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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +LIBRAIRIE BLANCHARD +rue RICHELIEU, 78 + +ÉDITION J. HETZEL + +LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie +5, RUE DU PONT-De-LODI + + +1832 + + + + +VALENTINE + +par + +George SAND + + + + +NOTICE + + +_Valentine_ est le second roman que j'aie publié, après _Indiana_, qui eut +un succès littéraire auquel j'étais loin de m'attendre; je retournais dans +le Berri en 1832, et je me plus à peindre la nature que j'avais sous les +yeux depuis mon enfance. Dès ces jours-là , j'avais éprouvé le besoin de +la décrire; mais, par un phénomène qui accompagne toutes les émotions +profondes, dans l'ordre moral comme dans l'ordre intellectuel, c'est ce +qu'on désire le plus manifester, qu'on ose le moins aborder en public. Ce +pauvre coin du Berri, cette Vallée-Noire si inconnue, ce paysage sans +grandeur, sans éclat, qu'il faut chercher pour le trouver, et chérir pour +l'admirer, c'était le sanctuaire de mes premières, de mes longues, de mes +continuelles rêveries. Il y avait vingt-deux ans que je vivais dans ces +arbres mutilés, dans ces chemins raboteux, le long de ces buissons +incultes, au bord de ces ruisseaux dont les rives ne sont praticables +qu'aux enfants et aux troupeaux. Tout cela n'avait de charmes que pour +moi, et ne méritait pas d'être révélé aux indifférents. Pourquoi trahir +l'_incognito_ de cette contrée modeste qu'aucun grand souvenir historique, +qu'aucun grand site pittoresque, ne signalent à l'intérêt ou à la +curiosité? Il me semblait que la Vallée-Noire c'était moi-même, c'était +le cadre, le vêtement de ma propre existence, et il y avait si loin de là +à une toilette brillante et faite pour attirer les regards! Si j'avais +compté sur le retentissement de mes Å“uvres, je crois que j'eusse voilé +avec jalousie ce paysage comme un sanctuaire, où, seul jusque-là , +peut-être, j'avais promené une pensée d'artiste, une rêverie de poète; +mais je n'y comptais pas, je n'y pensais même pas du tout. J étais obligé +d'écrire et j'écrivais. Je me laissais entraîner au charme secret répandu +dans l'air presque natal dont j'étais enveloppé. La partie descriptive de +mon roman fut goûtée. La fable souleva des critiques assez vives sur la +prétendue doctrine anti-matrimoniale que j'avais déjà proclamée, disait-on, +dans _Indiana_. Dans l'un et l'autre roman j'avais montré les dangers et +les douleurs des unions mal assorties. Il paraît que, croyant faire de la +prose, j'avais fait du saint-simonisme sans le savoir. Je n'en étais pas +alors à réfléchir sur les misères sociales. J'étais encore trop jeune +pour voir et constater autre chose que des faits. J'en serais peut-être +toujours resté là , grâce à mon indolence naturelle et à cet amour des +choses extérieures qui est le bonheur et l'infirmité des artistes, si +l'on ne m'eût poussé, par des critiques un peu pédantesques, à réfléchir +davantage et à m'inquiéter des causes premières, dont je n'avais jusque-là +saisi que les effets. Mais on m'accusa si aigrement de vouloir faire +l'esprit fort et le philosophe, que je me posai un jour cette question: +«Voyons donc ce que c'est que la philosophie!» + +GEORGE SAND. + +Paris, 27 mars 1832. + + + * * * * * + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + +I. + + +La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays +singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la +direction de Paris à Clermont étant bordée des terres les plus habitées, +il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui +l'avoisinent. Mais à celui qui, cherchant l'ombre et le silence, +s'enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent +sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes +paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, des +massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave et pastorale. En vain +chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoise et +de moellons. À peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière +le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume; et s'il +apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d'une petite église, +au bout de quelques pas il découvrirait un campanile de tuiles rongées +par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et +de leurs chenevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux, +un cimetière d'un arpent carré fermé par une haie vive, quatre ormeaux +en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le +pays. + +Rien n'égale le repos de ces campagnes ignorées. Là n'ont pénétré ni le +luxe, ni les arts, ni la manie savante des recherches, ni le monstre à +cent bras qu'on appelle industrie. Les révolutions s'y sont à peine fait +sentir, et la dernière guerre dont le sol garde une imperceptible trace +est celle des huguenots contre les catholiques; encore la tradition en est +restée si incertaine et si pâle que, si vous interrogiez les habitants, +ils vous répondraient que ces choses se sont passées il y a au moins deux +mille ans; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, c'est +l'insouciance en matière d'antiquités. Vous pouvez parcourir ses domaines, +prier devant ses saints, boire à ses puits, sans jamais courir le risque +d'entendre la chronique féodale obligée, ou la légende miraculeuse de +rigueur. Le caractère grave et silencieux du paysan n'est pas un des +moindres charmes de cette contrée. Rien ne l'étonne, rien ne l'attire. +Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la +tête, et si vous lui demandez le chemin d'une ville ou d'une ferme, toute +sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous +prouver qu'il n'est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berri ne +conçoit pas qu'on marche sans bien savoir où l'on va. À peine son chien +daignera-t-il aboyer après vous; ses enfants se cacheront derrière la haie +pour échapper à vos regards ou à vos questions, et le plus petit d'entre +eux, s'il n'a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur +dans le fossé en criant de toutes ses forces. Mais la figure la plus +impassible sera celle d'un grand bÅ“uf blanc, doyen inévitable de tous les +pâturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera +tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des +taureaux effarouchés. + +À part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce +pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés +aromatiques. + +Une partie de terrain comprise entre deux petites rivières est +particulièrement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa +végétation, qui lui ont fait donner le nom de _Vallée-Noire_. Elle n'est +peuplée que de chaumières éparses et de quelques fermes d'un bon revenu. +Celle qu'on appelle _Grangeneuve_ est fort considérable; mais la +simplicité de son aspect n'offre rien qui altère celle du paysage. Une +avenue d'érables y conduit, et, tout au pied des bâtiments rustiques, +l'Indre, qui n'est dans cet endroit qu'un joli ruisseau, se promène +doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie. + +Le 1er mai est pour les habitants de la Vallée-Noire un jour de +déplacement et de fête. À l'extrémité du vallon, c'est-à -dire à deux +lieues environ de la partie centrale où est situé Grangeneuve, se tient +une de ces fêtes champêtres qui, en tous pays, attirent et réunissent tous +les habitants des environs, depuis le sous-préfet du département jusqu'à +la jolie grisette qui a plissé, la veille, le jabot administratif; depuis +la noble châtelaine jusqu'au petit _pâtour_ (c'est le mot du pays) qui +nourrit sa chèvre et son mouton aux dépens des haies seigneuriales. Tout +cela mange sur l'herbe, danse sur l'herbe, avec plus ou moins d'appétit, +plus ou moins de plaisir; tout cela vient pour se montrer en calèche ou +sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d'Italie, en sabots de +bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe +de droguet. C'est un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute +et basse justice pour la beauté, quand, à la lumière inévitable du plein +soleil, les grâces un peu problématiques des salons sont appelées au +concours vis-à -vis des fraîches santés, des éclatantes jeunesses du +village; alors que l'aréopage masculin est composé de juges de tout rang, +et que les parties sont en présence au son du violon, à travers la +poussière, sous le feu des regards. Bien des triomphes équitables, +bien des réparations méritées, bien des jugements longtemps en litige, +signalent dans les annales de la coquetterie le jour de la fête champêtre, +et le 1er mai était là , comme partout, un grand sujet de rivalité secrète +entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanchées de la +Vallée-Noire. + +Mais ce fut à Grangeneuve que s'organisa dès le matin le plus redoutable +arsenal de cette séduction naïve. C'était dans une grande chambre basse, +éclairée par des croisées à petit vitrage; les murs étaient revêtus d'un +panier assez éclatant de couleur, qui jurait avec les solives noircies du +plafond, les portes en plein chêne et le bahut grossier. Dans ce local +imparfaitement décoré, où d'assez beaux meubles modernes faisaient +ressortir la rusticité classique de sa première condition, une belle fille +de seize ans, debout devant le cadre doré et découpé d'une vieille glace +qui semblait se pencher vers elle pour l'admirer, mettait la dernière main +à une toilette plus riche qu'élégante. Mais Athénaïs, l'héritière unique +du bon fermier, était si jeune, si rose, si réjouissante à voir, qu'elle +semblait encore gracieuse et naturelle dans ses atours d'emprunt. Tandis +qu'elle arrangeait les plis de sa robe de tulle, madame sa mère, accroupie +devant la porte, et les manches retroussées jusqu'au coude, préparait, +dans un grand chaudron, je ne sais quelle mixture d'eau et de son, autour +de laquelle une demi-brigade de canards se tenait en bon ordre dans une +attentive extase. Un rayon de soleil vif et joyeux entrait par cette porte +ouverte, et venait tomber sur la jeune fille parée, vermeille et mignonne, +si différente de sa mère, replète, hâlée, vêtue de bure. + +À l'autre bout de la chambre, un jeune homme habillé de noir, assis +négligemment sur un canapé, contemplait Athénaïs en silence. Mais son +visage n'exprimait pas cette joie expansive, enfantine, que trahissaient +tous les mouvements de la jeune fille. Parfois même une légère expression +d'ironie et de pitié semblait animer sa bouche grande, mince et mobile. + +M. Lhéry, ou plutôt le père Lhéry, comme l'appelaient encore par habitude +les paysans dont il avait été longtemps l'égal et le compagnon, chauffait +paisiblement ses tibias chaussés de bas blancs, au feu de javelles qui +brûlait en toutes saisons dans la cheminée, selon l'usage des campagnes. +C'était un brave homme encore vert, qui portait des culottes rayées, +un grand gilet à fleurs, une veste longue et une queue. La queue est un +vestige précieux des temps passés, qui s'efface chaque jour de plus en +plus du sol de la France. Le Berri ayant moins souffert que toute autre +province des envahissements de la civilisation, cette coiffure y règne +encore sur quelques habitués fidèles, dans la classe des cultivateurs +demi-bourgeois, demi-rustres. C'était, dans leur jeunesse, le premier pas +vers les habitudes aristocratiques, et ils croiraient déroger aujourd'hui +s'ils privaient leur chef de cette distinction sociale. M. Lhéry avait +défendu la sienne contre les attaques ironiques de sa fille, et c'était +peut-être, dans toute la vie d'Athénaïs, la seule de ses volontés à +laquelle ce père tendre n'eût pas acquiescé. + +--Allons donc, maman! dit Athénaïs en arrangeant la boucle d'or de sa +ceinture de moire, as-tu fini de donner à manger à tes canards? Tu n'es +pas encore habillée? Nous ne partirons jamais! + +--Patience, patience, petite! dit la mère Lhéry en distribuant avec une +noble impartialité la pâture à ses volatiles; pendant le temps qu'on +mettra _Mignon_ à la patache, j'aurai tout celui de m'arranger. Ah! dame! +il ne m'en faut pas tant qu'à toi, ma fille! Je ne suis plus jeune; et, +quand je l'étais, je n'avais pas comme toi le loisir et le moyen de me +faire belle. Je ne passais pas deux heures à ma toilette, da! + +--Est-ce que c'est un reproche que vous me faites? dit Athénaïs d'un air +boudeur. + +--Non, ma fille, non, répondit la vieille. Amuse-toi, fais-toi _brave_, +mon enfant; tu as de la fortune, profite du travail de tes parents. Nous +sommes trop vieux à présent pour en jouir, nous autres... Et puis, quand +on a pris l'habitude d'être gueux, on ne s'en défait plus. Moi qui +pourrais me faire servir pour mon argent, ça m'est impossible; c'est plus +fort que moi, il faut toujours que tout soit fait par moi-même dans la +maison. Mais toi, fais la dame, ma fille; tu as été élevée pour ça: c'est +l'intention de ton père; tu n'es pas pour le nez d'un valet de charrue, et +le mari que tu auras sera bien aise de te trouver la main blanche, hein? + +Madame Lhéry, en achevant d'essuyer son chaudron et de débiter ce discours +plus affectueux que sensé, fit une grimace au jeune homme en manière de +sourire. Celui-ci affecta de n'y pas faire attention, et le père Lhéry, +qui contemplait les boucles de ses souliers dans cet état de béate +stupidité si doux au paysan qui se repose, leva ses yeux à demi fermés +vers son futur gendre, comme pour jouir de sa satisfaction. Mais le futur +gendre, pour échapper à ces prévenances muettes, se leva, changea de place, +et dit enfin à madame Lhéry: + +«Ma tante, voulez-vous que j'aille préparer la voiture? + +--Va, mon enfant, va si tu veux. Je ne te ferai pas attendre,» répondit la +bonne femme. + +Le neveu allait sortir quand une cinquième personne entra, qui, par son +air et son costume, contrastait singulièrement avec les habitants de la +ferme. + + + + +II. + + +C'était une femme petite et mince qui, au premier abord, semblait âgée de +vingt-cinq ans; mais, en la voyant de près, on pouvait lui en accorder +trente sans craindre d'être trop libéral envers elle. Sa taille fluette et +bien prise avait encore la grâce de la jeunesse; mais son visage, à la +fois noble et joli, portait les traces du chagrin, qui flétrit encore +plus que les années. Sa mise négligée, ses cheveux plats, son air calme, +témoignaient assez l'intention de ne point aller à la fête. Mais dans la +petitesse de sa pantoufle, dans l'arrangement décent et gracieux de sa +robe grise, dans la blancheur de son cou, dans sa démarche souple et +mesurée, il y avait plus d'aristocratie véritable que dans tous les joyaux +d'Athénaïs. Pourtant cette personne si imposante, devant laquelle toutes +les autres se levèrent avec respect, ne portait pas d'autre nom, chez ses +hôtes de la ferme, que celui de mademoiselle Louise. + +Elle tendit une main affectueuse à madame Lhéry, baisa sa fille au front, +et adressa un sourire d'amitié au jeune homme. + +--Eh bien! lui dit le père Lhéry, avez-vous été vous promener bien loin ce +matin, ma chère demoiselle? + +--En vérité, devinez jusqu'où j'ai osé aller! répondit mademoiselle Louise +en s'asseyant près de lui familièrement. + +--Pas jusqu'au château, je pense? dit vivement le neveu. + +--Précisément jusqu'au château, Bénédict, répondit-elle. + +--Quelle imprudence! s'écria Athénaïs, qui oublia un instant de crêper +les boucles de ses cheveux pour s'approcher avec curiosité. + +--Pourquoi? répliqua Louise; ne m'avez-vous pas dit que tous les +domestiques étaient renouvelés sauf la pauvre nourrice? Et bien +certainement, si j'eusse rencontré celle-là , elle ne m'eût pas trahie. + +--Mais enfin vous pouviez rencontrer madame... + +--À six heures du matin? _madame_ est dans son lit jusqu'à midi. + +--Vous vous êtes donc levée avant le jour? dit Bénédict. Il m'a semblé en +effet vous entendre ouvrir la porte du jardin. + +--Mais _mademoiselle!_ dit madame Lhéry, on la dit fort matinale, fort +active. Si vous l'eussiez rencontrée, celle-là ? + +--Ah! que je l'aurais voulu! dit Louise avec chaleur; je n'aurai pas de +repos que je n'aie vu ses traits, entendu le son de sa voix... Vous la +connaissez; vous, Athénaïs; dites-moi donc encore qu'elle est jolie, +qu'elle est bonne, qu'elle ressemble à son père... + +--Il y a quelqu'un ici à qui elle ressemble bien davantage, dit Athénaïs +en regardant Louise; c'est dire qu'elle est bonne et jolie! + +La figure de Bénédict s'éclaircit, et ses regards se portèrent avec +bienveillance sur sa fiancée. + +--Mais écoutez, dit Athénaïs à Louise, si vous voulez tant voir +mademoiselle Valentine, il faut venir à la fête avec nous; vous vous +tiendrez cachée dans la maison de notre cousine Simone, sur la place, et +de là vous verrez certainement ces dames; car mademoiselle Valentine m'a +assuré qu'elles y viendraient. + +--Ma chère belle, cela est impossible, répondit Louise; je ne descendrais +pas de la carriole sans être reconnue ou devinée. D'ailleurs, il n'y a +qu'une personne de cette famille que je désire voir; la présence des +autres gâterait le plaisir que je m'en promets. Mais c'est assez parler de +mes projets, parlons des vôtres, Athénaïs. Il me semble que vous voulez +écraser tout le pays par un tel luxe de fraîcheur et de beauté! + +La jeune fermière rougit de plaisir, et embrassa Louise avec une vivacité +qui prouvait assez la satisfaction naïve qu'elle éprouvait d'être admirée. + +--Je vais chercher mon chapeau, dit-elle; vous m'aiderez à le poser, +n'est-ce pas? + +Et elle monta vivement un escalier de bois qui conduisait à sa chambre. + +Pendant ce temps, la mère Lhéry sortit par une autre porte pour aller +changer de costume; son mari prit une fourche et alla donner ses +instructions au bouvier pour le régime de la journée. + +Alors, Bénédict, resté seul avec Louise, se rapprocha d'elle, et parlant à +demi-voix: + +--Vous gâtez Athénaïs comme les autres! lui dit-il. Vous êtes la seule ici +qui auriez le droit de lui adresser quelques observations, et vous ne +daignez pas le faire... + +--Qu'avez-vous donc encore à reprocher à cette pauvre enfant? répondit +Louise étonnée. Ô Bénédict! vous êtes bien difficile! + +--Voilà ce qu'ils me disent tous, et vous aussi, Madame, vous qui pourriez +si bien comprendre ce que je souffre du caractère et des ridicules de +cette jeune personne! + +--Des ridicules? répéta Louise. Est-ce que vous ne seriez pas amoureux +d'elle? + +Bénédict ne répondit rien, et après un instant de trouble et de silence: + +--Convenez, lui dit-il, que sa toilette est extravagante aujourd'hui. +Aller danser au soleil et à la poussière avec une robe de bal, des +souliers de satin, un cachemire et des plumes! Outre que cette parure est +hors de place, je la trouve du plus mauvais goût. À son âge, une jeune +personne devrait chérir la simplicité et savoir s'embellir à peu de frais. + +--Est-ce la faute d'Athénaïs si on l'a élevée ainsi? Que vous vous +attachez à peu de chose! Occupez-vous plutôt de lui plaire et de prendre +de l'empire sur son esprit et sur son cÅ“ur; alors soyez sûr que vos +désirs seront des lois pour elle. Mais vous ne songez qu'à la froisser +et à la contredire, elle si choyée, si souveraine dans sa famille! +Souvenez-vous donc combien son cÅ“ur est bon et sensible... + +--Son cÅ“ur, son cÅ“ur! sans doute elle a un bon cÅ“ur; mais son esprit +est si borné! c'est une bonté toute native, toute végétale, à la manière +des légumes qui croissent bien ou mal sans en savoir la cause. Que sa +coquetterie me déplaît! Il me faudra lui donner le bras, la promener, +la montrer à cette fête, entendre la sotte admiration des uns, le sot +dénigrement des autres! Quel ennui! Je voudrais en être déjà revenu! + +--Quel singulier caractère! Savez-vous, Bénédict, que je ne vous comprends +pas? Combien d'autres à votre place s'enorgueilliraient de se montrer +en public avec la plus jolie fille et la plus riche héritière de nos +campagnes, d'exciter l'envie de vingt rivaux éconduits, de pouvoir se dire +son fiancé! Au lieu de cela, vous ne vous attachez qu'à la critique amère +de quelques légers défauts, communs à toutes les jeunes personnes de +cette classe, dont l'éducation ne s'est pas trouvée en rapport avec la +naissance. Vous lui faites un crime de subir les conséquences de la vanité +de ses parents; vanité bien innocente après tout, et dont vous devriez +vous plaindre moins que personne. + +--Je le sais, répondit-il vivement, je sais tout ce que vous allez me +dire. Ils ne me devaient rien, ils m'ont tout donné. Ils m'ont pris, moi, +fils de leur frère, fils d'un paysan comme eux, mais d'un paysan pauvre, +moi orphelin, moi indigent. Ils m'ont recueilli, adopté, et au lieu de me +mettre à la charrue, comme l'ordre social semblait m'y destiner, ils m'ont +envoyé à Paris, à leurs frais; ils m'ont fait faire des études, ils m'ont +métamorphosé en bourgeois, en étudiant, en bel esprit, et ils me destinent +encore leur fille, leur fille riche, vaniteuse et belle. Ils me la +réservent, ils me l'offrent! Oh! sans doute, ils m'ont aimé beaucoup, ces +parents au cÅ“ur simple et prodigue! mais leur aveugle tendresse s'est +trompée, et tout le bien qu'ils ont voulu me faire s'est changé en mal... +Maudite soit la manie de prétendre plus haut qu'on ne peut atteindre! + +Bénédict frappa du pied; Louise le regarda d'un air triste et sévère. + +--Est-ce là le langage que vous teniez hier, au retour de la chasse, à ce +jeune noble, ignorant et borné, qui niait les bienfaits de l'éducation +et voulait arrêter les progrès des classes inférieures de la société? +Que de bonnes choses n'avez-vous pas trouvé à lui dire pour défendre +la propagation des lumières et la liberté pour tous de croître et de +parvenir! Bénédict, votre esprit changeant, irrésolu, chagrin, cet esprit +qui examine et déprécie tout, m'étonne et m'afflige. J'ai peur que chez +vous le bon grain ne se change en ivraie, j'ai peur que vous ne soyez +beaucoup au-dessous de votre éducation, ou beaucoup au-dessus, ce qui ne +serait pas un moindre malheur. + +--Louise, Louise! dit Bénédict d'une voix altérée, en saisissant la main +de la jeune femme. + +Il la regarda fixement et avec des yeux humides; Louise rougit et détourna +les siens d'un air mécontent. Bénédict laissa tomber sa main et se mit à +marcher avec agitation, avec humeur; puis il se rapprocha d'elle et fit un +effort pour redevenir calme. + +--C'est vous qui êtes trop indulgente, dit-il. Vous avez vécu plus que moi, +et pourtant je vous crois beaucoup plus jeune. Vous avez l'expérience de +vos sentiments, qui sont grands et généreux, mais vous n'avez pas étudié +le cÅ“ur des autres, vous n'en soupçonnez pas la laideur et les petitesses; +vous n'attachez aucune importance aux imperfections d'autrui, vous ne les +voyez pas peut-être!... Ah! Mademoiselle! Mademoiselle! vous êtes un guide +bien indulgent et bien dangereux... + +--Voilà de singuliers reproches, dit Louise avec une gaieté forcée. De qui +me suis-je élue le mentor ici? Ne vous ai-je pas toujours dit au contraire +que je n'étais pas plus propre à diriger les autres que moi-même? Je +manque d'expérience, dites-vous!... Oh! je ne me plains pas de cela, +moi!... + +Deux larmes coulèrent le long des joues de Louise. Il se fit un instant +de silence pendant lequel Bénédict se rapprocha encore, et se tint ému et +tremblant auprès d'elle. Puis Louise reprit en cherchant à cacher sa +tristesse: + +--Mais vous avez raison, j'ai trop vécu en moi-même pour observer les +autres à fond. J'ai trop perdu de temps à souffrir; ma vie a été mal +employée. + +Louise s'aperçut que Bénédict pleurait. Elle craignait l'impétueuse +sensibilité de ce jeune homme, et, lui montrant la cour, elle lui fit +signe d'aller aider son oncle qui attelait lui-même à la patache un gros +bidet poitevin; mais Bénédict ne s'aperçut pas de son intention. + +--Louise! lui dit-il avec ardeur; puis il répéta: Louise! d'un ton plus +bas.--C'est un joli nom, dit-il, un nom si simple, si doux! et c'est vous +qui le portez! au lieu que ma cousine, si bien faite pour traire les +vaches et garder les moutons, s'appelle Athénaïs! J'ai une autre cousine +qui s'appelle Zoraïde, et qui vient de nommer son marmot Adhémar! Les +nobles ont bien raison de mépriser nos ridicules; ils sont amers! ne +trouvez-vous pas? Voici un rouet, le rouet de ma bonne tante; qui est-ce +qui le charge de laine? qui le fait tourner patiemment en son absence?... +Ce n'est pas Athénaïs... Oh non!... elle croirait s'être dégradée si elle +avait jamais touché un fuseau; elle craindrait de redescendre à l'état +d'où elle est sortie si elle savait faire un ouvrage utile. Non, non, elle +sait broder, jouer de la guitare, peindre des fleurs, danser; mais vous +savez filer, Mademoiselle, vous née dans l'opulence; vous êtes douce, +humble et laborieuse... J'entends marcher là -haut. C'est elle qui revient; +elle s'était oubliée devant son miroir sans doute!... + +--Bénédict! allez donc chercher votre chapeau, cria Athénaïs du haut de +l'escalier. + +--Allez donc! dit Louise à voix basse en voyant que Bénédict ne se +dérangeait pas. + +--Maudite soit la fête! répondit-il sur le même ton. Je vais partir, soit! +mais dès que j'aurai déposé ma belle cousine sur la pelouse, j'aurai soin +d'avoir un pied foulé et de revenir à la ferme... Y serez-vous, +mademoiselle Louise? + +--Non, Monsieur, je n'y serai pas, répondit-elle avec sécheresse. + +Bénédict devint rouge de dépit. Il se prépara à sortir. Madame Lhéry +reparut avec une toilette moins somptueuse, mais encore plus ridicule +que celle de sa fille. Le satin et la dentelle faisaient admirablement +ressortir son teint cuivré par le soleil, ses traits prononcés et sa +démarche roturière. Athénaïs passa un quart d'heure à s'arranger avec +humeur dans le fond de la carriole, reprochant à sa mère de froisser ses +manches en occupant trop d'espace à côté d'elle, et regrettant, dans son +cÅ“ur, que la folie de ses parents n'eût pas encore été poussée jusqu'à +se procurer une calèche. + +Le père Lhéry mit son chapeau sur ses genoux afin de ne pas l'exposer aux +cahots de la voiture en le gardant sur sa tête. Bénédict monta sur la +banquette de devant, et, en prenant les rênes, osa jeter un dernier regard +sur Louise; mais il rencontra tant de froideur et de sévérité dans le sien +qu'il baissa les yeux, se mordit les lèvres, et fouetta le cheval avec +colère. _Mignon_ partit au galop, et, coupant les profondes ornières du +chemin, il imprima à la carriole de violentes secousses, funestes aux +chapeaux des deux _dames_ et à l'humeur d'Athénaïs. + + + + +III. + + +Mais au bout de quelques pas, le bidet, naturellement peu taillé pour la +course, se ralentit; l'humeur irascible de Bénédict se calma et fit place +à la honte et aux remords, et M. Lhéry s'endormit profondément. + +Ils suivaient un de ces petits chemins verts qu'on appelle, en langage +villageois, _traînes_; chemin si étroit que l'étroite voiture touchait de +chaque côté les branches des arbres qui le bordaient, et qu'Athénaïs put +se cueillir un gros bouquet d'aubépine en passant son bras, couvert d'un +gant blanc, par la lucarne latérale de la carriole. Rien ne saurait +exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui +s'en vont serpentant capricieusement sous leurs perpétuels berceaux de +feuillage, découvrant à chaque détour une nouvelle profondeur toujours +plus mystérieuse et plus verte. Quand le soleil de midi embrase, jusqu'à +la tige, l'herbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes +bruissent avec force et que la caille _glousse_ avec amour dans les +sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes. +Vous y pouvez marcher une heure sans entendre d'autre bruit que le vol +d'un merle effarouché à votre approche, ou le saut d'une petite grenouille +verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans son hamac de joncs +entrelacés. Ce fossé lui-même renferme tout un monde d'habitants, toute +une forêt de végétations; son eau limpide court sans bruit en s'épurant +sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et +d'hépatiques; les fontinales, les longues herbes appelées _rubans d'eau_, +les mousses aquatiques pendantes et chevelues, tremblent incessamment dans +ses petits remous silencieux; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable +d'un air à la fois espiègle et peureux; la clématite et le chèvrefeuille +l'ombragent de berceaux où le rossignol cache son nid. Au printemps ce ne +sont que fleurs et parfums; à l'automne, les prunelles violettes couvrent +ces rameaux qui, en avril, blanchirent les premiers; la senelle rouge, +dont les grives sont friandes, remplace la fleur d'aubépine, et les ronces, +toutes chargées des flocons de laine qu'y ont laissés les brebis en +passant, s'empourprent de petites mûres sauvages d'une agréable saveur. + +Bénédict, laissant flotter les guides du paisible coursier, tomba dans une +rêverie profonde. Ce jeune homme était d'un caractère étrange; ceux qui +l'entouraient, faute de pouvoir le comparer à un autre de même trempe, le +considéraient comme absolument hors de la ligne commune. La plupart le +méprisaient comme un être incapable d'exécuter rien d'utile et de solide; +et, s'ils ne lui témoignaient pas le peu de cas qu'ils faisaient de lui, +c'est qu'ils étaient forcés de lui accorder une véritable bravoure +physique et une grande fermeté de ressentiments. En revanche, la famille +Lhéry, simple et bienveillante qu'elle était, n'hésitait pas à l'élever au +premier rang pour l'esprit et le savoir. Aveugles pour ses défauts, ces +braves gens ne voyaient dans leur neveu qu'un jeune homme trop riche +d'imagination et de connaissances pour goûter le repos de l'esprit. +Cependant Bénédict, à vingt-deux ans, n'avait point acquis ce qu'on +appelle une instruction positive. À Paris, tour à tour possédé de l'amour +des arts et des sciences, il ne s'était enrichi d'aucune spécialité. Il +avait travaillé beaucoup; mais il s'était arrêté lorsque la pratique +devenait nécessaire. Il avait senti le dégoût au moment où les autres +recueillent le fruit de leurs peines. Pour lui, l'amour de l'étude +finissait là où la nécessité du métier commençait. Les trésors de l'art +et de la science une fois conquis, il ne s'était plus senti la constance +égoïste d'en faire l'application à ses intérêts propres; et, comme il ne +savait pas être utile à lui-même, chacun disait en le voyant inoccupé: +«À quoi est-il bon?» + +De tout temps sa cousine lui avait été destinée en mariage; c'était la +meilleure réponse qu'on pût faire aux envieux qui accusaient les Lhéry +d'avoir laissé corrompre leur cÅ“ur autant que leur esprit par les +richesses. Il est bien vrai que leur bon sens, ce bon sens des paysans, +ordinairement si sûr et si droit, avait reçu une rude atteinte au sein de +la prospérité. Ils avaient cessé d'estimer les vertus simples et modestes, +et, après de vains efforts pour les détruire en eux-mêmes, ils avaient +tout fait pour en étouffer le germe chez leurs enfants; mais ils n'avaient +pas cessé de les chérir presque également, et en travaillant à leur perte +ils avaient cru travailler à leur bonheur. + +Cette éducation avait assez bien fructifié pour le malheur de l'un et de +l'autre. Athénaïs, comme une cire molle et flexible, avait pris dans un +pensionnat d'Orléans tous les défauts des jeunes provinciales: la vanité, +l'ambition, l'envie, la petitesse. Cependant la bonté du cÅ“ur était en +elle comme un héritage sacré transmis par sa mère, et les influences du +dehors n'avaient pu l'étouffer. Il y avait donc beaucoup à espérer pour +elle des leçons de l'expérience et de l'avenir. + +Le mal était plus grand chez Bénédict. Au lieu d'engourdir les sentiments +généreux, l'éducation les avait développés outre mesure, et les avait +changés en irritation douloureuse et fébrile. Ce caractère ardent, cette +âme impressionnable, auraient eu besoin d'un ordre d'idées calmantes, de +principes répressifs. Peut-être même que le travail des champs, la fatigue +du corps, eussent avantageusement employé l'excès de force qui fermentait +dans cette organisation énergique. Les lumières de la civilisation, qui +ont développé tant de qualités précieuses, en ont vicié peut-être autant. +C'est un malheur des générations placées entre celles qui ne savent rien +et celles qui sauront assez: elles savent trop. + +Lhéry et sa femme ne pouvaient comprendre le malheur de cette situation. +Ils se refusaient à le pressentir, et, n'imaginant pas d'autres félicités +que celles qu'ils pouvaient dispenser, ils se vantaient naïvement d'avoir +la puissance consolatrice des ennuis de Bénédict: c'était, selon eux, une +bonne ferme, une jolie fermière, et une dot de deux cent mille francs +comptants pour entrer en ménage. Mais Bénédict était insensible à ces +flatteries de leur affection. L'argent excitait en lui ce mépris profond, +enthousiaste exagération d'une jeunesse souvent trop prompte à changer +de principes et à plier un genou converti devant le dieu de l'univers. +Bénédict se sentait dévoré d'une ambition secrète; mais ce n'était pas +celle-là : c'était celle de son âge, celle des choses qui flattent +l'amour-propre d'une manière plus noble. + +Le but particulier de cette attente vague et pénible, il l'ignorait +encore. Il avait cru deux ou trois fois la reconnaître aux vives +fantaisies qui s'étaient emparées de son imagination. Ces fantaisies +s'étaient évanouies sans lui avoir apporté de jouissances durables. +Maintenant il la sentait toujours comme un mal ennemi renfermé dans son +sein, et jamais elle ne l'avait torturé si cruellement qu'alors qu'il +savait moins à quoi la faire servir. L'ennui, ce mal horrible qui s'est +attaché à la génération présente plus qu'à toute autre époque de +l'histoire sociale, avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur; +il s'étendait comme un nuage noir sur tout son avenir. Il avait déjà +flétri la plus précieuse faculté de son âge, l'espérance. + +À Paris, la solitude l'avait rebuté. Toute préférable à la société qu'elle +lui semblait, il l'avait trouvée, au fond de sa petite chambre d'étudiant, +trop solennelle, trop dangereuse pour des facultés aussi actives que +l'étaient les siennes. Sa santé en avait souffert, et ses bons parents +effrayés l'avaient rappelé auprès d'eux. Il y était depuis un mois, et +déjà son teint avait repris le ton vigoureux de la santé, mais son cÅ“ur +était plus agité que jamais. La poésie des champs, à laquelle il était si +sensible, portait jusqu'au délire l'ardeur de ces besoins ignorés qui le +rongeaient. Sa vie de famille, si bienfaisante et si douce dans les +premiers jours, chaque fois qu'il venait en faire l'essai, lui était +devenue déjà plus fastidieuse que de coutume. Il ne se sentait aucun goût +pour Athénaïs. Elle était trop au-dessous des chimères de sa pensée, et +l'idée de se fixer au sein de ces habitudes extravagantes ou triviales +dont sa famille offrait le contraste et l'assemblage lui était odieuse. +Son cÅ“ur s'ouvrait bien à la tendresse et à la reconnaissance; mais ces +sentiments étaient pour lui la source de combats et de remords perpétuels. +Il ne pouvait se défendre d'une ironie intérieure, implacable et cruelle, +à la vue de toutes ces petitesses qui l'entouraient, de ce mélange de +parcimonie et de prodigalité qui rendent si ridicules les mÅ“urs des +parvenus. M. et Mme Lhéry, à la fois paternels et despotiques, donnaient +le dimanche d'excellent vin à leurs laboureurs; dans la semaine ils leur +reprochaient le filet de vinaigre qu'ils mettaient dans leur eau. Ils +accordaient avec empressement à leur fille un superbe piano, une toilette +en bois de citronnier, des livres richement reliés; ils la grondaient pour +un fagot de trop qu'elle faisait jeter dans l'âtre. Chez eux, ils se +faisaient petits et pauvres pour inspirer à leurs serviteurs le zèle et +l'économie; au dehors, ils s'enflaient avec orgueil, et eussent regardé +comme une insulte le moindre doute sur leur opulence. Eux, si bons, si +charitables, si faciles à gagner, ils avaient réussi, à force de sottise, +à se faire détester de tous leurs voisins, encore plus sots et plus vains +qu'eux. + +Voila les défauts que Bénédict ne pouvait endurer. La jeunesse est âpre et +intolérante pour la vieillesse, bien plus que celle-ci ne l'est envers +elle. Cependant, au milieu de son découragement, des mouvements vagues et +confus étaient venus jeter quelques éclairs d'espoir sur sa vie. Louise, +_madame_ ou _mademoiselle_ Louise (on l'appelait également de ces deux +noms), était venue s'installer à Grangeneuve depuis environ trois +semaines. D'abord, la différence de leurs âges avait rendu cette liaison +calme et imprévoyante; quelques préventions de Bénédict, défavorables à +Louise qu'il voyait pour la première fois depuis douze ans, s'étaient +effacées dans le charme pur et attachant de son commerce. Leurs goûts, +leur instruction, leurs sympathies, les avaient rapidement rapprochés, et +Louise, à la faveur de son âge, de ses malheurs et de ses vertus, avait +pris un ascendant complet sur l'esprit de son jeune ami. Mais les douceurs +de cette intimité furent de courte durée. Bénédict, toujours prompt +à dépasser le but, toujours avide de diviniser ses admirations et +d'empoisonner ses joies par leur excès, s'imagina qu'il était amoureux de +Louise, qu'elle était la femme selon son cÅ“ur, et qu'il ne pourrait plus +vivre là où elle ne serait pas. Ce fut l'erreur d'un jour. La froideur +avec laquelle Louise accueillit ses aveux timides lui inspira plus de +dépit que de douleur. Dans son ressentiment, il l'accusa intérieurement +d'orgueil et de sécheresse. Puis il se sentit désarmé par le souvenir des +malheurs de Louise, et s'avoua qu'elle était digne de respect autant que +de pitié. Deux ou trois fois encore il sentit se ranimer auprès d'elle ces +impétueuses aspirations d'une âme trop passionnée pour l'amitié; mais +Louise sut le calmer. Elle n'y employa point la raison qui s'égare en +transigeant; son expérience lui apprit à se méfier de la compassion; elle +ne lui en témoigna aucune, et quoique la dureté fût loin de son âme, elle +la fit servir à la guérison de ce jeune homme. L'émotion que Bénédict +avait témoignée le matin, durant leur entretien, avait été comme sa +dernière tentative de révolte. Maintenant il se repentait de sa folie, +et, enfoncé dans ses réflexions, il sentait à son inquiétude toujours +croissante, que le moment n'était pas venu pour lui d'aimer exclusivement +quelque chose ou quelqu'un. + +Madame Lhéry rompit le silence par une remarque frivole: + +--Tu vas tacher tes gants avec ces fleurs, dit-elle à sa fille. +Rappelle-toi donc que _madame_ disait l'autre jour devant toi: «On +reconnaît toujours une personne du commun en province à ses pieds et à ses +mains.» Elle ne faisait pas attention, la chère dame, que nous pouvions +prendre cela pour nous, au moins! + +--Je crois bien, au contraire, qu'elle le disait exprès pour nous. Ma +pauvre maman, tu connais bien peu madame de Raimbault, si tu penses +qu'elle regretterait de nous avoir fait un affront. + +--Un affront! reprit madame Lhéry avec aigreur. Elle aurait voulu nous +_faire affront!_ Je voudrais bien voir cela! Ah! bien oui! Est-ce que je +souffrirais un affront de la part de qui que ce fût? + +--Il faudra pourtant bien nous attendre à essuyer plus d'une impertinence +tant que nous serons ses fermiers. Fermiers, toujours fermiers! quand nous +avons une propriété au moins aussi belle que celle de madame la comtesse! +Mon papa, je ne vous laisserai pas tranquille que vous n'ayez envoyé +promener cette vilaine ferme. Je m'y déplais, je ne m'y puis souffrir. + +Le père Lhéry hocha la tête. + +--Mille écus de profit tous les ans sont toujours bons à prendre, +répondit-il. + +--Il vaudrait mieux gagner mille écus de moins et recouvrer notre liberté, +jouir de notre fortune, nous affranchir de l'espèce de domination que +cette femme orgueilleuse et dure exerce sur nous. + +--Bah! dit madame Lhéry, nous n'avons presque jamais affaire à elle. +Depuis ce malheureux événement elle ne vient plus dans le pays que +tous les cinq ou six ans. Encore cette fois elle n'y est venue que par +l'occasion du mariage de sa _demoiselle_. Qui sait si ce n'est pas la +dernière! M'est avis que mademoiselle Valentine aura le château et la +ferme en dot. Alors nous aurions affaire à une si bonne maîtresse! + +--Il est vrai que Valentine est une bonne enfant, dit Athénaïs fière de +pouvoir employer ce ton de familiarité eu parlant d'une personne dont elle +enviait le rang. Oh! celle-là n'est pas fière; elle n'a pas oublié que +nous avons joué ensemble étant petites. Et puis elle a le bon sens de +comprendre que la seule distinction, c'est l'argent, et que le nôtre est +aussi honorable que le sien. + +--Au moins! reprit madame Lhéry; car elle n'a eu que la peine de naître, +au lieu que nous, nous l'avons gagné à nos risques et peines. Mais enfin +il n'y a pas de reproche à lui faire; c'est une bonne demoiselle, et une +jolie fille, da! Tu ne l'as jamais vue, Bénédict? + +--Jamais, ma tante. + +--Et puis je suis attachée à cette famille-là , moi, reprit madame Lhéry. +Le père était si bon! C'était là un homme! et beau! Un général, ma foi, +tout chamarré d'or et de croix, et qui me faisait danser aux fêtes +patronales tout comme si j'avais été une duchesse. Cela ne faisait pas +trop plaisir à madame... + +--Ni à moi non plus, objecta le père Lhéry avec naïveté. + +--Ce père Lhéry, reprit la femme, il a toujours le mot pour rire! Mais +enfin c'est pour vous dire qu'excepté madame, qui est un peu haute, c'est +une famille de braves gens. Peut-on voir une meilleure femme que la +grand'mère! + +--Ah! celle-là , dit Athénaïs, c'est encore la meilleure de toutes. Elle a +toujours quelque chose d'agréable à vous dire; elle ne vous appelle jamais +que _mon cÅ“ur_, ma _toute belle_, mon _joli minois_. + +--Et cela fait toujours plaisir! dit Bénédict d'un air moqueur. Allons, +allons, cela joint aux mille écus de profit sur la ferme, qui peuvent +payer bien des chiffons... + +--Eh! ce n'est pas à dédaigner, n'est-ce pas, mon garçon? dit le père +Lhéry. Dis-lui donc cela, toi; elle t'écoutera. + +--Non, non, je n'écouterai rien, s'écria la jeune fille. Je ne vous +laisserai pas tranquille que vous n'ayez laissé la ferme. Votre bail +expire dans six mois; il ne faut pas le renouveler, entends-tu, mon papa? + +--Mais qu'est-ce que je ferai? dit le vieillard ébranlé par le ton à la +fois patelin et impératif de sa fille. Il faudra donc que je me croise les +bras? Je ne peux pas m'amuser comme toi à lire et à chanter, moi; l'ennui +me tuera. + +--Mais, mon papa, n'avez-vous pas vos biens à faire valoir? + +--Tout cela marchait si bien de front! il ne me restera pas de quoi +m'occuper. Et d'ailleurs où demeurerons-nous? Tu ne veux pas habiter avec +les métayers? + +--Non certes! vous ferez bâtir; nous aurons une maison à nous; nous la +ferons décorer autrement que cette vilaine ferme; vous verrez comme je m'y +entends! + +--Oui, sans doute, tu t'entends fort bien à manger de l'argent, répondit +le père. + +Athénaïs prit un air boudeur. + +--Au reste, dit-elle d'un ton dépité, faites comme il vous plaira; vous +vous repentirez peut-être de ne pas m'avoir écoutée; mais il ne sera plus +temps. + +--Que voulez-vous dire? demanda Bénédict. + +--Je veux dire, reprit-elle, que quand madame de Raimbault saura quelle +est la personne que nous avons reçue à la ferme et que nous logeons depuis +trois semaines, elle sera furieuse contre nous, et nous congédiera dès la +fin du bail avec toutes sortes de chicanes et de mauvais procédés. Ne +vaudrait-il pas mieux avoir pour nous les honneurs de la guerre et nous +retirer avant qu'on nous chasse? + +Cette réflexion parut faire impression sur les Lhéry. Ils gardèrent le +silence, et Bénédict, à qui les discours d'Athénaïs déplaisaient de plus +en plus, n'hésita pas à prendre en mauvaise part sa dernière objection. + +--Est-ce à dire, reprit-il, que vous faites un reproche à vos parents +d'avoir accueilli madame Louise? + +Athénaïs tressaillit, regarda Bénédict avec surprise, le visage animé par +la colère et le chagrin. Puis elle pâlit et fondit en larmes. + +Bénédict la comprit et lui prit la main. + +--Ah! c'est affreux! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les pleurs; +interpréter ainsi mes paroles! moi qui aime madame Louise comme ma sÅ“ur! + +--Allons! allons! c'est un malentendu! dit le père Lhéry; embrassez-vous, +et que tout soit dit. + +Bénédict embrassa sa cousine, dont les belles couleurs +reparurent aussitôt. + +--Allons, enfant! essuie tes larmes, dit madame Lhéry, voici que nous +arrivons; ne va pas te montrer avec tes yeux rouges; voilà déjà du monde +qui te cherche. + +En effet le son des vielles et des cornemuses se faisait entendre, et +plusieurs jeunes gens en embuscade sur la route, attendaient l'arrivée des +demoiselles pour les inviter à danser les premiers. + + + + +IV. + + +C'étaient des garçons de la même classe que Bénédict, sauf la supériorité +de l'éducation qu'il avait sur eux, et dont ils étaient plus portés à lui +faire un reproche qu'un avantage. Plusieurs d'entre eux n'étaient pas sans +prétentions à la main d'Athénaïs. + +--Bonne prise! s'écria celui qui était monté sur un tertre pour découvrir +l'arrivée des voitures; c'est mademoiselle Lhéry, la beauté de la +Vallée-Noire. + +--Doucement, Simonneau! celle-là me revient; je lui fais la cour depuis un +an. Par droit d'ancienneté, s'il vous plaît! + +Celui qui parla ainsi était un grand et robuste garçon à l'Å“il noir, au +teint cuivré, aux larges épaules; c'était le fils du plus riche marchand +de bÅ“ufs du pays. + +--C'est fort bien, Pierre Blutty, dit le premier, mais son futur est avec +elle. + +--Comment? son futur! s'écrièrent tous les autres. + +--Sans doute; le cousin Bénédict. + +--Ah! Bénédict l'avocat, le beau parleur, le savant! + +--Oh! le père Lhéry lui donnera assez d'écus pour en faire quelque chose +de bon. + +--Il l'épouse? + +--Il l'épouse. + +--Oh! ce n'est pas fait! + +--Les parents veulent, la fille veut; ce serait bien le diable si le +garçon ne voulait pas. + +--Il ne faut pas souffrir cela, vous autres, s'écria Georges Moret. Eh +bien, oui! nous aurions là un joli voisin! Ce serait pour le coup qu'il se +donnerait de grands airs, ce _cracheur de grec_. À lui la plus belle fille +et la plus belle dot? non, que Dieu me confonde plutôt! + +--La petite est coquette, le grand pâle (c'est ainsi qu'ils appelaient +Bénédict) n'est ni beau ni galant. C'est à nous d'empêcher cela! Allons, +frères, le plus heureux de nous régalera les autres le jour de ses noces. +Mais, avant tout, il faut savoir à quoi nous en tenir sur les prétentions +de Bénédict. + +En parlant ainsi, Pierre Blutty s'avança vers le milieu du chemin, +s'empara de la bride du cheval, et, l'ayant forcé de s'arrêter, présenta +son salut et son invitation à la jeune fermière. Bénédict tenait à réparer +son injustice envers elle; en outre, quoiqu'il ne se souciât pas de la +disputer à ses nombreux rivaux, il était bien aise de les mortifier un +peu. Il se pencha donc sur le devant de la carriole, de manière à leur +cacher Athénaïs. + +--Messieurs, ma cousine vous remercie de tout son cÅ“ur, leur dit-il; mais +vous trouverez bon que la première contredanse soit pour moi. Elle vient +de m'être promise, vous arrivez un peu tard. + +Et, sans écouter une seconde proposition, il fouetta le cheval et entra +dans le hameau en soulevant des tourbillons de poussière. + +Athénaïs ne s'attendait pas à tant de joie; la veille et le matin encore +Bénédict, qui ne voulait pas danser avec elle, avait feint d'avoir pris +une entorse et de boiter. Quand elle le vit marcher à ses côtés d'un +air résolu, son sein bondit de joie; car, outre qu'il eût été humiliant +pour l'amour-propre d'une si jolie fille de ne pas ouvrir la danse avec +son prétendu, Athénaïs aimait réellement Bénédict. Elle reconnaissait +instinctivement toute sa supériorité sur elle, et, comme il entre toujours +une bonne part de vanité dans l'amour, elle était flattée d'être destinée +à un homme mieux élevé que tous ceux qui la courtisaient. Elle parut donc +éblouissante de fraîcheur et de vivacité; sa parure, que Bénédict avait +si sévèrement condamnée, sembla charmante à des goûts moins épurés. Les +femmes en devinrent laides de jalousie, et les hommes proclamèrent +Athénaïs Lhéry la reine du bal. + +Cependant vers le soir cette brillante étoile pâlit devant l'astre plus +pur et plus radieux de mademoiselle de Raimbault. En entendant ce nom +passer de bouche en bouche, Bénédict, poussé par un sentiment de curiosité, +suivit les flots d'admirateurs qui se jetaient sur ses pas. Pour la voir, +il fut forcé de monter sur un piédestal de pierre brute surmonté d'une +croix fort en vénération dans le village. Cet acte d'impiété, ou plutôt +d'étourderie, attira les regards vers lui, et ceux de mademoiselle de +Raimbault suivant la même direction que la foule, elle se présenta à lui +de face et sans obstacle. + +Elle ne lui plut pas. Il s'était fait un type de femme brune, pâle, +ardente, espagnole, mobile, dont il ne voulait pas se départir. +Mademoiselle Valentine ne réalisait point son idéal; elle était blanche, +blonde, calme, grande, fraîche, admirablement belle de tous points. Elle +n'avait aucun des défauts dont le cerveau malade de Bénédict s'était épris +à la vue de ces Å“uvres d'art où le pinceau, en poétisant la laideur, +l'a rendue plus attrayante que la beauté même. Et puis, mademoiselle de +Raimbault avait une dignité douce et réelle qui imposait trop pour charmer +au premier abord. Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses +cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules, +il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait qu'il +avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison +de traits purs et nobles, toutes ces grâces presque royales, qui se +révélaient lentement, comme celle du cygne jouant au soleil avec une +langueur majestueuse. + +Bénédict descendit de son poste au pied de la croix, et, malgré les +murmures des bonnes femmes de l'endroit, vingt autres jeunes gens se +succédèrent à cette place enviée qui permettait de voir et d'être vu. +Bénédict se trouva, une heure après, porté vers mesdames de Raimbault. Son +oncle, qui était occupé à leur parler chapeau bas, l'ayant aperçu, vint le +prendre par le bras et le leur présenta. + +Valentine était assise sur le gazon, entre sa mère la comtesse de +Raimbault et sa grand'mère la marquise de Raimbault. Bénédict ne +connaissait aucune de ces trois femmes; mais il avait ai souvent entendu +parler d'elles à la ferme, qu'il s'attendait au salut dédaigneux et glacé +de l'une, à l'accueil familier et communicatif de l'autre. Il semblait que +la vieille marquise voulût réparer, à force de démonstrations, le silence +méprisant de sa belle-fille. Mais, dans cette affectation de popularité, +on retrouvait l'habitude d'une protection toute féodale. + +--Comment! c'est là Bénédict? s'écria-t-elle, c'est là ce marmot que j'ai +vu tout petit sur le sein de sa mère? Eh! bonjour, _mon garçon_! je suis +charmée de te voir si grand et si bien mis. Tu ressembles à ta mère que +c'est effrayant. Ah ça, sais-tu que nous sommes d'anciennes connaissances? +tu es le filleul de mon pauvre fils, le général qui est mort à Waterloo. +C'est moi qui t'ai fait présent de ton premier fourreau; mais, tu ne t'en +souviens guère. Combien y a-t-il de cela? Tu dois avoir au moins dix-huit +ans? + +--J'en ai vingt-deux, Madame, répondit Bénédict. + +--Sangodémi! s'écria là marquise, déjà vingt-deux ans! Voyez comme le +temps passe! Je te croyais de l'âge de ma petite-fille. Tu ne la connais +pas, ma petite-fille? Tiens, regarde-la; nous savons faire des enfants +aussi, nous autres! Valentine, dis donc bonjour à Bénédict; c'est le neveu +du bon Lhéry, c'est le prétendu de ta petite camarade Athénaïs. Parle-lui, +ma fille. + +Cette interpellation pouvait se traduire ainsi: «Imite-moi, héritière de +mon nom; sois populaire, afin de sauver ta tête à travers les révolutions +à venir, comme j'ai su faire dans les révolutions passées.» Néanmoins, +mademoiselle de Raimbault, soit adresse, soit usage, soit franchise, +effaça, par son regard et son sourire, tout ce que la bienveillance +impertinente de la marquise avait excité de colère dans l'âme de Bénédict. +Il avait fixé sur elle des yeux hardis et railleurs; car sa fierté blessée +avait fait disparaître un instant la timide sauvagerie de son âge. Mais +l'expression de ce beau visage était si douce et si sereine, le son de +cette voix si pur et si calmant, que le jeune homme baissa les yeux et +devint rouge comme une jeune fille. + +--Ah! Monsieur, lui dit-elle, ce que je puis vous dire de plus sincère, +c'est que j'aime Athénaïs comme ma sÅ“ur; ayez donc la bonté de me +l'amener. Je la cherche depuis longtemps sans pouvoir la joindre. Je +voudrais pourtant bien l'embrasser. + +Bénédict s'inclina profondément et revint bientôt avec sa cousine. +Athénaïs se promena à travers la fête, bras dessus bras dessous avec la +noble fille des comtes de Raimbault. Quoiqu'elle affectât de trouver la +chose toute naturelle et que Valentine la comprît ainsi, il lui fut +impossible de cacher le triomphe de sa joie orgueilleuse en face de ces +autres femmes qui l'enviaient en s'efforçant de la dénigrer. + +Cependant la vielle donna le signal de la bourrée. Athénaïs s'était +engagée cette fois à la danser avec celui des jeunes gens qui l'avait +arrêtée sur le chemin. Elle pria mademoiselle de Raimbault de lui servir +de vis-à -vis. + +--J'attendrai pour cela qu'on m'invite, répondit Valentine en souriant. + +--Eh bien donc! Bénédict, s'écria vivement Athénaïs, allez inviter +mademoiselle. + +Bénédict intimidé consulta des yeux le visage de Valentine. Il lut dans sa +douce et candide expression le désir d'accepter son offre. Alors il fit un +pas vers elle. Mais tout à coup la comtesse sa mère lui saisit brusquement +le bras en lui disant assez haut pour que Bénédict pût l'entendre: + +--Ma fille, je vous défends de danser la bourrée avec tout autre qu'avec +M. de Lansac. + +Bénédict remarqua alors pour la première fois un grand jeune homme de la +plus belle figure, qui donnait le bras à la comtesse; et il se rappela que +ce nom était celui du fiancé de mademoiselle de Raimbault. + +Il comprit bientôt le motif de l'effroi de sa mère. À un certain trille +que la vielle exécute avant de commencer la bourrée, chaque danseur, selon +un usage immémorial, doit embrasser sa danseuse. Le comte de Lansac, trop +bien élevé pour se permettre cette liberté en public, transigea avec la +coutume du Berri en baisant respectueusement la main de Valentine. + +Ensuite le comte essaya quelques pas en avant et en arrière; mais sentant +aussitôt qu'il ne pouvait saisir la mesure de cette danse, qu'il n'est +donné à aucun étranger de bien exécuter, il s'arrêta et dit à Valentine: + +--À présent, j'ai fait mon devoir, je vous ai installée ici selon la +volonté de votre mère; mais je ne veux pas gâter votre plaisir par ma +maladresse. Vous aviez un danseur tout prêt il y a un instant, permettez +que je lui cède mes droits. + +Et se tournant vers Bénédict: + +--Voulez-vous bien me remplacer, Monsieur? lui dit-il avec un ton +d'exquise politesse. Vous vous acquitterez de mon rôle beaucoup mieux que +moi. + +Et comme Bénédict, partagé entre la timidité et l'orgueil, hésitait à +prendre cette place, dont on lui avait ravi le plus beau droit: + +--Allons, Monsieur, ajouta M. de Lansac avec aménité, vous serez assez +payé du service que je vous demande, et c'est à vous peut-être à m'en +remercier. + +Bénédict ne se fit pas prier plus longtemps; la main de Valentine vint +sans répugnance trouver la sienne qui tremblait. La comtesse était +satisfaite de la manière diplomatique dont son futur gendre avait arrangé +l'affaire; mais tout d'un coup le joueur de vielle, facétieux et goguenard +comme le sont les vrais artistes, interrompt le refrain de la bourrée, et +fait entendre avec une affectation maligne le trille impératif. Il est +enjoint au nouveau danseur d'embrasser sa partenaire. Bénédict devient +pâle et perd contenance. Le père Lhéry, épouvanté de la colère qu'il lit +dans les yeux de la comtesse, s'élance vers le vielleux et le conjure de +passer outre. Le musicien villageois n'écoute rien, triomphe au milieu +des rires et des bravos, et s'obstine à ne reprendre l'air qu'après la +formalité de rigueur. Les autres danseurs s'impatientent. Madame de +Raimbault se prépare à emmener sa fille. Mais M. de Lansac, homme de cour +et homme d'esprit, sentant tout le ridicule de cette scène, s'avance de +nouveau vers Bénédict avec une courtoisie un peu moqueuse: + +--Eh bien, Monsieur, lui dit-il, faudra-t-il encore vous autoriser à +prendre un droit dont je n'avais pas osé profiter? Vous n'épargnez rien +à votre triomphe. + +Bénédict imprima ses lèvres tremblantes sur les joues veloutées de la +jeune comtesse. Un rapide sentiment d'orgueil et de plaisir l'anima un +instant; mais il remarqua que Valentine, tout en rougissant, riait comme +une bonne fille de toute cette aventure. Il se rappela qu'elle avait rougi +aussi, mais qu'elle n'avait pas ri lorsque M. de Lansac lui avait baisé la +main. Il se dit que ce beau comte, si poli, si adroit, si sensé, devait +être aimé; et il n'eut plus aucun plaisir à danser avec elle, quoiqu'elle +dansât la bourrée à merveille avec tout l'aplomb et le laisser-aller d'une +villageoise. + +Mais Athénaïs y portait encore plus de charme et de coquetterie; sa beauté +était du genre de celles qui plaisent plus généralement. Les hommes +d'une éducation vulgaire aiment les grâces qui attirent, les yeux qui +préviennent, le sourire qui encourage. La jeune fermière trouvait dans son +innocence même une assurance espiègle et piquante. En un instant elle fut +entourée et comme enlevée par ses adorateurs campagnards. Bénédict la +suivit encore quelque temps à travers le bal. Puis, mécontent de la voir +s'éloigner de sa mère et se mêler à un essaim de jeunes étourdies autour +duquel bourdonnaient des volées d'amoureux, il essaya de lui faire +comprendre, par ses signes et par ses regards, qu'elle s'abandonnait trop +à sa pétulance naturelle. Athénaïs ne s'en aperçut point ou ne voulut +point s'en apercevoir. Bénédict prit de l'humeur, haussa les épaules, et +quitta la fête. Il trouva dans l'auberge le valet de ferme de son oncle, +qui s'était rendu là sur la petite jument grise que Bénédict montait +ordinairement. Il le chargea de ramener le soir M. Lhéry et sa famille +dans la patache, et, s'emparant de sa monture, il reprit seul le chemin de +Grangeneuve à l'entrée de la nuit. + + + + +V. + + +Valentine, après avoir remercié Bénédict par un salut gracieux, quitta la +danse, et, se tournant vers la comtesse, elle comprit à sa pâleur, à la +contraction de ses lèvres, à la sécheresse de son regard, qu'un orage +couvait contre elle dans le cÅ“ur vindicatif de sa mère. M. de Lansac, qui +se sentait responsable de la conduite de sa fiancée, voulut lui épargner +les âcres reproches du premier moment, et, lui offrant son bras, il suivit +avec elle, à une certaine distance, madame de Raimbault, qui entraînait +sa belle-mère et se dirigeait vers le lieu où l'attendait sa calèche. +Valentine était émue, elle craignait la colère amassée sur sa tête; M. de +Lansac, avec l'adresse et la grâce de son esprit, chercha à la distraire, +et, affectant de regarder ce qui venait de se passer comme une niaiserie, +il se chargea d'apaiser la comtesse. Valentine, reconnaissante de cet +intérêt délicat qui semblait l'entourer toujours sans égoïsme et sans +ridicule, sentit augmenter l'affection sincère que son futur époux lui +inspirait. + +Cependant la comtesse, outrée de n'avoir personne à quereller, s'en prit à +la marquise sa belle-mère. Comme elle ne trouva pas ses gens au lieu +indiqué parce qu'ils ne l'attendaient pas si tôt, il fallut faire quelques +tours de promenade sur un chemin poudreux et pierreux, épreuve douloureuse +pour des pieds qui avaient foulé des tapis de cachemire dans les +appartements de Joséphine et de Marie-Louise. L'humeur de la comtesse en +augmenta; elle repoussa presque la vieille marquise, qui, trébuchant à +chaque pas, cherchait à s'appuyer sur son bras. + +--Voilà une jolie fête, une charmante partie de plaisir! lui dit-elle. +C'est vous qui l'avez voulu; vous m'avez amenée ici à mon corps défendant. +Vous aimez la canaille, vous; mais, moi, je la déteste. Vous êtes-vous +bien amusée, dites? Extasiez-vous donc sur les délices des champs! +Trouvez-vous cette chaleur bien agréable? + +--Oui, oui, répondit la vieille, j'ai quatre-vingts ans. + +--Moi, je ne les ai pas; j'étouffe. Et cette poussière, ces grès qui vous +percent la plante des pieds! Tout cela est gracieux! + +--Mais, ma belle, est-ce ma faute, à moi, s'il fait chaud, si le chemin +est mauvais, si vous avez de l'humeur? + +--De l'humeur! vous n'en avez jamais, vous, je le conçois, ne vous +occupant de rien, laissant agir votre famille comme il plaît à Dieu. Aussi, +les fleurs dont vous avez semé votre vie ont porté leurs fruits, et des +fruits précoces, on peut le dire. + +--Madame, dit la marquise avec amertume, vous êtes féroce dans la colère, +je le sais. + +--Sans doute, Madame, reprit la comtesse, vous appelez férocité le juste +orgueil d'une mère offensée? + +--Et qui donc vous a offensée, bon Dieu? + +--Ah! vous me le demandez. Vous ne me trouvez pas assez insultée dans la +personne de ma fille, quand toute la canaille de la province a battu des +mains en la voyant embrassée par un paysan, sous mes yeux, contre mon gré! +quand ils diront demain: «Nous avons fait un affront sanglant à la +comtesse de Raimbault!» + +--Quelle exagération! quel puritanisme! Votre fille est déshonorée pour +avoir été embrassée devant trois mille personnes! Le beau crime! De mon +temps, Madame, et du vôtre aussi, je gage, on ne faisait pas ainsi, j'en +conviens; mais on ne faisait pas mieux. D'ailleurs, ce garçon n'est pas un +rustre. + +--C'est bien pis, Madame; c'est un rustre enrichi, c'est un mariant +éclairé. + +--Parlez donc moins haut; si l'on vous entendait!... + +--Oh! vous rêvez toujours la guillotine; vous croyez qu'elle marche +derrière vous, prête à vous saisir à la moindre marque de courage et de +fierté. Mais je veux bien parler bas, Madame; écoutez ce que j'ai à vous +dire: Mêlez-vous de Valentine le moins possible, et n'oubliez pas si vite +les résultats de l'éducation de l'autre. + +--Toujours! toujours! dit la vieille femme en joignant les mains avec +angoisse. Vous n'épargnerez jamais l'occasion de réveiller cette douleur! +Eh! laissez-moi mourir en paix, Madame; j'ai quatre-vingts ans. + +--Tout le monde voudrait avoir cet âge, s'il autorisait tous les écarts du +cÅ“ur et de la raison. Si vieille et si inoffensive que vous vous fassiez, +vous avez encore sur ma fille et sur ma maison une influence très-grande. +Faites-la servir au bien commun; éloignez Valentine de ce funeste exemple, +dont le souvenir ne s'est malheureusement pas éteint chez elle. + +--Eh! il n'y a pas de danger! Valentine n'est-elle pas à la veille d'être +mariée? Que craignez-vous ensuite?... Ses fautes, si elle en fait, ne +regarderont que son mari; notre tâche sera remplie... + +--Oui, Madame, je sais que vous raisonnez ainsi; je ne perdrai pas mon +temps à discuter vos principes; mais, je vous le répète, effacez autour de +vous jusqu'à la dernière trace de l'existence qui nous a souillés tous. + +--Grand Dieu! Madame, avez-vous fini? Celle dont vous parlez est ma +petite-fille, la fille de mon propre fils, la sÅ“ur unique et légitime de +Valentine. Ce sont des titres qui me feront toujours pleurer sa faute au +lieu de la maudire. Ne l'a-t-elle pas expiée cruellement? Votre haine +implacable la poursuivra-t-elle sur la terre d'exil et de misère? Pourquoi +cette insistance à tirailler une plaie qui saignera jusqu'à mon dernier +soupir? + +--Madame, écoutez-moi bien: votre estimable petite-fille n'est pas si loin +que vous feignez de le croire. Vous voyez que je ne suis pas votre dupe. + +--Grand Dieu! s'écria la vieille femme en se redressant, que voulez-vous +dire? Expliquez-vous; ma fille! ma pauvre fille! où est-elle? dites-le-moi, +je vous le demande à mains jointes. + +Madame de Raimbault, qui venait de plaider le faux pour savoir le vrai, +fut satisfaite du ton de sincérité pathétique avec lequel la marquise +détruisit ses doutes. + +--Vous le saurez, Madame, répondit-elle; mais pas avant moi. Je jure +que je découvrirai bientôt la retraite qu'elle s'est choisie dans le +voisinage, et que je l'en ferai sortir. Essuyez vos larmes, voici nos +gens. + +Valentine monta dans la calèche et en redescendit après avoir passé sur +ses vêtements une grande jupe de mérinos bleu qui remplaçait l'amazone +trop lourde pour la saison. M. de Lansac lui présenta la main pour monter +sur un beau cheval anglais, et les dames s'installèrent dans la calèche; +mais au moment où l'on voulut sortir le cheval de M. de Lansac de l'écurie +villageoise, il tomba à terre et ne put se relever. Soit que ce fût +l'effet de la chaleur ou de la quantité d'eau qu'on lui avait laissé boire, +il était en proie à de violentes tranchées et absolument hors d'état de +marcher. Il fallut laisser le jockey à l'auberge pour le soigner, et M. de +Lansac fut forcé de monter en voiture. + +--Eh bien! s'écria la comtesse, est-ce que Valentine va faire la route +seule à cheval? + +--Pourquoi pas? dit le comte de Lansac, qui voulut épargner à Valentine le +malaise de passer deux heures en présence de sa mère irritée. Mademoiselle +ne sera pas seule en trottant à côté de la voiture, et nous pourrons +fort bien causer avec elle. Son cheval est si sage que je ne vois pas le +moindre inconvénient à lui en laisser tout le gouvernement. + +--Mais cela ne se fait guère, dit la comtesse, sur l'esprit de laquelle M. +de Lansac avait un grand ascendant. + +--Tout se fait dans ce pays-ci, où il n'y a personne pour juger ce qui +est convenable et ce qui ne l'est pas. Nous allons, au détour du chemin, +entrer dans la Vallée-Noire, où nous ne rencontrerons pas un chat. +D'ailleurs il fera assez sombre dans dix minutes pour que nous n'ayons pas +à craindre les regards. + +Cette grave contestation terminée à l'avantage de M. de Lansac, la calèche +s'enfonça dans une traîne de la vallée; Valentine la suivit au petit galop, +et la nuit s'épaissit. + +À mesure que l'on avançait dans la vallée, la route devenait plus étroite. +Bientôt il fut impossible à Valentine de la côtoyer parallèlement à +la voiture. Elle se tint quelque temps par derrière; mais, comme les +inégalités du terrain forçaient souvent le cocher à retenir brusquement +ses chevaux, celui de Valentine s'effarouchait chaque fois de la voiture +qui s'arrêtait presque sur son poitrail. Elle profita donc d'un endroit où +le fossé disparaissait pour passer devant, et alors elle galopa beaucoup +plus agréablement, n'étant gênée par aucune appréhension, et laissant à +son vigoureux et noble cheval toute la liberté de ses mouvements. + +Le temps était délicieux; la lune, n'étant pas levée, laissait encore +le chemin enseveli sous ses obscurs ombrages; de temps en temps un +ver-luisant chatoyait dans l'herbe, un lézard rampait dans le buisson, un +sphinx bourdonnait sur une fleur humide. Une brise tiède s'était levée +toute chargée de l'odeur de vanille qui s'exhale des champs de fèves en +fleurs. La jeune Valentine, élevée tour à tour par sa sÅ“ur bannie, par sa +mère orgueilleuse, par les religieuses de son couvent, par sa grand'mère +étourdie et jeune, n'avait été définitivement élevée par personne, elle +s'était faite elle-même ce qu'elle était, et, faute de trouver des +sympathies bien réelles dans sa famille, elle avait pris le goût de +l'étude et de la rêverie. Son esprit naturellement calme, son jugement +sain, l'avaient également préservée des erreurs de la société et de celles +de la solitude. Livrée à des pensées douces et pures comme son cÅ“ur, +elle savourait le bien-être de cette soirée de mai si pleine de chastes +voluptés pour une âme poétique et jeune. Peut-être aussi songeait-elle à +son fiancé, à cet homme qui, le premier, lui avait témoigné de la +confiance et du respect, choses si douces à un cÅ“ur qui s'estime et qui +n'a pas encore été compris. Valentine ne rêvait pas la passion; elle ne +partageait pas l'empressement altier des jeunes cerveaux qui la regardent +comme un besoin impérieux de leur organisation. Plus modeste, Valentine ne +se croyait pas destinée à ces énergiques et violentes épreuves. Elle se +pliait facilement à la réserve dont le monde lui faisait un devoir; elle +l'acceptait comme un bienfait et non comme une loi. Elle se promettait +d'échapper à ces inclinations ardentes qui faisaient sous ses yeux le +malheur des autres, à l'amour du luxe auquel sa grand'mère sacrifiait +toute dignité, à l'ambition dont les espérances déçues torturaient sa mère, +à l'amour qui avait si cruellement égaré sa sÅ“ur. Cette dernière pensée +amena une larme au bord de sa paupière. C'était là le seul événement de +la vie de Valentine; mais il l'avait remplie; il avait influé sur son +caractère, il lui avait donné à la fois de la timidité et de la hardiesse: +de la timidité pour elle-même, de la hardiesse quand il s'agissait de sa +sÅ“ur. Elle n'avait, il est vrai, jamais pu lui prouver le dévouement +courageux dont elle se sentait animée; jamais le nom de sa sÅ“ur n'avait +été prononcé par sa mère devant elle; jamais on ne lui avait fourni une +seule occasion de la servir et de la défendre. Son désir en était d'autant +plus vif, et cette sorte de tendresse passionnée, qu'elle nourrissait, +pour une personne dont l'image se présentait à elle à travers les vagues +souvenirs de l'enfance, était réellement la seule affection romanesque qui +eût trouvé place dans son âme. + +L'espèce d'agitation que cette amitié comprimée avait mise dans son +existence s'était exaltée encore depuis quelques jours. Un bruit vague +s'était répandu dans le pays que sa sÅ“ur avait été vue à huit lieues de +là , dans une ville où jadis elle avait demeuré provisoirement pendant +quelques mois. Cette fois elle n'y avait passé qu'une nuit et ne s'était +pas nommée; mais les cens de l'auberge assuraient l'avoir reconnue. +Ce bruit était arrivé jusqu'au château de Raimbault, situé à l'autre +extrémité de la Vallée-Noire. Un domestique, empressé de faire sa cour, +était venu faire ce rapport à la comtesse. Le hasard voulut que, dans ce +moment, Valentine, occupée à travailler dans une pièce voisine, entendit +sa mère élever la voix, prononcer un nom qui la fit tressaillir. Alors, +incapable de maîtriser son inquiétude et sa curiosité, elle prêta +l'oreille et pénétra le secret de la conférence. Cet incident s'était +passé la veille du 1er mai; et maintenant Valentine, émue et troublée, se +demandait si cette nouvelle était vraisemblable, et s'il n'était pas bien +possible que l'on se fût trompé en croyant reconnaître une personne exilée +du pays depuis quinze ans. + +En se livrant à ces réflexions, mademoiselle de Raimbault, légèrement +emportée par son cheval qu'elle ne songeait point à ralentir, avait pris +une avance assez considérable sur la calèche. Lorsque la pensée lui en +vint, elle s'arrêta, et ne pouvant rien distinguer dans l'obscurité, elle +se pencha pour écouter; mais, soit que le bruit des roues fût amorti par +l'herbe longue et humide qui croissait dans le chemin, soit que la +respiration haute et pressée de son cheval, impatient de cette pause, +empêchât un son lointain de parvenir jusqu'à elle, son oreille ne put rien +saisir dans le silence solennel de la nuit. Elle retourna aussitôt sur ses +pas, jugeant qu'elle s'était fort éloignée, et s'arrêta de nouveau pour +écouter, après avoir fait un temps de galop sans rencontrer personne. + +Elle n'entendit encore cette fois que le chant du grillon qui s'éveillait +au lever de la lune, et les aboiements lointains de quelques chiens. + +Elle poussa de nouveau son cheval jusqu'à l'embranchement de deux chemins +qui formaient comme une fourche devant elle. Elle essaya de reconnaître +celui par lequel elle était venue; mais l'obscurité rendait toute +observation impossible. Le plus sage eût été d'attendre en cet endroit +l'arrivée de la calèche, qui ne pouvait manquer de s'y rendre par l'un ou +l'autre coté. Mais la peur commençait à troubler la raison de la jeune +fille; rester en place dans cet état d'inquiétude lui semblait la pire +situation. Elle s'imagina que son cheval aurait l'instinct de se diriger +vers ceux de la voiture, et que l'odorat le guiderait à défaut de mémoire. +Le cheval, livré à sa propre décision, prit à gauche. Après une course +inutile et de plus en plus incertaine, Valentine crut reconnaître un gros +arbre qu'elle avait remarqué dans la matinée. Cette circonstance lui +rendit un peu de courage; elle sourit même de sa poltronnerie et pressa le +pas de son cheval. + +Mais elle vit bientôt que le chemin descendait de plus en plus rapidement +vers le fond de la vallée. Elle ne connaissait point le pays, qu'elle +avait à peu près abandonné depuis son enfance, et pourtant il lui sembla +que dans la matinée elle avait côtoyé la partie la plus élevée du terrain. +L'aspect du paysage avait changé; la lune, qui s'élevait lentement à +l'horizon, jetait des lueurs transversales dans les interstices des +branches, et Valentine pouvait distinguer des objets qui ne l'avaient pas +frappée précédemment. Le chemin était plus large, plus découvert, plus +défoncé par les pieds des bestiaux et les roues des chariots; de gros +saules ébranchés se dressaient aux deux côtés de la haie, et, dessinant +sur le ciel leurs mutilations bizarres, semblaient autant de créations +hideuses prêtes à mouvoir leurs têtes monstrueuses et leurs corps privés +de bras. + + + + +VI. + + +Tout à coup Valentine entendit un bruit sourd et prolongé semblable au +roulement d'une voiture. Elle quitta le chemin, et se dirigea à travers un +sentier vers le lieu d'où partait ce bruit, qui augmentait toujours, mais +changeait de nature. Si Valentine eût pu percer le dôme de pommiers en +fleurs où se glissaient les rayons de la lune, elle eût vu la ligne +blanche et brillante de la rivière s'élançant dans une écluse à quelque +distance. Cependant la fraîcheur croissante de l'atmosphère et une douce +odeur de menthe lui révélèrent le rivage de l'Indre. Elle jugea qu'elle +s'était écartée considérablement de son chemin; mais elle se décida à +descendre le cours de l'eau, espérant trouver bientôt un moulin ou une +chaumière où elle pût demander des renseignements. En effet, elle s'arrêta +devant une vieille grange isolée et sans lumière, que les aboiements d'un +chien enfermé dans le clos lui firent supposer habitée. Elle appela en +vain, personne ne bougea. Elle fit approcher son cheval de la porte et +frappa avec le pommeau d'acier de sa cravache. Un bêlement plaintif lui +répondit: c'était une bergerie. Et dans ce pays-là , comme il n'y a ni +loups ni voleurs, il n'y a point non plus de bergers. Valentine continua +son chemin. + +Son cheval, comme s'il eût partagé le sentiment de découragement qui +s'était emparé d'elle, se mit à marcher lentement et avec négligence. De +temps en temps il heurtait son sabot retentissant contre un caillou d'où +jaillissait un éclair, ou il allongeait sa bouche altérée vers les petites +pousses tendres des ormilles. + +Tout à coup, dans ce silence, dans cette campagne déserte, sur ces +prairies qui n'avaient jamais ouï d'autre mélodie que le pipeau de quelque +enfant désÅ“uvré, ou la chanson rauque et graveleuse d'un meunier attardé; +tout à coup, au murmure de l'eau et aux soupirs de la brise, vint se +joindre une voix pure, suave, enchanteresse, une voix d'homme, jeune et +vibrante comme celle d'un hautbois. Elle chantait un air du pays bien +simple, bien lent, bien triste comme ils le sont tous. Mais comme elle le +chantait! Certes, ce n'était pas un villageois qui savait ainsi poser et +moduler les sons. Ce n'était pas non plus un chanteur de profession qui +s'abandonnait ainsi à la pureté du rhythme, sans ornement et sans système. +C'était quelqu'un qui sentait la musique et qui ne la savait pas; ou, s'il +la savait, c'était le premier chanteur du monde, car il paraissait ne pas +la savoir, et sa mélodie, comme une voix des éléments, s'élevait vers les +cieux sans autre poésie que celle du sentiment. Si, dans une forêt vierge, +loin des Å“uvres de l'art, loin des quinquets de l'orchestre et des +réminiscences de Rossini, parmi ces sapins alpestres où jamais le pied de +l'homme n'a laissé d'empreinte, les créations idéales de Manfred venaient +à se réveiller, c'est ainsi qu'elles chanteraient, pensa Valentine. + +Elle avait laissé tomber les rênes; son cheval broutait les marges du +sentier; Valentine n'avait plus peur, elle était sous le charme de ce +chant mystérieux, et son émotion était si douce qu'elle ne songeait point +à s'étonner de l'entendre en ce lieu et à cette heure. + +Le chant cessa. Valentine crut avoir fait un rêve; mais il recommença en +se rapprochant, et chaque instant l'apportait plus net à l'oreille de la +belle voyageuse; puis il s'éteignit encore, et elle ne distingua plus que +le trot d'un cheval. À la manière lourde et décousue dont il rasait la +terre, il était facile d'affirmer que c'était le cheval d'un paysan. + +Valentine eut un sentiment de peur en songeant qu'elle allait se trouver, +dans cet endroit isolé, tête à tête avec un homme qui pouvait bien être un +rustre, un ivrogne; car était-ce lui qui venait de chanter, ou le bruit de +sa marche avait-il fait envoler le sylphe mélodieux? Cependant il valait +mieux l'aborder que de passer la nuit dans les champs. Valentine songea +que, dans le cas d'une insulte, son cheval avait de meilleures jambes que +celui qui venait à elle, et, cherchant à se donner une assurance qu'elle +n'avait pas, elle marcha droit à lui. + +--Qui va là ? cria une voix ferme. + +--Valentine de Raimbault, répondit la jeune fille, qui n'était peut-être +pas tout à fait étrangère à l'orgueil de porter le nom le plus honoré du +pays. Cette petite vanité n'avait rien de ridicule, puisqu'elle tirait +toute sa considération des vertus et de la bravoure de son père. + +--Mademoiselle de Raimbault! toute seule ici! reprit le voyageur. Et où +donc est M. de Lansac?... Est-il tombé de cheval? est-il mort?... + +--Non, grâce au ciel, répondit Valentine, rassurée par cette voix qu'elle +croyait reconnaître. Mais si je ne me trompe pas, Monsieur, l'on vous +nomme Bénédict, et nous avons dansé aujourd'hui ensemble. + +Bénédict tressaillit. Il trouva qu'il n'y avait point de pudeur à rappeler +une circonstance si délicate, et dont la seule pensée en ce moment et +dans cette solitude faisait refluer tout son sang vers sa poitrine. Mais +l'extrême candeur ressemble parfois à de l'effronterie. Le fait est +que Valentine, absorbée par l'agitation de sa course nocturne, avait +complètement oublié l'anecdote du baiser. Elle s'en souvint au ton dont +Bénédict lui répondit: + +--Oui, Mademoiselle, je suis Bénédict. + +--Eh bien, dit-elle, rendez-moi le service de me remettre dans mon chemin. + +Et elle lui raconta comment elle s'était égarée. + +--Vous êtes à une lieue de la route que vous deviez tenir, lui +répondit-il, et pour la rejoindre il faut que vous passiez par la ferme +de Grangeneuve. Comme c'est là que je dois me rendre, j'aurai l'honneur de +vous servir de guide; peut-être retrouverons-nous à l'entrée de la route +la calèche qui vous aura attendue. + +--Cela n'est pas probable, reprit Valentine; ma mère, qui m'a vue passer +devant, croit sans doute que je dois arriver au château avant elle. + +--En ce cas, Mademoiselle, si vous le permettez, je vous accompagnerai +jusque chez vous. Mon oncle serait sans doute un guide plus convenable; +mais il n'est point revenu de la fête, et je ne sais pas à quelle heure il +rentrera. + +Valentine pensa tristement au redoublement de colère que cette +circonstance causerait à sa mère; mais comme elle était fort innocente de +tous les événements de cette journée, elle accepta l'offre de Bénédict +avec une franchise qui commandait l'estime. Bénédict fut touché de ses +manières simples et douces. Ce qui l'avait choqué d'abord en elle, cette +aisance qu'elle devait à l'idée de supériorité sociale où on l'avait +élevée, finit par le gagner. Il trouva qu'elle était fille noble de bonne +foi, sans morgue et sans fausse humilité. Elle était comme le terme moyen +entre sa mère et sa grand'mère; elle savait se faire respecter sans +offenser jamais. Bénédict était surpris de ne plus sentir auprès d'elle +cette timidité, ces palpitations qu'un homme de vingt ans, élevé loin du +monde, éprouve toujours dans le tête-à -tête d'une femme jeune et belle. Il +en conclut que mademoiselle de Raimbault, avec sa beauté calme et son +caractère candide, était digne d'inspirer une amitié solide. Aucune pensée +d'amour ne lui vint auprès d'elle. + +Après quelques questions réciproques, relatives à l'heure, à la route, à +la bonté de leurs chevaux, Valentine demanda à Bénédict si c'était lui qui +avait chanté. Bénédict savait qu'il chantait admirablement bien, et ce fut +avec une secrète satisfaction qu'il se ressouvint d'avoir fait entendre sa +voix dans la vallée. Néanmoins, avec cette profonde hypocrisie que nous +donne l'amour-propre, il répondit négligemment: + +--Avez-vous entendu quelque chose? C'était moi, je pense, ou les +grenouilles des roseaux. + +Valentine garda le silence. Elle avait tant admiré cette voix, qu'elle +craignait d'en dire trop ou trop peu. Cependant, après une pause, elle lui +demanda ingénument; + +--Et où avez-vous appris à chanter? + +--Si j'avais du talent, je serais en droit de répondre que cela ne +s'apprend pas; mais chez moi ce serait une fatuité. J'ai pris quelques +leçons à Paris. + +--C'est une belle chose que la musique! reprit Valentine. + +Et à propos de musique ils parlèrent de tous les arts. + +--Je vois que vous êtes extrêmement musicienne, dit Bénédict à une +remarque assez savante qu'elle venait de faire. + +--On m'a appris cela comme on m'a tout appris, répondit-elle, c'est-à -dire +superficiellement;... mais, comme j'avais le goût et l'instinct de cet art, + je l'ai facilement compris. + +--Et sans doute vous avez un grand talent? + +--Moi! je joue des contredanses; voilà tout. + +--Vous n'avez pas de voix? + +--J'ai de la voix, j'ai chanté, et l'on trouvait que j'avais des +dispositions; mais j'y ai renoncé. + +--Comment! avec l'amour de l'art? + +--Oui, je me suis livrée à la peinture, que j'aimais beaucoup moins, et +pour laquelle j'avais moins de facilité. + +--Cela est étrange! + +--Non. Dans le temps où nous vivons, il faut une spécialité. Notre rang, +notre fortune ne tiennent à rien. Dans quelques années peut-être la terre +de Raimbault, mon patrimoine sera un bien de l'État, comme elle l'a été il +n'y a pas un demi-siècle. L'éducation que nous recevons est misérable; +on nous donne les éléments de tout, et l'on ne nous permet pas de rien +approfondir. On veut que nous soyons instruites; mais du jour où nous +deviendrions savantes, nous serions ridicules. On nous élève toujours pour +être riches, jamais pour être pauvres. L'éducation si bornée de nos +aïeules valait beaucoup mieux; du moins elles savaient tricoter. La +révolution les a trouvées femmes médiocres; elles se sont résignées à +vivre en femmes médiocres; elles ont fait sans répugnance du filet pour +vivre. Nous qui savons imparfaitement l'anglais, le dessin et la musique; +nous qui faisons des peintures en laque, des écrans à l'aquarelle, des +fleurs en velours, et vingt autres futilités ruineuses que les mÅ“urs +somptuaires d'une république repousseraient de la consommation, que +ferions-nous? Laquelle de nous s'abaissera sans douleur à une profession +mécanique? Car sur vingt d'entre nous, il n'en est souvent pas une qui +possède à fond une connaissance quelconque. Je ne sache qu'un état qui +leur convienne, c'est d'être femme de chambre. J'ai senti de bonne heure, +aux récits de ma grand'mère et à ceux de ma mère (deux existences si +opposées: l'émigration et l'empire, Coblentz et Marie-Louise), que je +devais me garantir des malheurs de l'une, des prospérités de l'autre. Et +quand j'ai été à peu près libre de suivre mon opinion, j'ai supprimé de +mes talents ceux qui ne pouvaient me servir à rien. Je me suis adonnée à +un seul, parce que j'ai remarqué que, quels que soient les temps et les +modes, une personne qui fait très bien une chose se soutient toujours dans +la société. + +--Vous pensez donc que la peinture sera moins négligée, moins inutile que +la musique dans les mÅ“urs lacédémoniennes que vous prévoyez, puisque vous +l'avez rigidement embrassée contre votre vocation? + +--Peut-être; mais ce n'est pas là la question. Comme profession, la +musique ne m'eût pas convenu; elle met une femme trop en évidence; elle la +pousse sur le théâtre ou dans les salons; elle en fait une actrice ou une +subalterne à qui l'on confie l'éducation d'une demoiselle de province. La +peinture donne plus de liberté; elle permet une existence plus retirée, +et les jouissances qu'elle procure doublent de prix dans la solitude. +J'imagine que vous ne désapprouverez plus mon choix... Mais allons un peu +plus vite, je vous prie; ma mère m'attend peut-être avec inquiétude. + +Bénédict, plein d'estime et d'admiration pour le bon sens de cette jeune +fille, flatté de la confiance avec laquelle elle lui exposait ses pensées +et son caractère, doubla le pas à regret. Mais comme la ferme de +Grangeneuve étalait son grand pignon blanc au clair de la lune, une idée +subite vint le frapper. Il s'arrêta brusquement, et, dominé par cette +pensée qui l'agitait, il avança machinalement le bras pour arrêter le +cheval de Valentine. + +--Qu'est-ce? lui dit-elle en retenant sa monture; n'est-ce pas par ici? + +Bénédict resta plongé dans un grand embarras. Puis tout d'un coup prenant +courage: + +--Mademoiselle, dit-il, ce que j'ai à vous dire me cause une grande +anxiété, parce que je ne sais pas bien comment vous l'accueillerez venant +de moi. C'est la première fois de ma vie que je vous parle, et le ciel +m'est témoin que je vous quitterai pénétré de vénération. Cependant ce +peut être aussi la seule, la dernière fois que j'aurai ce bonheur; et si +ce que j'ai à vous annoncer vous offense, il vous sera facile de ne jamais +rencontrer la figure d'un homme qui aura eu le malheur de vous déplaire... + +Ce débat solennel jeta autant de crainte que de surprise dans l'esprit +de Valentine. Bénédict avait dans tous les temps une physionomie +particulièrement bizarre. Son esprit avait la même teinte de singularité; +elle s'en était aperçue dans l'entretien qu'ils venaient d'avoir ensemble. +Ce talent supérieur pour la musique, ces traits dont on ne pouvait saisir +l'expression dominante, cet esprit cultivé et déjà sceptique à propos de +tout, faisaient de lui un être étrange aux yeux de Valentine, qui n'avait +jamais eu aucun rapport aussi direct avec un jeune homme d'une autre +classe que la sienne. L'espèce de préface qu'il venait de lui débiter lui +causa donc de l'épouvante. Quoique étrangère à de pures vanités, elle +craignait une déclaration, et n'eut pas la présence d'esprit de répondre +un seul mot. + +--Je vois que je vous effraie, Mademoiselle, reprit Bénédict. C'est que, +dans la position délicate où je me trouve jeté par le hasard, je n'ai pas +assez d'usage ou d'esprit pour me faire comprendre à demi-mot. + +Ces paroles augmentèrent l'effroi et la terreur de Valentine. + +--Monsieur, lui dit-elle, je ne pense pas que vous puissiez avoir à me +dire quelque chose que je puisse entendre, après l'aveu que vous faites de +votre embarras. Puisque vous craignez de m'offenser, je dois craindre de +vous laisser commettre une gaucherie. Brisons là , je vous prie; et comme +me voici dans mon chemin, agréez mes remerciements et ne prenez pas la +peine d'aller plus loin... + +--J'aurais dû m'attendre à cette réponse, dit Bénédict profondément +offensé. J'aurais dû moins compter sur ces apparences de raison et de +sensibilité que je voyais chez mademoiselle de Raimbault... + +Valentine ne daigna pas lui répondre. Elle lui jeta un froid salut, et, +tout épouvantée de la situation où elle se trouvait, elle fouetta son +cheval et partit. + +Bénédict consterné la regardait fuir. Tout d'un coup il se frappa la tête +avec dépit. + +--Je ne suis qu'un animal stupide, s'écria-t-il; elle ne me comprend pas! + +Et, faisant sauter le fossé à son cheval, il coupe à angle droit l'enclos +que Valentine côtoyait: en trois minutes il se trouve vis-à -vis d'elle et +lui barre le chemin. Valentine eut tellement peur qu'elle faillit tomber +à la renverse. + + + + +VII. + + +Bénédict se jette à bas de son cheval. + +--Mademoiselle, s'écrie-t-il, je tombe à vos genoux. N'ayez pas peur +de moi. Vous voyez bien qu'à pied je ne puis vous poursuivre. Daignez +m'écouter un moment. Je ne suis qu'un sot; je vous ai fait une mortelle +injure en m'imaginant que vous ne vouliez pas me comprendre; et comme en +voulant vous préparer je ne ferais qu'accumuler sottise sur sottise, je +vais droit au but. N'avez-vous pas entendu parler dernièrement d'une +personne qui vous est chère? + +--Ah! parlez, s'écria Valentine avec un cri parti du cÅ“ur. + +--Je le savais bien, dit Bénédict avec joie; vous l'aimez, vous la +plaignez; on ne nous a pas trompés; vous désirez la revoir, vous seriez +prête à lui tendre les bras. N'est-ce pas, Mademoiselle, que tout ce qu'on +dit de vous est vrai? + +Il ne vint pas à la pensée de Valentine de se méfier de la sincérité de +Bénédict. Il venait de toucher la corde la plus sensible de son âme; la +prudence ne lui eût plus paru que de la lâcheté; c'est le propre des +générosités enthousiastes. + +--Si vous savez où elle est, Monsieur, s'écria-t-elle en joignant les +mains, béni soyez-vous, car vous allez me l'apprendre. + +--Je ferai peut-être une chose coupable aux yeux de la société; car je +vous détournerai de l'obéissance filiale. Et pourtant je vais le faire +sans remords; l'amitié que j'ai pour cette personne m'en fait un devoir, +et l'admiration que j'ai pour vous me fait croire que vous ne me le +reprocherez jamais. Ce matin elle a fait quatre lieues à pied dans la +rosée des prés, sur les cailloux des guérets, enveloppée d'une mante de +paysanne, pour vous apercevoir à votre fenêtre ou dans votre jardin. Elle +est revenue sans y avoir réussi. Voulez-vous la dédommager ce soir, et la +payer de toutes les peines de sa vie? + +--Conduisez-moi vers elle, Monsieur, je vous le demande au nom de ce que +vous avez de plus cher au monde. + +--Eh bien, dit Bénédict, fiez-vous à moi. Vous ne devez pas vous montrer +à la ferme. Quoique mes parents en soient encore absents, les serviteurs +vous verraient; ils parleraient, et demain votre mère, informée de cette +visite, susciterait de nouvelles persécutions à votre sÅ“ur. Laissez-moi +attacher votre cheval avec le mien sous ces arbres et suivez-moi. + +Valentine sauta légèrement à terre sans attendre que Bénédict lui offrît +la main. Mais à peine y fut-elle que l'instinct du danger, naturel aux +femmes les plus pures, se réveilla en elle; elle eut peur. Bénédict +attacha les chevaux sous un massif d'érables touffus. En revenant vers +elle, il s'écria d'un ton de franchise: + +--Oh! qu'elle va être heureuse, et qu'elle s'attend peu aux joies qui +s'approchent d'elle! + +Ces paroles rassurèrent Valentine. Elle suivit son guide dans un sentier +tout humide de la rosée du soir, jusqu'à l'entrée d'une chènevière dont +un fossé formait la clôture. Il fallait passer sur une planche toute +tremblante. Bénédict sauta dans le fossé et lui servit d'appui, tandis que +Valentine le franchissait. + +--Ici, Perdreau! à bas! taisez-vous! dit-il à un gros chien qui s'avançait +sur eux en grondant, et qui, en reconnaissant son maître, fit autant de +bruit par ses caresses qu'il en avait fait par sa méfiance. + +Bénédict le renvoya d'un coup de pied, et fit entrer sa compagne émue dans +le jardin de la ferme situé sur le derrière des bâtiments, comme dans la +plupart des habitations rustiques. Ce jardin était fort touffu. Les ronces, + es rosiers, les arbres fruitiers y croissaient pêle-mêle, et leurs +pousses vigoureuses, que ne mutilait jamais le ciseau du jardinier, +s'entre-croisaient sur les allées jusqu'à les rendre impraticables. +Valentine accrochait sa longue jupe d'amazone à toutes les épines; +l'obscurité profonde de toute cette libre végétation augmentait son +embarras, et l'émotion violente qu'elle éprouvait dans un tel moment lui +ôtait presque la force de marcher. + +--Si vous voulez me donner la main, lui dit son guide, nous irons plus +vite. + +Valentine avait perdu son gant dans cette agitation; elle mit sa main nue +dans celle de Bénédict. Pour une jeune fille élevée comme elle, c'était +une étrange situation. Le jeune homme marchait devant elle, l'attirait +doucement après lui, écartant les branches avec son autre bras pour +qu'elles ne vinssent pas fouetter le visage de sa belle compagne. + +--Mon Dieu! comme vous tremblez! lui dit-il en lâchant sa main lorsqu'ils +eurent atteint un endroit découvert. + +--Ah! Monsieur, c'est de joie et d'impatience, répondit Valentine. + +Il restait encore un obstacle à franchir. Bénédict n'avait pas la clef du +jardin; il fallut, pour en sortir, sauter une haie vive. Il lui proposa de +l'aider, et il fallut bien accepter. Alors le neveu du fermier prit dans +ses bras la fiancée du comte de Lansac. Il porta des mains émues sur sa +taille charmante. Il respira de près son haleine entrecoupée; et cela dura +assez longtemps, car la haie était large, hérissée de joncs épineux, les +pierres du glacis croulaient, et Bénédict n'avait pas bien toute sa +présence d'esprit. + +Cependant, telle est la pudique timidité de cet âge! son imagination alla +beaucoup moins loin que la réalité, et la peur de manquer à sa conscience +lui ôta le sentiment de son bonheur. + +Arrivé à la porte de la maison, Bénédict poussa le loquet sans bruit, fit +entrer Valentine dans la salle basse, et s'approcha du foyer à tâtons. Il +eut bientôt allumé un flambeau, et, montrant à mademoiselle de Raimbault +un escalier de bois assez semblable à une échelle, il lui dit: + +--C'est là . + +Il se jeta sur une chaise, s'installa en sentinelle, et la pria de ne pas +rester plus d'un quart d'heure avec Louise. + +Fatiguée de sa longue course de la matinée, Louise s'était endormie de +bonne heure. La petite chambre qu'elle occupait était une des plus +mauvaises de la ferme; mais comme elle passait pour une pauvre parente que +les Lhéry avaient longtemps assistée en Poitou, elle n'avait pas voulu +qu'on détruisît l'erreur des domestiques du fermier en lui faisant une +réception brillante. Elle s'était volontairement accommodée d'une sorte de +petit grenier dont la lucarne donnait sur le plus ravissant aspect de +prairies et d'îlots, coupé par les sinuosités de l'Indre et planté des +plus beaux arbres. On lui avait composé à la hâte un assez bon lit sur un +méchant grabat; des bottes de pois séchaient sur une claie, des grappes +d'oignons dorés pendaient au plancher, des pelotons de fil bis dormaient +au fond d'un dévidoir invalide. Louise, élevée dans l'opulence, trouvait +du charme dans ces attributs de la vie champêtre. À la grande surprise de +madame Lhéry, elle avait voulu laisser à sa chambrette cet air de désordre +et d'encombrement rustique qui lui rappelait les peintures flamandes de +Van-Ostade et de Gérard Dow. Mais les objets qu'elle aimait le mieux dans +ce modeste réduit, c'était un vieux rideau de perse à ramages fanés, et +deux antiques fauteuils de point dont les bois avaient été jadis dorés. +Par le plus grand hasard du monde, ces meubles avaient été retirés du +château environ dix années auparavant, et Louise les reconnut pour les +avoir vus dans son enfance. Elle versa des larmes et faillit les embrasser +comme de vieux amis, en se rappelant combien de fois, dans ces heureux +jours de calme et d'ignorance à jamais perdus, elle s'était blottie, +petite fille blonde et rieuse, dans les larges bras de ces vieux fauteuils. + +Ce soir-là elle s'était endormie en regardant machinalement les fleurs du +rideau; et cette vue avait retracé à sa mémoire tous les menus détails de +sa vie passée. Après un long exil, cette vive sensation de ses anciennes +douleurs, de ses anciennes joies, se réveillait avec force. Elle se +croyait au lendemain des événements qu'elle avait expiés et pleurés dans +un triste pèlerinage de quinze années. Elle s'imaginait revoir, derrière +ce rideau que le vent agitait à travers le déjeté de la fenêtre, toute +la scène brillante et magique de ses jeunes années, la tourelle de son +vieux manoir, les chênes séculaires du grand parc, la chèvre blanche +qu'elle avait aimée, le champ où elle avait cueilli des bluets. +Quelquefois l'image de sa grand'mère, égoïste et débonnaire créature, +se dressait devant elle avec des larmes dans les yeux comme au jour de son +bannissement. Mais ce cÅ“ur, qui ne savait aimer qu'à demi, se refermait +pour elle, et cette apparition consolante s'éloignait avec indifférence et +légèreté. + +La seule image pure et toujours délicieuse de ce tableau fantastique, +c'était celle de Valentine, de ce bel enfant de quatre ans, aux longs +cheveux dorés, aux joues vermeilles, que Louise avait connu. Elle la +voyait encore courir au travers des blés plus hauts qu'elle, comme une +perdrix dans un sillon; se jeter dans ses bras avec ce rire expansif et +caressant de l'enfance qui fait venir des larmes dans les yeux de la +personne aimée; passer ses mains rondelettes et blanches sur le cou de sa +sÅ“ur, et l'entretenir de ces mille riens naïfs dont se compose la vie d'un +enfant, dans ce langage primitif, rationnel et piquant qui nous charme et +nous surprend toujours. Depuis ce temps-là , Louise avait été mère; elle +avait aimé l'enfance non plus comme un amusement, mais comme un sentiment. +Cet amour d'autrefois pour sa petite sÅ“ur s'était réveillé plus intense +et plus maternel avec celui qu'elle avait eu pour son fils. Elle se la +représentait toujours telle qu'elle l'avait laissée; et quand on lui +disait qu'elle était maintenant une grande et belle personne plus robuste +et plus élancée qu'elle, Louise ne pouvait parvenir à le croire plus d'un +instant; bientôt son imagination se reportait à la petite Valentine, et +elle formait le souhait de la tenir sur ses genoux. + +Cette riante et fraîche apparition se mêlait à tous ses rêves depuis que +tous ses jours étaient occupés à chercher le moyen de la voir. Au moment +où Valentine monta légèrement l'échelle et souleva la trappe qui servait +d'entrée à sa chambre, Louise croyait voir, au milieu des roseaux qui +bordent l'Indre, Valentine, sa Valentine de quatre ans, courant après +les longues demoiselles bleues qui rasent l'eau du bout de leurs ailes. +Tout à coup l'enfant tombait dans la rivière. Louise s'élançait pour la +ressaisir; mais madame de Raimbault, la fière comtesse, sa belle-mère, son +inflexible ennemie, apparaissait, et, repoussant ses efforts, laissait +périr l'enfant. + +--Ma sÅ“ur! cria Louise d'une voix étouffée en se débattant contre les +chimères de son pénible sommeil. + +--Ma sÅ“ur! répondit une voix inconnue et douce comme celle des anges que +nous entendons chanter dans nos songes. + +Louise, en se redressant sur son chevet, perdit le mouchoir de soie qui +retenait ses longs cheveux bruns. Dans ce désordre, pâle, effrayée, +éclairée par un rayon de la lune qui perçait furtivement entre les +fentes du rideau, elle se pencha vers la voix qui l'appelait. Deux bras +l'enlacent; une bouche fraîche et jeune couvre ses joues de saintes +caresses; Louise, interdite, se sent inondée de larmes et de baisers; +Valentine, près de défaillir, se laisse tomber, épuisée d'émotion, sur le +lit de sa sÅ“ur. Quand Louise comprit que ce n'était plus un rêve, que +Valentine était dans ses bras, qu'elle y était venue, que son cÅ“ur était +rempli de tendresse et de joie comme le sien, elle ne put exprimer ce +qu'elle sentait que par des étreintes et des sanglots. Enfin, quand elles +purent se parler: + +--C'est donc toi? s'écria Louise, toi que j'ai si longtemps rêvée? + +--C'est donc vous? s'écria Valentine, vous qui m'aimez encore! + +--Pourquoi ce _vous_? dit Louise; ne sommes-nous pas sÅ“urs? + +--Oh! c'est que vous êtes ma mère aussi! répondit Valentine. Allez, je +n'ai rien oublié! Vous êtes encore présente à ma mémoire comme si c'était +hier; je vous aurais reconnue entre mille. Oh! oui, c'est vous, c'est +bien vous! Voilà vos grands cheveux bruns dont je crois voir encore les +bandeaux sur votre front; voilà vos petites mains blanches et menues, +voilà votre teint pâle. C'est ainsi que je vous rêvais. + +--Oh! Valentine! ma Valentine! écarte donc ce rideau, que je te voie +aussi. Ils m'avaient bien dit que tu étais belle! mais tu l'es cent fois +plus qu'ils n'ont pu l'exprimer. Tu es toujours blonde, toujours blanche; +voilà tes yeux bleus si doux, ton sourire si caressant! C'est moi qui t'ai +élevée, Valentine, tu t'en souviens! C'est moi qui préservais ton teint du +hâle et des gerçures; c'est moi qui prenais soin de tes cheveux et qui les +roulais chaque jour en spirales dorées; c'est à moi que tu dois d'être +restée si belle, Valentine; car ta mère ne s'occupait guère de toi; moi +seule je veillais sur tous tes instants... + +--Oh! je le sais, je le sais! Je me rappelle encore les chansons avec +lesquelles vous m'endormiez; je me souviens qu'à mon réveil je trouvais +toujours votre visage penché vers le mien. Oh! comme je vous ai pleurée, +Louise! Comme j'ai été longtemps sans savoir me passer de vous! Comme je +repoussais les soins des autres femmes! Ma mère ne m'a jamais pardonné +l'espèce de haine que je lui témoignais alors, parce que ma nourrice +m'avait dit: «Ta pauvre sÅ“ur s'en va, c'est ta mère qui la chasse.» +Oh! Louise! Louise! vous m'êtes enfin rendue! + +--Et nous ne nous séparerons plus, n'est-ce pas? s'écria Louise; nous +trouverons le moyen de nous voir souvent, de nous écrire. Tu ne te +laisseras pas effrayer par les menaces; nous ne redeviendrons jamais +étrangères l'une à l'autre? + +--Est-ce que nous l'avons jamais été! répondit-elle; est-ce que cela est +au pouvoir de quelqu'un! Tu me connais bien mal, Louise, si tu crois +que l'on pourra te bannir de mon cÅ“ur quand on ne l'a pas pu même dès +les jours de ma faible enfance. Mais, sois tranquille, nos maux sont +finis. Dans un mois je serai mariée; j'épouse un homme doux, sensible, +raisonnable, à qui j'ai parlé de toi souvent, qui approuve ma tendresse, +et qui me permettra de vivre auprès de toi. Alors, Louise, tu n'auras plus +de chagrin, n'est-ce pas? tu oublieras tes malheurs en les répandant dans +mon sein. Tu élèveras mes enfants si j'ai le bonheur d'être mère; nous +croirons revivre en eux... Je sécherai toutes tes larmes, je consacrerai +ma vie à réparer toutes les souffrances de la tienne. + +--Sublime enfant, cÅ“ur d'ange! dit Louise en pleurant de joie; ce jour les +efface toutes. Va, je ne me plaindrai pas du sort qui m'a donné un tel +instant de joie ineffable! N'as-tu pas adouci déjà pour moi les années +d'exil? Tiens, vois! dit-elle en prenant sous son chevet un petit paquet +soigneusement enveloppé d'un carré de velours, reconnais-tu ces quatre +lettres? C'est toi qui me les as écrites à diverses époques de notre +séparation. J'étais en Italie quand j'ai reçu celle-ci; tu n'avais pas dix +ans. + +--Oh! je m'en souviens bien! dit Valentine; j'ai les vôtres aussi. Je les +ai tant relues, tant baignées de mes larmes! Celle-là , tenez, je vous l'ai +écrite du couvent. Comme j'ai tremblé, comme j'ai tressailli de peur et de +joie, quand une femme que je ne connaissais pas me remit la vôtre au +parloir! Elle me la glissa avec un signe d'intelligence, en me donnant des +friandises qu'elle feignait d'apporter de la part de ma grand'mère. Et +quand, deux ans après, étant aux environs de Paris, j'aperçus contre la +grille du jardin, une femme qui avait l'air de demander l'aumône, quoique +je ne l'eusse vue qu'une seule fois, qu'un seul instant, je la reconnus +tout de suite. Je lui dis: «Vous avez une lettre pour moi?--Oui, me +dit-elle, et je viendrai chercher la réponse demain.» Alors je courus +m'enfermer dans ma chambre; mais on m'appela, on me surveilla tout le +reste de la journée. Le soir, ma gouvernante resta auprès de mon lit à +travailler jusqu'à près de minuit. Il fallut que je feignisse de dormir +tout ce temps; et quand elle me laissa pour passer dans sa chambre, elle +emporta la lumière. Avec combien de peine et de précautions je parvins à +me procurer une allumette, un flambeau, et tout ce qu'il fallait pour +écrire, sans faire de bruit, sans éveiller ma surveillante! J'y réussis +cependant; mais je laissai tomber quelques gouttes d'encre sur mon drap, +et le lendemain je fus questionnée, menacée, grondée! Avec quelle +impudence je sus mentir! comme je subis de bon cÅ“ur la pénitence qui me +fût infligée! La vieille femme revint et demanda à me vendre un petit +chevreau. Je lui remis la lettre, et j'élevai la chèvre. Quoi qu'elle ne +vînt pas directement de vous, je l'aimais à cause de vous. Ô Louise! +je vous dois peut-être de n'avoir pas un mauvais cÅ“ur; on a tâché de +dessécher le mien de bonne heure; on a tout fait pour éteindre le germe de +ma sensibilité; mais votre image chérie, vos tendres caresses, votre bonté +pour moi, avaient laissé dans ma mémoire des traces ineffaçables. Vos +lettres vinrent réveiller en moi le sentiment de reconnaissance que vous y +aviez laissé; ces quatre lettres marquèrent quatre époques bien senties +dans ma vie; chacune d'elles m'inspira plus fortement la volonté d'être +bonne, la haine de l'intolérance, le mépris des préjugés, et j'ose dire +que chacune d'elles marqua un progrès dans mon existence morale. Louise, +ma sÅ“ur, c'est vous qui réellement m'avez élevée jusqu'à ce jour. + +--Tu es un ange de candeur et de vertu, s'écria Louise; c'est moi qui +devrais être à tes genoux... + +--Eh! vite, cria la voix de Bénédict au bas de l'escalier! séparez-vous! +Mademoiselle de Raimbault, M. de Lansac vous cherche. + + + + +VIII. + + +Valentine s'élança hors de la chambre. L'arrivée de M. de Lansac était +pour elle un incident agréable; elle voulait lui faire prendre part à son +bonheur; mais, à son grand déplaisir, Bénédict lui apprit qu'il l'avait +dérouté en lui répondant qu'il n'avait pas entendu parler de mademoiselle +de Raimbault depuis la fête. Bénédict s'excusa en disant qu'il ne savait +pas quelles étaient les dispositions de M. de Lansac à l'égard de Louise. +Mais au fond du cÅ“ur il avait éprouvé je ne sais quelle joie maligne à +envoyer ce pauvre fiancé courir les champs au milieu de la nuit, tandis +que lui, Bénédict, tenait la fiancée sous sa garde. + +--Ce mensonge est peut-être maladroit, lui dit-il; mais je l'ai fait +dans de bonnes intentions, et il n'est plus temps de le rétracter. +Permettez-moi, Mademoiselle, de vous engager à retourner au château tout +de suite; je vous accompagnerai jusqu'à la porte du parc, et vous direz +qu'après vous avoir égaré le hasard vous a fait retrouver votre chemin +toute seule. + +--Sans doute, répondit Valentine troublée: c'est ce qu'il y a de moins +inconvenant à faire, après avoir trompé et renvoyé M. de Lansac. Mais si +nous le rencontrons? + +--Je dirai, reprit vivement Bénédict, que, prenant part à sa peine, je +suis monté à cheval pour l'aider à vous retrouver, et que la fortune m'a +mieux servi que lui. + +Valentine était bien un peu tourmentée de toutes les conséquences de +cette aventure; mais, après tout, il n'était guère en son pouvoir de s'en +occuper. Louise avait jeté une pelisse sur ses épaules, et elle était +descendue avec elle dans la salle. Là , saisissant le flambeau que Bénédict +avait à la main, elle l'approcha du visage de sa sÅ“ur pour la bien voir, +et l'ayant contemplée avec ravissement: + +--Mon Dieu! s'écria-t-elle avec enthousiasme en s'adressant à Bénédict, +voyez donc comme est belle, ma Valentine! + +Valentine rougit, et Bénédict plus qu'elle encore. Louise était trop +livrée à sa joie pour deviner leur embarras. Elle la couvrit de caresses; +et quand Bénédict voulut l'arracher de ses bras, elle accabla ce dernier +de reproches. Mais, passant subitement à un sentiment plus juste, elle se +jeta avec effusion au cou de son jeune ami, en lui disant que tout son +sang ne paierait pas le bonheur qu'il venait de lui donner. + +--Pour votre récompense, ajouta-t-elle, je vais la prier de faire comme +moi; veux-tu, Valentine, donner aussi un baiser de sÅ“ur à ce pauvre +Bénédict, qui, se trouvant seul avec toi, s'est souvenu de Louise? + +--Mais, dit Valentine en rougissant, ce sera donc pour la seconde fois +aujourd'hui? + +--Et pour la dernière de ma vie, dit Bénédict en ployant un genou devant +la jeune comtesse. Que celui-ci efface toute la souffrance que j'ai +partagée en obtenant le premier malgré vous. + +La belle Valentine reprit sa sérénité; mais, avec une noble pudeur sur le +front, elle leva les yeux au ciel. + +--Dieu m'est témoin, dit-elle, que du fond de mon âme je vous donne cette +marque de la plus pure estime; et, se penchant vers le jeune homme, elle +déposa légèrement sur son front un baiser qu'il n'osa pas même lui rendre +sur la main. Il se releva pénétré d'un indicible sentiment de respect et +d'orgueil. Il n'avait pas connu de recueillement si suave, d'émotion si +douce, depuis le jour où, jeune villageois crédule et pieux, il avait +fait sa première communion, dans un beau jour de printemps, au parfum de +l'encens et des fleurs effeuillées. + +Ils retournèrent par le chemin d'où ils étaient venus, et cette fois +Bénédict se sentit entièrement calme auprès de Valentine. Ce baiser avait +formé entre eux un lien sacré de fraternité. Ils s'établirent dans une +confiance réciproque, et, lorsqu'ils se quittèrent à l'entrée du parc, +Bénédict promit d'aller bientôt porter à Raimbault des nouvelles de +Louise. + +--J'ose à peine vous en prier, répondit Valentine, et pourtant je le +désire bien vivement. Mais ma mère est si sévère dans ses préjugés! + +--Je saurai braver toutes les humiliations pour vous servir, répondit +Bénédict, et je me flatte de savoir m'exposer sans compromettre personne. + +Il la salua profondément et disparut. + +Valentine rentra par l'allée la plus sombre du parc; mais elle aperçut +bientôt à travers le feuillage, sous ces longues galeries de verdure, la +lueur et le mouvement des flambeaux. Elle trouva toute la maison en émoi, +et sa mère, qui pressait les mains du cocher, brutalisait le valet de +chambre, se faisait humble avec les uns, se laissait aller à la fureur +avec les autres, pleurait comme une mère, puis commandait en reine, et, +pour la première fois de sa vie peut-être, semblait par intervalles +appeler la pitié d'autrui à son secours. Mais dès qu'elle reconnut le pas +du cheval qui lui ramenait Valentine, au lieu de se livrer à la joie, elle +céda à sa colère longtemps comprimée par l'inquiétude. Sa fille ne trouva +dans ses yeux que le ressentiment d'avoir souffert. + +--D'où venez-vous? lui cria-t-elle d'une voix forte, en la tirant de sa +selle avec une violence qui faillit la faire tomber. Vous jouez-vous de +mes tourments? Pensez-vous que le moment soit bien choisi pour rêver à la +lune et vous oublier dans les chemins? À l'heure qu'il est, et lorsque, +pour me prêter à vos caprices, je suis brisée de fatigue, croyez-vous +qu'il soit convenable de vous faire attendre? Est-ce ainsi que vous +respectez votre mère, si vous ne la chérissez pas? + +Elle la conduisit ainsi jusqu'au salon en l'accablant des reproches les +plus aigres et des accusations les plus dures. Valentine bégaya quelques +mots pour sa défense, et fut dispensée de la présence d'esprit qu'elle +aurait été forcée d'apporter à des explications qu'heureusement on ne lui +demanda pas. Elle trouva au salon sa grand'mère, qui prenait du thé, et +qui, lui tendant les bras, s'écria: + +--Ah! te voilà , ma petite! Mais sais-tu que tu as donné bien de +l'inquiétude à ta mère? Pour moi, je savais bien qu'il ne pouvait t'être +rien arrivé de fâcheux dans ce pays-ci, où tout le monde révère le nom que +tu portes. Allons, embrasse-moi, et que tout soit oublié. Puisque te voilà +retrouvée, je vais manger de meilleur appétit. Cette course en calèche m'a +donné une faim d'enfer. + +En parlant ainsi, la vieille marquise, qui avait encore de fort bonnes +dents, mordit dans un _tost_ à l'anglaise que sa demoiselle de compagnie +lui préparait. Le soin minutieux qu'elle y apportait prouvait l'importance +que sa maîtresse attachait à l'assaisonnement de ce mets. Quant à la +comtesse, chez qui l'orgueil et la violence étaient au moins les vices +d'une âme impressionnable, cédant à la force de ses sensations, elle se +laissa tomber à demi évanouie sur un fauteuil. + +Valentine se jeta à ses genoux, aida à la délacer, couvrit ses mains de +larmes et de baisers, et regretta sincèrement le bonheur qu'elle avait +goûté en voyant combien il avait fait souffrir sa mère. La marquise quitta +son souper, dissimulant mal la contrariété qu'elle éprouvait, et vint, +alerte et vive qu'elle était, tourner autour de sa belle-fille en assurant +que ce ne serait rien. + +Lorsque la comtesse ouvrit les yeux, elle repoussa rudement Valentine, +lui dit qu'elle avait trop à se plaindre d'elle pour agréer ses soins; +et comme la pauvre enfant exprimait sa douleur et demandait son pardon à +mains jointes, il lui fut impérieusement ordonné d'aller se coucher sans +avoir obtenu le baiser maternel. + +La marquise, qui se piquait d'être l'ange consolateur de la famille, +s'appuya sur le bras de sa petite-fille pour remonter à sa chambre, et +lui dit en la quittant, après l'avoir embrassée au front: + +--Allons, ma chère petite, console-toi. Ta mère a un peu d'humeur ce soir, +mais ce n'est rien. Ne va pas t'amuser à prendre du chagrin; tu serais +couperosée demain, et cela ne ferait pas les affaires de notre bon Lansac. + +Valentine s'efforça de sourire, et quand elle se trouva seule, elle se +jeta sur son lit, accablée de chagrin, de bonheur, de lassitude, de +crainte, d'espoir, de mille sentiments divers qui se pressaient dans son +cÅ“ur. + +Au bout d'une heure, elle entendit retentir dans le corridor le bruit +des bottes éperonnées de M. de Lansac. La marquise, qui ne se couchait +jamais avant minuit, l'appela dans sa chambre entr'ouverte, et Valentine, +entendant leurs voix mêlées, alla sur-le-champ les rejoindre. + +--Ah! dit la marquise avec cette joie maligne de la vieillesse qui ne +respecte aucune des délicatesses de la pudeur parce qu'elle n'en a plus le +sentiment, j'étais bien sûre que la friponne, au lieu de dormir, attendait +le retour de son fiancé, le cÅ“ur agité, l'oreille au guet! Allons, allons, +mes enfants, je crois qu'il est temps de vous marier. + +Rien n'allait si mal que cette idée à l'attachement calme et digne que +Valentine éprouvait pour M. de Lansac. Elle rougit de mécontentement; mais +la physionomie respectueuse et douce de son fiancé la rassura. + +--Je n'ai pas pu dormir en effet, lui dit-elle, avant de vous avoir +demandé pardon de toute l'inquiétude que je vous ai causée. + +--On aime, des personnes qui nous sont chères, répondit M. de Lansac avec +une grâce parfaite, jusqu'aux tourments qu'elles nous causent. + +Valentine se retira confuse et agitée. Elle sentit qu'elle avait de grands +torts involontaires envers M. de Lansac, et sa conscience s'impatientait +d'avoir encore quelques heures à attendre pour lui en faire l'aveu. Si elle +avait eu moins de délicatesse et plus de connaissance du monde, elle se +fût bien gardée de faire cette confession. + +M. de Lansac avait, dans l'aventure de la soirée, joué le rôle le plus +déplaisant, et, quelle que fût la candeur de Valentine, il eût peut-être +semblé difficile à cet homme du monde de pardonner bien sincèrement à +sa fiancée l'espèce de pacte fait avec un autre pour le tromper. Mais +Valentine rougissait de rester complice d'un mensonge envers celui qui +allait être son époux. + +Le lendemain, dès le matin, elle courut le rejoindre au salon. + +--Évariste, lui dit-elle en allant droit au but, j'ai sur le cÅ“ur un +secret qui me pèse; il faut que je vous le dise. Si je suis coupable, vous +me blâmerez, mais au moins vous ne me reprocherez pas d'avoir manqué de +loyauté. + +--Eh! mon Dieu! ma chère Valentine, vous me faites frémir! Où voulez-vous +arriver avec ce préambule solennel? Songez dans quelle position nous nous +trouvons!... Non, non, je ne veux rien entendre. C'est aujourd'hui que je +vous quitte pour aller à mon poste attendre tristement la fin de l'éternel +mois qui s'oppose à mon bonheur, et je ne veux pas attrister ce jour déjà +si triste par une confidence qui semble vous être pénible. Quoi que vous +ayez à me dire, quoi que vous ayez fait de _criminel_, je vous absous. +Allez, Valentine, votre âme est trop belle, votre vie est trop pure pour +que j'aie l'insolence de vouloir vous confesser. + +--Cette confidence ne vous attristera pas, répondit Valentine en +retrouvant toute sa confiance dans la raison de M. de Lansac. Au contraire, +lorsque même vous m'accuseriez d'avoir agi avec précipitation, vous vous +réjouiriez encore avec moi, j'en suis sûre, d'un événement qui me comble +de joie. J'ai retrouvé ma sÅ“ur... + +--Taisez-vous, dit vivement M. de Lansac en affectant une terreur comique. +Ne prononcez pas ce nom ici! Votre mère a des doutes qui déjà la mettent +au désespoir. Que serait-ce, grand Dieu! si elle savait où vous en êtes? +Croyez-moi, ma chère Valentine, gardez ce secret bien avant dans votre +cÅ“ur, et n'en parlez pas même à moi. Vous m'ôteriez par là tous les moyens +de conviction que mon air d'innocence doit me donner auprès de votre mère. +Et puis, ajouta-t-il en souriant d'un air qui ôtait à ses paroles toute +la rigidité de leur sens, je ne suis pas encore assez votre maître, +c'est-à -dire votre protecteur, pour me croire bien fondé à autoriser un +acte de rébellion ouverte contre la volonté maternelle. Attendez un mois. +Cela vous semblera bien moins long qu'à moi. + +Valentine, qui tenait à dégager sa conscience de la circonstance la plus +délicate de son secret, voulut en vain insister. M. de Lansac ne voulut +rien entendre, et finit par lui persuader qu'elle ne devait rien lui dire. + +Le fait est que M. de Lansac était bien né, qu'il occupait de belles +fonctions diplomatiques, qu'il était plein d'esprit, de séduction et de +ruse; mais qu'il avait des dettes à payer, et que pour rien au monde il +n'eût voulu perdre la main et la fortune de mademoiselle de Raimbault. +Dans la crainte continuelle de s'aliéner la mère ou la fille, il +transigeait secrètement avec l'une et avec l'autre, il flattait leurs +sentiments, leurs opinions, et, peu intéressé dans l'affaire de Louise, +il était décidé à n'y intervenir que lorsqu'il deviendrait maître de la +terminer à son gré. + +Valentine prit sa prudence pour une autorisation tacite, et, se rassurant +de ce côté, elle dirigea toutes ses pensées vers l'orage qui allait +éclater du côté de sa mère. + +La veille au soir, le laquais adroit et bas qui avait déjà insinué +quelques soupçons sur l'apparition de Louise dans le pays était entré chez +la comtesse, sous le prétexte d'apporter une limonade, et il avait eu avec +elle l'entretien suivant. + + + + +IX. + + +--Madame m'avait ordonné hier de m'informer de la personne... + +--Il suffit. Ne la nommez jamais devant moi. L'avez-vous fait? + +--Oui, Madame, et je crois être sur la voie. + +--Parlez donc. + +--Je n'oserais pas affirmer à madame que la chose soit aussi certaine +que je le désirerais. Mais voici ce que je sais: il y a à la ferme de +Grangeneuve, depuis à peu près trois semaines, une femme qui passe pour la +nièce du père Lhéry, et qui m'a bien l'air d'être celle que nous cherchons. + +--L'avez-vous vue? + +--Non, Madame. D'ailleurs je ne connais pas la personne... et personne ici +n'est plus avancé que moi. + +--Mais que disent les paysans? + +--Les uns disent que c'est bien la parente des Lhéry; à preuve, disent-ils, +qu'elle n'est pas vêtue comme une demoiselle, et puis, parce qu'elle +occupe chez eux une chambre de laboureur. Ils pensent que si c'était +mademoiselle... on lui aurait fait une autre réception à la ferme. Les +Lhéry lui étaient tout dévoués, comme madame sait. + +--Sans doute. La mère Lhéry a été sa nourrice dans un temps où elle +était fort heureuse de trouver ce moyen d'existence. Mais que disent les +autres?... Comment se fait-il que pas un ici ne puisse affirmer si cette +personne est ou n'est pas celle que tout le monde a vue autrefois? + +--D'abord peu de gens l'ont vue à Grangeneuve, qui est un endroit fort +isolé. Elle n'en sort presque pas, et, lorsqu'elle sort, elle est toujours +enveloppée d'une mante, parce que, dit-on, elle est malade. Ceux qui l'ont +rencontrée l'ont à peine aperçue, et disent qu'il leur est impossible de +savoir si la personne fraîche et replète qu'ils ont vue, il y a quinze ans, +est la personne maigre et pâle qu'ils voient maintenant. C'est une chose +embarrassante à éclaircir, et qui demande beaucoup d'adresse et de +persévérance. + +--Joseph! je vous donne cent francs si vous voulez vous en charger. + +--Il suffit d'un ordre de madame, répondit le valet d'un air hypocrite. +Mais si je n'en viens pas à bout aussi vite que madame le désire, elle +voudra bien se rappeler que les paysans d'ici sont rusés, méfiants; qu'ils +ont un fort mauvais esprit, aucun attachement pour leurs anciens devoirs, +et qu'ils ne seraient pas fâchés de montrer une opposition quelconque à la +volonté de madame... + +--Je sais qu'ils ne m'aiment pas, et je m'en félicite. La haine de ces +gens-là m'honore au lieu de m'inquiéter. Mais le maire de la commune +n'a-t-il point fait amener cette étrangère pour la questionner? + +--Madame sait que le maire est un Lhéry, un cousin de son fermier; dans +cette famille-là , ils sont unis comme les doigts de la main, et ils +s'entendent comme larrons en foire... + +Joseph sourit de complaisance en se trouvant tant de causticité dans le +discours. La comtesse ne daigna pas partager son sentiment; mais elle +reprit: + +--Oh! c'est un grand désagrément que ces fonctions de maire soient +remplies par des paysans, à qui elles donnent une certaine autorité sur +nous! + +--Il faudra, pensa-t-elle, que je m'occupe de faire destituer celui-là , et +que mon gendre prenne l'ennui de le remplacer. Il fera faire la besogne +par les adjoints. + +Puis, revenant tout à coup au sujet de l'entretien par un de ces aperçus +clairs et prompts que donne la haine: + +--Il y a un moyen, dit-elle: c'est d'envoyer Catherine à la ferme, et de +la faire parler. + +--La nourrice de mademoiselle!... Oh! c'est une femme plus rusée que +madame ne pense. Peut-être sait-elle déjà fort bien ce qui en est. + +--Enfin, il faut trouver un moyen, dit la comtesse avec humeur. + +--Si madame me permet d'agir... + +--Eh! certainement! + +--En ce cas, j'espère être instruit demain de ce qui intéresse madame. + +Le lendemain, vers six heures du matin, au moment où l'Angélus sonnait au +fond de la vallée et où le soleil enluminait tous les toits d'alentour, +Joseph se dirigea vers la partie du pays la plus déserte, et en même +temps la mieux cultivée; c'était sur les terres de Raimbault, terres +considérables et fertiles, jadis vendues comme biens nationaux, rachetées +sous l'empire par la dot de mademoiselle Chignon, fille d'un riche +manufacturier, que le général comte de Raimbault avait épousée en secondes +noces. L'empereur aimait à unir les anciens noms aux nouvelles fortunes: +ce mariage s'était conclu sous son influence suprême; et la nouvelle +comtesse avait bientôt dépassé dans son cÅ“ur tout l'orgueil de la vieille +noblesse qu'elle haïssait, et dont cependant elle avait voulu à tout prix +obtenir les honneurs et les titres. + +Joseph avait sans doute tissé une fable bien savante pour se présenter à +la ferme sans effaroucher personne. Il avait dans son sac bien des tours +de Scapin pour abuser de la simplicité des habitants; mais, par malheur, +la première personne qu'il rencontra à cent pas de la ferme fut Bénédict, +homme bien plus fin, bien plus méfiant que lui. Le jeune homme se souvint +aussitôt de l'avoir vu quelque temps auparavant à une autre fête de +village, où, quoi qu'il portât fort bien son habit noir, bien qu'il +affectât des manières de supériorité sur les fermiers qui prenaient de la +bière avec lui, il avait été persiflé et humilié comme un vrai laquais +qu'il était. Aussitôt Bénédict comprit qu'il fallait écarter de la ferme +ce témoin dangereux, et, s'emparant de lui avec force politesses ironiques, + il le força d'aller visiter avec lui une vigne située à quelque distance. +Il affecta de le croire, sur sa parole, homme de confiance et régisseur du +château, et feignit une grande disposition au bavardage. Joseph abusa bien +vite de l'occasion, et, au bout de dix minutes, ses intentions et ses +projets devinrent clairs comme le jour pour Bénédict. Alors celui-ci se +tint sur ses gardes, et le désabusa de ses doutes relativement à Louise +avec un air de candeur dont Joseph fut parfaitement dupe. Cependant +Bénédict comprit que ce n'était pas assez, qu'il fallait se débarrasser +entièrement des intentions malfaisantes de ce mouchard, et il retrouva +tout à coup dans sa mémoire un moyen de le dominer. + +--Parbleu, monsieur Joseph! lui dit-il, je suis fort aise de vous avoir +rencontré. J'avais précisément à vous communiquer une affaire intéressante +pour vous. + +Joseph ouvrit deux larges oreilles, de ces oreilles de laquais, profondes, +mobiles, habiles à saisir, vigilantes à conserver; de ces oreilles où rien +ne se perd, où tout se retrouve. + +--M. le chevalier de Trigaud, continua Bénédict, ce gentilhomme campagnard +qui demeure à trois lieues d'ici, et qui fait un si énorme massacre de +lièvres et de perdrix qu'on n'en trouve plus là où il a passé, me disait +avant-hier (nous venions précisément de tuer dans les buissons une +vingtaine de cailles vertes; car le bon chevalier est braconnier comme un +garde-chasse), il disait donc avant hier qu'il serait bien aise d'avoir un +homme intelligent comme vous à son service... + +--M. le chevalier de Trigaud a dit cela? repartit l'auditeur ému. + +--Sans doute, reprit Bénédict. C'est un homme riche, libéral, insouciant, +ne se mêlant de rien, n'aimant que la chasse et la table, sévère à ses +chiens, doux à ses serviteurs, ennemi des embarras domestiques, volé +depuis qu'il est au monde, volable s'il en fut. Une personne qui aurait, +comme vous, reçu une certaine instruction, qui tiendrait ses comptes, qui +réformerait les abus de sa maison, et qui ne le contrarierait pas au +sortir de table, pourrait à jeun obtenir tout de son humeur facile, régner +en prince chez lui, et gagner quatre fois autant que chez madame la +comtesse de Raimbault. Or, tous ces avantages sont à votre disposition, +monsieur Joseph, si vous voulez, de ce pas, aller vous présenter au +chevalier. + +--J'y vais au plus vite! s'écria Joseph, qui connaissait fort bien la +place et qui la savait bonne. + +--Un instant! dit Bénédict. Il faudra vous rappeler que, grâce à mon goût +pour la chasse et à la morale bien connue de ma famille, ce bon chevalier +nous témoigne à tous une amitié vraiment extraordinaire, et que quiconque +aurait le malheur de me déplaire ou de rendre un mauvais office à +quelqu'un des miens ne _pourrirait_ pas sur le seuil de sa maison. + +Le ton dont ces paroles furent prononcées les rendit très-intelligibles +pour Joseph. Il rentra au château, rassura complètement la comtesse, eut +l'adresse de se faire donner les cent francs de gratification pour son +zèle et ses peines, et sauva Valentine de l'interrogatoire terrible que sa +mère lui réservait. Huit jours après il entra au service du chevalier de +Trigaud, qu'il ne vola pas (il avait trop d'esprit et son maître était +trop bête pour qu'il s'en donnât la peine), mais qu'il pilla comme un pays +conquis. + +Dans son désir de ne pas manquer une si excellente aubaine, il avait +poussé l'adresse et le dévouement aux intentions de Bénédict jusqu'à +donner de faux renseignements à la comtesse sur la résidence de Louise. En +trois jours il lui avait improvisé un voyage et un départ dont madame de +Raimbault avait été la dupe. Il avait réussi encore à ne pas perdre sa +confiance en quittant son service. Il s'était fait octroyer de bon gré la +permission de changer de maître, et madame de Raimbault ne pensa bientôt +plus à lui ni à ses révélations antérieures. La marquise, qui aimait +Louise plus peut-être qu'elle n'avait aimé personne, questionna Valentine. +Mais celle-ci connaissait trop le caractère faible et la légèreté de sa +grand'mère pour confier à son impuissante affection un secret de si haute +importance. M. de Lansac était parti, les trois femmes étaient fixées à +Raimbault, où le mariage devait se conclure dans un mois. Louise, qui ne +se fiait peut-être pas autant que Valentine aux bonnes intentions de M. de +Lansac, résolut de mettre à profit ce temps, où elle était à peu près +libre, pour la voir souvent; et trois jours après la Journée du 1er mai, +Bénédict, chargé d'une lettre, se présenta au château. + +Hautain et fier, il n'avait jamais voulu s'y présenter pour traiter +d'aucune affaire au nom de son oncle; mais pour Louise, pour Valentine, +pour ces deux femmes qu'il ne savait comment qualifier dans son affection, +il se faisait une sorte de gloire d'aller affronter les regards dédaigneux +de la comtesse et les affabilités insolentes de la marquise. Il profita +d'un jour chaud qui devait confiner Valentine chez elle, et, s'étant muni +d'une carnassière bien remplie de gibier, ayant pris pour vêtement une +blouse, un chapeau de paille et des guêtres, il partit ainsi équipé en +chasseur villageois, certain que ce costume choquerait moins les yeux de +la comtesse que ne le ferait un extérieur plus soigné. + +Valentine écrivait dans sa chambre. Je ne sais quelle attente vague +faisait trembler sa main; tout en traçant des lignes destinées à sa sÅ“ur, +il lui semblait que le messager qui devait s'en charger n'était pas loin. +Le moindre bruit dans la campagne, le trot d'un cheval, la voix d'un chien +la faisait tressaillir; elle se levait et courait à la fenêtre; appelant +dans son cÅ“ur Louise et Bénédict; car Bénédict, ce n'était pour elle, du +moins elle le croyait ainsi, qu'une partie de sa sÅ“ur détachée vers elle. + +Comme elle commençait à se lasser de cette émotion involontaire et +cherchait à en distraire sa pensée, cette voix si belle et si pure, cette +voix de Bénédict, qu'elle avait entendue la nuit sur les bords de l'Indre, +vint de nouveau charmer son oreille. La plume tomba de ses doigts; elle +écouta, ravie, ce chant naïf et simple qui avait tant d'empire sur ses +nerfs. La voix de Bénédict partait d'un sentier qui tournait en dehors du +parc sur une colline assez rapide. Le chanteur, se trouvant élevé +au-dessus des jardins, pouvait faire entendre distinctement ces vers de sa +chanson villageoise, qui renfermaient peut-être un avertissement pour +Valentine: + + Bergère Solange, écoutez. + L'alouette aux champs vous appelle. + +Valentine était assez romanesque; elle ne pensait pas l'être parce que son +cÅ“ur vierge n'avait pas encore conçu l'amour. Mais lorsqu'elle croyait +pouvoir s'abandonner sans réserve à un sentiment pur et honnête, sa jeune +tête ne se défendait point d'aimer tout ce qui ressemblait à une aventure. +Élevée sous des regards si rigides, dans une atmosphère d'usages si froids +et si guindés, elle avait si peu joui de la fraîcheur et de la poésie de +son âge! + +Collée au store de sa fenêtre, elle vit bientôt Bénédict descendre le +sentier. Bénédict n'était pas beau; mais sa taille était remarquablement +élégante. Son costume rustique, qu'il portait un peu théâtralement, sa +marche légère et assurée sur le bord du ravin, son grand chien blanc +tacheté qui bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur +et assez puissant pour suppléer chez lui à la beauté du visage, toute +cette apparition dans une scène champêtre qui, par les soins de l'art, +spoliateur de la nature, ressemblait assez à un décor d'opéra, c'était de +quoi émouvoir un jeune cerveau, et donner je ne sais quel accessoire de +coquetterie au prix de la missive. + +Valentine fut bien tentée de s'enfoncer dans le parc, d'aller ouvrir une +petite porte qui donnait sur le sentier, de tendre une main avide vers la +lettre qu'elle croyait déjà voir dans celle de Bénédict. Tout cela était +assez imprudent. Une pensée plus louable que celle du danger la retint: ce +fut la crainte de désobéir deux fois en allant au-devant d'une aventure +qu'elle ne pouvait pas repousser. + +Elle résolut donc d'attendre un nouvel avertissement pour descendre, et +bientôt une grande rumeur de chiens animés les uns contre les autres fit +glapir tous les échos du préau. C'était Bénédict qui avait mis le sien aux +prises avec ceux de la maison, afin d'annoncer son arrivée de la manière +la plus bruyante possible. + +Valentine descendit aussitôt; son instinct lui fit deviner que Bénédict se +présenterait de préférence à la marquise, comme étant la plus abordable. +Elle rejoignit donc sa grand'mère, qui avait coutume de faire la sieste +sur le canapé du salon, et, après l'avoir doucement éveillée, elle prit un +prétexte pour s'asseoir à ses côtés. + +Au bout de quelques minutes, un domestique vint annoncer que le neveu de +M. Lhéry demandait à présenter son respect et son gibier à la +marquise. + +--Je me passerais bien de son respect, répondit la vieille folle, mais que +son gibier soit le bienvenu. Faites entrer. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + + +X. + + +En voyant paraître ce jeune homme dont elle se savait complice et qu'elle +allait encourager, sous les yeux de sa grand'mère, à lui remettre un +secret message, Valentine eut un remords. Elle sentit qu'elle rougissait, +et le pourpre de ses joues alla se refléter sur celles de Bénédict. + +--Ah! c'est toi, mon garçon! dit la marquise qui étalait sur le sofa sa +jambe courte et replète avec des grâces du temps de Louis XV. Sois le +bienvenu. Comment va-t-on à la ferme? Et cette bonne mère Lhéry? et cette +jolie petite cousine? et tout le monde? + +Puis, sans se soucier de la réponse, elle enfonça la main dans la +carnassière que Bénédict détachait de son épaule. + +--Ah! vraiment, c'est fort beau, ce gibier-là ! Est-ce toi qui l'as tué? On +dit que tu laisses un peu braconner le Trigaud sur nos terres? Mais voilà +de quoi te faire absoudre... + +--Ceci, dit Bénédict en tirant de son sein une petite mésange vivante, je +l'ai prise au filet par hasard. Comme elle est d'une espèce rare, j'ai +pensé que mademoiselle, qui s'occupe d'histoire naturelle, la joindrait à +sa collection. + +Et, tout en remettant le petit oiseau à Valentine, il affecta d'avoir +beaucoup de peine à le glisser dans ses doigts sans le laisser échapper. +Il profita de ce moment pour lui remettre la lettre. Valentine s'approcha +d'une fenêtre, comme pour examiner l'oiseau de près, et cacha le papier +dans sa poche. + +--Mais tu dois avoir bien chaud, mon cher? dit la marquise. Va donc te +désaltérer à l'office. + +Valentine vit le sourire de dédain qui effleurait les lèvres de Bénédict. + +--Monsieur aimerait peut-être mieux, dit-elle vivement, prendre un verre +d'eau de grenades? + +Et elle souleva la carafe qui était sur un guéridon derrière sa grand'mère, +pour en verser elle-même à son hôte. Bénédict la remercia d'un regard, +et, passant derrière le dossier du sofa, il accepta, heureux de toucher +le verre de cristal que la blanche main de Valentine lui offrit. + +La marquise eut une petite quinte de toux pendant laquelle il dit vivement +à Valentine: + +--Que faudra-t-il répondre de votre part à la demande contenue dans cette +lettre? + +--Quoi que ce soit, _oui_, répondit Valentine, effrayée de tant d'audace. + +Bénédict promenait un regard grave sur ce salon élégant et spacieux, sur +ces glaces limpides, sur ces parquets luisants, sur mille recherches de +luxe dont l'usage même était ignoré encore à la ferme. Ce n'était pas la +première fois qu'il pénétrait dans la demeure du riche, et son cÅ“ur était +loin de se prendre d'envie pour tous ces hochets de la fortune, comme eût +fait celui d'Athénaïs. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une remarque +qui n'avait pas encore pénétré chez lui si avant; c'est que la société +avait mis entre lui et mademoiselle de Raimbault des obstacles immenses. + +«Heureusement, se disait-il, je puis braver le danger de la voir sans en +souffrir. Jamais je ne serai amoureux d'elle.» + +--Eh, bien! ma fille, veux-tu te mettre au piano, et continuer cette +romance que tu m'avais commencée tout à l'heure? + +C'était un ingénieux mensonge de la vieille marquise pour faire entendre à +Bénédict qu'il était temps de se retirer _à l'office_. + +--Bonne maman, répondit Valentine, vous savez que je ne chante guère; mais +vous qui aimez la bonne musique, si vous voulez vous donner un très-grand +plaisir, priez monsieur de chanter. + +--En vérité? dit la marquise. Mais comment sais-tu cela, ma fille? + +--C'est Athénaïs qui me l'a dit, répondit Valentine en baissant les yeux. + +--Eh bien! s'il en est ainsi, mon garçon, fais-moi ce plaisir-là , dit la +marquise. Régale-moi d'un petit air villageois; cela me reposera du +Rossini, auquel je n'entends rien. + +--Je vous accompagnerai si vous voulez, dit Valentine au jeune homme avec +timidité. + +Bénédict était bien un peu troublé de l'idée que sa voix allait peut-être +appeler au salon la fière comtesse. Mais il était plus touché encore des +efforts de Valentine pour le retenir et le faire asseoir; car la marquise, +malgré toute sa popularité, n'avait pu se décider à offrir un siège au +neveu de son fermier. + +Le piano fut ouvert. Valentine s'y plaça après avoir tiré un pliant auprès +du sien. Bénédict, pour lui prouver qu'il ne s'apercevait pas de l'affront +qu'il avait reçu, préféra chanter debout. + +Dès les premières notes, Valentine rougit et pâlit, des larmes vinrent au +bord de sa paupière; peu à peu elle se calma, ses doigts suivirent le +chant, et son oreille le recueillit avec intérêt. + +La marquise écouta d'abord avec plaisir. Puis, comme elle avait sans cesse +l'esprit oisif et ne pouvait rester en place, elle sortit, rentra, et +ressortit encore. + +--Cet air, dit Valentine dans un instant où elle fut seule avec Bénédict, +est celui que ma sÅ“ur me chantait de prédilection lorsque j'étais enfant, +et que je la faisais asseoir sur le haut de la colline pour l'entendre +répéter à l'écho. Je ne l'ai jamais oublié, et tout à l'heure j'ai failli +pleurer quand vous l'avez commencé. + +--Je l'ai chanté à dessein, répondit Bénédict; c'était vous parler au nom +de Louise... + +La comtesse entra comme ce nom expirait sur les lèvres de Bénédict. À la +vue de sa fille assise auprès d'un homme en tête-à -tête, elle attacha sur +ce groupe des yeux clairs, fixes, stupéfaits. D'abord, elle ne reconnut +pas Bénédict, qu'elle avait à peine regardé à la fête, et sa surprise la +pétrifia sur place. Puis, quand elle se rappela l'impudent vassal qui +avait osé porter ses lèvres sur les joues de sa fille, elle fit un pas +en avant, pâle et tremblante, essayant de parler et retenue par une +strangulation subite. Heureusement un incident ridicule préserva Bénédict +de l'explosion. Le beau lévrier gris de la comtesse s'était approché avec +insolence du chien de chasse de Bénédict, qui, tout poudreux, tout +haletant, s'était couché sans façon sous le piano. Perdreau, patiente et +raisonnable bête, se laissa flairer des pieds à la tête, et se contenta +de répondre aux avanies de son hôte en lui montrant silencieusement une +longue rangée de dents blanches. Mais quand le lévrier, hautain et +discourtois, voulut passer aux injures, Perdreau, qui n'avait jamais +souffert un affront et qui venait de faire tête à trois dogues quelques +instants auparavant, se dressa sur ses pattes, et, d'un coup de boutoir, +roula son frêle adversaire sur le parquet. Celui-ci vint, en jetant des +cris aigus, se réfugier aux pieds de sa maîtresse. Ce fut une occasion +pour Bénédict, qui vit la comtesse éperdue, de s'élancer hors de +l'appartement en feignant d'entraîner et de châtier Perdreau, qu'au fond +du cÅ“ur il remerciait sincèrement de son inconvenance. + +Comme il sortait escorté des glapissements du lévrier, des sourds +grognements de son propre chien et des exclamations douloureuses de la +comtesse, il rencontra la marquise, qui, étonnée de ce vacarme, lui +demanda ce que cela signifiait. + +--Mon chien a étranglé celui de madame, répondit-il d'un air piteux en +s'enfuyant. + +Il retourna à la ferme, emportant un grand fonds d'ironie et de haine +contre la noblesse, et riant du bout des lèvres de son aventure. Cependant +il eut pitié de lui-même en se rappelant quels affronts bien plus grands +il avait prévus, et de quel sang-froid moqueur il s'était vanté en +quittant Louise quelques heures auparavant. Peu à peu tout le ridicule de +cette scène lui parut retomber sur la comtesse, et il arriva à la ferme en +veine de gaieté. Son récit fit rire Athénaïs jusqu'aux larmes. Louise +pleura en apprenant comment Valentine avait accueilli son message et +reconnu la chanson que Bénédict lui avait chantée. Mais Bénédict ne se +vanta pas de sa visite au château devant le père Lhéry. Celui-ci n'était +pas homme à s'amuser d'une plaisanterie qui pouvait lui faire perdre mille +écus de profits _par chacun an_. + +--Qu'est-ce donc que tout cela signifie? répéta la marquise en entrant +dans le salon. + +--C'est vous, Madame, qui me l'expliquerez, j'espère, répondit la +comtesse. N'étiez-vous pas ici quand cet homme est entré? + +--Quel _homme_? demanda la marquise. + +--M. Bénédict, répondit Valentine toute confuse et cherchant à prendre de +l'aplomb. Maman, il vous apportait du gibier; ma bonne maman l'a prié de +chanter, et je l'accompagnais... + +--C'est pour vous qu'il chantait, Madame? dit la comtesse à sa belle-mère. +Mais vous l'écoutiez de bien loin, ce me semble. + +--D'abord, répondit la vieille, ce n'est pas moi qui l'en ai prié, c'est +Valentine. + +--Cela est fort étrange, dit la comtesse en attachant des yeux perçants +sur sa fille. + +--Maman, dit Valentine en rougissant, je vais vous expliquer cela. Mon +piano est horriblement faux, vous le savez; nous n'avons pas de facteur +dans les environs; ce _jeune homme_ est musicien; en outre, il accorde +très bien les instruments... Je savais cela par Athénaïs, qui a un piano +chez elle, et qui a souvent recours à l'adresse de son cousin... + +--Athénaïs a un piano! ce jeune homme est musicien! Quelle étrange +histoire me faites-vous là ? + +--Rien n'est plus vrai, Madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais +comprendre qu'à présent tout le monde en France reçoit de l'éducation! +Ces gens-là sont riches; ils ont fait donner des talents à leurs enfants. +C'est fort bien fait; c'est la mode: il n'y a rien à dire. Ce garçon +chante très-bien, ma foi! Je l'écoutais du vestibule avec beaucoup de +plaisir. Eh bien! qu'y a-t-il? Croyez-vous que Valentine fût en danger +auprès de lui quand moi j'étais à deux pas? + +--Oh! Madame, dit la comtesse, vous avez une manière d'interpréter mes +idées!... + +--Mais c'est que vous en avez de si bizarres! Vous voilà tout effarouchée +parce que vous avez trouvé votre fille au piano avec un homme! Est-ce +qu'on fait du mal quand on est occupé à chanter? Vous me faites un crime +de les avoir laissés seuls un instant, comme si... Eh! mon Dieu! vous ne +l'avez donc pas regardé, ce garçon? Il est laid à faire peur! + +--Madame, répondit la comtesse avec le sentiment d'un profond mépris, il +est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mécontentement. Comme +il nous est impossible de nous entendre sur de certaines choses, c'est à +ma fille que je m'adresse. Valentine, je n'ai pas besoin de vous dire que +je n'ai point les idées grossières qu'on me prête. Je vous connais assez, +ma fille, pour savoir qu'un homme de cette sorte n'est pas un _homme_ pour +vous, et qu'il n'est pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais +l'inconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop légèrement. +Songez que rien n'est pire dans le monde que les situations ridicules. +Vous avez trop de bienveillance dans le caractère; trop de laisser-aller +avec les inférieurs. Rappelez-vous qu'ils ne vous en sauront aucun gré, +qu'ils en abuseront toujours, et que les mieux traités seront les plus +ingrats. Croyez-en l'expérience de votre mère et observez-vous davantage. +Déjà plusieurs fois j'ai eu l'occasion de vous faire ce reproche: vous +manquez de dignité. Vous en sentirez les inconvénients. Ces _gens-là _ ne +comprennent pas jusqu'où il leur est permis d'aller et le point fixe +où ils doivent s'arrêter. Cette petite Athénaïs est avec vous d'une +familiarité révoltante. Je le tolère, parce qu'après tout c'est une femme. +Mais je ne serais pas très-flattée que son fiancé vînt, dans un endroit +public, vous aborder d'un petit air dégagé. C'est un jeune homme fort mal +élevé, comme ils le sont tous dans cette classe-là , manquant de tact +absolument... M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libéral, +a beaucoup trop auguré de lui en lui parlant l'autre jour comme à un +homme d'esprit... Un autre se fût retiré de la danse; lui, vous a +très-cavalièrement embrassée, ma fille... Je ne vous en fais pas un +reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait à perdre +contenance; je sais que vous avez assez souffert de cette impertinence, +et, si je vous la rappelle, c'est pour vous montrer combien il faut tenir +à distance les gens _de peu_. + +Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les +épaules. Valentine, écrasée sous le poids de la logique de sa mère, +répondit en balbutiant: + +--Maman, c'est seulement à cause du piano que je pensais... Je ne pensais +pas aux inconvénients... + +--En s'y prenant bien, reprit la comtesse désarmée par sa soumission, il +peut n'y en avoir aucun à le faire venir. Le lui avez-vous proposé? + +--J'allais le faire lorsque... + +--En ce cas il faut le faire rentrer... + +La comtesse sonna et demanda Bénédict; mais on lui dit qu'il était déjà +loin sur la colline. + +--Tant pis, dit-elle quand le domestique fut sorti; il ne faut pour rien +au monde qu'il croie avoir été admis ici pour sa belle voix. Je tiens à +ce qu'il revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce +pied-là . Donnez-moi cette écritoire. Je vais lui expliquer ce qu'on attend +de lui. + +--Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise à qui la peur tenait +lieu de raison. + +--Je sais les usages, Madame, répondit la comtesse. + +Elle traça quelques mots à la hâte, et les remettant à Valentine: + +--Lisez, dit-elle, et faites porter à la ferme. + +Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici: + + «Monsieur Bénédict, voulez-vous accorder le piano de ma fille? + vous me ferez plaisir. + + J'ai l'honneur de vous saluer. + + F. Comtesse DE RAIMBAULT.» + +Valentine prit dans sa main le pain à cacheter, et feignit de le placer +sous le feuillet; mais elle sortit en gardant la lettre ouverte. +Allait-elle donc envoyer cette insolente signification? était-ce ainsi +qu'il fallait payer Bénédict de son dévouement? Fallait-il traiter en +laquais l'homme qu'elle n'avait pas craint de marquer au front d'un baiser +fraternel? Le cÅ“ur l'emporta sur la prudence; elle tira un crayon de sa +poche, et, entre les doubles portes de l'antichambre déserte, elle traça +ces mots au bas du billet de sa mère: + +«Oh! pardon! pardon, Monsieur! Je vous expliquerai cette invitation. +Venez; ne refusez pas de venir. Au nom de Louise, pardon!» + +Elle cacheta le billet et le remit à un domestique. + + + + +XI. + + +Elle ne put ouvrir la lettre de Louise que le soir. C'était une longue +paraphrase du peu de mots qu'elles avaient pu échanger à leur gré dans +l'entrevue de la ferme. Cette lettre toute palpitante de joie et d'espoir +était l'expression d'une véritable amitié de femme romanesque, expansive, +sÅ“ur de l'amour, amitié pleine d'adorables puérilités et de platoniques +ardeurs. + +Elle terminait par ces mots: + +«Le hasard m'a fait découvrir que ta mère allait demain rendre une visite +dans le voisinage. Elle n'ira que vers la nuit à cause de la chaleur. +Tâche de te dispenser de l'accompagner, et, dès que la nuit sera sombre, +viens me trouver au bout de la grande prairie, à l'endroit du petit bois +de Vavray. La lune ne se lève qu'à minuit, et cet endroit est toujours +désert.» + +Le lendemain, la comtesse partit vers six heures du soir, engageant +Valentine à se mettre au lit, et recommandant à la marquise de veiller à +ce qu'elle prît un bain de pieds bien chaud. Mais la vieille femme, tout +en disant qu'elle avait élevé sept enfants et qu'elle sortait soigner une +migraine, oublia bien vite tout ce qui n'était pas elle. Fidèle à ses +habitudes de mollesse antique, elle se mit au bain à la place de sa +petite-fille, et fit appeler sa demoiselle de compagnie pour lui lire un +roman de Crébillon fils. Valentine s'échappa dès que l'ombre commença à +descendre sur la colline. Elle prit une robe brune afin d'être moins +aperçue dans la campagne assombrie, et, coiffée seulement de ses beaux +cheveux blonds qu'agitaient les tièdes brises du soir, elle franchit la +prairie d'un pied rapide. + +Cette prairie avait bien une demi-lieue de long; elle était coupée de +larges ruisseaux auxquels des arbres renversés servaient de ponts. Dans +l'obscurité, Valentine faillit plusieurs fois se laisser tomber. Tantôt +elle accrochait sa robe à d'invisibles épines, tantôt son pied s'enfonçait +dans la vase trompeuse du ruisseau. Sa marche légère éveillait des +milliers de phalènes bourdonnantes; le grillon babillard se taisait à son +approche, et quelquefois une chouette endormie dans le tronc d'un vieux +saule s'en échappait, et la faisait tressaillir en rasant son front de son +aile souple et cotonneuse. + +C'était la première fois de sa vie que Valentine se hasardait seule, la +nuit, volontairement, hors du toit paternel. Quoi qu'une grande exaltation +morale lui prêtât des forces, la peur s'empara d'elle parfois, et lui +donnait des ailes pour raser l'herbe et franchir les ruisseaux. + +Au lieu indiqué elle trouva sa sÅ“ur, qui l'attendait avec impatience. +Après mille tendres caresses, elles s'assirent sur la marge d'un fossé et +se mirent à causer. + +--Conte-moi donc ta vie depuis que je t'ai perdue, dit Valentine à Louise. + +Louise raconta ses voyages, ses chagrins, son isolement, sa misère. À +peine âgée de seize ans, lorsqu'elle se trouva exilée en Allemagne auprès +d'une vieille parente de sa famille, elle n'avait touché qu'une faible +pension alimentaire qui ne suffisait point à la rendre indépendante. +Tyrannisée par cette duègne, elle s'était enfuie en Italie, où, à force de +travail et d'économie, elle avait réussi à subsister. Enfin, sa majorité +étant arrivée, elle avait joui de son patrimoine, héritage fort modique, +car toute la fortune de cette famille venait de la comtesse; la terre même +de Raimbault, ayant été rachetée par elle, lui appartenait en propre, et +la vieille mère du général ne devait une existence agréable qu'aux _bons +procédés_ de sa belle-fille. C'est pour cette raison qu'elle la ménageait +et avait abandonné entièrement Louise, afin de ne pas tomber dans +l'indigence. + +Quelque mince que fût la somme que toucha cette malheureuse fille, elle +fut accueillie comme une richesse, et suffit de reste à des besoins +qu'elle avait su restreindre. Une circonstance, qu'elle n'expliquait pas à +sa sÅ“ur, l'ayant engagée à revenir à Paris, elle y était depuis six mois +lorsqu'elle apprit le prochain mariage de Valentine. Dévorée du désir +de revoir sa patrie et sa sÅ“ur, elle avait écrit à sa nourrice madame +Lhéry; et celle-ci, bonne et aimante femme, qui n'avait jamais cessé de +correspondre de loin en loin avec elle, se hâta de l'inviter à venir +secrètement passer quelques semaines à la ferme. Louise accepta avec +empressement, dans la crainte que le mariage de Valentine ne mît bientôt +une plus invincible barrière entre elles deux. + +--À Dieu ne plaise! répondit Valentine; ce sera au contraire le signal de +notre rapprochement. Mais, dis-moi, Louise, dans tout ce que tu viens de +me raconter, tu as omis une circonstance bien intéressante pour moi... Tu +ne m'as pas dit si... + +Et Valentine, embarrassée de prononcer un seul mot qui eût rapport à cette +terrible faute de sa sÅ“ur, qu'elle eût voulu effacer au prix de tout son +sang, sentit sa langue se paralyser et son front se couvrir d'une sueur +brûlante. + +Louise comprit, et malgré les déchirants remords de sa vie, aucun reproche +n'enfonça dans son cÅ“ur une pointe si acérée que cet embarras et ce +silence. Elle laissa tomber sa tête sur ses mains, et, facile à aigrir +après une vie de malheur, elle trouva que Valentine lui faisait plus de +mal à elle seule que tous les autres ensemble. Mais, revenant bientôt à la +raison, elle se dit que Valentine souffrait par excès de délicatesse; elle +comprit qu'il en avait déjà bien coûté à cette jeune fille si pudique pour +appeler une confidence plus intime et pour oser seulement la désirer. + +--Eh bien! Valentine, dit-elle en passant un de ses bras au cou de sa +jeune sÅ“ur. + +Puis Valentine, essuyant ses yeux, réussit par un sublime effort à +dépouiller la rigidité de la jeune vierge pour s'élever au rôle de l'amie +généreuse et forte. + +--Dis-moi, s'écria-t-elle; il est dans tout cela un être qui a dû étendre +son influence sacrée sur toute ta vie, un être que je ne connais pas, dont +j'ignore le nom, mais qu'il m'a semblé parfois aimer de toute la force du +sang et de toute la volonté de ma tendresse pour toi... + +--Tu veux donc que je t'en parle, ô ma courageuse sÅ“ur! J'ai cru que je +n'oserais jamais te rappeler son existence. Eh bien! ta grandeur d'âme +surpasse tout ce que j'en espérais. Mon fils existe, il ne m'a jamais +quittée; c'est moi qui l'ai élevé. Je n'ai point essayé de dissimuler ma +faute en l'éloignant de moi ou en lui refusant mon nom. Partout il m'a +suivie, partout sa présence a révélé mon malheur et mon repentir. Et, le +croiras-tu, Valentine? j'ai fini par mettre ma gloire à me proclamer sa +mère, et dans toutes les âmes justes j'ai trouvé mon absolution en faveur +de mon courage. + +--Et quand même je ne serais pas ta sÅ“ur et ta fille aussi, répondit +Valentine, je voudrais être au nombre de ces justes. Mais où est-il? + +--Mon Valentin est à Paris, dans un collège. C'est pour l'y conduire que +j'ai quitté l'Italie, et c'est pour te voir que je me suis séparée de lui +depuis un mois. Il est beau, mon fils, Valentine; il est aimant; il te +connaît; il désire ardemment embrasser celle dont il porte le nom, et il +te ressemble. Il est blond et calme comme toi; à quatorze ans, il est +presque de ta taille... Dis, voudras-tu, quand tu seras mariée, que je te +le présente? + +Valentine répondit par mille caresses. + +Deux heures s'étaient écoulées rapidement, non-seulement à se rappeler le +passé, mais encore à faire des projets pour l'avenir. Valentine y portait +toute la confiance de son âge; Louise y croyait moins, mais elle ne le +disait pas. Une ombre noire se dessina tout d'un coup dans l'air bleu +au-dessus du fossé. Valentine tressaillit et laissa échapper un cri +d'effroi. Louise, posant sa main sur la sienne, lui dit: + +--Rassure-toi, c'est un ami, c'est Bénédict. + +Valentine fut d'abord contrariée de sa présence au rendez-vous. +Il semblait que désormais tous les actes de sa vie amenassent un +rapprochement forcé entre elle et ce jeune homme. Cependant elle fut +forcée de comprendre que son voisinage n'était pas inutile à deux femmes +dans cet endroit écarté, et surtout que son escorte devait agréer à +Louise, qui était à plus d'une lieue de son gîte. Elle ne put pas non +plus s'empêcher de remarquer le sentiment de délicatesse respectueuse qui +l'avait fait s'abstenir de paraître durant leur entretien. Ne fallait-il +pas du dévouement, d'ailleurs, pour monter ainsi la garde pendant deux +heures? Tout bien considéré, il y aurait eu de l'ingratitude à lui faire +un froid accueil. Elle lui expliqua le billet de sa mère, prit tout le +tort sur elle, et le supplia de ne venir au château qu'avec une forte +dose de patience et de philosophie. Bénédict jura en riant que rien ne +l'ébranlerait; et, après l'avoir reconduite avec Louise jusqu'au bout de +la prairie, il reprit avec celle-ci le chemin de la ferme. + +Le lendemain il se présenta au château. Par un hasard dont Bénédict ne se +plaignait pas, c'était au tour de madame de Raimbault à avoir la migraine; +mais celle-là n'était pas feinte, elle la força de garder le lit. Les +choses se passèrent donc mieux que Bénédict ne l'avait espéré. Quand il +sut que la comtesse ne se lèverait pas de la journée, il commença par +démonter le piano et enlever toutes les touches; puis il trouva qu'il +fallait remettre des _buffles_ à tous les marteaux; quantité de cordes +rouillées étaient à renouveler; enfin il se créa de l'ouvrage pour tout +un jour; car Valentine était là , lui présentant les ciseaux, l'aidant à +rouler le laiton sur la bobine, lui donnant la note au diapason, et +s'occupant de son piano peut-être plus ce jour-là qu'elle n'avait fait +dans toute sa vie. De son côté, Bénédict était beaucoup moins habile à +cette besogne que Valentine ne l'avait annoncé. Il cassa plus d'une corde +en la montant, il tourna plus d'une cheville pour une autre, et souvent +dérangea l'accord de toute une gamme pour remettre celui d'une note. +Pendant ce temps, la vieille marquise allait, venait, toussait, dormait, +et ne s'occupait d'eux que pour les mettre plus à l'aise encore. Ce fut +une délicieuse journée pour Bénédict. Valentine était si douce, elle avait +une gaieté si naïve, si vraie, une politesse si obligeante, qu'il était +impossible de ne pas respirer à l'aise auprès d'elle. Et puis je ne sais +comment il se fit qu'au bout d'une heure, par un accord tacite, toute +politesse disparut entre eux. Une sorte de camaraderie enfantine et rieuse +s'établit. Ils se raillaient de leurs mutuelles maladresses, leurs mains +se rencontraient sur le clavier, et, la gaieté chassant l'émotion, ils se +querellaient comme de vieux amis. Enfin, vers cinq heures, le piano se +trouvant accordé, Valentine imagina un moyen de retenir Bénédict. Un peu +d'hypocrisie s'improvisa dans ce cÅ“ur de jeune fille, et, sachant que sa +mère accordait tout à l'extérieur de la déférence, elle se glissa dans son +alcôve. + +--Maman, lui dit-elle, M. Bénédict a passé six heures à mon piano, et il +n'a pas fini; cependant nous allons nous mettre à table: j'ai pensé qu'il +était impossible d'envoyer ce jeune homme à l'office, puisque vous n'y +envoyez jamais son oncle, et que vous lui faites servir du vin sur votre +propre table. Que dois-je faire? Je n'ai pas osé l'inviter à dîner avec +nous sans savoir de vous si cela était convenable. + +La même demande, faite en d'autres termes, n'eût obtenu qu'une sèche +désapprobation. Mais la comtesse était toujours plus satisfaite d'obtenir +la soumission à ses principes que l'obéissance passive à ses volontés. +C'est le propre de la vanité de vouloir imposer le respect et l'amour de +sa domination. + +--Je trouve la chose assez convenable, répondit-elle. Puis qu'il s'est +rendu à mon billet sans hésiter, et qu'il s'est exécuté de bonne grâce, +il est juste de lui montrer quelque égard. Allez, ma fille, invitez-le +vous-même de ma part. + +Valentine, triomphante, retourna au salon, heureuse de pouvoir faire +quelque chose d'agréable au nom de sa mère, et lui laissa tout l'honneur +de cette invitation. Bénédict, surpris, hésita à l'accepter. Valentine +outre-passa un peu les pouvoirs dont elle était investie en insistant. +Comme ils passaient tous trois à table, la marquise dit à l'oreille de +Valentine: + +--Est-ce que vraiment ta mère a eu l'idée de cette honnêteté? Cela +m'inquiète pour sa vie. Est-ce qu'elle est sérieusement malade? + +Valentine ne se permit pas de sourire à cette âcre plaisanterie. Tour à +tour dépositaire des plaintes et des inimitiés de ces deux femmes, elle +était entre elles comme un rocher battu de deux courants contraires. + +Le repas fut court, mais enjoué. On passa ensuite sous la charmille pour +prendre le café. La marquise était toujours d'assez bonne humeur en +sortant de table. De son temps, quelques jeunes femmes, dont on tolérait +la légèreté en faveur de leurs grâces, et peut-être aussi de la diversion +que leurs inconvenances apportaient à l'ennui d'une société oisive et +blasée, se faisaient fanfaronnes de mauvais ton; à certains visages +l'air _mauvais sujet_ allait bien. Madame de Provence était le noyau +d'une coterie féminine qui _sablait fort bien le champagne_. Un siècle +auparavant, _Madame_, belle-sÅ“ur de Louis XIV, bonne et grave Allemande +qui n'aimait que les _saucisses à l'ail_ et la _soupe à la bière_, +admirait chez les dames de la cour de France, et surtout chez madame la +duchesse de Berry, la faculté de boire beaucoup sans qu'il y parût, et de +supporter à merveille le vin de Constance et le marasquin de Hongrie. + +La marquise était gaie au dessert. Elle racontait avec cette aisance, ce +naturel propre aux gens qui ont vu beaucoup de monde, et qui leur tient +lieu d'esprit. Bénédict l'écouta avec surprise. Elle lui parlait une +langue qu'il croyait étrangère à sa classe et à son sexe. Elle se servait +de mots crus qui ne choquaient pas, tant elle les disait d'un air simple +et sans façon. Elle racontait aussi des histoires avec une merveilleuse +lucidité de mémoire et une admirable présence d'esprit pour en sauver +les situations graveleuses à l'oreille de Valentine. Bénédict levait +quelquefois les yeux sur elle avec effroi, et, à l'air paisible de la +pauvre enfant, il voyait si clairement qu'elle n'avait pas compris qu'il +se demandait s'il avait bien compris lui-même, si son imagination n'avait +pas été au delà du vrai sens. Enfin il était confondu, étourdi de tant +d'usage avec tant de démoralisation, d'un tel mépris des principes joint +à un tel respect des convenances. Le monde que la marquise lui peignait +était devant lui comme un rêve auquel il refusait de croire. + +Ils restèrent assez longtemps sous la charmille. Ensuite Bénédict essaya +le piano et chanta. Enfin il se retira assez tard, tout surpris de son +intimité avec Valentine, tout ému sans en savoir la cause, mais emplissant +son cerveau avec délices de l'image de cette belle et bonne fille, qu'il +était impossible de ne pas aimer. + + + + +XII. + + +À quelques jours de là , madame de Raimbault fut engagée par le préfet à +une brillante réunion qui se préparait au chef-lieu du département. +C'était à l'occasion du passage de madame la duchesse de Berry qui s'en +allait ou qui revenait d'un de ses joyeux voyages; femme étourdie et +gracieuse, qui avait réussi à se faire aimer malgré l'inclémence des temps, +et qui longtemps se fit pardonner ses prodigalités par un sourire. + +Madame de Raimbault devait être du petit nombre des dames choisies qui +seraient présentées à la princesse, et qui prendraient place à sa table +privilégiée. Il était donc, selon elle, impossible qu'elle se dispensât de +ce petit voyage, et pour rien au monde elle n'eût voulu en être dispensée. + +Fille d'un riche marchand, mademoiselle Chignon avait aspiré aux grandeurs +dès son enfance; elle s'était indignée de voir sa beauté, ses grâces de +reine, son esprit d'intrigue et d'ambition _s'étioler_ dans l'atmosphère +bourgeoise d'un gros capitaliste. Mariée au général comte de Raimbault, +elle avait volé avec transport dans le tourbillon des grandeurs de +l'Empire; elle était justement la femme qui devait y briller. Vaine, +bornée, ignorante, mais sachant ramper devant la royauté, belle de cette +beauté imposante et froide pour laquelle semblait avoir été choisi le +costume du temps, prompte à s'instruire de l'étiquette, habile à s'y +conformer, amoureuse de parures, de luxe, de pompes et de cérémonies, +jamais elle n'avait pu concevoir les charmes de la vie intérieure; jamais +son cÅ“ur vide et altier n'avait goûté les douceurs de la famille. Louise +avait déjà dix ans, elle était même très-développée pour son âge, lorsque +madame de Raimbault devint sa belle-mère, et comprit avec effroi qu'avant +cinq ans la fille de son mari serait pour elle une rivale. Elle la relégua +donc avec sa grand'mère au château de Raimbault, et se promit de ne jamais +la présenter dans le monde. Chaque fois qu'en la revoyant elle s'aperçut +des progrès de sa beauté, sa froideur pour cette enfant se changea en +aversion. Enfin, dès qu'elle put reprocher à cette malheureuse une faute +que l'abandon où elle l'avait laissée rendait excusable peut-être, elle se +livra à une haine implacable, et la chassa ignominieusement de chez elle. +Quelques personnes dans le monde assuraient savoir la cause plus positive +de cette inimitié. M. de Neuville, l'homme qui avait séduit Louise, et qui +fut tué en duel par le père de cette infortunée, avait été en même temps, +dit-on, l'amant de la comtesse et celui de sa belle-fille. + +Avec l'Empire s'était évanouie toute la brillante existence de madame de +Raimbault; honneurs, fêtes, plaisirs, flatteries, représentation, tout +avait disparu comme un songe, et elle s'éveilla un matin, oubliée et +délaissée dans la France légitimiste. Plusieurs furent plus habiles, et, +n'ayant pas perdu de temps pour saluer la nouvelle puissance, remontèrent +au faîte des grandeurs; mais la comtesse, qui n'avait jamais eu de +présence d'esprit et chez qui les premières impressions étaient violentes, +perdit absolument la tête. Elle laissa voir à celles qui avaient été ses +compagnes et ses amies toute l'amertume de ses regrets, tout son mépris +pour les _têtes poudrées_, toute son irrévérence pour la dévotion +réédifiée. Ses amies accueillirent ces blasphèmes par des cris d'horreur; +elles lui tournèrent le dos comme à une hérétique, et répandirent leur +indignation dans les cabinets de toilette, dans les appartements secrets +de la famille royale, où elles étaient admises et où leurs voix +disposaient des places et des fortunes. + +Dans le système des compensations de la couronne, la comtesse de Raimbault +fut oubliée; il n'y eut pas pour elle la plus petite charge de _dame +d'atours_. Forcée de renoncer à l'état de domesticité si cher aux +courtisans, elle se retira dans ses terres, et se fit _franchement +bonapartiste_. Le faubourg Saint-Germain, qu'elle avait vu jusqu'alors, +rompit avec elle comme _mal pensante_. Les égaux, les _parvenus_ lui +restèrent, et elle les accepta faute de mieux; mais elle les avait si fort +méprisés dans sa prospérité, qu'elle ne trouva autour d'elle aucune +affection solide pour la consoler de ses pertes. + +À trente-cinq ans il lui avait fallu ouvrir les yeux sur le néant des +choses humaines, et c'était un peu tard pour cette femme qui avait perdu +sa jeunesse, sans la sentir passer, dans l'enivrement des joies puériles. +Force lui fut de vieillir tout d'un coup. L'expérience ne l'ayant pas +détachée de ses illusions une par une, comme cela arrive dans le cours des +générations ordinaires, elle ne connut du déclin de l'âge que les regrets +et la mauvaise humeur. + +Depuis ce temps, sa vie fut un continuel supplice; tout lui devint sujet +d'envie et d'irritation. En vain son ironie la vengeait des ridicules de +la Restauration; en vain elle trouvait dans sa mémoire mille brillants +souvenirs du passé pour faire la critique, par opposition, de ces +semblants de royauté nouvelle; l'ennui rongeait cette femme dont la vie +avait été une fête perpétuelle, et qui maintenant se voyait forcée de +végéter à l'ombre de la vie privée. + +Les soins domestiques, qui lui avaient toujours été étrangers, lui +devinrent odieux; sa fille, qu'elle connaissait à peine, versa peu de +consolations sur ses blessures. Il fallait former cette enfant pour +l'avenir, et madame de Raimbault ne pouvait vivre que dans le passé. Le +monde de Paris, qui tout d'un coup changea si étrangement de mÅ“urs et de +manières, parlait une langue nouvelle qu'elle ne comprenait plus; ses +plaisirs l'ennuyaient ou la révoltaient; la solitude l'écrasait de fièvre +et d'épouvante. Elle languissait malade de colère et de douleur sur son +ottomane, autour de laquelle ne venait plus ramper une cour en sous-ordre, +miniature de la grande cour du souverain. Ses compagnons de disgrâce +venaient chez elle pour gémir sur leurs propres chagrins et pour insulter +aux siens en les niant. Chacun voulait avoir accaparé à lui seul toute la +disgrâce des temps et l'ingratitude de la France. C'était un monde de +victimes et d'outragés qui se dévoraient entre eux. + +Ces égoïstes récriminations augmentaient l'aigreur fébrile de madame de +Raimbault. + +Si de plus heureux venaient lui tendre encore une main amie, et lui dire +que les faveurs de Louis XVIII n'avaient point effacé en eux les souvenirs +de la cour de Napoléon, elle se vengeait de leur prospérité en les +accablant de reproches, en les accusant de trahison envers le grand homme, +elle qui n'avait pas pu le trahir de la même manière! Enfin, pour comble +de douleur et de consternation, à force de se voir passer au jour devant +ses glaces vides et immobiles, à force de se regarder sans parure, sans +rouge et sans diamants, boudeuse et flétrie, la comtesse de Raimbault +s'aperçut que sa jeunesse et sa beauté avaient fini avec l'Empire. + +Maintenant elle avait cinquante ans, et quoique cette beauté passée ne fût +plus écrite sur son front qu'en signes hiéroglyphiques, la vanité, qui +ne meurt point au cÅ“ur de certaines femmes, lui créait de plus vives +souffrances qu'en aucun temps de sa vie. Sa fille, qu'elle aimait de cet +instinct que la nécessité imprime aux plus perverses natures, était pour +elle un continuel sujet de retour vers le passé et de haine vers le +temps présent. Elle ne la produisait dans le monde qu'avec une mortelle +répugnance, et si, en la voyant admirée, son premier mouvement était une +pensée d'orgueil maternel, le second était une pensée de désespoir. «Son +existence de femme commence, se disait-elle, c'en est fait de la mienne!» +Aussi, lorsqu'elle pouvait se montrer sans Valentine, elle se sentait +moins malheureuse. Il n'y avait plus autour d'elle de ces regards +maladroitement complimenteurs qui lui disaient: «C'est ainsi que vous +fûtes jadis; et vous aussi, je vous ai vue belle.» + +Elle ne raisonnait pas sa coquetterie au point d'enfermer sa fille +lorsqu'elle allait dans le monde; mais, pour peu que celle-ci témoignât +son humeur sédentaire, la comtesse, sans peut-être s'en rendre bien compte, + admettait son refus, partait plus légère, et respirait plus à l'aise dans +l'atmosphère agitée des salons. + +Garrottée à ce monde oublieux et sans pitié qui n'avait plus pour elle +que des déceptions et des déboires, elle se laissait traîner encore comme +un cadavre à son char. Où vivre? comment tuer le temps, et arriver à +la fin de ces jours qui la vieillissaient et qu'elle regrettait dès +qu'ils étaient passés? Aux esclaves de la mode, quand toute jouissance +d'amour-propre est enlevée, quand tout intérêt de passion est ravi, il +reste pour plaisir le mouvement, la clarté des lustres, le bourdonnement +de la foule. Après tous les rêves de l'amour ou de l'ambition subsiste +encore le besoin de bruire, de remuer, de veiller, de dire: «J'y étais +hier, j'y serai demain.» C'est un triste spectacle que celui de ces femmes +flétries qui cachent leurs rides sous des fleurs et couronnent leurs +fronts hâves de diamants et de plumes. Chez elles tout est faux: la taille, +le teint, les cheveux, le sourire; tout est triste: la parure, le fard, +la gaieté. Spectres échappés aux saturnales d'une autre époque, elles +viennent s'asseoir aux banquets d'aujourd'hui comme pour donner à la +jeunesse une triste leçon de philosophie, comme pour lui dire: «C'est +ainsi que vous passerez». Elles semblent se cramponner à la vie qui les +abandonne, et repoussent les outrages de la décrépitude en l'étalant nue +aux outrages des regards. Femmes dignes de pitié, presque toutes sans +famille ou sans cÅ“ur, qu'on voit dans toutes les fêtes s'enivrer de fumée, +de souvenirs et de bruit! + +La comtesse, malgré l'ennui qu'elle y trouvait, n'avait pu se détacher de +cette vie creuse et éventée. Tout en disant qu'elle y avait renoncé pour +jamais, elle ne manquait pas une occasion de s'y replonger. Lorsqu'elle +fut invitée à cette réunion de province que devait présider la princesse, +elle ne se sentit pas d'aise; mais elle cacha sa joie sous un air de +condescendance dédaigneuse. Elle se flatta même en secret de rentrer en +faveur, si elle pouvait fixer l'attention de la duchesse, et lui faire +voir combien elle était supérieure, pour le ton et l'usage, à tout ce qui +l'entourait. D'ailleurs, sa fille allait épouser M. de Lansac, un des +favoris de la cause légitime. Il était bien temps de faire un pas vers +cette aristocratie de nom qui allait relustrer son aristocratie d'argent. +Madame de Raimbault ne haïssait la noblesse que depuis que la noblesse +l'avait repoussée. Peut-être le moment était-il venu de voir toutes ces +vanités s'humaniser pour elle à un signe de _Madame_. + +Elle exhuma donc du fond de sa garde-robe ses plus riches parures, tout +en réfléchissant à celles dont elle couvrirait Valentine pour l'empêcher +d'avoir l'air aussi grande et aussi formée qu'elle l'était réellement. +Mais, au milieu de cet examen, il arriva que Valentine, désirant mettre à +profit cette semaine de liberté, devint plus ingénieuse et plus pénétrante +qu'elle ne l'avait encore été. Elle commença à deviner que sa mère élevait +ces graves questions de toilette et créait ces insolubles difficultés +pour l'engager à rester au château. Quelques mots piquants de la vieille +marquise, sur l'embarras d'avoir une fille de dix-neuf ans à produire, +achevèrent d'éclairer Valentine. Elle s'empressa de faire le procès aux +modes, aux fêtes, aux déplacements et aux préfets. Sa mère, étonnée, +abonda dans son sens, et lui proposa de renoncer à ce voyage comme elle y +renonçait elle-même. L'affaire fut bientôt jugée; mais une heure après, +comme Valentine serrait ses cartons et arrêtait ses préparatifs, madame de +Raimbault recommença les siens en disant qu'elle avait réfléchi, qu'il +serait inconvenant et dangereux peut-être de ne pas aller faire sa cour à +la princesse; qu'elle se sacrifiait à cette démarche toute politique, mais +qu'elle dispensait Valentine de la corvée. + +Valentine, qui depuis huit jours était devenue singulièrement rusée, +renferma sa joie. + +Le lendemain, dès que les roues qui emportaient la calèche de la comtesse +eurent rayé le sable de l'avenue, Valentine courut demander à sa +grand'mère la permission d'aller passer la journée à la ferme avec +Athénaïs. + +Elle se prétendit invitée par sa jeune compagne à manger un gâteau sur +l'herbe. À peine eut-elle parlé de gâteau qu'elle frémit, car la vieille +marquise fut aussitôt tentée d'être de la partie; mais l'éloignement et la +chaleur l'y firent renoncer. + +Valentine monta à cheval, mit pied à terre à quelque distance de la +ferme, renvoya son domestique et sa monture, et prit sa volée, comme une +tourterelle, le long des buissons fleuris qui conduisaient à Grangeneuve. + + + + +XIII. + + +Elle avait trouvé moyen, la veille, de faire avertir Louise de sa visite; +aussi toute la ferme était en joie et en ordre pour la recevoir. Athénaïs +avait mis des fleurs nouvelles dans des vases de verre bleu. Bénédict +avait taillé les arbres du jardin, ratissé les allées, réparé les bancs. +Madame Lhéry avait confectionné elle-même la plus belle galette qui se +fût vue de mémoire de ménagère. M. Lhéry avait fait sa barbe et tiré le +meilleur de son vin. Ce furent des cris de joie et de surprise quand +Valentine entra toute seule et sans bruit dans la salle. Elle embrassa +comme une folle la mère Lhéry, qui lui faisait de grandes révérences; elle +serra la main de Bénédict avec vivacité; elle folâtra comme un enfant avec +Athénaïs; elle se pendit au cou de sa sÅ“ur. Jamais Valentine ne s'était +sentie si heureuse; loin des regards de sa mère, loin de la roideur +glaciale qui pesait sur tous ses pas, il lui semblait respirer un air plus +libre, et, pour la première fois depuis qu'elle était née, vivre de toute +sa vie. Valentine était une bonne et douce nature; le ciel s'était trompé +en envoyant cette âme simple et sans ambition habiter les palais et +respirer l'atmosphère des cours. Nulle n'était moins faite pour la vie +d'apparat, pour les triomphes de la vanité. Ses plaisirs étaient, au +contraire, tout modestes, tout intérieurs; et plus on lui faisait un +crime de s'y livrer, plus elle aspirait à cette simple existence qui lui +semblait être la terre promise. Si elle désirait se marier, c'était afin +d'avoir un ménage, des enfants, une vie retirée. Son cÅ“ur avait besoin +d'affections immédiates, peu nombreuses, peu variées. À nulle femme la +vertu ne semblait devoir être plus facile. + +Mais le luxe qui l'environnait, qui prévenait ses moindres besoins, qui +devinait jusqu'à ses fantaisies, lui interdisait les petits soins du +ménage. Avec vingt laquais autour d'elle, c'eût été un ridicule et presque +une apparence de parcimonie que de se livrer à l'activité de la vie +domestique. À peine lui laissait-on le soin de sa volière, et l'on eût pu +facilement préjuger du caractère de Valentine en voyant avec quel amour +elle s'occupait minutieusement de ces petites créatures. + +Lorsqu'elle se vit à la ferme, entourée de poules, de chiens de chasse, de +chevreaux; lorsqu'elle vit Louise filant au rouet, madame Lhéry faisant +la cuisine, Bénédict raccommodant des filets, il lui sembla être là dans +la sphère pour laquelle elle était créée. Elle voulut aussi avoir son +occupation, et, à la grande surprise d'Athénaïs, au lieu d'ouvrir le piano +ou de lui demander une bande de sa broderie, elle se mit à tricoter un +bas gris qu'elle trouva sur une chaise. Athénaïs s'étonna beaucoup de sa +dextérité, et lui demanda si elle savait pour qui elle travaillait avec +tant d'ardeur. + +--Pour qui? dit Valentine. Moi, je n'en sais rien; c'est pour quelqu'un de +vous toujours; pour toi, peut-être? + +--Pour moi ces bas gris! dit Athénaïs avec dédain. + +--Est-ce pour toi, ma bonne sÅ“ur? demanda Valentine à Louise. + +--Cet ouvrage, dit Louise, j'y travaille quelquefois; mais c'est maman +Lhéry qui l'a commencé. Pour qui? je n'en sais rien non plus. + +--Et si c'était pour Bénédict? dit Athénaïs en regardant Valentine avec +malice. + +Bénédict leva la tête et suspendit son travail pour examiner ces deux +femmes en silence. + +Valentine avait un peu rougi; mais se remettant aussitôt: + +--Eh bien! si c'est pour Bénédict, répondit-elle, c'est bon; j'y +travaillerai de bon cÅ“ur. + +Elle leva les yeux en riant vers sa jeune compagne. Athénaïs était pourpre +de dépit. Je ne sais quel sentiment d'ironie et de méfiance venait +d'entrer dans son cÅ“ur. + +--Ah! ah! dit avec une franchise étourdie la bonne Valentine, cela semble +ne pas te faire trop de plaisir. Au fait, j'ai tort, Athénaïs; je vais là +sur tes brisées, j'usurpe des droits qui t'appartiennent. Allons, allons, +prends vite cet ouvrage, et pardonne-moi d'avoir mis la main au trousseau. + +--Mademoiselle Valentine, dit Bénédict poussé par un sentiment cruel pour +sa cousine, si vous ne regrettez pas de travailler pour le plus humble de +vos vassaux, continuez, je vous en prie. Les jolis doigts de ma cousine +n'ont jamais touché de fil aussi rude et d'aiguilles aussi lourdes. + +Une larme roula dans les cils noirs d'Athénaïs. Louise lança un regard +de reproche à Bénédict. Valentine, étonnée, les regarda tous trois +alternativement, cherchant à comprendre ce mystère. + +Ce qui avait fait le plus de mal à la jeune fermière dans les paroles de +son cousin, ce n'était pas tant le reproche de frivolité (elle y était +habituée) que le ton de soumission et de familiarité en même temps envers +Valentine. Elle savait bien, en gros, l'histoire de leur connaissance, et +jusque-là elle n'avait point songé à s'en alarmer. Mais elle ignorait +quel rapide progrès avait fait entre eux une intimité qui ne se serait +jamais formée dans des circonstances ordinaires. Elle s'émerveillait +douloureusement d'entendre Bénédict, naturellement si rebelle, si +hostile aux prétentions de la noblesse, s'intituler l'humble vassal de +mademoiselle de Raimbault. Quelle révolution s'était donc opérée dans ses +idées? Quelle puissance Valentine exerçait-elle déjà sur lui? + +Louise, voyant la tristesse sur tous les visages, proposa une partie de +pèche sur le bord de l'Indre, en attendant le dîner. Valentine, qui se +sentait instinctivement coupable envers Athénaïs, passa amicalement son +bras sous le sien, et se mit à courir avec elle à travers la prairie. +Affectueuse et franche comme elle était, elle réussit bientôt à dissiper +le nuage qui s'était élevé dans l'âme de la jeune fille. Bénédict, chargé +de son filet et couvert de sa blouse, les suivit avec Louise, et bientôt +tous les quatre arrivèrent sur les rives bordées de lotos et de saponaires. + +Bénédict jeta l'épervier. Il était adroit et robuste. Dans les exercices +du corps on trouvait en lui la force, la hardiesse et la grâce rustique du +paysan. C'étaient des qualités qu'Athénaïs n'appréciait pas, communes à +tous ceux qui l'entouraient; mais Valentine s'en étonnait comme de choses +surnaturelles, et elle en faisait volontiers à ce jeune homme un point de +supériorité sur les hommes qu'elle connaissait. Elle s'effrayait de le +voir se hasarder sur des saules vermoulus qui se penchaient sur l'eau et +craquaient sous le pied; et lorsqu'elle le voyait échapper, par un bond +nerveux, à une chute certaine, atteindre avec adresse et sang-froid à +de petites places unies que l'herbe et les joncs semblaient devoir lui +cacher, elle sentait son cÅ“ur battre d'une émotion indéfinissable, comme +il arrive chaque fois que nous voyons accomplir bravement une Å“uvre +périlleuse ou savante. + +Après avoir pris quelques truites, Louise et Valentine s'élançant avec +enfantillage sur l'épervier tout ruisselant, et s'emparant du butin avec +des cris de joie, tandis qu'Athénaïs, craignant de salir ses doigts, ou +gardant rancune à son cousin, se cachait boudeuse à l'ombre des aunes, +Bénédict, accablé de chaleur, s'assit sur un frêne équarri grossièrement +et jeté d'un bord à l'autre en guise de pont. Éparses sur la fraîche +pelouse de la rive, les trois femmes s'occupaient diversement. Athénaïs +cueillait des fleurs, Louise jetait mélancoliquement des feuilles dans le +courant, et Valentine, moins habituée à l'air, au soleil et à la marche, +sommeillait à demi, cachée, à ce qu'elle croyait, par les hautes tiges de +la prêle de rivière. Ses yeux, qui errèrent longtemps sur les brillantes +gerçures de l'eau et sur un rayon de soleil qui se glissait parmi les +branches, vinrent par hasard se reposer sur Bénédict, qu'elle découvrait +en entier à dix pas devant elle, assis les jambes pendantes sur le pont +élastique. + +Bénédict n'était pas absolument dépourvu de beauté. Son teint était d'une +pâleur bilieuse; ses yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front +était vaste et d'une extrême pureté. Par un prestige attaché peut-être +aux hommes doués de quelque puissance morale, les regards s'habituaient +peu à peu aux défauts de sa figure pour n'en plus voir que les +beautés; car certaines laideurs sont dans ce cas, et celle de Bénédict +particulièrement. Son teint blême et uni avait une apparence de calme +qui inspirait comme un respect d'instinct pour cette âme dont aucune +altération extérieure ne trahissait les mouvements. Ces yeux, où la +prunelle pâle nageait dans un émail blanc et vitreux, avaient une +expression vague et mystérieuse qui devait piquer la curiosité de tout +observateur. Mais ils auraient désespéré toute la science de Lavater; ils +semblaient lire profondément dans ceux d'autrui, et leur immobilité était +métallique quand ils avaient à se méfier d'un examen indiscret. Une femme +n'en pouvait soutenir l'éclat quand elle était belle; un ennemi n'y +pouvait surprendre le secret d'aucune faiblesse. C'était un homme qu'on +pouvait toujours regarder sans le trouver au-dessous de lui-même, un +visage qui pouvait s'abandonner à la distraction, sans enlaidir comme la +plupart des autres, une physionomie qui attirait comme l'aimant. Aucune +femme ne le voyait avec indifférence, et si la bouche le dénigrait parfois, +l'imagination n'en perdait pas aisément l'empreinte; personne ne le +rencontrait pour la première fois sans le suivre des yeux aussi longtemps +que possible; aucun artiste ne pouvait le voir sans en admirer la +singularité et sans désirer la reproduire. + +Lorsque Valentine le regarda, il était plongé dans une de ces rêveries +profondes qui semblaient lui être familières. La teinte du feuillage qui +l'abritait envoyait à son large front un reflet verdâtre; et ses yeux +fixés sur l'eau semblaient ne saisir aucun objet. Le fait est qu'ils +saisissaient parfaitement l'image de Valentine réfléchie dans l'onde +immobile. Il se plaisait à cette contemplation dont l'objet s'évanouissait +chaque fois qu'une brise légère ridait la surface du miroir; puis l'image +gracieuse se reformait peu à peu, flottait d'abord incertaine et vague, +et se fixait enfin belle et limpide sur la masse cristalline. Bénédict +ne pensait pas; il contemplait, il était heureux, et c'est dans ces +moments-là qu'il était beau. + +Valentine avait toujours entendu dire que Bénédict était laid. Dans les +idées de la province, où, suivant la spirituelle définition de M. de +Stendhal, un _bel homme_ est toujours gros et rouge, Bénédict était le +plus disgracié des jeunes gens. Valentine n'avait jamais regardé Bénédict +avec attention; elle avait conservé le souvenir de l'impression qu'elle +avait reçue en le voyant pour la première fois; cette impression n'était +pas favorable. Depuis quelques instants seulement elle commençait à lui +trouver un charme inexprimable. Plongée elle-même dans une rêverie où +nulle réflexion précise ne trouvait place, elle se laissait aller à cette +dangereuse curiosité qui analyse et qui compare. Elle trouvait une immense +différence entre Bénédict et M. de Lansac. Elle ne se demandait pas à +l'avantage duquel était cette différence; seulement elle la constatait. +Comme M. de Lansac était beau et qu'il était son fiancé, elle ne +s'inquiétait pas du résultat de cette contemplation imprudente; elle ne +pensait pas qu'il pouvait en sortir vaincu. + +Et c'est pourtant ce qui arriva; Bénédict, pâle, fatigué, pensif, les +cheveux en désordre; Bénédict, vêtu d'habits grossiers et couvert de vase, +le cou nu et hâlé; Bénédict, assis négligemment au milieu de cette belle +verdure, au-dessus de ces belles eaux; Bénédict, qui regardait Valentine à +l'insu de Valentine, et qui souriait de bonheur et d'admiration; Bénédict +alors était un homme; un homme des champs et de la nature, un homme dont +la mâle poitrine pouvait palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant +lui-même dans la contemplation de ce que Dieu a créé de plus beau. Je ne +sais quelles émanations magnétiques nageaient dans l'air embrasé autour de +lui; je ne sais quelles émotions mystérieuses, indéfinies, involontaires, +firent tout d'un coup battre le cÅ“ur ignorant et pur de la jeune comtesse. + +M. de Lansac était un dandy régulièrement beau, parfaitement spirituel, +parlant au mieux, riant à propos, ne faisant jamais rien hors de place; +son visage ne faisait jamais un pli, pas plus que sa cravate; sa toilette, +on le voyait dans les plus petits détails, était pour lui une affaire +aussi importante, un devoir aussi sacré que les plus hautes délibérations +de la diplomatie. Jamais il n'avait rien admiré, ou du moins il n'admirait +plus rien désormais; car il avait vu les plus grands potentats de l'Europe, +il avait contemplé froidement les plus hautes têtes de la société; +il avait plané dans la région culminante du monde, il avait discuté +l'existence des nations entre le dessert et le café. Valentine l'avait +toujours vu dans le monde, en tenue, sur ses gardes, exhalant des parfums +et ne perdant pas une ligne de sa taille. En lui, elle n'avait jamais +aperçu l'homme; le matin, le soir, M. de Lansac était toujours le même. Il +se levait secrétaire d'ambassade, il se couchait secrétaire d'ambassade; +il ne rêvait jamais; il ne s'oubliait jamais devant personne jusqu'à +commettre l'inconvenance de méditer; il était impénétrable comme Bénédict, +mais avec cette différence qu'il n'avait rien à cacher, qu'il ne possédait +pas une volonté individuelle, et que son cerveau ne renfermait que les +niaiseries solennelles de la diplomatie. Enfin M. de Lansac, homme sans +passion généreuse, sans jeunesse morale, déjà usé et flétri au dedans par +le commerce du monde, incapable d'apprécier Valentine, la louant sans +cesse et ne l'admirant jamais, n'avait, dans aucun moment, excité en +elle un de ces mouvements rapides, irrésistibles, qui transforment, qui +éclairent, qui entraînent avec impétuosité vers une existence nouvelle. + +Imprudente Valentine! Elle savait si peu ce que c'est que l'amour, +qu'elle croyait aimer son fiancé; non pas, il est vrai, avec passion, +mais de toute sa puissance d'aimer. + +Parce que cet homme ne lui inspirait rien, elle croyait son cÅ“ur incapable +d'éprouver davantage; elle ressentait déjà l'amour à l'ombre de ces +arbres. Dans cet air chaud et vif son sang commençait à s'éveiller; +plusieurs fois, en regardant Bénédict, elle sentit comme une ardeur +étrange monter de son cÅ“ur à son front, et l'ignorante fille ne comprit +point ce qui l'agitait ainsi. Elle ne s'en effraya pas: elle était fiancée +à M. de Lansac, Bénédict était fiancé à sa cousine. C'étaient là de belles +raisons; mais Valentine, habituée à regarder ses devoirs comme faciles à +remplir, ne croyait pas qu'un sentiment mortel à ces devoirs pût naître en +elle. + + + + +XIV. + + +Bénédict regardait d'abord l'image de Valentine avec calme; peu à peu une +sensation pénible, plus prompte et plus vive que celle qu'elle éprouvait +elle-même, le força de changer de place et d'essayer de s'en distraire. Il +reprit ses filets et les jeta de nouveau, mais il ne put rien prendre; il +était distrait. Ses yeux ne pouvaient pas se détacher de ceux de Valentine; +soit qu'il se penchât sur l'escarpement de la rivière, soit qu'il se +hasardât sur les pierres tremblantes ou sur les grès polis et glissants, +il surprenait toujours le regard de Valentine qui l'épiait, qui le couvait +pour ainsi dire avec sollicitude. Valentine ne savait pas dissimuler, elle +ne croyait pas en cette circonstance avoir le moindre motif pour le faire; +Bénédict palpitait fortement sous ce regard si naïf et si affectueux. +Il était fier pour la première fois de sa force et de son courage. Il +traversa une écluse que le courant franchissait avec furie, en trois sauts +il fut à l'autre bord. Il se retourna; Valentine était pâle: Bénédict se +gonfla d'orgueil. + +Et puis, comme elles revenaient à la ferme par un long détour à travers +les prés, et marchaient toutes trois devant lui, il réfléchit un peu. Il +se dit que de toutes les folies qu'il pût faire, la plus misérable, la +plus fatale au repos de sa vie, serait d'aimer mademoiselle de Raimbault. +Mais l'aimait-il donc? + +--Non! se dit Bénédict en haussant les épaules, je ne suis pas si fou; +cela n'est pas. Je l'aime aujourd'hui, comme je l'aimais hier, d'une +affection toute fraternelle, toute paisible... + +Il ferma les yeux sur tout le reste, et, rappelé par un regard de +Valentine, il doubla le pas et se rapprocha d'elle, résolu de savourer le +charme qu'elle savait répandre autour d'elle, et qui _ne pouvait pas_ être +dangereux. + +La chaleur était si forte que ces trois femmes délicates furent forcées +de s'asseoir en chemin. Elles se mirent au frais dans un enfoncement qui +avait été un bras de la rivière, et qui, desséché depuis peu, nourrissait +une superbe végétation d'osiers et de fleurs sauvages. Bénédict, écrasé +sous le poids de son filet garni de plomb, se jeta par terre à quelques +pas d'elles. Mais au bout de cinq minutes toutes trois étaient autour de +lui, car toutes trois l'aimaient: Louise avec une ardente reconnaissance à +cause de Valentine, Valentine (au moins elle le croyait) à cause de Louise, +et Athénaïs à cause d'elle-même. + +Mais elles ne furent pas plus tôt installées auprès de lui, alléguant +qu'il y avait là plus d'ombrage, que Bénédict se traîna plus près de +Valentine, sous prétexte que le soleil gagnait de l'autre côté. Il avait +mis le poisson dans son mouchoir, et s'essuyait le front avec sa cravate. + +--Cela doit être agréable, lui dit Valentine en le raillant, une cravate +de taffetas! J'aimerais autant une poignée de ces feuilles de houx. + +--Si vous étiez une personne humaine, vous auriez pitié de moi au lieu de +me critiquer, répondit Bénédict. + +--Voulez-vous mon fichu? dit Valentine; je n'ai que cela à vous offrir. + +Bénédict tendit la main sans répondre. Valentine détacha le foulard +qu'elle avait autour du cou. + +--Tenez, voici mon mouchoir, dit Athénaïs vivement, en jetant à Bénédict +un petit carré de batiste brodé et garni de dentelle. + +--Votre mouchoir n'est bon à rien, répondit Bénédict en s'emparant de +celui de Valentine avant qu'elle eût songé à le lui retirer. + +Il ne daigna même pas ramasser celui de sa cousine, qui tomba sur l'herbe +à côté de lui. Athénaïs, blessée au cÅ“ur, s'éloigna et reprit en boudant +le chemin de la ferme. Louise, qui comprenait son chagrin, courut après +elle pour la consoler, pour lui démontrer combien cette jalousie était +une ridicule pensée; et, pendant ce temps, Bénédict et Valentine, qui ne +s'apercevaient de rien, restèrent seuls dans la ravine, à deux pas l'un +de l'autre, Valentine assise et feignant de jouer avec des pâquerettes, +Bénédict couché, pressant ce mouchoir brûlant sur son front, sur son cou, +sur sa poitrine, et regardant Valentine, d'un regard dont elle sentait le +feu sans oser le voir. + +Elle resta ainsi sous le charme de ce fluide électrique qui à son âge et à +celui de Bénédict, avec des cÅ“urs si neufs, des imaginations si timides et +des sens dont rien n'a émoussé l'ardeur, a tant de puissance et de magie! +Ils ne se dirent rien, ils n'osèrent échanger ni un sourire ni un mot. +Valentine resta fascinée à sa place, Bénédict s'oublia dans la sensation +d'un bonheur impétueux, et, lorsque la voix de Louise les rappela, ils +quittèrent à regret ce lieu où l'amour venait de parler secrètement, mais +énergiquement, au cÅ“ur de l'un et de l'autre, + +Louise revint vers eux. + +--Athénaïs est fâchée, leur dit-elle. Bénédict, vous la traitez mal; vous +n'êtes pas généreux. Valentine, dites-le-lui, ma chérie. Engagez-le à +mieux reconnaître l'affection de sa cousine. + +Une sensation de froid gagna le cÅ“ur de Valentine. Elle ne comprit rien au +sentiment de douleur inouïe qui s'empara d'elle à cette pensée. Cependant +elle maîtrisa vite ce mouvement, et regardant Bénédict avec surprise: + +--Vous avez donc affligé Athénaïs? lui dit-elle dans la sincérité de son +âme; je ne m'en suis pas aperçue. Que lui avez-vous donc dit? + +--Eh! rien, dit Bénédict en haussant les épaules; elle est folle! + +--Non! elle n'est pas folle, dit Louise avec sévérité, c'est vous qui êtes +dur et injuste. Bénédict, mon ami, ne troublez pas ce jour, si doux pour +moi, par une faute nouvelle. Le chagrin de notre jeune amie détruit mon +bonheur et celui de Valentine. + +--C'est vrai, dit Valentine en passant son bras sous celui de Bénédict à +l'exemple de Louise, qui l'entraînait de l'autre côté. Allons rejoindre +cette pauvre enfant, et, si vous avez eu en effet des torts envers elle, +réparez-les, afin que nous soyons toutes heureuses aujourd'hui. + +Bénédict tressaillit brusquement dès qu'il sentit le bras de Valentine se +glisser sous le sien. Il le pressa insensiblement contre sa poitrine, et +finit par l'y tenir si bien qu'elle n'eût pas pu le retirer sans avoir +l'air de s'apercevoir de son émotion. Il valait mieux feindre d'être +insensible à ces pulsations violentes qui soulevaient le sein du jeune +homme. D'ailleurs, Louise les entraînait vers Athénaïs, qui se faisait une +malice de doubler le pas pour se faire suivre. Qu'elle se doutait peu, la +pauvre fille, de la situation de son fiancé! Palpitant, ivre de joie entre +ces deux sÅ“urs, l'une qu'il avait aimée, l'autre qu'il allait aimer; +Louise qui la veille lui faisait éprouver encore quelques réminiscences +d'un amour à peine guéri, Valentine qui commençait à l'enivrer de toutes +les ardeurs d'une passion nouvelle; Bénédict ne savait pas trop encore +vers qui allait son cÅ“ur, et s'imaginait par instants que c'était vers +toutes les deux, tant on est riche d'amour à vingt ans! Et toutes deux +l'entraînaient pour qu'il mît aux pieds d'une autre ce pur hommage que +chacune d'elles peut-être regrettait de ne pouvoir accepter. Pauvres +femmes! pauvre société où le cÅ“ur n'a de véritables jouissances que dans +l'oubli de tout devoir et de toute raison! + +Au détour d'un chemin Bénédict s'arrêta tout à coup, et, pressant leurs +mains dans chacune des siennes, il les regarda alternativement, Louise +d'abord avec une amitié tendre, Valentine ensuite avec moins d'assurance +et plus de vivacité. + +--Vous voulez donc, leur dit-il, que j'aille apaiser les caprices de cette +petite fille? Eh bien! pour vous faire plaisir j'irai; mais vous m'en +saurez gré, j'espère! + +--Comment faut-il que nous vous poussions à une chose que votre conscience +devrait vous dicter? lui dit Louise. + +Bénédict sourit et regarda Valentine. + +--En effet, dit celle-ci avec un trouble mortel, n'est-elle pas digne de +votre affection? n'est-elle pas la femme que vous devez épouser? + +Un éclair passa sur le large front de Bénédict. Il laissa tomber la main +de Louise, et gardant un instant encore celle de Valentine qu'il pressa +insensiblement: + +--Jamais! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel, comme pour y +enregistrer son serment en présence de ces deux témoins. + +Puis son regard sembla dire à Louise:--Jamais cet amour n'entrera dans +un cÅ“ur où vous avez régné. À Valentine:--Jamais; car vous y régnerez +éternellement. + +Et il se mit à courir après Athénaïs, laissant les deux sÅ“urs confondues +de surprise. + +Il faut l'avouer, ce mot _jamais_ fit une telle impression sur Valentine +qu'il lui sembla qu'elle allait tomber. Jamais joie aussi égoïste, aussi +cruelle, n'envahit de force le sanctuaire d'une âme généreuse. + +Elle resta un instant sans pouvoir se remettre; puis, s'appuyant sur le +bras de sa sÅ“ur, sans songer, l'ingénue, que le tremblement de son corps +était facile à apercevoir: + +--Qu'est-ce donc que cela veut dire? lui demanda-t-elle. + +Mais Louise était si absorbée elle-même dans ses pensées qu'elle se fit +répéter deux fois cette question sans l'entendre. Enfin elle répondit +qu'elle n'y comprenait rien. + +Bénédict atteignit sa cousine en trois sauts, et passant un bras autour de +sa taille: + +--Vous êtes fâchée? lui dit-il. + +--Non, répondit la jeune fille d'un ton qui exprimait qu'elle l'était +beaucoup. + +--Vous êtes une enfant, lui dit Bénédict; vous doutez toujours de mon +amitié. + +--Votre amitié? dit Athénaïs avec dépit; je ne vous la demande pas. + +--Ah! vous la repoussez donc? Alors... + +Bénédict s'éloigna de quelques pas. Athénaïs se laissa tomber, pâle et ne +respirant plus, sur un vieux saule au bord du chemin. + +Aussitôt Bénédict se rapprocha; il ne l'aimait pas assez pour vouloir +entrer en discussion avec elle; il valait mieux profiter de son émotion +que de perdre le temps à se justifier. + +--Voyons, ma cousine, lui dit-il d'un ton sévère qui dominait entièrement +la pauvre Athénaïs, voulez-vous cesser de me bouder? + +--Est-ce donc moi qui boude? répondit-elle en fondant en larmes. + +Bénédict se pencha vers elle, et déposa un baiser sur un cou frais et +blanc que n'avait point rougi le hâle des champs. La jeune fermière frémit +de plaisir et se jeta dans les bras de son cousin. Bénédict éprouva un +cruel malaise. Athénaïs était, à coup sûr, une fort belle personne; de +plus, elle l'aimait, et, se croyant destinée à lui, elle le lui montrait +ingénument. Il était bien difficile à Bénédict de se garantir d'un certain +amour-propre et d'une sensation de plaisir toute physique en recevant ses +caresses. Cependant sa conscience lui ordonnait de repousser toute pensée +d'union avec cette jeune personne; car il sentait que son cÅ“ur était à +jamais enchaîné ailleurs. + +Il se hâta donc de se lever et d'entraîner Athénaïs vers ses deux +compagnes, après l'avoir embrassée. C'est ainsi que se terminaient toutes +leurs querelles. Bénédict, qui ne voulait pas, qui ne pouvait pas dire +sa pensée, évitait toute explication, et, au moyen de quelques marques +d'amitié, réussissait toujours à apaiser la crédule Athénaïs. + +En rejoignant Louise et Valentine, la fiancée de Bénédict se jeta au cou +de cette dernière avec effusion. Son cÅ“ur facile et bon abjura sincèrement +toute rancune, et Valentine, en lui rendant ses caresses, sentit comme un +remords s'élever en elle. + +Néanmoins, la gaieté qui se peignait sur les traits de Bénédict les +entraîna toutes trois. Bientôt elles rentrèrent à la ferme, rieuses et +folâtres. Le dîner n'étant pas prêt, Valentine voulut faire le tour de +la ferme, visiter les bergeries, les vaches, le pigeonnier. Bénédict +s'occupait peu de tout cela, et cependant il aurait su bon gré à sa +fiancée de s'en occuper. Lorsqu'il vit mademoiselle de Raimbault entrer +dans les étables, courir après les jeunes agneaux, les prendre dans ses +bras, caresser toutes les bestioles favorites de madame Lhéry, donner +même à manger, sur sa main blanche, aux grands bÅ“ufs de trait qui la +regardaient d'un air hébété, il sourit d'une pensée flatteuse et cruelle +qui lui vint: c'est que Valentine semblait bien mieux faite qu'Athénaïs +pour être sa femme; c'est qu'il y avait eu erreur dans la distribution des +rôles, et que Valentine, bonne et franche fermière, lui aurait fait aimer +la vie domestique. + +--Que n'est-elle la fille de madame Lhéry! se dit-il; je n'aurais jamais +eu l'ambition d'apprendre, et même encore aujourd'hui je renoncerais à la +vaine rêverie de jouer un rôle dans le monde. Je me ferais paysan avec +joie; j'aurais une existence utile, positive; avec Valentine, au fond de +cette belle vallée, je serais poëte et laboureur: poëte pour l'admirer, +laboureur pour la servir. Ah! que j'oublierais facilement la foule qui +bourdonne au sein des villes! + +Il se livrait à ces pensées en suivant Valentine au travers des granges +dont elle se plaisait à respirer l'odeur saine et champêtre. Tout d'un +coup elle lui dit en se retournant vers lui: + +--Je crois vraiment que j'étais née pour être fermière! Oh! que j'aurais +aimé cette vie simple et ces calmes occupations de tous les jours! +J'aurais fait tout moi-même comme madame Lhéry; j'aurais élevé les plus +beaux troupeaux du pays; j'aurais eu de belles poules huppées et des +chèvres que j'aurais menées brouter dans les buissons. Si vous saviez +combien de fois dans les salons, au milieu des fêtes, ennuyée du bruit de +cette foule, je me suis prise à rêver que j'étais une gardeuse de moutons, +assise au coin d'un pré! mais l'orchestre m'appelait dans la cohue, mais +mon rêve était l'histoire du pot au lait! + +Appuyé contre un râtelier, Bénédict l'écoutait avec attendrissement; car +elle venait de répondre tout haut, par une liaison d'idées sympathiques, +aux vÅ“ux qu'il avait formés tout bas. + +Ils étaient seuls. Bénédict voulut se hasarder à poursuivre ce rêve. + +--Mais s'il vous avait fallu épouser un paysan? lui dit-il. + +--Au temps où nous vivons, répondit-elle, il n'y a plus de paysans. Ne +recevons-nous pas la même éducation dans presque toutes les classes? +Athénaïs n'a-t-elle pas plus de talents que moi? Un homme comme vous +n'est-il pas très-supérieur par ses connaissances à une femme comme moi? + +--N'avez-vous pas les préjugés de la naissance? reprit Bénédict. + +--Mais je me suppose fermière; je n'aurais pas pu les avoir. + +--Ce n'est pas une raison; Athénaïs est née fermière, et elle est bien +fâchée de n'être pas née comtesse. + +--Oh! qu'à sa place je m'en réjouirais, au contraire! dit-elle avec +vivacité. + +Et elle resta pensive, appuyée sur la crèche, vis-à -vis de Bénédict, les +yeux fixés à terre, et ne songeant pas qu'elle venait de lui dire des +choses qu'il aurait payées de son sang. + +Bénédict s'enivra longtemps des images folles et flatteuses que cet +entretien venait d'éveiller. Sa raison s'endormit dans ce doux silence, et +toutes les idées riantes et trompeuses prirent la volée. Il se vit maître, +époux et fermier dans la Vallée-Noire. Il vit dans Valentine sa compagne, +sa ménagère, sa plus belle propriété. Il rêva tout éveillé, et deux ou +trois fois il s'abusa au point d'être près de l'aller presser dans ses +bras. Quand le bruit des voix l'avertit de l'approche de Louise et +d'Athénaïs, il s'enfuit par un côté opposé, et courut se cacher dans un +coin obscur de la grange, derrière les meules de blé. Là il pleura comme +un enfant, comme une femme, comme il ne se souvenait pas d'avoir pleuré; +il pleura ce rêve qui venait de l'enlever un instant au monde existant, et +qui lui avait donné plus de joie en quelques minutes d'illusion qu'il n'en +avait goûté dans toute une vie de réalité. Quand il eut essuyé ses larmes, +quand il revit Valentine, toujours sereine et douce, interrogeant son +visage avec une muette sollicitude, il fut heureux encore: il se dit qu'il +y avait plus de bonheur et de gloire à être aimé en dépit des hommes et de +la destinée qu'à obtenir sans peine et sans péril une affection légitime. +Il se plongea jusqu'au cou dans cette mer trompeuse de souhaits et de +chimères; il retomba dans son rêve. À table, il se plaça auprès de +Valentine; il s'imagina qu'elle était la maîtresse chez lui. Comme elle +aimait volontiers à se charger de tout l'embarras du service, elle +découpait, faisait les portions et se plaisait à être utile à tous. +Bénédict la regardait d'un air stupide de joie; il lui tendait son +assiette, ne lui adressait plus une seule de ces politesses d'usage qui +rapellent à chaque instant les conventions et les distances, et, quand il +voulait qu'elle lui servît de quelque mets, il lui disait en tendant son +assiette: + +--À moi, madame la fermière! + +Quoiqu'on bût le vin du cru à la ferme, M. Lhéry avait en réserve pour les +grandes occasions, d'excellent champagne; mais personne n'y fit honneur. +L'ivresse morale était assez forte. Ces êtres jeunes et sains n'avaient +pas besoin d'exciter leurs nerfs et de fouetter leur sang. Après le dîner +ils jouèrent à se cacher et à se poursuivre dans les prés. M. et Mme Lhéry +eux-mêmes, libres enfin des soins de la journée, se mirent de la partie. +On y admit encore une jolie servante de ferme et les enfants du métayer. +Bientôt la prairie ne retentit plus que de rires et de cris joyeux. Ce fut +le dernier coup pour la raison de Bénédict. Poursuivre Valentine, ralentir +sa course pour la laisser fuir devant lui et la forcer de s'égarer dans +les buissons, puis fondre sur elle à l'improviste, s'amuser de ses cris, +de ses ruses, la joindre enfin et n'oser la toucher, mais voir son sein +agité, ses joues vermeilles et ses yeux humides, c'en était trop pour un +seul jour. + +Athénaïs, remarquant en elle-même ces fréquentes absences de Bénédict et +de Valentine, et voulant faire courir après elle, proposa de bander les +yeux au poursuivant. Elle serra malicieusement le mouchoir à Bénédict, +s'imaginant qu'il ne pourrait plus choisir sa proie; mais Bénédict s'en +souciait bien! L'instinct de l'amour, ce charme puissant et magique qui +fait reconnaître à l'amant l'air où sa maîtresse a passé, le guidait aussi +bien que ses yeux; il atteignait toujours Valentine, et, plus heureux qu'à +l'autre jeu, il pouvait la saisir dans ses bras, et, feignant de ne pas la +reconnaître, l'y garder longtemps. Ces jeux-là sont la plus dangereuse +chose du monde. + +Enfin la nuit vint, Valentine parla de se retirer; Bénédict était auprès +d'elle, et ne sut pas dissimuler son chagrin. + +--Déjà ! s'écria-t-il d'une grosse et rude manière qui porta jusqu'au fond +du cÅ“ur de Valentine la conviction de la vérité. + +--Déjà ! en effet, répondit-elle; cette journée m'a semblé bien courte. + +Et elle embrassa sa sÅ“ur; mais n'avait-elle songé qu'à Louise en le +disant? + +On apprêta la carriole, Bénédict se promettait encore quelques instants de +bonheur; mais l'arrangement des places trompa son attente. Louise se mit +tout au fond pour n'être pas aperçue aux environs du château. Sa sÅ“ur se +mit auprès d'elle. Athénaïs s'assit sur la banquette de devant, auprès +de son cousin; il en eut tant d'humeur qu'il ne lui adressa pas un mot +pendant toute la route. + +À l'entrée du parc, Valentine le pria d'arrêter à cause de Louise qui +craignait toujours d'être vue malgré l'obscurité. Bénédict sauta à terre +et l'aida à descendre. Tout était sombre et silencieux autour de cette +riche demeure, que Bénédict eût voulu voir s'engloutir. Valentine embrassa +sa sÅ“ur et Athénaïs, tendit la main à Bénédict, qui, cette fois, osa la +baiser, et s'enfuit dans le parc. À travers la grille, Bénédict vit +pendant quelques instants flotter sa robe blanche qui s'éloignait parmi +les arbres; il aurait oublié toute la terre, si Athénaïs, l'appelant du +fond de de la carriole, ne lui eût dit avec aigreur: + +--Eh bien! allez-vous nous laisser coucher ici? + + + + +XV. + + +Personne ne dormit à la ferme dans la nuit qui suivit cette journée. +Athénaïs se trouva mal en rentrant; sa mère en conçut une vive inquiétude, +et ne consentit à se coucher que pressée par les instances de Louise. +Celle-ci s'engagea à passer la nuit dans la chambre de sa jeune compagne, +et Bénédict se retira dans la sienne, où partagé entre la joie et le +remords, il ne put goûter un instant de repos. + +Après la fatigue d'une attaque de nerfs, Athénaïs s'endormit profondément; +mais bientôt les chagrins qui l'avaient torturée durant le jour se +présentèrent dans les images de son sommeil, et elle se mit à pleurer +amèrement. Louise, qui s'était assoupie sur une chaise, s'éveilla en +sursaut en l'entendant sangloter; et se penchant vers elle, lui demanda +avec affection la cause de ses larmes. N'en obtenant pas de réponse, elle +s'aperçut qu'elle dormait et se hâta de l'arracher à cet état pénible. +Louise était la plus compatissante personne du monde; elle avait tant +souffert pour son compte, qu'elle sympathisait avec toutes les peines +d'autrui. Elle mit en Å“uvre tout ce qu'elle possédait de douceur et de +bonté pour consoler la jeune fille; mais celle-ci se jetant à son cou: + +--Pourquoi voulez-vous me tromper aussi? s'écria-t-elle; pourquoi +voulez-vous prolonger une erreur qui doit cesser entièrement tôt ou tard? +Mon cousin ne m'aime pas; il ne m'aimera jamais, vous le savez bien! +Allons, convenez qu'il vous l'a dit. + +Louise était fort embarrassée de lui répondre. Après le _jamais_ qu'avait +prononcé Bénédict (mot dont elle ne pouvait apprécier la valeur), elle +n'osait pas répondre de l'avenir à sa jeune amie, dans la crainte de lui +apprêter une déception. D'un autre côté, elle aurait voulu trouver un +motif de consolation; car sa douleur l'affligeait sincèrement. Elle +s'attacha donc à lui démontrer que si son cousin n'avait pas d'amour pour +elle, du moins il n'était pas vraisemblable qu'il en eût pour aucune autre +femme, et elle s'efforça de lui faire espérer qu'elle triompherait de sa +froideur; mais Athénaïs n'écouta rien. + +--Non, non, ma chère demoiselle, répondit-elle en essuyant tout à coup +ses larmes, il faut que j'en prenne mon parti; j'en mourrai peut-être de +chagrin, mais enfin je ferai mon possible pour en guérir. Il est trop +humiliant de se voir mépriser ainsi! J'ai bien d'autres aspirants! Si +Bénédict croit qu'il était le seul dans le monde à me faire la cour, +il se trompe. J'en connais qui ne me trouveront pas si indigne d'être +recherchée. Il verra! il verra que je m'en vengerai, que je ne serai pas +longtemps au dépourvu, que j'épouserai Georges Simonneau, ou Pierre Blutty, +ou bien encore Blaise Moret! Il est vrai que je ne peux pas les souffrir. +Oh! oui, je sens bien que je haïrai l'homme qui m'épousera à la place de +Bénédict! Mais c'est lui qui l'aura voulu; et, si je suis une mauvaise +femme, il en répondra devant Dieu! + +--Tout cela n'arrivera pas, ma chère enfant, reprit Louise; vous ne +trouverez point parmi vos nombreux adorateurs un homme que vous puissiez +comparer à Bénédict pour l'esprit, la délicatesse et les talents, comme, +de son côté, il ne trouvera jamais une femme qui vous surpasse en beauté +et en attachement... + +--Oh! pour cela, arrêtez, ma bonne demoiselle Louise, arrêtez; je ne suis +pas aveugle, ni vous non plus. Il est bien facile de voir quand on a des +yeux, et M. Bénédict ne se donne pas beaucoup de peine pour échapper aux +nôtres. Rien n'a été si clair pour moi que sa conduite d'aujourd'hui. Ah! +si ce n'était pas votre sÅ“ur, que je la haïrais! + +--Haïr Valentine! elle, votre compagne d'enfance, qui vous aime tant, qui +est si loin d'imaginer ce que vous soupçonnez? Valentine, si amicale et si +bienveillante de cÅ“ur, mais si fière par modestie! Ah! qu'elle souffrirait, +Athénaïs, si elle pouvait deviner ce qui se passe en vous! + +--Ah! vous avez raison! dit la jeune filles en recommençant à pleurer; je +suis bien injuste, bien impertinente de l'accuser d'une chose semblable! +Je sais bien que si elle en avait la pensée, elle frémirait d'indignation. +Eh bien! voilà ce qui me désespère pour Bénédict; voilà ce qui me révolte +contre sa folie: c'est de le voir se rendre malheureux à plaisir. +Qu'espère-t-il donc? quel égarement d'esprit le pousse à sa perte? +Pourquoi faut-il qu'il s'éprenne de la femme qui ne pourra jamais être +rien pour lui, tandis que sous sa main il y en a une qui lui apporterait +jeunesse, amour, fortune? Ô Bénédict! Bénédict! quel homme êtes-vous donc? +Et moi, quelle femme suis-je aussi, puisque je ne peux pas me faire aimer! +Vous m'avez toutes trompée; vous m'avez dit que j'étais jolie, que j'avais +des talents, que j'étais aimable et faite pour plaire. Vous m'avez trompée; +vous voyez bien que je ne plais pas! + +Athénaïs passa ses mains dans ses cheveux noirs comme si elle eût voulu +les arracher; mais son regard tomba sur la toilette de citronnier ouverte +à côté de son lit, et le miroir lui donna un si formel démenti qu'elle se +réconcilia un peu avec elle-même. + +--Vous êtes bien enfant! lui dit Louise. Comment pouvez-vous croire que +Bénédict soit déjà épris de ma sÅ“ur, qu'il a vue trois fois? + +--Que trois fois! Oh! que trois fois! + +--Mettons-en quatre ou cinq, qu'importe! Certes, s'il l'aimait ce serait +depuis peu; car, hier encore, il me disait que Valentine était la plus +belle, la plus estimable des femmes... + +--Voyez-vous, la plus belle, la plus estimable... + +--Attendez donc. Il disait qu'elle était digne des hommages de toute la +terre, et que son mari serait le plus heureux des hommes; et cependant, +ajoutait-il, je crois que je pourrais vivre dix ans auprès d'elle sans en +devenir amoureux, tant sa confiante franchise m'inspire de respect, tant +son front pur et serein répand de calme autour d'elle! + +--Il disait cela hier? + +--Je vous le jure par l'amitié que j'ai pour vous. + +--Eh bien! oui; mais c'était hier! aujourd'hui tout cela est bien changé! + +--Croyez-vous donc que Valentine ait perdu le charme qui la rendait si +imposante? + +--Peut-être en a-t-elle acquis d'autres; qui sait? l'amour vient si vite! +Moi, il n'y a guère qu'un mois que j'aime mon cousin. Avant je ne l'aimais +pas; je ne l'avais pas vu depuis qu'il était sorti du collège, et dans ce +temps-là j'étais si jeune! Et puis je me souvenais de l'avoir vu si grand, +si gauche, si embarrassé de ses bras trop longs de moitié pour ses +manches! Mais quand je l'ai retrouvé si élégant, si aimable, ayant si +bonne tournure, sachant tant de choses, et puis ayant ce regard un peu +sévère qui lui sied si bien et qui fait que j'ai toujours peur de lui... +oh! de ce moment-là je l'ai aimé, et je l'ai aimé tout d'un coup; du soir +au matin mon cÅ“ur a été surpris. Qui empêche que Valentine n'ait pris le +sien de même aujourd'hui? Elle est bien belle Valentine; elle a toujours +l'esprit de dire ce qui est dans les idées de Bénédict. Il semble qu'elle +devine ce qu'il a envie de lui entendre dire, et moi je fais tout le +contraire. Où prend-elle cet esprit-là ? Ah! c'est plutôt parce qu'il est +disposé à admirer ce qu'elle dit. Et puis, quand ce ne serait qu'une +fantaisie commencée ce matin, finie ce soir; quand demain il viendrait +encore me tendre la main et me dire: «Faisons la paix;» je vois bien que +je ne l'ai pas fixé, que je ne le fixerai pas. Voyez quelle belle vie +j'aurais, étant sa femme, s'il me fallait toujours pleurer de rage, +toujours sécher de jalousie! Non, non, il vaut mieux se faire une raison +et y renoncer. + +--Eh bien! ma chère belle, dit Louise, puisque vous ne pouvez éloigner ce +soupçon de votre esprit, il faut en avoir le cÅ“ur net. Demain je parlerai +à Bénédict, je l'interrogerai franchement sur ses intentions, et, quelle +que soit la vérité, vous en serez instruite. Vous sentez-vous ce courage? + +--Oui, répondit Athénaïs en l'embrassant; j'aime mieux savoir mon sort que +de vivre dans de pareils tourments. + +--Prenez donc sur vous-même, lui dit Louise, d'essayer de vous reposer, et +ne faites rien paraître demain de votre émotion. Puisque vous ne croyez +pas devoir compter sur l'attachement de votre cousin, votre dignité de +femme exige que vous fassiez bonne contenance. + +--Oh! vous avez raison, dit la jeune fille en se renfonçant dans son lit. +Je veux agir selon vos conseils. Je me sens déjà plus forte puisque vous +prenez mes intérêts. + +En effet, cette résolution ayant ramené un peu de calme dans ses idées, +elle s'endormit bientôt, et Louise, dont le cÅ“ur était bien plus +profondément ébranlé, attendit, les yeux ouverts, que les premières lueurs +du matin eussent blanchi l'horizon. Alors elle entendit Bénédict, qui ne +dormait pas non plus, entr'ouvrir doucement la porte de sa chambre et +descendre l'escalier. Elle le suivit sans éveiller personne, et tous deux, +s'étant abordés d'un air plus grave que de coutume, s'enfoncèrent dans une +allée du jardin qui commençait à se remplir de rosée. + + + + +XVI. + + +Louise était assez embarrassée pour aborder une question si délicate, +lorsque Bénédict, prenant le premier la parole, lui dit d'un ton ferme: + +--Mon amie, je sais de quoi vous allez me parler. Nos cloisons de bois de +chêne ne sont pas tellement épaisses, la nuit n'est pas tellement bruyante +autour de cette demeure, et mon sommeil n'était pas tellement profond, que +j'aie perdu un seul mot de votre entretien avec ma cousine. La confession +que je me proposais de vous faire serait donc parfaitement inutile à +présent, puisque vous êtes aussi bien informée que moi-même de l'état de +mon cÅ“ur. + +Louise s'arrêta et le regarda en face pour savoir s'il ne raillait point; +mais l'expression de son visage était si parfaitement calme qu'elle resta +stupéfaite. + +--Je sais que vous maniez la plaisanterie avec un admirable sang-froid, +lui répondit-elle; mais je vous supplie de me parler sérieusement. Il ne +s'agit point ici de sentiments dont vous ayez le droit de vous faire un +jeu. + +--À Dieu ne plaise! dit Bénédict avec force; il s'agit de l'affection la +plus importante et la plus sacrée de ma vie. Athénaïs vous l'a dit, et +j'en jure sur mon honneur, j'aime Valentine de toutes les puissances de +mon âme. + +Louise joignit les mains d'un air atterré, et s'écria en levant les yeux +au ciel: + +--Quelle insigne folie! + +--Pourquoi? reprit Bénédict en attachant sur elle ce regard fixe qui +renfermait tant d'autorité. + +--Pourquoi? répéta Louise; vous me le demandez! Mais, Bénédict, êtes-vous +sous la puissance d'un rêve, ou moi-même ne suis-je pas bien éveillée? +Vous aimez ma sÅ“ur, vous me le dites; et qu'espérez-vous donc d'elle, +grand Dieu? + +--Ce que j'espère?... le voici, répondit-il: j'espère l'aimer toute ma +vie. + +--Et vous pensez peut-être qu'elle vous le permettra? + +--Qui sait?... peut-être. + +--Mais vous n'ignorez pas qu'elle est riche, qu'elle est d'une haute +naissance... + +--Elle est, comme vous, fille du comte de Raimbault, et j'ai bien osé +vous aimer! Est-ce donc parce que je suis le fils du paysan Lhéry que vous +m'avez repoussé? + +--Non, certes, répondit Louise, qui devint pâle comme la mort; mais +Valentine n'a pas vingt ans, et en supposant qu'elle n'eût pas les +préjugés de la naissance... + +--Elle ne les a pas, interrompit Bénédict. + +--Comment le savez-vous? + +--Comme vous le savez vous-même. Notre connaissance avec Valentine date de +la même époque, ce me semble. + +--Mais oubliez-vous qu'elle dépend d'une mère vaine et inflexible, d'un +monde qui ne l'est pas moins? qu'elle est fiancée à M. de Lansac? qu'elle +ne peut enfin rompre les liens qui l'enchaînent à ses devoirs sans attirer +sur elle les malédictions de sa famille, le mépris de sa caste, et sans +détruire à jamais le repos de toute sa vie? + +--Comment ne saurais-je pas tout cela? + +--Eh bien! enfin, qu'attendez-vous donc de sa folie ou de la vôtre? + +--De la sienne, rien; de la mienne tout... + +--Ah! vous croyez vaincre la destinée par la seule force de votre +caractère! Est-ce cela? Je vous ai entendu quelquefois développer cette +utopie; mais soyez sûr, Bénédict, que, fussiez-vous plus qu'un homme, vous +n'y parviendrez pas. Dès cet instant, j'entre en résistance ouverte contre +vous; je renoncerais plutôt à voir ma sÅ“ur que de vous fournir l'occasion +et les moyens de compromettre son avenir... + +--Oh! quelle chaleur d'opposition! dit Bénédict avec un sourire, dont +l'effet fut atroce pour Louise. Calmez-vous, ma bonne sÅ“ur... vous m'avez +permis, vous m'avez presque ordonné de vous donner ce nom alors que nous +ne connaissions pas Valentine. Si vous y eussiez consenti, j'en aurais +réclamé un plus doux. Mon âme inquiète eût été fixée, et Valentine eût pu +passer dans ma vie sans y faire impression; mais vous ne l'avez pas voulu, +vous avez rejeté des vÅ“ux qui, maintenant j'y songe de sang-froid, ont dû +vous sembler bien ridicules... Vous m'avez repoussé du pied dans cette mer +d'incertitudes et d'orages; je me prends à suivre une belle étoile qui me +luit; que vous importe? + +--Que m'importe? quand il s'agit de ma sÅ“ur, de ma sÅ“ur dont je suis +presque la mère!... + +--Ah! vous êtes une mère bien jeune! dit Bénédict avec un peu d'ironie. +Mais, écoutez, Louise; je serais presque tenté de croire que vous +manifestez toutes ces craintes pour me railler, et dans ce cas vous +devez avouer que, depuis le temps qu'elle dure, j'ai assez bien subi la +plaisanterie. + +--Que voulez-vous dire? + +--Il est impossible que vous me trouviez dangereux pour votre sÅ“ur, quand +vous savez si bien par vous-même combien je le suis peu. Vos terreurs sont +fort singulières, et vous croyez la raison de Valentine bien fragile +apparemment, puisque vous vous effrayez tant des atteintes que j'y peux +porter... Rassurez-vous, bonne Louise; vous m'avez donné, il n'y a pas +longtemps, une leçon dont je vous remercie, et que je saurai mettre à +profit peut-être. Je n'irai plus m'exposer à mettre aux pieds d'une femme +telle que Valentine ou Louise l'hommage d'un cÅ“ur comme le mien. Je +n'aurai plus la folie de croire qu'il ne s'agit, pour attendrir une femme, +que de l'aimer avec toute l'ardeur d'un cerveau de vingt ans, que, pour +effacer à ses yeux la distance des rangs et pour faire taire en elle le +cri de la mauvaise honte, il suffise d'être dévoué à elle corps et âme, +sang et honneur. Non, non, tout cela n'est rien aux yeux des femmes; je +suis le fils d'un paysan, je suis horriblement laid, absurde on ne peut +plus; je n'ai pas la prétention d'être aimé. Il n'est qu'une pauvre +bourgeoise frelatée comme Athénaïs qui, faute de mieux jusqu'ici, ait pu +songer à descendre jusqu'à moi. + +--Bénédict! s'écria Louise avec chaleur, tout ceci est une cruelle +moquerie, je le vois bien; c'est un sanglant reproche que vous m'adressez. +Oh! vous êtes bien injuste; vous ne voulez pas comprendre ma situation; +vous ne songez pas que si je vous avais écouté, ma conduite envers votre +famille aurait été odieuse; vous ne me tenez pas compte de la vertu qu'il +m'a fallu peut-être pour vous sembler si glaciale. Oh! vous ne voulez rien +comprendre! + +La pauvre Louise cacha son visage dans ses mains, effrayée d'en avoir trop +dit. Bénédict étonné la regarda attentivement. Son sein était agité, une +rougeur brûlante se trahissait sur son front malgré ses efforts pour le +cacher. Bénédict comprit qu'il était aimé... + +Il s'arrêta irrésolu, tremblant, bouleversé. Il avança une main pour +saisir celle de Louise; il craignit d'être trop ardent, il craignit d'être +trop froid. Louise, Valentine, laquelle des deux aimerait-il? + +Quand Louise, effrayée de son silence, releva timidement la tête, Bénédict +n'était plus auprès d'elle. + + + + +XVII. + + +Mais à peine Bénédict fut-il seul que, n'éprouvant plus l'effet de +l'attendrissement, il s'étonna d'en avoir ressenti un si vif, et ne +s'expliqua cette émotion qu'en l'attribuant à un sentiment d'amour-propre +flatté. En effet, Bénédict, ce garçon laid à faire peur, comme disait la +marquise de Raimbault, ce jeune homme enthousiaste pour les autres et +sceptique envers lui-même, se trouvait dans une étrange position. Aimé à +la fois de trois femmes dont la moins belle eût rempli d'orgueil le cÅ“ur +de tout autre, il avait bien de la peine à lutter contre les bouffées de +vanité qui s'élevaient en lui. C'était une rude épreuve pour sa raison, +il le sentait bien. Pour y résister il se mit à penser à Valentine, à +celle des trois qui lui inspirait le moins de certitude, et qui devait +nécessairement le désabuser la première. Il ne connaissait l'amour de +celle-là que par ces révélations sympathiques qui trompent rarement les +amants. Mais quand cet amour serait éclos réellement dans le sein de +la jeune comtesse, il devait y être étouffé en naissant, dès qu'il se +trahirait à elle-même. Bénédict se dit tout cela pour triompher du démon +de l'orgueil, et, ce qui peut-être ne fut pas sans mérite à son âge, il en +triompha. + +Alors, jetant sur sa situation un regard aussi lucide que possible à un +homme fortement épris, il se dit qu'il fallait arrêter son choix sur l'une +d'elles, et couper court sur-le-champ aux angoisses des deux autres. +Athénaïs fut la première fleur qu'il retrancha de cette belle couronne; +il jugea qu'elle serait bientôt consolée. Les naïves menaces de vengeance +dont il avait été le confident involontaire pendant la nuit précédente lui +firent espérer que Georges Simonneau, Pierre Blutty ou Blaise Moret se +chargerait de dégager sa conscience de tout remords envers elle. + +Le plus raisonnable, peut-être le plus généreux choix eût dû tomber sur +Louise. Donner un état et un avenir à cette infortunée que sa famille et +l'opinion avaient si cruellement outragée, réparer envers elle les rudes +châtiments que le passé lui avait infligés, être le protecteur d'une femme +si malheureuse et si intéressante, il y avait dans cette idée quelque +chose de chevaleresque qui avait déjà tenté Bénédict. Peut-être l'amour +qu'il avait cru ressentir pour Louise avait-il pris naissance dans la +portée un peu héroïque de son caractère. Il avait vu là une occasion de +dévouement; sa jeunesse, avide d'une gloire quelconque, appelait l'opinion +en combat singulier, comme faisaient ces preux aventuriers envoyant un +cartel au géant de la contrée, jaloux qu'ils étaient de faire parler d'eux, +ne fût-ce que par une chute glorieuse. + +Le refus de Louise, qui d'abord avait rebuté Bénédict, lui apparaissait +maintenant sous son véritable aspect. Ne voulant point accepter de si +grands sacrifices, et craignant de se laisser vaincre en générosité, +Louise avait cherché à lui ôter toute espérance, et peut-être y avait-elle +réussi au delà de son désir. Dans toute vertu il y a un peu d'espoir de +récompense; elle n'eut pas plus tôt repoussé Bénédict qu'elle en souffrit +amèrement. Maintenant Bénédict comprenait que, dans ce refus, il y avait +plus de véritable générosité, plus d'affection délicate et forte qu'il n'y +en avait eu dans sa propre conduite. Louise s'élevait à ses propres yeux +presque au-dessus de l'héroïsme dont il se sentait capable lui-même; +c'était de quoi l'émouvoir profondément et le jeter dans une nouvelle +carrière d'émotions et de désirs. + +Si l'amour était un sentiment qui se calcule et se raisonne comme l'amitié +ou la haine, Bénédict eût été se jeter aux pieds de Louise; mais ce qui +fait l'immense supériorité de celui-là sur tous les autres, ce qui prouve +son essence divine, c'est qu'il ne naît point de l'homme même; c'est que +l'homme n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne +l'ôte par un acte de sa volonté; c'est que le cÅ“ur humain le reçoit d'en +haut sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes +dans les desseins du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est +en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour +le détruire; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces +auxiliaires qu'on lui donne, ou plutôt qu'il attire à soi, l'amitié, +la confiance, la sympathie, l'estime même, ne sont que des alliés +subalternes; il les a créés, il les domine, il leur survit. + +Bénédict aimait Valentine et non pas Louise. Pourquoi Valentine? Elle lui +ressemblait moins; elle avait moins de ses défauts, moins de ses qualités; +elle devait sans doute le comprendre et l'apprécier moins... c'est +celle-là qu'il devait aimer apparemment. Il se mit à chérir en elle, dès +qu'il la vit, les qualités qu'il n'avait pas en lui-même: il était inquiet, +mécontent, exigeant envers la destinée; Valentine était calme, facile, +heureuse à propos de tout. Eh bien! cela n'était-il pas selon les desseins +de Dieu? La suprême Providence, qui est partout en dépit des hommes, +n'avait-elle pas présidé à ce rapprochement? L'un était nécessaire à +l'autre: Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces émotions sans +lesquelles la vie est incomplète; Valentine à Bénédict, pour apporter le +repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentée. Mais la +société se trouvait là entre eux, qui rendait ce choix mutuel absurde, +coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les +hommes l'ont détruit; à qui la faute? Faut-il que, pour respecter la +solidité de nos murs de glace, tout rayon du soleil se retire de nous? + +Quand il se rapprocha du banc où il avait laissé Louise, il la trouva pâle, +les mains pendantes, les yeux fixés à terre. Elle tressaillit en écoutant +le frôlement de ses vêtements contre le feuillage; mais quand elle +l'eut regardé, quand elle eut compris qu'il s'était renfermé dans son +inexpugnable impénétrabilité, elle attendit dans une angoisse plus grande +le résultat de ses réflexions. + +--Nous ne nous sommes pas compris, ma sÅ“ur, lui dit Bénédict en s'asseyant +à son côté. Je vais m'expliquer mieux. + +Ce mot de _sÅ“ur_ fut un coup mortel pour Louise; elle rassembla ce qu'elle +avait de force pour cacher sa douleur et pour écouter d'un air calme. + +--Je suis loin, dit Bénédict, de conserver aucun dépit contre vous; au +contraire, j'admire en vous cette candeur et cette bonté qui ne se sont +point retirées de moi malgré mes folies; je sens que vos refus ont affermi +mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus +dévoué de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance +qu'un frère doit à sa sÅ“ur. Oui, j'aime Valentine, je l'aime avec passion; +et, comme Athénaïs l'a très-bien remarqué, c'est d'hier seulement que je +connais le sentiment qu'elle m'inspire. Mais je l'aime sans espoir, sans +but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni à +sa famille, ni à son prochain mariage, ni même, en supposant qu'elle fût +libre, aux devoirs de convention que les idées de sa classe auraient pu +lui tracer. J'ai mesuré de sang-froid l'impossibilité d'être pour elle +autre chose qu'un ami obscur et soumis, estimé en secret peut-être, mais +jamais redoutable. Dussé-je, moi chétif et imperceptible, inspirer à +Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les +obstacles, je la fuirais plutôt que d'accepter des sacrifices dont je ne +me sens pas digne! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l'état +de mon cerveau. + +--En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à +détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie? + +--Non, Louise, non, plutôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout +mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là ! Depuis que j'aime +Valentine, je suis un autre homme; je me sens exister. Le voile sombre qui +couvrait ma destinée se déchire de toutes parts; je ne suis plus seul sur +la terre; je ne m'ennuie plus de ma nullité; je me sens grandir d'heure en +heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la +rendre plus supportable? + +--J'y vois une assurance qui m'effraie, répondit Louise. Mon ami, vous +vous perdez vous-même. Ces chimères ruineront votre destinée; vous +dépenserez votre énergie à des rêves inutiles, et quand le temps viendra +d'être un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force. + +--Qu'entendez-vous donc par être un homme, Louise? + +--J'entends avoir sa place dans la société sans être à charge aux autres. + +--Eh bien! dès demain je puis être un homme, avocat ou portefaix, musicien +ou laboureur; j'ai plus d'une ressource. + +--Vous ne pouvez être rien de tout cela, Bénédict; car au bout de huit +jours une profession quelconque, dans l'état d'irritation où vous êtes... + +--M'ennuierait, j'en conviens; mais j'aurai toujours la ressource de me +casser la tête si la vie m'ennuie, ou de me faire lazzarone si elle me +plaît beaucoup. Et, tout bien considéré, je crois que je ne suis plus bon +à autre chose. Plus j'ai appris, plus je me suis dégoûté de la vie; je +veux retourner maintenant, autant que possible, à mon état de nature, à +ma grossièreté de paysan, à la simplicité des idées, à la frugalité de la +vie. J'ai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rentes en bonnes terres, +avec une maison couverte en chaume; je puis vivre honorablement dans mes +propriétés, seul, libre, heureux, oisif, sans être à charge à personne. + +--Parlez-vous sérieusement? + +--Pourquoi pas? Dans l'état de la société, le meilleur résultat possible +de l'éducation qu'on nous donne serait de retourner volontairement à +l'état d'abrutissement d'où l'on s'efforce de nous tirer durant vingt ans +de notre vie. Mais, écoutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rêves +chimériques que vous me reprochez. C'est vous qui m'invitez à dépenser mon +énergie en fumée, quand vous me dites de travailler pour être un homme +comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles +heures de bonheur et de poésie, à gagner de quoi mourir de vieillesse +commodément, les pieds dans de la fourrure et la tête sur un coussin de +duvet. Voilà pourtant le but de tous ceux qu'on appelle de bons sujets +à mon âge, et des hommes positifs à quarante ans. Dieu les bénisse! +Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime: être +électeurs du grand collège, ou conseillers municipaux, ou secrétaires +de préfecture. Qu'ils engraissent des bÅ“ufs et maigrissent des chevaux +à courir les foires; qu'ils se fassent valets de cour ou valets de +basse-cour, esclaves d'un ministre ou d'un _lot_ de moutons, préfets à la +livrée d'or ou marchands de porcs à la ceinture doublée de _pistoles_; +et qu'après toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude +ou de grossièreté, ils laissent le fruit de tant de peines à une fille +entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le +moyen de leur testament ou par l'intermédiaire de leurs héritiers pressés +de _jouir de la vie_: voilà la vie positive qui se déroule dans toute sa +splendeur autour de moi! voilà la glorieuse condition d'_homme_ vers +laquelle aspirent tous mes contemporains d'étude. Franchement, Louise, +croyez-vous que j'abandonne là une bien belle et bien glorieuse existence? + +--Vous savez vous-même, Bénédict, combien il serait facile de rétorquer +cette hyperbolique satire. Aussi je n'en prendrai pas la peine; je veux +vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente +activité qui vous dévore, et si votre conscience ne vous prescrit pas d'en +faire un emploi utile à la société? + +--Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La _société_ n'a pas +besoin de ceux qui n'ont pas besoin d'elle. Je conçois la puissance de ce +grand mot chez des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu'un petit +nombre d'hommes, rassemblés d'hier, s'efforcent de fertiliser et de faire +servir à leurs besoins; alors, si la colonisation est volontaire, je +méprise celui qui viendra s'engraisser impunément du travail des autres. +Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s'il +en existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi qu'on en dise, +la terre manque de bras, où chaque profession regorge d'aspirants, où +l'espèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche +la trace des pas du riche, où d'énormes capitaux rassemblés (selon toutes +les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes, +servent d'enjeu à une continuelle loterie entre l'avarice, l'immoralité et +l'ineptie; dans ce pays d'impudeur et de misère, de vice et de désolation; +dans cette civilisation pourrie jusqu'à sa racine, vous voulez que je sois +_citoyen_? que je sacrifie ma volonté, mon inclination, ma fantaisie à ses +besoins pour être sa dupe ou sa victime? pour que le denier que j'aurais +jeté au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire? Il faudra +que je m'essouffle à faire du bien afin de produire un peu plus de mal, +afin de fournir mon contingent aux administrations qui patentent les +mouchards, les croupiers et les prostituées? Non, sur ma vie! je ne le +ferai pas. Je ne veux rien être dans cette belle France, la plus éclairée +des nations. Je vous l'ai dit, Louise, j'ai cinq cents livres de rente; +tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en +paix. + +--Eh bien, Bénédict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition à ce +besoin de repos qui vient de succéder si vite à votre ardente impatience, +si vous voulez faire abnégation de tous vos talents et de toutes vos +qualités pour vivre obscur et paisible au fond de cette vallée, assurez la +première condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit +ce ridicule amour... + +--Ridicule, avez-vous dit? Non! celui-là ne sera pas ridicule, j'en fais +le serment. Ce sera un secret entre Dieu et moi. Comment donc le ciel, qui +me l'inspira, pourrait-il s'en moquer? Non, ce sera mon bouclier contre la +douleur, ma ressource contre l'ennui. N'est-ce pas lui qui m'a suggéré +depuis hier cette résolution de rester libre et de me faire heureux à peu +de frais? Ô bienfaisante passion, qui dès son irruption se révèle par la +lumière et le calme! Vérité céleste, qui dessille les yeux et désabuse +l'esprit de toutes les choses humaines! Puissance sublime, qui accapare +toutes les facultés et les inonde de jouissances ignorées! Ô Louise! +ne cherchez pas à m'ôter mon amour; vous n'y réussiriez pas, et vous me +deviendriez peut-être moins chère; car, je l'avoue, rien ne saurait lutter +avec avantage contre lui. Laissez-moi adorer Valentine en secret, et +nourrir en moi ces illusions qui m'avaient hier transporté aux cieux. Que +serait la réalité auprès d'elles? Laissez-moi emplir ma vie de cette seule +chimère, laissez-moi vivre au sein de cette vallée enchantée, avec mes +souvenirs et les traces qu'elle y a laissées pour moi, avec ce parfum qui +est resté après elle dans toutes les prairies où elle a posé le pied, avec +ces harmonies que sa voix a éveillées dans toutes les brises, avec ces +paroles si douces et si naïves qui lui sont échappées dans l'innocence de +son cÅ“ur et que j'ai interprétées selon ma fantaisie; avec ce baiser pur +et délicieux qu'elle a posé sur mon front le premier jour que je l'ai vue. +Ah! Louise, ce baiser! vous le rappelez-vous? C'est vous qui l'avez voulu. + +--Oh! oui, dit Louise en se levant d'un air consterné, c'est moi qui ai +fait tout le mal. + + + + +XVIII. + + +Valentine, en rentrant au château, avait trouvé sur sa cheminée une +lettre de M. de Lansac. Selon l'usage du grand monde, elle était en +correspondance avec lui depuis l'époque de ses fiançailles. Cette +correspondance, qui semble devoir être une occasion de se connaître et de +se lier plus intimement, est presque toujours froide et maniérée. On y +parle d'amour dans le langage des salons; on y montre son esprit, son +style et son écriture, rien de plus. + +Valentine écrivait si simplement qu'elle passait aux yeux de M. de Lansac +et de sa famille pour une personne fort médiocre. M. de Lansac s'en +réjouissait assez. À la veille de disposer d'une fortune considérable, +il entrait bien dans ses plans de dominer entièrement sa femme. Aussi, +quoi qu'il ne fût nullement épris d'elle, il s'appliquait à lui écrire +des lettres qui, dans le goût du beau monde, devaient être de petits +chefs-d'Å“uvre épistolaires. Il s'imaginait ainsi exprimer l'attachement le +plus vif qui fût jamais entré dans le cÅ“ur d'un diplomate, et Valentine +devait nécessairement prendre de son âme et de son esprit une haute idée. +Jusqu'à ce moment, en effet, cette jeune personne, qui ne savait +absolument rien de la vie et des passions, avait conçu pour la sensibilité +de son fiancé une grande admiration, et lorsqu'elle comparait les +expressions de son dévouement à ses propres réponses, elle s'accusait de +rester, par sa froideur, bien au-dessous de lui. + +Ce soir-là , fatiguée des joyeuses et vives émotions de sa journée, la vue +de cette suscription, qui d'ordinaire lui était si agréable, éleva en elle +comme un sentiment de tristesse et de remords. Elle hésita quelques +instants à la lire, et, dès les premières lignes, elle tomba dans une si +grande distraction qu'elle la lut des yeux jusqu'à la fin sans en avoir +compris un mot, et sans avoir pensé à autre chose qu'à Louise, à Bénédict, +au bord de l'eau et à l'oseraie de la prairie. Elle se fit un nouveau +reproche de cette préoccupation, et relut courageusement la lettre du +secrétaire d'ambassade. C'était celle qu'il avait faite avec le plus +de soin; malheureusement elle était plus obscure, plus vide et plus +prétentieuse que toutes les autres. Valentine fut, malgré elle, pénétrée +du froid mortel qui avait présidé à cette composition. Elle se consola +de cette impression involontaire en l'attribuant à la fatigue qu'elle +éprouvait. Elle se mit au lit, et, grâce au peu d'habitude qu'elle avait +de prendre tant d'exercice, elle s'endormit profondément; mais elle +s'éveilla le lendemain toute rouge et toute troublée des songes qu'elle +avait faits. + +Elle prit sa lettre qu'elle avait laissée sur sa table de nuit, et la +relut encore avec la ferveur que met une dévote à recommencer ses prières +lorsqu'elle croit les avoir mal dites. Mais ce fut en vain; au lieu de +l'admiration qu'elle avait jusque-là éprouvée pour ces lettres, elle n'eut +que de l'étonnement et quelque chose qui ressemblait à de l'ennui; elle se +leva effrayée d'elle-même et toute pâlie de la fatigue d'esprit qu'elle en +ressentait. + +Alors, comme en l'absence de sa mère elle faisait absolument tout ce qui +lui plaisait, comme sa grand'mère ne songeait pas même à la questionner +sur sa journée de la veille, elle partit pour la ferme, emportant dans un +petit coffre de bois de cèdre toutes les lettres qu'elle avait reçues de +M. de Lansac depuis un an, et se flattant qu'à la lecture de ces lettres +l'admiration de Louise raviverait la sienne. + +Il serait peut-être téméraire d'affirmer que ce fût là l'unique motif de +cette nouvelle visite à la ferme; mais si Valentine en eut un autre, ce +fut certainement à l'insu d'elle-même. Quoi qu'il en soit, elle trouva +Louise toute seule. Sur la demande d'Athénaïs, qui avait voulu s'éloigner +pour quelques jours de son cousin, madame Lhéry était partie avec sa fille +pour aller rendre visite dans les environs à une de ses parentes, Bénédict +était à la chasse, et le père Lhéry aux travaux des champs. + +Valentine fut effrayée de l'altération des traits de sa sÅ“ur. Celle-ci +donna pour excuse l'indisposition d'Athénaïs, qui l'avait forcée de +veiller. Elle sentit d'ailleurs sa peine s'adoucir aux tendres caresses +de Valentine, et bientôt elles se mirent à causer avec abandon de leurs +projets pour l'avenir. Ceci conduisit Valentine à montrer les lettres de +M. de Lansac. + +Louise en parcourut quelques-unes, qu'elle trouva d'un froid mortel et +d'un ridicule achevé. Elle jugea sur-le-champ le cÅ“ur de cet homme, et +devina fort bien que ses intentions bienveillantes, relativement à elle, +méritaient une médiocre confiance. La tristesse qui l'accablait redoubla +par cette découverte, et l'avenir de sa sÅ“ur lui parut aussi triste que le +sien; mais elle n'osa en rien témoigner à Valentine. La veille, peut-être, +elle se fût senti le courage de l'éclairer; mais, après les aveux de +Bénédict, Louise, qui peut-être soupçonnait Valentine de l'encourager un +peu, n'osa pas l'éloigner d'un mariage qui devait du moins la soustraire +aux dangers de cette situation. Elle ne se prononça pas, et la pria de lui +laisser ces lettres, en promettant de lui en dire son avis après les avoir +toutes lues avec attention. + +Elles étaient toutes deux assez attristées de cet entretien; Louise y +avait trouvé de nouveaux sujets de douleur, et Valentine, en apercevant +l'air contraint de sa sÅ“ur, n'en avait pas obtenu le résultat qu'elle en +attendait, lorsque Bénédict rentra en fredonnant au loin la cavatine +_Di placer mi balza il cor_. Valentine tressaillit en reconnaissant sa +voix; mais la présence de Louise lui causa un embarras qu'elle ne put +s'expliquer, et ce fut avec d'hypocrites efforts qu'elle attendit d'un air +d'indifférence l'arrivée de Bénédict. + +Bénédict entra dans la salle, dont les volets étaient fermés. Le passage +subit du grand soleil à l'obscurité de cette pièce l'empêcha de distinguer +les deux femmes. Il suspendit son fusil à la muraille en chantant toujours, +et Valentine, silencieuse, le cÅ“ur ému, le sourire sur les lèvres, +suivait tous ses mouvements, lorsqu'il l'aperçut, au moment où il passait +tout près d'elle, et laissa échapper un cri de surprise et de joie. Ce cri, +parti du plus profond de ses entrailles, exprimait plus de passion et de +transport que toutes les lettres de M. de Lansac étalées sur la table. +L'instinct du cÅ“ur ne pouvait guère abuser Valentine à cet égard, et la +pauvre Louise comprit que son rôle était déplorable. + +De ce moment, Valentine oublia et M. de Lansac, et la correspondance, et +ses doutes, et ses remords; elle ne sentit plus que ce bonheur impérieux +qui étouffe tout autre sentiment en présence de l'être que l'on aime. Elle +et Bénédict le savourèrent avec égoïsme en présence de cette triste Louise, +dont la situation fausse était si pénible entre eux deux. + +L'absence de la comtesse de Raimbault s'étant prolongée de plusieurs jours +au delà du terme qu'elle avait prévu, Valentine revint plusieurs fois à la +ferme. Madame Lhéry et sa fille étaient toujours absentes, et Bénédict, +couché dans le sentier par où devait arriver Valentine, y passait des +heures de délices à l'attendre dans le feuillage de la haie. Il la voyait +souvent passer sans oser se montrer, de peur de se trahir par trop +d'empressement; mais dès qu'elle était entrée à la ferme, il s'élançait +sur ses traces, et, au grand déplaisir de Louise, il il ne les quittait +plus de la journée. Louise ne pouvait s'en plaindre; car Bénédict avait +la délicatesse de comprendre le besoin qu'elles pouvaient avoir de +s'entretenir ensemble, et, tout en feignant de battre les buissons avec +son fusil, il les suivait à une distance respectueuse; mais il ne les +perdait jamais de vue. Regarder Valentine, s'enivrer du charme indicible +répandu autour d'elle, cueillir avec amour les fleurs que sa robe venait +d'effleurer, suivre dévotement la trace d'herbe couchée qu'elle laissait +derrière elle, puis remarquer avec joie qu'elle tournait souvent la tête +pour voir s'il était là ; saisir, deviner parfois son regard à travers +les détours d'un sentier; se sentir appelé par une attraction magique +lorsqu'elle l'appelait effectivement dans son cÅ“ur; obéir à toutes ces +impressions subtiles, mystérieuses, invincibles, qui composent l'amour, +c'était là pour Bénédict autant de joies pures et fraîches que vous ne +trouverez point trop puériles si vous vous souvenez d'avoir eu vingt ans. + +Louise ne pouvait lui adresser de reproches; car il lui avait juré de +ne jamais chercher à voir Valentine seule un instant, et il tenait +religieusement sa parole. Il n'y avait donc à cette vie aucun danger +apparent; mais chaque jour le trait s'enfonçait plus avant dans ces âmes +sans expérience, chaque jour endormait la prévoyance de l'avenir. Ces +rapides instants, jetés comme un rêve dans leur existence, composaient +déjà pour eux toute une vie qui leur semblait devoir durer toujours. +Valentine avait pris le parti de ne plus penser du tout à M. de Lansac, +et Bénédict se disait qu'un tel bonheur ne pouvait pas être balayé par +un souffle. + +Louise était bien malheureuse. En voyant de quel amour Bénédict était +capable, elle apprenait à connaître ce jeune homme qu'elle avait cru +jusque-là plus ardent que sensible. Cette puissance d'aimer, qu'elle +découvrait en lui, le lui rendait plus cher; elle mesurait l'étendue d'un +sacrifice qu'elle n'avait pas compris en l'accomplissant, et pleurait en +secret la perte d'un bonheur qu'elle eût pu goûter plus innocemment que +Valentine. Cette pauvre Louise, dont l'âme était passionnée, mais qui +avait appris à se vaincre en subissant les funestes conséquences de la +passion, luttait maintenant contre des sentiments âpres et douloureux. +Malgré elle, une dévorante jalousie lui rendait insupportable le bonheur +pur de Valentine. Elle ne pouvait se défendre de déplorer le jour où elle +l'avait retrouvée, et déjà cette amitié romanesque et sublime avait perdu +tout son charme; elle était déjà , comme la plupart des sentiments humains, +dépouillée d'héroïsme et de poésie. Louise se surprenait parfois à +regretter le temps où elle n'avait aucun espoir de retrouver sa sÅ“ur. +Et puis elle avait horreur d'elle-même, et priait Dieu de la soustraire à +ces ignobles sentiments. Elle se représentait la douceur, la pureté, la +tendresse de Valentine, et se prosternait devant cette image comme devant +celle d'une sainte qu'elle priait d'opérer sa réconciliation avec le ciel. +Par instants elle formait l'enthousiaste et téméraire projet de l'éclairer +franchement sur le peu de mérite réel de M. de Lansac, de l'exhorter à +rompre ouvertement avec sa mère, à suivre son penchant pour Bénédict, et +à se créer, au sein de l'obscurité, une vie d'amour, de courage et de +liberté. Mais ce dessein, dont le dévouement n'était peut-être pas +au-dessus de ses forces, s'évanouissait bientôt à l'examen de la raison. +Entraîner sa sÅ“ur dans l'abîme où elle s'était précipitée, lui ravir la +considération qu'elle-même avait perdue, pour l'attirer dans les mêmes +malheurs, la sacrifier à la contagion de son exemple, c'était de quoi +faire reculer le désintéressement le plus hardi. Alors Louise persistait +dans le plan qui lui avait paru le plus sage: c'était de ne point éclairer +Valentine sur le compte de son fiancé, et de lui cacher soigneusement les +confidences de Bénédict. Mais quoique cette conduite fût la meilleure +possible, à ce qu'elle pensait, elle n'était pas sans remords d'avoir +attiré Valentine dans de semblables dangers, et de n'avoir pas la force +de l'y soustraire tout à coup en quittant le pays. + +Mais voilà ce qu'elle ne se sentait pas l'énergie d'accomplir. Bénédict +lui avait fait jurer qu'elle resterait jusqu'à l'époque du mariage de +Valentine. Après cela, Bénédict ne se demandait pas ce qu'il deviendrait; +mais il voulait être heureux jusque-là ; il le voulait avec cette force +d'égoïsme que donne un amour sans espérance. Il avait menacé Louise de +faire mille folies si elle le poussait au désespoir, tandis qu'il jurait +de lui être aveuglément soumis si elle lui laissait encore ces deux ou +trois jours de vie. Il l'avait même menacée de sa haine et de sa colère; +ses larmes, ses emportements, son obstination, avaient eu tant d'empire +sur Louise, dont le caractère était d'ailleurs faible et irrésolu, qu'elle +s'était soumise à cette volonté supérieure à la sienne. Peut-être aussi +puisait-elle sa faiblesse dans l'amour qu'elle nourrissait en secret pour +lui; peut-être se flattait-elle de ranimer le sien, à force de dévouement +et de générosité, lorsque le mariage de Valentine aurait ruiné pour lui +toute espérance. + +Le retour de madame de Raimbault vint enfin mettre un terme à cette +dangereuse intimité; alors Valentine cessa de venir à la ferme, et +Bénédict tomba du ciel en terre. + +Comme il avait vanté à Louise le courage qu'il aurait dans l'occasion, il +supporta d'abord assez bien en apparence cette rude épreuve. Il ne voulait +point avouer combien il s'était abusé lui-même sur l'état de ses forces. +Il se contenta pendant les premiers jours d'errer autour du château sous +différents prétextes, heureux quand il avait aperçu de loin Valentine au +fond de son jardin; puis il pénétra la nuit dans le parc pour voir briller +la lampe qui éclairait son appartement. Une fois, Valentine s'étant +hasardée à aller voir lever le soleil au bout de la prairie, à l'endroit +où elle avait reçu le premier rendez-vous de Louise, elle trouva Bénédict +assis à cette même place où elle s'était assise; mais dès qu'il l'aperçut, +il s'enfuit en feignant de ne pas la voir, car il ne se sentait pas la +force de lui parler sans trahir ses agitations. + +Une autre fois, comme elle errait dans le parc à l'entrée de la nuit, elle +entendit à plusieurs reprises le feuillage s'agiter autour d'elle, et +quand elle se fut éloignée du lieu où elle avait éprouvé cette frayeur, +elle vit de loin un homme qui traversait l'allée, et qui avait la taille +et le costume de Bénédict. + +Il détermina Louise à demander un nouveau rendez vous à sa sÅ“ur. Il +l'accompagna comme la première fois, et se tint à distance pendant +qu'elles causaient ensemble. Quand Louise le rappela, il s'approcha dans +un trouble inexprimable. + +--Eh bien! mon cher Bénédict, lui dit Valentine qui avait rassemblé tout +son courage pour cet instant, voici la dernière fois que nous nous verrons +d'ici à longtemps peut-être. Louise vient de m'annoncer son prochain +départ et le vôtre. + +--Le mien! dit Bénédict avec amertume. Pourquoi le mien, Louise? Qu'en +savez-vous? + +Il sentit tressaillir la main de Valentine, que dans l'obscurité il avait +gardée entre les siennes. + +--N'êtes-vous pas décidé, répondit Louise, à ne pas épouser votre cousine, +du moins pour cette année? Et votre intention n'est-elle pas de vous +établir dès lors dans une situation indépendante! + +--Mon intention est de ne jamais épouser personne, répondit-il d'un ton +dur et énergique. Mon intention est aussi de ne demeurer à la charge de +personne; mais il n'est pas prouvé que mon intention soit de quitter le +pays. + +Louise ne répondit rien et dévora des larmes que l'on ne pouvait voir +couler. Valentine pressa faiblement la main de Bénédict afin de pouvoir +dégager la sienne, et ils se séparèrent plus émus que jamais. + +Cependant on faisait au château les apprêts du mariage de Valentine. +Chaque jour apportait de nouveaux présents de la part du fiancé; il devait +arriver lui-même aussitôt que les devoirs de sa charge le permettraient, +et la cérémonie était fixée au surlendemain; car M. de Lansac, le précieux +diplomate, avait bien peu de temps à perdre à l'action futile d'épouser +Valentine. + +Un dimanche, Bénédict avait conduit en carriole sa tante et sa cousine à +la messe, au plus gros bourg de la vallée. Athénaïs, jolie et parée, avait +retrouvé tout l'éclat de son teint, toute la vivacité de ses yeux noirs. +Un grand gars de cinq pieds six pouces, que le lecteur a déjà vu sous +le nom de Pierre Blutty, avait accosté les dames de Grangeneuve, et +s'était placé dans le même banc, à côté d'Athénaïs. C'était une évidente +manifestation de ses prétentions auprès de la jeune fermière, et +l'attitude insouciante de Bénédict, appuyé à quelque distance contre +un pilier, fut pour tous les observateurs de la contrée un signe non +équivoque de rupture entre lui et sa cousine. Déjà Moret, Simonneau et +bien d'autres s'étaient mis sur les rangs; mais Pierre Blutty avait été +le mieux accueilli. + +Quand le curé monta en chaire pour faire le prône, et que sa voix +cassée et chevrotante rassembla toute sa force pour énoncer les noms de +Louise-Valentine de Raimbault et de Norbert-Évariste de Lansac, dont la +seconde et dernière publication s'affichait ce jour même aux portes de la +mairie, il y eut sensation dans l'auditoire, et Athénaïs échangea avec son +nouvel adorateur un regard de satisfaction et de malice; car l'amour +ridicule de Bénédict pour mademoiselle de Raimbault n'était point un +secret pour Pierre Blutty; Athénaïs, avec sa légèreté accoutumée, s'était +livrée au plaisir d'en médire avec lui, afin peut-être de s'encourager à +la vengeance. Elle se hasarda même à se retourner doucement pour voir +l'effet de cette publication sur son cousin, mais, de rouge et triomphante +qu'elle était, elle devint pâle et repentante quand elle eut envisagé les +traits bouleversés de Bénédict. + + + + +XIX. + + +Louise, en apprenant l'arrivée de M. de Lansac, écrivit une lettre d'adieu +à sa sÅ“ur, lui exprima dans les termes les plus vifs sa reconnaissance +pour l'amitié qu'elle lui avait témoignée, et lui dit qu'elle allait +attendre à Paris l'effet des bonnes intentions de M. de Lansac pour leur +rapprochement. Elle la suppliait de ne point brusquer cette demande, et +d'attendre que l'amour de son mari eût consolidé le succès qu'elle devait +en attendre. + +Après avoir fait passer cette lettre à Valentine par l'intermédiaire +d'Athénaïs, qui alla en même temps faire part à la jeune comtesse de son +prochain mariage avec Pierre Blutty, Louise fit les apprêts de son voyage. +Effrayée de l'air sombre et de la taciturnité presque brutale de Bénédict, +elle n'osa chercher un dernier entretien avec lui. Mais le matin même de +son départ, il vint la trouver dans sa chambre, et, sans avoir la force de +lui dire une parole, il la pressa contre son cÅ“ur en fondant en larmes. +Elle ne chercha point à le consoler, et, comme ils ne pouvaient rien se +dire qui adoucît leur peine mutuelle, ils se contentèrent de pleurer +ensemble en se jurant une éternelle amitié. Ces adieux soulagèrent un peu +le cÅ“ur de Louise; mais, en la voyant partir, Bénédict sentit s'évanouir +la dernière espérance qui lui restât d'approcher de Valentine. + +Alors il tomba dans le désespoir. De ces trois femmes qui naguère +l'accablaient à l'envi de prévenances et d'affection, il ne lui en restait +pas une; il était seul désormais sur la terre. Ses rêves si riants et si +flatteurs étaient devenus sombres et poignants. Qu'allait-il devenir? + +Il ne voulait plus rien devoir à la générosité de ses parents; il sentait +bien qu'après l'affront fait à leur fille il ne devait plus rester à leur +charge. N'ayant pas assez d'argent pour aller habiter Paris, et pas assez +de courage, dans un moment aussi critique, pour s'y créer une existence à +force de travail, il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'aller +habiter sa cabane et son champ, en attendant qu'il eût repris la volonté +d'aviser à quelque chose de mieux. + +Il fit donc arranger, aussi proprement que le lui permirent ses moyens, +l'intérieur de sa chaumière; ce fut l'affaire de quelques jours. Il loua +une vieille femme pour faire son ménage, et il s'installa chez lui après +avoir pris congé de ses parents avec cordialité. La bonne femme Lhéry +sentit s'évanouir tout le ressentiment qu'elle avait conçu contre lui et +pleura en l'embrassant. Le brave Lhéry se fâcha et voulut de force le +retenir à la ferme; Athénaïs alla s'enfermer dans sa chambre, où la +violence de son émotion lui causa une nouvelle attaque de nerfs. Car +Athénaïs était sensible et impétueuse; elle ne s'était attachée à Blutty +que par dépit et vanité; au fond de son cÅ“ur elle chérissait encore +Bénédict, et lui eût accordé son pardon s'il eût fait un pas vers elle. + +Bénédict ne put s'arracher de la ferme qu'en donnant sa parole d'y revenir +après le mariage d'Athénaïs. Quand il se trouva, le soir, seul dans sa +maisonnette silencieuse, ayant pour tout compagnon Perdreau assoupi entre +ses jambes, pour toute harmonie le bruit de la bouilloire qui contenait +son souper, et qui grinçait sur un ton aigre et plaintif devant les fagots +de l'âtre, un sentiment de tristesse et de découragement s'empara de lui. +À vingt-deux ans, après avoir connu les arts, les sciences, l'espérance et +l'amour, c'est une triste fin que l'isolement et la pauvreté! + +Ce n'est pas que Bénédict fût très-sensible aux avantages de la richesse, +il était dans l'âge où l'on s'en passe le mieux; mais on ne saurait nier +que l'aspect des objets extérieurs n'ait une influence immédiate sur nos +pensées, et ne détermine le plus souvent la teinte de notre humeur. Or, la +ferme avec son désordre et ses contrastes était un lieu de délices, en +comparaison de l'ermitage de Bénédict. Les murs bruts, le lit de serge +en forme de corbillard, quelques vases de cuisine en cuivre et en terre, +disposés sur des rayons, le pavé en dalles calcaires inégales et ébréchées +de tous côtés, les meubles grossiers, le jour rare et gris qui venait de +quatre carreaux irisés par le soleil et la pluie, ce n'était pas là de +quoi faire éclore des rêves brillants. Bénédict tomba dans une triste +méditation. Le paysage qu'il découvrait par sa porte entr'ouverte, quoique +pittoresque et vigoureusement dessiné, n'était pas non plus de nature à +donner une physionomie très riante à ses idées. Une ravine sombre et semée +de genêts épineux le séparait du chemin raide et tortueux qui se déroulait +comme un serpent sur la colline opposée, et, s'enfonçant dans les houx et +les buis au feuillage noirâtre, semblait, par sa pente rapide, tomber +brusquement des nues. + +Cependant, les souvenirs de Bénédict venant à se reporter sur ses jeunes +années qui s'étaient écoulées en ce lieu, il trouva insensiblement un +charme mélancolique à sa retraite. C'était sous ce toit obscur et décrépit +qu'il avait vu le jour; auprès de ce foyer, sa mère l'avait bercé d'un +chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier +escarpé, il avait vu descendre son père, paysan grave et robuste, avec sa +cognée sur l'épaule et son fils aîné derrière lui. Bénédict avait aussi +de vagues souvenirs d'une sÅ“ur plus jeune que lui dont il avait agité le +berceau, de quelques vieux parents, d'anciens serviteurs. Mais tout +cela avait pour jamais passé le seuil. Tout était mort, et Bénédict se +rappelait à peine les noms qui avaient été jadis familiers à son oreille. + +«Ô mon père! ô ma mère! disait-il aux ombres qu'il voyait passer dans +ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez +reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux +héritage, vous ne me l'avez pas transmis. Où sont ici pour moi la +simplicité du cÅ“ur, le calme de l'esprit, les véritables fruits du +travail? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui +vous furent chers, vous allez passer auprès de moi sans me reconnaître; +car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains, et +qui devait profiter de vos labeurs. Hélas! l'éducation a corrompu mon +esprit; les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et +détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du +pauvre, je les ai perdues; aujourd'hui je reviens en proscrit habiter +cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. C'est pour moi la terre +d'exil que cette terre fécondée par vos sueurs; ce qui fit votre richesse +est aujourd'hui mon pis-aller.» + +Puis, en pensant à Valentine, Bénédict se demandait avec douleur ce qu'il +eût pu faire pour cette fille élevée dans le luxe, ce qu'elle fût devenue +si elle eût consenti à venir se perdre avec lui dans cette existence rude +et chétive; et il s'applaudissait de n'avoir pas même essayé de la +détourner de ses devoirs. + +Et pourtant il se disait aussi qu'avec l'espoir d'une femme comme +Valentine il aurait eu des talents, de l'ambition et une carrière. +Elle eût réveillé en lui ce principe d'énergie qui, ne pouvant servir à +personne, s'était engourdi et paralysé dans son sein. Elle eût embelli la +misère, ou plutôt elle l'aurait chassée; car, pour Valentine, Bénédict ne +voyait rien qui fût au-dessus de ses forces. + +Et elle lui échappait pour jamais; Bénédict retombait dans le désespoir. + +Quand il apprit que M. de Lansac était arrivé au château, que dans trois +jours Valentine serait mariée, il entra dans un accès de rage si atroce +qu'un instant il se crut né pour les plus grands crimes. Jamais il ne +s'était arrêté sur cette pensée que Valentine pouvait appartenir à un +autre homme que lui. Il s'était bien résigné à ne la posséder jamais; mais +voir ce bonheur passer aux bras d'un autre, c'est ce qu'il ne croyait pas +encore. La circonstance la plus évidente, la plus inévitable, la plus +prochaine de son malheur, il s'était obstiné à croire qu'elle n'arriverait +point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutôt elle-même +au moment de contracter ces liens odieux. Bénédict ne s'en était pas +vanté, dans la crainte de passer pour un fou; mais il avait réellement +compté sur quelque miracle, et, ne le voyant point s'accomplir, il +maudissait Dieu qui lui en avait suggéré l'espérance et qui l'abandonnait. +Car l'homme rapporte tout à Dieu dans les grandes crises de sa vie; il a +toujours besoin d'y croire, soit pour le bénir de ses joies, soit pour +l'accuser de ses fautes. + +Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperçu, un jour qu'il rôdait +autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac. +Le secrétaire d'ambassade était empressé, gracieux, presque triomphant. +La pauvre Valentine était pâle, abattue; mais elle avait l'air doux et +résigné; elle s'efforçait de sourire aux mielleuses paroles de son fiancé. + +Cela était donc bien sûr, cet homme était là ! il allait épouser Valentine! +Bénédict cacha sa tête dans ses deux mains, et passa douze heures dans un +fossé, absorbé par un désespoir stupide. + +Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une +soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bénédict avait fait des +progrès si rapides qu'il avait bien fallu s'avouer le mal à elle-même; +mais entre la conscience de sa faute et la volonté de s'y abandonner, il y +avait encore bien du chemin à faire, surtout Bénédict n'étant plus là pour +détruire d'un regard tout l'effet d'une journée de résolutions. Valentine +était pieuse; elle se confia à Dieu, et attendit M. de Lansac avec +l'espoir de revenir à ce qu'elle croyait avoir éprouvé pour lui. + +Mais dès qu'il parut elle sentit combien cette bienveillance aveugle +et indulgente qu'elle lui avait accordée était loin de constituer une +affection véritable; il lui sembla dépouillé de tout le charme que son +imagination lui avait prêté un instant. Elle se sentit froide et ennuyée +auprès de lui. Elle ne l'écoutait plus qu'avec distraction, et ne lui +répondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquiétude; mais +quand il vit que le mariage n'en marchait pas moins, et que Valentine +ne semblait pas disposée à faire la moindre opposition, il se consola +facilement d'un caprice qu'il ne voulut pas pénétrer et qu'il feignit de +ne pas voir. + +La répugnance de Valentine augmentait pourtant d'heure en heure; elle +était pieuse et même dévote par éducation et par conviction. Elle +s'enfermait des heures entières pour prier, espérant toujours trouver, +dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour +revenir au sentiment de son devoir. Mais ces méditations ascétiques +fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus d'intensité à +la puissance que Bénédict exerçait sur son âme. Elle sortait de là plus +épuisée, plus tourmentée que jamais. Sa mère s'étonnait de sa tristesse, +s'en offensait sérieusement, et l'accusait de vouloir jeter de la +contrariété sur ce moment si doux, disait-elle, au cÅ“ur d'une mère. Il est +certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement madame de Raimbault. +Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se fît sans éclat et sans +luxe à la campagne. Tels qu'ils étaient, il lui tardait beaucoup d'en être +dégagée, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, où la présence +de Valentine l'avait toujours extraordinairement gênée. + +Bénédict roulait dans sa tête mille absurdes projets. Le dernier auquel il +s'arrêta, et qui mit un peu de calme dans ses idées, fut de voir Valentine +une fois avant d'en finir pour jamais avec elle; car il se flattait +presque de ne l'aimer plus quand elle aurait subi les embrassements de +M. de Lansac. Il espéra que Valentine le calmerait par des paroles de +consolation et de bonté, ou qu'elle le guérirait par la pruderie d'un +refus. + +Il lui écrivit: + +«MADEMOISELLE, + +Je suis votre ami à la vie et à la mort, vous le savez; vous m'avez appelé +votre frère, vous avez imprimé sur mon front un témoignage sacré de votre +estime et de votre confiance. Vous m'avez fait espérer, dès cet instant, +que je trouverais en vous un conseil et un appui dans les circonstances +difficiles de ma vie. Je suis horriblement malheureux; j'ai besoin de vous +voir un instant, de vous demander du courage, à vous si forte et si +supérieure. Il est impossible que vous me refusiez cette faveur. Je +connais votre générosité, votre mépris des sottes convenances et des +dangers quand il s'agit de faire du bien. Je vous ai vue auprès de Louise; +je sais ce que vous pouvez. C'est au nom d'une amitié aussi sainte, aussi +pure que la sienne, que je vous prie à genoux d'aller vous promener ce +soir au bout de la prairie. + +«BÉNÉDICT.» + + + + +XX. + + +Valentine aimait Bénédict, elle ne pouvait pas résister à sa demande. Il y +a tant d'innocence et de pureté dans le premier amour de la vie, qu'il se +méfie peu des dangers qui sont en lui. Valentine se refusait à pressentir +la cause des chagrins de Bénédict; elle le voyait malheureux, et elle +eût admis les plus invraisemblables infortunes plutôt que de s'avouer +celle qui l'accablait. Il y a des routes si trompeuses et des replis si +multipliés dans la plus pure conscience! Comment la femme jetée, avec +une âme impressionnable, dans la carrière ardue et rigide des devoirs +impossibles, pourrait-elle résister à la nécessité de transiger à chaque +instant avec eux? Valentine trouva aisément des motifs pour croire +Bénédict atteint d'un malheur étranger à elle. Souvent Louise lui avait +dit, dans les derniers temps, que ce jeune homme l'affligeait par sa +tristesse et par son incurie de l'avenir; elle avait aussi parlé de la +nécessité où il serait bientôt de quitter la famille Lhéry, et Valentine +se persuadait que, jeté sans fortune et sans appui dans le monde, il +pouvait avoir besoin de sa protection et de ses conseils. + +Il était assez difficile de s'échapper la veille même de son mariage, +obsédée comme elle l'était des attentions et des petits soins de M. de +Lansac. Elle y réussit cependant en priant sa nourrice de dire qu'elle +était couchée si on la demandait, et pour ne pas perdre de temps, pour ne +pas revenir sur une résolution qui commençait à l'effrayer, elle traversa +rapidement la prairie. La lune était alors dans son plein; on voyait aussi +nettement les objets que dans le jour. + +Elle trouva Bénédict debout, les bras croisés sur sa poitrine, dans une +immobilité qui lui fit peur. Comme il ne faisait pas un mouvement pour +venir à sa rencontre, elle crut un instant que ce n'était pas lui et fut +sur le point de fuir. Alors il vint à elle. Sa figure était si altérée, sa +voix si éteinte, que Valentine, accablée par ses propres chagrins et par +ceux dont elle voyait la trace chez lui, ne put retenir ses larmes, et fut +forcée de s'asseoir. + +Ce fut fait des résolutions de Bénédict. Il était venu en ce lieu, +déterminé à suivre religieusement la marche qu'il s'était tracée dans son +billet, il voulait entretenir Valentine de sa séparation d'avec les Lhéry, +de ses incertitudes pour le choix d'un état, de son isolement, de tous +les prétextes étrangers à son vrai but. Ce but était de voir Valentine, +d'entendre le son de sa voix, de trouver dans ses dispositions envers +lui le courage de vivre ou de mourir. Il s'attendait à la trouver grave, +réservée, à la voir armée de tout le sentiment de ses devoirs. Il y a +plus, il s'attendait presque à ne pas la voir du tout. + +Quand il l'aperçut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa +vitesse; quand elle se laissa tomber haletante et accablée sur le gazon; +quand sa douleur s'exprima en dépit d'elle-même par des larmes, Bénédict +crut rêver. Oh! ce n'était pas là de la compassion seulement, c'était de +l'amour! Un sentiment de joie délirante s'empara de lui! il oublia encore +une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le +lendemain, pour ne voir que Valentine qui était là , seule avec lui, +Valentine qui l'aimait et qui ne le lui cachait plus. + +Il se jeta à genoux devant elle; il baisa ses pieds avec ardeur. C'était +une trop rude épreuve pour Valentine: elle sentit tout son sang se figer +dans ses veines, sa vue se troubla; la fatigue de sa course rendant plus +pénible encore la lutte qu'elle s'imposait pour cacher ses pleurs, elle +tomba pâle et presque morte dans les bras de Bénédict. + +Leur entrevue fut longue, orageuse. Ils n'essayèrent pas de se tromper sur +la nature du sentiment qu'ils éprouvaient; ils ne cherchèrent point à +se soustraire au danger des plus ardentes émotions. Bénédict couvrit de +pleurs et de baisers les vêtements et les mains de Valentine. Valentine +cacha son front brûlant sur l'épaule de Bénédict; mais ils avaient vingt +ans, ils aimaient pour la première fois, et l'honneur de Valentine était +en sûreté auprès du sein de Bénédict. Il n'osa seulement pas prononcer +ce mot d'amour qui effarouche l'amour même. Ses lèvres osèrent à peine +effleurer les beaux cheveux de sa maîtresse. Le premier amour sait à peine +s'il existe une volupté plus grande que celle de se savoir aimé. Bénédict +fut le plus timide des amants et le plus heureux des hommes. + +Ils se séparèrent sans avoir rien projeté, rien résolu. À peine, dans ces +deux heures de transport et d'oubli, avaient-ils échangé quelques paroles +sur leur situation, lorsque le timbre clair de l'horloge du château vint +faiblement vibrer dans le silence de la prairie. Valentine compta dix +coups presque insaisissables, et se rappela sa mère, son fiancé, le +lendemain... Mais comment quitter Bénédict? que lui dire pour le consoler? +où trouver la force de l'abandonner dans un tel moment? L'apparition d'une +femme à quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bénédict +se tapit précipitamment dans le buisson; mais, à la vive clarté de la +lune, Valentine reconnut presque aussitôt sa nourrice Catherine qui la +cherchait avec anxiété. Il lui eût été facile de se cacher aussi à ses +regards; mais elle sentit qu'elle ne devait pas le faire, et marchant +droit à elle: + +--Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle en se penchant toute tremblante à son +bras. + +--Pour l'amour de Dieu, rentrez, Mademoiselle, dit la bonne femme; madame +vous a déjà demandée deux fois, et, comme j'ai répondu que vous vous étiez +jetée sur votre lit, elle m'a ordonné de l'avertir aussitôt que vous +seriez éveillée; alors l'inquiétude m'a prise, et comme je vous avais vue +sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois +le soir vous promener par ici, je me suis mise à vous chercher. Oh! +Mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin! Vous avez tort; +vous devriez au moins me dire d'aller avec vous. + +Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup d'Å“il triste et inquiet sur +le buisson, et laissa volontairement à la place qu'elle quittait son +foulard, celui qu'elle avait une fois prêté à Bénédict dans la promenade +autour de la ferme. Lorsqu'elle fut rentrée, sa nourrice le chercha +partout, et remarqua qu'elle l'avait perdu dans cette promenade. + +Valentine trouva sa mère qui l'attendait dans sa chambre depuis quelques +instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si complètement +habillée après avoir passé deux heures sur son lit. Valentine répondit +que, se sentant oppressée, elle avait voulu prendre l'air, et que sa +nourrice lui avait donné le bras pour faire un tour de promenade dans le +parc. + +Alors madame de Raimbault entama une grave dissertation d'affaires avec sa +fille; elle lui fit remarquer qu'elle lui laissait le château et la terre +de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout l'héritage de son +père, et dont la valeur réelle, détachée de sa propre fortune, constituait +une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant +le bon ordre qu'elle avait mis dans sa fortune, et de témoigner à tout le +monde, dans le cours de sa vie, l'excellente conduite de sa mère envers +elle. Elle entra dans des détails d'argent qui firent de cette exhortation +maternelle une véritable consultation notariée, et termina sa harangue +en lui disant qu'elle espérait, au moment où la loi allait les rendre +_étrangères_ l'une à l'autre, trouver Valentine disposée à lui accorder +des _égards_ et des soins. + +Valentine n'avait pas entendu la moitié de ce long discours. Elle était +pâle, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et de temps +en temps un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa +tristement les mains de sa mère, et s'apprêtait à se mettre au lit quand +la demoiselle de compagnie de sa grand'mère vint, d'un air solennel, +l'avertir que la marquise l'attendait dans son appartement. + +Valentine se traîna encore à cette cérémonie; elle trouva la chambre à +coucher de la vieille dame accoutrée d'une sorte de décoration religieuse. +On avait formé un autel avec une table et des linges brodés. Des fleurs +disposées en bouquets d'église entouraient un crucifix d'or guilloché. +Un missel de velours écarlate était ouvert sacramentellement sur l'autel. +Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, posée +théâtralement dans son grand fauteuil, s'apprêtait avec une puérile +satisfaction à jouer sa petite comédie d'étiquette. + +Valentine s'approcha en silence, et, parce qu'elle était pieuse de +cÅ“ur, elle regarda sans émotion ces ridicules apprêts. La demoiselle de +compagnie ouvrit une porte opposée par laquelle entrèrent, d'un air à la +fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise +leur ordonna de se mettre à genoux et de prier pour le bonheur de leur +jeune maîtresse; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se +leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, récita quelques versets de +psaumes, chevrota un cantique avec sa demoiselle de compagnie, et finit +en imposant les mains et en donnant sa bénédiction à Valentine. Jamais +cérémonie sainte et patriarcale ne fut plus misérablement travestie par +une vieille espiègle du temps de la Dubarry. + +En embrassant sa petite-fille, elle prit (précisément sur l'autel) un +écrin contenant une assez jolie parure en camées dont elle lui faisait +présent, et, mêlant la dévotion à la frivolité, elle lui dit presque en +même temps: + +--Dieu vous donne, ma fille, les vertus d'une bonne mère de famille! +--Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand'mère; ce sera pour +les demi-toilettes. + +Valentine eut la fièvre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin; +mais elle fut bientôt éveillée par le son des cloches qui appelaient tous +les environs à la chapelle du château. Catherine entra dans sa chambre +avec un billet qu'une vieille femme des environs lui avait remis pour +mademoiselle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracés +péniblement: + +«Valentine, il serait encore temps de dire non.» + +Valentine frémit et brûla le billet. Elle essaya de se lever; mais +plusieurs fois la force lui manqua. Elle était assise, à demi vêtue, sur +une chaise, quand sa mère entra, lui reprocha d'être si fort en retard, +refusa de croire son indisposition sérieuse, et l'avertit que plusieurs +personnes l'attendaient déjà au salon. Elle l'aida elle-même à faire sa +toilette; et quand elle la vit belle, parée, mais aussi pâle que son +voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bénédict la +regarderait peut-être passer; elle aima mieux qu'il vit sa pâleur, et elle +résista, pour la première fois de sa vie, à une volonté de sa mère. + +Elle trouva au salon quelques voisins d'un rang secondaire; car madame de +Raimbault, ne voulant point d'apparat à cette noce, n'avait invité que des +gens _sans conséquence_. On devait déjeuner dans le jardin, et les paysans +danseraient au bout du parc au pied de la colline. M. de Lansac parut +bientôt, noir des pieds à la tête, et la boutonnière chargée d'ordres +étrangers. Trois voitures transportèrent toute la noce à la mairie, qui +était au village voisin. Le mariage ecclésiastique fut célébré au château. + +Valentine, en s'agenouillant devant l'autel, sortit un instant de l'espèce +de torpeur où elle était tombée; elle se dit qu'il n'était plus temps de +reculer, que les hommes venaient de la forcer à s'engager avec Dieu, et +qu'il n'y avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilège. +Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments +qu'elle voulait prononcer dans la sincérité de son âme, et, à la fin de la +cérémonie, l'effort surhumain qu'elle s'était imposé pour être calme et +recueillie l'ayant épuisée, elle se retira dans sa chambre pour y prendre +quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et d'attachement, +Catherine s'assit au pied de son lit et ne la quitta point. + +Le même jour, à deux lieues de là , se célébrait, dans un petit hameau de +la vallée, le mariage d'Athénaïs Lhéry avec Pierre Blutty. Là aussi la +jeune épousée était pâle et triste, moins cependant que Valentine, mais +assez pour tourmenter sa mère, qui était beaucoup plus tendre que madame +de Raimbault, et pour donner quelque humeur à son époux, qui était +beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athénaïs avait +peut-être un peu trop présumé des forces de son dépit en se déterminant +aussi vite à épouser un homme qu'elle n'aimait guère. Par suite peut-être +de l'esprit de contradiction qu'on reproche aux femmes, son affection pour +Bénédict se réveilla précisément au moment où il n'était plus temps de se +raviser, et, au retour de l'église, elle _régala_ son mari d'une scène de +pleurs fort _ennuyante_. C'est ainsi que s'exprimait Pierre Blutty en se +plaignant de cette contrariété à son ami Georges Simonneau. + +Néanmoins la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante à la +ferme qu'au château. Les Lhéry avaient au moins soixante cousins et +arrière-cousins; les Blutty n'étaient pas moins riches en parenté, et +la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives. + +Dans l'après-midi, lorsque la moitié dansante de la noce eut suffisamment +fêté les veaux gras et les pâtés de gibier de la ferme, on laissa +l'arène gastronomique aux vieillards, et l'on se rassembla sur la pelouse +pour commencer le bal; mais la chaleur était extrême: il y avait peu +d'ombrage en cet endroit, et autour de la ferme il n'y avait pas de place +très-commode pour danser. Quelqu'un insinua qu'il y avait auprès du +château une immense salle de verdure fort bien nivelée, où cinq cents +personnes dansaient en cet instant. Le campagnard aime la foule tout comme +le dandy; pour s'amuser beaucoup, il lui faut beaucoup de monde, des pieds +qui écrasent ses pieds, des coudes qui le coudoient, des poumons qui +absorbent l'air qu'il respire; dans tous les pays du monde, dans tous les +rangs de la société, c'est là le plaisir. + +Madame Lhéry accueillit cette idée avec empressement; elle avait mis assez +d'argent à la toilette de sa fille pour désirer qu'on la vît en regard de +celle de mademoiselle de Raimbault, et qu'on parlât dans tout le pays +de sa magnificence. Elle s'était scrupuleusement informée du choix des +parures de Valentine. Pour une fête aussi champêtre, on n'avait destiné +à celle-ci que des ornements simples et de bon goût; madame Lhéry avait +écrasé sa fille de dentelles et de pierreries, et, jalouse de la produire +dans tout son éclat, elle proposa d'aller se réunir à la noce du château, +où elle avait été priée, elle et tous les siens. Athénaïs résista bien un +peu; elle craignait de rencontrer autour de Valentine cette pâle et sombre +figure de Bénédict qui lui avait fait tant de mal, le dimanche précédent, +à l'église. Mais l'obstination de sa mère, le désir de son mari, qui +n'était pas non plus exempt de vanité, peut-être aussi un peu de cette +même vanité pour son propre compte, la déterminèrent. On attela les +carrioles, chaque cavalier prit en croupe sa cousine, sa sÅ“ur ou sa +fiancée. Athénaïs vit en soupirant s'installer, les rênes en main, dans la +patache, son nouvel époux, à cette place que Bénédict avait si longtemps +occupée et qu'il n'occuperait plus. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + + +XXI. + + +La danse était fort animée au parc de Raimbault. Les paysans, pour +lesquels on avait dressé des ramées, chantaient, buvaient, et proclamaient +le nouveau couple le plus beau, le plus heureux et le plus honorable de la +contrée. La comtesse, qui n'était rien moins que populaire, avait ordonné +cette fête avec beaucoup de prodigalité, afin de se débarrasser en un jour +de tous les trais d'amabilité qu'une autre eût faits dans le cours de sa +vie. Elle avait un profond mépris pour la canaille, et prétendait que, +pourvu qu'on la fît boire et manger, on pouvait ensuite lui marcher sur le +ventre sans qu'elle se révoltât. Et ce qu'il y a de plus triste en ceci, +c'est que madame de Raimbault n'avait pas tout à fait tort. + +La marquise de Raimbault était charmée de cette occasion de renouveler sa +popularité. Elle n'était pas fort sensible aux misères du pauvre, mais à +cet égard on ne la trouvait pas plus insouciante qu'au malheur de ses +amis; et, grâce à son penchant pour le commérage et la familiarité, +on lui avait accordé cette réputation de bonté que le pauvre donne si +gratuitement, hélas! à ceux qui, ne lui faisant pas de bien, ne lui font +du moins pas de mal. En voyant passer alternativement ces deux femmes, les +esprits forts du village se disaient tout bas sous la ramée: + +«Celle-ci nous méprise, mais elle nous régale; celle-là ne nous régale +pas, mais elle nous parle.» + +Et ils étaient contents de toutes deux. La seule qui fût aimée réellement, +c'était Valentine, parce qu'elle ne se contentait pas d'être amicale et de +leur sourire, d'être libérale et de les secourir, elle était sensible à +leurs maux, à leurs joies; ils sentaient qu'il n'y avait dans sa bonté +aucun motif d'intérêt personnel, aucun calcul politique; ils l'avaient +vue pleurer sur leurs malheurs; ils avaient trouvé dans son cÅ“ur des +sympathies vraies. Ils la chérissaient plus qu'il n'est donné aux hommes +grossiers de chérir les êtres qui leur sont supérieurs. Beaucoup d'entre +eux savaient fort bien l'histoire de ses relations à la ferme avec sa +sÅ“ur; mais ils respectaient son secret si religieusement qu'à peine +osaient-ils prononcer tout bas entre eux le nom de Louise. + +Valentine passa autour de leurs tables et s'efforça de sourire à leurs +vÅ“ux; mais la gaieté s'évanouit après qu'elle eut passé, car on avait +remarqué son air d'abattement et de maladie; il y eut même des regards de +malveillance pour M. de Lansac. + +Athénaïs et sa noce tombèrent au milieu de cette fête, et les idées +changèrent de cours. La recherche de sa parure et la bonne mine de +son mari attirèrent tous les yeux. La danse qui languissait se ranima; +Valentine, après avoir embrassé sa jeune amie, se retira de nouveau avec +sa nourrice. Madame de Raimbault, que tout ceci ennuyait beaucoup, alla +se reposer; M. de Lansac, qui, même le jour de ses noces, avait toujours +d'importantes lettres à écrire, alla faire son courrier. La noce Lhéry +resta maîtresse du terrain, et les gens qui étaient venus pour voir danser +Valentine restèrent pour voir danser Athénaïs. + +La nuit approchait. Athénaïs, fatiguée de la danse, s'était assise pour +prendre des rafraîchissements. À la même table, le chevalier de Trigaud, +son majordome Joseph, Simonneau, Moret, et plusieurs autres qui avaient +fait danser la mariée, étaient réunis autour d'elle et l'accablaient +de leurs prévenances. Athénaïs avait semblé si belle à la danse, sa +parure brillante et folle lui allait si bien, elle avait recueilli tant +d'éloges, son mari lui-même la regardait d'un Å“il noir si amoureux, +qu'elle commençait à s'égayer et à se réconcilier avec la journée de ses +noces. Le chevalier de Trigaud, raisonnablement gris, lui débitait des +galanteries en style de Dorat, qui la faisaient à la fois rire et rougir. +Peu à peu le groupe qui l'environnait, animé par quelques bouteilles d'un +léger vin blanc du pays, par la danse, par les beaux yeux de la mariée, +par l'occasion et l'usage, se mit à débiter ces propos graveleux qui +commencent par être énigmatiques et qui finissent par devenir grossiers. +C'est la coutume chez les pauvres, et même chez les riches de mauvais ton. + +Athénaïs, qui se sentait jolie, qui se voyait admirée et qui ne comprenait +rien à tout le reste, sinon qu'on enviait et qu'on félicitait son mari, +s'efforçait de maintenir sur ses lèvres le sourire qui l'embellissait, et +commençait même à répondre avec une assez friponne timidité aux brûlantes +Å“illades de Pierre Blutty, lorsqu'une personne silencieuse vint s'asseoir +à la place vide qui était à sa gauche. Athénaïs, émue malgré elle par +l'imperceptible frôlement de son habit, se retourna, étouffa un cri +d'effroi et devint pâle: c'était Bénédict. + +C'était Bénédict, plus pâle qu'elle encore, mais grave, froid et ironique. +Toute la journée il avait couru les bois comme un forcené; le soir, +désespéré de se calmer à force de fatigue, il avait résolu de voir la noce +de Valentine, d'écouter les gravelures des paysans, d'entendre signaler +le départ des époux pour la chambre nuptiale, et de se guérir à force de +colère, de pitié et de dégoût. + +«Si mon amour survit à tout cela, s'était-il dit, c'est qu'il n'y a pas de +remède.» + +Et, à tout hasard il avait chargé des pistolets de poche qu'il avait mis +sur lui. + +Il ne s'était pas attendu à trouver là cette autre noce et cette autre +mariée. Depuis quelques instants il observait Athénaïs; sa gaieté +soulevait en lui un profond dédain, et il voulut se mettre au centre +des dégoûts qu'il venait braver en s'asseyant auprès d'elle. + +Bénédict, qui avait un caractère âpre et sceptique, un de ces esprits +mécontents et frondeurs si incommodes aux ridicules et aux travers de la +société, prétendait (c'était sans doute un de ses paradoxes) qu'il n'est +point d'inconvenance plus monstrueuse, d'usage plus scandaleux que la +publicité qu'on donne au mariage. Il n'avait jamais vu, sans la plaindre, +passer au milieu de la cohue d'une noce cette pauvre jeune fille qui a +presque toujours quelque amour timide dans le cÅ“ur, et qui traverse +l'insolente attention, les impertinents regards, pour arriver dans les +bras de son mari, déflorée déjà par l'audacieuse imagination de tous les +hommes. Il plaignait aussi ce pauvre jeune homme dont on affichait l'amour +aux portes de la mairie, au banc de l'église, et que l'on forçait de +livrer à toutes les impuretés de la ville et de la campagne la blanche +robe de sa fiancée. Il trouvait qu'en lui ôtant le voile du mystère, on +profanait l'amour. Il eût voulu entourer la femme de tant de respects +qu'on n'eût jamais connu officiellement l'objet de son choix, et qu'on eût +craint de l'offenser en le lui nommant. + +«Comment, disait-il, voulez-vous avoir des femmes aux mÅ“urs pures, lorsque +vous faites publiquement violence à leur pudeur? quand vous les amenez +vierges en présence de la foule assemblée, et que vous leur dites, en +prenant cette foule à témoin, «Vous appartenez à l'homme que voici, vous +n'êtes plus vierge.» Et la foule bat des mains, rit, triomphe, raille la +rougeur des époux, et, jusque dans le secret de leur lit nuptial, les +poursuit de ses cris et de ses chants obscènes! les peuples barbares du +Nouveau-Monde avaient de plus pieux hyménées. Aux fêtes du Soleil on +amenait dans le temple un homme vierge et une femme vierge. La foule +prosternée, grave et recueillie, bénissait le dieu qui créa l'amour, et, +dans toute la solennité de l'amour physique et de l'amour divin, le +mystère de la génération s'accomplissait sur l'autel. Cette naïveté qui +vous révolte était plus chaste que vos mariages. Vous avez tant souillé la +pudeur, tant oublié l'amour, tant avili la femme, que vous êtes réduits à +insulter la femme, la pudeur et l'amour.» + +En voyant Bénédict s'asseoir auprès de sa femme, Pierre Blutty, qui +n'ignorait point l'inclination d'Athénaïs pour son cousin, jeta sur eux +un regard de travers. Ses amis échangèrent avec lui le même regard de +mécontentement. Tous haïssaient Bénédict pour sa supériorité dont ils +le croyaient vain. Les joyeux propos s'arrêtèrent un instant; mais le +chevalier de Trigaud, qui avait pour lui une grande estime, lui fit bon +accueil, et lui tendit la bouteille d'une main mal assurée. Bénédict avait +un ton calme et dégagé qui fit croire à Athénaïs que son parti était pris; +elle lui fit timidement quelques prévenances auxquelles il répondit +respectueusement et sans humeur. + +Peu à peu les paroles libres et grivoises reprirent leur cours, mais avec +l'intention évidente, de la part de Blutty et de ses amis, de leur donner +une tournure insultante pour Bénédict. Celui-ci s'en aperçut aussitôt, et +s'arma de cette tranquillité dédaigneuse dont l'expression semblait être +naturelle à sa physionomie. + +Jusqu'à son arrivée, le nom de Valentine n'avait pas été prononcé; ce fut +l'arme dont Blutty se servit pour le blesser. Il donna le signal à ses +compagnons, et on commença à mots couverts, un parallèle entre le bonheur +de Pierre Blutty et celui de M. de Lansac, qui fit passer comme du feu +dans les veines glacées de Bénédict. Mais il était venu là pour entendre +ce qu'il entendait. Il fit bonne contenance, espérant que cette rage +intérieure qui le dévorait allait faire place au dégoût. D'ailleurs, se +fût-il livré à sa colère, il n'avait aucun droit de défendre le nom de +Valentine de ces souillures. + +Mais Pierre Blutty ne s'en tint pas là . Il était résolu à l'insulter +grièvement, et même à lui faire une scène, afin de l'expulser à jamais de +la ferme. Il hasarda quelques mots qui donnèrent à entendre combien le +bonheur de M. de Lansac était amer au cÅ“ur d'un des convives. Tous les +regards l'interrogèrent avec surprise, et virent les siens désigner +Bénédict. Alors les Moret et les Simonneau, ramassant la balle, fondirent, +avec plus de rudesse que de force réelle, sur leur adversaire. Celui-ci +demeura longtemps impassible; il se contenta de jeter un coup d'Å“il de +reproche à la pauvre Athénaïs, qui seule avait pu trahir un pareil secret. +La jeune femme, au désespoir, essaya de changer la conversation; mais ce +fut impossible, et elle resta plus morte que vive, espérant au moins que +sa présence contiendrait son mari jusqu'à un certain point. + +--Il y en a d'aucuns, disait Georges en affectant de parler plus +rustiquement que de coutume, afin de contraster avec la manière de +Bénédict, qui veulent lever le pied plus haut que la jambe et qui se +cassent le nez par terre. Ça rappelle l'histoire de Jean Lory, qui +n'aimait ni les brunes ni les blondes, et qui a fini, comme chacun sait, +par être bien heureux d'épouser une rousse. + +Toute la conversation fut sur ce ton et fort peu spirituelle, comme on +voit. Blutty reprenant son ami Georges: + +--Ce n'est pas comme ça, lui dit-il; voilà l'histoire de Jean Lory. Il +disait qu'il ne pouvait aimer que les blondes; mais ni les brunes ni les +blondes ne voulaient de lui: si bien que la rousse fut forcée d'en avoir +pitié. + +--Oh! dit un autre, c'est que les femmes ont des yeux. + +--En revanche, reprit un troisième, il y a des hommes qui ne voient pas +plus loin que leur nez. + +--_Manes habunt_, dit le chevalier de Trigaud, qui, ne comprenant rien à +la conversation, voulut au moins y faire briller son savoir. + +Et il continua sa citation en écorchant impitoyablement le latin. + +--Ah! monsieur le chevalier, vous parlez à des sourds, dit le père Lhéry; +nous ne savons pas le grec. + +--M. Benoît qui n'a appris que ça, dit Blutty, pourrait nous le traduire. + +--Cela signifie, répondit Bénédict d'un air calme, qu'il y a des hommes +semblables à des brutes, qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles +pour ne pas entendre. Cela se rapporte fort bien, comme vous voyez, à ce +que vous disiez tout à l'heure. + +--Oh! pour les oreilles, pardieu! dit un gros petit cousin du marié qui +n'avait pas encore parlé, nous n'en avons rien dit, et pour cause; on sait +les égards qu'on se doit entre amis. + +--Et puis, dit Blutty, il n'y a de pires sourds, comme dit le proverbe, +que ceux qui ne veulent pas entendre. + +--Il n'y a de pire sourd, interrompit Bénédict d'une voix forte, que +l'homme à qui le mépris bouche les oreilles. + +--Le mépris! s'écria Blutty en se levant rouge de colère et les yeux +étincelants; le mépris! + +--J'ai dit le mépris, répondit Bénédict sans changer d'attitude et sans +daigner lever les yeux sur lui. + +Il n'eut pas plus tôt répété ce mot, que Blutty, brandissant son verre +plein de vin, le lui lança à la tête; mais sa main, tremblante de fureur, +fut un mauvais auxiliaire. Le vin couvrit de taches indélébiles la belle +robe de la mariée, et le verre l'eût infailliblement blessée, si Bénédict, +avec autant de sang-froid que d'adresse, ne l'eût reçu dans sa main sans +se faire aucun mal. + +Athénaïs, épouvantée, se leva et se jeta dans les bras de sa mère. +Bénédict se contenta de regarder Blutty, et de lui dire avec beaucoup de +tranquillité: + +--Sans moi, c'en était fait de la beauté de votre femme. + +Puis, plaçant le verre au milieu de la table, il l'écrasa avec un broc de +grès qui se trouvait sous sa main. Il lui porta plusieurs coups pour le +réduire en autant de morceaux qu'il put; puis, les éparpillant sur la +table: + +--Messieurs, leur dit-il, cousins, parents et amis de Pierre Blutty, qui +venez de m'insulter, et vous, Pierre Blutty. que je méprise de tout mon +cÅ“ur, à chacun de vous j'envoie une parcelle de ce verre. C'est autant de +sommations que je vous fais de me rendre raison; c'est autant de portions +de mon affront que je vous ordonne de réparer. + +--Nous ne nous battons ni au sabre, ni à l'épée, ni au pistolet, s'écria +Blutty d'une voix tonnante; nous ne sommes pas des freluquets, des _habits +noirs_ comme toi. Nous n'avons pas pris des leçons de courage, nous en +avons dans le cÅ“ur et au bout des poings. Pose ton habit, Monsieur, la +querelle sera bientôt vidée. + +Et Blutty, grinçant des dents, commença à se débarrasser de son habit +chargé de fleurs et de rubans, et à retrousser ses manches jusqu'au coude. +Athénaïs, qui était tombée en défaillance dans les bras de sa mère +s'élança brusquement et se jeta entre eux en poussant des cris perçants. +Cette marque d'intérêt que Blutty jugea avec raison être tout en faveur de +Bénédict, augmenta sa fureur... Il la repoussa et s'élança sur Bénédict. + +Celui-ci, évidemment plus faible, mais agile et de sang-froid, lui passa +son pied dans les jambes et le fit tomber. + +Blutty n'était pas relevé qu'une nuée de ses camarades s'était jetée sur +Bénédict. Celui-ci n'eut que le temps de tirer ses deux pistolets de sa +poche et de leur en présenter les doubles canons. + +--Messieurs, leur dit-il, vous êtes vingt contre un, vous êtes des lâches! +Si vous faites un geste contre moi, quatre d'entre vous seront tués comme +des chiens. + +Cette vue calma un instant leur vaillance; alors le père Lhéry, qui +connaissait la fermeté de Bénédict et qui craignait une issue tragique à +cette scène, se précipita au devant de lui, et, levant son bâton noueux +sur les assaillants, il leur montra ses cheveux blancs souillés du vin que +Blutty avait voulu jeter à Bénédict. Des larmes de colère roulaient dans +ses yeux. + +--Pierre Blutty, s'écria-t-il, vous vous êtes conduit aujourd'hui d'une +manière infâme. Si vous croyez par de pareils procédés prendre de l'empire +dans ma maison et en chasser mon neveu, vous vous trompez. Je suis encore +libre de vous en fermer la porte et de garder ma fille. Le mariage n'est +pas consommé. Athénaïs, passez derrière moi. + +Le vieillard, prenant avec force le bras de sa fille, l'attira vers lui. +Athénaïs, prévenant sa volonté, s'écria avec l'accent de la haine et de la +terreur: + +--Gardez-moi, mon père, gardez-moi toujours. Défendez-moi de ce furieux +qui vous insulte, vous et votre famille! Non, je ne serai jamais sa femme! +Je ne veux pas vous quitter! + +Et elle s'attacha de toute sa force au cou de son père. + +Pierre Blutty, à qui aucune clause légale n'assurait encore l'héritage de +son beau-père, fut frappé de la force de ces arguments. Renfermant le +dépit que lui inspirait la conduite de sa femme: + +--Je conviens, dit-il en changeant aussitôt de ton, que j'ai eu trop de +vivacité. Beau-père, si je vous ai manqué, recevez mes excuses. + +--Oui, Monsieur, reprit Lhéry, vous m'avez manqué dans la personne de ma +fille, dont les habits de noce portent les marques de votre brutalité; +vous m'avez manqué dans la personne de mon neveu, que je saurai faire +respecter. Si vous voulez que votre femme et votre beau-père oublient +cette conduite, offrez la main à Bénédict, et que tout soit +dit. + +Une foule immense s'était rassemblée autour d'eux et attendait avec +curiosité la fin de cette scène. Tous les regards semblaient dire à Blutty +qu'il ne devait point fléchir; mais quoique Blutty ne manquât pas d'un +certain courage brutal, il entendait ses intérêts aussi bien que tout bon +campagnard sait le faire. En outre, il était réellement très-amoureux de +sa femme, et la menace d'être séparé d'elle l'effrayait plus encore que +tout le reste. Sacrifiant donc les conseils de la vaine gloire à ceux du +bon sens, il dit, après un peu d'hésitation: + +--Eh bien! je vous obéirai, beau-père; mais cela me coûte, je l'avoue, et +j'espère que vous me tiendrez compte, Athénaïs, de ce que je fais pour +vous obtenir. + +--Vous ne m'obtiendrez jamais, quoi que vous fassiez! s'écria la jeune +fermière, qui venait d'apercevoir les nombreuses taches dont elle était +couverte. + +--Ma fille, interrompit Lhéry, qui savait fort bien reprendre au besoin la +dignité et l'autorité d'un père de famille, dans la situation où vous êtes, + vous ne devez pas avoir d'autre volonté que celle de votre père. Je vous +ordonne de donner le bras à votre mari et de le réconcilier avec votre +cousin. + +En parlant ainsi, Lhéry se retourna vers son neveu, qui pendant cette +contestation avait désarmé et caché ses pistolets; mais, au lieu d'obéir à +l'impulsion que voulait lui donner son oncle, il recula devant la main que +lui tendait à contre-cÅ“ur Pierre Blutty. + +--Jamais, mon oncle! répondit-il; je suis fâché de ne pouvoir pas +reconnaître par mon obéissance l'intérêt que vous venez de me témoigner, +mais il n'est pas en ma puissance de pardonner un affront. Tout ce que je +puis faire, c'est de l'oublier. + +Après cette réponse, il tourna le dos, et disparut en se frayant avec +autorité un passage à travers les curieux ébahis. + + + + +XXII. + + +Bénédict s'enfonça dans le parc de Raimbault, et se jetant sur la mousse, +dans un endroit sombre, il s'abandonna aux plus tristes réflexions. Il +venait de rompre le dernier lien qui l'attachait à la vie; car il sentait +bien qu'après de telles relations avec Pierre Blutty, il ne pouvait plus +en conserver de directes avec ses parents de la ferme. Ces lieux, où il +avait passé de si heureux instants, et qui étaient pour lui tout remplis +des traces de Valentine, il ne les verrait plus; ou s'il y retournait +quelquefois, ce serait en étranger et sans avoir la liberté d'y chercher +ses souvenirs, naguère si doux, aujourd'hui si amers. Il lui semblait que +de longues années de malheur le séparaient déjà de ces jours récemment +écoulés, et il se reprochait de n'en avoir point assez joui; il se +repentait des instants d'humeur qu'il n'avait pas réprimés; il déplorait +la triste nature de l'homme, qui ne sait jamais la valeur de ses joies +qu'après les avoir perdues. + +Désormais l'existence de Bénédict devenait effrayante; environné d'ennemis, +il serait la risée de la province; chaque jour une voix, partie de trop +bas pour qu'il pût se donner la peine d'y répondre, viendrait faire +entendre à ses oreilles d'insolentes et atroces railleries. Chaque jour +il lui faudrait rapprendre le triste dénouement de ses amours, et se +convaincre qu'il n'y avait plus d'espoir. + +Cependant l'amour de soi, qui donne tant d'énergie aux naufragés près de +périr, imprima un instant à Bénédict la volonté de vivre en dépit de tout. +Il fit d'incroyables efforts pour trouver à sa vie un but, une ambition, +un charme quelconque; ce fut en vain: son âme se refusait à admettre +aucune autre passion que l'amour. À vingt ans, quelle autre semble en +effet digne de l'homme? tout lui semblait terne et décoloré après cette +rapide et folle existence qui l'avait enlevé à la terre; ce qui eût été +trop haut pour ses espérances il y avait à peine un mois, lui paraissait +maintenant indigne de ses désirs. Il n'y avait au monde qu'un bonheur, +qu'un amour, qu'une femme. + +Quand il eut vainement épuisé ce qui lui restait de force, il tomba dans +un horrible dégoût de la vie, et résolut d'en finir. Il examina ses +pistolets, et se dirigea vers la sortie du parc, pour aller accomplir son +dessein sans troubler la fête qui rayonnait encore à travers le feuillage. + +Mais auparavant il voulut avaler le fond de sa coupe de douleur; il +retourna sur ses pas, et, se glissant parmi les massifs, il arriva +jusqu'au pied des murs qui renfermaient Valentine. Il les suivit au hasard +pendant quelque temps. Tout était silencieux et triste dans ce grand +manoir; tous les domestiques étaient à la fête. Depuis longtemps les +convives s'étaient retirés. Bénédict n'entendit que la voix de la vieille +marquise qui paraissait assez animée. Elle partait d'un appartement au +rez-de-chaussée dont la fenêtre était entr'ouverte. Bénédict s'approcha, +et recueillit des paroles qui modifièrent tout à coup ses résolutions: + +--Je vous assure, Madame, disait la marquise, que Valentine est +sérieusement malade, et qu'il faudrait faire entendre raison à M. de +Lansac. + +--Eh! mon Dieu! Madame, répondit une voix que Bénédict jugea ne pouvoir +être que celle de la comtesse, vous avez la rage de vous immiscer dans +tout! Il me semble que votre intervention ou la mienne dans une pareille +circonstance ne peut être que fort inconvenante. + +--Madame, je ne connais pas d'inconvenance, reprit l'autre voix, lorsqu'il +s'agit de la santé de ma petite-fille. + +--Si je ne savais combien il vous est agréable de donner ici un autre avis +que le mien, je m'expliquerais difficilement cet accès de sensibilité. + +--Raillez tant qu'il vous plaira, Madame; je viens d'écouter à la porte de +Valentine, ne sachant point ce qui s'y passait, et me doutant de tout +autre chose que de la vérité. En entendant la voix de la nourrice au lieu +de celle du cher mari, je suis entrée, et j'ai trouvé Valentine fort +souffrante, fort défaite; je vous assure que ce ne serait pas du tout le +moment... + +--Valentine aime son mari, son mari l'aime, je suis bien certaine qu'il +aura pour elle tous les égards qu'elle exigera. + +--Est-ce qu'une mariée d'un jour sait exiger quelque chose? est-ce qu'elle +a des droits? est-ce qu'on en tient compte? + +La fenêtre fut fermée en cet instant, et Bénédict n'en put entendre +davantage. Tout ce que la rage peut inspirer de projets terribles et +insensés, il le connut en cet instant. + +«Ô abominable violation des droits les plus sacrés! s'écria-t-il +intérieurement; infâme tyrannie de l'homme sur la femme! Mariage, sociétés, +institutions, haine à vous! haine à mort! Et toi, Dieu! volonté créatrice, +qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite d'intervenir dans nos +destinées, toi qui livres le faible à tant de despotisme et d'abjection, +je te maudis! Tu t'endors satisfait d'avoir produit, insoucieux de +conserver. Tu mets en nous une âme intelligente, et tu permets au malheur +de l'étouffer! Maudit sois-tu, maudites soient les entrailles qui m'ont +porté!» + +En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme arma ses pistolets, +déchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne +songeant plus à se cacher. Tout à coup la raison, ou plutôt une sorte de +lucidité dans son délire, vint l'éclairer. Il y avait un moyen de sauver +Valentine d'une odieuse et flétrissante tyrannie; il y avait un moyen de +punir cette mère sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille à un +opprobre légal, au dernier des opprobres qu'on puisse infliger à la femme, +au viol. + +«Oui, le viol! répétait Bénédict avec fureur (et il ne faut pas oublier +que Bénédict était un naturel d'excès et d'exception). Chaque jour, au nom +de Dieu et de la société, un manant ou un lâche obtient la main d'une +malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misère forcent +d'étouffer dans son sein un amour pur et sacré. Et là , sous les yeux de la +société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante qui a su +résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers d'un +maître exécré! Et il faut que cela soit ainsi!» + +Et Valentine, la plus belle Å“uvre de la création, la douce, la simple, la +chaste Valentine était réservée comme les autres à cet affront! En vain +ses larmes, sa pâleur, son abattement avaient dû éclairer la conscience de +sa mère et alarmer la délicatesse de son époux. Rien ne la défendrait +de la honte, cette infortunée! pas même la faiblesse de la maladie et +l'épuisement de la fièvre! Il y a sur la terre un homme assez misérable +pour dire: N'importe! et une mère assez glacée pour fermer les yeux sur ce +crime! «Non, s'écria-t-il, cela ne sera pas! j'en jure par l'honneur de ma +mère!» + +Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit +d'une petite toux sèche l'arrêta tout à coup. Dans l'état d'irritation où +il était, la pénétration instinctive de la haine lui fit reconnaître à ce +léger indice que M. de Lansac venait droit à lui. + +Ils avançaient tous deux dans une allée de jardin anglais, allée étroite, +ombreuse et tournante. Un épais massif de sapins protégea Bénédict. Il +s'enfonça dans leurs rameaux sombres, et se tint prêt à brûler la cervelle +à son ennemi. + +M. de Lansac venait du pavillon situé dans le parc, où jusque-là il avait +logé par respect pour les convenances; il se dirigeait vers le château. +Ses vêtements exhalaient une odeur d'ambre que Bénédict détestait presque +autant que lui; ses pas faisaient crier le sable. Le cÅ“ur de Bénédict +battait haut dans sa poitrine; son sang ne circulait plus; pourtant sa +main était ferme et son coup d'Å“il sûr. + +Mais au moment où, le doigt sur la détente, il élevait le bras à la +hauteur de cette tête détestée, d'autres pas se firent entendre venant sur +les traces de Bénédict. Il frémit de cet atroce contre-temps; un témoin +pouvait faire échouer son entreprise et l'empêcher, non pas de tuer Lansac, +il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine, +mais de se tuer lui-même immédiatement après. La pensée de l'échafaud le +fit frémir; il sentit que la société avait des punitions infamantes pour +le crime héroïque que son amour lui dictait. + +Incertain, irrésolu, il attendit et recueillit ce dialogue: + +--Eh bien! Franck, que vous a répondu madame la comtesse de Raimbault? + +--Que monsieur le comte peut entrer chez elle, répondit un laquais. + +--Fort bien; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef +de mon appartement. + +--Monsieur ne rentrera pas? + +--Ah! il en doute! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant à +lui-même. + +--C'est que, monsieur le comte... madame la marquise... Catherine... + +--C'est fort clair; allez vous coucher. + +Les deux ombres noires se croisèrent sous les sapins, et Bénédict vit +son ennemi se rapprocher du château. Dès qu'il l'eut perdu de vue, sa +résolution lui revint. + +--Je laisserais échapper cette occasion! s'écria-t-il, je laisserais +seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme +Valentine! + +Il se mit à courir, mais le comte avait trop d'avance sur lui; il ne put +l'atteindre avant qu'il fût entré dans la maison. + +Le comte arrivait là mystérieusement, seul, sans flambeaux, comme un +prince allant en conquête. Il franchit légèrement le perron, le péristyle, +et monta au premier étage; car cette feinte d'aller s'entretenir avec sa +belle mère n'était qu'un arrangement de convenance pour ne pas énoncer à +son laquais le motif délicat de ses empressements. Il était convenu avec +la comtesse qu'elle le ferait appeler à l'heure où sa femme consentirait à +le recevoir. Madame de Raimbault n'avait pas consulté sa fille, comme on +le voit; elle ne pensait pas qu'il en fût besoin. + +Mais au moment où M. de Lansac allait être atteint par Bénédict, dont le +pistolet toujours armé le suivait dans l'ombre, la demoiselle de compagnie +se glissa vers le diligent époux avec autant de légèreté que le lui +permirent son corps baleiné et ses soixante ans: + +--Madame la marquise aurait un mot à dire à monsieur, lui dit-elle. + +Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa +rapidement et dans l'obscurité; Bénédict chercha en vain, et ne put +découvrir par quel escamotage infernal sa proie lui échappait encore. + +Seul, dans cette vaste maison, dont on avait, à dessein, éteint toutes les +lumières, et, sous divers prétextes, éloigné le peu de domestiques qui ne +fussent pas à la fête, Bénédict erra au hasard, essayant de rassembler ses +souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter. +Son parti était pris; il la soustrairait à son sort, soit en tuant son +mari, soit en la tuant elle-même. Il avait souvent regardé du dehors la +fenêtre de Valentine, il l'avait reconnue la nuit aux longues veilles dont +la clarté de sa lampe rendait témoignage; mais comment en trouver la +direction dans ces ténèbres et dans cette agitation terrible? + +Il s'abandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement était +situé au premier; il suivit une vaste galerie et s'arrêta pour écouter. +Au bout opposé, il apercevait un rayon de lumière se glissant par une +porte entr'ouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix +de femmes. C'était la chambre de la marquise; elle avait fait appeler +son beau-petit-fils pour l'engager à renoncer au bonheur de cette +première nuit, et Catherine, qu'on avait fait venir là pour attester +l'indisposition de sa maîtresse, s'en acquittait de son mieux pour +seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac était fort peu +persuadé, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent déjà +glisser leur curiosité et leur influence dans les mystères de son ménage; +il résistait poliment, et jurait sur son honneur d'obéir à l'ordre que +Valentine lui donnerait de vive voix de se retirer. + +Bénédict, ayant atteint sans bruit cette porte, entendit toute la +discussion, quoiqu'elle se fît à voix basse, dans la crainte d'attirer la +comtesse, qui eût détruit d'un mot tout l'effet de cette négociation. + +«Valentine aura-t-elle bien la force de prononcer cet ordre? se demanda +Bénédict. Oh! je la lui donnerai, moi. + +Et il s'avança de nouveau à tâtons vers un autre rayon de lumière plus +faible qui rampait sous une porte fermée; il y colla son oreille: c'était +là ! Il le sentit au battement de son cÅ“ur et à la faible respiration de +Valentine, qu'il n'était sans doute donné qu'à un homme passionné comme il +l'était pour elle de saisir et de reconnaître. + +Il s'appuyait, oppressé, haletant, contre cette porte, lorsqu'il lui +sembla qu'elle cédait; il la poussa et elle obéit sans bruit. + +«Grand Dieu! pensa Bénédict, toujours prêt à admettre tout ce qui pouvait +le torturer, l'attendait-elle donc?» + +Il fit un pas dans cette chambre; le lit était placé de manière à masquer +la porte à la personne couchée. Une veilleuse brûlait dans son globe +de verre mat. Était-ce bien là ? Il avança. Les rideaux étaient à demi +relevés; Valentine, toute habillée, sommeillait sur son lit. Son attitude +témoignait assez de ses terreurs; elle était assise sur le bord de sa +couche, les pieds à terre; sa tête succombant à la fatigue s'était laissée +aller sur les coussins; son visage était d'une pâleur effrayante, et l'on +eût pu compter les pulsations de la fièvre sur les artères gonflées de son +cou et de ses tempes. + +Bénédict avait eu à peine le temps de se glisser derrière le dossier de ce +lit et de se presser entre le rideau et la muraille lorsque les pas de +Lansac retentirent dans le corridor. + +Il venait de ce côté, il allait entrer. Bénédict tenait toujours son +pistolet; là l'ennemi ne pouvait lui échapper, il n'avait qu'un mouvement +à faire pour l'étendre mort avant qu'il eût effleuré seulement le lin de +la couche nuptiale. + +Au bruit que fit Bénédict en se cachant, Valentine, éveillée en sursaut, +jeta un faible cri et se redressa précipitamment; mais, ne voyant rien, +elle prêta l'oreille et distingua les pas de son mari. Alors elle se leva +et courut vers la porte. + +Ce mouvement faillit faire éclater Bénédict. Il sortit à demi de sa +cachette pour aller brûler la cervelle à cette femme impudique et menteuse; + mais Valentine n'avait eu d'autre intention que de verrouiller sa porte. + +Cinq minutes se passèrent dans le plus complet silence, au grand +étonnement de Valentine et de Bénédict; celui-ci s'était caché de nouveau, +lorsqu'on frappa doucement. Valentine ne répondit pas; mais Bénédict, +penché hors des rideaux, entendit le bruit inégal de sa respiration +entrecoupée; il voyait son effroi, ses lèvres livides, ses mains crispées +contre le verrou qui la défendait. + +«Courage, Valentine! allait-il s'écrier, nous sommes deux pour soutenir +l'assaut!» lorsque la voix de Catherine se fit entendre. + +--Ouvrez, Mademoiselle, disait-elle; n'ayez plus peur; c'est moi, je suis +seule. _Monsieur_ est parti; il s'est rendu aux raisons de madame la +marquise et à la prière que je lui ai faite en votre nom de se retirer. +Oh! nous vous avons faite bien plus malade que vous n'êtes, j'espère, +ajouta la bonne femme en entrant et recevant Valentine dans ses bras. +N'allez pas vous aviser de l'être aussi sérieusement que nous nous en +sommes vantées, au moins! + +--Oh! tout à l'heure je me sentais mourir, répondit Valentine en +l'embrassant; mais à présent je suis mieux, tu m'as sauvée encore pour +quelques heures. Après, que Dieu me protège! + +--Eh! mon Dieu, chère enfant! dit Catherine, quelles idées avez-vous donc? +Allons, couchez-vous. Je passerai la nuit auprès de vous. + +--Non, Catherine, va te reposer. Voici bien des nuits que je te fais +passer. Va-t'en; je l'exige. Je suis mieux; je dormirai bien. Seulement +enferme-moi, prends la clef, et ne te couche que lorsque toute la maison +sera fermée. + +--Oh! n'ayez pas peur. Tenez, voici qu'on ferme déjà ; n'entendez-vous pas +rouler la grosse porte? + +--Oui, c'est bien. Bonsoir, nourrice, ma bonne nourrice! + +La nourrice fit encore quelques difficultés pour se retirer; elle +craignait que Valentine ne se trouvât plus mal dans la nuit. Enfin elle +céda et se retira après avoir fermé la porte, dont elle emporta la +clef. + +--Si vous avez besoin de quelque chose, cria-t-elle du dehors, vous me +sonnerez? + +--Oui, sois tranquille, dors bien, répondit Valentine. + +Elle tira les verrous, et, secouant ses cheveux épars, elle posa les mains +sur son front, en respirant fortement comme une personne délivrée; puis +elle revint à son lit et se laissa tomber assise, avec la raideur que +donnent le découragement et la maladie. Bénédict se pencha et put la voir. +Il eût pu se montrer tout à fait sans qu'elle y prît garde. Les bras +pendants, l'Å“il fixé sur le parquet, elle était là comme une froide +statue; ses facultés semblaient épuisées, son cÅ“ur éteint. + + + + +XXIII. + + +Bénédict entendit successivement fermer toutes les portes de la maison. +Peu à peu les pas des domestiques s'éloignèrent du rez-de-chaussée, les +reflets que quelques lumières errantes faisaient courir sur le feuillage +s'éteignirent; les sons lointains des instruments et quelques coups de +pistolet qu'il est d'usage en Berry de tirer aux noces et aux baptêmes en +signe de réjouissance, venaient seuls par intervalles rompre le silence. +Bénédict se trouvait dans une situation inouïe, et qu'il n'eût jamais +osé rêver. Cette nuit, cette horrible nuit qu'il devait passer dans les +angoisses de la rage le réunissait à Valentine! M. de Lansac retournait +seul à son gîte, et Bénédict, le désolé Bénédict, qui devait se brûler la +cervelle dans un fossé, était là enfermé seul avec Valentine! Il eut des +remords d'avoir renié son Dieu, d'avoir maudit le jour de sa naissance. +Cette joie imprévue, qui succédait à la pensée de l'assassinat et à celle +du suicide, le saisit si impétueusement qu'il ne songea pas à en calculer +les suites terribles. Il ne s'avoua pas que, s'il était découvert en ce +lieu, Valentine était perdue; il ne se demanda pas si cette conquête +inespérée d'un instant de joie ne rendrait pas plus odieuse ensuite la +nécessité de mourir. Il s'abandonna au délire qu'un tel triomphe sur sa +destinée lui causait. Il mit ses deux mains sur sa poitrine pour en +maîtriser les ardentes palpitations. Mais au moment de se trahir par ses +transports, il s'arrêta, dominé par la crainte d'offenser Valentine, par +cette timidité respectueuse et chaste qui est le principal caractère du +véritable amour. + +Irrésolu, le cÅ“ur plein d'angoisses et d'impatiences, il allait se +déterminer, lorsqu'elle sonna, et au bout d'un instant Catherine reparut. + +--Bonne nourrice, lui dit-elle, tu ne m'as pas donné ma potion. + +--Ah! votre _portion_? dit la bonne femme; je pensais que vous ne la +prendriez pas aujourd'hui. Je vais la préparer. + +--Non, cela serait trop long. Fais dissoudre un peu d'opium dans de l'eau +de fleurs d'orange. + +--Mais cela pourra vous faire mal? + +--Non; jamais l'opium ne peut faire de mal dans l'état où je suis. + +--Je n'en sais rien, moi. Vous n'êtes pas médecin; voulez-vous que j'aille +demander à madame la marquise? + +--Oh! pour Dieu, ne fais pas cela! Ne crains donc rien. Tiens, donne-moi +la boîte; je sais la dose. + +--Oh! vous en mettez deux fois trop. + +--Non, te dis-je; puisqu'il m'est enfin accordé de dormir, je veux pouvoir +en profiter. Pendant ce temps-là je ne penserai pas. + +Catherine secoua la tête d'un air triste, et délaya une assez forte dose +d'opium que Valentine avala à plusieurs reprises en se déshabillant, et, +quand elle fut enveloppée de son peignoir, elle congédia de nouveau sa +nourrice et se mit au lit. + +Bénédict, enfoncé dans sa cachette, n'avait pas osé faire un mouvement. +Cependant la crainte d'être aperçu par la nourrice était bien moins forte +que celle qu'il éprouva en se retrouvant seul avec Valentine. Après un +terrible combat avec lui-même, il se hasarda à soulever doucement le +rideau. Le frôlement de la soie n'éveilla point Valentine; l'opium faisait +déjà son effet. Cependant Bénédict crut qu'elle entr'ouvrait les yeux. +Il eut peur, et laissa retomber le rideau, dont la frange entraîna un +flambeau de bronze placé sur le guéridon, et le fit tomber avec assez de +bruit. Valentine tressaillit, mais ne sortit point de sa léthargie. Alors +Bénédict resta debout auprès d'elle, plus libre encore de la contempler +qu'au jour où il avait adoré son image répétée dans l'eau. Seul à ses +pieds dans ce solennel silence de la nuit, protégé par ce sommeil +artificiel qu'il n'était pas en son pouvoir de rompre, il croyait +accomplir une destinée magique. Il n'avait plus rien à craindre de sa +colère; il pouvait s'enivrer du bonheur de la voir sans être troublé dans +sa joie; il pouvait lui parler sans qu'elle l'entendît, lui dire tout son +amour, tous ses tourments, sans faire évanouir ce faible et mystérieux +sourire qui errait sur ses lèvres à demi entr'ouvertes. Il pouvait coller +ses lèvres sur sa bouche sans qu'elle le repoussât... Mais l'impunité ne +l'enhardit point jusque-là . C'est dans son cÅ“ur que Valentine avait un +culte presque divin, et elle n'avait pas besoin de protections extérieures +contre lui. Il était sa sauvegarde et son défenseur contre lui-même. Il +s'agenouilla devant elle, et se contenta de prendre sa main pendante au +bord du lit, de la soutenir dans les siennes, d'en admirer la finesse et +la blancheur, et d'y appuyer ses lèvres tremblantes. Cette main portait +l'anneau nuptial, le premier anneau d'une chaîne pesante et indissoluble. +Bénédict eût pu l'ôter et l'anéantir, il ne le voulut point; son âme était +revenue à des impressions plus douces; il voulait respecter dans Valentine +jusqu'à l'emblème de ses devoirs. + +Car dans cette délicieuse extase, il avait bientôt oublié tout. Il se crut +heureux et plein d'avenir comme aux beaux jours de la ferme; il s'imagina +que la nuit ne devait pas finir, et que Valentine ne devait pas s'éveiller, +et qu'il accomplissait là son éternité de bonheur. + +Longtemps cette contemplation fut sans danger: les anges sont moins purs +que le cÅ“ur d'un homme de vingt ans lorsqu'il aime avec passion; mais il +tressaillit lorsque Valentine, émue par un de ces rêves heureux que crée +l'opium, se pencha doucement vers lui et pressa faiblement sa main en +murmurant des paroles indistinctes. Bénédict tressaillit et s'éloigna du +lit, effrayé de lui-même. + +--Oh! Bénédict! lui dit Valentine d'une voix faible et lente, Bénédict, +c'est vous qui m'avez épousée aujourd'hui? Je croyais que c'était un autre; + dites-moi bien que c'est vous!... + +--Oui, c'est moi, c'est moi! dit Bénédict éperdu, en pressant contre son +cÅ“ur agité cette main qui cherchait la sienne. + +Valentine, à demi éveillée, se dressa sur son chevet, ouvrit les yeux, et +fixa sur lui des prunelles pâles qui flottaient dans le vague des songes. +Il y eut comme un sentiment d'effroi sur ses traits; puis elle referma les +yeux et retomba en souriant sur son oreiller. + +--C'est vous que j'aimais, lui dit-elle; mais comment l'a-t-on permis? + +Elle parlait si bas et articulait si faiblement que Bénédict recueillait +lui-même ses paroles comme le murmure angélique qu'on entend dans les +songes. + +--Ô ma bien-aimée! s'écria-t-il en se penchant vers elle, dites-le-moi +encore, dites-le-moi, pour que je meure de joie à vos pieds! + +Mais Valentine le repoussa. + +--Laissez-moi! dit-elle. + +Et ses paroles devinrent inintelligibles. + +Bénédict crut comprendre qu'elle le prenait pour M. de Lansac. Il se +nomma plusieurs fois avec insistance, et Valentine, flottant entre la +réalité et l'illusion, s'éveillant et s'endormant tour à tour, lui dit +ingénument tous ses secrets. Un instant elle crut voir M. de Lansac qui la +poursuivait une épée à la main; elle se jeta dans le sein de Bénédict, et +passant ses bras autour de son cou: + +--Mourons tous deux! lui dit-elle. + +--Oh! tu as raison, s'écria-t-il. Sois à moi, et mourons. + +Il posa ses pistolets sur le guéridon, et étreignit dans ses bras le corps +souple et languissant de Valentine. Mais elle lui dit encore: + +--Laisse-moi, mon ami; je meurs de fatigue, laisse-moi dormir. + +Elle appuya sa tête sur le sein de Bénédict, et il n'osa faire un +mouvement de peur de la déranger. C'était un si grand bonheur que de la +voir dormir dans ses bras! Il ne se souvenait déjà plus qu'il en pût +exister un autre. + +--Dors, dors, ma vie! lui disait-il en effleurant doucement son front avec +ses lèvres; dors, mon ange. Sans doute tu vois la Vierge aux cieux; et +elle te sourit, car elle te protège. Va, nous serons unis là -haut! + +Il ne put résister au désir de détacher doucement son bonnet de dentelle, +et de répandre sur elle et sur lui cette magnifique chevelure d'un blond +cendré qu'il avait regardée tant de fois avec amour. Qu'elle était soyeuse +et parfumée! que son frais contact allumait chez lui de délire et de +fièvre! Vingt fois il mordit les draps de Valentine et ses propres mains +pour s'arracher, par la sensation d'une douleur physique, aux emportements +de sa joie. Assis sur le bord de cette couche dont le linge odorant et fin +le faisait frissonner, il se jetait rapidement à genoux pour reprendre +empire sur lui-même, et il se bornait à la regarder. Il l'entourait +chastement des mousselines brodées qui protégeaient son jeune sein si +paisible et si pur; il ramenait même un peu le rideau sur son visage +pour ne plus la voir et trouver la force de s'en aller. Mais Valentine, +éprouvant ce besoin d'air qu'on ressent dans le sommeil, repoussait cet +obstacle, et, se rapprochant de lui, semblait appeler ses caresses d'un +air naïf et confiant. Il soulevait les tresses de ses cheveux et en +remplissait sa bouche pour s'empêcher de crier; il pleurait de rage et +d'amour. Enfin, dans un instant de douleur inouïe, il mordit l'épaule +ronde et blanche qu'elle livrait à sa vue. Il la mordit cruellement, et +elle s'éveilla, mais sans témoigner de souffrance. En la voyant se dresser +de nouveau sur son lit, le regarder avec plus d'attention, et passer sa +main sur lui pour s'assurer qu'il n'était point un fantôme, Bénédict, qui +était alors assis tout à fait auprès d'elle, se crut perdu; tout son sang, +qui bouillonnait, se glaça; il devint pâle, et lui dit, sans savoir ce +qu'il disait: + +--Valentine, pardon; je me meurs, si vous n'avez pitié de moi... + +--Pitié de toi! lui dit-elle avec la voix forte et brève du somnambulisme; +qu'as-tu? souffres-tu? Viens dans mes bras comme tout à l'heure; viens. +N'étais-tu pas heureux? + +--Ô Valentine! s'écria Bénédict devenu fou, dis-tu vrai? Me reconnais-tu? +Sais-tu qui je suis? + +--Oui, lui dit-elle en s'assoupissant sur son épaule, ma bonne nourrice! + +--Non! non! Bénédict! Bénédict! entends-tu! l'homme qui t'aime plus que sa +vie! Bénédict! + +Et il la secoua pour la réveiller, mais cela était impossible. Il ne +pouvait qu'exciter en elle l'ardeur des songes. Cette fois, la lucidité du +sien fut telle qu'il s'y trompa. + +--Oui! c'est toi, dit-elle en se redressant, mon mari; je le sais, mon +Bénédict; je t'aime aussi. Embrasse-moi, mais ne me regarde pas. Éteins +cette lumière; laisse-moi cacher mon visage contre ta poitrine. + +En même temps elle l'entoura de ses bras et l'attira vers elle avec une +force fébrile extraordinaire. Ses joues étaient vivement colorées, ses +lèvres étincelaient. Il y avait dans ses yeux éteints un feu subit et +fugitif; évidemment elle avait le délire. Mais Bénédict pouvait-il +distinguer cette excitation maladive de l'ivresse passionnée qui le +dévorait? Il se jeta sur elle avec désespoir, et, près de céder à ses +fougueuses tortures, il laissa échapper des cris nerveux et déchirants. +Aussitôt des pas se firent entendre, et la clef tourna dans la serrure. +Bénédict n'eut que le temps de se jeter derrière le lit; Catherine entra. + +La nourrice examina Valentine, s'étonna du désordre de son lit et de +l'agitation de son sommeil. Elle tira une chaise et resta près d'elle +environ un quart d'heure. Bénédict crut qu'elle allait y passer le reste +de la nuit et la maudit mille fois. Cependant Valentine, n'étant plus +excitée par le souffle embrasé de son amant, retomba dans une torpeur +immobile et paisible. Catherine, rassurée, imagina qu'un rêve l'avait +trompée elle-même lorsqu'elle avait cru entendre crier; elle remit le lit +en ordre, arrangea les draps autour de Valentine, releva ses cheveux sous +son bonnet, et ramena les plis de sa camisole sur sa poitrine pour la +préserver de l'air de la nuit; puis elle se retira doucement, et tourna +deux fois la clef dans la serrure. Ainsi il était impossible à Bénédict de +s'en aller par là . + +Quand il se retrouva maître de Valentine, connaissant maintenant tout le +danger de sa situation, il s'éloigna du lit avec effroi, et alla se jeter +sur une chaise à l'autre bout de la chambre. Là , il cacha sa tête dans ses +mains et chercha à résumer les conséquences de sa position. + +Ce courage féroce qui lui eût permis, quelques heures auparavant, de tuer +Valentine, il ne l'avait plus. Ce n'était pas après avoir contemplé +ses charmes modestes et touchants qu'il pouvait se sentir l'énergie de +détruire cette belle Å“uvre de Dieu: c'était Lansac qu'il fallait tuer. +Mais Lansac ne pouvait pas mourir seul, il fallait le suivre; et que +deviendrait Valentine, sans amant, sans époux? Comment la mort de l'un lui +profiterait-elle si l'autre ne lui restait? Et puis, qui sait si elle ne +maudirait pas l'assassin de ce mari qu'elle n'aimait pas? Elle si pure, +si pieuse, et d'une âme si droite et si honnête, comprendrait-elle la +sublimité d'un dévouement si sauvage? Le souvenir de Bénédict ne lui +resterait-il pas funeste et odieux dans le cÅ“ur, souillé de ce sang et de +ce terrible nom d'_assassin_? + +--Ah! puisque je ne peux jamais la posséder, se dit-il, il ne faut pas +du moins qu'elle haïsse ma mémoire! Je mourrai seul, et peut-être +osera-t-elle me pleurer dans le secret de ses prières. + +Il approcha sa chaise du bureau de Valentine; tout ce qu'il fallait pour +écrire s'y trouvait. Il alluma un flambeau, ferma les rideaux du lit pour +ne plus la voir et trouver la force de lui dire un éternel adieu. Il tira +les verrous de la porte, afin de n'être pas surpris à l'improviste, et il +écrivit à Valentine: + +«Il est deux heures du matin, et je suis seul avec vous, Valentine, seul, +dans votre chambre, maître de vous plus que ne le sera jamais votre mari; +car vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous m'avez appelé sur votre cÅ“ur +dans le secret de vos rêves, vous m'avez presque rendu mes caresses; vous +m'avez fait, sans le vouloir, le plus heureux et le plus misérable des +hommes; et pourtant, Valentine, je vous ai respectée au milieu du plus +terrible délire qui ait envahi des facultés humaines. Vous êtes toujours +là , pure et sacrée pour moi, et vous pourrez vous éveiller sans rougir. +Oh! Valentine! il faut que je vous aime bien. + +«Mais, quelque douloureux et incomplet qu'ait été mon bonheur, il faut que +je le paie de ma vie. Après des heures comme celles que je viens de passer +à vos genoux, les lèvres collées sur votre main, sur vos cheveux, sur le +fragile vêtement qui vous protège à peine, je ne puis pas vivre un jour de +plus. Après de tels transports, je ne puis pas retourner à la vie commune, +à la vie odieuse que je mènerais désormais loin de vous. Rassure-toi, +Valentine; l'homme qui t'a mentalement possédée cette nuit ne verra pas le +lever du soleil. + +«Et, sans cette résolution irrévocable, où aurais-je trouvé l'audace de +pénétrer ici et d'avoir des pensées de bonheur? Comment aurais-je osé vous +regarder et vous parler comme je l'ai fait, même pendant votre sommeil! Ce +ne sera pas assez de tout mon sang pour payer la destinée qui m'a vendu de +pareils instants. + +«Il faut que vous sachiez tout, Valentine. J'étais venu pour assassiner +votre mari. Quand j'ai vu qu'il m'échappait, j'ai résolu de vous tuer avec +moi. N'ayez point peur; quand vous lirez ceci, mon cÅ“ur aura cessé de +battre; mais cette nuit, Valentine, au moment où vous m'avez appelé dans +vos bras, un pistolet armé était levé sur votre tête. + +«Et puis je n'ai pas eu le courage, je ne l'aurais pas. Si je pouvais vous +tuer du même coup que moi, ce serait déjà fait; mais il faudrait vous voir +souffrir, voir votre sang couler, votre âme se débattre contre la mort, et +ce spectacle ne durât-il qu'une seconde, cette seconde résumerait à elle +seule plus de douleurs qu'il n'y en a eu dans toute ma vie. + +«Vivez donc, et que votre mari vive aussi! la vie que je lui accorde est +encore plus que le respect qui vient de m'enchaîner, mourant de désirs, au +pied de votre lit. Il m'en coûte plus pour renoncer à satisfaire ma haine +qu'il ne m'en a coûté pour vaincre mon amour; c'est que sa mort vous +déshonorerait peut-être. Témoigner ainsi ma jalousie au monde, c'était +peut-être lui avouer votre amour autant que le mien; car vous m'aimez, +Valentine, vous me l'avez dit tout à l'heure malgré vous. Et hier soir, +au bout de la prairie, quand vous pleuriez dans mon sein, n'était-ce pas +aussi de l'amour? Ah! ne vous éveillez pas, laissez-moi emporter cette +pensée dans le tombeau! + +«Mon suicide ne vous compromettra pas; vous seule saurez pour qui je +meurs. Le scalpel du chirurgien ne trouvera pas votre nom écrit au fond de +mon cÅ“ur, mais vous saurez que ses dernières palpitations étaient pour +vous. + +«Adieu, Valentine; adieu, le premier, le seul amour de ma vie! Bien +d'autres vous aimeront; qui ne le ferait? mais une seule fois vous aurez +été aimée comme vous devez l'être. L'âme que vous avez remplie devait +retourner au sein de Dieu, afin de ne pas dégénérer sur la terre. + +«Après moi, Valentine, quelle sera votre vie? Hélas! je l'ignore. Sans +doute vous vous soumettrez à votre sort, mon souvenir s'émoussera; vous +tolérerez peut-être tout ce qui vous semble odieux aujourd'hui, il le +faudra bien... Ô Valentine! si j'épargne votre mari, c'est pour que vous +ne me maudissiez pas, c'est pour que Dieu ne m'exile pas du ciel, où votre +place est marquée. Dieu, protégez-moi! Valentine, priez pour moi! + +«Adieu... Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous êtes calme. +Oh! si vous saviez comme vous êtes belle! oh! jamais, jamais une poitrine +d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais pour vous! + +«Si l'âme n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la mienne +habitera toujours près de vous. + +«Le soir, quand vous irez au bout de la prairie, pensez à moi si la brise +soulève vos cheveux; et si, dans ses froides caresses, vous sentez courir +tout à coup une haleine embrasée; la nuit dans vos songes, si un baiser +mystérieux vous effleure, souvenez-vous de Bénédict.» + +Il plia ce papier et le mit sur le guéridon, à la place de ses pistolets, +que Catherine avait presque touchés sans les voir; il les désarma, +les prit sur lui, se pencha vers Valentine, la regarda encore avec +enthousiasme, déposa un baiser, le premier et le dernier, sur ses lèvres; +puis il s'élança vers la fenêtre, et, avec le courage d'un homme qui +n'a rien à risquer, il descendit au péril de sa vie. Il pouvait tomber +de trente pieds de haut, ou bien recevoir un coup de fusil, comme un +voleur; mais que lui importait! La seule crainte de compromettre Valentine +l'engageait à prendre des précautions pour n'éveiller personne. Le +désespoir lui donna des forces surnaturelles; car, pour ceux qui +regarderaient aujourd'hui de sang-froid la distance des croisées du +rez-de-chaussée à celles du premier étage, au château de Raimbault, la +nudité du mur et l'absence de tout point d'appui, une pareille entreprise +semblerait fabuleuse. + +Il atteignit pourtant le sol sans éveiller personne, et gagna la campagne +par-dessus les murs. + +Les premières lueurs du matin blanchissaient l'horizon. + + + + +XXIV. + + +Valentine, plus fatiguée d'un semblable sommeil qu'elle ne l'eût été d'une +insomnie, s'éveilla fort tard. Le soleil était haut et chaud dans le ciel, +des myriades d'insectes bourdonnaient dans ses rayons. Longtemps plongée +dans ce mol engourdissement qui suit le réveil, Valentine ne cherchait +point encore à recueillir ses idées; elle écoutait vaguement les mille +bruits de l'air et des champs. Elle ne souffrait point parce qu'elle avait +oublié bien des choses et qu'elle en ignorait plus encore. + +Elle se souleva pour prendre un verre d'eau sur le guéridon, et trouva la +lettre de Bénédict; elle la retourna dans ses doigts lentement et sans +avoir la conscience de ce qu'elle faisait. Enfin elle y jeta les yeux, +et, en reconnaissant l'écriture, elle tressaillit et l'ouvrit d'une main +convulsive. Le rideau venait de tomber: elle voyait à nu toute sa vie. + +Aux cris déchirants qui lui échappèrent, Catherine accourut; elle avait la +figure renversée: Valentine comprit sur-le-champ la vérité. + +--Parle! s'écria-t-elle, où est Bénédict? qu'est devenu Bénédict? + +Et voyant le trouble et la consternation de sa nourrice, elle dit en +joignant les mains: + +--Ô mon Dieu! c'est donc bien vrai, tout est fini! + +--Hélas! Mademoiselle, comment donc le savez-vous? dit Catherine en +s'asseyant sur le lit; qui donc a pu entrer ici? j'avais la clef dans ma +poche. Est-ce que vous avez entendu? Mais mademoiselle Beaujon me l'a dit +si bas, dans la crainte de vous éveiller... Je savais bien que cette +nouvelle vous ferait du mal. + +--Ah! il s'agit bien de moi! s'écria Valentine avec impatience en se +levant brusquement. Parlez donc! qu'est devenu Bénédict? + +Effrayée de cette véhémence, la nourrice baissa la tête et n'osa répondre. + +--Il est mort, je le sais! dit Valentine en retombant sur son lit, pâle et +suffoquée; mais depuis quand? + +--Hélas! dit la nourrice, on ne sait; le malheureux jeune homme a été +trouvé au bout de la prairie, ce matin, au petit jour. Il était couché +dans un fossé et couvert de sang. Les métayers de la Croix-Bleue, en s'en +allant chercher leurs bÅ“ufs au pâturage, l'ont ramassé, et tout de suite +on l'a porté dans sa maison; il avait la tête fracassée d'un coup de +pistolet, et le pistolet était encore dans sa main. La justice s'y est +transportée sur-le-champ. Ah! mon Dieu! quel malheur! Qu'est-ce qui a pu +causer tant de chagrin à ce jeune homme? On ne dira pas que c'est la +misère; M. Lhéry l'aimait comme son fils; et madame Lhéry, que va-t-elle +dire? Ce sera une désolation. + +Valentine n'écoutait plus, elle était tombée sur son lit, roide et froide. +En vain Catherine essaya de la réveiller par ses cris et ses caresses: il +semblait qu'elle fût morte. La bonne nourrice, en voulant ouvrir ses mains +contractées, y trouva une lettre froissée. Elle ne savait pas lire, mais +elle avait l'instinct du cÅ“ur qui avertit des dangers de la personne qu'on +aime; elle lui retira cette lettre et la cacha avec soin avant d'appeler +du secours. + +Bientôt la chambre de Valentine fut pleine de monde; mais tous les efforts +furent vains pour la ranimer. Un médecin qu'on fit venir promptement +lui trouva une congestion cérébrale très-grave, et parvint, à force de +saignées, à rappeler la circulation; mais les convulsions succédèrent à +cet état d'accablement, et pendant huit jours Valentine fut entre la vie +et la mort. + +La nourrice se garda bien de dire la cause de cette funeste émotion; elle +n'en parla qu'au médecin sous le sceau du secret, et voici comment elle +fut conduite à comprendre qu'il y avait dans tous ces événements une +liaison qu'il était nécessaire de ne faire saisir à personne. En voyant +Valentine un peu mieux, après la saignée, le jour même de l'événement, +elle se mit à réfléchir à la manière surnaturelle dont sa jeune maîtresse +en avait été informée. Cette lettre qu'elle avait trouvée dans sa main lui +rappela le billet qu'on l'avait chargée de lui remettre la veille, avant +le mariage, et qui lui avait été confié par la vieille gouvernante +de Bénédict. Étant descendue un instant à l'office, elle entendit le +domestique commenter la cause de ce suicide, et se dire tout bas que, dans +la soirée précédente, une querelle avait eu lieu entre Pierre Blutty et +Bénédict, au sujet de mademoiselle de Raimbault. On ajoutait que Bénédict +vivait encore, et que le même médecin qui soignait dans ce moment +Valentine, ayant pansé le blessé dans la matinée, avait refusé de se +prononcer positivement sur sa situation. Une balle avait fracassé le front +et était ressortie au-dessus de l'oreille; cette blessure-là , quoique +grave, n'était peut-être point mortelle; mais on ignorait de combien de +balles était chargé le pistolet. Il se pouvait qu'il y en eût une seconde +logée dans l'intérieur du crâne, et, en ce cas, le répit qu'éprouvait en +ce moment le moribond ne pouvait servir qu'à prolonger ses souffrances. + +Aux yeux de Catherine, il devait donc être prouvé que cette catastrophe +et les chagrins qui l'avaient précédée avaient une influence directe sur +l'état effrayant de Valentine. Cette bonne femme s'imagina qu'un rayon +d'espérance, si faible qu'il fût, devait produire plus d'effet sur son +mal que tous les secours de la médecine. Elle courut à la chaumière de +Bénédict, qui n'était qu'à une demi-lieue du château, et s'assura par +elle-même qu'il y avait encore chez cet infortuné un souffle de vie. +Beaucoup de voisins, attirés par la curiosité plus que par l'intérêt, +encombraient sa porte; mais le médecin avait ordonné qu'on laissât entrer +peu de monde, et M. Lhéry, qui était installé au chevet du mourant, ne +reçut Catherine qu'après beaucoup de difficultés. Madame Lhéry ignorait +encore cette triste nouvelle; elle était allée faire _le retour de noces_ +de sa fille à la ferme de Pierre Blutty. + +Catherine, après avoir examiné le malade et recueilli l'opinion de Lhéry, +s'en retourna aussi peu fixée qu'auparavant sur les véritables suites de +la blessure, mais complètement éclairée sur les causes du suicide. Par une +circonstance particulière, au moment où elle sortait de cette maison, elle +tressaillit en jetant les yeux sur une chaise où l'on avait déposé les +vêtements ensanglantés de Bénédict. Comme il arrive toujours que nos +regards s'arrêtent, en dépit de nous, sur un objet d'effroi ou de dégoût, +ceux de Catherine ne purent se détacher de cette chaise, et y découvrirent +un mouchoir de soie des Indes, horriblement taché de sang. Aussitôt elle +reconnut le foulard qu'elle avait mis elle-même autour du cou de Valentine +en la voyant sortir dans la soirée qui précéda le mariage, et qu'elle +avait perdu dans sa promenade au bout de la prairie. Ce fut un trait de +lumière irrécusable; elle choisit donc un moment où l'on ne faisait point +attention à elle pour s'emparer de ce mouchoir, qui eût pu compromettre +Valentine, et pour le cacher dans sa poche. + +De retour au château, elle se hâta de le serrer dans sa chambre et ne +songea plus à s'en occuper. Elle essaya, dans les rares instants où elle +se trouva seule avec Valentine, de lui faire comprendre que Bénédict +pouvait être sauvé; mais ce fut en vain. Les facultés morales semblaient +complètement épuisées chez Valentine; elle ne soulevait même plus ses +paupières pour reconnaître la personne qui lui parlait. S'il lui restait +une pensée, c'était la satisfaction de se voir mourir. + +Huit jours s'étaient ainsi passés. Il y eut alors un mieux sensible; +Valentine parut retrouver la mémoire, et se soulagea par d'abondantes +larmes. Mais comme on ne put jamais lui faire dire le motif de cette +douleur, on pensa qu'il y avait encore de l'égarement dans son cerveau. +La nourrice seule guettait un instant favorable pour parler; mais M. de +Lansac, étant à la veille de partir, se _faisait un devoir_ de ne plus +quitter l'appartement de sa femme. M. de Lansac venait de recevoir sa +nomination à la place de premier secrétaire d'ambassade (jusque-là il +n'avait été que le second), et en même temps l'ordre de rejoindre aussitôt +son chef, et de partir, avec ou sans sa femme, pour la Russie. + +Il n'était jamais entré dans les dispositions sincères de M. de Lansac +d'emmener sa femme en pays étranger. Dans le temps où il avait le plus +fasciné Valentine, elle lui avait demandé s'il l'emmènerait en _mission_: +et, pour ne pas lui sembler au-dessous de ce qu'il affectait d'être, il +lui avait répondu que son vÅ“u le plus ardent était de ne jamais se séparer +d'elle. Mais il s'était bien promis d'user de son adresse, et, s'il le +fallait, de son autorité, pour préserver sa vie nomade des embarras +domestiques. Cette coïncidence d'une maladie qui n'était plus sans espoir, +mais qui menaçait d'être longue, avec la nécessité pour lui de partir +immédiatement, était donc favorable aux intérêts et aux goûts de M. de +Lansac. Quoique madame de Raimbault fût une personne fort habile en +matière d'intérêts pécuniaires, elle s'était laissé complètement +circonvenir par l'habileté bien supérieure de son gendre. Le contrat, +après les discussions les plus dégoûtantes pour le fond, les plus +délicates pour la forme, avait été tressé tout à l'avantage de M. de +Lansac. Il avait usé, dans la plus grande extension possible, de +l'élasticité des lois pour se rendre maître de la fortune de sa femme, +et il avait fait consentir les _parties contractantes_ à donner des +espérances considérables à ses créanciers sur la terre de Raimbault. +Ces légères particularités de sa conduite avaient bien failli rompre le +mariage; mais il avait su, en flattant toutes les ambitions de la comtesse, +s'emparer d'elle mieux qu'auparavant. Quant à Valentine, elle ignorait +tellement les affaires, et sentait une telle répugnance à s'en occuper, +qu'elle souscrivit, sans y rien comprendre, à tout ce qui fut exigé d'elle. + +M. de Lansac, voyant ses dettes pour ainsi dire payées, partit donc sans +beaucoup regretter sa femme, et, se frôlant les mains, il se vanta +intérieurement d'avoir mené à bien une délicate et excellente affaire. +Cet ordre de départ arrivait on ne peut plus à propos pour le délivrer +du rôle difficile qu'il jouait à Raimbault depuis son mariage. Devinant +peut-être qu'une inclination contrariée causait le chagrin et la maladie +de Valentine, et, dans tous les cas, se sentant fort offensé des +sentiments qu'elle lui témoignait, il n'avait cependant aucun droit +jusque-là d'en montrer son dépit. Sous les yeux de ces deux mères, qui +faisaient un grand étalage de leur tendresse et de leur inquiétude, il +n'osait point laisser percer l'ennui et l'impatience qui le dévoraient. +Sa situation était donc extrêmement pénible, au lieu qu'en faisant une +absence indéfinie, il se soustrayait en outre aux désagréments qui +devaient résulter de la vente forcée des terres de Raimbault; car le +principal de ses créanciers réclamait impérieusement ses fonds, qui +se montaient à environ cinq cent mille francs; et bientôt cette belle +propriété, que madame de Raimbault avait mis tant d'orgueil à compléter, +devait, à son grand déplaisir, être démembrée et réduite à de chétives +dimensions. + +En même temps M. de Lansac se débarrassait des pleurs et des caprices +d'une nouvelle épousée. + +«En mon absence, se disait-il, elle pourra s'habituer à l'idée d'avoir +aliéné sa liberté. Son caractère calme et retiré s'accommodera de cette +vie tranquille et obscure où je la laisse; ou si quelque amour romanesque +trouble son repos, eh bien! elle aura le temps de s'en guérir ou de s'en +lasser avant mon retour.» + +M. de Lansac était un homme sans préjugés, aux yeux de qui toute +sentimentalité, tout raisonnement, toute conviction, se rapportaient à ce +mot puissant qui gouverne l'univers: l'argent. + +Madame de Raimbault avait d'autres propriétés en diverses provinces, et +des procès partout. Les procès étaient l'occupation majeure de sa vie; +elle prétendait qu'ils la minaient de fatigues et d'agitations, mais sans +eux elle fût morte d'ennui. C'était, depuis la perte de ses grandeurs, +le seul aliment qu'eussent son activité et son amour de l'intrigue; elle +y épanchait aussi toute la bile que les contrariétés de sa situation +amassaient en elle. Dans ce moment, elle en avait un fort important, en +Sologne, contre les habitants d'un bourg qui lui disputaient une vaste +étendue de bruyères. La cause allait être plaidée, et la comtesse brûlait +d'être là pour stimuler son avocat, influencer ses juges, menacer ses +adversaires, se livrer enfin à toute cette activité fébrile qui est le +ver rongeur des âmes longtemps nourries d'ambition. Sans la maladie de +Valentine, elle serait partie, comme elle se l'était promis, le lendemain +du mariage, pour aller s'occuper de cette affaire; maintenant, voyant sa +fille hors de danger, et n'ayant qu'une courte absence à faire, elle se +décida à partir avec son gendre, qui prenait la route de Paris, et qui lui +fit ses adieux à mi-chemin, sur le lieu de la contestation. + +Valentine restait seule pour plusieurs jours, avec sa grand'mère et sa +nourrice, au château de Raimbault. + + + + +XXV. + + +Une nuit, Bénédict, accablé jusque-là par des souffrances atroces, qui ne +lui avaient pas laissé retrouver une pensée, s'éveilla plus calme, et fit +un effort pour se rappeler sa situation. Sa tête était empaquetée au point +qu'une partie de son visage était privée d'air. Il fit un mouvement pour +soulever ces obstacles et retrouver la première faculté qui s'éveille en +nous, le besoin de voir, avant celui même de penser. Aussitôt une main +légère détacha les épingles, dénoua un bandeau, et l'aida à se satisfaire. +Il regardait cette femme pâle qui se penchait sur lui, et, à la lueur +vacillante d'une veilleuse, il distingua un profil noble et pur, qui avait +de la ressemblance avec celui de Valentine. Il crut avoir une vision, et +sa main chercha celle du fantôme. Le fantôme saisit la sienne et y colla +ses lèvres. + +--Qui êtes-vous? dit Bénédict en frissonnant. + +--Vous me le demandez? lui répondit la voix de Louise. + +Cette bonne Louise avait tout quitté pour venir soigner son ami. Elle +était là jour et nuit, souffrant à peine que madame Lhéry la relayât +pendant quelques heures dans la matinée, se dévouant au triste emploi +d'infirmière auprès d'un moribond presque sans espoir de salut. Pourtant, +grâce aux admirables soins de Louise et à sa propre jeunesse, Bénédict +échappa à une mort presque certaine, et un jour il trouva assez de force +pour la remercier et lui reprocher en même temps de lui avoir conservé la +vie. + +--Mon ami, lui dit Louise, effrayée de l'abattement moral qu'elle trouvait +en lui, si je vous rappelle cruellement à cette existence que mon +affection ne saurait embellir, c'est par dévouement pour Valentine. + +Bénédict tressaillit. + +--C'est, continua Louise, pour conserver la sienne, qui, en ce moment, est +au moins aussi menacée que la vôtre. + +--Menacée! pourquoi? s'écria Bénédict. + +--En apprenant votre folie et votre crime, Bénédict, Valentine, qui sans +doute avait pour vous une tendre amitié, est tombée subitement malade. Un +rayon d'espoir pourrait la sauver peut-être; mais elle ignore que vous +vivez et que vous pouvez nous être rendu. + +--Qu'elle l'ignore donc toujours! s'écria Bénédict, et puisque le mal est +fait, puisque le coup est porté, laissez-la en mourir avec moi. + +En parlant ainsi, Bénédict arracha les bandages de sa blessure, et l'eût +rouverte sans les efforts de Louise, qui lutta courageusement avec lui, et +tomba épuisée d'énergie, et abreuvée de douleur après l'avoir sauvé de +lui-même. + +Une autre fois, il sembla sortir d'une profonde léthargie, et saisissant +la main de Louise avec force: + +--Pourquoi êtes-vous ici? lui dit-il; votre sÅ“ur est mourante, et c'est à +moi que s'adressent vos soins! + +Subjuguée par un mouvement de passion et d'enthousiasme Louise, oubliant +tout, s'écria: + +--Et si je vous aimais plus encore que Valentine? + +--En ce cas vous êtes maudite, répondit Bénédict en la repoussant d'un air +égaré; car vous préférez le chaos à la lumière, le démon à l'archange. +Vous êtes une misérable folle! Sortez d'ici! Ne suis-je pas assez +malheureux, sans que vous veniez me navrer l'âme de vos malheurs? + +Louise, atterrée, cacha sa figure dans les rideaux et en enveloppa sa tête +pour étouffer ses sanglots. Bénédict se mit à pleurer aussi, et ces larmes +le calmèrent. + +Un instant après il la rappela. + +--Je crois que je vous ai parlé durement tout à l'heure, lui dit-il; il +faut pardonner quelque chose au délire de la fièvre. + +Louise ne répondit qu'en baisant la main qu'il lui tendait. Bénédict eut +besoin de tout le peu de force morale qu'il avait reconquise pour +supporter sans humeur ce témoignage d'amour et de soumission. Explique qui +pourra cette bizarrerie; la présence de Louise, au lieu de le consoler, +lui était désagréable; ses soins l'irritaient. La reconnaissance luttait +chez lui avec l'impatience et le mécontentement. Recevoir de Louise tous +ces services, toutes ces marques de dévouement, c'était comme un reproche, +comme une critique amère de son amour pour une autre. Plus cet amour lui +était funeste, plus il s'offensait des efforts qu'on faisait pour l'en +dissuader, il s'y cramponnait comme on fait avec orgueil aux choses +désespérées. Et puis, s'il avait eu, dans son bonheur, l'âme assez large +pour accorder de l'intérêt et de la compassion à Louise, il ne l'avait +plus dans son désespoir. Il trouvait que ses propres maux étaient assez +lourds à porter, et cette espèce d'appel fait par l'amour de Louise à +sa générosité lui semblait la plus égoïste et la plus inopportune des +exigences. Ces injustices étaient inexcusables peut-être, et cependant +les forces de l'homme sont-elles bien toujours proportionnées à ses maux? +C'est une consolante promesse évangélique; mais qui tiendra la balance, et +qui sera le juge? Dieu nous rend-il ses comptes? daigne-t-il mesurer la +coupe après que nous l'avons vidée? + +La comtesse était absente depuis deux jours, lorsque Bénédict eut son plus +terrible redoublement de fièvre. Il fallut l'attacher dans son lit. C'est +encore une cruelle tyrannie que celle de l'amitié; souvent elle nous +impose une existence pire que la mort, et emploie la force arbitraire pour +nous attacher au pilori de la vie. + +Enfin Louise, ayant demandé à être seule avec lui, le calma en lui +répétant avec patience le nom de Valentine. + +--Eh bien! dit tout d'un coup Bénédict en se dressant avec force et comme +frappé de surprise, où est-elle? + +--Bénédict, répondit-elle, elle est comme vous aux portes du tombeau. +Voulez-vous, par une mort furieuse, empoisonner ses derniers instants? + +--Elle va mourir! dit-il avec un sourire affreux. Ah! Dieu est bon! nous +serons donc unis! + +--Et si elle vivait? lui dit Louise, si elle vous ordonnait de vivre! si, +pour prix de votre soumission, elle vous rendait son amitié? + +--Son amitié! dit Bénédict avec un rire dédaigneux, qu'en ferais-je? +N'avez-vous pas la mienne? qu'en retirez-vous? + +--Oh! vous êtes bien cruel, Bénédict! s'écria Louise avec douleur; mais +pour vous sauver que ne ferais-je pas! Eh bien! dites-moi, si Valentine +vous aimait, si je l'avais vue, si j'avais recueilli dans son délire des +aveux que vous n'avez jamais osé espérer? + +--Je les ai reçus moi-même! répondit Bénédict avec le calme apparent dont +il entourait souvent ses plus violentes émotions. Je sais que Valentine +m'aime comme j'avais aspiré à être aimé. Me raillerez-vous maintenant? + +--À Dieu ne plaise! répondit Louise stupéfaite. + +Louise s'était introduite la nuit précédente auprès de Valentine. Il lui +avait été facile de prévenir et de gagner la nourrice, qui lui était +dévouée, et qui l'avait vue avec joie au chevet de sa sÅ“ur. C'est alors +qu'elles avaient réussi à faire comprendre à cette infortunée que Bénédict +n'était pas mort. D'abord elle avait témoigné sa joie par d'énergiques +caresses à ces deux personnes amies; puis elle était retombée dans un état +d'abattement complet, et, à l'approche du jour, Louise avait été forcée de +se retirer sans pouvoir obtenir d'elle un regard ou un mot. + +Elle apprit le lendemain que Valentine était mieux, et passa la nuit +entière auprès de Bénédict, qui était plus mal; mais la nuit suivante, +ayant appris que Valentine avait eu un redoublement, elle quitta Bénédict +au milieu de son paroxysme, et se rendit auprès de sa sÅ“ur. Partagée entre +ces deux malades, la triste et courageuse Louise s'oubliait elle-même. + +Elle trouva le médecin auprès de Valentine. Celle-ci était calme et +dormait lorsqu'elle entra. Alors, prenant le docteur à part, elle crut de +son devoir de lui ouvrir son cÅ“ur, et de confier à sa délicatesse les +secrets de ces deux amants, pour le mettre à même d'essayer sur eux un +traitement moral plus efficace. + +«Vous avez fort bien fait, répondit le médecin, de me confier cette +histoire, mais il n'en était pas besoin; je l'aurais devinée, quand même +on ne vous eût pas prévenue. Je comprends fort bien vos scrupules dans la +situation délicate où les préjugés et les usages vous rejettent; mais moi, +qui m'applique plus positivement à obtenir des résultats physiques, je me +charge de calmer ces deux cÅ“urs égarés, et de guérir l'un par l'autre. + +En ce moment Valentine ouvrit les yeux et reconnut sa sÅ“ur. Après l'avoir +embrassée, elle lui demanda à voix basse des nouvelles de Bénédict. Alors +le médecin prit la parole: + +--Madame, lui dit-il, c'est moi qui puis vous en donner, puisque c'est moi +qui l'ai soigné et qui ai eu le bonheur jusqu'ici de prolonger sa vie. +L'ami qui vous inquiète, et qui a des droits à l'intérêt de toute âme +noble et généreuse comme la vôtre, est maintenant physiquement hors de +danger. Mais le moral est loin d'une aussi rapide guérison, et vous seule +pouvez l'opérer. + +--Ô mon Dieu! dit la pâle Valentine en joignant les mains et en attachant +sur le médecin ce regard triste et profond que donne la +maladie. + +--Oui, Madame, reprit-il, un ordre de votre bouche, une parole de +consolation et de force, peuvent seuls fermer cette blessure; elle le +serait sans l'affreuse obstination du malade à en arracher l'appareil +aussitôt que la cicatrice se forme. Notre jeune ami est atteint d'un +profond découragement, Madame, et ce n'est pas moi qui ai des secrets +assez puissants pour la douleur morale. J'ai besoin de votre aide, +voudrez-vous me l'accorder? + +En parlant ainsi, le bon vieux médecin de campagne, obscur savant, qui +avait maintes fois dans sa vie étanché du sang et des larmes, prit la main +de Valentine avec une affectueuse douceur qui n'était pas sans un mélange +d'antique galanterie, et la baisa méthodiquement, après en avoir compté +les pulsations. + +Valentine, trop faible pour bien comprendre ce qu'elle entendait, le +regardait avec une surprise naïve et un triste sourire. + +--Eh bien! ma chère enfant, dit le vieillard, voulez-vous être mon +aide-major et venir mettre la dernière main à cette cure? + +Valentine ne répondit que par un signe d'avidité ingénue. + +--Demain? reprit-il. + +--Oh! tout de suite! répondit-elle d'une voix faible et pénétrante. + +--Tout de suite, ma pauvre enfant? dit le médecin en souriant. Eh! voyez +donc ces flambeaux! il est deux heures du matin; mais si vous voulez me +promettre d'être sage et de bien dormir, et de ne pas reprendre la fièvre +d'ici à demain, nous irons dans la matinée faire une promenade dans le +bois de Vavray. Il y a de ce côté-là une petite maison où vous porterez +l'espoir et la vie. + +Valentine pressa à son tour la main du vieux médecin, se laissa +médicamenter avec la docilité d'un enfant, passa son bras autour du cou de +Louise, et s'endormit sur son sein d'un sommeil paisible. + +--Y pensez-vous, monsieur Faure? dit Louise en la voyant assoupie. Comment +voulez-vous qu'elle ait la force de sortir, elle qui était encore à +l'agonie il y a quelques heures? + +--Elle l'aura, comptez-y, répondit M. Faure. Ces affections nerveuses +n'affaiblissent le corps qu'aux heures de la crise. Celle-ci est si +évidemment liée à des causes morales, qu'une révolution favorable dans +les idées doit en amener une équivalente dans la maladie. Plusieurs +fois, depuis l'invasion du mal, j'ai vu madame de Lansac passer d'une +prostration effrayante à une surabondance d'énergie à laquelle j'eusse +voulu donner un aliment. Il existe des symptômes de la même affection chez +Bénédict; ces deux personnes sont nécessaires l'une à l'autre... + +--Oh! monsieur Faure! dit Louise, n'allons-nous pas commettre une grande +imprudence? + +--Je ne le crois pas; les passions dangereuses pour la vie des individus +comme pour celle des sociétés sont les passions que l'on irrite et que +l'on exaspère. N'ai-je pas été jeune? n'ai-je pas été amoureux à en perdre +l'esprit? N'ai-je pas guéri? ne suis-je pas devenu vieux? Allez, le temps +et l'expérience marchent pour tous. Laissez guérir ces pauvres enfants; +après qu'ils auront trouvé la force de vivre, ils trouveront celle de +se séparer. Mais, croyez-moi, hâtons le paroxysme de la passion; elle +éclaterait sans nous d'une manière peut-être plus terrible; en la +sanctionnant de notre présence, nous la calmerons un peu. + +--Oh! pour lui, pour elle, je ferai tous les sacrifices! répondit Louise; +mais que dira-t-on de nous, monsieur Faure? Quel rôle coupable allons-nous +jouer? + +--Si votre conscience ne vous le reproche pas, qu'avez-vous à craindre des +hommes? Ne vous ont-ils pas fait le mal qu'ils pouvaient vous faire? Leur +devez-vous beaucoup de reconnaissance pour l'indulgence et la charité que +vous avez trouvées en ce monde? + +Le sourire malin et affectueux du vieillard fit rougir Louise. Elle se +chargea d'éloigner de chez Bénédict tout témoin indiscret, et le lendemain +Valentine, M. Faure et la nourrice, s'étant fait promener environ une +heure en calèche dans le bois de Vavray, mirent pied à terre dans un +endroit sombre et solitaire, où ils dirent à l'équipage de les attendre. +Valentine, appuyée sur le bras de sa nourrice, s'enfonça dans un des +chemins tortueux qui descendent vers le ravin; et M. Faure, prenant les +devants, alla s'assurer par lui-même qu'il n'y avait personne de trop à la +maison de Bénédict. Louise avait, sous différents prétextes, renvoyé tout +le monde; elle était seule avec son malade endormi. Le médecin lui avait +défendu de le prévenir, dans la crainte que l'impatience ne lui fût trop +pénible et n'augmentât son irritation. + +Quand Valentine approcha du seuil de cette chaumière, elle fut saisie d'un +tremblement convulsif; mais M. Faure, venant à elle, lui dit: + +--Allons, Madame, il est temps d'avoir du courage et d'en donner à ceux +qui en manquent; songez que la vie de mon malade est dans vos mains. + +Valentine, réprimant aussitôt son émotion avec cette force de l'âme qui +devrait détruire toutes les convictions du matérialisme, pénétra dans +cette chambre grise et sombre, où gisait le malade entre ses quatre +rideaux de serge verte. + +Louise voulait conduire sa sÅ“ur vers Bénédict, mais M. Faure lui prenant +la main: + +--Nous sommes de trop ici, ma belle curieuse; allons admirer les légumes +du jardin. Et vous, Catherine, dit-il à la nourrice, installez-vous sur ce +banc, au seuil de la maison, et, si quelqu'un paraissait sur le sentier, +frappez des mains pour nous avertir. + +Il entraîna Louise, dont les angoisses furent inexprimables durant cet +entretien. Nous ne saurions affirmer si une involontaire et poignante +jalousie n'entrait pas pour beaucoup dans le déplaisir de sa situation +et dans les reproches qu'elle se faisait à elle-même. + + + + +XXVI. + + +Au léger bruit que firent les anneaux du rideau en glissant sur la +tringle rouillée, Bénédict se souleva à demi éveillé et murmura le nom +de Valentine. Il venait de la voir dans ses rêves; mais quand il la vit +réellement devant lui, il fit un cri de joie que Louise entendit du fond +du jardin, et qui la pénétra de douleur. + +--Valentine, dit-il, est-ce votre ombre qui vient m'appeler? Je suis prêt +à vous suivre. + +Valentine se laissa tomber sur une chaise. + +--C'est moi qui viens vous ordonner de vivre, lui répondit-elle, ou vous +prier de me tuer avec vous. + +--Je l'aimerais mieux ainsi, dit Bénédict. + +--Ô mon ami! dit Valentine, le suicide est un acte impie; sans cela, nous +serions réunis dans la tombe. Mais Dieu le défend; il nous maudirait, +il nous punirait par une éternelle séparation, Acceptons la vie, quelle +qu'elle soit; n'avez-vous pas en vous une pensée qui devrait vous donner +du courage? + +--Laquelle, Valentine? dites-la. + +--Mon amitié n'est-elle pas?... + +--Votre amitié? c'est beaucoup plus que je ne mérite, Madame; aussi je +me sens indigne d'y répondre, et je n'en veux pas. Ah! Valentine, vous +devriez dormir toujours; mais la femme la plus pure redevient hypocrite +en s'éveillant. Votre amitié! + +--Oh! vous êtes égoïste, vous ne vous souciez pas de mes remords! + +--Madame, je les respecte; c'est pour cela que je veux mourir. +Qu'êtes-vous venue faire ici? Il fallait abjurer toute religion, tout +scrupule, et venir à moi pour me dire: «Vis, et je t'aimerai;» ou bien il +fallait rester chez vous, m'oublier et me laisser périr. Vous ai-je rien +demandé? ai-je voulu empoisonner votre vie? Me suis-je fait un jeu de +votre bonheur, de vos principes? Ai-je imploré votre pitié, seulement? +Tenez, Valentine, cette compassion que vous me témoignez, ce sentiment +d'humanité qui vous amène ici, cette amitié que vous m'offrez, tout +cela, ce sont de vains mots qui m'eussent trompé il y a un mois, lorsque +j'étais un enfant et qu'un regard de vous me faisait vivre tout un jour. +À présent, j'ai trop vécu, j'a trop appris les passions pour m'aveugler. +Je n'essaierai plus une lutte inutile et folle contre ma destinée. Vous +devez me résister, je le sais; vous le ferez, je n'en doute pas. Vous me +jetterez parfois une parole d'encouragement et de pitié pour m'aider à +souffrir, et encore vous vous la reprocherez comme un crime, et il faudra +qu'un prêtre vous en absolve pour que vous vous la pardonniez. Votre vie +sera troublée et gâtée par moi; votre âme, sereine et pure jusqu'ici, sera +désormais orageuse comme la mienne! À Dieu ne plaise! Et moi, en dépit +de ces sacrifices qui vous sembleront grands, je me trouverai le plus +misérable des hommes! Non, non, Valentine, ne nous abusons pas. Il faut +que je meure. Telle que vous êtes, vous ne pouvez pas m'aimer sans remords +et sans tourments; je ne veux point d'un bonheur qui vous coûterait si +cher. Loin de vous accuser, c'est pour votre vertu, pour votre force que +je vous aime avec tant d'ardeur et d'enthousiasme. Restez donc telle que +vous êtes; ne descendez pas au-dessous de vous-même pour arriver jusqu'à +moi. Vivez, et méritez le ciel. Moi, dont l'âme est au néant, j'y veux +retourner. Adieu, Valentine; vous êtes venue me dire adieu, je vous en +remercie. + +Ce discours dont Valentine ne sentit que trop toute la force, la jeta dans +le désespoir. Elle ne sut rien trouver pour y répondre, et se jeta la face +contre le lit en pleurant avec une profonde amertume. Le plus grand charme +de Valentine était une franchise d'impressions qui ne cherchait jamais à +abuser ni elle-même ni les autres. + +Sa douleur fit plus d'effet sur Bénédict que tout ce qu'elle eût pu dire: +en voyant ce cÅ“ur si noble et si droit se briser à l'idée de le perdre, il +s'accusa lui-même. Il saisit les mains de Valentine, elle pencha son front +vers les siennes et les arrosa de larmes. Alors il fut comme inondé de +joie, de force et de repentir. + +--Pardon, Valentine, s'écria-t-il, je suis un lâche et un misérable, moi +qui vous fais pleurer ainsi. Non, non! je ne mérite pas ces regrets et cet +amour; mais Dieu m'est témoin que je m'en rendrai digne! Ne m'accordez +rien, ne me promettez rien; ordonnez seulement, et j'obéirai. Oh! oui, +c'est mon devoir; plutôt que de vous coûter une de ces larmes, je dois +vivre, fussé-je malheureux! Mais avec le souvenir de ce que vous avez +fait pour moi aujourd'hui, je ne le serai pas, Valentine. Je jure que je +supporterai tout, que je ne me plaindrai jamais, que je ne chercherai +point à vous imposer des sacrifices et des combats. Dites-moi seulement +que vous me plaindrez quelquefois dans le secret de votre cÅ“ur; dites que +vous aimerez Bénédict en silence et dans le sein de Dieu... Mais non, ne +me dites rien, ne m'avez-vous pas tout dit? Ne vois-je pas bien que je +suis ingrat et stupide d'exiger plus que ces pleurs et ce silence! + +N'est-ce pas une étrange chose que le langage de l'amour? et, pour un +spectateur froid, quelle inexplicable contradiction que ce serment de +stoïcisme et de vertu, scellé par des baisers de feu, à l'ombre d'épais +rideaux sur un lit d'amour et de souffrance! Si l'on pouvait ressusciter +le premier homme à qui Dieu donna une compagne avec un lit de mousse et +la solitude des bois, en vain peut-être chercherions-nous dans cette âme +primitive la puissance d'aimer. De combien de grandeur et de poésie le +trouverions-nous ignorant! Et que dirions-nous si nous découvrions qu'il +est inférieur à l'homme dégénéré de la civilisation? si ce corps +athlétique ne renfermait qu'une âme sans passion et sans vigueur? + +Mais non, l'homme n'a pas changé, et sa force s'exerce contre d'autres +obstacles; voilà tout. Autrefois il domptait les ours et les tigres, +aujourd'hui il lutte contre la société pleine d'erreurs et d'ignorance. +Là est sa vigueur, son audace, et peut-être sa gloire. À la puissance +physique a succédé la puissance morale. À mesure que le système musculaire +s'énervait chez les générations, l'esprit humain grandissait en énergie. + +La guérison de Valentine fut prompte; celle de Bénédict plus lente, mais +miraculeuse néanmoins pour ceux qui n'en surent point le secret. Madame +de Raimbault ayant gagné son procès, succès dont elle s'attribua tout +l'honneur, revint passer quelques jours auprès de Valentine. Elle ne se +fut pas plus tôt assurée de sa guérison qu'elle repartit pour Paris. En se +sentant débarrassée des devoirs de la maternité, il lui sembla qu'elle +rajeunissait de vingt ans. Valentine, désormais libre et souveraine dans +son château de Raimbault, resta donc seule avec sa grand'mère, qui n'était +pas, comme on sait, un mentor incommode. + +Ce fut alors que Valentine désira se rapprocher réellement de sa sÅ“ur. Il +ne fallait que l'assentiment de M. de Lansac; car la marquise reverrait +certainement avec joie sa petite-fille. Mais jamais M. de Lansac ne +s'était prononcé assez franchement à cet égard pour inspirer de la +confiance à Louise, et Valentine commençait aussi à douter beaucoup de la +sincérité de son mari. + +Néanmoins elle voulait à tout risque lui offrir un asile dans sa maison, +et lui témoigner ostensiblement sa tendresse, comme une espèce de +réparation de tout ce qu'elle avait souffert de la part de sa famille; +mais Louise refusa positivement. + +--Non, chère Valentine, lui dit-elle, je ne souffrirai jamais que pour moi +tu t'exposes à déplaire à ton mari. Ma fierté souffrirait de l'idée que je +suis dans une maison d'où l'on pourrait me chasser. Il vaut mieux que nous +vivions ainsi. Nous avons désormais la liberté de nous voir, que nous +faut-il de plus? D'ailleurs, je ne pourrais m'établir pour longtemps à +Raimbault. L'éducation de mon fils est loin d'être finie, et il faut que +je reste à Paris pour la surveiller encore quelques années. Là nous nous +verrons avec plus de liberté encore; mais que cette amitié reste entre +nous un doux mystère. Le monde te blâmerait certainement de m'avoir tendu +la main, ta mère te maudirait presque. Ce sont là des maîtres injustes +qu'il faut craindre, et dont les lois ne seraient pas impunément bravées +en face. Restons ainsi; Bénédict a encore besoin de mes soins. Dans un +mois au plus il faudra que je parte; en attendant, je tâcherai de te voir +tous les jours. + +En effet, elles eurent de fréquentes entrevues. Il y avait dans le parc un +joli pavillon où M. de Lansac avait demeuré durant son séjour à Raimbault; +Valentine le fit arranger pour s'en servir comme de cabinet d'étude. Elle +y fit transporter des livres et son chevalet; elle y passait une partie de +ses journées, et, le soir, Louise venait l'y trouver et causer pendant +quelques heures avec elle. Malgré ces précautions, l'_identité_ de Louise +était désormais bien constatée dans le pays, et le bruit avait fini par en +venir aux oreilles de la vieille marquise. D'abord, elle en avait éprouvé +un sentiment de joie aussi vif qu'il lui était possible de le ressentir, +et s'était promis de faire venir sa petite-fille pour l'embrasser, car +Louise avait été longtemps ce que la marquise aimait le mieux dans le +monde; mais la demoiselle de compagnie, qui était une personne prudente et +posée, et qui dominait entièrement sa maîtresse, lui avait fait comprendre +que madame de Raimbault finirait par apprendre cette démarche et qu'elle +pourrait s'en venger. + +--Mais qu'ai-je à craindre d'elle, à présent? avait répondu la marquise. +Ma pension ne doit-elle pas être désormais _servie_ par Valentine? Ne +suis-je pas chez Valentine? Et si Valentine voit sa sÅ“ur en secret, +comme on l'assure, ne serait-elle pas heureuse de me voir partager ses +intentions? + +--Madame de Lansac, répondit la vieille suivante, dépend de son mari, et +vous savez bien que M. de Lansac et vous, n'êtes pas toujours fort bien +ensemble. Prenez garde, madame la marquise, de compromettre par une +étourderie l'existence de vos vieux jours. Votre petite-fille n'est pas +très-empressée de vous voir, puisqu'elle ne vous a point fait part de son +arrivée dans le pays; madame de Lansac elle-même n'a pas jugé à propos de +vous confier ce secret. Mon avis est donc que vous fassiez comme vous avez +fait jusqu'ici, c'est-à -dire que vous ayez l'air de ne rien voir au danger +où les autres s'exposent, et que vous tâchiez de maintenir votre +tranquillité à tout prix. + +Ce conseil avait dans le caractère même de la marquise un trop puissant +auxiliaire pour être méconnu; elle ferma donc les yeux sur ce qui se +passait autour d'elle, et les choses en restèrent à ce point. + +Athénaïs avait été d'abord fort cruelle pour Pierre Blutty, et pourtant +elle avait vu avec un certain plaisir l'obstination de celui-ci à +combattre ses dédains. Un homme comme M. de Lansac se fût retiré piqué dès +le premier refus; mais Pierre Blutty avait sa diplomatie qui en valait +bien une autre. Il voyait que son ardeur à mériter le pardon de sa femme, +son humilité à l'implorer, et le bruit un peu ridicule qu'il faisait +devant trente témoins de son martyre, flattaient la vanité de la jeune +fermière. Quand ses amis le quittèrent le soir de ses noces, quoi qu'il ne +fût pas encore rentré en grâce en apparence, un sourire significatif qu'il +échangea avec eux leur fit comprendre qu'il n'était pas aussi désespéré +qu'il voulait bien le paraître. En effet, laissant Athénaïs barricader +la porte de sa chambre, il imagina de grimper par la fenêtre. Il serait +difficile de n'être pas touchée de la résolution d'un homme qui s'expose +à se casser le cou pour vous obtenir, et le lendemain, à l'heure où l'on +apporta, au milieu du repas, la nouvelle de la mort de Bénédict à la ferme +de Pierre Blutty, Athénaïs avait une main dans celle de son mari, et +chaque regard énergique du fermier couvrait de rougeur les belles joues de +la fermière. + +Mais le récit de cette catastrophe réveilla l'orage assoupi. Athénaïs jeta +des cris perçants, il fallut l'emporter de la salle. Le lendemain, dès +qu'elle eut appris que Bénédict n'était point mort, elle voulut aller +le voir. Blutty comprit que ce n'était pas le moment de la contrarier, +d'autant plus que son père et sa mère lui donnaient l'exemple et couraient +auprès du moribond. Il pensa qu'il ferait bien d'y aller lui-même, et de +montrer ainsi à sa nouvelle famille qu'il était disposé à déférer à leurs +intentions. Cette marque de soumission ne pouvait pas compromettre sa +fierté auprès de Bénédict, puisque celui-ci était hors d'état de le +reconnaître. + +Il accompagna donc Athénaïs, et quoique son intérêt ne fût pas fort +sincère, il se conduisit assez convenablement pour mériter de sa part une +mention honorable. Le soir, malgré la résistance de sa fille, qui voulait +passer la nuit auprès du malade, madame Lhéry lui ordonna de se mettre +en route avec son mari. Tête à tête dans la carriole, les deux époux se +boudèrent d'abord, et puis Pierre Blutty changea de tactique. Au lieu de +paraître choqué des pleurs que sa femme donnait au cousin, il se mit à +déplorer avec elle le malheur de Bénédict et à faire l'oraison funèbre du +mourant. Athénaïs ne s'attendait point à tant de générosité; elle tendit +la main à son mari, et se rapprochant de lui: + +--Pierre, lui dit-elle, vous avez un bon cÅ“ur; je tâcherai de vous aimer +comme vous le méritez. + +Quand Blutty vit que Bénédict ne mourait point, il souffrit un peu plus +des visites de sa femme à la chaumière du ravin, cependant il n'en +témoigna rien; mais quand Bénédict fut assez fort pour se lever et marcher, +il sentit sa haine pour lui se réveiller, et il jugea qu'il était temps +d'user de son autorité. Il _était dans son droit_, comme disent les +paysans avec tant de finesse, lorsqu'ils peuvent mettre l'appui des lois +au-dessus de la conscience. Bénédict n'avait plus besoin des soins de +sa cousine, et l'intérêt qu'elle lui marquait ne pouvait plus que la +compromettre. En déduisant ces raisons à sa femme, Blutty mit dans son +regard et dans sa voix quelque chose d'énergique qu'elle ne connaissait +pas encore, et qui lui fit comprendre admirablement que le moment était +venu d'obéir. + +Elle fut triste pendant quelques jours, et puis elle en prit son parti; +car si Pierre Blutty commençait à faire le mari à certains égards, sous +tous les autres il était demeuré amant passionné; et cela fut un exemple +de la différence du préjugé dans les diverses classes de la société. Un +homme de qualité et un bourgeois se fussent trouvés également compromis +par l'amour de leur femme pour un autre. Ce fait avéré, ils n'eussent pas +recherché Athénaïs en mariage, l'opinion les eut flétris; eussent-ils été +trompés, le ridicule les eût poursuivis. Tout au contraire, la manière +savante et hardie dont Blutty conduisit toute cette affaire lui fit le +plus grand honneur parmi ses pareils. + +--Voyez Pierre Blutty, se disaient-ils lorsqu'ils voulaient citer un homme +de résolution. Il a épousé une petite femme bien coquette, bien revêche, +qui ne se cachait guère d'en aimer un autre, et qui, le jour de ses noces, +a fait un scandale pour se séparer de lui. Eh bien, il ne s'est pas rebuté; +il est venu à bout, non-seulement de se faire obéir, mais de se faire +aimer. C'est là un garçon qui s'y entend. Il n'y a pas de danger qu'on se +moque de lui. + +Et, à l'exemple de Pierre Blutty, chaque garçon du pays se promettait bien +de ne jamais prendre au sérieux les premières rigueurs d'une femme. + + + + +XXVII. + + +Valentine avait fait plus d'une visite à la maisonnette du ravin: d'abord +sa présence avait calmé l'irritation de Bénédict; mais dès qu'il eut +repris ses forces, comme elle cessa de le voir, son amour, à lui, redevint +âpre et cuisant; sa situation lui sembla insupportable; il fallut que +Louise consentît à le mener quelquefois le soir avec elle au pavillon +du parc. Dominée entièrement par lui, la faible Louise éprouvait de +profonds remords, et ne savait comment excuser son imprudence aux yeux de +Valentine. De son côté, celle-ci s'abandonnait à des dangers dont elle +n'était pas trop fâchée de voir sa sÅ“ur complice. Elle se laissait +emporter par sa destinée, sans vouloir regarder en avant, et puisait dans +l'imprévoyance de Louise des excuses pour sa propre faiblesse. + +Valentine n'était point née passionnée, mais la fatalité semblait se +plaire à la jeter dans une situation d'exception, et à l'entourer de +périls au-dessus de ses forces. L'amour a causé beaucoup de suicides, mais +il est douteux que beaucoup de femmes aient vu à leurs pieds l'homme +qui s'était brûlé la cervelle pour elles. Pût-on ressusciter les morts, +sans doute la générosité féminine accorderait beaucoup de pardons à des +dévouements si énergiques; et si rien n'est plus douloureux au cÅ“ur d'une +femme que le suicide de son amant, rien peut-être aussi n'est plus +flatteur pour cette secrète vanité qui trouve sa place dans toutes les +passions humaines. C'était pourtant là la situation de Valentine. Le +front de Bénédict, encore sillonné d'une large cicatrice, était toujours +devant ses yeux comme le sceau d'un terrible serment dont elle ne pouvait +révoquer la sincérité. Ces refus de nous croire, ces railleuses méfiances +dont elles se servent toutes contre nous pour se dispenser de nous +plaindre et de nous consoler, Valentine ne pouvait s'en servir contre +Bénédict. Il avait fait ses preuves; ce n'était point là une de ces vagues +menaces dont on abuse tant auprès des femmes. Quoique la plaie large et +profonde fût fermée, Bénédict en porterait toute sa vie le stigmate +indélébile. Vingt fois, durant sa maladie, il avait essayé de la rouvrir, +il en avait arraché l'appareil et cruellement élargi les bords. Une +si ferme volonté de mourir n'avait pu être fléchie que par Valentine +elle-même; c'était par son ordre, par ses prières, qu'il y avait renoncé. +Mais Valentine avait-elle bien compris à quel point elle se liait envers +lui en exigeant ce sacrifice? + +Bénédict ne pouvait se le dissimuler; loin d'elle, il faisait mille +projets hardis, il s'obstinait dans ses espérances nouvelles; il se disait +que Valentine n'avait plus le droit de lui rien refuser: mais dès qu'il se +retrouvait sous l'empire de ses regards si purs, de ses manières si nobles +et si douces, il s'arrêtait subjugué et se tenait bien heureux des plus +faibles marques d'amitié. + +Cependant les dangers de leurs situations allaient croissant. Pour donner +le change à leurs sentiments, ils se témoignaient une amitié intime; +c'était une imprudence de plus, car la rigide Valentine elle-même ne +pouvait pas s'y tromper. Afin de rendre leurs entrevues plus calmes, +Louise, qui se mettait à la torture pour imaginer quelque chose, imagina +de faire de la musique. Elle accompagnait un peu, et Bénédict chantait +admirablement. Cela compléta les périls dont ils s'environnaient. La +musique peut paraître un art d'agrément, un futile et innocent plaisir +pour les esprits calmes et rassis; pour les âmes passionnées, c'est la +source de toute poésie, le langage de toute passion forte. C'est bien +ainsi que Bénédict l'entendait; il savait que la voix humaine, modulée +avec âme, est la plus rapide, la plus énergique expression des sentiments, +qu'elle arrive à l'intelligence d'autrui avec plus de puissance que +lorsqu'elle est refroidie par les développements de la parole. Sous la +forme de mélodie, la pensée est grande, poétique et belle. + +Valentine, récemment éprouvée par une maladie de nerfs très-violente, +était encore en proie, à de certaines heures, à une sorte d'exaltation +fébrile. Ces heures-là , Bénédict les passait auprès d'elle, et il +chantait. Valentine avait le frisson, tout son sang affluait à son cÅ“ur et +à son cerveau; elle passait d'une chaleur dévorante à un froid mortel. +Elle tenait son cÅ“ur sous ses mains pour l'empêcher de briser ses parois, +tant il palpitait avec fougue, à de certains sons partis de la poitrine et +de l'âme de Bénédict. Lorsqu'il chantait, il était beau, malgré ou plutôt +à cause de la mutilation de son front. Il aimait Valentine avec passion, +et il le lui avait bien prouvé. N'était-ce pas de quoi l'embellir un peu? +Et puis ses yeux avaient un éclat prestigieux. Dans l'obscurité, lorsqu'il +était au piano, elle les voyait scintiller comme deux étoiles. Quand elle +regardait, au milieu des lueurs vagues du crépuscule, ce front large et +blanc que rehaussait la profusion de ses cheveux noirs, cet Å“il de feu et +ce long visage pâle dont les traits, s'effaçant dans l'ombre, prenaient +mille aspects singuliers, Valentine avait peur: il lui semblait voir en +lui le spectre sanglant de l'homme qui l'avait aimée; et s'il chantait, +d'une voix creuse et lugubre, quelque souvenir du _Roméo_ de Zingarelli, +elle se sentait si émue de frayeur et de superstition, qu'elle se pressait, + en frissonnant, contre sa sÅ“ur. + +Ces scènes de passion muette et comprimée se passaient dans le pavillon du +jardin, où elle avait fait porter son piano, et où, insensiblement, Louise +et Bénédict vinrent passer toutes les soirées avec elle. Pour que Bénédict +ne pût deviner les émotions violentes qui la dominaient, Valentine avait +coutume, pendant les soirées d'été, de demeurer sans lumière. Bénédict +chantait de mémoire, ensuite on faisait quelques tours de promenade dans +le parc, ou bien l'on causait auprès d'une fenêtre où l'on respirait la +bonne odeur des feuilles mouillées après une pluie d'orage, ou bien encore +on allait voir la lune du haut de la colline. Cette vie eût été délicieuse +si elle avait pu durer; mais Valentine sentait bien, à ses remords, +qu'elle durait déjà depuis trop longtemps. + +Louise ne les quittait pas un instant; cette surveillance sur Valentine +lui semblait un devoir, et pourtant ce devoir lui devenait souvent à +charge, car elle s'apercevait qu'elle y portait une jalousie toute +personnelle, et alors elle éprouvait toutes les tortures d'une âme noble +en lutte avec des sentiments étroits. + +Un soir où Bénédict lui parut plus animé que de coutume, ses regards +enflammés, l'expression de sa voix, en s'adressant à Valentine, lui firent +tant de mal qu'elle se retira, découragée de son rôle et de ses chagrins. +Elle alla rêver seule dans le parc. Une terrible palpitation s'empara de +Bénédict lorsqu'il se vit seul avec Valentine. Elle essaya de lui parler +de choses générales, sa voix tremblait. Effrayée d'elle-même, elle garda +le silence quelques instants, puis elle le pria de chanter; mais sa voix +opéra sur ses nerfs une action plus violente encore, et elle sortit, le +laissant seul au piano. Bénédict en eut du dépit, et il continua de +chanter. Cependant Valentine s'était assise sous les arbres de la terrasse, +à quelques pas de la fenêtre entr'ouverte. La voix de Bénédict lui +arrivait ainsi plus suave et plus caressante parmi les feuilles émues, sur +la brise odorante du soir. Tout était parfum et mélodie autour d'elle. +Elle cacha sa tête dans ses mains, et, livrée à une des plus fortes +séductions que la femme ait jamais bravées, elle laissa couler ses larmes. +Bénédict cessa de chanter, et elle s'en aperçut à peine, tant elle était +sous le charme. Il s'approcha de la fenêtre et la vit. Le salon n'était +qu'au rez-de-chaussée; il sauta sur l'herbe et s'assit à ses pieds. Comme +elle ne lui parlait pas, il craignit qu'elle ne fût malade et osa écarter +doucement ses mains. Alors il vit ses larmes, et laissa échapper un cri de +surprise et de triomphe. Valentine, accablée de honte, voulut cacher son +front dans le sein de son amant. Comment se fit-il que leurs lèvres se +rencontrèrent? Valentine voulut se défendre; Bénédict n'eut pas la force +d'obéir. Ayant que Louise fût auprès d'eux, ils avaient échangé vingt +serments d'amour, vingt baisers dévorants. Louise, où étiez-vous donc? + + + + +XXVIII. + + +Dès ce moment, le péril devint imminent. Bénédict se sentit si heureux +qu'il en devint fier, et se mit à mépriser le danger. Il prit sa destinée +en dérision, et se dit qu'avec l'amour de Valentine il devait vaincre +tous les obstacles. L'orgueil du triomphe le rendit audacieux; il imposa +silence à tous les scrupules de Louise. D'ailleurs il était affranchi de +l'espèce de dépendance à laquelle les soins et le dévouement de celle-ci +l'avaient soumis. Depuis qu'il était guéri complètement, Louise habitait +la ferme, et le soir ils se rendaient auprès de Valentine, chacun de son +côté. Il arriva plusieurs fois que Louise y vint bien après lui; il arriva +même que Louise ne put pas y venir, et que Bénédict passa de longues +soirées seul avec Valentine. Le lendemain, lorsque Louise interrogeait +sa sÅ“ur, il lui était facile de comprendre, à son trouble, la nature de +l'entretien qu'elle avait eu avec son amant, car le secret de Valentine +ne pouvait plus en être un pour Louise; elle était trop intéressée à le +pénétrer pour n'y avoir pas réussi depuis longtemps. Rien ne manquait plus +à son malheur, et ce qui le complétait, c'est qu'elle se sentait incapable +d'y apporter un prompt remède. Louise sentait que sa faiblesse perdait +Valentine. N'eût-elle eu d'autre motif que son intérêt pour elle, elle +n'eût pas hésité à l'éclairer sur les dangers de sa situation; mais rongée +de jalousie comme elle l'était, et conservant toute sa fierté d'âme, +elle aimait mieux exposer le bonheur de Valentine que de s'abandonner +à un sentiment dont elle rougissait. Il y avait de l'égoïsme dans ce +désintéressement-là . + +Elle se détermina à retourner à Paris pour mettre fin au supplice qu'elle +endurait, sans avoir rien décidé pour sauver sa sÅ“ur. Elle résolut +seulement de l'informer de son prochain départ, et un soir, au moment où +Bénédict se retira, au lieu de sortir du parc avec lui, elle dit à +Valentine qu'elle voulait lui parler un instant. Ces paroles donnèrent de +l'ombrage à Bénédict; il était toujours préoccupé de l'idée que Louise, +tourmentée par ses remords, voulait lui nuire auprès de Valentine. Cette +idée achevait de l'aigrir contre cette femme si généreuse et si dévouée, +et lui faisait porter le poids de la reconnaissance avec humeur et +parcimonie. + +--Ma sÅ“ur, dit Louise à Valentine, le moment est arrivé où il faut que je +te quitte. Je ne puis rester plus longtemps éloignée de mon fils. Tu n'as +plus besoin de moi, je pars demain. + +--Demain! s'écria Valentine effrayée; tu me quittes, tu me laisses seule, +Louise! Et que vais-je devenir? + +--N'es-tu pas guérie? n'es-tu pas heureuse et libre, Valentine? À quoi +peut te servir désormais la pauvre Louise? + +--Ma sÅ“ur, ô ma sÅ“ur! dit Valentine en l'enlaçant de ses bras; vous ne +me quitterez point! Vous ne savez pas mes chagrins et les périls qui +m'entourent. Si vous me quittez, je suis perdue. + +Louise garda un triste silence; elle se sentait une mortelle répugnance à +écouter les aveux de Valentine, et pourtant elle n'osait les repousser. +Valentine, le front couvert de honte, ne pouvait se résoudre à parler. Le +silence froid et cruel de sa sÅ“ur la glaçait de crainte. Enfin, elle +vainquit sa propre résistance, et lui dit d'une voix émue: + +--Eh bien, Louise, ne voudras-tu pas rester auprès de moi, si je te dis +que sans toi je suis perdue? + +Ce mot, deux fois répété, offrit à Louise un sens qui l'irrita malgré elle. + +--Perdue! reprit-elle avec amertume, vous êtes _perdue_, Valentine? + +--Oh! ma sÅ“ur! dit Valentine blessée de l'empressement avec lequel Louise +accueillait cette idée, Dieu m'a protégée jusqu'ici; il m'est témoin que +je ne me suis livrée volontairement à aucun sentiment, à aucune démarche +contraire à mes devoirs. + +Ce noble orgueil d'elle-même, auquel Valentine avait encore droit, acheva +d'aigrir celle qui se livrait trop aveuglément peut-être à sa passion. +Toujours facile à blesser, parce que sa vie passée était souillée d'une +tache ineffaçable, elle éprouva comme un sentiment de haine pour la +supériorité de Valentine. Un instant, l'amitié, la compassion, la +générosité, tous les nobles sentiments s'éteignirent dans son cÅ“ur; elle +ne trouva pas de meilleure vengeance à exercer que d'humilier Valentine. + +--Mais de quoi donc est-il question? lui dit-elle avec dureté. Quels +dangers courez-vous? Je ne comprends pas de quoi vous me parlez. + +Il y avait dans sa voix une sécheresse qui fit mal à Valentine; jamais +elle ne l'avait vue ainsi. Elle s'arrêta quelques instants pour la +regarder avec surprise. À la lueur d'une pâle bougie qui brûlait sur le +piano au fond de l'appartement, elle crut voir dans les traits de sa sÅ“ur +une expression qu'elle ne leur connaissait pas. Ses sourcils étaient +contractés, ses lèvres pâles et serrées; son Å“il, terne et sévère, était +impitoyablement attaché sur Valentine. Celle-ci, troublée, recula +involontairement sa chaise, et, toute tremblante, chercha à s'expliquer la +froideur dédaigneuse dont pour la première fois de sa vie elle se voyait +l'objet. Mais elle eût tout imaginé plutôt que de deviner la vérité. +Humble et pieuse, elle eut en ce moment tout l'héroïsme que l'esprit +religieux, donne aux femmes, et, se jetant aux pieds de sa sÅ“ur, elle +cacha son visage baigné de larmes sur ses genoux. + +--Vous ayez raison de m'humilier ainsi, lui dit-elle; je l'ai bien mérité, +et quinze ans de vertu vous donnent le droit de réprimander ma jeunesse +imprudente et vaine. Grondez-moi, méprisez-moi; mais ayez compassion de +mon repentir et de mes terreurs. Protégez-moi, Louise, sauvez-moi; vous le +pouvez, car vous savez tout! + +--Laisse! s'écria Louise, bouleversée par cette conduite et ramenée tout +à coup aux nobles sentiments qui faisaient le fond de son caractère, +relève-toi, Valentine, ma sÅ“ur, mon enfant, ne reste pas ainsi à mes +genoux. C'est moi qui devrais être aux tiens; c'est moi qui suis +méprisable et qui devrais te demander, ange du ciel, de me réconcilier +avec Dieu! Hélas! Valentine, je ne sais que trop tes chagrins; mais +pourquoi me les confier, à moi, misérable, qui ne puis t'offrir aucune +protection et qui n'ai pas le droit de te conseiller? + +--Tu peux me conseiller et me protéger, Louise, répondit Valentine en +l'embrassant avec effusion. N'as-tu pas pour toi, l'expérience qui donne +la raison et la force? Il faut que cet homme s'éloigne d'ici ou il faut +que je parte moi-même. Nous ne devons pas nous voir davantage; car chaque +jour le mal augmente, et le retour à Dieu devient plus difficile. Oh! tout +à l'heure je me vantais! je sens que mon cÅ“ur est bien coupable. + +Les larmes amères que répandait Valentine brisèrent le cÅ“ur de Louise. + +--Hélas! dit-elle, pâle et consternée, le mal est donc aussi grand que je +craignais! Vous aussi, vous voilà malheureuse à jamais! + +--À jamais! dit Valentine épouvantée; avec la volonté de guérir et l'aide +du ciel... + +--On ne guérit pas! reprit Louise d'un ton sinistré, en mettant ses deux +mains sur son cÅ“ur sombre et désolé. + +Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle s'arrêtait de temps +en temps devant Valentine pour lui parler d'une voix entrecoupée. + +--Pourquoi me demander des conseils, à moi? Qui suis-je pour consoler +et pour guérir? Eh quoi! vous me demandez l'héroïsme qui terrasse +les passions, et les vertus qui préservent la société, à moi! à moi +malheureuse, que les passions ont flétrie, que la société a maudite et +repoussée! Et où prendrais-je, pour vous le donner, ce qui n'est pas en +moi? Adressez-vous aux femmes que le monde estime; adressez-vous à votre +mère! Celle-là est irréprochable; nul n'a su positivement que mon amant +ait été le sien. Elle avait tant de prudence! Et quand mon père, quand son +époux a tué cet homme qui lui avait été parjure, elle a battu des mains; +et le monde l'a vue triompher, tant elle avait de force d'âme et de +fierté! Voilà les femmes qui savent vaincre une passion ou en guérir!... + +Valentine, épouvantée de ce qu'elle entendait, voulait interrompre sa +sÅ“ur; mais celle-ci, en proie à une sorte de délire, continua: + +--Les femmes comme moi succombent, et sont à jamais perdues! Les femmes +comme vous, Valentine, doivent prier et combattre; elles doivent chercher +leur force en elles-mêmes et ne pas la demander aux autres. Des conseils! +des conseils! quels conseils vous donnerais-je que vous ne sachiez fort +bien vous dicter? C'est la force de les suivre qu'il faut trouver. Vous me +croyez donc plus forte que vous? Non, Valentine, je ne le suis pas. Vous +savez bien quelle a été ma vie, avec quelles passions indomptables je suis +née; vous savez bien où elles m'ont conduite! + +--Tais-toi, Louise, s'écria Valentine en s'attachant à elle avec douleur, +cesse de te calomnier ainsi. Quelle femme fut plus grande et plus forte +que toi dans sa chute? Peut-on t'accuser éternellement d'une faute commise +dans l'âge de l'ignorance et de la faiblesse? Hélas! vous étiez une +enfant! et depuis vous avez été sublime, vous avez forcé l'estime de tout +ce qui porte un cÅ“ur élevé. Vous voyez bien que vous savez ce que c'est +que la vertu. + +--Hélas! dit Louise, ne l'apprenez jamais au même prix; abandonnée à +moi-même dès mon enfance, privée des secours de la religion et de la +protection d'une mère, livrée à notre aïeule, cette femme si légère et si +dépourvue de pudeur, je devais tomber de flétrissure en flétrissure! Oui, +cela serait arrivé sans les sanglantes et terribles leçons que me donna le +sort. Mon amant immolé par mon père; mon père lui-même, abreuvé de douleur +et de honte par ma faute, cherchant et trouvant la mort quelques jours +après sur un champ de bataille; moi, bannie, chassée honteusement du toit +paternel, et réduite à traîner ma misère de ville en ville avec mon enfant +mourant de faim dans mes bras! Ah! Valentine, c'est là une horrible +destinée! + +C'était la première fois que Louise parlait aussi hardiment de ses +malheurs. Exaltée par la crise douloureuse où elle se trouvait, elle +s'abandonnait à la triste satisfaction de se plaindre elle-même, et elle +oubliait les chagrins de Valentine et l'appui qu'elle lui devait. Mais +ces cris du remords et du désespoir produisirent plus d'effet que les +plus éloquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le +tableau des malheurs où peuvent entraîner les passions, elle la frappa +d'épouvante. Valentine se vit sur le bord de l'abîme où sa sÅ“ur était +tombée. + +--Vous avez raison, s'écria-t-elle, c'est une horrible destinée, et, pour +la porter avec courage et vertu, il faut être vous; mon âme, plus faible, +s'y perdrait. Mais, Louise, aidez-moi à avoir du courage, aidez-moi à +éloigner Bénédict. + +Comme elle prononçait ce nom, un faible bruit lui fit tourner la tête. +Toutes deux jetèrent un cri perçant en voyant Bénédict debout, derrière +elles, comme une pâle apparition. + +--Vous avez prononcé mon nom, Madame, dit-il à Valentine avec ce calme +profond qui donnait souvent le change sur ses impressions réelles. + +Valentine s'efforça de sourire. Louise ne partagea pas son erreur. + +--Où étiez-vous donc, lui dit-elle, pour avoir si bien entendu? + +--J'étais fort près d'ici, Mademoiselle, répondit Bénédict avec un regard +double. + +--Cela est au moins fort étrange, dit Valentine d'un ton sévère. Ma sÅ“ur +vous avait dit, ce me semble, qu'elle voulait me parler en particulier, et +vous êtes resté assez près de nous pour nous écouter, sans doute? + +Bénédict n'avait jamais vu Valentine irritée contre lui; il en fut étourdi +un instant, et faillit renoncer à son hardi projet. Mais comme c'était +pour lui une crise décisive, il paya d'audace, et, conservant dans son +regard et dans son attitude cette fermeté grave qui lui donnait tant de +puissance sur l'esprit des autres: + +--Il est fort inutile de dissimuler, dit-il; j'étais assis derrière ce +rideau, et je n'ai rien perdu de votre entretien. J'aurais pu en entendre +davantage et me retirer, sans être aperçu, par la même fenêtre qui +m'avait donné entrée. Mais y étais si intéressé dans le sujet de votre +discussion... + +Il s'arrêta en voyant Valentine devenir plus pâle que sa collerette et +tomber sur un fauteuil d'un air consterné. Il eut envie de se jeter à ses +pieds, de pleurer sur ses mains; mais il sentait trop la nécessité de +dominer l'agitation de ces deux femmes à force de sang-froid et de +fermeté. + +--J'étais si intéressé dans votre discussion, reprit-il, que j'ai cru +rentrer dans mon droit en venant y prendre part. Si j'ai eu tort, l'avenir +en décidera. En attendant, tâchons d'être plus forts que notre destinée. +Louise, vous ne sauriez rougir de ce que vous avez dit devant moi; vous ne +pouvez oublier que vous vous êtes souvent accusée ainsi à moi-même, et je +serais tenté de croire qu'il y a de la coquetterie dans votre vertueuse +humilité, tant vous savez bien quel doit en être l'effet sur ceux qui, +comme moi, vous vénèrent pour les épreuves que vous avez subies. + +En parlant ainsi, il prit la main de Louise, qui était penchée sur sa sÅ“ur +et la tenait embrassée; puis il l'attira doucement et d'un air affectueux +vers un siège plus éloigné; et quand il l'y eut assise, il porta cette +main à ses lèvres avec tendresse, et aussitôt, s'emparant du siège dont il +l'avait arrachée, et se plaçant entre elle et Valentine, il lui tourna le +dos et ne s'occupa plus d'elle. + +--Valentine! dit-il alors d'une voix pleine et grave. + +C'était la première fois qu'il osait l'appeler par son nom en présence +d'un tiers. Valentine tressaillit, écarta ses mains dont elle se cachait +le visage, et laissa tomber sur lui un regard froid et offensé. Mais +il répéta son nom avec une douceur pleine d'autorité, et tant d'amour +brillait dans ses yeux que Valentine se cacha de nouveau le visage pour ne +pas le voir. + +--Valentine, reprit-il, n'essayez pas avec moi ces feintes puériles qu'on +dit être la grande défense de votre sexe; nous ne pouvons plus nous +tromper l'un l'autre. Voyez cette cicatrice! je l'emporterai dans la +tombe! C'est le sceau et le symbole de mon amour pour vous. Vous ne pouvez +pas croire que je consente à vous perdre, c'est une erreur trop naïve pour +que vous l'admettiez; Valentine, vous n'y songez pas! + +Il prit ses mains dans les siennes. Subjuguée par son air de résolution, +elle les lui abandonna et le regarda d'un air effrayé. + +--Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en +face de vous le spectre que vous avez retiré du tombeau! Vous l'avez +voulu, Madame! si je suis devant vous aujourd'hui comme un objet de +terreur et d'aversion, c'est votre faute. Mais écoute, ma Valentine, ma +toute-puissante maîtresse, je t'aime trop pour te contrarier; dis un mot, +et je retourne au linceul dont tu m'as retiré. + +En même temps, il tira un pistolet de sa poche, et le lui montrant: + +--Vois-tu, lui dit-il, c'est le même, absolument le même; ses braves +services ne l'ont point endommagé; c'est un ami fidèle et toujours à tes +ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prêt... Oh! rassurez-vous, +s'écria-t-il d'un ton railleur, en voyant ces deux femmes, pâles d'effroi, +se reculer en criant; ne craignez pas que je commette l'inconvenance de me +tuer sous vos yeux; je sais trop les égards qu'on doit aux nerfs des +femmes. + +--C'est une scène horrible! s'écria Louise avec angoisse; vous voulez +faire mourir Valentine. + +--Tout à l'heure, Mademoiselle, vous me réprimanderez, répondit-il d'un +air haut et sec; à présent je parle à Valentine, et je n'ai pas fini. + +Il désarma son pistolet et le mit dans sa poche. + +--Voyez-vous, Madame, dit-il à Valentine, c'est absolument à cause de vous +que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est +et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez +accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et +votre conscience; l'avez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux, +ce Bénédict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous. +Vous ne pouvez pas espérer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est déjà +vieux de cÅ“ur et d'expérience pour tout le reste! lui qui vous a aimée, +n'aimera jamais une autre femme; car enfin, ce n'est pas une brute, ce +Bénédict que vous voulez chasser! Eh quoi! vous m'aimez assez pour me +craindre, et vous me méprisez assez pour espérer me soumettre à vous +perdre? Oh! quelle folie! Non, non! je ne vous perdrai pas tant que +j'aurai un souffle de vie, j'en jure par le ciel et par l'enfer! je vous +verrai, je serai votre ami, votre frère, ou que Dieu me damne si... + +--Par pitié, taisez-vous, dit Valentine, pâle et suffoquée, en lui +pressant les mains d'une manière convulsive; je ferai ce que vous voudrez, +je perdrai mon âme à jamais, s'il le faut, pour sauver votre vie... + +--Non, vous ne perdrez pas votre âme, répondit-il, vous nous sauverez tous +deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mériter le ciel et tenir +un serment? Hélas! avant vous je croyais à peine en Dieu; mais j'ai adopté +tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prêt à jurer par celui +de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine; que vous +importe? Je ne repousse pas la mort; imposée par vous, cette fois, elle me +serait plus douce que la première. Mais, par pitié, Valentine, ne me +condamnez pas au néant!... Vous froncez le sourcil à ce mot. Eh! tu sais +bien que je crois au ciel avec toi; mais le ciel sans toi, c'est le néant. +Le ciel n'est pas où tu n'es pas; j'en suis si certain que, si tu me +condamnes à mourir, je te tuerai peut-être aussi afin de ne pas te perdre. +J'ai déjà eu cette idée... Il s'en est fallu de peu qu'elle ne dominât +toutes les autres!... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours +ici-bas. Hélas! ne sommes-nous pas heureux? En quoi donc sommes-nous +coupables? Tu ne me quitteras pas, dis?... Tu ne m'ordonneras pas de +mourir, c'est impossible; car tu m'aimes, et tu sais bien que ton honneur, +ton repos, tes principes me sont sacrés. Est-ce que vous me croyez capable +d'en abuser, Louise? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous +faisiez tout à l'heure une horrible peinture des maux où la passion nous +entraîne; je proteste que j'ai foi en moi-même, et que si j'eusse été aimé +de vous jadis, je n'aurais point flétri et empoisonné votre vie. Non, +Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lâches... + +Bénédict parla encore longtemps, tantôt avec force et passion, tantôt avec +une froide ironie, tantôt avec douceur et tendresse. Après avoir épouvanté +ces deux femmes et les avoir subjuguées par la crainte, il vint à bout de +les dominer par l'attendrissement. Il sut si bien s'emparer d'elles, qu'en +les quittant il avait obtenu toutes les promesses qu'elles se seraient +crues incapables d'accorder une heure auparavant. + + + + +XXIX. + + +Voici quel fut le résultat de leurs conventions. + +Louise partit pour Paris, et revint quinze jours après avec son fils. Elle +força madame Lhéry à traiter avec elle pour une pension qu'elle voulait +lui payer chaque mois. Bénédict et Valentine se chargèrent tour à tour de +l'éducation de Valentin, et continuèrent à se voir presque tous les jours +après le coucher du soleil. + +Valentin était un garçon de quinze ans, grand, mince et blond. Il +ressemblait à Valentine; il avait comme elle un caractère égal et facile. +Ses grands yeux bleus avaient déjà cette expression de douceur caressante +qui charmait en elle; son sourire avait la même fraîcheur, la même bonté. +Il ne l'eut pas plus tôt vue, qu'il se prit d'affection pour elle au point +que sa mère en fut jalouse. + +On régla ainsi l'emploi de son temps: il allait passer dans la matinée +deux heures avec sa tante, qui cultivait en lui les arts d'agrément. Le +reste du jour, il le passait à la maisonnette du ravin. Bénédict avait +fait d'assez bonnes études pour remplacer avantageusement ses professeurs. +Il avait pour ainsi dire forcé Louise à lui confier l'éducation de cet +enfant; il s'était senti le courage et la volonté ferme de s'en charger et +de lui consacrer plusieurs années de sa vie. C'était une manière de +s'acquitter envers elle, et sa conscience embrassait cette tâche avec +ardeur. Mais quand il eut vu Valentin, la ressemblance de ses traits et de +son caractère avec Valentine, et jusqu'à la similitude de son nom, lui +firent concevoir pour lui une affection dont il ne se serait pas cru +capable. Il l'adopta dans son cÅ“ur, et pour lui épargner les longues +courses qu'il était forcé de faire chaque jour, il obtint que sa mère le +laissât habiter avec lui. Il lui fallut bien souffrir alors que, sous +prétexte de rendre l'habitation commode à son nouvel occupant, Valentine +et Louise y fissent faire quelques embellissements. Par leurs soins, la +maison du ravin devint en peu de jours une retraite délicieuse pour un +homme frugal et poétique comme l'était Bénédict; le pavé humide et malsain +fit place à un plancher élevé de plusieurs pieds au-dessus de l'ancien +sol. Les murs furent recouverts d'une étoffe sombre et fort commune, mais +élégamment plissée en forme de tente pour cacher les poutres du plafond. +Des meubles simples, mais propres, des livres choisis, quelques gravures, +et de jolis tableaux peints par Valentine, furent apportés du château, et +achevèrent de créer comme par magie un élégant cabinet de travail sous le +toit de chaume de Bénédict. Valentine fit présent à son neveu d'un joli +poney du pays pour venir chaque matin déjeuner et travailler avec elle. +Le jardinier du château vint arranger le petit jardin de la chaumière; +il cacha les légumes prosaïques derrière des haies de pampres; il sema +de fleurs le tapis de verdure qui s'arrondissait devant la porte de +la maison, il fit courir des guirlandes de liseron et de houblon sur +le chaume rembruni de la toiture; il couronna la porte d'un dais de +chèvrefeuille et de clématite: il élagua un peu les houx et les buis du +ravin, et ouvrit quelques percées d'un aspect sauvage et pittoresque. En +homme intelligent, que la science de l'horticulture n'avait pas abruti, il +respecta les longues fougères qui s'accrochaient aux rochers; il nettoya +le ruisseau sans lui ôter ses pierres moussues et ses margelles de +bruyères empourprées, enfin il embellit considérablement cette demeure. +Les libéralités de Bénédict et les bontés de Valentine fermèrent la bouche +à tout commentaire insolent. Qui pouvait ne pas aimer Valentine? Dans les +premiers jours, l'arrivée de Valentin, ce témoignage vivant du déshonneur +de sa mère, fit un peu jaser le village et les serviteurs du château. +Quelque porté qu'on soit à la bienveillance, on ne renonce pas aisément à +une occasion si favorable de blâmer et de médire. Alors on fit attention à +tout; on remarqua les fréquentes visites de Bénédict au château, le genre +de vie mystérieux et retiré de madame de Lansac. Quelques vieilles femmes +qui, du reste, détestaient cordialement madame de Raimbault, firent +observer à leurs voisines, avec un soupir et un clignement d'Å“il piteux, +que les habitudes étaient déjà bien changées au château depuis le départ +de la comtesse, et que tout ce qui s'y passait ne lui conviendrait guère +si elle pouvait s'en douter. Mais les commérages furent tout à coup +arrêtés par l'invasion d'une épidémie dans le pays. Valentine, Louise et +Bénédict prodiguèrent leurs soins, s'exposèrent courageusement aux dangers +de la contagion, fournirent avec générosité à toutes les dépenses, +prévinrent tous les besoins du pauvre, éclairèrent l'ignorance du riche. +Bénédict avait étudié un peu en médecine; avec une saignée et quelques +ordonnances rationnelles, il sauva beaucoup de malades. Les tendres soins +de Louise et de Valentine adoucirent les dernières souffrances des autres +ou calmèrent la douleur des survivants. Quand l'épidémie fut passée, +personne ne se souvint des cas de conscience qui s'étaient élevés à propos +de ce jeune et beau garçon transplanté dans le pays. Tout ce que firent +Valentine, Bénédict ou Louise, fut déclaré inattaquable; et si quelque +habitant d'une ville voisine eût osé tenir un propos équivoque sur leur +compte, il n'était pas un paysan à trois lieues à la ronde qui ne le +lui eût fait payer cher. Le passant curieux et désÅ“uvré était mal venu +lui-même à faire dans les cabarets de village quelques questions trop +indiscrètes sur le compte de ces trois personnes. + +Ce qui compléta leur sécurité, c'est que Valentine n'avait gardé à son +service aucun de ces valets nés dans la livrée, peuple insolent, ingrat et +bas, qui salit tout ce qu'il regarde, et dont la comtesse de Raimbault +aimait à s'entourer, pour avoir apparemment des esclaves à tyranniser. +Après son mariage, Valentine avait renouvelé sa maison; elle ne l'avait +composée que de ces bons serviteurs à demi villageois qui font un bail +pour entrer au service d'un maître, le servent avec gravité, avec lenteur, +avec _complaisance_, si l'on peut parler ainsi; qui répondent: _Je veux +bien_, ou: _Il y a moyen_, à ses ordres, l'impatientent et le désespèrent +souvent, cassent ses porcelaines, ne lui volent pas un sou, mais par +maladresse et lourdeur font un horrible dégât dans une maison élégante; +gens insupportables, mais excellents, qui rappellent toutes les vertus de +l'âge patriarcal; qui, dans leur solide bon sens et leur heureuse +ignorance, n'ont pas l'idée de cette rapide et servile soumission de la +domesticité selon nos usages; qui obéissent sans se presser, mais avec +respect; gens précieux, qui ont encore la foi de leur devoir, parce que +leur devoir est une convention franche et raisonnée; gens robustes, qui +rendraient des coups de cravache à un dandy; qui ne font rien que par +amitié; qu'on ne peut s'empêcher ni d'aimer ni de maudire; qu'on souhaite, +cent fois par jour, voir à tous les diables, mais qu'on ne se décide +jamais à mettre à la porte. + +La vieille marquise eût pu être une sorte d'obstacle aux projets de nos +trois amis. Valentine s'apprêtait à lui en faire la confidence et à la +disposer en sa faveur. Mais, à cette époque, elle faillit succomber à une +attaque d'apoplexie. Son raisonnement et sa mémoire en reçurent une si +vive atteinte, qu'il ne fallut pas espérer de lui faire comprendre ce dont +il s'agissait. Elle cessa d'être active et robuste; elle se renferma +presque entièrement dans sa chambre, et se livra avec sa gouvernante aux +pratiques d'une dévotion puérile. La religion, dont elle s'était fait un +jeu toute sa vie, lui devint un amusement nécessaire, et sa mémoire usée +ne s'exerça plus qu'à réciter des patenôtres. Il n'y avait donc plus +qu'une personne qui eût pu nuire à Valentine; c'était cette demoiselle +de compagnie. Mais mademoiselle Beaujon (c'était son nom) ne demandait +qu'une chose au monde, c'était de rester auprès de sa maîtresse, et de +la circonvenir de manière à accaparer tous les legs qu'il serait en son +pouvoir de lui faire. Valentine, tout en la surveillant de manière à ce +qu'elle n'abusât jamais de l'empire qu'elle avait sur l'esprit de la +marquise, s'étant assurée qu'elle méritait par son zèle et ses soins +toutes les récompenses qu'elle pourrait en obtenir, lui témoigna une +confiance dont elle fut reconnaissante. Madame de Raimbault, à demi +instruite par la voix publique (car rien ne peut rester absolument secret, +si bien qu'on s'y prenne), lui écrivit pour savoir à quoi s'en tenir sur +les différents propos qui lui étaient parvenus. Elle avait grande +confiance dans cette Beaujon, qui n'avait jamais beaucoup aimé Valentine, +et qui, en revanche, avait toujours aimé à médire. Mais la Beaujon, dans +un style et dans une orthographe remarquablement bizarres, s'empressa de +la détromper et de l'assurer qu'elle n'avait jamais entendu parler de ces +étranges nouvelles, inventées probablement dans les petites villes des +environs. La Beaujon comptait se retirer du service aussitôt que la +vieille marquise serait morte; elle se souciait fort peu ensuite du +courroux de la comtesse, pourvu qu'elle quittât cette maison les poches +pleines. + +M. de Lansac écrivait fort rarement, et ne témoignait nulle impatience de +revoir sa femme, nul désir de s'occuper de ses affaires de cÅ“ur. Ainsi une +réunion de circonstances favorables concourait à protéger le bonheur que +Louise, Valentine et Bénédict, volaient pour ainsi dire à la loi des +convenances et des préjugés. Valentine fit entourer d'une clôture la +partie du parc où était situé le pavillon. Cette espèce de parc réservé +était fort sombre et fort bien planté. On y ajouta sur les confins, des +massifs de plantes grimpantes, des remparts de vigne vierge, d'aristoloche, +et de ces haies de jeunes cyprès qu'on taille en rideau, et qui forment +une barrière impénétrable à la vue. Au milieu de ces lianes, et derrière +ces discrets ombrages, le pavillon s'élevait dans une situation délicieuse, +auprès d'une source dont le bouillonnement, s'échappant à travers les +roches, entretenait sans cesse un frais murmure autour de cette rêveuse +et mystérieuse retraite. Personne n'y fut admis que Valentin, Louise, +Bénédict et Athénaïs, lorsqu'elle pouvait échapper à la surveillance de +son mari, qui n'aimait pas beaucoup à lui voir conserver des relations +avec son cousin. Chaque matin, Valentin, qui avait une clef du pavillon, +venait y attendre Valentine. Il arrosait ses fleurs, il renouvelait celles +du salon, il essayait quelques études sur le piano, ou bien il donnait des +soins à la volière. Quelquefois il s'oubliait, sur un banc, aux vagues +et inquiètes rêveries de son âge; mais sitôt qu'il apercevait la forme +svelte de sa tante à travers les arbres, il se remettait à l'ouvrage. +Valentine aimait à constater la similitude de leurs caractères et de leurs +inclinations; elle se plaisait à retrouver dans ce jeune homme, malgré la +différence des sexes, les goûts paisibles, l'amour de la vie intime et +retirée qui étaient en elle. Et puis elle l'aimait à cause de Bénédict, +dont il recevait les soins et les leçons, et dont chaque jour il lui +apportait un reflet. + +Valentin, sans comprendre la force des liens qui l'attachaient à Bénédict +et à Valentine, les aimait déjà avec une vivacité et une délicatesse +au-dessus de son âge. Cet enfant, né dans les larmes, le plus grand fléau +et la plus grande consolation de sa mère, avait fait de bonne heure +l'essai de cette sensibilité qui se développe plus tard dans le cours des +destinées ordinaires. Dès qu'il avait été en âge de comprendre un peu la +vie, Louise lui avait exposé nettement sa position dans le monde, les +malheurs de sa destinée, la tache de sa naissance, les sacrifices qu'elle +lui avait faits, et tout ce qu'elle avait à braver pour remplir envers +lui ces devoirs si faciles et si doux aux autres mères. Valentin avait +profondément senti toutes ces choses; son âme, facile et tendre, avait +pris dès lors une teinte de mélancolie et de fierté; il avait conçu pour +sa mère une reconnaissance passionnée, et, dans toutes ses douleurs, elle +avait trouvé en lui de quoi la récompenser et la consoler... + +Mais il faut bien l'avouer, Louise, qui était capable d'un si grand +courage et de tant de vertus supérieures au vulgaire, était peu agréable +dans le commerce de la vie ordinaire; passionnée à propos de tout, et, en +dépit d'elle même, sensible à toutes les blessures dont elle aurait dû +savoir émousser l'atteinte, elle faisait souvent retomber l'amertume de +son âme sur l'âme si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, à +force d'irriter ses jeunes facultés, elle les avait déjà un peu épuisées. +Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et +cet enfant, à peine éclos à la vie, éprouvait déjà la fatigue de vivre et +le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une +belle fleur née le matin sur les rochers et déjà battue des vents avant de +s'épanouir, il penchait sa tête pâle sur son sein, et son sourire avait +une langueur qui n'était pas de son âge. Aussi, l'intimité si caressante +et si sereine de Valentine, le dévouement si prudent et si soutenu de +Bénédict, commencèrent pour lui une nouvelle ère. Il se sentit épanouir +dans cette atmosphère plus favorable à sa nature. Sa taille souple et +frêle prit un essor plus rapide, et une douce nuance d'incarnat vint se +mêler à la blancheur mate de ses joues. Athénaïs, qui faisait plus de +cas de la beauté physique que de toute chose au monde, déclarait n'avoir +jamais vu une tête aussi ravissante que celle de ce bel adolescent, avec +ses cheveux d'un blond cendré, comme ceux de Valentine, flottant par +grosses boucles sur un cou blanc et poli comme le marbre de l'Antinoüs. +L'étourdie n'était pas fâchée de répéter à tout propos que c'était un +enfant sans conséquence, afin d'avoir le droit de baiser de temps en temps +ce front si pur et si limpide, et de passer ses doigts dans ces cheveux +qu'elle comparait à la soie vierge des cocons dorés. + +Le pavillon était donc pour tous, à la fin du jour, un lieu de repos et de +délices. Valentine n'y admettait aucun profane, et ne permettait aucune +communication avec les gens du château. Catherine avait seule droit d'y +pénétrer et d'en prendre soin. C'était l'Élysée, le monde poétique, la vie +dorée de Valentine; au château, tous les ennuis, toutes les servitudes, +toutes les tristesses; la grand'mère infirme, les visites importunes, les +réflexions pénibles et l'oratoire plein de remords; au pavillon, tous les +bonheurs, tous les amis, tous les doux rêves, l'oubli des terreurs, et les +joies pures d'un amour chaste. C'était comme une île enchantée au milieu +de la vie réelle, comme une oasis dans le désert. + +Au pavillon, Louise oubliait ses amertumes secrètes, ses violences +comprimées, son amour méconnu. Bénédict, heureux de voir Valentine +s'abandonner sans résistance à sa foi, semblait avoir changé de caractère; +il avait dépouillé ses inégalités, ses injustices, ses brusqueries +cruelles. Il s'occupait de Louise presque autant que de sa sÅ“ur; il se +promenait avec elle sous les tilleuls du parc, un bras passé sous le sien. +Il lui parlait de Valentin, lui vantait ses qualités, son intelligence, +ses progrès rapides; il la remerciait de lui avoir donné un ami et un +fils. La pauvre Louise pleurait en l'écoutant, et s'efforçait de trouver +l'amitié de Bénédict plus flatteuse et plus douce que ne l'eût été son +amour. + +Athénaïs, rieuse et folâtre, reprenait au pavillon toute l'insouciance de +son âge; elle oubliait là les tracas du ménage, les orageuses tendresses +et la jalouse défiance de Pierre Blutty. Elle aimait encore Bénédict, mais +autrement que par le passé; elle ne voyait plus en lui qu'un ami sincère. +Il l'appelait sa sÅ“ur, comme Louise et Valentine; seulement il se plaisait +à la nommer sa petite sÅ“ur. Athénaïs n'avait pas assez de poésie dans +l'esprit pour s'obstiner à nourrir une passion malheureuse. Elle était +assez jeune, assez belle pour aspirer à un amour partagé, et jusque-là +Pierre Blutty n'avait pas contribué à faire souffrir sa petite vanité de +femme. Elle en parlait avec estime, la rougeur au front et le sourire sur +les lèvres; et puis, à la moindre remarque maligne de Louise, elle +s'enfuyait, légère espiègle, parmi les sentiers du parc, traînant après +elle le timide Valentin, qu'elle traitait de petit écolier, et qui n'avait +guère qu'un an de moins qu'elle. + +Mais ce qu'il serait impossible de rendre, c'est la tendresse muette et +réservée de Bénédict et de Valentine, c'est ce sentiment exquis de pudeur +et de dévouement qui dominait chez eux la passion ardente toujours prête à +déborder. Il y avait dans cette lutte éternelle mille tourments et mille +délices, et peut-être Bénédict chérissait-il autant les uns que les +autres. Valentine pouvait souvent encore craindre d'offenser Dieu et +souffrir de ses scrupules religieux; mais lui, qui ne concevait pas aussi +bien l'étendue des devoirs d'une femme, se flattait de n'avoir entraîné +Valentine dans aucune faute et de ne l'exposer à aucun repentir. Il lui +sacrifiait avec joie ces brûlantes aspirations qui le dévoraient. Il était +fier de savoir souffrir et vaincre: tout bas, son imagination s'enivrait +de mille désirs et de mille rêves; mais tout haut il bénissait Valentine +des moindres faveurs. Effleurer ses cheveux, respirer ses parfums, se +coucher sur l'herbe à ses pieds, la tête appuyée sur un coin de son +tablier de soie, reprendre sur le front de Valentin un des baisers qu'elle +venait d'y déposer, emporter furtivement, le soir, le bouquet qui s'était +flétri à sa ceinture, c'étaient là les grands accidents et les grandes +joies de cette vie de privation, d'amour et de bonheur. + + + + +QUATRIÈME PARTIE. + + + + +XXX. + + +Quinze mois s'écoulèrent ainsi: quinze mois de calme et de bonheur dans la +vie de cinq individus, c'est presque fabuleux. Il en fut ainsi pourtant. +Le seul chagrin qu'éprouva Bénédict, ce fut de voir quelquefois Valentine +pâle et rêveuse. Alors il se hâtait d'en chercher la cause, et il +découvrait toujours qu'elle avait rapport à quelque alarme de son âme +pieuse et timorée. Il parvenait à chasser ces légers nuages, car Valentine +n'avait plus le droit de douter de sa force et de sa soumission. Les +lettres de M. de Lansac achevaient de la rassurer, elle avait pris le +parti de lui écrire que Louise était installée à la ferme avec son fils, +et que _M. Lhéry_ (Bénédict) s'occupait de l'éducation de ce jeune homme, +sans dire dans quelle intimité elle vivait avec ces trois personnes. Elle +avait ainsi expliqué leurs relations, en affectant de regarder M. de +Lansac comme lié envers elle par la promesse de lui laisser voir sa sÅ“ur. +Toute cette histoire avait paru bizarre et ridicule à M. de Lansac. S'il +n'avait pas tout à fait deviné la vérité, du moins était-il sur la voie. +Il avait haussé les épaules en songeant au mauvais goût et au mauvais ton +d'une intrigue de sa femme avec un cuistre de province. + +Mais, tout bien considéré, la chose lui plaisait mieux ainsi qu'autrement. +Il s'était marié avec la ferme résolution de ne pas s'embarrasser de +madame de Lansac, et, pour le moment, il entretenait avec une première +danseuse du théâtre de Saint-Pétersbourg des relations qui lui faisaient +envisager très-philosophiquement la vie. Il trouvait donc fort juste que +sa femme se créât de son côté des affections qui l'enchaînassent loin +de lui sans reproches et sans murmures. Tout ce qu'il désirait, c'était +qu'elle agît avec prudence, et qu'elle ne le couvrît point, par une +conduite dissolue, de ce sot et injuste ridicule qui s'attache aux maris +trompés. Or, il se fiait assez au caractère de Valentine pour dormir en +paix sur ce point; et puisqu'il fallait nécessairement à cette jeune femme +abandonnée ce qu'il appelait une occupation de cÅ“ur, il aimait mieux la +lui voir chercher dans le mystère de la retraite qu'au milieu du bruit et +de l'éclat des salons. Il se garda donc bien de critiquer ou de blâmer son +genre de vie, et toutes ses lettres exprimèrent, dans les termes les plus +affectueux et les plus honorables, la profonde indifférence avec laquelle +il était résolu d'accueillir toutes les démarches de Valentine. + +La confiance de son mari, dont elle attribua les motifs à de plus nobles +causes, tourmenta longtemps Valentine en secret. Cependant peu à peu les +susceptibilités de son esprit rigide s'engourdirent et se reposèrent dans +le sein de Bénédict. Tant de respect, de stoïcisme, de désintéressement, +un amour si pur et si courageux, la touchèrent profondément. Elle en vint +à se dire que, loin d'être un sentiment dangereux, c'était là une vertu +héroïque et précieuse, que Dieu et l'honneur sanctionnaient leurs liens, +que son âme s'épurait et se fortifiait à ce feu sacré. Toutes les sublimes +utopies de la passion robuste et patiente vinrent l'éblouir. Elle osa bien +remercier le ciel de lui avoir donné pour sauveur et pour appui, dans les +périls de la vie, ce puissant et magnanime complice qui la protégeait et +la gardait contre elle-même. La dévotion jusqu'alors avait été pour elle +comme un code de principes sacrés, fortement raisonnés et gravement +repassés chaque jour pour la défense de ses mÅ“urs; elle changea de nature +dans son esprit, et devint une passion poétique et enthousiaste, une +source de rêves ascétiques et brûlants, qui, bien loin de servir de +rempart à son cÅ“ur, l'ouvrirent de tous côtés aux attaques de la passion. +Cette dévotion nouvelle lui sembla meilleure que l'ancienne. Comme elle +la sentit plus intense et plus féconde en vives émotions, en ardentes +aspirations vers le ciel, elle l'accueillit avec imprudence, et se plut à +penser que l'amour de Bénédict l'avait allumée. + +«De même que le feu purifie l'or, se disait-elle, l'amour vertueux élève +l'âme, dirige son essor vers Dieu, source de tout amour.» + +Mais, hélas! Valentine ne s'aperçut point que cette foi, retrempée au feu +des passions humaines, transigeait souvent avec les devoirs de son origine, +et descendait à des alliances terrestres. Elle laissa ravager les forces +que vingt ans de calme et d'ignorance avaient amassées en elle; elle la +laissa envahir et altérer ses convictions, jadis si nettes et si rigides, +et couvrir de ses fleurs trompeuses l'âpre et étroit sentier du devoir. +Ses prières devinrent plus longues; le nom et l'image de Bénédict s'y +mêlaient sans cesse, et elle ne les repoussait plus; elle s'en entourait +pour s'exciter à mieux prier: le moyen était infaillible, mais il était +dangereux. Valentine sortait de son oratoire avec une âme exaltée, des +nerfs irrités, un sang actif et brûlant; alors les regards et les paroles +de Bénédict ravageaient son cÅ“ur comme une lave ardente. Qu'il eût été +assez hypocrite ou assez habile pour présenter l'adultère sous un jour +mystique, et Valentine se perdait en invoquant le ciel. + +Mais ce qui devait les préserver longtemps, c'était la candeur de ce jeune +homme, en qui résidait vraiment une âme honnête. Il s'imaginait qu'au +moindre effort pour ébranler la vertu de Valentine il devait perdre son +estime et sa confiance, si péniblement achetées. Il ne savait pas qu'une +fois engagée sur la pente rapide des passions on ne revient guère sur ses +pas. Il n'avait pas la conscience de sa puissance; l'eût-il eue, peut-être +ne s'en serait-il pas servi, tant était droit et loyal encore cet esprit +tout neuf et tout jeune. + +Il fallait voir de quelles nobles fatuités, de quelles sublimes paradoxes +ils sanctionnaient leur imprudent amour. + +--Comment pourrais-je t'engager à manquer à tes principes, disait Bénédict +à Valentine, moi qui te chéris pour cette force virile que tu m'opposes! +moi qui préfère ta vertu à ta beauté, et ton âme à ton corps! moi qui te +tuerais avec moi, si l'on pouvait m'assurer de te posséder immédiatement +dans le ciel, comme les anges possèdent Dieu! + +--Non, tu ne saurais mentir, lui répondait Valentine, toi que Dieu m'a +envoyé pour m'apprendre à le connaître et à l'aimer, toi qui le premier +m'as fait concevoir sa puissance et m'as enseigné les merveilles de la +création. Hélas! je la croyais si petite et si bornée! Mais toi, tu as +grandi le sens des prophéties, tu m'as donné la clef des poésies sacrées, +tu m'as révélé l'existence d'un vaste univers dont le pur amour est le +lien et le principe. Je sais maintenant que nous avons été créés l'un +pour l'autre, et que l'alliance immatérielle contractée entre nous est +préférable à tous les liens terrestres. + +Un soir, ils étaient tous réunis dans le joli salon du pavillon. Valentin, +qui avait une voix agréable et fraîche, essayait une romance; sa mère +l'accompagnait. Athénaïs, un coude appuyé sur le piano, regardait +attentivement son jeune favori, et ne voulait point s'apercevoir du +malaise qu'elle lui causait. Bénédict et Valentine, assis près de la +fenêtre, s'enivraient des parfums de la soirée, de calme, d'amour, de +mélodie et d'air pur. Jamais Valentine n'avait senti une si profonde +sécurité. L'enthousiasme se glissait de plus en plus dans son âme, +et, sous le voile d'une juste admiration pour la vertu de son amant, +grandissait sa passion intense et rapide. La pâle clarté des étoiles leur +permettait à peine de se voir. Pour remplacer ce chaste et dangereux +plaisir que verse le regard, ils laissèrent leurs mains s'enlacer. +Peu à peu, l'étreinte devint plus brûlante, plus avide; leurs sièges +se rapprochèrent insensiblement, leurs cheveux s'effleuraient et se +communiquaient l'électricité abondante qu'ils dégagent; leurs haleines se +mêlaient, et la brise du soir s'embrasait autour d'eux. Bénédict, accablé +sous le poids du bonheur délicat et pénétrant que recèle un amour à la +fois repoussé et partagé, pencha sa tête sur le bord de la croisée et +appuya son front sur la main de Valentine, qu'il tenait toujours dans les +siennes. Ivre et palpitant, il n'osait faire un mouvement, de peur de +déranger l'autre main qui s'était glissée sur sa tête, et qui se promenait +mÅ“lleuse et légère, comme le souffle d'un follet, parmi les flots rudes +et noirs de sa chevelure. C'était une émotion qui brisait sa poitrine +et qui faisait refluer tout son sang à son cÅ“ur. Il y avait de quoi en +mourir; mais il serait mort plutôt que de laisser voir son trouble, tant +il craignait d'éveiller les méfiances et les remords de Valentine. Si elle +avait su quels torrents de délices elle versait dans son sein, elle se fût +retirée. Pour obtenir cet abandon, ces molles caresses, ces cuisantes +voluptés, il y fallait paraître insensible. Bénédict retenait sa +respiration, et comprimait l'ardeur de sa fièvre. Son silence finit +par gêner Valentine, elle lui parla à voix basse pour se distraire de +l'émotion trop vive qui commençait à la gêner aussi. + +--N'est-ce pas que nous sommes heureux, lui dit-elle, peut-être pour lui +faire entendre ou pour se dire à elle-même qu'il ne fallait pas désirer de +l'être davantage. + +--Oh! dit Bénédict, en s'efforçant malgré lui d'assurer le son de sa voix, +il faudrait mourir ainsi! + +Un pas rapide, qui traversait la pelouse et s'approchait du pavillon, +retentit au milieu du silence. Je ne sais quel pressentiment vint effrayer +Bénédict; il serra convulsivement la main de Valentine et la pressa contre +son cÅ“ur, qui battait aussi haut dans sa poitrine que le bruit inquiétant +de ces pas inattendus. Valentine sentit le sien se glacer d'une peur +vague, mais terrible; elle retira brusquement ses mains et se dirigea vers +la porte. Mais elle s'ouvrit avant qu'elle l'eût atteinte, et Catherine +essoufflée parut. + +--Madame, dit-elle d'un air empressé et consterné, M. de Lansac est au +château! + +Ce mot fit sur tous ceux qui l'entendirent le même effet qu'une pierre +lancée au sein des ondes pures et immobiles d'un lac; les cieux, les +arbres, les délicieux paysages qui s'y reflétaient se brisent, se tordent +et s'effacent; un caillou a suffi pour faire rentrer dans le chaos toute +une scène enchantée: ainsi fut rompue l'harmonie délicieuse qui régnait +en ce lieu une minute auparavant. Ainsi fut bouleversé le beau rêve de +bonheur dont se berçait cette famille. Dispersée tout à coup comme +les feuilles que le vent balaie en tourbillon, elle se sépara pleine +d'anxiétés et d'alarmes. Valentine pressa Louise et son fils dans ses +bras. + +--À jamais à vous! leur dit-elle en les quittant; nous nous reverrons +bientôt, j'espère; peut-être demain. + +Valentin secoua tristement la tête; un mouvement de fierté et de haine +indéfinissable venait d'éclore en lui au nom de M. de Lansac. Il avait +souvent songé que ce noble comte pourrait bien le chasser de sa maison; +cette idée avait parfois empoisonné le bonheur qu'il y goûtait. + +--Cet homme fera bien de vous rendre heureuse, dit-il à sa tante d'un air +martial qui la fit sourire d'attendrissement; sinon il aura affaire à moi! + +--Que pourrais-tu craindre avec un tel chevalier? dit Athénaïs à madame de +Lansac en s'efforçant de paraître gaie, et en donnant une petite tape de +sa main ronde et polie sur la joue enflammée du jeune homme. + +--Venez-vous, Bénédict? cria Louise en se dirigeant vers la porte du parc +qui s'ouvrait sur la campagne. + +--Tout à l'heure, répondit-il. + +Il suivit Valentine vers l'autre sortie, et tandis que Catherine éteignait +à la hâte les bougies et fermait le pavillon: + +--Valentine!... lui dit-il d'une voix sourde et violemment agitée. + +Il ne put en dire davantage. Comment eût-il osé exprimer d'ailleurs le +sujet de ses craintes et de sa fureur? + +Valentine le comprit, et lui tendant la main d'un air ferme: + +--Soyez tranquille, lui répondit-elle avec un sourire d'amour et de +fierté. + +L'expression de sa voix et de son regard eut tant de puissance sur +Bénédict que, docile à la volonté de Valentine, il s'éloigna presque +tranquille. + + + + +XXXI. + + +M. de Lansac en costume de voyage et affectant une grande fatigue, s'était +drapé nonchalamment sur le canapé du grand salon. Il vint au-devant de +Valentine d'un air galant et empressé dès qu'il l'aperçut. Valentine +tremblait et se sentait près de s'évanouir. Sa pâleur, sa consternation, +n'échappèrent point au comte; il feignit de ne pas s'en apercevoir, et lui +fit compliment au contraire sur l'éclat de ses yeux et la fraîcheur de +son teint. Puis il se mit aussitôt à causer avec cette aisance que donne +l'habitude de la dissimulation; et le ton dont il parla de son voyage, +la joie qu'il exprima de se retrouver auprès de sa femme, les questions +bienveillantes qu'il lui adressa sur sa santé, sur les plaisirs de sa +retraite, l'aidèrent à se remettre de son émotion et à paraître, comme +lui, calme, gracieuse et polie. + +Ce fut alors seulement qu'elle remarqua dans un coin du salon un homme +gros et court, d'une figure rude et commune; M. de Lansac le lui présenta +comme _un de ses amis_. Il y avait quelque chose de contraint dans la +manière dont M. de Lansac prononça ces mots; le regard sombre et terne +de cet homme, le salut raide et gauche qu'il lui rendit, inspirèrent à +Valentine un éloignement irrésistible pour cette figure ingrate, qui +semblait se trouver déplacée en sa présence, et qui s'efforçait, à force +d'impudence, de déguiser le malaise de sa situation. + +Après avoir soupé à la même table et vis-à -vis de cet inconnu d'un +extérieur si repoussant, M. de Lansac pria Valentine de donner des ordres +pour qu'on préparât un des meilleurs appartements du château à son bon +_M. Grapp_. Valentine obéit, et quelques instants après M. Grapp se retira, +après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec M. de Lansac, et +avoir salué sa femme avec le même embarras et le même regard d'insolente +servilité que la première fois. + +Lorsque les deux époux furent seuls ensemble, une mortelle frayeur +s'empara de Valentine. Pâle et les yeux baissés, elle cherchait en vain +à renouer la conversation, quand M. de Lansac, rompant le silence, lui +demanda la permission de se retirer, accablé qu'il était de fatigue. + +--Je suis venu de Pétersbourg en quinze jours, lui dit-il avec une sorte +d'affectation; je ne me suis arrêté que vingt-quatre heures à Paris; aussi +je crois... j'ai certainement de la fièvre. + +--Oh! sans doute, vous avez... vous devez avoir la fièvre, répéta +Valentine avec un empressement maladroit. + +Un sourire haineux effleura les lèvres discrètes du diplomate. + +--Vous avez l'air de Rosine dans _le Barbier_! dit-il d'un ton +semi-plaisant, semi-amer, _Buona sera, don Basilio_! Ah! ajouta-t-il en +se traînant vers la porte d'un air accablé, j'ai un impérieux besoin de +sommeiller! Une nuit de plus en poste, et je tombais malade. Il y a de +quoi, n'est-ce pas, ma chère Valentine? + +--Oh oui! répondit-elle, il faut vous reposer; je vous ai fait préparer... + +--L'appartement du pavillon, n'est-il pas vrai, ma très-belle? C'est le +plus propice au sommeil. J'aime ce pavillon, il me rappellera l'heureux +temps où je vous voyais tous les jours... + +--Le pavillon! répondit Valentine d'un air épouvanté qui n'échappa point à +son mari, et qui lui servit de point de départ pour les découvertes qu'il +se proposait de faire avant peu. + +--Est-ce que vous avez disposé du pavillon? dit-il d'un air parfaitement +simple et indifférent. + +--J'en ai fait une espèce de retraite pour étudier, répondit-elle avec +embarras; car elle ne savait pas mentir. Le lit est enlevé, il ne +saurait être prêt pour ce soir... Mais l'appartement de ma mère, au +rez-de-chaussée, est tout prêt à vous recevoir... s'il vous convient. + +--J'en réclamerai peut-être un autre demain, dit M. de Lansac avec une +intention féroce de vengeance et un sourire plein d'une fade tendresse; +en attendant, je m'arrangerai de celui que vous m'assignez. + +Il lui baisa la main. Sa bouche sembla glacée à Valentine. Elle froissa +cette main dans l'autre pour la ranimer, quand elle se trouva seule. +Malgré la soumission de M. de Lansac à se conformer à ses désirs, elle +comprenait si peu ses véritables intentions que la peur domina d'abord +toutes les angoisses de son âme. Elle s'enferma dans sa chambre, et +le souvenir confus de cette nuit de léthargie qu'elle y avait passée +avec Bénédict lui revenant à l'esprit, elle se leva et marcha dans +l'appartement avec agitation pour chasser les idées décevantes et cruelles +que l'image de ces événements éveillait en elle. Vers trois heures, +ne pouvant ni dormir ni respirer, elle ouvrit sa fenêtre. Ses yeux +s'arrêtèrent longtemps sur un objet immobile, qu'elle ne pouvait préciser, +mais qui, se mêlant aux tiges des arbres, semblait être un tronc d'arbre +lui-même. Tout à coup elle le vit se mouvoir et s'approcher; elle reconnut +Bénédict. Épouvantée de le voir ainsi se montrer à découvert en face des +fenêtres de M. de Lansac, qui étaient directement au-dessous des siennes, +elle se pencha avec épouvante pour lui indiquer, par signes, le danger +auquel il s'exposait. Mais Bénédict, au lieu d'en être effrayé, ressentit +une joie vive en apprenant que son rival occupait cet appartement. +Il joignit les mains, les éleva vers le ciel avec reconnaissance, et +disparut. Malheureusement M. de Lansac, que l'agitation fébrile du voyage +empêchait aussi de dormir, avait observé cette scène de derrière un rideau +qui le cachait à Bénédict. + +Le lendemain, M. de Lansac et M. Grapp se promenèrent seuls dès le matin. + +--Eh bien! dit le petit homme ignoble au noble comte, avez-vous parlé à +votre _épouse_? + +--Comme vous y allez, mon cher? Eh! donnez-moi le temps de respirer. + +--Je ne l'ai pas, moi, Monsieur. Il faut terminer cette affaire avant huit +jours; vous savez que je ne puis différer davantage. + +--Eh! patience! dit le comte avec humeur. + +--Patience? reprit le créancier d'une voix sombre; il y a dix ans, +Monsieur, que je prends patience; et je vous déclare que ma patience est à +bout. Vous deviez vous acquitter en vous mariant, et voici déjà deux ans +que vous... + +--Mais que diable craignez-vous? Cette terre vaut cinq cent mille francs, +et n'est grevée d'aucune autre hypothèque. + +--Je ne dis pas que j'aie rien à risquer, répondit l'intraitable créancier; +mais je dis que je veux rentrer dans mes fonds, réunir mes capitaux, et +sans tarder. Cela est convenu, Monsieur, et j'espère que vous ne ferez pas +encore cette fois comme les autres. + +--Dieu m'en préserve! j'ai fait cet horrible voyage exprès pour me +débarrasser à tout jamais de vous... de votre créance, je veux dire, et +il me tarde de me voir enfin libre de soucis. Avant huit jours vous serez +satisfait. + +--Je ne suis pas aussi tranquille que vous, reprit l'autre du même ton +rude et persévérant; votre femme... c'est-à -dire votre _épouse_, peut +faire avorter tous vos projets; elle peut refuser de signer... + +--Elle ne refusera pas... + +--Hein! vous direz peut-être que je vais trop loin; mais moi, après tout, +j'ai le droit de voir clair dans les affaires de famille. Il m'a semblé +que vous n'étiez pas aussi enchantés de vous revoir que vous me l'aviez +fait entendre. + +--Comment! dit le comte pâlissant de colère à l'insolence de cet homme. + +--Non, non! reprit tranquillement l'usurier. Madame la comtesse a eu l'air +médiocrement flattée. Je m'y connais, moi... + +--Monsieur! dit le comte d'un ton menaçant. + +--Monsieur! dit l'usurier d'un ton plus haut encore et fixant sur son +débiteur ses petits yeux de sanglier; écoutez, il faut de la franchise en +affaires, et vous n'en avez point mis dans celle-ci... Écoutez, écoutez! +Il ne s'agit pas de s'emporter. Je n'ignore pas que d'un mot madame de +Lansac peut prolonger indéfiniment ma créance; et qu'est-ce que je tirerai +de vous après? Quand je vous ferais coffrer à Sainte-Pélagie, il faudrait +vous y nourrir; et il n'est pas sûr qu'au train dont va l'affection de +votre femme, elle voulût vous en tirer de si tôt... + +--Mais enfin, Monsieur, s'écria le comte outré, que voulez-vous dire? sur +quoi fondez-vous... + +--Je veux dire que j'ai aussi, moi, une femme jeune et jolie. Avec de +l'argent, qu'est-ce qu'on n'a pas? Eh bien, quand j'ai fait une absence de +quinze jours seulement, quoique ma maison soit aussi grande que la vôtre, +ma femme, je veux dire mon épouse, n'occupe pas le premier étage tandis +que j'occupe le rez-de-chaussée. Au lieu qu'ici, Monsieur... Je sais bien +que les ci-devant nobles ont conservé leurs anciens usages, qu'ils vivent +à part de leurs femmes; mais mordieu! Monsieur, il y a deux ans que vous +êtes séparé de la vôtre... + +Le comte froissait avec fureur une branche qu'il avait ramassée pour se +donner une contenance. + +--Monsieur, brisons là ! dit-il étouffant de colère. Vous n'avez pas le +droit de vous immiscer dans mes affaires à ce point; demain vous aurez la +garantie que vous exigez, et je vous ferai comprendre alors que vous avez +été trop loin. + +Le ton dont il prononça ces paroles effraya fort peu M. Grapp; il était +endurci aux menaces, et il y avait une chose dont il avait bien plus peur +que des coups de canne: c'était la banqueroute de ses débiteurs. + +La journée fut employée à visiter la propriété. M. Grapp avait fait venir +dans la matinée un employé au cadastre. Il parcourut les bois, les champs, +les prairies, estimant tout, chicanant pour un sillon, pour un arbre +abattu; dépréciant tout, prenant des notes, et faisant le tourment et le +désespoir du comte, qui fut vingt fois tenté de le jeter dans la rivière. +Les habitants de Grangeneuve furent très-surpris de voir arriver ce noble +comte en personne, escorté de son acolyte qui examinait tout, et dressait +presque déjà l'inventaire du bétail et du mobilier aratoire. M. et madame +Lhéry crurent voir dans cette démarche de leur nouveau propriétaire +un témoignage de méfiance et l'intention de résilier le bail. Ils ne +demandaient pas mieux désormais. Un riche maître de forges, parent et ami +de la maison, venait de mourir sans enfants, et de laisser par testament +deux cent mille francs à _sa chère et digne filleule Athénaïs Lhéry, femme +Blutty_. Le père Lhéry proposa donc à M. de Lansac la résiliation du bail, +et M. Grapp se chargea de répondre que dans trois jours les parties +s'entendraient à cet égard. + +Valentine avait cherché vainement une occasion d'entretenir son mari et +de lui parler de Louise. Après le dîner, M. de Lansac proposa à Grapp +d'examiner le parc. Ils sortirent ensemble, et Valentine les suivit, +craignant, avec quelque raison, les recherches du côté du parc réservé. +M. de Lansac lui offrit son bras, et affecta de s'entretenir avec elle sur +un ton d'amitié et d'aisance parfaite. + +Elle commençait à reprendre courage, et se serait hasardée à lui adresser +quelques questions, lorsque la clôture particulière dont elle avait +entouré sa _réserve_ vint frapper l'attention de M. de Lansac. + +--Puis-je vous demander, ma chère, ce que signifie cette division? lui +dit-il d'un ton très-naturel. On dirait d'une remise pour le gibier. Vous +livrez-vous donc au royal plaisir de la chasse? + +Valentine expliqua, en s'efforçant de prendre un ton dégagé, qu'elle avait +établi sa retraite particulière en ce lieu, et qu'elle y venait jouir +d'une plus libre solitude pour travailler. + +--Eh! mon Dieu, dit M. de Lansac, quel travail profond et consciencieux +exige donc de semblables précautions? Eh quoi! des palissades, des grilles, +des massifs impénétrables! mais vous avez fait du pavillon un palais de +fées, j'imagine! Moi qui croyais déjà la solitude du château si austère! +Vous la dédaignez, vous! C'est le secret du cloître; c'est le mystère +qu'il faut à vos sombres élucubrations. Mais, dites-moi, cherchez-vous la +pierre philosophale, ou la meilleure forme de gouvernement? Je vois bien +que nous avons tort là -bas de nous creuser l'esprit sur la destinée des +empires; tout cela se pèse, se prépare et se dénoue au pavillon de votre +parc. + +Valentine, accablée et effrayée de ces plaisanteries, où il lui semblait +voir percer moins de gaieté que de malice, eût voulu pour beaucoup +détourner M. de Lansac de ce sujet; mais il insista pour qu'elle leur fît +les honneurs de sa retraite, et il fallut s'y résigner. Elle avait espéré +le prévenir de ses réunions de chaque jour avec sa sÅ“ur et son fils avant +qu'il entreprît cette promenade. En conséquence, elle n'avait pas donné à +Catherine l'ordre de faire disparaître les traces que ses amis pouvaient +y avoir laissées de leur présence quotidienne: M. de Lansac les saisit du +premier coup d'Å“il. Des vers écrits au crayon sur le mur par Bénédict, et +qui célébraient les douceurs de l'amitié et le repos des champs; le nom de +Valentin, qui, par une habitude d'écolier, était tracé de tous côtés; des +cahiers de musique appartenant à Bénédict, et portant son chiffre; un joli +fusil de chasse avec lequel Valentin poursuivait quelquefois les lapins +dans le parc, tout fut exploré minutieusement par M. de Lansac, et lui +fournit le sujet de quelque remarque moitié aigre, moitié plaisante. Enfin +il ramassa sur un fauteuil une élégante toque de velours qui appartenait à +Valentin, et la montrant à Valentine: + +--Est-ce là , lui dit-il en affectant de rire, la toque de l'invisible +alchimiste que vous évoquez en ce lieu? + +Il l'essaya, s'assura qu'elle était trop petite pour un homme, et la +replaça froidement sur le piano; puis se retournant vers Grapp, comme si +un mouvement de colère et de vengeance contre sa femme l'eût emporté sur +les ménagements qu'il devait à sa position: + +--Combien évaluez-vous ce pavillon? lui dit-il d'un ton brusque et sec. + +--Presque rien, répondit l'autre. Ces objets de luxe et de fantaisie sont +des _non-valeurs_ dans une propriété. La bande noire ne vous en donnerait +pas cinq cents francs. Dans l'intérieur d'une ville, c'est différent. +Mais quand il y aura, autour de cette construction, un champ d'orge ou +une prairie artificielle, je suppose, à quoi sera-t-elle bonne? à jeter +par terre, pour le moellon et la charpente. + +Le ton grave dont Grapp prononça cette réponse fit passer un frisson +involontaire dans le sang de Valentine. Quel était donc cet homme à figure +immonde, dont le regard sombre semblait dresser l'inventaire de sa +maison, dont la voix appelait la ruine sur le toit de ses pères, dont +l'imagination promenait la charrue sur ces jardins, asile mystérieux d'un +bonheur pur et modeste? + +Elle regarda en tremblant M. de Lansac, dont l'air insouciant et calme +était impénétrable. + +Vers dix heures du soir, Grapp, se préparant à se retirer dans sa chambre, +attira M. de Lansac sur le perron. + +--Ah çà , lui dit-il avec humeur, voici tout un jour de perdu; tâchez que +cette nuit amène un résultat pour mes affaires, sinon je m'en explique dès +demain avec madame de Lansac. Si elle refuse de faire honneur à vos dettes, +je saurai du moins à quoi m'en tenir. Je vois bien que ma figure ne lui +plait guère; je ne veux pas l'ennuyer, mais je ne veux pas qu'on se joue +de moi. D'ailleurs je n'ai pas le temps de m'amuser à la vie de château. +Parlez, Monsieur; aurez-vous un entretien ce soir avec votre épouse? + +--Morbleu! Monsieur, s'écria Lansac impatienté en frappant sur la grille +dorée du perron, vous êtes un bourreau! + +--C'est possible, répondit Grapp, jaloux de se venger par l'insulte de la +haine et du mépris qu'il inspirait. Mais, croyez-moi, transportez votre +oreiller à un autre étage. + +Il s'éloigna en grommelant je ne sais quelles sales réflexions. Le comte, +qui n'était pas fort délicat dans le cÅ“ur, l'était pourtant assez dans la +forme; il ne put s'empêcher de penser en cet instant que cette chaste et +sainte institution du mariage s'était horriblement souillée en traversant +les siècles cupides de notre civilisation. + +Mais d'autres pensées, qui avaient un rapport plus intéressant avec sa +situation, occupèrent bientôt son esprit pénétrant et froid. + + + + +XXXII. + + +M. de Lansac se trouvait dans une des plus diplomatiques situations qui +puissent se présenter dans la vie d'un homme du monde. Il y a plusieurs +sortes d'honneur en France: l'honneur d'un paysan n'est pas l'honneur d'un +gentilhomme, celui d'un gentilhomme n'est pas celui d'un bourgeois. Il +y en a pour tous les rangs et peut-être aussi pour tous les individus. +Ce qu'il y a de certain, c'est que M. de Lansac en avait à sa manière. +Philosophe sous certains rapports, il avait encore des préjugés sous bien +d'autres. Dans ces temps de lumières, de perceptions hardies et de +rénovation générale, les vieilles notions du bien et du mal doivent +nécessairement s'altérer un peu, et l'opinion flotter incertaine sur +d'innombrables contestations de limites. + +M. de Lansac consentait bien à être trahi, mais non pas trompé. À cet +égard, il avait fort raison; avec les doutes que certaines découvertes +élevaient en lui relativement à la fidélité de sa femme, on conçoit qu'il +n'était pas disposé à effectuer un rapprochement plus intime et à couvrir +de sa responsabilité les suites d'une erreur présumée. Ce qu'il y avait +de laid dans sa situation, c'est que de viles considérations d'argent +entravaient l'exercice de sa dignité, et le forçaient à marcher de biais +vers son but. + +Il était livré à ces réflexions, lorsque, vers minuit, il lui sembla +entendre un léger bruit dans la maison, silencieuse et calme depuis plus +d'une heure. + +Une porte vitrée donnait du salon sur le jardin à l'autre extrémité du +bâtiment, mais sur la même façade que l'appartement du comte; il s'imagina +entendre ouvrir cette porte avec précaution. Aussitôt le souvenir de ce +qu'il avait vu la nuit précédente, joint au désir ardent d'obtenir des +preuves qui lui donneraient un empire sans bornes sur sa femme, vint le +frapper; il passa à la hâte une robe de chambre, mit des pantoufles, et, +marchant dans l'obscurité avec toute la précaution d'un homme habitué +à la prudence, il sortit par la porte encore entr'ouverte du salon, et +s'enfonça dans le parc sur les traces de Valentine. + +Bien qu'elle eût refermé sur elle la grille de l'enclos, il lui fut facile +d'y pénétrer, en escaladant la clôture, quelques minutes après elle. Guidé +par l'instinct et par de faibles bruits, il arriva au pavillon; et, se +cachant parmi les hauts dahlias qui croissaient devant la principale +fenêtre, il put entendre tout ce qui s'y passait. + +Valentine, oppressée par l'émotion que lui causait une telle démarche, +s'était laissé tomber en silence sur le sofa du salon. Bénédict, debout +auprès d'elle, et non moins troublé, resta muet aussi pendant quelques +instants; enfin il fit un effort pour sortir de cette pénible situation. + +--J'étais fort inquiet, lui dit-il; je craignais que vous n'eussiez pas +reçu mon billet. + +--Ah! Bénédict, répondit tristement Valentine, ce billet est d'un fou, et +il faut que je sois folle moi-même pour me soumettre à cette audacieuse et +coupable sommation. Oh! j'ai failli ne pas venir, mais je n'ai pas eu la +force de résister; que Dieu me le pardonne! + +--Sur mon âme, Madame! dit Bénédict avec un emportement dont il n'était +pas maître, vous avez fort bien fait de ne l'avoir pas eue; car, au risque +de votre vie et de la mienne, j'aurais été vous chercher, fût-ce... + +--N'achevez pas, malheureux! Maintenant vous êtes rassuré, dites-moi! +Vous m'avez vue, vous êtes bien sûr que je suis libre; laissez-moi vous +quitter... + +--Croyez-vous donc être en danger ici, et croyez-vous n'y être pas au +château? + +--Tout ceci est bien coupable et bien ridicule, Bénédict. Heureusement +Dieu semble inspirer à M. de Lansac la pensée de ne pas m'exposer à une +criminelle révolte... + +--Madame, je ne crains pas votre faiblesse, je crains vos principes. + +--Oseriez-vous les combattre maintenant! + +--Maintenant, Madame, je ne sais pas ce que je n'oserais pas. Ménagez-moi, +je n'ai pas ma tête, vous le voyez bien. + +--Oh! mon Dieu! dit Valentine avec amertume, que s'est-il donc passé en +vous depuis si peu de temps? Est-ce ainsi que je devais vous retrouver, +vous si calme et si fort il y a vingt-quatre heures? + +--Depuis vingt-quatre heures, répondit-il, j'ai vécu toute une vie de +tortures, j'ai combattu avec toutes les furies de l'enfer! Non, non, en +vérité, je ne suis plus ce que j'étais il y a vingt-quatre heures, une +jalousie diabolique, une haine inextinguible, se sont réveillées. Ah! +Valentine, je pouvais bien être vertueux il y a vingt-quatre heures; mais +à présent tout est changé. + +--Mon ami, dit Valentine effrayée, vous n'êtes pas bien; séparons-nous, +cet entretien ne sert qu'à irriter vos souffrances. Songez d'ailleurs... +Mon Dieu! n'ai-je pas vu comme une ombre passer devant la fenêtre? + +--Qu'importe? dit Bénédict en s'approchant tranquillement de la fenêtre; +ne vaut-il pas mieux cent fois vous voir tuer dans mes bras que de vous +savoir vivante aux bras d'un autre? Mais rassurez-vous; tout est calme, +ce jardin est désert. + +--Écoutez, Valentine, dit-il d'un ton calme mais abattu, je suis bien +malheureux. Vous avez voulu que je vécusse; vous m'avez condamné à porter +un lourd fardeau! + +--Hélas! dit-elle, des reproches! Depuis quinze mois ne sommes-nous pas +heureux, ingrat? + +--Oui, Madame, nous étions heureux, mais nous ne le serons plus! + +--Pourquoi ces noirs présages? Quelle calamité pourrait nous menacer? + +--Votre mari peut vous emmener, il peut nous séparer à jamais, et il est +impossible qu'il ne le veuille pas. + +--Mais jusqu'ici, au contraire, ses intentions paraissent très-pacifiques. +S'il voulait m'attacher à sa fortune, ne l'eût-il pas fait plus tôt? +Je soupçonne précisément qu'il lui tarde d'être débarrassé de je ne sais +quelles affaires... + +--Ces affaires, j'en devine la nature. Permettez-moi de vous le dire, +Madame, puisque l'occasion s'en présente: ne dédaignez pas le conseil d'un +ami dévoué, qui s'occupe fort peu des intérêts et des spéculations de ce +monde, mais qui sort de son indifférence lorsqu'il s'agit de vous. M. de +Lansac a des dettes, vous ne l'ignorez pas. + +--Je ne l'ignore pas, Bénédict, mais je trouve fort peu convenable +d'examiner sa conduite avec vous et en ce lieu... + +--Rien n'est moins _convenable_ que la passion que j'ai pour vous, +Valentine; mais si vous l'avez tolérée jusqu'ici, par compassion pour moi, +vous devez tolérer de même un avis que je vous donne par intérêt pour +vous. Ce que je dois conclure de la conduite de votre mari à votre égard, +c'est que cet homme est peu empressé, et par conséquent peu digne de vous +posséder. Vous seconderiez peut-être ses intentions secrètes en vous +créant sur-le-champ une existence à part de la sienne... + +--Je vous comprends, Bénédict: vous me proposez une séparation, une sorte +de divorce; vous me conseillez un crime... + +--Eh! non, Madame; dans les idées de soumission conjugale que vous +nourrissez si religieusement, si M. de Lansac lui-même le désire, rien de +plus moral qu'une division sans éclat et sans scandale. À votre place je +la solliciterais, et n'en voudrais pour garantie que l'honneur des deux +personnes intéressées. Mais, par cette sorte de contrat fait entre vous +avec bienveillance et loyauté, vous assureriez au moins votre existence +à venir contre les envahissements de ses créanciers; au lieu que je +crains... + +--J'aime à vous entendre parler ainsi, Bénédict, répondit-elle; ces +conseils me prouvent votre candeur; mais j'ai tant entendu parler +d'affaires à ma mère, que j'en ai un peu plus que vous la connaissance. +Je sais que nulle promesse n'engage un homme sans honneur à respecter les +biens de sa femme, et si j'avais le malheur d'être mariée à une pareil +homme, je n'aurais d'autre ressource que ma fermeté, d'autre guide que ma +conscience. Mais, rassurez-vous, Bénédict, M. de Lansac est un cÅ“ur probe +et généreux. Je ne redoute rien de semblable de sa part, et d'ailleurs, je +sais qu'il ne peut aliéner aucune de mes propriétés sans me consulter... + +--Et moi, je sais que vous ne lui refuseriez aucune signature; car je +connais votre facile caractère, votre mépris pour les richesses... + +--Vous vous trompez, Bénédict; j'aurais du courage, s'il le fallait. Il +est vrai que pour moi je me contenterais de ce pavillon et de quelques +arpents de terre; réduite à douze cents francs de rente je me trouverais +encore riche. Mais ces biens dont on a frustré ma sÅ“ur, je veux au moins +les transmettre à son fils après ma mort: Valentin sera mon héritier. Je +veux qu'il soit un jour comte de Raimbault. C'est là le but de ma vie. +Pourquoi avez-vous frémi ainsi, Bénédict? + +--Vous me demandez pourquoi? s'écria Bénédict sortant du calme où la +tournure de cet entretien l'avait amené. Hélas! que vous connaissez peu la +vie! que vous êtes tranquille et imprévoyante! Vous parlez de mourir sans +postérité, comme si... Juste ciel! tout mon sang se soulève à cette pensée; +mais, sur mon âme, si vous ne dites pas vrai, Madame... + +Il se leva et marcha dans la chambre avec agitation; de temps en temps il +cachait sa tête dans ses mains, et sa forte respiration trahissait les +tourments de son âme. + +--Mon ami, lui dit Valentine avec douceur, vous êtes aujourd'hui sans +force et sans raison. Le sujet de notre entretien est d'une nature trop +délicate; croyez-moi, brisons là ; car je suis bien assez coupable d'être +venue ici à une pareille heure sur la sommation d'un enfant sans prudence. +Ces pensées orageuses qui vous torturent, je ne puis les calmer par mon +silence, et vous devriez savoir l'interpréter sans exiger de moi des +promesses coupables... Pourtant, ajouta-t-elle d'une voix tremblante en +voyant l'agitation de Bénédict augmenter à mesure qu'elle parlait, s'il +faut absolument pour vous rassurer et pour vous contenir, que je manque à +tous mes devoirs et à tous mes scrupules, eh bien! soyez content: je vous +jure sur votre affection et sur la mienne (je n'oserais jurer par le ciel!) +que je mourrai plutôt que d'appartenir à aucun homme. + +--Enfin!... dit Bénédict d'une voix brève et en s'approchant d'elle, +vous daignez me jeter une parole d'encouragement! J'ai cru que vous me +laisseriez partir dévoré d'inquiétude et de jalousie; j'ai cru que vous ne +me feriez jamais le sacrifice d'une seule de vos étroites idées. Vraiment! +vous avez promis cela? Mais, Madame, cela est héroïque! + +--Vous êtes amer, Bénédict. Il y avait bien longtemps que je ne vous avais +vu ainsi. Il faut donc que tous les chagrins m'arrivent à la fois! + +--Ah! c'est que, moi, je vous aime avec fureur, dit Bénédict en lui +prenant le bras avec un transport farouche; c'est que je donnerais mon âme +pour sauver vos jours; c'est que je vendrais ma part du ciel pour épargner +à votre cÅ“ur le moindre des tourments que le mien dévore; c'est que je +commettrais tous les crimes pour vous amuser, et que vous ne feriez pas la +plus légère faute pour me rendre heureux. + +--Ah! ne parlez pas ainsi, répondit-elle avec abattement. Depuis si +longtemps je m'étais habituée à me fier à vous; il faudra donc encore +craindre et lutter! il faudra vous fuir peut-être... + +--Ne jouons pas sur les mots! s'écria Bénédict avec fureur et rejetant +violemment son bras qu'il tenait encore. Vous parlez de me fuir! +Condamnez-moi à mort, ce sera plus tôt fait. Je ne pensais pas, Madame, +que vous reviendriez sur ces menaces; vous espérez donc que ces quinze +mois m'ont changé? Eh bien, vous avez raison; ils m'ont rendu plus +amoureux de vous que je ne l'avais jamais été; ils m'ont donné l'énergie +de vivre, au lieu que mon ancien amour ne m'avait donné que celle de +mourir. À présent, Valentine, il n'est plus temps de s'en départir; je +vous aime exclusivement; je n'ai que vous sur la terre; je n'aime Louise +et son fils que pour vous. Vous êtes mon avenir, mon but, ma seule passion, +ma seule pensée; que voulez-vous que je devienne si vous me repoussez? Je +n'ai point d'ambition, point d'amis, point d'état; je n'aurai jamais rien +de tout ce qui compose la vie des autres. Vous m'avez dit souvent que dans +un âge plus avancé je serais avide des mêmes intérêts que le reste des +hommes; je ne sais si vous aurez jamais raison avec moi sur ce point; mais +ce qu'il y a de certain, c'est que je suis encore loin de l'âge où les +nobles passions s'éteignent, et que je ne puis pas avoir la volonté de +l'atteindre si vous m'abandonnez. Non, Valentine, vous ne me chasserez pas, +cela est impossible; ayez pitié de moi, je manque de courage! + +Bénédict fondit en pleurs. Il faut de telles commotions morales pour +amener aux larmes et à la faiblesse de l'enfant l'homme irrité et +passionné, que la femme la moins impressionnable résiste rarement à ces +rapides élans d'une sensibilité impérieuse. Valentine se jeta en pleurant +dans le sein de celui qu'elle aimait, et l'ardeur dévorante du baiser qui +unit leurs lèvres lui fit connaître enfin combien l'exaltation de la vertu +est près de l'égarement. Mais ils eurent peu de temps pour s'en convaincre; +car à peine avaient-ils échangé cette brûlante effusion de leurs âmes, +qu'une petite toux sèche et un air d'opéra fredonné sous la fenêtre avec +le plus grand calme frappèrent Valentine de terreur. Elle s'arracha des +bras de Bénédict, et, saisissant son bras d'une main froide et contractée, +elle lui couvrit la bouche de son autre main. + +--Nous sommes perdus, lui dit-elle à voix basse, c'est lui! + +--Valentine! n'êtes-vous pas ici, ma chère? dit M. de Lansac en +s'approchant du perron avec beaucoup d'aisance. + +--Cachez-vous! dit Valentine en poussant Bénédict derrière une grande +glace portative qui occupait un angle de l'appartement; et elle s'élança +au-devant de M. de Lansac avec cette force de dissimulation que la +nécessité révèle miraculeusement aux femmes les plus novices. + +--J'étais bien sûr de vous avoir vu prendre le chemin du pavillon il y a +un quart d'heure, dit Lansac en entrant, et, ne voulant pas troubler votre +promenade solitaire, j'avais dirigé la mienne d'un autre côté; mais +l'instinct du cÅ“ur ou la force magique de votre présence me ramène malgré +moi au lieu où vous êtes. Ne suis-je pas indiscret de venir interrompre +ainsi vos rêveries, et daignerez-vous m'admettre dans le sanctuaire? + +--J'étais venue ici pour prendre un livre que je veux achever cette nuit, +dit Valentine d'une voix forte et brève, toute différente de sa voix +ordinaire. + +--Permettez-moi de vous dire, ma chère Valentine, que vous menez un genre +de vie tout à fait singulier et qui m'alarme pour votre santé. Vous passez +les nuits à vous promener et à lire; cela n'est ni raisonnable ni prudent. + +--Mais je vous assure que vous vous trompez, dit Valentine en essayant de +l'emmener vers le perron. C'est par hasard que, ne pouvant dormir cette +nuit, j'ai voulu respirer l'air frais du parc. Je me sens tout à fait +calmée, je vais rentrer. + +--Mais ce livre que vous vouliez emporter, vous ne l'avez pas? + +--Ah! c'est vrai, dit Valentine troublée. + +Et elle feignit de chercher un livre sur le piano. Par un malheureux +hasard, il ne s'en trouvait pas un seul dans l'appartement. + +--Comment espérez-vous le trouver dans cette obscurité? dit M. de Lansac. +Laissez-moi allumer une bougie. + +--Oh! ce serait impossible! dit Valentine épouvantée. Non, non, n'allumez +pas, je n'ai pas besoin de ce livre, je n'ai plus envie de lire. + +--Mais pourquoi y renoncer, quand il est si facile de se procurer de la +lumière? J'ai remarqué hier sur cette cheminée un flacon phosphorique +très-élégant. Je gagerais mettre la main dessus. + +En même temps il prit le flacon, y plaça une allumette qui pétilla en +jetant une vive lumière dans l'appartement, puis, passant à un ton bleu et +faible, sembla mourir en s'enflammant; ce rapide éclair avait suffi à M. +de Lansac pour saisir le regard d'épouvante que sa femme avait jeté sur la +glace. Quand la bougie fut allumée, il affecta plus de calme et de +simplicité encore: il savait où était Bénédict. + +--Puisque nous voici ensemble, ma chère, dit-il en s'asseyant sur le sofa, +au mortel déplaisir de Valentine, je suis résolu de vous entretenir d'une +affaire assez importante dont je suis tourmenté. Ici nous sommes bien sûrs +de n'être ni écoutés ni interrompus: voulez-vous avoir la bonté de +m'accorder quelques minutes d'attention? + +Valentine, plus pâle qu'un spectre, se laissa tomber sur une chaise. + +--Daignez vous approcher, ma chère, dit M. de Lansac en tirant à lui une +petite table sur laquelle il plaça la bougie. + +Il appuya son menton sur sa main, et entama la conversation avec l'aplomb +d'un homme habitué à proposer aux souverains la paix ou la guerre sur le +même ton. + + + + +XXXIII. + + +--Je présume, ma chère amie, que vous désirez savoir quelque chose de mes +projets, afin d'y conformer les vôtres, dit-il en attachant sur elle des +yeux fixes et perçants qui la tinrent comme fascinée à sa place. Sachez +donc que je ne puis quitter mon poste, ainsi que je l'espérais, avant un +certain nombre d'années. Ma fortune a reçu un échec considérable qu'il +m'importe de réparer par mes travaux. Vous emmènerai-je ou ne vous +emmènerai-je pas? _That is the question_, comme dit Hamlet. Désirez-vous +me suivre, désirez-vous rester? Autant qu'il dépendra de moi, je me +conformerai à vos intentions; mais prononcez-vous, car sur ce point toutes +vos lettres ont été d'une retenue par trop chaste. Je suis votre mari +enfin, j'ai quelque droit à votre confiance. + +Valentine remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole. +Placée entre son maître railleur et son amant jaloux, elle était dans une +horrible situation. + +Elle essaya de lever les yeux sur M. de Lansac; son regard de faucon était +toujours attaché sur elle. Elle perdit tout à fait contenance, balbutia et +ne répondit rien. + +--Puisque vous êtes si timide, reprit-il en élevant un peu la voix, j'en +augure bien pour votre soumission, et il est temps que je vous parle des +devoirs que nous avons contractés l'un envers l'autre. Jadis, nous étions +amis, Valentine, et ce sujet d'entretien ne vous effarouchait pas; +aujourd'hui vous êtes devenue avec moi d'une réserve que je ne sais +comment expliquer. Je crains que des gens peu disposés en ma faveur ne +vous aient beaucoup trop entourée en mon absence; je crains... vous +dirai-je tout? que des intimités trop vives n'aient un peu affaibli la +confiance que vous aviez en moi. + +Valentine rougit et pâlit; puis elle eut le courage de regarder son mari +en face pour s'emparer de sa pensée. Elle crut alors saisir une expression +de malice haineuse sous cet air calme et bienveillant, et se tint sur ses +gardes. + +--Continuez, Monsieur, lui dit-elle avec plus de hardiesse qu'elle ne +s'attendait elle-même à en montrer; j'attends que vous vous expliquiez +tout à fait pour vous répondre. + +--Entre gens de bonne compagnie, répondit Lansac, on doit s'entendre avant +même de se parler; mais puisque vous le voulez, Valentine, je parlerai. +Je souhaite, ajouta-t-il avec une affectation effrayante, que mes paroles +ne soient pas perdues. Je vous parlais tout à l'heure de nos devoirs +respectifs; les miens sont de vous assister et de vous protéger... + +--Oui, Monsieur, de me protéger! répéta Valentine avec consternation, et +cependant avec quelque amertume. + +--J'entends fort bien, reprit-il; vous trouvez que ma protection a un peu +trop ressemblé jusqu'ici à celle de Dieu. J'avoue qu'elle a été un peu +lointaine, un peu discrète; mais si vous le désirez, dit-il d'un ton +ironique, elle se fera sentir davantage. + +Un brusque mouvement derrière la glace rendit Valentine aussi froide +qu'une statue de marbre. Elle regarda son mari d'un air effaré; mais il +ne parut pas s'être aperçu de ce qui causait sa frayeur, et il continua: + +--Nous en reparlerons, ma belle; je suis trop homme du monde pour +importuner des témoignages de mon affection une personne qui la +repousserait. Ma tâche d'amitié et de protection envers vous sera donc +remplie selon vos désirs et jamais au delà ; car, dans le temps où nous +vivons, les maris sont particulièrement insupportables pour être trop +fidèles à leurs devoirs. Que vous en semble? + +--Je n'ai point assez d'expérience pour vous répondre. + +--Fort bien répondu. Maintenant, ma chère belle, je vais vous parler de +vos devoirs envers moi. Ce ne sera pas galant; aussi, comme j'ai horreur +de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois +de ma vie. Je suis convaincu que le sens de mes préceptes ne sortira +jamais de votre mémoire. Mais comme vous tremblez! quel enfantillage! Me +prenez-vous pour un de ces rustres antédiluviens qui n'ont rien de plus +agréable à mettre sous les yeux de leurs femmes que le joug de la fidélité +conjugale? Croyez-vous que je vais vous prêcher comme un vieux moine, et +enfoncer dans votre cÅ“ur les stylets de l'inquisition pour vous demander +l'aveu de vos secrètes pensées?--Non, Valentine, non, reprit-il après une +pause pendant laquelle il la contempla froidement; je sais mieux ce qu'il +faut vous dire pour ne pas vous troubler. Je ne réclamerai de vous que ce +que je pourrai obtenir sans contrarier vos inclinations et sans faire +saigner votre cÅ“ur. Ne vous évanouissez pas, je vous en prie, j'aurai +bientôt tout dit. Je ne m'oppose nullement à ce que vous viviez intimement +avec une famille de votre choix qui se rassemble souvent ici, et dont les +traces peuvent attester la présence récente... + +Il prit sur la table un album de dessins sur lequel était +gravé le nom de Bénédict, et le feuilleta d'un air d'indifférence. + +--Mais, ajouta-t-il en repoussant l'album d'un air ferme et impérieux, +j'attends de votre bon sens que nul conseil étranger n'intervienne dans +nos affaires privées, et ne tente de mettre obstacle à la gestion de nos +propriétés communes. J'attends cela de votre conscience, et je le réclame +au nom des droits que votre position me donne sur vous. Eh bien! ne me +répondrez-vous pas? Que regardez-vous dans cette glace? + +--Monsieur, répondit Valentine frappée de terreur, je n'y regardais pas. + +--Je croyais, au contraire, qu'elle vous occupait beaucoup. Allons, +Valentine, répondez-moi, ou, si vous avez encore des distractions, je vais +transporter cette glace dans un autre coin de l'appartement, où elle +n'attirera plus vos yeux. + +--N'en faites rien, Monsieur! s'écria Valentine éperdue. Que voulez-vous +que je vous réponde? qu'exigez-vous de moi? que m'ordonnez-vous? + +--Je n'ordonne rien, répondit-il en reprenant sa manière accoutumée et son +air nonchalant; j'implore votre obligeance pour demain. Il sera question +d'une longue et ennuyeuse affaire; il faudra que vous consentiez à +quelques arrangements nécessaires, et j'espère qu'aucune influence +étrangère ne saurait vous décider à me désobliger, pas même les conseils +de votre miroir, ce donneur d'avis que les femmes consultent à propos de +tout. + +--Monsieur, dit Valentine d'un ton suppliant, je souscris d'avance à tout +ce qu'il vous plaira d'imposer; mais retirons-nous, je vous prie, je suis +très-fatiguée. + +--Je m'en aperçois, reprit M. de Lansac. + +Et pourtant il resta encore quelques instants assis avec indolence, +regardant Valentine qui, debout, le flambeau à la main, attendait avec une +mortelle anxiété la fin de cette scène. + +Il eut l'idée d'une vengeance plus amère que celle qu'il venait d'exercer; +mais se rappelant la profession de foi que Bénédict avait faite quelques +instants auparavant, il jugea fort prudemment ce jeune exalté capable +de l'assassiner; il prit donc le parti de se lever et de sortir avec +Valentine. Celle-ci, par une dissimulation bien inutile, affecta de fermer +soigneusement la porte du pavillon. + +--C'est une précaution fort sage, lui dit M. de Lansac d'un ton caustique, +d'autant plus que les fenêtres sont disposées de manière à laisser entrer +et sortir facilement ceux qui trouveraient la porte fermée. + +Cette dernière remarque convainquit enfin Valentine de sa véritable +situation à l'égard de son mari. + + + + +XXXIV. + + +Le lendemain, à peine était-elle levée que le comte et M. Grapp +demandèrent à être admis dans son appartement. Ils apportaient différents +papiers. + +--Lisez-les, Madame, dit M. de Lansac en voyant qu'elle prenait +machinalement la plume pour les signer. + +Elle leva en pâlissant les yeux sur lui; son regard était si absolu, son +sourire si dédaigneux, qu'elle se hâta de signer d'une main tremblante, et +les lui rendant: + +--Monsieur, lui dit-elle, vous voyez que j'ai confiance en vous, sans +examiner si les apparences vous accusent. + +--J'entends, Madame, répondit Lansac en remettant les papiers à M. Grapp. + +En ce moment il se sentit si heureux et si léger d'être débarrassé +de cette créance qui lui avait suscité dix ans de tourments et de +persécutions, qu'il eut pour sa femme quelque chose qui ressemblait à de +la reconnaissance, et lui baisa la main en lui disant d'un air presque +franc: + +--Un service en vaut un autre, Madame. + +Le soir même, il lui annonça qu'il était forcé de repartir le lendemain +avec M. Grapp pour Paris, mais qu'il ne rejoindrait point l'ambassade +sans lui avoir fait ses adieux et sans la consulter sur ses projets +particuliers, auxquels, disait-il, il ne mettrait jamais d'opposition. + +Il alla se coucher, heureux d'être débarrassé de sa dette et de sa femme. + +Valentine, en se retrouvant seule le soir, réfléchit enfin avec calme aux +événements de ces trois jours. Jusque-là , l'épouvante l'avait rendue +incapable de raisonner sa position; maintenant que tout s'était arrangé à +l'amiable, elle pouvait y reporter un regard lucide. Mais ce ne fut pas +la démarche irréparable qu'elle avait faite en donnant sa signature +qui l'occupa un seul instant; elle ne put trouver dans son âme que le +sentiment d'une consternation profonde, en songeant qu'elle était perdue +sans retour dans l'opinion de son mari. Cette humiliation lui était si +douloureuse qu'elle absorbait tout autre sentiment. + +Espérant trouver un peu de calme dans la prière, elle s'enferma dans son +oratoire; mais alors, habituée qu'elle était à mêler le souvenir de +Bénédict à toutes ses aspirations vers le ciel, elle fut effrayée de ne +plus trouver cette image aussi pure au fond de ses pensées. Le souvenir de +la nuit précédente, de cet entretien orageux dont chaque parole, entendue +sans doute par M. de Lansac, faisait monter la rougeur au front de +Valentine, la sensation de ce baiser, qui était restée cuisante sur ses +lèvres, ses terreurs, ses remords, ses agitations, en se retraçant les +moindres détails de cette scène, tout l'avertissait qu'il était temps de +retourner en arrière, si elle ne voulait tomber dans un abîme. Jusque-là +le sentiment audacieux de sa force l'avait soutenue, mais un instant avait +suffi pour lui montrer combien la volonté humaine est fragile. Quinze mois +d'abandon et de confiance n'avaient pas rendu Bénédict tellement stoïque +qu'un instant n'eût détruit le fruit de ces vertus péniblement acquises, +lentement amassées, témérairement vantées. Valentine ne pouvait pas se le +dissimuler, l'amour qu'elle inspirait n'était pas celui des anges pour le +Seigneur; c'était un amour terrestre, passionné, impétueux, un orage prêt +à tout renverser. + +Elle ne fut pas plus tôt descendue ainsi dans les replis de sa conscience, +que son ancienne piété, rigide, positive et terrible, vint la tourmenter +de repentirs et de frayeurs. Toute la nuit se passa dans ces angoisses, +elle essaya vainement de dormir. Enfin, vers le jour, exaltée par ses +souffrances, elle s'abandonna à un projet romanesque et sublime, qui a +tenté plus d'une jeune femme au moment de commettre sa première faute: +elle résolut de voir son mari et d'implorer son appui. + +Effrayée de ce qu'elle allait faire, à peine fut-elle habillée et prête à +sortir de sa chambre qu'elle y renonça; puis elle y revint, recula encore, +et après un quart d'heure d'hésitations et de tourments, elle se détermina +à descendre au salon et à faire demander M. de Lansac. + +Il était à peine cinq heures du matin; le comte avait espéré quitter le +château avant que sa femme fût éveillée. Il se flattait d'échapper ainsi +à l'ennui de nouveaux adieux et de nouvelles dissimulations. L'idée de +cette entrevue le contraria donc vivement, mais il n'était aucun moyen +convenable de s'y soustraire. Il s'y rendit, un peu tourmenté de n'en +pouvoir deviner l'objet. + +L'attention avec laquelle Valentine ferma les portes, afin de n'être +entendue de personne, et l'altération de ses traits et de sa voix, +achevèrent d'impatienter M. de Lansac, qui ne se sentait pas le temps +d'essuyer une scène de sensibilité. Malgré lui, ses mobiles sourcils se +contractèrent, et quand Valentine essaya de prendre la parole, elle trouva +dans sa physionomie quelque chose de si glacial et de si repoussant +qu'elle resta devant lui muette et anéantie. + +Quelques mots polis de son mari lui firent sentir qu'il s'ennuyait +d'attendre; alors elle fit un effort violent pour parler, mais elle ne +trouva que des sanglots pour exprimer sa douleur et sa honte. + +--Allons, ma chère Valentine, dit-il enfin en s'efforçant de prendre un +air ouvert et caressant, trêve de puérilités! Voyons, que pouvez-vous +avoir à me dire? Il me semblait que nous étions parfaitement d'accord sur +tous les points. De grâce, ne perdons pas de temps; Grapp m'attend, Grapp +est impitoyable. + +--Eh bien, Monsieur, dit Valentine en rassemblant son courage, je vous +dirai en deux mots que j'ai à implorer de votre pitié: emmenez-moi. + +En parlant ainsi, elle courba presque le genou devant le comte, qui recula +de trois pas. + +--Vous emmener! vous! y pensez-vous. Madame? + +--Je sais que vous me méprisez, s'écria Valentine avec la résolution du +désespoir; mais je sais que vous n'en avez pas le droit. Je jure, Monsieur, +que je suis encore digne d'être la compagne d'un honnête homme. + +--Voudriez-vous me faire le plaisir de m'apprendre, dit le comte d'un ton +lent et accentué par l'ironie, combien de promenades nocturnes vous avez +faites seule (comme hier soir, par exemple) au pavillon du parc depuis +environ deux ans que nous sommes séparés? + +Valentine, qui se sentait innocente, sentit en même temps son courage +augmenter. + +--Je vous jure sur Dieu et l'honneur, dit-elle, que ce fut hier la +première fois. + +--Dieu est bénévole, et l'honneur des femmes est fragile. Tachez de jurer +par quelque autre chose. + +--Mais, Monsieur, s'écria Valentine en saisissant le bras de son mari d'un +ton d'autorité, vous avez entendu notre entretien cette nuit; je le sais, +j'en suis sûre. Eh bien, j'en appelle à votre conscience, ne vous a-t-il +pas prouvé que mon égarement fut toujours involontaire? N'avez-vous pas +compris que si j'étais coupable et odieuse à mes propres yeux, du moins +ma conduite n'était pas souillée de cette tache qu'un homme ne saurait +pardonner? Oh! vous le savez bien! vous savez bien que s'il en était +autrement, je n'aurais pas l'effronterie de venir réclamer votre +protection. Oh! Évariste, ne me la refusez pas! Il est temps encore de +me sauver; ne me laissez pas succomber à ma destinée; arrachez-moi à la +séduction qui m'environne et qui me presse. Voyez! je la fuis, je la hais, +je veux la repousser! Mais je suis une pauvre femme, isolée, abandonnée de +toutes parts; aidez-moi. Il est temps encore, vous dis-je, je puis vous +regarder en face. Tenez! ai-je rougi? ma figure ment-elle? Vous êtes +pénétrant, vous, on ne vous tromperait pas si grossièrement. Est-ce que +je l'oserais? Grand Dieu, vous ne me croyez pas! Oh! c'est une horrible +punition que ce doute! + +En parlant ainsi, la malheureuse Valentine, désespérant de vaincre la +froideur insultante de cette âme de marbre, tomba sur ses genoux et +joignit les mains en les élevant vers le ciel, comme pour le prendre à +témoin. + +--Vraiment, dit M. de Lansac après un silence féroce, vous êtes très-belle +et très-dramatique! Il faut être cruel pour vous refuser ce que vous +demandez si bien; mais comment voulez-vous que je vous expose à un +nouveau parjure? N'avez-vous pas juré à votre amant cette nuit que vous +n'appartiendriez jamais à aucun homme? + +À cette réponse foudroyante, Valentine se releva indignée, et regardant +son mari de toute la hauteur de sa fierté de femme outragée: + +--Que croyez-vous donc que je sois venue réclamer ici? lui dit-elle. Vous +affectez une étrange erreur, Monsieur; mais vous ne pensez pas que je me +sois mise à genoux pour solliciter une place dans votre lit? + +M. de Lansac, mortellement blessé de l'aversion hautaine de cette femme +tout à l'heure si humble, mordit sa lèvre pâle et fit quelques pas pour se +retirer. Valentine s'attacha à lui. + +--Ainsi vous me repoussez! lui dit-elle, vous me refusez un asile dans +votre maison et la sauvegarde de votre présence autour de moi! Si vous +pouviez m'ôter votre nom, vous le feriez sans doute! Oh! cela est inique, +Monsieur. Vous me parliez hier de nos devoirs respectifs; comment +remplissez-vous les vôtres? Vous me voyez près de rouler dans un précipice +dont j'ai horreur, et quand je vous supplie de me tendre la main, vous m'y +poussez du pied. Eh bien! que mes fautes retombent sur vous!... + +--Oui, vous dites vrai, Valentine, répondit-il d'un ton goguenard en lui +tournant le dos, vos fautes retomberont sur ma tête. + +Il sortait, charmé de ce trait d'esprit; elle le retint encore, et tout +ce qu'une femme au désespoir peut inventer d'humble, de touchant et de +pathétique, elle sut le trouver en cet instant de crise. Elle fut si +éloquente et si vraie que M. de Lansac, surpris de son esprit, la regarda +quelques instants d'un air qui lui fit espérer de l'avoir attendri. Mais +il se dégagea doucement en lui disant: + +--Tout ceci est parfait, ma chère, mais c'est souverainement ridicule. +Vous êtes fort jeune, profitez d'un conseil d'ami: c'est qu'une femme +ne doit jamais prendre son mari pour son confesseur; c'est lui demander +plus de vertu que sa profession n'en comporte. Pour moi, je vous trouve +charmante; mais ma vie est trop occupée pour que je puisse entreprendre de +vous guérir d'une grande passion. Je n'aurais d'ailleurs jamais la fatuité +d'espérer ce succès. J'ai assez fait pour vous, ce me semble, en fermant +les yeux; vous me les ouvrez de force: alors il faut que je fuie, car ma +contenance vis-à -vis de vous n'est pas supportable, et nous ne pourrions +nous regarder l'un l'autre sans rire. + +--Rire! Monsieur, rire! s'écria-t-elle avec une juste colère. + +--Adieu, Valentine! reprit-il; j'ai trop d'expérience, je vous l'avoue, +pour me brûler la cervelle pour une infidélité; mais j'ai trop de bon sens +pour vouloir servir de chaperon à une jeune tête aussi exaltée que la +vôtre. C'est pour cela aussi que je ne désire pas trop vous voir rompre +cette liaison qui a pour vous encore toute la beauté romanesque d'un +premier amour. Le second serait plus rapide, le troisième... + +--Vous m'insultez, dit Valentine d'un air morne, mais Dieu me protégera. +Adieu, Monsieur; je vous remercie de cette dure leçon; je tâcherai d'en +profiter. + +Ils se saluèrent, et, un quart d'heure après, Bénédict et Valentin, en se +promenant sur le bord la grand'route, virent passer la chaise de poste qui +emportait le noble comte et l'usurier vers Paris. + + + + +XXXV. + + +Valentine, épouvantée en même temps qu'offensée mortellement des +injurieuses prédictions de son mari, alla dans sa chambre dévorer ses +larmes et sa honte. Plus que jamais effrayée des conséquences d'un +égarement que le monde punissait d'un tel mépris, Valentine, accoutumée +à respecter religieusement l'opinion, prit horreur de ses fautes et de +ses imprudences. Elle roula mille fois dans son esprit le projet de se +soustraire aux dangers de sa situation; elle chercha au dehors tous ses +moyens de résistance, car elle n'en trouvait plus en elle-même, et la peur +de succomber achevait d'énerver ses forces; elle reprochait amèrement à sa +destinée de lui avoir ôté tout secours, toute protection. + +--Hélas! disait-elle, mon mari me repousse, ma mère ne saurait me +comprendre, ma sÅ“ur n'ose rien; qui m'arrêtera sur ce versant dont la +rapidité m'emporte? + +Élevée pour le monde et selon ses principes, Valentine ne trouvait nulle +part en lui l'appui qu'elle avait droit d'en attendre en retour de ses +sacrifices. Si elle n'eût possédé l'inestimable trésor de la foi, sans +doute elle eût foulé aux pieds, dans son désespoir, tous les préceptes de +sa jeunesse. Mais sa croyance religieuse soutenait et ralliait toutes ses +croyances. + +Elle ne se sentit pas la force, ce soir-là , de voir Bénédict; elle +ne le fit donc pas avertir du départ de son mari, et se flatta qu'il +l'ignorerait. Elle écrivit un mot à Louise pour la prier de venir au +pavillon à l'heure accoutumée. + +Mais à peine étaient-ils ensemble que mademoiselle Beaujon dépêcha +Catherine au petit parc pour avertir Valentine que sa grand'mère, +sérieusement incommodée, demandait à la voir. + +La vieille marquise avait pris dans la matinée une tasse de chocolat dont +la digestion, trop pénible pour ses organes débilités, lui occasionnait +une oppression et une fièvre violentes. Le vieux médecin, M. Faure, trouva +sa situation fort dangereuse. + +Valentine s'empressait à lui prodiguer ses soins, lorsque la marquise, se +redressant tout à coup sur son chevet avec une netteté de prononciation et +de regard qu'on n'avait pas remarquée en elle depuis longtemps, demanda +à être seule avec sa petite-fille. Les personnes présentes se retirèrent +aussitôt, excepté la Beaujon, qui ne pouvait supposer que cette mesure +s'étendît jusqu'à elle. Mais la vieille marquise, rendue tout à coup, par +une révolution miraculeuse de la fièvre, à toute la clarté de son jugement +et à toute l'indépendance de sa volonté, lui ordonna impérieusement de +sortir. + +--Valentine, lui dit-elle quand elles furent seules, j'ai à te demander +une grâce; il y a bien longtemps que je l'implore de la Beaujon, mais elle +me trouble l'esprit par ses réponses; toi, tu me l'accorderas, je parie. + +--Ô ma bonne maman! s'écria Valentine en se mettant à genoux devant son +lit, parlez, ordonnez. + +--Eh bien, mon enfant, dit la marquise en se penchant vers elle et en +baissant la voix, je ne voudrais pas mourir sans voir ta sÅ“ur. + +Valentine se leva avec vivacité et courut à une sonnette. + +--Oh! ce sera bientôt fait, lui dit-elle joyeusement, elle n'est pas loin +d'ici; qu'elle sera heureuse, chère grand'mère! Ses caresses vous rendront +la vie et la santé! + +Catherine fut chargée par Valentine d'aller chercher Louise, qui était +restée au pavillon. + +--Ce n'est pas tout, dit la marquise, je voudrais aussi voir son fils. + +Précisément, Valentin, envoyé par Bénédict, qui était inquiet de Valentine +et n'osait se présenter devant elle sans son ordre, venait d'arriver au +petit parc lorsque Catherine s'y rendit. Au bout de quelques minutes, +Louise et son fils furent introduits dans la chambre de leur aïeule. + +Louise, abandonnée avec un cruel égoïsme par cette femme, avait réussi +à l'oublier, mais quand elle la retrouva sur son lit de mort, hâve et +décrépite; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse +indulgente avait veillé bien ou mal sur ses premières années d'innocence +et de bonheur, elle sentit se réveiller cet inextinguible sentiment de +respect et d'amour qui s'attache aux premières affections de la vie. Elle +s'élança dans les bras de sa grand'mère, et ses larmes, dont elle croyait +la source tarie pour elle, coulèrent avec effusion sur le sein qui l'avait +bercée. + +La vieille femme retrouva aussi de vifs élans de sensibilité à la vue de +cette Louise, jadis si vive et si riche de jeunesse, de passion et de +santé, maintenant si pâle, si frêle et si triste. Elle s'exprima avec +une ardeur d'affection qui fut en elle comme le dernier éclair de cette +tendresse ineffable dont le ciel a doué la femme dans son rôle de mère. +Elle demanda pardon de son oubli avec une chaleur qui arracha des sanglots +de reconnaissance à ses deux petites-filles; puis elle pressa Valentin +dans ses bras étiques, s'extasia sur sa beauté, sur sa grâce, sur sa +ressemblance avec Valentine. Cette ressemblance, ils la tenaient du +comte Raimbault, le dernier fils de la marquise; elle retrouvait en eux +encore les traits de son époux. Comment les liens sacrés de la famille +pourraient-ils être effacés et méconnus sur la terre? Quoi de plus +puissant sur le cÅ“ur humain qu'un type de beauté recueilli comme un +héritage par plusieurs générations d'enfants aimés! Quel lien d'affection +que celui qui résume le souvenir et l'espérance! Quel empire que celui +d'un être dont le regard fait revivre tout un passé d'amour et de regrets, +toute une vie que l'on croyait éteinte et dont on retrouve les émotions +palpitantes dans un sourire d'enfant! + +Mais bientôt cette émotion sembla s'éteindre chez la marquise, soit +qu'elle eût hâté l'épuisement de ses facultés, soit que la légèreté +naturelle à son caractère eût besoin de reprendre son cours. Elle fit +asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de l'alcôve, et +Valentin à son chevet. Elle leur parla avec esprit et gaieté, surtout avec +autant d'aisance que si elle les eût quittés de la veille; elle interrogea +beaucoup Valentin sur ses études, sur ses goûts, sur ses rêves d'avenir. + +En vain ses filles lui représentèrent qu'elle se fatiguait par +cette longue causerie; peu à peu elles s'aperçurent que ses idées +s'obscurcissaient; sa mémoire baissa: l'étonnante présence d'esprit +qu'elle avait recouvrée fit place à des souvenirs vagues et flottants, à +des perceptions confuses; ses joues brillantes de fièvre passèrent à des +tons violets, sa parole s'embarrassa. Le médecin, que l'on fit rentrer, +lui administra un calmant. Il n'en était plus besoin; on la vit +s'affaisser et s'éteindre rapidement. + +Puis tout à coup, se relevant sur son oreiller, elle appela encore +Valentine, et fit signe aux autres personnes de se retirer au fond de +l'appartement. + +--Voici une idée qui me revient, lui dit-elle à voix basse. Je savais bien +que j'oubliais quelque chose, et je ne voulais pas mourir sans te l'avoir +dit. Je savais bien des secrets que je faisais semblant d'ignorer. Il y en +a un que tu ne m'as pas confié, Valentine; mais je l'ai deviné depuis +longtemps: tu es amoureuse, mon enfant. + +Valentine frémit de tout son corps; dominée par l'exaltation que tous ces +événements accumulés en si peu de jours devaient avoir produite sur son +cerveau, elle crut qu'une voix d'en haut lui parlait par la bouche de son +aïeule mourante. + +--Oui, c'est vrai, répondit-elle en penchant son visage brûlant sur les +mains glacées de la marquise; je suis bien coupable; ne me maudissez pas, +dites-moi une parole qui me ranime et qui me sauve. + +--Ah! ma petite! dit la marquise en essayant de sourire, ce n'est pas +facile de sauver une jeune tête comme toi des passions! Bah! à ma dernière +heure je puis bien être sincère. Pourquoi ferais-je de l'hypocrisie avec +vous autres? En pourrai-je faire dans un instant devant Dieu? Non, va. Il +n'est pas possible de se préserver de ce mal tant qu'on est jeune. Aime +donc, ma fille; il n'y a que cela de bon dans la vie. Mais reçois le +dernier conseil de ta grand'mère et ne l'oublie pas: Ne prends jamais un +amant qui ne soit pas de ton rang. + +Ici la marquise cessa de pouvoir parler. + +Quelques gouttes de la potion lui rendirent encore quelques minutes de +vie. Elle adressa un sourire morbide à ceux qui l'environnaient et murmura +des lèvres quelques prières. Puis, se tournant vers Valentine: + +--Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons procédés, et que je +lui pardonne les mauvais. Pour une femme sans naissance, après tout, elle +s'est conduite assez bien envers moi. Je n'attendais pas tant, je l'avoue, +de la part de mademoiselle Chignon. + +Elle prononça ce mot avec une affectation de mépris. Ce fut le dernier +qu'elle fit entendre; et, selon elle, la plus grande vengeance qu'elle pût +tirer des tourments imposés à sa vieillesse, fut de dénoncer la roture de +madame de Raimbault comme son plus grand vice. + +La perte de sa grand'mère, quoique sensible au cÅ“ur de Valentine, ne +pouvait pas être pour elle un malheur bien réel. Néanmoins, dans la +disposition d'esprit où elle était, elle la regarda comme un nouveau coup +de sa fatale destinée, et se plut à redire, dans l'amertume de ses pensées, +que tous ses appuis naturels lui étaient successivement enlevés, et, +comme à dessein, dans le temps où ils lui étaient le plus nécessaires. + +De plus en plus découragée de sa situation, Valentine résolut d'écrire à +sa mère pour la supplier de venir à son secours, et de ne point revoir +Bénédict jusqu'à ce qu'elle eût consommé ce sacrifice. En conséquence, +après avoir rendu les derniers devoirs à la marquise, elle se retira chez +elle, s'y enferma, et, déclarant qu'elle était malade et ne voulait voir +personne, elle écrivit à la comtesse de Raimbault. + +Alors, quoique la dureté de M. de Lansac eût bien dû la dégoûter de +verser sa douleur dans un cÅ“ur insensible, elle se confessa humblement +devant cette femme orgueilleuse qui l'avait fait trembler toute sa vie. +Maintenant, Valentine, exaspérée par la souffrance, avait le courage du +désespoir pour tout entreprendre. Elle ne raisonnait plus rien; une +crainte majeure dominait toute autre crainte. Pour échapper à son amour, +elle aurait marché sur la mer. D'ailleurs, au moment où tout lui manquait +à la fois, une douleur de plus devenait moins effrayante que dans un temps +ordinaire. Elle se sentait une énergie féroce envers elle-même, pourvu +qu'elle n'eût pas à combattre Bénédict; les malédictions du monde entier +l'épouvantaient moins que l'idée d'affronter la douleur de son amant. + +Elle avoua donc à sa mère qu'elle aimait _un autre homme que son mari_. Ce +furent là tous les renseignements qu'elle donna sur Bénédict; mais elle +peignit avec chaleur l'état de son âme et le besoin qu'elle avait d'un +appui. Elle la supplia de la rappeler auprès d'elle; car telle était la +soumission absolue qu'exigeait la comtesse, que Valentine n'eût pas osé la +rejoindre sans son aveu. + +À défaut de tendresse, madame de Raimbault eût peut-être accueilli avec +vanité la confidence de sa fille; elle eût peut-être fait droit à sa +demande, si le même courrier ne lui eût apporté une lettre datée du +château de Raimbault, qu'elle lut la première: c'était une dénonciation en +règle de mademoiselle Beaujon. + +Cette fille, suffoquée de jalousie en voyant la marquise entourée d'une +nouvelle famille à ses derniers moments, avait été furieuse surtout du don +de quelques bijoux antiques offerts à Louise par sa grand'mère, comme gage +de souvenir. Elle se regarda comme frustrée par ce legs, et, n'ayant aucun +droit pour s'en plaindre, elle résolut au moins de s'en venger; elle +écrivit donc sur-le-champ à la comtesse, sous prétexte de l'informer de +la mort de sa belle-mère, et elle profita de l'occasion pour révéler +l'intimité de Louise et de Valentine. l'installation scandaleuse de +Valentin dans le voisinage, son éducation faite à demi par madame de +Lansac, et tout ce qu'il lui plut d'appeler les _mystères du pavillon_; +car elle ne s'en tint pas à dévoiler l'amitié des deux sÅ“urs, elle noircit +les relations qu'elles avaient avec le neveu du fermier, le _paysan +Benoît Lhéry_; elle présenta Louise comme une intrigante qui favorisait +odieusement l'union coupable de ce rustre avec sa sÅ“ur; elle ajouta qu'il +était bien tard sans doute pour remédier à tout cela, car le commerce +durait depuis quinze grands mois. Elle finit en déclarant que M. de Lansac +avait sans doute fait à cet égard de fâcheuses découvertes, car il était +parti au bout de trois jours sans avoir aucune relation avec sa femme. + +Après avoir donné ce soulagement à sa haine, la Beaujon quitta Raimbault, +riche des libéralités de la famille, et vengée des bontés que Valentine +avait eues pour elle. + +Ces deux lettres mirent la comtesse dans une fureur épouvantable; elle eût +ajouté moins de foi aux aveux de la duègne, si les aveux de sa fille, +arrivés en même temps, ne lui en eussent semblé la confirmation. Alors +tout le mérite de cette confession naïve fut perdu pour Valentine. Madame +de Raimbault ne vit plus en elle qu'une malheureuse dont l'honneur était +entaché sans retour, et qui, menacée de la vengeance de son mari, venait +implorer l'appui nécessaire de sa mère. Cette opinion ne fut que trop +confirmée par les bruits de la province qui arrivaient chaque jour à ses +oreilles. Le bonheur pur de deux amants n'a jamais pu s'abriter dans la +paix obscure des champs sans exciter la jalousie et la haine de tout ce +qui végète sottement au sein des petites villes. Le bonheur d'autrui est +un spectacle qui dessèche et dévore le provincial; la seule chose qui lui +fait supporter sa vie étroite et misérable, c'est le plaisir d'arracher +tout amour et toute poésie de la vie de son voisin. + +Et puis madame de Raimbault, qui avait été déjà frappée du retour subit de +M. de Lansac à Paris, le vit, l'interrogea, ne put obtenir aucune réponse, +mais put fort bien comprendre, à l'habileté de son silence et à la dignité +de sa contenance évasive, que tout lien d'affection et de confiance était +rompu entre sa femme et lui. + +Alors elle fit à Valentine une réponse foudroyante, lui conseilla de +chercher désormais son refuge dans la protection de cette sÅ“ur tarée comme +elle, lui déclara qu'elle l'abandonnait à l'opprobre de son sort, et finit +en lui donnant presque sa malédiction. + +Il est vrai de dire que madame de Raimbault fut navrée de voir la vie de +sa fille gâtée à tout jamais; mais il entra encore plus d'orgueil blessé +que de tendresse maternelle dans sa douleur. Ce qui le prouve, c'est que +le courroux l'emporta sur la pitié, et qu'elle partit pour l'Angleterre, +afin, prétendit-elle, de s'étourdir sur ses chagrins, mais, en effet, +pour se livrer à la dissipation sans être exposée à rencontrer des gens +informés de ses malheurs domestiques, et disposés à critiquer sa conduite +en cette occasion. + +Tel fut le résultat de la dernière tentative de l'infortunée Valentine. +La réponse de sa mère jeta une telle douleur dans son âme qu'elle absorba +toutes ses autres pensées. Elle se mit à genoux dans son oratoire, et +répandit son affliction en longs sanglots. Puis, au milieu de cette +amertume affreuse, elle sentit ce besoin de confiance et d'espoir qui +soutient les âmes religieuses; elle sentit surtout ce besoin d'affection +qui dévore la jeunesse. Haïe, méconnue, repoussée de partout, il lui +restait encore un asile: c'était le cÅ“ur de Bénédict. Était-il donc +si coupable, cet amour tant calomnié? Dans quel crime l'avait-il donc +entraînée? + +«Mon Dieu! s'écria-t-elle avec ardeur, toi qui seul vois la pureté de +mes désirs, toi qui seul connais l'innocence de ma conduite, ne me +protégeras-tu pas? te retireras-tu aussi de moi? La justice que les hommes +me refusent, n'est-ce pas en toi que je la trouverai? Cet amour est-il +donc si coupable?» + +Comme elle se penchait sur son prie-Dieu, elle aperçut un objet qu'elle y +avait déposé comme l'_ex-voto_ d'une superstition amoureuse; c'était ce +mouchoir teint de sang que Catherine avait rapporté de la maison du ravin +le jour du suicide de Bénédict, et que Valentine lui avait réclamé ensuite +en apprenant cette circonstance. En ce moment, la vue du sang répandu pour +elle fut comme une victorieuse protestation d'amour et de dévouement, en +réponse aux affronts qu'elle recevait de toutes parts. Elle saisit le +mouchoir, le pressa contre ses lèvres, et, plongée dans une mer de +tourments et de délices, elle resta longtemps immobile et recueillie, +ouvrant son cÅ“ur à la confiance, et sentant revenir cette vie ardente qui +dévorait son être quelques jours auparavant. + + + + +XXXVI. + + +Bénédict était bien malheureux depuis huit jours. Cette feinte maladie, +dont Louise ne savait lui donner aucun détail, le jetait dans de vives +inquiétudes. Tel est l'égoïsme de l'amour, qu'il aimait encore mieux +croire au mal de Valentine que de la soupçonner de vouloir le fuir. Ce +soir-là , poussé par un vague espoir, il rôda longtemps autour du parc; +enfin, maître d'une clef particulière que l'on confiait d'ordinaire à +Valentin, il se décida à pénétrer jusqu'au pavillon. Tout était silencieux +et désert dans ce lieu naguère si plein de joie, de confiance et +d'affection. Son cÅ“ur se serra; il en sortit, et se hasarda à entrer dans +le jardin du château. Depuis la mort de la vieille marquise, Valentine +avait supprimé plusieurs domestiques. Le château était donc peu habité. +Bénédict en approcha sans rencontrer personne. + +L'oratoire de Valentine était situé dans une tourelle vers la partie la +plus solitaire du bâtiment. Un petit escalier en vis, reste des anciennes +constructions sur lesquelles le nouveau manoir avait été bâti, descendait +de sa chambre à l'oratoire, et de l'oratoire au jardin. La fenêtre, +cintrée et surmontée d'ornements dans le goût italien de la renaissance, +s'élevait au-dessus d'un massif d'arbres dont la cime s'empourprait alors +des reflets du couchant. La chaleur du jour avait été extrême; des éclairs +silencieux glissaient faiblement sur l'horizon violet, l'air était rare et +comme chargé d'électricité; c'était un de ces soirs d'été où l'on respire +avec peine, où l'on sent en soi une excitation nerveuse extraordinaire, où +l'on souffre d'un mal sans nom qu'on voudrait pouvoir soulager par des +larmes. + +Parvenu au pied du massif en face de la tour, Bénédict jeta un regard +inquiet sur la fenêtre de l'oratoire. Le soleil embrasait ses vitraux +coloriés. Bénédict chercha longtemps à saisir quelque chose derrière ce +miroir ardent, lorsqu'une main de femme l'ouvrit tout à coup, et une forme +fugitive se montra et disparut. + +Bénédict monta sur un vieux if, et, caché par ses rameaux noirs et +pendants, il s'éleva assez pour que sa vue pût plonger dans l'intérieur. +Alors il vit distinctement Valentine à genoux, avec ses cheveux blonds à +demi détachés, qui tombaient négligemment sur son épaule, et que le soleil +dorait de ses derniers feux. Ses joues étaient animées, son attitude avait +un abandon plein de grâce et de candeur. Elle pressait sur sa poitrine et +baisait avec amour ce mouchoir sanglant que Bénédict avait cherché avec +tant d'anxiété après son suicide, et qu'il reconnut aussitôt entre ses +mains. + +Alors Bénédict, promenant ses regards craintifs sur le jardin désert, et +n'ayant qu'un mouvement à faire pour atteindre à cette fenêtre, ne put +résister à la tentation. Il s'attacha à la balustrade sculptée, et, +abandonnant la dernière branche qui le soutenait encore, il s'élança au +péril de sa vie. + +En voyant une ombre se dessiner dans l'air éblouissant de la croisée, +Valentine jeta un cri; mais, en le reconnaissant, sa terreur changea de +nature. + +--Ô ciel! lui dit-elle, oserez-vous donc me poursuivre jusqu'ici? + +--Me chassez-vous? répondit Bénédict. Voyez! vingt pieds seulement me +séparent du sol; ordonnez-moi de lâcher cette balustrade, et j'obéis. + +--Grand Dieu! s'écria Valentine épouvantée de la situation où elle le +voyait, entrez, entrez! Vous me faites mourir de frayeur. + +Il s'élança dans l'oratoire, et Valentine, qui s'était attachée à son +vêtement dans la crainte de le voir tomber, le pressa dans ses bras par un +mouvement de joie involontaire en le voyant sauvé. + +En cet instant tout fut oublié, et les résistances que Valentine avait +tant méditées, et les reproches que Bénédict s'était promis de lui faire. +Ces huit jours de séparation, dans de si tristes circonstances, avaient +été pour eux comme un siècle. Le jeune homme s'abandonnait à une joie +folle en pressant contre son cÅ“ur Valentine, qu'il avait craint de trouver +mourante, et qu'il voyait plus belle et plus aimante que jamais. + +Enfin, la mémoire de ce qu'il avait souffert loin d'elle lui revint; il +l'accusa d'avoir été menteuse et cruelle. + +--Écoutez, lui dit Valentine avec feu en le conduisant devant sa madone, +j'avais fait serment de ne jamais vous revoir, parce que je m'étais +imaginé que je ne pourrais le faire sans crime. Maintenant jurez-moi que +vous m'aiderez à respecter mes devoirs; jurez-le devant Dieu, devant cette +image, emblème de pureté; rassurez-moi, rendez-moi la confiance que j'ai +perdue. Bénédict, votre âme est sincère, vous ne voudriez pas commettre un +sacrilège dans votre cÅ“ur; dites! vous sentez-vous plus fort que je ne le +suis? + +Bénédict pâlit et recula avec épouvante. Il avait dans l'esprit une +droiture vraiment chevaleresque, et préférait le malheur de perdre +Valentine au crime de la tromper. + +--Mais c'est un vÅ“u que vous me demandez, Valentine! s'écria-t-il. +Pensez-vous que j'aie l'héroïsme de le prononcer et de le tenir sans y +être préparé? + +--Eh quoi! ne l'êtes-vous pas depuis quinze mois? lui dit-elle. Ces +promesses solennelles que vous me fîtes un soir en face de ma sÅ“ur, et +que jusqu'ici vous aviez si loyalement observées... + +--Oui, Valentine, j'ai eu cette force, et j'aurai peut-être celle de +renouveler mon vÅ“u. Mais ne me demandez rien aujourd'hui, je suis trop +agité; mes serments n'auraient nulle valeur. Tout ce qui s'est passé a +chassé le calme que vous aviez fait rentrer dans mon sein. Et puis, +Valentine! femme imprudente! vous me dites que vous tremblez! Pourquoi me +dites-vous cela? Je n'aurais pas eu l'audace de le penser. Vous étiez +forte quand je vous croyais forte; pourquoi me demander, à moi, l'énergie +que vous n'avez pas? Où la trouverai-je maintenant? Adieu, je vais me +préparer à vous obéir. Mais jurez-moi que vous ne me fuirez plus; car vous +voyez l'effet de cette conduite sur moi: elle me tue, elle détruit tout +l'effet de ma vertu passée. + +--Eh bien! Bénédict, je vous le jure; car il m'est impossible de ne pas me +fier à vous quand je vous vois et quand je vous entends. Adieu; demain +nous nous reverrons tous au pavillon. + +Elle lui tendit la main; Bénédict hésita à la toucher. Un tremblement +convulsif l'agitait. À peine l'eut-il effleurée, qu'une sorte de rage +s'empara de lui. Il étreignit Valentine dans ses bras, puis il voulut la +repousser. Alors l'effroyable violence qu'il imposait à sa nature ardente +depuis si longtemps ayant épuisé toutes ses forces, il se tordit les mains +avec fureur et tomba presque mourant sur les marches du prie-Dieu. + +--Prends pitié de moi, dit-il avec angoisse, toi qui as créé Valentine; +rappelle mon âme à toi, éteins ce souffle dévorant qui ronge ma poitrine +et torture ma vie; fais-moi la grâce de mourir. + +Il était si pâle, tant de souffrance se peignait dans ses yeux éteints, +que Valentine le crut réellement sur le point de succomber. Elle se jeta +à genoux près de lui, le pressa sur son cÅ“ur avec délire, le couvrit de +caresses et de pleurs, et tomba épuisée elle-même dans ses bras avec des +cris étouffés, en le voyant défaillir et rejeter en arrière sa tête froide +et mourante. + +Enfin elle le rappela à lui-même; mais il était si faible, si accablé, +qu'elle ne voulut point le renvoyer ainsi. Retrouvant toute son énergie +avec la nécessité de le secourir, elle le soutint et le traîna jusqu'à sa +chambre, où elle lui prépara du thé. + +En ce moment, la bonne et douce Valentine redevint l'officieuse et active +ménagère dont la vie était toute consacrée à être utile aux autres. +Ses terreurs de femme et d'amante se calmèrent pour faire place aux +sollicitudes de l'amitié. Elle oublia en quel lieu elle amenait Bénédict +et ce qui devait se passer dans son âme, pour ne songer qu'à secourir ses +sens. L'imprudente ne fit point attention aux regards sombres et farouches +qu'il jetait sur cette chambre où il n'était entré qu'une fois, sur ce +lit où il l'avait vue dormir toute une nuit, sur tous ces meubles qui lui +rappelaient la plus orageuse crise et la plus solennelle émotion de sa +vie. Assis sur un fauteuil, les sourcils froncés, les bras pendants, il +la regardait machinalement errer autour de lui, sans imaginer à quoi elle +s'occupait. + +Quand elle lui apporta le breuvage calmant qu'elle venait de lui préparer, +il se leva brusquement et la regarda d'un air si étrange et si égaré +qu'elle laissa échapper la tasse et recula avec effroi. + +Bénédict jeta ses bras autour d'elle et l'empêcha de fuir. + +--Laissez-moi, s'écria-t-elle, le thé m'a horriblement brûlée. + +En effet, elle s'éloigna en boitant. Il se jeta à genoux et baisa son +petit pied légèrement rougi au travers de son bas transparent, et puis il +faillit mourir encore; et Valentine, vaincue par la pitié, par l'amour, +par la peur surtout, ne s'arracha plus de ses bras quand il revint à la +vie... + +C'était un moment fatal qui devait arriver tôt ou tard. Il y a bien de la +témérité à espérer vaincre une passion, quand on se voit tous les jours et +qu'on a vingt ans. + +Durant les premiers jours, Valentine, emportée au delà de toutes ses +impressions habituelles, ne songea point au repentir; mais ce moment vint +et il fut terrible. + +Alors Bénédict regretta amèrement un bonheur qu'il fallait payer si cher. +Sa faute reçut le plus rude châtiment qui pût lui être infligé: il vit +Valentine pleurer et dépérir de chagrin. + +Trop vertueux l'un et l'autre pour s'endormir dans des joies qu'ils +avaient réprouvées et repoussées si longtemps, leur existence devint +cruelle. Valentine n'était point capable de transiger avec sa conscience. +Bénédict aimait trop passionnément pour sentir un bonheur que ne +partageait plus Valentine. Tous deux étaient trop faibles, trop livrés à +eux-mêmes, trop dominés par les impétueuses sensations de la jeunesse, +pour s'arracher à ces joies pleines de remords. Ils se quittaient avec +désespoir; ils se retrouvaient avec enthousiasme. Leur vie était un combat +perpétuel, un orage toujours renaissant, une volupté sans bornes et un +enfer sans issue. + +Bénédict accusait Valentine de l'aimer peu, de ne pas savoir le préférer à +son honneur, à l'estime d'elle-même, de n'être capable d'aucun sacrifice +complet; et quand ces reproches avaient amené une nouvelle faiblesse de +Valentine, quand il la voyait pleurer avec désespoir et succomber sous de +pâles terreurs, il haïssait le bonheur qu'il venait de goûter; il eût +voulu au prix de son sang en laver le souvenir. Il lui offrait alors de la +fuir, il lui jurait de supporter la vie et l'exil; mais elle n'avait plus +la force de l'éloigner. + +--Ainsi je resterais seule et abandonnée à ma douleur! lui disait-elle; +non, ne me laissez pas ainsi, j'en mourrais; je ne puis plus vivre qu'en +m'étourdissant. Dès que je rentre en moi-même, je sens que je suis perdue; +ma raison s'égare, et je serais capable de couronner mes crimes par le +suicide. Votre présence du moins me donne la force de vivre dans l'oubli +de mes devoirs. Attendons encore, espérons, prions Dieu; seule, je ne puis +plus prier; mais près de vous l'espoir me revient. Je me flatte de trouver +un jour assez de vertu en moi pour vous aimer sans crime. Peut-être m'en +donnerez-vous le premier, car enfin vous êtes plus fort que moi; c'est moi +qui vous repousse et qui vous rappelle toujours. + +Et puis venaient ces moments de passion impétueuse où l'enfer avec ses +terreurs faisait sourire Valentine. Elle n'était pas incrédule alors, elle +était fanatique d'impiété. + +--Eh bien, disait-elle, bravons tout; qu'importe que je perde mon âme? +Soyons heureux sur la terre; le bonheur d'être à toi sera-t-il trop payé +par une éternité de tourments? Je voudrais avoir quelque chose de plus à +te sacrifier; dis, ne sais-tu pas un prix qui puisse m'acquitter envers +toi? + +--Oh! si tu étais toujours ainsi! s'écriait Bénédict. + +Ainsi Valentine, de calme et réservée qu'elle était naturellement, était +devenue passionnée jusqu'au délire par suite d'un impitoyable concours +de malheurs et de séductions qui avaient développé en elle de nouvelles +facultés pour combattre et pour aimer. Plus sa résistance avait été longue +et raisonnée, plus sa chute était violente. Plus elle avait amassé de +forces pour repousser la passion, plus la passion trouvait en elle les +aliments de sa force et de sa durée. + +Un événement que Valentine avait pour ainsi dire oublié de prévoir, vint +faire diversion à ces orages. Un matin, M. Grapp se présenta muni de +pièces en vertu desquelles le château et la terre de Raimbault lui +appartenaient, sauf une valeur de vingt mille francs environ, qui +constituait à l'avenir toute la fortune de madame de Lansac. Les terres +furent immédiatement mises en vente, au plus offrant, et Valentine fut +sommée de sortir, sous vingt-quatre heures, des propriétés de M. Grapp. + +Ce fut un coup de foudre pour ceux qui l'aimaient; jamais fléau céleste ne +causa dans le pays une semblable consternation. Mais Valentine ressentit +moins son malheur qu'elle ne l'eût fait dans une autre situation; elle +pensa, dans le secret de son cÅ“ur, que M. de Lansac étant assez vil pour +se faire payer son déshonneur au poids de l'or, elle était pour ainsi dire +quitte envers lui. Elle ne regretta que le pavillon, asile d'un bonheur +pour jamais évanoui, et, après en avoir retiré le peu de meubles qu'il lui +fut permis d'emporter, elle accepta provisoirement un refuge à la ferme de +Grangeneuve, que les Lhéry, en vertu d'un arrangement avec Grapp, étaient +eux-mêmes sur le point de quitter. + + + + +XXXVII. + + +Au milieu de l'agitation que lui causa ce bouleversement de sa destinée, +elle passa quelques jours sans voir Bénédict. Le courage avec lequel elle +supporta l'épreuve de sa ruine raffermit un peu son âme, et elle trouva en +elle assez de calme pour tenter d'autres efforts. + +Elle écrivit à Bénédict: + +«Je vous supplie de ne point chercher à me voir durant cette quinzaine, +que je vais passer dans la famille Lhéry. Comme vous n'êtes point entré +à la ferme depuis le mariage d'Athénaïs, vous n'y sauriez reparaître +maintenant sans afficher nos relations. Quelque invité que vous puissiez +l'être par madame Lhéry, qui regrette toujours votre désunion apparente, +refusez, si vous ne voulez m'affliger beaucoup. Adieu; je ne sais point +ce que je deviendrai, j'ai quinze jours pour m'en occuper. Quand j'aurai +décidé de mon avenir, je vous le ferai savoir, et vous m'aiderez à le +supporter, quel qu'il soit. V.» + +Ce billet jeta une profonde terreur dans l'esprit de Bénédict; il crut y +voir cette décision tant redoutée qu'il avait fait révoquer si souvent à +Valentine, mais qui, à la suite de tant de chagrins, devenait peut-être +inévitable. Abattu, brisé sous le poids d'une vie si orageuse et d'un +avenir si sombre, il se laissa aller au découragement. Il n'avait même +plus l'espoir du suicide pour le soutenir. Sa conscience avait contracté +des engagements envers le fils de Louise; et puis, d'ailleurs, Valentine +était trop malheureuse pour qu'il voulût ajouter ce coup terrible à +tous ceux dont le sort l'avait frappée. Désormais qu'elle était ruinée, +abandonnée, navrée de chagrins et de remords, son devoir, à lui, était de +vivre pour s'efforcer de lui être utile et de veiller sur elle en dépit +d'elle-même. + +Louise avait enfin vaincu cette folle passion qui l'avait si longtemps +torturée. La nature de ses liens avec Bénédict, consolidée et purifiée +par la présence de son fils, était devenue calme et sainte. Son caractère +violent s'était adouci à la suite de cette grande victoire intérieure. Il +est vrai qu'elle ignorait complètement le malheur qu'avait eu Bénédict +d'être trop heureux avec Valentine; elle s'efforçait de consoler celle-ci +de ses pertes, sans savoir qu'elle en avait fait une irréparable, celle de +sa propre estime. Elle passait donc tous ses instants auprès d'elle, et ne +comprenait pas quelles nouvelles anxiétés pesaient sur Bénédict. + +La jeune et vive Athénaïs avait personnellement souffert de ces derniers +événements, d'abord parce qu'elle aimait sincèrement Valentine, et puis +parce que le pavillon fermé, les douces réunions du soir interrompues, +le petit parc abandonné pour jamais, gonflaient son cÅ“ur d'une amertume +indéfinissable. Elle s'étonnait elle-même de n'y pouvoir songer sans +soupirer; elle s'effrayait de la longueur de ses jours et de l'ennui de +ses soirées. + +Évidemment il manquait à sa vie quelque chose d'important, et Athénaïs, +qui touchait à peine à sa dix-huitième année, s'interrogeait naïvement à +cet égard sans oser se répondre. Mais, dans tous ses rêves, la blonde et +noble tête du jeune Valentin se montrait parmi des buissons chargés de +fleurs. Sur l'herbe des prairies, elle croyait courir poursuivie par lui; +elle le voyait grand, élancé, souple comme un chamois, franchir les haies +pour l'atteindre; elle folâtrait avec lui, elle partageait ses rires si +francs et si jeunes; puis elle rougissait elle-même en voyant la rougeur +monter sur ce front candide, en sentant cette main frêle et blanche brûler +en touchant la sienne, en surprenant un soupir et un regard mélancolique +à cet enfant, dont elle ne voulait pas se méfier. Toutes les agitations +timides d'un amour naissant, elle les ressentait à son insu. Et quand elle +s'éveillait, quand elle trouvait à son côté ce Pierre Blutty, ce paysan +si rude, si brutal en amour, si dépourvu d'élégance et de charme, elle +sentait son cÅ“ur se serrer et des larmes venir au bord de ses paupières. +Athénaïs avait toujours aimé l'aristocratie; un langage élevé, lors même +qu'il était au-dessus de sa portée et de son intelligence, lui semblait +la plus puissante des séductions. Lorsque Bénédict parlait d'arts ou de +sciences, elle l'écoutait avec admiration, parce qu'elle ne le comprenait +pas. C'était par sa supériorité en ce genre qu'il l'avait longtemps +dominée. Depuis qu'elle avait pris son parti de renoncer à lui, le jeune +Valentin, avec sa douceur, sa retenue, la majesté féodale de son beau +profil, son aptitude aux connaissances abstraites, était devenu pour elle +un type de grâce et de perfection. Elle avait longtemps exprimé tout +haut sa prédilection pour lui; mais elle commençait à ne plus oser, car +Valentin grandissait d'une façon effrayante, son regard devenait pénétrant +comme le feu, et la jeune fermière sentait le sang lui monter au visage +chaque fois qu'elle prononçait son nom. + +Le pavillon abandonné était donc un sujet involontaire d'aspirations et de +regrets. Valentin venait bien quelquefois embrasser sa mère et sa tante; +mais la maison du ravin était assez éloignée de la ferme pour qu'il ne pût +faire souvent cette course sans se déranger beaucoup de ses études, et la +première semaine parut mortellement longue à madame Blutty. + +L'avenir devenait incertain. Louise parlait de retourner à Paris avec +son fils et Valentine. D'autres fois, les deux sÅ“urs faisaient le projet +d'acheter une petite maison de paysan et d'y vivre solitaires. Blutty, +qui était toujours jaloux de Bénédict, quoi qu'il n'en eût guère sujet, +parlait d'emmener sa femme en Marche, où il avait des propriétés. De +toutes les manières, il faudrait s'éloigner de Valentin; Athénaïs ne +pouvait plus y penser sans des regrets qui portaient une vive lumière dans +les secrets de son cÅ“ur. + +Un jour, elle se laissa entraîner par le plaisir de la promenade jusqu'à +un pré fort éloigné, qu'en bonne fermière elle voulait parcourir. Ce pré +touchait au bois de Vavray, et le ravin n'était pas loin sur la lisière du +bois. Or, il arriva que Bénédict et Valentin se promenaient par là ; que le +jeune homme aperçut, sur le vert foncé de la prairie, la taille alerte et +bien prise de madame Blutty, et qu'il franchît la haie sans consulter +son mentor pour aller la rejoindre. Bénédict se rapprocha d'eux, et ils +causèrent quelque temps ensemble. + +Alors Athénaïs, qui avait pour son cousin un reste de ce vif intérêt qui +rend l'amitié d'une femme pour un homme si complaisante et si douce, +s'aperçut des ravages que depuis quelques jours surtout, le chagrin avait +faits en lui. L'altération de ses traits l'effraya, et, passant son bras +sous le sien, elle le pria avec instance de lui dire franchement la cause +de sa tristesse et l'état de sa santé. Comme elle s'en doutait un peu, +elle eut la délicatesse de renvoyer Valentin à quelque distance, en le +chargeant de lui rapporter son ombrelle oubliée sous un arbre. + +Il y avait si longtemps que Bénédict se contraignait pour cacher sa +souffrance à tous les yeux, que l'affection de sa cousine lui fut douce. +Il ne put résister au besoin de s'épancher, lui parla de son attachement +pour Valentine, de l'inquiétude où il vivait séparé d'elle, et finit par +lui avouer qu'il était réduit au désespoir par la crainte de la perdre à +jamais. + +Athénaïs, dans sa candeur, ne voulut pas voir dans cette passion, qu'elle +connaissait depuis longtemps, le côté délicat, qui eût fait reculer une +personne plus prudente. Dans la sincérité de son âme, elle ne croyait pas +Valentine capable d'oublier ses principes, et jugeait cet amour aussi pur +que celui qu'elle éprouvait pour Valentin. Elle s'abandonna donc à l'élan +de la sympathie, et promit qu'elle solliciterait de Valentine une décision +moins rigide que celle qu'elle méditait... + +--Je ne sais si je réussirai, lui dit-elle avec cette franchise expansive +qui la rendait aimable en dépit de ses travers; mais je vous jure que je +travaillerai à votre bonheur comme au mien propre. Puissé-je vous prouver +que je n'ai jamais cessé d'être votre amie! + +Bénédict, touché de cet élan d'amitié généreuse, lui baisa la main avec +reconnaissance. Valentin, qui revenait en ce moment avec l'ombrelle, vit +ce mouvement, et devint tour à tour si rouge et si pâle qu'Athénaïs s'en +aperçut et perdit elle-même contenance; mais, tâchant de se donner un air +solennel et important: + +--Il faudra nous revoir, dit-elle à Bénédict, pour nous entendre sur cette +grande affaire. Comme je suis étourdie et maladroite, j'aurai besoin de +votre direction. Je viendrai donc demain me promener par ici, et vous +dire ce que j'aurai obtenu. Nous aviserons au moyen d'obtenir davantage. +À demain! + +Et elle s'éloigna légèrement avec un signe de tête amical à son cousin; +mais ce n'est pas lui qu'elle regarda en prononçant son dernier mot. + +Le lendemain, en effet, ils eurent une nouvelle conférence. Tandis que +Valentin errait en avant sur le sentier du bois, Athénaïs raconta à son +cousin le peu de succès de ses tentatives. Elle avait trouvé Valentine +impénétrable. Cependant elle ne se décourageait pas, et durant toute une +semaine elle travailla de tout son pouvoir à rapprocher les deux amants. + +La négociation ne marcha pas très-vite. Peut-être la jeune +plénipotentiaire n'était-elle pas fâchée de multiplier les conférences +dans la prairie. Dans les intervalles de ces causeries avec Bénédict, +Valentin se rapprochait, et se consolait d'être exclu du secret en +obtenant un sourire et un regard qui valaient plus que mille paroles. Et +puis, quand les deux cousins s'étaient tout dit, Valentin courait après +les papillons avec Athénaïs, et, tout en folâtrant, il réussissait à +toucher sa main, à effleurer ses cheveux, à lui ravir quelque ruban ou +quelque fleur. À dix-sept ans, on en est encore à la poésie de Dorat. + +Bénédict, lors même que sa cousine ne lui apportait aucune bonne nouvelle, +était heureux d'entendre parler de Valentine. Il l'interrogeait sur les +moindres actes de sa vie, il se faisait redire mot pour mot ses entretiens +avec Athénaïs. Enfin, il s'abandonnait à la douceur d'être encouragé et +consolé, sans se douter des funestes conséquences que devaient avoir ses +relations si pures avec sa cousine. + +Pendant ce temps, Pierre Blutty était allé en Marche pour donner un coup +d'Å“il à ses affaires particulières. À la fin de la semaine, il revint par +un village où se tenait une foire, et où il s'arrêta pour vingt-quatre +heures. Il y rencontra son ami Simonneau. + +Un malheureux hasard avait voulu que Simonneau se fût énamouré depuis peu +d'une grosse gardeuse d'oies, dont la chaumière était située dans un +chemin creux à trois pas de la prairie. Il s'y rendait chaque jour, et +de la lucarne d'un grenier à foin qui servait de temple à ses amours +rustiques, il voyait passer et repasser dans le sentier Athénaïs, appuyée +sur le bras de Bénédict. Il ne manqua pas d'incriminer ces rendez-vous. +Il se rappelait l'ancien amour de mademoiselle Lhéry pour son cousin; il +savait la jalousie de Pierre Blutty, et il n'imaginait pas qu'une femme +pût venir trouver un homme, causer confidentiellement avec lui, sans y +porter des sentiments et des intentions contraires à la fidélité +conjugale. + +Dans son gros bon sens, il se promit d'avertir Pierre Blutty, et il n'y +manqua pas. Le fermier entra dans une fureur épouvantable, et voulut +partir sur-le-champ pour assommer son rival et sa femme. Simonneau le +calma un peu en lui faisant observer que le mal n'était peut-être pas +aussi grand qu'il pouvait le devenir. + +--Foi de Simonneau, lui dit-il, j'ai presque toujours vu _le garçon à +mademoiselle Louise_ avec eux, mais à environ trente pas; il pouvait les +voir, aussi je pense bien qu'ils ne pouvaient pas faire grand mal; mais +ils pouvaient en dire; car, lorsqu'il s'approchait d'eux, ils avaient soin +de le renvoyer. Ta femme lui tapait doucement sur la joue, et le faisait +courir bien loin, afin de causer à son aise apparemment. + +--Voyez-vous, l'effrontée! disait Pierre Blutty en se mordant les poings. +Ah! je devais bien m'en douter que cela finirait ainsi. Ce freluquet-là ! +il en conte à toutes les femmes. Il a fait la cour à mademoiselle Louise +en même temps qu'à ma femme avant son mariage. Depuis, il est au _su_ de +tout le monde qu'il a osé courtiser madame de Lansac. Mais celle-là est +une femme honnête et respectable, qui a refusé de le voir, et qui a +déclaré qu'il ne mettrait jamais les pieds à la ferme tant qu'elle y +serait. Je le sais bien, peut-être! j'ai entendu qu'elle le disait à sa +sÅ“ur, le jour où elle est venue loger chez nous. Maintenant, faute de +mieux, ce monsieur veut bien revenir à ma femme! Qu'est-ce qui me répondra +d'ailleurs qu'ils ne s'entendent pas depuis longtemps? Pourquoi était-elle +si entichée, ces derniers mois, d'aller au château tous les soirs, contre +mon gré? C'est qu'elle le voyait là . Et il y a un diable de parc où ils se +promenaient tous deux tant qu'ils voulaient. Vingt mille tonnerres! je +m'en vengerai! À présent qu'on a fermé le parc, ils se donnent rendez-vous +dans le bois, c'est tout clair! Sais-je ce qui se passe la nuit? Mais, +triple diable! me voici; nous verrons si cette fois Satan défendra sa +peau. Je leur ferai voir qu'on n'insulte pas impunément Pierre Blutty. + +--S'il te faut un camarade, tu sais que je suis là , répondit Simonneau. + +Les deux amis se pressèrent la main et prirent ensemble le chemin de la +ferme. + +Cependant Athénaïs avait si bien plaidé pour Bénédict, elle avait avec +tant de candeur et de zèle défendu la cause de l'amour; elle avait surtout +si bien peint sa tristesse, l'altération de sa santé, sa pâleur, ses +anxiétés; elle l'avait montré si soumis, si timide, que la faible +Valentine s'était laissé fléchir. En secret même, elle avait été bien aise +de voir solliciter son rappel; car à elle aussi les journées semblaient +bien longues et sa résolution bien cruelle. + +Bientôt il n'avait plus été question que de la difficulté de se voir. + +--Je suis forcée, avait dit Valentine, de me cacher de cet amour comme +d'un crime. Un ennemi que j'ignore, et qui sans doute me surveille de bien +près, a réussi à me brouiller avec ma mère. Maintenant je sollicite mon +pardon; car quel autre appui me reste? Mais si je me compromets par +quelque nouvelle imprudence, elle le saura, et il ne faudra plus espérer +la fléchir. Je ne puis donc pas aller avec toi à la prairie. + +--Non, sans doute, dit Athénaïs, mais il peut venir ici. + +--Y songes-tu? reprit Valentine. Outre que ton mari s'est prononcé souvent +à cet égard d'une manière hostile, et que la présence de Bénédict à la +ferme pourrait faire naître des querelles dans ta famille et dans ton +ménage, rien ne serait plus manifeste pour me compromettre que cette +démarche, après deux ans écoulés sans reparaître ici. Son retour serait +remarqué et commenté comme un événement, et nul ne pourrait douter que +j'en fusse la cause. + +--Tout cela est fort bien, dit Athénaïs; mais qui l'empêche de venir ici à +la brune, sans être observé? Nous voici en automne, les jours sont courts; +à huit heures il fait nuit noire; à neuf heures tout le monde est couché; +mon mari, qui est un peu moins dormeur que les autres, est absent. Quand +Bénédict serait, je suppose, à la porte du verger sur les neuf heures et +demie, quand j'irais le lui ouvrir, quand vous causeriez dans la salle +basse une heure ou deux, quand il retournerait chez lui vers onze heures, +avant le lever de la lune, eh bien! qu'y aurait-il de si difficile et de +si dangereux? + +Valentine fit bien des objections. Athénaïs insista, supplia, pleura +même, déclara que ce refus causerait la mort de Bénédict. Elle finit par +l'emporter. Le lendemain elle courut triomphante à la prairie, et y porta +cette bonne nouvelle. + +Le soir même, Bénédict, muni des instructions de sa protectrice, et +connaissant parfaitement les lieux, fut introduit auprès de Valentine, +et passa deux heures avec elle; il réussit, dans cette entrevue, à +reconquérir tout son empire. Il la rassura sur l'avenir, lui jura de +renoncer à tout bonheur qui lui coûterait un regret, pleura d'amour et de +joie à ses pieds, et la quitta, heureux de la voir plus calme et plus +confiante, après avoir obtenu un second rendez-vous pour le lendemain. + +Mais le lendemain Pierre Blutty et Georges Simonneau arrivèrent à +la ferme. Blutty dissimula assez bien sa fureur et observa sa femme +attentivement. Elle n'alla point A la prairie, il n'en était plus besoin; +et d'ailleurs elle craignait d'être suivie. + +Blutty prit des renseignements autour de lui avec autant d'adresse qu'il +en fut capable, et il est vrai de dire que les paysans n'en manquent point +lorsqu'une des cordes épaisses de leur sensibilité est enfin mise en jeu. +Tout en affectant un air d'indifférence assez bien joué, il eut tout le +jour l'Å“il et l'oreille au guet. D'abord il entendit un garçon de charrue +dire à son compagnon que Charmette, la grande chienne fauve de la ferme, +n'avait pas cessé d'aboyer depuis neuf heures et demie jusqu'à minuit. +Ensuite il se promena dans le verger, et vit le sommet d'un mur en pierres +sèches qui l'entourait un peu dérangé. Mais un indice plus certain, ce fut +un talon de botte marqué en plusieurs endroits sur la glaise du fossé. Or, +personne à la ferme ne faisait usage de bottes; on n'y connaissait que les +sabots ou les souliers ferrés à triple rang de clous. + +Alors Blutty n'eut plus de doutes. Pour s'emparer à coup sûr de son ennemi, +il sut renfermer sa colère et sa douleur, et vers le soir il embrassa +assez cordialement sa femme, en disant qu'il allait passer la nuit à une +métairie que possédait Simonneau, à une demi-lieue de là . On venait de +finir les vendanges; Simonneau, qui avait fait sa récolte un des derniers, +avait besoin d'aide pour surveiller et contenir pendant cette nuit la +fermentation de ses cuves. Cette fable n'inspira de doute à personne; +Athénaïs se sentait trop innocente pour s'effrayer des projets de son +mari. + +Il se retira donc chez son compagnon, et brandissant avec fureur une de +ces lourdes fourches en fer dont on se sert dans le pays pour _afféter_ le +foin sur les charrettes en temps de récolte, il attendit la nuit avec une +cuisante impatience. Pour lui donner du cÅ“ur et du sang-froid, Simonneau +le fit boire. + + + + +XXXVIII + + +Sept heures sonnèrent. La soirée était froide et triste. Le vent mugissait +sur le chaume de la maisonnette, et le ruisseau, gonflé par les pluies +des jours précédents, remplissait le ravin de son murmure plaintif et +monotone. Bénédict se préparait à quitter son jeune ami, et il commençait, +comme la veille, à lui bâtir une fable sur la nécessité de sortir à une +pareille heure, lorsque Valentin l'interrompit. + +--Pourquoi me tromper? lui dit-il tout à coup en jetant sur la table d'un +air résolu le livre qu'il tenait. Vous allez à la ferme. + +Immobile de surprise, Bénédict ne trouva point de réponse. + +--Eh bien, mon ami, dit le jeune homme avec une amertume concentrée, allez +donc, et soyez heureux, vous le méritez mieux que moi; et si quelque chose +peut adoucir ce que je souffre, c'est de vous avoir pour rival. + +Bénédict tombait des nues; les hommes ont peu de perspicacité pour ces +sortes de découvertes, et d'ailleurs ses propres chagrins l'avaient trop +absorbé depuis longtemps pour qu'il pût s'être aperçu que l'amour avait +fait irruption aussi chez cet enfant dont il avait la tutelle. Étourdi de +ce qu'il entendait, il s'imagina que Valentin était amoureux de sa tante, +et son sang se glaça de surprise et de chagrin. + +--Mon ami, dit Valentin en se jetant sur une chaise d'un air accablé, +je vous offense, je vous irrite, je vous afflige peut-être! Vous que +j'aime tant! me voilà forcé de lutter contre la haine que vous m'inspirez +quelquefois! Tenez, Bénédict, prenez garde à moi, il y a des jours où je +suis tenté de vous assassiner. + +--Malheureux enfant! s'écria Bénédict en lui saisissant fortement le bras; +vous osez nourrir un pareil sentiment pour celle que vous devriez +respecter comme votre mère! + +--Comme ma mère, reprit-il avec un sourire triste; elle serait bien jeune, +ma mère! + +--Grand Dieu! dit Bénédict consterné, que dira Valentine? + +--Valentine! Et que lui importe? D'ailleurs, pourquoi n'a-t-elle pas prévu +ce qui arriverait? Pourquoi a-t-elle permis que chaque soir nous réunît +sous ses yeux? Et vous-même pourquoi m'avez-vous pris pour le confident +et le témoin de vos amours? Car vous l'aimez, maintenant je ne puis m'y +tromper. Hier, je vous ai suivi, vous alliez à la ferme, et je ne suppose +point que vous y alliez si secrètement pour voir ma mère ou ma tante. +Pourquoi vous en cacheriez-vous? + +--Ah ça, que voulez-vous donc dire? s'écria Bénédict dégagé d'un poids +énorme; vous me croyez amoureux de ma cousine? + +--Qui ne le serait? répondit le jeune homme avec un naïf enthousiasme. + +--Viens, mon enfant, dit Bénédict en le pressant contre sa poitrine. +Crois-tu à la parole d'un ami? Eh bien! je te jure sur l'honneur que je +n'eus jamais d'amour pour Athénaïs, et que je n'en aurai jamais. Es-tu +content maintenant? + +--Serait-il vrai? s'écria Valentin en l'embrassant avec transport; mais, +en ce cas, que vas-tu donc faire à la ferme? + +--M'occuper, répondit Bénédict embarrassé, d'une affaire importante pour +l'existence de madame de Lansac. Forcé de me cacher pour ne pas rencontrer +Blutty, avec lequel je suis brouillé, et qui pourrait à juste titre +s'offenser de ma présence chez lui, je prends quelques précautions pour +parvenir auprès de ma tante. Ses intérêts exigent tous mes soins... C'est +une affaire d'argent que tu comprendrais peu... Que t'importe, d'ailleurs? +Je te l'expliquerai plus tard, il faut que je parte. + +--Il suffit, dit Valentin; je n'ai pas d'explication à vous demander. Vos +motifs ne peuvent être que nobles et généreux. Mais permets-moi de +t'accompagner, Bénédict. + +--Je le veux bien, pendant une partie du chemin, répondit-il. + +Ils sortirent ensemble. + +--Pourquoi ce fusil? dit Bénédict en voyant Valentin passer à ses côtés +l'arme sur l'épaule. + +--Je ne sais. Je veux aller avec toi jusqu'à la ferme. Ce Pierre Blutty te +hait, je le sais. S'il te rencontrait, il te ferait un mauvais parti. Il +est lâche et brutal; laisse-moi t'escorter. Tiens, hier soir je n'ai pu +dormir tant que tu n'as pas été rentré. Je faisais des rêves affreux; et à +présent que j'ai le cÅ“ur déchargé d'une horrible jalousie, à présent que +je devrais être heureux, je me sens dans l'humeur la plus noire que j'aie +eue de ma vie. + +--Je t'ai dit souvent, Valentin, que tu as les nerfs d'une femme. Pauvre +enfant! Ton amitié m'est douce pourtant. Je crois qu'elle réussirait à me +faire supporter la vie quand tout le reste me manquerait. + +Ils marchèrent quelque temps en silence, puis ils reprirent une +conversation interrompue et brisée à chaque instant. Bénédict sentait +son cÅ“ur se gonfler de joie à l'approche du moment qui devait le réunir +à Valentine. Son jeune compagnon, d'une nature plus frêle et plus +impressionnable, se débattait sous le poids de je ne sais quel +pressentiment. Bénédict voulut lui montrer la folie de son amour pour +Athénaïs, et l'engager à lutter contre ce penchant dangereux. Il lui fit +des maux de la passion une peinture sinistre, et pourtant d'ardentes +palpitations de joie démentaient intérieurement ses paroles. + +--Tu as raison peut-être! lui dit Valentin. Je crois que je suis destiné à +être malheureux. Du moins je le crois ce soir, tant je me sens oppressé et +abattu. Reviens de bonne heure, entends-tu? ou laisse-moi t'accompagner +jusqu'au verger. + +--Non, mon enfant, non, dit Bénédict en s'arrêtant sous un vieux saule qui +formait l'angle du chemin. Rentre; je serai bientôt près de toi, et je +reprendrai ma mercuriale. Eh bien! qu'as-tu? + +--Tu devrais prendre mon fusil. + +--Quelle folie! + +--Tiens, écoute! dit Valentin. + +Un cri rauque et funèbre partit au-dessus de leurs têtes. + +--C'est un engoulevent, répondit Bénédict. Il est caché dans le tronc +pourri de cet arbre. Veux-tu l'abattre? Je vais le faire partir. + +Il donna un coup de pied contre l'arbre. L'oiseau partit d'un vol oblique +et silencieux. Valentin l'ajusta, mais il faisait trop sombre pour qu'il +pût l'atteindre. L'engoulevent s'éloigna en répétant son cri sinistre. + +--Oiseau de malheur! dit le jeune homme, je t'ai manqué! n'est-ce pas +celui-là que les paysans appellent _l'oiseau de la mort_? + +--Oui, dit Bénédict avec indifférence; ils prétendent qu'il chante sur la +tête d'un homme une heure avant sa fin. Gare à nous! nous étions sous cet +arbre quand il a chanté. + +Valentin haussa les épaules, comme s'il eût été honteux de ses puérilités. +Cependant il pressa la main de son ami avec plus de vivacité que de +coutume. + +--Reviens bientôt, lui dit-il. + +Et ils se séparèrent. + +Bénédict entra sans bruit et trouva Valentine à la porte de la maison. + +--J'ai de grandes nouvelles à vous apprendre, lui dit-elle; mais ne +restons pas dans cette salle, la première personne venue pourrait nous y +surprendre. Athénaïs me cède sa chambre pour une heure. Suivez-moi. + +Depuis le mariage de la jeune fermière, on avait arrangé et décoré, pour +les nouveaux époux, une assez jolie chambre au rez-de-chaussée. Athénaïs +l'avait offerte à son amie, et avait été attendre la fin de sa conférence +dans la chambre que celle-ci occupait à l'étage supérieur. + +Valentine y conduisit Bénédict. + +Pierre Blutty et Georges Simonneau quittèrent, à peu près à la même heure, +la métairie où ils avaient passé l'après-dîné. Tous deux suivaient en +silence un chemin creux sur le bord de l'Indre. + +--Sacrebleu! Pierre, tu n'es pas un homme, dit Georges en s'arrêtant. On +dirait que tu vas faire un crime. Tu ne dis rien, tu as été pâle et défait +comme un linceul tout le jour, à peine si tu marches droit. Comment! c'est +pour une femme que tu te laisses ainsi démoraliser? + +--Ce n'est plus tant l'amour que j'ai pour la femme, répondit Pierre d'une +voix creuse et en s'arrêtant, que la haine que j'ai pour l'homme. Celle-là +me fige le sang autour du cÅ“ur; et quand tu dis que je vais faire un +crime, je crois que tu ne te trompes pas. + +--Ah ça, plaisantes-tu? dit Georges en s'arrêtant à son tour. Je me suis +associé avec toi pour donner une _roulée_. + +--Une _roulée_ jusqu'à ce que mort s'ensuive, reprit l'autre d'un ton +grave. Il y a assez longtemps que sa figure me fait souffrir. Il faut que +l'un de nous deux cède la place à l'autre cette nuit. + +--Diable! c'est plus sérieux que je ne pensais. Qu'est-ce donc que tu +tiens là en guise de bâton? Il fait si noir! Est-ce que tu t'es obstiné à +emporter cette diable de fourche? + +--Peut-être! + +--Mais, dis donc, n'allons pas nous jeter dans une affaire qui nous +mènerait aux assises, da! Cela ne m'amuserait pas, moi qui ai femme et +enfants! + +--Si tu as peur, ne viens pas! + +--J'irai, mais pour t'empêcher de faire un mauvais coup. + +Ils se remirent en marche. + +--Écoutez, dit Valentine en tirant de son sein une lettre cachetée de +noir; je suis bouleversée, et ce que je sens en moi me fait horreur de +moi-même. Lisez; mais si votre cÅ“ur est aussi coupable que le mien, +taisez-vous, car j'ai peur que la terre ne s'ouvre pour nous engloutir. + +Bénédict, effrayé, ouvrit la lettre; elle était de Franck, le valet de +chambre de M. de Lansac. M. de Lansac venait d'être tué en duel. + +Le sentiment d'une joie cruelle et violente envahit toutes les facultés de +Bénédict. Il se mit à marcher avec agitation dans la chambre pour dérober +à Valentine une émotion qu'elle condamnait, mais dont elle-même ne pouvait +se défendre. Ses efforts furent vains. Il s'élança vers elle, et, tombant +à ses pieds, il la pressa contre sa poitrine dans un transport d'ivresse +sauvage. + +--À quoi bon feindre un recueillement hypocrite? s'écria-t-il. Est-ce toi, +est-ce Dieu que je pourrais tromper? N'est-ce pas Dieu qui règle nos +destinées? N'est-ce pas lui qui te délivre de la chaîne honteuse de +ce mariage? N'est-ce pas lui qui purge la terre de cet homme faux et +stupide?... + +--Taisez-vous! dit Valentine en lui mettant ses mains sur la bouche. +Voulez-vous donc attirer sur nous la vengeance du ciel? N'avons-nous pas +assez offensé la vie de cet homme? faut-il l'insulter jusqu'après sa mort! +Oh! taisez-vous, cela est un sacrilège. Dieu n'a peut-être permis cet +événement que pour nous punir et nous rendre plus misérables encore. + +--Craintive et folle Valentine! que peut-il donc nous arriver maintenant? +N'es-tu pas libre? L'avenir n'est-il pas à nous? Eh bien! n'insultons pas +les morts, j'y consens. Bénissons, au contraire, la mémoire de cet homme +qui s'est chargé d'aplanir entre nous les distances de rang et de fortune. +Béni soit-il pour t'avoir faite pauvre et délaissée comme te voilà ! car +sans lui je n'aurais pu prétendre à toi. Ta richesse, ta considération, +eussent été des obstacles que ma fierté n'eût pas voulu franchir... +À présent tu m'appartiens, tu ne peux pas, tu ne dois pas m'échapper, +Valentine; je suis ton époux, j'ai des droits sur toi. Ta conscience, +ta religion, t'ordonnent de me prendre pour appui et pour vengeur. Oh! +maintenant, qu'on vienne t'insulter dans mes bras, si on l'ose! Moi, je +comprendrai mes devoirs; moi, je saurai la valeur du dépôt qui m'est +confié; moi, je ne te quitterai pas; je veillerai sur toi avec amour! Que +nous serons heureux! Vois donc comme Dieu est bon! comme, après les rudes +épreuves, il nous envoie les biens dont nous étions avides! Te souviens-tu +qu'un jour tu regrettais ici de n'être pas fermière, de ne pouvoir +te soustraire à l'esclavage d'une vie opulente pour vivre en simple +villageoise sous un toit de chaume? Eh bien, voilà ton vÅ“u exaucé. Tu +seras suzeraine dans la chamière du ravin; tu courras parmi les taillis +avec ta chèvre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-même, tu dormiras +sans crainte et sans souci sur le sein d'un paysan. Chère Valentine, que +tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses! Que tu seras adorée +et obéie dans ta nouvelle demeure! Tu n'auras qu'un serviteur et qu'un +esclave, ce sera moi; mais j'aurai plus de zèle à moi seul que toute +une livrée. Tous les ouvrages pénibles me concerneront; toi, tu n'auras +d'autre soin que d'embellir ma vie et de dormir parmi les fleurs à mon +côté. + +Et d'ailleurs nous serons riches. J'ai doublé déjà la valeur de mes terres; +j'ai mille francs de rente! et toi, quand tu auras vendu ce qui te reste, +tu en auras à peu près autant. Nous arrondirons notre propriété. Oh! ce +sera une terre magnifique! Nous aurons ta bonne Catherine pour factotum. +Nous aurons une vache et son veau, que sais-je?... Allons, réjouis-toi +donc, fais donc des projets avec moi!... + +--Hélas! je suis accablée de tristesse, dit Valentine, et je n'ai pas la +force de repousser vos rêves. Ah! parle-moi parle-moi encore de ce bonheur; + dis-moi qu'il ne peut nous fuir: je voudrais y croire. + +--Et pourquoi donc t'y refuser? + +--Je ne sais, dit-elle en mettant sa main sur sa poitrine, je sens là un +poids qui m'étouffe. Le remords! Oh! oui, c est le remords! je n'ai pas +mérité d'être heureuse, moi, je ne dois pas l'être. J'ai été coupable; +j'ai trahi mes serments; j'ai oublié Dieu; Dieu me doit des châtiments, et +non des récompenses. + +--Chasse ces noires idées. Pauvre Valentine! te laisseras-tu donc ainsi +ronger et flétrir par le chagrin? En quoi donc as-tu été si criminelle? +N'as-tu pas résisté assez longtemps? N'est-ce pas moi qui suis le +coupable? N'as-tu pas expié ta faute par ta douleur? + +--Oh! oui, mes larmes auraient dû m'en laver! Mais, hélas! chaque jour +m'enfonçait plus avant dans l'abîme; et qui sait si je n'y aurais pas +croupi toute ma vie? Quel mérite aurai-je à présent? Comment réparerai-je +le passé? Toi-même, pourras-tu m'aimer toujours? Auras-tu confiance en +celle qui a trahi ses premiers serments? + +--Mais, Valentine, pense donc à tout ce qui devrait te servir d'excuse. +Songe donc à ta position malheureuse et fausse. Rappelle-toi ce mari qui +t'a poussée à ta perte avec préméditation, à cette mère qui a refusé de +t'ouvrir ses bras dans le danger, à cette vieille femme qui n'a trouvé +rien de mieux à te dire à son lit de mort que ces religieuses paroles: +_Ma fille, prends un amant de ton rang_. + +--Ah! il est vrai, dit Valentine faisant un amer retour sur le passé, ils +traitaient tous la vertu avec une incroyable légèreté. Moi seule, qu'ils +accusaient, je concevais la grandeur de mes devoirs, et je voulais faire +du mariage une obligation réciproque et sacrée. Mais ils riaient de ma +simplicité; l'un me parlait d'argent, l'autre de dignité, un troisième de +convenances. L'ambition ou le plaisir, c'était là toute la morale de leurs +actions, tout le sens de leurs préceptes; ils m'invitaient à faillir et +m'exhortaient à savoir seulement professer les dehors de la vertu. Si, au +lieu d'être le fils d'un paysan, tu eusses été duc et pair, mon pauvre +Bénédict, ils m'auraient portée en triomphe! + +--Sois-en sûre, et ne prends donc plus les menaces de leur sottise et leur +méchanceté pour les reproches de ta conscience. + +Lorsque onze heures sonnèrent au _coucou_ de la ferme, Bénédict s'apprêta +à quitter Valentine. Il avait réussi à la calmer, à l'enivrer d'espoir, à +la faire sourire; mais au moment où il la pressa contre son cÅ“ur pour lui +dire adieu, elle fut saisie d'une étrange terreur. + +--Et si j'allais te perdre! lui dit-elle en pâlissant. Nous avons prévu +tout, hormis cela! Avant que tout ce bonheur se réalise, tu peux mourir, +Bénédict! + +--Mourir! lui dit-il en la couvrant de baisers, est-ce qu'on meurt quand +on s'aime ainsi? + +Elle lui ouvrit doucement la porte du verger, et l'embrassa encore sur le +seuil. + +--Te souviens-tu, lui dit-il tout bas, que tu m'as donné ici ton premier +baiser sur le front?... + +--À demain! lui répondit-elle. + +Elle avait à peine regagné sa chambre qu'un cri profond et terrible +retentit dans le verger; ce fut le seul bruit; mais il fut horrible, et +toute la maison l'entendit. + +En approchant de la ferme, Pierre Blutty avait vu de la lumière dans la +chambre de sa femme, qu'il ne savait pas être occupée par Valentine. Il +avait vu passer distinctement deux ombres sur le rideau, celle d'un homme +et celle d'une femme; plus de doutes pour lui. En vain Simonneau avait +voulu le calmer; désespérant d'y parvenir et craignant d'être inculpé dans +une affaire criminelle, il avait pris le parti de s'éloigner. Blutty avait +vu la porte s'entr'ouvrir, un rayon de lumière qui s'en échappait lui +avait fait reconnaître Bénédict; une femme venait derrière lui, il ne put +voir son visage parce que Bénédict le lui cacha en l'embrassant; mais ce +ne pouvait être qu'Athénaïs. Le malheureux jaloux dressa alors sa fourche +de fer au moment où Bénédict, voulant franchir la clôture du verger, monta +sur le mur en pierres sèches à l'endroit qui portait encore les traces de +son passage de la veille; il s'élança pour sauter et se jeta sur l'arme +aiguë; les deux pointes s'enfoncèrent bien avant dans sa poitrine, et il +tomba baigné dans son sang. + +À cette même place, deux ans auparavant, il avait soutenu Valentine dans +ses bras la première fois qu'elle était venue furtivement à la ferme pour +voir sa sÅ“ur. + +Une rumeur affreuse s'éleva dans la maison à la vue de ce crime; Blutty +s'enfuit et s'alla remettre à la discrétion du procureur du roi. Il lui +raconta franchement l'affaire: l'homme était son rival, il avait été +assassiné dans le jardin du meurtrier; celui-ci pouvait se défendre en +assurant qu'il l'avait pris pour un voleur. Aux yeux de la loi il devait +être acquitté; aux yeux du magistrat auquel il confiait avec franchise la +passion qui l'avait fait agir et le remords qui le déchirait, il trouva +grâce. Il fût résulté des débats un horrible scandale pour la famille +Lhéry, la plus nombreuse et la plus estimée du département. Il n'y eut +point de poursuites contre Pierre Blutty. + +On apporta le cadavre dans la salle. + +Valentine recueillit encore un sourire, une parole d'amour et un regard +vers le ciel. Il mourut sur son sein. + +Alors elle fut entraînée dans sa chambre par Lhéry, tandis que madame +Lhéry emmenait de son côté Athénaïs évanouie. + +Louise, pâle, froide, et conservant toute sa raison, toutes ses facultés +pour souffrir, resta seule auprès du cadavre. + +Au bout d'une heure Lhéry vint la rejoindre. + +--Votre sÅ“ur est bien mal, lui dit le vieillard consterné. Vous devriez +aller la secourir. Je remplirai, moi, le triste devoir de rester ici. + +Louise ne répondit rien, et entra dans la chambre de Valentine. + +Lhéry l'avait déposée sur son lit. Elle avait la face verdâtre, ses yeux +rouges et ardents ne versaient pas de larmes. Ses mains étaient raidies. +autour de son cou; une sorte de râle convulsif s'exhalait de sa poitrine. + +Louise, pâle aussi, mais calme en apparence, prit un flambeau et se pencha +vers sa sÅ“ur. + +Quand ces deux femmes se regardèrent, il y eut entre elles comme un +magnétisme horrible. Le visage de Louise exprimait un mépris féroce, une +haine glaciale; celui de Valentine, contracté par la terreur, cherchait +vainement à fuir ce terrible examen, cette vengeresse apparition. + +--Ainsi, dit Louise en passant sa main furieuse dans les cheveux épars de +Valentine, comme si elle eût voulu les arracher, c'est vous qui l'avez tué! + +--Oui, c'est moi! moi! moi! bégaya Valentine hébétée. + +--Cela devait arriver, dit Louise. Il l'a voulu; il s'est attaché à votre +destinée, et vous l'ayez perdu! Eh bien! achevez votre tâche, prenez aussi +ma vie; car ma vie, c'était la sienne, et moi je ne lui survivrai pas! +Savez-vous quel double coup vous avez frappé? Non, vous ne vous flattiez +pas d'avoir fait tant de mal! Eh bien! triomphez! Vous m'avez supplantée, +vous m'avez rongé le cÅ“ur tous les jours de votre vie, et vous venez d'y +enfoncer le couteau. C'est bien! Valentine, vous avez complété l'Å“uvre de +votre race. Il était écrit que de votre famille sortiraient pour moi tous +les maux. Vous avez été la fille de votre mère, la fille de votre père, +qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang! C'est vous qui m'avez +attirée dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un +basilic, m'y avez fascinée et attachée afin d'y dévorer mes entrailles à +votre aise. Ah! vous ne savez pas comme vous m'avez fait souffrir! Le +succès a dû passer votre attente. Vous ne savez pas comme je l'aimais, cet +homme qui est mort! mais vous lui aviez jeté un charme, et il ne voyait +plus clair autour de lui. Oh! je l'aurais rendu heureux, moi! Je ne +l'aurais pas torturé comme vous avez fait! Je lui aurais sacrifié une +vaine gloire et d'orgueilleux principes. Je n'aurais pas fait de sa vie +un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se +serait pas flétrie sous mes caresses égoïstes! Je ne l'aurais pas condamné +à dépérir rongé de chagrins et de privations. Ensuite je ne l'aurais +pas attiré dans un piège pour le livrer à un assassin. Non! il serait +aujourd'hui plein d'avenir et de vie, s'il eût voulu m'aimer! Soyez +maudite, vous qui l'en avez empêché! + +En proférant ces imprécations, la malheureuse Louise s'affaiblit, et finit +par tomber mourante aux pieds de sa sÅ“ur. + +Quand elle revint à la vie, elle ne se souvint plus de ce qu'elle avait +dit. Elle soigna Valentine avec amour; elle l'accabla de caresses et +de larmes. Mais elle ne put effacer l'affreuse impression que cette +confession involontaire lui avait faite. Dans ses accès de fièvre, +Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les +terreurs de la démence. + +Elle mourut huit jours après. La religion versa quelque baume sur ses +derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la +terre au ciel. + +Louise avait tant souffert, que ses facultés, rompues au joug de la +douleur, trempées au feu des passions dévorantes, avaient acquis une force +surnaturelle. Elle résista à ce coup affreux, et vécut pour son fils. + +Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa méprise. Malgré la rudesse +de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrètement. +Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait à un +reproche l'exaspérait, parce que le reproche s'élevait encore plus haut +en lui-même. Il eut peu de relations avec sa famille durant l'année qui +suivit son crime. Athénaïs faisait de vains efforts pour dissimuler +l'effroi et l'éloignement qu'il lui inspirait. Madame Lhéry se cachait +pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours où il devait y +venir. Il chercha dans le vin une consolation à ses ennuis, et parvint à +s'étourdir en s'enivrant tous les jours. Un soir il s'alla jeter dans la +rivière, que la clarté blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin +sablé. Les paysans remarquèrent, comme une juste punition du ciel, que sa +mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an après celle de +Bénédict. + +Plusieurs années après, on vit bien du changement dans le pays. Athénaïs, +héritière de deux cent mille francs légués par son parrain le maître de +forges, acheta le château de Raimbault et les terres qui l'environnaient. +M. Lhéry, poussé par sa femme à cet acte de vanité, vendit ses propriétés, +ou plutôt les troqua (les malins du pays disent avec perte) contre les +autres terres de Raimbault. Les bons fermiers s'installèrent donc dans +l'opulente demeure de leurs anciens seigneurs, et la jeune veuve put +satisfaire enfin ces goûts de luxe qu'on lui avait inspirés dès l'enfance. + + + + +XXXIX. + + +Louise, qui avait été achever à Paris l'éducation de son fils, fut invitée +alors à venir se fixer auprès de ses fidèles amis. Valentin venait d'être +reçu médecin. On l'engageait à se fixer dans le pays, où M. Faure, devenu +trop vieux pour exercer, lui léguait avec empressement sa clientèle. + +Louise et son fils revinrent donc, et trouvèrent chez cette honnête +famille l'accueil le plus sincère et le plus tendre. Ce fut une triste +consolation pour eux que d'habiter le pavillon. Pendant cette longue +absence, le jeune Valentin était devenu un homme; sa beauté, son +instruction, sa modestie, ses nobles qualités, lui gagnaient l'estime +et l'affection des plus récalcitrants sur l'article de la naissance. +Cependant il portait bien légitimement le nom de Raimbault. Madame Lhéry +ne l'oubliait pas, et disait tout bas à son mari que c'était peu d'être +propriétaire si l'on n'était seigneur; ce qui signifiait, en d'autres +termes, qu'il ne manquait plus à leur fille que le nom de leurs anciens +maîtres. M. Lhéry trouvait le jeune médecin bien jeune. + +--Eh! disait la mère Lhéry, notre Athénaïs l'est bien aussi. Est-ce que +nous ne sommes pas de _la même âge_, toi et moi? Est-ce que nous en avons +été moins heureux pour ça? + +Le père Lhéry était plus positif que sa femme; il disait que _l'argent +attire l'argent_; que sa fille était un assez beau parti pour prétendre +non-seulement à un noble, mais encore à un riche propriétaire. Il fallut +céder, car l'ancienne inclination de madame Blutty se réveilla avec une +intensité nouvelle en retrouvant son _jeune écolier_ si grand et si +perfectionné. Louise hésita; Valentin, partagé entre son amour et sa +fierté, se laissa pourtant convaincre par les brûlants regards de la belle +veuve. Athénaïs devint sa femme. + +Elle ne put pas résister à la démangeaison de se faire annoncer dans +les salons aristocratiques des environs sous le titre de comtesse de +Raimbault. Les voisins en firent des gorges chaudes, les uns par mépris, +les autres par envie. La vraie comtesse de Raimbault intenta à la nouvelle +un procès pour ce fait; mais elle mourut, et personne ne songea plus à +réclamer. Athénaïs était bonne, elle fut heureuse; son mari, doué de +l'excellent caractère et de la haute raison de Valentine, l'a facilement +dominée et corrigée doucement de beaucoup de ses travers. Ceux qui lui +restent la rendent piquante et la font aimer comme le feraient des +qualités, tant elle les reconnaît avec franchise. + +La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses vanités et ses +ridicules; cependant nul pauvre n'est rebuté à la porte du château, nul +voisin n'y réclame vainement un service; on en rit par jalousie plutôt que +par pitié. Si quelque ancien compagnon du vieux Lhéry lui adresse parfois +une lourde épigramme sur son changement de fortune, Lhéry s'en console +en voyant que la moindre avance de sa part est reçue avec orgueil et +reconnaissance. + +Louise se repose auprès de sa nouvelle famille de la triste carrière +qu'elle a fournie. L'âge des passions a fui derrière elle; une teinte de +mélancolie religieuse s'est répandue sur ses pensées de chaque jour. Sa +plus grande joie est d'élever sa petite-fille blonde et blanche, qui +perpétue le nom bien-aimé de Valentine, et qui rappelle à sa très-jeune +grand'mère les premières années de cette sÅ“ur chérie. En passant devant +le cimetière du village, le voyageur a vu souvent le bel enfant jouer aux +pieds de Louise, et cueillir des primevères qui croissent sur la double +tombe de Valentine et de Bénédict. + +FIN DE VALENTINE. + + * * * * * + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Valentine, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALENTINE *** + +***** This file should be named 17251-0.txt or 17251-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/5/17251/ + +Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17251-0.zip b/17251-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..16b4dfa --- /dev/null +++ b/17251-0.zip diff --git a/17251-8.txt b/17251-8.txt new file mode 100644 index 0000000..aee466f --- /dev/null +++ b/17251-8.txt @@ -0,0 +1,10675 @@ +The Project Gutenberg EBook of Valentine, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Valentine + +Author: George Sand + +Release Date: December 8, 2005 [EBook #17251] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALENTINE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +LIBRAIRIE BLANCHARD +rue RICHELIEU, 78 + +ÉDITION J. HETZEL + +LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie +5, RUE DU PONT-De-LODI + + +1832 + + + + +VALENTINE + +par + +George SAND + + + + +NOTICE + + +_Valentine_ est le second roman que j'aie publié, après _Indiana_, qui eut +un succès littéraire auquel j'étais loin de m'attendre; je retournais dans +le Berri en 1832, et je me plus à peindre la nature que j'avais sous les +yeux depuis mon enfance. Dès ces jours-là, j'avais éprouvé le besoin de +la décrire; mais, par un phénomène qui accompagne toutes les émotions +profondes, dans l'ordre moral comme dans l'ordre intellectuel, c'est ce +qu'on désire le plus manifester, qu'on ose le moins aborder en public. Ce +pauvre coin du Berri, cette Vallée-Noire si inconnue, ce paysage sans +grandeur, sans éclat, qu'il faut chercher pour le trouver, et chérir pour +l'admirer, c'était le sanctuaire de mes premières, de mes longues, de mes +continuelles rêveries. Il y avait vingt-deux ans que je vivais dans ces +arbres mutilés, dans ces chemins raboteux, le long de ces buissons +incultes, au bord de ces ruisseaux dont les rives ne sont praticables +qu'aux enfants et aux troupeaux. Tout cela n'avait de charmes que pour +moi, et ne méritait pas d'être révélé aux indifférents. Pourquoi trahir +l'_incognito_ de cette contrée modeste qu'aucun grand souvenir historique, +qu'aucun grand site pittoresque, ne signalent à l'intérêt ou à la +curiosité? Il me semblait que la Vallée-Noire c'était moi-même, c'était +le cadre, le vêtement de ma propre existence, et il y avait si loin de là +à une toilette brillante et faite pour attirer les regards! Si j'avais +compté sur le retentissement de mes oeuvres, je crois que j'eusse voilé +avec jalousie ce paysage comme un sanctuaire, où, seul jusque-là, +peut-être, j'avais promené une pensée d'artiste, une rêverie de poète; +mais je n'y comptais pas, je n'y pensais même pas du tout. J étais obligé +d'écrire et j'écrivais. Je me laissais entraîner au charme secret répandu +dans l'air presque natal dont j'étais enveloppé. La partie descriptive de +mon roman fut goûtée. La fable souleva des critiques assez vives sur la +prétendue doctrine anti-matrimoniale que j'avais déjà proclamée, disait-on, +dans _Indiana_. Dans l'un et l'autre roman j'avais montré les dangers et +les douleurs des unions mal assorties. Il paraît que, croyant faire de la +prose, j'avais fait du saint-simonisme sans le savoir. Je n'en étais pas +alors à réfléchir sur les misères sociales. J'étais encore trop jeune +pour voir et constater autre chose que des faits. J'en serais peut-être +toujours resté là, grâce à mon indolence naturelle et à cet amour des +choses extérieures qui est le bonheur et l'infirmité des artistes, si +l'on ne m'eût poussé, par des critiques un peu pédantesques, à réfléchir +davantage et à m'inquiéter des causes premières, dont je n'avais jusque-là +saisi que les effets. Mais on m'accusa si aigrement de vouloir faire +l'esprit fort et le philosophe, que je me posai un jour cette question: +«Voyons donc ce que c'est que la philosophie!» + +GEORGE SAND. + +Paris, 27 mars 1832. + + + * * * * * + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + +I. + + +La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays +singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la +direction de Paris à Clermont étant bordée des terres les plus habitées, +il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui +l'avoisinent. Mais à celui qui, cherchant l'ombre et le silence, +s'enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent +sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes +paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, des +massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave et pastorale. En vain +chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoise et +de moellons. À peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière +le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume; et s'il +apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d'une petite église, +au bout de quelques pas il découvrirait un campanile de tuiles rongées +par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et +de leurs chenevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux, +un cimetière d'un arpent carré fermé par une haie vive, quatre ormeaux +en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le +pays. + +Rien n'égale le repos de ces campagnes ignorées. Là n'ont pénétré ni le +luxe, ni les arts, ni la manie savante des recherches, ni le monstre à +cent bras qu'on appelle industrie. Les révolutions s'y sont à peine fait +sentir, et la dernière guerre dont le sol garde une imperceptible trace +est celle des huguenots contre les catholiques; encore la tradition en est +restée si incertaine et si pâle que, si vous interrogiez les habitants, +ils vous répondraient que ces choses se sont passées il y a au moins deux +mille ans; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, c'est +l'insouciance en matière d'antiquités. Vous pouvez parcourir ses domaines, +prier devant ses saints, boire à ses puits, sans jamais courir le risque +d'entendre la chronique féodale obligée, ou la légende miraculeuse de +rigueur. Le caractère grave et silencieux du paysan n'est pas un des +moindres charmes de cette contrée. Rien ne l'étonne, rien ne l'attire. +Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la +tête, et si vous lui demandez le chemin d'une ville ou d'une ferme, toute +sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous +prouver qu'il n'est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berri ne +conçoit pas qu'on marche sans bien savoir où l'on va. À peine son chien +daignera-t-il aboyer après vous; ses enfants se cacheront derrière la haie +pour échapper à vos regards ou à vos questions, et le plus petit d'entre +eux, s'il n'a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur +dans le fossé en criant de toutes ses forces. Mais la figure la plus +impassible sera celle d'un grand boeuf blanc, doyen inévitable de tous les +pâturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera +tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des +taureaux effarouchés. + +À part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce +pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés +aromatiques. + +Une partie de terrain comprise entre deux petites rivières est +particulièrement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa +végétation, qui lui ont fait donner le nom de _Vallée-Noire_. Elle n'est +peuplée que de chaumières éparses et de quelques fermes d'un bon revenu. +Celle qu'on appelle _Grangeneuve_ est fort considérable; mais la +simplicité de son aspect n'offre rien qui altère celle du paysage. Une +avenue d'érables y conduit, et, tout au pied des bâtiments rustiques, +l'Indre, qui n'est dans cet endroit qu'un joli ruisseau, se promène +doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie. + +Le 1er mai est pour les habitants de la Vallée-Noire un jour de +déplacement et de fête. À l'extrémité du vallon, c'est-à-dire à deux +lieues environ de la partie centrale où est situé Grangeneuve, se tient +une de ces fêtes champêtres qui, en tous pays, attirent et réunissent tous +les habitants des environs, depuis le sous-préfet du département jusqu'à +la jolie grisette qui a plissé, la veille, le jabot administratif; depuis +la noble châtelaine jusqu'au petit _pâtour_ (c'est le mot du pays) qui +nourrit sa chèvre et son mouton aux dépens des haies seigneuriales. Tout +cela mange sur l'herbe, danse sur l'herbe, avec plus ou moins d'appétit, +plus ou moins de plaisir; tout cela vient pour se montrer en calèche ou +sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d'Italie, en sabots de +bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe +de droguet. C'est un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute +et basse justice pour la beauté, quand, à la lumière inévitable du plein +soleil, les grâces un peu problématiques des salons sont appelées au +concours vis-à-vis des fraîches santés, des éclatantes jeunesses du +village; alors que l'aréopage masculin est composé de juges de tout rang, +et que les parties sont en présence au son du violon, à travers la +poussière, sous le feu des regards. Bien des triomphes équitables, +bien des réparations méritées, bien des jugements longtemps en litige, +signalent dans les annales de la coquetterie le jour de la fête champêtre, +et le 1er mai était là, comme partout, un grand sujet de rivalité secrète +entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanchées de la +Vallée-Noire. + +Mais ce fut à Grangeneuve que s'organisa dès le matin le plus redoutable +arsenal de cette séduction naïve. C'était dans une grande chambre basse, +éclairée par des croisées à petit vitrage; les murs étaient revêtus d'un +panier assez éclatant de couleur, qui jurait avec les solives noircies du +plafond, les portes en plein chêne et le bahut grossier. Dans ce local +imparfaitement décoré, où d'assez beaux meubles modernes faisaient +ressortir la rusticité classique de sa première condition, une belle fille +de seize ans, debout devant le cadre doré et découpé d'une vieille glace +qui semblait se pencher vers elle pour l'admirer, mettait la dernière main +à une toilette plus riche qu'élégante. Mais Athénaïs, l'héritière unique +du bon fermier, était si jeune, si rose, si réjouissante à voir, qu'elle +semblait encore gracieuse et naturelle dans ses atours d'emprunt. Tandis +qu'elle arrangeait les plis de sa robe de tulle, madame sa mère, accroupie +devant la porte, et les manches retroussées jusqu'au coude, préparait, +dans un grand chaudron, je ne sais quelle mixture d'eau et de son, autour +de laquelle une demi-brigade de canards se tenait en bon ordre dans une +attentive extase. Un rayon de soleil vif et joyeux entrait par cette porte +ouverte, et venait tomber sur la jeune fille parée, vermeille et mignonne, +si différente de sa mère, replète, hâlée, vêtue de bure. + +À l'autre bout de la chambre, un jeune homme habillé de noir, assis +négligemment sur un canapé, contemplait Athénaïs en silence. Mais son +visage n'exprimait pas cette joie expansive, enfantine, que trahissaient +tous les mouvements de la jeune fille. Parfois même une légère expression +d'ironie et de pitié semblait animer sa bouche grande, mince et mobile. + +M. Lhéry, ou plutôt le père Lhéry, comme l'appelaient encore par habitude +les paysans dont il avait été longtemps l'égal et le compagnon, chauffait +paisiblement ses tibias chaussés de bas blancs, au feu de javelles qui +brûlait en toutes saisons dans la cheminée, selon l'usage des campagnes. +C'était un brave homme encore vert, qui portait des culottes rayées, +un grand gilet à fleurs, une veste longue et une queue. La queue est un +vestige précieux des temps passés, qui s'efface chaque jour de plus en +plus du sol de la France. Le Berri ayant moins souffert que toute autre +province des envahissements de la civilisation, cette coiffure y règne +encore sur quelques habitués fidèles, dans la classe des cultivateurs +demi-bourgeois, demi-rustres. C'était, dans leur jeunesse, le premier pas +vers les habitudes aristocratiques, et ils croiraient déroger aujourd'hui +s'ils privaient leur chef de cette distinction sociale. M. Lhéry avait +défendu la sienne contre les attaques ironiques de sa fille, et c'était +peut-être, dans toute la vie d'Athénaïs, la seule de ses volontés à +laquelle ce père tendre n'eût pas acquiescé. + +--Allons donc, maman! dit Athénaïs en arrangeant la boucle d'or de sa +ceinture de moire, as-tu fini de donner à manger à tes canards? Tu n'es +pas encore habillée? Nous ne partirons jamais! + +--Patience, patience, petite! dit la mère Lhéry en distribuant avec une +noble impartialité la pâture à ses volatiles; pendant le temps qu'on +mettra _Mignon_ à la patache, j'aurai tout celui de m'arranger. Ah! dame! +il ne m'en faut pas tant qu'à toi, ma fille! Je ne suis plus jeune; et, +quand je l'étais, je n'avais pas comme toi le loisir et le moyen de me +faire belle. Je ne passais pas deux heures à ma toilette, da! + +--Est-ce que c'est un reproche que vous me faites? dit Athénaïs d'un air +boudeur. + +--Non, ma fille, non, répondit la vieille. Amuse-toi, fais-toi _brave_, +mon enfant; tu as de la fortune, profite du travail de tes parents. Nous +sommes trop vieux à présent pour en jouir, nous autres... Et puis, quand +on a pris l'habitude d'être gueux, on ne s'en défait plus. Moi qui +pourrais me faire servir pour mon argent, ça m'est impossible; c'est plus +fort que moi, il faut toujours que tout soit fait par moi-même dans la +maison. Mais toi, fais la dame, ma fille; tu as été élevée pour ça: c'est +l'intention de ton père; tu n'es pas pour le nez d'un valet de charrue, et +le mari que tu auras sera bien aise de te trouver la main blanche, hein? + +Madame Lhéry, en achevant d'essuyer son chaudron et de débiter ce discours +plus affectueux que sensé, fit une grimace au jeune homme en manière de +sourire. Celui-ci affecta de n'y pas faire attention, et le père Lhéry, +qui contemplait les boucles de ses souliers dans cet état de béate +stupidité si doux au paysan qui se repose, leva ses yeux à demi fermés +vers son futur gendre, comme pour jouir de sa satisfaction. Mais le futur +gendre, pour échapper à ces prévenances muettes, se leva, changea de place, +et dit enfin à madame Lhéry: + +«Ma tante, voulez-vous que j'aille préparer la voiture? + +--Va, mon enfant, va si tu veux. Je ne te ferai pas attendre,» répondit la +bonne femme. + +Le neveu allait sortir quand une cinquième personne entra, qui, par son +air et son costume, contrastait singulièrement avec les habitants de la +ferme. + + + + +II. + + +C'était une femme petite et mince qui, au premier abord, semblait âgée de +vingt-cinq ans; mais, en la voyant de près, on pouvait lui en accorder +trente sans craindre d'être trop libéral envers elle. Sa taille fluette et +bien prise avait encore la grâce de la jeunesse; mais son visage, à la +fois noble et joli, portait les traces du chagrin, qui flétrit encore +plus que les années. Sa mise négligée, ses cheveux plats, son air calme, +témoignaient assez l'intention de ne point aller à la fête. Mais dans la +petitesse de sa pantoufle, dans l'arrangement décent et gracieux de sa +robe grise, dans la blancheur de son cou, dans sa démarche souple et +mesurée, il y avait plus d'aristocratie véritable que dans tous les joyaux +d'Athénaïs. Pourtant cette personne si imposante, devant laquelle toutes +les autres se levèrent avec respect, ne portait pas d'autre nom, chez ses +hôtes de la ferme, que celui de mademoiselle Louise. + +Elle tendit une main affectueuse à madame Lhéry, baisa sa fille au front, +et adressa un sourire d'amitié au jeune homme. + +--Eh bien! lui dit le père Lhéry, avez-vous été vous promener bien loin ce +matin, ma chère demoiselle? + +--En vérité, devinez jusqu'où j'ai osé aller! répondit mademoiselle Louise +en s'asseyant près de lui familièrement. + +--Pas jusqu'au château, je pense? dit vivement le neveu. + +--Précisément jusqu'au château, Bénédict, répondit-elle. + +--Quelle imprudence! s'écria Athénaïs, qui oublia un instant de crêper +les boucles de ses cheveux pour s'approcher avec curiosité. + +--Pourquoi? répliqua Louise; ne m'avez-vous pas dit que tous les +domestiques étaient renouvelés sauf la pauvre nourrice? Et bien +certainement, si j'eusse rencontré celle-là, elle ne m'eût pas trahie. + +--Mais enfin vous pouviez rencontrer madame... + +--À six heures du matin? _madame_ est dans son lit jusqu'à midi. + +--Vous vous êtes donc levée avant le jour? dit Bénédict. Il m'a semblé en +effet vous entendre ouvrir la porte du jardin. + +--Mais _mademoiselle!_ dit madame Lhéry, on la dit fort matinale, fort +active. Si vous l'eussiez rencontrée, celle-là? + +--Ah! que je l'aurais voulu! dit Louise avec chaleur; je n'aurai pas de +repos que je n'aie vu ses traits, entendu le son de sa voix... Vous la +connaissez; vous, Athénaïs; dites-moi donc encore qu'elle est jolie, +qu'elle est bonne, qu'elle ressemble à son père... + +--Il y a quelqu'un ici à qui elle ressemble bien davantage, dit Athénaïs +en regardant Louise; c'est dire qu'elle est bonne et jolie! + +La figure de Bénédict s'éclaircit, et ses regards se portèrent avec +bienveillance sur sa fiancée. + +--Mais écoutez, dit Athénaïs à Louise, si vous voulez tant voir +mademoiselle Valentine, il faut venir à la fête avec nous; vous vous +tiendrez cachée dans la maison de notre cousine Simone, sur la place, et +de là vous verrez certainement ces dames; car mademoiselle Valentine m'a +assuré qu'elles y viendraient. + +--Ma chère belle, cela est impossible, répondit Louise; je ne descendrais +pas de la carriole sans être reconnue ou devinée. D'ailleurs, il n'y a +qu'une personne de cette famille que je désire voir; la présence des +autres gâterait le plaisir que je m'en promets. Mais c'est assez parler de +mes projets, parlons des vôtres, Athénaïs. Il me semble que vous voulez +écraser tout le pays par un tel luxe de fraîcheur et de beauté! + +La jeune fermière rougit de plaisir, et embrassa Louise avec une vivacité +qui prouvait assez la satisfaction naïve qu'elle éprouvait d'être admirée. + +--Je vais chercher mon chapeau, dit-elle; vous m'aiderez à le poser, +n'est-ce pas? + +Et elle monta vivement un escalier de bois qui conduisait à sa chambre. + +Pendant ce temps, la mère Lhéry sortit par une autre porte pour aller +changer de costume; son mari prit une fourche et alla donner ses +instructions au bouvier pour le régime de la journée. + +Alors, Bénédict, resté seul avec Louise, se rapprocha d'elle, et parlant à +demi-voix: + +--Vous gâtez Athénaïs comme les autres! lui dit-il. Vous êtes la seule ici +qui auriez le droit de lui adresser quelques observations, et vous ne +daignez pas le faire... + +--Qu'avez-vous donc encore à reprocher à cette pauvre enfant? répondit +Louise étonnée. Ô Bénédict! vous êtes bien difficile! + +--Voilà ce qu'ils me disent tous, et vous aussi, Madame, vous qui pourriez +si bien comprendre ce que je souffre du caractère et des ridicules de +cette jeune personne! + +--Des ridicules? répéta Louise. Est-ce que vous ne seriez pas amoureux +d'elle? + +Bénédict ne répondit rien, et après un instant de trouble et de silence: + +--Convenez, lui dit-il, que sa toilette est extravagante aujourd'hui. +Aller danser au soleil et à la poussière avec une robe de bal, des +souliers de satin, un cachemire et des plumes! Outre que cette parure est +hors de place, je la trouve du plus mauvais goût. À son âge, une jeune +personne devrait chérir la simplicité et savoir s'embellir à peu de frais. + +--Est-ce la faute d'Athénaïs si on l'a élevée ainsi? Que vous vous +attachez à peu de chose! Occupez-vous plutôt de lui plaire et de prendre +de l'empire sur son esprit et sur son coeur; alors soyez sûr que vos +désirs seront des lois pour elle. Mais vous ne songez qu'à la froisser +et à la contredire, elle si choyée, si souveraine dans sa famille! +Souvenez-vous donc combien son coeur est bon et sensible... + +--Son coeur, son coeur! sans doute elle a un bon coeur; mais son esprit +est si borné! c'est une bonté toute native, toute végétale, à la manière +des légumes qui croissent bien ou mal sans en savoir la cause. Que sa +coquetterie me déplaît! Il me faudra lui donner le bras, la promener, +la montrer à cette fête, entendre la sotte admiration des uns, le sot +dénigrement des autres! Quel ennui! Je voudrais en être déjà revenu! + +--Quel singulier caractère! Savez-vous, Bénédict, que je ne vous comprends +pas? Combien d'autres à votre place s'enorgueilliraient de se montrer +en public avec la plus jolie fille et la plus riche héritière de nos +campagnes, d'exciter l'envie de vingt rivaux éconduits, de pouvoir se dire +son fiancé! Au lieu de cela, vous ne vous attachez qu'à la critique amère +de quelques légers défauts, communs à toutes les jeunes personnes de +cette classe, dont l'éducation ne s'est pas trouvée en rapport avec la +naissance. Vous lui faites un crime de subir les conséquences de la vanité +de ses parents; vanité bien innocente après tout, et dont vous devriez +vous plaindre moins que personne. + +--Je le sais, répondit-il vivement, je sais tout ce que vous allez me +dire. Ils ne me devaient rien, ils m'ont tout donné. Ils m'ont pris, moi, +fils de leur frère, fils d'un paysan comme eux, mais d'un paysan pauvre, +moi orphelin, moi indigent. Ils m'ont recueilli, adopté, et au lieu de me +mettre à la charrue, comme l'ordre social semblait m'y destiner, ils m'ont +envoyé à Paris, à leurs frais; ils m'ont fait faire des études, ils m'ont +métamorphosé en bourgeois, en étudiant, en bel esprit, et ils me destinent +encore leur fille, leur fille riche, vaniteuse et belle. Ils me la +réservent, ils me l'offrent! Oh! sans doute, ils m'ont aimé beaucoup, ces +parents au coeur simple et prodigue! mais leur aveugle tendresse s'est +trompée, et tout le bien qu'ils ont voulu me faire s'est changé en mal... +Maudite soit la manie de prétendre plus haut qu'on ne peut atteindre! + +Bénédict frappa du pied; Louise le regarda d'un air triste et sévère. + +--Est-ce là le langage que vous teniez hier, au retour de la chasse, à ce +jeune noble, ignorant et borné, qui niait les bienfaits de l'éducation +et voulait arrêter les progrès des classes inférieures de la société? +Que de bonnes choses n'avez-vous pas trouvé à lui dire pour défendre +la propagation des lumières et la liberté pour tous de croître et de +parvenir! Bénédict, votre esprit changeant, irrésolu, chagrin, cet esprit +qui examine et déprécie tout, m'étonne et m'afflige. J'ai peur que chez +vous le bon grain ne se change en ivraie, j'ai peur que vous ne soyez +beaucoup au-dessous de votre éducation, ou beaucoup au-dessus, ce qui ne +serait pas un moindre malheur. + +--Louise, Louise! dit Bénédict d'une voix altérée, en saisissant la main +de la jeune femme. + +Il la regarda fixement et avec des yeux humides; Louise rougit et détourna +les siens d'un air mécontent. Bénédict laissa tomber sa main et se mit à +marcher avec agitation, avec humeur; puis il se rapprocha d'elle et fit un +effort pour redevenir calme. + +--C'est vous qui êtes trop indulgente, dit-il. Vous avez vécu plus que moi, +et pourtant je vous crois beaucoup plus jeune. Vous avez l'expérience de +vos sentiments, qui sont grands et généreux, mais vous n'avez pas étudié +le coeur des autres, vous n'en soupçonnez pas la laideur et les petitesses; +vous n'attachez aucune importance aux imperfections d'autrui, vous ne les +voyez pas peut-être!... Ah! Mademoiselle! Mademoiselle! vous êtes un guide +bien indulgent et bien dangereux... + +--Voilà de singuliers reproches, dit Louise avec une gaieté forcée. De qui +me suis-je élue le mentor ici? Ne vous ai-je pas toujours dit au contraire +que je n'étais pas plus propre à diriger les autres que moi-même? Je +manque d'expérience, dites-vous!... Oh! je ne me plains pas de cela, +moi!... + +Deux larmes coulèrent le long des joues de Louise. Il se fit un instant +de silence pendant lequel Bénédict se rapprocha encore, et se tint ému et +tremblant auprès d'elle. Puis Louise reprit en cherchant à cacher sa +tristesse: + +--Mais vous avez raison, j'ai trop vécu en moi-même pour observer les +autres à fond. J'ai trop perdu de temps à souffrir; ma vie a été mal +employée. + +Louise s'aperçut que Bénédict pleurait. Elle craignait l'impétueuse +sensibilité de ce jeune homme, et, lui montrant la cour, elle lui fit +signe d'aller aider son oncle qui attelait lui-même à la patache un gros +bidet poitevin; mais Bénédict ne s'aperçut pas de son intention. + +--Louise! lui dit-il avec ardeur; puis il répéta: Louise! d'un ton plus +bas.--C'est un joli nom, dit-il, un nom si simple, si doux! et c'est vous +qui le portez! au lieu que ma cousine, si bien faite pour traire les +vaches et garder les moutons, s'appelle Athénaïs! J'ai une autre cousine +qui s'appelle Zoraïde, et qui vient de nommer son marmot Adhémar! Les +nobles ont bien raison de mépriser nos ridicules; ils sont amers! ne +trouvez-vous pas? Voici un rouet, le rouet de ma bonne tante; qui est-ce +qui le charge de laine? qui le fait tourner patiemment en son absence?... +Ce n'est pas Athénaïs... Oh non!... elle croirait s'être dégradée si elle +avait jamais touché un fuseau; elle craindrait de redescendre à l'état +d'où elle est sortie si elle savait faire un ouvrage utile. Non, non, elle +sait broder, jouer de la guitare, peindre des fleurs, danser; mais vous +savez filer, Mademoiselle, vous née dans l'opulence; vous êtes douce, +humble et laborieuse... J'entends marcher là-haut. C'est elle qui revient; +elle s'était oubliée devant son miroir sans doute!... + +--Bénédict! allez donc chercher votre chapeau, cria Athénaïs du haut de +l'escalier. + +--Allez donc! dit Louise à voix basse en voyant que Bénédict ne se +dérangeait pas. + +--Maudite soit la fête! répondit-il sur le même ton. Je vais partir, soit! +mais dès que j'aurai déposé ma belle cousine sur la pelouse, j'aurai soin +d'avoir un pied foulé et de revenir à la ferme... Y serez-vous, +mademoiselle Louise? + +--Non, Monsieur, je n'y serai pas, répondit-elle avec sécheresse. + +Bénédict devint rouge de dépit. Il se prépara à sortir. Madame Lhéry +reparut avec une toilette moins somptueuse, mais encore plus ridicule +que celle de sa fille. Le satin et la dentelle faisaient admirablement +ressortir son teint cuivré par le soleil, ses traits prononcés et sa +démarche roturière. Athénaïs passa un quart d'heure à s'arranger avec +humeur dans le fond de la carriole, reprochant à sa mère de froisser ses +manches en occupant trop d'espace à côté d'elle, et regrettant, dans son +coeur, que la folie de ses parents n'eût pas encore été poussée jusqu'à +se procurer une calèche. + +Le père Lhéry mit son chapeau sur ses genoux afin de ne pas l'exposer aux +cahots de la voiture en le gardant sur sa tête. Bénédict monta sur la +banquette de devant, et, en prenant les rênes, osa jeter un dernier regard +sur Louise; mais il rencontra tant de froideur et de sévérité dans le sien +qu'il baissa les yeux, se mordit les lèvres, et fouetta le cheval avec +colère. _Mignon_ partit au galop, et, coupant les profondes ornières du +chemin, il imprima à la carriole de violentes secousses, funestes aux +chapeaux des deux _dames_ et à l'humeur d'Athénaïs. + + + + +III. + + +Mais au bout de quelques pas, le bidet, naturellement peu taillé pour la +course, se ralentit; l'humeur irascible de Bénédict se calma et fit place +à la honte et aux remords, et M. Lhéry s'endormit profondément. + +Ils suivaient un de ces petits chemins verts qu'on appelle, en langage +villageois, _traînes_; chemin si étroit que l'étroite voiture touchait de +chaque côté les branches des arbres qui le bordaient, et qu'Athénaïs put +se cueillir un gros bouquet d'aubépine en passant son bras, couvert d'un +gant blanc, par la lucarne latérale de la carriole. Rien ne saurait +exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui +s'en vont serpentant capricieusement sous leurs perpétuels berceaux de +feuillage, découvrant à chaque détour une nouvelle profondeur toujours +plus mystérieuse et plus verte. Quand le soleil de midi embrase, jusqu'à +la tige, l'herbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes +bruissent avec force et que la caille _glousse_ avec amour dans les +sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes. +Vous y pouvez marcher une heure sans entendre d'autre bruit que le vol +d'un merle effarouché à votre approche, ou le saut d'une petite grenouille +verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans son hamac de joncs +entrelacés. Ce fossé lui-même renferme tout un monde d'habitants, toute +une forêt de végétations; son eau limpide court sans bruit en s'épurant +sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et +d'hépatiques; les fontinales, les longues herbes appelées _rubans d'eau_, +les mousses aquatiques pendantes et chevelues, tremblent incessamment dans +ses petits remous silencieux; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable +d'un air à la fois espiègle et peureux; la clématite et le chèvrefeuille +l'ombragent de berceaux où le rossignol cache son nid. Au printemps ce ne +sont que fleurs et parfums; à l'automne, les prunelles violettes couvrent +ces rameaux qui, en avril, blanchirent les premiers; la senelle rouge, +dont les grives sont friandes, remplace la fleur d'aubépine, et les ronces, +toutes chargées des flocons de laine qu'y ont laissés les brebis en +passant, s'empourprent de petites mûres sauvages d'une agréable saveur. + +Bénédict, laissant flotter les guides du paisible coursier, tomba dans une +rêverie profonde. Ce jeune homme était d'un caractère étrange; ceux qui +l'entouraient, faute de pouvoir le comparer à un autre de même trempe, le +considéraient comme absolument hors de la ligne commune. La plupart le +méprisaient comme un être incapable d'exécuter rien d'utile et de solide; +et, s'ils ne lui témoignaient pas le peu de cas qu'ils faisaient de lui, +c'est qu'ils étaient forcés de lui accorder une véritable bravoure +physique et une grande fermeté de ressentiments. En revanche, la famille +Lhéry, simple et bienveillante qu'elle était, n'hésitait pas à l'élever au +premier rang pour l'esprit et le savoir. Aveugles pour ses défauts, ces +braves gens ne voyaient dans leur neveu qu'un jeune homme trop riche +d'imagination et de connaissances pour goûter le repos de l'esprit. +Cependant Bénédict, à vingt-deux ans, n'avait point acquis ce qu'on +appelle une instruction positive. À Paris, tour à tour possédé de l'amour +des arts et des sciences, il ne s'était enrichi d'aucune spécialité. Il +avait travaillé beaucoup; mais il s'était arrêté lorsque la pratique +devenait nécessaire. Il avait senti le dégoût au moment où les autres +recueillent le fruit de leurs peines. Pour lui, l'amour de l'étude +finissait là où la nécessité du métier commençait. Les trésors de l'art +et de la science une fois conquis, il ne s'était plus senti la constance +égoïste d'en faire l'application à ses intérêts propres; et, comme il ne +savait pas être utile à lui-même, chacun disait en le voyant inoccupé: +«À quoi est-il bon?» + +De tout temps sa cousine lui avait été destinée en mariage; c'était la +meilleure réponse qu'on pût faire aux envieux qui accusaient les Lhéry +d'avoir laissé corrompre leur coeur autant que leur esprit par les +richesses. Il est bien vrai que leur bon sens, ce bon sens des paysans, +ordinairement si sûr et si droit, avait reçu une rude atteinte au sein de +la prospérité. Ils avaient cessé d'estimer les vertus simples et modestes, +et, après de vains efforts pour les détruire en eux-mêmes, ils avaient +tout fait pour en étouffer le germe chez leurs enfants; mais ils n'avaient +pas cessé de les chérir presque également, et en travaillant à leur perte +ils avaient cru travailler à leur bonheur. + +Cette éducation avait assez bien fructifié pour le malheur de l'un et de +l'autre. Athénaïs, comme une cire molle et flexible, avait pris dans un +pensionnat d'Orléans tous les défauts des jeunes provinciales: la vanité, +l'ambition, l'envie, la petitesse. Cependant la bonté du coeur était en +elle comme un héritage sacré transmis par sa mère, et les influences du +dehors n'avaient pu l'étouffer. Il y avait donc beaucoup à espérer pour +elle des leçons de l'expérience et de l'avenir. + +Le mal était plus grand chez Bénédict. Au lieu d'engourdir les sentiments +généreux, l'éducation les avait développés outre mesure, et les avait +changés en irritation douloureuse et fébrile. Ce caractère ardent, cette +âme impressionnable, auraient eu besoin d'un ordre d'idées calmantes, de +principes répressifs. Peut-être même que le travail des champs, la fatigue +du corps, eussent avantageusement employé l'excès de force qui fermentait +dans cette organisation énergique. Les lumières de la civilisation, qui +ont développé tant de qualités précieuses, en ont vicié peut-être autant. +C'est un malheur des générations placées entre celles qui ne savent rien +et celles qui sauront assez: elles savent trop. + +Lhéry et sa femme ne pouvaient comprendre le malheur de cette situation. +Ils se refusaient à le pressentir, et, n'imaginant pas d'autres félicités +que celles qu'ils pouvaient dispenser, ils se vantaient naïvement d'avoir +la puissance consolatrice des ennuis de Bénédict: c'était, selon eux, une +bonne ferme, une jolie fermière, et une dot de deux cent mille francs +comptants pour entrer en ménage. Mais Bénédict était insensible à ces +flatteries de leur affection. L'argent excitait en lui ce mépris profond, +enthousiaste exagération d'une jeunesse souvent trop prompte à changer +de principes et à plier un genou converti devant le dieu de l'univers. +Bénédict se sentait dévoré d'une ambition secrète; mais ce n'était pas +celle-là: c'était celle de son âge, celle des choses qui flattent +l'amour-propre d'une manière plus noble. + +Le but particulier de cette attente vague et pénible, il l'ignorait +encore. Il avait cru deux ou trois fois la reconnaître aux vives +fantaisies qui s'étaient emparées de son imagination. Ces fantaisies +s'étaient évanouies sans lui avoir apporté de jouissances durables. +Maintenant il la sentait toujours comme un mal ennemi renfermé dans son +sein, et jamais elle ne l'avait torturé si cruellement qu'alors qu'il +savait moins à quoi la faire servir. L'ennui, ce mal horrible qui s'est +attaché à la génération présente plus qu'à toute autre époque de +l'histoire sociale, avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur; +il s'étendait comme un nuage noir sur tout son avenir. Il avait déjà +flétri la plus précieuse faculté de son âge, l'espérance. + +À Paris, la solitude l'avait rebuté. Toute préférable à la société qu'elle +lui semblait, il l'avait trouvée, au fond de sa petite chambre d'étudiant, +trop solennelle, trop dangereuse pour des facultés aussi actives que +l'étaient les siennes. Sa santé en avait souffert, et ses bons parents +effrayés l'avaient rappelé auprès d'eux. Il y était depuis un mois, et +déjà son teint avait repris le ton vigoureux de la santé, mais son coeur +était plus agité que jamais. La poésie des champs, à laquelle il était si +sensible, portait jusqu'au délire l'ardeur de ces besoins ignorés qui le +rongeaient. Sa vie de famille, si bienfaisante et si douce dans les +premiers jours, chaque fois qu'il venait en faire l'essai, lui était +devenue déjà plus fastidieuse que de coutume. Il ne se sentait aucun goût +pour Athénaïs. Elle était trop au-dessous des chimères de sa pensée, et +l'idée de se fixer au sein de ces habitudes extravagantes ou triviales +dont sa famille offrait le contraste et l'assemblage lui était odieuse. +Son coeur s'ouvrait bien à la tendresse et à la reconnaissance; mais ces +sentiments étaient pour lui la source de combats et de remords perpétuels. +Il ne pouvait se défendre d'une ironie intérieure, implacable et cruelle, +à la vue de toutes ces petitesses qui l'entouraient, de ce mélange de +parcimonie et de prodigalité qui rendent si ridicules les moeurs des +parvenus. M. et Mme Lhéry, à la fois paternels et despotiques, donnaient +le dimanche d'excellent vin à leurs laboureurs; dans la semaine ils leur +reprochaient le filet de vinaigre qu'ils mettaient dans leur eau. Ils +accordaient avec empressement à leur fille un superbe piano, une toilette +en bois de citronnier, des livres richement reliés; ils la grondaient pour +un fagot de trop qu'elle faisait jeter dans l'âtre. Chez eux, ils se +faisaient petits et pauvres pour inspirer à leurs serviteurs le zèle et +l'économie; au dehors, ils s'enflaient avec orgueil, et eussent regardé +comme une insulte le moindre doute sur leur opulence. Eux, si bons, si +charitables, si faciles à gagner, ils avaient réussi, à force de sottise, +à se faire détester de tous leurs voisins, encore plus sots et plus vains +qu'eux. + +Voila les défauts que Bénédict ne pouvait endurer. La jeunesse est âpre et +intolérante pour la vieillesse, bien plus que celle-ci ne l'est envers +elle. Cependant, au milieu de son découragement, des mouvements vagues et +confus étaient venus jeter quelques éclairs d'espoir sur sa vie. Louise, +_madame_ ou _mademoiselle_ Louise (on l'appelait également de ces deux +noms), était venue s'installer à Grangeneuve depuis environ trois +semaines. D'abord, la différence de leurs âges avait rendu cette liaison +calme et imprévoyante; quelques préventions de Bénédict, défavorables à +Louise qu'il voyait pour la première fois depuis douze ans, s'étaient +effacées dans le charme pur et attachant de son commerce. Leurs goûts, +leur instruction, leurs sympathies, les avaient rapidement rapprochés, et +Louise, à la faveur de son âge, de ses malheurs et de ses vertus, avait +pris un ascendant complet sur l'esprit de son jeune ami. Mais les douceurs +de cette intimité furent de courte durée. Bénédict, toujours prompt +à dépasser le but, toujours avide de diviniser ses admirations et +d'empoisonner ses joies par leur excès, s'imagina qu'il était amoureux de +Louise, qu'elle était la femme selon son coeur, et qu'il ne pourrait plus +vivre là où elle ne serait pas. Ce fut l'erreur d'un jour. La froideur +avec laquelle Louise accueillit ses aveux timides lui inspira plus de +dépit que de douleur. Dans son ressentiment, il l'accusa intérieurement +d'orgueil et de sécheresse. Puis il se sentit désarmé par le souvenir des +malheurs de Louise, et s'avoua qu'elle était digne de respect autant que +de pitié. Deux ou trois fois encore il sentit se ranimer auprès d'elle ces +impétueuses aspirations d'une âme trop passionnée pour l'amitié; mais +Louise sut le calmer. Elle n'y employa point la raison qui s'égare en +transigeant; son expérience lui apprit à se méfier de la compassion; elle +ne lui en témoigna aucune, et quoique la dureté fût loin de son âme, elle +la fit servir à la guérison de ce jeune homme. L'émotion que Bénédict +avait témoignée le matin, durant leur entretien, avait été comme sa +dernière tentative de révolte. Maintenant il se repentait de sa folie, +et, enfoncé dans ses réflexions, il sentait à son inquiétude toujours +croissante, que le moment n'était pas venu pour lui d'aimer exclusivement +quelque chose ou quelqu'un. + +Madame Lhéry rompit le silence par une remarque frivole: + +--Tu vas tacher tes gants avec ces fleurs, dit-elle à sa fille. +Rappelle-toi donc que _madame_ disait l'autre jour devant toi: «On +reconnaît toujours une personne du commun en province à ses pieds et à ses +mains.» Elle ne faisait pas attention, la chère dame, que nous pouvions +prendre cela pour nous, au moins! + +--Je crois bien, au contraire, qu'elle le disait exprès pour nous. Ma +pauvre maman, tu connais bien peu madame de Raimbault, si tu penses +qu'elle regretterait de nous avoir fait un affront. + +--Un affront! reprit madame Lhéry avec aigreur. Elle aurait voulu nous +_faire affront!_ Je voudrais bien voir cela! Ah! bien oui! Est-ce que je +souffrirais un affront de la part de qui que ce fût? + +--Il faudra pourtant bien nous attendre à essuyer plus d'une impertinence +tant que nous serons ses fermiers. Fermiers, toujours fermiers! quand nous +avons une propriété au moins aussi belle que celle de madame la comtesse! +Mon papa, je ne vous laisserai pas tranquille que vous n'ayez envoyé +promener cette vilaine ferme. Je m'y déplais, je ne m'y puis souffrir. + +Le père Lhéry hocha la tête. + +--Mille écus de profit tous les ans sont toujours bons à prendre, +répondit-il. + +--Il vaudrait mieux gagner mille écus de moins et recouvrer notre liberté, +jouir de notre fortune, nous affranchir de l'espèce de domination que +cette femme orgueilleuse et dure exerce sur nous. + +--Bah! dit madame Lhéry, nous n'avons presque jamais affaire à elle. +Depuis ce malheureux événement elle ne vient plus dans le pays que +tous les cinq ou six ans. Encore cette fois elle n'y est venue que par +l'occasion du mariage de sa _demoiselle_. Qui sait si ce n'est pas la +dernière! M'est avis que mademoiselle Valentine aura le château et la +ferme en dot. Alors nous aurions affaire à une si bonne maîtresse! + +--Il est vrai que Valentine est une bonne enfant, dit Athénaïs fière de +pouvoir employer ce ton de familiarité eu parlant d'une personne dont elle +enviait le rang. Oh! celle-là n'est pas fière; elle n'a pas oublié que +nous avons joué ensemble étant petites. Et puis elle a le bon sens de +comprendre que la seule distinction, c'est l'argent, et que le nôtre est +aussi honorable que le sien. + +--Au moins! reprit madame Lhéry; car elle n'a eu que la peine de naître, +au lieu que nous, nous l'avons gagné à nos risques et peines. Mais enfin +il n'y a pas de reproche à lui faire; c'est une bonne demoiselle, et une +jolie fille, da! Tu ne l'as jamais vue, Bénédict? + +--Jamais, ma tante. + +--Et puis je suis attachée à cette famille-là, moi, reprit madame Lhéry. +Le père était si bon! C'était là un homme! et beau! Un général, ma foi, +tout chamarré d'or et de croix, et qui me faisait danser aux fêtes +patronales tout comme si j'avais été une duchesse. Cela ne faisait pas +trop plaisir à madame... + +--Ni à moi non plus, objecta le père Lhéry avec naïveté. + +--Ce père Lhéry, reprit la femme, il a toujours le mot pour rire! Mais +enfin c'est pour vous dire qu'excepté madame, qui est un peu haute, c'est +une famille de braves gens. Peut-on voir une meilleure femme que la +grand'mère! + +--Ah! celle-là, dit Athénaïs, c'est encore la meilleure de toutes. Elle a +toujours quelque chose d'agréable à vous dire; elle ne vous appelle jamais +que _mon coeur_, ma _toute belle_, mon _joli minois_. + +--Et cela fait toujours plaisir! dit Bénédict d'un air moqueur. Allons, +allons, cela joint aux mille écus de profit sur la ferme, qui peuvent +payer bien des chiffons... + +--Eh! ce n'est pas à dédaigner, n'est-ce pas, mon garçon? dit le père +Lhéry. Dis-lui donc cela, toi; elle t'écoutera. + +--Non, non, je n'écouterai rien, s'écria la jeune fille. Je ne vous +laisserai pas tranquille que vous n'ayez laissé la ferme. Votre bail +expire dans six mois; il ne faut pas le renouveler, entends-tu, mon papa? + +--Mais qu'est-ce que je ferai? dit le vieillard ébranlé par le ton à la +fois patelin et impératif de sa fille. Il faudra donc que je me croise les +bras? Je ne peux pas m'amuser comme toi à lire et à chanter, moi; l'ennui +me tuera. + +--Mais, mon papa, n'avez-vous pas vos biens à faire valoir? + +--Tout cela marchait si bien de front! il ne me restera pas de quoi +m'occuper. Et d'ailleurs où demeurerons-nous? Tu ne veux pas habiter avec +les métayers? + +--Non certes! vous ferez bâtir; nous aurons une maison à nous; nous la +ferons décorer autrement que cette vilaine ferme; vous verrez comme je m'y +entends! + +--Oui, sans doute, tu t'entends fort bien à manger de l'argent, répondit +le père. + +Athénaïs prit un air boudeur. + +--Au reste, dit-elle d'un ton dépité, faites comme il vous plaira; vous +vous repentirez peut-être de ne pas m'avoir écoutée; mais il ne sera plus +temps. + +--Que voulez-vous dire? demanda Bénédict. + +--Je veux dire, reprit-elle, que quand madame de Raimbault saura quelle +est la personne que nous avons reçue à la ferme et que nous logeons depuis +trois semaines, elle sera furieuse contre nous, et nous congédiera dès la +fin du bail avec toutes sortes de chicanes et de mauvais procédés. Ne +vaudrait-il pas mieux avoir pour nous les honneurs de la guerre et nous +retirer avant qu'on nous chasse? + +Cette réflexion parut faire impression sur les Lhéry. Ils gardèrent le +silence, et Bénédict, à qui les discours d'Athénaïs déplaisaient de plus +en plus, n'hésita pas à prendre en mauvaise part sa dernière objection. + +--Est-ce à dire, reprit-il, que vous faites un reproche à vos parents +d'avoir accueilli madame Louise? + +Athénaïs tressaillit, regarda Bénédict avec surprise, le visage animé par +la colère et le chagrin. Puis elle pâlit et fondit en larmes. + +Bénédict la comprit et lui prit la main. + +--Ah! c'est affreux! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les pleurs; +interpréter ainsi mes paroles! moi qui aime madame Louise comme ma soeur! + +--Allons! allons! c'est un malentendu! dit le père Lhéry; embrassez-vous, +et que tout soit dit. + +Bénédict embrassa sa cousine, dont les belles couleurs +reparurent aussitôt. + +--Allons, enfant! essuie tes larmes, dit madame Lhéry, voici que nous +arrivons; ne va pas te montrer avec tes yeux rouges; voilà déjà du monde +qui te cherche. + +En effet le son des vielles et des cornemuses se faisait entendre, et +plusieurs jeunes gens en embuscade sur la route, attendaient l'arrivée des +demoiselles pour les inviter à danser les premiers. + + + + +IV. + + +C'étaient des garçons de la même classe que Bénédict, sauf la supériorité +de l'éducation qu'il avait sur eux, et dont ils étaient plus portés à lui +faire un reproche qu'un avantage. Plusieurs d'entre eux n'étaient pas sans +prétentions à la main d'Athénaïs. + +--Bonne prise! s'écria celui qui était monté sur un tertre pour découvrir +l'arrivée des voitures; c'est mademoiselle Lhéry, la beauté de la +Vallée-Noire. + +--Doucement, Simonneau! celle-là me revient; je lui fais la cour depuis un +an. Par droit d'ancienneté, s'il vous plaît! + +Celui qui parla ainsi était un grand et robuste garçon à l'oeil noir, au +teint cuivré, aux larges épaules; c'était le fils du plus riche marchand +de boeufs du pays. + +--C'est fort bien, Pierre Blutty, dit le premier, mais son futur est avec +elle. + +--Comment? son futur! s'écrièrent tous les autres. + +--Sans doute; le cousin Bénédict. + +--Ah! Bénédict l'avocat, le beau parleur, le savant! + +--Oh! le père Lhéry lui donnera assez d'écus pour en faire quelque chose +de bon. + +--Il l'épouse? + +--Il l'épouse. + +--Oh! ce n'est pas fait! + +--Les parents veulent, la fille veut; ce serait bien le diable si le +garçon ne voulait pas. + +--Il ne faut pas souffrir cela, vous autres, s'écria Georges Moret. Eh +bien, oui! nous aurions là un joli voisin! Ce serait pour le coup qu'il se +donnerait de grands airs, ce _cracheur de grec_. À lui la plus belle fille +et la plus belle dot? non, que Dieu me confonde plutôt! + +--La petite est coquette, le grand pâle (c'est ainsi qu'ils appelaient +Bénédict) n'est ni beau ni galant. C'est à nous d'empêcher cela! Allons, +frères, le plus heureux de nous régalera les autres le jour de ses noces. +Mais, avant tout, il faut savoir à quoi nous en tenir sur les prétentions +de Bénédict. + +En parlant ainsi, Pierre Blutty s'avança vers le milieu du chemin, +s'empara de la bride du cheval, et, l'ayant forcé de s'arrêter, présenta +son salut et son invitation à la jeune fermière. Bénédict tenait à réparer +son injustice envers elle; en outre, quoiqu'il ne se souciât pas de la +disputer à ses nombreux rivaux, il était bien aise de les mortifier un +peu. Il se pencha donc sur le devant de la carriole, de manière à leur +cacher Athénaïs. + +--Messieurs, ma cousine vous remercie de tout son coeur, leur dit-il; mais +vous trouverez bon que la première contredanse soit pour moi. Elle vient +de m'être promise, vous arrivez un peu tard. + +Et, sans écouter une seconde proposition, il fouetta le cheval et entra +dans le hameau en soulevant des tourbillons de poussière. + +Athénaïs ne s'attendait pas à tant de joie; la veille et le matin encore +Bénédict, qui ne voulait pas danser avec elle, avait feint d'avoir pris +une entorse et de boiter. Quand elle le vit marcher à ses côtés d'un +air résolu, son sein bondit de joie; car, outre qu'il eût été humiliant +pour l'amour-propre d'une si jolie fille de ne pas ouvrir la danse avec +son prétendu, Athénaïs aimait réellement Bénédict. Elle reconnaissait +instinctivement toute sa supériorité sur elle, et, comme il entre toujours +une bonne part de vanité dans l'amour, elle était flattée d'être destinée +à un homme mieux élevé que tous ceux qui la courtisaient. Elle parut donc +éblouissante de fraîcheur et de vivacité; sa parure, que Bénédict avait +si sévèrement condamnée, sembla charmante à des goûts moins épurés. Les +femmes en devinrent laides de jalousie, et les hommes proclamèrent +Athénaïs Lhéry la reine du bal. + +Cependant vers le soir cette brillante étoile pâlit devant l'astre plus +pur et plus radieux de mademoiselle de Raimbault. En entendant ce nom +passer de bouche en bouche, Bénédict, poussé par un sentiment de curiosité, +suivit les flots d'admirateurs qui se jetaient sur ses pas. Pour la voir, +il fut forcé de monter sur un piédestal de pierre brute surmonté d'une +croix fort en vénération dans le village. Cet acte d'impiété, ou plutôt +d'étourderie, attira les regards vers lui, et ceux de mademoiselle de +Raimbault suivant la même direction que la foule, elle se présenta à lui +de face et sans obstacle. + +Elle ne lui plut pas. Il s'était fait un type de femme brune, pâle, +ardente, espagnole, mobile, dont il ne voulait pas se départir. +Mademoiselle Valentine ne réalisait point son idéal; elle était blanche, +blonde, calme, grande, fraîche, admirablement belle de tous points. Elle +n'avait aucun des défauts dont le cerveau malade de Bénédict s'était épris +à la vue de ces oeuvres d'art où le pinceau, en poétisant la laideur, +l'a rendue plus attrayante que la beauté même. Et puis, mademoiselle de +Raimbault avait une dignité douce et réelle qui imposait trop pour charmer +au premier abord. Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses +cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules, +il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait qu'il +avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison +de traits purs et nobles, toutes ces grâces presque royales, qui se +révélaient lentement, comme celle du cygne jouant au soleil avec une +langueur majestueuse. + +Bénédict descendit de son poste au pied de la croix, et, malgré les +murmures des bonnes femmes de l'endroit, vingt autres jeunes gens se +succédèrent à cette place enviée qui permettait de voir et d'être vu. +Bénédict se trouva, une heure après, porté vers mesdames de Raimbault. Son +oncle, qui était occupé à leur parler chapeau bas, l'ayant aperçu, vint le +prendre par le bras et le leur présenta. + +Valentine était assise sur le gazon, entre sa mère la comtesse de +Raimbault et sa grand'mère la marquise de Raimbault. Bénédict ne +connaissait aucune de ces trois femmes; mais il avait ai souvent entendu +parler d'elles à la ferme, qu'il s'attendait au salut dédaigneux et glacé +de l'une, à l'accueil familier et communicatif de l'autre. Il semblait que +la vieille marquise voulût réparer, à force de démonstrations, le silence +méprisant de sa belle-fille. Mais, dans cette affectation de popularité, +on retrouvait l'habitude d'une protection toute féodale. + +--Comment! c'est là Bénédict? s'écria-t-elle, c'est là ce marmot que j'ai +vu tout petit sur le sein de sa mère? Eh! bonjour, _mon garçon_! je suis +charmée de te voir si grand et si bien mis. Tu ressembles à ta mère que +c'est effrayant. Ah ça, sais-tu que nous sommes d'anciennes connaissances? +tu es le filleul de mon pauvre fils, le général qui est mort à Waterloo. +C'est moi qui t'ai fait présent de ton premier fourreau; mais, tu ne t'en +souviens guère. Combien y a-t-il de cela? Tu dois avoir au moins dix-huit +ans? + +--J'en ai vingt-deux, Madame, répondit Bénédict. + +--Sangodémi! s'écria là marquise, déjà vingt-deux ans! Voyez comme le +temps passe! Je te croyais de l'âge de ma petite-fille. Tu ne la connais +pas, ma petite-fille? Tiens, regarde-la; nous savons faire des enfants +aussi, nous autres! Valentine, dis donc bonjour à Bénédict; c'est le neveu +du bon Lhéry, c'est le prétendu de ta petite camarade Athénaïs. Parle-lui, +ma fille. + +Cette interpellation pouvait se traduire ainsi: «Imite-moi, héritière de +mon nom; sois populaire, afin de sauver ta tête à travers les révolutions +à venir, comme j'ai su faire dans les révolutions passées.» Néanmoins, +mademoiselle de Raimbault, soit adresse, soit usage, soit franchise, +effaça, par son regard et son sourire, tout ce que la bienveillance +impertinente de la marquise avait excité de colère dans l'âme de Bénédict. +Il avait fixé sur elle des yeux hardis et railleurs; car sa fierté blessée +avait fait disparaître un instant la timide sauvagerie de son âge. Mais +l'expression de ce beau visage était si douce et si sereine, le son de +cette voix si pur et si calmant, que le jeune homme baissa les yeux et +devint rouge comme une jeune fille. + +--Ah! Monsieur, lui dit-elle, ce que je puis vous dire de plus sincère, +c'est que j'aime Athénaïs comme ma soeur; ayez donc la bonté de me +l'amener. Je la cherche depuis longtemps sans pouvoir la joindre. Je +voudrais pourtant bien l'embrasser. + +Bénédict s'inclina profondément et revint bientôt avec sa cousine. +Athénaïs se promena à travers la fête, bras dessus bras dessous avec la +noble fille des comtes de Raimbault. Quoiqu'elle affectât de trouver la +chose toute naturelle et que Valentine la comprît ainsi, il lui fut +impossible de cacher le triomphe de sa joie orgueilleuse en face de ces +autres femmes qui l'enviaient en s'efforçant de la dénigrer. + +Cependant la vielle donna le signal de la bourrée. Athénaïs s'était +engagée cette fois à la danser avec celui des jeunes gens qui l'avait +arrêtée sur le chemin. Elle pria mademoiselle de Raimbault de lui servir +de vis-à-vis. + +--J'attendrai pour cela qu'on m'invite, répondit Valentine en souriant. + +--Eh bien donc! Bénédict, s'écria vivement Athénaïs, allez inviter +mademoiselle. + +Bénédict intimidé consulta des yeux le visage de Valentine. Il lut dans sa +douce et candide expression le désir d'accepter son offre. Alors il fit un +pas vers elle. Mais tout à coup la comtesse sa mère lui saisit brusquement +le bras en lui disant assez haut pour que Bénédict pût l'entendre: + +--Ma fille, je vous défends de danser la bourrée avec tout autre qu'avec +M. de Lansac. + +Bénédict remarqua alors pour la première fois un grand jeune homme de la +plus belle figure, qui donnait le bras à la comtesse; et il se rappela que +ce nom était celui du fiancé de mademoiselle de Raimbault. + +Il comprit bientôt le motif de l'effroi de sa mère. À un certain trille +que la vielle exécute avant de commencer la bourrée, chaque danseur, selon +un usage immémorial, doit embrasser sa danseuse. Le comte de Lansac, trop +bien élevé pour se permettre cette liberté en public, transigea avec la +coutume du Berri en baisant respectueusement la main de Valentine. + +Ensuite le comte essaya quelques pas en avant et en arrière; mais sentant +aussitôt qu'il ne pouvait saisir la mesure de cette danse, qu'il n'est +donné à aucun étranger de bien exécuter, il s'arrêta et dit à Valentine: + +--À présent, j'ai fait mon devoir, je vous ai installée ici selon la +volonté de votre mère; mais je ne veux pas gâter votre plaisir par ma +maladresse. Vous aviez un danseur tout prêt il y a un instant, permettez +que je lui cède mes droits. + +Et se tournant vers Bénédict: + +--Voulez-vous bien me remplacer, Monsieur? lui dit-il avec un ton +d'exquise politesse. Vous vous acquitterez de mon rôle beaucoup mieux que +moi. + +Et comme Bénédict, partagé entre la timidité et l'orgueil, hésitait à +prendre cette place, dont on lui avait ravi le plus beau droit: + +--Allons, Monsieur, ajouta M. de Lansac avec aménité, vous serez assez +payé du service que je vous demande, et c'est à vous peut-être à m'en +remercier. + +Bénédict ne se fit pas prier plus longtemps; la main de Valentine vint +sans répugnance trouver la sienne qui tremblait. La comtesse était +satisfaite de la manière diplomatique dont son futur gendre avait arrangé +l'affaire; mais tout d'un coup le joueur de vielle, facétieux et goguenard +comme le sont les vrais artistes, interrompt le refrain de la bourrée, et +fait entendre avec une affectation maligne le trille impératif. Il est +enjoint au nouveau danseur d'embrasser sa partenaire. Bénédict devient +pâle et perd contenance. Le père Lhéry, épouvanté de la colère qu'il lit +dans les yeux de la comtesse, s'élance vers le vielleux et le conjure de +passer outre. Le musicien villageois n'écoute rien, triomphe au milieu +des rires et des bravos, et s'obstine à ne reprendre l'air qu'après la +formalité de rigueur. Les autres danseurs s'impatientent. Madame de +Raimbault se prépare à emmener sa fille. Mais M. de Lansac, homme de cour +et homme d'esprit, sentant tout le ridicule de cette scène, s'avance de +nouveau vers Bénédict avec une courtoisie un peu moqueuse: + +--Eh bien, Monsieur, lui dit-il, faudra-t-il encore vous autoriser à +prendre un droit dont je n'avais pas osé profiter? Vous n'épargnez rien +à votre triomphe. + +Bénédict imprima ses lèvres tremblantes sur les joues veloutées de la +jeune comtesse. Un rapide sentiment d'orgueil et de plaisir l'anima un +instant; mais il remarqua que Valentine, tout en rougissant, riait comme +une bonne fille de toute cette aventure. Il se rappela qu'elle avait rougi +aussi, mais qu'elle n'avait pas ri lorsque M. de Lansac lui avait baisé la +main. Il se dit que ce beau comte, si poli, si adroit, si sensé, devait +être aimé; et il n'eut plus aucun plaisir à danser avec elle, quoiqu'elle +dansât la bourrée à merveille avec tout l'aplomb et le laisser-aller d'une +villageoise. + +Mais Athénaïs y portait encore plus de charme et de coquetterie; sa beauté +était du genre de celles qui plaisent plus généralement. Les hommes +d'une éducation vulgaire aiment les grâces qui attirent, les yeux qui +préviennent, le sourire qui encourage. La jeune fermière trouvait dans son +innocence même une assurance espiègle et piquante. En un instant elle fut +entourée et comme enlevée par ses adorateurs campagnards. Bénédict la +suivit encore quelque temps à travers le bal. Puis, mécontent de la voir +s'éloigner de sa mère et se mêler à un essaim de jeunes étourdies autour +duquel bourdonnaient des volées d'amoureux, il essaya de lui faire +comprendre, par ses signes et par ses regards, qu'elle s'abandonnait trop +à sa pétulance naturelle. Athénaïs ne s'en aperçut point ou ne voulut +point s'en apercevoir. Bénédict prit de l'humeur, haussa les épaules, et +quitta la fête. Il trouva dans l'auberge le valet de ferme de son oncle, +qui s'était rendu là sur la petite jument grise que Bénédict montait +ordinairement. Il le chargea de ramener le soir M. Lhéry et sa famille +dans la patache, et, s'emparant de sa monture, il reprit seul le chemin de +Grangeneuve à l'entrée de la nuit. + + + + +V. + + +Valentine, après avoir remercié Bénédict par un salut gracieux, quitta la +danse, et, se tournant vers la comtesse, elle comprit à sa pâleur, à la +contraction de ses lèvres, à la sécheresse de son regard, qu'un orage +couvait contre elle dans le coeur vindicatif de sa mère. M. de Lansac, qui +se sentait responsable de la conduite de sa fiancée, voulut lui épargner +les âcres reproches du premier moment, et, lui offrant son bras, il suivit +avec elle, à une certaine distance, madame de Raimbault, qui entraînait +sa belle-mère et se dirigeait vers le lieu où l'attendait sa calèche. +Valentine était émue, elle craignait la colère amassée sur sa tête; M. de +Lansac, avec l'adresse et la grâce de son esprit, chercha à la distraire, +et, affectant de regarder ce qui venait de se passer comme une niaiserie, +il se chargea d'apaiser la comtesse. Valentine, reconnaissante de cet +intérêt délicat qui semblait l'entourer toujours sans égoïsme et sans +ridicule, sentit augmenter l'affection sincère que son futur époux lui +inspirait. + +Cependant la comtesse, outrée de n'avoir personne à quereller, s'en prit à +la marquise sa belle-mère. Comme elle ne trouva pas ses gens au lieu +indiqué parce qu'ils ne l'attendaient pas si tôt, il fallut faire quelques +tours de promenade sur un chemin poudreux et pierreux, épreuve douloureuse +pour des pieds qui avaient foulé des tapis de cachemire dans les +appartements de Joséphine et de Marie-Louise. L'humeur de la comtesse en +augmenta; elle repoussa presque la vieille marquise, qui, trébuchant à +chaque pas, cherchait à s'appuyer sur son bras. + +--Voilà une jolie fête, une charmante partie de plaisir! lui dit-elle. +C'est vous qui l'avez voulu; vous m'avez amenée ici à mon corps défendant. +Vous aimez la canaille, vous; mais, moi, je la déteste. Vous êtes-vous +bien amusée, dites? Extasiez-vous donc sur les délices des champs! +Trouvez-vous cette chaleur bien agréable? + +--Oui, oui, répondit la vieille, j'ai quatre-vingts ans. + +--Moi, je ne les ai pas; j'étouffe. Et cette poussière, ces grès qui vous +percent la plante des pieds! Tout cela est gracieux! + +--Mais, ma belle, est-ce ma faute, à moi, s'il fait chaud, si le chemin +est mauvais, si vous avez de l'humeur? + +--De l'humeur! vous n'en avez jamais, vous, je le conçois, ne vous +occupant de rien, laissant agir votre famille comme il plaît à Dieu. Aussi, +les fleurs dont vous avez semé votre vie ont porté leurs fruits, et des +fruits précoces, on peut le dire. + +--Madame, dit la marquise avec amertume, vous êtes féroce dans la colère, +je le sais. + +--Sans doute, Madame, reprit la comtesse, vous appelez férocité le juste +orgueil d'une mère offensée? + +--Et qui donc vous a offensée, bon Dieu? + +--Ah! vous me le demandez. Vous ne me trouvez pas assez insultée dans la +personne de ma fille, quand toute la canaille de la province a battu des +mains en la voyant embrassée par un paysan, sous mes yeux, contre mon gré! +quand ils diront demain: «Nous avons fait un affront sanglant à la +comtesse de Raimbault!» + +--Quelle exagération! quel puritanisme! Votre fille est déshonorée pour +avoir été embrassée devant trois mille personnes! Le beau crime! De mon +temps, Madame, et du vôtre aussi, je gage, on ne faisait pas ainsi, j'en +conviens; mais on ne faisait pas mieux. D'ailleurs, ce garçon n'est pas un +rustre. + +--C'est bien pis, Madame; c'est un rustre enrichi, c'est un mariant +éclairé. + +--Parlez donc moins haut; si l'on vous entendait!... + +--Oh! vous rêvez toujours la guillotine; vous croyez qu'elle marche +derrière vous, prête à vous saisir à la moindre marque de courage et de +fierté. Mais je veux bien parler bas, Madame; écoutez ce que j'ai à vous +dire: Mêlez-vous de Valentine le moins possible, et n'oubliez pas si vite +les résultats de l'éducation de l'autre. + +--Toujours! toujours! dit la vieille femme en joignant les mains avec +angoisse. Vous n'épargnerez jamais l'occasion de réveiller cette douleur! +Eh! laissez-moi mourir en paix, Madame; j'ai quatre-vingts ans. + +--Tout le monde voudrait avoir cet âge, s'il autorisait tous les écarts du +coeur et de la raison. Si vieille et si inoffensive que vous vous fassiez, +vous avez encore sur ma fille et sur ma maison une influence très-grande. +Faites-la servir au bien commun; éloignez Valentine de ce funeste exemple, +dont le souvenir ne s'est malheureusement pas éteint chez elle. + +--Eh! il n'y a pas de danger! Valentine n'est-elle pas à la veille d'être +mariée? Que craignez-vous ensuite?... Ses fautes, si elle en fait, ne +regarderont que son mari; notre tâche sera remplie... + +--Oui, Madame, je sais que vous raisonnez ainsi; je ne perdrai pas mon +temps à discuter vos principes; mais, je vous le répète, effacez autour de +vous jusqu'à la dernière trace de l'existence qui nous a souillés tous. + +--Grand Dieu! Madame, avez-vous fini? Celle dont vous parlez est ma +petite-fille, la fille de mon propre fils, la soeur unique et légitime de +Valentine. Ce sont des titres qui me feront toujours pleurer sa faute au +lieu de la maudire. Ne l'a-t-elle pas expiée cruellement? Votre haine +implacable la poursuivra-t-elle sur la terre d'exil et de misère? Pourquoi +cette insistance à tirailler une plaie qui saignera jusqu'à mon dernier +soupir? + +--Madame, écoutez-moi bien: votre estimable petite-fille n'est pas si loin +que vous feignez de le croire. Vous voyez que je ne suis pas votre dupe. + +--Grand Dieu! s'écria la vieille femme en se redressant, que voulez-vous +dire? Expliquez-vous; ma fille! ma pauvre fille! où est-elle? dites-le-moi, +je vous le demande à mains jointes. + +Madame de Raimbault, qui venait de plaider le faux pour savoir le vrai, +fut satisfaite du ton de sincérité pathétique avec lequel la marquise +détruisit ses doutes. + +--Vous le saurez, Madame, répondit-elle; mais pas avant moi. Je jure +que je découvrirai bientôt la retraite qu'elle s'est choisie dans le +voisinage, et que je l'en ferai sortir. Essuyez vos larmes, voici nos +gens. + +Valentine monta dans la calèche et en redescendit après avoir passé sur +ses vêtements une grande jupe de mérinos bleu qui remplaçait l'amazone +trop lourde pour la saison. M. de Lansac lui présenta la main pour monter +sur un beau cheval anglais, et les dames s'installèrent dans la calèche; +mais au moment où l'on voulut sortir le cheval de M. de Lansac de l'écurie +villageoise, il tomba à terre et ne put se relever. Soit que ce fût +l'effet de la chaleur ou de la quantité d'eau qu'on lui avait laissé boire, +il était en proie à de violentes tranchées et absolument hors d'état de +marcher. Il fallut laisser le jockey à l'auberge pour le soigner, et M. de +Lansac fut forcé de monter en voiture. + +--Eh bien! s'écria la comtesse, est-ce que Valentine va faire la route +seule à cheval? + +--Pourquoi pas? dit le comte de Lansac, qui voulut épargner à Valentine le +malaise de passer deux heures en présence de sa mère irritée. Mademoiselle +ne sera pas seule en trottant à côté de la voiture, et nous pourrons +fort bien causer avec elle. Son cheval est si sage que je ne vois pas le +moindre inconvénient à lui en laisser tout le gouvernement. + +--Mais cela ne se fait guère, dit la comtesse, sur l'esprit de laquelle M. +de Lansac avait un grand ascendant. + +--Tout se fait dans ce pays-ci, où il n'y a personne pour juger ce qui +est convenable et ce qui ne l'est pas. Nous allons, au détour du chemin, +entrer dans la Vallée-Noire, où nous ne rencontrerons pas un chat. +D'ailleurs il fera assez sombre dans dix minutes pour que nous n'ayons pas +à craindre les regards. + +Cette grave contestation terminée à l'avantage de M. de Lansac, la calèche +s'enfonça dans une traîne de la vallée; Valentine la suivit au petit galop, +et la nuit s'épaissit. + +À mesure que l'on avançait dans la vallée, la route devenait plus étroite. +Bientôt il fut impossible à Valentine de la côtoyer parallèlement à +la voiture. Elle se tint quelque temps par derrière; mais, comme les +inégalités du terrain forçaient souvent le cocher à retenir brusquement +ses chevaux, celui de Valentine s'effarouchait chaque fois de la voiture +qui s'arrêtait presque sur son poitrail. Elle profita donc d'un endroit où +le fossé disparaissait pour passer devant, et alors elle galopa beaucoup +plus agréablement, n'étant gênée par aucune appréhension, et laissant à +son vigoureux et noble cheval toute la liberté de ses mouvements. + +Le temps était délicieux; la lune, n'étant pas levée, laissait encore +le chemin enseveli sous ses obscurs ombrages; de temps en temps un +ver-luisant chatoyait dans l'herbe, un lézard rampait dans le buisson, un +sphinx bourdonnait sur une fleur humide. Une brise tiède s'était levée +toute chargée de l'odeur de vanille qui s'exhale des champs de fèves en +fleurs. La jeune Valentine, élevée tour à tour par sa soeur bannie, par sa +mère orgueilleuse, par les religieuses de son couvent, par sa grand'mère +étourdie et jeune, n'avait été définitivement élevée par personne, elle +s'était faite elle-même ce qu'elle était, et, faute de trouver des +sympathies bien réelles dans sa famille, elle avait pris le goût de +l'étude et de la rêverie. Son esprit naturellement calme, son jugement +sain, l'avaient également préservée des erreurs de la société et de celles +de la solitude. Livrée à des pensées douces et pures comme son coeur, +elle savourait le bien-être de cette soirée de mai si pleine de chastes +voluptés pour une âme poétique et jeune. Peut-être aussi songeait-elle à +son fiancé, à cet homme qui, le premier, lui avait témoigné de la +confiance et du respect, choses si douces à un coeur qui s'estime et qui +n'a pas encore été compris. Valentine ne rêvait pas la passion; elle ne +partageait pas l'empressement altier des jeunes cerveaux qui la regardent +comme un besoin impérieux de leur organisation. Plus modeste, Valentine ne +se croyait pas destinée à ces énergiques et violentes épreuves. Elle se +pliait facilement à la réserve dont le monde lui faisait un devoir; elle +l'acceptait comme un bienfait et non comme une loi. Elle se promettait +d'échapper à ces inclinations ardentes qui faisaient sous ses yeux le +malheur des autres, à l'amour du luxe auquel sa grand'mère sacrifiait +toute dignité, à l'ambition dont les espérances déçues torturaient sa mère, +à l'amour qui avait si cruellement égaré sa soeur. Cette dernière pensée +amena une larme au bord de sa paupière. C'était là le seul événement de +la vie de Valentine; mais il l'avait remplie; il avait influé sur son +caractère, il lui avait donné à la fois de la timidité et de la hardiesse: +de la timidité pour elle-même, de la hardiesse quand il s'agissait de sa +soeur. Elle n'avait, il est vrai, jamais pu lui prouver le dévouement +courageux dont elle se sentait animée; jamais le nom de sa soeur n'avait +été prononcé par sa mère devant elle; jamais on ne lui avait fourni une +seule occasion de la servir et de la défendre. Son désir en était d'autant +plus vif, et cette sorte de tendresse passionnée, qu'elle nourrissait, +pour une personne dont l'image se présentait à elle à travers les vagues +souvenirs de l'enfance, était réellement la seule affection romanesque qui +eût trouvé place dans son âme. + +L'espèce d'agitation que cette amitié comprimée avait mise dans son +existence s'était exaltée encore depuis quelques jours. Un bruit vague +s'était répandu dans le pays que sa soeur avait été vue à huit lieues de +là, dans une ville où jadis elle avait demeuré provisoirement pendant +quelques mois. Cette fois elle n'y avait passé qu'une nuit et ne s'était +pas nommée; mais les cens de l'auberge assuraient l'avoir reconnue. +Ce bruit était arrivé jusqu'au château de Raimbault, situé à l'autre +extrémité de la Vallée-Noire. Un domestique, empressé de faire sa cour, +était venu faire ce rapport à la comtesse. Le hasard voulut que, dans ce +moment, Valentine, occupée à travailler dans une pièce voisine, entendit +sa mère élever la voix, prononcer un nom qui la fit tressaillir. Alors, +incapable de maîtriser son inquiétude et sa curiosité, elle prêta +l'oreille et pénétra le secret de la conférence. Cet incident s'était +passé la veille du 1er mai; et maintenant Valentine, émue et troublée, se +demandait si cette nouvelle était vraisemblable, et s'il n'était pas bien +possible que l'on se fût trompé en croyant reconnaître une personne exilée +du pays depuis quinze ans. + +En se livrant à ces réflexions, mademoiselle de Raimbault, légèrement +emportée par son cheval qu'elle ne songeait point à ralentir, avait pris +une avance assez considérable sur la calèche. Lorsque la pensée lui en +vint, elle s'arrêta, et ne pouvant rien distinguer dans l'obscurité, elle +se pencha pour écouter; mais, soit que le bruit des roues fût amorti par +l'herbe longue et humide qui croissait dans le chemin, soit que la +respiration haute et pressée de son cheval, impatient de cette pause, +empêchât un son lointain de parvenir jusqu'à elle, son oreille ne put rien +saisir dans le silence solennel de la nuit. Elle retourna aussitôt sur ses +pas, jugeant qu'elle s'était fort éloignée, et s'arrêta de nouveau pour +écouter, après avoir fait un temps de galop sans rencontrer personne. + +Elle n'entendit encore cette fois que le chant du grillon qui s'éveillait +au lever de la lune, et les aboiements lointains de quelques chiens. + +Elle poussa de nouveau son cheval jusqu'à l'embranchement de deux chemins +qui formaient comme une fourche devant elle. Elle essaya de reconnaître +celui par lequel elle était venue; mais l'obscurité rendait toute +observation impossible. Le plus sage eût été d'attendre en cet endroit +l'arrivée de la calèche, qui ne pouvait manquer de s'y rendre par l'un ou +l'autre coté. Mais la peur commençait à troubler la raison de la jeune +fille; rester en place dans cet état d'inquiétude lui semblait la pire +situation. Elle s'imagina que son cheval aurait l'instinct de se diriger +vers ceux de la voiture, et que l'odorat le guiderait à défaut de mémoire. +Le cheval, livré à sa propre décision, prit à gauche. Après une course +inutile et de plus en plus incertaine, Valentine crut reconnaître un gros +arbre qu'elle avait remarqué dans la matinée. Cette circonstance lui +rendit un peu de courage; elle sourit même de sa poltronnerie et pressa le +pas de son cheval. + +Mais elle vit bientôt que le chemin descendait de plus en plus rapidement +vers le fond de la vallée. Elle ne connaissait point le pays, qu'elle +avait à peu près abandonné depuis son enfance, et pourtant il lui sembla +que dans la matinée elle avait côtoyé la partie la plus élevée du terrain. +L'aspect du paysage avait changé; la lune, qui s'élevait lentement à +l'horizon, jetait des lueurs transversales dans les interstices des +branches, et Valentine pouvait distinguer des objets qui ne l'avaient pas +frappée précédemment. Le chemin était plus large, plus découvert, plus +défoncé par les pieds des bestiaux et les roues des chariots; de gros +saules ébranchés se dressaient aux deux côtés de la haie, et, dessinant +sur le ciel leurs mutilations bizarres, semblaient autant de créations +hideuses prêtes à mouvoir leurs têtes monstrueuses et leurs corps privés +de bras. + + + + +VI. + + +Tout à coup Valentine entendit un bruit sourd et prolongé semblable au +roulement d'une voiture. Elle quitta le chemin, et se dirigea à travers un +sentier vers le lieu d'où partait ce bruit, qui augmentait toujours, mais +changeait de nature. Si Valentine eût pu percer le dôme de pommiers en +fleurs où se glissaient les rayons de la lune, elle eût vu la ligne +blanche et brillante de la rivière s'élançant dans une écluse à quelque +distance. Cependant la fraîcheur croissante de l'atmosphère et une douce +odeur de menthe lui révélèrent le rivage de l'Indre. Elle jugea qu'elle +s'était écartée considérablement de son chemin; mais elle se décida à +descendre le cours de l'eau, espérant trouver bientôt un moulin ou une +chaumière où elle pût demander des renseignements. En effet, elle s'arrêta +devant une vieille grange isolée et sans lumière, que les aboiements d'un +chien enfermé dans le clos lui firent supposer habitée. Elle appela en +vain, personne ne bougea. Elle fit approcher son cheval de la porte et +frappa avec le pommeau d'acier de sa cravache. Un bêlement plaintif lui +répondit: c'était une bergerie. Et dans ce pays-là, comme il n'y a ni +loups ni voleurs, il n'y a point non plus de bergers. Valentine continua +son chemin. + +Son cheval, comme s'il eût partagé le sentiment de découragement qui +s'était emparé d'elle, se mit à marcher lentement et avec négligence. De +temps en temps il heurtait son sabot retentissant contre un caillou d'où +jaillissait un éclair, ou il allongeait sa bouche altérée vers les petites +pousses tendres des ormilles. + +Tout à coup, dans ce silence, dans cette campagne déserte, sur ces +prairies qui n'avaient jamais ouï d'autre mélodie que le pipeau de quelque +enfant désoeuvré, ou la chanson rauque et graveleuse d'un meunier attardé; +tout à coup, au murmure de l'eau et aux soupirs de la brise, vint se +joindre une voix pure, suave, enchanteresse, une voix d'homme, jeune et +vibrante comme celle d'un hautbois. Elle chantait un air du pays bien +simple, bien lent, bien triste comme ils le sont tous. Mais comme elle le +chantait! Certes, ce n'était pas un villageois qui savait ainsi poser et +moduler les sons. Ce n'était pas non plus un chanteur de profession qui +s'abandonnait ainsi à la pureté du rhythme, sans ornement et sans système. +C'était quelqu'un qui sentait la musique et qui ne la savait pas; ou, s'il +la savait, c'était le premier chanteur du monde, car il paraissait ne pas +la savoir, et sa mélodie, comme une voix des éléments, s'élevait vers les +cieux sans autre poésie que celle du sentiment. Si, dans une forêt vierge, +loin des oeuvres de l'art, loin des quinquets de l'orchestre et des +réminiscences de Rossini, parmi ces sapins alpestres où jamais le pied de +l'homme n'a laissé d'empreinte, les créations idéales de Manfred venaient +à se réveiller, c'est ainsi qu'elles chanteraient, pensa Valentine. + +Elle avait laissé tomber les rênes; son cheval broutait les marges du +sentier; Valentine n'avait plus peur, elle était sous le charme de ce +chant mystérieux, et son émotion était si douce qu'elle ne songeait point +à s'étonner de l'entendre en ce lieu et à cette heure. + +Le chant cessa. Valentine crut avoir fait un rêve; mais il recommença en +se rapprochant, et chaque instant l'apportait plus net à l'oreille de la +belle voyageuse; puis il s'éteignit encore, et elle ne distingua plus que +le trot d'un cheval. À la manière lourde et décousue dont il rasait la +terre, il était facile d'affirmer que c'était le cheval d'un paysan. + +Valentine eut un sentiment de peur en songeant qu'elle allait se trouver, +dans cet endroit isolé, tête à tête avec un homme qui pouvait bien être un +rustre, un ivrogne; car était-ce lui qui venait de chanter, ou le bruit de +sa marche avait-il fait envoler le sylphe mélodieux? Cependant il valait +mieux l'aborder que de passer la nuit dans les champs. Valentine songea +que, dans le cas d'une insulte, son cheval avait de meilleures jambes que +celui qui venait à elle, et, cherchant à se donner une assurance qu'elle +n'avait pas, elle marcha droit à lui. + +--Qui va là? cria une voix ferme. + +--Valentine de Raimbault, répondit la jeune fille, qui n'était peut-être +pas tout à fait étrangère à l'orgueil de porter le nom le plus honoré du +pays. Cette petite vanité n'avait rien de ridicule, puisqu'elle tirait +toute sa considération des vertus et de la bravoure de son père. + +--Mademoiselle de Raimbault! toute seule ici! reprit le voyageur. Et où +donc est M. de Lansac?... Est-il tombé de cheval? est-il mort?... + +--Non, grâce au ciel, répondit Valentine, rassurée par cette voix qu'elle +croyait reconnaître. Mais si je ne me trompe pas, Monsieur, l'on vous +nomme Bénédict, et nous avons dansé aujourd'hui ensemble. + +Bénédict tressaillit. Il trouva qu'il n'y avait point de pudeur à rappeler +une circonstance si délicate, et dont la seule pensée en ce moment et +dans cette solitude faisait refluer tout son sang vers sa poitrine. Mais +l'extrême candeur ressemble parfois à de l'effronterie. Le fait est +que Valentine, absorbée par l'agitation de sa course nocturne, avait +complètement oublié l'anecdote du baiser. Elle s'en souvint au ton dont +Bénédict lui répondit: + +--Oui, Mademoiselle, je suis Bénédict. + +--Eh bien, dit-elle, rendez-moi le service de me remettre dans mon chemin. + +Et elle lui raconta comment elle s'était égarée. + +--Vous êtes à une lieue de la route que vous deviez tenir, lui +répondit-il, et pour la rejoindre il faut que vous passiez par la ferme +de Grangeneuve. Comme c'est là que je dois me rendre, j'aurai l'honneur de +vous servir de guide; peut-être retrouverons-nous à l'entrée de la route +la calèche qui vous aura attendue. + +--Cela n'est pas probable, reprit Valentine; ma mère, qui m'a vue passer +devant, croit sans doute que je dois arriver au château avant elle. + +--En ce cas, Mademoiselle, si vous le permettez, je vous accompagnerai +jusque chez vous. Mon oncle serait sans doute un guide plus convenable; +mais il n'est point revenu de la fête, et je ne sais pas à quelle heure il +rentrera. + +Valentine pensa tristement au redoublement de colère que cette +circonstance causerait à sa mère; mais comme elle était fort innocente de +tous les événements de cette journée, elle accepta l'offre de Bénédict +avec une franchise qui commandait l'estime. Bénédict fut touché de ses +manières simples et douces. Ce qui l'avait choqué d'abord en elle, cette +aisance qu'elle devait à l'idée de supériorité sociale où on l'avait +élevée, finit par le gagner. Il trouva qu'elle était fille noble de bonne +foi, sans morgue et sans fausse humilité. Elle était comme le terme moyen +entre sa mère et sa grand'mère; elle savait se faire respecter sans +offenser jamais. Bénédict était surpris de ne plus sentir auprès d'elle +cette timidité, ces palpitations qu'un homme de vingt ans, élevé loin du +monde, éprouve toujours dans le tête-à-tête d'une femme jeune et belle. Il +en conclut que mademoiselle de Raimbault, avec sa beauté calme et son +caractère candide, était digne d'inspirer une amitié solide. Aucune pensée +d'amour ne lui vint auprès d'elle. + +Après quelques questions réciproques, relatives à l'heure, à la route, à +la bonté de leurs chevaux, Valentine demanda à Bénédict si c'était lui qui +avait chanté. Bénédict savait qu'il chantait admirablement bien, et ce fut +avec une secrète satisfaction qu'il se ressouvint d'avoir fait entendre sa +voix dans la vallée. Néanmoins, avec cette profonde hypocrisie que nous +donne l'amour-propre, il répondit négligemment: + +--Avez-vous entendu quelque chose? C'était moi, je pense, ou les +grenouilles des roseaux. + +Valentine garda le silence. Elle avait tant admiré cette voix, qu'elle +craignait d'en dire trop ou trop peu. Cependant, après une pause, elle lui +demanda ingénument; + +--Et où avez-vous appris à chanter? + +--Si j'avais du talent, je serais en droit de répondre que cela ne +s'apprend pas; mais chez moi ce serait une fatuité. J'ai pris quelques +leçons à Paris. + +--C'est une belle chose que la musique! reprit Valentine. + +Et à propos de musique ils parlèrent de tous les arts. + +--Je vois que vous êtes extrêmement musicienne, dit Bénédict à une +remarque assez savante qu'elle venait de faire. + +--On m'a appris cela comme on m'a tout appris, répondit-elle, c'est-à-dire +superficiellement;... mais, comme j'avais le goût et l'instinct de cet art, + je l'ai facilement compris. + +--Et sans doute vous avez un grand talent? + +--Moi! je joue des contredanses; voilà tout. + +--Vous n'avez pas de voix? + +--J'ai de la voix, j'ai chanté, et l'on trouvait que j'avais des +dispositions; mais j'y ai renoncé. + +--Comment! avec l'amour de l'art? + +--Oui, je me suis livrée à la peinture, que j'aimais beaucoup moins, et +pour laquelle j'avais moins de facilité. + +--Cela est étrange! + +--Non. Dans le temps où nous vivons, il faut une spécialité. Notre rang, +notre fortune ne tiennent à rien. Dans quelques années peut-être la terre +de Raimbault, mon patrimoine sera un bien de l'État, comme elle l'a été il +n'y a pas un demi-siècle. L'éducation que nous recevons est misérable; +on nous donne les éléments de tout, et l'on ne nous permet pas de rien +approfondir. On veut que nous soyons instruites; mais du jour où nous +deviendrions savantes, nous serions ridicules. On nous élève toujours pour +être riches, jamais pour être pauvres. L'éducation si bornée de nos +aïeules valait beaucoup mieux; du moins elles savaient tricoter. La +révolution les a trouvées femmes médiocres; elles se sont résignées à +vivre en femmes médiocres; elles ont fait sans répugnance du filet pour +vivre. Nous qui savons imparfaitement l'anglais, le dessin et la musique; +nous qui faisons des peintures en laque, des écrans à l'aquarelle, des +fleurs en velours, et vingt autres futilités ruineuses que les moeurs +somptuaires d'une république repousseraient de la consommation, que +ferions-nous? Laquelle de nous s'abaissera sans douleur à une profession +mécanique? Car sur vingt d'entre nous, il n'en est souvent pas une qui +possède à fond une connaissance quelconque. Je ne sache qu'un état qui +leur convienne, c'est d'être femme de chambre. J'ai senti de bonne heure, +aux récits de ma grand'mère et à ceux de ma mère (deux existences si +opposées: l'émigration et l'empire, Coblentz et Marie-Louise), que je +devais me garantir des malheurs de l'une, des prospérités de l'autre. Et +quand j'ai été à peu près libre de suivre mon opinion, j'ai supprimé de +mes talents ceux qui ne pouvaient me servir à rien. Je me suis adonnée à +un seul, parce que j'ai remarqué que, quels que soient les temps et les +modes, une personne qui fait très bien une chose se soutient toujours dans +la société. + +--Vous pensez donc que la peinture sera moins négligée, moins inutile que +la musique dans les moeurs lacédémoniennes que vous prévoyez, puisque vous +l'avez rigidement embrassée contre votre vocation? + +--Peut-être; mais ce n'est pas là la question. Comme profession, la +musique ne m'eût pas convenu; elle met une femme trop en évidence; elle la +pousse sur le théâtre ou dans les salons; elle en fait une actrice ou une +subalterne à qui l'on confie l'éducation d'une demoiselle de province. La +peinture donne plus de liberté; elle permet une existence plus retirée, +et les jouissances qu'elle procure doublent de prix dans la solitude. +J'imagine que vous ne désapprouverez plus mon choix... Mais allons un peu +plus vite, je vous prie; ma mère m'attend peut-être avec inquiétude. + +Bénédict, plein d'estime et d'admiration pour le bon sens de cette jeune +fille, flatté de la confiance avec laquelle elle lui exposait ses pensées +et son caractère, doubla le pas à regret. Mais comme la ferme de +Grangeneuve étalait son grand pignon blanc au clair de la lune, une idée +subite vint le frapper. Il s'arrêta brusquement, et, dominé par cette +pensée qui l'agitait, il avança machinalement le bras pour arrêter le +cheval de Valentine. + +--Qu'est-ce? lui dit-elle en retenant sa monture; n'est-ce pas par ici? + +Bénédict resta plongé dans un grand embarras. Puis tout d'un coup prenant +courage: + +--Mademoiselle, dit-il, ce que j'ai à vous dire me cause une grande +anxiété, parce que je ne sais pas bien comment vous l'accueillerez venant +de moi. C'est la première fois de ma vie que je vous parle, et le ciel +m'est témoin que je vous quitterai pénétré de vénération. Cependant ce +peut être aussi la seule, la dernière fois que j'aurai ce bonheur; et si +ce que j'ai à vous annoncer vous offense, il vous sera facile de ne jamais +rencontrer la figure d'un homme qui aura eu le malheur de vous déplaire... + +Ce débat solennel jeta autant de crainte que de surprise dans l'esprit +de Valentine. Bénédict avait dans tous les temps une physionomie +particulièrement bizarre. Son esprit avait la même teinte de singularité; +elle s'en était aperçue dans l'entretien qu'ils venaient d'avoir ensemble. +Ce talent supérieur pour la musique, ces traits dont on ne pouvait saisir +l'expression dominante, cet esprit cultivé et déjà sceptique à propos de +tout, faisaient de lui un être étrange aux yeux de Valentine, qui n'avait +jamais eu aucun rapport aussi direct avec un jeune homme d'une autre +classe que la sienne. L'espèce de préface qu'il venait de lui débiter lui +causa donc de l'épouvante. Quoique étrangère à de pures vanités, elle +craignait une déclaration, et n'eut pas la présence d'esprit de répondre +un seul mot. + +--Je vois que je vous effraie, Mademoiselle, reprit Bénédict. C'est que, +dans la position délicate où je me trouve jeté par le hasard, je n'ai pas +assez d'usage ou d'esprit pour me faire comprendre à demi-mot. + +Ces paroles augmentèrent l'effroi et la terreur de Valentine. + +--Monsieur, lui dit-elle, je ne pense pas que vous puissiez avoir à me +dire quelque chose que je puisse entendre, après l'aveu que vous faites de +votre embarras. Puisque vous craignez de m'offenser, je dois craindre de +vous laisser commettre une gaucherie. Brisons là, je vous prie; et comme +me voici dans mon chemin, agréez mes remerciements et ne prenez pas la +peine d'aller plus loin... + +--J'aurais dû m'attendre à cette réponse, dit Bénédict profondément +offensé. J'aurais dû moins compter sur ces apparences de raison et de +sensibilité que je voyais chez mademoiselle de Raimbault... + +Valentine ne daigna pas lui répondre. Elle lui jeta un froid salut, et, +tout épouvantée de la situation où elle se trouvait, elle fouetta son +cheval et partit. + +Bénédict consterné la regardait fuir. Tout d'un coup il se frappa la tête +avec dépit. + +--Je ne suis qu'un animal stupide, s'écria-t-il; elle ne me comprend pas! + +Et, faisant sauter le fossé à son cheval, il coupe à angle droit l'enclos +que Valentine côtoyait: en trois minutes il se trouve vis-à-vis d'elle et +lui barre le chemin. Valentine eut tellement peur qu'elle faillit tomber +à la renverse. + + + + +VII. + + +Bénédict se jette à bas de son cheval. + +--Mademoiselle, s'écrie-t-il, je tombe à vos genoux. N'ayez pas peur +de moi. Vous voyez bien qu'à pied je ne puis vous poursuivre. Daignez +m'écouter un moment. Je ne suis qu'un sot; je vous ai fait une mortelle +injure en m'imaginant que vous ne vouliez pas me comprendre; et comme en +voulant vous préparer je ne ferais qu'accumuler sottise sur sottise, je +vais droit au but. N'avez-vous pas entendu parler dernièrement d'une +personne qui vous est chère? + +--Ah! parlez, s'écria Valentine avec un cri parti du coeur. + +--Je le savais bien, dit Bénédict avec joie; vous l'aimez, vous la +plaignez; on ne nous a pas trompés; vous désirez la revoir, vous seriez +prête à lui tendre les bras. N'est-ce pas, Mademoiselle, que tout ce qu'on +dit de vous est vrai? + +Il ne vint pas à la pensée de Valentine de se méfier de la sincérité de +Bénédict. Il venait de toucher la corde la plus sensible de son âme; la +prudence ne lui eût plus paru que de la lâcheté; c'est le propre des +générosités enthousiastes. + +--Si vous savez où elle est, Monsieur, s'écria-t-elle en joignant les +mains, béni soyez-vous, car vous allez me l'apprendre. + +--Je ferai peut-être une chose coupable aux yeux de la société; car je +vous détournerai de l'obéissance filiale. Et pourtant je vais le faire +sans remords; l'amitié que j'ai pour cette personne m'en fait un devoir, +et l'admiration que j'ai pour vous me fait croire que vous ne me le +reprocherez jamais. Ce matin elle a fait quatre lieues à pied dans la +rosée des prés, sur les cailloux des guérets, enveloppée d'une mante de +paysanne, pour vous apercevoir à votre fenêtre ou dans votre jardin. Elle +est revenue sans y avoir réussi. Voulez-vous la dédommager ce soir, et la +payer de toutes les peines de sa vie? + +--Conduisez-moi vers elle, Monsieur, je vous le demande au nom de ce que +vous avez de plus cher au monde. + +--Eh bien, dit Bénédict, fiez-vous à moi. Vous ne devez pas vous montrer +à la ferme. Quoique mes parents en soient encore absents, les serviteurs +vous verraient; ils parleraient, et demain votre mère, informée de cette +visite, susciterait de nouvelles persécutions à votre soeur. Laissez-moi +attacher votre cheval avec le mien sous ces arbres et suivez-moi. + +Valentine sauta légèrement à terre sans attendre que Bénédict lui offrît +la main. Mais à peine y fut-elle que l'instinct du danger, naturel aux +femmes les plus pures, se réveilla en elle; elle eut peur. Bénédict +attacha les chevaux sous un massif d'érables touffus. En revenant vers +elle, il s'écria d'un ton de franchise: + +--Oh! qu'elle va être heureuse, et qu'elle s'attend peu aux joies qui +s'approchent d'elle! + +Ces paroles rassurèrent Valentine. Elle suivit son guide dans un sentier +tout humide de la rosée du soir, jusqu'à l'entrée d'une chènevière dont +un fossé formait la clôture. Il fallait passer sur une planche toute +tremblante. Bénédict sauta dans le fossé et lui servit d'appui, tandis que +Valentine le franchissait. + +--Ici, Perdreau! à bas! taisez-vous! dit-il à un gros chien qui s'avançait +sur eux en grondant, et qui, en reconnaissant son maître, fit autant de +bruit par ses caresses qu'il en avait fait par sa méfiance. + +Bénédict le renvoya d'un coup de pied, et fit entrer sa compagne émue dans +le jardin de la ferme situé sur le derrière des bâtiments, comme dans la +plupart des habitations rustiques. Ce jardin était fort touffu. Les ronces, + es rosiers, les arbres fruitiers y croissaient pêle-mêle, et leurs +pousses vigoureuses, que ne mutilait jamais le ciseau du jardinier, +s'entre-croisaient sur les allées jusqu'à les rendre impraticables. +Valentine accrochait sa longue jupe d'amazone à toutes les épines; +l'obscurité profonde de toute cette libre végétation augmentait son +embarras, et l'émotion violente qu'elle éprouvait dans un tel moment lui +ôtait presque la force de marcher. + +--Si vous voulez me donner la main, lui dit son guide, nous irons plus +vite. + +Valentine avait perdu son gant dans cette agitation; elle mit sa main nue +dans celle de Bénédict. Pour une jeune fille élevée comme elle, c'était +une étrange situation. Le jeune homme marchait devant elle, l'attirait +doucement après lui, écartant les branches avec son autre bras pour +qu'elles ne vinssent pas fouetter le visage de sa belle compagne. + +--Mon Dieu! comme vous tremblez! lui dit-il en lâchant sa main lorsqu'ils +eurent atteint un endroit découvert. + +--Ah! Monsieur, c'est de joie et d'impatience, répondit Valentine. + +Il restait encore un obstacle à franchir. Bénédict n'avait pas la clef du +jardin; il fallut, pour en sortir, sauter une haie vive. Il lui proposa de +l'aider, et il fallut bien accepter. Alors le neveu du fermier prit dans +ses bras la fiancée du comte de Lansac. Il porta des mains émues sur sa +taille charmante. Il respira de près son haleine entrecoupée; et cela dura +assez longtemps, car la haie était large, hérissée de joncs épineux, les +pierres du glacis croulaient, et Bénédict n'avait pas bien toute sa +présence d'esprit. + +Cependant, telle est la pudique timidité de cet âge! son imagination alla +beaucoup moins loin que la réalité, et la peur de manquer à sa conscience +lui ôta le sentiment de son bonheur. + +Arrivé à la porte de la maison, Bénédict poussa le loquet sans bruit, fit +entrer Valentine dans la salle basse, et s'approcha du foyer à tâtons. Il +eut bientôt allumé un flambeau, et, montrant à mademoiselle de Raimbault +un escalier de bois assez semblable à une échelle, il lui dit: + +--C'est là. + +Il se jeta sur une chaise, s'installa en sentinelle, et la pria de ne pas +rester plus d'un quart d'heure avec Louise. + +Fatiguée de sa longue course de la matinée, Louise s'était endormie de +bonne heure. La petite chambre qu'elle occupait était une des plus +mauvaises de la ferme; mais comme elle passait pour une pauvre parente que +les Lhéry avaient longtemps assistée en Poitou, elle n'avait pas voulu +qu'on détruisît l'erreur des domestiques du fermier en lui faisant une +réception brillante. Elle s'était volontairement accommodée d'une sorte de +petit grenier dont la lucarne donnait sur le plus ravissant aspect de +prairies et d'îlots, coupé par les sinuosités de l'Indre et planté des +plus beaux arbres. On lui avait composé à la hâte un assez bon lit sur un +méchant grabat; des bottes de pois séchaient sur une claie, des grappes +d'oignons dorés pendaient au plancher, des pelotons de fil bis dormaient +au fond d'un dévidoir invalide. Louise, élevée dans l'opulence, trouvait +du charme dans ces attributs de la vie champêtre. À la grande surprise de +madame Lhéry, elle avait voulu laisser à sa chambrette cet air de désordre +et d'encombrement rustique qui lui rappelait les peintures flamandes de +Van-Ostade et de Gérard Dow. Mais les objets qu'elle aimait le mieux dans +ce modeste réduit, c'était un vieux rideau de perse à ramages fanés, et +deux antiques fauteuils de point dont les bois avaient été jadis dorés. +Par le plus grand hasard du monde, ces meubles avaient été retirés du +château environ dix années auparavant, et Louise les reconnut pour les +avoir vus dans son enfance. Elle versa des larmes et faillit les embrasser +comme de vieux amis, en se rappelant combien de fois, dans ces heureux +jours de calme et d'ignorance à jamais perdus, elle s'était blottie, +petite fille blonde et rieuse, dans les larges bras de ces vieux fauteuils. + +Ce soir-là elle s'était endormie en regardant machinalement les fleurs du +rideau; et cette vue avait retracé à sa mémoire tous les menus détails de +sa vie passée. Après un long exil, cette vive sensation de ses anciennes +douleurs, de ses anciennes joies, se réveillait avec force. Elle se +croyait au lendemain des événements qu'elle avait expiés et pleurés dans +un triste pèlerinage de quinze années. Elle s'imaginait revoir, derrière +ce rideau que le vent agitait à travers le déjeté de la fenêtre, toute +la scène brillante et magique de ses jeunes années, la tourelle de son +vieux manoir, les chênes séculaires du grand parc, la chèvre blanche +qu'elle avait aimée, le champ où elle avait cueilli des bluets. +Quelquefois l'image de sa grand'mère, égoïste et débonnaire créature, +se dressait devant elle avec des larmes dans les yeux comme au jour de son +bannissement. Mais ce coeur, qui ne savait aimer qu'à demi, se refermait +pour elle, et cette apparition consolante s'éloignait avec indifférence et +légèreté. + +La seule image pure et toujours délicieuse de ce tableau fantastique, +c'était celle de Valentine, de ce bel enfant de quatre ans, aux longs +cheveux dorés, aux joues vermeilles, que Louise avait connu. Elle la +voyait encore courir au travers des blés plus hauts qu'elle, comme une +perdrix dans un sillon; se jeter dans ses bras avec ce rire expansif et +caressant de l'enfance qui fait venir des larmes dans les yeux de la +personne aimée; passer ses mains rondelettes et blanches sur le cou de sa +soeur, et l'entretenir de ces mille riens naïfs dont se compose la vie d'un +enfant, dans ce langage primitif, rationnel et piquant qui nous charme et +nous surprend toujours. Depuis ce temps-là, Louise avait été mère; elle +avait aimé l'enfance non plus comme un amusement, mais comme un sentiment. +Cet amour d'autrefois pour sa petite soeur s'était réveillé plus intense +et plus maternel avec celui qu'elle avait eu pour son fils. Elle se la +représentait toujours telle qu'elle l'avait laissée; et quand on lui +disait qu'elle était maintenant une grande et belle personne plus robuste +et plus élancée qu'elle, Louise ne pouvait parvenir à le croire plus d'un +instant; bientôt son imagination se reportait à la petite Valentine, et +elle formait le souhait de la tenir sur ses genoux. + +Cette riante et fraîche apparition se mêlait à tous ses rêves depuis que +tous ses jours étaient occupés à chercher le moyen de la voir. Au moment +où Valentine monta légèrement l'échelle et souleva la trappe qui servait +d'entrée à sa chambre, Louise croyait voir, au milieu des roseaux qui +bordent l'Indre, Valentine, sa Valentine de quatre ans, courant après +les longues demoiselles bleues qui rasent l'eau du bout de leurs ailes. +Tout à coup l'enfant tombait dans la rivière. Louise s'élançait pour la +ressaisir; mais madame de Raimbault, la fière comtesse, sa belle-mère, son +inflexible ennemie, apparaissait, et, repoussant ses efforts, laissait +périr l'enfant. + +--Ma soeur! cria Louise d'une voix étouffée en se débattant contre les +chimères de son pénible sommeil. + +--Ma soeur! répondit une voix inconnue et douce comme celle des anges que +nous entendons chanter dans nos songes. + +Louise, en se redressant sur son chevet, perdit le mouchoir de soie qui +retenait ses longs cheveux bruns. Dans ce désordre, pâle, effrayée, +éclairée par un rayon de la lune qui perçait furtivement entre les +fentes du rideau, elle se pencha vers la voix qui l'appelait. Deux bras +l'enlacent; une bouche fraîche et jeune couvre ses joues de saintes +caresses; Louise, interdite, se sent inondée de larmes et de baisers; +Valentine, près de défaillir, se laisse tomber, épuisée d'émotion, sur le +lit de sa soeur. Quand Louise comprit que ce n'était plus un rêve, que +Valentine était dans ses bras, qu'elle y était venue, que son coeur était +rempli de tendresse et de joie comme le sien, elle ne put exprimer ce +qu'elle sentait que par des étreintes et des sanglots. Enfin, quand elles +purent se parler: + +--C'est donc toi? s'écria Louise, toi que j'ai si longtemps rêvée? + +--C'est donc vous? s'écria Valentine, vous qui m'aimez encore! + +--Pourquoi ce _vous_? dit Louise; ne sommes-nous pas soeurs? + +--Oh! c'est que vous êtes ma mère aussi! répondit Valentine. Allez, je +n'ai rien oublié! Vous êtes encore présente à ma mémoire comme si c'était +hier; je vous aurais reconnue entre mille. Oh! oui, c'est vous, c'est +bien vous! Voilà vos grands cheveux bruns dont je crois voir encore les +bandeaux sur votre front; voilà vos petites mains blanches et menues, +voilà votre teint pâle. C'est ainsi que je vous rêvais. + +--Oh! Valentine! ma Valentine! écarte donc ce rideau, que je te voie +aussi. Ils m'avaient bien dit que tu étais belle! mais tu l'es cent fois +plus qu'ils n'ont pu l'exprimer. Tu es toujours blonde, toujours blanche; +voilà tes yeux bleus si doux, ton sourire si caressant! C'est moi qui t'ai +élevée, Valentine, tu t'en souviens! C'est moi qui préservais ton teint du +hâle et des gerçures; c'est moi qui prenais soin de tes cheveux et qui les +roulais chaque jour en spirales dorées; c'est à moi que tu dois d'être +restée si belle, Valentine; car ta mère ne s'occupait guère de toi; moi +seule je veillais sur tous tes instants... + +--Oh! je le sais, je le sais! Je me rappelle encore les chansons avec +lesquelles vous m'endormiez; je me souviens qu'à mon réveil je trouvais +toujours votre visage penché vers le mien. Oh! comme je vous ai pleurée, +Louise! Comme j'ai été longtemps sans savoir me passer de vous! Comme je +repoussais les soins des autres femmes! Ma mère ne m'a jamais pardonné +l'espèce de haine que je lui témoignais alors, parce que ma nourrice +m'avait dit: «Ta pauvre soeur s'en va, c'est ta mère qui la chasse.» +Oh! Louise! Louise! vous m'êtes enfin rendue! + +--Et nous ne nous séparerons plus, n'est-ce pas? s'écria Louise; nous +trouverons le moyen de nous voir souvent, de nous écrire. Tu ne te +laisseras pas effrayer par les menaces; nous ne redeviendrons jamais +étrangères l'une à l'autre? + +--Est-ce que nous l'avons jamais été! répondit-elle; est-ce que cela est +au pouvoir de quelqu'un! Tu me connais bien mal, Louise, si tu crois +que l'on pourra te bannir de mon coeur quand on ne l'a pas pu même dès +les jours de ma faible enfance. Mais, sois tranquille, nos maux sont +finis. Dans un mois je serai mariée; j'épouse un homme doux, sensible, +raisonnable, à qui j'ai parlé de toi souvent, qui approuve ma tendresse, +et qui me permettra de vivre auprès de toi. Alors, Louise, tu n'auras plus +de chagrin, n'est-ce pas? tu oublieras tes malheurs en les répandant dans +mon sein. Tu élèveras mes enfants si j'ai le bonheur d'être mère; nous +croirons revivre en eux... Je sécherai toutes tes larmes, je consacrerai +ma vie à réparer toutes les souffrances de la tienne. + +--Sublime enfant, coeur d'ange! dit Louise en pleurant de joie; ce jour les +efface toutes. Va, je ne me plaindrai pas du sort qui m'a donné un tel +instant de joie ineffable! N'as-tu pas adouci déjà pour moi les années +d'exil? Tiens, vois! dit-elle en prenant sous son chevet un petit paquet +soigneusement enveloppé d'un carré de velours, reconnais-tu ces quatre +lettres? C'est toi qui me les as écrites à diverses époques de notre +séparation. J'étais en Italie quand j'ai reçu celle-ci; tu n'avais pas dix +ans. + +--Oh! je m'en souviens bien! dit Valentine; j'ai les vôtres aussi. Je les +ai tant relues, tant baignées de mes larmes! Celle-là, tenez, je vous l'ai +écrite du couvent. Comme j'ai tremblé, comme j'ai tressailli de peur et de +joie, quand une femme que je ne connaissais pas me remit la vôtre au +parloir! Elle me la glissa avec un signe d'intelligence, en me donnant des +friandises qu'elle feignait d'apporter de la part de ma grand'mère. Et +quand, deux ans après, étant aux environs de Paris, j'aperçus contre la +grille du jardin, une femme qui avait l'air de demander l'aumône, quoique +je ne l'eusse vue qu'une seule fois, qu'un seul instant, je la reconnus +tout de suite. Je lui dis: «Vous avez une lettre pour moi?--Oui, me +dit-elle, et je viendrai chercher la réponse demain.» Alors je courus +m'enfermer dans ma chambre; mais on m'appela, on me surveilla tout le +reste de la journée. Le soir, ma gouvernante resta auprès de mon lit à +travailler jusqu'à près de minuit. Il fallut que je feignisse de dormir +tout ce temps; et quand elle me laissa pour passer dans sa chambre, elle +emporta la lumière. Avec combien de peine et de précautions je parvins à +me procurer une allumette, un flambeau, et tout ce qu'il fallait pour +écrire, sans faire de bruit, sans éveiller ma surveillante! J'y réussis +cependant; mais je laissai tomber quelques gouttes d'encre sur mon drap, +et le lendemain je fus questionnée, menacée, grondée! Avec quelle +impudence je sus mentir! comme je subis de bon coeur la pénitence qui me +fût infligée! La vieille femme revint et demanda à me vendre un petit +chevreau. Je lui remis la lettre, et j'élevai la chèvre. Quoi qu'elle ne +vînt pas directement de vous, je l'aimais à cause de vous. Ô Louise! +je vous dois peut-être de n'avoir pas un mauvais coeur; on a tâché de +dessécher le mien de bonne heure; on a tout fait pour éteindre le germe de +ma sensibilité; mais votre image chérie, vos tendres caresses, votre bonté +pour moi, avaient laissé dans ma mémoire des traces ineffaçables. Vos +lettres vinrent réveiller en moi le sentiment de reconnaissance que vous y +aviez laissé; ces quatre lettres marquèrent quatre époques bien senties +dans ma vie; chacune d'elles m'inspira plus fortement la volonté d'être +bonne, la haine de l'intolérance, le mépris des préjugés, et j'ose dire +que chacune d'elles marqua un progrès dans mon existence morale. Louise, +ma soeur, c'est vous qui réellement m'avez élevée jusqu'à ce jour. + +--Tu es un ange de candeur et de vertu, s'écria Louise; c'est moi qui +devrais être à tes genoux... + +--Eh! vite, cria la voix de Bénédict au bas de l'escalier! séparez-vous! +Mademoiselle de Raimbault, M. de Lansac vous cherche. + + + + +VIII. + + +Valentine s'élança hors de la chambre. L'arrivée de M. de Lansac était +pour elle un incident agréable; elle voulait lui faire prendre part à son +bonheur; mais, à son grand déplaisir, Bénédict lui apprit qu'il l'avait +dérouté en lui répondant qu'il n'avait pas entendu parler de mademoiselle +de Raimbault depuis la fête. Bénédict s'excusa en disant qu'il ne savait +pas quelles étaient les dispositions de M. de Lansac à l'égard de Louise. +Mais au fond du coeur il avait éprouvé je ne sais quelle joie maligne à +envoyer ce pauvre fiancé courir les champs au milieu de la nuit, tandis +que lui, Bénédict, tenait la fiancée sous sa garde. + +--Ce mensonge est peut-être maladroit, lui dit-il; mais je l'ai fait +dans de bonnes intentions, et il n'est plus temps de le rétracter. +Permettez-moi, Mademoiselle, de vous engager à retourner au château tout +de suite; je vous accompagnerai jusqu'à la porte du parc, et vous direz +qu'après vous avoir égaré le hasard vous a fait retrouver votre chemin +toute seule. + +--Sans doute, répondit Valentine troublée: c'est ce qu'il y a de moins +inconvenant à faire, après avoir trompé et renvoyé M. de Lansac. Mais si +nous le rencontrons? + +--Je dirai, reprit vivement Bénédict, que, prenant part à sa peine, je +suis monté à cheval pour l'aider à vous retrouver, et que la fortune m'a +mieux servi que lui. + +Valentine était bien un peu tourmentée de toutes les conséquences de +cette aventure; mais, après tout, il n'était guère en son pouvoir de s'en +occuper. Louise avait jeté une pelisse sur ses épaules, et elle était +descendue avec elle dans la salle. Là, saisissant le flambeau que Bénédict +avait à la main, elle l'approcha du visage de sa soeur pour la bien voir, +et l'ayant contemplée avec ravissement: + +--Mon Dieu! s'écria-t-elle avec enthousiasme en s'adressant à Bénédict, +voyez donc comme est belle, ma Valentine! + +Valentine rougit, et Bénédict plus qu'elle encore. Louise était trop +livrée à sa joie pour deviner leur embarras. Elle la couvrit de caresses; +et quand Bénédict voulut l'arracher de ses bras, elle accabla ce dernier +de reproches. Mais, passant subitement à un sentiment plus juste, elle se +jeta avec effusion au cou de son jeune ami, en lui disant que tout son +sang ne paierait pas le bonheur qu'il venait de lui donner. + +--Pour votre récompense, ajouta-t-elle, je vais la prier de faire comme +moi; veux-tu, Valentine, donner aussi un baiser de soeur à ce pauvre +Bénédict, qui, se trouvant seul avec toi, s'est souvenu de Louise? + +--Mais, dit Valentine en rougissant, ce sera donc pour la seconde fois +aujourd'hui? + +--Et pour la dernière de ma vie, dit Bénédict en ployant un genou devant +la jeune comtesse. Que celui-ci efface toute la souffrance que j'ai +partagée en obtenant le premier malgré vous. + +La belle Valentine reprit sa sérénité; mais, avec une noble pudeur sur le +front, elle leva les yeux au ciel. + +--Dieu m'est témoin, dit-elle, que du fond de mon âme je vous donne cette +marque de la plus pure estime; et, se penchant vers le jeune homme, elle +déposa légèrement sur son front un baiser qu'il n'osa pas même lui rendre +sur la main. Il se releva pénétré d'un indicible sentiment de respect et +d'orgueil. Il n'avait pas connu de recueillement si suave, d'émotion si +douce, depuis le jour où, jeune villageois crédule et pieux, il avait +fait sa première communion, dans un beau jour de printemps, au parfum de +l'encens et des fleurs effeuillées. + +Ils retournèrent par le chemin d'où ils étaient venus, et cette fois +Bénédict se sentit entièrement calme auprès de Valentine. Ce baiser avait +formé entre eux un lien sacré de fraternité. Ils s'établirent dans une +confiance réciproque, et, lorsqu'ils se quittèrent à l'entrée du parc, +Bénédict promit d'aller bientôt porter à Raimbault des nouvelles de +Louise. + +--J'ose à peine vous en prier, répondit Valentine, et pourtant je le +désire bien vivement. Mais ma mère est si sévère dans ses préjugés! + +--Je saurai braver toutes les humiliations pour vous servir, répondit +Bénédict, et je me flatte de savoir m'exposer sans compromettre personne. + +Il la salua profondément et disparut. + +Valentine rentra par l'allée la plus sombre du parc; mais elle aperçut +bientôt à travers le feuillage, sous ces longues galeries de verdure, la +lueur et le mouvement des flambeaux. Elle trouva toute la maison en émoi, +et sa mère, qui pressait les mains du cocher, brutalisait le valet de +chambre, se faisait humble avec les uns, se laissait aller à la fureur +avec les autres, pleurait comme une mère, puis commandait en reine, et, +pour la première fois de sa vie peut-être, semblait par intervalles +appeler la pitié d'autrui à son secours. Mais dès qu'elle reconnut le pas +du cheval qui lui ramenait Valentine, au lieu de se livrer à la joie, elle +céda à sa colère longtemps comprimée par l'inquiétude. Sa fille ne trouva +dans ses yeux que le ressentiment d'avoir souffert. + +--D'où venez-vous? lui cria-t-elle d'une voix forte, en la tirant de sa +selle avec une violence qui faillit la faire tomber. Vous jouez-vous de +mes tourments? Pensez-vous que le moment soit bien choisi pour rêver à la +lune et vous oublier dans les chemins? À l'heure qu'il est, et lorsque, +pour me prêter à vos caprices, je suis brisée de fatigue, croyez-vous +qu'il soit convenable de vous faire attendre? Est-ce ainsi que vous +respectez votre mère, si vous ne la chérissez pas? + +Elle la conduisit ainsi jusqu'au salon en l'accablant des reproches les +plus aigres et des accusations les plus dures. Valentine bégaya quelques +mots pour sa défense, et fut dispensée de la présence d'esprit qu'elle +aurait été forcée d'apporter à des explications qu'heureusement on ne lui +demanda pas. Elle trouva au salon sa grand'mère, qui prenait du thé, et +qui, lui tendant les bras, s'écria: + +--Ah! te voilà, ma petite! Mais sais-tu que tu as donné bien de +l'inquiétude à ta mère? Pour moi, je savais bien qu'il ne pouvait t'être +rien arrivé de fâcheux dans ce pays-ci, où tout le monde révère le nom que +tu portes. Allons, embrasse-moi, et que tout soit oublié. Puisque te voilà +retrouvée, je vais manger de meilleur appétit. Cette course en calèche m'a +donné une faim d'enfer. + +En parlant ainsi, la vieille marquise, qui avait encore de fort bonnes +dents, mordit dans un _tost_ à l'anglaise que sa demoiselle de compagnie +lui préparait. Le soin minutieux qu'elle y apportait prouvait l'importance +que sa maîtresse attachait à l'assaisonnement de ce mets. Quant à la +comtesse, chez qui l'orgueil et la violence étaient au moins les vices +d'une âme impressionnable, cédant à la force de ses sensations, elle se +laissa tomber à demi évanouie sur un fauteuil. + +Valentine se jeta à ses genoux, aida à la délacer, couvrit ses mains de +larmes et de baisers, et regretta sincèrement le bonheur qu'elle avait +goûté en voyant combien il avait fait souffrir sa mère. La marquise quitta +son souper, dissimulant mal la contrariété qu'elle éprouvait, et vint, +alerte et vive qu'elle était, tourner autour de sa belle-fille en assurant +que ce ne serait rien. + +Lorsque la comtesse ouvrit les yeux, elle repoussa rudement Valentine, +lui dit qu'elle avait trop à se plaindre d'elle pour agréer ses soins; +et comme la pauvre enfant exprimait sa douleur et demandait son pardon à +mains jointes, il lui fut impérieusement ordonné d'aller se coucher sans +avoir obtenu le baiser maternel. + +La marquise, qui se piquait d'être l'ange consolateur de la famille, +s'appuya sur le bras de sa petite-fille pour remonter à sa chambre, et +lui dit en la quittant, après l'avoir embrassée au front: + +--Allons, ma chère petite, console-toi. Ta mère a un peu d'humeur ce soir, +mais ce n'est rien. Ne va pas t'amuser à prendre du chagrin; tu serais +couperosée demain, et cela ne ferait pas les affaires de notre bon Lansac. + +Valentine s'efforça de sourire, et quand elle se trouva seule, elle se +jeta sur son lit, accablée de chagrin, de bonheur, de lassitude, de +crainte, d'espoir, de mille sentiments divers qui se pressaient dans son +coeur. + +Au bout d'une heure, elle entendit retentir dans le corridor le bruit +des bottes éperonnées de M. de Lansac. La marquise, qui ne se couchait +jamais avant minuit, l'appela dans sa chambre entr'ouverte, et Valentine, +entendant leurs voix mêlées, alla sur-le-champ les rejoindre. + +--Ah! dit la marquise avec cette joie maligne de la vieillesse qui ne +respecte aucune des délicatesses de la pudeur parce qu'elle n'en a plus le +sentiment, j'étais bien sûre que la friponne, au lieu de dormir, attendait +le retour de son fiancé, le coeur agité, l'oreille au guet! Allons, allons, +mes enfants, je crois qu'il est temps de vous marier. + +Rien n'allait si mal que cette idée à l'attachement calme et digne que +Valentine éprouvait pour M. de Lansac. Elle rougit de mécontentement; mais +la physionomie respectueuse et douce de son fiancé la rassura. + +--Je n'ai pas pu dormir en effet, lui dit-elle, avant de vous avoir +demandé pardon de toute l'inquiétude que je vous ai causée. + +--On aime, des personnes qui nous sont chères, répondit M. de Lansac avec +une grâce parfaite, jusqu'aux tourments qu'elles nous causent. + +Valentine se retira confuse et agitée. Elle sentit qu'elle avait de grands +torts involontaires envers M. de Lansac, et sa conscience s'impatientait +d'avoir encore quelques heures à attendre pour lui en faire l'aveu. Si elle +avait eu moins de délicatesse et plus de connaissance du monde, elle se +fût bien gardée de faire cette confession. + +M. de Lansac avait, dans l'aventure de la soirée, joué le rôle le plus +déplaisant, et, quelle que fût la candeur de Valentine, il eût peut-être +semblé difficile à cet homme du monde de pardonner bien sincèrement à +sa fiancée l'espèce de pacte fait avec un autre pour le tromper. Mais +Valentine rougissait de rester complice d'un mensonge envers celui qui +allait être son époux. + +Le lendemain, dès le matin, elle courut le rejoindre au salon. + +--Évariste, lui dit-elle en allant droit au but, j'ai sur le coeur un +secret qui me pèse; il faut que je vous le dise. Si je suis coupable, vous +me blâmerez, mais au moins vous ne me reprocherez pas d'avoir manqué de +loyauté. + +--Eh! mon Dieu! ma chère Valentine, vous me faites frémir! Où voulez-vous +arriver avec ce préambule solennel? Songez dans quelle position nous nous +trouvons!... Non, non, je ne veux rien entendre. C'est aujourd'hui que je +vous quitte pour aller à mon poste attendre tristement la fin de l'éternel +mois qui s'oppose à mon bonheur, et je ne veux pas attrister ce jour déjà +si triste par une confidence qui semble vous être pénible. Quoi que vous +ayez à me dire, quoi que vous ayez fait de _criminel_, je vous absous. +Allez, Valentine, votre âme est trop belle, votre vie est trop pure pour +que j'aie l'insolence de vouloir vous confesser. + +--Cette confidence ne vous attristera pas, répondit Valentine en +retrouvant toute sa confiance dans la raison de M. de Lansac. Au contraire, +lorsque même vous m'accuseriez d'avoir agi avec précipitation, vous vous +réjouiriez encore avec moi, j'en suis sûre, d'un événement qui me comble +de joie. J'ai retrouvé ma soeur... + +--Taisez-vous, dit vivement M. de Lansac en affectant une terreur comique. +Ne prononcez pas ce nom ici! Votre mère a des doutes qui déjà la mettent +au désespoir. Que serait-ce, grand Dieu! si elle savait où vous en êtes? +Croyez-moi, ma chère Valentine, gardez ce secret bien avant dans votre +coeur, et n'en parlez pas même à moi. Vous m'ôteriez par là tous les moyens +de conviction que mon air d'innocence doit me donner auprès de votre mère. +Et puis, ajouta-t-il en souriant d'un air qui ôtait à ses paroles toute +la rigidité de leur sens, je ne suis pas encore assez votre maître, +c'est-à-dire votre protecteur, pour me croire bien fondé à autoriser un +acte de rébellion ouverte contre la volonté maternelle. Attendez un mois. +Cela vous semblera bien moins long qu'à moi. + +Valentine, qui tenait à dégager sa conscience de la circonstance la plus +délicate de son secret, voulut en vain insister. M. de Lansac ne voulut +rien entendre, et finit par lui persuader qu'elle ne devait rien lui dire. + +Le fait est que M. de Lansac était bien né, qu'il occupait de belles +fonctions diplomatiques, qu'il était plein d'esprit, de séduction et de +ruse; mais qu'il avait des dettes à payer, et que pour rien au monde il +n'eût voulu perdre la main et la fortune de mademoiselle de Raimbault. +Dans la crainte continuelle de s'aliéner la mère ou la fille, il +transigeait secrètement avec l'une et avec l'autre, il flattait leurs +sentiments, leurs opinions, et, peu intéressé dans l'affaire de Louise, +il était décidé à n'y intervenir que lorsqu'il deviendrait maître de la +terminer à son gré. + +Valentine prit sa prudence pour une autorisation tacite, et, se rassurant +de ce côté, elle dirigea toutes ses pensées vers l'orage qui allait +éclater du côté de sa mère. + +La veille au soir, le laquais adroit et bas qui avait déjà insinué +quelques soupçons sur l'apparition de Louise dans le pays était entré chez +la comtesse, sous le prétexte d'apporter une limonade, et il avait eu avec +elle l'entretien suivant. + + + + +IX. + + +--Madame m'avait ordonné hier de m'informer de la personne... + +--Il suffit. Ne la nommez jamais devant moi. L'avez-vous fait? + +--Oui, Madame, et je crois être sur la voie. + +--Parlez donc. + +--Je n'oserais pas affirmer à madame que la chose soit aussi certaine +que je le désirerais. Mais voici ce que je sais: il y a à la ferme de +Grangeneuve, depuis à peu près trois semaines, une femme qui passe pour la +nièce du père Lhéry, et qui m'a bien l'air d'être celle que nous cherchons. + +--L'avez-vous vue? + +--Non, Madame. D'ailleurs je ne connais pas la personne... et personne ici +n'est plus avancé que moi. + +--Mais que disent les paysans? + +--Les uns disent que c'est bien la parente des Lhéry; à preuve, disent-ils, +qu'elle n'est pas vêtue comme une demoiselle, et puis, parce qu'elle +occupe chez eux une chambre de laboureur. Ils pensent que si c'était +mademoiselle... on lui aurait fait une autre réception à la ferme. Les +Lhéry lui étaient tout dévoués, comme madame sait. + +--Sans doute. La mère Lhéry a été sa nourrice dans un temps où elle +était fort heureuse de trouver ce moyen d'existence. Mais que disent les +autres?... Comment se fait-il que pas un ici ne puisse affirmer si cette +personne est ou n'est pas celle que tout le monde a vue autrefois? + +--D'abord peu de gens l'ont vue à Grangeneuve, qui est un endroit fort +isolé. Elle n'en sort presque pas, et, lorsqu'elle sort, elle est toujours +enveloppée d'une mante, parce que, dit-on, elle est malade. Ceux qui l'ont +rencontrée l'ont à peine aperçue, et disent qu'il leur est impossible de +savoir si la personne fraîche et replète qu'ils ont vue, il y a quinze ans, +est la personne maigre et pâle qu'ils voient maintenant. C'est une chose +embarrassante à éclaircir, et qui demande beaucoup d'adresse et de +persévérance. + +--Joseph! je vous donne cent francs si vous voulez vous en charger. + +--Il suffit d'un ordre de madame, répondit le valet d'un air hypocrite. +Mais si je n'en viens pas à bout aussi vite que madame le désire, elle +voudra bien se rappeler que les paysans d'ici sont rusés, méfiants; qu'ils +ont un fort mauvais esprit, aucun attachement pour leurs anciens devoirs, +et qu'ils ne seraient pas fâchés de montrer une opposition quelconque à la +volonté de madame... + +--Je sais qu'ils ne m'aiment pas, et je m'en félicite. La haine de ces +gens-là m'honore au lieu de m'inquiéter. Mais le maire de la commune +n'a-t-il point fait amener cette étrangère pour la questionner? + +--Madame sait que le maire est un Lhéry, un cousin de son fermier; dans +cette famille-là, ils sont unis comme les doigts de la main, et ils +s'entendent comme larrons en foire... + +Joseph sourit de complaisance en se trouvant tant de causticité dans le +discours. La comtesse ne daigna pas partager son sentiment; mais elle +reprit: + +--Oh! c'est un grand désagrément que ces fonctions de maire soient +remplies par des paysans, à qui elles donnent une certaine autorité sur +nous! + +--Il faudra, pensa-t-elle, que je m'occupe de faire destituer celui-là, et +que mon gendre prenne l'ennui de le remplacer. Il fera faire la besogne +par les adjoints. + +Puis, revenant tout à coup au sujet de l'entretien par un de ces aperçus +clairs et prompts que donne la haine: + +--Il y a un moyen, dit-elle: c'est d'envoyer Catherine à la ferme, et de +la faire parler. + +--La nourrice de mademoiselle!... Oh! c'est une femme plus rusée que +madame ne pense. Peut-être sait-elle déjà fort bien ce qui en est. + +--Enfin, il faut trouver un moyen, dit la comtesse avec humeur. + +--Si madame me permet d'agir... + +--Eh! certainement! + +--En ce cas, j'espère être instruit demain de ce qui intéresse madame. + +Le lendemain, vers six heures du matin, au moment où l'Angélus sonnait au +fond de la vallée et où le soleil enluminait tous les toits d'alentour, +Joseph se dirigea vers la partie du pays la plus déserte, et en même +temps la mieux cultivée; c'était sur les terres de Raimbault, terres +considérables et fertiles, jadis vendues comme biens nationaux, rachetées +sous l'empire par la dot de mademoiselle Chignon, fille d'un riche +manufacturier, que le général comte de Raimbault avait épousée en secondes +noces. L'empereur aimait à unir les anciens noms aux nouvelles fortunes: +ce mariage s'était conclu sous son influence suprême; et la nouvelle +comtesse avait bientôt dépassé dans son coeur tout l'orgueil de la vieille +noblesse qu'elle haïssait, et dont cependant elle avait voulu à tout prix +obtenir les honneurs et les titres. + +Joseph avait sans doute tissé une fable bien savante pour se présenter à +la ferme sans effaroucher personne. Il avait dans son sac bien des tours +de Scapin pour abuser de la simplicité des habitants; mais, par malheur, +la première personne qu'il rencontra à cent pas de la ferme fut Bénédict, +homme bien plus fin, bien plus méfiant que lui. Le jeune homme se souvint +aussitôt de l'avoir vu quelque temps auparavant à une autre fête de +village, où, quoi qu'il portât fort bien son habit noir, bien qu'il +affectât des manières de supériorité sur les fermiers qui prenaient de la +bière avec lui, il avait été persiflé et humilié comme un vrai laquais +qu'il était. Aussitôt Bénédict comprit qu'il fallait écarter de la ferme +ce témoin dangereux, et, s'emparant de lui avec force politesses ironiques, + il le força d'aller visiter avec lui une vigne située à quelque distance. +Il affecta de le croire, sur sa parole, homme de confiance et régisseur du +château, et feignit une grande disposition au bavardage. Joseph abusa bien +vite de l'occasion, et, au bout de dix minutes, ses intentions et ses +projets devinrent clairs comme le jour pour Bénédict. Alors celui-ci se +tint sur ses gardes, et le désabusa de ses doutes relativement à Louise +avec un air de candeur dont Joseph fut parfaitement dupe. Cependant +Bénédict comprit que ce n'était pas assez, qu'il fallait se débarrasser +entièrement des intentions malfaisantes de ce mouchard, et il retrouva +tout à coup dans sa mémoire un moyen de le dominer. + +--Parbleu, monsieur Joseph! lui dit-il, je suis fort aise de vous avoir +rencontré. J'avais précisément à vous communiquer une affaire intéressante +pour vous. + +Joseph ouvrit deux larges oreilles, de ces oreilles de laquais, profondes, +mobiles, habiles à saisir, vigilantes à conserver; de ces oreilles où rien +ne se perd, où tout se retrouve. + +--M. le chevalier de Trigaud, continua Bénédict, ce gentilhomme campagnard +qui demeure à trois lieues d'ici, et qui fait un si énorme massacre de +lièvres et de perdrix qu'on n'en trouve plus là où il a passé, me disait +avant-hier (nous venions précisément de tuer dans les buissons une +vingtaine de cailles vertes; car le bon chevalier est braconnier comme un +garde-chasse), il disait donc avant hier qu'il serait bien aise d'avoir un +homme intelligent comme vous à son service... + +--M. le chevalier de Trigaud a dit cela? repartit l'auditeur ému. + +--Sans doute, reprit Bénédict. C'est un homme riche, libéral, insouciant, +ne se mêlant de rien, n'aimant que la chasse et la table, sévère à ses +chiens, doux à ses serviteurs, ennemi des embarras domestiques, volé +depuis qu'il est au monde, volable s'il en fut. Une personne qui aurait, +comme vous, reçu une certaine instruction, qui tiendrait ses comptes, qui +réformerait les abus de sa maison, et qui ne le contrarierait pas au +sortir de table, pourrait à jeun obtenir tout de son humeur facile, régner +en prince chez lui, et gagner quatre fois autant que chez madame la +comtesse de Raimbault. Or, tous ces avantages sont à votre disposition, +monsieur Joseph, si vous voulez, de ce pas, aller vous présenter au +chevalier. + +--J'y vais au plus vite! s'écria Joseph, qui connaissait fort bien la +place et qui la savait bonne. + +--Un instant! dit Bénédict. Il faudra vous rappeler que, grâce à mon goût +pour la chasse et à la morale bien connue de ma famille, ce bon chevalier +nous témoigne à tous une amitié vraiment extraordinaire, et que quiconque +aurait le malheur de me déplaire ou de rendre un mauvais office à +quelqu'un des miens ne _pourrirait_ pas sur le seuil de sa maison. + +Le ton dont ces paroles furent prononcées les rendit très-intelligibles +pour Joseph. Il rentra au château, rassura complètement la comtesse, eut +l'adresse de se faire donner les cent francs de gratification pour son +zèle et ses peines, et sauva Valentine de l'interrogatoire terrible que sa +mère lui réservait. Huit jours après il entra au service du chevalier de +Trigaud, qu'il ne vola pas (il avait trop d'esprit et son maître était +trop bête pour qu'il s'en donnât la peine), mais qu'il pilla comme un pays +conquis. + +Dans son désir de ne pas manquer une si excellente aubaine, il avait +poussé l'adresse et le dévouement aux intentions de Bénédict jusqu'à +donner de faux renseignements à la comtesse sur la résidence de Louise. En +trois jours il lui avait improvisé un voyage et un départ dont madame de +Raimbault avait été la dupe. Il avait réussi encore à ne pas perdre sa +confiance en quittant son service. Il s'était fait octroyer de bon gré la +permission de changer de maître, et madame de Raimbault ne pensa bientôt +plus à lui ni à ses révélations antérieures. La marquise, qui aimait +Louise plus peut-être qu'elle n'avait aimé personne, questionna Valentine. +Mais celle-ci connaissait trop le caractère faible et la légèreté de sa +grand'mère pour confier à son impuissante affection un secret de si haute +importance. M. de Lansac était parti, les trois femmes étaient fixées à +Raimbault, où le mariage devait se conclure dans un mois. Louise, qui ne +se fiait peut-être pas autant que Valentine aux bonnes intentions de M. de +Lansac, résolut de mettre à profit ce temps, où elle était à peu près +libre, pour la voir souvent; et trois jours après la Journée du 1er mai, +Bénédict, chargé d'une lettre, se présenta au château. + +Hautain et fier, il n'avait jamais voulu s'y présenter pour traiter +d'aucune affaire au nom de son oncle; mais pour Louise, pour Valentine, +pour ces deux femmes qu'il ne savait comment qualifier dans son affection, +il se faisait une sorte de gloire d'aller affronter les regards dédaigneux +de la comtesse et les affabilités insolentes de la marquise. Il profita +d'un jour chaud qui devait confiner Valentine chez elle, et, s'étant muni +d'une carnassière bien remplie de gibier, ayant pris pour vêtement une +blouse, un chapeau de paille et des guêtres, il partit ainsi équipé en +chasseur villageois, certain que ce costume choquerait moins les yeux de +la comtesse que ne le ferait un extérieur plus soigné. + +Valentine écrivait dans sa chambre. Je ne sais quelle attente vague +faisait trembler sa main; tout en traçant des lignes destinées à sa soeur, +il lui semblait que le messager qui devait s'en charger n'était pas loin. +Le moindre bruit dans la campagne, le trot d'un cheval, la voix d'un chien +la faisait tressaillir; elle se levait et courait à la fenêtre; appelant +dans son coeur Louise et Bénédict; car Bénédict, ce n'était pour elle, du +moins elle le croyait ainsi, qu'une partie de sa soeur détachée vers elle. + +Comme elle commençait à se lasser de cette émotion involontaire et +cherchait à en distraire sa pensée, cette voix si belle et si pure, cette +voix de Bénédict, qu'elle avait entendue la nuit sur les bords de l'Indre, +vint de nouveau charmer son oreille. La plume tomba de ses doigts; elle +écouta, ravie, ce chant naïf et simple qui avait tant d'empire sur ses +nerfs. La voix de Bénédict partait d'un sentier qui tournait en dehors du +parc sur une colline assez rapide. Le chanteur, se trouvant élevé +au-dessus des jardins, pouvait faire entendre distinctement ces vers de sa +chanson villageoise, qui renfermaient peut-être un avertissement pour +Valentine: + + Bergère Solange, écoutez. + L'alouette aux champs vous appelle. + +Valentine était assez romanesque; elle ne pensait pas l'être parce que son +coeur vierge n'avait pas encore conçu l'amour. Mais lorsqu'elle croyait +pouvoir s'abandonner sans réserve à un sentiment pur et honnête, sa jeune +tête ne se défendait point d'aimer tout ce qui ressemblait à une aventure. +Élevée sous des regards si rigides, dans une atmosphère d'usages si froids +et si guindés, elle avait si peu joui de la fraîcheur et de la poésie de +son âge! + +Collée au store de sa fenêtre, elle vit bientôt Bénédict descendre le +sentier. Bénédict n'était pas beau; mais sa taille était remarquablement +élégante. Son costume rustique, qu'il portait un peu théâtralement, sa +marche légère et assurée sur le bord du ravin, son grand chien blanc +tacheté qui bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur +et assez puissant pour suppléer chez lui à la beauté du visage, toute +cette apparition dans une scène champêtre qui, par les soins de l'art, +spoliateur de la nature, ressemblait assez à un décor d'opéra, c'était de +quoi émouvoir un jeune cerveau, et donner je ne sais quel accessoire de +coquetterie au prix de la missive. + +Valentine fut bien tentée de s'enfoncer dans le parc, d'aller ouvrir une +petite porte qui donnait sur le sentier, de tendre une main avide vers la +lettre qu'elle croyait déjà voir dans celle de Bénédict. Tout cela était +assez imprudent. Une pensée plus louable que celle du danger la retint: ce +fut la crainte de désobéir deux fois en allant au-devant d'une aventure +qu'elle ne pouvait pas repousser. + +Elle résolut donc d'attendre un nouvel avertissement pour descendre, et +bientôt une grande rumeur de chiens animés les uns contre les autres fit +glapir tous les échos du préau. C'était Bénédict qui avait mis le sien aux +prises avec ceux de la maison, afin d'annoncer son arrivée de la manière +la plus bruyante possible. + +Valentine descendit aussitôt; son instinct lui fit deviner que Bénédict se +présenterait de préférence à la marquise, comme étant la plus abordable. +Elle rejoignit donc sa grand'mère, qui avait coutume de faire la sieste +sur le canapé du salon, et, après l'avoir doucement éveillée, elle prit un +prétexte pour s'asseoir à ses côtés. + +Au bout de quelques minutes, un domestique vint annoncer que le neveu de +M. Lhéry demandait à présenter son respect et son gibier à la +marquise. + +--Je me passerais bien de son respect, répondit la vieille folle, mais que +son gibier soit le bienvenu. Faites entrer. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + + +X. + + +En voyant paraître ce jeune homme dont elle se savait complice et qu'elle +allait encourager, sous les yeux de sa grand'mère, à lui remettre un +secret message, Valentine eut un remords. Elle sentit qu'elle rougissait, +et le pourpre de ses joues alla se refléter sur celles de Bénédict. + +--Ah! c'est toi, mon garçon! dit la marquise qui étalait sur le sofa sa +jambe courte et replète avec des grâces du temps de Louis XV. Sois le +bienvenu. Comment va-t-on à la ferme? Et cette bonne mère Lhéry? et cette +jolie petite cousine? et tout le monde? + +Puis, sans se soucier de la réponse, elle enfonça la main dans la +carnassière que Bénédict détachait de son épaule. + +--Ah! vraiment, c'est fort beau, ce gibier-là! Est-ce toi qui l'as tué? On +dit que tu laisses un peu braconner le Trigaud sur nos terres? Mais voilà +de quoi te faire absoudre... + +--Ceci, dit Bénédict en tirant de son sein une petite mésange vivante, je +l'ai prise au filet par hasard. Comme elle est d'une espèce rare, j'ai +pensé que mademoiselle, qui s'occupe d'histoire naturelle, la joindrait à +sa collection. + +Et, tout en remettant le petit oiseau à Valentine, il affecta d'avoir +beaucoup de peine à le glisser dans ses doigts sans le laisser échapper. +Il profita de ce moment pour lui remettre la lettre. Valentine s'approcha +d'une fenêtre, comme pour examiner l'oiseau de près, et cacha le papier +dans sa poche. + +--Mais tu dois avoir bien chaud, mon cher? dit la marquise. Va donc te +désaltérer à l'office. + +Valentine vit le sourire de dédain qui effleurait les lèvres de Bénédict. + +--Monsieur aimerait peut-être mieux, dit-elle vivement, prendre un verre +d'eau de grenades? + +Et elle souleva la carafe qui était sur un guéridon derrière sa grand'mère, +pour en verser elle-même à son hôte. Bénédict la remercia d'un regard, +et, passant derrière le dossier du sofa, il accepta, heureux de toucher +le verre de cristal que la blanche main de Valentine lui offrit. + +La marquise eut une petite quinte de toux pendant laquelle il dit vivement +à Valentine: + +--Que faudra-t-il répondre de votre part à la demande contenue dans cette +lettre? + +--Quoi que ce soit, _oui_, répondit Valentine, effrayée de tant d'audace. + +Bénédict promenait un regard grave sur ce salon élégant et spacieux, sur +ces glaces limpides, sur ces parquets luisants, sur mille recherches de +luxe dont l'usage même était ignoré encore à la ferme. Ce n'était pas la +première fois qu'il pénétrait dans la demeure du riche, et son coeur était +loin de se prendre d'envie pour tous ces hochets de la fortune, comme eût +fait celui d'Athénaïs. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une remarque +qui n'avait pas encore pénétré chez lui si avant; c'est que la société +avait mis entre lui et mademoiselle de Raimbault des obstacles immenses. + +«Heureusement, se disait-il, je puis braver le danger de la voir sans en +souffrir. Jamais je ne serai amoureux d'elle.» + +--Eh, bien! ma fille, veux-tu te mettre au piano, et continuer cette +romance que tu m'avais commencée tout à l'heure? + +C'était un ingénieux mensonge de la vieille marquise pour faire entendre à +Bénédict qu'il était temps de se retirer _à l'office_. + +--Bonne maman, répondit Valentine, vous savez que je ne chante guère; mais +vous qui aimez la bonne musique, si vous voulez vous donner un très-grand +plaisir, priez monsieur de chanter. + +--En vérité? dit la marquise. Mais comment sais-tu cela, ma fille? + +--C'est Athénaïs qui me l'a dit, répondit Valentine en baissant les yeux. + +--Eh bien! s'il en est ainsi, mon garçon, fais-moi ce plaisir-là, dit la +marquise. Régale-moi d'un petit air villageois; cela me reposera du +Rossini, auquel je n'entends rien. + +--Je vous accompagnerai si vous voulez, dit Valentine au jeune homme avec +timidité. + +Bénédict était bien un peu troublé de l'idée que sa voix allait peut-être +appeler au salon la fière comtesse. Mais il était plus touché encore des +efforts de Valentine pour le retenir et le faire asseoir; car la marquise, +malgré toute sa popularité, n'avait pu se décider à offrir un siège au +neveu de son fermier. + +Le piano fut ouvert. Valentine s'y plaça après avoir tiré un pliant auprès +du sien. Bénédict, pour lui prouver qu'il ne s'apercevait pas de l'affront +qu'il avait reçu, préféra chanter debout. + +Dès les premières notes, Valentine rougit et pâlit, des larmes vinrent au +bord de sa paupière; peu à peu elle se calma, ses doigts suivirent le +chant, et son oreille le recueillit avec intérêt. + +La marquise écouta d'abord avec plaisir. Puis, comme elle avait sans cesse +l'esprit oisif et ne pouvait rester en place, elle sortit, rentra, et +ressortit encore. + +--Cet air, dit Valentine dans un instant où elle fut seule avec Bénédict, +est celui que ma soeur me chantait de prédilection lorsque j'étais enfant, +et que je la faisais asseoir sur le haut de la colline pour l'entendre +répéter à l'écho. Je ne l'ai jamais oublié, et tout à l'heure j'ai failli +pleurer quand vous l'avez commencé. + +--Je l'ai chanté à dessein, répondit Bénédict; c'était vous parler au nom +de Louise... + +La comtesse entra comme ce nom expirait sur les lèvres de Bénédict. À la +vue de sa fille assise auprès d'un homme en tête-à-tête, elle attacha sur +ce groupe des yeux clairs, fixes, stupéfaits. D'abord, elle ne reconnut +pas Bénédict, qu'elle avait à peine regardé à la fête, et sa surprise la +pétrifia sur place. Puis, quand elle se rappela l'impudent vassal qui +avait osé porter ses lèvres sur les joues de sa fille, elle fit un pas +en avant, pâle et tremblante, essayant de parler et retenue par une +strangulation subite. Heureusement un incident ridicule préserva Bénédict +de l'explosion. Le beau lévrier gris de la comtesse s'était approché avec +insolence du chien de chasse de Bénédict, qui, tout poudreux, tout +haletant, s'était couché sans façon sous le piano. Perdreau, patiente et +raisonnable bête, se laissa flairer des pieds à la tête, et se contenta +de répondre aux avanies de son hôte en lui montrant silencieusement une +longue rangée de dents blanches. Mais quand le lévrier, hautain et +discourtois, voulut passer aux injures, Perdreau, qui n'avait jamais +souffert un affront et qui venait de faire tête à trois dogues quelques +instants auparavant, se dressa sur ses pattes, et, d'un coup de boutoir, +roula son frêle adversaire sur le parquet. Celui-ci vint, en jetant des +cris aigus, se réfugier aux pieds de sa maîtresse. Ce fut une occasion +pour Bénédict, qui vit la comtesse éperdue, de s'élancer hors de +l'appartement en feignant d'entraîner et de châtier Perdreau, qu'au fond +du coeur il remerciait sincèrement de son inconvenance. + +Comme il sortait escorté des glapissements du lévrier, des sourds +grognements de son propre chien et des exclamations douloureuses de la +comtesse, il rencontra la marquise, qui, étonnée de ce vacarme, lui +demanda ce que cela signifiait. + +--Mon chien a étranglé celui de madame, répondit-il d'un air piteux en +s'enfuyant. + +Il retourna à la ferme, emportant un grand fonds d'ironie et de haine +contre la noblesse, et riant du bout des lèvres de son aventure. Cependant +il eut pitié de lui-même en se rappelant quels affronts bien plus grands +il avait prévus, et de quel sang-froid moqueur il s'était vanté en +quittant Louise quelques heures auparavant. Peu à peu tout le ridicule de +cette scène lui parut retomber sur la comtesse, et il arriva à la ferme en +veine de gaieté. Son récit fit rire Athénaïs jusqu'aux larmes. Louise +pleura en apprenant comment Valentine avait accueilli son message et +reconnu la chanson que Bénédict lui avait chantée. Mais Bénédict ne se +vanta pas de sa visite au château devant le père Lhéry. Celui-ci n'était +pas homme à s'amuser d'une plaisanterie qui pouvait lui faire perdre mille +écus de profits _par chacun an_. + +--Qu'est-ce donc que tout cela signifie? répéta la marquise en entrant +dans le salon. + +--C'est vous, Madame, qui me l'expliquerez, j'espère, répondit la +comtesse. N'étiez-vous pas ici quand cet homme est entré? + +--Quel _homme_? demanda la marquise. + +--M. Bénédict, répondit Valentine toute confuse et cherchant à prendre de +l'aplomb. Maman, il vous apportait du gibier; ma bonne maman l'a prié de +chanter, et je l'accompagnais... + +--C'est pour vous qu'il chantait, Madame? dit la comtesse à sa belle-mère. +Mais vous l'écoutiez de bien loin, ce me semble. + +--D'abord, répondit la vieille, ce n'est pas moi qui l'en ai prié, c'est +Valentine. + +--Cela est fort étrange, dit la comtesse en attachant des yeux perçants +sur sa fille. + +--Maman, dit Valentine en rougissant, je vais vous expliquer cela. Mon +piano est horriblement faux, vous le savez; nous n'avons pas de facteur +dans les environs; ce _jeune homme_ est musicien; en outre, il accorde +très bien les instruments... Je savais cela par Athénaïs, qui a un piano +chez elle, et qui a souvent recours à l'adresse de son cousin... + +--Athénaïs a un piano! ce jeune homme est musicien! Quelle étrange +histoire me faites-vous là? + +--Rien n'est plus vrai, Madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais +comprendre qu'à présent tout le monde en France reçoit de l'éducation! +Ces gens-là sont riches; ils ont fait donner des talents à leurs enfants. +C'est fort bien fait; c'est la mode: il n'y a rien à dire. Ce garçon +chante très-bien, ma foi! Je l'écoutais du vestibule avec beaucoup de +plaisir. Eh bien! qu'y a-t-il? Croyez-vous que Valentine fût en danger +auprès de lui quand moi j'étais à deux pas? + +--Oh! Madame, dit la comtesse, vous avez une manière d'interpréter mes +idées!... + +--Mais c'est que vous en avez de si bizarres! Vous voilà tout effarouchée +parce que vous avez trouvé votre fille au piano avec un homme! Est-ce +qu'on fait du mal quand on est occupé à chanter? Vous me faites un crime +de les avoir laissés seuls un instant, comme si... Eh! mon Dieu! vous ne +l'avez donc pas regardé, ce garçon? Il est laid à faire peur! + +--Madame, répondit la comtesse avec le sentiment d'un profond mépris, il +est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mécontentement. Comme +il nous est impossible de nous entendre sur de certaines choses, c'est à +ma fille que je m'adresse. Valentine, je n'ai pas besoin de vous dire que +je n'ai point les idées grossières qu'on me prête. Je vous connais assez, +ma fille, pour savoir qu'un homme de cette sorte n'est pas un _homme_ pour +vous, et qu'il n'est pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais +l'inconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop légèrement. +Songez que rien n'est pire dans le monde que les situations ridicules. +Vous avez trop de bienveillance dans le caractère; trop de laisser-aller +avec les inférieurs. Rappelez-vous qu'ils ne vous en sauront aucun gré, +qu'ils en abuseront toujours, et que les mieux traités seront les plus +ingrats. Croyez-en l'expérience de votre mère et observez-vous davantage. +Déjà plusieurs fois j'ai eu l'occasion de vous faire ce reproche: vous +manquez de dignité. Vous en sentirez les inconvénients. Ces _gens-là_ ne +comprennent pas jusqu'où il leur est permis d'aller et le point fixe +où ils doivent s'arrêter. Cette petite Athénaïs est avec vous d'une +familiarité révoltante. Je le tolère, parce qu'après tout c'est une femme. +Mais je ne serais pas très-flattée que son fiancé vînt, dans un endroit +public, vous aborder d'un petit air dégagé. C'est un jeune homme fort mal +élevé, comme ils le sont tous dans cette classe-là, manquant de tact +absolument... M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libéral, +a beaucoup trop auguré de lui en lui parlant l'autre jour comme à un +homme d'esprit... Un autre se fût retiré de la danse; lui, vous a +très-cavalièrement embrassée, ma fille... Je ne vous en fais pas un +reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait à perdre +contenance; je sais que vous avez assez souffert de cette impertinence, +et, si je vous la rappelle, c'est pour vous montrer combien il faut tenir +à distance les gens _de peu_. + +Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les +épaules. Valentine, écrasée sous le poids de la logique de sa mère, +répondit en balbutiant: + +--Maman, c'est seulement à cause du piano que je pensais... Je ne pensais +pas aux inconvénients... + +--En s'y prenant bien, reprit la comtesse désarmée par sa soumission, il +peut n'y en avoir aucun à le faire venir. Le lui avez-vous proposé? + +--J'allais le faire lorsque... + +--En ce cas il faut le faire rentrer... + +La comtesse sonna et demanda Bénédict; mais on lui dit qu'il était déjà +loin sur la colline. + +--Tant pis, dit-elle quand le domestique fut sorti; il ne faut pour rien +au monde qu'il croie avoir été admis ici pour sa belle voix. Je tiens à +ce qu'il revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce +pied-là. Donnez-moi cette écritoire. Je vais lui expliquer ce qu'on attend +de lui. + +--Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise à qui la peur tenait +lieu de raison. + +--Je sais les usages, Madame, répondit la comtesse. + +Elle traça quelques mots à la hâte, et les remettant à Valentine: + +--Lisez, dit-elle, et faites porter à la ferme. + +Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici: + + «Monsieur Bénédict, voulez-vous accorder le piano de ma fille? + vous me ferez plaisir. + + J'ai l'honneur de vous saluer. + + F. Comtesse DE RAIMBAULT.» + +Valentine prit dans sa main le pain à cacheter, et feignit de le placer +sous le feuillet; mais elle sortit en gardant la lettre ouverte. +Allait-elle donc envoyer cette insolente signification? était-ce ainsi +qu'il fallait payer Bénédict de son dévouement? Fallait-il traiter en +laquais l'homme qu'elle n'avait pas craint de marquer au front d'un baiser +fraternel? Le coeur l'emporta sur la prudence; elle tira un crayon de sa +poche, et, entre les doubles portes de l'antichambre déserte, elle traça +ces mots au bas du billet de sa mère: + +«Oh! pardon! pardon, Monsieur! Je vous expliquerai cette invitation. +Venez; ne refusez pas de venir. Au nom de Louise, pardon!» + +Elle cacheta le billet et le remit à un domestique. + + + + +XI. + + +Elle ne put ouvrir la lettre de Louise que le soir. C'était une longue +paraphrase du peu de mots qu'elles avaient pu échanger à leur gré dans +l'entrevue de la ferme. Cette lettre toute palpitante de joie et d'espoir +était l'expression d'une véritable amitié de femme romanesque, expansive, +soeur de l'amour, amitié pleine d'adorables puérilités et de platoniques +ardeurs. + +Elle terminait par ces mots: + +«Le hasard m'a fait découvrir que ta mère allait demain rendre une visite +dans le voisinage. Elle n'ira que vers la nuit à cause de la chaleur. +Tâche de te dispenser de l'accompagner, et, dès que la nuit sera sombre, +viens me trouver au bout de la grande prairie, à l'endroit du petit bois +de Vavray. La lune ne se lève qu'à minuit, et cet endroit est toujours +désert.» + +Le lendemain, la comtesse partit vers six heures du soir, engageant +Valentine à se mettre au lit, et recommandant à la marquise de veiller à +ce qu'elle prît un bain de pieds bien chaud. Mais la vieille femme, tout +en disant qu'elle avait élevé sept enfants et qu'elle sortait soigner une +migraine, oublia bien vite tout ce qui n'était pas elle. Fidèle à ses +habitudes de mollesse antique, elle se mit au bain à la place de sa +petite-fille, et fit appeler sa demoiselle de compagnie pour lui lire un +roman de Crébillon fils. Valentine s'échappa dès que l'ombre commença à +descendre sur la colline. Elle prit une robe brune afin d'être moins +aperçue dans la campagne assombrie, et, coiffée seulement de ses beaux +cheveux blonds qu'agitaient les tièdes brises du soir, elle franchit la +prairie d'un pied rapide. + +Cette prairie avait bien une demi-lieue de long; elle était coupée de +larges ruisseaux auxquels des arbres renversés servaient de ponts. Dans +l'obscurité, Valentine faillit plusieurs fois se laisser tomber. Tantôt +elle accrochait sa robe à d'invisibles épines, tantôt son pied s'enfonçait +dans la vase trompeuse du ruisseau. Sa marche légère éveillait des +milliers de phalènes bourdonnantes; le grillon babillard se taisait à son +approche, et quelquefois une chouette endormie dans le tronc d'un vieux +saule s'en échappait, et la faisait tressaillir en rasant son front de son +aile souple et cotonneuse. + +C'était la première fois de sa vie que Valentine se hasardait seule, la +nuit, volontairement, hors du toit paternel. Quoi qu'une grande exaltation +morale lui prêtât des forces, la peur s'empara d'elle parfois, et lui +donnait des ailes pour raser l'herbe et franchir les ruisseaux. + +Au lieu indiqué elle trouva sa soeur, qui l'attendait avec impatience. +Après mille tendres caresses, elles s'assirent sur la marge d'un fossé et +se mirent à causer. + +--Conte-moi donc ta vie depuis que je t'ai perdue, dit Valentine à Louise. + +Louise raconta ses voyages, ses chagrins, son isolement, sa misère. À +peine âgée de seize ans, lorsqu'elle se trouva exilée en Allemagne auprès +d'une vieille parente de sa famille, elle n'avait touché qu'une faible +pension alimentaire qui ne suffisait point à la rendre indépendante. +Tyrannisée par cette duègne, elle s'était enfuie en Italie, où, à force de +travail et d'économie, elle avait réussi à subsister. Enfin, sa majorité +étant arrivée, elle avait joui de son patrimoine, héritage fort modique, +car toute la fortune de cette famille venait de la comtesse; la terre même +de Raimbault, ayant été rachetée par elle, lui appartenait en propre, et +la vieille mère du général ne devait une existence agréable qu'aux _bons +procédés_ de sa belle-fille. C'est pour cette raison qu'elle la ménageait +et avait abandonné entièrement Louise, afin de ne pas tomber dans +l'indigence. + +Quelque mince que fût la somme que toucha cette malheureuse fille, elle +fut accueillie comme une richesse, et suffit de reste à des besoins +qu'elle avait su restreindre. Une circonstance, qu'elle n'expliquait pas à +sa soeur, l'ayant engagée à revenir à Paris, elle y était depuis six mois +lorsqu'elle apprit le prochain mariage de Valentine. Dévorée du désir +de revoir sa patrie et sa soeur, elle avait écrit à sa nourrice madame +Lhéry; et celle-ci, bonne et aimante femme, qui n'avait jamais cessé de +correspondre de loin en loin avec elle, se hâta de l'inviter à venir +secrètement passer quelques semaines à la ferme. Louise accepta avec +empressement, dans la crainte que le mariage de Valentine ne mît bientôt +une plus invincible barrière entre elles deux. + +--À Dieu ne plaise! répondit Valentine; ce sera au contraire le signal de +notre rapprochement. Mais, dis-moi, Louise, dans tout ce que tu viens de +me raconter, tu as omis une circonstance bien intéressante pour moi... Tu +ne m'as pas dit si... + +Et Valentine, embarrassée de prononcer un seul mot qui eût rapport à cette +terrible faute de sa soeur, qu'elle eût voulu effacer au prix de tout son +sang, sentit sa langue se paralyser et son front se couvrir d'une sueur +brûlante. + +Louise comprit, et malgré les déchirants remords de sa vie, aucun reproche +n'enfonça dans son coeur une pointe si acérée que cet embarras et ce +silence. Elle laissa tomber sa tête sur ses mains, et, facile à aigrir +après une vie de malheur, elle trouva que Valentine lui faisait plus de +mal à elle seule que tous les autres ensemble. Mais, revenant bientôt à la +raison, elle se dit que Valentine souffrait par excès de délicatesse; elle +comprit qu'il en avait déjà bien coûté à cette jeune fille si pudique pour +appeler une confidence plus intime et pour oser seulement la désirer. + +--Eh bien! Valentine, dit-elle en passant un de ses bras au cou de sa +jeune soeur. + +Puis Valentine, essuyant ses yeux, réussit par un sublime effort à +dépouiller la rigidité de la jeune vierge pour s'élever au rôle de l'amie +généreuse et forte. + +--Dis-moi, s'écria-t-elle; il est dans tout cela un être qui a dû étendre +son influence sacrée sur toute ta vie, un être que je ne connais pas, dont +j'ignore le nom, mais qu'il m'a semblé parfois aimer de toute la force du +sang et de toute la volonté de ma tendresse pour toi... + +--Tu veux donc que je t'en parle, ô ma courageuse soeur! J'ai cru que je +n'oserais jamais te rappeler son existence. Eh bien! ta grandeur d'âme +surpasse tout ce que j'en espérais. Mon fils existe, il ne m'a jamais +quittée; c'est moi qui l'ai élevé. Je n'ai point essayé de dissimuler ma +faute en l'éloignant de moi ou en lui refusant mon nom. Partout il m'a +suivie, partout sa présence a révélé mon malheur et mon repentir. Et, le +croiras-tu, Valentine? j'ai fini par mettre ma gloire à me proclamer sa +mère, et dans toutes les âmes justes j'ai trouvé mon absolution en faveur +de mon courage. + +--Et quand même je ne serais pas ta soeur et ta fille aussi, répondit +Valentine, je voudrais être au nombre de ces justes. Mais où est-il? + +--Mon Valentin est à Paris, dans un collège. C'est pour l'y conduire que +j'ai quitté l'Italie, et c'est pour te voir que je me suis séparée de lui +depuis un mois. Il est beau, mon fils, Valentine; il est aimant; il te +connaît; il désire ardemment embrasser celle dont il porte le nom, et il +te ressemble. Il est blond et calme comme toi; à quatorze ans, il est +presque de ta taille... Dis, voudras-tu, quand tu seras mariée, que je te +le présente? + +Valentine répondit par mille caresses. + +Deux heures s'étaient écoulées rapidement, non-seulement à se rappeler le +passé, mais encore à faire des projets pour l'avenir. Valentine y portait +toute la confiance de son âge; Louise y croyait moins, mais elle ne le +disait pas. Une ombre noire se dessina tout d'un coup dans l'air bleu +au-dessus du fossé. Valentine tressaillit et laissa échapper un cri +d'effroi. Louise, posant sa main sur la sienne, lui dit: + +--Rassure-toi, c'est un ami, c'est Bénédict. + +Valentine fut d'abord contrariée de sa présence au rendez-vous. +Il semblait que désormais tous les actes de sa vie amenassent un +rapprochement forcé entre elle et ce jeune homme. Cependant elle fut +forcée de comprendre que son voisinage n'était pas inutile à deux femmes +dans cet endroit écarté, et surtout que son escorte devait agréer à +Louise, qui était à plus d'une lieue de son gîte. Elle ne put pas non +plus s'empêcher de remarquer le sentiment de délicatesse respectueuse qui +l'avait fait s'abstenir de paraître durant leur entretien. Ne fallait-il +pas du dévouement, d'ailleurs, pour monter ainsi la garde pendant deux +heures? Tout bien considéré, il y aurait eu de l'ingratitude à lui faire +un froid accueil. Elle lui expliqua le billet de sa mère, prit tout le +tort sur elle, et le supplia de ne venir au château qu'avec une forte +dose de patience et de philosophie. Bénédict jura en riant que rien ne +l'ébranlerait; et, après l'avoir reconduite avec Louise jusqu'au bout de +la prairie, il reprit avec celle-ci le chemin de la ferme. + +Le lendemain il se présenta au château. Par un hasard dont Bénédict ne se +plaignait pas, c'était au tour de madame de Raimbault à avoir la migraine; +mais celle-là n'était pas feinte, elle la força de garder le lit. Les +choses se passèrent donc mieux que Bénédict ne l'avait espéré. Quand il +sut que la comtesse ne se lèverait pas de la journée, il commença par +démonter le piano et enlever toutes les touches; puis il trouva qu'il +fallait remettre des _buffles_ à tous les marteaux; quantité de cordes +rouillées étaient à renouveler; enfin il se créa de l'ouvrage pour tout +un jour; car Valentine était là, lui présentant les ciseaux, l'aidant à +rouler le laiton sur la bobine, lui donnant la note au diapason, et +s'occupant de son piano peut-être plus ce jour-là qu'elle n'avait fait +dans toute sa vie. De son côté, Bénédict était beaucoup moins habile à +cette besogne que Valentine ne l'avait annoncé. Il cassa plus d'une corde +en la montant, il tourna plus d'une cheville pour une autre, et souvent +dérangea l'accord de toute une gamme pour remettre celui d'une note. +Pendant ce temps, la vieille marquise allait, venait, toussait, dormait, +et ne s'occupait d'eux que pour les mettre plus à l'aise encore. Ce fut +une délicieuse journée pour Bénédict. Valentine était si douce, elle avait +une gaieté si naïve, si vraie, une politesse si obligeante, qu'il était +impossible de ne pas respirer à l'aise auprès d'elle. Et puis je ne sais +comment il se fit qu'au bout d'une heure, par un accord tacite, toute +politesse disparut entre eux. Une sorte de camaraderie enfantine et rieuse +s'établit. Ils se raillaient de leurs mutuelles maladresses, leurs mains +se rencontraient sur le clavier, et, la gaieté chassant l'émotion, ils se +querellaient comme de vieux amis. Enfin, vers cinq heures, le piano se +trouvant accordé, Valentine imagina un moyen de retenir Bénédict. Un peu +d'hypocrisie s'improvisa dans ce coeur de jeune fille, et, sachant que sa +mère accordait tout à l'extérieur de la déférence, elle se glissa dans son +alcôve. + +--Maman, lui dit-elle, M. Bénédict a passé six heures à mon piano, et il +n'a pas fini; cependant nous allons nous mettre à table: j'ai pensé qu'il +était impossible d'envoyer ce jeune homme à l'office, puisque vous n'y +envoyez jamais son oncle, et que vous lui faites servir du vin sur votre +propre table. Que dois-je faire? Je n'ai pas osé l'inviter à dîner avec +nous sans savoir de vous si cela était convenable. + +La même demande, faite en d'autres termes, n'eût obtenu qu'une sèche +désapprobation. Mais la comtesse était toujours plus satisfaite d'obtenir +la soumission à ses principes que l'obéissance passive à ses volontés. +C'est le propre de la vanité de vouloir imposer le respect et l'amour de +sa domination. + +--Je trouve la chose assez convenable, répondit-elle. Puis qu'il s'est +rendu à mon billet sans hésiter, et qu'il s'est exécuté de bonne grâce, +il est juste de lui montrer quelque égard. Allez, ma fille, invitez-le +vous-même de ma part. + +Valentine, triomphante, retourna au salon, heureuse de pouvoir faire +quelque chose d'agréable au nom de sa mère, et lui laissa tout l'honneur +de cette invitation. Bénédict, surpris, hésita à l'accepter. Valentine +outre-passa un peu les pouvoirs dont elle était investie en insistant. +Comme ils passaient tous trois à table, la marquise dit à l'oreille de +Valentine: + +--Est-ce que vraiment ta mère a eu l'idée de cette honnêteté? Cela +m'inquiète pour sa vie. Est-ce qu'elle est sérieusement malade? + +Valentine ne se permit pas de sourire à cette âcre plaisanterie. Tour à +tour dépositaire des plaintes et des inimitiés de ces deux femmes, elle +était entre elles comme un rocher battu de deux courants contraires. + +Le repas fut court, mais enjoué. On passa ensuite sous la charmille pour +prendre le café. La marquise était toujours d'assez bonne humeur en +sortant de table. De son temps, quelques jeunes femmes, dont on tolérait +la légèreté en faveur de leurs grâces, et peut-être aussi de la diversion +que leurs inconvenances apportaient à l'ennui d'une société oisive et +blasée, se faisaient fanfaronnes de mauvais ton; à certains visages +l'air _mauvais sujet_ allait bien. Madame de Provence était le noyau +d'une coterie féminine qui _sablait fort bien le champagne_. Un siècle +auparavant, _Madame_, belle-soeur de Louis XIV, bonne et grave Allemande +qui n'aimait que les _saucisses à l'ail_ et la _soupe à la bière_, +admirait chez les dames de la cour de France, et surtout chez madame la +duchesse de Berry, la faculté de boire beaucoup sans qu'il y parût, et de +supporter à merveille le vin de Constance et le marasquin de Hongrie. + +La marquise était gaie au dessert. Elle racontait avec cette aisance, ce +naturel propre aux gens qui ont vu beaucoup de monde, et qui leur tient +lieu d'esprit. Bénédict l'écouta avec surprise. Elle lui parlait une +langue qu'il croyait étrangère à sa classe et à son sexe. Elle se servait +de mots crus qui ne choquaient pas, tant elle les disait d'un air simple +et sans façon. Elle racontait aussi des histoires avec une merveilleuse +lucidité de mémoire et une admirable présence d'esprit pour en sauver +les situations graveleuses à l'oreille de Valentine. Bénédict levait +quelquefois les yeux sur elle avec effroi, et, à l'air paisible de la +pauvre enfant, il voyait si clairement qu'elle n'avait pas compris qu'il +se demandait s'il avait bien compris lui-même, si son imagination n'avait +pas été au delà du vrai sens. Enfin il était confondu, étourdi de tant +d'usage avec tant de démoralisation, d'un tel mépris des principes joint +à un tel respect des convenances. Le monde que la marquise lui peignait +était devant lui comme un rêve auquel il refusait de croire. + +Ils restèrent assez longtemps sous la charmille. Ensuite Bénédict essaya +le piano et chanta. Enfin il se retira assez tard, tout surpris de son +intimité avec Valentine, tout ému sans en savoir la cause, mais emplissant +son cerveau avec délices de l'image de cette belle et bonne fille, qu'il +était impossible de ne pas aimer. + + + + +XII. + + +À quelques jours de là, madame de Raimbault fut engagée par le préfet à +une brillante réunion qui se préparait au chef-lieu du département. +C'était à l'occasion du passage de madame la duchesse de Berry qui s'en +allait ou qui revenait d'un de ses joyeux voyages; femme étourdie et +gracieuse, qui avait réussi à se faire aimer malgré l'inclémence des temps, +et qui longtemps se fit pardonner ses prodigalités par un sourire. + +Madame de Raimbault devait être du petit nombre des dames choisies qui +seraient présentées à la princesse, et qui prendraient place à sa table +privilégiée. Il était donc, selon elle, impossible qu'elle se dispensât de +ce petit voyage, et pour rien au monde elle n'eût voulu en être dispensée. + +Fille d'un riche marchand, mademoiselle Chignon avait aspiré aux grandeurs +dès son enfance; elle s'était indignée de voir sa beauté, ses grâces de +reine, son esprit d'intrigue et d'ambition _s'étioler_ dans l'atmosphère +bourgeoise d'un gros capitaliste. Mariée au général comte de Raimbault, +elle avait volé avec transport dans le tourbillon des grandeurs de +l'Empire; elle était justement la femme qui devait y briller. Vaine, +bornée, ignorante, mais sachant ramper devant la royauté, belle de cette +beauté imposante et froide pour laquelle semblait avoir été choisi le +costume du temps, prompte à s'instruire de l'étiquette, habile à s'y +conformer, amoureuse de parures, de luxe, de pompes et de cérémonies, +jamais elle n'avait pu concevoir les charmes de la vie intérieure; jamais +son coeur vide et altier n'avait goûté les douceurs de la famille. Louise +avait déjà dix ans, elle était même très-développée pour son âge, lorsque +madame de Raimbault devint sa belle-mère, et comprit avec effroi qu'avant +cinq ans la fille de son mari serait pour elle une rivale. Elle la relégua +donc avec sa grand'mère au château de Raimbault, et se promit de ne jamais +la présenter dans le monde. Chaque fois qu'en la revoyant elle s'aperçut +des progrès de sa beauté, sa froideur pour cette enfant se changea en +aversion. Enfin, dès qu'elle put reprocher à cette malheureuse une faute +que l'abandon où elle l'avait laissée rendait excusable peut-être, elle se +livra à une haine implacable, et la chassa ignominieusement de chez elle. +Quelques personnes dans le monde assuraient savoir la cause plus positive +de cette inimitié. M. de Neuville, l'homme qui avait séduit Louise, et qui +fut tué en duel par le père de cette infortunée, avait été en même temps, +dit-on, l'amant de la comtesse et celui de sa belle-fille. + +Avec l'Empire s'était évanouie toute la brillante existence de madame de +Raimbault; honneurs, fêtes, plaisirs, flatteries, représentation, tout +avait disparu comme un songe, et elle s'éveilla un matin, oubliée et +délaissée dans la France légitimiste. Plusieurs furent plus habiles, et, +n'ayant pas perdu de temps pour saluer la nouvelle puissance, remontèrent +au faîte des grandeurs; mais la comtesse, qui n'avait jamais eu de +présence d'esprit et chez qui les premières impressions étaient violentes, +perdit absolument la tête. Elle laissa voir à celles qui avaient été ses +compagnes et ses amies toute l'amertume de ses regrets, tout son mépris +pour les _têtes poudrées_, toute son irrévérence pour la dévotion +réédifiée. Ses amies accueillirent ces blasphèmes par des cris d'horreur; +elles lui tournèrent le dos comme à une hérétique, et répandirent leur +indignation dans les cabinets de toilette, dans les appartements secrets +de la famille royale, où elles étaient admises et où leurs voix +disposaient des places et des fortunes. + +Dans le système des compensations de la couronne, la comtesse de Raimbault +fut oubliée; il n'y eut pas pour elle la plus petite charge de _dame +d'atours_. Forcée de renoncer à l'état de domesticité si cher aux +courtisans, elle se retira dans ses terres, et se fit _franchement +bonapartiste_. Le faubourg Saint-Germain, qu'elle avait vu jusqu'alors, +rompit avec elle comme _mal pensante_. Les égaux, les _parvenus_ lui +restèrent, et elle les accepta faute de mieux; mais elle les avait si fort +méprisés dans sa prospérité, qu'elle ne trouva autour d'elle aucune +affection solide pour la consoler de ses pertes. + +À trente-cinq ans il lui avait fallu ouvrir les yeux sur le néant des +choses humaines, et c'était un peu tard pour cette femme qui avait perdu +sa jeunesse, sans la sentir passer, dans l'enivrement des joies puériles. +Force lui fut de vieillir tout d'un coup. L'expérience ne l'ayant pas +détachée de ses illusions une par une, comme cela arrive dans le cours des +générations ordinaires, elle ne connut du déclin de l'âge que les regrets +et la mauvaise humeur. + +Depuis ce temps, sa vie fut un continuel supplice; tout lui devint sujet +d'envie et d'irritation. En vain son ironie la vengeait des ridicules de +la Restauration; en vain elle trouvait dans sa mémoire mille brillants +souvenirs du passé pour faire la critique, par opposition, de ces +semblants de royauté nouvelle; l'ennui rongeait cette femme dont la vie +avait été une fête perpétuelle, et qui maintenant se voyait forcée de +végéter à l'ombre de la vie privée. + +Les soins domestiques, qui lui avaient toujours été étrangers, lui +devinrent odieux; sa fille, qu'elle connaissait à peine, versa peu de +consolations sur ses blessures. Il fallait former cette enfant pour +l'avenir, et madame de Raimbault ne pouvait vivre que dans le passé. Le +monde de Paris, qui tout d'un coup changea si étrangement de moeurs et de +manières, parlait une langue nouvelle qu'elle ne comprenait plus; ses +plaisirs l'ennuyaient ou la révoltaient; la solitude l'écrasait de fièvre +et d'épouvante. Elle languissait malade de colère et de douleur sur son +ottomane, autour de laquelle ne venait plus ramper une cour en sous-ordre, +miniature de la grande cour du souverain. Ses compagnons de disgrâce +venaient chez elle pour gémir sur leurs propres chagrins et pour insulter +aux siens en les niant. Chacun voulait avoir accaparé à lui seul toute la +disgrâce des temps et l'ingratitude de la France. C'était un monde de +victimes et d'outragés qui se dévoraient entre eux. + +Ces égoïstes récriminations augmentaient l'aigreur fébrile de madame de +Raimbault. + +Si de plus heureux venaient lui tendre encore une main amie, et lui dire +que les faveurs de Louis XVIII n'avaient point effacé en eux les souvenirs +de la cour de Napoléon, elle se vengeait de leur prospérité en les +accablant de reproches, en les accusant de trahison envers le grand homme, +elle qui n'avait pas pu le trahir de la même manière! Enfin, pour comble +de douleur et de consternation, à force de se voir passer au jour devant +ses glaces vides et immobiles, à force de se regarder sans parure, sans +rouge et sans diamants, boudeuse et flétrie, la comtesse de Raimbault +s'aperçut que sa jeunesse et sa beauté avaient fini avec l'Empire. + +Maintenant elle avait cinquante ans, et quoique cette beauté passée ne fût +plus écrite sur son front qu'en signes hiéroglyphiques, la vanité, qui +ne meurt point au coeur de certaines femmes, lui créait de plus vives +souffrances qu'en aucun temps de sa vie. Sa fille, qu'elle aimait de cet +instinct que la nécessité imprime aux plus perverses natures, était pour +elle un continuel sujet de retour vers le passé et de haine vers le +temps présent. Elle ne la produisait dans le monde qu'avec une mortelle +répugnance, et si, en la voyant admirée, son premier mouvement était une +pensée d'orgueil maternel, le second était une pensée de désespoir. «Son +existence de femme commence, se disait-elle, c'en est fait de la mienne!» +Aussi, lorsqu'elle pouvait se montrer sans Valentine, elle se sentait +moins malheureuse. Il n'y avait plus autour d'elle de ces regards +maladroitement complimenteurs qui lui disaient: «C'est ainsi que vous +fûtes jadis; et vous aussi, je vous ai vue belle.» + +Elle ne raisonnait pas sa coquetterie au point d'enfermer sa fille +lorsqu'elle allait dans le monde; mais, pour peu que celle-ci témoignât +son humeur sédentaire, la comtesse, sans peut-être s'en rendre bien compte, + admettait son refus, partait plus légère, et respirait plus à l'aise dans +l'atmosphère agitée des salons. + +Garrottée à ce monde oublieux et sans pitié qui n'avait plus pour elle +que des déceptions et des déboires, elle se laissait traîner encore comme +un cadavre à son char. Où vivre? comment tuer le temps, et arriver à +la fin de ces jours qui la vieillissaient et qu'elle regrettait dès +qu'ils étaient passés? Aux esclaves de la mode, quand toute jouissance +d'amour-propre est enlevée, quand tout intérêt de passion est ravi, il +reste pour plaisir le mouvement, la clarté des lustres, le bourdonnement +de la foule. Après tous les rêves de l'amour ou de l'ambition subsiste +encore le besoin de bruire, de remuer, de veiller, de dire: «J'y étais +hier, j'y serai demain.» C'est un triste spectacle que celui de ces femmes +flétries qui cachent leurs rides sous des fleurs et couronnent leurs +fronts hâves de diamants et de plumes. Chez elles tout est faux: la taille, +le teint, les cheveux, le sourire; tout est triste: la parure, le fard, +la gaieté. Spectres échappés aux saturnales d'une autre époque, elles +viennent s'asseoir aux banquets d'aujourd'hui comme pour donner à la +jeunesse une triste leçon de philosophie, comme pour lui dire: «C'est +ainsi que vous passerez». Elles semblent se cramponner à la vie qui les +abandonne, et repoussent les outrages de la décrépitude en l'étalant nue +aux outrages des regards. Femmes dignes de pitié, presque toutes sans +famille ou sans coeur, qu'on voit dans toutes les fêtes s'enivrer de fumée, +de souvenirs et de bruit! + +La comtesse, malgré l'ennui qu'elle y trouvait, n'avait pu se détacher de +cette vie creuse et éventée. Tout en disant qu'elle y avait renoncé pour +jamais, elle ne manquait pas une occasion de s'y replonger. Lorsqu'elle +fut invitée à cette réunion de province que devait présider la princesse, +elle ne se sentit pas d'aise; mais elle cacha sa joie sous un air de +condescendance dédaigneuse. Elle se flatta même en secret de rentrer en +faveur, si elle pouvait fixer l'attention de la duchesse, et lui faire +voir combien elle était supérieure, pour le ton et l'usage, à tout ce qui +l'entourait. D'ailleurs, sa fille allait épouser M. de Lansac, un des +favoris de la cause légitime. Il était bien temps de faire un pas vers +cette aristocratie de nom qui allait relustrer son aristocratie d'argent. +Madame de Raimbault ne haïssait la noblesse que depuis que la noblesse +l'avait repoussée. Peut-être le moment était-il venu de voir toutes ces +vanités s'humaniser pour elle à un signe de _Madame_. + +Elle exhuma donc du fond de sa garde-robe ses plus riches parures, tout +en réfléchissant à celles dont elle couvrirait Valentine pour l'empêcher +d'avoir l'air aussi grande et aussi formée qu'elle l'était réellement. +Mais, au milieu de cet examen, il arriva que Valentine, désirant mettre à +profit cette semaine de liberté, devint plus ingénieuse et plus pénétrante +qu'elle ne l'avait encore été. Elle commença à deviner que sa mère élevait +ces graves questions de toilette et créait ces insolubles difficultés +pour l'engager à rester au château. Quelques mots piquants de la vieille +marquise, sur l'embarras d'avoir une fille de dix-neuf ans à produire, +achevèrent d'éclairer Valentine. Elle s'empressa de faire le procès aux +modes, aux fêtes, aux déplacements et aux préfets. Sa mère, étonnée, +abonda dans son sens, et lui proposa de renoncer à ce voyage comme elle y +renonçait elle-même. L'affaire fut bientôt jugée; mais une heure après, +comme Valentine serrait ses cartons et arrêtait ses préparatifs, madame de +Raimbault recommença les siens en disant qu'elle avait réfléchi, qu'il +serait inconvenant et dangereux peut-être de ne pas aller faire sa cour à +la princesse; qu'elle se sacrifiait à cette démarche toute politique, mais +qu'elle dispensait Valentine de la corvée. + +Valentine, qui depuis huit jours était devenue singulièrement rusée, +renferma sa joie. + +Le lendemain, dès que les roues qui emportaient la calèche de la comtesse +eurent rayé le sable de l'avenue, Valentine courut demander à sa +grand'mère la permission d'aller passer la journée à la ferme avec +Athénaïs. + +Elle se prétendit invitée par sa jeune compagne à manger un gâteau sur +l'herbe. À peine eut-elle parlé de gâteau qu'elle frémit, car la vieille +marquise fut aussitôt tentée d'être de la partie; mais l'éloignement et la +chaleur l'y firent renoncer. + +Valentine monta à cheval, mit pied à terre à quelque distance de la +ferme, renvoya son domestique et sa monture, et prit sa volée, comme une +tourterelle, le long des buissons fleuris qui conduisaient à Grangeneuve. + + + + +XIII. + + +Elle avait trouvé moyen, la veille, de faire avertir Louise de sa visite; +aussi toute la ferme était en joie et en ordre pour la recevoir. Athénaïs +avait mis des fleurs nouvelles dans des vases de verre bleu. Bénédict +avait taillé les arbres du jardin, ratissé les allées, réparé les bancs. +Madame Lhéry avait confectionné elle-même la plus belle galette qui se +fût vue de mémoire de ménagère. M. Lhéry avait fait sa barbe et tiré le +meilleur de son vin. Ce furent des cris de joie et de surprise quand +Valentine entra toute seule et sans bruit dans la salle. Elle embrassa +comme une folle la mère Lhéry, qui lui faisait de grandes révérences; elle +serra la main de Bénédict avec vivacité; elle folâtra comme un enfant avec +Athénaïs; elle se pendit au cou de sa soeur. Jamais Valentine ne s'était +sentie si heureuse; loin des regards de sa mère, loin de la roideur +glaciale qui pesait sur tous ses pas, il lui semblait respirer un air plus +libre, et, pour la première fois depuis qu'elle était née, vivre de toute +sa vie. Valentine était une bonne et douce nature; le ciel s'était trompé +en envoyant cette âme simple et sans ambition habiter les palais et +respirer l'atmosphère des cours. Nulle n'était moins faite pour la vie +d'apparat, pour les triomphes de la vanité. Ses plaisirs étaient, au +contraire, tout modestes, tout intérieurs; et plus on lui faisait un +crime de s'y livrer, plus elle aspirait à cette simple existence qui lui +semblait être la terre promise. Si elle désirait se marier, c'était afin +d'avoir un ménage, des enfants, une vie retirée. Son coeur avait besoin +d'affections immédiates, peu nombreuses, peu variées. À nulle femme la +vertu ne semblait devoir être plus facile. + +Mais le luxe qui l'environnait, qui prévenait ses moindres besoins, qui +devinait jusqu'à ses fantaisies, lui interdisait les petits soins du +ménage. Avec vingt laquais autour d'elle, c'eût été un ridicule et presque +une apparence de parcimonie que de se livrer à l'activité de la vie +domestique. À peine lui laissait-on le soin de sa volière, et l'on eût pu +facilement préjuger du caractère de Valentine en voyant avec quel amour +elle s'occupait minutieusement de ces petites créatures. + +Lorsqu'elle se vit à la ferme, entourée de poules, de chiens de chasse, de +chevreaux; lorsqu'elle vit Louise filant au rouet, madame Lhéry faisant +la cuisine, Bénédict raccommodant des filets, il lui sembla être là dans +la sphère pour laquelle elle était créée. Elle voulut aussi avoir son +occupation, et, à la grande surprise d'Athénaïs, au lieu d'ouvrir le piano +ou de lui demander une bande de sa broderie, elle se mit à tricoter un +bas gris qu'elle trouva sur une chaise. Athénaïs s'étonna beaucoup de sa +dextérité, et lui demanda si elle savait pour qui elle travaillait avec +tant d'ardeur. + +--Pour qui? dit Valentine. Moi, je n'en sais rien; c'est pour quelqu'un de +vous toujours; pour toi, peut-être? + +--Pour moi ces bas gris! dit Athénaïs avec dédain. + +--Est-ce pour toi, ma bonne soeur? demanda Valentine à Louise. + +--Cet ouvrage, dit Louise, j'y travaille quelquefois; mais c'est maman +Lhéry qui l'a commencé. Pour qui? je n'en sais rien non plus. + +--Et si c'était pour Bénédict? dit Athénaïs en regardant Valentine avec +malice. + +Bénédict leva la tête et suspendit son travail pour examiner ces deux +femmes en silence. + +Valentine avait un peu rougi; mais se remettant aussitôt: + +--Eh bien! si c'est pour Bénédict, répondit-elle, c'est bon; j'y +travaillerai de bon coeur. + +Elle leva les yeux en riant vers sa jeune compagne. Athénaïs était pourpre +de dépit. Je ne sais quel sentiment d'ironie et de méfiance venait +d'entrer dans son coeur. + +--Ah! ah! dit avec une franchise étourdie la bonne Valentine, cela semble +ne pas te faire trop de plaisir. Au fait, j'ai tort, Athénaïs; je vais là +sur tes brisées, j'usurpe des droits qui t'appartiennent. Allons, allons, +prends vite cet ouvrage, et pardonne-moi d'avoir mis la main au trousseau. + +--Mademoiselle Valentine, dit Bénédict poussé par un sentiment cruel pour +sa cousine, si vous ne regrettez pas de travailler pour le plus humble de +vos vassaux, continuez, je vous en prie. Les jolis doigts de ma cousine +n'ont jamais touché de fil aussi rude et d'aiguilles aussi lourdes. + +Une larme roula dans les cils noirs d'Athénaïs. Louise lança un regard +de reproche à Bénédict. Valentine, étonnée, les regarda tous trois +alternativement, cherchant à comprendre ce mystère. + +Ce qui avait fait le plus de mal à la jeune fermière dans les paroles de +son cousin, ce n'était pas tant le reproche de frivolité (elle y était +habituée) que le ton de soumission et de familiarité en même temps envers +Valentine. Elle savait bien, en gros, l'histoire de leur connaissance, et +jusque-là elle n'avait point songé à s'en alarmer. Mais elle ignorait +quel rapide progrès avait fait entre eux une intimité qui ne se serait +jamais formée dans des circonstances ordinaires. Elle s'émerveillait +douloureusement d'entendre Bénédict, naturellement si rebelle, si +hostile aux prétentions de la noblesse, s'intituler l'humble vassal de +mademoiselle de Raimbault. Quelle révolution s'était donc opérée dans ses +idées? Quelle puissance Valentine exerçait-elle déjà sur lui? + +Louise, voyant la tristesse sur tous les visages, proposa une partie de +pèche sur le bord de l'Indre, en attendant le dîner. Valentine, qui se +sentait instinctivement coupable envers Athénaïs, passa amicalement son +bras sous le sien, et se mit à courir avec elle à travers la prairie. +Affectueuse et franche comme elle était, elle réussit bientôt à dissiper +le nuage qui s'était élevé dans l'âme de la jeune fille. Bénédict, chargé +de son filet et couvert de sa blouse, les suivit avec Louise, et bientôt +tous les quatre arrivèrent sur les rives bordées de lotos et de saponaires. + +Bénédict jeta l'épervier. Il était adroit et robuste. Dans les exercices +du corps on trouvait en lui la force, la hardiesse et la grâce rustique du +paysan. C'étaient des qualités qu'Athénaïs n'appréciait pas, communes à +tous ceux qui l'entouraient; mais Valentine s'en étonnait comme de choses +surnaturelles, et elle en faisait volontiers à ce jeune homme un point de +supériorité sur les hommes qu'elle connaissait. Elle s'effrayait de le +voir se hasarder sur des saules vermoulus qui se penchaient sur l'eau et +craquaient sous le pied; et lorsqu'elle le voyait échapper, par un bond +nerveux, à une chute certaine, atteindre avec adresse et sang-froid à +de petites places unies que l'herbe et les joncs semblaient devoir lui +cacher, elle sentait son coeur battre d'une émotion indéfinissable, comme +il arrive chaque fois que nous voyons accomplir bravement une oeuvre +périlleuse ou savante. + +Après avoir pris quelques truites, Louise et Valentine s'élançant avec +enfantillage sur l'épervier tout ruisselant, et s'emparant du butin avec +des cris de joie, tandis qu'Athénaïs, craignant de salir ses doigts, ou +gardant rancune à son cousin, se cachait boudeuse à l'ombre des aunes, +Bénédict, accablé de chaleur, s'assit sur un frêne équarri grossièrement +et jeté d'un bord à l'autre en guise de pont. Éparses sur la fraîche +pelouse de la rive, les trois femmes s'occupaient diversement. Athénaïs +cueillait des fleurs, Louise jetait mélancoliquement des feuilles dans le +courant, et Valentine, moins habituée à l'air, au soleil et à la marche, +sommeillait à demi, cachée, à ce qu'elle croyait, par les hautes tiges de +la prêle de rivière. Ses yeux, qui errèrent longtemps sur les brillantes +gerçures de l'eau et sur un rayon de soleil qui se glissait parmi les +branches, vinrent par hasard se reposer sur Bénédict, qu'elle découvrait +en entier à dix pas devant elle, assis les jambes pendantes sur le pont +élastique. + +Bénédict n'était pas absolument dépourvu de beauté. Son teint était d'une +pâleur bilieuse; ses yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front +était vaste et d'une extrême pureté. Par un prestige attaché peut-être +aux hommes doués de quelque puissance morale, les regards s'habituaient +peu à peu aux défauts de sa figure pour n'en plus voir que les +beautés; car certaines laideurs sont dans ce cas, et celle de Bénédict +particulièrement. Son teint blême et uni avait une apparence de calme +qui inspirait comme un respect d'instinct pour cette âme dont aucune +altération extérieure ne trahissait les mouvements. Ces yeux, où la +prunelle pâle nageait dans un émail blanc et vitreux, avaient une +expression vague et mystérieuse qui devait piquer la curiosité de tout +observateur. Mais ils auraient désespéré toute la science de Lavater; ils +semblaient lire profondément dans ceux d'autrui, et leur immobilité était +métallique quand ils avaient à se méfier d'un examen indiscret. Une femme +n'en pouvait soutenir l'éclat quand elle était belle; un ennemi n'y +pouvait surprendre le secret d'aucune faiblesse. C'était un homme qu'on +pouvait toujours regarder sans le trouver au-dessous de lui-même, un +visage qui pouvait s'abandonner à la distraction, sans enlaidir comme la +plupart des autres, une physionomie qui attirait comme l'aimant. Aucune +femme ne le voyait avec indifférence, et si la bouche le dénigrait parfois, +l'imagination n'en perdait pas aisément l'empreinte; personne ne le +rencontrait pour la première fois sans le suivre des yeux aussi longtemps +que possible; aucun artiste ne pouvait le voir sans en admirer la +singularité et sans désirer la reproduire. + +Lorsque Valentine le regarda, il était plongé dans une de ces rêveries +profondes qui semblaient lui être familières. La teinte du feuillage qui +l'abritait envoyait à son large front un reflet verdâtre; et ses yeux +fixés sur l'eau semblaient ne saisir aucun objet. Le fait est qu'ils +saisissaient parfaitement l'image de Valentine réfléchie dans l'onde +immobile. Il se plaisait à cette contemplation dont l'objet s'évanouissait +chaque fois qu'une brise légère ridait la surface du miroir; puis l'image +gracieuse se reformait peu à peu, flottait d'abord incertaine et vague, +et se fixait enfin belle et limpide sur la masse cristalline. Bénédict +ne pensait pas; il contemplait, il était heureux, et c'est dans ces +moments-là qu'il était beau. + +Valentine avait toujours entendu dire que Bénédict était laid. Dans les +idées de la province, où, suivant la spirituelle définition de M. de +Stendhal, un _bel homme_ est toujours gros et rouge, Bénédict était le +plus disgracié des jeunes gens. Valentine n'avait jamais regardé Bénédict +avec attention; elle avait conservé le souvenir de l'impression qu'elle +avait reçue en le voyant pour la première fois; cette impression n'était +pas favorable. Depuis quelques instants seulement elle commençait à lui +trouver un charme inexprimable. Plongée elle-même dans une rêverie où +nulle réflexion précise ne trouvait place, elle se laissait aller à cette +dangereuse curiosité qui analyse et qui compare. Elle trouvait une immense +différence entre Bénédict et M. de Lansac. Elle ne se demandait pas à +l'avantage duquel était cette différence; seulement elle la constatait. +Comme M. de Lansac était beau et qu'il était son fiancé, elle ne +s'inquiétait pas du résultat de cette contemplation imprudente; elle ne +pensait pas qu'il pouvait en sortir vaincu. + +Et c'est pourtant ce qui arriva; Bénédict, pâle, fatigué, pensif, les +cheveux en désordre; Bénédict, vêtu d'habits grossiers et couvert de vase, +le cou nu et hâlé; Bénédict, assis négligemment au milieu de cette belle +verdure, au-dessus de ces belles eaux; Bénédict, qui regardait Valentine à +l'insu de Valentine, et qui souriait de bonheur et d'admiration; Bénédict +alors était un homme; un homme des champs et de la nature, un homme dont +la mâle poitrine pouvait palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant +lui-même dans la contemplation de ce que Dieu a créé de plus beau. Je ne +sais quelles émanations magnétiques nageaient dans l'air embrasé autour de +lui; je ne sais quelles émotions mystérieuses, indéfinies, involontaires, +firent tout d'un coup battre le coeur ignorant et pur de la jeune comtesse. + +M. de Lansac était un dandy régulièrement beau, parfaitement spirituel, +parlant au mieux, riant à propos, ne faisant jamais rien hors de place; +son visage ne faisait jamais un pli, pas plus que sa cravate; sa toilette, +on le voyait dans les plus petits détails, était pour lui une affaire +aussi importante, un devoir aussi sacré que les plus hautes délibérations +de la diplomatie. Jamais il n'avait rien admiré, ou du moins il n'admirait +plus rien désormais; car il avait vu les plus grands potentats de l'Europe, +il avait contemplé froidement les plus hautes têtes de la société; +il avait plané dans la région culminante du monde, il avait discuté +l'existence des nations entre le dessert et le café. Valentine l'avait +toujours vu dans le monde, en tenue, sur ses gardes, exhalant des parfums +et ne perdant pas une ligne de sa taille. En lui, elle n'avait jamais +aperçu l'homme; le matin, le soir, M. de Lansac était toujours le même. Il +se levait secrétaire d'ambassade, il se couchait secrétaire d'ambassade; +il ne rêvait jamais; il ne s'oubliait jamais devant personne jusqu'à +commettre l'inconvenance de méditer; il était impénétrable comme Bénédict, +mais avec cette différence qu'il n'avait rien à cacher, qu'il ne possédait +pas une volonté individuelle, et que son cerveau ne renfermait que les +niaiseries solennelles de la diplomatie. Enfin M. de Lansac, homme sans +passion généreuse, sans jeunesse morale, déjà usé et flétri au dedans par +le commerce du monde, incapable d'apprécier Valentine, la louant sans +cesse et ne l'admirant jamais, n'avait, dans aucun moment, excité en +elle un de ces mouvements rapides, irrésistibles, qui transforment, qui +éclairent, qui entraînent avec impétuosité vers une existence nouvelle. + +Imprudente Valentine! Elle savait si peu ce que c'est que l'amour, +qu'elle croyait aimer son fiancé; non pas, il est vrai, avec passion, +mais de toute sa puissance d'aimer. + +Parce que cet homme ne lui inspirait rien, elle croyait son coeur incapable +d'éprouver davantage; elle ressentait déjà l'amour à l'ombre de ces +arbres. Dans cet air chaud et vif son sang commençait à s'éveiller; +plusieurs fois, en regardant Bénédict, elle sentit comme une ardeur +étrange monter de son coeur à son front, et l'ignorante fille ne comprit +point ce qui l'agitait ainsi. Elle ne s'en effraya pas: elle était fiancée +à M. de Lansac, Bénédict était fiancé à sa cousine. C'étaient là de belles +raisons; mais Valentine, habituée à regarder ses devoirs comme faciles à +remplir, ne croyait pas qu'un sentiment mortel à ces devoirs pût naître en +elle. + + + + +XIV. + + +Bénédict regardait d'abord l'image de Valentine avec calme; peu à peu une +sensation pénible, plus prompte et plus vive que celle qu'elle éprouvait +elle-même, le força de changer de place et d'essayer de s'en distraire. Il +reprit ses filets et les jeta de nouveau, mais il ne put rien prendre; il +était distrait. Ses yeux ne pouvaient pas se détacher de ceux de Valentine; +soit qu'il se penchât sur l'escarpement de la rivière, soit qu'il se +hasardât sur les pierres tremblantes ou sur les grès polis et glissants, +il surprenait toujours le regard de Valentine qui l'épiait, qui le couvait +pour ainsi dire avec sollicitude. Valentine ne savait pas dissimuler, elle +ne croyait pas en cette circonstance avoir le moindre motif pour le faire; +Bénédict palpitait fortement sous ce regard si naïf et si affectueux. +Il était fier pour la première fois de sa force et de son courage. Il +traversa une écluse que le courant franchissait avec furie, en trois sauts +il fut à l'autre bord. Il se retourna; Valentine était pâle: Bénédict se +gonfla d'orgueil. + +Et puis, comme elles revenaient à la ferme par un long détour à travers +les prés, et marchaient toutes trois devant lui, il réfléchit un peu. Il +se dit que de toutes les folies qu'il pût faire, la plus misérable, la +plus fatale au repos de sa vie, serait d'aimer mademoiselle de Raimbault. +Mais l'aimait-il donc? + +--Non! se dit Bénédict en haussant les épaules, je ne suis pas si fou; +cela n'est pas. Je l'aime aujourd'hui, comme je l'aimais hier, d'une +affection toute fraternelle, toute paisible... + +Il ferma les yeux sur tout le reste, et, rappelé par un regard de +Valentine, il doubla le pas et se rapprocha d'elle, résolu de savourer le +charme qu'elle savait répandre autour d'elle, et qui _ne pouvait pas_ être +dangereux. + +La chaleur était si forte que ces trois femmes délicates furent forcées +de s'asseoir en chemin. Elles se mirent au frais dans un enfoncement qui +avait été un bras de la rivière, et qui, desséché depuis peu, nourrissait +une superbe végétation d'osiers et de fleurs sauvages. Bénédict, écrasé +sous le poids de son filet garni de plomb, se jeta par terre à quelques +pas d'elles. Mais au bout de cinq minutes toutes trois étaient autour de +lui, car toutes trois l'aimaient: Louise avec une ardente reconnaissance à +cause de Valentine, Valentine (au moins elle le croyait) à cause de Louise, +et Athénaïs à cause d'elle-même. + +Mais elles ne furent pas plus tôt installées auprès de lui, alléguant +qu'il y avait là plus d'ombrage, que Bénédict se traîna plus près de +Valentine, sous prétexte que le soleil gagnait de l'autre côté. Il avait +mis le poisson dans son mouchoir, et s'essuyait le front avec sa cravate. + +--Cela doit être agréable, lui dit Valentine en le raillant, une cravate +de taffetas! J'aimerais autant une poignée de ces feuilles de houx. + +--Si vous étiez une personne humaine, vous auriez pitié de moi au lieu de +me critiquer, répondit Bénédict. + +--Voulez-vous mon fichu? dit Valentine; je n'ai que cela à vous offrir. + +Bénédict tendit la main sans répondre. Valentine détacha le foulard +qu'elle avait autour du cou. + +--Tenez, voici mon mouchoir, dit Athénaïs vivement, en jetant à Bénédict +un petit carré de batiste brodé et garni de dentelle. + +--Votre mouchoir n'est bon à rien, répondit Bénédict en s'emparant de +celui de Valentine avant qu'elle eût songé à le lui retirer. + +Il ne daigna même pas ramasser celui de sa cousine, qui tomba sur l'herbe +à côté de lui. Athénaïs, blessée au coeur, s'éloigna et reprit en boudant +le chemin de la ferme. Louise, qui comprenait son chagrin, courut après +elle pour la consoler, pour lui démontrer combien cette jalousie était +une ridicule pensée; et, pendant ce temps, Bénédict et Valentine, qui ne +s'apercevaient de rien, restèrent seuls dans la ravine, à deux pas l'un +de l'autre, Valentine assise et feignant de jouer avec des pâquerettes, +Bénédict couché, pressant ce mouchoir brûlant sur son front, sur son cou, +sur sa poitrine, et regardant Valentine, d'un regard dont elle sentait le +feu sans oser le voir. + +Elle resta ainsi sous le charme de ce fluide électrique qui à son âge et à +celui de Bénédict, avec des coeurs si neufs, des imaginations si timides et +des sens dont rien n'a émoussé l'ardeur, a tant de puissance et de magie! +Ils ne se dirent rien, ils n'osèrent échanger ni un sourire ni un mot. +Valentine resta fascinée à sa place, Bénédict s'oublia dans la sensation +d'un bonheur impétueux, et, lorsque la voix de Louise les rappela, ils +quittèrent à regret ce lieu où l'amour venait de parler secrètement, mais +énergiquement, au coeur de l'un et de l'autre, + +Louise revint vers eux. + +--Athénaïs est fâchée, leur dit-elle. Bénédict, vous la traitez mal; vous +n'êtes pas généreux. Valentine, dites-le-lui, ma chérie. Engagez-le à +mieux reconnaître l'affection de sa cousine. + +Une sensation de froid gagna le coeur de Valentine. Elle ne comprit rien au +sentiment de douleur inouïe qui s'empara d'elle à cette pensée. Cependant +elle maîtrisa vite ce mouvement, et regardant Bénédict avec surprise: + +--Vous avez donc affligé Athénaïs? lui dit-elle dans la sincérité de son +âme; je ne m'en suis pas aperçue. Que lui avez-vous donc dit? + +--Eh! rien, dit Bénédict en haussant les épaules; elle est folle! + +--Non! elle n'est pas folle, dit Louise avec sévérité, c'est vous qui êtes +dur et injuste. Bénédict, mon ami, ne troublez pas ce jour, si doux pour +moi, par une faute nouvelle. Le chagrin de notre jeune amie détruit mon +bonheur et celui de Valentine. + +--C'est vrai, dit Valentine en passant son bras sous celui de Bénédict à +l'exemple de Louise, qui l'entraînait de l'autre côté. Allons rejoindre +cette pauvre enfant, et, si vous avez eu en effet des torts envers elle, +réparez-les, afin que nous soyons toutes heureuses aujourd'hui. + +Bénédict tressaillit brusquement dès qu'il sentit le bras de Valentine se +glisser sous le sien. Il le pressa insensiblement contre sa poitrine, et +finit par l'y tenir si bien qu'elle n'eût pas pu le retirer sans avoir +l'air de s'apercevoir de son émotion. Il valait mieux feindre d'être +insensible à ces pulsations violentes qui soulevaient le sein du jeune +homme. D'ailleurs, Louise les entraînait vers Athénaïs, qui se faisait une +malice de doubler le pas pour se faire suivre. Qu'elle se doutait peu, la +pauvre fille, de la situation de son fiancé! Palpitant, ivre de joie entre +ces deux soeurs, l'une qu'il avait aimée, l'autre qu'il allait aimer; +Louise qui la veille lui faisait éprouver encore quelques réminiscences +d'un amour à peine guéri, Valentine qui commençait à l'enivrer de toutes +les ardeurs d'une passion nouvelle; Bénédict ne savait pas trop encore +vers qui allait son coeur, et s'imaginait par instants que c'était vers +toutes les deux, tant on est riche d'amour à vingt ans! Et toutes deux +l'entraînaient pour qu'il mît aux pieds d'une autre ce pur hommage que +chacune d'elles peut-être regrettait de ne pouvoir accepter. Pauvres +femmes! pauvre société où le coeur n'a de véritables jouissances que dans +l'oubli de tout devoir et de toute raison! + +Au détour d'un chemin Bénédict s'arrêta tout à coup, et, pressant leurs +mains dans chacune des siennes, il les regarda alternativement, Louise +d'abord avec une amitié tendre, Valentine ensuite avec moins d'assurance +et plus de vivacité. + +--Vous voulez donc, leur dit-il, que j'aille apaiser les caprices de cette +petite fille? Eh bien! pour vous faire plaisir j'irai; mais vous m'en +saurez gré, j'espère! + +--Comment faut-il que nous vous poussions à une chose que votre conscience +devrait vous dicter? lui dit Louise. + +Bénédict sourit et regarda Valentine. + +--En effet, dit celle-ci avec un trouble mortel, n'est-elle pas digne de +votre affection? n'est-elle pas la femme que vous devez épouser? + +Un éclair passa sur le large front de Bénédict. Il laissa tomber la main +de Louise, et gardant un instant encore celle de Valentine qu'il pressa +insensiblement: + +--Jamais! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel, comme pour y +enregistrer son serment en présence de ces deux témoins. + +Puis son regard sembla dire à Louise:--Jamais cet amour n'entrera dans +un coeur où vous avez régné. À Valentine:--Jamais; car vous y régnerez +éternellement. + +Et il se mit à courir après Athénaïs, laissant les deux soeurs confondues +de surprise. + +Il faut l'avouer, ce mot _jamais_ fit une telle impression sur Valentine +qu'il lui sembla qu'elle allait tomber. Jamais joie aussi égoïste, aussi +cruelle, n'envahit de force le sanctuaire d'une âme généreuse. + +Elle resta un instant sans pouvoir se remettre; puis, s'appuyant sur le +bras de sa soeur, sans songer, l'ingénue, que le tremblement de son corps +était facile à apercevoir: + +--Qu'est-ce donc que cela veut dire? lui demanda-t-elle. + +Mais Louise était si absorbée elle-même dans ses pensées qu'elle se fit +répéter deux fois cette question sans l'entendre. Enfin elle répondit +qu'elle n'y comprenait rien. + +Bénédict atteignit sa cousine en trois sauts, et passant un bras autour de +sa taille: + +--Vous êtes fâchée? lui dit-il. + +--Non, répondit la jeune fille d'un ton qui exprimait qu'elle l'était +beaucoup. + +--Vous êtes une enfant, lui dit Bénédict; vous doutez toujours de mon +amitié. + +--Votre amitié? dit Athénaïs avec dépit; je ne vous la demande pas. + +--Ah! vous la repoussez donc? Alors... + +Bénédict s'éloigna de quelques pas. Athénaïs se laissa tomber, pâle et ne +respirant plus, sur un vieux saule au bord du chemin. + +Aussitôt Bénédict se rapprocha; il ne l'aimait pas assez pour vouloir +entrer en discussion avec elle; il valait mieux profiter de son émotion +que de perdre le temps à se justifier. + +--Voyons, ma cousine, lui dit-il d'un ton sévère qui dominait entièrement +la pauvre Athénaïs, voulez-vous cesser de me bouder? + +--Est-ce donc moi qui boude? répondit-elle en fondant en larmes. + +Bénédict se pencha vers elle, et déposa un baiser sur un cou frais et +blanc que n'avait point rougi le hâle des champs. La jeune fermière frémit +de plaisir et se jeta dans les bras de son cousin. Bénédict éprouva un +cruel malaise. Athénaïs était, à coup sûr, une fort belle personne; de +plus, elle l'aimait, et, se croyant destinée à lui, elle le lui montrait +ingénument. Il était bien difficile à Bénédict de se garantir d'un certain +amour-propre et d'une sensation de plaisir toute physique en recevant ses +caresses. Cependant sa conscience lui ordonnait de repousser toute pensée +d'union avec cette jeune personne; car il sentait que son coeur était à +jamais enchaîné ailleurs. + +Il se hâta donc de se lever et d'entraîner Athénaïs vers ses deux +compagnes, après l'avoir embrassée. C'est ainsi que se terminaient toutes +leurs querelles. Bénédict, qui ne voulait pas, qui ne pouvait pas dire +sa pensée, évitait toute explication, et, au moyen de quelques marques +d'amitié, réussissait toujours à apaiser la crédule Athénaïs. + +En rejoignant Louise et Valentine, la fiancée de Bénédict se jeta au cou +de cette dernière avec effusion. Son coeur facile et bon abjura sincèrement +toute rancune, et Valentine, en lui rendant ses caresses, sentit comme un +remords s'élever en elle. + +Néanmoins, la gaieté qui se peignait sur les traits de Bénédict les +entraîna toutes trois. Bientôt elles rentrèrent à la ferme, rieuses et +folâtres. Le dîner n'étant pas prêt, Valentine voulut faire le tour de +la ferme, visiter les bergeries, les vaches, le pigeonnier. Bénédict +s'occupait peu de tout cela, et cependant il aurait su bon gré à sa +fiancée de s'en occuper. Lorsqu'il vit mademoiselle de Raimbault entrer +dans les étables, courir après les jeunes agneaux, les prendre dans ses +bras, caresser toutes les bestioles favorites de madame Lhéry, donner +même à manger, sur sa main blanche, aux grands boeufs de trait qui la +regardaient d'un air hébété, il sourit d'une pensée flatteuse et cruelle +qui lui vint: c'est que Valentine semblait bien mieux faite qu'Athénaïs +pour être sa femme; c'est qu'il y avait eu erreur dans la distribution des +rôles, et que Valentine, bonne et franche fermière, lui aurait fait aimer +la vie domestique. + +--Que n'est-elle la fille de madame Lhéry! se dit-il; je n'aurais jamais +eu l'ambition d'apprendre, et même encore aujourd'hui je renoncerais à la +vaine rêverie de jouer un rôle dans le monde. Je me ferais paysan avec +joie; j'aurais une existence utile, positive; avec Valentine, au fond de +cette belle vallée, je serais poëte et laboureur: poëte pour l'admirer, +laboureur pour la servir. Ah! que j'oublierais facilement la foule qui +bourdonne au sein des villes! + +Il se livrait à ces pensées en suivant Valentine au travers des granges +dont elle se plaisait à respirer l'odeur saine et champêtre. Tout d'un +coup elle lui dit en se retournant vers lui: + +--Je crois vraiment que j'étais née pour être fermière! Oh! que j'aurais +aimé cette vie simple et ces calmes occupations de tous les jours! +J'aurais fait tout moi-même comme madame Lhéry; j'aurais élevé les plus +beaux troupeaux du pays; j'aurais eu de belles poules huppées et des +chèvres que j'aurais menées brouter dans les buissons. Si vous saviez +combien de fois dans les salons, au milieu des fêtes, ennuyée du bruit de +cette foule, je me suis prise à rêver que j'étais une gardeuse de moutons, +assise au coin d'un pré! mais l'orchestre m'appelait dans la cohue, mais +mon rêve était l'histoire du pot au lait! + +Appuyé contre un râtelier, Bénédict l'écoutait avec attendrissement; car +elle venait de répondre tout haut, par une liaison d'idées sympathiques, +aux voeux qu'il avait formés tout bas. + +Ils étaient seuls. Bénédict voulut se hasarder à poursuivre ce rêve. + +--Mais s'il vous avait fallu épouser un paysan? lui dit-il. + +--Au temps où nous vivons, répondit-elle, il n'y a plus de paysans. Ne +recevons-nous pas la même éducation dans presque toutes les classes? +Athénaïs n'a-t-elle pas plus de talents que moi? Un homme comme vous +n'est-il pas très-supérieur par ses connaissances à une femme comme moi? + +--N'avez-vous pas les préjugés de la naissance? reprit Bénédict. + +--Mais je me suppose fermière; je n'aurais pas pu les avoir. + +--Ce n'est pas une raison; Athénaïs est née fermière, et elle est bien +fâchée de n'être pas née comtesse. + +--Oh! qu'à sa place je m'en réjouirais, au contraire! dit-elle avec +vivacité. + +Et elle resta pensive, appuyée sur la crèche, vis-à-vis de Bénédict, les +yeux fixés à terre, et ne songeant pas qu'elle venait de lui dire des +choses qu'il aurait payées de son sang. + +Bénédict s'enivra longtemps des images folles et flatteuses que cet +entretien venait d'éveiller. Sa raison s'endormit dans ce doux silence, et +toutes les idées riantes et trompeuses prirent la volée. Il se vit maître, +époux et fermier dans la Vallée-Noire. Il vit dans Valentine sa compagne, +sa ménagère, sa plus belle propriété. Il rêva tout éveillé, et deux ou +trois fois il s'abusa au point d'être près de l'aller presser dans ses +bras. Quand le bruit des voix l'avertit de l'approche de Louise et +d'Athénaïs, il s'enfuit par un côté opposé, et courut se cacher dans un +coin obscur de la grange, derrière les meules de blé. Là il pleura comme +un enfant, comme une femme, comme il ne se souvenait pas d'avoir pleuré; +il pleura ce rêve qui venait de l'enlever un instant au monde existant, et +qui lui avait donné plus de joie en quelques minutes d'illusion qu'il n'en +avait goûté dans toute une vie de réalité. Quand il eut essuyé ses larmes, +quand il revit Valentine, toujours sereine et douce, interrogeant son +visage avec une muette sollicitude, il fut heureux encore: il se dit qu'il +y avait plus de bonheur et de gloire à être aimé en dépit des hommes et de +la destinée qu'à obtenir sans peine et sans péril une affection légitime. +Il se plongea jusqu'au cou dans cette mer trompeuse de souhaits et de +chimères; il retomba dans son rêve. À table, il se plaça auprès de +Valentine; il s'imagina qu'elle était la maîtresse chez lui. Comme elle +aimait volontiers à se charger de tout l'embarras du service, elle +découpait, faisait les portions et se plaisait à être utile à tous. +Bénédict la regardait d'un air stupide de joie; il lui tendait son +assiette, ne lui adressait plus une seule de ces politesses d'usage qui +rapellent à chaque instant les conventions et les distances, et, quand il +voulait qu'elle lui servît de quelque mets, il lui disait en tendant son +assiette: + +--À moi, madame la fermière! + +Quoiqu'on bût le vin du cru à la ferme, M. Lhéry avait en réserve pour les +grandes occasions, d'excellent champagne; mais personne n'y fit honneur. +L'ivresse morale était assez forte. Ces êtres jeunes et sains n'avaient +pas besoin d'exciter leurs nerfs et de fouetter leur sang. Après le dîner +ils jouèrent à se cacher et à se poursuivre dans les prés. M. et Mme Lhéry +eux-mêmes, libres enfin des soins de la journée, se mirent de la partie. +On y admit encore une jolie servante de ferme et les enfants du métayer. +Bientôt la prairie ne retentit plus que de rires et de cris joyeux. Ce fut +le dernier coup pour la raison de Bénédict. Poursuivre Valentine, ralentir +sa course pour la laisser fuir devant lui et la forcer de s'égarer dans +les buissons, puis fondre sur elle à l'improviste, s'amuser de ses cris, +de ses ruses, la joindre enfin et n'oser la toucher, mais voir son sein +agité, ses joues vermeilles et ses yeux humides, c'en était trop pour un +seul jour. + +Athénaïs, remarquant en elle-même ces fréquentes absences de Bénédict et +de Valentine, et voulant faire courir après elle, proposa de bander les +yeux au poursuivant. Elle serra malicieusement le mouchoir à Bénédict, +s'imaginant qu'il ne pourrait plus choisir sa proie; mais Bénédict s'en +souciait bien! L'instinct de l'amour, ce charme puissant et magique qui +fait reconnaître à l'amant l'air où sa maîtresse a passé, le guidait aussi +bien que ses yeux; il atteignait toujours Valentine, et, plus heureux qu'à +l'autre jeu, il pouvait la saisir dans ses bras, et, feignant de ne pas la +reconnaître, l'y garder longtemps. Ces jeux-là sont la plus dangereuse +chose du monde. + +Enfin la nuit vint, Valentine parla de se retirer; Bénédict était auprès +d'elle, et ne sut pas dissimuler son chagrin. + +--Déjà! s'écria-t-il d'une grosse et rude manière qui porta jusqu'au fond +du coeur de Valentine la conviction de la vérité. + +--Déjà! en effet, répondit-elle; cette journée m'a semblé bien courte. + +Et elle embrassa sa soeur; mais n'avait-elle songé qu'à Louise en le +disant? + +On apprêta la carriole, Bénédict se promettait encore quelques instants de +bonheur; mais l'arrangement des places trompa son attente. Louise se mit +tout au fond pour n'être pas aperçue aux environs du château. Sa soeur se +mit auprès d'elle. Athénaïs s'assit sur la banquette de devant, auprès +de son cousin; il en eut tant d'humeur qu'il ne lui adressa pas un mot +pendant toute la route. + +À l'entrée du parc, Valentine le pria d'arrêter à cause de Louise qui +craignait toujours d'être vue malgré l'obscurité. Bénédict sauta à terre +et l'aida à descendre. Tout était sombre et silencieux autour de cette +riche demeure, que Bénédict eût voulu voir s'engloutir. Valentine embrassa +sa soeur et Athénaïs, tendit la main à Bénédict, qui, cette fois, osa la +baiser, et s'enfuit dans le parc. À travers la grille, Bénédict vit +pendant quelques instants flotter sa robe blanche qui s'éloignait parmi +les arbres; il aurait oublié toute la terre, si Athénaïs, l'appelant du +fond de de la carriole, ne lui eût dit avec aigreur: + +--Eh bien! allez-vous nous laisser coucher ici? + + + + +XV. + + +Personne ne dormit à la ferme dans la nuit qui suivit cette journée. +Athénaïs se trouva mal en rentrant; sa mère en conçut une vive inquiétude, +et ne consentit à se coucher que pressée par les instances de Louise. +Celle-ci s'engagea à passer la nuit dans la chambre de sa jeune compagne, +et Bénédict se retira dans la sienne, où partagé entre la joie et le +remords, il ne put goûter un instant de repos. + +Après la fatigue d'une attaque de nerfs, Athénaïs s'endormit profondément; +mais bientôt les chagrins qui l'avaient torturée durant le jour se +présentèrent dans les images de son sommeil, et elle se mit à pleurer +amèrement. Louise, qui s'était assoupie sur une chaise, s'éveilla en +sursaut en l'entendant sangloter; et se penchant vers elle, lui demanda +avec affection la cause de ses larmes. N'en obtenant pas de réponse, elle +s'aperçut qu'elle dormait et se hâta de l'arracher à cet état pénible. +Louise était la plus compatissante personne du monde; elle avait tant +souffert pour son compte, qu'elle sympathisait avec toutes les peines +d'autrui. Elle mit en oeuvre tout ce qu'elle possédait de douceur et de +bonté pour consoler la jeune fille; mais celle-ci se jetant à son cou: + +--Pourquoi voulez-vous me tromper aussi? s'écria-t-elle; pourquoi +voulez-vous prolonger une erreur qui doit cesser entièrement tôt ou tard? +Mon cousin ne m'aime pas; il ne m'aimera jamais, vous le savez bien! +Allons, convenez qu'il vous l'a dit. + +Louise était fort embarrassée de lui répondre. Après le _jamais_ qu'avait +prononcé Bénédict (mot dont elle ne pouvait apprécier la valeur), elle +n'osait pas répondre de l'avenir à sa jeune amie, dans la crainte de lui +apprêter une déception. D'un autre côté, elle aurait voulu trouver un +motif de consolation; car sa douleur l'affligeait sincèrement. Elle +s'attacha donc à lui démontrer que si son cousin n'avait pas d'amour pour +elle, du moins il n'était pas vraisemblable qu'il en eût pour aucune autre +femme, et elle s'efforça de lui faire espérer qu'elle triompherait de sa +froideur; mais Athénaïs n'écouta rien. + +--Non, non, ma chère demoiselle, répondit-elle en essuyant tout à coup +ses larmes, il faut que j'en prenne mon parti; j'en mourrai peut-être de +chagrin, mais enfin je ferai mon possible pour en guérir. Il est trop +humiliant de se voir mépriser ainsi! J'ai bien d'autres aspirants! Si +Bénédict croit qu'il était le seul dans le monde à me faire la cour, +il se trompe. J'en connais qui ne me trouveront pas si indigne d'être +recherchée. Il verra! il verra que je m'en vengerai, que je ne serai pas +longtemps au dépourvu, que j'épouserai Georges Simonneau, ou Pierre Blutty, +ou bien encore Blaise Moret! Il est vrai que je ne peux pas les souffrir. +Oh! oui, je sens bien que je haïrai l'homme qui m'épousera à la place de +Bénédict! Mais c'est lui qui l'aura voulu; et, si je suis une mauvaise +femme, il en répondra devant Dieu! + +--Tout cela n'arrivera pas, ma chère enfant, reprit Louise; vous ne +trouverez point parmi vos nombreux adorateurs un homme que vous puissiez +comparer à Bénédict pour l'esprit, la délicatesse et les talents, comme, +de son côté, il ne trouvera jamais une femme qui vous surpasse en beauté +et en attachement... + +--Oh! pour cela, arrêtez, ma bonne demoiselle Louise, arrêtez; je ne suis +pas aveugle, ni vous non plus. Il est bien facile de voir quand on a des +yeux, et M. Bénédict ne se donne pas beaucoup de peine pour échapper aux +nôtres. Rien n'a été si clair pour moi que sa conduite d'aujourd'hui. Ah! +si ce n'était pas votre soeur, que je la haïrais! + +--Haïr Valentine! elle, votre compagne d'enfance, qui vous aime tant, qui +est si loin d'imaginer ce que vous soupçonnez? Valentine, si amicale et si +bienveillante de coeur, mais si fière par modestie! Ah! qu'elle souffrirait, +Athénaïs, si elle pouvait deviner ce qui se passe en vous! + +--Ah! vous avez raison! dit la jeune filles en recommençant à pleurer; je +suis bien injuste, bien impertinente de l'accuser d'une chose semblable! +Je sais bien que si elle en avait la pensée, elle frémirait d'indignation. +Eh bien! voilà ce qui me désespère pour Bénédict; voilà ce qui me révolte +contre sa folie: c'est de le voir se rendre malheureux à plaisir. +Qu'espère-t-il donc? quel égarement d'esprit le pousse à sa perte? +Pourquoi faut-il qu'il s'éprenne de la femme qui ne pourra jamais être +rien pour lui, tandis que sous sa main il y en a une qui lui apporterait +jeunesse, amour, fortune? Ô Bénédict! Bénédict! quel homme êtes-vous donc? +Et moi, quelle femme suis-je aussi, puisque je ne peux pas me faire aimer! +Vous m'avez toutes trompée; vous m'avez dit que j'étais jolie, que j'avais +des talents, que j'étais aimable et faite pour plaire. Vous m'avez trompée; +vous voyez bien que je ne plais pas! + +Athénaïs passa ses mains dans ses cheveux noirs comme si elle eût voulu +les arracher; mais son regard tomba sur la toilette de citronnier ouverte +à côté de son lit, et le miroir lui donna un si formel démenti qu'elle se +réconcilia un peu avec elle-même. + +--Vous êtes bien enfant! lui dit Louise. Comment pouvez-vous croire que +Bénédict soit déjà épris de ma soeur, qu'il a vue trois fois? + +--Que trois fois! Oh! que trois fois! + +--Mettons-en quatre ou cinq, qu'importe! Certes, s'il l'aimait ce serait +depuis peu; car, hier encore, il me disait que Valentine était la plus +belle, la plus estimable des femmes... + +--Voyez-vous, la plus belle, la plus estimable... + +--Attendez donc. Il disait qu'elle était digne des hommages de toute la +terre, et que son mari serait le plus heureux des hommes; et cependant, +ajoutait-il, je crois que je pourrais vivre dix ans auprès d'elle sans en +devenir amoureux, tant sa confiante franchise m'inspire de respect, tant +son front pur et serein répand de calme autour d'elle! + +--Il disait cela hier? + +--Je vous le jure par l'amitié que j'ai pour vous. + +--Eh bien! oui; mais c'était hier! aujourd'hui tout cela est bien changé! + +--Croyez-vous donc que Valentine ait perdu le charme qui la rendait si +imposante? + +--Peut-être en a-t-elle acquis d'autres; qui sait? l'amour vient si vite! +Moi, il n'y a guère qu'un mois que j'aime mon cousin. Avant je ne l'aimais +pas; je ne l'avais pas vu depuis qu'il était sorti du collège, et dans ce +temps-là j'étais si jeune! Et puis je me souvenais de l'avoir vu si grand, +si gauche, si embarrassé de ses bras trop longs de moitié pour ses +manches! Mais quand je l'ai retrouvé si élégant, si aimable, ayant si +bonne tournure, sachant tant de choses, et puis ayant ce regard un peu +sévère qui lui sied si bien et qui fait que j'ai toujours peur de lui... +oh! de ce moment-là je l'ai aimé, et je l'ai aimé tout d'un coup; du soir +au matin mon coeur a été surpris. Qui empêche que Valentine n'ait pris le +sien de même aujourd'hui? Elle est bien belle Valentine; elle a toujours +l'esprit de dire ce qui est dans les idées de Bénédict. Il semble qu'elle +devine ce qu'il a envie de lui entendre dire, et moi je fais tout le +contraire. Où prend-elle cet esprit-là? Ah! c'est plutôt parce qu'il est +disposé à admirer ce qu'elle dit. Et puis, quand ce ne serait qu'une +fantaisie commencée ce matin, finie ce soir; quand demain il viendrait +encore me tendre la main et me dire: «Faisons la paix;» je vois bien que +je ne l'ai pas fixé, que je ne le fixerai pas. Voyez quelle belle vie +j'aurais, étant sa femme, s'il me fallait toujours pleurer de rage, +toujours sécher de jalousie! Non, non, il vaut mieux se faire une raison +et y renoncer. + +--Eh bien! ma chère belle, dit Louise, puisque vous ne pouvez éloigner ce +soupçon de votre esprit, il faut en avoir le coeur net. Demain je parlerai +à Bénédict, je l'interrogerai franchement sur ses intentions, et, quelle +que soit la vérité, vous en serez instruite. Vous sentez-vous ce courage? + +--Oui, répondit Athénaïs en l'embrassant; j'aime mieux savoir mon sort que +de vivre dans de pareils tourments. + +--Prenez donc sur vous-même, lui dit Louise, d'essayer de vous reposer, et +ne faites rien paraître demain de votre émotion. Puisque vous ne croyez +pas devoir compter sur l'attachement de votre cousin, votre dignité de +femme exige que vous fassiez bonne contenance. + +--Oh! vous avez raison, dit la jeune fille en se renfonçant dans son lit. +Je veux agir selon vos conseils. Je me sens déjà plus forte puisque vous +prenez mes intérêts. + +En effet, cette résolution ayant ramené un peu de calme dans ses idées, +elle s'endormit bientôt, et Louise, dont le coeur était bien plus +profondément ébranlé, attendit, les yeux ouverts, que les premières lueurs +du matin eussent blanchi l'horizon. Alors elle entendit Bénédict, qui ne +dormait pas non plus, entr'ouvrir doucement la porte de sa chambre et +descendre l'escalier. Elle le suivit sans éveiller personne, et tous deux, +s'étant abordés d'un air plus grave que de coutume, s'enfoncèrent dans une +allée du jardin qui commençait à se remplir de rosée. + + + + +XVI. + + +Louise était assez embarrassée pour aborder une question si délicate, +lorsque Bénédict, prenant le premier la parole, lui dit d'un ton ferme: + +--Mon amie, je sais de quoi vous allez me parler. Nos cloisons de bois de +chêne ne sont pas tellement épaisses, la nuit n'est pas tellement bruyante +autour de cette demeure, et mon sommeil n'était pas tellement profond, que +j'aie perdu un seul mot de votre entretien avec ma cousine. La confession +que je me proposais de vous faire serait donc parfaitement inutile à +présent, puisque vous êtes aussi bien informée que moi-même de l'état de +mon coeur. + +Louise s'arrêta et le regarda en face pour savoir s'il ne raillait point; +mais l'expression de son visage était si parfaitement calme qu'elle resta +stupéfaite. + +--Je sais que vous maniez la plaisanterie avec un admirable sang-froid, +lui répondit-elle; mais je vous supplie de me parler sérieusement. Il ne +s'agit point ici de sentiments dont vous ayez le droit de vous faire un +jeu. + +--À Dieu ne plaise! dit Bénédict avec force; il s'agit de l'affection la +plus importante et la plus sacrée de ma vie. Athénaïs vous l'a dit, et +j'en jure sur mon honneur, j'aime Valentine de toutes les puissances de +mon âme. + +Louise joignit les mains d'un air atterré, et s'écria en levant les yeux +au ciel: + +--Quelle insigne folie! + +--Pourquoi? reprit Bénédict en attachant sur elle ce regard fixe qui +renfermait tant d'autorité. + +--Pourquoi? répéta Louise; vous me le demandez! Mais, Bénédict, êtes-vous +sous la puissance d'un rêve, ou moi-même ne suis-je pas bien éveillée? +Vous aimez ma soeur, vous me le dites; et qu'espérez-vous donc d'elle, +grand Dieu? + +--Ce que j'espère?... le voici, répondit-il: j'espère l'aimer toute ma +vie. + +--Et vous pensez peut-être qu'elle vous le permettra? + +--Qui sait?... peut-être. + +--Mais vous n'ignorez pas qu'elle est riche, qu'elle est d'une haute +naissance... + +--Elle est, comme vous, fille du comte de Raimbault, et j'ai bien osé +vous aimer! Est-ce donc parce que je suis le fils du paysan Lhéry que vous +m'avez repoussé? + +--Non, certes, répondit Louise, qui devint pâle comme la mort; mais +Valentine n'a pas vingt ans, et en supposant qu'elle n'eût pas les +préjugés de la naissance... + +--Elle ne les a pas, interrompit Bénédict. + +--Comment le savez-vous? + +--Comme vous le savez vous-même. Notre connaissance avec Valentine date de +la même époque, ce me semble. + +--Mais oubliez-vous qu'elle dépend d'une mère vaine et inflexible, d'un +monde qui ne l'est pas moins? qu'elle est fiancée à M. de Lansac? qu'elle +ne peut enfin rompre les liens qui l'enchaînent à ses devoirs sans attirer +sur elle les malédictions de sa famille, le mépris de sa caste, et sans +détruire à jamais le repos de toute sa vie? + +--Comment ne saurais-je pas tout cela? + +--Eh bien! enfin, qu'attendez-vous donc de sa folie ou de la vôtre? + +--De la sienne, rien; de la mienne tout... + +--Ah! vous croyez vaincre la destinée par la seule force de votre +caractère! Est-ce cela? Je vous ai entendu quelquefois développer cette +utopie; mais soyez sûr, Bénédict, que, fussiez-vous plus qu'un homme, vous +n'y parviendrez pas. Dès cet instant, j'entre en résistance ouverte contre +vous; je renoncerais plutôt à voir ma soeur que de vous fournir l'occasion +et les moyens de compromettre son avenir... + +--Oh! quelle chaleur d'opposition! dit Bénédict avec un sourire, dont +l'effet fut atroce pour Louise. Calmez-vous, ma bonne soeur... vous m'avez +permis, vous m'avez presque ordonné de vous donner ce nom alors que nous +ne connaissions pas Valentine. Si vous y eussiez consenti, j'en aurais +réclamé un plus doux. Mon âme inquiète eût été fixée, et Valentine eût pu +passer dans ma vie sans y faire impression; mais vous ne l'avez pas voulu, +vous avez rejeté des voeux qui, maintenant j'y songe de sang-froid, ont dû +vous sembler bien ridicules... Vous m'avez repoussé du pied dans cette mer +d'incertitudes et d'orages; je me prends à suivre une belle étoile qui me +luit; que vous importe? + +--Que m'importe? quand il s'agit de ma soeur, de ma soeur dont je suis +presque la mère!... + +--Ah! vous êtes une mère bien jeune! dit Bénédict avec un peu d'ironie. +Mais, écoutez, Louise; je serais presque tenté de croire que vous +manifestez toutes ces craintes pour me railler, et dans ce cas vous +devez avouer que, depuis le temps qu'elle dure, j'ai assez bien subi la +plaisanterie. + +--Que voulez-vous dire? + +--Il est impossible que vous me trouviez dangereux pour votre soeur, quand +vous savez si bien par vous-même combien je le suis peu. Vos terreurs sont +fort singulières, et vous croyez la raison de Valentine bien fragile +apparemment, puisque vous vous effrayez tant des atteintes que j'y peux +porter... Rassurez-vous, bonne Louise; vous m'avez donné, il n'y a pas +longtemps, une leçon dont je vous remercie, et que je saurai mettre à +profit peut-être. Je n'irai plus m'exposer à mettre aux pieds d'une femme +telle que Valentine ou Louise l'hommage d'un coeur comme le mien. Je +n'aurai plus la folie de croire qu'il ne s'agit, pour attendrir une femme, +que de l'aimer avec toute l'ardeur d'un cerveau de vingt ans, que, pour +effacer à ses yeux la distance des rangs et pour faire taire en elle le +cri de la mauvaise honte, il suffise d'être dévoué à elle corps et âme, +sang et honneur. Non, non, tout cela n'est rien aux yeux des femmes; je +suis le fils d'un paysan, je suis horriblement laid, absurde on ne peut +plus; je n'ai pas la prétention d'être aimé. Il n'est qu'une pauvre +bourgeoise frelatée comme Athénaïs qui, faute de mieux jusqu'ici, ait pu +songer à descendre jusqu'à moi. + +--Bénédict! s'écria Louise avec chaleur, tout ceci est une cruelle +moquerie, je le vois bien; c'est un sanglant reproche que vous m'adressez. +Oh! vous êtes bien injuste; vous ne voulez pas comprendre ma situation; +vous ne songez pas que si je vous avais écouté, ma conduite envers votre +famille aurait été odieuse; vous ne me tenez pas compte de la vertu qu'il +m'a fallu peut-être pour vous sembler si glaciale. Oh! vous ne voulez rien +comprendre! + +La pauvre Louise cacha son visage dans ses mains, effrayée d'en avoir trop +dit. Bénédict étonné la regarda attentivement. Son sein était agité, une +rougeur brûlante se trahissait sur son front malgré ses efforts pour le +cacher. Bénédict comprit qu'il était aimé... + +Il s'arrêta irrésolu, tremblant, bouleversé. Il avança une main pour +saisir celle de Louise; il craignit d'être trop ardent, il craignit d'être +trop froid. Louise, Valentine, laquelle des deux aimerait-il? + +Quand Louise, effrayée de son silence, releva timidement la tête, Bénédict +n'était plus auprès d'elle. + + + + +XVII. + + +Mais à peine Bénédict fut-il seul que, n'éprouvant plus l'effet de +l'attendrissement, il s'étonna d'en avoir ressenti un si vif, et ne +s'expliqua cette émotion qu'en l'attribuant à un sentiment d'amour-propre +flatté. En effet, Bénédict, ce garçon laid à faire peur, comme disait la +marquise de Raimbault, ce jeune homme enthousiaste pour les autres et +sceptique envers lui-même, se trouvait dans une étrange position. Aimé à +la fois de trois femmes dont la moins belle eût rempli d'orgueil le coeur +de tout autre, il avait bien de la peine à lutter contre les bouffées de +vanité qui s'élevaient en lui. C'était une rude épreuve pour sa raison, +il le sentait bien. Pour y résister il se mit à penser à Valentine, à +celle des trois qui lui inspirait le moins de certitude, et qui devait +nécessairement le désabuser la première. Il ne connaissait l'amour de +celle-là que par ces révélations sympathiques qui trompent rarement les +amants. Mais quand cet amour serait éclos réellement dans le sein de +la jeune comtesse, il devait y être étouffé en naissant, dès qu'il se +trahirait à elle-même. Bénédict se dit tout cela pour triompher du démon +de l'orgueil, et, ce qui peut-être ne fut pas sans mérite à son âge, il en +triompha. + +Alors, jetant sur sa situation un regard aussi lucide que possible à un +homme fortement épris, il se dit qu'il fallait arrêter son choix sur l'une +d'elles, et couper court sur-le-champ aux angoisses des deux autres. +Athénaïs fut la première fleur qu'il retrancha de cette belle couronne; +il jugea qu'elle serait bientôt consolée. Les naïves menaces de vengeance +dont il avait été le confident involontaire pendant la nuit précédente lui +firent espérer que Georges Simonneau, Pierre Blutty ou Blaise Moret se +chargerait de dégager sa conscience de tout remords envers elle. + +Le plus raisonnable, peut-être le plus généreux choix eût dû tomber sur +Louise. Donner un état et un avenir à cette infortunée que sa famille et +l'opinion avaient si cruellement outragée, réparer envers elle les rudes +châtiments que le passé lui avait infligés, être le protecteur d'une femme +si malheureuse et si intéressante, il y avait dans cette idée quelque +chose de chevaleresque qui avait déjà tenté Bénédict. Peut-être l'amour +qu'il avait cru ressentir pour Louise avait-il pris naissance dans la +portée un peu héroïque de son caractère. Il avait vu là une occasion de +dévouement; sa jeunesse, avide d'une gloire quelconque, appelait l'opinion +en combat singulier, comme faisaient ces preux aventuriers envoyant un +cartel au géant de la contrée, jaloux qu'ils étaient de faire parler d'eux, +ne fût-ce que par une chute glorieuse. + +Le refus de Louise, qui d'abord avait rebuté Bénédict, lui apparaissait +maintenant sous son véritable aspect. Ne voulant point accepter de si +grands sacrifices, et craignant de se laisser vaincre en générosité, +Louise avait cherché à lui ôter toute espérance, et peut-être y avait-elle +réussi au delà de son désir. Dans toute vertu il y a un peu d'espoir de +récompense; elle n'eut pas plus tôt repoussé Bénédict qu'elle en souffrit +amèrement. Maintenant Bénédict comprenait que, dans ce refus, il y avait +plus de véritable générosité, plus d'affection délicate et forte qu'il n'y +en avait eu dans sa propre conduite. Louise s'élevait à ses propres yeux +presque au-dessus de l'héroïsme dont il se sentait capable lui-même; +c'était de quoi l'émouvoir profondément et le jeter dans une nouvelle +carrière d'émotions et de désirs. + +Si l'amour était un sentiment qui se calcule et se raisonne comme l'amitié +ou la haine, Bénédict eût été se jeter aux pieds de Louise; mais ce qui +fait l'immense supériorité de celui-là sur tous les autres, ce qui prouve +son essence divine, c'est qu'il ne naît point de l'homme même; c'est que +l'homme n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne +l'ôte par un acte de sa volonté; c'est que le coeur humain le reçoit d'en +haut sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes +dans les desseins du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est +en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour +le détruire; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces +auxiliaires qu'on lui donne, ou plutôt qu'il attire à soi, l'amitié, +la confiance, la sympathie, l'estime même, ne sont que des alliés +subalternes; il les a créés, il les domine, il leur survit. + +Bénédict aimait Valentine et non pas Louise. Pourquoi Valentine? Elle lui +ressemblait moins; elle avait moins de ses défauts, moins de ses qualités; +elle devait sans doute le comprendre et l'apprécier moins... c'est +celle-là qu'il devait aimer apparemment. Il se mit à chérir en elle, dès +qu'il la vit, les qualités qu'il n'avait pas en lui-même: il était inquiet, +mécontent, exigeant envers la destinée; Valentine était calme, facile, +heureuse à propos de tout. Eh bien! cela n'était-il pas selon les desseins +de Dieu? La suprême Providence, qui est partout en dépit des hommes, +n'avait-elle pas présidé à ce rapprochement? L'un était nécessaire à +l'autre: Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces émotions sans +lesquelles la vie est incomplète; Valentine à Bénédict, pour apporter le +repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentée. Mais la +société se trouvait là entre eux, qui rendait ce choix mutuel absurde, +coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les +hommes l'ont détruit; à qui la faute? Faut-il que, pour respecter la +solidité de nos murs de glace, tout rayon du soleil se retire de nous? + +Quand il se rapprocha du banc où il avait laissé Louise, il la trouva pâle, +les mains pendantes, les yeux fixés à terre. Elle tressaillit en écoutant +le frôlement de ses vêtements contre le feuillage; mais quand elle +l'eut regardé, quand elle eut compris qu'il s'était renfermé dans son +inexpugnable impénétrabilité, elle attendit dans une angoisse plus grande +le résultat de ses réflexions. + +--Nous ne nous sommes pas compris, ma soeur, lui dit Bénédict en s'asseyant +à son côté. Je vais m'expliquer mieux. + +Ce mot de _soeur_ fut un coup mortel pour Louise; elle rassembla ce qu'elle +avait de force pour cacher sa douleur et pour écouter d'un air calme. + +--Je suis loin, dit Bénédict, de conserver aucun dépit contre vous; au +contraire, j'admire en vous cette candeur et cette bonté qui ne se sont +point retirées de moi malgré mes folies; je sens que vos refus ont affermi +mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus +dévoué de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance +qu'un frère doit à sa soeur. Oui, j'aime Valentine, je l'aime avec passion; +et, comme Athénaïs l'a très-bien remarqué, c'est d'hier seulement que je +connais le sentiment qu'elle m'inspire. Mais je l'aime sans espoir, sans +but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni à +sa famille, ni à son prochain mariage, ni même, en supposant qu'elle fût +libre, aux devoirs de convention que les idées de sa classe auraient pu +lui tracer. J'ai mesuré de sang-froid l'impossibilité d'être pour elle +autre chose qu'un ami obscur et soumis, estimé en secret peut-être, mais +jamais redoutable. Dussé-je, moi chétif et imperceptible, inspirer à +Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les +obstacles, je la fuirais plutôt que d'accepter des sacrifices dont je ne +me sens pas digne! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l'état +de mon cerveau. + +--En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à +détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie? + +--Non, Louise, non, plutôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout +mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là! Depuis que j'aime +Valentine, je suis un autre homme; je me sens exister. Le voile sombre qui +couvrait ma destinée se déchire de toutes parts; je ne suis plus seul sur +la terre; je ne m'ennuie plus de ma nullité; je me sens grandir d'heure en +heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la +rendre plus supportable? + +--J'y vois une assurance qui m'effraie, répondit Louise. Mon ami, vous +vous perdez vous-même. Ces chimères ruineront votre destinée; vous +dépenserez votre énergie à des rêves inutiles, et quand le temps viendra +d'être un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force. + +--Qu'entendez-vous donc par être un homme, Louise? + +--J'entends avoir sa place dans la société sans être à charge aux autres. + +--Eh bien! dès demain je puis être un homme, avocat ou portefaix, musicien +ou laboureur; j'ai plus d'une ressource. + +--Vous ne pouvez être rien de tout cela, Bénédict; car au bout de huit +jours une profession quelconque, dans l'état d'irritation où vous êtes... + +--M'ennuierait, j'en conviens; mais j'aurai toujours la ressource de me +casser la tête si la vie m'ennuie, ou de me faire lazzarone si elle me +plaît beaucoup. Et, tout bien considéré, je crois que je ne suis plus bon +à autre chose. Plus j'ai appris, plus je me suis dégoûté de la vie; je +veux retourner maintenant, autant que possible, à mon état de nature, à +ma grossièreté de paysan, à la simplicité des idées, à la frugalité de la +vie. J'ai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rentes en bonnes terres, +avec une maison couverte en chaume; je puis vivre honorablement dans mes +propriétés, seul, libre, heureux, oisif, sans être à charge à personne. + +--Parlez-vous sérieusement? + +--Pourquoi pas? Dans l'état de la société, le meilleur résultat possible +de l'éducation qu'on nous donne serait de retourner volontairement à +l'état d'abrutissement d'où l'on s'efforce de nous tirer durant vingt ans +de notre vie. Mais, écoutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rêves +chimériques que vous me reprochez. C'est vous qui m'invitez à dépenser mon +énergie en fumée, quand vous me dites de travailler pour être un homme +comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles +heures de bonheur et de poésie, à gagner de quoi mourir de vieillesse +commodément, les pieds dans de la fourrure et la tête sur un coussin de +duvet. Voilà pourtant le but de tous ceux qu'on appelle de bons sujets +à mon âge, et des hommes positifs à quarante ans. Dieu les bénisse! +Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime: être +électeurs du grand collège, ou conseillers municipaux, ou secrétaires +de préfecture. Qu'ils engraissent des boeufs et maigrissent des chevaux +à courir les foires; qu'ils se fassent valets de cour ou valets de +basse-cour, esclaves d'un ministre ou d'un _lot_ de moutons, préfets à la +livrée d'or ou marchands de porcs à la ceinture doublée de _pistoles_; +et qu'après toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude +ou de grossièreté, ils laissent le fruit de tant de peines à une fille +entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le +moyen de leur testament ou par l'intermédiaire de leurs héritiers pressés +de _jouir de la vie_: voilà la vie positive qui se déroule dans toute sa +splendeur autour de moi! voilà la glorieuse condition d'_homme_ vers +laquelle aspirent tous mes contemporains d'étude. Franchement, Louise, +croyez-vous que j'abandonne là une bien belle et bien glorieuse existence? + +--Vous savez vous-même, Bénédict, combien il serait facile de rétorquer +cette hyperbolique satire. Aussi je n'en prendrai pas la peine; je veux +vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente +activité qui vous dévore, et si votre conscience ne vous prescrit pas d'en +faire un emploi utile à la société? + +--Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La _société_ n'a pas +besoin de ceux qui n'ont pas besoin d'elle. Je conçois la puissance de ce +grand mot chez des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu'un petit +nombre d'hommes, rassemblés d'hier, s'efforcent de fertiliser et de faire +servir à leurs besoins; alors, si la colonisation est volontaire, je +méprise celui qui viendra s'engraisser impunément du travail des autres. +Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s'il +en existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi qu'on en dise, +la terre manque de bras, où chaque profession regorge d'aspirants, où +l'espèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche +la trace des pas du riche, où d'énormes capitaux rassemblés (selon toutes +les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes, +servent d'enjeu à une continuelle loterie entre l'avarice, l'immoralité et +l'ineptie; dans ce pays d'impudeur et de misère, de vice et de désolation; +dans cette civilisation pourrie jusqu'à sa racine, vous voulez que je sois +_citoyen_? que je sacrifie ma volonté, mon inclination, ma fantaisie à ses +besoins pour être sa dupe ou sa victime? pour que le denier que j'aurais +jeté au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire? Il faudra +que je m'essouffle à faire du bien afin de produire un peu plus de mal, +afin de fournir mon contingent aux administrations qui patentent les +mouchards, les croupiers et les prostituées? Non, sur ma vie! je ne le +ferai pas. Je ne veux rien être dans cette belle France, la plus éclairée +des nations. Je vous l'ai dit, Louise, j'ai cinq cents livres de rente; +tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en +paix. + +--Eh bien, Bénédict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition à ce +besoin de repos qui vient de succéder si vite à votre ardente impatience, +si vous voulez faire abnégation de tous vos talents et de toutes vos +qualités pour vivre obscur et paisible au fond de cette vallée, assurez la +première condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit +ce ridicule amour... + +--Ridicule, avez-vous dit? Non! celui-là ne sera pas ridicule, j'en fais +le serment. Ce sera un secret entre Dieu et moi. Comment donc le ciel, qui +me l'inspira, pourrait-il s'en moquer? Non, ce sera mon bouclier contre la +douleur, ma ressource contre l'ennui. N'est-ce pas lui qui m'a suggéré +depuis hier cette résolution de rester libre et de me faire heureux à peu +de frais? Ô bienfaisante passion, qui dès son irruption se révèle par la +lumière et le calme! Vérité céleste, qui dessille les yeux et désabuse +l'esprit de toutes les choses humaines! Puissance sublime, qui accapare +toutes les facultés et les inonde de jouissances ignorées! Ô Louise! +ne cherchez pas à m'ôter mon amour; vous n'y réussiriez pas, et vous me +deviendriez peut-être moins chère; car, je l'avoue, rien ne saurait lutter +avec avantage contre lui. Laissez-moi adorer Valentine en secret, et +nourrir en moi ces illusions qui m'avaient hier transporté aux cieux. Que +serait la réalité auprès d'elles? Laissez-moi emplir ma vie de cette seule +chimère, laissez-moi vivre au sein de cette vallée enchantée, avec mes +souvenirs et les traces qu'elle y a laissées pour moi, avec ce parfum qui +est resté après elle dans toutes les prairies où elle a posé le pied, avec +ces harmonies que sa voix a éveillées dans toutes les brises, avec ces +paroles si douces et si naïves qui lui sont échappées dans l'innocence de +son coeur et que j'ai interprétées selon ma fantaisie; avec ce baiser pur +et délicieux qu'elle a posé sur mon front le premier jour que je l'ai vue. +Ah! Louise, ce baiser! vous le rappelez-vous? C'est vous qui l'avez voulu. + +--Oh! oui, dit Louise en se levant d'un air consterné, c'est moi qui ai +fait tout le mal. + + + + +XVIII. + + +Valentine, en rentrant au château, avait trouvé sur sa cheminée une +lettre de M. de Lansac. Selon l'usage du grand monde, elle était en +correspondance avec lui depuis l'époque de ses fiançailles. Cette +correspondance, qui semble devoir être une occasion de se connaître et de +se lier plus intimement, est presque toujours froide et maniérée. On y +parle d'amour dans le langage des salons; on y montre son esprit, son +style et son écriture, rien de plus. + +Valentine écrivait si simplement qu'elle passait aux yeux de M. de Lansac +et de sa famille pour une personne fort médiocre. M. de Lansac s'en +réjouissait assez. À la veille de disposer d'une fortune considérable, +il entrait bien dans ses plans de dominer entièrement sa femme. Aussi, +quoi qu'il ne fût nullement épris d'elle, il s'appliquait à lui écrire +des lettres qui, dans le goût du beau monde, devaient être de petits +chefs-d'oeuvre épistolaires. Il s'imaginait ainsi exprimer l'attachement le +plus vif qui fût jamais entré dans le coeur d'un diplomate, et Valentine +devait nécessairement prendre de son âme et de son esprit une haute idée. +Jusqu'à ce moment, en effet, cette jeune personne, qui ne savait +absolument rien de la vie et des passions, avait conçu pour la sensibilité +de son fiancé une grande admiration, et lorsqu'elle comparait les +expressions de son dévouement à ses propres réponses, elle s'accusait de +rester, par sa froideur, bien au-dessous de lui. + +Ce soir-là, fatiguée des joyeuses et vives émotions de sa journée, la vue +de cette suscription, qui d'ordinaire lui était si agréable, éleva en elle +comme un sentiment de tristesse et de remords. Elle hésita quelques +instants à la lire, et, dès les premières lignes, elle tomba dans une si +grande distraction qu'elle la lut des yeux jusqu'à la fin sans en avoir +compris un mot, et sans avoir pensé à autre chose qu'à Louise, à Bénédict, +au bord de l'eau et à l'oseraie de la prairie. Elle se fit un nouveau +reproche de cette préoccupation, et relut courageusement la lettre du +secrétaire d'ambassade. C'était celle qu'il avait faite avec le plus +de soin; malheureusement elle était plus obscure, plus vide et plus +prétentieuse que toutes les autres. Valentine fut, malgré elle, pénétrée +du froid mortel qui avait présidé à cette composition. Elle se consola +de cette impression involontaire en l'attribuant à la fatigue qu'elle +éprouvait. Elle se mit au lit, et, grâce au peu d'habitude qu'elle avait +de prendre tant d'exercice, elle s'endormit profondément; mais elle +s'éveilla le lendemain toute rouge et toute troublée des songes qu'elle +avait faits. + +Elle prit sa lettre qu'elle avait laissée sur sa table de nuit, et la +relut encore avec la ferveur que met une dévote à recommencer ses prières +lorsqu'elle croit les avoir mal dites. Mais ce fut en vain; au lieu de +l'admiration qu'elle avait jusque-là éprouvée pour ces lettres, elle n'eut +que de l'étonnement et quelque chose qui ressemblait à de l'ennui; elle se +leva effrayée d'elle-même et toute pâlie de la fatigue d'esprit qu'elle en +ressentait. + +Alors, comme en l'absence de sa mère elle faisait absolument tout ce qui +lui plaisait, comme sa grand'mère ne songeait pas même à la questionner +sur sa journée de la veille, elle partit pour la ferme, emportant dans un +petit coffre de bois de cèdre toutes les lettres qu'elle avait reçues de +M. de Lansac depuis un an, et se flattant qu'à la lecture de ces lettres +l'admiration de Louise raviverait la sienne. + +Il serait peut-être téméraire d'affirmer que ce fût là l'unique motif de +cette nouvelle visite à la ferme; mais si Valentine en eut un autre, ce +fut certainement à l'insu d'elle-même. Quoi qu'il en soit, elle trouva +Louise toute seule. Sur la demande d'Athénaïs, qui avait voulu s'éloigner +pour quelques jours de son cousin, madame Lhéry était partie avec sa fille +pour aller rendre visite dans les environs à une de ses parentes, Bénédict +était à la chasse, et le père Lhéry aux travaux des champs. + +Valentine fut effrayée de l'altération des traits de sa soeur. Celle-ci +donna pour excuse l'indisposition d'Athénaïs, qui l'avait forcée de +veiller. Elle sentit d'ailleurs sa peine s'adoucir aux tendres caresses +de Valentine, et bientôt elles se mirent à causer avec abandon de leurs +projets pour l'avenir. Ceci conduisit Valentine à montrer les lettres de +M. de Lansac. + +Louise en parcourut quelques-unes, qu'elle trouva d'un froid mortel et +d'un ridicule achevé. Elle jugea sur-le-champ le coeur de cet homme, et +devina fort bien que ses intentions bienveillantes, relativement à elle, +méritaient une médiocre confiance. La tristesse qui l'accablait redoubla +par cette découverte, et l'avenir de sa soeur lui parut aussi triste que le +sien; mais elle n'osa en rien témoigner à Valentine. La veille, peut-être, +elle se fût senti le courage de l'éclairer; mais, après les aveux de +Bénédict, Louise, qui peut-être soupçonnait Valentine de l'encourager un +peu, n'osa pas l'éloigner d'un mariage qui devait du moins la soustraire +aux dangers de cette situation. Elle ne se prononça pas, et la pria de lui +laisser ces lettres, en promettant de lui en dire son avis après les avoir +toutes lues avec attention. + +Elles étaient toutes deux assez attristées de cet entretien; Louise y +avait trouvé de nouveaux sujets de douleur, et Valentine, en apercevant +l'air contraint de sa soeur, n'en avait pas obtenu le résultat qu'elle en +attendait, lorsque Bénédict rentra en fredonnant au loin la cavatine +_Di placer mi balza il cor_. Valentine tressaillit en reconnaissant sa +voix; mais la présence de Louise lui causa un embarras qu'elle ne put +s'expliquer, et ce fut avec d'hypocrites efforts qu'elle attendit d'un air +d'indifférence l'arrivée de Bénédict. + +Bénédict entra dans la salle, dont les volets étaient fermés. Le passage +subit du grand soleil à l'obscurité de cette pièce l'empêcha de distinguer +les deux femmes. Il suspendit son fusil à la muraille en chantant toujours, +et Valentine, silencieuse, le coeur ému, le sourire sur les lèvres, +suivait tous ses mouvements, lorsqu'il l'aperçut, au moment où il passait +tout près d'elle, et laissa échapper un cri de surprise et de joie. Ce cri, +parti du plus profond de ses entrailles, exprimait plus de passion et de +transport que toutes les lettres de M. de Lansac étalées sur la table. +L'instinct du coeur ne pouvait guère abuser Valentine à cet égard, et la +pauvre Louise comprit que son rôle était déplorable. + +De ce moment, Valentine oublia et M. de Lansac, et la correspondance, et +ses doutes, et ses remords; elle ne sentit plus que ce bonheur impérieux +qui étouffe tout autre sentiment en présence de l'être que l'on aime. Elle +et Bénédict le savourèrent avec égoïsme en présence de cette triste Louise, +dont la situation fausse était si pénible entre eux deux. + +L'absence de la comtesse de Raimbault s'étant prolongée de plusieurs jours +au delà du terme qu'elle avait prévu, Valentine revint plusieurs fois à la +ferme. Madame Lhéry et sa fille étaient toujours absentes, et Bénédict, +couché dans le sentier par où devait arriver Valentine, y passait des +heures de délices à l'attendre dans le feuillage de la haie. Il la voyait +souvent passer sans oser se montrer, de peur de se trahir par trop +d'empressement; mais dès qu'elle était entrée à la ferme, il s'élançait +sur ses traces, et, au grand déplaisir de Louise, il il ne les quittait +plus de la journée. Louise ne pouvait s'en plaindre; car Bénédict avait +la délicatesse de comprendre le besoin qu'elles pouvaient avoir de +s'entretenir ensemble, et, tout en feignant de battre les buissons avec +son fusil, il les suivait à une distance respectueuse; mais il ne les +perdait jamais de vue. Regarder Valentine, s'enivrer du charme indicible +répandu autour d'elle, cueillir avec amour les fleurs que sa robe venait +d'effleurer, suivre dévotement la trace d'herbe couchée qu'elle laissait +derrière elle, puis remarquer avec joie qu'elle tournait souvent la tête +pour voir s'il était là; saisir, deviner parfois son regard à travers +les détours d'un sentier; se sentir appelé par une attraction magique +lorsqu'elle l'appelait effectivement dans son coeur; obéir à toutes ces +impressions subtiles, mystérieuses, invincibles, qui composent l'amour, +c'était là pour Bénédict autant de joies pures et fraîches que vous ne +trouverez point trop puériles si vous vous souvenez d'avoir eu vingt ans. + +Louise ne pouvait lui adresser de reproches; car il lui avait juré de +ne jamais chercher à voir Valentine seule un instant, et il tenait +religieusement sa parole. Il n'y avait donc à cette vie aucun danger +apparent; mais chaque jour le trait s'enfonçait plus avant dans ces âmes +sans expérience, chaque jour endormait la prévoyance de l'avenir. Ces +rapides instants, jetés comme un rêve dans leur existence, composaient +déjà pour eux toute une vie qui leur semblait devoir durer toujours. +Valentine avait pris le parti de ne plus penser du tout à M. de Lansac, +et Bénédict se disait qu'un tel bonheur ne pouvait pas être balayé par +un souffle. + +Louise était bien malheureuse. En voyant de quel amour Bénédict était +capable, elle apprenait à connaître ce jeune homme qu'elle avait cru +jusque-là plus ardent que sensible. Cette puissance d'aimer, qu'elle +découvrait en lui, le lui rendait plus cher; elle mesurait l'étendue d'un +sacrifice qu'elle n'avait pas compris en l'accomplissant, et pleurait en +secret la perte d'un bonheur qu'elle eût pu goûter plus innocemment que +Valentine. Cette pauvre Louise, dont l'âme était passionnée, mais qui +avait appris à se vaincre en subissant les funestes conséquences de la +passion, luttait maintenant contre des sentiments âpres et douloureux. +Malgré elle, une dévorante jalousie lui rendait insupportable le bonheur +pur de Valentine. Elle ne pouvait se défendre de déplorer le jour où elle +l'avait retrouvée, et déjà cette amitié romanesque et sublime avait perdu +tout son charme; elle était déjà, comme la plupart des sentiments humains, +dépouillée d'héroïsme et de poésie. Louise se surprenait parfois à +regretter le temps où elle n'avait aucun espoir de retrouver sa soeur. +Et puis elle avait horreur d'elle-même, et priait Dieu de la soustraire à +ces ignobles sentiments. Elle se représentait la douceur, la pureté, la +tendresse de Valentine, et se prosternait devant cette image comme devant +celle d'une sainte qu'elle priait d'opérer sa réconciliation avec le ciel. +Par instants elle formait l'enthousiaste et téméraire projet de l'éclairer +franchement sur le peu de mérite réel de M. de Lansac, de l'exhorter à +rompre ouvertement avec sa mère, à suivre son penchant pour Bénédict, et +à se créer, au sein de l'obscurité, une vie d'amour, de courage et de +liberté. Mais ce dessein, dont le dévouement n'était peut-être pas +au-dessus de ses forces, s'évanouissait bientôt à l'examen de la raison. +Entraîner sa soeur dans l'abîme où elle s'était précipitée, lui ravir la +considération qu'elle-même avait perdue, pour l'attirer dans les mêmes +malheurs, la sacrifier à la contagion de son exemple, c'était de quoi +faire reculer le désintéressement le plus hardi. Alors Louise persistait +dans le plan qui lui avait paru le plus sage: c'était de ne point éclairer +Valentine sur le compte de son fiancé, et de lui cacher soigneusement les +confidences de Bénédict. Mais quoique cette conduite fût la meilleure +possible, à ce qu'elle pensait, elle n'était pas sans remords d'avoir +attiré Valentine dans de semblables dangers, et de n'avoir pas la force +de l'y soustraire tout à coup en quittant le pays. + +Mais voilà ce qu'elle ne se sentait pas l'énergie d'accomplir. Bénédict +lui avait fait jurer qu'elle resterait jusqu'à l'époque du mariage de +Valentine. Après cela, Bénédict ne se demandait pas ce qu'il deviendrait; +mais il voulait être heureux jusque-là; il le voulait avec cette force +d'égoïsme que donne un amour sans espérance. Il avait menacé Louise de +faire mille folies si elle le poussait au désespoir, tandis qu'il jurait +de lui être aveuglément soumis si elle lui laissait encore ces deux ou +trois jours de vie. Il l'avait même menacée de sa haine et de sa colère; +ses larmes, ses emportements, son obstination, avaient eu tant d'empire +sur Louise, dont le caractère était d'ailleurs faible et irrésolu, qu'elle +s'était soumise à cette volonté supérieure à la sienne. Peut-être aussi +puisait-elle sa faiblesse dans l'amour qu'elle nourrissait en secret pour +lui; peut-être se flattait-elle de ranimer le sien, à force de dévouement +et de générosité, lorsque le mariage de Valentine aurait ruiné pour lui +toute espérance. + +Le retour de madame de Raimbault vint enfin mettre un terme à cette +dangereuse intimité; alors Valentine cessa de venir à la ferme, et +Bénédict tomba du ciel en terre. + +Comme il avait vanté à Louise le courage qu'il aurait dans l'occasion, il +supporta d'abord assez bien en apparence cette rude épreuve. Il ne voulait +point avouer combien il s'était abusé lui-même sur l'état de ses forces. +Il se contenta pendant les premiers jours d'errer autour du château sous +différents prétextes, heureux quand il avait aperçu de loin Valentine au +fond de son jardin; puis il pénétra la nuit dans le parc pour voir briller +la lampe qui éclairait son appartement. Une fois, Valentine s'étant +hasardée à aller voir lever le soleil au bout de la prairie, à l'endroit +où elle avait reçu le premier rendez-vous de Louise, elle trouva Bénédict +assis à cette même place où elle s'était assise; mais dès qu'il l'aperçut, +il s'enfuit en feignant de ne pas la voir, car il ne se sentait pas la +force de lui parler sans trahir ses agitations. + +Une autre fois, comme elle errait dans le parc à l'entrée de la nuit, elle +entendit à plusieurs reprises le feuillage s'agiter autour d'elle, et +quand elle se fut éloignée du lieu où elle avait éprouvé cette frayeur, +elle vit de loin un homme qui traversait l'allée, et qui avait la taille +et le costume de Bénédict. + +Il détermina Louise à demander un nouveau rendez vous à sa soeur. Il +l'accompagna comme la première fois, et se tint à distance pendant +qu'elles causaient ensemble. Quand Louise le rappela, il s'approcha dans +un trouble inexprimable. + +--Eh bien! mon cher Bénédict, lui dit Valentine qui avait rassemblé tout +son courage pour cet instant, voici la dernière fois que nous nous verrons +d'ici à longtemps peut-être. Louise vient de m'annoncer son prochain +départ et le vôtre. + +--Le mien! dit Bénédict avec amertume. Pourquoi le mien, Louise? Qu'en +savez-vous? + +Il sentit tressaillir la main de Valentine, que dans l'obscurité il avait +gardée entre les siennes. + +--N'êtes-vous pas décidé, répondit Louise, à ne pas épouser votre cousine, +du moins pour cette année? Et votre intention n'est-elle pas de vous +établir dès lors dans une situation indépendante! + +--Mon intention est de ne jamais épouser personne, répondit-il d'un ton +dur et énergique. Mon intention est aussi de ne demeurer à la charge de +personne; mais il n'est pas prouvé que mon intention soit de quitter le +pays. + +Louise ne répondit rien et dévora des larmes que l'on ne pouvait voir +couler. Valentine pressa faiblement la main de Bénédict afin de pouvoir +dégager la sienne, et ils se séparèrent plus émus que jamais. + +Cependant on faisait au château les apprêts du mariage de Valentine. +Chaque jour apportait de nouveaux présents de la part du fiancé; il devait +arriver lui-même aussitôt que les devoirs de sa charge le permettraient, +et la cérémonie était fixée au surlendemain; car M. de Lansac, le précieux +diplomate, avait bien peu de temps à perdre à l'action futile d'épouser +Valentine. + +Un dimanche, Bénédict avait conduit en carriole sa tante et sa cousine à +la messe, au plus gros bourg de la vallée. Athénaïs, jolie et parée, avait +retrouvé tout l'éclat de son teint, toute la vivacité de ses yeux noirs. +Un grand gars de cinq pieds six pouces, que le lecteur a déjà vu sous +le nom de Pierre Blutty, avait accosté les dames de Grangeneuve, et +s'était placé dans le même banc, à côté d'Athénaïs. C'était une évidente +manifestation de ses prétentions auprès de la jeune fermière, et +l'attitude insouciante de Bénédict, appuyé à quelque distance contre +un pilier, fut pour tous les observateurs de la contrée un signe non +équivoque de rupture entre lui et sa cousine. Déjà Moret, Simonneau et +bien d'autres s'étaient mis sur les rangs; mais Pierre Blutty avait été +le mieux accueilli. + +Quand le curé monta en chaire pour faire le prône, et que sa voix +cassée et chevrotante rassembla toute sa force pour énoncer les noms de +Louise-Valentine de Raimbault et de Norbert-Évariste de Lansac, dont la +seconde et dernière publication s'affichait ce jour même aux portes de la +mairie, il y eut sensation dans l'auditoire, et Athénaïs échangea avec son +nouvel adorateur un regard de satisfaction et de malice; car l'amour +ridicule de Bénédict pour mademoiselle de Raimbault n'était point un +secret pour Pierre Blutty; Athénaïs, avec sa légèreté accoutumée, s'était +livrée au plaisir d'en médire avec lui, afin peut-être de s'encourager à +la vengeance. Elle se hasarda même à se retourner doucement pour voir +l'effet de cette publication sur son cousin, mais, de rouge et triomphante +qu'elle était, elle devint pâle et repentante quand elle eut envisagé les +traits bouleversés de Bénédict. + + + + +XIX. + + +Louise, en apprenant l'arrivée de M. de Lansac, écrivit une lettre d'adieu +à sa soeur, lui exprima dans les termes les plus vifs sa reconnaissance +pour l'amitié qu'elle lui avait témoignée, et lui dit qu'elle allait +attendre à Paris l'effet des bonnes intentions de M. de Lansac pour leur +rapprochement. Elle la suppliait de ne point brusquer cette demande, et +d'attendre que l'amour de son mari eût consolidé le succès qu'elle devait +en attendre. + +Après avoir fait passer cette lettre à Valentine par l'intermédiaire +d'Athénaïs, qui alla en même temps faire part à la jeune comtesse de son +prochain mariage avec Pierre Blutty, Louise fit les apprêts de son voyage. +Effrayée de l'air sombre et de la taciturnité presque brutale de Bénédict, +elle n'osa chercher un dernier entretien avec lui. Mais le matin même de +son départ, il vint la trouver dans sa chambre, et, sans avoir la force de +lui dire une parole, il la pressa contre son coeur en fondant en larmes. +Elle ne chercha point à le consoler, et, comme ils ne pouvaient rien se +dire qui adoucît leur peine mutuelle, ils se contentèrent de pleurer +ensemble en se jurant une éternelle amitié. Ces adieux soulagèrent un peu +le coeur de Louise; mais, en la voyant partir, Bénédict sentit s'évanouir +la dernière espérance qui lui restât d'approcher de Valentine. + +Alors il tomba dans le désespoir. De ces trois femmes qui naguère +l'accablaient à l'envi de prévenances et d'affection, il ne lui en restait +pas une; il était seul désormais sur la terre. Ses rêves si riants et si +flatteurs étaient devenus sombres et poignants. Qu'allait-il devenir? + +Il ne voulait plus rien devoir à la générosité de ses parents; il sentait +bien qu'après l'affront fait à leur fille il ne devait plus rester à leur +charge. N'ayant pas assez d'argent pour aller habiter Paris, et pas assez +de courage, dans un moment aussi critique, pour s'y créer une existence à +force de travail, il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'aller +habiter sa cabane et son champ, en attendant qu'il eût repris la volonté +d'aviser à quelque chose de mieux. + +Il fit donc arranger, aussi proprement que le lui permirent ses moyens, +l'intérieur de sa chaumière; ce fut l'affaire de quelques jours. Il loua +une vieille femme pour faire son ménage, et il s'installa chez lui après +avoir pris congé de ses parents avec cordialité. La bonne femme Lhéry +sentit s'évanouir tout le ressentiment qu'elle avait conçu contre lui et +pleura en l'embrassant. Le brave Lhéry se fâcha et voulut de force le +retenir à la ferme; Athénaïs alla s'enfermer dans sa chambre, où la +violence de son émotion lui causa une nouvelle attaque de nerfs. Car +Athénaïs était sensible et impétueuse; elle ne s'était attachée à Blutty +que par dépit et vanité; au fond de son coeur elle chérissait encore +Bénédict, et lui eût accordé son pardon s'il eût fait un pas vers elle. + +Bénédict ne put s'arracher de la ferme qu'en donnant sa parole d'y revenir +après le mariage d'Athénaïs. Quand il se trouva, le soir, seul dans sa +maisonnette silencieuse, ayant pour tout compagnon Perdreau assoupi entre +ses jambes, pour toute harmonie le bruit de la bouilloire qui contenait +son souper, et qui grinçait sur un ton aigre et plaintif devant les fagots +de l'âtre, un sentiment de tristesse et de découragement s'empara de lui. +À vingt-deux ans, après avoir connu les arts, les sciences, l'espérance et +l'amour, c'est une triste fin que l'isolement et la pauvreté! + +Ce n'est pas que Bénédict fût très-sensible aux avantages de la richesse, +il était dans l'âge où l'on s'en passe le mieux; mais on ne saurait nier +que l'aspect des objets extérieurs n'ait une influence immédiate sur nos +pensées, et ne détermine le plus souvent la teinte de notre humeur. Or, la +ferme avec son désordre et ses contrastes était un lieu de délices, en +comparaison de l'ermitage de Bénédict. Les murs bruts, le lit de serge +en forme de corbillard, quelques vases de cuisine en cuivre et en terre, +disposés sur des rayons, le pavé en dalles calcaires inégales et ébréchées +de tous côtés, les meubles grossiers, le jour rare et gris qui venait de +quatre carreaux irisés par le soleil et la pluie, ce n'était pas là de +quoi faire éclore des rêves brillants. Bénédict tomba dans une triste +méditation. Le paysage qu'il découvrait par sa porte entr'ouverte, quoique +pittoresque et vigoureusement dessiné, n'était pas non plus de nature à +donner une physionomie très riante à ses idées. Une ravine sombre et semée +de genêts épineux le séparait du chemin raide et tortueux qui se déroulait +comme un serpent sur la colline opposée, et, s'enfonçant dans les houx et +les buis au feuillage noirâtre, semblait, par sa pente rapide, tomber +brusquement des nues. + +Cependant, les souvenirs de Bénédict venant à se reporter sur ses jeunes +années qui s'étaient écoulées en ce lieu, il trouva insensiblement un +charme mélancolique à sa retraite. C'était sous ce toit obscur et décrépit +qu'il avait vu le jour; auprès de ce foyer, sa mère l'avait bercé d'un +chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier +escarpé, il avait vu descendre son père, paysan grave et robuste, avec sa +cognée sur l'épaule et son fils aîné derrière lui. Bénédict avait aussi +de vagues souvenirs d'une soeur plus jeune que lui dont il avait agité le +berceau, de quelques vieux parents, d'anciens serviteurs. Mais tout +cela avait pour jamais passé le seuil. Tout était mort, et Bénédict se +rappelait à peine les noms qui avaient été jadis familiers à son oreille. + +«Ô mon père! ô ma mère! disait-il aux ombres qu'il voyait passer dans +ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez +reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux +héritage, vous ne me l'avez pas transmis. Où sont ici pour moi la +simplicité du coeur, le calme de l'esprit, les véritables fruits du +travail? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui +vous furent chers, vous allez passer auprès de moi sans me reconnaître; +car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains, et +qui devait profiter de vos labeurs. Hélas! l'éducation a corrompu mon +esprit; les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et +détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du +pauvre, je les ai perdues; aujourd'hui je reviens en proscrit habiter +cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. C'est pour moi la terre +d'exil que cette terre fécondée par vos sueurs; ce qui fit votre richesse +est aujourd'hui mon pis-aller.» + +Puis, en pensant à Valentine, Bénédict se demandait avec douleur ce qu'il +eût pu faire pour cette fille élevée dans le luxe, ce qu'elle fût devenue +si elle eût consenti à venir se perdre avec lui dans cette existence rude +et chétive; et il s'applaudissait de n'avoir pas même essayé de la +détourner de ses devoirs. + +Et pourtant il se disait aussi qu'avec l'espoir d'une femme comme +Valentine il aurait eu des talents, de l'ambition et une carrière. +Elle eût réveillé en lui ce principe d'énergie qui, ne pouvant servir à +personne, s'était engourdi et paralysé dans son sein. Elle eût embelli la +misère, ou plutôt elle l'aurait chassée; car, pour Valentine, Bénédict ne +voyait rien qui fût au-dessus de ses forces. + +Et elle lui échappait pour jamais; Bénédict retombait dans le désespoir. + +Quand il apprit que M. de Lansac était arrivé au château, que dans trois +jours Valentine serait mariée, il entra dans un accès de rage si atroce +qu'un instant il se crut né pour les plus grands crimes. Jamais il ne +s'était arrêté sur cette pensée que Valentine pouvait appartenir à un +autre homme que lui. Il s'était bien résigné à ne la posséder jamais; mais +voir ce bonheur passer aux bras d'un autre, c'est ce qu'il ne croyait pas +encore. La circonstance la plus évidente, la plus inévitable, la plus +prochaine de son malheur, il s'était obstiné à croire qu'elle n'arriverait +point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutôt elle-même +au moment de contracter ces liens odieux. Bénédict ne s'en était pas +vanté, dans la crainte de passer pour un fou; mais il avait réellement +compté sur quelque miracle, et, ne le voyant point s'accomplir, il +maudissait Dieu qui lui en avait suggéré l'espérance et qui l'abandonnait. +Car l'homme rapporte tout à Dieu dans les grandes crises de sa vie; il a +toujours besoin d'y croire, soit pour le bénir de ses joies, soit pour +l'accuser de ses fautes. + +Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperçu, un jour qu'il rôdait +autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac. +Le secrétaire d'ambassade était empressé, gracieux, presque triomphant. +La pauvre Valentine était pâle, abattue; mais elle avait l'air doux et +résigné; elle s'efforçait de sourire aux mielleuses paroles de son fiancé. + +Cela était donc bien sûr, cet homme était là! il allait épouser Valentine! +Bénédict cacha sa tête dans ses deux mains, et passa douze heures dans un +fossé, absorbé par un désespoir stupide. + +Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une +soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bénédict avait fait des +progrès si rapides qu'il avait bien fallu s'avouer le mal à elle-même; +mais entre la conscience de sa faute et la volonté de s'y abandonner, il y +avait encore bien du chemin à faire, surtout Bénédict n'étant plus là pour +détruire d'un regard tout l'effet d'une journée de résolutions. Valentine +était pieuse; elle se confia à Dieu, et attendit M. de Lansac avec +l'espoir de revenir à ce qu'elle croyait avoir éprouvé pour lui. + +Mais dès qu'il parut elle sentit combien cette bienveillance aveugle +et indulgente qu'elle lui avait accordée était loin de constituer une +affection véritable; il lui sembla dépouillé de tout le charme que son +imagination lui avait prêté un instant. Elle se sentit froide et ennuyée +auprès de lui. Elle ne l'écoutait plus qu'avec distraction, et ne lui +répondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquiétude; mais +quand il vit que le mariage n'en marchait pas moins, et que Valentine +ne semblait pas disposée à faire la moindre opposition, il se consola +facilement d'un caprice qu'il ne voulut pas pénétrer et qu'il feignit de +ne pas voir. + +La répugnance de Valentine augmentait pourtant d'heure en heure; elle +était pieuse et même dévote par éducation et par conviction. Elle +s'enfermait des heures entières pour prier, espérant toujours trouver, +dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour +revenir au sentiment de son devoir. Mais ces méditations ascétiques +fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus d'intensité à +la puissance que Bénédict exerçait sur son âme. Elle sortait de là plus +épuisée, plus tourmentée que jamais. Sa mère s'étonnait de sa tristesse, +s'en offensait sérieusement, et l'accusait de vouloir jeter de la +contrariété sur ce moment si doux, disait-elle, au coeur d'une mère. Il est +certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement madame de Raimbault. +Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se fît sans éclat et sans +luxe à la campagne. Tels qu'ils étaient, il lui tardait beaucoup d'en être +dégagée, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, où la présence +de Valentine l'avait toujours extraordinairement gênée. + +Bénédict roulait dans sa tête mille absurdes projets. Le dernier auquel il +s'arrêta, et qui mit un peu de calme dans ses idées, fut de voir Valentine +une fois avant d'en finir pour jamais avec elle; car il se flattait +presque de ne l'aimer plus quand elle aurait subi les embrassements de +M. de Lansac. Il espéra que Valentine le calmerait par des paroles de +consolation et de bonté, ou qu'elle le guérirait par la pruderie d'un +refus. + +Il lui écrivit: + +«MADEMOISELLE, + +Je suis votre ami à la vie et à la mort, vous le savez; vous m'avez appelé +votre frère, vous avez imprimé sur mon front un témoignage sacré de votre +estime et de votre confiance. Vous m'avez fait espérer, dès cet instant, +que je trouverais en vous un conseil et un appui dans les circonstances +difficiles de ma vie. Je suis horriblement malheureux; j'ai besoin de vous +voir un instant, de vous demander du courage, à vous si forte et si +supérieure. Il est impossible que vous me refusiez cette faveur. Je +connais votre générosité, votre mépris des sottes convenances et des +dangers quand il s'agit de faire du bien. Je vous ai vue auprès de Louise; +je sais ce que vous pouvez. C'est au nom d'une amitié aussi sainte, aussi +pure que la sienne, que je vous prie à genoux d'aller vous promener ce +soir au bout de la prairie. + +«BÉNÉDICT.» + + + + +XX. + + +Valentine aimait Bénédict, elle ne pouvait pas résister à sa demande. Il y +a tant d'innocence et de pureté dans le premier amour de la vie, qu'il se +méfie peu des dangers qui sont en lui. Valentine se refusait à pressentir +la cause des chagrins de Bénédict; elle le voyait malheureux, et elle +eût admis les plus invraisemblables infortunes plutôt que de s'avouer +celle qui l'accablait. Il y a des routes si trompeuses et des replis si +multipliés dans la plus pure conscience! Comment la femme jetée, avec +une âme impressionnable, dans la carrière ardue et rigide des devoirs +impossibles, pourrait-elle résister à la nécessité de transiger à chaque +instant avec eux? Valentine trouva aisément des motifs pour croire +Bénédict atteint d'un malheur étranger à elle. Souvent Louise lui avait +dit, dans les derniers temps, que ce jeune homme l'affligeait par sa +tristesse et par son incurie de l'avenir; elle avait aussi parlé de la +nécessité où il serait bientôt de quitter la famille Lhéry, et Valentine +se persuadait que, jeté sans fortune et sans appui dans le monde, il +pouvait avoir besoin de sa protection et de ses conseils. + +Il était assez difficile de s'échapper la veille même de son mariage, +obsédée comme elle l'était des attentions et des petits soins de M. de +Lansac. Elle y réussit cependant en priant sa nourrice de dire qu'elle +était couchée si on la demandait, et pour ne pas perdre de temps, pour ne +pas revenir sur une résolution qui commençait à l'effrayer, elle traversa +rapidement la prairie. La lune était alors dans son plein; on voyait aussi +nettement les objets que dans le jour. + +Elle trouva Bénédict debout, les bras croisés sur sa poitrine, dans une +immobilité qui lui fit peur. Comme il ne faisait pas un mouvement pour +venir à sa rencontre, elle crut un instant que ce n'était pas lui et fut +sur le point de fuir. Alors il vint à elle. Sa figure était si altérée, sa +voix si éteinte, que Valentine, accablée par ses propres chagrins et par +ceux dont elle voyait la trace chez lui, ne put retenir ses larmes, et fut +forcée de s'asseoir. + +Ce fut fait des résolutions de Bénédict. Il était venu en ce lieu, +déterminé à suivre religieusement la marche qu'il s'était tracée dans son +billet, il voulait entretenir Valentine de sa séparation d'avec les Lhéry, +de ses incertitudes pour le choix d'un état, de son isolement, de tous +les prétextes étrangers à son vrai but. Ce but était de voir Valentine, +d'entendre le son de sa voix, de trouver dans ses dispositions envers +lui le courage de vivre ou de mourir. Il s'attendait à la trouver grave, +réservée, à la voir armée de tout le sentiment de ses devoirs. Il y a +plus, il s'attendait presque à ne pas la voir du tout. + +Quand il l'aperçut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa +vitesse; quand elle se laissa tomber haletante et accablée sur le gazon; +quand sa douleur s'exprima en dépit d'elle-même par des larmes, Bénédict +crut rêver. Oh! ce n'était pas là de la compassion seulement, c'était de +l'amour! Un sentiment de joie délirante s'empara de lui! il oublia encore +une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le +lendemain, pour ne voir que Valentine qui était là, seule avec lui, +Valentine qui l'aimait et qui ne le lui cachait plus. + +Il se jeta à genoux devant elle; il baisa ses pieds avec ardeur. C'était +une trop rude épreuve pour Valentine: elle sentit tout son sang se figer +dans ses veines, sa vue se troubla; la fatigue de sa course rendant plus +pénible encore la lutte qu'elle s'imposait pour cacher ses pleurs, elle +tomba pâle et presque morte dans les bras de Bénédict. + +Leur entrevue fut longue, orageuse. Ils n'essayèrent pas de se tromper sur +la nature du sentiment qu'ils éprouvaient; ils ne cherchèrent point à +se soustraire au danger des plus ardentes émotions. Bénédict couvrit de +pleurs et de baisers les vêtements et les mains de Valentine. Valentine +cacha son front brûlant sur l'épaule de Bénédict; mais ils avaient vingt +ans, ils aimaient pour la première fois, et l'honneur de Valentine était +en sûreté auprès du sein de Bénédict. Il n'osa seulement pas prononcer +ce mot d'amour qui effarouche l'amour même. Ses lèvres osèrent à peine +effleurer les beaux cheveux de sa maîtresse. Le premier amour sait à peine +s'il existe une volupté plus grande que celle de se savoir aimé. Bénédict +fut le plus timide des amants et le plus heureux des hommes. + +Ils se séparèrent sans avoir rien projeté, rien résolu. À peine, dans ces +deux heures de transport et d'oubli, avaient-ils échangé quelques paroles +sur leur situation, lorsque le timbre clair de l'horloge du château vint +faiblement vibrer dans le silence de la prairie. Valentine compta dix +coups presque insaisissables, et se rappela sa mère, son fiancé, le +lendemain... Mais comment quitter Bénédict? que lui dire pour le consoler? +où trouver la force de l'abandonner dans un tel moment? L'apparition d'une +femme à quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bénédict +se tapit précipitamment dans le buisson; mais, à la vive clarté de la +lune, Valentine reconnut presque aussitôt sa nourrice Catherine qui la +cherchait avec anxiété. Il lui eût été facile de se cacher aussi à ses +regards; mais elle sentit qu'elle ne devait pas le faire, et marchant +droit à elle: + +--Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle en se penchant toute tremblante à son +bras. + +--Pour l'amour de Dieu, rentrez, Mademoiselle, dit la bonne femme; madame +vous a déjà demandée deux fois, et, comme j'ai répondu que vous vous étiez +jetée sur votre lit, elle m'a ordonné de l'avertir aussitôt que vous +seriez éveillée; alors l'inquiétude m'a prise, et comme je vous avais vue +sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois +le soir vous promener par ici, je me suis mise à vous chercher. Oh! +Mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin! Vous avez tort; +vous devriez au moins me dire d'aller avec vous. + +Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup d'oeil triste et inquiet sur +le buisson, et laissa volontairement à la place qu'elle quittait son +foulard, celui qu'elle avait une fois prêté à Bénédict dans la promenade +autour de la ferme. Lorsqu'elle fut rentrée, sa nourrice le chercha +partout, et remarqua qu'elle l'avait perdu dans cette promenade. + +Valentine trouva sa mère qui l'attendait dans sa chambre depuis quelques +instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si complètement +habillée après avoir passé deux heures sur son lit. Valentine répondit +que, se sentant oppressée, elle avait voulu prendre l'air, et que sa +nourrice lui avait donné le bras pour faire un tour de promenade dans le +parc. + +Alors madame de Raimbault entama une grave dissertation d'affaires avec sa +fille; elle lui fit remarquer qu'elle lui laissait le château et la terre +de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout l'héritage de son +père, et dont la valeur réelle, détachée de sa propre fortune, constituait +une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant +le bon ordre qu'elle avait mis dans sa fortune, et de témoigner à tout le +monde, dans le cours de sa vie, l'excellente conduite de sa mère envers +elle. Elle entra dans des détails d'argent qui firent de cette exhortation +maternelle une véritable consultation notariée, et termina sa harangue +en lui disant qu'elle espérait, au moment où la loi allait les rendre +_étrangères_ l'une à l'autre, trouver Valentine disposée à lui accorder +des _égards_ et des soins. + +Valentine n'avait pas entendu la moitié de ce long discours. Elle était +pâle, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et de temps +en temps un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa +tristement les mains de sa mère, et s'apprêtait à se mettre au lit quand +la demoiselle de compagnie de sa grand'mère vint, d'un air solennel, +l'avertir que la marquise l'attendait dans son appartement. + +Valentine se traîna encore à cette cérémonie; elle trouva la chambre à +coucher de la vieille dame accoutrée d'une sorte de décoration religieuse. +On avait formé un autel avec une table et des linges brodés. Des fleurs +disposées en bouquets d'église entouraient un crucifix d'or guilloché. +Un missel de velours écarlate était ouvert sacramentellement sur l'autel. +Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, posée +théâtralement dans son grand fauteuil, s'apprêtait avec une puérile +satisfaction à jouer sa petite comédie d'étiquette. + +Valentine s'approcha en silence, et, parce qu'elle était pieuse de +coeur, elle regarda sans émotion ces ridicules apprêts. La demoiselle de +compagnie ouvrit une porte opposée par laquelle entrèrent, d'un air à la +fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise +leur ordonna de se mettre à genoux et de prier pour le bonheur de leur +jeune maîtresse; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se +leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, récita quelques versets de +psaumes, chevrota un cantique avec sa demoiselle de compagnie, et finit +en imposant les mains et en donnant sa bénédiction à Valentine. Jamais +cérémonie sainte et patriarcale ne fut plus misérablement travestie par +une vieille espiègle du temps de la Dubarry. + +En embrassant sa petite-fille, elle prit (précisément sur l'autel) un +écrin contenant une assez jolie parure en camées dont elle lui faisait +présent, et, mêlant la dévotion à la frivolité, elle lui dit presque en +même temps: + +--Dieu vous donne, ma fille, les vertus d'une bonne mère de famille! +--Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand'mère; ce sera pour +les demi-toilettes. + +Valentine eut la fièvre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin; +mais elle fut bientôt éveillée par le son des cloches qui appelaient tous +les environs à la chapelle du château. Catherine entra dans sa chambre +avec un billet qu'une vieille femme des environs lui avait remis pour +mademoiselle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracés +péniblement: + +«Valentine, il serait encore temps de dire non.» + +Valentine frémit et brûla le billet. Elle essaya de se lever; mais +plusieurs fois la force lui manqua. Elle était assise, à demi vêtue, sur +une chaise, quand sa mère entra, lui reprocha d'être si fort en retard, +refusa de croire son indisposition sérieuse, et l'avertit que plusieurs +personnes l'attendaient déjà au salon. Elle l'aida elle-même à faire sa +toilette; et quand elle la vit belle, parée, mais aussi pâle que son +voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bénédict la +regarderait peut-être passer; elle aima mieux qu'il vit sa pâleur, et elle +résista, pour la première fois de sa vie, à une volonté de sa mère. + +Elle trouva au salon quelques voisins d'un rang secondaire; car madame de +Raimbault, ne voulant point d'apparat à cette noce, n'avait invité que des +gens _sans conséquence_. On devait déjeuner dans le jardin, et les paysans +danseraient au bout du parc au pied de la colline. M. de Lansac parut +bientôt, noir des pieds à la tête, et la boutonnière chargée d'ordres +étrangers. Trois voitures transportèrent toute la noce à la mairie, qui +était au village voisin. Le mariage ecclésiastique fut célébré au château. + +Valentine, en s'agenouillant devant l'autel, sortit un instant de l'espèce +de torpeur où elle était tombée; elle se dit qu'il n'était plus temps de +reculer, que les hommes venaient de la forcer à s'engager avec Dieu, et +qu'il n'y avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilège. +Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments +qu'elle voulait prononcer dans la sincérité de son âme, et, à la fin de la +cérémonie, l'effort surhumain qu'elle s'était imposé pour être calme et +recueillie l'ayant épuisée, elle se retira dans sa chambre pour y prendre +quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et d'attachement, +Catherine s'assit au pied de son lit et ne la quitta point. + +Le même jour, à deux lieues de là, se célébrait, dans un petit hameau de +la vallée, le mariage d'Athénaïs Lhéry avec Pierre Blutty. Là aussi la +jeune épousée était pâle et triste, moins cependant que Valentine, mais +assez pour tourmenter sa mère, qui était beaucoup plus tendre que madame +de Raimbault, et pour donner quelque humeur à son époux, qui était +beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athénaïs avait +peut-être un peu trop présumé des forces de son dépit en se déterminant +aussi vite à épouser un homme qu'elle n'aimait guère. Par suite peut-être +de l'esprit de contradiction qu'on reproche aux femmes, son affection pour +Bénédict se réveilla précisément au moment où il n'était plus temps de se +raviser, et, au retour de l'église, elle _régala_ son mari d'une scène de +pleurs fort _ennuyante_. C'est ainsi que s'exprimait Pierre Blutty en se +plaignant de cette contrariété à son ami Georges Simonneau. + +Néanmoins la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante à la +ferme qu'au château. Les Lhéry avaient au moins soixante cousins et +arrière-cousins; les Blutty n'étaient pas moins riches en parenté, et +la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives. + +Dans l'après-midi, lorsque la moitié dansante de la noce eut suffisamment +fêté les veaux gras et les pâtés de gibier de la ferme, on laissa +l'arène gastronomique aux vieillards, et l'on se rassembla sur la pelouse +pour commencer le bal; mais la chaleur était extrême: il y avait peu +d'ombrage en cet endroit, et autour de la ferme il n'y avait pas de place +très-commode pour danser. Quelqu'un insinua qu'il y avait auprès du +château une immense salle de verdure fort bien nivelée, où cinq cents +personnes dansaient en cet instant. Le campagnard aime la foule tout comme +le dandy; pour s'amuser beaucoup, il lui faut beaucoup de monde, des pieds +qui écrasent ses pieds, des coudes qui le coudoient, des poumons qui +absorbent l'air qu'il respire; dans tous les pays du monde, dans tous les +rangs de la société, c'est là le plaisir. + +Madame Lhéry accueillit cette idée avec empressement; elle avait mis assez +d'argent à la toilette de sa fille pour désirer qu'on la vît en regard de +celle de mademoiselle de Raimbault, et qu'on parlât dans tout le pays +de sa magnificence. Elle s'était scrupuleusement informée du choix des +parures de Valentine. Pour une fête aussi champêtre, on n'avait destiné +à celle-ci que des ornements simples et de bon goût; madame Lhéry avait +écrasé sa fille de dentelles et de pierreries, et, jalouse de la produire +dans tout son éclat, elle proposa d'aller se réunir à la noce du château, +où elle avait été priée, elle et tous les siens. Athénaïs résista bien un +peu; elle craignait de rencontrer autour de Valentine cette pâle et sombre +figure de Bénédict qui lui avait fait tant de mal, le dimanche précédent, +à l'église. Mais l'obstination de sa mère, le désir de son mari, qui +n'était pas non plus exempt de vanité, peut-être aussi un peu de cette +même vanité pour son propre compte, la déterminèrent. On attela les +carrioles, chaque cavalier prit en croupe sa cousine, sa soeur ou sa +fiancée. Athénaïs vit en soupirant s'installer, les rênes en main, dans la +patache, son nouvel époux, à cette place que Bénédict avait si longtemps +occupée et qu'il n'occuperait plus. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + + +XXI. + + +La danse était fort animée au parc de Raimbault. Les paysans, pour +lesquels on avait dressé des ramées, chantaient, buvaient, et proclamaient +le nouveau couple le plus beau, le plus heureux et le plus honorable de la +contrée. La comtesse, qui n'était rien moins que populaire, avait ordonné +cette fête avec beaucoup de prodigalité, afin de se débarrasser en un jour +de tous les trais d'amabilité qu'une autre eût faits dans le cours de sa +vie. Elle avait un profond mépris pour la canaille, et prétendait que, +pourvu qu'on la fît boire et manger, on pouvait ensuite lui marcher sur le +ventre sans qu'elle se révoltât. Et ce qu'il y a de plus triste en ceci, +c'est que madame de Raimbault n'avait pas tout à fait tort. + +La marquise de Raimbault était charmée de cette occasion de renouveler sa +popularité. Elle n'était pas fort sensible aux misères du pauvre, mais à +cet égard on ne la trouvait pas plus insouciante qu'au malheur de ses +amis; et, grâce à son penchant pour le commérage et la familiarité, +on lui avait accordé cette réputation de bonté que le pauvre donne si +gratuitement, hélas! à ceux qui, ne lui faisant pas de bien, ne lui font +du moins pas de mal. En voyant passer alternativement ces deux femmes, les +esprits forts du village se disaient tout bas sous la ramée: + +«Celle-ci nous méprise, mais elle nous régale; celle-là ne nous régale +pas, mais elle nous parle.» + +Et ils étaient contents de toutes deux. La seule qui fût aimée réellement, +c'était Valentine, parce qu'elle ne se contentait pas d'être amicale et de +leur sourire, d'être libérale et de les secourir, elle était sensible à +leurs maux, à leurs joies; ils sentaient qu'il n'y avait dans sa bonté +aucun motif d'intérêt personnel, aucun calcul politique; ils l'avaient +vue pleurer sur leurs malheurs; ils avaient trouvé dans son coeur des +sympathies vraies. Ils la chérissaient plus qu'il n'est donné aux hommes +grossiers de chérir les êtres qui leur sont supérieurs. Beaucoup d'entre +eux savaient fort bien l'histoire de ses relations à la ferme avec sa +soeur; mais ils respectaient son secret si religieusement qu'à peine +osaient-ils prononcer tout bas entre eux le nom de Louise. + +Valentine passa autour de leurs tables et s'efforça de sourire à leurs +voeux; mais la gaieté s'évanouit après qu'elle eut passé, car on avait +remarqué son air d'abattement et de maladie; il y eut même des regards de +malveillance pour M. de Lansac. + +Athénaïs et sa noce tombèrent au milieu de cette fête, et les idées +changèrent de cours. La recherche de sa parure et la bonne mine de +son mari attirèrent tous les yeux. La danse qui languissait se ranima; +Valentine, après avoir embrassé sa jeune amie, se retira de nouveau avec +sa nourrice. Madame de Raimbault, que tout ceci ennuyait beaucoup, alla +se reposer; M. de Lansac, qui, même le jour de ses noces, avait toujours +d'importantes lettres à écrire, alla faire son courrier. La noce Lhéry +resta maîtresse du terrain, et les gens qui étaient venus pour voir danser +Valentine restèrent pour voir danser Athénaïs. + +La nuit approchait. Athénaïs, fatiguée de la danse, s'était assise pour +prendre des rafraîchissements. À la même table, le chevalier de Trigaud, +son majordome Joseph, Simonneau, Moret, et plusieurs autres qui avaient +fait danser la mariée, étaient réunis autour d'elle et l'accablaient +de leurs prévenances. Athénaïs avait semblé si belle à la danse, sa +parure brillante et folle lui allait si bien, elle avait recueilli tant +d'éloges, son mari lui-même la regardait d'un oeil noir si amoureux, +qu'elle commençait à s'égayer et à se réconcilier avec la journée de ses +noces. Le chevalier de Trigaud, raisonnablement gris, lui débitait des +galanteries en style de Dorat, qui la faisaient à la fois rire et rougir. +Peu à peu le groupe qui l'environnait, animé par quelques bouteilles d'un +léger vin blanc du pays, par la danse, par les beaux yeux de la mariée, +par l'occasion et l'usage, se mit à débiter ces propos graveleux qui +commencent par être énigmatiques et qui finissent par devenir grossiers. +C'est la coutume chez les pauvres, et même chez les riches de mauvais ton. + +Athénaïs, qui se sentait jolie, qui se voyait admirée et qui ne comprenait +rien à tout le reste, sinon qu'on enviait et qu'on félicitait son mari, +s'efforçait de maintenir sur ses lèvres le sourire qui l'embellissait, et +commençait même à répondre avec une assez friponne timidité aux brûlantes +oeillades de Pierre Blutty, lorsqu'une personne silencieuse vint s'asseoir +à la place vide qui était à sa gauche. Athénaïs, émue malgré elle par +l'imperceptible frôlement de son habit, se retourna, étouffa un cri +d'effroi et devint pâle: c'était Bénédict. + +C'était Bénédict, plus pâle qu'elle encore, mais grave, froid et ironique. +Toute la journée il avait couru les bois comme un forcené; le soir, +désespéré de se calmer à force de fatigue, il avait résolu de voir la noce +de Valentine, d'écouter les gravelures des paysans, d'entendre signaler +le départ des époux pour la chambre nuptiale, et de se guérir à force de +colère, de pitié et de dégoût. + +«Si mon amour survit à tout cela, s'était-il dit, c'est qu'il n'y a pas de +remède.» + +Et, à tout hasard il avait chargé des pistolets de poche qu'il avait mis +sur lui. + +Il ne s'était pas attendu à trouver là cette autre noce et cette autre +mariée. Depuis quelques instants il observait Athénaïs; sa gaieté +soulevait en lui un profond dédain, et il voulut se mettre au centre +des dégoûts qu'il venait braver en s'asseyant auprès d'elle. + +Bénédict, qui avait un caractère âpre et sceptique, un de ces esprits +mécontents et frondeurs si incommodes aux ridicules et aux travers de la +société, prétendait (c'était sans doute un de ses paradoxes) qu'il n'est +point d'inconvenance plus monstrueuse, d'usage plus scandaleux que la +publicité qu'on donne au mariage. Il n'avait jamais vu, sans la plaindre, +passer au milieu de la cohue d'une noce cette pauvre jeune fille qui a +presque toujours quelque amour timide dans le coeur, et qui traverse +l'insolente attention, les impertinents regards, pour arriver dans les +bras de son mari, déflorée déjà par l'audacieuse imagination de tous les +hommes. Il plaignait aussi ce pauvre jeune homme dont on affichait l'amour +aux portes de la mairie, au banc de l'église, et que l'on forçait de +livrer à toutes les impuretés de la ville et de la campagne la blanche +robe de sa fiancée. Il trouvait qu'en lui ôtant le voile du mystère, on +profanait l'amour. Il eût voulu entourer la femme de tant de respects +qu'on n'eût jamais connu officiellement l'objet de son choix, et qu'on eût +craint de l'offenser en le lui nommant. + +«Comment, disait-il, voulez-vous avoir des femmes aux moeurs pures, lorsque +vous faites publiquement violence à leur pudeur? quand vous les amenez +vierges en présence de la foule assemblée, et que vous leur dites, en +prenant cette foule à témoin, «Vous appartenez à l'homme que voici, vous +n'êtes plus vierge.» Et la foule bat des mains, rit, triomphe, raille la +rougeur des époux, et, jusque dans le secret de leur lit nuptial, les +poursuit de ses cris et de ses chants obscènes! les peuples barbares du +Nouveau-Monde avaient de plus pieux hyménées. Aux fêtes du Soleil on +amenait dans le temple un homme vierge et une femme vierge. La foule +prosternée, grave et recueillie, bénissait le dieu qui créa l'amour, et, +dans toute la solennité de l'amour physique et de l'amour divin, le +mystère de la génération s'accomplissait sur l'autel. Cette naïveté qui +vous révolte était plus chaste que vos mariages. Vous avez tant souillé la +pudeur, tant oublié l'amour, tant avili la femme, que vous êtes réduits à +insulter la femme, la pudeur et l'amour.» + +En voyant Bénédict s'asseoir auprès de sa femme, Pierre Blutty, qui +n'ignorait point l'inclination d'Athénaïs pour son cousin, jeta sur eux +un regard de travers. Ses amis échangèrent avec lui le même regard de +mécontentement. Tous haïssaient Bénédict pour sa supériorité dont ils +le croyaient vain. Les joyeux propos s'arrêtèrent un instant; mais le +chevalier de Trigaud, qui avait pour lui une grande estime, lui fit bon +accueil, et lui tendit la bouteille d'une main mal assurée. Bénédict avait +un ton calme et dégagé qui fit croire à Athénaïs que son parti était pris; +elle lui fit timidement quelques prévenances auxquelles il répondit +respectueusement et sans humeur. + +Peu à peu les paroles libres et grivoises reprirent leur cours, mais avec +l'intention évidente, de la part de Blutty et de ses amis, de leur donner +une tournure insultante pour Bénédict. Celui-ci s'en aperçut aussitôt, et +s'arma de cette tranquillité dédaigneuse dont l'expression semblait être +naturelle à sa physionomie. + +Jusqu'à son arrivée, le nom de Valentine n'avait pas été prononcé; ce fut +l'arme dont Blutty se servit pour le blesser. Il donna le signal à ses +compagnons, et on commença à mots couverts, un parallèle entre le bonheur +de Pierre Blutty et celui de M. de Lansac, qui fit passer comme du feu +dans les veines glacées de Bénédict. Mais il était venu là pour entendre +ce qu'il entendait. Il fit bonne contenance, espérant que cette rage +intérieure qui le dévorait allait faire place au dégoût. D'ailleurs, se +fût-il livré à sa colère, il n'avait aucun droit de défendre le nom de +Valentine de ces souillures. + +Mais Pierre Blutty ne s'en tint pas là. Il était résolu à l'insulter +grièvement, et même à lui faire une scène, afin de l'expulser à jamais de +la ferme. Il hasarda quelques mots qui donnèrent à entendre combien le +bonheur de M. de Lansac était amer au coeur d'un des convives. Tous les +regards l'interrogèrent avec surprise, et virent les siens désigner +Bénédict. Alors les Moret et les Simonneau, ramassant la balle, fondirent, +avec plus de rudesse que de force réelle, sur leur adversaire. Celui-ci +demeura longtemps impassible; il se contenta de jeter un coup d'oeil de +reproche à la pauvre Athénaïs, qui seule avait pu trahir un pareil secret. +La jeune femme, au désespoir, essaya de changer la conversation; mais ce +fut impossible, et elle resta plus morte que vive, espérant au moins que +sa présence contiendrait son mari jusqu'à un certain point. + +--Il y en a d'aucuns, disait Georges en affectant de parler plus +rustiquement que de coutume, afin de contraster avec la manière de +Bénédict, qui veulent lever le pied plus haut que la jambe et qui se +cassent le nez par terre. Ça rappelle l'histoire de Jean Lory, qui +n'aimait ni les brunes ni les blondes, et qui a fini, comme chacun sait, +par être bien heureux d'épouser une rousse. + +Toute la conversation fut sur ce ton et fort peu spirituelle, comme on +voit. Blutty reprenant son ami Georges: + +--Ce n'est pas comme ça, lui dit-il; voilà l'histoire de Jean Lory. Il +disait qu'il ne pouvait aimer que les blondes; mais ni les brunes ni les +blondes ne voulaient de lui: si bien que la rousse fut forcée d'en avoir +pitié. + +--Oh! dit un autre, c'est que les femmes ont des yeux. + +--En revanche, reprit un troisième, il y a des hommes qui ne voient pas +plus loin que leur nez. + +--_Manes habunt_, dit le chevalier de Trigaud, qui, ne comprenant rien à +la conversation, voulut au moins y faire briller son savoir. + +Et il continua sa citation en écorchant impitoyablement le latin. + +--Ah! monsieur le chevalier, vous parlez à des sourds, dit le père Lhéry; +nous ne savons pas le grec. + +--M. Benoît qui n'a appris que ça, dit Blutty, pourrait nous le traduire. + +--Cela signifie, répondit Bénédict d'un air calme, qu'il y a des hommes +semblables à des brutes, qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles +pour ne pas entendre. Cela se rapporte fort bien, comme vous voyez, à ce +que vous disiez tout à l'heure. + +--Oh! pour les oreilles, pardieu! dit un gros petit cousin du marié qui +n'avait pas encore parlé, nous n'en avons rien dit, et pour cause; on sait +les égards qu'on se doit entre amis. + +--Et puis, dit Blutty, il n'y a de pires sourds, comme dit le proverbe, +que ceux qui ne veulent pas entendre. + +--Il n'y a de pire sourd, interrompit Bénédict d'une voix forte, que +l'homme à qui le mépris bouche les oreilles. + +--Le mépris! s'écria Blutty en se levant rouge de colère et les yeux +étincelants; le mépris! + +--J'ai dit le mépris, répondit Bénédict sans changer d'attitude et sans +daigner lever les yeux sur lui. + +Il n'eut pas plus tôt répété ce mot, que Blutty, brandissant son verre +plein de vin, le lui lança à la tête; mais sa main, tremblante de fureur, +fut un mauvais auxiliaire. Le vin couvrit de taches indélébiles la belle +robe de la mariée, et le verre l'eût infailliblement blessée, si Bénédict, +avec autant de sang-froid que d'adresse, ne l'eût reçu dans sa main sans +se faire aucun mal. + +Athénaïs, épouvantée, se leva et se jeta dans les bras de sa mère. +Bénédict se contenta de regarder Blutty, et de lui dire avec beaucoup de +tranquillité: + +--Sans moi, c'en était fait de la beauté de votre femme. + +Puis, plaçant le verre au milieu de la table, il l'écrasa avec un broc de +grès qui se trouvait sous sa main. Il lui porta plusieurs coups pour le +réduire en autant de morceaux qu'il put; puis, les éparpillant sur la +table: + +--Messieurs, leur dit-il, cousins, parents et amis de Pierre Blutty, qui +venez de m'insulter, et vous, Pierre Blutty. que je méprise de tout mon +coeur, à chacun de vous j'envoie une parcelle de ce verre. C'est autant de +sommations que je vous fais de me rendre raison; c'est autant de portions +de mon affront que je vous ordonne de réparer. + +--Nous ne nous battons ni au sabre, ni à l'épée, ni au pistolet, s'écria +Blutty d'une voix tonnante; nous ne sommes pas des freluquets, des _habits +noirs_ comme toi. Nous n'avons pas pris des leçons de courage, nous en +avons dans le coeur et au bout des poings. Pose ton habit, Monsieur, la +querelle sera bientôt vidée. + +Et Blutty, grinçant des dents, commença à se débarrasser de son habit +chargé de fleurs et de rubans, et à retrousser ses manches jusqu'au coude. +Athénaïs, qui était tombée en défaillance dans les bras de sa mère +s'élança brusquement et se jeta entre eux en poussant des cris perçants. +Cette marque d'intérêt que Blutty jugea avec raison être tout en faveur de +Bénédict, augmenta sa fureur... Il la repoussa et s'élança sur Bénédict. + +Celui-ci, évidemment plus faible, mais agile et de sang-froid, lui passa +son pied dans les jambes et le fit tomber. + +Blutty n'était pas relevé qu'une nuée de ses camarades s'était jetée sur +Bénédict. Celui-ci n'eut que le temps de tirer ses deux pistolets de sa +poche et de leur en présenter les doubles canons. + +--Messieurs, leur dit-il, vous êtes vingt contre un, vous êtes des lâches! +Si vous faites un geste contre moi, quatre d'entre vous seront tués comme +des chiens. + +Cette vue calma un instant leur vaillance; alors le père Lhéry, qui +connaissait la fermeté de Bénédict et qui craignait une issue tragique à +cette scène, se précipita au devant de lui, et, levant son bâton noueux +sur les assaillants, il leur montra ses cheveux blancs souillés du vin que +Blutty avait voulu jeter à Bénédict. Des larmes de colère roulaient dans +ses yeux. + +--Pierre Blutty, s'écria-t-il, vous vous êtes conduit aujourd'hui d'une +manière infâme. Si vous croyez par de pareils procédés prendre de l'empire +dans ma maison et en chasser mon neveu, vous vous trompez. Je suis encore +libre de vous en fermer la porte et de garder ma fille. Le mariage n'est +pas consommé. Athénaïs, passez derrière moi. + +Le vieillard, prenant avec force le bras de sa fille, l'attira vers lui. +Athénaïs, prévenant sa volonté, s'écria avec l'accent de la haine et de la +terreur: + +--Gardez-moi, mon père, gardez-moi toujours. Défendez-moi de ce furieux +qui vous insulte, vous et votre famille! Non, je ne serai jamais sa femme! +Je ne veux pas vous quitter! + +Et elle s'attacha de toute sa force au cou de son père. + +Pierre Blutty, à qui aucune clause légale n'assurait encore l'héritage de +son beau-père, fut frappé de la force de ces arguments. Renfermant le +dépit que lui inspirait la conduite de sa femme: + +--Je conviens, dit-il en changeant aussitôt de ton, que j'ai eu trop de +vivacité. Beau-père, si je vous ai manqué, recevez mes excuses. + +--Oui, Monsieur, reprit Lhéry, vous m'avez manqué dans la personne de ma +fille, dont les habits de noce portent les marques de votre brutalité; +vous m'avez manqué dans la personne de mon neveu, que je saurai faire +respecter. Si vous voulez que votre femme et votre beau-père oublient +cette conduite, offrez la main à Bénédict, et que tout soit +dit. + +Une foule immense s'était rassemblée autour d'eux et attendait avec +curiosité la fin de cette scène. Tous les regards semblaient dire à Blutty +qu'il ne devait point fléchir; mais quoique Blutty ne manquât pas d'un +certain courage brutal, il entendait ses intérêts aussi bien que tout bon +campagnard sait le faire. En outre, il était réellement très-amoureux de +sa femme, et la menace d'être séparé d'elle l'effrayait plus encore que +tout le reste. Sacrifiant donc les conseils de la vaine gloire à ceux du +bon sens, il dit, après un peu d'hésitation: + +--Eh bien! je vous obéirai, beau-père; mais cela me coûte, je l'avoue, et +j'espère que vous me tiendrez compte, Athénaïs, de ce que je fais pour +vous obtenir. + +--Vous ne m'obtiendrez jamais, quoi que vous fassiez! s'écria la jeune +fermière, qui venait d'apercevoir les nombreuses taches dont elle était +couverte. + +--Ma fille, interrompit Lhéry, qui savait fort bien reprendre au besoin la +dignité et l'autorité d'un père de famille, dans la situation où vous êtes, + vous ne devez pas avoir d'autre volonté que celle de votre père. Je vous +ordonne de donner le bras à votre mari et de le réconcilier avec votre +cousin. + +En parlant ainsi, Lhéry se retourna vers son neveu, qui pendant cette +contestation avait désarmé et caché ses pistolets; mais, au lieu d'obéir à +l'impulsion que voulait lui donner son oncle, il recula devant la main que +lui tendait à contre-coeur Pierre Blutty. + +--Jamais, mon oncle! répondit-il; je suis fâché de ne pouvoir pas +reconnaître par mon obéissance l'intérêt que vous venez de me témoigner, +mais il n'est pas en ma puissance de pardonner un affront. Tout ce que je +puis faire, c'est de l'oublier. + +Après cette réponse, il tourna le dos, et disparut en se frayant avec +autorité un passage à travers les curieux ébahis. + + + + +XXII. + + +Bénédict s'enfonça dans le parc de Raimbault, et se jetant sur la mousse, +dans un endroit sombre, il s'abandonna aux plus tristes réflexions. Il +venait de rompre le dernier lien qui l'attachait à la vie; car il sentait +bien qu'après de telles relations avec Pierre Blutty, il ne pouvait plus +en conserver de directes avec ses parents de la ferme. Ces lieux, où il +avait passé de si heureux instants, et qui étaient pour lui tout remplis +des traces de Valentine, il ne les verrait plus; ou s'il y retournait +quelquefois, ce serait en étranger et sans avoir la liberté d'y chercher +ses souvenirs, naguère si doux, aujourd'hui si amers. Il lui semblait que +de longues années de malheur le séparaient déjà de ces jours récemment +écoulés, et il se reprochait de n'en avoir point assez joui; il se +repentait des instants d'humeur qu'il n'avait pas réprimés; il déplorait +la triste nature de l'homme, qui ne sait jamais la valeur de ses joies +qu'après les avoir perdues. + +Désormais l'existence de Bénédict devenait effrayante; environné d'ennemis, +il serait la risée de la province; chaque jour une voix, partie de trop +bas pour qu'il pût se donner la peine d'y répondre, viendrait faire +entendre à ses oreilles d'insolentes et atroces railleries. Chaque jour +il lui faudrait rapprendre le triste dénouement de ses amours, et se +convaincre qu'il n'y avait plus d'espoir. + +Cependant l'amour de soi, qui donne tant d'énergie aux naufragés près de +périr, imprima un instant à Bénédict la volonté de vivre en dépit de tout. +Il fit d'incroyables efforts pour trouver à sa vie un but, une ambition, +un charme quelconque; ce fut en vain: son âme se refusait à admettre +aucune autre passion que l'amour. À vingt ans, quelle autre semble en +effet digne de l'homme? tout lui semblait terne et décoloré après cette +rapide et folle existence qui l'avait enlevé à la terre; ce qui eût été +trop haut pour ses espérances il y avait à peine un mois, lui paraissait +maintenant indigne de ses désirs. Il n'y avait au monde qu'un bonheur, +qu'un amour, qu'une femme. + +Quand il eut vainement épuisé ce qui lui restait de force, il tomba dans +un horrible dégoût de la vie, et résolut d'en finir. Il examina ses +pistolets, et se dirigea vers la sortie du parc, pour aller accomplir son +dessein sans troubler la fête qui rayonnait encore à travers le feuillage. + +Mais auparavant il voulut avaler le fond de sa coupe de douleur; il +retourna sur ses pas, et, se glissant parmi les massifs, il arriva +jusqu'au pied des murs qui renfermaient Valentine. Il les suivit au hasard +pendant quelque temps. Tout était silencieux et triste dans ce grand +manoir; tous les domestiques étaient à la fête. Depuis longtemps les +convives s'étaient retirés. Bénédict n'entendit que la voix de la vieille +marquise qui paraissait assez animée. Elle partait d'un appartement au +rez-de-chaussée dont la fenêtre était entr'ouverte. Bénédict s'approcha, +et recueillit des paroles qui modifièrent tout à coup ses résolutions: + +--Je vous assure, Madame, disait la marquise, que Valentine est +sérieusement malade, et qu'il faudrait faire entendre raison à M. de +Lansac. + +--Eh! mon Dieu! Madame, répondit une voix que Bénédict jugea ne pouvoir +être que celle de la comtesse, vous avez la rage de vous immiscer dans +tout! Il me semble que votre intervention ou la mienne dans une pareille +circonstance ne peut être que fort inconvenante. + +--Madame, je ne connais pas d'inconvenance, reprit l'autre voix, lorsqu'il +s'agit de la santé de ma petite-fille. + +--Si je ne savais combien il vous est agréable de donner ici un autre avis +que le mien, je m'expliquerais difficilement cet accès de sensibilité. + +--Raillez tant qu'il vous plaira, Madame; je viens d'écouter à la porte de +Valentine, ne sachant point ce qui s'y passait, et me doutant de tout +autre chose que de la vérité. En entendant la voix de la nourrice au lieu +de celle du cher mari, je suis entrée, et j'ai trouvé Valentine fort +souffrante, fort défaite; je vous assure que ce ne serait pas du tout le +moment... + +--Valentine aime son mari, son mari l'aime, je suis bien certaine qu'il +aura pour elle tous les égards qu'elle exigera. + +--Est-ce qu'une mariée d'un jour sait exiger quelque chose? est-ce qu'elle +a des droits? est-ce qu'on en tient compte? + +La fenêtre fut fermée en cet instant, et Bénédict n'en put entendre +davantage. Tout ce que la rage peut inspirer de projets terribles et +insensés, il le connut en cet instant. + +«Ô abominable violation des droits les plus sacrés! s'écria-t-il +intérieurement; infâme tyrannie de l'homme sur la femme! Mariage, sociétés, +institutions, haine à vous! haine à mort! Et toi, Dieu! volonté créatrice, +qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite d'intervenir dans nos +destinées, toi qui livres le faible à tant de despotisme et d'abjection, +je te maudis! Tu t'endors satisfait d'avoir produit, insoucieux de +conserver. Tu mets en nous une âme intelligente, et tu permets au malheur +de l'étouffer! Maudit sois-tu, maudites soient les entrailles qui m'ont +porté!» + +En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme arma ses pistolets, +déchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne +songeant plus à se cacher. Tout à coup la raison, ou plutôt une sorte de +lucidité dans son délire, vint l'éclairer. Il y avait un moyen de sauver +Valentine d'une odieuse et flétrissante tyrannie; il y avait un moyen de +punir cette mère sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille à un +opprobre légal, au dernier des opprobres qu'on puisse infliger à la femme, +au viol. + +«Oui, le viol! répétait Bénédict avec fureur (et il ne faut pas oublier +que Bénédict était un naturel d'excès et d'exception). Chaque jour, au nom +de Dieu et de la société, un manant ou un lâche obtient la main d'une +malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misère forcent +d'étouffer dans son sein un amour pur et sacré. Et là, sous les yeux de la +société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante qui a su +résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers d'un +maître exécré! Et il faut que cela soit ainsi!» + +Et Valentine, la plus belle oeuvre de la création, la douce, la simple, la +chaste Valentine était réservée comme les autres à cet affront! En vain +ses larmes, sa pâleur, son abattement avaient dû éclairer la conscience de +sa mère et alarmer la délicatesse de son époux. Rien ne la défendrait +de la honte, cette infortunée! pas même la faiblesse de la maladie et +l'épuisement de la fièvre! Il y a sur la terre un homme assez misérable +pour dire: N'importe! et une mère assez glacée pour fermer les yeux sur ce +crime! «Non, s'écria-t-il, cela ne sera pas! j'en jure par l'honneur de ma +mère!» + +Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit +d'une petite toux sèche l'arrêta tout à coup. Dans l'état d'irritation où +il était, la pénétration instinctive de la haine lui fit reconnaître à ce +léger indice que M. de Lansac venait droit à lui. + +Ils avançaient tous deux dans une allée de jardin anglais, allée étroite, +ombreuse et tournante. Un épais massif de sapins protégea Bénédict. Il +s'enfonça dans leurs rameaux sombres, et se tint prêt à brûler la cervelle +à son ennemi. + +M. de Lansac venait du pavillon situé dans le parc, où jusque-là il avait +logé par respect pour les convenances; il se dirigeait vers le château. +Ses vêtements exhalaient une odeur d'ambre que Bénédict détestait presque +autant que lui; ses pas faisaient crier le sable. Le coeur de Bénédict +battait haut dans sa poitrine; son sang ne circulait plus; pourtant sa +main était ferme et son coup d'oeil sûr. + +Mais au moment où, le doigt sur la détente, il élevait le bras à la +hauteur de cette tête détestée, d'autres pas se firent entendre venant sur +les traces de Bénédict. Il frémit de cet atroce contre-temps; un témoin +pouvait faire échouer son entreprise et l'empêcher, non pas de tuer Lansac, +il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine, +mais de se tuer lui-même immédiatement après. La pensée de l'échafaud le +fit frémir; il sentit que la société avait des punitions infamantes pour +le crime héroïque que son amour lui dictait. + +Incertain, irrésolu, il attendit et recueillit ce dialogue: + +--Eh bien! Franck, que vous a répondu madame la comtesse de Raimbault? + +--Que monsieur le comte peut entrer chez elle, répondit un laquais. + +--Fort bien; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef +de mon appartement. + +--Monsieur ne rentrera pas? + +--Ah! il en doute! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant à +lui-même. + +--C'est que, monsieur le comte... madame la marquise... Catherine... + +--C'est fort clair; allez vous coucher. + +Les deux ombres noires se croisèrent sous les sapins, et Bénédict vit +son ennemi se rapprocher du château. Dès qu'il l'eut perdu de vue, sa +résolution lui revint. + +--Je laisserais échapper cette occasion! s'écria-t-il, je laisserais +seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme +Valentine! + +Il se mit à courir, mais le comte avait trop d'avance sur lui; il ne put +l'atteindre avant qu'il fût entré dans la maison. + +Le comte arrivait là mystérieusement, seul, sans flambeaux, comme un +prince allant en conquête. Il franchit légèrement le perron, le péristyle, +et monta au premier étage; car cette feinte d'aller s'entretenir avec sa +belle mère n'était qu'un arrangement de convenance pour ne pas énoncer à +son laquais le motif délicat de ses empressements. Il était convenu avec +la comtesse qu'elle le ferait appeler à l'heure où sa femme consentirait à +le recevoir. Madame de Raimbault n'avait pas consulté sa fille, comme on +le voit; elle ne pensait pas qu'il en fût besoin. + +Mais au moment où M. de Lansac allait être atteint par Bénédict, dont le +pistolet toujours armé le suivait dans l'ombre, la demoiselle de compagnie +se glissa vers le diligent époux avec autant de légèreté que le lui +permirent son corps baleiné et ses soixante ans: + +--Madame la marquise aurait un mot à dire à monsieur, lui dit-elle. + +Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa +rapidement et dans l'obscurité; Bénédict chercha en vain, et ne put +découvrir par quel escamotage infernal sa proie lui échappait encore. + +Seul, dans cette vaste maison, dont on avait, à dessein, éteint toutes les +lumières, et, sous divers prétextes, éloigné le peu de domestiques qui ne +fussent pas à la fête, Bénédict erra au hasard, essayant de rassembler ses +souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter. +Son parti était pris; il la soustrairait à son sort, soit en tuant son +mari, soit en la tuant elle-même. Il avait souvent regardé du dehors la +fenêtre de Valentine, il l'avait reconnue la nuit aux longues veilles dont +la clarté de sa lampe rendait témoignage; mais comment en trouver la +direction dans ces ténèbres et dans cette agitation terrible? + +Il s'abandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement était +situé au premier; il suivit une vaste galerie et s'arrêta pour écouter. +Au bout opposé, il apercevait un rayon de lumière se glissant par une +porte entr'ouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix +de femmes. C'était la chambre de la marquise; elle avait fait appeler +son beau-petit-fils pour l'engager à renoncer au bonheur de cette +première nuit, et Catherine, qu'on avait fait venir là pour attester +l'indisposition de sa maîtresse, s'en acquittait de son mieux pour +seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac était fort peu +persuadé, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent déjà +glisser leur curiosité et leur influence dans les mystères de son ménage; +il résistait poliment, et jurait sur son honneur d'obéir à l'ordre que +Valentine lui donnerait de vive voix de se retirer. + +Bénédict, ayant atteint sans bruit cette porte, entendit toute la +discussion, quoiqu'elle se fît à voix basse, dans la crainte d'attirer la +comtesse, qui eût détruit d'un mot tout l'effet de cette négociation. + +«Valentine aura-t-elle bien la force de prononcer cet ordre? se demanda +Bénédict. Oh! je la lui donnerai, moi. + +Et il s'avança de nouveau à tâtons vers un autre rayon de lumière plus +faible qui rampait sous une porte fermée; il y colla son oreille: c'était +là! Il le sentit au battement de son coeur et à la faible respiration de +Valentine, qu'il n'était sans doute donné qu'à un homme passionné comme il +l'était pour elle de saisir et de reconnaître. + +Il s'appuyait, oppressé, haletant, contre cette porte, lorsqu'il lui +sembla qu'elle cédait; il la poussa et elle obéit sans bruit. + +«Grand Dieu! pensa Bénédict, toujours prêt à admettre tout ce qui pouvait +le torturer, l'attendait-elle donc?» + +Il fit un pas dans cette chambre; le lit était placé de manière à masquer +la porte à la personne couchée. Une veilleuse brûlait dans son globe +de verre mat. Était-ce bien là? Il avança. Les rideaux étaient à demi +relevés; Valentine, toute habillée, sommeillait sur son lit. Son attitude +témoignait assez de ses terreurs; elle était assise sur le bord de sa +couche, les pieds à terre; sa tête succombant à la fatigue s'était laissée +aller sur les coussins; son visage était d'une pâleur effrayante, et l'on +eût pu compter les pulsations de la fièvre sur les artères gonflées de son +cou et de ses tempes. + +Bénédict avait eu à peine le temps de se glisser derrière le dossier de ce +lit et de se presser entre le rideau et la muraille lorsque les pas de +Lansac retentirent dans le corridor. + +Il venait de ce côté, il allait entrer. Bénédict tenait toujours son +pistolet; là l'ennemi ne pouvait lui échapper, il n'avait qu'un mouvement +à faire pour l'étendre mort avant qu'il eût effleuré seulement le lin de +la couche nuptiale. + +Au bruit que fit Bénédict en se cachant, Valentine, éveillée en sursaut, +jeta un faible cri et se redressa précipitamment; mais, ne voyant rien, +elle prêta l'oreille et distingua les pas de son mari. Alors elle se leva +et courut vers la porte. + +Ce mouvement faillit faire éclater Bénédict. Il sortit à demi de sa +cachette pour aller brûler la cervelle à cette femme impudique et menteuse; + mais Valentine n'avait eu d'autre intention que de verrouiller sa porte. + +Cinq minutes se passèrent dans le plus complet silence, au grand +étonnement de Valentine et de Bénédict; celui-ci s'était caché de nouveau, +lorsqu'on frappa doucement. Valentine ne répondit pas; mais Bénédict, +penché hors des rideaux, entendit le bruit inégal de sa respiration +entrecoupée; il voyait son effroi, ses lèvres livides, ses mains crispées +contre le verrou qui la défendait. + +«Courage, Valentine! allait-il s'écrier, nous sommes deux pour soutenir +l'assaut!» lorsque la voix de Catherine se fit entendre. + +--Ouvrez, Mademoiselle, disait-elle; n'ayez plus peur; c'est moi, je suis +seule. _Monsieur_ est parti; il s'est rendu aux raisons de madame la +marquise et à la prière que je lui ai faite en votre nom de se retirer. +Oh! nous vous avons faite bien plus malade que vous n'êtes, j'espère, +ajouta la bonne femme en entrant et recevant Valentine dans ses bras. +N'allez pas vous aviser de l'être aussi sérieusement que nous nous en +sommes vantées, au moins! + +--Oh! tout à l'heure je me sentais mourir, répondit Valentine en +l'embrassant; mais à présent je suis mieux, tu m'as sauvée encore pour +quelques heures. Après, que Dieu me protège! + +--Eh! mon Dieu, chère enfant! dit Catherine, quelles idées avez-vous donc? +Allons, couchez-vous. Je passerai la nuit auprès de vous. + +--Non, Catherine, va te reposer. Voici bien des nuits que je te fais +passer. Va-t'en; je l'exige. Je suis mieux; je dormirai bien. Seulement +enferme-moi, prends la clef, et ne te couche que lorsque toute la maison +sera fermée. + +--Oh! n'ayez pas peur. Tenez, voici qu'on ferme déjà; n'entendez-vous pas +rouler la grosse porte? + +--Oui, c'est bien. Bonsoir, nourrice, ma bonne nourrice! + +La nourrice fit encore quelques difficultés pour se retirer; elle +craignait que Valentine ne se trouvât plus mal dans la nuit. Enfin elle +céda et se retira après avoir fermé la porte, dont elle emporta la +clef. + +--Si vous avez besoin de quelque chose, cria-t-elle du dehors, vous me +sonnerez? + +--Oui, sois tranquille, dors bien, répondit Valentine. + +Elle tira les verrous, et, secouant ses cheveux épars, elle posa les mains +sur son front, en respirant fortement comme une personne délivrée; puis +elle revint à son lit et se laissa tomber assise, avec la raideur que +donnent le découragement et la maladie. Bénédict se pencha et put la voir. +Il eût pu se montrer tout à fait sans qu'elle y prît garde. Les bras +pendants, l'oeil fixé sur le parquet, elle était là comme une froide +statue; ses facultés semblaient épuisées, son coeur éteint. + + + + +XXIII. + + +Bénédict entendit successivement fermer toutes les portes de la maison. +Peu à peu les pas des domestiques s'éloignèrent du rez-de-chaussée, les +reflets que quelques lumières errantes faisaient courir sur le feuillage +s'éteignirent; les sons lointains des instruments et quelques coups de +pistolet qu'il est d'usage en Berry de tirer aux noces et aux baptêmes en +signe de réjouissance, venaient seuls par intervalles rompre le silence. +Bénédict se trouvait dans une situation inouïe, et qu'il n'eût jamais +osé rêver. Cette nuit, cette horrible nuit qu'il devait passer dans les +angoisses de la rage le réunissait à Valentine! M. de Lansac retournait +seul à son gîte, et Bénédict, le désolé Bénédict, qui devait se brûler la +cervelle dans un fossé, était là enfermé seul avec Valentine! Il eut des +remords d'avoir renié son Dieu, d'avoir maudit le jour de sa naissance. +Cette joie imprévue, qui succédait à la pensée de l'assassinat et à celle +du suicide, le saisit si impétueusement qu'il ne songea pas à en calculer +les suites terribles. Il ne s'avoua pas que, s'il était découvert en ce +lieu, Valentine était perdue; il ne se demanda pas si cette conquête +inespérée d'un instant de joie ne rendrait pas plus odieuse ensuite la +nécessité de mourir. Il s'abandonna au délire qu'un tel triomphe sur sa +destinée lui causait. Il mit ses deux mains sur sa poitrine pour en +maîtriser les ardentes palpitations. Mais au moment de se trahir par ses +transports, il s'arrêta, dominé par la crainte d'offenser Valentine, par +cette timidité respectueuse et chaste qui est le principal caractère du +véritable amour. + +Irrésolu, le coeur plein d'angoisses et d'impatiences, il allait se +déterminer, lorsqu'elle sonna, et au bout d'un instant Catherine reparut. + +--Bonne nourrice, lui dit-elle, tu ne m'as pas donné ma potion. + +--Ah! votre _portion_? dit la bonne femme; je pensais que vous ne la +prendriez pas aujourd'hui. Je vais la préparer. + +--Non, cela serait trop long. Fais dissoudre un peu d'opium dans de l'eau +de fleurs d'orange. + +--Mais cela pourra vous faire mal? + +--Non; jamais l'opium ne peut faire de mal dans l'état où je suis. + +--Je n'en sais rien, moi. Vous n'êtes pas médecin; voulez-vous que j'aille +demander à madame la marquise? + +--Oh! pour Dieu, ne fais pas cela! Ne crains donc rien. Tiens, donne-moi +la boîte; je sais la dose. + +--Oh! vous en mettez deux fois trop. + +--Non, te dis-je; puisqu'il m'est enfin accordé de dormir, je veux pouvoir +en profiter. Pendant ce temps-là je ne penserai pas. + +Catherine secoua la tête d'un air triste, et délaya une assez forte dose +d'opium que Valentine avala à plusieurs reprises en se déshabillant, et, +quand elle fut enveloppée de son peignoir, elle congédia de nouveau sa +nourrice et se mit au lit. + +Bénédict, enfoncé dans sa cachette, n'avait pas osé faire un mouvement. +Cependant la crainte d'être aperçu par la nourrice était bien moins forte +que celle qu'il éprouva en se retrouvant seul avec Valentine. Après un +terrible combat avec lui-même, il se hasarda à soulever doucement le +rideau. Le frôlement de la soie n'éveilla point Valentine; l'opium faisait +déjà son effet. Cependant Bénédict crut qu'elle entr'ouvrait les yeux. +Il eut peur, et laissa retomber le rideau, dont la frange entraîna un +flambeau de bronze placé sur le guéridon, et le fit tomber avec assez de +bruit. Valentine tressaillit, mais ne sortit point de sa léthargie. Alors +Bénédict resta debout auprès d'elle, plus libre encore de la contempler +qu'au jour où il avait adoré son image répétée dans l'eau. Seul à ses +pieds dans ce solennel silence de la nuit, protégé par ce sommeil +artificiel qu'il n'était pas en son pouvoir de rompre, il croyait +accomplir une destinée magique. Il n'avait plus rien à craindre de sa +colère; il pouvait s'enivrer du bonheur de la voir sans être troublé dans +sa joie; il pouvait lui parler sans qu'elle l'entendît, lui dire tout son +amour, tous ses tourments, sans faire évanouir ce faible et mystérieux +sourire qui errait sur ses lèvres à demi entr'ouvertes. Il pouvait coller +ses lèvres sur sa bouche sans qu'elle le repoussât... Mais l'impunité ne +l'enhardit point jusque-là. C'est dans son coeur que Valentine avait un +culte presque divin, et elle n'avait pas besoin de protections extérieures +contre lui. Il était sa sauvegarde et son défenseur contre lui-même. Il +s'agenouilla devant elle, et se contenta de prendre sa main pendante au +bord du lit, de la soutenir dans les siennes, d'en admirer la finesse et +la blancheur, et d'y appuyer ses lèvres tremblantes. Cette main portait +l'anneau nuptial, le premier anneau d'une chaîne pesante et indissoluble. +Bénédict eût pu l'ôter et l'anéantir, il ne le voulut point; son âme était +revenue à des impressions plus douces; il voulait respecter dans Valentine +jusqu'à l'emblème de ses devoirs. + +Car dans cette délicieuse extase, il avait bientôt oublié tout. Il se crut +heureux et plein d'avenir comme aux beaux jours de la ferme; il s'imagina +que la nuit ne devait pas finir, et que Valentine ne devait pas s'éveiller, +et qu'il accomplissait là son éternité de bonheur. + +Longtemps cette contemplation fut sans danger: les anges sont moins purs +que le coeur d'un homme de vingt ans lorsqu'il aime avec passion; mais il +tressaillit lorsque Valentine, émue par un de ces rêves heureux que crée +l'opium, se pencha doucement vers lui et pressa faiblement sa main en +murmurant des paroles indistinctes. Bénédict tressaillit et s'éloigna du +lit, effrayé de lui-même. + +--Oh! Bénédict! lui dit Valentine d'une voix faible et lente, Bénédict, +c'est vous qui m'avez épousée aujourd'hui? Je croyais que c'était un autre; + dites-moi bien que c'est vous!... + +--Oui, c'est moi, c'est moi! dit Bénédict éperdu, en pressant contre son +coeur agité cette main qui cherchait la sienne. + +Valentine, à demi éveillée, se dressa sur son chevet, ouvrit les yeux, et +fixa sur lui des prunelles pâles qui flottaient dans le vague des songes. +Il y eut comme un sentiment d'effroi sur ses traits; puis elle referma les +yeux et retomba en souriant sur son oreiller. + +--C'est vous que j'aimais, lui dit-elle; mais comment l'a-t-on permis? + +Elle parlait si bas et articulait si faiblement que Bénédict recueillait +lui-même ses paroles comme le murmure angélique qu'on entend dans les +songes. + +--Ô ma bien-aimée! s'écria-t-il en se penchant vers elle, dites-le-moi +encore, dites-le-moi, pour que je meure de joie à vos pieds! + +Mais Valentine le repoussa. + +--Laissez-moi! dit-elle. + +Et ses paroles devinrent inintelligibles. + +Bénédict crut comprendre qu'elle le prenait pour M. de Lansac. Il se +nomma plusieurs fois avec insistance, et Valentine, flottant entre la +réalité et l'illusion, s'éveillant et s'endormant tour à tour, lui dit +ingénument tous ses secrets. Un instant elle crut voir M. de Lansac qui la +poursuivait une épée à la main; elle se jeta dans le sein de Bénédict, et +passant ses bras autour de son cou: + +--Mourons tous deux! lui dit-elle. + +--Oh! tu as raison, s'écria-t-il. Sois à moi, et mourons. + +Il posa ses pistolets sur le guéridon, et étreignit dans ses bras le corps +souple et languissant de Valentine. Mais elle lui dit encore: + +--Laisse-moi, mon ami; je meurs de fatigue, laisse-moi dormir. + +Elle appuya sa tête sur le sein de Bénédict, et il n'osa faire un +mouvement de peur de la déranger. C'était un si grand bonheur que de la +voir dormir dans ses bras! Il ne se souvenait déjà plus qu'il en pût +exister un autre. + +--Dors, dors, ma vie! lui disait-il en effleurant doucement son front avec +ses lèvres; dors, mon ange. Sans doute tu vois la Vierge aux cieux; et +elle te sourit, car elle te protège. Va, nous serons unis là-haut! + +Il ne put résister au désir de détacher doucement son bonnet de dentelle, +et de répandre sur elle et sur lui cette magnifique chevelure d'un blond +cendré qu'il avait regardée tant de fois avec amour. Qu'elle était soyeuse +et parfumée! que son frais contact allumait chez lui de délire et de +fièvre! Vingt fois il mordit les draps de Valentine et ses propres mains +pour s'arracher, par la sensation d'une douleur physique, aux emportements +de sa joie. Assis sur le bord de cette couche dont le linge odorant et fin +le faisait frissonner, il se jetait rapidement à genoux pour reprendre +empire sur lui-même, et il se bornait à la regarder. Il l'entourait +chastement des mousselines brodées qui protégeaient son jeune sein si +paisible et si pur; il ramenait même un peu le rideau sur son visage +pour ne plus la voir et trouver la force de s'en aller. Mais Valentine, +éprouvant ce besoin d'air qu'on ressent dans le sommeil, repoussait cet +obstacle, et, se rapprochant de lui, semblait appeler ses caresses d'un +air naïf et confiant. Il soulevait les tresses de ses cheveux et en +remplissait sa bouche pour s'empêcher de crier; il pleurait de rage et +d'amour. Enfin, dans un instant de douleur inouïe, il mordit l'épaule +ronde et blanche qu'elle livrait à sa vue. Il la mordit cruellement, et +elle s'éveilla, mais sans témoigner de souffrance. En la voyant se dresser +de nouveau sur son lit, le regarder avec plus d'attention, et passer sa +main sur lui pour s'assurer qu'il n'était point un fantôme, Bénédict, qui +était alors assis tout à fait auprès d'elle, se crut perdu; tout son sang, +qui bouillonnait, se glaça; il devint pâle, et lui dit, sans savoir ce +qu'il disait: + +--Valentine, pardon; je me meurs, si vous n'avez pitié de moi... + +--Pitié de toi! lui dit-elle avec la voix forte et brève du somnambulisme; +qu'as-tu? souffres-tu? Viens dans mes bras comme tout à l'heure; viens. +N'étais-tu pas heureux? + +--Ô Valentine! s'écria Bénédict devenu fou, dis-tu vrai? Me reconnais-tu? +Sais-tu qui je suis? + +--Oui, lui dit-elle en s'assoupissant sur son épaule, ma bonne nourrice! + +--Non! non! Bénédict! Bénédict! entends-tu! l'homme qui t'aime plus que sa +vie! Bénédict! + +Et il la secoua pour la réveiller, mais cela était impossible. Il ne +pouvait qu'exciter en elle l'ardeur des songes. Cette fois, la lucidité du +sien fut telle qu'il s'y trompa. + +--Oui! c'est toi, dit-elle en se redressant, mon mari; je le sais, mon +Bénédict; je t'aime aussi. Embrasse-moi, mais ne me regarde pas. Éteins +cette lumière; laisse-moi cacher mon visage contre ta poitrine. + +En même temps elle l'entoura de ses bras et l'attira vers elle avec une +force fébrile extraordinaire. Ses joues étaient vivement colorées, ses +lèvres étincelaient. Il y avait dans ses yeux éteints un feu subit et +fugitif; évidemment elle avait le délire. Mais Bénédict pouvait-il +distinguer cette excitation maladive de l'ivresse passionnée qui le +dévorait? Il se jeta sur elle avec désespoir, et, près de céder à ses +fougueuses tortures, il laissa échapper des cris nerveux et déchirants. +Aussitôt des pas se firent entendre, et la clef tourna dans la serrure. +Bénédict n'eut que le temps de se jeter derrière le lit; Catherine entra. + +La nourrice examina Valentine, s'étonna du désordre de son lit et de +l'agitation de son sommeil. Elle tira une chaise et resta près d'elle +environ un quart d'heure. Bénédict crut qu'elle allait y passer le reste +de la nuit et la maudit mille fois. Cependant Valentine, n'étant plus +excitée par le souffle embrasé de son amant, retomba dans une torpeur +immobile et paisible. Catherine, rassurée, imagina qu'un rêve l'avait +trompée elle-même lorsqu'elle avait cru entendre crier; elle remit le lit +en ordre, arrangea les draps autour de Valentine, releva ses cheveux sous +son bonnet, et ramena les plis de sa camisole sur sa poitrine pour la +préserver de l'air de la nuit; puis elle se retira doucement, et tourna +deux fois la clef dans la serrure. Ainsi il était impossible à Bénédict de +s'en aller par là. + +Quand il se retrouva maître de Valentine, connaissant maintenant tout le +danger de sa situation, il s'éloigna du lit avec effroi, et alla se jeter +sur une chaise à l'autre bout de la chambre. Là, il cacha sa tête dans ses +mains et chercha à résumer les conséquences de sa position. + +Ce courage féroce qui lui eût permis, quelques heures auparavant, de tuer +Valentine, il ne l'avait plus. Ce n'était pas après avoir contemplé +ses charmes modestes et touchants qu'il pouvait se sentir l'énergie de +détruire cette belle oeuvre de Dieu: c'était Lansac qu'il fallait tuer. +Mais Lansac ne pouvait pas mourir seul, il fallait le suivre; et que +deviendrait Valentine, sans amant, sans époux? Comment la mort de l'un lui +profiterait-elle si l'autre ne lui restait? Et puis, qui sait si elle ne +maudirait pas l'assassin de ce mari qu'elle n'aimait pas? Elle si pure, +si pieuse, et d'une âme si droite et si honnête, comprendrait-elle la +sublimité d'un dévouement si sauvage? Le souvenir de Bénédict ne lui +resterait-il pas funeste et odieux dans le coeur, souillé de ce sang et de +ce terrible nom d'_assassin_? + +--Ah! puisque je ne peux jamais la posséder, se dit-il, il ne faut pas +du moins qu'elle haïsse ma mémoire! Je mourrai seul, et peut-être +osera-t-elle me pleurer dans le secret de ses prières. + +Il approcha sa chaise du bureau de Valentine; tout ce qu'il fallait pour +écrire s'y trouvait. Il alluma un flambeau, ferma les rideaux du lit pour +ne plus la voir et trouver la force de lui dire un éternel adieu. Il tira +les verrous de la porte, afin de n'être pas surpris à l'improviste, et il +écrivit à Valentine: + +«Il est deux heures du matin, et je suis seul avec vous, Valentine, seul, +dans votre chambre, maître de vous plus que ne le sera jamais votre mari; +car vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous m'avez appelé sur votre coeur +dans le secret de vos rêves, vous m'avez presque rendu mes caresses; vous +m'avez fait, sans le vouloir, le plus heureux et le plus misérable des +hommes; et pourtant, Valentine, je vous ai respectée au milieu du plus +terrible délire qui ait envahi des facultés humaines. Vous êtes toujours +là, pure et sacrée pour moi, et vous pourrez vous éveiller sans rougir. +Oh! Valentine! il faut que je vous aime bien. + +«Mais, quelque douloureux et incomplet qu'ait été mon bonheur, il faut que +je le paie de ma vie. Après des heures comme celles que je viens de passer +à vos genoux, les lèvres collées sur votre main, sur vos cheveux, sur le +fragile vêtement qui vous protège à peine, je ne puis pas vivre un jour de +plus. Après de tels transports, je ne puis pas retourner à la vie commune, +à la vie odieuse que je mènerais désormais loin de vous. Rassure-toi, +Valentine; l'homme qui t'a mentalement possédée cette nuit ne verra pas le +lever du soleil. + +«Et, sans cette résolution irrévocable, où aurais-je trouvé l'audace de +pénétrer ici et d'avoir des pensées de bonheur? Comment aurais-je osé vous +regarder et vous parler comme je l'ai fait, même pendant votre sommeil! Ce +ne sera pas assez de tout mon sang pour payer la destinée qui m'a vendu de +pareils instants. + +«Il faut que vous sachiez tout, Valentine. J'étais venu pour assassiner +votre mari. Quand j'ai vu qu'il m'échappait, j'ai résolu de vous tuer avec +moi. N'ayez point peur; quand vous lirez ceci, mon coeur aura cessé de +battre; mais cette nuit, Valentine, au moment où vous m'avez appelé dans +vos bras, un pistolet armé était levé sur votre tête. + +«Et puis je n'ai pas eu le courage, je ne l'aurais pas. Si je pouvais vous +tuer du même coup que moi, ce serait déjà fait; mais il faudrait vous voir +souffrir, voir votre sang couler, votre âme se débattre contre la mort, et +ce spectacle ne durât-il qu'une seconde, cette seconde résumerait à elle +seule plus de douleurs qu'il n'y en a eu dans toute ma vie. + +«Vivez donc, et que votre mari vive aussi! la vie que je lui accorde est +encore plus que le respect qui vient de m'enchaîner, mourant de désirs, au +pied de votre lit. Il m'en coûte plus pour renoncer à satisfaire ma haine +qu'il ne m'en a coûté pour vaincre mon amour; c'est que sa mort vous +déshonorerait peut-être. Témoigner ainsi ma jalousie au monde, c'était +peut-être lui avouer votre amour autant que le mien; car vous m'aimez, +Valentine, vous me l'avez dit tout à l'heure malgré vous. Et hier soir, +au bout de la prairie, quand vous pleuriez dans mon sein, n'était-ce pas +aussi de l'amour? Ah! ne vous éveillez pas, laissez-moi emporter cette +pensée dans le tombeau! + +«Mon suicide ne vous compromettra pas; vous seule saurez pour qui je +meurs. Le scalpel du chirurgien ne trouvera pas votre nom écrit au fond de +mon coeur, mais vous saurez que ses dernières palpitations étaient pour +vous. + +«Adieu, Valentine; adieu, le premier, le seul amour de ma vie! Bien +d'autres vous aimeront; qui ne le ferait? mais une seule fois vous aurez +été aimée comme vous devez l'être. L'âme que vous avez remplie devait +retourner au sein de Dieu, afin de ne pas dégénérer sur la terre. + +«Après moi, Valentine, quelle sera votre vie? Hélas! je l'ignore. Sans +doute vous vous soumettrez à votre sort, mon souvenir s'émoussera; vous +tolérerez peut-être tout ce qui vous semble odieux aujourd'hui, il le +faudra bien... Ô Valentine! si j'épargne votre mari, c'est pour que vous +ne me maudissiez pas, c'est pour que Dieu ne m'exile pas du ciel, où votre +place est marquée. Dieu, protégez-moi! Valentine, priez pour moi! + +«Adieu... Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous êtes calme. +Oh! si vous saviez comme vous êtes belle! oh! jamais, jamais une poitrine +d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais pour vous! + +«Si l'âme n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la mienne +habitera toujours près de vous. + +«Le soir, quand vous irez au bout de la prairie, pensez à moi si la brise +soulève vos cheveux; et si, dans ses froides caresses, vous sentez courir +tout à coup une haleine embrasée; la nuit dans vos songes, si un baiser +mystérieux vous effleure, souvenez-vous de Bénédict.» + +Il plia ce papier et le mit sur le guéridon, à la place de ses pistolets, +que Catherine avait presque touchés sans les voir; il les désarma, +les prit sur lui, se pencha vers Valentine, la regarda encore avec +enthousiasme, déposa un baiser, le premier et le dernier, sur ses lèvres; +puis il s'élança vers la fenêtre, et, avec le courage d'un homme qui +n'a rien à risquer, il descendit au péril de sa vie. Il pouvait tomber +de trente pieds de haut, ou bien recevoir un coup de fusil, comme un +voleur; mais que lui importait! La seule crainte de compromettre Valentine +l'engageait à prendre des précautions pour n'éveiller personne. Le +désespoir lui donna des forces surnaturelles; car, pour ceux qui +regarderaient aujourd'hui de sang-froid la distance des croisées du +rez-de-chaussée à celles du premier étage, au château de Raimbault, la +nudité du mur et l'absence de tout point d'appui, une pareille entreprise +semblerait fabuleuse. + +Il atteignit pourtant le sol sans éveiller personne, et gagna la campagne +par-dessus les murs. + +Les premières lueurs du matin blanchissaient l'horizon. + + + + +XXIV. + + +Valentine, plus fatiguée d'un semblable sommeil qu'elle ne l'eût été d'une +insomnie, s'éveilla fort tard. Le soleil était haut et chaud dans le ciel, +des myriades d'insectes bourdonnaient dans ses rayons. Longtemps plongée +dans ce mol engourdissement qui suit le réveil, Valentine ne cherchait +point encore à recueillir ses idées; elle écoutait vaguement les mille +bruits de l'air et des champs. Elle ne souffrait point parce qu'elle avait +oublié bien des choses et qu'elle en ignorait plus encore. + +Elle se souleva pour prendre un verre d'eau sur le guéridon, et trouva la +lettre de Bénédict; elle la retourna dans ses doigts lentement et sans +avoir la conscience de ce qu'elle faisait. Enfin elle y jeta les yeux, +et, en reconnaissant l'écriture, elle tressaillit et l'ouvrit d'une main +convulsive. Le rideau venait de tomber: elle voyait à nu toute sa vie. + +Aux cris déchirants qui lui échappèrent, Catherine accourut; elle avait la +figure renversée: Valentine comprit sur-le-champ la vérité. + +--Parle! s'écria-t-elle, où est Bénédict? qu'est devenu Bénédict? + +Et voyant le trouble et la consternation de sa nourrice, elle dit en +joignant les mains: + +--Ô mon Dieu! c'est donc bien vrai, tout est fini! + +--Hélas! Mademoiselle, comment donc le savez-vous? dit Catherine en +s'asseyant sur le lit; qui donc a pu entrer ici? j'avais la clef dans ma +poche. Est-ce que vous avez entendu? Mais mademoiselle Beaujon me l'a dit +si bas, dans la crainte de vous éveiller... Je savais bien que cette +nouvelle vous ferait du mal. + +--Ah! il s'agit bien de moi! s'écria Valentine avec impatience en se +levant brusquement. Parlez donc! qu'est devenu Bénédict? + +Effrayée de cette véhémence, la nourrice baissa la tête et n'osa répondre. + +--Il est mort, je le sais! dit Valentine en retombant sur son lit, pâle et +suffoquée; mais depuis quand? + +--Hélas! dit la nourrice, on ne sait; le malheureux jeune homme a été +trouvé au bout de la prairie, ce matin, au petit jour. Il était couché +dans un fossé et couvert de sang. Les métayers de la Croix-Bleue, en s'en +allant chercher leurs boeufs au pâturage, l'ont ramassé, et tout de suite +on l'a porté dans sa maison; il avait la tête fracassée d'un coup de +pistolet, et le pistolet était encore dans sa main. La justice s'y est +transportée sur-le-champ. Ah! mon Dieu! quel malheur! Qu'est-ce qui a pu +causer tant de chagrin à ce jeune homme? On ne dira pas que c'est la +misère; M. Lhéry l'aimait comme son fils; et madame Lhéry, que va-t-elle +dire? Ce sera une désolation. + +Valentine n'écoutait plus, elle était tombée sur son lit, roide et froide. +En vain Catherine essaya de la réveiller par ses cris et ses caresses: il +semblait qu'elle fût morte. La bonne nourrice, en voulant ouvrir ses mains +contractées, y trouva une lettre froissée. Elle ne savait pas lire, mais +elle avait l'instinct du coeur qui avertit des dangers de la personne qu'on +aime; elle lui retira cette lettre et la cacha avec soin avant d'appeler +du secours. + +Bientôt la chambre de Valentine fut pleine de monde; mais tous les efforts +furent vains pour la ranimer. Un médecin qu'on fit venir promptement +lui trouva une congestion cérébrale très-grave, et parvint, à force de +saignées, à rappeler la circulation; mais les convulsions succédèrent à +cet état d'accablement, et pendant huit jours Valentine fut entre la vie +et la mort. + +La nourrice se garda bien de dire la cause de cette funeste émotion; elle +n'en parla qu'au médecin sous le sceau du secret, et voici comment elle +fut conduite à comprendre qu'il y avait dans tous ces événements une +liaison qu'il était nécessaire de ne faire saisir à personne. En voyant +Valentine un peu mieux, après la saignée, le jour même de l'événement, +elle se mit à réfléchir à la manière surnaturelle dont sa jeune maîtresse +en avait été informée. Cette lettre qu'elle avait trouvée dans sa main lui +rappela le billet qu'on l'avait chargée de lui remettre la veille, avant +le mariage, et qui lui avait été confié par la vieille gouvernante +de Bénédict. Étant descendue un instant à l'office, elle entendit le +domestique commenter la cause de ce suicide, et se dire tout bas que, dans +la soirée précédente, une querelle avait eu lieu entre Pierre Blutty et +Bénédict, au sujet de mademoiselle de Raimbault. On ajoutait que Bénédict +vivait encore, et que le même médecin qui soignait dans ce moment +Valentine, ayant pansé le blessé dans la matinée, avait refusé de se +prononcer positivement sur sa situation. Une balle avait fracassé le front +et était ressortie au-dessus de l'oreille; cette blessure-là, quoique +grave, n'était peut-être point mortelle; mais on ignorait de combien de +balles était chargé le pistolet. Il se pouvait qu'il y en eût une seconde +logée dans l'intérieur du crâne, et, en ce cas, le répit qu'éprouvait en +ce moment le moribond ne pouvait servir qu'à prolonger ses souffrances. + +Aux yeux de Catherine, il devait donc être prouvé que cette catastrophe +et les chagrins qui l'avaient précédée avaient une influence directe sur +l'état effrayant de Valentine. Cette bonne femme s'imagina qu'un rayon +d'espérance, si faible qu'il fût, devait produire plus d'effet sur son +mal que tous les secours de la médecine. Elle courut à la chaumière de +Bénédict, qui n'était qu'à une demi-lieue du château, et s'assura par +elle-même qu'il y avait encore chez cet infortuné un souffle de vie. +Beaucoup de voisins, attirés par la curiosité plus que par l'intérêt, +encombraient sa porte; mais le médecin avait ordonné qu'on laissât entrer +peu de monde, et M. Lhéry, qui était installé au chevet du mourant, ne +reçut Catherine qu'après beaucoup de difficultés. Madame Lhéry ignorait +encore cette triste nouvelle; elle était allée faire _le retour de noces_ +de sa fille à la ferme de Pierre Blutty. + +Catherine, après avoir examiné le malade et recueilli l'opinion de Lhéry, +s'en retourna aussi peu fixée qu'auparavant sur les véritables suites de +la blessure, mais complètement éclairée sur les causes du suicide. Par une +circonstance particulière, au moment où elle sortait de cette maison, elle +tressaillit en jetant les yeux sur une chaise où l'on avait déposé les +vêtements ensanglantés de Bénédict. Comme il arrive toujours que nos +regards s'arrêtent, en dépit de nous, sur un objet d'effroi ou de dégoût, +ceux de Catherine ne purent se détacher de cette chaise, et y découvrirent +un mouchoir de soie des Indes, horriblement taché de sang. Aussitôt elle +reconnut le foulard qu'elle avait mis elle-même autour du cou de Valentine +en la voyant sortir dans la soirée qui précéda le mariage, et qu'elle +avait perdu dans sa promenade au bout de la prairie. Ce fut un trait de +lumière irrécusable; elle choisit donc un moment où l'on ne faisait point +attention à elle pour s'emparer de ce mouchoir, qui eût pu compromettre +Valentine, et pour le cacher dans sa poche. + +De retour au château, elle se hâta de le serrer dans sa chambre et ne +songea plus à s'en occuper. Elle essaya, dans les rares instants où elle +se trouva seule avec Valentine, de lui faire comprendre que Bénédict +pouvait être sauvé; mais ce fut en vain. Les facultés morales semblaient +complètement épuisées chez Valentine; elle ne soulevait même plus ses +paupières pour reconnaître la personne qui lui parlait. S'il lui restait +une pensée, c'était la satisfaction de se voir mourir. + +Huit jours s'étaient ainsi passés. Il y eut alors un mieux sensible; +Valentine parut retrouver la mémoire, et se soulagea par d'abondantes +larmes. Mais comme on ne put jamais lui faire dire le motif de cette +douleur, on pensa qu'il y avait encore de l'égarement dans son cerveau. +La nourrice seule guettait un instant favorable pour parler; mais M. de +Lansac, étant à la veille de partir, se _faisait un devoir_ de ne plus +quitter l'appartement de sa femme. M. de Lansac venait de recevoir sa +nomination à la place de premier secrétaire d'ambassade (jusque-là il +n'avait été que le second), et en même temps l'ordre de rejoindre aussitôt +son chef, et de partir, avec ou sans sa femme, pour la Russie. + +Il n'était jamais entré dans les dispositions sincères de M. de Lansac +d'emmener sa femme en pays étranger. Dans le temps où il avait le plus +fasciné Valentine, elle lui avait demandé s'il l'emmènerait en _mission_: +et, pour ne pas lui sembler au-dessous de ce qu'il affectait d'être, il +lui avait répondu que son voeu le plus ardent était de ne jamais se séparer +d'elle. Mais il s'était bien promis d'user de son adresse, et, s'il le +fallait, de son autorité, pour préserver sa vie nomade des embarras +domestiques. Cette coïncidence d'une maladie qui n'était plus sans espoir, +mais qui menaçait d'être longue, avec la nécessité pour lui de partir +immédiatement, était donc favorable aux intérêts et aux goûts de M. de +Lansac. Quoique madame de Raimbault fût une personne fort habile en +matière d'intérêts pécuniaires, elle s'était laissé complètement +circonvenir par l'habileté bien supérieure de son gendre. Le contrat, +après les discussions les plus dégoûtantes pour le fond, les plus +délicates pour la forme, avait été tressé tout à l'avantage de M. de +Lansac. Il avait usé, dans la plus grande extension possible, de +l'élasticité des lois pour se rendre maître de la fortune de sa femme, +et il avait fait consentir les _parties contractantes_ à donner des +espérances considérables à ses créanciers sur la terre de Raimbault. +Ces légères particularités de sa conduite avaient bien failli rompre le +mariage; mais il avait su, en flattant toutes les ambitions de la comtesse, +s'emparer d'elle mieux qu'auparavant. Quant à Valentine, elle ignorait +tellement les affaires, et sentait une telle répugnance à s'en occuper, +qu'elle souscrivit, sans y rien comprendre, à tout ce qui fut exigé d'elle. + +M. de Lansac, voyant ses dettes pour ainsi dire payées, partit donc sans +beaucoup regretter sa femme, et, se frôlant les mains, il se vanta +intérieurement d'avoir mené à bien une délicate et excellente affaire. +Cet ordre de départ arrivait on ne peut plus à propos pour le délivrer +du rôle difficile qu'il jouait à Raimbault depuis son mariage. Devinant +peut-être qu'une inclination contrariée causait le chagrin et la maladie +de Valentine, et, dans tous les cas, se sentant fort offensé des +sentiments qu'elle lui témoignait, il n'avait cependant aucun droit +jusque-là d'en montrer son dépit. Sous les yeux de ces deux mères, qui +faisaient un grand étalage de leur tendresse et de leur inquiétude, il +n'osait point laisser percer l'ennui et l'impatience qui le dévoraient. +Sa situation était donc extrêmement pénible, au lieu qu'en faisant une +absence indéfinie, il se soustrayait en outre aux désagréments qui +devaient résulter de la vente forcée des terres de Raimbault; car le +principal de ses créanciers réclamait impérieusement ses fonds, qui +se montaient à environ cinq cent mille francs; et bientôt cette belle +propriété, que madame de Raimbault avait mis tant d'orgueil à compléter, +devait, à son grand déplaisir, être démembrée et réduite à de chétives +dimensions. + +En même temps M. de Lansac se débarrassait des pleurs et des caprices +d'une nouvelle épousée. + +«En mon absence, se disait-il, elle pourra s'habituer à l'idée d'avoir +aliéné sa liberté. Son caractère calme et retiré s'accommodera de cette +vie tranquille et obscure où je la laisse; ou si quelque amour romanesque +trouble son repos, eh bien! elle aura le temps de s'en guérir ou de s'en +lasser avant mon retour.» + +M. de Lansac était un homme sans préjugés, aux yeux de qui toute +sentimentalité, tout raisonnement, toute conviction, se rapportaient à ce +mot puissant qui gouverne l'univers: l'argent. + +Madame de Raimbault avait d'autres propriétés en diverses provinces, et +des procès partout. Les procès étaient l'occupation majeure de sa vie; +elle prétendait qu'ils la minaient de fatigues et d'agitations, mais sans +eux elle fût morte d'ennui. C'était, depuis la perte de ses grandeurs, +le seul aliment qu'eussent son activité et son amour de l'intrigue; elle +y épanchait aussi toute la bile que les contrariétés de sa situation +amassaient en elle. Dans ce moment, elle en avait un fort important, en +Sologne, contre les habitants d'un bourg qui lui disputaient une vaste +étendue de bruyères. La cause allait être plaidée, et la comtesse brûlait +d'être là pour stimuler son avocat, influencer ses juges, menacer ses +adversaires, se livrer enfin à toute cette activité fébrile qui est le +ver rongeur des âmes longtemps nourries d'ambition. Sans la maladie de +Valentine, elle serait partie, comme elle se l'était promis, le lendemain +du mariage, pour aller s'occuper de cette affaire; maintenant, voyant sa +fille hors de danger, et n'ayant qu'une courte absence à faire, elle se +décida à partir avec son gendre, qui prenait la route de Paris, et qui lui +fit ses adieux à mi-chemin, sur le lieu de la contestation. + +Valentine restait seule pour plusieurs jours, avec sa grand'mère et sa +nourrice, au château de Raimbault. + + + + +XXV. + + +Une nuit, Bénédict, accablé jusque-là par des souffrances atroces, qui ne +lui avaient pas laissé retrouver une pensée, s'éveilla plus calme, et fit +un effort pour se rappeler sa situation. Sa tête était empaquetée au point +qu'une partie de son visage était privée d'air. Il fit un mouvement pour +soulever ces obstacles et retrouver la première faculté qui s'éveille en +nous, le besoin de voir, avant celui même de penser. Aussitôt une main +légère détacha les épingles, dénoua un bandeau, et l'aida à se satisfaire. +Il regardait cette femme pâle qui se penchait sur lui, et, à la lueur +vacillante d'une veilleuse, il distingua un profil noble et pur, qui avait +de la ressemblance avec celui de Valentine. Il crut avoir une vision, et +sa main chercha celle du fantôme. Le fantôme saisit la sienne et y colla +ses lèvres. + +--Qui êtes-vous? dit Bénédict en frissonnant. + +--Vous me le demandez? lui répondit la voix de Louise. + +Cette bonne Louise avait tout quitté pour venir soigner son ami. Elle +était là jour et nuit, souffrant à peine que madame Lhéry la relayât +pendant quelques heures dans la matinée, se dévouant au triste emploi +d'infirmière auprès d'un moribond presque sans espoir de salut. Pourtant, +grâce aux admirables soins de Louise et à sa propre jeunesse, Bénédict +échappa à une mort presque certaine, et un jour il trouva assez de force +pour la remercier et lui reprocher en même temps de lui avoir conservé la +vie. + +--Mon ami, lui dit Louise, effrayée de l'abattement moral qu'elle trouvait +en lui, si je vous rappelle cruellement à cette existence que mon +affection ne saurait embellir, c'est par dévouement pour Valentine. + +Bénédict tressaillit. + +--C'est, continua Louise, pour conserver la sienne, qui, en ce moment, est +au moins aussi menacée que la vôtre. + +--Menacée! pourquoi? s'écria Bénédict. + +--En apprenant votre folie et votre crime, Bénédict, Valentine, qui sans +doute avait pour vous une tendre amitié, est tombée subitement malade. Un +rayon d'espoir pourrait la sauver peut-être; mais elle ignore que vous +vivez et que vous pouvez nous être rendu. + +--Qu'elle l'ignore donc toujours! s'écria Bénédict, et puisque le mal est +fait, puisque le coup est porté, laissez-la en mourir avec moi. + +En parlant ainsi, Bénédict arracha les bandages de sa blessure, et l'eût +rouverte sans les efforts de Louise, qui lutta courageusement avec lui, et +tomba épuisée d'énergie, et abreuvée de douleur après l'avoir sauvé de +lui-même. + +Une autre fois, il sembla sortir d'une profonde léthargie, et saisissant +la main de Louise avec force: + +--Pourquoi êtes-vous ici? lui dit-il; votre soeur est mourante, et c'est à +moi que s'adressent vos soins! + +Subjuguée par un mouvement de passion et d'enthousiasme Louise, oubliant +tout, s'écria: + +--Et si je vous aimais plus encore que Valentine? + +--En ce cas vous êtes maudite, répondit Bénédict en la repoussant d'un air +égaré; car vous préférez le chaos à la lumière, le démon à l'archange. +Vous êtes une misérable folle! Sortez d'ici! Ne suis-je pas assez +malheureux, sans que vous veniez me navrer l'âme de vos malheurs? + +Louise, atterrée, cacha sa figure dans les rideaux et en enveloppa sa tête +pour étouffer ses sanglots. Bénédict se mit à pleurer aussi, et ces larmes +le calmèrent. + +Un instant après il la rappela. + +--Je crois que je vous ai parlé durement tout à l'heure, lui dit-il; il +faut pardonner quelque chose au délire de la fièvre. + +Louise ne répondit qu'en baisant la main qu'il lui tendait. Bénédict eut +besoin de tout le peu de force morale qu'il avait reconquise pour +supporter sans humeur ce témoignage d'amour et de soumission. Explique qui +pourra cette bizarrerie; la présence de Louise, au lieu de le consoler, +lui était désagréable; ses soins l'irritaient. La reconnaissance luttait +chez lui avec l'impatience et le mécontentement. Recevoir de Louise tous +ces services, toutes ces marques de dévouement, c'était comme un reproche, +comme une critique amère de son amour pour une autre. Plus cet amour lui +était funeste, plus il s'offensait des efforts qu'on faisait pour l'en +dissuader, il s'y cramponnait comme on fait avec orgueil aux choses +désespérées. Et puis, s'il avait eu, dans son bonheur, l'âme assez large +pour accorder de l'intérêt et de la compassion à Louise, il ne l'avait +plus dans son désespoir. Il trouvait que ses propres maux étaient assez +lourds à porter, et cette espèce d'appel fait par l'amour de Louise à +sa générosité lui semblait la plus égoïste et la plus inopportune des +exigences. Ces injustices étaient inexcusables peut-être, et cependant +les forces de l'homme sont-elles bien toujours proportionnées à ses maux? +C'est une consolante promesse évangélique; mais qui tiendra la balance, et +qui sera le juge? Dieu nous rend-il ses comptes? daigne-t-il mesurer la +coupe après que nous l'avons vidée? + +La comtesse était absente depuis deux jours, lorsque Bénédict eut son plus +terrible redoublement de fièvre. Il fallut l'attacher dans son lit. C'est +encore une cruelle tyrannie que celle de l'amitié; souvent elle nous +impose une existence pire que la mort, et emploie la force arbitraire pour +nous attacher au pilori de la vie. + +Enfin Louise, ayant demandé à être seule avec lui, le calma en lui +répétant avec patience le nom de Valentine. + +--Eh bien! dit tout d'un coup Bénédict en se dressant avec force et comme +frappé de surprise, où est-elle? + +--Bénédict, répondit-elle, elle est comme vous aux portes du tombeau. +Voulez-vous, par une mort furieuse, empoisonner ses derniers instants? + +--Elle va mourir! dit-il avec un sourire affreux. Ah! Dieu est bon! nous +serons donc unis! + +--Et si elle vivait? lui dit Louise, si elle vous ordonnait de vivre! si, +pour prix de votre soumission, elle vous rendait son amitié? + +--Son amitié! dit Bénédict avec un rire dédaigneux, qu'en ferais-je? +N'avez-vous pas la mienne? qu'en retirez-vous? + +--Oh! vous êtes bien cruel, Bénédict! s'écria Louise avec douleur; mais +pour vous sauver que ne ferais-je pas! Eh bien! dites-moi, si Valentine +vous aimait, si je l'avais vue, si j'avais recueilli dans son délire des +aveux que vous n'avez jamais osé espérer? + +--Je les ai reçus moi-même! répondit Bénédict avec le calme apparent dont +il entourait souvent ses plus violentes émotions. Je sais que Valentine +m'aime comme j'avais aspiré à être aimé. Me raillerez-vous maintenant? + +--À Dieu ne plaise! répondit Louise stupéfaite. + +Louise s'était introduite la nuit précédente auprès de Valentine. Il lui +avait été facile de prévenir et de gagner la nourrice, qui lui était +dévouée, et qui l'avait vue avec joie au chevet de sa soeur. C'est alors +qu'elles avaient réussi à faire comprendre à cette infortunée que Bénédict +n'était pas mort. D'abord elle avait témoigné sa joie par d'énergiques +caresses à ces deux personnes amies; puis elle était retombée dans un état +d'abattement complet, et, à l'approche du jour, Louise avait été forcée de +se retirer sans pouvoir obtenir d'elle un regard ou un mot. + +Elle apprit le lendemain que Valentine était mieux, et passa la nuit +entière auprès de Bénédict, qui était plus mal; mais la nuit suivante, +ayant appris que Valentine avait eu un redoublement, elle quitta Bénédict +au milieu de son paroxysme, et se rendit auprès de sa soeur. Partagée entre +ces deux malades, la triste et courageuse Louise s'oubliait elle-même. + +Elle trouva le médecin auprès de Valentine. Celle-ci était calme et +dormait lorsqu'elle entra. Alors, prenant le docteur à part, elle crut de +son devoir de lui ouvrir son coeur, et de confier à sa délicatesse les +secrets de ces deux amants, pour le mettre à même d'essayer sur eux un +traitement moral plus efficace. + +«Vous avez fort bien fait, répondit le médecin, de me confier cette +histoire, mais il n'en était pas besoin; je l'aurais devinée, quand même +on ne vous eût pas prévenue. Je comprends fort bien vos scrupules dans la +situation délicate où les préjugés et les usages vous rejettent; mais moi, +qui m'applique plus positivement à obtenir des résultats physiques, je me +charge de calmer ces deux coeurs égarés, et de guérir l'un par l'autre. + +En ce moment Valentine ouvrit les yeux et reconnut sa soeur. Après l'avoir +embrassée, elle lui demanda à voix basse des nouvelles de Bénédict. Alors +le médecin prit la parole: + +--Madame, lui dit-il, c'est moi qui puis vous en donner, puisque c'est moi +qui l'ai soigné et qui ai eu le bonheur jusqu'ici de prolonger sa vie. +L'ami qui vous inquiète, et qui a des droits à l'intérêt de toute âme +noble et généreuse comme la vôtre, est maintenant physiquement hors de +danger. Mais le moral est loin d'une aussi rapide guérison, et vous seule +pouvez l'opérer. + +--Ô mon Dieu! dit la pâle Valentine en joignant les mains et en attachant +sur le médecin ce regard triste et profond que donne la +maladie. + +--Oui, Madame, reprit-il, un ordre de votre bouche, une parole de +consolation et de force, peuvent seuls fermer cette blessure; elle le +serait sans l'affreuse obstination du malade à en arracher l'appareil +aussitôt que la cicatrice se forme. Notre jeune ami est atteint d'un +profond découragement, Madame, et ce n'est pas moi qui ai des secrets +assez puissants pour la douleur morale. J'ai besoin de votre aide, +voudrez-vous me l'accorder? + +En parlant ainsi, le bon vieux médecin de campagne, obscur savant, qui +avait maintes fois dans sa vie étanché du sang et des larmes, prit la main +de Valentine avec une affectueuse douceur qui n'était pas sans un mélange +d'antique galanterie, et la baisa méthodiquement, après en avoir compté +les pulsations. + +Valentine, trop faible pour bien comprendre ce qu'elle entendait, le +regardait avec une surprise naïve et un triste sourire. + +--Eh bien! ma chère enfant, dit le vieillard, voulez-vous être mon +aide-major et venir mettre la dernière main à cette cure? + +Valentine ne répondit que par un signe d'avidité ingénue. + +--Demain? reprit-il. + +--Oh! tout de suite! répondit-elle d'une voix faible et pénétrante. + +--Tout de suite, ma pauvre enfant? dit le médecin en souriant. Eh! voyez +donc ces flambeaux! il est deux heures du matin; mais si vous voulez me +promettre d'être sage et de bien dormir, et de ne pas reprendre la fièvre +d'ici à demain, nous irons dans la matinée faire une promenade dans le +bois de Vavray. Il y a de ce côté-là une petite maison où vous porterez +l'espoir et la vie. + +Valentine pressa à son tour la main du vieux médecin, se laissa +médicamenter avec la docilité d'un enfant, passa son bras autour du cou de +Louise, et s'endormit sur son sein d'un sommeil paisible. + +--Y pensez-vous, monsieur Faure? dit Louise en la voyant assoupie. Comment +voulez-vous qu'elle ait la force de sortir, elle qui était encore à +l'agonie il y a quelques heures? + +--Elle l'aura, comptez-y, répondit M. Faure. Ces affections nerveuses +n'affaiblissent le corps qu'aux heures de la crise. Celle-ci est si +évidemment liée à des causes morales, qu'une révolution favorable dans +les idées doit en amener une équivalente dans la maladie. Plusieurs +fois, depuis l'invasion du mal, j'ai vu madame de Lansac passer d'une +prostration effrayante à une surabondance d'énergie à laquelle j'eusse +voulu donner un aliment. Il existe des symptômes de la même affection chez +Bénédict; ces deux personnes sont nécessaires l'une à l'autre... + +--Oh! monsieur Faure! dit Louise, n'allons-nous pas commettre une grande +imprudence? + +--Je ne le crois pas; les passions dangereuses pour la vie des individus +comme pour celle des sociétés sont les passions que l'on irrite et que +l'on exaspère. N'ai-je pas été jeune? n'ai-je pas été amoureux à en perdre +l'esprit? N'ai-je pas guéri? ne suis-je pas devenu vieux? Allez, le temps +et l'expérience marchent pour tous. Laissez guérir ces pauvres enfants; +après qu'ils auront trouvé la force de vivre, ils trouveront celle de +se séparer. Mais, croyez-moi, hâtons le paroxysme de la passion; elle +éclaterait sans nous d'une manière peut-être plus terrible; en la +sanctionnant de notre présence, nous la calmerons un peu. + +--Oh! pour lui, pour elle, je ferai tous les sacrifices! répondit Louise; +mais que dira-t-on de nous, monsieur Faure? Quel rôle coupable allons-nous +jouer? + +--Si votre conscience ne vous le reproche pas, qu'avez-vous à craindre des +hommes? Ne vous ont-ils pas fait le mal qu'ils pouvaient vous faire? Leur +devez-vous beaucoup de reconnaissance pour l'indulgence et la charité que +vous avez trouvées en ce monde? + +Le sourire malin et affectueux du vieillard fit rougir Louise. Elle se +chargea d'éloigner de chez Bénédict tout témoin indiscret, et le lendemain +Valentine, M. Faure et la nourrice, s'étant fait promener environ une +heure en calèche dans le bois de Vavray, mirent pied à terre dans un +endroit sombre et solitaire, où ils dirent à l'équipage de les attendre. +Valentine, appuyée sur le bras de sa nourrice, s'enfonça dans un des +chemins tortueux qui descendent vers le ravin; et M. Faure, prenant les +devants, alla s'assurer par lui-même qu'il n'y avait personne de trop à la +maison de Bénédict. Louise avait, sous différents prétextes, renvoyé tout +le monde; elle était seule avec son malade endormi. Le médecin lui avait +défendu de le prévenir, dans la crainte que l'impatience ne lui fût trop +pénible et n'augmentât son irritation. + +Quand Valentine approcha du seuil de cette chaumière, elle fut saisie d'un +tremblement convulsif; mais M. Faure, venant à elle, lui dit: + +--Allons, Madame, il est temps d'avoir du courage et d'en donner à ceux +qui en manquent; songez que la vie de mon malade est dans vos mains. + +Valentine, réprimant aussitôt son émotion avec cette force de l'âme qui +devrait détruire toutes les convictions du matérialisme, pénétra dans +cette chambre grise et sombre, où gisait le malade entre ses quatre +rideaux de serge verte. + +Louise voulait conduire sa soeur vers Bénédict, mais M. Faure lui prenant +la main: + +--Nous sommes de trop ici, ma belle curieuse; allons admirer les légumes +du jardin. Et vous, Catherine, dit-il à la nourrice, installez-vous sur ce +banc, au seuil de la maison, et, si quelqu'un paraissait sur le sentier, +frappez des mains pour nous avertir. + +Il entraîna Louise, dont les angoisses furent inexprimables durant cet +entretien. Nous ne saurions affirmer si une involontaire et poignante +jalousie n'entrait pas pour beaucoup dans le déplaisir de sa situation +et dans les reproches qu'elle se faisait à elle-même. + + + + +XXVI. + + +Au léger bruit que firent les anneaux du rideau en glissant sur la +tringle rouillée, Bénédict se souleva à demi éveillé et murmura le nom +de Valentine. Il venait de la voir dans ses rêves; mais quand il la vit +réellement devant lui, il fit un cri de joie que Louise entendit du fond +du jardin, et qui la pénétra de douleur. + +--Valentine, dit-il, est-ce votre ombre qui vient m'appeler? Je suis prêt +à vous suivre. + +Valentine se laissa tomber sur une chaise. + +--C'est moi qui viens vous ordonner de vivre, lui répondit-elle, ou vous +prier de me tuer avec vous. + +--Je l'aimerais mieux ainsi, dit Bénédict. + +--Ô mon ami! dit Valentine, le suicide est un acte impie; sans cela, nous +serions réunis dans la tombe. Mais Dieu le défend; il nous maudirait, +il nous punirait par une éternelle séparation, Acceptons la vie, quelle +qu'elle soit; n'avez-vous pas en vous une pensée qui devrait vous donner +du courage? + +--Laquelle, Valentine? dites-la. + +--Mon amitié n'est-elle pas?... + +--Votre amitié? c'est beaucoup plus que je ne mérite, Madame; aussi je +me sens indigne d'y répondre, et je n'en veux pas. Ah! Valentine, vous +devriez dormir toujours; mais la femme la plus pure redevient hypocrite +en s'éveillant. Votre amitié! + +--Oh! vous êtes égoïste, vous ne vous souciez pas de mes remords! + +--Madame, je les respecte; c'est pour cela que je veux mourir. +Qu'êtes-vous venue faire ici? Il fallait abjurer toute religion, tout +scrupule, et venir à moi pour me dire: «Vis, et je t'aimerai;» ou bien il +fallait rester chez vous, m'oublier et me laisser périr. Vous ai-je rien +demandé? ai-je voulu empoisonner votre vie? Me suis-je fait un jeu de +votre bonheur, de vos principes? Ai-je imploré votre pitié, seulement? +Tenez, Valentine, cette compassion que vous me témoignez, ce sentiment +d'humanité qui vous amène ici, cette amitié que vous m'offrez, tout +cela, ce sont de vains mots qui m'eussent trompé il y a un mois, lorsque +j'étais un enfant et qu'un regard de vous me faisait vivre tout un jour. +À présent, j'ai trop vécu, j'a trop appris les passions pour m'aveugler. +Je n'essaierai plus une lutte inutile et folle contre ma destinée. Vous +devez me résister, je le sais; vous le ferez, je n'en doute pas. Vous me +jetterez parfois une parole d'encouragement et de pitié pour m'aider à +souffrir, et encore vous vous la reprocherez comme un crime, et il faudra +qu'un prêtre vous en absolve pour que vous vous la pardonniez. Votre vie +sera troublée et gâtée par moi; votre âme, sereine et pure jusqu'ici, sera +désormais orageuse comme la mienne! À Dieu ne plaise! Et moi, en dépit +de ces sacrifices qui vous sembleront grands, je me trouverai le plus +misérable des hommes! Non, non, Valentine, ne nous abusons pas. Il faut +que je meure. Telle que vous êtes, vous ne pouvez pas m'aimer sans remords +et sans tourments; je ne veux point d'un bonheur qui vous coûterait si +cher. Loin de vous accuser, c'est pour votre vertu, pour votre force que +je vous aime avec tant d'ardeur et d'enthousiasme. Restez donc telle que +vous êtes; ne descendez pas au-dessous de vous-même pour arriver jusqu'à +moi. Vivez, et méritez le ciel. Moi, dont l'âme est au néant, j'y veux +retourner. Adieu, Valentine; vous êtes venue me dire adieu, je vous en +remercie. + +Ce discours dont Valentine ne sentit que trop toute la force, la jeta dans +le désespoir. Elle ne sut rien trouver pour y répondre, et se jeta la face +contre le lit en pleurant avec une profonde amertume. Le plus grand charme +de Valentine était une franchise d'impressions qui ne cherchait jamais à +abuser ni elle-même ni les autres. + +Sa douleur fit plus d'effet sur Bénédict que tout ce qu'elle eût pu dire: +en voyant ce coeur si noble et si droit se briser à l'idée de le perdre, il +s'accusa lui-même. Il saisit les mains de Valentine, elle pencha son front +vers les siennes et les arrosa de larmes. Alors il fut comme inondé de +joie, de force et de repentir. + +--Pardon, Valentine, s'écria-t-il, je suis un lâche et un misérable, moi +qui vous fais pleurer ainsi. Non, non! je ne mérite pas ces regrets et cet +amour; mais Dieu m'est témoin que je m'en rendrai digne! Ne m'accordez +rien, ne me promettez rien; ordonnez seulement, et j'obéirai. Oh! oui, +c'est mon devoir; plutôt que de vous coûter une de ces larmes, je dois +vivre, fussé-je malheureux! Mais avec le souvenir de ce que vous avez +fait pour moi aujourd'hui, je ne le serai pas, Valentine. Je jure que je +supporterai tout, que je ne me plaindrai jamais, que je ne chercherai +point à vous imposer des sacrifices et des combats. Dites-moi seulement +que vous me plaindrez quelquefois dans le secret de votre coeur; dites que +vous aimerez Bénédict en silence et dans le sein de Dieu... Mais non, ne +me dites rien, ne m'avez-vous pas tout dit? Ne vois-je pas bien que je +suis ingrat et stupide d'exiger plus que ces pleurs et ce silence! + +N'est-ce pas une étrange chose que le langage de l'amour? et, pour un +spectateur froid, quelle inexplicable contradiction que ce serment de +stoïcisme et de vertu, scellé par des baisers de feu, à l'ombre d'épais +rideaux sur un lit d'amour et de souffrance! Si l'on pouvait ressusciter +le premier homme à qui Dieu donna une compagne avec un lit de mousse et +la solitude des bois, en vain peut-être chercherions-nous dans cette âme +primitive la puissance d'aimer. De combien de grandeur et de poésie le +trouverions-nous ignorant! Et que dirions-nous si nous découvrions qu'il +est inférieur à l'homme dégénéré de la civilisation? si ce corps +athlétique ne renfermait qu'une âme sans passion et sans vigueur? + +Mais non, l'homme n'a pas changé, et sa force s'exerce contre d'autres +obstacles; voilà tout. Autrefois il domptait les ours et les tigres, +aujourd'hui il lutte contre la société pleine d'erreurs et d'ignorance. +Là est sa vigueur, son audace, et peut-être sa gloire. À la puissance +physique a succédé la puissance morale. À mesure que le système musculaire +s'énervait chez les générations, l'esprit humain grandissait en énergie. + +La guérison de Valentine fut prompte; celle de Bénédict plus lente, mais +miraculeuse néanmoins pour ceux qui n'en surent point le secret. Madame +de Raimbault ayant gagné son procès, succès dont elle s'attribua tout +l'honneur, revint passer quelques jours auprès de Valentine. Elle ne se +fut pas plus tôt assurée de sa guérison qu'elle repartit pour Paris. En se +sentant débarrassée des devoirs de la maternité, il lui sembla qu'elle +rajeunissait de vingt ans. Valentine, désormais libre et souveraine dans +son château de Raimbault, resta donc seule avec sa grand'mère, qui n'était +pas, comme on sait, un mentor incommode. + +Ce fut alors que Valentine désira se rapprocher réellement de sa soeur. Il +ne fallait que l'assentiment de M. de Lansac; car la marquise reverrait +certainement avec joie sa petite-fille. Mais jamais M. de Lansac ne +s'était prononcé assez franchement à cet égard pour inspirer de la +confiance à Louise, et Valentine commençait aussi à douter beaucoup de la +sincérité de son mari. + +Néanmoins elle voulait à tout risque lui offrir un asile dans sa maison, +et lui témoigner ostensiblement sa tendresse, comme une espèce de +réparation de tout ce qu'elle avait souffert de la part de sa famille; +mais Louise refusa positivement. + +--Non, chère Valentine, lui dit-elle, je ne souffrirai jamais que pour moi +tu t'exposes à déplaire à ton mari. Ma fierté souffrirait de l'idée que je +suis dans une maison d'où l'on pourrait me chasser. Il vaut mieux que nous +vivions ainsi. Nous avons désormais la liberté de nous voir, que nous +faut-il de plus? D'ailleurs, je ne pourrais m'établir pour longtemps à +Raimbault. L'éducation de mon fils est loin d'être finie, et il faut que +je reste à Paris pour la surveiller encore quelques années. Là nous nous +verrons avec plus de liberté encore; mais que cette amitié reste entre +nous un doux mystère. Le monde te blâmerait certainement de m'avoir tendu +la main, ta mère te maudirait presque. Ce sont là des maîtres injustes +qu'il faut craindre, et dont les lois ne seraient pas impunément bravées +en face. Restons ainsi; Bénédict a encore besoin de mes soins. Dans un +mois au plus il faudra que je parte; en attendant, je tâcherai de te voir +tous les jours. + +En effet, elles eurent de fréquentes entrevues. Il y avait dans le parc un +joli pavillon où M. de Lansac avait demeuré durant son séjour à Raimbault; +Valentine le fit arranger pour s'en servir comme de cabinet d'étude. Elle +y fit transporter des livres et son chevalet; elle y passait une partie de +ses journées, et, le soir, Louise venait l'y trouver et causer pendant +quelques heures avec elle. Malgré ces précautions, l'_identité_ de Louise +était désormais bien constatée dans le pays, et le bruit avait fini par en +venir aux oreilles de la vieille marquise. D'abord, elle en avait éprouvé +un sentiment de joie aussi vif qu'il lui était possible de le ressentir, +et s'était promis de faire venir sa petite-fille pour l'embrasser, car +Louise avait été longtemps ce que la marquise aimait le mieux dans le +monde; mais la demoiselle de compagnie, qui était une personne prudente et +posée, et qui dominait entièrement sa maîtresse, lui avait fait comprendre +que madame de Raimbault finirait par apprendre cette démarche et qu'elle +pourrait s'en venger. + +--Mais qu'ai-je à craindre d'elle, à présent? avait répondu la marquise. +Ma pension ne doit-elle pas être désormais _servie_ par Valentine? Ne +suis-je pas chez Valentine? Et si Valentine voit sa soeur en secret, +comme on l'assure, ne serait-elle pas heureuse de me voir partager ses +intentions? + +--Madame de Lansac, répondit la vieille suivante, dépend de son mari, et +vous savez bien que M. de Lansac et vous, n'êtes pas toujours fort bien +ensemble. Prenez garde, madame la marquise, de compromettre par une +étourderie l'existence de vos vieux jours. Votre petite-fille n'est pas +très-empressée de vous voir, puisqu'elle ne vous a point fait part de son +arrivée dans le pays; madame de Lansac elle-même n'a pas jugé à propos de +vous confier ce secret. Mon avis est donc que vous fassiez comme vous avez +fait jusqu'ici, c'est-à-dire que vous ayez l'air de ne rien voir au danger +où les autres s'exposent, et que vous tâchiez de maintenir votre +tranquillité à tout prix. + +Ce conseil avait dans le caractère même de la marquise un trop puissant +auxiliaire pour être méconnu; elle ferma donc les yeux sur ce qui se +passait autour d'elle, et les choses en restèrent à ce point. + +Athénaïs avait été d'abord fort cruelle pour Pierre Blutty, et pourtant +elle avait vu avec un certain plaisir l'obstination de celui-ci à +combattre ses dédains. Un homme comme M. de Lansac se fût retiré piqué dès +le premier refus; mais Pierre Blutty avait sa diplomatie qui en valait +bien une autre. Il voyait que son ardeur à mériter le pardon de sa femme, +son humilité à l'implorer, et le bruit un peu ridicule qu'il faisait +devant trente témoins de son martyre, flattaient la vanité de la jeune +fermière. Quand ses amis le quittèrent le soir de ses noces, quoi qu'il ne +fût pas encore rentré en grâce en apparence, un sourire significatif qu'il +échangea avec eux leur fit comprendre qu'il n'était pas aussi désespéré +qu'il voulait bien le paraître. En effet, laissant Athénaïs barricader +la porte de sa chambre, il imagina de grimper par la fenêtre. Il serait +difficile de n'être pas touchée de la résolution d'un homme qui s'expose +à se casser le cou pour vous obtenir, et le lendemain, à l'heure où l'on +apporta, au milieu du repas, la nouvelle de la mort de Bénédict à la ferme +de Pierre Blutty, Athénaïs avait une main dans celle de son mari, et +chaque regard énergique du fermier couvrait de rougeur les belles joues de +la fermière. + +Mais le récit de cette catastrophe réveilla l'orage assoupi. Athénaïs jeta +des cris perçants, il fallut l'emporter de la salle. Le lendemain, dès +qu'elle eut appris que Bénédict n'était point mort, elle voulut aller +le voir. Blutty comprit que ce n'était pas le moment de la contrarier, +d'autant plus que son père et sa mère lui donnaient l'exemple et couraient +auprès du moribond. Il pensa qu'il ferait bien d'y aller lui-même, et de +montrer ainsi à sa nouvelle famille qu'il était disposé à déférer à leurs +intentions. Cette marque de soumission ne pouvait pas compromettre sa +fierté auprès de Bénédict, puisque celui-ci était hors d'état de le +reconnaître. + +Il accompagna donc Athénaïs, et quoique son intérêt ne fût pas fort +sincère, il se conduisit assez convenablement pour mériter de sa part une +mention honorable. Le soir, malgré la résistance de sa fille, qui voulait +passer la nuit auprès du malade, madame Lhéry lui ordonna de se mettre +en route avec son mari. Tête à tête dans la carriole, les deux époux se +boudèrent d'abord, et puis Pierre Blutty changea de tactique. Au lieu de +paraître choqué des pleurs que sa femme donnait au cousin, il se mit à +déplorer avec elle le malheur de Bénédict et à faire l'oraison funèbre du +mourant. Athénaïs ne s'attendait point à tant de générosité; elle tendit +la main à son mari, et se rapprochant de lui: + +--Pierre, lui dit-elle, vous avez un bon coeur; je tâcherai de vous aimer +comme vous le méritez. + +Quand Blutty vit que Bénédict ne mourait point, il souffrit un peu plus +des visites de sa femme à la chaumière du ravin, cependant il n'en +témoigna rien; mais quand Bénédict fut assez fort pour se lever et marcher, +il sentit sa haine pour lui se réveiller, et il jugea qu'il était temps +d'user de son autorité. Il _était dans son droit_, comme disent les +paysans avec tant de finesse, lorsqu'ils peuvent mettre l'appui des lois +au-dessus de la conscience. Bénédict n'avait plus besoin des soins de +sa cousine, et l'intérêt qu'elle lui marquait ne pouvait plus que la +compromettre. En déduisant ces raisons à sa femme, Blutty mit dans son +regard et dans sa voix quelque chose d'énergique qu'elle ne connaissait +pas encore, et qui lui fit comprendre admirablement que le moment était +venu d'obéir. + +Elle fut triste pendant quelques jours, et puis elle en prit son parti; +car si Pierre Blutty commençait à faire le mari à certains égards, sous +tous les autres il était demeuré amant passionné; et cela fut un exemple +de la différence du préjugé dans les diverses classes de la société. Un +homme de qualité et un bourgeois se fussent trouvés également compromis +par l'amour de leur femme pour un autre. Ce fait avéré, ils n'eussent pas +recherché Athénaïs en mariage, l'opinion les eut flétris; eussent-ils été +trompés, le ridicule les eût poursuivis. Tout au contraire, la manière +savante et hardie dont Blutty conduisit toute cette affaire lui fit le +plus grand honneur parmi ses pareils. + +--Voyez Pierre Blutty, se disaient-ils lorsqu'ils voulaient citer un homme +de résolution. Il a épousé une petite femme bien coquette, bien revêche, +qui ne se cachait guère d'en aimer un autre, et qui, le jour de ses noces, +a fait un scandale pour se séparer de lui. Eh bien, il ne s'est pas rebuté; +il est venu à bout, non-seulement de se faire obéir, mais de se faire +aimer. C'est là un garçon qui s'y entend. Il n'y a pas de danger qu'on se +moque de lui. + +Et, à l'exemple de Pierre Blutty, chaque garçon du pays se promettait bien +de ne jamais prendre au sérieux les premières rigueurs d'une femme. + + + + +XXVII. + + +Valentine avait fait plus d'une visite à la maisonnette du ravin: d'abord +sa présence avait calmé l'irritation de Bénédict; mais dès qu'il eut +repris ses forces, comme elle cessa de le voir, son amour, à lui, redevint +âpre et cuisant; sa situation lui sembla insupportable; il fallut que +Louise consentît à le mener quelquefois le soir avec elle au pavillon +du parc. Dominée entièrement par lui, la faible Louise éprouvait de +profonds remords, et ne savait comment excuser son imprudence aux yeux de +Valentine. De son côté, celle-ci s'abandonnait à des dangers dont elle +n'était pas trop fâchée de voir sa soeur complice. Elle se laissait +emporter par sa destinée, sans vouloir regarder en avant, et puisait dans +l'imprévoyance de Louise des excuses pour sa propre faiblesse. + +Valentine n'était point née passionnée, mais la fatalité semblait se +plaire à la jeter dans une situation d'exception, et à l'entourer de +périls au-dessus de ses forces. L'amour a causé beaucoup de suicides, mais +il est douteux que beaucoup de femmes aient vu à leurs pieds l'homme +qui s'était brûlé la cervelle pour elles. Pût-on ressusciter les morts, +sans doute la générosité féminine accorderait beaucoup de pardons à des +dévouements si énergiques; et si rien n'est plus douloureux au coeur d'une +femme que le suicide de son amant, rien peut-être aussi n'est plus +flatteur pour cette secrète vanité qui trouve sa place dans toutes les +passions humaines. C'était pourtant là la situation de Valentine. Le +front de Bénédict, encore sillonné d'une large cicatrice, était toujours +devant ses yeux comme le sceau d'un terrible serment dont elle ne pouvait +révoquer la sincérité. Ces refus de nous croire, ces railleuses méfiances +dont elles se servent toutes contre nous pour se dispenser de nous +plaindre et de nous consoler, Valentine ne pouvait s'en servir contre +Bénédict. Il avait fait ses preuves; ce n'était point là une de ces vagues +menaces dont on abuse tant auprès des femmes. Quoique la plaie large et +profonde fût fermée, Bénédict en porterait toute sa vie le stigmate +indélébile. Vingt fois, durant sa maladie, il avait essayé de la rouvrir, +il en avait arraché l'appareil et cruellement élargi les bords. Une +si ferme volonté de mourir n'avait pu être fléchie que par Valentine +elle-même; c'était par son ordre, par ses prières, qu'il y avait renoncé. +Mais Valentine avait-elle bien compris à quel point elle se liait envers +lui en exigeant ce sacrifice? + +Bénédict ne pouvait se le dissimuler; loin d'elle, il faisait mille +projets hardis, il s'obstinait dans ses espérances nouvelles; il se disait +que Valentine n'avait plus le droit de lui rien refuser: mais dès qu'il se +retrouvait sous l'empire de ses regards si purs, de ses manières si nobles +et si douces, il s'arrêtait subjugué et se tenait bien heureux des plus +faibles marques d'amitié. + +Cependant les dangers de leurs situations allaient croissant. Pour donner +le change à leurs sentiments, ils se témoignaient une amitié intime; +c'était une imprudence de plus, car la rigide Valentine elle-même ne +pouvait pas s'y tromper. Afin de rendre leurs entrevues plus calmes, +Louise, qui se mettait à la torture pour imaginer quelque chose, imagina +de faire de la musique. Elle accompagnait un peu, et Bénédict chantait +admirablement. Cela compléta les périls dont ils s'environnaient. La +musique peut paraître un art d'agrément, un futile et innocent plaisir +pour les esprits calmes et rassis; pour les âmes passionnées, c'est la +source de toute poésie, le langage de toute passion forte. C'est bien +ainsi que Bénédict l'entendait; il savait que la voix humaine, modulée +avec âme, est la plus rapide, la plus énergique expression des sentiments, +qu'elle arrive à l'intelligence d'autrui avec plus de puissance que +lorsqu'elle est refroidie par les développements de la parole. Sous la +forme de mélodie, la pensée est grande, poétique et belle. + +Valentine, récemment éprouvée par une maladie de nerfs très-violente, +était encore en proie, à de certaines heures, à une sorte d'exaltation +fébrile. Ces heures-là, Bénédict les passait auprès d'elle, et il +chantait. Valentine avait le frisson, tout son sang affluait à son coeur et +à son cerveau; elle passait d'une chaleur dévorante à un froid mortel. +Elle tenait son coeur sous ses mains pour l'empêcher de briser ses parois, +tant il palpitait avec fougue, à de certains sons partis de la poitrine et +de l'âme de Bénédict. Lorsqu'il chantait, il était beau, malgré ou plutôt +à cause de la mutilation de son front. Il aimait Valentine avec passion, +et il le lui avait bien prouvé. N'était-ce pas de quoi l'embellir un peu? +Et puis ses yeux avaient un éclat prestigieux. Dans l'obscurité, lorsqu'il +était au piano, elle les voyait scintiller comme deux étoiles. Quand elle +regardait, au milieu des lueurs vagues du crépuscule, ce front large et +blanc que rehaussait la profusion de ses cheveux noirs, cet oeil de feu et +ce long visage pâle dont les traits, s'effaçant dans l'ombre, prenaient +mille aspects singuliers, Valentine avait peur: il lui semblait voir en +lui le spectre sanglant de l'homme qui l'avait aimée; et s'il chantait, +d'une voix creuse et lugubre, quelque souvenir du _Roméo_ de Zingarelli, +elle se sentait si émue de frayeur et de superstition, qu'elle se pressait, + en frissonnant, contre sa soeur. + +Ces scènes de passion muette et comprimée se passaient dans le pavillon du +jardin, où elle avait fait porter son piano, et où, insensiblement, Louise +et Bénédict vinrent passer toutes les soirées avec elle. Pour que Bénédict +ne pût deviner les émotions violentes qui la dominaient, Valentine avait +coutume, pendant les soirées d'été, de demeurer sans lumière. Bénédict +chantait de mémoire, ensuite on faisait quelques tours de promenade dans +le parc, ou bien l'on causait auprès d'une fenêtre où l'on respirait la +bonne odeur des feuilles mouillées après une pluie d'orage, ou bien encore +on allait voir la lune du haut de la colline. Cette vie eût été délicieuse +si elle avait pu durer; mais Valentine sentait bien, à ses remords, +qu'elle durait déjà depuis trop longtemps. + +Louise ne les quittait pas un instant; cette surveillance sur Valentine +lui semblait un devoir, et pourtant ce devoir lui devenait souvent à +charge, car elle s'apercevait qu'elle y portait une jalousie toute +personnelle, et alors elle éprouvait toutes les tortures d'une âme noble +en lutte avec des sentiments étroits. + +Un soir où Bénédict lui parut plus animé que de coutume, ses regards +enflammés, l'expression de sa voix, en s'adressant à Valentine, lui firent +tant de mal qu'elle se retira, découragée de son rôle et de ses chagrins. +Elle alla rêver seule dans le parc. Une terrible palpitation s'empara de +Bénédict lorsqu'il se vit seul avec Valentine. Elle essaya de lui parler +de choses générales, sa voix tremblait. Effrayée d'elle-même, elle garda +le silence quelques instants, puis elle le pria de chanter; mais sa voix +opéra sur ses nerfs une action plus violente encore, et elle sortit, le +laissant seul au piano. Bénédict en eut du dépit, et il continua de +chanter. Cependant Valentine s'était assise sous les arbres de la terrasse, +à quelques pas de la fenêtre entr'ouverte. La voix de Bénédict lui +arrivait ainsi plus suave et plus caressante parmi les feuilles émues, sur +la brise odorante du soir. Tout était parfum et mélodie autour d'elle. +Elle cacha sa tête dans ses mains, et, livrée à une des plus fortes +séductions que la femme ait jamais bravées, elle laissa couler ses larmes. +Bénédict cessa de chanter, et elle s'en aperçut à peine, tant elle était +sous le charme. Il s'approcha de la fenêtre et la vit. Le salon n'était +qu'au rez-de-chaussée; il sauta sur l'herbe et s'assit à ses pieds. Comme +elle ne lui parlait pas, il craignit qu'elle ne fût malade et osa écarter +doucement ses mains. Alors il vit ses larmes, et laissa échapper un cri de +surprise et de triomphe. Valentine, accablée de honte, voulut cacher son +front dans le sein de son amant. Comment se fit-il que leurs lèvres se +rencontrèrent? Valentine voulut se défendre; Bénédict n'eut pas la force +d'obéir. Ayant que Louise fût auprès d'eux, ils avaient échangé vingt +serments d'amour, vingt baisers dévorants. Louise, où étiez-vous donc? + + + + +XXVIII. + + +Dès ce moment, le péril devint imminent. Bénédict se sentit si heureux +qu'il en devint fier, et se mit à mépriser le danger. Il prit sa destinée +en dérision, et se dit qu'avec l'amour de Valentine il devait vaincre +tous les obstacles. L'orgueil du triomphe le rendit audacieux; il imposa +silence à tous les scrupules de Louise. D'ailleurs il était affranchi de +l'espèce de dépendance à laquelle les soins et le dévouement de celle-ci +l'avaient soumis. Depuis qu'il était guéri complètement, Louise habitait +la ferme, et le soir ils se rendaient auprès de Valentine, chacun de son +côté. Il arriva plusieurs fois que Louise y vint bien après lui; il arriva +même que Louise ne put pas y venir, et que Bénédict passa de longues +soirées seul avec Valentine. Le lendemain, lorsque Louise interrogeait +sa soeur, il lui était facile de comprendre, à son trouble, la nature de +l'entretien qu'elle avait eu avec son amant, car le secret de Valentine +ne pouvait plus en être un pour Louise; elle était trop intéressée à le +pénétrer pour n'y avoir pas réussi depuis longtemps. Rien ne manquait plus +à son malheur, et ce qui le complétait, c'est qu'elle se sentait incapable +d'y apporter un prompt remède. Louise sentait que sa faiblesse perdait +Valentine. N'eût-elle eu d'autre motif que son intérêt pour elle, elle +n'eût pas hésité à l'éclairer sur les dangers de sa situation; mais rongée +de jalousie comme elle l'était, et conservant toute sa fierté d'âme, +elle aimait mieux exposer le bonheur de Valentine que de s'abandonner +à un sentiment dont elle rougissait. Il y avait de l'égoïsme dans ce +désintéressement-là. + +Elle se détermina à retourner à Paris pour mettre fin au supplice qu'elle +endurait, sans avoir rien décidé pour sauver sa soeur. Elle résolut +seulement de l'informer de son prochain départ, et un soir, au moment où +Bénédict se retira, au lieu de sortir du parc avec lui, elle dit à +Valentine qu'elle voulait lui parler un instant. Ces paroles donnèrent de +l'ombrage à Bénédict; il était toujours préoccupé de l'idée que Louise, +tourmentée par ses remords, voulait lui nuire auprès de Valentine. Cette +idée achevait de l'aigrir contre cette femme si généreuse et si dévouée, +et lui faisait porter le poids de la reconnaissance avec humeur et +parcimonie. + +--Ma soeur, dit Louise à Valentine, le moment est arrivé où il faut que je +te quitte. Je ne puis rester plus longtemps éloignée de mon fils. Tu n'as +plus besoin de moi, je pars demain. + +--Demain! s'écria Valentine effrayée; tu me quittes, tu me laisses seule, +Louise! Et que vais-je devenir? + +--N'es-tu pas guérie? n'es-tu pas heureuse et libre, Valentine? À quoi +peut te servir désormais la pauvre Louise? + +--Ma soeur, ô ma soeur! dit Valentine en l'enlaçant de ses bras; vous ne +me quitterez point! Vous ne savez pas mes chagrins et les périls qui +m'entourent. Si vous me quittez, je suis perdue. + +Louise garda un triste silence; elle se sentait une mortelle répugnance à +écouter les aveux de Valentine, et pourtant elle n'osait les repousser. +Valentine, le front couvert de honte, ne pouvait se résoudre à parler. Le +silence froid et cruel de sa soeur la glaçait de crainte. Enfin, elle +vainquit sa propre résistance, et lui dit d'une voix émue: + +--Eh bien, Louise, ne voudras-tu pas rester auprès de moi, si je te dis +que sans toi je suis perdue? + +Ce mot, deux fois répété, offrit à Louise un sens qui l'irrita malgré elle. + +--Perdue! reprit-elle avec amertume, vous êtes _perdue_, Valentine? + +--Oh! ma soeur! dit Valentine blessée de l'empressement avec lequel Louise +accueillait cette idée, Dieu m'a protégée jusqu'ici; il m'est témoin que +je ne me suis livrée volontairement à aucun sentiment, à aucune démarche +contraire à mes devoirs. + +Ce noble orgueil d'elle-même, auquel Valentine avait encore droit, acheva +d'aigrir celle qui se livrait trop aveuglément peut-être à sa passion. +Toujours facile à blesser, parce que sa vie passée était souillée d'une +tache ineffaçable, elle éprouva comme un sentiment de haine pour la +supériorité de Valentine. Un instant, l'amitié, la compassion, la +générosité, tous les nobles sentiments s'éteignirent dans son coeur; elle +ne trouva pas de meilleure vengeance à exercer que d'humilier Valentine. + +--Mais de quoi donc est-il question? lui dit-elle avec dureté. Quels +dangers courez-vous? Je ne comprends pas de quoi vous me parlez. + +Il y avait dans sa voix une sécheresse qui fit mal à Valentine; jamais +elle ne l'avait vue ainsi. Elle s'arrêta quelques instants pour la +regarder avec surprise. À la lueur d'une pâle bougie qui brûlait sur le +piano au fond de l'appartement, elle crut voir dans les traits de sa soeur +une expression qu'elle ne leur connaissait pas. Ses sourcils étaient +contractés, ses lèvres pâles et serrées; son oeil, terne et sévère, était +impitoyablement attaché sur Valentine. Celle-ci, troublée, recula +involontairement sa chaise, et, toute tremblante, chercha à s'expliquer la +froideur dédaigneuse dont pour la première fois de sa vie elle se voyait +l'objet. Mais elle eût tout imaginé plutôt que de deviner la vérité. +Humble et pieuse, elle eut en ce moment tout l'héroïsme que l'esprit +religieux, donne aux femmes, et, se jetant aux pieds de sa soeur, elle +cacha son visage baigné de larmes sur ses genoux. + +--Vous ayez raison de m'humilier ainsi, lui dit-elle; je l'ai bien mérité, +et quinze ans de vertu vous donnent le droit de réprimander ma jeunesse +imprudente et vaine. Grondez-moi, méprisez-moi; mais ayez compassion de +mon repentir et de mes terreurs. Protégez-moi, Louise, sauvez-moi; vous le +pouvez, car vous savez tout! + +--Laisse! s'écria Louise, bouleversée par cette conduite et ramenée tout +à coup aux nobles sentiments qui faisaient le fond de son caractère, +relève-toi, Valentine, ma soeur, mon enfant, ne reste pas ainsi à mes +genoux. C'est moi qui devrais être aux tiens; c'est moi qui suis +méprisable et qui devrais te demander, ange du ciel, de me réconcilier +avec Dieu! Hélas! Valentine, je ne sais que trop tes chagrins; mais +pourquoi me les confier, à moi, misérable, qui ne puis t'offrir aucune +protection et qui n'ai pas le droit de te conseiller? + +--Tu peux me conseiller et me protéger, Louise, répondit Valentine en +l'embrassant avec effusion. N'as-tu pas pour toi, l'expérience qui donne +la raison et la force? Il faut que cet homme s'éloigne d'ici ou il faut +que je parte moi-même. Nous ne devons pas nous voir davantage; car chaque +jour le mal augmente, et le retour à Dieu devient plus difficile. Oh! tout +à l'heure je me vantais! je sens que mon coeur est bien coupable. + +Les larmes amères que répandait Valentine brisèrent le coeur de Louise. + +--Hélas! dit-elle, pâle et consternée, le mal est donc aussi grand que je +craignais! Vous aussi, vous voilà malheureuse à jamais! + +--À jamais! dit Valentine épouvantée; avec la volonté de guérir et l'aide +du ciel... + +--On ne guérit pas! reprit Louise d'un ton sinistré, en mettant ses deux +mains sur son coeur sombre et désolé. + +Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle s'arrêtait de temps +en temps devant Valentine pour lui parler d'une voix entrecoupée. + +--Pourquoi me demander des conseils, à moi? Qui suis-je pour consoler +et pour guérir? Eh quoi! vous me demandez l'héroïsme qui terrasse +les passions, et les vertus qui préservent la société, à moi! à moi +malheureuse, que les passions ont flétrie, que la société a maudite et +repoussée! Et où prendrais-je, pour vous le donner, ce qui n'est pas en +moi? Adressez-vous aux femmes que le monde estime; adressez-vous à votre +mère! Celle-là est irréprochable; nul n'a su positivement que mon amant +ait été le sien. Elle avait tant de prudence! Et quand mon père, quand son +époux a tué cet homme qui lui avait été parjure, elle a battu des mains; +et le monde l'a vue triompher, tant elle avait de force d'âme et de +fierté! Voilà les femmes qui savent vaincre une passion ou en guérir!... + +Valentine, épouvantée de ce qu'elle entendait, voulait interrompre sa +soeur; mais celle-ci, en proie à une sorte de délire, continua: + +--Les femmes comme moi succombent, et sont à jamais perdues! Les femmes +comme vous, Valentine, doivent prier et combattre; elles doivent chercher +leur force en elles-mêmes et ne pas la demander aux autres. Des conseils! +des conseils! quels conseils vous donnerais-je que vous ne sachiez fort +bien vous dicter? C'est la force de les suivre qu'il faut trouver. Vous me +croyez donc plus forte que vous? Non, Valentine, je ne le suis pas. Vous +savez bien quelle a été ma vie, avec quelles passions indomptables je suis +née; vous savez bien où elles m'ont conduite! + +--Tais-toi, Louise, s'écria Valentine en s'attachant à elle avec douleur, +cesse de te calomnier ainsi. Quelle femme fut plus grande et plus forte +que toi dans sa chute? Peut-on t'accuser éternellement d'une faute commise +dans l'âge de l'ignorance et de la faiblesse? Hélas! vous étiez une +enfant! et depuis vous avez été sublime, vous avez forcé l'estime de tout +ce qui porte un coeur élevé. Vous voyez bien que vous savez ce que c'est +que la vertu. + +--Hélas! dit Louise, ne l'apprenez jamais au même prix; abandonnée à +moi-même dès mon enfance, privée des secours de la religion et de la +protection d'une mère, livrée à notre aïeule, cette femme si légère et si +dépourvue de pudeur, je devais tomber de flétrissure en flétrissure! Oui, +cela serait arrivé sans les sanglantes et terribles leçons que me donna le +sort. Mon amant immolé par mon père; mon père lui-même, abreuvé de douleur +et de honte par ma faute, cherchant et trouvant la mort quelques jours +après sur un champ de bataille; moi, bannie, chassée honteusement du toit +paternel, et réduite à traîner ma misère de ville en ville avec mon enfant +mourant de faim dans mes bras! Ah! Valentine, c'est là une horrible +destinée! + +C'était la première fois que Louise parlait aussi hardiment de ses +malheurs. Exaltée par la crise douloureuse où elle se trouvait, elle +s'abandonnait à la triste satisfaction de se plaindre elle-même, et elle +oubliait les chagrins de Valentine et l'appui qu'elle lui devait. Mais +ces cris du remords et du désespoir produisirent plus d'effet que les +plus éloquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le +tableau des malheurs où peuvent entraîner les passions, elle la frappa +d'épouvante. Valentine se vit sur le bord de l'abîme où sa soeur était +tombée. + +--Vous avez raison, s'écria-t-elle, c'est une horrible destinée, et, pour +la porter avec courage et vertu, il faut être vous; mon âme, plus faible, +s'y perdrait. Mais, Louise, aidez-moi à avoir du courage, aidez-moi à +éloigner Bénédict. + +Comme elle prononçait ce nom, un faible bruit lui fit tourner la tête. +Toutes deux jetèrent un cri perçant en voyant Bénédict debout, derrière +elles, comme une pâle apparition. + +--Vous avez prononcé mon nom, Madame, dit-il à Valentine avec ce calme +profond qui donnait souvent le change sur ses impressions réelles. + +Valentine s'efforça de sourire. Louise ne partagea pas son erreur. + +--Où étiez-vous donc, lui dit-elle, pour avoir si bien entendu? + +--J'étais fort près d'ici, Mademoiselle, répondit Bénédict avec un regard +double. + +--Cela est au moins fort étrange, dit Valentine d'un ton sévère. Ma soeur +vous avait dit, ce me semble, qu'elle voulait me parler en particulier, et +vous êtes resté assez près de nous pour nous écouter, sans doute? + +Bénédict n'avait jamais vu Valentine irritée contre lui; il en fut étourdi +un instant, et faillit renoncer à son hardi projet. Mais comme c'était +pour lui une crise décisive, il paya d'audace, et, conservant dans son +regard et dans son attitude cette fermeté grave qui lui donnait tant de +puissance sur l'esprit des autres: + +--Il est fort inutile de dissimuler, dit-il; j'étais assis derrière ce +rideau, et je n'ai rien perdu de votre entretien. J'aurais pu en entendre +davantage et me retirer, sans être aperçu, par la même fenêtre qui +m'avait donné entrée. Mais y étais si intéressé dans le sujet de votre +discussion... + +Il s'arrêta en voyant Valentine devenir plus pâle que sa collerette et +tomber sur un fauteuil d'un air consterné. Il eut envie de se jeter à ses +pieds, de pleurer sur ses mains; mais il sentait trop la nécessité de +dominer l'agitation de ces deux femmes à force de sang-froid et de +fermeté. + +--J'étais si intéressé dans votre discussion, reprit-il, que j'ai cru +rentrer dans mon droit en venant y prendre part. Si j'ai eu tort, l'avenir +en décidera. En attendant, tâchons d'être plus forts que notre destinée. +Louise, vous ne sauriez rougir de ce que vous avez dit devant moi; vous ne +pouvez oublier que vous vous êtes souvent accusée ainsi à moi-même, et je +serais tenté de croire qu'il y a de la coquetterie dans votre vertueuse +humilité, tant vous savez bien quel doit en être l'effet sur ceux qui, +comme moi, vous vénèrent pour les épreuves que vous avez subies. + +En parlant ainsi, il prit la main de Louise, qui était penchée sur sa soeur +et la tenait embrassée; puis il l'attira doucement et d'un air affectueux +vers un siège plus éloigné; et quand il l'y eut assise, il porta cette +main à ses lèvres avec tendresse, et aussitôt, s'emparant du siège dont il +l'avait arrachée, et se plaçant entre elle et Valentine, il lui tourna le +dos et ne s'occupa plus d'elle. + +--Valentine! dit-il alors d'une voix pleine et grave. + +C'était la première fois qu'il osait l'appeler par son nom en présence +d'un tiers. Valentine tressaillit, écarta ses mains dont elle se cachait +le visage, et laissa tomber sur lui un regard froid et offensé. Mais +il répéta son nom avec une douceur pleine d'autorité, et tant d'amour +brillait dans ses yeux que Valentine se cacha de nouveau le visage pour ne +pas le voir. + +--Valentine, reprit-il, n'essayez pas avec moi ces feintes puériles qu'on +dit être la grande défense de votre sexe; nous ne pouvons plus nous +tromper l'un l'autre. Voyez cette cicatrice! je l'emporterai dans la +tombe! C'est le sceau et le symbole de mon amour pour vous. Vous ne pouvez +pas croire que je consente à vous perdre, c'est une erreur trop naïve pour +que vous l'admettiez; Valentine, vous n'y songez pas! + +Il prit ses mains dans les siennes. Subjuguée par son air de résolution, +elle les lui abandonna et le regarda d'un air effrayé. + +--Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en +face de vous le spectre que vous avez retiré du tombeau! Vous l'avez +voulu, Madame! si je suis devant vous aujourd'hui comme un objet de +terreur et d'aversion, c'est votre faute. Mais écoute, ma Valentine, ma +toute-puissante maîtresse, je t'aime trop pour te contrarier; dis un mot, +et je retourne au linceul dont tu m'as retiré. + +En même temps, il tira un pistolet de sa poche, et le lui montrant: + +--Vois-tu, lui dit-il, c'est le même, absolument le même; ses braves +services ne l'ont point endommagé; c'est un ami fidèle et toujours à tes +ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prêt... Oh! rassurez-vous, +s'écria-t-il d'un ton railleur, en voyant ces deux femmes, pâles d'effroi, +se reculer en criant; ne craignez pas que je commette l'inconvenance de me +tuer sous vos yeux; je sais trop les égards qu'on doit aux nerfs des +femmes. + +--C'est une scène horrible! s'écria Louise avec angoisse; vous voulez +faire mourir Valentine. + +--Tout à l'heure, Mademoiselle, vous me réprimanderez, répondit-il d'un +air haut et sec; à présent je parle à Valentine, et je n'ai pas fini. + +Il désarma son pistolet et le mit dans sa poche. + +--Voyez-vous, Madame, dit-il à Valentine, c'est absolument à cause de vous +que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est +et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez +accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et +votre conscience; l'avez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux, +ce Bénédict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous. +Vous ne pouvez pas espérer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est déjà +vieux de coeur et d'expérience pour tout le reste! lui qui vous a aimée, +n'aimera jamais une autre femme; car enfin, ce n'est pas une brute, ce +Bénédict que vous voulez chasser! Eh quoi! vous m'aimez assez pour me +craindre, et vous me méprisez assez pour espérer me soumettre à vous +perdre? Oh! quelle folie! Non, non! je ne vous perdrai pas tant que +j'aurai un souffle de vie, j'en jure par le ciel et par l'enfer! je vous +verrai, je serai votre ami, votre frère, ou que Dieu me damne si... + +--Par pitié, taisez-vous, dit Valentine, pâle et suffoquée, en lui +pressant les mains d'une manière convulsive; je ferai ce que vous voudrez, +je perdrai mon âme à jamais, s'il le faut, pour sauver votre vie... + +--Non, vous ne perdrez pas votre âme, répondit-il, vous nous sauverez tous +deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mériter le ciel et tenir +un serment? Hélas! avant vous je croyais à peine en Dieu; mais j'ai adopté +tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prêt à jurer par celui +de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine; que vous +importe? Je ne repousse pas la mort; imposée par vous, cette fois, elle me +serait plus douce que la première. Mais, par pitié, Valentine, ne me +condamnez pas au néant!... Vous froncez le sourcil à ce mot. Eh! tu sais +bien que je crois au ciel avec toi; mais le ciel sans toi, c'est le néant. +Le ciel n'est pas où tu n'es pas; j'en suis si certain que, si tu me +condamnes à mourir, je te tuerai peut-être aussi afin de ne pas te perdre. +J'ai déjà eu cette idée... Il s'en est fallu de peu qu'elle ne dominât +toutes les autres!... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours +ici-bas. Hélas! ne sommes-nous pas heureux? En quoi donc sommes-nous +coupables? Tu ne me quitteras pas, dis?... Tu ne m'ordonneras pas de +mourir, c'est impossible; car tu m'aimes, et tu sais bien que ton honneur, +ton repos, tes principes me sont sacrés. Est-ce que vous me croyez capable +d'en abuser, Louise? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous +faisiez tout à l'heure une horrible peinture des maux où la passion nous +entraîne; je proteste que j'ai foi en moi-même, et que si j'eusse été aimé +de vous jadis, je n'aurais point flétri et empoisonné votre vie. Non, +Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lâches... + +Bénédict parla encore longtemps, tantôt avec force et passion, tantôt avec +une froide ironie, tantôt avec douceur et tendresse. Après avoir épouvanté +ces deux femmes et les avoir subjuguées par la crainte, il vint à bout de +les dominer par l'attendrissement. Il sut si bien s'emparer d'elles, qu'en +les quittant il avait obtenu toutes les promesses qu'elles se seraient +crues incapables d'accorder une heure auparavant. + + + + +XXIX. + + +Voici quel fut le résultat de leurs conventions. + +Louise partit pour Paris, et revint quinze jours après avec son fils. Elle +força madame Lhéry à traiter avec elle pour une pension qu'elle voulait +lui payer chaque mois. Bénédict et Valentine se chargèrent tour à tour de +l'éducation de Valentin, et continuèrent à se voir presque tous les jours +après le coucher du soleil. + +Valentin était un garçon de quinze ans, grand, mince et blond. Il +ressemblait à Valentine; il avait comme elle un caractère égal et facile. +Ses grands yeux bleus avaient déjà cette expression de douceur caressante +qui charmait en elle; son sourire avait la même fraîcheur, la même bonté. +Il ne l'eut pas plus tôt vue, qu'il se prit d'affection pour elle au point +que sa mère en fut jalouse. + +On régla ainsi l'emploi de son temps: il allait passer dans la matinée +deux heures avec sa tante, qui cultivait en lui les arts d'agrément. Le +reste du jour, il le passait à la maisonnette du ravin. Bénédict avait +fait d'assez bonnes études pour remplacer avantageusement ses professeurs. +Il avait pour ainsi dire forcé Louise à lui confier l'éducation de cet +enfant; il s'était senti le courage et la volonté ferme de s'en charger et +de lui consacrer plusieurs années de sa vie. C'était une manière de +s'acquitter envers elle, et sa conscience embrassait cette tâche avec +ardeur. Mais quand il eut vu Valentin, la ressemblance de ses traits et de +son caractère avec Valentine, et jusqu'à la similitude de son nom, lui +firent concevoir pour lui une affection dont il ne se serait pas cru +capable. Il l'adopta dans son coeur, et pour lui épargner les longues +courses qu'il était forcé de faire chaque jour, il obtint que sa mère le +laissât habiter avec lui. Il lui fallut bien souffrir alors que, sous +prétexte de rendre l'habitation commode à son nouvel occupant, Valentine +et Louise y fissent faire quelques embellissements. Par leurs soins, la +maison du ravin devint en peu de jours une retraite délicieuse pour un +homme frugal et poétique comme l'était Bénédict; le pavé humide et malsain +fit place à un plancher élevé de plusieurs pieds au-dessus de l'ancien +sol. Les murs furent recouverts d'une étoffe sombre et fort commune, mais +élégamment plissée en forme de tente pour cacher les poutres du plafond. +Des meubles simples, mais propres, des livres choisis, quelques gravures, +et de jolis tableaux peints par Valentine, furent apportés du château, et +achevèrent de créer comme par magie un élégant cabinet de travail sous le +toit de chaume de Bénédict. Valentine fit présent à son neveu d'un joli +poney du pays pour venir chaque matin déjeuner et travailler avec elle. +Le jardinier du château vint arranger le petit jardin de la chaumière; +il cacha les légumes prosaïques derrière des haies de pampres; il sema +de fleurs le tapis de verdure qui s'arrondissait devant la porte de +la maison, il fit courir des guirlandes de liseron et de houblon sur +le chaume rembruni de la toiture; il couronna la porte d'un dais de +chèvrefeuille et de clématite: il élagua un peu les houx et les buis du +ravin, et ouvrit quelques percées d'un aspect sauvage et pittoresque. En +homme intelligent, que la science de l'horticulture n'avait pas abruti, il +respecta les longues fougères qui s'accrochaient aux rochers; il nettoya +le ruisseau sans lui ôter ses pierres moussues et ses margelles de +bruyères empourprées, enfin il embellit considérablement cette demeure. +Les libéralités de Bénédict et les bontés de Valentine fermèrent la bouche +à tout commentaire insolent. Qui pouvait ne pas aimer Valentine? Dans les +premiers jours, l'arrivée de Valentin, ce témoignage vivant du déshonneur +de sa mère, fit un peu jaser le village et les serviteurs du château. +Quelque porté qu'on soit à la bienveillance, on ne renonce pas aisément à +une occasion si favorable de blâmer et de médire. Alors on fit attention à +tout; on remarqua les fréquentes visites de Bénédict au château, le genre +de vie mystérieux et retiré de madame de Lansac. Quelques vieilles femmes +qui, du reste, détestaient cordialement madame de Raimbault, firent +observer à leurs voisines, avec un soupir et un clignement d'oeil piteux, +que les habitudes étaient déjà bien changées au château depuis le départ +de la comtesse, et que tout ce qui s'y passait ne lui conviendrait guère +si elle pouvait s'en douter. Mais les commérages furent tout à coup +arrêtés par l'invasion d'une épidémie dans le pays. Valentine, Louise et +Bénédict prodiguèrent leurs soins, s'exposèrent courageusement aux dangers +de la contagion, fournirent avec générosité à toutes les dépenses, +prévinrent tous les besoins du pauvre, éclairèrent l'ignorance du riche. +Bénédict avait étudié un peu en médecine; avec une saignée et quelques +ordonnances rationnelles, il sauva beaucoup de malades. Les tendres soins +de Louise et de Valentine adoucirent les dernières souffrances des autres +ou calmèrent la douleur des survivants. Quand l'épidémie fut passée, +personne ne se souvint des cas de conscience qui s'étaient élevés à propos +de ce jeune et beau garçon transplanté dans le pays. Tout ce que firent +Valentine, Bénédict ou Louise, fut déclaré inattaquable; et si quelque +habitant d'une ville voisine eût osé tenir un propos équivoque sur leur +compte, il n'était pas un paysan à trois lieues à la ronde qui ne le +lui eût fait payer cher. Le passant curieux et désoeuvré était mal venu +lui-même à faire dans les cabarets de village quelques questions trop +indiscrètes sur le compte de ces trois personnes. + +Ce qui compléta leur sécurité, c'est que Valentine n'avait gardé à son +service aucun de ces valets nés dans la livrée, peuple insolent, ingrat et +bas, qui salit tout ce qu'il regarde, et dont la comtesse de Raimbault +aimait à s'entourer, pour avoir apparemment des esclaves à tyranniser. +Après son mariage, Valentine avait renouvelé sa maison; elle ne l'avait +composée que de ces bons serviteurs à demi villageois qui font un bail +pour entrer au service d'un maître, le servent avec gravité, avec lenteur, +avec _complaisance_, si l'on peut parler ainsi; qui répondent: _Je veux +bien_, ou: _Il y a moyen_, à ses ordres, l'impatientent et le désespèrent +souvent, cassent ses porcelaines, ne lui volent pas un sou, mais par +maladresse et lourdeur font un horrible dégât dans une maison élégante; +gens insupportables, mais excellents, qui rappellent toutes les vertus de +l'âge patriarcal; qui, dans leur solide bon sens et leur heureuse +ignorance, n'ont pas l'idée de cette rapide et servile soumission de la +domesticité selon nos usages; qui obéissent sans se presser, mais avec +respect; gens précieux, qui ont encore la foi de leur devoir, parce que +leur devoir est une convention franche et raisonnée; gens robustes, qui +rendraient des coups de cravache à un dandy; qui ne font rien que par +amitié; qu'on ne peut s'empêcher ni d'aimer ni de maudire; qu'on souhaite, +cent fois par jour, voir à tous les diables, mais qu'on ne se décide +jamais à mettre à la porte. + +La vieille marquise eût pu être une sorte d'obstacle aux projets de nos +trois amis. Valentine s'apprêtait à lui en faire la confidence et à la +disposer en sa faveur. Mais, à cette époque, elle faillit succomber à une +attaque d'apoplexie. Son raisonnement et sa mémoire en reçurent une si +vive atteinte, qu'il ne fallut pas espérer de lui faire comprendre ce dont +il s'agissait. Elle cessa d'être active et robuste; elle se renferma +presque entièrement dans sa chambre, et se livra avec sa gouvernante aux +pratiques d'une dévotion puérile. La religion, dont elle s'était fait un +jeu toute sa vie, lui devint un amusement nécessaire, et sa mémoire usée +ne s'exerça plus qu'à réciter des patenôtres. Il n'y avait donc plus +qu'une personne qui eût pu nuire à Valentine; c'était cette demoiselle +de compagnie. Mais mademoiselle Beaujon (c'était son nom) ne demandait +qu'une chose au monde, c'était de rester auprès de sa maîtresse, et de +la circonvenir de manière à accaparer tous les legs qu'il serait en son +pouvoir de lui faire. Valentine, tout en la surveillant de manière à ce +qu'elle n'abusât jamais de l'empire qu'elle avait sur l'esprit de la +marquise, s'étant assurée qu'elle méritait par son zèle et ses soins +toutes les récompenses qu'elle pourrait en obtenir, lui témoigna une +confiance dont elle fut reconnaissante. Madame de Raimbault, à demi +instruite par la voix publique (car rien ne peut rester absolument secret, +si bien qu'on s'y prenne), lui écrivit pour savoir à quoi s'en tenir sur +les différents propos qui lui étaient parvenus. Elle avait grande +confiance dans cette Beaujon, qui n'avait jamais beaucoup aimé Valentine, +et qui, en revanche, avait toujours aimé à médire. Mais la Beaujon, dans +un style et dans une orthographe remarquablement bizarres, s'empressa de +la détromper et de l'assurer qu'elle n'avait jamais entendu parler de ces +étranges nouvelles, inventées probablement dans les petites villes des +environs. La Beaujon comptait se retirer du service aussitôt que la +vieille marquise serait morte; elle se souciait fort peu ensuite du +courroux de la comtesse, pourvu qu'elle quittât cette maison les poches +pleines. + +M. de Lansac écrivait fort rarement, et ne témoignait nulle impatience de +revoir sa femme, nul désir de s'occuper de ses affaires de coeur. Ainsi une +réunion de circonstances favorables concourait à protéger le bonheur que +Louise, Valentine et Bénédict, volaient pour ainsi dire à la loi des +convenances et des préjugés. Valentine fit entourer d'une clôture la +partie du parc où était situé le pavillon. Cette espèce de parc réservé +était fort sombre et fort bien planté. On y ajouta sur les confins, des +massifs de plantes grimpantes, des remparts de vigne vierge, d'aristoloche, +et de ces haies de jeunes cyprès qu'on taille en rideau, et qui forment +une barrière impénétrable à la vue. Au milieu de ces lianes, et derrière +ces discrets ombrages, le pavillon s'élevait dans une situation délicieuse, +auprès d'une source dont le bouillonnement, s'échappant à travers les +roches, entretenait sans cesse un frais murmure autour de cette rêveuse +et mystérieuse retraite. Personne n'y fut admis que Valentin, Louise, +Bénédict et Athénaïs, lorsqu'elle pouvait échapper à la surveillance de +son mari, qui n'aimait pas beaucoup à lui voir conserver des relations +avec son cousin. Chaque matin, Valentin, qui avait une clef du pavillon, +venait y attendre Valentine. Il arrosait ses fleurs, il renouvelait celles +du salon, il essayait quelques études sur le piano, ou bien il donnait des +soins à la volière. Quelquefois il s'oubliait, sur un banc, aux vagues +et inquiètes rêveries de son âge; mais sitôt qu'il apercevait la forme +svelte de sa tante à travers les arbres, il se remettait à l'ouvrage. +Valentine aimait à constater la similitude de leurs caractères et de leurs +inclinations; elle se plaisait à retrouver dans ce jeune homme, malgré la +différence des sexes, les goûts paisibles, l'amour de la vie intime et +retirée qui étaient en elle. Et puis elle l'aimait à cause de Bénédict, +dont il recevait les soins et les leçons, et dont chaque jour il lui +apportait un reflet. + +Valentin, sans comprendre la force des liens qui l'attachaient à Bénédict +et à Valentine, les aimait déjà avec une vivacité et une délicatesse +au-dessus de son âge. Cet enfant, né dans les larmes, le plus grand fléau +et la plus grande consolation de sa mère, avait fait de bonne heure +l'essai de cette sensibilité qui se développe plus tard dans le cours des +destinées ordinaires. Dès qu'il avait été en âge de comprendre un peu la +vie, Louise lui avait exposé nettement sa position dans le monde, les +malheurs de sa destinée, la tache de sa naissance, les sacrifices qu'elle +lui avait faits, et tout ce qu'elle avait à braver pour remplir envers +lui ces devoirs si faciles et si doux aux autres mères. Valentin avait +profondément senti toutes ces choses; son âme, facile et tendre, avait +pris dès lors une teinte de mélancolie et de fierté; il avait conçu pour +sa mère une reconnaissance passionnée, et, dans toutes ses douleurs, elle +avait trouvé en lui de quoi la récompenser et la consoler... + +Mais il faut bien l'avouer, Louise, qui était capable d'un si grand +courage et de tant de vertus supérieures au vulgaire, était peu agréable +dans le commerce de la vie ordinaire; passionnée à propos de tout, et, en +dépit d'elle même, sensible à toutes les blessures dont elle aurait dû +savoir émousser l'atteinte, elle faisait souvent retomber l'amertume de +son âme sur l'âme si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, à +force d'irriter ses jeunes facultés, elle les avait déjà un peu épuisées. +Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et +cet enfant, à peine éclos à la vie, éprouvait déjà la fatigue de vivre et +le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une +belle fleur née le matin sur les rochers et déjà battue des vents avant de +s'épanouir, il penchait sa tête pâle sur son sein, et son sourire avait +une langueur qui n'était pas de son âge. Aussi, l'intimité si caressante +et si sereine de Valentine, le dévouement si prudent et si soutenu de +Bénédict, commencèrent pour lui une nouvelle ère. Il se sentit épanouir +dans cette atmosphère plus favorable à sa nature. Sa taille souple et +frêle prit un essor plus rapide, et une douce nuance d'incarnat vint se +mêler à la blancheur mate de ses joues. Athénaïs, qui faisait plus de +cas de la beauté physique que de toute chose au monde, déclarait n'avoir +jamais vu une tête aussi ravissante que celle de ce bel adolescent, avec +ses cheveux d'un blond cendré, comme ceux de Valentine, flottant par +grosses boucles sur un cou blanc et poli comme le marbre de l'Antinoüs. +L'étourdie n'était pas fâchée de répéter à tout propos que c'était un +enfant sans conséquence, afin d'avoir le droit de baiser de temps en temps +ce front si pur et si limpide, et de passer ses doigts dans ces cheveux +qu'elle comparait à la soie vierge des cocons dorés. + +Le pavillon était donc pour tous, à la fin du jour, un lieu de repos et de +délices. Valentine n'y admettait aucun profane, et ne permettait aucune +communication avec les gens du château. Catherine avait seule droit d'y +pénétrer et d'en prendre soin. C'était l'Élysée, le monde poétique, la vie +dorée de Valentine; au château, tous les ennuis, toutes les servitudes, +toutes les tristesses; la grand'mère infirme, les visites importunes, les +réflexions pénibles et l'oratoire plein de remords; au pavillon, tous les +bonheurs, tous les amis, tous les doux rêves, l'oubli des terreurs, et les +joies pures d'un amour chaste. C'était comme une île enchantée au milieu +de la vie réelle, comme une oasis dans le désert. + +Au pavillon, Louise oubliait ses amertumes secrètes, ses violences +comprimées, son amour méconnu. Bénédict, heureux de voir Valentine +s'abandonner sans résistance à sa foi, semblait avoir changé de caractère; +il avait dépouillé ses inégalités, ses injustices, ses brusqueries +cruelles. Il s'occupait de Louise presque autant que de sa soeur; il se +promenait avec elle sous les tilleuls du parc, un bras passé sous le sien. +Il lui parlait de Valentin, lui vantait ses qualités, son intelligence, +ses progrès rapides; il la remerciait de lui avoir donné un ami et un +fils. La pauvre Louise pleurait en l'écoutant, et s'efforçait de trouver +l'amitié de Bénédict plus flatteuse et plus douce que ne l'eût été son +amour. + +Athénaïs, rieuse et folâtre, reprenait au pavillon toute l'insouciance de +son âge; elle oubliait là les tracas du ménage, les orageuses tendresses +et la jalouse défiance de Pierre Blutty. Elle aimait encore Bénédict, mais +autrement que par le passé; elle ne voyait plus en lui qu'un ami sincère. +Il l'appelait sa soeur, comme Louise et Valentine; seulement il se plaisait +à la nommer sa petite soeur. Athénaïs n'avait pas assez de poésie dans +l'esprit pour s'obstiner à nourrir une passion malheureuse. Elle était +assez jeune, assez belle pour aspirer à un amour partagé, et jusque-là +Pierre Blutty n'avait pas contribué à faire souffrir sa petite vanité de +femme. Elle en parlait avec estime, la rougeur au front et le sourire sur +les lèvres; et puis, à la moindre remarque maligne de Louise, elle +s'enfuyait, légère espiègle, parmi les sentiers du parc, traînant après +elle le timide Valentin, qu'elle traitait de petit écolier, et qui n'avait +guère qu'un an de moins qu'elle. + +Mais ce qu'il serait impossible de rendre, c'est la tendresse muette et +réservée de Bénédict et de Valentine, c'est ce sentiment exquis de pudeur +et de dévouement qui dominait chez eux la passion ardente toujours prête à +déborder. Il y avait dans cette lutte éternelle mille tourments et mille +délices, et peut-être Bénédict chérissait-il autant les uns que les +autres. Valentine pouvait souvent encore craindre d'offenser Dieu et +souffrir de ses scrupules religieux; mais lui, qui ne concevait pas aussi +bien l'étendue des devoirs d'une femme, se flattait de n'avoir entraîné +Valentine dans aucune faute et de ne l'exposer à aucun repentir. Il lui +sacrifiait avec joie ces brûlantes aspirations qui le dévoraient. Il était +fier de savoir souffrir et vaincre: tout bas, son imagination s'enivrait +de mille désirs et de mille rêves; mais tout haut il bénissait Valentine +des moindres faveurs. Effleurer ses cheveux, respirer ses parfums, se +coucher sur l'herbe à ses pieds, la tête appuyée sur un coin de son +tablier de soie, reprendre sur le front de Valentin un des baisers qu'elle +venait d'y déposer, emporter furtivement, le soir, le bouquet qui s'était +flétri à sa ceinture, c'étaient là les grands accidents et les grandes +joies de cette vie de privation, d'amour et de bonheur. + + + + +QUATRIÈME PARTIE. + + + + +XXX. + + +Quinze mois s'écoulèrent ainsi: quinze mois de calme et de bonheur dans la +vie de cinq individus, c'est presque fabuleux. Il en fut ainsi pourtant. +Le seul chagrin qu'éprouva Bénédict, ce fut de voir quelquefois Valentine +pâle et rêveuse. Alors il se hâtait d'en chercher la cause, et il +découvrait toujours qu'elle avait rapport à quelque alarme de son âme +pieuse et timorée. Il parvenait à chasser ces légers nuages, car Valentine +n'avait plus le droit de douter de sa force et de sa soumission. Les +lettres de M. de Lansac achevaient de la rassurer, elle avait pris le +parti de lui écrire que Louise était installée à la ferme avec son fils, +et que _M. Lhéry_ (Bénédict) s'occupait de l'éducation de ce jeune homme, +sans dire dans quelle intimité elle vivait avec ces trois personnes. Elle +avait ainsi expliqué leurs relations, en affectant de regarder M. de +Lansac comme lié envers elle par la promesse de lui laisser voir sa soeur. +Toute cette histoire avait paru bizarre et ridicule à M. de Lansac. S'il +n'avait pas tout à fait deviné la vérité, du moins était-il sur la voie. +Il avait haussé les épaules en songeant au mauvais goût et au mauvais ton +d'une intrigue de sa femme avec un cuistre de province. + +Mais, tout bien considéré, la chose lui plaisait mieux ainsi qu'autrement. +Il s'était marié avec la ferme résolution de ne pas s'embarrasser de +madame de Lansac, et, pour le moment, il entretenait avec une première +danseuse du théâtre de Saint-Pétersbourg des relations qui lui faisaient +envisager très-philosophiquement la vie. Il trouvait donc fort juste que +sa femme se créât de son côté des affections qui l'enchaînassent loin +de lui sans reproches et sans murmures. Tout ce qu'il désirait, c'était +qu'elle agît avec prudence, et qu'elle ne le couvrît point, par une +conduite dissolue, de ce sot et injuste ridicule qui s'attache aux maris +trompés. Or, il se fiait assez au caractère de Valentine pour dormir en +paix sur ce point; et puisqu'il fallait nécessairement à cette jeune femme +abandonnée ce qu'il appelait une occupation de coeur, il aimait mieux la +lui voir chercher dans le mystère de la retraite qu'au milieu du bruit et +de l'éclat des salons. Il se garda donc bien de critiquer ou de blâmer son +genre de vie, et toutes ses lettres exprimèrent, dans les termes les plus +affectueux et les plus honorables, la profonde indifférence avec laquelle +il était résolu d'accueillir toutes les démarches de Valentine. + +La confiance de son mari, dont elle attribua les motifs à de plus nobles +causes, tourmenta longtemps Valentine en secret. Cependant peu à peu les +susceptibilités de son esprit rigide s'engourdirent et se reposèrent dans +le sein de Bénédict. Tant de respect, de stoïcisme, de désintéressement, +un amour si pur et si courageux, la touchèrent profondément. Elle en vint +à se dire que, loin d'être un sentiment dangereux, c'était là une vertu +héroïque et précieuse, que Dieu et l'honneur sanctionnaient leurs liens, +que son âme s'épurait et se fortifiait à ce feu sacré. Toutes les sublimes +utopies de la passion robuste et patiente vinrent l'éblouir. Elle osa bien +remercier le ciel de lui avoir donné pour sauveur et pour appui, dans les +périls de la vie, ce puissant et magnanime complice qui la protégeait et +la gardait contre elle-même. La dévotion jusqu'alors avait été pour elle +comme un code de principes sacrés, fortement raisonnés et gravement +repassés chaque jour pour la défense de ses moeurs; elle changea de nature +dans son esprit, et devint une passion poétique et enthousiaste, une +source de rêves ascétiques et brûlants, qui, bien loin de servir de +rempart à son coeur, l'ouvrirent de tous côtés aux attaques de la passion. +Cette dévotion nouvelle lui sembla meilleure que l'ancienne. Comme elle +la sentit plus intense et plus féconde en vives émotions, en ardentes +aspirations vers le ciel, elle l'accueillit avec imprudence, et se plut à +penser que l'amour de Bénédict l'avait allumée. + +«De même que le feu purifie l'or, se disait-elle, l'amour vertueux élève +l'âme, dirige son essor vers Dieu, source de tout amour.» + +Mais, hélas! Valentine ne s'aperçut point que cette foi, retrempée au feu +des passions humaines, transigeait souvent avec les devoirs de son origine, +et descendait à des alliances terrestres. Elle laissa ravager les forces +que vingt ans de calme et d'ignorance avaient amassées en elle; elle la +laissa envahir et altérer ses convictions, jadis si nettes et si rigides, +et couvrir de ses fleurs trompeuses l'âpre et étroit sentier du devoir. +Ses prières devinrent plus longues; le nom et l'image de Bénédict s'y +mêlaient sans cesse, et elle ne les repoussait plus; elle s'en entourait +pour s'exciter à mieux prier: le moyen était infaillible, mais il était +dangereux. Valentine sortait de son oratoire avec une âme exaltée, des +nerfs irrités, un sang actif et brûlant; alors les regards et les paroles +de Bénédict ravageaient son coeur comme une lave ardente. Qu'il eût été +assez hypocrite ou assez habile pour présenter l'adultère sous un jour +mystique, et Valentine se perdait en invoquant le ciel. + +Mais ce qui devait les préserver longtemps, c'était la candeur de ce jeune +homme, en qui résidait vraiment une âme honnête. Il s'imaginait qu'au +moindre effort pour ébranler la vertu de Valentine il devait perdre son +estime et sa confiance, si péniblement achetées. Il ne savait pas qu'une +fois engagée sur la pente rapide des passions on ne revient guère sur ses +pas. Il n'avait pas la conscience de sa puissance; l'eût-il eue, peut-être +ne s'en serait-il pas servi, tant était droit et loyal encore cet esprit +tout neuf et tout jeune. + +Il fallait voir de quelles nobles fatuités, de quelles sublimes paradoxes +ils sanctionnaient leur imprudent amour. + +--Comment pourrais-je t'engager à manquer à tes principes, disait Bénédict +à Valentine, moi qui te chéris pour cette force virile que tu m'opposes! +moi qui préfère ta vertu à ta beauté, et ton âme à ton corps! moi qui te +tuerais avec moi, si l'on pouvait m'assurer de te posséder immédiatement +dans le ciel, comme les anges possèdent Dieu! + +--Non, tu ne saurais mentir, lui répondait Valentine, toi que Dieu m'a +envoyé pour m'apprendre à le connaître et à l'aimer, toi qui le premier +m'as fait concevoir sa puissance et m'as enseigné les merveilles de la +création. Hélas! je la croyais si petite et si bornée! Mais toi, tu as +grandi le sens des prophéties, tu m'as donné la clef des poésies sacrées, +tu m'as révélé l'existence d'un vaste univers dont le pur amour est le +lien et le principe. Je sais maintenant que nous avons été créés l'un +pour l'autre, et que l'alliance immatérielle contractée entre nous est +préférable à tous les liens terrestres. + +Un soir, ils étaient tous réunis dans le joli salon du pavillon. Valentin, +qui avait une voix agréable et fraîche, essayait une romance; sa mère +l'accompagnait. Athénaïs, un coude appuyé sur le piano, regardait +attentivement son jeune favori, et ne voulait point s'apercevoir du +malaise qu'elle lui causait. Bénédict et Valentine, assis près de la +fenêtre, s'enivraient des parfums de la soirée, de calme, d'amour, de +mélodie et d'air pur. Jamais Valentine n'avait senti une si profonde +sécurité. L'enthousiasme se glissait de plus en plus dans son âme, +et, sous le voile d'une juste admiration pour la vertu de son amant, +grandissait sa passion intense et rapide. La pâle clarté des étoiles leur +permettait à peine de se voir. Pour remplacer ce chaste et dangereux +plaisir que verse le regard, ils laissèrent leurs mains s'enlacer. +Peu à peu, l'étreinte devint plus brûlante, plus avide; leurs sièges +se rapprochèrent insensiblement, leurs cheveux s'effleuraient et se +communiquaient l'électricité abondante qu'ils dégagent; leurs haleines se +mêlaient, et la brise du soir s'embrasait autour d'eux. Bénédict, accablé +sous le poids du bonheur délicat et pénétrant que recèle un amour à la +fois repoussé et partagé, pencha sa tête sur le bord de la croisée et +appuya son front sur la main de Valentine, qu'il tenait toujours dans les +siennes. Ivre et palpitant, il n'osait faire un mouvement, de peur de +déranger l'autre main qui s'était glissée sur sa tête, et qui se promenait +moelleuse et légère, comme le souffle d'un follet, parmi les flots rudes +et noirs de sa chevelure. C'était une émotion qui brisait sa poitrine +et qui faisait refluer tout son sang à son coeur. Il y avait de quoi en +mourir; mais il serait mort plutôt que de laisser voir son trouble, tant +il craignait d'éveiller les méfiances et les remords de Valentine. Si elle +avait su quels torrents de délices elle versait dans son sein, elle se fût +retirée. Pour obtenir cet abandon, ces molles caresses, ces cuisantes +voluptés, il y fallait paraître insensible. Bénédict retenait sa +respiration, et comprimait l'ardeur de sa fièvre. Son silence finit +par gêner Valentine, elle lui parla à voix basse pour se distraire de +l'émotion trop vive qui commençait à la gêner aussi. + +--N'est-ce pas que nous sommes heureux, lui dit-elle, peut-être pour lui +faire entendre ou pour se dire à elle-même qu'il ne fallait pas désirer de +l'être davantage. + +--Oh! dit Bénédict, en s'efforçant malgré lui d'assurer le son de sa voix, +il faudrait mourir ainsi! + +Un pas rapide, qui traversait la pelouse et s'approchait du pavillon, +retentit au milieu du silence. Je ne sais quel pressentiment vint effrayer +Bénédict; il serra convulsivement la main de Valentine et la pressa contre +son coeur, qui battait aussi haut dans sa poitrine que le bruit inquiétant +de ces pas inattendus. Valentine sentit le sien se glacer d'une peur +vague, mais terrible; elle retira brusquement ses mains et se dirigea vers +la porte. Mais elle s'ouvrit avant qu'elle l'eût atteinte, et Catherine +essoufflée parut. + +--Madame, dit-elle d'un air empressé et consterné, M. de Lansac est au +château! + +Ce mot fit sur tous ceux qui l'entendirent le même effet qu'une pierre +lancée au sein des ondes pures et immobiles d'un lac; les cieux, les +arbres, les délicieux paysages qui s'y reflétaient se brisent, se tordent +et s'effacent; un caillou a suffi pour faire rentrer dans le chaos toute +une scène enchantée: ainsi fut rompue l'harmonie délicieuse qui régnait +en ce lieu une minute auparavant. Ainsi fut bouleversé le beau rêve de +bonheur dont se berçait cette famille. Dispersée tout à coup comme +les feuilles que le vent balaie en tourbillon, elle se sépara pleine +d'anxiétés et d'alarmes. Valentine pressa Louise et son fils dans ses +bras. + +--À jamais à vous! leur dit-elle en les quittant; nous nous reverrons +bientôt, j'espère; peut-être demain. + +Valentin secoua tristement la tête; un mouvement de fierté et de haine +indéfinissable venait d'éclore en lui au nom de M. de Lansac. Il avait +souvent songé que ce noble comte pourrait bien le chasser de sa maison; +cette idée avait parfois empoisonné le bonheur qu'il y goûtait. + +--Cet homme fera bien de vous rendre heureuse, dit-il à sa tante d'un air +martial qui la fit sourire d'attendrissement; sinon il aura affaire à moi! + +--Que pourrais-tu craindre avec un tel chevalier? dit Athénaïs à madame de +Lansac en s'efforçant de paraître gaie, et en donnant une petite tape de +sa main ronde et polie sur la joue enflammée du jeune homme. + +--Venez-vous, Bénédict? cria Louise en se dirigeant vers la porte du parc +qui s'ouvrait sur la campagne. + +--Tout à l'heure, répondit-il. + +Il suivit Valentine vers l'autre sortie, et tandis que Catherine éteignait +à la hâte les bougies et fermait le pavillon: + +--Valentine!... lui dit-il d'une voix sourde et violemment agitée. + +Il ne put en dire davantage. Comment eût-il osé exprimer d'ailleurs le +sujet de ses craintes et de sa fureur? + +Valentine le comprit, et lui tendant la main d'un air ferme: + +--Soyez tranquille, lui répondit-elle avec un sourire d'amour et de +fierté. + +L'expression de sa voix et de son regard eut tant de puissance sur +Bénédict que, docile à la volonté de Valentine, il s'éloigna presque +tranquille. + + + + +XXXI. + + +M. de Lansac en costume de voyage et affectant une grande fatigue, s'était +drapé nonchalamment sur le canapé du grand salon. Il vint au-devant de +Valentine d'un air galant et empressé dès qu'il l'aperçut. Valentine +tremblait et se sentait près de s'évanouir. Sa pâleur, sa consternation, +n'échappèrent point au comte; il feignit de ne pas s'en apercevoir, et lui +fit compliment au contraire sur l'éclat de ses yeux et la fraîcheur de +son teint. Puis il se mit aussitôt à causer avec cette aisance que donne +l'habitude de la dissimulation; et le ton dont il parla de son voyage, +la joie qu'il exprima de se retrouver auprès de sa femme, les questions +bienveillantes qu'il lui adressa sur sa santé, sur les plaisirs de sa +retraite, l'aidèrent à se remettre de son émotion et à paraître, comme +lui, calme, gracieuse et polie. + +Ce fut alors seulement qu'elle remarqua dans un coin du salon un homme +gros et court, d'une figure rude et commune; M. de Lansac le lui présenta +comme _un de ses amis_. Il y avait quelque chose de contraint dans la +manière dont M. de Lansac prononça ces mots; le regard sombre et terne +de cet homme, le salut raide et gauche qu'il lui rendit, inspirèrent à +Valentine un éloignement irrésistible pour cette figure ingrate, qui +semblait se trouver déplacée en sa présence, et qui s'efforçait, à force +d'impudence, de déguiser le malaise de sa situation. + +Après avoir soupé à la même table et vis-à-vis de cet inconnu d'un +extérieur si repoussant, M. de Lansac pria Valentine de donner des ordres +pour qu'on préparât un des meilleurs appartements du château à son bon +_M. Grapp_. Valentine obéit, et quelques instants après M. Grapp se retira, +après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec M. de Lansac, et +avoir salué sa femme avec le même embarras et le même regard d'insolente +servilité que la première fois. + +Lorsque les deux époux furent seuls ensemble, une mortelle frayeur +s'empara de Valentine. Pâle et les yeux baissés, elle cherchait en vain +à renouer la conversation, quand M. de Lansac, rompant le silence, lui +demanda la permission de se retirer, accablé qu'il était de fatigue. + +--Je suis venu de Pétersbourg en quinze jours, lui dit-il avec une sorte +d'affectation; je ne me suis arrêté que vingt-quatre heures à Paris; aussi +je crois... j'ai certainement de la fièvre. + +--Oh! sans doute, vous avez... vous devez avoir la fièvre, répéta +Valentine avec un empressement maladroit. + +Un sourire haineux effleura les lèvres discrètes du diplomate. + +--Vous avez l'air de Rosine dans _le Barbier_! dit-il d'un ton +semi-plaisant, semi-amer, _Buona sera, don Basilio_! Ah! ajouta-t-il en +se traînant vers la porte d'un air accablé, j'ai un impérieux besoin de +sommeiller! Une nuit de plus en poste, et je tombais malade. Il y a de +quoi, n'est-ce pas, ma chère Valentine? + +--Oh oui! répondit-elle, il faut vous reposer; je vous ai fait préparer... + +--L'appartement du pavillon, n'est-il pas vrai, ma très-belle? C'est le +plus propice au sommeil. J'aime ce pavillon, il me rappellera l'heureux +temps où je vous voyais tous les jours... + +--Le pavillon! répondit Valentine d'un air épouvanté qui n'échappa point à +son mari, et qui lui servit de point de départ pour les découvertes qu'il +se proposait de faire avant peu. + +--Est-ce que vous avez disposé du pavillon? dit-il d'un air parfaitement +simple et indifférent. + +--J'en ai fait une espèce de retraite pour étudier, répondit-elle avec +embarras; car elle ne savait pas mentir. Le lit est enlevé, il ne +saurait être prêt pour ce soir... Mais l'appartement de ma mère, au +rez-de-chaussée, est tout prêt à vous recevoir... s'il vous convient. + +--J'en réclamerai peut-être un autre demain, dit M. de Lansac avec une +intention féroce de vengeance et un sourire plein d'une fade tendresse; +en attendant, je m'arrangerai de celui que vous m'assignez. + +Il lui baisa la main. Sa bouche sembla glacée à Valentine. Elle froissa +cette main dans l'autre pour la ranimer, quand elle se trouva seule. +Malgré la soumission de M. de Lansac à se conformer à ses désirs, elle +comprenait si peu ses véritables intentions que la peur domina d'abord +toutes les angoisses de son âme. Elle s'enferma dans sa chambre, et +le souvenir confus de cette nuit de léthargie qu'elle y avait passée +avec Bénédict lui revenant à l'esprit, elle se leva et marcha dans +l'appartement avec agitation pour chasser les idées décevantes et cruelles +que l'image de ces événements éveillait en elle. Vers trois heures, +ne pouvant ni dormir ni respirer, elle ouvrit sa fenêtre. Ses yeux +s'arrêtèrent longtemps sur un objet immobile, qu'elle ne pouvait préciser, +mais qui, se mêlant aux tiges des arbres, semblait être un tronc d'arbre +lui-même. Tout à coup elle le vit se mouvoir et s'approcher; elle reconnut +Bénédict. Épouvantée de le voir ainsi se montrer à découvert en face des +fenêtres de M. de Lansac, qui étaient directement au-dessous des siennes, +elle se pencha avec épouvante pour lui indiquer, par signes, le danger +auquel il s'exposait. Mais Bénédict, au lieu d'en être effrayé, ressentit +une joie vive en apprenant que son rival occupait cet appartement. +Il joignit les mains, les éleva vers le ciel avec reconnaissance, et +disparut. Malheureusement M. de Lansac, que l'agitation fébrile du voyage +empêchait aussi de dormir, avait observé cette scène de derrière un rideau +qui le cachait à Bénédict. + +Le lendemain, M. de Lansac et M. Grapp se promenèrent seuls dès le matin. + +--Eh bien! dit le petit homme ignoble au noble comte, avez-vous parlé à +votre _épouse_? + +--Comme vous y allez, mon cher? Eh! donnez-moi le temps de respirer. + +--Je ne l'ai pas, moi, Monsieur. Il faut terminer cette affaire avant huit +jours; vous savez que je ne puis différer davantage. + +--Eh! patience! dit le comte avec humeur. + +--Patience? reprit le créancier d'une voix sombre; il y a dix ans, +Monsieur, que je prends patience; et je vous déclare que ma patience est à +bout. Vous deviez vous acquitter en vous mariant, et voici déjà deux ans +que vous... + +--Mais que diable craignez-vous? Cette terre vaut cinq cent mille francs, +et n'est grevée d'aucune autre hypothèque. + +--Je ne dis pas que j'aie rien à risquer, répondit l'intraitable créancier; +mais je dis que je veux rentrer dans mes fonds, réunir mes capitaux, et +sans tarder. Cela est convenu, Monsieur, et j'espère que vous ne ferez pas +encore cette fois comme les autres. + +--Dieu m'en préserve! j'ai fait cet horrible voyage exprès pour me +débarrasser à tout jamais de vous... de votre créance, je veux dire, et +il me tarde de me voir enfin libre de soucis. Avant huit jours vous serez +satisfait. + +--Je ne suis pas aussi tranquille que vous, reprit l'autre du même ton +rude et persévérant; votre femme... c'est-à-dire votre _épouse_, peut +faire avorter tous vos projets; elle peut refuser de signer... + +--Elle ne refusera pas... + +--Hein! vous direz peut-être que je vais trop loin; mais moi, après tout, +j'ai le droit de voir clair dans les affaires de famille. Il m'a semblé +que vous n'étiez pas aussi enchantés de vous revoir que vous me l'aviez +fait entendre. + +--Comment! dit le comte pâlissant de colère à l'insolence de cet homme. + +--Non, non! reprit tranquillement l'usurier. Madame la comtesse a eu l'air +médiocrement flattée. Je m'y connais, moi... + +--Monsieur! dit le comte d'un ton menaçant. + +--Monsieur! dit l'usurier d'un ton plus haut encore et fixant sur son +débiteur ses petits yeux de sanglier; écoutez, il faut de la franchise en +affaires, et vous n'en avez point mis dans celle-ci... Écoutez, écoutez! +Il ne s'agit pas de s'emporter. Je n'ignore pas que d'un mot madame de +Lansac peut prolonger indéfiniment ma créance; et qu'est-ce que je tirerai +de vous après? Quand je vous ferais coffrer à Sainte-Pélagie, il faudrait +vous y nourrir; et il n'est pas sûr qu'au train dont va l'affection de +votre femme, elle voulût vous en tirer de si tôt... + +--Mais enfin, Monsieur, s'écria le comte outré, que voulez-vous dire? sur +quoi fondez-vous... + +--Je veux dire que j'ai aussi, moi, une femme jeune et jolie. Avec de +l'argent, qu'est-ce qu'on n'a pas? Eh bien, quand j'ai fait une absence de +quinze jours seulement, quoique ma maison soit aussi grande que la vôtre, +ma femme, je veux dire mon épouse, n'occupe pas le premier étage tandis +que j'occupe le rez-de-chaussée. Au lieu qu'ici, Monsieur... Je sais bien +que les ci-devant nobles ont conservé leurs anciens usages, qu'ils vivent +à part de leurs femmes; mais mordieu! Monsieur, il y a deux ans que vous +êtes séparé de la vôtre... + +Le comte froissait avec fureur une branche qu'il avait ramassée pour se +donner une contenance. + +--Monsieur, brisons là! dit-il étouffant de colère. Vous n'avez pas le +droit de vous immiscer dans mes affaires à ce point; demain vous aurez la +garantie que vous exigez, et je vous ferai comprendre alors que vous avez +été trop loin. + +Le ton dont il prononça ces paroles effraya fort peu M. Grapp; il était +endurci aux menaces, et il y avait une chose dont il avait bien plus peur +que des coups de canne: c'était la banqueroute de ses débiteurs. + +La journée fut employée à visiter la propriété. M. Grapp avait fait venir +dans la matinée un employé au cadastre. Il parcourut les bois, les champs, +les prairies, estimant tout, chicanant pour un sillon, pour un arbre +abattu; dépréciant tout, prenant des notes, et faisant le tourment et le +désespoir du comte, qui fut vingt fois tenté de le jeter dans la rivière. +Les habitants de Grangeneuve furent très-surpris de voir arriver ce noble +comte en personne, escorté de son acolyte qui examinait tout, et dressait +presque déjà l'inventaire du bétail et du mobilier aratoire. M. et madame +Lhéry crurent voir dans cette démarche de leur nouveau propriétaire +un témoignage de méfiance et l'intention de résilier le bail. Ils ne +demandaient pas mieux désormais. Un riche maître de forges, parent et ami +de la maison, venait de mourir sans enfants, et de laisser par testament +deux cent mille francs à _sa chère et digne filleule Athénaïs Lhéry, femme +Blutty_. Le père Lhéry proposa donc à M. de Lansac la résiliation du bail, +et M. Grapp se chargea de répondre que dans trois jours les parties +s'entendraient à cet égard. + +Valentine avait cherché vainement une occasion d'entretenir son mari et +de lui parler de Louise. Après le dîner, M. de Lansac proposa à Grapp +d'examiner le parc. Ils sortirent ensemble, et Valentine les suivit, +craignant, avec quelque raison, les recherches du côté du parc réservé. +M. de Lansac lui offrit son bras, et affecta de s'entretenir avec elle sur +un ton d'amitié et d'aisance parfaite. + +Elle commençait à reprendre courage, et se serait hasardée à lui adresser +quelques questions, lorsque la clôture particulière dont elle avait +entouré sa _réserve_ vint frapper l'attention de M. de Lansac. + +--Puis-je vous demander, ma chère, ce que signifie cette division? lui +dit-il d'un ton très-naturel. On dirait d'une remise pour le gibier. Vous +livrez-vous donc au royal plaisir de la chasse? + +Valentine expliqua, en s'efforçant de prendre un ton dégagé, qu'elle avait +établi sa retraite particulière en ce lieu, et qu'elle y venait jouir +d'une plus libre solitude pour travailler. + +--Eh! mon Dieu, dit M. de Lansac, quel travail profond et consciencieux +exige donc de semblables précautions? Eh quoi! des palissades, des grilles, +des massifs impénétrables! mais vous avez fait du pavillon un palais de +fées, j'imagine! Moi qui croyais déjà la solitude du château si austère! +Vous la dédaignez, vous! C'est le secret du cloître; c'est le mystère +qu'il faut à vos sombres élucubrations. Mais, dites-moi, cherchez-vous la +pierre philosophale, ou la meilleure forme de gouvernement? Je vois bien +que nous avons tort là-bas de nous creuser l'esprit sur la destinée des +empires; tout cela se pèse, se prépare et se dénoue au pavillon de votre +parc. + +Valentine, accablée et effrayée de ces plaisanteries, où il lui semblait +voir percer moins de gaieté que de malice, eût voulu pour beaucoup +détourner M. de Lansac de ce sujet; mais il insista pour qu'elle leur fît +les honneurs de sa retraite, et il fallut s'y résigner. Elle avait espéré +le prévenir de ses réunions de chaque jour avec sa soeur et son fils avant +qu'il entreprît cette promenade. En conséquence, elle n'avait pas donné à +Catherine l'ordre de faire disparaître les traces que ses amis pouvaient +y avoir laissées de leur présence quotidienne: M. de Lansac les saisit du +premier coup d'oeil. Des vers écrits au crayon sur le mur par Bénédict, et +qui célébraient les douceurs de l'amitié et le repos des champs; le nom de +Valentin, qui, par une habitude d'écolier, était tracé de tous côtés; des +cahiers de musique appartenant à Bénédict, et portant son chiffre; un joli +fusil de chasse avec lequel Valentin poursuivait quelquefois les lapins +dans le parc, tout fut exploré minutieusement par M. de Lansac, et lui +fournit le sujet de quelque remarque moitié aigre, moitié plaisante. Enfin +il ramassa sur un fauteuil une élégante toque de velours qui appartenait à +Valentin, et la montrant à Valentine: + +--Est-ce là, lui dit-il en affectant de rire, la toque de l'invisible +alchimiste que vous évoquez en ce lieu? + +Il l'essaya, s'assura qu'elle était trop petite pour un homme, et la +replaça froidement sur le piano; puis se retournant vers Grapp, comme si +un mouvement de colère et de vengeance contre sa femme l'eût emporté sur +les ménagements qu'il devait à sa position: + +--Combien évaluez-vous ce pavillon? lui dit-il d'un ton brusque et sec. + +--Presque rien, répondit l'autre. Ces objets de luxe et de fantaisie sont +des _non-valeurs_ dans une propriété. La bande noire ne vous en donnerait +pas cinq cents francs. Dans l'intérieur d'une ville, c'est différent. +Mais quand il y aura, autour de cette construction, un champ d'orge ou +une prairie artificielle, je suppose, à quoi sera-t-elle bonne? à jeter +par terre, pour le moellon et la charpente. + +Le ton grave dont Grapp prononça cette réponse fit passer un frisson +involontaire dans le sang de Valentine. Quel était donc cet homme à figure +immonde, dont le regard sombre semblait dresser l'inventaire de sa +maison, dont la voix appelait la ruine sur le toit de ses pères, dont +l'imagination promenait la charrue sur ces jardins, asile mystérieux d'un +bonheur pur et modeste? + +Elle regarda en tremblant M. de Lansac, dont l'air insouciant et calme +était impénétrable. + +Vers dix heures du soir, Grapp, se préparant à se retirer dans sa chambre, +attira M. de Lansac sur le perron. + +--Ah çà, lui dit-il avec humeur, voici tout un jour de perdu; tâchez que +cette nuit amène un résultat pour mes affaires, sinon je m'en explique dès +demain avec madame de Lansac. Si elle refuse de faire honneur à vos dettes, +je saurai du moins à quoi m'en tenir. Je vois bien que ma figure ne lui +plait guère; je ne veux pas l'ennuyer, mais je ne veux pas qu'on se joue +de moi. D'ailleurs je n'ai pas le temps de m'amuser à la vie de château. +Parlez, Monsieur; aurez-vous un entretien ce soir avec votre épouse? + +--Morbleu! Monsieur, s'écria Lansac impatienté en frappant sur la grille +dorée du perron, vous êtes un bourreau! + +--C'est possible, répondit Grapp, jaloux de se venger par l'insulte de la +haine et du mépris qu'il inspirait. Mais, croyez-moi, transportez votre +oreiller à un autre étage. + +Il s'éloigna en grommelant je ne sais quelles sales réflexions. Le comte, +qui n'était pas fort délicat dans le coeur, l'était pourtant assez dans la +forme; il ne put s'empêcher de penser en cet instant que cette chaste et +sainte institution du mariage s'était horriblement souillée en traversant +les siècles cupides de notre civilisation. + +Mais d'autres pensées, qui avaient un rapport plus intéressant avec sa +situation, occupèrent bientôt son esprit pénétrant et froid. + + + + +XXXII. + + +M. de Lansac se trouvait dans une des plus diplomatiques situations qui +puissent se présenter dans la vie d'un homme du monde. Il y a plusieurs +sortes d'honneur en France: l'honneur d'un paysan n'est pas l'honneur d'un +gentilhomme, celui d'un gentilhomme n'est pas celui d'un bourgeois. Il +y en a pour tous les rangs et peut-être aussi pour tous les individus. +Ce qu'il y a de certain, c'est que M. de Lansac en avait à sa manière. +Philosophe sous certains rapports, il avait encore des préjugés sous bien +d'autres. Dans ces temps de lumières, de perceptions hardies et de +rénovation générale, les vieilles notions du bien et du mal doivent +nécessairement s'altérer un peu, et l'opinion flotter incertaine sur +d'innombrables contestations de limites. + +M. de Lansac consentait bien à être trahi, mais non pas trompé. À cet +égard, il avait fort raison; avec les doutes que certaines découvertes +élevaient en lui relativement à la fidélité de sa femme, on conçoit qu'il +n'était pas disposé à effectuer un rapprochement plus intime et à couvrir +de sa responsabilité les suites d'une erreur présumée. Ce qu'il y avait +de laid dans sa situation, c'est que de viles considérations d'argent +entravaient l'exercice de sa dignité, et le forçaient à marcher de biais +vers son but. + +Il était livré à ces réflexions, lorsque, vers minuit, il lui sembla +entendre un léger bruit dans la maison, silencieuse et calme depuis plus +d'une heure. + +Une porte vitrée donnait du salon sur le jardin à l'autre extrémité du +bâtiment, mais sur la même façade que l'appartement du comte; il s'imagina +entendre ouvrir cette porte avec précaution. Aussitôt le souvenir de ce +qu'il avait vu la nuit précédente, joint au désir ardent d'obtenir des +preuves qui lui donneraient un empire sans bornes sur sa femme, vint le +frapper; il passa à la hâte une robe de chambre, mit des pantoufles, et, +marchant dans l'obscurité avec toute la précaution d'un homme habitué +à la prudence, il sortit par la porte encore entr'ouverte du salon, et +s'enfonça dans le parc sur les traces de Valentine. + +Bien qu'elle eût refermé sur elle la grille de l'enclos, il lui fut facile +d'y pénétrer, en escaladant la clôture, quelques minutes après elle. Guidé +par l'instinct et par de faibles bruits, il arriva au pavillon; et, se +cachant parmi les hauts dahlias qui croissaient devant la principale +fenêtre, il put entendre tout ce qui s'y passait. + +Valentine, oppressée par l'émotion que lui causait une telle démarche, +s'était laissé tomber en silence sur le sofa du salon. Bénédict, debout +auprès d'elle, et non moins troublé, resta muet aussi pendant quelques +instants; enfin il fit un effort pour sortir de cette pénible situation. + +--J'étais fort inquiet, lui dit-il; je craignais que vous n'eussiez pas +reçu mon billet. + +--Ah! Bénédict, répondit tristement Valentine, ce billet est d'un fou, et +il faut que je sois folle moi-même pour me soumettre à cette audacieuse et +coupable sommation. Oh! j'ai failli ne pas venir, mais je n'ai pas eu la +force de résister; que Dieu me le pardonne! + +--Sur mon âme, Madame! dit Bénédict avec un emportement dont il n'était +pas maître, vous avez fort bien fait de ne l'avoir pas eue; car, au risque +de votre vie et de la mienne, j'aurais été vous chercher, fût-ce... + +--N'achevez pas, malheureux! Maintenant vous êtes rassuré, dites-moi! +Vous m'avez vue, vous êtes bien sûr que je suis libre; laissez-moi vous +quitter... + +--Croyez-vous donc être en danger ici, et croyez-vous n'y être pas au +château? + +--Tout ceci est bien coupable et bien ridicule, Bénédict. Heureusement +Dieu semble inspirer à M. de Lansac la pensée de ne pas m'exposer à une +criminelle révolte... + +--Madame, je ne crains pas votre faiblesse, je crains vos principes. + +--Oseriez-vous les combattre maintenant! + +--Maintenant, Madame, je ne sais pas ce que je n'oserais pas. Ménagez-moi, +je n'ai pas ma tête, vous le voyez bien. + +--Oh! mon Dieu! dit Valentine avec amertume, que s'est-il donc passé en +vous depuis si peu de temps? Est-ce ainsi que je devais vous retrouver, +vous si calme et si fort il y a vingt-quatre heures? + +--Depuis vingt-quatre heures, répondit-il, j'ai vécu toute une vie de +tortures, j'ai combattu avec toutes les furies de l'enfer! Non, non, en +vérité, je ne suis plus ce que j'étais il y a vingt-quatre heures, une +jalousie diabolique, une haine inextinguible, se sont réveillées. Ah! +Valentine, je pouvais bien être vertueux il y a vingt-quatre heures; mais +à présent tout est changé. + +--Mon ami, dit Valentine effrayée, vous n'êtes pas bien; séparons-nous, +cet entretien ne sert qu'à irriter vos souffrances. Songez d'ailleurs... +Mon Dieu! n'ai-je pas vu comme une ombre passer devant la fenêtre? + +--Qu'importe? dit Bénédict en s'approchant tranquillement de la fenêtre; +ne vaut-il pas mieux cent fois vous voir tuer dans mes bras que de vous +savoir vivante aux bras d'un autre? Mais rassurez-vous; tout est calme, +ce jardin est désert. + +--Écoutez, Valentine, dit-il d'un ton calme mais abattu, je suis bien +malheureux. Vous avez voulu que je vécusse; vous m'avez condamné à porter +un lourd fardeau! + +--Hélas! dit-elle, des reproches! Depuis quinze mois ne sommes-nous pas +heureux, ingrat? + +--Oui, Madame, nous étions heureux, mais nous ne le serons plus! + +--Pourquoi ces noirs présages? Quelle calamité pourrait nous menacer? + +--Votre mari peut vous emmener, il peut nous séparer à jamais, et il est +impossible qu'il ne le veuille pas. + +--Mais jusqu'ici, au contraire, ses intentions paraissent très-pacifiques. +S'il voulait m'attacher à sa fortune, ne l'eût-il pas fait plus tôt? +Je soupçonne précisément qu'il lui tarde d'être débarrassé de je ne sais +quelles affaires... + +--Ces affaires, j'en devine la nature. Permettez-moi de vous le dire, +Madame, puisque l'occasion s'en présente: ne dédaignez pas le conseil d'un +ami dévoué, qui s'occupe fort peu des intérêts et des spéculations de ce +monde, mais qui sort de son indifférence lorsqu'il s'agit de vous. M. de +Lansac a des dettes, vous ne l'ignorez pas. + +--Je ne l'ignore pas, Bénédict, mais je trouve fort peu convenable +d'examiner sa conduite avec vous et en ce lieu... + +--Rien n'est moins _convenable_ que la passion que j'ai pour vous, +Valentine; mais si vous l'avez tolérée jusqu'ici, par compassion pour moi, +vous devez tolérer de même un avis que je vous donne par intérêt pour +vous. Ce que je dois conclure de la conduite de votre mari à votre égard, +c'est que cet homme est peu empressé, et par conséquent peu digne de vous +posséder. Vous seconderiez peut-être ses intentions secrètes en vous +créant sur-le-champ une existence à part de la sienne... + +--Je vous comprends, Bénédict: vous me proposez une séparation, une sorte +de divorce; vous me conseillez un crime... + +--Eh! non, Madame; dans les idées de soumission conjugale que vous +nourrissez si religieusement, si M. de Lansac lui-même le désire, rien de +plus moral qu'une division sans éclat et sans scandale. À votre place je +la solliciterais, et n'en voudrais pour garantie que l'honneur des deux +personnes intéressées. Mais, par cette sorte de contrat fait entre vous +avec bienveillance et loyauté, vous assureriez au moins votre existence +à venir contre les envahissements de ses créanciers; au lieu que je +crains... + +--J'aime à vous entendre parler ainsi, Bénédict, répondit-elle; ces +conseils me prouvent votre candeur; mais j'ai tant entendu parler +d'affaires à ma mère, que j'en ai un peu plus que vous la connaissance. +Je sais que nulle promesse n'engage un homme sans honneur à respecter les +biens de sa femme, et si j'avais le malheur d'être mariée à une pareil +homme, je n'aurais d'autre ressource que ma fermeté, d'autre guide que ma +conscience. Mais, rassurez-vous, Bénédict, M. de Lansac est un coeur probe +et généreux. Je ne redoute rien de semblable de sa part, et d'ailleurs, je +sais qu'il ne peut aliéner aucune de mes propriétés sans me consulter... + +--Et moi, je sais que vous ne lui refuseriez aucune signature; car je +connais votre facile caractère, votre mépris pour les richesses... + +--Vous vous trompez, Bénédict; j'aurais du courage, s'il le fallait. Il +est vrai que pour moi je me contenterais de ce pavillon et de quelques +arpents de terre; réduite à douze cents francs de rente je me trouverais +encore riche. Mais ces biens dont on a frustré ma soeur, je veux au moins +les transmettre à son fils après ma mort: Valentin sera mon héritier. Je +veux qu'il soit un jour comte de Raimbault. C'est là le but de ma vie. +Pourquoi avez-vous frémi ainsi, Bénédict? + +--Vous me demandez pourquoi? s'écria Bénédict sortant du calme où la +tournure de cet entretien l'avait amené. Hélas! que vous connaissez peu la +vie! que vous êtes tranquille et imprévoyante! Vous parlez de mourir sans +postérité, comme si... Juste ciel! tout mon sang se soulève à cette pensée; +mais, sur mon âme, si vous ne dites pas vrai, Madame... + +Il se leva et marcha dans la chambre avec agitation; de temps en temps il +cachait sa tête dans ses mains, et sa forte respiration trahissait les +tourments de son âme. + +--Mon ami, lui dit Valentine avec douceur, vous êtes aujourd'hui sans +force et sans raison. Le sujet de notre entretien est d'une nature trop +délicate; croyez-moi, brisons là; car je suis bien assez coupable d'être +venue ici à une pareille heure sur la sommation d'un enfant sans prudence. +Ces pensées orageuses qui vous torturent, je ne puis les calmer par mon +silence, et vous devriez savoir l'interpréter sans exiger de moi des +promesses coupables... Pourtant, ajouta-t-elle d'une voix tremblante en +voyant l'agitation de Bénédict augmenter à mesure qu'elle parlait, s'il +faut absolument pour vous rassurer et pour vous contenir, que je manque à +tous mes devoirs et à tous mes scrupules, eh bien! soyez content: je vous +jure sur votre affection et sur la mienne (je n'oserais jurer par le ciel!) +que je mourrai plutôt que d'appartenir à aucun homme. + +--Enfin!... dit Bénédict d'une voix brève et en s'approchant d'elle, +vous daignez me jeter une parole d'encouragement! J'ai cru que vous me +laisseriez partir dévoré d'inquiétude et de jalousie; j'ai cru que vous ne +me feriez jamais le sacrifice d'une seule de vos étroites idées. Vraiment! +vous avez promis cela? Mais, Madame, cela est héroïque! + +--Vous êtes amer, Bénédict. Il y avait bien longtemps que je ne vous avais +vu ainsi. Il faut donc que tous les chagrins m'arrivent à la fois! + +--Ah! c'est que, moi, je vous aime avec fureur, dit Bénédict en lui +prenant le bras avec un transport farouche; c'est que je donnerais mon âme +pour sauver vos jours; c'est que je vendrais ma part du ciel pour épargner +à votre coeur le moindre des tourments que le mien dévore; c'est que je +commettrais tous les crimes pour vous amuser, et que vous ne feriez pas la +plus légère faute pour me rendre heureux. + +--Ah! ne parlez pas ainsi, répondit-elle avec abattement. Depuis si +longtemps je m'étais habituée à me fier à vous; il faudra donc encore +craindre et lutter! il faudra vous fuir peut-être... + +--Ne jouons pas sur les mots! s'écria Bénédict avec fureur et rejetant +violemment son bras qu'il tenait encore. Vous parlez de me fuir! +Condamnez-moi à mort, ce sera plus tôt fait. Je ne pensais pas, Madame, +que vous reviendriez sur ces menaces; vous espérez donc que ces quinze +mois m'ont changé? Eh bien, vous avez raison; ils m'ont rendu plus +amoureux de vous que je ne l'avais jamais été; ils m'ont donné l'énergie +de vivre, au lieu que mon ancien amour ne m'avait donné que celle de +mourir. À présent, Valentine, il n'est plus temps de s'en départir; je +vous aime exclusivement; je n'ai que vous sur la terre; je n'aime Louise +et son fils que pour vous. Vous êtes mon avenir, mon but, ma seule passion, +ma seule pensée; que voulez-vous que je devienne si vous me repoussez? Je +n'ai point d'ambition, point d'amis, point d'état; je n'aurai jamais rien +de tout ce qui compose la vie des autres. Vous m'avez dit souvent que dans +un âge plus avancé je serais avide des mêmes intérêts que le reste des +hommes; je ne sais si vous aurez jamais raison avec moi sur ce point; mais +ce qu'il y a de certain, c'est que je suis encore loin de l'âge où les +nobles passions s'éteignent, et que je ne puis pas avoir la volonté de +l'atteindre si vous m'abandonnez. Non, Valentine, vous ne me chasserez pas, +cela est impossible; ayez pitié de moi, je manque de courage! + +Bénédict fondit en pleurs. Il faut de telles commotions morales pour +amener aux larmes et à la faiblesse de l'enfant l'homme irrité et +passionné, que la femme la moins impressionnable résiste rarement à ces +rapides élans d'une sensibilité impérieuse. Valentine se jeta en pleurant +dans le sein de celui qu'elle aimait, et l'ardeur dévorante du baiser qui +unit leurs lèvres lui fit connaître enfin combien l'exaltation de la vertu +est près de l'égarement. Mais ils eurent peu de temps pour s'en convaincre; +car à peine avaient-ils échangé cette brûlante effusion de leurs âmes, +qu'une petite toux sèche et un air d'opéra fredonné sous la fenêtre avec +le plus grand calme frappèrent Valentine de terreur. Elle s'arracha des +bras de Bénédict, et, saisissant son bras d'une main froide et contractée, +elle lui couvrit la bouche de son autre main. + +--Nous sommes perdus, lui dit-elle à voix basse, c'est lui! + +--Valentine! n'êtes-vous pas ici, ma chère? dit M. de Lansac en +s'approchant du perron avec beaucoup d'aisance. + +--Cachez-vous! dit Valentine en poussant Bénédict derrière une grande +glace portative qui occupait un angle de l'appartement; et elle s'élança +au-devant de M. de Lansac avec cette force de dissimulation que la +nécessité révèle miraculeusement aux femmes les plus novices. + +--J'étais bien sûr de vous avoir vu prendre le chemin du pavillon il y a +un quart d'heure, dit Lansac en entrant, et, ne voulant pas troubler votre +promenade solitaire, j'avais dirigé la mienne d'un autre côté; mais +l'instinct du coeur ou la force magique de votre présence me ramène malgré +moi au lieu où vous êtes. Ne suis-je pas indiscret de venir interrompre +ainsi vos rêveries, et daignerez-vous m'admettre dans le sanctuaire? + +--J'étais venue ici pour prendre un livre que je veux achever cette nuit, +dit Valentine d'une voix forte et brève, toute différente de sa voix +ordinaire. + +--Permettez-moi de vous dire, ma chère Valentine, que vous menez un genre +de vie tout à fait singulier et qui m'alarme pour votre santé. Vous passez +les nuits à vous promener et à lire; cela n'est ni raisonnable ni prudent. + +--Mais je vous assure que vous vous trompez, dit Valentine en essayant de +l'emmener vers le perron. C'est par hasard que, ne pouvant dormir cette +nuit, j'ai voulu respirer l'air frais du parc. Je me sens tout à fait +calmée, je vais rentrer. + +--Mais ce livre que vous vouliez emporter, vous ne l'avez pas? + +--Ah! c'est vrai, dit Valentine troublée. + +Et elle feignit de chercher un livre sur le piano. Par un malheureux +hasard, il ne s'en trouvait pas un seul dans l'appartement. + +--Comment espérez-vous le trouver dans cette obscurité? dit M. de Lansac. +Laissez-moi allumer une bougie. + +--Oh! ce serait impossible! dit Valentine épouvantée. Non, non, n'allumez +pas, je n'ai pas besoin de ce livre, je n'ai plus envie de lire. + +--Mais pourquoi y renoncer, quand il est si facile de se procurer de la +lumière? J'ai remarqué hier sur cette cheminée un flacon phosphorique +très-élégant. Je gagerais mettre la main dessus. + +En même temps il prit le flacon, y plaça une allumette qui pétilla en +jetant une vive lumière dans l'appartement, puis, passant à un ton bleu et +faible, sembla mourir en s'enflammant; ce rapide éclair avait suffi à M. +de Lansac pour saisir le regard d'épouvante que sa femme avait jeté sur la +glace. Quand la bougie fut allumée, il affecta plus de calme et de +simplicité encore: il savait où était Bénédict. + +--Puisque nous voici ensemble, ma chère, dit-il en s'asseyant sur le sofa, +au mortel déplaisir de Valentine, je suis résolu de vous entretenir d'une +affaire assez importante dont je suis tourmenté. Ici nous sommes bien sûrs +de n'être ni écoutés ni interrompus: voulez-vous avoir la bonté de +m'accorder quelques minutes d'attention? + +Valentine, plus pâle qu'un spectre, se laissa tomber sur une chaise. + +--Daignez vous approcher, ma chère, dit M. de Lansac en tirant à lui une +petite table sur laquelle il plaça la bougie. + +Il appuya son menton sur sa main, et entama la conversation avec l'aplomb +d'un homme habitué à proposer aux souverains la paix ou la guerre sur le +même ton. + + + + +XXXIII. + + +--Je présume, ma chère amie, que vous désirez savoir quelque chose de mes +projets, afin d'y conformer les vôtres, dit-il en attachant sur elle des +yeux fixes et perçants qui la tinrent comme fascinée à sa place. Sachez +donc que je ne puis quitter mon poste, ainsi que je l'espérais, avant un +certain nombre d'années. Ma fortune a reçu un échec considérable qu'il +m'importe de réparer par mes travaux. Vous emmènerai-je ou ne vous +emmènerai-je pas? _That is the question_, comme dit Hamlet. Désirez-vous +me suivre, désirez-vous rester? Autant qu'il dépendra de moi, je me +conformerai à vos intentions; mais prononcez-vous, car sur ce point toutes +vos lettres ont été d'une retenue par trop chaste. Je suis votre mari +enfin, j'ai quelque droit à votre confiance. + +Valentine remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole. +Placée entre son maître railleur et son amant jaloux, elle était dans une +horrible situation. + +Elle essaya de lever les yeux sur M. de Lansac; son regard de faucon était +toujours attaché sur elle. Elle perdit tout à fait contenance, balbutia et +ne répondit rien. + +--Puisque vous êtes si timide, reprit-il en élevant un peu la voix, j'en +augure bien pour votre soumission, et il est temps que je vous parle des +devoirs que nous avons contractés l'un envers l'autre. Jadis, nous étions +amis, Valentine, et ce sujet d'entretien ne vous effarouchait pas; +aujourd'hui vous êtes devenue avec moi d'une réserve que je ne sais +comment expliquer. Je crains que des gens peu disposés en ma faveur ne +vous aient beaucoup trop entourée en mon absence; je crains... vous +dirai-je tout? que des intimités trop vives n'aient un peu affaibli la +confiance que vous aviez en moi. + +Valentine rougit et pâlit; puis elle eut le courage de regarder son mari +en face pour s'emparer de sa pensée. Elle crut alors saisir une expression +de malice haineuse sous cet air calme et bienveillant, et se tint sur ses +gardes. + +--Continuez, Monsieur, lui dit-elle avec plus de hardiesse qu'elle ne +s'attendait elle-même à en montrer; j'attends que vous vous expliquiez +tout à fait pour vous répondre. + +--Entre gens de bonne compagnie, répondit Lansac, on doit s'entendre avant +même de se parler; mais puisque vous le voulez, Valentine, je parlerai. +Je souhaite, ajouta-t-il avec une affectation effrayante, que mes paroles +ne soient pas perdues. Je vous parlais tout à l'heure de nos devoirs +respectifs; les miens sont de vous assister et de vous protéger... + +--Oui, Monsieur, de me protéger! répéta Valentine avec consternation, et +cependant avec quelque amertume. + +--J'entends fort bien, reprit-il; vous trouvez que ma protection a un peu +trop ressemblé jusqu'ici à celle de Dieu. J'avoue qu'elle a été un peu +lointaine, un peu discrète; mais si vous le désirez, dit-il d'un ton +ironique, elle se fera sentir davantage. + +Un brusque mouvement derrière la glace rendit Valentine aussi froide +qu'une statue de marbre. Elle regarda son mari d'un air effaré; mais il +ne parut pas s'être aperçu de ce qui causait sa frayeur, et il continua: + +--Nous en reparlerons, ma belle; je suis trop homme du monde pour +importuner des témoignages de mon affection une personne qui la +repousserait. Ma tâche d'amitié et de protection envers vous sera donc +remplie selon vos désirs et jamais au delà; car, dans le temps où nous +vivons, les maris sont particulièrement insupportables pour être trop +fidèles à leurs devoirs. Que vous en semble? + +--Je n'ai point assez d'expérience pour vous répondre. + +--Fort bien répondu. Maintenant, ma chère belle, je vais vous parler de +vos devoirs envers moi. Ce ne sera pas galant; aussi, comme j'ai horreur +de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois +de ma vie. Je suis convaincu que le sens de mes préceptes ne sortira +jamais de votre mémoire. Mais comme vous tremblez! quel enfantillage! Me +prenez-vous pour un de ces rustres antédiluviens qui n'ont rien de plus +agréable à mettre sous les yeux de leurs femmes que le joug de la fidélité +conjugale? Croyez-vous que je vais vous prêcher comme un vieux moine, et +enfoncer dans votre coeur les stylets de l'inquisition pour vous demander +l'aveu de vos secrètes pensées?--Non, Valentine, non, reprit-il après une +pause pendant laquelle il la contempla froidement; je sais mieux ce qu'il +faut vous dire pour ne pas vous troubler. Je ne réclamerai de vous que ce +que je pourrai obtenir sans contrarier vos inclinations et sans faire +saigner votre coeur. Ne vous évanouissez pas, je vous en prie, j'aurai +bientôt tout dit. Je ne m'oppose nullement à ce que vous viviez intimement +avec une famille de votre choix qui se rassemble souvent ici, et dont les +traces peuvent attester la présence récente... + +Il prit sur la table un album de dessins sur lequel était +gravé le nom de Bénédict, et le feuilleta d'un air d'indifférence. + +--Mais, ajouta-t-il en repoussant l'album d'un air ferme et impérieux, +j'attends de votre bon sens que nul conseil étranger n'intervienne dans +nos affaires privées, et ne tente de mettre obstacle à la gestion de nos +propriétés communes. J'attends cela de votre conscience, et je le réclame +au nom des droits que votre position me donne sur vous. Eh bien! ne me +répondrez-vous pas? Que regardez-vous dans cette glace? + +--Monsieur, répondit Valentine frappée de terreur, je n'y regardais pas. + +--Je croyais, au contraire, qu'elle vous occupait beaucoup. Allons, +Valentine, répondez-moi, ou, si vous avez encore des distractions, je vais +transporter cette glace dans un autre coin de l'appartement, où elle +n'attirera plus vos yeux. + +--N'en faites rien, Monsieur! s'écria Valentine éperdue. Que voulez-vous +que je vous réponde? qu'exigez-vous de moi? que m'ordonnez-vous? + +--Je n'ordonne rien, répondit-il en reprenant sa manière accoutumée et son +air nonchalant; j'implore votre obligeance pour demain. Il sera question +d'une longue et ennuyeuse affaire; il faudra que vous consentiez à +quelques arrangements nécessaires, et j'espère qu'aucune influence +étrangère ne saurait vous décider à me désobliger, pas même les conseils +de votre miroir, ce donneur d'avis que les femmes consultent à propos de +tout. + +--Monsieur, dit Valentine d'un ton suppliant, je souscris d'avance à tout +ce qu'il vous plaira d'imposer; mais retirons-nous, je vous prie, je suis +très-fatiguée. + +--Je m'en aperçois, reprit M. de Lansac. + +Et pourtant il resta encore quelques instants assis avec indolence, +regardant Valentine qui, debout, le flambeau à la main, attendait avec une +mortelle anxiété la fin de cette scène. + +Il eut l'idée d'une vengeance plus amère que celle qu'il venait d'exercer; +mais se rappelant la profession de foi que Bénédict avait faite quelques +instants auparavant, il jugea fort prudemment ce jeune exalté capable +de l'assassiner; il prit donc le parti de se lever et de sortir avec +Valentine. Celle-ci, par une dissimulation bien inutile, affecta de fermer +soigneusement la porte du pavillon. + +--C'est une précaution fort sage, lui dit M. de Lansac d'un ton caustique, +d'autant plus que les fenêtres sont disposées de manière à laisser entrer +et sortir facilement ceux qui trouveraient la porte fermée. + +Cette dernière remarque convainquit enfin Valentine de sa véritable +situation à l'égard de son mari. + + + + +XXXIV. + + +Le lendemain, à peine était-elle levée que le comte et M. Grapp +demandèrent à être admis dans son appartement. Ils apportaient différents +papiers. + +--Lisez-les, Madame, dit M. de Lansac en voyant qu'elle prenait +machinalement la plume pour les signer. + +Elle leva en pâlissant les yeux sur lui; son regard était si absolu, son +sourire si dédaigneux, qu'elle se hâta de signer d'une main tremblante, et +les lui rendant: + +--Monsieur, lui dit-elle, vous voyez que j'ai confiance en vous, sans +examiner si les apparences vous accusent. + +--J'entends, Madame, répondit Lansac en remettant les papiers à M. Grapp. + +En ce moment il se sentit si heureux et si léger d'être débarrassé +de cette créance qui lui avait suscité dix ans de tourments et de +persécutions, qu'il eut pour sa femme quelque chose qui ressemblait à de +la reconnaissance, et lui baisa la main en lui disant d'un air presque +franc: + +--Un service en vaut un autre, Madame. + +Le soir même, il lui annonça qu'il était forcé de repartir le lendemain +avec M. Grapp pour Paris, mais qu'il ne rejoindrait point l'ambassade +sans lui avoir fait ses adieux et sans la consulter sur ses projets +particuliers, auxquels, disait-il, il ne mettrait jamais d'opposition. + +Il alla se coucher, heureux d'être débarrassé de sa dette et de sa femme. + +Valentine, en se retrouvant seule le soir, réfléchit enfin avec calme aux +événements de ces trois jours. Jusque-là, l'épouvante l'avait rendue +incapable de raisonner sa position; maintenant que tout s'était arrangé à +l'amiable, elle pouvait y reporter un regard lucide. Mais ce ne fut pas +la démarche irréparable qu'elle avait faite en donnant sa signature +qui l'occupa un seul instant; elle ne put trouver dans son âme que le +sentiment d'une consternation profonde, en songeant qu'elle était perdue +sans retour dans l'opinion de son mari. Cette humiliation lui était si +douloureuse qu'elle absorbait tout autre sentiment. + +Espérant trouver un peu de calme dans la prière, elle s'enferma dans son +oratoire; mais alors, habituée qu'elle était à mêler le souvenir de +Bénédict à toutes ses aspirations vers le ciel, elle fut effrayée de ne +plus trouver cette image aussi pure au fond de ses pensées. Le souvenir de +la nuit précédente, de cet entretien orageux dont chaque parole, entendue +sans doute par M. de Lansac, faisait monter la rougeur au front de +Valentine, la sensation de ce baiser, qui était restée cuisante sur ses +lèvres, ses terreurs, ses remords, ses agitations, en se retraçant les +moindres détails de cette scène, tout l'avertissait qu'il était temps de +retourner en arrière, si elle ne voulait tomber dans un abîme. Jusque-là +le sentiment audacieux de sa force l'avait soutenue, mais un instant avait +suffi pour lui montrer combien la volonté humaine est fragile. Quinze mois +d'abandon et de confiance n'avaient pas rendu Bénédict tellement stoïque +qu'un instant n'eût détruit le fruit de ces vertus péniblement acquises, +lentement amassées, témérairement vantées. Valentine ne pouvait pas se le +dissimuler, l'amour qu'elle inspirait n'était pas celui des anges pour le +Seigneur; c'était un amour terrestre, passionné, impétueux, un orage prêt +à tout renverser. + +Elle ne fut pas plus tôt descendue ainsi dans les replis de sa conscience, +que son ancienne piété, rigide, positive et terrible, vint la tourmenter +de repentirs et de frayeurs. Toute la nuit se passa dans ces angoisses, +elle essaya vainement de dormir. Enfin, vers le jour, exaltée par ses +souffrances, elle s'abandonna à un projet romanesque et sublime, qui a +tenté plus d'une jeune femme au moment de commettre sa première faute: +elle résolut de voir son mari et d'implorer son appui. + +Effrayée de ce qu'elle allait faire, à peine fut-elle habillée et prête à +sortir de sa chambre qu'elle y renonça; puis elle y revint, recula encore, +et après un quart d'heure d'hésitations et de tourments, elle se détermina +à descendre au salon et à faire demander M. de Lansac. + +Il était à peine cinq heures du matin; le comte avait espéré quitter le +château avant que sa femme fût éveillée. Il se flattait d'échapper ainsi +à l'ennui de nouveaux adieux et de nouvelles dissimulations. L'idée de +cette entrevue le contraria donc vivement, mais il n'était aucun moyen +convenable de s'y soustraire. Il s'y rendit, un peu tourmenté de n'en +pouvoir deviner l'objet. + +L'attention avec laquelle Valentine ferma les portes, afin de n'être +entendue de personne, et l'altération de ses traits et de sa voix, +achevèrent d'impatienter M. de Lansac, qui ne se sentait pas le temps +d'essuyer une scène de sensibilité. Malgré lui, ses mobiles sourcils se +contractèrent, et quand Valentine essaya de prendre la parole, elle trouva +dans sa physionomie quelque chose de si glacial et de si repoussant +qu'elle resta devant lui muette et anéantie. + +Quelques mots polis de son mari lui firent sentir qu'il s'ennuyait +d'attendre; alors elle fit un effort violent pour parler, mais elle ne +trouva que des sanglots pour exprimer sa douleur et sa honte. + +--Allons, ma chère Valentine, dit-il enfin en s'efforçant de prendre un +air ouvert et caressant, trêve de puérilités! Voyons, que pouvez-vous +avoir à me dire? Il me semblait que nous étions parfaitement d'accord sur +tous les points. De grâce, ne perdons pas de temps; Grapp m'attend, Grapp +est impitoyable. + +--Eh bien, Monsieur, dit Valentine en rassemblant son courage, je vous +dirai en deux mots que j'ai à implorer de votre pitié: emmenez-moi. + +En parlant ainsi, elle courba presque le genou devant le comte, qui recula +de trois pas. + +--Vous emmener! vous! y pensez-vous. Madame? + +--Je sais que vous me méprisez, s'écria Valentine avec la résolution du +désespoir; mais je sais que vous n'en avez pas le droit. Je jure, Monsieur, +que je suis encore digne d'être la compagne d'un honnête homme. + +--Voudriez-vous me faire le plaisir de m'apprendre, dit le comte d'un ton +lent et accentué par l'ironie, combien de promenades nocturnes vous avez +faites seule (comme hier soir, par exemple) au pavillon du parc depuis +environ deux ans que nous sommes séparés? + +Valentine, qui se sentait innocente, sentit en même temps son courage +augmenter. + +--Je vous jure sur Dieu et l'honneur, dit-elle, que ce fut hier la +première fois. + +--Dieu est bénévole, et l'honneur des femmes est fragile. Tachez de jurer +par quelque autre chose. + +--Mais, Monsieur, s'écria Valentine en saisissant le bras de son mari d'un +ton d'autorité, vous avez entendu notre entretien cette nuit; je le sais, +j'en suis sûre. Eh bien, j'en appelle à votre conscience, ne vous a-t-il +pas prouvé que mon égarement fut toujours involontaire? N'avez-vous pas +compris que si j'étais coupable et odieuse à mes propres yeux, du moins +ma conduite n'était pas souillée de cette tache qu'un homme ne saurait +pardonner? Oh! vous le savez bien! vous savez bien que s'il en était +autrement, je n'aurais pas l'effronterie de venir réclamer votre +protection. Oh! Évariste, ne me la refusez pas! Il est temps encore de +me sauver; ne me laissez pas succomber à ma destinée; arrachez-moi à la +séduction qui m'environne et qui me presse. Voyez! je la fuis, je la hais, +je veux la repousser! Mais je suis une pauvre femme, isolée, abandonnée de +toutes parts; aidez-moi. Il est temps encore, vous dis-je, je puis vous +regarder en face. Tenez! ai-je rougi? ma figure ment-elle? Vous êtes +pénétrant, vous, on ne vous tromperait pas si grossièrement. Est-ce que +je l'oserais? Grand Dieu, vous ne me croyez pas! Oh! c'est une horrible +punition que ce doute! + +En parlant ainsi, la malheureuse Valentine, désespérant de vaincre la +froideur insultante de cette âme de marbre, tomba sur ses genoux et +joignit les mains en les élevant vers le ciel, comme pour le prendre à +témoin. + +--Vraiment, dit M. de Lansac après un silence féroce, vous êtes très-belle +et très-dramatique! Il faut être cruel pour vous refuser ce que vous +demandez si bien; mais comment voulez-vous que je vous expose à un +nouveau parjure? N'avez-vous pas juré à votre amant cette nuit que vous +n'appartiendriez jamais à aucun homme? + +À cette réponse foudroyante, Valentine se releva indignée, et regardant +son mari de toute la hauteur de sa fierté de femme outragée: + +--Que croyez-vous donc que je sois venue réclamer ici? lui dit-elle. Vous +affectez une étrange erreur, Monsieur; mais vous ne pensez pas que je me +sois mise à genoux pour solliciter une place dans votre lit? + +M. de Lansac, mortellement blessé de l'aversion hautaine de cette femme +tout à l'heure si humble, mordit sa lèvre pâle et fit quelques pas pour se +retirer. Valentine s'attacha à lui. + +--Ainsi vous me repoussez! lui dit-elle, vous me refusez un asile dans +votre maison et la sauvegarde de votre présence autour de moi! Si vous +pouviez m'ôter votre nom, vous le feriez sans doute! Oh! cela est inique, +Monsieur. Vous me parliez hier de nos devoirs respectifs; comment +remplissez-vous les vôtres? Vous me voyez près de rouler dans un précipice +dont j'ai horreur, et quand je vous supplie de me tendre la main, vous m'y +poussez du pied. Eh bien! que mes fautes retombent sur vous!... + +--Oui, vous dites vrai, Valentine, répondit-il d'un ton goguenard en lui +tournant le dos, vos fautes retomberont sur ma tête. + +Il sortait, charmé de ce trait d'esprit; elle le retint encore, et tout +ce qu'une femme au désespoir peut inventer d'humble, de touchant et de +pathétique, elle sut le trouver en cet instant de crise. Elle fut si +éloquente et si vraie que M. de Lansac, surpris de son esprit, la regarda +quelques instants d'un air qui lui fit espérer de l'avoir attendri. Mais +il se dégagea doucement en lui disant: + +--Tout ceci est parfait, ma chère, mais c'est souverainement ridicule. +Vous êtes fort jeune, profitez d'un conseil d'ami: c'est qu'une femme +ne doit jamais prendre son mari pour son confesseur; c'est lui demander +plus de vertu que sa profession n'en comporte. Pour moi, je vous trouve +charmante; mais ma vie est trop occupée pour que je puisse entreprendre de +vous guérir d'une grande passion. Je n'aurais d'ailleurs jamais la fatuité +d'espérer ce succès. J'ai assez fait pour vous, ce me semble, en fermant +les yeux; vous me les ouvrez de force: alors il faut que je fuie, car ma +contenance vis-à-vis de vous n'est pas supportable, et nous ne pourrions +nous regarder l'un l'autre sans rire. + +--Rire! Monsieur, rire! s'écria-t-elle avec une juste colère. + +--Adieu, Valentine! reprit-il; j'ai trop d'expérience, je vous l'avoue, +pour me brûler la cervelle pour une infidélité; mais j'ai trop de bon sens +pour vouloir servir de chaperon à une jeune tête aussi exaltée que la +vôtre. C'est pour cela aussi que je ne désire pas trop vous voir rompre +cette liaison qui a pour vous encore toute la beauté romanesque d'un +premier amour. Le second serait plus rapide, le troisième... + +--Vous m'insultez, dit Valentine d'un air morne, mais Dieu me protégera. +Adieu, Monsieur; je vous remercie de cette dure leçon; je tâcherai d'en +profiter. + +Ils se saluèrent, et, un quart d'heure après, Bénédict et Valentin, en se +promenant sur le bord la grand'route, virent passer la chaise de poste qui +emportait le noble comte et l'usurier vers Paris. + + + + +XXXV. + + +Valentine, épouvantée en même temps qu'offensée mortellement des +injurieuses prédictions de son mari, alla dans sa chambre dévorer ses +larmes et sa honte. Plus que jamais effrayée des conséquences d'un +égarement que le monde punissait d'un tel mépris, Valentine, accoutumée +à respecter religieusement l'opinion, prit horreur de ses fautes et de +ses imprudences. Elle roula mille fois dans son esprit le projet de se +soustraire aux dangers de sa situation; elle chercha au dehors tous ses +moyens de résistance, car elle n'en trouvait plus en elle-même, et la peur +de succomber achevait d'énerver ses forces; elle reprochait amèrement à sa +destinée de lui avoir ôté tout secours, toute protection. + +--Hélas! disait-elle, mon mari me repousse, ma mère ne saurait me +comprendre, ma soeur n'ose rien; qui m'arrêtera sur ce versant dont la +rapidité m'emporte? + +Élevée pour le monde et selon ses principes, Valentine ne trouvait nulle +part en lui l'appui qu'elle avait droit d'en attendre en retour de ses +sacrifices. Si elle n'eût possédé l'inestimable trésor de la foi, sans +doute elle eût foulé aux pieds, dans son désespoir, tous les préceptes de +sa jeunesse. Mais sa croyance religieuse soutenait et ralliait toutes ses +croyances. + +Elle ne se sentit pas la force, ce soir-là, de voir Bénédict; elle +ne le fit donc pas avertir du départ de son mari, et se flatta qu'il +l'ignorerait. Elle écrivit un mot à Louise pour la prier de venir au +pavillon à l'heure accoutumée. + +Mais à peine étaient-ils ensemble que mademoiselle Beaujon dépêcha +Catherine au petit parc pour avertir Valentine que sa grand'mère, +sérieusement incommodée, demandait à la voir. + +La vieille marquise avait pris dans la matinée une tasse de chocolat dont +la digestion, trop pénible pour ses organes débilités, lui occasionnait +une oppression et une fièvre violentes. Le vieux médecin, M. Faure, trouva +sa situation fort dangereuse. + +Valentine s'empressait à lui prodiguer ses soins, lorsque la marquise, se +redressant tout à coup sur son chevet avec une netteté de prononciation et +de regard qu'on n'avait pas remarquée en elle depuis longtemps, demanda +à être seule avec sa petite-fille. Les personnes présentes se retirèrent +aussitôt, excepté la Beaujon, qui ne pouvait supposer que cette mesure +s'étendît jusqu'à elle. Mais la vieille marquise, rendue tout à coup, par +une révolution miraculeuse de la fièvre, à toute la clarté de son jugement +et à toute l'indépendance de sa volonté, lui ordonna impérieusement de +sortir. + +--Valentine, lui dit-elle quand elles furent seules, j'ai à te demander +une grâce; il y a bien longtemps que je l'implore de la Beaujon, mais elle +me trouble l'esprit par ses réponses; toi, tu me l'accorderas, je parie. + +--Ô ma bonne maman! s'écria Valentine en se mettant à genoux devant son +lit, parlez, ordonnez. + +--Eh bien, mon enfant, dit la marquise en se penchant vers elle et en +baissant la voix, je ne voudrais pas mourir sans voir ta soeur. + +Valentine se leva avec vivacité et courut à une sonnette. + +--Oh! ce sera bientôt fait, lui dit-elle joyeusement, elle n'est pas loin +d'ici; qu'elle sera heureuse, chère grand'mère! Ses caresses vous rendront +la vie et la santé! + +Catherine fut chargée par Valentine d'aller chercher Louise, qui était +restée au pavillon. + +--Ce n'est pas tout, dit la marquise, je voudrais aussi voir son fils. + +Précisément, Valentin, envoyé par Bénédict, qui était inquiet de Valentine +et n'osait se présenter devant elle sans son ordre, venait d'arriver au +petit parc lorsque Catherine s'y rendit. Au bout de quelques minutes, +Louise et son fils furent introduits dans la chambre de leur aïeule. + +Louise, abandonnée avec un cruel égoïsme par cette femme, avait réussi +à l'oublier, mais quand elle la retrouva sur son lit de mort, hâve et +décrépite; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse +indulgente avait veillé bien ou mal sur ses premières années d'innocence +et de bonheur, elle sentit se réveiller cet inextinguible sentiment de +respect et d'amour qui s'attache aux premières affections de la vie. Elle +s'élança dans les bras de sa grand'mère, et ses larmes, dont elle croyait +la source tarie pour elle, coulèrent avec effusion sur le sein qui l'avait +bercée. + +La vieille femme retrouva aussi de vifs élans de sensibilité à la vue de +cette Louise, jadis si vive et si riche de jeunesse, de passion et de +santé, maintenant si pâle, si frêle et si triste. Elle s'exprima avec +une ardeur d'affection qui fut en elle comme le dernier éclair de cette +tendresse ineffable dont le ciel a doué la femme dans son rôle de mère. +Elle demanda pardon de son oubli avec une chaleur qui arracha des sanglots +de reconnaissance à ses deux petites-filles; puis elle pressa Valentin +dans ses bras étiques, s'extasia sur sa beauté, sur sa grâce, sur sa +ressemblance avec Valentine. Cette ressemblance, ils la tenaient du +comte Raimbault, le dernier fils de la marquise; elle retrouvait en eux +encore les traits de son époux. Comment les liens sacrés de la famille +pourraient-ils être effacés et méconnus sur la terre? Quoi de plus +puissant sur le coeur humain qu'un type de beauté recueilli comme un +héritage par plusieurs générations d'enfants aimés! Quel lien d'affection +que celui qui résume le souvenir et l'espérance! Quel empire que celui +d'un être dont le regard fait revivre tout un passé d'amour et de regrets, +toute une vie que l'on croyait éteinte et dont on retrouve les émotions +palpitantes dans un sourire d'enfant! + +Mais bientôt cette émotion sembla s'éteindre chez la marquise, soit +qu'elle eût hâté l'épuisement de ses facultés, soit que la légèreté +naturelle à son caractère eût besoin de reprendre son cours. Elle fit +asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de l'alcôve, et +Valentin à son chevet. Elle leur parla avec esprit et gaieté, surtout avec +autant d'aisance que si elle les eût quittés de la veille; elle interrogea +beaucoup Valentin sur ses études, sur ses goûts, sur ses rêves d'avenir. + +En vain ses filles lui représentèrent qu'elle se fatiguait par +cette longue causerie; peu à peu elles s'aperçurent que ses idées +s'obscurcissaient; sa mémoire baissa: l'étonnante présence d'esprit +qu'elle avait recouvrée fit place à des souvenirs vagues et flottants, à +des perceptions confuses; ses joues brillantes de fièvre passèrent à des +tons violets, sa parole s'embarrassa. Le médecin, que l'on fit rentrer, +lui administra un calmant. Il n'en était plus besoin; on la vit +s'affaisser et s'éteindre rapidement. + +Puis tout à coup, se relevant sur son oreiller, elle appela encore +Valentine, et fit signe aux autres personnes de se retirer au fond de +l'appartement. + +--Voici une idée qui me revient, lui dit-elle à voix basse. Je savais bien +que j'oubliais quelque chose, et je ne voulais pas mourir sans te l'avoir +dit. Je savais bien des secrets que je faisais semblant d'ignorer. Il y en +a un que tu ne m'as pas confié, Valentine; mais je l'ai deviné depuis +longtemps: tu es amoureuse, mon enfant. + +Valentine frémit de tout son corps; dominée par l'exaltation que tous ces +événements accumulés en si peu de jours devaient avoir produite sur son +cerveau, elle crut qu'une voix d'en haut lui parlait par la bouche de son +aïeule mourante. + +--Oui, c'est vrai, répondit-elle en penchant son visage brûlant sur les +mains glacées de la marquise; je suis bien coupable; ne me maudissez pas, +dites-moi une parole qui me ranime et qui me sauve. + +--Ah! ma petite! dit la marquise en essayant de sourire, ce n'est pas +facile de sauver une jeune tête comme toi des passions! Bah! à ma dernière +heure je puis bien être sincère. Pourquoi ferais-je de l'hypocrisie avec +vous autres? En pourrai-je faire dans un instant devant Dieu? Non, va. Il +n'est pas possible de se préserver de ce mal tant qu'on est jeune. Aime +donc, ma fille; il n'y a que cela de bon dans la vie. Mais reçois le +dernier conseil de ta grand'mère et ne l'oublie pas: Ne prends jamais un +amant qui ne soit pas de ton rang. + +Ici la marquise cessa de pouvoir parler. + +Quelques gouttes de la potion lui rendirent encore quelques minutes de +vie. Elle adressa un sourire morbide à ceux qui l'environnaient et murmura +des lèvres quelques prières. Puis, se tournant vers Valentine: + +--Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons procédés, et que je +lui pardonne les mauvais. Pour une femme sans naissance, après tout, elle +s'est conduite assez bien envers moi. Je n'attendais pas tant, je l'avoue, +de la part de mademoiselle Chignon. + +Elle prononça ce mot avec une affectation de mépris. Ce fut le dernier +qu'elle fit entendre; et, selon elle, la plus grande vengeance qu'elle pût +tirer des tourments imposés à sa vieillesse, fut de dénoncer la roture de +madame de Raimbault comme son plus grand vice. + +La perte de sa grand'mère, quoique sensible au coeur de Valentine, ne +pouvait pas être pour elle un malheur bien réel. Néanmoins, dans la +disposition d'esprit où elle était, elle la regarda comme un nouveau coup +de sa fatale destinée, et se plut à redire, dans l'amertume de ses pensées, +que tous ses appuis naturels lui étaient successivement enlevés, et, +comme à dessein, dans le temps où ils lui étaient le plus nécessaires. + +De plus en plus découragée de sa situation, Valentine résolut d'écrire à +sa mère pour la supplier de venir à son secours, et de ne point revoir +Bénédict jusqu'à ce qu'elle eût consommé ce sacrifice. En conséquence, +après avoir rendu les derniers devoirs à la marquise, elle se retira chez +elle, s'y enferma, et, déclarant qu'elle était malade et ne voulait voir +personne, elle écrivit à la comtesse de Raimbault. + +Alors, quoique la dureté de M. de Lansac eût bien dû la dégoûter de +verser sa douleur dans un coeur insensible, elle se confessa humblement +devant cette femme orgueilleuse qui l'avait fait trembler toute sa vie. +Maintenant, Valentine, exaspérée par la souffrance, avait le courage du +désespoir pour tout entreprendre. Elle ne raisonnait plus rien; une +crainte majeure dominait toute autre crainte. Pour échapper à son amour, +elle aurait marché sur la mer. D'ailleurs, au moment où tout lui manquait +à la fois, une douleur de plus devenait moins effrayante que dans un temps +ordinaire. Elle se sentait une énergie féroce envers elle-même, pourvu +qu'elle n'eût pas à combattre Bénédict; les malédictions du monde entier +l'épouvantaient moins que l'idée d'affronter la douleur de son amant. + +Elle avoua donc à sa mère qu'elle aimait _un autre homme que son mari_. Ce +furent là tous les renseignements qu'elle donna sur Bénédict; mais elle +peignit avec chaleur l'état de son âme et le besoin qu'elle avait d'un +appui. Elle la supplia de la rappeler auprès d'elle; car telle était la +soumission absolue qu'exigeait la comtesse, que Valentine n'eût pas osé la +rejoindre sans son aveu. + +À défaut de tendresse, madame de Raimbault eût peut-être accueilli avec +vanité la confidence de sa fille; elle eût peut-être fait droit à sa +demande, si le même courrier ne lui eût apporté une lettre datée du +château de Raimbault, qu'elle lut la première: c'était une dénonciation en +règle de mademoiselle Beaujon. + +Cette fille, suffoquée de jalousie en voyant la marquise entourée d'une +nouvelle famille à ses derniers moments, avait été furieuse surtout du don +de quelques bijoux antiques offerts à Louise par sa grand'mère, comme gage +de souvenir. Elle se regarda comme frustrée par ce legs, et, n'ayant aucun +droit pour s'en plaindre, elle résolut au moins de s'en venger; elle +écrivit donc sur-le-champ à la comtesse, sous prétexte de l'informer de +la mort de sa belle-mère, et elle profita de l'occasion pour révéler +l'intimité de Louise et de Valentine. l'installation scandaleuse de +Valentin dans le voisinage, son éducation faite à demi par madame de +Lansac, et tout ce qu'il lui plut d'appeler les _mystères du pavillon_; +car elle ne s'en tint pas à dévoiler l'amitié des deux soeurs, elle noircit +les relations qu'elles avaient avec le neveu du fermier, le _paysan +Benoît Lhéry_; elle présenta Louise comme une intrigante qui favorisait +odieusement l'union coupable de ce rustre avec sa soeur; elle ajouta qu'il +était bien tard sans doute pour remédier à tout cela, car le commerce +durait depuis quinze grands mois. Elle finit en déclarant que M. de Lansac +avait sans doute fait à cet égard de fâcheuses découvertes, car il était +parti au bout de trois jours sans avoir aucune relation avec sa femme. + +Après avoir donné ce soulagement à sa haine, la Beaujon quitta Raimbault, +riche des libéralités de la famille, et vengée des bontés que Valentine +avait eues pour elle. + +Ces deux lettres mirent la comtesse dans une fureur épouvantable; elle eût +ajouté moins de foi aux aveux de la duègne, si les aveux de sa fille, +arrivés en même temps, ne lui en eussent semblé la confirmation. Alors +tout le mérite de cette confession naïve fut perdu pour Valentine. Madame +de Raimbault ne vit plus en elle qu'une malheureuse dont l'honneur était +entaché sans retour, et qui, menacée de la vengeance de son mari, venait +implorer l'appui nécessaire de sa mère. Cette opinion ne fut que trop +confirmée par les bruits de la province qui arrivaient chaque jour à ses +oreilles. Le bonheur pur de deux amants n'a jamais pu s'abriter dans la +paix obscure des champs sans exciter la jalousie et la haine de tout ce +qui végète sottement au sein des petites villes. Le bonheur d'autrui est +un spectacle qui dessèche et dévore le provincial; la seule chose qui lui +fait supporter sa vie étroite et misérable, c'est le plaisir d'arracher +tout amour et toute poésie de la vie de son voisin. + +Et puis madame de Raimbault, qui avait été déjà frappée du retour subit de +M. de Lansac à Paris, le vit, l'interrogea, ne put obtenir aucune réponse, +mais put fort bien comprendre, à l'habileté de son silence et à la dignité +de sa contenance évasive, que tout lien d'affection et de confiance était +rompu entre sa femme et lui. + +Alors elle fit à Valentine une réponse foudroyante, lui conseilla de +chercher désormais son refuge dans la protection de cette soeur tarée comme +elle, lui déclara qu'elle l'abandonnait à l'opprobre de son sort, et finit +en lui donnant presque sa malédiction. + +Il est vrai de dire que madame de Raimbault fut navrée de voir la vie de +sa fille gâtée à tout jamais; mais il entra encore plus d'orgueil blessé +que de tendresse maternelle dans sa douleur. Ce qui le prouve, c'est que +le courroux l'emporta sur la pitié, et qu'elle partit pour l'Angleterre, +afin, prétendit-elle, de s'étourdir sur ses chagrins, mais, en effet, +pour se livrer à la dissipation sans être exposée à rencontrer des gens +informés de ses malheurs domestiques, et disposés à critiquer sa conduite +en cette occasion. + +Tel fut le résultat de la dernière tentative de l'infortunée Valentine. +La réponse de sa mère jeta une telle douleur dans son âme qu'elle absorba +toutes ses autres pensées. Elle se mit à genoux dans son oratoire, et +répandit son affliction en longs sanglots. Puis, au milieu de cette +amertume affreuse, elle sentit ce besoin de confiance et d'espoir qui +soutient les âmes religieuses; elle sentit surtout ce besoin d'affection +qui dévore la jeunesse. Haïe, méconnue, repoussée de partout, il lui +restait encore un asile: c'était le coeur de Bénédict. Était-il donc +si coupable, cet amour tant calomnié? Dans quel crime l'avait-il donc +entraînée? + +«Mon Dieu! s'écria-t-elle avec ardeur, toi qui seul vois la pureté de +mes désirs, toi qui seul connais l'innocence de ma conduite, ne me +protégeras-tu pas? te retireras-tu aussi de moi? La justice que les hommes +me refusent, n'est-ce pas en toi que je la trouverai? Cet amour est-il +donc si coupable?» + +Comme elle se penchait sur son prie-Dieu, elle aperçut un objet qu'elle y +avait déposé comme l'_ex-voto_ d'une superstition amoureuse; c'était ce +mouchoir teint de sang que Catherine avait rapporté de la maison du ravin +le jour du suicide de Bénédict, et que Valentine lui avait réclamé ensuite +en apprenant cette circonstance. En ce moment, la vue du sang répandu pour +elle fut comme une victorieuse protestation d'amour et de dévouement, en +réponse aux affronts qu'elle recevait de toutes parts. Elle saisit le +mouchoir, le pressa contre ses lèvres, et, plongée dans une mer de +tourments et de délices, elle resta longtemps immobile et recueillie, +ouvrant son coeur à la confiance, et sentant revenir cette vie ardente qui +dévorait son être quelques jours auparavant. + + + + +XXXVI. + + +Bénédict était bien malheureux depuis huit jours. Cette feinte maladie, +dont Louise ne savait lui donner aucun détail, le jetait dans de vives +inquiétudes. Tel est l'égoïsme de l'amour, qu'il aimait encore mieux +croire au mal de Valentine que de la soupçonner de vouloir le fuir. Ce +soir-là, poussé par un vague espoir, il rôda longtemps autour du parc; +enfin, maître d'une clef particulière que l'on confiait d'ordinaire à +Valentin, il se décida à pénétrer jusqu'au pavillon. Tout était silencieux +et désert dans ce lieu naguère si plein de joie, de confiance et +d'affection. Son coeur se serra; il en sortit, et se hasarda à entrer dans +le jardin du château. Depuis la mort de la vieille marquise, Valentine +avait supprimé plusieurs domestiques. Le château était donc peu habité. +Bénédict en approcha sans rencontrer personne. + +L'oratoire de Valentine était situé dans une tourelle vers la partie la +plus solitaire du bâtiment. Un petit escalier en vis, reste des anciennes +constructions sur lesquelles le nouveau manoir avait été bâti, descendait +de sa chambre à l'oratoire, et de l'oratoire au jardin. La fenêtre, +cintrée et surmontée d'ornements dans le goût italien de la renaissance, +s'élevait au-dessus d'un massif d'arbres dont la cime s'empourprait alors +des reflets du couchant. La chaleur du jour avait été extrême; des éclairs +silencieux glissaient faiblement sur l'horizon violet, l'air était rare et +comme chargé d'électricité; c'était un de ces soirs d'été où l'on respire +avec peine, où l'on sent en soi une excitation nerveuse extraordinaire, où +l'on souffre d'un mal sans nom qu'on voudrait pouvoir soulager par des +larmes. + +Parvenu au pied du massif en face de la tour, Bénédict jeta un regard +inquiet sur la fenêtre de l'oratoire. Le soleil embrasait ses vitraux +coloriés. Bénédict chercha longtemps à saisir quelque chose derrière ce +miroir ardent, lorsqu'une main de femme l'ouvrit tout à coup, et une forme +fugitive se montra et disparut. + +Bénédict monta sur un vieux if, et, caché par ses rameaux noirs et +pendants, il s'éleva assez pour que sa vue pût plonger dans l'intérieur. +Alors il vit distinctement Valentine à genoux, avec ses cheveux blonds à +demi détachés, qui tombaient négligemment sur son épaule, et que le soleil +dorait de ses derniers feux. Ses joues étaient animées, son attitude avait +un abandon plein de grâce et de candeur. Elle pressait sur sa poitrine et +baisait avec amour ce mouchoir sanglant que Bénédict avait cherché avec +tant d'anxiété après son suicide, et qu'il reconnut aussitôt entre ses +mains. + +Alors Bénédict, promenant ses regards craintifs sur le jardin désert, et +n'ayant qu'un mouvement à faire pour atteindre à cette fenêtre, ne put +résister à la tentation. Il s'attacha à la balustrade sculptée, et, +abandonnant la dernière branche qui le soutenait encore, il s'élança au +péril de sa vie. + +En voyant une ombre se dessiner dans l'air éblouissant de la croisée, +Valentine jeta un cri; mais, en le reconnaissant, sa terreur changea de +nature. + +--Ô ciel! lui dit-elle, oserez-vous donc me poursuivre jusqu'ici? + +--Me chassez-vous? répondit Bénédict. Voyez! vingt pieds seulement me +séparent du sol; ordonnez-moi de lâcher cette balustrade, et j'obéis. + +--Grand Dieu! s'écria Valentine épouvantée de la situation où elle le +voyait, entrez, entrez! Vous me faites mourir de frayeur. + +Il s'élança dans l'oratoire, et Valentine, qui s'était attachée à son +vêtement dans la crainte de le voir tomber, le pressa dans ses bras par un +mouvement de joie involontaire en le voyant sauvé. + +En cet instant tout fut oublié, et les résistances que Valentine avait +tant méditées, et les reproches que Bénédict s'était promis de lui faire. +Ces huit jours de séparation, dans de si tristes circonstances, avaient +été pour eux comme un siècle. Le jeune homme s'abandonnait à une joie +folle en pressant contre son coeur Valentine, qu'il avait craint de trouver +mourante, et qu'il voyait plus belle et plus aimante que jamais. + +Enfin, la mémoire de ce qu'il avait souffert loin d'elle lui revint; il +l'accusa d'avoir été menteuse et cruelle. + +--Écoutez, lui dit Valentine avec feu en le conduisant devant sa madone, +j'avais fait serment de ne jamais vous revoir, parce que je m'étais +imaginé que je ne pourrais le faire sans crime. Maintenant jurez-moi que +vous m'aiderez à respecter mes devoirs; jurez-le devant Dieu, devant cette +image, emblème de pureté; rassurez-moi, rendez-moi la confiance que j'ai +perdue. Bénédict, votre âme est sincère, vous ne voudriez pas commettre un +sacrilège dans votre coeur; dites! vous sentez-vous plus fort que je ne le +suis? + +Bénédict pâlit et recula avec épouvante. Il avait dans l'esprit une +droiture vraiment chevaleresque, et préférait le malheur de perdre +Valentine au crime de la tromper. + +--Mais c'est un voeu que vous me demandez, Valentine! s'écria-t-il. +Pensez-vous que j'aie l'héroïsme de le prononcer et de le tenir sans y +être préparé? + +--Eh quoi! ne l'êtes-vous pas depuis quinze mois? lui dit-elle. Ces +promesses solennelles que vous me fîtes un soir en face de ma soeur, et +que jusqu'ici vous aviez si loyalement observées... + +--Oui, Valentine, j'ai eu cette force, et j'aurai peut-être celle de +renouveler mon voeu. Mais ne me demandez rien aujourd'hui, je suis trop +agité; mes serments n'auraient nulle valeur. Tout ce qui s'est passé a +chassé le calme que vous aviez fait rentrer dans mon sein. Et puis, +Valentine! femme imprudente! vous me dites que vous tremblez! Pourquoi me +dites-vous cela? Je n'aurais pas eu l'audace de le penser. Vous étiez +forte quand je vous croyais forte; pourquoi me demander, à moi, l'énergie +que vous n'avez pas? Où la trouverai-je maintenant? Adieu, je vais me +préparer à vous obéir. Mais jurez-moi que vous ne me fuirez plus; car vous +voyez l'effet de cette conduite sur moi: elle me tue, elle détruit tout +l'effet de ma vertu passée. + +--Eh bien! Bénédict, je vous le jure; car il m'est impossible de ne pas me +fier à vous quand je vous vois et quand je vous entends. Adieu; demain +nous nous reverrons tous au pavillon. + +Elle lui tendit la main; Bénédict hésita à la toucher. Un tremblement +convulsif l'agitait. À peine l'eut-il effleurée, qu'une sorte de rage +s'empara de lui. Il étreignit Valentine dans ses bras, puis il voulut la +repousser. Alors l'effroyable violence qu'il imposait à sa nature ardente +depuis si longtemps ayant épuisé toutes ses forces, il se tordit les mains +avec fureur et tomba presque mourant sur les marches du prie-Dieu. + +--Prends pitié de moi, dit-il avec angoisse, toi qui as créé Valentine; +rappelle mon âme à toi, éteins ce souffle dévorant qui ronge ma poitrine +et torture ma vie; fais-moi la grâce de mourir. + +Il était si pâle, tant de souffrance se peignait dans ses yeux éteints, +que Valentine le crut réellement sur le point de succomber. Elle se jeta +à genoux près de lui, le pressa sur son coeur avec délire, le couvrit de +caresses et de pleurs, et tomba épuisée elle-même dans ses bras avec des +cris étouffés, en le voyant défaillir et rejeter en arrière sa tête froide +et mourante. + +Enfin elle le rappela à lui-même; mais il était si faible, si accablé, +qu'elle ne voulut point le renvoyer ainsi. Retrouvant toute son énergie +avec la nécessité de le secourir, elle le soutint et le traîna jusqu'à sa +chambre, où elle lui prépara du thé. + +En ce moment, la bonne et douce Valentine redevint l'officieuse et active +ménagère dont la vie était toute consacrée à être utile aux autres. +Ses terreurs de femme et d'amante se calmèrent pour faire place aux +sollicitudes de l'amitié. Elle oublia en quel lieu elle amenait Bénédict +et ce qui devait se passer dans son âme, pour ne songer qu'à secourir ses +sens. L'imprudente ne fit point attention aux regards sombres et farouches +qu'il jetait sur cette chambre où il n'était entré qu'une fois, sur ce +lit où il l'avait vue dormir toute une nuit, sur tous ces meubles qui lui +rappelaient la plus orageuse crise et la plus solennelle émotion de sa +vie. Assis sur un fauteuil, les sourcils froncés, les bras pendants, il +la regardait machinalement errer autour de lui, sans imaginer à quoi elle +s'occupait. + +Quand elle lui apporta le breuvage calmant qu'elle venait de lui préparer, +il se leva brusquement et la regarda d'un air si étrange et si égaré +qu'elle laissa échapper la tasse et recula avec effroi. + +Bénédict jeta ses bras autour d'elle et l'empêcha de fuir. + +--Laissez-moi, s'écria-t-elle, le thé m'a horriblement brûlée. + +En effet, elle s'éloigna en boitant. Il se jeta à genoux et baisa son +petit pied légèrement rougi au travers de son bas transparent, et puis il +faillit mourir encore; et Valentine, vaincue par la pitié, par l'amour, +par la peur surtout, ne s'arracha plus de ses bras quand il revint à la +vie... + +C'était un moment fatal qui devait arriver tôt ou tard. Il y a bien de la +témérité à espérer vaincre une passion, quand on se voit tous les jours et +qu'on a vingt ans. + +Durant les premiers jours, Valentine, emportée au delà de toutes ses +impressions habituelles, ne songea point au repentir; mais ce moment vint +et il fut terrible. + +Alors Bénédict regretta amèrement un bonheur qu'il fallait payer si cher. +Sa faute reçut le plus rude châtiment qui pût lui être infligé: il vit +Valentine pleurer et dépérir de chagrin. + +Trop vertueux l'un et l'autre pour s'endormir dans des joies qu'ils +avaient réprouvées et repoussées si longtemps, leur existence devint +cruelle. Valentine n'était point capable de transiger avec sa conscience. +Bénédict aimait trop passionnément pour sentir un bonheur que ne +partageait plus Valentine. Tous deux étaient trop faibles, trop livrés à +eux-mêmes, trop dominés par les impétueuses sensations de la jeunesse, +pour s'arracher à ces joies pleines de remords. Ils se quittaient avec +désespoir; ils se retrouvaient avec enthousiasme. Leur vie était un combat +perpétuel, un orage toujours renaissant, une volupté sans bornes et un +enfer sans issue. + +Bénédict accusait Valentine de l'aimer peu, de ne pas savoir le préférer à +son honneur, à l'estime d'elle-même, de n'être capable d'aucun sacrifice +complet; et quand ces reproches avaient amené une nouvelle faiblesse de +Valentine, quand il la voyait pleurer avec désespoir et succomber sous de +pâles terreurs, il haïssait le bonheur qu'il venait de goûter; il eût +voulu au prix de son sang en laver le souvenir. Il lui offrait alors de la +fuir, il lui jurait de supporter la vie et l'exil; mais elle n'avait plus +la force de l'éloigner. + +--Ainsi je resterais seule et abandonnée à ma douleur! lui disait-elle; +non, ne me laissez pas ainsi, j'en mourrais; je ne puis plus vivre qu'en +m'étourdissant. Dès que je rentre en moi-même, je sens que je suis perdue; +ma raison s'égare, et je serais capable de couronner mes crimes par le +suicide. Votre présence du moins me donne la force de vivre dans l'oubli +de mes devoirs. Attendons encore, espérons, prions Dieu; seule, je ne puis +plus prier; mais près de vous l'espoir me revient. Je me flatte de trouver +un jour assez de vertu en moi pour vous aimer sans crime. Peut-être m'en +donnerez-vous le premier, car enfin vous êtes plus fort que moi; c'est moi +qui vous repousse et qui vous rappelle toujours. + +Et puis venaient ces moments de passion impétueuse où l'enfer avec ses +terreurs faisait sourire Valentine. Elle n'était pas incrédule alors, elle +était fanatique d'impiété. + +--Eh bien, disait-elle, bravons tout; qu'importe que je perde mon âme? +Soyons heureux sur la terre; le bonheur d'être à toi sera-t-il trop payé +par une éternité de tourments? Je voudrais avoir quelque chose de plus à +te sacrifier; dis, ne sais-tu pas un prix qui puisse m'acquitter envers +toi? + +--Oh! si tu étais toujours ainsi! s'écriait Bénédict. + +Ainsi Valentine, de calme et réservée qu'elle était naturellement, était +devenue passionnée jusqu'au délire par suite d'un impitoyable concours +de malheurs et de séductions qui avaient développé en elle de nouvelles +facultés pour combattre et pour aimer. Plus sa résistance avait été longue +et raisonnée, plus sa chute était violente. Plus elle avait amassé de +forces pour repousser la passion, plus la passion trouvait en elle les +aliments de sa force et de sa durée. + +Un événement que Valentine avait pour ainsi dire oublié de prévoir, vint +faire diversion à ces orages. Un matin, M. Grapp se présenta muni de +pièces en vertu desquelles le château et la terre de Raimbault lui +appartenaient, sauf une valeur de vingt mille francs environ, qui +constituait à l'avenir toute la fortune de madame de Lansac. Les terres +furent immédiatement mises en vente, au plus offrant, et Valentine fut +sommée de sortir, sous vingt-quatre heures, des propriétés de M. Grapp. + +Ce fut un coup de foudre pour ceux qui l'aimaient; jamais fléau céleste ne +causa dans le pays une semblable consternation. Mais Valentine ressentit +moins son malheur qu'elle ne l'eût fait dans une autre situation; elle +pensa, dans le secret de son coeur, que M. de Lansac étant assez vil pour +se faire payer son déshonneur au poids de l'or, elle était pour ainsi dire +quitte envers lui. Elle ne regretta que le pavillon, asile d'un bonheur +pour jamais évanoui, et, après en avoir retiré le peu de meubles qu'il lui +fut permis d'emporter, elle accepta provisoirement un refuge à la ferme de +Grangeneuve, que les Lhéry, en vertu d'un arrangement avec Grapp, étaient +eux-mêmes sur le point de quitter. + + + + +XXXVII. + + +Au milieu de l'agitation que lui causa ce bouleversement de sa destinée, +elle passa quelques jours sans voir Bénédict. Le courage avec lequel elle +supporta l'épreuve de sa ruine raffermit un peu son âme, et elle trouva en +elle assez de calme pour tenter d'autres efforts. + +Elle écrivit à Bénédict: + +«Je vous supplie de ne point chercher à me voir durant cette quinzaine, +que je vais passer dans la famille Lhéry. Comme vous n'êtes point entré +à la ferme depuis le mariage d'Athénaïs, vous n'y sauriez reparaître +maintenant sans afficher nos relations. Quelque invité que vous puissiez +l'être par madame Lhéry, qui regrette toujours votre désunion apparente, +refusez, si vous ne voulez m'affliger beaucoup. Adieu; je ne sais point +ce que je deviendrai, j'ai quinze jours pour m'en occuper. Quand j'aurai +décidé de mon avenir, je vous le ferai savoir, et vous m'aiderez à le +supporter, quel qu'il soit. V.» + +Ce billet jeta une profonde terreur dans l'esprit de Bénédict; il crut y +voir cette décision tant redoutée qu'il avait fait révoquer si souvent à +Valentine, mais qui, à la suite de tant de chagrins, devenait peut-être +inévitable. Abattu, brisé sous le poids d'une vie si orageuse et d'un +avenir si sombre, il se laissa aller au découragement. Il n'avait même +plus l'espoir du suicide pour le soutenir. Sa conscience avait contracté +des engagements envers le fils de Louise; et puis, d'ailleurs, Valentine +était trop malheureuse pour qu'il voulût ajouter ce coup terrible à +tous ceux dont le sort l'avait frappée. Désormais qu'elle était ruinée, +abandonnée, navrée de chagrins et de remords, son devoir, à lui, était de +vivre pour s'efforcer de lui être utile et de veiller sur elle en dépit +d'elle-même. + +Louise avait enfin vaincu cette folle passion qui l'avait si longtemps +torturée. La nature de ses liens avec Bénédict, consolidée et purifiée +par la présence de son fils, était devenue calme et sainte. Son caractère +violent s'était adouci à la suite de cette grande victoire intérieure. Il +est vrai qu'elle ignorait complètement le malheur qu'avait eu Bénédict +d'être trop heureux avec Valentine; elle s'efforçait de consoler celle-ci +de ses pertes, sans savoir qu'elle en avait fait une irréparable, celle de +sa propre estime. Elle passait donc tous ses instants auprès d'elle, et ne +comprenait pas quelles nouvelles anxiétés pesaient sur Bénédict. + +La jeune et vive Athénaïs avait personnellement souffert de ces derniers +événements, d'abord parce qu'elle aimait sincèrement Valentine, et puis +parce que le pavillon fermé, les douces réunions du soir interrompues, +le petit parc abandonné pour jamais, gonflaient son coeur d'une amertume +indéfinissable. Elle s'étonnait elle-même de n'y pouvoir songer sans +soupirer; elle s'effrayait de la longueur de ses jours et de l'ennui de +ses soirées. + +Évidemment il manquait à sa vie quelque chose d'important, et Athénaïs, +qui touchait à peine à sa dix-huitième année, s'interrogeait naïvement à +cet égard sans oser se répondre. Mais, dans tous ses rêves, la blonde et +noble tête du jeune Valentin se montrait parmi des buissons chargés de +fleurs. Sur l'herbe des prairies, elle croyait courir poursuivie par lui; +elle le voyait grand, élancé, souple comme un chamois, franchir les haies +pour l'atteindre; elle folâtrait avec lui, elle partageait ses rires si +francs et si jeunes; puis elle rougissait elle-même en voyant la rougeur +monter sur ce front candide, en sentant cette main frêle et blanche brûler +en touchant la sienne, en surprenant un soupir et un regard mélancolique +à cet enfant, dont elle ne voulait pas se méfier. Toutes les agitations +timides d'un amour naissant, elle les ressentait à son insu. Et quand elle +s'éveillait, quand elle trouvait à son côté ce Pierre Blutty, ce paysan +si rude, si brutal en amour, si dépourvu d'élégance et de charme, elle +sentait son coeur se serrer et des larmes venir au bord de ses paupières. +Athénaïs avait toujours aimé l'aristocratie; un langage élevé, lors même +qu'il était au-dessus de sa portée et de son intelligence, lui semblait +la plus puissante des séductions. Lorsque Bénédict parlait d'arts ou de +sciences, elle l'écoutait avec admiration, parce qu'elle ne le comprenait +pas. C'était par sa supériorité en ce genre qu'il l'avait longtemps +dominée. Depuis qu'elle avait pris son parti de renoncer à lui, le jeune +Valentin, avec sa douceur, sa retenue, la majesté féodale de son beau +profil, son aptitude aux connaissances abstraites, était devenu pour elle +un type de grâce et de perfection. Elle avait longtemps exprimé tout +haut sa prédilection pour lui; mais elle commençait à ne plus oser, car +Valentin grandissait d'une façon effrayante, son regard devenait pénétrant +comme le feu, et la jeune fermière sentait le sang lui monter au visage +chaque fois qu'elle prononçait son nom. + +Le pavillon abandonné était donc un sujet involontaire d'aspirations et de +regrets. Valentin venait bien quelquefois embrasser sa mère et sa tante; +mais la maison du ravin était assez éloignée de la ferme pour qu'il ne pût +faire souvent cette course sans se déranger beaucoup de ses études, et la +première semaine parut mortellement longue à madame Blutty. + +L'avenir devenait incertain. Louise parlait de retourner à Paris avec +son fils et Valentine. D'autres fois, les deux soeurs faisaient le projet +d'acheter une petite maison de paysan et d'y vivre solitaires. Blutty, +qui était toujours jaloux de Bénédict, quoi qu'il n'en eût guère sujet, +parlait d'emmener sa femme en Marche, où il avait des propriétés. De +toutes les manières, il faudrait s'éloigner de Valentin; Athénaïs ne +pouvait plus y penser sans des regrets qui portaient une vive lumière dans +les secrets de son coeur. + +Un jour, elle se laissa entraîner par le plaisir de la promenade jusqu'à +un pré fort éloigné, qu'en bonne fermière elle voulait parcourir. Ce pré +touchait au bois de Vavray, et le ravin n'était pas loin sur la lisière du +bois. Or, il arriva que Bénédict et Valentin se promenaient par là; que le +jeune homme aperçut, sur le vert foncé de la prairie, la taille alerte et +bien prise de madame Blutty, et qu'il franchît la haie sans consulter +son mentor pour aller la rejoindre. Bénédict se rapprocha d'eux, et ils +causèrent quelque temps ensemble. + +Alors Athénaïs, qui avait pour son cousin un reste de ce vif intérêt qui +rend l'amitié d'une femme pour un homme si complaisante et si douce, +s'aperçut des ravages que depuis quelques jours surtout, le chagrin avait +faits en lui. L'altération de ses traits l'effraya, et, passant son bras +sous le sien, elle le pria avec instance de lui dire franchement la cause +de sa tristesse et l'état de sa santé. Comme elle s'en doutait un peu, +elle eut la délicatesse de renvoyer Valentin à quelque distance, en le +chargeant de lui rapporter son ombrelle oubliée sous un arbre. + +Il y avait si longtemps que Bénédict se contraignait pour cacher sa +souffrance à tous les yeux, que l'affection de sa cousine lui fut douce. +Il ne put résister au besoin de s'épancher, lui parla de son attachement +pour Valentine, de l'inquiétude où il vivait séparé d'elle, et finit par +lui avouer qu'il était réduit au désespoir par la crainte de la perdre à +jamais. + +Athénaïs, dans sa candeur, ne voulut pas voir dans cette passion, qu'elle +connaissait depuis longtemps, le côté délicat, qui eût fait reculer une +personne plus prudente. Dans la sincérité de son âme, elle ne croyait pas +Valentine capable d'oublier ses principes, et jugeait cet amour aussi pur +que celui qu'elle éprouvait pour Valentin. Elle s'abandonna donc à l'élan +de la sympathie, et promit qu'elle solliciterait de Valentine une décision +moins rigide que celle qu'elle méditait... + +--Je ne sais si je réussirai, lui dit-elle avec cette franchise expansive +qui la rendait aimable en dépit de ses travers; mais je vous jure que je +travaillerai à votre bonheur comme au mien propre. Puissé-je vous prouver +que je n'ai jamais cessé d'être votre amie! + +Bénédict, touché de cet élan d'amitié généreuse, lui baisa la main avec +reconnaissance. Valentin, qui revenait en ce moment avec l'ombrelle, vit +ce mouvement, et devint tour à tour si rouge et si pâle qu'Athénaïs s'en +aperçut et perdit elle-même contenance; mais, tâchant de se donner un air +solennel et important: + +--Il faudra nous revoir, dit-elle à Bénédict, pour nous entendre sur cette +grande affaire. Comme je suis étourdie et maladroite, j'aurai besoin de +votre direction. Je viendrai donc demain me promener par ici, et vous +dire ce que j'aurai obtenu. Nous aviserons au moyen d'obtenir davantage. +À demain! + +Et elle s'éloigna légèrement avec un signe de tête amical à son cousin; +mais ce n'est pas lui qu'elle regarda en prononçant son dernier mot. + +Le lendemain, en effet, ils eurent une nouvelle conférence. Tandis que +Valentin errait en avant sur le sentier du bois, Athénaïs raconta à son +cousin le peu de succès de ses tentatives. Elle avait trouvé Valentine +impénétrable. Cependant elle ne se décourageait pas, et durant toute une +semaine elle travailla de tout son pouvoir à rapprocher les deux amants. + +La négociation ne marcha pas très-vite. Peut-être la jeune +plénipotentiaire n'était-elle pas fâchée de multiplier les conférences +dans la prairie. Dans les intervalles de ces causeries avec Bénédict, +Valentin se rapprochait, et se consolait d'être exclu du secret en +obtenant un sourire et un regard qui valaient plus que mille paroles. Et +puis, quand les deux cousins s'étaient tout dit, Valentin courait après +les papillons avec Athénaïs, et, tout en folâtrant, il réussissait à +toucher sa main, à effleurer ses cheveux, à lui ravir quelque ruban ou +quelque fleur. À dix-sept ans, on en est encore à la poésie de Dorat. + +Bénédict, lors même que sa cousine ne lui apportait aucune bonne nouvelle, +était heureux d'entendre parler de Valentine. Il l'interrogeait sur les +moindres actes de sa vie, il se faisait redire mot pour mot ses entretiens +avec Athénaïs. Enfin, il s'abandonnait à la douceur d'être encouragé et +consolé, sans se douter des funestes conséquences que devaient avoir ses +relations si pures avec sa cousine. + +Pendant ce temps, Pierre Blutty était allé en Marche pour donner un coup +d'oeil à ses affaires particulières. À la fin de la semaine, il revint par +un village où se tenait une foire, et où il s'arrêta pour vingt-quatre +heures. Il y rencontra son ami Simonneau. + +Un malheureux hasard avait voulu que Simonneau se fût énamouré depuis peu +d'une grosse gardeuse d'oies, dont la chaumière était située dans un +chemin creux à trois pas de la prairie. Il s'y rendait chaque jour, et +de la lucarne d'un grenier à foin qui servait de temple à ses amours +rustiques, il voyait passer et repasser dans le sentier Athénaïs, appuyée +sur le bras de Bénédict. Il ne manqua pas d'incriminer ces rendez-vous. +Il se rappelait l'ancien amour de mademoiselle Lhéry pour son cousin; il +savait la jalousie de Pierre Blutty, et il n'imaginait pas qu'une femme +pût venir trouver un homme, causer confidentiellement avec lui, sans y +porter des sentiments et des intentions contraires à la fidélité +conjugale. + +Dans son gros bon sens, il se promit d'avertir Pierre Blutty, et il n'y +manqua pas. Le fermier entra dans une fureur épouvantable, et voulut +partir sur-le-champ pour assommer son rival et sa femme. Simonneau le +calma un peu en lui faisant observer que le mal n'était peut-être pas +aussi grand qu'il pouvait le devenir. + +--Foi de Simonneau, lui dit-il, j'ai presque toujours vu _le garçon à +mademoiselle Louise_ avec eux, mais à environ trente pas; il pouvait les +voir, aussi je pense bien qu'ils ne pouvaient pas faire grand mal; mais +ils pouvaient en dire; car, lorsqu'il s'approchait d'eux, ils avaient soin +de le renvoyer. Ta femme lui tapait doucement sur la joue, et le faisait +courir bien loin, afin de causer à son aise apparemment. + +--Voyez-vous, l'effrontée! disait Pierre Blutty en se mordant les poings. +Ah! je devais bien m'en douter que cela finirait ainsi. Ce freluquet-là! +il en conte à toutes les femmes. Il a fait la cour à mademoiselle Louise +en même temps qu'à ma femme avant son mariage. Depuis, il est au _su_ de +tout le monde qu'il a osé courtiser madame de Lansac. Mais celle-là est +une femme honnête et respectable, qui a refusé de le voir, et qui a +déclaré qu'il ne mettrait jamais les pieds à la ferme tant qu'elle y +serait. Je le sais bien, peut-être! j'ai entendu qu'elle le disait à sa +soeur, le jour où elle est venue loger chez nous. Maintenant, faute de +mieux, ce monsieur veut bien revenir à ma femme! Qu'est-ce qui me répondra +d'ailleurs qu'ils ne s'entendent pas depuis longtemps? Pourquoi était-elle +si entichée, ces derniers mois, d'aller au château tous les soirs, contre +mon gré? C'est qu'elle le voyait là. Et il y a un diable de parc où ils se +promenaient tous deux tant qu'ils voulaient. Vingt mille tonnerres! je +m'en vengerai! À présent qu'on a fermé le parc, ils se donnent rendez-vous +dans le bois, c'est tout clair! Sais-je ce qui se passe la nuit? Mais, +triple diable! me voici; nous verrons si cette fois Satan défendra sa +peau. Je leur ferai voir qu'on n'insulte pas impunément Pierre Blutty. + +--S'il te faut un camarade, tu sais que je suis là, répondit Simonneau. + +Les deux amis se pressèrent la main et prirent ensemble le chemin de la +ferme. + +Cependant Athénaïs avait si bien plaidé pour Bénédict, elle avait avec +tant de candeur et de zèle défendu la cause de l'amour; elle avait surtout +si bien peint sa tristesse, l'altération de sa santé, sa pâleur, ses +anxiétés; elle l'avait montré si soumis, si timide, que la faible +Valentine s'était laissé fléchir. En secret même, elle avait été bien aise +de voir solliciter son rappel; car à elle aussi les journées semblaient +bien longues et sa résolution bien cruelle. + +Bientôt il n'avait plus été question que de la difficulté de se voir. + +--Je suis forcée, avait dit Valentine, de me cacher de cet amour comme +d'un crime. Un ennemi que j'ignore, et qui sans doute me surveille de bien +près, a réussi à me brouiller avec ma mère. Maintenant je sollicite mon +pardon; car quel autre appui me reste? Mais si je me compromets par +quelque nouvelle imprudence, elle le saura, et il ne faudra plus espérer +la fléchir. Je ne puis donc pas aller avec toi à la prairie. + +--Non, sans doute, dit Athénaïs, mais il peut venir ici. + +--Y songes-tu? reprit Valentine. Outre que ton mari s'est prononcé souvent +à cet égard d'une manière hostile, et que la présence de Bénédict à la +ferme pourrait faire naître des querelles dans ta famille et dans ton +ménage, rien ne serait plus manifeste pour me compromettre que cette +démarche, après deux ans écoulés sans reparaître ici. Son retour serait +remarqué et commenté comme un événement, et nul ne pourrait douter que +j'en fusse la cause. + +--Tout cela est fort bien, dit Athénaïs; mais qui l'empêche de venir ici à +la brune, sans être observé? Nous voici en automne, les jours sont courts; +à huit heures il fait nuit noire; à neuf heures tout le monde est couché; +mon mari, qui est un peu moins dormeur que les autres, est absent. Quand +Bénédict serait, je suppose, à la porte du verger sur les neuf heures et +demie, quand j'irais le lui ouvrir, quand vous causeriez dans la salle +basse une heure ou deux, quand il retournerait chez lui vers onze heures, +avant le lever de la lune, eh bien! qu'y aurait-il de si difficile et de +si dangereux? + +Valentine fit bien des objections. Athénaïs insista, supplia, pleura +même, déclara que ce refus causerait la mort de Bénédict. Elle finit par +l'emporter. Le lendemain elle courut triomphante à la prairie, et y porta +cette bonne nouvelle. + +Le soir même, Bénédict, muni des instructions de sa protectrice, et +connaissant parfaitement les lieux, fut introduit auprès de Valentine, +et passa deux heures avec elle; il réussit, dans cette entrevue, à +reconquérir tout son empire. Il la rassura sur l'avenir, lui jura de +renoncer à tout bonheur qui lui coûterait un regret, pleura d'amour et de +joie à ses pieds, et la quitta, heureux de la voir plus calme et plus +confiante, après avoir obtenu un second rendez-vous pour le lendemain. + +Mais le lendemain Pierre Blutty et Georges Simonneau arrivèrent à +la ferme. Blutty dissimula assez bien sa fureur et observa sa femme +attentivement. Elle n'alla point A la prairie, il n'en était plus besoin; +et d'ailleurs elle craignait d'être suivie. + +Blutty prit des renseignements autour de lui avec autant d'adresse qu'il +en fut capable, et il est vrai de dire que les paysans n'en manquent point +lorsqu'une des cordes épaisses de leur sensibilité est enfin mise en jeu. +Tout en affectant un air d'indifférence assez bien joué, il eut tout le +jour l'oeil et l'oreille au guet. D'abord il entendit un garçon de charrue +dire à son compagnon que Charmette, la grande chienne fauve de la ferme, +n'avait pas cessé d'aboyer depuis neuf heures et demie jusqu'à minuit. +Ensuite il se promena dans le verger, et vit le sommet d'un mur en pierres +sèches qui l'entourait un peu dérangé. Mais un indice plus certain, ce fut +un talon de botte marqué en plusieurs endroits sur la glaise du fossé. Or, +personne à la ferme ne faisait usage de bottes; on n'y connaissait que les +sabots ou les souliers ferrés à triple rang de clous. + +Alors Blutty n'eut plus de doutes. Pour s'emparer à coup sûr de son ennemi, +il sut renfermer sa colère et sa douleur, et vers le soir il embrassa +assez cordialement sa femme, en disant qu'il allait passer la nuit à une +métairie que possédait Simonneau, à une demi-lieue de là. On venait de +finir les vendanges; Simonneau, qui avait fait sa récolte un des derniers, +avait besoin d'aide pour surveiller et contenir pendant cette nuit la +fermentation de ses cuves. Cette fable n'inspira de doute à personne; +Athénaïs se sentait trop innocente pour s'effrayer des projets de son +mari. + +Il se retira donc chez son compagnon, et brandissant avec fureur une de +ces lourdes fourches en fer dont on se sert dans le pays pour _afféter_ le +foin sur les charrettes en temps de récolte, il attendit la nuit avec une +cuisante impatience. Pour lui donner du coeur et du sang-froid, Simonneau +le fit boire. + + + + +XXXVIII + + +Sept heures sonnèrent. La soirée était froide et triste. Le vent mugissait +sur le chaume de la maisonnette, et le ruisseau, gonflé par les pluies +des jours précédents, remplissait le ravin de son murmure plaintif et +monotone. Bénédict se préparait à quitter son jeune ami, et il commençait, +comme la veille, à lui bâtir une fable sur la nécessité de sortir à une +pareille heure, lorsque Valentin l'interrompit. + +--Pourquoi me tromper? lui dit-il tout à coup en jetant sur la table d'un +air résolu le livre qu'il tenait. Vous allez à la ferme. + +Immobile de surprise, Bénédict ne trouva point de réponse. + +--Eh bien, mon ami, dit le jeune homme avec une amertume concentrée, allez +donc, et soyez heureux, vous le méritez mieux que moi; et si quelque chose +peut adoucir ce que je souffre, c'est de vous avoir pour rival. + +Bénédict tombait des nues; les hommes ont peu de perspicacité pour ces +sortes de découvertes, et d'ailleurs ses propres chagrins l'avaient trop +absorbé depuis longtemps pour qu'il pût s'être aperçu que l'amour avait +fait irruption aussi chez cet enfant dont il avait la tutelle. Étourdi de +ce qu'il entendait, il s'imagina que Valentin était amoureux de sa tante, +et son sang se glaça de surprise et de chagrin. + +--Mon ami, dit Valentin en se jetant sur une chaise d'un air accablé, +je vous offense, je vous irrite, je vous afflige peut-être! Vous que +j'aime tant! me voilà forcé de lutter contre la haine que vous m'inspirez +quelquefois! Tenez, Bénédict, prenez garde à moi, il y a des jours où je +suis tenté de vous assassiner. + +--Malheureux enfant! s'écria Bénédict en lui saisissant fortement le bras; +vous osez nourrir un pareil sentiment pour celle que vous devriez +respecter comme votre mère! + +--Comme ma mère, reprit-il avec un sourire triste; elle serait bien jeune, +ma mère! + +--Grand Dieu! dit Bénédict consterné, que dira Valentine? + +--Valentine! Et que lui importe? D'ailleurs, pourquoi n'a-t-elle pas prévu +ce qui arriverait? Pourquoi a-t-elle permis que chaque soir nous réunît +sous ses yeux? Et vous-même pourquoi m'avez-vous pris pour le confident +et le témoin de vos amours? Car vous l'aimez, maintenant je ne puis m'y +tromper. Hier, je vous ai suivi, vous alliez à la ferme, et je ne suppose +point que vous y alliez si secrètement pour voir ma mère ou ma tante. +Pourquoi vous en cacheriez-vous? + +--Ah ça, que voulez-vous donc dire? s'écria Bénédict dégagé d'un poids +énorme; vous me croyez amoureux de ma cousine? + +--Qui ne le serait? répondit le jeune homme avec un naïf enthousiasme. + +--Viens, mon enfant, dit Bénédict en le pressant contre sa poitrine. +Crois-tu à la parole d'un ami? Eh bien! je te jure sur l'honneur que je +n'eus jamais d'amour pour Athénaïs, et que je n'en aurai jamais. Es-tu +content maintenant? + +--Serait-il vrai? s'écria Valentin en l'embrassant avec transport; mais, +en ce cas, que vas-tu donc faire à la ferme? + +--M'occuper, répondit Bénédict embarrassé, d'une affaire importante pour +l'existence de madame de Lansac. Forcé de me cacher pour ne pas rencontrer +Blutty, avec lequel je suis brouillé, et qui pourrait à juste titre +s'offenser de ma présence chez lui, je prends quelques précautions pour +parvenir auprès de ma tante. Ses intérêts exigent tous mes soins... C'est +une affaire d'argent que tu comprendrais peu... Que t'importe, d'ailleurs? +Je te l'expliquerai plus tard, il faut que je parte. + +--Il suffit, dit Valentin; je n'ai pas d'explication à vous demander. Vos +motifs ne peuvent être que nobles et généreux. Mais permets-moi de +t'accompagner, Bénédict. + +--Je le veux bien, pendant une partie du chemin, répondit-il. + +Ils sortirent ensemble. + +--Pourquoi ce fusil? dit Bénédict en voyant Valentin passer à ses côtés +l'arme sur l'épaule. + +--Je ne sais. Je veux aller avec toi jusqu'à la ferme. Ce Pierre Blutty te +hait, je le sais. S'il te rencontrait, il te ferait un mauvais parti. Il +est lâche et brutal; laisse-moi t'escorter. Tiens, hier soir je n'ai pu +dormir tant que tu n'as pas été rentré. Je faisais des rêves affreux; et à +présent que j'ai le coeur déchargé d'une horrible jalousie, à présent que +je devrais être heureux, je me sens dans l'humeur la plus noire que j'aie +eue de ma vie. + +--Je t'ai dit souvent, Valentin, que tu as les nerfs d'une femme. Pauvre +enfant! Ton amitié m'est douce pourtant. Je crois qu'elle réussirait à me +faire supporter la vie quand tout le reste me manquerait. + +Ils marchèrent quelque temps en silence, puis ils reprirent une +conversation interrompue et brisée à chaque instant. Bénédict sentait +son coeur se gonfler de joie à l'approche du moment qui devait le réunir +à Valentine. Son jeune compagnon, d'une nature plus frêle et plus +impressionnable, se débattait sous le poids de je ne sais quel +pressentiment. Bénédict voulut lui montrer la folie de son amour pour +Athénaïs, et l'engager à lutter contre ce penchant dangereux. Il lui fit +des maux de la passion une peinture sinistre, et pourtant d'ardentes +palpitations de joie démentaient intérieurement ses paroles. + +--Tu as raison peut-être! lui dit Valentin. Je crois que je suis destiné à +être malheureux. Du moins je le crois ce soir, tant je me sens oppressé et +abattu. Reviens de bonne heure, entends-tu? ou laisse-moi t'accompagner +jusqu'au verger. + +--Non, mon enfant, non, dit Bénédict en s'arrêtant sous un vieux saule qui +formait l'angle du chemin. Rentre; je serai bientôt près de toi, et je +reprendrai ma mercuriale. Eh bien! qu'as-tu? + +--Tu devrais prendre mon fusil. + +--Quelle folie! + +--Tiens, écoute! dit Valentin. + +Un cri rauque et funèbre partit au-dessus de leurs têtes. + +--C'est un engoulevent, répondit Bénédict. Il est caché dans le tronc +pourri de cet arbre. Veux-tu l'abattre? Je vais le faire partir. + +Il donna un coup de pied contre l'arbre. L'oiseau partit d'un vol oblique +et silencieux. Valentin l'ajusta, mais il faisait trop sombre pour qu'il +pût l'atteindre. L'engoulevent s'éloigna en répétant son cri sinistre. + +--Oiseau de malheur! dit le jeune homme, je t'ai manqué! n'est-ce pas +celui-là que les paysans appellent _l'oiseau de la mort_? + +--Oui, dit Bénédict avec indifférence; ils prétendent qu'il chante sur la +tête d'un homme une heure avant sa fin. Gare à nous! nous étions sous cet +arbre quand il a chanté. + +Valentin haussa les épaules, comme s'il eût été honteux de ses puérilités. +Cependant il pressa la main de son ami avec plus de vivacité que de +coutume. + +--Reviens bientôt, lui dit-il. + +Et ils se séparèrent. + +Bénédict entra sans bruit et trouva Valentine à la porte de la maison. + +--J'ai de grandes nouvelles à vous apprendre, lui dit-elle; mais ne +restons pas dans cette salle, la première personne venue pourrait nous y +surprendre. Athénaïs me cède sa chambre pour une heure. Suivez-moi. + +Depuis le mariage de la jeune fermière, on avait arrangé et décoré, pour +les nouveaux époux, une assez jolie chambre au rez-de-chaussée. Athénaïs +l'avait offerte à son amie, et avait été attendre la fin de sa conférence +dans la chambre que celle-ci occupait à l'étage supérieur. + +Valentine y conduisit Bénédict. + +Pierre Blutty et Georges Simonneau quittèrent, à peu près à la même heure, +la métairie où ils avaient passé l'après-dîné. Tous deux suivaient en +silence un chemin creux sur le bord de l'Indre. + +--Sacrebleu! Pierre, tu n'es pas un homme, dit Georges en s'arrêtant. On +dirait que tu vas faire un crime. Tu ne dis rien, tu as été pâle et défait +comme un linceul tout le jour, à peine si tu marches droit. Comment! c'est +pour une femme que tu te laisses ainsi démoraliser? + +--Ce n'est plus tant l'amour que j'ai pour la femme, répondit Pierre d'une +voix creuse et en s'arrêtant, que la haine que j'ai pour l'homme. Celle-là +me fige le sang autour du coeur; et quand tu dis que je vais faire un +crime, je crois que tu ne te trompes pas. + +--Ah ça, plaisantes-tu? dit Georges en s'arrêtant à son tour. Je me suis +associé avec toi pour donner une _roulée_. + +--Une _roulée_ jusqu'à ce que mort s'ensuive, reprit l'autre d'un ton +grave. Il y a assez longtemps que sa figure me fait souffrir. Il faut que +l'un de nous deux cède la place à l'autre cette nuit. + +--Diable! c'est plus sérieux que je ne pensais. Qu'est-ce donc que tu +tiens là en guise de bâton? Il fait si noir! Est-ce que tu t'es obstiné à +emporter cette diable de fourche? + +--Peut-être! + +--Mais, dis donc, n'allons pas nous jeter dans une affaire qui nous +mènerait aux assises, da! Cela ne m'amuserait pas, moi qui ai femme et +enfants! + +--Si tu as peur, ne viens pas! + +--J'irai, mais pour t'empêcher de faire un mauvais coup. + +Ils se remirent en marche. + +--Écoutez, dit Valentine en tirant de son sein une lettre cachetée de +noir; je suis bouleversée, et ce que je sens en moi me fait horreur de +moi-même. Lisez; mais si votre coeur est aussi coupable que le mien, +taisez-vous, car j'ai peur que la terre ne s'ouvre pour nous engloutir. + +Bénédict, effrayé, ouvrit la lettre; elle était de Franck, le valet de +chambre de M. de Lansac. M. de Lansac venait d'être tué en duel. + +Le sentiment d'une joie cruelle et violente envahit toutes les facultés de +Bénédict. Il se mit à marcher avec agitation dans la chambre pour dérober +à Valentine une émotion qu'elle condamnait, mais dont elle-même ne pouvait +se défendre. Ses efforts furent vains. Il s'élança vers elle, et, tombant +à ses pieds, il la pressa contre sa poitrine dans un transport d'ivresse +sauvage. + +--À quoi bon feindre un recueillement hypocrite? s'écria-t-il. Est-ce toi, +est-ce Dieu que je pourrais tromper? N'est-ce pas Dieu qui règle nos +destinées? N'est-ce pas lui qui te délivre de la chaîne honteuse de +ce mariage? N'est-ce pas lui qui purge la terre de cet homme faux et +stupide?... + +--Taisez-vous! dit Valentine en lui mettant ses mains sur la bouche. +Voulez-vous donc attirer sur nous la vengeance du ciel? N'avons-nous pas +assez offensé la vie de cet homme? faut-il l'insulter jusqu'après sa mort! +Oh! taisez-vous, cela est un sacrilège. Dieu n'a peut-être permis cet +événement que pour nous punir et nous rendre plus misérables encore. + +--Craintive et folle Valentine! que peut-il donc nous arriver maintenant? +N'es-tu pas libre? L'avenir n'est-il pas à nous? Eh bien! n'insultons pas +les morts, j'y consens. Bénissons, au contraire, la mémoire de cet homme +qui s'est chargé d'aplanir entre nous les distances de rang et de fortune. +Béni soit-il pour t'avoir faite pauvre et délaissée comme te voilà! car +sans lui je n'aurais pu prétendre à toi. Ta richesse, ta considération, +eussent été des obstacles que ma fierté n'eût pas voulu franchir... +À présent tu m'appartiens, tu ne peux pas, tu ne dois pas m'échapper, +Valentine; je suis ton époux, j'ai des droits sur toi. Ta conscience, +ta religion, t'ordonnent de me prendre pour appui et pour vengeur. Oh! +maintenant, qu'on vienne t'insulter dans mes bras, si on l'ose! Moi, je +comprendrai mes devoirs; moi, je saurai la valeur du dépôt qui m'est +confié; moi, je ne te quitterai pas; je veillerai sur toi avec amour! Que +nous serons heureux! Vois donc comme Dieu est bon! comme, après les rudes +épreuves, il nous envoie les biens dont nous étions avides! Te souviens-tu +qu'un jour tu regrettais ici de n'être pas fermière, de ne pouvoir +te soustraire à l'esclavage d'une vie opulente pour vivre en simple +villageoise sous un toit de chaume? Eh bien, voilà ton voeu exaucé. Tu +seras suzeraine dans la chamière du ravin; tu courras parmi les taillis +avec ta chèvre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-même, tu dormiras +sans crainte et sans souci sur le sein d'un paysan. Chère Valentine, que +tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses! Que tu seras adorée +et obéie dans ta nouvelle demeure! Tu n'auras qu'un serviteur et qu'un +esclave, ce sera moi; mais j'aurai plus de zèle à moi seul que toute +une livrée. Tous les ouvrages pénibles me concerneront; toi, tu n'auras +d'autre soin que d'embellir ma vie et de dormir parmi les fleurs à mon +côté. + +Et d'ailleurs nous serons riches. J'ai doublé déjà la valeur de mes terres; +j'ai mille francs de rente! et toi, quand tu auras vendu ce qui te reste, +tu en auras à peu près autant. Nous arrondirons notre propriété. Oh! ce +sera une terre magnifique! Nous aurons ta bonne Catherine pour factotum. +Nous aurons une vache et son veau, que sais-je?... Allons, réjouis-toi +donc, fais donc des projets avec moi!... + +--Hélas! je suis accablée de tristesse, dit Valentine, et je n'ai pas la +force de repousser vos rêves. Ah! parle-moi parle-moi encore de ce bonheur; + dis-moi qu'il ne peut nous fuir: je voudrais y croire. + +--Et pourquoi donc t'y refuser? + +--Je ne sais, dit-elle en mettant sa main sur sa poitrine, je sens là un +poids qui m'étouffe. Le remords! Oh! oui, c est le remords! je n'ai pas +mérité d'être heureuse, moi, je ne dois pas l'être. J'ai été coupable; +j'ai trahi mes serments; j'ai oublié Dieu; Dieu me doit des châtiments, et +non des récompenses. + +--Chasse ces noires idées. Pauvre Valentine! te laisseras-tu donc ainsi +ronger et flétrir par le chagrin? En quoi donc as-tu été si criminelle? +N'as-tu pas résisté assez longtemps? N'est-ce pas moi qui suis le +coupable? N'as-tu pas expié ta faute par ta douleur? + +--Oh! oui, mes larmes auraient dû m'en laver! Mais, hélas! chaque jour +m'enfonçait plus avant dans l'abîme; et qui sait si je n'y aurais pas +croupi toute ma vie? Quel mérite aurai-je à présent? Comment réparerai-je +le passé? Toi-même, pourras-tu m'aimer toujours? Auras-tu confiance en +celle qui a trahi ses premiers serments? + +--Mais, Valentine, pense donc à tout ce qui devrait te servir d'excuse. +Songe donc à ta position malheureuse et fausse. Rappelle-toi ce mari qui +t'a poussée à ta perte avec préméditation, à cette mère qui a refusé de +t'ouvrir ses bras dans le danger, à cette vieille femme qui n'a trouvé +rien de mieux à te dire à son lit de mort que ces religieuses paroles: +_Ma fille, prends un amant de ton rang_. + +--Ah! il est vrai, dit Valentine faisant un amer retour sur le passé, ils +traitaient tous la vertu avec une incroyable légèreté. Moi seule, qu'ils +accusaient, je concevais la grandeur de mes devoirs, et je voulais faire +du mariage une obligation réciproque et sacrée. Mais ils riaient de ma +simplicité; l'un me parlait d'argent, l'autre de dignité, un troisième de +convenances. L'ambition ou le plaisir, c'était là toute la morale de leurs +actions, tout le sens de leurs préceptes; ils m'invitaient à faillir et +m'exhortaient à savoir seulement professer les dehors de la vertu. Si, au +lieu d'être le fils d'un paysan, tu eusses été duc et pair, mon pauvre +Bénédict, ils m'auraient portée en triomphe! + +--Sois-en sûre, et ne prends donc plus les menaces de leur sottise et leur +méchanceté pour les reproches de ta conscience. + +Lorsque onze heures sonnèrent au _coucou_ de la ferme, Bénédict s'apprêta +à quitter Valentine. Il avait réussi à la calmer, à l'enivrer d'espoir, à +la faire sourire; mais au moment où il la pressa contre son coeur pour lui +dire adieu, elle fut saisie d'une étrange terreur. + +--Et si j'allais te perdre! lui dit-elle en pâlissant. Nous avons prévu +tout, hormis cela! Avant que tout ce bonheur se réalise, tu peux mourir, +Bénédict! + +--Mourir! lui dit-il en la couvrant de baisers, est-ce qu'on meurt quand +on s'aime ainsi? + +Elle lui ouvrit doucement la porte du verger, et l'embrassa encore sur le +seuil. + +--Te souviens-tu, lui dit-il tout bas, que tu m'as donné ici ton premier +baiser sur le front?... + +--À demain! lui répondit-elle. + +Elle avait à peine regagné sa chambre qu'un cri profond et terrible +retentit dans le verger; ce fut le seul bruit; mais il fut horrible, et +toute la maison l'entendit. + +En approchant de la ferme, Pierre Blutty avait vu de la lumière dans la +chambre de sa femme, qu'il ne savait pas être occupée par Valentine. Il +avait vu passer distinctement deux ombres sur le rideau, celle d'un homme +et celle d'une femme; plus de doutes pour lui. En vain Simonneau avait +voulu le calmer; désespérant d'y parvenir et craignant d'être inculpé dans +une affaire criminelle, il avait pris le parti de s'éloigner. Blutty avait +vu la porte s'entr'ouvrir, un rayon de lumière qui s'en échappait lui +avait fait reconnaître Bénédict; une femme venait derrière lui, il ne put +voir son visage parce que Bénédict le lui cacha en l'embrassant; mais ce +ne pouvait être qu'Athénaïs. Le malheureux jaloux dressa alors sa fourche +de fer au moment où Bénédict, voulant franchir la clôture du verger, monta +sur le mur en pierres sèches à l'endroit qui portait encore les traces de +son passage de la veille; il s'élança pour sauter et se jeta sur l'arme +aiguë; les deux pointes s'enfoncèrent bien avant dans sa poitrine, et il +tomba baigné dans son sang. + +À cette même place, deux ans auparavant, il avait soutenu Valentine dans +ses bras la première fois qu'elle était venue furtivement à la ferme pour +voir sa soeur. + +Une rumeur affreuse s'éleva dans la maison à la vue de ce crime; Blutty +s'enfuit et s'alla remettre à la discrétion du procureur du roi. Il lui +raconta franchement l'affaire: l'homme était son rival, il avait été +assassiné dans le jardin du meurtrier; celui-ci pouvait se défendre en +assurant qu'il l'avait pris pour un voleur. Aux yeux de la loi il devait +être acquitté; aux yeux du magistrat auquel il confiait avec franchise la +passion qui l'avait fait agir et le remords qui le déchirait, il trouva +grâce. Il fût résulté des débats un horrible scandale pour la famille +Lhéry, la plus nombreuse et la plus estimée du département. Il n'y eut +point de poursuites contre Pierre Blutty. + +On apporta le cadavre dans la salle. + +Valentine recueillit encore un sourire, une parole d'amour et un regard +vers le ciel. Il mourut sur son sein. + +Alors elle fut entraînée dans sa chambre par Lhéry, tandis que madame +Lhéry emmenait de son côté Athénaïs évanouie. + +Louise, pâle, froide, et conservant toute sa raison, toutes ses facultés +pour souffrir, resta seule auprès du cadavre. + +Au bout d'une heure Lhéry vint la rejoindre. + +--Votre soeur est bien mal, lui dit le vieillard consterné. Vous devriez +aller la secourir. Je remplirai, moi, le triste devoir de rester ici. + +Louise ne répondit rien, et entra dans la chambre de Valentine. + +Lhéry l'avait déposée sur son lit. Elle avait la face verdâtre, ses yeux +rouges et ardents ne versaient pas de larmes. Ses mains étaient raidies. +autour de son cou; une sorte de râle convulsif s'exhalait de sa poitrine. + +Louise, pâle aussi, mais calme en apparence, prit un flambeau et se pencha +vers sa soeur. + +Quand ces deux femmes se regardèrent, il y eut entre elles comme un +magnétisme horrible. Le visage de Louise exprimait un mépris féroce, une +haine glaciale; celui de Valentine, contracté par la terreur, cherchait +vainement à fuir ce terrible examen, cette vengeresse apparition. + +--Ainsi, dit Louise en passant sa main furieuse dans les cheveux épars de +Valentine, comme si elle eût voulu les arracher, c'est vous qui l'avez tué! + +--Oui, c'est moi! moi! moi! bégaya Valentine hébétée. + +--Cela devait arriver, dit Louise. Il l'a voulu; il s'est attaché à votre +destinée, et vous l'ayez perdu! Eh bien! achevez votre tâche, prenez aussi +ma vie; car ma vie, c'était la sienne, et moi je ne lui survivrai pas! +Savez-vous quel double coup vous avez frappé? Non, vous ne vous flattiez +pas d'avoir fait tant de mal! Eh bien! triomphez! Vous m'avez supplantée, +vous m'avez rongé le coeur tous les jours de votre vie, et vous venez d'y +enfoncer le couteau. C'est bien! Valentine, vous avez complété l'oeuvre de +votre race. Il était écrit que de votre famille sortiraient pour moi tous +les maux. Vous avez été la fille de votre mère, la fille de votre père, +qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang! C'est vous qui m'avez +attirée dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un +basilic, m'y avez fascinée et attachée afin d'y dévorer mes entrailles à +votre aise. Ah! vous ne savez pas comme vous m'avez fait souffrir! Le +succès a dû passer votre attente. Vous ne savez pas comme je l'aimais, cet +homme qui est mort! mais vous lui aviez jeté un charme, et il ne voyait +plus clair autour de lui. Oh! je l'aurais rendu heureux, moi! Je ne +l'aurais pas torturé comme vous avez fait! Je lui aurais sacrifié une +vaine gloire et d'orgueilleux principes. Je n'aurais pas fait de sa vie +un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se +serait pas flétrie sous mes caresses égoïstes! Je ne l'aurais pas condamné +à dépérir rongé de chagrins et de privations. Ensuite je ne l'aurais +pas attiré dans un piège pour le livrer à un assassin. Non! il serait +aujourd'hui plein d'avenir et de vie, s'il eût voulu m'aimer! Soyez +maudite, vous qui l'en avez empêché! + +En proférant ces imprécations, la malheureuse Louise s'affaiblit, et finit +par tomber mourante aux pieds de sa soeur. + +Quand elle revint à la vie, elle ne se souvint plus de ce qu'elle avait +dit. Elle soigna Valentine avec amour; elle l'accabla de caresses et +de larmes. Mais elle ne put effacer l'affreuse impression que cette +confession involontaire lui avait faite. Dans ses accès de fièvre, +Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les +terreurs de la démence. + +Elle mourut huit jours après. La religion versa quelque baume sur ses +derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la +terre au ciel. + +Louise avait tant souffert, que ses facultés, rompues au joug de la +douleur, trempées au feu des passions dévorantes, avaient acquis une force +surnaturelle. Elle résista à ce coup affreux, et vécut pour son fils. + +Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa méprise. Malgré la rudesse +de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrètement. +Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait à un +reproche l'exaspérait, parce que le reproche s'élevait encore plus haut +en lui-même. Il eut peu de relations avec sa famille durant l'année qui +suivit son crime. Athénaïs faisait de vains efforts pour dissimuler +l'effroi et l'éloignement qu'il lui inspirait. Madame Lhéry se cachait +pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours où il devait y +venir. Il chercha dans le vin une consolation à ses ennuis, et parvint à +s'étourdir en s'enivrant tous les jours. Un soir il s'alla jeter dans la +rivière, que la clarté blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin +sablé. Les paysans remarquèrent, comme une juste punition du ciel, que sa +mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an après celle de +Bénédict. + +Plusieurs années après, on vit bien du changement dans le pays. Athénaïs, +héritière de deux cent mille francs légués par son parrain le maître de +forges, acheta le château de Raimbault et les terres qui l'environnaient. +M. Lhéry, poussé par sa femme à cet acte de vanité, vendit ses propriétés, +ou plutôt les troqua (les malins du pays disent avec perte) contre les +autres terres de Raimbault. Les bons fermiers s'installèrent donc dans +l'opulente demeure de leurs anciens seigneurs, et la jeune veuve put +satisfaire enfin ces goûts de luxe qu'on lui avait inspirés dès l'enfance. + + + + +XXXIX. + + +Louise, qui avait été achever à Paris l'éducation de son fils, fut invitée +alors à venir se fixer auprès de ses fidèles amis. Valentin venait d'être +reçu médecin. On l'engageait à se fixer dans le pays, où M. Faure, devenu +trop vieux pour exercer, lui léguait avec empressement sa clientèle. + +Louise et son fils revinrent donc, et trouvèrent chez cette honnête +famille l'accueil le plus sincère et le plus tendre. Ce fut une triste +consolation pour eux que d'habiter le pavillon. Pendant cette longue +absence, le jeune Valentin était devenu un homme; sa beauté, son +instruction, sa modestie, ses nobles qualités, lui gagnaient l'estime +et l'affection des plus récalcitrants sur l'article de la naissance. +Cependant il portait bien légitimement le nom de Raimbault. Madame Lhéry +ne l'oubliait pas, et disait tout bas à son mari que c'était peu d'être +propriétaire si l'on n'était seigneur; ce qui signifiait, en d'autres +termes, qu'il ne manquait plus à leur fille que le nom de leurs anciens +maîtres. M. Lhéry trouvait le jeune médecin bien jeune. + +--Eh! disait la mère Lhéry, notre Athénaïs l'est bien aussi. Est-ce que +nous ne sommes pas de _la même âge_, toi et moi? Est-ce que nous en avons +été moins heureux pour ça? + +Le père Lhéry était plus positif que sa femme; il disait que _l'argent +attire l'argent_; que sa fille était un assez beau parti pour prétendre +non-seulement à un noble, mais encore à un riche propriétaire. Il fallut +céder, car l'ancienne inclination de madame Blutty se réveilla avec une +intensité nouvelle en retrouvant son _jeune écolier_ si grand et si +perfectionné. Louise hésita; Valentin, partagé entre son amour et sa +fierté, se laissa pourtant convaincre par les brûlants regards de la belle +veuve. Athénaïs devint sa femme. + +Elle ne put pas résister à la démangeaison de se faire annoncer dans +les salons aristocratiques des environs sous le titre de comtesse de +Raimbault. Les voisins en firent des gorges chaudes, les uns par mépris, +les autres par envie. La vraie comtesse de Raimbault intenta à la nouvelle +un procès pour ce fait; mais elle mourut, et personne ne songea plus à +réclamer. Athénaïs était bonne, elle fut heureuse; son mari, doué de +l'excellent caractère et de la haute raison de Valentine, l'a facilement +dominée et corrigée doucement de beaucoup de ses travers. Ceux qui lui +restent la rendent piquante et la font aimer comme le feraient des +qualités, tant elle les reconnaît avec franchise. + +La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses vanités et ses +ridicules; cependant nul pauvre n'est rebuté à la porte du château, nul +voisin n'y réclame vainement un service; on en rit par jalousie plutôt que +par pitié. Si quelque ancien compagnon du vieux Lhéry lui adresse parfois +une lourde épigramme sur son changement de fortune, Lhéry s'en console +en voyant que la moindre avance de sa part est reçue avec orgueil et +reconnaissance. + +Louise se repose auprès de sa nouvelle famille de la triste carrière +qu'elle a fournie. L'âge des passions a fui derrière elle; une teinte de +mélancolie religieuse s'est répandue sur ses pensées de chaque jour. Sa +plus grande joie est d'élever sa petite-fille blonde et blanche, qui +perpétue le nom bien-aimé de Valentine, et qui rappelle à sa très-jeune +grand'mère les premières années de cette soeur chérie. En passant devant +le cimetière du village, le voyageur a vu souvent le bel enfant jouer aux +pieds de Louise, et cueillir des primevères qui croissent sur la double +tombe de Valentine et de Bénédict. + +FIN DE VALENTINE. + + * * * * * + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Valentine, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALENTINE *** + +***** This file should be named 17251-8.txt or 17251-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/5/17251/ + +Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Valentine + +Author: George Sand + +Release Date: December 8, 2005 [EBook #17251] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALENTINE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<p class="mid">LIBRAIRIE BLANCHARD<br> +rue RICHELIEU, 78</p> + +<p class="mid">ÉDITION J. HETZEL</p> + +<p class="mid">LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie<br> +5, RUE DU PONT-De-LODI</p> + + +<h3>1832</h3> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + +<h1>VALENTINE</h1> + +<h4>par</h4> + +<h2>George SAND</h2> + +<br><br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> + + +<p><i>Valentine</i> est le second roman que j'aie publié, après <i>Indiana</i>, qui eut +un succès littéraire auquel j'étais loin de m'attendre; je retournais dans +le Berri en 1832, et je me plus à peindre la nature que j'avais sous les +yeux depuis mon enfance. Dès ces jours-là , j'avais éprouvé le besoin de +la décrire; mais, par un phénomène qui accompagne toutes les émotions +profondes, dans l'ordre moral comme dans l'ordre intellectuel, c'est ce +qu'on désire le plus manifester, qu'on ose le moins aborder en public. Ce +pauvre coin du Berri, cette Vallée-Noire si inconnue, ce paysage sans +grandeur, sans éclat, qu'il faut chercher pour le trouver, et chérir pour +l'admirer, c'était le sanctuaire de mes premières, de mes longues, de mes +continuelles rêveries. Il y avait vingt-deux ans que je vivais dans ces +arbres mutilés, dans ces chemins raboteux, le long de ces buissons +incultes, au bord de ces ruisseaux dont les rives ne sont praticables +qu'aux enfants et aux troupeaux. Tout cela n'avait de charmes que pour +moi, et ne méritait pas d'être révélé aux indifférents. Pourquoi trahir +l'<i>incognito</i> de cette contrée modeste qu'aucun grand souvenir historique, +qu'aucun grand site pittoresque, ne signalent à l'intérêt ou à la +curiosité? Il me semblait que la Vallée-Noire c'était moi-même, c'était +le cadre, le vêtement de ma propre existence, et il y avait si loin de là +à une toilette brillante et faite pour attirer les regards! Si j'avais +compté sur le retentissement de mes Å“uvres, je crois que j'eusse voilé +avec jalousie ce paysage comme un sanctuaire, où, seul jusque-là , +peut-être, j'avais promené une pensée d'artiste, une rêverie de poète; +mais je n'y comptais pas, je n'y pensais même pas du tout. J étais obligé +d'écrire et j'écrivais. Je me laissais entraîner au charme secret répandu +dans l'air presque natal dont j'étais enveloppé. La partie descriptive de +mon roman fut goûtée. La fable souleva des critiques assez vives sur la +prétendue doctrine anti-matrimoniale que j'avais déjà proclamée, disait-on, +dans <i>Indiana</i>. Dans l'un et l'autre roman j'avais montré les dangers et +les douleurs des unions mal assorties. Il paraît que, croyant faire de la +prose, j'avais fait du saint-simonisme sans le savoir. Je n'en étais pas +alors à réfléchir sur les misères sociales. J'étais encore trop jeune +pour voir et constater autre chose que des faits. J'en serais peut-être +toujours resté là , grâce à mon indolence naturelle et à cet amour des +choses extérieures qui est le bonheur et l'infirmité des artistes, si +l'on ne m'eût poussé, par des critiques un peu pédantesques, à réfléchir +davantage et à m'inquiéter des causes premières, dont je n'avais jusque-là +saisi que les effets. Mais on m'accusa si aigrement de vouloir faire +l'esprit fort et le philosophe, que je me posai un jour cette question: +«Voyons donc ce que c'est que la philosophie!»</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> +Paris, 27 mars 1832.</p> + + + + + + +<br><br><br> +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> +<br> + +<h3>I.</h3> + + +<p>La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays +singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la +direction de Paris à Clermont étant bordée des terres les plus habitées, +il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui +l'avoisinent. Mais à celui qui, cherchant l'ombre et le silence, +s'enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent +sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes +paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, des +massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave et pastorale. En vain +chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoise et +de moellons. À peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière +le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume; et s'il +apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d'une petite église, +au bout de quelques pas il découvrirait un campanile de tuiles rongées +par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et +de leurs chenevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux, +un cimetière d'un arpent carré fermé par une haie vive, quatre ormeaux +en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le +pays.</p> + +<p>Rien n'égale le repos de ces campagnes ignorées. Là n'ont pénétré ni le +luxe, ni les arts, ni la manie savante des recherches, ni le monstre à +cent bras qu'on appelle industrie. Les révolutions s'y sont à peine fait +sentir, et la dernière guerre dont le sol garde une imperceptible trace +est celle des huguenots contre les catholiques; encore la tradition en est +restée si incertaine et si pâle que, si vous interrogiez les habitants, +ils vous répondraient que ces choses se sont passées il y a au moins deux +mille ans; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, c'est +l'insouciance en matière d'antiquités. Vous pouvez parcourir ses domaines, +prier devant ses saints, boire à ses puits, sans jamais courir le risque +d'entendre la chronique féodale obligée, ou la légende miraculeuse de +rigueur. Le caractère grave et silencieux du paysan n'est pas un des +moindres charmes de cette contrée. Rien ne l'étonne, rien ne l'attire. +Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la +tête, et si vous lui demandez le chemin d'une ville ou d'une ferme, toute +sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous +prouver qu'il n'est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berri ne +conçoit pas qu'on marche sans bien savoir où l'on va. À peine son chien +daignera-t-il aboyer après vous; ses enfants se cacheront derrière la haie +pour échapper à vos regards ou à vos questions, et le plus petit d'entre +eux, s'il n'a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur +dans le fossé en criant de toutes ses forces. Mais la figure la plus +impassible sera celle d'un grand bÅ“uf blanc, doyen inévitable de tous les +pâturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera +tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des +taureaux effarouchés.</p> + +<p>À part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce +pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés +aromatiques.</p> + +<p>Une partie de terrain comprise entre deux petites rivières est +particulièrement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa +végétation, qui lui ont fait donner le nom de <i>Vallée-Noire</i>. Elle n'est +peuplée que de chaumières éparses et de quelques fermes d'un bon revenu. +Celle qu'on appelle <i>Grangeneuve</i> est fort considérable; mais la +simplicité de son aspect n'offre rien qui altère celle du paysage. Une +avenue d'érables y conduit, et, tout au pied des bâtiments rustiques, +l'Indre, qui n'est dans cet endroit qu'un joli ruisseau, se promène +doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie.</p> + +<p>Le 1er mai est pour les habitants de la Vallée-Noire un jour de +déplacement et de fête. À l'extrémité du vallon, c'est-à -dire à deux +lieues environ de la partie centrale où est situé Grangeneuve, se tient +une de ces fêtes champêtres qui, en tous pays, attirent et réunissent tous +les habitants des environs, depuis le sous-préfet du département jusqu'à +la jolie grisette qui a plissé, la veille, le jabot administratif; depuis +la noble châtelaine jusqu'au petit <i>pâtour</i> (c'est le mot du pays) qui +nourrit sa chèvre et son mouton aux dépens des haies seigneuriales. Tout +cela mange sur l'herbe, danse sur l'herbe, avec plus ou moins d'appétit, +plus ou moins de plaisir; tout cela vient pour se montrer en calèche ou +sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d'Italie, en sabots de +bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe +de droguet. C'est un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute +et basse justice pour la beauté, quand, à la lumière inévitable du plein +soleil, les grâces un peu problématiques des salons sont appelées au +concours vis-à -vis des fraîches santés, des éclatantes jeunesses du +village; alors que l'aréopage masculin est composé de juges de tout rang, +et que les parties sont en présence au son du violon, à travers la +poussière, sous le feu des regards. Bien des triomphes équitables, +bien des réparations méritées, bien des jugements longtemps en litige, +signalent dans les annales de la coquetterie le jour de la fête champêtre, +et le 1er mai était là , comme partout, un grand sujet de rivalité secrète +entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanchées de la +Vallée-Noire.</p> + +<p>Mais ce fut à Grangeneuve que s'organisa dès le matin le plus redoutable +arsenal de cette séduction naïve. C'était dans une grande chambre basse, +éclairée par des croisées à petit vitrage; les murs étaient revêtus d'un +panier assez éclatant de couleur, qui jurait avec les solives noircies du +plafond, les portes en plein chêne et le bahut grossier. Dans ce local +imparfaitement décoré, où d'assez beaux meubles modernes faisaient +ressortir la rusticité classique de sa première condition, une belle fille +de seize ans, debout devant le cadre doré et découpé d'une vieille glace +qui semblait se pencher vers elle pour l'admirer, mettait la dernière main +à une toilette plus riche qu'élégante. Mais Athénaïs, l'héritière unique +du bon fermier, était si jeune, si rose, si réjouissante à voir, qu'elle +semblait encore gracieuse et naturelle dans ses atours d'emprunt. Tandis +qu'elle arrangeait les plis de sa robe de tulle, madame sa mère, accroupie +devant la porte, et les manches retroussées jusqu'au coude, préparait, +dans un grand chaudron, je ne sais quelle mixture d'eau et de son, autour +de laquelle une demi-brigade de canards se tenait en bon ordre dans une +attentive extase. Un rayon de soleil vif et joyeux entrait par cette porte +ouverte, et venait tomber sur la jeune fille parée, vermeille et mignonne, +si différente de sa mère, replète, hâlée, vêtue de bure.</p> + +<p>À l'autre bout de la chambre, un jeune homme habillé de noir, assis +négligemment sur un canapé, contemplait Athénaïs en silence. Mais son +visage n'exprimait pas cette joie expansive, enfantine, que trahissaient +tous les mouvements de la jeune fille. Parfois même une légère expression +d'ironie et de pitié semblait animer sa bouche grande, mince et mobile.</p> + +<p>M. Lhéry, ou plutôt le père Lhéry, comme l'appelaient encore par habitude +les paysans dont il avait été longtemps l'égal et le compagnon, chauffait +paisiblement ses tibias chaussés de bas blancs, au feu de javelles qui +brûlait en toutes saisons dans la cheminée, selon l'usage des campagnes. +C'était un brave homme encore vert, qui portait des culottes rayées, +un grand gilet à fleurs, une veste longue et une queue. La queue est un +vestige précieux des temps passés, qui s'efface chaque jour de plus en +plus du sol de la France. Le Berri ayant moins souffert que toute autre +province des envahissements de la civilisation, cette coiffure y règne +encore sur quelques habitués fidèles, dans la classe des cultivateurs +demi-bourgeois, demi-rustres. C'était, dans leur jeunesse, le premier pas +vers les habitudes aristocratiques, et ils croiraient déroger aujourd'hui +s'ils privaient leur chef de cette distinction sociale. M. Lhéry avait +défendu la sienne contre les attaques ironiques de sa fille, et c'était +peut-être, dans toute la vie d'Athénaïs, la seule de ses volontés à +laquelle ce père tendre n'eût pas acquiescé.</p> + +<p>—Allons donc, maman! dit Athénaïs en arrangeant la boucle d'or de sa +ceinture de moire, as-tu fini de donner à manger à tes canards? Tu n'es +pas encore habillée? Nous ne partirons jamais!</p> + +<p>—Patience, patience, petite! dit la mère Lhéry en distribuant avec une +noble impartialité la pâture à ses volatiles; pendant le temps qu'on +mettra <i>Mignon</i> à la patache, j'aurai tout celui de m'arranger. Ah! dame! +il ne m'en faut pas tant qu'à toi, ma fille! Je ne suis plus jeune; et, +quand je l'étais, je n'avais pas comme toi le loisir et le moyen de me +faire belle. Je ne passais pas deux heures à ma toilette, da!</p> + +<p>—Est-ce que c'est un reproche que vous me faites? dit Athénaïs d'un air +boudeur.</p> + +<p>—Non, ma fille, non, répondit la vieille. Amuse-toi, fais-toi <i>brave</i>, +mon enfant; tu as de la fortune, profite du travail de tes parents. Nous +sommes trop vieux à présent pour en jouir, nous autres... Et puis, quand +on a pris l'habitude d'être gueux, on ne s'en défait plus. Moi qui +pourrais me faire servir pour mon argent, ça m'est impossible; c'est plus +fort que moi, il faut toujours que tout soit fait par moi-même dans la +maison. Mais toi, fais la dame, ma fille; tu as été élevée pour ça: c'est +l'intention de ton père; tu n'es pas pour le nez d'un valet de charrue, et +le mari que tu auras sera bien aise de te trouver la main blanche, hein?</p> + +<p>Madame Lhéry, en achevant d'essuyer son chaudron et de débiter ce discours +plus affectueux que sensé, fit une grimace au jeune homme en manière de +sourire. Celui-ci affecta de n'y pas faire attention, et le père Lhéry, +qui contemplait les boucles de ses souliers dans cet état de béate +stupidité si doux au paysan qui se repose, leva ses yeux à demi fermés +vers son futur gendre, comme pour jouir de sa satisfaction. Mais le futur +gendre, pour échapper à ces prévenances muettes, se leva, changea de place, +et dit enfin à madame Lhéry:</p> + +<p>«Ma tante, voulez-vous que j'aille préparer la voiture?</p> + +<p>—Va, mon enfant, va si tu veux. Je ne te ferai pas attendre,» répondit la +bonne femme.</p> + +<p>Le neveu allait sortir quand une cinquième personne entra, qui, par son +air et son costume, contrastait singulièrement avec les habitants de la +ferme.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>II.</h3> + + +<p>C'était une femme petite et mince qui, au premier abord, semblait âgée de +vingt-cinq ans; mais, en la voyant de près, on pouvait lui en accorder +trente sans craindre d'être trop libéral envers elle. Sa taille fluette et +bien prise avait encore la grâce de la jeunesse; mais son visage, à la +fois noble et joli, portait les traces du chagrin, qui flétrit encore +plus que les années. Sa mise négligée, ses cheveux plats, son air calme, +témoignaient assez l'intention de ne point aller à la fête. Mais dans la +petitesse de sa pantoufle, dans l'arrangement décent et gracieux de sa +robe grise, dans la blancheur de son cou, dans sa démarche souple et +mesurée, il y avait plus d'aristocratie véritable que dans tous les joyaux +d'Athénaïs. Pourtant cette personne si imposante, devant laquelle toutes +les autres se levèrent avec respect, ne portait pas d'autre nom, chez ses +hôtes de la ferme, que celui de mademoiselle Louise.</p> + +<p>Elle tendit une main affectueuse à madame Lhéry, baisa sa fille au front, +et adressa un sourire d'amitié au jeune homme.</p> + +<p>—Eh bien! lui dit le père Lhéry, avez-vous été vous promener bien loin ce +matin, ma chère demoiselle?</p> + +<p>—En vérité, devinez jusqu'où j'ai osé aller! répondit mademoiselle Louise +en s'asseyant près de lui familièrement.</p> + +<p>—Pas jusqu'au château, je pense? dit vivement le neveu.</p> + +<p>—Précisément jusqu'au château, Bénédict, répondit-elle.</p> + +<p>—Quelle imprudence! s'écria Athénaïs, qui oublia un instant de crêper +les boucles de ses cheveux pour s'approcher avec curiosité.</p> + +<p>—Pourquoi? répliqua Louise; ne m'avez-vous pas dit que tous les +domestiques étaient renouvelés sauf la pauvre nourrice? Et bien +certainement, si j'eusse rencontré celle-là , elle ne m'eût pas trahie.</p> + +<p>—Mais enfin vous pouviez rencontrer madame...</p> + +<p>—À six heures du matin? <i>madame</i> est dans son lit jusqu'à midi.</p> + +<p>—Vous vous êtes donc levée avant le jour? dit Bénédict. Il m'a semblé en +effet vous entendre ouvrir la porte du jardin.</p> + +<p>—Mais <i>mademoiselle!</i> dit madame Lhéry, on la dit fort matinale, fort +active. Si vous l'eussiez rencontrée, celle-là ?</p> + +<p>—Ah! que je l'aurais voulu! dit Louise avec chaleur; je n'aurai pas de +repos que je n'aie vu ses traits, entendu le son de sa voix... Vous la +connaissez; vous, Athénaïs; dites-moi donc encore qu'elle est jolie, +qu'elle est bonne, qu'elle ressemble à son père...</p> + +<p>—Il y a quelqu'un ici à qui elle ressemble bien davantage, dit Athénaïs +en regardant Louise; c'est dire qu'elle est bonne et jolie!</p> + +<p>La figure de Bénédict s'éclaircit, et ses regards se portèrent avec +bienveillance sur sa fiancée.</p> + +<p>—Mais écoutez, dit Athénaïs à Louise, si vous voulez tant voir +mademoiselle Valentine, il faut venir à la fête avec nous; vous vous +tiendrez cachée dans la maison de notre cousine Simone, sur la place, et +de là vous verrez certainement ces dames; car mademoiselle Valentine m'a +assuré qu'elles y viendraient.</p> + +<p>—Ma chère belle, cela est impossible, répondit Louise; je ne descendrais +pas de la carriole sans être reconnue ou devinée. D'ailleurs, il n'y a +qu'une personne de cette famille que je désire voir; la présence des +autres gâterait le plaisir que je m'en promets. Mais c'est assez parler de +mes projets, parlons des vôtres, Athénaïs. Il me semble que vous voulez +écraser tout le pays par un tel luxe de fraîcheur et de beauté!</p> + +<p>La jeune fermière rougit de plaisir, et embrassa Louise avec une vivacité +qui prouvait assez la satisfaction naïve qu'elle éprouvait d'être admirée.</p> + +<p>—Je vais chercher mon chapeau, dit-elle; vous m'aiderez à le poser, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Et elle monta vivement un escalier de bois qui conduisait à sa chambre.</p> + +<p>Pendant ce temps, la mère Lhéry sortit par une autre porte pour aller +changer de costume; son mari prit une fourche et alla donner ses +instructions au bouvier pour le régime de la journée.</p> + +<p>Alors, Bénédict, resté seul avec Louise, se rapprocha d'elle, et parlant à +demi-voix:</p> + +<p>—Vous gâtez Athénaïs comme les autres! lui dit-il. Vous êtes la seule ici +qui auriez le droit de lui adresser quelques observations, et vous ne +daignez pas le faire...</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc encore à reprocher à cette pauvre enfant? répondit +Louise étonnée. Ô Bénédict! vous êtes bien difficile!</p> + +<p>—Voilà ce qu'ils me disent tous, et vous aussi, Madame, vous qui pourriez +si bien comprendre ce que je souffre du caractère et des ridicules de +cette jeune personne!</p> + +<p>—Des ridicules? répéta Louise. Est-ce que vous ne seriez pas amoureux +d'elle?</p> + +<p>Bénédict ne répondit rien, et après un instant de trouble et de silence:</p> + +<p>—Convenez, lui dit-il, que sa toilette est extravagante aujourd'hui. +Aller danser au soleil et à la poussière avec une robe de bal, des +souliers de satin, un cachemire et des plumes! Outre que cette parure est +hors de place, je la trouve du plus mauvais goût. À son âge, une jeune +personne devrait chérir la simplicité et savoir s'embellir à peu de frais.</p> + +<p>—Est-ce la faute d'Athénaïs si on l'a élevée ainsi? Que vous vous +attachez à peu de chose! Occupez-vous plutôt de lui plaire et de prendre +de l'empire sur son esprit et sur son cÅ“ur; alors soyez sûr que vos +désirs seront des lois pour elle. Mais vous ne songez qu'à la froisser +et à la contredire, elle si choyée, si souveraine dans sa famille! +Souvenez-vous donc combien son cÅ“ur est bon et sensible...</p> + +<p>—Son cÅ“ur, son cÅ“ur! sans doute elle a un bon cÅ“ur; mais son esprit +est si borné! c'est une bonté toute native, toute végétale, à la manière +des légumes qui croissent bien ou mal sans en savoir la cause. Que sa +coquetterie me déplaît! Il me faudra lui donner le bras, la promener, +la montrer à cette fête, entendre la sotte admiration des uns, le sot +dénigrement des autres! Quel ennui! Je voudrais en être déjà revenu!</p> + +<p>—Quel singulier caractère! Savez-vous, Bénédict, que je ne vous comprends +pas? Combien d'autres à votre place s'enorgueilliraient de se montrer +en public avec la plus jolie fille et la plus riche héritière de nos +campagnes, d'exciter l'envie de vingt rivaux éconduits, de pouvoir se dire +son fiancé! Au lieu de cela, vous ne vous attachez qu'à la critique amère +de quelques légers défauts, communs à toutes les jeunes personnes de +cette classe, dont l'éducation ne s'est pas trouvée en rapport avec la +naissance. Vous lui faites un crime de subir les conséquences de la vanité +de ses parents; vanité bien innocente après tout, et dont vous devriez +vous plaindre moins que personne.</p> + +<p>—Je le sais, répondit-il vivement, je sais tout ce que vous allez me +dire. Ils ne me devaient rien, ils m'ont tout donné. Ils m'ont pris, moi, +fils de leur frère, fils d'un paysan comme eux, mais d'un paysan pauvre, +moi orphelin, moi indigent. Ils m'ont recueilli, adopté, et au lieu de me +mettre à la charrue, comme l'ordre social semblait m'y destiner, ils m'ont +envoyé à Paris, à leurs frais; ils m'ont fait faire des études, ils m'ont +métamorphosé en bourgeois, en étudiant, en bel esprit, et ils me destinent +encore leur fille, leur fille riche, vaniteuse et belle. Ils me la +réservent, ils me l'offrent! Oh! sans doute, ils m'ont aimé beaucoup, ces +parents au cÅ“ur simple et prodigue! mais leur aveugle tendresse s'est +trompée, et tout le bien qu'ils ont voulu me faire s'est changé en mal... +Maudite soit la manie de prétendre plus haut qu'on ne peut atteindre!</p> + +<p>Bénédict frappa du pied; Louise le regarda d'un air triste et sévère.</p> + +<p>—Est-ce là le langage que vous teniez hier, au retour de la chasse, à ce +jeune noble, ignorant et borné, qui niait les bienfaits de l'éducation +et voulait arrêter les progrès des classes inférieures de la société? +Que de bonnes choses n'avez-vous pas trouvé à lui dire pour défendre +la propagation des lumières et la liberté pour tous de croître et de +parvenir! Bénédict, votre esprit changeant, irrésolu, chagrin, cet esprit +qui examine et déprécie tout, m'étonne et m'afflige. J'ai peur que chez +vous le bon grain ne se change en ivraie, j'ai peur que vous ne soyez +beaucoup au-dessous de votre éducation, ou beaucoup au-dessus, ce qui ne +serait pas un moindre malheur.</p> + +<p>—Louise, Louise! dit Bénédict d'une voix altérée, en saisissant la main +de la jeune femme.</p> + +<p>Il la regarda fixement et avec des yeux humides; Louise rougit et détourna +les siens d'un air mécontent. Bénédict laissa tomber sa main et se mit à +marcher avec agitation, avec humeur; puis il se rapprocha d'elle et fit un +effort pour redevenir calme.</p> + +<p>—C'est vous qui êtes trop indulgente, dit-il. Vous avez vécu plus que moi, +et pourtant je vous crois beaucoup plus jeune. Vous avez l'expérience de +vos sentiments, qui sont grands et généreux, mais vous n'avez pas étudié +le cÅ“ur des autres, vous n'en soupçonnez pas la laideur et les petitesses; +vous n'attachez aucune importance aux imperfections d'autrui, vous ne les +voyez pas peut-être!... Ah! Mademoiselle! Mademoiselle! vous êtes un guide +bien indulgent et bien dangereux...</p> + +<p>—Voilà de singuliers reproches, dit Louise avec une gaieté forcée. De qui +me suis-je élue le mentor ici? Ne vous ai-je pas toujours dit au contraire +que je n'étais pas plus propre à diriger les autres que moi-même? Je +manque d'expérience, dites-vous!... Oh! je ne me plains pas de cela, +moi!...</p> + +<p>Deux larmes coulèrent le long des joues de Louise. Il se fit un instant +de silence pendant lequel Bénédict se rapprocha encore, et se tint ému et +tremblant auprès d'elle. Puis Louise reprit en cherchant à cacher sa +tristesse:</p> + +<p>—Mais vous avez raison, j'ai trop vécu en moi-même pour observer les +autres à fond. J'ai trop perdu de temps à souffrir; ma vie a été mal +employée.</p> + +<p>Louise s'aperçut que Bénédict pleurait. Elle craignait l'impétueuse +sensibilité de ce jeune homme, et, lui montrant la cour, elle lui fit +signe d'aller aider son oncle qui attelait lui-même à la patache un gros +bidet poitevin; mais Bénédict ne s'aperçut pas de son intention.</p> + +<p>—Louise! lui dit-il avec ardeur; puis il répéta: Louise! d'un ton plus +bas.—C'est un joli nom, dit-il, un nom si simple, si doux! et c'est vous +qui le portez! au lieu que ma cousine, si bien faite pour traire les +vaches et garder les moutons, s'appelle Athénaïs! J'ai une autre cousine +qui s'appelle Zoraïde, et qui vient de nommer son marmot Adhémar! Les +nobles ont bien raison de mépriser nos ridicules; ils sont amers! ne +trouvez-vous pas? Voici un rouet, le rouet de ma bonne tante; qui est-ce +qui le charge de laine? qui le fait tourner patiemment en son absence?... +Ce n'est pas Athénaïs... Oh non!... elle croirait s'être dégradée si elle +avait jamais touché un fuseau; elle craindrait de redescendre à l'état +d'où elle est sortie si elle savait faire un ouvrage utile. Non, non, elle +sait broder, jouer de la guitare, peindre des fleurs, danser; mais vous +savez filer, Mademoiselle, vous née dans l'opulence; vous êtes douce, +humble et laborieuse... J'entends marcher là -haut. C'est elle qui revient; +elle s'était oubliée devant son miroir sans doute!...</p> + +<p>—Bénédict! allez donc chercher votre chapeau, cria Athénaïs du haut de +l'escalier.</p> + +<p>—Allez donc! dit Louise à voix basse en voyant que Bénédict ne se +dérangeait pas.</p> + +<p>—Maudite soit la fête! répondit-il sur le même ton. Je vais partir, soit! +mais dès que j'aurai déposé ma belle cousine sur la pelouse, j'aurai soin +d'avoir un pied foulé et de revenir à la ferme... Y serez-vous, +mademoiselle Louise?</p> + +<p>—Non, Monsieur, je n'y serai pas, répondit-elle avec sécheresse.</p> + +<p>Bénédict devint rouge de dépit. Il se prépara à sortir. Madame Lhéry +reparut avec une toilette moins somptueuse, mais encore plus ridicule +que celle de sa fille. Le satin et la dentelle faisaient admirablement +ressortir son teint cuivré par le soleil, ses traits prononcés et sa +démarche roturière. Athénaïs passa un quart d'heure à s'arranger avec +humeur dans le fond de la carriole, reprochant à sa mère de froisser ses +manches en occupant trop d'espace à côté d'elle, et regrettant, dans son +cÅ“ur, que la folie de ses parents n'eût pas encore été poussée jusqu'à +se procurer une calèche.</p> + +<p>Le père Lhéry mit son chapeau sur ses genoux afin de ne pas l'exposer aux +cahots de la voiture en le gardant sur sa tête. Bénédict monta sur la +banquette de devant, et, en prenant les rênes, osa jeter un dernier regard +sur Louise; mais il rencontra tant de froideur et de sévérité dans le sien +qu'il baissa les yeux, se mordit les lèvres, et fouetta le cheval avec +colère. <i>Mignon</i> partit au galop, et, coupant les profondes ornières du +chemin, il imprima à la carriole de violentes secousses, funestes aux +chapeaux des deux <i>dames</i> et à l'humeur d'Athénaïs.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>III.</h3> + + +<p>Mais au bout de quelques pas, le bidet, naturellement peu taillé pour la +course, se ralentit; l'humeur irascible de Bénédict se calma et fit place +à la honte et aux remords, et M. Lhéry s'endormit profondément.</p> + +<p>Ils suivaient un de ces petits chemins verts qu'on appelle, en langage +villageois, <i>traînes</i>; chemin si étroit que l'étroite voiture touchait de +chaque côté les branches des arbres qui le bordaient, et qu'Athénaïs put +se cueillir un gros bouquet d'aubépine en passant son bras, couvert d'un +gant blanc, par la lucarne latérale de la carriole. Rien ne saurait +exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui +s'en vont serpentant capricieusement sous leurs perpétuels berceaux de +feuillage, découvrant à chaque détour une nouvelle profondeur toujours +plus mystérieuse et plus verte. Quand le soleil de midi embrase, jusqu'à +la tige, l'herbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes +bruissent avec force et que la caille <i>glousse</i> avec amour dans les +sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes. +Vous y pouvez marcher une heure sans entendre d'autre bruit que le vol +d'un merle effarouché à votre approche, ou le saut d'une petite grenouille +verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans son hamac de joncs +entrelacés. Ce fossé lui-même renferme tout un monde d'habitants, toute +une forêt de végétations; son eau limpide court sans bruit en s'épurant +sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et +d'hépatiques; les fontinales, les longues herbes appelées <i>rubans d'eau</i>, +les mousses aquatiques pendantes et chevelues, tremblent incessamment dans +ses petits remous silencieux; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable +d'un air à la fois espiègle et peureux; la clématite et le chèvrefeuille +l'ombragent de berceaux où le rossignol cache son nid. Au printemps ce ne +sont que fleurs et parfums; à l'automne, les prunelles violettes couvrent +ces rameaux qui, en avril, blanchirent les premiers; la senelle rouge, +dont les grives sont friandes, remplace la fleur d'aubépine, et les ronces, +toutes chargées des flocons de laine qu'y ont laissés les brebis en +passant, s'empourprent de petites mûres sauvages d'une agréable saveur.</p> + +<p>Bénédict, laissant flotter les guides du paisible coursier, tomba dans une +rêverie profonde. Ce jeune homme était d'un caractère étrange; ceux qui +l'entouraient, faute de pouvoir le comparer à un autre de même trempe, le +considéraient comme absolument hors de la ligne commune. La plupart le +méprisaient comme un être incapable d'exécuter rien d'utile et de solide; +et, s'ils ne lui témoignaient pas le peu de cas qu'ils faisaient de lui, +c'est qu'ils étaient forcés de lui accorder une véritable bravoure +physique et une grande fermeté de ressentiments. En revanche, la famille +Lhéry, simple et bienveillante qu'elle était, n'hésitait pas à l'élever au +premier rang pour l'esprit et le savoir. Aveugles pour ses défauts, ces +braves gens ne voyaient dans leur neveu qu'un jeune homme trop riche +d'imagination et de connaissances pour goûter le repos de l'esprit. +Cependant Bénédict, à vingt-deux ans, n'avait point acquis ce qu'on +appelle une instruction positive. À Paris, tour à tour possédé de l'amour +des arts et des sciences, il ne s'était enrichi d'aucune spécialité. Il +avait travaillé beaucoup; mais il s'était arrêté lorsque la pratique +devenait nécessaire. Il avait senti le dégoût au moment où les autres +recueillent le fruit de leurs peines. Pour lui, l'amour de l'étude +finissait là où la nécessité du métier commençait. Les trésors de l'art +et de la science une fois conquis, il ne s'était plus senti la constance +égoïste d'en faire l'application à ses intérêts propres; et, comme il ne +savait pas être utile à lui-même, chacun disait en le voyant inoccupé: +«À quoi est-il bon?»</p> + +<p>De tout temps sa cousine lui avait été destinée en mariage; c'était la +meilleure réponse qu'on pût faire aux envieux qui accusaient les Lhéry +d'avoir laissé corrompre leur cÅ“ur autant que leur esprit par les +richesses. Il est bien vrai que leur bon sens, ce bon sens des paysans, +ordinairement si sûr et si droit, avait reçu une rude atteinte au sein de +la prospérité. Ils avaient cessé d'estimer les vertus simples et modestes, +et, après de vains efforts pour les détruire en eux-mêmes, ils avaient +tout fait pour en étouffer le germe chez leurs enfants; mais ils n'avaient +pas cessé de les chérir presque également, et en travaillant à leur perte +ils avaient cru travailler à leur bonheur.</p> + +<p>Cette éducation avait assez bien fructifié pour le malheur de l'un et de +l'autre. Athénaïs, comme une cire molle et flexible, avait pris dans un +pensionnat d'Orléans tous les défauts des jeunes provinciales: la vanité, +l'ambition, l'envie, la petitesse. Cependant la bonté du cÅ“ur était en +elle comme un héritage sacré transmis par sa mère, et les influences du +dehors n'avaient pu l'étouffer. Il y avait donc beaucoup à espérer pour +elle des leçons de l'expérience et de l'avenir.</p> + +<p>Le mal était plus grand chez Bénédict. Au lieu d'engourdir les sentiments +généreux, l'éducation les avait développés outre mesure, et les avait +changés en irritation douloureuse et fébrile. Ce caractère ardent, cette +âme impressionnable, auraient eu besoin d'un ordre d'idées calmantes, de +principes répressifs. Peut-être même que le travail des champs, la fatigue +du corps, eussent avantageusement employé l'excès de force qui fermentait +dans cette organisation énergique. Les lumières de la civilisation, qui +ont développé tant de qualités précieuses, en ont vicié peut-être autant. +C'est un malheur des générations placées entre celles qui ne savent rien +et celles qui sauront assez: elles savent trop.</p> + +<p>Lhéry et sa femme ne pouvaient comprendre le malheur de cette situation. +Ils se refusaient à le pressentir, et, n'imaginant pas d'autres félicités +que celles qu'ils pouvaient dispenser, ils se vantaient naïvement d'avoir +la puissance consolatrice des ennuis de Bénédict: c'était, selon eux, une +bonne ferme, une jolie fermière, et une dot de deux cent mille francs +comptants pour entrer en ménage. Mais Bénédict était insensible à ces +flatteries de leur affection. L'argent excitait en lui ce mépris profond, +enthousiaste exagération d'une jeunesse souvent trop prompte à changer +de principes et à plier un genou converti devant le dieu de l'univers. +Bénédict se sentait dévoré d'une ambition secrète; mais ce n'était pas +celle-là : c'était celle de son âge, celle des choses qui flattent +l'amour-propre d'une manière plus noble.</p> + +<p>Le but particulier de cette attente vague et pénible, il l'ignorait +encore. Il avait cru deux ou trois fois la reconnaître aux vives +fantaisies qui s'étaient emparées de son imagination. Ces fantaisies +s'étaient évanouies sans lui avoir apporté de jouissances durables. +Maintenant il la sentait toujours comme un mal ennemi renfermé dans son +sein, et jamais elle ne l'avait torturé si cruellement qu'alors qu'il +savait moins à quoi la faire servir. L'ennui, ce mal horrible qui s'est +attaché à la génération présente plus qu'à toute autre époque de +l'histoire sociale, avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur; +il s'étendait comme un nuage noir sur tout son avenir. Il avait déjà +flétri la plus précieuse faculté de son âge, l'espérance.</p> + +<p>À Paris, la solitude l'avait rebuté. Toute préférable à la société qu'elle +lui semblait, il l'avait trouvée, au fond de sa petite chambre d'étudiant, +trop solennelle, trop dangereuse pour des facultés aussi actives que +l'étaient les siennes. Sa santé en avait souffert, et ses bons parents +effrayés l'avaient rappelé auprès d'eux. Il y était depuis un mois, et +déjà son teint avait repris le ton vigoureux de la santé, mais son cÅ“ur +était plus agité que jamais. La poésie des champs, à laquelle il était si +sensible, portait jusqu'au délire l'ardeur de ces besoins ignorés qui le +rongeaient. Sa vie de famille, si bienfaisante et si douce dans les +premiers jours, chaque fois qu'il venait en faire l'essai, lui était +devenue déjà plus fastidieuse que de coutume. Il ne se sentait aucun goût +pour Athénaïs. Elle était trop au-dessous des chimères de sa pensée, et +l'idée de se fixer au sein de ces habitudes extravagantes ou triviales +dont sa famille offrait le contraste et l'assemblage lui était odieuse. +Son cÅ“ur s'ouvrait bien à la tendresse et à la reconnaissance; mais ces +sentiments étaient pour lui la source de combats et de remords perpétuels. +Il ne pouvait se défendre d'une ironie intérieure, implacable et cruelle, +à la vue de toutes ces petitesses qui l'entouraient, de ce mélange de +parcimonie et de prodigalité qui rendent si ridicules les mÅ“urs des +parvenus. M. et Mme Lhéry, à la fois paternels et despotiques, donnaient +le dimanche d'excellent vin à leurs laboureurs; dans la semaine ils leur +reprochaient le filet de vinaigre qu'ils mettaient dans leur eau. Ils +accordaient avec empressement à leur fille un superbe piano, une toilette +en bois de citronnier, des livres richement reliés; ils la grondaient pour +un fagot de trop qu'elle faisait jeter dans l'âtre. Chez eux, ils se +faisaient petits et pauvres pour inspirer à leurs serviteurs le zèle et +l'économie; au dehors, ils s'enflaient avec orgueil, et eussent regardé +comme une insulte le moindre doute sur leur opulence. Eux, si bons, si +charitables, si faciles à gagner, ils avaient réussi, à force de sottise, +à se faire détester de tous leurs voisins, encore plus sots et plus vains +qu'eux.</p> + +<p>Voila les défauts que Bénédict ne pouvait endurer. La jeunesse est âpre et +intolérante pour la vieillesse, bien plus que celle-ci ne l'est envers +elle. Cependant, au milieu de son découragement, des mouvements vagues et +confus étaient venus jeter quelques éclairs d'espoir sur sa vie. Louise, +<i>madame</i> ou <i>mademoiselle</i> Louise (on l'appelait également de ces deux +noms), était venue s'installer à Grangeneuve depuis environ trois +semaines. D'abord, la différence de leurs âges avait rendu cette liaison +calme et imprévoyante; quelques préventions de Bénédict, défavorables à +Louise qu'il voyait pour la première fois depuis douze ans, s'étaient +effacées dans le charme pur et attachant de son commerce. Leurs goûts, +leur instruction, leurs sympathies, les avaient rapidement rapprochés, et +Louise, à la faveur de son âge, de ses malheurs et de ses vertus, avait +pris un ascendant complet sur l'esprit de son jeune ami. Mais les douceurs +de cette intimité furent de courte durée. Bénédict, toujours prompt +à dépasser le but, toujours avide de diviniser ses admirations et +d'empoisonner ses joies par leur excès, s'imagina qu'il était amoureux de +Louise, qu'elle était la femme selon son cÅ“ur, et qu'il ne pourrait plus +vivre là où elle ne serait pas. Ce fut l'erreur d'un jour. La froideur +avec laquelle Louise accueillit ses aveux timides lui inspira plus de +dépit que de douleur. Dans son ressentiment, il l'accusa intérieurement +d'orgueil et de sécheresse. Puis il se sentit désarmé par le souvenir des +malheurs de Louise, et s'avoua qu'elle était digne de respect autant que +de pitié. Deux ou trois fois encore il sentit se ranimer auprès d'elle ces +impétueuses aspirations d'une âme trop passionnée pour l'amitié; mais +Louise sut le calmer. Elle n'y employa point la raison qui s'égare en +transigeant; son expérience lui apprit à se méfier de la compassion; elle +ne lui en témoigna aucune, et quoique la dureté fût loin de son âme, elle +la fit servir à la guérison de ce jeune homme. L'émotion que Bénédict +avait témoignée le matin, durant leur entretien, avait été comme sa +dernière tentative de révolte. Maintenant il se repentait de sa folie, +et, enfoncé dans ses réflexions, il sentait à son inquiétude toujours +croissante, que le moment n'était pas venu pour lui d'aimer exclusivement +quelque chose ou quelqu'un.</p> + +<p>Madame Lhéry rompit le silence par une remarque frivole:</p> + +<p>—Tu vas tacher tes gants avec ces fleurs, dit-elle à sa fille. +Rappelle-toi donc que <i>madame</i> disait l'autre jour devant toi: «On +reconnaît toujours une personne du commun en province à ses pieds et à ses +mains.» Elle ne faisait pas attention, la chère dame, que nous pouvions +prendre cela pour nous, au moins!</p> + +<p>—Je crois bien, au contraire, qu'elle le disait exprès pour nous. Ma +pauvre maman, tu connais bien peu madame de Raimbault, si tu penses +qu'elle regretterait de nous avoir fait un affront.</p> + +<p>—Un affront! reprit madame Lhéry avec aigreur. Elle aurait voulu nous +<i>faire affront!</i> Je voudrais bien voir cela! Ah! bien oui! Est-ce que je +souffrirais un affront de la part de qui que ce fût?</p> + +<p>—Il faudra pourtant bien nous attendre à essuyer plus d'une impertinence +tant que nous serons ses fermiers. Fermiers, toujours fermiers! quand nous +avons une propriété au moins aussi belle que celle de madame la comtesse! +Mon papa, je ne vous laisserai pas tranquille que vous n'ayez envoyé +promener cette vilaine ferme. Je m'y déplais, je ne m'y puis souffrir.</p> + +<p>Le père Lhéry hocha la tête.</p> + +<p>—Mille écus de profit tous les ans sont toujours bons à prendre, +répondit-il.</p> + +<p>—Il vaudrait mieux gagner mille écus de moins et recouvrer notre liberté, +jouir de notre fortune, nous affranchir de l'espèce de domination que +cette femme orgueilleuse et dure exerce sur nous.</p> + +<p>—Bah! dit madame Lhéry, nous n'avons presque jamais affaire à elle. +Depuis ce malheureux événement elle ne vient plus dans le pays que +tous les cinq ou six ans. Encore cette fois elle n'y est venue que par +l'occasion du mariage de sa <i>demoiselle</i>. Qui sait si ce n'est pas la +dernière! M'est avis que mademoiselle Valentine aura le château et la +ferme en dot. Alors nous aurions affaire à une si bonne maîtresse!</p> + +<p>—Il est vrai que Valentine est une bonne enfant, dit Athénaïs fière de +pouvoir employer ce ton de familiarité eu parlant d'une personne dont elle +enviait le rang. Oh! celle-là n'est pas fière; elle n'a pas oublié que +nous avons joué ensemble étant petites. Et puis elle a le bon sens de +comprendre que la seule distinction, c'est l'argent, et que le nôtre est +aussi honorable que le sien.</p> + +<p>—Au moins! reprit madame Lhéry; car elle n'a eu que la peine de naître, +au lieu que nous, nous l'avons gagné à nos risques et peines. Mais enfin +il n'y a pas de reproche à lui faire; c'est une bonne demoiselle, et une +jolie fille, da! Tu ne l'as jamais vue, Bénédict?</p> + +<p>—Jamais, ma tante.</p> + +<p>—Et puis je suis attachée à cette famille-là , moi, reprit madame Lhéry. +Le père était si bon! C'était là un homme! et beau! Un général, ma foi, +tout chamarré d'or et de croix, et qui me faisait danser aux fêtes +patronales tout comme si j'avais été une duchesse. Cela ne faisait pas +trop plaisir à madame...</p> + +<p>—Ni à moi non plus, objecta le père Lhéry avec naïveté.</p> + +<p>—Ce père Lhéry, reprit la femme, il a toujours le mot pour rire! Mais +enfin c'est pour vous dire qu'excepté madame, qui est un peu haute, c'est +une famille de braves gens. Peut-on voir une meilleure femme que la +grand'mère!</p> + +<p>—Ah! celle-là , dit Athénaïs, c'est encore la meilleure de toutes. Elle a +toujours quelque chose d'agréable à vous dire; elle ne vous appelle jamais +que <i>mon cÅ“ur</i>, ma <i>toute belle</i>, mon <i>joli minois</i>.</p> + +<p>—Et cela fait toujours plaisir! dit Bénédict d'un air moqueur. Allons, +allons, cela joint aux mille écus de profit sur la ferme, qui peuvent +payer bien des chiffons...</p> + +<p>—Eh! ce n'est pas à dédaigner, n'est-ce pas, mon garçon? dit le père +Lhéry. Dis-lui donc cela, toi; elle t'écoutera.</p> + +<p>—Non, non, je n'écouterai rien, s'écria la jeune fille. Je ne vous +laisserai pas tranquille que vous n'ayez laissé la ferme. Votre bail +expire dans six mois; il ne faut pas le renouveler, entends-tu, mon papa?</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que je ferai? dit le vieillard ébranlé par le ton à la +fois patelin et impératif de sa fille. Il faudra donc que je me croise les +bras? Je ne peux pas m'amuser comme toi à lire et à chanter, moi; l'ennui +me tuera.</p> + +<p>—Mais, mon papa, n'avez-vous pas vos biens à faire valoir?</p> + +<p>—Tout cela marchait si bien de front! il ne me restera pas de quoi +m'occuper. Et d'ailleurs où demeurerons-nous? Tu ne veux pas habiter avec +les métayers?</p> + +<p>—Non certes! vous ferez bâtir; nous aurons une maison à nous; nous la +ferons décorer autrement que cette vilaine ferme; vous verrez comme je m'y +entends!</p> + +<p>—Oui, sans doute, tu t'entends fort bien à manger de l'argent, répondit +le père.</p> + +<p>Athénaïs prit un air boudeur.</p> + +<p>—Au reste, dit-elle d'un ton dépité, faites comme il vous plaira; vous +vous repentirez peut-être de ne pas m'avoir écoutée; mais il ne sera plus +temps.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda Bénédict.</p> + +<p>—Je veux dire, reprit-elle, que quand madame de Raimbault saura quelle +est la personne que nous avons reçue à la ferme et que nous logeons depuis +trois semaines, elle sera furieuse contre nous, et nous congédiera dès la +fin du bail avec toutes sortes de chicanes et de mauvais procédés. Ne +vaudrait-il pas mieux avoir pour nous les honneurs de la guerre et nous +retirer avant qu'on nous chasse?</p> + +<p>Cette réflexion parut faire impression sur les Lhéry. Ils gardèrent le +silence, et Bénédict, à qui les discours d'Athénaïs déplaisaient de plus +en plus, n'hésita pas à prendre en mauvaise part sa dernière objection.</p> + +<p>—Est-ce à dire, reprit-il, que vous faites un reproche à vos parents +d'avoir accueilli madame Louise?</p> + +<p>Athénaïs tressaillit, regarda Bénédict avec surprise, le visage animé par +la colère et le chagrin. Puis elle pâlit et fondit en larmes.</p> + +<p>Bénédict la comprit et lui prit la main.</p> + +<p>—Ah! c'est affreux! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les pleurs; +interpréter ainsi mes paroles! moi qui aime madame Louise comme ma sÅ“ur!</p> + +<p>—Allons! allons! c'est un malentendu! dit le père Lhéry; embrassez-vous, +et que tout soit dit.</p> + +<p>Bénédict embrassa sa cousine, dont les belles couleurs +reparurent aussitôt.</p> + +<p>—Allons, enfant! essuie tes larmes, dit madame Lhéry, voici que nous +arrivons; ne va pas te montrer avec tes yeux rouges; voilà déjà du monde +qui te cherche.</p> + +<p>En effet le son des vielles et des cornemuses se faisait entendre, et +plusieurs jeunes gens en embuscade sur la route, attendaient l'arrivée des +demoiselles pour les inviter à danser les premiers.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>IV.</h3> + + +<p>C'étaient des garçons de la même classe que Bénédict, sauf la supériorité +de l'éducation qu'il avait sur eux, et dont ils étaient plus portés à lui +faire un reproche qu'un avantage. Plusieurs d'entre eux n'étaient pas sans +prétentions à la main d'Athénaïs.</p> + +<p>—Bonne prise! s'écria celui qui était monté sur un tertre pour découvrir +l'arrivée des voitures; c'est mademoiselle Lhéry, la beauté de la +Vallée-Noire.</p> + +<p>—Doucement, Simonneau! celle-là me revient; je lui fais la cour depuis un +an. Par droit d'ancienneté, s'il vous plaît!</p> + +<p>Celui qui parla ainsi était un grand et robuste garçon à l'Å“il noir, au +teint cuivré, aux larges épaules; c'était le fils du plus riche marchand +de bÅ“ufs du pays.</p> + +<p>—C'est fort bien, Pierre Blutty, dit le premier, mais son futur est avec +elle.</p> + +<p>—Comment? son futur! s'écrièrent tous les autres.</p> + +<p>—Sans doute; le cousin Bénédict.</p> + +<p>—Ah! Bénédict l'avocat, le beau parleur, le savant!</p> + +<p>—Oh! le père Lhéry lui donnera assez d'écus pour en faire quelque chose +de bon.</p> + +<p>—Il l'épouse?</p> + +<p>—Il l'épouse.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas fait!</p> + +<p>—Les parents veulent, la fille veut; ce serait bien le diable si le +garçon ne voulait pas.</p> + +<p>—Il ne faut pas souffrir cela, vous autres, s'écria Georges Moret. Eh +bien, oui! nous aurions là un joli voisin! Ce serait pour le coup qu'il se +donnerait de grands airs, ce <i>cracheur de grec</i>. À lui la plus belle fille +et la plus belle dot? non, que Dieu me confonde plutôt!</p> + +<p>—La petite est coquette, le grand pâle (c'est ainsi qu'ils appelaient +Bénédict) n'est ni beau ni galant. C'est à nous d'empêcher cela! Allons, +frères, le plus heureux de nous régalera les autres le jour de ses noces. +Mais, avant tout, il faut savoir à quoi nous en tenir sur les prétentions +de Bénédict.</p> + +<p>En parlant ainsi, Pierre Blutty s'avança vers le milieu du chemin, +s'empara de la bride du cheval, et, l'ayant forcé de s'arrêter, présenta +son salut et son invitation à la jeune fermière. Bénédict tenait à réparer +son injustice envers elle; en outre, quoiqu'il ne se souciât pas de la +disputer à ses nombreux rivaux, il était bien aise de les mortifier un +peu. Il se pencha donc sur le devant de la carriole, de manière à leur +cacher Athénaïs.</p> + +<p>—Messieurs, ma cousine vous remercie de tout son cÅ“ur, leur dit-il; mais +vous trouverez bon que la première contredanse soit pour moi. Elle vient +de m'être promise, vous arrivez un peu tard.</p> + +<p>Et, sans écouter une seconde proposition, il fouetta le cheval et entra +dans le hameau en soulevant des tourbillons de poussière.</p> + +<p>Athénaïs ne s'attendait pas à tant de joie; la veille et le matin encore +Bénédict, qui ne voulait pas danser avec elle, avait feint d'avoir pris +une entorse et de boiter. Quand elle le vit marcher à ses côtés d'un +air résolu, son sein bondit de joie; car, outre qu'il eût été humiliant +pour l'amour-propre d'une si jolie fille de ne pas ouvrir la danse avec +son prétendu, Athénaïs aimait réellement Bénédict. Elle reconnaissait +instinctivement toute sa supériorité sur elle, et, comme il entre toujours +une bonne part de vanité dans l'amour, elle était flattée d'être destinée +à un homme mieux élevé que tous ceux qui la courtisaient. Elle parut donc +éblouissante de fraîcheur et de vivacité; sa parure, que Bénédict avait +si sévèrement condamnée, sembla charmante à des goûts moins épurés. Les +femmes en devinrent laides de jalousie, et les hommes proclamèrent +Athénaïs Lhéry la reine du bal.</p> + +<p>Cependant vers le soir cette brillante étoile pâlit devant l'astre plus +pur et plus radieux de mademoiselle de Raimbault. En entendant ce nom +passer de bouche en bouche, Bénédict, poussé par un sentiment de curiosité, +suivit les flots d'admirateurs qui se jetaient sur ses pas. Pour la voir, +il fut forcé de monter sur un piédestal de pierre brute surmonté d'une +croix fort en vénération dans le village. Cet acte d'impiété, ou plutôt +d'étourderie, attira les regards vers lui, et ceux de mademoiselle de +Raimbault suivant la même direction que la foule, elle se présenta à lui +de face et sans obstacle.</p> + +<p>Elle ne lui plut pas. Il s'était fait un type de femme brune, pâle, +ardente, espagnole, mobile, dont il ne voulait pas se départir. +Mademoiselle Valentine ne réalisait point son idéal; elle était blanche, +blonde, calme, grande, fraîche, admirablement belle de tous points. Elle +n'avait aucun des défauts dont le cerveau malade de Bénédict s'était épris +à la vue de ces Å“uvres d'art où le pinceau, en poétisant la laideur, +l'a rendue plus attrayante que la beauté même. Et puis, mademoiselle de +Raimbault avait une dignité douce et réelle qui imposait trop pour charmer +au premier abord. Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses +cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules, +il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait qu'il +avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison +de traits purs et nobles, toutes ces grâces presque royales, qui se +révélaient lentement, comme celle du cygne jouant au soleil avec une +langueur majestueuse.</p> + +<p>Bénédict descendit de son poste au pied de la croix, et, malgré les +murmures des bonnes femmes de l'endroit, vingt autres jeunes gens se +succédèrent à cette place enviée qui permettait de voir et d'être vu. +Bénédict se trouva, une heure après, porté vers mesdames de Raimbault. Son +oncle, qui était occupé à leur parler chapeau bas, l'ayant aperçu, vint le +prendre par le bras et le leur présenta.</p> + +<p>Valentine était assise sur le gazon, entre sa mère la comtesse de +Raimbault et sa grand'mère la marquise de Raimbault. Bénédict ne +connaissait aucune de ces trois femmes; mais il avait ai souvent entendu +parler d'elles à la ferme, qu'il s'attendait au salut dédaigneux et glacé +de l'une, à l'accueil familier et communicatif de l'autre. Il semblait que +la vieille marquise voulût réparer, à force de démonstrations, le silence +méprisant de sa belle-fille. Mais, dans cette affectation de popularité, +on retrouvait l'habitude d'une protection toute féodale.</p> + +<p>—Comment! c'est là Bénédict? s'écria-t-elle, c'est là ce marmot que j'ai +vu tout petit sur le sein de sa mère? Eh! bonjour, <i>mon garçon</i>! je suis +charmée de te voir si grand et si bien mis. Tu ressembles à ta mère que +c'est effrayant. Ah ça, sais-tu que nous sommes d'anciennes connaissances? +tu es le filleul de mon pauvre fils, le général qui est mort à Waterloo. +C'est moi qui t'ai fait présent de ton premier fourreau; mais, tu ne t'en +souviens guère. Combien y a-t-il de cela? Tu dois avoir au moins dix-huit +ans?</p> + +<p>—J'en ai vingt-deux, Madame, répondit Bénédict.</p> + +<p>—Sangodémi! s'écria là marquise, déjà vingt-deux ans! Voyez comme le +temps passe! Je te croyais de l'âge de ma petite-fille. Tu ne la connais +pas, ma petite-fille? Tiens, regarde-la; nous savons faire des enfants +aussi, nous autres! Valentine, dis donc bonjour à Bénédict; c'est le neveu +du bon Lhéry, c'est le prétendu de ta petite camarade Athénaïs. Parle-lui, +ma fille.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> + +<p>Cette interpellation pouvait se traduire ainsi: «Imite-moi, héritière de +mon nom; sois populaire, afin de sauver ta tête à travers les révolutions +à venir, comme j'ai su faire dans les révolutions passées.» Néanmoins, +mademoiselle de Raimbault, soit adresse, soit usage, soit franchise, +effaça, par son regard et son sourire, tout ce que la bienveillance +impertinente de la marquise avait excité de colère dans l'âme de Bénédict. +Il avait fixé sur elle des yeux hardis et railleurs; car sa fierté blessée +avait fait disparaître un instant la timide sauvagerie de son âge. Mais +l'expression de ce beau visage était si douce et si sereine, le son de +cette voix si pur et si calmant, que le jeune homme baissa les yeux et +devint rouge comme une jeune fille.</p> + +<p>—Ah! Monsieur, lui dit-elle, ce que je puis vous dire de plus sincère, +c'est que j'aime Athénaïs comme ma sÅ“ur; ayez donc la bonté de me +l'amener. Je la cherche depuis longtemps sans pouvoir la joindre. Je +voudrais pourtant bien l'embrasser.</p> + +<p>Bénédict s'inclina profondément et revint bientôt avec sa cousine. +Athénaïs se promena à travers la fête, bras dessus bras dessous avec la +noble fille des comtes de Raimbault. Quoiqu'elle affectât de trouver la +chose toute naturelle et que Valentine la comprît ainsi, il lui fut +impossible de cacher le triomphe de sa joie orgueilleuse en face de ces +autres femmes qui l'enviaient en s'efforçant de la dénigrer.</p> + +<p>Cependant la vielle donna le signal de la bourrée. Athénaïs s'était +engagée cette fois à la danser avec celui des jeunes gens qui l'avait +arrêtée sur le chemin. Elle pria mademoiselle de Raimbault de lui servir +de vis-à -vis.</p> + +<p>—J'attendrai pour cela qu'on m'invite, répondit Valentine en souriant.</p> + +<p>—Eh bien donc! Bénédict, s'écria vivement Athénaïs, allez inviter +mademoiselle.</p> + +<p>Bénédict intimidé consulta des yeux le visage de Valentine. Il lut dans sa +douce et candide expression le désir d'accepter son offre. Alors il fit un +pas vers elle. Mais tout à coup la comtesse sa mère lui saisit brusquement +le bras en lui disant assez haut pour que Bénédict pût l'entendre:</p> + +<p>—Ma fille, je vous défends de danser la bourrée avec tout autre qu'avec +M. de Lansac.</p> + +<p>Bénédict remarqua alors pour la première fois un grand jeune homme de la +plus belle figure, qui donnait le bras à la comtesse; et il se rappela que +ce nom était celui du fiancé de mademoiselle de Raimbault.</p> + +<p>Il comprit bientôt le motif de l'effroi de sa mère. À un certain trille +que la vielle exécute avant de commencer la bourrée, chaque danseur, selon +un usage immémorial, doit embrasser sa danseuse. Le comte de Lansac, trop +bien élevé pour se permettre cette liberté en public, transigea avec la +coutume du Berri en baisant respectueusement la main de Valentine.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> + +<p>Ensuite le comte essaya quelques pas en avant et en arrière; mais sentant +aussitôt qu'il ne pouvait saisir la mesure de cette danse, qu'il n'est +donné à aucun étranger de bien exécuter, il s'arrêta et dit à Valentine:</p> + +<p>—À présent, j'ai fait mon devoir, je vous ai installée ici selon la +volonté de votre mère; mais je ne veux pas gâter votre plaisir par ma +maladresse. Vous aviez un danseur tout prêt il y a un instant, permettez +que je lui cède mes droits.</p> + +<p>Et se tournant vers Bénédict:</p> + +<p>—Voulez-vous bien me remplacer, Monsieur? lui dit-il avec un ton +d'exquise politesse. Vous vous acquitterez de mon rôle beaucoup mieux que +moi.</p> + +<p>Et comme Bénédict, partagé entre la timidité et l'orgueil, hésitait à +prendre cette place, dont on lui avait ravi le plus beau droit:</p> + +<p>—Allons, Monsieur, ajouta M. de Lansac avec aménité, vous serez assez +payé du service que je vous demande, et c'est à vous peut-être à m'en +remercier.</p> + +<p>Bénédict ne se fit pas prier plus longtemps; la main de Valentine vint +sans répugnance trouver la sienne qui tremblait. La comtesse était +satisfaite de la manière diplomatique dont son futur gendre avait arrangé +l'affaire; mais tout d'un coup le joueur de vielle, facétieux et goguenard +comme le sont les vrais artistes, interrompt le refrain de la bourrée, et +fait entendre avec une affectation maligne le trille impératif. Il est +enjoint au nouveau danseur d'embrasser sa partenaire. Bénédict devient +pâle et perd contenance. Le père Lhéry, épouvanté de la colère qu'il lit +dans les yeux de la comtesse, s'élance vers le vielleux et le conjure de +passer outre. Le musicien villageois n'écoute rien, triomphe au milieu +des rires et des bravos, et s'obstine à ne reprendre l'air qu'après la +formalité de rigueur. Les autres danseurs s'impatientent. Madame de +Raimbault se prépare à emmener sa fille. Mais M. de Lansac, homme de cour +et homme d'esprit, sentant tout le ridicule de cette scène, s'avance de +nouveau vers Bénédict avec une courtoisie un peu moqueuse:</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur, lui dit-il, faudra-t-il encore vous autoriser à +prendre un droit dont je n'avais pas osé profiter? Vous n'épargnez rien +à votre triomphe.</p> + +<p>Bénédict imprima ses lèvres tremblantes sur les joues veloutées de la +jeune comtesse. Un rapide sentiment d'orgueil et de plaisir l'anima un +instant; mais il remarqua que Valentine, tout en rougissant, riait comme +une bonne fille de toute cette aventure. Il se rappela qu'elle avait rougi +aussi, mais qu'elle n'avait pas ri lorsque M. de Lansac lui avait baisé la +main. Il se dit que ce beau comte, si poli, si adroit, si sensé, devait +être aimé; et il n'eut plus aucun plaisir à danser avec elle, quoiqu'elle +dansât la bourrée à merveille avec tout l'aplomb et le laisser-aller d'une +villageoise.</p> + +<p>Mais Athénaïs y portait encore plus de charme et de coquetterie; sa beauté +était du genre de celles qui plaisent plus généralement. Les hommes +d'une éducation vulgaire aiment les grâces qui attirent, les yeux qui +préviennent, le sourire qui encourage. La jeune fermière trouvait dans son +innocence même une assurance espiègle et piquante. En un instant elle fut +entourée et comme enlevée par ses adorateurs campagnards. Bénédict la +suivit encore quelque temps à travers le bal. Puis, mécontent de la voir +s'éloigner de sa mère et se mêler à un essaim de jeunes étourdies autour +duquel bourdonnaient des volées d'amoureux, il essaya de lui faire +comprendre, par ses signes et par ses regards, qu'elle s'abandonnait trop +à sa pétulance naturelle. Athénaïs ne s'en aperçut point ou ne voulut +point s'en apercevoir. Bénédict prit de l'humeur, haussa les épaules, et +quitta la fête. Il trouva dans l'auberge le valet de ferme de son oncle, +qui s'était rendu là sur la petite jument grise que Bénédict montait +ordinairement. Il le chargea de ramener le soir M. Lhéry et sa famille +dans la patache, et, s'emparant de sa monture, il reprit seul le chemin de +Grangeneuve à l'entrée de la nuit.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>V.</h3> + + +<p>Valentine, après avoir remercié Bénédict par un salut gracieux, quitta la +danse, et, se tournant vers la comtesse, elle comprit à sa pâleur, à la +contraction de ses lèvres, à la sécheresse de son regard, qu'un orage +couvait contre elle dans le cÅ“ur vindicatif de sa mère. M. de Lansac, qui +se sentait responsable de la conduite de sa fiancée, voulut lui épargner +les âcres reproches du premier moment, et, lui offrant son bras, il suivit +avec elle, à une certaine distance, madame de Raimbault, qui entraînait +sa belle-mère et se dirigeait vers le lieu où l'attendait sa calèche. +Valentine était émue, elle craignait la colère amassée sur sa tête; M. de +Lansac, avec l'adresse et la grâce de son esprit, chercha à la distraire, +et, affectant de regarder ce qui venait de se passer comme une niaiserie, +il se chargea d'apaiser la comtesse. Valentine, reconnaissante de cet +intérêt délicat qui semblait l'entourer toujours sans égoïsme et sans +ridicule, sentit augmenter l'affection sincère que son futur époux lui +inspirait.</p> + +<p>Cependant la comtesse, outrée de n'avoir personne à quereller, s'en prit à +la marquise sa belle-mère. Comme elle ne trouva pas ses gens au lieu +indiqué parce qu'ils ne l'attendaient pas si tôt, il fallut faire quelques +tours de promenade sur un chemin poudreux et pierreux, épreuve douloureuse +pour des pieds qui avaient foulé des tapis de cachemire dans les +appartements de Joséphine et de Marie-Louise. L'humeur de la comtesse en +augmenta; elle repoussa presque la vieille marquise, qui, trébuchant à +chaque pas, cherchait à s'appuyer sur son bras.</p> + +<p>—Voilà une jolie fête, une charmante partie de plaisir! lui dit-elle. +C'est vous qui l'avez voulu; vous m'avez amenée ici à mon corps défendant. +Vous aimez la canaille, vous; mais, moi, je la déteste. Vous êtes-vous +bien amusée, dites? Extasiez-vous donc sur les délices des champs! +Trouvez-vous cette chaleur bien agréable?</p> + +<p>—Oui, oui, répondit la vieille, j'ai quatre-vingts ans.</p> + +<p>—Moi, je ne les ai pas; j'étouffe. Et cette poussière, ces grès qui vous +percent la plante des pieds! Tout cela est gracieux!</p> + +<p>—Mais, ma belle, est-ce ma faute, à moi, s'il fait chaud, si le chemin +est mauvais, si vous avez de l'humeur?</p> + +<p>—De l'humeur! vous n'en avez jamais, vous, je le conçois, ne vous +occupant de rien, laissant agir votre famille comme il plaît à Dieu. Aussi, +les fleurs dont vous avez semé votre vie ont porté leurs fruits, et des +fruits précoces, on peut le dire.</p> + +<p>—Madame, dit la marquise avec amertume, vous êtes féroce dans la colère, +je le sais.</p> + +<p>—Sans doute, Madame, reprit la comtesse, vous appelez férocité le juste +orgueil d'une mère offensée?</p> + +<p>—Et qui donc vous a offensée, bon Dieu?</p> + +<p>—Ah! vous me le demandez. Vous ne me trouvez pas assez insultée dans la +personne de ma fille, quand toute la canaille de la province a battu des +mains en la voyant embrassée par un paysan, sous mes yeux, contre mon gré! +quand ils diront demain: «Nous avons fait un affront sanglant à la +comtesse de Raimbault!»</p> + +<p>—Quelle exagération! quel puritanisme! Votre fille est déshonorée pour +avoir été embrassée devant trois mille personnes! Le beau crime! De mon +temps, Madame, et du vôtre aussi, je gage, on ne faisait pas ainsi, j'en +conviens; mais on ne faisait pas mieux. D'ailleurs, ce garçon n'est pas un +rustre.</p> + +<p>—C'est bien pis, Madame; c'est un rustre enrichi, c'est un mariant +éclairé.</p> + +<p>—Parlez donc moins haut; si l'on vous entendait!...</p> + +<p>—Oh! vous rêvez toujours la guillotine; vous croyez qu'elle marche +derrière vous, prête à vous saisir à la moindre marque de courage et de +fierté. Mais je veux bien parler bas, Madame; écoutez ce que j'ai à vous +dire: Mêlez-vous de Valentine le moins possible, et n'oubliez pas si vite +les résultats de l'éducation de l'autre.</p> + +<p>—Toujours! toujours! dit la vieille femme en joignant les mains avec +angoisse. Vous n'épargnerez jamais l'occasion de réveiller cette douleur! +Eh! laissez-moi mourir en paix, Madame; j'ai quatre-vingts ans.</p> + +<p>—Tout le monde voudrait avoir cet âge, s'il autorisait tous les écarts du +cÅ“ur et de la raison. Si vieille et si inoffensive que vous vous fassiez, +vous avez encore sur ma fille et sur ma maison une influence très-grande. +Faites-la servir au bien commun; éloignez Valentine de ce funeste exemple, +dont le souvenir ne s'est malheureusement pas éteint chez elle.</p> + +<p>—Eh! il n'y a pas de danger! Valentine n'est-elle pas à la veille d'être +mariée? Que craignez-vous ensuite?... Ses fautes, si elle en fait, ne +regarderont que son mari; notre tâche sera remplie...</p> + +<p>—Oui, Madame, je sais que vous raisonnez ainsi; je ne perdrai pas mon +temps à discuter vos principes; mais, je vous le répète, effacez autour de +vous jusqu'à la dernière trace de l'existence qui nous a souillés tous.</p> + +<p>—Grand Dieu! Madame, avez-vous fini? Celle dont vous parlez est ma +petite-fille, la fille de mon propre fils, la sÅ“ur unique et légitime de +Valentine. Ce sont des titres qui me feront toujours pleurer sa faute au +lieu de la maudire. Ne l'a-t-elle pas expiée cruellement? Votre haine +implacable la poursuivra-t-elle sur la terre d'exil et de misère? Pourquoi +cette insistance à tirailler une plaie qui saignera jusqu'à mon dernier +soupir?</p> + +<p>—Madame, écoutez-moi bien: votre estimable petite-fille n'est pas si loin +que vous feignez de le croire. Vous voyez que je ne suis pas votre dupe.</p> + +<p>—Grand Dieu! s'écria la vieille femme en se redressant, que voulez-vous +dire? Expliquez-vous; ma fille! ma pauvre fille! où est-elle? dites-le-moi, +je vous le demande à mains jointes.</p> + +<p>Madame de Raimbault, qui venait de plaider le faux pour savoir le vrai, +fut satisfaite du ton de sincérité pathétique avec lequel la marquise +détruisit ses doutes.</p> + +<p>—Vous le saurez, Madame, répondit-elle; mais pas avant moi. Je jure +que je découvrirai bientôt la retraite qu'elle s'est choisie dans le +voisinage, et que je l'en ferai sortir. Essuyez vos larmes, voici nos +gens.</p> + +<p>Valentine monta dans la calèche et en redescendit après avoir passé sur +ses vêtements une grande jupe de mérinos bleu qui remplaçait l'amazone +trop lourde pour la saison. M. de Lansac lui présenta la main pour monter +sur un beau cheval anglais, et les dames s'installèrent dans la calèche; +mais au moment où l'on voulut sortir le cheval de M. de Lansac de l'écurie +villageoise, il tomba à terre et ne put se relever. Soit que ce fût +l'effet de la chaleur ou de la quantité d'eau qu'on lui avait laissé boire, +il était en proie à de violentes tranchées et absolument hors d'état de +marcher. Il fallut laisser le jockey à l'auberge pour le soigner, et M. de +Lansac fut forcé de monter en voiture.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria la comtesse, est-ce que Valentine va faire la route +seule à cheval?</p> + +<p>—Pourquoi pas? dit le comte de Lansac, qui voulut épargner à Valentine le +malaise de passer deux heures en présence de sa mère irritée. Mademoiselle +ne sera pas seule en trottant à côté de la voiture, et nous pourrons +fort bien causer avec elle. Son cheval est si sage que je ne vois pas le +moindre inconvénient à lui en laisser tout le gouvernement.</p> + +<p>—Mais cela ne se fait guère, dit la comtesse, sur l'esprit de laquelle M. +de Lansac avait un grand ascendant.</p> + +<p>—Tout se fait dans ce pays-ci, où il n'y a personne pour juger ce qui +est convenable et ce qui ne l'est pas. Nous allons, au détour du chemin, +entrer dans la Vallée-Noire, où nous ne rencontrerons pas un chat. +D'ailleurs il fera assez sombre dans dix minutes pour que nous n'ayons pas +à craindre les regards.</p> + +<p>Cette grave contestation terminée à l'avantage de M. de Lansac, la calèche +s'enfonça dans une traîne de la vallée; Valentine la suivit au petit galop, +et la nuit s'épaissit.</p> + +<p>À mesure que l'on avançait dans la vallée, la route devenait plus étroite. +Bientôt il fut impossible à Valentine de la côtoyer parallèlement à +la voiture. Elle se tint quelque temps par derrière; mais, comme les +inégalités du terrain forçaient souvent le cocher à retenir brusquement +ses chevaux, celui de Valentine s'effarouchait chaque fois de la voiture +qui s'arrêtait presque sur son poitrail. Elle profita donc d'un endroit où +le fossé disparaissait pour passer devant, et alors elle galopa beaucoup +plus agréablement, n'étant gênée par aucune appréhension, et laissant à +son vigoureux et noble cheval toute la liberté de ses mouvements.</p> + +<p>Le temps était délicieux; la lune, n'étant pas levée, laissait encore +le chemin enseveli sous ses obscurs ombrages; de temps en temps un +ver-luisant chatoyait dans l'herbe, un lézard rampait dans le buisson, un +sphinx bourdonnait sur une fleur humide. Une brise tiède s'était levée +toute chargée de l'odeur de vanille qui s'exhale des champs de fèves en +fleurs. La jeune Valentine, élevée tour à tour par sa sÅ“ur bannie, par sa +mère orgueilleuse, par les religieuses de son couvent, par sa grand'mère +étourdie et jeune, n'avait été définitivement élevée par personne, elle +s'était faite elle-même ce qu'elle était, et, faute de trouver des +sympathies bien réelles dans sa famille, elle avait pris le goût de +l'étude et de la rêverie. Son esprit naturellement calme, son jugement +sain, l'avaient également préservée des erreurs de la société et de celles +de la solitude. Livrée à des pensées douces et pures comme son cÅ“ur, +elle savourait le bien-être de cette soirée de mai si pleine de chastes +voluptés pour une âme poétique et jeune. Peut-être aussi songeait-elle à +son fiancé, à cet homme qui, le premier, lui avait témoigné de la +confiance et du respect, choses si douces à un cÅ“ur qui s'estime et qui +n'a pas encore été compris. Valentine ne rêvait pas la passion; elle ne +partageait pas l'empressement altier des jeunes cerveaux qui la regardent +comme un besoin impérieux de leur organisation. Plus modeste, Valentine ne +se croyait pas destinée à ces énergiques et violentes épreuves. Elle se +pliait facilement à la réserve dont le monde lui faisait un devoir; elle +l'acceptait comme un bienfait et non comme une loi. Elle se promettait +d'échapper à ces inclinations ardentes qui faisaient sous ses yeux le +malheur des autres, à l'amour du luxe auquel sa grand'mère sacrifiait +toute dignité, à l'ambition dont les espérances déçues torturaient sa mère, +à l'amour qui avait si cruellement égaré sa sÅ“ur. Cette dernière pensée +amena une larme au bord de sa paupière. C'était là le seul événement de +la vie de Valentine; mais il l'avait remplie; il avait influé sur son +caractère, il lui avait donné à la fois de la timidité et de la hardiesse: +de la timidité pour elle-même, de la hardiesse quand il s'agissait de sa +sÅ“ur. Elle n'avait, il est vrai, jamais pu lui prouver le dévouement +courageux dont elle se sentait animée; jamais le nom de sa sÅ“ur n'avait +été prononcé par sa mère devant elle; jamais on ne lui avait fourni une +seule occasion de la servir et de la défendre. Son désir en était d'autant +plus vif, et cette sorte de tendresse passionnée, qu'elle nourrissait, +pour une personne dont l'image se présentait à elle à travers les vagues +souvenirs de l'enfance, était réellement la seule affection romanesque qui +eût trouvé place dans son âme.</p> + +<p>L'espèce d'agitation que cette amitié comprimée avait mise dans son +existence s'était exaltée encore depuis quelques jours. Un bruit vague +s'était répandu dans le pays que sa sÅ“ur avait été vue à huit lieues de +là , dans une ville où jadis elle avait demeuré provisoirement pendant +quelques mois. Cette fois elle n'y avait passé qu'une nuit et ne s'était +pas nommée; mais les cens de l'auberge assuraient l'avoir reconnue. +Ce bruit était arrivé jusqu'au château de Raimbault, situé à l'autre +extrémité de la Vallée-Noire. Un domestique, empressé de faire sa cour, +était venu faire ce rapport à la comtesse. Le hasard voulut que, dans ce +moment, Valentine, occupée à travailler dans une pièce voisine, entendit +sa mère élever la voix, prononcer un nom qui la fit tressaillir. Alors, +incapable de maîtriser son inquiétude et sa curiosité, elle prêta +l'oreille et pénétra le secret de la conférence. Cet incident s'était +passé la veille du 1er mai; et maintenant Valentine, émue et troublée, se +demandait si cette nouvelle était vraisemblable, et s'il n'était pas bien +possible que l'on se fût trompé en croyant reconnaître une personne exilée +du pays depuis quinze ans.</p> + +<p>En se livrant à ces réflexions, mademoiselle de Raimbault, légèrement +emportée par son cheval qu'elle ne songeait point à ralentir, avait pris +une avance assez considérable sur la calèche. Lorsque la pensée lui en +vint, elle s'arrêta, et ne pouvant rien distinguer dans l'obscurité, elle +se pencha pour écouter; mais, soit que le bruit des roues fût amorti par +l'herbe longue et humide qui croissait dans le chemin, soit que la +respiration haute et pressée de son cheval, impatient de cette pause, +empêchât un son lointain de parvenir jusqu'à elle, son oreille ne put rien +saisir dans le silence solennel de la nuit. Elle retourna aussitôt sur ses +pas, jugeant qu'elle s'était fort éloignée, et s'arrêta de nouveau pour +écouter, après avoir fait un temps de galop sans rencontrer personne.</p> + +<p>Elle n'entendit encore cette fois que le chant du grillon qui s'éveillait +au lever de la lune, et les aboiements lointains de quelques chiens.</p> + +<p>Elle poussa de nouveau son cheval jusqu'à l'embranchement de deux chemins +qui formaient comme une fourche devant elle. Elle essaya de reconnaître +celui par lequel elle était venue; mais l'obscurité rendait toute +observation impossible. Le plus sage eût été d'attendre en cet endroit +l'arrivée de la calèche, qui ne pouvait manquer de s'y rendre par l'un ou +l'autre coté. Mais la peur commençait à troubler la raison de la jeune +fille; rester en place dans cet état d'inquiétude lui semblait la pire +situation. Elle s'imagina que son cheval aurait l'instinct de se diriger +vers ceux de la voiture, et que l'odorat le guiderait à défaut de mémoire. +Le cheval, livré à sa propre décision, prit à gauche. Après une course +inutile et de plus en plus incertaine, Valentine crut reconnaître un gros +arbre qu'elle avait remarqué dans la matinée. Cette circonstance lui +rendit un peu de courage; elle sourit même de sa poltronnerie et pressa le +pas de son cheval.</p> + +<p>Mais elle vit bientôt que le chemin descendait de plus en plus rapidement +vers le fond de la vallée. Elle ne connaissait point le pays, qu'elle +avait à peu près abandonné depuis son enfance, et pourtant il lui sembla +que dans la matinée elle avait côtoyé la partie la plus élevée du terrain. +L'aspect du paysage avait changé; la lune, qui s'élevait lentement à +l'horizon, jetait des lueurs transversales dans les interstices des +branches, et Valentine pouvait distinguer des objets qui ne l'avaient pas +frappée précédemment. Le chemin était plus large, plus découvert, plus +défoncé par les pieds des bestiaux et les roues des chariots; de gros +saules ébranchés se dressaient aux deux côtés de la haie, et, dessinant +sur le ciel leurs mutilations bizarres, semblaient autant de créations +hideuses prêtes à mouvoir leurs têtes monstrueuses et leurs corps privés +de bras.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>VI.</h3> + + +<p>Tout à coup Valentine entendit un bruit sourd et prolongé semblable au +roulement d'une voiture. Elle quitta le chemin, et se dirigea à travers un +sentier vers le lieu d'où partait ce bruit, qui augmentait toujours, mais +changeait de nature. Si Valentine eût pu percer le dôme de pommiers en +fleurs où se glissaient les rayons de la lune, elle eût vu la ligne +blanche et brillante de la rivière s'élançant dans une écluse à quelque +distance. Cependant la fraîcheur croissante de l'atmosphère et une douce +odeur de menthe lui révélèrent le rivage de l'Indre. Elle jugea qu'elle +s'était écartée considérablement de son chemin; mais elle se décida à +descendre le cours de l'eau, espérant trouver bientôt un moulin ou une +chaumière où elle pût demander des renseignements. En effet, elle s'arrêta +devant une vieille grange isolée et sans lumière, que les aboiements d'un +chien enfermé dans le clos lui firent supposer habitée. Elle appela en +vain, personne ne bougea. Elle fit approcher son cheval de la porte et +frappa avec le pommeau d'acier de sa cravache. Un bêlement plaintif lui +répondit: c'était une bergerie. Et dans ce pays-là , comme il n'y a ni +loups ni voleurs, il n'y a point non plus de bergers. Valentine continua +son chemin.</p> + +<p>Son cheval, comme s'il eût partagé le sentiment de découragement qui +s'était emparé d'elle, se mit à marcher lentement et avec négligence. De +temps en temps il heurtait son sabot retentissant contre un caillou d'où +jaillissait un éclair, ou il allongeait sa bouche altérée vers les petites +pousses tendres des ormilles.</p> + +<p>Tout à coup, dans ce silence, dans cette campagne déserte, sur ces +prairies qui n'avaient jamais ouï d'autre mélodie que le pipeau de quelque +enfant désÅ“uvré, ou la chanson rauque et graveleuse d'un meunier attardé; +tout à coup, au murmure de l'eau et aux soupirs de la brise, vint se +joindre une voix pure, suave, enchanteresse, une voix d'homme, jeune et +vibrante comme celle d'un hautbois. Elle chantait un air du pays bien +simple, bien lent, bien triste comme ils le sont tous. Mais comme elle le +chantait! Certes, ce n'était pas un villageois qui savait ainsi poser et +moduler les sons. Ce n'était pas non plus un chanteur de profession qui +s'abandonnait ainsi à la pureté du rhythme, sans ornement et sans système. +C'était quelqu'un qui sentait la musique et qui ne la savait pas; ou, s'il +la savait, c'était le premier chanteur du monde, car il paraissait ne pas +la savoir, et sa mélodie, comme une voix des éléments, s'élevait vers les +cieux sans autre poésie que celle du sentiment. Si, dans une forêt vierge, +loin des Å“uvres de l'art, loin des quinquets de l'orchestre et des +réminiscences de Rossini, parmi ces sapins alpestres où jamais le pied de +l'homme n'a laissé d'empreinte, les créations idéales de Manfred venaient +à se réveiller, c'est ainsi qu'elles chanteraient, pensa Valentine.</p> + +<p>Elle avait laissé tomber les rênes; son cheval broutait les marges du +sentier; Valentine n'avait plus peur, elle était sous le charme de ce +chant mystérieux, et son émotion était si douce qu'elle ne songeait point +à s'étonner de l'entendre en ce lieu et à cette heure.</p> + +<p>Le chant cessa. Valentine crut avoir fait un rêve; mais il recommença en +se rapprochant, et chaque instant l'apportait plus net à l'oreille de la +belle voyageuse; puis il s'éteignit encore, et elle ne distingua plus que +le trot d'un cheval. À la manière lourde et décousue dont il rasait la +terre, il était facile d'affirmer que c'était le cheval d'un paysan.</p> + +<p>Valentine eut un sentiment de peur en songeant qu'elle allait se trouver, +dans cet endroit isolé, tête à tête avec un homme qui pouvait bien être un +rustre, un ivrogne; car était-ce lui qui venait de chanter, ou le bruit de +sa marche avait-il fait envoler le sylphe mélodieux? Cependant il valait +mieux l'aborder que de passer la nuit dans les champs. Valentine songea +que, dans le cas d'une insulte, son cheval avait de meilleures jambes que +celui qui venait à elle, et, cherchant à se donner une assurance qu'elle +n'avait pas, elle marcha droit à lui.</p> + +<p>—Qui va là ? cria une voix ferme.</p> + +<p>—Valentine de Raimbault, répondit la jeune fille, qui n'était peut-être +pas tout à fait étrangère à l'orgueil de porter le nom le plus honoré du +pays. Cette petite vanité n'avait rien de ridicule, puisqu'elle tirait +toute sa considération des vertus et de la bravoure de son père.</p> + +<p>—Mademoiselle de Raimbault! toute seule ici! reprit le voyageur. Et où +donc est M. de Lansac?... Est-il tombé de cheval? est-il mort?...</p> + +<p>—Non, grâce au ciel, répondit Valentine, rassurée par cette voix qu'elle +croyait reconnaître. Mais si je ne me trompe pas, Monsieur, l'on vous +nomme Bénédict, et nous avons dansé aujourd'hui ensemble.</p> + +<p>Bénédict tressaillit. Il trouva qu'il n'y avait point de pudeur à rappeler +une circonstance si délicate, et dont la seule pensée en ce moment et +dans cette solitude faisait refluer tout son sang vers sa poitrine. Mais +l'extrême candeur ressemble parfois à de l'effronterie. Le fait est +que Valentine, absorbée par l'agitation de sa course nocturne, avait +complètement oublié l'anecdote du baiser. Elle s'en souvint au ton dont +Bénédict lui répondit:</p> + +<p>—Oui, Mademoiselle, je suis Bénédict.</p> + +<p>—Eh bien, dit-elle, rendez-moi le service de me remettre dans mon chemin.</p> + +<p>Et elle lui raconta comment elle s'était égarée.</p> + +<p>—Vous êtes à une lieue de la route que vous deviez tenir, lui +répondit-il, et pour la rejoindre il faut que vous passiez par la ferme +de Grangeneuve. Comme c'est là que je dois me rendre, j'aurai l'honneur de +vous servir de guide; peut-être retrouverons-nous à l'entrée de la route +la calèche qui vous aura attendue.</p> + +<p>—Cela n'est pas probable, reprit Valentine; ma mère, qui m'a vue passer +devant, croit sans doute que je dois arriver au château avant elle.</p> + +<p>—En ce cas, Mademoiselle, si vous le permettez, je vous accompagnerai +jusque chez vous. Mon oncle serait sans doute un guide plus convenable; +mais il n'est point revenu de la fête, et je ne sais pas à quelle heure il +rentrera.</p> + +<p>Valentine pensa tristement au redoublement de colère que cette +circonstance causerait à sa mère; mais comme elle était fort innocente de +tous les événements de cette journée, elle accepta l'offre de Bénédict +avec une franchise qui commandait l'estime. Bénédict fut touché de ses +manières simples et douces. Ce qui l'avait choqué d'abord en elle, cette +aisance qu'elle devait à l'idée de supériorité sociale où on l'avait +élevée, finit par le gagner. Il trouva qu'elle était fille noble de bonne +foi, sans morgue et sans fausse humilité. Elle était comme le terme moyen +entre sa mère et sa grand'mère; elle savait se faire respecter sans +offenser jamais. Bénédict était surpris de ne plus sentir auprès d'elle +cette timidité, ces palpitations qu'un homme de vingt ans, élevé loin du +monde, éprouve toujours dans le tête-à -tête d'une femme jeune et belle. Il +en conclut que mademoiselle de Raimbault, avec sa beauté calme et son +caractère candide, était digne d'inspirer une amitié solide. Aucune pensée +d'amour ne lui vint auprès d'elle.</p> + +<p>Après quelques questions réciproques, relatives à l'heure, à la route, à +la bonté de leurs chevaux, Valentine demanda à Bénédict si c'était lui qui +avait chanté. Bénédict savait qu'il chantait admirablement bien, et ce fut +avec une secrète satisfaction qu'il se ressouvint d'avoir fait entendre sa +voix dans la vallée. Néanmoins, avec cette profonde hypocrisie que nous +donne l'amour-propre, il répondit négligemment:</p> + +<p>—Avez-vous entendu quelque chose? C'était moi, je pense, ou les +grenouilles des roseaux.</p> + +<p>Valentine garda le silence. Elle avait tant admiré cette voix, qu'elle +craignait d'en dire trop ou trop peu. Cependant, après une pause, elle lui +demanda ingénument;</p> + +<p>—Et où avez-vous appris à chanter?</p> + +<p>—Si j'avais du talent, je serais en droit de répondre que cela ne +s'apprend pas; mais chez moi ce serait une fatuité. J'ai pris quelques +leçons à Paris.</p> + +<p>—C'est une belle chose que la musique! reprit Valentine.</p> + +<p>Et à propos de musique ils parlèrent de tous les arts.</p> + +<p>—Je vois que vous êtes extrêmement musicienne, dit Bénédict à une +remarque assez savante qu'elle venait de faire.</p> + +<p>—On m'a appris cela comme on m'a tout appris, répondit-elle, c'est-à -dire +superficiellement;... mais, comme j'avais le goût et l'instinct de cet art, + je l'ai facilement compris.</p> + +<p>—Et sans doute vous avez un grand talent?</p> + +<p>—Moi! je joue des contredanses; voilà tout.</p> + +<p>—Vous n'avez pas de voix?</p> + +<p>—J'ai de la voix, j'ai chanté, et l'on trouvait que j'avais des +dispositions; mais j'y ai renoncé.</p> + +<p>—Comment! avec l'amour de l'art?</p> + +<p>—Oui, je me suis livrée à la peinture, que j'aimais beaucoup moins, et +pour laquelle j'avais moins de facilité.</p> + +<p>—Cela est étrange!</p> + +<p>—Non. Dans le temps où nous vivons, il faut une spécialité. Notre rang, +notre fortune ne tiennent à rien. Dans quelques années peut-être la terre +de Raimbault, mon patrimoine sera un bien de l'État, comme elle l'a été il +n'y a pas un demi-siècle. L'éducation que nous recevons est misérable; +on nous donne les éléments de tout, et l'on ne nous permet pas de rien +approfondir. On veut que nous soyons instruites; mais du jour où nous +deviendrions savantes, nous serions ridicules. On nous élève toujours pour +être riches, jamais pour être pauvres. L'éducation si bornée de nos +aïeules valait beaucoup mieux; du moins elles savaient tricoter. La +révolution les a trouvées femmes médiocres; elles se sont résignées à +vivre en femmes médiocres; elles ont fait sans répugnance du filet pour +vivre. Nous qui savons imparfaitement l'anglais, le dessin et la musique; +nous qui faisons des peintures en laque, des écrans à l'aquarelle, des +fleurs en velours, et vingt autres futilités ruineuses que les mÅ“urs +somptuaires d'une république repousseraient de la consommation, que +ferions-nous? Laquelle de nous s'abaissera sans douleur à une profession +mécanique? Car sur vingt d'entre nous, il n'en est souvent pas une qui +possède à fond une connaissance quelconque. Je ne sache qu'un état qui +leur convienne, c'est d'être femme de chambre. J'ai senti de bonne heure, +aux récits de ma grand'mère et à ceux de ma mère (deux existences si +opposées: l'émigration et l'empire, Coblentz et Marie-Louise), que je +devais me garantir des malheurs de l'une, des prospérités de l'autre. Et +quand j'ai été à peu près libre de suivre mon opinion, j'ai supprimé de +mes talents ceux qui ne pouvaient me servir à rien. Je me suis adonnée à +un seul, parce que j'ai remarqué que, quels que soient les temps et les +modes, une personne qui fait très bien une chose se soutient toujours dans +la société.</p> + +<p>—Vous pensez donc que la peinture sera moins négligée, moins inutile que +la musique dans les mÅ“urs lacédémoniennes que vous prévoyez, puisque vous +l'avez rigidement embrassée contre votre vocation?</p> + +<p>—Peut-être; mais ce n'est pas là la question. Comme profession, la +musique ne m'eût pas convenu; elle met une femme trop en évidence; elle la +pousse sur le théâtre ou dans les salons; elle en fait une actrice ou une +subalterne à qui l'on confie l'éducation d'une demoiselle de province. La +peinture donne plus de liberté; elle permet une existence plus retirée, +et les jouissances qu'elle procure doublent de prix dans la solitude. +J'imagine que vous ne désapprouverez plus mon choix... Mais allons un peu +plus vite, je vous prie; ma mère m'attend peut-être avec inquiétude.</p> + +<p>Bénédict, plein d'estime et d'admiration pour le bon sens de cette jeune +fille, flatté de la confiance avec laquelle elle lui exposait ses pensées +et son caractère, doubla le pas à regret. Mais comme la ferme de +Grangeneuve étalait son grand pignon blanc au clair de la lune, une idée +subite vint le frapper. Il s'arrêta brusquement, et, dominé par cette +pensée qui l'agitait, il avança machinalement le bras pour arrêter le +cheval de Valentine.</p> + +<p>—Qu'est-ce? lui dit-elle en retenant sa monture; n'est-ce pas par ici?</p> + +<p>Bénédict resta plongé dans un grand embarras. Puis tout d'un coup prenant +courage:</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il, ce que j'ai à vous dire me cause une grande +anxiété, parce que je ne sais pas bien comment vous l'accueillerez venant +de moi. C'est la première fois de ma vie que je vous parle, et le ciel +m'est témoin que je vous quitterai pénétré de vénération. Cependant ce +peut être aussi la seule, la dernière fois que j'aurai ce bonheur; et si +ce que j'ai à vous annoncer vous offense, il vous sera facile de ne jamais +rencontrer la figure d'un homme qui aura eu le malheur de vous déplaire...</p> + +<p>Ce débat solennel jeta autant de crainte que de surprise dans l'esprit +de Valentine. Bénédict avait dans tous les temps une physionomie +particulièrement bizarre. Son esprit avait la même teinte de singularité; +elle s'en était aperçue dans l'entretien qu'ils venaient d'avoir ensemble. +Ce talent supérieur pour la musique, ces traits dont on ne pouvait saisir +l'expression dominante, cet esprit cultivé et déjà sceptique à propos de +tout, faisaient de lui un être étrange aux yeux de Valentine, qui n'avait +jamais eu aucun rapport aussi direct avec un jeune homme d'une autre +classe que la sienne. L'espèce de préface qu'il venait de lui débiter lui +causa donc de l'épouvante. Quoique étrangère à de pures vanités, elle +craignait une déclaration, et n'eut pas la présence d'esprit de répondre +un seul mot.</p> + +<p>—Je vois que je vous effraie, Mademoiselle, reprit Bénédict. C'est que, +dans la position délicate où je me trouve jeté par le hasard, je n'ai pas +assez d'usage ou d'esprit pour me faire comprendre à demi-mot.</p> + +<p>Ces paroles augmentèrent l'effroi et la terreur de Valentine.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-elle, je ne pense pas que vous puissiez avoir à me +dire quelque chose que je puisse entendre, après l'aveu que vous faites de +votre embarras. Puisque vous craignez de m'offenser, je dois craindre de +vous laisser commettre une gaucherie. Brisons là , je vous prie; et comme +me voici dans mon chemin, agréez mes remerciements et ne prenez pas la +peine d'aller plus loin...</p> + +<p>—J'aurais dû m'attendre à cette réponse, dit Bénédict profondément +offensé. J'aurais dû moins compter sur ces apparences de raison et de +sensibilité que je voyais chez mademoiselle de Raimbault...</p> + +<p>Valentine ne daigna pas lui répondre. Elle lui jeta un froid salut, et, +tout épouvantée de la situation où elle se trouvait, elle fouetta son +cheval et partit.</p> + +<p>Bénédict consterné la regardait fuir. Tout d'un coup il se frappa la tête +avec dépit.</p> + +<p>—Je ne suis qu'un animal stupide, s'écria-t-il; elle ne me comprend pas!</p> + +<p>Et, faisant sauter le fossé à son cheval, il coupe à angle droit l'enclos +que Valentine côtoyait: en trois minutes il se trouve vis-à -vis d'elle et +lui barre le chemin. Valentine eut tellement peur qu'elle faillit tomber +à la renverse.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>VII.</h3> + + +<p>Bénédict se jette à bas de son cheval.</p> + +<p>—Mademoiselle, s'écrie-t-il, je tombe à vos genoux. N'ayez pas peur +de moi. Vous voyez bien qu'à pied je ne puis vous poursuivre. Daignez +m'écouter un moment. Je ne suis qu'un sot; je vous ai fait une mortelle +injure en m'imaginant que vous ne vouliez pas me comprendre; et comme en +voulant vous préparer je ne ferais qu'accumuler sottise sur sottise, je +vais droit au but. N'avez-vous pas entendu parler dernièrement d'une +personne qui vous est chère?</p> + +<p>—Ah! parlez, s'écria Valentine avec un cri parti du cÅ“ur.</p> + +<p>—Je le savais bien, dit Bénédict avec joie; vous l'aimez, vous la +plaignez; on ne nous a pas trompés; vous désirez la revoir, vous seriez +prête à lui tendre les bras. N'est-ce pas, Mademoiselle, que tout ce qu'on +dit de vous est vrai?</p> + +<p>Il ne vint pas à la pensée de Valentine de se méfier de la sincérité de +Bénédict. Il venait de toucher la corde la plus sensible de son âme; la +prudence ne lui eût plus paru que de la lâcheté; c'est le propre des +générosités enthousiastes.</p> + +<p>—Si vous savez où elle est, Monsieur, s'écria-t-elle en joignant les +mains, béni soyez-vous, car vous allez me l'apprendre.</p> + +<p>—Je ferai peut-être une chose coupable aux yeux de la société; car je +vous détournerai de l'obéissance filiale. Et pourtant je vais le faire +sans remords; l'amitié que j'ai pour cette personne m'en fait un devoir, +et l'admiration que j'ai pour vous me fait croire que vous ne me le +reprocherez jamais. Ce matin elle a fait quatre lieues à pied dans la +rosée des prés, sur les cailloux des guérets, enveloppée d'une mante de +paysanne, pour vous apercevoir à votre fenêtre ou dans votre jardin. Elle +est revenue sans y avoir réussi. Voulez-vous la dédommager ce soir, et la +payer de toutes les peines de sa vie?</p> + +<p>—Conduisez-moi vers elle, Monsieur, je vous le demande au nom de ce que +vous avez de plus cher au monde.</p> + +<p>—Eh bien, dit Bénédict, fiez-vous à moi. Vous ne devez pas vous montrer +à la ferme. Quoique mes parents en soient encore absents, les serviteurs +vous verraient; ils parleraient, et demain votre mère, informée de cette +visite, susciterait de nouvelles persécutions à votre sÅ“ur. Laissez-moi +attacher votre cheval avec le mien sous ces arbres et suivez-moi.</p> + +<p>Valentine sauta légèrement à terre sans attendre que Bénédict lui offrît +la main. Mais à peine y fut-elle que l'instinct du danger, naturel aux +femmes les plus pures, se réveilla en elle; elle eut peur. Bénédict +attacha les chevaux sous un massif d'érables touffus. En revenant vers +elle, il s'écria d'un ton de franchise:</p> + +<p>—Oh! qu'elle va être heureuse, et qu'elle s'attend peu aux joies qui +s'approchent d'elle!</p> + +<p>Ces paroles rassurèrent Valentine. Elle suivit son guide dans un sentier +tout humide de la rosée du soir, jusqu'à l'entrée d'une chènevière dont +un fossé formait la clôture. Il fallait passer sur une planche toute +tremblante. Bénédict sauta dans le fossé et lui servit d'appui, tandis que +Valentine le franchissait.</p> + +<p>—Ici, Perdreau! à bas! taisez-vous! dit-il à un gros chien qui s'avançait +sur eux en grondant, et qui, en reconnaissant son maître, fit autant de +bruit par ses caresses qu'il en avait fait par sa méfiance.</p> + +<p>Bénédict le renvoya d'un coup de pied, et fit entrer sa compagne émue dans +le jardin de la ferme situé sur le derrière des bâtiments, comme dans la +plupart des habitations rustiques. Ce jardin était fort touffu. Les ronces, + es rosiers, les arbres fruitiers y croissaient pêle-mêle, et leurs +pousses vigoureuses, que ne mutilait jamais le ciseau du jardinier, +s'entre-croisaient sur les allées jusqu'à les rendre impraticables. +Valentine accrochait sa longue jupe d'amazone à toutes les épines; +l'obscurité profonde de toute cette libre végétation augmentait son +embarras, et l'émotion violente qu'elle éprouvait dans un tel moment lui +ôtait presque la force de marcher.</p> + +<p>—Si vous voulez me donner la main, lui dit son guide, nous irons plus +vite.</p> + +<p>Valentine avait perdu son gant dans cette agitation; elle mit sa main nue +dans celle de Bénédict. Pour une jeune fille élevée comme elle, c'était +une étrange situation. Le jeune homme marchait devant elle, l'attirait +doucement après lui, écartant les branches avec son autre bras pour +qu'elles ne vinssent pas fouetter le visage de sa belle compagne.</p> + +<p>—Mon Dieu! comme vous tremblez! lui dit-il en lâchant sa main lorsqu'ils +eurent atteint un endroit découvert.</p> + +<p>—Ah! Monsieur, c'est de joie et d'impatience, répondit Valentine.</p> + +<p>Il restait encore un obstacle à franchir. Bénédict n'avait pas la clef du +jardin; il fallut, pour en sortir, sauter une haie vive. Il lui proposa de +l'aider, et il fallut bien accepter. Alors le neveu du fermier prit dans +ses bras la fiancée du comte de Lansac. Il porta des mains émues sur sa +taille charmante. Il respira de près son haleine entrecoupée; et cela dura +assez longtemps, car la haie était large, hérissée de joncs épineux, les +pierres du glacis croulaient, et Bénédict n'avait pas bien toute sa +présence d'esprit.</p> + +<p>Cependant, telle est la pudique timidité de cet âge! son imagination alla +beaucoup moins loin que la réalité, et la peur de manquer à sa conscience +lui ôta le sentiment de son bonheur.</p> + +<p>Arrivé à la porte de la maison, Bénédict poussa le loquet sans bruit, fit +entrer Valentine dans la salle basse, et s'approcha du foyer à tâtons. Il +eut bientôt allumé un flambeau, et, montrant à mademoiselle de Raimbault +un escalier de bois assez semblable à une échelle, il lui dit:</p> + +<p>—C'est là .</p> + +<p>Il se jeta sur une chaise, s'installa en sentinelle, et la pria de ne pas +rester plus d'un quart d'heure avec Louise.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> + +<p>Fatiguée de sa longue course de la matinée, Louise s'était endormie de +bonne heure. La petite chambre qu'elle occupait était une des plus +mauvaises de la ferme; mais comme elle passait pour une pauvre parente que +les Lhéry avaient longtemps assistée en Poitou, elle n'avait pas voulu +qu'on détruisît l'erreur des domestiques du fermier en lui faisant une +réception brillante. Elle s'était volontairement accommodée d'une sorte de +petit grenier dont la lucarne donnait sur le plus ravissant aspect de +prairies et d'îlots, coupé par les sinuosités de l'Indre et planté des +plus beaux arbres. On lui avait composé à la hâte un assez bon lit sur un +méchant grabat; des bottes de pois séchaient sur une claie, des grappes +d'oignons dorés pendaient au plancher, des pelotons de fil bis dormaient +au fond d'un dévidoir invalide. Louise, élevée dans l'opulence, trouvait +du charme dans ces attributs de la vie champêtre. À la grande surprise de +madame Lhéry, elle avait voulu laisser à sa chambrette cet air de désordre +et d'encombrement rustique qui lui rappelait les peintures flamandes de +Van-Ostade et de Gérard Dow. Mais les objets qu'elle aimait le mieux dans +ce modeste réduit, c'était un vieux rideau de perse à ramages fanés, et +deux antiques fauteuils de point dont les bois avaient été jadis dorés. +Par le plus grand hasard du monde, ces meubles avaient été retirés du +château environ dix années auparavant, et Louise les reconnut pour les +avoir vus dans son enfance. Elle versa des larmes et faillit les embrasser +comme de vieux amis, en se rappelant combien de fois, dans ces heureux +jours de calme et d'ignorance à jamais perdus, elle s'était blottie, +petite fille blonde et rieuse, dans les larges bras de ces vieux fauteuils.</p> + +<p>Ce soir-là elle s'était endormie en regardant machinalement les fleurs du +rideau; et cette vue avait retracé à sa mémoire tous les menus détails de +sa vie passée. Après un long exil, cette vive sensation de ses anciennes +douleurs, de ses anciennes joies, se réveillait avec force. Elle se +croyait au lendemain des événements qu'elle avait expiés et pleurés dans +un triste pèlerinage de quinze années. Elle s'imaginait revoir, derrière +ce rideau que le vent agitait à travers le déjeté de la fenêtre, toute +la scène brillante et magique de ses jeunes années, la tourelle de son +vieux manoir, les chênes séculaires du grand parc, la chèvre blanche +qu'elle avait aimée, le champ où elle avait cueilli des bluets. +Quelquefois l'image de sa grand'mère, égoïste et débonnaire créature, +se dressait devant elle avec des larmes dans les yeux comme au jour de son +bannissement. Mais ce cÅ“ur, qui ne savait aimer qu'à demi, se refermait +pour elle, et cette apparition consolante s'éloignait avec indifférence et +légèreté.</p> + +<p>La seule image pure et toujours délicieuse de ce tableau fantastique, +c'était celle de Valentine, de ce bel enfant de quatre ans, aux longs +cheveux dorés, aux joues vermeilles, que Louise avait connu. Elle la +voyait encore courir au travers des blés plus hauts qu'elle, comme une +perdrix dans un sillon; se jeter dans ses bras avec ce rire expansif et +caressant de l'enfance qui fait venir des larmes dans les yeux de la +personne aimée; passer ses mains rondelettes et blanches sur le cou de sa +sÅ“ur, et l'entretenir de ces mille riens naïfs dont se compose la vie d'un +enfant, dans ce langage primitif, rationnel et piquant qui nous charme et +nous surprend toujours. Depuis ce temps-là , Louise avait été mère; elle +avait aimé l'enfance non plus comme un amusement, mais comme un sentiment. +Cet amour d'autrefois pour sa petite sÅ“ur s'était réveillé plus intense +et plus maternel avec celui qu'elle avait eu pour son fils. Elle se la +représentait toujours telle qu'elle l'avait laissée; et quand on lui +disait qu'elle était maintenant une grande et belle personne plus robuste +et plus élancée qu'elle, Louise ne pouvait parvenir à le croire plus d'un +instant; bientôt son imagination se reportait à la petite Valentine, et +elle formait le souhait de la tenir sur ses genoux.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> + +<p>Cette riante et fraîche apparition se mêlait à tous ses rêves depuis que +tous ses jours étaient occupés à chercher le moyen de la voir. Au moment +où Valentine monta légèrement l'échelle et souleva la trappe qui servait +d'entrée à sa chambre, Louise croyait voir, au milieu des roseaux qui +bordent l'Indre, Valentine, sa Valentine de quatre ans, courant après +les longues demoiselles bleues qui rasent l'eau du bout de leurs ailes. +Tout à coup l'enfant tombait dans la rivière. Louise s'élançait pour la +ressaisir; mais madame de Raimbault, la fière comtesse, sa belle-mère, son +inflexible ennemie, apparaissait, et, repoussant ses efforts, laissait +périr l'enfant.</p> + +<p>—Ma sÅ“ur! cria Louise d'une voix étouffée en se débattant contre les +chimères de son pénible sommeil.</p> + +<p>—Ma sÅ“ur! répondit une voix inconnue et douce comme celle des anges que +nous entendons chanter dans nos songes.</p> + +<p>Louise, en se redressant sur son chevet, perdit le mouchoir de soie qui +retenait ses longs cheveux bruns. Dans ce désordre, pâle, effrayée, +éclairée par un rayon de la lune qui perçait furtivement entre les +fentes du rideau, elle se pencha vers la voix qui l'appelait. Deux bras +l'enlacent; une bouche fraîche et jeune couvre ses joues de saintes +caresses; Louise, interdite, se sent inondée de larmes et de baisers; +Valentine, près de défaillir, se laisse tomber, épuisée d'émotion, sur le +lit de sa sÅ“ur. Quand Louise comprit que ce n'était plus un rêve, que +Valentine était dans ses bras, qu'elle y était venue, que son cÅ“ur était +rempli de tendresse et de joie comme le sien, elle ne put exprimer ce +qu'elle sentait que par des étreintes et des sanglots. Enfin, quand elles +purent se parler:</p> + +<p>—C'est donc toi? s'écria Louise, toi que j'ai si longtemps rêvée?</p> + +<p>—C'est donc vous? s'écria Valentine, vous qui m'aimez encore!</p> + +<p>—Pourquoi ce <i>vous</i>? dit Louise; ne sommes-nous pas sÅ“urs?</p> + +<p>—Oh! c'est que vous êtes ma mère aussi! répondit Valentine. Allez, je +n'ai rien oublié! Vous êtes encore présente à ma mémoire comme si c'était +hier; je vous aurais reconnue entre mille. Oh! oui, c'est vous, c'est +bien vous! Voilà vos grands cheveux bruns dont je crois voir encore les +bandeaux sur votre front; voilà vos petites mains blanches et menues, +voilà votre teint pâle. C'est ainsi que je vous rêvais.</p> + +<p>—Oh! Valentine! ma Valentine! écarte donc ce rideau, que je te voie +aussi. Ils m'avaient bien dit que tu étais belle! mais tu l'es cent fois +plus qu'ils n'ont pu l'exprimer. Tu es toujours blonde, toujours blanche; +voilà tes yeux bleus si doux, ton sourire si caressant! C'est moi qui t'ai +élevée, Valentine, tu t'en souviens! C'est moi qui préservais ton teint du +hâle et des gerçures; c'est moi qui prenais soin de tes cheveux et qui les +roulais chaque jour en spirales dorées; c'est à moi que tu dois d'être +restée si belle, Valentine; car ta mère ne s'occupait guère de toi; moi +seule je veillais sur tous tes instants...</p> + +<p>—Oh! je le sais, je le sais! Je me rappelle encore les chansons avec +lesquelles vous m'endormiez; je me souviens qu'à mon réveil je trouvais +toujours votre visage penché vers le mien. Oh! comme je vous ai pleurée, +Louise! Comme j'ai été longtemps sans savoir me passer de vous! Comme je +repoussais les soins des autres femmes! Ma mère ne m'a jamais pardonné +l'espèce de haine que je lui témoignais alors, parce que ma nourrice +m'avait dit: «Ta pauvre sÅ“ur s'en va, c'est ta mère qui la chasse.» +Oh! Louise! Louise! vous m'êtes enfin rendue!</p> + +<p>—Et nous ne nous séparerons plus, n'est-ce pas? s'écria Louise; nous +trouverons le moyen de nous voir souvent, de nous écrire. Tu ne te +laisseras pas effrayer par les menaces; nous ne redeviendrons jamais +étrangères l'une à l'autre?</p> + +<p>—Est-ce que nous l'avons jamais été! répondit-elle; est-ce que cela est +au pouvoir de quelqu'un! Tu me connais bien mal, Louise, si tu crois +que l'on pourra te bannir de mon cÅ“ur quand on ne l'a pas pu même dès +les jours de ma faible enfance. Mais, sois tranquille, nos maux sont +finis. Dans un mois je serai mariée; j'épouse un homme doux, sensible, +raisonnable, à qui j'ai parlé de toi souvent, qui approuve ma tendresse, +et qui me permettra de vivre auprès de toi. Alors, Louise, tu n'auras plus +de chagrin, n'est-ce pas? tu oublieras tes malheurs en les répandant dans +mon sein. Tu élèveras mes enfants si j'ai le bonheur d'être mère; nous +croirons revivre en eux... Je sécherai toutes tes larmes, je consacrerai +ma vie à réparer toutes les souffrances de la tienne.</p> + +<p>—Sublime enfant, cÅ“ur d'ange! dit Louise en pleurant de joie; ce jour les +efface toutes. Va, je ne me plaindrai pas du sort qui m'a donné un tel +instant de joie ineffable! N'as-tu pas adouci déjà pour moi les années +d'exil? Tiens, vois! dit-elle en prenant sous son chevet un petit paquet +soigneusement enveloppé d'un carré de velours, reconnais-tu ces quatre +lettres? C'est toi qui me les as écrites à diverses époques de notre +séparation. J'étais en Italie quand j'ai reçu celle-ci; tu n'avais pas dix +ans.</p> + +<p>—Oh! je m'en souviens bien! dit Valentine; j'ai les vôtres aussi. Je les +ai tant relues, tant baignées de mes larmes! Celle-là , tenez, je vous l'ai +écrite du couvent. Comme j'ai tremblé, comme j'ai tressailli de peur et de +joie, quand une femme que je ne connaissais pas me remit la vôtre au +parloir! Elle me la glissa avec un signe d'intelligence, en me donnant des +friandises qu'elle feignait d'apporter de la part de ma grand'mère. Et +quand, deux ans après, étant aux environs de Paris, j'aperçus contre la +grille du jardin, une femme qui avait l'air de demander l'aumône, quoique +je ne l'eusse vue qu'une seule fois, qu'un seul instant, je la reconnus +tout de suite. Je lui dis: «Vous avez une lettre pour moi?—Oui, me +dit-elle, et je viendrai chercher la réponse demain.» Alors je courus +m'enfermer dans ma chambre; mais on m'appela, on me surveilla tout le +reste de la journée. Le soir, ma gouvernante resta auprès de mon lit à +travailler jusqu'à près de minuit. Il fallut que je feignisse de dormir +tout ce temps; et quand elle me laissa pour passer dans sa chambre, elle +emporta la lumière. Avec combien de peine et de précautions je parvins à +me procurer une allumette, un flambeau, et tout ce qu'il fallait pour +écrire, sans faire de bruit, sans éveiller ma surveillante! J'y réussis +cependant; mais je laissai tomber quelques gouttes d'encre sur mon drap, +et le lendemain je fus questionnée, menacée, grondée! Avec quelle +impudence je sus mentir! comme je subis de bon cÅ“ur la pénitence qui me +fût infligée! La vieille femme revint et demanda à me vendre un petit +chevreau. Je lui remis la lettre, et j'élevai la chèvre. Quoi qu'elle ne +vînt pas directement de vous, je l'aimais à cause de vous. Ô Louise! +je vous dois peut-être de n'avoir pas un mauvais cÅ“ur; on a tâché de +dessécher le mien de bonne heure; on a tout fait pour éteindre le germe de +ma sensibilité; mais votre image chérie, vos tendres caresses, votre bonté +pour moi, avaient laissé dans ma mémoire des traces ineffaçables. Vos +lettres vinrent réveiller en moi le sentiment de reconnaissance que vous y +aviez laissé; ces quatre lettres marquèrent quatre époques bien senties +dans ma vie; chacune d'elles m'inspira plus fortement la volonté d'être +bonne, la haine de l'intolérance, le mépris des préjugés, et j'ose dire +que chacune d'elles marqua un progrès dans mon existence morale. Louise, +ma sÅ“ur, c'est vous qui réellement m'avez élevée jusqu'à ce jour.</p> + +<p>—Tu es un ange de candeur et de vertu, s'écria Louise; c'est moi qui +devrais être à tes genoux...</p> + +<p>—Eh! vite, cria la voix de Bénédict au bas de l'escalier! séparez-vous! +Mademoiselle de Raimbault, M. de Lansac vous cherche.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>VIII.</h3> + + +<p>Valentine s'élança hors de la chambre. L'arrivée de M. de Lansac était +pour elle un incident agréable; elle voulait lui faire prendre part à son +bonheur; mais, à son grand déplaisir, Bénédict lui apprit qu'il l'avait +dérouté en lui répondant qu'il n'avait pas entendu parler de mademoiselle +de Raimbault depuis la fête. Bénédict s'excusa en disant qu'il ne savait +pas quelles étaient les dispositions de M. de Lansac à l'égard de Louise. +Mais au fond du cÅ“ur il avait éprouvé je ne sais quelle joie maligne à +envoyer ce pauvre fiancé courir les champs au milieu de la nuit, tandis +que lui, Bénédict, tenait la fiancée sous sa garde.</p> + +<p>—Ce mensonge est peut-être maladroit, lui dit-il; mais je l'ai fait +dans de bonnes intentions, et il n'est plus temps de le rétracter. +Permettez-moi, Mademoiselle, de vous engager à retourner au château tout +de suite; je vous accompagnerai jusqu'à la porte du parc, et vous direz +qu'après vous avoir égaré le hasard vous a fait retrouver votre chemin +toute seule.</p> + +<p>—Sans doute, répondit Valentine troublée: c'est ce qu'il y a de moins +inconvenant à faire, après avoir trompé et renvoyé M. de Lansac. Mais si +nous le rencontrons?</p> + +<p>—Je dirai, reprit vivement Bénédict, que, prenant part à sa peine, je +suis monté à cheval pour l'aider à vous retrouver, et que la fortune m'a +mieux servi que lui.</p> + +<p>Valentine était bien un peu tourmentée de toutes les conséquences de +cette aventure; mais, après tout, il n'était guère en son pouvoir de s'en +occuper. Louise avait jeté une pelisse sur ses épaules, et elle était +descendue avec elle dans la salle. Là , saisissant le flambeau que Bénédict +avait à la main, elle l'approcha du visage de sa sÅ“ur pour la bien voir, +et l'ayant contemplée avec ravissement:</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria-t-elle avec enthousiasme en s'adressant à Bénédict, +voyez donc comme est belle, ma Valentine!</p> + +<p>Valentine rougit, et Bénédict plus qu'elle encore. Louise était trop +livrée à sa joie pour deviner leur embarras. Elle la couvrit de caresses; +et quand Bénédict voulut l'arracher de ses bras, elle accabla ce dernier +de reproches. Mais, passant subitement à un sentiment plus juste, elle se +jeta avec effusion au cou de son jeune ami, en lui disant que tout son +sang ne paierait pas le bonheur qu'il venait de lui donner.</p> + +<p>—Pour votre récompense, ajouta-t-elle, je vais la prier de faire comme +moi; veux-tu, Valentine, donner aussi un baiser de sÅ“ur à ce pauvre +Bénédict, qui, se trouvant seul avec toi, s'est souvenu de Louise?</p> + +<p>—Mais, dit Valentine en rougissant, ce sera donc pour la seconde fois +aujourd'hui?</p> + +<p>—Et pour la dernière de ma vie, dit Bénédict en ployant un genou devant +la jeune comtesse. Que celui-ci efface toute la souffrance que j'ai +partagée en obtenant le premier malgré vous.</p> + +<p>La belle Valentine reprit sa sérénité; mais, avec une noble pudeur sur le +front, elle leva les yeux au ciel.</p> + +<p>—Dieu m'est témoin, dit-elle, que du fond de mon âme je vous donne cette +marque de la plus pure estime; et, se penchant vers le jeune homme, elle +déposa légèrement sur son front un baiser qu'il n'osa pas même lui rendre +sur la main. Il se releva pénétré d'un indicible sentiment de respect et +d'orgueil. Il n'avait pas connu de recueillement si suave, d'émotion si +douce, depuis le jour où, jeune villageois crédule et pieux, il avait +fait sa première communion, dans un beau jour de printemps, au parfum de +l'encens et des fleurs effeuillées.</p> + +<p>Ils retournèrent par le chemin d'où ils étaient venus, et cette fois +Bénédict se sentit entièrement calme auprès de Valentine. Ce baiser avait +formé entre eux un lien sacré de fraternité. Ils s'établirent dans une +confiance réciproque, et, lorsqu'ils se quittèrent à l'entrée du parc, +Bénédict promit d'aller bientôt porter à Raimbault des nouvelles de +Louise.</p> + +<p>—J'ose à peine vous en prier, répondit Valentine, et pourtant je le +désire bien vivement. Mais ma mère est si sévère dans ses préjugés!</p> + +<p>—Je saurai braver toutes les humiliations pour vous servir, répondit +Bénédict, et je me flatte de savoir m'exposer sans compromettre personne.</p> + +<p>Il la salua profondément et disparut.</p> + +<p>Valentine rentra par l'allée la plus sombre du parc; mais elle aperçut +bientôt à travers le feuillage, sous ces longues galeries de verdure, la +lueur et le mouvement des flambeaux. Elle trouva toute la maison en émoi, +et sa mère, qui pressait les mains du cocher, brutalisait le valet de +chambre, se faisait humble avec les uns, se laissait aller à la fureur +avec les autres, pleurait comme une mère, puis commandait en reine, et, +pour la première fois de sa vie peut-être, semblait par intervalles +appeler la pitié d'autrui à son secours. Mais dès qu'elle reconnut le pas +du cheval qui lui ramenait Valentine, au lieu de se livrer à la joie, elle +céda à sa colère longtemps comprimée par l'inquiétude. Sa fille ne trouva +dans ses yeux que le ressentiment d'avoir souffert.</p> + +<p>—D'où venez-vous? lui cria-t-elle d'une voix forte, en la tirant de sa +selle avec une violence qui faillit la faire tomber. Vous jouez-vous de +mes tourments? Pensez-vous que le moment soit bien choisi pour rêver à la +lune et vous oublier dans les chemins? À l'heure qu'il est, et lorsque, +pour me prêter à vos caprices, je suis brisée de fatigue, croyez-vous +qu'il soit convenable de vous faire attendre? Est-ce ainsi que vous +respectez votre mère, si vous ne la chérissez pas?</p> + +<p>Elle la conduisit ainsi jusqu'au salon en l'accablant des reproches les +plus aigres et des accusations les plus dures. Valentine bégaya quelques +mots pour sa défense, et fut dispensée de la présence d'esprit qu'elle +aurait été forcée d'apporter à des explications qu'heureusement on ne lui +demanda pas. Elle trouva au salon sa grand'mère, qui prenait du thé, et +qui, lui tendant les bras, s'écria:</p> + +<p>—Ah! te voilà , ma petite! Mais sais-tu que tu as donné bien de +l'inquiétude à ta mère? Pour moi, je savais bien qu'il ne pouvait t'être +rien arrivé de fâcheux dans ce pays-ci, où tout le monde révère le nom que +tu portes. Allons, embrasse-moi, et que tout soit oublié. Puisque te voilà +retrouvée, je vais manger de meilleur appétit. Cette course en calèche m'a +donné une faim d'enfer.</p> + +<p>En parlant ainsi, la vieille marquise, qui avait encore de fort bonnes +dents, mordit dans un <i>tost</i> à l'anglaise que sa demoiselle de compagnie +lui préparait. Le soin minutieux qu'elle y apportait prouvait l'importance +que sa maîtresse attachait à l'assaisonnement de ce mets. Quant à la +comtesse, chez qui l'orgueil et la violence étaient au moins les vices +d'une âme impressionnable, cédant à la force de ses sensations, elle se +laissa tomber à demi évanouie sur un fauteuil.</p> + +<p>Valentine se jeta à ses genoux, aida à la délacer, couvrit ses mains de +larmes et de baisers, et regretta sincèrement le bonheur qu'elle avait +goûté en voyant combien il avait fait souffrir sa mère. La marquise quitta +son souper, dissimulant mal la contrariété qu'elle éprouvait, et vint, +alerte et vive qu'elle était, tourner autour de sa belle-fille en assurant +que ce ne serait rien.</p> + +<p>Lorsque la comtesse ouvrit les yeux, elle repoussa rudement Valentine, +lui dit qu'elle avait trop à se plaindre d'elle pour agréer ses soins; +et comme la pauvre enfant exprimait sa douleur et demandait son pardon à +mains jointes, il lui fut impérieusement ordonné d'aller se coucher sans +avoir obtenu le baiser maternel.</p> + +<p>La marquise, qui se piquait d'être l'ange consolateur de la famille, +s'appuya sur le bras de sa petite-fille pour remonter à sa chambre, et +lui dit en la quittant, après l'avoir embrassée au front:</p> + +<p>—Allons, ma chère petite, console-toi. Ta mère a un peu d'humeur ce soir, +mais ce n'est rien. Ne va pas t'amuser à prendre du chagrin; tu serais +couperosée demain, et cela ne ferait pas les affaires de notre bon Lansac.</p> + +<p>Valentine s'efforça de sourire, et quand elle se trouva seule, elle se +jeta sur son lit, accablée de chagrin, de bonheur, de lassitude, de +crainte, d'espoir, de mille sentiments divers qui se pressaient dans son +cÅ“ur.</p> + +<p>Au bout d'une heure, elle entendit retentir dans le corridor le bruit +des bottes éperonnées de M. de Lansac. La marquise, qui ne se couchait +jamais avant minuit, l'appela dans sa chambre entr'ouverte, et Valentine, +entendant leurs voix mêlées, alla sur-le-champ les rejoindre.</p> + +<p>—Ah! dit la marquise avec cette joie maligne de la vieillesse qui ne +respecte aucune des délicatesses de la pudeur parce qu'elle n'en a plus le +sentiment, j'étais bien sûre que la friponne, au lieu de dormir, attendait +le retour de son fiancé, le cÅ“ur agité, l'oreille au guet! Allons, allons, +mes enfants, je crois qu'il est temps de vous marier.</p> + +<p>Rien n'allait si mal que cette idée à l'attachement calme et digne que +Valentine éprouvait pour M. de Lansac. Elle rougit de mécontentement; mais +la physionomie respectueuse et douce de son fiancé la rassura.</p> + +<p>—Je n'ai pas pu dormir en effet, lui dit-elle, avant de vous avoir +demandé pardon de toute l'inquiétude que je vous ai causée.</p> + +<p>—On aime, des personnes qui nous sont chères, répondit M. de Lansac avec +une grâce parfaite, jusqu'aux tourments qu'elles nous causent.</p> + +<p>Valentine se retira confuse et agitée. Elle sentit qu'elle avait de grands +torts involontaires envers M. de Lansac, et sa conscience s'impatientait +d'avoir encore quelques heures à attendre pour lui en faire l'aveu. Si elle +avait eu moins de délicatesse et plus de connaissance du monde, elle se +fût bien gardée de faire cette confession.</p> + +<p>M. de Lansac avait, dans l'aventure de la soirée, joué le rôle le plus +déplaisant, et, quelle que fût la candeur de Valentine, il eût peut-être +semblé difficile à cet homme du monde de pardonner bien sincèrement à +sa fiancée l'espèce de pacte fait avec un autre pour le tromper. Mais +Valentine rougissait de rester complice d'un mensonge envers celui qui +allait être son époux.</p> + +<p>Le lendemain, dès le matin, elle courut le rejoindre au salon.</p> + +<p>—Évariste, lui dit-elle en allant droit au but, j'ai sur le cÅ“ur un +secret qui me pèse; il faut que je vous le dise. Si je suis coupable, vous +me blâmerez, mais au moins vous ne me reprocherez pas d'avoir manqué de +loyauté.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! ma chère Valentine, vous me faites frémir! Où voulez-vous +arriver avec ce préambule solennel? Songez dans quelle position nous nous +trouvons!... Non, non, je ne veux rien entendre. C'est aujourd'hui que je +vous quitte pour aller à mon poste attendre tristement la fin de l'éternel +mois qui s'oppose à mon bonheur, et je ne veux pas attrister ce jour déjà +si triste par une confidence qui semble vous être pénible. Quoi que vous +ayez à me dire, quoi que vous ayez fait de <i>criminel</i>, je vous absous. +Allez, Valentine, votre âme est trop belle, votre vie est trop pure pour +que j'aie l'insolence de vouloir vous confesser.</p> + +<p>—Cette confidence ne vous attristera pas, répondit Valentine en +retrouvant toute sa confiance dans la raison de M. de Lansac. Au contraire, +lorsque même vous m'accuseriez d'avoir agi avec précipitation, vous vous +réjouiriez encore avec moi, j'en suis sûre, d'un événement qui me comble +de joie. J'ai retrouvé ma sÅ“ur...</p> + +<p>—Taisez-vous, dit vivement M. de Lansac en affectant une terreur comique. +Ne prononcez pas ce nom ici! Votre mère a des doutes qui déjà la mettent +au désespoir. Que serait-ce, grand Dieu! si elle savait où vous en êtes? +Croyez-moi, ma chère Valentine, gardez ce secret bien avant dans votre +cÅ“ur, et n'en parlez pas même à moi. Vous m'ôteriez par là tous les moyens +de conviction que mon air d'innocence doit me donner auprès de votre mère. +Et puis, ajouta-t-il en souriant d'un air qui ôtait à ses paroles toute +la rigidité de leur sens, je ne suis pas encore assez votre maître, +c'est-à -dire votre protecteur, pour me croire bien fondé à autoriser un +acte de rébellion ouverte contre la volonté maternelle. Attendez un mois. +Cela vous semblera bien moins long qu'à moi.</p> + +<p>Valentine, qui tenait à dégager sa conscience de la circonstance la plus +délicate de son secret, voulut en vain insister. M. de Lansac ne voulut +rien entendre, et finit par lui persuader qu'elle ne devait rien lui dire.</p> + +<p>Le fait est que M. de Lansac était bien né, qu'il occupait de belles +fonctions diplomatiques, qu'il était plein d'esprit, de séduction et de +ruse; mais qu'il avait des dettes à payer, et que pour rien au monde il +n'eût voulu perdre la main et la fortune de mademoiselle de Raimbault. +Dans la crainte continuelle de s'aliéner la mère ou la fille, il +transigeait secrètement avec l'une et avec l'autre, il flattait leurs +sentiments, leurs opinions, et, peu intéressé dans l'affaire de Louise, +il était décidé à n'y intervenir que lorsqu'il deviendrait maître de la +terminer à son gré.</p> + +<p>Valentine prit sa prudence pour une autorisation tacite, et, se rassurant +de ce côté, elle dirigea toutes ses pensées vers l'orage qui allait +éclater du côté de sa mère.</p> + +<p>La veille au soir, le laquais adroit et bas qui avait déjà insinué +quelques soupçons sur l'apparition de Louise dans le pays était entré chez +la comtesse, sous le prétexte d'apporter une limonade, et il avait eu avec +elle l'entretien suivant.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>IX.</h3> + + +<p>—Madame m'avait ordonné hier de m'informer de la personne...</p> + +<p>—Il suffit. Ne la nommez jamais devant moi. L'avez-vous fait?</p> + +<p>—Oui, Madame, et je crois être sur la voie.</p> + +<p>—Parlez donc.</p> + +<p>—Je n'oserais pas affirmer à madame que la chose soit aussi certaine +que je le désirerais. Mais voici ce que je sais: il y a à la ferme de +Grangeneuve, depuis à peu près trois semaines, une femme qui passe pour la +nièce du père Lhéry, et qui m'a bien l'air d'être celle que nous cherchons.</p> + +<p>—L'avez-vous vue?</p> + +<p>—Non, Madame. D'ailleurs je ne connais pas la personne... et personne ici +n'est plus avancé que moi.</p> + +<p>—Mais que disent les paysans?</p> + +<p>—Les uns disent que c'est bien la parente des Lhéry; à preuve, disent-ils, +qu'elle n'est pas vêtue comme une demoiselle, et puis, parce qu'elle +occupe chez eux une chambre de laboureur. Ils pensent que si c'était +mademoiselle... on lui aurait fait une autre réception à la ferme. Les +Lhéry lui étaient tout dévoués, comme madame sait.</p> + +<p>—Sans doute. La mère Lhéry a été sa nourrice dans un temps où elle +était fort heureuse de trouver ce moyen d'existence. Mais que disent les +autres?... Comment se fait-il que pas un ici ne puisse affirmer si cette +personne est ou n'est pas celle que tout le monde a vue autrefois?</p> + +<p>—D'abord peu de gens l'ont vue à Grangeneuve, qui est un endroit fort +isolé. Elle n'en sort presque pas, et, lorsqu'elle sort, elle est toujours +enveloppée d'une mante, parce que, dit-on, elle est malade. Ceux qui l'ont +rencontrée l'ont à peine aperçue, et disent qu'il leur est impossible de +savoir si la personne fraîche et replète qu'ils ont vue, il y a quinze ans, +est la personne maigre et pâle qu'ils voient maintenant. C'est une chose +embarrassante à éclaircir, et qui demande beaucoup d'adresse et de +persévérance.</p> + +<p>—Joseph! je vous donne cent francs si vous voulez vous en charger.</p> + +<p>—Il suffit d'un ordre de madame, répondit le valet d'un air hypocrite. +Mais si je n'en viens pas à bout aussi vite que madame le désire, elle +voudra bien se rappeler que les paysans d'ici sont rusés, méfiants; qu'ils +ont un fort mauvais esprit, aucun attachement pour leurs anciens devoirs, +et qu'ils ne seraient pas fâchés de montrer une opposition quelconque à la +volonté de madame...</p> + +<p>—Je sais qu'ils ne m'aiment pas, et je m'en félicite. La haine de ces +gens-là m'honore au lieu de m'inquiéter. Mais le maire de la commune +n'a-t-il point fait amener cette étrangère pour la questionner?</p> + +<p>—Madame sait que le maire est un Lhéry, un cousin de son fermier; dans +cette famille-là , ils sont unis comme les doigts de la main, et ils +s'entendent comme larrons en foire...</p> + +<p>Joseph sourit de complaisance en se trouvant tant de causticité dans le +discours. La comtesse ne daigna pas partager son sentiment; mais elle +reprit:</p> + +<p>—Oh! c'est un grand désagrément que ces fonctions de maire soient +remplies par des paysans, à qui elles donnent une certaine autorité sur +nous!</p> + +<p>—Il faudra, pensa-t-elle, que je m'occupe de faire destituer celui-là , et +que mon gendre prenne l'ennui de le remplacer. Il fera faire la besogne +par les adjoints.</p> + +<p>Puis, revenant tout à coup au sujet de l'entretien par un de ces aperçus +clairs et prompts que donne la haine:</p> + +<p>—Il y a un moyen, dit-elle: c'est d'envoyer Catherine à la ferme, et de +la faire parler.</p> + +<p>—La nourrice de mademoiselle!... Oh! c'est une femme plus rusée que +madame ne pense. Peut-être sait-elle déjà fort bien ce qui en est.</p> + +<p>—Enfin, il faut trouver un moyen, dit la comtesse avec humeur.</p> + +<p>—Si madame me permet d'agir...</p> + +<p>—Eh! certainement!</p> + +<p>—En ce cas, j'espère être instruit demain de ce qui intéresse madame.</p> + +<p>Le lendemain, vers six heures du matin, au moment où l'Angélus sonnait au +fond de la vallée et où le soleil enluminait tous les toits d'alentour, +Joseph se dirigea vers la partie du pays la plus déserte, et en même +temps la mieux cultivée; c'était sur les terres de Raimbault, terres +considérables et fertiles, jadis vendues comme biens nationaux, rachetées +sous l'empire par la dot de mademoiselle Chignon, fille d'un riche +manufacturier, que le général comte de Raimbault avait épousée en secondes +noces. L'empereur aimait à unir les anciens noms aux nouvelles fortunes: +ce mariage s'était conclu sous son influence suprême; et la nouvelle +comtesse avait bientôt dépassé dans son cÅ“ur tout l'orgueil de la vieille +noblesse qu'elle haïssait, et dont cependant elle avait voulu à tout prix +obtenir les honneurs et les titres.</p> + +<p>Joseph avait sans doute tissé une fable bien savante pour se présenter à +la ferme sans effaroucher personne. Il avait dans son sac bien des tours +de Scapin pour abuser de la simplicité des habitants; mais, par malheur, +la première personne qu'il rencontra à cent pas de la ferme fut Bénédict, +homme bien plus fin, bien plus méfiant que lui. Le jeune homme se souvint +aussitôt de l'avoir vu quelque temps auparavant à une autre fête de +village, où, quoi qu'il portât fort bien son habit noir, bien qu'il +affectât des manières de supériorité sur les fermiers qui prenaient de la +bière avec lui, il avait été persiflé et humilié comme un vrai laquais +qu'il était. Aussitôt Bénédict comprit qu'il fallait écarter de la ferme +ce témoin dangereux, et, s'emparant de lui avec force politesses ironiques, + il le força d'aller visiter avec lui une vigne située à quelque distance. +Il affecta de le croire, sur sa parole, homme de confiance et régisseur du +château, et feignit une grande disposition au bavardage. Joseph abusa bien +vite de l'occasion, et, au bout de dix minutes, ses intentions et ses +projets devinrent clairs comme le jour pour Bénédict. Alors celui-ci se +tint sur ses gardes, et le désabusa de ses doutes relativement à Louise +avec un air de candeur dont Joseph fut parfaitement dupe. Cependant +Bénédict comprit que ce n'était pas assez, qu'il fallait se débarrasser +entièrement des intentions malfaisantes de ce mouchard, et il retrouva +tout à coup dans sa mémoire un moyen de le dominer.</p> + +<p>—Parbleu, monsieur Joseph! lui dit-il, je suis fort aise de vous avoir +rencontré. J'avais précisément à vous communiquer une affaire intéressante +pour vous.</p> + +<p>Joseph ouvrit deux larges oreilles, de ces oreilles de laquais, profondes, +mobiles, habiles à saisir, vigilantes à conserver; de ces oreilles où rien +ne se perd, où tout se retrouve.</p> + +<p>—M. le chevalier de Trigaud, continua Bénédict, ce gentilhomme campagnard +qui demeure à trois lieues d'ici, et qui fait un si énorme massacre de +lièvres et de perdrix qu'on n'en trouve plus là où il a passé, me disait +avant-hier (nous venions précisément de tuer dans les buissons une +vingtaine de cailles vertes; car le bon chevalier est braconnier comme un +garde-chasse), il disait donc avant hier qu'il serait bien aise d'avoir un +homme intelligent comme vous à son service...</p> + +<p>—M. le chevalier de Trigaud a dit cela? repartit l'auditeur ému.</p> + +<p>—Sans doute, reprit Bénédict. C'est un homme riche, libéral, insouciant, +ne se mêlant de rien, n'aimant que la chasse et la table, sévère à ses +chiens, doux à ses serviteurs, ennemi des embarras domestiques, volé +depuis qu'il est au monde, volable s'il en fut. Une personne qui aurait, +comme vous, reçu une certaine instruction, qui tiendrait ses comptes, qui +réformerait les abus de sa maison, et qui ne le contrarierait pas au +sortir de table, pourrait à jeun obtenir tout de son humeur facile, régner +en prince chez lui, et gagner quatre fois autant que chez madame la +comtesse de Raimbault. Or, tous ces avantages sont à votre disposition, +monsieur Joseph, si vous voulez, de ce pas, aller vous présenter au +chevalier.</p> + +<p>—J'y vais au plus vite! s'écria Joseph, qui connaissait fort bien la +place et qui la savait bonne.</p> + +<p>—Un instant! dit Bénédict. Il faudra vous rappeler que, grâce à mon goût +pour la chasse et à la morale bien connue de ma famille, ce bon chevalier +nous témoigne à tous une amitié vraiment extraordinaire, et que quiconque +aurait le malheur de me déplaire ou de rendre un mauvais office à +quelqu'un des miens ne <i>pourrirait</i> pas sur le seuil de sa maison.</p> + +<p>Le ton dont ces paroles furent prononcées les rendit très-intelligibles +pour Joseph. Il rentra au château, rassura complètement la comtesse, eut +l'adresse de se faire donner les cent francs de gratification pour son +zèle et ses peines, et sauva Valentine de l'interrogatoire terrible que sa +mère lui réservait. Huit jours après il entra au service du chevalier de +Trigaud, qu'il ne vola pas (il avait trop d'esprit et son maître était +trop bête pour qu'il s'en donnât la peine), mais qu'il pilla comme un pays +conquis.</p> + +<p>Dans son désir de ne pas manquer une si excellente aubaine, il avait +poussé l'adresse et le dévouement aux intentions de Bénédict jusqu'à +donner de faux renseignements à la comtesse sur la résidence de Louise. En +trois jours il lui avait improvisé un voyage et un départ dont madame de +Raimbault avait été la dupe. Il avait réussi encore à ne pas perdre sa +confiance en quittant son service. Il s'était fait octroyer de bon gré la +permission de changer de maître, et madame de Raimbault ne pensa bientôt +plus à lui ni à ses révélations antérieures. La marquise, qui aimait +Louise plus peut-être qu'elle n'avait aimé personne, questionna Valentine. +Mais celle-ci connaissait trop le caractère faible et la légèreté de sa +grand'mère pour confier à son impuissante affection un secret de si haute +importance. M. de Lansac était parti, les trois femmes étaient fixées à +Raimbault, où le mariage devait se conclure dans un mois. Louise, qui ne +se fiait peut-être pas autant que Valentine aux bonnes intentions de M. de +Lansac, résolut de mettre à profit ce temps, où elle était à peu près +libre, pour la voir souvent; et trois jours après la Journée du 1er mai, +Bénédict, chargé d'une lettre, se présenta au château.</p> + +<p>Hautain et fier, il n'avait jamais voulu s'y présenter pour traiter +d'aucune affaire au nom de son oncle; mais pour Louise, pour Valentine, +pour ces deux femmes qu'il ne savait comment qualifier dans son affection, +il se faisait une sorte de gloire d'aller affronter les regards dédaigneux +de la comtesse et les affabilités insolentes de la marquise. Il profita +d'un jour chaud qui devait confiner Valentine chez elle, et, s'étant muni +d'une carnassière bien remplie de gibier, ayant pris pour vêtement une +blouse, un chapeau de paille et des guêtres, il partit ainsi équipé en +chasseur villageois, certain que ce costume choquerait moins les yeux de +la comtesse que ne le ferait un extérieur plus soigné.</p> + +<p>Valentine écrivait dans sa chambre. Je ne sais quelle attente vague +faisait trembler sa main; tout en traçant des lignes destinées à sa sÅ“ur, +il lui semblait que le messager qui devait s'en charger n'était pas loin. +Le moindre bruit dans la campagne, le trot d'un cheval, la voix d'un chien +la faisait tressaillir; elle se levait et courait à la fenêtre; appelant +dans son cÅ“ur Louise et Bénédict; car Bénédict, ce n'était pour elle, du +moins elle le croyait ainsi, qu'une partie de sa sÅ“ur détachée vers elle.</p> + +<p>Comme elle commençait à se lasser de cette émotion involontaire et +cherchait à en distraire sa pensée, cette voix si belle et si pure, cette +voix de Bénédict, qu'elle avait entendue la nuit sur les bords de l'Indre, +vint de nouveau charmer son oreille. La plume tomba de ses doigts; elle +écouta, ravie, ce chant naïf et simple qui avait tant d'empire sur ses +nerfs. La voix de Bénédict partait d'un sentier qui tournait en dehors du +parc sur une colline assez rapide. Le chanteur, se trouvant élevé +au-dessus des jardins, pouvait faire entendre distinctement ces vers de sa +chanson villageoise, qui renfermaient peut-être un avertissement pour +Valentine:</p> + +<p class="i6"> Bergère Solange, écoutez. + L'alouette aux champs vous appelle.</p> + +<p>Valentine était assez romanesque; elle ne pensait pas l'être parce que son +cÅ“ur vierge n'avait pas encore conçu l'amour. Mais lorsqu'elle croyait +pouvoir s'abandonner sans réserve à un sentiment pur et honnête, sa jeune +tête ne se défendait point d'aimer tout ce qui ressemblait à une aventure. +Élevée sous des regards si rigides, dans une atmosphère d'usages si froids +et si guindés, elle avait si peu joui de la fraîcheur et de la poésie de +son âge!</p> + +<p>Collée au store de sa fenêtre, elle vit bientôt Bénédict descendre le +sentier. Bénédict n'était pas beau; mais sa taille était remarquablement +élégante. Son costume rustique, qu'il portait un peu théâtralement, sa +marche légère et assurée sur le bord du ravin, son grand chien blanc +tacheté qui bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur +et assez puissant pour suppléer chez lui à la beauté du visage, toute +cette apparition dans une scène champêtre qui, par les soins de l'art, +spoliateur de la nature, ressemblait assez à un décor d'opéra, c'était de +quoi émouvoir un jeune cerveau, et donner je ne sais quel accessoire de +coquetterie au prix de la missive.</p> + +<p>Valentine fut bien tentée de s'enfoncer dans le parc, d'aller ouvrir une +petite porte qui donnait sur le sentier, de tendre une main avide vers la +lettre qu'elle croyait déjà voir dans celle de Bénédict. Tout cela était +assez imprudent. Une pensée plus louable que celle du danger la retint: ce +fut la crainte de désobéir deux fois en allant au-devant d'une aventure +qu'elle ne pouvait pas repousser.</p> + +<p>Elle résolut donc d'attendre un nouvel avertissement pour descendre, et +bientôt une grande rumeur de chiens animés les uns contre les autres fit +glapir tous les échos du préau. C'était Bénédict qui avait mis le sien aux +prises avec ceux de la maison, afin d'annoncer son arrivée de la manière +la plus bruyante possible.</p> + +<p>Valentine descendit aussitôt; son instinct lui fit deviner que Bénédict se +présenterait de préférence à la marquise, comme étant la plus abordable. +Elle rejoignit donc sa grand'mère, qui avait coutume de faire la sieste +sur le canapé du salon, et, après l'avoir doucement éveillée, elle prit un +prétexte pour s'asseoir à ses côtés.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, un domestique vint annoncer que le neveu de +M. Lhéry demandait à présenter son respect et son gibier à la +marquise.</p> + +<p>—Je me passerais bien de son respect, répondit la vieille folle, mais que +son gibier soit le bienvenu. Faites entrer.</p> + + + +<br><br><br> +<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2> +<br> + + + +<h3>X.</h3> + + +<p>En voyant paraître ce jeune homme dont elle se savait complice et qu'elle +allait encourager, sous les yeux de sa grand'mère, à lui remettre un +secret message, Valentine eut un remords. Elle sentit qu'elle rougissait, +et le pourpre de ses joues alla se refléter sur celles de Bénédict.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, mon garçon! dit la marquise qui étalait sur le sofa sa +jambe courte et replète avec des grâces du temps de Louis XV. Sois le +bienvenu. Comment va-t-on à la ferme? Et cette bonne mère Lhéry? et cette +jolie petite cousine? et tout le monde?</p> + +<p>Puis, sans se soucier de la réponse, elle enfonça la main dans la +carnassière que Bénédict détachait de son épaule.</p> + +<p>—Ah! vraiment, c'est fort beau, ce gibier-là ! Est-ce toi qui l'as tué? On +dit que tu laisses un peu braconner le Trigaud sur nos terres? Mais voilà +de quoi te faire absoudre...</p> + +<p>—Ceci, dit Bénédict en tirant de son sein une petite mésange vivante, je +l'ai prise au filet par hasard. Comme elle est d'une espèce rare, j'ai +pensé que mademoiselle, qui s'occupe d'histoire naturelle, la joindrait à +sa collection.</p> + +<p>Et, tout en remettant le petit oiseau à Valentine, il affecta d'avoir +beaucoup de peine à le glisser dans ses doigts sans le laisser échapper. +Il profita de ce moment pour lui remettre la lettre. Valentine s'approcha +d'une fenêtre, comme pour examiner l'oiseau de près, et cacha le papier +dans sa poche.</p> + +<p>—Mais tu dois avoir bien chaud, mon cher? dit la marquise. Va donc te +désaltérer à l'office.</p> + +<p>Valentine vit le sourire de dédain qui effleurait les lèvres de Bénédict.</p> + +<p>—Monsieur aimerait peut-être mieux, dit-elle vivement, prendre un verre +d'eau de grenades?</p> + +<p>Et elle souleva la carafe qui était sur un guéridon derrière sa grand'mère, +pour en verser elle-même à son hôte. Bénédict la remercia d'un regard, +et, passant derrière le dossier du sofa, il accepta, heureux de toucher +le verre de cristal que la blanche main de Valentine lui offrit.</p> + +<p>La marquise eut une petite quinte de toux pendant laquelle il dit vivement +à Valentine:</p> + +<p>—Que faudra-t-il répondre de votre part à la demande contenue dans cette +lettre?</p> + +<p>—Quoi que ce soit, <i>oui</i>, répondit Valentine, effrayée de tant d'audace.</p> + +<p>Bénédict promenait un regard grave sur ce salon élégant et spacieux, sur +ces glaces limpides, sur ces parquets luisants, sur mille recherches de +luxe dont l'usage même était ignoré encore à la ferme. Ce n'était pas la +première fois qu'il pénétrait dans la demeure du riche, et son cÅ“ur était +loin de se prendre d'envie pour tous ces hochets de la fortune, comme eût +fait celui d'Athénaïs. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une remarque +qui n'avait pas encore pénétré chez lui si avant; c'est que la société +avait mis entre lui et mademoiselle de Raimbault des obstacles immenses.</p> + +<p>«Heureusement, se disait-il, je puis braver le danger de la voir sans en +souffrir. Jamais je ne serai amoureux d'elle.»</p> + +<p>—Eh, bien! ma fille, veux-tu te mettre au piano, et continuer cette +romance que tu m'avais commencée tout à l'heure?</p> + +<p>C'était un ingénieux mensonge de la vieille marquise pour faire entendre à +Bénédict qu'il était temps de se retirer <i>à l'office</i>.</p> + +<p>—Bonne maman, répondit Valentine, vous savez que je ne chante guère; mais +vous qui aimez la bonne musique, si vous voulez vous donner un très-grand +plaisir, priez monsieur de chanter.</p> + +<p>—En vérité? dit la marquise. Mais comment sais-tu cela, ma fille?</p> + +<p>—C'est Athénaïs qui me l'a dit, répondit Valentine en baissant les yeux.</p> + +<p>—Eh bien! s'il en est ainsi, mon garçon, fais-moi ce plaisir-là , dit la +marquise. Régale-moi d'un petit air villageois; cela me reposera du +Rossini, auquel je n'entends rien.</p> + +<p>—Je vous accompagnerai si vous voulez, dit Valentine au jeune homme avec +timidité.</p> + +<p>Bénédict était bien un peu troublé de l'idée que sa voix allait peut-être +appeler au salon la fière comtesse. Mais il était plus touché encore des +efforts de Valentine pour le retenir et le faire asseoir; car la marquise, +malgré toute sa popularité, n'avait pu se décider à offrir un siège au +neveu de son fermier.</p> + +<p>Le piano fut ouvert. Valentine s'y plaça après avoir tiré un pliant auprès +du sien. Bénédict, pour lui prouver qu'il ne s'apercevait pas de l'affront +qu'il avait reçu, préféra chanter debout.</p> + +<p>Dès les premières notes, Valentine rougit et pâlit, des larmes vinrent au +bord de sa paupière; peu à peu elle se calma, ses doigts suivirent le +chant, et son oreille le recueillit avec intérêt.</p> + +<p>La marquise écouta d'abord avec plaisir. Puis, comme elle avait sans cesse +l'esprit oisif et ne pouvait rester en place, elle sortit, rentra, et +ressortit encore.</p> + +<p>—Cet air, dit Valentine dans un instant où elle fut seule avec Bénédict, +est celui que ma sÅ“ur me chantait de prédilection lorsque j'étais enfant, +et que je la faisais asseoir sur le haut de la colline pour l'entendre +répéter à l'écho. Je ne l'ai jamais oublié, et tout à l'heure j'ai failli +pleurer quand vous l'avez commencé.</p> + +<p>—Je l'ai chanté à dessein, répondit Bénédict; c'était vous parler au nom +de Louise...</p> + +<p>La comtesse entra comme ce nom expirait sur les lèvres de Bénédict. À la +vue de sa fille assise auprès d'un homme en tête-à -tête, elle attacha sur +ce groupe des yeux clairs, fixes, stupéfaits. D'abord, elle ne reconnut +pas Bénédict, qu'elle avait à peine regardé à la fête, et sa surprise la +pétrifia sur place. Puis, quand elle se rappela l'impudent vassal qui +avait osé porter ses lèvres sur les joues de sa fille, elle fit un pas +en avant, pâle et tremblante, essayant de parler et retenue par une +strangulation subite. Heureusement un incident ridicule préserva Bénédict +de l'explosion. Le beau lévrier gris de la comtesse s'était approché avec +insolence du chien de chasse de Bénédict, qui, tout poudreux, tout +haletant, s'était couché sans façon sous le piano. Perdreau, patiente et +raisonnable bête, se laissa flairer des pieds à la tête, et se contenta +de répondre aux avanies de son hôte en lui montrant silencieusement une +longue rangée de dents blanches. Mais quand le lévrier, hautain et +discourtois, voulut passer aux injures, Perdreau, qui n'avait jamais +souffert un affront et qui venait de faire tête à trois dogues quelques +instants auparavant, se dressa sur ses pattes, et, d'un coup de boutoir, +roula son frêle adversaire sur le parquet. Celui-ci vint, en jetant des +cris aigus, se réfugier aux pieds de sa maîtresse. Ce fut une occasion +pour Bénédict, qui vit la comtesse éperdue, de s'élancer hors de +l'appartement en feignant d'entraîner et de châtier Perdreau, qu'au fond +du cÅ“ur il remerciait sincèrement de son inconvenance.</p> + +<p>Comme il sortait escorté des glapissements du lévrier, des sourds +grognements de son propre chien et des exclamations douloureuses de la +comtesse, il rencontra la marquise, qui, étonnée de ce vacarme, lui +demanda ce que cela signifiait.</p> + +<p>—Mon chien a étranglé celui de madame, répondit-il d'un air piteux en +s'enfuyant.</p> + +<p>Il retourna à la ferme, emportant un grand fonds d'ironie et de haine +contre la noblesse, et riant du bout des lèvres de son aventure. Cependant +il eut pitié de lui-même en se rappelant quels affronts bien plus grands +il avait prévus, et de quel sang-froid moqueur il s'était vanté en +quittant Louise quelques heures auparavant. Peu à peu tout le ridicule de +cette scène lui parut retomber sur la comtesse, et il arriva à la ferme en +veine de gaieté. Son récit fit rire Athénaïs jusqu'aux larmes. Louise +pleura en apprenant comment Valentine avait accueilli son message et +reconnu la chanson que Bénédict lui avait chantée. Mais Bénédict ne se +vanta pas de sa visite au château devant le père Lhéry. Celui-ci n'était +pas homme à s'amuser d'une plaisanterie qui pouvait lui faire perdre mille +écus de profits <i>par chacun an</i>.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que tout cela signifie? répéta la marquise en entrant +dans le salon.</p> + +<p>—C'est vous, Madame, qui me l'expliquerez, j'espère, répondit la +comtesse. N'étiez-vous pas ici quand cet homme est entré?</p> + +<p>—Quel <i>homme</i>? demanda la marquise.</p> + +<p>—M. Bénédict, répondit Valentine toute confuse et cherchant à prendre de +l'aplomb. Maman, il vous apportait du gibier; ma bonne maman l'a prié de +chanter, et je l'accompagnais...</p> + +<p>—C'est pour vous qu'il chantait, Madame? dit la comtesse à sa belle-mère. +Mais vous l'écoutiez de bien loin, ce me semble.</p> + +<p>—D'abord, répondit la vieille, ce n'est pas moi qui l'en ai prié, c'est +Valentine.</p> + +<p>—Cela est fort étrange, dit la comtesse en attachant des yeux perçants +sur sa fille.</p> + +<p>—Maman, dit Valentine en rougissant, je vais vous expliquer cela. Mon +piano est horriblement faux, vous le savez; nous n'avons pas de facteur +dans les environs; ce <i>jeune homme</i> est musicien; en outre, il accorde +très bien les instruments... Je savais cela par Athénaïs, qui a un piano +chez elle, et qui a souvent recours à l'adresse de son cousin...</p> + +<p>—Athénaïs a un piano! ce jeune homme est musicien! Quelle étrange +histoire me faites-vous là ?</p> + +<p>—Rien n'est plus vrai, Madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais +comprendre qu'à présent tout le monde en France reçoit de l'éducation! +Ces gens-là sont riches; ils ont fait donner des talents à leurs enfants. +C'est fort bien fait; c'est la mode: il n'y a rien à dire. Ce garçon +chante très-bien, ma foi! Je l'écoutais du vestibule avec beaucoup de +plaisir. Eh bien! qu'y a-t-il? Croyez-vous que Valentine fût en danger +auprès de lui quand moi j'étais à deux pas?</p> + +<p>—Oh! Madame, dit la comtesse, vous avez une manière d'interpréter mes +idées!...</p> + +<p>—Mais c'est que vous en avez de si bizarres! Vous voilà tout effarouchée +parce que vous avez trouvé votre fille au piano avec un homme! Est-ce +qu'on fait du mal quand on est occupé à chanter? Vous me faites un crime +de les avoir laissés seuls un instant, comme si... Eh! mon Dieu! vous ne +l'avez donc pas regardé, ce garçon? Il est laid à faire peur!</p> + +<p>—Madame, répondit la comtesse avec le sentiment d'un profond mépris, il +est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mécontentement. Comme +il nous est impossible de nous entendre sur de certaines choses, c'est à +ma fille que je m'adresse. Valentine, je n'ai pas besoin de vous dire que +je n'ai point les idées grossières qu'on me prête. Je vous connais assez, +ma fille, pour savoir qu'un homme de cette sorte n'est pas un <i>homme</i> pour +vous, et qu'il n'est pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais +l'inconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop légèrement. +Songez que rien n'est pire dans le monde que les situations ridicules. +Vous avez trop de bienveillance dans le caractère; trop de laisser-aller +avec les inférieurs. Rappelez-vous qu'ils ne vous en sauront aucun gré, +qu'ils en abuseront toujours, et que les mieux traités seront les plus +ingrats. Croyez-en l'expérience de votre mère et observez-vous davantage. +Déjà plusieurs fois j'ai eu l'occasion de vous faire ce reproche: vous +manquez de dignité. Vous en sentirez les inconvénients. Ces <i>gens-là </i> ne +comprennent pas jusqu'où il leur est permis d'aller et le point fixe +où ils doivent s'arrêter. Cette petite Athénaïs est avec vous d'une +familiarité révoltante. Je le tolère, parce qu'après tout c'est une femme. +Mais je ne serais pas très-flattée que son fiancé vînt, dans un endroit +public, vous aborder d'un petit air dégagé. C'est un jeune homme fort mal +élevé, comme ils le sont tous dans cette classe-là , manquant de tact +absolument... M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libéral, +a beaucoup trop auguré de lui en lui parlant l'autre jour comme à un +homme d'esprit... Un autre se fût retiré de la danse; lui, vous a +très-cavalièrement embrassée, ma fille... Je ne vous en fais pas un +reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait à perdre +contenance; je sais que vous avez assez souffert de cette impertinence, +et, si je vous la rappelle, c'est pour vous montrer combien il faut tenir +à distance les gens <i>de peu</i>.</p> + +<p>Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les +épaules. Valentine, écrasée sous le poids de la logique de sa mère, +répondit en balbutiant:</p> + +<p>—Maman, c'est seulement à cause du piano que je pensais... Je ne pensais +pas aux inconvénients...</p> + +<p>—En s'y prenant bien, reprit la comtesse désarmée par sa soumission, il +peut n'y en avoir aucun à le faire venir. Le lui avez-vous proposé?</p> + +<p>—J'allais le faire lorsque...</p> + +<p>—En ce cas il faut le faire rentrer...</p> + +<p>La comtesse sonna et demanda Bénédict; mais on lui dit qu'il était déjà +loin sur la colline.</p> + +<p>—Tant pis, dit-elle quand le domestique fut sorti; il ne faut pour rien +au monde qu'il croie avoir été admis ici pour sa belle voix. Je tiens à +ce qu'il revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce +pied-là . Donnez-moi cette écritoire. Je vais lui expliquer ce qu'on attend +de lui.</p> + +<p>—Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise à qui la peur tenait +lieu de raison.</p> + +<p>—Je sais les usages, Madame, répondit la comtesse.</p> + +<p>Elle traça quelques mots à la hâte, et les remettant à Valentine:</p> + +<p>—Lisez, dit-elle, et faites porter à la ferme.</p> + +<p>Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici:</p> + +<p class="i6">«Monsieur Bénédict, voulez-vous accorder le piano de ma fille? + vous me ferez plaisir.</p> + +<p class="i6">J'ai l'honneur de vous saluer.</p> + +<p class="i6">F. Comtesse DE RAIMBAULT.»</p> + +<p>Valentine prit dans sa main le pain à cacheter, et feignit de le placer +sous le feuillet; mais elle sortit en gardant la lettre ouverte. +Allait-elle donc envoyer cette insolente signification? était-ce ainsi +qu'il fallait payer Bénédict de son dévouement? Fallait-il traiter en +laquais l'homme qu'elle n'avait pas craint de marquer au front d'un baiser +fraternel? Le cÅ“ur l'emporta sur la prudence; elle tira un crayon de sa +poche, et, entre les doubles portes de l'antichambre déserte, elle traça +ces mots au bas du billet de sa mère:</p> + +<p>«Oh! pardon! pardon, Monsieur! Je vous expliquerai cette invitation. +Venez; ne refusez pas de venir. Au nom de Louise, pardon!»</p> + +<p>Elle cacheta le billet et le remit à un domestique.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XI.</h3> + + +<p>Elle ne put ouvrir la lettre de Louise que le soir. C'était une longue +paraphrase du peu de mots qu'elles avaient pu échanger à leur gré dans +l'entrevue de la ferme. Cette lettre toute palpitante de joie et d'espoir +était l'expression d'une véritable amitié de femme romanesque, expansive, +sÅ“ur de l'amour, amitié pleine d'adorables puérilités et de platoniques +ardeurs.</p> + +<p>Elle terminait par ces mots:</p> + +<p>«Le hasard m'a fait découvrir que ta mère allait demain rendre une visite +dans le voisinage. Elle n'ira que vers la nuit à cause de la chaleur. +Tâche de te dispenser de l'accompagner, et, dès que la nuit sera sombre, +viens me trouver au bout de la grande prairie, à l'endroit du petit bois +de Vavray. La lune ne se lève qu'à minuit, et cet endroit est toujours +désert.»</p> + +<p>Le lendemain, la comtesse partit vers six heures du soir, engageant +Valentine à se mettre au lit, et recommandant à la marquise de veiller à +ce qu'elle prît un bain de pieds bien chaud. Mais la vieille femme, tout +en disant qu'elle avait élevé sept enfants et qu'elle sortait soigner une +migraine, oublia bien vite tout ce qui n'était pas elle. Fidèle à ses +habitudes de mollesse antique, elle se mit au bain à la place de sa +petite-fille, et fit appeler sa demoiselle de compagnie pour lui lire un +roman de Crébillon fils. Valentine s'échappa dès que l'ombre commença à +descendre sur la colline. Elle prit une robe brune afin d'être moins +aperçue dans la campagne assombrie, et, coiffée seulement de ses beaux +cheveux blonds qu'agitaient les tièdes brises du soir, elle franchit la +prairie d'un pied rapide.</p> + +<p>Cette prairie avait bien une demi-lieue de long; elle était coupée de +larges ruisseaux auxquels des arbres renversés servaient de ponts. Dans +l'obscurité, Valentine faillit plusieurs fois se laisser tomber. Tantôt +elle accrochait sa robe à d'invisibles épines, tantôt son pied s'enfonçait +dans la vase trompeuse du ruisseau. Sa marche légère éveillait des +milliers de phalènes bourdonnantes; le grillon babillard se taisait à son +approche, et quelquefois une chouette endormie dans le tronc d'un vieux +saule s'en échappait, et la faisait tressaillir en rasant son front de son +aile souple et cotonneuse.</p> + +<p>C'était la première fois de sa vie que Valentine se hasardait seule, la +nuit, volontairement, hors du toit paternel. Quoi qu'une grande exaltation +morale lui prêtât des forces, la peur s'empara d'elle parfois, et lui +donnait des ailes pour raser l'herbe et franchir les ruisseaux.</p> + +<p>Au lieu indiqué elle trouva sa sÅ“ur, qui l'attendait avec impatience. +Après mille tendres caresses, elles s'assirent sur la marge d'un fossé et +se mirent à causer.</p> + +<p>—Conte-moi donc ta vie depuis que je t'ai perdue, dit Valentine à Louise.</p> + +<p>Louise raconta ses voyages, ses chagrins, son isolement, sa misère. À +peine âgée de seize ans, lorsqu'elle se trouva exilée en Allemagne auprès +d'une vieille parente de sa famille, elle n'avait touché qu'une faible +pension alimentaire qui ne suffisait point à la rendre indépendante. +Tyrannisée par cette duègne, elle s'était enfuie en Italie, où, à force de +travail et d'économie, elle avait réussi à subsister. Enfin, sa majorité +étant arrivée, elle avait joui de son patrimoine, héritage fort modique, +car toute la fortune de cette famille venait de la comtesse; la terre même +de Raimbault, ayant été rachetée par elle, lui appartenait en propre, et +la vieille mère du général ne devait une existence agréable qu'aux <i>bons +procédés</i> de sa belle-fille. C'est pour cette raison qu'elle la ménageait +et avait abandonné entièrement Louise, afin de ne pas tomber dans +l'indigence.</p> + +<p>Quelque mince que fût la somme que toucha cette malheureuse fille, elle +fut accueillie comme une richesse, et suffit de reste à des besoins +qu'elle avait su restreindre. Une circonstance, qu'elle n'expliquait pas à +sa sÅ“ur, l'ayant engagée à revenir à Paris, elle y était depuis six mois +lorsqu'elle apprit le prochain mariage de Valentine. Dévorée du désir +de revoir sa patrie et sa sÅ“ur, elle avait écrit à sa nourrice madame +Lhéry; et celle-ci, bonne et aimante femme, qui n'avait jamais cessé de +correspondre de loin en loin avec elle, se hâta de l'inviter à venir +secrètement passer quelques semaines à la ferme. Louise accepta avec +empressement, dans la crainte que le mariage de Valentine ne mît bientôt +une plus invincible barrière entre elles deux.</p> + +<p>—À Dieu ne plaise! répondit Valentine; ce sera au contraire le signal de +notre rapprochement. Mais, dis-moi, Louise, dans tout ce que tu viens de +me raconter, tu as omis une circonstance bien intéressante pour moi... Tu +ne m'as pas dit si...</p> + +<p>Et Valentine, embarrassée de prononcer un seul mot qui eût rapport à cette +terrible faute de sa sÅ“ur, qu'elle eût voulu effacer au prix de tout son +sang, sentit sa langue se paralyser et son front se couvrir d'une sueur +brûlante.</p> + +<p>Louise comprit, et malgré les déchirants remords de sa vie, aucun reproche +n'enfonça dans son cÅ“ur une pointe si acérée que cet embarras et ce +silence. Elle laissa tomber sa tête sur ses mains, et, facile à aigrir +après une vie de malheur, elle trouva que Valentine lui faisait plus de +mal à elle seule que tous les autres ensemble. Mais, revenant bientôt à la +raison, elle se dit que Valentine souffrait par excès de délicatesse; elle +comprit qu'il en avait déjà bien coûté à cette jeune fille si pudique pour +appeler une confidence plus intime et pour oser seulement la désirer.</p> + +<p>—Eh bien! Valentine, dit-elle en passant un de ses bras au cou de sa +jeune sÅ“ur.</p> + +<p>Puis Valentine, essuyant ses yeux, réussit par un sublime effort à +dépouiller la rigidité de la jeune vierge pour s'élever au rôle de l'amie +généreuse et forte.</p> + +<p>—Dis-moi, s'écria-t-elle; il est dans tout cela un être qui a dû étendre +son influence sacrée sur toute ta vie, un être que je ne connais pas, dont +j'ignore le nom, mais qu'il m'a semblé parfois aimer de toute la force du +sang et de toute la volonté de ma tendresse pour toi...</p> + +<p>—Tu veux donc que je t'en parle, ô ma courageuse sÅ“ur! J'ai cru que je +n'oserais jamais te rappeler son existence. Eh bien! ta grandeur d'âme +surpasse tout ce que j'en espérais. Mon fils existe, il ne m'a jamais +quittée; c'est moi qui l'ai élevé. Je n'ai point essayé de dissimuler ma +faute en l'éloignant de moi ou en lui refusant mon nom. Partout il m'a +suivie, partout sa présence a révélé mon malheur et mon repentir. Et, le +croiras-tu, Valentine? j'ai fini par mettre ma gloire à me proclamer sa +mère, et dans toutes les âmes justes j'ai trouvé mon absolution en faveur +de mon courage.</p> + +<p>—Et quand même je ne serais pas ta sÅ“ur et ta fille aussi, répondit +Valentine, je voudrais être au nombre de ces justes. Mais où est-il?</p> + +<p>—Mon Valentin est à Paris, dans un collège. C'est pour l'y conduire que +j'ai quitté l'Italie, et c'est pour te voir que je me suis séparée de lui +depuis un mois. Il est beau, mon fils, Valentine; il est aimant; il te +connaît; il désire ardemment embrasser celle dont il porte le nom, et il +te ressemble. Il est blond et calme comme toi; à quatorze ans, il est +presque de ta taille... Dis, voudras-tu, quand tu seras mariée, que je te +le présente?</p> + +<p>Valentine répondit par mille caresses.</p> + +<p>Deux heures s'étaient écoulées rapidement, non-seulement à se rappeler le +passé, mais encore à faire des projets pour l'avenir. Valentine y portait +toute la confiance de son âge; Louise y croyait moins, mais elle ne le +disait pas. Une ombre noire se dessina tout d'un coup dans l'air bleu +au-dessus du fossé. Valentine tressaillit et laissa échapper un cri +d'effroi. Louise, posant sa main sur la sienne, lui dit:</p> + +<p>—Rassure-toi, c'est un ami, c'est Bénédict.</p> + +<p>Valentine fut d'abord contrariée de sa présence au rendez-vous. +Il semblait que désormais tous les actes de sa vie amenassent un +rapprochement forcé entre elle et ce jeune homme. Cependant elle fut +forcée de comprendre que son voisinage n'était pas inutile à deux femmes +dans cet endroit écarté, et surtout que son escorte devait agréer à +Louise, qui était à plus d'une lieue de son gîte. Elle ne put pas non +plus s'empêcher de remarquer le sentiment de délicatesse respectueuse qui +l'avait fait s'abstenir de paraître durant leur entretien. Ne fallait-il +pas du dévouement, d'ailleurs, pour monter ainsi la garde pendant deux +heures? Tout bien considéré, il y aurait eu de l'ingratitude à lui faire +un froid accueil. Elle lui expliqua le billet de sa mère, prit tout le +tort sur elle, et le supplia de ne venir au château qu'avec une forte +dose de patience et de philosophie. Bénédict jura en riant que rien ne +l'ébranlerait; et, après l'avoir reconduite avec Louise jusqu'au bout de +la prairie, il reprit avec celle-ci le chemin de la ferme.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + +<p>Le lendemain il se présenta au château. Par un hasard dont Bénédict ne se +plaignait pas, c'était au tour de madame de Raimbault à avoir la migraine; +mais celle-là n'était pas feinte, elle la força de garder le lit. Les +choses se passèrent donc mieux que Bénédict ne l'avait espéré. Quand il +sut que la comtesse ne se lèverait pas de la journée, il commença par +démonter le piano et enlever toutes les touches; puis il trouva qu'il +fallait remettre des <i>buffles</i> à tous les marteaux; quantité de cordes +rouillées étaient à renouveler; enfin il se créa de l'ouvrage pour tout +un jour; car Valentine était là , lui présentant les ciseaux, l'aidant à +rouler le laiton sur la bobine, lui donnant la note au diapason, et +s'occupant de son piano peut-être plus ce jour-là qu'elle n'avait fait +dans toute sa vie. De son côté, Bénédict était beaucoup moins habile à +cette besogne que Valentine ne l'avait annoncé. Il cassa plus d'une corde +en la montant, il tourna plus d'une cheville pour une autre, et souvent +dérangea l'accord de toute une gamme pour remettre celui d'une note. +Pendant ce temps, la vieille marquise allait, venait, toussait, dormait, +et ne s'occupait d'eux que pour les mettre plus à l'aise encore. Ce fut +une délicieuse journée pour Bénédict. Valentine était si douce, elle avait +une gaieté si naïve, si vraie, une politesse si obligeante, qu'il était +impossible de ne pas respirer à l'aise auprès d'elle. Et puis je ne sais +comment il se fit qu'au bout d'une heure, par un accord tacite, toute +politesse disparut entre eux. Une sorte de camaraderie enfantine et rieuse +s'établit. Ils se raillaient de leurs mutuelles maladresses, leurs mains +se rencontraient sur le clavier, et, la gaieté chassant l'émotion, ils se +querellaient comme de vieux amis. Enfin, vers cinq heures, le piano se +trouvant accordé, Valentine imagina un moyen de retenir Bénédict. Un peu +d'hypocrisie s'improvisa dans ce cÅ“ur de jeune fille, et, sachant que sa +mère accordait tout à l'extérieur de la déférence, elle se glissa dans son +alcôve.</p> + +<p>—Maman, lui dit-elle, M. Bénédict a passé six heures à mon piano, et il +n'a pas fini; cependant nous allons nous mettre à table: j'ai pensé qu'il +était impossible d'envoyer ce jeune homme à l'office, puisque vous n'y +envoyez jamais son oncle, et que vous lui faites servir du vin sur votre +propre table. Que dois-je faire? Je n'ai pas osé l'inviter à dîner avec +nous sans savoir de vous si cela était convenable.</p> + +<p>La même demande, faite en d'autres termes, n'eût obtenu qu'une sèche +désapprobation. Mais la comtesse était toujours plus satisfaite d'obtenir +la soumission à ses principes que l'obéissance passive à ses volontés. +C'est le propre de la vanité de vouloir imposer le respect et l'amour de +sa domination.</p> + +<p>—Je trouve la chose assez convenable, répondit-elle. Puis qu'il s'est +rendu à mon billet sans hésiter, et qu'il s'est exécuté de bonne grâce, +il est juste de lui montrer quelque égard. Allez, ma fille, invitez-le +vous-même de ma part.</p> + +<p>Valentine, triomphante, retourna au salon, heureuse de pouvoir faire +quelque chose d'agréable au nom de sa mère, et lui laissa tout l'honneur +de cette invitation. Bénédict, surpris, hésita à l'accepter. Valentine +outre-passa un peu les pouvoirs dont elle était investie en insistant. +Comme ils passaient tous trois à table, la marquise dit à l'oreille de +Valentine:</p> + +<p>—Est-ce que vraiment ta mère a eu l'idée de cette honnêteté? Cela +m'inquiète pour sa vie. Est-ce qu'elle est sérieusement malade?</p> + +<p>Valentine ne se permit pas de sourire à cette âcre plaisanterie. Tour à +tour dépositaire des plaintes et des inimitiés de ces deux femmes, elle +était entre elles comme un rocher battu de deux courants contraires.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> + +<p>Le repas fut court, mais enjoué. On passa ensuite sous la charmille pour +prendre le café. La marquise était toujours d'assez bonne humeur en +sortant de table. De son temps, quelques jeunes femmes, dont on tolérait +la légèreté en faveur de leurs grâces, et peut-être aussi de la diversion +que leurs inconvenances apportaient à l'ennui d'une société oisive et +blasée, se faisaient fanfaronnes de mauvais ton; à certains visages +l'air <i>mauvais sujet</i> allait bien. Madame de Provence était le noyau +d'une coterie féminine qui <i>sablait fort bien le champagne</i>. Un siècle +auparavant, <i>Madame</i>, belle-sÅ“ur de Louis XIV, bonne et grave Allemande +qui n'aimait que les <i>saucisses à l'ail</i> et la <i>soupe à la bière</i>, +admirait chez les dames de la cour de France, et surtout chez madame la +duchesse de Berry, la faculté de boire beaucoup sans qu'il y parût, et de +supporter à merveille le vin de Constance et le marasquin de Hongrie.</p> + +<p>La marquise était gaie au dessert. Elle racontait avec cette aisance, ce +naturel propre aux gens qui ont vu beaucoup de monde, et qui leur tient +lieu d'esprit. Bénédict l'écouta avec surprise. Elle lui parlait une +langue qu'il croyait étrangère à sa classe et à son sexe. Elle se servait +de mots crus qui ne choquaient pas, tant elle les disait d'un air simple +et sans façon. Elle racontait aussi des histoires avec une merveilleuse +lucidité de mémoire et une admirable présence d'esprit pour en sauver +les situations graveleuses à l'oreille de Valentine. Bénédict levait +quelquefois les yeux sur elle avec effroi, et, à l'air paisible de la +pauvre enfant, il voyait si clairement qu'elle n'avait pas compris qu'il +se demandait s'il avait bien compris lui-même, si son imagination n'avait +pas été au delà du vrai sens. Enfin il était confondu, étourdi de tant +d'usage avec tant de démoralisation, d'un tel mépris des principes joint +à un tel respect des convenances. Le monde que la marquise lui peignait +était devant lui comme un rêve auquel il refusait de croire.</p> + +<p>Ils restèrent assez longtemps sous la charmille. Ensuite Bénédict essaya +le piano et chanta. Enfin il se retira assez tard, tout surpris de son +intimité avec Valentine, tout ému sans en savoir la cause, mais emplissant +son cerveau avec délices de l'image de cette belle et bonne fille, qu'il +était impossible de ne pas aimer.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XII.</h3> + + +<p>À quelques jours de là , madame de Raimbault fut engagée par le préfet à +une brillante réunion qui se préparait au chef-lieu du département. +C'était à l'occasion du passage de madame la duchesse de Berry qui s'en +allait ou qui revenait d'un de ses joyeux voyages; femme étourdie et +gracieuse, qui avait réussi à se faire aimer malgré l'inclémence des temps, +et qui longtemps se fit pardonner ses prodigalités par un sourire.</p> + +<p>Madame de Raimbault devait être du petit nombre des dames choisies qui +seraient présentées à la princesse, et qui prendraient place à sa table +privilégiée. Il était donc, selon elle, impossible qu'elle se dispensât de +ce petit voyage, et pour rien au monde elle n'eût voulu en être dispensée.</p> + +<p>Fille d'un riche marchand, mademoiselle Chignon avait aspiré aux grandeurs +dès son enfance; elle s'était indignée de voir sa beauté, ses grâces de +reine, son esprit d'intrigue et d'ambition <i>s'étioler</i> dans l'atmosphère +bourgeoise d'un gros capitaliste. Mariée au général comte de Raimbault, +elle avait volé avec transport dans le tourbillon des grandeurs de +l'Empire; elle était justement la femme qui devait y briller. Vaine, +bornée, ignorante, mais sachant ramper devant la royauté, belle de cette +beauté imposante et froide pour laquelle semblait avoir été choisi le +costume du temps, prompte à s'instruire de l'étiquette, habile à s'y +conformer, amoureuse de parures, de luxe, de pompes et de cérémonies, +jamais elle n'avait pu concevoir les charmes de la vie intérieure; jamais +son cÅ“ur vide et altier n'avait goûté les douceurs de la famille. Louise +avait déjà dix ans, elle était même très-développée pour son âge, lorsque +madame de Raimbault devint sa belle-mère, et comprit avec effroi qu'avant +cinq ans la fille de son mari serait pour elle une rivale. Elle la relégua +donc avec sa grand'mère au château de Raimbault, et se promit de ne jamais +la présenter dans le monde. Chaque fois qu'en la revoyant elle s'aperçut +des progrès de sa beauté, sa froideur pour cette enfant se changea en +aversion. Enfin, dès qu'elle put reprocher à cette malheureuse une faute +que l'abandon où elle l'avait laissée rendait excusable peut-être, elle se +livra à une haine implacable, et la chassa ignominieusement de chez elle. +Quelques personnes dans le monde assuraient savoir la cause plus positive +de cette inimitié. M. de Neuville, l'homme qui avait séduit Louise, et qui +fut tué en duel par le père de cette infortunée, avait été en même temps, +dit-on, l'amant de la comtesse et celui de sa belle-fille.</p> + +<p>Avec l'Empire s'était évanouie toute la brillante existence de madame de +Raimbault; honneurs, fêtes, plaisirs, flatteries, représentation, tout +avait disparu comme un songe, et elle s'éveilla un matin, oubliée et +délaissée dans la France légitimiste. Plusieurs furent plus habiles, et, +n'ayant pas perdu de temps pour saluer la nouvelle puissance, remontèrent +au faîte des grandeurs; mais la comtesse, qui n'avait jamais eu de +présence d'esprit et chez qui les premières impressions étaient violentes, +perdit absolument la tête. Elle laissa voir à celles qui avaient été ses +compagnes et ses amies toute l'amertume de ses regrets, tout son mépris +pour les <i>têtes poudrées</i>, toute son irrévérence pour la dévotion +réédifiée. Ses amies accueillirent ces blasphèmes par des cris d'horreur; +elles lui tournèrent le dos comme à une hérétique, et répandirent leur +indignation dans les cabinets de toilette, dans les appartements secrets +de la famille royale, où elles étaient admises et où leurs voix +disposaient des places et des fortunes.</p> + +<p>Dans le système des compensations de la couronne, la comtesse de Raimbault +fut oubliée; il n'y eut pas pour elle la plus petite charge de <i>dame +d'atours</i>. Forcée de renoncer à l'état de domesticité si cher aux +courtisans, elle se retira dans ses terres, et se fit <i>franchement +bonapartiste</i>. Le faubourg Saint-Germain, qu'elle avait vu jusqu'alors, +rompit avec elle comme <i>mal pensante</i>. Les égaux, les <i>parvenus</i> lui +restèrent, et elle les accepta faute de mieux; mais elle les avait si fort +méprisés dans sa prospérité, qu'elle ne trouva autour d'elle aucune +affection solide pour la consoler de ses pertes.</p> + +<p>À trente-cinq ans il lui avait fallu ouvrir les yeux sur le néant des +choses humaines, et c'était un peu tard pour cette femme qui avait perdu +sa jeunesse, sans la sentir passer, dans l'enivrement des joies puériles. +Force lui fut de vieillir tout d'un coup. L'expérience ne l'ayant pas +détachée de ses illusions une par une, comme cela arrive dans le cours des +générations ordinaires, elle ne connut du déclin de l'âge que les regrets +et la mauvaise humeur.</p> + +<p>Depuis ce temps, sa vie fut un continuel supplice; tout lui devint sujet +d'envie et d'irritation. En vain son ironie la vengeait des ridicules de +la Restauration; en vain elle trouvait dans sa mémoire mille brillants +souvenirs du passé pour faire la critique, par opposition, de ces +semblants de royauté nouvelle; l'ennui rongeait cette femme dont la vie +avait été une fête perpétuelle, et qui maintenant se voyait forcée de +végéter à l'ombre de la vie privée.</p> + +<p>Les soins domestiques, qui lui avaient toujours été étrangers, lui +devinrent odieux; sa fille, qu'elle connaissait à peine, versa peu de +consolations sur ses blessures. Il fallait former cette enfant pour +l'avenir, et madame de Raimbault ne pouvait vivre que dans le passé. Le +monde de Paris, qui tout d'un coup changea si étrangement de mÅ“urs et de +manières, parlait une langue nouvelle qu'elle ne comprenait plus; ses +plaisirs l'ennuyaient ou la révoltaient; la solitude l'écrasait de fièvre +et d'épouvante. Elle languissait malade de colère et de douleur sur son +ottomane, autour de laquelle ne venait plus ramper une cour en sous-ordre, +miniature de la grande cour du souverain. Ses compagnons de disgrâce +venaient chez elle pour gémir sur leurs propres chagrins et pour insulter +aux siens en les niant. Chacun voulait avoir accaparé à lui seul toute la +disgrâce des temps et l'ingratitude de la France. C'était un monde de +victimes et d'outragés qui se dévoraient entre eux.</p> + +<p>Ces égoïstes récriminations augmentaient l'aigreur fébrile de madame de +Raimbault.</p> + +<p>Si de plus heureux venaient lui tendre encore une main amie, et lui dire +que les faveurs de Louis XVIII n'avaient point effacé en eux les souvenirs +de la cour de Napoléon, elle se vengeait de leur prospérité en les +accablant de reproches, en les accusant de trahison envers le grand homme, +elle qui n'avait pas pu le trahir de la même manière! Enfin, pour comble +de douleur et de consternation, à force de se voir passer au jour devant +ses glaces vides et immobiles, à force de se regarder sans parure, sans +rouge et sans diamants, boudeuse et flétrie, la comtesse de Raimbault +s'aperçut que sa jeunesse et sa beauté avaient fini avec l'Empire.</p> + +<p>Maintenant elle avait cinquante ans, et quoique cette beauté passée ne fût +plus écrite sur son front qu'en signes hiéroglyphiques, la vanité, qui +ne meurt point au cÅ“ur de certaines femmes, lui créait de plus vives +souffrances qu'en aucun temps de sa vie. Sa fille, qu'elle aimait de cet +instinct que la nécessité imprime aux plus perverses natures, était pour +elle un continuel sujet de retour vers le passé et de haine vers le +temps présent. Elle ne la produisait dans le monde qu'avec une mortelle +répugnance, et si, en la voyant admirée, son premier mouvement était une +pensée d'orgueil maternel, le second était une pensée de désespoir. «Son +existence de femme commence, se disait-elle, c'en est fait de la mienne!» +Aussi, lorsqu'elle pouvait se montrer sans Valentine, elle se sentait +moins malheureuse. Il n'y avait plus autour d'elle de ces regards +maladroitement complimenteurs qui lui disaient: «C'est ainsi que vous +fûtes jadis; et vous aussi, je vous ai vue belle.»</p> + +<p>Elle ne raisonnait pas sa coquetterie au point d'enfermer sa fille +lorsqu'elle allait dans le monde; mais, pour peu que celle-ci témoignât +son humeur sédentaire, la comtesse, sans peut-être s'en rendre bien compte, + admettait son refus, partait plus légère, et respirait plus à l'aise dans +l'atmosphère agitée des salons.</p> + +<p>Garrottée à ce monde oublieux et sans pitié qui n'avait plus pour elle +que des déceptions et des déboires, elle se laissait traîner encore comme +un cadavre à son char. Où vivre? comment tuer le temps, et arriver à +la fin de ces jours qui la vieillissaient et qu'elle regrettait dès +qu'ils étaient passés? Aux esclaves de la mode, quand toute jouissance +d'amour-propre est enlevée, quand tout intérêt de passion est ravi, il +reste pour plaisir le mouvement, la clarté des lustres, le bourdonnement +de la foule. Après tous les rêves de l'amour ou de l'ambition subsiste +encore le besoin de bruire, de remuer, de veiller, de dire: «J'y étais +hier, j'y serai demain.» C'est un triste spectacle que celui de ces femmes +flétries qui cachent leurs rides sous des fleurs et couronnent leurs +fronts hâves de diamants et de plumes. Chez elles tout est faux: la taille, +le teint, les cheveux, le sourire; tout est triste: la parure, le fard, +la gaieté. Spectres échappés aux saturnales d'une autre époque, elles +viennent s'asseoir aux banquets d'aujourd'hui comme pour donner à la +jeunesse une triste leçon de philosophie, comme pour lui dire: «C'est +ainsi que vous passerez». Elles semblent se cramponner à la vie qui les +abandonne, et repoussent les outrages de la décrépitude en l'étalant nue +aux outrages des regards. Femmes dignes de pitié, presque toutes sans +famille ou sans cÅ“ur, qu'on voit dans toutes les fêtes s'enivrer de fumée, +de souvenirs et de bruit!</p> + +<p>La comtesse, malgré l'ennui qu'elle y trouvait, n'avait pu se détacher de +cette vie creuse et éventée. Tout en disant qu'elle y avait renoncé pour +jamais, elle ne manquait pas une occasion de s'y replonger. Lorsqu'elle +fut invitée à cette réunion de province que devait présider la princesse, +elle ne se sentit pas d'aise; mais elle cacha sa joie sous un air de +condescendance dédaigneuse. Elle se flatta même en secret de rentrer en +faveur, si elle pouvait fixer l'attention de la duchesse, et lui faire +voir combien elle était supérieure, pour le ton et l'usage, à tout ce qui +l'entourait. D'ailleurs, sa fille allait épouser M. de Lansac, un des +favoris de la cause légitime. Il était bien temps de faire un pas vers +cette aristocratie de nom qui allait relustrer son aristocratie d'argent. +Madame de Raimbault ne haïssait la noblesse que depuis que la noblesse +l'avait repoussée. Peut-être le moment était-il venu de voir toutes ces +vanités s'humaniser pour elle à un signe de <i>Madame</i>.</p> + +<p>Elle exhuma donc du fond de sa garde-robe ses plus riches parures, tout +en réfléchissant à celles dont elle couvrirait Valentine pour l'empêcher +d'avoir l'air aussi grande et aussi formée qu'elle l'était réellement. +Mais, au milieu de cet examen, il arriva que Valentine, désirant mettre à +profit cette semaine de liberté, devint plus ingénieuse et plus pénétrante +qu'elle ne l'avait encore été. Elle commença à deviner que sa mère élevait +ces graves questions de toilette et créait ces insolubles difficultés +pour l'engager à rester au château. Quelques mots piquants de la vieille +marquise, sur l'embarras d'avoir une fille de dix-neuf ans à produire, +achevèrent d'éclairer Valentine. Elle s'empressa de faire le procès aux +modes, aux fêtes, aux déplacements et aux préfets. Sa mère, étonnée, +abonda dans son sens, et lui proposa de renoncer à ce voyage comme elle y +renonçait elle-même. L'affaire fut bientôt jugée; mais une heure après, +comme Valentine serrait ses cartons et arrêtait ses préparatifs, madame de +Raimbault recommença les siens en disant qu'elle avait réfléchi, qu'il +serait inconvenant et dangereux peut-être de ne pas aller faire sa cour à +la princesse; qu'elle se sacrifiait à cette démarche toute politique, mais +qu'elle dispensait Valentine de la corvée.</p> + +<p>Valentine, qui depuis huit jours était devenue singulièrement rusée, +renferma sa joie.</p> + +<p>Le lendemain, dès que les roues qui emportaient la calèche de la comtesse +eurent rayé le sable de l'avenue, Valentine courut demander à sa +grand'mère la permission d'aller passer la journée à la ferme avec +Athénaïs.</p> + +<p>Elle se prétendit invitée par sa jeune compagne à manger un gâteau sur +l'herbe. À peine eut-elle parlé de gâteau qu'elle frémit, car la vieille +marquise fut aussitôt tentée d'être de la partie; mais l'éloignement et la +chaleur l'y firent renoncer.</p> + +<p>Valentine monta à cheval, mit pied à terre à quelque distance de la +ferme, renvoya son domestique et sa monture, et prit sa volée, comme une +tourterelle, le long des buissons fleuris qui conduisaient à Grangeneuve.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XIII.</h3> + + +<p>Elle avait trouvé moyen, la veille, de faire avertir Louise de sa visite; +aussi toute la ferme était en joie et en ordre pour la recevoir. Athénaïs +avait mis des fleurs nouvelles dans des vases de verre bleu. Bénédict +avait taillé les arbres du jardin, ratissé les allées, réparé les bancs. +Madame Lhéry avait confectionné elle-même la plus belle galette qui se +fût vue de mémoire de ménagère. M. Lhéry avait fait sa barbe et tiré le +meilleur de son vin. Ce furent des cris de joie et de surprise quand +Valentine entra toute seule et sans bruit dans la salle. Elle embrassa +comme une folle la mère Lhéry, qui lui faisait de grandes révérences; elle +serra la main de Bénédict avec vivacité; elle folâtra comme un enfant avec +Athénaïs; elle se pendit au cou de sa sÅ“ur. Jamais Valentine ne s'était +sentie si heureuse; loin des regards de sa mère, loin de la roideur +glaciale qui pesait sur tous ses pas, il lui semblait respirer un air plus +libre, et, pour la première fois depuis qu'elle était née, vivre de toute +sa vie. Valentine était une bonne et douce nature; le ciel s'était trompé +en envoyant cette âme simple et sans ambition habiter les palais et +respirer l'atmosphère des cours. Nulle n'était moins faite pour la vie +d'apparat, pour les triomphes de la vanité. Ses plaisirs étaient, au +contraire, tout modestes, tout intérieurs; et plus on lui faisait un +crime de s'y livrer, plus elle aspirait à cette simple existence qui lui +semblait être la terre promise. Si elle désirait se marier, c'était afin +d'avoir un ménage, des enfants, une vie retirée. Son cÅ“ur avait besoin +d'affections immédiates, peu nombreuses, peu variées. À nulle femme la +vertu ne semblait devoir être plus facile.</p> + +<p>Mais le luxe qui l'environnait, qui prévenait ses moindres besoins, qui +devinait jusqu'à ses fantaisies, lui interdisait les petits soins du +ménage. Avec vingt laquais autour d'elle, c'eût été un ridicule et presque +une apparence de parcimonie que de se livrer à l'activité de la vie +domestique. À peine lui laissait-on le soin de sa volière, et l'on eût pu +facilement préjuger du caractère de Valentine en voyant avec quel amour +elle s'occupait minutieusement de ces petites créatures.</p> + +<p>Lorsqu'elle se vit à la ferme, entourée de poules, de chiens de chasse, de +chevreaux; lorsqu'elle vit Louise filant au rouet, madame Lhéry faisant +la cuisine, Bénédict raccommodant des filets, il lui sembla être là dans +la sphère pour laquelle elle était créée. Elle voulut aussi avoir son +occupation, et, à la grande surprise d'Athénaïs, au lieu d'ouvrir le piano +ou de lui demander une bande de sa broderie, elle se mit à tricoter un +bas gris qu'elle trouva sur une chaise. Athénaïs s'étonna beaucoup de sa +dextérité, et lui demanda si elle savait pour qui elle travaillait avec +tant d'ardeur.</p> + +<p>—Pour qui? dit Valentine. Moi, je n'en sais rien; c'est pour quelqu'un de +vous toujours; pour toi, peut-être?</p> + +<p>—Pour moi ces bas gris! dit Athénaïs avec dédain.</p> + +<p>—Est-ce pour toi, ma bonne sÅ“ur? demanda Valentine à Louise.</p> + +<p>—Cet ouvrage, dit Louise, j'y travaille quelquefois; mais c'est maman +Lhéry qui l'a commencé. Pour qui? je n'en sais rien non plus.</p> + +<p>—Et si c'était pour Bénédict? dit Athénaïs en regardant Valentine avec +malice.</p> + +<p>Bénédict leva la tête et suspendit son travail pour examiner ces deux +femmes en silence.</p> + +<p>Valentine avait un peu rougi; mais se remettant aussitôt:</p> + +<p>—Eh bien! si c'est pour Bénédict, répondit-elle, c'est bon; j'y +travaillerai de bon cÅ“ur.</p> + +<p>Elle leva les yeux en riant vers sa jeune compagne. Athénaïs était pourpre +de dépit. Je ne sais quel sentiment d'ironie et de méfiance venait +d'entrer dans son cÅ“ur.</p> + +<p>—Ah! ah! dit avec une franchise étourdie la bonne Valentine, cela semble +ne pas te faire trop de plaisir. Au fait, j'ai tort, Athénaïs; je vais là +sur tes brisées, j'usurpe des droits qui t'appartiennent. Allons, allons, +prends vite cet ouvrage, et pardonne-moi d'avoir mis la main au trousseau.</p> + +<p>—Mademoiselle Valentine, dit Bénédict poussé par un sentiment cruel pour +sa cousine, si vous ne regrettez pas de travailler pour le plus humble de +vos vassaux, continuez, je vous en prie. Les jolis doigts de ma cousine +n'ont jamais touché de fil aussi rude et d'aiguilles aussi lourdes.</p> + +<p>Une larme roula dans les cils noirs d'Athénaïs. Louise lança un regard +de reproche à Bénédict. Valentine, étonnée, les regarda tous trois +alternativement, cherchant à comprendre ce mystère.</p> + +<p>Ce qui avait fait le plus de mal à la jeune fermière dans les paroles de +son cousin, ce n'était pas tant le reproche de frivolité (elle y était +habituée) que le ton de soumission et de familiarité en même temps envers +Valentine. Elle savait bien, en gros, l'histoire de leur connaissance, et +jusque-là elle n'avait point songé à s'en alarmer. Mais elle ignorait +quel rapide progrès avait fait entre eux une intimité qui ne se serait +jamais formée dans des circonstances ordinaires. Elle s'émerveillait +douloureusement d'entendre Bénédict, naturellement si rebelle, si +hostile aux prétentions de la noblesse, s'intituler l'humble vassal de +mademoiselle de Raimbault. Quelle révolution s'était donc opérée dans ses +idées? Quelle puissance Valentine exerçait-elle déjà sur lui?</p> + +<p>Louise, voyant la tristesse sur tous les visages, proposa une partie de +pèche sur le bord de l'Indre, en attendant le dîner. Valentine, qui se +sentait instinctivement coupable envers Athénaïs, passa amicalement son +bras sous le sien, et se mit à courir avec elle à travers la prairie. +Affectueuse et franche comme elle était, elle réussit bientôt à dissiper +le nuage qui s'était élevé dans l'âme de la jeune fille. Bénédict, chargé +de son filet et couvert de sa blouse, les suivit avec Louise, et bientôt +tous les quatre arrivèrent sur les rives bordées de lotos et de saponaires.</p> + +<p>Bénédict jeta l'épervier. Il était adroit et robuste. Dans les exercices +du corps on trouvait en lui la force, la hardiesse et la grâce rustique du +paysan. C'étaient des qualités qu'Athénaïs n'appréciait pas, communes à +tous ceux qui l'entouraient; mais Valentine s'en étonnait comme de choses +surnaturelles, et elle en faisait volontiers à ce jeune homme un point de +supériorité sur les hommes qu'elle connaissait. Elle s'effrayait de le +voir se hasarder sur des saules vermoulus qui se penchaient sur l'eau et +craquaient sous le pied; et lorsqu'elle le voyait échapper, par un bond +nerveux, à une chute certaine, atteindre avec adresse et sang-froid à +de petites places unies que l'herbe et les joncs semblaient devoir lui +cacher, elle sentait son cÅ“ur battre d'une émotion indéfinissable, comme +il arrive chaque fois que nous voyons accomplir bravement une Å“uvre +périlleuse ou savante.</p> + +<p>Après avoir pris quelques truites, Louise et Valentine s'élançant avec +enfantillage sur l'épervier tout ruisselant, et s'emparant du butin avec +des cris de joie, tandis qu'Athénaïs, craignant de salir ses doigts, ou +gardant rancune à son cousin, se cachait boudeuse à l'ombre des aunes, +Bénédict, accablé de chaleur, s'assit sur un frêne équarri grossièrement +et jeté d'un bord à l'autre en guise de pont. Éparses sur la fraîche +pelouse de la rive, les trois femmes s'occupaient diversement. Athénaïs +cueillait des fleurs, Louise jetait mélancoliquement des feuilles dans le +courant, et Valentine, moins habituée à l'air, au soleil et à la marche, +sommeillait à demi, cachée, à ce qu'elle croyait, par les hautes tiges de +la prêle de rivière. Ses yeux, qui errèrent longtemps sur les brillantes +gerçures de l'eau et sur un rayon de soleil qui se glissait parmi les +branches, vinrent par hasard se reposer sur Bénédict, qu'elle découvrait +en entier à dix pas devant elle, assis les jambes pendantes sur le pont +élastique.</p> + +<p>Bénédict n'était pas absolument dépourvu de beauté. Son teint était d'une +pâleur bilieuse; ses yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front +était vaste et d'une extrême pureté. Par un prestige attaché peut-être +aux hommes doués de quelque puissance morale, les regards s'habituaient +peu à peu aux défauts de sa figure pour n'en plus voir que les +beautés; car certaines laideurs sont dans ce cas, et celle de Bénédict +particulièrement. Son teint blême et uni avait une apparence de calme +qui inspirait comme un respect d'instinct pour cette âme dont aucune +altération extérieure ne trahissait les mouvements. Ces yeux, où la +prunelle pâle nageait dans un émail blanc et vitreux, avaient une +expression vague et mystérieuse qui devait piquer la curiosité de tout +observateur. Mais ils auraient désespéré toute la science de Lavater; ils +semblaient lire profondément dans ceux d'autrui, et leur immobilité était +métallique quand ils avaient à se méfier d'un examen indiscret. Une femme +n'en pouvait soutenir l'éclat quand elle était belle; un ennemi n'y +pouvait surprendre le secret d'aucune faiblesse. C'était un homme qu'on +pouvait toujours regarder sans le trouver au-dessous de lui-même, un +visage qui pouvait s'abandonner à la distraction, sans enlaidir comme la +plupart des autres, une physionomie qui attirait comme l'aimant. Aucune +femme ne le voyait avec indifférence, et si la bouche le dénigrait parfois, +l'imagination n'en perdait pas aisément l'empreinte; personne ne le +rencontrait pour la première fois sans le suivre des yeux aussi longtemps +que possible; aucun artiste ne pouvait le voir sans en admirer la +singularité et sans désirer la reproduire.</p> + +<p>Lorsque Valentine le regarda, il était plongé dans une de ces rêveries +profondes qui semblaient lui être familières. La teinte du feuillage qui +l'abritait envoyait à son large front un reflet verdâtre; et ses yeux +fixés sur l'eau semblaient ne saisir aucun objet. Le fait est qu'ils +saisissaient parfaitement l'image de Valentine réfléchie dans l'onde +immobile. Il se plaisait à cette contemplation dont l'objet s'évanouissait +chaque fois qu'une brise légère ridait la surface du miroir; puis l'image +gracieuse se reformait peu à peu, flottait d'abord incertaine et vague, +et se fixait enfin belle et limpide sur la masse cristalline. Bénédict +ne pensait pas; il contemplait, il était heureux, et c'est dans ces +moments-là qu'il était beau.</p> + +<p>Valentine avait toujours entendu dire que Bénédict était laid. Dans les +idées de la province, où, suivant la spirituelle définition de M. de +Stendhal, un <i>bel homme</i> est toujours gros et rouge, Bénédict était le +plus disgracié des jeunes gens. Valentine n'avait jamais regardé Bénédict +avec attention; elle avait conservé le souvenir de l'impression qu'elle +avait reçue en le voyant pour la première fois; cette impression n'était +pas favorable. Depuis quelques instants seulement elle commençait à lui +trouver un charme inexprimable. Plongée elle-même dans une rêverie où +nulle réflexion précise ne trouvait place, elle se laissait aller à cette +dangereuse curiosité qui analyse et qui compare. Elle trouvait une immense +différence entre Bénédict et M. de Lansac. Elle ne se demandait pas à +l'avantage duquel était cette différence; seulement elle la constatait. +Comme M. de Lansac était beau et qu'il était son fiancé, elle ne +s'inquiétait pas du résultat de cette contemplation imprudente; elle ne +pensait pas qu'il pouvait en sortir vaincu.</p> + +<p>Et c'est pourtant ce qui arriva; Bénédict, pâle, fatigué, pensif, les +cheveux en désordre; Bénédict, vêtu d'habits grossiers et couvert de vase, +le cou nu et hâlé; Bénédict, assis négligemment au milieu de cette belle +verdure, au-dessus de ces belles eaux; Bénédict, qui regardait Valentine à +l'insu de Valentine, et qui souriait de bonheur et d'admiration; Bénédict +alors était un homme; un homme des champs et de la nature, un homme dont +la mâle poitrine pouvait palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant +lui-même dans la contemplation de ce que Dieu a créé de plus beau. Je ne +sais quelles émanations magnétiques nageaient dans l'air embrasé autour de +lui; je ne sais quelles émotions mystérieuses, indéfinies, involontaires, +firent tout d'un coup battre le cÅ“ur ignorant et pur de la jeune comtesse.</p> + +<p>M. de Lansac était un dandy régulièrement beau, parfaitement spirituel, +parlant au mieux, riant à propos, ne faisant jamais rien hors de place; +son visage ne faisait jamais un pli, pas plus que sa cravate; sa toilette, +on le voyait dans les plus petits détails, était pour lui une affaire +aussi importante, un devoir aussi sacré que les plus hautes délibérations +de la diplomatie. Jamais il n'avait rien admiré, ou du moins il n'admirait +plus rien désormais; car il avait vu les plus grands potentats de l'Europe, +il avait contemplé froidement les plus hautes têtes de la société; +il avait plané dans la région culminante du monde, il avait discuté +l'existence des nations entre le dessert et le café. Valentine l'avait +toujours vu dans le monde, en tenue, sur ses gardes, exhalant des parfums +et ne perdant pas une ligne de sa taille. En lui, elle n'avait jamais +aperçu l'homme; le matin, le soir, M. de Lansac était toujours le même. Il +se levait secrétaire d'ambassade, il se couchait secrétaire d'ambassade; +il ne rêvait jamais; il ne s'oubliait jamais devant personne jusqu'à +commettre l'inconvenance de méditer; il était impénétrable comme Bénédict, +mais avec cette différence qu'il n'avait rien à cacher, qu'il ne possédait +pas une volonté individuelle, et que son cerveau ne renfermait que les +niaiseries solennelles de la diplomatie. Enfin M. de Lansac, homme sans +passion généreuse, sans jeunesse morale, déjà usé et flétri au dedans par +le commerce du monde, incapable d'apprécier Valentine, la louant sans +cesse et ne l'admirant jamais, n'avait, dans aucun moment, excité en +elle un de ces mouvements rapides, irrésistibles, qui transforment, qui +éclairent, qui entraînent avec impétuosité vers une existence nouvelle.</p> + +<p>Imprudente Valentine! Elle savait si peu ce que c'est que l'amour, +qu'elle croyait aimer son fiancé; non pas, il est vrai, avec passion, +mais de toute sa puissance d'aimer.</p> + +<p>Parce que cet homme ne lui inspirait rien, elle croyait son cÅ“ur incapable +d'éprouver davantage; elle ressentait déjà l'amour à l'ombre de ces +arbres. Dans cet air chaud et vif son sang commençait à s'éveiller; +plusieurs fois, en regardant Bénédict, elle sentit comme une ardeur +étrange monter de son cÅ“ur à son front, et l'ignorante fille ne comprit +point ce qui l'agitait ainsi. Elle ne s'en effraya pas: elle était fiancée +à M. de Lansac, Bénédict était fiancé à sa cousine. C'étaient là de belles +raisons; mais Valentine, habituée à regarder ses devoirs comme faciles à +remplir, ne croyait pas qu'un sentiment mortel à ces devoirs pût naître en +elle.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XIV.</h3> + + +<p>Bénédict regardait d'abord l'image de Valentine avec calme; peu à peu une +sensation pénible, plus prompte et plus vive que celle qu'elle éprouvait +elle-même, le força de changer de place et d'essayer de s'en distraire. Il +reprit ses filets et les jeta de nouveau, mais il ne put rien prendre; il +était distrait. Ses yeux ne pouvaient pas se détacher de ceux de Valentine; +soit qu'il se penchât sur l'escarpement de la rivière, soit qu'il se +hasardât sur les pierres tremblantes ou sur les grès polis et glissants, +il surprenait toujours le regard de Valentine qui l'épiait, qui le couvait +pour ainsi dire avec sollicitude. Valentine ne savait pas dissimuler, elle +ne croyait pas en cette circonstance avoir le moindre motif pour le faire; +Bénédict palpitait fortement sous ce regard si naïf et si affectueux. +Il était fier pour la première fois de sa force et de son courage. Il +traversa une écluse que le courant franchissait avec furie, en trois sauts +il fut à l'autre bord. Il se retourna; Valentine était pâle: Bénédict se +gonfla d'orgueil.</p> + +<p>Et puis, comme elles revenaient à la ferme par un long détour à travers +les prés, et marchaient toutes trois devant lui, il réfléchit un peu. Il +se dit que de toutes les folies qu'il pût faire, la plus misérable, la +plus fatale au repos de sa vie, serait d'aimer mademoiselle de Raimbault. +Mais l'aimait-il donc?</p> + +<p>—Non! se dit Bénédict en haussant les épaules, je ne suis pas si fou; +cela n'est pas. Je l'aime aujourd'hui, comme je l'aimais hier, d'une +affection toute fraternelle, toute paisible...</p> + +<p>Il ferma les yeux sur tout le reste, et, rappelé par un regard de +Valentine, il doubla le pas et se rapprocha d'elle, résolu de savourer le +charme qu'elle savait répandre autour d'elle, et qui <i>ne pouvait pas</i> être +dangereux.</p> + +<p>La chaleur était si forte que ces trois femmes délicates furent forcées +de s'asseoir en chemin. Elles se mirent au frais dans un enfoncement qui +avait été un bras de la rivière, et qui, desséché depuis peu, nourrissait +une superbe végétation d'osiers et de fleurs sauvages. Bénédict, écrasé +sous le poids de son filet garni de plomb, se jeta par terre à quelques +pas d'elles. Mais au bout de cinq minutes toutes trois étaient autour de +lui, car toutes trois l'aimaient: Louise avec une ardente reconnaissance à +cause de Valentine, Valentine (au moins elle le croyait) à cause de Louise, +et Athénaïs à cause d'elle-même.</p> + +<p>Mais elles ne furent pas plus tôt installées auprès de lui, alléguant +qu'il y avait là plus d'ombrage, que Bénédict se traîna plus près de +Valentine, sous prétexte que le soleil gagnait de l'autre côté. Il avait +mis le poisson dans son mouchoir, et s'essuyait le front avec sa cravate.</p> + +<p>—Cela doit être agréable, lui dit Valentine en le raillant, une cravate +de taffetas! J'aimerais autant une poignée de ces feuilles de houx.</p> + +<p>—Si vous étiez une personne humaine, vous auriez pitié de moi au lieu de +me critiquer, répondit Bénédict.</p> + +<p>—Voulez-vous mon fichu? dit Valentine; je n'ai que cela à vous offrir.</p> + +<p>Bénédict tendit la main sans répondre. Valentine détacha le foulard +qu'elle avait autour du cou.</p> + +<p>—Tenez, voici mon mouchoir, dit Athénaïs vivement, en jetant à Bénédict +un petit carré de batiste brodé et garni de dentelle.</p> + +<p>—Votre mouchoir n'est bon à rien, répondit Bénédict en s'emparant de +celui de Valentine avant qu'elle eût songé à le lui retirer.</p> + +<p>Il ne daigna même pas ramasser celui de sa cousine, qui tomba sur l'herbe +à côté de lui. Athénaïs, blessée au cÅ“ur, s'éloigna et reprit en boudant +le chemin de la ferme. Louise, qui comprenait son chagrin, courut après +elle pour la consoler, pour lui démontrer combien cette jalousie était +une ridicule pensée; et, pendant ce temps, Bénédict et Valentine, qui ne +s'apercevaient de rien, restèrent seuls dans la ravine, à deux pas l'un +de l'autre, Valentine assise et feignant de jouer avec des pâquerettes, +Bénédict couché, pressant ce mouchoir brûlant sur son front, sur son cou, +sur sa poitrine, et regardant Valentine, d'un regard dont elle sentait le +feu sans oser le voir.</p> + +<p>Elle resta ainsi sous le charme de ce fluide électrique qui à son âge et à +celui de Bénédict, avec des cÅ“urs si neufs, des imaginations si timides et +des sens dont rien n'a émoussé l'ardeur, a tant de puissance et de magie! +Ils ne se dirent rien, ils n'osèrent échanger ni un sourire ni un mot. +Valentine resta fascinée à sa place, Bénédict s'oublia dans la sensation +d'un bonheur impétueux, et, lorsque la voix de Louise les rappela, ils +quittèrent à regret ce lieu où l'amour venait de parler secrètement, mais +énergiquement, au cÅ“ur de l'un et de l'autre,</p> + +<p>Louise revint vers eux.</p> + +<p>—Athénaïs est fâchée, leur dit-elle. Bénédict, vous la traitez mal; vous +n'êtes pas généreux. Valentine, dites-le-lui, ma chérie. Engagez-le à +mieux reconnaître l'affection de sa cousine.</p> + +<p>Une sensation de froid gagna le cÅ“ur de Valentine. Elle ne comprit rien au +sentiment de douleur inouïe qui s'empara d'elle à cette pensée. Cependant +elle maîtrisa vite ce mouvement, et regardant Bénédict avec surprise:</p> + +<p>—Vous avez donc affligé Athénaïs? lui dit-elle dans la sincérité de son +âme; je ne m'en suis pas aperçue. Que lui avez-vous donc dit?</p> + +<p>—Eh! rien, dit Bénédict en haussant les épaules; elle est folle!</p> + +<p>—Non! elle n'est pas folle, dit Louise avec sévérité, c'est vous qui êtes +dur et injuste. Bénédict, mon ami, ne troublez pas ce jour, si doux pour +moi, par une faute nouvelle. Le chagrin de notre jeune amie détruit mon +bonheur et celui de Valentine.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Valentine en passant son bras sous celui de Bénédict à +l'exemple de Louise, qui l'entraînait de l'autre côté. Allons rejoindre +cette pauvre enfant, et, si vous avez eu en effet des torts envers elle, +réparez-les, afin que nous soyons toutes heureuses aujourd'hui.</p> + +<p>Bénédict tressaillit brusquement dès qu'il sentit le bras de Valentine se +glisser sous le sien. Il le pressa insensiblement contre sa poitrine, et +finit par l'y tenir si bien qu'elle n'eût pas pu le retirer sans avoir +l'air de s'apercevoir de son émotion. Il valait mieux feindre d'être +insensible à ces pulsations violentes qui soulevaient le sein du jeune +homme. D'ailleurs, Louise les entraînait vers Athénaïs, qui se faisait une +malice de doubler le pas pour se faire suivre. Qu'elle se doutait peu, la +pauvre fille, de la situation de son fiancé! Palpitant, ivre de joie entre +ces deux sÅ“urs, l'une qu'il avait aimée, l'autre qu'il allait aimer; +Louise qui la veille lui faisait éprouver encore quelques réminiscences +d'un amour à peine guéri, Valentine qui commençait à l'enivrer de toutes +les ardeurs d'une passion nouvelle; Bénédict ne savait pas trop encore +vers qui allait son cÅ“ur, et s'imaginait par instants que c'était vers +toutes les deux, tant on est riche d'amour à vingt ans! Et toutes deux +l'entraînaient pour qu'il mît aux pieds d'une autre ce pur hommage que +chacune d'elles peut-être regrettait de ne pouvoir accepter. Pauvres +femmes! pauvre société où le cÅ“ur n'a de véritables jouissances que dans +l'oubli de tout devoir et de toute raison!</p> + +<p>Au détour d'un chemin Bénédict s'arrêta tout à coup, et, pressant leurs +mains dans chacune des siennes, il les regarda alternativement, Louise +d'abord avec une amitié tendre, Valentine ensuite avec moins d'assurance +et plus de vivacité.</p> + +<p>—Vous voulez donc, leur dit-il, que j'aille apaiser les caprices de cette +petite fille? Eh bien! pour vous faire plaisir j'irai; mais vous m'en +saurez gré, j'espère!</p> + +<p>—Comment faut-il que nous vous poussions à une chose que votre conscience +devrait vous dicter? lui dit Louise.</p> + +<p>Bénédict sourit et regarda Valentine.</p> + +<p>—En effet, dit celle-ci avec un trouble mortel, n'est-elle pas digne de +votre affection? n'est-elle pas la femme que vous devez épouser?</p> + +<p>Un éclair passa sur le large front de Bénédict. Il laissa tomber la main +de Louise, et gardant un instant encore celle de Valentine qu'il pressa +insensiblement:</p> + +<p>—Jamais! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel, comme pour y +enregistrer son serment en présence de ces deux témoins.</p> + +<p>Puis son regard sembla dire à Louise:—Jamais cet amour n'entrera dans +un cÅ“ur où vous avez régné. À Valentine:—Jamais; car vous y régnerez +éternellement.</p> + +<p>Et il se mit à courir après Athénaïs, laissant les deux sÅ“urs confondues +de surprise.</p> + +<p>Il faut l'avouer, ce mot <i>jamais</i> fit une telle impression sur Valentine +qu'il lui sembla qu'elle allait tomber. Jamais joie aussi égoïste, aussi +cruelle, n'envahit de force le sanctuaire d'une âme généreuse.</p> + +<p>Elle resta un instant sans pouvoir se remettre; puis, s'appuyant sur le +bras de sa sÅ“ur, sans songer, l'ingénue, que le tremblement de son corps +était facile à apercevoir:</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que cela veut dire? lui demanda-t-elle.</p> + +<p>Mais Louise était si absorbée elle-même dans ses pensées qu'elle se fit +répéter deux fois cette question sans l'entendre. Enfin elle répondit +qu'elle n'y comprenait rien.</p> + +<p>Bénédict atteignit sa cousine en trois sauts, et passant un bras autour de +sa taille:</p> + +<p>—Vous êtes fâchée? lui dit-il.</p> + +<p>—Non, répondit la jeune fille d'un ton qui exprimait qu'elle l'était +beaucoup.</p> + +<p>—Vous êtes une enfant, lui dit Bénédict; vous doutez toujours de mon +amitié.</p> + +<p>—Votre amitié? dit Athénaïs avec dépit; je ne vous la demande pas.</p> + +<p>—Ah! vous la repoussez donc? Alors...</p> + +<p>Bénédict s'éloigna de quelques pas. Athénaïs se laissa tomber, pâle et ne +respirant plus, sur un vieux saule au bord du chemin.</p> + +<p>Aussitôt Bénédict se rapprocha; il ne l'aimait pas assez pour vouloir +entrer en discussion avec elle; il valait mieux profiter de son émotion +que de perdre le temps à se justifier.</p> + +<p>—Voyons, ma cousine, lui dit-il d'un ton sévère qui dominait entièrement +la pauvre Athénaïs, voulez-vous cesser de me bouder?</p> + +<p>—Est-ce donc moi qui boude? répondit-elle en fondant en larmes.</p> + +<p>Bénédict se pencha vers elle, et déposa un baiser sur un cou frais et +blanc que n'avait point rougi le hâle des champs. La jeune fermière frémit +de plaisir et se jeta dans les bras de son cousin. Bénédict éprouva un +cruel malaise. Athénaïs était, à coup sûr, une fort belle personne; de +plus, elle l'aimait, et, se croyant destinée à lui, elle le lui montrait +ingénument. Il était bien difficile à Bénédict de se garantir d'un certain +amour-propre et d'une sensation de plaisir toute physique en recevant ses +caresses. Cependant sa conscience lui ordonnait de repousser toute pensée +d'union avec cette jeune personne; car il sentait que son cÅ“ur était à +jamais enchaîné ailleurs.</p> + +<p>Il se hâta donc de se lever et d'entraîner Athénaïs vers ses deux +compagnes, après l'avoir embrassée. C'est ainsi que se terminaient toutes +leurs querelles. Bénédict, qui ne voulait pas, qui ne pouvait pas dire +sa pensée, évitait toute explication, et, au moyen de quelques marques +d'amitié, réussissait toujours à apaiser la crédule Athénaïs.</p> + +<p>En rejoignant Louise et Valentine, la fiancée de Bénédict se jeta au cou +de cette dernière avec effusion. Son cÅ“ur facile et bon abjura sincèrement +toute rancune, et Valentine, en lui rendant ses caresses, sentit comme un +remords s'élever en elle.</p> + +<p>Néanmoins, la gaieté qui se peignait sur les traits de Bénédict les +entraîna toutes trois. Bientôt elles rentrèrent à la ferme, rieuses et +folâtres. Le dîner n'étant pas prêt, Valentine voulut faire le tour de +la ferme, visiter les bergeries, les vaches, le pigeonnier. Bénédict +s'occupait peu de tout cela, et cependant il aurait su bon gré à sa +fiancée de s'en occuper. Lorsqu'il vit mademoiselle de Raimbault entrer +dans les étables, courir après les jeunes agneaux, les prendre dans ses +bras, caresser toutes les bestioles favorites de madame Lhéry, donner +même à manger, sur sa main blanche, aux grands bÅ“ufs de trait qui la +regardaient d'un air hébété, il sourit d'une pensée flatteuse et cruelle +qui lui vint: c'est que Valentine semblait bien mieux faite qu'Athénaïs +pour être sa femme; c'est qu'il y avait eu erreur dans la distribution des +rôles, et que Valentine, bonne et franche fermière, lui aurait fait aimer +la vie domestique.</p> + +<p>—Que n'est-elle la fille de madame Lhéry! se dit-il; je n'aurais jamais +eu l'ambition d'apprendre, et même encore aujourd'hui je renoncerais à la +vaine rêverie de jouer un rôle dans le monde. Je me ferais paysan avec +joie; j'aurais une existence utile, positive; avec Valentine, au fond de +cette belle vallée, je serais poëte et laboureur: poëte pour l'admirer, +laboureur pour la servir. Ah! que j'oublierais facilement la foule qui +bourdonne au sein des villes!</p> + +<p>Il se livrait à ces pensées en suivant Valentine au travers des granges +dont elle se plaisait à respirer l'odeur saine et champêtre. Tout d'un +coup elle lui dit en se retournant vers lui:</p> + +<p>—Je crois vraiment que j'étais née pour être fermière! Oh! que j'aurais +aimé cette vie simple et ces calmes occupations de tous les jours! +J'aurais fait tout moi-même comme madame Lhéry; j'aurais élevé les plus +beaux troupeaux du pays; j'aurais eu de belles poules huppées et des +chèvres que j'aurais menées brouter dans les buissons. Si vous saviez +combien de fois dans les salons, au milieu des fêtes, ennuyée du bruit de +cette foule, je me suis prise à rêver que j'étais une gardeuse de moutons, +assise au coin d'un pré! mais l'orchestre m'appelait dans la cohue, mais +mon rêve était l'histoire du pot au lait!</p> + +<p>Appuyé contre un râtelier, Bénédict l'écoutait avec attendrissement; car +elle venait de répondre tout haut, par une liaison d'idées sympathiques, +aux vÅ“ux qu'il avait formés tout bas.</p> + +<p>Ils étaient seuls. Bénédict voulut se hasarder à poursuivre ce rêve.</p> + +<p>—Mais s'il vous avait fallu épouser un paysan? lui dit-il.</p> + +<p>—Au temps où nous vivons, répondit-elle, il n'y a plus de paysans. Ne +recevons-nous pas la même éducation dans presque toutes les classes? +Athénaïs n'a-t-elle pas plus de talents que moi? Un homme comme vous +n'est-il pas très-supérieur par ses connaissances à une femme comme moi?</p> + +<p>—N'avez-vous pas les préjugés de la naissance? reprit Bénédict.</p> + +<p>—Mais je me suppose fermière; je n'aurais pas pu les avoir.</p> + +<p>—Ce n'est pas une raison; Athénaïs est née fermière, et elle est bien +fâchée de n'être pas née comtesse.</p> + +<p>—Oh! qu'à sa place je m'en réjouirais, au contraire! dit-elle avec +vivacité.</p> + +<p>Et elle resta pensive, appuyée sur la crèche, vis-à -vis de Bénédict, les +yeux fixés à terre, et ne songeant pas qu'elle venait de lui dire des +choses qu'il aurait payées de son sang.</p> + +<p>Bénédict s'enivra longtemps des images folles et flatteuses que cet +entretien venait d'éveiller. Sa raison s'endormit dans ce doux silence, et +toutes les idées riantes et trompeuses prirent la volée. Il se vit maître, +époux et fermier dans la Vallée-Noire. Il vit dans Valentine sa compagne, +sa ménagère, sa plus belle propriété. Il rêva tout éveillé, et deux ou +trois fois il s'abusa au point d'être près de l'aller presser dans ses +bras. Quand le bruit des voix l'avertit de l'approche de Louise et +d'Athénaïs, il s'enfuit par un côté opposé, et courut se cacher dans un +coin obscur de la grange, derrière les meules de blé. Là il pleura comme +un enfant, comme une femme, comme il ne se souvenait pas d'avoir pleuré; +il pleura ce rêve qui venait de l'enlever un instant au monde existant, et +qui lui avait donné plus de joie en quelques minutes d'illusion qu'il n'en +avait goûté dans toute une vie de réalité. Quand il eut essuyé ses larmes, +quand il revit Valentine, toujours sereine et douce, interrogeant son +visage avec une muette sollicitude, il fut heureux encore: il se dit qu'il +y avait plus de bonheur et de gloire à être aimé en dépit des hommes et de +la destinée qu'à obtenir sans peine et sans péril une affection légitime. +Il se plongea jusqu'au cou dans cette mer trompeuse de souhaits et de +chimères; il retomba dans son rêve. À table, il se plaça auprès de +Valentine; il s'imagina qu'elle était la maîtresse chez lui. Comme elle +aimait volontiers à se charger de tout l'embarras du service, elle +découpait, faisait les portions et se plaisait à être utile à tous. +Bénédict la regardait d'un air stupide de joie; il lui tendait son +assiette, ne lui adressait plus une seule de ces politesses d'usage qui +rapellent à chaque instant les conventions et les distances, et, quand il +voulait qu'elle lui servît de quelque mets, il lui disait en tendant son +assiette:</p> + +<p>—À moi, madame la fermière!</p> + +<p>Quoiqu'on bût le vin du cru à la ferme, M. Lhéry avait en réserve pour les +grandes occasions, d'excellent champagne; mais personne n'y fit honneur. +L'ivresse morale était assez forte. Ces êtres jeunes et sains n'avaient +pas besoin d'exciter leurs nerfs et de fouetter leur sang. Après le dîner +ils jouèrent à se cacher et à se poursuivre dans les prés. M. et Mme Lhéry +eux-mêmes, libres enfin des soins de la journée, se mirent de la partie. +On y admit encore une jolie servante de ferme et les enfants du métayer. +Bientôt la prairie ne retentit plus que de rires et de cris joyeux. Ce fut +le dernier coup pour la raison de Bénédict. Poursuivre Valentine, ralentir +sa course pour la laisser fuir devant lui et la forcer de s'égarer dans +les buissons, puis fondre sur elle à l'improviste, s'amuser de ses cris, +de ses ruses, la joindre enfin et n'oser la toucher, mais voir son sein +agité, ses joues vermeilles et ses yeux humides, c'en était trop pour un +seul jour.</p> + +<p>Athénaïs, remarquant en elle-même ces fréquentes absences de Bénédict et +de Valentine, et voulant faire courir après elle, proposa de bander les +yeux au poursuivant. Elle serra malicieusement le mouchoir à Bénédict, +s'imaginant qu'il ne pourrait plus choisir sa proie; mais Bénédict s'en +souciait bien! L'instinct de l'amour, ce charme puissant et magique qui +fait reconnaître à l'amant l'air où sa maîtresse a passé, le guidait aussi +bien que ses yeux; il atteignait toujours Valentine, et, plus heureux qu'à +l'autre jeu, il pouvait la saisir dans ses bras, et, feignant de ne pas la +reconnaître, l'y garder longtemps. Ces jeux-là sont la plus dangereuse +chose du monde.</p> + +<p>Enfin la nuit vint, Valentine parla de se retirer; Bénédict était auprès +d'elle, et ne sut pas dissimuler son chagrin.</p> + +<p>—Déjà ! s'écria-t-il d'une grosse et rude manière qui porta jusqu'au fond +du cÅ“ur de Valentine la conviction de la vérité.</p> + +<p>—Déjà ! en effet, répondit-elle; cette journée m'a semblé bien courte.</p> + +<p>Et elle embrassa sa sÅ“ur; mais n'avait-elle songé qu'à Louise en le +disant?</p> + +<p>On apprêta la carriole, Bénédict se promettait encore quelques instants de +bonheur; mais l'arrangement des places trompa son attente. Louise se mit +tout au fond pour n'être pas aperçue aux environs du château. Sa sÅ“ur se +mit auprès d'elle. Athénaïs s'assit sur la banquette de devant, auprès +de son cousin; il en eut tant d'humeur qu'il ne lui adressa pas un mot +pendant toute la route.</p> + +<p>À l'entrée du parc, Valentine le pria d'arrêter à cause de Louise qui +craignait toujours d'être vue malgré l'obscurité. Bénédict sauta à terre +et l'aida à descendre. Tout était sombre et silencieux autour de cette +riche demeure, que Bénédict eût voulu voir s'engloutir. Valentine embrassa +sa sÅ“ur et Athénaïs, tendit la main à Bénédict, qui, cette fois, osa la +baiser, et s'enfuit dans le parc. À travers la grille, Bénédict vit +pendant quelques instants flotter sa robe blanche qui s'éloignait parmi +les arbres; il aurait oublié toute la terre, si Athénaïs, l'appelant du +fond de de la carriole, ne lui eût dit avec aigreur:</p> + +<p>—Eh bien! allez-vous nous laisser coucher ici?</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XV.</h3> + + +<p>Personne ne dormit à la ferme dans la nuit qui suivit cette journée. +Athénaïs se trouva mal en rentrant; sa mère en conçut une vive inquiétude, +et ne consentit à se coucher que pressée par les instances de Louise. +Celle-ci s'engagea à passer la nuit dans la chambre de sa jeune compagne, +et Bénédict se retira dans la sienne, où partagé entre la joie et le +remords, il ne put goûter un instant de repos.</p> + +<p>Après la fatigue d'une attaque de nerfs, Athénaïs s'endormit profondément; +mais bientôt les chagrins qui l'avaient torturée durant le jour se +présentèrent dans les images de son sommeil, et elle se mit à pleurer +amèrement. Louise, qui s'était assoupie sur une chaise, s'éveilla en +sursaut en l'entendant sangloter; et se penchant vers elle, lui demanda +avec affection la cause de ses larmes. N'en obtenant pas de réponse, elle +s'aperçut qu'elle dormait et se hâta de l'arracher à cet état pénible. +Louise était la plus compatissante personne du monde; elle avait tant +souffert pour son compte, qu'elle sympathisait avec toutes les peines +d'autrui. Elle mit en Å“uvre tout ce qu'elle possédait de douceur et de +bonté pour consoler la jeune fille; mais celle-ci se jetant à son cou:</p> + +<p>—Pourquoi voulez-vous me tromper aussi? s'écria-t-elle; pourquoi +voulez-vous prolonger une erreur qui doit cesser entièrement tôt ou tard? +Mon cousin ne m'aime pas; il ne m'aimera jamais, vous le savez bien! +Allons, convenez qu'il vous l'a dit.</p> + +<p>Louise était fort embarrassée de lui répondre. Après le <i>jamais</i> qu'avait +prononcé Bénédict (mot dont elle ne pouvait apprécier la valeur), elle +n'osait pas répondre de l'avenir à sa jeune amie, dans la crainte de lui +apprêter une déception. D'un autre côté, elle aurait voulu trouver un +motif de consolation; car sa douleur l'affligeait sincèrement. Elle +s'attacha donc à lui démontrer que si son cousin n'avait pas d'amour pour +elle, du moins il n'était pas vraisemblable qu'il en eût pour aucune autre +femme, et elle s'efforça de lui faire espérer qu'elle triompherait de sa +froideur; mais Athénaïs n'écouta rien.</p> + +<p>—Non, non, ma chère demoiselle, répondit-elle en essuyant tout à coup +ses larmes, il faut que j'en prenne mon parti; j'en mourrai peut-être de +chagrin, mais enfin je ferai mon possible pour en guérir. Il est trop +humiliant de se voir mépriser ainsi! J'ai bien d'autres aspirants! Si +Bénédict croit qu'il était le seul dans le monde à me faire la cour, +il se trompe. J'en connais qui ne me trouveront pas si indigne d'être +recherchée. Il verra! il verra que je m'en vengerai, que je ne serai pas +longtemps au dépourvu, que j'épouserai Georges Simonneau, ou Pierre Blutty, +ou bien encore Blaise Moret! Il est vrai que je ne peux pas les souffrir. +Oh! oui, je sens bien que je haïrai l'homme qui m'épousera à la place de +Bénédict! Mais c'est lui qui l'aura voulu; et, si je suis une mauvaise +femme, il en répondra devant Dieu!</p> + +<p>—Tout cela n'arrivera pas, ma chère enfant, reprit Louise; vous ne +trouverez point parmi vos nombreux adorateurs un homme que vous puissiez +comparer à Bénédict pour l'esprit, la délicatesse et les talents, comme, +de son côté, il ne trouvera jamais une femme qui vous surpasse en beauté +et en attachement...</p> + +<p>—Oh! pour cela, arrêtez, ma bonne demoiselle Louise, arrêtez; je ne suis +pas aveugle, ni vous non plus. Il est bien facile de voir quand on a des +yeux, et M. Bénédict ne se donne pas beaucoup de peine pour échapper aux +nôtres. Rien n'a été si clair pour moi que sa conduite d'aujourd'hui. Ah! +si ce n'était pas votre sÅ“ur, que je la haïrais!</p> + +<p>—Haïr Valentine! elle, votre compagne d'enfance, qui vous aime tant, qui +est si loin d'imaginer ce que vous soupçonnez? Valentine, si amicale et si +bienveillante de cÅ“ur, mais si fière par modestie! Ah! qu'elle souffrirait, +Athénaïs, si elle pouvait deviner ce qui se passe en vous!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<p>—Ah! vous avez raison! dit la jeune filles en recommençant à pleurer; je +suis bien injuste, bien impertinente de l'accuser d'une chose semblable! +Je sais bien que si elle en avait la pensée, elle frémirait d'indignation. +Eh bien! voilà ce qui me désespère pour Bénédict; voilà ce qui me révolte +contre sa folie: c'est de le voir se rendre malheureux à plaisir. +Qu'espère-t-il donc? quel égarement d'esprit le pousse à sa perte? +Pourquoi faut-il qu'il s'éprenne de la femme qui ne pourra jamais être +rien pour lui, tandis que sous sa main il y en a une qui lui apporterait +jeunesse, amour, fortune? Ô Bénédict! Bénédict! quel homme êtes-vous donc? +Et moi, quelle femme suis-je aussi, puisque je ne peux pas me faire aimer! +Vous m'avez toutes trompée; vous m'avez dit que j'étais jolie, que j'avais +des talents, que j'étais aimable et faite pour plaire. Vous m'avez trompée; +vous voyez bien que je ne plais pas!</p> + +<p>Athénaïs passa ses mains dans ses cheveux noirs comme si elle eût voulu +les arracher; mais son regard tomba sur la toilette de citronnier ouverte +à côté de son lit, et le miroir lui donna un si formel démenti qu'elle se +réconcilia un peu avec elle-même.</p> + +<p>—Vous êtes bien enfant! lui dit Louise. Comment pouvez-vous croire que +Bénédict soit déjà épris de ma sÅ“ur, qu'il a vue trois fois?</p> + +<p>—Que trois fois! Oh! que trois fois!</p> + +<p>—Mettons-en quatre ou cinq, qu'importe! Certes, s'il l'aimait ce serait +depuis peu; car, hier encore, il me disait que Valentine était la plus +belle, la plus estimable des femmes...</p> + +<p>—Voyez-vous, la plus belle, la plus estimable...</p> + +<p>—Attendez donc. Il disait qu'elle était digne des hommages de toute la +terre, et que son mari serait le plus heureux des hommes; et cependant, +ajoutait-il, je crois que je pourrais vivre dix ans auprès d'elle sans en +devenir amoureux, tant sa confiante franchise m'inspire de respect, tant +son front pur et serein répand de calme autour d'elle!</p> + +<p>—Il disait cela hier?</p> + +<p>—Je vous le jure par l'amitié que j'ai pour vous.</p> + +<p>—Eh bien! oui; mais c'était hier! aujourd'hui tout cela est bien changé!</p> + +<p>—Croyez-vous donc que Valentine ait perdu le charme qui la rendait si +imposante?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> + +<p>—Peut-être en a-t-elle acquis d'autres; qui sait? l'amour vient si vite! +Moi, il n'y a guère qu'un mois que j'aime mon cousin. Avant je ne l'aimais +pas; je ne l'avais pas vu depuis qu'il était sorti du collège, et dans ce +temps-là j'étais si jeune! Et puis je me souvenais de l'avoir vu si grand, +si gauche, si embarrassé de ses bras trop longs de moitié pour ses +manches! Mais quand je l'ai retrouvé si élégant, si aimable, ayant si +bonne tournure, sachant tant de choses, et puis ayant ce regard un peu +sévère qui lui sied si bien et qui fait que j'ai toujours peur de lui... +oh! de ce moment-là je l'ai aimé, et je l'ai aimé tout d'un coup; du soir +au matin mon cÅ“ur a été surpris. Qui empêche que Valentine n'ait pris le +sien de même aujourd'hui? Elle est bien belle Valentine; elle a toujours +l'esprit de dire ce qui est dans les idées de Bénédict. Il semble qu'elle +devine ce qu'il a envie de lui entendre dire, et moi je fais tout le +contraire. Où prend-elle cet esprit-là ? Ah! c'est plutôt parce qu'il est +disposé à admirer ce qu'elle dit. Et puis, quand ce ne serait qu'une +fantaisie commencée ce matin, finie ce soir; quand demain il viendrait +encore me tendre la main et me dire: «Faisons la paix;» je vois bien que +je ne l'ai pas fixé, que je ne le fixerai pas. Voyez quelle belle vie +j'aurais, étant sa femme, s'il me fallait toujours pleurer de rage, +toujours sécher de jalousie! Non, non, il vaut mieux se faire une raison +et y renoncer.</p> + +<p>—Eh bien! ma chère belle, dit Louise, puisque vous ne pouvez éloigner ce +soupçon de votre esprit, il faut en avoir le cÅ“ur net. Demain je parlerai +à Bénédict, je l'interrogerai franchement sur ses intentions, et, quelle +que soit la vérité, vous en serez instruite. Vous sentez-vous ce courage?</p> + +<p>—Oui, répondit Athénaïs en l'embrassant; j'aime mieux savoir mon sort que +de vivre dans de pareils tourments.</p> + +<p>—Prenez donc sur vous-même, lui dit Louise, d'essayer de vous reposer, et +ne faites rien paraître demain de votre émotion. Puisque vous ne croyez +pas devoir compter sur l'attachement de votre cousin, votre dignité de +femme exige que vous fassiez bonne contenance.</p> + +<p>—Oh! vous avez raison, dit la jeune fille en se renfonçant dans son lit. +Je veux agir selon vos conseils. Je me sens déjà plus forte puisque vous +prenez mes intérêts.</p> + +<p>En effet, cette résolution ayant ramené un peu de calme dans ses idées, +elle s'endormit bientôt, et Louise, dont le cÅ“ur était bien plus +profondément ébranlé, attendit, les yeux ouverts, que les premières lueurs +du matin eussent blanchi l'horizon. Alors elle entendit Bénédict, qui ne +dormait pas non plus, entr'ouvrir doucement la porte de sa chambre et +descendre l'escalier. Elle le suivit sans éveiller personne, et tous deux, +s'étant abordés d'un air plus grave que de coutume, s'enfoncèrent dans une +allée du jardin qui commençait à se remplir de rosée.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XVI.</h3> + + +<p>Louise était assez embarrassée pour aborder une question si délicate, +lorsque Bénédict, prenant le premier la parole, lui dit d'un ton ferme:</p> + +<p>—Mon amie, je sais de quoi vous allez me parler. Nos cloisons de bois de +chêne ne sont pas tellement épaisses, la nuit n'est pas tellement bruyante +autour de cette demeure, et mon sommeil n'était pas tellement profond, que +j'aie perdu un seul mot de votre entretien avec ma cousine. La confession +que je me proposais de vous faire serait donc parfaitement inutile à +présent, puisque vous êtes aussi bien informée que moi-même de l'état de +mon cÅ“ur.</p> + +<p>Louise s'arrêta et le regarda en face pour savoir s'il ne raillait point; +mais l'expression de son visage était si parfaitement calme qu'elle resta +stupéfaite.</p> + +<p>—Je sais que vous maniez la plaisanterie avec un admirable sang-froid, +lui répondit-elle; mais je vous supplie de me parler sérieusement. Il ne +s'agit point ici de sentiments dont vous ayez le droit de vous faire un +jeu.</p> + +<p>—À Dieu ne plaise! dit Bénédict avec force; il s'agit de l'affection la +plus importante et la plus sacrée de ma vie. Athénaïs vous l'a dit, et +j'en jure sur mon honneur, j'aime Valentine de toutes les puissances de +mon âme.</p> + +<p>Louise joignit les mains d'un air atterré, et s'écria en levant les yeux +au ciel:</p> + +<p>—Quelle insigne folie!</p> + +<p>—Pourquoi? reprit Bénédict en attachant sur elle ce regard fixe qui +renfermait tant d'autorité.</p> + +<p>—Pourquoi? répéta Louise; vous me le demandez! Mais, Bénédict, êtes-vous +sous la puissance d'un rêve, ou moi-même ne suis-je pas bien éveillée? +Vous aimez ma sÅ“ur, vous me le dites; et qu'espérez-vous donc d'elle, +grand Dieu?</p> + +<p>—Ce que j'espère?... le voici, répondit-il: j'espère l'aimer toute ma +vie.</p> + +<p>—Et vous pensez peut-être qu'elle vous le permettra?</p> + +<p>—Qui sait?... peut-être.</p> + +<p>—Mais vous n'ignorez pas qu'elle est riche, qu'elle est d'une haute +naissance...</p> + +<p>—Elle est, comme vous, fille du comte de Raimbault, et j'ai bien osé +vous aimer! Est-ce donc parce que je suis le fils du paysan Lhéry que vous +m'avez repoussé?</p> + +<p>—Non, certes, répondit Louise, qui devint pâle comme la mort; mais +Valentine n'a pas vingt ans, et en supposant qu'elle n'eût pas les +préjugés de la naissance...</p> + +<p>—Elle ne les a pas, interrompit Bénédict.</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Comme vous le savez vous-même. Notre connaissance avec Valentine date de +la même époque, ce me semble.</p> + +<p>—Mais oubliez-vous qu'elle dépend d'une mère vaine et inflexible, d'un +monde qui ne l'est pas moins? qu'elle est fiancée à M. de Lansac? qu'elle +ne peut enfin rompre les liens qui l'enchaînent à ses devoirs sans attirer +sur elle les malédictions de sa famille, le mépris de sa caste, et sans +détruire à jamais le repos de toute sa vie?</p> + +<p>—Comment ne saurais-je pas tout cela?</p> + +<p>—Eh bien! enfin, qu'attendez-vous donc de sa folie ou de la vôtre?</p> + +<p>—De la sienne, rien; de la mienne tout...</p> + +<p>—Ah! vous croyez vaincre la destinée par la seule force de votre +caractère! Est-ce cela? Je vous ai entendu quelquefois développer cette +utopie; mais soyez sûr, Bénédict, que, fussiez-vous plus qu'un homme, vous +n'y parviendrez pas. Dès cet instant, j'entre en résistance ouverte contre +vous; je renoncerais plutôt à voir ma sÅ“ur que de vous fournir l'occasion +et les moyens de compromettre son avenir...</p> + +<p>—Oh! quelle chaleur d'opposition! dit Bénédict avec un sourire, dont +l'effet fut atroce pour Louise. Calmez-vous, ma bonne sÅ“ur... vous m'avez +permis, vous m'avez presque ordonné de vous donner ce nom alors que nous +ne connaissions pas Valentine. Si vous y eussiez consenti, j'en aurais +réclamé un plus doux. Mon âme inquiète eût été fixée, et Valentine eût pu +passer dans ma vie sans y faire impression; mais vous ne l'avez pas voulu, +vous avez rejeté des vÅ“ux qui, maintenant j'y songe de sang-froid, ont dû +vous sembler bien ridicules... Vous m'avez repoussé du pied dans cette mer +d'incertitudes et d'orages; je me prends à suivre une belle étoile qui me +luit; que vous importe?</p> + +<p>—Que m'importe? quand il s'agit de ma sÅ“ur, de ma sÅ“ur dont je suis +presque la mère!...</p> + +<p>—Ah! vous êtes une mère bien jeune! dit Bénédict avec un peu d'ironie. +Mais, écoutez, Louise; je serais presque tenté de croire que vous +manifestez toutes ces craintes pour me railler, et dans ce cas vous +devez avouer que, depuis le temps qu'elle dure, j'ai assez bien subi la +plaisanterie.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Il est impossible que vous me trouviez dangereux pour votre sÅ“ur, quand +vous savez si bien par vous-même combien je le suis peu. Vos terreurs sont +fort singulières, et vous croyez la raison de Valentine bien fragile +apparemment, puisque vous vous effrayez tant des atteintes que j'y peux +porter... Rassurez-vous, bonne Louise; vous m'avez donné, il n'y a pas +longtemps, une leçon dont je vous remercie, et que je saurai mettre à +profit peut-être. Je n'irai plus m'exposer à mettre aux pieds d'une femme +telle que Valentine ou Louise l'hommage d'un cÅ“ur comme le mien. Je +n'aurai plus la folie de croire qu'il ne s'agit, pour attendrir une femme, +que de l'aimer avec toute l'ardeur d'un cerveau de vingt ans, que, pour +effacer à ses yeux la distance des rangs et pour faire taire en elle le +cri de la mauvaise honte, il suffise d'être dévoué à elle corps et âme, +sang et honneur. Non, non, tout cela n'est rien aux yeux des femmes; je +suis le fils d'un paysan, je suis horriblement laid, absurde on ne peut +plus; je n'ai pas la prétention d'être aimé. Il n'est qu'une pauvre +bourgeoise frelatée comme Athénaïs qui, faute de mieux jusqu'ici, ait pu +songer à descendre jusqu'à moi.</p> + +<p>—Bénédict! s'écria Louise avec chaleur, tout ceci est une cruelle +moquerie, je le vois bien; c'est un sanglant reproche que vous m'adressez. +Oh! vous êtes bien injuste; vous ne voulez pas comprendre ma situation; +vous ne songez pas que si je vous avais écouté, ma conduite envers votre +famille aurait été odieuse; vous ne me tenez pas compte de la vertu qu'il +m'a fallu peut-être pour vous sembler si glaciale. Oh! vous ne voulez rien +comprendre!</p> + +<p>La pauvre Louise cacha son visage dans ses mains, effrayée d'en avoir trop +dit. Bénédict étonné la regarda attentivement. Son sein était agité, une +rougeur brûlante se trahissait sur son front malgré ses efforts pour le +cacher. Bénédict comprit qu'il était aimé...</p> + +<p>Il s'arrêta irrésolu, tremblant, bouleversé. Il avança une main pour +saisir celle de Louise; il craignit d'être trop ardent, il craignit d'être +trop froid. Louise, Valentine, laquelle des deux aimerait-il?</p> + +<p>Quand Louise, effrayée de son silence, releva timidement la tête, Bénédict +n'était plus auprès d'elle.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XVII.</h3> + + +<p>Mais à peine Bénédict fut-il seul que, n'éprouvant plus l'effet de +l'attendrissement, il s'étonna d'en avoir ressenti un si vif, et ne +s'expliqua cette émotion qu'en l'attribuant à un sentiment d'amour-propre +flatté. En effet, Bénédict, ce garçon laid à faire peur, comme disait la +marquise de Raimbault, ce jeune homme enthousiaste pour les autres et +sceptique envers lui-même, se trouvait dans une étrange position. Aimé à +la fois de trois femmes dont la moins belle eût rempli d'orgueil le cÅ“ur +de tout autre, il avait bien de la peine à lutter contre les bouffées de +vanité qui s'élevaient en lui. C'était une rude épreuve pour sa raison, +il le sentait bien. Pour y résister il se mit à penser à Valentine, à +celle des trois qui lui inspirait le moins de certitude, et qui devait +nécessairement le désabuser la première. Il ne connaissait l'amour de +celle-là que par ces révélations sympathiques qui trompent rarement les +amants. Mais quand cet amour serait éclos réellement dans le sein de +la jeune comtesse, il devait y être étouffé en naissant, dès qu'il se +trahirait à elle-même. Bénédict se dit tout cela pour triompher du démon +de l'orgueil, et, ce qui peut-être ne fut pas sans mérite à son âge, il en +triompha.</p> + +<p>Alors, jetant sur sa situation un regard aussi lucide que possible à un +homme fortement épris, il se dit qu'il fallait arrêter son choix sur l'une +d'elles, et couper court sur-le-champ aux angoisses des deux autres. +Athénaïs fut la première fleur qu'il retrancha de cette belle couronne; +il jugea qu'elle serait bientôt consolée. Les naïves menaces de vengeance +dont il avait été le confident involontaire pendant la nuit précédente lui +firent espérer que Georges Simonneau, Pierre Blutty ou Blaise Moret se +chargerait de dégager sa conscience de tout remords envers elle.</p> + +<p>Le plus raisonnable, peut-être le plus généreux choix eût dû tomber sur +Louise. Donner un état et un avenir à cette infortunée que sa famille et +l'opinion avaient si cruellement outragée, réparer envers elle les rudes +châtiments que le passé lui avait infligés, être le protecteur d'une femme +si malheureuse et si intéressante, il y avait dans cette idée quelque +chose de chevaleresque qui avait déjà tenté Bénédict. Peut-être l'amour +qu'il avait cru ressentir pour Louise avait-il pris naissance dans la +portée un peu héroïque de son caractère. Il avait vu là une occasion de +dévouement; sa jeunesse, avide d'une gloire quelconque, appelait l'opinion +en combat singulier, comme faisaient ces preux aventuriers envoyant un +cartel au géant de la contrée, jaloux qu'ils étaient de faire parler d'eux, +ne fût-ce que par une chute glorieuse.</p> + +<p>Le refus de Louise, qui d'abord avait rebuté Bénédict, lui apparaissait +maintenant sous son véritable aspect. Ne voulant point accepter de si +grands sacrifices, et craignant de se laisser vaincre en générosité, +Louise avait cherché à lui ôter toute espérance, et peut-être y avait-elle +réussi au delà de son désir. Dans toute vertu il y a un peu d'espoir de +récompense; elle n'eut pas plus tôt repoussé Bénédict qu'elle en souffrit +amèrement. Maintenant Bénédict comprenait que, dans ce refus, il y avait +plus de véritable générosité, plus d'affection délicate et forte qu'il n'y +en avait eu dans sa propre conduite. Louise s'élevait à ses propres yeux +presque au-dessus de l'héroïsme dont il se sentait capable lui-même; +c'était de quoi l'émouvoir profondément et le jeter dans une nouvelle +carrière d'émotions et de désirs.</p> + +<p>Si l'amour était un sentiment qui se calcule et se raisonne comme l'amitié +ou la haine, Bénédict eût été se jeter aux pieds de Louise; mais ce qui +fait l'immense supériorité de celui-là sur tous les autres, ce qui prouve +son essence divine, c'est qu'il ne naît point de l'homme même; c'est que +l'homme n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne +l'ôte par un acte de sa volonté; c'est que le cÅ“ur humain le reçoit d'en +haut sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes +dans les desseins du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est +en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour +le détruire; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces +auxiliaires qu'on lui donne, ou plutôt qu'il attire à soi, l'amitié, +la confiance, la sympathie, l'estime même, ne sont que des alliés +subalternes; il les a créés, il les domine, il leur survit.</p> + +<p>Bénédict aimait Valentine et non pas Louise. Pourquoi Valentine? Elle lui +ressemblait moins; elle avait moins de ses défauts, moins de ses qualités; +elle devait sans doute le comprendre et l'apprécier moins... c'est +celle-là qu'il devait aimer apparemment. Il se mit à chérir en elle, dès +qu'il la vit, les qualités qu'il n'avait pas en lui-même: il était inquiet, +mécontent, exigeant envers la destinée; Valentine était calme, facile, +heureuse à propos de tout. Eh bien! cela n'était-il pas selon les desseins +de Dieu? La suprême Providence, qui est partout en dépit des hommes, +n'avait-elle pas présidé à ce rapprochement? L'un était nécessaire à +l'autre: Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces émotions sans +lesquelles la vie est incomplète; Valentine à Bénédict, pour apporter le +repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentée. Mais la +société se trouvait là entre eux, qui rendait ce choix mutuel absurde, +coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les +hommes l'ont détruit; à qui la faute? Faut-il que, pour respecter la +solidité de nos murs de glace, tout rayon du soleil se retire de nous?</p> + +<p>Quand il se rapprocha du banc où il avait laissé Louise, il la trouva pâle, +les mains pendantes, les yeux fixés à terre. Elle tressaillit en écoutant +le frôlement de ses vêtements contre le feuillage; mais quand elle +l'eut regardé, quand elle eut compris qu'il s'était renfermé dans son +inexpugnable impénétrabilité, elle attendit dans une angoisse plus grande +le résultat de ses réflexions.</p> + +<p>—Nous ne nous sommes pas compris, ma sÅ“ur, lui dit Bénédict en s'asseyant +à son côté. Je vais m'expliquer mieux.</p> + +<p>Ce mot de <i>sÅ“ur</i> fut un coup mortel pour Louise; elle rassembla ce qu'elle +avait de force pour cacher sa douleur et pour écouter d'un air calme.</p> + +<p>—Je suis loin, dit Bénédict, de conserver aucun dépit contre vous; au +contraire, j'admire en vous cette candeur et cette bonté qui ne se sont +point retirées de moi malgré mes folies; je sens que vos refus ont affermi +mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus +dévoué de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance +qu'un frère doit à sa sÅ“ur. Oui, j'aime Valentine, je l'aime avec passion; +et, comme Athénaïs l'a très-bien remarqué, c'est d'hier seulement que je +connais le sentiment qu'elle m'inspire. Mais je l'aime sans espoir, sans +but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni à +sa famille, ni à son prochain mariage, ni même, en supposant qu'elle fût +libre, aux devoirs de convention que les idées de sa classe auraient pu +lui tracer. J'ai mesuré de sang-froid l'impossibilité d'être pour elle +autre chose qu'un ami obscur et soumis, estimé en secret peut-être, mais +jamais redoutable. Dussé-je, moi chétif et imperceptible, inspirer à +Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les +obstacles, je la fuirais plutôt que d'accepter des sacrifices dont je ne +me sens pas digne! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l'état +de mon cerveau.</p> + +<p>—En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à +détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie?</p> + +<p>—Non, Louise, non, plutôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout +mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là ! Depuis que j'aime +Valentine, je suis un autre homme; je me sens exister. Le voile sombre qui +couvrait ma destinée se déchire de toutes parts; je ne suis plus seul sur +la terre; je ne m'ennuie plus de ma nullité; je me sens grandir d'heure en +heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la +rendre plus supportable?</p> + +<p>—J'y vois une assurance qui m'effraie, répondit Louise. Mon ami, vous +vous perdez vous-même. Ces chimères ruineront votre destinée; vous +dépenserez votre énergie à des rêves inutiles, et quand le temps viendra +d'être un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous donc par être un homme, Louise?</p> + +<p>—J'entends avoir sa place dans la société sans être à charge aux autres.</p> + +<p>—Eh bien! dès demain je puis être un homme, avocat ou portefaix, musicien +ou laboureur; j'ai plus d'une ressource.</p> + +<p>—Vous ne pouvez être rien de tout cela, Bénédict; car au bout de huit +jours une profession quelconque, dans l'état d'irritation où vous êtes...</p> + +<p>—M'ennuierait, j'en conviens; mais j'aurai toujours la ressource de me +casser la tête si la vie m'ennuie, ou de me faire lazzarone si elle me +plaît beaucoup. Et, tout bien considéré, je crois que je ne suis plus bon +à autre chose. Plus j'ai appris, plus je me suis dégoûté de la vie; je +veux retourner maintenant, autant que possible, à mon état de nature, à +ma grossièreté de paysan, à la simplicité des idées, à la frugalité de la +vie. J'ai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rentes en bonnes terres, +avec une maison couverte en chaume; je puis vivre honorablement dans mes +propriétés, seul, libre, heureux, oisif, sans être à charge à personne.</p> + +<p>—Parlez-vous sérieusement?</p> + +<p>—Pourquoi pas? Dans l'état de la société, le meilleur résultat possible +de l'éducation qu'on nous donne serait de retourner volontairement à +l'état d'abrutissement d'où l'on s'efforce de nous tirer durant vingt ans +de notre vie. Mais, écoutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rêves +chimériques que vous me reprochez. C'est vous qui m'invitez à dépenser mon +énergie en fumée, quand vous me dites de travailler pour être un homme +comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles +heures de bonheur et de poésie, à gagner de quoi mourir de vieillesse +commodément, les pieds dans de la fourrure et la tête sur un coussin de +duvet. Voilà pourtant le but de tous ceux qu'on appelle de bons sujets +à mon âge, et des hommes positifs à quarante ans. Dieu les bénisse! +Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime: être +électeurs du grand collège, ou conseillers municipaux, ou secrétaires +de préfecture. Qu'ils engraissent des bÅ“ufs et maigrissent des chevaux +à courir les foires; qu'ils se fassent valets de cour ou valets de +basse-cour, esclaves d'un ministre ou d'un <i>lot</i> de moutons, préfets à la +livrée d'or ou marchands de porcs à la ceinture doublée de <i>pistoles</i>; +et qu'après toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude +ou de grossièreté, ils laissent le fruit de tant de peines à une fille +entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le +moyen de leur testament ou par l'intermédiaire de leurs héritiers pressés +de <i>jouir de la vie</i>: voilà la vie positive qui se déroule dans toute sa +splendeur autour de moi! voilà la glorieuse condition d'<i>homme</i> vers +laquelle aspirent tous mes contemporains d'étude. Franchement, Louise, +croyez-vous que j'abandonne là une bien belle et bien glorieuse existence?</p> + +<p>—Vous savez vous-même, Bénédict, combien il serait facile de rétorquer +cette hyperbolique satire. Aussi je n'en prendrai pas la peine; je veux +vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente +activité qui vous dévore, et si votre conscience ne vous prescrit pas d'en +faire un emploi utile à la société?</p> + +<p>—Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La <i>société</i> n'a pas +besoin de ceux qui n'ont pas besoin d'elle. Je conçois la puissance de ce +grand mot chez des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu'un petit +nombre d'hommes, rassemblés d'hier, s'efforcent de fertiliser et de faire +servir à leurs besoins; alors, si la colonisation est volontaire, je +méprise celui qui viendra s'engraisser impunément du travail des autres. +Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s'il +en existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi qu'on en dise, +la terre manque de bras, où chaque profession regorge d'aspirants, où +l'espèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche +la trace des pas du riche, où d'énormes capitaux rassemblés (selon toutes +les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes, +servent d'enjeu à une continuelle loterie entre l'avarice, l'immoralité et +l'ineptie; dans ce pays d'impudeur et de misère, de vice et de désolation; +dans cette civilisation pourrie jusqu'à sa racine, vous voulez que je sois +<i>citoyen</i>? que je sacrifie ma volonté, mon inclination, ma fantaisie à ses +besoins pour être sa dupe ou sa victime? pour que le denier que j'aurais +jeté au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire? Il faudra +que je m'essouffle à faire du bien afin de produire un peu plus de mal, +afin de fournir mon contingent aux administrations qui patentent les +mouchards, les croupiers et les prostituées? Non, sur ma vie! je ne le +ferai pas. Je ne veux rien être dans cette belle France, la plus éclairée +des nations. Je vous l'ai dit, Louise, j'ai cinq cents livres de rente; +tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en +paix.</p> + +<p>—Eh bien, Bénédict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition à ce +besoin de repos qui vient de succéder si vite à votre ardente impatience, +si vous voulez faire abnégation de tous vos talents et de toutes vos +qualités pour vivre obscur et paisible au fond de cette vallée, assurez la +première condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit +ce ridicule amour...</p> + +<p>—Ridicule, avez-vous dit? Non! celui-là ne sera pas ridicule, j'en fais +le serment. Ce sera un secret entre Dieu et moi. Comment donc le ciel, qui +me l'inspira, pourrait-il s'en moquer? Non, ce sera mon bouclier contre la +douleur, ma ressource contre l'ennui. N'est-ce pas lui qui m'a suggéré +depuis hier cette résolution de rester libre et de me faire heureux à peu +de frais? Ô bienfaisante passion, qui dès son irruption se révèle par la +lumière et le calme! Vérité céleste, qui dessille les yeux et désabuse +l'esprit de toutes les choses humaines! Puissance sublime, qui accapare +toutes les facultés et les inonde de jouissances ignorées! Ô Louise! +ne cherchez pas à m'ôter mon amour; vous n'y réussiriez pas, et vous me +deviendriez peut-être moins chère; car, je l'avoue, rien ne saurait lutter +avec avantage contre lui. Laissez-moi adorer Valentine en secret, et +nourrir en moi ces illusions qui m'avaient hier transporté aux cieux. Que +serait la réalité auprès d'elles? Laissez-moi emplir ma vie de cette seule +chimère, laissez-moi vivre au sein de cette vallée enchantée, avec mes +souvenirs et les traces qu'elle y a laissées pour moi, avec ce parfum qui +est resté après elle dans toutes les prairies où elle a posé le pied, avec +ces harmonies que sa voix a éveillées dans toutes les brises, avec ces +paroles si douces et si naïves qui lui sont échappées dans l'innocence de +son cÅ“ur et que j'ai interprétées selon ma fantaisie; avec ce baiser pur +et délicieux qu'elle a posé sur mon front le premier jour que je l'ai vue. +Ah! Louise, ce baiser! vous le rappelez-vous? C'est vous qui l'avez voulu.</p> + +<p>—Oh! oui, dit Louise en se levant d'un air consterné, c'est moi qui ai +fait tout le mal.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XVIII.</h3> + + +<p>Valentine, en rentrant au château, avait trouvé sur sa cheminée une +lettre de M. de Lansac. Selon l'usage du grand monde, elle était en +correspondance avec lui depuis l'époque de ses fiançailles. Cette +correspondance, qui semble devoir être une occasion de se connaître et de +se lier plus intimement, est presque toujours froide et maniérée. On y +parle d'amour dans le langage des salons; on y montre son esprit, son +style et son écriture, rien de plus.</p> + +<p>Valentine écrivait si simplement qu'elle passait aux yeux de M. de Lansac +et de sa famille pour une personne fort médiocre. M. de Lansac s'en +réjouissait assez. À la veille de disposer d'une fortune considérable, +il entrait bien dans ses plans de dominer entièrement sa femme. Aussi, +quoi qu'il ne fût nullement épris d'elle, il s'appliquait à lui écrire +des lettres qui, dans le goût du beau monde, devaient être de petits +chefs-d'Å“uvre épistolaires. Il s'imaginait ainsi exprimer l'attachement le +plus vif qui fût jamais entré dans le cÅ“ur d'un diplomate, et Valentine +devait nécessairement prendre de son âme et de son esprit une haute idée. +Jusqu'à ce moment, en effet, cette jeune personne, qui ne savait +absolument rien de la vie et des passions, avait conçu pour la sensibilité +de son fiancé une grande admiration, et lorsqu'elle comparait les +expressions de son dévouement à ses propres réponses, elle s'accusait de +rester, par sa froideur, bien au-dessous de lui.</p> + +<p>Ce soir-là , fatiguée des joyeuses et vives émotions de sa journée, la vue +de cette suscription, qui d'ordinaire lui était si agréable, éleva en elle +comme un sentiment de tristesse et de remords. Elle hésita quelques +instants à la lire, et, dès les premières lignes, elle tomba dans une si +grande distraction qu'elle la lut des yeux jusqu'à la fin sans en avoir +compris un mot, et sans avoir pensé à autre chose qu'à Louise, à Bénédict, +au bord de l'eau et à l'oseraie de la prairie. Elle se fit un nouveau +reproche de cette préoccupation, et relut courageusement la lettre du +secrétaire d'ambassade. C'était celle qu'il avait faite avec le plus +de soin; malheureusement elle était plus obscure, plus vide et plus +prétentieuse que toutes les autres. Valentine fut, malgré elle, pénétrée +du froid mortel qui avait présidé à cette composition. Elle se consola +de cette impression involontaire en l'attribuant à la fatigue qu'elle +éprouvait. Elle se mit au lit, et, grâce au peu d'habitude qu'elle avait +de prendre tant d'exercice, elle s'endormit profondément; mais elle +s'éveilla le lendemain toute rouge et toute troublée des songes qu'elle +avait faits.</p> + +<p>Elle prit sa lettre qu'elle avait laissée sur sa table de nuit, et la +relut encore avec la ferveur que met une dévote à recommencer ses prières +lorsqu'elle croit les avoir mal dites. Mais ce fut en vain; au lieu de +l'admiration qu'elle avait jusque-là éprouvée pour ces lettres, elle n'eut +que de l'étonnement et quelque chose qui ressemblait à de l'ennui; elle se +leva effrayée d'elle-même et toute pâlie de la fatigue d'esprit qu'elle en +ressentait.</p> + +<p>Alors, comme en l'absence de sa mère elle faisait absolument tout ce qui +lui plaisait, comme sa grand'mère ne songeait pas même à la questionner +sur sa journée de la veille, elle partit pour la ferme, emportant dans un +petit coffre de bois de cèdre toutes les lettres qu'elle avait reçues de +M. de Lansac depuis un an, et se flattant qu'à la lecture de ces lettres +l'admiration de Louise raviverait la sienne.</p> + +<p>Il serait peut-être téméraire d'affirmer que ce fût là l'unique motif de +cette nouvelle visite à la ferme; mais si Valentine en eut un autre, ce +fut certainement à l'insu d'elle-même. Quoi qu'il en soit, elle trouva +Louise toute seule. Sur la demande d'Athénaïs, qui avait voulu s'éloigner +pour quelques jours de son cousin, madame Lhéry était partie avec sa fille +pour aller rendre visite dans les environs à une de ses parentes, Bénédict +était à la chasse, et le père Lhéry aux travaux des champs.</p> + +<p>Valentine fut effrayée de l'altération des traits de sa sÅ“ur. Celle-ci +donna pour excuse l'indisposition d'Athénaïs, qui l'avait forcée de +veiller. Elle sentit d'ailleurs sa peine s'adoucir aux tendres caresses +de Valentine, et bientôt elles se mirent à causer avec abandon de leurs +projets pour l'avenir. Ceci conduisit Valentine à montrer les lettres de +M. de Lansac.</p> + +<p>Louise en parcourut quelques-unes, qu'elle trouva d'un froid mortel et +d'un ridicule achevé. Elle jugea sur-le-champ le cÅ“ur de cet homme, et +devina fort bien que ses intentions bienveillantes, relativement à elle, +méritaient une médiocre confiance. La tristesse qui l'accablait redoubla +par cette découverte, et l'avenir de sa sÅ“ur lui parut aussi triste que le +sien; mais elle n'osa en rien témoigner à Valentine. La veille, peut-être, +elle se fût senti le courage de l'éclairer; mais, après les aveux de +Bénédict, Louise, qui peut-être soupçonnait Valentine de l'encourager un +peu, n'osa pas l'éloigner d'un mariage qui devait du moins la soustraire +aux dangers de cette situation. Elle ne se prononça pas, et la pria de lui +laisser ces lettres, en promettant de lui en dire son avis après les avoir +toutes lues avec attention.</p> + +<p>Elles étaient toutes deux assez attristées de cet entretien; Louise y +avait trouvé de nouveaux sujets de douleur, et Valentine, en apercevant +l'air contraint de sa sÅ“ur, n'en avait pas obtenu le résultat qu'elle en +attendait, lorsque Bénédict rentra en fredonnant au loin la cavatine +<i>Di placer mi balza il cor</i>. Valentine tressaillit en reconnaissant sa +voix; mais la présence de Louise lui causa un embarras qu'elle ne put +s'expliquer, et ce fut avec d'hypocrites efforts qu'elle attendit d'un air +d'indifférence l'arrivée de Bénédict.</p> + +<p>Bénédict entra dans la salle, dont les volets étaient fermés. Le passage +subit du grand soleil à l'obscurité de cette pièce l'empêcha de distinguer +les deux femmes. Il suspendit son fusil à la muraille en chantant toujours, +et Valentine, silencieuse, le cÅ“ur ému, le sourire sur les lèvres, +suivait tous ses mouvements, lorsqu'il l'aperçut, au moment où il passait +tout près d'elle, et laissa échapper un cri de surprise et de joie. Ce cri, +parti du plus profond de ses entrailles, exprimait plus de passion et de +transport que toutes les lettres de M. de Lansac étalées sur la table. +L'instinct du cÅ“ur ne pouvait guère abuser Valentine à cet égard, et la +pauvre Louise comprit que son rôle était déplorable.</p> + +<p>De ce moment, Valentine oublia et M. de Lansac, et la correspondance, et +ses doutes, et ses remords; elle ne sentit plus que ce bonheur impérieux +qui étouffe tout autre sentiment en présence de l'être que l'on aime. Elle +et Bénédict le savourèrent avec égoïsme en présence de cette triste Louise, +dont la situation fausse était si pénible entre eux deux.</p> + +<p>L'absence de la comtesse de Raimbault s'étant prolongée de plusieurs jours +au delà du terme qu'elle avait prévu, Valentine revint plusieurs fois à la +ferme. Madame Lhéry et sa fille étaient toujours absentes, et Bénédict, +couché dans le sentier par où devait arriver Valentine, y passait des +heures de délices à l'attendre dans le feuillage de la haie. Il la voyait +souvent passer sans oser se montrer, de peur de se trahir par trop +d'empressement; mais dès qu'elle était entrée à la ferme, il s'élançait +sur ses traces, et, au grand déplaisir de Louise, il il ne les quittait +plus de la journée. Louise ne pouvait s'en plaindre; car Bénédict avait +la délicatesse de comprendre le besoin qu'elles pouvaient avoir de +s'entretenir ensemble, et, tout en feignant de battre les buissons avec +son fusil, il les suivait à une distance respectueuse; mais il ne les +perdait jamais de vue. Regarder Valentine, s'enivrer du charme indicible +répandu autour d'elle, cueillir avec amour les fleurs que sa robe venait +d'effleurer, suivre dévotement la trace d'herbe couchée qu'elle laissait +derrière elle, puis remarquer avec joie qu'elle tournait souvent la tête +pour voir s'il était là ; saisir, deviner parfois son regard à travers +les détours d'un sentier; se sentir appelé par une attraction magique +lorsqu'elle l'appelait effectivement dans son cÅ“ur; obéir à toutes ces +impressions subtiles, mystérieuses, invincibles, qui composent l'amour, +c'était là pour Bénédict autant de joies pures et fraîches que vous ne +trouverez point trop puériles si vous vous souvenez d'avoir eu vingt ans.</p> + +<p>Louise ne pouvait lui adresser de reproches; car il lui avait juré de +ne jamais chercher à voir Valentine seule un instant, et il tenait +religieusement sa parole. Il n'y avait donc à cette vie aucun danger +apparent; mais chaque jour le trait s'enfonçait plus avant dans ces âmes +sans expérience, chaque jour endormait la prévoyance de l'avenir. Ces +rapides instants, jetés comme un rêve dans leur existence, composaient +déjà pour eux toute une vie qui leur semblait devoir durer toujours. +Valentine avait pris le parti de ne plus penser du tout à M. de Lansac, +et Bénédict se disait qu'un tel bonheur ne pouvait pas être balayé par +un souffle.</p> + +<p>Louise était bien malheureuse. En voyant de quel amour Bénédict était +capable, elle apprenait à connaître ce jeune homme qu'elle avait cru +jusque-là plus ardent que sensible. Cette puissance d'aimer, qu'elle +découvrait en lui, le lui rendait plus cher; elle mesurait l'étendue d'un +sacrifice qu'elle n'avait pas compris en l'accomplissant, et pleurait en +secret la perte d'un bonheur qu'elle eût pu goûter plus innocemment que +Valentine. Cette pauvre Louise, dont l'âme était passionnée, mais qui +avait appris à se vaincre en subissant les funestes conséquences de la +passion, luttait maintenant contre des sentiments âpres et douloureux. +Malgré elle, une dévorante jalousie lui rendait insupportable le bonheur +pur de Valentine. Elle ne pouvait se défendre de déplorer le jour où elle +l'avait retrouvée, et déjà cette amitié romanesque et sublime avait perdu +tout son charme; elle était déjà , comme la plupart des sentiments humains, +dépouillée d'héroïsme et de poésie. Louise se surprenait parfois à +regretter le temps où elle n'avait aucun espoir de retrouver sa sÅ“ur. +Et puis elle avait horreur d'elle-même, et priait Dieu de la soustraire à +ces ignobles sentiments. Elle se représentait la douceur, la pureté, la +tendresse de Valentine, et se prosternait devant cette image comme devant +celle d'une sainte qu'elle priait d'opérer sa réconciliation avec le ciel. +Par instants elle formait l'enthousiaste et téméraire projet de l'éclairer +franchement sur le peu de mérite réel de M. de Lansac, de l'exhorter à +rompre ouvertement avec sa mère, à suivre son penchant pour Bénédict, et +à se créer, au sein de l'obscurité, une vie d'amour, de courage et de +liberté. Mais ce dessein, dont le dévouement n'était peut-être pas +au-dessus de ses forces, s'évanouissait bientôt à l'examen de la raison. +Entraîner sa sÅ“ur dans l'abîme où elle s'était précipitée, lui ravir la +considération qu'elle-même avait perdue, pour l'attirer dans les mêmes +malheurs, la sacrifier à la contagion de son exemple, c'était de quoi +faire reculer le désintéressement le plus hardi. Alors Louise persistait +dans le plan qui lui avait paru le plus sage: c'était de ne point éclairer +Valentine sur le compte de son fiancé, et de lui cacher soigneusement les +confidences de Bénédict. Mais quoique cette conduite fût la meilleure +possible, à ce qu'elle pensait, elle n'était pas sans remords d'avoir +attiré Valentine dans de semblables dangers, et de n'avoir pas la force +de l'y soustraire tout à coup en quittant le pays.</p> + +<p>Mais voilà ce qu'elle ne se sentait pas l'énergie d'accomplir. Bénédict +lui avait fait jurer qu'elle resterait jusqu'à l'époque du mariage de +Valentine. Après cela, Bénédict ne se demandait pas ce qu'il deviendrait; +mais il voulait être heureux jusque-là ; il le voulait avec cette force +d'égoïsme que donne un amour sans espérance. Il avait menacé Louise de +faire mille folies si elle le poussait au désespoir, tandis qu'il jurait +de lui être aveuglément soumis si elle lui laissait encore ces deux ou +trois jours de vie. Il l'avait même menacée de sa haine et de sa colère; +ses larmes, ses emportements, son obstination, avaient eu tant d'empire +sur Louise, dont le caractère était d'ailleurs faible et irrésolu, qu'elle +s'était soumise à cette volonté supérieure à la sienne. Peut-être aussi +puisait-elle sa faiblesse dans l'amour qu'elle nourrissait en secret pour +lui; peut-être se flattait-elle de ranimer le sien, à force de dévouement +et de générosité, lorsque le mariage de Valentine aurait ruiné pour lui +toute espérance.</p> + +<p>Le retour de madame de Raimbault vint enfin mettre un terme à cette +dangereuse intimité; alors Valentine cessa de venir à la ferme, et +Bénédict tomba du ciel en terre.</p> + +<p>Comme il avait vanté à Louise le courage qu'il aurait dans l'occasion, il +supporta d'abord assez bien en apparence cette rude épreuve. Il ne voulait +point avouer combien il s'était abusé lui-même sur l'état de ses forces. +Il se contenta pendant les premiers jours d'errer autour du château sous +différents prétextes, heureux quand il avait aperçu de loin Valentine au +fond de son jardin; puis il pénétra la nuit dans le parc pour voir briller +la lampe qui éclairait son appartement. Une fois, Valentine s'étant +hasardée à aller voir lever le soleil au bout de la prairie, à l'endroit +où elle avait reçu le premier rendez-vous de Louise, elle trouva Bénédict +assis à cette même place où elle s'était assise; mais dès qu'il l'aperçut, +il s'enfuit en feignant de ne pas la voir, car il ne se sentait pas la +force de lui parler sans trahir ses agitations.</p> + +<p>Une autre fois, comme elle errait dans le parc à l'entrée de la nuit, elle +entendit à plusieurs reprises le feuillage s'agiter autour d'elle, et +quand elle se fut éloignée du lieu où elle avait éprouvé cette frayeur, +elle vit de loin un homme qui traversait l'allée, et qui avait la taille +et le costume de Bénédict.</p> + +<p>Il détermina Louise à demander un nouveau rendez vous à sa sÅ“ur. Il +l'accompagna comme la première fois, et se tint à distance pendant +qu'elles causaient ensemble. Quand Louise le rappela, il s'approcha dans +un trouble inexprimable.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher Bénédict, lui dit Valentine qui avait rassemblé tout +son courage pour cet instant, voici la dernière fois que nous nous verrons +d'ici à longtemps peut-être. Louise vient de m'annoncer son prochain +départ et le vôtre.</p> + +<p>—Le mien! dit Bénédict avec amertume. Pourquoi le mien, Louise? Qu'en +savez-vous?</p> + +<p>Il sentit tressaillir la main de Valentine, que dans l'obscurité il avait +gardée entre les siennes.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas décidé, répondit Louise, à ne pas épouser votre cousine, +du moins pour cette année? Et votre intention n'est-elle pas de vous +établir dès lors dans une situation indépendante!</p> + +<p>—Mon intention est de ne jamais épouser personne, répondit-il d'un ton +dur et énergique. Mon intention est aussi de ne demeurer à la charge de +personne; mais il n'est pas prouvé que mon intention soit de quitter le +pays.</p> + +<p>Louise ne répondit rien et dévora des larmes que l'on ne pouvait voir +couler. Valentine pressa faiblement la main de Bénédict afin de pouvoir +dégager la sienne, et ils se séparèrent plus émus que jamais.</p> + +<p>Cependant on faisait au château les apprêts du mariage de Valentine. +Chaque jour apportait de nouveaux présents de la part du fiancé; il devait +arriver lui-même aussitôt que les devoirs de sa charge le permettraient, +et la cérémonie était fixée au surlendemain; car M. de Lansac, le précieux +diplomate, avait bien peu de temps à perdre à l'action futile d'épouser +Valentine.</p> + +<p>Un dimanche, Bénédict avait conduit en carriole sa tante et sa cousine à +la messe, au plus gros bourg de la vallée. Athénaïs, jolie et parée, avait +retrouvé tout l'éclat de son teint, toute la vivacité de ses yeux noirs. +Un grand gars de cinq pieds six pouces, que le lecteur a déjà vu sous +le nom de Pierre Blutty, avait accosté les dames de Grangeneuve, et +s'était placé dans le même banc, à côté d'Athénaïs. C'était une évidente +manifestation de ses prétentions auprès de la jeune fermière, et +l'attitude insouciante de Bénédict, appuyé à quelque distance contre +un pilier, fut pour tous les observateurs de la contrée un signe non +équivoque de rupture entre lui et sa cousine. Déjà Moret, Simonneau et +bien d'autres s'étaient mis sur les rangs; mais Pierre Blutty avait été +le mieux accueilli.</p> + +<p>Quand le curé monta en chaire pour faire le prône, et que sa voix +cassée et chevrotante rassembla toute sa force pour énoncer les noms de +Louise-Valentine de Raimbault et de Norbert-Évariste de Lansac, dont la +seconde et dernière publication s'affichait ce jour même aux portes de la +mairie, il y eut sensation dans l'auditoire, et Athénaïs échangea avec son +nouvel adorateur un regard de satisfaction et de malice; car l'amour +ridicule de Bénédict pour mademoiselle de Raimbault n'était point un +secret pour Pierre Blutty; Athénaïs, avec sa légèreté accoutumée, s'était +livrée au plaisir d'en médire avec lui, afin peut-être de s'encourager à +la vengeance. Elle se hasarda même à se retourner doucement pour voir +l'effet de cette publication sur son cousin, mais, de rouge et triomphante +qu'elle était, elle devint pâle et repentante quand elle eut envisagé les +traits bouleversés de Bénédict.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XIX.</h3> + + +<p>Louise, en apprenant l'arrivée de M. de Lansac, écrivit une lettre d'adieu +à sa sÅ“ur, lui exprima dans les termes les plus vifs sa reconnaissance +pour l'amitié qu'elle lui avait témoignée, et lui dit qu'elle allait +attendre à Paris l'effet des bonnes intentions de M. de Lansac pour leur +rapprochement. Elle la suppliait de ne point brusquer cette demande, et +d'attendre que l'amour de son mari eût consolidé le succès qu'elle devait +en attendre.</p> + +<p>Après avoir fait passer cette lettre à Valentine par l'intermédiaire +d'Athénaïs, qui alla en même temps faire part à la jeune comtesse de son +prochain mariage avec Pierre Blutty, Louise fit les apprêts de son voyage. +Effrayée de l'air sombre et de la taciturnité presque brutale de Bénédict, +elle n'osa chercher un dernier entretien avec lui. Mais le matin même de +son départ, il vint la trouver dans sa chambre, et, sans avoir la force de +lui dire une parole, il la pressa contre son cÅ“ur en fondant en larmes. +Elle ne chercha point à le consoler, et, comme ils ne pouvaient rien se +dire qui adoucît leur peine mutuelle, ils se contentèrent de pleurer +ensemble en se jurant une éternelle amitié. Ces adieux soulagèrent un peu +le cÅ“ur de Louise; mais, en la voyant partir, Bénédict sentit s'évanouir +la dernière espérance qui lui restât d'approcher de Valentine.</p> + +<p>Alors il tomba dans le désespoir. De ces trois femmes qui naguère +l'accablaient à l'envi de prévenances et d'affection, il ne lui en restait +pas une; il était seul désormais sur la terre. Ses rêves si riants et si +flatteurs étaient devenus sombres et poignants. Qu'allait-il devenir?</p> + +<p>Il ne voulait plus rien devoir à la générosité de ses parents; il sentait +bien qu'après l'affront fait à leur fille il ne devait plus rester à leur +charge. N'ayant pas assez d'argent pour aller habiter Paris, et pas assez +de courage, dans un moment aussi critique, pour s'y créer une existence à +force de travail, il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'aller +habiter sa cabane et son champ, en attendant qu'il eût repris la volonté +d'aviser à quelque chose de mieux.</p> + +<p>Il fit donc arranger, aussi proprement que le lui permirent ses moyens, +l'intérieur de sa chaumière; ce fut l'affaire de quelques jours. Il loua +une vieille femme pour faire son ménage, et il s'installa chez lui après +avoir pris congé de ses parents avec cordialité. La bonne femme Lhéry +sentit s'évanouir tout le ressentiment qu'elle avait conçu contre lui et +pleura en l'embrassant. Le brave Lhéry se fâcha et voulut de force le +retenir à la ferme; Athénaïs alla s'enfermer dans sa chambre, où la +violence de son émotion lui causa une nouvelle attaque de nerfs. Car +Athénaïs était sensible et impétueuse; elle ne s'était attachée à Blutty +que par dépit et vanité; au fond de son cÅ“ur elle chérissait encore +Bénédict, et lui eût accordé son pardon s'il eût fait un pas vers elle.</p> + +<p>Bénédict ne put s'arracher de la ferme qu'en donnant sa parole d'y revenir +après le mariage d'Athénaïs. Quand il se trouva, le soir, seul dans sa +maisonnette silencieuse, ayant pour tout compagnon Perdreau assoupi entre +ses jambes, pour toute harmonie le bruit de la bouilloire qui contenait +son souper, et qui grinçait sur un ton aigre et plaintif devant les fagots +de l'âtre, un sentiment de tristesse et de découragement s'empara de lui. +À vingt-deux ans, après avoir connu les arts, les sciences, l'espérance et +l'amour, c'est une triste fin que l'isolement et la pauvreté!</p> + +<p>Ce n'est pas que Bénédict fût très-sensible aux avantages de la richesse, +il était dans l'âge où l'on s'en passe le mieux; mais on ne saurait nier +que l'aspect des objets extérieurs n'ait une influence immédiate sur nos +pensées, et ne détermine le plus souvent la teinte de notre humeur. Or, la +ferme avec son désordre et ses contrastes était un lieu de délices, en +comparaison de l'ermitage de Bénédict. Les murs bruts, le lit de serge +en forme de corbillard, quelques vases de cuisine en cuivre et en terre, +disposés sur des rayons, le pavé en dalles calcaires inégales et ébréchées +de tous côtés, les meubles grossiers, le jour rare et gris qui venait de +quatre carreaux irisés par le soleil et la pluie, ce n'était pas là de +quoi faire éclore des rêves brillants. Bénédict tomba dans une triste +méditation. Le paysage qu'il découvrait par sa porte entr'ouverte, quoique +pittoresque et vigoureusement dessiné, n'était pas non plus de nature à +donner une physionomie très riante à ses idées. Une ravine sombre et semée +de genêts épineux le séparait du chemin raide et tortueux qui se déroulait +comme un serpent sur la colline opposée, et, s'enfonçant dans les houx et +les buis au feuillage noirâtre, semblait, par sa pente rapide, tomber +brusquement des nues.</p> + +<p>Cependant, les souvenirs de Bénédict venant à se reporter sur ses jeunes +années qui s'étaient écoulées en ce lieu, il trouva insensiblement un +charme mélancolique à sa retraite. C'était sous ce toit obscur et décrépit +qu'il avait vu le jour; auprès de ce foyer, sa mère l'avait bercé d'un +chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier +escarpé, il avait vu descendre son père, paysan grave et robuste, avec sa +cognée sur l'épaule et son fils aîné derrière lui. Bénédict avait aussi +de vagues souvenirs d'une sÅ“ur plus jeune que lui dont il avait agité le +berceau, de quelques vieux parents, d'anciens serviteurs. Mais tout +cela avait pour jamais passé le seuil. Tout était mort, et Bénédict se +rappelait à peine les noms qui avaient été jadis familiers à son oreille.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> + +<p>«Ô mon père! ô ma mère! disait-il aux ombres qu'il voyait passer dans +ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez +reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux +héritage, vous ne me l'avez pas transmis. Où sont ici pour moi la +simplicité du cÅ“ur, le calme de l'esprit, les véritables fruits du +travail? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui +vous furent chers, vous allez passer auprès de moi sans me reconnaître; +car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains, et +qui devait profiter de vos labeurs. Hélas! l'éducation a corrompu mon +esprit; les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et +détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du +pauvre, je les ai perdues; aujourd'hui je reviens en proscrit habiter +cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. C'est pour moi la terre +d'exil que cette terre fécondée par vos sueurs; ce qui fit votre richesse +est aujourd'hui mon pis-aller.»</p> + +<p>Puis, en pensant à Valentine, Bénédict se demandait avec douleur ce qu'il +eût pu faire pour cette fille élevée dans le luxe, ce qu'elle fût devenue +si elle eût consenti à venir se perdre avec lui dans cette existence rude +et chétive; et il s'applaudissait de n'avoir pas même essayé de la +détourner de ses devoirs.</p> + +<p>Et pourtant il se disait aussi qu'avec l'espoir d'une femme comme +Valentine il aurait eu des talents, de l'ambition et une carrière. +Elle eût réveillé en lui ce principe d'énergie qui, ne pouvant servir à +personne, s'était engourdi et paralysé dans son sein. Elle eût embelli la +misère, ou plutôt elle l'aurait chassée; car, pour Valentine, Bénédict ne +voyait rien qui fût au-dessus de ses forces.</p> + +<p>Et elle lui échappait pour jamais; Bénédict retombait dans le désespoir.</p> + +<p>Quand il apprit que M. de Lansac était arrivé au château, que dans trois +jours Valentine serait mariée, il entra dans un accès de rage si atroce +qu'un instant il se crut né pour les plus grands crimes. Jamais il ne +s'était arrêté sur cette pensée que Valentine pouvait appartenir à un +autre homme que lui. Il s'était bien résigné à ne la posséder jamais; mais +voir ce bonheur passer aux bras d'un autre, c'est ce qu'il ne croyait pas +encore. La circonstance la plus évidente, la plus inévitable, la plus +prochaine de son malheur, il s'était obstiné à croire qu'elle n'arriverait +point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutôt elle-même +au moment de contracter ces liens odieux. Bénédict ne s'en était pas +vanté, dans la crainte de passer pour un fou; mais il avait réellement +compté sur quelque miracle, et, ne le voyant point s'accomplir, il +maudissait Dieu qui lui en avait suggéré l'espérance et qui l'abandonnait. +Car l'homme rapporte tout à Dieu dans les grandes crises de sa vie; il a +toujours besoin d'y croire, soit pour le bénir de ses joies, soit pour +l'accuser de ses fautes.</p> + +<p>Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperçu, un jour qu'il rôdait +autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac. +Le secrétaire d'ambassade était empressé, gracieux, presque triomphant. +La pauvre Valentine était pâle, abattue; mais elle avait l'air doux et +résigné; elle s'efforçait de sourire aux mielleuses paroles de son fiancé.</p> + +<p>Cela était donc bien sûr, cet homme était là ! il allait épouser Valentine! +Bénédict cacha sa tête dans ses deux mains, et passa douze heures dans un +fossé, absorbé par un désespoir stupide.</p> + +<p>Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une +soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bénédict avait fait des +progrès si rapides qu'il avait bien fallu s'avouer le mal à elle-même; +mais entre la conscience de sa faute et la volonté de s'y abandonner, il y +avait encore bien du chemin à faire, surtout Bénédict n'étant plus là pour +détruire d'un regard tout l'effet d'une journée de résolutions. Valentine +était pieuse; elle se confia à Dieu, et attendit M. de Lansac avec +l'espoir de revenir à ce qu'elle croyait avoir éprouvé pour lui.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p> + +<p>Mais dès qu'il parut elle sentit combien cette bienveillance aveugle +et indulgente qu'elle lui avait accordée était loin de constituer une +affection véritable; il lui sembla dépouillé de tout le charme que son +imagination lui avait prêté un instant. Elle se sentit froide et ennuyée +auprès de lui. Elle ne l'écoutait plus qu'avec distraction, et ne lui +répondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquiétude; mais +quand il vit que le mariage n'en marchait pas moins, et que Valentine +ne semblait pas disposée à faire la moindre opposition, il se consola +facilement d'un caprice qu'il ne voulut pas pénétrer et qu'il feignit de +ne pas voir.</p> + +<p>La répugnance de Valentine augmentait pourtant d'heure en heure; elle +était pieuse et même dévote par éducation et par conviction. Elle +s'enfermait des heures entières pour prier, espérant toujours trouver, +dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour +revenir au sentiment de son devoir. Mais ces méditations ascétiques +fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus d'intensité à +la puissance que Bénédict exerçait sur son âme. Elle sortait de là plus +épuisée, plus tourmentée que jamais. Sa mère s'étonnait de sa tristesse, +s'en offensait sérieusement, et l'accusait de vouloir jeter de la +contrariété sur ce moment si doux, disait-elle, au cÅ“ur d'une mère. Il est +certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement madame de Raimbault. +Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se fît sans éclat et sans +luxe à la campagne. Tels qu'ils étaient, il lui tardait beaucoup d'en être +dégagée, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, où la présence +de Valentine l'avait toujours extraordinairement gênée.</p> + +<p>Bénédict roulait dans sa tête mille absurdes projets. Le dernier auquel il +s'arrêta, et qui mit un peu de calme dans ses idées, fut de voir Valentine +une fois avant d'en finir pour jamais avec elle; car il se flattait +presque de ne l'aimer plus quand elle aurait subi les embrassements de +M. de Lansac. Il espéra que Valentine le calmerait par des paroles de +consolation et de bonté, ou qu'elle le guérirait par la pruderie d'un +refus.</p> + +<p>Il lui écrivit:</p> + +<p>«MADEMOISELLE,</p> + +<p>Je suis votre ami à la vie et à la mort, vous le savez; vous m'avez appelé +votre frère, vous avez imprimé sur mon front un témoignage sacré de votre +estime et de votre confiance. Vous m'avez fait espérer, dès cet instant, +que je trouverais en vous un conseil et un appui dans les circonstances +difficiles de ma vie. Je suis horriblement malheureux; j'ai besoin de vous +voir un instant, de vous demander du courage, à vous si forte et si +supérieure. Il est impossible que vous me refusiez cette faveur. Je +connais votre générosité, votre mépris des sottes convenances et des +dangers quand il s'agit de faire du bien. Je vous ai vue auprès de Louise; +je sais ce que vous pouvez. C'est au nom d'une amitié aussi sainte, aussi +pure que la sienne, que je vous prie à genoux d'aller vous promener ce +soir au bout de la prairie.</p> + +<p>«BÉNÉDICT.»</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XX.</h3> + + +<p>Valentine aimait Bénédict, elle ne pouvait pas résister à sa demande. Il y +a tant d'innocence et de pureté dans le premier amour de la vie, qu'il se +méfie peu des dangers qui sont en lui. Valentine se refusait à pressentir +la cause des chagrins de Bénédict; elle le voyait malheureux, et elle +eût admis les plus invraisemblables infortunes plutôt que de s'avouer +celle qui l'accablait. Il y a des routes si trompeuses et des replis si +multipliés dans la plus pure conscience! Comment la femme jetée, avec +une âme impressionnable, dans la carrière ardue et rigide des devoirs +impossibles, pourrait-elle résister à la nécessité de transiger à chaque +instant avec eux? Valentine trouva aisément des motifs pour croire +Bénédict atteint d'un malheur étranger à elle. Souvent Louise lui avait +dit, dans les derniers temps, que ce jeune homme l'affligeait par sa +tristesse et par son incurie de l'avenir; elle avait aussi parlé de la +nécessité où il serait bientôt de quitter la famille Lhéry, et Valentine +se persuadait que, jeté sans fortune et sans appui dans le monde, il +pouvait avoir besoin de sa protection et de ses conseils.</p> + +<p>Il était assez difficile de s'échapper la veille même de son mariage, +obsédée comme elle l'était des attentions et des petits soins de M. de +Lansac. Elle y réussit cependant en priant sa nourrice de dire qu'elle +était couchée si on la demandait, et pour ne pas perdre de temps, pour ne +pas revenir sur une résolution qui commençait à l'effrayer, elle traversa +rapidement la prairie. La lune était alors dans son plein; on voyait aussi +nettement les objets que dans le jour.</p> + +<p>Elle trouva Bénédict debout, les bras croisés sur sa poitrine, dans une +immobilité qui lui fit peur. Comme il ne faisait pas un mouvement pour +venir à sa rencontre, elle crut un instant que ce n'était pas lui et fut +sur le point de fuir. Alors il vint à elle. Sa figure était si altérée, sa +voix si éteinte, que Valentine, accablée par ses propres chagrins et par +ceux dont elle voyait la trace chez lui, ne put retenir ses larmes, et fut +forcée de s'asseoir.</p> + +<p>Ce fut fait des résolutions de Bénédict. Il était venu en ce lieu, +déterminé à suivre religieusement la marche qu'il s'était tracée dans son +billet, il voulait entretenir Valentine de sa séparation d'avec les Lhéry, +de ses incertitudes pour le choix d'un état, de son isolement, de tous +les prétextes étrangers à son vrai but. Ce but était de voir Valentine, +d'entendre le son de sa voix, de trouver dans ses dispositions envers +lui le courage de vivre ou de mourir. Il s'attendait à la trouver grave, +réservée, à la voir armée de tout le sentiment de ses devoirs. Il y a +plus, il s'attendait presque à ne pas la voir du tout.</p> + +<p>Quand il l'aperçut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa +vitesse; quand elle se laissa tomber haletante et accablée sur le gazon; +quand sa douleur s'exprima en dépit d'elle-même par des larmes, Bénédict +crut rêver. Oh! ce n'était pas là de la compassion seulement, c'était de +l'amour! Un sentiment de joie délirante s'empara de lui! il oublia encore +une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le +lendemain, pour ne voir que Valentine qui était là , seule avec lui, +Valentine qui l'aimait et qui ne le lui cachait plus.</p> + +<p>Il se jeta à genoux devant elle; il baisa ses pieds avec ardeur. C'était +une trop rude épreuve pour Valentine: elle sentit tout son sang se figer +dans ses veines, sa vue se troubla; la fatigue de sa course rendant plus +pénible encore la lutte qu'elle s'imposait pour cacher ses pleurs, elle +tomba pâle et presque morte dans les bras de Bénédict.</p> + +<p>Leur entrevue fut longue, orageuse. Ils n'essayèrent pas de se tromper sur +la nature du sentiment qu'ils éprouvaient; ils ne cherchèrent point à +se soustraire au danger des plus ardentes émotions. Bénédict couvrit de +pleurs et de baisers les vêtements et les mains de Valentine. Valentine +cacha son front brûlant sur l'épaule de Bénédict; mais ils avaient vingt +ans, ils aimaient pour la première fois, et l'honneur de Valentine était +en sûreté auprès du sein de Bénédict. Il n'osa seulement pas prononcer +ce mot d'amour qui effarouche l'amour même. Ses lèvres osèrent à peine +effleurer les beaux cheveux de sa maîtresse. Le premier amour sait à peine +s'il existe une volupté plus grande que celle de se savoir aimé. Bénédict +fut le plus timide des amants et le plus heureux des hommes.</p> + +<p>Ils se séparèrent sans avoir rien projeté, rien résolu. À peine, dans ces +deux heures de transport et d'oubli, avaient-ils échangé quelques paroles +sur leur situation, lorsque le timbre clair de l'horloge du château vint +faiblement vibrer dans le silence de la prairie. Valentine compta dix +coups presque insaisissables, et se rappela sa mère, son fiancé, le +lendemain... Mais comment quitter Bénédict? que lui dire pour le consoler? +où trouver la force de l'abandonner dans un tel moment? L'apparition d'une +femme à quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bénédict +se tapit précipitamment dans le buisson; mais, à la vive clarté de la +lune, Valentine reconnut presque aussitôt sa nourrice Catherine qui la +cherchait avec anxiété. Il lui eût été facile de se cacher aussi à ses +regards; mais elle sentit qu'elle ne devait pas le faire, et marchant +droit à elle:</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle en se penchant toute tremblante à son +bras.</p> + +<p>—Pour l'amour de Dieu, rentrez, Mademoiselle, dit la bonne femme; madame +vous a déjà demandée deux fois, et, comme j'ai répondu que vous vous étiez +jetée sur votre lit, elle m'a ordonné de l'avertir aussitôt que vous +seriez éveillée; alors l'inquiétude m'a prise, et comme je vous avais vue +sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois +le soir vous promener par ici, je me suis mise à vous chercher. Oh! +Mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin! Vous avez tort; +vous devriez au moins me dire d'aller avec vous.</p> + +<p>Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup d'Å“il triste et inquiet sur +le buisson, et laissa volontairement à la place qu'elle quittait son +foulard, celui qu'elle avait une fois prêté à Bénédict dans la promenade +autour de la ferme. Lorsqu'elle fut rentrée, sa nourrice le chercha +partout, et remarqua qu'elle l'avait perdu dans cette promenade.</p> + +<p>Valentine trouva sa mère qui l'attendait dans sa chambre depuis quelques +instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si complètement +habillée après avoir passé deux heures sur son lit. Valentine répondit +que, se sentant oppressée, elle avait voulu prendre l'air, et que sa +nourrice lui avait donné le bras pour faire un tour de promenade dans le +parc.</p> + +<p>Alors madame de Raimbault entama une grave dissertation d'affaires avec sa +fille; elle lui fit remarquer qu'elle lui laissait le château et la terre +de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout l'héritage de son +père, et dont la valeur réelle, détachée de sa propre fortune, constituait +une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant +le bon ordre qu'elle avait mis dans sa fortune, et de témoigner à tout le +monde, dans le cours de sa vie, l'excellente conduite de sa mère envers +elle. Elle entra dans des détails d'argent qui firent de cette exhortation +maternelle une véritable consultation notariée, et termina sa harangue +en lui disant qu'elle espérait, au moment où la loi allait les rendre +<i>étrangères</i> l'une à l'autre, trouver Valentine disposée à lui accorder +des <i>égards</i> et des soins.</p> + +<p>Valentine n'avait pas entendu la moitié de ce long discours. Elle était +pâle, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et de temps +en temps un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa +tristement les mains de sa mère, et s'apprêtait à se mettre au lit quand +la demoiselle de compagnie de sa grand'mère vint, d'un air solennel, +l'avertir que la marquise l'attendait dans son appartement.</p> + +<p>Valentine se traîna encore à cette cérémonie; elle trouva la chambre à +coucher de la vieille dame accoutrée d'une sorte de décoration religieuse. +On avait formé un autel avec une table et des linges brodés. Des fleurs +disposées en bouquets d'église entouraient un crucifix d'or guilloché. +Un missel de velours écarlate était ouvert sacramentellement sur l'autel. +Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, posée +théâtralement dans son grand fauteuil, s'apprêtait avec une puérile +satisfaction à jouer sa petite comédie d'étiquette.</p> + +<p>Valentine s'approcha en silence, et, parce qu'elle était pieuse de +cÅ“ur, elle regarda sans émotion ces ridicules apprêts. La demoiselle de +compagnie ouvrit une porte opposée par laquelle entrèrent, d'un air à la +fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise +leur ordonna de se mettre à genoux et de prier pour le bonheur de leur +jeune maîtresse; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se +leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, récita quelques versets de +psaumes, chevrota un cantique avec sa demoiselle de compagnie, et finit +en imposant les mains et en donnant sa bénédiction à Valentine. Jamais +cérémonie sainte et patriarcale ne fut plus misérablement travestie par +une vieille espiègle du temps de la Dubarry.</p> + +<p>En embrassant sa petite-fille, elle prit (précisément sur l'autel) un +écrin contenant une assez jolie parure en camées dont elle lui faisait +présent, et, mêlant la dévotion à la frivolité, elle lui dit presque en +même temps:</p> + +<p>—Dieu vous donne, ma fille, les vertus d'une bonne mère de famille! +—Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand'mère; ce sera pour +les demi-toilettes.</p> + +<p>Valentine eut la fièvre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin; +mais elle fut bientôt éveillée par le son des cloches qui appelaient tous +les environs à la chapelle du château. Catherine entra dans sa chambre +avec un billet qu'une vieille femme des environs lui avait remis pour +mademoiselle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracés +péniblement:</p> + +<p>«Valentine, il serait encore temps de dire non.»</p> + +<p>Valentine frémit et brûla le billet. Elle essaya de se lever; mais +plusieurs fois la force lui manqua. Elle était assise, à demi vêtue, sur +une chaise, quand sa mère entra, lui reprocha d'être si fort en retard, +refusa de croire son indisposition sérieuse, et l'avertit que plusieurs +personnes l'attendaient déjà au salon. Elle l'aida elle-même à faire sa +toilette; et quand elle la vit belle, parée, mais aussi pâle que son +voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bénédict la +regarderait peut-être passer; elle aima mieux qu'il vit sa pâleur, et elle +résista, pour la première fois de sa vie, à une volonté de sa mère.</p> + +<p>Elle trouva au salon quelques voisins d'un rang secondaire; car madame de +Raimbault, ne voulant point d'apparat à cette noce, n'avait invité que des +gens <i>sans conséquence</i>. On devait déjeuner dans le jardin, et les paysans +danseraient au bout du parc au pied de la colline. M. de Lansac parut +bientôt, noir des pieds à la tête, et la boutonnière chargée d'ordres +étrangers. Trois voitures transportèrent toute la noce à la mairie, qui +était au village voisin. Le mariage ecclésiastique fut célébré au château.</p> + +<p>Valentine, en s'agenouillant devant l'autel, sortit un instant de l'espèce +de torpeur où elle était tombée; elle se dit qu'il n'était plus temps de +reculer, que les hommes venaient de la forcer à s'engager avec Dieu, et +qu'il n'y avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilège. +Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments +qu'elle voulait prononcer dans la sincérité de son âme, et, à la fin de la +cérémonie, l'effort surhumain qu'elle s'était imposé pour être calme et +recueillie l'ayant épuisée, elle se retira dans sa chambre pour y prendre +quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et d'attachement, +Catherine s'assit au pied de son lit et ne la quitta point.</p> + +<p>Le même jour, à deux lieues de là , se célébrait, dans un petit hameau de +la vallée, le mariage d'Athénaïs Lhéry avec Pierre Blutty. Là aussi la +jeune épousée était pâle et triste, moins cependant que Valentine, mais +assez pour tourmenter sa mère, qui était beaucoup plus tendre que madame +de Raimbault, et pour donner quelque humeur à son époux, qui était +beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athénaïs avait +peut-être un peu trop présumé des forces de son dépit en se déterminant +aussi vite à épouser un homme qu'elle n'aimait guère. Par suite peut-être +de l'esprit de contradiction qu'on reproche aux femmes, son affection pour +Bénédict se réveilla précisément au moment où il n'était plus temps de se +raviser, et, au retour de l'église, elle <i>régala</i> son mari d'une scène de +pleurs fort <i>ennuyante</i>. C'est ainsi que s'exprimait Pierre Blutty en se +plaignant de cette contrariété à son ami Georges Simonneau.</p> + +<p>Néanmoins la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante à la +ferme qu'au château. Les Lhéry avaient au moins soixante cousins et +arrière-cousins; les Blutty n'étaient pas moins riches en parenté, et +la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives.</p> + +<p>Dans l'après-midi, lorsque la moitié dansante de la noce eut suffisamment +fêté les veaux gras et les pâtés de gibier de la ferme, on laissa +l'arène gastronomique aux vieillards, et l'on se rassembla sur la pelouse +pour commencer le bal; mais la chaleur était extrême: il y avait peu +d'ombrage en cet endroit, et autour de la ferme il n'y avait pas de place +très-commode pour danser. Quelqu'un insinua qu'il y avait auprès du +château une immense salle de verdure fort bien nivelée, où cinq cents +personnes dansaient en cet instant. Le campagnard aime la foule tout comme +le dandy; pour s'amuser beaucoup, il lui faut beaucoup de monde, des pieds +qui écrasent ses pieds, des coudes qui le coudoient, des poumons qui +absorbent l'air qu'il respire; dans tous les pays du monde, dans tous les +rangs de la société, c'est là le plaisir.</p> + +<p>Madame Lhéry accueillit cette idée avec empressement; elle avait mis assez +d'argent à la toilette de sa fille pour désirer qu'on la vît en regard de +celle de mademoiselle de Raimbault, et qu'on parlât dans tout le pays +de sa magnificence. Elle s'était scrupuleusement informée du choix des +parures de Valentine. Pour une fête aussi champêtre, on n'avait destiné +à celle-ci que des ornements simples et de bon goût; madame Lhéry avait +écrasé sa fille de dentelles et de pierreries, et, jalouse de la produire +dans tout son éclat, elle proposa d'aller se réunir à la noce du château, +où elle avait été priée, elle et tous les siens. Athénaïs résista bien un +peu; elle craignait de rencontrer autour de Valentine cette pâle et sombre +figure de Bénédict qui lui avait fait tant de mal, le dimanche précédent, +à l'église. Mais l'obstination de sa mère, le désir de son mari, qui +n'était pas non plus exempt de vanité, peut-être aussi un peu de cette +même vanité pour son propre compte, la déterminèrent. On attela les +carrioles, chaque cavalier prit en croupe sa cousine, sa sÅ“ur ou sa +fiancée. Athénaïs vit en soupirant s'installer, les rênes en main, dans la +patache, son nouvel époux, à cette place que Bénédict avait si longtemps +occupée et qu'il n'occuperait plus.</p> + + + +<br><br><br> +<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2> +<br> + + + +<h3>XXI.</h3> + + +<p>La danse était fort animée au parc de Raimbault. Les paysans, pour +lesquels on avait dressé des ramées, chantaient, buvaient, et proclamaient +le nouveau couple le plus beau, le plus heureux et le plus honorable de la +contrée. La comtesse, qui n'était rien moins que populaire, avait ordonné +cette fête avec beaucoup de prodigalité, afin de se débarrasser en un jour +de tous les trais d'amabilité qu'une autre eût faits dans le cours de sa +vie. Elle avait un profond mépris pour la canaille, et prétendait que, +pourvu qu'on la fît boire et manger, on pouvait ensuite lui marcher sur le +ventre sans qu'elle se révoltât. Et ce qu'il y a de plus triste en ceci, +c'est que madame de Raimbault n'avait pas tout à fait tort.</p> + +<p>La marquise de Raimbault était charmée de cette occasion de renouveler sa +popularité. Elle n'était pas fort sensible aux misères du pauvre, mais à +cet égard on ne la trouvait pas plus insouciante qu'au malheur de ses +amis; et, grâce à son penchant pour le commérage et la familiarité, +on lui avait accordé cette réputation de bonté que le pauvre donne si +gratuitement, hélas! à ceux qui, ne lui faisant pas de bien, ne lui font +du moins pas de mal. En voyant passer alternativement ces deux femmes, les +esprits forts du village se disaient tout bas sous la ramée:</p> + +<p>«Celle-ci nous méprise, mais elle nous régale; celle-là ne nous régale +pas, mais elle nous parle.»</p> + +<p>Et ils étaient contents de toutes deux. La seule qui fût aimée réellement, +c'était Valentine, parce qu'elle ne se contentait pas d'être amicale et de +leur sourire, d'être libérale et de les secourir, elle était sensible à +leurs maux, à leurs joies; ils sentaient qu'il n'y avait dans sa bonté +aucun motif d'intérêt personnel, aucun calcul politique; ils l'avaient +vue pleurer sur leurs malheurs; ils avaient trouvé dans son cÅ“ur des +sympathies vraies. Ils la chérissaient plus qu'il n'est donné aux hommes +grossiers de chérir les êtres qui leur sont supérieurs. Beaucoup d'entre +eux savaient fort bien l'histoire de ses relations à la ferme avec sa +sÅ“ur; mais ils respectaient son secret si religieusement qu'à peine +osaient-ils prononcer tout bas entre eux le nom de Louise.</p> + +<p>Valentine passa autour de leurs tables et s'efforça de sourire à leurs +vÅ“ux; mais la gaieté s'évanouit après qu'elle eut passé, car on avait +remarqué son air d'abattement et de maladie; il y eut même des regards de +malveillance pour M. de Lansac.</p> + +<p>Athénaïs et sa noce tombèrent au milieu de cette fête, et les idées +changèrent de cours. La recherche de sa parure et la bonne mine de +son mari attirèrent tous les yeux. La danse qui languissait se ranima; +Valentine, après avoir embrassé sa jeune amie, se retira de nouveau avec +sa nourrice. Madame de Raimbault, que tout ceci ennuyait beaucoup, alla +se reposer; M. de Lansac, qui, même le jour de ses noces, avait toujours +d'importantes lettres à écrire, alla faire son courrier. La noce Lhéry +resta maîtresse du terrain, et les gens qui étaient venus pour voir danser +Valentine restèrent pour voir danser Athénaïs.</p> + +<p>La nuit approchait. Athénaïs, fatiguée de la danse, s'était assise pour +prendre des rafraîchissements. À la même table, le chevalier de Trigaud, +son majordome Joseph, Simonneau, Moret, et plusieurs autres qui avaient +fait danser la mariée, étaient réunis autour d'elle et l'accablaient +de leurs prévenances. Athénaïs avait semblé si belle à la danse, sa +parure brillante et folle lui allait si bien, elle avait recueilli tant +d'éloges, son mari lui-même la regardait d'un Å“il noir si amoureux, +qu'elle commençait à s'égayer et à se réconcilier avec la journée de ses +noces. Le chevalier de Trigaud, raisonnablement gris, lui débitait des +galanteries en style de Dorat, qui la faisaient à la fois rire et rougir. +Peu à peu le groupe qui l'environnait, animé par quelques bouteilles d'un +léger vin blanc du pays, par la danse, par les beaux yeux de la mariée, +par l'occasion et l'usage, se mit à débiter ces propos graveleux qui +commencent par être énigmatiques et qui finissent par devenir grossiers. +C'est la coutume chez les pauvres, et même chez les riches de mauvais ton.</p> + +<p>Athénaïs, qui se sentait jolie, qui se voyait admirée et qui ne comprenait +rien à tout le reste, sinon qu'on enviait et qu'on félicitait son mari, +s'efforçait de maintenir sur ses lèvres le sourire qui l'embellissait, et +commençait même à répondre avec une assez friponne timidité aux brûlantes +Å“illades de Pierre Blutty, lorsqu'une personne silencieuse vint s'asseoir +à la place vide qui était à sa gauche. Athénaïs, émue malgré elle par +l'imperceptible frôlement de son habit, se retourna, étouffa un cri +d'effroi et devint pâle: c'était Bénédict.</p> + +<p>C'était Bénédict, plus pâle qu'elle encore, mais grave, froid et ironique. +Toute la journée il avait couru les bois comme un forcené; le soir, +désespéré de se calmer à force de fatigue, il avait résolu de voir la noce +de Valentine, d'écouter les gravelures des paysans, d'entendre signaler +le départ des époux pour la chambre nuptiale, et de se guérir à force de +colère, de pitié et de dégoût.</p> + +<p>«Si mon amour survit à tout cela, s'était-il dit, c'est qu'il n'y a pas de +remède.»</p> + +<p>Et, à tout hasard il avait chargé des pistolets de poche qu'il avait mis +sur lui.</p> + +<p>Il ne s'était pas attendu à trouver là cette autre noce et cette autre +mariée. Depuis quelques instants il observait Athénaïs; sa gaieté +soulevait en lui un profond dédain, et il voulut se mettre au centre +des dégoûts qu'il venait braver en s'asseyant auprès d'elle.</p> + +<p>Bénédict, qui avait un caractère âpre et sceptique, un de ces esprits +mécontents et frondeurs si incommodes aux ridicules et aux travers de la +société, prétendait (c'était sans doute un de ses paradoxes) qu'il n'est +point d'inconvenance plus monstrueuse, d'usage plus scandaleux que la +publicité qu'on donne au mariage. Il n'avait jamais vu, sans la plaindre, +passer au milieu de la cohue d'une noce cette pauvre jeune fille qui a +presque toujours quelque amour timide dans le cÅ“ur, et qui traverse +l'insolente attention, les impertinents regards, pour arriver dans les +bras de son mari, déflorée déjà par l'audacieuse imagination de tous les +hommes. Il plaignait aussi ce pauvre jeune homme dont on affichait l'amour +aux portes de la mairie, au banc de l'église, et que l'on forçait de +livrer à toutes les impuretés de la ville et de la campagne la blanche +robe de sa fiancée. Il trouvait qu'en lui ôtant le voile du mystère, on +profanait l'amour. Il eût voulu entourer la femme de tant de respects +qu'on n'eût jamais connu officiellement l'objet de son choix, et qu'on eût +craint de l'offenser en le lui nommant.</p> + +<p>«Comment, disait-il, voulez-vous avoir des femmes aux mÅ“urs pures, lorsque +vous faites publiquement violence à leur pudeur? quand vous les amenez +vierges en présence de la foule assemblée, et que vous leur dites, en +prenant cette foule à témoin, «Vous appartenez à l'homme que voici, vous +n'êtes plus vierge.» Et la foule bat des mains, rit, triomphe, raille la +rougeur des époux, et, jusque dans le secret de leur lit nuptial, les +poursuit de ses cris et de ses chants obscènes! les peuples barbares du +Nouveau-Monde avaient de plus pieux hyménées. Aux fêtes du Soleil on +amenait dans le temple un homme vierge et une femme vierge. La foule +prosternée, grave et recueillie, bénissait le dieu qui créa l'amour, et, +dans toute la solennité de l'amour physique et de l'amour divin, le +mystère de la génération s'accomplissait sur l'autel. Cette naïveté qui +vous révolte était plus chaste que vos mariages. Vous avez tant souillé la +pudeur, tant oublié l'amour, tant avili la femme, que vous êtes réduits à +insulter la femme, la pudeur et l'amour.»</p> + +<p>En voyant Bénédict s'asseoir auprès de sa femme, Pierre Blutty, qui +n'ignorait point l'inclination d'Athénaïs pour son cousin, jeta sur eux +un regard de travers. Ses amis échangèrent avec lui le même regard de +mécontentement. Tous haïssaient Bénédict pour sa supériorité dont ils +le croyaient vain. Les joyeux propos s'arrêtèrent un instant; mais le +chevalier de Trigaud, qui avait pour lui une grande estime, lui fit bon +accueil, et lui tendit la bouteille d'une main mal assurée. Bénédict avait +un ton calme et dégagé qui fit croire à Athénaïs que son parti était pris; +elle lui fit timidement quelques prévenances auxquelles il répondit +respectueusement et sans humeur.</p> + +<p>Peu à peu les paroles libres et grivoises reprirent leur cours, mais avec +l'intention évidente, de la part de Blutty et de ses amis, de leur donner +une tournure insultante pour Bénédict. Celui-ci s'en aperçut aussitôt, et +s'arma de cette tranquillité dédaigneuse dont l'expression semblait être +naturelle à sa physionomie.</p> + +<p>Jusqu'à son arrivée, le nom de Valentine n'avait pas été prononcé; ce fut +l'arme dont Blutty se servit pour le blesser. Il donna le signal à ses +compagnons, et on commença à mots couverts, un parallèle entre le bonheur +de Pierre Blutty et celui de M. de Lansac, qui fit passer comme du feu +dans les veines glacées de Bénédict. Mais il était venu là pour entendre +ce qu'il entendait. Il fit bonne contenance, espérant que cette rage +intérieure qui le dévorait allait faire place au dégoût. D'ailleurs, se +fût-il livré à sa colère, il n'avait aucun droit de défendre le nom de +Valentine de ces souillures.</p> + +<p>Mais Pierre Blutty ne s'en tint pas là . Il était résolu à l'insulter +grièvement, et même à lui faire une scène, afin de l'expulser à jamais de +la ferme. Il hasarda quelques mots qui donnèrent à entendre combien le +bonheur de M. de Lansac était amer au cÅ“ur d'un des convives. Tous les +regards l'interrogèrent avec surprise, et virent les siens désigner +Bénédict. Alors les Moret et les Simonneau, ramassant la balle, fondirent, +avec plus de rudesse que de force réelle, sur leur adversaire. Celui-ci +demeura longtemps impassible; il se contenta de jeter un coup d'Å“il de +reproche à la pauvre Athénaïs, qui seule avait pu trahir un pareil secret. +La jeune femme, au désespoir, essaya de changer la conversation; mais ce +fut impossible, et elle resta plus morte que vive, espérant au moins que +sa présence contiendrait son mari jusqu'à un certain point.</p> + +<p>—Il y en a d'aucuns, disait Georges en affectant de parler plus +rustiquement que de coutume, afin de contraster avec la manière de +Bénédict, qui veulent lever le pied plus haut que la jambe et qui se +cassent le nez par terre. Ça rappelle l'histoire de Jean Lory, qui +n'aimait ni les brunes ni les blondes, et qui a fini, comme chacun sait, +par être bien heureux d'épouser une rousse.</p> + +<p>Toute la conversation fut sur ce ton et fort peu spirituelle, comme on +voit. Blutty reprenant son ami Georges:</p> + +<p>—Ce n'est pas comme ça, lui dit-il; voilà l'histoire de Jean Lory. Il +disait qu'il ne pouvait aimer que les blondes; mais ni les brunes ni les +blondes ne voulaient de lui: si bien que la rousse fut forcée d'en avoir +pitié.</p> + +<p>—Oh! dit un autre, c'est que les femmes ont des yeux.</p> + +<p>—En revanche, reprit un troisième, il y a des hommes qui ne voient pas +plus loin que leur nez.</p> + +<p>—<i>Manes habunt</i>, dit le chevalier de Trigaud, qui, ne comprenant rien à +la conversation, voulut au moins y faire briller son savoir.</p> + +<p>Et il continua sa citation en écorchant impitoyablement le latin.</p> + +<p>—Ah! monsieur le chevalier, vous parlez à des sourds, dit le père Lhéry; +nous ne savons pas le grec.</p> + +<p>—M. Benoît qui n'a appris que ça, dit Blutty, pourrait nous le traduire.</p> + +<p>—Cela signifie, répondit Bénédict d'un air calme, qu'il y a des hommes +semblables à des brutes, qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles +pour ne pas entendre. Cela se rapporte fort bien, comme vous voyez, à ce +que vous disiez tout à l'heure.</p> + +<p>—Oh! pour les oreilles, pardieu! dit un gros petit cousin du marié qui +n'avait pas encore parlé, nous n'en avons rien dit, et pour cause; on sait +les égards qu'on se doit entre amis.</p> + +<p>—Et puis, dit Blutty, il n'y a de pires sourds, comme dit le proverbe, +que ceux qui ne veulent pas entendre.</p> + +<p>—Il n'y a de pire sourd, interrompit Bénédict d'une voix forte, que +l'homme à qui le mépris bouche les oreilles.</p> + +<p>—Le mépris! s'écria Blutty en se levant rouge de colère et les yeux +étincelants; le mépris!</p> + +<p>—J'ai dit le mépris, répondit Bénédict sans changer d'attitude et sans +daigner lever les yeux sur lui.</p> + +<p>Il n'eut pas plus tôt répété ce mot, que Blutty, brandissant son verre +plein de vin, le lui lança à la tête; mais sa main, tremblante de fureur, +fut un mauvais auxiliaire. Le vin couvrit de taches indélébiles la belle +robe de la mariée, et le verre l'eût infailliblement blessée, si Bénédict, +avec autant de sang-froid que d'adresse, ne l'eût reçu dans sa main sans +se faire aucun mal.</p> + +<p>Athénaïs, épouvantée, se leva et se jeta dans les bras de sa mère. +Bénédict se contenta de regarder Blutty, et de lui dire avec beaucoup de +tranquillité:</p> + +<p>—Sans moi, c'en était fait de la beauté de votre femme.</p> + +<p>Puis, plaçant le verre au milieu de la table, il l'écrasa avec un broc de +grès qui se trouvait sous sa main. Il lui porta plusieurs coups pour le +réduire en autant de morceaux qu'il put; puis, les éparpillant sur la +table:</p> + +<p>—Messieurs, leur dit-il, cousins, parents et amis de Pierre Blutty, qui +venez de m'insulter, et vous, Pierre Blutty. que je méprise de tout mon +cÅ“ur, à chacun de vous j'envoie une parcelle de ce verre. C'est autant de +sommations que je vous fais de me rendre raison; c'est autant de portions +de mon affront que je vous ordonne de réparer.</p> + +<p>—Nous ne nous battons ni au sabre, ni à l'épée, ni au pistolet, s'écria +Blutty d'une voix tonnante; nous ne sommes pas des freluquets, des <i>habits +noirs</i> comme toi. Nous n'avons pas pris des leçons de courage, nous en +avons dans le cÅ“ur et au bout des poings. Pose ton habit, Monsieur, la +querelle sera bientôt vidée.</p> + +<p>Et Blutty, grinçant des dents, commença à se débarrasser de son habit +chargé de fleurs et de rubans, et à retrousser ses manches jusqu'au coude. +Athénaïs, qui était tombée en défaillance dans les bras de sa mère +s'élança brusquement et se jeta entre eux en poussant des cris perçants. +Cette marque d'intérêt que Blutty jugea avec raison être tout en faveur de +Bénédict, augmenta sa fureur... Il la repoussa et s'élança sur Bénédict.</p> + +<p>Celui-ci, évidemment plus faible, mais agile et de sang-froid, lui passa +son pied dans les jambes et le fit tomber.</p> + +<p>Blutty n'était pas relevé qu'une nuée de ses camarades s'était jetée sur +Bénédict. Celui-ci n'eut que le temps de tirer ses deux pistolets de sa +poche et de leur en présenter les doubles canons.</p> + +<p>—Messieurs, leur dit-il, vous êtes vingt contre un, vous êtes des lâches! +Si vous faites un geste contre moi, quatre d'entre vous seront tués comme +des chiens.</p> + +<p>Cette vue calma un instant leur vaillance; alors le père Lhéry, qui +connaissait la fermeté de Bénédict et qui craignait une issue tragique à +cette scène, se précipita au devant de lui, et, levant son bâton noueux +sur les assaillants, il leur montra ses cheveux blancs souillés du vin que +Blutty avait voulu jeter à Bénédict. Des larmes de colère roulaient dans +ses yeux.</p> + +<p>—Pierre Blutty, s'écria-t-il, vous vous êtes conduit aujourd'hui d'une +manière infâme. Si vous croyez par de pareils procédés prendre de l'empire +dans ma maison et en chasser mon neveu, vous vous trompez. Je suis encore +libre de vous en fermer la porte et de garder ma fille. Le mariage n'est +pas consommé. Athénaïs, passez derrière moi.</p> + +<p>Le vieillard, prenant avec force le bras de sa fille, l'attira vers lui. +Athénaïs, prévenant sa volonté, s'écria avec l'accent de la haine et de la +terreur:</p> + +<p>—Gardez-moi, mon père, gardez-moi toujours. Défendez-moi de ce furieux +qui vous insulte, vous et votre famille! Non, je ne serai jamais sa femme! +Je ne veux pas vous quitter!</p> + +<p>Et elle s'attacha de toute sa force au cou de son père.</p> + +<p>Pierre Blutty, à qui aucune clause légale n'assurait encore l'héritage de +son beau-père, fut frappé de la force de ces arguments. Renfermant le +dépit que lui inspirait la conduite de sa femme:</p> + +<p>—Je conviens, dit-il en changeant aussitôt de ton, que j'ai eu trop de +vivacité. Beau-père, si je vous ai manqué, recevez mes excuses.</p> + +<p>—Oui, Monsieur, reprit Lhéry, vous m'avez manqué dans la personne de ma +fille, dont les habits de noce portent les marques de votre brutalité; +vous m'avez manqué dans la personne de mon neveu, que je saurai faire +respecter. Si vous voulez que votre femme et votre beau-père oublient +cette conduite, offrez la main à Bénédict, et que tout soit +dit.</p> + +<p>Une foule immense s'était rassemblée autour d'eux et attendait avec +curiosité la fin de cette scène. Tous les regards semblaient dire à Blutty +qu'il ne devait point fléchir; mais quoique Blutty ne manquât pas d'un +certain courage brutal, il entendait ses intérêts aussi bien que tout bon +campagnard sait le faire. En outre, il était réellement très-amoureux de +sa femme, et la menace d'être séparé d'elle l'effrayait plus encore que +tout le reste. Sacrifiant donc les conseils de la vaine gloire à ceux du +bon sens, il dit, après un peu d'hésitation:</p> + +<p>—Eh bien! je vous obéirai, beau-père; mais cela me coûte, je l'avoue, et +j'espère que vous me tiendrez compte, Athénaïs, de ce que je fais pour +vous obtenir.</p> + +<p>—Vous ne m'obtiendrez jamais, quoi que vous fassiez! s'écria la jeune +fermière, qui venait d'apercevoir les nombreuses taches dont elle était +couverte.</p> + +<p>—Ma fille, interrompit Lhéry, qui savait fort bien reprendre au besoin la +dignité et l'autorité d'un père de famille, dans la situation où vous êtes, + vous ne devez pas avoir d'autre volonté que celle de votre père. Je vous +ordonne de donner le bras à votre mari et de le réconcilier avec votre +cousin.</p> + +<p>En parlant ainsi, Lhéry se retourna vers son neveu, qui pendant cette +contestation avait désarmé et caché ses pistolets; mais, au lieu d'obéir à +l'impulsion que voulait lui donner son oncle, il recula devant la main que +lui tendait à contre-cÅ“ur Pierre Blutty.</p> + +<p>—Jamais, mon oncle! répondit-il; je suis fâché de ne pouvoir pas +reconnaître par mon obéissance l'intérêt que vous venez de me témoigner, +mais il n'est pas en ma puissance de pardonner un affront. Tout ce que je +puis faire, c'est de l'oublier.</p> + +<p>Après cette réponse, il tourna le dos, et disparut en se frayant avec +autorité un passage à travers les curieux ébahis.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXII.</h3> + + +<p>Bénédict s'enfonça dans le parc de Raimbault, et se jetant sur la mousse, +dans un endroit sombre, il s'abandonna aux plus tristes réflexions. Il +venait de rompre le dernier lien qui l'attachait à la vie; car il sentait +bien qu'après de telles relations avec Pierre Blutty, il ne pouvait plus +en conserver de directes avec ses parents de la ferme. Ces lieux, où il +avait passé de si heureux instants, et qui étaient pour lui tout remplis +des traces de Valentine, il ne les verrait plus; ou s'il y retournait +quelquefois, ce serait en étranger et sans avoir la liberté d'y chercher +ses souvenirs, naguère si doux, aujourd'hui si amers. Il lui semblait que +de longues années de malheur le séparaient déjà de ces jours récemment +écoulés, et il se reprochait de n'en avoir point assez joui; il se +repentait des instants d'humeur qu'il n'avait pas réprimés; il déplorait +la triste nature de l'homme, qui ne sait jamais la valeur de ses joies +qu'après les avoir perdues.</p> + +<p>Désormais l'existence de Bénédict devenait effrayante; environné d'ennemis, +il serait la risée de la province; chaque jour une voix, partie de trop +bas pour qu'il pût se donner la peine d'y répondre, viendrait faire +entendre à ses oreilles d'insolentes et atroces railleries. Chaque jour +il lui faudrait rapprendre le triste dénouement de ses amours, et se +convaincre qu'il n'y avait plus d'espoir.</p> + +<p>Cependant l'amour de soi, qui donne tant d'énergie aux naufragés près de +périr, imprima un instant à Bénédict la volonté de vivre en dépit de tout. +Il fit d'incroyables efforts pour trouver à sa vie un but, une ambition, +un charme quelconque; ce fut en vain: son âme se refusait à admettre +aucune autre passion que l'amour. À vingt ans, quelle autre semble en +effet digne de l'homme? tout lui semblait terne et décoloré après cette +rapide et folle existence qui l'avait enlevé à la terre; ce qui eût été +trop haut pour ses espérances il y avait à peine un mois, lui paraissait +maintenant indigne de ses désirs. Il n'y avait au monde qu'un bonheur, +qu'un amour, qu'une femme.</p> + +<p>Quand il eut vainement épuisé ce qui lui restait de force, il tomba dans +un horrible dégoût de la vie, et résolut d'en finir. Il examina ses +pistolets, et se dirigea vers la sortie du parc, pour aller accomplir son +dessein sans troubler la fête qui rayonnait encore à travers le feuillage.</p> + +<p>Mais auparavant il voulut avaler le fond de sa coupe de douleur; il +retourna sur ses pas, et, se glissant parmi les massifs, il arriva +jusqu'au pied des murs qui renfermaient Valentine. Il les suivit au hasard +pendant quelque temps. Tout était silencieux et triste dans ce grand +manoir; tous les domestiques étaient à la fête. Depuis longtemps les +convives s'étaient retirés. Bénédict n'entendit que la voix de la vieille +marquise qui paraissait assez animée. Elle partait d'un appartement au +rez-de-chaussée dont la fenêtre était entr'ouverte. Bénédict s'approcha, +et recueillit des paroles qui modifièrent tout à coup ses résolutions:</p> + +<p>—Je vous assure, Madame, disait la marquise, que Valentine est +sérieusement malade, et qu'il faudrait faire entendre raison à M. de +Lansac.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! Madame, répondit une voix que Bénédict jugea ne pouvoir +être que celle de la comtesse, vous avez la rage de vous immiscer dans +tout! Il me semble que votre intervention ou la mienne dans une pareille +circonstance ne peut être que fort inconvenante.</p> + +<p>—Madame, je ne connais pas d'inconvenance, reprit l'autre voix, lorsqu'il +s'agit de la santé de ma petite-fille.</p> + +<p>—Si je ne savais combien il vous est agréable de donner ici un autre avis +que le mien, je m'expliquerais difficilement cet accès de sensibilité.</p> + +<p>—Raillez tant qu'il vous plaira, Madame; je viens d'écouter à la porte de +Valentine, ne sachant point ce qui s'y passait, et me doutant de tout +autre chose que de la vérité. En entendant la voix de la nourrice au lieu +de celle du cher mari, je suis entrée, et j'ai trouvé Valentine fort +souffrante, fort défaite; je vous assure que ce ne serait pas du tout le +moment...</p> + +<p>—Valentine aime son mari, son mari l'aime, je suis bien certaine qu'il +aura pour elle tous les égards qu'elle exigera.</p> + +<p>—Est-ce qu'une mariée d'un jour sait exiger quelque chose? est-ce qu'elle +a des droits? est-ce qu'on en tient compte?</p> + +<p>La fenêtre fut fermée en cet instant, et Bénédict n'en put entendre +davantage. Tout ce que la rage peut inspirer de projets terribles et +insensés, il le connut en cet instant.</p> + +<p>«Ô abominable violation des droits les plus sacrés! s'écria-t-il +intérieurement; infâme tyrannie de l'homme sur la femme! Mariage, sociétés, +institutions, haine à vous! haine à mort! Et toi, Dieu! volonté créatrice, +qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite d'intervenir dans nos +destinées, toi qui livres le faible à tant de despotisme et d'abjection, +je te maudis! Tu t'endors satisfait d'avoir produit, insoucieux de +conserver. Tu mets en nous une âme intelligente, et tu permets au malheur +de l'étouffer! Maudit sois-tu, maudites soient les entrailles qui m'ont +porté!»</p> + +<p>En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme arma ses pistolets, +déchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne +songeant plus à se cacher. Tout à coup la raison, ou plutôt une sorte de +lucidité dans son délire, vint l'éclairer. Il y avait un moyen de sauver +Valentine d'une odieuse et flétrissante tyrannie; il y avait un moyen de +punir cette mère sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille à un +opprobre légal, au dernier des opprobres qu'on puisse infliger à la femme, +au viol.</p> + +<p>«Oui, le viol! répétait Bénédict avec fureur (et il ne faut pas oublier +que Bénédict était un naturel d'excès et d'exception). Chaque jour, au nom +de Dieu et de la société, un manant ou un lâche obtient la main d'une +malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misère forcent +d'étouffer dans son sein un amour pur et sacré. Et là , sous les yeux de la +société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante qui a su +résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers d'un +maître exécré! Et il faut que cela soit ainsi!»</p> + +<p>Et Valentine, la plus belle Å“uvre de la création, la douce, la simple, la +chaste Valentine était réservée comme les autres à cet affront! En vain +ses larmes, sa pâleur, son abattement avaient dû éclairer la conscience de +sa mère et alarmer la délicatesse de son époux. Rien ne la défendrait +de la honte, cette infortunée! pas même la faiblesse de la maladie et +l'épuisement de la fièvre! Il y a sur la terre un homme assez misérable +pour dire: N'importe! et une mère assez glacée pour fermer les yeux sur ce +crime! «Non, s'écria-t-il, cela ne sera pas! j'en jure par l'honneur de ma +mère!»</p> + +<p>Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit +d'une petite toux sèche l'arrêta tout à coup. Dans l'état d'irritation où +il était, la pénétration instinctive de la haine lui fit reconnaître à ce +léger indice que M. de Lansac venait droit à lui.</p> + +<p>Ils avançaient tous deux dans une allée de jardin anglais, allée étroite, +ombreuse et tournante. Un épais massif de sapins protégea Bénédict. Il +s'enfonça dans leurs rameaux sombres, et se tint prêt à brûler la cervelle +à son ennemi.</p> + +<p>M. de Lansac venait du pavillon situé dans le parc, où jusque-là il avait +logé par respect pour les convenances; il se dirigeait vers le château. +Ses vêtements exhalaient une odeur d'ambre que Bénédict détestait presque +autant que lui; ses pas faisaient crier le sable. Le cÅ“ur de Bénédict +battait haut dans sa poitrine; son sang ne circulait plus; pourtant sa +main était ferme et son coup d'Å“il sûr.</p> + +<p>Mais au moment où, le doigt sur la détente, il élevait le bras à la +hauteur de cette tête détestée, d'autres pas se firent entendre venant sur +les traces de Bénédict. Il frémit de cet atroce contre-temps; un témoin +pouvait faire échouer son entreprise et l'empêcher, non pas de tuer Lansac, +il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine, +mais de se tuer lui-même immédiatement après. La pensée de l'échafaud le +fit frémir; il sentit que la société avait des punitions infamantes pour +le crime héroïque que son amour lui dictait.</p> + +<p>Incertain, irrésolu, il attendit et recueillit ce dialogue:</p> + +<p>—Eh bien! Franck, que vous a répondu madame la comtesse de Raimbault?</p> + +<p>—Que monsieur le comte peut entrer chez elle, répondit un laquais.</p> + +<p>—Fort bien; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef +de mon appartement.</p> + +<p>—Monsieur ne rentrera pas?</p> + +<p>—Ah! il en doute! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant à +lui-même.</p> + +<p>—C'est que, monsieur le comte... madame la marquise... Catherine...</p> + +<p>—C'est fort clair; allez vous coucher.</p> + +<p>Les deux ombres noires se croisèrent sous les sapins, et Bénédict vit +son ennemi se rapprocher du château. Dès qu'il l'eut perdu de vue, sa +résolution lui revint.</p> + +<p>—Je laisserais échapper cette occasion! s'écria-t-il, je laisserais +seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme +Valentine!</p> + +<p>Il se mit à courir, mais le comte avait trop d'avance sur lui; il ne put +l'atteindre avant qu'il fût entré dans la maison.</p> + +<p>Le comte arrivait là mystérieusement, seul, sans flambeaux, comme un +prince allant en conquête. Il franchit légèrement le perron, le péristyle, +et monta au premier étage; car cette feinte d'aller s'entretenir avec sa +belle mère n'était qu'un arrangement de convenance pour ne pas énoncer à +son laquais le motif délicat de ses empressements. Il était convenu avec +la comtesse qu'elle le ferait appeler à l'heure où sa femme consentirait à +le recevoir. Madame de Raimbault n'avait pas consulté sa fille, comme on +le voit; elle ne pensait pas qu'il en fût besoin.</p> + +<p>Mais au moment où M. de Lansac allait être atteint par Bénédict, dont le +pistolet toujours armé le suivait dans l'ombre, la demoiselle de compagnie +se glissa vers le diligent époux avec autant de légèreté que le lui +permirent son corps baleiné et ses soixante ans:</p> + +<p>—Madame la marquise aurait un mot à dire à monsieur, lui dit-elle.</p> + +<p>Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa +rapidement et dans l'obscurité; Bénédict chercha en vain, et ne put +découvrir par quel escamotage infernal sa proie lui échappait encore.</p> + +<p>Seul, dans cette vaste maison, dont on avait, à dessein, éteint toutes les +lumières, et, sous divers prétextes, éloigné le peu de domestiques qui ne +fussent pas à la fête, Bénédict erra au hasard, essayant de rassembler ses +souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter. +Son parti était pris; il la soustrairait à son sort, soit en tuant son +mari, soit en la tuant elle-même. Il avait souvent regardé du dehors la +fenêtre de Valentine, il l'avait reconnue la nuit aux longues veilles dont +la clarté de sa lampe rendait témoignage; mais comment en trouver la +direction dans ces ténèbres et dans cette agitation terrible?</p> + +<p>Il s'abandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement était +situé au premier; il suivit une vaste galerie et s'arrêta pour écouter. +Au bout opposé, il apercevait un rayon de lumière se glissant par une +porte entr'ouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix +de femmes. C'était la chambre de la marquise; elle avait fait appeler +son beau-petit-fils pour l'engager à renoncer au bonheur de cette +première nuit, et Catherine, qu'on avait fait venir là pour attester +l'indisposition de sa maîtresse, s'en acquittait de son mieux pour +seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac était fort peu +persuadé, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent déjà +glisser leur curiosité et leur influence dans les mystères de son ménage; +il résistait poliment, et jurait sur son honneur d'obéir à l'ordre que +Valentine lui donnerait de vive voix de se retirer.</p> + +<p>Bénédict, ayant atteint sans bruit cette porte, entendit toute la +discussion, quoiqu'elle se fît à voix basse, dans la crainte d'attirer la +comtesse, qui eût détruit d'un mot tout l'effet de cette négociation.</p> + +<p>«Valentine aura-t-elle bien la force de prononcer cet ordre? se demanda +Bénédict. Oh! je la lui donnerai, moi.</p> + +<p>Et il s'avança de nouveau à tâtons vers un autre rayon de lumière plus +faible qui rampait sous une porte fermée; il y colla son oreille: c'était +là ! Il le sentit au battement de son cÅ“ur et à la faible respiration de +Valentine, qu'il n'était sans doute donné qu'à un homme passionné comme il +l'était pour elle de saisir et de reconnaître.</p> + +<p>Il s'appuyait, oppressé, haletant, contre cette porte, lorsqu'il lui +sembla qu'elle cédait; il la poussa et elle obéit sans bruit.</p> + +<p>«Grand Dieu! pensa Bénédict, toujours prêt à admettre tout ce qui pouvait +le torturer, l'attendait-elle donc?»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p> + +<p>Il fit un pas dans cette chambre; le lit était placé de manière à masquer +la porte à la personne couchée. Une veilleuse brûlait dans son globe +de verre mat. Était-ce bien là ? Il avança. Les rideaux étaient à demi +relevés; Valentine, toute habillée, sommeillait sur son lit. Son attitude +témoignait assez de ses terreurs; elle était assise sur le bord de sa +couche, les pieds à terre; sa tête succombant à la fatigue s'était laissée +aller sur les coussins; son visage était d'une pâleur effrayante, et l'on +eût pu compter les pulsations de la fièvre sur les artères gonflées de son +cou et de ses tempes.</p> + +<p>Bénédict avait eu à peine le temps de se glisser derrière le dossier de ce +lit et de se presser entre le rideau et la muraille lorsque les pas de +Lansac retentirent dans le corridor.</p> + +<p>Il venait de ce côté, il allait entrer. Bénédict tenait toujours son +pistolet; là l'ennemi ne pouvait lui échapper, il n'avait qu'un mouvement +à faire pour l'étendre mort avant qu'il eût effleuré seulement le lin de +la couche nuptiale.</p> + +<p>Au bruit que fit Bénédict en se cachant, Valentine, éveillée en sursaut, +jeta un faible cri et se redressa précipitamment; mais, ne voyant rien, +elle prêta l'oreille et distingua les pas de son mari. Alors elle se leva +et courut vers la porte.</p> + +<p>Ce mouvement faillit faire éclater Bénédict. Il sortit à demi de sa +cachette pour aller brûler la cervelle à cette femme impudique et menteuse; + mais Valentine n'avait eu d'autre intention que de verrouiller sa porte.</p> + +<p>Cinq minutes se passèrent dans le plus complet silence, au grand +étonnement de Valentine et de Bénédict; celui-ci s'était caché de nouveau, +lorsqu'on frappa doucement. Valentine ne répondit pas; mais Bénédict, +penché hors des rideaux, entendit le bruit inégal de sa respiration +entrecoupée; il voyait son effroi, ses lèvres livides, ses mains crispées +contre le verrou qui la défendait.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"></p> + +<p>«Courage, Valentine! allait-il s'écrier, nous sommes deux pour soutenir +l'assaut!» lorsque la voix de Catherine se fit entendre.</p> + +<p>—Ouvrez, Mademoiselle, disait-elle; n'ayez plus peur; c'est moi, je suis +seule. <i>Monsieur</i> est parti; il s'est rendu aux raisons de madame la +marquise et à la prière que je lui ai faite en votre nom de se retirer. +Oh! nous vous avons faite bien plus malade que vous n'êtes, j'espère, +ajouta la bonne femme en entrant et recevant Valentine dans ses bras. +N'allez pas vous aviser de l'être aussi sérieusement que nous nous en +sommes vantées, au moins!</p> + +<p>—Oh! tout à l'heure je me sentais mourir, répondit Valentine en +l'embrassant; mais à présent je suis mieux, tu m'as sauvée encore pour +quelques heures. Après, que Dieu me protège!</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, chère enfant! dit Catherine, quelles idées avez-vous donc? +Allons, couchez-vous. Je passerai la nuit auprès de vous.</p> + +<p>—Non, Catherine, va te reposer. Voici bien des nuits que je te fais +passer. Va-t'en; je l'exige. Je suis mieux; je dormirai bien. Seulement +enferme-moi, prends la clef, et ne te couche que lorsque toute la maison +sera fermée.</p> + +<p>—Oh! n'ayez pas peur. Tenez, voici qu'on ferme déjà ; n'entendez-vous pas +rouler la grosse porte?</p> + +<p>—Oui, c'est bien. Bonsoir, nourrice, ma bonne nourrice!</p> + +<p>La nourrice fit encore quelques difficultés pour se retirer; elle +craignait que Valentine ne se trouvât plus mal dans la nuit. Enfin elle +céda et se retira après avoir fermé la porte, dont elle emporta la +clef.</p> + +<p>—Si vous avez besoin de quelque chose, cria-t-elle du dehors, vous me +sonnerez?</p> + +<p>—Oui, sois tranquille, dors bien, répondit Valentine.</p> + +<p>Elle tira les verrous, et, secouant ses cheveux épars, elle posa les mains +sur son front, en respirant fortement comme une personne délivrée; puis +elle revint à son lit et se laissa tomber assise, avec la raideur que +donnent le découragement et la maladie. Bénédict se pencha et put la voir. +Il eût pu se montrer tout à fait sans qu'elle y prît garde. Les bras +pendants, l'Å“il fixé sur le parquet, elle était là comme une froide +statue; ses facultés semblaient épuisées, son cÅ“ur éteint.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXIII.</h3> + + +<p>Bénédict entendit successivement fermer toutes les portes de la maison. +Peu à peu les pas des domestiques s'éloignèrent du rez-de-chaussée, les +reflets que quelques lumières errantes faisaient courir sur le feuillage +s'éteignirent; les sons lointains des instruments et quelques coups de +pistolet qu'il est d'usage en Berry de tirer aux noces et aux baptêmes en +signe de réjouissance, venaient seuls par intervalles rompre le silence. +Bénédict se trouvait dans une situation inouïe, et qu'il n'eût jamais +osé rêver. Cette nuit, cette horrible nuit qu'il devait passer dans les +angoisses de la rage le réunissait à Valentine! M. de Lansac retournait +seul à son gîte, et Bénédict, le désolé Bénédict, qui devait se brûler la +cervelle dans un fossé, était là enfermé seul avec Valentine! Il eut des +remords d'avoir renié son Dieu, d'avoir maudit le jour de sa naissance. +Cette joie imprévue, qui succédait à la pensée de l'assassinat et à celle +du suicide, le saisit si impétueusement qu'il ne songea pas à en calculer +les suites terribles. Il ne s'avoua pas que, s'il était découvert en ce +lieu, Valentine était perdue; il ne se demanda pas si cette conquête +inespérée d'un instant de joie ne rendrait pas plus odieuse ensuite la +nécessité de mourir. Il s'abandonna au délire qu'un tel triomphe sur sa +destinée lui causait. Il mit ses deux mains sur sa poitrine pour en +maîtriser les ardentes palpitations. Mais au moment de se trahir par ses +transports, il s'arrêta, dominé par la crainte d'offenser Valentine, par +cette timidité respectueuse et chaste qui est le principal caractère du +véritable amour.</p> + +<p>Irrésolu, le cÅ“ur plein d'angoisses et d'impatiences, il allait se +déterminer, lorsqu'elle sonna, et au bout d'un instant Catherine reparut.</p> + +<p>—Bonne nourrice, lui dit-elle, tu ne m'as pas donné ma potion.</p> + +<p>—Ah! votre <i>portion</i>? dit la bonne femme; je pensais que vous ne la +prendriez pas aujourd'hui. Je vais la préparer.</p> + +<p>—Non, cela serait trop long. Fais dissoudre un peu d'opium dans de l'eau +de fleurs d'orange.</p> + +<p>—Mais cela pourra vous faire mal?</p> + +<p>—Non; jamais l'opium ne peut faire de mal dans l'état où je suis.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, moi. Vous n'êtes pas médecin; voulez-vous que j'aille +demander à madame la marquise?</p> + +<p>—Oh! pour Dieu, ne fais pas cela! Ne crains donc rien. Tiens, donne-moi +la boîte; je sais la dose.</p> + +<p>—Oh! vous en mettez deux fois trop.</p> + +<p>—Non, te dis-je; puisqu'il m'est enfin accordé de dormir, je veux pouvoir +en profiter. Pendant ce temps-là je ne penserai pas.</p> + +<p>Catherine secoua la tête d'un air triste, et délaya une assez forte dose +d'opium que Valentine avala à plusieurs reprises en se déshabillant, et, +quand elle fut enveloppée de son peignoir, elle congédia de nouveau sa +nourrice et se mit au lit.</p> + +<p>Bénédict, enfoncé dans sa cachette, n'avait pas osé faire un mouvement. +Cependant la crainte d'être aperçu par la nourrice était bien moins forte +que celle qu'il éprouva en se retrouvant seul avec Valentine. Après un +terrible combat avec lui-même, il se hasarda à soulever doucement le +rideau. Le frôlement de la soie n'éveilla point Valentine; l'opium faisait +déjà son effet. Cependant Bénédict crut qu'elle entr'ouvrait les yeux. +Il eut peur, et laissa retomber le rideau, dont la frange entraîna un +flambeau de bronze placé sur le guéridon, et le fit tomber avec assez de +bruit. Valentine tressaillit, mais ne sortit point de sa léthargie. Alors +Bénédict resta debout auprès d'elle, plus libre encore de la contempler +qu'au jour où il avait adoré son image répétée dans l'eau. Seul à ses +pieds dans ce solennel silence de la nuit, protégé par ce sommeil +artificiel qu'il n'était pas en son pouvoir de rompre, il croyait +accomplir une destinée magique. Il n'avait plus rien à craindre de sa +colère; il pouvait s'enivrer du bonheur de la voir sans être troublé dans +sa joie; il pouvait lui parler sans qu'elle l'entendît, lui dire tout son +amour, tous ses tourments, sans faire évanouir ce faible et mystérieux +sourire qui errait sur ses lèvres à demi entr'ouvertes. Il pouvait coller +ses lèvres sur sa bouche sans qu'elle le repoussât... Mais l'impunité ne +l'enhardit point jusque-là . C'est dans son cÅ“ur que Valentine avait un +culte presque divin, et elle n'avait pas besoin de protections extérieures +contre lui. Il était sa sauvegarde et son défenseur contre lui-même. Il +s'agenouilla devant elle, et se contenta de prendre sa main pendante au +bord du lit, de la soutenir dans les siennes, d'en admirer la finesse et +la blancheur, et d'y appuyer ses lèvres tremblantes. Cette main portait +l'anneau nuptial, le premier anneau d'une chaîne pesante et indissoluble. +Bénédict eût pu l'ôter et l'anéantir, il ne le voulut point; son âme était +revenue à des impressions plus douces; il voulait respecter dans Valentine +jusqu'à l'emblème de ses devoirs.</p> + +<p>Car dans cette délicieuse extase, il avait bientôt oublié tout. Il se crut +heureux et plein d'avenir comme aux beaux jours de la ferme; il s'imagina +que la nuit ne devait pas finir, et que Valentine ne devait pas s'éveiller, +et qu'il accomplissait là son éternité de bonheur.</p> + +<p>Longtemps cette contemplation fut sans danger: les anges sont moins purs +que le cÅ“ur d'un homme de vingt ans lorsqu'il aime avec passion; mais il +tressaillit lorsque Valentine, émue par un de ces rêves heureux que crée +l'opium, se pencha doucement vers lui et pressa faiblement sa main en +murmurant des paroles indistinctes. Bénédict tressaillit et s'éloigna du +lit, effrayé de lui-même.</p> + +<p>—Oh! Bénédict! lui dit Valentine d'une voix faible et lente, Bénédict, +c'est vous qui m'avez épousée aujourd'hui? Je croyais que c'était un autre; + dites-moi bien que c'est vous!...</p> + +<p>—Oui, c'est moi, c'est moi! dit Bénédict éperdu, en pressant contre son +cÅ“ur agité cette main qui cherchait la sienne.</p> + +<p>Valentine, à demi éveillée, se dressa sur son chevet, ouvrit les yeux, et +fixa sur lui des prunelles pâles qui flottaient dans le vague des songes. +Il y eut comme un sentiment d'effroi sur ses traits; puis elle referma les +yeux et retomba en souriant sur son oreiller.</p> + +<p>—C'est vous que j'aimais, lui dit-elle; mais comment l'a-t-on permis?</p> + +<p>Elle parlait si bas et articulait si faiblement que Bénédict recueillait +lui-même ses paroles comme le murmure angélique qu'on entend dans les +songes.</p> + +<p>—Ô ma bien-aimée! s'écria-t-il en se penchant vers elle, dites-le-moi +encore, dites-le-moi, pour que je meure de joie à vos pieds!</p> + +<p>Mais Valentine le repoussa.</p> + +<p>—Laissez-moi! dit-elle.</p> + +<p>Et ses paroles devinrent inintelligibles.</p> + +<p>Bénédict crut comprendre qu'elle le prenait pour M. de Lansac. Il se +nomma plusieurs fois avec insistance, et Valentine, flottant entre la +réalité et l'illusion, s'éveillant et s'endormant tour à tour, lui dit +ingénument tous ses secrets. Un instant elle crut voir M. de Lansac qui la +poursuivait une épée à la main; elle se jeta dans le sein de Bénédict, et +passant ses bras autour de son cou:</p> + +<p>—Mourons tous deux! lui dit-elle.</p> + +<p>—Oh! tu as raison, s'écria-t-il. Sois à moi, et mourons.</p> + +<p>Il posa ses pistolets sur le guéridon, et étreignit dans ses bras le corps +souple et languissant de Valentine. Mais elle lui dit encore:</p> + +<p>—Laisse-moi, mon ami; je meurs de fatigue, laisse-moi dormir.</p> + +<p>Elle appuya sa tête sur le sein de Bénédict, et il n'osa faire un +mouvement de peur de la déranger. C'était un si grand bonheur que de la +voir dormir dans ses bras! Il ne se souvenait déjà plus qu'il en pût +exister un autre.</p> + +<p>—Dors, dors, ma vie! lui disait-il en effleurant doucement son front avec +ses lèvres; dors, mon ange. Sans doute tu vois la Vierge aux cieux; et +elle te sourit, car elle te protège. Va, nous serons unis là -haut!</p> + +<p>Il ne put résister au désir de détacher doucement son bonnet de dentelle, +et de répandre sur elle et sur lui cette magnifique chevelure d'un blond +cendré qu'il avait regardée tant de fois avec amour. Qu'elle était soyeuse +et parfumée! que son frais contact allumait chez lui de délire et de +fièvre! Vingt fois il mordit les draps de Valentine et ses propres mains +pour s'arracher, par la sensation d'une douleur physique, aux emportements +de sa joie. Assis sur le bord de cette couche dont le linge odorant et fin +le faisait frissonner, il se jetait rapidement à genoux pour reprendre +empire sur lui-même, et il se bornait à la regarder. Il l'entourait +chastement des mousselines brodées qui protégeaient son jeune sein si +paisible et si pur; il ramenait même un peu le rideau sur son visage +pour ne plus la voir et trouver la force de s'en aller. Mais Valentine, +éprouvant ce besoin d'air qu'on ressent dans le sommeil, repoussait cet +obstacle, et, se rapprochant de lui, semblait appeler ses caresses d'un +air naïf et confiant. Il soulevait les tresses de ses cheveux et en +remplissait sa bouche pour s'empêcher de crier; il pleurait de rage et +d'amour. Enfin, dans un instant de douleur inouïe, il mordit l'épaule +ronde et blanche qu'elle livrait à sa vue. Il la mordit cruellement, et +elle s'éveilla, mais sans témoigner de souffrance. En la voyant se dresser +de nouveau sur son lit, le regarder avec plus d'attention, et passer sa +main sur lui pour s'assurer qu'il n'était point un fantôme, Bénédict, qui +était alors assis tout à fait auprès d'elle, se crut perdu; tout son sang, +qui bouillonnait, se glaça; il devint pâle, et lui dit, sans savoir ce +qu'il disait:</p> + +<p>—Valentine, pardon; je me meurs, si vous n'avez pitié de moi...</p> + +<p>—Pitié de toi! lui dit-elle avec la voix forte et brève du somnambulisme; +qu'as-tu? souffres-tu? Viens dans mes bras comme tout à l'heure; viens. +N'étais-tu pas heureux?</p> + +<p>—Ô Valentine! s'écria Bénédict devenu fou, dis-tu vrai? Me reconnais-tu? +Sais-tu qui je suis?</p> + +<p>—Oui, lui dit-elle en s'assoupissant sur son épaule, ma bonne nourrice!</p> + +<p>—Non! non! Bénédict! Bénédict! entends-tu! l'homme qui t'aime plus que sa +vie! Bénédict!</p> + +<p>Et il la secoua pour la réveiller, mais cela était impossible. Il ne +pouvait qu'exciter en elle l'ardeur des songes. Cette fois, la lucidité du +sien fut telle qu'il s'y trompa.</p> + +<p>—Oui! c'est toi, dit-elle en se redressant, mon mari; je le sais, mon +Bénédict; je t'aime aussi. Embrasse-moi, mais ne me regarde pas. Éteins +cette lumière; laisse-moi cacher mon visage contre ta poitrine.</p> + +<p>En même temps elle l'entoura de ses bras et l'attira vers elle avec une +force fébrile extraordinaire. Ses joues étaient vivement colorées, ses +lèvres étincelaient. Il y avait dans ses yeux éteints un feu subit et +fugitif; évidemment elle avait le délire. Mais Bénédict pouvait-il +distinguer cette excitation maladive de l'ivresse passionnée qui le +dévorait? Il se jeta sur elle avec désespoir, et, près de céder à ses +fougueuses tortures, il laissa échapper des cris nerveux et déchirants. +Aussitôt des pas se firent entendre, et la clef tourna dans la serrure. +Bénédict n'eut que le temps de se jeter derrière le lit; Catherine entra.</p> + +<p>La nourrice examina Valentine, s'étonna du désordre de son lit et de +l'agitation de son sommeil. Elle tira une chaise et resta près d'elle +environ un quart d'heure. Bénédict crut qu'elle allait y passer le reste +de la nuit et la maudit mille fois. Cependant Valentine, n'étant plus +excitée par le souffle embrasé de son amant, retomba dans une torpeur +immobile et paisible. Catherine, rassurée, imagina qu'un rêve l'avait +trompée elle-même lorsqu'elle avait cru entendre crier; elle remit le lit +en ordre, arrangea les draps autour de Valentine, releva ses cheveux sous +son bonnet, et ramena les plis de sa camisole sur sa poitrine pour la +préserver de l'air de la nuit; puis elle se retira doucement, et tourna +deux fois la clef dans la serrure. Ainsi il était impossible à Bénédict de +s'en aller par là .</p> + +<p>Quand il se retrouva maître de Valentine, connaissant maintenant tout le +danger de sa situation, il s'éloigna du lit avec effroi, et alla se jeter +sur une chaise à l'autre bout de la chambre. Là , il cacha sa tête dans ses +mains et chercha à résumer les conséquences de sa position.</p> + +<p>Ce courage féroce qui lui eût permis, quelques heures auparavant, de tuer +Valentine, il ne l'avait plus. Ce n'était pas après avoir contemplé +ses charmes modestes et touchants qu'il pouvait se sentir l'énergie de +détruire cette belle Å“uvre de Dieu: c'était Lansac qu'il fallait tuer. +Mais Lansac ne pouvait pas mourir seul, il fallait le suivre; et que +deviendrait Valentine, sans amant, sans époux? Comment la mort de l'un lui +profiterait-elle si l'autre ne lui restait? Et puis, qui sait si elle ne +maudirait pas l'assassin de ce mari qu'elle n'aimait pas? Elle si pure, +si pieuse, et d'une âme si droite et si honnête, comprendrait-elle la +sublimité d'un dévouement si sauvage? Le souvenir de Bénédict ne lui +resterait-il pas funeste et odieux dans le cÅ“ur, souillé de ce sang et de +ce terrible nom d'<i>assassin</i>?</p> + +<p>—Ah! puisque je ne peux jamais la posséder, se dit-il, il ne faut pas +du moins qu'elle haïsse ma mémoire! Je mourrai seul, et peut-être +osera-t-elle me pleurer dans le secret de ses prières.</p> + +<p>Il approcha sa chaise du bureau de Valentine; tout ce qu'il fallait pour +écrire s'y trouvait. Il alluma un flambeau, ferma les rideaux du lit pour +ne plus la voir et trouver la force de lui dire un éternel adieu. Il tira +les verrous de la porte, afin de n'être pas surpris à l'improviste, et il +écrivit à Valentine:</p> + +<p>«Il est deux heures du matin, et je suis seul avec vous, Valentine, seul, +dans votre chambre, maître de vous plus que ne le sera jamais votre mari; +car vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous m'avez appelé sur votre cÅ“ur +dans le secret de vos rêves, vous m'avez presque rendu mes caresses; vous +m'avez fait, sans le vouloir, le plus heureux et le plus misérable des +hommes; et pourtant, Valentine, je vous ai respectée au milieu du plus +terrible délire qui ait envahi des facultés humaines. Vous êtes toujours +là , pure et sacrée pour moi, et vous pourrez vous éveiller sans rougir. +Oh! Valentine! il faut que je vous aime bien.</p> + +<p>«Mais, quelque douloureux et incomplet qu'ait été mon bonheur, il faut que +je le paie de ma vie. Après des heures comme celles que je viens de passer +à vos genoux, les lèvres collées sur votre main, sur vos cheveux, sur le +fragile vêtement qui vous protège à peine, je ne puis pas vivre un jour de +plus. Après de tels transports, je ne puis pas retourner à la vie commune, +à la vie odieuse que je mènerais désormais loin de vous. Rassure-toi, +Valentine; l'homme qui t'a mentalement possédée cette nuit ne verra pas le +lever du soleil.</p> + +<p>«Et, sans cette résolution irrévocable, où aurais-je trouvé l'audace de +pénétrer ici et d'avoir des pensées de bonheur? Comment aurais-je osé vous +regarder et vous parler comme je l'ai fait, même pendant votre sommeil! Ce +ne sera pas assez de tout mon sang pour payer la destinée qui m'a vendu de +pareils instants.</p> + +<p>«Il faut que vous sachiez tout, Valentine. J'étais venu pour assassiner +votre mari. Quand j'ai vu qu'il m'échappait, j'ai résolu de vous tuer avec +moi. N'ayez point peur; quand vous lirez ceci, mon cÅ“ur aura cessé de +battre; mais cette nuit, Valentine, au moment où vous m'avez appelé dans +vos bras, un pistolet armé était levé sur votre tête.</p> + +<p>«Et puis je n'ai pas eu le courage, je ne l'aurais pas. Si je pouvais vous +tuer du même coup que moi, ce serait déjà fait; mais il faudrait vous voir +souffrir, voir votre sang couler, votre âme se débattre contre la mort, et +ce spectacle ne durât-il qu'une seconde, cette seconde résumerait à elle +seule plus de douleurs qu'il n'y en a eu dans toute ma vie.</p> + +<p>«Vivez donc, et que votre mari vive aussi! la vie que je lui accorde est +encore plus que le respect qui vient de m'enchaîner, mourant de désirs, au +pied de votre lit. Il m'en coûte plus pour renoncer à satisfaire ma haine +qu'il ne m'en a coûté pour vaincre mon amour; c'est que sa mort vous +déshonorerait peut-être. Témoigner ainsi ma jalousie au monde, c'était +peut-être lui avouer votre amour autant que le mien; car vous m'aimez, +Valentine, vous me l'avez dit tout à l'heure malgré vous. Et hier soir, +au bout de la prairie, quand vous pleuriez dans mon sein, n'était-ce pas +aussi de l'amour? Ah! ne vous éveillez pas, laissez-moi emporter cette +pensée dans le tombeau!</p> + +<p>«Mon suicide ne vous compromettra pas; vous seule saurez pour qui je +meurs. Le scalpel du chirurgien ne trouvera pas votre nom écrit au fond de +mon cÅ“ur, mais vous saurez que ses dernières palpitations étaient pour +vous.</p> + +<p>«Adieu, Valentine; adieu, le premier, le seul amour de ma vie! Bien +d'autres vous aimeront; qui ne le ferait? mais une seule fois vous aurez +été aimée comme vous devez l'être. L'âme que vous avez remplie devait +retourner au sein de Dieu, afin de ne pas dégénérer sur la terre.</p> + +<p>«Après moi, Valentine, quelle sera votre vie? Hélas! je l'ignore. Sans +doute vous vous soumettrez à votre sort, mon souvenir s'émoussera; vous +tolérerez peut-être tout ce qui vous semble odieux aujourd'hui, il le +faudra bien... Ô Valentine! si j'épargne votre mari, c'est pour que vous +ne me maudissiez pas, c'est pour que Dieu ne m'exile pas du ciel, où votre +place est marquée. Dieu, protégez-moi! Valentine, priez pour moi!</p> + +<p>«Adieu... Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous êtes calme. +Oh! si vous saviez comme vous êtes belle! oh! jamais, jamais une poitrine +d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais pour vous!</p> + +<p>«Si l'âme n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la mienne +habitera toujours près de vous.</p> + +<p>«Le soir, quand vous irez au bout de la prairie, pensez à moi si la brise +soulève vos cheveux; et si, dans ses froides caresses, vous sentez courir +tout à coup une haleine embrasée; la nuit dans vos songes, si un baiser +mystérieux vous effleure, souvenez-vous de Bénédict.»</p> + +<p>Il plia ce papier et le mit sur le guéridon, à la place de ses pistolets, +que Catherine avait presque touchés sans les voir; il les désarma, +les prit sur lui, se pencha vers Valentine, la regarda encore avec +enthousiasme, déposa un baiser, le premier et le dernier, sur ses lèvres; +puis il s'élança vers la fenêtre, et, avec le courage d'un homme qui +n'a rien à risquer, il descendit au péril de sa vie. Il pouvait tomber +de trente pieds de haut, ou bien recevoir un coup de fusil, comme un +voleur; mais que lui importait! La seule crainte de compromettre Valentine +l'engageait à prendre des précautions pour n'éveiller personne. Le +désespoir lui donna des forces surnaturelles; car, pour ceux qui +regarderaient aujourd'hui de sang-froid la distance des croisées du +rez-de-chaussée à celles du premier étage, au château de Raimbault, la +nudité du mur et l'absence de tout point d'appui, une pareille entreprise +semblerait fabuleuse.</p> + +<p>Il atteignit pourtant le sol sans éveiller personne, et gagna la campagne +par-dessus les murs.</p> + +<p>Les premières lueurs du matin blanchissaient l'horizon.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXIV.</h3> + + +<p>Valentine, plus fatiguée d'un semblable sommeil qu'elle ne l'eût été d'une +insomnie, s'éveilla fort tard. Le soleil était haut et chaud dans le ciel, +des myriades d'insectes bourdonnaient dans ses rayons. Longtemps plongée +dans ce mol engourdissement qui suit le réveil, Valentine ne cherchait +point encore à recueillir ses idées; elle écoutait vaguement les mille +bruits de l'air et des champs. Elle ne souffrait point parce qu'elle avait +oublié bien des choses et qu'elle en ignorait plus encore.</p> + +<p>Elle se souleva pour prendre un verre d'eau sur le guéridon, et trouva la +lettre de Bénédict; elle la retourna dans ses doigts lentement et sans +avoir la conscience de ce qu'elle faisait. Enfin elle y jeta les yeux, +et, en reconnaissant l'écriture, elle tressaillit et l'ouvrit d'une main +convulsive. Le rideau venait de tomber: elle voyait à nu toute sa vie.</p> + +<p>Aux cris déchirants qui lui échappèrent, Catherine accourut; elle avait la +figure renversée: Valentine comprit sur-le-champ la vérité.</p> + +<p>—Parle! s'écria-t-elle, où est Bénédict? qu'est devenu Bénédict?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p> + +<p>Et voyant le trouble et la consternation de sa nourrice, elle dit en +joignant les mains:</p> + +<p>—Ô mon Dieu! c'est donc bien vrai, tout est fini!</p> + +<p>—Hélas! Mademoiselle, comment donc le savez-vous? dit Catherine en +s'asseyant sur le lit; qui donc a pu entrer ici? j'avais la clef dans ma +poche. Est-ce que vous avez entendu? Mais mademoiselle Beaujon me l'a dit +si bas, dans la crainte de vous éveiller... Je savais bien que cette +nouvelle vous ferait du mal.</p> + +<p>—Ah! il s'agit bien de moi! s'écria Valentine avec impatience en se +levant brusquement. Parlez donc! qu'est devenu Bénédict?</p> + +<p>Effrayée de cette véhémence, la nourrice baissa la tête et n'osa répondre.</p> + +<p>—Il est mort, je le sais! dit Valentine en retombant sur son lit, pâle et +suffoquée; mais depuis quand?</p> + +<p>—Hélas! dit la nourrice, on ne sait; le malheureux jeune homme a été +trouvé au bout de la prairie, ce matin, au petit jour. Il était couché +dans un fossé et couvert de sang. Les métayers de la Croix-Bleue, en s'en +allant chercher leurs bÅ“ufs au pâturage, l'ont ramassé, et tout de suite +on l'a porté dans sa maison; il avait la tête fracassée d'un coup de +pistolet, et le pistolet était encore dans sa main. La justice s'y est +transportée sur-le-champ. Ah! mon Dieu! quel malheur! Qu'est-ce qui a pu +causer tant de chagrin à ce jeune homme? On ne dira pas que c'est la +misère; M. Lhéry l'aimait comme son fils; et madame Lhéry, que va-t-elle +dire? Ce sera une désolation.</p> + +<p>Valentine n'écoutait plus, elle était tombée sur son lit, roide et froide. +En vain Catherine essaya de la réveiller par ses cris et ses caresses: il +semblait qu'elle fût morte. La bonne nourrice, en voulant ouvrir ses mains +contractées, y trouva une lettre froissée. Elle ne savait pas lire, mais +elle avait l'instinct du cÅ“ur qui avertit des dangers de la personne qu'on +aime; elle lui retira cette lettre et la cacha avec soin avant d'appeler +du secours.</p> + +<p>Bientôt la chambre de Valentine fut pleine de monde; mais tous les efforts +furent vains pour la ranimer. Un médecin qu'on fit venir promptement +lui trouva une congestion cérébrale très-grave, et parvint, à force de +saignées, à rappeler la circulation; mais les convulsions succédèrent à +cet état d'accablement, et pendant huit jours Valentine fut entre la vie +et la mort.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p> + +<p>La nourrice se garda bien de dire la cause de cette funeste émotion; elle +n'en parla qu'au médecin sous le sceau du secret, et voici comment elle +fut conduite à comprendre qu'il y avait dans tous ces événements une +liaison qu'il était nécessaire de ne faire saisir à personne. En voyant +Valentine un peu mieux, après la saignée, le jour même de l'événement, +elle se mit à réfléchir à la manière surnaturelle dont sa jeune maîtresse +en avait été informée. Cette lettre qu'elle avait trouvée dans sa main lui +rappela le billet qu'on l'avait chargée de lui remettre la veille, avant +le mariage, et qui lui avait été confié par la vieille gouvernante +de Bénédict. Étant descendue un instant à l'office, elle entendit le +domestique commenter la cause de ce suicide, et se dire tout bas que, dans +la soirée précédente, une querelle avait eu lieu entre Pierre Blutty et +Bénédict, au sujet de mademoiselle de Raimbault. On ajoutait que Bénédict +vivait encore, et que le même médecin qui soignait dans ce moment +Valentine, ayant pansé le blessé dans la matinée, avait refusé de se +prononcer positivement sur sa situation. Une balle avait fracassé le front +et était ressortie au-dessus de l'oreille; cette blessure-là , quoique +grave, n'était peut-être point mortelle; mais on ignorait de combien de +balles était chargé le pistolet. Il se pouvait qu'il y en eût une seconde +logée dans l'intérieur du crâne, et, en ce cas, le répit qu'éprouvait en +ce moment le moribond ne pouvait servir qu'à prolonger ses souffrances.</p> + +<p>Aux yeux de Catherine, il devait donc être prouvé que cette catastrophe +et les chagrins qui l'avaient précédée avaient une influence directe sur +l'état effrayant de Valentine. Cette bonne femme s'imagina qu'un rayon +d'espérance, si faible qu'il fût, devait produire plus d'effet sur son +mal que tous les secours de la médecine. Elle courut à la chaumière de +Bénédict, qui n'était qu'à une demi-lieue du château, et s'assura par +elle-même qu'il y avait encore chez cet infortuné un souffle de vie. +Beaucoup de voisins, attirés par la curiosité plus que par l'intérêt, +encombraient sa porte; mais le médecin avait ordonné qu'on laissât entrer +peu de monde, et M. Lhéry, qui était installé au chevet du mourant, ne +reçut Catherine qu'après beaucoup de difficultés. Madame Lhéry ignorait +encore cette triste nouvelle; elle était allée faire <i>le retour de noces</i> +de sa fille à la ferme de Pierre Blutty.</p> + +<p>Catherine, après avoir examiné le malade et recueilli l'opinion de Lhéry, +s'en retourna aussi peu fixée qu'auparavant sur les véritables suites de +la blessure, mais complètement éclairée sur les causes du suicide. Par une +circonstance particulière, au moment où elle sortait de cette maison, elle +tressaillit en jetant les yeux sur une chaise où l'on avait déposé les +vêtements ensanglantés de Bénédict. Comme il arrive toujours que nos +regards s'arrêtent, en dépit de nous, sur un objet d'effroi ou de dégoût, +ceux de Catherine ne purent se détacher de cette chaise, et y découvrirent +un mouchoir de soie des Indes, horriblement taché de sang. Aussitôt elle +reconnut le foulard qu'elle avait mis elle-même autour du cou de Valentine +en la voyant sortir dans la soirée qui précéda le mariage, et qu'elle +avait perdu dans sa promenade au bout de la prairie. Ce fut un trait de +lumière irrécusable; elle choisit donc un moment où l'on ne faisait point +attention à elle pour s'emparer de ce mouchoir, qui eût pu compromettre +Valentine, et pour le cacher dans sa poche.</p> + +<p>De retour au château, elle se hâta de le serrer dans sa chambre et ne +songea plus à s'en occuper. Elle essaya, dans les rares instants où elle +se trouva seule avec Valentine, de lui faire comprendre que Bénédict +pouvait être sauvé; mais ce fut en vain. Les facultés morales semblaient +complètement épuisées chez Valentine; elle ne soulevait même plus ses +paupières pour reconnaître la personne qui lui parlait. S'il lui restait +une pensée, c'était la satisfaction de se voir mourir.</p> + +<p>Huit jours s'étaient ainsi passés. Il y eut alors un mieux sensible; +Valentine parut retrouver la mémoire, et se soulagea par d'abondantes +larmes. Mais comme on ne put jamais lui faire dire le motif de cette +douleur, on pensa qu'il y avait encore de l'égarement dans son cerveau. +La nourrice seule guettait un instant favorable pour parler; mais M. de +Lansac, étant à la veille de partir, se <i>faisait un devoir</i> de ne plus +quitter l'appartement de sa femme. M. de Lansac venait de recevoir sa +nomination à la place de premier secrétaire d'ambassade (jusque-là il +n'avait été que le second), et en même temps l'ordre de rejoindre aussitôt +son chef, et de partir, avec ou sans sa femme, pour la Russie.</p> + +<p>Il n'était jamais entré dans les dispositions sincères de M. de Lansac +d'emmener sa femme en pays étranger. Dans le temps où il avait le plus +fasciné Valentine, elle lui avait demandé s'il l'emmènerait en <i>mission</i>: +et, pour ne pas lui sembler au-dessous de ce qu'il affectait d'être, il +lui avait répondu que son vÅ“u le plus ardent était de ne jamais se séparer +d'elle. Mais il s'était bien promis d'user de son adresse, et, s'il le +fallait, de son autorité, pour préserver sa vie nomade des embarras +domestiques. Cette coïncidence d'une maladie qui n'était plus sans espoir, +mais qui menaçait d'être longue, avec la nécessité pour lui de partir +immédiatement, était donc favorable aux intérêts et aux goûts de M. de +Lansac. Quoique madame de Raimbault fût une personne fort habile en +matière d'intérêts pécuniaires, elle s'était laissé complètement +circonvenir par l'habileté bien supérieure de son gendre. Le contrat, +après les discussions les plus dégoûtantes pour le fond, les plus +délicates pour la forme, avait été tressé tout à l'avantage de M. de +Lansac. Il avait usé, dans la plus grande extension possible, de +l'élasticité des lois pour se rendre maître de la fortune de sa femme, +et il avait fait consentir les <i>parties contractantes</i> à donner des +espérances considérables à ses créanciers sur la terre de Raimbault. +Ces légères particularités de sa conduite avaient bien failli rompre le +mariage; mais il avait su, en flattant toutes les ambitions de la comtesse, +s'emparer d'elle mieux qu'auparavant. Quant à Valentine, elle ignorait +tellement les affaires, et sentait une telle répugnance à s'en occuper, +qu'elle souscrivit, sans y rien comprendre, à tout ce qui fut exigé d'elle.</p> + +<p>M. de Lansac, voyant ses dettes pour ainsi dire payées, partit donc sans +beaucoup regretter sa femme, et, se frôlant les mains, il se vanta +intérieurement d'avoir mené à bien une délicate et excellente affaire. +Cet ordre de départ arrivait on ne peut plus à propos pour le délivrer +du rôle difficile qu'il jouait à Raimbault depuis son mariage. Devinant +peut-être qu'une inclination contrariée causait le chagrin et la maladie +de Valentine, et, dans tous les cas, se sentant fort offensé des +sentiments qu'elle lui témoignait, il n'avait cependant aucun droit +jusque-là d'en montrer son dépit. Sous les yeux de ces deux mères, qui +faisaient un grand étalage de leur tendresse et de leur inquiétude, il +n'osait point laisser percer l'ennui et l'impatience qui le dévoraient. +Sa situation était donc extrêmement pénible, au lieu qu'en faisant une +absence indéfinie, il se soustrayait en outre aux désagréments qui +devaient résulter de la vente forcée des terres de Raimbault; car le +principal de ses créanciers réclamait impérieusement ses fonds, qui +se montaient à environ cinq cent mille francs; et bientôt cette belle +propriété, que madame de Raimbault avait mis tant d'orgueil à compléter, +devait, à son grand déplaisir, être démembrée et réduite à de chétives +dimensions.</p> + +<p>En même temps M. de Lansac se débarrassait des pleurs et des caprices +d'une nouvelle épousée.</p> + +<p>«En mon absence, se disait-il, elle pourra s'habituer à l'idée d'avoir +aliéné sa liberté. Son caractère calme et retiré s'accommodera de cette +vie tranquille et obscure où je la laisse; ou si quelque amour romanesque +trouble son repos, eh bien! elle aura le temps de s'en guérir ou de s'en +lasser avant mon retour.»</p> + +<p>M. de Lansac était un homme sans préjugés, aux yeux de qui toute +sentimentalité, tout raisonnement, toute conviction, se rapportaient à ce +mot puissant qui gouverne l'univers: l'argent.</p> + +<p>Madame de Raimbault avait d'autres propriétés en diverses provinces, et +des procès partout. Les procès étaient l'occupation majeure de sa vie; +elle prétendait qu'ils la minaient de fatigues et d'agitations, mais sans +eux elle fût morte d'ennui. C'était, depuis la perte de ses grandeurs, +le seul aliment qu'eussent son activité et son amour de l'intrigue; elle +y épanchait aussi toute la bile que les contrariétés de sa situation +amassaient en elle. Dans ce moment, elle en avait un fort important, en +Sologne, contre les habitants d'un bourg qui lui disputaient une vaste +étendue de bruyères. La cause allait être plaidée, et la comtesse brûlait +d'être là pour stimuler son avocat, influencer ses juges, menacer ses +adversaires, se livrer enfin à toute cette activité fébrile qui est le +ver rongeur des âmes longtemps nourries d'ambition. Sans la maladie de +Valentine, elle serait partie, comme elle se l'était promis, le lendemain +du mariage, pour aller s'occuper de cette affaire; maintenant, voyant sa +fille hors de danger, et n'ayant qu'une courte absence à faire, elle se +décida à partir avec son gendre, qui prenait la route de Paris, et qui lui +fit ses adieux à mi-chemin, sur le lieu de la contestation.</p> + +<p>Valentine restait seule pour plusieurs jours, avec sa grand'mère et sa +nourrice, au château de Raimbault.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXV.</h3> + + +<p>Une nuit, Bénédict, accablé jusque-là par des souffrances atroces, qui ne +lui avaient pas laissé retrouver une pensée, s'éveilla plus calme, et fit +un effort pour se rappeler sa situation. Sa tête était empaquetée au point +qu'une partie de son visage était privée d'air. Il fit un mouvement pour +soulever ces obstacles et retrouver la première faculté qui s'éveille en +nous, le besoin de voir, avant celui même de penser. Aussitôt une main +légère détacha les épingles, dénoua un bandeau, et l'aida à se satisfaire. +Il regardait cette femme pâle qui se penchait sur lui, et, à la lueur +vacillante d'une veilleuse, il distingua un profil noble et pur, qui avait +de la ressemblance avec celui de Valentine. Il crut avoir une vision, et +sa main chercha celle du fantôme. Le fantôme saisit la sienne et y colla +ses lèvres.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? dit Bénédict en frissonnant.</p> + +<p>—Vous me le demandez? lui répondit la voix de Louise.</p> + +<p>Cette bonne Louise avait tout quitté pour venir soigner son ami. Elle +était là jour et nuit, souffrant à peine que madame Lhéry la relayât +pendant quelques heures dans la matinée, se dévouant au triste emploi +d'infirmière auprès d'un moribond presque sans espoir de salut. Pourtant, +grâce aux admirables soins de Louise et à sa propre jeunesse, Bénédict +échappa à une mort presque certaine, et un jour il trouva assez de force +pour la remercier et lui reprocher en même temps de lui avoir conservé la +vie.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit Louise, effrayée de l'abattement moral qu'elle trouvait +en lui, si je vous rappelle cruellement à cette existence que mon +affection ne saurait embellir, c'est par dévouement pour Valentine.</p> + +<p>Bénédict tressaillit.</p> + +<p>—C'est, continua Louise, pour conserver la sienne, qui, en ce moment, est +au moins aussi menacée que la vôtre.</p> + +<p>—Menacée! pourquoi? s'écria Bénédict.</p> + +<p>—En apprenant votre folie et votre crime, Bénédict, Valentine, qui sans +doute avait pour vous une tendre amitié, est tombée subitement malade. Un +rayon d'espoir pourrait la sauver peut-être; mais elle ignore que vous +vivez et que vous pouvez nous être rendu.</p> + +<p>—Qu'elle l'ignore donc toujours! s'écria Bénédict, et puisque le mal est +fait, puisque le coup est porté, laissez-la en mourir avec moi.</p> + +<p>En parlant ainsi, Bénédict arracha les bandages de sa blessure, et l'eût +rouverte sans les efforts de Louise, qui lutta courageusement avec lui, et +tomba épuisée d'énergie, et abreuvée de douleur après l'avoir sauvé de +lui-même.</p> + +<p>Une autre fois, il sembla sortir d'une profonde léthargie, et saisissant +la main de Louise avec force:</p> + +<p>—Pourquoi êtes-vous ici? lui dit-il; votre sÅ“ur est mourante, et c'est à +moi que s'adressent vos soins!</p> + +<p>Subjuguée par un mouvement de passion et d'enthousiasme Louise, oubliant +tout, s'écria:</p> + +<p>—Et si je vous aimais plus encore que Valentine?</p> + +<p>—En ce cas vous êtes maudite, répondit Bénédict en la repoussant d'un air +égaré; car vous préférez le chaos à la lumière, le démon à l'archange. +Vous êtes une misérable folle! Sortez d'ici! Ne suis-je pas assez +malheureux, sans que vous veniez me navrer l'âme de vos malheurs?</p> + +<p>Louise, atterrée, cacha sa figure dans les rideaux et en enveloppa sa tête +pour étouffer ses sanglots. Bénédict se mit à pleurer aussi, et ces larmes +le calmèrent.</p> + +<p>Un instant après il la rappela.</p> + +<p>—Je crois que je vous ai parlé durement tout à l'heure, lui dit-il; il +faut pardonner quelque chose au délire de la fièvre.</p> + +<p>Louise ne répondit qu'en baisant la main qu'il lui tendait. Bénédict eut +besoin de tout le peu de force morale qu'il avait reconquise pour +supporter sans humeur ce témoignage d'amour et de soumission. Explique qui +pourra cette bizarrerie; la présence de Louise, au lieu de le consoler, +lui était désagréable; ses soins l'irritaient. La reconnaissance luttait +chez lui avec l'impatience et le mécontentement. Recevoir de Louise tous +ces services, toutes ces marques de dévouement, c'était comme un reproche, +comme une critique amère de son amour pour une autre. Plus cet amour lui +était funeste, plus il s'offensait des efforts qu'on faisait pour l'en +dissuader, il s'y cramponnait comme on fait avec orgueil aux choses +désespérées. Et puis, s'il avait eu, dans son bonheur, l'âme assez large +pour accorder de l'intérêt et de la compassion à Louise, il ne l'avait +plus dans son désespoir. Il trouvait que ses propres maux étaient assez +lourds à porter, et cette espèce d'appel fait par l'amour de Louise à +sa générosité lui semblait la plus égoïste et la plus inopportune des +exigences. Ces injustices étaient inexcusables peut-être, et cependant +les forces de l'homme sont-elles bien toujours proportionnées à ses maux? +C'est une consolante promesse évangélique; mais qui tiendra la balance, et +qui sera le juge? Dieu nous rend-il ses comptes? daigne-t-il mesurer la +coupe après que nous l'avons vidée?</p> + +<p>La comtesse était absente depuis deux jours, lorsque Bénédict eut son plus +terrible redoublement de fièvre. Il fallut l'attacher dans son lit. C'est +encore une cruelle tyrannie que celle de l'amitié; souvent elle nous +impose une existence pire que la mort, et emploie la force arbitraire pour +nous attacher au pilori de la vie.</p> + +<p>Enfin Louise, ayant demandé à être seule avec lui, le calma en lui +répétant avec patience le nom de Valentine.</p> + +<p>—Eh bien! dit tout d'un coup Bénédict en se dressant avec force et comme +frappé de surprise, où est-elle?</p> + +<p>—Bénédict, répondit-elle, elle est comme vous aux portes du tombeau. +Voulez-vous, par une mort furieuse, empoisonner ses derniers instants?</p> + +<p>—Elle va mourir! dit-il avec un sourire affreux. Ah! Dieu est bon! nous +serons donc unis!</p> + +<p>—Et si elle vivait? lui dit Louise, si elle vous ordonnait de vivre! si, +pour prix de votre soumission, elle vous rendait son amitié?</p> + +<p>—Son amitié! dit Bénédict avec un rire dédaigneux, qu'en ferais-je? +N'avez-vous pas la mienne? qu'en retirez-vous?</p> + +<p>—Oh! vous êtes bien cruel, Bénédict! s'écria Louise avec douleur; mais +pour vous sauver que ne ferais-je pas! Eh bien! dites-moi, si Valentine +vous aimait, si je l'avais vue, si j'avais recueilli dans son délire des +aveux que vous n'avez jamais osé espérer?</p> + +<p>—Je les ai reçus moi-même! répondit Bénédict avec le calme apparent dont +il entourait souvent ses plus violentes émotions. Je sais que Valentine +m'aime comme j'avais aspiré à être aimé. Me raillerez-vous maintenant?</p> + +<p>—À Dieu ne plaise! répondit Louise stupéfaite.</p> + +<p>Louise s'était introduite la nuit précédente auprès de Valentine. Il lui +avait été facile de prévenir et de gagner la nourrice, qui lui était +dévouée, et qui l'avait vue avec joie au chevet de sa sÅ“ur. C'est alors +qu'elles avaient réussi à faire comprendre à cette infortunée que Bénédict +n'était pas mort. D'abord elle avait témoigné sa joie par d'énergiques +caresses à ces deux personnes amies; puis elle était retombée dans un état +d'abattement complet, et, à l'approche du jour, Louise avait été forcée de +se retirer sans pouvoir obtenir d'elle un regard ou un mot.</p> + +<p>Elle apprit le lendemain que Valentine était mieux, et passa la nuit +entière auprès de Bénédict, qui était plus mal; mais la nuit suivante, +ayant appris que Valentine avait eu un redoublement, elle quitta Bénédict +au milieu de son paroxysme, et se rendit auprès de sa sÅ“ur. Partagée entre +ces deux malades, la triste et courageuse Louise s'oubliait elle-même.</p> + +<p>Elle trouva le médecin auprès de Valentine. Celle-ci était calme et +dormait lorsqu'elle entra. Alors, prenant le docteur à part, elle crut de +son devoir de lui ouvrir son cÅ“ur, et de confier à sa délicatesse les +secrets de ces deux amants, pour le mettre à même d'essayer sur eux un +traitement moral plus efficace.</p> + +<p>«Vous avez fort bien fait, répondit le médecin, de me confier cette +histoire, mais il n'en était pas besoin; je l'aurais devinée, quand même +on ne vous eût pas prévenue. Je comprends fort bien vos scrupules dans la +situation délicate où les préjugés et les usages vous rejettent; mais moi, +qui m'applique plus positivement à obtenir des résultats physiques, je me +charge de calmer ces deux cÅ“urs égarés, et de guérir l'un par l'autre.</p> + +<p>En ce moment Valentine ouvrit les yeux et reconnut sa sÅ“ur. Après l'avoir +embrassée, elle lui demanda à voix basse des nouvelles de Bénédict. Alors +le médecin prit la parole:</p> + +<p>—Madame, lui dit-il, c'est moi qui puis vous en donner, puisque c'est moi +qui l'ai soigné et qui ai eu le bonheur jusqu'ici de prolonger sa vie. +L'ami qui vous inquiète, et qui a des droits à l'intérêt de toute âme +noble et généreuse comme la vôtre, est maintenant physiquement hors de +danger. Mais le moral est loin d'une aussi rapide guérison, et vous seule +pouvez l'opérer.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! dit la pâle Valentine en joignant les mains et en attachant +sur le médecin ce regard triste et profond que donne la +maladie.</p> + +<p>—Oui, Madame, reprit-il, un ordre de votre bouche, une parole de +consolation et de force, peuvent seuls fermer cette blessure; elle le +serait sans l'affreuse obstination du malade à en arracher l'appareil +aussitôt que la cicatrice se forme. Notre jeune ami est atteint d'un +profond découragement, Madame, et ce n'est pas moi qui ai des secrets +assez puissants pour la douleur morale. J'ai besoin de votre aide, +voudrez-vous me l'accorder?</p> + +<p>En parlant ainsi, le bon vieux médecin de campagne, obscur savant, qui +avait maintes fois dans sa vie étanché du sang et des larmes, prit la main +de Valentine avec une affectueuse douceur qui n'était pas sans un mélange +d'antique galanterie, et la baisa méthodiquement, après en avoir compté +les pulsations.</p> + +<p>Valentine, trop faible pour bien comprendre ce qu'elle entendait, le +regardait avec une surprise naïve et un triste sourire.</p> + +<p>—Eh bien! ma chère enfant, dit le vieillard, voulez-vous être mon +aide-major et venir mettre la dernière main à cette cure?</p> + +<p>Valentine ne répondit que par un signe d'avidité ingénue.</p> + +<p>—Demain? reprit-il.</p> + +<p>—Oh! tout de suite! répondit-elle d'une voix faible et pénétrante.</p> + +<p>—Tout de suite, ma pauvre enfant? dit le médecin en souriant. Eh! voyez +donc ces flambeaux! il est deux heures du matin; mais si vous voulez me +promettre d'être sage et de bien dormir, et de ne pas reprendre la fièvre +d'ici à demain, nous irons dans la matinée faire une promenade dans le +bois de Vavray. Il y a de ce côté-là une petite maison où vous porterez +l'espoir et la vie.</p> + +<p>Valentine pressa à son tour la main du vieux médecin, se laissa +médicamenter avec la docilité d'un enfant, passa son bras autour du cou de +Louise, et s'endormit sur son sein d'un sommeil paisible.</p> + +<p>—Y pensez-vous, monsieur Faure? dit Louise en la voyant assoupie. Comment +voulez-vous qu'elle ait la force de sortir, elle qui était encore à +l'agonie il y a quelques heures?</p> + +<p>—Elle l'aura, comptez-y, répondit M. Faure. Ces affections nerveuses +n'affaiblissent le corps qu'aux heures de la crise. Celle-ci est si +évidemment liée à des causes morales, qu'une révolution favorable dans +les idées doit en amener une équivalente dans la maladie. Plusieurs +fois, depuis l'invasion du mal, j'ai vu madame de Lansac passer d'une +prostration effrayante à une surabondance d'énergie à laquelle j'eusse +voulu donner un aliment. Il existe des symptômes de la même affection chez +Bénédict; ces deux personnes sont nécessaires l'une à l'autre...</p> + +<p>—Oh! monsieur Faure! dit Louise, n'allons-nous pas commettre une grande +imprudence?</p> + +<p>—Je ne le crois pas; les passions dangereuses pour la vie des individus +comme pour celle des sociétés sont les passions que l'on irrite et que +l'on exaspère. N'ai-je pas été jeune? n'ai-je pas été amoureux à en perdre +l'esprit? N'ai-je pas guéri? ne suis-je pas devenu vieux? Allez, le temps +et l'expérience marchent pour tous. Laissez guérir ces pauvres enfants; +après qu'ils auront trouvé la force de vivre, ils trouveront celle de +se séparer. Mais, croyez-moi, hâtons le paroxysme de la passion; elle +éclaterait sans nous d'une manière peut-être plus terrible; en la +sanctionnant de notre présence, nous la calmerons un peu.</p> + +<p>—Oh! pour lui, pour elle, je ferai tous les sacrifices! répondit Louise; +mais que dira-t-on de nous, monsieur Faure? Quel rôle coupable allons-nous +jouer?</p> + +<p>—Si votre conscience ne vous le reproche pas, qu'avez-vous à craindre des +hommes? Ne vous ont-ils pas fait le mal qu'ils pouvaient vous faire? Leur +devez-vous beaucoup de reconnaissance pour l'indulgence et la charité que +vous avez trouvées en ce monde?</p> + +<p>Le sourire malin et affectueux du vieillard fit rougir Louise. Elle se +chargea d'éloigner de chez Bénédict tout témoin indiscret, et le lendemain +Valentine, M. Faure et la nourrice, s'étant fait promener environ une +heure en calèche dans le bois de Vavray, mirent pied à terre dans un +endroit sombre et solitaire, où ils dirent à l'équipage de les attendre. +Valentine, appuyée sur le bras de sa nourrice, s'enfonça dans un des +chemins tortueux qui descendent vers le ravin; et M. Faure, prenant les +devants, alla s'assurer par lui-même qu'il n'y avait personne de trop à la +maison de Bénédict. Louise avait, sous différents prétextes, renvoyé tout +le monde; elle était seule avec son malade endormi. Le médecin lui avait +défendu de le prévenir, dans la crainte que l'impatience ne lui fût trop +pénible et n'augmentât son irritation.</p> + +<p>Quand Valentine approcha du seuil de cette chaumière, elle fut saisie d'un +tremblement convulsif; mais M. Faure, venant à elle, lui dit:</p> + +<p>—Allons, Madame, il est temps d'avoir du courage et d'en donner à ceux +qui en manquent; songez que la vie de mon malade est dans vos mains.</p> + +<p>Valentine, réprimant aussitôt son émotion avec cette force de l'âme qui +devrait détruire toutes les convictions du matérialisme, pénétra dans +cette chambre grise et sombre, où gisait le malade entre ses quatre +rideaux de serge verte.</p> + +<p>Louise voulait conduire sa sÅ“ur vers Bénédict, mais M. Faure lui prenant +la main:</p> + +<p>—Nous sommes de trop ici, ma belle curieuse; allons admirer les légumes +du jardin. Et vous, Catherine, dit-il à la nourrice, installez-vous sur ce +banc, au seuil de la maison, et, si quelqu'un paraissait sur le sentier, +frappez des mains pour nous avertir.</p> + +<p>Il entraîna Louise, dont les angoisses furent inexprimables durant cet +entretien. Nous ne saurions affirmer si une involontaire et poignante +jalousie n'entrait pas pour beaucoup dans le déplaisir de sa situation +et dans les reproches qu'elle se faisait à elle-même.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXVI.</h3> + + +<p>Au léger bruit que firent les anneaux du rideau en glissant sur la +tringle rouillée, Bénédict se souleva à demi éveillé et murmura le nom +de Valentine. Il venait de la voir dans ses rêves; mais quand il la vit +réellement devant lui, il fit un cri de joie que Louise entendit du fond +du jardin, et qui la pénétra de douleur.</p> + +<p>—Valentine, dit-il, est-ce votre ombre qui vient m'appeler? Je suis prêt +à vous suivre.</p> + +<p>Valentine se laissa tomber sur une chaise.</p> + +<p>—C'est moi qui viens vous ordonner de vivre, lui répondit-elle, ou vous +prier de me tuer avec vous.</p> + +<p>—Je l'aimerais mieux ainsi, dit Bénédict.</p> + +<p>—Ô mon ami! dit Valentine, le suicide est un acte impie; sans cela, nous +serions réunis dans la tombe. Mais Dieu le défend; il nous maudirait, +il nous punirait par une éternelle séparation, Acceptons la vie, quelle +qu'elle soit; n'avez-vous pas en vous une pensée qui devrait vous donner +du courage?</p> + +<p>—Laquelle, Valentine? dites-la.</p> + +<p>—Mon amitié n'est-elle pas?...</p> + +<p>—Votre amitié? c'est beaucoup plus que je ne mérite, Madame; aussi je +me sens indigne d'y répondre, et je n'en veux pas. Ah! Valentine, vous +devriez dormir toujours; mais la femme la plus pure redevient hypocrite +en s'éveillant. Votre amitié!</p> + +<p>—Oh! vous êtes égoïste, vous ne vous souciez pas de mes remords!</p> + +<p>—Madame, je les respecte; c'est pour cela que je veux mourir. +Qu'êtes-vous venue faire ici? Il fallait abjurer toute religion, tout +scrupule, et venir à moi pour me dire: «Vis, et je t'aimerai;» ou bien il +fallait rester chez vous, m'oublier et me laisser périr. Vous ai-je rien +demandé? ai-je voulu empoisonner votre vie? Me suis-je fait un jeu de +votre bonheur, de vos principes? Ai-je imploré votre pitié, seulement? +Tenez, Valentine, cette compassion que vous me témoignez, ce sentiment +d'humanité qui vous amène ici, cette amitié que vous m'offrez, tout +cela, ce sont de vains mots qui m'eussent trompé il y a un mois, lorsque +j'étais un enfant et qu'un regard de vous me faisait vivre tout un jour. +À présent, j'ai trop vécu, j'a trop appris les passions pour m'aveugler. +Je n'essaierai plus une lutte inutile et folle contre ma destinée. Vous +devez me résister, je le sais; vous le ferez, je n'en doute pas. Vous me +jetterez parfois une parole d'encouragement et de pitié pour m'aider à +souffrir, et encore vous vous la reprocherez comme un crime, et il faudra +qu'un prêtre vous en absolve pour que vous vous la pardonniez. Votre vie +sera troublée et gâtée par moi; votre âme, sereine et pure jusqu'ici, sera +désormais orageuse comme la mienne! À Dieu ne plaise! Et moi, en dépit +de ces sacrifices qui vous sembleront grands, je me trouverai le plus +misérable des hommes! Non, non, Valentine, ne nous abusons pas. Il faut +que je meure. Telle que vous êtes, vous ne pouvez pas m'aimer sans remords +et sans tourments; je ne veux point d'un bonheur qui vous coûterait si +cher. Loin de vous accuser, c'est pour votre vertu, pour votre force que +je vous aime avec tant d'ardeur et d'enthousiasme. Restez donc telle que +vous êtes; ne descendez pas au-dessous de vous-même pour arriver jusqu'à +moi. Vivez, et méritez le ciel. Moi, dont l'âme est au néant, j'y veux +retourner. Adieu, Valentine; vous êtes venue me dire adieu, je vous en +remercie.</p> + +<p>Ce discours dont Valentine ne sentit que trop toute la force, la jeta dans +le désespoir. Elle ne sut rien trouver pour y répondre, et se jeta la face +contre le lit en pleurant avec une profonde amertume. Le plus grand charme +de Valentine était une franchise d'impressions qui ne cherchait jamais à +abuser ni elle-même ni les autres.</p> + +<p>Sa douleur fit plus d'effet sur Bénédict que tout ce qu'elle eût pu dire: +en voyant ce cÅ“ur si noble et si droit se briser à l'idée de le perdre, il +s'accusa lui-même. Il saisit les mains de Valentine, elle pencha son front +vers les siennes et les arrosa de larmes. Alors il fut comme inondé de +joie, de force et de repentir.</p> + +<p>—Pardon, Valentine, s'écria-t-il, je suis un lâche et un misérable, moi +qui vous fais pleurer ainsi. Non, non! je ne mérite pas ces regrets et cet +amour; mais Dieu m'est témoin que je m'en rendrai digne! Ne m'accordez +rien, ne me promettez rien; ordonnez seulement, et j'obéirai. Oh! oui, +c'est mon devoir; plutôt que de vous coûter une de ces larmes, je dois +vivre, fussé-je malheureux! Mais avec le souvenir de ce que vous avez +fait pour moi aujourd'hui, je ne le serai pas, Valentine. Je jure que je +supporterai tout, que je ne me plaindrai jamais, que je ne chercherai +point à vous imposer des sacrifices et des combats. Dites-moi seulement +que vous me plaindrez quelquefois dans le secret de votre cÅ“ur; dites que +vous aimerez Bénédict en silence et dans le sein de Dieu... Mais non, ne +me dites rien, ne m'avez-vous pas tout dit? Ne vois-je pas bien que je +suis ingrat et stupide d'exiger plus que ces pleurs et ce silence!</p> + +<p>N'est-ce pas une étrange chose que le langage de l'amour? et, pour un +spectateur froid, quelle inexplicable contradiction que ce serment de +stoïcisme et de vertu, scellé par des baisers de feu, à l'ombre d'épais +rideaux sur un lit d'amour et de souffrance! Si l'on pouvait ressusciter +le premier homme à qui Dieu donna une compagne avec un lit de mousse et +la solitude des bois, en vain peut-être chercherions-nous dans cette âme +primitive la puissance d'aimer. De combien de grandeur et de poésie le +trouverions-nous ignorant! Et que dirions-nous si nous découvrions qu'il +est inférieur à l'homme dégénéré de la civilisation? si ce corps +athlétique ne renfermait qu'une âme sans passion et sans vigueur?</p> + +<p>Mais non, l'homme n'a pas changé, et sa force s'exerce contre d'autres +obstacles; voilà tout. Autrefois il domptait les ours et les tigres, +aujourd'hui il lutte contre la société pleine d'erreurs et d'ignorance. +Là est sa vigueur, son audace, et peut-être sa gloire. À la puissance +physique a succédé la puissance morale. À mesure que le système musculaire +s'énervait chez les générations, l'esprit humain grandissait en énergie.</p> + +<p>La guérison de Valentine fut prompte; celle de Bénédict plus lente, mais +miraculeuse néanmoins pour ceux qui n'en surent point le secret. Madame +de Raimbault ayant gagné son procès, succès dont elle s'attribua tout +l'honneur, revint passer quelques jours auprès de Valentine. Elle ne se +fut pas plus tôt assurée de sa guérison qu'elle repartit pour Paris. En se +sentant débarrassée des devoirs de la maternité, il lui sembla qu'elle +rajeunissait de vingt ans. Valentine, désormais libre et souveraine dans +son château de Raimbault, resta donc seule avec sa grand'mère, qui n'était +pas, comme on sait, un mentor incommode.</p> + +<p>Ce fut alors que Valentine désira se rapprocher réellement de sa sÅ“ur. Il +ne fallait que l'assentiment de M. de Lansac; car la marquise reverrait +certainement avec joie sa petite-fille. Mais jamais M. de Lansac ne +s'était prononcé assez franchement à cet égard pour inspirer de la +confiance à Louise, et Valentine commençait aussi à douter beaucoup de la +sincérité de son mari.</p> + +<p>Néanmoins elle voulait à tout risque lui offrir un asile dans sa maison, +et lui témoigner ostensiblement sa tendresse, comme une espèce de +réparation de tout ce qu'elle avait souffert de la part de sa famille; +mais Louise refusa positivement.</p> + +<p>—Non, chère Valentine, lui dit-elle, je ne souffrirai jamais que pour moi +tu t'exposes à déplaire à ton mari. Ma fierté souffrirait de l'idée que je +suis dans une maison d'où l'on pourrait me chasser. Il vaut mieux que nous +vivions ainsi. Nous avons désormais la liberté de nous voir, que nous +faut-il de plus? D'ailleurs, je ne pourrais m'établir pour longtemps à +Raimbault. L'éducation de mon fils est loin d'être finie, et il faut que +je reste à Paris pour la surveiller encore quelques années. Là nous nous +verrons avec plus de liberté encore; mais que cette amitié reste entre +nous un doux mystère. Le monde te blâmerait certainement de m'avoir tendu +la main, ta mère te maudirait presque. Ce sont là des maîtres injustes +qu'il faut craindre, et dont les lois ne seraient pas impunément bravées +en face. Restons ainsi; Bénédict a encore besoin de mes soins. Dans un +mois au plus il faudra que je parte; en attendant, je tâcherai de te voir +tous les jours.</p> + +<p>En effet, elles eurent de fréquentes entrevues. Il y avait dans le parc un +joli pavillon où M. de Lansac avait demeuré durant son séjour à Raimbault; +Valentine le fit arranger pour s'en servir comme de cabinet d'étude. Elle +y fit transporter des livres et son chevalet; elle y passait une partie de +ses journées, et, le soir, Louise venait l'y trouver et causer pendant +quelques heures avec elle. Malgré ces précautions, l'<i>identité</i> de Louise +était désormais bien constatée dans le pays, et le bruit avait fini par en +venir aux oreilles de la vieille marquise. D'abord, elle en avait éprouvé +un sentiment de joie aussi vif qu'il lui était possible de le ressentir, +et s'était promis de faire venir sa petite-fille pour l'embrasser, car +Louise avait été longtemps ce que la marquise aimait le mieux dans le +monde; mais la demoiselle de compagnie, qui était une personne prudente et +posée, et qui dominait entièrement sa maîtresse, lui avait fait comprendre +que madame de Raimbault finirait par apprendre cette démarche et qu'elle +pourrait s'en venger.</p> + +<p>—Mais qu'ai-je à craindre d'elle, à présent? avait répondu la marquise. +Ma pension ne doit-elle pas être désormais <i>servie</i> par Valentine? Ne +suis-je pas chez Valentine? Et si Valentine voit sa sÅ“ur en secret, +comme on l'assure, ne serait-elle pas heureuse de me voir partager ses +intentions?</p> + +<p>—Madame de Lansac, répondit la vieille suivante, dépend de son mari, et +vous savez bien que M. de Lansac et vous, n'êtes pas toujours fort bien +ensemble. Prenez garde, madame la marquise, de compromettre par une +étourderie l'existence de vos vieux jours. Votre petite-fille n'est pas +très-empressée de vous voir, puisqu'elle ne vous a point fait part de son +arrivée dans le pays; madame de Lansac elle-même n'a pas jugé à propos de +vous confier ce secret. Mon avis est donc que vous fassiez comme vous avez +fait jusqu'ici, c'est-à -dire que vous ayez l'air de ne rien voir au danger +où les autres s'exposent, et que vous tâchiez de maintenir votre +tranquillité à tout prix.</p> + +<p>Ce conseil avait dans le caractère même de la marquise un trop puissant +auxiliaire pour être méconnu; elle ferma donc les yeux sur ce qui se +passait autour d'elle, et les choses en restèrent à ce point.</p> + +<p>Athénaïs avait été d'abord fort cruelle pour Pierre Blutty, et pourtant +elle avait vu avec un certain plaisir l'obstination de celui-ci à +combattre ses dédains. Un homme comme M. de Lansac se fût retiré piqué dès +le premier refus; mais Pierre Blutty avait sa diplomatie qui en valait +bien une autre. Il voyait que son ardeur à mériter le pardon de sa femme, +son humilité à l'implorer, et le bruit un peu ridicule qu'il faisait +devant trente témoins de son martyre, flattaient la vanité de la jeune +fermière. Quand ses amis le quittèrent le soir de ses noces, quoi qu'il ne +fût pas encore rentré en grâce en apparence, un sourire significatif qu'il +échangea avec eux leur fit comprendre qu'il n'était pas aussi désespéré +qu'il voulait bien le paraître. En effet, laissant Athénaïs barricader +la porte de sa chambre, il imagina de grimper par la fenêtre. Il serait +difficile de n'être pas touchée de la résolution d'un homme qui s'expose +à se casser le cou pour vous obtenir, et le lendemain, à l'heure où l'on +apporta, au milieu du repas, la nouvelle de la mort de Bénédict à la ferme +de Pierre Blutty, Athénaïs avait une main dans celle de son mari, et +chaque regard énergique du fermier couvrait de rougeur les belles joues de +la fermière.</p> + +<p>Mais le récit de cette catastrophe réveilla l'orage assoupi. Athénaïs jeta +des cris perçants, il fallut l'emporter de la salle. Le lendemain, dès +qu'elle eut appris que Bénédict n'était point mort, elle voulut aller +le voir. Blutty comprit que ce n'était pas le moment de la contrarier, +d'autant plus que son père et sa mère lui donnaient l'exemple et couraient +auprès du moribond. Il pensa qu'il ferait bien d'y aller lui-même, et de +montrer ainsi à sa nouvelle famille qu'il était disposé à déférer à leurs +intentions. Cette marque de soumission ne pouvait pas compromettre sa +fierté auprès de Bénédict, puisque celui-ci était hors d'état de le +reconnaître.</p> + +<p>Il accompagna donc Athénaïs, et quoique son intérêt ne fût pas fort +sincère, il se conduisit assez convenablement pour mériter de sa part une +mention honorable. Le soir, malgré la résistance de sa fille, qui voulait +passer la nuit auprès du malade, madame Lhéry lui ordonna de se mettre +en route avec son mari. Tête à tête dans la carriole, les deux époux se +boudèrent d'abord, et puis Pierre Blutty changea de tactique. Au lieu de +paraître choqué des pleurs que sa femme donnait au cousin, il se mit à +déplorer avec elle le malheur de Bénédict et à faire l'oraison funèbre du +mourant. Athénaïs ne s'attendait point à tant de générosité; elle tendit +la main à son mari, et se rapprochant de lui:</p> + +<p>—Pierre, lui dit-elle, vous avez un bon cÅ“ur; je tâcherai de vous aimer +comme vous le méritez.</p> + +<p>Quand Blutty vit que Bénédict ne mourait point, il souffrit un peu plus +des visites de sa femme à la chaumière du ravin, cependant il n'en +témoigna rien; mais quand Bénédict fut assez fort pour se lever et marcher, +il sentit sa haine pour lui se réveiller, et il jugea qu'il était temps +d'user de son autorité. Il <i>était dans son droit</i>, comme disent les +paysans avec tant de finesse, lorsqu'ils peuvent mettre l'appui des lois +au-dessus de la conscience. Bénédict n'avait plus besoin des soins de +sa cousine, et l'intérêt qu'elle lui marquait ne pouvait plus que la +compromettre. En déduisant ces raisons à sa femme, Blutty mit dans son +regard et dans sa voix quelque chose d'énergique qu'elle ne connaissait +pas encore, et qui lui fit comprendre admirablement que le moment était +venu d'obéir.</p> + +<p>Elle fut triste pendant quelques jours, et puis elle en prit son parti; +car si Pierre Blutty commençait à faire le mari à certains égards, sous +tous les autres il était demeuré amant passionné; et cela fut un exemple +de la différence du préjugé dans les diverses classes de la société. Un +homme de qualité et un bourgeois se fussent trouvés également compromis +par l'amour de leur femme pour un autre. Ce fait avéré, ils n'eussent pas +recherché Athénaïs en mariage, l'opinion les eut flétris; eussent-ils été +trompés, le ridicule les eût poursuivis. Tout au contraire, la manière +savante et hardie dont Blutty conduisit toute cette affaire lui fit le +plus grand honneur parmi ses pareils.</p> + +<p>—Voyez Pierre Blutty, se disaient-ils lorsqu'ils voulaient citer un homme +de résolution. Il a épousé une petite femme bien coquette, bien revêche, +qui ne se cachait guère d'en aimer un autre, et qui, le jour de ses noces, +a fait un scandale pour se séparer de lui. Eh bien, il ne s'est pas rebuté; +il est venu à bout, non-seulement de se faire obéir, mais de se faire +aimer. C'est là un garçon qui s'y entend. Il n'y a pas de danger qu'on se +moque de lui.</p> + +<p>Et, à l'exemple de Pierre Blutty, chaque garçon du pays se promettait bien +de ne jamais prendre au sérieux les premières rigueurs d'une femme.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXVII.</h3> + + +<p>Valentine avait fait plus d'une visite à la maisonnette du ravin: d'abord +sa présence avait calmé l'irritation de Bénédict; mais dès qu'il eut +repris ses forces, comme elle cessa de le voir, son amour, à lui, redevint +âpre et cuisant; sa situation lui sembla insupportable; il fallut que +Louise consentît à le mener quelquefois le soir avec elle au pavillon +du parc. Dominée entièrement par lui, la faible Louise éprouvait de +profonds remords, et ne savait comment excuser son imprudence aux yeux de +Valentine. De son côté, celle-ci s'abandonnait à des dangers dont elle +n'était pas trop fâchée de voir sa sÅ“ur complice. Elle se laissait +emporter par sa destinée, sans vouloir regarder en avant, et puisait dans +l'imprévoyance de Louise des excuses pour sa propre faiblesse.</p> + +<p>Valentine n'était point née passionnée, mais la fatalité semblait se +plaire à la jeter dans une situation d'exception, et à l'entourer de +périls au-dessus de ses forces. L'amour a causé beaucoup de suicides, mais +il est douteux que beaucoup de femmes aient vu à leurs pieds l'homme +qui s'était brûlé la cervelle pour elles. Pût-on ressusciter les morts, +sans doute la générosité féminine accorderait beaucoup de pardons à des +dévouements si énergiques; et si rien n'est plus douloureux au cÅ“ur d'une +femme que le suicide de son amant, rien peut-être aussi n'est plus +flatteur pour cette secrète vanité qui trouve sa place dans toutes les +passions humaines. C'était pourtant là la situation de Valentine. Le +front de Bénédict, encore sillonné d'une large cicatrice, était toujours +devant ses yeux comme le sceau d'un terrible serment dont elle ne pouvait +révoquer la sincérité. Ces refus de nous croire, ces railleuses méfiances +dont elles se servent toutes contre nous pour se dispenser de nous +plaindre et de nous consoler, Valentine ne pouvait s'en servir contre +Bénédict. Il avait fait ses preuves; ce n'était point là une de ces vagues +menaces dont on abuse tant auprès des femmes. Quoique la plaie large et +profonde fût fermée, Bénédict en porterait toute sa vie le stigmate +indélébile. Vingt fois, durant sa maladie, il avait essayé de la rouvrir, +il en avait arraché l'appareil et cruellement élargi les bords. Une +si ferme volonté de mourir n'avait pu être fléchie que par Valentine +elle-même; c'était par son ordre, par ses prières, qu'il y avait renoncé. +Mais Valentine avait-elle bien compris à quel point elle se liait envers +lui en exigeant ce sacrifice?</p> + +<p>Bénédict ne pouvait se le dissimuler; loin d'elle, il faisait mille +projets hardis, il s'obstinait dans ses espérances nouvelles; il se disait +que Valentine n'avait plus le droit de lui rien refuser: mais dès qu'il se +retrouvait sous l'empire de ses regards si purs, de ses manières si nobles +et si douces, il s'arrêtait subjugué et se tenait bien heureux des plus +faibles marques d'amitié.</p> + +<p>Cependant les dangers de leurs situations allaient croissant. Pour donner +le change à leurs sentiments, ils se témoignaient une amitié intime; +c'était une imprudence de plus, car la rigide Valentine elle-même ne +pouvait pas s'y tromper. Afin de rendre leurs entrevues plus calmes, +Louise, qui se mettait à la torture pour imaginer quelque chose, imagina +de faire de la musique. Elle accompagnait un peu, et Bénédict chantait +admirablement. Cela compléta les périls dont ils s'environnaient. La +musique peut paraître un art d'agrément, un futile et innocent plaisir +pour les esprits calmes et rassis; pour les âmes passionnées, c'est la +source de toute poésie, le langage de toute passion forte. C'est bien +ainsi que Bénédict l'entendait; il savait que la voix humaine, modulée +avec âme, est la plus rapide, la plus énergique expression des sentiments, +qu'elle arrive à l'intelligence d'autrui avec plus de puissance que +lorsqu'elle est refroidie par les développements de la parole. Sous la +forme de mélodie, la pensée est grande, poétique et belle.</p> + +<p>Valentine, récemment éprouvée par une maladie de nerfs très-violente, +était encore en proie, à de certaines heures, à une sorte d'exaltation +fébrile. Ces heures-là , Bénédict les passait auprès d'elle, et il +chantait. Valentine avait le frisson, tout son sang affluait à son cÅ“ur et +à son cerveau; elle passait d'une chaleur dévorante à un froid mortel. +Elle tenait son cÅ“ur sous ses mains pour l'empêcher de briser ses parois, +tant il palpitait avec fougue, à de certains sons partis de la poitrine et +de l'âme de Bénédict. Lorsqu'il chantait, il était beau, malgré ou plutôt +à cause de la mutilation de son front. Il aimait Valentine avec passion, +et il le lui avait bien prouvé. N'était-ce pas de quoi l'embellir un peu? +Et puis ses yeux avaient un éclat prestigieux. Dans l'obscurité, lorsqu'il +était au piano, elle les voyait scintiller comme deux étoiles. Quand elle +regardait, au milieu des lueurs vagues du crépuscule, ce front large et +blanc que rehaussait la profusion de ses cheveux noirs, cet Å“il de feu et +ce long visage pâle dont les traits, s'effaçant dans l'ombre, prenaient +mille aspects singuliers, Valentine avait peur: il lui semblait voir en +lui le spectre sanglant de l'homme qui l'avait aimée; et s'il chantait, +d'une voix creuse et lugubre, quelque souvenir du <i>Roméo</i> de Zingarelli, +elle se sentait si émue de frayeur et de superstition, qu'elle se pressait, + en frissonnant, contre sa sÅ“ur.</p> + +<p>Ces scènes de passion muette et comprimée se passaient dans le pavillon du +jardin, où elle avait fait porter son piano, et où, insensiblement, Louise +et Bénédict vinrent passer toutes les soirées avec elle. Pour que Bénédict +ne pût deviner les émotions violentes qui la dominaient, Valentine avait +coutume, pendant les soirées d'été, de demeurer sans lumière. Bénédict +chantait de mémoire, ensuite on faisait quelques tours de promenade dans +le parc, ou bien l'on causait auprès d'une fenêtre où l'on respirait la +bonne odeur des feuilles mouillées après une pluie d'orage, ou bien encore +on allait voir la lune du haut de la colline. Cette vie eût été délicieuse +si elle avait pu durer; mais Valentine sentait bien, à ses remords, +qu'elle durait déjà depuis trop longtemps.</p> + +<p>Louise ne les quittait pas un instant; cette surveillance sur Valentine +lui semblait un devoir, et pourtant ce devoir lui devenait souvent à +charge, car elle s'apercevait qu'elle y portait une jalousie toute +personnelle, et alors elle éprouvait toutes les tortures d'une âme noble +en lutte avec des sentiments étroits.</p> + +<p>Un soir où Bénédict lui parut plus animé que de coutume, ses regards +enflammés, l'expression de sa voix, en s'adressant à Valentine, lui firent +tant de mal qu'elle se retira, découragée de son rôle et de ses chagrins. +Elle alla rêver seule dans le parc. Une terrible palpitation s'empara de +Bénédict lorsqu'il se vit seul avec Valentine. Elle essaya de lui parler +de choses générales, sa voix tremblait. Effrayée d'elle-même, elle garda +le silence quelques instants, puis elle le pria de chanter; mais sa voix +opéra sur ses nerfs une action plus violente encore, et elle sortit, le +laissant seul au piano. Bénédict en eut du dépit, et il continua de +chanter. Cependant Valentine s'était assise sous les arbres de la terrasse, +à quelques pas de la fenêtre entr'ouverte. La voix de Bénédict lui +arrivait ainsi plus suave et plus caressante parmi les feuilles émues, sur +la brise odorante du soir. Tout était parfum et mélodie autour d'elle. +Elle cacha sa tête dans ses mains, et, livrée à une des plus fortes +séductions que la femme ait jamais bravées, elle laissa couler ses larmes. +Bénédict cessa de chanter, et elle s'en aperçut à peine, tant elle était +sous le charme. Il s'approcha de la fenêtre et la vit. Le salon n'était +qu'au rez-de-chaussée; il sauta sur l'herbe et s'assit à ses pieds. Comme +elle ne lui parlait pas, il craignit qu'elle ne fût malade et osa écarter +doucement ses mains. Alors il vit ses larmes, et laissa échapper un cri de +surprise et de triomphe. Valentine, accablée de honte, voulut cacher son +front dans le sein de son amant. Comment se fit-il que leurs lèvres se +rencontrèrent? Valentine voulut se défendre; Bénédict n'eut pas la force +d'obéir. Ayant que Louise fût auprès d'eux, ils avaient échangé vingt +serments d'amour, vingt baisers dévorants. Louise, où étiez-vous donc?</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXVIII.</h3> + + +<p>Dès ce moment, le péril devint imminent. Bénédict se sentit si heureux +qu'il en devint fier, et se mit à mépriser le danger. Il prit sa destinée +en dérision, et se dit qu'avec l'amour de Valentine il devait vaincre +tous les obstacles. L'orgueil du triomphe le rendit audacieux; il imposa +silence à tous les scrupules de Louise. D'ailleurs il était affranchi de +l'espèce de dépendance à laquelle les soins et le dévouement de celle-ci +l'avaient soumis. Depuis qu'il était guéri complètement, Louise habitait +la ferme, et le soir ils se rendaient auprès de Valentine, chacun de son +côté. Il arriva plusieurs fois que Louise y vint bien après lui; il arriva +même que Louise ne put pas y venir, et que Bénédict passa de longues +soirées seul avec Valentine. Le lendemain, lorsque Louise interrogeait +sa sÅ“ur, il lui était facile de comprendre, à son trouble, la nature de +l'entretien qu'elle avait eu avec son amant, car le secret de Valentine +ne pouvait plus en être un pour Louise; elle était trop intéressée à le +pénétrer pour n'y avoir pas réussi depuis longtemps. Rien ne manquait plus +à son malheur, et ce qui le complétait, c'est qu'elle se sentait incapable +d'y apporter un prompt remède. Louise sentait que sa faiblesse perdait +Valentine. N'eût-elle eu d'autre motif que son intérêt pour elle, elle +n'eût pas hésité à l'éclairer sur les dangers de sa situation; mais rongée +de jalousie comme elle l'était, et conservant toute sa fierté d'âme, +elle aimait mieux exposer le bonheur de Valentine que de s'abandonner +à un sentiment dont elle rougissait. Il y avait de l'égoïsme dans ce +désintéressement-là .</p> + +<p>Elle se détermina à retourner à Paris pour mettre fin au supplice qu'elle +endurait, sans avoir rien décidé pour sauver sa sÅ“ur. Elle résolut +seulement de l'informer de son prochain départ, et un soir, au moment où +Bénédict se retira, au lieu de sortir du parc avec lui, elle dit à +Valentine qu'elle voulait lui parler un instant. Ces paroles donnèrent de +l'ombrage à Bénédict; il était toujours préoccupé de l'idée que Louise, +tourmentée par ses remords, voulait lui nuire auprès de Valentine. Cette +idée achevait de l'aigrir contre cette femme si généreuse et si dévouée, +et lui faisait porter le poids de la reconnaissance avec humeur et +parcimonie.</p> + +<p>—Ma sÅ“ur, dit Louise à Valentine, le moment est arrivé où il faut que je +te quitte. Je ne puis rester plus longtemps éloignée de mon fils. Tu n'as +plus besoin de moi, je pars demain.</p> + +<p>—Demain! s'écria Valentine effrayée; tu me quittes, tu me laisses seule, +Louise! Et que vais-je devenir?</p> + +<p>—N'es-tu pas guérie? n'es-tu pas heureuse et libre, Valentine? À quoi +peut te servir désormais la pauvre Louise?</p> + +<p>—Ma sÅ“ur, ô ma sÅ“ur! dit Valentine en l'enlaçant de ses bras; vous ne +me quitterez point! Vous ne savez pas mes chagrins et les périls qui +m'entourent. Si vous me quittez, je suis perdue.</p> + +<p>Louise garda un triste silence; elle se sentait une mortelle répugnance à +écouter les aveux de Valentine, et pourtant elle n'osait les repousser. +Valentine, le front couvert de honte, ne pouvait se résoudre à parler. Le +silence froid et cruel de sa sÅ“ur la glaçait de crainte. Enfin, elle +vainquit sa propre résistance, et lui dit d'une voix émue:</p> + +<p>—Eh bien, Louise, ne voudras-tu pas rester auprès de moi, si je te dis +que sans toi je suis perdue?</p> + +<p>Ce mot, deux fois répété, offrit à Louise un sens qui l'irrita malgré elle.</p> + +<p>—Perdue! reprit-elle avec amertume, vous êtes <i>perdue</i>, Valentine?</p> + +<p>—Oh! ma sÅ“ur! dit Valentine blessée de l'empressement avec lequel Louise +accueillait cette idée, Dieu m'a protégée jusqu'ici; il m'est témoin que +je ne me suis livrée volontairement à aucun sentiment, à aucune démarche +contraire à mes devoirs.</p> + +<p>Ce noble orgueil d'elle-même, auquel Valentine avait encore droit, acheva +d'aigrir celle qui se livrait trop aveuglément peut-être à sa passion. +Toujours facile à blesser, parce que sa vie passée était souillée d'une +tache ineffaçable, elle éprouva comme un sentiment de haine pour la +supériorité de Valentine. Un instant, l'amitié, la compassion, la +générosité, tous les nobles sentiments s'éteignirent dans son cÅ“ur; elle +ne trouva pas de meilleure vengeance à exercer que d'humilier Valentine.</p> + +<p>—Mais de quoi donc est-il question? lui dit-elle avec dureté. Quels +dangers courez-vous? Je ne comprends pas de quoi vous me parlez.</p> + +<p>Il y avait dans sa voix une sécheresse qui fit mal à Valentine; jamais +elle ne l'avait vue ainsi. Elle s'arrêta quelques instants pour la +regarder avec surprise. À la lueur d'une pâle bougie qui brûlait sur le +piano au fond de l'appartement, elle crut voir dans les traits de sa sÅ“ur +une expression qu'elle ne leur connaissait pas. Ses sourcils étaient +contractés, ses lèvres pâles et serrées; son Å“il, terne et sévère, était +impitoyablement attaché sur Valentine. Celle-ci, troublée, recula +involontairement sa chaise, et, toute tremblante, chercha à s'expliquer la +froideur dédaigneuse dont pour la première fois de sa vie elle se voyait +l'objet. Mais elle eût tout imaginé plutôt que de deviner la vérité. +Humble et pieuse, elle eut en ce moment tout l'héroïsme que l'esprit +religieux, donne aux femmes, et, se jetant aux pieds de sa sÅ“ur, elle +cacha son visage baigné de larmes sur ses genoux.</p> + +<p>—Vous ayez raison de m'humilier ainsi, lui dit-elle; je l'ai bien mérité, +et quinze ans de vertu vous donnent le droit de réprimander ma jeunesse +imprudente et vaine. Grondez-moi, méprisez-moi; mais ayez compassion de +mon repentir et de mes terreurs. Protégez-moi, Louise, sauvez-moi; vous le +pouvez, car vous savez tout!</p> + +<p>—Laisse! s'écria Louise, bouleversée par cette conduite et ramenée tout +à coup aux nobles sentiments qui faisaient le fond de son caractère, +relève-toi, Valentine, ma sÅ“ur, mon enfant, ne reste pas ainsi à mes +genoux. C'est moi qui devrais être aux tiens; c'est moi qui suis +méprisable et qui devrais te demander, ange du ciel, de me réconcilier +avec Dieu! Hélas! Valentine, je ne sais que trop tes chagrins; mais +pourquoi me les confier, à moi, misérable, qui ne puis t'offrir aucune +protection et qui n'ai pas le droit de te conseiller?</p> + +<p>—Tu peux me conseiller et me protéger, Louise, répondit Valentine en +l'embrassant avec effusion. N'as-tu pas pour toi, l'expérience qui donne +la raison et la force? Il faut que cet homme s'éloigne d'ici ou il faut +que je parte moi-même. Nous ne devons pas nous voir davantage; car chaque +jour le mal augmente, et le retour à Dieu devient plus difficile. Oh! tout +à l'heure je me vantais! je sens que mon cÅ“ur est bien coupable.</p> + +<p>Les larmes amères que répandait Valentine brisèrent le cÅ“ur de Louise.</p> + +<p>—Hélas! dit-elle, pâle et consternée, le mal est donc aussi grand que je +craignais! Vous aussi, vous voilà malheureuse à jamais!</p> + +<p>—À jamais! dit Valentine épouvantée; avec la volonté de guérir et l'aide +du ciel...</p> + +<p>—On ne guérit pas! reprit Louise d'un ton sinistré, en mettant ses deux +mains sur son cÅ“ur sombre et désolé.</p> + +<p>Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle s'arrêtait de temps +en temps devant Valentine pour lui parler d'une voix entrecoupée.</p> + +<p>—Pourquoi me demander des conseils, à moi? Qui suis-je pour consoler +et pour guérir? Eh quoi! vous me demandez l'héroïsme qui terrasse +les passions, et les vertus qui préservent la société, à moi! à moi +malheureuse, que les passions ont flétrie, que la société a maudite et +repoussée! Et où prendrais-je, pour vous le donner, ce qui n'est pas en +moi? Adressez-vous aux femmes que le monde estime; adressez-vous à votre +mère! Celle-là est irréprochable; nul n'a su positivement que mon amant +ait été le sien. Elle avait tant de prudence! Et quand mon père, quand son +époux a tué cet homme qui lui avait été parjure, elle a battu des mains; +et le monde l'a vue triompher, tant elle avait de force d'âme et de +fierté! Voilà les femmes qui savent vaincre une passion ou en guérir!...</p> + +<p>Valentine, épouvantée de ce qu'elle entendait, voulait interrompre sa +sÅ“ur; mais celle-ci, en proie à une sorte de délire, continua:</p> + +<p>—Les femmes comme moi succombent, et sont à jamais perdues! Les femmes +comme vous, Valentine, doivent prier et combattre; elles doivent chercher +leur force en elles-mêmes et ne pas la demander aux autres. Des conseils! +des conseils! quels conseils vous donnerais-je que vous ne sachiez fort +bien vous dicter? C'est la force de les suivre qu'il faut trouver. Vous me +croyez donc plus forte que vous? Non, Valentine, je ne le suis pas. Vous +savez bien quelle a été ma vie, avec quelles passions indomptables je suis +née; vous savez bien où elles m'ont conduite!</p> + +<p>—Tais-toi, Louise, s'écria Valentine en s'attachant à elle avec douleur, +cesse de te calomnier ainsi. Quelle femme fut plus grande et plus forte +que toi dans sa chute? Peut-on t'accuser éternellement d'une faute commise +dans l'âge de l'ignorance et de la faiblesse? Hélas! vous étiez une +enfant! et depuis vous avez été sublime, vous avez forcé l'estime de tout +ce qui porte un cÅ“ur élevé. Vous voyez bien que vous savez ce que c'est +que la vertu.</p> + +<p>—Hélas! dit Louise, ne l'apprenez jamais au même prix; abandonnée à +moi-même dès mon enfance, privée des secours de la religion et de la +protection d'une mère, livrée à notre aïeule, cette femme si légère et si +dépourvue de pudeur, je devais tomber de flétrissure en flétrissure! Oui, +cela serait arrivé sans les sanglantes et terribles leçons que me donna le +sort. Mon amant immolé par mon père; mon père lui-même, abreuvé de douleur +et de honte par ma faute, cherchant et trouvant la mort quelques jours +après sur un champ de bataille; moi, bannie, chassée honteusement du toit +paternel, et réduite à traîner ma misère de ville en ville avec mon enfant +mourant de faim dans mes bras! Ah! Valentine, c'est là une horrible +destinée!</p> + +<p>C'était la première fois que Louise parlait aussi hardiment de ses +malheurs. Exaltée par la crise douloureuse où elle se trouvait, elle +s'abandonnait à la triste satisfaction de se plaindre elle-même, et elle +oubliait les chagrins de Valentine et l'appui qu'elle lui devait. Mais +ces cris du remords et du désespoir produisirent plus d'effet que les +plus éloquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le +tableau des malheurs où peuvent entraîner les passions, elle la frappa +d'épouvante. Valentine se vit sur le bord de l'abîme où sa sÅ“ur était +tombée.</p> + +<p>—Vous avez raison, s'écria-t-elle, c'est une horrible destinée, et, pour +la porter avec courage et vertu, il faut être vous; mon âme, plus faible, +s'y perdrait. Mais, Louise, aidez-moi à avoir du courage, aidez-moi à +éloigner Bénédict.</p> + +<p>Comme elle prononçait ce nom, un faible bruit lui fit tourner la tête. +Toutes deux jetèrent un cri perçant en voyant Bénédict debout, derrière +elles, comme une pâle apparition.</p> + +<p>—Vous avez prononcé mon nom, Madame, dit-il à Valentine avec ce calme +profond qui donnait souvent le change sur ses impressions réelles.</p> + +<p>Valentine s'efforça de sourire. Louise ne partagea pas son erreur.</p> + +<p>—Où étiez-vous donc, lui dit-elle, pour avoir si bien entendu?</p> + +<p>—J'étais fort près d'ici, Mademoiselle, répondit Bénédict avec un regard +double.</p> + +<p>—Cela est au moins fort étrange, dit Valentine d'un ton sévère. Ma sÅ“ur +vous avait dit, ce me semble, qu'elle voulait me parler en particulier, et +vous êtes resté assez près de nous pour nous écouter, sans doute?</p> + +<p>Bénédict n'avait jamais vu Valentine irritée contre lui; il en fut étourdi +un instant, et faillit renoncer à son hardi projet. Mais comme c'était +pour lui une crise décisive, il paya d'audace, et, conservant dans son +regard et dans son attitude cette fermeté grave qui lui donnait tant de +puissance sur l'esprit des autres:</p> + +<p>—Il est fort inutile de dissimuler, dit-il; j'étais assis derrière ce +rideau, et je n'ai rien perdu de votre entretien. J'aurais pu en entendre +davantage et me retirer, sans être aperçu, par la même fenêtre qui +m'avait donné entrée. Mais y étais si intéressé dans le sujet de votre +discussion...</p> + +<p>Il s'arrêta en voyant Valentine devenir plus pâle que sa collerette et +tomber sur un fauteuil d'un air consterné. Il eut envie de se jeter à ses +pieds, de pleurer sur ses mains; mais il sentait trop la nécessité de +dominer l'agitation de ces deux femmes à force de sang-froid et de +fermeté.</p> + +<p>—J'étais si intéressé dans votre discussion, reprit-il, que j'ai cru +rentrer dans mon droit en venant y prendre part. Si j'ai eu tort, l'avenir +en décidera. En attendant, tâchons d'être plus forts que notre destinée. +Louise, vous ne sauriez rougir de ce que vous avez dit devant moi; vous ne +pouvez oublier que vous vous êtes souvent accusée ainsi à moi-même, et je +serais tenté de croire qu'il y a de la coquetterie dans votre vertueuse +humilité, tant vous savez bien quel doit en être l'effet sur ceux qui, +comme moi, vous vénèrent pour les épreuves que vous avez subies.</p> + +<p>En parlant ainsi, il prit la main de Louise, qui était penchée sur sa sÅ“ur +et la tenait embrassée; puis il l'attira doucement et d'un air affectueux +vers un siège plus éloigné; et quand il l'y eut assise, il porta cette +main à ses lèvres avec tendresse, et aussitôt, s'emparant du siège dont il +l'avait arrachée, et se plaçant entre elle et Valentine, il lui tourna le +dos et ne s'occupa plus d'elle.</p> + +<p>—Valentine! dit-il alors d'une voix pleine et grave.</p> + +<p>C'était la première fois qu'il osait l'appeler par son nom en présence +d'un tiers. Valentine tressaillit, écarta ses mains dont elle se cachait +le visage, et laissa tomber sur lui un regard froid et offensé. Mais +il répéta son nom avec une douceur pleine d'autorité, et tant d'amour +brillait dans ses yeux que Valentine se cacha de nouveau le visage pour ne +pas le voir.</p> + +<p>—Valentine, reprit-il, n'essayez pas avec moi ces feintes puériles qu'on +dit être la grande défense de votre sexe; nous ne pouvons plus nous +tromper l'un l'autre. Voyez cette cicatrice! je l'emporterai dans la +tombe! C'est le sceau et le symbole de mon amour pour vous. Vous ne pouvez +pas croire que je consente à vous perdre, c'est une erreur trop naïve pour +que vous l'admettiez; Valentine, vous n'y songez pas!</p> + +<p>Il prit ses mains dans les siennes. Subjuguée par son air de résolution, +elle les lui abandonna et le regarda d'un air effrayé.</p> + +<p>—Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en +face de vous le spectre que vous avez retiré du tombeau! Vous l'avez +voulu, Madame! si je suis devant vous aujourd'hui comme un objet de +terreur et d'aversion, c'est votre faute. Mais écoute, ma Valentine, ma +toute-puissante maîtresse, je t'aime trop pour te contrarier; dis un mot, +et je retourne au linceul dont tu m'as retiré.</p> + +<p>En même temps, il tira un pistolet de sa poche, et le lui montrant:</p> + +<p>—Vois-tu, lui dit-il, c'est le même, absolument le même; ses braves +services ne l'ont point endommagé; c'est un ami fidèle et toujours à tes +ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prêt... Oh! rassurez-vous, +s'écria-t-il d'un ton railleur, en voyant ces deux femmes, pâles d'effroi, +se reculer en criant; ne craignez pas que je commette l'inconvenance de me +tuer sous vos yeux; je sais trop les égards qu'on doit aux nerfs des +femmes.</p> + +<p>—C'est une scène horrible! s'écria Louise avec angoisse; vous voulez +faire mourir Valentine.</p> + +<p>—Tout à l'heure, Mademoiselle, vous me réprimanderez, répondit-il d'un +air haut et sec; à présent je parle à Valentine, et je n'ai pas fini.</p> + +<p>Il désarma son pistolet et le mit dans sa poche.</p> + +<p>—Voyez-vous, Madame, dit-il à Valentine, c'est absolument à cause de vous +que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est +et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez +accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et +votre conscience; l'avez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux, +ce Bénédict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous. +Vous ne pouvez pas espérer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est déjà +vieux de cÅ“ur et d'expérience pour tout le reste! lui qui vous a aimée, +n'aimera jamais une autre femme; car enfin, ce n'est pas une brute, ce +Bénédict que vous voulez chasser! Eh quoi! vous m'aimez assez pour me +craindre, et vous me méprisez assez pour espérer me soumettre à vous +perdre? Oh! quelle folie! Non, non! je ne vous perdrai pas tant que +j'aurai un souffle de vie, j'en jure par le ciel et par l'enfer! je vous +verrai, je serai votre ami, votre frère, ou que Dieu me damne si...</p> + +<p>—Par pitié, taisez-vous, dit Valentine, pâle et suffoquée, en lui +pressant les mains d'une manière convulsive; je ferai ce que vous voudrez, +je perdrai mon âme à jamais, s'il le faut, pour sauver votre vie...</p> + +<p>—Non, vous ne perdrez pas votre âme, répondit-il, vous nous sauverez tous +deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mériter le ciel et tenir +un serment? Hélas! avant vous je croyais à peine en Dieu; mais j'ai adopté +tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prêt à jurer par celui +de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine; que vous +importe? Je ne repousse pas la mort; imposée par vous, cette fois, elle me +serait plus douce que la première. Mais, par pitié, Valentine, ne me +condamnez pas au néant!... Vous froncez le sourcil à ce mot. Eh! tu sais +bien que je crois au ciel avec toi; mais le ciel sans toi, c'est le néant. +Le ciel n'est pas où tu n'es pas; j'en suis si certain que, si tu me +condamnes à mourir, je te tuerai peut-être aussi afin de ne pas te perdre. +J'ai déjà eu cette idée... Il s'en est fallu de peu qu'elle ne dominât +toutes les autres!... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours +ici-bas. Hélas! ne sommes-nous pas heureux? En quoi donc sommes-nous +coupables? Tu ne me quitteras pas, dis?... Tu ne m'ordonneras pas de +mourir, c'est impossible; car tu m'aimes, et tu sais bien que ton honneur, +ton repos, tes principes me sont sacrés. Est-ce que vous me croyez capable +d'en abuser, Louise? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous +faisiez tout à l'heure une horrible peinture des maux où la passion nous +entraîne; je proteste que j'ai foi en moi-même, et que si j'eusse été aimé +de vous jadis, je n'aurais point flétri et empoisonné votre vie. Non, +Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lâches...</p> + +<p>Bénédict parla encore longtemps, tantôt avec force et passion, tantôt avec +une froide ironie, tantôt avec douceur et tendresse. Après avoir épouvanté +ces deux femmes et les avoir subjuguées par la crainte, il vint à bout de +les dominer par l'attendrissement. Il sut si bien s'emparer d'elles, qu'en +les quittant il avait obtenu toutes les promesses qu'elles se seraient +crues incapables d'accorder une heure auparavant.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXIX.</h3> + + +<p>Voici quel fut le résultat de leurs conventions.</p> + +<p>Louise partit pour Paris, et revint quinze jours après avec son fils. Elle +força madame Lhéry à traiter avec elle pour une pension qu'elle voulait +lui payer chaque mois. Bénédict et Valentine se chargèrent tour à tour de +l'éducation de Valentin, et continuèrent à se voir presque tous les jours +après le coucher du soleil.</p> + +<p>Valentin était un garçon de quinze ans, grand, mince et blond. Il +ressemblait à Valentine; il avait comme elle un caractère égal et facile. +Ses grands yeux bleus avaient déjà cette expression de douceur caressante +qui charmait en elle; son sourire avait la même fraîcheur, la même bonté. +Il ne l'eut pas plus tôt vue, qu'il se prit d'affection pour elle au point +que sa mère en fut jalouse.</p> + +<p>On régla ainsi l'emploi de son temps: il allait passer dans la matinée +deux heures avec sa tante, qui cultivait en lui les arts d'agrément. Le +reste du jour, il le passait à la maisonnette du ravin. Bénédict avait +fait d'assez bonnes études pour remplacer avantageusement ses professeurs. +Il avait pour ainsi dire forcé Louise à lui confier l'éducation de cet +enfant; il s'était senti le courage et la volonté ferme de s'en charger et +de lui consacrer plusieurs années de sa vie. C'était une manière de +s'acquitter envers elle, et sa conscience embrassait cette tâche avec +ardeur. Mais quand il eut vu Valentin, la ressemblance de ses traits et de +son caractère avec Valentine, et jusqu'à la similitude de son nom, lui +firent concevoir pour lui une affection dont il ne se serait pas cru +capable. Il l'adopta dans son cÅ“ur, et pour lui épargner les longues +courses qu'il était forcé de faire chaque jour, il obtint que sa mère le +laissât habiter avec lui. Il lui fallut bien souffrir alors que, sous +prétexte de rendre l'habitation commode à son nouvel occupant, Valentine +et Louise y fissent faire quelques embellissements. Par leurs soins, la +maison du ravin devint en peu de jours une retraite délicieuse pour un +homme frugal et poétique comme l'était Bénédict; le pavé humide et malsain +fit place à un plancher élevé de plusieurs pieds au-dessus de l'ancien +sol. Les murs furent recouverts d'une étoffe sombre et fort commune, mais +élégamment plissée en forme de tente pour cacher les poutres du plafond. +Des meubles simples, mais propres, des livres choisis, quelques gravures, +et de jolis tableaux peints par Valentine, furent apportés du château, et +achevèrent de créer comme par magie un élégant cabinet de travail sous le +toit de chaume de Bénédict. Valentine fit présent à son neveu d'un joli +poney du pays pour venir chaque matin déjeuner et travailler avec elle. +Le jardinier du château vint arranger le petit jardin de la chaumière; +il cacha les légumes prosaïques derrière des haies de pampres; il sema +de fleurs le tapis de verdure qui s'arrondissait devant la porte de +la maison, il fit courir des guirlandes de liseron et de houblon sur +le chaume rembruni de la toiture; il couronna la porte d'un dais de +chèvrefeuille et de clématite: il élagua un peu les houx et les buis du +ravin, et ouvrit quelques percées d'un aspect sauvage et pittoresque. En +homme intelligent, que la science de l'horticulture n'avait pas abruti, il +respecta les longues fougères qui s'accrochaient aux rochers; il nettoya +le ruisseau sans lui ôter ses pierres moussues et ses margelles de +bruyères empourprées, enfin il embellit considérablement cette demeure. +Les libéralités de Bénédict et les bontés de Valentine fermèrent la bouche +à tout commentaire insolent. Qui pouvait ne pas aimer Valentine? Dans les +premiers jours, l'arrivée de Valentin, ce témoignage vivant du déshonneur +de sa mère, fit un peu jaser le village et les serviteurs du château. +Quelque porté qu'on soit à la bienveillance, on ne renonce pas aisément à +une occasion si favorable de blâmer et de médire. Alors on fit attention à +tout; on remarqua les fréquentes visites de Bénédict au château, le genre +de vie mystérieux et retiré de madame de Lansac. Quelques vieilles femmes +qui, du reste, détestaient cordialement madame de Raimbault, firent +observer à leurs voisines, avec un soupir et un clignement d'Å“il piteux, +que les habitudes étaient déjà bien changées au château depuis le départ +de la comtesse, et que tout ce qui s'y passait ne lui conviendrait guère +si elle pouvait s'en douter. Mais les commérages furent tout à coup +arrêtés par l'invasion d'une épidémie dans le pays. Valentine, Louise et +Bénédict prodiguèrent leurs soins, s'exposèrent courageusement aux dangers +de la contagion, fournirent avec générosité à toutes les dépenses, +prévinrent tous les besoins du pauvre, éclairèrent l'ignorance du riche. +Bénédict avait étudié un peu en médecine; avec une saignée et quelques +ordonnances rationnelles, il sauva beaucoup de malades. Les tendres soins +de Louise et de Valentine adoucirent les dernières souffrances des autres +ou calmèrent la douleur des survivants. Quand l'épidémie fut passée, +personne ne se souvint des cas de conscience qui s'étaient élevés à propos +de ce jeune et beau garçon transplanté dans le pays. Tout ce que firent +Valentine, Bénédict ou Louise, fut déclaré inattaquable; et si quelque +habitant d'une ville voisine eût osé tenir un propos équivoque sur leur +compte, il n'était pas un paysan à trois lieues à la ronde qui ne le +lui eût fait payer cher. Le passant curieux et désÅ“uvré était mal venu +lui-même à faire dans les cabarets de village quelques questions trop +indiscrètes sur le compte de ces trois personnes.</p> + +<p>Ce qui compléta leur sécurité, c'est que Valentine n'avait gardé à son +service aucun de ces valets nés dans la livrée, peuple insolent, ingrat et +bas, qui salit tout ce qu'il regarde, et dont la comtesse de Raimbault +aimait à s'entourer, pour avoir apparemment des esclaves à tyranniser. +Après son mariage, Valentine avait renouvelé sa maison; elle ne l'avait +composée que de ces bons serviteurs à demi villageois qui font un bail +pour entrer au service d'un maître, le servent avec gravité, avec lenteur, +avec <i>complaisance</i>, si l'on peut parler ainsi; qui répondent: <i>Je veux +bien</i>, ou: <i>Il y a moyen</i>, à ses ordres, l'impatientent et le désespèrent +souvent, cassent ses porcelaines, ne lui volent pas un sou, mais par +maladresse et lourdeur font un horrible dégât dans une maison élégante; +gens insupportables, mais excellents, qui rappellent toutes les vertus de +l'âge patriarcal; qui, dans leur solide bon sens et leur heureuse +ignorance, n'ont pas l'idée de cette rapide et servile soumission de la +domesticité selon nos usages; qui obéissent sans se presser, mais avec +respect; gens précieux, qui ont encore la foi de leur devoir, parce que +leur devoir est une convention franche et raisonnée; gens robustes, qui +rendraient des coups de cravache à un dandy; qui ne font rien que par +amitié; qu'on ne peut s'empêcher ni d'aimer ni de maudire; qu'on souhaite, +cent fois par jour, voir à tous les diables, mais qu'on ne se décide +jamais à mettre à la porte.</p> + +<p>La vieille marquise eût pu être une sorte d'obstacle aux projets de nos +trois amis. Valentine s'apprêtait à lui en faire la confidence et à la +disposer en sa faveur. Mais, à cette époque, elle faillit succomber à une +attaque d'apoplexie. Son raisonnement et sa mémoire en reçurent une si +vive atteinte, qu'il ne fallut pas espérer de lui faire comprendre ce dont +il s'agissait. Elle cessa d'être active et robuste; elle se renferma +presque entièrement dans sa chambre, et se livra avec sa gouvernante aux +pratiques d'une dévotion puérile. La religion, dont elle s'était fait un +jeu toute sa vie, lui devint un amusement nécessaire, et sa mémoire usée +ne s'exerça plus qu'à réciter des patenôtres. Il n'y avait donc plus +qu'une personne qui eût pu nuire à Valentine; c'était cette demoiselle +de compagnie. Mais mademoiselle Beaujon (c'était son nom) ne demandait +qu'une chose au monde, c'était de rester auprès de sa maîtresse, et de +la circonvenir de manière à accaparer tous les legs qu'il serait en son +pouvoir de lui faire. Valentine, tout en la surveillant de manière à ce +qu'elle n'abusât jamais de l'empire qu'elle avait sur l'esprit de la +marquise, s'étant assurée qu'elle méritait par son zèle et ses soins +toutes les récompenses qu'elle pourrait en obtenir, lui témoigna une +confiance dont elle fut reconnaissante. Madame de Raimbault, à demi +instruite par la voix publique (car rien ne peut rester absolument secret, +si bien qu'on s'y prenne), lui écrivit pour savoir à quoi s'en tenir sur +les différents propos qui lui étaient parvenus. Elle avait grande +confiance dans cette Beaujon, qui n'avait jamais beaucoup aimé Valentine, +et qui, en revanche, avait toujours aimé à médire. Mais la Beaujon, dans +un style et dans une orthographe remarquablement bizarres, s'empressa de +la détromper et de l'assurer qu'elle n'avait jamais entendu parler de ces +étranges nouvelles, inventées probablement dans les petites villes des +environs. La Beaujon comptait se retirer du service aussitôt que la +vieille marquise serait morte; elle se souciait fort peu ensuite du +courroux de la comtesse, pourvu qu'elle quittât cette maison les poches +pleines.</p> + +<p>M. de Lansac écrivait fort rarement, et ne témoignait nulle impatience de +revoir sa femme, nul désir de s'occuper de ses affaires de cÅ“ur. Ainsi une +réunion de circonstances favorables concourait à protéger le bonheur que +Louise, Valentine et Bénédict, volaient pour ainsi dire à la loi des +convenances et des préjugés. Valentine fit entourer d'une clôture la +partie du parc où était situé le pavillon. Cette espèce de parc réservé +était fort sombre et fort bien planté. On y ajouta sur les confins, des +massifs de plantes grimpantes, des remparts de vigne vierge, d'aristoloche, +et de ces haies de jeunes cyprès qu'on taille en rideau, et qui forment +une barrière impénétrable à la vue. Au milieu de ces lianes, et derrière +ces discrets ombrages, le pavillon s'élevait dans une situation délicieuse, +auprès d'une source dont le bouillonnement, s'échappant à travers les +roches, entretenait sans cesse un frais murmure autour de cette rêveuse +et mystérieuse retraite. Personne n'y fut admis que Valentin, Louise, +Bénédict et Athénaïs, lorsqu'elle pouvait échapper à la surveillance de +son mari, qui n'aimait pas beaucoup à lui voir conserver des relations +avec son cousin. Chaque matin, Valentin, qui avait une clef du pavillon, +venait y attendre Valentine. Il arrosait ses fleurs, il renouvelait celles +du salon, il essayait quelques études sur le piano, ou bien il donnait des +soins à la volière. Quelquefois il s'oubliait, sur un banc, aux vagues +et inquiètes rêveries de son âge; mais sitôt qu'il apercevait la forme +svelte de sa tante à travers les arbres, il se remettait à l'ouvrage. +Valentine aimait à constater la similitude de leurs caractères et de leurs +inclinations; elle se plaisait à retrouver dans ce jeune homme, malgré la +différence des sexes, les goûts paisibles, l'amour de la vie intime et +retirée qui étaient en elle. Et puis elle l'aimait à cause de Bénédict, +dont il recevait les soins et les leçons, et dont chaque jour il lui +apportait un reflet.</p> + +<p>Valentin, sans comprendre la force des liens qui l'attachaient à Bénédict +et à Valentine, les aimait déjà avec une vivacité et une délicatesse +au-dessus de son âge. Cet enfant, né dans les larmes, le plus grand fléau +et la plus grande consolation de sa mère, avait fait de bonne heure +l'essai de cette sensibilité qui se développe plus tard dans le cours des +destinées ordinaires. Dès qu'il avait été en âge de comprendre un peu la +vie, Louise lui avait exposé nettement sa position dans le monde, les +malheurs de sa destinée, la tache de sa naissance, les sacrifices qu'elle +lui avait faits, et tout ce qu'elle avait à braver pour remplir envers +lui ces devoirs si faciles et si doux aux autres mères. Valentin avait +profondément senti toutes ces choses; son âme, facile et tendre, avait +pris dès lors une teinte de mélancolie et de fierté; il avait conçu pour +sa mère une reconnaissance passionnée, et, dans toutes ses douleurs, elle +avait trouvé en lui de quoi la récompenser et la consoler...</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p> + +<p>Mais il faut bien l'avouer, Louise, qui était capable d'un si grand +courage et de tant de vertus supérieures au vulgaire, était peu agréable +dans le commerce de la vie ordinaire; passionnée à propos de tout, et, en +dépit d'elle même, sensible à toutes les blessures dont elle aurait dû +savoir émousser l'atteinte, elle faisait souvent retomber l'amertume de +son âme sur l'âme si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, à +force d'irriter ses jeunes facultés, elle les avait déjà un peu épuisées. +Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et +cet enfant, à peine éclos à la vie, éprouvait déjà la fatigue de vivre et +le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une +belle fleur née le matin sur les rochers et déjà battue des vents avant de +s'épanouir, il penchait sa tête pâle sur son sein, et son sourire avait +une langueur qui n'était pas de son âge. Aussi, l'intimité si caressante +et si sereine de Valentine, le dévouement si prudent et si soutenu de +Bénédict, commencèrent pour lui une nouvelle ère. Il se sentit épanouir +dans cette atmosphère plus favorable à sa nature. Sa taille souple et +frêle prit un essor plus rapide, et une douce nuance d'incarnat vint se +mêler à la blancheur mate de ses joues. Athénaïs, qui faisait plus de +cas de la beauté physique que de toute chose au monde, déclarait n'avoir +jamais vu une tête aussi ravissante que celle de ce bel adolescent, avec +ses cheveux d'un blond cendré, comme ceux de Valentine, flottant par +grosses boucles sur un cou blanc et poli comme le marbre de l'Antinoüs. +L'étourdie n'était pas fâchée de répéter à tout propos que c'était un +enfant sans conséquence, afin d'avoir le droit de baiser de temps en temps +ce front si pur et si limpide, et de passer ses doigts dans ces cheveux +qu'elle comparait à la soie vierge des cocons dorés.</p> + +<p>Le pavillon était donc pour tous, à la fin du jour, un lieu de repos et de +délices. Valentine n'y admettait aucun profane, et ne permettait aucune +communication avec les gens du château. Catherine avait seule droit d'y +pénétrer et d'en prendre soin. C'était l'Élysée, le monde poétique, la vie +dorée de Valentine; au château, tous les ennuis, toutes les servitudes, +toutes les tristesses; la grand'mère infirme, les visites importunes, les +réflexions pénibles et l'oratoire plein de remords; au pavillon, tous les +bonheurs, tous les amis, tous les doux rêves, l'oubli des terreurs, et les +joies pures d'un amour chaste. C'était comme une île enchantée au milieu +de la vie réelle, comme une oasis dans le désert.</p> + +<p>Au pavillon, Louise oubliait ses amertumes secrètes, ses violences +comprimées, son amour méconnu. Bénédict, heureux de voir Valentine +s'abandonner sans résistance à sa foi, semblait avoir changé de caractère; +il avait dépouillé ses inégalités, ses injustices, ses brusqueries +cruelles. Il s'occupait de Louise presque autant que de sa sÅ“ur; il se +promenait avec elle sous les tilleuls du parc, un bras passé sous le sien. +Il lui parlait de Valentin, lui vantait ses qualités, son intelligence, +ses progrès rapides; il la remerciait de lui avoir donné un ami et un +fils. La pauvre Louise pleurait en l'écoutant, et s'efforçait de trouver +l'amitié de Bénédict plus flatteuse et plus douce que ne l'eût été son +amour.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p> + +<p>Athénaïs, rieuse et folâtre, reprenait au pavillon toute l'insouciance de +son âge; elle oubliait là les tracas du ménage, les orageuses tendresses +et la jalouse défiance de Pierre Blutty. Elle aimait encore Bénédict, mais +autrement que par le passé; elle ne voyait plus en lui qu'un ami sincère. +Il l'appelait sa sÅ“ur, comme Louise et Valentine; seulement il se plaisait +à la nommer sa petite sÅ“ur. Athénaïs n'avait pas assez de poésie dans +l'esprit pour s'obstiner à nourrir une passion malheureuse. Elle était +assez jeune, assez belle pour aspirer à un amour partagé, et jusque-là +Pierre Blutty n'avait pas contribué à faire souffrir sa petite vanité de +femme. Elle en parlait avec estime, la rougeur au front et le sourire sur +les lèvres; et puis, à la moindre remarque maligne de Louise, elle +s'enfuyait, légère espiègle, parmi les sentiers du parc, traînant après +elle le timide Valentin, qu'elle traitait de petit écolier, et qui n'avait +guère qu'un an de moins qu'elle.</p> + +<p>Mais ce qu'il serait impossible de rendre, c'est la tendresse muette et +réservée de Bénédict et de Valentine, c'est ce sentiment exquis de pudeur +et de dévouement qui dominait chez eux la passion ardente toujours prête à +déborder. Il y avait dans cette lutte éternelle mille tourments et mille +délices, et peut-être Bénédict chérissait-il autant les uns que les +autres. Valentine pouvait souvent encore craindre d'offenser Dieu et +souffrir de ses scrupules religieux; mais lui, qui ne concevait pas aussi +bien l'étendue des devoirs d'une femme, se flattait de n'avoir entraîné +Valentine dans aucune faute et de ne l'exposer à aucun repentir. Il lui +sacrifiait avec joie ces brûlantes aspirations qui le dévoraient. Il était +fier de savoir souffrir et vaincre: tout bas, son imagination s'enivrait +de mille désirs et de mille rêves; mais tout haut il bénissait Valentine +des moindres faveurs. Effleurer ses cheveux, respirer ses parfums, se +coucher sur l'herbe à ses pieds, la tête appuyée sur un coin de son +tablier de soie, reprendre sur le front de Valentin un des baisers qu'elle +venait d'y déposer, emporter furtivement, le soir, le bouquet qui s'était +flétri à sa ceinture, c'étaient là les grands accidents et les grandes +joies de cette vie de privation, d'amour et de bonheur.</p> + + + +<br><br><br> +<h2>QUATRIÈME PARTIE.</h2> +<br> + + + +<h3>XXX.</h3> + + +<p>Quinze mois s'écoulèrent ainsi: quinze mois de calme et de bonheur dans la +vie de cinq individus, c'est presque fabuleux. Il en fut ainsi pourtant. +Le seul chagrin qu'éprouva Bénédict, ce fut de voir quelquefois Valentine +pâle et rêveuse. Alors il se hâtait d'en chercher la cause, et il +découvrait toujours qu'elle avait rapport à quelque alarme de son âme +pieuse et timorée. Il parvenait à chasser ces légers nuages, car Valentine +n'avait plus le droit de douter de sa force et de sa soumission. Les +lettres de M. de Lansac achevaient de la rassurer, elle avait pris le +parti de lui écrire que Louise était installée à la ferme avec son fils, +et que <i>M. Lhéry</i> (Bénédict) s'occupait de l'éducation de ce jeune homme, +sans dire dans quelle intimité elle vivait avec ces trois personnes. Elle +avait ainsi expliqué leurs relations, en affectant de regarder M. de +Lansac comme lié envers elle par la promesse de lui laisser voir sa sÅ“ur. +Toute cette histoire avait paru bizarre et ridicule à M. de Lansac. S'il +n'avait pas tout à fait deviné la vérité, du moins était-il sur la voie. +Il avait haussé les épaules en songeant au mauvais goût et au mauvais ton +d'une intrigue de sa femme avec un cuistre de province.</p> + +<p>Mais, tout bien considéré, la chose lui plaisait mieux ainsi qu'autrement. +Il s'était marié avec la ferme résolution de ne pas s'embarrasser de +madame de Lansac, et, pour le moment, il entretenait avec une première +danseuse du théâtre de Saint-Pétersbourg des relations qui lui faisaient +envisager très-philosophiquement la vie. Il trouvait donc fort juste que +sa femme se créât de son côté des affections qui l'enchaînassent loin +de lui sans reproches et sans murmures. Tout ce qu'il désirait, c'était +qu'elle agît avec prudence, et qu'elle ne le couvrît point, par une +conduite dissolue, de ce sot et injuste ridicule qui s'attache aux maris +trompés. Or, il se fiait assez au caractère de Valentine pour dormir en +paix sur ce point; et puisqu'il fallait nécessairement à cette jeune femme +abandonnée ce qu'il appelait une occupation de cÅ“ur, il aimait mieux la +lui voir chercher dans le mystère de la retraite qu'au milieu du bruit et +de l'éclat des salons. Il se garda donc bien de critiquer ou de blâmer son +genre de vie, et toutes ses lettres exprimèrent, dans les termes les plus +affectueux et les plus honorables, la profonde indifférence avec laquelle +il était résolu d'accueillir toutes les démarches de Valentine.</p> + +<p>La confiance de son mari, dont elle attribua les motifs à de plus nobles +causes, tourmenta longtemps Valentine en secret. Cependant peu à peu les +susceptibilités de son esprit rigide s'engourdirent et se reposèrent dans +le sein de Bénédict. Tant de respect, de stoïcisme, de désintéressement, +un amour si pur et si courageux, la touchèrent profondément. Elle en vint +à se dire que, loin d'être un sentiment dangereux, c'était là une vertu +héroïque et précieuse, que Dieu et l'honneur sanctionnaient leurs liens, +que son âme s'épurait et se fortifiait à ce feu sacré. Toutes les sublimes +utopies de la passion robuste et patiente vinrent l'éblouir. Elle osa bien +remercier le ciel de lui avoir donné pour sauveur et pour appui, dans les +périls de la vie, ce puissant et magnanime complice qui la protégeait et +la gardait contre elle-même. La dévotion jusqu'alors avait été pour elle +comme un code de principes sacrés, fortement raisonnés et gravement +repassés chaque jour pour la défense de ses mÅ“urs; elle changea de nature +dans son esprit, et devint une passion poétique et enthousiaste, une +source de rêves ascétiques et brûlants, qui, bien loin de servir de +rempart à son cÅ“ur, l'ouvrirent de tous côtés aux attaques de la passion. +Cette dévotion nouvelle lui sembla meilleure que l'ancienne. Comme elle +la sentit plus intense et plus féconde en vives émotions, en ardentes +aspirations vers le ciel, elle l'accueillit avec imprudence, et se plut à +penser que l'amour de Bénédict l'avait allumée.</p> + +<p>«De même que le feu purifie l'or, se disait-elle, l'amour vertueux élève +l'âme, dirige son essor vers Dieu, source de tout amour.»</p> + +<p>Mais, hélas! Valentine ne s'aperçut point que cette foi, retrempée au feu +des passions humaines, transigeait souvent avec les devoirs de son origine, +et descendait à des alliances terrestres. Elle laissa ravager les forces +que vingt ans de calme et d'ignorance avaient amassées en elle; elle la +laissa envahir et altérer ses convictions, jadis si nettes et si rigides, +et couvrir de ses fleurs trompeuses l'âpre et étroit sentier du devoir. +Ses prières devinrent plus longues; le nom et l'image de Bénédict s'y +mêlaient sans cesse, et elle ne les repoussait plus; elle s'en entourait +pour s'exciter à mieux prier: le moyen était infaillible, mais il était +dangereux. Valentine sortait de son oratoire avec une âme exaltée, des +nerfs irrités, un sang actif et brûlant; alors les regards et les paroles +de Bénédict ravageaient son cÅ“ur comme une lave ardente. Qu'il eût été +assez hypocrite ou assez habile pour présenter l'adultère sous un jour +mystique, et Valentine se perdait en invoquant le ciel.</p> + +<p>Mais ce qui devait les préserver longtemps, c'était la candeur de ce jeune +homme, en qui résidait vraiment une âme honnête. Il s'imaginait qu'au +moindre effort pour ébranler la vertu de Valentine il devait perdre son +estime et sa confiance, si péniblement achetées. Il ne savait pas qu'une +fois engagée sur la pente rapide des passions on ne revient guère sur ses +pas. Il n'avait pas la conscience de sa puissance; l'eût-il eue, peut-être +ne s'en serait-il pas servi, tant était droit et loyal encore cet esprit +tout neuf et tout jeune.</p> + +<p>Il fallait voir de quelles nobles fatuités, de quelles sublimes paradoxes +ils sanctionnaient leur imprudent amour.</p> + +<p>—Comment pourrais-je t'engager à manquer à tes principes, disait Bénédict +à Valentine, moi qui te chéris pour cette force virile que tu m'opposes! +moi qui préfère ta vertu à ta beauté, et ton âme à ton corps! moi qui te +tuerais avec moi, si l'on pouvait m'assurer de te posséder immédiatement +dans le ciel, comme les anges possèdent Dieu!</p> + +<p>—Non, tu ne saurais mentir, lui répondait Valentine, toi que Dieu m'a +envoyé pour m'apprendre à le connaître et à l'aimer, toi qui le premier +m'as fait concevoir sa puissance et m'as enseigné les merveilles de la +création. Hélas! je la croyais si petite et si bornée! Mais toi, tu as +grandi le sens des prophéties, tu m'as donné la clef des poésies sacrées, +tu m'as révélé l'existence d'un vaste univers dont le pur amour est le +lien et le principe. Je sais maintenant que nous avons été créés l'un +pour l'autre, et que l'alliance immatérielle contractée entre nous est +préférable à tous les liens terrestres.</p> + +<p>Un soir, ils étaient tous réunis dans le joli salon du pavillon. Valentin, +qui avait une voix agréable et fraîche, essayait une romance; sa mère +l'accompagnait. Athénaïs, un coude appuyé sur le piano, regardait +attentivement son jeune favori, et ne voulait point s'apercevoir du +malaise qu'elle lui causait. Bénédict et Valentine, assis près de la +fenêtre, s'enivraient des parfums de la soirée, de calme, d'amour, de +mélodie et d'air pur. Jamais Valentine n'avait senti une si profonde +sécurité. L'enthousiasme se glissait de plus en plus dans son âme, +et, sous le voile d'une juste admiration pour la vertu de son amant, +grandissait sa passion intense et rapide. La pâle clarté des étoiles leur +permettait à peine de se voir. Pour remplacer ce chaste et dangereux +plaisir que verse le regard, ils laissèrent leurs mains s'enlacer. +Peu à peu, l'étreinte devint plus brûlante, plus avide; leurs sièges +se rapprochèrent insensiblement, leurs cheveux s'effleuraient et se +communiquaient l'électricité abondante qu'ils dégagent; leurs haleines se +mêlaient, et la brise du soir s'embrasait autour d'eux. Bénédict, accablé +sous le poids du bonheur délicat et pénétrant que recèle un amour à la +fois repoussé et partagé, pencha sa tête sur le bord de la croisée et +appuya son front sur la main de Valentine, qu'il tenait toujours dans les +siennes. Ivre et palpitant, il n'osait faire un mouvement, de peur de +déranger l'autre main qui s'était glissée sur sa tête, et qui se promenait +mÅ“lleuse et légère, comme le souffle d'un follet, parmi les flots rudes +et noirs de sa chevelure. C'était une émotion qui brisait sa poitrine +et qui faisait refluer tout son sang à son cÅ“ur. Il y avait de quoi en +mourir; mais il serait mort plutôt que de laisser voir son trouble, tant +il craignait d'éveiller les méfiances et les remords de Valentine. Si elle +avait su quels torrents de délices elle versait dans son sein, elle se fût +retirée. Pour obtenir cet abandon, ces molles caresses, ces cuisantes +voluptés, il y fallait paraître insensible. Bénédict retenait sa +respiration, et comprimait l'ardeur de sa fièvre. Son silence finit +par gêner Valentine, elle lui parla à voix basse pour se distraire de +l'émotion trop vive qui commençait à la gêner aussi.</p> + +<p>—N'est-ce pas que nous sommes heureux, lui dit-elle, peut-être pour lui +faire entendre ou pour se dire à elle-même qu'il ne fallait pas désirer de +l'être davantage.</p> + +<p>—Oh! dit Bénédict, en s'efforçant malgré lui d'assurer le son de sa voix, +il faudrait mourir ainsi!</p> + +<p>Un pas rapide, qui traversait la pelouse et s'approchait du pavillon, +retentit au milieu du silence. Je ne sais quel pressentiment vint effrayer +Bénédict; il serra convulsivement la main de Valentine et la pressa contre +son cÅ“ur, qui battait aussi haut dans sa poitrine que le bruit inquiétant +de ces pas inattendus. Valentine sentit le sien se glacer d'une peur +vague, mais terrible; elle retira brusquement ses mains et se dirigea vers +la porte. Mais elle s'ouvrit avant qu'elle l'eût atteinte, et Catherine +essoufflée parut.</p> + +<p>—Madame, dit-elle d'un air empressé et consterné, M. de Lansac est au +château!</p> + +<p>Ce mot fit sur tous ceux qui l'entendirent le même effet qu'une pierre +lancée au sein des ondes pures et immobiles d'un lac; les cieux, les +arbres, les délicieux paysages qui s'y reflétaient se brisent, se tordent +et s'effacent; un caillou a suffi pour faire rentrer dans le chaos toute +une scène enchantée: ainsi fut rompue l'harmonie délicieuse qui régnait +en ce lieu une minute auparavant. Ainsi fut bouleversé le beau rêve de +bonheur dont se berçait cette famille. Dispersée tout à coup comme +les feuilles que le vent balaie en tourbillon, elle se sépara pleine +d'anxiétés et d'alarmes. Valentine pressa Louise et son fils dans ses +bras.</p> + +<p>—À jamais à vous! leur dit-elle en les quittant; nous nous reverrons +bientôt, j'espère; peut-être demain.</p> + +<p>Valentin secoua tristement la tête; un mouvement de fierté et de haine +indéfinissable venait d'éclore en lui au nom de M. de Lansac. Il avait +souvent songé que ce noble comte pourrait bien le chasser de sa maison; +cette idée avait parfois empoisonné le bonheur qu'il y goûtait.</p> + +<p>—Cet homme fera bien de vous rendre heureuse, dit-il à sa tante d'un air +martial qui la fit sourire d'attendrissement; sinon il aura affaire à moi!</p> + +<p>—Que pourrais-tu craindre avec un tel chevalier? dit Athénaïs à madame de +Lansac en s'efforçant de paraître gaie, et en donnant une petite tape de +sa main ronde et polie sur la joue enflammée du jeune homme.</p> + +<p>—Venez-vous, Bénédict? cria Louise en se dirigeant vers la porte du parc +qui s'ouvrait sur la campagne.</p> + +<p>—Tout à l'heure, répondit-il.</p> + +<p>Il suivit Valentine vers l'autre sortie, et tandis que Catherine éteignait +à la hâte les bougies et fermait le pavillon:</p> + +<p>—Valentine!... lui dit-il d'une voix sourde et violemment agitée.</p> + +<p>Il ne put en dire davantage. Comment eût-il osé exprimer d'ailleurs le +sujet de ses craintes et de sa fureur?</p> + +<p>Valentine le comprit, et lui tendant la main d'un air ferme:</p> + +<p>—Soyez tranquille, lui répondit-elle avec un sourire d'amour et de +fierté.</p> + +<p>L'expression de sa voix et de son regard eut tant de puissance sur +Bénédict que, docile à la volonté de Valentine, il s'éloigna presque +tranquille.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXXI.</h3> + + +<p>M. de Lansac en costume de voyage et affectant une grande fatigue, s'était +drapé nonchalamment sur le canapé du grand salon. Il vint au-devant de +Valentine d'un air galant et empressé dès qu'il l'aperçut. Valentine +tremblait et se sentait près de s'évanouir. Sa pâleur, sa consternation, +n'échappèrent point au comte; il feignit de ne pas s'en apercevoir, et lui +fit compliment au contraire sur l'éclat de ses yeux et la fraîcheur de +son teint. Puis il se mit aussitôt à causer avec cette aisance que donne +l'habitude de la dissimulation; et le ton dont il parla de son voyage, +la joie qu'il exprima de se retrouver auprès de sa femme, les questions +bienveillantes qu'il lui adressa sur sa santé, sur les plaisirs de sa +retraite, l'aidèrent à se remettre de son émotion et à paraître, comme +lui, calme, gracieuse et polie.</p> + +<p>Ce fut alors seulement qu'elle remarqua dans un coin du salon un homme +gros et court, d'une figure rude et commune; M. de Lansac le lui présenta +comme <i>un de ses amis</i>. Il y avait quelque chose de contraint dans la +manière dont M. de Lansac prononça ces mots; le regard sombre et terne +de cet homme, le salut raide et gauche qu'il lui rendit, inspirèrent à +Valentine un éloignement irrésistible pour cette figure ingrate, qui +semblait se trouver déplacée en sa présence, et qui s'efforçait, à force +d'impudence, de déguiser le malaise de sa situation.</p> + +<p>Après avoir soupé à la même table et vis-à -vis de cet inconnu d'un +extérieur si repoussant, M. de Lansac pria Valentine de donner des ordres +pour qu'on préparât un des meilleurs appartements du château à son bon +<i>M. Grapp</i>. Valentine obéit, et quelques instants après M. Grapp se retira, +après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec M. de Lansac, et +avoir salué sa femme avec le même embarras et le même regard d'insolente +servilité que la première fois.</p> + +<p>Lorsque les deux époux furent seuls ensemble, une mortelle frayeur +s'empara de Valentine. Pâle et les yeux baissés, elle cherchait en vain +à renouer la conversation, quand M. de Lansac, rompant le silence, lui +demanda la permission de se retirer, accablé qu'il était de fatigue.</p> + +<p>—Je suis venu de Pétersbourg en quinze jours, lui dit-il avec une sorte +d'affectation; je ne me suis arrêté que vingt-quatre heures à Paris; aussi +je crois... j'ai certainement de la fièvre.</p> + +<p>—Oh! sans doute, vous avez... vous devez avoir la fièvre, répéta +Valentine avec un empressement maladroit.</p> + +<p>Un sourire haineux effleura les lèvres discrètes du diplomate.</p> + +<p>—Vous avez l'air de Rosine dans <i>le Barbier</i>! dit-il d'un ton +semi-plaisant, semi-amer, <i>Buona sera, don Basilio</i>! Ah! ajouta-t-il en +se traînant vers la porte d'un air accablé, j'ai un impérieux besoin de +sommeiller! Une nuit de plus en poste, et je tombais malade. Il y a de +quoi, n'est-ce pas, ma chère Valentine?</p> + +<p>—Oh oui! répondit-elle, il faut vous reposer; je vous ai fait préparer...</p> + +<p>—L'appartement du pavillon, n'est-il pas vrai, ma très-belle? C'est le +plus propice au sommeil. J'aime ce pavillon, il me rappellera l'heureux +temps où je vous voyais tous les jours...</p> + +<p>—Le pavillon! répondit Valentine d'un air épouvanté qui n'échappa point à +son mari, et qui lui servit de point de départ pour les découvertes qu'il +se proposait de faire avant peu.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez disposé du pavillon? dit-il d'un air parfaitement +simple et indifférent.</p> + +<p>—J'en ai fait une espèce de retraite pour étudier, répondit-elle avec +embarras; car elle ne savait pas mentir. Le lit est enlevé, il ne +saurait être prêt pour ce soir... Mais l'appartement de ma mère, au +rez-de-chaussée, est tout prêt à vous recevoir... s'il vous convient.</p> + +<p>—J'en réclamerai peut-être un autre demain, dit M. de Lansac avec une +intention féroce de vengeance et un sourire plein d'une fade tendresse; +en attendant, je m'arrangerai de celui que vous m'assignez.</p> + +<p>Il lui baisa la main. Sa bouche sembla glacée à Valentine. Elle froissa +cette main dans l'autre pour la ranimer, quand elle se trouva seule. +Malgré la soumission de M. de Lansac à se conformer à ses désirs, elle +comprenait si peu ses véritables intentions que la peur domina d'abord +toutes les angoisses de son âme. Elle s'enferma dans sa chambre, et +le souvenir confus de cette nuit de léthargie qu'elle y avait passée +avec Bénédict lui revenant à l'esprit, elle se leva et marcha dans +l'appartement avec agitation pour chasser les idées décevantes et cruelles +que l'image de ces événements éveillait en elle. Vers trois heures, +ne pouvant ni dormir ni respirer, elle ouvrit sa fenêtre. Ses yeux +s'arrêtèrent longtemps sur un objet immobile, qu'elle ne pouvait préciser, +mais qui, se mêlant aux tiges des arbres, semblait être un tronc d'arbre +lui-même. Tout à coup elle le vit se mouvoir et s'approcher; elle reconnut +Bénédict. Épouvantée de le voir ainsi se montrer à découvert en face des +fenêtres de M. de Lansac, qui étaient directement au-dessous des siennes, +elle se pencha avec épouvante pour lui indiquer, par signes, le danger +auquel il s'exposait. Mais Bénédict, au lieu d'en être effrayé, ressentit +une joie vive en apprenant que son rival occupait cet appartement. +Il joignit les mains, les éleva vers le ciel avec reconnaissance, et +disparut. Malheureusement M. de Lansac, que l'agitation fébrile du voyage +empêchait aussi de dormir, avait observé cette scène de derrière un rideau +qui le cachait à Bénédict.</p> + +<p>Le lendemain, M. de Lansac et M. Grapp se promenèrent seuls dès le matin.</p> + +<p>—Eh bien! dit le petit homme ignoble au noble comte, avez-vous parlé à +votre <i>épouse</i>?</p> + +<p>—Comme vous y allez, mon cher? Eh! donnez-moi le temps de respirer.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas, moi, Monsieur. Il faut terminer cette affaire avant huit +jours; vous savez que je ne puis différer davantage.</p> + +<p>—Eh! patience! dit le comte avec humeur.</p> + +<p>—Patience? reprit le créancier d'une voix sombre; il y a dix ans, +Monsieur, que je prends patience; et je vous déclare que ma patience est à +bout. Vous deviez vous acquitter en vous mariant, et voici déjà deux ans +que vous...</p> + +<p>—Mais que diable craignez-vous? Cette terre vaut cinq cent mille francs, +et n'est grevée d'aucune autre hypothèque.</p> + +<p>—Je ne dis pas que j'aie rien à risquer, répondit l'intraitable créancier; +mais je dis que je veux rentrer dans mes fonds, réunir mes capitaux, et +sans tarder. Cela est convenu, Monsieur, et j'espère que vous ne ferez pas +encore cette fois comme les autres.</p> + +<p>—Dieu m'en préserve! j'ai fait cet horrible voyage exprès pour me +débarrasser à tout jamais de vous... de votre créance, je veux dire, et +il me tarde de me voir enfin libre de soucis. Avant huit jours vous serez +satisfait.</p> + +<p>—Je ne suis pas aussi tranquille que vous, reprit l'autre du même ton +rude et persévérant; votre femme... c'est-à -dire votre <i>épouse</i>, peut +faire avorter tous vos projets; elle peut refuser de signer...</p> + +<p>—Elle ne refusera pas...</p> + +<p>—Hein! vous direz peut-être que je vais trop loin; mais moi, après tout, +j'ai le droit de voir clair dans les affaires de famille. Il m'a semblé +que vous n'étiez pas aussi enchantés de vous revoir que vous me l'aviez +fait entendre.</p> + +<p>—Comment! dit le comte pâlissant de colère à l'insolence de cet homme.</p> + +<p>—Non, non! reprit tranquillement l'usurier. Madame la comtesse a eu l'air +médiocrement flattée. Je m'y connais, moi...</p> + +<p>—Monsieur! dit le comte d'un ton menaçant.</p> + +<p>—Monsieur! dit l'usurier d'un ton plus haut encore et fixant sur son +débiteur ses petits yeux de sanglier; écoutez, il faut de la franchise en +affaires, et vous n'en avez point mis dans celle-ci... Écoutez, écoutez! +Il ne s'agit pas de s'emporter. Je n'ignore pas que d'un mot madame de +Lansac peut prolonger indéfiniment ma créance; et qu'est-ce que je tirerai +de vous après? Quand je vous ferais coffrer à Sainte-Pélagie, il faudrait +vous y nourrir; et il n'est pas sûr qu'au train dont va l'affection de +votre femme, elle voulût vous en tirer de si tôt...</p> + +<p>—Mais enfin, Monsieur, s'écria le comte outré, que voulez-vous dire? sur +quoi fondez-vous...</p> + +<p>—Je veux dire que j'ai aussi, moi, une femme jeune et jolie. Avec de +l'argent, qu'est-ce qu'on n'a pas? Eh bien, quand j'ai fait une absence de +quinze jours seulement, quoique ma maison soit aussi grande que la vôtre, +ma femme, je veux dire mon épouse, n'occupe pas le premier étage tandis +que j'occupe le rez-de-chaussée. Au lieu qu'ici, Monsieur... Je sais bien +que les ci-devant nobles ont conservé leurs anciens usages, qu'ils vivent +à part de leurs femmes; mais mordieu! Monsieur, il y a deux ans que vous +êtes séparé de la vôtre...</p> + +<p>Le comte froissait avec fureur une branche qu'il avait ramassée pour se +donner une contenance.</p> + +<p>—Monsieur, brisons là ! dit-il étouffant de colère. Vous n'avez pas le +droit de vous immiscer dans mes affaires à ce point; demain vous aurez la +garantie que vous exigez, et je vous ferai comprendre alors que vous avez +été trop loin.</p> + +<p>Le ton dont il prononça ces paroles effraya fort peu M. Grapp; il était +endurci aux menaces, et il y avait une chose dont il avait bien plus peur +que des coups de canne: c'était la banqueroute de ses débiteurs.</p> + +<p>La journée fut employée à visiter la propriété. M. Grapp avait fait venir +dans la matinée un employé au cadastre. Il parcourut les bois, les champs, +les prairies, estimant tout, chicanant pour un sillon, pour un arbre +abattu; dépréciant tout, prenant des notes, et faisant le tourment et le +désespoir du comte, qui fut vingt fois tenté de le jeter dans la rivière. +Les habitants de Grangeneuve furent très-surpris de voir arriver ce noble +comte en personne, escorté de son acolyte qui examinait tout, et dressait +presque déjà l'inventaire du bétail et du mobilier aratoire. M. et madame +Lhéry crurent voir dans cette démarche de leur nouveau propriétaire +un témoignage de méfiance et l'intention de résilier le bail. Ils ne +demandaient pas mieux désormais. Un riche maître de forges, parent et ami +de la maison, venait de mourir sans enfants, et de laisser par testament +deux cent mille francs à <i>sa chère et digne filleule Athénaïs Lhéry, femme +Blutty</i>. Le père Lhéry proposa donc à M. de Lansac la résiliation du bail, +et M. Grapp se chargea de répondre que dans trois jours les parties +s'entendraient à cet égard.</p> + +<p>Valentine avait cherché vainement une occasion d'entretenir son mari et +de lui parler de Louise. Après le dîner, M. de Lansac proposa à Grapp +d'examiner le parc. Ils sortirent ensemble, et Valentine les suivit, +craignant, avec quelque raison, les recherches du côté du parc réservé. +M. de Lansac lui offrit son bras, et affecta de s'entretenir avec elle sur +un ton d'amitié et d'aisance parfaite.</p> + +<p>Elle commençait à reprendre courage, et se serait hasardée à lui adresser +quelques questions, lorsque la clôture particulière dont elle avait +entouré sa <i>réserve</i> vint frapper l'attention de M. de Lansac.</p> + +<p>—Puis-je vous demander, ma chère, ce que signifie cette division? lui +dit-il d'un ton très-naturel. On dirait d'une remise pour le gibier. Vous +livrez-vous donc au royal plaisir de la chasse?</p> + +<p>Valentine expliqua, en s'efforçant de prendre un ton dégagé, qu'elle avait +établi sa retraite particulière en ce lieu, et qu'elle y venait jouir +d'une plus libre solitude pour travailler.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, dit M. de Lansac, quel travail profond et consciencieux +exige donc de semblables précautions? Eh quoi! des palissades, des grilles, +des massifs impénétrables! mais vous avez fait du pavillon un palais de +fées, j'imagine! Moi qui croyais déjà la solitude du château si austère! +Vous la dédaignez, vous! C'est le secret du cloître; c'est le mystère +qu'il faut à vos sombres élucubrations. Mais, dites-moi, cherchez-vous la +pierre philosophale, ou la meilleure forme de gouvernement? Je vois bien +que nous avons tort là -bas de nous creuser l'esprit sur la destinée des +empires; tout cela se pèse, se prépare et se dénoue au pavillon de votre +parc.</p> + +<p>Valentine, accablée et effrayée de ces plaisanteries, où il lui semblait +voir percer moins de gaieté que de malice, eût voulu pour beaucoup +détourner M. de Lansac de ce sujet; mais il insista pour qu'elle leur fît +les honneurs de sa retraite, et il fallut s'y résigner. Elle avait espéré +le prévenir de ses réunions de chaque jour avec sa sÅ“ur et son fils avant +qu'il entreprît cette promenade. En conséquence, elle n'avait pas donné à +Catherine l'ordre de faire disparaître les traces que ses amis pouvaient +y avoir laissées de leur présence quotidienne: M. de Lansac les saisit du +premier coup d'Å“il. Des vers écrits au crayon sur le mur par Bénédict, et +qui célébraient les douceurs de l'amitié et le repos des champs; le nom de +Valentin, qui, par une habitude d'écolier, était tracé de tous côtés; des +cahiers de musique appartenant à Bénédict, et portant son chiffre; un joli +fusil de chasse avec lequel Valentin poursuivait quelquefois les lapins +dans le parc, tout fut exploré minutieusement par M. de Lansac, et lui +fournit le sujet de quelque remarque moitié aigre, moitié plaisante. Enfin +il ramassa sur un fauteuil une élégante toque de velours qui appartenait à +Valentin, et la montrant à Valentine:</p> + +<p>—Est-ce là , lui dit-il en affectant de rire, la toque de l'invisible +alchimiste que vous évoquez en ce lieu?</p> + +<p>Il l'essaya, s'assura qu'elle était trop petite pour un homme, et la +replaça froidement sur le piano; puis se retournant vers Grapp, comme si +un mouvement de colère et de vengeance contre sa femme l'eût emporté sur +les ménagements qu'il devait à sa position:</p> + +<p>—Combien évaluez-vous ce pavillon? lui dit-il d'un ton brusque et sec.</p> + +<p>—Presque rien, répondit l'autre. Ces objets de luxe et de fantaisie sont +des <i>non-valeurs</i> dans une propriété. La bande noire ne vous en donnerait +pas cinq cents francs. Dans l'intérieur d'une ville, c'est différent. +Mais quand il y aura, autour de cette construction, un champ d'orge ou +une prairie artificielle, je suppose, à quoi sera-t-elle bonne? à jeter +par terre, pour le moellon et la charpente.</p> + +<p>Le ton grave dont Grapp prononça cette réponse fit passer un frisson +involontaire dans le sang de Valentine. Quel était donc cet homme à figure +immonde, dont le regard sombre semblait dresser l'inventaire de sa +maison, dont la voix appelait la ruine sur le toit de ses pères, dont +l'imagination promenait la charrue sur ces jardins, asile mystérieux d'un +bonheur pur et modeste?</p> + +<p>Elle regarda en tremblant M. de Lansac, dont l'air insouciant et calme +était impénétrable.</p> + +<p>Vers dix heures du soir, Grapp, se préparant à se retirer dans sa chambre, +attira M. de Lansac sur le perron.</p> + +<p>—Ah çà , lui dit-il avec humeur, voici tout un jour de perdu; tâchez que +cette nuit amène un résultat pour mes affaires, sinon je m'en explique dès +demain avec madame de Lansac. Si elle refuse de faire honneur à vos dettes, +je saurai du moins à quoi m'en tenir. Je vois bien que ma figure ne lui +plait guère; je ne veux pas l'ennuyer, mais je ne veux pas qu'on se joue +de moi. D'ailleurs je n'ai pas le temps de m'amuser à la vie de château. +Parlez, Monsieur; aurez-vous un entretien ce soir avec votre épouse?</p> + +<p>—Morbleu! Monsieur, s'écria Lansac impatienté en frappant sur la grille +dorée du perron, vous êtes un bourreau!</p> + +<p>—C'est possible, répondit Grapp, jaloux de se venger par l'insulte de la +haine et du mépris qu'il inspirait. Mais, croyez-moi, transportez votre +oreiller à un autre étage.</p> + +<p>Il s'éloigna en grommelant je ne sais quelles sales réflexions. Le comte, +qui n'était pas fort délicat dans le cÅ“ur, l'était pourtant assez dans la +forme; il ne put s'empêcher de penser en cet instant que cette chaste et +sainte institution du mariage s'était horriblement souillée en traversant +les siècles cupides de notre civilisation.</p> + +<p>Mais d'autres pensées, qui avaient un rapport plus intéressant avec sa +situation, occupèrent bientôt son esprit pénétrant et froid.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXXII.</h3> + + +<p>M. de Lansac se trouvait dans une des plus diplomatiques situations qui +puissent se présenter dans la vie d'un homme du monde. Il y a plusieurs +sortes d'honneur en France: l'honneur d'un paysan n'est pas l'honneur d'un +gentilhomme, celui d'un gentilhomme n'est pas celui d'un bourgeois. Il +y en a pour tous les rangs et peut-être aussi pour tous les individus. +Ce qu'il y a de certain, c'est que M. de Lansac en avait à sa manière. +Philosophe sous certains rapports, il avait encore des préjugés sous bien +d'autres. Dans ces temps de lumières, de perceptions hardies et de +rénovation générale, les vieilles notions du bien et du mal doivent +nécessairement s'altérer un peu, et l'opinion flotter incertaine sur +d'innombrables contestations de limites.</p> + +<p>M. de Lansac consentait bien à être trahi, mais non pas trompé. À cet +égard, il avait fort raison; avec les doutes que certaines découvertes +élevaient en lui relativement à la fidélité de sa femme, on conçoit qu'il +n'était pas disposé à effectuer un rapprochement plus intime et à couvrir +de sa responsabilité les suites d'une erreur présumée. Ce qu'il y avait +de laid dans sa situation, c'est que de viles considérations d'argent +entravaient l'exercice de sa dignité, et le forçaient à marcher de biais +vers son but.</p> + +<p>Il était livré à ces réflexions, lorsque, vers minuit, il lui sembla +entendre un léger bruit dans la maison, silencieuse et calme depuis plus +d'une heure.</p> + +<p>Une porte vitrée donnait du salon sur le jardin à l'autre extrémité du +bâtiment, mais sur la même façade que l'appartement du comte; il s'imagina +entendre ouvrir cette porte avec précaution. Aussitôt le souvenir de ce +qu'il avait vu la nuit précédente, joint au désir ardent d'obtenir des +preuves qui lui donneraient un empire sans bornes sur sa femme, vint le +frapper; il passa à la hâte une robe de chambre, mit des pantoufles, et, +marchant dans l'obscurité avec toute la précaution d'un homme habitué +à la prudence, il sortit par la porte encore entr'ouverte du salon, et +s'enfonça dans le parc sur les traces de Valentine.</p> + +<p>Bien qu'elle eût refermé sur elle la grille de l'enclos, il lui fut facile +d'y pénétrer, en escaladant la clôture, quelques minutes après elle. Guidé +par l'instinct et par de faibles bruits, il arriva au pavillon; et, se +cachant parmi les hauts dahlias qui croissaient devant la principale +fenêtre, il put entendre tout ce qui s'y passait.</p> + +<p>Valentine, oppressée par l'émotion que lui causait une telle démarche, +s'était laissé tomber en silence sur le sofa du salon. Bénédict, debout +auprès d'elle, et non moins troublé, resta muet aussi pendant quelques +instants; enfin il fit un effort pour sortir de cette pénible situation.</p> + +<p>—J'étais fort inquiet, lui dit-il; je craignais que vous n'eussiez pas +reçu mon billet.</p> + +<p>—Ah! Bénédict, répondit tristement Valentine, ce billet est d'un fou, et +il faut que je sois folle moi-même pour me soumettre à cette audacieuse et +coupable sommation. Oh! j'ai failli ne pas venir, mais je n'ai pas eu la +force de résister; que Dieu me le pardonne!</p> + +<p>—Sur mon âme, Madame! dit Bénédict avec un emportement dont il n'était +pas maître, vous avez fort bien fait de ne l'avoir pas eue; car, au risque +de votre vie et de la mienne, j'aurais été vous chercher, fût-ce...</p> + +<p>—N'achevez pas, malheureux! Maintenant vous êtes rassuré, dites-moi! +Vous m'avez vue, vous êtes bien sûr que je suis libre; laissez-moi vous +quitter...</p> + +<p>—Croyez-vous donc être en danger ici, et croyez-vous n'y être pas au +château?</p> + +<p>—Tout ceci est bien coupable et bien ridicule, Bénédict. Heureusement +Dieu semble inspirer à M. de Lansac la pensée de ne pas m'exposer à une +criminelle révolte...</p> + +<p>—Madame, je ne crains pas votre faiblesse, je crains vos principes.</p> + +<p>—Oseriez-vous les combattre maintenant!</p> + +<p>—Maintenant, Madame, je ne sais pas ce que je n'oserais pas. Ménagez-moi, +je n'ai pas ma tête, vous le voyez bien.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit Valentine avec amertume, que s'est-il donc passé en +vous depuis si peu de temps? Est-ce ainsi que je devais vous retrouver, +vous si calme et si fort il y a vingt-quatre heures?</p> + +<p>—Depuis vingt-quatre heures, répondit-il, j'ai vécu toute une vie de +tortures, j'ai combattu avec toutes les furies de l'enfer! Non, non, en +vérité, je ne suis plus ce que j'étais il y a vingt-quatre heures, une +jalousie diabolique, une haine inextinguible, se sont réveillées. Ah! +Valentine, je pouvais bien être vertueux il y a vingt-quatre heures; mais +à présent tout est changé.</p> + +<p>—Mon ami, dit Valentine effrayée, vous n'êtes pas bien; séparons-nous, +cet entretien ne sert qu'à irriter vos souffrances. Songez d'ailleurs... +Mon Dieu! n'ai-je pas vu comme une ombre passer devant la fenêtre?</p> + +<p>—Qu'importe? dit Bénédict en s'approchant tranquillement de la fenêtre; +ne vaut-il pas mieux cent fois vous voir tuer dans mes bras que de vous +savoir vivante aux bras d'un autre? Mais rassurez-vous; tout est calme, +ce jardin est désert.</p> + +<p>—Écoutez, Valentine, dit-il d'un ton calme mais abattu, je suis bien +malheureux. Vous avez voulu que je vécusse; vous m'avez condamné à porter +un lourd fardeau!</p> + +<p>—Hélas! dit-elle, des reproches! Depuis quinze mois ne sommes-nous pas +heureux, ingrat?</p> + +<p>—Oui, Madame, nous étions heureux, mais nous ne le serons plus!</p> + +<p>—Pourquoi ces noirs présages? Quelle calamité pourrait nous menacer?</p> + +<p>—Votre mari peut vous emmener, il peut nous séparer à jamais, et il est +impossible qu'il ne le veuille pas.</p> + +<p>—Mais jusqu'ici, au contraire, ses intentions paraissent très-pacifiques. +S'il voulait m'attacher à sa fortune, ne l'eût-il pas fait plus tôt? +Je soupçonne précisément qu'il lui tarde d'être débarrassé de je ne sais +quelles affaires...</p> + +<p>—Ces affaires, j'en devine la nature. Permettez-moi de vous le dire, +Madame, puisque l'occasion s'en présente: ne dédaignez pas le conseil d'un +ami dévoué, qui s'occupe fort peu des intérêts et des spéculations de ce +monde, mais qui sort de son indifférence lorsqu'il s'agit de vous. M. de +Lansac a des dettes, vous ne l'ignorez pas.</p> + +<p>—Je ne l'ignore pas, Bénédict, mais je trouve fort peu convenable +d'examiner sa conduite avec vous et en ce lieu...</p> + +<p>—Rien n'est moins <i>convenable</i> que la passion que j'ai pour vous, +Valentine; mais si vous l'avez tolérée jusqu'ici, par compassion pour moi, +vous devez tolérer de même un avis que je vous donne par intérêt pour +vous. Ce que je dois conclure de la conduite de votre mari à votre égard, +c'est que cet homme est peu empressé, et par conséquent peu digne de vous +posséder. Vous seconderiez peut-être ses intentions secrètes en vous +créant sur-le-champ une existence à part de la sienne...</p> + +<p>—Je vous comprends, Bénédict: vous me proposez une séparation, une sorte +de divorce; vous me conseillez un crime...</p> + +<p>—Eh! non, Madame; dans les idées de soumission conjugale que vous +nourrissez si religieusement, si M. de Lansac lui-même le désire, rien de +plus moral qu'une division sans éclat et sans scandale. À votre place je +la solliciterais, et n'en voudrais pour garantie que l'honneur des deux +personnes intéressées. Mais, par cette sorte de contrat fait entre vous +avec bienveillance et loyauté, vous assureriez au moins votre existence +à venir contre les envahissements de ses créanciers; au lieu que je +crains...</p> + +<p>—J'aime à vous entendre parler ainsi, Bénédict, répondit-elle; ces +conseils me prouvent votre candeur; mais j'ai tant entendu parler +d'affaires à ma mère, que j'en ai un peu plus que vous la connaissance. +Je sais que nulle promesse n'engage un homme sans honneur à respecter les +biens de sa femme, et si j'avais le malheur d'être mariée à une pareil +homme, je n'aurais d'autre ressource que ma fermeté, d'autre guide que ma +conscience. Mais, rassurez-vous, Bénédict, M. de Lansac est un cÅ“ur probe +et généreux. Je ne redoute rien de semblable de sa part, et d'ailleurs, je +sais qu'il ne peut aliéner aucune de mes propriétés sans me consulter...</p> + +<p>—Et moi, je sais que vous ne lui refuseriez aucune signature; car je +connais votre facile caractère, votre mépris pour les richesses...</p> + +<p>—Vous vous trompez, Bénédict; j'aurais du courage, s'il le fallait. Il +est vrai que pour moi je me contenterais de ce pavillon et de quelques +arpents de terre; réduite à douze cents francs de rente je me trouverais +encore riche. Mais ces biens dont on a frustré ma sÅ“ur, je veux au moins +les transmettre à son fils après ma mort: Valentin sera mon héritier. Je +veux qu'il soit un jour comte de Raimbault. C'est là le but de ma vie. +Pourquoi avez-vous frémi ainsi, Bénédict?</p> + +<p>—Vous me demandez pourquoi? s'écria Bénédict sortant du calme où la +tournure de cet entretien l'avait amené. Hélas! que vous connaissez peu la +vie! que vous êtes tranquille et imprévoyante! Vous parlez de mourir sans +postérité, comme si... Juste ciel! tout mon sang se soulève à cette pensée; +mais, sur mon âme, si vous ne dites pas vrai, Madame...</p> + +<p>Il se leva et marcha dans la chambre avec agitation; de temps en temps il +cachait sa tête dans ses mains, et sa forte respiration trahissait les +tourments de son âme.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit Valentine avec douceur, vous êtes aujourd'hui sans +force et sans raison. Le sujet de notre entretien est d'une nature trop +délicate; croyez-moi, brisons là ; car je suis bien assez coupable d'être +venue ici à une pareille heure sur la sommation d'un enfant sans prudence. +Ces pensées orageuses qui vous torturent, je ne puis les calmer par mon +silence, et vous devriez savoir l'interpréter sans exiger de moi des +promesses coupables... Pourtant, ajouta-t-elle d'une voix tremblante en +voyant l'agitation de Bénédict augmenter à mesure qu'elle parlait, s'il +faut absolument pour vous rassurer et pour vous contenir, que je manque à +tous mes devoirs et à tous mes scrupules, eh bien! soyez content: je vous +jure sur votre affection et sur la mienne (je n'oserais jurer par le ciel!) +que je mourrai plutôt que d'appartenir à aucun homme.</p> + +<p>—Enfin!... dit Bénédict d'une voix brève et en s'approchant d'elle, +vous daignez me jeter une parole d'encouragement! J'ai cru que vous me +laisseriez partir dévoré d'inquiétude et de jalousie; j'ai cru que vous ne +me feriez jamais le sacrifice d'une seule de vos étroites idées. Vraiment! +vous avez promis cela? Mais, Madame, cela est héroïque!</p> + +<p>—Vous êtes amer, Bénédict. Il y avait bien longtemps que je ne vous avais +vu ainsi. Il faut donc que tous les chagrins m'arrivent à la fois!</p> + +<p>—Ah! c'est que, moi, je vous aime avec fureur, dit Bénédict en lui +prenant le bras avec un transport farouche; c'est que je donnerais mon âme +pour sauver vos jours; c'est que je vendrais ma part du ciel pour épargner +à votre cÅ“ur le moindre des tourments que le mien dévore; c'est que je +commettrais tous les crimes pour vous amuser, et que vous ne feriez pas la +plus légère faute pour me rendre heureux.</p> + +<p>—Ah! ne parlez pas ainsi, répondit-elle avec abattement. Depuis si +longtemps je m'étais habituée à me fier à vous; il faudra donc encore +craindre et lutter! il faudra vous fuir peut-être...</p> + +<p>—Ne jouons pas sur les mots! s'écria Bénédict avec fureur et rejetant +violemment son bras qu'il tenait encore. Vous parlez de me fuir! +Condamnez-moi à mort, ce sera plus tôt fait. Je ne pensais pas, Madame, +que vous reviendriez sur ces menaces; vous espérez donc que ces quinze +mois m'ont changé? Eh bien, vous avez raison; ils m'ont rendu plus +amoureux de vous que je ne l'avais jamais été; ils m'ont donné l'énergie +de vivre, au lieu que mon ancien amour ne m'avait donné que celle de +mourir. À présent, Valentine, il n'est plus temps de s'en départir; je +vous aime exclusivement; je n'ai que vous sur la terre; je n'aime Louise +et son fils que pour vous. Vous êtes mon avenir, mon but, ma seule passion, +ma seule pensée; que voulez-vous que je devienne si vous me repoussez? Je +n'ai point d'ambition, point d'amis, point d'état; je n'aurai jamais rien +de tout ce qui compose la vie des autres. Vous m'avez dit souvent que dans +un âge plus avancé je serais avide des mêmes intérêts que le reste des +hommes; je ne sais si vous aurez jamais raison avec moi sur ce point; mais +ce qu'il y a de certain, c'est que je suis encore loin de l'âge où les +nobles passions s'éteignent, et que je ne puis pas avoir la volonté de +l'atteindre si vous m'abandonnez. Non, Valentine, vous ne me chasserez pas, +cela est impossible; ayez pitié de moi, je manque de courage!</p> + +<p>Bénédict fondit en pleurs. Il faut de telles commotions morales pour +amener aux larmes et à la faiblesse de l'enfant l'homme irrité et +passionné, que la femme la moins impressionnable résiste rarement à ces +rapides élans d'une sensibilité impérieuse. Valentine se jeta en pleurant +dans le sein de celui qu'elle aimait, et l'ardeur dévorante du baiser qui +unit leurs lèvres lui fit connaître enfin combien l'exaltation de la vertu +est près de l'égarement. Mais ils eurent peu de temps pour s'en convaincre; +car à peine avaient-ils échangé cette brûlante effusion de leurs âmes, +qu'une petite toux sèche et un air d'opéra fredonné sous la fenêtre avec +le plus grand calme frappèrent Valentine de terreur. Elle s'arracha des +bras de Bénédict, et, saisissant son bras d'une main froide et contractée, +elle lui couvrit la bouche de son autre main.</p> + +<p>—Nous sommes perdus, lui dit-elle à voix basse, c'est lui!</p> + +<p>—Valentine! n'êtes-vous pas ici, ma chère? dit M. de Lansac en +s'approchant du perron avec beaucoup d'aisance.</p> + +<p>—Cachez-vous! dit Valentine en poussant Bénédict derrière une grande +glace portative qui occupait un angle de l'appartement; et elle s'élança +au-devant de M. de Lansac avec cette force de dissimulation que la +nécessité révèle miraculeusement aux femmes les plus novices.</p> + +<p>—J'étais bien sûr de vous avoir vu prendre le chemin du pavillon il y a +un quart d'heure, dit Lansac en entrant, et, ne voulant pas troubler votre +promenade solitaire, j'avais dirigé la mienne d'un autre côté; mais +l'instinct du cÅ“ur ou la force magique de votre présence me ramène malgré +moi au lieu où vous êtes. Ne suis-je pas indiscret de venir interrompre +ainsi vos rêveries, et daignerez-vous m'admettre dans le sanctuaire?</p> + +<p>—J'étais venue ici pour prendre un livre que je veux achever cette nuit, +dit Valentine d'une voix forte et brève, toute différente de sa voix +ordinaire.</p> + +<p>—Permettez-moi de vous dire, ma chère Valentine, que vous menez un genre +de vie tout à fait singulier et qui m'alarme pour votre santé. Vous passez +les nuits à vous promener et à lire; cela n'est ni raisonnable ni prudent.</p> + +<p>—Mais je vous assure que vous vous trompez, dit Valentine en essayant de +l'emmener vers le perron. C'est par hasard que, ne pouvant dormir cette +nuit, j'ai voulu respirer l'air frais du parc. Je me sens tout à fait +calmée, je vais rentrer.</p> + +<p>—Mais ce livre que vous vouliez emporter, vous ne l'avez pas?</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, dit Valentine troublée.</p> + +<p>Et elle feignit de chercher un livre sur le piano. Par un malheureux +hasard, il ne s'en trouvait pas un seul dans l'appartement.</p> + +<p>—Comment espérez-vous le trouver dans cette obscurité? dit M. de Lansac. +Laissez-moi allumer une bougie.</p> + +<p>—Oh! ce serait impossible! dit Valentine épouvantée. Non, non, n'allumez +pas, je n'ai pas besoin de ce livre, je n'ai plus envie de lire.</p> + +<p>—Mais pourquoi y renoncer, quand il est si facile de se procurer de la +lumière? J'ai remarqué hier sur cette cheminée un flacon phosphorique +très-élégant. Je gagerais mettre la main dessus.</p> + +<p>En même temps il prit le flacon, y plaça une allumette qui pétilla en +jetant une vive lumière dans l'appartement, puis, passant à un ton bleu et +faible, sembla mourir en s'enflammant; ce rapide éclair avait suffi à M. +de Lansac pour saisir le regard d'épouvante que sa femme avait jeté sur la +glace. Quand la bougie fut allumée, il affecta plus de calme et de +simplicité encore: il savait où était Bénédict.</p> + +<p>—Puisque nous voici ensemble, ma chère, dit-il en s'asseyant sur le sofa, +au mortel déplaisir de Valentine, je suis résolu de vous entretenir d'une +affaire assez importante dont je suis tourmenté. Ici nous sommes bien sûrs +de n'être ni écoutés ni interrompus: voulez-vous avoir la bonté de +m'accorder quelques minutes d'attention?</p> + +<p>Valentine, plus pâle qu'un spectre, se laissa tomber sur une chaise.</p> + +<p>—Daignez vous approcher, ma chère, dit M. de Lansac en tirant à lui une +petite table sur laquelle il plaça la bougie.</p> + +<p>Il appuya son menton sur sa main, et entama la conversation avec l'aplomb +d'un homme habitué à proposer aux souverains la paix ou la guerre sur le +même ton.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXXIII.</h3> + + +<p>—Je présume, ma chère amie, que vous désirez savoir quelque chose de mes +projets, afin d'y conformer les vôtres, dit-il en attachant sur elle des +yeux fixes et perçants qui la tinrent comme fascinée à sa place. Sachez +donc que je ne puis quitter mon poste, ainsi que je l'espérais, avant un +certain nombre d'années. Ma fortune a reçu un échec considérable qu'il +m'importe de réparer par mes travaux. Vous emmènerai-je ou ne vous +emmènerai-je pas? <i>That is the question</i>, comme dit Hamlet. Désirez-vous +me suivre, désirez-vous rester? Autant qu'il dépendra de moi, je me +conformerai à vos intentions; mais prononcez-vous, car sur ce point toutes +vos lettres ont été d'une retenue par trop chaste. Je suis votre mari +enfin, j'ai quelque droit à votre confiance.</p> + +<p>Valentine remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole. +Placée entre son maître railleur et son amant jaloux, elle était dans une +horrible situation.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"></p> + +<p>Elle essaya de lever les yeux sur M. de Lansac; son regard de faucon était +toujours attaché sur elle. Elle perdit tout à fait contenance, balbutia et +ne répondit rien.</p> + +<p>—Puisque vous êtes si timide, reprit-il en élevant un peu la voix, j'en +augure bien pour votre soumission, et il est temps que je vous parle des +devoirs que nous avons contractés l'un envers l'autre. Jadis, nous étions +amis, Valentine, et ce sujet d'entretien ne vous effarouchait pas; +aujourd'hui vous êtes devenue avec moi d'une réserve que je ne sais +comment expliquer. Je crains que des gens peu disposés en ma faveur ne +vous aient beaucoup trop entourée en mon absence; je crains... vous +dirai-je tout? que des intimités trop vives n'aient un peu affaibli la +confiance que vous aviez en moi.</p> + +<p>Valentine rougit et pâlit; puis elle eut le courage de regarder son mari +en face pour s'emparer de sa pensée. Elle crut alors saisir une expression +de malice haineuse sous cet air calme et bienveillant, et se tint sur ses +gardes.</p> + +<p>—Continuez, Monsieur, lui dit-elle avec plus de hardiesse qu'elle ne +s'attendait elle-même à en montrer; j'attends que vous vous expliquiez +tout à fait pour vous répondre.</p> + +<p>—Entre gens de bonne compagnie, répondit Lansac, on doit s'entendre avant +même de se parler; mais puisque vous le voulez, Valentine, je parlerai. +Je souhaite, ajouta-t-il avec une affectation effrayante, que mes paroles +ne soient pas perdues. Je vous parlais tout à l'heure de nos devoirs +respectifs; les miens sont de vous assister et de vous protéger...</p> + +<p>—Oui, Monsieur, de me protéger! répéta Valentine avec consternation, et +cependant avec quelque amertume.</p> + +<p>—J'entends fort bien, reprit-il; vous trouvez que ma protection a un peu +trop ressemblé jusqu'ici à celle de Dieu. J'avoue qu'elle a été un peu +lointaine, un peu discrète; mais si vous le désirez, dit-il d'un ton +ironique, elle se fera sentir davantage.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p> + +<p>Un brusque mouvement derrière la glace rendit Valentine aussi froide +qu'une statue de marbre. Elle regarda son mari d'un air effaré; mais il +ne parut pas s'être aperçu de ce qui causait sa frayeur, et il continua:</p> + +<p>—Nous en reparlerons, ma belle; je suis trop homme du monde pour +importuner des témoignages de mon affection une personne qui la +repousserait. Ma tâche d'amitié et de protection envers vous sera donc +remplie selon vos désirs et jamais au delà ; car, dans le temps où nous +vivons, les maris sont particulièrement insupportables pour être trop +fidèles à leurs devoirs. Que vous en semble?</p> + +<p>—Je n'ai point assez d'expérience pour vous répondre.</p> + +<p>—Fort bien répondu. Maintenant, ma chère belle, je vais vous parler de +vos devoirs envers moi. Ce ne sera pas galant; aussi, comme j'ai horreur +de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois +de ma vie. Je suis convaincu que le sens de mes préceptes ne sortira +jamais de votre mémoire. Mais comme vous tremblez! quel enfantillage! Me +prenez-vous pour un de ces rustres antédiluviens qui n'ont rien de plus +agréable à mettre sous les yeux de leurs femmes que le joug de la fidélité +conjugale? Croyez-vous que je vais vous prêcher comme un vieux moine, et +enfoncer dans votre cÅ“ur les stylets de l'inquisition pour vous demander +l'aveu de vos secrètes pensées?—Non, Valentine, non, reprit-il après une +pause pendant laquelle il la contempla froidement; je sais mieux ce qu'il +faut vous dire pour ne pas vous troubler. Je ne réclamerai de vous que ce +que je pourrai obtenir sans contrarier vos inclinations et sans faire +saigner votre cÅ“ur. Ne vous évanouissez pas, je vous en prie, j'aurai +bientôt tout dit. Je ne m'oppose nullement à ce que vous viviez intimement +avec une famille de votre choix qui se rassemble souvent ici, et dont les +traces peuvent attester la présence récente...</p> + +<p>Il prit sur la table un album de dessins sur lequel était +gravé le nom de Bénédict, et le feuilleta d'un air d'indifférence.</p> + +<p>—Mais, ajouta-t-il en repoussant l'album d'un air ferme et impérieux, +j'attends de votre bon sens que nul conseil étranger n'intervienne dans +nos affaires privées, et ne tente de mettre obstacle à la gestion de nos +propriétés communes. J'attends cela de votre conscience, et je le réclame +au nom des droits que votre position me donne sur vous. Eh bien! ne me +répondrez-vous pas? Que regardez-vous dans cette glace?</p> + +<p>—Monsieur, répondit Valentine frappée de terreur, je n'y regardais pas.</p> + +<p>—Je croyais, au contraire, qu'elle vous occupait beaucoup. Allons, +Valentine, répondez-moi, ou, si vous avez encore des distractions, je vais +transporter cette glace dans un autre coin de l'appartement, où elle +n'attirera plus vos yeux.</p> + +<p>—N'en faites rien, Monsieur! s'écria Valentine éperdue. Que voulez-vous +que je vous réponde? qu'exigez-vous de moi? que m'ordonnez-vous?</p> + +<p>—Je n'ordonne rien, répondit-il en reprenant sa manière accoutumée et son +air nonchalant; j'implore votre obligeance pour demain. Il sera question +d'une longue et ennuyeuse affaire; il faudra que vous consentiez à +quelques arrangements nécessaires, et j'espère qu'aucune influence +étrangère ne saurait vous décider à me désobliger, pas même les conseils +de votre miroir, ce donneur d'avis que les femmes consultent à propos de +tout.</p> + +<p>—Monsieur, dit Valentine d'un ton suppliant, je souscris d'avance à tout +ce qu'il vous plaira d'imposer; mais retirons-nous, je vous prie, je suis +très-fatiguée.</p> + +<p>—Je m'en aperçois, reprit M. de Lansac.</p> + +<p>Et pourtant il resta encore quelques instants assis avec indolence, +regardant Valentine qui, debout, le flambeau à la main, attendait avec une +mortelle anxiété la fin de cette scène.</p> + +<p>Il eut l'idée d'une vengeance plus amère que celle qu'il venait d'exercer; +mais se rappelant la profession de foi que Bénédict avait faite quelques +instants auparavant, il jugea fort prudemment ce jeune exalté capable +de l'assassiner; il prit donc le parti de se lever et de sortir avec +Valentine. Celle-ci, par une dissimulation bien inutile, affecta de fermer +soigneusement la porte du pavillon.</p> + +<p>—C'est une précaution fort sage, lui dit M. de Lansac d'un ton caustique, +d'autant plus que les fenêtres sont disposées de manière à laisser entrer +et sortir facilement ceux qui trouveraient la porte fermée.</p> + +<p>Cette dernière remarque convainquit enfin Valentine de sa véritable +situation à l'égard de son mari.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXXIV.</h3> + + +<p>Le lendemain, à peine était-elle levée que le comte et M. Grapp +demandèrent à être admis dans son appartement. Ils apportaient différents +papiers.</p> + +<p>—Lisez-les, Madame, dit M. de Lansac en voyant qu'elle prenait +machinalement la plume pour les signer.</p> + +<p>Elle leva en pâlissant les yeux sur lui; son regard était si absolu, son +sourire si dédaigneux, qu'elle se hâta de signer d'une main tremblante, et +les lui rendant:</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-elle, vous voyez que j'ai confiance en vous, sans +examiner si les apparences vous accusent.</p> + +<p>—J'entends, Madame, répondit Lansac en remettant les papiers à M. Grapp.</p> + +<p>En ce moment il se sentit si heureux et si léger d'être débarrassé +de cette créance qui lui avait suscité dix ans de tourments et de +persécutions, qu'il eut pour sa femme quelque chose qui ressemblait à de +la reconnaissance, et lui baisa la main en lui disant d'un air presque +franc:</p> + +<p>—Un service en vaut un autre, Madame.</p> + +<p>Le soir même, il lui annonça qu'il était forcé de repartir le lendemain +avec M. Grapp pour Paris, mais qu'il ne rejoindrait point l'ambassade +sans lui avoir fait ses adieux et sans la consulter sur ses projets +particuliers, auxquels, disait-il, il ne mettrait jamais d'opposition.</p> + +<p>Il alla se coucher, heureux d'être débarrassé de sa dette et de sa femme.</p> + +<p>Valentine, en se retrouvant seule le soir, réfléchit enfin avec calme aux +événements de ces trois jours. Jusque-là , l'épouvante l'avait rendue +incapable de raisonner sa position; maintenant que tout s'était arrangé à +l'amiable, elle pouvait y reporter un regard lucide. Mais ce ne fut pas +la démarche irréparable qu'elle avait faite en donnant sa signature +qui l'occupa un seul instant; elle ne put trouver dans son âme que le +sentiment d'une consternation profonde, en songeant qu'elle était perdue +sans retour dans l'opinion de son mari. Cette humiliation lui était si +douloureuse qu'elle absorbait tout autre sentiment.</p> + +<p>Espérant trouver un peu de calme dans la prière, elle s'enferma dans son +oratoire; mais alors, habituée qu'elle était à mêler le souvenir de +Bénédict à toutes ses aspirations vers le ciel, elle fut effrayée de ne +plus trouver cette image aussi pure au fond de ses pensées. Le souvenir de +la nuit précédente, de cet entretien orageux dont chaque parole, entendue +sans doute par M. de Lansac, faisait monter la rougeur au front de +Valentine, la sensation de ce baiser, qui était restée cuisante sur ses +lèvres, ses terreurs, ses remords, ses agitations, en se retraçant les +moindres détails de cette scène, tout l'avertissait qu'il était temps de +retourner en arrière, si elle ne voulait tomber dans un abîme. Jusque-là +le sentiment audacieux de sa force l'avait soutenue, mais un instant avait +suffi pour lui montrer combien la volonté humaine est fragile. Quinze mois +d'abandon et de confiance n'avaient pas rendu Bénédict tellement stoïque +qu'un instant n'eût détruit le fruit de ces vertus péniblement acquises, +lentement amassées, témérairement vantées. Valentine ne pouvait pas se le +dissimuler, l'amour qu'elle inspirait n'était pas celui des anges pour le +Seigneur; c'était un amour terrestre, passionné, impétueux, un orage prêt +à tout renverser.</p> + +<p>Elle ne fut pas plus tôt descendue ainsi dans les replis de sa conscience, +que son ancienne piété, rigide, positive et terrible, vint la tourmenter +de repentirs et de frayeurs. Toute la nuit se passa dans ces angoisses, +elle essaya vainement de dormir. Enfin, vers le jour, exaltée par ses +souffrances, elle s'abandonna à un projet romanesque et sublime, qui a +tenté plus d'une jeune femme au moment de commettre sa première faute: +elle résolut de voir son mari et d'implorer son appui.</p> + +<p>Effrayée de ce qu'elle allait faire, à peine fut-elle habillée et prête à +sortir de sa chambre qu'elle y renonça; puis elle y revint, recula encore, +et après un quart d'heure d'hésitations et de tourments, elle se détermina +à descendre au salon et à faire demander M. de Lansac.</p> + +<p>Il était à peine cinq heures du matin; le comte avait espéré quitter le +château avant que sa femme fût éveillée. Il se flattait d'échapper ainsi +à l'ennui de nouveaux adieux et de nouvelles dissimulations. L'idée de +cette entrevue le contraria donc vivement, mais il n'était aucun moyen +convenable de s'y soustraire. Il s'y rendit, un peu tourmenté de n'en +pouvoir deviner l'objet.</p> + +<p>L'attention avec laquelle Valentine ferma les portes, afin de n'être +entendue de personne, et l'altération de ses traits et de sa voix, +achevèrent d'impatienter M. de Lansac, qui ne se sentait pas le temps +d'essuyer une scène de sensibilité. Malgré lui, ses mobiles sourcils se +contractèrent, et quand Valentine essaya de prendre la parole, elle trouva +dans sa physionomie quelque chose de si glacial et de si repoussant +qu'elle resta devant lui muette et anéantie.</p> + +<p>Quelques mots polis de son mari lui firent sentir qu'il s'ennuyait +d'attendre; alors elle fit un effort violent pour parler, mais elle ne +trouva que des sanglots pour exprimer sa douleur et sa honte.</p> + +<p>—Allons, ma chère Valentine, dit-il enfin en s'efforçant de prendre un +air ouvert et caressant, trêve de puérilités! Voyons, que pouvez-vous +avoir à me dire? Il me semblait que nous étions parfaitement d'accord sur +tous les points. De grâce, ne perdons pas de temps; Grapp m'attend, Grapp +est impitoyable.</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur, dit Valentine en rassemblant son courage, je vous +dirai en deux mots que j'ai à implorer de votre pitié: emmenez-moi.</p> + +<p>En parlant ainsi, elle courba presque le genou devant le comte, qui recula +de trois pas.</p> + +<p>—Vous emmener! vous! y pensez-vous. Madame?</p> + +<p>—Je sais que vous me méprisez, s'écria Valentine avec la résolution du +désespoir; mais je sais que vous n'en avez pas le droit. Je jure, Monsieur, +que je suis encore digne d'être la compagne d'un honnête homme.</p> + +<p>—Voudriez-vous me faire le plaisir de m'apprendre, dit le comte d'un ton +lent et accentué par l'ironie, combien de promenades nocturnes vous avez +faites seule (comme hier soir, par exemple) au pavillon du parc depuis +environ deux ans que nous sommes séparés?</p> + +<p>Valentine, qui se sentait innocente, sentit en même temps son courage +augmenter.</p> + +<p>—Je vous jure sur Dieu et l'honneur, dit-elle, que ce fut hier la +première fois.</p> + +<p>—Dieu est bénévole, et l'honneur des femmes est fragile. Tachez de jurer +par quelque autre chose.</p> + +<p>—Mais, Monsieur, s'écria Valentine en saisissant le bras de son mari d'un +ton d'autorité, vous avez entendu notre entretien cette nuit; je le sais, +j'en suis sûre. Eh bien, j'en appelle à votre conscience, ne vous a-t-il +pas prouvé que mon égarement fut toujours involontaire? N'avez-vous pas +compris que si j'étais coupable et odieuse à mes propres yeux, du moins +ma conduite n'était pas souillée de cette tache qu'un homme ne saurait +pardonner? Oh! vous le savez bien! vous savez bien que s'il en était +autrement, je n'aurais pas l'effronterie de venir réclamer votre +protection. Oh! Évariste, ne me la refusez pas! Il est temps encore de +me sauver; ne me laissez pas succomber à ma destinée; arrachez-moi à la +séduction qui m'environne et qui me presse. Voyez! je la fuis, je la hais, +je veux la repousser! Mais je suis une pauvre femme, isolée, abandonnée de +toutes parts; aidez-moi. Il est temps encore, vous dis-je, je puis vous +regarder en face. Tenez! ai-je rougi? ma figure ment-elle? Vous êtes +pénétrant, vous, on ne vous tromperait pas si grossièrement. Est-ce que +je l'oserais? Grand Dieu, vous ne me croyez pas! Oh! c'est une horrible +punition que ce doute!</p> + +<p>En parlant ainsi, la malheureuse Valentine, désespérant de vaincre la +froideur insultante de cette âme de marbre, tomba sur ses genoux et +joignit les mains en les élevant vers le ciel, comme pour le prendre à +témoin.</p> + +<p>—Vraiment, dit M. de Lansac après un silence féroce, vous êtes très-belle +et très-dramatique! Il faut être cruel pour vous refuser ce que vous +demandez si bien; mais comment voulez-vous que je vous expose à un +nouveau parjure? N'avez-vous pas juré à votre amant cette nuit que vous +n'appartiendriez jamais à aucun homme?</p> + +<p>À cette réponse foudroyante, Valentine se releva indignée, et regardant +son mari de toute la hauteur de sa fierté de femme outragée:</p> + +<p>—Que croyez-vous donc que je sois venue réclamer ici? lui dit-elle. Vous +affectez une étrange erreur, Monsieur; mais vous ne pensez pas que je me +sois mise à genoux pour solliciter une place dans votre lit?</p> + +<p>M. de Lansac, mortellement blessé de l'aversion hautaine de cette femme +tout à l'heure si humble, mordit sa lèvre pâle et fit quelques pas pour se +retirer. Valentine s'attacha à lui.</p> + +<p>—Ainsi vous me repoussez! lui dit-elle, vous me refusez un asile dans +votre maison et la sauvegarde de votre présence autour de moi! Si vous +pouviez m'ôter votre nom, vous le feriez sans doute! Oh! cela est inique, +Monsieur. Vous me parliez hier de nos devoirs respectifs; comment +remplissez-vous les vôtres? Vous me voyez près de rouler dans un précipice +dont j'ai horreur, et quand je vous supplie de me tendre la main, vous m'y +poussez du pied. Eh bien! que mes fautes retombent sur vous!...</p> + +<p>—Oui, vous dites vrai, Valentine, répondit-il d'un ton goguenard en lui +tournant le dos, vos fautes retomberont sur ma tête.</p> + +<p>Il sortait, charmé de ce trait d'esprit; elle le retint encore, et tout +ce qu'une femme au désespoir peut inventer d'humble, de touchant et de +pathétique, elle sut le trouver en cet instant de crise. Elle fut si +éloquente et si vraie que M. de Lansac, surpris de son esprit, la regarda +quelques instants d'un air qui lui fit espérer de l'avoir attendri. Mais +il se dégagea doucement en lui disant:</p> + +<p>—Tout ceci est parfait, ma chère, mais c'est souverainement ridicule. +Vous êtes fort jeune, profitez d'un conseil d'ami: c'est qu'une femme +ne doit jamais prendre son mari pour son confesseur; c'est lui demander +plus de vertu que sa profession n'en comporte. Pour moi, je vous trouve +charmante; mais ma vie est trop occupée pour que je puisse entreprendre de +vous guérir d'une grande passion. Je n'aurais d'ailleurs jamais la fatuité +d'espérer ce succès. J'ai assez fait pour vous, ce me semble, en fermant +les yeux; vous me les ouvrez de force: alors il faut que je fuie, car ma +contenance vis-à -vis de vous n'est pas supportable, et nous ne pourrions +nous regarder l'un l'autre sans rire.</p> + +<p>—Rire! Monsieur, rire! s'écria-t-elle avec une juste colère.</p> + +<p>—Adieu, Valentine! reprit-il; j'ai trop d'expérience, je vous l'avoue, +pour me brûler la cervelle pour une infidélité; mais j'ai trop de bon sens +pour vouloir servir de chaperon à une jeune tête aussi exaltée que la +vôtre. C'est pour cela aussi que je ne désire pas trop vous voir rompre +cette liaison qui a pour vous encore toute la beauté romanesque d'un +premier amour. Le second serait plus rapide, le troisième...</p> + +<p>—Vous m'insultez, dit Valentine d'un air morne, mais Dieu me protégera. +Adieu, Monsieur; je vous remercie de cette dure leçon; je tâcherai d'en +profiter.</p> + +<p>Ils se saluèrent, et, un quart d'heure après, Bénédict et Valentin, en se +promenant sur le bord la grand'route, virent passer la chaise de poste qui +emportait le noble comte et l'usurier vers Paris.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXXV.</h3> + + +<p>Valentine, épouvantée en même temps qu'offensée mortellement des +injurieuses prédictions de son mari, alla dans sa chambre dévorer ses +larmes et sa honte. Plus que jamais effrayée des conséquences d'un +égarement que le monde punissait d'un tel mépris, Valentine, accoutumée +à respecter religieusement l'opinion, prit horreur de ses fautes et de +ses imprudences. Elle roula mille fois dans son esprit le projet de se +soustraire aux dangers de sa situation; elle chercha au dehors tous ses +moyens de résistance, car elle n'en trouvait plus en elle-même, et la peur +de succomber achevait d'énerver ses forces; elle reprochait amèrement à sa +destinée de lui avoir ôté tout secours, toute protection.</p> + +<p>—Hélas! disait-elle, mon mari me repousse, ma mère ne saurait me +comprendre, ma sÅ“ur n'ose rien; qui m'arrêtera sur ce versant dont la +rapidité m'emporte?</p> + +<p>Élevée pour le monde et selon ses principes, Valentine ne trouvait nulle +part en lui l'appui qu'elle avait droit d'en attendre en retour de ses +sacrifices. Si elle n'eût possédé l'inestimable trésor de la foi, sans +doute elle eût foulé aux pieds, dans son désespoir, tous les préceptes de +sa jeunesse. Mais sa croyance religieuse soutenait et ralliait toutes ses +croyances.</p> + +<p>Elle ne se sentit pas la force, ce soir-là , de voir Bénédict; elle +ne le fit donc pas avertir du départ de son mari, et se flatta qu'il +l'ignorerait. Elle écrivit un mot à Louise pour la prier de venir au +pavillon à l'heure accoutumée.</p> + +<p>Mais à peine étaient-ils ensemble que mademoiselle Beaujon dépêcha +Catherine au petit parc pour avertir Valentine que sa grand'mère, +sérieusement incommodée, demandait à la voir.</p> + +<p>La vieille marquise avait pris dans la matinée une tasse de chocolat dont +la digestion, trop pénible pour ses organes débilités, lui occasionnait +une oppression et une fièvre violentes. Le vieux médecin, M. Faure, trouva +sa situation fort dangereuse.</p> + +<p>Valentine s'empressait à lui prodiguer ses soins, lorsque la marquise, se +redressant tout à coup sur son chevet avec une netteté de prononciation et +de regard qu'on n'avait pas remarquée en elle depuis longtemps, demanda +à être seule avec sa petite-fille. Les personnes présentes se retirèrent +aussitôt, excepté la Beaujon, qui ne pouvait supposer que cette mesure +s'étendît jusqu'à elle. Mais la vieille marquise, rendue tout à coup, par +une révolution miraculeuse de la fièvre, à toute la clarté de son jugement +et à toute l'indépendance de sa volonté, lui ordonna impérieusement de +sortir.</p> + +<p>—Valentine, lui dit-elle quand elles furent seules, j'ai à te demander +une grâce; il y a bien longtemps que je l'implore de la Beaujon, mais elle +me trouble l'esprit par ses réponses; toi, tu me l'accorderas, je parie.</p> + +<p>—Ô ma bonne maman! s'écria Valentine en se mettant à genoux devant son +lit, parlez, ordonnez.</p> + +<p>—Eh bien, mon enfant, dit la marquise en se penchant vers elle et en +baissant la voix, je ne voudrais pas mourir sans voir ta sÅ“ur.</p> + +<p>Valentine se leva avec vivacité et courut à une sonnette.</p> + +<p>—Oh! ce sera bientôt fait, lui dit-elle joyeusement, elle n'est pas loin +d'ici; qu'elle sera heureuse, chère grand'mère! Ses caresses vous rendront +la vie et la santé!</p> + +<p>Catherine fut chargée par Valentine d'aller chercher Louise, qui était +restée au pavillon.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, dit la marquise, je voudrais aussi voir son fils.</p> + +<p>Précisément, Valentin, envoyé par Bénédict, qui était inquiet de Valentine +et n'osait se présenter devant elle sans son ordre, venait d'arriver au +petit parc lorsque Catherine s'y rendit. Au bout de quelques minutes, +Louise et son fils furent introduits dans la chambre de leur aïeule.</p> + +<p>Louise, abandonnée avec un cruel égoïsme par cette femme, avait réussi +à l'oublier, mais quand elle la retrouva sur son lit de mort, hâve et +décrépite; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse +indulgente avait veillé bien ou mal sur ses premières années d'innocence +et de bonheur, elle sentit se réveiller cet inextinguible sentiment de +respect et d'amour qui s'attache aux premières affections de la vie. Elle +s'élança dans les bras de sa grand'mère, et ses larmes, dont elle croyait +la source tarie pour elle, coulèrent avec effusion sur le sein qui l'avait +bercée.</p> + +<p>La vieille femme retrouva aussi de vifs élans de sensibilité à la vue de +cette Louise, jadis si vive et si riche de jeunesse, de passion et de +santé, maintenant si pâle, si frêle et si triste. Elle s'exprima avec +une ardeur d'affection qui fut en elle comme le dernier éclair de cette +tendresse ineffable dont le ciel a doué la femme dans son rôle de mère. +Elle demanda pardon de son oubli avec une chaleur qui arracha des sanglots +de reconnaissance à ses deux petites-filles; puis elle pressa Valentin +dans ses bras étiques, s'extasia sur sa beauté, sur sa grâce, sur sa +ressemblance avec Valentine. Cette ressemblance, ils la tenaient du +comte Raimbault, le dernier fils de la marquise; elle retrouvait en eux +encore les traits de son époux. Comment les liens sacrés de la famille +pourraient-ils être effacés et méconnus sur la terre? Quoi de plus +puissant sur le cÅ“ur humain qu'un type de beauté recueilli comme un +héritage par plusieurs générations d'enfants aimés! Quel lien d'affection +que celui qui résume le souvenir et l'espérance! Quel empire que celui +d'un être dont le regard fait revivre tout un passé d'amour et de regrets, +toute une vie que l'on croyait éteinte et dont on retrouve les émotions +palpitantes dans un sourire d'enfant!</p> + +<p>Mais bientôt cette émotion sembla s'éteindre chez la marquise, soit +qu'elle eût hâté l'épuisement de ses facultés, soit que la légèreté +naturelle à son caractère eût besoin de reprendre son cours. Elle fit +asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de l'alcôve, et +Valentin à son chevet. Elle leur parla avec esprit et gaieté, surtout avec +autant d'aisance que si elle les eût quittés de la veille; elle interrogea +beaucoup Valentin sur ses études, sur ses goûts, sur ses rêves d'avenir.</p> + +<p>En vain ses filles lui représentèrent qu'elle se fatiguait par +cette longue causerie; peu à peu elles s'aperçurent que ses idées +s'obscurcissaient; sa mémoire baissa: l'étonnante présence d'esprit +qu'elle avait recouvrée fit place à des souvenirs vagues et flottants, à +des perceptions confuses; ses joues brillantes de fièvre passèrent à des +tons violets, sa parole s'embarrassa. Le médecin, que l'on fit rentrer, +lui administra un calmant. Il n'en était plus besoin; on la vit +s'affaisser et s'éteindre rapidement.</p> + +<p>Puis tout à coup, se relevant sur son oreiller, elle appela encore +Valentine, et fit signe aux autres personnes de se retirer au fond de +l'appartement.</p> + +<p>—Voici une idée qui me revient, lui dit-elle à voix basse. Je savais bien +que j'oubliais quelque chose, et je ne voulais pas mourir sans te l'avoir +dit. Je savais bien des secrets que je faisais semblant d'ignorer. Il y en +a un que tu ne m'as pas confié, Valentine; mais je l'ai deviné depuis +longtemps: tu es amoureuse, mon enfant.</p> + +<p>Valentine frémit de tout son corps; dominée par l'exaltation que tous ces +événements accumulés en si peu de jours devaient avoir produite sur son +cerveau, elle crut qu'une voix d'en haut lui parlait par la bouche de son +aïeule mourante.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai, répondit-elle en penchant son visage brûlant sur les +mains glacées de la marquise; je suis bien coupable; ne me maudissez pas, +dites-moi une parole qui me ranime et qui me sauve.</p> + +<p>—Ah! ma petite! dit la marquise en essayant de sourire, ce n'est pas +facile de sauver une jeune tête comme toi des passions! Bah! à ma dernière +heure je puis bien être sincère. Pourquoi ferais-je de l'hypocrisie avec +vous autres? En pourrai-je faire dans un instant devant Dieu? Non, va. Il +n'est pas possible de se préserver de ce mal tant qu'on est jeune. Aime +donc, ma fille; il n'y a que cela de bon dans la vie. Mais reçois le +dernier conseil de ta grand'mère et ne l'oublie pas: Ne prends jamais un +amant qui ne soit pas de ton rang.</p> + +<p>Ici la marquise cessa de pouvoir parler.</p> + +<p>Quelques gouttes de la potion lui rendirent encore quelques minutes de +vie. Elle adressa un sourire morbide à ceux qui l'environnaient et murmura +des lèvres quelques prières. Puis, se tournant vers Valentine:</p> + +<p>—Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons procédés, et que je +lui pardonne les mauvais. Pour une femme sans naissance, après tout, elle +s'est conduite assez bien envers moi. Je n'attendais pas tant, je l'avoue, +de la part de mademoiselle Chignon.</p> + +<p>Elle prononça ce mot avec une affectation de mépris. Ce fut le dernier +qu'elle fit entendre; et, selon elle, la plus grande vengeance qu'elle pût +tirer des tourments imposés à sa vieillesse, fut de dénoncer la roture de +madame de Raimbault comme son plus grand vice.</p> + +<p>La perte de sa grand'mère, quoique sensible au cÅ“ur de Valentine, ne +pouvait pas être pour elle un malheur bien réel. Néanmoins, dans la +disposition d'esprit où elle était, elle la regarda comme un nouveau coup +de sa fatale destinée, et se plut à redire, dans l'amertume de ses pensées, +que tous ses appuis naturels lui étaient successivement enlevés, et, +comme à dessein, dans le temps où ils lui étaient le plus nécessaires.</p> + +<p>De plus en plus découragée de sa situation, Valentine résolut d'écrire à +sa mère pour la supplier de venir à son secours, et de ne point revoir +Bénédict jusqu'à ce qu'elle eût consommé ce sacrifice. En conséquence, +après avoir rendu les derniers devoirs à la marquise, elle se retira chez +elle, s'y enferma, et, déclarant qu'elle était malade et ne voulait voir +personne, elle écrivit à la comtesse de Raimbault.</p> + +<p>Alors, quoique la dureté de M. de Lansac eût bien dû la dégoûter de +verser sa douleur dans un cÅ“ur insensible, elle se confessa humblement +devant cette femme orgueilleuse qui l'avait fait trembler toute sa vie. +Maintenant, Valentine, exaspérée par la souffrance, avait le courage du +désespoir pour tout entreprendre. Elle ne raisonnait plus rien; une +crainte majeure dominait toute autre crainte. Pour échapper à son amour, +elle aurait marché sur la mer. D'ailleurs, au moment où tout lui manquait +à la fois, une douleur de plus devenait moins effrayante que dans un temps +ordinaire. Elle se sentait une énergie féroce envers elle-même, pourvu +qu'elle n'eût pas à combattre Bénédict; les malédictions du monde entier +l'épouvantaient moins que l'idée d'affronter la douleur de son amant.</p> + +<p>Elle avoua donc à sa mère qu'elle aimait <i>un autre homme que son mari</i>. Ce +furent là tous les renseignements qu'elle donna sur Bénédict; mais elle +peignit avec chaleur l'état de son âme et le besoin qu'elle avait d'un +appui. Elle la supplia de la rappeler auprès d'elle; car telle était la +soumission absolue qu'exigeait la comtesse, que Valentine n'eût pas osé la +rejoindre sans son aveu.</p> + +<p>À défaut de tendresse, madame de Raimbault eût peut-être accueilli avec +vanité la confidence de sa fille; elle eût peut-être fait droit à sa +demande, si le même courrier ne lui eût apporté une lettre datée du +château de Raimbault, qu'elle lut la première: c'était une dénonciation en +règle de mademoiselle Beaujon.</p> + +<p>Cette fille, suffoquée de jalousie en voyant la marquise entourée d'une +nouvelle famille à ses derniers moments, avait été furieuse surtout du don +de quelques bijoux antiques offerts à Louise par sa grand'mère, comme gage +de souvenir. Elle se regarda comme frustrée par ce legs, et, n'ayant aucun +droit pour s'en plaindre, elle résolut au moins de s'en venger; elle +écrivit donc sur-le-champ à la comtesse, sous prétexte de l'informer de +la mort de sa belle-mère, et elle profita de l'occasion pour révéler +l'intimité de Louise et de Valentine. l'installation scandaleuse de +Valentin dans le voisinage, son éducation faite à demi par madame de +Lansac, et tout ce qu'il lui plut d'appeler les <i>mystères du pavillon</i>; +car elle ne s'en tint pas à dévoiler l'amitié des deux sÅ“urs, elle noircit +les relations qu'elles avaient avec le neveu du fermier, le <i>paysan +Benoît Lhéry</i>; elle présenta Louise comme une intrigante qui favorisait +odieusement l'union coupable de ce rustre avec sa sÅ“ur; elle ajouta qu'il +était bien tard sans doute pour remédier à tout cela, car le commerce +durait depuis quinze grands mois. Elle finit en déclarant que M. de Lansac +avait sans doute fait à cet égard de fâcheuses découvertes, car il était +parti au bout de trois jours sans avoir aucune relation avec sa femme.</p> + +<p>Après avoir donné ce soulagement à sa haine, la Beaujon quitta Raimbault, +riche des libéralités de la famille, et vengée des bontés que Valentine +avait eues pour elle.</p> + +<p>Ces deux lettres mirent la comtesse dans une fureur épouvantable; elle eût +ajouté moins de foi aux aveux de la duègne, si les aveux de sa fille, +arrivés en même temps, ne lui en eussent semblé la confirmation. Alors +tout le mérite de cette confession naïve fut perdu pour Valentine. Madame +de Raimbault ne vit plus en elle qu'une malheureuse dont l'honneur était +entaché sans retour, et qui, menacée de la vengeance de son mari, venait +implorer l'appui nécessaire de sa mère. Cette opinion ne fut que trop +confirmée par les bruits de la province qui arrivaient chaque jour à ses +oreilles. Le bonheur pur de deux amants n'a jamais pu s'abriter dans la +paix obscure des champs sans exciter la jalousie et la haine de tout ce +qui végète sottement au sein des petites villes. Le bonheur d'autrui est +un spectacle qui dessèche et dévore le provincial; la seule chose qui lui +fait supporter sa vie étroite et misérable, c'est le plaisir d'arracher +tout amour et toute poésie de la vie de son voisin.</p> + +<p>Et puis madame de Raimbault, qui avait été déjà frappée du retour subit de +M. de Lansac à Paris, le vit, l'interrogea, ne put obtenir aucune réponse, +mais put fort bien comprendre, à l'habileté de son silence et à la dignité +de sa contenance évasive, que tout lien d'affection et de confiance était +rompu entre sa femme et lui.</p> + +<p>Alors elle fit à Valentine une réponse foudroyante, lui conseilla de +chercher désormais son refuge dans la protection de cette sÅ“ur tarée comme +elle, lui déclara qu'elle l'abandonnait à l'opprobre de son sort, et finit +en lui donnant presque sa malédiction.</p> + +<p>Il est vrai de dire que madame de Raimbault fut navrée de voir la vie de +sa fille gâtée à tout jamais; mais il entra encore plus d'orgueil blessé +que de tendresse maternelle dans sa douleur. Ce qui le prouve, c'est que +le courroux l'emporta sur la pitié, et qu'elle partit pour l'Angleterre, +afin, prétendit-elle, de s'étourdir sur ses chagrins, mais, en effet, +pour se livrer à la dissipation sans être exposée à rencontrer des gens +informés de ses malheurs domestiques, et disposés à critiquer sa conduite +en cette occasion.</p> + +<p>Tel fut le résultat de la dernière tentative de l'infortunée Valentine. +La réponse de sa mère jeta une telle douleur dans son âme qu'elle absorba +toutes ses autres pensées. Elle se mit à genoux dans son oratoire, et +répandit son affliction en longs sanglots. Puis, au milieu de cette +amertume affreuse, elle sentit ce besoin de confiance et d'espoir qui +soutient les âmes religieuses; elle sentit surtout ce besoin d'affection +qui dévore la jeunesse. Haïe, méconnue, repoussée de partout, il lui +restait encore un asile: c'était le cÅ“ur de Bénédict. Était-il donc +si coupable, cet amour tant calomnié? Dans quel crime l'avait-il donc +entraînée?</p> + +<p>«Mon Dieu! s'écria-t-elle avec ardeur, toi qui seul vois la pureté de +mes désirs, toi qui seul connais l'innocence de ma conduite, ne me +protégeras-tu pas? te retireras-tu aussi de moi? La justice que les hommes +me refusent, n'est-ce pas en toi que je la trouverai? Cet amour est-il +donc si coupable?»</p> + +<p>Comme elle se penchait sur son prie-Dieu, elle aperçut un objet qu'elle y +avait déposé comme l'<i>ex-voto</i> d'une superstition amoureuse; c'était ce +mouchoir teint de sang que Catherine avait rapporté de la maison du ravin +le jour du suicide de Bénédict, et que Valentine lui avait réclamé ensuite +en apprenant cette circonstance. En ce moment, la vue du sang répandu pour +elle fut comme une victorieuse protestation d'amour et de dévouement, en +réponse aux affronts qu'elle recevait de toutes parts. Elle saisit le +mouchoir, le pressa contre ses lèvres, et, plongée dans une mer de +tourments et de délices, elle resta longtemps immobile et recueillie, +ouvrant son cÅ“ur à la confiance, et sentant revenir cette vie ardente qui +dévorait son être quelques jours auparavant.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXXVI.</h3> + + +<p>Bénédict était bien malheureux depuis huit jours. Cette feinte maladie, +dont Louise ne savait lui donner aucun détail, le jetait dans de vives +inquiétudes. Tel est l'égoïsme de l'amour, qu'il aimait encore mieux +croire au mal de Valentine que de la soupçonner de vouloir le fuir. Ce +soir-là , poussé par un vague espoir, il rôda longtemps autour du parc; +enfin, maître d'une clef particulière que l'on confiait d'ordinaire à +Valentin, il se décida à pénétrer jusqu'au pavillon. Tout était silencieux +et désert dans ce lieu naguère si plein de joie, de confiance et +d'affection. Son cÅ“ur se serra; il en sortit, et se hasarda à entrer dans +le jardin du château. Depuis la mort de la vieille marquise, Valentine +avait supprimé plusieurs domestiques. Le château était donc peu habité. +Bénédict en approcha sans rencontrer personne.</p> + +<p>L'oratoire de Valentine était situé dans une tourelle vers la partie la +plus solitaire du bâtiment. Un petit escalier en vis, reste des anciennes +constructions sur lesquelles le nouveau manoir avait été bâti, descendait +de sa chambre à l'oratoire, et de l'oratoire au jardin. La fenêtre, +cintrée et surmontée d'ornements dans le goût italien de la renaissance, +s'élevait au-dessus d'un massif d'arbres dont la cime s'empourprait alors +des reflets du couchant. La chaleur du jour avait été extrême; des éclairs +silencieux glissaient faiblement sur l'horizon violet, l'air était rare et +comme chargé d'électricité; c'était un de ces soirs d'été où l'on respire +avec peine, où l'on sent en soi une excitation nerveuse extraordinaire, où +l'on souffre d'un mal sans nom qu'on voudrait pouvoir soulager par des +larmes.</p> + +<p>Parvenu au pied du massif en face de la tour, Bénédict jeta un regard +inquiet sur la fenêtre de l'oratoire. Le soleil embrasait ses vitraux +coloriés. Bénédict chercha longtemps à saisir quelque chose derrière ce +miroir ardent, lorsqu'une main de femme l'ouvrit tout à coup, et une forme +fugitive se montra et disparut.</p> + +<p>Bénédict monta sur un vieux if, et, caché par ses rameaux noirs et +pendants, il s'éleva assez pour que sa vue pût plonger dans l'intérieur. +Alors il vit distinctement Valentine à genoux, avec ses cheveux blonds à +demi détachés, qui tombaient négligemment sur son épaule, et que le soleil +dorait de ses derniers feux. Ses joues étaient animées, son attitude avait +un abandon plein de grâce et de candeur. Elle pressait sur sa poitrine et +baisait avec amour ce mouchoir sanglant que Bénédict avait cherché avec +tant d'anxiété après son suicide, et qu'il reconnut aussitôt entre ses +mains.</p> + +<p>Alors Bénédict, promenant ses regards craintifs sur le jardin désert, et +n'ayant qu'un mouvement à faire pour atteindre à cette fenêtre, ne put +résister à la tentation. Il s'attacha à la balustrade sculptée, et, +abandonnant la dernière branche qui le soutenait encore, il s'élança au +péril de sa vie.</p> + +<p>En voyant une ombre se dessiner dans l'air éblouissant de la croisée, +Valentine jeta un cri; mais, en le reconnaissant, sa terreur changea de +nature.</p> + +<p>—Ô ciel! lui dit-elle, oserez-vous donc me poursuivre jusqu'ici?</p> + +<p>—Me chassez-vous? répondit Bénédict. Voyez! vingt pieds seulement me +séparent du sol; ordonnez-moi de lâcher cette balustrade, et j'obéis.</p> + +<p>—Grand Dieu! s'écria Valentine épouvantée de la situation où elle le +voyait, entrez, entrez! Vous me faites mourir de frayeur.</p> + +<p>Il s'élança dans l'oratoire, et Valentine, qui s'était attachée à son +vêtement dans la crainte de le voir tomber, le pressa dans ses bras par un +mouvement de joie involontaire en le voyant sauvé.</p> + +<p>En cet instant tout fut oublié, et les résistances que Valentine avait +tant méditées, et les reproches que Bénédict s'était promis de lui faire. +Ces huit jours de séparation, dans de si tristes circonstances, avaient +été pour eux comme un siècle. Le jeune homme s'abandonnait à une joie +folle en pressant contre son cÅ“ur Valentine, qu'il avait craint de trouver +mourante, et qu'il voyait plus belle et plus aimante que jamais.</p> + +<p>Enfin, la mémoire de ce qu'il avait souffert loin d'elle lui revint; il +l'accusa d'avoir été menteuse et cruelle.</p> + +<p>—Écoutez, lui dit Valentine avec feu en le conduisant devant sa madone, +j'avais fait serment de ne jamais vous revoir, parce que je m'étais +imaginé que je ne pourrais le faire sans crime. Maintenant jurez-moi que +vous m'aiderez à respecter mes devoirs; jurez-le devant Dieu, devant cette +image, emblème de pureté; rassurez-moi, rendez-moi la confiance que j'ai +perdue. Bénédict, votre âme est sincère, vous ne voudriez pas commettre un +sacrilège dans votre cÅ“ur; dites! vous sentez-vous plus fort que je ne le +suis?</p> + +<p>Bénédict pâlit et recula avec épouvante. Il avait dans l'esprit une +droiture vraiment chevaleresque, et préférait le malheur de perdre +Valentine au crime de la tromper.</p> + +<p>—Mais c'est un vÅ“u que vous me demandez, Valentine! s'écria-t-il. +Pensez-vous que j'aie l'héroïsme de le prononcer et de le tenir sans y +être préparé?</p> + +<p>—Eh quoi! ne l'êtes-vous pas depuis quinze mois? lui dit-elle. Ces +promesses solennelles que vous me fîtes un soir en face de ma sÅ“ur, et +que jusqu'ici vous aviez si loyalement observées...</p> + +<p>—Oui, Valentine, j'ai eu cette force, et j'aurai peut-être celle de +renouveler mon vÅ“u. Mais ne me demandez rien aujourd'hui, je suis trop +agité; mes serments n'auraient nulle valeur. Tout ce qui s'est passé a +chassé le calme que vous aviez fait rentrer dans mon sein. Et puis, +Valentine! femme imprudente! vous me dites que vous tremblez! Pourquoi me +dites-vous cela? Je n'aurais pas eu l'audace de le penser. Vous étiez +forte quand je vous croyais forte; pourquoi me demander, à moi, l'énergie +que vous n'avez pas? Où la trouverai-je maintenant? Adieu, je vais me +préparer à vous obéir. Mais jurez-moi que vous ne me fuirez plus; car vous +voyez l'effet de cette conduite sur moi: elle me tue, elle détruit tout +l'effet de ma vertu passée.</p> + +<p>—Eh bien! Bénédict, je vous le jure; car il m'est impossible de ne pas me +fier à vous quand je vous vois et quand je vous entends. Adieu; demain +nous nous reverrons tous au pavillon.</p> + +<p>Elle lui tendit la main; Bénédict hésita à la toucher. Un tremblement +convulsif l'agitait. À peine l'eut-il effleurée, qu'une sorte de rage +s'empara de lui. Il étreignit Valentine dans ses bras, puis il voulut la +repousser. Alors l'effroyable violence qu'il imposait à sa nature ardente +depuis si longtemps ayant épuisé toutes ses forces, il se tordit les mains +avec fureur et tomba presque mourant sur les marches du prie-Dieu.</p> + +<p>—Prends pitié de moi, dit-il avec angoisse, toi qui as créé Valentine; +rappelle mon âme à toi, éteins ce souffle dévorant qui ronge ma poitrine +et torture ma vie; fais-moi la grâce de mourir.</p> + +<p>Il était si pâle, tant de souffrance se peignait dans ses yeux éteints, +que Valentine le crut réellement sur le point de succomber. Elle se jeta +à genoux près de lui, le pressa sur son cÅ“ur avec délire, le couvrit de +caresses et de pleurs, et tomba épuisée elle-même dans ses bras avec des +cris étouffés, en le voyant défaillir et rejeter en arrière sa tête froide +et mourante.</p> + +<p>Enfin elle le rappela à lui-même; mais il était si faible, si accablé, +qu'elle ne voulut point le renvoyer ainsi. Retrouvant toute son énergie +avec la nécessité de le secourir, elle le soutint et le traîna jusqu'à sa +chambre, où elle lui prépara du thé.</p> + +<p>En ce moment, la bonne et douce Valentine redevint l'officieuse et active +ménagère dont la vie était toute consacrée à être utile aux autres. +Ses terreurs de femme et d'amante se calmèrent pour faire place aux +sollicitudes de l'amitié. Elle oublia en quel lieu elle amenait Bénédict +et ce qui devait se passer dans son âme, pour ne songer qu'à secourir ses +sens. L'imprudente ne fit point attention aux regards sombres et farouches +qu'il jetait sur cette chambre où il n'était entré qu'une fois, sur ce +lit où il l'avait vue dormir toute une nuit, sur tous ces meubles qui lui +rappelaient la plus orageuse crise et la plus solennelle émotion de sa +vie. Assis sur un fauteuil, les sourcils froncés, les bras pendants, il +la regardait machinalement errer autour de lui, sans imaginer à quoi elle +s'occupait.</p> + +<p>Quand elle lui apporta le breuvage calmant qu'elle venait de lui préparer, +il se leva brusquement et la regarda d'un air si étrange et si égaré +qu'elle laissa échapper la tasse et recula avec effroi.</p> + +<p>Bénédict jeta ses bras autour d'elle et l'empêcha de fuir.</p> + +<p>—Laissez-moi, s'écria-t-elle, le thé m'a horriblement brûlée.</p> + +<p>En effet, elle s'éloigna en boitant. Il se jeta à genoux et baisa son +petit pied légèrement rougi au travers de son bas transparent, et puis il +faillit mourir encore; et Valentine, vaincue par la pitié, par l'amour, +par la peur surtout, ne s'arracha plus de ses bras quand il revint à la +vie...</p> + +<p>C'était un moment fatal qui devait arriver tôt ou tard. Il y a bien de la +témérité à espérer vaincre une passion, quand on se voit tous les jours et +qu'on a vingt ans.</p> + +<p>Durant les premiers jours, Valentine, emportée au delà de toutes ses +impressions habituelles, ne songea point au repentir; mais ce moment vint +et il fut terrible.</p> + +<p>Alors Bénédict regretta amèrement un bonheur qu'il fallait payer si cher. +Sa faute reçut le plus rude châtiment qui pût lui être infligé: il vit +Valentine pleurer et dépérir de chagrin.</p> + +<p>Trop vertueux l'un et l'autre pour s'endormir dans des joies qu'ils +avaient réprouvées et repoussées si longtemps, leur existence devint +cruelle. Valentine n'était point capable de transiger avec sa conscience. +Bénédict aimait trop passionnément pour sentir un bonheur que ne +partageait plus Valentine. Tous deux étaient trop faibles, trop livrés à +eux-mêmes, trop dominés par les impétueuses sensations de la jeunesse, +pour s'arracher à ces joies pleines de remords. Ils se quittaient avec +désespoir; ils se retrouvaient avec enthousiasme. Leur vie était un combat +perpétuel, un orage toujours renaissant, une volupté sans bornes et un +enfer sans issue.</p> + +<p>Bénédict accusait Valentine de l'aimer peu, de ne pas savoir le préférer à +son honneur, à l'estime d'elle-même, de n'être capable d'aucun sacrifice +complet; et quand ces reproches avaient amené une nouvelle faiblesse de +Valentine, quand il la voyait pleurer avec désespoir et succomber sous de +pâles terreurs, il haïssait le bonheur qu'il venait de goûter; il eût +voulu au prix de son sang en laver le souvenir. Il lui offrait alors de la +fuir, il lui jurait de supporter la vie et l'exil; mais elle n'avait plus +la force de l'éloigner.</p> + +<p>—Ainsi je resterais seule et abandonnée à ma douleur! lui disait-elle; +non, ne me laissez pas ainsi, j'en mourrais; je ne puis plus vivre qu'en +m'étourdissant. Dès que je rentre en moi-même, je sens que je suis perdue; +ma raison s'égare, et je serais capable de couronner mes crimes par le +suicide. Votre présence du moins me donne la force de vivre dans l'oubli +de mes devoirs. Attendons encore, espérons, prions Dieu; seule, je ne puis +plus prier; mais près de vous l'espoir me revient. Je me flatte de trouver +un jour assez de vertu en moi pour vous aimer sans crime. Peut-être m'en +donnerez-vous le premier, car enfin vous êtes plus fort que moi; c'est moi +qui vous repousse et qui vous rappelle toujours.</p> + +<p>Et puis venaient ces moments de passion impétueuse où l'enfer avec ses +terreurs faisait sourire Valentine. Elle n'était pas incrédule alors, elle +était fanatique d'impiété.</p> + +<p>—Eh bien, disait-elle, bravons tout; qu'importe que je perde mon âme? +Soyons heureux sur la terre; le bonheur d'être à toi sera-t-il trop payé +par une éternité de tourments? Je voudrais avoir quelque chose de plus à +te sacrifier; dis, ne sais-tu pas un prix qui puisse m'acquitter envers +toi?</p> + +<p>—Oh! si tu étais toujours ainsi! s'écriait Bénédict.</p> + +<p>Ainsi Valentine, de calme et réservée qu'elle était naturellement, était +devenue passionnée jusqu'au délire par suite d'un impitoyable concours +de malheurs et de séductions qui avaient développé en elle de nouvelles +facultés pour combattre et pour aimer. Plus sa résistance avait été longue +et raisonnée, plus sa chute était violente. Plus elle avait amassé de +forces pour repousser la passion, plus la passion trouvait en elle les +aliments de sa force et de sa durée.</p> + +<p>Un événement que Valentine avait pour ainsi dire oublié de prévoir, vint +faire diversion à ces orages. Un matin, M. Grapp se présenta muni de +pièces en vertu desquelles le château et la terre de Raimbault lui +appartenaient, sauf une valeur de vingt mille francs environ, qui +constituait à l'avenir toute la fortune de madame de Lansac. Les terres +furent immédiatement mises en vente, au plus offrant, et Valentine fut +sommée de sortir, sous vingt-quatre heures, des propriétés de M. Grapp.</p> + +<p>Ce fut un coup de foudre pour ceux qui l'aimaient; jamais fléau céleste ne +causa dans le pays une semblable consternation. Mais Valentine ressentit +moins son malheur qu'elle ne l'eût fait dans une autre situation; elle +pensa, dans le secret de son cÅ“ur, que M. de Lansac étant assez vil pour +se faire payer son déshonneur au poids de l'or, elle était pour ainsi dire +quitte envers lui. Elle ne regretta que le pavillon, asile d'un bonheur +pour jamais évanoui, et, après en avoir retiré le peu de meubles qu'il lui +fut permis d'emporter, elle accepta provisoirement un refuge à la ferme de +Grangeneuve, que les Lhéry, en vertu d'un arrangement avec Grapp, étaient +eux-mêmes sur le point de quitter.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXXVII.</h3> + + +<p>Au milieu de l'agitation que lui causa ce bouleversement de sa destinée, +elle passa quelques jours sans voir Bénédict. Le courage avec lequel elle +supporta l'épreuve de sa ruine raffermit un peu son âme, et elle trouva en +elle assez de calme pour tenter d'autres efforts.</p> + +<p>Elle écrivit à Bénédict:</p> + +<p>«Je vous supplie de ne point chercher à me voir durant cette quinzaine, +que je vais passer dans la famille Lhéry. Comme vous n'êtes point entré +à la ferme depuis le mariage d'Athénaïs, vous n'y sauriez reparaître +maintenant sans afficher nos relations. Quelque invité que vous puissiez +l'être par madame Lhéry, qui regrette toujours votre désunion apparente, +refusez, si vous ne voulez m'affliger beaucoup. Adieu; je ne sais point +ce que je deviendrai, j'ai quinze jours pour m'en occuper. Quand j'aurai +décidé de mon avenir, je vous le ferai savoir, et vous m'aiderez à le +supporter, quel qu'il soit. V.»</p> + +<p>Ce billet jeta une profonde terreur dans l'esprit de Bénédict; il crut y +voir cette décision tant redoutée qu'il avait fait révoquer si souvent à +Valentine, mais qui, à la suite de tant de chagrins, devenait peut-être +inévitable. Abattu, brisé sous le poids d'une vie si orageuse et d'un +avenir si sombre, il se laissa aller au découragement. Il n'avait même +plus l'espoir du suicide pour le soutenir. Sa conscience avait contracté +des engagements envers le fils de Louise; et puis, d'ailleurs, Valentine +était trop malheureuse pour qu'il voulût ajouter ce coup terrible à +tous ceux dont le sort l'avait frappée. Désormais qu'elle était ruinée, +abandonnée, navrée de chagrins et de remords, son devoir, à lui, était de +vivre pour s'efforcer de lui être utile et de veiller sur elle en dépit +d'elle-même.</p> + +<p>Louise avait enfin vaincu cette folle passion qui l'avait si longtemps +torturée. La nature de ses liens avec Bénédict, consolidée et purifiée +par la présence de son fils, était devenue calme et sainte. Son caractère +violent s'était adouci à la suite de cette grande victoire intérieure. Il +est vrai qu'elle ignorait complètement le malheur qu'avait eu Bénédict +d'être trop heureux avec Valentine; elle s'efforçait de consoler celle-ci +de ses pertes, sans savoir qu'elle en avait fait une irréparable, celle de +sa propre estime. Elle passait donc tous ses instants auprès d'elle, et ne +comprenait pas quelles nouvelles anxiétés pesaient sur Bénédict.</p> + +<p>La jeune et vive Athénaïs avait personnellement souffert de ces derniers +événements, d'abord parce qu'elle aimait sincèrement Valentine, et puis +parce que le pavillon fermé, les douces réunions du soir interrompues, +le petit parc abandonné pour jamais, gonflaient son cÅ“ur d'une amertume +indéfinissable. Elle s'étonnait elle-même de n'y pouvoir songer sans +soupirer; elle s'effrayait de la longueur de ses jours et de l'ennui de +ses soirées.</p> + +<p>Évidemment il manquait à sa vie quelque chose d'important, et Athénaïs, +qui touchait à peine à sa dix-huitième année, s'interrogeait naïvement à +cet égard sans oser se répondre. Mais, dans tous ses rêves, la blonde et +noble tête du jeune Valentin se montrait parmi des buissons chargés de +fleurs. Sur l'herbe des prairies, elle croyait courir poursuivie par lui; +elle le voyait grand, élancé, souple comme un chamois, franchir les haies +pour l'atteindre; elle folâtrait avec lui, elle partageait ses rires si +francs et si jeunes; puis elle rougissait elle-même en voyant la rougeur +monter sur ce front candide, en sentant cette main frêle et blanche brûler +en touchant la sienne, en surprenant un soupir et un regard mélancolique +à cet enfant, dont elle ne voulait pas se méfier. Toutes les agitations +timides d'un amour naissant, elle les ressentait à son insu. Et quand elle +s'éveillait, quand elle trouvait à son côté ce Pierre Blutty, ce paysan +si rude, si brutal en amour, si dépourvu d'élégance et de charme, elle +sentait son cÅ“ur se serrer et des larmes venir au bord de ses paupières. +Athénaïs avait toujours aimé l'aristocratie; un langage élevé, lors même +qu'il était au-dessus de sa portée et de son intelligence, lui semblait +la plus puissante des séductions. Lorsque Bénédict parlait d'arts ou de +sciences, elle l'écoutait avec admiration, parce qu'elle ne le comprenait +pas. C'était par sa supériorité en ce genre qu'il l'avait longtemps +dominée. Depuis qu'elle avait pris son parti de renoncer à lui, le jeune +Valentin, avec sa douceur, sa retenue, la majesté féodale de son beau +profil, son aptitude aux connaissances abstraites, était devenu pour elle +un type de grâce et de perfection. Elle avait longtemps exprimé tout +haut sa prédilection pour lui; mais elle commençait à ne plus oser, car +Valentin grandissait d'une façon effrayante, son regard devenait pénétrant +comme le feu, et la jeune fermière sentait le sang lui monter au visage +chaque fois qu'elle prononçait son nom.</p> + +<p>Le pavillon abandonné était donc un sujet involontaire d'aspirations et de +regrets. Valentin venait bien quelquefois embrasser sa mère et sa tante; +mais la maison du ravin était assez éloignée de la ferme pour qu'il ne pût +faire souvent cette course sans se déranger beaucoup de ses études, et la +première semaine parut mortellement longue à madame Blutty.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p> + +<p>L'avenir devenait incertain. Louise parlait de retourner à Paris avec +son fils et Valentine. D'autres fois, les deux sÅ“urs faisaient le projet +d'acheter une petite maison de paysan et d'y vivre solitaires. Blutty, +qui était toujours jaloux de Bénédict, quoi qu'il n'en eût guère sujet, +parlait d'emmener sa femme en Marche, où il avait des propriétés. De +toutes les manières, il faudrait s'éloigner de Valentin; Athénaïs ne +pouvait plus y penser sans des regrets qui portaient une vive lumière dans +les secrets de son cÅ“ur.</p> + +<p>Un jour, elle se laissa entraîner par le plaisir de la promenade jusqu'à +un pré fort éloigné, qu'en bonne fermière elle voulait parcourir. Ce pré +touchait au bois de Vavray, et le ravin n'était pas loin sur la lisière du +bois. Or, il arriva que Bénédict et Valentin se promenaient par là ; que le +jeune homme aperçut, sur le vert foncé de la prairie, la taille alerte et +bien prise de madame Blutty, et qu'il franchît la haie sans consulter +son mentor pour aller la rejoindre. Bénédict se rapprocha d'eux, et ils +causèrent quelque temps ensemble.</p> + +<p>Alors Athénaïs, qui avait pour son cousin un reste de ce vif intérêt qui +rend l'amitié d'une femme pour un homme si complaisante et si douce, +s'aperçut des ravages que depuis quelques jours surtout, le chagrin avait +faits en lui. L'altération de ses traits l'effraya, et, passant son bras +sous le sien, elle le pria avec instance de lui dire franchement la cause +de sa tristesse et l'état de sa santé. Comme elle s'en doutait un peu, +elle eut la délicatesse de renvoyer Valentin à quelque distance, en le +chargeant de lui rapporter son ombrelle oubliée sous un arbre.</p> + +<p>Il y avait si longtemps que Bénédict se contraignait pour cacher sa +souffrance à tous les yeux, que l'affection de sa cousine lui fut douce. +Il ne put résister au besoin de s'épancher, lui parla de son attachement +pour Valentine, de l'inquiétude où il vivait séparé d'elle, et finit par +lui avouer qu'il était réduit au désespoir par la crainte de la perdre à +jamais.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p> + +<p>Athénaïs, dans sa candeur, ne voulut pas voir dans cette passion, qu'elle +connaissait depuis longtemps, le côté délicat, qui eût fait reculer une +personne plus prudente. Dans la sincérité de son âme, elle ne croyait pas +Valentine capable d'oublier ses principes, et jugeait cet amour aussi pur +que celui qu'elle éprouvait pour Valentin. Elle s'abandonna donc à l'élan +de la sympathie, et promit qu'elle solliciterait de Valentine une décision +moins rigide que celle qu'elle méditait...</p> + +<p>—Je ne sais si je réussirai, lui dit-elle avec cette franchise expansive +qui la rendait aimable en dépit de ses travers; mais je vous jure que je +travaillerai à votre bonheur comme au mien propre. Puissé-je vous prouver +que je n'ai jamais cessé d'être votre amie!</p> + +<p>Bénédict, touché de cet élan d'amitié généreuse, lui baisa la main avec +reconnaissance. Valentin, qui revenait en ce moment avec l'ombrelle, vit +ce mouvement, et devint tour à tour si rouge et si pâle qu'Athénaïs s'en +aperçut et perdit elle-même contenance; mais, tâchant de se donner un air +solennel et important:</p> + +<p>—Il faudra nous revoir, dit-elle à Bénédict, pour nous entendre sur cette +grande affaire. Comme je suis étourdie et maladroite, j'aurai besoin de +votre direction. Je viendrai donc demain me promener par ici, et vous +dire ce que j'aurai obtenu. Nous aviserons au moyen d'obtenir davantage. +À demain!</p> + +<p>Et elle s'éloigna légèrement avec un signe de tête amical à son cousin; +mais ce n'est pas lui qu'elle regarda en prononçant son dernier mot.</p> + +<p>Le lendemain, en effet, ils eurent une nouvelle conférence. Tandis que +Valentin errait en avant sur le sentier du bois, Athénaïs raconta à son +cousin le peu de succès de ses tentatives. Elle avait trouvé Valentine +impénétrable. Cependant elle ne se décourageait pas, et durant toute une +semaine elle travailla de tout son pouvoir à rapprocher les deux amants.</p> + +<p>La négociation ne marcha pas très-vite. Peut-être la jeune +plénipotentiaire n'était-elle pas fâchée de multiplier les conférences +dans la prairie. Dans les intervalles de ces causeries avec Bénédict, +Valentin se rapprochait, et se consolait d'être exclu du secret en +obtenant un sourire et un regard qui valaient plus que mille paroles. Et +puis, quand les deux cousins s'étaient tout dit, Valentin courait après +les papillons avec Athénaïs, et, tout en folâtrant, il réussissait à +toucher sa main, à effleurer ses cheveux, à lui ravir quelque ruban ou +quelque fleur. À dix-sept ans, on en est encore à la poésie de Dorat.</p> + +<p>Bénédict, lors même que sa cousine ne lui apportait aucune bonne nouvelle, +était heureux d'entendre parler de Valentine. Il l'interrogeait sur les +moindres actes de sa vie, il se faisait redire mot pour mot ses entretiens +avec Athénaïs. Enfin, il s'abandonnait à la douceur d'être encouragé et +consolé, sans se douter des funestes conséquences que devaient avoir ses +relations si pures avec sa cousine.</p> + +<p>Pendant ce temps, Pierre Blutty était allé en Marche pour donner un coup +d'Å“il à ses affaires particulières. À la fin de la semaine, il revint par +un village où se tenait une foire, et où il s'arrêta pour vingt-quatre +heures. Il y rencontra son ami Simonneau.</p> + +<p>Un malheureux hasard avait voulu que Simonneau se fût énamouré depuis peu +d'une grosse gardeuse d'oies, dont la chaumière était située dans un +chemin creux à trois pas de la prairie. Il s'y rendait chaque jour, et +de la lucarne d'un grenier à foin qui servait de temple à ses amours +rustiques, il voyait passer et repasser dans le sentier Athénaïs, appuyée +sur le bras de Bénédict. Il ne manqua pas d'incriminer ces rendez-vous. +Il se rappelait l'ancien amour de mademoiselle Lhéry pour son cousin; il +savait la jalousie de Pierre Blutty, et il n'imaginait pas qu'une femme +pût venir trouver un homme, causer confidentiellement avec lui, sans y +porter des sentiments et des intentions contraires à la fidélité +conjugale.</p> + +<p>Dans son gros bon sens, il se promit d'avertir Pierre Blutty, et il n'y +manqua pas. Le fermier entra dans une fureur épouvantable, et voulut +partir sur-le-champ pour assommer son rival et sa femme. Simonneau le +calma un peu en lui faisant observer que le mal n'était peut-être pas +aussi grand qu'il pouvait le devenir.</p> + +<p>—Foi de Simonneau, lui dit-il, j'ai presque toujours vu <i>le garçon à +mademoiselle Louise</i> avec eux, mais à environ trente pas; il pouvait les +voir, aussi je pense bien qu'ils ne pouvaient pas faire grand mal; mais +ils pouvaient en dire; car, lorsqu'il s'approchait d'eux, ils avaient soin +de le renvoyer. Ta femme lui tapait doucement sur la joue, et le faisait +courir bien loin, afin de causer à son aise apparemment.</p> + +<p>—Voyez-vous, l'effrontée! disait Pierre Blutty en se mordant les poings. +Ah! je devais bien m'en douter que cela finirait ainsi. Ce freluquet-là ! +il en conte à toutes les femmes. Il a fait la cour à mademoiselle Louise +en même temps qu'à ma femme avant son mariage. Depuis, il est au <i>su</i> de +tout le monde qu'il a osé courtiser madame de Lansac. Mais celle-là est +une femme honnête et respectable, qui a refusé de le voir, et qui a +déclaré qu'il ne mettrait jamais les pieds à la ferme tant qu'elle y +serait. Je le sais bien, peut-être! j'ai entendu qu'elle le disait à sa +sÅ“ur, le jour où elle est venue loger chez nous. Maintenant, faute de +mieux, ce monsieur veut bien revenir à ma femme! Qu'est-ce qui me répondra +d'ailleurs qu'ils ne s'entendent pas depuis longtemps? Pourquoi était-elle +si entichée, ces derniers mois, d'aller au château tous les soirs, contre +mon gré? C'est qu'elle le voyait là . Et il y a un diable de parc où ils se +promenaient tous deux tant qu'ils voulaient. Vingt mille tonnerres! je +m'en vengerai! À présent qu'on a fermé le parc, ils se donnent rendez-vous +dans le bois, c'est tout clair! Sais-je ce qui se passe la nuit? Mais, +triple diable! me voici; nous verrons si cette fois Satan défendra sa +peau. Je leur ferai voir qu'on n'insulte pas impunément Pierre Blutty.</p> + +<p>—S'il te faut un camarade, tu sais que je suis là , répondit Simonneau.</p> + +<p>Les deux amis se pressèrent la main et prirent ensemble le chemin de la +ferme.</p> + +<p>Cependant Athénaïs avait si bien plaidé pour Bénédict, elle avait avec +tant de candeur et de zèle défendu la cause de l'amour; elle avait surtout +si bien peint sa tristesse, l'altération de sa santé, sa pâleur, ses +anxiétés; elle l'avait montré si soumis, si timide, que la faible +Valentine s'était laissé fléchir. En secret même, elle avait été bien aise +de voir solliciter son rappel; car à elle aussi les journées semblaient +bien longues et sa résolution bien cruelle.</p> + +<p>Bientôt il n'avait plus été question que de la difficulté de se voir.</p> + +<p>—Je suis forcée, avait dit Valentine, de me cacher de cet amour comme +d'un crime. Un ennemi que j'ignore, et qui sans doute me surveille de bien +près, a réussi à me brouiller avec ma mère. Maintenant je sollicite mon +pardon; car quel autre appui me reste? Mais si je me compromets par +quelque nouvelle imprudence, elle le saura, et il ne faudra plus espérer +la fléchir. Je ne puis donc pas aller avec toi à la prairie.</p> + +<p>—Non, sans doute, dit Athénaïs, mais il peut venir ici.</p> + +<p>—Y songes-tu? reprit Valentine. Outre que ton mari s'est prononcé souvent +à cet égard d'une manière hostile, et que la présence de Bénédict à la +ferme pourrait faire naître des querelles dans ta famille et dans ton +ménage, rien ne serait plus manifeste pour me compromettre que cette +démarche, après deux ans écoulés sans reparaître ici. Son retour serait +remarqué et commenté comme un événement, et nul ne pourrait douter que +j'en fusse la cause.</p> + +<p>—Tout cela est fort bien, dit Athénaïs; mais qui l'empêche de venir ici à +la brune, sans être observé? Nous voici en automne, les jours sont courts; +à huit heures il fait nuit noire; à neuf heures tout le monde est couché; +mon mari, qui est un peu moins dormeur que les autres, est absent. Quand +Bénédict serait, je suppose, à la porte du verger sur les neuf heures et +demie, quand j'irais le lui ouvrir, quand vous causeriez dans la salle +basse une heure ou deux, quand il retournerait chez lui vers onze heures, +avant le lever de la lune, eh bien! qu'y aurait-il de si difficile et de +si dangereux?</p> + +<p>Valentine fit bien des objections. Athénaïs insista, supplia, pleura +même, déclara que ce refus causerait la mort de Bénédict. Elle finit par +l'emporter. Le lendemain elle courut triomphante à la prairie, et y porta +cette bonne nouvelle.</p> + +<p>Le soir même, Bénédict, muni des instructions de sa protectrice, et +connaissant parfaitement les lieux, fut introduit auprès de Valentine, +et passa deux heures avec elle; il réussit, dans cette entrevue, à +reconquérir tout son empire. Il la rassura sur l'avenir, lui jura de +renoncer à tout bonheur qui lui coûterait un regret, pleura d'amour et de +joie à ses pieds, et la quitta, heureux de la voir plus calme et plus +confiante, après avoir obtenu un second rendez-vous pour le lendemain.</p> + +<p>Mais le lendemain Pierre Blutty et Georges Simonneau arrivèrent à +la ferme. Blutty dissimula assez bien sa fureur et observa sa femme +attentivement. Elle n'alla point A la prairie, il n'en était plus besoin; +et d'ailleurs elle craignait d'être suivie.</p> + +<p>Blutty prit des renseignements autour de lui avec autant d'adresse qu'il +en fut capable, et il est vrai de dire que les paysans n'en manquent point +lorsqu'une des cordes épaisses de leur sensibilité est enfin mise en jeu. +Tout en affectant un air d'indifférence assez bien joué, il eut tout le +jour l'Å“il et l'oreille au guet. D'abord il entendit un garçon de charrue +dire à son compagnon que Charmette, la grande chienne fauve de la ferme, +n'avait pas cessé d'aboyer depuis neuf heures et demie jusqu'à minuit. +Ensuite il se promena dans le verger, et vit le sommet d'un mur en pierres +sèches qui l'entourait un peu dérangé. Mais un indice plus certain, ce fut +un talon de botte marqué en plusieurs endroits sur la glaise du fossé. Or, +personne à la ferme ne faisait usage de bottes; on n'y connaissait que les +sabots ou les souliers ferrés à triple rang de clous.</p> + +<p>Alors Blutty n'eut plus de doutes. Pour s'emparer à coup sûr de son ennemi, +il sut renfermer sa colère et sa douleur, et vers le soir il embrassa +assez cordialement sa femme, en disant qu'il allait passer la nuit à une +métairie que possédait Simonneau, à une demi-lieue de là . On venait de +finir les vendanges; Simonneau, qui avait fait sa récolte un des derniers, +avait besoin d'aide pour surveiller et contenir pendant cette nuit la +fermentation de ses cuves. Cette fable n'inspira de doute à personne; +Athénaïs se sentait trop innocente pour s'effrayer des projets de son +mari.</p> + +<p>Il se retira donc chez son compagnon, et brandissant avec fureur une de +ces lourdes fourches en fer dont on se sert dans le pays pour <i>afféter</i> le +foin sur les charrettes en temps de récolte, il attendit la nuit avec une +cuisante impatience. Pour lui donner du cÅ“ur et du sang-froid, Simonneau +le fit boire.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXXVIII</h3> + + +<p>Sept heures sonnèrent. La soirée était froide et triste. Le vent mugissait +sur le chaume de la maisonnette, et le ruisseau, gonflé par les pluies +des jours précédents, remplissait le ravin de son murmure plaintif et +monotone. Bénédict se préparait à quitter son jeune ami, et il commençait, +comme la veille, à lui bâtir une fable sur la nécessité de sortir à une +pareille heure, lorsque Valentin l'interrompit.</p> + +<p>—Pourquoi me tromper? lui dit-il tout à coup en jetant sur la table d'un +air résolu le livre qu'il tenait. Vous allez à la ferme.</p> + +<p>Immobile de surprise, Bénédict ne trouva point de réponse.</p> + +<p>—Eh bien, mon ami, dit le jeune homme avec une amertume concentrée, allez +donc, et soyez heureux, vous le méritez mieux que moi; et si quelque chose +peut adoucir ce que je souffre, c'est de vous avoir pour rival.</p> + +<p>Bénédict tombait des nues; les hommes ont peu de perspicacité pour ces +sortes de découvertes, et d'ailleurs ses propres chagrins l'avaient trop +absorbé depuis longtemps pour qu'il pût s'être aperçu que l'amour avait +fait irruption aussi chez cet enfant dont il avait la tutelle. Étourdi de +ce qu'il entendait, il s'imagina que Valentin était amoureux de sa tante, +et son sang se glaça de surprise et de chagrin.</p> + +<p>—Mon ami, dit Valentin en se jetant sur une chaise d'un air accablé, +je vous offense, je vous irrite, je vous afflige peut-être! Vous que +j'aime tant! me voilà forcé de lutter contre la haine que vous m'inspirez +quelquefois! Tenez, Bénédict, prenez garde à moi, il y a des jours où je +suis tenté de vous assassiner.</p> + +<p>—Malheureux enfant! s'écria Bénédict en lui saisissant fortement le bras; +vous osez nourrir un pareil sentiment pour celle que vous devriez +respecter comme votre mère!</p> + +<p>—Comme ma mère, reprit-il avec un sourire triste; elle serait bien jeune, +ma mère!</p> + +<p>—Grand Dieu! dit Bénédict consterné, que dira Valentine?</p> + +<p>—Valentine! Et que lui importe? D'ailleurs, pourquoi n'a-t-elle pas prévu +ce qui arriverait? Pourquoi a-t-elle permis que chaque soir nous réunît +sous ses yeux? Et vous-même pourquoi m'avez-vous pris pour le confident +et le témoin de vos amours? Car vous l'aimez, maintenant je ne puis m'y +tromper. Hier, je vous ai suivi, vous alliez à la ferme, et je ne suppose +point que vous y alliez si secrètement pour voir ma mère ou ma tante. +Pourquoi vous en cacheriez-vous?</p> + +<p>—Ah ça, que voulez-vous donc dire? s'écria Bénédict dégagé d'un poids +énorme; vous me croyez amoureux de ma cousine?</p> + +<p>—Qui ne le serait? répondit le jeune homme avec un naïf enthousiasme.</p> + +<p>—Viens, mon enfant, dit Bénédict en le pressant contre sa poitrine. +Crois-tu à la parole d'un ami? Eh bien! je te jure sur l'honneur que je +n'eus jamais d'amour pour Athénaïs, et que je n'en aurai jamais. Es-tu +content maintenant?</p> + +<p>—Serait-il vrai? s'écria Valentin en l'embrassant avec transport; mais, +en ce cas, que vas-tu donc faire à la ferme?</p> + +<p>—M'occuper, répondit Bénédict embarrassé, d'une affaire importante pour +l'existence de madame de Lansac. Forcé de me cacher pour ne pas rencontrer +Blutty, avec lequel je suis brouillé, et qui pourrait à juste titre +s'offenser de ma présence chez lui, je prends quelques précautions pour +parvenir auprès de ma tante. Ses intérêts exigent tous mes soins... C'est +une affaire d'argent que tu comprendrais peu... Que t'importe, d'ailleurs? +Je te l'expliquerai plus tard, il faut que je parte.</p> + +<p>—Il suffit, dit Valentin; je n'ai pas d'explication à vous demander. Vos +motifs ne peuvent être que nobles et généreux. Mais permets-moi de +t'accompagner, Bénédict.</p> + +<p>—Je le veux bien, pendant une partie du chemin, répondit-il.</p> + +<p>Ils sortirent ensemble.</p> + +<p>—Pourquoi ce fusil? dit Bénédict en voyant Valentin passer à ses côtés +l'arme sur l'épaule.</p> + +<p>—Je ne sais. Je veux aller avec toi jusqu'à la ferme. Ce Pierre Blutty te +hait, je le sais. S'il te rencontrait, il te ferait un mauvais parti. Il +est lâche et brutal; laisse-moi t'escorter. Tiens, hier soir je n'ai pu +dormir tant que tu n'as pas été rentré. Je faisais des rêves affreux; et à +présent que j'ai le cÅ“ur déchargé d'une horrible jalousie, à présent que +je devrais être heureux, je me sens dans l'humeur la plus noire que j'aie +eue de ma vie.</p> + +<p>—Je t'ai dit souvent, Valentin, que tu as les nerfs d'une femme. Pauvre +enfant! Ton amitié m'est douce pourtant. Je crois qu'elle réussirait à me +faire supporter la vie quand tout le reste me manquerait.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/22.png"></p> + +<p>Ils marchèrent quelque temps en silence, puis ils reprirent une +conversation interrompue et brisée à chaque instant. Bénédict sentait +son cÅ“ur se gonfler de joie à l'approche du moment qui devait le réunir +à Valentine. Son jeune compagnon, d'une nature plus frêle et plus +impressionnable, se débattait sous le poids de je ne sais quel +pressentiment. Bénédict voulut lui montrer la folie de son amour pour +Athénaïs, et l'engager à lutter contre ce penchant dangereux. Il lui fit +des maux de la passion une peinture sinistre, et pourtant d'ardentes +palpitations de joie démentaient intérieurement ses paroles.</p> + +<p>—Tu as raison peut-être! lui dit Valentin. Je crois que je suis destiné à +être malheureux. Du moins je le crois ce soir, tant je me sens oppressé et +abattu. Reviens de bonne heure, entends-tu? ou laisse-moi t'accompagner +jusqu'au verger.</p> + +<p>—Non, mon enfant, non, dit Bénédict en s'arrêtant sous un vieux saule qui +formait l'angle du chemin. Rentre; je serai bientôt près de toi, et je +reprendrai ma mercuriale. Eh bien! qu'as-tu?</p> + +<p>—Tu devrais prendre mon fusil.</p> + +<p>—Quelle folie!</p> + +<p>—Tiens, écoute! dit Valentin.</p> + +<p>Un cri rauque et funèbre partit au-dessus de leurs têtes.</p> + +<p>—C'est un engoulevent, répondit Bénédict. Il est caché dans le tronc +pourri de cet arbre. Veux-tu l'abattre? Je vais le faire partir.</p> + +<p>Il donna un coup de pied contre l'arbre. L'oiseau partit d'un vol oblique +et silencieux. Valentin l'ajusta, mais il faisait trop sombre pour qu'il +pût l'atteindre. L'engoulevent s'éloigna en répétant son cri sinistre.</p> + +<p>—Oiseau de malheur! dit le jeune homme, je t'ai manqué! n'est-ce pas +celui-là que les paysans appellent <i>l'oiseau de la mort</i>?</p> + +<p>—Oui, dit Bénédict avec indifférence; ils prétendent qu'il chante sur la +tête d'un homme une heure avant sa fin. Gare à nous! nous étions sous cet +arbre quand il a chanté.</p> + +<p>Valentin haussa les épaules, comme s'il eût été honteux de ses puérilités. +Cependant il pressa la main de son ami avec plus de vivacité que de +coutume.</p> + +<p>—Reviens bientôt, lui dit-il.</p> + +<p>Et ils se séparèrent.</p> + +<p>Bénédict entra sans bruit et trouva Valentine à la porte de la maison.</p> + +<p>—J'ai de grandes nouvelles à vous apprendre, lui dit-elle; mais ne +restons pas dans cette salle, la première personne venue pourrait nous y +surprendre. Athénaïs me cède sa chambre pour une heure. Suivez-moi.</p> + +<p>Depuis le mariage de la jeune fermière, on avait arrangé et décoré, pour +les nouveaux époux, une assez jolie chambre au rez-de-chaussée. Athénaïs +l'avait offerte à son amie, et avait été attendre la fin de sa conférence +dans la chambre que celle-ci occupait à l'étage supérieur.</p> + +<p>Valentine y conduisit Bénédict.</p> + +<p>Pierre Blutty et Georges Simonneau quittèrent, à peu près à la même heure, +la métairie où ils avaient passé l'après-dîné. Tous deux suivaient en +silence un chemin creux sur le bord de l'Indre.</p> + +<p>—Sacrebleu! Pierre, tu n'es pas un homme, dit Georges en s'arrêtant. On +dirait que tu vas faire un crime. Tu ne dis rien, tu as été pâle et défait +comme un linceul tout le jour, à peine si tu marches droit. Comment! c'est +pour une femme que tu te laisses ainsi démoraliser?</p> + +<p>—Ce n'est plus tant l'amour que j'ai pour la femme, répondit Pierre d'une +voix creuse et en s'arrêtant, que la haine que j'ai pour l'homme. Celle-là +me fige le sang autour du cÅ“ur; et quand tu dis que je vais faire un +crime, je crois que tu ne te trompes pas.</p> + +<p>—Ah ça, plaisantes-tu? dit Georges en s'arrêtant à son tour. Je me suis +associé avec toi pour donner une <i>roulée</i>.</p> + +<p>—Une <i>roulée</i> jusqu'à ce que mort s'ensuive, reprit l'autre d'un ton +grave. Il y a assez longtemps que sa figure me fait souffrir. Il faut que +l'un de nous deux cède la place à l'autre cette nuit.</p> + +<p>—Diable! c'est plus sérieux que je ne pensais. Qu'est-ce donc que tu +tiens là en guise de bâton? Il fait si noir! Est-ce que tu t'es obstiné à +emporter cette diable de fourche?</p> + +<p>—Peut-être!</p> + +<p>—Mais, dis donc, n'allons pas nous jeter dans une affaire qui nous +mènerait aux assises, da! Cela ne m'amuserait pas, moi qui ai femme et +enfants!</p> + +<p>—Si tu as peur, ne viens pas!</p> + +<p>—J'irai, mais pour t'empêcher de faire un mauvais coup.</p> + +<p>Ils se remirent en marche.</p> + +<p>—Écoutez, dit Valentine en tirant de son sein une lettre cachetée de +noir; je suis bouleversée, et ce que je sens en moi me fait horreur de +moi-même. Lisez; mais si votre cÅ“ur est aussi coupable que le mien, +taisez-vous, car j'ai peur que la terre ne s'ouvre pour nous engloutir.</p> + +<p>Bénédict, effrayé, ouvrit la lettre; elle était de Franck, le valet de +chambre de M. de Lansac. M. de Lansac venait d'être tué en duel.</p> + +<p>Le sentiment d'une joie cruelle et violente envahit toutes les facultés de +Bénédict. Il se mit à marcher avec agitation dans la chambre pour dérober +à Valentine une émotion qu'elle condamnait, mais dont elle-même ne pouvait +se défendre. Ses efforts furent vains. Il s'élança vers elle, et, tombant +à ses pieds, il la pressa contre sa poitrine dans un transport d'ivresse +sauvage.</p> + +<p>—À quoi bon feindre un recueillement hypocrite? s'écria-t-il. Est-ce toi, +est-ce Dieu que je pourrais tromper? N'est-ce pas Dieu qui règle nos +destinées? N'est-ce pas lui qui te délivre de la chaîne honteuse de +ce mariage? N'est-ce pas lui qui purge la terre de cet homme faux et +stupide?...</p> + +<p>—Taisez-vous! dit Valentine en lui mettant ses mains sur la bouche. +Voulez-vous donc attirer sur nous la vengeance du ciel? N'avons-nous pas +assez offensé la vie de cet homme? faut-il l'insulter jusqu'après sa mort! +Oh! taisez-vous, cela est un sacrilège. Dieu n'a peut-être permis cet +événement que pour nous punir et nous rendre plus misérables encore.</p> + +<p>—Craintive et folle Valentine! que peut-il donc nous arriver maintenant? +N'es-tu pas libre? L'avenir n'est-il pas à nous? Eh bien! n'insultons pas +les morts, j'y consens. Bénissons, au contraire, la mémoire de cet homme +qui s'est chargé d'aplanir entre nous les distances de rang et de fortune. +Béni soit-il pour t'avoir faite pauvre et délaissée comme te voilà ! car +sans lui je n'aurais pu prétendre à toi. Ta richesse, ta considération, +eussent été des obstacles que ma fierté n'eût pas voulu franchir... +À présent tu m'appartiens, tu ne peux pas, tu ne dois pas m'échapper, +Valentine; je suis ton époux, j'ai des droits sur toi. Ta conscience, +ta religion, t'ordonnent de me prendre pour appui et pour vengeur. Oh! +maintenant, qu'on vienne t'insulter dans mes bras, si on l'ose! Moi, je +comprendrai mes devoirs; moi, je saurai la valeur du dépôt qui m'est +confié; moi, je ne te quitterai pas; je veillerai sur toi avec amour! Que +nous serons heureux! Vois donc comme Dieu est bon! comme, après les rudes +épreuves, il nous envoie les biens dont nous étions avides! Te souviens-tu +qu'un jour tu regrettais ici de n'être pas fermière, de ne pouvoir +te soustraire à l'esclavage d'une vie opulente pour vivre en simple +villageoise sous un toit de chaume? Eh bien, voilà ton vÅ“u exaucé. Tu +seras suzeraine dans la chamière du ravin; tu courras parmi les taillis +avec ta chèvre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-même, tu dormiras +sans crainte et sans souci sur le sein d'un paysan. Chère Valentine, que +tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses! Que tu seras adorée +et obéie dans ta nouvelle demeure! Tu n'auras qu'un serviteur et qu'un +esclave, ce sera moi; mais j'aurai plus de zèle à moi seul que toute +une livrée. Tous les ouvrages pénibles me concerneront; toi, tu n'auras +d'autre soin que d'embellir ma vie et de dormir parmi les fleurs à mon +côté.</p> + +<p>Et d'ailleurs nous serons riches. J'ai doublé déjà la valeur de mes terres; +j'ai mille francs de rente! et toi, quand tu auras vendu ce qui te reste, +tu en auras à peu près autant. Nous arrondirons notre propriété. Oh! ce +sera une terre magnifique! Nous aurons ta bonne Catherine pour factotum. +Nous aurons une vache et son veau, que sais-je?... Allons, réjouis-toi +donc, fais donc des projets avec moi!...</p> + +<p>—Hélas! je suis accablée de tristesse, dit Valentine, et je n'ai pas la +force de repousser vos rêves. Ah! parle-moi parle-moi encore de ce bonheur; + dis-moi qu'il ne peut nous fuir: je voudrais y croire.</p> + +<p>—Et pourquoi donc t'y refuser?</p> + +<p>—Je ne sais, dit-elle en mettant sa main sur sa poitrine, je sens là un +poids qui m'étouffe. Le remords! Oh! oui, c est le remords! je n'ai pas +mérité d'être heureuse, moi, je ne dois pas l'être. J'ai été coupable; +j'ai trahi mes serments; j'ai oublié Dieu; Dieu me doit des châtiments, et +non des récompenses.</p> + +<p>—Chasse ces noires idées. Pauvre Valentine! te laisseras-tu donc ainsi +ronger et flétrir par le chagrin? En quoi donc as-tu été si criminelle? +N'as-tu pas résisté assez longtemps? N'est-ce pas moi qui suis le +coupable? N'as-tu pas expié ta faute par ta douleur?</p> + +<p>—Oh! oui, mes larmes auraient dû m'en laver! Mais, hélas! chaque jour +m'enfonçait plus avant dans l'abîme; et qui sait si je n'y aurais pas +croupi toute ma vie? Quel mérite aurai-je à présent? Comment réparerai-je +le passé? Toi-même, pourras-tu m'aimer toujours? Auras-tu confiance en +celle qui a trahi ses premiers serments?</p> + +<p>—Mais, Valentine, pense donc à tout ce qui devrait te servir d'excuse. +Songe donc à ta position malheureuse et fausse. Rappelle-toi ce mari qui +t'a poussée à ta perte avec préméditation, à cette mère qui a refusé de +t'ouvrir ses bras dans le danger, à cette vieille femme qui n'a trouvé +rien de mieux à te dire à son lit de mort que ces religieuses paroles: +<i>Ma fille, prends un amant de ton rang</i>.</p> + +<p>—Ah! il est vrai, dit Valentine faisant un amer retour sur le passé, ils +traitaient tous la vertu avec une incroyable légèreté. Moi seule, qu'ils +accusaient, je concevais la grandeur de mes devoirs, et je voulais faire +du mariage une obligation réciproque et sacrée. Mais ils riaient de ma +simplicité; l'un me parlait d'argent, l'autre de dignité, un troisième de +convenances. L'ambition ou le plaisir, c'était là toute la morale de leurs +actions, tout le sens de leurs préceptes; ils m'invitaient à faillir et +m'exhortaient à savoir seulement professer les dehors de la vertu. Si, au +lieu d'être le fils d'un paysan, tu eusses été duc et pair, mon pauvre +Bénédict, ils m'auraient portée en triomphe!</p> + +<p>—Sois-en sûre, et ne prends donc plus les menaces de leur sottise et leur +méchanceté pour les reproches de ta conscience.</p> + +<p>Lorsque onze heures sonnèrent au <i>coucou</i> de la ferme, Bénédict s'apprêta +à quitter Valentine. Il avait réussi à la calmer, à l'enivrer d'espoir, à +la faire sourire; mais au moment où il la pressa contre son cÅ“ur pour lui +dire adieu, elle fut saisie d'une étrange terreur.</p> + +<p>—Et si j'allais te perdre! lui dit-elle en pâlissant. Nous avons prévu +tout, hormis cela! Avant que tout ce bonheur se réalise, tu peux mourir, +Bénédict!</p> + +<p>—Mourir! lui dit-il en la couvrant de baisers, est-ce qu'on meurt quand +on s'aime ainsi?</p> + +<p>Elle lui ouvrit doucement la porte du verger, et l'embrassa encore sur le +seuil.</p> + +<p>—Te souviens-tu, lui dit-il tout bas, que tu m'as donné ici ton premier +baiser sur le front?...</p> + +<p>—À demain! lui répondit-elle.</p> + +<p>Elle avait à peine regagné sa chambre qu'un cri profond et terrible +retentit dans le verger; ce fut le seul bruit; mais il fut horrible, et +toute la maison l'entendit.</p> + +<p>En approchant de la ferme, Pierre Blutty avait vu de la lumière dans la +chambre de sa femme, qu'il ne savait pas être occupée par Valentine. Il +avait vu passer distinctement deux ombres sur le rideau, celle d'un homme +et celle d'une femme; plus de doutes pour lui. En vain Simonneau avait +voulu le calmer; désespérant d'y parvenir et craignant d'être inculpé dans +une affaire criminelle, il avait pris le parti de s'éloigner. Blutty avait +vu la porte s'entr'ouvrir, un rayon de lumière qui s'en échappait lui +avait fait reconnaître Bénédict; une femme venait derrière lui, il ne put +voir son visage parce que Bénédict le lui cacha en l'embrassant; mais ce +ne pouvait être qu'Athénaïs. Le malheureux jaloux dressa alors sa fourche +de fer au moment où Bénédict, voulant franchir la clôture du verger, monta +sur le mur en pierres sèches à l'endroit qui portait encore les traces de +son passage de la veille; il s'élança pour sauter et se jeta sur l'arme +aiguë; les deux pointes s'enfoncèrent bien avant dans sa poitrine, et il +tomba baigné dans son sang.</p> + +<p>À cette même place, deux ans auparavant, il avait soutenu Valentine dans +ses bras la première fois qu'elle était venue furtivement à la ferme pour +voir sa sÅ“ur.</p> + +<p>Une rumeur affreuse s'éleva dans la maison à la vue de ce crime; Blutty +s'enfuit et s'alla remettre à la discrétion du procureur du roi. Il lui +raconta franchement l'affaire: l'homme était son rival, il avait été +assassiné dans le jardin du meurtrier; celui-ci pouvait se défendre en +assurant qu'il l'avait pris pour un voleur. Aux yeux de la loi il devait +être acquitté; aux yeux du magistrat auquel il confiait avec franchise la +passion qui l'avait fait agir et le remords qui le déchirait, il trouva +grâce. Il fût résulté des débats un horrible scandale pour la famille +Lhéry, la plus nombreuse et la plus estimée du département. Il n'y eut +point de poursuites contre Pierre Blutty.</p> + +<p>On apporta le cadavre dans la salle.</p> + +<p>Valentine recueillit encore un sourire, une parole d'amour et un regard +vers le ciel. Il mourut sur son sein.</p> + +<p>Alors elle fut entraînée dans sa chambre par Lhéry, tandis que madame +Lhéry emmenait de son côté Athénaïs évanouie.</p> + +<p>Louise, pâle, froide, et conservant toute sa raison, toutes ses facultés +pour souffrir, resta seule auprès du cadavre.</p> + +<p>Au bout d'une heure Lhéry vint la rejoindre.</p> + +<p>—Votre sÅ“ur est bien mal, lui dit le vieillard consterné. Vous devriez +aller la secourir. Je remplirai, moi, le triste devoir de rester ici.</p> + +<p>Louise ne répondit rien, et entra dans la chambre de Valentine.</p> + +<p>Lhéry l'avait déposée sur son lit. Elle avait la face verdâtre, ses yeux +rouges et ardents ne versaient pas de larmes. Ses mains étaient raidies. +autour de son cou; une sorte de râle convulsif s'exhalait de sa poitrine.</p> + +<p>Louise, pâle aussi, mais calme en apparence, prit un flambeau et se pencha +vers sa sÅ“ur.</p> + +<p>Quand ces deux femmes se regardèrent, il y eut entre elles comme un +magnétisme horrible. Le visage de Louise exprimait un mépris féroce, une +haine glaciale; celui de Valentine, contracté par la terreur, cherchait +vainement à fuir ce terrible examen, cette vengeresse apparition.</p> + +<p>—Ainsi, dit Louise en passant sa main furieuse dans les cheveux épars de +Valentine, comme si elle eût voulu les arracher, c'est vous qui l'avez tué!</p> + +<p>—Oui, c'est moi! moi! moi! bégaya Valentine hébétée.</p> + +<p>—Cela devait arriver, dit Louise. Il l'a voulu; il s'est attaché à votre +destinée, et vous l'ayez perdu! Eh bien! achevez votre tâche, prenez aussi +ma vie; car ma vie, c'était la sienne, et moi je ne lui survivrai pas! +Savez-vous quel double coup vous avez frappé? Non, vous ne vous flattiez +pas d'avoir fait tant de mal! Eh bien! triomphez! Vous m'avez supplantée, +vous m'avez rongé le cÅ“ur tous les jours de votre vie, et vous venez d'y +enfoncer le couteau. C'est bien! Valentine, vous avez complété l'Å“uvre de +votre race. Il était écrit que de votre famille sortiraient pour moi tous +les maux. Vous avez été la fille de votre mère, la fille de votre père, +qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang! C'est vous qui m'avez +attirée dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un +basilic, m'y avez fascinée et attachée afin d'y dévorer mes entrailles à +votre aise. Ah! vous ne savez pas comme vous m'avez fait souffrir! Le +succès a dû passer votre attente. Vous ne savez pas comme je l'aimais, cet +homme qui est mort! mais vous lui aviez jeté un charme, et il ne voyait +plus clair autour de lui. Oh! je l'aurais rendu heureux, moi! Je ne +l'aurais pas torturé comme vous avez fait! Je lui aurais sacrifié une +vaine gloire et d'orgueilleux principes. Je n'aurais pas fait de sa vie +un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se +serait pas flétrie sous mes caresses égoïstes! Je ne l'aurais pas condamné +à dépérir rongé de chagrins et de privations. Ensuite je ne l'aurais +pas attiré dans un piège pour le livrer à un assassin. Non! il serait +aujourd'hui plein d'avenir et de vie, s'il eût voulu m'aimer! Soyez +maudite, vous qui l'en avez empêché!</p> + +<p>En proférant ces imprécations, la malheureuse Louise s'affaiblit, et finit +par tomber mourante aux pieds de sa sÅ“ur.</p> + +<p>Quand elle revint à la vie, elle ne se souvint plus de ce qu'elle avait +dit. Elle soigna Valentine avec amour; elle l'accabla de caresses et +de larmes. Mais elle ne put effacer l'affreuse impression que cette +confession involontaire lui avait faite. Dans ses accès de fièvre, +Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les +terreurs de la démence.</p> + +<p>Elle mourut huit jours après. La religion versa quelque baume sur ses +derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la +terre au ciel.</p> + +<p>Louise avait tant souffert, que ses facultés, rompues au joug de la +douleur, trempées au feu des passions dévorantes, avaient acquis une force +surnaturelle. Elle résista à ce coup affreux, et vécut pour son fils.</p> + +<p>Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa méprise. Malgré la rudesse +de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrètement. +Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait à un +reproche l'exaspérait, parce que le reproche s'élevait encore plus haut +en lui-même. Il eut peu de relations avec sa famille durant l'année qui +suivit son crime. Athénaïs faisait de vains efforts pour dissimuler +l'effroi et l'éloignement qu'il lui inspirait. Madame Lhéry se cachait +pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours où il devait y +venir. Il chercha dans le vin une consolation à ses ennuis, et parvint à +s'étourdir en s'enivrant tous les jours. Un soir il s'alla jeter dans la +rivière, que la clarté blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin +sablé. Les paysans remarquèrent, comme une juste punition du ciel, que sa +mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an après celle de +Bénédict.</p> + +<p>Plusieurs années après, on vit bien du changement dans le pays. Athénaïs, +héritière de deux cent mille francs légués par son parrain le maître de +forges, acheta le château de Raimbault et les terres qui l'environnaient. +M. Lhéry, poussé par sa femme à cet acte de vanité, vendit ses propriétés, +ou plutôt les troqua (les malins du pays disent avec perte) contre les +autres terres de Raimbault. Les bons fermiers s'installèrent donc dans +l'opulente demeure de leurs anciens seigneurs, et la jeune veuve put +satisfaire enfin ces goûts de luxe qu'on lui avait inspirés dès l'enfance.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXXIX.</h3> + + +<p>Louise, qui avait été achever à Paris l'éducation de son fils, fut invitée +alors à venir se fixer auprès de ses fidèles amis. Valentin venait d'être +reçu médecin. On l'engageait à se fixer dans le pays, où M. Faure, devenu +trop vieux pour exercer, lui léguait avec empressement sa clientèle.</p> + +<p>Louise et son fils revinrent donc, et trouvèrent chez cette honnête +famille l'accueil le plus sincère et le plus tendre. Ce fut une triste +consolation pour eux que d'habiter le pavillon. Pendant cette longue +absence, le jeune Valentin était devenu un homme; sa beauté, son +instruction, sa modestie, ses nobles qualités, lui gagnaient l'estime +et l'affection des plus récalcitrants sur l'article de la naissance. +Cependant il portait bien légitimement le nom de Raimbault. Madame Lhéry +ne l'oubliait pas, et disait tout bas à son mari que c'était peu d'être +propriétaire si l'on n'était seigneur; ce qui signifiait, en d'autres +termes, qu'il ne manquait plus à leur fille que le nom de leurs anciens +maîtres. M. Lhéry trouvait le jeune médecin bien jeune.</p> + +<p>—Eh! disait la mère Lhéry, notre Athénaïs l'est bien aussi. Est-ce que +nous ne sommes pas de <i>la même âge</i>, toi et moi? Est-ce que nous en avons +été moins heureux pour ça?</p> + +<p>Le père Lhéry était plus positif que sa femme; il disait que <i>l'argent +attire l'argent</i>; que sa fille était un assez beau parti pour prétendre +non-seulement à un noble, mais encore à un riche propriétaire. Il fallut +céder, car l'ancienne inclination de madame Blutty se réveilla avec une +intensité nouvelle en retrouvant son <i>jeune écolier</i> si grand et si +perfectionné. Louise hésita; Valentin, partagé entre son amour et sa +fierté, se laissa pourtant convaincre par les brûlants regards de la belle +veuve. Athénaïs devint sa femme.</p> + +<p>Elle ne put pas résister à la démangeaison de se faire annoncer dans +les salons aristocratiques des environs sous le titre de comtesse de +Raimbault. Les voisins en firent des gorges chaudes, les uns par mépris, +les autres par envie. La vraie comtesse de Raimbault intenta à la nouvelle +un procès pour ce fait; mais elle mourut, et personne ne songea plus à +réclamer. Athénaïs était bonne, elle fut heureuse; son mari, doué de +l'excellent caractère et de la haute raison de Valentine, l'a facilement +dominée et corrigée doucement de beaucoup de ses travers. Ceux qui lui +restent la rendent piquante et la font aimer comme le feraient des +qualités, tant elle les reconnaît avec franchise.</p> + +<p>La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses vanités et ses +ridicules; cependant nul pauvre n'est rebuté à la porte du château, nul +voisin n'y réclame vainement un service; on en rit par jalousie plutôt que +par pitié. Si quelque ancien compagnon du vieux Lhéry lui adresse parfois +une lourde épigramme sur son changement de fortune, Lhéry s'en console +en voyant que la moindre avance de sa part est reçue avec orgueil et +reconnaissance.</p> + +<p>Louise se repose auprès de sa nouvelle famille de la triste carrière +qu'elle a fournie. L'âge des passions a fui derrière elle; une teinte de +mélancolie religieuse s'est répandue sur ses pensées de chaque jour. Sa +plus grande joie est d'élever sa petite-fille blonde et blanche, qui +perpétue le nom bien-aimé de Valentine, et qui rappelle à sa très-jeune +grand'mère les premières années de cette sÅ“ur chérie. En passant devant +le cimetière du village, le voyageur a vu souvent le bel enfant jouer aux +pieds de Louise, et cueillir des primevères qui croissent sur la double +tombe de Valentine et de Bénédict.</p> +<br><br> + + +<h3>FIN DE VALENTINE.</h3> +<br><br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Valentine, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALENTINE *** + +***** This file should be named 17251-h.htm or 17251-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/5/17251/ + +Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/17251-h/images/01.png b/17251-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..75ccc61 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/01.png diff --git a/17251-h/images/02.png b/17251-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b5a762f --- /dev/null +++ b/17251-h/images/02.png diff --git a/17251-h/images/03.png b/17251-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e617dbe --- /dev/null +++ b/17251-h/images/03.png diff --git a/17251-h/images/04.png b/17251-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b0f019e --- /dev/null +++ b/17251-h/images/04.png diff --git a/17251-h/images/05.png b/17251-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e62423e --- /dev/null +++ b/17251-h/images/05.png diff --git a/17251-h/images/06.png b/17251-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c1d474c --- /dev/null +++ b/17251-h/images/06.png diff --git a/17251-h/images/07.png b/17251-h/images/07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a27ae7c --- /dev/null +++ b/17251-h/images/07.png diff --git a/17251-h/images/08.png b/17251-h/images/08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..365bfa9 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/08.png diff --git a/17251-h/images/09.png b/17251-h/images/09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c623b96 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/09.png diff --git a/17251-h/images/10.png b/17251-h/images/10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..933c9f4 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/10.png diff --git a/17251-h/images/11.png b/17251-h/images/11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8c9348e --- /dev/null +++ b/17251-h/images/11.png diff --git a/17251-h/images/12.png b/17251-h/images/12.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e7558d8 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/12.png diff --git a/17251-h/images/13.png b/17251-h/images/13.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b740631 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/13.png diff --git a/17251-h/images/14.png b/17251-h/images/14.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b92cdb6 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/14.png diff --git a/17251-h/images/15.png b/17251-h/images/15.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..92ae011 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/15.png diff --git a/17251-h/images/16.png b/17251-h/images/16.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e94a64d --- /dev/null +++ b/17251-h/images/16.png diff --git a/17251-h/images/17.png b/17251-h/images/17.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8fbfe0c --- /dev/null +++ b/17251-h/images/17.png diff --git a/17251-h/images/18.png b/17251-h/images/18.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0381a37 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/18.png diff --git a/17251-h/images/19.png b/17251-h/images/19.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c1622f5 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/19.png diff --git a/17251-h/images/20.png b/17251-h/images/20.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ee842c2 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/20.png diff --git a/17251-h/images/21.png b/17251-h/images/21.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b8ba52c --- /dev/null +++ b/17251-h/images/21.png diff --git a/17251-h/images/22.png b/17251-h/images/22.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8b0d357 --- /dev/null +++ b/17251-h/images/22.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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