparaient pour l'assaut, enlevaient leurs
+vêtements, mettaient leur plastron, leurs sandales, leur masque,
+et essayaient leur épées tout en s'alignant sur la planche. Tandis
+qu'ils tâtaient le fer, Grandier les contemplait: et, avec leur
+plastron qui rappelle la cuirasse et le masque semblable au heaume,
+il lui semblait voir jouter des chevaliers. Brettecourt avait un jeu
+terrible, rendu brutal par l'habitude des combats. Villepreux, avec
+sa parfaite élégance, sa correction impeccable, était un adversaire
+tout aussi dangereux. Grandier, qui aimait les vieux récits, leur
+dit:
+
+--Jadis, à la fin des tournois, il arrivait qu'on donnât pour
+récompense une épée au meilleur assaillant et un heaume au meilleur
+défendant; il faudrait vous donner à tous deux l'épée et le
+heaume.
+
+Puis, il s'éloigna pour donner une leçon à un autre élève; mais
+de temps en temps il se retournait et regardait ces deux-là, ses
+meilleurs. Bientôt, Villepreux et Brettecourt s'arrêtèrent et,
+se plaçant dans l'encoignure d'une fenêtre, reprirent leur
+conversation. Jean éprouvait un bonheur infini à pouvoir enfin
+parler de sa chère fiancée, lui qui depuis si longtemps était
+forcé de garder le secret de son amour!
+
+Puis, se remettant sur la planche, il proposa:
+
+--Encore un ou deux coups! Voyons si tu me boutonneras aussi
+facilement que tes Arabes?
+
+L'assaut recommença; et, durant quelques minutes, aucun des deux amis
+ne put toucher l'autre. Ils s'animaient peu à peu, tout à ce
+plaisir des armes qu'éprouvent avec tant de passion les fanatiques
+de l'épée. Grandier, de temps en temps, leur donnait un conseil,
+s'amusant à critiquer Brettecourt qui, à mesure que l'assaut
+s'avançait, devenait plus nerveux, bondissait, lançait son arme
+d'une façon saccadée. Villepreux, beaucoup plus calme, parvint à le
+toucher deux fois. Ils se reposèrent encore.
+
+--Mais tu vas me donner ma revanche, dit en riant Brettecourt.
+
+--Sais-tu que tu m'attaques comme si j'étais un Arabe?
+
+--Eh! parbleu, je vais te faire le coup qui m'a débarrassé de mon
+dernier Bédouin.
+
+[Illustration: Déjà les deux amis se préparaient pour l'assaut.
+(Page 22.)]
+
+Ils retombèrent en garde. Des membres du cercle étaient venus les
+regarder. Brettecourt, cherchant effectivement à refaire ce qu'il
+appelait le coup de son Bédouin, s'amusait à ne plus viser qu'à la
+tête; et Villepreux, négligeant presque de l'attaquer, défendait
+sa tête d'un jeu si serré que son ami n'avait pas encore pu
+l'atteindre.
+
+Au bout d'un instant, Brettecourt eut l'air de vouloir rompre;
+Villepreux l'attaqua à son tour, le pressant avec vigueur. Le jeune
+officier semblait haletant; mais, soudain, reprenant l'offensive, il
+se précipita sur Villepreux, «quitta le fer» de son ami, puis, le
+battant aussitôt d'un mouvement sec, l'écarta et, allongeant le
+bras avec une rapidité foudroyante, lui porta un coup furieux à la
+tête... En ce moment, le vieux maître d'armes s'écriait, d'une voix
+angoissée par la terreur:
+
+--Arrêtez, monsieur le comte, arrêtez! Votre épée est
+démouchetée! Arrêtez!
+
+Il était trop tard!
+
+L'épée démouchetée de Brettecourt avait déjà frappé le masque
+de Villepreux; et elle était lancée avec tant de violence que la
+pointe, se frayant un chemin à travers les mailles du masque, avait
+atteint le marquis à l'oeil droit.
+
+Brettecourt éprouva cette impression si particulière que donne une
+arme pénétrant dans quelque chose de mou et faisant une blessure;
+et cela était d'autant plus affreux pour lui qu'il avait éprouvé
+d'abord la résistance du masque.
+
+[Illustration: Alors il se précipita à genoux devant lui. (Page
+25.)]
+
+Villepreux, en recevant le coup sur le masque, avait commencé de
+prononcer le mot: «Touché!» Mais il ne l'acheva pas. Sa voix se
+perdit en un soupir étouffé: sa main laissa échapper son arme; et,
+pendant une demi-minute, qui sembla interminable à Brettecourt,
+il chancela sur la planche comme une masse insensible qu'une force
+supérieure balance; puis, il s'abattit, sans un mot, sans une
+plainte. Et il demeura immobile, comme mort, aux yeux de son ami
+épouvanté:
+
+--Villepreux! Villepreux! s'écria ce dernier.
+
+Son ami ne répondit pas. Alors, il se précipita à genoux devant
+lui, murmurant d'une voix brisée:
+
+--Mais ce n'est rien, n'est-ce pas?... Je t'en supplie, parle-moi!...
+Un mot seulement...
+
+Aucun son ne traversa le masque qui couvrait encore le visage de
+Villepreux. Brettecourt saisit ce masque; mais, après avoir fait
+un premier mouvement pour l'enlever, il s'arrêta, saisi de terreur.
+Comment le visage de son ami allait-il lui apparaître?
+
+Le vieux Grandier s'agenouillait aussi, soulevait un peu le corps
+du marquis. Les autres assistants, glacés d'effroi, les laissaient
+faire. Le maître d'armes murmurait;
+
+--Courage, monsieur le comte... Il faut bien voir... Et puis, ce n'est
+peut-être rien, un simple évanouissement...
+
+Grandier essayait de se tromper lui-même; il ne devinait que trop ce
+qui s'était passé derrière ce masque. Dans sa jeunesse, il avait
+été témoin d'un accident semblable. Brettecourt enleva enfin le
+masque avec des précautions infinies; et lorsqu'il vit l'oeil crevé,
+étalé tout sanguinolent sur les bords de l'orbite, il eut un tel
+cri de désespoir que tous les assistants en furent remués. Puis, se
+redressant brusquement, il s'élança vers une panoplie où étaient
+accrochées de vieilles armes, arracha une de ces épées courtes que
+portaient les Français au treizième siècle; et, la plaçant contre
+sa poitrine, il se précipita, croyant tomber auprès de son ami...
+
+Cet ami, c'était toute sa famille; il l'avait frappé à mort, il
+voulait partir avec lui...
+
+Et sans doute, s'il n'y avait eu, dans la salle, un homme qui ne le
+perdait pas de vue, il serait mort, exhalant sa belle âme dans une
+dernière pensée de fidèle amitié. Cet homme était, justement, le
+baron de Vauchelles, dont Villepreux lui parlait tout à l'heure, et
+qui avait deviné ce qui se passait dans l'esprit de Brettecourt;
+et, lorsque celui-ci voulut se précipiter sur l'arme qu'il avait
+détachée de la panoplie, il se sentit saisi par deux bras minces,
+mais nerveux, vigoureux, enlevé et porté dans une salle voisine,
+tandis que la voix nette, mordante, de Vauchelles prononçait:
+
+--Pas de bêtises, hein! Vous n'avez pas le droit de disposer de votre
+vie!
+
+Vauchelles, en disant ces mots, n'avait cru prononcer qu'une de
+ces phrases banales qu'on lance un peu au hasard pour prévenir une
+catastrophe.
+
+--C'est bien assez d'un malheur! ajouta-t-il.
+
+En lui-même, Brettecourt murmura: «Il a raison; _ma vie ne
+m'appartient plus_... Villepreux mort, c'est sa fiancée perdue dans
+la vie, abandonnée, son enfant sans père... Mon devoir est de
+le remplacer, d'être le père de cet enfant!» Puis, une nouvelle
+terreur le glaça; sa présence d'esprit lui revenait peu à peu:
+son ami ne lui avait pas dit le nom de cette jeune fille; comment la
+trouverait-il, puisqu'elle-même ne connaissait son amant que sous un
+nom supposé? Il se redressa brusquement; son visage avait pris une
+expression résolue.
+
+--Ne craignez rien, Vauchelles. J'ai eu tout à l'heure un moment de
+faiblesse; pardonnez-moi! J'aimais tant Villepreux! Mais j'aurai le
+courage de supporter mon malheur.
+
+Il revint dans la salle d'armes et s'agenouilla devant le corps de
+son ami, le regardant d'un oeil hébété; et il se mit à pleurer
+lentement, enfantinement, avec des hoquets convulsifs qui, par
+moments, le secouaient tout entier.
+
+Cependant, le vieux Grandier, aidé par quelques membres du cercle,
+donnait les premiers soins au marquis de Villepreux.
+
+--Quel chagrin pour moi qui les aimais tant tous les deux! murmurait
+le maître d'armes.
+
+Vauchelles défaisait le plastron, tâtait la poitrine.
+
+--Il respire encore, dit-il à voix basse:
+
+--Mais si peu, monsieur le baron!
+
+--L'oeil est bien perdu.
+
+--Ah! si ce n'était que l'oeil!
+
+Et Grandier, d'un signe de tête, montra l'arme de Brettecourt; il
+n'était que trop facile de deviner à quelle profondeur elle avait
+pénétré dans le cerveau.
+
+En attendant l'arrivée d'un médecin, qu'un domestique était allé
+chercher, les membres du cercle qui avaient assisté à l'assaut se
+répandaient dans toutes les salles, annonçant la sinistre nouvelle.
+Et c'était un défilé de tous ces hommes dans la salle d'armes; ils
+n'y passaient que peu d'instants, moins pour échapper au spectacle
+de ce corps à peu près inanimé qu'à celui de la douleur de
+Brettecourt, qui faisait mal à voir.
+
+Quelques instants plus tard, le docteur Delmas pénétrait dans
+la salle d'armes. Par suite d'un hasard qui était presque une
+consolation au milieu d'une telle catastrophe, c'était le médecin
+de la famille de Villepreux; on avait pu le prendre au moment où il
+partait pour ses visites de l'après-midi.
+
+En voyant ce médecin, qui allait prononcer l'arrêt suprême,
+Brettecourt se releva d'un seul mouvement et, glacé d'effroi, alla
+se plaquer contre le mur: ou eût dit un criminel attendant sa
+condamnation.
+
+M. Delmas, ne songeant qu'au blessé, ne vit pas Brettecourt. Il
+s'agenouilla devant Villepreux, étudia d'abord sa respiration, lente,
+à peine perceptible, le pouls qui était très faible; il n'eut
+pas besoin d'examiner longuement la blessure: il regarda plutôt
+les mains, les pieds, qu'il fit mettre à nu et qui étaient froids,
+livides; il regarda aussi l'épée. Puis, tristement:
+
+--Ce pauvre jeune homme est perdu. Ce n'est plus qu'une question
+d'heures...
+
+--O mon Dieu! s'écria Brettecourt.
+
+Et ses sanglots éclatèrent de nouveau, si douloureux, si
+lamentables, que le médecin courut à lui.
+
+--Pardonnez-moi, mon enfant, d'avoir été si brutalement franc; je
+ne vous avais pas vu. Et soyez courageux! J'étais l'ami de votre
+famille, comme celui de la famille des Villepreux, et je me chargerai,
+s'il le faut, d'annoncer à la marquise, dès qu'elle sera de retour
+à Paris, que la fatalité est seule coupable.
+
+--Merci, docteur, merci! s'écria Brettecourt en lui serrant la main.
+Je viens de le promettre à mon ami de Vauchelles: je saurai être
+fort, je le dois, pour des motifs peut-être encore plus graves
+que vous ne le supposez. Mais j'ai une suprême prière à vous
+adresser... au nom de mon pauvre ami...
+
+--Parlez!
+
+--Reprendra-t-il connaissance?
+
+--Je n'ose pas vous en répondre.
+
+--Il est irrévocablement perdu?
+
+--Irrévocablement!
+
+Brettecourt se cacha le visage dans les mains, réfléchissant à
+cette cruelle impasse: son ami mourrait-il donc emportant son secret?
+
+--Cependant, reprit-il, ne croyez-vous pas, qu'avant de mourir,
+il fera un dernier effort, qu'il prononcera quelques mots?...
+Comprenez-moi bien, docteur: le marquis de Villepreux avait une chose
+à me dire, une chose d'une importance capitale; je suis certain que,
+s'il revenait à lui, ne fût-ce qu'une seconde, cette chose, _un
+simple nom_, il la dirait aussitôt...
+
+Le médecin secoua la tête:
+
+--Le cerveau est transpercé... Votre ami va s'éteindre lentement; je
+doute qu'il puisse prononcer la moindre parole avant de mourir.
+
+Brettecourt chancela, Vauchelles dut le soutenir.
+
+--D'ailleurs, ajouta le médecin, nous allons le rapporter chez lui;
+ne le quittez pas.
+
+Brettecourt frissonna des pieds à la tête: pénétrer dans cette
+maison, ce vieil hôtel des Villepreux, lui qui venait de frapper
+l'héritier, l'aîné de cette glorieuse famille! Mais il se raidit et
+prononça d'une voix éteinte:
+
+--Je vous suivrai: il faut que je reçoive le dernier soupir de mon
+ami.
+
+--A-t-on prévenu son frère? demanda le médecin.
+
+Le frère du marquis de Villepreux! Non, personne n'avait songé à
+lui. Tous avaient songé à sa mère, à la vieille marquise, qui, on
+le savait bien, ne vivait plus que par son fils; mais on avait oublié
+le frère. On ne le voyait jamais avec lui, il vivait à part des amis
+de son frère qui ne l'aimaient pas, qui ne connaissaient que trop son
+caractère envieux, jaloux.
+
+--Et sa mère? interrogea Vauchelles.
+
+--La marquise est partie depuis peu de jours pour Angoville, répondit
+le médecin.
+
+--Faut-il lui télégraphier?
+
+--Je crois qu'il est préférable de ramener le marquis à son hôtel,
+et son frère se chargera de prévenir leur mère.
+
+--C'est plus correct en effet, dit Vauchelles. Et je me mets à votre
+disposition, si je puis vous être utile.
+
+--Alors, voulez-vous vous charger de prévenir M. Honoré de
+Villepreux?
+
+--J'y vais.
+
+Pendant l'absence de Vauchelles, le corps de Jean fut étendu sur
+une civière, qu'on était allé demander à un poste de police.
+Vauchelles revint bientôt, annonçant que le comte de Villepreux ne
+se trouvait pas à l'hôtel au moment où il y était arrivé, mais
+que les serviteurs préparaient tout, à la hâte, pour recevoir le
+corps du marquis.
+
+--Partons, dit le médecin.
+
+Le sinistre cortège se mit en route. Le docteur Delmas et Brettecourt
+s'étaient placés de chaque côté de la civière, entre les hommes
+qui la portaient; et, de temps en temps, l'un ou l'autre soulevait
+un peu la toile blanche rayée de bleu, pour examiner Villepreux.
+Le malheureux ne bougea pas une seule fois, ne poussa même pas un
+soupir. Sans l'affirmation du médecin, que la vie ne s'était
+pas encore envolée, Brettecourt aurait cru son ami déjà mort.
+Vauchelles, le maître d'armes Grandier et quelques membres du cercle
+venaient en arrière, mornes, silencieux.
+
+Ils arrivèrent enfin à la rue Saint-Dominique, et Brettecourt
+reconnut de loin la haute porte majestueuse, datant de Louis XIV, qui
+ferme la grande cour, au fond de laquelle s'élève la demeure
+des Villepreux. Un valet de pied, qui guettait devant cette porte,
+aperçut le cortège, donna un ordre; et l'on ouvrit à deux battants.
+
+Au moment où l'on pénétrait dans l'hôtel, Brettecourt se rappela
+soudain des choses de jeunesse qui rendirent plus atroce encore la
+douleur qui l'étreignait. Cette porte, qu'on ouvrait aujourd'hui à
+deux battants, devant son ami mourant, on l'avait ouverte ainsi, pour
+le recevoir, lui, et le recevoir avec grand honneur, le jour où il
+avait porté, pour la première fois, l'uniforme d'officier français.
+Et comme il connaissait bien cette grande cour, où, enfant, il avait
+tant joué! et les communs, les écuries, les remises, à droite et
+à gauche, masqués par des rangées de fusains et de mélèzes.
+Et, devant lui, la noble façade de l'hôtel, ses larges et hautes
+fenêtres, si gracieuses dans leur majesté! Et le perron à forme
+évasée, sur lequel Jean de Villepreux et lui tombaient en se
+poursuivant! Une chose surtout lui fit mal, la vue d'une petite porte
+donnant sur un escalier, dont se servaient seulement les intimes, et
+qui permettait d'accéder à l'appartement du marquis sans traverser
+l'hôtel, sans déranger sa mère. Que de fois il était passé par
+là, sans se faire annoncer, comme s'il avait été chez lui!
+
+--M. le comte n'est pas encore rentré? interrogea le médecin.
+
+--Non, monsieur, répondit Polydore Guépin; et nous ignorons où il
+est allé. Il est sorti à cheval vers deux heures.
+
+On traversait le grand vestibule, au fond duquel était le vaste
+escalier d'honneur avec sa rampe de fer forgé.
+
+Au moment où les porteurs prenaient leurs dispositions pour monter
+le corps horizontalement, un pas hâtif retentit dans la cour, et
+un petit homme se précipita dans le vestibule, haletant, la figure
+décomposée.
+
+--M. Florimont! s'écria le médecin.
+
+Me Florimont, notaire de la famille de Villepreux, respira d'abord;
+depuis la porte de la rue, où il avait appris le malheur, il avait
+couru trop vite. Il prononça enfin:
+
+--Quelle catastrophe!
+
+Le médecin répondit par un signe de tête.
+
+--Mais une catastrophe bien plus grave que vous ne pouvez le supposer!
+s'exclama le notaire. Le marquis devait aujourd'hui même faire son
+testament...
+
+Brettecourt tressaillit; il avait oublié ce notaire, dont son ami lui
+avait parlé au milieu de ses confidences.
+
+--Ah! monsieur, supplia-t-il, ne nous quittez pas! Vous connaissiez
+les volontés du marquis, je les connaissais aussi. Mais il vous
+manque un nom, n'est-ce pas?
+
+--Il devait _tout_ me dire aujourd'hui. Certes non, je ne vous quitte
+pas; mon devoir m'ordonne de surprendre toute parole qui échapperait
+au marquis.
+
+Le médecin eut un geste de doute.
+
+--Dieu permettra peut-être ce miracle! dit Brettecourt, qui ne
+voulait pas désespérer.
+
+Et il s'engagea dans l'escalier, suivi du médecin et du notaire.
+Vauchelles, et les autres membres du cercle demeurèrent dans le
+vestibule, assez embarrassés, n'attendant plus que l'arrivée du
+comte de Villepreux pour se retirer.
+
+Déjà le marquis avait été déposé sur son lit, devant lequel
+Brettecourt s'était jeté à genoux: et il tenait, serrée dans ses
+deux mains, une des mains glacées de son ami; et il guettait ses
+lèvres, s'imaginant à chaque instant qu'elles allaient s'agiter,
+prononcer le nom de l'aimée...
+
+Soudain, le galop d'un cheval retentit; et le docteur Delmas,
+soulevant un rideau, prononça:
+
+--Le comte de Villepreux.
+
+Le frère du mourant fut reçu dans la cour par Polydore Guépin; et
+les premiers mots du valet de chambre furent une odieuse flatterie:
+
+--Monsieur le marquis, M. votre frère se meurt. M. de Brettecourt l'a
+blessé dans un assaut, au cercle de l'Union!
+
+Honoré de Villepreux jeta un étrange regard à cet homme qui le
+saluait d'un titre auquel, son frère vivant, il n'avait aucun droit.
+Et, très froidement, sans que la moindre émotion pût se lire sur
+son visage, il dit:
+
+--Suivez-moi, Guépin.
+
+Il sauta de cheval, se précipita dans l'antichambre, où il fut
+arrêté quelques secondes par les poignées de main de Vauchelles
+et de ses amis, qui se retirèrent aussitôt. Vauchelles lui dit
+seulement:
+
+--N'accusez que la fatalité!
+
+Déjà Honoré gravissait l'escalier; mais, arrivé dans la galerie du
+premier étage, sur laquelle s'ouvrait l'appartement de son frère, il
+s'arrêta. Polydore, qui l'avait suivi, dit alors très bas:
+
+--Il y a, auprès de lui, M. de Brettecourt, le docteur Delmas et M.
+Florimont...
+
+--Le notaire?
+
+--Oui, monsieur le marquis. M. Votre frère avait préparé son
+testament; mais il y manque le nom du... ou «de la» légataire. Et
+ces messieurs espèrent bien qu'il le prononcera avant de mourir...
+
+Un mouvement imperceptible de colère plissa les lèvres d'Honoré.
+Il se frappa le front, réfléchit une seconde, puis pénétra
+brusquement dans l'appartement de son frère. En voyant Brettecourt
+agenouillé, et si attentif devant le mourant, il s'arrêta et sembla
+se raidir, comme un homme qui maîtrise une grande colère. Puis, il
+s'avança, prit Brettecourt par le bras, le releva et l'écarta, sans
+avoir prononcé une parole; mais son regard, froid, hautain, disait
+très nettement:
+
+--Votre place n'est pas ici!
+
+Brettecourt n'osa pas résister. Il se recula lentement et s'appuya
+contre le docteur Delmas en sanglotant. Honoré avait pris sa place et
+baisait la main de son frère, pleurant lui aussi. Il murmurait:
+
+--Mon frère chéri... Jean!... Jean!... Jamais je ne saurai te
+remplacer auprès de notre mère...
+
+Il y eut ensuite un court silence, pendant lequel Honoré examina
+son frère aussi attentivement que Brettecourt l'avait fait tout à
+l'heure.
+
+«Il est bien perdu, songeait-il; mais si, dans un dernier effort, il
+allait parler, essayer de me voler mon héritage?...»
+
+Il se releva; et, s'adressant au docteur et au notaire, feignant de ne
+pas voir Brettecourt:
+
+--Quelqu'un a-t-il prévenu ma mère?
+
+--Non, monsieur le comte, dit le médecin; nous avons voulu vous
+laisser ce soin.
+
+--Aura-t-elle le temps d'arriver?
+
+Il devinait bien que non: mais il n'avait pas l'audace de demander
+ouvertement combien son frère avait encore d'heures, de minutes
+peut-être, à vivre. Le médecin secoua la tête; puis, s'approchant
+du lit, il tâta la main du marquis, écouta les faibles battements de
+son coeur, examina ses lèvres par où ne passait plus qu'un souffle
+à peine perceptible. Et il murmura:
+
+--Courage, monsieur le comte!
+
+--C'est fini? balbutia Honoré.
+
+--Ce sera fini... dans quelques instants, hélas!
+
+
+
+
+V
+
+LE NOUVEAU MARQUIS DE VILLEPREUX
+
+
+Son frère n'avait donc plus que quelques minutes à vivre!
+Dans quelques minutes, il serait enfin le marquis de Villepreux,
+l'héritier du titre, de l'immense fortune; mais il suffisait d'un
+hasard pour briser tout cela; que son frère, avant de mourir, eût la
+force de prononcer une phrase... ou même de dire simplement un
+nom, qu'entendraient son fidèle ami de Brettecourt et le notaire
+Florimont, et son avenir, sa fortune étaient encore menacés... Il
+ne connaissait que trop la préférence si grande de sa mère pour son
+frère!
+
+--Messieurs, dit-il d'un ton dominateur, dans un pareil moment, seuls
+les membres de ma famille peuvent rester dans cette chambre; je vous
+prie donc de vous retirer.
+
+Brettecourt poussa quelques soupirs, en faisant des gestes égarés,
+et il se recula instinctivement. N'avait-on pas le droit de le
+chasser, lui, cause de tout? Il gagnait la porte; le docteur Delmas le
+suivait. Seul, le notaire essaya de lutter:
+
+--Monsieur le comte, dit-il, il serait de la plus haute importance que
+je ne quitte pas votre frère mourant...
+
+--Monsieur, interrompit le comte avec hauteur, je suis seul juge de ce
+qui doit être fait ici!
+
+Puis, se radoucissant, mais très ferme:
+
+--D'ailleurs, je ne vous demande pas de vous éloigner. Demeurez tous
+dans le petit salon qui est à côté de cette chambre. Si mon frère
+revenait à lui, et qu'il parlât, ou du moins qu'il désirât parler
+à l'un de vous, veuillez croire que je l'appellerais.
+
+Jamais personne n'avait vu le comte de Villepreux aussi décidé,
+aussi énergique. Il reconduisit le notaire jusqu'au seuil de la
+chambre; et, là, il fit glisser une tenture qui se trouvait dans le
+salon, de l'autre côté de la porte. De cette façon, le notaire et
+Brettecourt pouvaient croire que, seule, cette tenture les séparait
+de la chambre du mourant... Mais ils espéraient bien entendre s'il
+appelait.
+
+Déjà Honoré, avec des soins infinis, très lentement, très
+doucement, prenait le battant de la porte, le ramenait et le
+fermait... Les autres n'avaient rien entendu... Il était seul avec
+son frère.
+
+Cinq minutes environ s'écoulèrent dans le plus grand silence;
+Honoré s'était rapproché du lit et contemplait le marquis. En ce
+moment, personne ne l'observant plus, il n'avait pas besoin de verser
+de larmes: son visage avait aussitôt pris du reste une expression
+dure, haineuse. Et, pendant ces cinq minutes, il songea à sa
+jeunesse, à ces années qui lui avaient semblé si longues, où son
+esprit envieux le faisait souffrir des moindres préférences données
+à son frère.
+
+Honoré était le cadet, et cela seul avait fait jusqu'alors le
+malheur de sa vie. Malgré la Révolution, malgré les idées et
+les lois nouvelles, les Villepreux avaient respecté les coutumes
+anciennes. Pour eux, le fils aîné était un être supérieur,
+l'héritier, le chef de la famille; les enfants qui venaient ensuite
+n'étaient que des cadets, c'est-à-dire des êtres réellement
+au-dessous de leur aîné, qui dépendaient de lui et devaient plus
+tard lui obéir. Le père de Jean et d'Honoré avait rigoureusement
+maintenu cette différence: il était mort, après avoir réalisé
+toute sa fortune personnelle et l'avoir donnée à son aîné de
+la main à la main, afin d'éviter un testament qui aurait pu être
+attaqué; et la marquise lui avait d'autant plus aisément promis
+qu'elle suivrait son exemple, qu'elle plaçait, dans son esprit, son
+fils Jean bien au-dessus de son fils Honoré.
+
+Cet état de choses avait contribué à développer les qualités
+mauvaises d'Honoré et à étouffer en lui ce qui pouvait être bon et
+loyal. Tout enfant, il avait souffert dans son orgueil: on l'aimait,
+on le soignait, on le gâtait même, mais en lui donnant sans cesse
+son frère pour exemple. Dans toutes les cérémonies de famille, la
+différence entre les deux frères était bien nettement marquée;
+parfois même, son frère assistait à des repas de gala, tandis qu'on
+l'éloignait de la fête, où son âge lui aurait cependant permis de
+prendre sa place.
+
+Son frère avait fait de brillantes études; lui paresseux, peu
+encouragé, était demeuré relativement ignorant. Son frère avait
+aisément appris tous les sports; lui, avait failli se tuer en tombant
+de cheval. Et cependant le cheval, les courses étaient sa plus grande
+distraction. Son frère avait déjà ajouté un peu de gloire à la
+gloire des Villepreux, par sa noble conduite comme volontaire, en
+Crimée, tandis que lui, n'était encore parvenu à se signaler que
+par des duels peu dangereux. Son frère faisait partie du cercle de
+l'Union; et lui, qui aurait pu s'y présenter, ne l'avait pas tenté,
+sachant qu'on ne l'y aimait pas et qu'on ne l'y recevrait que par
+égard pour le marquis. Cela l'aurait humilié.
+
+Il ressemblait beaucoup à son frère, mais d'une façon mesquine: il
+n'avait ni cette haute taille, ni cette élégance, ni ces beaux yeux,
+ni cette grâce naturelle qui faisaient de Jean de Villepreux un des
+jeunes hommes les plus accomplis de la noblesse. Honoré était un
+jeune homme moderne, plus correct qu'élégant, plus calculateur que
+joueur. Quand il pariait aux courses, c'était moins pour s'amuser,
+pour chercher des émotions que pour gagner pratiquement de l'argent.
+Il se battait aisément en duel, mais pour chercher adroitement une
+réclame. Rien chez lui n'était naturel; il pesait tout, calculait
+tout. Il n'avait jamais désiré l'amour dans ses liaisons, mais le
+tapage, la gloriole d'être l'amant de femmes à la mode.
+
+Et partout on l'irritait, parce que partout on lui parlait de
+son frère: il approuvait, en jouant remarquablement l'affection
+fraternelle, mais sa haine s'augmentait chaque jour. Il jalousait
+Brettecourt, il jalousait Vauchelles, il jalousait tous les amis
+de son frère. Et depuis quelques mois, il jalousait surtout cette
+inconnue qu'il avait devinée dans l'existence de son frère, sans
+cependant pouvoir soupçonner qui elle était.
+
+Soudain, l'oeil gauche de Jean, fermé jusqu'alors, s'entr'ouvrit, ses
+lèvres remuèrent lentement. Honoré se pencha vivement sur lui:
+
+--Frère, je suis là.
+
+Jean le regarda, comme stupéfait. Il articula péniblement:
+
+--Brettecourt?
+
+Un dernier souffle de vie le ranimait.
+
+--Brettecourt n'est plus là, dit fort naturellement Honoré.
+
+Jean contempla son frère une minute. Et il vit une telle affection
+sur son visage que, plein de confiance, il lui dit son secret. Dans
+cette minute de réflexion, il avait rassemblé toutes ses forces;
+mais ce ne fut qu'avec la plus grande difficulté qu'il prononça:
+
+--Femme... Enfant... Lettre notre mère...
+
+Il s'arrêta un peu. Honoré, lui serrant la main, compléta sa
+pensée:
+
+--Tu as une femme, un enfant?
+
+--Oui, balbutia le marquis.
+
+--Et... tu as écrit une lettre à notre bonne mère pour lui avouer
+la vérité?
+
+[Illustration: Et soyez courageux! (Page 28)]
+
+--Oui.
+
+--Où est cette lettre?
+
+--Mon... secrétaire... testament...
+
+--Bien, frère! Compte sur moi... C'est moi-même qui remettrai ta
+lettre à notre mère.
+
+--Ma femme... mon fils!... Je suis perdu... Je te les recommande... à
+toi... à Brettecourt...
+
+Il se tut encore.
+
+Honoré le crut mort; mais il fit un dernier effort:
+
+--Ma femme... ma mère chérie... Dieu!... mon fils!... oui, un fils!
+
+Un noble orgueil éclaira son visage. Et, dans la pensée de ce fils
+qu'il venait d'entrevoir, il mourut.
+
+Honoré se recula, épouvanté... C'était encore plus grave qu'il ne
+l'avait cru. Un fils! Son frère laissait un fils!
+
+Un moment, il fut comme affolé, au milieu de la chambre. Puis,
+assailli par une nouvelle crainte, il regarda la porte qui
+communiquait avec le petit salon... Si Brettecourt ou le notaire
+étaient rentrés et avaient entendu?... Mais non. La porte était
+toujours fermée, il était bien seul.
+
+[Illustration: ... Seuls les membres de ma famille peuvent rester dans
+cette chambre (Pages 33.)]
+
+Sans réfléchir, il se précipita vers cette porte, et il allait
+l'ouvrir brusquement: il perdait la tête. Mais quelqu'un veillait
+pour lui: au moment même où il mettait la main sur la poignée, il
+se sentit enlevé, ramené en arrière, tandis qu'une voix toute basse
+murmurait:
+
+--Monsieur le marquis oublie sans doute que cette porte ne doit
+pas avoir été fermée, et qu'il faut par suite la rouvrir bien
+doucement?
+
+Honoré reconnut Guépin, et un grand froid le parcourut tout entier.
+
+--Par où donc êtes-vous venu? balbutia Honoré.
+
+--L'escalier de service mène directement dans le cabinet de toilette,
+répondit Guépin sans se troubler.
+
+--C'est bien, retirez-vous dans ce cabinet.
+
+--Pas avant d'avoir ouvert la porte du petit salon. Monsieur n'aurait
+certainement pas la main aussi sûre que la mienne...
+
+Et Guépin ouvrit, en effet, le battant, sans que le moindre bruit
+eût été produit. Puis il repassa devant Honoré et lui jeta un
+regard familier.
+
+Ce n'était plus un domestique, c'était un complice.
+
+Dès que Guépin eut disparu, Honoré se précipita vers le salon,
+souleva la portière, et se montra, le visage en pleurs.
+
+--Messieurs, dit-il, d'une voix étouffée, mon frère vient de rendre
+sa belle âme à Dieu!
+
+Et il retourna auprès du lit, se mit à genoux et cacha son visage en
+sanglotant. Déjà, Brettecourt, le notaire et le médecin l'avaient
+rejoint. Brettecourt et le notaire s'étaient agenouillés comme lui.
+Le médecin constatait la mort.
+
+Pendant quelques instants, il régna un grand silence,
+qu'interrompaient seulement les sanglots entrecoupés de Brettecourt.
+Le malheur causé par lui était irréparable. Son ami était mort,
+emportant son secret dans la tombe. Il ne lui restait qu'un espoir,
+c'est que peut-être Villepreux avait pu donner quelques indications
+à son frère; peut-être avait-il parlé à voix basse? Il osa lui
+demander:
+
+--N'a-t-il rien dit?... N'a-t-il pas prononcé un nom... dans cette
+minute suprême?
+
+Honoré sembla très choqué de ce qu'on se permît de l'interroger
+dans un semblable moment; mais il daigna répondre:
+
+--Il n'a pas même repris connaissance.
+
+Puis il retomba dans sa pose larmoyante, tandis que Brettecourt
+s'écroulait presque à terre, la tête appuyée contre le bois de
+lit, semblable à un chien fidèle...
+
+Bientôt, on entendit des pas dans le grand escalier et l'escalier de
+service. La nouvelle s'était vite répandue dans l'hôtel; Guépin
+avait raconté que, comme il attendait à la porte, M. Honoré la
+lui avait annoncée. Et tous les domestiques accouraient. Plusieurs
+d'entre eux, vieux serviteurs de la famille qui avaient vu mourir le
+mari de la marquise, regrettaient qu'on ne les eût pas appelés plus
+tôt: ils auraient voulu assister, agenouillés, ne fût-ce que de
+loin, aux derniers moments du marquis. Et tous s'agenouillèrent dans
+le petit salon, rangés au cercle, et prièrent sincèrement pour ce
+maître si bon, d'une bienveillance si familiale.
+
+Quant à Guépin, il donnait les signes du plus violent désespoir et
+ne cessait de répéter:
+
+--Mon maître!... mon bon maître!... Mon cher maître!...
+
+C'était un nouveau venu dans la maison que ce Guépin, un domestique
+très moderne, qui tranchait sur les vieux serviteurs de la famille.
+Naturellement on ne l'aimait pas beaucoup; mais on s'inclinait devant
+lui, parce qu'il était le valet de chambre du maître. C'est la
+marquise qui l'avait presque imposé à son fils; elle voulait que
+tout fût jeune autour de lui. Et Guépin, drôle cynique, était
+doué d'une telle puissance d'hypocrisie, qu'il avait persuadé à la
+marquise et à son fils qu'il leur était absolument dévoué.
+
+Honoré jugea que son explosion de douleur avait assez duré, et que,
+par suite, celle des assistants ne pouvait durer plus longtemps. Il se
+releva, essuya ses larmes; et, d'un geste, il renvoya les domestiques.
+Seul, Guépin demeura à l'entrée de la chambre.
+
+Puis, Honoré, s'adressant au notaire, au médecin, à Brettecourt,
+dit:
+
+--Je vous remercie, messieurs, au nom de ma mère et au mien, des
+preuves de sympathie que vous nous donnez. Merci de tout mon coeur.
+
+«Guépin, reconduisez ces messieurs.
+
+Le médecin et le notaire allaient se retirer sans difficulté; mais
+Brettecourt semblait ne pas avoir entendu. Un sourire infernal glissa
+sur les lèvres d'Honoré; et frappant légèrement sur l'épaule de
+l'officier:
+
+--Excusez-moi, dit-il, si je ne vous reconduis pas moi-même; mais
+vous me permettrez de ne pas quitter le corps de mon frère.
+
+Brettecourt bondit et jeta un regard terrifiant à Honoré.
+
+--C'est à moi... à moi que vous dites cela?
+
+--Oui, monsieur! répondit fermement Honoré.
+
+--Mais, pas plus que vous, je ne veux quitter votre frère!
+
+Honoré sembla très peiné.
+
+--Vous ne me comprenez pas, monsieur! Faut-il que je vous prie plus
+clairement de vous retirer?
+
+--Mais je n'abandonnerai mon ami que lorsque la terre retombera sur
+lui... Je suis son ami... son frère d'armes...
+
+--Le marquis de Villepreux, dit sèchement Honoré, n'avait pas
+d'autre frère que moi; et je suis désolé que vous me forciez à
+vous faire observer que votre place n'est plus ici!
+
+--Monsieur!
+
+--Je ne saurais oublier que mon frère meurt victime d'un accident
+dont vous êtes la cause, involontaire il est vrai, mais dont vous
+êtes la cause...
+
+Pour ma part, je vous pardonne; mais ma mère m'en voudrait de vous
+avoir permis de demeurer plus longtemps auprès du corps de votre ami.
+
+Brettecourt chancela; ses yeux, fixés sur Honoré, s'ouvrirent
+démesurément. Et il allait peut-être tomber, quand le notaire le
+prit dans ses bras.
+
+--Venez, venez, monsieur le comte!...
+
+Il l'entraîna. Tout le long des escaliers, dans le vestibule, dans la
+cour, il murmurait avec égarement:
+
+--J'ai tué mon ami... J'ai tué mon ami...
+
+On avait le droit de le chasser de cette maison.
+
+--Courage! dit le notaire. La plus grande douleur est pour vous. Mais
+qui sait si vous ne pourrez pas réparer un jour ce malheur... dont
+personne du reste ne saurait vous déclarer responsable?
+
+--Réparer?... fit Brettecourt, se dominant un peu. Oui, je l'aurais
+pu, peut-être, s'il avait parlé... Mais non! Dieu ne l'a pas
+voulu... J'ai tué mon ami!... J'aurai le courage de ne pas me tuer;
+mais on se bat assez souvent en Afrique pour que je trouve le moyen de
+rejoindre mon pauvre Villepreux!
+
+Guépin avait respectueusement accompagné les trois hommes jusqu'à
+la grande porte de la rue; là, il s'inclina, d'un air désolé. Puis
+il les suivit quelques secondes du regard.
+
+--Tas de raseurs! prononça-t-il. Mais retournons auprès de notre
+jeune maître, qui doit avoir quelque besoin de nous!
+
+Honoré était demeuré seul dans l'appartement de son frère; mais
+il n'avait encore eu la force de rien faire. Il était écrasé par ce
+superbe coup de fortune.
+
+Pas un regret n'agitait son âme. Emporté par l'orgueil, il examinait
+d'un coup d'oeil rapide cette chambre qui n'aurait jamais dû être la
+sienne, la chambre des marquis de Villepreux. La chambre qu'il avait
+eue, lui, était fort belle aussi, aussi richement meublée; mais
+ce n'était qu'une chambre de cadet. Ici, c'était bien le logis de
+l'aîné, l'appartement auquel on n'avait pas osé touché depuis deux
+siècles. C'est là, dans un meuble Louis XIV, assez bas, large et
+épais, que se trouvaient les archives de la famille; là qu'avait
+habité son père, là que, de la main à la main, il avait, à son
+lit de mort, remis sa fortune à son aîné. Tout ici lui rappelait sa
+situation de cadet, ses humiliations... qui cessaient tout d'un coup.
+
+C'était lui, maintenant, le marquis de Villepreux!
+
+Tout était à lui, désormais, titre, fortune. Plus rien ne pouvait
+menacer son avenir; une seule complication aurait pu l'effrayer: cette
+femme, cet enfant... Et il allait être le seul à les connaître.
+
+Cependant, Guépin rentrait dans la chambre. Il jeta vite un coup
+d'oeil au secrétaire et sourit en le voyant toujours fermé.
+
+«D'ailleurs, pensa-t-il, il ne trouverait rien sans moi.»
+
+Honoré lui ordonna de prendre les dispositions nécessaires pour
+transformer en chapelle ardente la chambre de son frère. Puis, il
+rédigea cette dépêche:
+
+«Ma mère, soyez forte! Un malheur affreux vient de nous frapper.
+Jean est très mal. Venez immédiatement.
+
+«HONORÉ.»
+
+--Allez tout de suite au télégraphe, Guépin!
+
+Mais Guépin envoya la dépêche par le concierge: il ne voulait pas
+quitter l'hôtel. C'est lui qui fit disposer la classique main de
+papier dans le vestibule, sur une table recouverte d'un tapis noir. Et
+il s'assura que tout avait bien l'allure correcte et compassée de la
+douleur moderne.
+
+Deux domestiques parlaient à voix haute, il les réprimanda. Il
+soignait la mise en scène du désespoir de son nouveau maître; car
+il était bien certain de ne plus quitter Honoré de Villepreux.
+
+Quand il remonta dans la chambre, les autres domestiques avaient tout
+préparé: une commode avait été transformée en petit autel, on
+était allé chercher de l'eau bénite à Sainte-Clotilde; et, dans la
+coupe d'onyx qui la renfermait, trempait une branche de buis, que la
+marquise avait suspendue, au-dessus du lit de son fils, le dimanche
+des Rameaux.
+
+Il ne restait plus qu'à faire la toilette du mort. Guépin ne laissa
+ce soin à personne.
+
+Et bientôt, Jean de Villepreux apparut, étendu dans son lit, vêtu
+de son habit, sur lequel tranchait le ruban bleu de la médaille de
+Crimée. La vue de ce modeste ruban amena, sur les lèvres d'Honoré,
+un imperceptible sourire. Il avait toujours trouvé ridicule la
+fierté avec laquelle son frère le portait.
+
+Le nouveau marquis demeurait assis, dans un fauteuil, tout près de
+ce secrétaire qu'il gardait jalousement. Son visage caché dans les
+mains, il semblait écrasé de douleur; mais il suivait attentivement
+tout ce qui se passait. Enfin, il fut seul avec Guépin, qui avait
+renvoyé tous les domestiques, une fois la besogne terminée. Honoré
+se leva alors et s'avança vers le secrétaire; mais Guépin, parlant
+très bas, dit:
+
+--Si monsieur le marquis veut me croire, il attendra que tout le monde
+soit couché dans l'hôtel...
+
+Honoré se rassit, vexé de trouver si justes toutes les observations
+du valet de chambre, n'osant pas lui résister, et éprouvant cette
+humiliation des grands qui ont besoin d'un petit. Et la nuit le
+surprit, portant alternativement ses regards, du cadavre de son frère
+au petit meuble qui contenait son secret.
+
+
+
+
+VI
+
+LA LETTRE
+
+
+La soirée aurait paru interminable à Honoré de Villepreux, si
+elle n'avait été coupée tout d'abord par la visite du médecin
+des morts. Ce médecin fut reçu par Honoré et même par Guépin au
+milieu de telles marques de désolation que, malgré l'indifférence
+que lui donnaient forcément ses fonctions, il crut nécessaire
+d'adresser quelques paroles de consolation au nouveau marquis de
+Villepreux. Honoré les accepta en sanglotant. Et, peu à peu, le
+bruit se répandait dans tout l'hôtel que M. Honoré était beaucoup
+plus tendre, beaucoup plus affectueux qu'on ne l'aurait cru.
+
+Ensuite, il fit venir auprès de lui les vieux domestiques qui
+servaient spécialement sa mère, et leur donna les ordres les plus
+méticuleux afin que la marquise n'eût à s'occuper de rien à son
+retour.
+
+Il prit aussi les dispositions nécessaires pour qu'un petit
+appartement, voisin de celui de sa mère, fût rapidement aménagé:
+c'est là que lui, désormais chef de famille, voulait que Juliette de
+Persant s'installât; la petite chambre de jeune fille, qu'elle
+avait occupée jusqu'alors, ne lui semblait plus suffisante. Cette
+sollicitude, pour une jeune fille, dont Honoré se montrait auparavant
+très jaloux, frappa tout spécialement.
+
+Pendant cette soirée, autant pour tromper son impatience que pour
+surprendre sa mère le lendemain, Honoré, sans quitter la chambre de
+son frère, dirigea l'installation de l'appartement de Juliette: il
+faisait déplacer les jolis meubles, les choses particulièrement
+délicates que renfermait l'hôtel, tout ce qui pouvait charmer l'oeil
+d'une jeune fille, et le faisait porter dans la chambre qu'il donnait
+à Mlle de Persant.
+
+Il savait bien pourquoi sa mère était partie de Paris si
+brusquement; et il ne doutait pas qu'elle ne ramenât Juliette, et
+pour toujours.
+
+En ce moment, elle avait reçu sans doute sa dépêche, envoyée au
+château d'Angoville par un exprès; elle avait dû tout quitter,
+comme folle, faire atteler et rejoindre le train de nuit; elle
+arriverait le lendemain de bonne heure. Et il voulait lui dire à son
+arrivée:
+
+--Juliette habitera désormais le petit appartement voisin du vôtre.
+
+Lorsque minuit sonna, les domestiques étaient brisés de fatigue; et,
+malgré l'intention que plusieurs d'entre eux avaient manifestée
+de veiller leur maître, tous s'inclinèrent sans résistance quand
+Guépin leur dit:
+
+--M. le marquis veut veiller seul le corps de son frère.
+
+Une demi-heure plus tard, il revenait auprès du marquis et disait:
+
+--Maintenant, monsieur peut agir en toute tranquillité.
+
+Honoré se redressa et contempla quelques instants le visage glacé
+de son frère; puis tandis que Guépin verrouillait les portes, il se
+dirigea vers le secrétaire.
+
+Il avait bien le droit de l'ouvrir maintenant: tout n'était-il pas à
+lui, ici?...
+
+Guépin le rejoignait:
+
+--Voici la clef, monsieur le marquis.
+
+Honoré eut un tressaillement nerveux; il était atrocement humilié
+de se trouver sous la dépendance de ce domestique qui savait tout,
+qui pensait à tout. Guépin le remarqua; et son regard audacieusement
+fixé sur le marquis, semblait dire:
+
+«Te révolte donc pas, mon bonhomme... Tu ne peux pas te passer de
+moi!»
+
+Honoré avait pris la clef. La main un peu nerveuse, il ouvrit le
+secrétaire, et descendit la plaque, qui formait table en s'abaissant.
+
+Devant lui, s'étalaient trois rangées de tiroirs. Il les enleva tour
+à tour et vida leur contenu sur la tablette.
+
+C'était évidemment dans un de ces tiroirs que Jean avait enfermé la
+lettre destinée à sa mère.
+
+Il déplia tous les papiers posés devant lui, reconnut des lettres de
+Brettecourt, de Vauchelles; mais il ne trouva pas trace de la lettre
+qu'il cherchait.
+
+Guépin, planté derrière lui, le dévisageait en goguenardant.
+Honoré recommença deux fois son examen, visita de nouveau les
+tiroirs, mais inutilement. La lettre de son frère n'était pas dans
+le secrétaire. Brusquement il se retourna vers Guépin et lui jeta un
+regard irrité, ayant presque envie de lui crier:
+
+--Vous l'avez donc volée?
+
+Mais Guépin demeurait impassible, dans l'attitude du correct
+domestique, qui attend que son maître l'interroge.
+
+--Ah çà! maître Guépin, m'auriez-vous fait de faux rapports depuis
+six mois?
+
+Guépin haussa les épaules.
+
+--La preuve que je n'ai pas fait de faux rapports, c'est ce que M. le
+marquis a dit avant de mourir.
+
+--Cependant, fit Honoré, tout démonté par la réponse si logique de
+Guépin, puisque je ne la trouve pas, cette lettre?...
+
+--Monsieur n'a peut-être pas suffisamment cherché.
+
+Il y eut un silence. Honoré se calmait: évidemment, il avait mal
+cherché; cette lettre, il la découvrirait tout à l'heure, cachée
+peut-être entre deux tiroirs.
+
+Mais, avant de recommencer ses recherches, il éprouva le besoin de
+bien confirmer ses soupçons en questionnant Guépin.
+
+--Voudriez-vous, maître Guépin, me résumer aussi rapidement que
+possible, tout ce que vous m'avez dit depuis six mois?
+
+--Je ne demande pas mieux, monsieur, répondit Guépin, enchanté de
+faire valoir ses services dans une occasion aussi solennelle.
+
+Donc, il y a six mois environ, M. le comte était sorti un soir, dans
+le but de suivre M. le marquis; et je me trouvais moi-même dehors,
+dans la même intention. Les nouvelles allures de M. le marquis
+inquiétaient son frère, comme son fidèle valet de chambre. Nous
+nous rencontrâmes...
+
+--Passez, passez, Guépin...
+
+--Si je répète cela, monsieur, c'est simplement pour rappeler que
+c'est M. le comte qui m'a chargé de cette besogne, un peu trop basse
+pour lui, et qu'il s'en est fié à moi du soin de surveiller les
+nouvelles amours de M. son frère. Le marquis avait complètement
+abandonné ses anciens plaisirs...
+
+J'ai cru longtemps que c'était pour une femme du monde et qu'il ne se
+cachait si bien que pour éviter la colère d'un mari jaloux.
+
+Mais j'ai perdu cette conviction lorsque j'ai eu fait la remarque
+que M. le marquis ne mettait jamais son habit pour aller à ces
+rendez-vous, quoique ces rendez-vous eussent presque toujours lieu le
+soir: il s'y rendait en jaquette, même en veston.
+
+Ce n'était donc pas une femme du monde, pas même une bourgeoise... A
+peine une toute petite bourgeoise!
+
+Ici, le visage de Guépin prit un air de souverain mépris; et, tirant
+un gant de sa poche:
+
+--En voici la preuve, monsieur!
+
+Ce gant de femme que j'ai découvert dernièrement dans une de ses
+poches...
+
+--Une jolie main! fit Honoré en prenant le gant.
+
+--Des gants à vingt-neuf sous, monsieur, prononça Guépin. Et usés,
+recousus... Je pencherais, monsieur, pour une ouvrière...
+
+--Et... vous n'avez pas encore découvert sa demeure?
+
+--J'ai fait un progrès, monsieur. D'habitude, M. votre frère faisait
+tant de détours avant d'arriver à ses rendez-vous qu'il m'avait
+été impossible de le filer complètement. Il avait été à la
+guerre et savait dépister l'ennemi; et puis, il se doutait peut-être
+qu'on l'espionnait. Mais, depuis quelque temps, il prenait moins de
+précautions; et hier, j'ai acquis la certitude que la demoiselle
+habite le Marais: j'ai perdu M. le marquis, pour la seconde fois, dans
+le dédale des rues du Temple.
+
+Jean était allé la veille, en effet, jusqu'à la place des Vosges;
+mais, ne sachant que dire à Marie, ne voulant plus lui mentir, il
+n'avait pas osé pénétrer dans sa maison; et il avait passé une
+partie de la nuit à errer dans les rues qui avoisinent la Place
+Royale.
+
+--Bien, Guépin, dit Honoré, en lui tendant un billet de cent francs.
+
+C'était le prix convenu de chaque renseignement nouveau. Mais Guépin
+refusa avec dignité.
+
+--Oh! monsieur! Pas un pareil jour!
+
+Et, regardant gouailleusement Honoré:
+
+--Je serai bien assez récompensé, si monsieur le marquis veut bien
+me garder à son service.
+
+Honoré, sans répondre, se tourna vers le secrétaire et chercha
+derrière tous les tiroirs.
+
+Il ne trouva encore rien.
+
+--Il y aurait donc un secret? murmura-t-il tout agacé. Sans doute un
+secret que seul son frère connaissait!
+
+Guépin souriait en dessous; il dit:
+
+--L'autre nuit, en rentrant, M. le marquis a écrit très longuement.
+Quand il a eu fini, il a murmuré, je l'ai parfaitement entendu:
+
+«Je reverrai cela demain.»
+
+Puis, il a rangé ses papiers, fermé son secrétaire, et s'est
+couché. C'est moi qui ai éveillé M. le marquis ce matin: il n'avait
+donc pas retouché à ses papiers. Il s'est habillé très vite et est
+monté tout de suite à cheval.
+
+La lettre doit forcément se trouver là. Et si monsieur veut me
+permettre?...
+
+Honoré était décidément forcé d'en passer par les volontés du
+drôle.
+
+Guépin s'installa devant le secrétaire.
+
+--J'avais fait quelques remarques sur la façon dont M. le marquis
+ouvrait et fermait ce petit meuble...
+
+Plaçant son pied contre le pied droit du secrétaire, il poussa
+vivement. En même temps il s'appuyait très fortement sur la tablette
+et, de ses deux mains, pressait à droite et à gauche sur une bande
+de bois de rose qui semblait incrustée dans un encadrement noir.
+Aussitôt, la bande de bois de rose bascula; et les deux hommes
+aperçurent une cachette de petite dimension qui renfermait des
+papiers. Honoré s'élança pour les prendre; mais Guépin avait été
+plus prompt que lui. Le digne valet de chambre s'en était déjà
+emparé et se reculait les tenant bien serrés dans sa main.
+
+Honoré ne put s'empêcher de prononcer: «Drôle!»
+
+Guépin ne sourcilla même pas; il dit simplement, tout en dardant ses
+yeux sur ceux du marquis:
+
+--Je vais certainement remettre tous ces papiers à monsieur; mais,
+auparavant, je prendrai la liberté de faire remarquer à monsieur
+deux choses: la première, c'est que, sans moi, monsieur n'aurait
+jamais trouvé ces documents; la seconde, c'est que je pouvais m'en
+emparer et les remettre à Mme la marquise. Je désire simplement que
+monsieur me donne l'assurance que je ne le quitterai jamais!
+
+--Eh parbleu, oui! prononça Honoré, tendant la main pour prendre
+les papiers. Et si je trouve là ce que je cherche, vous recevrez dix
+mille francs, Guépin.
+
+--Il y a plaisir à travailler pour monsieur le marquis, déclara
+mielleusement Guépin, qui entrevoyait beaucoup d'autres dix mille
+francs succédant aux premiers.
+
+Déjà Honoré lisait les premiers mots de la lettre de son frère.
+
+
+«Ma mère chérie,
+
+«C'est en tremblant que je vous écris...»
+
+[Illustration: Honoré recommença deux fois son examen. (Page 44.)]
+
+Une joie sauvage éclaira sa figure: il était maître de l'avenir.
+
+En écrivant ces mots d'une main fiévreuse, Jean de Villepreux
+n'avait voulu faire qu'un brouillon, un projet de lettre où il
+jetterait au hasard toutes ses pensées, se réservant de le corriger
+ensuite, de le raturer, d'en enlever tout ce qui lui semblerait
+de nature à choquer sa mère. Et cependant, quand, après l'avoir
+terminé, il l'avait relu hâtivement, il n'avait pas trouvé une
+phrase à changer, un mot à supprimer.
+
+[Illustration: je tremblais presque de l'avoir à mon bras. (Voir page
+53.)]
+
+C'est qu'il avait écrit simplement, loyalement, son histoire, avec
+l'éloquence du coeur.
+
+«Ma mère chérie,
+
+«C'est en tremblant que je vous écris... J'aurais dû vous dire de
+vive voix tout ce que vous allez lire, vous le dire en me mettant
+à vos genoux. Je n'en ai pas eu le courage, mais pas parce que je
+craignais de blesser votre orgueil... Je sais seulement que je vais
+vous causer une peine infinie, et cela me brise le coeur. Je voudrais
+être encore enfant, je trouverais alors peut-être des caresses
+si tendres que votre amour ne verrait plus en moi que la créature
+adorée en qui revit mon noble père; et vous auriez, j'en suis
+certain, un de ces moments de fol amour maternel où toutes les
+indulgences semblent non seulement possibles mais naturelles aux
+vraies mères.
+
+«D'abord, je vous dois la confession de ma vie, et je vais vous la
+faire comme si j'étais devant Dieu. Autrefois, quand j'étais si
+petit que vous me teniez sur vos genoux, vous m'appreniez à dire
+mes fautes. Et, dans votre bonté, vous les pardonniez toujours en un
+baiser.
+
+«Jusqu'au jour où je suis devenu un homme, ma mère, je n'ai
+certainement commis que des fautes légères, et j'ai toujours essayé
+de les réparer. Mais, vis-à-vis de vous, mère adorée, j'affirme
+bien hautement que je n'en ai jamais commis. Vous emplissiez mon
+coeur. Vous l'emplissiez à tel point que, même au milieu de ces
+liaisons légères qui accueillent les jeunes gens à leur entrée
+dans la vie, je songeais sans cesse à vous. Malgré la fougue que
+j'apportais à mes plaisirs, j'éprouvais une joyeuse satisfaction à
+me dire que pas une jeune femme n'avait votre beauté, votre grâce,
+votre bonté.
+
+«Votre bonté! Ah! que j'en ai besoin aujourd'hui!...
+
+«Les années qui suivirent resserrèrent encore notre affection. Je
+comprenais mieux ce qu'est une mère. Jamais je ne l'ai mieux compris
+que le jour où vous m'avez permis d'aller me battre pour notre chère
+France. Quel sacrifice vous faisiez alors! Et comme vous l'avez fait
+simplement! Celui que je vais vous demander sera plus grand encore.
+
+«Enfin, meilleure que bien des mères, vous avez voulu vous-même me
+choisir une femme. Vous l'avez élevée, vous l'avez faite semblable
+à vous. Et, sans aucune jalousie, vous vous préparez à me la
+donner. Vous êtes partie pour Angoville plus tôt que de coutume;
+vous allez chercher Juliette à son couvent. Vous ne m'en avez rien
+dit; mais j'ai deviné tout cela, et vous allez dévoiler vos projets
+à Juliette, qui n'y est, hélas! que trop préparée. J'espère que
+ma lettre vous arrivera assez tôt pour que le mal ne soit pas fait,
+pour que vous n'ayez pas encore prononcé des paroles irréparables.
+J'ai eu tort de ne pas enrayer le mal depuis longtemps; mais je ne
+suis pas coupable; je ne savais pas... Je croyais connaître la vie,
+je ne la connaissais pas. Je me disais tout bonnement, avec un
+sot amour-propre, que lorsque vous en auriez fixé l'époque, je
+daignerais consentir à mon union avec Juliette. Et aujourd'hui, je
+viens vous demander de renoncer à ce mariage.
+
+«J'aime Juliette, ma mère, comme une soeur chérie; j'ai même pour
+elle une affection plus profonde: par moments, il me semble qu'elle
+est mon enfant. Et, toute ma vie, elle trouvera chez moi la tendresse
+et aussi la protection d'un chef de famille. Elle est encore trop
+jeune pour que l'amour ait fait de grands ravages dans son coeur.
+Elle ne me connaît, elle ne m'aime que par vous. Vous arracherez bien
+facilement mon image de son esprit; et, comme vous voulez la marier,
+vous lui donnerez pour époux, mon frère d'armes, mon cher Henri de
+Brettecourt, que vous aimez aussi comme s'il était votre enfant...»
+
+Arrivé à cette phrase, Honoré eut un sourire plein d'amertume et
+murmura:
+
+--Je n'étais donc rien, moi?....
+
+Puis il continua:
+
+«Dès que je vous aurai adressé cette lettre, je partirai pour
+l'Afrique, j'arracherai Brettecourt à ses Bédouins qu'il malmène
+vraiment par trop, et je vous l'amènerai. Je sais d'avance que, sur
+ce point, vous consentirez; et j'aurai réparé une partie du mal que
+je vous fais. Brettecourt, ayant passé presque toute son existence à
+se battre, apportera à Juliette un coeur vierge: je ne lui ai jamais
+connu de liaison. Je vous réponds, à moins de choses imprévues, de
+son consentement. Quant à Juliette, comment n'aimerait-elle pas ce
+noble et bel officier, qui porte si glorieusement son grand nom, et
+qui est si digne d'elle et de nous?...
+
+«Et maintenant, ma mère, écoutez la prière que je vous adresse à
+genoux!
+
+«Il y a une dizaine de mois, un peu las de la vie élégante que
+je menais, fatigué des distractions, toujours les mêmes, que
+je trouvais sur mon chemin, je cherchais de nouveaux plaisirs,
+de nouvelles impressions. J'avais beau consacrer mes matinées à
+l'étude, vous accompagner toutes les fois que vous le désiriez, il
+me restait de longues heures de loisir. Et je trouvais insipide la vie
+du club ou les moments passés dans les salons à écouter toujours
+les mêmes inutilités, les mêmes discussions sur les élégances et
+les mêmes scandales mondains.
+
+«Une soirée, où l'ennui résultant de mon inactivité pesait plus
+lourdement sur moi, ce jeune fou de Vauchelles me proposa d'assister
+à une petite fête bourgeoise, à un de ces bals que donnent les
+arrondissements, sous prétexte de bienfaisance, et qui sont de gros
+événements pour chaque quartier de Paris. J'acceptai en riant.
+Et nous voilà, Vauchelles, quelques fous comme lui et moi, nous
+acheminant vers le Marais.
+
+«Je m'attendais, ma mère, à trouver une société ridicule, lourde,
+empesée; et, tout de suite, je fus charmé par la vue d'une foule de
+jeunes filles qui, dans leurs costumes tout simples, avec leur visage
+frais animé par le plaisir, offraient vraiment un bien délicieux
+spectacle. Et puis, tout le monde s'amusait dans cette salle de fête;
+tout le monde s'amusait de bon coeur. Vous ne sauriez croire combien
+ces réunions sont plus gaies que les nôtres. Les jolis sourires, les
+francs regards valent bien des diamants.
+
+«Vauchelles fit mille folies; avec ses camarades, il organisa des
+quadrilles, se donna pour un clerc de notaire et eut succès fou.
+Vers deux heures, affirmant que les mamans le couvaient d'un oeil trop
+dangereux, il se retira pour aller souper avec sa bande. J'eus l'air
+de partir comme eux; mais je refusai de les accompagner. Et, dix
+minutes après, je revenais dans le bal. Je voulais revoir une jeune
+fille, dont le regard et le sourire m'avaient particulièrement
+attiré.
+
+«Cette jeune fille ne dansait pas, et pour une raison fort simple,
+que j'ai à peine besoin de vous dire, car les passions et les
+intérêts sont aussi violents, dans le petit monde que dans le grand;
+c'est qu'elle était habillée avec une simplicité excessive. Placée
+dans un coin un peu sombre, se cachant presque, elle n'avait été
+remarquée par personne dans la foule des danseurs. Seul, Vauchelles
+l'avait aperçue; il m'avait dit:
+
+«--Regarde là-bas, cette tête de madone.
+
+«--Invite-la, avais-je répondu.
+
+«--Elle a l'air trop fragile; j'aurais peur de la casser.
+
+«Vauchelles est le seul de mes amis qui ait vu cette divine jeune
+fille. Et aujourd'hui, il ne doit même plus se souvenir de son
+visage. De temps en temps, elle causait avec une vieille dame, en qui
+je devinais sa grand'mère; mais ses yeux étaient sans cesse dirigés
+vers le bal, ce bal auquel elle ne prenait aucune part, et qui
+l'amusait pourtant.
+
+«Je m'étais rapproché d'elle, et, me dissimulant dans l'embrasure
+d'une fenêtre, je l'observais avidement. Je m'amusais à deviner qui
+elle était. La grand'mère avait une robe ancienne en belle soie,
+et ce seul détail me disait qu'elles avaient été plus riches
+autrefois. La jeune fille avait une robe de mousseline blanche,
+modeste, bien modeste, mal coupée, faite à la hâte...--Je devinais
+tout!--Comment avec cela pouvait-elle avoir une taille charmante,
+fine, délicate? Pas d'autre ornement qu'un noeud sur l'épaule,
+pas une fleur dans les cheveux, de beaux cheveux châtains, épais,
+adorablement nuancés. Pour tous bijoux, de petites perles aux
+oreilles, de bien petites perles. Et, machinalement, je la comparais
+aux reines du bal, aux belles filles richement habillées, un peu
+trop couvertes de gros bijoux. Je voyais maintenant les défauts des
+autres, que je n'avais pas remarqués tout à l'heure, tellement mon
+inconnue me semblait parfaite.
+
+«Elle ne devait plus avoir d'autre famille que cette vieille
+grand'mère; un ami, sans doute, leur avait donné deux billets. Et,
+à la joie qu'elles prenaient toutes les deux, même la grand'mère,
+je sentais qu'elles ne devaient jamais avoir la moindre distraction,
+et que toute leur existence devait s'écouler dans le bonheur paisible
+du travail. Et je me disais que ce serait charmant d'aller à elle,
+comme à une petite Cendrillon bien méconnue, de l'inviter, de la
+mener en plein bal pour la montrer à tous et en être fier...
+
+«Tout à coup, un danseur pressé me bouscula un peu: je me trouvai
+en pleine lumière, et les yeux de la jeune fille se rencontrèrent
+avec les miens. Et, pendant quelques secondes, elle me regarda avec un
+air de si naïve admiration que je me sentis tout remué. Aucune femme
+ne m'avait jamais fait éprouver semblable sensation. J'étais fier et
+heureux d'avoir été remarqué par elle. Je répondis à son regard
+par un sourire; et, aussitôt, elle baissa les yeux et rougit, comme
+si elle avait eu honte de son audace. Je n'hésitai plus; j'allai
+l'inviter, en saluant d'abord la grand'mère. Vous pensez bien qu'une
+présentation était inutile. Elle consulta sa grand'mère, du coin
+de l'oeil. Et la bonne vieille sembla dire, rien qu'à la façon dont
+elle me regarda: oui, j'ai confiance. Elle se leva et nous partîmes.
+Je tremblais presque de l'avoir à mon bras. Je lui demandai si elle
+avait déjà dansé.
+
+«--Oh! non, dit-elle; nous ne connaissons personne; on nous a donné
+ces billets... Et puis, je sais si peu danser!
+
+«--Nous allons valser.
+
+«Elle pâlit et balbutia que, pour les autres danses, elle s'en
+tirerait peut-être, si j'y mettais de la complaisance; mais elle
+avait peur de la valse. Or, vous savez, ma mère, que chez certaines
+femmes, tout ce qui est gracieux est inné. Elle valsa tout
+naturellement à mon bras; je n'eus qu'à l'entraîner: elle était
+si légère! Elle levait les yeux vers moi de temps en temps et me
+semblait bien reconnaissante de l'honneur que je lui faisais. Je
+ne lui parlais pas, comprenant que cela l'aurait embarrassée de
+répondre. Et, quand la valse fut finie, je la ramenai à sa place en
+faisant un grand tour. Elle marchait légèrement, touchant à peine
+la terre, d'une façon presque aérienne. Je la vis dans une grande
+glace; vous auriez dit en la voyant ainsi: c'est un ange qui passe! La
+grand'mère me remercia, avec un air de très bonne compagnie.
+
+«La liberté qui règne dans ces réunions me permit de demeurer
+auprès d'elles. Et je fus témoin d'un petit manège qui me ravit. On
+avait bien vite remarqué ma danseuse dans les salles de bal; et des
+jeunes gens très empressés, un peu rouges, un peu ébouriffés,
+venaient l'inviter. Elle les refusa tous, et je me dis, avec fatuité,
+qu'elle ne voulait pas d'autre danseur que moi.
+
+«Je songeais à ce délicieux _Lion amoureux_, qui m'avait fait
+sourire autrefois; je le comprenais maintenant, non pas que je fusse
+devenu amoureux tout d'un coup, mais je me disais que cette jeune
+fille serait reine par la grâce, la simplicité et la beauté dans la
+plus aristocratique des fêtes. J'étais très respectueux; j'osais
+à peine causer avec mon inconnue, je parlais plus aisément avec la
+grand'mère. Et j'étais vraiment surpris de lui trouver une allure
+distinguée, des pensées justes et fines qui contrastaient avec son
+humble situation; car j'avais bien deviné: la jeune fille, ayant
+enlevé son gant droit, je vis ses doigts, très délicats, abîmés
+au bout par des piqûres d'aiguilles; le travail les avait même fait
+un peu dévier. Cela sans doute paraîtrait risible à mes camarades
+de cercle; mais vous comprendrez que j'en fus touché. Elle remarqua
+mon regard dirigé sur ses pauvres doigts martyrisés, et n'en
+éprouva aucun embarras. Elle dit gentiment:
+
+«--Vous voyez que ça ne rend pas les mains belles, d'être lingère.
+
+«--Vous travaillez dans la lingerie?
+
+«Ce fut la grand'mère qui répondit:
+
+«--Surtout pour les trousseaux; ma petite-fille est très adroite;
+moi, je prépare le gros ouvrage.
+
+«Je vous assure, ma mère, qu'il y a quelque chose de très beau
+à parler aussi simplement de son travail. Et il était si facile de
+comprendre que c'était seul leur travail qui les faisait vivre!...
+
+«--Et vous, monsieur?
+
+«Cette question, posée par la jeune fille, me bouleversa. Pouvais-je
+répondre que j'étais le marquis de Villepreux, rompre d'un seul
+mot cette petite intrigue charmante qui me ravissait? Dire mon nom,
+c'était élever une barrière absolue entre mon inconnue et moi. Elle
+devait me croire aussi dans une situation modeste; je fis un mensonge:
+
+«--Je suis étudiant en droit...
+
+«La grand'mère me dévisagea, défiante; elle ne me trouvait pas
+assez jeune. J'ajoutai, tout embarrassé:
+
+«--C'est-à-dire que j'ai fini ma licence depuis longtemps; je suis
+avocat... Seulement, je reste encore à Paris, pour terminer mes
+études de doctorat avant de retourner en province...
+
+«Je mentais bravement, en regardant la jeune fille, moi qui croyais
+ne pas savoir mentir; mais j'étais timide, au fond, je n'osais
+pas lui demander son nom de famille, je savais simplement qu'elle
+s'appelait Marie, et cela me suffisait.
+
+«Je la fis danser une seconde fois, et lui demandai alors si elle
+n'avait pas d'autre famille que sa grand'mère.
+
+«--Non, monsieur. Mon père est mort pendant la guerre de Crimée;
+ma mère, brisée par le chagrin, l'a suivi bientôt; et nous sommes
+restées toutes les deux seules.
+
+«Ce souvenir de la guerre de Crimée m'avait rendu pensif... J'avais
+peut-être connu le père de cette jeune fille?... J'aurais bien eu
+envie de lui poser d'autres questions; mais cela l'aurait attristée.
+Quand je la ramenai à sa place, la grand'mère me jeta un regard
+inquiet. Devinait-elle en moi le menteur? Et elles partirent
+aussitôt; la jeune fille n'exprima aucun regret de quitter le bal:
+mais elle m'adressa un charmant sourire.
+
+«Ma mère, ma vie était changée.
+
+«J'ai insisté sur tous les détails de cette première rencontre
+pour bien vous faire voir qu'il n'y a pas eu, chez celle que j'aime
+aujourd'hui avec passion, l'ombre d'une coquetterie. Je passe sur
+toutes les ruses d'un jeune homme amoureux qui veut, à tout prix,
+rejoindre une jeune fille. Ma vieille habileté de mondain ne m'a que
+trop servi. Le matin même, je savais l'adresse de ces deux femmes.
+Un mois après, j'avais tout un nouvel état civil: j'étais devenu
+M. Jean Berthier, avocat; et, pour plus de sûreté, j'avais loué un
+modeste logement au quartier Latin et j'y avais fait transporter
+une pile raisonnable de livres de droit. Je voulais tout prévoir,
+soutenir jusqu'au bout mon mensonge... ou du moins le soutenir
+jusqu'au moment où je jugerais nécessaire de dévoiler la vérité.
+
+«Six semaines après le bal, je pénétrais dans l'intérieur des
+deux femmes. Je ne vous dirai pas toute la diplomatie que j'avais
+déployée pour cela... Dans le bal, subissant l'influence générale,
+elles avaient été aimables, presque accueillantes: rentrées dans la
+vie intime, elles étaient terriblement défiantes. Mais je m'étais
+montré si respectueux, si soumis, me donnant pour un provincial qui
+s'ennuie à Paris et à qui manque la vie de famille, qu'elles avaient
+consenti à me recevoir. Je n'oublierai jamais l'impression de bonheur
+tranquille que j'éprouvai dans ce logement où la pauvreté est
+jolie, coquette... les fenêtres garnies de rideaux brodés par
+Marie... et, sur le rebord, les petites caisses vertes renfermant ses
+fleurs... tous les modestes meubles, d'une propreté méticuleuse...
+et la grande table sur laquelle elle exécute les travaux que lui
+confie une importante maison de lingerie...
+
+«Figurez-vous enfin mon émotion, quand, dans une pâle photographie
+agrandie, je retrouvai, suspendu au mur, le portrait de ce brave
+capitaine à qui je dois la vie, et dont vous avez jadis vainement
+recherché la famille pour lui prouver votre reconnaissance.
+
+«--Quel est cet officier, mademoiselle? demandai-je aussitôt.
+
+«--Mon père.
+
+«--Ne m'avez-vous pas dit qu'il était mort en Crimée?
+
+«--Oui, monsieur, répondit la grand'mère.
+
+«En ce moment, je tremblais comme un enfant. Je balbutiai:
+
+«--Dans quelle bataille?
+
+«--Dans une des attaques du Mamelon-Vert.
+
+«Et, fièrement, en noble Française, cette vieille femme me raconta
+la mort de son fils:
+
+«--L'officier qui portait le drapeau était tombé, frappé par un
+éclat d'obus; le lieutenant avait été emporté à l'ambulance. Le
+drapeau fut relevé par un sergent, un nommé Jean de Villepreux, dont
+mon fils m'avait parlé dans sa dernière lettre: il parait que ce
+Jean de Villepreux... un marquis, je crois? était d'une bravoure
+indomptable; et huit jours auparavant, il avait sauvé la vie à
+mon fils. Mon fils l'aimait donc beaucoup; et, dans sa lettre, il en
+parlait avec autant d'orgueil que s'il eût été son enfant. Ce
+Jean de Villepreux eut à peine relevé le drapeau que les ennemis se
+ruèrent sur lui: il allait sans doute être tué aussi; mais mon
+fils lui fit un rempart de son corps--je vous dis là ce qu'on m'a
+répété--Et c'est mon fils qui fut tué.»
+
+«Ah! quelle sotte pensée m'a arrêté ce jour-là! Je brûlais
+de l'envie de me précipiter aux genoux de cette pauvre mère, de
+m'écrier: «C'est moi, ce Villepreux! c'est moi qui ai reçu le
+dernier soupir de votre enfant! C'est pour moi qu'il est mort.»
+J'eus peur qu'elle ne m'arrêtât par ces mots: «Vous nous avez donc
+menti?» Et je continuai mon rôle de Jean Berthier.
+
+«--Mais ces Villepreux ont dû vous être bien reconnaissants?...
+questionnai-je timidement.
+
+«--Sans doute, monsieur, répondit-elle de la façon la plus
+naturelle; mais il y a des reconnaissances qui pèsent à ceux qui en
+sont l'objet. En apprenant la mort de son mari, ma belle-fille, qui
+était très délicate, tomba gravement malade dans le Midi, où
+je l'avais conduite; elle mourut. La guerre finie, j'accomplis un
+douloureux pèlerinage: j'allai en Crimée, prier sur cette terre
+qui m'avait ravi mon fils. Quand je revins en France, j'appris au
+ministère de la guerre que Mme de Villepreux et son fils m'avaient
+activement recherchée; on n'avait pas pu leur donner mon adresse, je
+n'en avais pas laissé. Je priai qu'on ne la leur communiquât jamais.
+Sans doute, cette dame, aussi riche que bonne m'a-t-on dit, aurait
+voulu me secourir: j'en aurais été humiliée. Qu'avait fait mon
+fils, après tout, sinon son simple devoir de Français? Entre gens de
+coeur, à la guerre, on se sauve la vie chaque jour. Justement, M.
+de Villepreux avait sauvé une fois la vie à mon fils; nous étions
+quittes. Et puis, monsieur, j'étais jalouse de cette mère, qui avait
+conservé, elle, son fils, tandis que j'avais perdu le mien; cela
+m'aurait fait du mal de la voir, surtout de voir le fils. J'eus tort,
+monsieur, je fus trop fière. Les secours accordés par le ministère
+sont bien faibles, bien insignifiants; je ne connaissais personne
+qui pût me soutenir. Et j'eus bien du mal à élever ma chère
+petite-fille. Une femme gagne si peu! Enfin, ces mauvais jours sont
+passés, et l'aisance est entrée chez nous, quand ma petite-fille a
+pu m'aider de ses petits doigts de fée... Nous n'avions même plus
+la dot de ma belle-fille: mon fils l'avait dépensée peu à peu pour
+gâter sa femme...»
+
+«La bonne vieille essuya deux grosses larmes; puis, reprenant une
+allure enjouée:
+
+«--Nous nous sommes donc tirées d'affaire, monsieur, sans l'aide
+de personne. Et mon fils, qui était si fier, doit être bien content
+là-haut, de ce que nous n'avons jamais reçu d'aumône.--Voilà notre
+histoire, monsieur. Tant pis pour vous, si elle vous a ennuyé; mais
+il ne fallait pas nous demander ce que c'était que ce portrait!
+
+«Connaissez-vous, ma mère, quelque chose de plus touchant que ce
+récit?... J'étais ému jusqu'aux larmes. Et je ne trouvai que ces
+paroles:
+
+«--Mademoiselle, comme vous devez être orgueilleuse de votre père!
+
+«--Oh! oui, monsieur; c'est mon défaut.
+
+«--Et elle n'en a pas d'autre, ajouta la grand'mère.
+
+«Si vous aviez assisté à cette scène, ma mère chérie, je
+n'aurais pas besoin de vous écrire aujourd'hui cette longue
+confession; vous auriez deviné l'amour profond, durable, qui naissait
+en moi.
+
+«Maintenant, je n'ai plus de faits saillants à vous raconter. En la
+forçant à parler de son fils, j'étais rapidement devenu l'ami de la
+grand'mère. J'étais celui de la jeune fille depuis le premier jour.
+Et la première période de nos amours est renfermée dans ces seuls
+mots: Nous nous sommes aimés!
+
+«Je jouais fort bien mon rôle de provincial tout perdu dans Paris,
+sevré de la vie de famille, heureux de trouver un coin paisible,
+loin du tapage parisien. Je m'intéressais à leurs travaux, à ces
+commandes qu'on leur donne préparées, avec les broderies et les
+dentelles rigoureusement comptées, et qu'on leur paye si peu!
+
+«Et cela m'amusait de songer que j'avais plus d'argent, dans ma
+bourse des menues dépenses, qu'elles n'en gagnent dans toute une
+année. Je prévoyais leur stupéfaction le jour où je me ferais
+connaître, comme un prince des contes de fées. Et si je sentais ma
+vie changée, c'est que, sous l'influence de Marie, je devenais un
+autre homme: je comprenais mieux mon siècle, sans cesser de respecter
+le passé...
+
+«Je comprenais mieux aussi l'inutilité de ma vie d'oisif, j'en avais
+même un peu honte, devant elle, si travailleuse! Je comprenais
+mieux surtout la famille, la femme simple, bonne, douce, la femme qui
+répand le bonheur dans une maison. Et déjà mon intention était
+bien arrêtée de vous la donner pour fille, une fille qui vous
+aimerait comme je vous aime, qui vous respecterait, comme je vous
+respecte... Juliette et elle seraient soeurs... Sans dévoiler
+encore mon nom, je leur avais dit mes projets; il l'avait bien fallu
+d'ailleurs, pour avoir le droit de revenir sans cesse chez elles!
+
+«Cela se passa bien simplement. Je dis à Marie que, mes études
+terminées, mon dernier examen passé, je retournerais en province,
+et que, si elle voulait de moi pour mari, elle vivrait dans un trou,
+presque à la campagne, comme enterrée, entre sa grand'mère, ma
+mère et moi. Et cette perspective, qu'il suffit de faire entrevoir à
+une jeune fille de nos jours pour l'épouvanter, cette perspective la
+ravissait. Elle ne s'inquiétait que d'une chose:
+
+«--Votre mère m'aimera-t-elle?
+
+«J'affirmais que oui. Et elle ajoutait, très confiante:
+
+«--D'ailleurs, je l'aimerai tant, moi!
+
+«Je fus alors sur le point de tout vous avouer, de me jeter à vos
+genoux et d'implorer votre consentement.
+
+«Notre passion était, hélas! trop violente! Depuis que j'avais
+fermement déclaré mes intentions, la grand'mère me traitait
+en fils. Et, un soir où, dans leur grande maison de lingerie, on
+attendait une commande pressée, elle n'avait pas hésité à aller
+livrer cette commande, quoique je dusse passer la soirée chez elles;
+Marie m'attendait seule...
+
+«Ma mère, souvenez-vous de la plus heureuse soirée de votre vie,
+de cette heure suprême où votre vie se confondit dans celle de mon
+père! Et pardonnez-nous!...
+
+«Il n'est pas possible que nous ayons été coupables, elle surtout,
+jusqu'alors si pure, si chaste! Moi seul le fus; et je me demande
+encore à quelle force invincible j'obéis. Nous étions unis par un
+lien indissoluble.
+
+«J'eus peur alors de vous avouer mon amour. Je n'aurais pas su vous
+dire la vérité à moitié. Et puis, une espérance inconsciente
+se glissait peu à peu dans mon coeur; c'est que, dans cette unique
+soirée où j'oubliai le respect que je lui devais, j'avais fait de ma
+femme une mère.
+
+«Depuis ce jour, elle ne m'accueillait qu'en tremblant, je devinais
+qu'elle avait peur. Et elle est si bonne, si douce, qu'un misérable
+séducteur aurait pu l'abandonner alors... Moi je l'aimais davantage.
+Je ne regrettais rien; j'avais seulement honte d'avoir abusé de la
+bonne confiance de la grand'mère. Et j'attendais impatiemment. Il y a
+quelques jours, qu'elle avais besoin de causer secrètement avec moi.
+Pour la première fois, elle me demandait un rendez-vous. Et, dans ma
+chambrette d'étudiant, où elle consentit à venir, elle n'eut qu'à
+sangloter; je lui évitai l'aveu.
+
+[Illustration: Et fièrement, en noble Française, cette vieille femme
+me raconta la mort de son fils.(Voir page 57.)]
+
+«--J'ai tout deviné lui dis-je, ne craignez rien. Notre enfant
+portera mon nom, puisque vous serez bientôt ma femme...
+
+«--Mais votre mère, voudra-t-elle de moi maintenant?
+
+«Je la remerciai de ne pas avoir douté de moi. Et elle me dicta ma
+conduite.
+
+«--Vous lui parlerez, vous lui direz tout, tout! Votre mère doit
+être bonne; notre devoir est de ne rien lui cacher.
+
+«Je lui ai solennellement, pour la seconde fois, engagé ma parole.
+C'était lui engager la vôtre, ma mère; car je n'ai pas besoin
+d'ajouter que, pas plus ma fiancée que moi, n'avons jamais songé
+à vous désobéir. Ce n'est pas en fils aîné, en chef de famille
+toujours obéi que je vous écris, c'est en fils humble, soumis. Je ne
+veux pas que vous me disiez, comme vous me l'avez dit si souvent: Tu
+es le chef de notre maison, tu es le seul maître, fais ta volonté.
+Je vous supplie de me répondre simplement: J'aimerai, j'accueillerai
+ta femme comme ma fille.
+
+[Illustration: ... et lentement, par petites pincées, jeta au vent de
+la nuit une poussière noire. (Voir page 63)]
+
+«Je vous rappellerai seulement que, sous Louis XII, tous les hommes
+de notre famille étaient morts en Italie; il ne restait qu'un
+garçon. Fait chevalier bien jeune, il accompagna François Ier et
+tomba en défendant son roi. La race des Villepreux se serait alors
+éteinte s'il n'avait existé, près de notre château d'Angoville,
+un fils naturel de notre aïeul Jean V de Villepreux, le fils d'une
+paysanne, morte en le mettant au monde. La femme de ce Jean V de
+Villepreux, la mère du jeune chevalier mort à Pavie, n'hésita pas.
+Elle éleva le fils naturel de son mari comme s'il eût été son
+enfant; et, quand il fut majeur, elle obtint du roi qu'il succédât
+aux titres et aux honneurs de son père naturel. On l'appelle dans
+l'histoire, le Bâtard de Villepreux; il fut noble et glorieux;
+à soixante-dix ans, il combattait encore aux côtés d'Henri IV
+reconquérant son royaume sur les Guises. C'est de lui que nous
+descendons.
+
+«Ma mère, vous tenez mon bonheur et mon honneur dans vos mains!
+Je vous embrasse avec autant de respect et de soumission que de
+tendresse.
+
+«JEAN.»
+
+--Un post-scriptum! fit gouailleusement Honoré, trouvant encore un
+feuillet. Ces amoureux ne savent jamais s'arrêter.
+
+«Je n'ajoute que quelques mots, ma mère, relatifs à mon testament.
+Quand on touche de si près au bonheur, on songe forcément à toutes
+les choses qui pourraient vous l'enlever. Et parfois il me semble que
+la mort peut me prendre, tout à coup, sans que j'aie eu le temps de
+réparer le mal que j'ai fait. J'ai donc prévenu Florimont de mes
+intentions. Et il prépare un acte que nous compléterons dans deux
+ou trois jours. Par cet acte, je veux reconnaître d'avance, pour mon
+enfant, le petit être qui viendra bientôt au monde, donner ma part
+de fortune à cet enfant, en en laissant la jouissance par moitié à
+vous et à ma fiancée, et vous demander de traiter la mère de mon
+enfant comme si elle avait été ma femme légitime. Si je mourais, je
+suis bien sûr que vous respecteriez mes dernières volontés...
+
+«Mais j'ai grande envie de vivre longtemps pour vous aimer et vous
+faire aimer les miens!
+
+«JEAN.»
+
+Honoré, serrant la lettre dans sa main crispée, les yeux fixés
+à terre, eut quelques minutes de trouble. Puis, il ordonna un peu
+sèchement à Guépin de se retirer.
+
+--Monsieur le marquis est satisfait? interrogea le domestique sur le
+seuil de la porte.
+
+--Allez, vous aurez ce que je vous ai promis!
+
+Le domestique s'éloigna et regagna sa chambre, mais en redescendit
+aussitôt à pas de loup et se rapprocha de l'appartement du mort:
+Honoré en avait refermé la porte. Alors, le valet de chambre se
+rendit dans la cour, grimpa sur le toit de l'écurie et se plaça dans
+un coin, d'où il pouvait à peu près distinguer ce qui se passait
+chez le mort.
+
+A la lueur des bougies, il vit la silhouette d'Honoré passer et
+repasser devant les fenêtres. Par moments, le nouveau marquis de
+Villepreux allait jusqu'au lit et regardait son frère. Puis, tout à
+coup, une lueur plus vive l'éclaira d'un reflet rougeâtre. Cela
+dura peu; et, quelques minutes après, une fenêtre de la chambre
+s'ouvrait.
+
+Honoré parut et, lentement, par petites pincées, jeta au vent de
+la nuit une poussière noire, presque impalpable, qui s'éparpillait
+aussitôt.
+
+Les dernières volontés de son frère n'existaient plus.
+
+
+
+
+VII
+
+LA MARQUISE DE VILLEPREUX
+
+
+Le château d'Angoville est situé, non loin de Saint-Lô, dans un
+des plus ravissants paysages de cette presqu'île du Cotentin, qu'on
+a assez justement comparée à la Suisse. Il se compose de deux
+constructions bien distinctes qui, avec l'immense parc qui les
+entoure, occupent un vaste coteau qui domine la Vire. Il ne reste
+du vieux château d'Angoville, bâti au moyen âge, qu'une salle
+remarquable du douzième siècle, soutenue par d'énormes piliers, et
+un donjon octogonal du quinzième siècle, très élevé, d'où l'on
+aperçoit non seulement la vallée de la Vire, mais celles de ses
+affluents, la Dolée et le Torteron. Une porte garnie de mâchicoulis,
+et surmontée d'un énorme écusson des Villepreux, semble soutenir le
+donjon et s'appuie elle-même sur une enceinte d'épaisses murailles
+qui décrit un léger circuit, puis s'arrête net en un monceau de
+grosses pierres. Tous ces vieux restes se seraient depuis longtemps
+écroulés, s'ils n'étaient liés entre eux par une solide couche de
+lierre qui les enserre plus sûrement dans ses griffes de bois tordu
+que des anneaux de fer. Seule, la salle du douzième siècle se tient
+bien debout, comme si jamais les années ne devaient avoir raison de
+ces constructions massives qui semblent avoir été faites par des
+géants. Elle a toujours servi d'écurie, ainsi que le prouvent des
+dispositions spéciales prises dès sa fondation; et il a suffi d'y
+jeter un peu de lumière et d'y apporter les aménagements nouveaux
+qu'exige le sport, pour en faire une parfaite écurie moderne.
+
+Lorsque le vieux château, fatigué par les nombreux sièges que lui
+firent subir les Anglais, commença de tomber en ruine, Jean VIII de
+Villepreux dépensa presque toute sa fortune pour faire construire la
+superbe habitation qui s'élève à une légère distance du donjon,
+et qui est un des plus admirables souvenirs que nous ait laissés
+l'architecture du dix-septième siècle.
+
+C'est de là que la marquise avait écrit à son fils la lettre qu'il
+avait reçue en arrivant à son cercle.
+
+Le lendemain, à l'heure même où le jeune marquis s'éteignait,
+dans la seigneuriale demeure de la rue Saint-Dominique, sa mère se
+promenait, en s'appuyant affectueusement sur le bras de Juliette de
+Persant, dans la large avenue qui mène du nouveau château aux ruines
+de l'ancien.
+
+Depuis deux jours qu'elle était arrivée à Angoville, elle avait
+tout vu, tout disposé pour recevoir son fils. Et, en ce moment, elle
+allait elle-même jeter un dernier coup d'oeil sur son écurie.
+
+--Il aime donc bien les chevaux? interrogeait Juliette, les yeux
+levés vers ceux de la marquise.
+
+--Ma petite, répondait la douairière, quand tu n'auras plus sur
+les joues ce joli duvet qui te fait ressembler à un fruit vert,
+c'est-à-dire quand tu commenceras à connaître un peu la vie, tu
+sauras que les hommes ne nous aiment qu'à la condition que nous
+flattions toutes leurs manies, toutes leurs faiblesses. Jean adore les
+chevaux; moi je les aime bien, comme de bonnes bêtes qui nous rendent
+service, mais enfin je ne les adore pas. Cependant, je vais visiter
+l'écurie pour être bien certaine que rien ne manque aux chevaux de
+mon fils, que l'avoine est belle, que les boxes sont bien nettoyés,
+que les cuivres, les harnais, les selles sont parfaitement entretenus.
+Tu verras que la première visite de Jean--lorsqu'il nous aura
+embrassées, car il daignera nous embrasser d'abord--eh bien, sa
+première visite sera pour ses chevaux. Et, comme il sera satisfait,
+il me dira:
+
+«Vraiment, ma mère, c'est plaisir, après une absence, de retrouver
+une écurie aussi bien entretenue.»
+
+Et ce sera ma récompense.
+
+La marquise douairière de Villepreux était encore très belle. Elle
+touchait à la cinquantaine et paraissait à peine avoir quarante ans,
+sans recourir d'ailleurs à aucun artifice de toilette; elle n'avait
+jamais essayé de rester jeune femme. Son mari mort, elle avait
+dédaigné toute coquetterie.
+
+Elle ne voulait plus être que mère, mais une mère jeune, aimante,
+gracieuse. Et peut-être est-il inexact de dire qu'il n'y avait
+plus la moindre coquetterie en elle; car elle avait celle de vouloir
+effacer dans l'imagination de son fils toutes les jeunes femmes qu'il
+courtisait.
+
+Elle n'était décidée à abdiquer que devant la femme qu'elle lui
+avait choisie, devant Juliette de Persant. Et alors, elle deviendrait
+grand'mère.
+
+Quand elle parlait de Jean, ses yeux noirs prenaient un éclat
+extraordinaire, une légère rougeur montait à ses joues
+habituellement assez pâles. Et elle semblait vraiment toute jeune.
+
+Elle n'avait presque pas de rides, ses cheveux étaient toujours d'un
+noir de jais. Elle avait encore la taille mince, malgré un léger
+embonpoint qu'elle appelait en riant de la vieille graisse; et elle
+était très vigoureuse.
+
+Si elle s'appuyait sur le bras de Juliette, c'était pour mieux sentir
+ce jeune coeur, qu'elle savait battre à son unisson.
+
+Juliette de Persant méritait bien l'affection si tendre que lui
+portait la douairière. Son visage long, ovale, naïf, éclairé par
+de grands yeux bleus, ressemblait à celui de ces vierges qu'on voit
+sur les vitraux des vieilles églises; ses cheveux séparés sur son
+front pur en deux bandeaux étaient d'un brun délicat, nuancés d'or
+aux tempes et à la nuque; son nez, d'une finesse exquise, paraissait
+fragile comme une mince feuille de porcelaine; ses lèvres gracieuses,
+bien ouvertes, pleines de sang, indiquaient la bonté.
+
+Son portrait moral ressemblait à celui de la marquise, comme un
+reflet ressemble à la lumière. Et toutes ses pensées, toutes ses
+aspirations se résumaient en une unique chose: elle admirait Jean de
+Villepreux.
+
+Elles étaient arrivées à la vieille salle romane et passaient
+devant les boxes.
+
+--Voici Lutin, son favori, dit fièrement la marquise...
+
+Et bravement, elle pénétrait dans le box et caressait la croupe du
+cheval.
+
+--Quelle noble bête! s'écria Juliette.
+
+--Jean en choisira une pour toi, mais bien douce, une haquenée comme
+celles que montaient les dames de jadis; il la dressera lui-même, et
+vous irez faire de longues promenades...
+
+--Ah! mère, murmura Juliette,--elle avait toujours appelé la
+marquise ainsi,--mère, vous me faites rêver!...
+
+Elle avait baissé les yeux et rougissait.
+
+En ce moment, elles entendirent des pas. Et une voix d'enfant demanda:
+
+--Est-ce que madame la marquise est là?
+
+--Oui, répondit un palefrenier. Pourquoi donc?
+
+--J'ai couru pour lui remettre cette dépêche qu'on vient d'apporter
+au château.
+
+Une dépêche! La marquise sourit:
+
+--Je devine: Jean a reçu ma lettre ce matin, il me télégraphie
+qu'il arrive.
+
+Puis elle sortit vivement, prit le papier bleu et l'ouvrit, tandis
+qu'une expression de triomphe se répandait sur son visage. Mais à
+peine avait-elle jeté les yeux sur les quelques mots rédigés par
+Honoré que ses traits se contractaient affreusement.
+
+--J'étais trop heureuse! murmura-t-elle.
+
+Et elle s'évanouit dans les bras de Juliette. La jeune fille
+parcourut rapidement la dépêche; elle aussi faillit tomber; mais
+elle puisa, dans son amour pour la marquise, la force de résister à
+sa douleur. Et ce fut elle qui, tout en s'empressant auprès de Mme de
+Villepreux, donna les ordres nécessaires pour préparer le départ,
+et cela avec un calme, une énergie dont elle ne se serait pas crue
+elle-même capable.
+
+--Qu'on attelle immédiatement pour nous mener à Saint-Lô; nous
+avons le temps de prendre le dernier train qui rejoint la ligne de
+Paris...
+
+Quand la marquise revint à elle, elle voulut parler; mais Juliette
+l'entoura de ses bras:
+
+--Mère, ne vous occupez de rien; laissez-moi, dans notre malheur, la
+consolation de vous gâter.
+
+Et elle la reconduisit au château, où la marquise demeura une heure
+immobile dans son fauteuil du grand salon, les yeux aveuglés
+de larmes, vaguement fixés sur le fauteuil où son mari passait
+autrefois les soirées en face d'elle, et où son fils aîné l'avait
+remplacé. Ceux qu'elle aimait devaient-ils ainsi partir avant
+elle? Car elle devinait la vérité tout entière dans la dépêche
+d'Honoré: son fils Jean était mourant, peut-être mort... et on
+n'avait pas osé le lui annoncer brutalement.
+
+Mort, lui, son orgueil, toute sa vie! Sans doute quelque sotte
+querelle, suivie d'un duel?... ou un accident?... Peut-être une chute
+de cheval?... L'incertitude l'aurait brisé si, de temps en temps,
+Juliette n'était venue l'embrasser. Elles mélangeaient leurs larmes.
+
+--Ma chérie, murmurait la marquise, il faut que tu aies du courage
+pour moi!
+
+Juliette avait fait préparer à la hâte la malle de Mme de
+Villepreux et la sienne. La dépêche était arrivée un peu avant
+cinq heures: à six heures, la voiture se rangeait devant le perron du
+château, les malles étaient chargées.
+
+--Ma mère, nous n'avons plus qu'à partir.
+
+Et Juliette entraînait la marquise. Les domestiques s'étaient
+placés auprès de la voiture. Tous pleuraient. Dans cette minute
+d'adieu à ces gens qui la révéraient, la marquise eut la force de
+prononcer en se redressant:
+
+--Merci, mes amis! Et priez pour lui!
+
+Et les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, eurent de nouveaux
+sanglots, qui redoublèrent encore lorsque la voiture quitta l'avenue
+qui menait de la grande route au château. C'était là qu'elles
+avaient rêvé le bonheur; leurs espérances étaient à jamais
+brisées.
+
+Elles arrivèrent à Saint-Lô quelques secondes avant sept heures et
+demie: elles purent prendre le train, qui les amena à Lison à huit
+heures. Et, à Lison, elles attendirent l'express de Cherbourg à
+Paris qui passe à huit heures vingt-deux. Quand elles furent montées
+dans l'express, Mme de Villepreux força doucement Juliette à
+s'étendre. Et la jeune fille écrasée par la fatigue et l'émotion
+s'endormit au bout d'une heure. La marquise ne ferma pas l'oeil de
+la nuit, il lui semblait qu'elle voyait son fils étendu sur son lit,
+n'attendant plus que de l'avoir embrassée pour rendre le dernier
+soupir.
+
+--O mon Dieu! murmurait-elle parfois, faites que je le revoie, que je
+puisse recevoir sa dernière pensée!
+
+Elles arrivèrent à Paris un peu après quatre heures du matin.
+Personne ne les attendait à la gare. Ce premier isolement causa une
+atroce impression à la marquise. Elle ne réfléchit pas que son fils
+ne l'attendait sans doute que plus tard.
+
+--Honoré n'est pas venu au-devant de nous, dit-elle, c'est que tout
+espoir est perdu.
+
+Elle était cependant plus calme. Cette longue nuit passée dans
+l'anxiété la plus poignante, l'avait préparée à la résignation.
+
+Quand une voiture de place les eut amenées devant l'hôtel de la rue
+Saint-Dominique, elles demeurèrent, quelques secondes, hésitantes.
+Par un sentiment presque inconscient, elles voulaient retarder la
+minute où elles sauraient la vérité. Ce fut Juliette qui sonna. Et
+lorsque le concierge eut ouvert, la marquise, avant de faire un pas,
+prononça:
+
+--Mon... mon fils?
+
+Le bonhomme n'eut pas le courage de répondre; d'un geste embarrassé,
+il montra le ciel. La malheureuse mère se précipita alors; et, à
+l'entrée du vestibule, elle trouva son fils cadet. Honoré avait vite
+deviné que sa mère seule pouvait arriver à cette heure. Il avait
+eu un instant de trouble... Que sa mère fût arrivée une demi-heure
+plus tôt, et elle l'aurait surpris brûlant la lettre de son
+frère... Mais il s'était remis promptement, se composait un visage
+désolé. Et, lorsque sa mère lui tendit ses bras, il dit avec
+gravité:
+
+--Courage, ma mère, vous n'avez plus qu'un fils!
+
+Et il essayait de la retenir, de lui prodiguer ses consolations. Elle
+ne l'écoutait plus, elle gravissait l'escalier, comme folle, criant
+d'une voix désespérée:
+
+--Jean!... mon fils... mon chéri!
+
+Elle ne s'arrêta qu'à l'entrée de la chambre du mort. Là, ses
+sanglots cessèrent; elle contemplait, d'un oeil stupide, ce beau
+corps étendu qui, dans la mort, semblait un beau marbre couché.
+
+Elle avait vu ainsi son mari.
+
+Et ces deux visions suprêmes, ces deux douleurs aiguës se
+confondaient dans son esprit. Elle perdait une seconde fois le
+bonheur.
+
+Juliette demeura quelques instants près d'elle, immobile, retenant
+ses larmes devant la douleur muette de la mère. Puis la marquise
+se jeta en avant et vint tomber comme prosternée au pied du lit,
+murmurant:
+
+--Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne pouviez-vous me frapper,
+moi, vieille, moi qui ne sers plus à rien sur cette terre?...
+
+Elle ne songeait pas encore à demander comment, pourquoi il était
+mort. La blessure ayant été très soigneusement lavée, puis
+dissimulée autant que possible, elle n'avait vu que ce visage tout
+blanchi, sévère, et d'une beauté sublime.
+
+Juliette était tombée à genoux à ses côtés, épiant ses moindres
+mouvements, prête à l'entourer de sa tendresse. Honoré, un peu en
+arrière, les contemplait d'un oeil sec: on ne le regardait pas, il
+n'avait pas besoin de jouer la douleur. Il avait même la force de
+raisonner, de se dire: «Si elles savaient que mon frère laisse un
+enfant, elles seraient parfaitement capables d'aller le chercher!...»
+
+Cependant, l'énergie de la marquise était si grande qu'elle reprit
+bientôt possession d'elle-même. Elle se releva et ouvrant ses bras,
+y attira Juliette et Honoré et les tint longuement embrassés dans la
+même étreinte; puis elle les renvoya.
+
+--Laissez-moi seule avec lui, mes enfants!
+
+Honoré, tenant Juliette par la main, eut l'air de se retirer; mais,
+sur le seuil de la porte, il s'arrêta. Il voulait annoncer à sa
+mère comment son frère était mort...
+
+--Il a été blessé à l'oeil par M. de...
+
+Sa mère l'interrompit brusquement:
+
+--Je ne veux pas savoir encore le nom de celui qui me l'a tué!... Je
+ne veux pas que des pensées de haine emplissent mon esprit, au moment
+où je vais prier une dernière fois pour lui!
+
+Honoré n'insista pas; les dispositions de sa mère le rassuraient
+pleinement sur l'accueil qui serait fait à Brettecourt, s'il osait
+se présenter à elle. Et, tenant toujours Juliette par la main, il la
+mena jusqu'à l'appartement qu'il lui avait fait préparer.
+
+Ce n'était pas sans une légère appréhension que Juliette se
+laissait entraîner par Honoré. Ainsi que Jean, elle avait eu souvent
+à souffrir du caractère jaloux, haineux, du second fils de la
+marquise; il lui avait souvent montré qu'il la considérait comme
+une intruse; un jour même, elle l'avait entendu qui disait à la
+marquise, dans un moment de violence:
+
+--Cette petite me vole votre affection!
+
+Et, tout d'un coup, elle songeait aux changements qui pouvaient se
+produire dans son existence, maintenant que le fils cadet était
+devenu l'aîné, le chef de la maison. Sans doute, la marquise
+voudrait la conserver auprès d'elle; mais pourrait-elle accepter
+cette situation, si elle était détestée par le chef de la famille?
+
+Aussi fut-elle très heureusement surprise quand Honoré lui dit d'un
+ton de bien sincère amitié:
+
+--Ma chère Juliette, excusez-moi si vous ne trouvez pas, dès votre
+arrivée ici, une installation complète. Je suis si troublé depuis
+hier! J'ai pensé seulement que ma mère serait bien heureuse de vous
+avoir auprès d'elle...
+
+Il ouvrit la porte de l'appartement.
+
+--Vous voici chez vous. J'ai donné quelques ordres, à la hâte, pour
+que vous n'ayez pas trop à souffrir d'une première installation.
+Dans quelques jours, vous me direz tout ce qui peut vous manquer. Je
+n'ai pas, hélas! la prétention de croire que j'occuperai dans votre
+coeur la place qu'y occupait mon frère bien-aimé; mais je tâcherai
+que le vide qu'il laisse dans cette maison ne vous semble pas trop
+grand.
+
+Il avait débité ses deux tirades d'un air parfaitement ému.
+Juliette le remercia avec attendrissement. Jeune âme qui croyait à
+peine que le mal existât!
+
+Honoré s'était déjà retiré; il alla embrasser sa mère qui priait
+devant le lit du mort. Puis, fidèle au programme qu'il s'était
+tracé, il prit toutes les dispositions nécessaires pour
+l'enterrement; il donnait tous les ordres dans l'hôtel, et avec une
+douceur, une mesure qui surprenaient. On s'attendait à avoir en lui
+un maître irascible, orgueilleux, et on le voyait aussi bon, aussi
+indulgent que l'avait été son frère.
+
+Au milieu de la journée, sa mère, qui n'avait pas quitté la chambre
+de Jean, essaya de lui poser quelques questions sur ce qui avait été
+fait, sur ce qui était à faire encore. Il la serra dans ses bras,
+avec un véritable élan de tendresse, et répondit:
+
+--Ma mère, une seule chose peut me consoler dans ma douleur, c'est
+que vous me permettrez d'être pour vous ce qu'était mon frère.
+Il dirigeait tout et vous évitait les moindres soucis dans la vie
+usuelle; permettez-moi de vous les éviter dans une circonstance aussi
+cruelle. Vous et Juliette, pleurez! Tout ce qui est pénible, tout ce
+qui rend un deuil plus douloureux, me regarde.
+
+En ce moment, Guépin interrompit l'entretien de la mère et du fils.
+Le valet de chambre avait été placé dans le vestibule de l'hôtel
+pour recevoir les personnes qui venaient s'inscrire; et, depuis le
+matin, c'était un défilé de tout ce que Paris compte de noble et
+d'illustre.
+
+--Pardon, monsieur le marquis, fit Guépin à voix basse.
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+--C'est... deux messieurs, prononça Guépin comme embarrassé, qui
+demandent à être reçus par Mme la marquise.
+
+--Ne vous ai-je pas dit que ma mère ne recevrait absolument personne
+aujourd'hui?
+
+--En effet, monsieur; mais ces personnes sont...
+
+--Qui donc?
+
+--M. le baron de Vauchelles... et M. le comte de... de Brettecourt!
+
+A ce nom, la marquise eut un long tressaillement.
+
+--Henri... murmura-t-elle; il est donc à Paris?... Oui... oui... cela
+me fera du bien de l'embrasser... Il aimait tant mon fils!
+
+Guépin s'éloignait, très lentement.
+
+--Attendez, ordonna Honoré.
+
+Et s'adressant à sa mère, avec une grande solennité:
+
+--Ce matin, ma mère, vous nous avez donné une belle leçon de
+générosité: devant votre fils mort, vous avez dit que vous ne
+vouliez pas connaître le nom de celui qui l'avait frappé; je vous
+ai admirée. Mais, ce nom, il m'est impossible de vous le taire plus
+longtemps... C'est Henri de Brettecourt!
+
+[Illustration:--Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne
+pouviez-vous me frapper, moi, vieille, moi qui ne sers plus à rien
+sur cette terre?... (Voir page 69.)]
+
+---Lui!... Henri!... Henri se serait battu en duel avec ton frère?...
+C'est impossible!
+
+--Non, ma mère, Henri ne s'est pas battu en duel avec mon frère; et
+nous ne pouvons accuser que la fatalité. Henri revenait d'Afrique;
+sa première visite a été naturellement pour nous. Il a passé la
+journée avec Jean; ils ont fait des armes ensemble, et, dans le feu
+de l'assaut, l'épée démouchetée d'Henri a traversé le masque de
+Jean et pénétré dans la tête par l'oeil droit. La mort n'a
+pas été instantanée, mais Jean est mort sans avoir repris
+connaissance...
+
+--Henri, balbutia la marquise, Henri que j'aimais comme mon enfant,
+Henri m'a tué mon bien-aimé fils? Oh! mon Dieu! c'est trop, cela!...
+C'est trop!
+
+Elle poussa un soupir lamentable et se renversa en arrière: Honoré
+la reçut dans ses bras, à demi évanouie.
+
+--Pauvre mère! Comme tu es frappée! dit-il en la serrant tendrement
+contre lui.
+
+Revenant à elle, elle murmura:
+
+--Je n'aurais pas aujourd'hui la force de le voir...
+
+Honoré fit un signe à Guépin:
+
+--Allez dire à ces messieurs que ma mère les prie de l'excuser. Il
+lui serait impossible de les recevoir en ce moment.
+
+[Illustration: Elle l'attira contre son sein. Oh! qu'elle était
+touchée des soins dont il l'entourait depuis son arrivée! (voir page
+74.)]
+
+
+
+
+VIII
+
+GRAND'MÈRE!
+
+
+Tandis que sa mère retombait à genoux, Honoré souleva légèrement
+le rideau de la fenêtre. Il aperçut Brettecourt qui s'éloignait,
+tout accablé, appuyé sur le bras de Vauchelles. Le danger était
+écarté pour aujourd'hui, et il saurait bien l'écarter toujours
+ainsi. Il avait d'ailleurs parfaitement prévu ce qui se passerait
+dans l'esprit de sa mère: avec sa générosité, sa noblesse de
+sentiment, elle ferait tous ses efforts pour étouffer en elle toute
+pensée de colère, de haine; Brettecourt, en somme, n'était pas
+responsable de ce malheur. Mais il espérait que jamais elle ne
+le reverrait, que jamais elle n'aurait le courage de supporter la
+présence de l'homme qui lui avait tué son fils.
+
+--J'ai peut-être eu tort, dit la marquise au bout de quelques
+instants, j'aurais du me maîtriser, recevoir cet enfant; il venait me
+demander son pardon... J'ai été cruelle pour lui!
+
+--Ah! ma mère, croyez bien que je n'ai pas attendu votre retour
+pour déclarer à Henri, en votre nom comme au mien, que cet affreux
+malheur ne changeait rien à l'amitié que nous avons toujours
+éprouvée pour lui! Je n'ai pas eu pour lui un seul mot de
+reproche... Mais sa présence... ici... vous aurait fait trop de mal!
+
+--Merci, mon enfant!
+
+Elle l'attira contre son sein. Oh! qu'elle était touchée des soins
+dont il l'entourait depuis son arrivée!... Elle ne l'aurait jamais
+cru si tendre, si dévoué. Et d'ailleurs, il avait maintenant, pour
+elle, une qualité qui primait toutes les autres: il était devenu le
+chef de la famille. Il était le marquis de Villepreux! Elle oubliait
+sa jeunesse méchante, envieuse, ses colères terribles contre son
+frère, son animosité contre Juliette. Elle ne voyait plus en lui
+que le dernier descendant des Villepreux qu'elle devait aimer et
+même respecter par-dessus tout. Et lui, sentant grandir sa puissance,
+cachait sa joie sous une attitude de parfaite soumission.
+
+Il essaya d'éloigner sa mère pendant qu'on étendait Jean dans sa
+dernière couche; mais elle eut l'énergie de rester. Elle avait tant
+pleuré qu'elle assista, sans une larme, à ce navrant spectacle. Et
+ce ne fut que lorsque son fils eut disparu pour jamais, lorsqu'elle
+eut déposé sur le bois du cercueil le dernier baiser, qu'elle
+consentit à se reposer un peu.
+
+Juliette était venue la chercher.
+
+--Pauvre enfant, lui dit-elle en s'éloignant, je ne me suis guère
+occupée de toi; je demanderai à Honoré qu'il t'installe tout près
+de moi, que je te sente dormir à mes côtés.
+
+Juliette, malgré sa tristesse, eut un doux sourire:
+
+--Venez, mère!
+
+Et, la faisant entrer dans sa chambre, elle ajouta:
+
+--Honoré a prévenu nos désirs.
+
+Ce fut une exquise consolation pour Mme de Villepreux; elle ne
+s'attendait certes pas à une si jolie délicatesse de la part de son
+fils.
+
+«Nous le jugions mal,» pensa-t-elle.
+
+L'enterrement eut lieu le lendemain. Il fut très noble et très
+majestueux, mais se distingua de la généralité des enterrements
+mondains par la douleur sincère qui se lisait sur presque tous les
+visages: Jean de Villepreux n'avait pas un ennemi.
+
+Brettecourt suivit le cortège entre Vauchelles et le maître d'armes
+Grandier. Au Père-Lachaise, il se cacha derrière une tombe, fuyant
+le regard de Mme de Villepreux.
+
+On trouva, en général, que le nouveau marquis de Villepreux pleurait
+un peu trop: on ne croyait pas à ces larmes. Et Vauchelles, qui
+était un affreux sceptique, les compara aux célèbres larmes
+de crocodile de Catherine de Médicis. On admira, au contraire,
+l'énergie de la marquise. Elle n'eut pas une défaillance, même
+lorsque se produisit le roulement lugubre des cordages remontant
+après la descente du cercueil. Et c'est elle qui ramena à sa voiture
+Juliette toute tordue de sanglots.
+
+A la sortie du cimetière, tandis que la foule des amis s'éloignait,
+après ces salutations et ces accablantes poignées de main qui
+prolongent la douleur, la marquise aperçut Brettecourt qui partait
+bien vite, comme honteux. Elle eut alors, en souvenir de son fils, une
+sublime pensée de bonté. Elle appela:
+
+--Henri!
+
+Il s'arrêta, demeura quelques instants immobile, n'osant s'avancer
+vers elle. Puis, éclatant en larmes, il se précipita sur ses deux
+mains qu'elle lui tendait.
+
+--Pardon, balbutia-t-il, pardon!
+
+Et il couvrit de baisers les mains de la pauvre mère. Déjà la
+foule le poussait, les banales poignées de main recommençaient; et
+bientôt la marquise se trouva seule avec Honoré.
+
+Ils rejoignirent Juliette qui sanglotait toujours, presque renversée
+sur les coussins de la voiture. Et ils rentrèrent à l'hôtel, sans
+avoir prononcé une parole. La marquise, marchant automatiquement,
+se rendit dans la chambre de Jean. Et là, elle eut sa plus violente
+crise de désespoir: elle s'était jetée sur le lit et baisait
+la place où avait été étendu son fils. Juliette et Honoré la
+contemplaient sans rien oser dire. Enfin, elle se releva, les prit
+tous les deux contre elle et s'écria:
+
+--Mes enfants, si vous voulez que mon malheur soit moins grand,
+aimez-vous bien tous les deux!
+
+Pour seule réponse, Honoré attira Juliette et l'embrassa avec
+effusion.
+
+Puis il dit:
+
+--Ma mère, si vous le voulez, cette chambre restera toujours ainsi...
+Ce serait comme une chapelle où nous conserverions intact le souvenir
+de mon frère...
+
+Cette pensée toucha profondément la marquise; mais elle eut
+l'énergie de faire son devoir.
+
+--Non, dit-elle, je refuse. Cette chambre n'était pas seulement
+celle de ton frère; c'est la chambre des marquis de Villepreux. Tu
+l'occuperas désormais, mon fils, toi, marquis de Villepreux, chef de
+notre maison!
+
+En prononçant ces paroles, la marquise eut une telle allure de
+grandeur que son fils lui-même en fut ému. Il lui sembla qu'il
+devenait un autre homme; et, pendant quelques minutes, il regretta sa
+méchante action. Juliette avait doucement levé ses beaux yeux vers
+lui.
+
+--Je te remercie, dit encore sa mère, de ce que tu as fait pour
+Juliette; tu es un bon fils.
+
+Maintenant tous les changements étaient accomplis.
+
+Le lendemain, la marquise reçut, parle courrier du matin, une lettre
+dont l'écriture la fit longuement tressaillir. Et la malheureuse
+mère hésita longtemps avant de l'ouvrir.
+
+--J'aurais préféré qu'_il_ ne m'écrivît pas! murmurait-elle.
+
+Elle lut enfin ceci:
+
+«Madame,
+
+«Pardonnez-moi de vous importuner. Dieu m'est témoin que, si un
+devoir impérieux ne me forçait à vous revoir, je retournerais
+immédiatement en Afrique, sans même profiter de mon congé. Je
+comprends à quel point ma présence peut vous faire du mal.
+
+«Vous m'avez permis, hier, avec une générosité admirable,
+d'implorer mon pardon. Cela suffit à mon coeur. Aussi, n'est-ce
+pas pour moi que je vous demande une entrevue, _et une entrevue
+secrète_... Dans les dernières heures que j'ai passées avec mon ami
+bien-aimé, j'ai reçu de lui une confidence que mon devoir m'ordonne
+de vous répéter. Il s'agit d'une chose très grave, d'une chose qui
+peut, je vous l'affirme, atténuer votre douleur. Je me présenterai
+chez vous dans la journée. Recevez-moi, je vous en supplie à deux
+genoux, non pour moi, mais pour mon ami Jean de Villepreux.
+
+«J'ose à peine vous assurer de mon respectueux dévouement, et de
+mon ardente affection.
+
+«HENRI DE BRETTECOURT.»
+
+La marquise montra la lettre à Honoré. Celui-ci dissimula
+parfaitement son trouble. Et il se dit, d'ailleurs, qu'il valait mieux
+recevoir Brettecourt, lui faire raconter le peu qu'il savait. Cela
+ne lui permettrait que de mieux lutter ensuite contre l'ami de son
+frère.
+
+--Recevez-le, ma mère, dit-il, avec un triste sourire. Ce pauvre
+Henri est si malheureux qu'on ne peut lui en vouloir de chercher un
+moyen de s'approcher une dernière fois de vous.
+
+--Tu crois donc, qu'en réalité, il n'a rien à me dire?
+
+--Pas tout à fait; mais il s'exagère évidemment l'importance des
+confidences qu'il aura reçues. Comment saurait-il quelque chose que
+nous ne savons pas, nous? Enfin, ma mère, c'est au nom de mon frère
+qu'il vous demande cette entrevue; accordez-la-lui.
+
+--Soit! Mais, après, que je ne le revoie jamais! Je sais bien que
+j'obéis à un sentiment mauvais; mais je suis jalouse de le savoir
+vivant! Je ne puis me délivrer de cette pensée: pourquoi est-ce mon
+fils qui a été frappé et non pas lui?
+
+Brettecourt se présenta au commencement de l'après midi; et
+on l'introduisit aussitôt dans le grand salon, où la marquise
+l'attendait. La veille, aveuglée par les larmes, elle avait à peine
+pu l'apercevoir; quand il s'avança vers elle, elle fut frappée
+non seulement par la douleur qui altérait ses traits, mais par le
+changement inouï qui s'était fait en lui. Il semblait vieilli de
+dix ans: ses yeux étaient plombés, ses joues tombaient, ses
+cheveux avaient presque blanchi. Il marchait lentement, en tremblant.
+Lorsqu'il arriva devant la marquise, sans prononcer une parole, il se
+mit à genoux.
+
+--Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise.
+
+Et elle lui montrait un siège en face d'elle. Il s'assit et la
+regarda longuement, n'osant pas parler. Elle le contemplait aussi,
+affectant un grand calme, maîtrisant ses larmes.
+
+Elle parla la première.
+
+--Henri, vous avez bien fait de venir. Il fallait que nous nous
+vissions, une fois, une unique fois! Ensuite, j'oublierai que vous
+existez; il faut bien que je vous oublie pour ne pas vous détester.
+Et je ne dois pas vous détester, vous le meilleur, presque le seul
+ami de Jean. S'il était mort frappé par une autre main que... que
+celle qui l'a frappé, c'est en vous que j'aurais trouvé ma plus
+grande consolation: vous m'auriez remplacé mon fils...
+
+Il l'interrompit, d'un geste plein de dignité; puis, très lentement,
+la voix mouillée de larmes:
+
+--Madame, ne m'accablez plus de votre bonté. Je comprends à quel
+point, malgré l'indulgence de votre coeur, vous devez me détester:
+j'ai à jamais empoisonné votre vie. Ne parlons plus de moi... Si
+un devoir impérieux, si l'espoir de vous apporter une immense
+consolation ne m'y avaient forcé, vous ne m'auriez jamais revu.
+J'aurais su me contenter de ce pardon que vous m'avez si noblement
+accordé hier... Je serais déjà reparti. Et Dieu m'aurait permis,
+sans doute, d'aller retrouver mon ami en combattant glorieusement pour
+mon pays!
+
+Il fit une légère pause; l'émotion l'étouffait.
+
+Puis il reprit:
+
+--Mais un nouveau devoir me retient à la vie.--Ma vie ne m'appartient
+plus, elle appartient à mon ami Jean de Villepreux. C'est lui-même
+qui, dans la dernière journée que nous avons passée ensemble, m'a
+tracé mon devoir!
+
+Si Brettecourt avait regardé en ce moment la tenture qui fermait à
+demi une large baie donnant du salon dans un petit boudoir, il aurait
+vu remuer cette tenture. Honoré de Villepreux, depuis le début
+de l'entretien, était tranquillement installé dans le boudoir et
+écoutait.
+
+Mais, à partir de ce moment, il ne se contenta plus d'écouter: il
+s'approcha de la tenture, se dissimula dans un des plis, ménageant
+une légère ouverture qui lui permettait de voir le visage de sa
+mère. Il pourrait suivre ainsi toutes les émotions qu'elle allait
+ressentir.
+
+Brettecourt continuait;
+
+--Sans cet abominable malheur, madame, je serais aujourd'hui à
+Angoville pour vous présenter l'humble prière de votre fils; car il
+m'avait chargé pour vous d'une mission... qui eût été alors
+bien pénible à remplir, mais qui, je l'espère, va vous causer
+aujourd'hui une immense joie...
+
+--Quelle joie pourrais-je avoir désormais? balbutia la marquise.
+
+--Celle de voir revivre votre fils! déclara énergiquement
+Brettecourt.
+
+La marquise lui jeta un regard si stupéfait qu'il dit:
+
+--Vous me croyez fou, peut-être? Ecoutez-moi bien, madame!--Vous
+prépariez depuis longtemps un brillant mariage pour votre fils: vous
+vouliez lui donner Mlle de Persant...
+
+--Mais Henri, fit la marquise avec une certaine brusquerie, vous
+n'êtes donc venu que pour raviver toutes mes douleurs?
+
+--Pour les adoucir, madame!--Jean m'avait chargé de vous annoncer que
+ce mariage ne s'accomplirait pas: il éprouvait, pour celle que vous
+lui destiniez, la plus tendre affection, mais une affection de frère.
+Depuis une dizaine de mois, il aimait, de l'amour le plus profond, une
+pauvre jeune fille...
+
+--Assez, monsieur, assez! Vous oubliez le respect que vous devez à
+une mère...
+
+--Madame, s'écria avec solennité Brettecourt, j'ai le droit de
+vous parler comme je le fais, et votre devoir est de m'écouter...
+Mépriseriez-vous donc... ce qui peut rester de votre fils?
+
+--Expliquez-vous, Henri! Achevez!
+
+Elle avait entrevu soudain la vérité. Henri comprit qu'il n'avait
+plus qu'un mot à ajouter pour gagner la cause de l'enfant inconnu
+dont il se constituait le défenseur; mais il fallait aussi faire
+estimer la mère, la fiancée de son ami...
+
+--Madame, je dois vous répéter les choses comme mon ami me les a
+dites:--Jean aimait une jeune fille qui ne fait partie ni de notre
+monde ni même de la bourgeoisie, une simple ouvrière, à laquelle il
+s'est fait connaître sous un nom supposé. Ce qu'il m'a raconté au
+sujet de cette jeune fille m'a rempli d'amitié et d'admiration pour
+elle; et il m'avait chargé de vous dire ceci, et je vous le répète
+aujourd'hui, en vous en donnant ma foi de gentilhomme, c'est que,
+malgré sa modeste situation, cette jeune fille était digne d'entrer
+dans votre famille: il la voulait pour femme, et je devais implorer
+votre consentement. Il hésitait, depuis longtemps, à vous ouvrir son
+coeur, parce qu'il tremblait à la pensée de vous faire une peine,
+même la plus légère. Et celle-ci eût été grande. Il comptait
+cependant sur votre âme si aimante, si indulgente! Il n'avait plus,
+d'ailleurs, le droit d'hésiter: son honneur lui commandait de rendre
+le sien à cette jeune fille, puisqu'il le lui avait enlevé; son
+honneur lui commandait de se marier, pour que la naissance de son
+enfant ne fût pas entachée par une situation irrégulière...
+
+Brettecourt n'eut pas le temps de continuer. La marquise s'était
+dressée devant lui, comme transfigurée:
+
+--Un enfant! O mon Dieu! Jean me laisse un enfant!...
+
+Et elle prenait les deux mains de Brettecourt.
+
+--Henri, jurez-moi que vous ne me trompez pas, que vous n'abusez
+pas de ma crédulité! Un enfant de mon Jean, de mon fils, de mon
+bien-aimé!...
+
+--Je vous le jure! prononça solennellement Henri.
+
+Elle se jeta à genoux et, joignant les mains:
+
+--Mon Dieu! vous avez permis cela? Vous avez eu pitié de moi? J'aurai
+un enfant de mon fils! Je sentirai encore sa chair! Mon Jean revivra
+dans un petit être que j'élèverai, que j'adorerai... Je pourrais
+donc avoir encore du bonheur sur cette terre?... Comme femme, comme
+mère, j'aurai été comblée... Et je serais grand'mère? Grand'mère
+de l'enfant de mon premier-né!...
+
+Caché dans son pli de rideau, Honoré était blême de colère:
+
+--S'il vient jamais au monde, celui-là, murmurait-il, il aura affaire
+à moi!
+
+La marquise s'était relevée.
+
+--Mais vous m'avez dit, n'est-ce pas, Henri, que cet enfant n'était
+pas encore né?
+
+--Non, madame, puisque Jean tenait essentiellement à être marié
+avant sa naissance. Sa volonté absolue était, du reste, de ne jamais
+séparer la mère de l'enfant...
+
+--Mais je ne les séparerai pas non plus! déclara la marquise.
+Mon Jean! Comme c'est bien lui, si noble, si bon, incapable d'une
+tromperie! Ah! sans doute aurais-je refusé mon consentement à ce
+mariage? Je me serais évidemment laissé guider par l'orgueil. Mais
+je serais folle, aujourd'hui, je serais coupable d'obéir désormais
+à autre chose qu'à mon coeur. La femme aimée par mon fils, la femme
+qui le partageait avec moi, cette femme ne peut être qu'une noble
+femme!... Je l'aimerai... Ah! voyez-vous, Henri, tout ce qui venait de
+Jean était si sacré pour moi!
+
+--Ah! madame, si vous l'aviez entendu me parler de cet enfant! Si vous
+l'aviez entendu, quand il me disait: «Je suis père! Il me semble que
+mon fils a tressailli dans mon sein!» Car il voulait que ce fût un
+fils!... Il me disait ces choses avec tant de foi que je les croyais
+aussi!
+
+--Un fils! balbutia la marquise. Un fils de mon Jean! Oh! si
+réellement c'était un fils!
+
+Un superbe orgueil éclairait son visage. Et elle souriait presque,
+en regardant Brettecourt. Si la plus cruelle des douleurs lui était
+venue de lui, n'était-ce pas de lui qu'elle recevait cette sublime
+consolation?
+
+--Eh bien! Henri, allons trouver cette femme; nous lui dirons
+que celui qu'elle aimait était le marquis de Villepreux, que les
+Villepreux respectent fidèlement leur parole, et que, si la mort a
+empêché mon fils de tenir la sienne, je suis là, moi, pour
+remplir ses engagements autant que peut le faire une
+grand'mère.--Qu'avez-vous donc, Henri?...
+
+Brettecourt s'était reculé. Il ne s'attendait pas à une aussi
+vive explosion; il était venu sans réfléchir à cela, voulant dire
+d'abord la vérité, et chercher cette femme, ensuite... Il balbutia,
+comme terrifié:
+
+--Mais... je ne la... connais pas!...
+
+--Vous m'avez donc trompée? s'écria la marquise d'une voix qui
+s'irritait.
+
+--Madame, je vous le jure une seconde fois sur mon honneur: je vous ai
+fidèlement répété l'aveu que m'a fait mon pauvre Jean dès qu'il
+m'a revu. Mais il ne m'a pas dit le nom de cette femme... Il devait,
+le soir même, me la faire connaître...
+
+La marquise retomba accablée sur son fauteuil, les yeux fixes.
+
+--J'espérais déjà! murmurait-elle. Mais ne vous trompez-vous pas
+vous-même, Henri? Ne vous exagérez-vous pas quelques paroles trop
+légèrement prononcées par mon fils?
+
+--Je n'ai pas été le seul, madame, à recevoir les confidences de
+votre fils. Il les a faites, je le sais, au point de vue légal, à M.
+Florimont, votre notaire. Et, par son testament, Jean a tenu à bien
+établir...
+
+--Un testament! s'écria la marquise, renaissant à l'espérance. Jean
+a fait un testament? Mais alors, nous allons tout savoir?...
+
+--Hélas! madame, je crains bien que, comme moi, M. Florimont n'ignore
+absolument le nom de cette jeune fille. Jean lui avait fait seulement
+connaître ses projets: il vous les dira, et vous verrez que je ne
+vous ai pas trompée. Nous n'aurons plus alors qu'à rechercher cette
+jeune fille...
+
+--Nous la retrouverons, Henri!
+
+Honoré, les poings fermés, les dents serrées, murmura presque à
+mi-voix:
+
+--Cherchez-la vite, alors, mes amis, avant qu'elle ait disparu!
+
+
+
+
+IX
+
+LE TESTAMENT
+
+
+La fureur d'Honoré ne connaissait plus de bornes. Pendant deux jours,
+il avait pu se montrer bon et doux parce qu'aucun obstacle ne
+s'était dressé devant ses projets. Mais, en ce moment, sa haine, ses
+instincts mauvais renaissaient avec plus de violence que jamais; et
+ce qui mettait le comble à sa furie, c'est qu'il avait bien senti
+la profonde habileté déployée par Brettecourt: l'ami de Jean avait
+adroitement fait passer la marquise par la gradation de sentiments qui
+devait forcément l'amener à cette explosion d'amour pour un enfant
+qu'elle ne connaissait pas, qui n'était pas même né; c'est que,
+malgré son cruel chagrin, Brettecourt n'avait rien laissé au hasard:
+il avait promis à son ami de se montrer rusé, comme à la guerre.
+La grandeur des intérêts qu'il défendait ne lui permettait aucune
+imprudence.
+
+Il ne croyait cependant pas à un résultat aussi rapide, et le
+succès qu'il venait d'obtenir l'éblouissait un peu.
+
+--Maintenant, dit-il, je ne vous importunerai plus de ma présence,
+madame. J'ai accompli mon premier devoir, et je l'ai fait sans
+égoïsme; car il m'eût été bien doux de rechercher moi seul la
+fiancée et l'enfant de mon ami et de me consacrer entièrement à
+eux...
+
+«C'eût été une bonne idée!» pensa Honoré.
+
+--Je n'ai pas cru avoir ce droit, continuait Brettecourt: l'enfant de
+notre cher Jean appartient à sa mère et à vous au même titre; je
+ne puis venir qu'en second. Mais, en ce jour, je vous engage ma foi de
+ne jamais me marier, de ne jamais avoir d'autre famille que ces deux
+êtres, de me dévouer à cet enfant avec la fidélité d'un bon
+chien: je ne demande plus autre chose que de lui donner ma vie...
+
+[Illustration:--Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise. (Voir
+page 78.)]
+
+--Je l'accepte en son nom, Henri! s'écria la marquise avec une
+véritable grandeur. Tout le ressentiment que j'éprouvais contre vous
+disparaît devant votre dévouement. Si le monde me blâme, Dieu me
+jugera! Henri, venez sur mon coeur, que je vous embrasse comme un
+fils!
+
+--Ah! c'est à genoux, dit le noble jeune homme, que je dois entendre
+de telles paroles!
+
+Et, se prosternant, il baisa la robe de la marquise. La pauvre mère
+le releva et le serra fiévreusement contre elle.
+
+--Il me semble, disait-elle, que mon fils nous voit!
+
+Honoré murmurait;
+
+--Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur manie de
+dévouement! Mon frère bien-aimé, tant pis pour votre fiancée!
+Je ne nourrissais à son égard que le désir bien naturel de me
+débarrasser d'elle, gentiment. Mais si on me pousse à bout!...
+Allons! Quoi?... Qu'y a-t-il encore?...
+
+Un domestique venait d'entrer dans le salon et remettait une carte à
+la marquise. Elle lut:
+
+_«M. Aristide Florimont_ prie madame la marquise de Villepreux de
+vouloir bien lui accorder immédiatement un entretien; il s'agit de
+questions du plus haut intérêt.»
+
+--Faites entrer M. Florimont, ordonna-t-elle.
+
+Et elle tendit la carte à Henri, avec un mélancolique sourire.
+
+--Vous ne m'aviez pas trompée.
+
+--Je me retire, madame.
+
+[Illustration:--Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur
+manie de dévouement. (Voir page 85.)]
+
+--Non. Je tiens, au contraire, à ce que vous assistiez à ce qui va
+se passer... Ne va-t-il pas être question d'un enfant... auquel votre
+vie appartient?
+
+Tandis que le notaire pénétrait dans le petit salon, Honoré eut un
+abominable sourire.
+
+--Triste allié, pensait-il, que ce solennel prud'homme!--Et ma
+mère, qui me reconnaissait hier si solennellement pour le chef de
+la famille! et qui, devant une situation aussi grave, ne me consulte
+même pas?...
+
+Et, après une minute de réflexion:
+
+--Enfin, complotez, mes bons amis; moi je vais me défendre.
+
+M. Florimont était attaché depuis de longues années à la famille
+de Villepreux.--Sa vie n'offrait pas la moindre particularité
+romanesque. Ancien petit clerc de Me Bernard Genty, il avait gravi
+lentement tous les grades de l'étude: troisième clerc, second clerc,
+premier clerc, jusqu'au jour où il franchit le dernier échelon en
+épousant la fille de son patron, lequel donnait son étude en dot à
+sa fille. Et si quelqu'un l'avait plaisanté sur cette marche banale
+de sa vie, il aurait tranquillement répondu qu'il ne la trouvait
+pas banale du tout, puisqu'elle lui avait donné le bonheur. A cette
+époque, quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis son
+mariage, et il jouissait triomphalement de ce bonheur, que rien
+d'ailleurs ne devait jamais altérer. Il était impossible d'être
+plus notaire et plus parfait notaire que M. Florimont: il en avait
+même le physique ou du moins le physique sous lequel on aime à se
+figurer ces dignes officiers ministériels. Il était d'une moyenne
+taille, grassouillet, avec une figure ronde, épanouie, déjà ornée
+d'une paire de lunettes d'or. Très fin, du reste, sous son apparence
+bonhomme et d'une scrupuleuse honnêteté; ce qui ne l'empêchait
+pas de nourrir la très noble ambition de gagner par son travail une
+fortune au moins égale à celle de sa femme.
+
+Son étude se rattachait à la famille de Villepreux par un vieux lien
+de reconnaissance. C'est grâce au crédit d'un marquis de Villepreux,
+qu'un aïeul de M. Genty avait pu acheter, sous Louis XV, une charge
+de tabellion; et M. Florimont, enfant d'Angoville, avait été placé
+chez M. Genty par la marquise actuelle.
+
+La marquise l'appelait «Florimont» sans y mettre aucune hauteur; et
+cette familiarité le flattait.
+
+--Madame, dit-il après l'avoir saluée, j'ai à vous communiquer des
+choses d'un ordre tout intime. Désirez-vous que je parle devant M. de
+Brettecourt?
+
+En même temps, il tendait la main à Henri.
+
+--Y voyez-vous quelque inconvénient? interrogea la marquise.
+
+--Pour ma part, pas le moindre.
+
+--Alors, Florimont, parlez en toute franchise.
+
+Le notaire s'installa bien commodément et réfléchit un peu; il
+avait l'habitude de toujours ruminer ses petits discours.
+
+--J'ai à peine besoin de vous dire, madame, que dans votre douleur,
+vous ne trouverez pas de plus respectueuse, de plus grande sympathie
+que la mienne. Personne, en dehors de votre famille et de M. de
+Brettecourt, n'a été plus vivement frappé que moi par la mort...
+subite de votre fils. Il daignait voir en moi autre chose qu'un
+notaire; et, dans les derniers jours de sa vie, il avait eu la bonté
+de me traiter en ami. Voulant préparer son testament, il
+m'avait consulté; et je lui avais donné des conseils, que vous
+désapprouverez peut-être, mais que me commandait l'honneur, et qui
+étaient du reste conformes à ses désirs les plus chers. Je vous
+demanderai la permission de parler très... nettement. Si, dans
+mes paroles, quelque chose vous choque, vous me le pardonnerez
+certainement, puisqu'il s'agit des dernières volontés de votre fils.
+Le marquis de Villepreux... aimait une jeune ouvrière,--je raconte
+les choses tout simplement, madame,--une jeune fille charmante, me
+dit-il, à laquelle il avait formellement résolu de consacrer son
+existence. Et, il voulait aller retrouver M. de Brettecourt en Afrique
+et lui demander de plaider sa cause auprès de vous...
+
+Il a heureusement pu ouvrir son coeur à son ami, avant ce déplorable
+accident...
+
+--Oui, oui! fit la marquise, un peu impatiente; et Henri vient de tout
+me répéter...
+
+--Quant à moi, j'aurais hésité à conseiller au marquis de
+poursuivre ses projets, s'il n'avait ajouté que cette jeune fille
+était déjà sa femme et que, dans quelques mois, elle serait
+mère...
+
+J'ai toujours considéré l'abandon d'un enfant comme la plus lâche
+des infamies. J'approuvai donc pleinement les intentions de votre
+fils.
+
+--Vous fîtes bien, Florimont.
+
+Enchanté, le notaire poursuivit:
+
+--Le marquis avait prévu sa mort; il me dit à diverses reprises:
+«Il me semble que je n'arriverai pas au bonheur!» Et c'est pour cela
+qu'il m'avait chargé de préparer ce projet de testament, que je
+vous remettrai dès que vous le désirerez, et dont voici les clauses
+principales...
+
+--Achevez! prononça fiévreusement la marquise, achevez!
+
+--Par cet acte, le marquis reconnaissait d'avance, pour son enfant, ce
+petit être qui viendra bientôt au monde; et, dans des termes d'une
+admirable hauteur de pensée, qu'il m'avait dictés lui-même, il vous
+demandait et demandait à son frère, ainsi qu'à Mlle Juliette de
+Persant, de traiter, comme si elle avait été sa femme légitime, la
+jeune fille qu'il aimait...
+
+--Mais le nom de cette jeune fille, Florimont? Son nom? s'écria la
+marquise.
+
+--Hélas! madame, je l'ignore!... Nous avions voulu, votre fils
+et moi, prévenir toute indiscrétion; un de mes clercs pouvait
+surprendre par hasard ce projet de testament, quoique je l'aie seul
+écrit. Il était absolument prêt, et nous devions le compléter,
+y ajouter les noms, les adresses... le jour même où le marquis est
+mort...
+
+Il y eut un long silence. Puis la marquise murmura douloureusement:
+
+--O mon Dieu! mon Dieu! savoir que mon fils laisse une femme, que
+cette femme porte dans son sein un enfant de mon fils, et ne pas la
+connaître! Et se dire que ce dernier descendant des Villepreux peut
+mourir faute de soins... faute d'argent, tandis que nous sommes si
+riches! Oh, mon Dieu!...
+
+Elle se leva et se mit à marcher, très agitée, par le salon.
+
+Puis, s'arrêtant très brusquement devant le notaire et Brettecourt:
+
+--Mais vous ne savez pas, mes amis, de quels soins il faut entourer la
+naissance d'un enfant! Cette malheureuse jeune fille ignore le nom de
+mon fils, elle va se croire abandonnée, trahie!... Et elle maudira
+mon fils!... Mais, si nous ne la trouvions pas, mes amis, le chagrin
+seul pourrait la tuer!
+
+Puis, s'adressant fébrilement à Brettecourt:
+
+--Voyons, Henri, rappelez-vous bien toutes les paroles de Jean...
+N'a-t-il rien dit qui puisse nous mettre sur les traces de cette jeune
+fille? Un mot?... Un rien?... Oh! Rappelez-vous!
+
+--Non, non, dit tristement Henri. Depuis ce jour abominable, je ne
+cesse de réfléchir, de chercher un indice, et je ne retrouve rien.
+Jean m'a parlé de la beauté, de la bonté, des nobles qualités de
+sa fiancée, et c'est tout.
+
+Puis:
+
+--Le seul détail un peu précis qu'il m'ait donné, c'est qu'elle vit
+avec sa grand'mère.
+
+--C'est bien cela, dit le notaire.
+
+--A Paris?
+
+--Oui, madame, à Paris.
+
+--Mais avec vous, Florimont, mon fils a dû se montrer plus
+explicite?... Avec vous, il a pu causer longuement... Cherchez encore
+à vous rappeler! Il faut, il faut que nous retrouvions cette jeune
+fille!
+
+--Je vous dirai, comme M. de Brettecourt, madame, que j'ai longuement
+réfléchi avant de me présenter chez vous. Et ce que je sais ne peut
+nous permettre de retrouver la maîtresse du marquis de Villepreux
+que... lorsque son enfant viendra au monde; mais alors, je crois
+pouvoir vous répondre de la certitude du succès...
+
+--Oh! attendre jusque-là!... Attendre jusque-là, mon Dieu!... Enfin,
+parlez!
+
+--M. le marquis m'avait donné à ce sujet une explication... d'une
+nature extrêmement délicate.--C'est dans un moment de fougue, dans
+une heure d'oubli, que cette jeune fille est devenue la maîtresse de
+votre fils; et depuis, le marquis, comme honteux d'avoir abusé de sa
+douceur, l'a scrupuleusement respectée.
+
+Et, très nettement:
+
+--La date de la naissance de son enfant ne saurait donc être l'objet
+du moindre doute: votre cher fils me l'avait indiquée...
+
+--Et cette date? balbutia la marquise.
+
+--C'est la fin du mois de septembre, madame.
+
+--Ainsi donc, pendant cinq mois, il faudra que j'attende au milieu des
+plus cruelles angoisses, en me disant chaque jour qu'une imprudence,
+qu'un excès de travail ou un stupide manque d'argent peuvent me
+faire perdre tout ce qui me reste de mon fils?... Non, non, c'est
+impossible!...
+
+Qui sait même si cette jeune fille, se croyant trahie, abandonnée,
+déshonorée, ne voudra pas cacher son déshonneur dans la mort? Mais
+il faut la retrouver!
+
+Et, avec la plus fiévreuse exaltation:
+
+--Il le faut, messieurs!
+
+--Madame, déclara le notaire, je vous engage ma parole de consacrer
+tous mes soins à cette tâche; M. de Brettecourt, je pense, m'y
+aidera... du moins pendant son congé?
+
+Henri s'écria avec feu:
+
+--Si mon congé ne suffisait pas, je donnerais ma démission!
+
+--Enfin, madame, ajouta le notaire, si tous nos efforts
+n'aboutissaient pas, nous aurons cette suprême ressource d'attendre
+la fin du mois de septembre, les premiers jours d'octobre au plus
+tard. Grâce à mes relations, j'obtiendrai facilement, à cette
+époque, la liste des déclarations d'enfants naturels, nés de père
+inconnu. Et, au milieu de ces enfants, nous retrouverons votre...
+
+Comme le notaire hésitait, la marquise, d'un air serein, acheva sa
+pensée:
+
+--Mon petit-fils, Florimont!--Je veux d'ailleurs que tous ici
+connaissent ma volonté.
+
+Elle frappa sur un timbre et ordonna au domestique qui accourut:
+
+--Allez prévenir immédiatement M. le marquis et Mlle de Persant que
+je les attends ici.
+
+Alors seulement, Honoré quitta sa cachette, gagna la porte du boudoir
+et, par le couloir et l'escalier de service, revint dans sa chambre.
+
+Et il s'y trouvait depuis deux ou trois secondes, lorsque le
+domestique y pénétra pour lui communiquer le désir de sa mère.
+
+--C'est bien, je descends, dit-il.
+
+Il se regarda un peu dans sa glace, pour bien composer son visage,
+puis descendit. Quand il pénétra dans le salon, il avait réussi à
+dissimuler, sous un masque plein de dignité, les abominables passions
+qui l'agitaient.--Juliette était déjà là, assise sur un tabouret,
+auprès de Mme de Villepreux. Honoré salua très cordialement le
+notaire, et fort correctement Brettecourt; puis il prit place dans un
+grand fauteuil, auprès de la cheminée, en face de la marquise, la
+place que son frère occupait autrefois.
+
+--Vous m'avez fait demander, ma mère? dit-il avec un calme
+imperturbable.
+
+--Oui, mon fils.--Lorsque tu m'as conseillé toi-même, ce matin, de
+recevoir M. de Brettecourt, j'hésitais... Je croyais, et tu croyais
+comme moi, que M. de Brettecourt s'exagérait l'importance de ce qu'il
+avait à me dire. Nous nous trompions, mon fils! Ce qu'il m'a dit est
+de la plus haute gravité; et nous devons le remercier d'avoir eu le
+courage de forcer notre porte.
+
+Honoré adressa un signe de tête à Brettecourt, comme un homme qui
+ne comprend pas.
+
+Sa mère continuait:
+
+--Toi seul, mon fils, tu me l'as dit, toi seul as assisté aux
+derniers moments de ton frère?
+
+--Oui, ma mère.
+
+--Et... il n'a pas prononcé, dans cette minute suprême, une
+phrase... un mot?...
+
+--Hélas! ma mère, ne vous souvenez-vous pas que je vous ai dit que
+mon frère était mort sans avoir pu reprendre connaissance?
+
+--C'est que, c'est que... j'aurais voulu me rattacher encore à cet
+espoir!--Je n'en ai plus qu'un autre: ton frère ne t'avait-il pas
+confié le secret de son coeur?
+
+Ici, Juliette de Persant leva un regard tout étonné sur la marquise.
+
+--Patience, petite, dit celle-ci, tu vas me prouver tout à l'heure si
+tu aimais vraiment mon pauvre fils.
+
+---Ma mère, dit alors Honoré: mon frère, me traitant un peu
+en cadet, ne me confiait guère ses secrets... J'avais seulement
+remarqué qu'il délaissait ses anciens plaisirs, qu'il devenait
+plus sérieux, plus grave; et j'en avais conclu qu'il se disposait à
+épouser bientôt l'exquise enfant que vous éleviez pour lui.
+
+Juliette, attirée par la marquise, se laissa mignonnement aller
+contre elle.
+
+--Ma pauvre chérie, dit gravement la marquise de Villepreux, mon fils
+n'aimait en toi qu'une soeur; ce n'est pas toi qu'il avait choisie
+pour sa femme. Et tu vas comprendre pourquoi, malgré sa mort, je
+t'arrache sans pitié cette illusion.
+
+La marquise se redressa un peu; et, avec une sublime grandeur:
+
+--Mes enfants,--car je vous considère tous les deux également comme
+mes enfants,--Dieu nous envoie dans notre malheur la plus douce, la
+plus exquise des consolations. Si notre bien-aimé Jean est mort, nous
+pouvons du moins reporter sur une autre tête l'immense affection que
+nous avions tous pour lui.
+
+Elle s'arrêta un peu; puis, montrant à son fils Brettecourt et
+Florimont:
+
+--Ces messieurs t'expliqueront les choses en détail, Honoré: je
+ne veux pas les répéter devant Juliette. Qu'il te suffise, en ce
+moment, de savoir une chose, c'est que mon fils Jean, marquis de
+Villepreux, aimait une femme, qu'il n'a pas eu le temps de l'épouser,
+mais que cette femme mettra bientôt au monde... un enfant!
+
+Juliette se mit à trembler.
+
+--Quelle peine je te fais, ma chérie! murmura la marquise.
+
+La jeune fille cacha sa tête en sanglotant sur les genoux de sa
+tutrice.
+
+C'était le sacrifice de son premier amour, tous ses rêves de
+jeunesse.
+
+--Ma chérie, continuait la marquise, Jean prévoyait sa mort: il
+avait remis son testament entre les mains de M. Florimont.
+
+Dans ce testament, il te priait de traiter cette femme comme si elle
+avait été légitimement sa femme; il te demandait son amitié pour
+son enfant... Refuserais-tu d'obéir à ses dernières volontés?...
+
+--Moi, mère? s'écria la jeune fille avec un mouvement de noble
+enthousiasme. Non, mère, non! je ne faillirai pas à... à l'amitié!
+La pure amitié que j'avais vouée à Jean! Faites-moi connaître
+cette femme, et je l'aimerai!
+
+Puis elle bégaya:
+
+--Et son enfant... l'enfant de Jean... comment ne l'aimerais-je point?
+
+--Bien, ma chère Juliette, bien! Je n'attendais pas moins de toi!
+
+La marquise l'embrassait avec une folle tendresse.
+
+--Brave coeur! murmura Brettecourt.
+
+--Et... toi, mon fils? interrogea la marquise, que le silence
+d'Honoré inquiétait.
+
+C'est qu'Honoré préparait sa réponse.
+
+--Ma mère, dit-il, je vous avoue que je ne puis être que blessé
+d'avoir été mis ainsi presque en dehors du coeur de mon frère! Mon
+frère ne rendait donc pas justice à mon coeur?... Il aurait eu en
+moi un confident si naturel... et si indulgent à ses projets! Mais
+j'aurais déjà agi!... J'aurais pu, dès le lendemain de sa mort,
+devancer vos désirs, consoler cette femme... dont je viens seulement
+d'apprendre l'existence; et je suis tout surpris de ce que M. de
+Brettecourt ait cru devoir faire ses confidences à ma mère d'abord,
+au lieu de me les faire à moi, qui suis devenu le chef de notre
+famille...
+
+--J'espérais surtout dans l'indulgence de votre mère! balbutia
+Brettecourt, un peu interloqué.
+
+--Vous auriez dû surtout espérer en mon honneur, mon cher comte!
+Vous me connaissez assez pour savoir à quel point le sang des
+Villepreux m'est sacré... Et, tout particulièrement le sang de
+mon frère bien-aimé! Quoique Jean m'ait toujours traité un peu
+dédaigneusement, j'honorerai, je défendrai tout ce qui vient de lui,
+même d'une façon irrégulière.
+
+Et, très solennellement, il ajouta:
+
+--La femme qu'il a aimée sera une soeur pour moi; et quant à son
+enfant, si c'était un fils, la loi, mon cher Florimont, me permet, je
+crois, de lui donner mon nom?...
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--Quoi!... Tu ferais cela? s'écria la marquise, qui tremblait depuis
+que son fils avait pris la parole.
+
+--Je ferai tout ce que m'ordonne mon devoir! Puis-je oublier que, sans
+le fils naturel de Jean de Villepreux, notre race se serait éteinte
+sous François Ier?... Qui sait si je me marierai, si j'aurai des
+fils?... Certes, oui, ma mère, l'enfant de mon frère sera le mien!
+
+La marquise l'entoura de ses bras.
+
+--Ah! Tu es bien le marquis de Villepreux! s'écria-t-elle avec
+transport.
+
+--En auriez-vous jamais douté? répliqua-t-il avec une superbe
+hauteur.
+
+--Je ne te connaissais pas! avoua-t-elle.
+
+Juliette le contemplait avec admiration. Il était donc noble et
+généreux comme son frère?
+
+Puis, Honoré s'avança vers Brettecourt et Florimont, et leur tendit
+la main.
+
+--Messieurs, je vous remercie de ce que vous avez fait. Veuillez bien
+passer avec moi dans mon cabinet: vous aurez la bonté de me répéter
+ce que vous avez dit à ma mère. J'ai résolu de lui éviter
+désormais tout ce qui pourrait ressembler à un souci; et c'est moi
+qui me charge d'exécuter tous ses désirs.
+
+Tandis que les trois hommes s'éloignaient, la marquise se jeta dans
+les bras de Juliette.
+
+--Comme tu es bonne! murmurait-elle; oh! que tu es bien ma fille!
+
+--Oh! oui, mère! oh, oui! Votre fille!... Et comme nous l'aimerons,
+ce petit être!...
+
+Et la marquise souriait: elle entrevoyait ce visage d'enfant... Elle
+était grand'mère!
+
+
+
+
+X
+
+SOUVENIRS
+
+
+Lorsqu'on parcourt le quartier du Temple, ses rues noires, étroites,
+si fourmillantes, si pleines d'activité qu'elles semblent les
+conduits de quelque énorme machine, et qu'on débouche tout d'un coup
+à la place des Vosges, on éprouve une étrange impression de calme,
+de tranquillité. Dans toutes les rues comprises entre le boulevard
+Sébastopol, la rue Saint-Antoine et les grands boulevards, un
+étranger serait certainement effaré, assourdi, par le fracas des
+camions, le grondement des fabriques, le bourdonnement si spécial de
+ce quartier du travail, et surtout par le mouvement fiévreux de cette
+population parisienne, serrée, grouillante, pressée, et joyeuse
+malgré tout. C'est bien le quartier moderne, le quartier de la
+fabrique, le quartier de cet article de Paris que jalousent tous nos
+ennemis; quartier moderne et formé cependant de vieilles maisons, de
+rues trop étroites, souvent malsaines, où les amis de la population
+parisienne voudraient voir jeter un peu d'air et de lumière.
+
+Cet air et cette lumière, on les trouve, mais insuffisamment pour un
+aussi vaste quartier, dans la belle place des Vosges. Là, tout est
+calme, grandiose, comme si le souvenir des époques passées pesait
+encore sur les beaux hôtels dont Henri IV ordonna la construction.
+Dès qu'on a franchi le pavillon de Birague ou l'entrée par la
+rue des Vosges, on se croirait dans une autre ville. C'est le
+Paris ancien, avec sa majesté; on s'attendrait presque à voir des
+seigneurs poudrés descendre de magnifiques carrosses; et le passage
+d'un camion chargé de ferraille semble une chose saugrenue au milieu
+de tant de souvenirs qu'évoque ce nom de place Royale, son nom
+primitif, devenu place des Vosges sous la Révolution, en l'honneur
+du département des Vosges qui avait, de tous les départements
+français, payé le premier ses contributions, le 20 germinal de l'an
+VIII; de nouveau place Royale à la rentrée des Bourbons;
+encore place des Vosges en 1848; place Royale sous l'empire; et
+définitivement place des Vosges depuis la révolution du 4 septembre
+1870.
+
+Parmi tous ces hôtels, anciennes demeures des Montmorency, des Rohan,
+des Guéméné, des Richelieu, des Chabot, il n'en est pas de plus
+calme, de plus sévère, de plus majestueux, de plus endormi,
+que celui qui s'élève dans le coin à gauche du pavillon de
+Birague.--C'est là qu'habitaient Marie Renaud et sa grand'mère. Leur
+logement, sous les combles, était situé assez heureusement. Il se
+composait de deux pièces, d'une cuisine et d'un cabinet. Le matin,
+le soleil l'emplissait d'une joyeuse lumière; l'après-midi, par les
+deux petites fenêtres, on voyait l'autre côté de la place très
+éclairé, lançant des reflets; et on croyait avoir le soleil toute
+la journée. Avec le ramage des enfants et des oiseaux qui montait du
+jardin, cela donnait l'impression d'une paix très douce, d'un bonheur
+assuré, que rien ne saurait troubler. Le soir, la paix devenait plus
+grande, infinie, un peu mélancolique; on se serait cru là à cent
+lieues de Paris.
+
+[Illustration: Il était impossible d'être plus notaire et parfait
+notaire que M. Florimont. (Voir page 86.)]
+
+Le lendemain de la mort du marquis de Villepreux, le lendemain
+de cette soirée, où elle avait appris le déshonneur de sa
+petite-fille, maman Renaud était seule dans la salle à manger.
+
+Marie était allée chercher de l'ouvrage chez Mme Welher.
+
+La pauvre grand'mère n'avait pas la force de travailler; assise
+devant le portrait de son fils, elle essuyait machinalement les larmes
+qui se reformaient sans cesse au coin de ses yeux...
+
+Cependant, à force de regarder le portrait de l'officier, elle finit
+par sourire. Elle oubliait un peu les malheurs présents, pour songer
+à sa vie passée, aux années de bonheur qu'elle avait eues par ce
+fils.
+
+Veuve de bonne heure, elle l'avait élevé, se consacrant à lui avec
+un dévouement absolu. Elle avait toujours accompli tous ses désirs,
+sans une hésitation, sans un regret. Pendant sa jeunesse, elle avait
+rêvé de lui faire prendre un métier sûr, qui ne l'éloignerait
+jamais d'elle; et, cependant, elle ne lui avait adressé aucun
+reproche lorsqu'il avait dit:
+
+--Je veux être officier!
+
+[Illustration: Elle enleva du fond de sa vieille malle la robe qu'elle
+portait au mariage de son fils (voir page 100.)]
+
+Son père avait été officier. Aucune carrière ne lui semblait aussi
+belle. Elle avait su lui cacher sa douleur et même se montrer
+forte quand on l'envoya en Afrique. C'est en Afrique, dans un combat
+semblable à celui de Sidi-Brahim, qu'il avait gagné la croix
+attachée au-dessous du portrait. Alors, elle avait rêvé pour
+lui une brillante alliance. Il était sorti dans les premiers de
+Saint-Cyr; ses chefs l'aimaient, tout lui faisait présager une
+superbe carrière. Et, une seconde fois, sa mère avait dû renoncer
+à ses rêves d'avenir.
+
+--J'aime une orpheline sans fortune, lui dit-il un jour. Permets-moi de
+l'épouser.
+
+Il n'y eut chez elle aucun sentiment de jalousie. Le bonheur de son
+fils était sa vie. L'officier s'était donc marié; mais, pour cela,
+il avait dû compléter la dot de sa femme, qui s'élevait à peine à
+une dizaine de mille francs. Sa mère possédait environ trente mille
+francs. Elle ne s'était pas repentie d'avoir cédé au désir de
+son fils. Elle trouva dans sa belle-fille une seconde fille. Et la
+naissance de sa petite-fille mit le comble à son bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Malheureusement, la solde d'un lieutenant et même celle d'un
+capitaine ne sauraient suffire aux besoins d'un ménage. Dès
+la première année, la dot fut entamée. La jeune femme était
+délicate, avait besoin de beaucoup de soins. Chaque année, on
+prenait deux ou trois mille francs sur le capital. La vieille mère
+pressentait bien la gêne... Mais son fils était capitaine, proposé
+au choix pour le grade de commandant. La solde augmenterait. Il lui
+suffirait d'une de ces actions d'éclat dont il était coutumier pour
+enlever les épaulettes de colonel. Elle le voyait colonel, général,
+célèbre!
+
+Lorsque la guerre de Crimée survint, leur capital était à peu près
+dépensé.
+
+--Je regagnerai tout à la pointe de mon épée, dit joyeusement son
+fils.
+
+Et il partit tout confiant! La jeune femme étant souffrante, elles
+allèrent vivre dans le midi, passant leurs journées à se promener
+sur le bord de la mer, lisant et relisant les journaux qui leur
+apportaient des nouvelles de Crimée, aspirant après la paix qui leur
+rendrait ce fils et ce mari tant aimé. Et ce fut là que, dans un
+journal, elles apprirent brutalement, par une courte dépêche, sa
+mort glorieuse à l'attaque du Mamelon-Vert, où il était tombé on
+couvrant de son corps Jean de Villepreux qui tenait le drapeau.
+
+Le chagrin tua sa belle-fille. Alors, elle partit pour la Crimée,
+après avoir mis sa petite-fille en pension. Elle avait voulu prier
+et pleurer sur cette terre qui lui avait ravi son bonheur, sur ces
+charniers où son fils était enseveli au milieu de tant de soldats
+français. Quand elle revint en France, ses ressources étaient
+épuisées. Et elle commença ce lourd calvaire: gagner sa vie et
+élever sa petite-fille.
+
+On leur donna bien quelques secours au ministère de la Guerre;
+mais elle ne savait ni demander ni se faire appuyer. Les secours
+diminuèrent peu à peu, pour cesser un jour sans raison. Et elle fut
+réduite au pauvre gain que lui rapportait son travail. Heureusement,
+l'éducation de sa petite-fille était terminée, et l'enfant allait,
+à son tour, pouvoir aider sa grand'mère. Après avoir travaillé
+pour plusieurs maisons, elle avait fini par trouver la maison Welher,
+qui lui fournissait de la besogne d'une façon régulière.
+
+Comment, avec ce qu'elle gagnait et ce qu'on lui octroyait de loin en
+loin au ministère, avait-elle pu vivre jusqu'à ce jour, garder sa
+petite-fille auprès d'elle, l'élever soigneusement, lui faire donner
+une solide instruction?... Elle seule aurait pu expliquer par quels
+prodiges elle était venue à bout de ce problème; par quelles
+privations, quelle abnégation, quel oubli d'elle-même elle était
+passée. Elle ne s'en souvenait plus d'ailleurs. Sa petite-fille
+était élevée; avait-elle besoin de songer à autre chose?
+
+Et alors le bonheur avait lui de nouveau pour elle: elle avait
+retrouvé son fils dans sa petite-fille. Elles vivaient dans un
+bonheur continu, sans un mélange. Seule, la grand'mère songeait à
+l'avenir; mais la jeune fille ne désirait rien que vivre toujours
+ainsi, attelées à leur table de travail, se souriant, s'aimant, avec
+de rares promenades, les dimanches où toute la besogne était finie.
+
+L'importance de leurs travaux avait augmenté. La grand'mère ne
+faisait autrefois que des choses un peu communes, exigeant seulement
+une grande assiduité. Mais, quand Mme Welher connut la jeune fille,
+elle se prit d'amitié pour elle et commença de lui confier des
+choses d'une finesse relative. Et comme les doigts de fée de la jeune
+ouvrière acquéraient chaque jour plus d'habileté, elle avait
+fini par lui donner ses travaux les plus fins, les riches robes de
+baptême, les bonnets de dentelle, les guimpes les plus délicates...
+Et, peu à peu, l'aisance entrait dans la maison.
+
+La grand'mère disait:
+
+--Petite, nous devrions prendre une ouvrière pour nous aider: nous
+serions deux à te préparer ton ouvrage, nous aurions de plus
+grosses commandes, nous mettrions un peu d'argent de côté, pour ton
+mariage...
+
+--Mon mariage! s'écriait gaiement la jeune fille. Ah! maman Renaud,
+tu es donc bien pressée de te débarrasser de moi?... Me marier?...
+Restons comme nous sommes, va; c'est si bon! Avec une ouvrière entre
+nous, est-ce que nous pourrions nous aimer aussi bien?
+
+Mais maman Renaud avait une grande suite dans les idées. Et depuis
+quelque temps, elle revenait plus souvent sur cette question de
+l'ouvrière et surtout sur la question du mariage.
+
+--Ah! se disait-elle, si je pouvais lui trouver un brave et honnête
+garçon qui comprendrait le trésor que je lui donne!
+
+Et, dans cette pensée, elle fut tout heureuse d'accepter les deux
+cartes d'invitation au bal du IIIe arrondissement, que lui offrit son
+propriétaire,--cartes prises par force, par obligation sociale,
+et données pour n'être pas perdues... A quoi tiennent parfois les
+destinées d'une vie?...
+
+ * * * * *
+
+Un bal! A ce seul mot, Marie eut un éblouissement. Elle avait cru
+bien fermement jusqu'alors qu'elle dédaignait un tel plaisir,
+et l'idée d'aller au bal la bouleversait. Elle ne se croyait pas
+coquette, et cependant ce fut une joie que d'acheter sa modeste robe
+de mousseline, de la tailler, de la faire le soir, après sa besogne:
+on traversait heureusement une saison peu pressée. Et la grand'mère
+aussi était coquette; il ne fallait pas qu'elle fît mauvaise figure
+auprès de son enfant. Elle enleva, du fond de sa vieille malle,
+la robe qu'elle portait au mariage de son fils, robe décousue,
+soigneusement pliée, enveloppée. Elle fut étonnée de la retrouver
+fraîche, mais pas assez, toutefois, pour en faire cadeau à sa fille.
+
+Et comme elle frissonnait, la chère petite fille, en se rendant à
+ce bal, où elle pensait bien que personne ne la remarquerait, ne
+l'inviterait, où elle s'attendait à passer méconnue, comme une
+petite Cendrillon! Et elles avaient à peine fait quelques pas dans
+le bal, que maman Renaud, avec une impartialité absolue, jugeait sa
+petite-fille la reine de cette fête, malgré sa modeste robe, malgré
+son extrême simplicité.
+
+--Si tous ces jeunes gens, pensa-t-elle, pouvaient deviner quelle
+exquise bonté, quelles nobles qualités se cachent sous sa beauté!
+
+Mais, hélas! pendant toute la première partie de la soirée,
+les jeunes gens ne remarquèrent même pas la beauté de Marie.
+D'ailleurs, elle s'était cachée, douce violette, dans un coin un peu
+sombre. Mais, les yeux fixes, les lèvres frémissantes, elle était
+toute à ce spectacle nouveau et en jouissait pleinement, sans une
+pensée de jalousie. Elle ne s'étonnait pas qu'on la laissât sur sa
+chaise: elle trouvait toutes les jeunes filles belles, élégantes,
+et se considérait elle-même comme un petit rien, bien modeste, trop
+heureuse qu'on l'eût admise à cette fête.
+
+--Tu es contente, petite? interrogeait de temps en temps sa
+grand'mère.
+
+--Oh! oui, maman Renaud! Je m'amuse de si bon coeur! Elle croyait
+s'amuser parce qu'elle regardait s'amuser les autres.
+
+Tout à coup elle aperçut la bande de Vauchelles et suivit ces jeunes
+gens des yeux, les jugeant instinctivement différents des autres. Et,
+quand elle aperçut Jean de Villepreux, elle le trouva le plus beau.
+Il lui apparaissait dans toute la splendeur d'un héros de roman. Et
+elle en était d'autant plus frappée qu'elle n'avait presque jamais
+lu de roman, qu'elle ne savait rien de la vie, qu'elle était toute
+naïve, que son pauvre coeur sans défense n'était que trop facile
+à conquérir. Elle devina qu'il viendrait la chercher; et elle
+l'attendit. Et maman Renaud eut un petit mouvement d'orgueil lorsque
+cet élégant jeune homme invita Marie.
+
+«Les autres, se dit-elle, n'étaient pas capables d'apprécier son
+enfant.»
+
+Et Marie était heureuse, comme une héroïne de conte de fées qu'un
+Prince charmant aurait enlevée de l'obscurité. Dans cette première
+valse, tandis que Jean la serrait légèrement, toute surprise de
+danser une danse qu'elle ne savait pas, elle éprouva l'impression la
+plus délicieuse de sa vie. Elle se rendait compte, bien confusément,
+qu'il existait en ce monde quelque chose qu'elle ne connaissait pas,
+et dont elle n'avait même pas soupçonné l'existence, et que ce
+quelque chose pénétrait en elle, versant un feu nouveau dans ses
+veines... Puis elle marcha au bras de Jean de Villepreux, si légère
+qu'elle semblait s'envoler de la terre. Quand elle dansa avec lui
+une seconde fois, elle était étourdie; et lorsque sa grand'mère
+l'emmena et qu'elle dit adieu à Jean, toute son âme se donna dans un
+sourire.
+
+ * * * * *
+
+Deux jours plus tard, quand Marie s'assit à sa table de travail,
+l'enfant n'existait plus en elle: la jeune fille s'était éveillée
+dans l'amour. Et c'était chez elle un invincible besoin de parler, de
+parler sans cesse et toujours de ce bal et surtout de ce jeune homme
+qui, pour elle, résumait toute la fête.
+
+--N'est-ce pas, maman Renaud, qu'il a été bien aimable et bien
+respectueux?
+
+--Oui, chérie.
+
+--Et il n'a fait danser que moi... Oh! moi, après lui, je n'aurais
+pas pu danser avec un autre...
+
+--Tu es une enfant! Travaillons, disait la grand'mère, qui
+commençait à s'inquiéter.
+
+--Oh! je vais vite!
+
+Et Marie montrait son ouvrage qui avançait rapidement. Elle
+travaillait avec une activité fiévreuse.
+
+Elle disait aussi:
+
+--Et tu crois, réellement, maman Renaud, qu'en prenant une ouvrière,
+nous pourrions gagner davantage?
+
+--Oui, ambitieuse; mais il faut y réfléchir... Nous verrons cela...
+
+La vieille avait peur maintenant de ce changement subit. Et la jeune
+fille revenait à son beau cavalier.
+
+--Enfin, maman Renaud, n'est-ce pas curieux que j'aie su valser à
+son bras? Au bras d'un autre, je n'aurais certainement pas su... Tu ne
+m'avais appris que la polka...
+
+Pauvre maman Renaud! elle lui avait appris tout ce qu'elle savait:
+elle lui avait donné gravement des leçons, en chantant un air
+vieillot, le premier air de polka qui s'était répandu en France
+pendant sa jeunesse; et elle lui avait appris aussi à faire la
+révérence... Elle aurait dû lui apprendre plutôt la science de
+la vie; mais elle était si heureuse de conserver ce coeur chaste,
+ignorant, généreux!
+
+Et puis, toute sa science à elle avait consisté à aimer, à se
+dévouer!
+
+Le samedi, Marie allait généralement porter son ouvrage à Mme
+Welher. Elle marchait toujours très rapidement, sa hotte sous le
+bras, les yeux baissés, ou fixés droit devant elle, ne songeant
+qu'à aller vite pour être vite revenue. D'abord, sa grand'mère
+l'avait accompagnée; puis elle avait pris l'habitude de rester à la
+maison pour faire, pendant l'absence de sa fille, un grand rangement.
+Elle était bien certaine que Marie passait pure, immaculée, au
+milieu des corruptions parisiennes. Parfois, des jeunes gens, frappés
+par sa beauté, osaient la dévisager. Alors, elle allait un peu
+plus vite, tout simplement, ne comprenant pas ce qui en elle pouvait
+exciter cette curiosité.
+
+Le samedi qui suivit le bal, elle se rendit comme d'habitude chez Mme
+Welher. Sa grand'mère, un peu craintive, aurait voulu l'accompagner;
+mais elle demanda naïvement:
+
+--Pourquoi?
+
+Et la grand'mère n'osa pas dire le pourquoi.
+
+--Ne t'attarde pas!
+
+--Oh! sois tranquille; il faut que nous regagnions le temps perdu avec
+cette fête.
+
+Et elle s'en fut, marchant comme toujours très vite, n'attachant
+aucune attention à ce qui se passait dans les rues, perdue dans son
+rêve.
+
+Et, cependant, un homme la suivait.
+
+Depuis huit jours, Jean de Villepreux passait sa vie sous les
+arcades de la place des Vosges, épiant les allées et venues de
+la grand'mère qui, seule, sortait pour les petites commissions du
+ménage. Il attendait patiemment, espérant bien que Marie sortirait
+enfin. Ce jour-là, il la suivit prudemment, la trouvant encore plus
+charmante, dans sa petite robe noire unie, sous son chapeau de paille
+commune garni d'un modeste noeud rose... Quand elle eut disparu sous
+la voûte de la maison de la rue de Cléry, habitée par Mme
+Welher, il se plaça tout auprès, attendant qu'elle ressortît. Il
+l'aborderait alors, et lui offrirait de la reconduire.
+
+Et, quand il la vit de nouveau, repartant si vite, il n'osa pas. Ce
+mondain à bonnes fortunes était soudainement devenu timide devant
+cette simple jeune fille. Il se contenta, arrivé à la place des
+Vosges, de la dépasser un peu et de la saluer. Elle s'arrêta toute
+saisie, devint blanche comme un lis; son coeur étouffait. Et elle
+murmura:
+
+--Bonjour, monsieur.
+
+Il s'éloigna, ravi par ces deux mots banaux, plus fier que s'il avait
+fait la plus brillante conquête.
+
+Marie était déjà rentrée dans sa maison, et elle montait comme
+folle le grand escalier de pierre à rampe de fer forgé. Maintenant
+son visage, où le sang affluait, éclatait de bonheur.
+
+--Maman Renaud, maman Renaud! s'écria-t-elle en laissant tomber sa
+boîte.
+
+--Quoi, petite? Quoi donc?
+
+--Maman Renaud, je l'ai revu! Il doit habiter notre quartier; il
+passait devant notre porte, il m'a saluée.
+
+Maman Renaud fronça les sourcils.
+
+--Prends garde, petite!
+
+--Et à quoi?
+
+--Mais c'est très imprudent de se laisser ainsi saluer quand tu es
+toute seule!
+
+--Je ne pouvais pourtant pas l'empêcher de me saluer!
+
+--J'espère que tu es passée sans rien dire?
+
+--Oh! non, fit Marie en secouant sa jolie tête, je lui ai rendu son
+salut bien gentiment... J'étais si contente!
+
+Maman Renaud jugea qu'il ne fallait pas détruire trop brusquement les
+illusions de son enfant; mais elle se défiait. Ce ne fut que très
+doucement qu'elle essaya de prouver à Marie que les hommes sont faux,
+trompeurs, qu'on ne doit les écouter qu'avec une extrême prudence.
+
+Marie souriait; elle avait une confiance inaltérable.
+
+--Tous les autres, oui, maman Renaud, tant que tu voudras, mais
+pas lui! On voit bien sur son visage quand un homme ment. Lui est
+incapable de mentir!
+
+Elle avait, par-dessus tout, l'horreur du mensonge.
+
+La semaine s'écoula en discussions infinies entre la grand'mère et
+la petite fille.
+
+--Vraiment, grand'mère, disait Marie toute peinée, qu'as-tu donc
+contre lui? Toi, si bonne toujours, comment deviens-tu méchante quand
+il s'agit de lui?
+
+Quinze jours après, un dimanche, les deux femmes étaient descendues
+pour se promener dans le jardin de la place Royale où jouait une
+musique militaire. C'était leur plus grande distraction, l'été.
+La musique faisait éprouver à Marie des sensations si douces, la
+plongeait dans des rêveries si heureuses, qu'elle attendait avec une
+légère impatience le dimanche et le jeudi. Le jeudi, c'était de
+sa fenêtre qu'elle écoutait; mais, le dimanche, elle jouissait plus
+vivement en se promenant dans les allées du jardin; et elle trouvait
+superbe cette pauvre végétation enserrée dans des grilles,
+étouffée par les hautes façades des maisons qui l'entourent.
+
+Comme elles suivaient une allée un peu longue, étroite, elles
+aperçurent à une certaine distance un jeune homme qui les salua
+aussitôt.
+
+--C'est lui, maman Renaud. Vois comme il a l'air timide et
+respectueux!
+
+Il tremblait, en effet. Depuis deux dimanches, il venait là; et il
+avait fixé à aujourd'hui ce grand coup d'audace: lier sérieusement
+connaissance avec elles. Et il tremblait comme un enfant.
+
+Il les aborda cependant:
+
+--Permettez-moi, madame, de prendre de vos nouvelles.
+
+Il semblait ne pas faire attention à Marie, et s'occuper seulement de
+la grand'mère. Sans en demander la permission, il se mit à marcher
+auprès d'elles et s'excusa bien gentiment de son audace. Ce fut
+alors qu'il raconta la petite histoire qu'il avait préparée: sa vie
+creuse, abandonnée, dans le quartier Latin, son ennui profond de
+ne pas connaître à Paris de famille au sein de laquelle il pût se
+reposer, la hâte qu'il avait maintenant de terminer ses études pour
+retourner en province. Et, en disant tout cela, il avait l'air
+de consulter la grand'mère, comme si elle seule, dans sa vieille
+expérience, eût pu le comprendre. «Il est réellement fort bien
+élevé, songeait-elle; et, s'il commence par me faire ainsi la cour,
+c'est qu'il a des intentions sérieuses, honnêtes.» Cependant, elle
+ne put s'empêcher de lui faire encore remarquer qu'il semblait un
+peu plus âgé que ne le sont d'habitude les étudiants. Et il lui
+expliqua que, les premières années de son séjour à Paris, il avait
+fait comme bien des jeunes gens, qu'il s'était amusé au lieu de
+travailler. Puis, son examen de licence passé, il n'avait pas eu
+le courage d'aller s'enterrer en province, et il avait commencé son
+doctorat. Mais, en vieillissant, il s'ennuyait dans ce quartier Latin!
+Il désertait ses cafés, ses fêtes trop tapageuses, et il regrettait
+de ne s'être pas créé à Paris des relations de famille... Son
+isolement lui pesait!
+
+Marie écoutait toutes ses paroles avec ravissement. Il était bien
+tel qu'elle le rêvait, simple, bon, aimant. Puis il parlèrent de
+ce bal où ils s'étaient vus pour la première fois. Et Jean les
+reconduisit jusqu'à leur porte, en demandant la permission de leur
+faire de temps en temps une courte visite. Maman Renaud, voyant le
+désir dans les yeux de sa fille, n'osa pas refuser. Et quand elles
+furent remontées dans leur petit logement, Marie se jeta dans les
+bras de sa grand'mère, pleurant et riant.
+
+--Seras-tu encore défiante, maman Renaud? Un si bon et si charmant
+jeune homme!
+
+Maman Renaud n'avait plus la force d'être défiante: elle était
+conquise, elle aussi, charmée, séduite par la grâce et l'élégance
+souveraines de Jean de Villepreux. Elle cherchait dans ses souvenirs
+et ne trouvait que son fils à qui elle pût le comparer. Mais elle
+crut devoir encore prononcer quelques paroles de sagesse, recommander
+la prudence à sa petite-fille. Marie souriait: elle aimait Jean
+Berthier et savait déjà, sûrement, que Jean Berthier l'aimait. Et
+elle lui était bien reconnaissante de s'être montré si aimable pour
+sa grand'mère.
+
+Dès lors, elle l'attendit chaque jour.
+
+--Nous ne savons pas quel jour il viendra, grand'mère; il faut qu'il
+trouve tout bien propre chez nous, bien joli!
+
+Elle surveillait plus spécialement le ménage; elle donnait un air de
+fête à leur atelier. C'est là qu'il la verrait; elle voulait être
+coquette dans son travail. Elle mettait, tous les jours, des fleurs
+nouvelles sur la table.
+
+Il vint trois jours après. Et ce fut une entrevue charmante. Le
+travail étant pressé, elle ne quitta pas sa table. Il s'assit entre
+les deux femmes, émerveillé par leur adresse, par le goût qu'elles
+apportaient dans les moindres choses. Il osait à peine parler. Marie
+faisait un petit bonnet de valenciennes; quand elle l'eut terminé,
+elle le plaça sur son petit poing fermé et le lui montra.
+
+--Comment le trouvez-vous?
+
+Il aurait voulu baiser ce petit poing. Elle dit:
+
+--C'est pour des gens très riches, et qui demandent tout ce qu'il y a
+de plus beau. C'est bon de pouvoir gâter ainsi ses enfants... Mais on
+ne les aime pas mieux pour cela!
+
+Il revint souvent, les trouvant toujours à la besogne, séduit par
+la paix si calme de ce petit logement, éprouvant des émotions si
+neuves, si différentes de celles qu'il avait connues jusqu'alors,
+qu'il s'en allait tout bouleversé! La scène du portrait le rendit
+définitivement l'ami de la grand'mère. Toute défiance avait disparu
+chez elle. Cependant, un soir où Marie était allée chez Mme
+Welher, maman Renaud reçut Jean Berthier avec plus de gravité que
+de coutume; et, sans hésitation, elle lui dit que ses visites ne
+pourraient être admises plus longtemps s'il ne leur donnait un motif
+honorable. Lui non plus n'hésita pas.
+
+--Je vais demander tout à l'heure à votre petite-fille si elle veut
+bien de moi pour mari...
+
+--Non, non, répondit sagement la grand'mère, réfléchissez encore,
+écrivez à votre mère; et, dans huit jours, si votre coeur n'a pas
+changé, vous nous engagerez votre parole.
+
+Et elle le renvoya impitoyablement. Huit jours après, il revenait
+plus épris que jamais, annonçait formellement son intention
+d'épouser Marie. Et maman Renaud, définitivement vaincue, disait à
+son enfant:
+
+--Embrasse ton fiancé!
+
+Ah! ce premier baiser, quel bonheur il donna à ces deux êtres! Une
+félicité sans mélange les unissait pour jamais. Le bonheur de Jean
+de Villepreux fut si intense qu'il éprouva pour la première fois la
+crainte de le perdre; dès ce moment, il songea à la possibilité
+de sa mort, à la nécessité de faire son testament, Marie était
+anéantie par le bonheur; il lui semblait qu'elle n'était plus la
+même femme. Elle aurait voulu rester ainsi éternellement, dans les
+bras de son fiancé. Ce baiser si chaste, si pur, l'avait transportée
+dans un monde divin. Maman Renaud souriait, tout épanouie. Elle
+retrouvait un fils.
+
+[Illustration: Il se contenta, arrivé à la place des Vosges, de la
+dépasser un peu et de la saluer. (Voir page 104.)]
+
+Ils menèrent alors, tous les trois, la vie la plus adorable. Seul,
+Jean avait des instants de tristesse à la pensée qu'il trompait
+celles qu'il considérait franchement comme sa future famille; mais
+il écartait vite ses remords: quel triomphe pour lui quand il leur
+dirait la vérité! Il était aimé sans que sa richesse, sans que
+son nom eussent été connus, et aimé par une jeune fille qu'il se
+plaisait à comparer à sa mère,--cette mère dont Marie parlait sans
+cesse.
+
+--M'aimera-t-elle, Jean? Moi, je lui réserve une si belle place, dans
+mon coeur!... Tu ne seras pas jalouse, maman Renaud?
+
+Maman Renaud travaillait double, pour laisser à son enfant le temps
+de rêver lorsque Jean était parti, de causer longuement avec
+lui lorsqu'il passait la soirée chez elles. Et cela arrivait bien
+souvent, plusieurs fois par semaine. Il venait en vrai fiancé, mais
+sans que rien pût trahir sa personnalité. Il avait offert à Marie
+une simple bague, une petite perle entourée de modestes roses.
+
+--Une folie! avait déclaré la grand'mère.
+
+Et Marie était enchantée. Et lui souriait de la voir si contente,
+pour un si petit cadeau; plus tard, elle aurait tous les bijoux de la
+famille de Villepreux! Il s'amusait à lui donner des fleurs les plus
+rares, les plus fines mais en prétendant qu'il les avait achetées
+à des marchandes des rues. Un jour, il lui porta des orchidées
+d'une délicatesse extrême, de longues fleurs sur des tiges frêles,
+nuancées des couleurs les plus intenses.
+
+[Illustration: Ils le trouvèrent fiévreusement penché sur un plan
+de Paris. (Voir page 116.)]
+
+--Mais où donc pouvez-vous trouver de si jolies fleurs? demanda la
+grand'mère qui n'avait jamais rien vu de pareil.
+
+Cette fois il répondit que c'était aux Halles, et il avoua, d'un air
+bon enfant, qu'il avait réellement fait une petite folie. Marie le
+remercia d'un regard. Cela ne la surprenait point qu'il trouvât pour
+elle de si jolies choses.
+
+Elle l'aimait tant!
+
+Elle l'aimait trop!
+
+Elle ignorait le mal et ne s'imaginait surtout pas que le mal pût
+venir de l'homme qu'elle adorait.
+
+Un soir, il fallait livrer une commande très pressée à Mme Welher:
+Jean était venu trop souvent pendant la semaine, on avait trop
+bavardé, et Marie n'avait pas terminé sa besogne pour la porter rue
+de Cléry à l'heure habituelle.
+
+C'était un samedi. Jean avait dit qu'il viendrait. Et Marie
+travaillait fiévreusement, achevant à la hâte un dernier bonnet.
+
+--C'est fait, dit-elle, vers huit heures. Vite, maman Renaud, vite, ma
+boîte! Je vais courir, je serai de retour à neuf heures.
+
+Mais la grand'mère comprit la peine qu'avait son enfant de
+s'éloigner au moment où le fiancé allait venir.
+
+--Reste, petite, j'irai livrer...
+
+Marie lui sauta au cou:
+
+--Oh! maman Renaud! Comme tu es gentille!
+
+Et, sa grand'mère partie, elle se mit à ranger son atelier, pour
+faire un salon à son fiancé.
+
+Jean arriva presque aussitôt, portant ce jour-là un simple bouquet
+de violettes de Parme.
+
+--Marie!
+
+--Mon bien-aimé!
+
+Ils ne prononcèrent pas d'autres paroles. Ils étaient déjà dans
+les bras l'un de l'autre, s'étreignant avec une passion folle.
+
+Jean de Villepreux ne sut pas résister à son amour. Et Marie céda,
+inconsciente, surprise par le bonheur nouveau qui les unissait. Il lui
+sembla qu'elle se fondait en lui.
+
+Quand la pauvre grand'mère rentra enfin, bien fatiguée de sa longue
+course à la rue de Cléry, le malheur était irréparable...
+
+Pauvre maman Renaud! A peine si elle remarqua que, durant cette
+soirée, Jean redoublait de soins pour Marie!
+
+--J'ai bien fait, se disait-elle, de leur laisser une soirée de
+liberté. Une grand'mère comme moi, ce n'est pas bien gênant; mais
+les amoureux aiment tant à être seuls!
+
+Depuis, sans jamais les quitter complètement de nouveau, elle leur
+fournit plusieurs fois l'occasion de parler en tête à tête.
+
+Marie n'adressa jamais à son fiancé le moindre reproche. Elle lui
+jetait seulement des regards timides, attendris, des regards qui
+disaient:
+
+«Je suis toute à toi!»
+
+Maintenant, d'ailleurs, Jean parlait de fixer la date de leur mariage:
+il irait, disait-il, passer quelques semaines dans son pays, afin
+de régler certaines affaires et s'entendre définitivement avec sa
+mère. Et lorsqu'il descendait le grand escalier de la maison de la
+place des Vosges, il souriait tout doucement: Marie avait une sorte
+de respect pour cette vieille maison, habitée jadis par des gens si
+illustres, pour ce large escalier et sa rampe superbe.
+
+Comme il serait fier et heureux, lorsqu'il aurait obtenu le
+consentement de sa mère, de revenir, précédé par de Brettecourt!
+Il avait rêvé un coup de théâtre; il chargerait Henri de se
+présenter en son mon et de dire gravement à maman Renaud:
+
+--Madame, je suis le comte de Brettecourt et je viens, au nom de mon
+ami, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, vous demander la main de
+Mlle Marie...
+
+Quelle surprise alors! Il devinait l'effarement de maman Renaud, le
+radieux éblouissement de Marie.
+
+Et il la conduirait triomphalement dans son bel hôtel de la rue
+Saint-Dominique; et elle gravirait à son bras un escalier encore plus
+majestueux que celui de la place des Vosges...
+
+Cependant, Marie commençait à s'assombrir; ses regards d'amour
+renfermaient une supplication de plus en plus tendre. Et, un soir, à
+voix basse, d'une voix tremblante, plaintive, elle dit à son fiancé!
+
+--Jean, j'ai besoin de vous parler en secret.
+
+Il s'attendait à cette demande.
+
+--Demain, dans ma chambre d'étudiant, répondit-il.
+
+--J'y serai à six heures.
+
+Le prétexte fut facile à trouver: un renseignement à prendre chez
+Mme Welher.
+
+Et le lendemain, Marie arrivait, à six heures, boulevard
+Saint-Michel, où Jean avait loué sa chambre d'étudiant, une chambre
+habituellement bien froide, mais qu'il avait égayée ce jour-là par
+les plus belles fleurs qu'il avait pu trouver.
+
+Elle n'eut pas besoin de parler. Elle éclata en sanglots dans les
+bras de son fiancé.
+
+Et lui, se mettant à genoux, dit:
+
+--Je devine, chérie! Mais ne crains rien, mon adorée!... Mais sèche
+bien vite tes larmes... Est-ce qu'aucune peine peut te venir de moi,
+ma femme?
+
+Elle le remercia en l'étreignant follement; puis, au milieu de ses
+larmes, elle balbutia:
+
+--Mais, votre mère?
+
+--Ma mère ne pourra que t'aimer davantage quand elle saura qu'elle
+est grand'mère!
+
+Le lendemain, Marie se consola de ne pas le voir, en refaisant le
+bouquet qu'il lui avait donné la veille. Mais, quand huit jours se
+furent écoulés sans qu'elle eût revu Jean Berthier, sans
+qu'elle eût reçu la moindre nouvelle de lui, elle commença à
+s'inquiéter... Un matin, n'y tenant plus, elle descendit tout à coup
+chez la concierge:
+
+--Vous n'avez rien pour nous?
+
+--Non, rien, mademoiselle.
+
+Elle remonta lentement et parut devant sa grand'mère, le visage très
+brave; mais, dans l'escalier, elle s'était arrêtée pour pleurer un
+peu.
+
+Ce n'était rien qu'un retard d'une semaine; et cependant...
+cependant...
+
+--Rien? fit sa grand'mère, en lui voyant les mains vides. Comme tu
+as été longtemps! Je croyais que tu avais une lettre et que tu la
+lisais dans l'escalier...
+
+--Il viendra sans doute ce soir, dit Marie assez ferme.
+
+Et elle se remit à son travail.
+
+Elle semblait tout absorbée dans la confection d'une bavette; et, si
+sa grand'mère lui adressait la parole, elle ne répondait que par des
+monosyllabes, évitant toute longue conversation.
+
+--Enfin, qu'as-tu donc, petite?
+
+Et maman Renaud se disposait à la plaisanter; Marie répondit, l'air
+un peu vexé:
+
+--Ce nouveau point anglais que Mme Welher m'a montré est si
+difficile!
+
+Elle ne voulait pas que rien vînt la distraire de son attention. Elle
+écoutait les moindres bruits... Un pas dans l'escalier la faisait
+tressaillir... Par moments, elle jetait un regard sur la place des
+Vosges, vers l'angle opposé à leur maison. Jean arrivait quelquefois
+de ce côté, et lui envoyait un salut.
+
+Hélas! il n'arriverait plus ainsi.
+
+A la fin de la soirée, maman Renaud expliqua à sa fille que les
+hommes sont souvent pris par des affaires subites qui les accaparent
+sans leur laisser une minute de liberté. Mais Marie ne voulait pas
+écouter ces consolations:
+
+--Il aurait toujours pu m'écrire un mot! Qu'il soit pris tout le
+jour, je le comprends; mais, la nuit, il lui aurait été si facile de
+tracer deux lignes pour me dire qu'il ne m'oublie pas! Ah! s'il savait
+la peine qu'il me fait!
+
+Elle ne s'endormit que très tard et eut un sommeil agité; elle
+rêvait sans cesse à lui. Tantôt elle se voyait à son bras,
+marchant en robe blanche à l'autel; tantôt il l'avait abandonnée...
+
+La nuit suivante, elle rêva qu'elle le voyait tout pâle, comme mort.
+
+Et les jours et les jours s'écoulaient.
+
+Et Jean Berthier ne revenait pas.
+
+Il ne devait jamais revenir...
+
+Tous ces souvenirs s'étaient dressés, aux yeux de maman Renaud,
+tandis qu'elle contemplait le portrait de son fils.
+
+Elle passa plus d'une heure ainsi.
+
+Et, quand elle eut défilé tout le chapelet de ses joies et de ses
+peines, en proférant de temps en temps quelque parole de colère,
+elle jeta une dernière insulte à Jean Berthier.
+
+--Lâche! Menteur!
+
+Elle n'espérait plus. Sa pauvre petite-fille était bien
+abandonnée...
+
+
+
+
+XI
+
+RECHERCHES EN PARTIE DOUBLE
+
+
+Malgré l'épouvantable catastrophe qui avait si soudainement frappé
+la famille de Villepreux, l'hôtel de la rue Saint-Dominique avait
+promptement perdu cette allure morne, navrée, de deuil irréparable,
+qu'il avait les premiers jours. Sans doute, le deuil était porté
+rigoureusement; sans doute, dans toute la vaste habitation, on
+n'aurait pas entendu un éclat de rire, une parole légère. Mais
+il n'y régnait pas ce silence désolé des maisons frappées par la
+mort. Tout le jour, c'était des chuchotements, des conversations
+à voix basse, fiévreusement animées, des mots que les domestiques
+avaient surpris en pénétrant au salon, ou lorsque le marquis Honoré
+de Villepreux reconduisait Florimont ou Brettecourt, des lambeaux de
+phrase entendus par la femme de chambre de la marquise tandis que
+la pauvre mère s'entretenait avec Juliette... Et tout cela était
+répété, commenté, avec de longs développements. Et la douleur
+s'effaçait presque, pour faire place à l'espoir qui couvait
+sourdement, cet espoir de retrouver l'enfant du maître si
+respectueusement aimé.
+
+On guettait avec impatience la venue du notaire, de Brettecourt; on
+espérait qu'un jour ils arriveraient, le visage triomphant, _qu'ils
+auraient enfin trouvé_. On avait renoncé à rien lire sur le visage
+d'Honoré lorsque lui aussi revenait de ses recherches. Ce visage
+n'exprimait rien que le calme le plus glacial. Et comme, autour de
+lui; tous les visages étaient éclairés par l'espérance et que
+le sien était resté morne, froid, c'est lui qui semblait le plus
+profondément désolé de la mort, de son frère. Tout le monde s'y
+était laissé prendre, même Florimont et Brettecourt. Et ils se
+disaient qu'il jalousait son frère... mais qu'il l'aimait.
+
+Il les avait forcés, d'ailleurs, dès leur première entrevue, à
+revenir sur l'opinion qu'ils s'étaient faite de lui. Il leur
+avait joué, avec une habileté consommée, la comédie de l'amour
+fraternel. Et c'est avec des sanglots qu'il avait répété et
+répété:
+
+--L'enfant de mon frère sera mon enfant!...
+
+Et Florimont et Brettecourt, surpris, très heureusement, n'avaient
+plus hésité à confier à Honoré tout ce qu'ils tenaient de Jean
+de Villepreux. Le traître prenait des notes. Et, quand ils eurent
+terminé, il les remercia et leur fixa un rendez-vous pour le
+lendemain.
+
+--Demain, leur dit-il, nous diviserons nos recherches pour mieux
+aboutir.
+
+Il passa toute la nuit à méditer. Guépin vint rôder dans sa
+chambre, s'attendant à quelque confidence; mais son maître le
+renvoya brusquement.
+
+--Je n'ai pas oublié ce que je vous ai promis, lui dit-il; et dans
+quelques jours...
+
+--Ce n'est pas un sentiment d'intérêt qui m'amenait chez monsieur le
+marquis; j'espérais seulement pouvoir donner à monsieur le marquis
+de nouvelles preuves de mon dévouement.
+
+--Plus tard, Guépin, plus tard. J'aurai sans doute besoin de vous;
+mais le moment n'est pas venu.
+
+Il sentait bien que, dans l'entreprise où il se lançait, il
+aurait besoin d'un auxiliaire subalterne; mais cette complicité lui
+répugnait, et il espérait bien la réduire au strict nécessaire.
+
+Il passa la nuit à examiner point par point tout ce que lui avaient
+raconté Brettecourt et Florimont, se disant:
+
+--Rien, dans tout cela, n'indique le quartier habité par la
+demoiselle... Rien... Moi seul le sais...
+
+Et il formait lentement son plan, avec le plus tranquille cynisme.
+
+--Je les lancerai dans tout Paris, excepté dans le Marais: ils
+perdront leur temps et ne trouveront naturellement rien. Cela occupera
+le congé de M. de Brettecourt, les loisirs que le notariat laisse à
+M. Florimont, et les fera beaucoup marcher, chose excellente au point
+de vue hygiénique.--Moi, je saurai avant longtemps le nom de la jeune
+fille; Guépin me découvrira alors très facilement son adresse. Et
+je me charge du reste... Ma mère aura la fièvre jusqu'à l'époque
+présumée de la naissance de son petit-fils; et, comme j'aurai soin
+que ce petit-fils vienne au monde tout autre part qu'à Paris, on
+ne trouvera rien de plus dans six mois que maintenant. Il y aura
+des crises de larmes, on s'attendrira beaucoup... Je pleurerai moi
+aussi... Juliette est très sensible aux crises de larmes... Parbleu,
+je suis bien maître de l'avenir!
+
+Le lendemain, lorsque Florimont et Brettecourt se présentèrent chez
+lui, ils le trouvèrent fiévreusement penché sur un plan de Paris.
+
+--Messieurs, leur dit-il, après les premières salutations, j'étais
+en train de préparer la besogne pour chacun de nous. Je me serais
+chargé de tout avec bonheur; mais... puisque vous voulez votre part
+dans nos recherches?...
+
+--Certes! interrompit Brettecourt.
+
+--Eh bien, reprit Honoré, nous ne savons qu'une chose sur cette jeune
+fille: c'est qu'elle vit avec sa grand'mère...
+
+--Et qu'elle est ouvrière en lingerie...
+
+--Parfaitement. Mais... auriez-vous, l'un ou l'autre, le moindre
+renseignement sur le quartier qu'elle habite?
+
+--Aucun, hélas! dirent les deux hommes.
+
+--Il faut donc que nous la retrouvions munis de ces deux seuls
+renseignements. C'est peu; mais, avec du courage, nous réussirons...
+
+--Surtout avec de la patience, dit Florimont.
+
+--En effet, car il nous faudra visiter les quartiers, rue par rue,
+maison par maison.
+
+--Je me suis présenté ce matin chez le ministre de la Guerre, dit
+Brettecourt; je lui ai exposé l'affreuse situation dans laquelle je
+me trouvais, ma volonté de réparer dans toute la mesure du possible
+le malheur que j'ai causé: il prolongera mon congé, sous prétexte
+de convalescence, aussi longtemps que je le désirerai.
+
+--Merci, Brettecourt! fit Honoré avec un geste de reconnaissance.
+Mais vous, Florimont, pourrez-vous, au milieu de tous vos travaux,
+vous occuper de...?
+
+--Monsieur le marquis, je vous donnerai la moitié de mon temps.
+
+--Merci, merci!--Nous devons procéder méthodiquement alors, et nous
+partager Paris par arrondissements...
+
+Vous, Florimont, qui aurez le moins de temps libre, vous ferez les
+arrondissements qui vous entourent: le Ve, le VIe et le VIIe.
+
+--Soit! dit le notaire.
+
+--Moi, reprit Honoré, forcé de m'occuper beaucoup de ma mère,
+j'aurai plus de temps que vous, mais moins que Brettecourt; je me
+chargerai des arrondissements compris entre la Seine et les grands
+boulevards.
+
+Il les montrait du doigt sur le plan de Paris:
+
+--Du Ier au IVe, du VIIIe au XIe.
+
+---Et à moi tout le reste? s'écria avec élan Brettecourt.
+
+--Oui, à vous la plus lourde tâche!
+
+--Merci! s'écria simplement Brettecourt. J'espère l'accomplir plus
+vite encore que vous n'aurez rempli la vôtre.
+
+Les deux hommes se retirèrent et, le jour même, commencèrent leurs
+recherches. Quant à Honoré, il commença les siennes, mais d'une
+façon quelque peu différente.
+
+ * * * * *
+
+La marquise et Juliette ne pleuraient plus; elles vivaient dans
+l'espérance du succès. Tous les deux jours, Brettecourt et Florimont
+venaient rendre exactement compte à Honoré de ce qu'ils avaient
+fait. Florimont avait fourni à Brettecourt des moyens pratiques: il
+lui donnait des lettres de recommandation pour les personnes qu'il
+connaissait dans les divers quartiers de Paris. Et, dans chaque rue
+visitée par eux, ils étaient parvenus à établir une liste exacte
+des locataires de tous les immeubles.
+
+Ils n'avaient encore fait aucune découverte intéressante; mais ils
+commençaient à peine, et ils étaient formellement décidés à
+aller jusqu'au bout sans se décourager. Quant aux frais nécessités
+par ces recherches, l'un et l'autre aurait voulu les supporter; mais
+Honoré, au nom de sa mère, leur avait déclaré que c'était à la
+famille de Villepreux seule qu'appartenait ce droit.
+
+La marquise était la plus impatiente. Elle redoutait les fatigues
+qui devaient forcément accabler la maîtresse de son fils... Elle
+redoutait surtout le chagrin qu'elle avait du éprouver en se croyant
+abandonnée!
+
+--Mais nous la soignerons si bien, disait Juliette, quand on l'aura
+retrouvée!
+
+Et la jeune fille avait proposé la première:
+
+--Mère, si nous préparions sa layette?
+
+--Comment te récompenser de tant d'abnégation? avait répondu la
+marquise.
+
+Et elles s'étaient mises à composer une magnifique layette pour
+l'enfant tant désiré. Honoré avait commandé un berceau qui serait
+une petite merveille. Et elles passaient leurs soirées à travailler.
+Elles étaient un peu maladroites; mais elles ne voulaient pas se
+contenter d'avoir acheté de ces objets délicieux, mignons, qui
+ravissent les mères; elles voulaient, de leurs doigts, avoir
+travaillé, cousu elles-mêmes... Juliette assemblait d'étroites
+bandes de fine mousseline, séparées par des vieilles dentelles
+que lui donnait la marquise. Ce serait pour le devant de sa robe de
+baptême.
+
+Honoré passait presque toutes ses soirées auprès d'elles; et il
+s'intéressait à leurs travaux de l'air le plus attendri.
+
+--Ah! je vous promets que nous réussirons, leur disait-il. J'ai même
+comme un pressentiment que c'est moi qui trouverai cette pauvre jeune
+fille; je serais presque jaloux que ce soit un autre!
+
+Depuis qu'il était devenu le chef de la famille, il ne se donnait
+pas une minute de repos. Le matin, il se consacrait entièrement
+à l'administration de sa fortune. Sa mère ne voulait pas entendre
+parler de questions d'intérêt, elle lui donnait simplement sa
+signature quand il la lui demandait, et il s'emparait peu à peu
+de tout, bien décidé à annihiler la marquise dans l'avenir.
+Il s'était promptement mis au courant de toutes leurs sources de
+revenus, ne les trouvait pas suffisantes et se promettait de leur
+faire produire prochainement davantage. Il examinait aussi les titres
+de la fortune de Juliette, fortune confiée depuis longtemps à la
+direction de Me Genty et maintenant de Florimont. Comme les intérêts
+s'en étaient accumulés, elle avait doublé et s'élevait à plus de
+deux millions.
+
+Il prononçait ces deux mots avec la plus intense satisfaction.
+
+--Deux millions... bien liquides!
+
+Ce chiffre éblouissait Honoré, dont la fortune était plus élevée,
+mais se composait principalement de terres, du château d'Angoville et
+de l'hôtel de la rue Saint-Dominique, toutes choses fort belles, fort
+anciennes, mais très peu liquides, et ne permettant pas de se
+lancer, à moins de les hypothéquer, dans les grandes spéculations
+financières que rêvait son cerveau. Et il commençait à se dire:
+
+--Je ne trouverai jamais de meilleur parti que cette petite
+Juliette... Un peu bécasse, un peu trop sentimentale... Je ne l'en
+dominerai que mieux!
+
+L'après-midi il sortait régulièrement en annonçant à sa mère
+qu'il allait poursuivre ses recherches avec acharnement. Il allait en
+effet étudier quelques rues à la fin de la journée, pour les
+bien décrire le soir; mais il passait la plus grande partie de
+l'après-midi à la Bibliothèque; _et il y étudiait la guerre de
+Crimée_.
+
+Pour savoir ce qu'il voulait, il n'aurait eu qu'à interroger sa
+mère, qui devait évidemment se souvenir du nom de l'officier qui
+était mort pour son frère, à l'attaque du Mamelon-Vert; mais il
+fallait agir avec une extrême prudence, éviter d'éveiller les
+moindres soupçons... Il aurait pu aussi s'adresser directement au
+ministère de la Guerre; mais c'était confier une partie de son
+secret à l'officier qui le renseignerait: cet officier pourrait, par
+un de ces hasards si fréquents dans la vie, connaître Brettecourt,
+lui parler de cette démarche... qui paraîtrait étrange...
+
+--J'ai tous les atouts dans mon jeu. Ne compromettons rien par une
+imprudence inutile.
+
+Et il cherchait ainsi, depuis quelques jours, avec un fiévreux
+acharnement, dans tous les documents de la guerre de Crimée.
+Il n'avait d'abord consulté que les documents officiels, et les
+documents officiels ne renfermaient rien de relatif à l'acte
+d'héroïsme qu'il recherchait. La mort du père de Marie Renaud
+était comme perdue, au milieu de tant de morts glorieuses. Il se
+rabattit alors sur les livres anecdotiques, sur les correspondances de
+journaux; et ce fut enfin dans une de ces correspondances qu'il trouva
+le récit suivant:
+
+«Nous avons encore à déplorer la mort d'un de nos plus brillants
+officiers, le capitaine Renaud, du 4e chasseurs à pied. Son bataillon
+avait été lancé à l'attaque du Mamelon-Vert. Déjà il touchait
+au but, quand les Russes firent une sortie pour arrêter sa marche. En
+quelques minutes, les deux troupes furent en face l'une de l'autre;
+on se fusillait presque à bout portant. L'une des premières victimes
+parmi nos braves soldats fut l'officier qui portait le drapeau.
+Relevé aussitôt par le lieutenant de la compagnie, le drapeau était
+devenu l'objectif des Russes; les balles pleuvaient sur le lieutenant.
+Il tomba à son tour; et aussitôt un sergent, qui n'est autre que
+l'élégant marquis de Villepreux, bien connu sur le boulevard, et qui
+s'est engagé au début de la guerre, s'empara de l'étendard et le
+redressa en souriant joyeusement, comme s'il narguait l'ennemi. Les
+Russes se ruèrent sur lui avec une bravoure folle; et il allait sans
+doute succomber à son tour, si le capitaine Renaud, courant à lui,
+ne lui avait fait un rempart de son corps. En ce moment, les Français
+reprirent vigoureusement l'offensive et repoussèrent les Russes.
+Malheureusement, le capitaine Renaud était mort en défendant son
+porte-drapeau...»
+
+[Illustration: ... et le redressa en souriant joyeusement comme s'il
+narguait l'ennemi. (Voir page 120.)]
+
+Honoré n'eut pas besoin d'en lire davantage. Il prononça froidement:
+
+--_Marie Renaud_!... C'est bien... Voilà un nom que ni ma mère ni
+Florimont, ni Brettecourt ne connaîtront jamais!
+
+Le soir, tandis que Guépin venait prendre ses derniers ordres, il lui
+dit:
+
+--Restez. Nous avons à causer.
+
+Guépin eut un mauvais sourire. Puis il alla faire le tour de
+l'appartement d'Honoré, ainsi que des pièces environnantes.
+
+[Illustration:--Mme Renaud? demanda-t-il d'une voix légèrement
+émue. (Voir page 127.)]
+
+Quand il revint dans la chambre, Honoré avait aligné dix billets de
+mille francs sur sa table.
+
+--Prenez, Guépin.
+
+Le domestique les empocha joyeusement.
+
+--Vous voyez que je tiens exactement mes promesses.
+
+--Je n'en ai jamais douté, monsieur le marquis.
+
+--Les bonnes comme les redoutables, poursuivit Honoré très
+froidement. Si vous continuez de me bien servir et d'être d'une
+discrétion absolue, à l'épreuve de tout, je vous paierai
+bien. Mais, si vous veniez à me trahir, rappelez-vous que je me
+débarrasserais aussi facilement de vous que d'un cheval vicieux. J'ai
+vérifié tous les comptes de mon frère et j'y ai trouvé la preuve
+que vous le voliez effrontément...
+
+--Oh! monsieur! C'est que M. Jean était très généreux...
+
+--Il y a une très grande différence, maître Guépin, entre profiter
+de la générosité d'un bon maître et... _le voler_. Ce que vous
+lui avez volé s'élève à peine à trois ou quatre billets de mille
+francs; mais cela est suffisant pour vous faire faire connaissance
+avec Mazas.
+
+Guépin ne répondit pas; il baissa la tête et regarda Honoré en
+dessous. Celui-ci eut un sourire dédaigneux: il avait simplement
+voulu prouver à son complice qu'il était son maître.
+
+--Voici ce que j'attends de vous, continua-t-il. Demain vous
+vous arrangerez pour porter des effets bourgeois dans une chambre
+quelconque, que vous louerez, sous un nom quelconque. Une fois là,
+vous quitterez votre livrée. Maquillez-vous vous-même un peu, qu'on
+ne puisse jamais retrouver les traces de ce que vous aurez fait. Une
+fois débarrassé de votre livrée, vous parcourrez le quartier Latin
+et vous y chercherez un étudiant du nom de Jean Berthier. En cinq à
+six jours, vous devez le trouver. Cet étudiant est absent de Paris;
+j'ai simplement besoin de savoir son adresse. Allez!
+
+Honoré trouvait cette besogne trop basse, trop compromettante pour
+lui.
+
+--Faudra-t-il demander des renseignements sur ce Jean Berthier?
+interrogea Guépin.
+
+--Pas le moindre! Notez bien ceci, pas le moindre! Tout ce que vous
+pourriez demander ne ferait que diminuer les chances de succès. Pas
+de zèle inutile!
+
+Quatre jours plus tard, Guépin pénétrait vers minuit dans la
+chambre de son maître. Il était triomphant. Honoré, qui travaillait
+à ses comptes, lui demanda dédaigneusement:
+
+--Vous avez trouvé?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Alors, dites.
+
+--M. Jean Berthier habitait boulevard Saint-Michel, 42.
+
+--Habitait?... Il n'y habite donc plus?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Vous avez fait fausse route, Guépin. Votre Jean Berthier n'est pas
+celui que je veux. Vous continuerez vos recherches.
+
+--Pardon, monsieur, je ne crois pas avoir fait fausse route.
+
+--Je vous dis que le Jean Berthier dont je parle doit toujours habiter
+au même endroit.
+
+--S'il n'y habite plus, monsieur,... c'est qu'il est mort.
+
+--Mort! s'écria Honoré, blêmissant.
+
+--Oui, monsieur, et nous avons tous les deux suivi son enterrement il
+y a trois semaines.
+
+Honoré fronça les sourcils.
+
+--Guépin, vous m'avez désobéi; vous avez outrepassé mes ordres.
+
+--Mon Dieu! monsieur, dit tranquillement le valet de chambre, je vous
+avouerai franchement que j'en avais un peu l'intention; mais je n'ai
+pas eu cette peine. J'ai seulement eu affaire à un garçon d'hôtel
+bavard et qui m'a dit tout ce que je pouvais avoir envie d'apprendre,
+sans que j'aie eu à lui poser la moindre question... tout, monsieur
+le marquis!
+
+
+
+
+XII
+
+UN FRÈRE GÉNÉREUX
+
+Une crispation nerveuse agita Honoré. Pour la seconde fois, il se
+trouvait entre les mains de ce domestique blafard, dont l'audacieux
+cynisme égalait, s'il ne surpassait, le sien.
+
+--Si monsieur le marquis n'a pas d'intérêt à connaître ce que j'ai
+appris, poursuivait Guépin avec une ironie imperturbable, madame la
+marquise sera, je pense, fort heureuse de l'entendre... Je crois même
+qu'elle me récompenserait si généreusement que je pourrais finir
+très honnêtement mes jours...
+
+--Taisez-vous donc, Guépin! interrompit brusquement Honoré, vous
+savez que si je récompense bien les services rendus, je ne crains pas
+le chantage!
+
+--Oh! le vilain mot, monsieur le marquis!... Mais aussi, on ne menace
+pas un homme comme moi avec de vieux comptes... J'espère que monsieur
+le marquis les brûlera?
+
+--Soit! Je vous le promets...
+
+--Et me rendra toute sa confiance?
+
+--Cela dépendra.
+
+--Permettez-moi de vous parler avec respect, monsieur, mais très
+franchement.--Quand je suis entré dans cette maison, attaché à M.
+Jean de Villepreux, j'ai bien vite deviné qu'il n'y avait rien à
+faire auprès de lui...
+
+--Qu'augmenter un peu vos gages, par des moyens...
+
+--Dangereux, monsieur le marquis, je le reconnais. Mais j'espérais
+être attaché un jour à vous, que j'estimais bien autrement que
+votre frère, devenir non pas votre valet de chambre, mais votre homme
+de confiance...
+
+--Mon... intendant, peut-être? fit Honoré dédaigneux.
+
+--J'avoue que c'est mon ambition. Si vous la réalisez, monsieur, je
+ne vous volerai pas. Vous me payerez bien, j'en suis certain, et je ne
+veux pas autre chose. Et je vous affirme que je vous servirai bien.
+
+--Nous verrons!... Maintenant, veuillez continuer votre récit.
+
+Honoré cédait, tout en gardant ses allures de maître.
+
+--M. Jean Berthier, reprit Guépin ironiquement, avait donc loué une
+chambre dans une maison meublée du boulevard Saint-Michel; mais je
+n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y venait que très rarement.
+Quant à la... jeune fille, elle n'y est venue que deux fois: la
+première, à un rendez-vous donné par son amant, il y a environ un
+mois et demi; la seconde... il y a seulement quelques jours...
+
+Honoré tressaillit.
+
+--Cette fois, continua Guépin, ce n'était pas à un rendez-vous, et
+pour une bonne raison. Je n'insisterai pas sur les détails que m'a
+donnés le garçon de l'hôtel, et qu'il m'a donnés tout bêtement,
+sans même se douter que cela m'intéressât si vivement. Monsieur
+peut être tranquille: je n'ai pas commis la moindre imprudence. Cette
+jeune fille croyait que Jean Berthier habitait réellement là; elle a
+interrogé le garçon, a compris qu'on l'avait trompée; elle a été
+assez énergique pour retenir ses larmes jusqu'au moment où elle
+est remontée en voiture; mais elle n'a pas eu la force de donner
+elle-même son adresse au cocher; elle a dû la dire au garçon de
+l'hôtel, qui l'a répétée au cocher...
+
+--Et cette adresse? interrogea fébrilement Honoré.
+
+--Place des Vosges, monsieur le marquis.
+
+--C'est bien le quartier, murmura Honoré.
+
+Il réfléchit assez longuement; puis:
+
+--Est-ce tout ce que vous avez découvert?
+
+--Non, monsieur, j'ai pris la liberté de pousser plus loin mes
+investigations. La place des Vosges n'est pas si grande qu'on ne
+puisse l'explorer en une heure. M. de Brettecourt et M. Florimont
+parlent toujours si haut que je n'ai pas eu beaucoup de peine à
+apprendre que la jeune fille que nous cherchons est ouvrière en
+lingerie et habite avec sa grand'mère...
+
+--C'est exact. Après?
+
+--Il y a plusieurs ouvrières qui habitent place des Vosges, dans les
+combles de ces vieux hôtels. J'en ai même trouvé deux, habitant
+l'une et l'autre avec leur grand'mère; mais il n'y en a qu'une
+qui soit ouvrière en lingerie.. Que monsieur n'ait pas la
+moindre crainte! Je sais faire bavarder les gens sans jamais me
+compromettre...
+
+Il prenait plaisir à prolonger son récit, il buvait l'anxiété
+peinte sur le visage d'Honoré.
+
+--Et je sais son nom. Si ce nom coïncide avec celui que monsieur le
+marquis ne peut manquer d'avoir découvert dans ses recherches à la
+Bibliothèque...
+
+--Achevez donc, sacrebleu! maître Guépin...
+
+--Cette jeune fille s'appelle Marie Renaud! Elle était courtisée
+par un jeune homme qui a disparu depuis quelques semaines... tout d'un
+coup... et qui, depuis, n'a jamais donné de ses nouvelles. La
+jeune fille et sa grand'mère sont plongées dans un abominable
+désespoir... Maintenant, monsieur, c'est bien tout ce que je sais.
+
+--Bien, Guépin. Retirez-vous; nous recauserons de tout cela. Et
+comptez sur moi, désormais. Vous êtes un fidèle serviteur.
+
+Et lui-même se coucha aussitôt; il ne voulait plus réfléchir à
+rien. Il avait besoin d'un bon repos avant d'engager la dernière
+bataille.
+
+Le lendemain, de très bonne heure, il faisait faire chez un papetier
+d'un quartier excentrique des cartes au nom de JEAN BERTHIER. Sur
+l'une d'elles, il écrivit ces mots, en se rapprochant autant que
+possible de l'écriture de son frère:
+
+«Prière de remettre à la personne qui vous portera ce mot les
+livres et objets que j'ai laissés dans la chambre que j'avais louée
+boulevard Saint-Michel, numéro 42. Cette personne réglera en même
+temps ce que je puis devoir encore pour la location.»
+
+Muni de ce mot, Honoré se présenta tranquillement à l'hôtel
+du boulevard Saint-Michel. Le propriétaire trouva la chose fort
+naturelle; et Honoré put enlever, sans la moindre difficulté, tout
+ce que renfermait la chambre de son frère; le propriétaire profita
+seulement de la circonstance pour s'embrouiller dans ses comptes et
+demander un mois de plus qu'il ne lui était dû. Honoré paya sans
+vérifier. Pendant les quelques minutes que dura cette négociation,
+il eut soin de se tenir à contre-jour. Et d'ailleurs le propriétaire
+était plus attentif à compter son argent qu'à examiner le visage de
+son interlocuteur.
+
+--Et si l'on demandait encore M. Jean Berthier, interrogea le
+propriétaire, que faudrait-il répondre?
+
+--Rien.
+
+--Compris, monsieur.
+
+--D'ailleurs, il est peu probable que le cas se présente.
+
+--Mais... la jeune personne?
+
+--Elle est avertie.
+
+Honoré, revenu chez lui, feuilleta soigneusement les quelques livres
+de droit que son frère avait achetés pour donner à sa chambre une
+allure de chambre d'étudiant. Sous la couverture de l'un d'eux, il
+trouva trois lettres de Marie, trois lettres pleines de l'amour le
+plus tendre, le plus exquis. Jean les avait laissées là parce qu'il
+croyait avoir moins d'indiscrétions à redouter dans cette petite
+chambre que dans son hôtel. Honoré les lut rapidement, haussa les
+épaules.
+
+--Et dire que mon imbécile de frère se laissait prendre à cette
+littérature de grisette!
+
+Puis il brûla les trois lettres en s'écriant:
+
+--A nous deux, maintenant, mademoiselle Renaud!
+
+L'après-midi, il se rendait à la place des Vosges; et il se promena
+très longtemps sous les arcades et dans le jardin. Il hésitait,
+non pas qu'il reculât devant l'infamie de l'action qu'il allait
+commettre; il hésitait... tout bonnement sur le genre de mensonge
+qu'il débiterait. Il avait préparé deux sortes de comédie.
+Laquelle réussirait le mieux?
+
+--Mais bah! fit-il, je ne pourrai décider ce que je dois lui dire
+que lorsque je l'aurai vue: ne change-t-on pas toujours ses plans au
+moment de l'action?
+
+Ce fut sur cette phrase qu'après bien des tergiversations, il se
+décida enfin à pénétrer dans la maison de Marie Renaud.
+
+Arrivé au quatrième étage, il eut un dernier trouble, avant de
+frapper à la porte, ce trouble du duelliste qui voit le terrain où
+il va tuer ou être tué. Il frappa. La grand'mère vint ouvrir.
+
+--Madame Renaud? demanda-t-il d'une voix légèrement émue.
+
+--C'est bien ici, monsieur.
+
+Il s'avança et aperçut Marie, qui travaillait à sa table et qui
+n'avait pas encore levé la tête. Il la jugea aussitôt; noble et
+fière, intelligente, redoutable adversaire. Il ne devait pas avouer
+la mort de Jean: elle demanderait à aller prier sur sa tombe... Et
+alors, tout serait perdu.
+
+Il la salua gravement.
+
+--Mademoiselle Marie, je pense?
+
+Elle se dressa brusquement, et elle crut comprendre: cet homme en
+deuil ressemblait à son bien-aimé...
+
+--Jean est mort! s'écria-t-elle d'une voix poignante.
+
+--Non, mademoiselle... Si vous me voyez en deuil... c'est que... c'est
+que nous avons perdu notre mère!
+
+--Pauvre Jean! mon pauvre Jean! murmura la jeune fille en éclatant en
+sanglots.
+
+Dans son adorable bonté, elle ne songeait d'abord qu'à lui. Elle
+retomba sur sa chaise, pleurant lamentablement, le visage dans les
+mains. Honoré l'étudiait avec acuité et comprenait enfin la passion
+de son frère.
+
+La grand'mère était demeurée à quelques pas, comme sur la
+défensive. Les traits d'Honoré lui avaient produit une désastreuse
+impression. Et elle ne devinait que trop ce que le cadet venait faire
+chez elles, puisque l'aîné n'avait pas osé venir. Cependant, Marie
+s'était dominée. Et ses nerfs se détendaient un peu: elle allait
+avoir des nouvelles de Jean! Elle montra un siège à Honoré.
+
+--Si vous venez ici, monsieur, prononça-t-elle avec une réelle
+noblesse, c'est que vous connaissez l'amour qui m'unit à votre
+frère...
+
+--Oui, mademoiselle.--Je n'ignore rien--il appuya sur le mot--rien de
+ce qui s'est passé entre vous; et c'est ce qui rend bien pénible la
+mission dont il m'a chargé.
+
+Il procédait par coups brutaux, recourant à la plus abominable ruse:
+une invention diabolique dont l'effet devait être d'autant plus sûr
+qu'il allait s'adresser aux sentiments les plus généreux de la jeune
+fille.
+
+--De votre côté, mademoiselle, vous n'ignorez pas le profond respect
+dont mon frère et moi entourions notre mère...
+
+--Tout vos préambules sont inutiles, dit Marie avec beaucoup de
+hauteur. Parlez franchement! J'ai hâte de savoir le sort qui m'est
+réservé. Pourquoi mon fiancé n'est-il pas venu lui-même? Pourquoi
+ne m'a-t-il pas écrit?...
+
+--Parce que ce nom de fiancé... vous n'avez plus le droit de le lui
+donner, mademoiselle! Mon frère...
+
+Il fut violemment interrompu par maman Renaud:
+
+--Votre frère est un lâche!...
+
+--Grand'mère, je te prie de dominer ta colère. Permets-moi de
+répondre seule à M. Berthier, puisqu'il ne s'agit que de moi.
+Veuillez vous expliquer, monsieur, et ne craignez pas de le faire
+catégoriquement!
+
+--Mademoiselle, mon frère avait prévenu notre mère de ses
+intentions à votre égard; mais elle y était formellement opposée.
+Et, à son lit de mort, elle lui a fait jurer solennellement non
+seulement qu'il ne vous épouserait pas, mais qu'il épouserait une
+jeune fille que, depuis bien des années, elle lui destinait. Mon
+frère a obéi, en fils respectueux; et, devant le lit de sa mère
+mourante, il a engagé sa foi à cette jeune fille.
+
+--Il n'en avait pas le droit, puisqu'il me l'avait engagée, à moi;
+mais... continuez!
+
+--Mon frère vous aimait: il est abominablement malheureux; cependant,
+il ne vous reverra jamais, jamais!
+
+Marie eut un imperceptible tremblement des lèvres; puis elle dit
+simplement:
+
+--Après, monsieur?
+
+--Il m'a chargé d'implorer auprès de vous son pardon...
+
+--Vraiment?
+
+--Et de réparer, dans la mesure du possible, le mal qu'il vous a
+fait.
+
+--Le mal qu'il m'a fait est irréparable, il m'accompagnera toute ma
+vie.
+
+--Mais il peut être adouci, mademoiselle: vous serez mère, vous
+aurez le bonheur dans votre enfant...
+
+Marie eut un regard de suprême dédain:
+
+--Je devrais vous interdire, monsieur, de parler d'un enfant que vous
+contribuez à chasser de sa famille!
+
+--Je vous en supplie, mademoiselle, demeurons calmes. Vous serez
+bientôt mère, et vous verrez alors à quel point la femme doit
+s'effacer devant la mère...
+
+--De telles paroles me surprennent, monsieur, dans votre bouche!
+
+Honoré reçut tranquillement l'apostrophe; il sentait la victoire. Il
+prit une enveloppe assez volumineuse dans sa poche et la déposa sur
+la table.
+
+--Mon frère est riche; il possède environ deux cent mille francs.
+En voici cinquante mille, c'est tout ce que nos règlements de famille
+lui ont permis de réunir en quelques jours.
+
+Marie ne sourcilla pas; ne regarda même pas l'enveloppe.
+
+Honoré continuait:
+
+--Dans quelques jours, il vous fera parvenir une somme égale: il vous
+donne la moitié de sa fortune. Et, pour lever les scrupules, qu'une
+aussi noble jeune fille que vous pourrait avoir à cet égard,
+j'ajouterai que c'est avec le consentement formel de sa future femme
+qu'il vous fait cette donation.
+
+Marie se rejeta en arrière, comme si on venait de la souffleter.
+
+--Est-ce tout ce que vous avez à me dire de la part de votre frère?
+
+--Non, mademoiselle; il est forcé de mettre à cette donation deux
+conditions: c'est que vous n'essayerez jamais de le revoir et que vous
+quitterez immédiatement Paris.
+
+Honoré se tut. Marie s'était levée, toute blême... et si
+majestueuse dans son indignation qu'Honoré trembla.
+
+--Une simple question, dit-elle. Cette enveloppe... renferme-t-elle
+autre chose que de l'argent... une lettre, un mot d'adieu?
+
+--Non, mademoiselle.
+
+--Alors, reprenez-la! Je n'en veux pas...
+
+--Mademoiselle, de grâce, n'obéissez pas à la colère... Au nom de
+votre enfant... Vous vous repentirez plus tard!
+
+--Il n'y aucune colère en moi, monsieur! Je ne veux pas de cet
+argent, voilà tout! Ma grand'mère, qui m'a élevée, m'a appris à
+ne jamais recevoir d'aumône... Mais reprenez donc cet argent, vous
+dis-je, si vous ne voulez pas que je vous le jette au visage,
+puisque je n'ai plus personne au monde pour me défendre, pour vous
+souffleter, vous et votre frère!
+
+En même temps, elle saisit Honoré par le bras et le força à
+ramasser son enveloppe.
+
+--Et maintenant, puisque je ne dois plus revoir votre honnête
+homme de frère, écoutez bien ce que vous aurez à lui dire en mon
+nom!--J'ai eu, grâce à lui, quelques mois du bonheur le plus pur que
+puisse rêver une femme! Je l'ai aimé follement, j'étais à lui, je
+le respectais, j'aurais été sa servante, je l'adorais comme le bon
+Dieu! Et j'aimerai toujours le bien-aimé que j'ai connu! Quant à
+ce nouveau Jean Berthier que vous venez de me faire connaître, à
+ce lâche, cet hypocrite, ce menteur... je ne lui ferai même pas
+l'honneur de le haïr: je le méprise, voilà tout! Et je l'excuse! Il
+veut son pardon, je le lui donne...
+
+--Tais-toi! tais-toi! s'écria maman Renaud, un tel lâche ne mérite
+que notre malédiction!
+
+--Non, grand'mère, dit Marie, avec une sérénité grandiose, je
+lui pardonne, et tu lui pardonnes comme moi! Il n'est pas le vrai
+coupable. Le vrai coupable, c'est cet homme que tu vois devant toi.
+Jamais Jean ne nous avait parlé de son frère; c'est qu'il le jugeait
+indigne de lui. Celui que je maudis, monsieur, c'est vous, le mauvais
+frère, l'homme dont les détestables conseils m'ont changé mon
+bien-aimé, l'homme qui n'a pas craint de se charger d'une aussi
+honteuse mission! Mon coeur a deviné qui vous étiez, dès que
+je vous ai vu. Oui, soyez maudit à jamais! Quant à votre frère,
+j'oublie en cette minute le mal qu'il m'a fait. Je veux aimer toute ma
+vie le père de mon enfant! Je veux même qu'il soit heureux dans
+son union avec cette jeune fille, qui ne craint pas de me prendre ma
+place! Je ne veux pas que des remords troublent sa joie quand il la
+conduira à l'autel! Je lui rends sa parole. Jean Berthier n'est plus
+tenu à rien envers moi. Qu'il soit heureux loin de moi! Désormais,
+il est mort pour moi.
+
+La loyauté a tant de puissance qu'Honoré courba la tête. Et ce fut
+bien timidement qu'il proposa:
+
+--Mademoiselle, je vous en supplie, gardez cet argent, placez-le
+jusqu'à la majorité de votre enfant; votre enfant jugera alors s'il
+doit le refuser ou l'accepter...
+
+Marie le chassa violemment:
+
+--Partez, monsieur, partez! Ah! vous êtes bien tel que je vous
+ai deviné, vous qui ne savez parler que d'argent, quand il s'agit
+d'affection et d'honneur! Je ne voulais de Jean que son nom, que
+j'aurais été si fière de porter, son amour qu'il m'avait donné. Il
+me retire cela, je ne veux plus rien de lui. Mais rassurez-le bien:
+il n'aura jamais rien à craindre de moi. Je me considère comme sa
+femme, et je lui obéis. Dès demain, je prendrai mes dispositions
+pour quitter Paris; je n'y reviendrai que lorsque mon enfant sera
+né. Jean pourra, sans aucune appréhension, venir faire son voyage de
+noces à Paris: il n'aura pas à redouter de trouver en face de lui,
+lorsqu'il se promènera au bras de sa femme, la pauvre mère séduite
+et abandonnée par lui... C'est, je pense, ce qui lui faisait peur,
+ainsi qu'à vous? Et c'est pour cela que vous vouliez m'éloigner à
+tout prix de ce Paris... que votre frère habite même, peut-être?
+Car ce domicile qu'il s'était donné au quartier Latin, c'était
+encore une tromperie... Adieu, monsieur! Dites bien à votre frère
+qu'il me connaissait bien mal s'il a eu la crainte d'un scandale
+venant de moi... Je vais aller me cacher bien loin; et nous ne
+rentrerons à Paris, ma pauvre grand'mère et moi, que lorsque nous
+serons habituées à ma honte... Adieu!
+
+Honoré se reculait, humble, tremblant, écrasé par tant de noblesse.
+Quand il se trouva dans l'escalier, il fut secoué d'un grand frisson
+et murmura en lui-même:
+
+--Quelle fière marquise de Villepreux elle aurait fait!
+
+
+
+
+XIII
+
+LE TRIOMPHE DU MAL
+
+
+Mais le marquis avait à peine disparu que Marie tombait, toute raide,
+sur le parquet. Sa grand'mère n'eut pas une minute de faiblesse; elle
+était si bien habituée au malheur! Elle prit son enfant dans ses
+bras et eut la force de la porter jusque sur son lit.
+
+[Illustration: Mais reprenez donc cet argent, vous dis-je, si vous ne
+voulez pas que je vous le jette au visage! (Voir page 130.)]
+
+Et, tandis qu'elle la dégrafait, qu'elle lui mouillait les tempes
+avec un peu d'eau de Cologne, qu'elle la ramenait à la vie, un
+sentiment presque égoïste se faisait jour en elle: elle reprenait
+possession de son enfant, de sa chérie, à qui elle n'avait même
+pas eu la pensée de reprocher sa faute, tellement elle la croyait
+innocente. Ce rêve d'amour, dont elle, avait joui autant que sa
+petite-fille en la voyant heureuse, ce rêve était fini! Elles
+redevenaient deux pauvres femmes, seules en ce monde, abandonnées;
+et, désormais, elles s'aimeraient jalousement, elles ne feraient plus
+qu'un, comme jadis, mais avec un nouveau lien entre elles: l'enfant
+qui allait naître.
+
+[Illustration: En ce moment, un individu qui se promenait sous les
+arcades en fumant un gros cigare, prononça gouailleusement: Ça y
+est! (Voir page 136.)]
+
+Quand Marie rouvrit les yeux, elle les fixa sur sa grand'mère avec
+une reconnaissance infinie et murmura:
+
+--Pauvre maman Renaud! Je suis bien coupable: j'aurai empoisonné ta
+vieillesse...
+
+Coupable! Elle? Son enfant adorée qu'elle était prête à servir à
+genoux?
+
+--Mais, chérie, je t'aimerais encore davantage si cela était
+possible!...
+
+--Maman! maman! fit la jeune fille en étendant ses bras, Viens!
+
+Elle la serra contre elle; et elles pleurèrent ensemble.
+
+--Maman, balbutiait Marie, à partir d'aujourd'hui, je ne veux
+plus être qu'une toute petite fille... Je t'obéirai en tout... Tu
+ordonneras... Règle notre vie, pourvu que nous partions bien vite,
+que je ne revoie plus ni ce méchant frère, ni Jean s'il essayait
+de venir... Allons-nous-en!... Et bien loin!... Je serais toujours
+tentée de repasser devant ce petit logement où nous avons été si
+heureuses!
+
+Et maman Renaud approuvait. Certes, oui, il fallait partir, quitter
+cette maison où la situation de son enfant causerait un scandale.
+
+Le soir même, le congé était donné. Le propriétaire l'accepta
+sans regret: il déclara à la pauvre femme que pendant longtemps il
+n'avait eu qu'à se féliciter de les avoir pour locataires, mais
+que, depuis quelques mois, on avait remarqué des allées et venues
+d'amoureux, qui ne lui convenaient qu'à moitié. Maman Renaud ne
+répondit point. A quoi bon discuter, défendre la réputation de sa
+fille? Est-ce qu'on les reverrait jamais?
+
+--Où irons-nous, maman Renaud?
+
+--Tu verras, tu verras.
+
+Elle songeait à la bien gâter, à lui faire la surprise d'un joli
+pays, où la température est douce, même l'hiver, un coin de verdure
+dont elle avait gardé de délicieux souvenirs d'enfance, au bord
+de la mer. Mais c'était loin, il fallait de l'argent; et elles n'en
+avaient guère.
+
+--Je mentirai pour en avoir. Il n'y a plus que des menteurs en ce
+monde, j'ai bien le droit de mentir pour le bonheur de ma fille.
+
+Et elle alla chez Mme Welher rapporter les derniers travaux de Marie.
+
+--Marie n'est pas malade, j'espère? demanda la lingère.
+
+--Non; mais elle a été forcée de quitter Paris; nous avons une
+vieille parente qui se meurt en province; il y a un petit héritage à
+recueillir. Et Marie ne rentrera à Paris que lorsque tout sera fini.
+
+--Ah! que c'est fâcheux! s'écria Mme Welher. Moi qui avais de
+grosses commandes à lui donner!
+
+--Elle vous fera l'ouvrage en province, répliqua tranquillement maman
+Renaud.
+
+Elle mentait très bravement, mais en était bien honteuse au fond.
+
+--C'est que, dit Mme Welher, cela marchait vite quand vous étiez
+toutes deux. N'irez-vous pas la rejoindre?
+
+--J'irais bien, madame; mais j'ai quelques dettes dans mon quartier,
+un terme en retard. Il me faudrait un billet de cinq cents francs pour
+pouvoir quitter Paris.
+
+--Eh! je vous l'avancerai, parbleu! s'écria Mme Welher, qui était
+une femme toute ronde en affaires. Mais que Marie m'écrive! Je l'aime
+beaucoup, cette enfant, déclara la fabricante de lingerie. Et
+qu'elle ne se fatigue pas trop, auprès de sa vieille parente!... Vous
+l'embrasserez pour moi... Ah! qu'elle fasse bien attention aux deux
+robes de baptême, aux entre-deux en point d'Angleterre!...
+
+Maman Renaud riait en dessous. Son mensonge avait si bien réussi
+qu'elle n'en avait plus honte; et puis, se disait-elle, on avouerait
+plus tard la vérité à cette bonne Mme Welher.
+
+Et pendant quelques jours, elle travailla avec une fébrile activité,
+la vieille grand'mère, empêchant Marie de l'aider.
+
+--Toi, tu n'as plus qu'à te reposer, disait-elle.
+
+Leurs modestes meubles furent bientôt emballés; elle les envoya à
+la gare et les expédia par petite vitesse.
+
+--Où, maman Renaud?
+
+--Tu verras. Tu es une petite fille: tu n'as pas de questions à me
+poser.
+
+Et elles partirent le surlendemain sans laisser aucune adresse à la
+concierge. Quand la voiture qui les emportait arriva au coin de la rue
+de Birague, Marie fit arrêter. Elle se pencha quelques instants à la
+portière et contempla les fenêtres de leur logement, celle surtout
+contre laquelle se trouvait sa table de travail: c'était de là
+qu'elle apercevait Jean traversant la place des Vosges... Deux grosses
+larmes roulèrent sur ses joues. Puis elle dit très courageusement:
+
+--Partons, maman Renaud!
+
+En ce moment, un individu, qui se promenait sous les arcades en fumant
+un gros cigare, prononça gouailleusement:
+
+--Ça y est!
+
+Et Guépin, car c'était le misérable, sauta dans une voiture, pour
+les suivre, tout en tirant joyeusement des bouffées de son cigare. Et
+il s'écriait:
+
+--Filées!... comme de grandes bécasses!... Ah! si ç'avait été
+d'autres femmes, des femmes à comprendre mes conseils, quel coup
+j'aurais monté! Mais des femmes d'honneur! Il n'y avait rien à faire
+avec elles...
+
+Le soir, il annonçait la nouvelle en ces termes à son maître:
+
+--Monsieur le marquis a rudement bien joué: la partie est gagnée.
+
+--Envolées?
+
+--Oui, monsieur... par la gare d'Orléans...
+
+--Mais... pour quel pays?
+
+--Ça, monsieur, je n'ai pas pu le découvrir: j'ai bien été
+jusqu'à la gare; mais il y avait tant de foule au guichet, que
+je n'ai rien entendu lorsque la vieille a demandé les billets.
+Seulement, d'après la somme que je lui vu aligner, ce doit être à
+l'autre bout de la France.
+
+--Peu importe, après tout, pourvu que je sois débarrassé d'elles.
+
+ * * * * *
+
+Dès lors, les jours succédèrent aux jours, les semaines aux
+semaines, sans rien amener de nouveau dans l'hôtel Villepreux.
+L'insuccès absolu des recherches faites jusqu'alors n'avait
+diminué en rien les espérances de la marquise et de Juliette. Elles
+travaillaient toujours à la layette de cet enfant qu'elles aimaient
+d'avance. Tout était prêt pour le recevoir, ainsi que sa mère.
+
+Le bruit s'était répandu dans le Faubourg que la marquise
+recherchait une maîtresse de son fils et s'apprêtait à l'accueillir
+comme la veuve légitime de ce fils. Quelques vieilles amies étaient
+venues la voir, et ne lui avaient pas caché que sa conduite était
+trouvée folle, absurde, extravagante... Elle répondait avec une
+inaltérable tranquillité:
+
+--Je fais ce que bon me semble... Les personnes qui désapprouveront
+ma conduite n'auront qu'à ne plus se présenter chez moi.
+
+Par exemple, on comprenait bien l'acharnement que mettait Brettecourt
+à ses recherches. Tout les membres du cercle de l'Union s'y
+intéressaient; et Vauchelles accompagnait souvent le malheureux Henri
+dans ses laborieuses et patientes courses à travers les plus vastes
+quartiers de Paris.
+
+Florimont avait terminé l'exploration des arrondissements que lui
+avait confiés Honoré. Et, comme il n'avait rien trouvé, il disait:
+
+--Nous devons attendre la date que j'ai fixée pour la naissance de
+l'enfant.
+
+Honoré continuait sa comédie. Il semblait le plus fiévreux, à
+présent, le plus acharné; il remontait le courage de sa mère, quand
+l'éternelle réponse qu'elle recevait chaque jour: «Rien! toujours
+rien!» paraissait l'abattre.
+
+Plus de quatre mois s'étaient écoulés depuis la mort du marquis
+de Villepreux. On touchait à la fin du mois d'août. Malgré les
+chaleurs, la marquise n'avait pas quitté Paris un seul jour, et
+Juliette avait refusé d'aller se reposer un peu à la campagne.
+
+Le jour vint où Brettecourt, désespéré, anéanti, fut obligé
+d'avouer sa défaite. Il avait accompli sa mission avec un courage
+inouï, ne se rebutant jamais, recommençant tous les matins ses
+recherches avec une énergie nouvelle.
+
+Honoré annonça que, de son côté, il était à bout d'efforts.
+
+--Nous n'avons plus qu'à attendre la fin du mois de septembre,
+répéta Florimont. Et, pour cela, je prierai monsieur le marquis
+de me laisser la direction de nos recherches. Tout enfant venant au
+monde doit être déclaré, à la mairie de l'arrondissement où il
+est né, dans les trois jours qui suivent sa naissance. J'obtiendrai
+facilement que la liste des naissances me soit communiquée, jour
+par jour; nous y prendrons les noms de tous les enfants naturels
+déclarés de «père inconnu». Et alors, nous serons absolument
+certains du succès: parmi ces enfants, nous trouverons
+immanquablement celui du marquis Jean de Villepreux.
+
+Tout le mois de septembre s'écoula. Le mois d'octobre commençait. La
+marquise était maintenant dans un état d'énervement qui causait à
+Juliette les plus grandes appréhensions. Chaque jour Honoré partait
+de bonne heure. Accompagné par Florimont et par Brettecourt, il
+accomplissait avec un sang-froid imperturbable ce nouveau genre de
+recherches. Et le soir, sa mère n'avait pas la patience d'attendre
+qu'il se rendît auprès d'elle; elle courait au-devant de lui dès
+qu'elle entendait le bruit de sa voiture. Elle l'interrogeait du
+regard avant même qu'il eût atteint le perron de l'hôtel; et son
+allure désolée répondait régulièrement que, ce jour-là encore,
+les recherches avaient été vaines. Et quinze jours s'écoulèrent
+dans cette dernière attente. La date fixée par Florimont était
+largement dépassée... Les trois hommes n'espéraient plus... Ils ne
+continuaient leurs démarches que par pitié pour la marquise.
+
+Enfin, un soir, quand elle vit encore son fils revenir sans nouvelles,
+elle tomba sur le perron, brisée, vaincue.
+
+Le lendemain elle fit prier Brettecourt et Florimont de se rendre chez
+elle. Elle les reçut un peu solennellement, dans son grand salon.
+Honoré, pâle, très froid, était à sa droite; et, à sa gauche, se
+tenait Juliette, le visage meurtri par les pleurs.
+
+--Messieurs, dit la marquise, j'ai voulu vous remercier, une dernière
+fois du dévouement si entier, si absolu que vous avez montré
+envers nous. Si vous n'avez pas réussi, c'est que la victoire étant
+impossible. Résignons-nous! Inclinons-nous devant la volonté de
+Dieu; nous ne devons plus espérer qu'en lui.
+
+--Ah! s'écria Brettecourt, faisons une dernière tentative! Encore
+quelques jours...
+
+--Non, non, Henri, tout serait désormais inutile! Je ne veux pas
+accepter un plus long sacrifice ni de vous ni de Florimont. Mon cher
+Florimont, vous avez acquis une grande place dans mon coeur, je vous
+garderai à jamais une reconnaissance infinie de ce que vous
+avez fait; car vous avez sacrifié à ma famille le bonheur, la
+tranquillité de votre première année de mariage: je vous demande
+l'honneur d'être la marraine de votre premier enfant. Quant à vous,
+Henri, rejoignez votre régiment! Calmez votre désespoir, n'exposez
+pas follement votre vie... Vous aurez une noble et belle carrière,
+et je saurai m'en réjouir... comme s'en serait réjoui mon fils
+bien-aimé. Adieu, mes braves amis, adieu!
+
+Elle leur tendit ses mains. Brettecourt se mit à genoux devant elle
+et murmura:
+
+--Merci, merci!... En quelque jour, en quelque lieu que vous ayez
+besoin de moi, ma vie est à vous!
+
+Florimont balbutia quelques mots sur l'honneur que lui faisait
+le marquise. Déjà Honoré les reconduisait. Malgré la parfaite
+réussite de sa trahison, il ne pouvait se défendre d'un instinctif
+sentiment de terreur, chaque fois qu'il se trouvait en face de
+Brettecourt; et il respira plus tranquillement quand l'officier se fut
+enfin éloigné avec le notaire; et il l'accompagna de ce souhait:
+
+--Va donc te faire casser la tête chez les Kabyles!
+
+Mais, il s'occupa des préparatifs de voyage: sa mère voulait se
+rendre à Angoville et y porter éternellement le deuil de son fils.
+
+A la fin d'octobre, la marquise, Juliette et Honoré étaient
+installés dans la vieille demeure des Villepreux, pour y passer
+l'hiver. Tous les jours, la marquise, au bras de Juliette, parcourait
+le pays, retrouvant partout des souvenirs de son fils, souvenirs
+d'enfant, souvenirs de jeune homme...
+
+--Que de fois nous nous sommes assis sur ce banc, sur cette pierre,
+sous ces arbres! disait-elle à Juliette. Il était doux, bon;
+j'aimais en lui mon fils et son père... Mais je suis cruelle de te
+répéter tout cela!
+
+--Non, mère, non! C'est si bon de parler de lui!
+
+Et souvent, c'était Juliette qui proposait ces buts de promenade,
+auxquels elles allaient comme à de pieux pèlerinages.
+
+Quant à Honoré, il se mettait au courant de l'exploitation des
+fermes, de même qu'il s'était mis à Paris au courant de leur
+fortune mobilière. Il projetait des changements, songeait déjà à
+renvoyer de vieux serviteurs, de vieux fermiers qui l'agaçaient en
+lui parlant de son frère... mais plus tard, lorsqu'il ne craindrait
+plus de choquer sa mère. En ce moment, il était d'une douceur, d'une
+bonté parfaites. Il copiait son frère. Et non seulement envers sa
+mère, mais envers Juliette. Il déployait vis-à-vis de la jeune
+fille l'habileté la plus consommée, lui répétant à tous propos:
+
+--Que deviendrait ma mère, si vous la quittiez?
+
+--Juliette, dit un jour la douairière, je suis égoïste de te garder
+dans les larmes et le deuil. L'hiver prochain, nous reviendrons à
+Paris: mes amies te conduiront dans le monde... Tu te marieras... Et
+je reviendrai ensuite ici vivre avec ma douleur...
+
+--Mère, ne me parlez pas de vous quitter jamais, jamais...
+
+--Tu ne peux cependant pas rester vieille fille!
+
+--Ne puis-je demeurer toujours auprès de vous... et ne pas rester
+vieille fille? murmura tendrement Juliette.
+
+La marquise tressaillit; et attirant Juliette sur son sein:
+
+--Tu aimerais Honoré?
+
+Juliette rougit et balbutia:
+
+--Je ne l'aime peut-être pas comme j'aurais aimé son frère...
+Jamais je n'aurai pour un autre homme l'amour presque divin que
+j'avais voué à Jean; mais j'aime Honoré de la plus tendre
+affection, et il est votre fils!
+
+--Ma fille! ma fille! balbutia la marquise. Que tu es bonne! Oui, tu
+aimeras Honoré, et tu vaincras à jamais ce qu'il y avait de mauvais
+dans sa nature. D'ailleurs, il a tant changé depuis la mort de son
+frère! C'est peut-être à toi que je dois cela. Mais lui, lui...
+t'aime-t-il?
+
+--Je l'ignore, mère. Nous n'avons jamais échangé que des paroles
+qu'auraient pu se dire un frère et une soeur.
+
+La marquise lutta toute une semaine contre son coeur; elle se disait
+sans cesse: «N'ai-je pas tort de céder à l'égoïste amour que
+j'éprouve pour Juliette?... Il me semble que je ne pourrais plus
+vivre sans elle... Mais Honoré est-il digne d'elle?»
+
+Elle se décida enfin à dévoiler à son fils les pensées de la
+jeune fille. Honoré joua très bien l'attendrissement:
+
+--Jamais, dit-il, je n'aurais osé, ma mère, vous demander la main
+de Juliette: je sens que je suis si indigne de cette adorable enfant!
+Mais, si vous voulez me la donner, ma mère, je l'aimerai toute ma vie
+à genoux!
+
+La marquise ne résista plus. Elle dit à Juliette:
+
+--Je te donne mon fils.
+
+Et à Honoré:
+
+--Je te donne une enfant que j'aime aujourd'hui comme si elle était
+réellement ma fille.
+
+Et, les serrant tous les deux sur sa poitrine, elle ajouta:
+
+--Aimez-vous bien tous les deux, pour l'amour de celui qui n'est plus!
+
+ * * * * *
+
+Tandis que ces mélancoliques fiançailles mettaient un peu de baume
+au coeur de la pauvre mère... il y avait, à l'autre bout de la
+France, deux simples femmes, frappées par le même malheur et que
+l'espoir de l'avenir, consolait aussi.
+
+[Illustration: Tous les jours, la marquise, au bras de Juliette,
+parcourait le pays.(Voir page 139.)]
+
+Les habitants du joli village de Banyuls avaient vu arriver ces deux
+femmes, une vieille et une toute jeune, plusieurs mois auparavant.
+
+D'où venaient-elles? On ne l'avait su que par les étiquettes
+collées sur leurs bagages; car elles n'avaient raconté leur histoire
+à personne. Elles venaient de Paris.
+
+Elles étaient très tristes; et, sans avoir de questions à poser,
+les habitants de Banyuls connurent facilement le motif de leur
+tristesse: la jeune femme allait bientôt être mère; il n'y
+avait pas d'époux auprès d'elle; elle ne portait pas le voile des
+veuves... Il n'était que trop aisé de deviner qu'elle avait été
+séduite et abandonnée.
+
+Les deux femmes louèrent une toute petite maison, dont l'installation
+fut vite faite; et, dès le lendemain, on les vit, par une fenêtre,
+devant une table chargée de lingerie. Elles travaillaient, très
+courageusement, presque sans mot dire. Et, toutes les semaines, elles
+envoyaient leur travail à Paris. De même, chaque semaine, on leur
+expédiait leur besogne.
+
+Des dames, s'étant aperçu que les objets qu'elles confectionnaient
+étaient fins et jolis, vinrent leur offrir de leur en acheter. La
+vieille répondit qu'elle n'avait rien à vendre. Mais, dans la visite
+qu'on leur fît, on vit une layette étendue bien en ordre sur le
+lit de la jeune femme. Et, selon l'expression des dames qui purent
+l'examiner, cette layette était une merveille, comme si elle avait
+dû servir à un petit prince.
+
+L'enfant vint au monde à la fin du mois de septembre. Ce fut un
+garçon.
+
+--Un rude gaillard! déclara le médecin qui le reçut à son entrée
+dans la vie.
+
+Quand on demanda à la mère quel nom elle voulait lui donner, elle
+pleura un peu; puis, elle dit, avec une sorte d'extase dans les yeux:
+
+--Jean!
+
+--Et... le père?
+
+--Inconnu! répondit-elle très simplement.
+
+Ce fut le seul moment où la vieille parut sombre; car, depuis
+la naissance de l'enfant, elle était tout heureuse, guillerette,
+rajeunie. Elle soignait le petit, disaient les voisines, et elle
+l'admirait comme un bon Dieu! La mère, qui avait semblé délicate,
+se releva bientôt, forte et fraîche. La maternité l'avait embellie.
+Et alors, chaque jour, les deux femmes allèrent se promener sur le
+bord de la mer bleue, se disputant la joie de porter l'enfant.
+
+On ne remarquait plus de tristesse sur leur visage. La vieille
+chantait gaiement de vieux airs pour endormir l'enfant. Et la mère
+semblait si fière, si heureuse, qu'on se demandait si elle était
+réellement abandonnée et si bientôt le père n'apparaîtrait pas
+pour chercher sa femme et son fils. Un si bel enfant!
+
+--Un enfant de l'amour! s'écriait avec enthousiasme le médecin.
+
+Les deux femmes se promenaient un jour, par un temps splendide,
+oubliant de regarder le superbe paysage qui les environnait. Un seul
+tableau les intéressait, celui de ce petit être qui dormait dans les
+bras de sa mère. Rien n'était beau pour elles que cet adoré, toute
+leur vie désormais.
+
+Elles s'arrêtèrent parce qu'il s'éveillait et demandait le sein.
+La mère s'assit sous un oranger et nourrit son enfant. Et l'enfant,
+heureux, eut un sourire que guettaient les deux femmes.
+
+La vieille le contempla longtemps; et, tout d'un coup, le visage
+assombri, les poings fermés, elle murmura:
+
+--Est-il possible que cet amour soit le fils d'un menteur?
+
+La jeune femme ne cessa pas de regarder son fils; sa figure demeura
+calme et sereine. Et, d'une voix bien douce, bien tendre, elle dit:
+
+--Maman Renaud, maman Renaud, encore?... Je croyais que tu m'avais
+promis de pardonner, toi aussi!
+
+Et, baisant son fils, elle ajouta:
+
+--Jean!... mon Jean bien-aimé!... mon fils!... mon adoré!
+
+Car cet enfant était le fils qu'avait entrevu Jean de Villepreux au
+moment de sa mort...
+
+ * * * * *
+
+L'épisode suivant a pour titre:
+
+*LA JEUNE FRANCE*
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+Pages
+
+I.--Marie Renaud 3
+
+II.--Deux amis 11
+
+III.--La confidence 17
+
+IV.--L'accident 22
+
+V.--Le nouveau marquis de Villepreux 33
+
+VI.--La lettre 42
+
+VII.--La marquise de Villepreux 63
+
+VIII.--Grand'mère 74
+
+IX.--Le testament 83
+
+X.--Souvenirs 95
+
+XI.--Recherches en partie double 114
+
+XII.--Un frère généreux 123
+
+XIII.--Le triomphe du mal 132
+
+ * * * * *
+
+Sceaux.--Imp. E. Charatre.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le sergent Renaud, by Pierre Sales
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SERGENT RENAUD ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
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+
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+will be renamed.
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+ gbnewby@pglaf.org
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+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+approach us with offers to donate.
+
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+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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