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+The Project Gutenberg EBook of Valentine, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Valentine
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: December 8, 2005 [EBook #17251]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALENTINE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+LIBRAIRIE BLANCHARD
+rue RICHELIEU, 78
+
+ÉDITION J. HETZEL
+
+LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie
+5, RUE DU PONT-De-LODI
+
+
+1832
+
+
+
+
+VALENTINE
+
+par
+
+George SAND
+
+
+
+
+NOTICE
+
+
+_Valentine_ est le second roman que j'aie publié, après _Indiana_, qui eut
+un succès littéraire auquel j'étais loin de m'attendre; je retournais dans
+le Berri en 1832, et je me plus à peindre la nature que j'avais sous les
+yeux depuis mon enfance. Dès ces jours-là, j'avais éprouvé le besoin de
+la décrire; mais, par un phénomène qui accompagne toutes les émotions
+profondes, dans l'ordre moral comme dans l'ordre intellectuel, c'est ce
+qu'on désire le plus manifester, qu'on ose le moins aborder en public. Ce
+pauvre coin du Berri, cette Vallée-Noire si inconnue, ce paysage sans
+grandeur, sans éclat, qu'il faut chercher pour le trouver, et chérir pour
+l'admirer, c'était le sanctuaire de mes premières, de mes longues, de mes
+continuelles rêveries. Il y avait vingt-deux ans que je vivais dans ces
+arbres mutilés, dans ces chemins raboteux, le long de ces buissons
+incultes, au bord de ces ruisseaux dont les rives ne sont praticables
+qu'aux enfants et aux troupeaux. Tout cela n'avait de charmes que pour
+moi, et ne méritait pas d'être révélé aux indifférents. Pourquoi trahir
+l'_incognito_ de cette contrée modeste qu'aucun grand souvenir historique,
+qu'aucun grand site pittoresque, ne signalent à l'intérêt ou à la
+curiosité? Il me semblait que la Vallée-Noire c'était moi-même, c'était
+le cadre, le vêtement de ma propre existence, et il y avait si loin de là
+à une toilette brillante et faite pour attirer les regards! Si j'avais
+compté sur le retentissement de mes œuvres, je crois que j'eusse voilé
+avec jalousie ce paysage comme un sanctuaire, où, seul jusque-là,
+peut-être, j'avais promené une pensée d'artiste, une rêverie de poète;
+mais je n'y comptais pas, je n'y pensais même pas du tout. J étais obligé
+d'écrire et j'écrivais. Je me laissais entraîner au charme secret répandu
+dans l'air presque natal dont j'étais enveloppé. La partie descriptive de
+mon roman fut goûtée. La fable souleva des critiques assez vives sur la
+prétendue doctrine anti-matrimoniale que j'avais déjà proclamée, disait-on,
+dans _Indiana_. Dans l'un et l'autre roman j'avais montré les dangers et
+les douleurs des unions mal assorties. Il paraît que, croyant faire de la
+prose, j'avais fait du saint-simonisme sans le savoir. Je n'en étais pas
+alors à réfléchir sur les misères sociales. J'étais encore trop jeune
+pour voir et constater autre chose que des faits. J'en serais peut-être
+toujours resté là, grâce à mon indolence naturelle et à cet amour des
+choses extérieures qui est le bonheur et l'infirmité des artistes, si
+l'on ne m'eût poussé, par des critiques un peu pédantesques, à réfléchir
+davantage et à m'inquiéter des causes premières, dont je n'avais jusque-là
+saisi que les effets. Mais on m'accusa si aigrement de vouloir faire
+l'esprit fort et le philosophe, que je me posai un jour cette question:
+«Voyons donc ce que c'est que la philosophie!»
+
+GEORGE SAND.
+
+Paris, 27 mars 1832.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+I.
+
+
+La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays
+singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la
+direction de Paris à Clermont étant bordée des terres les plus habitées,
+il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui
+l'avoisinent. Mais à celui qui, cherchant l'ombre et le silence,
+s'enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent
+sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes
+paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, des
+massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave et pastorale. En vain
+chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoise et
+de moellons. À peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière
+le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume; et s'il
+apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d'une petite église,
+au bout de quelques pas il découvrirait un campanile de tuiles rongées
+par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et
+de leurs chenevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux,
+un cimetière d'un arpent carré fermé par une haie vive, quatre ormeaux
+en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le
+pays.
+
+Rien n'égale le repos de ces campagnes ignorées. Là n'ont pénétré ni le
+luxe, ni les arts, ni la manie savante des recherches, ni le monstre à
+cent bras qu'on appelle industrie. Les révolutions s'y sont à peine fait
+sentir, et la dernière guerre dont le sol garde une imperceptible trace
+est celle des huguenots contre les catholiques; encore la tradition en est
+restée si incertaine et si pâle que, si vous interrogiez les habitants,
+ils vous répondraient que ces choses se sont passées il y a au moins deux
+mille ans; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, c'est
+l'insouciance en matière d'antiquités. Vous pouvez parcourir ses domaines,
+prier devant ses saints, boire à ses puits, sans jamais courir le risque
+d'entendre la chronique féodale obligée, ou la légende miraculeuse de
+rigueur. Le caractère grave et silencieux du paysan n'est pas un des
+moindres charmes de cette contrée. Rien ne l'étonne, rien ne l'attire.
+Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la
+tête, et si vous lui demandez le chemin d'une ville ou d'une ferme, toute
+sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous
+prouver qu'il n'est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berri ne
+conçoit pas qu'on marche sans bien savoir où l'on va. À peine son chien
+daignera-t-il aboyer après vous; ses enfants se cacheront derrière la haie
+pour échapper à vos regards ou à vos questions, et le plus petit d'entre
+eux, s'il n'a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur
+dans le fossé en criant de toutes ses forces. Mais la figure la plus
+impassible sera celle d'un grand bœuf blanc, doyen inévitable de tous les
+pâturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera
+tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des
+taureaux effarouchés.
+
+À part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce
+pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés
+aromatiques.
+
+Une partie de terrain comprise entre deux petites rivières est
+particulièrement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa
+végétation, qui lui ont fait donner le nom de _Vallée-Noire_. Elle n'est
+peuplée que de chaumières éparses et de quelques fermes d'un bon revenu.
+Celle qu'on appelle _Grangeneuve_ est fort considérable; mais la
+simplicité de son aspect n'offre rien qui altère celle du paysage. Une
+avenue d'érables y conduit, et, tout au pied des bâtiments rustiques,
+l'Indre, qui n'est dans cet endroit qu'un joli ruisseau, se promène
+doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie.
+
+Le 1er mai est pour les habitants de la Vallée-Noire un jour de
+déplacement et de fête. À l'extrémité du vallon, c'est-à-dire à deux
+lieues environ de la partie centrale où est situé Grangeneuve, se tient
+une de ces fêtes champêtres qui, en tous pays, attirent et réunissent tous
+les habitants des environs, depuis le sous-préfet du département jusqu'à
+la jolie grisette qui a plissé, la veille, le jabot administratif; depuis
+la noble châtelaine jusqu'au petit _pâtour_ (c'est le mot du pays) qui
+nourrit sa chèvre et son mouton aux dépens des haies seigneuriales. Tout
+cela mange sur l'herbe, danse sur l'herbe, avec plus ou moins d'appétit,
+plus ou moins de plaisir; tout cela vient pour se montrer en calèche ou
+sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d'Italie, en sabots de
+bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe
+de droguet. C'est un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute
+et basse justice pour la beauté, quand, à la lumière inévitable du plein
+soleil, les grâces un peu problématiques des salons sont appelées au
+concours vis-à-vis des fraîches santés, des éclatantes jeunesses du
+village; alors que l'aréopage masculin est composé de juges de tout rang,
+et que les parties sont en présence au son du violon, à travers la
+poussière, sous le feu des regards. Bien des triomphes équitables,
+bien des réparations méritées, bien des jugements longtemps en litige,
+signalent dans les annales de la coquetterie le jour de la fête champêtre,
+et le 1er mai était là, comme partout, un grand sujet de rivalité secrète
+entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanchées de la
+Vallée-Noire.
+
+Mais ce fut à Grangeneuve que s'organisa dès le matin le plus redoutable
+arsenal de cette séduction naïve. C'était dans une grande chambre basse,
+éclairée par des croisées à petit vitrage; les murs étaient revêtus d'un
+panier assez éclatant de couleur, qui jurait avec les solives noircies du
+plafond, les portes en plein chêne et le bahut grossier. Dans ce local
+imparfaitement décoré, où d'assez beaux meubles modernes faisaient
+ressortir la rusticité classique de sa première condition, une belle fille
+de seize ans, debout devant le cadre doré et découpé d'une vieille glace
+qui semblait se pencher vers elle pour l'admirer, mettait la dernière main
+à une toilette plus riche qu'élégante. Mais Athénaïs, l'héritière unique
+du bon fermier, était si jeune, si rose, si réjouissante à voir, qu'elle
+semblait encore gracieuse et naturelle dans ses atours d'emprunt. Tandis
+qu'elle arrangeait les plis de sa robe de tulle, madame sa mère, accroupie
+devant la porte, et les manches retroussées jusqu'au coude, préparait,
+dans un grand chaudron, je ne sais quelle mixture d'eau et de son, autour
+de laquelle une demi-brigade de canards se tenait en bon ordre dans une
+attentive extase. Un rayon de soleil vif et joyeux entrait par cette porte
+ouverte, et venait tomber sur la jeune fille parée, vermeille et mignonne,
+si différente de sa mère, replète, hâlée, vêtue de bure.
+
+À l'autre bout de la chambre, un jeune homme habillé de noir, assis
+négligemment sur un canapé, contemplait Athénaïs en silence. Mais son
+visage n'exprimait pas cette joie expansive, enfantine, que trahissaient
+tous les mouvements de la jeune fille. Parfois même une légère expression
+d'ironie et de pitié semblait animer sa bouche grande, mince et mobile.
+
+M. Lhéry, ou plutôt le père Lhéry, comme l'appelaient encore par habitude
+les paysans dont il avait été longtemps l'égal et le compagnon, chauffait
+paisiblement ses tibias chaussés de bas blancs, au feu de javelles qui
+brûlait en toutes saisons dans la cheminée, selon l'usage des campagnes.
+C'était un brave homme encore vert, qui portait des culottes rayées,
+un grand gilet à fleurs, une veste longue et une queue. La queue est un
+vestige précieux des temps passés, qui s'efface chaque jour de plus en
+plus du sol de la France. Le Berri ayant moins souffert que toute autre
+province des envahissements de la civilisation, cette coiffure y règne
+encore sur quelques habitués fidèles, dans la classe des cultivateurs
+demi-bourgeois, demi-rustres. C'était, dans leur jeunesse, le premier pas
+vers les habitudes aristocratiques, et ils croiraient déroger aujourd'hui
+s'ils privaient leur chef de cette distinction sociale. M. Lhéry avait
+défendu la sienne contre les attaques ironiques de sa fille, et c'était
+peut-être, dans toute la vie d'Athénaïs, la seule de ses volontés à
+laquelle ce père tendre n'eût pas acquiescé.
+
+--Allons donc, maman! dit Athénaïs en arrangeant la boucle d'or de sa
+ceinture de moire, as-tu fini de donner à manger à tes canards? Tu n'es
+pas encore habillée? Nous ne partirons jamais!
+
+--Patience, patience, petite! dit la mère Lhéry en distribuant avec une
+noble impartialité la pâture à ses volatiles; pendant le temps qu'on
+mettra _Mignon_ à la patache, j'aurai tout celui de m'arranger. Ah! dame!
+il ne m'en faut pas tant qu'à toi, ma fille! Je ne suis plus jeune; et,
+quand je l'étais, je n'avais pas comme toi le loisir et le moyen de me
+faire belle. Je ne passais pas deux heures à ma toilette, da!
+
+--Est-ce que c'est un reproche que vous me faites? dit Athénaïs d'un air
+boudeur.
+
+--Non, ma fille, non, répondit la vieille. Amuse-toi, fais-toi _brave_,
+mon enfant; tu as de la fortune, profite du travail de tes parents. Nous
+sommes trop vieux à présent pour en jouir, nous autres... Et puis, quand
+on a pris l'habitude d'être gueux, on ne s'en défait plus. Moi qui
+pourrais me faire servir pour mon argent, ça m'est impossible; c'est plus
+fort que moi, il faut toujours que tout soit fait par moi-même dans la
+maison. Mais toi, fais la dame, ma fille; tu as été élevée pour ça: c'est
+l'intention de ton père; tu n'es pas pour le nez d'un valet de charrue, et
+le mari que tu auras sera bien aise de te trouver la main blanche, hein?
+
+Madame Lhéry, en achevant d'essuyer son chaudron et de débiter ce discours
+plus affectueux que sensé, fit une grimace au jeune homme en manière de
+sourire. Celui-ci affecta de n'y pas faire attention, et le père Lhéry,
+qui contemplait les boucles de ses souliers dans cet état de béate
+stupidité si doux au paysan qui se repose, leva ses yeux à demi fermés
+vers son futur gendre, comme pour jouir de sa satisfaction. Mais le futur
+gendre, pour échapper à ces prévenances muettes, se leva, changea de place,
+et dit enfin à madame Lhéry:
+
+«Ma tante, voulez-vous que j'aille préparer la voiture?
+
+--Va, mon enfant, va si tu veux. Je ne te ferai pas attendre,» répondit la
+bonne femme.
+
+Le neveu allait sortir quand une cinquième personne entra, qui, par son
+air et son costume, contrastait singulièrement avec les habitants de la
+ferme.
+
+
+
+
+II.
+
+
+C'était une femme petite et mince qui, au premier abord, semblait âgée de
+vingt-cinq ans; mais, en la voyant de près, on pouvait lui en accorder
+trente sans craindre d'être trop libéral envers elle. Sa taille fluette et
+bien prise avait encore la grâce de la jeunesse; mais son visage, à la
+fois noble et joli, portait les traces du chagrin, qui flétrit encore
+plus que les années. Sa mise négligée, ses cheveux plats, son air calme,
+témoignaient assez l'intention de ne point aller à la fête. Mais dans la
+petitesse de sa pantoufle, dans l'arrangement décent et gracieux de sa
+robe grise, dans la blancheur de son cou, dans sa démarche souple et
+mesurée, il y avait plus d'aristocratie véritable que dans tous les joyaux
+d'Athénaïs. Pourtant cette personne si imposante, devant laquelle toutes
+les autres se levèrent avec respect, ne portait pas d'autre nom, chez ses
+hôtes de la ferme, que celui de mademoiselle Louise.
+
+Elle tendit une main affectueuse à madame Lhéry, baisa sa fille au front,
+et adressa un sourire d'amitié au jeune homme.
+
+--Eh bien! lui dit le père Lhéry, avez-vous été vous promener bien loin ce
+matin, ma chère demoiselle?
+
+--En vérité, devinez jusqu'où j'ai osé aller! répondit mademoiselle Louise
+en s'asseyant près de lui familièrement.
+
+--Pas jusqu'au château, je pense? dit vivement le neveu.
+
+--Précisément jusqu'au château, Bénédict, répondit-elle.
+
+--Quelle imprudence! s'écria Athénaïs, qui oublia un instant de crêper
+les boucles de ses cheveux pour s'approcher avec curiosité.
+
+--Pourquoi? répliqua Louise; ne m'avez-vous pas dit que tous les
+domestiques étaient renouvelés sauf la pauvre nourrice? Et bien
+certainement, si j'eusse rencontré celle-là, elle ne m'eût pas trahie.
+
+--Mais enfin vous pouviez rencontrer madame...
+
+--À six heures du matin? _madame_ est dans son lit jusqu'à midi.
+
+--Vous vous êtes donc levée avant le jour? dit Bénédict. Il m'a semblé en
+effet vous entendre ouvrir la porte du jardin.
+
+--Mais _mademoiselle!_ dit madame Lhéry, on la dit fort matinale, fort
+active. Si vous l'eussiez rencontrée, celle-là?
+
+--Ah! que je l'aurais voulu! dit Louise avec chaleur; je n'aurai pas de
+repos que je n'aie vu ses traits, entendu le son de sa voix... Vous la
+connaissez; vous, Athénaïs; dites-moi donc encore qu'elle est jolie,
+qu'elle est bonne, qu'elle ressemble à son père...
+
+--Il y a quelqu'un ici à qui elle ressemble bien davantage, dit Athénaïs
+en regardant Louise; c'est dire qu'elle est bonne et jolie!
+
+La figure de Bénédict s'éclaircit, et ses regards se portèrent avec
+bienveillance sur sa fiancée.
+
+--Mais écoutez, dit Athénaïs à Louise, si vous voulez tant voir
+mademoiselle Valentine, il faut venir à la fête avec nous; vous vous
+tiendrez cachée dans la maison de notre cousine Simone, sur la place, et
+de là vous verrez certainement ces dames; car mademoiselle Valentine m'a
+assuré qu'elles y viendraient.
+
+--Ma chère belle, cela est impossible, répondit Louise; je ne descendrais
+pas de la carriole sans être reconnue ou devinée. D'ailleurs, il n'y a
+qu'une personne de cette famille que je désire voir; la présence des
+autres gâterait le plaisir que je m'en promets. Mais c'est assez parler de
+mes projets, parlons des vôtres, Athénaïs. Il me semble que vous voulez
+écraser tout le pays par un tel luxe de fraîcheur et de beauté!
+
+La jeune fermière rougit de plaisir, et embrassa Louise avec une vivacité
+qui prouvait assez la satisfaction naïve qu'elle éprouvait d'être admirée.
+
+--Je vais chercher mon chapeau, dit-elle; vous m'aiderez à le poser,
+n'est-ce pas?
+
+Et elle monta vivement un escalier de bois qui conduisait à sa chambre.
+
+Pendant ce temps, la mère Lhéry sortit par une autre porte pour aller
+changer de costume; son mari prit une fourche et alla donner ses
+instructions au bouvier pour le régime de la journée.
+
+Alors, Bénédict, resté seul avec Louise, se rapprocha d'elle, et parlant à
+demi-voix:
+
+--Vous gâtez Athénaïs comme les autres! lui dit-il. Vous êtes la seule ici
+qui auriez le droit de lui adresser quelques observations, et vous ne
+daignez pas le faire...
+
+--Qu'avez-vous donc encore à reprocher à cette pauvre enfant? répondit
+Louise étonnée. Ô Bénédict! vous êtes bien difficile!
+
+--Voilà ce qu'ils me disent tous, et vous aussi, Madame, vous qui pourriez
+si bien comprendre ce que je souffre du caractère et des ridicules de
+cette jeune personne!
+
+--Des ridicules? répéta Louise. Est-ce que vous ne seriez pas amoureux
+d'elle?
+
+Bénédict ne répondit rien, et après un instant de trouble et de silence:
+
+--Convenez, lui dit-il, que sa toilette est extravagante aujourd'hui.
+Aller danser au soleil et à la poussière avec une robe de bal, des
+souliers de satin, un cachemire et des plumes! Outre que cette parure est
+hors de place, je la trouve du plus mauvais goût. À son âge, une jeune
+personne devrait chérir la simplicité et savoir s'embellir à peu de frais.
+
+--Est-ce la faute d'Athénaïs si on l'a élevée ainsi? Que vous vous
+attachez à peu de chose! Occupez-vous plutôt de lui plaire et de prendre
+de l'empire sur son esprit et sur son cœur; alors soyez sûr que vos
+désirs seront des lois pour elle. Mais vous ne songez qu'à la froisser
+et à la contredire, elle si choyée, si souveraine dans sa famille!
+Souvenez-vous donc combien son cœur est bon et sensible...
+
+--Son cœur, son cœur! sans doute elle a un bon cœur; mais son esprit
+est si borné! c'est une bonté toute native, toute végétale, à la manière
+des légumes qui croissent bien ou mal sans en savoir la cause. Que sa
+coquetterie me déplaît! Il me faudra lui donner le bras, la promener,
+la montrer à cette fête, entendre la sotte admiration des uns, le sot
+dénigrement des autres! Quel ennui! Je voudrais en être déjà revenu!
+
+--Quel singulier caractère! Savez-vous, Bénédict, que je ne vous comprends
+pas? Combien d'autres à votre place s'enorgueilliraient de se montrer
+en public avec la plus jolie fille et la plus riche héritière de nos
+campagnes, d'exciter l'envie de vingt rivaux éconduits, de pouvoir se dire
+son fiancé! Au lieu de cela, vous ne vous attachez qu'à la critique amère
+de quelques légers défauts, communs à toutes les jeunes personnes de
+cette classe, dont l'éducation ne s'est pas trouvée en rapport avec la
+naissance. Vous lui faites un crime de subir les conséquences de la vanité
+de ses parents; vanité bien innocente après tout, et dont vous devriez
+vous plaindre moins que personne.
+
+--Je le sais, répondit-il vivement, je sais tout ce que vous allez me
+dire. Ils ne me devaient rien, ils m'ont tout donné. Ils m'ont pris, moi,
+fils de leur frère, fils d'un paysan comme eux, mais d'un paysan pauvre,
+moi orphelin, moi indigent. Ils m'ont recueilli, adopté, et au lieu de me
+mettre à la charrue, comme l'ordre social semblait m'y destiner, ils m'ont
+envoyé à Paris, à leurs frais; ils m'ont fait faire des études, ils m'ont
+métamorphosé en bourgeois, en étudiant, en bel esprit, et ils me destinent
+encore leur fille, leur fille riche, vaniteuse et belle. Ils me la
+réservent, ils me l'offrent! Oh! sans doute, ils m'ont aimé beaucoup, ces
+parents au cœur simple et prodigue! mais leur aveugle tendresse s'est
+trompée, et tout le bien qu'ils ont voulu me faire s'est changé en mal...
+Maudite soit la manie de prétendre plus haut qu'on ne peut atteindre!
+
+Bénédict frappa du pied; Louise le regarda d'un air triste et sévère.
+
+--Est-ce là le langage que vous teniez hier, au retour de la chasse, à ce
+jeune noble, ignorant et borné, qui niait les bienfaits de l'éducation
+et voulait arrêter les progrès des classes inférieures de la société?
+Que de bonnes choses n'avez-vous pas trouvé à lui dire pour défendre
+la propagation des lumières et la liberté pour tous de croître et de
+parvenir! Bénédict, votre esprit changeant, irrésolu, chagrin, cet esprit
+qui examine et déprécie tout, m'étonne et m'afflige. J'ai peur que chez
+vous le bon grain ne se change en ivraie, j'ai peur que vous ne soyez
+beaucoup au-dessous de votre éducation, ou beaucoup au-dessus, ce qui ne
+serait pas un moindre malheur.
+
+--Louise, Louise! dit Bénédict d'une voix altérée, en saisissant la main
+de la jeune femme.
+
+Il la regarda fixement et avec des yeux humides; Louise rougit et détourna
+les siens d'un air mécontent. Bénédict laissa tomber sa main et se mit à
+marcher avec agitation, avec humeur; puis il se rapprocha d'elle et fit un
+effort pour redevenir calme.
+
+--C'est vous qui êtes trop indulgente, dit-il. Vous avez vécu plus que moi,
+et pourtant je vous crois beaucoup plus jeune. Vous avez l'expérience de
+vos sentiments, qui sont grands et généreux, mais vous n'avez pas étudié
+le cœur des autres, vous n'en soupçonnez pas la laideur et les petitesses;
+vous n'attachez aucune importance aux imperfections d'autrui, vous ne les
+voyez pas peut-être!... Ah! Mademoiselle! Mademoiselle! vous êtes un guide
+bien indulgent et bien dangereux...
+
+--Voilà de singuliers reproches, dit Louise avec une gaieté forcée. De qui
+me suis-je élue le mentor ici? Ne vous ai-je pas toujours dit au contraire
+que je n'étais pas plus propre à diriger les autres que moi-même? Je
+manque d'expérience, dites-vous!... Oh! je ne me plains pas de cela,
+moi!...
+
+Deux larmes coulèrent le long des joues de Louise. Il se fit un instant
+de silence pendant lequel Bénédict se rapprocha encore, et se tint ému et
+tremblant auprès d'elle. Puis Louise reprit en cherchant à cacher sa
+tristesse:
+
+--Mais vous avez raison, j'ai trop vécu en moi-même pour observer les
+autres à fond. J'ai trop perdu de temps à souffrir; ma vie a été mal
+employée.
+
+Louise s'aperçut que Bénédict pleurait. Elle craignait l'impétueuse
+sensibilité de ce jeune homme, et, lui montrant la cour, elle lui fit
+signe d'aller aider son oncle qui attelait lui-même à la patache un gros
+bidet poitevin; mais Bénédict ne s'aperçut pas de son intention.
+
+--Louise! lui dit-il avec ardeur; puis il répéta: Louise! d'un ton plus
+bas.--C'est un joli nom, dit-il, un nom si simple, si doux! et c'est vous
+qui le portez! au lieu que ma cousine, si bien faite pour traire les
+vaches et garder les moutons, s'appelle Athénaïs! J'ai une autre cousine
+qui s'appelle Zoraïde, et qui vient de nommer son marmot Adhémar! Les
+nobles ont bien raison de mépriser nos ridicules; ils sont amers! ne
+trouvez-vous pas? Voici un rouet, le rouet de ma bonne tante; qui est-ce
+qui le charge de laine? qui le fait tourner patiemment en son absence?...
+Ce n'est pas Athénaïs... Oh non!... elle croirait s'être dégradée si elle
+avait jamais touché un fuseau; elle craindrait de redescendre à l'état
+d'où elle est sortie si elle savait faire un ouvrage utile. Non, non, elle
+sait broder, jouer de la guitare, peindre des fleurs, danser; mais vous
+savez filer, Mademoiselle, vous née dans l'opulence; vous êtes douce,
+humble et laborieuse... J'entends marcher là-haut. C'est elle qui revient;
+elle s'était oubliée devant son miroir sans doute!...
+
+--Bénédict! allez donc chercher votre chapeau, cria Athénaïs du haut de
+l'escalier.
+
+--Allez donc! dit Louise à voix basse en voyant que Bénédict ne se
+dérangeait pas.
+
+--Maudite soit la fête! répondit-il sur le même ton. Je vais partir, soit!
+mais dès que j'aurai déposé ma belle cousine sur la pelouse, j'aurai soin
+d'avoir un pied foulé et de revenir à la ferme... Y serez-vous,
+mademoiselle Louise?
+
+--Non, Monsieur, je n'y serai pas, répondit-elle avec sécheresse.
+
+Bénédict devint rouge de dépit. Il se prépara à sortir. Madame Lhéry
+reparut avec une toilette moins somptueuse, mais encore plus ridicule
+que celle de sa fille. Le satin et la dentelle faisaient admirablement
+ressortir son teint cuivré par le soleil, ses traits prononcés et sa
+démarche roturière. Athénaïs passa un quart d'heure à s'arranger avec
+humeur dans le fond de la carriole, reprochant à sa mère de froisser ses
+manches en occupant trop d'espace à côté d'elle, et regrettant, dans son
+cœur, que la folie de ses parents n'eût pas encore été poussée jusqu'à
+se procurer une calèche.
+
+Le père Lhéry mit son chapeau sur ses genoux afin de ne pas l'exposer aux
+cahots de la voiture en le gardant sur sa tête. Bénédict monta sur la
+banquette de devant, et, en prenant les rênes, osa jeter un dernier regard
+sur Louise; mais il rencontra tant de froideur et de sévérité dans le sien
+qu'il baissa les yeux, se mordit les lèvres, et fouetta le cheval avec
+colère. _Mignon_ partit au galop, et, coupant les profondes ornières du
+chemin, il imprima à la carriole de violentes secousses, funestes aux
+chapeaux des deux _dames_ et à l'humeur d'Athénaïs.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Mais au bout de quelques pas, le bidet, naturellement peu taillé pour la
+course, se ralentit; l'humeur irascible de Bénédict se calma et fit place
+à la honte et aux remords, et M. Lhéry s'endormit profondément.
+
+Ils suivaient un de ces petits chemins verts qu'on appelle, en langage
+villageois, _traînes_; chemin si étroit que l'étroite voiture touchait de
+chaque côté les branches des arbres qui le bordaient, et qu'Athénaïs put
+se cueillir un gros bouquet d'aubépine en passant son bras, couvert d'un
+gant blanc, par la lucarne latérale de la carriole. Rien ne saurait
+exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui
+s'en vont serpentant capricieusement sous leurs perpétuels berceaux de
+feuillage, découvrant à chaque détour une nouvelle profondeur toujours
+plus mystérieuse et plus verte. Quand le soleil de midi embrase, jusqu'à
+la tige, l'herbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes
+bruissent avec force et que la caille _glousse_ avec amour dans les
+sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes.
+Vous y pouvez marcher une heure sans entendre d'autre bruit que le vol
+d'un merle effarouché à votre approche, ou le saut d'une petite grenouille
+verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans son hamac de joncs
+entrelacés. Ce fossé lui-même renferme tout un monde d'habitants, toute
+une forêt de végétations; son eau limpide court sans bruit en s'épurant
+sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et
+d'hépatiques; les fontinales, les longues herbes appelées _rubans d'eau_,
+les mousses aquatiques pendantes et chevelues, tremblent incessamment dans
+ses petits remous silencieux; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable
+d'un air à la fois espiègle et peureux; la clématite et le chèvrefeuille
+l'ombragent de berceaux où le rossignol cache son nid. Au printemps ce ne
+sont que fleurs et parfums; à l'automne, les prunelles violettes couvrent
+ces rameaux qui, en avril, blanchirent les premiers; la senelle rouge,
+dont les grives sont friandes, remplace la fleur d'aubépine, et les ronces,
+toutes chargées des flocons de laine qu'y ont laissés les brebis en
+passant, s'empourprent de petites mûres sauvages d'une agréable saveur.
+
+Bénédict, laissant flotter les guides du paisible coursier, tomba dans une
+rêverie profonde. Ce jeune homme était d'un caractère étrange; ceux qui
+l'entouraient, faute de pouvoir le comparer à un autre de même trempe, le
+considéraient comme absolument hors de la ligne commune. La plupart le
+méprisaient comme un être incapable d'exécuter rien d'utile et de solide;
+et, s'ils ne lui témoignaient pas le peu de cas qu'ils faisaient de lui,
+c'est qu'ils étaient forcés de lui accorder une véritable bravoure
+physique et une grande fermeté de ressentiments. En revanche, la famille
+Lhéry, simple et bienveillante qu'elle était, n'hésitait pas à l'élever au
+premier rang pour l'esprit et le savoir. Aveugles pour ses défauts, ces
+braves gens ne voyaient dans leur neveu qu'un jeune homme trop riche
+d'imagination et de connaissances pour goûter le repos de l'esprit.
+Cependant Bénédict, à vingt-deux ans, n'avait point acquis ce qu'on
+appelle une instruction positive. À Paris, tour à tour possédé de l'amour
+des arts et des sciences, il ne s'était enrichi d'aucune spécialité. Il
+avait travaillé beaucoup; mais il s'était arrêté lorsque la pratique
+devenait nécessaire. Il avait senti le dégoût au moment où les autres
+recueillent le fruit de leurs peines. Pour lui, l'amour de l'étude
+finissait là où la nécessité du métier commençait. Les trésors de l'art
+et de la science une fois conquis, il ne s'était plus senti la constance
+égoïste d'en faire l'application à ses intérêts propres; et, comme il ne
+savait pas être utile à lui-même, chacun disait en le voyant inoccupé:
+«À quoi est-il bon?»
+
+De tout temps sa cousine lui avait été destinée en mariage; c'était la
+meilleure réponse qu'on pût faire aux envieux qui accusaient les Lhéry
+d'avoir laissé corrompre leur cœur autant que leur esprit par les
+richesses. Il est bien vrai que leur bon sens, ce bon sens des paysans,
+ordinairement si sûr et si droit, avait reçu une rude atteinte au sein de
+la prospérité. Ils avaient cessé d'estimer les vertus simples et modestes,
+et, après de vains efforts pour les détruire en eux-mêmes, ils avaient
+tout fait pour en étouffer le germe chez leurs enfants; mais ils n'avaient
+pas cessé de les chérir presque également, et en travaillant à leur perte
+ils avaient cru travailler à leur bonheur.
+
+Cette éducation avait assez bien fructifié pour le malheur de l'un et de
+l'autre. Athénaïs, comme une cire molle et flexible, avait pris dans un
+pensionnat d'Orléans tous les défauts des jeunes provinciales: la vanité,
+l'ambition, l'envie, la petitesse. Cependant la bonté du cœur était en
+elle comme un héritage sacré transmis par sa mère, et les influences du
+dehors n'avaient pu l'étouffer. Il y avait donc beaucoup à espérer pour
+elle des leçons de l'expérience et de l'avenir.
+
+Le mal était plus grand chez Bénédict. Au lieu d'engourdir les sentiments
+généreux, l'éducation les avait développés outre mesure, et les avait
+changés en irritation douloureuse et fébrile. Ce caractère ardent, cette
+âme impressionnable, auraient eu besoin d'un ordre d'idées calmantes, de
+principes répressifs. Peut-être même que le travail des champs, la fatigue
+du corps, eussent avantageusement employé l'excès de force qui fermentait
+dans cette organisation énergique. Les lumières de la civilisation, qui
+ont développé tant de qualités précieuses, en ont vicié peut-être autant.
+C'est un malheur des générations placées entre celles qui ne savent rien
+et celles qui sauront assez: elles savent trop.
+
+Lhéry et sa femme ne pouvaient comprendre le malheur de cette situation.
+Ils se refusaient à le pressentir, et, n'imaginant pas d'autres félicités
+que celles qu'ils pouvaient dispenser, ils se vantaient naïvement d'avoir
+la puissance consolatrice des ennuis de Bénédict: c'était, selon eux, une
+bonne ferme, une jolie fermière, et une dot de deux cent mille francs
+comptants pour entrer en ménage. Mais Bénédict était insensible à ces
+flatteries de leur affection. L'argent excitait en lui ce mépris profond,
+enthousiaste exagération d'une jeunesse souvent trop prompte à changer
+de principes et à plier un genou converti devant le dieu de l'univers.
+Bénédict se sentait dévoré d'une ambition secrète; mais ce n'était pas
+celle-là: c'était celle de son âge, celle des choses qui flattent
+l'amour-propre d'une manière plus noble.
+
+Le but particulier de cette attente vague et pénible, il l'ignorait
+encore. Il avait cru deux ou trois fois la reconnaître aux vives
+fantaisies qui s'étaient emparées de son imagination. Ces fantaisies
+s'étaient évanouies sans lui avoir apporté de jouissances durables.
+Maintenant il la sentait toujours comme un mal ennemi renfermé dans son
+sein, et jamais elle ne l'avait torturé si cruellement qu'alors qu'il
+savait moins à quoi la faire servir. L'ennui, ce mal horrible qui s'est
+attaché à la génération présente plus qu'à toute autre époque de
+l'histoire sociale, avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur;
+il s'étendait comme un nuage noir sur tout son avenir. Il avait déjà
+flétri la plus précieuse faculté de son âge, l'espérance.
+
+À Paris, la solitude l'avait rebuté. Toute préférable à la société qu'elle
+lui semblait, il l'avait trouvée, au fond de sa petite chambre d'étudiant,
+trop solennelle, trop dangereuse pour des facultés aussi actives que
+l'étaient les siennes. Sa santé en avait souffert, et ses bons parents
+effrayés l'avaient rappelé auprès d'eux. Il y était depuis un mois, et
+déjà son teint avait repris le ton vigoureux de la santé, mais son cœur
+était plus agité que jamais. La poésie des champs, à laquelle il était si
+sensible, portait jusqu'au délire l'ardeur de ces besoins ignorés qui le
+rongeaient. Sa vie de famille, si bienfaisante et si douce dans les
+premiers jours, chaque fois qu'il venait en faire l'essai, lui était
+devenue déjà plus fastidieuse que de coutume. Il ne se sentait aucun goût
+pour Athénaïs. Elle était trop au-dessous des chimères de sa pensée, et
+l'idée de se fixer au sein de ces habitudes extravagantes ou triviales
+dont sa famille offrait le contraste et l'assemblage lui était odieuse.
+Son cœur s'ouvrait bien à la tendresse et à la reconnaissance; mais ces
+sentiments étaient pour lui la source de combats et de remords perpétuels.
+Il ne pouvait se défendre d'une ironie intérieure, implacable et cruelle,
+à la vue de toutes ces petitesses qui l'entouraient, de ce mélange de
+parcimonie et de prodigalité qui rendent si ridicules les mœurs des
+parvenus. M. et Mme Lhéry, à la fois paternels et despotiques, donnaient
+le dimanche d'excellent vin à leurs laboureurs; dans la semaine ils leur
+reprochaient le filet de vinaigre qu'ils mettaient dans leur eau. Ils
+accordaient avec empressement à leur fille un superbe piano, une toilette
+en bois de citronnier, des livres richement reliés; ils la grondaient pour
+un fagot de trop qu'elle faisait jeter dans l'âtre. Chez eux, ils se
+faisaient petits et pauvres pour inspirer à leurs serviteurs le zèle et
+l'économie; au dehors, ils s'enflaient avec orgueil, et eussent regardé
+comme une insulte le moindre doute sur leur opulence. Eux, si bons, si
+charitables, si faciles à gagner, ils avaient réussi, à force de sottise,
+à se faire détester de tous leurs voisins, encore plus sots et plus vains
+qu'eux.
+
+Voila les défauts que Bénédict ne pouvait endurer. La jeunesse est âpre et
+intolérante pour la vieillesse, bien plus que celle-ci ne l'est envers
+elle. Cependant, au milieu de son découragement, des mouvements vagues et
+confus étaient venus jeter quelques éclairs d'espoir sur sa vie. Louise,
+_madame_ ou _mademoiselle_ Louise (on l'appelait également de ces deux
+noms), était venue s'installer à Grangeneuve depuis environ trois
+semaines. D'abord, la différence de leurs âges avait rendu cette liaison
+calme et imprévoyante; quelques préventions de Bénédict, défavorables à
+Louise qu'il voyait pour la première fois depuis douze ans, s'étaient
+effacées dans le charme pur et attachant de son commerce. Leurs goûts,
+leur instruction, leurs sympathies, les avaient rapidement rapprochés, et
+Louise, à la faveur de son âge, de ses malheurs et de ses vertus, avait
+pris un ascendant complet sur l'esprit de son jeune ami. Mais les douceurs
+de cette intimité furent de courte durée. Bénédict, toujours prompt
+à dépasser le but, toujours avide de diviniser ses admirations et
+d'empoisonner ses joies par leur excès, s'imagina qu'il était amoureux de
+Louise, qu'elle était la femme selon son cœur, et qu'il ne pourrait plus
+vivre là où elle ne serait pas. Ce fut l'erreur d'un jour. La froideur
+avec laquelle Louise accueillit ses aveux timides lui inspira plus de
+dépit que de douleur. Dans son ressentiment, il l'accusa intérieurement
+d'orgueil et de sécheresse. Puis il se sentit désarmé par le souvenir des
+malheurs de Louise, et s'avoua qu'elle était digne de respect autant que
+de pitié. Deux ou trois fois encore il sentit se ranimer auprès d'elle ces
+impétueuses aspirations d'une âme trop passionnée pour l'amitié; mais
+Louise sut le calmer. Elle n'y employa point la raison qui s'égare en
+transigeant; son expérience lui apprit à se méfier de la compassion; elle
+ne lui en témoigna aucune, et quoique la dureté fût loin de son âme, elle
+la fit servir à la guérison de ce jeune homme. L'émotion que Bénédict
+avait témoignée le matin, durant leur entretien, avait été comme sa
+dernière tentative de révolte. Maintenant il se repentait de sa folie,
+et, enfoncé dans ses réflexions, il sentait à son inquiétude toujours
+croissante, que le moment n'était pas venu pour lui d'aimer exclusivement
+quelque chose ou quelqu'un.
+
+Madame Lhéry rompit le silence par une remarque frivole:
+
+--Tu vas tacher tes gants avec ces fleurs, dit-elle à sa fille.
+Rappelle-toi donc que _madame_ disait l'autre jour devant toi: «On
+reconnaît toujours une personne du commun en province à ses pieds et à ses
+mains.» Elle ne faisait pas attention, la chère dame, que nous pouvions
+prendre cela pour nous, au moins!
+
+--Je crois bien, au contraire, qu'elle le disait exprès pour nous. Ma
+pauvre maman, tu connais bien peu madame de Raimbault, si tu penses
+qu'elle regretterait de nous avoir fait un affront.
+
+--Un affront! reprit madame Lhéry avec aigreur. Elle aurait voulu nous
+_faire affront!_ Je voudrais bien voir cela! Ah! bien oui! Est-ce que je
+souffrirais un affront de la part de qui que ce fût?
+
+--Il faudra pourtant bien nous attendre à essuyer plus d'une impertinence
+tant que nous serons ses fermiers. Fermiers, toujours fermiers! quand nous
+avons une propriété au moins aussi belle que celle de madame la comtesse!
+Mon papa, je ne vous laisserai pas tranquille que vous n'ayez envoyé
+promener cette vilaine ferme. Je m'y déplais, je ne m'y puis souffrir.
+
+Le père Lhéry hocha la tête.
+
+--Mille écus de profit tous les ans sont toujours bons à prendre,
+répondit-il.
+
+--Il vaudrait mieux gagner mille écus de moins et recouvrer notre liberté,
+jouir de notre fortune, nous affranchir de l'espèce de domination que
+cette femme orgueilleuse et dure exerce sur nous.
+
+--Bah! dit madame Lhéry, nous n'avons presque jamais affaire à elle.
+Depuis ce malheureux événement elle ne vient plus dans le pays que
+tous les cinq ou six ans. Encore cette fois elle n'y est venue que par
+l'occasion du mariage de sa _demoiselle_. Qui sait si ce n'est pas la
+dernière! M'est avis que mademoiselle Valentine aura le château et la
+ferme en dot. Alors nous aurions affaire à une si bonne maîtresse!
+
+--Il est vrai que Valentine est une bonne enfant, dit Athénaïs fière de
+pouvoir employer ce ton de familiarité eu parlant d'une personne dont elle
+enviait le rang. Oh! celle-là n'est pas fière; elle n'a pas oublié que
+nous avons joué ensemble étant petites. Et puis elle a le bon sens de
+comprendre que la seule distinction, c'est l'argent, et que le nôtre est
+aussi honorable que le sien.
+
+--Au moins! reprit madame Lhéry; car elle n'a eu que la peine de naître,
+au lieu que nous, nous l'avons gagné à nos risques et peines. Mais enfin
+il n'y a pas de reproche à lui faire; c'est une bonne demoiselle, et une
+jolie fille, da! Tu ne l'as jamais vue, Bénédict?
+
+--Jamais, ma tante.
+
+--Et puis je suis attachée à cette famille-là, moi, reprit madame Lhéry.
+Le père était si bon! C'était là un homme! et beau! Un général, ma foi,
+tout chamarré d'or et de croix, et qui me faisait danser aux fêtes
+patronales tout comme si j'avais été une duchesse. Cela ne faisait pas
+trop plaisir à madame...
+
+--Ni à moi non plus, objecta le père Lhéry avec naïveté.
+
+--Ce père Lhéry, reprit la femme, il a toujours le mot pour rire! Mais
+enfin c'est pour vous dire qu'excepté madame, qui est un peu haute, c'est
+une famille de braves gens. Peut-on voir une meilleure femme que la
+grand'mère!
+
+--Ah! celle-là, dit Athénaïs, c'est encore la meilleure de toutes. Elle a
+toujours quelque chose d'agréable à vous dire; elle ne vous appelle jamais
+que _mon cœur_, ma _toute belle_, mon _joli minois_.
+
+--Et cela fait toujours plaisir! dit Bénédict d'un air moqueur. Allons,
+allons, cela joint aux mille écus de profit sur la ferme, qui peuvent
+payer bien des chiffons...
+
+--Eh! ce n'est pas à dédaigner, n'est-ce pas, mon garçon? dit le père
+Lhéry. Dis-lui donc cela, toi; elle t'écoutera.
+
+--Non, non, je n'écouterai rien, s'écria la jeune fille. Je ne vous
+laisserai pas tranquille que vous n'ayez laissé la ferme. Votre bail
+expire dans six mois; il ne faut pas le renouveler, entends-tu, mon papa?
+
+--Mais qu'est-ce que je ferai? dit le vieillard ébranlé par le ton à la
+fois patelin et impératif de sa fille. Il faudra donc que je me croise les
+bras? Je ne peux pas m'amuser comme toi à lire et à chanter, moi; l'ennui
+me tuera.
+
+--Mais, mon papa, n'avez-vous pas vos biens à faire valoir?
+
+--Tout cela marchait si bien de front! il ne me restera pas de quoi
+m'occuper. Et d'ailleurs où demeurerons-nous? Tu ne veux pas habiter avec
+les métayers?
+
+--Non certes! vous ferez bâtir; nous aurons une maison à nous; nous la
+ferons décorer autrement que cette vilaine ferme; vous verrez comme je m'y
+entends!
+
+--Oui, sans doute, tu t'entends fort bien à manger de l'argent, répondit
+le père.
+
+Athénaïs prit un air boudeur.
+
+--Au reste, dit-elle d'un ton dépité, faites comme il vous plaira; vous
+vous repentirez peut-être de ne pas m'avoir écoutée; mais il ne sera plus
+temps.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Bénédict.
+
+--Je veux dire, reprit-elle, que quand madame de Raimbault saura quelle
+est la personne que nous avons reçue à la ferme et que nous logeons depuis
+trois semaines, elle sera furieuse contre nous, et nous congédiera dès la
+fin du bail avec toutes sortes de chicanes et de mauvais procédés. Ne
+vaudrait-il pas mieux avoir pour nous les honneurs de la guerre et nous
+retirer avant qu'on nous chasse?
+
+Cette réflexion parut faire impression sur les Lhéry. Ils gardèrent le
+silence, et Bénédict, à qui les discours d'Athénaïs déplaisaient de plus
+en plus, n'hésita pas à prendre en mauvaise part sa dernière objection.
+
+--Est-ce à dire, reprit-il, que vous faites un reproche à vos parents
+d'avoir accueilli madame Louise?
+
+Athénaïs tressaillit, regarda Bénédict avec surprise, le visage animé par
+la colère et le chagrin. Puis elle pâlit et fondit en larmes.
+
+Bénédict la comprit et lui prit la main.
+
+--Ah! c'est affreux! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les pleurs;
+interpréter ainsi mes paroles! moi qui aime madame Louise comme ma sœur!
+
+--Allons! allons! c'est un malentendu! dit le père Lhéry; embrassez-vous,
+et que tout soit dit.
+
+Bénédict embrassa sa cousine, dont les belles couleurs
+reparurent aussitôt.
+
+--Allons, enfant! essuie tes larmes, dit madame Lhéry, voici que nous
+arrivons; ne va pas te montrer avec tes yeux rouges; voilà déjà du monde
+qui te cherche.
+
+En effet le son des vielles et des cornemuses se faisait entendre, et
+plusieurs jeunes gens en embuscade sur la route, attendaient l'arrivée des
+demoiselles pour les inviter à danser les premiers.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+C'étaient des garçons de la même classe que Bénédict, sauf la supériorité
+de l'éducation qu'il avait sur eux, et dont ils étaient plus portés à lui
+faire un reproche qu'un avantage. Plusieurs d'entre eux n'étaient pas sans
+prétentions à la main d'Athénaïs.
+
+--Bonne prise! s'écria celui qui était monté sur un tertre pour découvrir
+l'arrivée des voitures; c'est mademoiselle Lhéry, la beauté de la
+Vallée-Noire.
+
+--Doucement, Simonneau! celle-là me revient; je lui fais la cour depuis un
+an. Par droit d'ancienneté, s'il vous plaît!
+
+Celui qui parla ainsi était un grand et robuste garçon à l'œil noir, au
+teint cuivré, aux larges épaules; c'était le fils du plus riche marchand
+de bœufs du pays.
+
+--C'est fort bien, Pierre Blutty, dit le premier, mais son futur est avec
+elle.
+
+--Comment? son futur! s'écrièrent tous les autres.
+
+--Sans doute; le cousin Bénédict.
+
+--Ah! Bénédict l'avocat, le beau parleur, le savant!
+
+--Oh! le père Lhéry lui donnera assez d'écus pour en faire quelque chose
+de bon.
+
+--Il l'épouse?
+
+--Il l'épouse.
+
+--Oh! ce n'est pas fait!
+
+--Les parents veulent, la fille veut; ce serait bien le diable si le
+garçon ne voulait pas.
+
+--Il ne faut pas souffrir cela, vous autres, s'écria Georges Moret. Eh
+bien, oui! nous aurions là un joli voisin! Ce serait pour le coup qu'il se
+donnerait de grands airs, ce _cracheur de grec_. À lui la plus belle fille
+et la plus belle dot? non, que Dieu me confonde plutôt!
+
+--La petite est coquette, le grand pâle (c'est ainsi qu'ils appelaient
+Bénédict) n'est ni beau ni galant. C'est à nous d'empêcher cela! Allons,
+frères, le plus heureux de nous régalera les autres le jour de ses noces.
+Mais, avant tout, il faut savoir à quoi nous en tenir sur les prétentions
+de Bénédict.
+
+En parlant ainsi, Pierre Blutty s'avança vers le milieu du chemin,
+s'empara de la bride du cheval, et, l'ayant forcé de s'arrêter, présenta
+son salut et son invitation à la jeune fermière. Bénédict tenait à réparer
+son injustice envers elle; en outre, quoiqu'il ne se souciât pas de la
+disputer à ses nombreux rivaux, il était bien aise de les mortifier un
+peu. Il se pencha donc sur le devant de la carriole, de manière à leur
+cacher Athénaïs.
+
+--Messieurs, ma cousine vous remercie de tout son cœur, leur dit-il; mais
+vous trouverez bon que la première contredanse soit pour moi. Elle vient
+de m'être promise, vous arrivez un peu tard.
+
+Et, sans écouter une seconde proposition, il fouetta le cheval et entra
+dans le hameau en soulevant des tourbillons de poussière.
+
+Athénaïs ne s'attendait pas à tant de joie; la veille et le matin encore
+Bénédict, qui ne voulait pas danser avec elle, avait feint d'avoir pris
+une entorse et de boiter. Quand elle le vit marcher à ses côtés d'un
+air résolu, son sein bondit de joie; car, outre qu'il eût été humiliant
+pour l'amour-propre d'une si jolie fille de ne pas ouvrir la danse avec
+son prétendu, Athénaïs aimait réellement Bénédict. Elle reconnaissait
+instinctivement toute sa supériorité sur elle, et, comme il entre toujours
+une bonne part de vanité dans l'amour, elle était flattée d'être destinée
+à un homme mieux élevé que tous ceux qui la courtisaient. Elle parut donc
+éblouissante de fraîcheur et de vivacité; sa parure, que Bénédict avait
+si sévèrement condamnée, sembla charmante à des goûts moins épurés. Les
+femmes en devinrent laides de jalousie, et les hommes proclamèrent
+Athénaïs Lhéry la reine du bal.
+
+Cependant vers le soir cette brillante étoile pâlit devant l'astre plus
+pur et plus radieux de mademoiselle de Raimbault. En entendant ce nom
+passer de bouche en bouche, Bénédict, poussé par un sentiment de curiosité,
+suivit les flots d'admirateurs qui se jetaient sur ses pas. Pour la voir,
+il fut forcé de monter sur un piédestal de pierre brute surmonté d'une
+croix fort en vénération dans le village. Cet acte d'impiété, ou plutôt
+d'étourderie, attira les regards vers lui, et ceux de mademoiselle de
+Raimbault suivant la même direction que la foule, elle se présenta à lui
+de face et sans obstacle.
+
+Elle ne lui plut pas. Il s'était fait un type de femme brune, pâle,
+ardente, espagnole, mobile, dont il ne voulait pas se départir.
+Mademoiselle Valentine ne réalisait point son idéal; elle était blanche,
+blonde, calme, grande, fraîche, admirablement belle de tous points. Elle
+n'avait aucun des défauts dont le cerveau malade de Bénédict s'était épris
+à la vue de ces œuvres d'art où le pinceau, en poétisant la laideur,
+l'a rendue plus attrayante que la beauté même. Et puis, mademoiselle de
+Raimbault avait une dignité douce et réelle qui imposait trop pour charmer
+au premier abord. Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses
+cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules,
+il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait qu'il
+avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison
+de traits purs et nobles, toutes ces grâces presque royales, qui se
+révélaient lentement, comme celle du cygne jouant au soleil avec une
+langueur majestueuse.
+
+Bénédict descendit de son poste au pied de la croix, et, malgré les
+murmures des bonnes femmes de l'endroit, vingt autres jeunes gens se
+succédèrent à cette place enviée qui permettait de voir et d'être vu.
+Bénédict se trouva, une heure après, porté vers mesdames de Raimbault. Son
+oncle, qui était occupé à leur parler chapeau bas, l'ayant aperçu, vint le
+prendre par le bras et le leur présenta.
+
+Valentine était assise sur le gazon, entre sa mère la comtesse de
+Raimbault et sa grand'mère la marquise de Raimbault. Bénédict ne
+connaissait aucune de ces trois femmes; mais il avait ai souvent entendu
+parler d'elles à la ferme, qu'il s'attendait au salut dédaigneux et glacé
+de l'une, à l'accueil familier et communicatif de l'autre. Il semblait que
+la vieille marquise voulût réparer, à force de démonstrations, le silence
+méprisant de sa belle-fille. Mais, dans cette affectation de popularité,
+on retrouvait l'habitude d'une protection toute féodale.
+
+--Comment! c'est là Bénédict? s'écria-t-elle, c'est là ce marmot que j'ai
+vu tout petit sur le sein de sa mère? Eh! bonjour, _mon garçon_! je suis
+charmée de te voir si grand et si bien mis. Tu ressembles à ta mère que
+c'est effrayant. Ah ça, sais-tu que nous sommes d'anciennes connaissances?
+tu es le filleul de mon pauvre fils, le général qui est mort à Waterloo.
+C'est moi qui t'ai fait présent de ton premier fourreau; mais, tu ne t'en
+souviens guère. Combien y a-t-il de cela? Tu dois avoir au moins dix-huit
+ans?
+
+--J'en ai vingt-deux, Madame, répondit Bénédict.
+
+--Sangodémi! s'écria là marquise, déjà vingt-deux ans! Voyez comme le
+temps passe! Je te croyais de l'âge de ma petite-fille. Tu ne la connais
+pas, ma petite-fille? Tiens, regarde-la; nous savons faire des enfants
+aussi, nous autres! Valentine, dis donc bonjour à Bénédict; c'est le neveu
+du bon Lhéry, c'est le prétendu de ta petite camarade Athénaïs. Parle-lui,
+ma fille.
+
+Cette interpellation pouvait se traduire ainsi: «Imite-moi, héritière de
+mon nom; sois populaire, afin de sauver ta tête à travers les révolutions
+à venir, comme j'ai su faire dans les révolutions passées.» Néanmoins,
+mademoiselle de Raimbault, soit adresse, soit usage, soit franchise,
+effaça, par son regard et son sourire, tout ce que la bienveillance
+impertinente de la marquise avait excité de colère dans l'âme de Bénédict.
+Il avait fixé sur elle des yeux hardis et railleurs; car sa fierté blessée
+avait fait disparaître un instant la timide sauvagerie de son âge. Mais
+l'expression de ce beau visage était si douce et si sereine, le son de
+cette voix si pur et si calmant, que le jeune homme baissa les yeux et
+devint rouge comme une jeune fille.
+
+--Ah! Monsieur, lui dit-elle, ce que je puis vous dire de plus sincère,
+c'est que j'aime Athénaïs comme ma sœur; ayez donc la bonté de me
+l'amener. Je la cherche depuis longtemps sans pouvoir la joindre. Je
+voudrais pourtant bien l'embrasser.
+
+Bénédict s'inclina profondément et revint bientôt avec sa cousine.
+Athénaïs se promena à travers la fête, bras dessus bras dessous avec la
+noble fille des comtes de Raimbault. Quoiqu'elle affectât de trouver la
+chose toute naturelle et que Valentine la comprît ainsi, il lui fut
+impossible de cacher le triomphe de sa joie orgueilleuse en face de ces
+autres femmes qui l'enviaient en s'efforçant de la dénigrer.
+
+Cependant la vielle donna le signal de la bourrée. Athénaïs s'était
+engagée cette fois à la danser avec celui des jeunes gens qui l'avait
+arrêtée sur le chemin. Elle pria mademoiselle de Raimbault de lui servir
+de vis-à-vis.
+
+--J'attendrai pour cela qu'on m'invite, répondit Valentine en souriant.
+
+--Eh bien donc! Bénédict, s'écria vivement Athénaïs, allez inviter
+mademoiselle.
+
+Bénédict intimidé consulta des yeux le visage de Valentine. Il lut dans sa
+douce et candide expression le désir d'accepter son offre. Alors il fit un
+pas vers elle. Mais tout à coup la comtesse sa mère lui saisit brusquement
+le bras en lui disant assez haut pour que Bénédict pût l'entendre:
+
+--Ma fille, je vous défends de danser la bourrée avec tout autre qu'avec
+M. de Lansac.
+
+Bénédict remarqua alors pour la première fois un grand jeune homme de la
+plus belle figure, qui donnait le bras à la comtesse; et il se rappela que
+ce nom était celui du fiancé de mademoiselle de Raimbault.
+
+Il comprit bientôt le motif de l'effroi de sa mère. À un certain trille
+que la vielle exécute avant de commencer la bourrée, chaque danseur, selon
+un usage immémorial, doit embrasser sa danseuse. Le comte de Lansac, trop
+bien élevé pour se permettre cette liberté en public, transigea avec la
+coutume du Berri en baisant respectueusement la main de Valentine.
+
+Ensuite le comte essaya quelques pas en avant et en arrière; mais sentant
+aussitôt qu'il ne pouvait saisir la mesure de cette danse, qu'il n'est
+donné à aucun étranger de bien exécuter, il s'arrêta et dit à Valentine:
+
+--À présent, j'ai fait mon devoir, je vous ai installée ici selon la
+volonté de votre mère; mais je ne veux pas gâter votre plaisir par ma
+maladresse. Vous aviez un danseur tout prêt il y a un instant, permettez
+que je lui cède mes droits.
+
+Et se tournant vers Bénédict:
+
+--Voulez-vous bien me remplacer, Monsieur? lui dit-il avec un ton
+d'exquise politesse. Vous vous acquitterez de mon rôle beaucoup mieux que
+moi.
+
+Et comme Bénédict, partagé entre la timidité et l'orgueil, hésitait à
+prendre cette place, dont on lui avait ravi le plus beau droit:
+
+--Allons, Monsieur, ajouta M. de Lansac avec aménité, vous serez assez
+payé du service que je vous demande, et c'est à vous peut-être à m'en
+remercier.
+
+Bénédict ne se fit pas prier plus longtemps; la main de Valentine vint
+sans répugnance trouver la sienne qui tremblait. La comtesse était
+satisfaite de la manière diplomatique dont son futur gendre avait arrangé
+l'affaire; mais tout d'un coup le joueur de vielle, facétieux et goguenard
+comme le sont les vrais artistes, interrompt le refrain de la bourrée, et
+fait entendre avec une affectation maligne le trille impératif. Il est
+enjoint au nouveau danseur d'embrasser sa partenaire. Bénédict devient
+pâle et perd contenance. Le père Lhéry, épouvanté de la colère qu'il lit
+dans les yeux de la comtesse, s'élance vers le vielleux et le conjure de
+passer outre. Le musicien villageois n'écoute rien, triomphe au milieu
+des rires et des bravos, et s'obstine à ne reprendre l'air qu'après la
+formalité de rigueur. Les autres danseurs s'impatientent. Madame de
+Raimbault se prépare à emmener sa fille. Mais M. de Lansac, homme de cour
+et homme d'esprit, sentant tout le ridicule de cette scène, s'avance de
+nouveau vers Bénédict avec une courtoisie un peu moqueuse:
+
+--Eh bien, Monsieur, lui dit-il, faudra-t-il encore vous autoriser à
+prendre un droit dont je n'avais pas osé profiter? Vous n'épargnez rien
+à votre triomphe.
+
+Bénédict imprima ses lèvres tremblantes sur les joues veloutées de la
+jeune comtesse. Un rapide sentiment d'orgueil et de plaisir l'anima un
+instant; mais il remarqua que Valentine, tout en rougissant, riait comme
+une bonne fille de toute cette aventure. Il se rappela qu'elle avait rougi
+aussi, mais qu'elle n'avait pas ri lorsque M. de Lansac lui avait baisé la
+main. Il se dit que ce beau comte, si poli, si adroit, si sensé, devait
+être aimé; et il n'eut plus aucun plaisir à danser avec elle, quoiqu'elle
+dansât la bourrée à merveille avec tout l'aplomb et le laisser-aller d'une
+villageoise.
+
+Mais Athénaïs y portait encore plus de charme et de coquetterie; sa beauté
+était du genre de celles qui plaisent plus généralement. Les hommes
+d'une éducation vulgaire aiment les grâces qui attirent, les yeux qui
+préviennent, le sourire qui encourage. La jeune fermière trouvait dans son
+innocence même une assurance espiègle et piquante. En un instant elle fut
+entourée et comme enlevée par ses adorateurs campagnards. Bénédict la
+suivit encore quelque temps à travers le bal. Puis, mécontent de la voir
+s'éloigner de sa mère et se mêler à un essaim de jeunes étourdies autour
+duquel bourdonnaient des volées d'amoureux, il essaya de lui faire
+comprendre, par ses signes et par ses regards, qu'elle s'abandonnait trop
+à sa pétulance naturelle. Athénaïs ne s'en aperçut point ou ne voulut
+point s'en apercevoir. Bénédict prit de l'humeur, haussa les épaules, et
+quitta la fête. Il trouva dans l'auberge le valet de ferme de son oncle,
+qui s'était rendu là sur la petite jument grise que Bénédict montait
+ordinairement. Il le chargea de ramener le soir M. Lhéry et sa famille
+dans la patache, et, s'emparant de sa monture, il reprit seul le chemin de
+Grangeneuve à l'entrée de la nuit.
+
+
+
+
+V.
+
+
+Valentine, après avoir remercié Bénédict par un salut gracieux, quitta la
+danse, et, se tournant vers la comtesse, elle comprit à sa pâleur, à la
+contraction de ses lèvres, à la sécheresse de son regard, qu'un orage
+couvait contre elle dans le cœur vindicatif de sa mère. M. de Lansac, qui
+se sentait responsable de la conduite de sa fiancée, voulut lui épargner
+les âcres reproches du premier moment, et, lui offrant son bras, il suivit
+avec elle, à une certaine distance, madame de Raimbault, qui entraînait
+sa belle-mère et se dirigeait vers le lieu où l'attendait sa calèche.
+Valentine était émue, elle craignait la colère amassée sur sa tête; M. de
+Lansac, avec l'adresse et la grâce de son esprit, chercha à la distraire,
+et, affectant de regarder ce qui venait de se passer comme une niaiserie,
+il se chargea d'apaiser la comtesse. Valentine, reconnaissante de cet
+intérêt délicat qui semblait l'entourer toujours sans égoïsme et sans
+ridicule, sentit augmenter l'affection sincère que son futur époux lui
+inspirait.
+
+Cependant la comtesse, outrée de n'avoir personne à quereller, s'en prit à
+la marquise sa belle-mère. Comme elle ne trouva pas ses gens au lieu
+indiqué parce qu'ils ne l'attendaient pas si tôt, il fallut faire quelques
+tours de promenade sur un chemin poudreux et pierreux, épreuve douloureuse
+pour des pieds qui avaient foulé des tapis de cachemire dans les
+appartements de Joséphine et de Marie-Louise. L'humeur de la comtesse en
+augmenta; elle repoussa presque la vieille marquise, qui, trébuchant à
+chaque pas, cherchait à s'appuyer sur son bras.
+
+--Voilà une jolie fête, une charmante partie de plaisir! lui dit-elle.
+C'est vous qui l'avez voulu; vous m'avez amenée ici à mon corps défendant.
+Vous aimez la canaille, vous; mais, moi, je la déteste. Vous êtes-vous
+bien amusée, dites? Extasiez-vous donc sur les délices des champs!
+Trouvez-vous cette chaleur bien agréable?
+
+--Oui, oui, répondit la vieille, j'ai quatre-vingts ans.
+
+--Moi, je ne les ai pas; j'étouffe. Et cette poussière, ces grès qui vous
+percent la plante des pieds! Tout cela est gracieux!
+
+--Mais, ma belle, est-ce ma faute, à moi, s'il fait chaud, si le chemin
+est mauvais, si vous avez de l'humeur?
+
+--De l'humeur! vous n'en avez jamais, vous, je le conçois, ne vous
+occupant de rien, laissant agir votre famille comme il plaît à Dieu. Aussi,
+les fleurs dont vous avez semé votre vie ont porté leurs fruits, et des
+fruits précoces, on peut le dire.
+
+--Madame, dit la marquise avec amertume, vous êtes féroce dans la colère,
+je le sais.
+
+--Sans doute, Madame, reprit la comtesse, vous appelez férocité le juste
+orgueil d'une mère offensée?
+
+--Et qui donc vous a offensée, bon Dieu?
+
+--Ah! vous me le demandez. Vous ne me trouvez pas assez insultée dans la
+personne de ma fille, quand toute la canaille de la province a battu des
+mains en la voyant embrassée par un paysan, sous mes yeux, contre mon gré!
+quand ils diront demain: «Nous avons fait un affront sanglant à la
+comtesse de Raimbault!»
+
+--Quelle exagération! quel puritanisme! Votre fille est déshonorée pour
+avoir été embrassée devant trois mille personnes! Le beau crime! De mon
+temps, Madame, et du vôtre aussi, je gage, on ne faisait pas ainsi, j'en
+conviens; mais on ne faisait pas mieux. D'ailleurs, ce garçon n'est pas un
+rustre.
+
+--C'est bien pis, Madame; c'est un rustre enrichi, c'est un mariant
+éclairé.
+
+--Parlez donc moins haut; si l'on vous entendait!...
+
+--Oh! vous rêvez toujours la guillotine; vous croyez qu'elle marche
+derrière vous, prête à vous saisir à la moindre marque de courage et de
+fierté. Mais je veux bien parler bas, Madame; écoutez ce que j'ai à vous
+dire: Mêlez-vous de Valentine le moins possible, et n'oubliez pas si vite
+les résultats de l'éducation de l'autre.
+
+--Toujours! toujours! dit la vieille femme en joignant les mains avec
+angoisse. Vous n'épargnerez jamais l'occasion de réveiller cette douleur!
+Eh! laissez-moi mourir en paix, Madame; j'ai quatre-vingts ans.
+
+--Tout le monde voudrait avoir cet âge, s'il autorisait tous les écarts du
+cœur et de la raison. Si vieille et si inoffensive que vous vous fassiez,
+vous avez encore sur ma fille et sur ma maison une influence très-grande.
+Faites-la servir au bien commun; éloignez Valentine de ce funeste exemple,
+dont le souvenir ne s'est malheureusement pas éteint chez elle.
+
+--Eh! il n'y a pas de danger! Valentine n'est-elle pas à la veille d'être
+mariée? Que craignez-vous ensuite?... Ses fautes, si elle en fait, ne
+regarderont que son mari; notre tâche sera remplie...
+
+--Oui, Madame, je sais que vous raisonnez ainsi; je ne perdrai pas mon
+temps à discuter vos principes; mais, je vous le répète, effacez autour de
+vous jusqu'à la dernière trace de l'existence qui nous a souillés tous.
+
+--Grand Dieu! Madame, avez-vous fini? Celle dont vous parlez est ma
+petite-fille, la fille de mon propre fils, la sœur unique et légitime de
+Valentine. Ce sont des titres qui me feront toujours pleurer sa faute au
+lieu de la maudire. Ne l'a-t-elle pas expiée cruellement? Votre haine
+implacable la poursuivra-t-elle sur la terre d'exil et de misère? Pourquoi
+cette insistance à tirailler une plaie qui saignera jusqu'à mon dernier
+soupir?
+
+--Madame, écoutez-moi bien: votre estimable petite-fille n'est pas si loin
+que vous feignez de le croire. Vous voyez que je ne suis pas votre dupe.
+
+--Grand Dieu! s'écria la vieille femme en se redressant, que voulez-vous
+dire? Expliquez-vous; ma fille! ma pauvre fille! où est-elle? dites-le-moi,
+je vous le demande à mains jointes.
+
+Madame de Raimbault, qui venait de plaider le faux pour savoir le vrai,
+fut satisfaite du ton de sincérité pathétique avec lequel la marquise
+détruisit ses doutes.
+
+--Vous le saurez, Madame, répondit-elle; mais pas avant moi. Je jure
+que je découvrirai bientôt la retraite qu'elle s'est choisie dans le
+voisinage, et que je l'en ferai sortir. Essuyez vos larmes, voici nos
+gens.
+
+Valentine monta dans la calèche et en redescendit après avoir passé sur
+ses vêtements une grande jupe de mérinos bleu qui remplaçait l'amazone
+trop lourde pour la saison. M. de Lansac lui présenta la main pour monter
+sur un beau cheval anglais, et les dames s'installèrent dans la calèche;
+mais au moment où l'on voulut sortir le cheval de M. de Lansac de l'écurie
+villageoise, il tomba à terre et ne put se relever. Soit que ce fût
+l'effet de la chaleur ou de la quantité d'eau qu'on lui avait laissé boire,
+il était en proie à de violentes tranchées et absolument hors d'état de
+marcher. Il fallut laisser le jockey à l'auberge pour le soigner, et M. de
+Lansac fut forcé de monter en voiture.
+
+--Eh bien! s'écria la comtesse, est-ce que Valentine va faire la route
+seule à cheval?
+
+--Pourquoi pas? dit le comte de Lansac, qui voulut épargner à Valentine le
+malaise de passer deux heures en présence de sa mère irritée. Mademoiselle
+ne sera pas seule en trottant à côté de la voiture, et nous pourrons
+fort bien causer avec elle. Son cheval est si sage que je ne vois pas le
+moindre inconvénient à lui en laisser tout le gouvernement.
+
+--Mais cela ne se fait guère, dit la comtesse, sur l'esprit de laquelle M.
+de Lansac avait un grand ascendant.
+
+--Tout se fait dans ce pays-ci, où il n'y a personne pour juger ce qui
+est convenable et ce qui ne l'est pas. Nous allons, au détour du chemin,
+entrer dans la Vallée-Noire, où nous ne rencontrerons pas un chat.
+D'ailleurs il fera assez sombre dans dix minutes pour que nous n'ayons pas
+à craindre les regards.
+
+Cette grave contestation terminée à l'avantage de M. de Lansac, la calèche
+s'enfonça dans une traîne de la vallée; Valentine la suivit au petit galop,
+et la nuit s'épaissit.
+
+À mesure que l'on avançait dans la vallée, la route devenait plus étroite.
+Bientôt il fut impossible à Valentine de la côtoyer parallèlement à
+la voiture. Elle se tint quelque temps par derrière; mais, comme les
+inégalités du terrain forçaient souvent le cocher à retenir brusquement
+ses chevaux, celui de Valentine s'effarouchait chaque fois de la voiture
+qui s'arrêtait presque sur son poitrail. Elle profita donc d'un endroit où
+le fossé disparaissait pour passer devant, et alors elle galopa beaucoup
+plus agréablement, n'étant gênée par aucune appréhension, et laissant à
+son vigoureux et noble cheval toute la liberté de ses mouvements.
+
+Le temps était délicieux; la lune, n'étant pas levée, laissait encore
+le chemin enseveli sous ses obscurs ombrages; de temps en temps un
+ver-luisant chatoyait dans l'herbe, un lézard rampait dans le buisson, un
+sphinx bourdonnait sur une fleur humide. Une brise tiède s'était levée
+toute chargée de l'odeur de vanille qui s'exhale des champs de fèves en
+fleurs. La jeune Valentine, élevée tour à tour par sa sœur bannie, par sa
+mère orgueilleuse, par les religieuses de son couvent, par sa grand'mère
+étourdie et jeune, n'avait été définitivement élevée par personne, elle
+s'était faite elle-même ce qu'elle était, et, faute de trouver des
+sympathies bien réelles dans sa famille, elle avait pris le goût de
+l'étude et de la rêverie. Son esprit naturellement calme, son jugement
+sain, l'avaient également préservée des erreurs de la société et de celles
+de la solitude. Livrée à des pensées douces et pures comme son cœur,
+elle savourait le bien-être de cette soirée de mai si pleine de chastes
+voluptés pour une âme poétique et jeune. Peut-être aussi songeait-elle à
+son fiancé, à cet homme qui, le premier, lui avait témoigné de la
+confiance et du respect, choses si douces à un cœur qui s'estime et qui
+n'a pas encore été compris. Valentine ne rêvait pas la passion; elle ne
+partageait pas l'empressement altier des jeunes cerveaux qui la regardent
+comme un besoin impérieux de leur organisation. Plus modeste, Valentine ne
+se croyait pas destinée à ces énergiques et violentes épreuves. Elle se
+pliait facilement à la réserve dont le monde lui faisait un devoir; elle
+l'acceptait comme un bienfait et non comme une loi. Elle se promettait
+d'échapper à ces inclinations ardentes qui faisaient sous ses yeux le
+malheur des autres, à l'amour du luxe auquel sa grand'mère sacrifiait
+toute dignité, à l'ambition dont les espérances déçues torturaient sa mère,
+à l'amour qui avait si cruellement égaré sa sœur. Cette dernière pensée
+amena une larme au bord de sa paupière. C'était là le seul événement de
+la vie de Valentine; mais il l'avait remplie; il avait influé sur son
+caractère, il lui avait donné à la fois de la timidité et de la hardiesse:
+de la timidité pour elle-même, de la hardiesse quand il s'agissait de sa
+sœur. Elle n'avait, il est vrai, jamais pu lui prouver le dévouement
+courageux dont elle se sentait animée; jamais le nom de sa sœur n'avait
+été prononcé par sa mère devant elle; jamais on ne lui avait fourni une
+seule occasion de la servir et de la défendre. Son désir en était d'autant
+plus vif, et cette sorte de tendresse passionnée, qu'elle nourrissait,
+pour une personne dont l'image se présentait à elle à travers les vagues
+souvenirs de l'enfance, était réellement la seule affection romanesque qui
+eût trouvé place dans son âme.
+
+L'espèce d'agitation que cette amitié comprimée avait mise dans son
+existence s'était exaltée encore depuis quelques jours. Un bruit vague
+s'était répandu dans le pays que sa sœur avait été vue à huit lieues de
+là, dans une ville où jadis elle avait demeuré provisoirement pendant
+quelques mois. Cette fois elle n'y avait passé qu'une nuit et ne s'était
+pas nommée; mais les cens de l'auberge assuraient l'avoir reconnue.
+Ce bruit était arrivé jusqu'au château de Raimbault, situé à l'autre
+extrémité de la Vallée-Noire. Un domestique, empressé de faire sa cour,
+était venu faire ce rapport à la comtesse. Le hasard voulut que, dans ce
+moment, Valentine, occupée à travailler dans une pièce voisine, entendit
+sa mère élever la voix, prononcer un nom qui la fit tressaillir. Alors,
+incapable de maîtriser son inquiétude et sa curiosité, elle prêta
+l'oreille et pénétra le secret de la conférence. Cet incident s'était
+passé la veille du 1er mai; et maintenant Valentine, émue et troublée, se
+demandait si cette nouvelle était vraisemblable, et s'il n'était pas bien
+possible que l'on se fût trompé en croyant reconnaître une personne exilée
+du pays depuis quinze ans.
+
+En se livrant à ces réflexions, mademoiselle de Raimbault, légèrement
+emportée par son cheval qu'elle ne songeait point à ralentir, avait pris
+une avance assez considérable sur la calèche. Lorsque la pensée lui en
+vint, elle s'arrêta, et ne pouvant rien distinguer dans l'obscurité, elle
+se pencha pour écouter; mais, soit que le bruit des roues fût amorti par
+l'herbe longue et humide qui croissait dans le chemin, soit que la
+respiration haute et pressée de son cheval, impatient de cette pause,
+empêchât un son lointain de parvenir jusqu'à elle, son oreille ne put rien
+saisir dans le silence solennel de la nuit. Elle retourna aussitôt sur ses
+pas, jugeant qu'elle s'était fort éloignée, et s'arrêta de nouveau pour
+écouter, après avoir fait un temps de galop sans rencontrer personne.
+
+Elle n'entendit encore cette fois que le chant du grillon qui s'éveillait
+au lever de la lune, et les aboiements lointains de quelques chiens.
+
+Elle poussa de nouveau son cheval jusqu'à l'embranchement de deux chemins
+qui formaient comme une fourche devant elle. Elle essaya de reconnaître
+celui par lequel elle était venue; mais l'obscurité rendait toute
+observation impossible. Le plus sage eût été d'attendre en cet endroit
+l'arrivée de la calèche, qui ne pouvait manquer de s'y rendre par l'un ou
+l'autre coté. Mais la peur commençait à troubler la raison de la jeune
+fille; rester en place dans cet état d'inquiétude lui semblait la pire
+situation. Elle s'imagina que son cheval aurait l'instinct de se diriger
+vers ceux de la voiture, et que l'odorat le guiderait à défaut de mémoire.
+Le cheval, livré à sa propre décision, prit à gauche. Après une course
+inutile et de plus en plus incertaine, Valentine crut reconnaître un gros
+arbre qu'elle avait remarqué dans la matinée. Cette circonstance lui
+rendit un peu de courage; elle sourit même de sa poltronnerie et pressa le
+pas de son cheval.
+
+Mais elle vit bientôt que le chemin descendait de plus en plus rapidement
+vers le fond de la vallée. Elle ne connaissait point le pays, qu'elle
+avait à peu près abandonné depuis son enfance, et pourtant il lui sembla
+que dans la matinée elle avait côtoyé la partie la plus élevée du terrain.
+L'aspect du paysage avait changé; la lune, qui s'élevait lentement à
+l'horizon, jetait des lueurs transversales dans les interstices des
+branches, et Valentine pouvait distinguer des objets qui ne l'avaient pas
+frappée précédemment. Le chemin était plus large, plus découvert, plus
+défoncé par les pieds des bestiaux et les roues des chariots; de gros
+saules ébranchés se dressaient aux deux côtés de la haie, et, dessinant
+sur le ciel leurs mutilations bizarres, semblaient autant de créations
+hideuses prêtes à mouvoir leurs têtes monstrueuses et leurs corps privés
+de bras.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Tout à coup Valentine entendit un bruit sourd et prolongé semblable au
+roulement d'une voiture. Elle quitta le chemin, et se dirigea à travers un
+sentier vers le lieu d'où partait ce bruit, qui augmentait toujours, mais
+changeait de nature. Si Valentine eût pu percer le dôme de pommiers en
+fleurs où se glissaient les rayons de la lune, elle eût vu la ligne
+blanche et brillante de la rivière s'élançant dans une écluse à quelque
+distance. Cependant la fraîcheur croissante de l'atmosphère et une douce
+odeur de menthe lui révélèrent le rivage de l'Indre. Elle jugea qu'elle
+s'était écartée considérablement de son chemin; mais elle se décida à
+descendre le cours de l'eau, espérant trouver bientôt un moulin ou une
+chaumière où elle pût demander des renseignements. En effet, elle s'arrêta
+devant une vieille grange isolée et sans lumière, que les aboiements d'un
+chien enfermé dans le clos lui firent supposer habitée. Elle appela en
+vain, personne ne bougea. Elle fit approcher son cheval de la porte et
+frappa avec le pommeau d'acier de sa cravache. Un bêlement plaintif lui
+répondit: c'était une bergerie. Et dans ce pays-là, comme il n'y a ni
+loups ni voleurs, il n'y a point non plus de bergers. Valentine continua
+son chemin.
+
+Son cheval, comme s'il eût partagé le sentiment de découragement qui
+s'était emparé d'elle, se mit à marcher lentement et avec négligence. De
+temps en temps il heurtait son sabot retentissant contre un caillou d'où
+jaillissait un éclair, ou il allongeait sa bouche altérée vers les petites
+pousses tendres des ormilles.
+
+Tout à coup, dans ce silence, dans cette campagne déserte, sur ces
+prairies qui n'avaient jamais ouï d'autre mélodie que le pipeau de quelque
+enfant désœuvré, ou la chanson rauque et graveleuse d'un meunier attardé;
+tout à coup, au murmure de l'eau et aux soupirs de la brise, vint se
+joindre une voix pure, suave, enchanteresse, une voix d'homme, jeune et
+vibrante comme celle d'un hautbois. Elle chantait un air du pays bien
+simple, bien lent, bien triste comme ils le sont tous. Mais comme elle le
+chantait! Certes, ce n'était pas un villageois qui savait ainsi poser et
+moduler les sons. Ce n'était pas non plus un chanteur de profession qui
+s'abandonnait ainsi à la pureté du rhythme, sans ornement et sans système.
+C'était quelqu'un qui sentait la musique et qui ne la savait pas; ou, s'il
+la savait, c'était le premier chanteur du monde, car il paraissait ne pas
+la savoir, et sa mélodie, comme une voix des éléments, s'élevait vers les
+cieux sans autre poésie que celle du sentiment. Si, dans une forêt vierge,
+loin des œuvres de l'art, loin des quinquets de l'orchestre et des
+réminiscences de Rossini, parmi ces sapins alpestres où jamais le pied de
+l'homme n'a laissé d'empreinte, les créations idéales de Manfred venaient
+à se réveiller, c'est ainsi qu'elles chanteraient, pensa Valentine.
+
+Elle avait laissé tomber les rênes; son cheval broutait les marges du
+sentier; Valentine n'avait plus peur, elle était sous le charme de ce
+chant mystérieux, et son émotion était si douce qu'elle ne songeait point
+à s'étonner de l'entendre en ce lieu et à cette heure.
+
+Le chant cessa. Valentine crut avoir fait un rêve; mais il recommença en
+se rapprochant, et chaque instant l'apportait plus net à l'oreille de la
+belle voyageuse; puis il s'éteignit encore, et elle ne distingua plus que
+le trot d'un cheval. À la manière lourde et décousue dont il rasait la
+terre, il était facile d'affirmer que c'était le cheval d'un paysan.
+
+Valentine eut un sentiment de peur en songeant qu'elle allait se trouver,
+dans cet endroit isolé, tête à tête avec un homme qui pouvait bien être un
+rustre, un ivrogne; car était-ce lui qui venait de chanter, ou le bruit de
+sa marche avait-il fait envoler le sylphe mélodieux? Cependant il valait
+mieux l'aborder que de passer la nuit dans les champs. Valentine songea
+que, dans le cas d'une insulte, son cheval avait de meilleures jambes que
+celui qui venait à elle, et, cherchant à se donner une assurance qu'elle
+n'avait pas, elle marcha droit à lui.
+
+--Qui va là? cria une voix ferme.
+
+--Valentine de Raimbault, répondit la jeune fille, qui n'était peut-être
+pas tout à fait étrangère à l'orgueil de porter le nom le plus honoré du
+pays. Cette petite vanité n'avait rien de ridicule, puisqu'elle tirait
+toute sa considération des vertus et de la bravoure de son père.
+
+--Mademoiselle de Raimbault! toute seule ici! reprit le voyageur. Et où
+donc est M. de Lansac?... Est-il tombé de cheval? est-il mort?...
+
+--Non, grâce au ciel, répondit Valentine, rassurée par cette voix qu'elle
+croyait reconnaître. Mais si je ne me trompe pas, Monsieur, l'on vous
+nomme Bénédict, et nous avons dansé aujourd'hui ensemble.
+
+Bénédict tressaillit. Il trouva qu'il n'y avait point de pudeur à rappeler
+une circonstance si délicate, et dont la seule pensée en ce moment et
+dans cette solitude faisait refluer tout son sang vers sa poitrine. Mais
+l'extrême candeur ressemble parfois à de l'effronterie. Le fait est
+que Valentine, absorbée par l'agitation de sa course nocturne, avait
+complètement oublié l'anecdote du baiser. Elle s'en souvint au ton dont
+Bénédict lui répondit:
+
+--Oui, Mademoiselle, je suis Bénédict.
+
+--Eh bien, dit-elle, rendez-moi le service de me remettre dans mon chemin.
+
+Et elle lui raconta comment elle s'était égarée.
+
+--Vous êtes à une lieue de la route que vous deviez tenir, lui
+répondit-il, et pour la rejoindre il faut que vous passiez par la ferme
+de Grangeneuve. Comme c'est là que je dois me rendre, j'aurai l'honneur de
+vous servir de guide; peut-être retrouverons-nous à l'entrée de la route
+la calèche qui vous aura attendue.
+
+--Cela n'est pas probable, reprit Valentine; ma mère, qui m'a vue passer
+devant, croit sans doute que je dois arriver au château avant elle.
+
+--En ce cas, Mademoiselle, si vous le permettez, je vous accompagnerai
+jusque chez vous. Mon oncle serait sans doute un guide plus convenable;
+mais il n'est point revenu de la fête, et je ne sais pas à quelle heure il
+rentrera.
+
+Valentine pensa tristement au redoublement de colère que cette
+circonstance causerait à sa mère; mais comme elle était fort innocente de
+tous les événements de cette journée, elle accepta l'offre de Bénédict
+avec une franchise qui commandait l'estime. Bénédict fut touché de ses
+manières simples et douces. Ce qui l'avait choqué d'abord en elle, cette
+aisance qu'elle devait à l'idée de supériorité sociale où on l'avait
+élevée, finit par le gagner. Il trouva qu'elle était fille noble de bonne
+foi, sans morgue et sans fausse humilité. Elle était comme le terme moyen
+entre sa mère et sa grand'mère; elle savait se faire respecter sans
+offenser jamais. Bénédict était surpris de ne plus sentir auprès d'elle
+cette timidité, ces palpitations qu'un homme de vingt ans, élevé loin du
+monde, éprouve toujours dans le tête-à-tête d'une femme jeune et belle. Il
+en conclut que mademoiselle de Raimbault, avec sa beauté calme et son
+caractère candide, était digne d'inspirer une amitié solide. Aucune pensée
+d'amour ne lui vint auprès d'elle.
+
+Après quelques questions réciproques, relatives à l'heure, à la route, à
+la bonté de leurs chevaux, Valentine demanda à Bénédict si c'était lui qui
+avait chanté. Bénédict savait qu'il chantait admirablement bien, et ce fut
+avec une secrète satisfaction qu'il se ressouvint d'avoir fait entendre sa
+voix dans la vallée. Néanmoins, avec cette profonde hypocrisie que nous
+donne l'amour-propre, il répondit négligemment:
+
+--Avez-vous entendu quelque chose? C'était moi, je pense, ou les
+grenouilles des roseaux.
+
+Valentine garda le silence. Elle avait tant admiré cette voix, qu'elle
+craignait d'en dire trop ou trop peu. Cependant, après une pause, elle lui
+demanda ingénument;
+
+--Et où avez-vous appris à chanter?
+
+--Si j'avais du talent, je serais en droit de répondre que cela ne
+s'apprend pas; mais chez moi ce serait une fatuité. J'ai pris quelques
+leçons à Paris.
+
+--C'est une belle chose que la musique! reprit Valentine.
+
+Et à propos de musique ils parlèrent de tous les arts.
+
+--Je vois que vous êtes extrêmement musicienne, dit Bénédict à une
+remarque assez savante qu'elle venait de faire.
+
+--On m'a appris cela comme on m'a tout appris, répondit-elle, c'est-à-dire
+superficiellement;... mais, comme j'avais le goût et l'instinct de cet art,
+ je l'ai facilement compris.
+
+--Et sans doute vous avez un grand talent?
+
+--Moi! je joue des contredanses; voilà tout.
+
+--Vous n'avez pas de voix?
+
+--J'ai de la voix, j'ai chanté, et l'on trouvait que j'avais des
+dispositions; mais j'y ai renoncé.
+
+--Comment! avec l'amour de l'art?
+
+--Oui, je me suis livrée à la peinture, que j'aimais beaucoup moins, et
+pour laquelle j'avais moins de facilité.
+
+--Cela est étrange!
+
+--Non. Dans le temps où nous vivons, il faut une spécialité. Notre rang,
+notre fortune ne tiennent à rien. Dans quelques années peut-être la terre
+de Raimbault, mon patrimoine sera un bien de l'État, comme elle l'a été il
+n'y a pas un demi-siècle. L'éducation que nous recevons est misérable;
+on nous donne les éléments de tout, et l'on ne nous permet pas de rien
+approfondir. On veut que nous soyons instruites; mais du jour où nous
+deviendrions savantes, nous serions ridicules. On nous élève toujours pour
+être riches, jamais pour être pauvres. L'éducation si bornée de nos
+aïeules valait beaucoup mieux; du moins elles savaient tricoter. La
+révolution les a trouvées femmes médiocres; elles se sont résignées à
+vivre en femmes médiocres; elles ont fait sans répugnance du filet pour
+vivre. Nous qui savons imparfaitement l'anglais, le dessin et la musique;
+nous qui faisons des peintures en laque, des écrans à l'aquarelle, des
+fleurs en velours, et vingt autres futilités ruineuses que les mœurs
+somptuaires d'une république repousseraient de la consommation, que
+ferions-nous? Laquelle de nous s'abaissera sans douleur à une profession
+mécanique? Car sur vingt d'entre nous, il n'en est souvent pas une qui
+possède à fond une connaissance quelconque. Je ne sache qu'un état qui
+leur convienne, c'est d'être femme de chambre. J'ai senti de bonne heure,
+aux récits de ma grand'mère et à ceux de ma mère (deux existences si
+opposées: l'émigration et l'empire, Coblentz et Marie-Louise), que je
+devais me garantir des malheurs de l'une, des prospérités de l'autre. Et
+quand j'ai été à peu près libre de suivre mon opinion, j'ai supprimé de
+mes talents ceux qui ne pouvaient me servir à rien. Je me suis adonnée à
+un seul, parce que j'ai remarqué que, quels que soient les temps et les
+modes, une personne qui fait très bien une chose se soutient toujours dans
+la société.
+
+--Vous pensez donc que la peinture sera moins négligée, moins inutile que
+la musique dans les mœurs lacédémoniennes que vous prévoyez, puisque vous
+l'avez rigidement embrassée contre votre vocation?
+
+--Peut-être; mais ce n'est pas là la question. Comme profession, la
+musique ne m'eût pas convenu; elle met une femme trop en évidence; elle la
+pousse sur le théâtre ou dans les salons; elle en fait une actrice ou une
+subalterne à qui l'on confie l'éducation d'une demoiselle de province. La
+peinture donne plus de liberté; elle permet une existence plus retirée,
+et les jouissances qu'elle procure doublent de prix dans la solitude.
+J'imagine que vous ne désapprouverez plus mon choix... Mais allons un peu
+plus vite, je vous prie; ma mère m'attend peut-être avec inquiétude.
+
+Bénédict, plein d'estime et d'admiration pour le bon sens de cette jeune
+fille, flatté de la confiance avec laquelle elle lui exposait ses pensées
+et son caractère, doubla le pas à regret. Mais comme la ferme de
+Grangeneuve étalait son grand pignon blanc au clair de la lune, une idée
+subite vint le frapper. Il s'arrêta brusquement, et, dominé par cette
+pensée qui l'agitait, il avança machinalement le bras pour arrêter le
+cheval de Valentine.
+
+--Qu'est-ce? lui dit-elle en retenant sa monture; n'est-ce pas par ici?
+
+Bénédict resta plongé dans un grand embarras. Puis tout d'un coup prenant
+courage:
+
+--Mademoiselle, dit-il, ce que j'ai à vous dire me cause une grande
+anxiété, parce que je ne sais pas bien comment vous l'accueillerez venant
+de moi. C'est la première fois de ma vie que je vous parle, et le ciel
+m'est témoin que je vous quitterai pénétré de vénération. Cependant ce
+peut être aussi la seule, la dernière fois que j'aurai ce bonheur; et si
+ce que j'ai à vous annoncer vous offense, il vous sera facile de ne jamais
+rencontrer la figure d'un homme qui aura eu le malheur de vous déplaire...
+
+Ce débat solennel jeta autant de crainte que de surprise dans l'esprit
+de Valentine. Bénédict avait dans tous les temps une physionomie
+particulièrement bizarre. Son esprit avait la même teinte de singularité;
+elle s'en était aperçue dans l'entretien qu'ils venaient d'avoir ensemble.
+Ce talent supérieur pour la musique, ces traits dont on ne pouvait saisir
+l'expression dominante, cet esprit cultivé et déjà sceptique à propos de
+tout, faisaient de lui un être étrange aux yeux de Valentine, qui n'avait
+jamais eu aucun rapport aussi direct avec un jeune homme d'une autre
+classe que la sienne. L'espèce de préface qu'il venait de lui débiter lui
+causa donc de l'épouvante. Quoique étrangère à de pures vanités, elle
+craignait une déclaration, et n'eut pas la présence d'esprit de répondre
+un seul mot.
+
+--Je vois que je vous effraie, Mademoiselle, reprit Bénédict. C'est que,
+dans la position délicate où je me trouve jeté par le hasard, je n'ai pas
+assez d'usage ou d'esprit pour me faire comprendre à demi-mot.
+
+Ces paroles augmentèrent l'effroi et la terreur de Valentine.
+
+--Monsieur, lui dit-elle, je ne pense pas que vous puissiez avoir à me
+dire quelque chose que je puisse entendre, après l'aveu que vous faites de
+votre embarras. Puisque vous craignez de m'offenser, je dois craindre de
+vous laisser commettre une gaucherie. Brisons là, je vous prie; et comme
+me voici dans mon chemin, agréez mes remerciements et ne prenez pas la
+peine d'aller plus loin...
+
+--J'aurais dû m'attendre à cette réponse, dit Bénédict profondément
+offensé. J'aurais dû moins compter sur ces apparences de raison et de
+sensibilité que je voyais chez mademoiselle de Raimbault...
+
+Valentine ne daigna pas lui répondre. Elle lui jeta un froid salut, et,
+tout épouvantée de la situation où elle se trouvait, elle fouetta son
+cheval et partit.
+
+Bénédict consterné la regardait fuir. Tout d'un coup il se frappa la tête
+avec dépit.
+
+--Je ne suis qu'un animal stupide, s'écria-t-il; elle ne me comprend pas!
+
+Et, faisant sauter le fossé à son cheval, il coupe à angle droit l'enclos
+que Valentine côtoyait: en trois minutes il se trouve vis-à-vis d'elle et
+lui barre le chemin. Valentine eut tellement peur qu'elle faillit tomber
+à la renverse.
+
+
+
+
+VII.
+
+
+Bénédict se jette à bas de son cheval.
+
+--Mademoiselle, s'écrie-t-il, je tombe à vos genoux. N'ayez pas peur
+de moi. Vous voyez bien qu'à pied je ne puis vous poursuivre. Daignez
+m'écouter un moment. Je ne suis qu'un sot; je vous ai fait une mortelle
+injure en m'imaginant que vous ne vouliez pas me comprendre; et comme en
+voulant vous préparer je ne ferais qu'accumuler sottise sur sottise, je
+vais droit au but. N'avez-vous pas entendu parler dernièrement d'une
+personne qui vous est chère?
+
+--Ah! parlez, s'écria Valentine avec un cri parti du cœur.
+
+--Je le savais bien, dit Bénédict avec joie; vous l'aimez, vous la
+plaignez; on ne nous a pas trompés; vous désirez la revoir, vous seriez
+prête à lui tendre les bras. N'est-ce pas, Mademoiselle, que tout ce qu'on
+dit de vous est vrai?
+
+Il ne vint pas à la pensée de Valentine de se méfier de la sincérité de
+Bénédict. Il venait de toucher la corde la plus sensible de son âme; la
+prudence ne lui eût plus paru que de la lâcheté; c'est le propre des
+générosités enthousiastes.
+
+--Si vous savez où elle est, Monsieur, s'écria-t-elle en joignant les
+mains, béni soyez-vous, car vous allez me l'apprendre.
+
+--Je ferai peut-être une chose coupable aux yeux de la société; car je
+vous détournerai de l'obéissance filiale. Et pourtant je vais le faire
+sans remords; l'amitié que j'ai pour cette personne m'en fait un devoir,
+et l'admiration que j'ai pour vous me fait croire que vous ne me le
+reprocherez jamais. Ce matin elle a fait quatre lieues à pied dans la
+rosée des prés, sur les cailloux des guérets, enveloppée d'une mante de
+paysanne, pour vous apercevoir à votre fenêtre ou dans votre jardin. Elle
+est revenue sans y avoir réussi. Voulez-vous la dédommager ce soir, et la
+payer de toutes les peines de sa vie?
+
+--Conduisez-moi vers elle, Monsieur, je vous le demande au nom de ce que
+vous avez de plus cher au monde.
+
+--Eh bien, dit Bénédict, fiez-vous à moi. Vous ne devez pas vous montrer
+à la ferme. Quoique mes parents en soient encore absents, les serviteurs
+vous verraient; ils parleraient, et demain votre mère, informée de cette
+visite, susciterait de nouvelles persécutions à votre sœur. Laissez-moi
+attacher votre cheval avec le mien sous ces arbres et suivez-moi.
+
+Valentine sauta légèrement à terre sans attendre que Bénédict lui offrît
+la main. Mais à peine y fut-elle que l'instinct du danger, naturel aux
+femmes les plus pures, se réveilla en elle; elle eut peur. Bénédict
+attacha les chevaux sous un massif d'érables touffus. En revenant vers
+elle, il s'écria d'un ton de franchise:
+
+--Oh! qu'elle va être heureuse, et qu'elle s'attend peu aux joies qui
+s'approchent d'elle!
+
+Ces paroles rassurèrent Valentine. Elle suivit son guide dans un sentier
+tout humide de la rosée du soir, jusqu'à l'entrée d'une chènevière dont
+un fossé formait la clôture. Il fallait passer sur une planche toute
+tremblante. Bénédict sauta dans le fossé et lui servit d'appui, tandis que
+Valentine le franchissait.
+
+--Ici, Perdreau! à bas! taisez-vous! dit-il à un gros chien qui s'avançait
+sur eux en grondant, et qui, en reconnaissant son maître, fit autant de
+bruit par ses caresses qu'il en avait fait par sa méfiance.
+
+Bénédict le renvoya d'un coup de pied, et fit entrer sa compagne émue dans
+le jardin de la ferme situé sur le derrière des bâtiments, comme dans la
+plupart des habitations rustiques. Ce jardin était fort touffu. Les ronces,
+ es rosiers, les arbres fruitiers y croissaient pêle-mêle, et leurs
+pousses vigoureuses, que ne mutilait jamais le ciseau du jardinier,
+s'entre-croisaient sur les allées jusqu'à les rendre impraticables.
+Valentine accrochait sa longue jupe d'amazone à toutes les épines;
+l'obscurité profonde de toute cette libre végétation augmentait son
+embarras, et l'émotion violente qu'elle éprouvait dans un tel moment lui
+ôtait presque la force de marcher.
+
+--Si vous voulez me donner la main, lui dit son guide, nous irons plus
+vite.
+
+Valentine avait perdu son gant dans cette agitation; elle mit sa main nue
+dans celle de Bénédict. Pour une jeune fille élevée comme elle, c'était
+une étrange situation. Le jeune homme marchait devant elle, l'attirait
+doucement après lui, écartant les branches avec son autre bras pour
+qu'elles ne vinssent pas fouetter le visage de sa belle compagne.
+
+--Mon Dieu! comme vous tremblez! lui dit-il en lâchant sa main lorsqu'ils
+eurent atteint un endroit découvert.
+
+--Ah! Monsieur, c'est de joie et d'impatience, répondit Valentine.
+
+Il restait encore un obstacle à franchir. Bénédict n'avait pas la clef du
+jardin; il fallut, pour en sortir, sauter une haie vive. Il lui proposa de
+l'aider, et il fallut bien accepter. Alors le neveu du fermier prit dans
+ses bras la fiancée du comte de Lansac. Il porta des mains émues sur sa
+taille charmante. Il respira de près son haleine entrecoupée; et cela dura
+assez longtemps, car la haie était large, hérissée de joncs épineux, les
+pierres du glacis croulaient, et Bénédict n'avait pas bien toute sa
+présence d'esprit.
+
+Cependant, telle est la pudique timidité de cet âge! son imagination alla
+beaucoup moins loin que la réalité, et la peur de manquer à sa conscience
+lui ôta le sentiment de son bonheur.
+
+Arrivé à la porte de la maison, Bénédict poussa le loquet sans bruit, fit
+entrer Valentine dans la salle basse, et s'approcha du foyer à tâtons. Il
+eut bientôt allumé un flambeau, et, montrant à mademoiselle de Raimbault
+un escalier de bois assez semblable à une échelle, il lui dit:
+
+--C'est là.
+
+Il se jeta sur une chaise, s'installa en sentinelle, et la pria de ne pas
+rester plus d'un quart d'heure avec Louise.
+
+Fatiguée de sa longue course de la matinée, Louise s'était endormie de
+bonne heure. La petite chambre qu'elle occupait était une des plus
+mauvaises de la ferme; mais comme elle passait pour une pauvre parente que
+les Lhéry avaient longtemps assistée en Poitou, elle n'avait pas voulu
+qu'on détruisît l'erreur des domestiques du fermier en lui faisant une
+réception brillante. Elle s'était volontairement accommodée d'une sorte de
+petit grenier dont la lucarne donnait sur le plus ravissant aspect de
+prairies et d'îlots, coupé par les sinuosités de l'Indre et planté des
+plus beaux arbres. On lui avait composé à la hâte un assez bon lit sur un
+méchant grabat; des bottes de pois séchaient sur une claie, des grappes
+d'oignons dorés pendaient au plancher, des pelotons de fil bis dormaient
+au fond d'un dévidoir invalide. Louise, élevée dans l'opulence, trouvait
+du charme dans ces attributs de la vie champêtre. À la grande surprise de
+madame Lhéry, elle avait voulu laisser à sa chambrette cet air de désordre
+et d'encombrement rustique qui lui rappelait les peintures flamandes de
+Van-Ostade et de Gérard Dow. Mais les objets qu'elle aimait le mieux dans
+ce modeste réduit, c'était un vieux rideau de perse à ramages fanés, et
+deux antiques fauteuils de point dont les bois avaient été jadis dorés.
+Par le plus grand hasard du monde, ces meubles avaient été retirés du
+château environ dix années auparavant, et Louise les reconnut pour les
+avoir vus dans son enfance. Elle versa des larmes et faillit les embrasser
+comme de vieux amis, en se rappelant combien de fois, dans ces heureux
+jours de calme et d'ignorance à jamais perdus, elle s'était blottie,
+petite fille blonde et rieuse, dans les larges bras de ces vieux fauteuils.
+
+Ce soir-là elle s'était endormie en regardant machinalement les fleurs du
+rideau; et cette vue avait retracé à sa mémoire tous les menus détails de
+sa vie passée. Après un long exil, cette vive sensation de ses anciennes
+douleurs, de ses anciennes joies, se réveillait avec force. Elle se
+croyait au lendemain des événements qu'elle avait expiés et pleurés dans
+un triste pèlerinage de quinze années. Elle s'imaginait revoir, derrière
+ce rideau que le vent agitait à travers le déjeté de la fenêtre, toute
+la scène brillante et magique de ses jeunes années, la tourelle de son
+vieux manoir, les chênes séculaires du grand parc, la chèvre blanche
+qu'elle avait aimée, le champ où elle avait cueilli des bluets.
+Quelquefois l'image de sa grand'mère, égoïste et débonnaire créature,
+se dressait devant elle avec des larmes dans les yeux comme au jour de son
+bannissement. Mais ce cœur, qui ne savait aimer qu'à demi, se refermait
+pour elle, et cette apparition consolante s'éloignait avec indifférence et
+légèreté.
+
+La seule image pure et toujours délicieuse de ce tableau fantastique,
+c'était celle de Valentine, de ce bel enfant de quatre ans, aux longs
+cheveux dorés, aux joues vermeilles, que Louise avait connu. Elle la
+voyait encore courir au travers des blés plus hauts qu'elle, comme une
+perdrix dans un sillon; se jeter dans ses bras avec ce rire expansif et
+caressant de l'enfance qui fait venir des larmes dans les yeux de la
+personne aimée; passer ses mains rondelettes et blanches sur le cou de sa
+sœur, et l'entretenir de ces mille riens naïfs dont se compose la vie d'un
+enfant, dans ce langage primitif, rationnel et piquant qui nous charme et
+nous surprend toujours. Depuis ce temps-là, Louise avait été mère; elle
+avait aimé l'enfance non plus comme un amusement, mais comme un sentiment.
+Cet amour d'autrefois pour sa petite sœur s'était réveillé plus intense
+et plus maternel avec celui qu'elle avait eu pour son fils. Elle se la
+représentait toujours telle qu'elle l'avait laissée; et quand on lui
+disait qu'elle était maintenant une grande et belle personne plus robuste
+et plus élancée qu'elle, Louise ne pouvait parvenir à le croire plus d'un
+instant; bientôt son imagination se reportait à la petite Valentine, et
+elle formait le souhait de la tenir sur ses genoux.
+
+Cette riante et fraîche apparition se mêlait à tous ses rêves depuis que
+tous ses jours étaient occupés à chercher le moyen de la voir. Au moment
+où Valentine monta légèrement l'échelle et souleva la trappe qui servait
+d'entrée à sa chambre, Louise croyait voir, au milieu des roseaux qui
+bordent l'Indre, Valentine, sa Valentine de quatre ans, courant après
+les longues demoiselles bleues qui rasent l'eau du bout de leurs ailes.
+Tout à coup l'enfant tombait dans la rivière. Louise s'élançait pour la
+ressaisir; mais madame de Raimbault, la fière comtesse, sa belle-mère, son
+inflexible ennemie, apparaissait, et, repoussant ses efforts, laissait
+périr l'enfant.
+
+--Ma sœur! cria Louise d'une voix étouffée en se débattant contre les
+chimères de son pénible sommeil.
+
+--Ma sœur! répondit une voix inconnue et douce comme celle des anges que
+nous entendons chanter dans nos songes.
+
+Louise, en se redressant sur son chevet, perdit le mouchoir de soie qui
+retenait ses longs cheveux bruns. Dans ce désordre, pâle, effrayée,
+éclairée par un rayon de la lune qui perçait furtivement entre les
+fentes du rideau, elle se pencha vers la voix qui l'appelait. Deux bras
+l'enlacent; une bouche fraîche et jeune couvre ses joues de saintes
+caresses; Louise, interdite, se sent inondée de larmes et de baisers;
+Valentine, près de défaillir, se laisse tomber, épuisée d'émotion, sur le
+lit de sa sœur. Quand Louise comprit que ce n'était plus un rêve, que
+Valentine était dans ses bras, qu'elle y était venue, que son cœur était
+rempli de tendresse et de joie comme le sien, elle ne put exprimer ce
+qu'elle sentait que par des étreintes et des sanglots. Enfin, quand elles
+purent se parler:
+
+--C'est donc toi? s'écria Louise, toi que j'ai si longtemps rêvée?
+
+--C'est donc vous? s'écria Valentine, vous qui m'aimez encore!
+
+--Pourquoi ce _vous_? dit Louise; ne sommes-nous pas sœurs?
+
+--Oh! c'est que vous êtes ma mère aussi! répondit Valentine. Allez, je
+n'ai rien oublié! Vous êtes encore présente à ma mémoire comme si c'était
+hier; je vous aurais reconnue entre mille. Oh! oui, c'est vous, c'est
+bien vous! Voilà vos grands cheveux bruns dont je crois voir encore les
+bandeaux sur votre front; voilà vos petites mains blanches et menues,
+voilà votre teint pâle. C'est ainsi que je vous rêvais.
+
+--Oh! Valentine! ma Valentine! écarte donc ce rideau, que je te voie
+aussi. Ils m'avaient bien dit que tu étais belle! mais tu l'es cent fois
+plus qu'ils n'ont pu l'exprimer. Tu es toujours blonde, toujours blanche;
+voilà tes yeux bleus si doux, ton sourire si caressant! C'est moi qui t'ai
+élevée, Valentine, tu t'en souviens! C'est moi qui préservais ton teint du
+hâle et des gerçures; c'est moi qui prenais soin de tes cheveux et qui les
+roulais chaque jour en spirales dorées; c'est à moi que tu dois d'être
+restée si belle, Valentine; car ta mère ne s'occupait guère de toi; moi
+seule je veillais sur tous tes instants...
+
+--Oh! je le sais, je le sais! Je me rappelle encore les chansons avec
+lesquelles vous m'endormiez; je me souviens qu'à mon réveil je trouvais
+toujours votre visage penché vers le mien. Oh! comme je vous ai pleurée,
+Louise! Comme j'ai été longtemps sans savoir me passer de vous! Comme je
+repoussais les soins des autres femmes! Ma mère ne m'a jamais pardonné
+l'espèce de haine que je lui témoignais alors, parce que ma nourrice
+m'avait dit: «Ta pauvre sœur s'en va, c'est ta mère qui la chasse.»
+Oh! Louise! Louise! vous m'êtes enfin rendue!
+
+--Et nous ne nous séparerons plus, n'est-ce pas? s'écria Louise; nous
+trouverons le moyen de nous voir souvent, de nous écrire. Tu ne te
+laisseras pas effrayer par les menaces; nous ne redeviendrons jamais
+étrangères l'une à l'autre?
+
+--Est-ce que nous l'avons jamais été! répondit-elle; est-ce que cela est
+au pouvoir de quelqu'un! Tu me connais bien mal, Louise, si tu crois
+que l'on pourra te bannir de mon cœur quand on ne l'a pas pu même dès
+les jours de ma faible enfance. Mais, sois tranquille, nos maux sont
+finis. Dans un mois je serai mariée; j'épouse un homme doux, sensible,
+raisonnable, à qui j'ai parlé de toi souvent, qui approuve ma tendresse,
+et qui me permettra de vivre auprès de toi. Alors, Louise, tu n'auras plus
+de chagrin, n'est-ce pas? tu oublieras tes malheurs en les répandant dans
+mon sein. Tu élèveras mes enfants si j'ai le bonheur d'être mère; nous
+croirons revivre en eux... Je sécherai toutes tes larmes, je consacrerai
+ma vie à réparer toutes les souffrances de la tienne.
+
+--Sublime enfant, cœur d'ange! dit Louise en pleurant de joie; ce jour les
+efface toutes. Va, je ne me plaindrai pas du sort qui m'a donné un tel
+instant de joie ineffable! N'as-tu pas adouci déjà pour moi les années
+d'exil? Tiens, vois! dit-elle en prenant sous son chevet un petit paquet
+soigneusement enveloppé d'un carré de velours, reconnais-tu ces quatre
+lettres? C'est toi qui me les as écrites à diverses époques de notre
+séparation. J'étais en Italie quand j'ai reçu celle-ci; tu n'avais pas dix
+ans.
+
+--Oh! je m'en souviens bien! dit Valentine; j'ai les vôtres aussi. Je les
+ai tant relues, tant baignées de mes larmes! Celle-là, tenez, je vous l'ai
+écrite du couvent. Comme j'ai tremblé, comme j'ai tressailli de peur et de
+joie, quand une femme que je ne connaissais pas me remit la vôtre au
+parloir! Elle me la glissa avec un signe d'intelligence, en me donnant des
+friandises qu'elle feignait d'apporter de la part de ma grand'mère. Et
+quand, deux ans après, étant aux environs de Paris, j'aperçus contre la
+grille du jardin, une femme qui avait l'air de demander l'aumône, quoique
+je ne l'eusse vue qu'une seule fois, qu'un seul instant, je la reconnus
+tout de suite. Je lui dis: «Vous avez une lettre pour moi?--Oui, me
+dit-elle, et je viendrai chercher la réponse demain.» Alors je courus
+m'enfermer dans ma chambre; mais on m'appela, on me surveilla tout le
+reste de la journée. Le soir, ma gouvernante resta auprès de mon lit à
+travailler jusqu'à près de minuit. Il fallut que je feignisse de dormir
+tout ce temps; et quand elle me laissa pour passer dans sa chambre, elle
+emporta la lumière. Avec combien de peine et de précautions je parvins à
+me procurer une allumette, un flambeau, et tout ce qu'il fallait pour
+écrire, sans faire de bruit, sans éveiller ma surveillante! J'y réussis
+cependant; mais je laissai tomber quelques gouttes d'encre sur mon drap,
+et le lendemain je fus questionnée, menacée, grondée! Avec quelle
+impudence je sus mentir! comme je subis de bon cœur la pénitence qui me
+fût infligée! La vieille femme revint et demanda à me vendre un petit
+chevreau. Je lui remis la lettre, et j'élevai la chèvre. Quoi qu'elle ne
+vînt pas directement de vous, je l'aimais à cause de vous. Ô Louise!
+je vous dois peut-être de n'avoir pas un mauvais cœur; on a tâché de
+dessécher le mien de bonne heure; on a tout fait pour éteindre le germe de
+ma sensibilité; mais votre image chérie, vos tendres caresses, votre bonté
+pour moi, avaient laissé dans ma mémoire des traces ineffaçables. Vos
+lettres vinrent réveiller en moi le sentiment de reconnaissance que vous y
+aviez laissé; ces quatre lettres marquèrent quatre époques bien senties
+dans ma vie; chacune d'elles m'inspira plus fortement la volonté d'être
+bonne, la haine de l'intolérance, le mépris des préjugés, et j'ose dire
+que chacune d'elles marqua un progrès dans mon existence morale. Louise,
+ma sœur, c'est vous qui réellement m'avez élevée jusqu'à ce jour.
+
+--Tu es un ange de candeur et de vertu, s'écria Louise; c'est moi qui
+devrais être à tes genoux...
+
+--Eh! vite, cria la voix de Bénédict au bas de l'escalier! séparez-vous!
+Mademoiselle de Raimbault, M. de Lansac vous cherche.
+
+
+
+
+VIII.
+
+
+Valentine s'élança hors de la chambre. L'arrivée de M. de Lansac était
+pour elle un incident agréable; elle voulait lui faire prendre part à son
+bonheur; mais, à son grand déplaisir, Bénédict lui apprit qu'il l'avait
+dérouté en lui répondant qu'il n'avait pas entendu parler de mademoiselle
+de Raimbault depuis la fête. Bénédict s'excusa en disant qu'il ne savait
+pas quelles étaient les dispositions de M. de Lansac à l'égard de Louise.
+Mais au fond du cœur il avait éprouvé je ne sais quelle joie maligne à
+envoyer ce pauvre fiancé courir les champs au milieu de la nuit, tandis
+que lui, Bénédict, tenait la fiancée sous sa garde.
+
+--Ce mensonge est peut-être maladroit, lui dit-il; mais je l'ai fait
+dans de bonnes intentions, et il n'est plus temps de le rétracter.
+Permettez-moi, Mademoiselle, de vous engager à retourner au château tout
+de suite; je vous accompagnerai jusqu'à la porte du parc, et vous direz
+qu'après vous avoir égaré le hasard vous a fait retrouver votre chemin
+toute seule.
+
+--Sans doute, répondit Valentine troublée: c'est ce qu'il y a de moins
+inconvenant à faire, après avoir trompé et renvoyé M. de Lansac. Mais si
+nous le rencontrons?
+
+--Je dirai, reprit vivement Bénédict, que, prenant part à sa peine, je
+suis monté à cheval pour l'aider à vous retrouver, et que la fortune m'a
+mieux servi que lui.
+
+Valentine était bien un peu tourmentée de toutes les conséquences de
+cette aventure; mais, après tout, il n'était guère en son pouvoir de s'en
+occuper. Louise avait jeté une pelisse sur ses épaules, et elle était
+descendue avec elle dans la salle. Là, saisissant le flambeau que Bénédict
+avait à la main, elle l'approcha du visage de sa sœur pour la bien voir,
+et l'ayant contemplée avec ravissement:
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-elle avec enthousiasme en s'adressant à Bénédict,
+voyez donc comme est belle, ma Valentine!
+
+Valentine rougit, et Bénédict plus qu'elle encore. Louise était trop
+livrée à sa joie pour deviner leur embarras. Elle la couvrit de caresses;
+et quand Bénédict voulut l'arracher de ses bras, elle accabla ce dernier
+de reproches. Mais, passant subitement à un sentiment plus juste, elle se
+jeta avec effusion au cou de son jeune ami, en lui disant que tout son
+sang ne paierait pas le bonheur qu'il venait de lui donner.
+
+--Pour votre récompense, ajouta-t-elle, je vais la prier de faire comme
+moi; veux-tu, Valentine, donner aussi un baiser de sœur à ce pauvre
+Bénédict, qui, se trouvant seul avec toi, s'est souvenu de Louise?
+
+--Mais, dit Valentine en rougissant, ce sera donc pour la seconde fois
+aujourd'hui?
+
+--Et pour la dernière de ma vie, dit Bénédict en ployant un genou devant
+la jeune comtesse. Que celui-ci efface toute la souffrance que j'ai
+partagée en obtenant le premier malgré vous.
+
+La belle Valentine reprit sa sérénité; mais, avec une noble pudeur sur le
+front, elle leva les yeux au ciel.
+
+--Dieu m'est témoin, dit-elle, que du fond de mon âme je vous donne cette
+marque de la plus pure estime; et, se penchant vers le jeune homme, elle
+déposa légèrement sur son front un baiser qu'il n'osa pas même lui rendre
+sur la main. Il se releva pénétré d'un indicible sentiment de respect et
+d'orgueil. Il n'avait pas connu de recueillement si suave, d'émotion si
+douce, depuis le jour où, jeune villageois crédule et pieux, il avait
+fait sa première communion, dans un beau jour de printemps, au parfum de
+l'encens et des fleurs effeuillées.
+
+Ils retournèrent par le chemin d'où ils étaient venus, et cette fois
+Bénédict se sentit entièrement calme auprès de Valentine. Ce baiser avait
+formé entre eux un lien sacré de fraternité. Ils s'établirent dans une
+confiance réciproque, et, lorsqu'ils se quittèrent à l'entrée du parc,
+Bénédict promit d'aller bientôt porter à Raimbault des nouvelles de
+Louise.
+
+--J'ose à peine vous en prier, répondit Valentine, et pourtant je le
+désire bien vivement. Mais ma mère est si sévère dans ses préjugés!
+
+--Je saurai braver toutes les humiliations pour vous servir, répondit
+Bénédict, et je me flatte de savoir m'exposer sans compromettre personne.
+
+Il la salua profondément et disparut.
+
+Valentine rentra par l'allée la plus sombre du parc; mais elle aperçut
+bientôt à travers le feuillage, sous ces longues galeries de verdure, la
+lueur et le mouvement des flambeaux. Elle trouva toute la maison en émoi,
+et sa mère, qui pressait les mains du cocher, brutalisait le valet de
+chambre, se faisait humble avec les uns, se laissait aller à la fureur
+avec les autres, pleurait comme une mère, puis commandait en reine, et,
+pour la première fois de sa vie peut-être, semblait par intervalles
+appeler la pitié d'autrui à son secours. Mais dès qu'elle reconnut le pas
+du cheval qui lui ramenait Valentine, au lieu de se livrer à la joie, elle
+céda à sa colère longtemps comprimée par l'inquiétude. Sa fille ne trouva
+dans ses yeux que le ressentiment d'avoir souffert.
+
+--D'où venez-vous? lui cria-t-elle d'une voix forte, en la tirant de sa
+selle avec une violence qui faillit la faire tomber. Vous jouez-vous de
+mes tourments? Pensez-vous que le moment soit bien choisi pour rêver à la
+lune et vous oublier dans les chemins? À l'heure qu'il est, et lorsque,
+pour me prêter à vos caprices, je suis brisée de fatigue, croyez-vous
+qu'il soit convenable de vous faire attendre? Est-ce ainsi que vous
+respectez votre mère, si vous ne la chérissez pas?
+
+Elle la conduisit ainsi jusqu'au salon en l'accablant des reproches les
+plus aigres et des accusations les plus dures. Valentine bégaya quelques
+mots pour sa défense, et fut dispensée de la présence d'esprit qu'elle
+aurait été forcée d'apporter à des explications qu'heureusement on ne lui
+demanda pas. Elle trouva au salon sa grand'mère, qui prenait du thé, et
+qui, lui tendant les bras, s'écria:
+
+--Ah! te voilà, ma petite! Mais sais-tu que tu as donné bien de
+l'inquiétude à ta mère? Pour moi, je savais bien qu'il ne pouvait t'être
+rien arrivé de fâcheux dans ce pays-ci, où tout le monde révère le nom que
+tu portes. Allons, embrasse-moi, et que tout soit oublié. Puisque te voilà
+retrouvée, je vais manger de meilleur appétit. Cette course en calèche m'a
+donné une faim d'enfer.
+
+En parlant ainsi, la vieille marquise, qui avait encore de fort bonnes
+dents, mordit dans un _tost_ à l'anglaise que sa demoiselle de compagnie
+lui préparait. Le soin minutieux qu'elle y apportait prouvait l'importance
+que sa maîtresse attachait à l'assaisonnement de ce mets. Quant à la
+comtesse, chez qui l'orgueil et la violence étaient au moins les vices
+d'une âme impressionnable, cédant à la force de ses sensations, elle se
+laissa tomber à demi évanouie sur un fauteuil.
+
+Valentine se jeta à ses genoux, aida à la délacer, couvrit ses mains de
+larmes et de baisers, et regretta sincèrement le bonheur qu'elle avait
+goûté en voyant combien il avait fait souffrir sa mère. La marquise quitta
+son souper, dissimulant mal la contrariété qu'elle éprouvait, et vint,
+alerte et vive qu'elle était, tourner autour de sa belle-fille en assurant
+que ce ne serait rien.
+
+Lorsque la comtesse ouvrit les yeux, elle repoussa rudement Valentine,
+lui dit qu'elle avait trop à se plaindre d'elle pour agréer ses soins;
+et comme la pauvre enfant exprimait sa douleur et demandait son pardon à
+mains jointes, il lui fut impérieusement ordonné d'aller se coucher sans
+avoir obtenu le baiser maternel.
+
+La marquise, qui se piquait d'être l'ange consolateur de la famille,
+s'appuya sur le bras de sa petite-fille pour remonter à sa chambre, et
+lui dit en la quittant, après l'avoir embrassée au front:
+
+--Allons, ma chère petite, console-toi. Ta mère a un peu d'humeur ce soir,
+mais ce n'est rien. Ne va pas t'amuser à prendre du chagrin; tu serais
+couperosée demain, et cela ne ferait pas les affaires de notre bon Lansac.
+
+Valentine s'efforça de sourire, et quand elle se trouva seule, elle se
+jeta sur son lit, accablée de chagrin, de bonheur, de lassitude, de
+crainte, d'espoir, de mille sentiments divers qui se pressaient dans son
+cœur.
+
+Au bout d'une heure, elle entendit retentir dans le corridor le bruit
+des bottes éperonnées de M. de Lansac. La marquise, qui ne se couchait
+jamais avant minuit, l'appela dans sa chambre entr'ouverte, et Valentine,
+entendant leurs voix mêlées, alla sur-le-champ les rejoindre.
+
+--Ah! dit la marquise avec cette joie maligne de la vieillesse qui ne
+respecte aucune des délicatesses de la pudeur parce qu'elle n'en a plus le
+sentiment, j'étais bien sûre que la friponne, au lieu de dormir, attendait
+le retour de son fiancé, le cœur agité, l'oreille au guet! Allons, allons,
+mes enfants, je crois qu'il est temps de vous marier.
+
+Rien n'allait si mal que cette idée à l'attachement calme et digne que
+Valentine éprouvait pour M. de Lansac. Elle rougit de mécontentement; mais
+la physionomie respectueuse et douce de son fiancé la rassura.
+
+--Je n'ai pas pu dormir en effet, lui dit-elle, avant de vous avoir
+demandé pardon de toute l'inquiétude que je vous ai causée.
+
+--On aime, des personnes qui nous sont chères, répondit M. de Lansac avec
+une grâce parfaite, jusqu'aux tourments qu'elles nous causent.
+
+Valentine se retira confuse et agitée. Elle sentit qu'elle avait de grands
+torts involontaires envers M. de Lansac, et sa conscience s'impatientait
+d'avoir encore quelques heures à attendre pour lui en faire l'aveu. Si elle
+avait eu moins de délicatesse et plus de connaissance du monde, elle se
+fût bien gardée de faire cette confession.
+
+M. de Lansac avait, dans l'aventure de la soirée, joué le rôle le plus
+déplaisant, et, quelle que fût la candeur de Valentine, il eût peut-être
+semblé difficile à cet homme du monde de pardonner bien sincèrement à
+sa fiancée l'espèce de pacte fait avec un autre pour le tromper. Mais
+Valentine rougissait de rester complice d'un mensonge envers celui qui
+allait être son époux.
+
+Le lendemain, dès le matin, elle courut le rejoindre au salon.
+
+--Évariste, lui dit-elle en allant droit au but, j'ai sur le cœur un
+secret qui me pèse; il faut que je vous le dise. Si je suis coupable, vous
+me blâmerez, mais au moins vous ne me reprocherez pas d'avoir manqué de
+loyauté.
+
+--Eh! mon Dieu! ma chère Valentine, vous me faites frémir! Où voulez-vous
+arriver avec ce préambule solennel? Songez dans quelle position nous nous
+trouvons!... Non, non, je ne veux rien entendre. C'est aujourd'hui que je
+vous quitte pour aller à mon poste attendre tristement la fin de l'éternel
+mois qui s'oppose à mon bonheur, et je ne veux pas attrister ce jour déjà
+si triste par une confidence qui semble vous être pénible. Quoi que vous
+ayez à me dire, quoi que vous ayez fait de _criminel_, je vous absous.
+Allez, Valentine, votre âme est trop belle, votre vie est trop pure pour
+que j'aie l'insolence de vouloir vous confesser.
+
+--Cette confidence ne vous attristera pas, répondit Valentine en
+retrouvant toute sa confiance dans la raison de M. de Lansac. Au contraire,
+lorsque même vous m'accuseriez d'avoir agi avec précipitation, vous vous
+réjouiriez encore avec moi, j'en suis sûre, d'un événement qui me comble
+de joie. J'ai retrouvé ma sœur...
+
+--Taisez-vous, dit vivement M. de Lansac en affectant une terreur comique.
+Ne prononcez pas ce nom ici! Votre mère a des doutes qui déjà la mettent
+au désespoir. Que serait-ce, grand Dieu! si elle savait où vous en êtes?
+Croyez-moi, ma chère Valentine, gardez ce secret bien avant dans votre
+cœur, et n'en parlez pas même à moi. Vous m'ôteriez par là tous les moyens
+de conviction que mon air d'innocence doit me donner auprès de votre mère.
+Et puis, ajouta-t-il en souriant d'un air qui ôtait à ses paroles toute
+la rigidité de leur sens, je ne suis pas encore assez votre maître,
+c'est-à-dire votre protecteur, pour me croire bien fondé à autoriser un
+acte de rébellion ouverte contre la volonté maternelle. Attendez un mois.
+Cela vous semblera bien moins long qu'à moi.
+
+Valentine, qui tenait à dégager sa conscience de la circonstance la plus
+délicate de son secret, voulut en vain insister. M. de Lansac ne voulut
+rien entendre, et finit par lui persuader qu'elle ne devait rien lui dire.
+
+Le fait est que M. de Lansac était bien né, qu'il occupait de belles
+fonctions diplomatiques, qu'il était plein d'esprit, de séduction et de
+ruse; mais qu'il avait des dettes à payer, et que pour rien au monde il
+n'eût voulu perdre la main et la fortune de mademoiselle de Raimbault.
+Dans la crainte continuelle de s'aliéner la mère ou la fille, il
+transigeait secrètement avec l'une et avec l'autre, il flattait leurs
+sentiments, leurs opinions, et, peu intéressé dans l'affaire de Louise,
+il était décidé à n'y intervenir que lorsqu'il deviendrait maître de la
+terminer à son gré.
+
+Valentine prit sa prudence pour une autorisation tacite, et, se rassurant
+de ce côté, elle dirigea toutes ses pensées vers l'orage qui allait
+éclater du côté de sa mère.
+
+La veille au soir, le laquais adroit et bas qui avait déjà insinué
+quelques soupçons sur l'apparition de Louise dans le pays était entré chez
+la comtesse, sous le prétexte d'apporter une limonade, et il avait eu avec
+elle l'entretien suivant.
+
+
+
+
+IX.
+
+
+--Madame m'avait ordonné hier de m'informer de la personne...
+
+--Il suffit. Ne la nommez jamais devant moi. L'avez-vous fait?
+
+--Oui, Madame, et je crois être sur la voie.
+
+--Parlez donc.
+
+--Je n'oserais pas affirmer à madame que la chose soit aussi certaine
+que je le désirerais. Mais voici ce que je sais: il y a à la ferme de
+Grangeneuve, depuis à peu près trois semaines, une femme qui passe pour la
+nièce du père Lhéry, et qui m'a bien l'air d'être celle que nous cherchons.
+
+--L'avez-vous vue?
+
+--Non, Madame. D'ailleurs je ne connais pas la personne... et personne ici
+n'est plus avancé que moi.
+
+--Mais que disent les paysans?
+
+--Les uns disent que c'est bien la parente des Lhéry; à preuve, disent-ils,
+qu'elle n'est pas vêtue comme une demoiselle, et puis, parce qu'elle
+occupe chez eux une chambre de laboureur. Ils pensent que si c'était
+mademoiselle... on lui aurait fait une autre réception à la ferme. Les
+Lhéry lui étaient tout dévoués, comme madame sait.
+
+--Sans doute. La mère Lhéry a été sa nourrice dans un temps où elle
+était fort heureuse de trouver ce moyen d'existence. Mais que disent les
+autres?... Comment se fait-il que pas un ici ne puisse affirmer si cette
+personne est ou n'est pas celle que tout le monde a vue autrefois?
+
+--D'abord peu de gens l'ont vue à Grangeneuve, qui est un endroit fort
+isolé. Elle n'en sort presque pas, et, lorsqu'elle sort, elle est toujours
+enveloppée d'une mante, parce que, dit-on, elle est malade. Ceux qui l'ont
+rencontrée l'ont à peine aperçue, et disent qu'il leur est impossible de
+savoir si la personne fraîche et replète qu'ils ont vue, il y a quinze ans,
+est la personne maigre et pâle qu'ils voient maintenant. C'est une chose
+embarrassante à éclaircir, et qui demande beaucoup d'adresse et de
+persévérance.
+
+--Joseph! je vous donne cent francs si vous voulez vous en charger.
+
+--Il suffit d'un ordre de madame, répondit le valet d'un air hypocrite.
+Mais si je n'en viens pas à bout aussi vite que madame le désire, elle
+voudra bien se rappeler que les paysans d'ici sont rusés, méfiants; qu'ils
+ont un fort mauvais esprit, aucun attachement pour leurs anciens devoirs,
+et qu'ils ne seraient pas fâchés de montrer une opposition quelconque à la
+volonté de madame...
+
+--Je sais qu'ils ne m'aiment pas, et je m'en félicite. La haine de ces
+gens-là m'honore au lieu de m'inquiéter. Mais le maire de la commune
+n'a-t-il point fait amener cette étrangère pour la questionner?
+
+--Madame sait que le maire est un Lhéry, un cousin de son fermier; dans
+cette famille-là, ils sont unis comme les doigts de la main, et ils
+s'entendent comme larrons en foire...
+
+Joseph sourit de complaisance en se trouvant tant de causticité dans le
+discours. La comtesse ne daigna pas partager son sentiment; mais elle
+reprit:
+
+--Oh! c'est un grand désagrément que ces fonctions de maire soient
+remplies par des paysans, à qui elles donnent une certaine autorité sur
+nous!
+
+--Il faudra, pensa-t-elle, que je m'occupe de faire destituer celui-là, et
+que mon gendre prenne l'ennui de le remplacer. Il fera faire la besogne
+par les adjoints.
+
+Puis, revenant tout à coup au sujet de l'entretien par un de ces aperçus
+clairs et prompts que donne la haine:
+
+--Il y a un moyen, dit-elle: c'est d'envoyer Catherine à la ferme, et de
+la faire parler.
+
+--La nourrice de mademoiselle!... Oh! c'est une femme plus rusée que
+madame ne pense. Peut-être sait-elle déjà fort bien ce qui en est.
+
+--Enfin, il faut trouver un moyen, dit la comtesse avec humeur.
+
+--Si madame me permet d'agir...
+
+--Eh! certainement!
+
+--En ce cas, j'espère être instruit demain de ce qui intéresse madame.
+
+Le lendemain, vers six heures du matin, au moment où l'Angélus sonnait au
+fond de la vallée et où le soleil enluminait tous les toits d'alentour,
+Joseph se dirigea vers la partie du pays la plus déserte, et en même
+temps la mieux cultivée; c'était sur les terres de Raimbault, terres
+considérables et fertiles, jadis vendues comme biens nationaux, rachetées
+sous l'empire par la dot de mademoiselle Chignon, fille d'un riche
+manufacturier, que le général comte de Raimbault avait épousée en secondes
+noces. L'empereur aimait à unir les anciens noms aux nouvelles fortunes:
+ce mariage s'était conclu sous son influence suprême; et la nouvelle
+comtesse avait bientôt dépassé dans son cœur tout l'orgueil de la vieille
+noblesse qu'elle haïssait, et dont cependant elle avait voulu à tout prix
+obtenir les honneurs et les titres.
+
+Joseph avait sans doute tissé une fable bien savante pour se présenter à
+la ferme sans effaroucher personne. Il avait dans son sac bien des tours
+de Scapin pour abuser de la simplicité des habitants; mais, par malheur,
+la première personne qu'il rencontra à cent pas de la ferme fut Bénédict,
+homme bien plus fin, bien plus méfiant que lui. Le jeune homme se souvint
+aussitôt de l'avoir vu quelque temps auparavant à une autre fête de
+village, où, quoi qu'il portât fort bien son habit noir, bien qu'il
+affectât des manières de supériorité sur les fermiers qui prenaient de la
+bière avec lui, il avait été persiflé et humilié comme un vrai laquais
+qu'il était. Aussitôt Bénédict comprit qu'il fallait écarter de la ferme
+ce témoin dangereux, et, s'emparant de lui avec force politesses ironiques,
+ il le força d'aller visiter avec lui une vigne située à quelque distance.
+Il affecta de le croire, sur sa parole, homme de confiance et régisseur du
+château, et feignit une grande disposition au bavardage. Joseph abusa bien
+vite de l'occasion, et, au bout de dix minutes, ses intentions et ses
+projets devinrent clairs comme le jour pour Bénédict. Alors celui-ci se
+tint sur ses gardes, et le désabusa de ses doutes relativement à Louise
+avec un air de candeur dont Joseph fut parfaitement dupe. Cependant
+Bénédict comprit que ce n'était pas assez, qu'il fallait se débarrasser
+entièrement des intentions malfaisantes de ce mouchard, et il retrouva
+tout à coup dans sa mémoire un moyen de le dominer.
+
+--Parbleu, monsieur Joseph! lui dit-il, je suis fort aise de vous avoir
+rencontré. J'avais précisément à vous communiquer une affaire intéressante
+pour vous.
+
+Joseph ouvrit deux larges oreilles, de ces oreilles de laquais, profondes,
+mobiles, habiles à saisir, vigilantes à conserver; de ces oreilles où rien
+ne se perd, où tout se retrouve.
+
+--M. le chevalier de Trigaud, continua Bénédict, ce gentilhomme campagnard
+qui demeure à trois lieues d'ici, et qui fait un si énorme massacre de
+lièvres et de perdrix qu'on n'en trouve plus là où il a passé, me disait
+avant-hier (nous venions précisément de tuer dans les buissons une
+vingtaine de cailles vertes; car le bon chevalier est braconnier comme un
+garde-chasse), il disait donc avant hier qu'il serait bien aise d'avoir un
+homme intelligent comme vous à son service...
+
+--M. le chevalier de Trigaud a dit cela? repartit l'auditeur ému.
+
+--Sans doute, reprit Bénédict. C'est un homme riche, libéral, insouciant,
+ne se mêlant de rien, n'aimant que la chasse et la table, sévère à ses
+chiens, doux à ses serviteurs, ennemi des embarras domestiques, volé
+depuis qu'il est au monde, volable s'il en fut. Une personne qui aurait,
+comme vous, reçu une certaine instruction, qui tiendrait ses comptes, qui
+réformerait les abus de sa maison, et qui ne le contrarierait pas au
+sortir de table, pourrait à jeun obtenir tout de son humeur facile, régner
+en prince chez lui, et gagner quatre fois autant que chez madame la
+comtesse de Raimbault. Or, tous ces avantages sont à votre disposition,
+monsieur Joseph, si vous voulez, de ce pas, aller vous présenter au
+chevalier.
+
+--J'y vais au plus vite! s'écria Joseph, qui connaissait fort bien la
+place et qui la savait bonne.
+
+--Un instant! dit Bénédict. Il faudra vous rappeler que, grâce à mon goût
+pour la chasse et à la morale bien connue de ma famille, ce bon chevalier
+nous témoigne à tous une amitié vraiment extraordinaire, et que quiconque
+aurait le malheur de me déplaire ou de rendre un mauvais office à
+quelqu'un des miens ne _pourrirait_ pas sur le seuil de sa maison.
+
+Le ton dont ces paroles furent prononcées les rendit très-intelligibles
+pour Joseph. Il rentra au château, rassura complètement la comtesse, eut
+l'adresse de se faire donner les cent francs de gratification pour son
+zèle et ses peines, et sauva Valentine de l'interrogatoire terrible que sa
+mère lui réservait. Huit jours après il entra au service du chevalier de
+Trigaud, qu'il ne vola pas (il avait trop d'esprit et son maître était
+trop bête pour qu'il s'en donnât la peine), mais qu'il pilla comme un pays
+conquis.
+
+Dans son désir de ne pas manquer une si excellente aubaine, il avait
+poussé l'adresse et le dévouement aux intentions de Bénédict jusqu'à
+donner de faux renseignements à la comtesse sur la résidence de Louise. En
+trois jours il lui avait improvisé un voyage et un départ dont madame de
+Raimbault avait été la dupe. Il avait réussi encore à ne pas perdre sa
+confiance en quittant son service. Il s'était fait octroyer de bon gré la
+permission de changer de maître, et madame de Raimbault ne pensa bientôt
+plus à lui ni à ses révélations antérieures. La marquise, qui aimait
+Louise plus peut-être qu'elle n'avait aimé personne, questionna Valentine.
+Mais celle-ci connaissait trop le caractère faible et la légèreté de sa
+grand'mère pour confier à son impuissante affection un secret de si haute
+importance. M. de Lansac était parti, les trois femmes étaient fixées à
+Raimbault, où le mariage devait se conclure dans un mois. Louise, qui ne
+se fiait peut-être pas autant que Valentine aux bonnes intentions de M. de
+Lansac, résolut de mettre à profit ce temps, où elle était à peu près
+libre, pour la voir souvent; et trois jours après la Journée du 1er mai,
+Bénédict, chargé d'une lettre, se présenta au château.
+
+Hautain et fier, il n'avait jamais voulu s'y présenter pour traiter
+d'aucune affaire au nom de son oncle; mais pour Louise, pour Valentine,
+pour ces deux femmes qu'il ne savait comment qualifier dans son affection,
+il se faisait une sorte de gloire d'aller affronter les regards dédaigneux
+de la comtesse et les affabilités insolentes de la marquise. Il profita
+d'un jour chaud qui devait confiner Valentine chez elle, et, s'étant muni
+d'une carnassière bien remplie de gibier, ayant pris pour vêtement une
+blouse, un chapeau de paille et des guêtres, il partit ainsi équipé en
+chasseur villageois, certain que ce costume choquerait moins les yeux de
+la comtesse que ne le ferait un extérieur plus soigné.
+
+Valentine écrivait dans sa chambre. Je ne sais quelle attente vague
+faisait trembler sa main; tout en traçant des lignes destinées à sa sœur,
+il lui semblait que le messager qui devait s'en charger n'était pas loin.
+Le moindre bruit dans la campagne, le trot d'un cheval, la voix d'un chien
+la faisait tressaillir; elle se levait et courait à la fenêtre; appelant
+dans son cœur Louise et Bénédict; car Bénédict, ce n'était pour elle, du
+moins elle le croyait ainsi, qu'une partie de sa sœur détachée vers elle.
+
+Comme elle commençait à se lasser de cette émotion involontaire et
+cherchait à en distraire sa pensée, cette voix si belle et si pure, cette
+voix de Bénédict, qu'elle avait entendue la nuit sur les bords de l'Indre,
+vint de nouveau charmer son oreille. La plume tomba de ses doigts; elle
+écouta, ravie, ce chant naïf et simple qui avait tant d'empire sur ses
+nerfs. La voix de Bénédict partait d'un sentier qui tournait en dehors du
+parc sur une colline assez rapide. Le chanteur, se trouvant élevé
+au-dessus des jardins, pouvait faire entendre distinctement ces vers de sa
+chanson villageoise, qui renfermaient peut-être un avertissement pour
+Valentine:
+
+ Bergère Solange, écoutez.
+ L'alouette aux champs vous appelle.
+
+Valentine était assez romanesque; elle ne pensait pas l'être parce que son
+cœur vierge n'avait pas encore conçu l'amour. Mais lorsqu'elle croyait
+pouvoir s'abandonner sans réserve à un sentiment pur et honnête, sa jeune
+tête ne se défendait point d'aimer tout ce qui ressemblait à une aventure.
+Élevée sous des regards si rigides, dans une atmosphère d'usages si froids
+et si guindés, elle avait si peu joui de la fraîcheur et de la poésie de
+son âge!
+
+Collée au store de sa fenêtre, elle vit bientôt Bénédict descendre le
+sentier. Bénédict n'était pas beau; mais sa taille était remarquablement
+élégante. Son costume rustique, qu'il portait un peu théâtralement, sa
+marche légère et assurée sur le bord du ravin, son grand chien blanc
+tacheté qui bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur
+et assez puissant pour suppléer chez lui à la beauté du visage, toute
+cette apparition dans une scène champêtre qui, par les soins de l'art,
+spoliateur de la nature, ressemblait assez à un décor d'opéra, c'était de
+quoi émouvoir un jeune cerveau, et donner je ne sais quel accessoire de
+coquetterie au prix de la missive.
+
+Valentine fut bien tentée de s'enfoncer dans le parc, d'aller ouvrir une
+petite porte qui donnait sur le sentier, de tendre une main avide vers la
+lettre qu'elle croyait déjà voir dans celle de Bénédict. Tout cela était
+assez imprudent. Une pensée plus louable que celle du danger la retint: ce
+fut la crainte de désobéir deux fois en allant au-devant d'une aventure
+qu'elle ne pouvait pas repousser.
+
+Elle résolut donc d'attendre un nouvel avertissement pour descendre, et
+bientôt une grande rumeur de chiens animés les uns contre les autres fit
+glapir tous les échos du préau. C'était Bénédict qui avait mis le sien aux
+prises avec ceux de la maison, afin d'annoncer son arrivée de la manière
+la plus bruyante possible.
+
+Valentine descendit aussitôt; son instinct lui fit deviner que Bénédict se
+présenterait de préférence à la marquise, comme étant la plus abordable.
+Elle rejoignit donc sa grand'mère, qui avait coutume de faire la sieste
+sur le canapé du salon, et, après l'avoir doucement éveillée, elle prit un
+prétexte pour s'asseoir à ses côtés.
+
+Au bout de quelques minutes, un domestique vint annoncer que le neveu de
+M. Lhéry demandait à présenter son respect et son gibier à la
+marquise.
+
+--Je me passerais bien de son respect, répondit la vieille folle, mais que
+son gibier soit le bienvenu. Faites entrer.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+X.
+
+
+En voyant paraître ce jeune homme dont elle se savait complice et qu'elle
+allait encourager, sous les yeux de sa grand'mère, à lui remettre un
+secret message, Valentine eut un remords. Elle sentit qu'elle rougissait,
+et le pourpre de ses joues alla se refléter sur celles de Bénédict.
+
+--Ah! c'est toi, mon garçon! dit la marquise qui étalait sur le sofa sa
+jambe courte et replète avec des grâces du temps de Louis XV. Sois le
+bienvenu. Comment va-t-on à la ferme? Et cette bonne mère Lhéry? et cette
+jolie petite cousine? et tout le monde?
+
+Puis, sans se soucier de la réponse, elle enfonça la main dans la
+carnassière que Bénédict détachait de son épaule.
+
+--Ah! vraiment, c'est fort beau, ce gibier-là! Est-ce toi qui l'as tué? On
+dit que tu laisses un peu braconner le Trigaud sur nos terres? Mais voilà
+de quoi te faire absoudre...
+
+--Ceci, dit Bénédict en tirant de son sein une petite mésange vivante, je
+l'ai prise au filet par hasard. Comme elle est d'une espèce rare, j'ai
+pensé que mademoiselle, qui s'occupe d'histoire naturelle, la joindrait à
+sa collection.
+
+Et, tout en remettant le petit oiseau à Valentine, il affecta d'avoir
+beaucoup de peine à le glisser dans ses doigts sans le laisser échapper.
+Il profita de ce moment pour lui remettre la lettre. Valentine s'approcha
+d'une fenêtre, comme pour examiner l'oiseau de près, et cacha le papier
+dans sa poche.
+
+--Mais tu dois avoir bien chaud, mon cher? dit la marquise. Va donc te
+désaltérer à l'office.
+
+Valentine vit le sourire de dédain qui effleurait les lèvres de Bénédict.
+
+--Monsieur aimerait peut-être mieux, dit-elle vivement, prendre un verre
+d'eau de grenades?
+
+Et elle souleva la carafe qui était sur un guéridon derrière sa grand'mère,
+pour en verser elle-même à son hôte. Bénédict la remercia d'un regard,
+et, passant derrière le dossier du sofa, il accepta, heureux de toucher
+le verre de cristal que la blanche main de Valentine lui offrit.
+
+La marquise eut une petite quinte de toux pendant laquelle il dit vivement
+à Valentine:
+
+--Que faudra-t-il répondre de votre part à la demande contenue dans cette
+lettre?
+
+--Quoi que ce soit, _oui_, répondit Valentine, effrayée de tant d'audace.
+
+Bénédict promenait un regard grave sur ce salon élégant et spacieux, sur
+ces glaces limpides, sur ces parquets luisants, sur mille recherches de
+luxe dont l'usage même était ignoré encore à la ferme. Ce n'était pas la
+première fois qu'il pénétrait dans la demeure du riche, et son cœur était
+loin de se prendre d'envie pour tous ces hochets de la fortune, comme eût
+fait celui d'Athénaïs. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une remarque
+qui n'avait pas encore pénétré chez lui si avant; c'est que la société
+avait mis entre lui et mademoiselle de Raimbault des obstacles immenses.
+
+«Heureusement, se disait-il, je puis braver le danger de la voir sans en
+souffrir. Jamais je ne serai amoureux d'elle.»
+
+--Eh, bien! ma fille, veux-tu te mettre au piano, et continuer cette
+romance que tu m'avais commencée tout à l'heure?
+
+C'était un ingénieux mensonge de la vieille marquise pour faire entendre à
+Bénédict qu'il était temps de se retirer _à l'office_.
+
+--Bonne maman, répondit Valentine, vous savez que je ne chante guère; mais
+vous qui aimez la bonne musique, si vous voulez vous donner un très-grand
+plaisir, priez monsieur de chanter.
+
+--En vérité? dit la marquise. Mais comment sais-tu cela, ma fille?
+
+--C'est Athénaïs qui me l'a dit, répondit Valentine en baissant les yeux.
+
+--Eh bien! s'il en est ainsi, mon garçon, fais-moi ce plaisir-là, dit la
+marquise. Régale-moi d'un petit air villageois; cela me reposera du
+Rossini, auquel je n'entends rien.
+
+--Je vous accompagnerai si vous voulez, dit Valentine au jeune homme avec
+timidité.
+
+Bénédict était bien un peu troublé de l'idée que sa voix allait peut-être
+appeler au salon la fière comtesse. Mais il était plus touché encore des
+efforts de Valentine pour le retenir et le faire asseoir; car la marquise,
+malgré toute sa popularité, n'avait pu se décider à offrir un siège au
+neveu de son fermier.
+
+Le piano fut ouvert. Valentine s'y plaça après avoir tiré un pliant auprès
+du sien. Bénédict, pour lui prouver qu'il ne s'apercevait pas de l'affront
+qu'il avait reçu, préféra chanter debout.
+
+Dès les premières notes, Valentine rougit et pâlit, des larmes vinrent au
+bord de sa paupière; peu à peu elle se calma, ses doigts suivirent le
+chant, et son oreille le recueillit avec intérêt.
+
+La marquise écouta d'abord avec plaisir. Puis, comme elle avait sans cesse
+l'esprit oisif et ne pouvait rester en place, elle sortit, rentra, et
+ressortit encore.
+
+--Cet air, dit Valentine dans un instant où elle fut seule avec Bénédict,
+est celui que ma sœur me chantait de prédilection lorsque j'étais enfant,
+et que je la faisais asseoir sur le haut de la colline pour l'entendre
+répéter à l'écho. Je ne l'ai jamais oublié, et tout à l'heure j'ai failli
+pleurer quand vous l'avez commencé.
+
+--Je l'ai chanté à dessein, répondit Bénédict; c'était vous parler au nom
+de Louise...
+
+La comtesse entra comme ce nom expirait sur les lèvres de Bénédict. À la
+vue de sa fille assise auprès d'un homme en tête-à-tête, elle attacha sur
+ce groupe des yeux clairs, fixes, stupéfaits. D'abord, elle ne reconnut
+pas Bénédict, qu'elle avait à peine regardé à la fête, et sa surprise la
+pétrifia sur place. Puis, quand elle se rappela l'impudent vassal qui
+avait osé porter ses lèvres sur les joues de sa fille, elle fit un pas
+en avant, pâle et tremblante, essayant de parler et retenue par une
+strangulation subite. Heureusement un incident ridicule préserva Bénédict
+de l'explosion. Le beau lévrier gris de la comtesse s'était approché avec
+insolence du chien de chasse de Bénédict, qui, tout poudreux, tout
+haletant, s'était couché sans façon sous le piano. Perdreau, patiente et
+raisonnable bête, se laissa flairer des pieds à la tête, et se contenta
+de répondre aux avanies de son hôte en lui montrant silencieusement une
+longue rangée de dents blanches. Mais quand le lévrier, hautain et
+discourtois, voulut passer aux injures, Perdreau, qui n'avait jamais
+souffert un affront et qui venait de faire tête à trois dogues quelques
+instants auparavant, se dressa sur ses pattes, et, d'un coup de boutoir,
+roula son frêle adversaire sur le parquet. Celui-ci vint, en jetant des
+cris aigus, se réfugier aux pieds de sa maîtresse. Ce fut une occasion
+pour Bénédict, qui vit la comtesse éperdue, de s'élancer hors de
+l'appartement en feignant d'entraîner et de châtier Perdreau, qu'au fond
+du cœur il remerciait sincèrement de son inconvenance.
+
+Comme il sortait escorté des glapissements du lévrier, des sourds
+grognements de son propre chien et des exclamations douloureuses de la
+comtesse, il rencontra la marquise, qui, étonnée de ce vacarme, lui
+demanda ce que cela signifiait.
+
+--Mon chien a étranglé celui de madame, répondit-il d'un air piteux en
+s'enfuyant.
+
+Il retourna à la ferme, emportant un grand fonds d'ironie et de haine
+contre la noblesse, et riant du bout des lèvres de son aventure. Cependant
+il eut pitié de lui-même en se rappelant quels affronts bien plus grands
+il avait prévus, et de quel sang-froid moqueur il s'était vanté en
+quittant Louise quelques heures auparavant. Peu à peu tout le ridicule de
+cette scène lui parut retomber sur la comtesse, et il arriva à la ferme en
+veine de gaieté. Son récit fit rire Athénaïs jusqu'aux larmes. Louise
+pleura en apprenant comment Valentine avait accueilli son message et
+reconnu la chanson que Bénédict lui avait chantée. Mais Bénédict ne se
+vanta pas de sa visite au château devant le père Lhéry. Celui-ci n'était
+pas homme à s'amuser d'une plaisanterie qui pouvait lui faire perdre mille
+écus de profits _par chacun an_.
+
+--Qu'est-ce donc que tout cela signifie? répéta la marquise en entrant
+dans le salon.
+
+--C'est vous, Madame, qui me l'expliquerez, j'espère, répondit la
+comtesse. N'étiez-vous pas ici quand cet homme est entré?
+
+--Quel _homme_? demanda la marquise.
+
+--M. Bénédict, répondit Valentine toute confuse et cherchant à prendre de
+l'aplomb. Maman, il vous apportait du gibier; ma bonne maman l'a prié de
+chanter, et je l'accompagnais...
+
+--C'est pour vous qu'il chantait, Madame? dit la comtesse à sa belle-mère.
+Mais vous l'écoutiez de bien loin, ce me semble.
+
+--D'abord, répondit la vieille, ce n'est pas moi qui l'en ai prié, c'est
+Valentine.
+
+--Cela est fort étrange, dit la comtesse en attachant des yeux perçants
+sur sa fille.
+
+--Maman, dit Valentine en rougissant, je vais vous expliquer cela. Mon
+piano est horriblement faux, vous le savez; nous n'avons pas de facteur
+dans les environs; ce _jeune homme_ est musicien; en outre, il accorde
+très bien les instruments... Je savais cela par Athénaïs, qui a un piano
+chez elle, et qui a souvent recours à l'adresse de son cousin...
+
+--Athénaïs a un piano! ce jeune homme est musicien! Quelle étrange
+histoire me faites-vous là?
+
+--Rien n'est plus vrai, Madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais
+comprendre qu'à présent tout le monde en France reçoit de l'éducation!
+Ces gens-là sont riches; ils ont fait donner des talents à leurs enfants.
+C'est fort bien fait; c'est la mode: il n'y a rien à dire. Ce garçon
+chante très-bien, ma foi! Je l'écoutais du vestibule avec beaucoup de
+plaisir. Eh bien! qu'y a-t-il? Croyez-vous que Valentine fût en danger
+auprès de lui quand moi j'étais à deux pas?
+
+--Oh! Madame, dit la comtesse, vous avez une manière d'interpréter mes
+idées!...
+
+--Mais c'est que vous en avez de si bizarres! Vous voilà tout effarouchée
+parce que vous avez trouvé votre fille au piano avec un homme! Est-ce
+qu'on fait du mal quand on est occupé à chanter? Vous me faites un crime
+de les avoir laissés seuls un instant, comme si... Eh! mon Dieu! vous ne
+l'avez donc pas regardé, ce garçon? Il est laid à faire peur!
+
+--Madame, répondit la comtesse avec le sentiment d'un profond mépris, il
+est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mécontentement. Comme
+il nous est impossible de nous entendre sur de certaines choses, c'est à
+ma fille que je m'adresse. Valentine, je n'ai pas besoin de vous dire que
+je n'ai point les idées grossières qu'on me prête. Je vous connais assez,
+ma fille, pour savoir qu'un homme de cette sorte n'est pas un _homme_ pour
+vous, et qu'il n'est pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais
+l'inconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop légèrement.
+Songez que rien n'est pire dans le monde que les situations ridicules.
+Vous avez trop de bienveillance dans le caractère; trop de laisser-aller
+avec les inférieurs. Rappelez-vous qu'ils ne vous en sauront aucun gré,
+qu'ils en abuseront toujours, et que les mieux traités seront les plus
+ingrats. Croyez-en l'expérience de votre mère et observez-vous davantage.
+Déjà plusieurs fois j'ai eu l'occasion de vous faire ce reproche: vous
+manquez de dignité. Vous en sentirez les inconvénients. Ces _gens-là_ ne
+comprennent pas jusqu'où il leur est permis d'aller et le point fixe
+où ils doivent s'arrêter. Cette petite Athénaïs est avec vous d'une
+familiarité révoltante. Je le tolère, parce qu'après tout c'est une femme.
+Mais je ne serais pas très-flattée que son fiancé vînt, dans un endroit
+public, vous aborder d'un petit air dégagé. C'est un jeune homme fort mal
+élevé, comme ils le sont tous dans cette classe-là, manquant de tact
+absolument... M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libéral,
+a beaucoup trop auguré de lui en lui parlant l'autre jour comme à un
+homme d'esprit... Un autre se fût retiré de la danse; lui, vous a
+très-cavalièrement embrassée, ma fille... Je ne vous en fais pas un
+reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait à perdre
+contenance; je sais que vous avez assez souffert de cette impertinence,
+et, si je vous la rappelle, c'est pour vous montrer combien il faut tenir
+à distance les gens _de peu_.
+
+Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les
+épaules. Valentine, écrasée sous le poids de la logique de sa mère,
+répondit en balbutiant:
+
+--Maman, c'est seulement à cause du piano que je pensais... Je ne pensais
+pas aux inconvénients...
+
+--En s'y prenant bien, reprit la comtesse désarmée par sa soumission, il
+peut n'y en avoir aucun à le faire venir. Le lui avez-vous proposé?
+
+--J'allais le faire lorsque...
+
+--En ce cas il faut le faire rentrer...
+
+La comtesse sonna et demanda Bénédict; mais on lui dit qu'il était déjà
+loin sur la colline.
+
+--Tant pis, dit-elle quand le domestique fut sorti; il ne faut pour rien
+au monde qu'il croie avoir été admis ici pour sa belle voix. Je tiens à
+ce qu'il revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce
+pied-là. Donnez-moi cette écritoire. Je vais lui expliquer ce qu'on attend
+de lui.
+
+--Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise à qui la peur tenait
+lieu de raison.
+
+--Je sais les usages, Madame, répondit la comtesse.
+
+Elle traça quelques mots à la hâte, et les remettant à Valentine:
+
+--Lisez, dit-elle, et faites porter à la ferme.
+
+Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici:
+
+ «Monsieur Bénédict, voulez-vous accorder le piano de ma fille?
+ vous me ferez plaisir.
+
+ J'ai l'honneur de vous saluer.
+
+ F. Comtesse DE RAIMBAULT.»
+
+Valentine prit dans sa main le pain à cacheter, et feignit de le placer
+sous le feuillet; mais elle sortit en gardant la lettre ouverte.
+Allait-elle donc envoyer cette insolente signification? était-ce ainsi
+qu'il fallait payer Bénédict de son dévouement? Fallait-il traiter en
+laquais l'homme qu'elle n'avait pas craint de marquer au front d'un baiser
+fraternel? Le cœur l'emporta sur la prudence; elle tira un crayon de sa
+poche, et, entre les doubles portes de l'antichambre déserte, elle traça
+ces mots au bas du billet de sa mère:
+
+«Oh! pardon! pardon, Monsieur! Je vous expliquerai cette invitation.
+Venez; ne refusez pas de venir. Au nom de Louise, pardon!»
+
+Elle cacheta le billet et le remit à un domestique.
+
+
+
+
+XI.
+
+
+Elle ne put ouvrir la lettre de Louise que le soir. C'était une longue
+paraphrase du peu de mots qu'elles avaient pu échanger à leur gré dans
+l'entrevue de la ferme. Cette lettre toute palpitante de joie et d'espoir
+était l'expression d'une véritable amitié de femme romanesque, expansive,
+sœur de l'amour, amitié pleine d'adorables puérilités et de platoniques
+ardeurs.
+
+Elle terminait par ces mots:
+
+«Le hasard m'a fait découvrir que ta mère allait demain rendre une visite
+dans le voisinage. Elle n'ira que vers la nuit à cause de la chaleur.
+Tâche de te dispenser de l'accompagner, et, dès que la nuit sera sombre,
+viens me trouver au bout de la grande prairie, à l'endroit du petit bois
+de Vavray. La lune ne se lève qu'à minuit, et cet endroit est toujours
+désert.»
+
+Le lendemain, la comtesse partit vers six heures du soir, engageant
+Valentine à se mettre au lit, et recommandant à la marquise de veiller à
+ce qu'elle prît un bain de pieds bien chaud. Mais la vieille femme, tout
+en disant qu'elle avait élevé sept enfants et qu'elle sortait soigner une
+migraine, oublia bien vite tout ce qui n'était pas elle. Fidèle à ses
+habitudes de mollesse antique, elle se mit au bain à la place de sa
+petite-fille, et fit appeler sa demoiselle de compagnie pour lui lire un
+roman de Crébillon fils. Valentine s'échappa dès que l'ombre commença à
+descendre sur la colline. Elle prit une robe brune afin d'être moins
+aperçue dans la campagne assombrie, et, coiffée seulement de ses beaux
+cheveux blonds qu'agitaient les tièdes brises du soir, elle franchit la
+prairie d'un pied rapide.
+
+Cette prairie avait bien une demi-lieue de long; elle était coupée de
+larges ruisseaux auxquels des arbres renversés servaient de ponts. Dans
+l'obscurité, Valentine faillit plusieurs fois se laisser tomber. Tantôt
+elle accrochait sa robe à d'invisibles épines, tantôt son pied s'enfonçait
+dans la vase trompeuse du ruisseau. Sa marche légère éveillait des
+milliers de phalènes bourdonnantes; le grillon babillard se taisait à son
+approche, et quelquefois une chouette endormie dans le tronc d'un vieux
+saule s'en échappait, et la faisait tressaillir en rasant son front de son
+aile souple et cotonneuse.
+
+C'était la première fois de sa vie que Valentine se hasardait seule, la
+nuit, volontairement, hors du toit paternel. Quoi qu'une grande exaltation
+morale lui prêtât des forces, la peur s'empara d'elle parfois, et lui
+donnait des ailes pour raser l'herbe et franchir les ruisseaux.
+
+Au lieu indiqué elle trouva sa sœur, qui l'attendait avec impatience.
+Après mille tendres caresses, elles s'assirent sur la marge d'un fossé et
+se mirent à causer.
+
+--Conte-moi donc ta vie depuis que je t'ai perdue, dit Valentine à Louise.
+
+Louise raconta ses voyages, ses chagrins, son isolement, sa misère. À
+peine âgée de seize ans, lorsqu'elle se trouva exilée en Allemagne auprès
+d'une vieille parente de sa famille, elle n'avait touché qu'une faible
+pension alimentaire qui ne suffisait point à la rendre indépendante.
+Tyrannisée par cette duègne, elle s'était enfuie en Italie, où, à force de
+travail et d'économie, elle avait réussi à subsister. Enfin, sa majorité
+étant arrivée, elle avait joui de son patrimoine, héritage fort modique,
+car toute la fortune de cette famille venait de la comtesse; la terre même
+de Raimbault, ayant été rachetée par elle, lui appartenait en propre, et
+la vieille mère du général ne devait une existence agréable qu'aux _bons
+procédés_ de sa belle-fille. C'est pour cette raison qu'elle la ménageait
+et avait abandonné entièrement Louise, afin de ne pas tomber dans
+l'indigence.
+
+Quelque mince que fût la somme que toucha cette malheureuse fille, elle
+fut accueillie comme une richesse, et suffit de reste à des besoins
+qu'elle avait su restreindre. Une circonstance, qu'elle n'expliquait pas à
+sa sœur, l'ayant engagée à revenir à Paris, elle y était depuis six mois
+lorsqu'elle apprit le prochain mariage de Valentine. Dévorée du désir
+de revoir sa patrie et sa sœur, elle avait écrit à sa nourrice madame
+Lhéry; et celle-ci, bonne et aimante femme, qui n'avait jamais cessé de
+correspondre de loin en loin avec elle, se hâta de l'inviter à venir
+secrètement passer quelques semaines à la ferme. Louise accepta avec
+empressement, dans la crainte que le mariage de Valentine ne mît bientôt
+une plus invincible barrière entre elles deux.
+
+--À Dieu ne plaise! répondit Valentine; ce sera au contraire le signal de
+notre rapprochement. Mais, dis-moi, Louise, dans tout ce que tu viens de
+me raconter, tu as omis une circonstance bien intéressante pour moi... Tu
+ne m'as pas dit si...
+
+Et Valentine, embarrassée de prononcer un seul mot qui eût rapport à cette
+terrible faute de sa sœur, qu'elle eût voulu effacer au prix de tout son
+sang, sentit sa langue se paralyser et son front se couvrir d'une sueur
+brûlante.
+
+Louise comprit, et malgré les déchirants remords de sa vie, aucun reproche
+n'enfonça dans son cœur une pointe si acérée que cet embarras et ce
+silence. Elle laissa tomber sa tête sur ses mains, et, facile à aigrir
+après une vie de malheur, elle trouva que Valentine lui faisait plus de
+mal à elle seule que tous les autres ensemble. Mais, revenant bientôt à la
+raison, elle se dit que Valentine souffrait par excès de délicatesse; elle
+comprit qu'il en avait déjà bien coûté à cette jeune fille si pudique pour
+appeler une confidence plus intime et pour oser seulement la désirer.
+
+--Eh bien! Valentine, dit-elle en passant un de ses bras au cou de sa
+jeune sœur.
+
+Puis Valentine, essuyant ses yeux, réussit par un sublime effort à
+dépouiller la rigidité de la jeune vierge pour s'élever au rôle de l'amie
+généreuse et forte.
+
+--Dis-moi, s'écria-t-elle; il est dans tout cela un être qui a dû étendre
+son influence sacrée sur toute ta vie, un être que je ne connais pas, dont
+j'ignore le nom, mais qu'il m'a semblé parfois aimer de toute la force du
+sang et de toute la volonté de ma tendresse pour toi...
+
+--Tu veux donc que je t'en parle, ô ma courageuse sœur! J'ai cru que je
+n'oserais jamais te rappeler son existence. Eh bien! ta grandeur d'âme
+surpasse tout ce que j'en espérais. Mon fils existe, il ne m'a jamais
+quittée; c'est moi qui l'ai élevé. Je n'ai point essayé de dissimuler ma
+faute en l'éloignant de moi ou en lui refusant mon nom. Partout il m'a
+suivie, partout sa présence a révélé mon malheur et mon repentir. Et, le
+croiras-tu, Valentine? j'ai fini par mettre ma gloire à me proclamer sa
+mère, et dans toutes les âmes justes j'ai trouvé mon absolution en faveur
+de mon courage.
+
+--Et quand même je ne serais pas ta sœur et ta fille aussi, répondit
+Valentine, je voudrais être au nombre de ces justes. Mais où est-il?
+
+--Mon Valentin est à Paris, dans un collège. C'est pour l'y conduire que
+j'ai quitté l'Italie, et c'est pour te voir que je me suis séparée de lui
+depuis un mois. Il est beau, mon fils, Valentine; il est aimant; il te
+connaît; il désire ardemment embrasser celle dont il porte le nom, et il
+te ressemble. Il est blond et calme comme toi; à quatorze ans, il est
+presque de ta taille... Dis, voudras-tu, quand tu seras mariée, que je te
+le présente?
+
+Valentine répondit par mille caresses.
+
+Deux heures s'étaient écoulées rapidement, non-seulement à se rappeler le
+passé, mais encore à faire des projets pour l'avenir. Valentine y portait
+toute la confiance de son âge; Louise y croyait moins, mais elle ne le
+disait pas. Une ombre noire se dessina tout d'un coup dans l'air bleu
+au-dessus du fossé. Valentine tressaillit et laissa échapper un cri
+d'effroi. Louise, posant sa main sur la sienne, lui dit:
+
+--Rassure-toi, c'est un ami, c'est Bénédict.
+
+Valentine fut d'abord contrariée de sa présence au rendez-vous.
+Il semblait que désormais tous les actes de sa vie amenassent un
+rapprochement forcé entre elle et ce jeune homme. Cependant elle fut
+forcée de comprendre que son voisinage n'était pas inutile à deux femmes
+dans cet endroit écarté, et surtout que son escorte devait agréer à
+Louise, qui était à plus d'une lieue de son gîte. Elle ne put pas non
+plus s'empêcher de remarquer le sentiment de délicatesse respectueuse qui
+l'avait fait s'abstenir de paraître durant leur entretien. Ne fallait-il
+pas du dévouement, d'ailleurs, pour monter ainsi la garde pendant deux
+heures? Tout bien considéré, il y aurait eu de l'ingratitude à lui faire
+un froid accueil. Elle lui expliqua le billet de sa mère, prit tout le
+tort sur elle, et le supplia de ne venir au château qu'avec une forte
+dose de patience et de philosophie. Bénédict jura en riant que rien ne
+l'ébranlerait; et, après l'avoir reconduite avec Louise jusqu'au bout de
+la prairie, il reprit avec celle-ci le chemin de la ferme.
+
+Le lendemain il se présenta au château. Par un hasard dont Bénédict ne se
+plaignait pas, c'était au tour de madame de Raimbault à avoir la migraine;
+mais celle-là n'était pas feinte, elle la força de garder le lit. Les
+choses se passèrent donc mieux que Bénédict ne l'avait espéré. Quand il
+sut que la comtesse ne se lèverait pas de la journée, il commença par
+démonter le piano et enlever toutes les touches; puis il trouva qu'il
+fallait remettre des _buffles_ à tous les marteaux; quantité de cordes
+rouillées étaient à renouveler; enfin il se créa de l'ouvrage pour tout
+un jour; car Valentine était là, lui présentant les ciseaux, l'aidant à
+rouler le laiton sur la bobine, lui donnant la note au diapason, et
+s'occupant de son piano peut-être plus ce jour-là qu'elle n'avait fait
+dans toute sa vie. De son côté, Bénédict était beaucoup moins habile à
+cette besogne que Valentine ne l'avait annoncé. Il cassa plus d'une corde
+en la montant, il tourna plus d'une cheville pour une autre, et souvent
+dérangea l'accord de toute une gamme pour remettre celui d'une note.
+Pendant ce temps, la vieille marquise allait, venait, toussait, dormait,
+et ne s'occupait d'eux que pour les mettre plus à l'aise encore. Ce fut
+une délicieuse journée pour Bénédict. Valentine était si douce, elle avait
+une gaieté si naïve, si vraie, une politesse si obligeante, qu'il était
+impossible de ne pas respirer à l'aise auprès d'elle. Et puis je ne sais
+comment il se fit qu'au bout d'une heure, par un accord tacite, toute
+politesse disparut entre eux. Une sorte de camaraderie enfantine et rieuse
+s'établit. Ils se raillaient de leurs mutuelles maladresses, leurs mains
+se rencontraient sur le clavier, et, la gaieté chassant l'émotion, ils se
+querellaient comme de vieux amis. Enfin, vers cinq heures, le piano se
+trouvant accordé, Valentine imagina un moyen de retenir Bénédict. Un peu
+d'hypocrisie s'improvisa dans ce cœur de jeune fille, et, sachant que sa
+mère accordait tout à l'extérieur de la déférence, elle se glissa dans son
+alcôve.
+
+--Maman, lui dit-elle, M. Bénédict a passé six heures à mon piano, et il
+n'a pas fini; cependant nous allons nous mettre à table: j'ai pensé qu'il
+était impossible d'envoyer ce jeune homme à l'office, puisque vous n'y
+envoyez jamais son oncle, et que vous lui faites servir du vin sur votre
+propre table. Que dois-je faire? Je n'ai pas osé l'inviter à dîner avec
+nous sans savoir de vous si cela était convenable.
+
+La même demande, faite en d'autres termes, n'eût obtenu qu'une sèche
+désapprobation. Mais la comtesse était toujours plus satisfaite d'obtenir
+la soumission à ses principes que l'obéissance passive à ses volontés.
+C'est le propre de la vanité de vouloir imposer le respect et l'amour de
+sa domination.
+
+--Je trouve la chose assez convenable, répondit-elle. Puis qu'il s'est
+rendu à mon billet sans hésiter, et qu'il s'est exécuté de bonne grâce,
+il est juste de lui montrer quelque égard. Allez, ma fille, invitez-le
+vous-même de ma part.
+
+Valentine, triomphante, retourna au salon, heureuse de pouvoir faire
+quelque chose d'agréable au nom de sa mère, et lui laissa tout l'honneur
+de cette invitation. Bénédict, surpris, hésita à l'accepter. Valentine
+outre-passa un peu les pouvoirs dont elle était investie en insistant.
+Comme ils passaient tous trois à table, la marquise dit à l'oreille de
+Valentine:
+
+--Est-ce que vraiment ta mère a eu l'idée de cette honnêteté? Cela
+m'inquiète pour sa vie. Est-ce qu'elle est sérieusement malade?
+
+Valentine ne se permit pas de sourire à cette âcre plaisanterie. Tour à
+tour dépositaire des plaintes et des inimitiés de ces deux femmes, elle
+était entre elles comme un rocher battu de deux courants contraires.
+
+Le repas fut court, mais enjoué. On passa ensuite sous la charmille pour
+prendre le café. La marquise était toujours d'assez bonne humeur en
+sortant de table. De son temps, quelques jeunes femmes, dont on tolérait
+la légèreté en faveur de leurs grâces, et peut-être aussi de la diversion
+que leurs inconvenances apportaient à l'ennui d'une société oisive et
+blasée, se faisaient fanfaronnes de mauvais ton; à certains visages
+l'air _mauvais sujet_ allait bien. Madame de Provence était le noyau
+d'une coterie féminine qui _sablait fort bien le champagne_. Un siècle
+auparavant, _Madame_, belle-sœur de Louis XIV, bonne et grave Allemande
+qui n'aimait que les _saucisses à l'ail_ et la _soupe à la bière_,
+admirait chez les dames de la cour de France, et surtout chez madame la
+duchesse de Berry, la faculté de boire beaucoup sans qu'il y parût, et de
+supporter à merveille le vin de Constance et le marasquin de Hongrie.
+
+La marquise était gaie au dessert. Elle racontait avec cette aisance, ce
+naturel propre aux gens qui ont vu beaucoup de monde, et qui leur tient
+lieu d'esprit. Bénédict l'écouta avec surprise. Elle lui parlait une
+langue qu'il croyait étrangère à sa classe et à son sexe. Elle se servait
+de mots crus qui ne choquaient pas, tant elle les disait d'un air simple
+et sans façon. Elle racontait aussi des histoires avec une merveilleuse
+lucidité de mémoire et une admirable présence d'esprit pour en sauver
+les situations graveleuses à l'oreille de Valentine. Bénédict levait
+quelquefois les yeux sur elle avec effroi, et, à l'air paisible de la
+pauvre enfant, il voyait si clairement qu'elle n'avait pas compris qu'il
+se demandait s'il avait bien compris lui-même, si son imagination n'avait
+pas été au delà du vrai sens. Enfin il était confondu, étourdi de tant
+d'usage avec tant de démoralisation, d'un tel mépris des principes joint
+à un tel respect des convenances. Le monde que la marquise lui peignait
+était devant lui comme un rêve auquel il refusait de croire.
+
+Ils restèrent assez longtemps sous la charmille. Ensuite Bénédict essaya
+le piano et chanta. Enfin il se retira assez tard, tout surpris de son
+intimité avec Valentine, tout ému sans en savoir la cause, mais emplissant
+son cerveau avec délices de l'image de cette belle et bonne fille, qu'il
+était impossible de ne pas aimer.
+
+
+
+
+XII.
+
+
+À quelques jours de là, madame de Raimbault fut engagée par le préfet à
+une brillante réunion qui se préparait au chef-lieu du département.
+C'était à l'occasion du passage de madame la duchesse de Berry qui s'en
+allait ou qui revenait d'un de ses joyeux voyages; femme étourdie et
+gracieuse, qui avait réussi à se faire aimer malgré l'inclémence des temps,
+et qui longtemps se fit pardonner ses prodigalités par un sourire.
+
+Madame de Raimbault devait être du petit nombre des dames choisies qui
+seraient présentées à la princesse, et qui prendraient place à sa table
+privilégiée. Il était donc, selon elle, impossible qu'elle se dispensât de
+ce petit voyage, et pour rien au monde elle n'eût voulu en être dispensée.
+
+Fille d'un riche marchand, mademoiselle Chignon avait aspiré aux grandeurs
+dès son enfance; elle s'était indignée de voir sa beauté, ses grâces de
+reine, son esprit d'intrigue et d'ambition _s'étioler_ dans l'atmosphère
+bourgeoise d'un gros capitaliste. Mariée au général comte de Raimbault,
+elle avait volé avec transport dans le tourbillon des grandeurs de
+l'Empire; elle était justement la femme qui devait y briller. Vaine,
+bornée, ignorante, mais sachant ramper devant la royauté, belle de cette
+beauté imposante et froide pour laquelle semblait avoir été choisi le
+costume du temps, prompte à s'instruire de l'étiquette, habile à s'y
+conformer, amoureuse de parures, de luxe, de pompes et de cérémonies,
+jamais elle n'avait pu concevoir les charmes de la vie intérieure; jamais
+son cœur vide et altier n'avait goûté les douceurs de la famille. Louise
+avait déjà dix ans, elle était même très-développée pour son âge, lorsque
+madame de Raimbault devint sa belle-mère, et comprit avec effroi qu'avant
+cinq ans la fille de son mari serait pour elle une rivale. Elle la relégua
+donc avec sa grand'mère au château de Raimbault, et se promit de ne jamais
+la présenter dans le monde. Chaque fois qu'en la revoyant elle s'aperçut
+des progrès de sa beauté, sa froideur pour cette enfant se changea en
+aversion. Enfin, dès qu'elle put reprocher à cette malheureuse une faute
+que l'abandon où elle l'avait laissée rendait excusable peut-être, elle se
+livra à une haine implacable, et la chassa ignominieusement de chez elle.
+Quelques personnes dans le monde assuraient savoir la cause plus positive
+de cette inimitié. M. de Neuville, l'homme qui avait séduit Louise, et qui
+fut tué en duel par le père de cette infortunée, avait été en même temps,
+dit-on, l'amant de la comtesse et celui de sa belle-fille.
+
+Avec l'Empire s'était évanouie toute la brillante existence de madame de
+Raimbault; honneurs, fêtes, plaisirs, flatteries, représentation, tout
+avait disparu comme un songe, et elle s'éveilla un matin, oubliée et
+délaissée dans la France légitimiste. Plusieurs furent plus habiles, et,
+n'ayant pas perdu de temps pour saluer la nouvelle puissance, remontèrent
+au faîte des grandeurs; mais la comtesse, qui n'avait jamais eu de
+présence d'esprit et chez qui les premières impressions étaient violentes,
+perdit absolument la tête. Elle laissa voir à celles qui avaient été ses
+compagnes et ses amies toute l'amertume de ses regrets, tout son mépris
+pour les _têtes poudrées_, toute son irrévérence pour la dévotion
+réédifiée. Ses amies accueillirent ces blasphèmes par des cris d'horreur;
+elles lui tournèrent le dos comme à une hérétique, et répandirent leur
+indignation dans les cabinets de toilette, dans les appartements secrets
+de la famille royale, où elles étaient admises et où leurs voix
+disposaient des places et des fortunes.
+
+Dans le système des compensations de la couronne, la comtesse de Raimbault
+fut oubliée; il n'y eut pas pour elle la plus petite charge de _dame
+d'atours_. Forcée de renoncer à l'état de domesticité si cher aux
+courtisans, elle se retira dans ses terres, et se fit _franchement
+bonapartiste_. Le faubourg Saint-Germain, qu'elle avait vu jusqu'alors,
+rompit avec elle comme _mal pensante_. Les égaux, les _parvenus_ lui
+restèrent, et elle les accepta faute de mieux; mais elle les avait si fort
+méprisés dans sa prospérité, qu'elle ne trouva autour d'elle aucune
+affection solide pour la consoler de ses pertes.
+
+À trente-cinq ans il lui avait fallu ouvrir les yeux sur le néant des
+choses humaines, et c'était un peu tard pour cette femme qui avait perdu
+sa jeunesse, sans la sentir passer, dans l'enivrement des joies puériles.
+Force lui fut de vieillir tout d'un coup. L'expérience ne l'ayant pas
+détachée de ses illusions une par une, comme cela arrive dans le cours des
+générations ordinaires, elle ne connut du déclin de l'âge que les regrets
+et la mauvaise humeur.
+
+Depuis ce temps, sa vie fut un continuel supplice; tout lui devint sujet
+d'envie et d'irritation. En vain son ironie la vengeait des ridicules de
+la Restauration; en vain elle trouvait dans sa mémoire mille brillants
+souvenirs du passé pour faire la critique, par opposition, de ces
+semblants de royauté nouvelle; l'ennui rongeait cette femme dont la vie
+avait été une fête perpétuelle, et qui maintenant se voyait forcée de
+végéter à l'ombre de la vie privée.
+
+Les soins domestiques, qui lui avaient toujours été étrangers, lui
+devinrent odieux; sa fille, qu'elle connaissait à peine, versa peu de
+consolations sur ses blessures. Il fallait former cette enfant pour
+l'avenir, et madame de Raimbault ne pouvait vivre que dans le passé. Le
+monde de Paris, qui tout d'un coup changea si étrangement de mœurs et de
+manières, parlait une langue nouvelle qu'elle ne comprenait plus; ses
+plaisirs l'ennuyaient ou la révoltaient; la solitude l'écrasait de fièvre
+et d'épouvante. Elle languissait malade de colère et de douleur sur son
+ottomane, autour de laquelle ne venait plus ramper une cour en sous-ordre,
+miniature de la grande cour du souverain. Ses compagnons de disgrâce
+venaient chez elle pour gémir sur leurs propres chagrins et pour insulter
+aux siens en les niant. Chacun voulait avoir accaparé à lui seul toute la
+disgrâce des temps et l'ingratitude de la France. C'était un monde de
+victimes et d'outragés qui se dévoraient entre eux.
+
+Ces égoïstes récriminations augmentaient l'aigreur fébrile de madame de
+Raimbault.
+
+Si de plus heureux venaient lui tendre encore une main amie, et lui dire
+que les faveurs de Louis XVIII n'avaient point effacé en eux les souvenirs
+de la cour de Napoléon, elle se vengeait de leur prospérité en les
+accablant de reproches, en les accusant de trahison envers le grand homme,
+elle qui n'avait pas pu le trahir de la même manière! Enfin, pour comble
+de douleur et de consternation, à force de se voir passer au jour devant
+ses glaces vides et immobiles, à force de se regarder sans parure, sans
+rouge et sans diamants, boudeuse et flétrie, la comtesse de Raimbault
+s'aperçut que sa jeunesse et sa beauté avaient fini avec l'Empire.
+
+Maintenant elle avait cinquante ans, et quoique cette beauté passée ne fût
+plus écrite sur son front qu'en signes hiéroglyphiques, la vanité, qui
+ne meurt point au cœur de certaines femmes, lui créait de plus vives
+souffrances qu'en aucun temps de sa vie. Sa fille, qu'elle aimait de cet
+instinct que la nécessité imprime aux plus perverses natures, était pour
+elle un continuel sujet de retour vers le passé et de haine vers le
+temps présent. Elle ne la produisait dans le monde qu'avec une mortelle
+répugnance, et si, en la voyant admirée, son premier mouvement était une
+pensée d'orgueil maternel, le second était une pensée de désespoir. «Son
+existence de femme commence, se disait-elle, c'en est fait de la mienne!»
+Aussi, lorsqu'elle pouvait se montrer sans Valentine, elle se sentait
+moins malheureuse. Il n'y avait plus autour d'elle de ces regards
+maladroitement complimenteurs qui lui disaient: «C'est ainsi que vous
+fûtes jadis; et vous aussi, je vous ai vue belle.»
+
+Elle ne raisonnait pas sa coquetterie au point d'enfermer sa fille
+lorsqu'elle allait dans le monde; mais, pour peu que celle-ci témoignât
+son humeur sédentaire, la comtesse, sans peut-être s'en rendre bien compte,
+ admettait son refus, partait plus légère, et respirait plus à l'aise dans
+l'atmosphère agitée des salons.
+
+Garrottée à ce monde oublieux et sans pitié qui n'avait plus pour elle
+que des déceptions et des déboires, elle se laissait traîner encore comme
+un cadavre à son char. Où vivre? comment tuer le temps, et arriver à
+la fin de ces jours qui la vieillissaient et qu'elle regrettait dès
+qu'ils étaient passés? Aux esclaves de la mode, quand toute jouissance
+d'amour-propre est enlevée, quand tout intérêt de passion est ravi, il
+reste pour plaisir le mouvement, la clarté des lustres, le bourdonnement
+de la foule. Après tous les rêves de l'amour ou de l'ambition subsiste
+encore le besoin de bruire, de remuer, de veiller, de dire: «J'y étais
+hier, j'y serai demain.» C'est un triste spectacle que celui de ces femmes
+flétries qui cachent leurs rides sous des fleurs et couronnent leurs
+fronts hâves de diamants et de plumes. Chez elles tout est faux: la taille,
+le teint, les cheveux, le sourire; tout est triste: la parure, le fard,
+la gaieté. Spectres échappés aux saturnales d'une autre époque, elles
+viennent s'asseoir aux banquets d'aujourd'hui comme pour donner à la
+jeunesse une triste leçon de philosophie, comme pour lui dire: «C'est
+ainsi que vous passerez». Elles semblent se cramponner à la vie qui les
+abandonne, et repoussent les outrages de la décrépitude en l'étalant nue
+aux outrages des regards. Femmes dignes de pitié, presque toutes sans
+famille ou sans cœur, qu'on voit dans toutes les fêtes s'enivrer de fumée,
+de souvenirs et de bruit!
+
+La comtesse, malgré l'ennui qu'elle y trouvait, n'avait pu se détacher de
+cette vie creuse et éventée. Tout en disant qu'elle y avait renoncé pour
+jamais, elle ne manquait pas une occasion de s'y replonger. Lorsqu'elle
+fut invitée à cette réunion de province que devait présider la princesse,
+elle ne se sentit pas d'aise; mais elle cacha sa joie sous un air de
+condescendance dédaigneuse. Elle se flatta même en secret de rentrer en
+faveur, si elle pouvait fixer l'attention de la duchesse, et lui faire
+voir combien elle était supérieure, pour le ton et l'usage, à tout ce qui
+l'entourait. D'ailleurs, sa fille allait épouser M. de Lansac, un des
+favoris de la cause légitime. Il était bien temps de faire un pas vers
+cette aristocratie de nom qui allait relustrer son aristocratie d'argent.
+Madame de Raimbault ne haïssait la noblesse que depuis que la noblesse
+l'avait repoussée. Peut-être le moment était-il venu de voir toutes ces
+vanités s'humaniser pour elle à un signe de _Madame_.
+
+Elle exhuma donc du fond de sa garde-robe ses plus riches parures, tout
+en réfléchissant à celles dont elle couvrirait Valentine pour l'empêcher
+d'avoir l'air aussi grande et aussi formée qu'elle l'était réellement.
+Mais, au milieu de cet examen, il arriva que Valentine, désirant mettre à
+profit cette semaine de liberté, devint plus ingénieuse et plus pénétrante
+qu'elle ne l'avait encore été. Elle commença à deviner que sa mère élevait
+ces graves questions de toilette et créait ces insolubles difficultés
+pour l'engager à rester au château. Quelques mots piquants de la vieille
+marquise, sur l'embarras d'avoir une fille de dix-neuf ans à produire,
+achevèrent d'éclairer Valentine. Elle s'empressa de faire le procès aux
+modes, aux fêtes, aux déplacements et aux préfets. Sa mère, étonnée,
+abonda dans son sens, et lui proposa de renoncer à ce voyage comme elle y
+renonçait elle-même. L'affaire fut bientôt jugée; mais une heure après,
+comme Valentine serrait ses cartons et arrêtait ses préparatifs, madame de
+Raimbault recommença les siens en disant qu'elle avait réfléchi, qu'il
+serait inconvenant et dangereux peut-être de ne pas aller faire sa cour à
+la princesse; qu'elle se sacrifiait à cette démarche toute politique, mais
+qu'elle dispensait Valentine de la corvée.
+
+Valentine, qui depuis huit jours était devenue singulièrement rusée,
+renferma sa joie.
+
+Le lendemain, dès que les roues qui emportaient la calèche de la comtesse
+eurent rayé le sable de l'avenue, Valentine courut demander à sa
+grand'mère la permission d'aller passer la journée à la ferme avec
+Athénaïs.
+
+Elle se prétendit invitée par sa jeune compagne à manger un gâteau sur
+l'herbe. À peine eut-elle parlé de gâteau qu'elle frémit, car la vieille
+marquise fut aussitôt tentée d'être de la partie; mais l'éloignement et la
+chaleur l'y firent renoncer.
+
+Valentine monta à cheval, mit pied à terre à quelque distance de la
+ferme, renvoya son domestique et sa monture, et prit sa volée, comme une
+tourterelle, le long des buissons fleuris qui conduisaient à Grangeneuve.
+
+
+
+
+XIII.
+
+
+Elle avait trouvé moyen, la veille, de faire avertir Louise de sa visite;
+aussi toute la ferme était en joie et en ordre pour la recevoir. Athénaïs
+avait mis des fleurs nouvelles dans des vases de verre bleu. Bénédict
+avait taillé les arbres du jardin, ratissé les allées, réparé les bancs.
+Madame Lhéry avait confectionné elle-même la plus belle galette qui se
+fût vue de mémoire de ménagère. M. Lhéry avait fait sa barbe et tiré le
+meilleur de son vin. Ce furent des cris de joie et de surprise quand
+Valentine entra toute seule et sans bruit dans la salle. Elle embrassa
+comme une folle la mère Lhéry, qui lui faisait de grandes révérences; elle
+serra la main de Bénédict avec vivacité; elle folâtra comme un enfant avec
+Athénaïs; elle se pendit au cou de sa sœur. Jamais Valentine ne s'était
+sentie si heureuse; loin des regards de sa mère, loin de la roideur
+glaciale qui pesait sur tous ses pas, il lui semblait respirer un air plus
+libre, et, pour la première fois depuis qu'elle était née, vivre de toute
+sa vie. Valentine était une bonne et douce nature; le ciel s'était trompé
+en envoyant cette âme simple et sans ambition habiter les palais et
+respirer l'atmosphère des cours. Nulle n'était moins faite pour la vie
+d'apparat, pour les triomphes de la vanité. Ses plaisirs étaient, au
+contraire, tout modestes, tout intérieurs; et plus on lui faisait un
+crime de s'y livrer, plus elle aspirait à cette simple existence qui lui
+semblait être la terre promise. Si elle désirait se marier, c'était afin
+d'avoir un ménage, des enfants, une vie retirée. Son cœur avait besoin
+d'affections immédiates, peu nombreuses, peu variées. À nulle femme la
+vertu ne semblait devoir être plus facile.
+
+Mais le luxe qui l'environnait, qui prévenait ses moindres besoins, qui
+devinait jusqu'à ses fantaisies, lui interdisait les petits soins du
+ménage. Avec vingt laquais autour d'elle, c'eût été un ridicule et presque
+une apparence de parcimonie que de se livrer à l'activité de la vie
+domestique. À peine lui laissait-on le soin de sa volière, et l'on eût pu
+facilement préjuger du caractère de Valentine en voyant avec quel amour
+elle s'occupait minutieusement de ces petites créatures.
+
+Lorsqu'elle se vit à la ferme, entourée de poules, de chiens de chasse, de
+chevreaux; lorsqu'elle vit Louise filant au rouet, madame Lhéry faisant
+la cuisine, Bénédict raccommodant des filets, il lui sembla être là dans
+la sphère pour laquelle elle était créée. Elle voulut aussi avoir son
+occupation, et, à la grande surprise d'Athénaïs, au lieu d'ouvrir le piano
+ou de lui demander une bande de sa broderie, elle se mit à tricoter un
+bas gris qu'elle trouva sur une chaise. Athénaïs s'étonna beaucoup de sa
+dextérité, et lui demanda si elle savait pour qui elle travaillait avec
+tant d'ardeur.
+
+--Pour qui? dit Valentine. Moi, je n'en sais rien; c'est pour quelqu'un de
+vous toujours; pour toi, peut-être?
+
+--Pour moi ces bas gris! dit Athénaïs avec dédain.
+
+--Est-ce pour toi, ma bonne sœur? demanda Valentine à Louise.
+
+--Cet ouvrage, dit Louise, j'y travaille quelquefois; mais c'est maman
+Lhéry qui l'a commencé. Pour qui? je n'en sais rien non plus.
+
+--Et si c'était pour Bénédict? dit Athénaïs en regardant Valentine avec
+malice.
+
+Bénédict leva la tête et suspendit son travail pour examiner ces deux
+femmes en silence.
+
+Valentine avait un peu rougi; mais se remettant aussitôt:
+
+--Eh bien! si c'est pour Bénédict, répondit-elle, c'est bon; j'y
+travaillerai de bon cœur.
+
+Elle leva les yeux en riant vers sa jeune compagne. Athénaïs était pourpre
+de dépit. Je ne sais quel sentiment d'ironie et de méfiance venait
+d'entrer dans son cœur.
+
+--Ah! ah! dit avec une franchise étourdie la bonne Valentine, cela semble
+ne pas te faire trop de plaisir. Au fait, j'ai tort, Athénaïs; je vais là
+sur tes brisées, j'usurpe des droits qui t'appartiennent. Allons, allons,
+prends vite cet ouvrage, et pardonne-moi d'avoir mis la main au trousseau.
+
+--Mademoiselle Valentine, dit Bénédict poussé par un sentiment cruel pour
+sa cousine, si vous ne regrettez pas de travailler pour le plus humble de
+vos vassaux, continuez, je vous en prie. Les jolis doigts de ma cousine
+n'ont jamais touché de fil aussi rude et d'aiguilles aussi lourdes.
+
+Une larme roula dans les cils noirs d'Athénaïs. Louise lança un regard
+de reproche à Bénédict. Valentine, étonnée, les regarda tous trois
+alternativement, cherchant à comprendre ce mystère.
+
+Ce qui avait fait le plus de mal à la jeune fermière dans les paroles de
+son cousin, ce n'était pas tant le reproche de frivolité (elle y était
+habituée) que le ton de soumission et de familiarité en même temps envers
+Valentine. Elle savait bien, en gros, l'histoire de leur connaissance, et
+jusque-là elle n'avait point songé à s'en alarmer. Mais elle ignorait
+quel rapide progrès avait fait entre eux une intimité qui ne se serait
+jamais formée dans des circonstances ordinaires. Elle s'émerveillait
+douloureusement d'entendre Bénédict, naturellement si rebelle, si
+hostile aux prétentions de la noblesse, s'intituler l'humble vassal de
+mademoiselle de Raimbault. Quelle révolution s'était donc opérée dans ses
+idées? Quelle puissance Valentine exerçait-elle déjà sur lui?
+
+Louise, voyant la tristesse sur tous les visages, proposa une partie de
+pèche sur le bord de l'Indre, en attendant le dîner. Valentine, qui se
+sentait instinctivement coupable envers Athénaïs, passa amicalement son
+bras sous le sien, et se mit à courir avec elle à travers la prairie.
+Affectueuse et franche comme elle était, elle réussit bientôt à dissiper
+le nuage qui s'était élevé dans l'âme de la jeune fille. Bénédict, chargé
+de son filet et couvert de sa blouse, les suivit avec Louise, et bientôt
+tous les quatre arrivèrent sur les rives bordées de lotos et de saponaires.
+
+Bénédict jeta l'épervier. Il était adroit et robuste. Dans les exercices
+du corps on trouvait en lui la force, la hardiesse et la grâce rustique du
+paysan. C'étaient des qualités qu'Athénaïs n'appréciait pas, communes à
+tous ceux qui l'entouraient; mais Valentine s'en étonnait comme de choses
+surnaturelles, et elle en faisait volontiers à ce jeune homme un point de
+supériorité sur les hommes qu'elle connaissait. Elle s'effrayait de le
+voir se hasarder sur des saules vermoulus qui se penchaient sur l'eau et
+craquaient sous le pied; et lorsqu'elle le voyait échapper, par un bond
+nerveux, à une chute certaine, atteindre avec adresse et sang-froid à
+de petites places unies que l'herbe et les joncs semblaient devoir lui
+cacher, elle sentait son cœur battre d'une émotion indéfinissable, comme
+il arrive chaque fois que nous voyons accomplir bravement une œuvre
+périlleuse ou savante.
+
+Après avoir pris quelques truites, Louise et Valentine s'élançant avec
+enfantillage sur l'épervier tout ruisselant, et s'emparant du butin avec
+des cris de joie, tandis qu'Athénaïs, craignant de salir ses doigts, ou
+gardant rancune à son cousin, se cachait boudeuse à l'ombre des aunes,
+Bénédict, accablé de chaleur, s'assit sur un frêne équarri grossièrement
+et jeté d'un bord à l'autre en guise de pont. Éparses sur la fraîche
+pelouse de la rive, les trois femmes s'occupaient diversement. Athénaïs
+cueillait des fleurs, Louise jetait mélancoliquement des feuilles dans le
+courant, et Valentine, moins habituée à l'air, au soleil et à la marche,
+sommeillait à demi, cachée, à ce qu'elle croyait, par les hautes tiges de
+la prêle de rivière. Ses yeux, qui errèrent longtemps sur les brillantes
+gerçures de l'eau et sur un rayon de soleil qui se glissait parmi les
+branches, vinrent par hasard se reposer sur Bénédict, qu'elle découvrait
+en entier à dix pas devant elle, assis les jambes pendantes sur le pont
+élastique.
+
+Bénédict n'était pas absolument dépourvu de beauté. Son teint était d'une
+pâleur bilieuse; ses yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front
+était vaste et d'une extrême pureté. Par un prestige attaché peut-être
+aux hommes doués de quelque puissance morale, les regards s'habituaient
+peu à peu aux défauts de sa figure pour n'en plus voir que les
+beautés; car certaines laideurs sont dans ce cas, et celle de Bénédict
+particulièrement. Son teint blême et uni avait une apparence de calme
+qui inspirait comme un respect d'instinct pour cette âme dont aucune
+altération extérieure ne trahissait les mouvements. Ces yeux, où la
+prunelle pâle nageait dans un émail blanc et vitreux, avaient une
+expression vague et mystérieuse qui devait piquer la curiosité de tout
+observateur. Mais ils auraient désespéré toute la science de Lavater; ils
+semblaient lire profondément dans ceux d'autrui, et leur immobilité était
+métallique quand ils avaient à se méfier d'un examen indiscret. Une femme
+n'en pouvait soutenir l'éclat quand elle était belle; un ennemi n'y
+pouvait surprendre le secret d'aucune faiblesse. C'était un homme qu'on
+pouvait toujours regarder sans le trouver au-dessous de lui-même, un
+visage qui pouvait s'abandonner à la distraction, sans enlaidir comme la
+plupart des autres, une physionomie qui attirait comme l'aimant. Aucune
+femme ne le voyait avec indifférence, et si la bouche le dénigrait parfois,
+l'imagination n'en perdait pas aisément l'empreinte; personne ne le
+rencontrait pour la première fois sans le suivre des yeux aussi longtemps
+que possible; aucun artiste ne pouvait le voir sans en admirer la
+singularité et sans désirer la reproduire.
+
+Lorsque Valentine le regarda, il était plongé dans une de ces rêveries
+profondes qui semblaient lui être familières. La teinte du feuillage qui
+l'abritait envoyait à son large front un reflet verdâtre; et ses yeux
+fixés sur l'eau semblaient ne saisir aucun objet. Le fait est qu'ils
+saisissaient parfaitement l'image de Valentine réfléchie dans l'onde
+immobile. Il se plaisait à cette contemplation dont l'objet s'évanouissait
+chaque fois qu'une brise légère ridait la surface du miroir; puis l'image
+gracieuse se reformait peu à peu, flottait d'abord incertaine et vague,
+et se fixait enfin belle et limpide sur la masse cristalline. Bénédict
+ne pensait pas; il contemplait, il était heureux, et c'est dans ces
+moments-là qu'il était beau.
+
+Valentine avait toujours entendu dire que Bénédict était laid. Dans les
+idées de la province, où, suivant la spirituelle définition de M. de
+Stendhal, un _bel homme_ est toujours gros et rouge, Bénédict était le
+plus disgracié des jeunes gens. Valentine n'avait jamais regardé Bénédict
+avec attention; elle avait conservé le souvenir de l'impression qu'elle
+avait reçue en le voyant pour la première fois; cette impression n'était
+pas favorable. Depuis quelques instants seulement elle commençait à lui
+trouver un charme inexprimable. Plongée elle-même dans une rêverie où
+nulle réflexion précise ne trouvait place, elle se laissait aller à cette
+dangereuse curiosité qui analyse et qui compare. Elle trouvait une immense
+différence entre Bénédict et M. de Lansac. Elle ne se demandait pas à
+l'avantage duquel était cette différence; seulement elle la constatait.
+Comme M. de Lansac était beau et qu'il était son fiancé, elle ne
+s'inquiétait pas du résultat de cette contemplation imprudente; elle ne
+pensait pas qu'il pouvait en sortir vaincu.
+
+Et c'est pourtant ce qui arriva; Bénédict, pâle, fatigué, pensif, les
+cheveux en désordre; Bénédict, vêtu d'habits grossiers et couvert de vase,
+le cou nu et hâlé; Bénédict, assis négligemment au milieu de cette belle
+verdure, au-dessus de ces belles eaux; Bénédict, qui regardait Valentine à
+l'insu de Valentine, et qui souriait de bonheur et d'admiration; Bénédict
+alors était un homme; un homme des champs et de la nature, un homme dont
+la mâle poitrine pouvait palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant
+lui-même dans la contemplation de ce que Dieu a créé de plus beau. Je ne
+sais quelles émanations magnétiques nageaient dans l'air embrasé autour de
+lui; je ne sais quelles émotions mystérieuses, indéfinies, involontaires,
+firent tout d'un coup battre le cœur ignorant et pur de la jeune comtesse.
+
+M. de Lansac était un dandy régulièrement beau, parfaitement spirituel,
+parlant au mieux, riant à propos, ne faisant jamais rien hors de place;
+son visage ne faisait jamais un pli, pas plus que sa cravate; sa toilette,
+on le voyait dans les plus petits détails, était pour lui une affaire
+aussi importante, un devoir aussi sacré que les plus hautes délibérations
+de la diplomatie. Jamais il n'avait rien admiré, ou du moins il n'admirait
+plus rien désormais; car il avait vu les plus grands potentats de l'Europe,
+il avait contemplé froidement les plus hautes têtes de la société;
+il avait plané dans la région culminante du monde, il avait discuté
+l'existence des nations entre le dessert et le café. Valentine l'avait
+toujours vu dans le monde, en tenue, sur ses gardes, exhalant des parfums
+et ne perdant pas une ligne de sa taille. En lui, elle n'avait jamais
+aperçu l'homme; le matin, le soir, M. de Lansac était toujours le même. Il
+se levait secrétaire d'ambassade, il se couchait secrétaire d'ambassade;
+il ne rêvait jamais; il ne s'oubliait jamais devant personne jusqu'à
+commettre l'inconvenance de méditer; il était impénétrable comme Bénédict,
+mais avec cette différence qu'il n'avait rien à cacher, qu'il ne possédait
+pas une volonté individuelle, et que son cerveau ne renfermait que les
+niaiseries solennelles de la diplomatie. Enfin M. de Lansac, homme sans
+passion généreuse, sans jeunesse morale, déjà usé et flétri au dedans par
+le commerce du monde, incapable d'apprécier Valentine, la louant sans
+cesse et ne l'admirant jamais, n'avait, dans aucun moment, excité en
+elle un de ces mouvements rapides, irrésistibles, qui transforment, qui
+éclairent, qui entraînent avec impétuosité vers une existence nouvelle.
+
+Imprudente Valentine! Elle savait si peu ce que c'est que l'amour,
+qu'elle croyait aimer son fiancé; non pas, il est vrai, avec passion,
+mais de toute sa puissance d'aimer.
+
+Parce que cet homme ne lui inspirait rien, elle croyait son cœur incapable
+d'éprouver davantage; elle ressentait déjà l'amour à l'ombre de ces
+arbres. Dans cet air chaud et vif son sang commençait à s'éveiller;
+plusieurs fois, en regardant Bénédict, elle sentit comme une ardeur
+étrange monter de son cœur à son front, et l'ignorante fille ne comprit
+point ce qui l'agitait ainsi. Elle ne s'en effraya pas: elle était fiancée
+à M. de Lansac, Bénédict était fiancé à sa cousine. C'étaient là de belles
+raisons; mais Valentine, habituée à regarder ses devoirs comme faciles à
+remplir, ne croyait pas qu'un sentiment mortel à ces devoirs pût naître en
+elle.
+
+
+
+
+XIV.
+
+
+Bénédict regardait d'abord l'image de Valentine avec calme; peu à peu une
+sensation pénible, plus prompte et plus vive que celle qu'elle éprouvait
+elle-même, le força de changer de place et d'essayer de s'en distraire. Il
+reprit ses filets et les jeta de nouveau, mais il ne put rien prendre; il
+était distrait. Ses yeux ne pouvaient pas se détacher de ceux de Valentine;
+soit qu'il se penchât sur l'escarpement de la rivière, soit qu'il se
+hasardât sur les pierres tremblantes ou sur les grès polis et glissants,
+il surprenait toujours le regard de Valentine qui l'épiait, qui le couvait
+pour ainsi dire avec sollicitude. Valentine ne savait pas dissimuler, elle
+ne croyait pas en cette circonstance avoir le moindre motif pour le faire;
+Bénédict palpitait fortement sous ce regard si naïf et si affectueux.
+Il était fier pour la première fois de sa force et de son courage. Il
+traversa une écluse que le courant franchissait avec furie, en trois sauts
+il fut à l'autre bord. Il se retourna; Valentine était pâle: Bénédict se
+gonfla d'orgueil.
+
+Et puis, comme elles revenaient à la ferme par un long détour à travers
+les prés, et marchaient toutes trois devant lui, il réfléchit un peu. Il
+se dit que de toutes les folies qu'il pût faire, la plus misérable, la
+plus fatale au repos de sa vie, serait d'aimer mademoiselle de Raimbault.
+Mais l'aimait-il donc?
+
+--Non! se dit Bénédict en haussant les épaules, je ne suis pas si fou;
+cela n'est pas. Je l'aime aujourd'hui, comme je l'aimais hier, d'une
+affection toute fraternelle, toute paisible...
+
+Il ferma les yeux sur tout le reste, et, rappelé par un regard de
+Valentine, il doubla le pas et se rapprocha d'elle, résolu de savourer le
+charme qu'elle savait répandre autour d'elle, et qui _ne pouvait pas_ être
+dangereux.
+
+La chaleur était si forte que ces trois femmes délicates furent forcées
+de s'asseoir en chemin. Elles se mirent au frais dans un enfoncement qui
+avait été un bras de la rivière, et qui, desséché depuis peu, nourrissait
+une superbe végétation d'osiers et de fleurs sauvages. Bénédict, écrasé
+sous le poids de son filet garni de plomb, se jeta par terre à quelques
+pas d'elles. Mais au bout de cinq minutes toutes trois étaient autour de
+lui, car toutes trois l'aimaient: Louise avec une ardente reconnaissance à
+cause de Valentine, Valentine (au moins elle le croyait) à cause de Louise,
+et Athénaïs à cause d'elle-même.
+
+Mais elles ne furent pas plus tôt installées auprès de lui, alléguant
+qu'il y avait là plus d'ombrage, que Bénédict se traîna plus près de
+Valentine, sous prétexte que le soleil gagnait de l'autre côté. Il avait
+mis le poisson dans son mouchoir, et s'essuyait le front avec sa cravate.
+
+--Cela doit être agréable, lui dit Valentine en le raillant, une cravate
+de taffetas! J'aimerais autant une poignée de ces feuilles de houx.
+
+--Si vous étiez une personne humaine, vous auriez pitié de moi au lieu de
+me critiquer, répondit Bénédict.
+
+--Voulez-vous mon fichu? dit Valentine; je n'ai que cela à vous offrir.
+
+Bénédict tendit la main sans répondre. Valentine détacha le foulard
+qu'elle avait autour du cou.
+
+--Tenez, voici mon mouchoir, dit Athénaïs vivement, en jetant à Bénédict
+un petit carré de batiste brodé et garni de dentelle.
+
+--Votre mouchoir n'est bon à rien, répondit Bénédict en s'emparant de
+celui de Valentine avant qu'elle eût songé à le lui retirer.
+
+Il ne daigna même pas ramasser celui de sa cousine, qui tomba sur l'herbe
+à côté de lui. Athénaïs, blessée au cœur, s'éloigna et reprit en boudant
+le chemin de la ferme. Louise, qui comprenait son chagrin, courut après
+elle pour la consoler, pour lui démontrer combien cette jalousie était
+une ridicule pensée; et, pendant ce temps, Bénédict et Valentine, qui ne
+s'apercevaient de rien, restèrent seuls dans la ravine, à deux pas l'un
+de l'autre, Valentine assise et feignant de jouer avec des pâquerettes,
+Bénédict couché, pressant ce mouchoir brûlant sur son front, sur son cou,
+sur sa poitrine, et regardant Valentine, d'un regard dont elle sentait le
+feu sans oser le voir.
+
+Elle resta ainsi sous le charme de ce fluide électrique qui à son âge et à
+celui de Bénédict, avec des cœurs si neufs, des imaginations si timides et
+des sens dont rien n'a émoussé l'ardeur, a tant de puissance et de magie!
+Ils ne se dirent rien, ils n'osèrent échanger ni un sourire ni un mot.
+Valentine resta fascinée à sa place, Bénédict s'oublia dans la sensation
+d'un bonheur impétueux, et, lorsque la voix de Louise les rappela, ils
+quittèrent à regret ce lieu où l'amour venait de parler secrètement, mais
+énergiquement, au cœur de l'un et de l'autre,
+
+Louise revint vers eux.
+
+--Athénaïs est fâchée, leur dit-elle. Bénédict, vous la traitez mal; vous
+n'êtes pas généreux. Valentine, dites-le-lui, ma chérie. Engagez-le à
+mieux reconnaître l'affection de sa cousine.
+
+Une sensation de froid gagna le cœur de Valentine. Elle ne comprit rien au
+sentiment de douleur inouïe qui s'empara d'elle à cette pensée. Cependant
+elle maîtrisa vite ce mouvement, et regardant Bénédict avec surprise:
+
+--Vous avez donc affligé Athénaïs? lui dit-elle dans la sincérité de son
+âme; je ne m'en suis pas aperçue. Que lui avez-vous donc dit?
+
+--Eh! rien, dit Bénédict en haussant les épaules; elle est folle!
+
+--Non! elle n'est pas folle, dit Louise avec sévérité, c'est vous qui êtes
+dur et injuste. Bénédict, mon ami, ne troublez pas ce jour, si doux pour
+moi, par une faute nouvelle. Le chagrin de notre jeune amie détruit mon
+bonheur et celui de Valentine.
+
+--C'est vrai, dit Valentine en passant son bras sous celui de Bénédict à
+l'exemple de Louise, qui l'entraînait de l'autre côté. Allons rejoindre
+cette pauvre enfant, et, si vous avez eu en effet des torts envers elle,
+réparez-les, afin que nous soyons toutes heureuses aujourd'hui.
+
+Bénédict tressaillit brusquement dès qu'il sentit le bras de Valentine se
+glisser sous le sien. Il le pressa insensiblement contre sa poitrine, et
+finit par l'y tenir si bien qu'elle n'eût pas pu le retirer sans avoir
+l'air de s'apercevoir de son émotion. Il valait mieux feindre d'être
+insensible à ces pulsations violentes qui soulevaient le sein du jeune
+homme. D'ailleurs, Louise les entraînait vers Athénaïs, qui se faisait une
+malice de doubler le pas pour se faire suivre. Qu'elle se doutait peu, la
+pauvre fille, de la situation de son fiancé! Palpitant, ivre de joie entre
+ces deux sœurs, l'une qu'il avait aimée, l'autre qu'il allait aimer;
+Louise qui la veille lui faisait éprouver encore quelques réminiscences
+d'un amour à peine guéri, Valentine qui commençait à l'enivrer de toutes
+les ardeurs d'une passion nouvelle; Bénédict ne savait pas trop encore
+vers qui allait son cœur, et s'imaginait par instants que c'était vers
+toutes les deux, tant on est riche d'amour à vingt ans! Et toutes deux
+l'entraînaient pour qu'il mît aux pieds d'une autre ce pur hommage que
+chacune d'elles peut-être regrettait de ne pouvoir accepter. Pauvres
+femmes! pauvre société où le cœur n'a de véritables jouissances que dans
+l'oubli de tout devoir et de toute raison!
+
+Au détour d'un chemin Bénédict s'arrêta tout à coup, et, pressant leurs
+mains dans chacune des siennes, il les regarda alternativement, Louise
+d'abord avec une amitié tendre, Valentine ensuite avec moins d'assurance
+et plus de vivacité.
+
+--Vous voulez donc, leur dit-il, que j'aille apaiser les caprices de cette
+petite fille? Eh bien! pour vous faire plaisir j'irai; mais vous m'en
+saurez gré, j'espère!
+
+--Comment faut-il que nous vous poussions à une chose que votre conscience
+devrait vous dicter? lui dit Louise.
+
+Bénédict sourit et regarda Valentine.
+
+--En effet, dit celle-ci avec un trouble mortel, n'est-elle pas digne de
+votre affection? n'est-elle pas la femme que vous devez épouser?
+
+Un éclair passa sur le large front de Bénédict. Il laissa tomber la main
+de Louise, et gardant un instant encore celle de Valentine qu'il pressa
+insensiblement:
+
+--Jamais! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel, comme pour y
+enregistrer son serment en présence de ces deux témoins.
+
+Puis son regard sembla dire à Louise:--Jamais cet amour n'entrera dans
+un cœur où vous avez régné. À Valentine:--Jamais; car vous y régnerez
+éternellement.
+
+Et il se mit à courir après Athénaïs, laissant les deux sœurs confondues
+de surprise.
+
+Il faut l'avouer, ce mot _jamais_ fit une telle impression sur Valentine
+qu'il lui sembla qu'elle allait tomber. Jamais joie aussi égoïste, aussi
+cruelle, n'envahit de force le sanctuaire d'une âme généreuse.
+
+Elle resta un instant sans pouvoir se remettre; puis, s'appuyant sur le
+bras de sa sœur, sans songer, l'ingénue, que le tremblement de son corps
+était facile à apercevoir:
+
+--Qu'est-ce donc que cela veut dire? lui demanda-t-elle.
+
+Mais Louise était si absorbée elle-même dans ses pensées qu'elle se fit
+répéter deux fois cette question sans l'entendre. Enfin elle répondit
+qu'elle n'y comprenait rien.
+
+Bénédict atteignit sa cousine en trois sauts, et passant un bras autour de
+sa taille:
+
+--Vous êtes fâchée? lui dit-il.
+
+--Non, répondit la jeune fille d'un ton qui exprimait qu'elle l'était
+beaucoup.
+
+--Vous êtes une enfant, lui dit Bénédict; vous doutez toujours de mon
+amitié.
+
+--Votre amitié? dit Athénaïs avec dépit; je ne vous la demande pas.
+
+--Ah! vous la repoussez donc? Alors...
+
+Bénédict s'éloigna de quelques pas. Athénaïs se laissa tomber, pâle et ne
+respirant plus, sur un vieux saule au bord du chemin.
+
+Aussitôt Bénédict se rapprocha; il ne l'aimait pas assez pour vouloir
+entrer en discussion avec elle; il valait mieux profiter de son émotion
+que de perdre le temps à se justifier.
+
+--Voyons, ma cousine, lui dit-il d'un ton sévère qui dominait entièrement
+la pauvre Athénaïs, voulez-vous cesser de me bouder?
+
+--Est-ce donc moi qui boude? répondit-elle en fondant en larmes.
+
+Bénédict se pencha vers elle, et déposa un baiser sur un cou frais et
+blanc que n'avait point rougi le hâle des champs. La jeune fermière frémit
+de plaisir et se jeta dans les bras de son cousin. Bénédict éprouva un
+cruel malaise. Athénaïs était, à coup sûr, une fort belle personne; de
+plus, elle l'aimait, et, se croyant destinée à lui, elle le lui montrait
+ingénument. Il était bien difficile à Bénédict de se garantir d'un certain
+amour-propre et d'une sensation de plaisir toute physique en recevant ses
+caresses. Cependant sa conscience lui ordonnait de repousser toute pensée
+d'union avec cette jeune personne; car il sentait que son cœur était à
+jamais enchaîné ailleurs.
+
+Il se hâta donc de se lever et d'entraîner Athénaïs vers ses deux
+compagnes, après l'avoir embrassée. C'est ainsi que se terminaient toutes
+leurs querelles. Bénédict, qui ne voulait pas, qui ne pouvait pas dire
+sa pensée, évitait toute explication, et, au moyen de quelques marques
+d'amitié, réussissait toujours à apaiser la crédule Athénaïs.
+
+En rejoignant Louise et Valentine, la fiancée de Bénédict se jeta au cou
+de cette dernière avec effusion. Son cœur facile et bon abjura sincèrement
+toute rancune, et Valentine, en lui rendant ses caresses, sentit comme un
+remords s'élever en elle.
+
+Néanmoins, la gaieté qui se peignait sur les traits de Bénédict les
+entraîna toutes trois. Bientôt elles rentrèrent à la ferme, rieuses et
+folâtres. Le dîner n'étant pas prêt, Valentine voulut faire le tour de
+la ferme, visiter les bergeries, les vaches, le pigeonnier. Bénédict
+s'occupait peu de tout cela, et cependant il aurait su bon gré à sa
+fiancée de s'en occuper. Lorsqu'il vit mademoiselle de Raimbault entrer
+dans les étables, courir après les jeunes agneaux, les prendre dans ses
+bras, caresser toutes les bestioles favorites de madame Lhéry, donner
+même à manger, sur sa main blanche, aux grands bœufs de trait qui la
+regardaient d'un air hébété, il sourit d'une pensée flatteuse et cruelle
+qui lui vint: c'est que Valentine semblait bien mieux faite qu'Athénaïs
+pour être sa femme; c'est qu'il y avait eu erreur dans la distribution des
+rôles, et que Valentine, bonne et franche fermière, lui aurait fait aimer
+la vie domestique.
+
+--Que n'est-elle la fille de madame Lhéry! se dit-il; je n'aurais jamais
+eu l'ambition d'apprendre, et même encore aujourd'hui je renoncerais à la
+vaine rêverie de jouer un rôle dans le monde. Je me ferais paysan avec
+joie; j'aurais une existence utile, positive; avec Valentine, au fond de
+cette belle vallée, je serais poëte et laboureur: poëte pour l'admirer,
+laboureur pour la servir. Ah! que j'oublierais facilement la foule qui
+bourdonne au sein des villes!
+
+Il se livrait à ces pensées en suivant Valentine au travers des granges
+dont elle se plaisait à respirer l'odeur saine et champêtre. Tout d'un
+coup elle lui dit en se retournant vers lui:
+
+--Je crois vraiment que j'étais née pour être fermière! Oh! que j'aurais
+aimé cette vie simple et ces calmes occupations de tous les jours!
+J'aurais fait tout moi-même comme madame Lhéry; j'aurais élevé les plus
+beaux troupeaux du pays; j'aurais eu de belles poules huppées et des
+chèvres que j'aurais menées brouter dans les buissons. Si vous saviez
+combien de fois dans les salons, au milieu des fêtes, ennuyée du bruit de
+cette foule, je me suis prise à rêver que j'étais une gardeuse de moutons,
+assise au coin d'un pré! mais l'orchestre m'appelait dans la cohue, mais
+mon rêve était l'histoire du pot au lait!
+
+Appuyé contre un râtelier, Bénédict l'écoutait avec attendrissement; car
+elle venait de répondre tout haut, par une liaison d'idées sympathiques,
+aux vœux qu'il avait formés tout bas.
+
+Ils étaient seuls. Bénédict voulut se hasarder à poursuivre ce rêve.
+
+--Mais s'il vous avait fallu épouser un paysan? lui dit-il.
+
+--Au temps où nous vivons, répondit-elle, il n'y a plus de paysans. Ne
+recevons-nous pas la même éducation dans presque toutes les classes?
+Athénaïs n'a-t-elle pas plus de talents que moi? Un homme comme vous
+n'est-il pas très-supérieur par ses connaissances à une femme comme moi?
+
+--N'avez-vous pas les préjugés de la naissance? reprit Bénédict.
+
+--Mais je me suppose fermière; je n'aurais pas pu les avoir.
+
+--Ce n'est pas une raison; Athénaïs est née fermière, et elle est bien
+fâchée de n'être pas née comtesse.
+
+--Oh! qu'à sa place je m'en réjouirais, au contraire! dit-elle avec
+vivacité.
+
+Et elle resta pensive, appuyée sur la crèche, vis-à-vis de Bénédict, les
+yeux fixés à terre, et ne songeant pas qu'elle venait de lui dire des
+choses qu'il aurait payées de son sang.
+
+Bénédict s'enivra longtemps des images folles et flatteuses que cet
+entretien venait d'éveiller. Sa raison s'endormit dans ce doux silence, et
+toutes les idées riantes et trompeuses prirent la volée. Il se vit maître,
+époux et fermier dans la Vallée-Noire. Il vit dans Valentine sa compagne,
+sa ménagère, sa plus belle propriété. Il rêva tout éveillé, et deux ou
+trois fois il s'abusa au point d'être près de l'aller presser dans ses
+bras. Quand le bruit des voix l'avertit de l'approche de Louise et
+d'Athénaïs, il s'enfuit par un côté opposé, et courut se cacher dans un
+coin obscur de la grange, derrière les meules de blé. Là il pleura comme
+un enfant, comme une femme, comme il ne se souvenait pas d'avoir pleuré;
+il pleura ce rêve qui venait de l'enlever un instant au monde existant, et
+qui lui avait donné plus de joie en quelques minutes d'illusion qu'il n'en
+avait goûté dans toute une vie de réalité. Quand il eut essuyé ses larmes,
+quand il revit Valentine, toujours sereine et douce, interrogeant son
+visage avec une muette sollicitude, il fut heureux encore: il se dit qu'il
+y avait plus de bonheur et de gloire à être aimé en dépit des hommes et de
+la destinée qu'à obtenir sans peine et sans péril une affection légitime.
+Il se plongea jusqu'au cou dans cette mer trompeuse de souhaits et de
+chimères; il retomba dans son rêve. À table, il se plaça auprès de
+Valentine; il s'imagina qu'elle était la maîtresse chez lui. Comme elle
+aimait volontiers à se charger de tout l'embarras du service, elle
+découpait, faisait les portions et se plaisait à être utile à tous.
+Bénédict la regardait d'un air stupide de joie; il lui tendait son
+assiette, ne lui adressait plus une seule de ces politesses d'usage qui
+rapellent à chaque instant les conventions et les distances, et, quand il
+voulait qu'elle lui servît de quelque mets, il lui disait en tendant son
+assiette:
+
+--À moi, madame la fermière!
+
+Quoiqu'on bût le vin du cru à la ferme, M. Lhéry avait en réserve pour les
+grandes occasions, d'excellent champagne; mais personne n'y fit honneur.
+L'ivresse morale était assez forte. Ces êtres jeunes et sains n'avaient
+pas besoin d'exciter leurs nerfs et de fouetter leur sang. Après le dîner
+ils jouèrent à se cacher et à se poursuivre dans les prés. M. et Mme Lhéry
+eux-mêmes, libres enfin des soins de la journée, se mirent de la partie.
+On y admit encore une jolie servante de ferme et les enfants du métayer.
+Bientôt la prairie ne retentit plus que de rires et de cris joyeux. Ce fut
+le dernier coup pour la raison de Bénédict. Poursuivre Valentine, ralentir
+sa course pour la laisser fuir devant lui et la forcer de s'égarer dans
+les buissons, puis fondre sur elle à l'improviste, s'amuser de ses cris,
+de ses ruses, la joindre enfin et n'oser la toucher, mais voir son sein
+agité, ses joues vermeilles et ses yeux humides, c'en était trop pour un
+seul jour.
+
+Athénaïs, remarquant en elle-même ces fréquentes absences de Bénédict et
+de Valentine, et voulant faire courir après elle, proposa de bander les
+yeux au poursuivant. Elle serra malicieusement le mouchoir à Bénédict,
+s'imaginant qu'il ne pourrait plus choisir sa proie; mais Bénédict s'en
+souciait bien! L'instinct de l'amour, ce charme puissant et magique qui
+fait reconnaître à l'amant l'air où sa maîtresse a passé, le guidait aussi
+bien que ses yeux; il atteignait toujours Valentine, et, plus heureux qu'à
+l'autre jeu, il pouvait la saisir dans ses bras, et, feignant de ne pas la
+reconnaître, l'y garder longtemps. Ces jeux-là sont la plus dangereuse
+chose du monde.
+
+Enfin la nuit vint, Valentine parla de se retirer; Bénédict était auprès
+d'elle, et ne sut pas dissimuler son chagrin.
+
+--Déjà! s'écria-t-il d'une grosse et rude manière qui porta jusqu'au fond
+du cœur de Valentine la conviction de la vérité.
+
+--Déjà! en effet, répondit-elle; cette journée m'a semblé bien courte.
+
+Et elle embrassa sa sœur; mais n'avait-elle songé qu'à Louise en le
+disant?
+
+On apprêta la carriole, Bénédict se promettait encore quelques instants de
+bonheur; mais l'arrangement des places trompa son attente. Louise se mit
+tout au fond pour n'être pas aperçue aux environs du château. Sa sœur se
+mit auprès d'elle. Athénaïs s'assit sur la banquette de devant, auprès
+de son cousin; il en eut tant d'humeur qu'il ne lui adressa pas un mot
+pendant toute la route.
+
+À l'entrée du parc, Valentine le pria d'arrêter à cause de Louise qui
+craignait toujours d'être vue malgré l'obscurité. Bénédict sauta à terre
+et l'aida à descendre. Tout était sombre et silencieux autour de cette
+riche demeure, que Bénédict eût voulu voir s'engloutir. Valentine embrassa
+sa sœur et Athénaïs, tendit la main à Bénédict, qui, cette fois, osa la
+baiser, et s'enfuit dans le parc. À travers la grille, Bénédict vit
+pendant quelques instants flotter sa robe blanche qui s'éloignait parmi
+les arbres; il aurait oublié toute la terre, si Athénaïs, l'appelant du
+fond de de la carriole, ne lui eût dit avec aigreur:
+
+--Eh bien! allez-vous nous laisser coucher ici?
+
+
+
+
+XV.
+
+
+Personne ne dormit à la ferme dans la nuit qui suivit cette journée.
+Athénaïs se trouva mal en rentrant; sa mère en conçut une vive inquiétude,
+et ne consentit à se coucher que pressée par les instances de Louise.
+Celle-ci s'engagea à passer la nuit dans la chambre de sa jeune compagne,
+et Bénédict se retira dans la sienne, où partagé entre la joie et le
+remords, il ne put goûter un instant de repos.
+
+Après la fatigue d'une attaque de nerfs, Athénaïs s'endormit profondément;
+mais bientôt les chagrins qui l'avaient torturée durant le jour se
+présentèrent dans les images de son sommeil, et elle se mit à pleurer
+amèrement. Louise, qui s'était assoupie sur une chaise, s'éveilla en
+sursaut en l'entendant sangloter; et se penchant vers elle, lui demanda
+avec affection la cause de ses larmes. N'en obtenant pas de réponse, elle
+s'aperçut qu'elle dormait et se hâta de l'arracher à cet état pénible.
+Louise était la plus compatissante personne du monde; elle avait tant
+souffert pour son compte, qu'elle sympathisait avec toutes les peines
+d'autrui. Elle mit en œuvre tout ce qu'elle possédait de douceur et de
+bonté pour consoler la jeune fille; mais celle-ci se jetant à son cou:
+
+--Pourquoi voulez-vous me tromper aussi? s'écria-t-elle; pourquoi
+voulez-vous prolonger une erreur qui doit cesser entièrement tôt ou tard?
+Mon cousin ne m'aime pas; il ne m'aimera jamais, vous le savez bien!
+Allons, convenez qu'il vous l'a dit.
+
+Louise était fort embarrassée de lui répondre. Après le _jamais_ qu'avait
+prononcé Bénédict (mot dont elle ne pouvait apprécier la valeur), elle
+n'osait pas répondre de l'avenir à sa jeune amie, dans la crainte de lui
+apprêter une déception. D'un autre côté, elle aurait voulu trouver un
+motif de consolation; car sa douleur l'affligeait sincèrement. Elle
+s'attacha donc à lui démontrer que si son cousin n'avait pas d'amour pour
+elle, du moins il n'était pas vraisemblable qu'il en eût pour aucune autre
+femme, et elle s'efforça de lui faire espérer qu'elle triompherait de sa
+froideur; mais Athénaïs n'écouta rien.
+
+--Non, non, ma chère demoiselle, répondit-elle en essuyant tout à coup
+ses larmes, il faut que j'en prenne mon parti; j'en mourrai peut-être de
+chagrin, mais enfin je ferai mon possible pour en guérir. Il est trop
+humiliant de se voir mépriser ainsi! J'ai bien d'autres aspirants! Si
+Bénédict croit qu'il était le seul dans le monde à me faire la cour,
+il se trompe. J'en connais qui ne me trouveront pas si indigne d'être
+recherchée. Il verra! il verra que je m'en vengerai, que je ne serai pas
+longtemps au dépourvu, que j'épouserai Georges Simonneau, ou Pierre Blutty,
+ou bien encore Blaise Moret! Il est vrai que je ne peux pas les souffrir.
+Oh! oui, je sens bien que je haïrai l'homme qui m'épousera à la place de
+Bénédict! Mais c'est lui qui l'aura voulu; et, si je suis une mauvaise
+femme, il en répondra devant Dieu!
+
+--Tout cela n'arrivera pas, ma chère enfant, reprit Louise; vous ne
+trouverez point parmi vos nombreux adorateurs un homme que vous puissiez
+comparer à Bénédict pour l'esprit, la délicatesse et les talents, comme,
+de son côté, il ne trouvera jamais une femme qui vous surpasse en beauté
+et en attachement...
+
+--Oh! pour cela, arrêtez, ma bonne demoiselle Louise, arrêtez; je ne suis
+pas aveugle, ni vous non plus. Il est bien facile de voir quand on a des
+yeux, et M. Bénédict ne se donne pas beaucoup de peine pour échapper aux
+nôtres. Rien n'a été si clair pour moi que sa conduite d'aujourd'hui. Ah!
+si ce n'était pas votre sœur, que je la haïrais!
+
+--Haïr Valentine! elle, votre compagne d'enfance, qui vous aime tant, qui
+est si loin d'imaginer ce que vous soupçonnez? Valentine, si amicale et si
+bienveillante de cœur, mais si fière par modestie! Ah! qu'elle souffrirait,
+Athénaïs, si elle pouvait deviner ce qui se passe en vous!
+
+--Ah! vous avez raison! dit la jeune filles en recommençant à pleurer; je
+suis bien injuste, bien impertinente de l'accuser d'une chose semblable!
+Je sais bien que si elle en avait la pensée, elle frémirait d'indignation.
+Eh bien! voilà ce qui me désespère pour Bénédict; voilà ce qui me révolte
+contre sa folie: c'est de le voir se rendre malheureux à plaisir.
+Qu'espère-t-il donc? quel égarement d'esprit le pousse à sa perte?
+Pourquoi faut-il qu'il s'éprenne de la femme qui ne pourra jamais être
+rien pour lui, tandis que sous sa main il y en a une qui lui apporterait
+jeunesse, amour, fortune? Ô Bénédict! Bénédict! quel homme êtes-vous donc?
+Et moi, quelle femme suis-je aussi, puisque je ne peux pas me faire aimer!
+Vous m'avez toutes trompée; vous m'avez dit que j'étais jolie, que j'avais
+des talents, que j'étais aimable et faite pour plaire. Vous m'avez trompée;
+vous voyez bien que je ne plais pas!
+
+Athénaïs passa ses mains dans ses cheveux noirs comme si elle eût voulu
+les arracher; mais son regard tomba sur la toilette de citronnier ouverte
+à côté de son lit, et le miroir lui donna un si formel démenti qu'elle se
+réconcilia un peu avec elle-même.
+
+--Vous êtes bien enfant! lui dit Louise. Comment pouvez-vous croire que
+Bénédict soit déjà épris de ma sœur, qu'il a vue trois fois?
+
+--Que trois fois! Oh! que trois fois!
+
+--Mettons-en quatre ou cinq, qu'importe! Certes, s'il l'aimait ce serait
+depuis peu; car, hier encore, il me disait que Valentine était la plus
+belle, la plus estimable des femmes...
+
+--Voyez-vous, la plus belle, la plus estimable...
+
+--Attendez donc. Il disait qu'elle était digne des hommages de toute la
+terre, et que son mari serait le plus heureux des hommes; et cependant,
+ajoutait-il, je crois que je pourrais vivre dix ans auprès d'elle sans en
+devenir amoureux, tant sa confiante franchise m'inspire de respect, tant
+son front pur et serein répand de calme autour d'elle!
+
+--Il disait cela hier?
+
+--Je vous le jure par l'amitié que j'ai pour vous.
+
+--Eh bien! oui; mais c'était hier! aujourd'hui tout cela est bien changé!
+
+--Croyez-vous donc que Valentine ait perdu le charme qui la rendait si
+imposante?
+
+--Peut-être en a-t-elle acquis d'autres; qui sait? l'amour vient si vite!
+Moi, il n'y a guère qu'un mois que j'aime mon cousin. Avant je ne l'aimais
+pas; je ne l'avais pas vu depuis qu'il était sorti du collège, et dans ce
+temps-là j'étais si jeune! Et puis je me souvenais de l'avoir vu si grand,
+si gauche, si embarrassé de ses bras trop longs de moitié pour ses
+manches! Mais quand je l'ai retrouvé si élégant, si aimable, ayant si
+bonne tournure, sachant tant de choses, et puis ayant ce regard un peu
+sévère qui lui sied si bien et qui fait que j'ai toujours peur de lui...
+oh! de ce moment-là je l'ai aimé, et je l'ai aimé tout d'un coup; du soir
+au matin mon cœur a été surpris. Qui empêche que Valentine n'ait pris le
+sien de même aujourd'hui? Elle est bien belle Valentine; elle a toujours
+l'esprit de dire ce qui est dans les idées de Bénédict. Il semble qu'elle
+devine ce qu'il a envie de lui entendre dire, et moi je fais tout le
+contraire. Où prend-elle cet esprit-là? Ah! c'est plutôt parce qu'il est
+disposé à admirer ce qu'elle dit. Et puis, quand ce ne serait qu'une
+fantaisie commencée ce matin, finie ce soir; quand demain il viendrait
+encore me tendre la main et me dire: «Faisons la paix;» je vois bien que
+je ne l'ai pas fixé, que je ne le fixerai pas. Voyez quelle belle vie
+j'aurais, étant sa femme, s'il me fallait toujours pleurer de rage,
+toujours sécher de jalousie! Non, non, il vaut mieux se faire une raison
+et y renoncer.
+
+--Eh bien! ma chère belle, dit Louise, puisque vous ne pouvez éloigner ce
+soupçon de votre esprit, il faut en avoir le cœur net. Demain je parlerai
+à Bénédict, je l'interrogerai franchement sur ses intentions, et, quelle
+que soit la vérité, vous en serez instruite. Vous sentez-vous ce courage?
+
+--Oui, répondit Athénaïs en l'embrassant; j'aime mieux savoir mon sort que
+de vivre dans de pareils tourments.
+
+--Prenez donc sur vous-même, lui dit Louise, d'essayer de vous reposer, et
+ne faites rien paraître demain de votre émotion. Puisque vous ne croyez
+pas devoir compter sur l'attachement de votre cousin, votre dignité de
+femme exige que vous fassiez bonne contenance.
+
+--Oh! vous avez raison, dit la jeune fille en se renfonçant dans son lit.
+Je veux agir selon vos conseils. Je me sens déjà plus forte puisque vous
+prenez mes intérêts.
+
+En effet, cette résolution ayant ramené un peu de calme dans ses idées,
+elle s'endormit bientôt, et Louise, dont le cœur était bien plus
+profondément ébranlé, attendit, les yeux ouverts, que les premières lueurs
+du matin eussent blanchi l'horizon. Alors elle entendit Bénédict, qui ne
+dormait pas non plus, entr'ouvrir doucement la porte de sa chambre et
+descendre l'escalier. Elle le suivit sans éveiller personne, et tous deux,
+s'étant abordés d'un air plus grave que de coutume, s'enfoncèrent dans une
+allée du jardin qui commençait à se remplir de rosée.
+
+
+
+
+XVI.
+
+
+Louise était assez embarrassée pour aborder une question si délicate,
+lorsque Bénédict, prenant le premier la parole, lui dit d'un ton ferme:
+
+--Mon amie, je sais de quoi vous allez me parler. Nos cloisons de bois de
+chêne ne sont pas tellement épaisses, la nuit n'est pas tellement bruyante
+autour de cette demeure, et mon sommeil n'était pas tellement profond, que
+j'aie perdu un seul mot de votre entretien avec ma cousine. La confession
+que je me proposais de vous faire serait donc parfaitement inutile à
+présent, puisque vous êtes aussi bien informée que moi-même de l'état de
+mon cœur.
+
+Louise s'arrêta et le regarda en face pour savoir s'il ne raillait point;
+mais l'expression de son visage était si parfaitement calme qu'elle resta
+stupéfaite.
+
+--Je sais que vous maniez la plaisanterie avec un admirable sang-froid,
+lui répondit-elle; mais je vous supplie de me parler sérieusement. Il ne
+s'agit point ici de sentiments dont vous ayez le droit de vous faire un
+jeu.
+
+--À Dieu ne plaise! dit Bénédict avec force; il s'agit de l'affection la
+plus importante et la plus sacrée de ma vie. Athénaïs vous l'a dit, et
+j'en jure sur mon honneur, j'aime Valentine de toutes les puissances de
+mon âme.
+
+Louise joignit les mains d'un air atterré, et s'écria en levant les yeux
+au ciel:
+
+--Quelle insigne folie!
+
+--Pourquoi? reprit Bénédict en attachant sur elle ce regard fixe qui
+renfermait tant d'autorité.
+
+--Pourquoi? répéta Louise; vous me le demandez! Mais, Bénédict, êtes-vous
+sous la puissance d'un rêve, ou moi-même ne suis-je pas bien éveillée?
+Vous aimez ma sœur, vous me le dites; et qu'espérez-vous donc d'elle,
+grand Dieu?
+
+--Ce que j'espère?... le voici, répondit-il: j'espère l'aimer toute ma
+vie.
+
+--Et vous pensez peut-être qu'elle vous le permettra?
+
+--Qui sait?... peut-être.
+
+--Mais vous n'ignorez pas qu'elle est riche, qu'elle est d'une haute
+naissance...
+
+--Elle est, comme vous, fille du comte de Raimbault, et j'ai bien osé
+vous aimer! Est-ce donc parce que je suis le fils du paysan Lhéry que vous
+m'avez repoussé?
+
+--Non, certes, répondit Louise, qui devint pâle comme la mort; mais
+Valentine n'a pas vingt ans, et en supposant qu'elle n'eût pas les
+préjugés de la naissance...
+
+--Elle ne les a pas, interrompit Bénédict.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Comme vous le savez vous-même. Notre connaissance avec Valentine date de
+la même époque, ce me semble.
+
+--Mais oubliez-vous qu'elle dépend d'une mère vaine et inflexible, d'un
+monde qui ne l'est pas moins? qu'elle est fiancée à M. de Lansac? qu'elle
+ne peut enfin rompre les liens qui l'enchaînent à ses devoirs sans attirer
+sur elle les malédictions de sa famille, le mépris de sa caste, et sans
+détruire à jamais le repos de toute sa vie?
+
+--Comment ne saurais-je pas tout cela?
+
+--Eh bien! enfin, qu'attendez-vous donc de sa folie ou de la vôtre?
+
+--De la sienne, rien; de la mienne tout...
+
+--Ah! vous croyez vaincre la destinée par la seule force de votre
+caractère! Est-ce cela? Je vous ai entendu quelquefois développer cette
+utopie; mais soyez sûr, Bénédict, que, fussiez-vous plus qu'un homme, vous
+n'y parviendrez pas. Dès cet instant, j'entre en résistance ouverte contre
+vous; je renoncerais plutôt à voir ma sœur que de vous fournir l'occasion
+et les moyens de compromettre son avenir...
+
+--Oh! quelle chaleur d'opposition! dit Bénédict avec un sourire, dont
+l'effet fut atroce pour Louise. Calmez-vous, ma bonne sœur... vous m'avez
+permis, vous m'avez presque ordonné de vous donner ce nom alors que nous
+ne connaissions pas Valentine. Si vous y eussiez consenti, j'en aurais
+réclamé un plus doux. Mon âme inquiète eût été fixée, et Valentine eût pu
+passer dans ma vie sans y faire impression; mais vous ne l'avez pas voulu,
+vous avez rejeté des vœux qui, maintenant j'y songe de sang-froid, ont dû
+vous sembler bien ridicules... Vous m'avez repoussé du pied dans cette mer
+d'incertitudes et d'orages; je me prends à suivre une belle étoile qui me
+luit; que vous importe?
+
+--Que m'importe? quand il s'agit de ma sœur, de ma sœur dont je suis
+presque la mère!...
+
+--Ah! vous êtes une mère bien jeune! dit Bénédict avec un peu d'ironie.
+Mais, écoutez, Louise; je serais presque tenté de croire que vous
+manifestez toutes ces craintes pour me railler, et dans ce cas vous
+devez avouer que, depuis le temps qu'elle dure, j'ai assez bien subi la
+plaisanterie.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Il est impossible que vous me trouviez dangereux pour votre sœur, quand
+vous savez si bien par vous-même combien je le suis peu. Vos terreurs sont
+fort singulières, et vous croyez la raison de Valentine bien fragile
+apparemment, puisque vous vous effrayez tant des atteintes que j'y peux
+porter... Rassurez-vous, bonne Louise; vous m'avez donné, il n'y a pas
+longtemps, une leçon dont je vous remercie, et que je saurai mettre à
+profit peut-être. Je n'irai plus m'exposer à mettre aux pieds d'une femme
+telle que Valentine ou Louise l'hommage d'un cœur comme le mien. Je
+n'aurai plus la folie de croire qu'il ne s'agit, pour attendrir une femme,
+que de l'aimer avec toute l'ardeur d'un cerveau de vingt ans, que, pour
+effacer à ses yeux la distance des rangs et pour faire taire en elle le
+cri de la mauvaise honte, il suffise d'être dévoué à elle corps et âme,
+sang et honneur. Non, non, tout cela n'est rien aux yeux des femmes; je
+suis le fils d'un paysan, je suis horriblement laid, absurde on ne peut
+plus; je n'ai pas la prétention d'être aimé. Il n'est qu'une pauvre
+bourgeoise frelatée comme Athénaïs qui, faute de mieux jusqu'ici, ait pu
+songer à descendre jusqu'à moi.
+
+--Bénédict! s'écria Louise avec chaleur, tout ceci est une cruelle
+moquerie, je le vois bien; c'est un sanglant reproche que vous m'adressez.
+Oh! vous êtes bien injuste; vous ne voulez pas comprendre ma situation;
+vous ne songez pas que si je vous avais écouté, ma conduite envers votre
+famille aurait été odieuse; vous ne me tenez pas compte de la vertu qu'il
+m'a fallu peut-être pour vous sembler si glaciale. Oh! vous ne voulez rien
+comprendre!
+
+La pauvre Louise cacha son visage dans ses mains, effrayée d'en avoir trop
+dit. Bénédict étonné la regarda attentivement. Son sein était agité, une
+rougeur brûlante se trahissait sur son front malgré ses efforts pour le
+cacher. Bénédict comprit qu'il était aimé...
+
+Il s'arrêta irrésolu, tremblant, bouleversé. Il avança une main pour
+saisir celle de Louise; il craignit d'être trop ardent, il craignit d'être
+trop froid. Louise, Valentine, laquelle des deux aimerait-il?
+
+Quand Louise, effrayée de son silence, releva timidement la tête, Bénédict
+n'était plus auprès d'elle.
+
+
+
+
+XVII.
+
+
+Mais à peine Bénédict fut-il seul que, n'éprouvant plus l'effet de
+l'attendrissement, il s'étonna d'en avoir ressenti un si vif, et ne
+s'expliqua cette émotion qu'en l'attribuant à un sentiment d'amour-propre
+flatté. En effet, Bénédict, ce garçon laid à faire peur, comme disait la
+marquise de Raimbault, ce jeune homme enthousiaste pour les autres et
+sceptique envers lui-même, se trouvait dans une étrange position. Aimé à
+la fois de trois femmes dont la moins belle eût rempli d'orgueil le cœur
+de tout autre, il avait bien de la peine à lutter contre les bouffées de
+vanité qui s'élevaient en lui. C'était une rude épreuve pour sa raison,
+il le sentait bien. Pour y résister il se mit à penser à Valentine, à
+celle des trois qui lui inspirait le moins de certitude, et qui devait
+nécessairement le désabuser la première. Il ne connaissait l'amour de
+celle-là que par ces révélations sympathiques qui trompent rarement les
+amants. Mais quand cet amour serait éclos réellement dans le sein de
+la jeune comtesse, il devait y être étouffé en naissant, dès qu'il se
+trahirait à elle-même. Bénédict se dit tout cela pour triompher du démon
+de l'orgueil, et, ce qui peut-être ne fut pas sans mérite à son âge, il en
+triompha.
+
+Alors, jetant sur sa situation un regard aussi lucide que possible à un
+homme fortement épris, il se dit qu'il fallait arrêter son choix sur l'une
+d'elles, et couper court sur-le-champ aux angoisses des deux autres.
+Athénaïs fut la première fleur qu'il retrancha de cette belle couronne;
+il jugea qu'elle serait bientôt consolée. Les naïves menaces de vengeance
+dont il avait été le confident involontaire pendant la nuit précédente lui
+firent espérer que Georges Simonneau, Pierre Blutty ou Blaise Moret se
+chargerait de dégager sa conscience de tout remords envers elle.
+
+Le plus raisonnable, peut-être le plus généreux choix eût dû tomber sur
+Louise. Donner un état et un avenir à cette infortunée que sa famille et
+l'opinion avaient si cruellement outragée, réparer envers elle les rudes
+châtiments que le passé lui avait infligés, être le protecteur d'une femme
+si malheureuse et si intéressante, il y avait dans cette idée quelque
+chose de chevaleresque qui avait déjà tenté Bénédict. Peut-être l'amour
+qu'il avait cru ressentir pour Louise avait-il pris naissance dans la
+portée un peu héroïque de son caractère. Il avait vu là une occasion de
+dévouement; sa jeunesse, avide d'une gloire quelconque, appelait l'opinion
+en combat singulier, comme faisaient ces preux aventuriers envoyant un
+cartel au géant de la contrée, jaloux qu'ils étaient de faire parler d'eux,
+ne fût-ce que par une chute glorieuse.
+
+Le refus de Louise, qui d'abord avait rebuté Bénédict, lui apparaissait
+maintenant sous son véritable aspect. Ne voulant point accepter de si
+grands sacrifices, et craignant de se laisser vaincre en générosité,
+Louise avait cherché à lui ôter toute espérance, et peut-être y avait-elle
+réussi au delà de son désir. Dans toute vertu il y a un peu d'espoir de
+récompense; elle n'eut pas plus tôt repoussé Bénédict qu'elle en souffrit
+amèrement. Maintenant Bénédict comprenait que, dans ce refus, il y avait
+plus de véritable générosité, plus d'affection délicate et forte qu'il n'y
+en avait eu dans sa propre conduite. Louise s'élevait à ses propres yeux
+presque au-dessus de l'héroïsme dont il se sentait capable lui-même;
+c'était de quoi l'émouvoir profondément et le jeter dans une nouvelle
+carrière d'émotions et de désirs.
+
+Si l'amour était un sentiment qui se calcule et se raisonne comme l'amitié
+ou la haine, Bénédict eût été se jeter aux pieds de Louise; mais ce qui
+fait l'immense supériorité de celui-là sur tous les autres, ce qui prouve
+son essence divine, c'est qu'il ne naît point de l'homme même; c'est que
+l'homme n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne
+l'ôte par un acte de sa volonté; c'est que le cœur humain le reçoit d'en
+haut sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes
+dans les desseins du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est
+en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour
+le détruire; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces
+auxiliaires qu'on lui donne, ou plutôt qu'il attire à soi, l'amitié,
+la confiance, la sympathie, l'estime même, ne sont que des alliés
+subalternes; il les a créés, il les domine, il leur survit.
+
+Bénédict aimait Valentine et non pas Louise. Pourquoi Valentine? Elle lui
+ressemblait moins; elle avait moins de ses défauts, moins de ses qualités;
+elle devait sans doute le comprendre et l'apprécier moins... c'est
+celle-là qu'il devait aimer apparemment. Il se mit à chérir en elle, dès
+qu'il la vit, les qualités qu'il n'avait pas en lui-même: il était inquiet,
+mécontent, exigeant envers la destinée; Valentine était calme, facile,
+heureuse à propos de tout. Eh bien! cela n'était-il pas selon les desseins
+de Dieu? La suprême Providence, qui est partout en dépit des hommes,
+n'avait-elle pas présidé à ce rapprochement? L'un était nécessaire à
+l'autre: Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces émotions sans
+lesquelles la vie est incomplète; Valentine à Bénédict, pour apporter le
+repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentée. Mais la
+société se trouvait là entre eux, qui rendait ce choix mutuel absurde,
+coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les
+hommes l'ont détruit; à qui la faute? Faut-il que, pour respecter la
+solidité de nos murs de glace, tout rayon du soleil se retire de nous?
+
+Quand il se rapprocha du banc où il avait laissé Louise, il la trouva pâle,
+les mains pendantes, les yeux fixés à terre. Elle tressaillit en écoutant
+le frôlement de ses vêtements contre le feuillage; mais quand elle
+l'eut regardé, quand elle eut compris qu'il s'était renfermé dans son
+inexpugnable impénétrabilité, elle attendit dans une angoisse plus grande
+le résultat de ses réflexions.
+
+--Nous ne nous sommes pas compris, ma sœur, lui dit Bénédict en s'asseyant
+à son côté. Je vais m'expliquer mieux.
+
+Ce mot de _sœur_ fut un coup mortel pour Louise; elle rassembla ce qu'elle
+avait de force pour cacher sa douleur et pour écouter d'un air calme.
+
+--Je suis loin, dit Bénédict, de conserver aucun dépit contre vous; au
+contraire, j'admire en vous cette candeur et cette bonté qui ne se sont
+point retirées de moi malgré mes folies; je sens que vos refus ont affermi
+mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus
+dévoué de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance
+qu'un frère doit à sa sœur. Oui, j'aime Valentine, je l'aime avec passion;
+et, comme Athénaïs l'a très-bien remarqué, c'est d'hier seulement que je
+connais le sentiment qu'elle m'inspire. Mais je l'aime sans espoir, sans
+but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni à
+sa famille, ni à son prochain mariage, ni même, en supposant qu'elle fût
+libre, aux devoirs de convention que les idées de sa classe auraient pu
+lui tracer. J'ai mesuré de sang-froid l'impossibilité d'être pour elle
+autre chose qu'un ami obscur et soumis, estimé en secret peut-être, mais
+jamais redoutable. Dussé-je, moi chétif et imperceptible, inspirer à
+Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les
+obstacles, je la fuirais plutôt que d'accepter des sacrifices dont je ne
+me sens pas digne! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l'état
+de mon cerveau.
+
+--En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à
+détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie?
+
+--Non, Louise, non, plutôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout
+mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là! Depuis que j'aime
+Valentine, je suis un autre homme; je me sens exister. Le voile sombre qui
+couvrait ma destinée se déchire de toutes parts; je ne suis plus seul sur
+la terre; je ne m'ennuie plus de ma nullité; je me sens grandir d'heure en
+heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la
+rendre plus supportable?
+
+--J'y vois une assurance qui m'effraie, répondit Louise. Mon ami, vous
+vous perdez vous-même. Ces chimères ruineront votre destinée; vous
+dépenserez votre énergie à des rêves inutiles, et quand le temps viendra
+d'être un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force.
+
+--Qu'entendez-vous donc par être un homme, Louise?
+
+--J'entends avoir sa place dans la société sans être à charge aux autres.
+
+--Eh bien! dès demain je puis être un homme, avocat ou portefaix, musicien
+ou laboureur; j'ai plus d'une ressource.
+
+--Vous ne pouvez être rien de tout cela, Bénédict; car au bout de huit
+jours une profession quelconque, dans l'état d'irritation où vous êtes...
+
+--M'ennuierait, j'en conviens; mais j'aurai toujours la ressource de me
+casser la tête si la vie m'ennuie, ou de me faire lazzarone si elle me
+plaît beaucoup. Et, tout bien considéré, je crois que je ne suis plus bon
+à autre chose. Plus j'ai appris, plus je me suis dégoûté de la vie; je
+veux retourner maintenant, autant que possible, à mon état de nature, à
+ma grossièreté de paysan, à la simplicité des idées, à la frugalité de la
+vie. J'ai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rentes en bonnes terres,
+avec une maison couverte en chaume; je puis vivre honorablement dans mes
+propriétés, seul, libre, heureux, oisif, sans être à charge à personne.
+
+--Parlez-vous sérieusement?
+
+--Pourquoi pas? Dans l'état de la société, le meilleur résultat possible
+de l'éducation qu'on nous donne serait de retourner volontairement à
+l'état d'abrutissement d'où l'on s'efforce de nous tirer durant vingt ans
+de notre vie. Mais, écoutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rêves
+chimériques que vous me reprochez. C'est vous qui m'invitez à dépenser mon
+énergie en fumée, quand vous me dites de travailler pour être un homme
+comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles
+heures de bonheur et de poésie, à gagner de quoi mourir de vieillesse
+commodément, les pieds dans de la fourrure et la tête sur un coussin de
+duvet. Voilà pourtant le but de tous ceux qu'on appelle de bons sujets
+à mon âge, et des hommes positifs à quarante ans. Dieu les bénisse!
+Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime: être
+électeurs du grand collège, ou conseillers municipaux, ou secrétaires
+de préfecture. Qu'ils engraissent des bœufs et maigrissent des chevaux
+à courir les foires; qu'ils se fassent valets de cour ou valets de
+basse-cour, esclaves d'un ministre ou d'un _lot_ de moutons, préfets à la
+livrée d'or ou marchands de porcs à la ceinture doublée de _pistoles_;
+et qu'après toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude
+ou de grossièreté, ils laissent le fruit de tant de peines à une fille
+entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le
+moyen de leur testament ou par l'intermédiaire de leurs héritiers pressés
+de _jouir de la vie_: voilà la vie positive qui se déroule dans toute sa
+splendeur autour de moi! voilà la glorieuse condition d'_homme_ vers
+laquelle aspirent tous mes contemporains d'étude. Franchement, Louise,
+croyez-vous que j'abandonne là une bien belle et bien glorieuse existence?
+
+--Vous savez vous-même, Bénédict, combien il serait facile de rétorquer
+cette hyperbolique satire. Aussi je n'en prendrai pas la peine; je veux
+vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente
+activité qui vous dévore, et si votre conscience ne vous prescrit pas d'en
+faire un emploi utile à la société?
+
+--Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La _société_ n'a pas
+besoin de ceux qui n'ont pas besoin d'elle. Je conçois la puissance de ce
+grand mot chez des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu'un petit
+nombre d'hommes, rassemblés d'hier, s'efforcent de fertiliser et de faire
+servir à leurs besoins; alors, si la colonisation est volontaire, je
+méprise celui qui viendra s'engraisser impunément du travail des autres.
+Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s'il
+en existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi qu'on en dise,
+la terre manque de bras, où chaque profession regorge d'aspirants, où
+l'espèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche
+la trace des pas du riche, où d'énormes capitaux rassemblés (selon toutes
+les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes,
+servent d'enjeu à une continuelle loterie entre l'avarice, l'immoralité et
+l'ineptie; dans ce pays d'impudeur et de misère, de vice et de désolation;
+dans cette civilisation pourrie jusqu'à sa racine, vous voulez que je sois
+_citoyen_? que je sacrifie ma volonté, mon inclination, ma fantaisie à ses
+besoins pour être sa dupe ou sa victime? pour que le denier que j'aurais
+jeté au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire? Il faudra
+que je m'essouffle à faire du bien afin de produire un peu plus de mal,
+afin de fournir mon contingent aux administrations qui patentent les
+mouchards, les croupiers et les prostituées? Non, sur ma vie! je ne le
+ferai pas. Je ne veux rien être dans cette belle France, la plus éclairée
+des nations. Je vous l'ai dit, Louise, j'ai cinq cents livres de rente;
+tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en
+paix.
+
+--Eh bien, Bénédict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition à ce
+besoin de repos qui vient de succéder si vite à votre ardente impatience,
+si vous voulez faire abnégation de tous vos talents et de toutes vos
+qualités pour vivre obscur et paisible au fond de cette vallée, assurez la
+première condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit
+ce ridicule amour...
+
+--Ridicule, avez-vous dit? Non! celui-là ne sera pas ridicule, j'en fais
+le serment. Ce sera un secret entre Dieu et moi. Comment donc le ciel, qui
+me l'inspira, pourrait-il s'en moquer? Non, ce sera mon bouclier contre la
+douleur, ma ressource contre l'ennui. N'est-ce pas lui qui m'a suggéré
+depuis hier cette résolution de rester libre et de me faire heureux à peu
+de frais? Ô bienfaisante passion, qui dès son irruption se révèle par la
+lumière et le calme! Vérité céleste, qui dessille les yeux et désabuse
+l'esprit de toutes les choses humaines! Puissance sublime, qui accapare
+toutes les facultés et les inonde de jouissances ignorées! Ô Louise!
+ne cherchez pas à m'ôter mon amour; vous n'y réussiriez pas, et vous me
+deviendriez peut-être moins chère; car, je l'avoue, rien ne saurait lutter
+avec avantage contre lui. Laissez-moi adorer Valentine en secret, et
+nourrir en moi ces illusions qui m'avaient hier transporté aux cieux. Que
+serait la réalité auprès d'elles? Laissez-moi emplir ma vie de cette seule
+chimère, laissez-moi vivre au sein de cette vallée enchantée, avec mes
+souvenirs et les traces qu'elle y a laissées pour moi, avec ce parfum qui
+est resté après elle dans toutes les prairies où elle a posé le pied, avec
+ces harmonies que sa voix a éveillées dans toutes les brises, avec ces
+paroles si douces et si naïves qui lui sont échappées dans l'innocence de
+son cœur et que j'ai interprétées selon ma fantaisie; avec ce baiser pur
+et délicieux qu'elle a posé sur mon front le premier jour que je l'ai vue.
+Ah! Louise, ce baiser! vous le rappelez-vous? C'est vous qui l'avez voulu.
+
+--Oh! oui, dit Louise en se levant d'un air consterné, c'est moi qui ai
+fait tout le mal.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+
+Valentine, en rentrant au château, avait trouvé sur sa cheminée une
+lettre de M. de Lansac. Selon l'usage du grand monde, elle était en
+correspondance avec lui depuis l'époque de ses fiançailles. Cette
+correspondance, qui semble devoir être une occasion de se connaître et de
+se lier plus intimement, est presque toujours froide et maniérée. On y
+parle d'amour dans le langage des salons; on y montre son esprit, son
+style et son écriture, rien de plus.
+
+Valentine écrivait si simplement qu'elle passait aux yeux de M. de Lansac
+et de sa famille pour une personne fort médiocre. M. de Lansac s'en
+réjouissait assez. À la veille de disposer d'une fortune considérable,
+il entrait bien dans ses plans de dominer entièrement sa femme. Aussi,
+quoi qu'il ne fût nullement épris d'elle, il s'appliquait à lui écrire
+des lettres qui, dans le goût du beau monde, devaient être de petits
+chefs-d'œuvre épistolaires. Il s'imaginait ainsi exprimer l'attachement le
+plus vif qui fût jamais entré dans le cœur d'un diplomate, et Valentine
+devait nécessairement prendre de son âme et de son esprit une haute idée.
+Jusqu'à ce moment, en effet, cette jeune personne, qui ne savait
+absolument rien de la vie et des passions, avait conçu pour la sensibilité
+de son fiancé une grande admiration, et lorsqu'elle comparait les
+expressions de son dévouement à ses propres réponses, elle s'accusait de
+rester, par sa froideur, bien au-dessous de lui.
+
+Ce soir-là, fatiguée des joyeuses et vives émotions de sa journée, la vue
+de cette suscription, qui d'ordinaire lui était si agréable, éleva en elle
+comme un sentiment de tristesse et de remords. Elle hésita quelques
+instants à la lire, et, dès les premières lignes, elle tomba dans une si
+grande distraction qu'elle la lut des yeux jusqu'à la fin sans en avoir
+compris un mot, et sans avoir pensé à autre chose qu'à Louise, à Bénédict,
+au bord de l'eau et à l'oseraie de la prairie. Elle se fit un nouveau
+reproche de cette préoccupation, et relut courageusement la lettre du
+secrétaire d'ambassade. C'était celle qu'il avait faite avec le plus
+de soin; malheureusement elle était plus obscure, plus vide et plus
+prétentieuse que toutes les autres. Valentine fut, malgré elle, pénétrée
+du froid mortel qui avait présidé à cette composition. Elle se consola
+de cette impression involontaire en l'attribuant à la fatigue qu'elle
+éprouvait. Elle se mit au lit, et, grâce au peu d'habitude qu'elle avait
+de prendre tant d'exercice, elle s'endormit profondément; mais elle
+s'éveilla le lendemain toute rouge et toute troublée des songes qu'elle
+avait faits.
+
+Elle prit sa lettre qu'elle avait laissée sur sa table de nuit, et la
+relut encore avec la ferveur que met une dévote à recommencer ses prières
+lorsqu'elle croit les avoir mal dites. Mais ce fut en vain; au lieu de
+l'admiration qu'elle avait jusque-là éprouvée pour ces lettres, elle n'eut
+que de l'étonnement et quelque chose qui ressemblait à de l'ennui; elle se
+leva effrayée d'elle-même et toute pâlie de la fatigue d'esprit qu'elle en
+ressentait.
+
+Alors, comme en l'absence de sa mère elle faisait absolument tout ce qui
+lui plaisait, comme sa grand'mère ne songeait pas même à la questionner
+sur sa journée de la veille, elle partit pour la ferme, emportant dans un
+petit coffre de bois de cèdre toutes les lettres qu'elle avait reçues de
+M. de Lansac depuis un an, et se flattant qu'à la lecture de ces lettres
+l'admiration de Louise raviverait la sienne.
+
+Il serait peut-être téméraire d'affirmer que ce fût là l'unique motif de
+cette nouvelle visite à la ferme; mais si Valentine en eut un autre, ce
+fut certainement à l'insu d'elle-même. Quoi qu'il en soit, elle trouva
+Louise toute seule. Sur la demande d'Athénaïs, qui avait voulu s'éloigner
+pour quelques jours de son cousin, madame Lhéry était partie avec sa fille
+pour aller rendre visite dans les environs à une de ses parentes, Bénédict
+était à la chasse, et le père Lhéry aux travaux des champs.
+
+Valentine fut effrayée de l'altération des traits de sa sœur. Celle-ci
+donna pour excuse l'indisposition d'Athénaïs, qui l'avait forcée de
+veiller. Elle sentit d'ailleurs sa peine s'adoucir aux tendres caresses
+de Valentine, et bientôt elles se mirent à causer avec abandon de leurs
+projets pour l'avenir. Ceci conduisit Valentine à montrer les lettres de
+M. de Lansac.
+
+Louise en parcourut quelques-unes, qu'elle trouva d'un froid mortel et
+d'un ridicule achevé. Elle jugea sur-le-champ le cœur de cet homme, et
+devina fort bien que ses intentions bienveillantes, relativement à elle,
+méritaient une médiocre confiance. La tristesse qui l'accablait redoubla
+par cette découverte, et l'avenir de sa sœur lui parut aussi triste que le
+sien; mais elle n'osa en rien témoigner à Valentine. La veille, peut-être,
+elle se fût senti le courage de l'éclairer; mais, après les aveux de
+Bénédict, Louise, qui peut-être soupçonnait Valentine de l'encourager un
+peu, n'osa pas l'éloigner d'un mariage qui devait du moins la soustraire
+aux dangers de cette situation. Elle ne se prononça pas, et la pria de lui
+laisser ces lettres, en promettant de lui en dire son avis après les avoir
+toutes lues avec attention.
+
+Elles étaient toutes deux assez attristées de cet entretien; Louise y
+avait trouvé de nouveaux sujets de douleur, et Valentine, en apercevant
+l'air contraint de sa sœur, n'en avait pas obtenu le résultat qu'elle en
+attendait, lorsque Bénédict rentra en fredonnant au loin la cavatine
+_Di placer mi balza il cor_. Valentine tressaillit en reconnaissant sa
+voix; mais la présence de Louise lui causa un embarras qu'elle ne put
+s'expliquer, et ce fut avec d'hypocrites efforts qu'elle attendit d'un air
+d'indifférence l'arrivée de Bénédict.
+
+Bénédict entra dans la salle, dont les volets étaient fermés. Le passage
+subit du grand soleil à l'obscurité de cette pièce l'empêcha de distinguer
+les deux femmes. Il suspendit son fusil à la muraille en chantant toujours,
+et Valentine, silencieuse, le cœur ému, le sourire sur les lèvres,
+suivait tous ses mouvements, lorsqu'il l'aperçut, au moment où il passait
+tout près d'elle, et laissa échapper un cri de surprise et de joie. Ce cri,
+parti du plus profond de ses entrailles, exprimait plus de passion et de
+transport que toutes les lettres de M. de Lansac étalées sur la table.
+L'instinct du cœur ne pouvait guère abuser Valentine à cet égard, et la
+pauvre Louise comprit que son rôle était déplorable.
+
+De ce moment, Valentine oublia et M. de Lansac, et la correspondance, et
+ses doutes, et ses remords; elle ne sentit plus que ce bonheur impérieux
+qui étouffe tout autre sentiment en présence de l'être que l'on aime. Elle
+et Bénédict le savourèrent avec égoïsme en présence de cette triste Louise,
+dont la situation fausse était si pénible entre eux deux.
+
+L'absence de la comtesse de Raimbault s'étant prolongée de plusieurs jours
+au delà du terme qu'elle avait prévu, Valentine revint plusieurs fois à la
+ferme. Madame Lhéry et sa fille étaient toujours absentes, et Bénédict,
+couché dans le sentier par où devait arriver Valentine, y passait des
+heures de délices à l'attendre dans le feuillage de la haie. Il la voyait
+souvent passer sans oser se montrer, de peur de se trahir par trop
+d'empressement; mais dès qu'elle était entrée à la ferme, il s'élançait
+sur ses traces, et, au grand déplaisir de Louise, il il ne les quittait
+plus de la journée. Louise ne pouvait s'en plaindre; car Bénédict avait
+la délicatesse de comprendre le besoin qu'elles pouvaient avoir de
+s'entretenir ensemble, et, tout en feignant de battre les buissons avec
+son fusil, il les suivait à une distance respectueuse; mais il ne les
+perdait jamais de vue. Regarder Valentine, s'enivrer du charme indicible
+répandu autour d'elle, cueillir avec amour les fleurs que sa robe venait
+d'effleurer, suivre dévotement la trace d'herbe couchée qu'elle laissait
+derrière elle, puis remarquer avec joie qu'elle tournait souvent la tête
+pour voir s'il était là; saisir, deviner parfois son regard à travers
+les détours d'un sentier; se sentir appelé par une attraction magique
+lorsqu'elle l'appelait effectivement dans son cœur; obéir à toutes ces
+impressions subtiles, mystérieuses, invincibles, qui composent l'amour,
+c'était là pour Bénédict autant de joies pures et fraîches que vous ne
+trouverez point trop puériles si vous vous souvenez d'avoir eu vingt ans.
+
+Louise ne pouvait lui adresser de reproches; car il lui avait juré de
+ne jamais chercher à voir Valentine seule un instant, et il tenait
+religieusement sa parole. Il n'y avait donc à cette vie aucun danger
+apparent; mais chaque jour le trait s'enfonçait plus avant dans ces âmes
+sans expérience, chaque jour endormait la prévoyance de l'avenir. Ces
+rapides instants, jetés comme un rêve dans leur existence, composaient
+déjà pour eux toute une vie qui leur semblait devoir durer toujours.
+Valentine avait pris le parti de ne plus penser du tout à M. de Lansac,
+et Bénédict se disait qu'un tel bonheur ne pouvait pas être balayé par
+un souffle.
+
+Louise était bien malheureuse. En voyant de quel amour Bénédict était
+capable, elle apprenait à connaître ce jeune homme qu'elle avait cru
+jusque-là plus ardent que sensible. Cette puissance d'aimer, qu'elle
+découvrait en lui, le lui rendait plus cher; elle mesurait l'étendue d'un
+sacrifice qu'elle n'avait pas compris en l'accomplissant, et pleurait en
+secret la perte d'un bonheur qu'elle eût pu goûter plus innocemment que
+Valentine. Cette pauvre Louise, dont l'âme était passionnée, mais qui
+avait appris à se vaincre en subissant les funestes conséquences de la
+passion, luttait maintenant contre des sentiments âpres et douloureux.
+Malgré elle, une dévorante jalousie lui rendait insupportable le bonheur
+pur de Valentine. Elle ne pouvait se défendre de déplorer le jour où elle
+l'avait retrouvée, et déjà cette amitié romanesque et sublime avait perdu
+tout son charme; elle était déjà, comme la plupart des sentiments humains,
+dépouillée d'héroïsme et de poésie. Louise se surprenait parfois à
+regretter le temps où elle n'avait aucun espoir de retrouver sa sœur.
+Et puis elle avait horreur d'elle-même, et priait Dieu de la soustraire à
+ces ignobles sentiments. Elle se représentait la douceur, la pureté, la
+tendresse de Valentine, et se prosternait devant cette image comme devant
+celle d'une sainte qu'elle priait d'opérer sa réconciliation avec le ciel.
+Par instants elle formait l'enthousiaste et téméraire projet de l'éclairer
+franchement sur le peu de mérite réel de M. de Lansac, de l'exhorter à
+rompre ouvertement avec sa mère, à suivre son penchant pour Bénédict, et
+à se créer, au sein de l'obscurité, une vie d'amour, de courage et de
+liberté. Mais ce dessein, dont le dévouement n'était peut-être pas
+au-dessus de ses forces, s'évanouissait bientôt à l'examen de la raison.
+Entraîner sa sœur dans l'abîme où elle s'était précipitée, lui ravir la
+considération qu'elle-même avait perdue, pour l'attirer dans les mêmes
+malheurs, la sacrifier à la contagion de son exemple, c'était de quoi
+faire reculer le désintéressement le plus hardi. Alors Louise persistait
+dans le plan qui lui avait paru le plus sage: c'était de ne point éclairer
+Valentine sur le compte de son fiancé, et de lui cacher soigneusement les
+confidences de Bénédict. Mais quoique cette conduite fût la meilleure
+possible, à ce qu'elle pensait, elle n'était pas sans remords d'avoir
+attiré Valentine dans de semblables dangers, et de n'avoir pas la force
+de l'y soustraire tout à coup en quittant le pays.
+
+Mais voilà ce qu'elle ne se sentait pas l'énergie d'accomplir. Bénédict
+lui avait fait jurer qu'elle resterait jusqu'à l'époque du mariage de
+Valentine. Après cela, Bénédict ne se demandait pas ce qu'il deviendrait;
+mais il voulait être heureux jusque-là; il le voulait avec cette force
+d'égoïsme que donne un amour sans espérance. Il avait menacé Louise de
+faire mille folies si elle le poussait au désespoir, tandis qu'il jurait
+de lui être aveuglément soumis si elle lui laissait encore ces deux ou
+trois jours de vie. Il l'avait même menacée de sa haine et de sa colère;
+ses larmes, ses emportements, son obstination, avaient eu tant d'empire
+sur Louise, dont le caractère était d'ailleurs faible et irrésolu, qu'elle
+s'était soumise à cette volonté supérieure à la sienne. Peut-être aussi
+puisait-elle sa faiblesse dans l'amour qu'elle nourrissait en secret pour
+lui; peut-être se flattait-elle de ranimer le sien, à force de dévouement
+et de générosité, lorsque le mariage de Valentine aurait ruiné pour lui
+toute espérance.
+
+Le retour de madame de Raimbault vint enfin mettre un terme à cette
+dangereuse intimité; alors Valentine cessa de venir à la ferme, et
+Bénédict tomba du ciel en terre.
+
+Comme il avait vanté à Louise le courage qu'il aurait dans l'occasion, il
+supporta d'abord assez bien en apparence cette rude épreuve. Il ne voulait
+point avouer combien il s'était abusé lui-même sur l'état de ses forces.
+Il se contenta pendant les premiers jours d'errer autour du château sous
+différents prétextes, heureux quand il avait aperçu de loin Valentine au
+fond de son jardin; puis il pénétra la nuit dans le parc pour voir briller
+la lampe qui éclairait son appartement. Une fois, Valentine s'étant
+hasardée à aller voir lever le soleil au bout de la prairie, à l'endroit
+où elle avait reçu le premier rendez-vous de Louise, elle trouva Bénédict
+assis à cette même place où elle s'était assise; mais dès qu'il l'aperçut,
+il s'enfuit en feignant de ne pas la voir, car il ne se sentait pas la
+force de lui parler sans trahir ses agitations.
+
+Une autre fois, comme elle errait dans le parc à l'entrée de la nuit, elle
+entendit à plusieurs reprises le feuillage s'agiter autour d'elle, et
+quand elle se fut éloignée du lieu où elle avait éprouvé cette frayeur,
+elle vit de loin un homme qui traversait l'allée, et qui avait la taille
+et le costume de Bénédict.
+
+Il détermina Louise à demander un nouveau rendez vous à sa sœur. Il
+l'accompagna comme la première fois, et se tint à distance pendant
+qu'elles causaient ensemble. Quand Louise le rappela, il s'approcha dans
+un trouble inexprimable.
+
+--Eh bien! mon cher Bénédict, lui dit Valentine qui avait rassemblé tout
+son courage pour cet instant, voici la dernière fois que nous nous verrons
+d'ici à longtemps peut-être. Louise vient de m'annoncer son prochain
+départ et le vôtre.
+
+--Le mien! dit Bénédict avec amertume. Pourquoi le mien, Louise? Qu'en
+savez-vous?
+
+Il sentit tressaillir la main de Valentine, que dans l'obscurité il avait
+gardée entre les siennes.
+
+--N'êtes-vous pas décidé, répondit Louise, à ne pas épouser votre cousine,
+du moins pour cette année? Et votre intention n'est-elle pas de vous
+établir dès lors dans une situation indépendante!
+
+--Mon intention est de ne jamais épouser personne, répondit-il d'un ton
+dur et énergique. Mon intention est aussi de ne demeurer à la charge de
+personne; mais il n'est pas prouvé que mon intention soit de quitter le
+pays.
+
+Louise ne répondit rien et dévora des larmes que l'on ne pouvait voir
+couler. Valentine pressa faiblement la main de Bénédict afin de pouvoir
+dégager la sienne, et ils se séparèrent plus émus que jamais.
+
+Cependant on faisait au château les apprêts du mariage de Valentine.
+Chaque jour apportait de nouveaux présents de la part du fiancé; il devait
+arriver lui-même aussitôt que les devoirs de sa charge le permettraient,
+et la cérémonie était fixée au surlendemain; car M. de Lansac, le précieux
+diplomate, avait bien peu de temps à perdre à l'action futile d'épouser
+Valentine.
+
+Un dimanche, Bénédict avait conduit en carriole sa tante et sa cousine à
+la messe, au plus gros bourg de la vallée. Athénaïs, jolie et parée, avait
+retrouvé tout l'éclat de son teint, toute la vivacité de ses yeux noirs.
+Un grand gars de cinq pieds six pouces, que le lecteur a déjà vu sous
+le nom de Pierre Blutty, avait accosté les dames de Grangeneuve, et
+s'était placé dans le même banc, à côté d'Athénaïs. C'était une évidente
+manifestation de ses prétentions auprès de la jeune fermière, et
+l'attitude insouciante de Bénédict, appuyé à quelque distance contre
+un pilier, fut pour tous les observateurs de la contrée un signe non
+équivoque de rupture entre lui et sa cousine. Déjà Moret, Simonneau et
+bien d'autres s'étaient mis sur les rangs; mais Pierre Blutty avait été
+le mieux accueilli.
+
+Quand le curé monta en chaire pour faire le prône, et que sa voix
+cassée et chevrotante rassembla toute sa force pour énoncer les noms de
+Louise-Valentine de Raimbault et de Norbert-Évariste de Lansac, dont la
+seconde et dernière publication s'affichait ce jour même aux portes de la
+mairie, il y eut sensation dans l'auditoire, et Athénaïs échangea avec son
+nouvel adorateur un regard de satisfaction et de malice; car l'amour
+ridicule de Bénédict pour mademoiselle de Raimbault n'était point un
+secret pour Pierre Blutty; Athénaïs, avec sa légèreté accoutumée, s'était
+livrée au plaisir d'en médire avec lui, afin peut-être de s'encourager à
+la vengeance. Elle se hasarda même à se retourner doucement pour voir
+l'effet de cette publication sur son cousin, mais, de rouge et triomphante
+qu'elle était, elle devint pâle et repentante quand elle eut envisagé les
+traits bouleversés de Bénédict.
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+Louise, en apprenant l'arrivée de M. de Lansac, écrivit une lettre d'adieu
+à sa sœur, lui exprima dans les termes les plus vifs sa reconnaissance
+pour l'amitié qu'elle lui avait témoignée, et lui dit qu'elle allait
+attendre à Paris l'effet des bonnes intentions de M. de Lansac pour leur
+rapprochement. Elle la suppliait de ne point brusquer cette demande, et
+d'attendre que l'amour de son mari eût consolidé le succès qu'elle devait
+en attendre.
+
+Après avoir fait passer cette lettre à Valentine par l'intermédiaire
+d'Athénaïs, qui alla en même temps faire part à la jeune comtesse de son
+prochain mariage avec Pierre Blutty, Louise fit les apprêts de son voyage.
+Effrayée de l'air sombre et de la taciturnité presque brutale de Bénédict,
+elle n'osa chercher un dernier entretien avec lui. Mais le matin même de
+son départ, il vint la trouver dans sa chambre, et, sans avoir la force de
+lui dire une parole, il la pressa contre son cœur en fondant en larmes.
+Elle ne chercha point à le consoler, et, comme ils ne pouvaient rien se
+dire qui adoucît leur peine mutuelle, ils se contentèrent de pleurer
+ensemble en se jurant une éternelle amitié. Ces adieux soulagèrent un peu
+le cœur de Louise; mais, en la voyant partir, Bénédict sentit s'évanouir
+la dernière espérance qui lui restât d'approcher de Valentine.
+
+Alors il tomba dans le désespoir. De ces trois femmes qui naguère
+l'accablaient à l'envi de prévenances et d'affection, il ne lui en restait
+pas une; il était seul désormais sur la terre. Ses rêves si riants et si
+flatteurs étaient devenus sombres et poignants. Qu'allait-il devenir?
+
+Il ne voulait plus rien devoir à la générosité de ses parents; il sentait
+bien qu'après l'affront fait à leur fille il ne devait plus rester à leur
+charge. N'ayant pas assez d'argent pour aller habiter Paris, et pas assez
+de courage, dans un moment aussi critique, pour s'y créer une existence à
+force de travail, il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'aller
+habiter sa cabane et son champ, en attendant qu'il eût repris la volonté
+d'aviser à quelque chose de mieux.
+
+Il fit donc arranger, aussi proprement que le lui permirent ses moyens,
+l'intérieur de sa chaumière; ce fut l'affaire de quelques jours. Il loua
+une vieille femme pour faire son ménage, et il s'installa chez lui après
+avoir pris congé de ses parents avec cordialité. La bonne femme Lhéry
+sentit s'évanouir tout le ressentiment qu'elle avait conçu contre lui et
+pleura en l'embrassant. Le brave Lhéry se fâcha et voulut de force le
+retenir à la ferme; Athénaïs alla s'enfermer dans sa chambre, où la
+violence de son émotion lui causa une nouvelle attaque de nerfs. Car
+Athénaïs était sensible et impétueuse; elle ne s'était attachée à Blutty
+que par dépit et vanité; au fond de son cœur elle chérissait encore
+Bénédict, et lui eût accordé son pardon s'il eût fait un pas vers elle.
+
+Bénédict ne put s'arracher de la ferme qu'en donnant sa parole d'y revenir
+après le mariage d'Athénaïs. Quand il se trouva, le soir, seul dans sa
+maisonnette silencieuse, ayant pour tout compagnon Perdreau assoupi entre
+ses jambes, pour toute harmonie le bruit de la bouilloire qui contenait
+son souper, et qui grinçait sur un ton aigre et plaintif devant les fagots
+de l'âtre, un sentiment de tristesse et de découragement s'empara de lui.
+À vingt-deux ans, après avoir connu les arts, les sciences, l'espérance et
+l'amour, c'est une triste fin que l'isolement et la pauvreté!
+
+Ce n'est pas que Bénédict fût très-sensible aux avantages de la richesse,
+il était dans l'âge où l'on s'en passe le mieux; mais on ne saurait nier
+que l'aspect des objets extérieurs n'ait une influence immédiate sur nos
+pensées, et ne détermine le plus souvent la teinte de notre humeur. Or, la
+ferme avec son désordre et ses contrastes était un lieu de délices, en
+comparaison de l'ermitage de Bénédict. Les murs bruts, le lit de serge
+en forme de corbillard, quelques vases de cuisine en cuivre et en terre,
+disposés sur des rayons, le pavé en dalles calcaires inégales et ébréchées
+de tous côtés, les meubles grossiers, le jour rare et gris qui venait de
+quatre carreaux irisés par le soleil et la pluie, ce n'était pas là de
+quoi faire éclore des rêves brillants. Bénédict tomba dans une triste
+méditation. Le paysage qu'il découvrait par sa porte entr'ouverte, quoique
+pittoresque et vigoureusement dessiné, n'était pas non plus de nature à
+donner une physionomie très riante à ses idées. Une ravine sombre et semée
+de genêts épineux le séparait du chemin raide et tortueux qui se déroulait
+comme un serpent sur la colline opposée, et, s'enfonçant dans les houx et
+les buis au feuillage noirâtre, semblait, par sa pente rapide, tomber
+brusquement des nues.
+
+Cependant, les souvenirs de Bénédict venant à se reporter sur ses jeunes
+années qui s'étaient écoulées en ce lieu, il trouva insensiblement un
+charme mélancolique à sa retraite. C'était sous ce toit obscur et décrépit
+qu'il avait vu le jour; auprès de ce foyer, sa mère l'avait bercé d'un
+chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier
+escarpé, il avait vu descendre son père, paysan grave et robuste, avec sa
+cognée sur l'épaule et son fils aîné derrière lui. Bénédict avait aussi
+de vagues souvenirs d'une sœur plus jeune que lui dont il avait agité le
+berceau, de quelques vieux parents, d'anciens serviteurs. Mais tout
+cela avait pour jamais passé le seuil. Tout était mort, et Bénédict se
+rappelait à peine les noms qui avaient été jadis familiers à son oreille.
+
+«Ô mon père! ô ma mère! disait-il aux ombres qu'il voyait passer dans
+ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez
+reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux
+héritage, vous ne me l'avez pas transmis. Où sont ici pour moi la
+simplicité du cœur, le calme de l'esprit, les véritables fruits du
+travail? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui
+vous furent chers, vous allez passer auprès de moi sans me reconnaître;
+car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains, et
+qui devait profiter de vos labeurs. Hélas! l'éducation a corrompu mon
+esprit; les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et
+détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du
+pauvre, je les ai perdues; aujourd'hui je reviens en proscrit habiter
+cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. C'est pour moi la terre
+d'exil que cette terre fécondée par vos sueurs; ce qui fit votre richesse
+est aujourd'hui mon pis-aller.»
+
+Puis, en pensant à Valentine, Bénédict se demandait avec douleur ce qu'il
+eût pu faire pour cette fille élevée dans le luxe, ce qu'elle fût devenue
+si elle eût consenti à venir se perdre avec lui dans cette existence rude
+et chétive; et il s'applaudissait de n'avoir pas même essayé de la
+détourner de ses devoirs.
+
+Et pourtant il se disait aussi qu'avec l'espoir d'une femme comme
+Valentine il aurait eu des talents, de l'ambition et une carrière.
+Elle eût réveillé en lui ce principe d'énergie qui, ne pouvant servir à
+personne, s'était engourdi et paralysé dans son sein. Elle eût embelli la
+misère, ou plutôt elle l'aurait chassée; car, pour Valentine, Bénédict ne
+voyait rien qui fût au-dessus de ses forces.
+
+Et elle lui échappait pour jamais; Bénédict retombait dans le désespoir.
+
+Quand il apprit que M. de Lansac était arrivé au château, que dans trois
+jours Valentine serait mariée, il entra dans un accès de rage si atroce
+qu'un instant il se crut né pour les plus grands crimes. Jamais il ne
+s'était arrêté sur cette pensée que Valentine pouvait appartenir à un
+autre homme que lui. Il s'était bien résigné à ne la posséder jamais; mais
+voir ce bonheur passer aux bras d'un autre, c'est ce qu'il ne croyait pas
+encore. La circonstance la plus évidente, la plus inévitable, la plus
+prochaine de son malheur, il s'était obstiné à croire qu'elle n'arriverait
+point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutôt elle-même
+au moment de contracter ces liens odieux. Bénédict ne s'en était pas
+vanté, dans la crainte de passer pour un fou; mais il avait réellement
+compté sur quelque miracle, et, ne le voyant point s'accomplir, il
+maudissait Dieu qui lui en avait suggéré l'espérance et qui l'abandonnait.
+Car l'homme rapporte tout à Dieu dans les grandes crises de sa vie; il a
+toujours besoin d'y croire, soit pour le bénir de ses joies, soit pour
+l'accuser de ses fautes.
+
+Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperçu, un jour qu'il rôdait
+autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac.
+Le secrétaire d'ambassade était empressé, gracieux, presque triomphant.
+La pauvre Valentine était pâle, abattue; mais elle avait l'air doux et
+résigné; elle s'efforçait de sourire aux mielleuses paroles de son fiancé.
+
+Cela était donc bien sûr, cet homme était là! il allait épouser Valentine!
+Bénédict cacha sa tête dans ses deux mains, et passa douze heures dans un
+fossé, absorbé par un désespoir stupide.
+
+Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une
+soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bénédict avait fait des
+progrès si rapides qu'il avait bien fallu s'avouer le mal à elle-même;
+mais entre la conscience de sa faute et la volonté de s'y abandonner, il y
+avait encore bien du chemin à faire, surtout Bénédict n'étant plus là pour
+détruire d'un regard tout l'effet d'une journée de résolutions. Valentine
+était pieuse; elle se confia à Dieu, et attendit M. de Lansac avec
+l'espoir de revenir à ce qu'elle croyait avoir éprouvé pour lui.
+
+Mais dès qu'il parut elle sentit combien cette bienveillance aveugle
+et indulgente qu'elle lui avait accordée était loin de constituer une
+affection véritable; il lui sembla dépouillé de tout le charme que son
+imagination lui avait prêté un instant. Elle se sentit froide et ennuyée
+auprès de lui. Elle ne l'écoutait plus qu'avec distraction, et ne lui
+répondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquiétude; mais
+quand il vit que le mariage n'en marchait pas moins, et que Valentine
+ne semblait pas disposée à faire la moindre opposition, il se consola
+facilement d'un caprice qu'il ne voulut pas pénétrer et qu'il feignit de
+ne pas voir.
+
+La répugnance de Valentine augmentait pourtant d'heure en heure; elle
+était pieuse et même dévote par éducation et par conviction. Elle
+s'enfermait des heures entières pour prier, espérant toujours trouver,
+dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour
+revenir au sentiment de son devoir. Mais ces méditations ascétiques
+fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus d'intensité à
+la puissance que Bénédict exerçait sur son âme. Elle sortait de là plus
+épuisée, plus tourmentée que jamais. Sa mère s'étonnait de sa tristesse,
+s'en offensait sérieusement, et l'accusait de vouloir jeter de la
+contrariété sur ce moment si doux, disait-elle, au cœur d'une mère. Il est
+certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement madame de Raimbault.
+Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se fît sans éclat et sans
+luxe à la campagne. Tels qu'ils étaient, il lui tardait beaucoup d'en être
+dégagée, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, où la présence
+de Valentine l'avait toujours extraordinairement gênée.
+
+Bénédict roulait dans sa tête mille absurdes projets. Le dernier auquel il
+s'arrêta, et qui mit un peu de calme dans ses idées, fut de voir Valentine
+une fois avant d'en finir pour jamais avec elle; car il se flattait
+presque de ne l'aimer plus quand elle aurait subi les embrassements de
+M. de Lansac. Il espéra que Valentine le calmerait par des paroles de
+consolation et de bonté, ou qu'elle le guérirait par la pruderie d'un
+refus.
+
+Il lui écrivit:
+
+«MADEMOISELLE,
+
+Je suis votre ami à la vie et à la mort, vous le savez; vous m'avez appelé
+votre frère, vous avez imprimé sur mon front un témoignage sacré de votre
+estime et de votre confiance. Vous m'avez fait espérer, dès cet instant,
+que je trouverais en vous un conseil et un appui dans les circonstances
+difficiles de ma vie. Je suis horriblement malheureux; j'ai besoin de vous
+voir un instant, de vous demander du courage, à vous si forte et si
+supérieure. Il est impossible que vous me refusiez cette faveur. Je
+connais votre générosité, votre mépris des sottes convenances et des
+dangers quand il s'agit de faire du bien. Je vous ai vue auprès de Louise;
+je sais ce que vous pouvez. C'est au nom d'une amitié aussi sainte, aussi
+pure que la sienne, que je vous prie à genoux d'aller vous promener ce
+soir au bout de la prairie.
+
+«BÉNÉDICT.»
+
+
+
+
+XX.
+
+
+Valentine aimait Bénédict, elle ne pouvait pas résister à sa demande. Il y
+a tant d'innocence et de pureté dans le premier amour de la vie, qu'il se
+méfie peu des dangers qui sont en lui. Valentine se refusait à pressentir
+la cause des chagrins de Bénédict; elle le voyait malheureux, et elle
+eût admis les plus invraisemblables infortunes plutôt que de s'avouer
+celle qui l'accablait. Il y a des routes si trompeuses et des replis si
+multipliés dans la plus pure conscience! Comment la femme jetée, avec
+une âme impressionnable, dans la carrière ardue et rigide des devoirs
+impossibles, pourrait-elle résister à la nécessité de transiger à chaque
+instant avec eux? Valentine trouva aisément des motifs pour croire
+Bénédict atteint d'un malheur étranger à elle. Souvent Louise lui avait
+dit, dans les derniers temps, que ce jeune homme l'affligeait par sa
+tristesse et par son incurie de l'avenir; elle avait aussi parlé de la
+nécessité où il serait bientôt de quitter la famille Lhéry, et Valentine
+se persuadait que, jeté sans fortune et sans appui dans le monde, il
+pouvait avoir besoin de sa protection et de ses conseils.
+
+Il était assez difficile de s'échapper la veille même de son mariage,
+obsédée comme elle l'était des attentions et des petits soins de M. de
+Lansac. Elle y réussit cependant en priant sa nourrice de dire qu'elle
+était couchée si on la demandait, et pour ne pas perdre de temps, pour ne
+pas revenir sur une résolution qui commençait à l'effrayer, elle traversa
+rapidement la prairie. La lune était alors dans son plein; on voyait aussi
+nettement les objets que dans le jour.
+
+Elle trouva Bénédict debout, les bras croisés sur sa poitrine, dans une
+immobilité qui lui fit peur. Comme il ne faisait pas un mouvement pour
+venir à sa rencontre, elle crut un instant que ce n'était pas lui et fut
+sur le point de fuir. Alors il vint à elle. Sa figure était si altérée, sa
+voix si éteinte, que Valentine, accablée par ses propres chagrins et par
+ceux dont elle voyait la trace chez lui, ne put retenir ses larmes, et fut
+forcée de s'asseoir.
+
+Ce fut fait des résolutions de Bénédict. Il était venu en ce lieu,
+déterminé à suivre religieusement la marche qu'il s'était tracée dans son
+billet, il voulait entretenir Valentine de sa séparation d'avec les Lhéry,
+de ses incertitudes pour le choix d'un état, de son isolement, de tous
+les prétextes étrangers à son vrai but. Ce but était de voir Valentine,
+d'entendre le son de sa voix, de trouver dans ses dispositions envers
+lui le courage de vivre ou de mourir. Il s'attendait à la trouver grave,
+réservée, à la voir armée de tout le sentiment de ses devoirs. Il y a
+plus, il s'attendait presque à ne pas la voir du tout.
+
+Quand il l'aperçut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa
+vitesse; quand elle se laissa tomber haletante et accablée sur le gazon;
+quand sa douleur s'exprima en dépit d'elle-même par des larmes, Bénédict
+crut rêver. Oh! ce n'était pas là de la compassion seulement, c'était de
+l'amour! Un sentiment de joie délirante s'empara de lui! il oublia encore
+une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le
+lendemain, pour ne voir que Valentine qui était là, seule avec lui,
+Valentine qui l'aimait et qui ne le lui cachait plus.
+
+Il se jeta à genoux devant elle; il baisa ses pieds avec ardeur. C'était
+une trop rude épreuve pour Valentine: elle sentit tout son sang se figer
+dans ses veines, sa vue se troubla; la fatigue de sa course rendant plus
+pénible encore la lutte qu'elle s'imposait pour cacher ses pleurs, elle
+tomba pâle et presque morte dans les bras de Bénédict.
+
+Leur entrevue fut longue, orageuse. Ils n'essayèrent pas de se tromper sur
+la nature du sentiment qu'ils éprouvaient; ils ne cherchèrent point à
+se soustraire au danger des plus ardentes émotions. Bénédict couvrit de
+pleurs et de baisers les vêtements et les mains de Valentine. Valentine
+cacha son front brûlant sur l'épaule de Bénédict; mais ils avaient vingt
+ans, ils aimaient pour la première fois, et l'honneur de Valentine était
+en sûreté auprès du sein de Bénédict. Il n'osa seulement pas prononcer
+ce mot d'amour qui effarouche l'amour même. Ses lèvres osèrent à peine
+effleurer les beaux cheveux de sa maîtresse. Le premier amour sait à peine
+s'il existe une volupté plus grande que celle de se savoir aimé. Bénédict
+fut le plus timide des amants et le plus heureux des hommes.
+
+Ils se séparèrent sans avoir rien projeté, rien résolu. À peine, dans ces
+deux heures de transport et d'oubli, avaient-ils échangé quelques paroles
+sur leur situation, lorsque le timbre clair de l'horloge du château vint
+faiblement vibrer dans le silence de la prairie. Valentine compta dix
+coups presque insaisissables, et se rappela sa mère, son fiancé, le
+lendemain... Mais comment quitter Bénédict? que lui dire pour le consoler?
+où trouver la force de l'abandonner dans un tel moment? L'apparition d'une
+femme à quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bénédict
+se tapit précipitamment dans le buisson; mais, à la vive clarté de la
+lune, Valentine reconnut presque aussitôt sa nourrice Catherine qui la
+cherchait avec anxiété. Il lui eût été facile de se cacher aussi à ses
+regards; mais elle sentit qu'elle ne devait pas le faire, et marchant
+droit à elle:
+
+--Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle en se penchant toute tremblante à son
+bras.
+
+--Pour l'amour de Dieu, rentrez, Mademoiselle, dit la bonne femme; madame
+vous a déjà demandée deux fois, et, comme j'ai répondu que vous vous étiez
+jetée sur votre lit, elle m'a ordonné de l'avertir aussitôt que vous
+seriez éveillée; alors l'inquiétude m'a prise, et comme je vous avais vue
+sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois
+le soir vous promener par ici, je me suis mise à vous chercher. Oh!
+Mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin! Vous avez tort;
+vous devriez au moins me dire d'aller avec vous.
+
+Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup d'œil triste et inquiet sur
+le buisson, et laissa volontairement à la place qu'elle quittait son
+foulard, celui qu'elle avait une fois prêté à Bénédict dans la promenade
+autour de la ferme. Lorsqu'elle fut rentrée, sa nourrice le chercha
+partout, et remarqua qu'elle l'avait perdu dans cette promenade.
+
+Valentine trouva sa mère qui l'attendait dans sa chambre depuis quelques
+instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si complètement
+habillée après avoir passé deux heures sur son lit. Valentine répondit
+que, se sentant oppressée, elle avait voulu prendre l'air, et que sa
+nourrice lui avait donné le bras pour faire un tour de promenade dans le
+parc.
+
+Alors madame de Raimbault entama une grave dissertation d'affaires avec sa
+fille; elle lui fit remarquer qu'elle lui laissait le château et la terre
+de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout l'héritage de son
+père, et dont la valeur réelle, détachée de sa propre fortune, constituait
+une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant
+le bon ordre qu'elle avait mis dans sa fortune, et de témoigner à tout le
+monde, dans le cours de sa vie, l'excellente conduite de sa mère envers
+elle. Elle entra dans des détails d'argent qui firent de cette exhortation
+maternelle une véritable consultation notariée, et termina sa harangue
+en lui disant qu'elle espérait, au moment où la loi allait les rendre
+_étrangères_ l'une à l'autre, trouver Valentine disposée à lui accorder
+des _égards_ et des soins.
+
+Valentine n'avait pas entendu la moitié de ce long discours. Elle était
+pâle, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et de temps
+en temps un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa
+tristement les mains de sa mère, et s'apprêtait à se mettre au lit quand
+la demoiselle de compagnie de sa grand'mère vint, d'un air solennel,
+l'avertir que la marquise l'attendait dans son appartement.
+
+Valentine se traîna encore à cette cérémonie; elle trouva la chambre à
+coucher de la vieille dame accoutrée d'une sorte de décoration religieuse.
+On avait formé un autel avec une table et des linges brodés. Des fleurs
+disposées en bouquets d'église entouraient un crucifix d'or guilloché.
+Un missel de velours écarlate était ouvert sacramentellement sur l'autel.
+Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, posée
+théâtralement dans son grand fauteuil, s'apprêtait avec une puérile
+satisfaction à jouer sa petite comédie d'étiquette.
+
+Valentine s'approcha en silence, et, parce qu'elle était pieuse de
+cœur, elle regarda sans émotion ces ridicules apprêts. La demoiselle de
+compagnie ouvrit une porte opposée par laquelle entrèrent, d'un air à la
+fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise
+leur ordonna de se mettre à genoux et de prier pour le bonheur de leur
+jeune maîtresse; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se
+leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, récita quelques versets de
+psaumes, chevrota un cantique avec sa demoiselle de compagnie, et finit
+en imposant les mains et en donnant sa bénédiction à Valentine. Jamais
+cérémonie sainte et patriarcale ne fut plus misérablement travestie par
+une vieille espiègle du temps de la Dubarry.
+
+En embrassant sa petite-fille, elle prit (précisément sur l'autel) un
+écrin contenant une assez jolie parure en camées dont elle lui faisait
+présent, et, mêlant la dévotion à la frivolité, elle lui dit presque en
+même temps:
+
+--Dieu vous donne, ma fille, les vertus d'une bonne mère de famille!
+--Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand'mère; ce sera pour
+les demi-toilettes.
+
+Valentine eut la fièvre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin;
+mais elle fut bientôt éveillée par le son des cloches qui appelaient tous
+les environs à la chapelle du château. Catherine entra dans sa chambre
+avec un billet qu'une vieille femme des environs lui avait remis pour
+mademoiselle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracés
+péniblement:
+
+«Valentine, il serait encore temps de dire non.»
+
+Valentine frémit et brûla le billet. Elle essaya de se lever; mais
+plusieurs fois la force lui manqua. Elle était assise, à demi vêtue, sur
+une chaise, quand sa mère entra, lui reprocha d'être si fort en retard,
+refusa de croire son indisposition sérieuse, et l'avertit que plusieurs
+personnes l'attendaient déjà au salon. Elle l'aida elle-même à faire sa
+toilette; et quand elle la vit belle, parée, mais aussi pâle que son
+voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bénédict la
+regarderait peut-être passer; elle aima mieux qu'il vit sa pâleur, et elle
+résista, pour la première fois de sa vie, à une volonté de sa mère.
+
+Elle trouva au salon quelques voisins d'un rang secondaire; car madame de
+Raimbault, ne voulant point d'apparat à cette noce, n'avait invité que des
+gens _sans conséquence_. On devait déjeuner dans le jardin, et les paysans
+danseraient au bout du parc au pied de la colline. M. de Lansac parut
+bientôt, noir des pieds à la tête, et la boutonnière chargée d'ordres
+étrangers. Trois voitures transportèrent toute la noce à la mairie, qui
+était au village voisin. Le mariage ecclésiastique fut célébré au château.
+
+Valentine, en s'agenouillant devant l'autel, sortit un instant de l'espèce
+de torpeur où elle était tombée; elle se dit qu'il n'était plus temps de
+reculer, que les hommes venaient de la forcer à s'engager avec Dieu, et
+qu'il n'y avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilège.
+Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments
+qu'elle voulait prononcer dans la sincérité de son âme, et, à la fin de la
+cérémonie, l'effort surhumain qu'elle s'était imposé pour être calme et
+recueillie l'ayant épuisée, elle se retira dans sa chambre pour y prendre
+quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et d'attachement,
+Catherine s'assit au pied de son lit et ne la quitta point.
+
+Le même jour, à deux lieues de là, se célébrait, dans un petit hameau de
+la vallée, le mariage d'Athénaïs Lhéry avec Pierre Blutty. Là aussi la
+jeune épousée était pâle et triste, moins cependant que Valentine, mais
+assez pour tourmenter sa mère, qui était beaucoup plus tendre que madame
+de Raimbault, et pour donner quelque humeur à son époux, qui était
+beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athénaïs avait
+peut-être un peu trop présumé des forces de son dépit en se déterminant
+aussi vite à épouser un homme qu'elle n'aimait guère. Par suite peut-être
+de l'esprit de contradiction qu'on reproche aux femmes, son affection pour
+Bénédict se réveilla précisément au moment où il n'était plus temps de se
+raviser, et, au retour de l'église, elle _régala_ son mari d'une scène de
+pleurs fort _ennuyante_. C'est ainsi que s'exprimait Pierre Blutty en se
+plaignant de cette contrariété à son ami Georges Simonneau.
+
+Néanmoins la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante à la
+ferme qu'au château. Les Lhéry avaient au moins soixante cousins et
+arrière-cousins; les Blutty n'étaient pas moins riches en parenté, et
+la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives.
+
+Dans l'après-midi, lorsque la moitié dansante de la noce eut suffisamment
+fêté les veaux gras et les pâtés de gibier de la ferme, on laissa
+l'arène gastronomique aux vieillards, et l'on se rassembla sur la pelouse
+pour commencer le bal; mais la chaleur était extrême: il y avait peu
+d'ombrage en cet endroit, et autour de la ferme il n'y avait pas de place
+très-commode pour danser. Quelqu'un insinua qu'il y avait auprès du
+château une immense salle de verdure fort bien nivelée, où cinq cents
+personnes dansaient en cet instant. Le campagnard aime la foule tout comme
+le dandy; pour s'amuser beaucoup, il lui faut beaucoup de monde, des pieds
+qui écrasent ses pieds, des coudes qui le coudoient, des poumons qui
+absorbent l'air qu'il respire; dans tous les pays du monde, dans tous les
+rangs de la société, c'est là le plaisir.
+
+Madame Lhéry accueillit cette idée avec empressement; elle avait mis assez
+d'argent à la toilette de sa fille pour désirer qu'on la vît en regard de
+celle de mademoiselle de Raimbault, et qu'on parlât dans tout le pays
+de sa magnificence. Elle s'était scrupuleusement informée du choix des
+parures de Valentine. Pour une fête aussi champêtre, on n'avait destiné
+à celle-ci que des ornements simples et de bon goût; madame Lhéry avait
+écrasé sa fille de dentelles et de pierreries, et, jalouse de la produire
+dans tout son éclat, elle proposa d'aller se réunir à la noce du château,
+où elle avait été priée, elle et tous les siens. Athénaïs résista bien un
+peu; elle craignait de rencontrer autour de Valentine cette pâle et sombre
+figure de Bénédict qui lui avait fait tant de mal, le dimanche précédent,
+à l'église. Mais l'obstination de sa mère, le désir de son mari, qui
+n'était pas non plus exempt de vanité, peut-être aussi un peu de cette
+même vanité pour son propre compte, la déterminèrent. On attela les
+carrioles, chaque cavalier prit en croupe sa cousine, sa sœur ou sa
+fiancée. Athénaïs vit en soupirant s'installer, les rênes en main, dans la
+patache, son nouvel époux, à cette place que Bénédict avait si longtemps
+occupée et qu'il n'occuperait plus.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+XXI.
+
+
+La danse était fort animée au parc de Raimbault. Les paysans, pour
+lesquels on avait dressé des ramées, chantaient, buvaient, et proclamaient
+le nouveau couple le plus beau, le plus heureux et le plus honorable de la
+contrée. La comtesse, qui n'était rien moins que populaire, avait ordonné
+cette fête avec beaucoup de prodigalité, afin de se débarrasser en un jour
+de tous les trais d'amabilité qu'une autre eût faits dans le cours de sa
+vie. Elle avait un profond mépris pour la canaille, et prétendait que,
+pourvu qu'on la fît boire et manger, on pouvait ensuite lui marcher sur le
+ventre sans qu'elle se révoltât. Et ce qu'il y a de plus triste en ceci,
+c'est que madame de Raimbault n'avait pas tout à fait tort.
+
+La marquise de Raimbault était charmée de cette occasion de renouveler sa
+popularité. Elle n'était pas fort sensible aux misères du pauvre, mais à
+cet égard on ne la trouvait pas plus insouciante qu'au malheur de ses
+amis; et, grâce à son penchant pour le commérage et la familiarité,
+on lui avait accordé cette réputation de bonté que le pauvre donne si
+gratuitement, hélas! à ceux qui, ne lui faisant pas de bien, ne lui font
+du moins pas de mal. En voyant passer alternativement ces deux femmes, les
+esprits forts du village se disaient tout bas sous la ramée:
+
+«Celle-ci nous méprise, mais elle nous régale; celle-là ne nous régale
+pas, mais elle nous parle.»
+
+Et ils étaient contents de toutes deux. La seule qui fût aimée réellement,
+c'était Valentine, parce qu'elle ne se contentait pas d'être amicale et de
+leur sourire, d'être libérale et de les secourir, elle était sensible à
+leurs maux, à leurs joies; ils sentaient qu'il n'y avait dans sa bonté
+aucun motif d'intérêt personnel, aucun calcul politique; ils l'avaient
+vue pleurer sur leurs malheurs; ils avaient trouvé dans son cœur des
+sympathies vraies. Ils la chérissaient plus qu'il n'est donné aux hommes
+grossiers de chérir les êtres qui leur sont supérieurs. Beaucoup d'entre
+eux savaient fort bien l'histoire de ses relations à la ferme avec sa
+sœur; mais ils respectaient son secret si religieusement qu'à peine
+osaient-ils prononcer tout bas entre eux le nom de Louise.
+
+Valentine passa autour de leurs tables et s'efforça de sourire à leurs
+vœux; mais la gaieté s'évanouit après qu'elle eut passé, car on avait
+remarqué son air d'abattement et de maladie; il y eut même des regards de
+malveillance pour M. de Lansac.
+
+Athénaïs et sa noce tombèrent au milieu de cette fête, et les idées
+changèrent de cours. La recherche de sa parure et la bonne mine de
+son mari attirèrent tous les yeux. La danse qui languissait se ranima;
+Valentine, après avoir embrassé sa jeune amie, se retira de nouveau avec
+sa nourrice. Madame de Raimbault, que tout ceci ennuyait beaucoup, alla
+se reposer; M. de Lansac, qui, même le jour de ses noces, avait toujours
+d'importantes lettres à écrire, alla faire son courrier. La noce Lhéry
+resta maîtresse du terrain, et les gens qui étaient venus pour voir danser
+Valentine restèrent pour voir danser Athénaïs.
+
+La nuit approchait. Athénaïs, fatiguée de la danse, s'était assise pour
+prendre des rafraîchissements. À la même table, le chevalier de Trigaud,
+son majordome Joseph, Simonneau, Moret, et plusieurs autres qui avaient
+fait danser la mariée, étaient réunis autour d'elle et l'accablaient
+de leurs prévenances. Athénaïs avait semblé si belle à la danse, sa
+parure brillante et folle lui allait si bien, elle avait recueilli tant
+d'éloges, son mari lui-même la regardait d'un œil noir si amoureux,
+qu'elle commençait à s'égayer et à se réconcilier avec la journée de ses
+noces. Le chevalier de Trigaud, raisonnablement gris, lui débitait des
+galanteries en style de Dorat, qui la faisaient à la fois rire et rougir.
+Peu à peu le groupe qui l'environnait, animé par quelques bouteilles d'un
+léger vin blanc du pays, par la danse, par les beaux yeux de la mariée,
+par l'occasion et l'usage, se mit à débiter ces propos graveleux qui
+commencent par être énigmatiques et qui finissent par devenir grossiers.
+C'est la coutume chez les pauvres, et même chez les riches de mauvais ton.
+
+Athénaïs, qui se sentait jolie, qui se voyait admirée et qui ne comprenait
+rien à tout le reste, sinon qu'on enviait et qu'on félicitait son mari,
+s'efforçait de maintenir sur ses lèvres le sourire qui l'embellissait, et
+commençait même à répondre avec une assez friponne timidité aux brûlantes
+œillades de Pierre Blutty, lorsqu'une personne silencieuse vint s'asseoir
+à la place vide qui était à sa gauche. Athénaïs, émue malgré elle par
+l'imperceptible frôlement de son habit, se retourna, étouffa un cri
+d'effroi et devint pâle: c'était Bénédict.
+
+C'était Bénédict, plus pâle qu'elle encore, mais grave, froid et ironique.
+Toute la journée il avait couru les bois comme un forcené; le soir,
+désespéré de se calmer à force de fatigue, il avait résolu de voir la noce
+de Valentine, d'écouter les gravelures des paysans, d'entendre signaler
+le départ des époux pour la chambre nuptiale, et de se guérir à force de
+colère, de pitié et de dégoût.
+
+«Si mon amour survit à tout cela, s'était-il dit, c'est qu'il n'y a pas de
+remède.»
+
+Et, à tout hasard il avait chargé des pistolets de poche qu'il avait mis
+sur lui.
+
+Il ne s'était pas attendu à trouver là cette autre noce et cette autre
+mariée. Depuis quelques instants il observait Athénaïs; sa gaieté
+soulevait en lui un profond dédain, et il voulut se mettre au centre
+des dégoûts qu'il venait braver en s'asseyant auprès d'elle.
+
+Bénédict, qui avait un caractère âpre et sceptique, un de ces esprits
+mécontents et frondeurs si incommodes aux ridicules et aux travers de la
+société, prétendait (c'était sans doute un de ses paradoxes) qu'il n'est
+point d'inconvenance plus monstrueuse, d'usage plus scandaleux que la
+publicité qu'on donne au mariage. Il n'avait jamais vu, sans la plaindre,
+passer au milieu de la cohue d'une noce cette pauvre jeune fille qui a
+presque toujours quelque amour timide dans le cœur, et qui traverse
+l'insolente attention, les impertinents regards, pour arriver dans les
+bras de son mari, déflorée déjà par l'audacieuse imagination de tous les
+hommes. Il plaignait aussi ce pauvre jeune homme dont on affichait l'amour
+aux portes de la mairie, au banc de l'église, et que l'on forçait de
+livrer à toutes les impuretés de la ville et de la campagne la blanche
+robe de sa fiancée. Il trouvait qu'en lui ôtant le voile du mystère, on
+profanait l'amour. Il eût voulu entourer la femme de tant de respects
+qu'on n'eût jamais connu officiellement l'objet de son choix, et qu'on eût
+craint de l'offenser en le lui nommant.
+
+«Comment, disait-il, voulez-vous avoir des femmes aux mœurs pures, lorsque
+vous faites publiquement violence à leur pudeur? quand vous les amenez
+vierges en présence de la foule assemblée, et que vous leur dites, en
+prenant cette foule à témoin, «Vous appartenez à l'homme que voici, vous
+n'êtes plus vierge.» Et la foule bat des mains, rit, triomphe, raille la
+rougeur des époux, et, jusque dans le secret de leur lit nuptial, les
+poursuit de ses cris et de ses chants obscènes! les peuples barbares du
+Nouveau-Monde avaient de plus pieux hyménées. Aux fêtes du Soleil on
+amenait dans le temple un homme vierge et une femme vierge. La foule
+prosternée, grave et recueillie, bénissait le dieu qui créa l'amour, et,
+dans toute la solennité de l'amour physique et de l'amour divin, le
+mystère de la génération s'accomplissait sur l'autel. Cette naïveté qui
+vous révolte était plus chaste que vos mariages. Vous avez tant souillé la
+pudeur, tant oublié l'amour, tant avili la femme, que vous êtes réduits à
+insulter la femme, la pudeur et l'amour.»
+
+En voyant Bénédict s'asseoir auprès de sa femme, Pierre Blutty, qui
+n'ignorait point l'inclination d'Athénaïs pour son cousin, jeta sur eux
+un regard de travers. Ses amis échangèrent avec lui le même regard de
+mécontentement. Tous haïssaient Bénédict pour sa supériorité dont ils
+le croyaient vain. Les joyeux propos s'arrêtèrent un instant; mais le
+chevalier de Trigaud, qui avait pour lui une grande estime, lui fit bon
+accueil, et lui tendit la bouteille d'une main mal assurée. Bénédict avait
+un ton calme et dégagé qui fit croire à Athénaïs que son parti était pris;
+elle lui fit timidement quelques prévenances auxquelles il répondit
+respectueusement et sans humeur.
+
+Peu à peu les paroles libres et grivoises reprirent leur cours, mais avec
+l'intention évidente, de la part de Blutty et de ses amis, de leur donner
+une tournure insultante pour Bénédict. Celui-ci s'en aperçut aussitôt, et
+s'arma de cette tranquillité dédaigneuse dont l'expression semblait être
+naturelle à sa physionomie.
+
+Jusqu'à son arrivée, le nom de Valentine n'avait pas été prononcé; ce fut
+l'arme dont Blutty se servit pour le blesser. Il donna le signal à ses
+compagnons, et on commença à mots couverts, un parallèle entre le bonheur
+de Pierre Blutty et celui de M. de Lansac, qui fit passer comme du feu
+dans les veines glacées de Bénédict. Mais il était venu là pour entendre
+ce qu'il entendait. Il fit bonne contenance, espérant que cette rage
+intérieure qui le dévorait allait faire place au dégoût. D'ailleurs, se
+fût-il livré à sa colère, il n'avait aucun droit de défendre le nom de
+Valentine de ces souillures.
+
+Mais Pierre Blutty ne s'en tint pas là. Il était résolu à l'insulter
+grièvement, et même à lui faire une scène, afin de l'expulser à jamais de
+la ferme. Il hasarda quelques mots qui donnèrent à entendre combien le
+bonheur de M. de Lansac était amer au cœur d'un des convives. Tous les
+regards l'interrogèrent avec surprise, et virent les siens désigner
+Bénédict. Alors les Moret et les Simonneau, ramassant la balle, fondirent,
+avec plus de rudesse que de force réelle, sur leur adversaire. Celui-ci
+demeura longtemps impassible; il se contenta de jeter un coup d'œil de
+reproche à la pauvre Athénaïs, qui seule avait pu trahir un pareil secret.
+La jeune femme, au désespoir, essaya de changer la conversation; mais ce
+fut impossible, et elle resta plus morte que vive, espérant au moins que
+sa présence contiendrait son mari jusqu'à un certain point.
+
+--Il y en a d'aucuns, disait Georges en affectant de parler plus
+rustiquement que de coutume, afin de contraster avec la manière de
+Bénédict, qui veulent lever le pied plus haut que la jambe et qui se
+cassent le nez par terre. Ça rappelle l'histoire de Jean Lory, qui
+n'aimait ni les brunes ni les blondes, et qui a fini, comme chacun sait,
+par être bien heureux d'épouser une rousse.
+
+Toute la conversation fut sur ce ton et fort peu spirituelle, comme on
+voit. Blutty reprenant son ami Georges:
+
+--Ce n'est pas comme ça, lui dit-il; voilà l'histoire de Jean Lory. Il
+disait qu'il ne pouvait aimer que les blondes; mais ni les brunes ni les
+blondes ne voulaient de lui: si bien que la rousse fut forcée d'en avoir
+pitié.
+
+--Oh! dit un autre, c'est que les femmes ont des yeux.
+
+--En revanche, reprit un troisième, il y a des hommes qui ne voient pas
+plus loin que leur nez.
+
+--_Manes habunt_, dit le chevalier de Trigaud, qui, ne comprenant rien à
+la conversation, voulut au moins y faire briller son savoir.
+
+Et il continua sa citation en écorchant impitoyablement le latin.
+
+--Ah! monsieur le chevalier, vous parlez à des sourds, dit le père Lhéry;
+nous ne savons pas le grec.
+
+--M. Benoît qui n'a appris que ça, dit Blutty, pourrait nous le traduire.
+
+--Cela signifie, répondit Bénédict d'un air calme, qu'il y a des hommes
+semblables à des brutes, qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles
+pour ne pas entendre. Cela se rapporte fort bien, comme vous voyez, à ce
+que vous disiez tout à l'heure.
+
+--Oh! pour les oreilles, pardieu! dit un gros petit cousin du marié qui
+n'avait pas encore parlé, nous n'en avons rien dit, et pour cause; on sait
+les égards qu'on se doit entre amis.
+
+--Et puis, dit Blutty, il n'y a de pires sourds, comme dit le proverbe,
+que ceux qui ne veulent pas entendre.
+
+--Il n'y a de pire sourd, interrompit Bénédict d'une voix forte, que
+l'homme à qui le mépris bouche les oreilles.
+
+--Le mépris! s'écria Blutty en se levant rouge de colère et les yeux
+étincelants; le mépris!
+
+--J'ai dit le mépris, répondit Bénédict sans changer d'attitude et sans
+daigner lever les yeux sur lui.
+
+Il n'eut pas plus tôt répété ce mot, que Blutty, brandissant son verre
+plein de vin, le lui lança à la tête; mais sa main, tremblante de fureur,
+fut un mauvais auxiliaire. Le vin couvrit de taches indélébiles la belle
+robe de la mariée, et le verre l'eût infailliblement blessée, si Bénédict,
+avec autant de sang-froid que d'adresse, ne l'eût reçu dans sa main sans
+se faire aucun mal.
+
+Athénaïs, épouvantée, se leva et se jeta dans les bras de sa mère.
+Bénédict se contenta de regarder Blutty, et de lui dire avec beaucoup de
+tranquillité:
+
+--Sans moi, c'en était fait de la beauté de votre femme.
+
+Puis, plaçant le verre au milieu de la table, il l'écrasa avec un broc de
+grès qui se trouvait sous sa main. Il lui porta plusieurs coups pour le
+réduire en autant de morceaux qu'il put; puis, les éparpillant sur la
+table:
+
+--Messieurs, leur dit-il, cousins, parents et amis de Pierre Blutty, qui
+venez de m'insulter, et vous, Pierre Blutty. que je méprise de tout mon
+cœur, à chacun de vous j'envoie une parcelle de ce verre. C'est autant de
+sommations que je vous fais de me rendre raison; c'est autant de portions
+de mon affront que je vous ordonne de réparer.
+
+--Nous ne nous battons ni au sabre, ni à l'épée, ni au pistolet, s'écria
+Blutty d'une voix tonnante; nous ne sommes pas des freluquets, des _habits
+noirs_ comme toi. Nous n'avons pas pris des leçons de courage, nous en
+avons dans le cœur et au bout des poings. Pose ton habit, Monsieur, la
+querelle sera bientôt vidée.
+
+Et Blutty, grinçant des dents, commença à se débarrasser de son habit
+chargé de fleurs et de rubans, et à retrousser ses manches jusqu'au coude.
+Athénaïs, qui était tombée en défaillance dans les bras de sa mère
+s'élança brusquement et se jeta entre eux en poussant des cris perçants.
+Cette marque d'intérêt que Blutty jugea avec raison être tout en faveur de
+Bénédict, augmenta sa fureur... Il la repoussa et s'élança sur Bénédict.
+
+Celui-ci, évidemment plus faible, mais agile et de sang-froid, lui passa
+son pied dans les jambes et le fit tomber.
+
+Blutty n'était pas relevé qu'une nuée de ses camarades s'était jetée sur
+Bénédict. Celui-ci n'eut que le temps de tirer ses deux pistolets de sa
+poche et de leur en présenter les doubles canons.
+
+--Messieurs, leur dit-il, vous êtes vingt contre un, vous êtes des lâches!
+Si vous faites un geste contre moi, quatre d'entre vous seront tués comme
+des chiens.
+
+Cette vue calma un instant leur vaillance; alors le père Lhéry, qui
+connaissait la fermeté de Bénédict et qui craignait une issue tragique à
+cette scène, se précipita au devant de lui, et, levant son bâton noueux
+sur les assaillants, il leur montra ses cheveux blancs souillés du vin que
+Blutty avait voulu jeter à Bénédict. Des larmes de colère roulaient dans
+ses yeux.
+
+--Pierre Blutty, s'écria-t-il, vous vous êtes conduit aujourd'hui d'une
+manière infâme. Si vous croyez par de pareils procédés prendre de l'empire
+dans ma maison et en chasser mon neveu, vous vous trompez. Je suis encore
+libre de vous en fermer la porte et de garder ma fille. Le mariage n'est
+pas consommé. Athénaïs, passez derrière moi.
+
+Le vieillard, prenant avec force le bras de sa fille, l'attira vers lui.
+Athénaïs, prévenant sa volonté, s'écria avec l'accent de la haine et de la
+terreur:
+
+--Gardez-moi, mon père, gardez-moi toujours. Défendez-moi de ce furieux
+qui vous insulte, vous et votre famille! Non, je ne serai jamais sa femme!
+Je ne veux pas vous quitter!
+
+Et elle s'attacha de toute sa force au cou de son père.
+
+Pierre Blutty, à qui aucune clause légale n'assurait encore l'héritage de
+son beau-père, fut frappé de la force de ces arguments. Renfermant le
+dépit que lui inspirait la conduite de sa femme:
+
+--Je conviens, dit-il en changeant aussitôt de ton, que j'ai eu trop de
+vivacité. Beau-père, si je vous ai manqué, recevez mes excuses.
+
+--Oui, Monsieur, reprit Lhéry, vous m'avez manqué dans la personne de ma
+fille, dont les habits de noce portent les marques de votre brutalité;
+vous m'avez manqué dans la personne de mon neveu, que je saurai faire
+respecter. Si vous voulez que votre femme et votre beau-père oublient
+cette conduite, offrez la main à Bénédict, et que tout soit
+dit.
+
+Une foule immense s'était rassemblée autour d'eux et attendait avec
+curiosité la fin de cette scène. Tous les regards semblaient dire à Blutty
+qu'il ne devait point fléchir; mais quoique Blutty ne manquât pas d'un
+certain courage brutal, il entendait ses intérêts aussi bien que tout bon
+campagnard sait le faire. En outre, il était réellement très-amoureux de
+sa femme, et la menace d'être séparé d'elle l'effrayait plus encore que
+tout le reste. Sacrifiant donc les conseils de la vaine gloire à ceux du
+bon sens, il dit, après un peu d'hésitation:
+
+--Eh bien! je vous obéirai, beau-père; mais cela me coûte, je l'avoue, et
+j'espère que vous me tiendrez compte, Athénaïs, de ce que je fais pour
+vous obtenir.
+
+--Vous ne m'obtiendrez jamais, quoi que vous fassiez! s'écria la jeune
+fermière, qui venait d'apercevoir les nombreuses taches dont elle était
+couverte.
+
+--Ma fille, interrompit Lhéry, qui savait fort bien reprendre au besoin la
+dignité et l'autorité d'un père de famille, dans la situation où vous êtes,
+ vous ne devez pas avoir d'autre volonté que celle de votre père. Je vous
+ordonne de donner le bras à votre mari et de le réconcilier avec votre
+cousin.
+
+En parlant ainsi, Lhéry se retourna vers son neveu, qui pendant cette
+contestation avait désarmé et caché ses pistolets; mais, au lieu d'obéir à
+l'impulsion que voulait lui donner son oncle, il recula devant la main que
+lui tendait à contre-cœur Pierre Blutty.
+
+--Jamais, mon oncle! répondit-il; je suis fâché de ne pouvoir pas
+reconnaître par mon obéissance l'intérêt que vous venez de me témoigner,
+mais il n'est pas en ma puissance de pardonner un affront. Tout ce que je
+puis faire, c'est de l'oublier.
+
+Après cette réponse, il tourna le dos, et disparut en se frayant avec
+autorité un passage à travers les curieux ébahis.
+
+
+
+
+XXII.
+
+
+Bénédict s'enfonça dans le parc de Raimbault, et se jetant sur la mousse,
+dans un endroit sombre, il s'abandonna aux plus tristes réflexions. Il
+venait de rompre le dernier lien qui l'attachait à la vie; car il sentait
+bien qu'après de telles relations avec Pierre Blutty, il ne pouvait plus
+en conserver de directes avec ses parents de la ferme. Ces lieux, où il
+avait passé de si heureux instants, et qui étaient pour lui tout remplis
+des traces de Valentine, il ne les verrait plus; ou s'il y retournait
+quelquefois, ce serait en étranger et sans avoir la liberté d'y chercher
+ses souvenirs, naguère si doux, aujourd'hui si amers. Il lui semblait que
+de longues années de malheur le séparaient déjà de ces jours récemment
+écoulés, et il se reprochait de n'en avoir point assez joui; il se
+repentait des instants d'humeur qu'il n'avait pas réprimés; il déplorait
+la triste nature de l'homme, qui ne sait jamais la valeur de ses joies
+qu'après les avoir perdues.
+
+Désormais l'existence de Bénédict devenait effrayante; environné d'ennemis,
+il serait la risée de la province; chaque jour une voix, partie de trop
+bas pour qu'il pût se donner la peine d'y répondre, viendrait faire
+entendre à ses oreilles d'insolentes et atroces railleries. Chaque jour
+il lui faudrait rapprendre le triste dénouement de ses amours, et se
+convaincre qu'il n'y avait plus d'espoir.
+
+Cependant l'amour de soi, qui donne tant d'énergie aux naufragés près de
+périr, imprima un instant à Bénédict la volonté de vivre en dépit de tout.
+Il fit d'incroyables efforts pour trouver à sa vie un but, une ambition,
+un charme quelconque; ce fut en vain: son âme se refusait à admettre
+aucune autre passion que l'amour. À vingt ans, quelle autre semble en
+effet digne de l'homme? tout lui semblait terne et décoloré après cette
+rapide et folle existence qui l'avait enlevé à la terre; ce qui eût été
+trop haut pour ses espérances il y avait à peine un mois, lui paraissait
+maintenant indigne de ses désirs. Il n'y avait au monde qu'un bonheur,
+qu'un amour, qu'une femme.
+
+Quand il eut vainement épuisé ce qui lui restait de force, il tomba dans
+un horrible dégoût de la vie, et résolut d'en finir. Il examina ses
+pistolets, et se dirigea vers la sortie du parc, pour aller accomplir son
+dessein sans troubler la fête qui rayonnait encore à travers le feuillage.
+
+Mais auparavant il voulut avaler le fond de sa coupe de douleur; il
+retourna sur ses pas, et, se glissant parmi les massifs, il arriva
+jusqu'au pied des murs qui renfermaient Valentine. Il les suivit au hasard
+pendant quelque temps. Tout était silencieux et triste dans ce grand
+manoir; tous les domestiques étaient à la fête. Depuis longtemps les
+convives s'étaient retirés. Bénédict n'entendit que la voix de la vieille
+marquise qui paraissait assez animée. Elle partait d'un appartement au
+rez-de-chaussée dont la fenêtre était entr'ouverte. Bénédict s'approcha,
+et recueillit des paroles qui modifièrent tout à coup ses résolutions:
+
+--Je vous assure, Madame, disait la marquise, que Valentine est
+sérieusement malade, et qu'il faudrait faire entendre raison à M. de
+Lansac.
+
+--Eh! mon Dieu! Madame, répondit une voix que Bénédict jugea ne pouvoir
+être que celle de la comtesse, vous avez la rage de vous immiscer dans
+tout! Il me semble que votre intervention ou la mienne dans une pareille
+circonstance ne peut être que fort inconvenante.
+
+--Madame, je ne connais pas d'inconvenance, reprit l'autre voix, lorsqu'il
+s'agit de la santé de ma petite-fille.
+
+--Si je ne savais combien il vous est agréable de donner ici un autre avis
+que le mien, je m'expliquerais difficilement cet accès de sensibilité.
+
+--Raillez tant qu'il vous plaira, Madame; je viens d'écouter à la porte de
+Valentine, ne sachant point ce qui s'y passait, et me doutant de tout
+autre chose que de la vérité. En entendant la voix de la nourrice au lieu
+de celle du cher mari, je suis entrée, et j'ai trouvé Valentine fort
+souffrante, fort défaite; je vous assure que ce ne serait pas du tout le
+moment...
+
+--Valentine aime son mari, son mari l'aime, je suis bien certaine qu'il
+aura pour elle tous les égards qu'elle exigera.
+
+--Est-ce qu'une mariée d'un jour sait exiger quelque chose? est-ce qu'elle
+a des droits? est-ce qu'on en tient compte?
+
+La fenêtre fut fermée en cet instant, et Bénédict n'en put entendre
+davantage. Tout ce que la rage peut inspirer de projets terribles et
+insensés, il le connut en cet instant.
+
+«Ô abominable violation des droits les plus sacrés! s'écria-t-il
+intérieurement; infâme tyrannie de l'homme sur la femme! Mariage, sociétés,
+institutions, haine à vous! haine à mort! Et toi, Dieu! volonté créatrice,
+qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite d'intervenir dans nos
+destinées, toi qui livres le faible à tant de despotisme et d'abjection,
+je te maudis! Tu t'endors satisfait d'avoir produit, insoucieux de
+conserver. Tu mets en nous une âme intelligente, et tu permets au malheur
+de l'étouffer! Maudit sois-tu, maudites soient les entrailles qui m'ont
+porté!»
+
+En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme arma ses pistolets,
+déchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne
+songeant plus à se cacher. Tout à coup la raison, ou plutôt une sorte de
+lucidité dans son délire, vint l'éclairer. Il y avait un moyen de sauver
+Valentine d'une odieuse et flétrissante tyrannie; il y avait un moyen de
+punir cette mère sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille à un
+opprobre légal, au dernier des opprobres qu'on puisse infliger à la femme,
+au viol.
+
+«Oui, le viol! répétait Bénédict avec fureur (et il ne faut pas oublier
+que Bénédict était un naturel d'excès et d'exception). Chaque jour, au nom
+de Dieu et de la société, un manant ou un lâche obtient la main d'une
+malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misère forcent
+d'étouffer dans son sein un amour pur et sacré. Et là, sous les yeux de la
+société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante qui a su
+résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers d'un
+maître exécré! Et il faut que cela soit ainsi!»
+
+Et Valentine, la plus belle œuvre de la création, la douce, la simple, la
+chaste Valentine était réservée comme les autres à cet affront! En vain
+ses larmes, sa pâleur, son abattement avaient dû éclairer la conscience de
+sa mère et alarmer la délicatesse de son époux. Rien ne la défendrait
+de la honte, cette infortunée! pas même la faiblesse de la maladie et
+l'épuisement de la fièvre! Il y a sur la terre un homme assez misérable
+pour dire: N'importe! et une mère assez glacée pour fermer les yeux sur ce
+crime! «Non, s'écria-t-il, cela ne sera pas! j'en jure par l'honneur de ma
+mère!»
+
+Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit
+d'une petite toux sèche l'arrêta tout à coup. Dans l'état d'irritation où
+il était, la pénétration instinctive de la haine lui fit reconnaître à ce
+léger indice que M. de Lansac venait droit à lui.
+
+Ils avançaient tous deux dans une allée de jardin anglais, allée étroite,
+ombreuse et tournante. Un épais massif de sapins protégea Bénédict. Il
+s'enfonça dans leurs rameaux sombres, et se tint prêt à brûler la cervelle
+à son ennemi.
+
+M. de Lansac venait du pavillon situé dans le parc, où jusque-là il avait
+logé par respect pour les convenances; il se dirigeait vers le château.
+Ses vêtements exhalaient une odeur d'ambre que Bénédict détestait presque
+autant que lui; ses pas faisaient crier le sable. Le cœur de Bénédict
+battait haut dans sa poitrine; son sang ne circulait plus; pourtant sa
+main était ferme et son coup d'œil sûr.
+
+Mais au moment où, le doigt sur la détente, il élevait le bras à la
+hauteur de cette tête détestée, d'autres pas se firent entendre venant sur
+les traces de Bénédict. Il frémit de cet atroce contre-temps; un témoin
+pouvait faire échouer son entreprise et l'empêcher, non pas de tuer Lansac,
+il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine,
+mais de se tuer lui-même immédiatement après. La pensée de l'échafaud le
+fit frémir; il sentit que la société avait des punitions infamantes pour
+le crime héroïque que son amour lui dictait.
+
+Incertain, irrésolu, il attendit et recueillit ce dialogue:
+
+--Eh bien! Franck, que vous a répondu madame la comtesse de Raimbault?
+
+--Que monsieur le comte peut entrer chez elle, répondit un laquais.
+
+--Fort bien; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef
+de mon appartement.
+
+--Monsieur ne rentrera pas?
+
+--Ah! il en doute! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant à
+lui-même.
+
+--C'est que, monsieur le comte... madame la marquise... Catherine...
+
+--C'est fort clair; allez vous coucher.
+
+Les deux ombres noires se croisèrent sous les sapins, et Bénédict vit
+son ennemi se rapprocher du château. Dès qu'il l'eut perdu de vue, sa
+résolution lui revint.
+
+--Je laisserais échapper cette occasion! s'écria-t-il, je laisserais
+seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme
+Valentine!
+
+Il se mit à courir, mais le comte avait trop d'avance sur lui; il ne put
+l'atteindre avant qu'il fût entré dans la maison.
+
+Le comte arrivait là mystérieusement, seul, sans flambeaux, comme un
+prince allant en conquête. Il franchit légèrement le perron, le péristyle,
+et monta au premier étage; car cette feinte d'aller s'entretenir avec sa
+belle mère n'était qu'un arrangement de convenance pour ne pas énoncer à
+son laquais le motif délicat de ses empressements. Il était convenu avec
+la comtesse qu'elle le ferait appeler à l'heure où sa femme consentirait à
+le recevoir. Madame de Raimbault n'avait pas consulté sa fille, comme on
+le voit; elle ne pensait pas qu'il en fût besoin.
+
+Mais au moment où M. de Lansac allait être atteint par Bénédict, dont le
+pistolet toujours armé le suivait dans l'ombre, la demoiselle de compagnie
+se glissa vers le diligent époux avec autant de légèreté que le lui
+permirent son corps baleiné et ses soixante ans:
+
+--Madame la marquise aurait un mot à dire à monsieur, lui dit-elle.
+
+Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa
+rapidement et dans l'obscurité; Bénédict chercha en vain, et ne put
+découvrir par quel escamotage infernal sa proie lui échappait encore.
+
+Seul, dans cette vaste maison, dont on avait, à dessein, éteint toutes les
+lumières, et, sous divers prétextes, éloigné le peu de domestiques qui ne
+fussent pas à la fête, Bénédict erra au hasard, essayant de rassembler ses
+souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter.
+Son parti était pris; il la soustrairait à son sort, soit en tuant son
+mari, soit en la tuant elle-même. Il avait souvent regardé du dehors la
+fenêtre de Valentine, il l'avait reconnue la nuit aux longues veilles dont
+la clarté de sa lampe rendait témoignage; mais comment en trouver la
+direction dans ces ténèbres et dans cette agitation terrible?
+
+Il s'abandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement était
+situé au premier; il suivit une vaste galerie et s'arrêta pour écouter.
+Au bout opposé, il apercevait un rayon de lumière se glissant par une
+porte entr'ouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix
+de femmes. C'était la chambre de la marquise; elle avait fait appeler
+son beau-petit-fils pour l'engager à renoncer au bonheur de cette
+première nuit, et Catherine, qu'on avait fait venir là pour attester
+l'indisposition de sa maîtresse, s'en acquittait de son mieux pour
+seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac était fort peu
+persuadé, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent déjà
+glisser leur curiosité et leur influence dans les mystères de son ménage;
+il résistait poliment, et jurait sur son honneur d'obéir à l'ordre que
+Valentine lui donnerait de vive voix de se retirer.
+
+Bénédict, ayant atteint sans bruit cette porte, entendit toute la
+discussion, quoiqu'elle se fît à voix basse, dans la crainte d'attirer la
+comtesse, qui eût détruit d'un mot tout l'effet de cette négociation.
+
+«Valentine aura-t-elle bien la force de prononcer cet ordre? se demanda
+Bénédict. Oh! je la lui donnerai, moi.
+
+Et il s'avança de nouveau à tâtons vers un autre rayon de lumière plus
+faible qui rampait sous une porte fermée; il y colla son oreille: c'était
+là! Il le sentit au battement de son cœur et à la faible respiration de
+Valentine, qu'il n'était sans doute donné qu'à un homme passionné comme il
+l'était pour elle de saisir et de reconnaître.
+
+Il s'appuyait, oppressé, haletant, contre cette porte, lorsqu'il lui
+sembla qu'elle cédait; il la poussa et elle obéit sans bruit.
+
+«Grand Dieu! pensa Bénédict, toujours prêt à admettre tout ce qui pouvait
+le torturer, l'attendait-elle donc?»
+
+Il fit un pas dans cette chambre; le lit était placé de manière à masquer
+la porte à la personne couchée. Une veilleuse brûlait dans son globe
+de verre mat. Était-ce bien là? Il avança. Les rideaux étaient à demi
+relevés; Valentine, toute habillée, sommeillait sur son lit. Son attitude
+témoignait assez de ses terreurs; elle était assise sur le bord de sa
+couche, les pieds à terre; sa tête succombant à la fatigue s'était laissée
+aller sur les coussins; son visage était d'une pâleur effrayante, et l'on
+eût pu compter les pulsations de la fièvre sur les artères gonflées de son
+cou et de ses tempes.
+
+Bénédict avait eu à peine le temps de se glisser derrière le dossier de ce
+lit et de se presser entre le rideau et la muraille lorsque les pas de
+Lansac retentirent dans le corridor.
+
+Il venait de ce côté, il allait entrer. Bénédict tenait toujours son
+pistolet; là l'ennemi ne pouvait lui échapper, il n'avait qu'un mouvement
+à faire pour l'étendre mort avant qu'il eût effleuré seulement le lin de
+la couche nuptiale.
+
+Au bruit que fit Bénédict en se cachant, Valentine, éveillée en sursaut,
+jeta un faible cri et se redressa précipitamment; mais, ne voyant rien,
+elle prêta l'oreille et distingua les pas de son mari. Alors elle se leva
+et courut vers la porte.
+
+Ce mouvement faillit faire éclater Bénédict. Il sortit à demi de sa
+cachette pour aller brûler la cervelle à cette femme impudique et menteuse;
+ mais Valentine n'avait eu d'autre intention que de verrouiller sa porte.
+
+Cinq minutes se passèrent dans le plus complet silence, au grand
+étonnement de Valentine et de Bénédict; celui-ci s'était caché de nouveau,
+lorsqu'on frappa doucement. Valentine ne répondit pas; mais Bénédict,
+penché hors des rideaux, entendit le bruit inégal de sa respiration
+entrecoupée; il voyait son effroi, ses lèvres livides, ses mains crispées
+contre le verrou qui la défendait.
+
+«Courage, Valentine! allait-il s'écrier, nous sommes deux pour soutenir
+l'assaut!» lorsque la voix de Catherine se fit entendre.
+
+--Ouvrez, Mademoiselle, disait-elle; n'ayez plus peur; c'est moi, je suis
+seule. _Monsieur_ est parti; il s'est rendu aux raisons de madame la
+marquise et à la prière que je lui ai faite en votre nom de se retirer.
+Oh! nous vous avons faite bien plus malade que vous n'êtes, j'espère,
+ajouta la bonne femme en entrant et recevant Valentine dans ses bras.
+N'allez pas vous aviser de l'être aussi sérieusement que nous nous en
+sommes vantées, au moins!
+
+--Oh! tout à l'heure je me sentais mourir, répondit Valentine en
+l'embrassant; mais à présent je suis mieux, tu m'as sauvée encore pour
+quelques heures. Après, que Dieu me protège!
+
+--Eh! mon Dieu, chère enfant! dit Catherine, quelles idées avez-vous donc?
+Allons, couchez-vous. Je passerai la nuit auprès de vous.
+
+--Non, Catherine, va te reposer. Voici bien des nuits que je te fais
+passer. Va-t'en; je l'exige. Je suis mieux; je dormirai bien. Seulement
+enferme-moi, prends la clef, et ne te couche que lorsque toute la maison
+sera fermée.
+
+--Oh! n'ayez pas peur. Tenez, voici qu'on ferme déjà; n'entendez-vous pas
+rouler la grosse porte?
+
+--Oui, c'est bien. Bonsoir, nourrice, ma bonne nourrice!
+
+La nourrice fit encore quelques difficultés pour se retirer; elle
+craignait que Valentine ne se trouvât plus mal dans la nuit. Enfin elle
+céda et se retira après avoir fermé la porte, dont elle emporta la
+clef.
+
+--Si vous avez besoin de quelque chose, cria-t-elle du dehors, vous me
+sonnerez?
+
+--Oui, sois tranquille, dors bien, répondit Valentine.
+
+Elle tira les verrous, et, secouant ses cheveux épars, elle posa les mains
+sur son front, en respirant fortement comme une personne délivrée; puis
+elle revint à son lit et se laissa tomber assise, avec la raideur que
+donnent le découragement et la maladie. Bénédict se pencha et put la voir.
+Il eût pu se montrer tout à fait sans qu'elle y prît garde. Les bras
+pendants, l'œil fixé sur le parquet, elle était là comme une froide
+statue; ses facultés semblaient épuisées, son cœur éteint.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+
+Bénédict entendit successivement fermer toutes les portes de la maison.
+Peu à peu les pas des domestiques s'éloignèrent du rez-de-chaussée, les
+reflets que quelques lumières errantes faisaient courir sur le feuillage
+s'éteignirent; les sons lointains des instruments et quelques coups de
+pistolet qu'il est d'usage en Berry de tirer aux noces et aux baptêmes en
+signe de réjouissance, venaient seuls par intervalles rompre le silence.
+Bénédict se trouvait dans une situation inouïe, et qu'il n'eût jamais
+osé rêver. Cette nuit, cette horrible nuit qu'il devait passer dans les
+angoisses de la rage le réunissait à Valentine! M. de Lansac retournait
+seul à son gîte, et Bénédict, le désolé Bénédict, qui devait se brûler la
+cervelle dans un fossé, était là enfermé seul avec Valentine! Il eut des
+remords d'avoir renié son Dieu, d'avoir maudit le jour de sa naissance.
+Cette joie imprévue, qui succédait à la pensée de l'assassinat et à celle
+du suicide, le saisit si impétueusement qu'il ne songea pas à en calculer
+les suites terribles. Il ne s'avoua pas que, s'il était découvert en ce
+lieu, Valentine était perdue; il ne se demanda pas si cette conquête
+inespérée d'un instant de joie ne rendrait pas plus odieuse ensuite la
+nécessité de mourir. Il s'abandonna au délire qu'un tel triomphe sur sa
+destinée lui causait. Il mit ses deux mains sur sa poitrine pour en
+maîtriser les ardentes palpitations. Mais au moment de se trahir par ses
+transports, il s'arrêta, dominé par la crainte d'offenser Valentine, par
+cette timidité respectueuse et chaste qui est le principal caractère du
+véritable amour.
+
+Irrésolu, le cœur plein d'angoisses et d'impatiences, il allait se
+déterminer, lorsqu'elle sonna, et au bout d'un instant Catherine reparut.
+
+--Bonne nourrice, lui dit-elle, tu ne m'as pas donné ma potion.
+
+--Ah! votre _portion_? dit la bonne femme; je pensais que vous ne la
+prendriez pas aujourd'hui. Je vais la préparer.
+
+--Non, cela serait trop long. Fais dissoudre un peu d'opium dans de l'eau
+de fleurs d'orange.
+
+--Mais cela pourra vous faire mal?
+
+--Non; jamais l'opium ne peut faire de mal dans l'état où je suis.
+
+--Je n'en sais rien, moi. Vous n'êtes pas médecin; voulez-vous que j'aille
+demander à madame la marquise?
+
+--Oh! pour Dieu, ne fais pas cela! Ne crains donc rien. Tiens, donne-moi
+la boîte; je sais la dose.
+
+--Oh! vous en mettez deux fois trop.
+
+--Non, te dis-je; puisqu'il m'est enfin accordé de dormir, je veux pouvoir
+en profiter. Pendant ce temps-là je ne penserai pas.
+
+Catherine secoua la tête d'un air triste, et délaya une assez forte dose
+d'opium que Valentine avala à plusieurs reprises en se déshabillant, et,
+quand elle fut enveloppée de son peignoir, elle congédia de nouveau sa
+nourrice et se mit au lit.
+
+Bénédict, enfoncé dans sa cachette, n'avait pas osé faire un mouvement.
+Cependant la crainte d'être aperçu par la nourrice était bien moins forte
+que celle qu'il éprouva en se retrouvant seul avec Valentine. Après un
+terrible combat avec lui-même, il se hasarda à soulever doucement le
+rideau. Le frôlement de la soie n'éveilla point Valentine; l'opium faisait
+déjà son effet. Cependant Bénédict crut qu'elle entr'ouvrait les yeux.
+Il eut peur, et laissa retomber le rideau, dont la frange entraîna un
+flambeau de bronze placé sur le guéridon, et le fit tomber avec assez de
+bruit. Valentine tressaillit, mais ne sortit point de sa léthargie. Alors
+Bénédict resta debout auprès d'elle, plus libre encore de la contempler
+qu'au jour où il avait adoré son image répétée dans l'eau. Seul à ses
+pieds dans ce solennel silence de la nuit, protégé par ce sommeil
+artificiel qu'il n'était pas en son pouvoir de rompre, il croyait
+accomplir une destinée magique. Il n'avait plus rien à craindre de sa
+colère; il pouvait s'enivrer du bonheur de la voir sans être troublé dans
+sa joie; il pouvait lui parler sans qu'elle l'entendît, lui dire tout son
+amour, tous ses tourments, sans faire évanouir ce faible et mystérieux
+sourire qui errait sur ses lèvres à demi entr'ouvertes. Il pouvait coller
+ses lèvres sur sa bouche sans qu'elle le repoussât... Mais l'impunité ne
+l'enhardit point jusque-là. C'est dans son cœur que Valentine avait un
+culte presque divin, et elle n'avait pas besoin de protections extérieures
+contre lui. Il était sa sauvegarde et son défenseur contre lui-même. Il
+s'agenouilla devant elle, et se contenta de prendre sa main pendante au
+bord du lit, de la soutenir dans les siennes, d'en admirer la finesse et
+la blancheur, et d'y appuyer ses lèvres tremblantes. Cette main portait
+l'anneau nuptial, le premier anneau d'une chaîne pesante et indissoluble.
+Bénédict eût pu l'ôter et l'anéantir, il ne le voulut point; son âme était
+revenue à des impressions plus douces; il voulait respecter dans Valentine
+jusqu'à l'emblème de ses devoirs.
+
+Car dans cette délicieuse extase, il avait bientôt oublié tout. Il se crut
+heureux et plein d'avenir comme aux beaux jours de la ferme; il s'imagina
+que la nuit ne devait pas finir, et que Valentine ne devait pas s'éveiller,
+et qu'il accomplissait là son éternité de bonheur.
+
+Longtemps cette contemplation fut sans danger: les anges sont moins purs
+que le cœur d'un homme de vingt ans lorsqu'il aime avec passion; mais il
+tressaillit lorsque Valentine, émue par un de ces rêves heureux que crée
+l'opium, se pencha doucement vers lui et pressa faiblement sa main en
+murmurant des paroles indistinctes. Bénédict tressaillit et s'éloigna du
+lit, effrayé de lui-même.
+
+--Oh! Bénédict! lui dit Valentine d'une voix faible et lente, Bénédict,
+c'est vous qui m'avez épousée aujourd'hui? Je croyais que c'était un autre;
+ dites-moi bien que c'est vous!...
+
+--Oui, c'est moi, c'est moi! dit Bénédict éperdu, en pressant contre son
+cœur agité cette main qui cherchait la sienne.
+
+Valentine, à demi éveillée, se dressa sur son chevet, ouvrit les yeux, et
+fixa sur lui des prunelles pâles qui flottaient dans le vague des songes.
+Il y eut comme un sentiment d'effroi sur ses traits; puis elle referma les
+yeux et retomba en souriant sur son oreiller.
+
+--C'est vous que j'aimais, lui dit-elle; mais comment l'a-t-on permis?
+
+Elle parlait si bas et articulait si faiblement que Bénédict recueillait
+lui-même ses paroles comme le murmure angélique qu'on entend dans les
+songes.
+
+--Ô ma bien-aimée! s'écria-t-il en se penchant vers elle, dites-le-moi
+encore, dites-le-moi, pour que je meure de joie à vos pieds!
+
+Mais Valentine le repoussa.
+
+--Laissez-moi! dit-elle.
+
+Et ses paroles devinrent inintelligibles.
+
+Bénédict crut comprendre qu'elle le prenait pour M. de Lansac. Il se
+nomma plusieurs fois avec insistance, et Valentine, flottant entre la
+réalité et l'illusion, s'éveillant et s'endormant tour à tour, lui dit
+ingénument tous ses secrets. Un instant elle crut voir M. de Lansac qui la
+poursuivait une épée à la main; elle se jeta dans le sein de Bénédict, et
+passant ses bras autour de son cou:
+
+--Mourons tous deux! lui dit-elle.
+
+--Oh! tu as raison, s'écria-t-il. Sois à moi, et mourons.
+
+Il posa ses pistolets sur le guéridon, et étreignit dans ses bras le corps
+souple et languissant de Valentine. Mais elle lui dit encore:
+
+--Laisse-moi, mon ami; je meurs de fatigue, laisse-moi dormir.
+
+Elle appuya sa tête sur le sein de Bénédict, et il n'osa faire un
+mouvement de peur de la déranger. C'était un si grand bonheur que de la
+voir dormir dans ses bras! Il ne se souvenait déjà plus qu'il en pût
+exister un autre.
+
+--Dors, dors, ma vie! lui disait-il en effleurant doucement son front avec
+ses lèvres; dors, mon ange. Sans doute tu vois la Vierge aux cieux; et
+elle te sourit, car elle te protège. Va, nous serons unis là-haut!
+
+Il ne put résister au désir de détacher doucement son bonnet de dentelle,
+et de répandre sur elle et sur lui cette magnifique chevelure d'un blond
+cendré qu'il avait regardée tant de fois avec amour. Qu'elle était soyeuse
+et parfumée! que son frais contact allumait chez lui de délire et de
+fièvre! Vingt fois il mordit les draps de Valentine et ses propres mains
+pour s'arracher, par la sensation d'une douleur physique, aux emportements
+de sa joie. Assis sur le bord de cette couche dont le linge odorant et fin
+le faisait frissonner, il se jetait rapidement à genoux pour reprendre
+empire sur lui-même, et il se bornait à la regarder. Il l'entourait
+chastement des mousselines brodées qui protégeaient son jeune sein si
+paisible et si pur; il ramenait même un peu le rideau sur son visage
+pour ne plus la voir et trouver la force de s'en aller. Mais Valentine,
+éprouvant ce besoin d'air qu'on ressent dans le sommeil, repoussait cet
+obstacle, et, se rapprochant de lui, semblait appeler ses caresses d'un
+air naïf et confiant. Il soulevait les tresses de ses cheveux et en
+remplissait sa bouche pour s'empêcher de crier; il pleurait de rage et
+d'amour. Enfin, dans un instant de douleur inouïe, il mordit l'épaule
+ronde et blanche qu'elle livrait à sa vue. Il la mordit cruellement, et
+elle s'éveilla, mais sans témoigner de souffrance. En la voyant se dresser
+de nouveau sur son lit, le regarder avec plus d'attention, et passer sa
+main sur lui pour s'assurer qu'il n'était point un fantôme, Bénédict, qui
+était alors assis tout à fait auprès d'elle, se crut perdu; tout son sang,
+qui bouillonnait, se glaça; il devint pâle, et lui dit, sans savoir ce
+qu'il disait:
+
+--Valentine, pardon; je me meurs, si vous n'avez pitié de moi...
+
+--Pitié de toi! lui dit-elle avec la voix forte et brève du somnambulisme;
+qu'as-tu? souffres-tu? Viens dans mes bras comme tout à l'heure; viens.
+N'étais-tu pas heureux?
+
+--Ô Valentine! s'écria Bénédict devenu fou, dis-tu vrai? Me reconnais-tu?
+Sais-tu qui je suis?
+
+--Oui, lui dit-elle en s'assoupissant sur son épaule, ma bonne nourrice!
+
+--Non! non! Bénédict! Bénédict! entends-tu! l'homme qui t'aime plus que sa
+vie! Bénédict!
+
+Et il la secoua pour la réveiller, mais cela était impossible. Il ne
+pouvait qu'exciter en elle l'ardeur des songes. Cette fois, la lucidité du
+sien fut telle qu'il s'y trompa.
+
+--Oui! c'est toi, dit-elle en se redressant, mon mari; je le sais, mon
+Bénédict; je t'aime aussi. Embrasse-moi, mais ne me regarde pas. Éteins
+cette lumière; laisse-moi cacher mon visage contre ta poitrine.
+
+En même temps elle l'entoura de ses bras et l'attira vers elle avec une
+force fébrile extraordinaire. Ses joues étaient vivement colorées, ses
+lèvres étincelaient. Il y avait dans ses yeux éteints un feu subit et
+fugitif; évidemment elle avait le délire. Mais Bénédict pouvait-il
+distinguer cette excitation maladive de l'ivresse passionnée qui le
+dévorait? Il se jeta sur elle avec désespoir, et, près de céder à ses
+fougueuses tortures, il laissa échapper des cris nerveux et déchirants.
+Aussitôt des pas se firent entendre, et la clef tourna dans la serrure.
+Bénédict n'eut que le temps de se jeter derrière le lit; Catherine entra.
+
+La nourrice examina Valentine, s'étonna du désordre de son lit et de
+l'agitation de son sommeil. Elle tira une chaise et resta près d'elle
+environ un quart d'heure. Bénédict crut qu'elle allait y passer le reste
+de la nuit et la maudit mille fois. Cependant Valentine, n'étant plus
+excitée par le souffle embrasé de son amant, retomba dans une torpeur
+immobile et paisible. Catherine, rassurée, imagina qu'un rêve l'avait
+trompée elle-même lorsqu'elle avait cru entendre crier; elle remit le lit
+en ordre, arrangea les draps autour de Valentine, releva ses cheveux sous
+son bonnet, et ramena les plis de sa camisole sur sa poitrine pour la
+préserver de l'air de la nuit; puis elle se retira doucement, et tourna
+deux fois la clef dans la serrure. Ainsi il était impossible à Bénédict de
+s'en aller par là.
+
+Quand il se retrouva maître de Valentine, connaissant maintenant tout le
+danger de sa situation, il s'éloigna du lit avec effroi, et alla se jeter
+sur une chaise à l'autre bout de la chambre. Là, il cacha sa tête dans ses
+mains et chercha à résumer les conséquences de sa position.
+
+Ce courage féroce qui lui eût permis, quelques heures auparavant, de tuer
+Valentine, il ne l'avait plus. Ce n'était pas après avoir contemplé
+ses charmes modestes et touchants qu'il pouvait se sentir l'énergie de
+détruire cette belle œuvre de Dieu: c'était Lansac qu'il fallait tuer.
+Mais Lansac ne pouvait pas mourir seul, il fallait le suivre; et que
+deviendrait Valentine, sans amant, sans époux? Comment la mort de l'un lui
+profiterait-elle si l'autre ne lui restait? Et puis, qui sait si elle ne
+maudirait pas l'assassin de ce mari qu'elle n'aimait pas? Elle si pure,
+si pieuse, et d'une âme si droite et si honnête, comprendrait-elle la
+sublimité d'un dévouement si sauvage? Le souvenir de Bénédict ne lui
+resterait-il pas funeste et odieux dans le cœur, souillé de ce sang et de
+ce terrible nom d'_assassin_?
+
+--Ah! puisque je ne peux jamais la posséder, se dit-il, il ne faut pas
+du moins qu'elle haïsse ma mémoire! Je mourrai seul, et peut-être
+osera-t-elle me pleurer dans le secret de ses prières.
+
+Il approcha sa chaise du bureau de Valentine; tout ce qu'il fallait pour
+écrire s'y trouvait. Il alluma un flambeau, ferma les rideaux du lit pour
+ne plus la voir et trouver la force de lui dire un éternel adieu. Il tira
+les verrous de la porte, afin de n'être pas surpris à l'improviste, et il
+écrivit à Valentine:
+
+«Il est deux heures du matin, et je suis seul avec vous, Valentine, seul,
+dans votre chambre, maître de vous plus que ne le sera jamais votre mari;
+car vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous m'avez appelé sur votre cœur
+dans le secret de vos rêves, vous m'avez presque rendu mes caresses; vous
+m'avez fait, sans le vouloir, le plus heureux et le plus misérable des
+hommes; et pourtant, Valentine, je vous ai respectée au milieu du plus
+terrible délire qui ait envahi des facultés humaines. Vous êtes toujours
+là, pure et sacrée pour moi, et vous pourrez vous éveiller sans rougir.
+Oh! Valentine! il faut que je vous aime bien.
+
+«Mais, quelque douloureux et incomplet qu'ait été mon bonheur, il faut que
+je le paie de ma vie. Après des heures comme celles que je viens de passer
+à vos genoux, les lèvres collées sur votre main, sur vos cheveux, sur le
+fragile vêtement qui vous protège à peine, je ne puis pas vivre un jour de
+plus. Après de tels transports, je ne puis pas retourner à la vie commune,
+à la vie odieuse que je mènerais désormais loin de vous. Rassure-toi,
+Valentine; l'homme qui t'a mentalement possédée cette nuit ne verra pas le
+lever du soleil.
+
+«Et, sans cette résolution irrévocable, où aurais-je trouvé l'audace de
+pénétrer ici et d'avoir des pensées de bonheur? Comment aurais-je osé vous
+regarder et vous parler comme je l'ai fait, même pendant votre sommeil! Ce
+ne sera pas assez de tout mon sang pour payer la destinée qui m'a vendu de
+pareils instants.
+
+«Il faut que vous sachiez tout, Valentine. J'étais venu pour assassiner
+votre mari. Quand j'ai vu qu'il m'échappait, j'ai résolu de vous tuer avec
+moi. N'ayez point peur; quand vous lirez ceci, mon cœur aura cessé de
+battre; mais cette nuit, Valentine, au moment où vous m'avez appelé dans
+vos bras, un pistolet armé était levé sur votre tête.
+
+«Et puis je n'ai pas eu le courage, je ne l'aurais pas. Si je pouvais vous
+tuer du même coup que moi, ce serait déjà fait; mais il faudrait vous voir
+souffrir, voir votre sang couler, votre âme se débattre contre la mort, et
+ce spectacle ne durât-il qu'une seconde, cette seconde résumerait à elle
+seule plus de douleurs qu'il n'y en a eu dans toute ma vie.
+
+«Vivez donc, et que votre mari vive aussi! la vie que je lui accorde est
+encore plus que le respect qui vient de m'enchaîner, mourant de désirs, au
+pied de votre lit. Il m'en coûte plus pour renoncer à satisfaire ma haine
+qu'il ne m'en a coûté pour vaincre mon amour; c'est que sa mort vous
+déshonorerait peut-être. Témoigner ainsi ma jalousie au monde, c'était
+peut-être lui avouer votre amour autant que le mien; car vous m'aimez,
+Valentine, vous me l'avez dit tout à l'heure malgré vous. Et hier soir,
+au bout de la prairie, quand vous pleuriez dans mon sein, n'était-ce pas
+aussi de l'amour? Ah! ne vous éveillez pas, laissez-moi emporter cette
+pensée dans le tombeau!
+
+«Mon suicide ne vous compromettra pas; vous seule saurez pour qui je
+meurs. Le scalpel du chirurgien ne trouvera pas votre nom écrit au fond de
+mon cœur, mais vous saurez que ses dernières palpitations étaient pour
+vous.
+
+«Adieu, Valentine; adieu, le premier, le seul amour de ma vie! Bien
+d'autres vous aimeront; qui ne le ferait? mais une seule fois vous aurez
+été aimée comme vous devez l'être. L'âme que vous avez remplie devait
+retourner au sein de Dieu, afin de ne pas dégénérer sur la terre.
+
+«Après moi, Valentine, quelle sera votre vie? Hélas! je l'ignore. Sans
+doute vous vous soumettrez à votre sort, mon souvenir s'émoussera; vous
+tolérerez peut-être tout ce qui vous semble odieux aujourd'hui, il le
+faudra bien... Ô Valentine! si j'épargne votre mari, c'est pour que vous
+ne me maudissiez pas, c'est pour que Dieu ne m'exile pas du ciel, où votre
+place est marquée. Dieu, protégez-moi! Valentine, priez pour moi!
+
+«Adieu... Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous êtes calme.
+Oh! si vous saviez comme vous êtes belle! oh! jamais, jamais une poitrine
+d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais pour vous!
+
+«Si l'âme n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la mienne
+habitera toujours près de vous.
+
+«Le soir, quand vous irez au bout de la prairie, pensez à moi si la brise
+soulève vos cheveux; et si, dans ses froides caresses, vous sentez courir
+tout à coup une haleine embrasée; la nuit dans vos songes, si un baiser
+mystérieux vous effleure, souvenez-vous de Bénédict.»
+
+Il plia ce papier et le mit sur le guéridon, à la place de ses pistolets,
+que Catherine avait presque touchés sans les voir; il les désarma,
+les prit sur lui, se pencha vers Valentine, la regarda encore avec
+enthousiasme, déposa un baiser, le premier et le dernier, sur ses lèvres;
+puis il s'élança vers la fenêtre, et, avec le courage d'un homme qui
+n'a rien à risquer, il descendit au péril de sa vie. Il pouvait tomber
+de trente pieds de haut, ou bien recevoir un coup de fusil, comme un
+voleur; mais que lui importait! La seule crainte de compromettre Valentine
+l'engageait à prendre des précautions pour n'éveiller personne. Le
+désespoir lui donna des forces surnaturelles; car, pour ceux qui
+regarderaient aujourd'hui de sang-froid la distance des croisées du
+rez-de-chaussée à celles du premier étage, au château de Raimbault, la
+nudité du mur et l'absence de tout point d'appui, une pareille entreprise
+semblerait fabuleuse.
+
+Il atteignit pourtant le sol sans éveiller personne, et gagna la campagne
+par-dessus les murs.
+
+Les premières lueurs du matin blanchissaient l'horizon.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+
+Valentine, plus fatiguée d'un semblable sommeil qu'elle ne l'eût été d'une
+insomnie, s'éveilla fort tard. Le soleil était haut et chaud dans le ciel,
+des myriades d'insectes bourdonnaient dans ses rayons. Longtemps plongée
+dans ce mol engourdissement qui suit le réveil, Valentine ne cherchait
+point encore à recueillir ses idées; elle écoutait vaguement les mille
+bruits de l'air et des champs. Elle ne souffrait point parce qu'elle avait
+oublié bien des choses et qu'elle en ignorait plus encore.
+
+Elle se souleva pour prendre un verre d'eau sur le guéridon, et trouva la
+lettre de Bénédict; elle la retourna dans ses doigts lentement et sans
+avoir la conscience de ce qu'elle faisait. Enfin elle y jeta les yeux,
+et, en reconnaissant l'écriture, elle tressaillit et l'ouvrit d'une main
+convulsive. Le rideau venait de tomber: elle voyait à nu toute sa vie.
+
+Aux cris déchirants qui lui échappèrent, Catherine accourut; elle avait la
+figure renversée: Valentine comprit sur-le-champ la vérité.
+
+--Parle! s'écria-t-elle, où est Bénédict? qu'est devenu Bénédict?
+
+Et voyant le trouble et la consternation de sa nourrice, elle dit en
+joignant les mains:
+
+--Ô mon Dieu! c'est donc bien vrai, tout est fini!
+
+--Hélas! Mademoiselle, comment donc le savez-vous? dit Catherine en
+s'asseyant sur le lit; qui donc a pu entrer ici? j'avais la clef dans ma
+poche. Est-ce que vous avez entendu? Mais mademoiselle Beaujon me l'a dit
+si bas, dans la crainte de vous éveiller... Je savais bien que cette
+nouvelle vous ferait du mal.
+
+--Ah! il s'agit bien de moi! s'écria Valentine avec impatience en se
+levant brusquement. Parlez donc! qu'est devenu Bénédict?
+
+Effrayée de cette véhémence, la nourrice baissa la tête et n'osa répondre.
+
+--Il est mort, je le sais! dit Valentine en retombant sur son lit, pâle et
+suffoquée; mais depuis quand?
+
+--Hélas! dit la nourrice, on ne sait; le malheureux jeune homme a été
+trouvé au bout de la prairie, ce matin, au petit jour. Il était couché
+dans un fossé et couvert de sang. Les métayers de la Croix-Bleue, en s'en
+allant chercher leurs bœufs au pâturage, l'ont ramassé, et tout de suite
+on l'a porté dans sa maison; il avait la tête fracassée d'un coup de
+pistolet, et le pistolet était encore dans sa main. La justice s'y est
+transportée sur-le-champ. Ah! mon Dieu! quel malheur! Qu'est-ce qui a pu
+causer tant de chagrin à ce jeune homme? On ne dira pas que c'est la
+misère; M. Lhéry l'aimait comme son fils; et madame Lhéry, que va-t-elle
+dire? Ce sera une désolation.
+
+Valentine n'écoutait plus, elle était tombée sur son lit, roide et froide.
+En vain Catherine essaya de la réveiller par ses cris et ses caresses: il
+semblait qu'elle fût morte. La bonne nourrice, en voulant ouvrir ses mains
+contractées, y trouva une lettre froissée. Elle ne savait pas lire, mais
+elle avait l'instinct du cœur qui avertit des dangers de la personne qu'on
+aime; elle lui retira cette lettre et la cacha avec soin avant d'appeler
+du secours.
+
+Bientôt la chambre de Valentine fut pleine de monde; mais tous les efforts
+furent vains pour la ranimer. Un médecin qu'on fit venir promptement
+lui trouva une congestion cérébrale très-grave, et parvint, à force de
+saignées, à rappeler la circulation; mais les convulsions succédèrent à
+cet état d'accablement, et pendant huit jours Valentine fut entre la vie
+et la mort.
+
+La nourrice se garda bien de dire la cause de cette funeste émotion; elle
+n'en parla qu'au médecin sous le sceau du secret, et voici comment elle
+fut conduite à comprendre qu'il y avait dans tous ces événements une
+liaison qu'il était nécessaire de ne faire saisir à personne. En voyant
+Valentine un peu mieux, après la saignée, le jour même de l'événement,
+elle se mit à réfléchir à la manière surnaturelle dont sa jeune maîtresse
+en avait été informée. Cette lettre qu'elle avait trouvée dans sa main lui
+rappela le billet qu'on l'avait chargée de lui remettre la veille, avant
+le mariage, et qui lui avait été confié par la vieille gouvernante
+de Bénédict. Étant descendue un instant à l'office, elle entendit le
+domestique commenter la cause de ce suicide, et se dire tout bas que, dans
+la soirée précédente, une querelle avait eu lieu entre Pierre Blutty et
+Bénédict, au sujet de mademoiselle de Raimbault. On ajoutait que Bénédict
+vivait encore, et que le même médecin qui soignait dans ce moment
+Valentine, ayant pansé le blessé dans la matinée, avait refusé de se
+prononcer positivement sur sa situation. Une balle avait fracassé le front
+et était ressortie au-dessus de l'oreille; cette blessure-là, quoique
+grave, n'était peut-être point mortelle; mais on ignorait de combien de
+balles était chargé le pistolet. Il se pouvait qu'il y en eût une seconde
+logée dans l'intérieur du crâne, et, en ce cas, le répit qu'éprouvait en
+ce moment le moribond ne pouvait servir qu'à prolonger ses souffrances.
+
+Aux yeux de Catherine, il devait donc être prouvé que cette catastrophe
+et les chagrins qui l'avaient précédée avaient une influence directe sur
+l'état effrayant de Valentine. Cette bonne femme s'imagina qu'un rayon
+d'espérance, si faible qu'il fût, devait produire plus d'effet sur son
+mal que tous les secours de la médecine. Elle courut à la chaumière de
+Bénédict, qui n'était qu'à une demi-lieue du château, et s'assura par
+elle-même qu'il y avait encore chez cet infortuné un souffle de vie.
+Beaucoup de voisins, attirés par la curiosité plus que par l'intérêt,
+encombraient sa porte; mais le médecin avait ordonné qu'on laissât entrer
+peu de monde, et M. Lhéry, qui était installé au chevet du mourant, ne
+reçut Catherine qu'après beaucoup de difficultés. Madame Lhéry ignorait
+encore cette triste nouvelle; elle était allée faire _le retour de noces_
+de sa fille à la ferme de Pierre Blutty.
+
+Catherine, après avoir examiné le malade et recueilli l'opinion de Lhéry,
+s'en retourna aussi peu fixée qu'auparavant sur les véritables suites de
+la blessure, mais complètement éclairée sur les causes du suicide. Par une
+circonstance particulière, au moment où elle sortait de cette maison, elle
+tressaillit en jetant les yeux sur une chaise où l'on avait déposé les
+vêtements ensanglantés de Bénédict. Comme il arrive toujours que nos
+regards s'arrêtent, en dépit de nous, sur un objet d'effroi ou de dégoût,
+ceux de Catherine ne purent se détacher de cette chaise, et y découvrirent
+un mouchoir de soie des Indes, horriblement taché de sang. Aussitôt elle
+reconnut le foulard qu'elle avait mis elle-même autour du cou de Valentine
+en la voyant sortir dans la soirée qui précéda le mariage, et qu'elle
+avait perdu dans sa promenade au bout de la prairie. Ce fut un trait de
+lumière irrécusable; elle choisit donc un moment où l'on ne faisait point
+attention à elle pour s'emparer de ce mouchoir, qui eût pu compromettre
+Valentine, et pour le cacher dans sa poche.
+
+De retour au château, elle se hâta de le serrer dans sa chambre et ne
+songea plus à s'en occuper. Elle essaya, dans les rares instants où elle
+se trouva seule avec Valentine, de lui faire comprendre que Bénédict
+pouvait être sauvé; mais ce fut en vain. Les facultés morales semblaient
+complètement épuisées chez Valentine; elle ne soulevait même plus ses
+paupières pour reconnaître la personne qui lui parlait. S'il lui restait
+une pensée, c'était la satisfaction de se voir mourir.
+
+Huit jours s'étaient ainsi passés. Il y eut alors un mieux sensible;
+Valentine parut retrouver la mémoire, et se soulagea par d'abondantes
+larmes. Mais comme on ne put jamais lui faire dire le motif de cette
+douleur, on pensa qu'il y avait encore de l'égarement dans son cerveau.
+La nourrice seule guettait un instant favorable pour parler; mais M. de
+Lansac, étant à la veille de partir, se _faisait un devoir_ de ne plus
+quitter l'appartement de sa femme. M. de Lansac venait de recevoir sa
+nomination à la place de premier secrétaire d'ambassade (jusque-là il
+n'avait été que le second), et en même temps l'ordre de rejoindre aussitôt
+son chef, et de partir, avec ou sans sa femme, pour la Russie.
+
+Il n'était jamais entré dans les dispositions sincères de M. de Lansac
+d'emmener sa femme en pays étranger. Dans le temps où il avait le plus
+fasciné Valentine, elle lui avait demandé s'il l'emmènerait en _mission_:
+et, pour ne pas lui sembler au-dessous de ce qu'il affectait d'être, il
+lui avait répondu que son vœu le plus ardent était de ne jamais se séparer
+d'elle. Mais il s'était bien promis d'user de son adresse, et, s'il le
+fallait, de son autorité, pour préserver sa vie nomade des embarras
+domestiques. Cette coïncidence d'une maladie qui n'était plus sans espoir,
+mais qui menaçait d'être longue, avec la nécessité pour lui de partir
+immédiatement, était donc favorable aux intérêts et aux goûts de M. de
+Lansac. Quoique madame de Raimbault fût une personne fort habile en
+matière d'intérêts pécuniaires, elle s'était laissé complètement
+circonvenir par l'habileté bien supérieure de son gendre. Le contrat,
+après les discussions les plus dégoûtantes pour le fond, les plus
+délicates pour la forme, avait été tressé tout à l'avantage de M. de
+Lansac. Il avait usé, dans la plus grande extension possible, de
+l'élasticité des lois pour se rendre maître de la fortune de sa femme,
+et il avait fait consentir les _parties contractantes_ à donner des
+espérances considérables à ses créanciers sur la terre de Raimbault.
+Ces légères particularités de sa conduite avaient bien failli rompre le
+mariage; mais il avait su, en flattant toutes les ambitions de la comtesse,
+s'emparer d'elle mieux qu'auparavant. Quant à Valentine, elle ignorait
+tellement les affaires, et sentait une telle répugnance à s'en occuper,
+qu'elle souscrivit, sans y rien comprendre, à tout ce qui fut exigé d'elle.
+
+M. de Lansac, voyant ses dettes pour ainsi dire payées, partit donc sans
+beaucoup regretter sa femme, et, se frôlant les mains, il se vanta
+intérieurement d'avoir mené à bien une délicate et excellente affaire.
+Cet ordre de départ arrivait on ne peut plus à propos pour le délivrer
+du rôle difficile qu'il jouait à Raimbault depuis son mariage. Devinant
+peut-être qu'une inclination contrariée causait le chagrin et la maladie
+de Valentine, et, dans tous les cas, se sentant fort offensé des
+sentiments qu'elle lui témoignait, il n'avait cependant aucun droit
+jusque-là d'en montrer son dépit. Sous les yeux de ces deux mères, qui
+faisaient un grand étalage de leur tendresse et de leur inquiétude, il
+n'osait point laisser percer l'ennui et l'impatience qui le dévoraient.
+Sa situation était donc extrêmement pénible, au lieu qu'en faisant une
+absence indéfinie, il se soustrayait en outre aux désagréments qui
+devaient résulter de la vente forcée des terres de Raimbault; car le
+principal de ses créanciers réclamait impérieusement ses fonds, qui
+se montaient à environ cinq cent mille francs; et bientôt cette belle
+propriété, que madame de Raimbault avait mis tant d'orgueil à compléter,
+devait, à son grand déplaisir, être démembrée et réduite à de chétives
+dimensions.
+
+En même temps M. de Lansac se débarrassait des pleurs et des caprices
+d'une nouvelle épousée.
+
+«En mon absence, se disait-il, elle pourra s'habituer à l'idée d'avoir
+aliéné sa liberté. Son caractère calme et retiré s'accommodera de cette
+vie tranquille et obscure où je la laisse; ou si quelque amour romanesque
+trouble son repos, eh bien! elle aura le temps de s'en guérir ou de s'en
+lasser avant mon retour.»
+
+M. de Lansac était un homme sans préjugés, aux yeux de qui toute
+sentimentalité, tout raisonnement, toute conviction, se rapportaient à ce
+mot puissant qui gouverne l'univers: l'argent.
+
+Madame de Raimbault avait d'autres propriétés en diverses provinces, et
+des procès partout. Les procès étaient l'occupation majeure de sa vie;
+elle prétendait qu'ils la minaient de fatigues et d'agitations, mais sans
+eux elle fût morte d'ennui. C'était, depuis la perte de ses grandeurs,
+le seul aliment qu'eussent son activité et son amour de l'intrigue; elle
+y épanchait aussi toute la bile que les contrariétés de sa situation
+amassaient en elle. Dans ce moment, elle en avait un fort important, en
+Sologne, contre les habitants d'un bourg qui lui disputaient une vaste
+étendue de bruyères. La cause allait être plaidée, et la comtesse brûlait
+d'être là pour stimuler son avocat, influencer ses juges, menacer ses
+adversaires, se livrer enfin à toute cette activité fébrile qui est le
+ver rongeur des âmes longtemps nourries d'ambition. Sans la maladie de
+Valentine, elle serait partie, comme elle se l'était promis, le lendemain
+du mariage, pour aller s'occuper de cette affaire; maintenant, voyant sa
+fille hors de danger, et n'ayant qu'une courte absence à faire, elle se
+décida à partir avec son gendre, qui prenait la route de Paris, et qui lui
+fit ses adieux à mi-chemin, sur le lieu de la contestation.
+
+Valentine restait seule pour plusieurs jours, avec sa grand'mère et sa
+nourrice, au château de Raimbault.
+
+
+
+
+XXV.
+
+
+Une nuit, Bénédict, accablé jusque-là par des souffrances atroces, qui ne
+lui avaient pas laissé retrouver une pensée, s'éveilla plus calme, et fit
+un effort pour se rappeler sa situation. Sa tête était empaquetée au point
+qu'une partie de son visage était privée d'air. Il fit un mouvement pour
+soulever ces obstacles et retrouver la première faculté qui s'éveille en
+nous, le besoin de voir, avant celui même de penser. Aussitôt une main
+légère détacha les épingles, dénoua un bandeau, et l'aida à se satisfaire.
+Il regardait cette femme pâle qui se penchait sur lui, et, à la lueur
+vacillante d'une veilleuse, il distingua un profil noble et pur, qui avait
+de la ressemblance avec celui de Valentine. Il crut avoir une vision, et
+sa main chercha celle du fantôme. Le fantôme saisit la sienne et y colla
+ses lèvres.
+
+--Qui êtes-vous? dit Bénédict en frissonnant.
+
+--Vous me le demandez? lui répondit la voix de Louise.
+
+Cette bonne Louise avait tout quitté pour venir soigner son ami. Elle
+était là jour et nuit, souffrant à peine que madame Lhéry la relayât
+pendant quelques heures dans la matinée, se dévouant au triste emploi
+d'infirmière auprès d'un moribond presque sans espoir de salut. Pourtant,
+grâce aux admirables soins de Louise et à sa propre jeunesse, Bénédict
+échappa à une mort presque certaine, et un jour il trouva assez de force
+pour la remercier et lui reprocher en même temps de lui avoir conservé la
+vie.
+
+--Mon ami, lui dit Louise, effrayée de l'abattement moral qu'elle trouvait
+en lui, si je vous rappelle cruellement à cette existence que mon
+affection ne saurait embellir, c'est par dévouement pour Valentine.
+
+Bénédict tressaillit.
+
+--C'est, continua Louise, pour conserver la sienne, qui, en ce moment, est
+au moins aussi menacée que la vôtre.
+
+--Menacée! pourquoi? s'écria Bénédict.
+
+--En apprenant votre folie et votre crime, Bénédict, Valentine, qui sans
+doute avait pour vous une tendre amitié, est tombée subitement malade. Un
+rayon d'espoir pourrait la sauver peut-être; mais elle ignore que vous
+vivez et que vous pouvez nous être rendu.
+
+--Qu'elle l'ignore donc toujours! s'écria Bénédict, et puisque le mal est
+fait, puisque le coup est porté, laissez-la en mourir avec moi.
+
+En parlant ainsi, Bénédict arracha les bandages de sa blessure, et l'eût
+rouverte sans les efforts de Louise, qui lutta courageusement avec lui, et
+tomba épuisée d'énergie, et abreuvée de douleur après l'avoir sauvé de
+lui-même.
+
+Une autre fois, il sembla sortir d'une profonde léthargie, et saisissant
+la main de Louise avec force:
+
+--Pourquoi êtes-vous ici? lui dit-il; votre sœur est mourante, et c'est à
+moi que s'adressent vos soins!
+
+Subjuguée par un mouvement de passion et d'enthousiasme Louise, oubliant
+tout, s'écria:
+
+--Et si je vous aimais plus encore que Valentine?
+
+--En ce cas vous êtes maudite, répondit Bénédict en la repoussant d'un air
+égaré; car vous préférez le chaos à la lumière, le démon à l'archange.
+Vous êtes une misérable folle! Sortez d'ici! Ne suis-je pas assez
+malheureux, sans que vous veniez me navrer l'âme de vos malheurs?
+
+Louise, atterrée, cacha sa figure dans les rideaux et en enveloppa sa tête
+pour étouffer ses sanglots. Bénédict se mit à pleurer aussi, et ces larmes
+le calmèrent.
+
+Un instant après il la rappela.
+
+--Je crois que je vous ai parlé durement tout à l'heure, lui dit-il; il
+faut pardonner quelque chose au délire de la fièvre.
+
+Louise ne répondit qu'en baisant la main qu'il lui tendait. Bénédict eut
+besoin de tout le peu de force morale qu'il avait reconquise pour
+supporter sans humeur ce témoignage d'amour et de soumission. Explique qui
+pourra cette bizarrerie; la présence de Louise, au lieu de le consoler,
+lui était désagréable; ses soins l'irritaient. La reconnaissance luttait
+chez lui avec l'impatience et le mécontentement. Recevoir de Louise tous
+ces services, toutes ces marques de dévouement, c'était comme un reproche,
+comme une critique amère de son amour pour une autre. Plus cet amour lui
+était funeste, plus il s'offensait des efforts qu'on faisait pour l'en
+dissuader, il s'y cramponnait comme on fait avec orgueil aux choses
+désespérées. Et puis, s'il avait eu, dans son bonheur, l'âme assez large
+pour accorder de l'intérêt et de la compassion à Louise, il ne l'avait
+plus dans son désespoir. Il trouvait que ses propres maux étaient assez
+lourds à porter, et cette espèce d'appel fait par l'amour de Louise à
+sa générosité lui semblait la plus égoïste et la plus inopportune des
+exigences. Ces injustices étaient inexcusables peut-être, et cependant
+les forces de l'homme sont-elles bien toujours proportionnées à ses maux?
+C'est une consolante promesse évangélique; mais qui tiendra la balance, et
+qui sera le juge? Dieu nous rend-il ses comptes? daigne-t-il mesurer la
+coupe après que nous l'avons vidée?
+
+La comtesse était absente depuis deux jours, lorsque Bénédict eut son plus
+terrible redoublement de fièvre. Il fallut l'attacher dans son lit. C'est
+encore une cruelle tyrannie que celle de l'amitié; souvent elle nous
+impose une existence pire que la mort, et emploie la force arbitraire pour
+nous attacher au pilori de la vie.
+
+Enfin Louise, ayant demandé à être seule avec lui, le calma en lui
+répétant avec patience le nom de Valentine.
+
+--Eh bien! dit tout d'un coup Bénédict en se dressant avec force et comme
+frappé de surprise, où est-elle?
+
+--Bénédict, répondit-elle, elle est comme vous aux portes du tombeau.
+Voulez-vous, par une mort furieuse, empoisonner ses derniers instants?
+
+--Elle va mourir! dit-il avec un sourire affreux. Ah! Dieu est bon! nous
+serons donc unis!
+
+--Et si elle vivait? lui dit Louise, si elle vous ordonnait de vivre! si,
+pour prix de votre soumission, elle vous rendait son amitié?
+
+--Son amitié! dit Bénédict avec un rire dédaigneux, qu'en ferais-je?
+N'avez-vous pas la mienne? qu'en retirez-vous?
+
+--Oh! vous êtes bien cruel, Bénédict! s'écria Louise avec douleur; mais
+pour vous sauver que ne ferais-je pas! Eh bien! dites-moi, si Valentine
+vous aimait, si je l'avais vue, si j'avais recueilli dans son délire des
+aveux que vous n'avez jamais osé espérer?
+
+--Je les ai reçus moi-même! répondit Bénédict avec le calme apparent dont
+il entourait souvent ses plus violentes émotions. Je sais que Valentine
+m'aime comme j'avais aspiré à être aimé. Me raillerez-vous maintenant?
+
+--À Dieu ne plaise! répondit Louise stupéfaite.
+
+Louise s'était introduite la nuit précédente auprès de Valentine. Il lui
+avait été facile de prévenir et de gagner la nourrice, qui lui était
+dévouée, et qui l'avait vue avec joie au chevet de sa sœur. C'est alors
+qu'elles avaient réussi à faire comprendre à cette infortunée que Bénédict
+n'était pas mort. D'abord elle avait témoigné sa joie par d'énergiques
+caresses à ces deux personnes amies; puis elle était retombée dans un état
+d'abattement complet, et, à l'approche du jour, Louise avait été forcée de
+se retirer sans pouvoir obtenir d'elle un regard ou un mot.
+
+Elle apprit le lendemain que Valentine était mieux, et passa la nuit
+entière auprès de Bénédict, qui était plus mal; mais la nuit suivante,
+ayant appris que Valentine avait eu un redoublement, elle quitta Bénédict
+au milieu de son paroxysme, et se rendit auprès de sa sœur. Partagée entre
+ces deux malades, la triste et courageuse Louise s'oubliait elle-même.
+
+Elle trouva le médecin auprès de Valentine. Celle-ci était calme et
+dormait lorsqu'elle entra. Alors, prenant le docteur à part, elle crut de
+son devoir de lui ouvrir son cœur, et de confier à sa délicatesse les
+secrets de ces deux amants, pour le mettre à même d'essayer sur eux un
+traitement moral plus efficace.
+
+«Vous avez fort bien fait, répondit le médecin, de me confier cette
+histoire, mais il n'en était pas besoin; je l'aurais devinée, quand même
+on ne vous eût pas prévenue. Je comprends fort bien vos scrupules dans la
+situation délicate où les préjugés et les usages vous rejettent; mais moi,
+qui m'applique plus positivement à obtenir des résultats physiques, je me
+charge de calmer ces deux cœurs égarés, et de guérir l'un par l'autre.
+
+En ce moment Valentine ouvrit les yeux et reconnut sa sœur. Après l'avoir
+embrassée, elle lui demanda à voix basse des nouvelles de Bénédict. Alors
+le médecin prit la parole:
+
+--Madame, lui dit-il, c'est moi qui puis vous en donner, puisque c'est moi
+qui l'ai soigné et qui ai eu le bonheur jusqu'ici de prolonger sa vie.
+L'ami qui vous inquiète, et qui a des droits à l'intérêt de toute âme
+noble et généreuse comme la vôtre, est maintenant physiquement hors de
+danger. Mais le moral est loin d'une aussi rapide guérison, et vous seule
+pouvez l'opérer.
+
+--Ô mon Dieu! dit la pâle Valentine en joignant les mains et en attachant
+sur le médecin ce regard triste et profond que donne la
+maladie.
+
+--Oui, Madame, reprit-il, un ordre de votre bouche, une parole de
+consolation et de force, peuvent seuls fermer cette blessure; elle le
+serait sans l'affreuse obstination du malade à en arracher l'appareil
+aussitôt que la cicatrice se forme. Notre jeune ami est atteint d'un
+profond découragement, Madame, et ce n'est pas moi qui ai des secrets
+assez puissants pour la douleur morale. J'ai besoin de votre aide,
+voudrez-vous me l'accorder?
+
+En parlant ainsi, le bon vieux médecin de campagne, obscur savant, qui
+avait maintes fois dans sa vie étanché du sang et des larmes, prit la main
+de Valentine avec une affectueuse douceur qui n'était pas sans un mélange
+d'antique galanterie, et la baisa méthodiquement, après en avoir compté
+les pulsations.
+
+Valentine, trop faible pour bien comprendre ce qu'elle entendait, le
+regardait avec une surprise naïve et un triste sourire.
+
+--Eh bien! ma chère enfant, dit le vieillard, voulez-vous être mon
+aide-major et venir mettre la dernière main à cette cure?
+
+Valentine ne répondit que par un signe d'avidité ingénue.
+
+--Demain? reprit-il.
+
+--Oh! tout de suite! répondit-elle d'une voix faible et pénétrante.
+
+--Tout de suite, ma pauvre enfant? dit le médecin en souriant. Eh! voyez
+donc ces flambeaux! il est deux heures du matin; mais si vous voulez me
+promettre d'être sage et de bien dormir, et de ne pas reprendre la fièvre
+d'ici à demain, nous irons dans la matinée faire une promenade dans le
+bois de Vavray. Il y a de ce côté-là une petite maison où vous porterez
+l'espoir et la vie.
+
+Valentine pressa à son tour la main du vieux médecin, se laissa
+médicamenter avec la docilité d'un enfant, passa son bras autour du cou de
+Louise, et s'endormit sur son sein d'un sommeil paisible.
+
+--Y pensez-vous, monsieur Faure? dit Louise en la voyant assoupie. Comment
+voulez-vous qu'elle ait la force de sortir, elle qui était encore à
+l'agonie il y a quelques heures?
+
+--Elle l'aura, comptez-y, répondit M. Faure. Ces affections nerveuses
+n'affaiblissent le corps qu'aux heures de la crise. Celle-ci est si
+évidemment liée à des causes morales, qu'une révolution favorable dans
+les idées doit en amener une équivalente dans la maladie. Plusieurs
+fois, depuis l'invasion du mal, j'ai vu madame de Lansac passer d'une
+prostration effrayante à une surabondance d'énergie à laquelle j'eusse
+voulu donner un aliment. Il existe des symptômes de la même affection chez
+Bénédict; ces deux personnes sont nécessaires l'une à l'autre...
+
+--Oh! monsieur Faure! dit Louise, n'allons-nous pas commettre une grande
+imprudence?
+
+--Je ne le crois pas; les passions dangereuses pour la vie des individus
+comme pour celle des sociétés sont les passions que l'on irrite et que
+l'on exaspère. N'ai-je pas été jeune? n'ai-je pas été amoureux à en perdre
+l'esprit? N'ai-je pas guéri? ne suis-je pas devenu vieux? Allez, le temps
+et l'expérience marchent pour tous. Laissez guérir ces pauvres enfants;
+après qu'ils auront trouvé la force de vivre, ils trouveront celle de
+se séparer. Mais, croyez-moi, hâtons le paroxysme de la passion; elle
+éclaterait sans nous d'une manière peut-être plus terrible; en la
+sanctionnant de notre présence, nous la calmerons un peu.
+
+--Oh! pour lui, pour elle, je ferai tous les sacrifices! répondit Louise;
+mais que dira-t-on de nous, monsieur Faure? Quel rôle coupable allons-nous
+jouer?
+
+--Si votre conscience ne vous le reproche pas, qu'avez-vous à craindre des
+hommes? Ne vous ont-ils pas fait le mal qu'ils pouvaient vous faire? Leur
+devez-vous beaucoup de reconnaissance pour l'indulgence et la charité que
+vous avez trouvées en ce monde?
+
+Le sourire malin et affectueux du vieillard fit rougir Louise. Elle se
+chargea d'éloigner de chez Bénédict tout témoin indiscret, et le lendemain
+Valentine, M. Faure et la nourrice, s'étant fait promener environ une
+heure en calèche dans le bois de Vavray, mirent pied à terre dans un
+endroit sombre et solitaire, où ils dirent à l'équipage de les attendre.
+Valentine, appuyée sur le bras de sa nourrice, s'enfonça dans un des
+chemins tortueux qui descendent vers le ravin; et M. Faure, prenant les
+devants, alla s'assurer par lui-même qu'il n'y avait personne de trop à la
+maison de Bénédict. Louise avait, sous différents prétextes, renvoyé tout
+le monde; elle était seule avec son malade endormi. Le médecin lui avait
+défendu de le prévenir, dans la crainte que l'impatience ne lui fût trop
+pénible et n'augmentât son irritation.
+
+Quand Valentine approcha du seuil de cette chaumière, elle fut saisie d'un
+tremblement convulsif; mais M. Faure, venant à elle, lui dit:
+
+--Allons, Madame, il est temps d'avoir du courage et d'en donner à ceux
+qui en manquent; songez que la vie de mon malade est dans vos mains.
+
+Valentine, réprimant aussitôt son émotion avec cette force de l'âme qui
+devrait détruire toutes les convictions du matérialisme, pénétra dans
+cette chambre grise et sombre, où gisait le malade entre ses quatre
+rideaux de serge verte.
+
+Louise voulait conduire sa sœur vers Bénédict, mais M. Faure lui prenant
+la main:
+
+--Nous sommes de trop ici, ma belle curieuse; allons admirer les légumes
+du jardin. Et vous, Catherine, dit-il à la nourrice, installez-vous sur ce
+banc, au seuil de la maison, et, si quelqu'un paraissait sur le sentier,
+frappez des mains pour nous avertir.
+
+Il entraîna Louise, dont les angoisses furent inexprimables durant cet
+entretien. Nous ne saurions affirmer si une involontaire et poignante
+jalousie n'entrait pas pour beaucoup dans le déplaisir de sa situation
+et dans les reproches qu'elle se faisait à elle-même.
+
+
+
+
+XXVI.
+
+
+Au léger bruit que firent les anneaux du rideau en glissant sur la
+tringle rouillée, Bénédict se souleva à demi éveillé et murmura le nom
+de Valentine. Il venait de la voir dans ses rêves; mais quand il la vit
+réellement devant lui, il fit un cri de joie que Louise entendit du fond
+du jardin, et qui la pénétra de douleur.
+
+--Valentine, dit-il, est-ce votre ombre qui vient m'appeler? Je suis prêt
+à vous suivre.
+
+Valentine se laissa tomber sur une chaise.
+
+--C'est moi qui viens vous ordonner de vivre, lui répondit-elle, ou vous
+prier de me tuer avec vous.
+
+--Je l'aimerais mieux ainsi, dit Bénédict.
+
+--Ô mon ami! dit Valentine, le suicide est un acte impie; sans cela, nous
+serions réunis dans la tombe. Mais Dieu le défend; il nous maudirait,
+il nous punirait par une éternelle séparation, Acceptons la vie, quelle
+qu'elle soit; n'avez-vous pas en vous une pensée qui devrait vous donner
+du courage?
+
+--Laquelle, Valentine? dites-la.
+
+--Mon amitié n'est-elle pas?...
+
+--Votre amitié? c'est beaucoup plus que je ne mérite, Madame; aussi je
+me sens indigne d'y répondre, et je n'en veux pas. Ah! Valentine, vous
+devriez dormir toujours; mais la femme la plus pure redevient hypocrite
+en s'éveillant. Votre amitié!
+
+--Oh! vous êtes égoïste, vous ne vous souciez pas de mes remords!
+
+--Madame, je les respecte; c'est pour cela que je veux mourir.
+Qu'êtes-vous venue faire ici? Il fallait abjurer toute religion, tout
+scrupule, et venir à moi pour me dire: «Vis, et je t'aimerai;» ou bien il
+fallait rester chez vous, m'oublier et me laisser périr. Vous ai-je rien
+demandé? ai-je voulu empoisonner votre vie? Me suis-je fait un jeu de
+votre bonheur, de vos principes? Ai-je imploré votre pitié, seulement?
+Tenez, Valentine, cette compassion que vous me témoignez, ce sentiment
+d'humanité qui vous amène ici, cette amitié que vous m'offrez, tout
+cela, ce sont de vains mots qui m'eussent trompé il y a un mois, lorsque
+j'étais un enfant et qu'un regard de vous me faisait vivre tout un jour.
+À présent, j'ai trop vécu, j'a trop appris les passions pour m'aveugler.
+Je n'essaierai plus une lutte inutile et folle contre ma destinée. Vous
+devez me résister, je le sais; vous le ferez, je n'en doute pas. Vous me
+jetterez parfois une parole d'encouragement et de pitié pour m'aider à
+souffrir, et encore vous vous la reprocherez comme un crime, et il faudra
+qu'un prêtre vous en absolve pour que vous vous la pardonniez. Votre vie
+sera troublée et gâtée par moi; votre âme, sereine et pure jusqu'ici, sera
+désormais orageuse comme la mienne! À Dieu ne plaise! Et moi, en dépit
+de ces sacrifices qui vous sembleront grands, je me trouverai le plus
+misérable des hommes! Non, non, Valentine, ne nous abusons pas. Il faut
+que je meure. Telle que vous êtes, vous ne pouvez pas m'aimer sans remords
+et sans tourments; je ne veux point d'un bonheur qui vous coûterait si
+cher. Loin de vous accuser, c'est pour votre vertu, pour votre force que
+je vous aime avec tant d'ardeur et d'enthousiasme. Restez donc telle que
+vous êtes; ne descendez pas au-dessous de vous-même pour arriver jusqu'à
+moi. Vivez, et méritez le ciel. Moi, dont l'âme est au néant, j'y veux
+retourner. Adieu, Valentine; vous êtes venue me dire adieu, je vous en
+remercie.
+
+Ce discours dont Valentine ne sentit que trop toute la force, la jeta dans
+le désespoir. Elle ne sut rien trouver pour y répondre, et se jeta la face
+contre le lit en pleurant avec une profonde amertume. Le plus grand charme
+de Valentine était une franchise d'impressions qui ne cherchait jamais à
+abuser ni elle-même ni les autres.
+
+Sa douleur fit plus d'effet sur Bénédict que tout ce qu'elle eût pu dire:
+en voyant ce cœur si noble et si droit se briser à l'idée de le perdre, il
+s'accusa lui-même. Il saisit les mains de Valentine, elle pencha son front
+vers les siennes et les arrosa de larmes. Alors il fut comme inondé de
+joie, de force et de repentir.
+
+--Pardon, Valentine, s'écria-t-il, je suis un lâche et un misérable, moi
+qui vous fais pleurer ainsi. Non, non! je ne mérite pas ces regrets et cet
+amour; mais Dieu m'est témoin que je m'en rendrai digne! Ne m'accordez
+rien, ne me promettez rien; ordonnez seulement, et j'obéirai. Oh! oui,
+c'est mon devoir; plutôt que de vous coûter une de ces larmes, je dois
+vivre, fussé-je malheureux! Mais avec le souvenir de ce que vous avez
+fait pour moi aujourd'hui, je ne le serai pas, Valentine. Je jure que je
+supporterai tout, que je ne me plaindrai jamais, que je ne chercherai
+point à vous imposer des sacrifices et des combats. Dites-moi seulement
+que vous me plaindrez quelquefois dans le secret de votre cœur; dites que
+vous aimerez Bénédict en silence et dans le sein de Dieu... Mais non, ne
+me dites rien, ne m'avez-vous pas tout dit? Ne vois-je pas bien que je
+suis ingrat et stupide d'exiger plus que ces pleurs et ce silence!
+
+N'est-ce pas une étrange chose que le langage de l'amour? et, pour un
+spectateur froid, quelle inexplicable contradiction que ce serment de
+stoïcisme et de vertu, scellé par des baisers de feu, à l'ombre d'épais
+rideaux sur un lit d'amour et de souffrance! Si l'on pouvait ressusciter
+le premier homme à qui Dieu donna une compagne avec un lit de mousse et
+la solitude des bois, en vain peut-être chercherions-nous dans cette âme
+primitive la puissance d'aimer. De combien de grandeur et de poésie le
+trouverions-nous ignorant! Et que dirions-nous si nous découvrions qu'il
+est inférieur à l'homme dégénéré de la civilisation? si ce corps
+athlétique ne renfermait qu'une âme sans passion et sans vigueur?
+
+Mais non, l'homme n'a pas changé, et sa force s'exerce contre d'autres
+obstacles; voilà tout. Autrefois il domptait les ours et les tigres,
+aujourd'hui il lutte contre la société pleine d'erreurs et d'ignorance.
+Là est sa vigueur, son audace, et peut-être sa gloire. À la puissance
+physique a succédé la puissance morale. À mesure que le système musculaire
+s'énervait chez les générations, l'esprit humain grandissait en énergie.
+
+La guérison de Valentine fut prompte; celle de Bénédict plus lente, mais
+miraculeuse néanmoins pour ceux qui n'en surent point le secret. Madame
+de Raimbault ayant gagné son procès, succès dont elle s'attribua tout
+l'honneur, revint passer quelques jours auprès de Valentine. Elle ne se
+fut pas plus tôt assurée de sa guérison qu'elle repartit pour Paris. En se
+sentant débarrassée des devoirs de la maternité, il lui sembla qu'elle
+rajeunissait de vingt ans. Valentine, désormais libre et souveraine dans
+son château de Raimbault, resta donc seule avec sa grand'mère, qui n'était
+pas, comme on sait, un mentor incommode.
+
+Ce fut alors que Valentine désira se rapprocher réellement de sa sœur. Il
+ne fallait que l'assentiment de M. de Lansac; car la marquise reverrait
+certainement avec joie sa petite-fille. Mais jamais M. de Lansac ne
+s'était prononcé assez franchement à cet égard pour inspirer de la
+confiance à Louise, et Valentine commençait aussi à douter beaucoup de la
+sincérité de son mari.
+
+Néanmoins elle voulait à tout risque lui offrir un asile dans sa maison,
+et lui témoigner ostensiblement sa tendresse, comme une espèce de
+réparation de tout ce qu'elle avait souffert de la part de sa famille;
+mais Louise refusa positivement.
+
+--Non, chère Valentine, lui dit-elle, je ne souffrirai jamais que pour moi
+tu t'exposes à déplaire à ton mari. Ma fierté souffrirait de l'idée que je
+suis dans une maison d'où l'on pourrait me chasser. Il vaut mieux que nous
+vivions ainsi. Nous avons désormais la liberté de nous voir, que nous
+faut-il de plus? D'ailleurs, je ne pourrais m'établir pour longtemps à
+Raimbault. L'éducation de mon fils est loin d'être finie, et il faut que
+je reste à Paris pour la surveiller encore quelques années. Là nous nous
+verrons avec plus de liberté encore; mais que cette amitié reste entre
+nous un doux mystère. Le monde te blâmerait certainement de m'avoir tendu
+la main, ta mère te maudirait presque. Ce sont là des maîtres injustes
+qu'il faut craindre, et dont les lois ne seraient pas impunément bravées
+en face. Restons ainsi; Bénédict a encore besoin de mes soins. Dans un
+mois au plus il faudra que je parte; en attendant, je tâcherai de te voir
+tous les jours.
+
+En effet, elles eurent de fréquentes entrevues. Il y avait dans le parc un
+joli pavillon où M. de Lansac avait demeuré durant son séjour à Raimbault;
+Valentine le fit arranger pour s'en servir comme de cabinet d'étude. Elle
+y fit transporter des livres et son chevalet; elle y passait une partie de
+ses journées, et, le soir, Louise venait l'y trouver et causer pendant
+quelques heures avec elle. Malgré ces précautions, l'_identité_ de Louise
+était désormais bien constatée dans le pays, et le bruit avait fini par en
+venir aux oreilles de la vieille marquise. D'abord, elle en avait éprouvé
+un sentiment de joie aussi vif qu'il lui était possible de le ressentir,
+et s'était promis de faire venir sa petite-fille pour l'embrasser, car
+Louise avait été longtemps ce que la marquise aimait le mieux dans le
+monde; mais la demoiselle de compagnie, qui était une personne prudente et
+posée, et qui dominait entièrement sa maîtresse, lui avait fait comprendre
+que madame de Raimbault finirait par apprendre cette démarche et qu'elle
+pourrait s'en venger.
+
+--Mais qu'ai-je à craindre d'elle, à présent? avait répondu la marquise.
+Ma pension ne doit-elle pas être désormais _servie_ par Valentine? Ne
+suis-je pas chez Valentine? Et si Valentine voit sa sœur en secret,
+comme on l'assure, ne serait-elle pas heureuse de me voir partager ses
+intentions?
+
+--Madame de Lansac, répondit la vieille suivante, dépend de son mari, et
+vous savez bien que M. de Lansac et vous, n'êtes pas toujours fort bien
+ensemble. Prenez garde, madame la marquise, de compromettre par une
+étourderie l'existence de vos vieux jours. Votre petite-fille n'est pas
+très-empressée de vous voir, puisqu'elle ne vous a point fait part de son
+arrivée dans le pays; madame de Lansac elle-même n'a pas jugé à propos de
+vous confier ce secret. Mon avis est donc que vous fassiez comme vous avez
+fait jusqu'ici, c'est-à-dire que vous ayez l'air de ne rien voir au danger
+où les autres s'exposent, et que vous tâchiez de maintenir votre
+tranquillité à tout prix.
+
+Ce conseil avait dans le caractère même de la marquise un trop puissant
+auxiliaire pour être méconnu; elle ferma donc les yeux sur ce qui se
+passait autour d'elle, et les choses en restèrent à ce point.
+
+Athénaïs avait été d'abord fort cruelle pour Pierre Blutty, et pourtant
+elle avait vu avec un certain plaisir l'obstination de celui-ci à
+combattre ses dédains. Un homme comme M. de Lansac se fût retiré piqué dès
+le premier refus; mais Pierre Blutty avait sa diplomatie qui en valait
+bien une autre. Il voyait que son ardeur à mériter le pardon de sa femme,
+son humilité à l'implorer, et le bruit un peu ridicule qu'il faisait
+devant trente témoins de son martyre, flattaient la vanité de la jeune
+fermière. Quand ses amis le quittèrent le soir de ses noces, quoi qu'il ne
+fût pas encore rentré en grâce en apparence, un sourire significatif qu'il
+échangea avec eux leur fit comprendre qu'il n'était pas aussi désespéré
+qu'il voulait bien le paraître. En effet, laissant Athénaïs barricader
+la porte de sa chambre, il imagina de grimper par la fenêtre. Il serait
+difficile de n'être pas touchée de la résolution d'un homme qui s'expose
+à se casser le cou pour vous obtenir, et le lendemain, à l'heure où l'on
+apporta, au milieu du repas, la nouvelle de la mort de Bénédict à la ferme
+de Pierre Blutty, Athénaïs avait une main dans celle de son mari, et
+chaque regard énergique du fermier couvrait de rougeur les belles joues de
+la fermière.
+
+Mais le récit de cette catastrophe réveilla l'orage assoupi. Athénaïs jeta
+des cris perçants, il fallut l'emporter de la salle. Le lendemain, dès
+qu'elle eut appris que Bénédict n'était point mort, elle voulut aller
+le voir. Blutty comprit que ce n'était pas le moment de la contrarier,
+d'autant plus que son père et sa mère lui donnaient l'exemple et couraient
+auprès du moribond. Il pensa qu'il ferait bien d'y aller lui-même, et de
+montrer ainsi à sa nouvelle famille qu'il était disposé à déférer à leurs
+intentions. Cette marque de soumission ne pouvait pas compromettre sa
+fierté auprès de Bénédict, puisque celui-ci était hors d'état de le
+reconnaître.
+
+Il accompagna donc Athénaïs, et quoique son intérêt ne fût pas fort
+sincère, il se conduisit assez convenablement pour mériter de sa part une
+mention honorable. Le soir, malgré la résistance de sa fille, qui voulait
+passer la nuit auprès du malade, madame Lhéry lui ordonna de se mettre
+en route avec son mari. Tête à tête dans la carriole, les deux époux se
+boudèrent d'abord, et puis Pierre Blutty changea de tactique. Au lieu de
+paraître choqué des pleurs que sa femme donnait au cousin, il se mit à
+déplorer avec elle le malheur de Bénédict et à faire l'oraison funèbre du
+mourant. Athénaïs ne s'attendait point à tant de générosité; elle tendit
+la main à son mari, et se rapprochant de lui:
+
+--Pierre, lui dit-elle, vous avez un bon cœur; je tâcherai de vous aimer
+comme vous le méritez.
+
+Quand Blutty vit que Bénédict ne mourait point, il souffrit un peu plus
+des visites de sa femme à la chaumière du ravin, cependant il n'en
+témoigna rien; mais quand Bénédict fut assez fort pour se lever et marcher,
+il sentit sa haine pour lui se réveiller, et il jugea qu'il était temps
+d'user de son autorité. Il _était dans son droit_, comme disent les
+paysans avec tant de finesse, lorsqu'ils peuvent mettre l'appui des lois
+au-dessus de la conscience. Bénédict n'avait plus besoin des soins de
+sa cousine, et l'intérêt qu'elle lui marquait ne pouvait plus que la
+compromettre. En déduisant ces raisons à sa femme, Blutty mit dans son
+regard et dans sa voix quelque chose d'énergique qu'elle ne connaissait
+pas encore, et qui lui fit comprendre admirablement que le moment était
+venu d'obéir.
+
+Elle fut triste pendant quelques jours, et puis elle en prit son parti;
+car si Pierre Blutty commençait à faire le mari à certains égards, sous
+tous les autres il était demeuré amant passionné; et cela fut un exemple
+de la différence du préjugé dans les diverses classes de la société. Un
+homme de qualité et un bourgeois se fussent trouvés également compromis
+par l'amour de leur femme pour un autre. Ce fait avéré, ils n'eussent pas
+recherché Athénaïs en mariage, l'opinion les eut flétris; eussent-ils été
+trompés, le ridicule les eût poursuivis. Tout au contraire, la manière
+savante et hardie dont Blutty conduisit toute cette affaire lui fit le
+plus grand honneur parmi ses pareils.
+
+--Voyez Pierre Blutty, se disaient-ils lorsqu'ils voulaient citer un homme
+de résolution. Il a épousé une petite femme bien coquette, bien revêche,
+qui ne se cachait guère d'en aimer un autre, et qui, le jour de ses noces,
+a fait un scandale pour se séparer de lui. Eh bien, il ne s'est pas rebuté;
+il est venu à bout, non-seulement de se faire obéir, mais de se faire
+aimer. C'est là un garçon qui s'y entend. Il n'y a pas de danger qu'on se
+moque de lui.
+
+Et, à l'exemple de Pierre Blutty, chaque garçon du pays se promettait bien
+de ne jamais prendre au sérieux les premières rigueurs d'une femme.
+
+
+
+
+XXVII.
+
+
+Valentine avait fait plus d'une visite à la maisonnette du ravin: d'abord
+sa présence avait calmé l'irritation de Bénédict; mais dès qu'il eut
+repris ses forces, comme elle cessa de le voir, son amour, à lui, redevint
+âpre et cuisant; sa situation lui sembla insupportable; il fallut que
+Louise consentît à le mener quelquefois le soir avec elle au pavillon
+du parc. Dominée entièrement par lui, la faible Louise éprouvait de
+profonds remords, et ne savait comment excuser son imprudence aux yeux de
+Valentine. De son côté, celle-ci s'abandonnait à des dangers dont elle
+n'était pas trop fâchée de voir sa sœur complice. Elle se laissait
+emporter par sa destinée, sans vouloir regarder en avant, et puisait dans
+l'imprévoyance de Louise des excuses pour sa propre faiblesse.
+
+Valentine n'était point née passionnée, mais la fatalité semblait se
+plaire à la jeter dans une situation d'exception, et à l'entourer de
+périls au-dessus de ses forces. L'amour a causé beaucoup de suicides, mais
+il est douteux que beaucoup de femmes aient vu à leurs pieds l'homme
+qui s'était brûlé la cervelle pour elles. Pût-on ressusciter les morts,
+sans doute la générosité féminine accorderait beaucoup de pardons à des
+dévouements si énergiques; et si rien n'est plus douloureux au cœur d'une
+femme que le suicide de son amant, rien peut-être aussi n'est plus
+flatteur pour cette secrète vanité qui trouve sa place dans toutes les
+passions humaines. C'était pourtant là la situation de Valentine. Le
+front de Bénédict, encore sillonné d'une large cicatrice, était toujours
+devant ses yeux comme le sceau d'un terrible serment dont elle ne pouvait
+révoquer la sincérité. Ces refus de nous croire, ces railleuses méfiances
+dont elles se servent toutes contre nous pour se dispenser de nous
+plaindre et de nous consoler, Valentine ne pouvait s'en servir contre
+Bénédict. Il avait fait ses preuves; ce n'était point là une de ces vagues
+menaces dont on abuse tant auprès des femmes. Quoique la plaie large et
+profonde fût fermée, Bénédict en porterait toute sa vie le stigmate
+indélébile. Vingt fois, durant sa maladie, il avait essayé de la rouvrir,
+il en avait arraché l'appareil et cruellement élargi les bords. Une
+si ferme volonté de mourir n'avait pu être fléchie que par Valentine
+elle-même; c'était par son ordre, par ses prières, qu'il y avait renoncé.
+Mais Valentine avait-elle bien compris à quel point elle se liait envers
+lui en exigeant ce sacrifice?
+
+Bénédict ne pouvait se le dissimuler; loin d'elle, il faisait mille
+projets hardis, il s'obstinait dans ses espérances nouvelles; il se disait
+que Valentine n'avait plus le droit de lui rien refuser: mais dès qu'il se
+retrouvait sous l'empire de ses regards si purs, de ses manières si nobles
+et si douces, il s'arrêtait subjugué et se tenait bien heureux des plus
+faibles marques d'amitié.
+
+Cependant les dangers de leurs situations allaient croissant. Pour donner
+le change à leurs sentiments, ils se témoignaient une amitié intime;
+c'était une imprudence de plus, car la rigide Valentine elle-même ne
+pouvait pas s'y tromper. Afin de rendre leurs entrevues plus calmes,
+Louise, qui se mettait à la torture pour imaginer quelque chose, imagina
+de faire de la musique. Elle accompagnait un peu, et Bénédict chantait
+admirablement. Cela compléta les périls dont ils s'environnaient. La
+musique peut paraître un art d'agrément, un futile et innocent plaisir
+pour les esprits calmes et rassis; pour les âmes passionnées, c'est la
+source de toute poésie, le langage de toute passion forte. C'est bien
+ainsi que Bénédict l'entendait; il savait que la voix humaine, modulée
+avec âme, est la plus rapide, la plus énergique expression des sentiments,
+qu'elle arrive à l'intelligence d'autrui avec plus de puissance que
+lorsqu'elle est refroidie par les développements de la parole. Sous la
+forme de mélodie, la pensée est grande, poétique et belle.
+
+Valentine, récemment éprouvée par une maladie de nerfs très-violente,
+était encore en proie, à de certaines heures, à une sorte d'exaltation
+fébrile. Ces heures-là, Bénédict les passait auprès d'elle, et il
+chantait. Valentine avait le frisson, tout son sang affluait à son cœur et
+à son cerveau; elle passait d'une chaleur dévorante à un froid mortel.
+Elle tenait son cœur sous ses mains pour l'empêcher de briser ses parois,
+tant il palpitait avec fougue, à de certains sons partis de la poitrine et
+de l'âme de Bénédict. Lorsqu'il chantait, il était beau, malgré ou plutôt
+à cause de la mutilation de son front. Il aimait Valentine avec passion,
+et il le lui avait bien prouvé. N'était-ce pas de quoi l'embellir un peu?
+Et puis ses yeux avaient un éclat prestigieux. Dans l'obscurité, lorsqu'il
+était au piano, elle les voyait scintiller comme deux étoiles. Quand elle
+regardait, au milieu des lueurs vagues du crépuscule, ce front large et
+blanc que rehaussait la profusion de ses cheveux noirs, cet œil de feu et
+ce long visage pâle dont les traits, s'effaçant dans l'ombre, prenaient
+mille aspects singuliers, Valentine avait peur: il lui semblait voir en
+lui le spectre sanglant de l'homme qui l'avait aimée; et s'il chantait,
+d'une voix creuse et lugubre, quelque souvenir du _Roméo_ de Zingarelli,
+elle se sentait si émue de frayeur et de superstition, qu'elle se pressait,
+ en frissonnant, contre sa sœur.
+
+Ces scènes de passion muette et comprimée se passaient dans le pavillon du
+jardin, où elle avait fait porter son piano, et où, insensiblement, Louise
+et Bénédict vinrent passer toutes les soirées avec elle. Pour que Bénédict
+ne pût deviner les émotions violentes qui la dominaient, Valentine avait
+coutume, pendant les soirées d'été, de demeurer sans lumière. Bénédict
+chantait de mémoire, ensuite on faisait quelques tours de promenade dans
+le parc, ou bien l'on causait auprès d'une fenêtre où l'on respirait la
+bonne odeur des feuilles mouillées après une pluie d'orage, ou bien encore
+on allait voir la lune du haut de la colline. Cette vie eût été délicieuse
+si elle avait pu durer; mais Valentine sentait bien, à ses remords,
+qu'elle durait déjà depuis trop longtemps.
+
+Louise ne les quittait pas un instant; cette surveillance sur Valentine
+lui semblait un devoir, et pourtant ce devoir lui devenait souvent à
+charge, car elle s'apercevait qu'elle y portait une jalousie toute
+personnelle, et alors elle éprouvait toutes les tortures d'une âme noble
+en lutte avec des sentiments étroits.
+
+Un soir où Bénédict lui parut plus animé que de coutume, ses regards
+enflammés, l'expression de sa voix, en s'adressant à Valentine, lui firent
+tant de mal qu'elle se retira, découragée de son rôle et de ses chagrins.
+Elle alla rêver seule dans le parc. Une terrible palpitation s'empara de
+Bénédict lorsqu'il se vit seul avec Valentine. Elle essaya de lui parler
+de choses générales, sa voix tremblait. Effrayée d'elle-même, elle garda
+le silence quelques instants, puis elle le pria de chanter; mais sa voix
+opéra sur ses nerfs une action plus violente encore, et elle sortit, le
+laissant seul au piano. Bénédict en eut du dépit, et il continua de
+chanter. Cependant Valentine s'était assise sous les arbres de la terrasse,
+à quelques pas de la fenêtre entr'ouverte. La voix de Bénédict lui
+arrivait ainsi plus suave et plus caressante parmi les feuilles émues, sur
+la brise odorante du soir. Tout était parfum et mélodie autour d'elle.
+Elle cacha sa tête dans ses mains, et, livrée à une des plus fortes
+séductions que la femme ait jamais bravées, elle laissa couler ses larmes.
+Bénédict cessa de chanter, et elle s'en aperçut à peine, tant elle était
+sous le charme. Il s'approcha de la fenêtre et la vit. Le salon n'était
+qu'au rez-de-chaussée; il sauta sur l'herbe et s'assit à ses pieds. Comme
+elle ne lui parlait pas, il craignit qu'elle ne fût malade et osa écarter
+doucement ses mains. Alors il vit ses larmes, et laissa échapper un cri de
+surprise et de triomphe. Valentine, accablée de honte, voulut cacher son
+front dans le sein de son amant. Comment se fit-il que leurs lèvres se
+rencontrèrent? Valentine voulut se défendre; Bénédict n'eut pas la force
+d'obéir. Ayant que Louise fût auprès d'eux, ils avaient échangé vingt
+serments d'amour, vingt baisers dévorants. Louise, où étiez-vous donc?
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+
+Dès ce moment, le péril devint imminent. Bénédict se sentit si heureux
+qu'il en devint fier, et se mit à mépriser le danger. Il prit sa destinée
+en dérision, et se dit qu'avec l'amour de Valentine il devait vaincre
+tous les obstacles. L'orgueil du triomphe le rendit audacieux; il imposa
+silence à tous les scrupules de Louise. D'ailleurs il était affranchi de
+l'espèce de dépendance à laquelle les soins et le dévouement de celle-ci
+l'avaient soumis. Depuis qu'il était guéri complètement, Louise habitait
+la ferme, et le soir ils se rendaient auprès de Valentine, chacun de son
+côté. Il arriva plusieurs fois que Louise y vint bien après lui; il arriva
+même que Louise ne put pas y venir, et que Bénédict passa de longues
+soirées seul avec Valentine. Le lendemain, lorsque Louise interrogeait
+sa sœur, il lui était facile de comprendre, à son trouble, la nature de
+l'entretien qu'elle avait eu avec son amant, car le secret de Valentine
+ne pouvait plus en être un pour Louise; elle était trop intéressée à le
+pénétrer pour n'y avoir pas réussi depuis longtemps. Rien ne manquait plus
+à son malheur, et ce qui le complétait, c'est qu'elle se sentait incapable
+d'y apporter un prompt remède. Louise sentait que sa faiblesse perdait
+Valentine. N'eût-elle eu d'autre motif que son intérêt pour elle, elle
+n'eût pas hésité à l'éclairer sur les dangers de sa situation; mais rongée
+de jalousie comme elle l'était, et conservant toute sa fierté d'âme,
+elle aimait mieux exposer le bonheur de Valentine que de s'abandonner
+à un sentiment dont elle rougissait. Il y avait de l'égoïsme dans ce
+désintéressement-là.
+
+Elle se détermina à retourner à Paris pour mettre fin au supplice qu'elle
+endurait, sans avoir rien décidé pour sauver sa sœur. Elle résolut
+seulement de l'informer de son prochain départ, et un soir, au moment où
+Bénédict se retira, au lieu de sortir du parc avec lui, elle dit à
+Valentine qu'elle voulait lui parler un instant. Ces paroles donnèrent de
+l'ombrage à Bénédict; il était toujours préoccupé de l'idée que Louise,
+tourmentée par ses remords, voulait lui nuire auprès de Valentine. Cette
+idée achevait de l'aigrir contre cette femme si généreuse et si dévouée,
+et lui faisait porter le poids de la reconnaissance avec humeur et
+parcimonie.
+
+--Ma sœur, dit Louise à Valentine, le moment est arrivé où il faut que je
+te quitte. Je ne puis rester plus longtemps éloignée de mon fils. Tu n'as
+plus besoin de moi, je pars demain.
+
+--Demain! s'écria Valentine effrayée; tu me quittes, tu me laisses seule,
+Louise! Et que vais-je devenir?
+
+--N'es-tu pas guérie? n'es-tu pas heureuse et libre, Valentine? À quoi
+peut te servir désormais la pauvre Louise?
+
+--Ma sœur, ô ma sœur! dit Valentine en l'enlaçant de ses bras; vous ne
+me quitterez point! Vous ne savez pas mes chagrins et les périls qui
+m'entourent. Si vous me quittez, je suis perdue.
+
+Louise garda un triste silence; elle se sentait une mortelle répugnance à
+écouter les aveux de Valentine, et pourtant elle n'osait les repousser.
+Valentine, le front couvert de honte, ne pouvait se résoudre à parler. Le
+silence froid et cruel de sa sœur la glaçait de crainte. Enfin, elle
+vainquit sa propre résistance, et lui dit d'une voix émue:
+
+--Eh bien, Louise, ne voudras-tu pas rester auprès de moi, si je te dis
+que sans toi je suis perdue?
+
+Ce mot, deux fois répété, offrit à Louise un sens qui l'irrita malgré elle.
+
+--Perdue! reprit-elle avec amertume, vous êtes _perdue_, Valentine?
+
+--Oh! ma sœur! dit Valentine blessée de l'empressement avec lequel Louise
+accueillait cette idée, Dieu m'a protégée jusqu'ici; il m'est témoin que
+je ne me suis livrée volontairement à aucun sentiment, à aucune démarche
+contraire à mes devoirs.
+
+Ce noble orgueil d'elle-même, auquel Valentine avait encore droit, acheva
+d'aigrir celle qui se livrait trop aveuglément peut-être à sa passion.
+Toujours facile à blesser, parce que sa vie passée était souillée d'une
+tache ineffaçable, elle éprouva comme un sentiment de haine pour la
+supériorité de Valentine. Un instant, l'amitié, la compassion, la
+générosité, tous les nobles sentiments s'éteignirent dans son cœur; elle
+ne trouva pas de meilleure vengeance à exercer que d'humilier Valentine.
+
+--Mais de quoi donc est-il question? lui dit-elle avec dureté. Quels
+dangers courez-vous? Je ne comprends pas de quoi vous me parlez.
+
+Il y avait dans sa voix une sécheresse qui fit mal à Valentine; jamais
+elle ne l'avait vue ainsi. Elle s'arrêta quelques instants pour la
+regarder avec surprise. À la lueur d'une pâle bougie qui brûlait sur le
+piano au fond de l'appartement, elle crut voir dans les traits de sa sœur
+une expression qu'elle ne leur connaissait pas. Ses sourcils étaient
+contractés, ses lèvres pâles et serrées; son œil, terne et sévère, était
+impitoyablement attaché sur Valentine. Celle-ci, troublée, recula
+involontairement sa chaise, et, toute tremblante, chercha à s'expliquer la
+froideur dédaigneuse dont pour la première fois de sa vie elle se voyait
+l'objet. Mais elle eût tout imaginé plutôt que de deviner la vérité.
+Humble et pieuse, elle eut en ce moment tout l'héroïsme que l'esprit
+religieux, donne aux femmes, et, se jetant aux pieds de sa sœur, elle
+cacha son visage baigné de larmes sur ses genoux.
+
+--Vous ayez raison de m'humilier ainsi, lui dit-elle; je l'ai bien mérité,
+et quinze ans de vertu vous donnent le droit de réprimander ma jeunesse
+imprudente et vaine. Grondez-moi, méprisez-moi; mais ayez compassion de
+mon repentir et de mes terreurs. Protégez-moi, Louise, sauvez-moi; vous le
+pouvez, car vous savez tout!
+
+--Laisse! s'écria Louise, bouleversée par cette conduite et ramenée tout
+à coup aux nobles sentiments qui faisaient le fond de son caractère,
+relève-toi, Valentine, ma sœur, mon enfant, ne reste pas ainsi à mes
+genoux. C'est moi qui devrais être aux tiens; c'est moi qui suis
+méprisable et qui devrais te demander, ange du ciel, de me réconcilier
+avec Dieu! Hélas! Valentine, je ne sais que trop tes chagrins; mais
+pourquoi me les confier, à moi, misérable, qui ne puis t'offrir aucune
+protection et qui n'ai pas le droit de te conseiller?
+
+--Tu peux me conseiller et me protéger, Louise, répondit Valentine en
+l'embrassant avec effusion. N'as-tu pas pour toi, l'expérience qui donne
+la raison et la force? Il faut que cet homme s'éloigne d'ici ou il faut
+que je parte moi-même. Nous ne devons pas nous voir davantage; car chaque
+jour le mal augmente, et le retour à Dieu devient plus difficile. Oh! tout
+à l'heure je me vantais! je sens que mon cœur est bien coupable.
+
+Les larmes amères que répandait Valentine brisèrent le cœur de Louise.
+
+--Hélas! dit-elle, pâle et consternée, le mal est donc aussi grand que je
+craignais! Vous aussi, vous voilà malheureuse à jamais!
+
+--À jamais! dit Valentine épouvantée; avec la volonté de guérir et l'aide
+du ciel...
+
+--On ne guérit pas! reprit Louise d'un ton sinistré, en mettant ses deux
+mains sur son cœur sombre et désolé.
+
+Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle s'arrêtait de temps
+en temps devant Valentine pour lui parler d'une voix entrecoupée.
+
+--Pourquoi me demander des conseils, à moi? Qui suis-je pour consoler
+et pour guérir? Eh quoi! vous me demandez l'héroïsme qui terrasse
+les passions, et les vertus qui préservent la société, à moi! à moi
+malheureuse, que les passions ont flétrie, que la société a maudite et
+repoussée! Et où prendrais-je, pour vous le donner, ce qui n'est pas en
+moi? Adressez-vous aux femmes que le monde estime; adressez-vous à votre
+mère! Celle-là est irréprochable; nul n'a su positivement que mon amant
+ait été le sien. Elle avait tant de prudence! Et quand mon père, quand son
+époux a tué cet homme qui lui avait été parjure, elle a battu des mains;
+et le monde l'a vue triompher, tant elle avait de force d'âme et de
+fierté! Voilà les femmes qui savent vaincre une passion ou en guérir!...
+
+Valentine, épouvantée de ce qu'elle entendait, voulait interrompre sa
+sœur; mais celle-ci, en proie à une sorte de délire, continua:
+
+--Les femmes comme moi succombent, et sont à jamais perdues! Les femmes
+comme vous, Valentine, doivent prier et combattre; elles doivent chercher
+leur force en elles-mêmes et ne pas la demander aux autres. Des conseils!
+des conseils! quels conseils vous donnerais-je que vous ne sachiez fort
+bien vous dicter? C'est la force de les suivre qu'il faut trouver. Vous me
+croyez donc plus forte que vous? Non, Valentine, je ne le suis pas. Vous
+savez bien quelle a été ma vie, avec quelles passions indomptables je suis
+née; vous savez bien où elles m'ont conduite!
+
+--Tais-toi, Louise, s'écria Valentine en s'attachant à elle avec douleur,
+cesse de te calomnier ainsi. Quelle femme fut plus grande et plus forte
+que toi dans sa chute? Peut-on t'accuser éternellement d'une faute commise
+dans l'âge de l'ignorance et de la faiblesse? Hélas! vous étiez une
+enfant! et depuis vous avez été sublime, vous avez forcé l'estime de tout
+ce qui porte un cœur élevé. Vous voyez bien que vous savez ce que c'est
+que la vertu.
+
+--Hélas! dit Louise, ne l'apprenez jamais au même prix; abandonnée à
+moi-même dès mon enfance, privée des secours de la religion et de la
+protection d'une mère, livrée à notre aïeule, cette femme si légère et si
+dépourvue de pudeur, je devais tomber de flétrissure en flétrissure! Oui,
+cela serait arrivé sans les sanglantes et terribles leçons que me donna le
+sort. Mon amant immolé par mon père; mon père lui-même, abreuvé de douleur
+et de honte par ma faute, cherchant et trouvant la mort quelques jours
+après sur un champ de bataille; moi, bannie, chassée honteusement du toit
+paternel, et réduite à traîner ma misère de ville en ville avec mon enfant
+mourant de faim dans mes bras! Ah! Valentine, c'est là une horrible
+destinée!
+
+C'était la première fois que Louise parlait aussi hardiment de ses
+malheurs. Exaltée par la crise douloureuse où elle se trouvait, elle
+s'abandonnait à la triste satisfaction de se plaindre elle-même, et elle
+oubliait les chagrins de Valentine et l'appui qu'elle lui devait. Mais
+ces cris du remords et du désespoir produisirent plus d'effet que les
+plus éloquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le
+tableau des malheurs où peuvent entraîner les passions, elle la frappa
+d'épouvante. Valentine se vit sur le bord de l'abîme où sa sœur était
+tombée.
+
+--Vous avez raison, s'écria-t-elle, c'est une horrible destinée, et, pour
+la porter avec courage et vertu, il faut être vous; mon âme, plus faible,
+s'y perdrait. Mais, Louise, aidez-moi à avoir du courage, aidez-moi à
+éloigner Bénédict.
+
+Comme elle prononçait ce nom, un faible bruit lui fit tourner la tête.
+Toutes deux jetèrent un cri perçant en voyant Bénédict debout, derrière
+elles, comme une pâle apparition.
+
+--Vous avez prononcé mon nom, Madame, dit-il à Valentine avec ce calme
+profond qui donnait souvent le change sur ses impressions réelles.
+
+Valentine s'efforça de sourire. Louise ne partagea pas son erreur.
+
+--Où étiez-vous donc, lui dit-elle, pour avoir si bien entendu?
+
+--J'étais fort près d'ici, Mademoiselle, répondit Bénédict avec un regard
+double.
+
+--Cela est au moins fort étrange, dit Valentine d'un ton sévère. Ma sœur
+vous avait dit, ce me semble, qu'elle voulait me parler en particulier, et
+vous êtes resté assez près de nous pour nous écouter, sans doute?
+
+Bénédict n'avait jamais vu Valentine irritée contre lui; il en fut étourdi
+un instant, et faillit renoncer à son hardi projet. Mais comme c'était
+pour lui une crise décisive, il paya d'audace, et, conservant dans son
+regard et dans son attitude cette fermeté grave qui lui donnait tant de
+puissance sur l'esprit des autres:
+
+--Il est fort inutile de dissimuler, dit-il; j'étais assis derrière ce
+rideau, et je n'ai rien perdu de votre entretien. J'aurais pu en entendre
+davantage et me retirer, sans être aperçu, par la même fenêtre qui
+m'avait donné entrée. Mais y étais si intéressé dans le sujet de votre
+discussion...
+
+Il s'arrêta en voyant Valentine devenir plus pâle que sa collerette et
+tomber sur un fauteuil d'un air consterné. Il eut envie de se jeter à ses
+pieds, de pleurer sur ses mains; mais il sentait trop la nécessité de
+dominer l'agitation de ces deux femmes à force de sang-froid et de
+fermeté.
+
+--J'étais si intéressé dans votre discussion, reprit-il, que j'ai cru
+rentrer dans mon droit en venant y prendre part. Si j'ai eu tort, l'avenir
+en décidera. En attendant, tâchons d'être plus forts que notre destinée.
+Louise, vous ne sauriez rougir de ce que vous avez dit devant moi; vous ne
+pouvez oublier que vous vous êtes souvent accusée ainsi à moi-même, et je
+serais tenté de croire qu'il y a de la coquetterie dans votre vertueuse
+humilité, tant vous savez bien quel doit en être l'effet sur ceux qui,
+comme moi, vous vénèrent pour les épreuves que vous avez subies.
+
+En parlant ainsi, il prit la main de Louise, qui était penchée sur sa sœur
+et la tenait embrassée; puis il l'attira doucement et d'un air affectueux
+vers un siège plus éloigné; et quand il l'y eut assise, il porta cette
+main à ses lèvres avec tendresse, et aussitôt, s'emparant du siège dont il
+l'avait arrachée, et se plaçant entre elle et Valentine, il lui tourna le
+dos et ne s'occupa plus d'elle.
+
+--Valentine! dit-il alors d'une voix pleine et grave.
+
+C'était la première fois qu'il osait l'appeler par son nom en présence
+d'un tiers. Valentine tressaillit, écarta ses mains dont elle se cachait
+le visage, et laissa tomber sur lui un regard froid et offensé. Mais
+il répéta son nom avec une douceur pleine d'autorité, et tant d'amour
+brillait dans ses yeux que Valentine se cacha de nouveau le visage pour ne
+pas le voir.
+
+--Valentine, reprit-il, n'essayez pas avec moi ces feintes puériles qu'on
+dit être la grande défense de votre sexe; nous ne pouvons plus nous
+tromper l'un l'autre. Voyez cette cicatrice! je l'emporterai dans la
+tombe! C'est le sceau et le symbole de mon amour pour vous. Vous ne pouvez
+pas croire que je consente à vous perdre, c'est une erreur trop naïve pour
+que vous l'admettiez; Valentine, vous n'y songez pas!
+
+Il prit ses mains dans les siennes. Subjuguée par son air de résolution,
+elle les lui abandonna et le regarda d'un air effrayé.
+
+--Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en
+face de vous le spectre que vous avez retiré du tombeau! Vous l'avez
+voulu, Madame! si je suis devant vous aujourd'hui comme un objet de
+terreur et d'aversion, c'est votre faute. Mais écoute, ma Valentine, ma
+toute-puissante maîtresse, je t'aime trop pour te contrarier; dis un mot,
+et je retourne au linceul dont tu m'as retiré.
+
+En même temps, il tira un pistolet de sa poche, et le lui montrant:
+
+--Vois-tu, lui dit-il, c'est le même, absolument le même; ses braves
+services ne l'ont point endommagé; c'est un ami fidèle et toujours à tes
+ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prêt... Oh! rassurez-vous,
+s'écria-t-il d'un ton railleur, en voyant ces deux femmes, pâles d'effroi,
+se reculer en criant; ne craignez pas que je commette l'inconvenance de me
+tuer sous vos yeux; je sais trop les égards qu'on doit aux nerfs des
+femmes.
+
+--C'est une scène horrible! s'écria Louise avec angoisse; vous voulez
+faire mourir Valentine.
+
+--Tout à l'heure, Mademoiselle, vous me réprimanderez, répondit-il d'un
+air haut et sec; à présent je parle à Valentine, et je n'ai pas fini.
+
+Il désarma son pistolet et le mit dans sa poche.
+
+--Voyez-vous, Madame, dit-il à Valentine, c'est absolument à cause de vous
+que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est
+et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez
+accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et
+votre conscience; l'avez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux,
+ce Bénédict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous.
+Vous ne pouvez pas espérer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est déjà
+vieux de cœur et d'expérience pour tout le reste! lui qui vous a aimée,
+n'aimera jamais une autre femme; car enfin, ce n'est pas une brute, ce
+Bénédict que vous voulez chasser! Eh quoi! vous m'aimez assez pour me
+craindre, et vous me méprisez assez pour espérer me soumettre à vous
+perdre? Oh! quelle folie! Non, non! je ne vous perdrai pas tant que
+j'aurai un souffle de vie, j'en jure par le ciel et par l'enfer! je vous
+verrai, je serai votre ami, votre frère, ou que Dieu me damne si...
+
+--Par pitié, taisez-vous, dit Valentine, pâle et suffoquée, en lui
+pressant les mains d'une manière convulsive; je ferai ce que vous voudrez,
+je perdrai mon âme à jamais, s'il le faut, pour sauver votre vie...
+
+--Non, vous ne perdrez pas votre âme, répondit-il, vous nous sauverez tous
+deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mériter le ciel et tenir
+un serment? Hélas! avant vous je croyais à peine en Dieu; mais j'ai adopté
+tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prêt à jurer par celui
+de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine; que vous
+importe? Je ne repousse pas la mort; imposée par vous, cette fois, elle me
+serait plus douce que la première. Mais, par pitié, Valentine, ne me
+condamnez pas au néant!... Vous froncez le sourcil à ce mot. Eh! tu sais
+bien que je crois au ciel avec toi; mais le ciel sans toi, c'est le néant.
+Le ciel n'est pas où tu n'es pas; j'en suis si certain que, si tu me
+condamnes à mourir, je te tuerai peut-être aussi afin de ne pas te perdre.
+J'ai déjà eu cette idée... Il s'en est fallu de peu qu'elle ne dominât
+toutes les autres!... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours
+ici-bas. Hélas! ne sommes-nous pas heureux? En quoi donc sommes-nous
+coupables? Tu ne me quitteras pas, dis?... Tu ne m'ordonneras pas de
+mourir, c'est impossible; car tu m'aimes, et tu sais bien que ton honneur,
+ton repos, tes principes me sont sacrés. Est-ce que vous me croyez capable
+d'en abuser, Louise? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous
+faisiez tout à l'heure une horrible peinture des maux où la passion nous
+entraîne; je proteste que j'ai foi en moi-même, et que si j'eusse été aimé
+de vous jadis, je n'aurais point flétri et empoisonné votre vie. Non,
+Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lâches...
+
+Bénédict parla encore longtemps, tantôt avec force et passion, tantôt avec
+une froide ironie, tantôt avec douceur et tendresse. Après avoir épouvanté
+ces deux femmes et les avoir subjuguées par la crainte, il vint à bout de
+les dominer par l'attendrissement. Il sut si bien s'emparer d'elles, qu'en
+les quittant il avait obtenu toutes les promesses qu'elles se seraient
+crues incapables d'accorder une heure auparavant.
+
+
+
+
+XXIX.
+
+
+Voici quel fut le résultat de leurs conventions.
+
+Louise partit pour Paris, et revint quinze jours après avec son fils. Elle
+força madame Lhéry à traiter avec elle pour une pension qu'elle voulait
+lui payer chaque mois. Bénédict et Valentine se chargèrent tour à tour de
+l'éducation de Valentin, et continuèrent à se voir presque tous les jours
+après le coucher du soleil.
+
+Valentin était un garçon de quinze ans, grand, mince et blond. Il
+ressemblait à Valentine; il avait comme elle un caractère égal et facile.
+Ses grands yeux bleus avaient déjà cette expression de douceur caressante
+qui charmait en elle; son sourire avait la même fraîcheur, la même bonté.
+Il ne l'eut pas plus tôt vue, qu'il se prit d'affection pour elle au point
+que sa mère en fut jalouse.
+
+On régla ainsi l'emploi de son temps: il allait passer dans la matinée
+deux heures avec sa tante, qui cultivait en lui les arts d'agrément. Le
+reste du jour, il le passait à la maisonnette du ravin. Bénédict avait
+fait d'assez bonnes études pour remplacer avantageusement ses professeurs.
+Il avait pour ainsi dire forcé Louise à lui confier l'éducation de cet
+enfant; il s'était senti le courage et la volonté ferme de s'en charger et
+de lui consacrer plusieurs années de sa vie. C'était une manière de
+s'acquitter envers elle, et sa conscience embrassait cette tâche avec
+ardeur. Mais quand il eut vu Valentin, la ressemblance de ses traits et de
+son caractère avec Valentine, et jusqu'à la similitude de son nom, lui
+firent concevoir pour lui une affection dont il ne se serait pas cru
+capable. Il l'adopta dans son cœur, et pour lui épargner les longues
+courses qu'il était forcé de faire chaque jour, il obtint que sa mère le
+laissât habiter avec lui. Il lui fallut bien souffrir alors que, sous
+prétexte de rendre l'habitation commode à son nouvel occupant, Valentine
+et Louise y fissent faire quelques embellissements. Par leurs soins, la
+maison du ravin devint en peu de jours une retraite délicieuse pour un
+homme frugal et poétique comme l'était Bénédict; le pavé humide et malsain
+fit place à un plancher élevé de plusieurs pieds au-dessus de l'ancien
+sol. Les murs furent recouverts d'une étoffe sombre et fort commune, mais
+élégamment plissée en forme de tente pour cacher les poutres du plafond.
+Des meubles simples, mais propres, des livres choisis, quelques gravures,
+et de jolis tableaux peints par Valentine, furent apportés du château, et
+achevèrent de créer comme par magie un élégant cabinet de travail sous le
+toit de chaume de Bénédict. Valentine fit présent à son neveu d'un joli
+poney du pays pour venir chaque matin déjeuner et travailler avec elle.
+Le jardinier du château vint arranger le petit jardin de la chaumière;
+il cacha les légumes prosaïques derrière des haies de pampres; il sema
+de fleurs le tapis de verdure qui s'arrondissait devant la porte de
+la maison, il fit courir des guirlandes de liseron et de houblon sur
+le chaume rembruni de la toiture; il couronna la porte d'un dais de
+chèvrefeuille et de clématite: il élagua un peu les houx et les buis du
+ravin, et ouvrit quelques percées d'un aspect sauvage et pittoresque. En
+homme intelligent, que la science de l'horticulture n'avait pas abruti, il
+respecta les longues fougères qui s'accrochaient aux rochers; il nettoya
+le ruisseau sans lui ôter ses pierres moussues et ses margelles de
+bruyères empourprées, enfin il embellit considérablement cette demeure.
+Les libéralités de Bénédict et les bontés de Valentine fermèrent la bouche
+à tout commentaire insolent. Qui pouvait ne pas aimer Valentine? Dans les
+premiers jours, l'arrivée de Valentin, ce témoignage vivant du déshonneur
+de sa mère, fit un peu jaser le village et les serviteurs du château.
+Quelque porté qu'on soit à la bienveillance, on ne renonce pas aisément à
+une occasion si favorable de blâmer et de médire. Alors on fit attention à
+tout; on remarqua les fréquentes visites de Bénédict au château, le genre
+de vie mystérieux et retiré de madame de Lansac. Quelques vieilles femmes
+qui, du reste, détestaient cordialement madame de Raimbault, firent
+observer à leurs voisines, avec un soupir et un clignement d'œil piteux,
+que les habitudes étaient déjà bien changées au château depuis le départ
+de la comtesse, et que tout ce qui s'y passait ne lui conviendrait guère
+si elle pouvait s'en douter. Mais les commérages furent tout à coup
+arrêtés par l'invasion d'une épidémie dans le pays. Valentine, Louise et
+Bénédict prodiguèrent leurs soins, s'exposèrent courageusement aux dangers
+de la contagion, fournirent avec générosité à toutes les dépenses,
+prévinrent tous les besoins du pauvre, éclairèrent l'ignorance du riche.
+Bénédict avait étudié un peu en médecine; avec une saignée et quelques
+ordonnances rationnelles, il sauva beaucoup de malades. Les tendres soins
+de Louise et de Valentine adoucirent les dernières souffrances des autres
+ou calmèrent la douleur des survivants. Quand l'épidémie fut passée,
+personne ne se souvint des cas de conscience qui s'étaient élevés à propos
+de ce jeune et beau garçon transplanté dans le pays. Tout ce que firent
+Valentine, Bénédict ou Louise, fut déclaré inattaquable; et si quelque
+habitant d'une ville voisine eût osé tenir un propos équivoque sur leur
+compte, il n'était pas un paysan à trois lieues à la ronde qui ne le
+lui eût fait payer cher. Le passant curieux et désœuvré était mal venu
+lui-même à faire dans les cabarets de village quelques questions trop
+indiscrètes sur le compte de ces trois personnes.
+
+Ce qui compléta leur sécurité, c'est que Valentine n'avait gardé à son
+service aucun de ces valets nés dans la livrée, peuple insolent, ingrat et
+bas, qui salit tout ce qu'il regarde, et dont la comtesse de Raimbault
+aimait à s'entourer, pour avoir apparemment des esclaves à tyranniser.
+Après son mariage, Valentine avait renouvelé sa maison; elle ne l'avait
+composée que de ces bons serviteurs à demi villageois qui font un bail
+pour entrer au service d'un maître, le servent avec gravité, avec lenteur,
+avec _complaisance_, si l'on peut parler ainsi; qui répondent: _Je veux
+bien_, ou: _Il y a moyen_, à ses ordres, l'impatientent et le désespèrent
+souvent, cassent ses porcelaines, ne lui volent pas un sou, mais par
+maladresse et lourdeur font un horrible dégât dans une maison élégante;
+gens insupportables, mais excellents, qui rappellent toutes les vertus de
+l'âge patriarcal; qui, dans leur solide bon sens et leur heureuse
+ignorance, n'ont pas l'idée de cette rapide et servile soumission de la
+domesticité selon nos usages; qui obéissent sans se presser, mais avec
+respect; gens précieux, qui ont encore la foi de leur devoir, parce que
+leur devoir est une convention franche et raisonnée; gens robustes, qui
+rendraient des coups de cravache à un dandy; qui ne font rien que par
+amitié; qu'on ne peut s'empêcher ni d'aimer ni de maudire; qu'on souhaite,
+cent fois par jour, voir à tous les diables, mais qu'on ne se décide
+jamais à mettre à la porte.
+
+La vieille marquise eût pu être une sorte d'obstacle aux projets de nos
+trois amis. Valentine s'apprêtait à lui en faire la confidence et à la
+disposer en sa faveur. Mais, à cette époque, elle faillit succomber à une
+attaque d'apoplexie. Son raisonnement et sa mémoire en reçurent une si
+vive atteinte, qu'il ne fallut pas espérer de lui faire comprendre ce dont
+il s'agissait. Elle cessa d'être active et robuste; elle se renferma
+presque entièrement dans sa chambre, et se livra avec sa gouvernante aux
+pratiques d'une dévotion puérile. La religion, dont elle s'était fait un
+jeu toute sa vie, lui devint un amusement nécessaire, et sa mémoire usée
+ne s'exerça plus qu'à réciter des patenôtres. Il n'y avait donc plus
+qu'une personne qui eût pu nuire à Valentine; c'était cette demoiselle
+de compagnie. Mais mademoiselle Beaujon (c'était son nom) ne demandait
+qu'une chose au monde, c'était de rester auprès de sa maîtresse, et de
+la circonvenir de manière à accaparer tous les legs qu'il serait en son
+pouvoir de lui faire. Valentine, tout en la surveillant de manière à ce
+qu'elle n'abusât jamais de l'empire qu'elle avait sur l'esprit de la
+marquise, s'étant assurée qu'elle méritait par son zèle et ses soins
+toutes les récompenses qu'elle pourrait en obtenir, lui témoigna une
+confiance dont elle fut reconnaissante. Madame de Raimbault, à demi
+instruite par la voix publique (car rien ne peut rester absolument secret,
+si bien qu'on s'y prenne), lui écrivit pour savoir à quoi s'en tenir sur
+les différents propos qui lui étaient parvenus. Elle avait grande
+confiance dans cette Beaujon, qui n'avait jamais beaucoup aimé Valentine,
+et qui, en revanche, avait toujours aimé à médire. Mais la Beaujon, dans
+un style et dans une orthographe remarquablement bizarres, s'empressa de
+la détromper et de l'assurer qu'elle n'avait jamais entendu parler de ces
+étranges nouvelles, inventées probablement dans les petites villes des
+environs. La Beaujon comptait se retirer du service aussitôt que la
+vieille marquise serait morte; elle se souciait fort peu ensuite du
+courroux de la comtesse, pourvu qu'elle quittât cette maison les poches
+pleines.
+
+M. de Lansac écrivait fort rarement, et ne témoignait nulle impatience de
+revoir sa femme, nul désir de s'occuper de ses affaires de cœur. Ainsi une
+réunion de circonstances favorables concourait à protéger le bonheur que
+Louise, Valentine et Bénédict, volaient pour ainsi dire à la loi des
+convenances et des préjugés. Valentine fit entourer d'une clôture la
+partie du parc où était situé le pavillon. Cette espèce de parc réservé
+était fort sombre et fort bien planté. On y ajouta sur les confins, des
+massifs de plantes grimpantes, des remparts de vigne vierge, d'aristoloche,
+et de ces haies de jeunes cyprès qu'on taille en rideau, et qui forment
+une barrière impénétrable à la vue. Au milieu de ces lianes, et derrière
+ces discrets ombrages, le pavillon s'élevait dans une situation délicieuse,
+auprès d'une source dont le bouillonnement, s'échappant à travers les
+roches, entretenait sans cesse un frais murmure autour de cette rêveuse
+et mystérieuse retraite. Personne n'y fut admis que Valentin, Louise,
+Bénédict et Athénaïs, lorsqu'elle pouvait échapper à la surveillance de
+son mari, qui n'aimait pas beaucoup à lui voir conserver des relations
+avec son cousin. Chaque matin, Valentin, qui avait une clef du pavillon,
+venait y attendre Valentine. Il arrosait ses fleurs, il renouvelait celles
+du salon, il essayait quelques études sur le piano, ou bien il donnait des
+soins à la volière. Quelquefois il s'oubliait, sur un banc, aux vagues
+et inquiètes rêveries de son âge; mais sitôt qu'il apercevait la forme
+svelte de sa tante à travers les arbres, il se remettait à l'ouvrage.
+Valentine aimait à constater la similitude de leurs caractères et de leurs
+inclinations; elle se plaisait à retrouver dans ce jeune homme, malgré la
+différence des sexes, les goûts paisibles, l'amour de la vie intime et
+retirée qui étaient en elle. Et puis elle l'aimait à cause de Bénédict,
+dont il recevait les soins et les leçons, et dont chaque jour il lui
+apportait un reflet.
+
+Valentin, sans comprendre la force des liens qui l'attachaient à Bénédict
+et à Valentine, les aimait déjà avec une vivacité et une délicatesse
+au-dessus de son âge. Cet enfant, né dans les larmes, le plus grand fléau
+et la plus grande consolation de sa mère, avait fait de bonne heure
+l'essai de cette sensibilité qui se développe plus tard dans le cours des
+destinées ordinaires. Dès qu'il avait été en âge de comprendre un peu la
+vie, Louise lui avait exposé nettement sa position dans le monde, les
+malheurs de sa destinée, la tache de sa naissance, les sacrifices qu'elle
+lui avait faits, et tout ce qu'elle avait à braver pour remplir envers
+lui ces devoirs si faciles et si doux aux autres mères. Valentin avait
+profondément senti toutes ces choses; son âme, facile et tendre, avait
+pris dès lors une teinte de mélancolie et de fierté; il avait conçu pour
+sa mère une reconnaissance passionnée, et, dans toutes ses douleurs, elle
+avait trouvé en lui de quoi la récompenser et la consoler...
+
+Mais il faut bien l'avouer, Louise, qui était capable d'un si grand
+courage et de tant de vertus supérieures au vulgaire, était peu agréable
+dans le commerce de la vie ordinaire; passionnée à propos de tout, et, en
+dépit d'elle même, sensible à toutes les blessures dont elle aurait dû
+savoir émousser l'atteinte, elle faisait souvent retomber l'amertume de
+son âme sur l'âme si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, à
+force d'irriter ses jeunes facultés, elle les avait déjà un peu épuisées.
+Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et
+cet enfant, à peine éclos à la vie, éprouvait déjà la fatigue de vivre et
+le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une
+belle fleur née le matin sur les rochers et déjà battue des vents avant de
+s'épanouir, il penchait sa tête pâle sur son sein, et son sourire avait
+une langueur qui n'était pas de son âge. Aussi, l'intimité si caressante
+et si sereine de Valentine, le dévouement si prudent et si soutenu de
+Bénédict, commencèrent pour lui une nouvelle ère. Il se sentit épanouir
+dans cette atmosphère plus favorable à sa nature. Sa taille souple et
+frêle prit un essor plus rapide, et une douce nuance d'incarnat vint se
+mêler à la blancheur mate de ses joues. Athénaïs, qui faisait plus de
+cas de la beauté physique que de toute chose au monde, déclarait n'avoir
+jamais vu une tête aussi ravissante que celle de ce bel adolescent, avec
+ses cheveux d'un blond cendré, comme ceux de Valentine, flottant par
+grosses boucles sur un cou blanc et poli comme le marbre de l'Antinoüs.
+L'étourdie n'était pas fâchée de répéter à tout propos que c'était un
+enfant sans conséquence, afin d'avoir le droit de baiser de temps en temps
+ce front si pur et si limpide, et de passer ses doigts dans ces cheveux
+qu'elle comparait à la soie vierge des cocons dorés.
+
+Le pavillon était donc pour tous, à la fin du jour, un lieu de repos et de
+délices. Valentine n'y admettait aucun profane, et ne permettait aucune
+communication avec les gens du château. Catherine avait seule droit d'y
+pénétrer et d'en prendre soin. C'était l'Élysée, le monde poétique, la vie
+dorée de Valentine; au château, tous les ennuis, toutes les servitudes,
+toutes les tristesses; la grand'mère infirme, les visites importunes, les
+réflexions pénibles et l'oratoire plein de remords; au pavillon, tous les
+bonheurs, tous les amis, tous les doux rêves, l'oubli des terreurs, et les
+joies pures d'un amour chaste. C'était comme une île enchantée au milieu
+de la vie réelle, comme une oasis dans le désert.
+
+Au pavillon, Louise oubliait ses amertumes secrètes, ses violences
+comprimées, son amour méconnu. Bénédict, heureux de voir Valentine
+s'abandonner sans résistance à sa foi, semblait avoir changé de caractère;
+il avait dépouillé ses inégalités, ses injustices, ses brusqueries
+cruelles. Il s'occupait de Louise presque autant que de sa sœur; il se
+promenait avec elle sous les tilleuls du parc, un bras passé sous le sien.
+Il lui parlait de Valentin, lui vantait ses qualités, son intelligence,
+ses progrès rapides; il la remerciait de lui avoir donné un ami et un
+fils. La pauvre Louise pleurait en l'écoutant, et s'efforçait de trouver
+l'amitié de Bénédict plus flatteuse et plus douce que ne l'eût été son
+amour.
+
+Athénaïs, rieuse et folâtre, reprenait au pavillon toute l'insouciance de
+son âge; elle oubliait là les tracas du ménage, les orageuses tendresses
+et la jalouse défiance de Pierre Blutty. Elle aimait encore Bénédict, mais
+autrement que par le passé; elle ne voyait plus en lui qu'un ami sincère.
+Il l'appelait sa sœur, comme Louise et Valentine; seulement il se plaisait
+à la nommer sa petite sœur. Athénaïs n'avait pas assez de poésie dans
+l'esprit pour s'obstiner à nourrir une passion malheureuse. Elle était
+assez jeune, assez belle pour aspirer à un amour partagé, et jusque-là
+Pierre Blutty n'avait pas contribué à faire souffrir sa petite vanité de
+femme. Elle en parlait avec estime, la rougeur au front et le sourire sur
+les lèvres; et puis, à la moindre remarque maligne de Louise, elle
+s'enfuyait, légère espiègle, parmi les sentiers du parc, traînant après
+elle le timide Valentin, qu'elle traitait de petit écolier, et qui n'avait
+guère qu'un an de moins qu'elle.
+
+Mais ce qu'il serait impossible de rendre, c'est la tendresse muette et
+réservée de Bénédict et de Valentine, c'est ce sentiment exquis de pudeur
+et de dévouement qui dominait chez eux la passion ardente toujours prête à
+déborder. Il y avait dans cette lutte éternelle mille tourments et mille
+délices, et peut-être Bénédict chérissait-il autant les uns que les
+autres. Valentine pouvait souvent encore craindre d'offenser Dieu et
+souffrir de ses scrupules religieux; mais lui, qui ne concevait pas aussi
+bien l'étendue des devoirs d'une femme, se flattait de n'avoir entraîné
+Valentine dans aucune faute et de ne l'exposer à aucun repentir. Il lui
+sacrifiait avec joie ces brûlantes aspirations qui le dévoraient. Il était
+fier de savoir souffrir et vaincre: tout bas, son imagination s'enivrait
+de mille désirs et de mille rêves; mais tout haut il bénissait Valentine
+des moindres faveurs. Effleurer ses cheveux, respirer ses parfums, se
+coucher sur l'herbe à ses pieds, la tête appuyée sur un coin de son
+tablier de soie, reprendre sur le front de Valentin un des baisers qu'elle
+venait d'y déposer, emporter furtivement, le soir, le bouquet qui s'était
+flétri à sa ceinture, c'étaient là les grands accidents et les grandes
+joies de cette vie de privation, d'amour et de bonheur.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+XXX.
+
+
+Quinze mois s'écoulèrent ainsi: quinze mois de calme et de bonheur dans la
+vie de cinq individus, c'est presque fabuleux. Il en fut ainsi pourtant.
+Le seul chagrin qu'éprouva Bénédict, ce fut de voir quelquefois Valentine
+pâle et rêveuse. Alors il se hâtait d'en chercher la cause, et il
+découvrait toujours qu'elle avait rapport à quelque alarme de son âme
+pieuse et timorée. Il parvenait à chasser ces légers nuages, car Valentine
+n'avait plus le droit de douter de sa force et de sa soumission. Les
+lettres de M. de Lansac achevaient de la rassurer, elle avait pris le
+parti de lui écrire que Louise était installée à la ferme avec son fils,
+et que _M. Lhéry_ (Bénédict) s'occupait de l'éducation de ce jeune homme,
+sans dire dans quelle intimité elle vivait avec ces trois personnes. Elle
+avait ainsi expliqué leurs relations, en affectant de regarder M. de
+Lansac comme lié envers elle par la promesse de lui laisser voir sa sœur.
+Toute cette histoire avait paru bizarre et ridicule à M. de Lansac. S'il
+n'avait pas tout à fait deviné la vérité, du moins était-il sur la voie.
+Il avait haussé les épaules en songeant au mauvais goût et au mauvais ton
+d'une intrigue de sa femme avec un cuistre de province.
+
+Mais, tout bien considéré, la chose lui plaisait mieux ainsi qu'autrement.
+Il s'était marié avec la ferme résolution de ne pas s'embarrasser de
+madame de Lansac, et, pour le moment, il entretenait avec une première
+danseuse du théâtre de Saint-Pétersbourg des relations qui lui faisaient
+envisager très-philosophiquement la vie. Il trouvait donc fort juste que
+sa femme se créât de son côté des affections qui l'enchaînassent loin
+de lui sans reproches et sans murmures. Tout ce qu'il désirait, c'était
+qu'elle agît avec prudence, et qu'elle ne le couvrît point, par une
+conduite dissolue, de ce sot et injuste ridicule qui s'attache aux maris
+trompés. Or, il se fiait assez au caractère de Valentine pour dormir en
+paix sur ce point; et puisqu'il fallait nécessairement à cette jeune femme
+abandonnée ce qu'il appelait une occupation de cœur, il aimait mieux la
+lui voir chercher dans le mystère de la retraite qu'au milieu du bruit et
+de l'éclat des salons. Il se garda donc bien de critiquer ou de blâmer son
+genre de vie, et toutes ses lettres exprimèrent, dans les termes les plus
+affectueux et les plus honorables, la profonde indifférence avec laquelle
+il était résolu d'accueillir toutes les démarches de Valentine.
+
+La confiance de son mari, dont elle attribua les motifs à de plus nobles
+causes, tourmenta longtemps Valentine en secret. Cependant peu à peu les
+susceptibilités de son esprit rigide s'engourdirent et se reposèrent dans
+le sein de Bénédict. Tant de respect, de stoïcisme, de désintéressement,
+un amour si pur et si courageux, la touchèrent profondément. Elle en vint
+à se dire que, loin d'être un sentiment dangereux, c'était là une vertu
+héroïque et précieuse, que Dieu et l'honneur sanctionnaient leurs liens,
+que son âme s'épurait et se fortifiait à ce feu sacré. Toutes les sublimes
+utopies de la passion robuste et patiente vinrent l'éblouir. Elle osa bien
+remercier le ciel de lui avoir donné pour sauveur et pour appui, dans les
+périls de la vie, ce puissant et magnanime complice qui la protégeait et
+la gardait contre elle-même. La dévotion jusqu'alors avait été pour elle
+comme un code de principes sacrés, fortement raisonnés et gravement
+repassés chaque jour pour la défense de ses mœurs; elle changea de nature
+dans son esprit, et devint une passion poétique et enthousiaste, une
+source de rêves ascétiques et brûlants, qui, bien loin de servir de
+rempart à son cœur, l'ouvrirent de tous côtés aux attaques de la passion.
+Cette dévotion nouvelle lui sembla meilleure que l'ancienne. Comme elle
+la sentit plus intense et plus féconde en vives émotions, en ardentes
+aspirations vers le ciel, elle l'accueillit avec imprudence, et se plut à
+penser que l'amour de Bénédict l'avait allumée.
+
+«De même que le feu purifie l'or, se disait-elle, l'amour vertueux élève
+l'âme, dirige son essor vers Dieu, source de tout amour.»
+
+Mais, hélas! Valentine ne s'aperçut point que cette foi, retrempée au feu
+des passions humaines, transigeait souvent avec les devoirs de son origine,
+et descendait à des alliances terrestres. Elle laissa ravager les forces
+que vingt ans de calme et d'ignorance avaient amassées en elle; elle la
+laissa envahir et altérer ses convictions, jadis si nettes et si rigides,
+et couvrir de ses fleurs trompeuses l'âpre et étroit sentier du devoir.
+Ses prières devinrent plus longues; le nom et l'image de Bénédict s'y
+mêlaient sans cesse, et elle ne les repoussait plus; elle s'en entourait
+pour s'exciter à mieux prier: le moyen était infaillible, mais il était
+dangereux. Valentine sortait de son oratoire avec une âme exaltée, des
+nerfs irrités, un sang actif et brûlant; alors les regards et les paroles
+de Bénédict ravageaient son cœur comme une lave ardente. Qu'il eût été
+assez hypocrite ou assez habile pour présenter l'adultère sous un jour
+mystique, et Valentine se perdait en invoquant le ciel.
+
+Mais ce qui devait les préserver longtemps, c'était la candeur de ce jeune
+homme, en qui résidait vraiment une âme honnête. Il s'imaginait qu'au
+moindre effort pour ébranler la vertu de Valentine il devait perdre son
+estime et sa confiance, si péniblement achetées. Il ne savait pas qu'une
+fois engagée sur la pente rapide des passions on ne revient guère sur ses
+pas. Il n'avait pas la conscience de sa puissance; l'eût-il eue, peut-être
+ne s'en serait-il pas servi, tant était droit et loyal encore cet esprit
+tout neuf et tout jeune.
+
+Il fallait voir de quelles nobles fatuités, de quelles sublimes paradoxes
+ils sanctionnaient leur imprudent amour.
+
+--Comment pourrais-je t'engager à manquer à tes principes, disait Bénédict
+à Valentine, moi qui te chéris pour cette force virile que tu m'opposes!
+moi qui préfère ta vertu à ta beauté, et ton âme à ton corps! moi qui te
+tuerais avec moi, si l'on pouvait m'assurer de te posséder immédiatement
+dans le ciel, comme les anges possèdent Dieu!
+
+--Non, tu ne saurais mentir, lui répondait Valentine, toi que Dieu m'a
+envoyé pour m'apprendre à le connaître et à l'aimer, toi qui le premier
+m'as fait concevoir sa puissance et m'as enseigné les merveilles de la
+création. Hélas! je la croyais si petite et si bornée! Mais toi, tu as
+grandi le sens des prophéties, tu m'as donné la clef des poésies sacrées,
+tu m'as révélé l'existence d'un vaste univers dont le pur amour est le
+lien et le principe. Je sais maintenant que nous avons été créés l'un
+pour l'autre, et que l'alliance immatérielle contractée entre nous est
+préférable à tous les liens terrestres.
+
+Un soir, ils étaient tous réunis dans le joli salon du pavillon. Valentin,
+qui avait une voix agréable et fraîche, essayait une romance; sa mère
+l'accompagnait. Athénaïs, un coude appuyé sur le piano, regardait
+attentivement son jeune favori, et ne voulait point s'apercevoir du
+malaise qu'elle lui causait. Bénédict et Valentine, assis près de la
+fenêtre, s'enivraient des parfums de la soirée, de calme, d'amour, de
+mélodie et d'air pur. Jamais Valentine n'avait senti une si profonde
+sécurité. L'enthousiasme se glissait de plus en plus dans son âme,
+et, sous le voile d'une juste admiration pour la vertu de son amant,
+grandissait sa passion intense et rapide. La pâle clarté des étoiles leur
+permettait à peine de se voir. Pour remplacer ce chaste et dangereux
+plaisir que verse le regard, ils laissèrent leurs mains s'enlacer.
+Peu à peu, l'étreinte devint plus brûlante, plus avide; leurs sièges
+se rapprochèrent insensiblement, leurs cheveux s'effleuraient et se
+communiquaient l'électricité abondante qu'ils dégagent; leurs haleines se
+mêlaient, et la brise du soir s'embrasait autour d'eux. Bénédict, accablé
+sous le poids du bonheur délicat et pénétrant que recèle un amour à la
+fois repoussé et partagé, pencha sa tête sur le bord de la croisée et
+appuya son front sur la main de Valentine, qu'il tenait toujours dans les
+siennes. Ivre et palpitant, il n'osait faire un mouvement, de peur de
+déranger l'autre main qui s'était glissée sur sa tête, et qui se promenait
+mœlleuse et légère, comme le souffle d'un follet, parmi les flots rudes
+et noirs de sa chevelure. C'était une émotion qui brisait sa poitrine
+et qui faisait refluer tout son sang à son cœur. Il y avait de quoi en
+mourir; mais il serait mort plutôt que de laisser voir son trouble, tant
+il craignait d'éveiller les méfiances et les remords de Valentine. Si elle
+avait su quels torrents de délices elle versait dans son sein, elle se fût
+retirée. Pour obtenir cet abandon, ces molles caresses, ces cuisantes
+voluptés, il y fallait paraître insensible. Bénédict retenait sa
+respiration, et comprimait l'ardeur de sa fièvre. Son silence finit
+par gêner Valentine, elle lui parla à voix basse pour se distraire de
+l'émotion trop vive qui commençait à la gêner aussi.
+
+--N'est-ce pas que nous sommes heureux, lui dit-elle, peut-être pour lui
+faire entendre ou pour se dire à elle-même qu'il ne fallait pas désirer de
+l'être davantage.
+
+--Oh! dit Bénédict, en s'efforçant malgré lui d'assurer le son de sa voix,
+il faudrait mourir ainsi!
+
+Un pas rapide, qui traversait la pelouse et s'approchait du pavillon,
+retentit au milieu du silence. Je ne sais quel pressentiment vint effrayer
+Bénédict; il serra convulsivement la main de Valentine et la pressa contre
+son cœur, qui battait aussi haut dans sa poitrine que le bruit inquiétant
+de ces pas inattendus. Valentine sentit le sien se glacer d'une peur
+vague, mais terrible; elle retira brusquement ses mains et se dirigea vers
+la porte. Mais elle s'ouvrit avant qu'elle l'eût atteinte, et Catherine
+essoufflée parut.
+
+--Madame, dit-elle d'un air empressé et consterné, M. de Lansac est au
+château!
+
+Ce mot fit sur tous ceux qui l'entendirent le même effet qu'une pierre
+lancée au sein des ondes pures et immobiles d'un lac; les cieux, les
+arbres, les délicieux paysages qui s'y reflétaient se brisent, se tordent
+et s'effacent; un caillou a suffi pour faire rentrer dans le chaos toute
+une scène enchantée: ainsi fut rompue l'harmonie délicieuse qui régnait
+en ce lieu une minute auparavant. Ainsi fut bouleversé le beau rêve de
+bonheur dont se berçait cette famille. Dispersée tout à coup comme
+les feuilles que le vent balaie en tourbillon, elle se sépara pleine
+d'anxiétés et d'alarmes. Valentine pressa Louise et son fils dans ses
+bras.
+
+--À jamais à vous! leur dit-elle en les quittant; nous nous reverrons
+bientôt, j'espère; peut-être demain.
+
+Valentin secoua tristement la tête; un mouvement de fierté et de haine
+indéfinissable venait d'éclore en lui au nom de M. de Lansac. Il avait
+souvent songé que ce noble comte pourrait bien le chasser de sa maison;
+cette idée avait parfois empoisonné le bonheur qu'il y goûtait.
+
+--Cet homme fera bien de vous rendre heureuse, dit-il à sa tante d'un air
+martial qui la fit sourire d'attendrissement; sinon il aura affaire à moi!
+
+--Que pourrais-tu craindre avec un tel chevalier? dit Athénaïs à madame de
+Lansac en s'efforçant de paraître gaie, et en donnant une petite tape de
+sa main ronde et polie sur la joue enflammée du jeune homme.
+
+--Venez-vous, Bénédict? cria Louise en se dirigeant vers la porte du parc
+qui s'ouvrait sur la campagne.
+
+--Tout à l'heure, répondit-il.
+
+Il suivit Valentine vers l'autre sortie, et tandis que Catherine éteignait
+à la hâte les bougies et fermait le pavillon:
+
+--Valentine!... lui dit-il d'une voix sourde et violemment agitée.
+
+Il ne put en dire davantage. Comment eût-il osé exprimer d'ailleurs le
+sujet de ses craintes et de sa fureur?
+
+Valentine le comprit, et lui tendant la main d'un air ferme:
+
+--Soyez tranquille, lui répondit-elle avec un sourire d'amour et de
+fierté.
+
+L'expression de sa voix et de son regard eut tant de puissance sur
+Bénédict que, docile à la volonté de Valentine, il s'éloigna presque
+tranquille.
+
+
+
+
+XXXI.
+
+
+M. de Lansac en costume de voyage et affectant une grande fatigue, s'était
+drapé nonchalamment sur le canapé du grand salon. Il vint au-devant de
+Valentine d'un air galant et empressé dès qu'il l'aperçut. Valentine
+tremblait et se sentait près de s'évanouir. Sa pâleur, sa consternation,
+n'échappèrent point au comte; il feignit de ne pas s'en apercevoir, et lui
+fit compliment au contraire sur l'éclat de ses yeux et la fraîcheur de
+son teint. Puis il se mit aussitôt à causer avec cette aisance que donne
+l'habitude de la dissimulation; et le ton dont il parla de son voyage,
+la joie qu'il exprima de se retrouver auprès de sa femme, les questions
+bienveillantes qu'il lui adressa sur sa santé, sur les plaisirs de sa
+retraite, l'aidèrent à se remettre de son émotion et à paraître, comme
+lui, calme, gracieuse et polie.
+
+Ce fut alors seulement qu'elle remarqua dans un coin du salon un homme
+gros et court, d'une figure rude et commune; M. de Lansac le lui présenta
+comme _un de ses amis_. Il y avait quelque chose de contraint dans la
+manière dont M. de Lansac prononça ces mots; le regard sombre et terne
+de cet homme, le salut raide et gauche qu'il lui rendit, inspirèrent à
+Valentine un éloignement irrésistible pour cette figure ingrate, qui
+semblait se trouver déplacée en sa présence, et qui s'efforçait, à force
+d'impudence, de déguiser le malaise de sa situation.
+
+Après avoir soupé à la même table et vis-à-vis de cet inconnu d'un
+extérieur si repoussant, M. de Lansac pria Valentine de donner des ordres
+pour qu'on préparât un des meilleurs appartements du château à son bon
+_M. Grapp_. Valentine obéit, et quelques instants après M. Grapp se retira,
+après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec M. de Lansac, et
+avoir salué sa femme avec le même embarras et le même regard d'insolente
+servilité que la première fois.
+
+Lorsque les deux époux furent seuls ensemble, une mortelle frayeur
+s'empara de Valentine. Pâle et les yeux baissés, elle cherchait en vain
+à renouer la conversation, quand M. de Lansac, rompant le silence, lui
+demanda la permission de se retirer, accablé qu'il était de fatigue.
+
+--Je suis venu de Pétersbourg en quinze jours, lui dit-il avec une sorte
+d'affectation; je ne me suis arrêté que vingt-quatre heures à Paris; aussi
+je crois... j'ai certainement de la fièvre.
+
+--Oh! sans doute, vous avez... vous devez avoir la fièvre, répéta
+Valentine avec un empressement maladroit.
+
+Un sourire haineux effleura les lèvres discrètes du diplomate.
+
+--Vous avez l'air de Rosine dans _le Barbier_! dit-il d'un ton
+semi-plaisant, semi-amer, _Buona sera, don Basilio_! Ah! ajouta-t-il en
+se traînant vers la porte d'un air accablé, j'ai un impérieux besoin de
+sommeiller! Une nuit de plus en poste, et je tombais malade. Il y a de
+quoi, n'est-ce pas, ma chère Valentine?
+
+--Oh oui! répondit-elle, il faut vous reposer; je vous ai fait préparer...
+
+--L'appartement du pavillon, n'est-il pas vrai, ma très-belle? C'est le
+plus propice au sommeil. J'aime ce pavillon, il me rappellera l'heureux
+temps où je vous voyais tous les jours...
+
+--Le pavillon! répondit Valentine d'un air épouvanté qui n'échappa point à
+son mari, et qui lui servit de point de départ pour les découvertes qu'il
+se proposait de faire avant peu.
+
+--Est-ce que vous avez disposé du pavillon? dit-il d'un air parfaitement
+simple et indifférent.
+
+--J'en ai fait une espèce de retraite pour étudier, répondit-elle avec
+embarras; car elle ne savait pas mentir. Le lit est enlevé, il ne
+saurait être prêt pour ce soir... Mais l'appartement de ma mère, au
+rez-de-chaussée, est tout prêt à vous recevoir... s'il vous convient.
+
+--J'en réclamerai peut-être un autre demain, dit M. de Lansac avec une
+intention féroce de vengeance et un sourire plein d'une fade tendresse;
+en attendant, je m'arrangerai de celui que vous m'assignez.
+
+Il lui baisa la main. Sa bouche sembla glacée à Valentine. Elle froissa
+cette main dans l'autre pour la ranimer, quand elle se trouva seule.
+Malgré la soumission de M. de Lansac à se conformer à ses désirs, elle
+comprenait si peu ses véritables intentions que la peur domina d'abord
+toutes les angoisses de son âme. Elle s'enferma dans sa chambre, et
+le souvenir confus de cette nuit de léthargie qu'elle y avait passée
+avec Bénédict lui revenant à l'esprit, elle se leva et marcha dans
+l'appartement avec agitation pour chasser les idées décevantes et cruelles
+que l'image de ces événements éveillait en elle. Vers trois heures,
+ne pouvant ni dormir ni respirer, elle ouvrit sa fenêtre. Ses yeux
+s'arrêtèrent longtemps sur un objet immobile, qu'elle ne pouvait préciser,
+mais qui, se mêlant aux tiges des arbres, semblait être un tronc d'arbre
+lui-même. Tout à coup elle le vit se mouvoir et s'approcher; elle reconnut
+Bénédict. Épouvantée de le voir ainsi se montrer à découvert en face des
+fenêtres de M. de Lansac, qui étaient directement au-dessous des siennes,
+elle se pencha avec épouvante pour lui indiquer, par signes, le danger
+auquel il s'exposait. Mais Bénédict, au lieu d'en être effrayé, ressentit
+une joie vive en apprenant que son rival occupait cet appartement.
+Il joignit les mains, les éleva vers le ciel avec reconnaissance, et
+disparut. Malheureusement M. de Lansac, que l'agitation fébrile du voyage
+empêchait aussi de dormir, avait observé cette scène de derrière un rideau
+qui le cachait à Bénédict.
+
+Le lendemain, M. de Lansac et M. Grapp se promenèrent seuls dès le matin.
+
+--Eh bien! dit le petit homme ignoble au noble comte, avez-vous parlé à
+votre _épouse_?
+
+--Comme vous y allez, mon cher? Eh! donnez-moi le temps de respirer.
+
+--Je ne l'ai pas, moi, Monsieur. Il faut terminer cette affaire avant huit
+jours; vous savez que je ne puis différer davantage.
+
+--Eh! patience! dit le comte avec humeur.
+
+--Patience? reprit le créancier d'une voix sombre; il y a dix ans,
+Monsieur, que je prends patience; et je vous déclare que ma patience est à
+bout. Vous deviez vous acquitter en vous mariant, et voici déjà deux ans
+que vous...
+
+--Mais que diable craignez-vous? Cette terre vaut cinq cent mille francs,
+et n'est grevée d'aucune autre hypothèque.
+
+--Je ne dis pas que j'aie rien à risquer, répondit l'intraitable créancier;
+mais je dis que je veux rentrer dans mes fonds, réunir mes capitaux, et
+sans tarder. Cela est convenu, Monsieur, et j'espère que vous ne ferez pas
+encore cette fois comme les autres.
+
+--Dieu m'en préserve! j'ai fait cet horrible voyage exprès pour me
+débarrasser à tout jamais de vous... de votre créance, je veux dire, et
+il me tarde de me voir enfin libre de soucis. Avant huit jours vous serez
+satisfait.
+
+--Je ne suis pas aussi tranquille que vous, reprit l'autre du même ton
+rude et persévérant; votre femme... c'est-à-dire votre _épouse_, peut
+faire avorter tous vos projets; elle peut refuser de signer...
+
+--Elle ne refusera pas...
+
+--Hein! vous direz peut-être que je vais trop loin; mais moi, après tout,
+j'ai le droit de voir clair dans les affaires de famille. Il m'a semblé
+que vous n'étiez pas aussi enchantés de vous revoir que vous me l'aviez
+fait entendre.
+
+--Comment! dit le comte pâlissant de colère à l'insolence de cet homme.
+
+--Non, non! reprit tranquillement l'usurier. Madame la comtesse a eu l'air
+médiocrement flattée. Je m'y connais, moi...
+
+--Monsieur! dit le comte d'un ton menaçant.
+
+--Monsieur! dit l'usurier d'un ton plus haut encore et fixant sur son
+débiteur ses petits yeux de sanglier; écoutez, il faut de la franchise en
+affaires, et vous n'en avez point mis dans celle-ci... Écoutez, écoutez!
+Il ne s'agit pas de s'emporter. Je n'ignore pas que d'un mot madame de
+Lansac peut prolonger indéfiniment ma créance; et qu'est-ce que je tirerai
+de vous après? Quand je vous ferais coffrer à Sainte-Pélagie, il faudrait
+vous y nourrir; et il n'est pas sûr qu'au train dont va l'affection de
+votre femme, elle voulût vous en tirer de si tôt...
+
+--Mais enfin, Monsieur, s'écria le comte outré, que voulez-vous dire? sur
+quoi fondez-vous...
+
+--Je veux dire que j'ai aussi, moi, une femme jeune et jolie. Avec de
+l'argent, qu'est-ce qu'on n'a pas? Eh bien, quand j'ai fait une absence de
+quinze jours seulement, quoique ma maison soit aussi grande que la vôtre,
+ma femme, je veux dire mon épouse, n'occupe pas le premier étage tandis
+que j'occupe le rez-de-chaussée. Au lieu qu'ici, Monsieur... Je sais bien
+que les ci-devant nobles ont conservé leurs anciens usages, qu'ils vivent
+à part de leurs femmes; mais mordieu! Monsieur, il y a deux ans que vous
+êtes séparé de la vôtre...
+
+Le comte froissait avec fureur une branche qu'il avait ramassée pour se
+donner une contenance.
+
+--Monsieur, brisons là! dit-il étouffant de colère. Vous n'avez pas le
+droit de vous immiscer dans mes affaires à ce point; demain vous aurez la
+garantie que vous exigez, et je vous ferai comprendre alors que vous avez
+été trop loin.
+
+Le ton dont il prononça ces paroles effraya fort peu M. Grapp; il était
+endurci aux menaces, et il y avait une chose dont il avait bien plus peur
+que des coups de canne: c'était la banqueroute de ses débiteurs.
+
+La journée fut employée à visiter la propriété. M. Grapp avait fait venir
+dans la matinée un employé au cadastre. Il parcourut les bois, les champs,
+les prairies, estimant tout, chicanant pour un sillon, pour un arbre
+abattu; dépréciant tout, prenant des notes, et faisant le tourment et le
+désespoir du comte, qui fut vingt fois tenté de le jeter dans la rivière.
+Les habitants de Grangeneuve furent très-surpris de voir arriver ce noble
+comte en personne, escorté de son acolyte qui examinait tout, et dressait
+presque déjà l'inventaire du bétail et du mobilier aratoire. M. et madame
+Lhéry crurent voir dans cette démarche de leur nouveau propriétaire
+un témoignage de méfiance et l'intention de résilier le bail. Ils ne
+demandaient pas mieux désormais. Un riche maître de forges, parent et ami
+de la maison, venait de mourir sans enfants, et de laisser par testament
+deux cent mille francs à _sa chère et digne filleule Athénaïs Lhéry, femme
+Blutty_. Le père Lhéry proposa donc à M. de Lansac la résiliation du bail,
+et M. Grapp se chargea de répondre que dans trois jours les parties
+s'entendraient à cet égard.
+
+Valentine avait cherché vainement une occasion d'entretenir son mari et
+de lui parler de Louise. Après le dîner, M. de Lansac proposa à Grapp
+d'examiner le parc. Ils sortirent ensemble, et Valentine les suivit,
+craignant, avec quelque raison, les recherches du côté du parc réservé.
+M. de Lansac lui offrit son bras, et affecta de s'entretenir avec elle sur
+un ton d'amitié et d'aisance parfaite.
+
+Elle commençait à reprendre courage, et se serait hasardée à lui adresser
+quelques questions, lorsque la clôture particulière dont elle avait
+entouré sa _réserve_ vint frapper l'attention de M. de Lansac.
+
+--Puis-je vous demander, ma chère, ce que signifie cette division? lui
+dit-il d'un ton très-naturel. On dirait d'une remise pour le gibier. Vous
+livrez-vous donc au royal plaisir de la chasse?
+
+Valentine expliqua, en s'efforçant de prendre un ton dégagé, qu'elle avait
+établi sa retraite particulière en ce lieu, et qu'elle y venait jouir
+d'une plus libre solitude pour travailler.
+
+--Eh! mon Dieu, dit M. de Lansac, quel travail profond et consciencieux
+exige donc de semblables précautions? Eh quoi! des palissades, des grilles,
+des massifs impénétrables! mais vous avez fait du pavillon un palais de
+fées, j'imagine! Moi qui croyais déjà la solitude du château si austère!
+Vous la dédaignez, vous! C'est le secret du cloître; c'est le mystère
+qu'il faut à vos sombres élucubrations. Mais, dites-moi, cherchez-vous la
+pierre philosophale, ou la meilleure forme de gouvernement? Je vois bien
+que nous avons tort là-bas de nous creuser l'esprit sur la destinée des
+empires; tout cela se pèse, se prépare et se dénoue au pavillon de votre
+parc.
+
+Valentine, accablée et effrayée de ces plaisanteries, où il lui semblait
+voir percer moins de gaieté que de malice, eût voulu pour beaucoup
+détourner M. de Lansac de ce sujet; mais il insista pour qu'elle leur fît
+les honneurs de sa retraite, et il fallut s'y résigner. Elle avait espéré
+le prévenir de ses réunions de chaque jour avec sa sœur et son fils avant
+qu'il entreprît cette promenade. En conséquence, elle n'avait pas donné à
+Catherine l'ordre de faire disparaître les traces que ses amis pouvaient
+y avoir laissées de leur présence quotidienne: M. de Lansac les saisit du
+premier coup d'œil. Des vers écrits au crayon sur le mur par Bénédict, et
+qui célébraient les douceurs de l'amitié et le repos des champs; le nom de
+Valentin, qui, par une habitude d'écolier, était tracé de tous côtés; des
+cahiers de musique appartenant à Bénédict, et portant son chiffre; un joli
+fusil de chasse avec lequel Valentin poursuivait quelquefois les lapins
+dans le parc, tout fut exploré minutieusement par M. de Lansac, et lui
+fournit le sujet de quelque remarque moitié aigre, moitié plaisante. Enfin
+il ramassa sur un fauteuil une élégante toque de velours qui appartenait à
+Valentin, et la montrant à Valentine:
+
+--Est-ce là, lui dit-il en affectant de rire, la toque de l'invisible
+alchimiste que vous évoquez en ce lieu?
+
+Il l'essaya, s'assura qu'elle était trop petite pour un homme, et la
+replaça froidement sur le piano; puis se retournant vers Grapp, comme si
+un mouvement de colère et de vengeance contre sa femme l'eût emporté sur
+les ménagements qu'il devait à sa position:
+
+--Combien évaluez-vous ce pavillon? lui dit-il d'un ton brusque et sec.
+
+--Presque rien, répondit l'autre. Ces objets de luxe et de fantaisie sont
+des _non-valeurs_ dans une propriété. La bande noire ne vous en donnerait
+pas cinq cents francs. Dans l'intérieur d'une ville, c'est différent.
+Mais quand il y aura, autour de cette construction, un champ d'orge ou
+une prairie artificielle, je suppose, à quoi sera-t-elle bonne? à jeter
+par terre, pour le moellon et la charpente.
+
+Le ton grave dont Grapp prononça cette réponse fit passer un frisson
+involontaire dans le sang de Valentine. Quel était donc cet homme à figure
+immonde, dont le regard sombre semblait dresser l'inventaire de sa
+maison, dont la voix appelait la ruine sur le toit de ses pères, dont
+l'imagination promenait la charrue sur ces jardins, asile mystérieux d'un
+bonheur pur et modeste?
+
+Elle regarda en tremblant M. de Lansac, dont l'air insouciant et calme
+était impénétrable.
+
+Vers dix heures du soir, Grapp, se préparant à se retirer dans sa chambre,
+attira M. de Lansac sur le perron.
+
+--Ah çà, lui dit-il avec humeur, voici tout un jour de perdu; tâchez que
+cette nuit amène un résultat pour mes affaires, sinon je m'en explique dès
+demain avec madame de Lansac. Si elle refuse de faire honneur à vos dettes,
+je saurai du moins à quoi m'en tenir. Je vois bien que ma figure ne lui
+plait guère; je ne veux pas l'ennuyer, mais je ne veux pas qu'on se joue
+de moi. D'ailleurs je n'ai pas le temps de m'amuser à la vie de château.
+Parlez, Monsieur; aurez-vous un entretien ce soir avec votre épouse?
+
+--Morbleu! Monsieur, s'écria Lansac impatienté en frappant sur la grille
+dorée du perron, vous êtes un bourreau!
+
+--C'est possible, répondit Grapp, jaloux de se venger par l'insulte de la
+haine et du mépris qu'il inspirait. Mais, croyez-moi, transportez votre
+oreiller à un autre étage.
+
+Il s'éloigna en grommelant je ne sais quelles sales réflexions. Le comte,
+qui n'était pas fort délicat dans le cœur, l'était pourtant assez dans la
+forme; il ne put s'empêcher de penser en cet instant que cette chaste et
+sainte institution du mariage s'était horriblement souillée en traversant
+les siècles cupides de notre civilisation.
+
+Mais d'autres pensées, qui avaient un rapport plus intéressant avec sa
+situation, occupèrent bientôt son esprit pénétrant et froid.
+
+
+
+
+XXXII.
+
+
+M. de Lansac se trouvait dans une des plus diplomatiques situations qui
+puissent se présenter dans la vie d'un homme du monde. Il y a plusieurs
+sortes d'honneur en France: l'honneur d'un paysan n'est pas l'honneur d'un
+gentilhomme, celui d'un gentilhomme n'est pas celui d'un bourgeois. Il
+y en a pour tous les rangs et peut-être aussi pour tous les individus.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que M. de Lansac en avait à sa manière.
+Philosophe sous certains rapports, il avait encore des préjugés sous bien
+d'autres. Dans ces temps de lumières, de perceptions hardies et de
+rénovation générale, les vieilles notions du bien et du mal doivent
+nécessairement s'altérer un peu, et l'opinion flotter incertaine sur
+d'innombrables contestations de limites.
+
+M. de Lansac consentait bien à être trahi, mais non pas trompé. À cet
+égard, il avait fort raison; avec les doutes que certaines découvertes
+élevaient en lui relativement à la fidélité de sa femme, on conçoit qu'il
+n'était pas disposé à effectuer un rapprochement plus intime et à couvrir
+de sa responsabilité les suites d'une erreur présumée. Ce qu'il y avait
+de laid dans sa situation, c'est que de viles considérations d'argent
+entravaient l'exercice de sa dignité, et le forçaient à marcher de biais
+vers son but.
+
+Il était livré à ces réflexions, lorsque, vers minuit, il lui sembla
+entendre un léger bruit dans la maison, silencieuse et calme depuis plus
+d'une heure.
+
+Une porte vitrée donnait du salon sur le jardin à l'autre extrémité du
+bâtiment, mais sur la même façade que l'appartement du comte; il s'imagina
+entendre ouvrir cette porte avec précaution. Aussitôt le souvenir de ce
+qu'il avait vu la nuit précédente, joint au désir ardent d'obtenir des
+preuves qui lui donneraient un empire sans bornes sur sa femme, vint le
+frapper; il passa à la hâte une robe de chambre, mit des pantoufles, et,
+marchant dans l'obscurité avec toute la précaution d'un homme habitué
+à la prudence, il sortit par la porte encore entr'ouverte du salon, et
+s'enfonça dans le parc sur les traces de Valentine.
+
+Bien qu'elle eût refermé sur elle la grille de l'enclos, il lui fut facile
+d'y pénétrer, en escaladant la clôture, quelques minutes après elle. Guidé
+par l'instinct et par de faibles bruits, il arriva au pavillon; et, se
+cachant parmi les hauts dahlias qui croissaient devant la principale
+fenêtre, il put entendre tout ce qui s'y passait.
+
+Valentine, oppressée par l'émotion que lui causait une telle démarche,
+s'était laissé tomber en silence sur le sofa du salon. Bénédict, debout
+auprès d'elle, et non moins troublé, resta muet aussi pendant quelques
+instants; enfin il fit un effort pour sortir de cette pénible situation.
+
+--J'étais fort inquiet, lui dit-il; je craignais que vous n'eussiez pas
+reçu mon billet.
+
+--Ah! Bénédict, répondit tristement Valentine, ce billet est d'un fou, et
+il faut que je sois folle moi-même pour me soumettre à cette audacieuse et
+coupable sommation. Oh! j'ai failli ne pas venir, mais je n'ai pas eu la
+force de résister; que Dieu me le pardonne!
+
+--Sur mon âme, Madame! dit Bénédict avec un emportement dont il n'était
+pas maître, vous avez fort bien fait de ne l'avoir pas eue; car, au risque
+de votre vie et de la mienne, j'aurais été vous chercher, fût-ce...
+
+--N'achevez pas, malheureux! Maintenant vous êtes rassuré, dites-moi!
+Vous m'avez vue, vous êtes bien sûr que je suis libre; laissez-moi vous
+quitter...
+
+--Croyez-vous donc être en danger ici, et croyez-vous n'y être pas au
+château?
+
+--Tout ceci est bien coupable et bien ridicule, Bénédict. Heureusement
+Dieu semble inspirer à M. de Lansac la pensée de ne pas m'exposer à une
+criminelle révolte...
+
+--Madame, je ne crains pas votre faiblesse, je crains vos principes.
+
+--Oseriez-vous les combattre maintenant!
+
+--Maintenant, Madame, je ne sais pas ce que je n'oserais pas. Ménagez-moi,
+je n'ai pas ma tête, vous le voyez bien.
+
+--Oh! mon Dieu! dit Valentine avec amertume, que s'est-il donc passé en
+vous depuis si peu de temps? Est-ce ainsi que je devais vous retrouver,
+vous si calme et si fort il y a vingt-quatre heures?
+
+--Depuis vingt-quatre heures, répondit-il, j'ai vécu toute une vie de
+tortures, j'ai combattu avec toutes les furies de l'enfer! Non, non, en
+vérité, je ne suis plus ce que j'étais il y a vingt-quatre heures, une
+jalousie diabolique, une haine inextinguible, se sont réveillées. Ah!
+Valentine, je pouvais bien être vertueux il y a vingt-quatre heures; mais
+à présent tout est changé.
+
+--Mon ami, dit Valentine effrayée, vous n'êtes pas bien; séparons-nous,
+cet entretien ne sert qu'à irriter vos souffrances. Songez d'ailleurs...
+Mon Dieu! n'ai-je pas vu comme une ombre passer devant la fenêtre?
+
+--Qu'importe? dit Bénédict en s'approchant tranquillement de la fenêtre;
+ne vaut-il pas mieux cent fois vous voir tuer dans mes bras que de vous
+savoir vivante aux bras d'un autre? Mais rassurez-vous; tout est calme,
+ce jardin est désert.
+
+--Écoutez, Valentine, dit-il d'un ton calme mais abattu, je suis bien
+malheureux. Vous avez voulu que je vécusse; vous m'avez condamné à porter
+un lourd fardeau!
+
+--Hélas! dit-elle, des reproches! Depuis quinze mois ne sommes-nous pas
+heureux, ingrat?
+
+--Oui, Madame, nous étions heureux, mais nous ne le serons plus!
+
+--Pourquoi ces noirs présages? Quelle calamité pourrait nous menacer?
+
+--Votre mari peut vous emmener, il peut nous séparer à jamais, et il est
+impossible qu'il ne le veuille pas.
+
+--Mais jusqu'ici, au contraire, ses intentions paraissent très-pacifiques.
+S'il voulait m'attacher à sa fortune, ne l'eût-il pas fait plus tôt?
+Je soupçonne précisément qu'il lui tarde d'être débarrassé de je ne sais
+quelles affaires...
+
+--Ces affaires, j'en devine la nature. Permettez-moi de vous le dire,
+Madame, puisque l'occasion s'en présente: ne dédaignez pas le conseil d'un
+ami dévoué, qui s'occupe fort peu des intérêts et des spéculations de ce
+monde, mais qui sort de son indifférence lorsqu'il s'agit de vous. M. de
+Lansac a des dettes, vous ne l'ignorez pas.
+
+--Je ne l'ignore pas, Bénédict, mais je trouve fort peu convenable
+d'examiner sa conduite avec vous et en ce lieu...
+
+--Rien n'est moins _convenable_ que la passion que j'ai pour vous,
+Valentine; mais si vous l'avez tolérée jusqu'ici, par compassion pour moi,
+vous devez tolérer de même un avis que je vous donne par intérêt pour
+vous. Ce que je dois conclure de la conduite de votre mari à votre égard,
+c'est que cet homme est peu empressé, et par conséquent peu digne de vous
+posséder. Vous seconderiez peut-être ses intentions secrètes en vous
+créant sur-le-champ une existence à part de la sienne...
+
+--Je vous comprends, Bénédict: vous me proposez une séparation, une sorte
+de divorce; vous me conseillez un crime...
+
+--Eh! non, Madame; dans les idées de soumission conjugale que vous
+nourrissez si religieusement, si M. de Lansac lui-même le désire, rien de
+plus moral qu'une division sans éclat et sans scandale. À votre place je
+la solliciterais, et n'en voudrais pour garantie que l'honneur des deux
+personnes intéressées. Mais, par cette sorte de contrat fait entre vous
+avec bienveillance et loyauté, vous assureriez au moins votre existence
+à venir contre les envahissements de ses créanciers; au lieu que je
+crains...
+
+--J'aime à vous entendre parler ainsi, Bénédict, répondit-elle; ces
+conseils me prouvent votre candeur; mais j'ai tant entendu parler
+d'affaires à ma mère, que j'en ai un peu plus que vous la connaissance.
+Je sais que nulle promesse n'engage un homme sans honneur à respecter les
+biens de sa femme, et si j'avais le malheur d'être mariée à une pareil
+homme, je n'aurais d'autre ressource que ma fermeté, d'autre guide que ma
+conscience. Mais, rassurez-vous, Bénédict, M. de Lansac est un cœur probe
+et généreux. Je ne redoute rien de semblable de sa part, et d'ailleurs, je
+sais qu'il ne peut aliéner aucune de mes propriétés sans me consulter...
+
+--Et moi, je sais que vous ne lui refuseriez aucune signature; car je
+connais votre facile caractère, votre mépris pour les richesses...
+
+--Vous vous trompez, Bénédict; j'aurais du courage, s'il le fallait. Il
+est vrai que pour moi je me contenterais de ce pavillon et de quelques
+arpents de terre; réduite à douze cents francs de rente je me trouverais
+encore riche. Mais ces biens dont on a frustré ma sœur, je veux au moins
+les transmettre à son fils après ma mort: Valentin sera mon héritier. Je
+veux qu'il soit un jour comte de Raimbault. C'est là le but de ma vie.
+Pourquoi avez-vous frémi ainsi, Bénédict?
+
+--Vous me demandez pourquoi? s'écria Bénédict sortant du calme où la
+tournure de cet entretien l'avait amené. Hélas! que vous connaissez peu la
+vie! que vous êtes tranquille et imprévoyante! Vous parlez de mourir sans
+postérité, comme si... Juste ciel! tout mon sang se soulève à cette pensée;
+mais, sur mon âme, si vous ne dites pas vrai, Madame...
+
+Il se leva et marcha dans la chambre avec agitation; de temps en temps il
+cachait sa tête dans ses mains, et sa forte respiration trahissait les
+tourments de son âme.
+
+--Mon ami, lui dit Valentine avec douceur, vous êtes aujourd'hui sans
+force et sans raison. Le sujet de notre entretien est d'une nature trop
+délicate; croyez-moi, brisons là; car je suis bien assez coupable d'être
+venue ici à une pareille heure sur la sommation d'un enfant sans prudence.
+Ces pensées orageuses qui vous torturent, je ne puis les calmer par mon
+silence, et vous devriez savoir l'interpréter sans exiger de moi des
+promesses coupables... Pourtant, ajouta-t-elle d'une voix tremblante en
+voyant l'agitation de Bénédict augmenter à mesure qu'elle parlait, s'il
+faut absolument pour vous rassurer et pour vous contenir, que je manque à
+tous mes devoirs et à tous mes scrupules, eh bien! soyez content: je vous
+jure sur votre affection et sur la mienne (je n'oserais jurer par le ciel!)
+que je mourrai plutôt que d'appartenir à aucun homme.
+
+--Enfin!... dit Bénédict d'une voix brève et en s'approchant d'elle,
+vous daignez me jeter une parole d'encouragement! J'ai cru que vous me
+laisseriez partir dévoré d'inquiétude et de jalousie; j'ai cru que vous ne
+me feriez jamais le sacrifice d'une seule de vos étroites idées. Vraiment!
+vous avez promis cela? Mais, Madame, cela est héroïque!
+
+--Vous êtes amer, Bénédict. Il y avait bien longtemps que je ne vous avais
+vu ainsi. Il faut donc que tous les chagrins m'arrivent à la fois!
+
+--Ah! c'est que, moi, je vous aime avec fureur, dit Bénédict en lui
+prenant le bras avec un transport farouche; c'est que je donnerais mon âme
+pour sauver vos jours; c'est que je vendrais ma part du ciel pour épargner
+à votre cœur le moindre des tourments que le mien dévore; c'est que je
+commettrais tous les crimes pour vous amuser, et que vous ne feriez pas la
+plus légère faute pour me rendre heureux.
+
+--Ah! ne parlez pas ainsi, répondit-elle avec abattement. Depuis si
+longtemps je m'étais habituée à me fier à vous; il faudra donc encore
+craindre et lutter! il faudra vous fuir peut-être...
+
+--Ne jouons pas sur les mots! s'écria Bénédict avec fureur et rejetant
+violemment son bras qu'il tenait encore. Vous parlez de me fuir!
+Condamnez-moi à mort, ce sera plus tôt fait. Je ne pensais pas, Madame,
+que vous reviendriez sur ces menaces; vous espérez donc que ces quinze
+mois m'ont changé? Eh bien, vous avez raison; ils m'ont rendu plus
+amoureux de vous que je ne l'avais jamais été; ils m'ont donné l'énergie
+de vivre, au lieu que mon ancien amour ne m'avait donné que celle de
+mourir. À présent, Valentine, il n'est plus temps de s'en départir; je
+vous aime exclusivement; je n'ai que vous sur la terre; je n'aime Louise
+et son fils que pour vous. Vous êtes mon avenir, mon but, ma seule passion,
+ma seule pensée; que voulez-vous que je devienne si vous me repoussez? Je
+n'ai point d'ambition, point d'amis, point d'état; je n'aurai jamais rien
+de tout ce qui compose la vie des autres. Vous m'avez dit souvent que dans
+un âge plus avancé je serais avide des mêmes intérêts que le reste des
+hommes; je ne sais si vous aurez jamais raison avec moi sur ce point; mais
+ce qu'il y a de certain, c'est que je suis encore loin de l'âge où les
+nobles passions s'éteignent, et que je ne puis pas avoir la volonté de
+l'atteindre si vous m'abandonnez. Non, Valentine, vous ne me chasserez pas,
+cela est impossible; ayez pitié de moi, je manque de courage!
+
+Bénédict fondit en pleurs. Il faut de telles commotions morales pour
+amener aux larmes et à la faiblesse de l'enfant l'homme irrité et
+passionné, que la femme la moins impressionnable résiste rarement à ces
+rapides élans d'une sensibilité impérieuse. Valentine se jeta en pleurant
+dans le sein de celui qu'elle aimait, et l'ardeur dévorante du baiser qui
+unit leurs lèvres lui fit connaître enfin combien l'exaltation de la vertu
+est près de l'égarement. Mais ils eurent peu de temps pour s'en convaincre;
+car à peine avaient-ils échangé cette brûlante effusion de leurs âmes,
+qu'une petite toux sèche et un air d'opéra fredonné sous la fenêtre avec
+le plus grand calme frappèrent Valentine de terreur. Elle s'arracha des
+bras de Bénédict, et, saisissant son bras d'une main froide et contractée,
+elle lui couvrit la bouche de son autre main.
+
+--Nous sommes perdus, lui dit-elle à voix basse, c'est lui!
+
+--Valentine! n'êtes-vous pas ici, ma chère? dit M. de Lansac en
+s'approchant du perron avec beaucoup d'aisance.
+
+--Cachez-vous! dit Valentine en poussant Bénédict derrière une grande
+glace portative qui occupait un angle de l'appartement; et elle s'élança
+au-devant de M. de Lansac avec cette force de dissimulation que la
+nécessité révèle miraculeusement aux femmes les plus novices.
+
+--J'étais bien sûr de vous avoir vu prendre le chemin du pavillon il y a
+un quart d'heure, dit Lansac en entrant, et, ne voulant pas troubler votre
+promenade solitaire, j'avais dirigé la mienne d'un autre côté; mais
+l'instinct du cœur ou la force magique de votre présence me ramène malgré
+moi au lieu où vous êtes. Ne suis-je pas indiscret de venir interrompre
+ainsi vos rêveries, et daignerez-vous m'admettre dans le sanctuaire?
+
+--J'étais venue ici pour prendre un livre que je veux achever cette nuit,
+dit Valentine d'une voix forte et brève, toute différente de sa voix
+ordinaire.
+
+--Permettez-moi de vous dire, ma chère Valentine, que vous menez un genre
+de vie tout à fait singulier et qui m'alarme pour votre santé. Vous passez
+les nuits à vous promener et à lire; cela n'est ni raisonnable ni prudent.
+
+--Mais je vous assure que vous vous trompez, dit Valentine en essayant de
+l'emmener vers le perron. C'est par hasard que, ne pouvant dormir cette
+nuit, j'ai voulu respirer l'air frais du parc. Je me sens tout à fait
+calmée, je vais rentrer.
+
+--Mais ce livre que vous vouliez emporter, vous ne l'avez pas?
+
+--Ah! c'est vrai, dit Valentine troublée.
+
+Et elle feignit de chercher un livre sur le piano. Par un malheureux
+hasard, il ne s'en trouvait pas un seul dans l'appartement.
+
+--Comment espérez-vous le trouver dans cette obscurité? dit M. de Lansac.
+Laissez-moi allumer une bougie.
+
+--Oh! ce serait impossible! dit Valentine épouvantée. Non, non, n'allumez
+pas, je n'ai pas besoin de ce livre, je n'ai plus envie de lire.
+
+--Mais pourquoi y renoncer, quand il est si facile de se procurer de la
+lumière? J'ai remarqué hier sur cette cheminée un flacon phosphorique
+très-élégant. Je gagerais mettre la main dessus.
+
+En même temps il prit le flacon, y plaça une allumette qui pétilla en
+jetant une vive lumière dans l'appartement, puis, passant à un ton bleu et
+faible, sembla mourir en s'enflammant; ce rapide éclair avait suffi à M.
+de Lansac pour saisir le regard d'épouvante que sa femme avait jeté sur la
+glace. Quand la bougie fut allumée, il affecta plus de calme et de
+simplicité encore: il savait où était Bénédict.
+
+--Puisque nous voici ensemble, ma chère, dit-il en s'asseyant sur le sofa,
+au mortel déplaisir de Valentine, je suis résolu de vous entretenir d'une
+affaire assez importante dont je suis tourmenté. Ici nous sommes bien sûrs
+de n'être ni écoutés ni interrompus: voulez-vous avoir la bonté de
+m'accorder quelques minutes d'attention?
+
+Valentine, plus pâle qu'un spectre, se laissa tomber sur une chaise.
+
+--Daignez vous approcher, ma chère, dit M. de Lansac en tirant à lui une
+petite table sur laquelle il plaça la bougie.
+
+Il appuya son menton sur sa main, et entama la conversation avec l'aplomb
+d'un homme habitué à proposer aux souverains la paix ou la guerre sur le
+même ton.
+
+
+
+
+XXXIII.
+
+
+--Je présume, ma chère amie, que vous désirez savoir quelque chose de mes
+projets, afin d'y conformer les vôtres, dit-il en attachant sur elle des
+yeux fixes et perçants qui la tinrent comme fascinée à sa place. Sachez
+donc que je ne puis quitter mon poste, ainsi que je l'espérais, avant un
+certain nombre d'années. Ma fortune a reçu un échec considérable qu'il
+m'importe de réparer par mes travaux. Vous emmènerai-je ou ne vous
+emmènerai-je pas? _That is the question_, comme dit Hamlet. Désirez-vous
+me suivre, désirez-vous rester? Autant qu'il dépendra de moi, je me
+conformerai à vos intentions; mais prononcez-vous, car sur ce point toutes
+vos lettres ont été d'une retenue par trop chaste. Je suis votre mari
+enfin, j'ai quelque droit à votre confiance.
+
+Valentine remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole.
+Placée entre son maître railleur et son amant jaloux, elle était dans une
+horrible situation.
+
+Elle essaya de lever les yeux sur M. de Lansac; son regard de faucon était
+toujours attaché sur elle. Elle perdit tout à fait contenance, balbutia et
+ne répondit rien.
+
+--Puisque vous êtes si timide, reprit-il en élevant un peu la voix, j'en
+augure bien pour votre soumission, et il est temps que je vous parle des
+devoirs que nous avons contractés l'un envers l'autre. Jadis, nous étions
+amis, Valentine, et ce sujet d'entretien ne vous effarouchait pas;
+aujourd'hui vous êtes devenue avec moi d'une réserve que je ne sais
+comment expliquer. Je crains que des gens peu disposés en ma faveur ne
+vous aient beaucoup trop entourée en mon absence; je crains... vous
+dirai-je tout? que des intimités trop vives n'aient un peu affaibli la
+confiance que vous aviez en moi.
+
+Valentine rougit et pâlit; puis elle eut le courage de regarder son mari
+en face pour s'emparer de sa pensée. Elle crut alors saisir une expression
+de malice haineuse sous cet air calme et bienveillant, et se tint sur ses
+gardes.
+
+--Continuez, Monsieur, lui dit-elle avec plus de hardiesse qu'elle ne
+s'attendait elle-même à en montrer; j'attends que vous vous expliquiez
+tout à fait pour vous répondre.
+
+--Entre gens de bonne compagnie, répondit Lansac, on doit s'entendre avant
+même de se parler; mais puisque vous le voulez, Valentine, je parlerai.
+Je souhaite, ajouta-t-il avec une affectation effrayante, que mes paroles
+ne soient pas perdues. Je vous parlais tout à l'heure de nos devoirs
+respectifs; les miens sont de vous assister et de vous protéger...
+
+--Oui, Monsieur, de me protéger! répéta Valentine avec consternation, et
+cependant avec quelque amertume.
+
+--J'entends fort bien, reprit-il; vous trouvez que ma protection a un peu
+trop ressemblé jusqu'ici à celle de Dieu. J'avoue qu'elle a été un peu
+lointaine, un peu discrète; mais si vous le désirez, dit-il d'un ton
+ironique, elle se fera sentir davantage.
+
+Un brusque mouvement derrière la glace rendit Valentine aussi froide
+qu'une statue de marbre. Elle regarda son mari d'un air effaré; mais il
+ne parut pas s'être aperçu de ce qui causait sa frayeur, et il continua:
+
+--Nous en reparlerons, ma belle; je suis trop homme du monde pour
+importuner des témoignages de mon affection une personne qui la
+repousserait. Ma tâche d'amitié et de protection envers vous sera donc
+remplie selon vos désirs et jamais au delà; car, dans le temps où nous
+vivons, les maris sont particulièrement insupportables pour être trop
+fidèles à leurs devoirs. Que vous en semble?
+
+--Je n'ai point assez d'expérience pour vous répondre.
+
+--Fort bien répondu. Maintenant, ma chère belle, je vais vous parler de
+vos devoirs envers moi. Ce ne sera pas galant; aussi, comme j'ai horreur
+de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois
+de ma vie. Je suis convaincu que le sens de mes préceptes ne sortira
+jamais de votre mémoire. Mais comme vous tremblez! quel enfantillage! Me
+prenez-vous pour un de ces rustres antédiluviens qui n'ont rien de plus
+agréable à mettre sous les yeux de leurs femmes que le joug de la fidélité
+conjugale? Croyez-vous que je vais vous prêcher comme un vieux moine, et
+enfoncer dans votre cœur les stylets de l'inquisition pour vous demander
+l'aveu de vos secrètes pensées?--Non, Valentine, non, reprit-il après une
+pause pendant laquelle il la contempla froidement; je sais mieux ce qu'il
+faut vous dire pour ne pas vous troubler. Je ne réclamerai de vous que ce
+que je pourrai obtenir sans contrarier vos inclinations et sans faire
+saigner votre cœur. Ne vous évanouissez pas, je vous en prie, j'aurai
+bientôt tout dit. Je ne m'oppose nullement à ce que vous viviez intimement
+avec une famille de votre choix qui se rassemble souvent ici, et dont les
+traces peuvent attester la présence récente...
+
+Il prit sur la table un album de dessins sur lequel était
+gravé le nom de Bénédict, et le feuilleta d'un air d'indifférence.
+
+--Mais, ajouta-t-il en repoussant l'album d'un air ferme et impérieux,
+j'attends de votre bon sens que nul conseil étranger n'intervienne dans
+nos affaires privées, et ne tente de mettre obstacle à la gestion de nos
+propriétés communes. J'attends cela de votre conscience, et je le réclame
+au nom des droits que votre position me donne sur vous. Eh bien! ne me
+répondrez-vous pas? Que regardez-vous dans cette glace?
+
+--Monsieur, répondit Valentine frappée de terreur, je n'y regardais pas.
+
+--Je croyais, au contraire, qu'elle vous occupait beaucoup. Allons,
+Valentine, répondez-moi, ou, si vous avez encore des distractions, je vais
+transporter cette glace dans un autre coin de l'appartement, où elle
+n'attirera plus vos yeux.
+
+--N'en faites rien, Monsieur! s'écria Valentine éperdue. Que voulez-vous
+que je vous réponde? qu'exigez-vous de moi? que m'ordonnez-vous?
+
+--Je n'ordonne rien, répondit-il en reprenant sa manière accoutumée et son
+air nonchalant; j'implore votre obligeance pour demain. Il sera question
+d'une longue et ennuyeuse affaire; il faudra que vous consentiez à
+quelques arrangements nécessaires, et j'espère qu'aucune influence
+étrangère ne saurait vous décider à me désobliger, pas même les conseils
+de votre miroir, ce donneur d'avis que les femmes consultent à propos de
+tout.
+
+--Monsieur, dit Valentine d'un ton suppliant, je souscris d'avance à tout
+ce qu'il vous plaira d'imposer; mais retirons-nous, je vous prie, je suis
+très-fatiguée.
+
+--Je m'en aperçois, reprit M. de Lansac.
+
+Et pourtant il resta encore quelques instants assis avec indolence,
+regardant Valentine qui, debout, le flambeau à la main, attendait avec une
+mortelle anxiété la fin de cette scène.
+
+Il eut l'idée d'une vengeance plus amère que celle qu'il venait d'exercer;
+mais se rappelant la profession de foi que Bénédict avait faite quelques
+instants auparavant, il jugea fort prudemment ce jeune exalté capable
+de l'assassiner; il prit donc le parti de se lever et de sortir avec
+Valentine. Celle-ci, par une dissimulation bien inutile, affecta de fermer
+soigneusement la porte du pavillon.
+
+--C'est une précaution fort sage, lui dit M. de Lansac d'un ton caustique,
+d'autant plus que les fenêtres sont disposées de manière à laisser entrer
+et sortir facilement ceux qui trouveraient la porte fermée.
+
+Cette dernière remarque convainquit enfin Valentine de sa véritable
+situation à l'égard de son mari.
+
+
+
+
+XXXIV.
+
+
+Le lendemain, à peine était-elle levée que le comte et M. Grapp
+demandèrent à être admis dans son appartement. Ils apportaient différents
+papiers.
+
+--Lisez-les, Madame, dit M. de Lansac en voyant qu'elle prenait
+machinalement la plume pour les signer.
+
+Elle leva en pâlissant les yeux sur lui; son regard était si absolu, son
+sourire si dédaigneux, qu'elle se hâta de signer d'une main tremblante, et
+les lui rendant:
+
+--Monsieur, lui dit-elle, vous voyez que j'ai confiance en vous, sans
+examiner si les apparences vous accusent.
+
+--J'entends, Madame, répondit Lansac en remettant les papiers à M. Grapp.
+
+En ce moment il se sentit si heureux et si léger d'être débarrassé
+de cette créance qui lui avait suscité dix ans de tourments et de
+persécutions, qu'il eut pour sa femme quelque chose qui ressemblait à de
+la reconnaissance, et lui baisa la main en lui disant d'un air presque
+franc:
+
+--Un service en vaut un autre, Madame.
+
+Le soir même, il lui annonça qu'il était forcé de repartir le lendemain
+avec M. Grapp pour Paris, mais qu'il ne rejoindrait point l'ambassade
+sans lui avoir fait ses adieux et sans la consulter sur ses projets
+particuliers, auxquels, disait-il, il ne mettrait jamais d'opposition.
+
+Il alla se coucher, heureux d'être débarrassé de sa dette et de sa femme.
+
+Valentine, en se retrouvant seule le soir, réfléchit enfin avec calme aux
+événements de ces trois jours. Jusque-là, l'épouvante l'avait rendue
+incapable de raisonner sa position; maintenant que tout s'était arrangé à
+l'amiable, elle pouvait y reporter un regard lucide. Mais ce ne fut pas
+la démarche irréparable qu'elle avait faite en donnant sa signature
+qui l'occupa un seul instant; elle ne put trouver dans son âme que le
+sentiment d'une consternation profonde, en songeant qu'elle était perdue
+sans retour dans l'opinion de son mari. Cette humiliation lui était si
+douloureuse qu'elle absorbait tout autre sentiment.
+
+Espérant trouver un peu de calme dans la prière, elle s'enferma dans son
+oratoire; mais alors, habituée qu'elle était à mêler le souvenir de
+Bénédict à toutes ses aspirations vers le ciel, elle fut effrayée de ne
+plus trouver cette image aussi pure au fond de ses pensées. Le souvenir de
+la nuit précédente, de cet entretien orageux dont chaque parole, entendue
+sans doute par M. de Lansac, faisait monter la rougeur au front de
+Valentine, la sensation de ce baiser, qui était restée cuisante sur ses
+lèvres, ses terreurs, ses remords, ses agitations, en se retraçant les
+moindres détails de cette scène, tout l'avertissait qu'il était temps de
+retourner en arrière, si elle ne voulait tomber dans un abîme. Jusque-là
+le sentiment audacieux de sa force l'avait soutenue, mais un instant avait
+suffi pour lui montrer combien la volonté humaine est fragile. Quinze mois
+d'abandon et de confiance n'avaient pas rendu Bénédict tellement stoïque
+qu'un instant n'eût détruit le fruit de ces vertus péniblement acquises,
+lentement amassées, témérairement vantées. Valentine ne pouvait pas se le
+dissimuler, l'amour qu'elle inspirait n'était pas celui des anges pour le
+Seigneur; c'était un amour terrestre, passionné, impétueux, un orage prêt
+à tout renverser.
+
+Elle ne fut pas plus tôt descendue ainsi dans les replis de sa conscience,
+que son ancienne piété, rigide, positive et terrible, vint la tourmenter
+de repentirs et de frayeurs. Toute la nuit se passa dans ces angoisses,
+elle essaya vainement de dormir. Enfin, vers le jour, exaltée par ses
+souffrances, elle s'abandonna à un projet romanesque et sublime, qui a
+tenté plus d'une jeune femme au moment de commettre sa première faute:
+elle résolut de voir son mari et d'implorer son appui.
+
+Effrayée de ce qu'elle allait faire, à peine fut-elle habillée et prête à
+sortir de sa chambre qu'elle y renonça; puis elle y revint, recula encore,
+et après un quart d'heure d'hésitations et de tourments, elle se détermina
+à descendre au salon et à faire demander M. de Lansac.
+
+Il était à peine cinq heures du matin; le comte avait espéré quitter le
+château avant que sa femme fût éveillée. Il se flattait d'échapper ainsi
+à l'ennui de nouveaux adieux et de nouvelles dissimulations. L'idée de
+cette entrevue le contraria donc vivement, mais il n'était aucun moyen
+convenable de s'y soustraire. Il s'y rendit, un peu tourmenté de n'en
+pouvoir deviner l'objet.
+
+L'attention avec laquelle Valentine ferma les portes, afin de n'être
+entendue de personne, et l'altération de ses traits et de sa voix,
+achevèrent d'impatienter M. de Lansac, qui ne se sentait pas le temps
+d'essuyer une scène de sensibilité. Malgré lui, ses mobiles sourcils se
+contractèrent, et quand Valentine essaya de prendre la parole, elle trouva
+dans sa physionomie quelque chose de si glacial et de si repoussant
+qu'elle resta devant lui muette et anéantie.
+
+Quelques mots polis de son mari lui firent sentir qu'il s'ennuyait
+d'attendre; alors elle fit un effort violent pour parler, mais elle ne
+trouva que des sanglots pour exprimer sa douleur et sa honte.
+
+--Allons, ma chère Valentine, dit-il enfin en s'efforçant de prendre un
+air ouvert et caressant, trêve de puérilités! Voyons, que pouvez-vous
+avoir à me dire? Il me semblait que nous étions parfaitement d'accord sur
+tous les points. De grâce, ne perdons pas de temps; Grapp m'attend, Grapp
+est impitoyable.
+
+--Eh bien, Monsieur, dit Valentine en rassemblant son courage, je vous
+dirai en deux mots que j'ai à implorer de votre pitié: emmenez-moi.
+
+En parlant ainsi, elle courba presque le genou devant le comte, qui recula
+de trois pas.
+
+--Vous emmener! vous! y pensez-vous. Madame?
+
+--Je sais que vous me méprisez, s'écria Valentine avec la résolution du
+désespoir; mais je sais que vous n'en avez pas le droit. Je jure, Monsieur,
+que je suis encore digne d'être la compagne d'un honnête homme.
+
+--Voudriez-vous me faire le plaisir de m'apprendre, dit le comte d'un ton
+lent et accentué par l'ironie, combien de promenades nocturnes vous avez
+faites seule (comme hier soir, par exemple) au pavillon du parc depuis
+environ deux ans que nous sommes séparés?
+
+Valentine, qui se sentait innocente, sentit en même temps son courage
+augmenter.
+
+--Je vous jure sur Dieu et l'honneur, dit-elle, que ce fut hier la
+première fois.
+
+--Dieu est bénévole, et l'honneur des femmes est fragile. Tachez de jurer
+par quelque autre chose.
+
+--Mais, Monsieur, s'écria Valentine en saisissant le bras de son mari d'un
+ton d'autorité, vous avez entendu notre entretien cette nuit; je le sais,
+j'en suis sûre. Eh bien, j'en appelle à votre conscience, ne vous a-t-il
+pas prouvé que mon égarement fut toujours involontaire? N'avez-vous pas
+compris que si j'étais coupable et odieuse à mes propres yeux, du moins
+ma conduite n'était pas souillée de cette tache qu'un homme ne saurait
+pardonner? Oh! vous le savez bien! vous savez bien que s'il en était
+autrement, je n'aurais pas l'effronterie de venir réclamer votre
+protection. Oh! Évariste, ne me la refusez pas! Il est temps encore de
+me sauver; ne me laissez pas succomber à ma destinée; arrachez-moi à la
+séduction qui m'environne et qui me presse. Voyez! je la fuis, je la hais,
+je veux la repousser! Mais je suis une pauvre femme, isolée, abandonnée de
+toutes parts; aidez-moi. Il est temps encore, vous dis-je, je puis vous
+regarder en face. Tenez! ai-je rougi? ma figure ment-elle? Vous êtes
+pénétrant, vous, on ne vous tromperait pas si grossièrement. Est-ce que
+je l'oserais? Grand Dieu, vous ne me croyez pas! Oh! c'est une horrible
+punition que ce doute!
+
+En parlant ainsi, la malheureuse Valentine, désespérant de vaincre la
+froideur insultante de cette âme de marbre, tomba sur ses genoux et
+joignit les mains en les élevant vers le ciel, comme pour le prendre à
+témoin.
+
+--Vraiment, dit M. de Lansac après un silence féroce, vous êtes très-belle
+et très-dramatique! Il faut être cruel pour vous refuser ce que vous
+demandez si bien; mais comment voulez-vous que je vous expose à un
+nouveau parjure? N'avez-vous pas juré à votre amant cette nuit que vous
+n'appartiendriez jamais à aucun homme?
+
+À cette réponse foudroyante, Valentine se releva indignée, et regardant
+son mari de toute la hauteur de sa fierté de femme outragée:
+
+--Que croyez-vous donc que je sois venue réclamer ici? lui dit-elle. Vous
+affectez une étrange erreur, Monsieur; mais vous ne pensez pas que je me
+sois mise à genoux pour solliciter une place dans votre lit?
+
+M. de Lansac, mortellement blessé de l'aversion hautaine de cette femme
+tout à l'heure si humble, mordit sa lèvre pâle et fit quelques pas pour se
+retirer. Valentine s'attacha à lui.
+
+--Ainsi vous me repoussez! lui dit-elle, vous me refusez un asile dans
+votre maison et la sauvegarde de votre présence autour de moi! Si vous
+pouviez m'ôter votre nom, vous le feriez sans doute! Oh! cela est inique,
+Monsieur. Vous me parliez hier de nos devoirs respectifs; comment
+remplissez-vous les vôtres? Vous me voyez près de rouler dans un précipice
+dont j'ai horreur, et quand je vous supplie de me tendre la main, vous m'y
+poussez du pied. Eh bien! que mes fautes retombent sur vous!...
+
+--Oui, vous dites vrai, Valentine, répondit-il d'un ton goguenard en lui
+tournant le dos, vos fautes retomberont sur ma tête.
+
+Il sortait, charmé de ce trait d'esprit; elle le retint encore, et tout
+ce qu'une femme au désespoir peut inventer d'humble, de touchant et de
+pathétique, elle sut le trouver en cet instant de crise. Elle fut si
+éloquente et si vraie que M. de Lansac, surpris de son esprit, la regarda
+quelques instants d'un air qui lui fit espérer de l'avoir attendri. Mais
+il se dégagea doucement en lui disant:
+
+--Tout ceci est parfait, ma chère, mais c'est souverainement ridicule.
+Vous êtes fort jeune, profitez d'un conseil d'ami: c'est qu'une femme
+ne doit jamais prendre son mari pour son confesseur; c'est lui demander
+plus de vertu que sa profession n'en comporte. Pour moi, je vous trouve
+charmante; mais ma vie est trop occupée pour que je puisse entreprendre de
+vous guérir d'une grande passion. Je n'aurais d'ailleurs jamais la fatuité
+d'espérer ce succès. J'ai assez fait pour vous, ce me semble, en fermant
+les yeux; vous me les ouvrez de force: alors il faut que je fuie, car ma
+contenance vis-à-vis de vous n'est pas supportable, et nous ne pourrions
+nous regarder l'un l'autre sans rire.
+
+--Rire! Monsieur, rire! s'écria-t-elle avec une juste colère.
+
+--Adieu, Valentine! reprit-il; j'ai trop d'expérience, je vous l'avoue,
+pour me brûler la cervelle pour une infidélité; mais j'ai trop de bon sens
+pour vouloir servir de chaperon à une jeune tête aussi exaltée que la
+vôtre. C'est pour cela aussi que je ne désire pas trop vous voir rompre
+cette liaison qui a pour vous encore toute la beauté romanesque d'un
+premier amour. Le second serait plus rapide, le troisième...
+
+--Vous m'insultez, dit Valentine d'un air morne, mais Dieu me protégera.
+Adieu, Monsieur; je vous remercie de cette dure leçon; je tâcherai d'en
+profiter.
+
+Ils se saluèrent, et, un quart d'heure après, Bénédict et Valentin, en se
+promenant sur le bord la grand'route, virent passer la chaise de poste qui
+emportait le noble comte et l'usurier vers Paris.
+
+
+
+
+XXXV.
+
+
+Valentine, épouvantée en même temps qu'offensée mortellement des
+injurieuses prédictions de son mari, alla dans sa chambre dévorer ses
+larmes et sa honte. Plus que jamais effrayée des conséquences d'un
+égarement que le monde punissait d'un tel mépris, Valentine, accoutumée
+à respecter religieusement l'opinion, prit horreur de ses fautes et de
+ses imprudences. Elle roula mille fois dans son esprit le projet de se
+soustraire aux dangers de sa situation; elle chercha au dehors tous ses
+moyens de résistance, car elle n'en trouvait plus en elle-même, et la peur
+de succomber achevait d'énerver ses forces; elle reprochait amèrement à sa
+destinée de lui avoir ôté tout secours, toute protection.
+
+--Hélas! disait-elle, mon mari me repousse, ma mère ne saurait me
+comprendre, ma sœur n'ose rien; qui m'arrêtera sur ce versant dont la
+rapidité m'emporte?
+
+Élevée pour le monde et selon ses principes, Valentine ne trouvait nulle
+part en lui l'appui qu'elle avait droit d'en attendre en retour de ses
+sacrifices. Si elle n'eût possédé l'inestimable trésor de la foi, sans
+doute elle eût foulé aux pieds, dans son désespoir, tous les préceptes de
+sa jeunesse. Mais sa croyance religieuse soutenait et ralliait toutes ses
+croyances.
+
+Elle ne se sentit pas la force, ce soir-là, de voir Bénédict; elle
+ne le fit donc pas avertir du départ de son mari, et se flatta qu'il
+l'ignorerait. Elle écrivit un mot à Louise pour la prier de venir au
+pavillon à l'heure accoutumée.
+
+Mais à peine étaient-ils ensemble que mademoiselle Beaujon dépêcha
+Catherine au petit parc pour avertir Valentine que sa grand'mère,
+sérieusement incommodée, demandait à la voir.
+
+La vieille marquise avait pris dans la matinée une tasse de chocolat dont
+la digestion, trop pénible pour ses organes débilités, lui occasionnait
+une oppression et une fièvre violentes. Le vieux médecin, M. Faure, trouva
+sa situation fort dangereuse.
+
+Valentine s'empressait à lui prodiguer ses soins, lorsque la marquise, se
+redressant tout à coup sur son chevet avec une netteté de prononciation et
+de regard qu'on n'avait pas remarquée en elle depuis longtemps, demanda
+à être seule avec sa petite-fille. Les personnes présentes se retirèrent
+aussitôt, excepté la Beaujon, qui ne pouvait supposer que cette mesure
+s'étendît jusqu'à elle. Mais la vieille marquise, rendue tout à coup, par
+une révolution miraculeuse de la fièvre, à toute la clarté de son jugement
+et à toute l'indépendance de sa volonté, lui ordonna impérieusement de
+sortir.
+
+--Valentine, lui dit-elle quand elles furent seules, j'ai à te demander
+une grâce; il y a bien longtemps que je l'implore de la Beaujon, mais elle
+me trouble l'esprit par ses réponses; toi, tu me l'accorderas, je parie.
+
+--Ô ma bonne maman! s'écria Valentine en se mettant à genoux devant son
+lit, parlez, ordonnez.
+
+--Eh bien, mon enfant, dit la marquise en se penchant vers elle et en
+baissant la voix, je ne voudrais pas mourir sans voir ta sœur.
+
+Valentine se leva avec vivacité et courut à une sonnette.
+
+--Oh! ce sera bientôt fait, lui dit-elle joyeusement, elle n'est pas loin
+d'ici; qu'elle sera heureuse, chère grand'mère! Ses caresses vous rendront
+la vie et la santé!
+
+Catherine fut chargée par Valentine d'aller chercher Louise, qui était
+restée au pavillon.
+
+--Ce n'est pas tout, dit la marquise, je voudrais aussi voir son fils.
+
+Précisément, Valentin, envoyé par Bénédict, qui était inquiet de Valentine
+et n'osait se présenter devant elle sans son ordre, venait d'arriver au
+petit parc lorsque Catherine s'y rendit. Au bout de quelques minutes,
+Louise et son fils furent introduits dans la chambre de leur aïeule.
+
+Louise, abandonnée avec un cruel égoïsme par cette femme, avait réussi
+à l'oublier, mais quand elle la retrouva sur son lit de mort, hâve et
+décrépite; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse
+indulgente avait veillé bien ou mal sur ses premières années d'innocence
+et de bonheur, elle sentit se réveiller cet inextinguible sentiment de
+respect et d'amour qui s'attache aux premières affections de la vie. Elle
+s'élança dans les bras de sa grand'mère, et ses larmes, dont elle croyait
+la source tarie pour elle, coulèrent avec effusion sur le sein qui l'avait
+bercée.
+
+La vieille femme retrouva aussi de vifs élans de sensibilité à la vue de
+cette Louise, jadis si vive et si riche de jeunesse, de passion et de
+santé, maintenant si pâle, si frêle et si triste. Elle s'exprima avec
+une ardeur d'affection qui fut en elle comme le dernier éclair de cette
+tendresse ineffable dont le ciel a doué la femme dans son rôle de mère.
+Elle demanda pardon de son oubli avec une chaleur qui arracha des sanglots
+de reconnaissance à ses deux petites-filles; puis elle pressa Valentin
+dans ses bras étiques, s'extasia sur sa beauté, sur sa grâce, sur sa
+ressemblance avec Valentine. Cette ressemblance, ils la tenaient du
+comte Raimbault, le dernier fils de la marquise; elle retrouvait en eux
+encore les traits de son époux. Comment les liens sacrés de la famille
+pourraient-ils être effacés et méconnus sur la terre? Quoi de plus
+puissant sur le cœur humain qu'un type de beauté recueilli comme un
+héritage par plusieurs générations d'enfants aimés! Quel lien d'affection
+que celui qui résume le souvenir et l'espérance! Quel empire que celui
+d'un être dont le regard fait revivre tout un passé d'amour et de regrets,
+toute une vie que l'on croyait éteinte et dont on retrouve les émotions
+palpitantes dans un sourire d'enfant!
+
+Mais bientôt cette émotion sembla s'éteindre chez la marquise, soit
+qu'elle eût hâté l'épuisement de ses facultés, soit que la légèreté
+naturelle à son caractère eût besoin de reprendre son cours. Elle fit
+asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de l'alcôve, et
+Valentin à son chevet. Elle leur parla avec esprit et gaieté, surtout avec
+autant d'aisance que si elle les eût quittés de la veille; elle interrogea
+beaucoup Valentin sur ses études, sur ses goûts, sur ses rêves d'avenir.
+
+En vain ses filles lui représentèrent qu'elle se fatiguait par
+cette longue causerie; peu à peu elles s'aperçurent que ses idées
+s'obscurcissaient; sa mémoire baissa: l'étonnante présence d'esprit
+qu'elle avait recouvrée fit place à des souvenirs vagues et flottants, à
+des perceptions confuses; ses joues brillantes de fièvre passèrent à des
+tons violets, sa parole s'embarrassa. Le médecin, que l'on fit rentrer,
+lui administra un calmant. Il n'en était plus besoin; on la vit
+s'affaisser et s'éteindre rapidement.
+
+Puis tout à coup, se relevant sur son oreiller, elle appela encore
+Valentine, et fit signe aux autres personnes de se retirer au fond de
+l'appartement.
+
+--Voici une idée qui me revient, lui dit-elle à voix basse. Je savais bien
+que j'oubliais quelque chose, et je ne voulais pas mourir sans te l'avoir
+dit. Je savais bien des secrets que je faisais semblant d'ignorer. Il y en
+a un que tu ne m'as pas confié, Valentine; mais je l'ai deviné depuis
+longtemps: tu es amoureuse, mon enfant.
+
+Valentine frémit de tout son corps; dominée par l'exaltation que tous ces
+événements accumulés en si peu de jours devaient avoir produite sur son
+cerveau, elle crut qu'une voix d'en haut lui parlait par la bouche de son
+aïeule mourante.
+
+--Oui, c'est vrai, répondit-elle en penchant son visage brûlant sur les
+mains glacées de la marquise; je suis bien coupable; ne me maudissez pas,
+dites-moi une parole qui me ranime et qui me sauve.
+
+--Ah! ma petite! dit la marquise en essayant de sourire, ce n'est pas
+facile de sauver une jeune tête comme toi des passions! Bah! à ma dernière
+heure je puis bien être sincère. Pourquoi ferais-je de l'hypocrisie avec
+vous autres? En pourrai-je faire dans un instant devant Dieu? Non, va. Il
+n'est pas possible de se préserver de ce mal tant qu'on est jeune. Aime
+donc, ma fille; il n'y a que cela de bon dans la vie. Mais reçois le
+dernier conseil de ta grand'mère et ne l'oublie pas: Ne prends jamais un
+amant qui ne soit pas de ton rang.
+
+Ici la marquise cessa de pouvoir parler.
+
+Quelques gouttes de la potion lui rendirent encore quelques minutes de
+vie. Elle adressa un sourire morbide à ceux qui l'environnaient et murmura
+des lèvres quelques prières. Puis, se tournant vers Valentine:
+
+--Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons procédés, et que je
+lui pardonne les mauvais. Pour une femme sans naissance, après tout, elle
+s'est conduite assez bien envers moi. Je n'attendais pas tant, je l'avoue,
+de la part de mademoiselle Chignon.
+
+Elle prononça ce mot avec une affectation de mépris. Ce fut le dernier
+qu'elle fit entendre; et, selon elle, la plus grande vengeance qu'elle pût
+tirer des tourments imposés à sa vieillesse, fut de dénoncer la roture de
+madame de Raimbault comme son plus grand vice.
+
+La perte de sa grand'mère, quoique sensible au cœur de Valentine, ne
+pouvait pas être pour elle un malheur bien réel. Néanmoins, dans la
+disposition d'esprit où elle était, elle la regarda comme un nouveau coup
+de sa fatale destinée, et se plut à redire, dans l'amertume de ses pensées,
+que tous ses appuis naturels lui étaient successivement enlevés, et,
+comme à dessein, dans le temps où ils lui étaient le plus nécessaires.
+
+De plus en plus découragée de sa situation, Valentine résolut d'écrire à
+sa mère pour la supplier de venir à son secours, et de ne point revoir
+Bénédict jusqu'à ce qu'elle eût consommé ce sacrifice. En conséquence,
+après avoir rendu les derniers devoirs à la marquise, elle se retira chez
+elle, s'y enferma, et, déclarant qu'elle était malade et ne voulait voir
+personne, elle écrivit à la comtesse de Raimbault.
+
+Alors, quoique la dureté de M. de Lansac eût bien dû la dégoûter de
+verser sa douleur dans un cœur insensible, elle se confessa humblement
+devant cette femme orgueilleuse qui l'avait fait trembler toute sa vie.
+Maintenant, Valentine, exaspérée par la souffrance, avait le courage du
+désespoir pour tout entreprendre. Elle ne raisonnait plus rien; une
+crainte majeure dominait toute autre crainte. Pour échapper à son amour,
+elle aurait marché sur la mer. D'ailleurs, au moment où tout lui manquait
+à la fois, une douleur de plus devenait moins effrayante que dans un temps
+ordinaire. Elle se sentait une énergie féroce envers elle-même, pourvu
+qu'elle n'eût pas à combattre Bénédict; les malédictions du monde entier
+l'épouvantaient moins que l'idée d'affronter la douleur de son amant.
+
+Elle avoua donc à sa mère qu'elle aimait _un autre homme que son mari_. Ce
+furent là tous les renseignements qu'elle donna sur Bénédict; mais elle
+peignit avec chaleur l'état de son âme et le besoin qu'elle avait d'un
+appui. Elle la supplia de la rappeler auprès d'elle; car telle était la
+soumission absolue qu'exigeait la comtesse, que Valentine n'eût pas osé la
+rejoindre sans son aveu.
+
+À défaut de tendresse, madame de Raimbault eût peut-être accueilli avec
+vanité la confidence de sa fille; elle eût peut-être fait droit à sa
+demande, si le même courrier ne lui eût apporté une lettre datée du
+château de Raimbault, qu'elle lut la première: c'était une dénonciation en
+règle de mademoiselle Beaujon.
+
+Cette fille, suffoquée de jalousie en voyant la marquise entourée d'une
+nouvelle famille à ses derniers moments, avait été furieuse surtout du don
+de quelques bijoux antiques offerts à Louise par sa grand'mère, comme gage
+de souvenir. Elle se regarda comme frustrée par ce legs, et, n'ayant aucun
+droit pour s'en plaindre, elle résolut au moins de s'en venger; elle
+écrivit donc sur-le-champ à la comtesse, sous prétexte de l'informer de
+la mort de sa belle-mère, et elle profita de l'occasion pour révéler
+l'intimité de Louise et de Valentine. l'installation scandaleuse de
+Valentin dans le voisinage, son éducation faite à demi par madame de
+Lansac, et tout ce qu'il lui plut d'appeler les _mystères du pavillon_;
+car elle ne s'en tint pas à dévoiler l'amitié des deux sœurs, elle noircit
+les relations qu'elles avaient avec le neveu du fermier, le _paysan
+Benoît Lhéry_; elle présenta Louise comme une intrigante qui favorisait
+odieusement l'union coupable de ce rustre avec sa sœur; elle ajouta qu'il
+était bien tard sans doute pour remédier à tout cela, car le commerce
+durait depuis quinze grands mois. Elle finit en déclarant que M. de Lansac
+avait sans doute fait à cet égard de fâcheuses découvertes, car il était
+parti au bout de trois jours sans avoir aucune relation avec sa femme.
+
+Après avoir donné ce soulagement à sa haine, la Beaujon quitta Raimbault,
+riche des libéralités de la famille, et vengée des bontés que Valentine
+avait eues pour elle.
+
+Ces deux lettres mirent la comtesse dans une fureur épouvantable; elle eût
+ajouté moins de foi aux aveux de la duègne, si les aveux de sa fille,
+arrivés en même temps, ne lui en eussent semblé la confirmation. Alors
+tout le mérite de cette confession naïve fut perdu pour Valentine. Madame
+de Raimbault ne vit plus en elle qu'une malheureuse dont l'honneur était
+entaché sans retour, et qui, menacée de la vengeance de son mari, venait
+implorer l'appui nécessaire de sa mère. Cette opinion ne fut que trop
+confirmée par les bruits de la province qui arrivaient chaque jour à ses
+oreilles. Le bonheur pur de deux amants n'a jamais pu s'abriter dans la
+paix obscure des champs sans exciter la jalousie et la haine de tout ce
+qui végète sottement au sein des petites villes. Le bonheur d'autrui est
+un spectacle qui dessèche et dévore le provincial; la seule chose qui lui
+fait supporter sa vie étroite et misérable, c'est le plaisir d'arracher
+tout amour et toute poésie de la vie de son voisin.
+
+Et puis madame de Raimbault, qui avait été déjà frappée du retour subit de
+M. de Lansac à Paris, le vit, l'interrogea, ne put obtenir aucune réponse,
+mais put fort bien comprendre, à l'habileté de son silence et à la dignité
+de sa contenance évasive, que tout lien d'affection et de confiance était
+rompu entre sa femme et lui.
+
+Alors elle fit à Valentine une réponse foudroyante, lui conseilla de
+chercher désormais son refuge dans la protection de cette sœur tarée comme
+elle, lui déclara qu'elle l'abandonnait à l'opprobre de son sort, et finit
+en lui donnant presque sa malédiction.
+
+Il est vrai de dire que madame de Raimbault fut navrée de voir la vie de
+sa fille gâtée à tout jamais; mais il entra encore plus d'orgueil blessé
+que de tendresse maternelle dans sa douleur. Ce qui le prouve, c'est que
+le courroux l'emporta sur la pitié, et qu'elle partit pour l'Angleterre,
+afin, prétendit-elle, de s'étourdir sur ses chagrins, mais, en effet,
+pour se livrer à la dissipation sans être exposée à rencontrer des gens
+informés de ses malheurs domestiques, et disposés à critiquer sa conduite
+en cette occasion.
+
+Tel fut le résultat de la dernière tentative de l'infortunée Valentine.
+La réponse de sa mère jeta une telle douleur dans son âme qu'elle absorba
+toutes ses autres pensées. Elle se mit à genoux dans son oratoire, et
+répandit son affliction en longs sanglots. Puis, au milieu de cette
+amertume affreuse, elle sentit ce besoin de confiance et d'espoir qui
+soutient les âmes religieuses; elle sentit surtout ce besoin d'affection
+qui dévore la jeunesse. Haïe, méconnue, repoussée de partout, il lui
+restait encore un asile: c'était le cœur de Bénédict. Était-il donc
+si coupable, cet amour tant calomnié? Dans quel crime l'avait-il donc
+entraînée?
+
+«Mon Dieu! s'écria-t-elle avec ardeur, toi qui seul vois la pureté de
+mes désirs, toi qui seul connais l'innocence de ma conduite, ne me
+protégeras-tu pas? te retireras-tu aussi de moi? La justice que les hommes
+me refusent, n'est-ce pas en toi que je la trouverai? Cet amour est-il
+donc si coupable?»
+
+Comme elle se penchait sur son prie-Dieu, elle aperçut un objet qu'elle y
+avait déposé comme l'_ex-voto_ d'une superstition amoureuse; c'était ce
+mouchoir teint de sang que Catherine avait rapporté de la maison du ravin
+le jour du suicide de Bénédict, et que Valentine lui avait réclamé ensuite
+en apprenant cette circonstance. En ce moment, la vue du sang répandu pour
+elle fut comme une victorieuse protestation d'amour et de dévouement, en
+réponse aux affronts qu'elle recevait de toutes parts. Elle saisit le
+mouchoir, le pressa contre ses lèvres, et, plongée dans une mer de
+tourments et de délices, elle resta longtemps immobile et recueillie,
+ouvrant son cœur à la confiance, et sentant revenir cette vie ardente qui
+dévorait son être quelques jours auparavant.
+
+
+
+
+XXXVI.
+
+
+Bénédict était bien malheureux depuis huit jours. Cette feinte maladie,
+dont Louise ne savait lui donner aucun détail, le jetait dans de vives
+inquiétudes. Tel est l'égoïsme de l'amour, qu'il aimait encore mieux
+croire au mal de Valentine que de la soupçonner de vouloir le fuir. Ce
+soir-là, poussé par un vague espoir, il rôda longtemps autour du parc;
+enfin, maître d'une clef particulière que l'on confiait d'ordinaire à
+Valentin, il se décida à pénétrer jusqu'au pavillon. Tout était silencieux
+et désert dans ce lieu naguère si plein de joie, de confiance et
+d'affection. Son cœur se serra; il en sortit, et se hasarda à entrer dans
+le jardin du château. Depuis la mort de la vieille marquise, Valentine
+avait supprimé plusieurs domestiques. Le château était donc peu habité.
+Bénédict en approcha sans rencontrer personne.
+
+L'oratoire de Valentine était situé dans une tourelle vers la partie la
+plus solitaire du bâtiment. Un petit escalier en vis, reste des anciennes
+constructions sur lesquelles le nouveau manoir avait été bâti, descendait
+de sa chambre à l'oratoire, et de l'oratoire au jardin. La fenêtre,
+cintrée et surmontée d'ornements dans le goût italien de la renaissance,
+s'élevait au-dessus d'un massif d'arbres dont la cime s'empourprait alors
+des reflets du couchant. La chaleur du jour avait été extrême; des éclairs
+silencieux glissaient faiblement sur l'horizon violet, l'air était rare et
+comme chargé d'électricité; c'était un de ces soirs d'été où l'on respire
+avec peine, où l'on sent en soi une excitation nerveuse extraordinaire, où
+l'on souffre d'un mal sans nom qu'on voudrait pouvoir soulager par des
+larmes.
+
+Parvenu au pied du massif en face de la tour, Bénédict jeta un regard
+inquiet sur la fenêtre de l'oratoire. Le soleil embrasait ses vitraux
+coloriés. Bénédict chercha longtemps à saisir quelque chose derrière ce
+miroir ardent, lorsqu'une main de femme l'ouvrit tout à coup, et une forme
+fugitive se montra et disparut.
+
+Bénédict monta sur un vieux if, et, caché par ses rameaux noirs et
+pendants, il s'éleva assez pour que sa vue pût plonger dans l'intérieur.
+Alors il vit distinctement Valentine à genoux, avec ses cheveux blonds à
+demi détachés, qui tombaient négligemment sur son épaule, et que le soleil
+dorait de ses derniers feux. Ses joues étaient animées, son attitude avait
+un abandon plein de grâce et de candeur. Elle pressait sur sa poitrine et
+baisait avec amour ce mouchoir sanglant que Bénédict avait cherché avec
+tant d'anxiété après son suicide, et qu'il reconnut aussitôt entre ses
+mains.
+
+Alors Bénédict, promenant ses regards craintifs sur le jardin désert, et
+n'ayant qu'un mouvement à faire pour atteindre à cette fenêtre, ne put
+résister à la tentation. Il s'attacha à la balustrade sculptée, et,
+abandonnant la dernière branche qui le soutenait encore, il s'élança au
+péril de sa vie.
+
+En voyant une ombre se dessiner dans l'air éblouissant de la croisée,
+Valentine jeta un cri; mais, en le reconnaissant, sa terreur changea de
+nature.
+
+--Ô ciel! lui dit-elle, oserez-vous donc me poursuivre jusqu'ici?
+
+--Me chassez-vous? répondit Bénédict. Voyez! vingt pieds seulement me
+séparent du sol; ordonnez-moi de lâcher cette balustrade, et j'obéis.
+
+--Grand Dieu! s'écria Valentine épouvantée de la situation où elle le
+voyait, entrez, entrez! Vous me faites mourir de frayeur.
+
+Il s'élança dans l'oratoire, et Valentine, qui s'était attachée à son
+vêtement dans la crainte de le voir tomber, le pressa dans ses bras par un
+mouvement de joie involontaire en le voyant sauvé.
+
+En cet instant tout fut oublié, et les résistances que Valentine avait
+tant méditées, et les reproches que Bénédict s'était promis de lui faire.
+Ces huit jours de séparation, dans de si tristes circonstances, avaient
+été pour eux comme un siècle. Le jeune homme s'abandonnait à une joie
+folle en pressant contre son cœur Valentine, qu'il avait craint de trouver
+mourante, et qu'il voyait plus belle et plus aimante que jamais.
+
+Enfin, la mémoire de ce qu'il avait souffert loin d'elle lui revint; il
+l'accusa d'avoir été menteuse et cruelle.
+
+--Écoutez, lui dit Valentine avec feu en le conduisant devant sa madone,
+j'avais fait serment de ne jamais vous revoir, parce que je m'étais
+imaginé que je ne pourrais le faire sans crime. Maintenant jurez-moi que
+vous m'aiderez à respecter mes devoirs; jurez-le devant Dieu, devant cette
+image, emblème de pureté; rassurez-moi, rendez-moi la confiance que j'ai
+perdue. Bénédict, votre âme est sincère, vous ne voudriez pas commettre un
+sacrilège dans votre cœur; dites! vous sentez-vous plus fort que je ne le
+suis?
+
+Bénédict pâlit et recula avec épouvante. Il avait dans l'esprit une
+droiture vraiment chevaleresque, et préférait le malheur de perdre
+Valentine au crime de la tromper.
+
+--Mais c'est un vœu que vous me demandez, Valentine! s'écria-t-il.
+Pensez-vous que j'aie l'héroïsme de le prononcer et de le tenir sans y
+être préparé?
+
+--Eh quoi! ne l'êtes-vous pas depuis quinze mois? lui dit-elle. Ces
+promesses solennelles que vous me fîtes un soir en face de ma sœur, et
+que jusqu'ici vous aviez si loyalement observées...
+
+--Oui, Valentine, j'ai eu cette force, et j'aurai peut-être celle de
+renouveler mon vœu. Mais ne me demandez rien aujourd'hui, je suis trop
+agité; mes serments n'auraient nulle valeur. Tout ce qui s'est passé a
+chassé le calme que vous aviez fait rentrer dans mon sein. Et puis,
+Valentine! femme imprudente! vous me dites que vous tremblez! Pourquoi me
+dites-vous cela? Je n'aurais pas eu l'audace de le penser. Vous étiez
+forte quand je vous croyais forte; pourquoi me demander, à moi, l'énergie
+que vous n'avez pas? Où la trouverai-je maintenant? Adieu, je vais me
+préparer à vous obéir. Mais jurez-moi que vous ne me fuirez plus; car vous
+voyez l'effet de cette conduite sur moi: elle me tue, elle détruit tout
+l'effet de ma vertu passée.
+
+--Eh bien! Bénédict, je vous le jure; car il m'est impossible de ne pas me
+fier à vous quand je vous vois et quand je vous entends. Adieu; demain
+nous nous reverrons tous au pavillon.
+
+Elle lui tendit la main; Bénédict hésita à la toucher. Un tremblement
+convulsif l'agitait. À peine l'eut-il effleurée, qu'une sorte de rage
+s'empara de lui. Il étreignit Valentine dans ses bras, puis il voulut la
+repousser. Alors l'effroyable violence qu'il imposait à sa nature ardente
+depuis si longtemps ayant épuisé toutes ses forces, il se tordit les mains
+avec fureur et tomba presque mourant sur les marches du prie-Dieu.
+
+--Prends pitié de moi, dit-il avec angoisse, toi qui as créé Valentine;
+rappelle mon âme à toi, éteins ce souffle dévorant qui ronge ma poitrine
+et torture ma vie; fais-moi la grâce de mourir.
+
+Il était si pâle, tant de souffrance se peignait dans ses yeux éteints,
+que Valentine le crut réellement sur le point de succomber. Elle se jeta
+à genoux près de lui, le pressa sur son cœur avec délire, le couvrit de
+caresses et de pleurs, et tomba épuisée elle-même dans ses bras avec des
+cris étouffés, en le voyant défaillir et rejeter en arrière sa tête froide
+et mourante.
+
+Enfin elle le rappela à lui-même; mais il était si faible, si accablé,
+qu'elle ne voulut point le renvoyer ainsi. Retrouvant toute son énergie
+avec la nécessité de le secourir, elle le soutint et le traîna jusqu'à sa
+chambre, où elle lui prépara du thé.
+
+En ce moment, la bonne et douce Valentine redevint l'officieuse et active
+ménagère dont la vie était toute consacrée à être utile aux autres.
+Ses terreurs de femme et d'amante se calmèrent pour faire place aux
+sollicitudes de l'amitié. Elle oublia en quel lieu elle amenait Bénédict
+et ce qui devait se passer dans son âme, pour ne songer qu'à secourir ses
+sens. L'imprudente ne fit point attention aux regards sombres et farouches
+qu'il jetait sur cette chambre où il n'était entré qu'une fois, sur ce
+lit où il l'avait vue dormir toute une nuit, sur tous ces meubles qui lui
+rappelaient la plus orageuse crise et la plus solennelle émotion de sa
+vie. Assis sur un fauteuil, les sourcils froncés, les bras pendants, il
+la regardait machinalement errer autour de lui, sans imaginer à quoi elle
+s'occupait.
+
+Quand elle lui apporta le breuvage calmant qu'elle venait de lui préparer,
+il se leva brusquement et la regarda d'un air si étrange et si égaré
+qu'elle laissa échapper la tasse et recula avec effroi.
+
+Bénédict jeta ses bras autour d'elle et l'empêcha de fuir.
+
+--Laissez-moi, s'écria-t-elle, le thé m'a horriblement brûlée.
+
+En effet, elle s'éloigna en boitant. Il se jeta à genoux et baisa son
+petit pied légèrement rougi au travers de son bas transparent, et puis il
+faillit mourir encore; et Valentine, vaincue par la pitié, par l'amour,
+par la peur surtout, ne s'arracha plus de ses bras quand il revint à la
+vie...
+
+C'était un moment fatal qui devait arriver tôt ou tard. Il y a bien de la
+témérité à espérer vaincre une passion, quand on se voit tous les jours et
+qu'on a vingt ans.
+
+Durant les premiers jours, Valentine, emportée au delà de toutes ses
+impressions habituelles, ne songea point au repentir; mais ce moment vint
+et il fut terrible.
+
+Alors Bénédict regretta amèrement un bonheur qu'il fallait payer si cher.
+Sa faute reçut le plus rude châtiment qui pût lui être infligé: il vit
+Valentine pleurer et dépérir de chagrin.
+
+Trop vertueux l'un et l'autre pour s'endormir dans des joies qu'ils
+avaient réprouvées et repoussées si longtemps, leur existence devint
+cruelle. Valentine n'était point capable de transiger avec sa conscience.
+Bénédict aimait trop passionnément pour sentir un bonheur que ne
+partageait plus Valentine. Tous deux étaient trop faibles, trop livrés à
+eux-mêmes, trop dominés par les impétueuses sensations de la jeunesse,
+pour s'arracher à ces joies pleines de remords. Ils se quittaient avec
+désespoir; ils se retrouvaient avec enthousiasme. Leur vie était un combat
+perpétuel, un orage toujours renaissant, une volupté sans bornes et un
+enfer sans issue.
+
+Bénédict accusait Valentine de l'aimer peu, de ne pas savoir le préférer à
+son honneur, à l'estime d'elle-même, de n'être capable d'aucun sacrifice
+complet; et quand ces reproches avaient amené une nouvelle faiblesse de
+Valentine, quand il la voyait pleurer avec désespoir et succomber sous de
+pâles terreurs, il haïssait le bonheur qu'il venait de goûter; il eût
+voulu au prix de son sang en laver le souvenir. Il lui offrait alors de la
+fuir, il lui jurait de supporter la vie et l'exil; mais elle n'avait plus
+la force de l'éloigner.
+
+--Ainsi je resterais seule et abandonnée à ma douleur! lui disait-elle;
+non, ne me laissez pas ainsi, j'en mourrais; je ne puis plus vivre qu'en
+m'étourdissant. Dès que je rentre en moi-même, je sens que je suis perdue;
+ma raison s'égare, et je serais capable de couronner mes crimes par le
+suicide. Votre présence du moins me donne la force de vivre dans l'oubli
+de mes devoirs. Attendons encore, espérons, prions Dieu; seule, je ne puis
+plus prier; mais près de vous l'espoir me revient. Je me flatte de trouver
+un jour assez de vertu en moi pour vous aimer sans crime. Peut-être m'en
+donnerez-vous le premier, car enfin vous êtes plus fort que moi; c'est moi
+qui vous repousse et qui vous rappelle toujours.
+
+Et puis venaient ces moments de passion impétueuse où l'enfer avec ses
+terreurs faisait sourire Valentine. Elle n'était pas incrédule alors, elle
+était fanatique d'impiété.
+
+--Eh bien, disait-elle, bravons tout; qu'importe que je perde mon âme?
+Soyons heureux sur la terre; le bonheur d'être à toi sera-t-il trop payé
+par une éternité de tourments? Je voudrais avoir quelque chose de plus à
+te sacrifier; dis, ne sais-tu pas un prix qui puisse m'acquitter envers
+toi?
+
+--Oh! si tu étais toujours ainsi! s'écriait Bénédict.
+
+Ainsi Valentine, de calme et réservée qu'elle était naturellement, était
+devenue passionnée jusqu'au délire par suite d'un impitoyable concours
+de malheurs et de séductions qui avaient développé en elle de nouvelles
+facultés pour combattre et pour aimer. Plus sa résistance avait été longue
+et raisonnée, plus sa chute était violente. Plus elle avait amassé de
+forces pour repousser la passion, plus la passion trouvait en elle les
+aliments de sa force et de sa durée.
+
+Un événement que Valentine avait pour ainsi dire oublié de prévoir, vint
+faire diversion à ces orages. Un matin, M. Grapp se présenta muni de
+pièces en vertu desquelles le château et la terre de Raimbault lui
+appartenaient, sauf une valeur de vingt mille francs environ, qui
+constituait à l'avenir toute la fortune de madame de Lansac. Les terres
+furent immédiatement mises en vente, au plus offrant, et Valentine fut
+sommée de sortir, sous vingt-quatre heures, des propriétés de M. Grapp.
+
+Ce fut un coup de foudre pour ceux qui l'aimaient; jamais fléau céleste ne
+causa dans le pays une semblable consternation. Mais Valentine ressentit
+moins son malheur qu'elle ne l'eût fait dans une autre situation; elle
+pensa, dans le secret de son cœur, que M. de Lansac étant assez vil pour
+se faire payer son déshonneur au poids de l'or, elle était pour ainsi dire
+quitte envers lui. Elle ne regretta que le pavillon, asile d'un bonheur
+pour jamais évanoui, et, après en avoir retiré le peu de meubles qu'il lui
+fut permis d'emporter, elle accepta provisoirement un refuge à la ferme de
+Grangeneuve, que les Lhéry, en vertu d'un arrangement avec Grapp, étaient
+eux-mêmes sur le point de quitter.
+
+
+
+
+XXXVII.
+
+
+Au milieu de l'agitation que lui causa ce bouleversement de sa destinée,
+elle passa quelques jours sans voir Bénédict. Le courage avec lequel elle
+supporta l'épreuve de sa ruine raffermit un peu son âme, et elle trouva en
+elle assez de calme pour tenter d'autres efforts.
+
+Elle écrivit à Bénédict:
+
+«Je vous supplie de ne point chercher à me voir durant cette quinzaine,
+que je vais passer dans la famille Lhéry. Comme vous n'êtes point entré
+à la ferme depuis le mariage d'Athénaïs, vous n'y sauriez reparaître
+maintenant sans afficher nos relations. Quelque invité que vous puissiez
+l'être par madame Lhéry, qui regrette toujours votre désunion apparente,
+refusez, si vous ne voulez m'affliger beaucoup. Adieu; je ne sais point
+ce que je deviendrai, j'ai quinze jours pour m'en occuper. Quand j'aurai
+décidé de mon avenir, je vous le ferai savoir, et vous m'aiderez à le
+supporter, quel qu'il soit. V.»
+
+Ce billet jeta une profonde terreur dans l'esprit de Bénédict; il crut y
+voir cette décision tant redoutée qu'il avait fait révoquer si souvent à
+Valentine, mais qui, à la suite de tant de chagrins, devenait peut-être
+inévitable. Abattu, brisé sous le poids d'une vie si orageuse et d'un
+avenir si sombre, il se laissa aller au découragement. Il n'avait même
+plus l'espoir du suicide pour le soutenir. Sa conscience avait contracté
+des engagements envers le fils de Louise; et puis, d'ailleurs, Valentine
+était trop malheureuse pour qu'il voulût ajouter ce coup terrible à
+tous ceux dont le sort l'avait frappée. Désormais qu'elle était ruinée,
+abandonnée, navrée de chagrins et de remords, son devoir, à lui, était de
+vivre pour s'efforcer de lui être utile et de veiller sur elle en dépit
+d'elle-même.
+
+Louise avait enfin vaincu cette folle passion qui l'avait si longtemps
+torturée. La nature de ses liens avec Bénédict, consolidée et purifiée
+par la présence de son fils, était devenue calme et sainte. Son caractère
+violent s'était adouci à la suite de cette grande victoire intérieure. Il
+est vrai qu'elle ignorait complètement le malheur qu'avait eu Bénédict
+d'être trop heureux avec Valentine; elle s'efforçait de consoler celle-ci
+de ses pertes, sans savoir qu'elle en avait fait une irréparable, celle de
+sa propre estime. Elle passait donc tous ses instants auprès d'elle, et ne
+comprenait pas quelles nouvelles anxiétés pesaient sur Bénédict.
+
+La jeune et vive Athénaïs avait personnellement souffert de ces derniers
+événements, d'abord parce qu'elle aimait sincèrement Valentine, et puis
+parce que le pavillon fermé, les douces réunions du soir interrompues,
+le petit parc abandonné pour jamais, gonflaient son cœur d'une amertume
+indéfinissable. Elle s'étonnait elle-même de n'y pouvoir songer sans
+soupirer; elle s'effrayait de la longueur de ses jours et de l'ennui de
+ses soirées.
+
+Évidemment il manquait à sa vie quelque chose d'important, et Athénaïs,
+qui touchait à peine à sa dix-huitième année, s'interrogeait naïvement à
+cet égard sans oser se répondre. Mais, dans tous ses rêves, la blonde et
+noble tête du jeune Valentin se montrait parmi des buissons chargés de
+fleurs. Sur l'herbe des prairies, elle croyait courir poursuivie par lui;
+elle le voyait grand, élancé, souple comme un chamois, franchir les haies
+pour l'atteindre; elle folâtrait avec lui, elle partageait ses rires si
+francs et si jeunes; puis elle rougissait elle-même en voyant la rougeur
+monter sur ce front candide, en sentant cette main frêle et blanche brûler
+en touchant la sienne, en surprenant un soupir et un regard mélancolique
+à cet enfant, dont elle ne voulait pas se méfier. Toutes les agitations
+timides d'un amour naissant, elle les ressentait à son insu. Et quand elle
+s'éveillait, quand elle trouvait à son côté ce Pierre Blutty, ce paysan
+si rude, si brutal en amour, si dépourvu d'élégance et de charme, elle
+sentait son cœur se serrer et des larmes venir au bord de ses paupières.
+Athénaïs avait toujours aimé l'aristocratie; un langage élevé, lors même
+qu'il était au-dessus de sa portée et de son intelligence, lui semblait
+la plus puissante des séductions. Lorsque Bénédict parlait d'arts ou de
+sciences, elle l'écoutait avec admiration, parce qu'elle ne le comprenait
+pas. C'était par sa supériorité en ce genre qu'il l'avait longtemps
+dominée. Depuis qu'elle avait pris son parti de renoncer à lui, le jeune
+Valentin, avec sa douceur, sa retenue, la majesté féodale de son beau
+profil, son aptitude aux connaissances abstraites, était devenu pour elle
+un type de grâce et de perfection. Elle avait longtemps exprimé tout
+haut sa prédilection pour lui; mais elle commençait à ne plus oser, car
+Valentin grandissait d'une façon effrayante, son regard devenait pénétrant
+comme le feu, et la jeune fermière sentait le sang lui monter au visage
+chaque fois qu'elle prononçait son nom.
+
+Le pavillon abandonné était donc un sujet involontaire d'aspirations et de
+regrets. Valentin venait bien quelquefois embrasser sa mère et sa tante;
+mais la maison du ravin était assez éloignée de la ferme pour qu'il ne pût
+faire souvent cette course sans se déranger beaucoup de ses études, et la
+première semaine parut mortellement longue à madame Blutty.
+
+L'avenir devenait incertain. Louise parlait de retourner à Paris avec
+son fils et Valentine. D'autres fois, les deux sœurs faisaient le projet
+d'acheter une petite maison de paysan et d'y vivre solitaires. Blutty,
+qui était toujours jaloux de Bénédict, quoi qu'il n'en eût guère sujet,
+parlait d'emmener sa femme en Marche, où il avait des propriétés. De
+toutes les manières, il faudrait s'éloigner de Valentin; Athénaïs ne
+pouvait plus y penser sans des regrets qui portaient une vive lumière dans
+les secrets de son cœur.
+
+Un jour, elle se laissa entraîner par le plaisir de la promenade jusqu'à
+un pré fort éloigné, qu'en bonne fermière elle voulait parcourir. Ce pré
+touchait au bois de Vavray, et le ravin n'était pas loin sur la lisière du
+bois. Or, il arriva que Bénédict et Valentin se promenaient par là; que le
+jeune homme aperçut, sur le vert foncé de la prairie, la taille alerte et
+bien prise de madame Blutty, et qu'il franchît la haie sans consulter
+son mentor pour aller la rejoindre. Bénédict se rapprocha d'eux, et ils
+causèrent quelque temps ensemble.
+
+Alors Athénaïs, qui avait pour son cousin un reste de ce vif intérêt qui
+rend l'amitié d'une femme pour un homme si complaisante et si douce,
+s'aperçut des ravages que depuis quelques jours surtout, le chagrin avait
+faits en lui. L'altération de ses traits l'effraya, et, passant son bras
+sous le sien, elle le pria avec instance de lui dire franchement la cause
+de sa tristesse et l'état de sa santé. Comme elle s'en doutait un peu,
+elle eut la délicatesse de renvoyer Valentin à quelque distance, en le
+chargeant de lui rapporter son ombrelle oubliée sous un arbre.
+
+Il y avait si longtemps que Bénédict se contraignait pour cacher sa
+souffrance à tous les yeux, que l'affection de sa cousine lui fut douce.
+Il ne put résister au besoin de s'épancher, lui parla de son attachement
+pour Valentine, de l'inquiétude où il vivait séparé d'elle, et finit par
+lui avouer qu'il était réduit au désespoir par la crainte de la perdre à
+jamais.
+
+Athénaïs, dans sa candeur, ne voulut pas voir dans cette passion, qu'elle
+connaissait depuis longtemps, le côté délicat, qui eût fait reculer une
+personne plus prudente. Dans la sincérité de son âme, elle ne croyait pas
+Valentine capable d'oublier ses principes, et jugeait cet amour aussi pur
+que celui qu'elle éprouvait pour Valentin. Elle s'abandonna donc à l'élan
+de la sympathie, et promit qu'elle solliciterait de Valentine une décision
+moins rigide que celle qu'elle méditait...
+
+--Je ne sais si je réussirai, lui dit-elle avec cette franchise expansive
+qui la rendait aimable en dépit de ses travers; mais je vous jure que je
+travaillerai à votre bonheur comme au mien propre. Puissé-je vous prouver
+que je n'ai jamais cessé d'être votre amie!
+
+Bénédict, touché de cet élan d'amitié généreuse, lui baisa la main avec
+reconnaissance. Valentin, qui revenait en ce moment avec l'ombrelle, vit
+ce mouvement, et devint tour à tour si rouge et si pâle qu'Athénaïs s'en
+aperçut et perdit elle-même contenance; mais, tâchant de se donner un air
+solennel et important:
+
+--Il faudra nous revoir, dit-elle à Bénédict, pour nous entendre sur cette
+grande affaire. Comme je suis étourdie et maladroite, j'aurai besoin de
+votre direction. Je viendrai donc demain me promener par ici, et vous
+dire ce que j'aurai obtenu. Nous aviserons au moyen d'obtenir davantage.
+À demain!
+
+Et elle s'éloigna légèrement avec un signe de tête amical à son cousin;
+mais ce n'est pas lui qu'elle regarda en prononçant son dernier mot.
+
+Le lendemain, en effet, ils eurent une nouvelle conférence. Tandis que
+Valentin errait en avant sur le sentier du bois, Athénaïs raconta à son
+cousin le peu de succès de ses tentatives. Elle avait trouvé Valentine
+impénétrable. Cependant elle ne se décourageait pas, et durant toute une
+semaine elle travailla de tout son pouvoir à rapprocher les deux amants.
+
+La négociation ne marcha pas très-vite. Peut-être la jeune
+plénipotentiaire n'était-elle pas fâchée de multiplier les conférences
+dans la prairie. Dans les intervalles de ces causeries avec Bénédict,
+Valentin se rapprochait, et se consolait d'être exclu du secret en
+obtenant un sourire et un regard qui valaient plus que mille paroles. Et
+puis, quand les deux cousins s'étaient tout dit, Valentin courait après
+les papillons avec Athénaïs, et, tout en folâtrant, il réussissait à
+toucher sa main, à effleurer ses cheveux, à lui ravir quelque ruban ou
+quelque fleur. À dix-sept ans, on en est encore à la poésie de Dorat.
+
+Bénédict, lors même que sa cousine ne lui apportait aucune bonne nouvelle,
+était heureux d'entendre parler de Valentine. Il l'interrogeait sur les
+moindres actes de sa vie, il se faisait redire mot pour mot ses entretiens
+avec Athénaïs. Enfin, il s'abandonnait à la douceur d'être encouragé et
+consolé, sans se douter des funestes conséquences que devaient avoir ses
+relations si pures avec sa cousine.
+
+Pendant ce temps, Pierre Blutty était allé en Marche pour donner un coup
+d'œil à ses affaires particulières. À la fin de la semaine, il revint par
+un village où se tenait une foire, et où il s'arrêta pour vingt-quatre
+heures. Il y rencontra son ami Simonneau.
+
+Un malheureux hasard avait voulu que Simonneau se fût énamouré depuis peu
+d'une grosse gardeuse d'oies, dont la chaumière était située dans un
+chemin creux à trois pas de la prairie. Il s'y rendait chaque jour, et
+de la lucarne d'un grenier à foin qui servait de temple à ses amours
+rustiques, il voyait passer et repasser dans le sentier Athénaïs, appuyée
+sur le bras de Bénédict. Il ne manqua pas d'incriminer ces rendez-vous.
+Il se rappelait l'ancien amour de mademoiselle Lhéry pour son cousin; il
+savait la jalousie de Pierre Blutty, et il n'imaginait pas qu'une femme
+pût venir trouver un homme, causer confidentiellement avec lui, sans y
+porter des sentiments et des intentions contraires à la fidélité
+conjugale.
+
+Dans son gros bon sens, il se promit d'avertir Pierre Blutty, et il n'y
+manqua pas. Le fermier entra dans une fureur épouvantable, et voulut
+partir sur-le-champ pour assommer son rival et sa femme. Simonneau le
+calma un peu en lui faisant observer que le mal n'était peut-être pas
+aussi grand qu'il pouvait le devenir.
+
+--Foi de Simonneau, lui dit-il, j'ai presque toujours vu _le garçon à
+mademoiselle Louise_ avec eux, mais à environ trente pas; il pouvait les
+voir, aussi je pense bien qu'ils ne pouvaient pas faire grand mal; mais
+ils pouvaient en dire; car, lorsqu'il s'approchait d'eux, ils avaient soin
+de le renvoyer. Ta femme lui tapait doucement sur la joue, et le faisait
+courir bien loin, afin de causer à son aise apparemment.
+
+--Voyez-vous, l'effrontée! disait Pierre Blutty en se mordant les poings.
+Ah! je devais bien m'en douter que cela finirait ainsi. Ce freluquet-là!
+il en conte à toutes les femmes. Il a fait la cour à mademoiselle Louise
+en même temps qu'à ma femme avant son mariage. Depuis, il est au _su_ de
+tout le monde qu'il a osé courtiser madame de Lansac. Mais celle-là est
+une femme honnête et respectable, qui a refusé de le voir, et qui a
+déclaré qu'il ne mettrait jamais les pieds à la ferme tant qu'elle y
+serait. Je le sais bien, peut-être! j'ai entendu qu'elle le disait à sa
+sœur, le jour où elle est venue loger chez nous. Maintenant, faute de
+mieux, ce monsieur veut bien revenir à ma femme! Qu'est-ce qui me répondra
+d'ailleurs qu'ils ne s'entendent pas depuis longtemps? Pourquoi était-elle
+si entichée, ces derniers mois, d'aller au château tous les soirs, contre
+mon gré? C'est qu'elle le voyait là. Et il y a un diable de parc où ils se
+promenaient tous deux tant qu'ils voulaient. Vingt mille tonnerres! je
+m'en vengerai! À présent qu'on a fermé le parc, ils se donnent rendez-vous
+dans le bois, c'est tout clair! Sais-je ce qui se passe la nuit? Mais,
+triple diable! me voici; nous verrons si cette fois Satan défendra sa
+peau. Je leur ferai voir qu'on n'insulte pas impunément Pierre Blutty.
+
+--S'il te faut un camarade, tu sais que je suis là, répondit Simonneau.
+
+Les deux amis se pressèrent la main et prirent ensemble le chemin de la
+ferme.
+
+Cependant Athénaïs avait si bien plaidé pour Bénédict, elle avait avec
+tant de candeur et de zèle défendu la cause de l'amour; elle avait surtout
+si bien peint sa tristesse, l'altération de sa santé, sa pâleur, ses
+anxiétés; elle l'avait montré si soumis, si timide, que la faible
+Valentine s'était laissé fléchir. En secret même, elle avait été bien aise
+de voir solliciter son rappel; car à elle aussi les journées semblaient
+bien longues et sa résolution bien cruelle.
+
+Bientôt il n'avait plus été question que de la difficulté de se voir.
+
+--Je suis forcée, avait dit Valentine, de me cacher de cet amour comme
+d'un crime. Un ennemi que j'ignore, et qui sans doute me surveille de bien
+près, a réussi à me brouiller avec ma mère. Maintenant je sollicite mon
+pardon; car quel autre appui me reste? Mais si je me compromets par
+quelque nouvelle imprudence, elle le saura, et il ne faudra plus espérer
+la fléchir. Je ne puis donc pas aller avec toi à la prairie.
+
+--Non, sans doute, dit Athénaïs, mais il peut venir ici.
+
+--Y songes-tu? reprit Valentine. Outre que ton mari s'est prononcé souvent
+à cet égard d'une manière hostile, et que la présence de Bénédict à la
+ferme pourrait faire naître des querelles dans ta famille et dans ton
+ménage, rien ne serait plus manifeste pour me compromettre que cette
+démarche, après deux ans écoulés sans reparaître ici. Son retour serait
+remarqué et commenté comme un événement, et nul ne pourrait douter que
+j'en fusse la cause.
+
+--Tout cela est fort bien, dit Athénaïs; mais qui l'empêche de venir ici à
+la brune, sans être observé? Nous voici en automne, les jours sont courts;
+à huit heures il fait nuit noire; à neuf heures tout le monde est couché;
+mon mari, qui est un peu moins dormeur que les autres, est absent. Quand
+Bénédict serait, je suppose, à la porte du verger sur les neuf heures et
+demie, quand j'irais le lui ouvrir, quand vous causeriez dans la salle
+basse une heure ou deux, quand il retournerait chez lui vers onze heures,
+avant le lever de la lune, eh bien! qu'y aurait-il de si difficile et de
+si dangereux?
+
+Valentine fit bien des objections. Athénaïs insista, supplia, pleura
+même, déclara que ce refus causerait la mort de Bénédict. Elle finit par
+l'emporter. Le lendemain elle courut triomphante à la prairie, et y porta
+cette bonne nouvelle.
+
+Le soir même, Bénédict, muni des instructions de sa protectrice, et
+connaissant parfaitement les lieux, fut introduit auprès de Valentine,
+et passa deux heures avec elle; il réussit, dans cette entrevue, à
+reconquérir tout son empire. Il la rassura sur l'avenir, lui jura de
+renoncer à tout bonheur qui lui coûterait un regret, pleura d'amour et de
+joie à ses pieds, et la quitta, heureux de la voir plus calme et plus
+confiante, après avoir obtenu un second rendez-vous pour le lendemain.
+
+Mais le lendemain Pierre Blutty et Georges Simonneau arrivèrent à
+la ferme. Blutty dissimula assez bien sa fureur et observa sa femme
+attentivement. Elle n'alla point A la prairie, il n'en était plus besoin;
+et d'ailleurs elle craignait d'être suivie.
+
+Blutty prit des renseignements autour de lui avec autant d'adresse qu'il
+en fut capable, et il est vrai de dire que les paysans n'en manquent point
+lorsqu'une des cordes épaisses de leur sensibilité est enfin mise en jeu.
+Tout en affectant un air d'indifférence assez bien joué, il eut tout le
+jour l'œil et l'oreille au guet. D'abord il entendit un garçon de charrue
+dire à son compagnon que Charmette, la grande chienne fauve de la ferme,
+n'avait pas cessé d'aboyer depuis neuf heures et demie jusqu'à minuit.
+Ensuite il se promena dans le verger, et vit le sommet d'un mur en pierres
+sèches qui l'entourait un peu dérangé. Mais un indice plus certain, ce fut
+un talon de botte marqué en plusieurs endroits sur la glaise du fossé. Or,
+personne à la ferme ne faisait usage de bottes; on n'y connaissait que les
+sabots ou les souliers ferrés à triple rang de clous.
+
+Alors Blutty n'eut plus de doutes. Pour s'emparer à coup sûr de son ennemi,
+il sut renfermer sa colère et sa douleur, et vers le soir il embrassa
+assez cordialement sa femme, en disant qu'il allait passer la nuit à une
+métairie que possédait Simonneau, à une demi-lieue de là. On venait de
+finir les vendanges; Simonneau, qui avait fait sa récolte un des derniers,
+avait besoin d'aide pour surveiller et contenir pendant cette nuit la
+fermentation de ses cuves. Cette fable n'inspira de doute à personne;
+Athénaïs se sentait trop innocente pour s'effrayer des projets de son
+mari.
+
+Il se retira donc chez son compagnon, et brandissant avec fureur une de
+ces lourdes fourches en fer dont on se sert dans le pays pour _afféter_ le
+foin sur les charrettes en temps de récolte, il attendit la nuit avec une
+cuisante impatience. Pour lui donner du cœur et du sang-froid, Simonneau
+le fit boire.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Sept heures sonnèrent. La soirée était froide et triste. Le vent mugissait
+sur le chaume de la maisonnette, et le ruisseau, gonflé par les pluies
+des jours précédents, remplissait le ravin de son murmure plaintif et
+monotone. Bénédict se préparait à quitter son jeune ami, et il commençait,
+comme la veille, à lui bâtir une fable sur la nécessité de sortir à une
+pareille heure, lorsque Valentin l'interrompit.
+
+--Pourquoi me tromper? lui dit-il tout à coup en jetant sur la table d'un
+air résolu le livre qu'il tenait. Vous allez à la ferme.
+
+Immobile de surprise, Bénédict ne trouva point de réponse.
+
+--Eh bien, mon ami, dit le jeune homme avec une amertume concentrée, allez
+donc, et soyez heureux, vous le méritez mieux que moi; et si quelque chose
+peut adoucir ce que je souffre, c'est de vous avoir pour rival.
+
+Bénédict tombait des nues; les hommes ont peu de perspicacité pour ces
+sortes de découvertes, et d'ailleurs ses propres chagrins l'avaient trop
+absorbé depuis longtemps pour qu'il pût s'être aperçu que l'amour avait
+fait irruption aussi chez cet enfant dont il avait la tutelle. Étourdi de
+ce qu'il entendait, il s'imagina que Valentin était amoureux de sa tante,
+et son sang se glaça de surprise et de chagrin.
+
+--Mon ami, dit Valentin en se jetant sur une chaise d'un air accablé,
+je vous offense, je vous irrite, je vous afflige peut-être! Vous que
+j'aime tant! me voilà forcé de lutter contre la haine que vous m'inspirez
+quelquefois! Tenez, Bénédict, prenez garde à moi, il y a des jours où je
+suis tenté de vous assassiner.
+
+--Malheureux enfant! s'écria Bénédict en lui saisissant fortement le bras;
+vous osez nourrir un pareil sentiment pour celle que vous devriez
+respecter comme votre mère!
+
+--Comme ma mère, reprit-il avec un sourire triste; elle serait bien jeune,
+ma mère!
+
+--Grand Dieu! dit Bénédict consterné, que dira Valentine?
+
+--Valentine! Et que lui importe? D'ailleurs, pourquoi n'a-t-elle pas prévu
+ce qui arriverait? Pourquoi a-t-elle permis que chaque soir nous réunît
+sous ses yeux? Et vous-même pourquoi m'avez-vous pris pour le confident
+et le témoin de vos amours? Car vous l'aimez, maintenant je ne puis m'y
+tromper. Hier, je vous ai suivi, vous alliez à la ferme, et je ne suppose
+point que vous y alliez si secrètement pour voir ma mère ou ma tante.
+Pourquoi vous en cacheriez-vous?
+
+--Ah ça, que voulez-vous donc dire? s'écria Bénédict dégagé d'un poids
+énorme; vous me croyez amoureux de ma cousine?
+
+--Qui ne le serait? répondit le jeune homme avec un naïf enthousiasme.
+
+--Viens, mon enfant, dit Bénédict en le pressant contre sa poitrine.
+Crois-tu à la parole d'un ami? Eh bien! je te jure sur l'honneur que je
+n'eus jamais d'amour pour Athénaïs, et que je n'en aurai jamais. Es-tu
+content maintenant?
+
+--Serait-il vrai? s'écria Valentin en l'embrassant avec transport; mais,
+en ce cas, que vas-tu donc faire à la ferme?
+
+--M'occuper, répondit Bénédict embarrassé, d'une affaire importante pour
+l'existence de madame de Lansac. Forcé de me cacher pour ne pas rencontrer
+Blutty, avec lequel je suis brouillé, et qui pourrait à juste titre
+s'offenser de ma présence chez lui, je prends quelques précautions pour
+parvenir auprès de ma tante. Ses intérêts exigent tous mes soins... C'est
+une affaire d'argent que tu comprendrais peu... Que t'importe, d'ailleurs?
+Je te l'expliquerai plus tard, il faut que je parte.
+
+--Il suffit, dit Valentin; je n'ai pas d'explication à vous demander. Vos
+motifs ne peuvent être que nobles et généreux. Mais permets-moi de
+t'accompagner, Bénédict.
+
+--Je le veux bien, pendant une partie du chemin, répondit-il.
+
+Ils sortirent ensemble.
+
+--Pourquoi ce fusil? dit Bénédict en voyant Valentin passer à ses côtés
+l'arme sur l'épaule.
+
+--Je ne sais. Je veux aller avec toi jusqu'à la ferme. Ce Pierre Blutty te
+hait, je le sais. S'il te rencontrait, il te ferait un mauvais parti. Il
+est lâche et brutal; laisse-moi t'escorter. Tiens, hier soir je n'ai pu
+dormir tant que tu n'as pas été rentré. Je faisais des rêves affreux; et à
+présent que j'ai le cœur déchargé d'une horrible jalousie, à présent que
+je devrais être heureux, je me sens dans l'humeur la plus noire que j'aie
+eue de ma vie.
+
+--Je t'ai dit souvent, Valentin, que tu as les nerfs d'une femme. Pauvre
+enfant! Ton amitié m'est douce pourtant. Je crois qu'elle réussirait à me
+faire supporter la vie quand tout le reste me manquerait.
+
+Ils marchèrent quelque temps en silence, puis ils reprirent une
+conversation interrompue et brisée à chaque instant. Bénédict sentait
+son cœur se gonfler de joie à l'approche du moment qui devait le réunir
+à Valentine. Son jeune compagnon, d'une nature plus frêle et plus
+impressionnable, se débattait sous le poids de je ne sais quel
+pressentiment. Bénédict voulut lui montrer la folie de son amour pour
+Athénaïs, et l'engager à lutter contre ce penchant dangereux. Il lui fit
+des maux de la passion une peinture sinistre, et pourtant d'ardentes
+palpitations de joie démentaient intérieurement ses paroles.
+
+--Tu as raison peut-être! lui dit Valentin. Je crois que je suis destiné à
+être malheureux. Du moins je le crois ce soir, tant je me sens oppressé et
+abattu. Reviens de bonne heure, entends-tu? ou laisse-moi t'accompagner
+jusqu'au verger.
+
+--Non, mon enfant, non, dit Bénédict en s'arrêtant sous un vieux saule qui
+formait l'angle du chemin. Rentre; je serai bientôt près de toi, et je
+reprendrai ma mercuriale. Eh bien! qu'as-tu?
+
+--Tu devrais prendre mon fusil.
+
+--Quelle folie!
+
+--Tiens, écoute! dit Valentin.
+
+Un cri rauque et funèbre partit au-dessus de leurs têtes.
+
+--C'est un engoulevent, répondit Bénédict. Il est caché dans le tronc
+pourri de cet arbre. Veux-tu l'abattre? Je vais le faire partir.
+
+Il donna un coup de pied contre l'arbre. L'oiseau partit d'un vol oblique
+et silencieux. Valentin l'ajusta, mais il faisait trop sombre pour qu'il
+pût l'atteindre. L'engoulevent s'éloigna en répétant son cri sinistre.
+
+--Oiseau de malheur! dit le jeune homme, je t'ai manqué! n'est-ce pas
+celui-là que les paysans appellent _l'oiseau de la mort_?
+
+--Oui, dit Bénédict avec indifférence; ils prétendent qu'il chante sur la
+tête d'un homme une heure avant sa fin. Gare à nous! nous étions sous cet
+arbre quand il a chanté.
+
+Valentin haussa les épaules, comme s'il eût été honteux de ses puérilités.
+Cependant il pressa la main de son ami avec plus de vivacité que de
+coutume.
+
+--Reviens bientôt, lui dit-il.
+
+Et ils se séparèrent.
+
+Bénédict entra sans bruit et trouva Valentine à la porte de la maison.
+
+--J'ai de grandes nouvelles à vous apprendre, lui dit-elle; mais ne
+restons pas dans cette salle, la première personne venue pourrait nous y
+surprendre. Athénaïs me cède sa chambre pour une heure. Suivez-moi.
+
+Depuis le mariage de la jeune fermière, on avait arrangé et décoré, pour
+les nouveaux époux, une assez jolie chambre au rez-de-chaussée. Athénaïs
+l'avait offerte à son amie, et avait été attendre la fin de sa conférence
+dans la chambre que celle-ci occupait à l'étage supérieur.
+
+Valentine y conduisit Bénédict.
+
+Pierre Blutty et Georges Simonneau quittèrent, à peu près à la même heure,
+la métairie où ils avaient passé l'après-dîné. Tous deux suivaient en
+silence un chemin creux sur le bord de l'Indre.
+
+--Sacrebleu! Pierre, tu n'es pas un homme, dit Georges en s'arrêtant. On
+dirait que tu vas faire un crime. Tu ne dis rien, tu as été pâle et défait
+comme un linceul tout le jour, à peine si tu marches droit. Comment! c'est
+pour une femme que tu te laisses ainsi démoraliser?
+
+--Ce n'est plus tant l'amour que j'ai pour la femme, répondit Pierre d'une
+voix creuse et en s'arrêtant, que la haine que j'ai pour l'homme. Celle-là
+me fige le sang autour du cœur; et quand tu dis que je vais faire un
+crime, je crois que tu ne te trompes pas.
+
+--Ah ça, plaisantes-tu? dit Georges en s'arrêtant à son tour. Je me suis
+associé avec toi pour donner une _roulée_.
+
+--Une _roulée_ jusqu'à ce que mort s'ensuive, reprit l'autre d'un ton
+grave. Il y a assez longtemps que sa figure me fait souffrir. Il faut que
+l'un de nous deux cède la place à l'autre cette nuit.
+
+--Diable! c'est plus sérieux que je ne pensais. Qu'est-ce donc que tu
+tiens là en guise de bâton? Il fait si noir! Est-ce que tu t'es obstiné à
+emporter cette diable de fourche?
+
+--Peut-être!
+
+--Mais, dis donc, n'allons pas nous jeter dans une affaire qui nous
+mènerait aux assises, da! Cela ne m'amuserait pas, moi qui ai femme et
+enfants!
+
+--Si tu as peur, ne viens pas!
+
+--J'irai, mais pour t'empêcher de faire un mauvais coup.
+
+Ils se remirent en marche.
+
+--Écoutez, dit Valentine en tirant de son sein une lettre cachetée de
+noir; je suis bouleversée, et ce que je sens en moi me fait horreur de
+moi-même. Lisez; mais si votre cœur est aussi coupable que le mien,
+taisez-vous, car j'ai peur que la terre ne s'ouvre pour nous engloutir.
+
+Bénédict, effrayé, ouvrit la lettre; elle était de Franck, le valet de
+chambre de M. de Lansac. M. de Lansac venait d'être tué en duel.
+
+Le sentiment d'une joie cruelle et violente envahit toutes les facultés de
+Bénédict. Il se mit à marcher avec agitation dans la chambre pour dérober
+à Valentine une émotion qu'elle condamnait, mais dont elle-même ne pouvait
+se défendre. Ses efforts furent vains. Il s'élança vers elle, et, tombant
+à ses pieds, il la pressa contre sa poitrine dans un transport d'ivresse
+sauvage.
+
+--À quoi bon feindre un recueillement hypocrite? s'écria-t-il. Est-ce toi,
+est-ce Dieu que je pourrais tromper? N'est-ce pas Dieu qui règle nos
+destinées? N'est-ce pas lui qui te délivre de la chaîne honteuse de
+ce mariage? N'est-ce pas lui qui purge la terre de cet homme faux et
+stupide?...
+
+--Taisez-vous! dit Valentine en lui mettant ses mains sur la bouche.
+Voulez-vous donc attirer sur nous la vengeance du ciel? N'avons-nous pas
+assez offensé la vie de cet homme? faut-il l'insulter jusqu'après sa mort!
+Oh! taisez-vous, cela est un sacrilège. Dieu n'a peut-être permis cet
+événement que pour nous punir et nous rendre plus misérables encore.
+
+--Craintive et folle Valentine! que peut-il donc nous arriver maintenant?
+N'es-tu pas libre? L'avenir n'est-il pas à nous? Eh bien! n'insultons pas
+les morts, j'y consens. Bénissons, au contraire, la mémoire de cet homme
+qui s'est chargé d'aplanir entre nous les distances de rang et de fortune.
+Béni soit-il pour t'avoir faite pauvre et délaissée comme te voilà! car
+sans lui je n'aurais pu prétendre à toi. Ta richesse, ta considération,
+eussent été des obstacles que ma fierté n'eût pas voulu franchir...
+À présent tu m'appartiens, tu ne peux pas, tu ne dois pas m'échapper,
+Valentine; je suis ton époux, j'ai des droits sur toi. Ta conscience,
+ta religion, t'ordonnent de me prendre pour appui et pour vengeur. Oh!
+maintenant, qu'on vienne t'insulter dans mes bras, si on l'ose! Moi, je
+comprendrai mes devoirs; moi, je saurai la valeur du dépôt qui m'est
+confié; moi, je ne te quitterai pas; je veillerai sur toi avec amour! Que
+nous serons heureux! Vois donc comme Dieu est bon! comme, après les rudes
+épreuves, il nous envoie les biens dont nous étions avides! Te souviens-tu
+qu'un jour tu regrettais ici de n'être pas fermière, de ne pouvoir
+te soustraire à l'esclavage d'une vie opulente pour vivre en simple
+villageoise sous un toit de chaume? Eh bien, voilà ton vœu exaucé. Tu
+seras suzeraine dans la chamière du ravin; tu courras parmi les taillis
+avec ta chèvre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-même, tu dormiras
+sans crainte et sans souci sur le sein d'un paysan. Chère Valentine, que
+tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses! Que tu seras adorée
+et obéie dans ta nouvelle demeure! Tu n'auras qu'un serviteur et qu'un
+esclave, ce sera moi; mais j'aurai plus de zèle à moi seul que toute
+une livrée. Tous les ouvrages pénibles me concerneront; toi, tu n'auras
+d'autre soin que d'embellir ma vie et de dormir parmi les fleurs à mon
+côté.
+
+Et d'ailleurs nous serons riches. J'ai doublé déjà la valeur de mes terres;
+j'ai mille francs de rente! et toi, quand tu auras vendu ce qui te reste,
+tu en auras à peu près autant. Nous arrondirons notre propriété. Oh! ce
+sera une terre magnifique! Nous aurons ta bonne Catherine pour factotum.
+Nous aurons une vache et son veau, que sais-je?... Allons, réjouis-toi
+donc, fais donc des projets avec moi!...
+
+--Hélas! je suis accablée de tristesse, dit Valentine, et je n'ai pas la
+force de repousser vos rêves. Ah! parle-moi parle-moi encore de ce bonheur;
+ dis-moi qu'il ne peut nous fuir: je voudrais y croire.
+
+--Et pourquoi donc t'y refuser?
+
+--Je ne sais, dit-elle en mettant sa main sur sa poitrine, je sens là un
+poids qui m'étouffe. Le remords! Oh! oui, c est le remords! je n'ai pas
+mérité d'être heureuse, moi, je ne dois pas l'être. J'ai été coupable;
+j'ai trahi mes serments; j'ai oublié Dieu; Dieu me doit des châtiments, et
+non des récompenses.
+
+--Chasse ces noires idées. Pauvre Valentine! te laisseras-tu donc ainsi
+ronger et flétrir par le chagrin? En quoi donc as-tu été si criminelle?
+N'as-tu pas résisté assez longtemps? N'est-ce pas moi qui suis le
+coupable? N'as-tu pas expié ta faute par ta douleur?
+
+--Oh! oui, mes larmes auraient dû m'en laver! Mais, hélas! chaque jour
+m'enfonçait plus avant dans l'abîme; et qui sait si je n'y aurais pas
+croupi toute ma vie? Quel mérite aurai-je à présent? Comment réparerai-je
+le passé? Toi-même, pourras-tu m'aimer toujours? Auras-tu confiance en
+celle qui a trahi ses premiers serments?
+
+--Mais, Valentine, pense donc à tout ce qui devrait te servir d'excuse.
+Songe donc à ta position malheureuse et fausse. Rappelle-toi ce mari qui
+t'a poussée à ta perte avec préméditation, à cette mère qui a refusé de
+t'ouvrir ses bras dans le danger, à cette vieille femme qui n'a trouvé
+rien de mieux à te dire à son lit de mort que ces religieuses paroles:
+_Ma fille, prends un amant de ton rang_.
+
+--Ah! il est vrai, dit Valentine faisant un amer retour sur le passé, ils
+traitaient tous la vertu avec une incroyable légèreté. Moi seule, qu'ils
+accusaient, je concevais la grandeur de mes devoirs, et je voulais faire
+du mariage une obligation réciproque et sacrée. Mais ils riaient de ma
+simplicité; l'un me parlait d'argent, l'autre de dignité, un troisième de
+convenances. L'ambition ou le plaisir, c'était là toute la morale de leurs
+actions, tout le sens de leurs préceptes; ils m'invitaient à faillir et
+m'exhortaient à savoir seulement professer les dehors de la vertu. Si, au
+lieu d'être le fils d'un paysan, tu eusses été duc et pair, mon pauvre
+Bénédict, ils m'auraient portée en triomphe!
+
+--Sois-en sûre, et ne prends donc plus les menaces de leur sottise et leur
+méchanceté pour les reproches de ta conscience.
+
+Lorsque onze heures sonnèrent au _coucou_ de la ferme, Bénédict s'apprêta
+à quitter Valentine. Il avait réussi à la calmer, à l'enivrer d'espoir, à
+la faire sourire; mais au moment où il la pressa contre son cœur pour lui
+dire adieu, elle fut saisie d'une étrange terreur.
+
+--Et si j'allais te perdre! lui dit-elle en pâlissant. Nous avons prévu
+tout, hormis cela! Avant que tout ce bonheur se réalise, tu peux mourir,
+Bénédict!
+
+--Mourir! lui dit-il en la couvrant de baisers, est-ce qu'on meurt quand
+on s'aime ainsi?
+
+Elle lui ouvrit doucement la porte du verger, et l'embrassa encore sur le
+seuil.
+
+--Te souviens-tu, lui dit-il tout bas, que tu m'as donné ici ton premier
+baiser sur le front?...
+
+--À demain! lui répondit-elle.
+
+Elle avait à peine regagné sa chambre qu'un cri profond et terrible
+retentit dans le verger; ce fut le seul bruit; mais il fut horrible, et
+toute la maison l'entendit.
+
+En approchant de la ferme, Pierre Blutty avait vu de la lumière dans la
+chambre de sa femme, qu'il ne savait pas être occupée par Valentine. Il
+avait vu passer distinctement deux ombres sur le rideau, celle d'un homme
+et celle d'une femme; plus de doutes pour lui. En vain Simonneau avait
+voulu le calmer; désespérant d'y parvenir et craignant d'être inculpé dans
+une affaire criminelle, il avait pris le parti de s'éloigner. Blutty avait
+vu la porte s'entr'ouvrir, un rayon de lumière qui s'en échappait lui
+avait fait reconnaître Bénédict; une femme venait derrière lui, il ne put
+voir son visage parce que Bénédict le lui cacha en l'embrassant; mais ce
+ne pouvait être qu'Athénaïs. Le malheureux jaloux dressa alors sa fourche
+de fer au moment où Bénédict, voulant franchir la clôture du verger, monta
+sur le mur en pierres sèches à l'endroit qui portait encore les traces de
+son passage de la veille; il s'élança pour sauter et se jeta sur l'arme
+aiguë; les deux pointes s'enfoncèrent bien avant dans sa poitrine, et il
+tomba baigné dans son sang.
+
+À cette même place, deux ans auparavant, il avait soutenu Valentine dans
+ses bras la première fois qu'elle était venue furtivement à la ferme pour
+voir sa sœur.
+
+Une rumeur affreuse s'éleva dans la maison à la vue de ce crime; Blutty
+s'enfuit et s'alla remettre à la discrétion du procureur du roi. Il lui
+raconta franchement l'affaire: l'homme était son rival, il avait été
+assassiné dans le jardin du meurtrier; celui-ci pouvait se défendre en
+assurant qu'il l'avait pris pour un voleur. Aux yeux de la loi il devait
+être acquitté; aux yeux du magistrat auquel il confiait avec franchise la
+passion qui l'avait fait agir et le remords qui le déchirait, il trouva
+grâce. Il fût résulté des débats un horrible scandale pour la famille
+Lhéry, la plus nombreuse et la plus estimée du département. Il n'y eut
+point de poursuites contre Pierre Blutty.
+
+On apporta le cadavre dans la salle.
+
+Valentine recueillit encore un sourire, une parole d'amour et un regard
+vers le ciel. Il mourut sur son sein.
+
+Alors elle fut entraînée dans sa chambre par Lhéry, tandis que madame
+Lhéry emmenait de son côté Athénaïs évanouie.
+
+Louise, pâle, froide, et conservant toute sa raison, toutes ses facultés
+pour souffrir, resta seule auprès du cadavre.
+
+Au bout d'une heure Lhéry vint la rejoindre.
+
+--Votre sœur est bien mal, lui dit le vieillard consterné. Vous devriez
+aller la secourir. Je remplirai, moi, le triste devoir de rester ici.
+
+Louise ne répondit rien, et entra dans la chambre de Valentine.
+
+Lhéry l'avait déposée sur son lit. Elle avait la face verdâtre, ses yeux
+rouges et ardents ne versaient pas de larmes. Ses mains étaient raidies.
+autour de son cou; une sorte de râle convulsif s'exhalait de sa poitrine.
+
+Louise, pâle aussi, mais calme en apparence, prit un flambeau et se pencha
+vers sa sœur.
+
+Quand ces deux femmes se regardèrent, il y eut entre elles comme un
+magnétisme horrible. Le visage de Louise exprimait un mépris féroce, une
+haine glaciale; celui de Valentine, contracté par la terreur, cherchait
+vainement à fuir ce terrible examen, cette vengeresse apparition.
+
+--Ainsi, dit Louise en passant sa main furieuse dans les cheveux épars de
+Valentine, comme si elle eût voulu les arracher, c'est vous qui l'avez tué!
+
+--Oui, c'est moi! moi! moi! bégaya Valentine hébétée.
+
+--Cela devait arriver, dit Louise. Il l'a voulu; il s'est attaché à votre
+destinée, et vous l'ayez perdu! Eh bien! achevez votre tâche, prenez aussi
+ma vie; car ma vie, c'était la sienne, et moi je ne lui survivrai pas!
+Savez-vous quel double coup vous avez frappé? Non, vous ne vous flattiez
+pas d'avoir fait tant de mal! Eh bien! triomphez! Vous m'avez supplantée,
+vous m'avez rongé le cœur tous les jours de votre vie, et vous venez d'y
+enfoncer le couteau. C'est bien! Valentine, vous avez complété l'œuvre de
+votre race. Il était écrit que de votre famille sortiraient pour moi tous
+les maux. Vous avez été la fille de votre mère, la fille de votre père,
+qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang! C'est vous qui m'avez
+attirée dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un
+basilic, m'y avez fascinée et attachée afin d'y dévorer mes entrailles à
+votre aise. Ah! vous ne savez pas comme vous m'avez fait souffrir! Le
+succès a dû passer votre attente. Vous ne savez pas comme je l'aimais, cet
+homme qui est mort! mais vous lui aviez jeté un charme, et il ne voyait
+plus clair autour de lui. Oh! je l'aurais rendu heureux, moi! Je ne
+l'aurais pas torturé comme vous avez fait! Je lui aurais sacrifié une
+vaine gloire et d'orgueilleux principes. Je n'aurais pas fait de sa vie
+un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se
+serait pas flétrie sous mes caresses égoïstes! Je ne l'aurais pas condamné
+à dépérir rongé de chagrins et de privations. Ensuite je ne l'aurais
+pas attiré dans un piège pour le livrer à un assassin. Non! il serait
+aujourd'hui plein d'avenir et de vie, s'il eût voulu m'aimer! Soyez
+maudite, vous qui l'en avez empêché!
+
+En proférant ces imprécations, la malheureuse Louise s'affaiblit, et finit
+par tomber mourante aux pieds de sa sœur.
+
+Quand elle revint à la vie, elle ne se souvint plus de ce qu'elle avait
+dit. Elle soigna Valentine avec amour; elle l'accabla de caresses et
+de larmes. Mais elle ne put effacer l'affreuse impression que cette
+confession involontaire lui avait faite. Dans ses accès de fièvre,
+Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les
+terreurs de la démence.
+
+Elle mourut huit jours après. La religion versa quelque baume sur ses
+derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la
+terre au ciel.
+
+Louise avait tant souffert, que ses facultés, rompues au joug de la
+douleur, trempées au feu des passions dévorantes, avaient acquis une force
+surnaturelle. Elle résista à ce coup affreux, et vécut pour son fils.
+
+Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa méprise. Malgré la rudesse
+de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrètement.
+Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait à un
+reproche l'exaspérait, parce que le reproche s'élevait encore plus haut
+en lui-même. Il eut peu de relations avec sa famille durant l'année qui
+suivit son crime. Athénaïs faisait de vains efforts pour dissimuler
+l'effroi et l'éloignement qu'il lui inspirait. Madame Lhéry se cachait
+pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours où il devait y
+venir. Il chercha dans le vin une consolation à ses ennuis, et parvint à
+s'étourdir en s'enivrant tous les jours. Un soir il s'alla jeter dans la
+rivière, que la clarté blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin
+sablé. Les paysans remarquèrent, comme une juste punition du ciel, que sa
+mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an après celle de
+Bénédict.
+
+Plusieurs années après, on vit bien du changement dans le pays. Athénaïs,
+héritière de deux cent mille francs légués par son parrain le maître de
+forges, acheta le château de Raimbault et les terres qui l'environnaient.
+M. Lhéry, poussé par sa femme à cet acte de vanité, vendit ses propriétés,
+ou plutôt les troqua (les malins du pays disent avec perte) contre les
+autres terres de Raimbault. Les bons fermiers s'installèrent donc dans
+l'opulente demeure de leurs anciens seigneurs, et la jeune veuve put
+satisfaire enfin ces goûts de luxe qu'on lui avait inspirés dès l'enfance.
+
+
+
+
+XXXIX.
+
+
+Louise, qui avait été achever à Paris l'éducation de son fils, fut invitée
+alors à venir se fixer auprès de ses fidèles amis. Valentin venait d'être
+reçu médecin. On l'engageait à se fixer dans le pays, où M. Faure, devenu
+trop vieux pour exercer, lui léguait avec empressement sa clientèle.
+
+Louise et son fils revinrent donc, et trouvèrent chez cette honnête
+famille l'accueil le plus sincère et le plus tendre. Ce fut une triste
+consolation pour eux que d'habiter le pavillon. Pendant cette longue
+absence, le jeune Valentin était devenu un homme; sa beauté, son
+instruction, sa modestie, ses nobles qualités, lui gagnaient l'estime
+et l'affection des plus récalcitrants sur l'article de la naissance.
+Cependant il portait bien légitimement le nom de Raimbault. Madame Lhéry
+ne l'oubliait pas, et disait tout bas à son mari que c'était peu d'être
+propriétaire si l'on n'était seigneur; ce qui signifiait, en d'autres
+termes, qu'il ne manquait plus à leur fille que le nom de leurs anciens
+maîtres. M. Lhéry trouvait le jeune médecin bien jeune.
+
+--Eh! disait la mère Lhéry, notre Athénaïs l'est bien aussi. Est-ce que
+nous ne sommes pas de _la même âge_, toi et moi? Est-ce que nous en avons
+été moins heureux pour ça?
+
+Le père Lhéry était plus positif que sa femme; il disait que _l'argent
+attire l'argent_; que sa fille était un assez beau parti pour prétendre
+non-seulement à un noble, mais encore à un riche propriétaire. Il fallut
+céder, car l'ancienne inclination de madame Blutty se réveilla avec une
+intensité nouvelle en retrouvant son _jeune écolier_ si grand et si
+perfectionné. Louise hésita; Valentin, partagé entre son amour et sa
+fierté, se laissa pourtant convaincre par les brûlants regards de la belle
+veuve. Athénaïs devint sa femme.
+
+Elle ne put pas résister à la démangeaison de se faire annoncer dans
+les salons aristocratiques des environs sous le titre de comtesse de
+Raimbault. Les voisins en firent des gorges chaudes, les uns par mépris,
+les autres par envie. La vraie comtesse de Raimbault intenta à la nouvelle
+un procès pour ce fait; mais elle mourut, et personne ne songea plus à
+réclamer. Athénaïs était bonne, elle fut heureuse; son mari, doué de
+l'excellent caractère et de la haute raison de Valentine, l'a facilement
+dominée et corrigée doucement de beaucoup de ses travers. Ceux qui lui
+restent la rendent piquante et la font aimer comme le feraient des
+qualités, tant elle les reconnaît avec franchise.
+
+La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses vanités et ses
+ridicules; cependant nul pauvre n'est rebuté à la porte du château, nul
+voisin n'y réclame vainement un service; on en rit par jalousie plutôt que
+par pitié. Si quelque ancien compagnon du vieux Lhéry lui adresse parfois
+une lourde épigramme sur son changement de fortune, Lhéry s'en console
+en voyant que la moindre avance de sa part est reçue avec orgueil et
+reconnaissance.
+
+Louise se repose auprès de sa nouvelle famille de la triste carrière
+qu'elle a fournie. L'âge des passions a fui derrière elle; une teinte de
+mélancolie religieuse s'est répandue sur ses pensées de chaque jour. Sa
+plus grande joie est d'élever sa petite-fille blonde et blanche, qui
+perpétue le nom bien-aimé de Valentine, et qui rappelle à sa très-jeune
+grand'mère les premières années de cette sœur chérie. En passant devant
+le cimetière du village, le voyageur a vu souvent le bel enfant jouer aux
+pieds de Louise, et cueillir des primevères qui croissent sur la double
+tombe de Valentine et de Bénédict.
+
+FIN DE VALENTINE.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Valentine, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALENTINE ***
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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new file mode 100644
index 0000000..16b4dfa
--- /dev/null
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new file mode 100644
index 0000000..aee466f
--- /dev/null
+++ b/17251-8.txt
@@ -0,0 +1,10675 @@
+The Project Gutenberg EBook of Valentine, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Valentine
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: December 8, 2005 [EBook #17251]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALENTINE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+LIBRAIRIE BLANCHARD
+rue RICHELIEU, 78
+
+ÉDITION J. HETZEL
+
+LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie
+5, RUE DU PONT-De-LODI
+
+
+1832
+
+
+
+
+VALENTINE
+
+par
+
+George SAND
+
+
+
+
+NOTICE
+
+
+_Valentine_ est le second roman que j'aie publié, après _Indiana_, qui eut
+un succès littéraire auquel j'étais loin de m'attendre; je retournais dans
+le Berri en 1832, et je me plus à peindre la nature que j'avais sous les
+yeux depuis mon enfance. Dès ces jours-là, j'avais éprouvé le besoin de
+la décrire; mais, par un phénomène qui accompagne toutes les émotions
+profondes, dans l'ordre moral comme dans l'ordre intellectuel, c'est ce
+qu'on désire le plus manifester, qu'on ose le moins aborder en public. Ce
+pauvre coin du Berri, cette Vallée-Noire si inconnue, ce paysage sans
+grandeur, sans éclat, qu'il faut chercher pour le trouver, et chérir pour
+l'admirer, c'était le sanctuaire de mes premières, de mes longues, de mes
+continuelles rêveries. Il y avait vingt-deux ans que je vivais dans ces
+arbres mutilés, dans ces chemins raboteux, le long de ces buissons
+incultes, au bord de ces ruisseaux dont les rives ne sont praticables
+qu'aux enfants et aux troupeaux. Tout cela n'avait de charmes que pour
+moi, et ne méritait pas d'être révélé aux indifférents. Pourquoi trahir
+l'_incognito_ de cette contrée modeste qu'aucun grand souvenir historique,
+qu'aucun grand site pittoresque, ne signalent à l'intérêt ou à la
+curiosité? Il me semblait que la Vallée-Noire c'était moi-même, c'était
+le cadre, le vêtement de ma propre existence, et il y avait si loin de là
+à une toilette brillante et faite pour attirer les regards! Si j'avais
+compté sur le retentissement de mes oeuvres, je crois que j'eusse voilé
+avec jalousie ce paysage comme un sanctuaire, où, seul jusque-là,
+peut-être, j'avais promené une pensée d'artiste, une rêverie de poète;
+mais je n'y comptais pas, je n'y pensais même pas du tout. J étais obligé
+d'écrire et j'écrivais. Je me laissais entraîner au charme secret répandu
+dans l'air presque natal dont j'étais enveloppé. La partie descriptive de
+mon roman fut goûtée. La fable souleva des critiques assez vives sur la
+prétendue doctrine anti-matrimoniale que j'avais déjà proclamée, disait-on,
+dans _Indiana_. Dans l'un et l'autre roman j'avais montré les dangers et
+les douleurs des unions mal assorties. Il paraît que, croyant faire de la
+prose, j'avais fait du saint-simonisme sans le savoir. Je n'en étais pas
+alors à réfléchir sur les misères sociales. J'étais encore trop jeune
+pour voir et constater autre chose que des faits. J'en serais peut-être
+toujours resté là, grâce à mon indolence naturelle et à cet amour des
+choses extérieures qui est le bonheur et l'infirmité des artistes, si
+l'on ne m'eût poussé, par des critiques un peu pédantesques, à réfléchir
+davantage et à m'inquiéter des causes premières, dont je n'avais jusque-là
+saisi que les effets. Mais on m'accusa si aigrement de vouloir faire
+l'esprit fort et le philosophe, que je me posai un jour cette question:
+«Voyons donc ce que c'est que la philosophie!»
+
+GEORGE SAND.
+
+Paris, 27 mars 1832.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+I.
+
+
+La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays
+singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la
+direction de Paris à Clermont étant bordée des terres les plus habitées,
+il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui
+l'avoisinent. Mais à celui qui, cherchant l'ombre et le silence,
+s'enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent
+sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes
+paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, des
+massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave et pastorale. En vain
+chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoise et
+de moellons. À peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière
+le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume; et s'il
+apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d'une petite église,
+au bout de quelques pas il découvrirait un campanile de tuiles rongées
+par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et
+de leurs chenevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux,
+un cimetière d'un arpent carré fermé par une haie vive, quatre ormeaux
+en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le
+pays.
+
+Rien n'égale le repos de ces campagnes ignorées. Là n'ont pénétré ni le
+luxe, ni les arts, ni la manie savante des recherches, ni le monstre à
+cent bras qu'on appelle industrie. Les révolutions s'y sont à peine fait
+sentir, et la dernière guerre dont le sol garde une imperceptible trace
+est celle des huguenots contre les catholiques; encore la tradition en est
+restée si incertaine et si pâle que, si vous interrogiez les habitants,
+ils vous répondraient que ces choses se sont passées il y a au moins deux
+mille ans; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, c'est
+l'insouciance en matière d'antiquités. Vous pouvez parcourir ses domaines,
+prier devant ses saints, boire à ses puits, sans jamais courir le risque
+d'entendre la chronique féodale obligée, ou la légende miraculeuse de
+rigueur. Le caractère grave et silencieux du paysan n'est pas un des
+moindres charmes de cette contrée. Rien ne l'étonne, rien ne l'attire.
+Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la
+tête, et si vous lui demandez le chemin d'une ville ou d'une ferme, toute
+sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous
+prouver qu'il n'est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berri ne
+conçoit pas qu'on marche sans bien savoir où l'on va. À peine son chien
+daignera-t-il aboyer après vous; ses enfants se cacheront derrière la haie
+pour échapper à vos regards ou à vos questions, et le plus petit d'entre
+eux, s'il n'a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur
+dans le fossé en criant de toutes ses forces. Mais la figure la plus
+impassible sera celle d'un grand boeuf blanc, doyen inévitable de tous les
+pâturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera
+tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des
+taureaux effarouchés.
+
+À part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce
+pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés
+aromatiques.
+
+Une partie de terrain comprise entre deux petites rivières est
+particulièrement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa
+végétation, qui lui ont fait donner le nom de _Vallée-Noire_. Elle n'est
+peuplée que de chaumières éparses et de quelques fermes d'un bon revenu.
+Celle qu'on appelle _Grangeneuve_ est fort considérable; mais la
+simplicité de son aspect n'offre rien qui altère celle du paysage. Une
+avenue d'érables y conduit, et, tout au pied des bâtiments rustiques,
+l'Indre, qui n'est dans cet endroit qu'un joli ruisseau, se promène
+doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie.
+
+Le 1er mai est pour les habitants de la Vallée-Noire un jour de
+déplacement et de fête. À l'extrémité du vallon, c'est-à-dire à deux
+lieues environ de la partie centrale où est situé Grangeneuve, se tient
+une de ces fêtes champêtres qui, en tous pays, attirent et réunissent tous
+les habitants des environs, depuis le sous-préfet du département jusqu'à
+la jolie grisette qui a plissé, la veille, le jabot administratif; depuis
+la noble châtelaine jusqu'au petit _pâtour_ (c'est le mot du pays) qui
+nourrit sa chèvre et son mouton aux dépens des haies seigneuriales. Tout
+cela mange sur l'herbe, danse sur l'herbe, avec plus ou moins d'appétit,
+plus ou moins de plaisir; tout cela vient pour se montrer en calèche ou
+sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d'Italie, en sabots de
+bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe
+de droguet. C'est un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute
+et basse justice pour la beauté, quand, à la lumière inévitable du plein
+soleil, les grâces un peu problématiques des salons sont appelées au
+concours vis-à-vis des fraîches santés, des éclatantes jeunesses du
+village; alors que l'aréopage masculin est composé de juges de tout rang,
+et que les parties sont en présence au son du violon, à travers la
+poussière, sous le feu des regards. Bien des triomphes équitables,
+bien des réparations méritées, bien des jugements longtemps en litige,
+signalent dans les annales de la coquetterie le jour de la fête champêtre,
+et le 1er mai était là, comme partout, un grand sujet de rivalité secrète
+entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanchées de la
+Vallée-Noire.
+
+Mais ce fut à Grangeneuve que s'organisa dès le matin le plus redoutable
+arsenal de cette séduction naïve. C'était dans une grande chambre basse,
+éclairée par des croisées à petit vitrage; les murs étaient revêtus d'un
+panier assez éclatant de couleur, qui jurait avec les solives noircies du
+plafond, les portes en plein chêne et le bahut grossier. Dans ce local
+imparfaitement décoré, où d'assez beaux meubles modernes faisaient
+ressortir la rusticité classique de sa première condition, une belle fille
+de seize ans, debout devant le cadre doré et découpé d'une vieille glace
+qui semblait se pencher vers elle pour l'admirer, mettait la dernière main
+à une toilette plus riche qu'élégante. Mais Athénaïs, l'héritière unique
+du bon fermier, était si jeune, si rose, si réjouissante à voir, qu'elle
+semblait encore gracieuse et naturelle dans ses atours d'emprunt. Tandis
+qu'elle arrangeait les plis de sa robe de tulle, madame sa mère, accroupie
+devant la porte, et les manches retroussées jusqu'au coude, préparait,
+dans un grand chaudron, je ne sais quelle mixture d'eau et de son, autour
+de laquelle une demi-brigade de canards se tenait en bon ordre dans une
+attentive extase. Un rayon de soleil vif et joyeux entrait par cette porte
+ouverte, et venait tomber sur la jeune fille parée, vermeille et mignonne,
+si différente de sa mère, replète, hâlée, vêtue de bure.
+
+À l'autre bout de la chambre, un jeune homme habillé de noir, assis
+négligemment sur un canapé, contemplait Athénaïs en silence. Mais son
+visage n'exprimait pas cette joie expansive, enfantine, que trahissaient
+tous les mouvements de la jeune fille. Parfois même une légère expression
+d'ironie et de pitié semblait animer sa bouche grande, mince et mobile.
+
+M. Lhéry, ou plutôt le père Lhéry, comme l'appelaient encore par habitude
+les paysans dont il avait été longtemps l'égal et le compagnon, chauffait
+paisiblement ses tibias chaussés de bas blancs, au feu de javelles qui
+brûlait en toutes saisons dans la cheminée, selon l'usage des campagnes.
+C'était un brave homme encore vert, qui portait des culottes rayées,
+un grand gilet à fleurs, une veste longue et une queue. La queue est un
+vestige précieux des temps passés, qui s'efface chaque jour de plus en
+plus du sol de la France. Le Berri ayant moins souffert que toute autre
+province des envahissements de la civilisation, cette coiffure y règne
+encore sur quelques habitués fidèles, dans la classe des cultivateurs
+demi-bourgeois, demi-rustres. C'était, dans leur jeunesse, le premier pas
+vers les habitudes aristocratiques, et ils croiraient déroger aujourd'hui
+s'ils privaient leur chef de cette distinction sociale. M. Lhéry avait
+défendu la sienne contre les attaques ironiques de sa fille, et c'était
+peut-être, dans toute la vie d'Athénaïs, la seule de ses volontés à
+laquelle ce père tendre n'eût pas acquiescé.
+
+--Allons donc, maman! dit Athénaïs en arrangeant la boucle d'or de sa
+ceinture de moire, as-tu fini de donner à manger à tes canards? Tu n'es
+pas encore habillée? Nous ne partirons jamais!
+
+--Patience, patience, petite! dit la mère Lhéry en distribuant avec une
+noble impartialité la pâture à ses volatiles; pendant le temps qu'on
+mettra _Mignon_ à la patache, j'aurai tout celui de m'arranger. Ah! dame!
+il ne m'en faut pas tant qu'à toi, ma fille! Je ne suis plus jeune; et,
+quand je l'étais, je n'avais pas comme toi le loisir et le moyen de me
+faire belle. Je ne passais pas deux heures à ma toilette, da!
+
+--Est-ce que c'est un reproche que vous me faites? dit Athénaïs d'un air
+boudeur.
+
+--Non, ma fille, non, répondit la vieille. Amuse-toi, fais-toi _brave_,
+mon enfant; tu as de la fortune, profite du travail de tes parents. Nous
+sommes trop vieux à présent pour en jouir, nous autres... Et puis, quand
+on a pris l'habitude d'être gueux, on ne s'en défait plus. Moi qui
+pourrais me faire servir pour mon argent, ça m'est impossible; c'est plus
+fort que moi, il faut toujours que tout soit fait par moi-même dans la
+maison. Mais toi, fais la dame, ma fille; tu as été élevée pour ça: c'est
+l'intention de ton père; tu n'es pas pour le nez d'un valet de charrue, et
+le mari que tu auras sera bien aise de te trouver la main blanche, hein?
+
+Madame Lhéry, en achevant d'essuyer son chaudron et de débiter ce discours
+plus affectueux que sensé, fit une grimace au jeune homme en manière de
+sourire. Celui-ci affecta de n'y pas faire attention, et le père Lhéry,
+qui contemplait les boucles de ses souliers dans cet état de béate
+stupidité si doux au paysan qui se repose, leva ses yeux à demi fermés
+vers son futur gendre, comme pour jouir de sa satisfaction. Mais le futur
+gendre, pour échapper à ces prévenances muettes, se leva, changea de place,
+et dit enfin à madame Lhéry:
+
+«Ma tante, voulez-vous que j'aille préparer la voiture?
+
+--Va, mon enfant, va si tu veux. Je ne te ferai pas attendre,» répondit la
+bonne femme.
+
+Le neveu allait sortir quand une cinquième personne entra, qui, par son
+air et son costume, contrastait singulièrement avec les habitants de la
+ferme.
+
+
+
+
+II.
+
+
+C'était une femme petite et mince qui, au premier abord, semblait âgée de
+vingt-cinq ans; mais, en la voyant de près, on pouvait lui en accorder
+trente sans craindre d'être trop libéral envers elle. Sa taille fluette et
+bien prise avait encore la grâce de la jeunesse; mais son visage, à la
+fois noble et joli, portait les traces du chagrin, qui flétrit encore
+plus que les années. Sa mise négligée, ses cheveux plats, son air calme,
+témoignaient assez l'intention de ne point aller à la fête. Mais dans la
+petitesse de sa pantoufle, dans l'arrangement décent et gracieux de sa
+robe grise, dans la blancheur de son cou, dans sa démarche souple et
+mesurée, il y avait plus d'aristocratie véritable que dans tous les joyaux
+d'Athénaïs. Pourtant cette personne si imposante, devant laquelle toutes
+les autres se levèrent avec respect, ne portait pas d'autre nom, chez ses
+hôtes de la ferme, que celui de mademoiselle Louise.
+
+Elle tendit une main affectueuse à madame Lhéry, baisa sa fille au front,
+et adressa un sourire d'amitié au jeune homme.
+
+--Eh bien! lui dit le père Lhéry, avez-vous été vous promener bien loin ce
+matin, ma chère demoiselle?
+
+--En vérité, devinez jusqu'où j'ai osé aller! répondit mademoiselle Louise
+en s'asseyant près de lui familièrement.
+
+--Pas jusqu'au château, je pense? dit vivement le neveu.
+
+--Précisément jusqu'au château, Bénédict, répondit-elle.
+
+--Quelle imprudence! s'écria Athénaïs, qui oublia un instant de crêper
+les boucles de ses cheveux pour s'approcher avec curiosité.
+
+--Pourquoi? répliqua Louise; ne m'avez-vous pas dit que tous les
+domestiques étaient renouvelés sauf la pauvre nourrice? Et bien
+certainement, si j'eusse rencontré celle-là, elle ne m'eût pas trahie.
+
+--Mais enfin vous pouviez rencontrer madame...
+
+--À six heures du matin? _madame_ est dans son lit jusqu'à midi.
+
+--Vous vous êtes donc levée avant le jour? dit Bénédict. Il m'a semblé en
+effet vous entendre ouvrir la porte du jardin.
+
+--Mais _mademoiselle!_ dit madame Lhéry, on la dit fort matinale, fort
+active. Si vous l'eussiez rencontrée, celle-là?
+
+--Ah! que je l'aurais voulu! dit Louise avec chaleur; je n'aurai pas de
+repos que je n'aie vu ses traits, entendu le son de sa voix... Vous la
+connaissez; vous, Athénaïs; dites-moi donc encore qu'elle est jolie,
+qu'elle est bonne, qu'elle ressemble à son père...
+
+--Il y a quelqu'un ici à qui elle ressemble bien davantage, dit Athénaïs
+en regardant Louise; c'est dire qu'elle est bonne et jolie!
+
+La figure de Bénédict s'éclaircit, et ses regards se portèrent avec
+bienveillance sur sa fiancée.
+
+--Mais écoutez, dit Athénaïs à Louise, si vous voulez tant voir
+mademoiselle Valentine, il faut venir à la fête avec nous; vous vous
+tiendrez cachée dans la maison de notre cousine Simone, sur la place, et
+de là vous verrez certainement ces dames; car mademoiselle Valentine m'a
+assuré qu'elles y viendraient.
+
+--Ma chère belle, cela est impossible, répondit Louise; je ne descendrais
+pas de la carriole sans être reconnue ou devinée. D'ailleurs, il n'y a
+qu'une personne de cette famille que je désire voir; la présence des
+autres gâterait le plaisir que je m'en promets. Mais c'est assez parler de
+mes projets, parlons des vôtres, Athénaïs. Il me semble que vous voulez
+écraser tout le pays par un tel luxe de fraîcheur et de beauté!
+
+La jeune fermière rougit de plaisir, et embrassa Louise avec une vivacité
+qui prouvait assez la satisfaction naïve qu'elle éprouvait d'être admirée.
+
+--Je vais chercher mon chapeau, dit-elle; vous m'aiderez à le poser,
+n'est-ce pas?
+
+Et elle monta vivement un escalier de bois qui conduisait à sa chambre.
+
+Pendant ce temps, la mère Lhéry sortit par une autre porte pour aller
+changer de costume; son mari prit une fourche et alla donner ses
+instructions au bouvier pour le régime de la journée.
+
+Alors, Bénédict, resté seul avec Louise, se rapprocha d'elle, et parlant à
+demi-voix:
+
+--Vous gâtez Athénaïs comme les autres! lui dit-il. Vous êtes la seule ici
+qui auriez le droit de lui adresser quelques observations, et vous ne
+daignez pas le faire...
+
+--Qu'avez-vous donc encore à reprocher à cette pauvre enfant? répondit
+Louise étonnée. Ô Bénédict! vous êtes bien difficile!
+
+--Voilà ce qu'ils me disent tous, et vous aussi, Madame, vous qui pourriez
+si bien comprendre ce que je souffre du caractère et des ridicules de
+cette jeune personne!
+
+--Des ridicules? répéta Louise. Est-ce que vous ne seriez pas amoureux
+d'elle?
+
+Bénédict ne répondit rien, et après un instant de trouble et de silence:
+
+--Convenez, lui dit-il, que sa toilette est extravagante aujourd'hui.
+Aller danser au soleil et à la poussière avec une robe de bal, des
+souliers de satin, un cachemire et des plumes! Outre que cette parure est
+hors de place, je la trouve du plus mauvais goût. À son âge, une jeune
+personne devrait chérir la simplicité et savoir s'embellir à peu de frais.
+
+--Est-ce la faute d'Athénaïs si on l'a élevée ainsi? Que vous vous
+attachez à peu de chose! Occupez-vous plutôt de lui plaire et de prendre
+de l'empire sur son esprit et sur son coeur; alors soyez sûr que vos
+désirs seront des lois pour elle. Mais vous ne songez qu'à la froisser
+et à la contredire, elle si choyée, si souveraine dans sa famille!
+Souvenez-vous donc combien son coeur est bon et sensible...
+
+--Son coeur, son coeur! sans doute elle a un bon coeur; mais son esprit
+est si borné! c'est une bonté toute native, toute végétale, à la manière
+des légumes qui croissent bien ou mal sans en savoir la cause. Que sa
+coquetterie me déplaît! Il me faudra lui donner le bras, la promener,
+la montrer à cette fête, entendre la sotte admiration des uns, le sot
+dénigrement des autres! Quel ennui! Je voudrais en être déjà revenu!
+
+--Quel singulier caractère! Savez-vous, Bénédict, que je ne vous comprends
+pas? Combien d'autres à votre place s'enorgueilliraient de se montrer
+en public avec la plus jolie fille et la plus riche héritière de nos
+campagnes, d'exciter l'envie de vingt rivaux éconduits, de pouvoir se dire
+son fiancé! Au lieu de cela, vous ne vous attachez qu'à la critique amère
+de quelques légers défauts, communs à toutes les jeunes personnes de
+cette classe, dont l'éducation ne s'est pas trouvée en rapport avec la
+naissance. Vous lui faites un crime de subir les conséquences de la vanité
+de ses parents; vanité bien innocente après tout, et dont vous devriez
+vous plaindre moins que personne.
+
+--Je le sais, répondit-il vivement, je sais tout ce que vous allez me
+dire. Ils ne me devaient rien, ils m'ont tout donné. Ils m'ont pris, moi,
+fils de leur frère, fils d'un paysan comme eux, mais d'un paysan pauvre,
+moi orphelin, moi indigent. Ils m'ont recueilli, adopté, et au lieu de me
+mettre à la charrue, comme l'ordre social semblait m'y destiner, ils m'ont
+envoyé à Paris, à leurs frais; ils m'ont fait faire des études, ils m'ont
+métamorphosé en bourgeois, en étudiant, en bel esprit, et ils me destinent
+encore leur fille, leur fille riche, vaniteuse et belle. Ils me la
+réservent, ils me l'offrent! Oh! sans doute, ils m'ont aimé beaucoup, ces
+parents au coeur simple et prodigue! mais leur aveugle tendresse s'est
+trompée, et tout le bien qu'ils ont voulu me faire s'est changé en mal...
+Maudite soit la manie de prétendre plus haut qu'on ne peut atteindre!
+
+Bénédict frappa du pied; Louise le regarda d'un air triste et sévère.
+
+--Est-ce là le langage que vous teniez hier, au retour de la chasse, à ce
+jeune noble, ignorant et borné, qui niait les bienfaits de l'éducation
+et voulait arrêter les progrès des classes inférieures de la société?
+Que de bonnes choses n'avez-vous pas trouvé à lui dire pour défendre
+la propagation des lumières et la liberté pour tous de croître et de
+parvenir! Bénédict, votre esprit changeant, irrésolu, chagrin, cet esprit
+qui examine et déprécie tout, m'étonne et m'afflige. J'ai peur que chez
+vous le bon grain ne se change en ivraie, j'ai peur que vous ne soyez
+beaucoup au-dessous de votre éducation, ou beaucoup au-dessus, ce qui ne
+serait pas un moindre malheur.
+
+--Louise, Louise! dit Bénédict d'une voix altérée, en saisissant la main
+de la jeune femme.
+
+Il la regarda fixement et avec des yeux humides; Louise rougit et détourna
+les siens d'un air mécontent. Bénédict laissa tomber sa main et se mit à
+marcher avec agitation, avec humeur; puis il se rapprocha d'elle et fit un
+effort pour redevenir calme.
+
+--C'est vous qui êtes trop indulgente, dit-il. Vous avez vécu plus que moi,
+et pourtant je vous crois beaucoup plus jeune. Vous avez l'expérience de
+vos sentiments, qui sont grands et généreux, mais vous n'avez pas étudié
+le coeur des autres, vous n'en soupçonnez pas la laideur et les petitesses;
+vous n'attachez aucune importance aux imperfections d'autrui, vous ne les
+voyez pas peut-être!... Ah! Mademoiselle! Mademoiselle! vous êtes un guide
+bien indulgent et bien dangereux...
+
+--Voilà de singuliers reproches, dit Louise avec une gaieté forcée. De qui
+me suis-je élue le mentor ici? Ne vous ai-je pas toujours dit au contraire
+que je n'étais pas plus propre à diriger les autres que moi-même? Je
+manque d'expérience, dites-vous!... Oh! je ne me plains pas de cela,
+moi!...
+
+Deux larmes coulèrent le long des joues de Louise. Il se fit un instant
+de silence pendant lequel Bénédict se rapprocha encore, et se tint ému et
+tremblant auprès d'elle. Puis Louise reprit en cherchant à cacher sa
+tristesse:
+
+--Mais vous avez raison, j'ai trop vécu en moi-même pour observer les
+autres à fond. J'ai trop perdu de temps à souffrir; ma vie a été mal
+employée.
+
+Louise s'aperçut que Bénédict pleurait. Elle craignait l'impétueuse
+sensibilité de ce jeune homme, et, lui montrant la cour, elle lui fit
+signe d'aller aider son oncle qui attelait lui-même à la patache un gros
+bidet poitevin; mais Bénédict ne s'aperçut pas de son intention.
+
+--Louise! lui dit-il avec ardeur; puis il répéta: Louise! d'un ton plus
+bas.--C'est un joli nom, dit-il, un nom si simple, si doux! et c'est vous
+qui le portez! au lieu que ma cousine, si bien faite pour traire les
+vaches et garder les moutons, s'appelle Athénaïs! J'ai une autre cousine
+qui s'appelle Zoraïde, et qui vient de nommer son marmot Adhémar! Les
+nobles ont bien raison de mépriser nos ridicules; ils sont amers! ne
+trouvez-vous pas? Voici un rouet, le rouet de ma bonne tante; qui est-ce
+qui le charge de laine? qui le fait tourner patiemment en son absence?...
+Ce n'est pas Athénaïs... Oh non!... elle croirait s'être dégradée si elle
+avait jamais touché un fuseau; elle craindrait de redescendre à l'état
+d'où elle est sortie si elle savait faire un ouvrage utile. Non, non, elle
+sait broder, jouer de la guitare, peindre des fleurs, danser; mais vous
+savez filer, Mademoiselle, vous née dans l'opulence; vous êtes douce,
+humble et laborieuse... J'entends marcher là-haut. C'est elle qui revient;
+elle s'était oubliée devant son miroir sans doute!...
+
+--Bénédict! allez donc chercher votre chapeau, cria Athénaïs du haut de
+l'escalier.
+
+--Allez donc! dit Louise à voix basse en voyant que Bénédict ne se
+dérangeait pas.
+
+--Maudite soit la fête! répondit-il sur le même ton. Je vais partir, soit!
+mais dès que j'aurai déposé ma belle cousine sur la pelouse, j'aurai soin
+d'avoir un pied foulé et de revenir à la ferme... Y serez-vous,
+mademoiselle Louise?
+
+--Non, Monsieur, je n'y serai pas, répondit-elle avec sécheresse.
+
+Bénédict devint rouge de dépit. Il se prépara à sortir. Madame Lhéry
+reparut avec une toilette moins somptueuse, mais encore plus ridicule
+que celle de sa fille. Le satin et la dentelle faisaient admirablement
+ressortir son teint cuivré par le soleil, ses traits prononcés et sa
+démarche roturière. Athénaïs passa un quart d'heure à s'arranger avec
+humeur dans le fond de la carriole, reprochant à sa mère de froisser ses
+manches en occupant trop d'espace à côté d'elle, et regrettant, dans son
+coeur, que la folie de ses parents n'eût pas encore été poussée jusqu'à
+se procurer une calèche.
+
+Le père Lhéry mit son chapeau sur ses genoux afin de ne pas l'exposer aux
+cahots de la voiture en le gardant sur sa tête. Bénédict monta sur la
+banquette de devant, et, en prenant les rênes, osa jeter un dernier regard
+sur Louise; mais il rencontra tant de froideur et de sévérité dans le sien
+qu'il baissa les yeux, se mordit les lèvres, et fouetta le cheval avec
+colère. _Mignon_ partit au galop, et, coupant les profondes ornières du
+chemin, il imprima à la carriole de violentes secousses, funestes aux
+chapeaux des deux _dames_ et à l'humeur d'Athénaïs.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Mais au bout de quelques pas, le bidet, naturellement peu taillé pour la
+course, se ralentit; l'humeur irascible de Bénédict se calma et fit place
+à la honte et aux remords, et M. Lhéry s'endormit profondément.
+
+Ils suivaient un de ces petits chemins verts qu'on appelle, en langage
+villageois, _traînes_; chemin si étroit que l'étroite voiture touchait de
+chaque côté les branches des arbres qui le bordaient, et qu'Athénaïs put
+se cueillir un gros bouquet d'aubépine en passant son bras, couvert d'un
+gant blanc, par la lucarne latérale de la carriole. Rien ne saurait
+exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui
+s'en vont serpentant capricieusement sous leurs perpétuels berceaux de
+feuillage, découvrant à chaque détour une nouvelle profondeur toujours
+plus mystérieuse et plus verte. Quand le soleil de midi embrase, jusqu'à
+la tige, l'herbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes
+bruissent avec force et que la caille _glousse_ avec amour dans les
+sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes.
+Vous y pouvez marcher une heure sans entendre d'autre bruit que le vol
+d'un merle effarouché à votre approche, ou le saut d'une petite grenouille
+verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans son hamac de joncs
+entrelacés. Ce fossé lui-même renferme tout un monde d'habitants, toute
+une forêt de végétations; son eau limpide court sans bruit en s'épurant
+sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et
+d'hépatiques; les fontinales, les longues herbes appelées _rubans d'eau_,
+les mousses aquatiques pendantes et chevelues, tremblent incessamment dans
+ses petits remous silencieux; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable
+d'un air à la fois espiègle et peureux; la clématite et le chèvrefeuille
+l'ombragent de berceaux où le rossignol cache son nid. Au printemps ce ne
+sont que fleurs et parfums; à l'automne, les prunelles violettes couvrent
+ces rameaux qui, en avril, blanchirent les premiers; la senelle rouge,
+dont les grives sont friandes, remplace la fleur d'aubépine, et les ronces,
+toutes chargées des flocons de laine qu'y ont laissés les brebis en
+passant, s'empourprent de petites mûres sauvages d'une agréable saveur.
+
+Bénédict, laissant flotter les guides du paisible coursier, tomba dans une
+rêverie profonde. Ce jeune homme était d'un caractère étrange; ceux qui
+l'entouraient, faute de pouvoir le comparer à un autre de même trempe, le
+considéraient comme absolument hors de la ligne commune. La plupart le
+méprisaient comme un être incapable d'exécuter rien d'utile et de solide;
+et, s'ils ne lui témoignaient pas le peu de cas qu'ils faisaient de lui,
+c'est qu'ils étaient forcés de lui accorder une véritable bravoure
+physique et une grande fermeté de ressentiments. En revanche, la famille
+Lhéry, simple et bienveillante qu'elle était, n'hésitait pas à l'élever au
+premier rang pour l'esprit et le savoir. Aveugles pour ses défauts, ces
+braves gens ne voyaient dans leur neveu qu'un jeune homme trop riche
+d'imagination et de connaissances pour goûter le repos de l'esprit.
+Cependant Bénédict, à vingt-deux ans, n'avait point acquis ce qu'on
+appelle une instruction positive. À Paris, tour à tour possédé de l'amour
+des arts et des sciences, il ne s'était enrichi d'aucune spécialité. Il
+avait travaillé beaucoup; mais il s'était arrêté lorsque la pratique
+devenait nécessaire. Il avait senti le dégoût au moment où les autres
+recueillent le fruit de leurs peines. Pour lui, l'amour de l'étude
+finissait là où la nécessité du métier commençait. Les trésors de l'art
+et de la science une fois conquis, il ne s'était plus senti la constance
+égoïste d'en faire l'application à ses intérêts propres; et, comme il ne
+savait pas être utile à lui-même, chacun disait en le voyant inoccupé:
+«À quoi est-il bon?»
+
+De tout temps sa cousine lui avait été destinée en mariage; c'était la
+meilleure réponse qu'on pût faire aux envieux qui accusaient les Lhéry
+d'avoir laissé corrompre leur coeur autant que leur esprit par les
+richesses. Il est bien vrai que leur bon sens, ce bon sens des paysans,
+ordinairement si sûr et si droit, avait reçu une rude atteinte au sein de
+la prospérité. Ils avaient cessé d'estimer les vertus simples et modestes,
+et, après de vains efforts pour les détruire en eux-mêmes, ils avaient
+tout fait pour en étouffer le germe chez leurs enfants; mais ils n'avaient
+pas cessé de les chérir presque également, et en travaillant à leur perte
+ils avaient cru travailler à leur bonheur.
+
+Cette éducation avait assez bien fructifié pour le malheur de l'un et de
+l'autre. Athénaïs, comme une cire molle et flexible, avait pris dans un
+pensionnat d'Orléans tous les défauts des jeunes provinciales: la vanité,
+l'ambition, l'envie, la petitesse. Cependant la bonté du coeur était en
+elle comme un héritage sacré transmis par sa mère, et les influences du
+dehors n'avaient pu l'étouffer. Il y avait donc beaucoup à espérer pour
+elle des leçons de l'expérience et de l'avenir.
+
+Le mal était plus grand chez Bénédict. Au lieu d'engourdir les sentiments
+généreux, l'éducation les avait développés outre mesure, et les avait
+changés en irritation douloureuse et fébrile. Ce caractère ardent, cette
+âme impressionnable, auraient eu besoin d'un ordre d'idées calmantes, de
+principes répressifs. Peut-être même que le travail des champs, la fatigue
+du corps, eussent avantageusement employé l'excès de force qui fermentait
+dans cette organisation énergique. Les lumières de la civilisation, qui
+ont développé tant de qualités précieuses, en ont vicié peut-être autant.
+C'est un malheur des générations placées entre celles qui ne savent rien
+et celles qui sauront assez: elles savent trop.
+
+Lhéry et sa femme ne pouvaient comprendre le malheur de cette situation.
+Ils se refusaient à le pressentir, et, n'imaginant pas d'autres félicités
+que celles qu'ils pouvaient dispenser, ils se vantaient naïvement d'avoir
+la puissance consolatrice des ennuis de Bénédict: c'était, selon eux, une
+bonne ferme, une jolie fermière, et une dot de deux cent mille francs
+comptants pour entrer en ménage. Mais Bénédict était insensible à ces
+flatteries de leur affection. L'argent excitait en lui ce mépris profond,
+enthousiaste exagération d'une jeunesse souvent trop prompte à changer
+de principes et à plier un genou converti devant le dieu de l'univers.
+Bénédict se sentait dévoré d'une ambition secrète; mais ce n'était pas
+celle-là: c'était celle de son âge, celle des choses qui flattent
+l'amour-propre d'une manière plus noble.
+
+Le but particulier de cette attente vague et pénible, il l'ignorait
+encore. Il avait cru deux ou trois fois la reconnaître aux vives
+fantaisies qui s'étaient emparées de son imagination. Ces fantaisies
+s'étaient évanouies sans lui avoir apporté de jouissances durables.
+Maintenant il la sentait toujours comme un mal ennemi renfermé dans son
+sein, et jamais elle ne l'avait torturé si cruellement qu'alors qu'il
+savait moins à quoi la faire servir. L'ennui, ce mal horrible qui s'est
+attaché à la génération présente plus qu'à toute autre époque de
+l'histoire sociale, avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur;
+il s'étendait comme un nuage noir sur tout son avenir. Il avait déjà
+flétri la plus précieuse faculté de son âge, l'espérance.
+
+À Paris, la solitude l'avait rebuté. Toute préférable à la société qu'elle
+lui semblait, il l'avait trouvée, au fond de sa petite chambre d'étudiant,
+trop solennelle, trop dangereuse pour des facultés aussi actives que
+l'étaient les siennes. Sa santé en avait souffert, et ses bons parents
+effrayés l'avaient rappelé auprès d'eux. Il y était depuis un mois, et
+déjà son teint avait repris le ton vigoureux de la santé, mais son coeur
+était plus agité que jamais. La poésie des champs, à laquelle il était si
+sensible, portait jusqu'au délire l'ardeur de ces besoins ignorés qui le
+rongeaient. Sa vie de famille, si bienfaisante et si douce dans les
+premiers jours, chaque fois qu'il venait en faire l'essai, lui était
+devenue déjà plus fastidieuse que de coutume. Il ne se sentait aucun goût
+pour Athénaïs. Elle était trop au-dessous des chimères de sa pensée, et
+l'idée de se fixer au sein de ces habitudes extravagantes ou triviales
+dont sa famille offrait le contraste et l'assemblage lui était odieuse.
+Son coeur s'ouvrait bien à la tendresse et à la reconnaissance; mais ces
+sentiments étaient pour lui la source de combats et de remords perpétuels.
+Il ne pouvait se défendre d'une ironie intérieure, implacable et cruelle,
+à la vue de toutes ces petitesses qui l'entouraient, de ce mélange de
+parcimonie et de prodigalité qui rendent si ridicules les moeurs des
+parvenus. M. et Mme Lhéry, à la fois paternels et despotiques, donnaient
+le dimanche d'excellent vin à leurs laboureurs; dans la semaine ils leur
+reprochaient le filet de vinaigre qu'ils mettaient dans leur eau. Ils
+accordaient avec empressement à leur fille un superbe piano, une toilette
+en bois de citronnier, des livres richement reliés; ils la grondaient pour
+un fagot de trop qu'elle faisait jeter dans l'âtre. Chez eux, ils se
+faisaient petits et pauvres pour inspirer à leurs serviteurs le zèle et
+l'économie; au dehors, ils s'enflaient avec orgueil, et eussent regardé
+comme une insulte le moindre doute sur leur opulence. Eux, si bons, si
+charitables, si faciles à gagner, ils avaient réussi, à force de sottise,
+à se faire détester de tous leurs voisins, encore plus sots et plus vains
+qu'eux.
+
+Voila les défauts que Bénédict ne pouvait endurer. La jeunesse est âpre et
+intolérante pour la vieillesse, bien plus que celle-ci ne l'est envers
+elle. Cependant, au milieu de son découragement, des mouvements vagues et
+confus étaient venus jeter quelques éclairs d'espoir sur sa vie. Louise,
+_madame_ ou _mademoiselle_ Louise (on l'appelait également de ces deux
+noms), était venue s'installer à Grangeneuve depuis environ trois
+semaines. D'abord, la différence de leurs âges avait rendu cette liaison
+calme et imprévoyante; quelques préventions de Bénédict, défavorables à
+Louise qu'il voyait pour la première fois depuis douze ans, s'étaient
+effacées dans le charme pur et attachant de son commerce. Leurs goûts,
+leur instruction, leurs sympathies, les avaient rapidement rapprochés, et
+Louise, à la faveur de son âge, de ses malheurs et de ses vertus, avait
+pris un ascendant complet sur l'esprit de son jeune ami. Mais les douceurs
+de cette intimité furent de courte durée. Bénédict, toujours prompt
+à dépasser le but, toujours avide de diviniser ses admirations et
+d'empoisonner ses joies par leur excès, s'imagina qu'il était amoureux de
+Louise, qu'elle était la femme selon son coeur, et qu'il ne pourrait plus
+vivre là où elle ne serait pas. Ce fut l'erreur d'un jour. La froideur
+avec laquelle Louise accueillit ses aveux timides lui inspira plus de
+dépit que de douleur. Dans son ressentiment, il l'accusa intérieurement
+d'orgueil et de sécheresse. Puis il se sentit désarmé par le souvenir des
+malheurs de Louise, et s'avoua qu'elle était digne de respect autant que
+de pitié. Deux ou trois fois encore il sentit se ranimer auprès d'elle ces
+impétueuses aspirations d'une âme trop passionnée pour l'amitié; mais
+Louise sut le calmer. Elle n'y employa point la raison qui s'égare en
+transigeant; son expérience lui apprit à se méfier de la compassion; elle
+ne lui en témoigna aucune, et quoique la dureté fût loin de son âme, elle
+la fit servir à la guérison de ce jeune homme. L'émotion que Bénédict
+avait témoignée le matin, durant leur entretien, avait été comme sa
+dernière tentative de révolte. Maintenant il se repentait de sa folie,
+et, enfoncé dans ses réflexions, il sentait à son inquiétude toujours
+croissante, que le moment n'était pas venu pour lui d'aimer exclusivement
+quelque chose ou quelqu'un.
+
+Madame Lhéry rompit le silence par une remarque frivole:
+
+--Tu vas tacher tes gants avec ces fleurs, dit-elle à sa fille.
+Rappelle-toi donc que _madame_ disait l'autre jour devant toi: «On
+reconnaît toujours une personne du commun en province à ses pieds et à ses
+mains.» Elle ne faisait pas attention, la chère dame, que nous pouvions
+prendre cela pour nous, au moins!
+
+--Je crois bien, au contraire, qu'elle le disait exprès pour nous. Ma
+pauvre maman, tu connais bien peu madame de Raimbault, si tu penses
+qu'elle regretterait de nous avoir fait un affront.
+
+--Un affront! reprit madame Lhéry avec aigreur. Elle aurait voulu nous
+_faire affront!_ Je voudrais bien voir cela! Ah! bien oui! Est-ce que je
+souffrirais un affront de la part de qui que ce fût?
+
+--Il faudra pourtant bien nous attendre à essuyer plus d'une impertinence
+tant que nous serons ses fermiers. Fermiers, toujours fermiers! quand nous
+avons une propriété au moins aussi belle que celle de madame la comtesse!
+Mon papa, je ne vous laisserai pas tranquille que vous n'ayez envoyé
+promener cette vilaine ferme. Je m'y déplais, je ne m'y puis souffrir.
+
+Le père Lhéry hocha la tête.
+
+--Mille écus de profit tous les ans sont toujours bons à prendre,
+répondit-il.
+
+--Il vaudrait mieux gagner mille écus de moins et recouvrer notre liberté,
+jouir de notre fortune, nous affranchir de l'espèce de domination que
+cette femme orgueilleuse et dure exerce sur nous.
+
+--Bah! dit madame Lhéry, nous n'avons presque jamais affaire à elle.
+Depuis ce malheureux événement elle ne vient plus dans le pays que
+tous les cinq ou six ans. Encore cette fois elle n'y est venue que par
+l'occasion du mariage de sa _demoiselle_. Qui sait si ce n'est pas la
+dernière! M'est avis que mademoiselle Valentine aura le château et la
+ferme en dot. Alors nous aurions affaire à une si bonne maîtresse!
+
+--Il est vrai que Valentine est une bonne enfant, dit Athénaïs fière de
+pouvoir employer ce ton de familiarité eu parlant d'une personne dont elle
+enviait le rang. Oh! celle-là n'est pas fière; elle n'a pas oublié que
+nous avons joué ensemble étant petites. Et puis elle a le bon sens de
+comprendre que la seule distinction, c'est l'argent, et que le nôtre est
+aussi honorable que le sien.
+
+--Au moins! reprit madame Lhéry; car elle n'a eu que la peine de naître,
+au lieu que nous, nous l'avons gagné à nos risques et peines. Mais enfin
+il n'y a pas de reproche à lui faire; c'est une bonne demoiselle, et une
+jolie fille, da! Tu ne l'as jamais vue, Bénédict?
+
+--Jamais, ma tante.
+
+--Et puis je suis attachée à cette famille-là, moi, reprit madame Lhéry.
+Le père était si bon! C'était là un homme! et beau! Un général, ma foi,
+tout chamarré d'or et de croix, et qui me faisait danser aux fêtes
+patronales tout comme si j'avais été une duchesse. Cela ne faisait pas
+trop plaisir à madame...
+
+--Ni à moi non plus, objecta le père Lhéry avec naïveté.
+
+--Ce père Lhéry, reprit la femme, il a toujours le mot pour rire! Mais
+enfin c'est pour vous dire qu'excepté madame, qui est un peu haute, c'est
+une famille de braves gens. Peut-on voir une meilleure femme que la
+grand'mère!
+
+--Ah! celle-là, dit Athénaïs, c'est encore la meilleure de toutes. Elle a
+toujours quelque chose d'agréable à vous dire; elle ne vous appelle jamais
+que _mon coeur_, ma _toute belle_, mon _joli minois_.
+
+--Et cela fait toujours plaisir! dit Bénédict d'un air moqueur. Allons,
+allons, cela joint aux mille écus de profit sur la ferme, qui peuvent
+payer bien des chiffons...
+
+--Eh! ce n'est pas à dédaigner, n'est-ce pas, mon garçon? dit le père
+Lhéry. Dis-lui donc cela, toi; elle t'écoutera.
+
+--Non, non, je n'écouterai rien, s'écria la jeune fille. Je ne vous
+laisserai pas tranquille que vous n'ayez laissé la ferme. Votre bail
+expire dans six mois; il ne faut pas le renouveler, entends-tu, mon papa?
+
+--Mais qu'est-ce que je ferai? dit le vieillard ébranlé par le ton à la
+fois patelin et impératif de sa fille. Il faudra donc que je me croise les
+bras? Je ne peux pas m'amuser comme toi à lire et à chanter, moi; l'ennui
+me tuera.
+
+--Mais, mon papa, n'avez-vous pas vos biens à faire valoir?
+
+--Tout cela marchait si bien de front! il ne me restera pas de quoi
+m'occuper. Et d'ailleurs où demeurerons-nous? Tu ne veux pas habiter avec
+les métayers?
+
+--Non certes! vous ferez bâtir; nous aurons une maison à nous; nous la
+ferons décorer autrement que cette vilaine ferme; vous verrez comme je m'y
+entends!
+
+--Oui, sans doute, tu t'entends fort bien à manger de l'argent, répondit
+le père.
+
+Athénaïs prit un air boudeur.
+
+--Au reste, dit-elle d'un ton dépité, faites comme il vous plaira; vous
+vous repentirez peut-être de ne pas m'avoir écoutée; mais il ne sera plus
+temps.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Bénédict.
+
+--Je veux dire, reprit-elle, que quand madame de Raimbault saura quelle
+est la personne que nous avons reçue à la ferme et que nous logeons depuis
+trois semaines, elle sera furieuse contre nous, et nous congédiera dès la
+fin du bail avec toutes sortes de chicanes et de mauvais procédés. Ne
+vaudrait-il pas mieux avoir pour nous les honneurs de la guerre et nous
+retirer avant qu'on nous chasse?
+
+Cette réflexion parut faire impression sur les Lhéry. Ils gardèrent le
+silence, et Bénédict, à qui les discours d'Athénaïs déplaisaient de plus
+en plus, n'hésita pas à prendre en mauvaise part sa dernière objection.
+
+--Est-ce à dire, reprit-il, que vous faites un reproche à vos parents
+d'avoir accueilli madame Louise?
+
+Athénaïs tressaillit, regarda Bénédict avec surprise, le visage animé par
+la colère et le chagrin. Puis elle pâlit et fondit en larmes.
+
+Bénédict la comprit et lui prit la main.
+
+--Ah! c'est affreux! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les pleurs;
+interpréter ainsi mes paroles! moi qui aime madame Louise comme ma soeur!
+
+--Allons! allons! c'est un malentendu! dit le père Lhéry; embrassez-vous,
+et que tout soit dit.
+
+Bénédict embrassa sa cousine, dont les belles couleurs
+reparurent aussitôt.
+
+--Allons, enfant! essuie tes larmes, dit madame Lhéry, voici que nous
+arrivons; ne va pas te montrer avec tes yeux rouges; voilà déjà du monde
+qui te cherche.
+
+En effet le son des vielles et des cornemuses se faisait entendre, et
+plusieurs jeunes gens en embuscade sur la route, attendaient l'arrivée des
+demoiselles pour les inviter à danser les premiers.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+C'étaient des garçons de la même classe que Bénédict, sauf la supériorité
+de l'éducation qu'il avait sur eux, et dont ils étaient plus portés à lui
+faire un reproche qu'un avantage. Plusieurs d'entre eux n'étaient pas sans
+prétentions à la main d'Athénaïs.
+
+--Bonne prise! s'écria celui qui était monté sur un tertre pour découvrir
+l'arrivée des voitures; c'est mademoiselle Lhéry, la beauté de la
+Vallée-Noire.
+
+--Doucement, Simonneau! celle-là me revient; je lui fais la cour depuis un
+an. Par droit d'ancienneté, s'il vous plaît!
+
+Celui qui parla ainsi était un grand et robuste garçon à l'oeil noir, au
+teint cuivré, aux larges épaules; c'était le fils du plus riche marchand
+de boeufs du pays.
+
+--C'est fort bien, Pierre Blutty, dit le premier, mais son futur est avec
+elle.
+
+--Comment? son futur! s'écrièrent tous les autres.
+
+--Sans doute; le cousin Bénédict.
+
+--Ah! Bénédict l'avocat, le beau parleur, le savant!
+
+--Oh! le père Lhéry lui donnera assez d'écus pour en faire quelque chose
+de bon.
+
+--Il l'épouse?
+
+--Il l'épouse.
+
+--Oh! ce n'est pas fait!
+
+--Les parents veulent, la fille veut; ce serait bien le diable si le
+garçon ne voulait pas.
+
+--Il ne faut pas souffrir cela, vous autres, s'écria Georges Moret. Eh
+bien, oui! nous aurions là un joli voisin! Ce serait pour le coup qu'il se
+donnerait de grands airs, ce _cracheur de grec_. À lui la plus belle fille
+et la plus belle dot? non, que Dieu me confonde plutôt!
+
+--La petite est coquette, le grand pâle (c'est ainsi qu'ils appelaient
+Bénédict) n'est ni beau ni galant. C'est à nous d'empêcher cela! Allons,
+frères, le plus heureux de nous régalera les autres le jour de ses noces.
+Mais, avant tout, il faut savoir à quoi nous en tenir sur les prétentions
+de Bénédict.
+
+En parlant ainsi, Pierre Blutty s'avança vers le milieu du chemin,
+s'empara de la bride du cheval, et, l'ayant forcé de s'arrêter, présenta
+son salut et son invitation à la jeune fermière. Bénédict tenait à réparer
+son injustice envers elle; en outre, quoiqu'il ne se souciât pas de la
+disputer à ses nombreux rivaux, il était bien aise de les mortifier un
+peu. Il se pencha donc sur le devant de la carriole, de manière à leur
+cacher Athénaïs.
+
+--Messieurs, ma cousine vous remercie de tout son coeur, leur dit-il; mais
+vous trouverez bon que la première contredanse soit pour moi. Elle vient
+de m'être promise, vous arrivez un peu tard.
+
+Et, sans écouter une seconde proposition, il fouetta le cheval et entra
+dans le hameau en soulevant des tourbillons de poussière.
+
+Athénaïs ne s'attendait pas à tant de joie; la veille et le matin encore
+Bénédict, qui ne voulait pas danser avec elle, avait feint d'avoir pris
+une entorse et de boiter. Quand elle le vit marcher à ses côtés d'un
+air résolu, son sein bondit de joie; car, outre qu'il eût été humiliant
+pour l'amour-propre d'une si jolie fille de ne pas ouvrir la danse avec
+son prétendu, Athénaïs aimait réellement Bénédict. Elle reconnaissait
+instinctivement toute sa supériorité sur elle, et, comme il entre toujours
+une bonne part de vanité dans l'amour, elle était flattée d'être destinée
+à un homme mieux élevé que tous ceux qui la courtisaient. Elle parut donc
+éblouissante de fraîcheur et de vivacité; sa parure, que Bénédict avait
+si sévèrement condamnée, sembla charmante à des goûts moins épurés. Les
+femmes en devinrent laides de jalousie, et les hommes proclamèrent
+Athénaïs Lhéry la reine du bal.
+
+Cependant vers le soir cette brillante étoile pâlit devant l'astre plus
+pur et plus radieux de mademoiselle de Raimbault. En entendant ce nom
+passer de bouche en bouche, Bénédict, poussé par un sentiment de curiosité,
+suivit les flots d'admirateurs qui se jetaient sur ses pas. Pour la voir,
+il fut forcé de monter sur un piédestal de pierre brute surmonté d'une
+croix fort en vénération dans le village. Cet acte d'impiété, ou plutôt
+d'étourderie, attira les regards vers lui, et ceux de mademoiselle de
+Raimbault suivant la même direction que la foule, elle se présenta à lui
+de face et sans obstacle.
+
+Elle ne lui plut pas. Il s'était fait un type de femme brune, pâle,
+ardente, espagnole, mobile, dont il ne voulait pas se départir.
+Mademoiselle Valentine ne réalisait point son idéal; elle était blanche,
+blonde, calme, grande, fraîche, admirablement belle de tous points. Elle
+n'avait aucun des défauts dont le cerveau malade de Bénédict s'était épris
+à la vue de ces oeuvres d'art où le pinceau, en poétisant la laideur,
+l'a rendue plus attrayante que la beauté même. Et puis, mademoiselle de
+Raimbault avait une dignité douce et réelle qui imposait trop pour charmer
+au premier abord. Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses
+cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules,
+il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait qu'il
+avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison
+de traits purs et nobles, toutes ces grâces presque royales, qui se
+révélaient lentement, comme celle du cygne jouant au soleil avec une
+langueur majestueuse.
+
+Bénédict descendit de son poste au pied de la croix, et, malgré les
+murmures des bonnes femmes de l'endroit, vingt autres jeunes gens se
+succédèrent à cette place enviée qui permettait de voir et d'être vu.
+Bénédict se trouva, une heure après, porté vers mesdames de Raimbault. Son
+oncle, qui était occupé à leur parler chapeau bas, l'ayant aperçu, vint le
+prendre par le bras et le leur présenta.
+
+Valentine était assise sur le gazon, entre sa mère la comtesse de
+Raimbault et sa grand'mère la marquise de Raimbault. Bénédict ne
+connaissait aucune de ces trois femmes; mais il avait ai souvent entendu
+parler d'elles à la ferme, qu'il s'attendait au salut dédaigneux et glacé
+de l'une, à l'accueil familier et communicatif de l'autre. Il semblait que
+la vieille marquise voulût réparer, à force de démonstrations, le silence
+méprisant de sa belle-fille. Mais, dans cette affectation de popularité,
+on retrouvait l'habitude d'une protection toute féodale.
+
+--Comment! c'est là Bénédict? s'écria-t-elle, c'est là ce marmot que j'ai
+vu tout petit sur le sein de sa mère? Eh! bonjour, _mon garçon_! je suis
+charmée de te voir si grand et si bien mis. Tu ressembles à ta mère que
+c'est effrayant. Ah ça, sais-tu que nous sommes d'anciennes connaissances?
+tu es le filleul de mon pauvre fils, le général qui est mort à Waterloo.
+C'est moi qui t'ai fait présent de ton premier fourreau; mais, tu ne t'en
+souviens guère. Combien y a-t-il de cela? Tu dois avoir au moins dix-huit
+ans?
+
+--J'en ai vingt-deux, Madame, répondit Bénédict.
+
+--Sangodémi! s'écria là marquise, déjà vingt-deux ans! Voyez comme le
+temps passe! Je te croyais de l'âge de ma petite-fille. Tu ne la connais
+pas, ma petite-fille? Tiens, regarde-la; nous savons faire des enfants
+aussi, nous autres! Valentine, dis donc bonjour à Bénédict; c'est le neveu
+du bon Lhéry, c'est le prétendu de ta petite camarade Athénaïs. Parle-lui,
+ma fille.
+
+Cette interpellation pouvait se traduire ainsi: «Imite-moi, héritière de
+mon nom; sois populaire, afin de sauver ta tête à travers les révolutions
+à venir, comme j'ai su faire dans les révolutions passées.» Néanmoins,
+mademoiselle de Raimbault, soit adresse, soit usage, soit franchise,
+effaça, par son regard et son sourire, tout ce que la bienveillance
+impertinente de la marquise avait excité de colère dans l'âme de Bénédict.
+Il avait fixé sur elle des yeux hardis et railleurs; car sa fierté blessée
+avait fait disparaître un instant la timide sauvagerie de son âge. Mais
+l'expression de ce beau visage était si douce et si sereine, le son de
+cette voix si pur et si calmant, que le jeune homme baissa les yeux et
+devint rouge comme une jeune fille.
+
+--Ah! Monsieur, lui dit-elle, ce que je puis vous dire de plus sincère,
+c'est que j'aime Athénaïs comme ma soeur; ayez donc la bonté de me
+l'amener. Je la cherche depuis longtemps sans pouvoir la joindre. Je
+voudrais pourtant bien l'embrasser.
+
+Bénédict s'inclina profondément et revint bientôt avec sa cousine.
+Athénaïs se promena à travers la fête, bras dessus bras dessous avec la
+noble fille des comtes de Raimbault. Quoiqu'elle affectât de trouver la
+chose toute naturelle et que Valentine la comprît ainsi, il lui fut
+impossible de cacher le triomphe de sa joie orgueilleuse en face de ces
+autres femmes qui l'enviaient en s'efforçant de la dénigrer.
+
+Cependant la vielle donna le signal de la bourrée. Athénaïs s'était
+engagée cette fois à la danser avec celui des jeunes gens qui l'avait
+arrêtée sur le chemin. Elle pria mademoiselle de Raimbault de lui servir
+de vis-à-vis.
+
+--J'attendrai pour cela qu'on m'invite, répondit Valentine en souriant.
+
+--Eh bien donc! Bénédict, s'écria vivement Athénaïs, allez inviter
+mademoiselle.
+
+Bénédict intimidé consulta des yeux le visage de Valentine. Il lut dans sa
+douce et candide expression le désir d'accepter son offre. Alors il fit un
+pas vers elle. Mais tout à coup la comtesse sa mère lui saisit brusquement
+le bras en lui disant assez haut pour que Bénédict pût l'entendre:
+
+--Ma fille, je vous défends de danser la bourrée avec tout autre qu'avec
+M. de Lansac.
+
+Bénédict remarqua alors pour la première fois un grand jeune homme de la
+plus belle figure, qui donnait le bras à la comtesse; et il se rappela que
+ce nom était celui du fiancé de mademoiselle de Raimbault.
+
+Il comprit bientôt le motif de l'effroi de sa mère. À un certain trille
+que la vielle exécute avant de commencer la bourrée, chaque danseur, selon
+un usage immémorial, doit embrasser sa danseuse. Le comte de Lansac, trop
+bien élevé pour se permettre cette liberté en public, transigea avec la
+coutume du Berri en baisant respectueusement la main de Valentine.
+
+Ensuite le comte essaya quelques pas en avant et en arrière; mais sentant
+aussitôt qu'il ne pouvait saisir la mesure de cette danse, qu'il n'est
+donné à aucun étranger de bien exécuter, il s'arrêta et dit à Valentine:
+
+--À présent, j'ai fait mon devoir, je vous ai installée ici selon la
+volonté de votre mère; mais je ne veux pas gâter votre plaisir par ma
+maladresse. Vous aviez un danseur tout prêt il y a un instant, permettez
+que je lui cède mes droits.
+
+Et se tournant vers Bénédict:
+
+--Voulez-vous bien me remplacer, Monsieur? lui dit-il avec un ton
+d'exquise politesse. Vous vous acquitterez de mon rôle beaucoup mieux que
+moi.
+
+Et comme Bénédict, partagé entre la timidité et l'orgueil, hésitait à
+prendre cette place, dont on lui avait ravi le plus beau droit:
+
+--Allons, Monsieur, ajouta M. de Lansac avec aménité, vous serez assez
+payé du service que je vous demande, et c'est à vous peut-être à m'en
+remercier.
+
+Bénédict ne se fit pas prier plus longtemps; la main de Valentine vint
+sans répugnance trouver la sienne qui tremblait. La comtesse était
+satisfaite de la manière diplomatique dont son futur gendre avait arrangé
+l'affaire; mais tout d'un coup le joueur de vielle, facétieux et goguenard
+comme le sont les vrais artistes, interrompt le refrain de la bourrée, et
+fait entendre avec une affectation maligne le trille impératif. Il est
+enjoint au nouveau danseur d'embrasser sa partenaire. Bénédict devient
+pâle et perd contenance. Le père Lhéry, épouvanté de la colère qu'il lit
+dans les yeux de la comtesse, s'élance vers le vielleux et le conjure de
+passer outre. Le musicien villageois n'écoute rien, triomphe au milieu
+des rires et des bravos, et s'obstine à ne reprendre l'air qu'après la
+formalité de rigueur. Les autres danseurs s'impatientent. Madame de
+Raimbault se prépare à emmener sa fille. Mais M. de Lansac, homme de cour
+et homme d'esprit, sentant tout le ridicule de cette scène, s'avance de
+nouveau vers Bénédict avec une courtoisie un peu moqueuse:
+
+--Eh bien, Monsieur, lui dit-il, faudra-t-il encore vous autoriser à
+prendre un droit dont je n'avais pas osé profiter? Vous n'épargnez rien
+à votre triomphe.
+
+Bénédict imprima ses lèvres tremblantes sur les joues veloutées de la
+jeune comtesse. Un rapide sentiment d'orgueil et de plaisir l'anima un
+instant; mais il remarqua que Valentine, tout en rougissant, riait comme
+une bonne fille de toute cette aventure. Il se rappela qu'elle avait rougi
+aussi, mais qu'elle n'avait pas ri lorsque M. de Lansac lui avait baisé la
+main. Il se dit que ce beau comte, si poli, si adroit, si sensé, devait
+être aimé; et il n'eut plus aucun plaisir à danser avec elle, quoiqu'elle
+dansât la bourrée à merveille avec tout l'aplomb et le laisser-aller d'une
+villageoise.
+
+Mais Athénaïs y portait encore plus de charme et de coquetterie; sa beauté
+était du genre de celles qui plaisent plus généralement. Les hommes
+d'une éducation vulgaire aiment les grâces qui attirent, les yeux qui
+préviennent, le sourire qui encourage. La jeune fermière trouvait dans son
+innocence même une assurance espiègle et piquante. En un instant elle fut
+entourée et comme enlevée par ses adorateurs campagnards. Bénédict la
+suivit encore quelque temps à travers le bal. Puis, mécontent de la voir
+s'éloigner de sa mère et se mêler à un essaim de jeunes étourdies autour
+duquel bourdonnaient des volées d'amoureux, il essaya de lui faire
+comprendre, par ses signes et par ses regards, qu'elle s'abandonnait trop
+à sa pétulance naturelle. Athénaïs ne s'en aperçut point ou ne voulut
+point s'en apercevoir. Bénédict prit de l'humeur, haussa les épaules, et
+quitta la fête. Il trouva dans l'auberge le valet de ferme de son oncle,
+qui s'était rendu là sur la petite jument grise que Bénédict montait
+ordinairement. Il le chargea de ramener le soir M. Lhéry et sa famille
+dans la patache, et, s'emparant de sa monture, il reprit seul le chemin de
+Grangeneuve à l'entrée de la nuit.
+
+
+
+
+V.
+
+
+Valentine, après avoir remercié Bénédict par un salut gracieux, quitta la
+danse, et, se tournant vers la comtesse, elle comprit à sa pâleur, à la
+contraction de ses lèvres, à la sécheresse de son regard, qu'un orage
+couvait contre elle dans le coeur vindicatif de sa mère. M. de Lansac, qui
+se sentait responsable de la conduite de sa fiancée, voulut lui épargner
+les âcres reproches du premier moment, et, lui offrant son bras, il suivit
+avec elle, à une certaine distance, madame de Raimbault, qui entraînait
+sa belle-mère et se dirigeait vers le lieu où l'attendait sa calèche.
+Valentine était émue, elle craignait la colère amassée sur sa tête; M. de
+Lansac, avec l'adresse et la grâce de son esprit, chercha à la distraire,
+et, affectant de regarder ce qui venait de se passer comme une niaiserie,
+il se chargea d'apaiser la comtesse. Valentine, reconnaissante de cet
+intérêt délicat qui semblait l'entourer toujours sans égoïsme et sans
+ridicule, sentit augmenter l'affection sincère que son futur époux lui
+inspirait.
+
+Cependant la comtesse, outrée de n'avoir personne à quereller, s'en prit à
+la marquise sa belle-mère. Comme elle ne trouva pas ses gens au lieu
+indiqué parce qu'ils ne l'attendaient pas si tôt, il fallut faire quelques
+tours de promenade sur un chemin poudreux et pierreux, épreuve douloureuse
+pour des pieds qui avaient foulé des tapis de cachemire dans les
+appartements de Joséphine et de Marie-Louise. L'humeur de la comtesse en
+augmenta; elle repoussa presque la vieille marquise, qui, trébuchant à
+chaque pas, cherchait à s'appuyer sur son bras.
+
+--Voilà une jolie fête, une charmante partie de plaisir! lui dit-elle.
+C'est vous qui l'avez voulu; vous m'avez amenée ici à mon corps défendant.
+Vous aimez la canaille, vous; mais, moi, je la déteste. Vous êtes-vous
+bien amusée, dites? Extasiez-vous donc sur les délices des champs!
+Trouvez-vous cette chaleur bien agréable?
+
+--Oui, oui, répondit la vieille, j'ai quatre-vingts ans.
+
+--Moi, je ne les ai pas; j'étouffe. Et cette poussière, ces grès qui vous
+percent la plante des pieds! Tout cela est gracieux!
+
+--Mais, ma belle, est-ce ma faute, à moi, s'il fait chaud, si le chemin
+est mauvais, si vous avez de l'humeur?
+
+--De l'humeur! vous n'en avez jamais, vous, je le conçois, ne vous
+occupant de rien, laissant agir votre famille comme il plaît à Dieu. Aussi,
+les fleurs dont vous avez semé votre vie ont porté leurs fruits, et des
+fruits précoces, on peut le dire.
+
+--Madame, dit la marquise avec amertume, vous êtes féroce dans la colère,
+je le sais.
+
+--Sans doute, Madame, reprit la comtesse, vous appelez férocité le juste
+orgueil d'une mère offensée?
+
+--Et qui donc vous a offensée, bon Dieu?
+
+--Ah! vous me le demandez. Vous ne me trouvez pas assez insultée dans la
+personne de ma fille, quand toute la canaille de la province a battu des
+mains en la voyant embrassée par un paysan, sous mes yeux, contre mon gré!
+quand ils diront demain: «Nous avons fait un affront sanglant à la
+comtesse de Raimbault!»
+
+--Quelle exagération! quel puritanisme! Votre fille est déshonorée pour
+avoir été embrassée devant trois mille personnes! Le beau crime! De mon
+temps, Madame, et du vôtre aussi, je gage, on ne faisait pas ainsi, j'en
+conviens; mais on ne faisait pas mieux. D'ailleurs, ce garçon n'est pas un
+rustre.
+
+--C'est bien pis, Madame; c'est un rustre enrichi, c'est un mariant
+éclairé.
+
+--Parlez donc moins haut; si l'on vous entendait!...
+
+--Oh! vous rêvez toujours la guillotine; vous croyez qu'elle marche
+derrière vous, prête à vous saisir à la moindre marque de courage et de
+fierté. Mais je veux bien parler bas, Madame; écoutez ce que j'ai à vous
+dire: Mêlez-vous de Valentine le moins possible, et n'oubliez pas si vite
+les résultats de l'éducation de l'autre.
+
+--Toujours! toujours! dit la vieille femme en joignant les mains avec
+angoisse. Vous n'épargnerez jamais l'occasion de réveiller cette douleur!
+Eh! laissez-moi mourir en paix, Madame; j'ai quatre-vingts ans.
+
+--Tout le monde voudrait avoir cet âge, s'il autorisait tous les écarts du
+coeur et de la raison. Si vieille et si inoffensive que vous vous fassiez,
+vous avez encore sur ma fille et sur ma maison une influence très-grande.
+Faites-la servir au bien commun; éloignez Valentine de ce funeste exemple,
+dont le souvenir ne s'est malheureusement pas éteint chez elle.
+
+--Eh! il n'y a pas de danger! Valentine n'est-elle pas à la veille d'être
+mariée? Que craignez-vous ensuite?... Ses fautes, si elle en fait, ne
+regarderont que son mari; notre tâche sera remplie...
+
+--Oui, Madame, je sais que vous raisonnez ainsi; je ne perdrai pas mon
+temps à discuter vos principes; mais, je vous le répète, effacez autour de
+vous jusqu'à la dernière trace de l'existence qui nous a souillés tous.
+
+--Grand Dieu! Madame, avez-vous fini? Celle dont vous parlez est ma
+petite-fille, la fille de mon propre fils, la soeur unique et légitime de
+Valentine. Ce sont des titres qui me feront toujours pleurer sa faute au
+lieu de la maudire. Ne l'a-t-elle pas expiée cruellement? Votre haine
+implacable la poursuivra-t-elle sur la terre d'exil et de misère? Pourquoi
+cette insistance à tirailler une plaie qui saignera jusqu'à mon dernier
+soupir?
+
+--Madame, écoutez-moi bien: votre estimable petite-fille n'est pas si loin
+que vous feignez de le croire. Vous voyez que je ne suis pas votre dupe.
+
+--Grand Dieu! s'écria la vieille femme en se redressant, que voulez-vous
+dire? Expliquez-vous; ma fille! ma pauvre fille! où est-elle? dites-le-moi,
+je vous le demande à mains jointes.
+
+Madame de Raimbault, qui venait de plaider le faux pour savoir le vrai,
+fut satisfaite du ton de sincérité pathétique avec lequel la marquise
+détruisit ses doutes.
+
+--Vous le saurez, Madame, répondit-elle; mais pas avant moi. Je jure
+que je découvrirai bientôt la retraite qu'elle s'est choisie dans le
+voisinage, et que je l'en ferai sortir. Essuyez vos larmes, voici nos
+gens.
+
+Valentine monta dans la calèche et en redescendit après avoir passé sur
+ses vêtements une grande jupe de mérinos bleu qui remplaçait l'amazone
+trop lourde pour la saison. M. de Lansac lui présenta la main pour monter
+sur un beau cheval anglais, et les dames s'installèrent dans la calèche;
+mais au moment où l'on voulut sortir le cheval de M. de Lansac de l'écurie
+villageoise, il tomba à terre et ne put se relever. Soit que ce fût
+l'effet de la chaleur ou de la quantité d'eau qu'on lui avait laissé boire,
+il était en proie à de violentes tranchées et absolument hors d'état de
+marcher. Il fallut laisser le jockey à l'auberge pour le soigner, et M. de
+Lansac fut forcé de monter en voiture.
+
+--Eh bien! s'écria la comtesse, est-ce que Valentine va faire la route
+seule à cheval?
+
+--Pourquoi pas? dit le comte de Lansac, qui voulut épargner à Valentine le
+malaise de passer deux heures en présence de sa mère irritée. Mademoiselle
+ne sera pas seule en trottant à côté de la voiture, et nous pourrons
+fort bien causer avec elle. Son cheval est si sage que je ne vois pas le
+moindre inconvénient à lui en laisser tout le gouvernement.
+
+--Mais cela ne se fait guère, dit la comtesse, sur l'esprit de laquelle M.
+de Lansac avait un grand ascendant.
+
+--Tout se fait dans ce pays-ci, où il n'y a personne pour juger ce qui
+est convenable et ce qui ne l'est pas. Nous allons, au détour du chemin,
+entrer dans la Vallée-Noire, où nous ne rencontrerons pas un chat.
+D'ailleurs il fera assez sombre dans dix minutes pour que nous n'ayons pas
+à craindre les regards.
+
+Cette grave contestation terminée à l'avantage de M. de Lansac, la calèche
+s'enfonça dans une traîne de la vallée; Valentine la suivit au petit galop,
+et la nuit s'épaissit.
+
+À mesure que l'on avançait dans la vallée, la route devenait plus étroite.
+Bientôt il fut impossible à Valentine de la côtoyer parallèlement à
+la voiture. Elle se tint quelque temps par derrière; mais, comme les
+inégalités du terrain forçaient souvent le cocher à retenir brusquement
+ses chevaux, celui de Valentine s'effarouchait chaque fois de la voiture
+qui s'arrêtait presque sur son poitrail. Elle profita donc d'un endroit où
+le fossé disparaissait pour passer devant, et alors elle galopa beaucoup
+plus agréablement, n'étant gênée par aucune appréhension, et laissant à
+son vigoureux et noble cheval toute la liberté de ses mouvements.
+
+Le temps était délicieux; la lune, n'étant pas levée, laissait encore
+le chemin enseveli sous ses obscurs ombrages; de temps en temps un
+ver-luisant chatoyait dans l'herbe, un lézard rampait dans le buisson, un
+sphinx bourdonnait sur une fleur humide. Une brise tiède s'était levée
+toute chargée de l'odeur de vanille qui s'exhale des champs de fèves en
+fleurs. La jeune Valentine, élevée tour à tour par sa soeur bannie, par sa
+mère orgueilleuse, par les religieuses de son couvent, par sa grand'mère
+étourdie et jeune, n'avait été définitivement élevée par personne, elle
+s'était faite elle-même ce qu'elle était, et, faute de trouver des
+sympathies bien réelles dans sa famille, elle avait pris le goût de
+l'étude et de la rêverie. Son esprit naturellement calme, son jugement
+sain, l'avaient également préservée des erreurs de la société et de celles
+de la solitude. Livrée à des pensées douces et pures comme son coeur,
+elle savourait le bien-être de cette soirée de mai si pleine de chastes
+voluptés pour une âme poétique et jeune. Peut-être aussi songeait-elle à
+son fiancé, à cet homme qui, le premier, lui avait témoigné de la
+confiance et du respect, choses si douces à un coeur qui s'estime et qui
+n'a pas encore été compris. Valentine ne rêvait pas la passion; elle ne
+partageait pas l'empressement altier des jeunes cerveaux qui la regardent
+comme un besoin impérieux de leur organisation. Plus modeste, Valentine ne
+se croyait pas destinée à ces énergiques et violentes épreuves. Elle se
+pliait facilement à la réserve dont le monde lui faisait un devoir; elle
+l'acceptait comme un bienfait et non comme une loi. Elle se promettait
+d'échapper à ces inclinations ardentes qui faisaient sous ses yeux le
+malheur des autres, à l'amour du luxe auquel sa grand'mère sacrifiait
+toute dignité, à l'ambition dont les espérances déçues torturaient sa mère,
+à l'amour qui avait si cruellement égaré sa soeur. Cette dernière pensée
+amena une larme au bord de sa paupière. C'était là le seul événement de
+la vie de Valentine; mais il l'avait remplie; il avait influé sur son
+caractère, il lui avait donné à la fois de la timidité et de la hardiesse:
+de la timidité pour elle-même, de la hardiesse quand il s'agissait de sa
+soeur. Elle n'avait, il est vrai, jamais pu lui prouver le dévouement
+courageux dont elle se sentait animée; jamais le nom de sa soeur n'avait
+été prononcé par sa mère devant elle; jamais on ne lui avait fourni une
+seule occasion de la servir et de la défendre. Son désir en était d'autant
+plus vif, et cette sorte de tendresse passionnée, qu'elle nourrissait,
+pour une personne dont l'image se présentait à elle à travers les vagues
+souvenirs de l'enfance, était réellement la seule affection romanesque qui
+eût trouvé place dans son âme.
+
+L'espèce d'agitation que cette amitié comprimée avait mise dans son
+existence s'était exaltée encore depuis quelques jours. Un bruit vague
+s'était répandu dans le pays que sa soeur avait été vue à huit lieues de
+là, dans une ville où jadis elle avait demeuré provisoirement pendant
+quelques mois. Cette fois elle n'y avait passé qu'une nuit et ne s'était
+pas nommée; mais les cens de l'auberge assuraient l'avoir reconnue.
+Ce bruit était arrivé jusqu'au château de Raimbault, situé à l'autre
+extrémité de la Vallée-Noire. Un domestique, empressé de faire sa cour,
+était venu faire ce rapport à la comtesse. Le hasard voulut que, dans ce
+moment, Valentine, occupée à travailler dans une pièce voisine, entendit
+sa mère élever la voix, prononcer un nom qui la fit tressaillir. Alors,
+incapable de maîtriser son inquiétude et sa curiosité, elle prêta
+l'oreille et pénétra le secret de la conférence. Cet incident s'était
+passé la veille du 1er mai; et maintenant Valentine, émue et troublée, se
+demandait si cette nouvelle était vraisemblable, et s'il n'était pas bien
+possible que l'on se fût trompé en croyant reconnaître une personne exilée
+du pays depuis quinze ans.
+
+En se livrant à ces réflexions, mademoiselle de Raimbault, légèrement
+emportée par son cheval qu'elle ne songeait point à ralentir, avait pris
+une avance assez considérable sur la calèche. Lorsque la pensée lui en
+vint, elle s'arrêta, et ne pouvant rien distinguer dans l'obscurité, elle
+se pencha pour écouter; mais, soit que le bruit des roues fût amorti par
+l'herbe longue et humide qui croissait dans le chemin, soit que la
+respiration haute et pressée de son cheval, impatient de cette pause,
+empêchât un son lointain de parvenir jusqu'à elle, son oreille ne put rien
+saisir dans le silence solennel de la nuit. Elle retourna aussitôt sur ses
+pas, jugeant qu'elle s'était fort éloignée, et s'arrêta de nouveau pour
+écouter, après avoir fait un temps de galop sans rencontrer personne.
+
+Elle n'entendit encore cette fois que le chant du grillon qui s'éveillait
+au lever de la lune, et les aboiements lointains de quelques chiens.
+
+Elle poussa de nouveau son cheval jusqu'à l'embranchement de deux chemins
+qui formaient comme une fourche devant elle. Elle essaya de reconnaître
+celui par lequel elle était venue; mais l'obscurité rendait toute
+observation impossible. Le plus sage eût été d'attendre en cet endroit
+l'arrivée de la calèche, qui ne pouvait manquer de s'y rendre par l'un ou
+l'autre coté. Mais la peur commençait à troubler la raison de la jeune
+fille; rester en place dans cet état d'inquiétude lui semblait la pire
+situation. Elle s'imagina que son cheval aurait l'instinct de se diriger
+vers ceux de la voiture, et que l'odorat le guiderait à défaut de mémoire.
+Le cheval, livré à sa propre décision, prit à gauche. Après une course
+inutile et de plus en plus incertaine, Valentine crut reconnaître un gros
+arbre qu'elle avait remarqué dans la matinée. Cette circonstance lui
+rendit un peu de courage; elle sourit même de sa poltronnerie et pressa le
+pas de son cheval.
+
+Mais elle vit bientôt que le chemin descendait de plus en plus rapidement
+vers le fond de la vallée. Elle ne connaissait point le pays, qu'elle
+avait à peu près abandonné depuis son enfance, et pourtant il lui sembla
+que dans la matinée elle avait côtoyé la partie la plus élevée du terrain.
+L'aspect du paysage avait changé; la lune, qui s'élevait lentement à
+l'horizon, jetait des lueurs transversales dans les interstices des
+branches, et Valentine pouvait distinguer des objets qui ne l'avaient pas
+frappée précédemment. Le chemin était plus large, plus découvert, plus
+défoncé par les pieds des bestiaux et les roues des chariots; de gros
+saules ébranchés se dressaient aux deux côtés de la haie, et, dessinant
+sur le ciel leurs mutilations bizarres, semblaient autant de créations
+hideuses prêtes à mouvoir leurs têtes monstrueuses et leurs corps privés
+de bras.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Tout à coup Valentine entendit un bruit sourd et prolongé semblable au
+roulement d'une voiture. Elle quitta le chemin, et se dirigea à travers un
+sentier vers le lieu d'où partait ce bruit, qui augmentait toujours, mais
+changeait de nature. Si Valentine eût pu percer le dôme de pommiers en
+fleurs où se glissaient les rayons de la lune, elle eût vu la ligne
+blanche et brillante de la rivière s'élançant dans une écluse à quelque
+distance. Cependant la fraîcheur croissante de l'atmosphère et une douce
+odeur de menthe lui révélèrent le rivage de l'Indre. Elle jugea qu'elle
+s'était écartée considérablement de son chemin; mais elle se décida à
+descendre le cours de l'eau, espérant trouver bientôt un moulin ou une
+chaumière où elle pût demander des renseignements. En effet, elle s'arrêta
+devant une vieille grange isolée et sans lumière, que les aboiements d'un
+chien enfermé dans le clos lui firent supposer habitée. Elle appela en
+vain, personne ne bougea. Elle fit approcher son cheval de la porte et
+frappa avec le pommeau d'acier de sa cravache. Un bêlement plaintif lui
+répondit: c'était une bergerie. Et dans ce pays-là, comme il n'y a ni
+loups ni voleurs, il n'y a point non plus de bergers. Valentine continua
+son chemin.
+
+Son cheval, comme s'il eût partagé le sentiment de découragement qui
+s'était emparé d'elle, se mit à marcher lentement et avec négligence. De
+temps en temps il heurtait son sabot retentissant contre un caillou d'où
+jaillissait un éclair, ou il allongeait sa bouche altérée vers les petites
+pousses tendres des ormilles.
+
+Tout à coup, dans ce silence, dans cette campagne déserte, sur ces
+prairies qui n'avaient jamais ouï d'autre mélodie que le pipeau de quelque
+enfant désoeuvré, ou la chanson rauque et graveleuse d'un meunier attardé;
+tout à coup, au murmure de l'eau et aux soupirs de la brise, vint se
+joindre une voix pure, suave, enchanteresse, une voix d'homme, jeune et
+vibrante comme celle d'un hautbois. Elle chantait un air du pays bien
+simple, bien lent, bien triste comme ils le sont tous. Mais comme elle le
+chantait! Certes, ce n'était pas un villageois qui savait ainsi poser et
+moduler les sons. Ce n'était pas non plus un chanteur de profession qui
+s'abandonnait ainsi à la pureté du rhythme, sans ornement et sans système.
+C'était quelqu'un qui sentait la musique et qui ne la savait pas; ou, s'il
+la savait, c'était le premier chanteur du monde, car il paraissait ne pas
+la savoir, et sa mélodie, comme une voix des éléments, s'élevait vers les
+cieux sans autre poésie que celle du sentiment. Si, dans une forêt vierge,
+loin des oeuvres de l'art, loin des quinquets de l'orchestre et des
+réminiscences de Rossini, parmi ces sapins alpestres où jamais le pied de
+l'homme n'a laissé d'empreinte, les créations idéales de Manfred venaient
+à se réveiller, c'est ainsi qu'elles chanteraient, pensa Valentine.
+
+Elle avait laissé tomber les rênes; son cheval broutait les marges du
+sentier; Valentine n'avait plus peur, elle était sous le charme de ce
+chant mystérieux, et son émotion était si douce qu'elle ne songeait point
+à s'étonner de l'entendre en ce lieu et à cette heure.
+
+Le chant cessa. Valentine crut avoir fait un rêve; mais il recommença en
+se rapprochant, et chaque instant l'apportait plus net à l'oreille de la
+belle voyageuse; puis il s'éteignit encore, et elle ne distingua plus que
+le trot d'un cheval. À la manière lourde et décousue dont il rasait la
+terre, il était facile d'affirmer que c'était le cheval d'un paysan.
+
+Valentine eut un sentiment de peur en songeant qu'elle allait se trouver,
+dans cet endroit isolé, tête à tête avec un homme qui pouvait bien être un
+rustre, un ivrogne; car était-ce lui qui venait de chanter, ou le bruit de
+sa marche avait-il fait envoler le sylphe mélodieux? Cependant il valait
+mieux l'aborder que de passer la nuit dans les champs. Valentine songea
+que, dans le cas d'une insulte, son cheval avait de meilleures jambes que
+celui qui venait à elle, et, cherchant à se donner une assurance qu'elle
+n'avait pas, elle marcha droit à lui.
+
+--Qui va là? cria une voix ferme.
+
+--Valentine de Raimbault, répondit la jeune fille, qui n'était peut-être
+pas tout à fait étrangère à l'orgueil de porter le nom le plus honoré du
+pays. Cette petite vanité n'avait rien de ridicule, puisqu'elle tirait
+toute sa considération des vertus et de la bravoure de son père.
+
+--Mademoiselle de Raimbault! toute seule ici! reprit le voyageur. Et où
+donc est M. de Lansac?... Est-il tombé de cheval? est-il mort?...
+
+--Non, grâce au ciel, répondit Valentine, rassurée par cette voix qu'elle
+croyait reconnaître. Mais si je ne me trompe pas, Monsieur, l'on vous
+nomme Bénédict, et nous avons dansé aujourd'hui ensemble.
+
+Bénédict tressaillit. Il trouva qu'il n'y avait point de pudeur à rappeler
+une circonstance si délicate, et dont la seule pensée en ce moment et
+dans cette solitude faisait refluer tout son sang vers sa poitrine. Mais
+l'extrême candeur ressemble parfois à de l'effronterie. Le fait est
+que Valentine, absorbée par l'agitation de sa course nocturne, avait
+complètement oublié l'anecdote du baiser. Elle s'en souvint au ton dont
+Bénédict lui répondit:
+
+--Oui, Mademoiselle, je suis Bénédict.
+
+--Eh bien, dit-elle, rendez-moi le service de me remettre dans mon chemin.
+
+Et elle lui raconta comment elle s'était égarée.
+
+--Vous êtes à une lieue de la route que vous deviez tenir, lui
+répondit-il, et pour la rejoindre il faut que vous passiez par la ferme
+de Grangeneuve. Comme c'est là que je dois me rendre, j'aurai l'honneur de
+vous servir de guide; peut-être retrouverons-nous à l'entrée de la route
+la calèche qui vous aura attendue.
+
+--Cela n'est pas probable, reprit Valentine; ma mère, qui m'a vue passer
+devant, croit sans doute que je dois arriver au château avant elle.
+
+--En ce cas, Mademoiselle, si vous le permettez, je vous accompagnerai
+jusque chez vous. Mon oncle serait sans doute un guide plus convenable;
+mais il n'est point revenu de la fête, et je ne sais pas à quelle heure il
+rentrera.
+
+Valentine pensa tristement au redoublement de colère que cette
+circonstance causerait à sa mère; mais comme elle était fort innocente de
+tous les événements de cette journée, elle accepta l'offre de Bénédict
+avec une franchise qui commandait l'estime. Bénédict fut touché de ses
+manières simples et douces. Ce qui l'avait choqué d'abord en elle, cette
+aisance qu'elle devait à l'idée de supériorité sociale où on l'avait
+élevée, finit par le gagner. Il trouva qu'elle était fille noble de bonne
+foi, sans morgue et sans fausse humilité. Elle était comme le terme moyen
+entre sa mère et sa grand'mère; elle savait se faire respecter sans
+offenser jamais. Bénédict était surpris de ne plus sentir auprès d'elle
+cette timidité, ces palpitations qu'un homme de vingt ans, élevé loin du
+monde, éprouve toujours dans le tête-à-tête d'une femme jeune et belle. Il
+en conclut que mademoiselle de Raimbault, avec sa beauté calme et son
+caractère candide, était digne d'inspirer une amitié solide. Aucune pensée
+d'amour ne lui vint auprès d'elle.
+
+Après quelques questions réciproques, relatives à l'heure, à la route, à
+la bonté de leurs chevaux, Valentine demanda à Bénédict si c'était lui qui
+avait chanté. Bénédict savait qu'il chantait admirablement bien, et ce fut
+avec une secrète satisfaction qu'il se ressouvint d'avoir fait entendre sa
+voix dans la vallée. Néanmoins, avec cette profonde hypocrisie que nous
+donne l'amour-propre, il répondit négligemment:
+
+--Avez-vous entendu quelque chose? C'était moi, je pense, ou les
+grenouilles des roseaux.
+
+Valentine garda le silence. Elle avait tant admiré cette voix, qu'elle
+craignait d'en dire trop ou trop peu. Cependant, après une pause, elle lui
+demanda ingénument;
+
+--Et où avez-vous appris à chanter?
+
+--Si j'avais du talent, je serais en droit de répondre que cela ne
+s'apprend pas; mais chez moi ce serait une fatuité. J'ai pris quelques
+leçons à Paris.
+
+--C'est une belle chose que la musique! reprit Valentine.
+
+Et à propos de musique ils parlèrent de tous les arts.
+
+--Je vois que vous êtes extrêmement musicienne, dit Bénédict à une
+remarque assez savante qu'elle venait de faire.
+
+--On m'a appris cela comme on m'a tout appris, répondit-elle, c'est-à-dire
+superficiellement;... mais, comme j'avais le goût et l'instinct de cet art,
+ je l'ai facilement compris.
+
+--Et sans doute vous avez un grand talent?
+
+--Moi! je joue des contredanses; voilà tout.
+
+--Vous n'avez pas de voix?
+
+--J'ai de la voix, j'ai chanté, et l'on trouvait que j'avais des
+dispositions; mais j'y ai renoncé.
+
+--Comment! avec l'amour de l'art?
+
+--Oui, je me suis livrée à la peinture, que j'aimais beaucoup moins, et
+pour laquelle j'avais moins de facilité.
+
+--Cela est étrange!
+
+--Non. Dans le temps où nous vivons, il faut une spécialité. Notre rang,
+notre fortune ne tiennent à rien. Dans quelques années peut-être la terre
+de Raimbault, mon patrimoine sera un bien de l'État, comme elle l'a été il
+n'y a pas un demi-siècle. L'éducation que nous recevons est misérable;
+on nous donne les éléments de tout, et l'on ne nous permet pas de rien
+approfondir. On veut que nous soyons instruites; mais du jour où nous
+deviendrions savantes, nous serions ridicules. On nous élève toujours pour
+être riches, jamais pour être pauvres. L'éducation si bornée de nos
+aïeules valait beaucoup mieux; du moins elles savaient tricoter. La
+révolution les a trouvées femmes médiocres; elles se sont résignées à
+vivre en femmes médiocres; elles ont fait sans répugnance du filet pour
+vivre. Nous qui savons imparfaitement l'anglais, le dessin et la musique;
+nous qui faisons des peintures en laque, des écrans à l'aquarelle, des
+fleurs en velours, et vingt autres futilités ruineuses que les moeurs
+somptuaires d'une république repousseraient de la consommation, que
+ferions-nous? Laquelle de nous s'abaissera sans douleur à une profession
+mécanique? Car sur vingt d'entre nous, il n'en est souvent pas une qui
+possède à fond une connaissance quelconque. Je ne sache qu'un état qui
+leur convienne, c'est d'être femme de chambre. J'ai senti de bonne heure,
+aux récits de ma grand'mère et à ceux de ma mère (deux existences si
+opposées: l'émigration et l'empire, Coblentz et Marie-Louise), que je
+devais me garantir des malheurs de l'une, des prospérités de l'autre. Et
+quand j'ai été à peu près libre de suivre mon opinion, j'ai supprimé de
+mes talents ceux qui ne pouvaient me servir à rien. Je me suis adonnée à
+un seul, parce que j'ai remarqué que, quels que soient les temps et les
+modes, une personne qui fait très bien une chose se soutient toujours dans
+la société.
+
+--Vous pensez donc que la peinture sera moins négligée, moins inutile que
+la musique dans les moeurs lacédémoniennes que vous prévoyez, puisque vous
+l'avez rigidement embrassée contre votre vocation?
+
+--Peut-être; mais ce n'est pas là la question. Comme profession, la
+musique ne m'eût pas convenu; elle met une femme trop en évidence; elle la
+pousse sur le théâtre ou dans les salons; elle en fait une actrice ou une
+subalterne à qui l'on confie l'éducation d'une demoiselle de province. La
+peinture donne plus de liberté; elle permet une existence plus retirée,
+et les jouissances qu'elle procure doublent de prix dans la solitude.
+J'imagine que vous ne désapprouverez plus mon choix... Mais allons un peu
+plus vite, je vous prie; ma mère m'attend peut-être avec inquiétude.
+
+Bénédict, plein d'estime et d'admiration pour le bon sens de cette jeune
+fille, flatté de la confiance avec laquelle elle lui exposait ses pensées
+et son caractère, doubla le pas à regret. Mais comme la ferme de
+Grangeneuve étalait son grand pignon blanc au clair de la lune, une idée
+subite vint le frapper. Il s'arrêta brusquement, et, dominé par cette
+pensée qui l'agitait, il avança machinalement le bras pour arrêter le
+cheval de Valentine.
+
+--Qu'est-ce? lui dit-elle en retenant sa monture; n'est-ce pas par ici?
+
+Bénédict resta plongé dans un grand embarras. Puis tout d'un coup prenant
+courage:
+
+--Mademoiselle, dit-il, ce que j'ai à vous dire me cause une grande
+anxiété, parce que je ne sais pas bien comment vous l'accueillerez venant
+de moi. C'est la première fois de ma vie que je vous parle, et le ciel
+m'est témoin que je vous quitterai pénétré de vénération. Cependant ce
+peut être aussi la seule, la dernière fois que j'aurai ce bonheur; et si
+ce que j'ai à vous annoncer vous offense, il vous sera facile de ne jamais
+rencontrer la figure d'un homme qui aura eu le malheur de vous déplaire...
+
+Ce débat solennel jeta autant de crainte que de surprise dans l'esprit
+de Valentine. Bénédict avait dans tous les temps une physionomie
+particulièrement bizarre. Son esprit avait la même teinte de singularité;
+elle s'en était aperçue dans l'entretien qu'ils venaient d'avoir ensemble.
+Ce talent supérieur pour la musique, ces traits dont on ne pouvait saisir
+l'expression dominante, cet esprit cultivé et déjà sceptique à propos de
+tout, faisaient de lui un être étrange aux yeux de Valentine, qui n'avait
+jamais eu aucun rapport aussi direct avec un jeune homme d'une autre
+classe que la sienne. L'espèce de préface qu'il venait de lui débiter lui
+causa donc de l'épouvante. Quoique étrangère à de pures vanités, elle
+craignait une déclaration, et n'eut pas la présence d'esprit de répondre
+un seul mot.
+
+--Je vois que je vous effraie, Mademoiselle, reprit Bénédict. C'est que,
+dans la position délicate où je me trouve jeté par le hasard, je n'ai pas
+assez d'usage ou d'esprit pour me faire comprendre à demi-mot.
+
+Ces paroles augmentèrent l'effroi et la terreur de Valentine.
+
+--Monsieur, lui dit-elle, je ne pense pas que vous puissiez avoir à me
+dire quelque chose que je puisse entendre, après l'aveu que vous faites de
+votre embarras. Puisque vous craignez de m'offenser, je dois craindre de
+vous laisser commettre une gaucherie. Brisons là, je vous prie; et comme
+me voici dans mon chemin, agréez mes remerciements et ne prenez pas la
+peine d'aller plus loin...
+
+--J'aurais dû m'attendre à cette réponse, dit Bénédict profondément
+offensé. J'aurais dû moins compter sur ces apparences de raison et de
+sensibilité que je voyais chez mademoiselle de Raimbault...
+
+Valentine ne daigna pas lui répondre. Elle lui jeta un froid salut, et,
+tout épouvantée de la situation où elle se trouvait, elle fouetta son
+cheval et partit.
+
+Bénédict consterné la regardait fuir. Tout d'un coup il se frappa la tête
+avec dépit.
+
+--Je ne suis qu'un animal stupide, s'écria-t-il; elle ne me comprend pas!
+
+Et, faisant sauter le fossé à son cheval, il coupe à angle droit l'enclos
+que Valentine côtoyait: en trois minutes il se trouve vis-à-vis d'elle et
+lui barre le chemin. Valentine eut tellement peur qu'elle faillit tomber
+à la renverse.
+
+
+
+
+VII.
+
+
+Bénédict se jette à bas de son cheval.
+
+--Mademoiselle, s'écrie-t-il, je tombe à vos genoux. N'ayez pas peur
+de moi. Vous voyez bien qu'à pied je ne puis vous poursuivre. Daignez
+m'écouter un moment. Je ne suis qu'un sot; je vous ai fait une mortelle
+injure en m'imaginant que vous ne vouliez pas me comprendre; et comme en
+voulant vous préparer je ne ferais qu'accumuler sottise sur sottise, je
+vais droit au but. N'avez-vous pas entendu parler dernièrement d'une
+personne qui vous est chère?
+
+--Ah! parlez, s'écria Valentine avec un cri parti du coeur.
+
+--Je le savais bien, dit Bénédict avec joie; vous l'aimez, vous la
+plaignez; on ne nous a pas trompés; vous désirez la revoir, vous seriez
+prête à lui tendre les bras. N'est-ce pas, Mademoiselle, que tout ce qu'on
+dit de vous est vrai?
+
+Il ne vint pas à la pensée de Valentine de se méfier de la sincérité de
+Bénédict. Il venait de toucher la corde la plus sensible de son âme; la
+prudence ne lui eût plus paru que de la lâcheté; c'est le propre des
+générosités enthousiastes.
+
+--Si vous savez où elle est, Monsieur, s'écria-t-elle en joignant les
+mains, béni soyez-vous, car vous allez me l'apprendre.
+
+--Je ferai peut-être une chose coupable aux yeux de la société; car je
+vous détournerai de l'obéissance filiale. Et pourtant je vais le faire
+sans remords; l'amitié que j'ai pour cette personne m'en fait un devoir,
+et l'admiration que j'ai pour vous me fait croire que vous ne me le
+reprocherez jamais. Ce matin elle a fait quatre lieues à pied dans la
+rosée des prés, sur les cailloux des guérets, enveloppée d'une mante de
+paysanne, pour vous apercevoir à votre fenêtre ou dans votre jardin. Elle
+est revenue sans y avoir réussi. Voulez-vous la dédommager ce soir, et la
+payer de toutes les peines de sa vie?
+
+--Conduisez-moi vers elle, Monsieur, je vous le demande au nom de ce que
+vous avez de plus cher au monde.
+
+--Eh bien, dit Bénédict, fiez-vous à moi. Vous ne devez pas vous montrer
+à la ferme. Quoique mes parents en soient encore absents, les serviteurs
+vous verraient; ils parleraient, et demain votre mère, informée de cette
+visite, susciterait de nouvelles persécutions à votre soeur. Laissez-moi
+attacher votre cheval avec le mien sous ces arbres et suivez-moi.
+
+Valentine sauta légèrement à terre sans attendre que Bénédict lui offrît
+la main. Mais à peine y fut-elle que l'instinct du danger, naturel aux
+femmes les plus pures, se réveilla en elle; elle eut peur. Bénédict
+attacha les chevaux sous un massif d'érables touffus. En revenant vers
+elle, il s'écria d'un ton de franchise:
+
+--Oh! qu'elle va être heureuse, et qu'elle s'attend peu aux joies qui
+s'approchent d'elle!
+
+Ces paroles rassurèrent Valentine. Elle suivit son guide dans un sentier
+tout humide de la rosée du soir, jusqu'à l'entrée d'une chènevière dont
+un fossé formait la clôture. Il fallait passer sur une planche toute
+tremblante. Bénédict sauta dans le fossé et lui servit d'appui, tandis que
+Valentine le franchissait.
+
+--Ici, Perdreau! à bas! taisez-vous! dit-il à un gros chien qui s'avançait
+sur eux en grondant, et qui, en reconnaissant son maître, fit autant de
+bruit par ses caresses qu'il en avait fait par sa méfiance.
+
+Bénédict le renvoya d'un coup de pied, et fit entrer sa compagne émue dans
+le jardin de la ferme situé sur le derrière des bâtiments, comme dans la
+plupart des habitations rustiques. Ce jardin était fort touffu. Les ronces,
+ es rosiers, les arbres fruitiers y croissaient pêle-mêle, et leurs
+pousses vigoureuses, que ne mutilait jamais le ciseau du jardinier,
+s'entre-croisaient sur les allées jusqu'à les rendre impraticables.
+Valentine accrochait sa longue jupe d'amazone à toutes les épines;
+l'obscurité profonde de toute cette libre végétation augmentait son
+embarras, et l'émotion violente qu'elle éprouvait dans un tel moment lui
+ôtait presque la force de marcher.
+
+--Si vous voulez me donner la main, lui dit son guide, nous irons plus
+vite.
+
+Valentine avait perdu son gant dans cette agitation; elle mit sa main nue
+dans celle de Bénédict. Pour une jeune fille élevée comme elle, c'était
+une étrange situation. Le jeune homme marchait devant elle, l'attirait
+doucement après lui, écartant les branches avec son autre bras pour
+qu'elles ne vinssent pas fouetter le visage de sa belle compagne.
+
+--Mon Dieu! comme vous tremblez! lui dit-il en lâchant sa main lorsqu'ils
+eurent atteint un endroit découvert.
+
+--Ah! Monsieur, c'est de joie et d'impatience, répondit Valentine.
+
+Il restait encore un obstacle à franchir. Bénédict n'avait pas la clef du
+jardin; il fallut, pour en sortir, sauter une haie vive. Il lui proposa de
+l'aider, et il fallut bien accepter. Alors le neveu du fermier prit dans
+ses bras la fiancée du comte de Lansac. Il porta des mains émues sur sa
+taille charmante. Il respira de près son haleine entrecoupée; et cela dura
+assez longtemps, car la haie était large, hérissée de joncs épineux, les
+pierres du glacis croulaient, et Bénédict n'avait pas bien toute sa
+présence d'esprit.
+
+Cependant, telle est la pudique timidité de cet âge! son imagination alla
+beaucoup moins loin que la réalité, et la peur de manquer à sa conscience
+lui ôta le sentiment de son bonheur.
+
+Arrivé à la porte de la maison, Bénédict poussa le loquet sans bruit, fit
+entrer Valentine dans la salle basse, et s'approcha du foyer à tâtons. Il
+eut bientôt allumé un flambeau, et, montrant à mademoiselle de Raimbault
+un escalier de bois assez semblable à une échelle, il lui dit:
+
+--C'est là.
+
+Il se jeta sur une chaise, s'installa en sentinelle, et la pria de ne pas
+rester plus d'un quart d'heure avec Louise.
+
+Fatiguée de sa longue course de la matinée, Louise s'était endormie de
+bonne heure. La petite chambre qu'elle occupait était une des plus
+mauvaises de la ferme; mais comme elle passait pour une pauvre parente que
+les Lhéry avaient longtemps assistée en Poitou, elle n'avait pas voulu
+qu'on détruisît l'erreur des domestiques du fermier en lui faisant une
+réception brillante. Elle s'était volontairement accommodée d'une sorte de
+petit grenier dont la lucarne donnait sur le plus ravissant aspect de
+prairies et d'îlots, coupé par les sinuosités de l'Indre et planté des
+plus beaux arbres. On lui avait composé à la hâte un assez bon lit sur un
+méchant grabat; des bottes de pois séchaient sur une claie, des grappes
+d'oignons dorés pendaient au plancher, des pelotons de fil bis dormaient
+au fond d'un dévidoir invalide. Louise, élevée dans l'opulence, trouvait
+du charme dans ces attributs de la vie champêtre. À la grande surprise de
+madame Lhéry, elle avait voulu laisser à sa chambrette cet air de désordre
+et d'encombrement rustique qui lui rappelait les peintures flamandes de
+Van-Ostade et de Gérard Dow. Mais les objets qu'elle aimait le mieux dans
+ce modeste réduit, c'était un vieux rideau de perse à ramages fanés, et
+deux antiques fauteuils de point dont les bois avaient été jadis dorés.
+Par le plus grand hasard du monde, ces meubles avaient été retirés du
+château environ dix années auparavant, et Louise les reconnut pour les
+avoir vus dans son enfance. Elle versa des larmes et faillit les embrasser
+comme de vieux amis, en se rappelant combien de fois, dans ces heureux
+jours de calme et d'ignorance à jamais perdus, elle s'était blottie,
+petite fille blonde et rieuse, dans les larges bras de ces vieux fauteuils.
+
+Ce soir-là elle s'était endormie en regardant machinalement les fleurs du
+rideau; et cette vue avait retracé à sa mémoire tous les menus détails de
+sa vie passée. Après un long exil, cette vive sensation de ses anciennes
+douleurs, de ses anciennes joies, se réveillait avec force. Elle se
+croyait au lendemain des événements qu'elle avait expiés et pleurés dans
+un triste pèlerinage de quinze années. Elle s'imaginait revoir, derrière
+ce rideau que le vent agitait à travers le déjeté de la fenêtre, toute
+la scène brillante et magique de ses jeunes années, la tourelle de son
+vieux manoir, les chênes séculaires du grand parc, la chèvre blanche
+qu'elle avait aimée, le champ où elle avait cueilli des bluets.
+Quelquefois l'image de sa grand'mère, égoïste et débonnaire créature,
+se dressait devant elle avec des larmes dans les yeux comme au jour de son
+bannissement. Mais ce coeur, qui ne savait aimer qu'à demi, se refermait
+pour elle, et cette apparition consolante s'éloignait avec indifférence et
+légèreté.
+
+La seule image pure et toujours délicieuse de ce tableau fantastique,
+c'était celle de Valentine, de ce bel enfant de quatre ans, aux longs
+cheveux dorés, aux joues vermeilles, que Louise avait connu. Elle la
+voyait encore courir au travers des blés plus hauts qu'elle, comme une
+perdrix dans un sillon; se jeter dans ses bras avec ce rire expansif et
+caressant de l'enfance qui fait venir des larmes dans les yeux de la
+personne aimée; passer ses mains rondelettes et blanches sur le cou de sa
+soeur, et l'entretenir de ces mille riens naïfs dont se compose la vie d'un
+enfant, dans ce langage primitif, rationnel et piquant qui nous charme et
+nous surprend toujours. Depuis ce temps-là, Louise avait été mère; elle
+avait aimé l'enfance non plus comme un amusement, mais comme un sentiment.
+Cet amour d'autrefois pour sa petite soeur s'était réveillé plus intense
+et plus maternel avec celui qu'elle avait eu pour son fils. Elle se la
+représentait toujours telle qu'elle l'avait laissée; et quand on lui
+disait qu'elle était maintenant une grande et belle personne plus robuste
+et plus élancée qu'elle, Louise ne pouvait parvenir à le croire plus d'un
+instant; bientôt son imagination se reportait à la petite Valentine, et
+elle formait le souhait de la tenir sur ses genoux.
+
+Cette riante et fraîche apparition se mêlait à tous ses rêves depuis que
+tous ses jours étaient occupés à chercher le moyen de la voir. Au moment
+où Valentine monta légèrement l'échelle et souleva la trappe qui servait
+d'entrée à sa chambre, Louise croyait voir, au milieu des roseaux qui
+bordent l'Indre, Valentine, sa Valentine de quatre ans, courant après
+les longues demoiselles bleues qui rasent l'eau du bout de leurs ailes.
+Tout à coup l'enfant tombait dans la rivière. Louise s'élançait pour la
+ressaisir; mais madame de Raimbault, la fière comtesse, sa belle-mère, son
+inflexible ennemie, apparaissait, et, repoussant ses efforts, laissait
+périr l'enfant.
+
+--Ma soeur! cria Louise d'une voix étouffée en se débattant contre les
+chimères de son pénible sommeil.
+
+--Ma soeur! répondit une voix inconnue et douce comme celle des anges que
+nous entendons chanter dans nos songes.
+
+Louise, en se redressant sur son chevet, perdit le mouchoir de soie qui
+retenait ses longs cheveux bruns. Dans ce désordre, pâle, effrayée,
+éclairée par un rayon de la lune qui perçait furtivement entre les
+fentes du rideau, elle se pencha vers la voix qui l'appelait. Deux bras
+l'enlacent; une bouche fraîche et jeune couvre ses joues de saintes
+caresses; Louise, interdite, se sent inondée de larmes et de baisers;
+Valentine, près de défaillir, se laisse tomber, épuisée d'émotion, sur le
+lit de sa soeur. Quand Louise comprit que ce n'était plus un rêve, que
+Valentine était dans ses bras, qu'elle y était venue, que son coeur était
+rempli de tendresse et de joie comme le sien, elle ne put exprimer ce
+qu'elle sentait que par des étreintes et des sanglots. Enfin, quand elles
+purent se parler:
+
+--C'est donc toi? s'écria Louise, toi que j'ai si longtemps rêvée?
+
+--C'est donc vous? s'écria Valentine, vous qui m'aimez encore!
+
+--Pourquoi ce _vous_? dit Louise; ne sommes-nous pas soeurs?
+
+--Oh! c'est que vous êtes ma mère aussi! répondit Valentine. Allez, je
+n'ai rien oublié! Vous êtes encore présente à ma mémoire comme si c'était
+hier; je vous aurais reconnue entre mille. Oh! oui, c'est vous, c'est
+bien vous! Voilà vos grands cheveux bruns dont je crois voir encore les
+bandeaux sur votre front; voilà vos petites mains blanches et menues,
+voilà votre teint pâle. C'est ainsi que je vous rêvais.
+
+--Oh! Valentine! ma Valentine! écarte donc ce rideau, que je te voie
+aussi. Ils m'avaient bien dit que tu étais belle! mais tu l'es cent fois
+plus qu'ils n'ont pu l'exprimer. Tu es toujours blonde, toujours blanche;
+voilà tes yeux bleus si doux, ton sourire si caressant! C'est moi qui t'ai
+élevée, Valentine, tu t'en souviens! C'est moi qui préservais ton teint du
+hâle et des gerçures; c'est moi qui prenais soin de tes cheveux et qui les
+roulais chaque jour en spirales dorées; c'est à moi que tu dois d'être
+restée si belle, Valentine; car ta mère ne s'occupait guère de toi; moi
+seule je veillais sur tous tes instants...
+
+--Oh! je le sais, je le sais! Je me rappelle encore les chansons avec
+lesquelles vous m'endormiez; je me souviens qu'à mon réveil je trouvais
+toujours votre visage penché vers le mien. Oh! comme je vous ai pleurée,
+Louise! Comme j'ai été longtemps sans savoir me passer de vous! Comme je
+repoussais les soins des autres femmes! Ma mère ne m'a jamais pardonné
+l'espèce de haine que je lui témoignais alors, parce que ma nourrice
+m'avait dit: «Ta pauvre soeur s'en va, c'est ta mère qui la chasse.»
+Oh! Louise! Louise! vous m'êtes enfin rendue!
+
+--Et nous ne nous séparerons plus, n'est-ce pas? s'écria Louise; nous
+trouverons le moyen de nous voir souvent, de nous écrire. Tu ne te
+laisseras pas effrayer par les menaces; nous ne redeviendrons jamais
+étrangères l'une à l'autre?
+
+--Est-ce que nous l'avons jamais été! répondit-elle; est-ce que cela est
+au pouvoir de quelqu'un! Tu me connais bien mal, Louise, si tu crois
+que l'on pourra te bannir de mon coeur quand on ne l'a pas pu même dès
+les jours de ma faible enfance. Mais, sois tranquille, nos maux sont
+finis. Dans un mois je serai mariée; j'épouse un homme doux, sensible,
+raisonnable, à qui j'ai parlé de toi souvent, qui approuve ma tendresse,
+et qui me permettra de vivre auprès de toi. Alors, Louise, tu n'auras plus
+de chagrin, n'est-ce pas? tu oublieras tes malheurs en les répandant dans
+mon sein. Tu élèveras mes enfants si j'ai le bonheur d'être mère; nous
+croirons revivre en eux... Je sécherai toutes tes larmes, je consacrerai
+ma vie à réparer toutes les souffrances de la tienne.
+
+--Sublime enfant, coeur d'ange! dit Louise en pleurant de joie; ce jour les
+efface toutes. Va, je ne me plaindrai pas du sort qui m'a donné un tel
+instant de joie ineffable! N'as-tu pas adouci déjà pour moi les années
+d'exil? Tiens, vois! dit-elle en prenant sous son chevet un petit paquet
+soigneusement enveloppé d'un carré de velours, reconnais-tu ces quatre
+lettres? C'est toi qui me les as écrites à diverses époques de notre
+séparation. J'étais en Italie quand j'ai reçu celle-ci; tu n'avais pas dix
+ans.
+
+--Oh! je m'en souviens bien! dit Valentine; j'ai les vôtres aussi. Je les
+ai tant relues, tant baignées de mes larmes! Celle-là, tenez, je vous l'ai
+écrite du couvent. Comme j'ai tremblé, comme j'ai tressailli de peur et de
+joie, quand une femme que je ne connaissais pas me remit la vôtre au
+parloir! Elle me la glissa avec un signe d'intelligence, en me donnant des
+friandises qu'elle feignait d'apporter de la part de ma grand'mère. Et
+quand, deux ans après, étant aux environs de Paris, j'aperçus contre la
+grille du jardin, une femme qui avait l'air de demander l'aumône, quoique
+je ne l'eusse vue qu'une seule fois, qu'un seul instant, je la reconnus
+tout de suite. Je lui dis: «Vous avez une lettre pour moi?--Oui, me
+dit-elle, et je viendrai chercher la réponse demain.» Alors je courus
+m'enfermer dans ma chambre; mais on m'appela, on me surveilla tout le
+reste de la journée. Le soir, ma gouvernante resta auprès de mon lit à
+travailler jusqu'à près de minuit. Il fallut que je feignisse de dormir
+tout ce temps; et quand elle me laissa pour passer dans sa chambre, elle
+emporta la lumière. Avec combien de peine et de précautions je parvins à
+me procurer une allumette, un flambeau, et tout ce qu'il fallait pour
+écrire, sans faire de bruit, sans éveiller ma surveillante! J'y réussis
+cependant; mais je laissai tomber quelques gouttes d'encre sur mon drap,
+et le lendemain je fus questionnée, menacée, grondée! Avec quelle
+impudence je sus mentir! comme je subis de bon coeur la pénitence qui me
+fût infligée! La vieille femme revint et demanda à me vendre un petit
+chevreau. Je lui remis la lettre, et j'élevai la chèvre. Quoi qu'elle ne
+vînt pas directement de vous, je l'aimais à cause de vous. Ô Louise!
+je vous dois peut-être de n'avoir pas un mauvais coeur; on a tâché de
+dessécher le mien de bonne heure; on a tout fait pour éteindre le germe de
+ma sensibilité; mais votre image chérie, vos tendres caresses, votre bonté
+pour moi, avaient laissé dans ma mémoire des traces ineffaçables. Vos
+lettres vinrent réveiller en moi le sentiment de reconnaissance que vous y
+aviez laissé; ces quatre lettres marquèrent quatre époques bien senties
+dans ma vie; chacune d'elles m'inspira plus fortement la volonté d'être
+bonne, la haine de l'intolérance, le mépris des préjugés, et j'ose dire
+que chacune d'elles marqua un progrès dans mon existence morale. Louise,
+ma soeur, c'est vous qui réellement m'avez élevée jusqu'à ce jour.
+
+--Tu es un ange de candeur et de vertu, s'écria Louise; c'est moi qui
+devrais être à tes genoux...
+
+--Eh! vite, cria la voix de Bénédict au bas de l'escalier! séparez-vous!
+Mademoiselle de Raimbault, M. de Lansac vous cherche.
+
+
+
+
+VIII.
+
+
+Valentine s'élança hors de la chambre. L'arrivée de M. de Lansac était
+pour elle un incident agréable; elle voulait lui faire prendre part à son
+bonheur; mais, à son grand déplaisir, Bénédict lui apprit qu'il l'avait
+dérouté en lui répondant qu'il n'avait pas entendu parler de mademoiselle
+de Raimbault depuis la fête. Bénédict s'excusa en disant qu'il ne savait
+pas quelles étaient les dispositions de M. de Lansac à l'égard de Louise.
+Mais au fond du coeur il avait éprouvé je ne sais quelle joie maligne à
+envoyer ce pauvre fiancé courir les champs au milieu de la nuit, tandis
+que lui, Bénédict, tenait la fiancée sous sa garde.
+
+--Ce mensonge est peut-être maladroit, lui dit-il; mais je l'ai fait
+dans de bonnes intentions, et il n'est plus temps de le rétracter.
+Permettez-moi, Mademoiselle, de vous engager à retourner au château tout
+de suite; je vous accompagnerai jusqu'à la porte du parc, et vous direz
+qu'après vous avoir égaré le hasard vous a fait retrouver votre chemin
+toute seule.
+
+--Sans doute, répondit Valentine troublée: c'est ce qu'il y a de moins
+inconvenant à faire, après avoir trompé et renvoyé M. de Lansac. Mais si
+nous le rencontrons?
+
+--Je dirai, reprit vivement Bénédict, que, prenant part à sa peine, je
+suis monté à cheval pour l'aider à vous retrouver, et que la fortune m'a
+mieux servi que lui.
+
+Valentine était bien un peu tourmentée de toutes les conséquences de
+cette aventure; mais, après tout, il n'était guère en son pouvoir de s'en
+occuper. Louise avait jeté une pelisse sur ses épaules, et elle était
+descendue avec elle dans la salle. Là, saisissant le flambeau que Bénédict
+avait à la main, elle l'approcha du visage de sa soeur pour la bien voir,
+et l'ayant contemplée avec ravissement:
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-elle avec enthousiasme en s'adressant à Bénédict,
+voyez donc comme est belle, ma Valentine!
+
+Valentine rougit, et Bénédict plus qu'elle encore. Louise était trop
+livrée à sa joie pour deviner leur embarras. Elle la couvrit de caresses;
+et quand Bénédict voulut l'arracher de ses bras, elle accabla ce dernier
+de reproches. Mais, passant subitement à un sentiment plus juste, elle se
+jeta avec effusion au cou de son jeune ami, en lui disant que tout son
+sang ne paierait pas le bonheur qu'il venait de lui donner.
+
+--Pour votre récompense, ajouta-t-elle, je vais la prier de faire comme
+moi; veux-tu, Valentine, donner aussi un baiser de soeur à ce pauvre
+Bénédict, qui, se trouvant seul avec toi, s'est souvenu de Louise?
+
+--Mais, dit Valentine en rougissant, ce sera donc pour la seconde fois
+aujourd'hui?
+
+--Et pour la dernière de ma vie, dit Bénédict en ployant un genou devant
+la jeune comtesse. Que celui-ci efface toute la souffrance que j'ai
+partagée en obtenant le premier malgré vous.
+
+La belle Valentine reprit sa sérénité; mais, avec une noble pudeur sur le
+front, elle leva les yeux au ciel.
+
+--Dieu m'est témoin, dit-elle, que du fond de mon âme je vous donne cette
+marque de la plus pure estime; et, se penchant vers le jeune homme, elle
+déposa légèrement sur son front un baiser qu'il n'osa pas même lui rendre
+sur la main. Il se releva pénétré d'un indicible sentiment de respect et
+d'orgueil. Il n'avait pas connu de recueillement si suave, d'émotion si
+douce, depuis le jour où, jeune villageois crédule et pieux, il avait
+fait sa première communion, dans un beau jour de printemps, au parfum de
+l'encens et des fleurs effeuillées.
+
+Ils retournèrent par le chemin d'où ils étaient venus, et cette fois
+Bénédict se sentit entièrement calme auprès de Valentine. Ce baiser avait
+formé entre eux un lien sacré de fraternité. Ils s'établirent dans une
+confiance réciproque, et, lorsqu'ils se quittèrent à l'entrée du parc,
+Bénédict promit d'aller bientôt porter à Raimbault des nouvelles de
+Louise.
+
+--J'ose à peine vous en prier, répondit Valentine, et pourtant je le
+désire bien vivement. Mais ma mère est si sévère dans ses préjugés!
+
+--Je saurai braver toutes les humiliations pour vous servir, répondit
+Bénédict, et je me flatte de savoir m'exposer sans compromettre personne.
+
+Il la salua profondément et disparut.
+
+Valentine rentra par l'allée la plus sombre du parc; mais elle aperçut
+bientôt à travers le feuillage, sous ces longues galeries de verdure, la
+lueur et le mouvement des flambeaux. Elle trouva toute la maison en émoi,
+et sa mère, qui pressait les mains du cocher, brutalisait le valet de
+chambre, se faisait humble avec les uns, se laissait aller à la fureur
+avec les autres, pleurait comme une mère, puis commandait en reine, et,
+pour la première fois de sa vie peut-être, semblait par intervalles
+appeler la pitié d'autrui à son secours. Mais dès qu'elle reconnut le pas
+du cheval qui lui ramenait Valentine, au lieu de se livrer à la joie, elle
+céda à sa colère longtemps comprimée par l'inquiétude. Sa fille ne trouva
+dans ses yeux que le ressentiment d'avoir souffert.
+
+--D'où venez-vous? lui cria-t-elle d'une voix forte, en la tirant de sa
+selle avec une violence qui faillit la faire tomber. Vous jouez-vous de
+mes tourments? Pensez-vous que le moment soit bien choisi pour rêver à la
+lune et vous oublier dans les chemins? À l'heure qu'il est, et lorsque,
+pour me prêter à vos caprices, je suis brisée de fatigue, croyez-vous
+qu'il soit convenable de vous faire attendre? Est-ce ainsi que vous
+respectez votre mère, si vous ne la chérissez pas?
+
+Elle la conduisit ainsi jusqu'au salon en l'accablant des reproches les
+plus aigres et des accusations les plus dures. Valentine bégaya quelques
+mots pour sa défense, et fut dispensée de la présence d'esprit qu'elle
+aurait été forcée d'apporter à des explications qu'heureusement on ne lui
+demanda pas. Elle trouva au salon sa grand'mère, qui prenait du thé, et
+qui, lui tendant les bras, s'écria:
+
+--Ah! te voilà, ma petite! Mais sais-tu que tu as donné bien de
+l'inquiétude à ta mère? Pour moi, je savais bien qu'il ne pouvait t'être
+rien arrivé de fâcheux dans ce pays-ci, où tout le monde révère le nom que
+tu portes. Allons, embrasse-moi, et que tout soit oublié. Puisque te voilà
+retrouvée, je vais manger de meilleur appétit. Cette course en calèche m'a
+donné une faim d'enfer.
+
+En parlant ainsi, la vieille marquise, qui avait encore de fort bonnes
+dents, mordit dans un _tost_ à l'anglaise que sa demoiselle de compagnie
+lui préparait. Le soin minutieux qu'elle y apportait prouvait l'importance
+que sa maîtresse attachait à l'assaisonnement de ce mets. Quant à la
+comtesse, chez qui l'orgueil et la violence étaient au moins les vices
+d'une âme impressionnable, cédant à la force de ses sensations, elle se
+laissa tomber à demi évanouie sur un fauteuil.
+
+Valentine se jeta à ses genoux, aida à la délacer, couvrit ses mains de
+larmes et de baisers, et regretta sincèrement le bonheur qu'elle avait
+goûté en voyant combien il avait fait souffrir sa mère. La marquise quitta
+son souper, dissimulant mal la contrariété qu'elle éprouvait, et vint,
+alerte et vive qu'elle était, tourner autour de sa belle-fille en assurant
+que ce ne serait rien.
+
+Lorsque la comtesse ouvrit les yeux, elle repoussa rudement Valentine,
+lui dit qu'elle avait trop à se plaindre d'elle pour agréer ses soins;
+et comme la pauvre enfant exprimait sa douleur et demandait son pardon à
+mains jointes, il lui fut impérieusement ordonné d'aller se coucher sans
+avoir obtenu le baiser maternel.
+
+La marquise, qui se piquait d'être l'ange consolateur de la famille,
+s'appuya sur le bras de sa petite-fille pour remonter à sa chambre, et
+lui dit en la quittant, après l'avoir embrassée au front:
+
+--Allons, ma chère petite, console-toi. Ta mère a un peu d'humeur ce soir,
+mais ce n'est rien. Ne va pas t'amuser à prendre du chagrin; tu serais
+couperosée demain, et cela ne ferait pas les affaires de notre bon Lansac.
+
+Valentine s'efforça de sourire, et quand elle se trouva seule, elle se
+jeta sur son lit, accablée de chagrin, de bonheur, de lassitude, de
+crainte, d'espoir, de mille sentiments divers qui se pressaient dans son
+coeur.
+
+Au bout d'une heure, elle entendit retentir dans le corridor le bruit
+des bottes éperonnées de M. de Lansac. La marquise, qui ne se couchait
+jamais avant minuit, l'appela dans sa chambre entr'ouverte, et Valentine,
+entendant leurs voix mêlées, alla sur-le-champ les rejoindre.
+
+--Ah! dit la marquise avec cette joie maligne de la vieillesse qui ne
+respecte aucune des délicatesses de la pudeur parce qu'elle n'en a plus le
+sentiment, j'étais bien sûre que la friponne, au lieu de dormir, attendait
+le retour de son fiancé, le coeur agité, l'oreille au guet! Allons, allons,
+mes enfants, je crois qu'il est temps de vous marier.
+
+Rien n'allait si mal que cette idée à l'attachement calme et digne que
+Valentine éprouvait pour M. de Lansac. Elle rougit de mécontentement; mais
+la physionomie respectueuse et douce de son fiancé la rassura.
+
+--Je n'ai pas pu dormir en effet, lui dit-elle, avant de vous avoir
+demandé pardon de toute l'inquiétude que je vous ai causée.
+
+--On aime, des personnes qui nous sont chères, répondit M. de Lansac avec
+une grâce parfaite, jusqu'aux tourments qu'elles nous causent.
+
+Valentine se retira confuse et agitée. Elle sentit qu'elle avait de grands
+torts involontaires envers M. de Lansac, et sa conscience s'impatientait
+d'avoir encore quelques heures à attendre pour lui en faire l'aveu. Si elle
+avait eu moins de délicatesse et plus de connaissance du monde, elle se
+fût bien gardée de faire cette confession.
+
+M. de Lansac avait, dans l'aventure de la soirée, joué le rôle le plus
+déplaisant, et, quelle que fût la candeur de Valentine, il eût peut-être
+semblé difficile à cet homme du monde de pardonner bien sincèrement à
+sa fiancée l'espèce de pacte fait avec un autre pour le tromper. Mais
+Valentine rougissait de rester complice d'un mensonge envers celui qui
+allait être son époux.
+
+Le lendemain, dès le matin, elle courut le rejoindre au salon.
+
+--Évariste, lui dit-elle en allant droit au but, j'ai sur le coeur un
+secret qui me pèse; il faut que je vous le dise. Si je suis coupable, vous
+me blâmerez, mais au moins vous ne me reprocherez pas d'avoir manqué de
+loyauté.
+
+--Eh! mon Dieu! ma chère Valentine, vous me faites frémir! Où voulez-vous
+arriver avec ce préambule solennel? Songez dans quelle position nous nous
+trouvons!... Non, non, je ne veux rien entendre. C'est aujourd'hui que je
+vous quitte pour aller à mon poste attendre tristement la fin de l'éternel
+mois qui s'oppose à mon bonheur, et je ne veux pas attrister ce jour déjà
+si triste par une confidence qui semble vous être pénible. Quoi que vous
+ayez à me dire, quoi que vous ayez fait de _criminel_, je vous absous.
+Allez, Valentine, votre âme est trop belle, votre vie est trop pure pour
+que j'aie l'insolence de vouloir vous confesser.
+
+--Cette confidence ne vous attristera pas, répondit Valentine en
+retrouvant toute sa confiance dans la raison de M. de Lansac. Au contraire,
+lorsque même vous m'accuseriez d'avoir agi avec précipitation, vous vous
+réjouiriez encore avec moi, j'en suis sûre, d'un événement qui me comble
+de joie. J'ai retrouvé ma soeur...
+
+--Taisez-vous, dit vivement M. de Lansac en affectant une terreur comique.
+Ne prononcez pas ce nom ici! Votre mère a des doutes qui déjà la mettent
+au désespoir. Que serait-ce, grand Dieu! si elle savait où vous en êtes?
+Croyez-moi, ma chère Valentine, gardez ce secret bien avant dans votre
+coeur, et n'en parlez pas même à moi. Vous m'ôteriez par là tous les moyens
+de conviction que mon air d'innocence doit me donner auprès de votre mère.
+Et puis, ajouta-t-il en souriant d'un air qui ôtait à ses paroles toute
+la rigidité de leur sens, je ne suis pas encore assez votre maître,
+c'est-à-dire votre protecteur, pour me croire bien fondé à autoriser un
+acte de rébellion ouverte contre la volonté maternelle. Attendez un mois.
+Cela vous semblera bien moins long qu'à moi.
+
+Valentine, qui tenait à dégager sa conscience de la circonstance la plus
+délicate de son secret, voulut en vain insister. M. de Lansac ne voulut
+rien entendre, et finit par lui persuader qu'elle ne devait rien lui dire.
+
+Le fait est que M. de Lansac était bien né, qu'il occupait de belles
+fonctions diplomatiques, qu'il était plein d'esprit, de séduction et de
+ruse; mais qu'il avait des dettes à payer, et que pour rien au monde il
+n'eût voulu perdre la main et la fortune de mademoiselle de Raimbault.
+Dans la crainte continuelle de s'aliéner la mère ou la fille, il
+transigeait secrètement avec l'une et avec l'autre, il flattait leurs
+sentiments, leurs opinions, et, peu intéressé dans l'affaire de Louise,
+il était décidé à n'y intervenir que lorsqu'il deviendrait maître de la
+terminer à son gré.
+
+Valentine prit sa prudence pour une autorisation tacite, et, se rassurant
+de ce côté, elle dirigea toutes ses pensées vers l'orage qui allait
+éclater du côté de sa mère.
+
+La veille au soir, le laquais adroit et bas qui avait déjà insinué
+quelques soupçons sur l'apparition de Louise dans le pays était entré chez
+la comtesse, sous le prétexte d'apporter une limonade, et il avait eu avec
+elle l'entretien suivant.
+
+
+
+
+IX.
+
+
+--Madame m'avait ordonné hier de m'informer de la personne...
+
+--Il suffit. Ne la nommez jamais devant moi. L'avez-vous fait?
+
+--Oui, Madame, et je crois être sur la voie.
+
+--Parlez donc.
+
+--Je n'oserais pas affirmer à madame que la chose soit aussi certaine
+que je le désirerais. Mais voici ce que je sais: il y a à la ferme de
+Grangeneuve, depuis à peu près trois semaines, une femme qui passe pour la
+nièce du père Lhéry, et qui m'a bien l'air d'être celle que nous cherchons.
+
+--L'avez-vous vue?
+
+--Non, Madame. D'ailleurs je ne connais pas la personne... et personne ici
+n'est plus avancé que moi.
+
+--Mais que disent les paysans?
+
+--Les uns disent que c'est bien la parente des Lhéry; à preuve, disent-ils,
+qu'elle n'est pas vêtue comme une demoiselle, et puis, parce qu'elle
+occupe chez eux une chambre de laboureur. Ils pensent que si c'était
+mademoiselle... on lui aurait fait une autre réception à la ferme. Les
+Lhéry lui étaient tout dévoués, comme madame sait.
+
+--Sans doute. La mère Lhéry a été sa nourrice dans un temps où elle
+était fort heureuse de trouver ce moyen d'existence. Mais que disent les
+autres?... Comment se fait-il que pas un ici ne puisse affirmer si cette
+personne est ou n'est pas celle que tout le monde a vue autrefois?
+
+--D'abord peu de gens l'ont vue à Grangeneuve, qui est un endroit fort
+isolé. Elle n'en sort presque pas, et, lorsqu'elle sort, elle est toujours
+enveloppée d'une mante, parce que, dit-on, elle est malade. Ceux qui l'ont
+rencontrée l'ont à peine aperçue, et disent qu'il leur est impossible de
+savoir si la personne fraîche et replète qu'ils ont vue, il y a quinze ans,
+est la personne maigre et pâle qu'ils voient maintenant. C'est une chose
+embarrassante à éclaircir, et qui demande beaucoup d'adresse et de
+persévérance.
+
+--Joseph! je vous donne cent francs si vous voulez vous en charger.
+
+--Il suffit d'un ordre de madame, répondit le valet d'un air hypocrite.
+Mais si je n'en viens pas à bout aussi vite que madame le désire, elle
+voudra bien se rappeler que les paysans d'ici sont rusés, méfiants; qu'ils
+ont un fort mauvais esprit, aucun attachement pour leurs anciens devoirs,
+et qu'ils ne seraient pas fâchés de montrer une opposition quelconque à la
+volonté de madame...
+
+--Je sais qu'ils ne m'aiment pas, et je m'en félicite. La haine de ces
+gens-là m'honore au lieu de m'inquiéter. Mais le maire de la commune
+n'a-t-il point fait amener cette étrangère pour la questionner?
+
+--Madame sait que le maire est un Lhéry, un cousin de son fermier; dans
+cette famille-là, ils sont unis comme les doigts de la main, et ils
+s'entendent comme larrons en foire...
+
+Joseph sourit de complaisance en se trouvant tant de causticité dans le
+discours. La comtesse ne daigna pas partager son sentiment; mais elle
+reprit:
+
+--Oh! c'est un grand désagrément que ces fonctions de maire soient
+remplies par des paysans, à qui elles donnent une certaine autorité sur
+nous!
+
+--Il faudra, pensa-t-elle, que je m'occupe de faire destituer celui-là, et
+que mon gendre prenne l'ennui de le remplacer. Il fera faire la besogne
+par les adjoints.
+
+Puis, revenant tout à coup au sujet de l'entretien par un de ces aperçus
+clairs et prompts que donne la haine:
+
+--Il y a un moyen, dit-elle: c'est d'envoyer Catherine à la ferme, et de
+la faire parler.
+
+--La nourrice de mademoiselle!... Oh! c'est une femme plus rusée que
+madame ne pense. Peut-être sait-elle déjà fort bien ce qui en est.
+
+--Enfin, il faut trouver un moyen, dit la comtesse avec humeur.
+
+--Si madame me permet d'agir...
+
+--Eh! certainement!
+
+--En ce cas, j'espère être instruit demain de ce qui intéresse madame.
+
+Le lendemain, vers six heures du matin, au moment où l'Angélus sonnait au
+fond de la vallée et où le soleil enluminait tous les toits d'alentour,
+Joseph se dirigea vers la partie du pays la plus déserte, et en même
+temps la mieux cultivée; c'était sur les terres de Raimbault, terres
+considérables et fertiles, jadis vendues comme biens nationaux, rachetées
+sous l'empire par la dot de mademoiselle Chignon, fille d'un riche
+manufacturier, que le général comte de Raimbault avait épousée en secondes
+noces. L'empereur aimait à unir les anciens noms aux nouvelles fortunes:
+ce mariage s'était conclu sous son influence suprême; et la nouvelle
+comtesse avait bientôt dépassé dans son coeur tout l'orgueil de la vieille
+noblesse qu'elle haïssait, et dont cependant elle avait voulu à tout prix
+obtenir les honneurs et les titres.
+
+Joseph avait sans doute tissé une fable bien savante pour se présenter à
+la ferme sans effaroucher personne. Il avait dans son sac bien des tours
+de Scapin pour abuser de la simplicité des habitants; mais, par malheur,
+la première personne qu'il rencontra à cent pas de la ferme fut Bénédict,
+homme bien plus fin, bien plus méfiant que lui. Le jeune homme se souvint
+aussitôt de l'avoir vu quelque temps auparavant à une autre fête de
+village, où, quoi qu'il portât fort bien son habit noir, bien qu'il
+affectât des manières de supériorité sur les fermiers qui prenaient de la
+bière avec lui, il avait été persiflé et humilié comme un vrai laquais
+qu'il était. Aussitôt Bénédict comprit qu'il fallait écarter de la ferme
+ce témoin dangereux, et, s'emparant de lui avec force politesses ironiques,
+ il le força d'aller visiter avec lui une vigne située à quelque distance.
+Il affecta de le croire, sur sa parole, homme de confiance et régisseur du
+château, et feignit une grande disposition au bavardage. Joseph abusa bien
+vite de l'occasion, et, au bout de dix minutes, ses intentions et ses
+projets devinrent clairs comme le jour pour Bénédict. Alors celui-ci se
+tint sur ses gardes, et le désabusa de ses doutes relativement à Louise
+avec un air de candeur dont Joseph fut parfaitement dupe. Cependant
+Bénédict comprit que ce n'était pas assez, qu'il fallait se débarrasser
+entièrement des intentions malfaisantes de ce mouchard, et il retrouva
+tout à coup dans sa mémoire un moyen de le dominer.
+
+--Parbleu, monsieur Joseph! lui dit-il, je suis fort aise de vous avoir
+rencontré. J'avais précisément à vous communiquer une affaire intéressante
+pour vous.
+
+Joseph ouvrit deux larges oreilles, de ces oreilles de laquais, profondes,
+mobiles, habiles à saisir, vigilantes à conserver; de ces oreilles où rien
+ne se perd, où tout se retrouve.
+
+--M. le chevalier de Trigaud, continua Bénédict, ce gentilhomme campagnard
+qui demeure à trois lieues d'ici, et qui fait un si énorme massacre de
+lièvres et de perdrix qu'on n'en trouve plus là où il a passé, me disait
+avant-hier (nous venions précisément de tuer dans les buissons une
+vingtaine de cailles vertes; car le bon chevalier est braconnier comme un
+garde-chasse), il disait donc avant hier qu'il serait bien aise d'avoir un
+homme intelligent comme vous à son service...
+
+--M. le chevalier de Trigaud a dit cela? repartit l'auditeur ému.
+
+--Sans doute, reprit Bénédict. C'est un homme riche, libéral, insouciant,
+ne se mêlant de rien, n'aimant que la chasse et la table, sévère à ses
+chiens, doux à ses serviteurs, ennemi des embarras domestiques, volé
+depuis qu'il est au monde, volable s'il en fut. Une personne qui aurait,
+comme vous, reçu une certaine instruction, qui tiendrait ses comptes, qui
+réformerait les abus de sa maison, et qui ne le contrarierait pas au
+sortir de table, pourrait à jeun obtenir tout de son humeur facile, régner
+en prince chez lui, et gagner quatre fois autant que chez madame la
+comtesse de Raimbault. Or, tous ces avantages sont à votre disposition,
+monsieur Joseph, si vous voulez, de ce pas, aller vous présenter au
+chevalier.
+
+--J'y vais au plus vite! s'écria Joseph, qui connaissait fort bien la
+place et qui la savait bonne.
+
+--Un instant! dit Bénédict. Il faudra vous rappeler que, grâce à mon goût
+pour la chasse et à la morale bien connue de ma famille, ce bon chevalier
+nous témoigne à tous une amitié vraiment extraordinaire, et que quiconque
+aurait le malheur de me déplaire ou de rendre un mauvais office à
+quelqu'un des miens ne _pourrirait_ pas sur le seuil de sa maison.
+
+Le ton dont ces paroles furent prononcées les rendit très-intelligibles
+pour Joseph. Il rentra au château, rassura complètement la comtesse, eut
+l'adresse de se faire donner les cent francs de gratification pour son
+zèle et ses peines, et sauva Valentine de l'interrogatoire terrible que sa
+mère lui réservait. Huit jours après il entra au service du chevalier de
+Trigaud, qu'il ne vola pas (il avait trop d'esprit et son maître était
+trop bête pour qu'il s'en donnât la peine), mais qu'il pilla comme un pays
+conquis.
+
+Dans son désir de ne pas manquer une si excellente aubaine, il avait
+poussé l'adresse et le dévouement aux intentions de Bénédict jusqu'à
+donner de faux renseignements à la comtesse sur la résidence de Louise. En
+trois jours il lui avait improvisé un voyage et un départ dont madame de
+Raimbault avait été la dupe. Il avait réussi encore à ne pas perdre sa
+confiance en quittant son service. Il s'était fait octroyer de bon gré la
+permission de changer de maître, et madame de Raimbault ne pensa bientôt
+plus à lui ni à ses révélations antérieures. La marquise, qui aimait
+Louise plus peut-être qu'elle n'avait aimé personne, questionna Valentine.
+Mais celle-ci connaissait trop le caractère faible et la légèreté de sa
+grand'mère pour confier à son impuissante affection un secret de si haute
+importance. M. de Lansac était parti, les trois femmes étaient fixées à
+Raimbault, où le mariage devait se conclure dans un mois. Louise, qui ne
+se fiait peut-être pas autant que Valentine aux bonnes intentions de M. de
+Lansac, résolut de mettre à profit ce temps, où elle était à peu près
+libre, pour la voir souvent; et trois jours après la Journée du 1er mai,
+Bénédict, chargé d'une lettre, se présenta au château.
+
+Hautain et fier, il n'avait jamais voulu s'y présenter pour traiter
+d'aucune affaire au nom de son oncle; mais pour Louise, pour Valentine,
+pour ces deux femmes qu'il ne savait comment qualifier dans son affection,
+il se faisait une sorte de gloire d'aller affronter les regards dédaigneux
+de la comtesse et les affabilités insolentes de la marquise. Il profita
+d'un jour chaud qui devait confiner Valentine chez elle, et, s'étant muni
+d'une carnassière bien remplie de gibier, ayant pris pour vêtement une
+blouse, un chapeau de paille et des guêtres, il partit ainsi équipé en
+chasseur villageois, certain que ce costume choquerait moins les yeux de
+la comtesse que ne le ferait un extérieur plus soigné.
+
+Valentine écrivait dans sa chambre. Je ne sais quelle attente vague
+faisait trembler sa main; tout en traçant des lignes destinées à sa soeur,
+il lui semblait que le messager qui devait s'en charger n'était pas loin.
+Le moindre bruit dans la campagne, le trot d'un cheval, la voix d'un chien
+la faisait tressaillir; elle se levait et courait à la fenêtre; appelant
+dans son coeur Louise et Bénédict; car Bénédict, ce n'était pour elle, du
+moins elle le croyait ainsi, qu'une partie de sa soeur détachée vers elle.
+
+Comme elle commençait à se lasser de cette émotion involontaire et
+cherchait à en distraire sa pensée, cette voix si belle et si pure, cette
+voix de Bénédict, qu'elle avait entendue la nuit sur les bords de l'Indre,
+vint de nouveau charmer son oreille. La plume tomba de ses doigts; elle
+écouta, ravie, ce chant naïf et simple qui avait tant d'empire sur ses
+nerfs. La voix de Bénédict partait d'un sentier qui tournait en dehors du
+parc sur une colline assez rapide. Le chanteur, se trouvant élevé
+au-dessus des jardins, pouvait faire entendre distinctement ces vers de sa
+chanson villageoise, qui renfermaient peut-être un avertissement pour
+Valentine:
+
+ Bergère Solange, écoutez.
+ L'alouette aux champs vous appelle.
+
+Valentine était assez romanesque; elle ne pensait pas l'être parce que son
+coeur vierge n'avait pas encore conçu l'amour. Mais lorsqu'elle croyait
+pouvoir s'abandonner sans réserve à un sentiment pur et honnête, sa jeune
+tête ne se défendait point d'aimer tout ce qui ressemblait à une aventure.
+Élevée sous des regards si rigides, dans une atmosphère d'usages si froids
+et si guindés, elle avait si peu joui de la fraîcheur et de la poésie de
+son âge!
+
+Collée au store de sa fenêtre, elle vit bientôt Bénédict descendre le
+sentier. Bénédict n'était pas beau; mais sa taille était remarquablement
+élégante. Son costume rustique, qu'il portait un peu théâtralement, sa
+marche légère et assurée sur le bord du ravin, son grand chien blanc
+tacheté qui bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur
+et assez puissant pour suppléer chez lui à la beauté du visage, toute
+cette apparition dans une scène champêtre qui, par les soins de l'art,
+spoliateur de la nature, ressemblait assez à un décor d'opéra, c'était de
+quoi émouvoir un jeune cerveau, et donner je ne sais quel accessoire de
+coquetterie au prix de la missive.
+
+Valentine fut bien tentée de s'enfoncer dans le parc, d'aller ouvrir une
+petite porte qui donnait sur le sentier, de tendre une main avide vers la
+lettre qu'elle croyait déjà voir dans celle de Bénédict. Tout cela était
+assez imprudent. Une pensée plus louable que celle du danger la retint: ce
+fut la crainte de désobéir deux fois en allant au-devant d'une aventure
+qu'elle ne pouvait pas repousser.
+
+Elle résolut donc d'attendre un nouvel avertissement pour descendre, et
+bientôt une grande rumeur de chiens animés les uns contre les autres fit
+glapir tous les échos du préau. C'était Bénédict qui avait mis le sien aux
+prises avec ceux de la maison, afin d'annoncer son arrivée de la manière
+la plus bruyante possible.
+
+Valentine descendit aussitôt; son instinct lui fit deviner que Bénédict se
+présenterait de préférence à la marquise, comme étant la plus abordable.
+Elle rejoignit donc sa grand'mère, qui avait coutume de faire la sieste
+sur le canapé du salon, et, après l'avoir doucement éveillée, elle prit un
+prétexte pour s'asseoir à ses côtés.
+
+Au bout de quelques minutes, un domestique vint annoncer que le neveu de
+M. Lhéry demandait à présenter son respect et son gibier à la
+marquise.
+
+--Je me passerais bien de son respect, répondit la vieille folle, mais que
+son gibier soit le bienvenu. Faites entrer.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+X.
+
+
+En voyant paraître ce jeune homme dont elle se savait complice et qu'elle
+allait encourager, sous les yeux de sa grand'mère, à lui remettre un
+secret message, Valentine eut un remords. Elle sentit qu'elle rougissait,
+et le pourpre de ses joues alla se refléter sur celles de Bénédict.
+
+--Ah! c'est toi, mon garçon! dit la marquise qui étalait sur le sofa sa
+jambe courte et replète avec des grâces du temps de Louis XV. Sois le
+bienvenu. Comment va-t-on à la ferme? Et cette bonne mère Lhéry? et cette
+jolie petite cousine? et tout le monde?
+
+Puis, sans se soucier de la réponse, elle enfonça la main dans la
+carnassière que Bénédict détachait de son épaule.
+
+--Ah! vraiment, c'est fort beau, ce gibier-là! Est-ce toi qui l'as tué? On
+dit que tu laisses un peu braconner le Trigaud sur nos terres? Mais voilà
+de quoi te faire absoudre...
+
+--Ceci, dit Bénédict en tirant de son sein une petite mésange vivante, je
+l'ai prise au filet par hasard. Comme elle est d'une espèce rare, j'ai
+pensé que mademoiselle, qui s'occupe d'histoire naturelle, la joindrait à
+sa collection.
+
+Et, tout en remettant le petit oiseau à Valentine, il affecta d'avoir
+beaucoup de peine à le glisser dans ses doigts sans le laisser échapper.
+Il profita de ce moment pour lui remettre la lettre. Valentine s'approcha
+d'une fenêtre, comme pour examiner l'oiseau de près, et cacha le papier
+dans sa poche.
+
+--Mais tu dois avoir bien chaud, mon cher? dit la marquise. Va donc te
+désaltérer à l'office.
+
+Valentine vit le sourire de dédain qui effleurait les lèvres de Bénédict.
+
+--Monsieur aimerait peut-être mieux, dit-elle vivement, prendre un verre
+d'eau de grenades?
+
+Et elle souleva la carafe qui était sur un guéridon derrière sa grand'mère,
+pour en verser elle-même à son hôte. Bénédict la remercia d'un regard,
+et, passant derrière le dossier du sofa, il accepta, heureux de toucher
+le verre de cristal que la blanche main de Valentine lui offrit.
+
+La marquise eut une petite quinte de toux pendant laquelle il dit vivement
+à Valentine:
+
+--Que faudra-t-il répondre de votre part à la demande contenue dans cette
+lettre?
+
+--Quoi que ce soit, _oui_, répondit Valentine, effrayée de tant d'audace.
+
+Bénédict promenait un regard grave sur ce salon élégant et spacieux, sur
+ces glaces limpides, sur ces parquets luisants, sur mille recherches de
+luxe dont l'usage même était ignoré encore à la ferme. Ce n'était pas la
+première fois qu'il pénétrait dans la demeure du riche, et son coeur était
+loin de se prendre d'envie pour tous ces hochets de la fortune, comme eût
+fait celui d'Athénaïs. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une remarque
+qui n'avait pas encore pénétré chez lui si avant; c'est que la société
+avait mis entre lui et mademoiselle de Raimbault des obstacles immenses.
+
+«Heureusement, se disait-il, je puis braver le danger de la voir sans en
+souffrir. Jamais je ne serai amoureux d'elle.»
+
+--Eh, bien! ma fille, veux-tu te mettre au piano, et continuer cette
+romance que tu m'avais commencée tout à l'heure?
+
+C'était un ingénieux mensonge de la vieille marquise pour faire entendre à
+Bénédict qu'il était temps de se retirer _à l'office_.
+
+--Bonne maman, répondit Valentine, vous savez que je ne chante guère; mais
+vous qui aimez la bonne musique, si vous voulez vous donner un très-grand
+plaisir, priez monsieur de chanter.
+
+--En vérité? dit la marquise. Mais comment sais-tu cela, ma fille?
+
+--C'est Athénaïs qui me l'a dit, répondit Valentine en baissant les yeux.
+
+--Eh bien! s'il en est ainsi, mon garçon, fais-moi ce plaisir-là, dit la
+marquise. Régale-moi d'un petit air villageois; cela me reposera du
+Rossini, auquel je n'entends rien.
+
+--Je vous accompagnerai si vous voulez, dit Valentine au jeune homme avec
+timidité.
+
+Bénédict était bien un peu troublé de l'idée que sa voix allait peut-être
+appeler au salon la fière comtesse. Mais il était plus touché encore des
+efforts de Valentine pour le retenir et le faire asseoir; car la marquise,
+malgré toute sa popularité, n'avait pu se décider à offrir un siège au
+neveu de son fermier.
+
+Le piano fut ouvert. Valentine s'y plaça après avoir tiré un pliant auprès
+du sien. Bénédict, pour lui prouver qu'il ne s'apercevait pas de l'affront
+qu'il avait reçu, préféra chanter debout.
+
+Dès les premières notes, Valentine rougit et pâlit, des larmes vinrent au
+bord de sa paupière; peu à peu elle se calma, ses doigts suivirent le
+chant, et son oreille le recueillit avec intérêt.
+
+La marquise écouta d'abord avec plaisir. Puis, comme elle avait sans cesse
+l'esprit oisif et ne pouvait rester en place, elle sortit, rentra, et
+ressortit encore.
+
+--Cet air, dit Valentine dans un instant où elle fut seule avec Bénédict,
+est celui que ma soeur me chantait de prédilection lorsque j'étais enfant,
+et que je la faisais asseoir sur le haut de la colline pour l'entendre
+répéter à l'écho. Je ne l'ai jamais oublié, et tout à l'heure j'ai failli
+pleurer quand vous l'avez commencé.
+
+--Je l'ai chanté à dessein, répondit Bénédict; c'était vous parler au nom
+de Louise...
+
+La comtesse entra comme ce nom expirait sur les lèvres de Bénédict. À la
+vue de sa fille assise auprès d'un homme en tête-à-tête, elle attacha sur
+ce groupe des yeux clairs, fixes, stupéfaits. D'abord, elle ne reconnut
+pas Bénédict, qu'elle avait à peine regardé à la fête, et sa surprise la
+pétrifia sur place. Puis, quand elle se rappela l'impudent vassal qui
+avait osé porter ses lèvres sur les joues de sa fille, elle fit un pas
+en avant, pâle et tremblante, essayant de parler et retenue par une
+strangulation subite. Heureusement un incident ridicule préserva Bénédict
+de l'explosion. Le beau lévrier gris de la comtesse s'était approché avec
+insolence du chien de chasse de Bénédict, qui, tout poudreux, tout
+haletant, s'était couché sans façon sous le piano. Perdreau, patiente et
+raisonnable bête, se laissa flairer des pieds à la tête, et se contenta
+de répondre aux avanies de son hôte en lui montrant silencieusement une
+longue rangée de dents blanches. Mais quand le lévrier, hautain et
+discourtois, voulut passer aux injures, Perdreau, qui n'avait jamais
+souffert un affront et qui venait de faire tête à trois dogues quelques
+instants auparavant, se dressa sur ses pattes, et, d'un coup de boutoir,
+roula son frêle adversaire sur le parquet. Celui-ci vint, en jetant des
+cris aigus, se réfugier aux pieds de sa maîtresse. Ce fut une occasion
+pour Bénédict, qui vit la comtesse éperdue, de s'élancer hors de
+l'appartement en feignant d'entraîner et de châtier Perdreau, qu'au fond
+du coeur il remerciait sincèrement de son inconvenance.
+
+Comme il sortait escorté des glapissements du lévrier, des sourds
+grognements de son propre chien et des exclamations douloureuses de la
+comtesse, il rencontra la marquise, qui, étonnée de ce vacarme, lui
+demanda ce que cela signifiait.
+
+--Mon chien a étranglé celui de madame, répondit-il d'un air piteux en
+s'enfuyant.
+
+Il retourna à la ferme, emportant un grand fonds d'ironie et de haine
+contre la noblesse, et riant du bout des lèvres de son aventure. Cependant
+il eut pitié de lui-même en se rappelant quels affronts bien plus grands
+il avait prévus, et de quel sang-froid moqueur il s'était vanté en
+quittant Louise quelques heures auparavant. Peu à peu tout le ridicule de
+cette scène lui parut retomber sur la comtesse, et il arriva à la ferme en
+veine de gaieté. Son récit fit rire Athénaïs jusqu'aux larmes. Louise
+pleura en apprenant comment Valentine avait accueilli son message et
+reconnu la chanson que Bénédict lui avait chantée. Mais Bénédict ne se
+vanta pas de sa visite au château devant le père Lhéry. Celui-ci n'était
+pas homme à s'amuser d'une plaisanterie qui pouvait lui faire perdre mille
+écus de profits _par chacun an_.
+
+--Qu'est-ce donc que tout cela signifie? répéta la marquise en entrant
+dans le salon.
+
+--C'est vous, Madame, qui me l'expliquerez, j'espère, répondit la
+comtesse. N'étiez-vous pas ici quand cet homme est entré?
+
+--Quel _homme_? demanda la marquise.
+
+--M. Bénédict, répondit Valentine toute confuse et cherchant à prendre de
+l'aplomb. Maman, il vous apportait du gibier; ma bonne maman l'a prié de
+chanter, et je l'accompagnais...
+
+--C'est pour vous qu'il chantait, Madame? dit la comtesse à sa belle-mère.
+Mais vous l'écoutiez de bien loin, ce me semble.
+
+--D'abord, répondit la vieille, ce n'est pas moi qui l'en ai prié, c'est
+Valentine.
+
+--Cela est fort étrange, dit la comtesse en attachant des yeux perçants
+sur sa fille.
+
+--Maman, dit Valentine en rougissant, je vais vous expliquer cela. Mon
+piano est horriblement faux, vous le savez; nous n'avons pas de facteur
+dans les environs; ce _jeune homme_ est musicien; en outre, il accorde
+très bien les instruments... Je savais cela par Athénaïs, qui a un piano
+chez elle, et qui a souvent recours à l'adresse de son cousin...
+
+--Athénaïs a un piano! ce jeune homme est musicien! Quelle étrange
+histoire me faites-vous là?
+
+--Rien n'est plus vrai, Madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais
+comprendre qu'à présent tout le monde en France reçoit de l'éducation!
+Ces gens-là sont riches; ils ont fait donner des talents à leurs enfants.
+C'est fort bien fait; c'est la mode: il n'y a rien à dire. Ce garçon
+chante très-bien, ma foi! Je l'écoutais du vestibule avec beaucoup de
+plaisir. Eh bien! qu'y a-t-il? Croyez-vous que Valentine fût en danger
+auprès de lui quand moi j'étais à deux pas?
+
+--Oh! Madame, dit la comtesse, vous avez une manière d'interpréter mes
+idées!...
+
+--Mais c'est que vous en avez de si bizarres! Vous voilà tout effarouchée
+parce que vous avez trouvé votre fille au piano avec un homme! Est-ce
+qu'on fait du mal quand on est occupé à chanter? Vous me faites un crime
+de les avoir laissés seuls un instant, comme si... Eh! mon Dieu! vous ne
+l'avez donc pas regardé, ce garçon? Il est laid à faire peur!
+
+--Madame, répondit la comtesse avec le sentiment d'un profond mépris, il
+est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mécontentement. Comme
+il nous est impossible de nous entendre sur de certaines choses, c'est à
+ma fille que je m'adresse. Valentine, je n'ai pas besoin de vous dire que
+je n'ai point les idées grossières qu'on me prête. Je vous connais assez,
+ma fille, pour savoir qu'un homme de cette sorte n'est pas un _homme_ pour
+vous, et qu'il n'est pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais
+l'inconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop légèrement.
+Songez que rien n'est pire dans le monde que les situations ridicules.
+Vous avez trop de bienveillance dans le caractère; trop de laisser-aller
+avec les inférieurs. Rappelez-vous qu'ils ne vous en sauront aucun gré,
+qu'ils en abuseront toujours, et que les mieux traités seront les plus
+ingrats. Croyez-en l'expérience de votre mère et observez-vous davantage.
+Déjà plusieurs fois j'ai eu l'occasion de vous faire ce reproche: vous
+manquez de dignité. Vous en sentirez les inconvénients. Ces _gens-là_ ne
+comprennent pas jusqu'où il leur est permis d'aller et le point fixe
+où ils doivent s'arrêter. Cette petite Athénaïs est avec vous d'une
+familiarité révoltante. Je le tolère, parce qu'après tout c'est une femme.
+Mais je ne serais pas très-flattée que son fiancé vînt, dans un endroit
+public, vous aborder d'un petit air dégagé. C'est un jeune homme fort mal
+élevé, comme ils le sont tous dans cette classe-là, manquant de tact
+absolument... M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libéral,
+a beaucoup trop auguré de lui en lui parlant l'autre jour comme à un
+homme d'esprit... Un autre se fût retiré de la danse; lui, vous a
+très-cavalièrement embrassée, ma fille... Je ne vous en fais pas un
+reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait à perdre
+contenance; je sais que vous avez assez souffert de cette impertinence,
+et, si je vous la rappelle, c'est pour vous montrer combien il faut tenir
+à distance les gens _de peu_.
+
+Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les
+épaules. Valentine, écrasée sous le poids de la logique de sa mère,
+répondit en balbutiant:
+
+--Maman, c'est seulement à cause du piano que je pensais... Je ne pensais
+pas aux inconvénients...
+
+--En s'y prenant bien, reprit la comtesse désarmée par sa soumission, il
+peut n'y en avoir aucun à le faire venir. Le lui avez-vous proposé?
+
+--J'allais le faire lorsque...
+
+--En ce cas il faut le faire rentrer...
+
+La comtesse sonna et demanda Bénédict; mais on lui dit qu'il était déjà
+loin sur la colline.
+
+--Tant pis, dit-elle quand le domestique fut sorti; il ne faut pour rien
+au monde qu'il croie avoir été admis ici pour sa belle voix. Je tiens à
+ce qu'il revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce
+pied-là. Donnez-moi cette écritoire. Je vais lui expliquer ce qu'on attend
+de lui.
+
+--Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise à qui la peur tenait
+lieu de raison.
+
+--Je sais les usages, Madame, répondit la comtesse.
+
+Elle traça quelques mots à la hâte, et les remettant à Valentine:
+
+--Lisez, dit-elle, et faites porter à la ferme.
+
+Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici:
+
+ «Monsieur Bénédict, voulez-vous accorder le piano de ma fille?
+ vous me ferez plaisir.
+
+ J'ai l'honneur de vous saluer.
+
+ F. Comtesse DE RAIMBAULT.»
+
+Valentine prit dans sa main le pain à cacheter, et feignit de le placer
+sous le feuillet; mais elle sortit en gardant la lettre ouverte.
+Allait-elle donc envoyer cette insolente signification? était-ce ainsi
+qu'il fallait payer Bénédict de son dévouement? Fallait-il traiter en
+laquais l'homme qu'elle n'avait pas craint de marquer au front d'un baiser
+fraternel? Le coeur l'emporta sur la prudence; elle tira un crayon de sa
+poche, et, entre les doubles portes de l'antichambre déserte, elle traça
+ces mots au bas du billet de sa mère:
+
+«Oh! pardon! pardon, Monsieur! Je vous expliquerai cette invitation.
+Venez; ne refusez pas de venir. Au nom de Louise, pardon!»
+
+Elle cacheta le billet et le remit à un domestique.
+
+
+
+
+XI.
+
+
+Elle ne put ouvrir la lettre de Louise que le soir. C'était une longue
+paraphrase du peu de mots qu'elles avaient pu échanger à leur gré dans
+l'entrevue de la ferme. Cette lettre toute palpitante de joie et d'espoir
+était l'expression d'une véritable amitié de femme romanesque, expansive,
+soeur de l'amour, amitié pleine d'adorables puérilités et de platoniques
+ardeurs.
+
+Elle terminait par ces mots:
+
+«Le hasard m'a fait découvrir que ta mère allait demain rendre une visite
+dans le voisinage. Elle n'ira que vers la nuit à cause de la chaleur.
+Tâche de te dispenser de l'accompagner, et, dès que la nuit sera sombre,
+viens me trouver au bout de la grande prairie, à l'endroit du petit bois
+de Vavray. La lune ne se lève qu'à minuit, et cet endroit est toujours
+désert.»
+
+Le lendemain, la comtesse partit vers six heures du soir, engageant
+Valentine à se mettre au lit, et recommandant à la marquise de veiller à
+ce qu'elle prît un bain de pieds bien chaud. Mais la vieille femme, tout
+en disant qu'elle avait élevé sept enfants et qu'elle sortait soigner une
+migraine, oublia bien vite tout ce qui n'était pas elle. Fidèle à ses
+habitudes de mollesse antique, elle se mit au bain à la place de sa
+petite-fille, et fit appeler sa demoiselle de compagnie pour lui lire un
+roman de Crébillon fils. Valentine s'échappa dès que l'ombre commença à
+descendre sur la colline. Elle prit une robe brune afin d'être moins
+aperçue dans la campagne assombrie, et, coiffée seulement de ses beaux
+cheveux blonds qu'agitaient les tièdes brises du soir, elle franchit la
+prairie d'un pied rapide.
+
+Cette prairie avait bien une demi-lieue de long; elle était coupée de
+larges ruisseaux auxquels des arbres renversés servaient de ponts. Dans
+l'obscurité, Valentine faillit plusieurs fois se laisser tomber. Tantôt
+elle accrochait sa robe à d'invisibles épines, tantôt son pied s'enfonçait
+dans la vase trompeuse du ruisseau. Sa marche légère éveillait des
+milliers de phalènes bourdonnantes; le grillon babillard se taisait à son
+approche, et quelquefois une chouette endormie dans le tronc d'un vieux
+saule s'en échappait, et la faisait tressaillir en rasant son front de son
+aile souple et cotonneuse.
+
+C'était la première fois de sa vie que Valentine se hasardait seule, la
+nuit, volontairement, hors du toit paternel. Quoi qu'une grande exaltation
+morale lui prêtât des forces, la peur s'empara d'elle parfois, et lui
+donnait des ailes pour raser l'herbe et franchir les ruisseaux.
+
+Au lieu indiqué elle trouva sa soeur, qui l'attendait avec impatience.
+Après mille tendres caresses, elles s'assirent sur la marge d'un fossé et
+se mirent à causer.
+
+--Conte-moi donc ta vie depuis que je t'ai perdue, dit Valentine à Louise.
+
+Louise raconta ses voyages, ses chagrins, son isolement, sa misère. À
+peine âgée de seize ans, lorsqu'elle se trouva exilée en Allemagne auprès
+d'une vieille parente de sa famille, elle n'avait touché qu'une faible
+pension alimentaire qui ne suffisait point à la rendre indépendante.
+Tyrannisée par cette duègne, elle s'était enfuie en Italie, où, à force de
+travail et d'économie, elle avait réussi à subsister. Enfin, sa majorité
+étant arrivée, elle avait joui de son patrimoine, héritage fort modique,
+car toute la fortune de cette famille venait de la comtesse; la terre même
+de Raimbault, ayant été rachetée par elle, lui appartenait en propre, et
+la vieille mère du général ne devait une existence agréable qu'aux _bons
+procédés_ de sa belle-fille. C'est pour cette raison qu'elle la ménageait
+et avait abandonné entièrement Louise, afin de ne pas tomber dans
+l'indigence.
+
+Quelque mince que fût la somme que toucha cette malheureuse fille, elle
+fut accueillie comme une richesse, et suffit de reste à des besoins
+qu'elle avait su restreindre. Une circonstance, qu'elle n'expliquait pas à
+sa soeur, l'ayant engagée à revenir à Paris, elle y était depuis six mois
+lorsqu'elle apprit le prochain mariage de Valentine. Dévorée du désir
+de revoir sa patrie et sa soeur, elle avait écrit à sa nourrice madame
+Lhéry; et celle-ci, bonne et aimante femme, qui n'avait jamais cessé de
+correspondre de loin en loin avec elle, se hâta de l'inviter à venir
+secrètement passer quelques semaines à la ferme. Louise accepta avec
+empressement, dans la crainte que le mariage de Valentine ne mît bientôt
+une plus invincible barrière entre elles deux.
+
+--À Dieu ne plaise! répondit Valentine; ce sera au contraire le signal de
+notre rapprochement. Mais, dis-moi, Louise, dans tout ce que tu viens de
+me raconter, tu as omis une circonstance bien intéressante pour moi... Tu
+ne m'as pas dit si...
+
+Et Valentine, embarrassée de prononcer un seul mot qui eût rapport à cette
+terrible faute de sa soeur, qu'elle eût voulu effacer au prix de tout son
+sang, sentit sa langue se paralyser et son front se couvrir d'une sueur
+brûlante.
+
+Louise comprit, et malgré les déchirants remords de sa vie, aucun reproche
+n'enfonça dans son coeur une pointe si acérée que cet embarras et ce
+silence. Elle laissa tomber sa tête sur ses mains, et, facile à aigrir
+après une vie de malheur, elle trouva que Valentine lui faisait plus de
+mal à elle seule que tous les autres ensemble. Mais, revenant bientôt à la
+raison, elle se dit que Valentine souffrait par excès de délicatesse; elle
+comprit qu'il en avait déjà bien coûté à cette jeune fille si pudique pour
+appeler une confidence plus intime et pour oser seulement la désirer.
+
+--Eh bien! Valentine, dit-elle en passant un de ses bras au cou de sa
+jeune soeur.
+
+Puis Valentine, essuyant ses yeux, réussit par un sublime effort à
+dépouiller la rigidité de la jeune vierge pour s'élever au rôle de l'amie
+généreuse et forte.
+
+--Dis-moi, s'écria-t-elle; il est dans tout cela un être qui a dû étendre
+son influence sacrée sur toute ta vie, un être que je ne connais pas, dont
+j'ignore le nom, mais qu'il m'a semblé parfois aimer de toute la force du
+sang et de toute la volonté de ma tendresse pour toi...
+
+--Tu veux donc que je t'en parle, ô ma courageuse soeur! J'ai cru que je
+n'oserais jamais te rappeler son existence. Eh bien! ta grandeur d'âme
+surpasse tout ce que j'en espérais. Mon fils existe, il ne m'a jamais
+quittée; c'est moi qui l'ai élevé. Je n'ai point essayé de dissimuler ma
+faute en l'éloignant de moi ou en lui refusant mon nom. Partout il m'a
+suivie, partout sa présence a révélé mon malheur et mon repentir. Et, le
+croiras-tu, Valentine? j'ai fini par mettre ma gloire à me proclamer sa
+mère, et dans toutes les âmes justes j'ai trouvé mon absolution en faveur
+de mon courage.
+
+--Et quand même je ne serais pas ta soeur et ta fille aussi, répondit
+Valentine, je voudrais être au nombre de ces justes. Mais où est-il?
+
+--Mon Valentin est à Paris, dans un collège. C'est pour l'y conduire que
+j'ai quitté l'Italie, et c'est pour te voir que je me suis séparée de lui
+depuis un mois. Il est beau, mon fils, Valentine; il est aimant; il te
+connaît; il désire ardemment embrasser celle dont il porte le nom, et il
+te ressemble. Il est blond et calme comme toi; à quatorze ans, il est
+presque de ta taille... Dis, voudras-tu, quand tu seras mariée, que je te
+le présente?
+
+Valentine répondit par mille caresses.
+
+Deux heures s'étaient écoulées rapidement, non-seulement à se rappeler le
+passé, mais encore à faire des projets pour l'avenir. Valentine y portait
+toute la confiance de son âge; Louise y croyait moins, mais elle ne le
+disait pas. Une ombre noire se dessina tout d'un coup dans l'air bleu
+au-dessus du fossé. Valentine tressaillit et laissa échapper un cri
+d'effroi. Louise, posant sa main sur la sienne, lui dit:
+
+--Rassure-toi, c'est un ami, c'est Bénédict.
+
+Valentine fut d'abord contrariée de sa présence au rendez-vous.
+Il semblait que désormais tous les actes de sa vie amenassent un
+rapprochement forcé entre elle et ce jeune homme. Cependant elle fut
+forcée de comprendre que son voisinage n'était pas inutile à deux femmes
+dans cet endroit écarté, et surtout que son escorte devait agréer à
+Louise, qui était à plus d'une lieue de son gîte. Elle ne put pas non
+plus s'empêcher de remarquer le sentiment de délicatesse respectueuse qui
+l'avait fait s'abstenir de paraître durant leur entretien. Ne fallait-il
+pas du dévouement, d'ailleurs, pour monter ainsi la garde pendant deux
+heures? Tout bien considéré, il y aurait eu de l'ingratitude à lui faire
+un froid accueil. Elle lui expliqua le billet de sa mère, prit tout le
+tort sur elle, et le supplia de ne venir au château qu'avec une forte
+dose de patience et de philosophie. Bénédict jura en riant que rien ne
+l'ébranlerait; et, après l'avoir reconduite avec Louise jusqu'au bout de
+la prairie, il reprit avec celle-ci le chemin de la ferme.
+
+Le lendemain il se présenta au château. Par un hasard dont Bénédict ne se
+plaignait pas, c'était au tour de madame de Raimbault à avoir la migraine;
+mais celle-là n'était pas feinte, elle la força de garder le lit. Les
+choses se passèrent donc mieux que Bénédict ne l'avait espéré. Quand il
+sut que la comtesse ne se lèverait pas de la journée, il commença par
+démonter le piano et enlever toutes les touches; puis il trouva qu'il
+fallait remettre des _buffles_ à tous les marteaux; quantité de cordes
+rouillées étaient à renouveler; enfin il se créa de l'ouvrage pour tout
+un jour; car Valentine était là, lui présentant les ciseaux, l'aidant à
+rouler le laiton sur la bobine, lui donnant la note au diapason, et
+s'occupant de son piano peut-être plus ce jour-là qu'elle n'avait fait
+dans toute sa vie. De son côté, Bénédict était beaucoup moins habile à
+cette besogne que Valentine ne l'avait annoncé. Il cassa plus d'une corde
+en la montant, il tourna plus d'une cheville pour une autre, et souvent
+dérangea l'accord de toute une gamme pour remettre celui d'une note.
+Pendant ce temps, la vieille marquise allait, venait, toussait, dormait,
+et ne s'occupait d'eux que pour les mettre plus à l'aise encore. Ce fut
+une délicieuse journée pour Bénédict. Valentine était si douce, elle avait
+une gaieté si naïve, si vraie, une politesse si obligeante, qu'il était
+impossible de ne pas respirer à l'aise auprès d'elle. Et puis je ne sais
+comment il se fit qu'au bout d'une heure, par un accord tacite, toute
+politesse disparut entre eux. Une sorte de camaraderie enfantine et rieuse
+s'établit. Ils se raillaient de leurs mutuelles maladresses, leurs mains
+se rencontraient sur le clavier, et, la gaieté chassant l'émotion, ils se
+querellaient comme de vieux amis. Enfin, vers cinq heures, le piano se
+trouvant accordé, Valentine imagina un moyen de retenir Bénédict. Un peu
+d'hypocrisie s'improvisa dans ce coeur de jeune fille, et, sachant que sa
+mère accordait tout à l'extérieur de la déférence, elle se glissa dans son
+alcôve.
+
+--Maman, lui dit-elle, M. Bénédict a passé six heures à mon piano, et il
+n'a pas fini; cependant nous allons nous mettre à table: j'ai pensé qu'il
+était impossible d'envoyer ce jeune homme à l'office, puisque vous n'y
+envoyez jamais son oncle, et que vous lui faites servir du vin sur votre
+propre table. Que dois-je faire? Je n'ai pas osé l'inviter à dîner avec
+nous sans savoir de vous si cela était convenable.
+
+La même demande, faite en d'autres termes, n'eût obtenu qu'une sèche
+désapprobation. Mais la comtesse était toujours plus satisfaite d'obtenir
+la soumission à ses principes que l'obéissance passive à ses volontés.
+C'est le propre de la vanité de vouloir imposer le respect et l'amour de
+sa domination.
+
+--Je trouve la chose assez convenable, répondit-elle. Puis qu'il s'est
+rendu à mon billet sans hésiter, et qu'il s'est exécuté de bonne grâce,
+il est juste de lui montrer quelque égard. Allez, ma fille, invitez-le
+vous-même de ma part.
+
+Valentine, triomphante, retourna au salon, heureuse de pouvoir faire
+quelque chose d'agréable au nom de sa mère, et lui laissa tout l'honneur
+de cette invitation. Bénédict, surpris, hésita à l'accepter. Valentine
+outre-passa un peu les pouvoirs dont elle était investie en insistant.
+Comme ils passaient tous trois à table, la marquise dit à l'oreille de
+Valentine:
+
+--Est-ce que vraiment ta mère a eu l'idée de cette honnêteté? Cela
+m'inquiète pour sa vie. Est-ce qu'elle est sérieusement malade?
+
+Valentine ne se permit pas de sourire à cette âcre plaisanterie. Tour à
+tour dépositaire des plaintes et des inimitiés de ces deux femmes, elle
+était entre elles comme un rocher battu de deux courants contraires.
+
+Le repas fut court, mais enjoué. On passa ensuite sous la charmille pour
+prendre le café. La marquise était toujours d'assez bonne humeur en
+sortant de table. De son temps, quelques jeunes femmes, dont on tolérait
+la légèreté en faveur de leurs grâces, et peut-être aussi de la diversion
+que leurs inconvenances apportaient à l'ennui d'une société oisive et
+blasée, se faisaient fanfaronnes de mauvais ton; à certains visages
+l'air _mauvais sujet_ allait bien. Madame de Provence était le noyau
+d'une coterie féminine qui _sablait fort bien le champagne_. Un siècle
+auparavant, _Madame_, belle-soeur de Louis XIV, bonne et grave Allemande
+qui n'aimait que les _saucisses à l'ail_ et la _soupe à la bière_,
+admirait chez les dames de la cour de France, et surtout chez madame la
+duchesse de Berry, la faculté de boire beaucoup sans qu'il y parût, et de
+supporter à merveille le vin de Constance et le marasquin de Hongrie.
+
+La marquise était gaie au dessert. Elle racontait avec cette aisance, ce
+naturel propre aux gens qui ont vu beaucoup de monde, et qui leur tient
+lieu d'esprit. Bénédict l'écouta avec surprise. Elle lui parlait une
+langue qu'il croyait étrangère à sa classe et à son sexe. Elle se servait
+de mots crus qui ne choquaient pas, tant elle les disait d'un air simple
+et sans façon. Elle racontait aussi des histoires avec une merveilleuse
+lucidité de mémoire et une admirable présence d'esprit pour en sauver
+les situations graveleuses à l'oreille de Valentine. Bénédict levait
+quelquefois les yeux sur elle avec effroi, et, à l'air paisible de la
+pauvre enfant, il voyait si clairement qu'elle n'avait pas compris qu'il
+se demandait s'il avait bien compris lui-même, si son imagination n'avait
+pas été au delà du vrai sens. Enfin il était confondu, étourdi de tant
+d'usage avec tant de démoralisation, d'un tel mépris des principes joint
+à un tel respect des convenances. Le monde que la marquise lui peignait
+était devant lui comme un rêve auquel il refusait de croire.
+
+Ils restèrent assez longtemps sous la charmille. Ensuite Bénédict essaya
+le piano et chanta. Enfin il se retira assez tard, tout surpris de son
+intimité avec Valentine, tout ému sans en savoir la cause, mais emplissant
+son cerveau avec délices de l'image de cette belle et bonne fille, qu'il
+était impossible de ne pas aimer.
+
+
+
+
+XII.
+
+
+À quelques jours de là, madame de Raimbault fut engagée par le préfet à
+une brillante réunion qui se préparait au chef-lieu du département.
+C'était à l'occasion du passage de madame la duchesse de Berry qui s'en
+allait ou qui revenait d'un de ses joyeux voyages; femme étourdie et
+gracieuse, qui avait réussi à se faire aimer malgré l'inclémence des temps,
+et qui longtemps se fit pardonner ses prodigalités par un sourire.
+
+Madame de Raimbault devait être du petit nombre des dames choisies qui
+seraient présentées à la princesse, et qui prendraient place à sa table
+privilégiée. Il était donc, selon elle, impossible qu'elle se dispensât de
+ce petit voyage, et pour rien au monde elle n'eût voulu en être dispensée.
+
+Fille d'un riche marchand, mademoiselle Chignon avait aspiré aux grandeurs
+dès son enfance; elle s'était indignée de voir sa beauté, ses grâces de
+reine, son esprit d'intrigue et d'ambition _s'étioler_ dans l'atmosphère
+bourgeoise d'un gros capitaliste. Mariée au général comte de Raimbault,
+elle avait volé avec transport dans le tourbillon des grandeurs de
+l'Empire; elle était justement la femme qui devait y briller. Vaine,
+bornée, ignorante, mais sachant ramper devant la royauté, belle de cette
+beauté imposante et froide pour laquelle semblait avoir été choisi le
+costume du temps, prompte à s'instruire de l'étiquette, habile à s'y
+conformer, amoureuse de parures, de luxe, de pompes et de cérémonies,
+jamais elle n'avait pu concevoir les charmes de la vie intérieure; jamais
+son coeur vide et altier n'avait goûté les douceurs de la famille. Louise
+avait déjà dix ans, elle était même très-développée pour son âge, lorsque
+madame de Raimbault devint sa belle-mère, et comprit avec effroi qu'avant
+cinq ans la fille de son mari serait pour elle une rivale. Elle la relégua
+donc avec sa grand'mère au château de Raimbault, et se promit de ne jamais
+la présenter dans le monde. Chaque fois qu'en la revoyant elle s'aperçut
+des progrès de sa beauté, sa froideur pour cette enfant se changea en
+aversion. Enfin, dès qu'elle put reprocher à cette malheureuse une faute
+que l'abandon où elle l'avait laissée rendait excusable peut-être, elle se
+livra à une haine implacable, et la chassa ignominieusement de chez elle.
+Quelques personnes dans le monde assuraient savoir la cause plus positive
+de cette inimitié. M. de Neuville, l'homme qui avait séduit Louise, et qui
+fut tué en duel par le père de cette infortunée, avait été en même temps,
+dit-on, l'amant de la comtesse et celui de sa belle-fille.
+
+Avec l'Empire s'était évanouie toute la brillante existence de madame de
+Raimbault; honneurs, fêtes, plaisirs, flatteries, représentation, tout
+avait disparu comme un songe, et elle s'éveilla un matin, oubliée et
+délaissée dans la France légitimiste. Plusieurs furent plus habiles, et,
+n'ayant pas perdu de temps pour saluer la nouvelle puissance, remontèrent
+au faîte des grandeurs; mais la comtesse, qui n'avait jamais eu de
+présence d'esprit et chez qui les premières impressions étaient violentes,
+perdit absolument la tête. Elle laissa voir à celles qui avaient été ses
+compagnes et ses amies toute l'amertume de ses regrets, tout son mépris
+pour les _têtes poudrées_, toute son irrévérence pour la dévotion
+réédifiée. Ses amies accueillirent ces blasphèmes par des cris d'horreur;
+elles lui tournèrent le dos comme à une hérétique, et répandirent leur
+indignation dans les cabinets de toilette, dans les appartements secrets
+de la famille royale, où elles étaient admises et où leurs voix
+disposaient des places et des fortunes.
+
+Dans le système des compensations de la couronne, la comtesse de Raimbault
+fut oubliée; il n'y eut pas pour elle la plus petite charge de _dame
+d'atours_. Forcée de renoncer à l'état de domesticité si cher aux
+courtisans, elle se retira dans ses terres, et se fit _franchement
+bonapartiste_. Le faubourg Saint-Germain, qu'elle avait vu jusqu'alors,
+rompit avec elle comme _mal pensante_. Les égaux, les _parvenus_ lui
+restèrent, et elle les accepta faute de mieux; mais elle les avait si fort
+méprisés dans sa prospérité, qu'elle ne trouva autour d'elle aucune
+affection solide pour la consoler de ses pertes.
+
+À trente-cinq ans il lui avait fallu ouvrir les yeux sur le néant des
+choses humaines, et c'était un peu tard pour cette femme qui avait perdu
+sa jeunesse, sans la sentir passer, dans l'enivrement des joies puériles.
+Force lui fut de vieillir tout d'un coup. L'expérience ne l'ayant pas
+détachée de ses illusions une par une, comme cela arrive dans le cours des
+générations ordinaires, elle ne connut du déclin de l'âge que les regrets
+et la mauvaise humeur.
+
+Depuis ce temps, sa vie fut un continuel supplice; tout lui devint sujet
+d'envie et d'irritation. En vain son ironie la vengeait des ridicules de
+la Restauration; en vain elle trouvait dans sa mémoire mille brillants
+souvenirs du passé pour faire la critique, par opposition, de ces
+semblants de royauté nouvelle; l'ennui rongeait cette femme dont la vie
+avait été une fête perpétuelle, et qui maintenant se voyait forcée de
+végéter à l'ombre de la vie privée.
+
+Les soins domestiques, qui lui avaient toujours été étrangers, lui
+devinrent odieux; sa fille, qu'elle connaissait à peine, versa peu de
+consolations sur ses blessures. Il fallait former cette enfant pour
+l'avenir, et madame de Raimbault ne pouvait vivre que dans le passé. Le
+monde de Paris, qui tout d'un coup changea si étrangement de moeurs et de
+manières, parlait une langue nouvelle qu'elle ne comprenait plus; ses
+plaisirs l'ennuyaient ou la révoltaient; la solitude l'écrasait de fièvre
+et d'épouvante. Elle languissait malade de colère et de douleur sur son
+ottomane, autour de laquelle ne venait plus ramper une cour en sous-ordre,
+miniature de la grande cour du souverain. Ses compagnons de disgrâce
+venaient chez elle pour gémir sur leurs propres chagrins et pour insulter
+aux siens en les niant. Chacun voulait avoir accaparé à lui seul toute la
+disgrâce des temps et l'ingratitude de la France. C'était un monde de
+victimes et d'outragés qui se dévoraient entre eux.
+
+Ces égoïstes récriminations augmentaient l'aigreur fébrile de madame de
+Raimbault.
+
+Si de plus heureux venaient lui tendre encore une main amie, et lui dire
+que les faveurs de Louis XVIII n'avaient point effacé en eux les souvenirs
+de la cour de Napoléon, elle se vengeait de leur prospérité en les
+accablant de reproches, en les accusant de trahison envers le grand homme,
+elle qui n'avait pas pu le trahir de la même manière! Enfin, pour comble
+de douleur et de consternation, à force de se voir passer au jour devant
+ses glaces vides et immobiles, à force de se regarder sans parure, sans
+rouge et sans diamants, boudeuse et flétrie, la comtesse de Raimbault
+s'aperçut que sa jeunesse et sa beauté avaient fini avec l'Empire.
+
+Maintenant elle avait cinquante ans, et quoique cette beauté passée ne fût
+plus écrite sur son front qu'en signes hiéroglyphiques, la vanité, qui
+ne meurt point au coeur de certaines femmes, lui créait de plus vives
+souffrances qu'en aucun temps de sa vie. Sa fille, qu'elle aimait de cet
+instinct que la nécessité imprime aux plus perverses natures, était pour
+elle un continuel sujet de retour vers le passé et de haine vers le
+temps présent. Elle ne la produisait dans le monde qu'avec une mortelle
+répugnance, et si, en la voyant admirée, son premier mouvement était une
+pensée d'orgueil maternel, le second était une pensée de désespoir. «Son
+existence de femme commence, se disait-elle, c'en est fait de la mienne!»
+Aussi, lorsqu'elle pouvait se montrer sans Valentine, elle se sentait
+moins malheureuse. Il n'y avait plus autour d'elle de ces regards
+maladroitement complimenteurs qui lui disaient: «C'est ainsi que vous
+fûtes jadis; et vous aussi, je vous ai vue belle.»
+
+Elle ne raisonnait pas sa coquetterie au point d'enfermer sa fille
+lorsqu'elle allait dans le monde; mais, pour peu que celle-ci témoignât
+son humeur sédentaire, la comtesse, sans peut-être s'en rendre bien compte,
+ admettait son refus, partait plus légère, et respirait plus à l'aise dans
+l'atmosphère agitée des salons.
+
+Garrottée à ce monde oublieux et sans pitié qui n'avait plus pour elle
+que des déceptions et des déboires, elle se laissait traîner encore comme
+un cadavre à son char. Où vivre? comment tuer le temps, et arriver à
+la fin de ces jours qui la vieillissaient et qu'elle regrettait dès
+qu'ils étaient passés? Aux esclaves de la mode, quand toute jouissance
+d'amour-propre est enlevée, quand tout intérêt de passion est ravi, il
+reste pour plaisir le mouvement, la clarté des lustres, le bourdonnement
+de la foule. Après tous les rêves de l'amour ou de l'ambition subsiste
+encore le besoin de bruire, de remuer, de veiller, de dire: «J'y étais
+hier, j'y serai demain.» C'est un triste spectacle que celui de ces femmes
+flétries qui cachent leurs rides sous des fleurs et couronnent leurs
+fronts hâves de diamants et de plumes. Chez elles tout est faux: la taille,
+le teint, les cheveux, le sourire; tout est triste: la parure, le fard,
+la gaieté. Spectres échappés aux saturnales d'une autre époque, elles
+viennent s'asseoir aux banquets d'aujourd'hui comme pour donner à la
+jeunesse une triste leçon de philosophie, comme pour lui dire: «C'est
+ainsi que vous passerez». Elles semblent se cramponner à la vie qui les
+abandonne, et repoussent les outrages de la décrépitude en l'étalant nue
+aux outrages des regards. Femmes dignes de pitié, presque toutes sans
+famille ou sans coeur, qu'on voit dans toutes les fêtes s'enivrer de fumée,
+de souvenirs et de bruit!
+
+La comtesse, malgré l'ennui qu'elle y trouvait, n'avait pu se détacher de
+cette vie creuse et éventée. Tout en disant qu'elle y avait renoncé pour
+jamais, elle ne manquait pas une occasion de s'y replonger. Lorsqu'elle
+fut invitée à cette réunion de province que devait présider la princesse,
+elle ne se sentit pas d'aise; mais elle cacha sa joie sous un air de
+condescendance dédaigneuse. Elle se flatta même en secret de rentrer en
+faveur, si elle pouvait fixer l'attention de la duchesse, et lui faire
+voir combien elle était supérieure, pour le ton et l'usage, à tout ce qui
+l'entourait. D'ailleurs, sa fille allait épouser M. de Lansac, un des
+favoris de la cause légitime. Il était bien temps de faire un pas vers
+cette aristocratie de nom qui allait relustrer son aristocratie d'argent.
+Madame de Raimbault ne haïssait la noblesse que depuis que la noblesse
+l'avait repoussée. Peut-être le moment était-il venu de voir toutes ces
+vanités s'humaniser pour elle à un signe de _Madame_.
+
+Elle exhuma donc du fond de sa garde-robe ses plus riches parures, tout
+en réfléchissant à celles dont elle couvrirait Valentine pour l'empêcher
+d'avoir l'air aussi grande et aussi formée qu'elle l'était réellement.
+Mais, au milieu de cet examen, il arriva que Valentine, désirant mettre à
+profit cette semaine de liberté, devint plus ingénieuse et plus pénétrante
+qu'elle ne l'avait encore été. Elle commença à deviner que sa mère élevait
+ces graves questions de toilette et créait ces insolubles difficultés
+pour l'engager à rester au château. Quelques mots piquants de la vieille
+marquise, sur l'embarras d'avoir une fille de dix-neuf ans à produire,
+achevèrent d'éclairer Valentine. Elle s'empressa de faire le procès aux
+modes, aux fêtes, aux déplacements et aux préfets. Sa mère, étonnée,
+abonda dans son sens, et lui proposa de renoncer à ce voyage comme elle y
+renonçait elle-même. L'affaire fut bientôt jugée; mais une heure après,
+comme Valentine serrait ses cartons et arrêtait ses préparatifs, madame de
+Raimbault recommença les siens en disant qu'elle avait réfléchi, qu'il
+serait inconvenant et dangereux peut-être de ne pas aller faire sa cour à
+la princesse; qu'elle se sacrifiait à cette démarche toute politique, mais
+qu'elle dispensait Valentine de la corvée.
+
+Valentine, qui depuis huit jours était devenue singulièrement rusée,
+renferma sa joie.
+
+Le lendemain, dès que les roues qui emportaient la calèche de la comtesse
+eurent rayé le sable de l'avenue, Valentine courut demander à sa
+grand'mère la permission d'aller passer la journée à la ferme avec
+Athénaïs.
+
+Elle se prétendit invitée par sa jeune compagne à manger un gâteau sur
+l'herbe. À peine eut-elle parlé de gâteau qu'elle frémit, car la vieille
+marquise fut aussitôt tentée d'être de la partie; mais l'éloignement et la
+chaleur l'y firent renoncer.
+
+Valentine monta à cheval, mit pied à terre à quelque distance de la
+ferme, renvoya son domestique et sa monture, et prit sa volée, comme une
+tourterelle, le long des buissons fleuris qui conduisaient à Grangeneuve.
+
+
+
+
+XIII.
+
+
+Elle avait trouvé moyen, la veille, de faire avertir Louise de sa visite;
+aussi toute la ferme était en joie et en ordre pour la recevoir. Athénaïs
+avait mis des fleurs nouvelles dans des vases de verre bleu. Bénédict
+avait taillé les arbres du jardin, ratissé les allées, réparé les bancs.
+Madame Lhéry avait confectionné elle-même la plus belle galette qui se
+fût vue de mémoire de ménagère. M. Lhéry avait fait sa barbe et tiré le
+meilleur de son vin. Ce furent des cris de joie et de surprise quand
+Valentine entra toute seule et sans bruit dans la salle. Elle embrassa
+comme une folle la mère Lhéry, qui lui faisait de grandes révérences; elle
+serra la main de Bénédict avec vivacité; elle folâtra comme un enfant avec
+Athénaïs; elle se pendit au cou de sa soeur. Jamais Valentine ne s'était
+sentie si heureuse; loin des regards de sa mère, loin de la roideur
+glaciale qui pesait sur tous ses pas, il lui semblait respirer un air plus
+libre, et, pour la première fois depuis qu'elle était née, vivre de toute
+sa vie. Valentine était une bonne et douce nature; le ciel s'était trompé
+en envoyant cette âme simple et sans ambition habiter les palais et
+respirer l'atmosphère des cours. Nulle n'était moins faite pour la vie
+d'apparat, pour les triomphes de la vanité. Ses plaisirs étaient, au
+contraire, tout modestes, tout intérieurs; et plus on lui faisait un
+crime de s'y livrer, plus elle aspirait à cette simple existence qui lui
+semblait être la terre promise. Si elle désirait se marier, c'était afin
+d'avoir un ménage, des enfants, une vie retirée. Son coeur avait besoin
+d'affections immédiates, peu nombreuses, peu variées. À nulle femme la
+vertu ne semblait devoir être plus facile.
+
+Mais le luxe qui l'environnait, qui prévenait ses moindres besoins, qui
+devinait jusqu'à ses fantaisies, lui interdisait les petits soins du
+ménage. Avec vingt laquais autour d'elle, c'eût été un ridicule et presque
+une apparence de parcimonie que de se livrer à l'activité de la vie
+domestique. À peine lui laissait-on le soin de sa volière, et l'on eût pu
+facilement préjuger du caractère de Valentine en voyant avec quel amour
+elle s'occupait minutieusement de ces petites créatures.
+
+Lorsqu'elle se vit à la ferme, entourée de poules, de chiens de chasse, de
+chevreaux; lorsqu'elle vit Louise filant au rouet, madame Lhéry faisant
+la cuisine, Bénédict raccommodant des filets, il lui sembla être là dans
+la sphère pour laquelle elle était créée. Elle voulut aussi avoir son
+occupation, et, à la grande surprise d'Athénaïs, au lieu d'ouvrir le piano
+ou de lui demander une bande de sa broderie, elle se mit à tricoter un
+bas gris qu'elle trouva sur une chaise. Athénaïs s'étonna beaucoup de sa
+dextérité, et lui demanda si elle savait pour qui elle travaillait avec
+tant d'ardeur.
+
+--Pour qui? dit Valentine. Moi, je n'en sais rien; c'est pour quelqu'un de
+vous toujours; pour toi, peut-être?
+
+--Pour moi ces bas gris! dit Athénaïs avec dédain.
+
+--Est-ce pour toi, ma bonne soeur? demanda Valentine à Louise.
+
+--Cet ouvrage, dit Louise, j'y travaille quelquefois; mais c'est maman
+Lhéry qui l'a commencé. Pour qui? je n'en sais rien non plus.
+
+--Et si c'était pour Bénédict? dit Athénaïs en regardant Valentine avec
+malice.
+
+Bénédict leva la tête et suspendit son travail pour examiner ces deux
+femmes en silence.
+
+Valentine avait un peu rougi; mais se remettant aussitôt:
+
+--Eh bien! si c'est pour Bénédict, répondit-elle, c'est bon; j'y
+travaillerai de bon coeur.
+
+Elle leva les yeux en riant vers sa jeune compagne. Athénaïs était pourpre
+de dépit. Je ne sais quel sentiment d'ironie et de méfiance venait
+d'entrer dans son coeur.
+
+--Ah! ah! dit avec une franchise étourdie la bonne Valentine, cela semble
+ne pas te faire trop de plaisir. Au fait, j'ai tort, Athénaïs; je vais là
+sur tes brisées, j'usurpe des droits qui t'appartiennent. Allons, allons,
+prends vite cet ouvrage, et pardonne-moi d'avoir mis la main au trousseau.
+
+--Mademoiselle Valentine, dit Bénédict poussé par un sentiment cruel pour
+sa cousine, si vous ne regrettez pas de travailler pour le plus humble de
+vos vassaux, continuez, je vous en prie. Les jolis doigts de ma cousine
+n'ont jamais touché de fil aussi rude et d'aiguilles aussi lourdes.
+
+Une larme roula dans les cils noirs d'Athénaïs. Louise lança un regard
+de reproche à Bénédict. Valentine, étonnée, les regarda tous trois
+alternativement, cherchant à comprendre ce mystère.
+
+Ce qui avait fait le plus de mal à la jeune fermière dans les paroles de
+son cousin, ce n'était pas tant le reproche de frivolité (elle y était
+habituée) que le ton de soumission et de familiarité en même temps envers
+Valentine. Elle savait bien, en gros, l'histoire de leur connaissance, et
+jusque-là elle n'avait point songé à s'en alarmer. Mais elle ignorait
+quel rapide progrès avait fait entre eux une intimité qui ne se serait
+jamais formée dans des circonstances ordinaires. Elle s'émerveillait
+douloureusement d'entendre Bénédict, naturellement si rebelle, si
+hostile aux prétentions de la noblesse, s'intituler l'humble vassal de
+mademoiselle de Raimbault. Quelle révolution s'était donc opérée dans ses
+idées? Quelle puissance Valentine exerçait-elle déjà sur lui?
+
+Louise, voyant la tristesse sur tous les visages, proposa une partie de
+pèche sur le bord de l'Indre, en attendant le dîner. Valentine, qui se
+sentait instinctivement coupable envers Athénaïs, passa amicalement son
+bras sous le sien, et se mit à courir avec elle à travers la prairie.
+Affectueuse et franche comme elle était, elle réussit bientôt à dissiper
+le nuage qui s'était élevé dans l'âme de la jeune fille. Bénédict, chargé
+de son filet et couvert de sa blouse, les suivit avec Louise, et bientôt
+tous les quatre arrivèrent sur les rives bordées de lotos et de saponaires.
+
+Bénédict jeta l'épervier. Il était adroit et robuste. Dans les exercices
+du corps on trouvait en lui la force, la hardiesse et la grâce rustique du
+paysan. C'étaient des qualités qu'Athénaïs n'appréciait pas, communes à
+tous ceux qui l'entouraient; mais Valentine s'en étonnait comme de choses
+surnaturelles, et elle en faisait volontiers à ce jeune homme un point de
+supériorité sur les hommes qu'elle connaissait. Elle s'effrayait de le
+voir se hasarder sur des saules vermoulus qui se penchaient sur l'eau et
+craquaient sous le pied; et lorsqu'elle le voyait échapper, par un bond
+nerveux, à une chute certaine, atteindre avec adresse et sang-froid à
+de petites places unies que l'herbe et les joncs semblaient devoir lui
+cacher, elle sentait son coeur battre d'une émotion indéfinissable, comme
+il arrive chaque fois que nous voyons accomplir bravement une oeuvre
+périlleuse ou savante.
+
+Après avoir pris quelques truites, Louise et Valentine s'élançant avec
+enfantillage sur l'épervier tout ruisselant, et s'emparant du butin avec
+des cris de joie, tandis qu'Athénaïs, craignant de salir ses doigts, ou
+gardant rancune à son cousin, se cachait boudeuse à l'ombre des aunes,
+Bénédict, accablé de chaleur, s'assit sur un frêne équarri grossièrement
+et jeté d'un bord à l'autre en guise de pont. Éparses sur la fraîche
+pelouse de la rive, les trois femmes s'occupaient diversement. Athénaïs
+cueillait des fleurs, Louise jetait mélancoliquement des feuilles dans le
+courant, et Valentine, moins habituée à l'air, au soleil et à la marche,
+sommeillait à demi, cachée, à ce qu'elle croyait, par les hautes tiges de
+la prêle de rivière. Ses yeux, qui errèrent longtemps sur les brillantes
+gerçures de l'eau et sur un rayon de soleil qui se glissait parmi les
+branches, vinrent par hasard se reposer sur Bénédict, qu'elle découvrait
+en entier à dix pas devant elle, assis les jambes pendantes sur le pont
+élastique.
+
+Bénédict n'était pas absolument dépourvu de beauté. Son teint était d'une
+pâleur bilieuse; ses yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front
+était vaste et d'une extrême pureté. Par un prestige attaché peut-être
+aux hommes doués de quelque puissance morale, les regards s'habituaient
+peu à peu aux défauts de sa figure pour n'en plus voir que les
+beautés; car certaines laideurs sont dans ce cas, et celle de Bénédict
+particulièrement. Son teint blême et uni avait une apparence de calme
+qui inspirait comme un respect d'instinct pour cette âme dont aucune
+altération extérieure ne trahissait les mouvements. Ces yeux, où la
+prunelle pâle nageait dans un émail blanc et vitreux, avaient une
+expression vague et mystérieuse qui devait piquer la curiosité de tout
+observateur. Mais ils auraient désespéré toute la science de Lavater; ils
+semblaient lire profondément dans ceux d'autrui, et leur immobilité était
+métallique quand ils avaient à se méfier d'un examen indiscret. Une femme
+n'en pouvait soutenir l'éclat quand elle était belle; un ennemi n'y
+pouvait surprendre le secret d'aucune faiblesse. C'était un homme qu'on
+pouvait toujours regarder sans le trouver au-dessous de lui-même, un
+visage qui pouvait s'abandonner à la distraction, sans enlaidir comme la
+plupart des autres, une physionomie qui attirait comme l'aimant. Aucune
+femme ne le voyait avec indifférence, et si la bouche le dénigrait parfois,
+l'imagination n'en perdait pas aisément l'empreinte; personne ne le
+rencontrait pour la première fois sans le suivre des yeux aussi longtemps
+que possible; aucun artiste ne pouvait le voir sans en admirer la
+singularité et sans désirer la reproduire.
+
+Lorsque Valentine le regarda, il était plongé dans une de ces rêveries
+profondes qui semblaient lui être familières. La teinte du feuillage qui
+l'abritait envoyait à son large front un reflet verdâtre; et ses yeux
+fixés sur l'eau semblaient ne saisir aucun objet. Le fait est qu'ils
+saisissaient parfaitement l'image de Valentine réfléchie dans l'onde
+immobile. Il se plaisait à cette contemplation dont l'objet s'évanouissait
+chaque fois qu'une brise légère ridait la surface du miroir; puis l'image
+gracieuse se reformait peu à peu, flottait d'abord incertaine et vague,
+et se fixait enfin belle et limpide sur la masse cristalline. Bénédict
+ne pensait pas; il contemplait, il était heureux, et c'est dans ces
+moments-là qu'il était beau.
+
+Valentine avait toujours entendu dire que Bénédict était laid. Dans les
+idées de la province, où, suivant la spirituelle définition de M. de
+Stendhal, un _bel homme_ est toujours gros et rouge, Bénédict était le
+plus disgracié des jeunes gens. Valentine n'avait jamais regardé Bénédict
+avec attention; elle avait conservé le souvenir de l'impression qu'elle
+avait reçue en le voyant pour la première fois; cette impression n'était
+pas favorable. Depuis quelques instants seulement elle commençait à lui
+trouver un charme inexprimable. Plongée elle-même dans une rêverie où
+nulle réflexion précise ne trouvait place, elle se laissait aller à cette
+dangereuse curiosité qui analyse et qui compare. Elle trouvait une immense
+différence entre Bénédict et M. de Lansac. Elle ne se demandait pas à
+l'avantage duquel était cette différence; seulement elle la constatait.
+Comme M. de Lansac était beau et qu'il était son fiancé, elle ne
+s'inquiétait pas du résultat de cette contemplation imprudente; elle ne
+pensait pas qu'il pouvait en sortir vaincu.
+
+Et c'est pourtant ce qui arriva; Bénédict, pâle, fatigué, pensif, les
+cheveux en désordre; Bénédict, vêtu d'habits grossiers et couvert de vase,
+le cou nu et hâlé; Bénédict, assis négligemment au milieu de cette belle
+verdure, au-dessus de ces belles eaux; Bénédict, qui regardait Valentine à
+l'insu de Valentine, et qui souriait de bonheur et d'admiration; Bénédict
+alors était un homme; un homme des champs et de la nature, un homme dont
+la mâle poitrine pouvait palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant
+lui-même dans la contemplation de ce que Dieu a créé de plus beau. Je ne
+sais quelles émanations magnétiques nageaient dans l'air embrasé autour de
+lui; je ne sais quelles émotions mystérieuses, indéfinies, involontaires,
+firent tout d'un coup battre le coeur ignorant et pur de la jeune comtesse.
+
+M. de Lansac était un dandy régulièrement beau, parfaitement spirituel,
+parlant au mieux, riant à propos, ne faisant jamais rien hors de place;
+son visage ne faisait jamais un pli, pas plus que sa cravate; sa toilette,
+on le voyait dans les plus petits détails, était pour lui une affaire
+aussi importante, un devoir aussi sacré que les plus hautes délibérations
+de la diplomatie. Jamais il n'avait rien admiré, ou du moins il n'admirait
+plus rien désormais; car il avait vu les plus grands potentats de l'Europe,
+il avait contemplé froidement les plus hautes têtes de la société;
+il avait plané dans la région culminante du monde, il avait discuté
+l'existence des nations entre le dessert et le café. Valentine l'avait
+toujours vu dans le monde, en tenue, sur ses gardes, exhalant des parfums
+et ne perdant pas une ligne de sa taille. En lui, elle n'avait jamais
+aperçu l'homme; le matin, le soir, M. de Lansac était toujours le même. Il
+se levait secrétaire d'ambassade, il se couchait secrétaire d'ambassade;
+il ne rêvait jamais; il ne s'oubliait jamais devant personne jusqu'à
+commettre l'inconvenance de méditer; il était impénétrable comme Bénédict,
+mais avec cette différence qu'il n'avait rien à cacher, qu'il ne possédait
+pas une volonté individuelle, et que son cerveau ne renfermait que les
+niaiseries solennelles de la diplomatie. Enfin M. de Lansac, homme sans
+passion généreuse, sans jeunesse morale, déjà usé et flétri au dedans par
+le commerce du monde, incapable d'apprécier Valentine, la louant sans
+cesse et ne l'admirant jamais, n'avait, dans aucun moment, excité en
+elle un de ces mouvements rapides, irrésistibles, qui transforment, qui
+éclairent, qui entraînent avec impétuosité vers une existence nouvelle.
+
+Imprudente Valentine! Elle savait si peu ce que c'est que l'amour,
+qu'elle croyait aimer son fiancé; non pas, il est vrai, avec passion,
+mais de toute sa puissance d'aimer.
+
+Parce que cet homme ne lui inspirait rien, elle croyait son coeur incapable
+d'éprouver davantage; elle ressentait déjà l'amour à l'ombre de ces
+arbres. Dans cet air chaud et vif son sang commençait à s'éveiller;
+plusieurs fois, en regardant Bénédict, elle sentit comme une ardeur
+étrange monter de son coeur à son front, et l'ignorante fille ne comprit
+point ce qui l'agitait ainsi. Elle ne s'en effraya pas: elle était fiancée
+à M. de Lansac, Bénédict était fiancé à sa cousine. C'étaient là de belles
+raisons; mais Valentine, habituée à regarder ses devoirs comme faciles à
+remplir, ne croyait pas qu'un sentiment mortel à ces devoirs pût naître en
+elle.
+
+
+
+
+XIV.
+
+
+Bénédict regardait d'abord l'image de Valentine avec calme; peu à peu une
+sensation pénible, plus prompte et plus vive que celle qu'elle éprouvait
+elle-même, le força de changer de place et d'essayer de s'en distraire. Il
+reprit ses filets et les jeta de nouveau, mais il ne put rien prendre; il
+était distrait. Ses yeux ne pouvaient pas se détacher de ceux de Valentine;
+soit qu'il se penchât sur l'escarpement de la rivière, soit qu'il se
+hasardât sur les pierres tremblantes ou sur les grès polis et glissants,
+il surprenait toujours le regard de Valentine qui l'épiait, qui le couvait
+pour ainsi dire avec sollicitude. Valentine ne savait pas dissimuler, elle
+ne croyait pas en cette circonstance avoir le moindre motif pour le faire;
+Bénédict palpitait fortement sous ce regard si naïf et si affectueux.
+Il était fier pour la première fois de sa force et de son courage. Il
+traversa une écluse que le courant franchissait avec furie, en trois sauts
+il fut à l'autre bord. Il se retourna; Valentine était pâle: Bénédict se
+gonfla d'orgueil.
+
+Et puis, comme elles revenaient à la ferme par un long détour à travers
+les prés, et marchaient toutes trois devant lui, il réfléchit un peu. Il
+se dit que de toutes les folies qu'il pût faire, la plus misérable, la
+plus fatale au repos de sa vie, serait d'aimer mademoiselle de Raimbault.
+Mais l'aimait-il donc?
+
+--Non! se dit Bénédict en haussant les épaules, je ne suis pas si fou;
+cela n'est pas. Je l'aime aujourd'hui, comme je l'aimais hier, d'une
+affection toute fraternelle, toute paisible...
+
+Il ferma les yeux sur tout le reste, et, rappelé par un regard de
+Valentine, il doubla le pas et se rapprocha d'elle, résolu de savourer le
+charme qu'elle savait répandre autour d'elle, et qui _ne pouvait pas_ être
+dangereux.
+
+La chaleur était si forte que ces trois femmes délicates furent forcées
+de s'asseoir en chemin. Elles se mirent au frais dans un enfoncement qui
+avait été un bras de la rivière, et qui, desséché depuis peu, nourrissait
+une superbe végétation d'osiers et de fleurs sauvages. Bénédict, écrasé
+sous le poids de son filet garni de plomb, se jeta par terre à quelques
+pas d'elles. Mais au bout de cinq minutes toutes trois étaient autour de
+lui, car toutes trois l'aimaient: Louise avec une ardente reconnaissance à
+cause de Valentine, Valentine (au moins elle le croyait) à cause de Louise,
+et Athénaïs à cause d'elle-même.
+
+Mais elles ne furent pas plus tôt installées auprès de lui, alléguant
+qu'il y avait là plus d'ombrage, que Bénédict se traîna plus près de
+Valentine, sous prétexte que le soleil gagnait de l'autre côté. Il avait
+mis le poisson dans son mouchoir, et s'essuyait le front avec sa cravate.
+
+--Cela doit être agréable, lui dit Valentine en le raillant, une cravate
+de taffetas! J'aimerais autant une poignée de ces feuilles de houx.
+
+--Si vous étiez une personne humaine, vous auriez pitié de moi au lieu de
+me critiquer, répondit Bénédict.
+
+--Voulez-vous mon fichu? dit Valentine; je n'ai que cela à vous offrir.
+
+Bénédict tendit la main sans répondre. Valentine détacha le foulard
+qu'elle avait autour du cou.
+
+--Tenez, voici mon mouchoir, dit Athénaïs vivement, en jetant à Bénédict
+un petit carré de batiste brodé et garni de dentelle.
+
+--Votre mouchoir n'est bon à rien, répondit Bénédict en s'emparant de
+celui de Valentine avant qu'elle eût songé à le lui retirer.
+
+Il ne daigna même pas ramasser celui de sa cousine, qui tomba sur l'herbe
+à côté de lui. Athénaïs, blessée au coeur, s'éloigna et reprit en boudant
+le chemin de la ferme. Louise, qui comprenait son chagrin, courut après
+elle pour la consoler, pour lui démontrer combien cette jalousie était
+une ridicule pensée; et, pendant ce temps, Bénédict et Valentine, qui ne
+s'apercevaient de rien, restèrent seuls dans la ravine, à deux pas l'un
+de l'autre, Valentine assise et feignant de jouer avec des pâquerettes,
+Bénédict couché, pressant ce mouchoir brûlant sur son front, sur son cou,
+sur sa poitrine, et regardant Valentine, d'un regard dont elle sentait le
+feu sans oser le voir.
+
+Elle resta ainsi sous le charme de ce fluide électrique qui à son âge et à
+celui de Bénédict, avec des coeurs si neufs, des imaginations si timides et
+des sens dont rien n'a émoussé l'ardeur, a tant de puissance et de magie!
+Ils ne se dirent rien, ils n'osèrent échanger ni un sourire ni un mot.
+Valentine resta fascinée à sa place, Bénédict s'oublia dans la sensation
+d'un bonheur impétueux, et, lorsque la voix de Louise les rappela, ils
+quittèrent à regret ce lieu où l'amour venait de parler secrètement, mais
+énergiquement, au coeur de l'un et de l'autre,
+
+Louise revint vers eux.
+
+--Athénaïs est fâchée, leur dit-elle. Bénédict, vous la traitez mal; vous
+n'êtes pas généreux. Valentine, dites-le-lui, ma chérie. Engagez-le à
+mieux reconnaître l'affection de sa cousine.
+
+Une sensation de froid gagna le coeur de Valentine. Elle ne comprit rien au
+sentiment de douleur inouïe qui s'empara d'elle à cette pensée. Cependant
+elle maîtrisa vite ce mouvement, et regardant Bénédict avec surprise:
+
+--Vous avez donc affligé Athénaïs? lui dit-elle dans la sincérité de son
+âme; je ne m'en suis pas aperçue. Que lui avez-vous donc dit?
+
+--Eh! rien, dit Bénédict en haussant les épaules; elle est folle!
+
+--Non! elle n'est pas folle, dit Louise avec sévérité, c'est vous qui êtes
+dur et injuste. Bénédict, mon ami, ne troublez pas ce jour, si doux pour
+moi, par une faute nouvelle. Le chagrin de notre jeune amie détruit mon
+bonheur et celui de Valentine.
+
+--C'est vrai, dit Valentine en passant son bras sous celui de Bénédict à
+l'exemple de Louise, qui l'entraînait de l'autre côté. Allons rejoindre
+cette pauvre enfant, et, si vous avez eu en effet des torts envers elle,
+réparez-les, afin que nous soyons toutes heureuses aujourd'hui.
+
+Bénédict tressaillit brusquement dès qu'il sentit le bras de Valentine se
+glisser sous le sien. Il le pressa insensiblement contre sa poitrine, et
+finit par l'y tenir si bien qu'elle n'eût pas pu le retirer sans avoir
+l'air de s'apercevoir de son émotion. Il valait mieux feindre d'être
+insensible à ces pulsations violentes qui soulevaient le sein du jeune
+homme. D'ailleurs, Louise les entraînait vers Athénaïs, qui se faisait une
+malice de doubler le pas pour se faire suivre. Qu'elle se doutait peu, la
+pauvre fille, de la situation de son fiancé! Palpitant, ivre de joie entre
+ces deux soeurs, l'une qu'il avait aimée, l'autre qu'il allait aimer;
+Louise qui la veille lui faisait éprouver encore quelques réminiscences
+d'un amour à peine guéri, Valentine qui commençait à l'enivrer de toutes
+les ardeurs d'une passion nouvelle; Bénédict ne savait pas trop encore
+vers qui allait son coeur, et s'imaginait par instants que c'était vers
+toutes les deux, tant on est riche d'amour à vingt ans! Et toutes deux
+l'entraînaient pour qu'il mît aux pieds d'une autre ce pur hommage que
+chacune d'elles peut-être regrettait de ne pouvoir accepter. Pauvres
+femmes! pauvre société où le coeur n'a de véritables jouissances que dans
+l'oubli de tout devoir et de toute raison!
+
+Au détour d'un chemin Bénédict s'arrêta tout à coup, et, pressant leurs
+mains dans chacune des siennes, il les regarda alternativement, Louise
+d'abord avec une amitié tendre, Valentine ensuite avec moins d'assurance
+et plus de vivacité.
+
+--Vous voulez donc, leur dit-il, que j'aille apaiser les caprices de cette
+petite fille? Eh bien! pour vous faire plaisir j'irai; mais vous m'en
+saurez gré, j'espère!
+
+--Comment faut-il que nous vous poussions à une chose que votre conscience
+devrait vous dicter? lui dit Louise.
+
+Bénédict sourit et regarda Valentine.
+
+--En effet, dit celle-ci avec un trouble mortel, n'est-elle pas digne de
+votre affection? n'est-elle pas la femme que vous devez épouser?
+
+Un éclair passa sur le large front de Bénédict. Il laissa tomber la main
+de Louise, et gardant un instant encore celle de Valentine qu'il pressa
+insensiblement:
+
+--Jamais! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel, comme pour y
+enregistrer son serment en présence de ces deux témoins.
+
+Puis son regard sembla dire à Louise:--Jamais cet amour n'entrera dans
+un coeur où vous avez régné. À Valentine:--Jamais; car vous y régnerez
+éternellement.
+
+Et il se mit à courir après Athénaïs, laissant les deux soeurs confondues
+de surprise.
+
+Il faut l'avouer, ce mot _jamais_ fit une telle impression sur Valentine
+qu'il lui sembla qu'elle allait tomber. Jamais joie aussi égoïste, aussi
+cruelle, n'envahit de force le sanctuaire d'une âme généreuse.
+
+Elle resta un instant sans pouvoir se remettre; puis, s'appuyant sur le
+bras de sa soeur, sans songer, l'ingénue, que le tremblement de son corps
+était facile à apercevoir:
+
+--Qu'est-ce donc que cela veut dire? lui demanda-t-elle.
+
+Mais Louise était si absorbée elle-même dans ses pensées qu'elle se fit
+répéter deux fois cette question sans l'entendre. Enfin elle répondit
+qu'elle n'y comprenait rien.
+
+Bénédict atteignit sa cousine en trois sauts, et passant un bras autour de
+sa taille:
+
+--Vous êtes fâchée? lui dit-il.
+
+--Non, répondit la jeune fille d'un ton qui exprimait qu'elle l'était
+beaucoup.
+
+--Vous êtes une enfant, lui dit Bénédict; vous doutez toujours de mon
+amitié.
+
+--Votre amitié? dit Athénaïs avec dépit; je ne vous la demande pas.
+
+--Ah! vous la repoussez donc? Alors...
+
+Bénédict s'éloigna de quelques pas. Athénaïs se laissa tomber, pâle et ne
+respirant plus, sur un vieux saule au bord du chemin.
+
+Aussitôt Bénédict se rapprocha; il ne l'aimait pas assez pour vouloir
+entrer en discussion avec elle; il valait mieux profiter de son émotion
+que de perdre le temps à se justifier.
+
+--Voyons, ma cousine, lui dit-il d'un ton sévère qui dominait entièrement
+la pauvre Athénaïs, voulez-vous cesser de me bouder?
+
+--Est-ce donc moi qui boude? répondit-elle en fondant en larmes.
+
+Bénédict se pencha vers elle, et déposa un baiser sur un cou frais et
+blanc que n'avait point rougi le hâle des champs. La jeune fermière frémit
+de plaisir et se jeta dans les bras de son cousin. Bénédict éprouva un
+cruel malaise. Athénaïs était, à coup sûr, une fort belle personne; de
+plus, elle l'aimait, et, se croyant destinée à lui, elle le lui montrait
+ingénument. Il était bien difficile à Bénédict de se garantir d'un certain
+amour-propre et d'une sensation de plaisir toute physique en recevant ses
+caresses. Cependant sa conscience lui ordonnait de repousser toute pensée
+d'union avec cette jeune personne; car il sentait que son coeur était à
+jamais enchaîné ailleurs.
+
+Il se hâta donc de se lever et d'entraîner Athénaïs vers ses deux
+compagnes, après l'avoir embrassée. C'est ainsi que se terminaient toutes
+leurs querelles. Bénédict, qui ne voulait pas, qui ne pouvait pas dire
+sa pensée, évitait toute explication, et, au moyen de quelques marques
+d'amitié, réussissait toujours à apaiser la crédule Athénaïs.
+
+En rejoignant Louise et Valentine, la fiancée de Bénédict se jeta au cou
+de cette dernière avec effusion. Son coeur facile et bon abjura sincèrement
+toute rancune, et Valentine, en lui rendant ses caresses, sentit comme un
+remords s'élever en elle.
+
+Néanmoins, la gaieté qui se peignait sur les traits de Bénédict les
+entraîna toutes trois. Bientôt elles rentrèrent à la ferme, rieuses et
+folâtres. Le dîner n'étant pas prêt, Valentine voulut faire le tour de
+la ferme, visiter les bergeries, les vaches, le pigeonnier. Bénédict
+s'occupait peu de tout cela, et cependant il aurait su bon gré à sa
+fiancée de s'en occuper. Lorsqu'il vit mademoiselle de Raimbault entrer
+dans les étables, courir après les jeunes agneaux, les prendre dans ses
+bras, caresser toutes les bestioles favorites de madame Lhéry, donner
+même à manger, sur sa main blanche, aux grands boeufs de trait qui la
+regardaient d'un air hébété, il sourit d'une pensée flatteuse et cruelle
+qui lui vint: c'est que Valentine semblait bien mieux faite qu'Athénaïs
+pour être sa femme; c'est qu'il y avait eu erreur dans la distribution des
+rôles, et que Valentine, bonne et franche fermière, lui aurait fait aimer
+la vie domestique.
+
+--Que n'est-elle la fille de madame Lhéry! se dit-il; je n'aurais jamais
+eu l'ambition d'apprendre, et même encore aujourd'hui je renoncerais à la
+vaine rêverie de jouer un rôle dans le monde. Je me ferais paysan avec
+joie; j'aurais une existence utile, positive; avec Valentine, au fond de
+cette belle vallée, je serais poëte et laboureur: poëte pour l'admirer,
+laboureur pour la servir. Ah! que j'oublierais facilement la foule qui
+bourdonne au sein des villes!
+
+Il se livrait à ces pensées en suivant Valentine au travers des granges
+dont elle se plaisait à respirer l'odeur saine et champêtre. Tout d'un
+coup elle lui dit en se retournant vers lui:
+
+--Je crois vraiment que j'étais née pour être fermière! Oh! que j'aurais
+aimé cette vie simple et ces calmes occupations de tous les jours!
+J'aurais fait tout moi-même comme madame Lhéry; j'aurais élevé les plus
+beaux troupeaux du pays; j'aurais eu de belles poules huppées et des
+chèvres que j'aurais menées brouter dans les buissons. Si vous saviez
+combien de fois dans les salons, au milieu des fêtes, ennuyée du bruit de
+cette foule, je me suis prise à rêver que j'étais une gardeuse de moutons,
+assise au coin d'un pré! mais l'orchestre m'appelait dans la cohue, mais
+mon rêve était l'histoire du pot au lait!
+
+Appuyé contre un râtelier, Bénédict l'écoutait avec attendrissement; car
+elle venait de répondre tout haut, par une liaison d'idées sympathiques,
+aux voeux qu'il avait formés tout bas.
+
+Ils étaient seuls. Bénédict voulut se hasarder à poursuivre ce rêve.
+
+--Mais s'il vous avait fallu épouser un paysan? lui dit-il.
+
+--Au temps où nous vivons, répondit-elle, il n'y a plus de paysans. Ne
+recevons-nous pas la même éducation dans presque toutes les classes?
+Athénaïs n'a-t-elle pas plus de talents que moi? Un homme comme vous
+n'est-il pas très-supérieur par ses connaissances à une femme comme moi?
+
+--N'avez-vous pas les préjugés de la naissance? reprit Bénédict.
+
+--Mais je me suppose fermière; je n'aurais pas pu les avoir.
+
+--Ce n'est pas une raison; Athénaïs est née fermière, et elle est bien
+fâchée de n'être pas née comtesse.
+
+--Oh! qu'à sa place je m'en réjouirais, au contraire! dit-elle avec
+vivacité.
+
+Et elle resta pensive, appuyée sur la crèche, vis-à-vis de Bénédict, les
+yeux fixés à terre, et ne songeant pas qu'elle venait de lui dire des
+choses qu'il aurait payées de son sang.
+
+Bénédict s'enivra longtemps des images folles et flatteuses que cet
+entretien venait d'éveiller. Sa raison s'endormit dans ce doux silence, et
+toutes les idées riantes et trompeuses prirent la volée. Il se vit maître,
+époux et fermier dans la Vallée-Noire. Il vit dans Valentine sa compagne,
+sa ménagère, sa plus belle propriété. Il rêva tout éveillé, et deux ou
+trois fois il s'abusa au point d'être près de l'aller presser dans ses
+bras. Quand le bruit des voix l'avertit de l'approche de Louise et
+d'Athénaïs, il s'enfuit par un côté opposé, et courut se cacher dans un
+coin obscur de la grange, derrière les meules de blé. Là il pleura comme
+un enfant, comme une femme, comme il ne se souvenait pas d'avoir pleuré;
+il pleura ce rêve qui venait de l'enlever un instant au monde existant, et
+qui lui avait donné plus de joie en quelques minutes d'illusion qu'il n'en
+avait goûté dans toute une vie de réalité. Quand il eut essuyé ses larmes,
+quand il revit Valentine, toujours sereine et douce, interrogeant son
+visage avec une muette sollicitude, il fut heureux encore: il se dit qu'il
+y avait plus de bonheur et de gloire à être aimé en dépit des hommes et de
+la destinée qu'à obtenir sans peine et sans péril une affection légitime.
+Il se plongea jusqu'au cou dans cette mer trompeuse de souhaits et de
+chimères; il retomba dans son rêve. À table, il se plaça auprès de
+Valentine; il s'imagina qu'elle était la maîtresse chez lui. Comme elle
+aimait volontiers à se charger de tout l'embarras du service, elle
+découpait, faisait les portions et se plaisait à être utile à tous.
+Bénédict la regardait d'un air stupide de joie; il lui tendait son
+assiette, ne lui adressait plus une seule de ces politesses d'usage qui
+rapellent à chaque instant les conventions et les distances, et, quand il
+voulait qu'elle lui servît de quelque mets, il lui disait en tendant son
+assiette:
+
+--À moi, madame la fermière!
+
+Quoiqu'on bût le vin du cru à la ferme, M. Lhéry avait en réserve pour les
+grandes occasions, d'excellent champagne; mais personne n'y fit honneur.
+L'ivresse morale était assez forte. Ces êtres jeunes et sains n'avaient
+pas besoin d'exciter leurs nerfs et de fouetter leur sang. Après le dîner
+ils jouèrent à se cacher et à se poursuivre dans les prés. M. et Mme Lhéry
+eux-mêmes, libres enfin des soins de la journée, se mirent de la partie.
+On y admit encore une jolie servante de ferme et les enfants du métayer.
+Bientôt la prairie ne retentit plus que de rires et de cris joyeux. Ce fut
+le dernier coup pour la raison de Bénédict. Poursuivre Valentine, ralentir
+sa course pour la laisser fuir devant lui et la forcer de s'égarer dans
+les buissons, puis fondre sur elle à l'improviste, s'amuser de ses cris,
+de ses ruses, la joindre enfin et n'oser la toucher, mais voir son sein
+agité, ses joues vermeilles et ses yeux humides, c'en était trop pour un
+seul jour.
+
+Athénaïs, remarquant en elle-même ces fréquentes absences de Bénédict et
+de Valentine, et voulant faire courir après elle, proposa de bander les
+yeux au poursuivant. Elle serra malicieusement le mouchoir à Bénédict,
+s'imaginant qu'il ne pourrait plus choisir sa proie; mais Bénédict s'en
+souciait bien! L'instinct de l'amour, ce charme puissant et magique qui
+fait reconnaître à l'amant l'air où sa maîtresse a passé, le guidait aussi
+bien que ses yeux; il atteignait toujours Valentine, et, plus heureux qu'à
+l'autre jeu, il pouvait la saisir dans ses bras, et, feignant de ne pas la
+reconnaître, l'y garder longtemps. Ces jeux-là sont la plus dangereuse
+chose du monde.
+
+Enfin la nuit vint, Valentine parla de se retirer; Bénédict était auprès
+d'elle, et ne sut pas dissimuler son chagrin.
+
+--Déjà! s'écria-t-il d'une grosse et rude manière qui porta jusqu'au fond
+du coeur de Valentine la conviction de la vérité.
+
+--Déjà! en effet, répondit-elle; cette journée m'a semblé bien courte.
+
+Et elle embrassa sa soeur; mais n'avait-elle songé qu'à Louise en le
+disant?
+
+On apprêta la carriole, Bénédict se promettait encore quelques instants de
+bonheur; mais l'arrangement des places trompa son attente. Louise se mit
+tout au fond pour n'être pas aperçue aux environs du château. Sa soeur se
+mit auprès d'elle. Athénaïs s'assit sur la banquette de devant, auprès
+de son cousin; il en eut tant d'humeur qu'il ne lui adressa pas un mot
+pendant toute la route.
+
+À l'entrée du parc, Valentine le pria d'arrêter à cause de Louise qui
+craignait toujours d'être vue malgré l'obscurité. Bénédict sauta à terre
+et l'aida à descendre. Tout était sombre et silencieux autour de cette
+riche demeure, que Bénédict eût voulu voir s'engloutir. Valentine embrassa
+sa soeur et Athénaïs, tendit la main à Bénédict, qui, cette fois, osa la
+baiser, et s'enfuit dans le parc. À travers la grille, Bénédict vit
+pendant quelques instants flotter sa robe blanche qui s'éloignait parmi
+les arbres; il aurait oublié toute la terre, si Athénaïs, l'appelant du
+fond de de la carriole, ne lui eût dit avec aigreur:
+
+--Eh bien! allez-vous nous laisser coucher ici?
+
+
+
+
+XV.
+
+
+Personne ne dormit à la ferme dans la nuit qui suivit cette journée.
+Athénaïs se trouva mal en rentrant; sa mère en conçut une vive inquiétude,
+et ne consentit à se coucher que pressée par les instances de Louise.
+Celle-ci s'engagea à passer la nuit dans la chambre de sa jeune compagne,
+et Bénédict se retira dans la sienne, où partagé entre la joie et le
+remords, il ne put goûter un instant de repos.
+
+Après la fatigue d'une attaque de nerfs, Athénaïs s'endormit profondément;
+mais bientôt les chagrins qui l'avaient torturée durant le jour se
+présentèrent dans les images de son sommeil, et elle se mit à pleurer
+amèrement. Louise, qui s'était assoupie sur une chaise, s'éveilla en
+sursaut en l'entendant sangloter; et se penchant vers elle, lui demanda
+avec affection la cause de ses larmes. N'en obtenant pas de réponse, elle
+s'aperçut qu'elle dormait et se hâta de l'arracher à cet état pénible.
+Louise était la plus compatissante personne du monde; elle avait tant
+souffert pour son compte, qu'elle sympathisait avec toutes les peines
+d'autrui. Elle mit en oeuvre tout ce qu'elle possédait de douceur et de
+bonté pour consoler la jeune fille; mais celle-ci se jetant à son cou:
+
+--Pourquoi voulez-vous me tromper aussi? s'écria-t-elle; pourquoi
+voulez-vous prolonger une erreur qui doit cesser entièrement tôt ou tard?
+Mon cousin ne m'aime pas; il ne m'aimera jamais, vous le savez bien!
+Allons, convenez qu'il vous l'a dit.
+
+Louise était fort embarrassée de lui répondre. Après le _jamais_ qu'avait
+prononcé Bénédict (mot dont elle ne pouvait apprécier la valeur), elle
+n'osait pas répondre de l'avenir à sa jeune amie, dans la crainte de lui
+apprêter une déception. D'un autre côté, elle aurait voulu trouver un
+motif de consolation; car sa douleur l'affligeait sincèrement. Elle
+s'attacha donc à lui démontrer que si son cousin n'avait pas d'amour pour
+elle, du moins il n'était pas vraisemblable qu'il en eût pour aucune autre
+femme, et elle s'efforça de lui faire espérer qu'elle triompherait de sa
+froideur; mais Athénaïs n'écouta rien.
+
+--Non, non, ma chère demoiselle, répondit-elle en essuyant tout à coup
+ses larmes, il faut que j'en prenne mon parti; j'en mourrai peut-être de
+chagrin, mais enfin je ferai mon possible pour en guérir. Il est trop
+humiliant de se voir mépriser ainsi! J'ai bien d'autres aspirants! Si
+Bénédict croit qu'il était le seul dans le monde à me faire la cour,
+il se trompe. J'en connais qui ne me trouveront pas si indigne d'être
+recherchée. Il verra! il verra que je m'en vengerai, que je ne serai pas
+longtemps au dépourvu, que j'épouserai Georges Simonneau, ou Pierre Blutty,
+ou bien encore Blaise Moret! Il est vrai que je ne peux pas les souffrir.
+Oh! oui, je sens bien que je haïrai l'homme qui m'épousera à la place de
+Bénédict! Mais c'est lui qui l'aura voulu; et, si je suis une mauvaise
+femme, il en répondra devant Dieu!
+
+--Tout cela n'arrivera pas, ma chère enfant, reprit Louise; vous ne
+trouverez point parmi vos nombreux adorateurs un homme que vous puissiez
+comparer à Bénédict pour l'esprit, la délicatesse et les talents, comme,
+de son côté, il ne trouvera jamais une femme qui vous surpasse en beauté
+et en attachement...
+
+--Oh! pour cela, arrêtez, ma bonne demoiselle Louise, arrêtez; je ne suis
+pas aveugle, ni vous non plus. Il est bien facile de voir quand on a des
+yeux, et M. Bénédict ne se donne pas beaucoup de peine pour échapper aux
+nôtres. Rien n'a été si clair pour moi que sa conduite d'aujourd'hui. Ah!
+si ce n'était pas votre soeur, que je la haïrais!
+
+--Haïr Valentine! elle, votre compagne d'enfance, qui vous aime tant, qui
+est si loin d'imaginer ce que vous soupçonnez? Valentine, si amicale et si
+bienveillante de coeur, mais si fière par modestie! Ah! qu'elle souffrirait,
+Athénaïs, si elle pouvait deviner ce qui se passe en vous!
+
+--Ah! vous avez raison! dit la jeune filles en recommençant à pleurer; je
+suis bien injuste, bien impertinente de l'accuser d'une chose semblable!
+Je sais bien que si elle en avait la pensée, elle frémirait d'indignation.
+Eh bien! voilà ce qui me désespère pour Bénédict; voilà ce qui me révolte
+contre sa folie: c'est de le voir se rendre malheureux à plaisir.
+Qu'espère-t-il donc? quel égarement d'esprit le pousse à sa perte?
+Pourquoi faut-il qu'il s'éprenne de la femme qui ne pourra jamais être
+rien pour lui, tandis que sous sa main il y en a une qui lui apporterait
+jeunesse, amour, fortune? Ô Bénédict! Bénédict! quel homme êtes-vous donc?
+Et moi, quelle femme suis-je aussi, puisque je ne peux pas me faire aimer!
+Vous m'avez toutes trompée; vous m'avez dit que j'étais jolie, que j'avais
+des talents, que j'étais aimable et faite pour plaire. Vous m'avez trompée;
+vous voyez bien que je ne plais pas!
+
+Athénaïs passa ses mains dans ses cheveux noirs comme si elle eût voulu
+les arracher; mais son regard tomba sur la toilette de citronnier ouverte
+à côté de son lit, et le miroir lui donna un si formel démenti qu'elle se
+réconcilia un peu avec elle-même.
+
+--Vous êtes bien enfant! lui dit Louise. Comment pouvez-vous croire que
+Bénédict soit déjà épris de ma soeur, qu'il a vue trois fois?
+
+--Que trois fois! Oh! que trois fois!
+
+--Mettons-en quatre ou cinq, qu'importe! Certes, s'il l'aimait ce serait
+depuis peu; car, hier encore, il me disait que Valentine était la plus
+belle, la plus estimable des femmes...
+
+--Voyez-vous, la plus belle, la plus estimable...
+
+--Attendez donc. Il disait qu'elle était digne des hommages de toute la
+terre, et que son mari serait le plus heureux des hommes; et cependant,
+ajoutait-il, je crois que je pourrais vivre dix ans auprès d'elle sans en
+devenir amoureux, tant sa confiante franchise m'inspire de respect, tant
+son front pur et serein répand de calme autour d'elle!
+
+--Il disait cela hier?
+
+--Je vous le jure par l'amitié que j'ai pour vous.
+
+--Eh bien! oui; mais c'était hier! aujourd'hui tout cela est bien changé!
+
+--Croyez-vous donc que Valentine ait perdu le charme qui la rendait si
+imposante?
+
+--Peut-être en a-t-elle acquis d'autres; qui sait? l'amour vient si vite!
+Moi, il n'y a guère qu'un mois que j'aime mon cousin. Avant je ne l'aimais
+pas; je ne l'avais pas vu depuis qu'il était sorti du collège, et dans ce
+temps-là j'étais si jeune! Et puis je me souvenais de l'avoir vu si grand,
+si gauche, si embarrassé de ses bras trop longs de moitié pour ses
+manches! Mais quand je l'ai retrouvé si élégant, si aimable, ayant si
+bonne tournure, sachant tant de choses, et puis ayant ce regard un peu
+sévère qui lui sied si bien et qui fait que j'ai toujours peur de lui...
+oh! de ce moment-là je l'ai aimé, et je l'ai aimé tout d'un coup; du soir
+au matin mon coeur a été surpris. Qui empêche que Valentine n'ait pris le
+sien de même aujourd'hui? Elle est bien belle Valentine; elle a toujours
+l'esprit de dire ce qui est dans les idées de Bénédict. Il semble qu'elle
+devine ce qu'il a envie de lui entendre dire, et moi je fais tout le
+contraire. Où prend-elle cet esprit-là? Ah! c'est plutôt parce qu'il est
+disposé à admirer ce qu'elle dit. Et puis, quand ce ne serait qu'une
+fantaisie commencée ce matin, finie ce soir; quand demain il viendrait
+encore me tendre la main et me dire: «Faisons la paix;» je vois bien que
+je ne l'ai pas fixé, que je ne le fixerai pas. Voyez quelle belle vie
+j'aurais, étant sa femme, s'il me fallait toujours pleurer de rage,
+toujours sécher de jalousie! Non, non, il vaut mieux se faire une raison
+et y renoncer.
+
+--Eh bien! ma chère belle, dit Louise, puisque vous ne pouvez éloigner ce
+soupçon de votre esprit, il faut en avoir le coeur net. Demain je parlerai
+à Bénédict, je l'interrogerai franchement sur ses intentions, et, quelle
+que soit la vérité, vous en serez instruite. Vous sentez-vous ce courage?
+
+--Oui, répondit Athénaïs en l'embrassant; j'aime mieux savoir mon sort que
+de vivre dans de pareils tourments.
+
+--Prenez donc sur vous-même, lui dit Louise, d'essayer de vous reposer, et
+ne faites rien paraître demain de votre émotion. Puisque vous ne croyez
+pas devoir compter sur l'attachement de votre cousin, votre dignité de
+femme exige que vous fassiez bonne contenance.
+
+--Oh! vous avez raison, dit la jeune fille en se renfonçant dans son lit.
+Je veux agir selon vos conseils. Je me sens déjà plus forte puisque vous
+prenez mes intérêts.
+
+En effet, cette résolution ayant ramené un peu de calme dans ses idées,
+elle s'endormit bientôt, et Louise, dont le coeur était bien plus
+profondément ébranlé, attendit, les yeux ouverts, que les premières lueurs
+du matin eussent blanchi l'horizon. Alors elle entendit Bénédict, qui ne
+dormait pas non plus, entr'ouvrir doucement la porte de sa chambre et
+descendre l'escalier. Elle le suivit sans éveiller personne, et tous deux,
+s'étant abordés d'un air plus grave que de coutume, s'enfoncèrent dans une
+allée du jardin qui commençait à se remplir de rosée.
+
+
+
+
+XVI.
+
+
+Louise était assez embarrassée pour aborder une question si délicate,
+lorsque Bénédict, prenant le premier la parole, lui dit d'un ton ferme:
+
+--Mon amie, je sais de quoi vous allez me parler. Nos cloisons de bois de
+chêne ne sont pas tellement épaisses, la nuit n'est pas tellement bruyante
+autour de cette demeure, et mon sommeil n'était pas tellement profond, que
+j'aie perdu un seul mot de votre entretien avec ma cousine. La confession
+que je me proposais de vous faire serait donc parfaitement inutile à
+présent, puisque vous êtes aussi bien informée que moi-même de l'état de
+mon coeur.
+
+Louise s'arrêta et le regarda en face pour savoir s'il ne raillait point;
+mais l'expression de son visage était si parfaitement calme qu'elle resta
+stupéfaite.
+
+--Je sais que vous maniez la plaisanterie avec un admirable sang-froid,
+lui répondit-elle; mais je vous supplie de me parler sérieusement. Il ne
+s'agit point ici de sentiments dont vous ayez le droit de vous faire un
+jeu.
+
+--À Dieu ne plaise! dit Bénédict avec force; il s'agit de l'affection la
+plus importante et la plus sacrée de ma vie. Athénaïs vous l'a dit, et
+j'en jure sur mon honneur, j'aime Valentine de toutes les puissances de
+mon âme.
+
+Louise joignit les mains d'un air atterré, et s'écria en levant les yeux
+au ciel:
+
+--Quelle insigne folie!
+
+--Pourquoi? reprit Bénédict en attachant sur elle ce regard fixe qui
+renfermait tant d'autorité.
+
+--Pourquoi? répéta Louise; vous me le demandez! Mais, Bénédict, êtes-vous
+sous la puissance d'un rêve, ou moi-même ne suis-je pas bien éveillée?
+Vous aimez ma soeur, vous me le dites; et qu'espérez-vous donc d'elle,
+grand Dieu?
+
+--Ce que j'espère?... le voici, répondit-il: j'espère l'aimer toute ma
+vie.
+
+--Et vous pensez peut-être qu'elle vous le permettra?
+
+--Qui sait?... peut-être.
+
+--Mais vous n'ignorez pas qu'elle est riche, qu'elle est d'une haute
+naissance...
+
+--Elle est, comme vous, fille du comte de Raimbault, et j'ai bien osé
+vous aimer! Est-ce donc parce que je suis le fils du paysan Lhéry que vous
+m'avez repoussé?
+
+--Non, certes, répondit Louise, qui devint pâle comme la mort; mais
+Valentine n'a pas vingt ans, et en supposant qu'elle n'eût pas les
+préjugés de la naissance...
+
+--Elle ne les a pas, interrompit Bénédict.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Comme vous le savez vous-même. Notre connaissance avec Valentine date de
+la même époque, ce me semble.
+
+--Mais oubliez-vous qu'elle dépend d'une mère vaine et inflexible, d'un
+monde qui ne l'est pas moins? qu'elle est fiancée à M. de Lansac? qu'elle
+ne peut enfin rompre les liens qui l'enchaînent à ses devoirs sans attirer
+sur elle les malédictions de sa famille, le mépris de sa caste, et sans
+détruire à jamais le repos de toute sa vie?
+
+--Comment ne saurais-je pas tout cela?
+
+--Eh bien! enfin, qu'attendez-vous donc de sa folie ou de la vôtre?
+
+--De la sienne, rien; de la mienne tout...
+
+--Ah! vous croyez vaincre la destinée par la seule force de votre
+caractère! Est-ce cela? Je vous ai entendu quelquefois développer cette
+utopie; mais soyez sûr, Bénédict, que, fussiez-vous plus qu'un homme, vous
+n'y parviendrez pas. Dès cet instant, j'entre en résistance ouverte contre
+vous; je renoncerais plutôt à voir ma soeur que de vous fournir l'occasion
+et les moyens de compromettre son avenir...
+
+--Oh! quelle chaleur d'opposition! dit Bénédict avec un sourire, dont
+l'effet fut atroce pour Louise. Calmez-vous, ma bonne soeur... vous m'avez
+permis, vous m'avez presque ordonné de vous donner ce nom alors que nous
+ne connaissions pas Valentine. Si vous y eussiez consenti, j'en aurais
+réclamé un plus doux. Mon âme inquiète eût été fixée, et Valentine eût pu
+passer dans ma vie sans y faire impression; mais vous ne l'avez pas voulu,
+vous avez rejeté des voeux qui, maintenant j'y songe de sang-froid, ont dû
+vous sembler bien ridicules... Vous m'avez repoussé du pied dans cette mer
+d'incertitudes et d'orages; je me prends à suivre une belle étoile qui me
+luit; que vous importe?
+
+--Que m'importe? quand il s'agit de ma soeur, de ma soeur dont je suis
+presque la mère!...
+
+--Ah! vous êtes une mère bien jeune! dit Bénédict avec un peu d'ironie.
+Mais, écoutez, Louise; je serais presque tenté de croire que vous
+manifestez toutes ces craintes pour me railler, et dans ce cas vous
+devez avouer que, depuis le temps qu'elle dure, j'ai assez bien subi la
+plaisanterie.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Il est impossible que vous me trouviez dangereux pour votre soeur, quand
+vous savez si bien par vous-même combien je le suis peu. Vos terreurs sont
+fort singulières, et vous croyez la raison de Valentine bien fragile
+apparemment, puisque vous vous effrayez tant des atteintes que j'y peux
+porter... Rassurez-vous, bonne Louise; vous m'avez donné, il n'y a pas
+longtemps, une leçon dont je vous remercie, et que je saurai mettre à
+profit peut-être. Je n'irai plus m'exposer à mettre aux pieds d'une femme
+telle que Valentine ou Louise l'hommage d'un coeur comme le mien. Je
+n'aurai plus la folie de croire qu'il ne s'agit, pour attendrir une femme,
+que de l'aimer avec toute l'ardeur d'un cerveau de vingt ans, que, pour
+effacer à ses yeux la distance des rangs et pour faire taire en elle le
+cri de la mauvaise honte, il suffise d'être dévoué à elle corps et âme,
+sang et honneur. Non, non, tout cela n'est rien aux yeux des femmes; je
+suis le fils d'un paysan, je suis horriblement laid, absurde on ne peut
+plus; je n'ai pas la prétention d'être aimé. Il n'est qu'une pauvre
+bourgeoise frelatée comme Athénaïs qui, faute de mieux jusqu'ici, ait pu
+songer à descendre jusqu'à moi.
+
+--Bénédict! s'écria Louise avec chaleur, tout ceci est une cruelle
+moquerie, je le vois bien; c'est un sanglant reproche que vous m'adressez.
+Oh! vous êtes bien injuste; vous ne voulez pas comprendre ma situation;
+vous ne songez pas que si je vous avais écouté, ma conduite envers votre
+famille aurait été odieuse; vous ne me tenez pas compte de la vertu qu'il
+m'a fallu peut-être pour vous sembler si glaciale. Oh! vous ne voulez rien
+comprendre!
+
+La pauvre Louise cacha son visage dans ses mains, effrayée d'en avoir trop
+dit. Bénédict étonné la regarda attentivement. Son sein était agité, une
+rougeur brûlante se trahissait sur son front malgré ses efforts pour le
+cacher. Bénédict comprit qu'il était aimé...
+
+Il s'arrêta irrésolu, tremblant, bouleversé. Il avança une main pour
+saisir celle de Louise; il craignit d'être trop ardent, il craignit d'être
+trop froid. Louise, Valentine, laquelle des deux aimerait-il?
+
+Quand Louise, effrayée de son silence, releva timidement la tête, Bénédict
+n'était plus auprès d'elle.
+
+
+
+
+XVII.
+
+
+Mais à peine Bénédict fut-il seul que, n'éprouvant plus l'effet de
+l'attendrissement, il s'étonna d'en avoir ressenti un si vif, et ne
+s'expliqua cette émotion qu'en l'attribuant à un sentiment d'amour-propre
+flatté. En effet, Bénédict, ce garçon laid à faire peur, comme disait la
+marquise de Raimbault, ce jeune homme enthousiaste pour les autres et
+sceptique envers lui-même, se trouvait dans une étrange position. Aimé à
+la fois de trois femmes dont la moins belle eût rempli d'orgueil le coeur
+de tout autre, il avait bien de la peine à lutter contre les bouffées de
+vanité qui s'élevaient en lui. C'était une rude épreuve pour sa raison,
+il le sentait bien. Pour y résister il se mit à penser à Valentine, à
+celle des trois qui lui inspirait le moins de certitude, et qui devait
+nécessairement le désabuser la première. Il ne connaissait l'amour de
+celle-là que par ces révélations sympathiques qui trompent rarement les
+amants. Mais quand cet amour serait éclos réellement dans le sein de
+la jeune comtesse, il devait y être étouffé en naissant, dès qu'il se
+trahirait à elle-même. Bénédict se dit tout cela pour triompher du démon
+de l'orgueil, et, ce qui peut-être ne fut pas sans mérite à son âge, il en
+triompha.
+
+Alors, jetant sur sa situation un regard aussi lucide que possible à un
+homme fortement épris, il se dit qu'il fallait arrêter son choix sur l'une
+d'elles, et couper court sur-le-champ aux angoisses des deux autres.
+Athénaïs fut la première fleur qu'il retrancha de cette belle couronne;
+il jugea qu'elle serait bientôt consolée. Les naïves menaces de vengeance
+dont il avait été le confident involontaire pendant la nuit précédente lui
+firent espérer que Georges Simonneau, Pierre Blutty ou Blaise Moret se
+chargerait de dégager sa conscience de tout remords envers elle.
+
+Le plus raisonnable, peut-être le plus généreux choix eût dû tomber sur
+Louise. Donner un état et un avenir à cette infortunée que sa famille et
+l'opinion avaient si cruellement outragée, réparer envers elle les rudes
+châtiments que le passé lui avait infligés, être le protecteur d'une femme
+si malheureuse et si intéressante, il y avait dans cette idée quelque
+chose de chevaleresque qui avait déjà tenté Bénédict. Peut-être l'amour
+qu'il avait cru ressentir pour Louise avait-il pris naissance dans la
+portée un peu héroïque de son caractère. Il avait vu là une occasion de
+dévouement; sa jeunesse, avide d'une gloire quelconque, appelait l'opinion
+en combat singulier, comme faisaient ces preux aventuriers envoyant un
+cartel au géant de la contrée, jaloux qu'ils étaient de faire parler d'eux,
+ne fût-ce que par une chute glorieuse.
+
+Le refus de Louise, qui d'abord avait rebuté Bénédict, lui apparaissait
+maintenant sous son véritable aspect. Ne voulant point accepter de si
+grands sacrifices, et craignant de se laisser vaincre en générosité,
+Louise avait cherché à lui ôter toute espérance, et peut-être y avait-elle
+réussi au delà de son désir. Dans toute vertu il y a un peu d'espoir de
+récompense; elle n'eut pas plus tôt repoussé Bénédict qu'elle en souffrit
+amèrement. Maintenant Bénédict comprenait que, dans ce refus, il y avait
+plus de véritable générosité, plus d'affection délicate et forte qu'il n'y
+en avait eu dans sa propre conduite. Louise s'élevait à ses propres yeux
+presque au-dessus de l'héroïsme dont il se sentait capable lui-même;
+c'était de quoi l'émouvoir profondément et le jeter dans une nouvelle
+carrière d'émotions et de désirs.
+
+Si l'amour était un sentiment qui se calcule et se raisonne comme l'amitié
+ou la haine, Bénédict eût été se jeter aux pieds de Louise; mais ce qui
+fait l'immense supériorité de celui-là sur tous les autres, ce qui prouve
+son essence divine, c'est qu'il ne naît point de l'homme même; c'est que
+l'homme n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne
+l'ôte par un acte de sa volonté; c'est que le coeur humain le reçoit d'en
+haut sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes
+dans les desseins du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est
+en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour
+le détruire; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces
+auxiliaires qu'on lui donne, ou plutôt qu'il attire à soi, l'amitié,
+la confiance, la sympathie, l'estime même, ne sont que des alliés
+subalternes; il les a créés, il les domine, il leur survit.
+
+Bénédict aimait Valentine et non pas Louise. Pourquoi Valentine? Elle lui
+ressemblait moins; elle avait moins de ses défauts, moins de ses qualités;
+elle devait sans doute le comprendre et l'apprécier moins... c'est
+celle-là qu'il devait aimer apparemment. Il se mit à chérir en elle, dès
+qu'il la vit, les qualités qu'il n'avait pas en lui-même: il était inquiet,
+mécontent, exigeant envers la destinée; Valentine était calme, facile,
+heureuse à propos de tout. Eh bien! cela n'était-il pas selon les desseins
+de Dieu? La suprême Providence, qui est partout en dépit des hommes,
+n'avait-elle pas présidé à ce rapprochement? L'un était nécessaire à
+l'autre: Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces émotions sans
+lesquelles la vie est incomplète; Valentine à Bénédict, pour apporter le
+repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentée. Mais la
+société se trouvait là entre eux, qui rendait ce choix mutuel absurde,
+coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les
+hommes l'ont détruit; à qui la faute? Faut-il que, pour respecter la
+solidité de nos murs de glace, tout rayon du soleil se retire de nous?
+
+Quand il se rapprocha du banc où il avait laissé Louise, il la trouva pâle,
+les mains pendantes, les yeux fixés à terre. Elle tressaillit en écoutant
+le frôlement de ses vêtements contre le feuillage; mais quand elle
+l'eut regardé, quand elle eut compris qu'il s'était renfermé dans son
+inexpugnable impénétrabilité, elle attendit dans une angoisse plus grande
+le résultat de ses réflexions.
+
+--Nous ne nous sommes pas compris, ma soeur, lui dit Bénédict en s'asseyant
+à son côté. Je vais m'expliquer mieux.
+
+Ce mot de _soeur_ fut un coup mortel pour Louise; elle rassembla ce qu'elle
+avait de force pour cacher sa douleur et pour écouter d'un air calme.
+
+--Je suis loin, dit Bénédict, de conserver aucun dépit contre vous; au
+contraire, j'admire en vous cette candeur et cette bonté qui ne se sont
+point retirées de moi malgré mes folies; je sens que vos refus ont affermi
+mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus
+dévoué de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance
+qu'un frère doit à sa soeur. Oui, j'aime Valentine, je l'aime avec passion;
+et, comme Athénaïs l'a très-bien remarqué, c'est d'hier seulement que je
+connais le sentiment qu'elle m'inspire. Mais je l'aime sans espoir, sans
+but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni à
+sa famille, ni à son prochain mariage, ni même, en supposant qu'elle fût
+libre, aux devoirs de convention que les idées de sa classe auraient pu
+lui tracer. J'ai mesuré de sang-froid l'impossibilité d'être pour elle
+autre chose qu'un ami obscur et soumis, estimé en secret peut-être, mais
+jamais redoutable. Dussé-je, moi chétif et imperceptible, inspirer à
+Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les
+obstacles, je la fuirais plutôt que d'accepter des sacrifices dont je ne
+me sens pas digne! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l'état
+de mon cerveau.
+
+--En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à
+détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie?
+
+--Non, Louise, non, plutôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout
+mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là! Depuis que j'aime
+Valentine, je suis un autre homme; je me sens exister. Le voile sombre qui
+couvrait ma destinée se déchire de toutes parts; je ne suis plus seul sur
+la terre; je ne m'ennuie plus de ma nullité; je me sens grandir d'heure en
+heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la
+rendre plus supportable?
+
+--J'y vois une assurance qui m'effraie, répondit Louise. Mon ami, vous
+vous perdez vous-même. Ces chimères ruineront votre destinée; vous
+dépenserez votre énergie à des rêves inutiles, et quand le temps viendra
+d'être un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force.
+
+--Qu'entendez-vous donc par être un homme, Louise?
+
+--J'entends avoir sa place dans la société sans être à charge aux autres.
+
+--Eh bien! dès demain je puis être un homme, avocat ou portefaix, musicien
+ou laboureur; j'ai plus d'une ressource.
+
+--Vous ne pouvez être rien de tout cela, Bénédict; car au bout de huit
+jours une profession quelconque, dans l'état d'irritation où vous êtes...
+
+--M'ennuierait, j'en conviens; mais j'aurai toujours la ressource de me
+casser la tête si la vie m'ennuie, ou de me faire lazzarone si elle me
+plaît beaucoup. Et, tout bien considéré, je crois que je ne suis plus bon
+à autre chose. Plus j'ai appris, plus je me suis dégoûté de la vie; je
+veux retourner maintenant, autant que possible, à mon état de nature, à
+ma grossièreté de paysan, à la simplicité des idées, à la frugalité de la
+vie. J'ai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rentes en bonnes terres,
+avec une maison couverte en chaume; je puis vivre honorablement dans mes
+propriétés, seul, libre, heureux, oisif, sans être à charge à personne.
+
+--Parlez-vous sérieusement?
+
+--Pourquoi pas? Dans l'état de la société, le meilleur résultat possible
+de l'éducation qu'on nous donne serait de retourner volontairement à
+l'état d'abrutissement d'où l'on s'efforce de nous tirer durant vingt ans
+de notre vie. Mais, écoutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rêves
+chimériques que vous me reprochez. C'est vous qui m'invitez à dépenser mon
+énergie en fumée, quand vous me dites de travailler pour être un homme
+comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles
+heures de bonheur et de poésie, à gagner de quoi mourir de vieillesse
+commodément, les pieds dans de la fourrure et la tête sur un coussin de
+duvet. Voilà pourtant le but de tous ceux qu'on appelle de bons sujets
+à mon âge, et des hommes positifs à quarante ans. Dieu les bénisse!
+Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime: être
+électeurs du grand collège, ou conseillers municipaux, ou secrétaires
+de préfecture. Qu'ils engraissent des boeufs et maigrissent des chevaux
+à courir les foires; qu'ils se fassent valets de cour ou valets de
+basse-cour, esclaves d'un ministre ou d'un _lot_ de moutons, préfets à la
+livrée d'or ou marchands de porcs à la ceinture doublée de _pistoles_;
+et qu'après toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude
+ou de grossièreté, ils laissent le fruit de tant de peines à une fille
+entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le
+moyen de leur testament ou par l'intermédiaire de leurs héritiers pressés
+de _jouir de la vie_: voilà la vie positive qui se déroule dans toute sa
+splendeur autour de moi! voilà la glorieuse condition d'_homme_ vers
+laquelle aspirent tous mes contemporains d'étude. Franchement, Louise,
+croyez-vous que j'abandonne là une bien belle et bien glorieuse existence?
+
+--Vous savez vous-même, Bénédict, combien il serait facile de rétorquer
+cette hyperbolique satire. Aussi je n'en prendrai pas la peine; je veux
+vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente
+activité qui vous dévore, et si votre conscience ne vous prescrit pas d'en
+faire un emploi utile à la société?
+
+--Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La _société_ n'a pas
+besoin de ceux qui n'ont pas besoin d'elle. Je conçois la puissance de ce
+grand mot chez des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu'un petit
+nombre d'hommes, rassemblés d'hier, s'efforcent de fertiliser et de faire
+servir à leurs besoins; alors, si la colonisation est volontaire, je
+méprise celui qui viendra s'engraisser impunément du travail des autres.
+Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s'il
+en existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi qu'on en dise,
+la terre manque de bras, où chaque profession regorge d'aspirants, où
+l'espèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche
+la trace des pas du riche, où d'énormes capitaux rassemblés (selon toutes
+les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes,
+servent d'enjeu à une continuelle loterie entre l'avarice, l'immoralité et
+l'ineptie; dans ce pays d'impudeur et de misère, de vice et de désolation;
+dans cette civilisation pourrie jusqu'à sa racine, vous voulez que je sois
+_citoyen_? que je sacrifie ma volonté, mon inclination, ma fantaisie à ses
+besoins pour être sa dupe ou sa victime? pour que le denier que j'aurais
+jeté au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire? Il faudra
+que je m'essouffle à faire du bien afin de produire un peu plus de mal,
+afin de fournir mon contingent aux administrations qui patentent les
+mouchards, les croupiers et les prostituées? Non, sur ma vie! je ne le
+ferai pas. Je ne veux rien être dans cette belle France, la plus éclairée
+des nations. Je vous l'ai dit, Louise, j'ai cinq cents livres de rente;
+tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en
+paix.
+
+--Eh bien, Bénédict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition à ce
+besoin de repos qui vient de succéder si vite à votre ardente impatience,
+si vous voulez faire abnégation de tous vos talents et de toutes vos
+qualités pour vivre obscur et paisible au fond de cette vallée, assurez la
+première condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit
+ce ridicule amour...
+
+--Ridicule, avez-vous dit? Non! celui-là ne sera pas ridicule, j'en fais
+le serment. Ce sera un secret entre Dieu et moi. Comment donc le ciel, qui
+me l'inspira, pourrait-il s'en moquer? Non, ce sera mon bouclier contre la
+douleur, ma ressource contre l'ennui. N'est-ce pas lui qui m'a suggéré
+depuis hier cette résolution de rester libre et de me faire heureux à peu
+de frais? Ô bienfaisante passion, qui dès son irruption se révèle par la
+lumière et le calme! Vérité céleste, qui dessille les yeux et désabuse
+l'esprit de toutes les choses humaines! Puissance sublime, qui accapare
+toutes les facultés et les inonde de jouissances ignorées! Ô Louise!
+ne cherchez pas à m'ôter mon amour; vous n'y réussiriez pas, et vous me
+deviendriez peut-être moins chère; car, je l'avoue, rien ne saurait lutter
+avec avantage contre lui. Laissez-moi adorer Valentine en secret, et
+nourrir en moi ces illusions qui m'avaient hier transporté aux cieux. Que
+serait la réalité auprès d'elles? Laissez-moi emplir ma vie de cette seule
+chimère, laissez-moi vivre au sein de cette vallée enchantée, avec mes
+souvenirs et les traces qu'elle y a laissées pour moi, avec ce parfum qui
+est resté après elle dans toutes les prairies où elle a posé le pied, avec
+ces harmonies que sa voix a éveillées dans toutes les brises, avec ces
+paroles si douces et si naïves qui lui sont échappées dans l'innocence de
+son coeur et que j'ai interprétées selon ma fantaisie; avec ce baiser pur
+et délicieux qu'elle a posé sur mon front le premier jour que je l'ai vue.
+Ah! Louise, ce baiser! vous le rappelez-vous? C'est vous qui l'avez voulu.
+
+--Oh! oui, dit Louise en se levant d'un air consterné, c'est moi qui ai
+fait tout le mal.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+
+Valentine, en rentrant au château, avait trouvé sur sa cheminée une
+lettre de M. de Lansac. Selon l'usage du grand monde, elle était en
+correspondance avec lui depuis l'époque de ses fiançailles. Cette
+correspondance, qui semble devoir être une occasion de se connaître et de
+se lier plus intimement, est presque toujours froide et maniérée. On y
+parle d'amour dans le langage des salons; on y montre son esprit, son
+style et son écriture, rien de plus.
+
+Valentine écrivait si simplement qu'elle passait aux yeux de M. de Lansac
+et de sa famille pour une personne fort médiocre. M. de Lansac s'en
+réjouissait assez. À la veille de disposer d'une fortune considérable,
+il entrait bien dans ses plans de dominer entièrement sa femme. Aussi,
+quoi qu'il ne fût nullement épris d'elle, il s'appliquait à lui écrire
+des lettres qui, dans le goût du beau monde, devaient être de petits
+chefs-d'oeuvre épistolaires. Il s'imaginait ainsi exprimer l'attachement le
+plus vif qui fût jamais entré dans le coeur d'un diplomate, et Valentine
+devait nécessairement prendre de son âme et de son esprit une haute idée.
+Jusqu'à ce moment, en effet, cette jeune personne, qui ne savait
+absolument rien de la vie et des passions, avait conçu pour la sensibilité
+de son fiancé une grande admiration, et lorsqu'elle comparait les
+expressions de son dévouement à ses propres réponses, elle s'accusait de
+rester, par sa froideur, bien au-dessous de lui.
+
+Ce soir-là, fatiguée des joyeuses et vives émotions de sa journée, la vue
+de cette suscription, qui d'ordinaire lui était si agréable, éleva en elle
+comme un sentiment de tristesse et de remords. Elle hésita quelques
+instants à la lire, et, dès les premières lignes, elle tomba dans une si
+grande distraction qu'elle la lut des yeux jusqu'à la fin sans en avoir
+compris un mot, et sans avoir pensé à autre chose qu'à Louise, à Bénédict,
+au bord de l'eau et à l'oseraie de la prairie. Elle se fit un nouveau
+reproche de cette préoccupation, et relut courageusement la lettre du
+secrétaire d'ambassade. C'était celle qu'il avait faite avec le plus
+de soin; malheureusement elle était plus obscure, plus vide et plus
+prétentieuse que toutes les autres. Valentine fut, malgré elle, pénétrée
+du froid mortel qui avait présidé à cette composition. Elle se consola
+de cette impression involontaire en l'attribuant à la fatigue qu'elle
+éprouvait. Elle se mit au lit, et, grâce au peu d'habitude qu'elle avait
+de prendre tant d'exercice, elle s'endormit profondément; mais elle
+s'éveilla le lendemain toute rouge et toute troublée des songes qu'elle
+avait faits.
+
+Elle prit sa lettre qu'elle avait laissée sur sa table de nuit, et la
+relut encore avec la ferveur que met une dévote à recommencer ses prières
+lorsqu'elle croit les avoir mal dites. Mais ce fut en vain; au lieu de
+l'admiration qu'elle avait jusque-là éprouvée pour ces lettres, elle n'eut
+que de l'étonnement et quelque chose qui ressemblait à de l'ennui; elle se
+leva effrayée d'elle-même et toute pâlie de la fatigue d'esprit qu'elle en
+ressentait.
+
+Alors, comme en l'absence de sa mère elle faisait absolument tout ce qui
+lui plaisait, comme sa grand'mère ne songeait pas même à la questionner
+sur sa journée de la veille, elle partit pour la ferme, emportant dans un
+petit coffre de bois de cèdre toutes les lettres qu'elle avait reçues de
+M. de Lansac depuis un an, et se flattant qu'à la lecture de ces lettres
+l'admiration de Louise raviverait la sienne.
+
+Il serait peut-être téméraire d'affirmer que ce fût là l'unique motif de
+cette nouvelle visite à la ferme; mais si Valentine en eut un autre, ce
+fut certainement à l'insu d'elle-même. Quoi qu'il en soit, elle trouva
+Louise toute seule. Sur la demande d'Athénaïs, qui avait voulu s'éloigner
+pour quelques jours de son cousin, madame Lhéry était partie avec sa fille
+pour aller rendre visite dans les environs à une de ses parentes, Bénédict
+était à la chasse, et le père Lhéry aux travaux des champs.
+
+Valentine fut effrayée de l'altération des traits de sa soeur. Celle-ci
+donna pour excuse l'indisposition d'Athénaïs, qui l'avait forcée de
+veiller. Elle sentit d'ailleurs sa peine s'adoucir aux tendres caresses
+de Valentine, et bientôt elles se mirent à causer avec abandon de leurs
+projets pour l'avenir. Ceci conduisit Valentine à montrer les lettres de
+M. de Lansac.
+
+Louise en parcourut quelques-unes, qu'elle trouva d'un froid mortel et
+d'un ridicule achevé. Elle jugea sur-le-champ le coeur de cet homme, et
+devina fort bien que ses intentions bienveillantes, relativement à elle,
+méritaient une médiocre confiance. La tristesse qui l'accablait redoubla
+par cette découverte, et l'avenir de sa soeur lui parut aussi triste que le
+sien; mais elle n'osa en rien témoigner à Valentine. La veille, peut-être,
+elle se fût senti le courage de l'éclairer; mais, après les aveux de
+Bénédict, Louise, qui peut-être soupçonnait Valentine de l'encourager un
+peu, n'osa pas l'éloigner d'un mariage qui devait du moins la soustraire
+aux dangers de cette situation. Elle ne se prononça pas, et la pria de lui
+laisser ces lettres, en promettant de lui en dire son avis après les avoir
+toutes lues avec attention.
+
+Elles étaient toutes deux assez attristées de cet entretien; Louise y
+avait trouvé de nouveaux sujets de douleur, et Valentine, en apercevant
+l'air contraint de sa soeur, n'en avait pas obtenu le résultat qu'elle en
+attendait, lorsque Bénédict rentra en fredonnant au loin la cavatine
+_Di placer mi balza il cor_. Valentine tressaillit en reconnaissant sa
+voix; mais la présence de Louise lui causa un embarras qu'elle ne put
+s'expliquer, et ce fut avec d'hypocrites efforts qu'elle attendit d'un air
+d'indifférence l'arrivée de Bénédict.
+
+Bénédict entra dans la salle, dont les volets étaient fermés. Le passage
+subit du grand soleil à l'obscurité de cette pièce l'empêcha de distinguer
+les deux femmes. Il suspendit son fusil à la muraille en chantant toujours,
+et Valentine, silencieuse, le coeur ému, le sourire sur les lèvres,
+suivait tous ses mouvements, lorsqu'il l'aperçut, au moment où il passait
+tout près d'elle, et laissa échapper un cri de surprise et de joie. Ce cri,
+parti du plus profond de ses entrailles, exprimait plus de passion et de
+transport que toutes les lettres de M. de Lansac étalées sur la table.
+L'instinct du coeur ne pouvait guère abuser Valentine à cet égard, et la
+pauvre Louise comprit que son rôle était déplorable.
+
+De ce moment, Valentine oublia et M. de Lansac, et la correspondance, et
+ses doutes, et ses remords; elle ne sentit plus que ce bonheur impérieux
+qui étouffe tout autre sentiment en présence de l'être que l'on aime. Elle
+et Bénédict le savourèrent avec égoïsme en présence de cette triste Louise,
+dont la situation fausse était si pénible entre eux deux.
+
+L'absence de la comtesse de Raimbault s'étant prolongée de plusieurs jours
+au delà du terme qu'elle avait prévu, Valentine revint plusieurs fois à la
+ferme. Madame Lhéry et sa fille étaient toujours absentes, et Bénédict,
+couché dans le sentier par où devait arriver Valentine, y passait des
+heures de délices à l'attendre dans le feuillage de la haie. Il la voyait
+souvent passer sans oser se montrer, de peur de se trahir par trop
+d'empressement; mais dès qu'elle était entrée à la ferme, il s'élançait
+sur ses traces, et, au grand déplaisir de Louise, il il ne les quittait
+plus de la journée. Louise ne pouvait s'en plaindre; car Bénédict avait
+la délicatesse de comprendre le besoin qu'elles pouvaient avoir de
+s'entretenir ensemble, et, tout en feignant de battre les buissons avec
+son fusil, il les suivait à une distance respectueuse; mais il ne les
+perdait jamais de vue. Regarder Valentine, s'enivrer du charme indicible
+répandu autour d'elle, cueillir avec amour les fleurs que sa robe venait
+d'effleurer, suivre dévotement la trace d'herbe couchée qu'elle laissait
+derrière elle, puis remarquer avec joie qu'elle tournait souvent la tête
+pour voir s'il était là; saisir, deviner parfois son regard à travers
+les détours d'un sentier; se sentir appelé par une attraction magique
+lorsqu'elle l'appelait effectivement dans son coeur; obéir à toutes ces
+impressions subtiles, mystérieuses, invincibles, qui composent l'amour,
+c'était là pour Bénédict autant de joies pures et fraîches que vous ne
+trouverez point trop puériles si vous vous souvenez d'avoir eu vingt ans.
+
+Louise ne pouvait lui adresser de reproches; car il lui avait juré de
+ne jamais chercher à voir Valentine seule un instant, et il tenait
+religieusement sa parole. Il n'y avait donc à cette vie aucun danger
+apparent; mais chaque jour le trait s'enfonçait plus avant dans ces âmes
+sans expérience, chaque jour endormait la prévoyance de l'avenir. Ces
+rapides instants, jetés comme un rêve dans leur existence, composaient
+déjà pour eux toute une vie qui leur semblait devoir durer toujours.
+Valentine avait pris le parti de ne plus penser du tout à M. de Lansac,
+et Bénédict se disait qu'un tel bonheur ne pouvait pas être balayé par
+un souffle.
+
+Louise était bien malheureuse. En voyant de quel amour Bénédict était
+capable, elle apprenait à connaître ce jeune homme qu'elle avait cru
+jusque-là plus ardent que sensible. Cette puissance d'aimer, qu'elle
+découvrait en lui, le lui rendait plus cher; elle mesurait l'étendue d'un
+sacrifice qu'elle n'avait pas compris en l'accomplissant, et pleurait en
+secret la perte d'un bonheur qu'elle eût pu goûter plus innocemment que
+Valentine. Cette pauvre Louise, dont l'âme était passionnée, mais qui
+avait appris à se vaincre en subissant les funestes conséquences de la
+passion, luttait maintenant contre des sentiments âpres et douloureux.
+Malgré elle, une dévorante jalousie lui rendait insupportable le bonheur
+pur de Valentine. Elle ne pouvait se défendre de déplorer le jour où elle
+l'avait retrouvée, et déjà cette amitié romanesque et sublime avait perdu
+tout son charme; elle était déjà, comme la plupart des sentiments humains,
+dépouillée d'héroïsme et de poésie. Louise se surprenait parfois à
+regretter le temps où elle n'avait aucun espoir de retrouver sa soeur.
+Et puis elle avait horreur d'elle-même, et priait Dieu de la soustraire à
+ces ignobles sentiments. Elle se représentait la douceur, la pureté, la
+tendresse de Valentine, et se prosternait devant cette image comme devant
+celle d'une sainte qu'elle priait d'opérer sa réconciliation avec le ciel.
+Par instants elle formait l'enthousiaste et téméraire projet de l'éclairer
+franchement sur le peu de mérite réel de M. de Lansac, de l'exhorter à
+rompre ouvertement avec sa mère, à suivre son penchant pour Bénédict, et
+à se créer, au sein de l'obscurité, une vie d'amour, de courage et de
+liberté. Mais ce dessein, dont le dévouement n'était peut-être pas
+au-dessus de ses forces, s'évanouissait bientôt à l'examen de la raison.
+Entraîner sa soeur dans l'abîme où elle s'était précipitée, lui ravir la
+considération qu'elle-même avait perdue, pour l'attirer dans les mêmes
+malheurs, la sacrifier à la contagion de son exemple, c'était de quoi
+faire reculer le désintéressement le plus hardi. Alors Louise persistait
+dans le plan qui lui avait paru le plus sage: c'était de ne point éclairer
+Valentine sur le compte de son fiancé, et de lui cacher soigneusement les
+confidences de Bénédict. Mais quoique cette conduite fût la meilleure
+possible, à ce qu'elle pensait, elle n'était pas sans remords d'avoir
+attiré Valentine dans de semblables dangers, et de n'avoir pas la force
+de l'y soustraire tout à coup en quittant le pays.
+
+Mais voilà ce qu'elle ne se sentait pas l'énergie d'accomplir. Bénédict
+lui avait fait jurer qu'elle resterait jusqu'à l'époque du mariage de
+Valentine. Après cela, Bénédict ne se demandait pas ce qu'il deviendrait;
+mais il voulait être heureux jusque-là; il le voulait avec cette force
+d'égoïsme que donne un amour sans espérance. Il avait menacé Louise de
+faire mille folies si elle le poussait au désespoir, tandis qu'il jurait
+de lui être aveuglément soumis si elle lui laissait encore ces deux ou
+trois jours de vie. Il l'avait même menacée de sa haine et de sa colère;
+ses larmes, ses emportements, son obstination, avaient eu tant d'empire
+sur Louise, dont le caractère était d'ailleurs faible et irrésolu, qu'elle
+s'était soumise à cette volonté supérieure à la sienne. Peut-être aussi
+puisait-elle sa faiblesse dans l'amour qu'elle nourrissait en secret pour
+lui; peut-être se flattait-elle de ranimer le sien, à force de dévouement
+et de générosité, lorsque le mariage de Valentine aurait ruiné pour lui
+toute espérance.
+
+Le retour de madame de Raimbault vint enfin mettre un terme à cette
+dangereuse intimité; alors Valentine cessa de venir à la ferme, et
+Bénédict tomba du ciel en terre.
+
+Comme il avait vanté à Louise le courage qu'il aurait dans l'occasion, il
+supporta d'abord assez bien en apparence cette rude épreuve. Il ne voulait
+point avouer combien il s'était abusé lui-même sur l'état de ses forces.
+Il se contenta pendant les premiers jours d'errer autour du château sous
+différents prétextes, heureux quand il avait aperçu de loin Valentine au
+fond de son jardin; puis il pénétra la nuit dans le parc pour voir briller
+la lampe qui éclairait son appartement. Une fois, Valentine s'étant
+hasardée à aller voir lever le soleil au bout de la prairie, à l'endroit
+où elle avait reçu le premier rendez-vous de Louise, elle trouva Bénédict
+assis à cette même place où elle s'était assise; mais dès qu'il l'aperçut,
+il s'enfuit en feignant de ne pas la voir, car il ne se sentait pas la
+force de lui parler sans trahir ses agitations.
+
+Une autre fois, comme elle errait dans le parc à l'entrée de la nuit, elle
+entendit à plusieurs reprises le feuillage s'agiter autour d'elle, et
+quand elle se fut éloignée du lieu où elle avait éprouvé cette frayeur,
+elle vit de loin un homme qui traversait l'allée, et qui avait la taille
+et le costume de Bénédict.
+
+Il détermina Louise à demander un nouveau rendez vous à sa soeur. Il
+l'accompagna comme la première fois, et se tint à distance pendant
+qu'elles causaient ensemble. Quand Louise le rappela, il s'approcha dans
+un trouble inexprimable.
+
+--Eh bien! mon cher Bénédict, lui dit Valentine qui avait rassemblé tout
+son courage pour cet instant, voici la dernière fois que nous nous verrons
+d'ici à longtemps peut-être. Louise vient de m'annoncer son prochain
+départ et le vôtre.
+
+--Le mien! dit Bénédict avec amertume. Pourquoi le mien, Louise? Qu'en
+savez-vous?
+
+Il sentit tressaillir la main de Valentine, que dans l'obscurité il avait
+gardée entre les siennes.
+
+--N'êtes-vous pas décidé, répondit Louise, à ne pas épouser votre cousine,
+du moins pour cette année? Et votre intention n'est-elle pas de vous
+établir dès lors dans une situation indépendante!
+
+--Mon intention est de ne jamais épouser personne, répondit-il d'un ton
+dur et énergique. Mon intention est aussi de ne demeurer à la charge de
+personne; mais il n'est pas prouvé que mon intention soit de quitter le
+pays.
+
+Louise ne répondit rien et dévora des larmes que l'on ne pouvait voir
+couler. Valentine pressa faiblement la main de Bénédict afin de pouvoir
+dégager la sienne, et ils se séparèrent plus émus que jamais.
+
+Cependant on faisait au château les apprêts du mariage de Valentine.
+Chaque jour apportait de nouveaux présents de la part du fiancé; il devait
+arriver lui-même aussitôt que les devoirs de sa charge le permettraient,
+et la cérémonie était fixée au surlendemain; car M. de Lansac, le précieux
+diplomate, avait bien peu de temps à perdre à l'action futile d'épouser
+Valentine.
+
+Un dimanche, Bénédict avait conduit en carriole sa tante et sa cousine à
+la messe, au plus gros bourg de la vallée. Athénaïs, jolie et parée, avait
+retrouvé tout l'éclat de son teint, toute la vivacité de ses yeux noirs.
+Un grand gars de cinq pieds six pouces, que le lecteur a déjà vu sous
+le nom de Pierre Blutty, avait accosté les dames de Grangeneuve, et
+s'était placé dans le même banc, à côté d'Athénaïs. C'était une évidente
+manifestation de ses prétentions auprès de la jeune fermière, et
+l'attitude insouciante de Bénédict, appuyé à quelque distance contre
+un pilier, fut pour tous les observateurs de la contrée un signe non
+équivoque de rupture entre lui et sa cousine. Déjà Moret, Simonneau et
+bien d'autres s'étaient mis sur les rangs; mais Pierre Blutty avait été
+le mieux accueilli.
+
+Quand le curé monta en chaire pour faire le prône, et que sa voix
+cassée et chevrotante rassembla toute sa force pour énoncer les noms de
+Louise-Valentine de Raimbault et de Norbert-Évariste de Lansac, dont la
+seconde et dernière publication s'affichait ce jour même aux portes de la
+mairie, il y eut sensation dans l'auditoire, et Athénaïs échangea avec son
+nouvel adorateur un regard de satisfaction et de malice; car l'amour
+ridicule de Bénédict pour mademoiselle de Raimbault n'était point un
+secret pour Pierre Blutty; Athénaïs, avec sa légèreté accoutumée, s'était
+livrée au plaisir d'en médire avec lui, afin peut-être de s'encourager à
+la vengeance. Elle se hasarda même à se retourner doucement pour voir
+l'effet de cette publication sur son cousin, mais, de rouge et triomphante
+qu'elle était, elle devint pâle et repentante quand elle eut envisagé les
+traits bouleversés de Bénédict.
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+Louise, en apprenant l'arrivée de M. de Lansac, écrivit une lettre d'adieu
+à sa soeur, lui exprima dans les termes les plus vifs sa reconnaissance
+pour l'amitié qu'elle lui avait témoignée, et lui dit qu'elle allait
+attendre à Paris l'effet des bonnes intentions de M. de Lansac pour leur
+rapprochement. Elle la suppliait de ne point brusquer cette demande, et
+d'attendre que l'amour de son mari eût consolidé le succès qu'elle devait
+en attendre.
+
+Après avoir fait passer cette lettre à Valentine par l'intermédiaire
+d'Athénaïs, qui alla en même temps faire part à la jeune comtesse de son
+prochain mariage avec Pierre Blutty, Louise fit les apprêts de son voyage.
+Effrayée de l'air sombre et de la taciturnité presque brutale de Bénédict,
+elle n'osa chercher un dernier entretien avec lui. Mais le matin même de
+son départ, il vint la trouver dans sa chambre, et, sans avoir la force de
+lui dire une parole, il la pressa contre son coeur en fondant en larmes.
+Elle ne chercha point à le consoler, et, comme ils ne pouvaient rien se
+dire qui adoucît leur peine mutuelle, ils se contentèrent de pleurer
+ensemble en se jurant une éternelle amitié. Ces adieux soulagèrent un peu
+le coeur de Louise; mais, en la voyant partir, Bénédict sentit s'évanouir
+la dernière espérance qui lui restât d'approcher de Valentine.
+
+Alors il tomba dans le désespoir. De ces trois femmes qui naguère
+l'accablaient à l'envi de prévenances et d'affection, il ne lui en restait
+pas une; il était seul désormais sur la terre. Ses rêves si riants et si
+flatteurs étaient devenus sombres et poignants. Qu'allait-il devenir?
+
+Il ne voulait plus rien devoir à la générosité de ses parents; il sentait
+bien qu'après l'affront fait à leur fille il ne devait plus rester à leur
+charge. N'ayant pas assez d'argent pour aller habiter Paris, et pas assez
+de courage, dans un moment aussi critique, pour s'y créer une existence à
+force de travail, il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'aller
+habiter sa cabane et son champ, en attendant qu'il eût repris la volonté
+d'aviser à quelque chose de mieux.
+
+Il fit donc arranger, aussi proprement que le lui permirent ses moyens,
+l'intérieur de sa chaumière; ce fut l'affaire de quelques jours. Il loua
+une vieille femme pour faire son ménage, et il s'installa chez lui après
+avoir pris congé de ses parents avec cordialité. La bonne femme Lhéry
+sentit s'évanouir tout le ressentiment qu'elle avait conçu contre lui et
+pleura en l'embrassant. Le brave Lhéry se fâcha et voulut de force le
+retenir à la ferme; Athénaïs alla s'enfermer dans sa chambre, où la
+violence de son émotion lui causa une nouvelle attaque de nerfs. Car
+Athénaïs était sensible et impétueuse; elle ne s'était attachée à Blutty
+que par dépit et vanité; au fond de son coeur elle chérissait encore
+Bénédict, et lui eût accordé son pardon s'il eût fait un pas vers elle.
+
+Bénédict ne put s'arracher de la ferme qu'en donnant sa parole d'y revenir
+après le mariage d'Athénaïs. Quand il se trouva, le soir, seul dans sa
+maisonnette silencieuse, ayant pour tout compagnon Perdreau assoupi entre
+ses jambes, pour toute harmonie le bruit de la bouilloire qui contenait
+son souper, et qui grinçait sur un ton aigre et plaintif devant les fagots
+de l'âtre, un sentiment de tristesse et de découragement s'empara de lui.
+À vingt-deux ans, après avoir connu les arts, les sciences, l'espérance et
+l'amour, c'est une triste fin que l'isolement et la pauvreté!
+
+Ce n'est pas que Bénédict fût très-sensible aux avantages de la richesse,
+il était dans l'âge où l'on s'en passe le mieux; mais on ne saurait nier
+que l'aspect des objets extérieurs n'ait une influence immédiate sur nos
+pensées, et ne détermine le plus souvent la teinte de notre humeur. Or, la
+ferme avec son désordre et ses contrastes était un lieu de délices, en
+comparaison de l'ermitage de Bénédict. Les murs bruts, le lit de serge
+en forme de corbillard, quelques vases de cuisine en cuivre et en terre,
+disposés sur des rayons, le pavé en dalles calcaires inégales et ébréchées
+de tous côtés, les meubles grossiers, le jour rare et gris qui venait de
+quatre carreaux irisés par le soleil et la pluie, ce n'était pas là de
+quoi faire éclore des rêves brillants. Bénédict tomba dans une triste
+méditation. Le paysage qu'il découvrait par sa porte entr'ouverte, quoique
+pittoresque et vigoureusement dessiné, n'était pas non plus de nature à
+donner une physionomie très riante à ses idées. Une ravine sombre et semée
+de genêts épineux le séparait du chemin raide et tortueux qui se déroulait
+comme un serpent sur la colline opposée, et, s'enfonçant dans les houx et
+les buis au feuillage noirâtre, semblait, par sa pente rapide, tomber
+brusquement des nues.
+
+Cependant, les souvenirs de Bénédict venant à se reporter sur ses jeunes
+années qui s'étaient écoulées en ce lieu, il trouva insensiblement un
+charme mélancolique à sa retraite. C'était sous ce toit obscur et décrépit
+qu'il avait vu le jour; auprès de ce foyer, sa mère l'avait bercé d'un
+chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier
+escarpé, il avait vu descendre son père, paysan grave et robuste, avec sa
+cognée sur l'épaule et son fils aîné derrière lui. Bénédict avait aussi
+de vagues souvenirs d'une soeur plus jeune que lui dont il avait agité le
+berceau, de quelques vieux parents, d'anciens serviteurs. Mais tout
+cela avait pour jamais passé le seuil. Tout était mort, et Bénédict se
+rappelait à peine les noms qui avaient été jadis familiers à son oreille.
+
+«Ô mon père! ô ma mère! disait-il aux ombres qu'il voyait passer dans
+ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez
+reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux
+héritage, vous ne me l'avez pas transmis. Où sont ici pour moi la
+simplicité du coeur, le calme de l'esprit, les véritables fruits du
+travail? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui
+vous furent chers, vous allez passer auprès de moi sans me reconnaître;
+car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains, et
+qui devait profiter de vos labeurs. Hélas! l'éducation a corrompu mon
+esprit; les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et
+détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du
+pauvre, je les ai perdues; aujourd'hui je reviens en proscrit habiter
+cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. C'est pour moi la terre
+d'exil que cette terre fécondée par vos sueurs; ce qui fit votre richesse
+est aujourd'hui mon pis-aller.»
+
+Puis, en pensant à Valentine, Bénédict se demandait avec douleur ce qu'il
+eût pu faire pour cette fille élevée dans le luxe, ce qu'elle fût devenue
+si elle eût consenti à venir se perdre avec lui dans cette existence rude
+et chétive; et il s'applaudissait de n'avoir pas même essayé de la
+détourner de ses devoirs.
+
+Et pourtant il se disait aussi qu'avec l'espoir d'une femme comme
+Valentine il aurait eu des talents, de l'ambition et une carrière.
+Elle eût réveillé en lui ce principe d'énergie qui, ne pouvant servir à
+personne, s'était engourdi et paralysé dans son sein. Elle eût embelli la
+misère, ou plutôt elle l'aurait chassée; car, pour Valentine, Bénédict ne
+voyait rien qui fût au-dessus de ses forces.
+
+Et elle lui échappait pour jamais; Bénédict retombait dans le désespoir.
+
+Quand il apprit que M. de Lansac était arrivé au château, que dans trois
+jours Valentine serait mariée, il entra dans un accès de rage si atroce
+qu'un instant il se crut né pour les plus grands crimes. Jamais il ne
+s'était arrêté sur cette pensée que Valentine pouvait appartenir à un
+autre homme que lui. Il s'était bien résigné à ne la posséder jamais; mais
+voir ce bonheur passer aux bras d'un autre, c'est ce qu'il ne croyait pas
+encore. La circonstance la plus évidente, la plus inévitable, la plus
+prochaine de son malheur, il s'était obstiné à croire qu'elle n'arriverait
+point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutôt elle-même
+au moment de contracter ces liens odieux. Bénédict ne s'en était pas
+vanté, dans la crainte de passer pour un fou; mais il avait réellement
+compté sur quelque miracle, et, ne le voyant point s'accomplir, il
+maudissait Dieu qui lui en avait suggéré l'espérance et qui l'abandonnait.
+Car l'homme rapporte tout à Dieu dans les grandes crises de sa vie; il a
+toujours besoin d'y croire, soit pour le bénir de ses joies, soit pour
+l'accuser de ses fautes.
+
+Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperçu, un jour qu'il rôdait
+autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac.
+Le secrétaire d'ambassade était empressé, gracieux, presque triomphant.
+La pauvre Valentine était pâle, abattue; mais elle avait l'air doux et
+résigné; elle s'efforçait de sourire aux mielleuses paroles de son fiancé.
+
+Cela était donc bien sûr, cet homme était là! il allait épouser Valentine!
+Bénédict cacha sa tête dans ses deux mains, et passa douze heures dans un
+fossé, absorbé par un désespoir stupide.
+
+Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une
+soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bénédict avait fait des
+progrès si rapides qu'il avait bien fallu s'avouer le mal à elle-même;
+mais entre la conscience de sa faute et la volonté de s'y abandonner, il y
+avait encore bien du chemin à faire, surtout Bénédict n'étant plus là pour
+détruire d'un regard tout l'effet d'une journée de résolutions. Valentine
+était pieuse; elle se confia à Dieu, et attendit M. de Lansac avec
+l'espoir de revenir à ce qu'elle croyait avoir éprouvé pour lui.
+
+Mais dès qu'il parut elle sentit combien cette bienveillance aveugle
+et indulgente qu'elle lui avait accordée était loin de constituer une
+affection véritable; il lui sembla dépouillé de tout le charme que son
+imagination lui avait prêté un instant. Elle se sentit froide et ennuyée
+auprès de lui. Elle ne l'écoutait plus qu'avec distraction, et ne lui
+répondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquiétude; mais
+quand il vit que le mariage n'en marchait pas moins, et que Valentine
+ne semblait pas disposée à faire la moindre opposition, il se consola
+facilement d'un caprice qu'il ne voulut pas pénétrer et qu'il feignit de
+ne pas voir.
+
+La répugnance de Valentine augmentait pourtant d'heure en heure; elle
+était pieuse et même dévote par éducation et par conviction. Elle
+s'enfermait des heures entières pour prier, espérant toujours trouver,
+dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour
+revenir au sentiment de son devoir. Mais ces méditations ascétiques
+fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus d'intensité à
+la puissance que Bénédict exerçait sur son âme. Elle sortait de là plus
+épuisée, plus tourmentée que jamais. Sa mère s'étonnait de sa tristesse,
+s'en offensait sérieusement, et l'accusait de vouloir jeter de la
+contrariété sur ce moment si doux, disait-elle, au coeur d'une mère. Il est
+certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement madame de Raimbault.
+Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se fît sans éclat et sans
+luxe à la campagne. Tels qu'ils étaient, il lui tardait beaucoup d'en être
+dégagée, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, où la présence
+de Valentine l'avait toujours extraordinairement gênée.
+
+Bénédict roulait dans sa tête mille absurdes projets. Le dernier auquel il
+s'arrêta, et qui mit un peu de calme dans ses idées, fut de voir Valentine
+une fois avant d'en finir pour jamais avec elle; car il se flattait
+presque de ne l'aimer plus quand elle aurait subi les embrassements de
+M. de Lansac. Il espéra que Valentine le calmerait par des paroles de
+consolation et de bonté, ou qu'elle le guérirait par la pruderie d'un
+refus.
+
+Il lui écrivit:
+
+«MADEMOISELLE,
+
+Je suis votre ami à la vie et à la mort, vous le savez; vous m'avez appelé
+votre frère, vous avez imprimé sur mon front un témoignage sacré de votre
+estime et de votre confiance. Vous m'avez fait espérer, dès cet instant,
+que je trouverais en vous un conseil et un appui dans les circonstances
+difficiles de ma vie. Je suis horriblement malheureux; j'ai besoin de vous
+voir un instant, de vous demander du courage, à vous si forte et si
+supérieure. Il est impossible que vous me refusiez cette faveur. Je
+connais votre générosité, votre mépris des sottes convenances et des
+dangers quand il s'agit de faire du bien. Je vous ai vue auprès de Louise;
+je sais ce que vous pouvez. C'est au nom d'une amitié aussi sainte, aussi
+pure que la sienne, que je vous prie à genoux d'aller vous promener ce
+soir au bout de la prairie.
+
+«BÉNÉDICT.»
+
+
+
+
+XX.
+
+
+Valentine aimait Bénédict, elle ne pouvait pas résister à sa demande. Il y
+a tant d'innocence et de pureté dans le premier amour de la vie, qu'il se
+méfie peu des dangers qui sont en lui. Valentine se refusait à pressentir
+la cause des chagrins de Bénédict; elle le voyait malheureux, et elle
+eût admis les plus invraisemblables infortunes plutôt que de s'avouer
+celle qui l'accablait. Il y a des routes si trompeuses et des replis si
+multipliés dans la plus pure conscience! Comment la femme jetée, avec
+une âme impressionnable, dans la carrière ardue et rigide des devoirs
+impossibles, pourrait-elle résister à la nécessité de transiger à chaque
+instant avec eux? Valentine trouva aisément des motifs pour croire
+Bénédict atteint d'un malheur étranger à elle. Souvent Louise lui avait
+dit, dans les derniers temps, que ce jeune homme l'affligeait par sa
+tristesse et par son incurie de l'avenir; elle avait aussi parlé de la
+nécessité où il serait bientôt de quitter la famille Lhéry, et Valentine
+se persuadait que, jeté sans fortune et sans appui dans le monde, il
+pouvait avoir besoin de sa protection et de ses conseils.
+
+Il était assez difficile de s'échapper la veille même de son mariage,
+obsédée comme elle l'était des attentions et des petits soins de M. de
+Lansac. Elle y réussit cependant en priant sa nourrice de dire qu'elle
+était couchée si on la demandait, et pour ne pas perdre de temps, pour ne
+pas revenir sur une résolution qui commençait à l'effrayer, elle traversa
+rapidement la prairie. La lune était alors dans son plein; on voyait aussi
+nettement les objets que dans le jour.
+
+Elle trouva Bénédict debout, les bras croisés sur sa poitrine, dans une
+immobilité qui lui fit peur. Comme il ne faisait pas un mouvement pour
+venir à sa rencontre, elle crut un instant que ce n'était pas lui et fut
+sur le point de fuir. Alors il vint à elle. Sa figure était si altérée, sa
+voix si éteinte, que Valentine, accablée par ses propres chagrins et par
+ceux dont elle voyait la trace chez lui, ne put retenir ses larmes, et fut
+forcée de s'asseoir.
+
+Ce fut fait des résolutions de Bénédict. Il était venu en ce lieu,
+déterminé à suivre religieusement la marche qu'il s'était tracée dans son
+billet, il voulait entretenir Valentine de sa séparation d'avec les Lhéry,
+de ses incertitudes pour le choix d'un état, de son isolement, de tous
+les prétextes étrangers à son vrai but. Ce but était de voir Valentine,
+d'entendre le son de sa voix, de trouver dans ses dispositions envers
+lui le courage de vivre ou de mourir. Il s'attendait à la trouver grave,
+réservée, à la voir armée de tout le sentiment de ses devoirs. Il y a
+plus, il s'attendait presque à ne pas la voir du tout.
+
+Quand il l'aperçut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa
+vitesse; quand elle se laissa tomber haletante et accablée sur le gazon;
+quand sa douleur s'exprima en dépit d'elle-même par des larmes, Bénédict
+crut rêver. Oh! ce n'était pas là de la compassion seulement, c'était de
+l'amour! Un sentiment de joie délirante s'empara de lui! il oublia encore
+une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le
+lendemain, pour ne voir que Valentine qui était là, seule avec lui,
+Valentine qui l'aimait et qui ne le lui cachait plus.
+
+Il se jeta à genoux devant elle; il baisa ses pieds avec ardeur. C'était
+une trop rude épreuve pour Valentine: elle sentit tout son sang se figer
+dans ses veines, sa vue se troubla; la fatigue de sa course rendant plus
+pénible encore la lutte qu'elle s'imposait pour cacher ses pleurs, elle
+tomba pâle et presque morte dans les bras de Bénédict.
+
+Leur entrevue fut longue, orageuse. Ils n'essayèrent pas de se tromper sur
+la nature du sentiment qu'ils éprouvaient; ils ne cherchèrent point à
+se soustraire au danger des plus ardentes émotions. Bénédict couvrit de
+pleurs et de baisers les vêtements et les mains de Valentine. Valentine
+cacha son front brûlant sur l'épaule de Bénédict; mais ils avaient vingt
+ans, ils aimaient pour la première fois, et l'honneur de Valentine était
+en sûreté auprès du sein de Bénédict. Il n'osa seulement pas prononcer
+ce mot d'amour qui effarouche l'amour même. Ses lèvres osèrent à peine
+effleurer les beaux cheveux de sa maîtresse. Le premier amour sait à peine
+s'il existe une volupté plus grande que celle de se savoir aimé. Bénédict
+fut le plus timide des amants et le plus heureux des hommes.
+
+Ils se séparèrent sans avoir rien projeté, rien résolu. À peine, dans ces
+deux heures de transport et d'oubli, avaient-ils échangé quelques paroles
+sur leur situation, lorsque le timbre clair de l'horloge du château vint
+faiblement vibrer dans le silence de la prairie. Valentine compta dix
+coups presque insaisissables, et se rappela sa mère, son fiancé, le
+lendemain... Mais comment quitter Bénédict? que lui dire pour le consoler?
+où trouver la force de l'abandonner dans un tel moment? L'apparition d'une
+femme à quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bénédict
+se tapit précipitamment dans le buisson; mais, à la vive clarté de la
+lune, Valentine reconnut presque aussitôt sa nourrice Catherine qui la
+cherchait avec anxiété. Il lui eût été facile de se cacher aussi à ses
+regards; mais elle sentit qu'elle ne devait pas le faire, et marchant
+droit à elle:
+
+--Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle en se penchant toute tremblante à son
+bras.
+
+--Pour l'amour de Dieu, rentrez, Mademoiselle, dit la bonne femme; madame
+vous a déjà demandée deux fois, et, comme j'ai répondu que vous vous étiez
+jetée sur votre lit, elle m'a ordonné de l'avertir aussitôt que vous
+seriez éveillée; alors l'inquiétude m'a prise, et comme je vous avais vue
+sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois
+le soir vous promener par ici, je me suis mise à vous chercher. Oh!
+Mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin! Vous avez tort;
+vous devriez au moins me dire d'aller avec vous.
+
+Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup d'oeil triste et inquiet sur
+le buisson, et laissa volontairement à la place qu'elle quittait son
+foulard, celui qu'elle avait une fois prêté à Bénédict dans la promenade
+autour de la ferme. Lorsqu'elle fut rentrée, sa nourrice le chercha
+partout, et remarqua qu'elle l'avait perdu dans cette promenade.
+
+Valentine trouva sa mère qui l'attendait dans sa chambre depuis quelques
+instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si complètement
+habillée après avoir passé deux heures sur son lit. Valentine répondit
+que, se sentant oppressée, elle avait voulu prendre l'air, et que sa
+nourrice lui avait donné le bras pour faire un tour de promenade dans le
+parc.
+
+Alors madame de Raimbault entama une grave dissertation d'affaires avec sa
+fille; elle lui fit remarquer qu'elle lui laissait le château et la terre
+de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout l'héritage de son
+père, et dont la valeur réelle, détachée de sa propre fortune, constituait
+une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant
+le bon ordre qu'elle avait mis dans sa fortune, et de témoigner à tout le
+monde, dans le cours de sa vie, l'excellente conduite de sa mère envers
+elle. Elle entra dans des détails d'argent qui firent de cette exhortation
+maternelle une véritable consultation notariée, et termina sa harangue
+en lui disant qu'elle espérait, au moment où la loi allait les rendre
+_étrangères_ l'une à l'autre, trouver Valentine disposée à lui accorder
+des _égards_ et des soins.
+
+Valentine n'avait pas entendu la moitié de ce long discours. Elle était
+pâle, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et de temps
+en temps un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa
+tristement les mains de sa mère, et s'apprêtait à se mettre au lit quand
+la demoiselle de compagnie de sa grand'mère vint, d'un air solennel,
+l'avertir que la marquise l'attendait dans son appartement.
+
+Valentine se traîna encore à cette cérémonie; elle trouva la chambre à
+coucher de la vieille dame accoutrée d'une sorte de décoration religieuse.
+On avait formé un autel avec une table et des linges brodés. Des fleurs
+disposées en bouquets d'église entouraient un crucifix d'or guilloché.
+Un missel de velours écarlate était ouvert sacramentellement sur l'autel.
+Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, posée
+théâtralement dans son grand fauteuil, s'apprêtait avec une puérile
+satisfaction à jouer sa petite comédie d'étiquette.
+
+Valentine s'approcha en silence, et, parce qu'elle était pieuse de
+coeur, elle regarda sans émotion ces ridicules apprêts. La demoiselle de
+compagnie ouvrit une porte opposée par laquelle entrèrent, d'un air à la
+fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise
+leur ordonna de se mettre à genoux et de prier pour le bonheur de leur
+jeune maîtresse; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se
+leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, récita quelques versets de
+psaumes, chevrota un cantique avec sa demoiselle de compagnie, et finit
+en imposant les mains et en donnant sa bénédiction à Valentine. Jamais
+cérémonie sainte et patriarcale ne fut plus misérablement travestie par
+une vieille espiègle du temps de la Dubarry.
+
+En embrassant sa petite-fille, elle prit (précisément sur l'autel) un
+écrin contenant une assez jolie parure en camées dont elle lui faisait
+présent, et, mêlant la dévotion à la frivolité, elle lui dit presque en
+même temps:
+
+--Dieu vous donne, ma fille, les vertus d'une bonne mère de famille!
+--Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand'mère; ce sera pour
+les demi-toilettes.
+
+Valentine eut la fièvre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin;
+mais elle fut bientôt éveillée par le son des cloches qui appelaient tous
+les environs à la chapelle du château. Catherine entra dans sa chambre
+avec un billet qu'une vieille femme des environs lui avait remis pour
+mademoiselle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracés
+péniblement:
+
+«Valentine, il serait encore temps de dire non.»
+
+Valentine frémit et brûla le billet. Elle essaya de se lever; mais
+plusieurs fois la force lui manqua. Elle était assise, à demi vêtue, sur
+une chaise, quand sa mère entra, lui reprocha d'être si fort en retard,
+refusa de croire son indisposition sérieuse, et l'avertit que plusieurs
+personnes l'attendaient déjà au salon. Elle l'aida elle-même à faire sa
+toilette; et quand elle la vit belle, parée, mais aussi pâle que son
+voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bénédict la
+regarderait peut-être passer; elle aima mieux qu'il vit sa pâleur, et elle
+résista, pour la première fois de sa vie, à une volonté de sa mère.
+
+Elle trouva au salon quelques voisins d'un rang secondaire; car madame de
+Raimbault, ne voulant point d'apparat à cette noce, n'avait invité que des
+gens _sans conséquence_. On devait déjeuner dans le jardin, et les paysans
+danseraient au bout du parc au pied de la colline. M. de Lansac parut
+bientôt, noir des pieds à la tête, et la boutonnière chargée d'ordres
+étrangers. Trois voitures transportèrent toute la noce à la mairie, qui
+était au village voisin. Le mariage ecclésiastique fut célébré au château.
+
+Valentine, en s'agenouillant devant l'autel, sortit un instant de l'espèce
+de torpeur où elle était tombée; elle se dit qu'il n'était plus temps de
+reculer, que les hommes venaient de la forcer à s'engager avec Dieu, et
+qu'il n'y avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilège.
+Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments
+qu'elle voulait prononcer dans la sincérité de son âme, et, à la fin de la
+cérémonie, l'effort surhumain qu'elle s'était imposé pour être calme et
+recueillie l'ayant épuisée, elle se retira dans sa chambre pour y prendre
+quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et d'attachement,
+Catherine s'assit au pied de son lit et ne la quitta point.
+
+Le même jour, à deux lieues de là, se célébrait, dans un petit hameau de
+la vallée, le mariage d'Athénaïs Lhéry avec Pierre Blutty. Là aussi la
+jeune épousée était pâle et triste, moins cependant que Valentine, mais
+assez pour tourmenter sa mère, qui était beaucoup plus tendre que madame
+de Raimbault, et pour donner quelque humeur à son époux, qui était
+beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athénaïs avait
+peut-être un peu trop présumé des forces de son dépit en se déterminant
+aussi vite à épouser un homme qu'elle n'aimait guère. Par suite peut-être
+de l'esprit de contradiction qu'on reproche aux femmes, son affection pour
+Bénédict se réveilla précisément au moment où il n'était plus temps de se
+raviser, et, au retour de l'église, elle _régala_ son mari d'une scène de
+pleurs fort _ennuyante_. C'est ainsi que s'exprimait Pierre Blutty en se
+plaignant de cette contrariété à son ami Georges Simonneau.
+
+Néanmoins la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante à la
+ferme qu'au château. Les Lhéry avaient au moins soixante cousins et
+arrière-cousins; les Blutty n'étaient pas moins riches en parenté, et
+la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives.
+
+Dans l'après-midi, lorsque la moitié dansante de la noce eut suffisamment
+fêté les veaux gras et les pâtés de gibier de la ferme, on laissa
+l'arène gastronomique aux vieillards, et l'on se rassembla sur la pelouse
+pour commencer le bal; mais la chaleur était extrême: il y avait peu
+d'ombrage en cet endroit, et autour de la ferme il n'y avait pas de place
+très-commode pour danser. Quelqu'un insinua qu'il y avait auprès du
+château une immense salle de verdure fort bien nivelée, où cinq cents
+personnes dansaient en cet instant. Le campagnard aime la foule tout comme
+le dandy; pour s'amuser beaucoup, il lui faut beaucoup de monde, des pieds
+qui écrasent ses pieds, des coudes qui le coudoient, des poumons qui
+absorbent l'air qu'il respire; dans tous les pays du monde, dans tous les
+rangs de la société, c'est là le plaisir.
+
+Madame Lhéry accueillit cette idée avec empressement; elle avait mis assez
+d'argent à la toilette de sa fille pour désirer qu'on la vît en regard de
+celle de mademoiselle de Raimbault, et qu'on parlât dans tout le pays
+de sa magnificence. Elle s'était scrupuleusement informée du choix des
+parures de Valentine. Pour une fête aussi champêtre, on n'avait destiné
+à celle-ci que des ornements simples et de bon goût; madame Lhéry avait
+écrasé sa fille de dentelles et de pierreries, et, jalouse de la produire
+dans tout son éclat, elle proposa d'aller se réunir à la noce du château,
+où elle avait été priée, elle et tous les siens. Athénaïs résista bien un
+peu; elle craignait de rencontrer autour de Valentine cette pâle et sombre
+figure de Bénédict qui lui avait fait tant de mal, le dimanche précédent,
+à l'église. Mais l'obstination de sa mère, le désir de son mari, qui
+n'était pas non plus exempt de vanité, peut-être aussi un peu de cette
+même vanité pour son propre compte, la déterminèrent. On attela les
+carrioles, chaque cavalier prit en croupe sa cousine, sa soeur ou sa
+fiancée. Athénaïs vit en soupirant s'installer, les rênes en main, dans la
+patache, son nouvel époux, à cette place que Bénédict avait si longtemps
+occupée et qu'il n'occuperait plus.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+XXI.
+
+
+La danse était fort animée au parc de Raimbault. Les paysans, pour
+lesquels on avait dressé des ramées, chantaient, buvaient, et proclamaient
+le nouveau couple le plus beau, le plus heureux et le plus honorable de la
+contrée. La comtesse, qui n'était rien moins que populaire, avait ordonné
+cette fête avec beaucoup de prodigalité, afin de se débarrasser en un jour
+de tous les trais d'amabilité qu'une autre eût faits dans le cours de sa
+vie. Elle avait un profond mépris pour la canaille, et prétendait que,
+pourvu qu'on la fît boire et manger, on pouvait ensuite lui marcher sur le
+ventre sans qu'elle se révoltât. Et ce qu'il y a de plus triste en ceci,
+c'est que madame de Raimbault n'avait pas tout à fait tort.
+
+La marquise de Raimbault était charmée de cette occasion de renouveler sa
+popularité. Elle n'était pas fort sensible aux misères du pauvre, mais à
+cet égard on ne la trouvait pas plus insouciante qu'au malheur de ses
+amis; et, grâce à son penchant pour le commérage et la familiarité,
+on lui avait accordé cette réputation de bonté que le pauvre donne si
+gratuitement, hélas! à ceux qui, ne lui faisant pas de bien, ne lui font
+du moins pas de mal. En voyant passer alternativement ces deux femmes, les
+esprits forts du village se disaient tout bas sous la ramée:
+
+«Celle-ci nous méprise, mais elle nous régale; celle-là ne nous régale
+pas, mais elle nous parle.»
+
+Et ils étaient contents de toutes deux. La seule qui fût aimée réellement,
+c'était Valentine, parce qu'elle ne se contentait pas d'être amicale et de
+leur sourire, d'être libérale et de les secourir, elle était sensible à
+leurs maux, à leurs joies; ils sentaient qu'il n'y avait dans sa bonté
+aucun motif d'intérêt personnel, aucun calcul politique; ils l'avaient
+vue pleurer sur leurs malheurs; ils avaient trouvé dans son coeur des
+sympathies vraies. Ils la chérissaient plus qu'il n'est donné aux hommes
+grossiers de chérir les êtres qui leur sont supérieurs. Beaucoup d'entre
+eux savaient fort bien l'histoire de ses relations à la ferme avec sa
+soeur; mais ils respectaient son secret si religieusement qu'à peine
+osaient-ils prononcer tout bas entre eux le nom de Louise.
+
+Valentine passa autour de leurs tables et s'efforça de sourire à leurs
+voeux; mais la gaieté s'évanouit après qu'elle eut passé, car on avait
+remarqué son air d'abattement et de maladie; il y eut même des regards de
+malveillance pour M. de Lansac.
+
+Athénaïs et sa noce tombèrent au milieu de cette fête, et les idées
+changèrent de cours. La recherche de sa parure et la bonne mine de
+son mari attirèrent tous les yeux. La danse qui languissait se ranima;
+Valentine, après avoir embrassé sa jeune amie, se retira de nouveau avec
+sa nourrice. Madame de Raimbault, que tout ceci ennuyait beaucoup, alla
+se reposer; M. de Lansac, qui, même le jour de ses noces, avait toujours
+d'importantes lettres à écrire, alla faire son courrier. La noce Lhéry
+resta maîtresse du terrain, et les gens qui étaient venus pour voir danser
+Valentine restèrent pour voir danser Athénaïs.
+
+La nuit approchait. Athénaïs, fatiguée de la danse, s'était assise pour
+prendre des rafraîchissements. À la même table, le chevalier de Trigaud,
+son majordome Joseph, Simonneau, Moret, et plusieurs autres qui avaient
+fait danser la mariée, étaient réunis autour d'elle et l'accablaient
+de leurs prévenances. Athénaïs avait semblé si belle à la danse, sa
+parure brillante et folle lui allait si bien, elle avait recueilli tant
+d'éloges, son mari lui-même la regardait d'un oeil noir si amoureux,
+qu'elle commençait à s'égayer et à se réconcilier avec la journée de ses
+noces. Le chevalier de Trigaud, raisonnablement gris, lui débitait des
+galanteries en style de Dorat, qui la faisaient à la fois rire et rougir.
+Peu à peu le groupe qui l'environnait, animé par quelques bouteilles d'un
+léger vin blanc du pays, par la danse, par les beaux yeux de la mariée,
+par l'occasion et l'usage, se mit à débiter ces propos graveleux qui
+commencent par être énigmatiques et qui finissent par devenir grossiers.
+C'est la coutume chez les pauvres, et même chez les riches de mauvais ton.
+
+Athénaïs, qui se sentait jolie, qui se voyait admirée et qui ne comprenait
+rien à tout le reste, sinon qu'on enviait et qu'on félicitait son mari,
+s'efforçait de maintenir sur ses lèvres le sourire qui l'embellissait, et
+commençait même à répondre avec une assez friponne timidité aux brûlantes
+oeillades de Pierre Blutty, lorsqu'une personne silencieuse vint s'asseoir
+à la place vide qui était à sa gauche. Athénaïs, émue malgré elle par
+l'imperceptible frôlement de son habit, se retourna, étouffa un cri
+d'effroi et devint pâle: c'était Bénédict.
+
+C'était Bénédict, plus pâle qu'elle encore, mais grave, froid et ironique.
+Toute la journée il avait couru les bois comme un forcené; le soir,
+désespéré de se calmer à force de fatigue, il avait résolu de voir la noce
+de Valentine, d'écouter les gravelures des paysans, d'entendre signaler
+le départ des époux pour la chambre nuptiale, et de se guérir à force de
+colère, de pitié et de dégoût.
+
+«Si mon amour survit à tout cela, s'était-il dit, c'est qu'il n'y a pas de
+remède.»
+
+Et, à tout hasard il avait chargé des pistolets de poche qu'il avait mis
+sur lui.
+
+Il ne s'était pas attendu à trouver là cette autre noce et cette autre
+mariée. Depuis quelques instants il observait Athénaïs; sa gaieté
+soulevait en lui un profond dédain, et il voulut se mettre au centre
+des dégoûts qu'il venait braver en s'asseyant auprès d'elle.
+
+Bénédict, qui avait un caractère âpre et sceptique, un de ces esprits
+mécontents et frondeurs si incommodes aux ridicules et aux travers de la
+société, prétendait (c'était sans doute un de ses paradoxes) qu'il n'est
+point d'inconvenance plus monstrueuse, d'usage plus scandaleux que la
+publicité qu'on donne au mariage. Il n'avait jamais vu, sans la plaindre,
+passer au milieu de la cohue d'une noce cette pauvre jeune fille qui a
+presque toujours quelque amour timide dans le coeur, et qui traverse
+l'insolente attention, les impertinents regards, pour arriver dans les
+bras de son mari, déflorée déjà par l'audacieuse imagination de tous les
+hommes. Il plaignait aussi ce pauvre jeune homme dont on affichait l'amour
+aux portes de la mairie, au banc de l'église, et que l'on forçait de
+livrer à toutes les impuretés de la ville et de la campagne la blanche
+robe de sa fiancée. Il trouvait qu'en lui ôtant le voile du mystère, on
+profanait l'amour. Il eût voulu entourer la femme de tant de respects
+qu'on n'eût jamais connu officiellement l'objet de son choix, et qu'on eût
+craint de l'offenser en le lui nommant.
+
+«Comment, disait-il, voulez-vous avoir des femmes aux moeurs pures, lorsque
+vous faites publiquement violence à leur pudeur? quand vous les amenez
+vierges en présence de la foule assemblée, et que vous leur dites, en
+prenant cette foule à témoin, «Vous appartenez à l'homme que voici, vous
+n'êtes plus vierge.» Et la foule bat des mains, rit, triomphe, raille la
+rougeur des époux, et, jusque dans le secret de leur lit nuptial, les
+poursuit de ses cris et de ses chants obscènes! les peuples barbares du
+Nouveau-Monde avaient de plus pieux hyménées. Aux fêtes du Soleil on
+amenait dans le temple un homme vierge et une femme vierge. La foule
+prosternée, grave et recueillie, bénissait le dieu qui créa l'amour, et,
+dans toute la solennité de l'amour physique et de l'amour divin, le
+mystère de la génération s'accomplissait sur l'autel. Cette naïveté qui
+vous révolte était plus chaste que vos mariages. Vous avez tant souillé la
+pudeur, tant oublié l'amour, tant avili la femme, que vous êtes réduits à
+insulter la femme, la pudeur et l'amour.»
+
+En voyant Bénédict s'asseoir auprès de sa femme, Pierre Blutty, qui
+n'ignorait point l'inclination d'Athénaïs pour son cousin, jeta sur eux
+un regard de travers. Ses amis échangèrent avec lui le même regard de
+mécontentement. Tous haïssaient Bénédict pour sa supériorité dont ils
+le croyaient vain. Les joyeux propos s'arrêtèrent un instant; mais le
+chevalier de Trigaud, qui avait pour lui une grande estime, lui fit bon
+accueil, et lui tendit la bouteille d'une main mal assurée. Bénédict avait
+un ton calme et dégagé qui fit croire à Athénaïs que son parti était pris;
+elle lui fit timidement quelques prévenances auxquelles il répondit
+respectueusement et sans humeur.
+
+Peu à peu les paroles libres et grivoises reprirent leur cours, mais avec
+l'intention évidente, de la part de Blutty et de ses amis, de leur donner
+une tournure insultante pour Bénédict. Celui-ci s'en aperçut aussitôt, et
+s'arma de cette tranquillité dédaigneuse dont l'expression semblait être
+naturelle à sa physionomie.
+
+Jusqu'à son arrivée, le nom de Valentine n'avait pas été prononcé; ce fut
+l'arme dont Blutty se servit pour le blesser. Il donna le signal à ses
+compagnons, et on commença à mots couverts, un parallèle entre le bonheur
+de Pierre Blutty et celui de M. de Lansac, qui fit passer comme du feu
+dans les veines glacées de Bénédict. Mais il était venu là pour entendre
+ce qu'il entendait. Il fit bonne contenance, espérant que cette rage
+intérieure qui le dévorait allait faire place au dégoût. D'ailleurs, se
+fût-il livré à sa colère, il n'avait aucun droit de défendre le nom de
+Valentine de ces souillures.
+
+Mais Pierre Blutty ne s'en tint pas là. Il était résolu à l'insulter
+grièvement, et même à lui faire une scène, afin de l'expulser à jamais de
+la ferme. Il hasarda quelques mots qui donnèrent à entendre combien le
+bonheur de M. de Lansac était amer au coeur d'un des convives. Tous les
+regards l'interrogèrent avec surprise, et virent les siens désigner
+Bénédict. Alors les Moret et les Simonneau, ramassant la balle, fondirent,
+avec plus de rudesse que de force réelle, sur leur adversaire. Celui-ci
+demeura longtemps impassible; il se contenta de jeter un coup d'oeil de
+reproche à la pauvre Athénaïs, qui seule avait pu trahir un pareil secret.
+La jeune femme, au désespoir, essaya de changer la conversation; mais ce
+fut impossible, et elle resta plus morte que vive, espérant au moins que
+sa présence contiendrait son mari jusqu'à un certain point.
+
+--Il y en a d'aucuns, disait Georges en affectant de parler plus
+rustiquement que de coutume, afin de contraster avec la manière de
+Bénédict, qui veulent lever le pied plus haut que la jambe et qui se
+cassent le nez par terre. Ça rappelle l'histoire de Jean Lory, qui
+n'aimait ni les brunes ni les blondes, et qui a fini, comme chacun sait,
+par être bien heureux d'épouser une rousse.
+
+Toute la conversation fut sur ce ton et fort peu spirituelle, comme on
+voit. Blutty reprenant son ami Georges:
+
+--Ce n'est pas comme ça, lui dit-il; voilà l'histoire de Jean Lory. Il
+disait qu'il ne pouvait aimer que les blondes; mais ni les brunes ni les
+blondes ne voulaient de lui: si bien que la rousse fut forcée d'en avoir
+pitié.
+
+--Oh! dit un autre, c'est que les femmes ont des yeux.
+
+--En revanche, reprit un troisième, il y a des hommes qui ne voient pas
+plus loin que leur nez.
+
+--_Manes habunt_, dit le chevalier de Trigaud, qui, ne comprenant rien à
+la conversation, voulut au moins y faire briller son savoir.
+
+Et il continua sa citation en écorchant impitoyablement le latin.
+
+--Ah! monsieur le chevalier, vous parlez à des sourds, dit le père Lhéry;
+nous ne savons pas le grec.
+
+--M. Benoît qui n'a appris que ça, dit Blutty, pourrait nous le traduire.
+
+--Cela signifie, répondit Bénédict d'un air calme, qu'il y a des hommes
+semblables à des brutes, qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles
+pour ne pas entendre. Cela se rapporte fort bien, comme vous voyez, à ce
+que vous disiez tout à l'heure.
+
+--Oh! pour les oreilles, pardieu! dit un gros petit cousin du marié qui
+n'avait pas encore parlé, nous n'en avons rien dit, et pour cause; on sait
+les égards qu'on se doit entre amis.
+
+--Et puis, dit Blutty, il n'y a de pires sourds, comme dit le proverbe,
+que ceux qui ne veulent pas entendre.
+
+--Il n'y a de pire sourd, interrompit Bénédict d'une voix forte, que
+l'homme à qui le mépris bouche les oreilles.
+
+--Le mépris! s'écria Blutty en se levant rouge de colère et les yeux
+étincelants; le mépris!
+
+--J'ai dit le mépris, répondit Bénédict sans changer d'attitude et sans
+daigner lever les yeux sur lui.
+
+Il n'eut pas plus tôt répété ce mot, que Blutty, brandissant son verre
+plein de vin, le lui lança à la tête; mais sa main, tremblante de fureur,
+fut un mauvais auxiliaire. Le vin couvrit de taches indélébiles la belle
+robe de la mariée, et le verre l'eût infailliblement blessée, si Bénédict,
+avec autant de sang-froid que d'adresse, ne l'eût reçu dans sa main sans
+se faire aucun mal.
+
+Athénaïs, épouvantée, se leva et se jeta dans les bras de sa mère.
+Bénédict se contenta de regarder Blutty, et de lui dire avec beaucoup de
+tranquillité:
+
+--Sans moi, c'en était fait de la beauté de votre femme.
+
+Puis, plaçant le verre au milieu de la table, il l'écrasa avec un broc de
+grès qui se trouvait sous sa main. Il lui porta plusieurs coups pour le
+réduire en autant de morceaux qu'il put; puis, les éparpillant sur la
+table:
+
+--Messieurs, leur dit-il, cousins, parents et amis de Pierre Blutty, qui
+venez de m'insulter, et vous, Pierre Blutty. que je méprise de tout mon
+coeur, à chacun de vous j'envoie une parcelle de ce verre. C'est autant de
+sommations que je vous fais de me rendre raison; c'est autant de portions
+de mon affront que je vous ordonne de réparer.
+
+--Nous ne nous battons ni au sabre, ni à l'épée, ni au pistolet, s'écria
+Blutty d'une voix tonnante; nous ne sommes pas des freluquets, des _habits
+noirs_ comme toi. Nous n'avons pas pris des leçons de courage, nous en
+avons dans le coeur et au bout des poings. Pose ton habit, Monsieur, la
+querelle sera bientôt vidée.
+
+Et Blutty, grinçant des dents, commença à se débarrasser de son habit
+chargé de fleurs et de rubans, et à retrousser ses manches jusqu'au coude.
+Athénaïs, qui était tombée en défaillance dans les bras de sa mère
+s'élança brusquement et se jeta entre eux en poussant des cris perçants.
+Cette marque d'intérêt que Blutty jugea avec raison être tout en faveur de
+Bénédict, augmenta sa fureur... Il la repoussa et s'élança sur Bénédict.
+
+Celui-ci, évidemment plus faible, mais agile et de sang-froid, lui passa
+son pied dans les jambes et le fit tomber.
+
+Blutty n'était pas relevé qu'une nuée de ses camarades s'était jetée sur
+Bénédict. Celui-ci n'eut que le temps de tirer ses deux pistolets de sa
+poche et de leur en présenter les doubles canons.
+
+--Messieurs, leur dit-il, vous êtes vingt contre un, vous êtes des lâches!
+Si vous faites un geste contre moi, quatre d'entre vous seront tués comme
+des chiens.
+
+Cette vue calma un instant leur vaillance; alors le père Lhéry, qui
+connaissait la fermeté de Bénédict et qui craignait une issue tragique à
+cette scène, se précipita au devant de lui, et, levant son bâton noueux
+sur les assaillants, il leur montra ses cheveux blancs souillés du vin que
+Blutty avait voulu jeter à Bénédict. Des larmes de colère roulaient dans
+ses yeux.
+
+--Pierre Blutty, s'écria-t-il, vous vous êtes conduit aujourd'hui d'une
+manière infâme. Si vous croyez par de pareils procédés prendre de l'empire
+dans ma maison et en chasser mon neveu, vous vous trompez. Je suis encore
+libre de vous en fermer la porte et de garder ma fille. Le mariage n'est
+pas consommé. Athénaïs, passez derrière moi.
+
+Le vieillard, prenant avec force le bras de sa fille, l'attira vers lui.
+Athénaïs, prévenant sa volonté, s'écria avec l'accent de la haine et de la
+terreur:
+
+--Gardez-moi, mon père, gardez-moi toujours. Défendez-moi de ce furieux
+qui vous insulte, vous et votre famille! Non, je ne serai jamais sa femme!
+Je ne veux pas vous quitter!
+
+Et elle s'attacha de toute sa force au cou de son père.
+
+Pierre Blutty, à qui aucune clause légale n'assurait encore l'héritage de
+son beau-père, fut frappé de la force de ces arguments. Renfermant le
+dépit que lui inspirait la conduite de sa femme:
+
+--Je conviens, dit-il en changeant aussitôt de ton, que j'ai eu trop de
+vivacité. Beau-père, si je vous ai manqué, recevez mes excuses.
+
+--Oui, Monsieur, reprit Lhéry, vous m'avez manqué dans la personne de ma
+fille, dont les habits de noce portent les marques de votre brutalité;
+vous m'avez manqué dans la personne de mon neveu, que je saurai faire
+respecter. Si vous voulez que votre femme et votre beau-père oublient
+cette conduite, offrez la main à Bénédict, et que tout soit
+dit.
+
+Une foule immense s'était rassemblée autour d'eux et attendait avec
+curiosité la fin de cette scène. Tous les regards semblaient dire à Blutty
+qu'il ne devait point fléchir; mais quoique Blutty ne manquât pas d'un
+certain courage brutal, il entendait ses intérêts aussi bien que tout bon
+campagnard sait le faire. En outre, il était réellement très-amoureux de
+sa femme, et la menace d'être séparé d'elle l'effrayait plus encore que
+tout le reste. Sacrifiant donc les conseils de la vaine gloire à ceux du
+bon sens, il dit, après un peu d'hésitation:
+
+--Eh bien! je vous obéirai, beau-père; mais cela me coûte, je l'avoue, et
+j'espère que vous me tiendrez compte, Athénaïs, de ce que je fais pour
+vous obtenir.
+
+--Vous ne m'obtiendrez jamais, quoi que vous fassiez! s'écria la jeune
+fermière, qui venait d'apercevoir les nombreuses taches dont elle était
+couverte.
+
+--Ma fille, interrompit Lhéry, qui savait fort bien reprendre au besoin la
+dignité et l'autorité d'un père de famille, dans la situation où vous êtes,
+ vous ne devez pas avoir d'autre volonté que celle de votre père. Je vous
+ordonne de donner le bras à votre mari et de le réconcilier avec votre
+cousin.
+
+En parlant ainsi, Lhéry se retourna vers son neveu, qui pendant cette
+contestation avait désarmé et caché ses pistolets; mais, au lieu d'obéir à
+l'impulsion que voulait lui donner son oncle, il recula devant la main que
+lui tendait à contre-coeur Pierre Blutty.
+
+--Jamais, mon oncle! répondit-il; je suis fâché de ne pouvoir pas
+reconnaître par mon obéissance l'intérêt que vous venez de me témoigner,
+mais il n'est pas en ma puissance de pardonner un affront. Tout ce que je
+puis faire, c'est de l'oublier.
+
+Après cette réponse, il tourna le dos, et disparut en se frayant avec
+autorité un passage à travers les curieux ébahis.
+
+
+
+
+XXII.
+
+
+Bénédict s'enfonça dans le parc de Raimbault, et se jetant sur la mousse,
+dans un endroit sombre, il s'abandonna aux plus tristes réflexions. Il
+venait de rompre le dernier lien qui l'attachait à la vie; car il sentait
+bien qu'après de telles relations avec Pierre Blutty, il ne pouvait plus
+en conserver de directes avec ses parents de la ferme. Ces lieux, où il
+avait passé de si heureux instants, et qui étaient pour lui tout remplis
+des traces de Valentine, il ne les verrait plus; ou s'il y retournait
+quelquefois, ce serait en étranger et sans avoir la liberté d'y chercher
+ses souvenirs, naguère si doux, aujourd'hui si amers. Il lui semblait que
+de longues années de malheur le séparaient déjà de ces jours récemment
+écoulés, et il se reprochait de n'en avoir point assez joui; il se
+repentait des instants d'humeur qu'il n'avait pas réprimés; il déplorait
+la triste nature de l'homme, qui ne sait jamais la valeur de ses joies
+qu'après les avoir perdues.
+
+Désormais l'existence de Bénédict devenait effrayante; environné d'ennemis,
+il serait la risée de la province; chaque jour une voix, partie de trop
+bas pour qu'il pût se donner la peine d'y répondre, viendrait faire
+entendre à ses oreilles d'insolentes et atroces railleries. Chaque jour
+il lui faudrait rapprendre le triste dénouement de ses amours, et se
+convaincre qu'il n'y avait plus d'espoir.
+
+Cependant l'amour de soi, qui donne tant d'énergie aux naufragés près de
+périr, imprima un instant à Bénédict la volonté de vivre en dépit de tout.
+Il fit d'incroyables efforts pour trouver à sa vie un but, une ambition,
+un charme quelconque; ce fut en vain: son âme se refusait à admettre
+aucune autre passion que l'amour. À vingt ans, quelle autre semble en
+effet digne de l'homme? tout lui semblait terne et décoloré après cette
+rapide et folle existence qui l'avait enlevé à la terre; ce qui eût été
+trop haut pour ses espérances il y avait à peine un mois, lui paraissait
+maintenant indigne de ses désirs. Il n'y avait au monde qu'un bonheur,
+qu'un amour, qu'une femme.
+
+Quand il eut vainement épuisé ce qui lui restait de force, il tomba dans
+un horrible dégoût de la vie, et résolut d'en finir. Il examina ses
+pistolets, et se dirigea vers la sortie du parc, pour aller accomplir son
+dessein sans troubler la fête qui rayonnait encore à travers le feuillage.
+
+Mais auparavant il voulut avaler le fond de sa coupe de douleur; il
+retourna sur ses pas, et, se glissant parmi les massifs, il arriva
+jusqu'au pied des murs qui renfermaient Valentine. Il les suivit au hasard
+pendant quelque temps. Tout était silencieux et triste dans ce grand
+manoir; tous les domestiques étaient à la fête. Depuis longtemps les
+convives s'étaient retirés. Bénédict n'entendit que la voix de la vieille
+marquise qui paraissait assez animée. Elle partait d'un appartement au
+rez-de-chaussée dont la fenêtre était entr'ouverte. Bénédict s'approcha,
+et recueillit des paroles qui modifièrent tout à coup ses résolutions:
+
+--Je vous assure, Madame, disait la marquise, que Valentine est
+sérieusement malade, et qu'il faudrait faire entendre raison à M. de
+Lansac.
+
+--Eh! mon Dieu! Madame, répondit une voix que Bénédict jugea ne pouvoir
+être que celle de la comtesse, vous avez la rage de vous immiscer dans
+tout! Il me semble que votre intervention ou la mienne dans une pareille
+circonstance ne peut être que fort inconvenante.
+
+--Madame, je ne connais pas d'inconvenance, reprit l'autre voix, lorsqu'il
+s'agit de la santé de ma petite-fille.
+
+--Si je ne savais combien il vous est agréable de donner ici un autre avis
+que le mien, je m'expliquerais difficilement cet accès de sensibilité.
+
+--Raillez tant qu'il vous plaira, Madame; je viens d'écouter à la porte de
+Valentine, ne sachant point ce qui s'y passait, et me doutant de tout
+autre chose que de la vérité. En entendant la voix de la nourrice au lieu
+de celle du cher mari, je suis entrée, et j'ai trouvé Valentine fort
+souffrante, fort défaite; je vous assure que ce ne serait pas du tout le
+moment...
+
+--Valentine aime son mari, son mari l'aime, je suis bien certaine qu'il
+aura pour elle tous les égards qu'elle exigera.
+
+--Est-ce qu'une mariée d'un jour sait exiger quelque chose? est-ce qu'elle
+a des droits? est-ce qu'on en tient compte?
+
+La fenêtre fut fermée en cet instant, et Bénédict n'en put entendre
+davantage. Tout ce que la rage peut inspirer de projets terribles et
+insensés, il le connut en cet instant.
+
+«Ô abominable violation des droits les plus sacrés! s'écria-t-il
+intérieurement; infâme tyrannie de l'homme sur la femme! Mariage, sociétés,
+institutions, haine à vous! haine à mort! Et toi, Dieu! volonté créatrice,
+qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite d'intervenir dans nos
+destinées, toi qui livres le faible à tant de despotisme et d'abjection,
+je te maudis! Tu t'endors satisfait d'avoir produit, insoucieux de
+conserver. Tu mets en nous une âme intelligente, et tu permets au malheur
+de l'étouffer! Maudit sois-tu, maudites soient les entrailles qui m'ont
+porté!»
+
+En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme arma ses pistolets,
+déchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne
+songeant plus à se cacher. Tout à coup la raison, ou plutôt une sorte de
+lucidité dans son délire, vint l'éclairer. Il y avait un moyen de sauver
+Valentine d'une odieuse et flétrissante tyrannie; il y avait un moyen de
+punir cette mère sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille à un
+opprobre légal, au dernier des opprobres qu'on puisse infliger à la femme,
+au viol.
+
+«Oui, le viol! répétait Bénédict avec fureur (et il ne faut pas oublier
+que Bénédict était un naturel d'excès et d'exception). Chaque jour, au nom
+de Dieu et de la société, un manant ou un lâche obtient la main d'une
+malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misère forcent
+d'étouffer dans son sein un amour pur et sacré. Et là, sous les yeux de la
+société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante qui a su
+résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers d'un
+maître exécré! Et il faut que cela soit ainsi!»
+
+Et Valentine, la plus belle oeuvre de la création, la douce, la simple, la
+chaste Valentine était réservée comme les autres à cet affront! En vain
+ses larmes, sa pâleur, son abattement avaient dû éclairer la conscience de
+sa mère et alarmer la délicatesse de son époux. Rien ne la défendrait
+de la honte, cette infortunée! pas même la faiblesse de la maladie et
+l'épuisement de la fièvre! Il y a sur la terre un homme assez misérable
+pour dire: N'importe! et une mère assez glacée pour fermer les yeux sur ce
+crime! «Non, s'écria-t-il, cela ne sera pas! j'en jure par l'honneur de ma
+mère!»
+
+Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit
+d'une petite toux sèche l'arrêta tout à coup. Dans l'état d'irritation où
+il était, la pénétration instinctive de la haine lui fit reconnaître à ce
+léger indice que M. de Lansac venait droit à lui.
+
+Ils avançaient tous deux dans une allée de jardin anglais, allée étroite,
+ombreuse et tournante. Un épais massif de sapins protégea Bénédict. Il
+s'enfonça dans leurs rameaux sombres, et se tint prêt à brûler la cervelle
+à son ennemi.
+
+M. de Lansac venait du pavillon situé dans le parc, où jusque-là il avait
+logé par respect pour les convenances; il se dirigeait vers le château.
+Ses vêtements exhalaient une odeur d'ambre que Bénédict détestait presque
+autant que lui; ses pas faisaient crier le sable. Le coeur de Bénédict
+battait haut dans sa poitrine; son sang ne circulait plus; pourtant sa
+main était ferme et son coup d'oeil sûr.
+
+Mais au moment où, le doigt sur la détente, il élevait le bras à la
+hauteur de cette tête détestée, d'autres pas se firent entendre venant sur
+les traces de Bénédict. Il frémit de cet atroce contre-temps; un témoin
+pouvait faire échouer son entreprise et l'empêcher, non pas de tuer Lansac,
+il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine,
+mais de se tuer lui-même immédiatement après. La pensée de l'échafaud le
+fit frémir; il sentit que la société avait des punitions infamantes pour
+le crime héroïque que son amour lui dictait.
+
+Incertain, irrésolu, il attendit et recueillit ce dialogue:
+
+--Eh bien! Franck, que vous a répondu madame la comtesse de Raimbault?
+
+--Que monsieur le comte peut entrer chez elle, répondit un laquais.
+
+--Fort bien; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef
+de mon appartement.
+
+--Monsieur ne rentrera pas?
+
+--Ah! il en doute! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant à
+lui-même.
+
+--C'est que, monsieur le comte... madame la marquise... Catherine...
+
+--C'est fort clair; allez vous coucher.
+
+Les deux ombres noires se croisèrent sous les sapins, et Bénédict vit
+son ennemi se rapprocher du château. Dès qu'il l'eut perdu de vue, sa
+résolution lui revint.
+
+--Je laisserais échapper cette occasion! s'écria-t-il, je laisserais
+seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme
+Valentine!
+
+Il se mit à courir, mais le comte avait trop d'avance sur lui; il ne put
+l'atteindre avant qu'il fût entré dans la maison.
+
+Le comte arrivait là mystérieusement, seul, sans flambeaux, comme un
+prince allant en conquête. Il franchit légèrement le perron, le péristyle,
+et monta au premier étage; car cette feinte d'aller s'entretenir avec sa
+belle mère n'était qu'un arrangement de convenance pour ne pas énoncer à
+son laquais le motif délicat de ses empressements. Il était convenu avec
+la comtesse qu'elle le ferait appeler à l'heure où sa femme consentirait à
+le recevoir. Madame de Raimbault n'avait pas consulté sa fille, comme on
+le voit; elle ne pensait pas qu'il en fût besoin.
+
+Mais au moment où M. de Lansac allait être atteint par Bénédict, dont le
+pistolet toujours armé le suivait dans l'ombre, la demoiselle de compagnie
+se glissa vers le diligent époux avec autant de légèreté que le lui
+permirent son corps baleiné et ses soixante ans:
+
+--Madame la marquise aurait un mot à dire à monsieur, lui dit-elle.
+
+Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa
+rapidement et dans l'obscurité; Bénédict chercha en vain, et ne put
+découvrir par quel escamotage infernal sa proie lui échappait encore.
+
+Seul, dans cette vaste maison, dont on avait, à dessein, éteint toutes les
+lumières, et, sous divers prétextes, éloigné le peu de domestiques qui ne
+fussent pas à la fête, Bénédict erra au hasard, essayant de rassembler ses
+souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter.
+Son parti était pris; il la soustrairait à son sort, soit en tuant son
+mari, soit en la tuant elle-même. Il avait souvent regardé du dehors la
+fenêtre de Valentine, il l'avait reconnue la nuit aux longues veilles dont
+la clarté de sa lampe rendait témoignage; mais comment en trouver la
+direction dans ces ténèbres et dans cette agitation terrible?
+
+Il s'abandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement était
+situé au premier; il suivit une vaste galerie et s'arrêta pour écouter.
+Au bout opposé, il apercevait un rayon de lumière se glissant par une
+porte entr'ouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix
+de femmes. C'était la chambre de la marquise; elle avait fait appeler
+son beau-petit-fils pour l'engager à renoncer au bonheur de cette
+première nuit, et Catherine, qu'on avait fait venir là pour attester
+l'indisposition de sa maîtresse, s'en acquittait de son mieux pour
+seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac était fort peu
+persuadé, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent déjà
+glisser leur curiosité et leur influence dans les mystères de son ménage;
+il résistait poliment, et jurait sur son honneur d'obéir à l'ordre que
+Valentine lui donnerait de vive voix de se retirer.
+
+Bénédict, ayant atteint sans bruit cette porte, entendit toute la
+discussion, quoiqu'elle se fît à voix basse, dans la crainte d'attirer la
+comtesse, qui eût détruit d'un mot tout l'effet de cette négociation.
+
+«Valentine aura-t-elle bien la force de prononcer cet ordre? se demanda
+Bénédict. Oh! je la lui donnerai, moi.
+
+Et il s'avança de nouveau à tâtons vers un autre rayon de lumière plus
+faible qui rampait sous une porte fermée; il y colla son oreille: c'était
+là! Il le sentit au battement de son coeur et à la faible respiration de
+Valentine, qu'il n'était sans doute donné qu'à un homme passionné comme il
+l'était pour elle de saisir et de reconnaître.
+
+Il s'appuyait, oppressé, haletant, contre cette porte, lorsqu'il lui
+sembla qu'elle cédait; il la poussa et elle obéit sans bruit.
+
+«Grand Dieu! pensa Bénédict, toujours prêt à admettre tout ce qui pouvait
+le torturer, l'attendait-elle donc?»
+
+Il fit un pas dans cette chambre; le lit était placé de manière à masquer
+la porte à la personne couchée. Une veilleuse brûlait dans son globe
+de verre mat. Était-ce bien là? Il avança. Les rideaux étaient à demi
+relevés; Valentine, toute habillée, sommeillait sur son lit. Son attitude
+témoignait assez de ses terreurs; elle était assise sur le bord de sa
+couche, les pieds à terre; sa tête succombant à la fatigue s'était laissée
+aller sur les coussins; son visage était d'une pâleur effrayante, et l'on
+eût pu compter les pulsations de la fièvre sur les artères gonflées de son
+cou et de ses tempes.
+
+Bénédict avait eu à peine le temps de se glisser derrière le dossier de ce
+lit et de se presser entre le rideau et la muraille lorsque les pas de
+Lansac retentirent dans le corridor.
+
+Il venait de ce côté, il allait entrer. Bénédict tenait toujours son
+pistolet; là l'ennemi ne pouvait lui échapper, il n'avait qu'un mouvement
+à faire pour l'étendre mort avant qu'il eût effleuré seulement le lin de
+la couche nuptiale.
+
+Au bruit que fit Bénédict en se cachant, Valentine, éveillée en sursaut,
+jeta un faible cri et se redressa précipitamment; mais, ne voyant rien,
+elle prêta l'oreille et distingua les pas de son mari. Alors elle se leva
+et courut vers la porte.
+
+Ce mouvement faillit faire éclater Bénédict. Il sortit à demi de sa
+cachette pour aller brûler la cervelle à cette femme impudique et menteuse;
+ mais Valentine n'avait eu d'autre intention que de verrouiller sa porte.
+
+Cinq minutes se passèrent dans le plus complet silence, au grand
+étonnement de Valentine et de Bénédict; celui-ci s'était caché de nouveau,
+lorsqu'on frappa doucement. Valentine ne répondit pas; mais Bénédict,
+penché hors des rideaux, entendit le bruit inégal de sa respiration
+entrecoupée; il voyait son effroi, ses lèvres livides, ses mains crispées
+contre le verrou qui la défendait.
+
+«Courage, Valentine! allait-il s'écrier, nous sommes deux pour soutenir
+l'assaut!» lorsque la voix de Catherine se fit entendre.
+
+--Ouvrez, Mademoiselle, disait-elle; n'ayez plus peur; c'est moi, je suis
+seule. _Monsieur_ est parti; il s'est rendu aux raisons de madame la
+marquise et à la prière que je lui ai faite en votre nom de se retirer.
+Oh! nous vous avons faite bien plus malade que vous n'êtes, j'espère,
+ajouta la bonne femme en entrant et recevant Valentine dans ses bras.
+N'allez pas vous aviser de l'être aussi sérieusement que nous nous en
+sommes vantées, au moins!
+
+--Oh! tout à l'heure je me sentais mourir, répondit Valentine en
+l'embrassant; mais à présent je suis mieux, tu m'as sauvée encore pour
+quelques heures. Après, que Dieu me protège!
+
+--Eh! mon Dieu, chère enfant! dit Catherine, quelles idées avez-vous donc?
+Allons, couchez-vous. Je passerai la nuit auprès de vous.
+
+--Non, Catherine, va te reposer. Voici bien des nuits que je te fais
+passer. Va-t'en; je l'exige. Je suis mieux; je dormirai bien. Seulement
+enferme-moi, prends la clef, et ne te couche que lorsque toute la maison
+sera fermée.
+
+--Oh! n'ayez pas peur. Tenez, voici qu'on ferme déjà; n'entendez-vous pas
+rouler la grosse porte?
+
+--Oui, c'est bien. Bonsoir, nourrice, ma bonne nourrice!
+
+La nourrice fit encore quelques difficultés pour se retirer; elle
+craignait que Valentine ne se trouvât plus mal dans la nuit. Enfin elle
+céda et se retira après avoir fermé la porte, dont elle emporta la
+clef.
+
+--Si vous avez besoin de quelque chose, cria-t-elle du dehors, vous me
+sonnerez?
+
+--Oui, sois tranquille, dors bien, répondit Valentine.
+
+Elle tira les verrous, et, secouant ses cheveux épars, elle posa les mains
+sur son front, en respirant fortement comme une personne délivrée; puis
+elle revint à son lit et se laissa tomber assise, avec la raideur que
+donnent le découragement et la maladie. Bénédict se pencha et put la voir.
+Il eût pu se montrer tout à fait sans qu'elle y prît garde. Les bras
+pendants, l'oeil fixé sur le parquet, elle était là comme une froide
+statue; ses facultés semblaient épuisées, son coeur éteint.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+
+Bénédict entendit successivement fermer toutes les portes de la maison.
+Peu à peu les pas des domestiques s'éloignèrent du rez-de-chaussée, les
+reflets que quelques lumières errantes faisaient courir sur le feuillage
+s'éteignirent; les sons lointains des instruments et quelques coups de
+pistolet qu'il est d'usage en Berry de tirer aux noces et aux baptêmes en
+signe de réjouissance, venaient seuls par intervalles rompre le silence.
+Bénédict se trouvait dans une situation inouïe, et qu'il n'eût jamais
+osé rêver. Cette nuit, cette horrible nuit qu'il devait passer dans les
+angoisses de la rage le réunissait à Valentine! M. de Lansac retournait
+seul à son gîte, et Bénédict, le désolé Bénédict, qui devait se brûler la
+cervelle dans un fossé, était là enfermé seul avec Valentine! Il eut des
+remords d'avoir renié son Dieu, d'avoir maudit le jour de sa naissance.
+Cette joie imprévue, qui succédait à la pensée de l'assassinat et à celle
+du suicide, le saisit si impétueusement qu'il ne songea pas à en calculer
+les suites terribles. Il ne s'avoua pas que, s'il était découvert en ce
+lieu, Valentine était perdue; il ne se demanda pas si cette conquête
+inespérée d'un instant de joie ne rendrait pas plus odieuse ensuite la
+nécessité de mourir. Il s'abandonna au délire qu'un tel triomphe sur sa
+destinée lui causait. Il mit ses deux mains sur sa poitrine pour en
+maîtriser les ardentes palpitations. Mais au moment de se trahir par ses
+transports, il s'arrêta, dominé par la crainte d'offenser Valentine, par
+cette timidité respectueuse et chaste qui est le principal caractère du
+véritable amour.
+
+Irrésolu, le coeur plein d'angoisses et d'impatiences, il allait se
+déterminer, lorsqu'elle sonna, et au bout d'un instant Catherine reparut.
+
+--Bonne nourrice, lui dit-elle, tu ne m'as pas donné ma potion.
+
+--Ah! votre _portion_? dit la bonne femme; je pensais que vous ne la
+prendriez pas aujourd'hui. Je vais la préparer.
+
+--Non, cela serait trop long. Fais dissoudre un peu d'opium dans de l'eau
+de fleurs d'orange.
+
+--Mais cela pourra vous faire mal?
+
+--Non; jamais l'opium ne peut faire de mal dans l'état où je suis.
+
+--Je n'en sais rien, moi. Vous n'êtes pas médecin; voulez-vous que j'aille
+demander à madame la marquise?
+
+--Oh! pour Dieu, ne fais pas cela! Ne crains donc rien. Tiens, donne-moi
+la boîte; je sais la dose.
+
+--Oh! vous en mettez deux fois trop.
+
+--Non, te dis-je; puisqu'il m'est enfin accordé de dormir, je veux pouvoir
+en profiter. Pendant ce temps-là je ne penserai pas.
+
+Catherine secoua la tête d'un air triste, et délaya une assez forte dose
+d'opium que Valentine avala à plusieurs reprises en se déshabillant, et,
+quand elle fut enveloppée de son peignoir, elle congédia de nouveau sa
+nourrice et se mit au lit.
+
+Bénédict, enfoncé dans sa cachette, n'avait pas osé faire un mouvement.
+Cependant la crainte d'être aperçu par la nourrice était bien moins forte
+que celle qu'il éprouva en se retrouvant seul avec Valentine. Après un
+terrible combat avec lui-même, il se hasarda à soulever doucement le
+rideau. Le frôlement de la soie n'éveilla point Valentine; l'opium faisait
+déjà son effet. Cependant Bénédict crut qu'elle entr'ouvrait les yeux.
+Il eut peur, et laissa retomber le rideau, dont la frange entraîna un
+flambeau de bronze placé sur le guéridon, et le fit tomber avec assez de
+bruit. Valentine tressaillit, mais ne sortit point de sa léthargie. Alors
+Bénédict resta debout auprès d'elle, plus libre encore de la contempler
+qu'au jour où il avait adoré son image répétée dans l'eau. Seul à ses
+pieds dans ce solennel silence de la nuit, protégé par ce sommeil
+artificiel qu'il n'était pas en son pouvoir de rompre, il croyait
+accomplir une destinée magique. Il n'avait plus rien à craindre de sa
+colère; il pouvait s'enivrer du bonheur de la voir sans être troublé dans
+sa joie; il pouvait lui parler sans qu'elle l'entendît, lui dire tout son
+amour, tous ses tourments, sans faire évanouir ce faible et mystérieux
+sourire qui errait sur ses lèvres à demi entr'ouvertes. Il pouvait coller
+ses lèvres sur sa bouche sans qu'elle le repoussât... Mais l'impunité ne
+l'enhardit point jusque-là. C'est dans son coeur que Valentine avait un
+culte presque divin, et elle n'avait pas besoin de protections extérieures
+contre lui. Il était sa sauvegarde et son défenseur contre lui-même. Il
+s'agenouilla devant elle, et se contenta de prendre sa main pendante au
+bord du lit, de la soutenir dans les siennes, d'en admirer la finesse et
+la blancheur, et d'y appuyer ses lèvres tremblantes. Cette main portait
+l'anneau nuptial, le premier anneau d'une chaîne pesante et indissoluble.
+Bénédict eût pu l'ôter et l'anéantir, il ne le voulut point; son âme était
+revenue à des impressions plus douces; il voulait respecter dans Valentine
+jusqu'à l'emblème de ses devoirs.
+
+Car dans cette délicieuse extase, il avait bientôt oublié tout. Il se crut
+heureux et plein d'avenir comme aux beaux jours de la ferme; il s'imagina
+que la nuit ne devait pas finir, et que Valentine ne devait pas s'éveiller,
+et qu'il accomplissait là son éternité de bonheur.
+
+Longtemps cette contemplation fut sans danger: les anges sont moins purs
+que le coeur d'un homme de vingt ans lorsqu'il aime avec passion; mais il
+tressaillit lorsque Valentine, émue par un de ces rêves heureux que crée
+l'opium, se pencha doucement vers lui et pressa faiblement sa main en
+murmurant des paroles indistinctes. Bénédict tressaillit et s'éloigna du
+lit, effrayé de lui-même.
+
+--Oh! Bénédict! lui dit Valentine d'une voix faible et lente, Bénédict,
+c'est vous qui m'avez épousée aujourd'hui? Je croyais que c'était un autre;
+ dites-moi bien que c'est vous!...
+
+--Oui, c'est moi, c'est moi! dit Bénédict éperdu, en pressant contre son
+coeur agité cette main qui cherchait la sienne.
+
+Valentine, à demi éveillée, se dressa sur son chevet, ouvrit les yeux, et
+fixa sur lui des prunelles pâles qui flottaient dans le vague des songes.
+Il y eut comme un sentiment d'effroi sur ses traits; puis elle referma les
+yeux et retomba en souriant sur son oreiller.
+
+--C'est vous que j'aimais, lui dit-elle; mais comment l'a-t-on permis?
+
+Elle parlait si bas et articulait si faiblement que Bénédict recueillait
+lui-même ses paroles comme le murmure angélique qu'on entend dans les
+songes.
+
+--Ô ma bien-aimée! s'écria-t-il en se penchant vers elle, dites-le-moi
+encore, dites-le-moi, pour que je meure de joie à vos pieds!
+
+Mais Valentine le repoussa.
+
+--Laissez-moi! dit-elle.
+
+Et ses paroles devinrent inintelligibles.
+
+Bénédict crut comprendre qu'elle le prenait pour M. de Lansac. Il se
+nomma plusieurs fois avec insistance, et Valentine, flottant entre la
+réalité et l'illusion, s'éveillant et s'endormant tour à tour, lui dit
+ingénument tous ses secrets. Un instant elle crut voir M. de Lansac qui la
+poursuivait une épée à la main; elle se jeta dans le sein de Bénédict, et
+passant ses bras autour de son cou:
+
+--Mourons tous deux! lui dit-elle.
+
+--Oh! tu as raison, s'écria-t-il. Sois à moi, et mourons.
+
+Il posa ses pistolets sur le guéridon, et étreignit dans ses bras le corps
+souple et languissant de Valentine. Mais elle lui dit encore:
+
+--Laisse-moi, mon ami; je meurs de fatigue, laisse-moi dormir.
+
+Elle appuya sa tête sur le sein de Bénédict, et il n'osa faire un
+mouvement de peur de la déranger. C'était un si grand bonheur que de la
+voir dormir dans ses bras! Il ne se souvenait déjà plus qu'il en pût
+exister un autre.
+
+--Dors, dors, ma vie! lui disait-il en effleurant doucement son front avec
+ses lèvres; dors, mon ange. Sans doute tu vois la Vierge aux cieux; et
+elle te sourit, car elle te protège. Va, nous serons unis là-haut!
+
+Il ne put résister au désir de détacher doucement son bonnet de dentelle,
+et de répandre sur elle et sur lui cette magnifique chevelure d'un blond
+cendré qu'il avait regardée tant de fois avec amour. Qu'elle était soyeuse
+et parfumée! que son frais contact allumait chez lui de délire et de
+fièvre! Vingt fois il mordit les draps de Valentine et ses propres mains
+pour s'arracher, par la sensation d'une douleur physique, aux emportements
+de sa joie. Assis sur le bord de cette couche dont le linge odorant et fin
+le faisait frissonner, il se jetait rapidement à genoux pour reprendre
+empire sur lui-même, et il se bornait à la regarder. Il l'entourait
+chastement des mousselines brodées qui protégeaient son jeune sein si
+paisible et si pur; il ramenait même un peu le rideau sur son visage
+pour ne plus la voir et trouver la force de s'en aller. Mais Valentine,
+éprouvant ce besoin d'air qu'on ressent dans le sommeil, repoussait cet
+obstacle, et, se rapprochant de lui, semblait appeler ses caresses d'un
+air naïf et confiant. Il soulevait les tresses de ses cheveux et en
+remplissait sa bouche pour s'empêcher de crier; il pleurait de rage et
+d'amour. Enfin, dans un instant de douleur inouïe, il mordit l'épaule
+ronde et blanche qu'elle livrait à sa vue. Il la mordit cruellement, et
+elle s'éveilla, mais sans témoigner de souffrance. En la voyant se dresser
+de nouveau sur son lit, le regarder avec plus d'attention, et passer sa
+main sur lui pour s'assurer qu'il n'était point un fantôme, Bénédict, qui
+était alors assis tout à fait auprès d'elle, se crut perdu; tout son sang,
+qui bouillonnait, se glaça; il devint pâle, et lui dit, sans savoir ce
+qu'il disait:
+
+--Valentine, pardon; je me meurs, si vous n'avez pitié de moi...
+
+--Pitié de toi! lui dit-elle avec la voix forte et brève du somnambulisme;
+qu'as-tu? souffres-tu? Viens dans mes bras comme tout à l'heure; viens.
+N'étais-tu pas heureux?
+
+--Ô Valentine! s'écria Bénédict devenu fou, dis-tu vrai? Me reconnais-tu?
+Sais-tu qui je suis?
+
+--Oui, lui dit-elle en s'assoupissant sur son épaule, ma bonne nourrice!
+
+--Non! non! Bénédict! Bénédict! entends-tu! l'homme qui t'aime plus que sa
+vie! Bénédict!
+
+Et il la secoua pour la réveiller, mais cela était impossible. Il ne
+pouvait qu'exciter en elle l'ardeur des songes. Cette fois, la lucidité du
+sien fut telle qu'il s'y trompa.
+
+--Oui! c'est toi, dit-elle en se redressant, mon mari; je le sais, mon
+Bénédict; je t'aime aussi. Embrasse-moi, mais ne me regarde pas. Éteins
+cette lumière; laisse-moi cacher mon visage contre ta poitrine.
+
+En même temps elle l'entoura de ses bras et l'attira vers elle avec une
+force fébrile extraordinaire. Ses joues étaient vivement colorées, ses
+lèvres étincelaient. Il y avait dans ses yeux éteints un feu subit et
+fugitif; évidemment elle avait le délire. Mais Bénédict pouvait-il
+distinguer cette excitation maladive de l'ivresse passionnée qui le
+dévorait? Il se jeta sur elle avec désespoir, et, près de céder à ses
+fougueuses tortures, il laissa échapper des cris nerveux et déchirants.
+Aussitôt des pas se firent entendre, et la clef tourna dans la serrure.
+Bénédict n'eut que le temps de se jeter derrière le lit; Catherine entra.
+
+La nourrice examina Valentine, s'étonna du désordre de son lit et de
+l'agitation de son sommeil. Elle tira une chaise et resta près d'elle
+environ un quart d'heure. Bénédict crut qu'elle allait y passer le reste
+de la nuit et la maudit mille fois. Cependant Valentine, n'étant plus
+excitée par le souffle embrasé de son amant, retomba dans une torpeur
+immobile et paisible. Catherine, rassurée, imagina qu'un rêve l'avait
+trompée elle-même lorsqu'elle avait cru entendre crier; elle remit le lit
+en ordre, arrangea les draps autour de Valentine, releva ses cheveux sous
+son bonnet, et ramena les plis de sa camisole sur sa poitrine pour la
+préserver de l'air de la nuit; puis elle se retira doucement, et tourna
+deux fois la clef dans la serrure. Ainsi il était impossible à Bénédict de
+s'en aller par là.
+
+Quand il se retrouva maître de Valentine, connaissant maintenant tout le
+danger de sa situation, il s'éloigna du lit avec effroi, et alla se jeter
+sur une chaise à l'autre bout de la chambre. Là, il cacha sa tête dans ses
+mains et chercha à résumer les conséquences de sa position.
+
+Ce courage féroce qui lui eût permis, quelques heures auparavant, de tuer
+Valentine, il ne l'avait plus. Ce n'était pas après avoir contemplé
+ses charmes modestes et touchants qu'il pouvait se sentir l'énergie de
+détruire cette belle oeuvre de Dieu: c'était Lansac qu'il fallait tuer.
+Mais Lansac ne pouvait pas mourir seul, il fallait le suivre; et que
+deviendrait Valentine, sans amant, sans époux? Comment la mort de l'un lui
+profiterait-elle si l'autre ne lui restait? Et puis, qui sait si elle ne
+maudirait pas l'assassin de ce mari qu'elle n'aimait pas? Elle si pure,
+si pieuse, et d'une âme si droite et si honnête, comprendrait-elle la
+sublimité d'un dévouement si sauvage? Le souvenir de Bénédict ne lui
+resterait-il pas funeste et odieux dans le coeur, souillé de ce sang et de
+ce terrible nom d'_assassin_?
+
+--Ah! puisque je ne peux jamais la posséder, se dit-il, il ne faut pas
+du moins qu'elle haïsse ma mémoire! Je mourrai seul, et peut-être
+osera-t-elle me pleurer dans le secret de ses prières.
+
+Il approcha sa chaise du bureau de Valentine; tout ce qu'il fallait pour
+écrire s'y trouvait. Il alluma un flambeau, ferma les rideaux du lit pour
+ne plus la voir et trouver la force de lui dire un éternel adieu. Il tira
+les verrous de la porte, afin de n'être pas surpris à l'improviste, et il
+écrivit à Valentine:
+
+«Il est deux heures du matin, et je suis seul avec vous, Valentine, seul,
+dans votre chambre, maître de vous plus que ne le sera jamais votre mari;
+car vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous m'avez appelé sur votre coeur
+dans le secret de vos rêves, vous m'avez presque rendu mes caresses; vous
+m'avez fait, sans le vouloir, le plus heureux et le plus misérable des
+hommes; et pourtant, Valentine, je vous ai respectée au milieu du plus
+terrible délire qui ait envahi des facultés humaines. Vous êtes toujours
+là, pure et sacrée pour moi, et vous pourrez vous éveiller sans rougir.
+Oh! Valentine! il faut que je vous aime bien.
+
+«Mais, quelque douloureux et incomplet qu'ait été mon bonheur, il faut que
+je le paie de ma vie. Après des heures comme celles que je viens de passer
+à vos genoux, les lèvres collées sur votre main, sur vos cheveux, sur le
+fragile vêtement qui vous protège à peine, je ne puis pas vivre un jour de
+plus. Après de tels transports, je ne puis pas retourner à la vie commune,
+à la vie odieuse que je mènerais désormais loin de vous. Rassure-toi,
+Valentine; l'homme qui t'a mentalement possédée cette nuit ne verra pas le
+lever du soleil.
+
+«Et, sans cette résolution irrévocable, où aurais-je trouvé l'audace de
+pénétrer ici et d'avoir des pensées de bonheur? Comment aurais-je osé vous
+regarder et vous parler comme je l'ai fait, même pendant votre sommeil! Ce
+ne sera pas assez de tout mon sang pour payer la destinée qui m'a vendu de
+pareils instants.
+
+«Il faut que vous sachiez tout, Valentine. J'étais venu pour assassiner
+votre mari. Quand j'ai vu qu'il m'échappait, j'ai résolu de vous tuer avec
+moi. N'ayez point peur; quand vous lirez ceci, mon coeur aura cessé de
+battre; mais cette nuit, Valentine, au moment où vous m'avez appelé dans
+vos bras, un pistolet armé était levé sur votre tête.
+
+«Et puis je n'ai pas eu le courage, je ne l'aurais pas. Si je pouvais vous
+tuer du même coup que moi, ce serait déjà fait; mais il faudrait vous voir
+souffrir, voir votre sang couler, votre âme se débattre contre la mort, et
+ce spectacle ne durât-il qu'une seconde, cette seconde résumerait à elle
+seule plus de douleurs qu'il n'y en a eu dans toute ma vie.
+
+«Vivez donc, et que votre mari vive aussi! la vie que je lui accorde est
+encore plus que le respect qui vient de m'enchaîner, mourant de désirs, au
+pied de votre lit. Il m'en coûte plus pour renoncer à satisfaire ma haine
+qu'il ne m'en a coûté pour vaincre mon amour; c'est que sa mort vous
+déshonorerait peut-être. Témoigner ainsi ma jalousie au monde, c'était
+peut-être lui avouer votre amour autant que le mien; car vous m'aimez,
+Valentine, vous me l'avez dit tout à l'heure malgré vous. Et hier soir,
+au bout de la prairie, quand vous pleuriez dans mon sein, n'était-ce pas
+aussi de l'amour? Ah! ne vous éveillez pas, laissez-moi emporter cette
+pensée dans le tombeau!
+
+«Mon suicide ne vous compromettra pas; vous seule saurez pour qui je
+meurs. Le scalpel du chirurgien ne trouvera pas votre nom écrit au fond de
+mon coeur, mais vous saurez que ses dernières palpitations étaient pour
+vous.
+
+«Adieu, Valentine; adieu, le premier, le seul amour de ma vie! Bien
+d'autres vous aimeront; qui ne le ferait? mais une seule fois vous aurez
+été aimée comme vous devez l'être. L'âme que vous avez remplie devait
+retourner au sein de Dieu, afin de ne pas dégénérer sur la terre.
+
+«Après moi, Valentine, quelle sera votre vie? Hélas! je l'ignore. Sans
+doute vous vous soumettrez à votre sort, mon souvenir s'émoussera; vous
+tolérerez peut-être tout ce qui vous semble odieux aujourd'hui, il le
+faudra bien... Ô Valentine! si j'épargne votre mari, c'est pour que vous
+ne me maudissiez pas, c'est pour que Dieu ne m'exile pas du ciel, où votre
+place est marquée. Dieu, protégez-moi! Valentine, priez pour moi!
+
+«Adieu... Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous êtes calme.
+Oh! si vous saviez comme vous êtes belle! oh! jamais, jamais une poitrine
+d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais pour vous!
+
+«Si l'âme n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la mienne
+habitera toujours près de vous.
+
+«Le soir, quand vous irez au bout de la prairie, pensez à moi si la brise
+soulève vos cheveux; et si, dans ses froides caresses, vous sentez courir
+tout à coup une haleine embrasée; la nuit dans vos songes, si un baiser
+mystérieux vous effleure, souvenez-vous de Bénédict.»
+
+Il plia ce papier et le mit sur le guéridon, à la place de ses pistolets,
+que Catherine avait presque touchés sans les voir; il les désarma,
+les prit sur lui, se pencha vers Valentine, la regarda encore avec
+enthousiasme, déposa un baiser, le premier et le dernier, sur ses lèvres;
+puis il s'élança vers la fenêtre, et, avec le courage d'un homme qui
+n'a rien à risquer, il descendit au péril de sa vie. Il pouvait tomber
+de trente pieds de haut, ou bien recevoir un coup de fusil, comme un
+voleur; mais que lui importait! La seule crainte de compromettre Valentine
+l'engageait à prendre des précautions pour n'éveiller personne. Le
+désespoir lui donna des forces surnaturelles; car, pour ceux qui
+regarderaient aujourd'hui de sang-froid la distance des croisées du
+rez-de-chaussée à celles du premier étage, au château de Raimbault, la
+nudité du mur et l'absence de tout point d'appui, une pareille entreprise
+semblerait fabuleuse.
+
+Il atteignit pourtant le sol sans éveiller personne, et gagna la campagne
+par-dessus les murs.
+
+Les premières lueurs du matin blanchissaient l'horizon.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+
+Valentine, plus fatiguée d'un semblable sommeil qu'elle ne l'eût été d'une
+insomnie, s'éveilla fort tard. Le soleil était haut et chaud dans le ciel,
+des myriades d'insectes bourdonnaient dans ses rayons. Longtemps plongée
+dans ce mol engourdissement qui suit le réveil, Valentine ne cherchait
+point encore à recueillir ses idées; elle écoutait vaguement les mille
+bruits de l'air et des champs. Elle ne souffrait point parce qu'elle avait
+oublié bien des choses et qu'elle en ignorait plus encore.
+
+Elle se souleva pour prendre un verre d'eau sur le guéridon, et trouva la
+lettre de Bénédict; elle la retourna dans ses doigts lentement et sans
+avoir la conscience de ce qu'elle faisait. Enfin elle y jeta les yeux,
+et, en reconnaissant l'écriture, elle tressaillit et l'ouvrit d'une main
+convulsive. Le rideau venait de tomber: elle voyait à nu toute sa vie.
+
+Aux cris déchirants qui lui échappèrent, Catherine accourut; elle avait la
+figure renversée: Valentine comprit sur-le-champ la vérité.
+
+--Parle! s'écria-t-elle, où est Bénédict? qu'est devenu Bénédict?
+
+Et voyant le trouble et la consternation de sa nourrice, elle dit en
+joignant les mains:
+
+--Ô mon Dieu! c'est donc bien vrai, tout est fini!
+
+--Hélas! Mademoiselle, comment donc le savez-vous? dit Catherine en
+s'asseyant sur le lit; qui donc a pu entrer ici? j'avais la clef dans ma
+poche. Est-ce que vous avez entendu? Mais mademoiselle Beaujon me l'a dit
+si bas, dans la crainte de vous éveiller... Je savais bien que cette
+nouvelle vous ferait du mal.
+
+--Ah! il s'agit bien de moi! s'écria Valentine avec impatience en se
+levant brusquement. Parlez donc! qu'est devenu Bénédict?
+
+Effrayée de cette véhémence, la nourrice baissa la tête et n'osa répondre.
+
+--Il est mort, je le sais! dit Valentine en retombant sur son lit, pâle et
+suffoquée; mais depuis quand?
+
+--Hélas! dit la nourrice, on ne sait; le malheureux jeune homme a été
+trouvé au bout de la prairie, ce matin, au petit jour. Il était couché
+dans un fossé et couvert de sang. Les métayers de la Croix-Bleue, en s'en
+allant chercher leurs boeufs au pâturage, l'ont ramassé, et tout de suite
+on l'a porté dans sa maison; il avait la tête fracassée d'un coup de
+pistolet, et le pistolet était encore dans sa main. La justice s'y est
+transportée sur-le-champ. Ah! mon Dieu! quel malheur! Qu'est-ce qui a pu
+causer tant de chagrin à ce jeune homme? On ne dira pas que c'est la
+misère; M. Lhéry l'aimait comme son fils; et madame Lhéry, que va-t-elle
+dire? Ce sera une désolation.
+
+Valentine n'écoutait plus, elle était tombée sur son lit, roide et froide.
+En vain Catherine essaya de la réveiller par ses cris et ses caresses: il
+semblait qu'elle fût morte. La bonne nourrice, en voulant ouvrir ses mains
+contractées, y trouva une lettre froissée. Elle ne savait pas lire, mais
+elle avait l'instinct du coeur qui avertit des dangers de la personne qu'on
+aime; elle lui retira cette lettre et la cacha avec soin avant d'appeler
+du secours.
+
+Bientôt la chambre de Valentine fut pleine de monde; mais tous les efforts
+furent vains pour la ranimer. Un médecin qu'on fit venir promptement
+lui trouva une congestion cérébrale très-grave, et parvint, à force de
+saignées, à rappeler la circulation; mais les convulsions succédèrent à
+cet état d'accablement, et pendant huit jours Valentine fut entre la vie
+et la mort.
+
+La nourrice se garda bien de dire la cause de cette funeste émotion; elle
+n'en parla qu'au médecin sous le sceau du secret, et voici comment elle
+fut conduite à comprendre qu'il y avait dans tous ces événements une
+liaison qu'il était nécessaire de ne faire saisir à personne. En voyant
+Valentine un peu mieux, après la saignée, le jour même de l'événement,
+elle se mit à réfléchir à la manière surnaturelle dont sa jeune maîtresse
+en avait été informée. Cette lettre qu'elle avait trouvée dans sa main lui
+rappela le billet qu'on l'avait chargée de lui remettre la veille, avant
+le mariage, et qui lui avait été confié par la vieille gouvernante
+de Bénédict. Étant descendue un instant à l'office, elle entendit le
+domestique commenter la cause de ce suicide, et se dire tout bas que, dans
+la soirée précédente, une querelle avait eu lieu entre Pierre Blutty et
+Bénédict, au sujet de mademoiselle de Raimbault. On ajoutait que Bénédict
+vivait encore, et que le même médecin qui soignait dans ce moment
+Valentine, ayant pansé le blessé dans la matinée, avait refusé de se
+prononcer positivement sur sa situation. Une balle avait fracassé le front
+et était ressortie au-dessus de l'oreille; cette blessure-là, quoique
+grave, n'était peut-être point mortelle; mais on ignorait de combien de
+balles était chargé le pistolet. Il se pouvait qu'il y en eût une seconde
+logée dans l'intérieur du crâne, et, en ce cas, le répit qu'éprouvait en
+ce moment le moribond ne pouvait servir qu'à prolonger ses souffrances.
+
+Aux yeux de Catherine, il devait donc être prouvé que cette catastrophe
+et les chagrins qui l'avaient précédée avaient une influence directe sur
+l'état effrayant de Valentine. Cette bonne femme s'imagina qu'un rayon
+d'espérance, si faible qu'il fût, devait produire plus d'effet sur son
+mal que tous les secours de la médecine. Elle courut à la chaumière de
+Bénédict, qui n'était qu'à une demi-lieue du château, et s'assura par
+elle-même qu'il y avait encore chez cet infortuné un souffle de vie.
+Beaucoup de voisins, attirés par la curiosité plus que par l'intérêt,
+encombraient sa porte; mais le médecin avait ordonné qu'on laissât entrer
+peu de monde, et M. Lhéry, qui était installé au chevet du mourant, ne
+reçut Catherine qu'après beaucoup de difficultés. Madame Lhéry ignorait
+encore cette triste nouvelle; elle était allée faire _le retour de noces_
+de sa fille à la ferme de Pierre Blutty.
+
+Catherine, après avoir examiné le malade et recueilli l'opinion de Lhéry,
+s'en retourna aussi peu fixée qu'auparavant sur les véritables suites de
+la blessure, mais complètement éclairée sur les causes du suicide. Par une
+circonstance particulière, au moment où elle sortait de cette maison, elle
+tressaillit en jetant les yeux sur une chaise où l'on avait déposé les
+vêtements ensanglantés de Bénédict. Comme il arrive toujours que nos
+regards s'arrêtent, en dépit de nous, sur un objet d'effroi ou de dégoût,
+ceux de Catherine ne purent se détacher de cette chaise, et y découvrirent
+un mouchoir de soie des Indes, horriblement taché de sang. Aussitôt elle
+reconnut le foulard qu'elle avait mis elle-même autour du cou de Valentine
+en la voyant sortir dans la soirée qui précéda le mariage, et qu'elle
+avait perdu dans sa promenade au bout de la prairie. Ce fut un trait de
+lumière irrécusable; elle choisit donc un moment où l'on ne faisait point
+attention à elle pour s'emparer de ce mouchoir, qui eût pu compromettre
+Valentine, et pour le cacher dans sa poche.
+
+De retour au château, elle se hâta de le serrer dans sa chambre et ne
+songea plus à s'en occuper. Elle essaya, dans les rares instants où elle
+se trouva seule avec Valentine, de lui faire comprendre que Bénédict
+pouvait être sauvé; mais ce fut en vain. Les facultés morales semblaient
+complètement épuisées chez Valentine; elle ne soulevait même plus ses
+paupières pour reconnaître la personne qui lui parlait. S'il lui restait
+une pensée, c'était la satisfaction de se voir mourir.
+
+Huit jours s'étaient ainsi passés. Il y eut alors un mieux sensible;
+Valentine parut retrouver la mémoire, et se soulagea par d'abondantes
+larmes. Mais comme on ne put jamais lui faire dire le motif de cette
+douleur, on pensa qu'il y avait encore de l'égarement dans son cerveau.
+La nourrice seule guettait un instant favorable pour parler; mais M. de
+Lansac, étant à la veille de partir, se _faisait un devoir_ de ne plus
+quitter l'appartement de sa femme. M. de Lansac venait de recevoir sa
+nomination à la place de premier secrétaire d'ambassade (jusque-là il
+n'avait été que le second), et en même temps l'ordre de rejoindre aussitôt
+son chef, et de partir, avec ou sans sa femme, pour la Russie.
+
+Il n'était jamais entré dans les dispositions sincères de M. de Lansac
+d'emmener sa femme en pays étranger. Dans le temps où il avait le plus
+fasciné Valentine, elle lui avait demandé s'il l'emmènerait en _mission_:
+et, pour ne pas lui sembler au-dessous de ce qu'il affectait d'être, il
+lui avait répondu que son voeu le plus ardent était de ne jamais se séparer
+d'elle. Mais il s'était bien promis d'user de son adresse, et, s'il le
+fallait, de son autorité, pour préserver sa vie nomade des embarras
+domestiques. Cette coïncidence d'une maladie qui n'était plus sans espoir,
+mais qui menaçait d'être longue, avec la nécessité pour lui de partir
+immédiatement, était donc favorable aux intérêts et aux goûts de M. de
+Lansac. Quoique madame de Raimbault fût une personne fort habile en
+matière d'intérêts pécuniaires, elle s'était laissé complètement
+circonvenir par l'habileté bien supérieure de son gendre. Le contrat,
+après les discussions les plus dégoûtantes pour le fond, les plus
+délicates pour la forme, avait été tressé tout à l'avantage de M. de
+Lansac. Il avait usé, dans la plus grande extension possible, de
+l'élasticité des lois pour se rendre maître de la fortune de sa femme,
+et il avait fait consentir les _parties contractantes_ à donner des
+espérances considérables à ses créanciers sur la terre de Raimbault.
+Ces légères particularités de sa conduite avaient bien failli rompre le
+mariage; mais il avait su, en flattant toutes les ambitions de la comtesse,
+s'emparer d'elle mieux qu'auparavant. Quant à Valentine, elle ignorait
+tellement les affaires, et sentait une telle répugnance à s'en occuper,
+qu'elle souscrivit, sans y rien comprendre, à tout ce qui fut exigé d'elle.
+
+M. de Lansac, voyant ses dettes pour ainsi dire payées, partit donc sans
+beaucoup regretter sa femme, et, se frôlant les mains, il se vanta
+intérieurement d'avoir mené à bien une délicate et excellente affaire.
+Cet ordre de départ arrivait on ne peut plus à propos pour le délivrer
+du rôle difficile qu'il jouait à Raimbault depuis son mariage. Devinant
+peut-être qu'une inclination contrariée causait le chagrin et la maladie
+de Valentine, et, dans tous les cas, se sentant fort offensé des
+sentiments qu'elle lui témoignait, il n'avait cependant aucun droit
+jusque-là d'en montrer son dépit. Sous les yeux de ces deux mères, qui
+faisaient un grand étalage de leur tendresse et de leur inquiétude, il
+n'osait point laisser percer l'ennui et l'impatience qui le dévoraient.
+Sa situation était donc extrêmement pénible, au lieu qu'en faisant une
+absence indéfinie, il se soustrayait en outre aux désagréments qui
+devaient résulter de la vente forcée des terres de Raimbault; car le
+principal de ses créanciers réclamait impérieusement ses fonds, qui
+se montaient à environ cinq cent mille francs; et bientôt cette belle
+propriété, que madame de Raimbault avait mis tant d'orgueil à compléter,
+devait, à son grand déplaisir, être démembrée et réduite à de chétives
+dimensions.
+
+En même temps M. de Lansac se débarrassait des pleurs et des caprices
+d'une nouvelle épousée.
+
+«En mon absence, se disait-il, elle pourra s'habituer à l'idée d'avoir
+aliéné sa liberté. Son caractère calme et retiré s'accommodera de cette
+vie tranquille et obscure où je la laisse; ou si quelque amour romanesque
+trouble son repos, eh bien! elle aura le temps de s'en guérir ou de s'en
+lasser avant mon retour.»
+
+M. de Lansac était un homme sans préjugés, aux yeux de qui toute
+sentimentalité, tout raisonnement, toute conviction, se rapportaient à ce
+mot puissant qui gouverne l'univers: l'argent.
+
+Madame de Raimbault avait d'autres propriétés en diverses provinces, et
+des procès partout. Les procès étaient l'occupation majeure de sa vie;
+elle prétendait qu'ils la minaient de fatigues et d'agitations, mais sans
+eux elle fût morte d'ennui. C'était, depuis la perte de ses grandeurs,
+le seul aliment qu'eussent son activité et son amour de l'intrigue; elle
+y épanchait aussi toute la bile que les contrariétés de sa situation
+amassaient en elle. Dans ce moment, elle en avait un fort important, en
+Sologne, contre les habitants d'un bourg qui lui disputaient une vaste
+étendue de bruyères. La cause allait être plaidée, et la comtesse brûlait
+d'être là pour stimuler son avocat, influencer ses juges, menacer ses
+adversaires, se livrer enfin à toute cette activité fébrile qui est le
+ver rongeur des âmes longtemps nourries d'ambition. Sans la maladie de
+Valentine, elle serait partie, comme elle se l'était promis, le lendemain
+du mariage, pour aller s'occuper de cette affaire; maintenant, voyant sa
+fille hors de danger, et n'ayant qu'une courte absence à faire, elle se
+décida à partir avec son gendre, qui prenait la route de Paris, et qui lui
+fit ses adieux à mi-chemin, sur le lieu de la contestation.
+
+Valentine restait seule pour plusieurs jours, avec sa grand'mère et sa
+nourrice, au château de Raimbault.
+
+
+
+
+XXV.
+
+
+Une nuit, Bénédict, accablé jusque-là par des souffrances atroces, qui ne
+lui avaient pas laissé retrouver une pensée, s'éveilla plus calme, et fit
+un effort pour se rappeler sa situation. Sa tête était empaquetée au point
+qu'une partie de son visage était privée d'air. Il fit un mouvement pour
+soulever ces obstacles et retrouver la première faculté qui s'éveille en
+nous, le besoin de voir, avant celui même de penser. Aussitôt une main
+légère détacha les épingles, dénoua un bandeau, et l'aida à se satisfaire.
+Il regardait cette femme pâle qui se penchait sur lui, et, à la lueur
+vacillante d'une veilleuse, il distingua un profil noble et pur, qui avait
+de la ressemblance avec celui de Valentine. Il crut avoir une vision, et
+sa main chercha celle du fantôme. Le fantôme saisit la sienne et y colla
+ses lèvres.
+
+--Qui êtes-vous? dit Bénédict en frissonnant.
+
+--Vous me le demandez? lui répondit la voix de Louise.
+
+Cette bonne Louise avait tout quitté pour venir soigner son ami. Elle
+était là jour et nuit, souffrant à peine que madame Lhéry la relayât
+pendant quelques heures dans la matinée, se dévouant au triste emploi
+d'infirmière auprès d'un moribond presque sans espoir de salut. Pourtant,
+grâce aux admirables soins de Louise et à sa propre jeunesse, Bénédict
+échappa à une mort presque certaine, et un jour il trouva assez de force
+pour la remercier et lui reprocher en même temps de lui avoir conservé la
+vie.
+
+--Mon ami, lui dit Louise, effrayée de l'abattement moral qu'elle trouvait
+en lui, si je vous rappelle cruellement à cette existence que mon
+affection ne saurait embellir, c'est par dévouement pour Valentine.
+
+Bénédict tressaillit.
+
+--C'est, continua Louise, pour conserver la sienne, qui, en ce moment, est
+au moins aussi menacée que la vôtre.
+
+--Menacée! pourquoi? s'écria Bénédict.
+
+--En apprenant votre folie et votre crime, Bénédict, Valentine, qui sans
+doute avait pour vous une tendre amitié, est tombée subitement malade. Un
+rayon d'espoir pourrait la sauver peut-être; mais elle ignore que vous
+vivez et que vous pouvez nous être rendu.
+
+--Qu'elle l'ignore donc toujours! s'écria Bénédict, et puisque le mal est
+fait, puisque le coup est porté, laissez-la en mourir avec moi.
+
+En parlant ainsi, Bénédict arracha les bandages de sa blessure, et l'eût
+rouverte sans les efforts de Louise, qui lutta courageusement avec lui, et
+tomba épuisée d'énergie, et abreuvée de douleur après l'avoir sauvé de
+lui-même.
+
+Une autre fois, il sembla sortir d'une profonde léthargie, et saisissant
+la main de Louise avec force:
+
+--Pourquoi êtes-vous ici? lui dit-il; votre soeur est mourante, et c'est à
+moi que s'adressent vos soins!
+
+Subjuguée par un mouvement de passion et d'enthousiasme Louise, oubliant
+tout, s'écria:
+
+--Et si je vous aimais plus encore que Valentine?
+
+--En ce cas vous êtes maudite, répondit Bénédict en la repoussant d'un air
+égaré; car vous préférez le chaos à la lumière, le démon à l'archange.
+Vous êtes une misérable folle! Sortez d'ici! Ne suis-je pas assez
+malheureux, sans que vous veniez me navrer l'âme de vos malheurs?
+
+Louise, atterrée, cacha sa figure dans les rideaux et en enveloppa sa tête
+pour étouffer ses sanglots. Bénédict se mit à pleurer aussi, et ces larmes
+le calmèrent.
+
+Un instant après il la rappela.
+
+--Je crois que je vous ai parlé durement tout à l'heure, lui dit-il; il
+faut pardonner quelque chose au délire de la fièvre.
+
+Louise ne répondit qu'en baisant la main qu'il lui tendait. Bénédict eut
+besoin de tout le peu de force morale qu'il avait reconquise pour
+supporter sans humeur ce témoignage d'amour et de soumission. Explique qui
+pourra cette bizarrerie; la présence de Louise, au lieu de le consoler,
+lui était désagréable; ses soins l'irritaient. La reconnaissance luttait
+chez lui avec l'impatience et le mécontentement. Recevoir de Louise tous
+ces services, toutes ces marques de dévouement, c'était comme un reproche,
+comme une critique amère de son amour pour une autre. Plus cet amour lui
+était funeste, plus il s'offensait des efforts qu'on faisait pour l'en
+dissuader, il s'y cramponnait comme on fait avec orgueil aux choses
+désespérées. Et puis, s'il avait eu, dans son bonheur, l'âme assez large
+pour accorder de l'intérêt et de la compassion à Louise, il ne l'avait
+plus dans son désespoir. Il trouvait que ses propres maux étaient assez
+lourds à porter, et cette espèce d'appel fait par l'amour de Louise à
+sa générosité lui semblait la plus égoïste et la plus inopportune des
+exigences. Ces injustices étaient inexcusables peut-être, et cependant
+les forces de l'homme sont-elles bien toujours proportionnées à ses maux?
+C'est une consolante promesse évangélique; mais qui tiendra la balance, et
+qui sera le juge? Dieu nous rend-il ses comptes? daigne-t-il mesurer la
+coupe après que nous l'avons vidée?
+
+La comtesse était absente depuis deux jours, lorsque Bénédict eut son plus
+terrible redoublement de fièvre. Il fallut l'attacher dans son lit. C'est
+encore une cruelle tyrannie que celle de l'amitié; souvent elle nous
+impose une existence pire que la mort, et emploie la force arbitraire pour
+nous attacher au pilori de la vie.
+
+Enfin Louise, ayant demandé à être seule avec lui, le calma en lui
+répétant avec patience le nom de Valentine.
+
+--Eh bien! dit tout d'un coup Bénédict en se dressant avec force et comme
+frappé de surprise, où est-elle?
+
+--Bénédict, répondit-elle, elle est comme vous aux portes du tombeau.
+Voulez-vous, par une mort furieuse, empoisonner ses derniers instants?
+
+--Elle va mourir! dit-il avec un sourire affreux. Ah! Dieu est bon! nous
+serons donc unis!
+
+--Et si elle vivait? lui dit Louise, si elle vous ordonnait de vivre! si,
+pour prix de votre soumission, elle vous rendait son amitié?
+
+--Son amitié! dit Bénédict avec un rire dédaigneux, qu'en ferais-je?
+N'avez-vous pas la mienne? qu'en retirez-vous?
+
+--Oh! vous êtes bien cruel, Bénédict! s'écria Louise avec douleur; mais
+pour vous sauver que ne ferais-je pas! Eh bien! dites-moi, si Valentine
+vous aimait, si je l'avais vue, si j'avais recueilli dans son délire des
+aveux que vous n'avez jamais osé espérer?
+
+--Je les ai reçus moi-même! répondit Bénédict avec le calme apparent dont
+il entourait souvent ses plus violentes émotions. Je sais que Valentine
+m'aime comme j'avais aspiré à être aimé. Me raillerez-vous maintenant?
+
+--À Dieu ne plaise! répondit Louise stupéfaite.
+
+Louise s'était introduite la nuit précédente auprès de Valentine. Il lui
+avait été facile de prévenir et de gagner la nourrice, qui lui était
+dévouée, et qui l'avait vue avec joie au chevet de sa soeur. C'est alors
+qu'elles avaient réussi à faire comprendre à cette infortunée que Bénédict
+n'était pas mort. D'abord elle avait témoigné sa joie par d'énergiques
+caresses à ces deux personnes amies; puis elle était retombée dans un état
+d'abattement complet, et, à l'approche du jour, Louise avait été forcée de
+se retirer sans pouvoir obtenir d'elle un regard ou un mot.
+
+Elle apprit le lendemain que Valentine était mieux, et passa la nuit
+entière auprès de Bénédict, qui était plus mal; mais la nuit suivante,
+ayant appris que Valentine avait eu un redoublement, elle quitta Bénédict
+au milieu de son paroxysme, et se rendit auprès de sa soeur. Partagée entre
+ces deux malades, la triste et courageuse Louise s'oubliait elle-même.
+
+Elle trouva le médecin auprès de Valentine. Celle-ci était calme et
+dormait lorsqu'elle entra. Alors, prenant le docteur à part, elle crut de
+son devoir de lui ouvrir son coeur, et de confier à sa délicatesse les
+secrets de ces deux amants, pour le mettre à même d'essayer sur eux un
+traitement moral plus efficace.
+
+«Vous avez fort bien fait, répondit le médecin, de me confier cette
+histoire, mais il n'en était pas besoin; je l'aurais devinée, quand même
+on ne vous eût pas prévenue. Je comprends fort bien vos scrupules dans la
+situation délicate où les préjugés et les usages vous rejettent; mais moi,
+qui m'applique plus positivement à obtenir des résultats physiques, je me
+charge de calmer ces deux coeurs égarés, et de guérir l'un par l'autre.
+
+En ce moment Valentine ouvrit les yeux et reconnut sa soeur. Après l'avoir
+embrassée, elle lui demanda à voix basse des nouvelles de Bénédict. Alors
+le médecin prit la parole:
+
+--Madame, lui dit-il, c'est moi qui puis vous en donner, puisque c'est moi
+qui l'ai soigné et qui ai eu le bonheur jusqu'ici de prolonger sa vie.
+L'ami qui vous inquiète, et qui a des droits à l'intérêt de toute âme
+noble et généreuse comme la vôtre, est maintenant physiquement hors de
+danger. Mais le moral est loin d'une aussi rapide guérison, et vous seule
+pouvez l'opérer.
+
+--Ô mon Dieu! dit la pâle Valentine en joignant les mains et en attachant
+sur le médecin ce regard triste et profond que donne la
+maladie.
+
+--Oui, Madame, reprit-il, un ordre de votre bouche, une parole de
+consolation et de force, peuvent seuls fermer cette blessure; elle le
+serait sans l'affreuse obstination du malade à en arracher l'appareil
+aussitôt que la cicatrice se forme. Notre jeune ami est atteint d'un
+profond découragement, Madame, et ce n'est pas moi qui ai des secrets
+assez puissants pour la douleur morale. J'ai besoin de votre aide,
+voudrez-vous me l'accorder?
+
+En parlant ainsi, le bon vieux médecin de campagne, obscur savant, qui
+avait maintes fois dans sa vie étanché du sang et des larmes, prit la main
+de Valentine avec une affectueuse douceur qui n'était pas sans un mélange
+d'antique galanterie, et la baisa méthodiquement, après en avoir compté
+les pulsations.
+
+Valentine, trop faible pour bien comprendre ce qu'elle entendait, le
+regardait avec une surprise naïve et un triste sourire.
+
+--Eh bien! ma chère enfant, dit le vieillard, voulez-vous être mon
+aide-major et venir mettre la dernière main à cette cure?
+
+Valentine ne répondit que par un signe d'avidité ingénue.
+
+--Demain? reprit-il.
+
+--Oh! tout de suite! répondit-elle d'une voix faible et pénétrante.
+
+--Tout de suite, ma pauvre enfant? dit le médecin en souriant. Eh! voyez
+donc ces flambeaux! il est deux heures du matin; mais si vous voulez me
+promettre d'être sage et de bien dormir, et de ne pas reprendre la fièvre
+d'ici à demain, nous irons dans la matinée faire une promenade dans le
+bois de Vavray. Il y a de ce côté-là une petite maison où vous porterez
+l'espoir et la vie.
+
+Valentine pressa à son tour la main du vieux médecin, se laissa
+médicamenter avec la docilité d'un enfant, passa son bras autour du cou de
+Louise, et s'endormit sur son sein d'un sommeil paisible.
+
+--Y pensez-vous, monsieur Faure? dit Louise en la voyant assoupie. Comment
+voulez-vous qu'elle ait la force de sortir, elle qui était encore à
+l'agonie il y a quelques heures?
+
+--Elle l'aura, comptez-y, répondit M. Faure. Ces affections nerveuses
+n'affaiblissent le corps qu'aux heures de la crise. Celle-ci est si
+évidemment liée à des causes morales, qu'une révolution favorable dans
+les idées doit en amener une équivalente dans la maladie. Plusieurs
+fois, depuis l'invasion du mal, j'ai vu madame de Lansac passer d'une
+prostration effrayante à une surabondance d'énergie à laquelle j'eusse
+voulu donner un aliment. Il existe des symptômes de la même affection chez
+Bénédict; ces deux personnes sont nécessaires l'une à l'autre...
+
+--Oh! monsieur Faure! dit Louise, n'allons-nous pas commettre une grande
+imprudence?
+
+--Je ne le crois pas; les passions dangereuses pour la vie des individus
+comme pour celle des sociétés sont les passions que l'on irrite et que
+l'on exaspère. N'ai-je pas été jeune? n'ai-je pas été amoureux à en perdre
+l'esprit? N'ai-je pas guéri? ne suis-je pas devenu vieux? Allez, le temps
+et l'expérience marchent pour tous. Laissez guérir ces pauvres enfants;
+après qu'ils auront trouvé la force de vivre, ils trouveront celle de
+se séparer. Mais, croyez-moi, hâtons le paroxysme de la passion; elle
+éclaterait sans nous d'une manière peut-être plus terrible; en la
+sanctionnant de notre présence, nous la calmerons un peu.
+
+--Oh! pour lui, pour elle, je ferai tous les sacrifices! répondit Louise;
+mais que dira-t-on de nous, monsieur Faure? Quel rôle coupable allons-nous
+jouer?
+
+--Si votre conscience ne vous le reproche pas, qu'avez-vous à craindre des
+hommes? Ne vous ont-ils pas fait le mal qu'ils pouvaient vous faire? Leur
+devez-vous beaucoup de reconnaissance pour l'indulgence et la charité que
+vous avez trouvées en ce monde?
+
+Le sourire malin et affectueux du vieillard fit rougir Louise. Elle se
+chargea d'éloigner de chez Bénédict tout témoin indiscret, et le lendemain
+Valentine, M. Faure et la nourrice, s'étant fait promener environ une
+heure en calèche dans le bois de Vavray, mirent pied à terre dans un
+endroit sombre et solitaire, où ils dirent à l'équipage de les attendre.
+Valentine, appuyée sur le bras de sa nourrice, s'enfonça dans un des
+chemins tortueux qui descendent vers le ravin; et M. Faure, prenant les
+devants, alla s'assurer par lui-même qu'il n'y avait personne de trop à la
+maison de Bénédict. Louise avait, sous différents prétextes, renvoyé tout
+le monde; elle était seule avec son malade endormi. Le médecin lui avait
+défendu de le prévenir, dans la crainte que l'impatience ne lui fût trop
+pénible et n'augmentât son irritation.
+
+Quand Valentine approcha du seuil de cette chaumière, elle fut saisie d'un
+tremblement convulsif; mais M. Faure, venant à elle, lui dit:
+
+--Allons, Madame, il est temps d'avoir du courage et d'en donner à ceux
+qui en manquent; songez que la vie de mon malade est dans vos mains.
+
+Valentine, réprimant aussitôt son émotion avec cette force de l'âme qui
+devrait détruire toutes les convictions du matérialisme, pénétra dans
+cette chambre grise et sombre, où gisait le malade entre ses quatre
+rideaux de serge verte.
+
+Louise voulait conduire sa soeur vers Bénédict, mais M. Faure lui prenant
+la main:
+
+--Nous sommes de trop ici, ma belle curieuse; allons admirer les légumes
+du jardin. Et vous, Catherine, dit-il à la nourrice, installez-vous sur ce
+banc, au seuil de la maison, et, si quelqu'un paraissait sur le sentier,
+frappez des mains pour nous avertir.
+
+Il entraîna Louise, dont les angoisses furent inexprimables durant cet
+entretien. Nous ne saurions affirmer si une involontaire et poignante
+jalousie n'entrait pas pour beaucoup dans le déplaisir de sa situation
+et dans les reproches qu'elle se faisait à elle-même.
+
+
+
+
+XXVI.
+
+
+Au léger bruit que firent les anneaux du rideau en glissant sur la
+tringle rouillée, Bénédict se souleva à demi éveillé et murmura le nom
+de Valentine. Il venait de la voir dans ses rêves; mais quand il la vit
+réellement devant lui, il fit un cri de joie que Louise entendit du fond
+du jardin, et qui la pénétra de douleur.
+
+--Valentine, dit-il, est-ce votre ombre qui vient m'appeler? Je suis prêt
+à vous suivre.
+
+Valentine se laissa tomber sur une chaise.
+
+--C'est moi qui viens vous ordonner de vivre, lui répondit-elle, ou vous
+prier de me tuer avec vous.
+
+--Je l'aimerais mieux ainsi, dit Bénédict.
+
+--Ô mon ami! dit Valentine, le suicide est un acte impie; sans cela, nous
+serions réunis dans la tombe. Mais Dieu le défend; il nous maudirait,
+il nous punirait par une éternelle séparation, Acceptons la vie, quelle
+qu'elle soit; n'avez-vous pas en vous une pensée qui devrait vous donner
+du courage?
+
+--Laquelle, Valentine? dites-la.
+
+--Mon amitié n'est-elle pas?...
+
+--Votre amitié? c'est beaucoup plus que je ne mérite, Madame; aussi je
+me sens indigne d'y répondre, et je n'en veux pas. Ah! Valentine, vous
+devriez dormir toujours; mais la femme la plus pure redevient hypocrite
+en s'éveillant. Votre amitié!
+
+--Oh! vous êtes égoïste, vous ne vous souciez pas de mes remords!
+
+--Madame, je les respecte; c'est pour cela que je veux mourir.
+Qu'êtes-vous venue faire ici? Il fallait abjurer toute religion, tout
+scrupule, et venir à moi pour me dire: «Vis, et je t'aimerai;» ou bien il
+fallait rester chez vous, m'oublier et me laisser périr. Vous ai-je rien
+demandé? ai-je voulu empoisonner votre vie? Me suis-je fait un jeu de
+votre bonheur, de vos principes? Ai-je imploré votre pitié, seulement?
+Tenez, Valentine, cette compassion que vous me témoignez, ce sentiment
+d'humanité qui vous amène ici, cette amitié que vous m'offrez, tout
+cela, ce sont de vains mots qui m'eussent trompé il y a un mois, lorsque
+j'étais un enfant et qu'un regard de vous me faisait vivre tout un jour.
+À présent, j'ai trop vécu, j'a trop appris les passions pour m'aveugler.
+Je n'essaierai plus une lutte inutile et folle contre ma destinée. Vous
+devez me résister, je le sais; vous le ferez, je n'en doute pas. Vous me
+jetterez parfois une parole d'encouragement et de pitié pour m'aider à
+souffrir, et encore vous vous la reprocherez comme un crime, et il faudra
+qu'un prêtre vous en absolve pour que vous vous la pardonniez. Votre vie
+sera troublée et gâtée par moi; votre âme, sereine et pure jusqu'ici, sera
+désormais orageuse comme la mienne! À Dieu ne plaise! Et moi, en dépit
+de ces sacrifices qui vous sembleront grands, je me trouverai le plus
+misérable des hommes! Non, non, Valentine, ne nous abusons pas. Il faut
+que je meure. Telle que vous êtes, vous ne pouvez pas m'aimer sans remords
+et sans tourments; je ne veux point d'un bonheur qui vous coûterait si
+cher. Loin de vous accuser, c'est pour votre vertu, pour votre force que
+je vous aime avec tant d'ardeur et d'enthousiasme. Restez donc telle que
+vous êtes; ne descendez pas au-dessous de vous-même pour arriver jusqu'à
+moi. Vivez, et méritez le ciel. Moi, dont l'âme est au néant, j'y veux
+retourner. Adieu, Valentine; vous êtes venue me dire adieu, je vous en
+remercie.
+
+Ce discours dont Valentine ne sentit que trop toute la force, la jeta dans
+le désespoir. Elle ne sut rien trouver pour y répondre, et se jeta la face
+contre le lit en pleurant avec une profonde amertume. Le plus grand charme
+de Valentine était une franchise d'impressions qui ne cherchait jamais à
+abuser ni elle-même ni les autres.
+
+Sa douleur fit plus d'effet sur Bénédict que tout ce qu'elle eût pu dire:
+en voyant ce coeur si noble et si droit se briser à l'idée de le perdre, il
+s'accusa lui-même. Il saisit les mains de Valentine, elle pencha son front
+vers les siennes et les arrosa de larmes. Alors il fut comme inondé de
+joie, de force et de repentir.
+
+--Pardon, Valentine, s'écria-t-il, je suis un lâche et un misérable, moi
+qui vous fais pleurer ainsi. Non, non! je ne mérite pas ces regrets et cet
+amour; mais Dieu m'est témoin que je m'en rendrai digne! Ne m'accordez
+rien, ne me promettez rien; ordonnez seulement, et j'obéirai. Oh! oui,
+c'est mon devoir; plutôt que de vous coûter une de ces larmes, je dois
+vivre, fussé-je malheureux! Mais avec le souvenir de ce que vous avez
+fait pour moi aujourd'hui, je ne le serai pas, Valentine. Je jure que je
+supporterai tout, que je ne me plaindrai jamais, que je ne chercherai
+point à vous imposer des sacrifices et des combats. Dites-moi seulement
+que vous me plaindrez quelquefois dans le secret de votre coeur; dites que
+vous aimerez Bénédict en silence et dans le sein de Dieu... Mais non, ne
+me dites rien, ne m'avez-vous pas tout dit? Ne vois-je pas bien que je
+suis ingrat et stupide d'exiger plus que ces pleurs et ce silence!
+
+N'est-ce pas une étrange chose que le langage de l'amour? et, pour un
+spectateur froid, quelle inexplicable contradiction que ce serment de
+stoïcisme et de vertu, scellé par des baisers de feu, à l'ombre d'épais
+rideaux sur un lit d'amour et de souffrance! Si l'on pouvait ressusciter
+le premier homme à qui Dieu donna une compagne avec un lit de mousse et
+la solitude des bois, en vain peut-être chercherions-nous dans cette âme
+primitive la puissance d'aimer. De combien de grandeur et de poésie le
+trouverions-nous ignorant! Et que dirions-nous si nous découvrions qu'il
+est inférieur à l'homme dégénéré de la civilisation? si ce corps
+athlétique ne renfermait qu'une âme sans passion et sans vigueur?
+
+Mais non, l'homme n'a pas changé, et sa force s'exerce contre d'autres
+obstacles; voilà tout. Autrefois il domptait les ours et les tigres,
+aujourd'hui il lutte contre la société pleine d'erreurs et d'ignorance.
+Là est sa vigueur, son audace, et peut-être sa gloire. À la puissance
+physique a succédé la puissance morale. À mesure que le système musculaire
+s'énervait chez les générations, l'esprit humain grandissait en énergie.
+
+La guérison de Valentine fut prompte; celle de Bénédict plus lente, mais
+miraculeuse néanmoins pour ceux qui n'en surent point le secret. Madame
+de Raimbault ayant gagné son procès, succès dont elle s'attribua tout
+l'honneur, revint passer quelques jours auprès de Valentine. Elle ne se
+fut pas plus tôt assurée de sa guérison qu'elle repartit pour Paris. En se
+sentant débarrassée des devoirs de la maternité, il lui sembla qu'elle
+rajeunissait de vingt ans. Valentine, désormais libre et souveraine dans
+son château de Raimbault, resta donc seule avec sa grand'mère, qui n'était
+pas, comme on sait, un mentor incommode.
+
+Ce fut alors que Valentine désira se rapprocher réellement de sa soeur. Il
+ne fallait que l'assentiment de M. de Lansac; car la marquise reverrait
+certainement avec joie sa petite-fille. Mais jamais M. de Lansac ne
+s'était prononcé assez franchement à cet égard pour inspirer de la
+confiance à Louise, et Valentine commençait aussi à douter beaucoup de la
+sincérité de son mari.
+
+Néanmoins elle voulait à tout risque lui offrir un asile dans sa maison,
+et lui témoigner ostensiblement sa tendresse, comme une espèce de
+réparation de tout ce qu'elle avait souffert de la part de sa famille;
+mais Louise refusa positivement.
+
+--Non, chère Valentine, lui dit-elle, je ne souffrirai jamais que pour moi
+tu t'exposes à déplaire à ton mari. Ma fierté souffrirait de l'idée que je
+suis dans une maison d'où l'on pourrait me chasser. Il vaut mieux que nous
+vivions ainsi. Nous avons désormais la liberté de nous voir, que nous
+faut-il de plus? D'ailleurs, je ne pourrais m'établir pour longtemps à
+Raimbault. L'éducation de mon fils est loin d'être finie, et il faut que
+je reste à Paris pour la surveiller encore quelques années. Là nous nous
+verrons avec plus de liberté encore; mais que cette amitié reste entre
+nous un doux mystère. Le monde te blâmerait certainement de m'avoir tendu
+la main, ta mère te maudirait presque. Ce sont là des maîtres injustes
+qu'il faut craindre, et dont les lois ne seraient pas impunément bravées
+en face. Restons ainsi; Bénédict a encore besoin de mes soins. Dans un
+mois au plus il faudra que je parte; en attendant, je tâcherai de te voir
+tous les jours.
+
+En effet, elles eurent de fréquentes entrevues. Il y avait dans le parc un
+joli pavillon où M. de Lansac avait demeuré durant son séjour à Raimbault;
+Valentine le fit arranger pour s'en servir comme de cabinet d'étude. Elle
+y fit transporter des livres et son chevalet; elle y passait une partie de
+ses journées, et, le soir, Louise venait l'y trouver et causer pendant
+quelques heures avec elle. Malgré ces précautions, l'_identité_ de Louise
+était désormais bien constatée dans le pays, et le bruit avait fini par en
+venir aux oreilles de la vieille marquise. D'abord, elle en avait éprouvé
+un sentiment de joie aussi vif qu'il lui était possible de le ressentir,
+et s'était promis de faire venir sa petite-fille pour l'embrasser, car
+Louise avait été longtemps ce que la marquise aimait le mieux dans le
+monde; mais la demoiselle de compagnie, qui était une personne prudente et
+posée, et qui dominait entièrement sa maîtresse, lui avait fait comprendre
+que madame de Raimbault finirait par apprendre cette démarche et qu'elle
+pourrait s'en venger.
+
+--Mais qu'ai-je à craindre d'elle, à présent? avait répondu la marquise.
+Ma pension ne doit-elle pas être désormais _servie_ par Valentine? Ne
+suis-je pas chez Valentine? Et si Valentine voit sa soeur en secret,
+comme on l'assure, ne serait-elle pas heureuse de me voir partager ses
+intentions?
+
+--Madame de Lansac, répondit la vieille suivante, dépend de son mari, et
+vous savez bien que M. de Lansac et vous, n'êtes pas toujours fort bien
+ensemble. Prenez garde, madame la marquise, de compromettre par une
+étourderie l'existence de vos vieux jours. Votre petite-fille n'est pas
+très-empressée de vous voir, puisqu'elle ne vous a point fait part de son
+arrivée dans le pays; madame de Lansac elle-même n'a pas jugé à propos de
+vous confier ce secret. Mon avis est donc que vous fassiez comme vous avez
+fait jusqu'ici, c'est-à-dire que vous ayez l'air de ne rien voir au danger
+où les autres s'exposent, et que vous tâchiez de maintenir votre
+tranquillité à tout prix.
+
+Ce conseil avait dans le caractère même de la marquise un trop puissant
+auxiliaire pour être méconnu; elle ferma donc les yeux sur ce qui se
+passait autour d'elle, et les choses en restèrent à ce point.
+
+Athénaïs avait été d'abord fort cruelle pour Pierre Blutty, et pourtant
+elle avait vu avec un certain plaisir l'obstination de celui-ci à
+combattre ses dédains. Un homme comme M. de Lansac se fût retiré piqué dès
+le premier refus; mais Pierre Blutty avait sa diplomatie qui en valait
+bien une autre. Il voyait que son ardeur à mériter le pardon de sa femme,
+son humilité à l'implorer, et le bruit un peu ridicule qu'il faisait
+devant trente témoins de son martyre, flattaient la vanité de la jeune
+fermière. Quand ses amis le quittèrent le soir de ses noces, quoi qu'il ne
+fût pas encore rentré en grâce en apparence, un sourire significatif qu'il
+échangea avec eux leur fit comprendre qu'il n'était pas aussi désespéré
+qu'il voulait bien le paraître. En effet, laissant Athénaïs barricader
+la porte de sa chambre, il imagina de grimper par la fenêtre. Il serait
+difficile de n'être pas touchée de la résolution d'un homme qui s'expose
+à se casser le cou pour vous obtenir, et le lendemain, à l'heure où l'on
+apporta, au milieu du repas, la nouvelle de la mort de Bénédict à la ferme
+de Pierre Blutty, Athénaïs avait une main dans celle de son mari, et
+chaque regard énergique du fermier couvrait de rougeur les belles joues de
+la fermière.
+
+Mais le récit de cette catastrophe réveilla l'orage assoupi. Athénaïs jeta
+des cris perçants, il fallut l'emporter de la salle. Le lendemain, dès
+qu'elle eut appris que Bénédict n'était point mort, elle voulut aller
+le voir. Blutty comprit que ce n'était pas le moment de la contrarier,
+d'autant plus que son père et sa mère lui donnaient l'exemple et couraient
+auprès du moribond. Il pensa qu'il ferait bien d'y aller lui-même, et de
+montrer ainsi à sa nouvelle famille qu'il était disposé à déférer à leurs
+intentions. Cette marque de soumission ne pouvait pas compromettre sa
+fierté auprès de Bénédict, puisque celui-ci était hors d'état de le
+reconnaître.
+
+Il accompagna donc Athénaïs, et quoique son intérêt ne fût pas fort
+sincère, il se conduisit assez convenablement pour mériter de sa part une
+mention honorable. Le soir, malgré la résistance de sa fille, qui voulait
+passer la nuit auprès du malade, madame Lhéry lui ordonna de se mettre
+en route avec son mari. Tête à tête dans la carriole, les deux époux se
+boudèrent d'abord, et puis Pierre Blutty changea de tactique. Au lieu de
+paraître choqué des pleurs que sa femme donnait au cousin, il se mit à
+déplorer avec elle le malheur de Bénédict et à faire l'oraison funèbre du
+mourant. Athénaïs ne s'attendait point à tant de générosité; elle tendit
+la main à son mari, et se rapprochant de lui:
+
+--Pierre, lui dit-elle, vous avez un bon coeur; je tâcherai de vous aimer
+comme vous le méritez.
+
+Quand Blutty vit que Bénédict ne mourait point, il souffrit un peu plus
+des visites de sa femme à la chaumière du ravin, cependant il n'en
+témoigna rien; mais quand Bénédict fut assez fort pour se lever et marcher,
+il sentit sa haine pour lui se réveiller, et il jugea qu'il était temps
+d'user de son autorité. Il _était dans son droit_, comme disent les
+paysans avec tant de finesse, lorsqu'ils peuvent mettre l'appui des lois
+au-dessus de la conscience. Bénédict n'avait plus besoin des soins de
+sa cousine, et l'intérêt qu'elle lui marquait ne pouvait plus que la
+compromettre. En déduisant ces raisons à sa femme, Blutty mit dans son
+regard et dans sa voix quelque chose d'énergique qu'elle ne connaissait
+pas encore, et qui lui fit comprendre admirablement que le moment était
+venu d'obéir.
+
+Elle fut triste pendant quelques jours, et puis elle en prit son parti;
+car si Pierre Blutty commençait à faire le mari à certains égards, sous
+tous les autres il était demeuré amant passionné; et cela fut un exemple
+de la différence du préjugé dans les diverses classes de la société. Un
+homme de qualité et un bourgeois se fussent trouvés également compromis
+par l'amour de leur femme pour un autre. Ce fait avéré, ils n'eussent pas
+recherché Athénaïs en mariage, l'opinion les eut flétris; eussent-ils été
+trompés, le ridicule les eût poursuivis. Tout au contraire, la manière
+savante et hardie dont Blutty conduisit toute cette affaire lui fit le
+plus grand honneur parmi ses pareils.
+
+--Voyez Pierre Blutty, se disaient-ils lorsqu'ils voulaient citer un homme
+de résolution. Il a épousé une petite femme bien coquette, bien revêche,
+qui ne se cachait guère d'en aimer un autre, et qui, le jour de ses noces,
+a fait un scandale pour se séparer de lui. Eh bien, il ne s'est pas rebuté;
+il est venu à bout, non-seulement de se faire obéir, mais de se faire
+aimer. C'est là un garçon qui s'y entend. Il n'y a pas de danger qu'on se
+moque de lui.
+
+Et, à l'exemple de Pierre Blutty, chaque garçon du pays se promettait bien
+de ne jamais prendre au sérieux les premières rigueurs d'une femme.
+
+
+
+
+XXVII.
+
+
+Valentine avait fait plus d'une visite à la maisonnette du ravin: d'abord
+sa présence avait calmé l'irritation de Bénédict; mais dès qu'il eut
+repris ses forces, comme elle cessa de le voir, son amour, à lui, redevint
+âpre et cuisant; sa situation lui sembla insupportable; il fallut que
+Louise consentît à le mener quelquefois le soir avec elle au pavillon
+du parc. Dominée entièrement par lui, la faible Louise éprouvait de
+profonds remords, et ne savait comment excuser son imprudence aux yeux de
+Valentine. De son côté, celle-ci s'abandonnait à des dangers dont elle
+n'était pas trop fâchée de voir sa soeur complice. Elle se laissait
+emporter par sa destinée, sans vouloir regarder en avant, et puisait dans
+l'imprévoyance de Louise des excuses pour sa propre faiblesse.
+
+Valentine n'était point née passionnée, mais la fatalité semblait se
+plaire à la jeter dans une situation d'exception, et à l'entourer de
+périls au-dessus de ses forces. L'amour a causé beaucoup de suicides, mais
+il est douteux que beaucoup de femmes aient vu à leurs pieds l'homme
+qui s'était brûlé la cervelle pour elles. Pût-on ressusciter les morts,
+sans doute la générosité féminine accorderait beaucoup de pardons à des
+dévouements si énergiques; et si rien n'est plus douloureux au coeur d'une
+femme que le suicide de son amant, rien peut-être aussi n'est plus
+flatteur pour cette secrète vanité qui trouve sa place dans toutes les
+passions humaines. C'était pourtant là la situation de Valentine. Le
+front de Bénédict, encore sillonné d'une large cicatrice, était toujours
+devant ses yeux comme le sceau d'un terrible serment dont elle ne pouvait
+révoquer la sincérité. Ces refus de nous croire, ces railleuses méfiances
+dont elles se servent toutes contre nous pour se dispenser de nous
+plaindre et de nous consoler, Valentine ne pouvait s'en servir contre
+Bénédict. Il avait fait ses preuves; ce n'était point là une de ces vagues
+menaces dont on abuse tant auprès des femmes. Quoique la plaie large et
+profonde fût fermée, Bénédict en porterait toute sa vie le stigmate
+indélébile. Vingt fois, durant sa maladie, il avait essayé de la rouvrir,
+il en avait arraché l'appareil et cruellement élargi les bords. Une
+si ferme volonté de mourir n'avait pu être fléchie que par Valentine
+elle-même; c'était par son ordre, par ses prières, qu'il y avait renoncé.
+Mais Valentine avait-elle bien compris à quel point elle se liait envers
+lui en exigeant ce sacrifice?
+
+Bénédict ne pouvait se le dissimuler; loin d'elle, il faisait mille
+projets hardis, il s'obstinait dans ses espérances nouvelles; il se disait
+que Valentine n'avait plus le droit de lui rien refuser: mais dès qu'il se
+retrouvait sous l'empire de ses regards si purs, de ses manières si nobles
+et si douces, il s'arrêtait subjugué et se tenait bien heureux des plus
+faibles marques d'amitié.
+
+Cependant les dangers de leurs situations allaient croissant. Pour donner
+le change à leurs sentiments, ils se témoignaient une amitié intime;
+c'était une imprudence de plus, car la rigide Valentine elle-même ne
+pouvait pas s'y tromper. Afin de rendre leurs entrevues plus calmes,
+Louise, qui se mettait à la torture pour imaginer quelque chose, imagina
+de faire de la musique. Elle accompagnait un peu, et Bénédict chantait
+admirablement. Cela compléta les périls dont ils s'environnaient. La
+musique peut paraître un art d'agrément, un futile et innocent plaisir
+pour les esprits calmes et rassis; pour les âmes passionnées, c'est la
+source de toute poésie, le langage de toute passion forte. C'est bien
+ainsi que Bénédict l'entendait; il savait que la voix humaine, modulée
+avec âme, est la plus rapide, la plus énergique expression des sentiments,
+qu'elle arrive à l'intelligence d'autrui avec plus de puissance que
+lorsqu'elle est refroidie par les développements de la parole. Sous la
+forme de mélodie, la pensée est grande, poétique et belle.
+
+Valentine, récemment éprouvée par une maladie de nerfs très-violente,
+était encore en proie, à de certaines heures, à une sorte d'exaltation
+fébrile. Ces heures-là, Bénédict les passait auprès d'elle, et il
+chantait. Valentine avait le frisson, tout son sang affluait à son coeur et
+à son cerveau; elle passait d'une chaleur dévorante à un froid mortel.
+Elle tenait son coeur sous ses mains pour l'empêcher de briser ses parois,
+tant il palpitait avec fougue, à de certains sons partis de la poitrine et
+de l'âme de Bénédict. Lorsqu'il chantait, il était beau, malgré ou plutôt
+à cause de la mutilation de son front. Il aimait Valentine avec passion,
+et il le lui avait bien prouvé. N'était-ce pas de quoi l'embellir un peu?
+Et puis ses yeux avaient un éclat prestigieux. Dans l'obscurité, lorsqu'il
+était au piano, elle les voyait scintiller comme deux étoiles. Quand elle
+regardait, au milieu des lueurs vagues du crépuscule, ce front large et
+blanc que rehaussait la profusion de ses cheveux noirs, cet oeil de feu et
+ce long visage pâle dont les traits, s'effaçant dans l'ombre, prenaient
+mille aspects singuliers, Valentine avait peur: il lui semblait voir en
+lui le spectre sanglant de l'homme qui l'avait aimée; et s'il chantait,
+d'une voix creuse et lugubre, quelque souvenir du _Roméo_ de Zingarelli,
+elle se sentait si émue de frayeur et de superstition, qu'elle se pressait,
+ en frissonnant, contre sa soeur.
+
+Ces scènes de passion muette et comprimée se passaient dans le pavillon du
+jardin, où elle avait fait porter son piano, et où, insensiblement, Louise
+et Bénédict vinrent passer toutes les soirées avec elle. Pour que Bénédict
+ne pût deviner les émotions violentes qui la dominaient, Valentine avait
+coutume, pendant les soirées d'été, de demeurer sans lumière. Bénédict
+chantait de mémoire, ensuite on faisait quelques tours de promenade dans
+le parc, ou bien l'on causait auprès d'une fenêtre où l'on respirait la
+bonne odeur des feuilles mouillées après une pluie d'orage, ou bien encore
+on allait voir la lune du haut de la colline. Cette vie eût été délicieuse
+si elle avait pu durer; mais Valentine sentait bien, à ses remords,
+qu'elle durait déjà depuis trop longtemps.
+
+Louise ne les quittait pas un instant; cette surveillance sur Valentine
+lui semblait un devoir, et pourtant ce devoir lui devenait souvent à
+charge, car elle s'apercevait qu'elle y portait une jalousie toute
+personnelle, et alors elle éprouvait toutes les tortures d'une âme noble
+en lutte avec des sentiments étroits.
+
+Un soir où Bénédict lui parut plus animé que de coutume, ses regards
+enflammés, l'expression de sa voix, en s'adressant à Valentine, lui firent
+tant de mal qu'elle se retira, découragée de son rôle et de ses chagrins.
+Elle alla rêver seule dans le parc. Une terrible palpitation s'empara de
+Bénédict lorsqu'il se vit seul avec Valentine. Elle essaya de lui parler
+de choses générales, sa voix tremblait. Effrayée d'elle-même, elle garda
+le silence quelques instants, puis elle le pria de chanter; mais sa voix
+opéra sur ses nerfs une action plus violente encore, et elle sortit, le
+laissant seul au piano. Bénédict en eut du dépit, et il continua de
+chanter. Cependant Valentine s'était assise sous les arbres de la terrasse,
+à quelques pas de la fenêtre entr'ouverte. La voix de Bénédict lui
+arrivait ainsi plus suave et plus caressante parmi les feuilles émues, sur
+la brise odorante du soir. Tout était parfum et mélodie autour d'elle.
+Elle cacha sa tête dans ses mains, et, livrée à une des plus fortes
+séductions que la femme ait jamais bravées, elle laissa couler ses larmes.
+Bénédict cessa de chanter, et elle s'en aperçut à peine, tant elle était
+sous le charme. Il s'approcha de la fenêtre et la vit. Le salon n'était
+qu'au rez-de-chaussée; il sauta sur l'herbe et s'assit à ses pieds. Comme
+elle ne lui parlait pas, il craignit qu'elle ne fût malade et osa écarter
+doucement ses mains. Alors il vit ses larmes, et laissa échapper un cri de
+surprise et de triomphe. Valentine, accablée de honte, voulut cacher son
+front dans le sein de son amant. Comment se fit-il que leurs lèvres se
+rencontrèrent? Valentine voulut se défendre; Bénédict n'eut pas la force
+d'obéir. Ayant que Louise fût auprès d'eux, ils avaient échangé vingt
+serments d'amour, vingt baisers dévorants. Louise, où étiez-vous donc?
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+
+Dès ce moment, le péril devint imminent. Bénédict se sentit si heureux
+qu'il en devint fier, et se mit à mépriser le danger. Il prit sa destinée
+en dérision, et se dit qu'avec l'amour de Valentine il devait vaincre
+tous les obstacles. L'orgueil du triomphe le rendit audacieux; il imposa
+silence à tous les scrupules de Louise. D'ailleurs il était affranchi de
+l'espèce de dépendance à laquelle les soins et le dévouement de celle-ci
+l'avaient soumis. Depuis qu'il était guéri complètement, Louise habitait
+la ferme, et le soir ils se rendaient auprès de Valentine, chacun de son
+côté. Il arriva plusieurs fois que Louise y vint bien après lui; il arriva
+même que Louise ne put pas y venir, et que Bénédict passa de longues
+soirées seul avec Valentine. Le lendemain, lorsque Louise interrogeait
+sa soeur, il lui était facile de comprendre, à son trouble, la nature de
+l'entretien qu'elle avait eu avec son amant, car le secret de Valentine
+ne pouvait plus en être un pour Louise; elle était trop intéressée à le
+pénétrer pour n'y avoir pas réussi depuis longtemps. Rien ne manquait plus
+à son malheur, et ce qui le complétait, c'est qu'elle se sentait incapable
+d'y apporter un prompt remède. Louise sentait que sa faiblesse perdait
+Valentine. N'eût-elle eu d'autre motif que son intérêt pour elle, elle
+n'eût pas hésité à l'éclairer sur les dangers de sa situation; mais rongée
+de jalousie comme elle l'était, et conservant toute sa fierté d'âme,
+elle aimait mieux exposer le bonheur de Valentine que de s'abandonner
+à un sentiment dont elle rougissait. Il y avait de l'égoïsme dans ce
+désintéressement-là.
+
+Elle se détermina à retourner à Paris pour mettre fin au supplice qu'elle
+endurait, sans avoir rien décidé pour sauver sa soeur. Elle résolut
+seulement de l'informer de son prochain départ, et un soir, au moment où
+Bénédict se retira, au lieu de sortir du parc avec lui, elle dit à
+Valentine qu'elle voulait lui parler un instant. Ces paroles donnèrent de
+l'ombrage à Bénédict; il était toujours préoccupé de l'idée que Louise,
+tourmentée par ses remords, voulait lui nuire auprès de Valentine. Cette
+idée achevait de l'aigrir contre cette femme si généreuse et si dévouée,
+et lui faisait porter le poids de la reconnaissance avec humeur et
+parcimonie.
+
+--Ma soeur, dit Louise à Valentine, le moment est arrivé où il faut que je
+te quitte. Je ne puis rester plus longtemps éloignée de mon fils. Tu n'as
+plus besoin de moi, je pars demain.
+
+--Demain! s'écria Valentine effrayée; tu me quittes, tu me laisses seule,
+Louise! Et que vais-je devenir?
+
+--N'es-tu pas guérie? n'es-tu pas heureuse et libre, Valentine? À quoi
+peut te servir désormais la pauvre Louise?
+
+--Ma soeur, ô ma soeur! dit Valentine en l'enlaçant de ses bras; vous ne
+me quitterez point! Vous ne savez pas mes chagrins et les périls qui
+m'entourent. Si vous me quittez, je suis perdue.
+
+Louise garda un triste silence; elle se sentait une mortelle répugnance à
+écouter les aveux de Valentine, et pourtant elle n'osait les repousser.
+Valentine, le front couvert de honte, ne pouvait se résoudre à parler. Le
+silence froid et cruel de sa soeur la glaçait de crainte. Enfin, elle
+vainquit sa propre résistance, et lui dit d'une voix émue:
+
+--Eh bien, Louise, ne voudras-tu pas rester auprès de moi, si je te dis
+que sans toi je suis perdue?
+
+Ce mot, deux fois répété, offrit à Louise un sens qui l'irrita malgré elle.
+
+--Perdue! reprit-elle avec amertume, vous êtes _perdue_, Valentine?
+
+--Oh! ma soeur! dit Valentine blessée de l'empressement avec lequel Louise
+accueillait cette idée, Dieu m'a protégée jusqu'ici; il m'est témoin que
+je ne me suis livrée volontairement à aucun sentiment, à aucune démarche
+contraire à mes devoirs.
+
+Ce noble orgueil d'elle-même, auquel Valentine avait encore droit, acheva
+d'aigrir celle qui se livrait trop aveuglément peut-être à sa passion.
+Toujours facile à blesser, parce que sa vie passée était souillée d'une
+tache ineffaçable, elle éprouva comme un sentiment de haine pour la
+supériorité de Valentine. Un instant, l'amitié, la compassion, la
+générosité, tous les nobles sentiments s'éteignirent dans son coeur; elle
+ne trouva pas de meilleure vengeance à exercer que d'humilier Valentine.
+
+--Mais de quoi donc est-il question? lui dit-elle avec dureté. Quels
+dangers courez-vous? Je ne comprends pas de quoi vous me parlez.
+
+Il y avait dans sa voix une sécheresse qui fit mal à Valentine; jamais
+elle ne l'avait vue ainsi. Elle s'arrêta quelques instants pour la
+regarder avec surprise. À la lueur d'une pâle bougie qui brûlait sur le
+piano au fond de l'appartement, elle crut voir dans les traits de sa soeur
+une expression qu'elle ne leur connaissait pas. Ses sourcils étaient
+contractés, ses lèvres pâles et serrées; son oeil, terne et sévère, était
+impitoyablement attaché sur Valentine. Celle-ci, troublée, recula
+involontairement sa chaise, et, toute tremblante, chercha à s'expliquer la
+froideur dédaigneuse dont pour la première fois de sa vie elle se voyait
+l'objet. Mais elle eût tout imaginé plutôt que de deviner la vérité.
+Humble et pieuse, elle eut en ce moment tout l'héroïsme que l'esprit
+religieux, donne aux femmes, et, se jetant aux pieds de sa soeur, elle
+cacha son visage baigné de larmes sur ses genoux.
+
+--Vous ayez raison de m'humilier ainsi, lui dit-elle; je l'ai bien mérité,
+et quinze ans de vertu vous donnent le droit de réprimander ma jeunesse
+imprudente et vaine. Grondez-moi, méprisez-moi; mais ayez compassion de
+mon repentir et de mes terreurs. Protégez-moi, Louise, sauvez-moi; vous le
+pouvez, car vous savez tout!
+
+--Laisse! s'écria Louise, bouleversée par cette conduite et ramenée tout
+à coup aux nobles sentiments qui faisaient le fond de son caractère,
+relève-toi, Valentine, ma soeur, mon enfant, ne reste pas ainsi à mes
+genoux. C'est moi qui devrais être aux tiens; c'est moi qui suis
+méprisable et qui devrais te demander, ange du ciel, de me réconcilier
+avec Dieu! Hélas! Valentine, je ne sais que trop tes chagrins; mais
+pourquoi me les confier, à moi, misérable, qui ne puis t'offrir aucune
+protection et qui n'ai pas le droit de te conseiller?
+
+--Tu peux me conseiller et me protéger, Louise, répondit Valentine en
+l'embrassant avec effusion. N'as-tu pas pour toi, l'expérience qui donne
+la raison et la force? Il faut que cet homme s'éloigne d'ici ou il faut
+que je parte moi-même. Nous ne devons pas nous voir davantage; car chaque
+jour le mal augmente, et le retour à Dieu devient plus difficile. Oh! tout
+à l'heure je me vantais! je sens que mon coeur est bien coupable.
+
+Les larmes amères que répandait Valentine brisèrent le coeur de Louise.
+
+--Hélas! dit-elle, pâle et consternée, le mal est donc aussi grand que je
+craignais! Vous aussi, vous voilà malheureuse à jamais!
+
+--À jamais! dit Valentine épouvantée; avec la volonté de guérir et l'aide
+du ciel...
+
+--On ne guérit pas! reprit Louise d'un ton sinistré, en mettant ses deux
+mains sur son coeur sombre et désolé.
+
+Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle s'arrêtait de temps
+en temps devant Valentine pour lui parler d'une voix entrecoupée.
+
+--Pourquoi me demander des conseils, à moi? Qui suis-je pour consoler
+et pour guérir? Eh quoi! vous me demandez l'héroïsme qui terrasse
+les passions, et les vertus qui préservent la société, à moi! à moi
+malheureuse, que les passions ont flétrie, que la société a maudite et
+repoussée! Et où prendrais-je, pour vous le donner, ce qui n'est pas en
+moi? Adressez-vous aux femmes que le monde estime; adressez-vous à votre
+mère! Celle-là est irréprochable; nul n'a su positivement que mon amant
+ait été le sien. Elle avait tant de prudence! Et quand mon père, quand son
+époux a tué cet homme qui lui avait été parjure, elle a battu des mains;
+et le monde l'a vue triompher, tant elle avait de force d'âme et de
+fierté! Voilà les femmes qui savent vaincre une passion ou en guérir!...
+
+Valentine, épouvantée de ce qu'elle entendait, voulait interrompre sa
+soeur; mais celle-ci, en proie à une sorte de délire, continua:
+
+--Les femmes comme moi succombent, et sont à jamais perdues! Les femmes
+comme vous, Valentine, doivent prier et combattre; elles doivent chercher
+leur force en elles-mêmes et ne pas la demander aux autres. Des conseils!
+des conseils! quels conseils vous donnerais-je que vous ne sachiez fort
+bien vous dicter? C'est la force de les suivre qu'il faut trouver. Vous me
+croyez donc plus forte que vous? Non, Valentine, je ne le suis pas. Vous
+savez bien quelle a été ma vie, avec quelles passions indomptables je suis
+née; vous savez bien où elles m'ont conduite!
+
+--Tais-toi, Louise, s'écria Valentine en s'attachant à elle avec douleur,
+cesse de te calomnier ainsi. Quelle femme fut plus grande et plus forte
+que toi dans sa chute? Peut-on t'accuser éternellement d'une faute commise
+dans l'âge de l'ignorance et de la faiblesse? Hélas! vous étiez une
+enfant! et depuis vous avez été sublime, vous avez forcé l'estime de tout
+ce qui porte un coeur élevé. Vous voyez bien que vous savez ce que c'est
+que la vertu.
+
+--Hélas! dit Louise, ne l'apprenez jamais au même prix; abandonnée à
+moi-même dès mon enfance, privée des secours de la religion et de la
+protection d'une mère, livrée à notre aïeule, cette femme si légère et si
+dépourvue de pudeur, je devais tomber de flétrissure en flétrissure! Oui,
+cela serait arrivé sans les sanglantes et terribles leçons que me donna le
+sort. Mon amant immolé par mon père; mon père lui-même, abreuvé de douleur
+et de honte par ma faute, cherchant et trouvant la mort quelques jours
+après sur un champ de bataille; moi, bannie, chassée honteusement du toit
+paternel, et réduite à traîner ma misère de ville en ville avec mon enfant
+mourant de faim dans mes bras! Ah! Valentine, c'est là une horrible
+destinée!
+
+C'était la première fois que Louise parlait aussi hardiment de ses
+malheurs. Exaltée par la crise douloureuse où elle se trouvait, elle
+s'abandonnait à la triste satisfaction de se plaindre elle-même, et elle
+oubliait les chagrins de Valentine et l'appui qu'elle lui devait. Mais
+ces cris du remords et du désespoir produisirent plus d'effet que les
+plus éloquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le
+tableau des malheurs où peuvent entraîner les passions, elle la frappa
+d'épouvante. Valentine se vit sur le bord de l'abîme où sa soeur était
+tombée.
+
+--Vous avez raison, s'écria-t-elle, c'est une horrible destinée, et, pour
+la porter avec courage et vertu, il faut être vous; mon âme, plus faible,
+s'y perdrait. Mais, Louise, aidez-moi à avoir du courage, aidez-moi à
+éloigner Bénédict.
+
+Comme elle prononçait ce nom, un faible bruit lui fit tourner la tête.
+Toutes deux jetèrent un cri perçant en voyant Bénédict debout, derrière
+elles, comme une pâle apparition.
+
+--Vous avez prononcé mon nom, Madame, dit-il à Valentine avec ce calme
+profond qui donnait souvent le change sur ses impressions réelles.
+
+Valentine s'efforça de sourire. Louise ne partagea pas son erreur.
+
+--Où étiez-vous donc, lui dit-elle, pour avoir si bien entendu?
+
+--J'étais fort près d'ici, Mademoiselle, répondit Bénédict avec un regard
+double.
+
+--Cela est au moins fort étrange, dit Valentine d'un ton sévère. Ma soeur
+vous avait dit, ce me semble, qu'elle voulait me parler en particulier, et
+vous êtes resté assez près de nous pour nous écouter, sans doute?
+
+Bénédict n'avait jamais vu Valentine irritée contre lui; il en fut étourdi
+un instant, et faillit renoncer à son hardi projet. Mais comme c'était
+pour lui une crise décisive, il paya d'audace, et, conservant dans son
+regard et dans son attitude cette fermeté grave qui lui donnait tant de
+puissance sur l'esprit des autres:
+
+--Il est fort inutile de dissimuler, dit-il; j'étais assis derrière ce
+rideau, et je n'ai rien perdu de votre entretien. J'aurais pu en entendre
+davantage et me retirer, sans être aperçu, par la même fenêtre qui
+m'avait donné entrée. Mais y étais si intéressé dans le sujet de votre
+discussion...
+
+Il s'arrêta en voyant Valentine devenir plus pâle que sa collerette et
+tomber sur un fauteuil d'un air consterné. Il eut envie de se jeter à ses
+pieds, de pleurer sur ses mains; mais il sentait trop la nécessité de
+dominer l'agitation de ces deux femmes à force de sang-froid et de
+fermeté.
+
+--J'étais si intéressé dans votre discussion, reprit-il, que j'ai cru
+rentrer dans mon droit en venant y prendre part. Si j'ai eu tort, l'avenir
+en décidera. En attendant, tâchons d'être plus forts que notre destinée.
+Louise, vous ne sauriez rougir de ce que vous avez dit devant moi; vous ne
+pouvez oublier que vous vous êtes souvent accusée ainsi à moi-même, et je
+serais tenté de croire qu'il y a de la coquetterie dans votre vertueuse
+humilité, tant vous savez bien quel doit en être l'effet sur ceux qui,
+comme moi, vous vénèrent pour les épreuves que vous avez subies.
+
+En parlant ainsi, il prit la main de Louise, qui était penchée sur sa soeur
+et la tenait embrassée; puis il l'attira doucement et d'un air affectueux
+vers un siège plus éloigné; et quand il l'y eut assise, il porta cette
+main à ses lèvres avec tendresse, et aussitôt, s'emparant du siège dont il
+l'avait arrachée, et se plaçant entre elle et Valentine, il lui tourna le
+dos et ne s'occupa plus d'elle.
+
+--Valentine! dit-il alors d'une voix pleine et grave.
+
+C'était la première fois qu'il osait l'appeler par son nom en présence
+d'un tiers. Valentine tressaillit, écarta ses mains dont elle se cachait
+le visage, et laissa tomber sur lui un regard froid et offensé. Mais
+il répéta son nom avec une douceur pleine d'autorité, et tant d'amour
+brillait dans ses yeux que Valentine se cacha de nouveau le visage pour ne
+pas le voir.
+
+--Valentine, reprit-il, n'essayez pas avec moi ces feintes puériles qu'on
+dit être la grande défense de votre sexe; nous ne pouvons plus nous
+tromper l'un l'autre. Voyez cette cicatrice! je l'emporterai dans la
+tombe! C'est le sceau et le symbole de mon amour pour vous. Vous ne pouvez
+pas croire que je consente à vous perdre, c'est une erreur trop naïve pour
+que vous l'admettiez; Valentine, vous n'y songez pas!
+
+Il prit ses mains dans les siennes. Subjuguée par son air de résolution,
+elle les lui abandonna et le regarda d'un air effrayé.
+
+--Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en
+face de vous le spectre que vous avez retiré du tombeau! Vous l'avez
+voulu, Madame! si je suis devant vous aujourd'hui comme un objet de
+terreur et d'aversion, c'est votre faute. Mais écoute, ma Valentine, ma
+toute-puissante maîtresse, je t'aime trop pour te contrarier; dis un mot,
+et je retourne au linceul dont tu m'as retiré.
+
+En même temps, il tira un pistolet de sa poche, et le lui montrant:
+
+--Vois-tu, lui dit-il, c'est le même, absolument le même; ses braves
+services ne l'ont point endommagé; c'est un ami fidèle et toujours à tes
+ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prêt... Oh! rassurez-vous,
+s'écria-t-il d'un ton railleur, en voyant ces deux femmes, pâles d'effroi,
+se reculer en criant; ne craignez pas que je commette l'inconvenance de me
+tuer sous vos yeux; je sais trop les égards qu'on doit aux nerfs des
+femmes.
+
+--C'est une scène horrible! s'écria Louise avec angoisse; vous voulez
+faire mourir Valentine.
+
+--Tout à l'heure, Mademoiselle, vous me réprimanderez, répondit-il d'un
+air haut et sec; à présent je parle à Valentine, et je n'ai pas fini.
+
+Il désarma son pistolet et le mit dans sa poche.
+
+--Voyez-vous, Madame, dit-il à Valentine, c'est absolument à cause de vous
+que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est
+et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez
+accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et
+votre conscience; l'avez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux,
+ce Bénédict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous.
+Vous ne pouvez pas espérer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est déjà
+vieux de coeur et d'expérience pour tout le reste! lui qui vous a aimée,
+n'aimera jamais une autre femme; car enfin, ce n'est pas une brute, ce
+Bénédict que vous voulez chasser! Eh quoi! vous m'aimez assez pour me
+craindre, et vous me méprisez assez pour espérer me soumettre à vous
+perdre? Oh! quelle folie! Non, non! je ne vous perdrai pas tant que
+j'aurai un souffle de vie, j'en jure par le ciel et par l'enfer! je vous
+verrai, je serai votre ami, votre frère, ou que Dieu me damne si...
+
+--Par pitié, taisez-vous, dit Valentine, pâle et suffoquée, en lui
+pressant les mains d'une manière convulsive; je ferai ce que vous voudrez,
+je perdrai mon âme à jamais, s'il le faut, pour sauver votre vie...
+
+--Non, vous ne perdrez pas votre âme, répondit-il, vous nous sauverez tous
+deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mériter le ciel et tenir
+un serment? Hélas! avant vous je croyais à peine en Dieu; mais j'ai adopté
+tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prêt à jurer par celui
+de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine; que vous
+importe? Je ne repousse pas la mort; imposée par vous, cette fois, elle me
+serait plus douce que la première. Mais, par pitié, Valentine, ne me
+condamnez pas au néant!... Vous froncez le sourcil à ce mot. Eh! tu sais
+bien que je crois au ciel avec toi; mais le ciel sans toi, c'est le néant.
+Le ciel n'est pas où tu n'es pas; j'en suis si certain que, si tu me
+condamnes à mourir, je te tuerai peut-être aussi afin de ne pas te perdre.
+J'ai déjà eu cette idée... Il s'en est fallu de peu qu'elle ne dominât
+toutes les autres!... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours
+ici-bas. Hélas! ne sommes-nous pas heureux? En quoi donc sommes-nous
+coupables? Tu ne me quitteras pas, dis?... Tu ne m'ordonneras pas de
+mourir, c'est impossible; car tu m'aimes, et tu sais bien que ton honneur,
+ton repos, tes principes me sont sacrés. Est-ce que vous me croyez capable
+d'en abuser, Louise? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous
+faisiez tout à l'heure une horrible peinture des maux où la passion nous
+entraîne; je proteste que j'ai foi en moi-même, et que si j'eusse été aimé
+de vous jadis, je n'aurais point flétri et empoisonné votre vie. Non,
+Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lâches...
+
+Bénédict parla encore longtemps, tantôt avec force et passion, tantôt avec
+une froide ironie, tantôt avec douceur et tendresse. Après avoir épouvanté
+ces deux femmes et les avoir subjuguées par la crainte, il vint à bout de
+les dominer par l'attendrissement. Il sut si bien s'emparer d'elles, qu'en
+les quittant il avait obtenu toutes les promesses qu'elles se seraient
+crues incapables d'accorder une heure auparavant.
+
+
+
+
+XXIX.
+
+
+Voici quel fut le résultat de leurs conventions.
+
+Louise partit pour Paris, et revint quinze jours après avec son fils. Elle
+força madame Lhéry à traiter avec elle pour une pension qu'elle voulait
+lui payer chaque mois. Bénédict et Valentine se chargèrent tour à tour de
+l'éducation de Valentin, et continuèrent à se voir presque tous les jours
+après le coucher du soleil.
+
+Valentin était un garçon de quinze ans, grand, mince et blond. Il
+ressemblait à Valentine; il avait comme elle un caractère égal et facile.
+Ses grands yeux bleus avaient déjà cette expression de douceur caressante
+qui charmait en elle; son sourire avait la même fraîcheur, la même bonté.
+Il ne l'eut pas plus tôt vue, qu'il se prit d'affection pour elle au point
+que sa mère en fut jalouse.
+
+On régla ainsi l'emploi de son temps: il allait passer dans la matinée
+deux heures avec sa tante, qui cultivait en lui les arts d'agrément. Le
+reste du jour, il le passait à la maisonnette du ravin. Bénédict avait
+fait d'assez bonnes études pour remplacer avantageusement ses professeurs.
+Il avait pour ainsi dire forcé Louise à lui confier l'éducation de cet
+enfant; il s'était senti le courage et la volonté ferme de s'en charger et
+de lui consacrer plusieurs années de sa vie. C'était une manière de
+s'acquitter envers elle, et sa conscience embrassait cette tâche avec
+ardeur. Mais quand il eut vu Valentin, la ressemblance de ses traits et de
+son caractère avec Valentine, et jusqu'à la similitude de son nom, lui
+firent concevoir pour lui une affection dont il ne se serait pas cru
+capable. Il l'adopta dans son coeur, et pour lui épargner les longues
+courses qu'il était forcé de faire chaque jour, il obtint que sa mère le
+laissât habiter avec lui. Il lui fallut bien souffrir alors que, sous
+prétexte de rendre l'habitation commode à son nouvel occupant, Valentine
+et Louise y fissent faire quelques embellissements. Par leurs soins, la
+maison du ravin devint en peu de jours une retraite délicieuse pour un
+homme frugal et poétique comme l'était Bénédict; le pavé humide et malsain
+fit place à un plancher élevé de plusieurs pieds au-dessus de l'ancien
+sol. Les murs furent recouverts d'une étoffe sombre et fort commune, mais
+élégamment plissée en forme de tente pour cacher les poutres du plafond.
+Des meubles simples, mais propres, des livres choisis, quelques gravures,
+et de jolis tableaux peints par Valentine, furent apportés du château, et
+achevèrent de créer comme par magie un élégant cabinet de travail sous le
+toit de chaume de Bénédict. Valentine fit présent à son neveu d'un joli
+poney du pays pour venir chaque matin déjeuner et travailler avec elle.
+Le jardinier du château vint arranger le petit jardin de la chaumière;
+il cacha les légumes prosaïques derrière des haies de pampres; il sema
+de fleurs le tapis de verdure qui s'arrondissait devant la porte de
+la maison, il fit courir des guirlandes de liseron et de houblon sur
+le chaume rembruni de la toiture; il couronna la porte d'un dais de
+chèvrefeuille et de clématite: il élagua un peu les houx et les buis du
+ravin, et ouvrit quelques percées d'un aspect sauvage et pittoresque. En
+homme intelligent, que la science de l'horticulture n'avait pas abruti, il
+respecta les longues fougères qui s'accrochaient aux rochers; il nettoya
+le ruisseau sans lui ôter ses pierres moussues et ses margelles de
+bruyères empourprées, enfin il embellit considérablement cette demeure.
+Les libéralités de Bénédict et les bontés de Valentine fermèrent la bouche
+à tout commentaire insolent. Qui pouvait ne pas aimer Valentine? Dans les
+premiers jours, l'arrivée de Valentin, ce témoignage vivant du déshonneur
+de sa mère, fit un peu jaser le village et les serviteurs du château.
+Quelque porté qu'on soit à la bienveillance, on ne renonce pas aisément à
+une occasion si favorable de blâmer et de médire. Alors on fit attention à
+tout; on remarqua les fréquentes visites de Bénédict au château, le genre
+de vie mystérieux et retiré de madame de Lansac. Quelques vieilles femmes
+qui, du reste, détestaient cordialement madame de Raimbault, firent
+observer à leurs voisines, avec un soupir et un clignement d'oeil piteux,
+que les habitudes étaient déjà bien changées au château depuis le départ
+de la comtesse, et que tout ce qui s'y passait ne lui conviendrait guère
+si elle pouvait s'en douter. Mais les commérages furent tout à coup
+arrêtés par l'invasion d'une épidémie dans le pays. Valentine, Louise et
+Bénédict prodiguèrent leurs soins, s'exposèrent courageusement aux dangers
+de la contagion, fournirent avec générosité à toutes les dépenses,
+prévinrent tous les besoins du pauvre, éclairèrent l'ignorance du riche.
+Bénédict avait étudié un peu en médecine; avec une saignée et quelques
+ordonnances rationnelles, il sauva beaucoup de malades. Les tendres soins
+de Louise et de Valentine adoucirent les dernières souffrances des autres
+ou calmèrent la douleur des survivants. Quand l'épidémie fut passée,
+personne ne se souvint des cas de conscience qui s'étaient élevés à propos
+de ce jeune et beau garçon transplanté dans le pays. Tout ce que firent
+Valentine, Bénédict ou Louise, fut déclaré inattaquable; et si quelque
+habitant d'une ville voisine eût osé tenir un propos équivoque sur leur
+compte, il n'était pas un paysan à trois lieues à la ronde qui ne le
+lui eût fait payer cher. Le passant curieux et désoeuvré était mal venu
+lui-même à faire dans les cabarets de village quelques questions trop
+indiscrètes sur le compte de ces trois personnes.
+
+Ce qui compléta leur sécurité, c'est que Valentine n'avait gardé à son
+service aucun de ces valets nés dans la livrée, peuple insolent, ingrat et
+bas, qui salit tout ce qu'il regarde, et dont la comtesse de Raimbault
+aimait à s'entourer, pour avoir apparemment des esclaves à tyranniser.
+Après son mariage, Valentine avait renouvelé sa maison; elle ne l'avait
+composée que de ces bons serviteurs à demi villageois qui font un bail
+pour entrer au service d'un maître, le servent avec gravité, avec lenteur,
+avec _complaisance_, si l'on peut parler ainsi; qui répondent: _Je veux
+bien_, ou: _Il y a moyen_, à ses ordres, l'impatientent et le désespèrent
+souvent, cassent ses porcelaines, ne lui volent pas un sou, mais par
+maladresse et lourdeur font un horrible dégât dans une maison élégante;
+gens insupportables, mais excellents, qui rappellent toutes les vertus de
+l'âge patriarcal; qui, dans leur solide bon sens et leur heureuse
+ignorance, n'ont pas l'idée de cette rapide et servile soumission de la
+domesticité selon nos usages; qui obéissent sans se presser, mais avec
+respect; gens précieux, qui ont encore la foi de leur devoir, parce que
+leur devoir est une convention franche et raisonnée; gens robustes, qui
+rendraient des coups de cravache à un dandy; qui ne font rien que par
+amitié; qu'on ne peut s'empêcher ni d'aimer ni de maudire; qu'on souhaite,
+cent fois par jour, voir à tous les diables, mais qu'on ne se décide
+jamais à mettre à la porte.
+
+La vieille marquise eût pu être une sorte d'obstacle aux projets de nos
+trois amis. Valentine s'apprêtait à lui en faire la confidence et à la
+disposer en sa faveur. Mais, à cette époque, elle faillit succomber à une
+attaque d'apoplexie. Son raisonnement et sa mémoire en reçurent une si
+vive atteinte, qu'il ne fallut pas espérer de lui faire comprendre ce dont
+il s'agissait. Elle cessa d'être active et robuste; elle se renferma
+presque entièrement dans sa chambre, et se livra avec sa gouvernante aux
+pratiques d'une dévotion puérile. La religion, dont elle s'était fait un
+jeu toute sa vie, lui devint un amusement nécessaire, et sa mémoire usée
+ne s'exerça plus qu'à réciter des patenôtres. Il n'y avait donc plus
+qu'une personne qui eût pu nuire à Valentine; c'était cette demoiselle
+de compagnie. Mais mademoiselle Beaujon (c'était son nom) ne demandait
+qu'une chose au monde, c'était de rester auprès de sa maîtresse, et de
+la circonvenir de manière à accaparer tous les legs qu'il serait en son
+pouvoir de lui faire. Valentine, tout en la surveillant de manière à ce
+qu'elle n'abusât jamais de l'empire qu'elle avait sur l'esprit de la
+marquise, s'étant assurée qu'elle méritait par son zèle et ses soins
+toutes les récompenses qu'elle pourrait en obtenir, lui témoigna une
+confiance dont elle fut reconnaissante. Madame de Raimbault, à demi
+instruite par la voix publique (car rien ne peut rester absolument secret,
+si bien qu'on s'y prenne), lui écrivit pour savoir à quoi s'en tenir sur
+les différents propos qui lui étaient parvenus. Elle avait grande
+confiance dans cette Beaujon, qui n'avait jamais beaucoup aimé Valentine,
+et qui, en revanche, avait toujours aimé à médire. Mais la Beaujon, dans
+un style et dans une orthographe remarquablement bizarres, s'empressa de
+la détromper et de l'assurer qu'elle n'avait jamais entendu parler de ces
+étranges nouvelles, inventées probablement dans les petites villes des
+environs. La Beaujon comptait se retirer du service aussitôt que la
+vieille marquise serait morte; elle se souciait fort peu ensuite du
+courroux de la comtesse, pourvu qu'elle quittât cette maison les poches
+pleines.
+
+M. de Lansac écrivait fort rarement, et ne témoignait nulle impatience de
+revoir sa femme, nul désir de s'occuper de ses affaires de coeur. Ainsi une
+réunion de circonstances favorables concourait à protéger le bonheur que
+Louise, Valentine et Bénédict, volaient pour ainsi dire à la loi des
+convenances et des préjugés. Valentine fit entourer d'une clôture la
+partie du parc où était situé le pavillon. Cette espèce de parc réservé
+était fort sombre et fort bien planté. On y ajouta sur les confins, des
+massifs de plantes grimpantes, des remparts de vigne vierge, d'aristoloche,
+et de ces haies de jeunes cyprès qu'on taille en rideau, et qui forment
+une barrière impénétrable à la vue. Au milieu de ces lianes, et derrière
+ces discrets ombrages, le pavillon s'élevait dans une situation délicieuse,
+auprès d'une source dont le bouillonnement, s'échappant à travers les
+roches, entretenait sans cesse un frais murmure autour de cette rêveuse
+et mystérieuse retraite. Personne n'y fut admis que Valentin, Louise,
+Bénédict et Athénaïs, lorsqu'elle pouvait échapper à la surveillance de
+son mari, qui n'aimait pas beaucoup à lui voir conserver des relations
+avec son cousin. Chaque matin, Valentin, qui avait une clef du pavillon,
+venait y attendre Valentine. Il arrosait ses fleurs, il renouvelait celles
+du salon, il essayait quelques études sur le piano, ou bien il donnait des
+soins à la volière. Quelquefois il s'oubliait, sur un banc, aux vagues
+et inquiètes rêveries de son âge; mais sitôt qu'il apercevait la forme
+svelte de sa tante à travers les arbres, il se remettait à l'ouvrage.
+Valentine aimait à constater la similitude de leurs caractères et de leurs
+inclinations; elle se plaisait à retrouver dans ce jeune homme, malgré la
+différence des sexes, les goûts paisibles, l'amour de la vie intime et
+retirée qui étaient en elle. Et puis elle l'aimait à cause de Bénédict,
+dont il recevait les soins et les leçons, et dont chaque jour il lui
+apportait un reflet.
+
+Valentin, sans comprendre la force des liens qui l'attachaient à Bénédict
+et à Valentine, les aimait déjà avec une vivacité et une délicatesse
+au-dessus de son âge. Cet enfant, né dans les larmes, le plus grand fléau
+et la plus grande consolation de sa mère, avait fait de bonne heure
+l'essai de cette sensibilité qui se développe plus tard dans le cours des
+destinées ordinaires. Dès qu'il avait été en âge de comprendre un peu la
+vie, Louise lui avait exposé nettement sa position dans le monde, les
+malheurs de sa destinée, la tache de sa naissance, les sacrifices qu'elle
+lui avait faits, et tout ce qu'elle avait à braver pour remplir envers
+lui ces devoirs si faciles et si doux aux autres mères. Valentin avait
+profondément senti toutes ces choses; son âme, facile et tendre, avait
+pris dès lors une teinte de mélancolie et de fierté; il avait conçu pour
+sa mère une reconnaissance passionnée, et, dans toutes ses douleurs, elle
+avait trouvé en lui de quoi la récompenser et la consoler...
+
+Mais il faut bien l'avouer, Louise, qui était capable d'un si grand
+courage et de tant de vertus supérieures au vulgaire, était peu agréable
+dans le commerce de la vie ordinaire; passionnée à propos de tout, et, en
+dépit d'elle même, sensible à toutes les blessures dont elle aurait dû
+savoir émousser l'atteinte, elle faisait souvent retomber l'amertume de
+son âme sur l'âme si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, à
+force d'irriter ses jeunes facultés, elle les avait déjà un peu épuisées.
+Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et
+cet enfant, à peine éclos à la vie, éprouvait déjà la fatigue de vivre et
+le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une
+belle fleur née le matin sur les rochers et déjà battue des vents avant de
+s'épanouir, il penchait sa tête pâle sur son sein, et son sourire avait
+une langueur qui n'était pas de son âge. Aussi, l'intimité si caressante
+et si sereine de Valentine, le dévouement si prudent et si soutenu de
+Bénédict, commencèrent pour lui une nouvelle ère. Il se sentit épanouir
+dans cette atmosphère plus favorable à sa nature. Sa taille souple et
+frêle prit un essor plus rapide, et une douce nuance d'incarnat vint se
+mêler à la blancheur mate de ses joues. Athénaïs, qui faisait plus de
+cas de la beauté physique que de toute chose au monde, déclarait n'avoir
+jamais vu une tête aussi ravissante que celle de ce bel adolescent, avec
+ses cheveux d'un blond cendré, comme ceux de Valentine, flottant par
+grosses boucles sur un cou blanc et poli comme le marbre de l'Antinoüs.
+L'étourdie n'était pas fâchée de répéter à tout propos que c'était un
+enfant sans conséquence, afin d'avoir le droit de baiser de temps en temps
+ce front si pur et si limpide, et de passer ses doigts dans ces cheveux
+qu'elle comparait à la soie vierge des cocons dorés.
+
+Le pavillon était donc pour tous, à la fin du jour, un lieu de repos et de
+délices. Valentine n'y admettait aucun profane, et ne permettait aucune
+communication avec les gens du château. Catherine avait seule droit d'y
+pénétrer et d'en prendre soin. C'était l'Élysée, le monde poétique, la vie
+dorée de Valentine; au château, tous les ennuis, toutes les servitudes,
+toutes les tristesses; la grand'mère infirme, les visites importunes, les
+réflexions pénibles et l'oratoire plein de remords; au pavillon, tous les
+bonheurs, tous les amis, tous les doux rêves, l'oubli des terreurs, et les
+joies pures d'un amour chaste. C'était comme une île enchantée au milieu
+de la vie réelle, comme une oasis dans le désert.
+
+Au pavillon, Louise oubliait ses amertumes secrètes, ses violences
+comprimées, son amour méconnu. Bénédict, heureux de voir Valentine
+s'abandonner sans résistance à sa foi, semblait avoir changé de caractère;
+il avait dépouillé ses inégalités, ses injustices, ses brusqueries
+cruelles. Il s'occupait de Louise presque autant que de sa soeur; il se
+promenait avec elle sous les tilleuls du parc, un bras passé sous le sien.
+Il lui parlait de Valentin, lui vantait ses qualités, son intelligence,
+ses progrès rapides; il la remerciait de lui avoir donné un ami et un
+fils. La pauvre Louise pleurait en l'écoutant, et s'efforçait de trouver
+l'amitié de Bénédict plus flatteuse et plus douce que ne l'eût été son
+amour.
+
+Athénaïs, rieuse et folâtre, reprenait au pavillon toute l'insouciance de
+son âge; elle oubliait là les tracas du ménage, les orageuses tendresses
+et la jalouse défiance de Pierre Blutty. Elle aimait encore Bénédict, mais
+autrement que par le passé; elle ne voyait plus en lui qu'un ami sincère.
+Il l'appelait sa soeur, comme Louise et Valentine; seulement il se plaisait
+à la nommer sa petite soeur. Athénaïs n'avait pas assez de poésie dans
+l'esprit pour s'obstiner à nourrir une passion malheureuse. Elle était
+assez jeune, assez belle pour aspirer à un amour partagé, et jusque-là
+Pierre Blutty n'avait pas contribué à faire souffrir sa petite vanité de
+femme. Elle en parlait avec estime, la rougeur au front et le sourire sur
+les lèvres; et puis, à la moindre remarque maligne de Louise, elle
+s'enfuyait, légère espiègle, parmi les sentiers du parc, traînant après
+elle le timide Valentin, qu'elle traitait de petit écolier, et qui n'avait
+guère qu'un an de moins qu'elle.
+
+Mais ce qu'il serait impossible de rendre, c'est la tendresse muette et
+réservée de Bénédict et de Valentine, c'est ce sentiment exquis de pudeur
+et de dévouement qui dominait chez eux la passion ardente toujours prête à
+déborder. Il y avait dans cette lutte éternelle mille tourments et mille
+délices, et peut-être Bénédict chérissait-il autant les uns que les
+autres. Valentine pouvait souvent encore craindre d'offenser Dieu et
+souffrir de ses scrupules religieux; mais lui, qui ne concevait pas aussi
+bien l'étendue des devoirs d'une femme, se flattait de n'avoir entraîné
+Valentine dans aucune faute et de ne l'exposer à aucun repentir. Il lui
+sacrifiait avec joie ces brûlantes aspirations qui le dévoraient. Il était
+fier de savoir souffrir et vaincre: tout bas, son imagination s'enivrait
+de mille désirs et de mille rêves; mais tout haut il bénissait Valentine
+des moindres faveurs. Effleurer ses cheveux, respirer ses parfums, se
+coucher sur l'herbe à ses pieds, la tête appuyée sur un coin de son
+tablier de soie, reprendre sur le front de Valentin un des baisers qu'elle
+venait d'y déposer, emporter furtivement, le soir, le bouquet qui s'était
+flétri à sa ceinture, c'étaient là les grands accidents et les grandes
+joies de cette vie de privation, d'amour et de bonheur.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+XXX.
+
+
+Quinze mois s'écoulèrent ainsi: quinze mois de calme et de bonheur dans la
+vie de cinq individus, c'est presque fabuleux. Il en fut ainsi pourtant.
+Le seul chagrin qu'éprouva Bénédict, ce fut de voir quelquefois Valentine
+pâle et rêveuse. Alors il se hâtait d'en chercher la cause, et il
+découvrait toujours qu'elle avait rapport à quelque alarme de son âme
+pieuse et timorée. Il parvenait à chasser ces légers nuages, car Valentine
+n'avait plus le droit de douter de sa force et de sa soumission. Les
+lettres de M. de Lansac achevaient de la rassurer, elle avait pris le
+parti de lui écrire que Louise était installée à la ferme avec son fils,
+et que _M. Lhéry_ (Bénédict) s'occupait de l'éducation de ce jeune homme,
+sans dire dans quelle intimité elle vivait avec ces trois personnes. Elle
+avait ainsi expliqué leurs relations, en affectant de regarder M. de
+Lansac comme lié envers elle par la promesse de lui laisser voir sa soeur.
+Toute cette histoire avait paru bizarre et ridicule à M. de Lansac. S'il
+n'avait pas tout à fait deviné la vérité, du moins était-il sur la voie.
+Il avait haussé les épaules en songeant au mauvais goût et au mauvais ton
+d'une intrigue de sa femme avec un cuistre de province.
+
+Mais, tout bien considéré, la chose lui plaisait mieux ainsi qu'autrement.
+Il s'était marié avec la ferme résolution de ne pas s'embarrasser de
+madame de Lansac, et, pour le moment, il entretenait avec une première
+danseuse du théâtre de Saint-Pétersbourg des relations qui lui faisaient
+envisager très-philosophiquement la vie. Il trouvait donc fort juste que
+sa femme se créât de son côté des affections qui l'enchaînassent loin
+de lui sans reproches et sans murmures. Tout ce qu'il désirait, c'était
+qu'elle agît avec prudence, et qu'elle ne le couvrît point, par une
+conduite dissolue, de ce sot et injuste ridicule qui s'attache aux maris
+trompés. Or, il se fiait assez au caractère de Valentine pour dormir en
+paix sur ce point; et puisqu'il fallait nécessairement à cette jeune femme
+abandonnée ce qu'il appelait une occupation de coeur, il aimait mieux la
+lui voir chercher dans le mystère de la retraite qu'au milieu du bruit et
+de l'éclat des salons. Il se garda donc bien de critiquer ou de blâmer son
+genre de vie, et toutes ses lettres exprimèrent, dans les termes les plus
+affectueux et les plus honorables, la profonde indifférence avec laquelle
+il était résolu d'accueillir toutes les démarches de Valentine.
+
+La confiance de son mari, dont elle attribua les motifs à de plus nobles
+causes, tourmenta longtemps Valentine en secret. Cependant peu à peu les
+susceptibilités de son esprit rigide s'engourdirent et se reposèrent dans
+le sein de Bénédict. Tant de respect, de stoïcisme, de désintéressement,
+un amour si pur et si courageux, la touchèrent profondément. Elle en vint
+à se dire que, loin d'être un sentiment dangereux, c'était là une vertu
+héroïque et précieuse, que Dieu et l'honneur sanctionnaient leurs liens,
+que son âme s'épurait et se fortifiait à ce feu sacré. Toutes les sublimes
+utopies de la passion robuste et patiente vinrent l'éblouir. Elle osa bien
+remercier le ciel de lui avoir donné pour sauveur et pour appui, dans les
+périls de la vie, ce puissant et magnanime complice qui la protégeait et
+la gardait contre elle-même. La dévotion jusqu'alors avait été pour elle
+comme un code de principes sacrés, fortement raisonnés et gravement
+repassés chaque jour pour la défense de ses moeurs; elle changea de nature
+dans son esprit, et devint une passion poétique et enthousiaste, une
+source de rêves ascétiques et brûlants, qui, bien loin de servir de
+rempart à son coeur, l'ouvrirent de tous côtés aux attaques de la passion.
+Cette dévotion nouvelle lui sembla meilleure que l'ancienne. Comme elle
+la sentit plus intense et plus féconde en vives émotions, en ardentes
+aspirations vers le ciel, elle l'accueillit avec imprudence, et se plut à
+penser que l'amour de Bénédict l'avait allumée.
+
+«De même que le feu purifie l'or, se disait-elle, l'amour vertueux élève
+l'âme, dirige son essor vers Dieu, source de tout amour.»
+
+Mais, hélas! Valentine ne s'aperçut point que cette foi, retrempée au feu
+des passions humaines, transigeait souvent avec les devoirs de son origine,
+et descendait à des alliances terrestres. Elle laissa ravager les forces
+que vingt ans de calme et d'ignorance avaient amassées en elle; elle la
+laissa envahir et altérer ses convictions, jadis si nettes et si rigides,
+et couvrir de ses fleurs trompeuses l'âpre et étroit sentier du devoir.
+Ses prières devinrent plus longues; le nom et l'image de Bénédict s'y
+mêlaient sans cesse, et elle ne les repoussait plus; elle s'en entourait
+pour s'exciter à mieux prier: le moyen était infaillible, mais il était
+dangereux. Valentine sortait de son oratoire avec une âme exaltée, des
+nerfs irrités, un sang actif et brûlant; alors les regards et les paroles
+de Bénédict ravageaient son coeur comme une lave ardente. Qu'il eût été
+assez hypocrite ou assez habile pour présenter l'adultère sous un jour
+mystique, et Valentine se perdait en invoquant le ciel.
+
+Mais ce qui devait les préserver longtemps, c'était la candeur de ce jeune
+homme, en qui résidait vraiment une âme honnête. Il s'imaginait qu'au
+moindre effort pour ébranler la vertu de Valentine il devait perdre son
+estime et sa confiance, si péniblement achetées. Il ne savait pas qu'une
+fois engagée sur la pente rapide des passions on ne revient guère sur ses
+pas. Il n'avait pas la conscience de sa puissance; l'eût-il eue, peut-être
+ne s'en serait-il pas servi, tant était droit et loyal encore cet esprit
+tout neuf et tout jeune.
+
+Il fallait voir de quelles nobles fatuités, de quelles sublimes paradoxes
+ils sanctionnaient leur imprudent amour.
+
+--Comment pourrais-je t'engager à manquer à tes principes, disait Bénédict
+à Valentine, moi qui te chéris pour cette force virile que tu m'opposes!
+moi qui préfère ta vertu à ta beauté, et ton âme à ton corps! moi qui te
+tuerais avec moi, si l'on pouvait m'assurer de te posséder immédiatement
+dans le ciel, comme les anges possèdent Dieu!
+
+--Non, tu ne saurais mentir, lui répondait Valentine, toi que Dieu m'a
+envoyé pour m'apprendre à le connaître et à l'aimer, toi qui le premier
+m'as fait concevoir sa puissance et m'as enseigné les merveilles de la
+création. Hélas! je la croyais si petite et si bornée! Mais toi, tu as
+grandi le sens des prophéties, tu m'as donné la clef des poésies sacrées,
+tu m'as révélé l'existence d'un vaste univers dont le pur amour est le
+lien et le principe. Je sais maintenant que nous avons été créés l'un
+pour l'autre, et que l'alliance immatérielle contractée entre nous est
+préférable à tous les liens terrestres.
+
+Un soir, ils étaient tous réunis dans le joli salon du pavillon. Valentin,
+qui avait une voix agréable et fraîche, essayait une romance; sa mère
+l'accompagnait. Athénaïs, un coude appuyé sur le piano, regardait
+attentivement son jeune favori, et ne voulait point s'apercevoir du
+malaise qu'elle lui causait. Bénédict et Valentine, assis près de la
+fenêtre, s'enivraient des parfums de la soirée, de calme, d'amour, de
+mélodie et d'air pur. Jamais Valentine n'avait senti une si profonde
+sécurité. L'enthousiasme se glissait de plus en plus dans son âme,
+et, sous le voile d'une juste admiration pour la vertu de son amant,
+grandissait sa passion intense et rapide. La pâle clarté des étoiles leur
+permettait à peine de se voir. Pour remplacer ce chaste et dangereux
+plaisir que verse le regard, ils laissèrent leurs mains s'enlacer.
+Peu à peu, l'étreinte devint plus brûlante, plus avide; leurs sièges
+se rapprochèrent insensiblement, leurs cheveux s'effleuraient et se
+communiquaient l'électricité abondante qu'ils dégagent; leurs haleines se
+mêlaient, et la brise du soir s'embrasait autour d'eux. Bénédict, accablé
+sous le poids du bonheur délicat et pénétrant que recèle un amour à la
+fois repoussé et partagé, pencha sa tête sur le bord de la croisée et
+appuya son front sur la main de Valentine, qu'il tenait toujours dans les
+siennes. Ivre et palpitant, il n'osait faire un mouvement, de peur de
+déranger l'autre main qui s'était glissée sur sa tête, et qui se promenait
+moelleuse et légère, comme le souffle d'un follet, parmi les flots rudes
+et noirs de sa chevelure. C'était une émotion qui brisait sa poitrine
+et qui faisait refluer tout son sang à son coeur. Il y avait de quoi en
+mourir; mais il serait mort plutôt que de laisser voir son trouble, tant
+il craignait d'éveiller les méfiances et les remords de Valentine. Si elle
+avait su quels torrents de délices elle versait dans son sein, elle se fût
+retirée. Pour obtenir cet abandon, ces molles caresses, ces cuisantes
+voluptés, il y fallait paraître insensible. Bénédict retenait sa
+respiration, et comprimait l'ardeur de sa fièvre. Son silence finit
+par gêner Valentine, elle lui parla à voix basse pour se distraire de
+l'émotion trop vive qui commençait à la gêner aussi.
+
+--N'est-ce pas que nous sommes heureux, lui dit-elle, peut-être pour lui
+faire entendre ou pour se dire à elle-même qu'il ne fallait pas désirer de
+l'être davantage.
+
+--Oh! dit Bénédict, en s'efforçant malgré lui d'assurer le son de sa voix,
+il faudrait mourir ainsi!
+
+Un pas rapide, qui traversait la pelouse et s'approchait du pavillon,
+retentit au milieu du silence. Je ne sais quel pressentiment vint effrayer
+Bénédict; il serra convulsivement la main de Valentine et la pressa contre
+son coeur, qui battait aussi haut dans sa poitrine que le bruit inquiétant
+de ces pas inattendus. Valentine sentit le sien se glacer d'une peur
+vague, mais terrible; elle retira brusquement ses mains et se dirigea vers
+la porte. Mais elle s'ouvrit avant qu'elle l'eût atteinte, et Catherine
+essoufflée parut.
+
+--Madame, dit-elle d'un air empressé et consterné, M. de Lansac est au
+château!
+
+Ce mot fit sur tous ceux qui l'entendirent le même effet qu'une pierre
+lancée au sein des ondes pures et immobiles d'un lac; les cieux, les
+arbres, les délicieux paysages qui s'y reflétaient se brisent, se tordent
+et s'effacent; un caillou a suffi pour faire rentrer dans le chaos toute
+une scène enchantée: ainsi fut rompue l'harmonie délicieuse qui régnait
+en ce lieu une minute auparavant. Ainsi fut bouleversé le beau rêve de
+bonheur dont se berçait cette famille. Dispersée tout à coup comme
+les feuilles que le vent balaie en tourbillon, elle se sépara pleine
+d'anxiétés et d'alarmes. Valentine pressa Louise et son fils dans ses
+bras.
+
+--À jamais à vous! leur dit-elle en les quittant; nous nous reverrons
+bientôt, j'espère; peut-être demain.
+
+Valentin secoua tristement la tête; un mouvement de fierté et de haine
+indéfinissable venait d'éclore en lui au nom de M. de Lansac. Il avait
+souvent songé que ce noble comte pourrait bien le chasser de sa maison;
+cette idée avait parfois empoisonné le bonheur qu'il y goûtait.
+
+--Cet homme fera bien de vous rendre heureuse, dit-il à sa tante d'un air
+martial qui la fit sourire d'attendrissement; sinon il aura affaire à moi!
+
+--Que pourrais-tu craindre avec un tel chevalier? dit Athénaïs à madame de
+Lansac en s'efforçant de paraître gaie, et en donnant une petite tape de
+sa main ronde et polie sur la joue enflammée du jeune homme.
+
+--Venez-vous, Bénédict? cria Louise en se dirigeant vers la porte du parc
+qui s'ouvrait sur la campagne.
+
+--Tout à l'heure, répondit-il.
+
+Il suivit Valentine vers l'autre sortie, et tandis que Catherine éteignait
+à la hâte les bougies et fermait le pavillon:
+
+--Valentine!... lui dit-il d'une voix sourde et violemment agitée.
+
+Il ne put en dire davantage. Comment eût-il osé exprimer d'ailleurs le
+sujet de ses craintes et de sa fureur?
+
+Valentine le comprit, et lui tendant la main d'un air ferme:
+
+--Soyez tranquille, lui répondit-elle avec un sourire d'amour et de
+fierté.
+
+L'expression de sa voix et de son regard eut tant de puissance sur
+Bénédict que, docile à la volonté de Valentine, il s'éloigna presque
+tranquille.
+
+
+
+
+XXXI.
+
+
+M. de Lansac en costume de voyage et affectant une grande fatigue, s'était
+drapé nonchalamment sur le canapé du grand salon. Il vint au-devant de
+Valentine d'un air galant et empressé dès qu'il l'aperçut. Valentine
+tremblait et se sentait près de s'évanouir. Sa pâleur, sa consternation,
+n'échappèrent point au comte; il feignit de ne pas s'en apercevoir, et lui
+fit compliment au contraire sur l'éclat de ses yeux et la fraîcheur de
+son teint. Puis il se mit aussitôt à causer avec cette aisance que donne
+l'habitude de la dissimulation; et le ton dont il parla de son voyage,
+la joie qu'il exprima de se retrouver auprès de sa femme, les questions
+bienveillantes qu'il lui adressa sur sa santé, sur les plaisirs de sa
+retraite, l'aidèrent à se remettre de son émotion et à paraître, comme
+lui, calme, gracieuse et polie.
+
+Ce fut alors seulement qu'elle remarqua dans un coin du salon un homme
+gros et court, d'une figure rude et commune; M. de Lansac le lui présenta
+comme _un de ses amis_. Il y avait quelque chose de contraint dans la
+manière dont M. de Lansac prononça ces mots; le regard sombre et terne
+de cet homme, le salut raide et gauche qu'il lui rendit, inspirèrent à
+Valentine un éloignement irrésistible pour cette figure ingrate, qui
+semblait se trouver déplacée en sa présence, et qui s'efforçait, à force
+d'impudence, de déguiser le malaise de sa situation.
+
+Après avoir soupé à la même table et vis-à-vis de cet inconnu d'un
+extérieur si repoussant, M. de Lansac pria Valentine de donner des ordres
+pour qu'on préparât un des meilleurs appartements du château à son bon
+_M. Grapp_. Valentine obéit, et quelques instants après M. Grapp se retira,
+après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec M. de Lansac, et
+avoir salué sa femme avec le même embarras et le même regard d'insolente
+servilité que la première fois.
+
+Lorsque les deux époux furent seuls ensemble, une mortelle frayeur
+s'empara de Valentine. Pâle et les yeux baissés, elle cherchait en vain
+à renouer la conversation, quand M. de Lansac, rompant le silence, lui
+demanda la permission de se retirer, accablé qu'il était de fatigue.
+
+--Je suis venu de Pétersbourg en quinze jours, lui dit-il avec une sorte
+d'affectation; je ne me suis arrêté que vingt-quatre heures à Paris; aussi
+je crois... j'ai certainement de la fièvre.
+
+--Oh! sans doute, vous avez... vous devez avoir la fièvre, répéta
+Valentine avec un empressement maladroit.
+
+Un sourire haineux effleura les lèvres discrètes du diplomate.
+
+--Vous avez l'air de Rosine dans _le Barbier_! dit-il d'un ton
+semi-plaisant, semi-amer, _Buona sera, don Basilio_! Ah! ajouta-t-il en
+se traînant vers la porte d'un air accablé, j'ai un impérieux besoin de
+sommeiller! Une nuit de plus en poste, et je tombais malade. Il y a de
+quoi, n'est-ce pas, ma chère Valentine?
+
+--Oh oui! répondit-elle, il faut vous reposer; je vous ai fait préparer...
+
+--L'appartement du pavillon, n'est-il pas vrai, ma très-belle? C'est le
+plus propice au sommeil. J'aime ce pavillon, il me rappellera l'heureux
+temps où je vous voyais tous les jours...
+
+--Le pavillon! répondit Valentine d'un air épouvanté qui n'échappa point à
+son mari, et qui lui servit de point de départ pour les découvertes qu'il
+se proposait de faire avant peu.
+
+--Est-ce que vous avez disposé du pavillon? dit-il d'un air parfaitement
+simple et indifférent.
+
+--J'en ai fait une espèce de retraite pour étudier, répondit-elle avec
+embarras; car elle ne savait pas mentir. Le lit est enlevé, il ne
+saurait être prêt pour ce soir... Mais l'appartement de ma mère, au
+rez-de-chaussée, est tout prêt à vous recevoir... s'il vous convient.
+
+--J'en réclamerai peut-être un autre demain, dit M. de Lansac avec une
+intention féroce de vengeance et un sourire plein d'une fade tendresse;
+en attendant, je m'arrangerai de celui que vous m'assignez.
+
+Il lui baisa la main. Sa bouche sembla glacée à Valentine. Elle froissa
+cette main dans l'autre pour la ranimer, quand elle se trouva seule.
+Malgré la soumission de M. de Lansac à se conformer à ses désirs, elle
+comprenait si peu ses véritables intentions que la peur domina d'abord
+toutes les angoisses de son âme. Elle s'enferma dans sa chambre, et
+le souvenir confus de cette nuit de léthargie qu'elle y avait passée
+avec Bénédict lui revenant à l'esprit, elle se leva et marcha dans
+l'appartement avec agitation pour chasser les idées décevantes et cruelles
+que l'image de ces événements éveillait en elle. Vers trois heures,
+ne pouvant ni dormir ni respirer, elle ouvrit sa fenêtre. Ses yeux
+s'arrêtèrent longtemps sur un objet immobile, qu'elle ne pouvait préciser,
+mais qui, se mêlant aux tiges des arbres, semblait être un tronc d'arbre
+lui-même. Tout à coup elle le vit se mouvoir et s'approcher; elle reconnut
+Bénédict. Épouvantée de le voir ainsi se montrer à découvert en face des
+fenêtres de M. de Lansac, qui étaient directement au-dessous des siennes,
+elle se pencha avec épouvante pour lui indiquer, par signes, le danger
+auquel il s'exposait. Mais Bénédict, au lieu d'en être effrayé, ressentit
+une joie vive en apprenant que son rival occupait cet appartement.
+Il joignit les mains, les éleva vers le ciel avec reconnaissance, et
+disparut. Malheureusement M. de Lansac, que l'agitation fébrile du voyage
+empêchait aussi de dormir, avait observé cette scène de derrière un rideau
+qui le cachait à Bénédict.
+
+Le lendemain, M. de Lansac et M. Grapp se promenèrent seuls dès le matin.
+
+--Eh bien! dit le petit homme ignoble au noble comte, avez-vous parlé à
+votre _épouse_?
+
+--Comme vous y allez, mon cher? Eh! donnez-moi le temps de respirer.
+
+--Je ne l'ai pas, moi, Monsieur. Il faut terminer cette affaire avant huit
+jours; vous savez que je ne puis différer davantage.
+
+--Eh! patience! dit le comte avec humeur.
+
+--Patience? reprit le créancier d'une voix sombre; il y a dix ans,
+Monsieur, que je prends patience; et je vous déclare que ma patience est à
+bout. Vous deviez vous acquitter en vous mariant, et voici déjà deux ans
+que vous...
+
+--Mais que diable craignez-vous? Cette terre vaut cinq cent mille francs,
+et n'est grevée d'aucune autre hypothèque.
+
+--Je ne dis pas que j'aie rien à risquer, répondit l'intraitable créancier;
+mais je dis que je veux rentrer dans mes fonds, réunir mes capitaux, et
+sans tarder. Cela est convenu, Monsieur, et j'espère que vous ne ferez pas
+encore cette fois comme les autres.
+
+--Dieu m'en préserve! j'ai fait cet horrible voyage exprès pour me
+débarrasser à tout jamais de vous... de votre créance, je veux dire, et
+il me tarde de me voir enfin libre de soucis. Avant huit jours vous serez
+satisfait.
+
+--Je ne suis pas aussi tranquille que vous, reprit l'autre du même ton
+rude et persévérant; votre femme... c'est-à-dire votre _épouse_, peut
+faire avorter tous vos projets; elle peut refuser de signer...
+
+--Elle ne refusera pas...
+
+--Hein! vous direz peut-être que je vais trop loin; mais moi, après tout,
+j'ai le droit de voir clair dans les affaires de famille. Il m'a semblé
+que vous n'étiez pas aussi enchantés de vous revoir que vous me l'aviez
+fait entendre.
+
+--Comment! dit le comte pâlissant de colère à l'insolence de cet homme.
+
+--Non, non! reprit tranquillement l'usurier. Madame la comtesse a eu l'air
+médiocrement flattée. Je m'y connais, moi...
+
+--Monsieur! dit le comte d'un ton menaçant.
+
+--Monsieur! dit l'usurier d'un ton plus haut encore et fixant sur son
+débiteur ses petits yeux de sanglier; écoutez, il faut de la franchise en
+affaires, et vous n'en avez point mis dans celle-ci... Écoutez, écoutez!
+Il ne s'agit pas de s'emporter. Je n'ignore pas que d'un mot madame de
+Lansac peut prolonger indéfiniment ma créance; et qu'est-ce que je tirerai
+de vous après? Quand je vous ferais coffrer à Sainte-Pélagie, il faudrait
+vous y nourrir; et il n'est pas sûr qu'au train dont va l'affection de
+votre femme, elle voulût vous en tirer de si tôt...
+
+--Mais enfin, Monsieur, s'écria le comte outré, que voulez-vous dire? sur
+quoi fondez-vous...
+
+--Je veux dire que j'ai aussi, moi, une femme jeune et jolie. Avec de
+l'argent, qu'est-ce qu'on n'a pas? Eh bien, quand j'ai fait une absence de
+quinze jours seulement, quoique ma maison soit aussi grande que la vôtre,
+ma femme, je veux dire mon épouse, n'occupe pas le premier étage tandis
+que j'occupe le rez-de-chaussée. Au lieu qu'ici, Monsieur... Je sais bien
+que les ci-devant nobles ont conservé leurs anciens usages, qu'ils vivent
+à part de leurs femmes; mais mordieu! Monsieur, il y a deux ans que vous
+êtes séparé de la vôtre...
+
+Le comte froissait avec fureur une branche qu'il avait ramassée pour se
+donner une contenance.
+
+--Monsieur, brisons là! dit-il étouffant de colère. Vous n'avez pas le
+droit de vous immiscer dans mes affaires à ce point; demain vous aurez la
+garantie que vous exigez, et je vous ferai comprendre alors que vous avez
+été trop loin.
+
+Le ton dont il prononça ces paroles effraya fort peu M. Grapp; il était
+endurci aux menaces, et il y avait une chose dont il avait bien plus peur
+que des coups de canne: c'était la banqueroute de ses débiteurs.
+
+La journée fut employée à visiter la propriété. M. Grapp avait fait venir
+dans la matinée un employé au cadastre. Il parcourut les bois, les champs,
+les prairies, estimant tout, chicanant pour un sillon, pour un arbre
+abattu; dépréciant tout, prenant des notes, et faisant le tourment et le
+désespoir du comte, qui fut vingt fois tenté de le jeter dans la rivière.
+Les habitants de Grangeneuve furent très-surpris de voir arriver ce noble
+comte en personne, escorté de son acolyte qui examinait tout, et dressait
+presque déjà l'inventaire du bétail et du mobilier aratoire. M. et madame
+Lhéry crurent voir dans cette démarche de leur nouveau propriétaire
+un témoignage de méfiance et l'intention de résilier le bail. Ils ne
+demandaient pas mieux désormais. Un riche maître de forges, parent et ami
+de la maison, venait de mourir sans enfants, et de laisser par testament
+deux cent mille francs à _sa chère et digne filleule Athénaïs Lhéry, femme
+Blutty_. Le père Lhéry proposa donc à M. de Lansac la résiliation du bail,
+et M. Grapp se chargea de répondre que dans trois jours les parties
+s'entendraient à cet égard.
+
+Valentine avait cherché vainement une occasion d'entretenir son mari et
+de lui parler de Louise. Après le dîner, M. de Lansac proposa à Grapp
+d'examiner le parc. Ils sortirent ensemble, et Valentine les suivit,
+craignant, avec quelque raison, les recherches du côté du parc réservé.
+M. de Lansac lui offrit son bras, et affecta de s'entretenir avec elle sur
+un ton d'amitié et d'aisance parfaite.
+
+Elle commençait à reprendre courage, et se serait hasardée à lui adresser
+quelques questions, lorsque la clôture particulière dont elle avait
+entouré sa _réserve_ vint frapper l'attention de M. de Lansac.
+
+--Puis-je vous demander, ma chère, ce que signifie cette division? lui
+dit-il d'un ton très-naturel. On dirait d'une remise pour le gibier. Vous
+livrez-vous donc au royal plaisir de la chasse?
+
+Valentine expliqua, en s'efforçant de prendre un ton dégagé, qu'elle avait
+établi sa retraite particulière en ce lieu, et qu'elle y venait jouir
+d'une plus libre solitude pour travailler.
+
+--Eh! mon Dieu, dit M. de Lansac, quel travail profond et consciencieux
+exige donc de semblables précautions? Eh quoi! des palissades, des grilles,
+des massifs impénétrables! mais vous avez fait du pavillon un palais de
+fées, j'imagine! Moi qui croyais déjà la solitude du château si austère!
+Vous la dédaignez, vous! C'est le secret du cloître; c'est le mystère
+qu'il faut à vos sombres élucubrations. Mais, dites-moi, cherchez-vous la
+pierre philosophale, ou la meilleure forme de gouvernement? Je vois bien
+que nous avons tort là-bas de nous creuser l'esprit sur la destinée des
+empires; tout cela se pèse, se prépare et se dénoue au pavillon de votre
+parc.
+
+Valentine, accablée et effrayée de ces plaisanteries, où il lui semblait
+voir percer moins de gaieté que de malice, eût voulu pour beaucoup
+détourner M. de Lansac de ce sujet; mais il insista pour qu'elle leur fît
+les honneurs de sa retraite, et il fallut s'y résigner. Elle avait espéré
+le prévenir de ses réunions de chaque jour avec sa soeur et son fils avant
+qu'il entreprît cette promenade. En conséquence, elle n'avait pas donné à
+Catherine l'ordre de faire disparaître les traces que ses amis pouvaient
+y avoir laissées de leur présence quotidienne: M. de Lansac les saisit du
+premier coup d'oeil. Des vers écrits au crayon sur le mur par Bénédict, et
+qui célébraient les douceurs de l'amitié et le repos des champs; le nom de
+Valentin, qui, par une habitude d'écolier, était tracé de tous côtés; des
+cahiers de musique appartenant à Bénédict, et portant son chiffre; un joli
+fusil de chasse avec lequel Valentin poursuivait quelquefois les lapins
+dans le parc, tout fut exploré minutieusement par M. de Lansac, et lui
+fournit le sujet de quelque remarque moitié aigre, moitié plaisante. Enfin
+il ramassa sur un fauteuil une élégante toque de velours qui appartenait à
+Valentin, et la montrant à Valentine:
+
+--Est-ce là, lui dit-il en affectant de rire, la toque de l'invisible
+alchimiste que vous évoquez en ce lieu?
+
+Il l'essaya, s'assura qu'elle était trop petite pour un homme, et la
+replaça froidement sur le piano; puis se retournant vers Grapp, comme si
+un mouvement de colère et de vengeance contre sa femme l'eût emporté sur
+les ménagements qu'il devait à sa position:
+
+--Combien évaluez-vous ce pavillon? lui dit-il d'un ton brusque et sec.
+
+--Presque rien, répondit l'autre. Ces objets de luxe et de fantaisie sont
+des _non-valeurs_ dans une propriété. La bande noire ne vous en donnerait
+pas cinq cents francs. Dans l'intérieur d'une ville, c'est différent.
+Mais quand il y aura, autour de cette construction, un champ d'orge ou
+une prairie artificielle, je suppose, à quoi sera-t-elle bonne? à jeter
+par terre, pour le moellon et la charpente.
+
+Le ton grave dont Grapp prononça cette réponse fit passer un frisson
+involontaire dans le sang de Valentine. Quel était donc cet homme à figure
+immonde, dont le regard sombre semblait dresser l'inventaire de sa
+maison, dont la voix appelait la ruine sur le toit de ses pères, dont
+l'imagination promenait la charrue sur ces jardins, asile mystérieux d'un
+bonheur pur et modeste?
+
+Elle regarda en tremblant M. de Lansac, dont l'air insouciant et calme
+était impénétrable.
+
+Vers dix heures du soir, Grapp, se préparant à se retirer dans sa chambre,
+attira M. de Lansac sur le perron.
+
+--Ah çà, lui dit-il avec humeur, voici tout un jour de perdu; tâchez que
+cette nuit amène un résultat pour mes affaires, sinon je m'en explique dès
+demain avec madame de Lansac. Si elle refuse de faire honneur à vos dettes,
+je saurai du moins à quoi m'en tenir. Je vois bien que ma figure ne lui
+plait guère; je ne veux pas l'ennuyer, mais je ne veux pas qu'on se joue
+de moi. D'ailleurs je n'ai pas le temps de m'amuser à la vie de château.
+Parlez, Monsieur; aurez-vous un entretien ce soir avec votre épouse?
+
+--Morbleu! Monsieur, s'écria Lansac impatienté en frappant sur la grille
+dorée du perron, vous êtes un bourreau!
+
+--C'est possible, répondit Grapp, jaloux de se venger par l'insulte de la
+haine et du mépris qu'il inspirait. Mais, croyez-moi, transportez votre
+oreiller à un autre étage.
+
+Il s'éloigna en grommelant je ne sais quelles sales réflexions. Le comte,
+qui n'était pas fort délicat dans le coeur, l'était pourtant assez dans la
+forme; il ne put s'empêcher de penser en cet instant que cette chaste et
+sainte institution du mariage s'était horriblement souillée en traversant
+les siècles cupides de notre civilisation.
+
+Mais d'autres pensées, qui avaient un rapport plus intéressant avec sa
+situation, occupèrent bientôt son esprit pénétrant et froid.
+
+
+
+
+XXXII.
+
+
+M. de Lansac se trouvait dans une des plus diplomatiques situations qui
+puissent se présenter dans la vie d'un homme du monde. Il y a plusieurs
+sortes d'honneur en France: l'honneur d'un paysan n'est pas l'honneur d'un
+gentilhomme, celui d'un gentilhomme n'est pas celui d'un bourgeois. Il
+y en a pour tous les rangs et peut-être aussi pour tous les individus.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que M. de Lansac en avait à sa manière.
+Philosophe sous certains rapports, il avait encore des préjugés sous bien
+d'autres. Dans ces temps de lumières, de perceptions hardies et de
+rénovation générale, les vieilles notions du bien et du mal doivent
+nécessairement s'altérer un peu, et l'opinion flotter incertaine sur
+d'innombrables contestations de limites.
+
+M. de Lansac consentait bien à être trahi, mais non pas trompé. À cet
+égard, il avait fort raison; avec les doutes que certaines découvertes
+élevaient en lui relativement à la fidélité de sa femme, on conçoit qu'il
+n'était pas disposé à effectuer un rapprochement plus intime et à couvrir
+de sa responsabilité les suites d'une erreur présumée. Ce qu'il y avait
+de laid dans sa situation, c'est que de viles considérations d'argent
+entravaient l'exercice de sa dignité, et le forçaient à marcher de biais
+vers son but.
+
+Il était livré à ces réflexions, lorsque, vers minuit, il lui sembla
+entendre un léger bruit dans la maison, silencieuse et calme depuis plus
+d'une heure.
+
+Une porte vitrée donnait du salon sur le jardin à l'autre extrémité du
+bâtiment, mais sur la même façade que l'appartement du comte; il s'imagina
+entendre ouvrir cette porte avec précaution. Aussitôt le souvenir de ce
+qu'il avait vu la nuit précédente, joint au désir ardent d'obtenir des
+preuves qui lui donneraient un empire sans bornes sur sa femme, vint le
+frapper; il passa à la hâte une robe de chambre, mit des pantoufles, et,
+marchant dans l'obscurité avec toute la précaution d'un homme habitué
+à la prudence, il sortit par la porte encore entr'ouverte du salon, et
+s'enfonça dans le parc sur les traces de Valentine.
+
+Bien qu'elle eût refermé sur elle la grille de l'enclos, il lui fut facile
+d'y pénétrer, en escaladant la clôture, quelques minutes après elle. Guidé
+par l'instinct et par de faibles bruits, il arriva au pavillon; et, se
+cachant parmi les hauts dahlias qui croissaient devant la principale
+fenêtre, il put entendre tout ce qui s'y passait.
+
+Valentine, oppressée par l'émotion que lui causait une telle démarche,
+s'était laissé tomber en silence sur le sofa du salon. Bénédict, debout
+auprès d'elle, et non moins troublé, resta muet aussi pendant quelques
+instants; enfin il fit un effort pour sortir de cette pénible situation.
+
+--J'étais fort inquiet, lui dit-il; je craignais que vous n'eussiez pas
+reçu mon billet.
+
+--Ah! Bénédict, répondit tristement Valentine, ce billet est d'un fou, et
+il faut que je sois folle moi-même pour me soumettre à cette audacieuse et
+coupable sommation. Oh! j'ai failli ne pas venir, mais je n'ai pas eu la
+force de résister; que Dieu me le pardonne!
+
+--Sur mon âme, Madame! dit Bénédict avec un emportement dont il n'était
+pas maître, vous avez fort bien fait de ne l'avoir pas eue; car, au risque
+de votre vie et de la mienne, j'aurais été vous chercher, fût-ce...
+
+--N'achevez pas, malheureux! Maintenant vous êtes rassuré, dites-moi!
+Vous m'avez vue, vous êtes bien sûr que je suis libre; laissez-moi vous
+quitter...
+
+--Croyez-vous donc être en danger ici, et croyez-vous n'y être pas au
+château?
+
+--Tout ceci est bien coupable et bien ridicule, Bénédict. Heureusement
+Dieu semble inspirer à M. de Lansac la pensée de ne pas m'exposer à une
+criminelle révolte...
+
+--Madame, je ne crains pas votre faiblesse, je crains vos principes.
+
+--Oseriez-vous les combattre maintenant!
+
+--Maintenant, Madame, je ne sais pas ce que je n'oserais pas. Ménagez-moi,
+je n'ai pas ma tête, vous le voyez bien.
+
+--Oh! mon Dieu! dit Valentine avec amertume, que s'est-il donc passé en
+vous depuis si peu de temps? Est-ce ainsi que je devais vous retrouver,
+vous si calme et si fort il y a vingt-quatre heures?
+
+--Depuis vingt-quatre heures, répondit-il, j'ai vécu toute une vie de
+tortures, j'ai combattu avec toutes les furies de l'enfer! Non, non, en
+vérité, je ne suis plus ce que j'étais il y a vingt-quatre heures, une
+jalousie diabolique, une haine inextinguible, se sont réveillées. Ah!
+Valentine, je pouvais bien être vertueux il y a vingt-quatre heures; mais
+à présent tout est changé.
+
+--Mon ami, dit Valentine effrayée, vous n'êtes pas bien; séparons-nous,
+cet entretien ne sert qu'à irriter vos souffrances. Songez d'ailleurs...
+Mon Dieu! n'ai-je pas vu comme une ombre passer devant la fenêtre?
+
+--Qu'importe? dit Bénédict en s'approchant tranquillement de la fenêtre;
+ne vaut-il pas mieux cent fois vous voir tuer dans mes bras que de vous
+savoir vivante aux bras d'un autre? Mais rassurez-vous; tout est calme,
+ce jardin est désert.
+
+--Écoutez, Valentine, dit-il d'un ton calme mais abattu, je suis bien
+malheureux. Vous avez voulu que je vécusse; vous m'avez condamné à porter
+un lourd fardeau!
+
+--Hélas! dit-elle, des reproches! Depuis quinze mois ne sommes-nous pas
+heureux, ingrat?
+
+--Oui, Madame, nous étions heureux, mais nous ne le serons plus!
+
+--Pourquoi ces noirs présages? Quelle calamité pourrait nous menacer?
+
+--Votre mari peut vous emmener, il peut nous séparer à jamais, et il est
+impossible qu'il ne le veuille pas.
+
+--Mais jusqu'ici, au contraire, ses intentions paraissent très-pacifiques.
+S'il voulait m'attacher à sa fortune, ne l'eût-il pas fait plus tôt?
+Je soupçonne précisément qu'il lui tarde d'être débarrassé de je ne sais
+quelles affaires...
+
+--Ces affaires, j'en devine la nature. Permettez-moi de vous le dire,
+Madame, puisque l'occasion s'en présente: ne dédaignez pas le conseil d'un
+ami dévoué, qui s'occupe fort peu des intérêts et des spéculations de ce
+monde, mais qui sort de son indifférence lorsqu'il s'agit de vous. M. de
+Lansac a des dettes, vous ne l'ignorez pas.
+
+--Je ne l'ignore pas, Bénédict, mais je trouve fort peu convenable
+d'examiner sa conduite avec vous et en ce lieu...
+
+--Rien n'est moins _convenable_ que la passion que j'ai pour vous,
+Valentine; mais si vous l'avez tolérée jusqu'ici, par compassion pour moi,
+vous devez tolérer de même un avis que je vous donne par intérêt pour
+vous. Ce que je dois conclure de la conduite de votre mari à votre égard,
+c'est que cet homme est peu empressé, et par conséquent peu digne de vous
+posséder. Vous seconderiez peut-être ses intentions secrètes en vous
+créant sur-le-champ une existence à part de la sienne...
+
+--Je vous comprends, Bénédict: vous me proposez une séparation, une sorte
+de divorce; vous me conseillez un crime...
+
+--Eh! non, Madame; dans les idées de soumission conjugale que vous
+nourrissez si religieusement, si M. de Lansac lui-même le désire, rien de
+plus moral qu'une division sans éclat et sans scandale. À votre place je
+la solliciterais, et n'en voudrais pour garantie que l'honneur des deux
+personnes intéressées. Mais, par cette sorte de contrat fait entre vous
+avec bienveillance et loyauté, vous assureriez au moins votre existence
+à venir contre les envahissements de ses créanciers; au lieu que je
+crains...
+
+--J'aime à vous entendre parler ainsi, Bénédict, répondit-elle; ces
+conseils me prouvent votre candeur; mais j'ai tant entendu parler
+d'affaires à ma mère, que j'en ai un peu plus que vous la connaissance.
+Je sais que nulle promesse n'engage un homme sans honneur à respecter les
+biens de sa femme, et si j'avais le malheur d'être mariée à une pareil
+homme, je n'aurais d'autre ressource que ma fermeté, d'autre guide que ma
+conscience. Mais, rassurez-vous, Bénédict, M. de Lansac est un coeur probe
+et généreux. Je ne redoute rien de semblable de sa part, et d'ailleurs, je
+sais qu'il ne peut aliéner aucune de mes propriétés sans me consulter...
+
+--Et moi, je sais que vous ne lui refuseriez aucune signature; car je
+connais votre facile caractère, votre mépris pour les richesses...
+
+--Vous vous trompez, Bénédict; j'aurais du courage, s'il le fallait. Il
+est vrai que pour moi je me contenterais de ce pavillon et de quelques
+arpents de terre; réduite à douze cents francs de rente je me trouverais
+encore riche. Mais ces biens dont on a frustré ma soeur, je veux au moins
+les transmettre à son fils après ma mort: Valentin sera mon héritier. Je
+veux qu'il soit un jour comte de Raimbault. C'est là le but de ma vie.
+Pourquoi avez-vous frémi ainsi, Bénédict?
+
+--Vous me demandez pourquoi? s'écria Bénédict sortant du calme où la
+tournure de cet entretien l'avait amené. Hélas! que vous connaissez peu la
+vie! que vous êtes tranquille et imprévoyante! Vous parlez de mourir sans
+postérité, comme si... Juste ciel! tout mon sang se soulève à cette pensée;
+mais, sur mon âme, si vous ne dites pas vrai, Madame...
+
+Il se leva et marcha dans la chambre avec agitation; de temps en temps il
+cachait sa tête dans ses mains, et sa forte respiration trahissait les
+tourments de son âme.
+
+--Mon ami, lui dit Valentine avec douceur, vous êtes aujourd'hui sans
+force et sans raison. Le sujet de notre entretien est d'une nature trop
+délicate; croyez-moi, brisons là; car je suis bien assez coupable d'être
+venue ici à une pareille heure sur la sommation d'un enfant sans prudence.
+Ces pensées orageuses qui vous torturent, je ne puis les calmer par mon
+silence, et vous devriez savoir l'interpréter sans exiger de moi des
+promesses coupables... Pourtant, ajouta-t-elle d'une voix tremblante en
+voyant l'agitation de Bénédict augmenter à mesure qu'elle parlait, s'il
+faut absolument pour vous rassurer et pour vous contenir, que je manque à
+tous mes devoirs et à tous mes scrupules, eh bien! soyez content: je vous
+jure sur votre affection et sur la mienne (je n'oserais jurer par le ciel!)
+que je mourrai plutôt que d'appartenir à aucun homme.
+
+--Enfin!... dit Bénédict d'une voix brève et en s'approchant d'elle,
+vous daignez me jeter une parole d'encouragement! J'ai cru que vous me
+laisseriez partir dévoré d'inquiétude et de jalousie; j'ai cru que vous ne
+me feriez jamais le sacrifice d'une seule de vos étroites idées. Vraiment!
+vous avez promis cela? Mais, Madame, cela est héroïque!
+
+--Vous êtes amer, Bénédict. Il y avait bien longtemps que je ne vous avais
+vu ainsi. Il faut donc que tous les chagrins m'arrivent à la fois!
+
+--Ah! c'est que, moi, je vous aime avec fureur, dit Bénédict en lui
+prenant le bras avec un transport farouche; c'est que je donnerais mon âme
+pour sauver vos jours; c'est que je vendrais ma part du ciel pour épargner
+à votre coeur le moindre des tourments que le mien dévore; c'est que je
+commettrais tous les crimes pour vous amuser, et que vous ne feriez pas la
+plus légère faute pour me rendre heureux.
+
+--Ah! ne parlez pas ainsi, répondit-elle avec abattement. Depuis si
+longtemps je m'étais habituée à me fier à vous; il faudra donc encore
+craindre et lutter! il faudra vous fuir peut-être...
+
+--Ne jouons pas sur les mots! s'écria Bénédict avec fureur et rejetant
+violemment son bras qu'il tenait encore. Vous parlez de me fuir!
+Condamnez-moi à mort, ce sera plus tôt fait. Je ne pensais pas, Madame,
+que vous reviendriez sur ces menaces; vous espérez donc que ces quinze
+mois m'ont changé? Eh bien, vous avez raison; ils m'ont rendu plus
+amoureux de vous que je ne l'avais jamais été; ils m'ont donné l'énergie
+de vivre, au lieu que mon ancien amour ne m'avait donné que celle de
+mourir. À présent, Valentine, il n'est plus temps de s'en départir; je
+vous aime exclusivement; je n'ai que vous sur la terre; je n'aime Louise
+et son fils que pour vous. Vous êtes mon avenir, mon but, ma seule passion,
+ma seule pensée; que voulez-vous que je devienne si vous me repoussez? Je
+n'ai point d'ambition, point d'amis, point d'état; je n'aurai jamais rien
+de tout ce qui compose la vie des autres. Vous m'avez dit souvent que dans
+un âge plus avancé je serais avide des mêmes intérêts que le reste des
+hommes; je ne sais si vous aurez jamais raison avec moi sur ce point; mais
+ce qu'il y a de certain, c'est que je suis encore loin de l'âge où les
+nobles passions s'éteignent, et que je ne puis pas avoir la volonté de
+l'atteindre si vous m'abandonnez. Non, Valentine, vous ne me chasserez pas,
+cela est impossible; ayez pitié de moi, je manque de courage!
+
+Bénédict fondit en pleurs. Il faut de telles commotions morales pour
+amener aux larmes et à la faiblesse de l'enfant l'homme irrité et
+passionné, que la femme la moins impressionnable résiste rarement à ces
+rapides élans d'une sensibilité impérieuse. Valentine se jeta en pleurant
+dans le sein de celui qu'elle aimait, et l'ardeur dévorante du baiser qui
+unit leurs lèvres lui fit connaître enfin combien l'exaltation de la vertu
+est près de l'égarement. Mais ils eurent peu de temps pour s'en convaincre;
+car à peine avaient-ils échangé cette brûlante effusion de leurs âmes,
+qu'une petite toux sèche et un air d'opéra fredonné sous la fenêtre avec
+le plus grand calme frappèrent Valentine de terreur. Elle s'arracha des
+bras de Bénédict, et, saisissant son bras d'une main froide et contractée,
+elle lui couvrit la bouche de son autre main.
+
+--Nous sommes perdus, lui dit-elle à voix basse, c'est lui!
+
+--Valentine! n'êtes-vous pas ici, ma chère? dit M. de Lansac en
+s'approchant du perron avec beaucoup d'aisance.
+
+--Cachez-vous! dit Valentine en poussant Bénédict derrière une grande
+glace portative qui occupait un angle de l'appartement; et elle s'élança
+au-devant de M. de Lansac avec cette force de dissimulation que la
+nécessité révèle miraculeusement aux femmes les plus novices.
+
+--J'étais bien sûr de vous avoir vu prendre le chemin du pavillon il y a
+un quart d'heure, dit Lansac en entrant, et, ne voulant pas troubler votre
+promenade solitaire, j'avais dirigé la mienne d'un autre côté; mais
+l'instinct du coeur ou la force magique de votre présence me ramène malgré
+moi au lieu où vous êtes. Ne suis-je pas indiscret de venir interrompre
+ainsi vos rêveries, et daignerez-vous m'admettre dans le sanctuaire?
+
+--J'étais venue ici pour prendre un livre que je veux achever cette nuit,
+dit Valentine d'une voix forte et brève, toute différente de sa voix
+ordinaire.
+
+--Permettez-moi de vous dire, ma chère Valentine, que vous menez un genre
+de vie tout à fait singulier et qui m'alarme pour votre santé. Vous passez
+les nuits à vous promener et à lire; cela n'est ni raisonnable ni prudent.
+
+--Mais je vous assure que vous vous trompez, dit Valentine en essayant de
+l'emmener vers le perron. C'est par hasard que, ne pouvant dormir cette
+nuit, j'ai voulu respirer l'air frais du parc. Je me sens tout à fait
+calmée, je vais rentrer.
+
+--Mais ce livre que vous vouliez emporter, vous ne l'avez pas?
+
+--Ah! c'est vrai, dit Valentine troublée.
+
+Et elle feignit de chercher un livre sur le piano. Par un malheureux
+hasard, il ne s'en trouvait pas un seul dans l'appartement.
+
+--Comment espérez-vous le trouver dans cette obscurité? dit M. de Lansac.
+Laissez-moi allumer une bougie.
+
+--Oh! ce serait impossible! dit Valentine épouvantée. Non, non, n'allumez
+pas, je n'ai pas besoin de ce livre, je n'ai plus envie de lire.
+
+--Mais pourquoi y renoncer, quand il est si facile de se procurer de la
+lumière? J'ai remarqué hier sur cette cheminée un flacon phosphorique
+très-élégant. Je gagerais mettre la main dessus.
+
+En même temps il prit le flacon, y plaça une allumette qui pétilla en
+jetant une vive lumière dans l'appartement, puis, passant à un ton bleu et
+faible, sembla mourir en s'enflammant; ce rapide éclair avait suffi à M.
+de Lansac pour saisir le regard d'épouvante que sa femme avait jeté sur la
+glace. Quand la bougie fut allumée, il affecta plus de calme et de
+simplicité encore: il savait où était Bénédict.
+
+--Puisque nous voici ensemble, ma chère, dit-il en s'asseyant sur le sofa,
+au mortel déplaisir de Valentine, je suis résolu de vous entretenir d'une
+affaire assez importante dont je suis tourmenté. Ici nous sommes bien sûrs
+de n'être ni écoutés ni interrompus: voulez-vous avoir la bonté de
+m'accorder quelques minutes d'attention?
+
+Valentine, plus pâle qu'un spectre, se laissa tomber sur une chaise.
+
+--Daignez vous approcher, ma chère, dit M. de Lansac en tirant à lui une
+petite table sur laquelle il plaça la bougie.
+
+Il appuya son menton sur sa main, et entama la conversation avec l'aplomb
+d'un homme habitué à proposer aux souverains la paix ou la guerre sur le
+même ton.
+
+
+
+
+XXXIII.
+
+
+--Je présume, ma chère amie, que vous désirez savoir quelque chose de mes
+projets, afin d'y conformer les vôtres, dit-il en attachant sur elle des
+yeux fixes et perçants qui la tinrent comme fascinée à sa place. Sachez
+donc que je ne puis quitter mon poste, ainsi que je l'espérais, avant un
+certain nombre d'années. Ma fortune a reçu un échec considérable qu'il
+m'importe de réparer par mes travaux. Vous emmènerai-je ou ne vous
+emmènerai-je pas? _That is the question_, comme dit Hamlet. Désirez-vous
+me suivre, désirez-vous rester? Autant qu'il dépendra de moi, je me
+conformerai à vos intentions; mais prononcez-vous, car sur ce point toutes
+vos lettres ont été d'une retenue par trop chaste. Je suis votre mari
+enfin, j'ai quelque droit à votre confiance.
+
+Valentine remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole.
+Placée entre son maître railleur et son amant jaloux, elle était dans une
+horrible situation.
+
+Elle essaya de lever les yeux sur M. de Lansac; son regard de faucon était
+toujours attaché sur elle. Elle perdit tout à fait contenance, balbutia et
+ne répondit rien.
+
+--Puisque vous êtes si timide, reprit-il en élevant un peu la voix, j'en
+augure bien pour votre soumission, et il est temps que je vous parle des
+devoirs que nous avons contractés l'un envers l'autre. Jadis, nous étions
+amis, Valentine, et ce sujet d'entretien ne vous effarouchait pas;
+aujourd'hui vous êtes devenue avec moi d'une réserve que je ne sais
+comment expliquer. Je crains que des gens peu disposés en ma faveur ne
+vous aient beaucoup trop entourée en mon absence; je crains... vous
+dirai-je tout? que des intimités trop vives n'aient un peu affaibli la
+confiance que vous aviez en moi.
+
+Valentine rougit et pâlit; puis elle eut le courage de regarder son mari
+en face pour s'emparer de sa pensée. Elle crut alors saisir une expression
+de malice haineuse sous cet air calme et bienveillant, et se tint sur ses
+gardes.
+
+--Continuez, Monsieur, lui dit-elle avec plus de hardiesse qu'elle ne
+s'attendait elle-même à en montrer; j'attends que vous vous expliquiez
+tout à fait pour vous répondre.
+
+--Entre gens de bonne compagnie, répondit Lansac, on doit s'entendre avant
+même de se parler; mais puisque vous le voulez, Valentine, je parlerai.
+Je souhaite, ajouta-t-il avec une affectation effrayante, que mes paroles
+ne soient pas perdues. Je vous parlais tout à l'heure de nos devoirs
+respectifs; les miens sont de vous assister et de vous protéger...
+
+--Oui, Monsieur, de me protéger! répéta Valentine avec consternation, et
+cependant avec quelque amertume.
+
+--J'entends fort bien, reprit-il; vous trouvez que ma protection a un peu
+trop ressemblé jusqu'ici à celle de Dieu. J'avoue qu'elle a été un peu
+lointaine, un peu discrète; mais si vous le désirez, dit-il d'un ton
+ironique, elle se fera sentir davantage.
+
+Un brusque mouvement derrière la glace rendit Valentine aussi froide
+qu'une statue de marbre. Elle regarda son mari d'un air effaré; mais il
+ne parut pas s'être aperçu de ce qui causait sa frayeur, et il continua:
+
+--Nous en reparlerons, ma belle; je suis trop homme du monde pour
+importuner des témoignages de mon affection une personne qui la
+repousserait. Ma tâche d'amitié et de protection envers vous sera donc
+remplie selon vos désirs et jamais au delà; car, dans le temps où nous
+vivons, les maris sont particulièrement insupportables pour être trop
+fidèles à leurs devoirs. Que vous en semble?
+
+--Je n'ai point assez d'expérience pour vous répondre.
+
+--Fort bien répondu. Maintenant, ma chère belle, je vais vous parler de
+vos devoirs envers moi. Ce ne sera pas galant; aussi, comme j'ai horreur
+de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois
+de ma vie. Je suis convaincu que le sens de mes préceptes ne sortira
+jamais de votre mémoire. Mais comme vous tremblez! quel enfantillage! Me
+prenez-vous pour un de ces rustres antédiluviens qui n'ont rien de plus
+agréable à mettre sous les yeux de leurs femmes que le joug de la fidélité
+conjugale? Croyez-vous que je vais vous prêcher comme un vieux moine, et
+enfoncer dans votre coeur les stylets de l'inquisition pour vous demander
+l'aveu de vos secrètes pensées?--Non, Valentine, non, reprit-il après une
+pause pendant laquelle il la contempla froidement; je sais mieux ce qu'il
+faut vous dire pour ne pas vous troubler. Je ne réclamerai de vous que ce
+que je pourrai obtenir sans contrarier vos inclinations et sans faire
+saigner votre coeur. Ne vous évanouissez pas, je vous en prie, j'aurai
+bientôt tout dit. Je ne m'oppose nullement à ce que vous viviez intimement
+avec une famille de votre choix qui se rassemble souvent ici, et dont les
+traces peuvent attester la présence récente...
+
+Il prit sur la table un album de dessins sur lequel était
+gravé le nom de Bénédict, et le feuilleta d'un air d'indifférence.
+
+--Mais, ajouta-t-il en repoussant l'album d'un air ferme et impérieux,
+j'attends de votre bon sens que nul conseil étranger n'intervienne dans
+nos affaires privées, et ne tente de mettre obstacle à la gestion de nos
+propriétés communes. J'attends cela de votre conscience, et je le réclame
+au nom des droits que votre position me donne sur vous. Eh bien! ne me
+répondrez-vous pas? Que regardez-vous dans cette glace?
+
+--Monsieur, répondit Valentine frappée de terreur, je n'y regardais pas.
+
+--Je croyais, au contraire, qu'elle vous occupait beaucoup. Allons,
+Valentine, répondez-moi, ou, si vous avez encore des distractions, je vais
+transporter cette glace dans un autre coin de l'appartement, où elle
+n'attirera plus vos yeux.
+
+--N'en faites rien, Monsieur! s'écria Valentine éperdue. Que voulez-vous
+que je vous réponde? qu'exigez-vous de moi? que m'ordonnez-vous?
+
+--Je n'ordonne rien, répondit-il en reprenant sa manière accoutumée et son
+air nonchalant; j'implore votre obligeance pour demain. Il sera question
+d'une longue et ennuyeuse affaire; il faudra que vous consentiez à
+quelques arrangements nécessaires, et j'espère qu'aucune influence
+étrangère ne saurait vous décider à me désobliger, pas même les conseils
+de votre miroir, ce donneur d'avis que les femmes consultent à propos de
+tout.
+
+--Monsieur, dit Valentine d'un ton suppliant, je souscris d'avance à tout
+ce qu'il vous plaira d'imposer; mais retirons-nous, je vous prie, je suis
+très-fatiguée.
+
+--Je m'en aperçois, reprit M. de Lansac.
+
+Et pourtant il resta encore quelques instants assis avec indolence,
+regardant Valentine qui, debout, le flambeau à la main, attendait avec une
+mortelle anxiété la fin de cette scène.
+
+Il eut l'idée d'une vengeance plus amère que celle qu'il venait d'exercer;
+mais se rappelant la profession de foi que Bénédict avait faite quelques
+instants auparavant, il jugea fort prudemment ce jeune exalté capable
+de l'assassiner; il prit donc le parti de se lever et de sortir avec
+Valentine. Celle-ci, par une dissimulation bien inutile, affecta de fermer
+soigneusement la porte du pavillon.
+
+--C'est une précaution fort sage, lui dit M. de Lansac d'un ton caustique,
+d'autant plus que les fenêtres sont disposées de manière à laisser entrer
+et sortir facilement ceux qui trouveraient la porte fermée.
+
+Cette dernière remarque convainquit enfin Valentine de sa véritable
+situation à l'égard de son mari.
+
+
+
+
+XXXIV.
+
+
+Le lendemain, à peine était-elle levée que le comte et M. Grapp
+demandèrent à être admis dans son appartement. Ils apportaient différents
+papiers.
+
+--Lisez-les, Madame, dit M. de Lansac en voyant qu'elle prenait
+machinalement la plume pour les signer.
+
+Elle leva en pâlissant les yeux sur lui; son regard était si absolu, son
+sourire si dédaigneux, qu'elle se hâta de signer d'une main tremblante, et
+les lui rendant:
+
+--Monsieur, lui dit-elle, vous voyez que j'ai confiance en vous, sans
+examiner si les apparences vous accusent.
+
+--J'entends, Madame, répondit Lansac en remettant les papiers à M. Grapp.
+
+En ce moment il se sentit si heureux et si léger d'être débarrassé
+de cette créance qui lui avait suscité dix ans de tourments et de
+persécutions, qu'il eut pour sa femme quelque chose qui ressemblait à de
+la reconnaissance, et lui baisa la main en lui disant d'un air presque
+franc:
+
+--Un service en vaut un autre, Madame.
+
+Le soir même, il lui annonça qu'il était forcé de repartir le lendemain
+avec M. Grapp pour Paris, mais qu'il ne rejoindrait point l'ambassade
+sans lui avoir fait ses adieux et sans la consulter sur ses projets
+particuliers, auxquels, disait-il, il ne mettrait jamais d'opposition.
+
+Il alla se coucher, heureux d'être débarrassé de sa dette et de sa femme.
+
+Valentine, en se retrouvant seule le soir, réfléchit enfin avec calme aux
+événements de ces trois jours. Jusque-là, l'épouvante l'avait rendue
+incapable de raisonner sa position; maintenant que tout s'était arrangé à
+l'amiable, elle pouvait y reporter un regard lucide. Mais ce ne fut pas
+la démarche irréparable qu'elle avait faite en donnant sa signature
+qui l'occupa un seul instant; elle ne put trouver dans son âme que le
+sentiment d'une consternation profonde, en songeant qu'elle était perdue
+sans retour dans l'opinion de son mari. Cette humiliation lui était si
+douloureuse qu'elle absorbait tout autre sentiment.
+
+Espérant trouver un peu de calme dans la prière, elle s'enferma dans son
+oratoire; mais alors, habituée qu'elle était à mêler le souvenir de
+Bénédict à toutes ses aspirations vers le ciel, elle fut effrayée de ne
+plus trouver cette image aussi pure au fond de ses pensées. Le souvenir de
+la nuit précédente, de cet entretien orageux dont chaque parole, entendue
+sans doute par M. de Lansac, faisait monter la rougeur au front de
+Valentine, la sensation de ce baiser, qui était restée cuisante sur ses
+lèvres, ses terreurs, ses remords, ses agitations, en se retraçant les
+moindres détails de cette scène, tout l'avertissait qu'il était temps de
+retourner en arrière, si elle ne voulait tomber dans un abîme. Jusque-là
+le sentiment audacieux de sa force l'avait soutenue, mais un instant avait
+suffi pour lui montrer combien la volonté humaine est fragile. Quinze mois
+d'abandon et de confiance n'avaient pas rendu Bénédict tellement stoïque
+qu'un instant n'eût détruit le fruit de ces vertus péniblement acquises,
+lentement amassées, témérairement vantées. Valentine ne pouvait pas se le
+dissimuler, l'amour qu'elle inspirait n'était pas celui des anges pour le
+Seigneur; c'était un amour terrestre, passionné, impétueux, un orage prêt
+à tout renverser.
+
+Elle ne fut pas plus tôt descendue ainsi dans les replis de sa conscience,
+que son ancienne piété, rigide, positive et terrible, vint la tourmenter
+de repentirs et de frayeurs. Toute la nuit se passa dans ces angoisses,
+elle essaya vainement de dormir. Enfin, vers le jour, exaltée par ses
+souffrances, elle s'abandonna à un projet romanesque et sublime, qui a
+tenté plus d'une jeune femme au moment de commettre sa première faute:
+elle résolut de voir son mari et d'implorer son appui.
+
+Effrayée de ce qu'elle allait faire, à peine fut-elle habillée et prête à
+sortir de sa chambre qu'elle y renonça; puis elle y revint, recula encore,
+et après un quart d'heure d'hésitations et de tourments, elle se détermina
+à descendre au salon et à faire demander M. de Lansac.
+
+Il était à peine cinq heures du matin; le comte avait espéré quitter le
+château avant que sa femme fût éveillée. Il se flattait d'échapper ainsi
+à l'ennui de nouveaux adieux et de nouvelles dissimulations. L'idée de
+cette entrevue le contraria donc vivement, mais il n'était aucun moyen
+convenable de s'y soustraire. Il s'y rendit, un peu tourmenté de n'en
+pouvoir deviner l'objet.
+
+L'attention avec laquelle Valentine ferma les portes, afin de n'être
+entendue de personne, et l'altération de ses traits et de sa voix,
+achevèrent d'impatienter M. de Lansac, qui ne se sentait pas le temps
+d'essuyer une scène de sensibilité. Malgré lui, ses mobiles sourcils se
+contractèrent, et quand Valentine essaya de prendre la parole, elle trouva
+dans sa physionomie quelque chose de si glacial et de si repoussant
+qu'elle resta devant lui muette et anéantie.
+
+Quelques mots polis de son mari lui firent sentir qu'il s'ennuyait
+d'attendre; alors elle fit un effort violent pour parler, mais elle ne
+trouva que des sanglots pour exprimer sa douleur et sa honte.
+
+--Allons, ma chère Valentine, dit-il enfin en s'efforçant de prendre un
+air ouvert et caressant, trêve de puérilités! Voyons, que pouvez-vous
+avoir à me dire? Il me semblait que nous étions parfaitement d'accord sur
+tous les points. De grâce, ne perdons pas de temps; Grapp m'attend, Grapp
+est impitoyable.
+
+--Eh bien, Monsieur, dit Valentine en rassemblant son courage, je vous
+dirai en deux mots que j'ai à implorer de votre pitié: emmenez-moi.
+
+En parlant ainsi, elle courba presque le genou devant le comte, qui recula
+de trois pas.
+
+--Vous emmener! vous! y pensez-vous. Madame?
+
+--Je sais que vous me méprisez, s'écria Valentine avec la résolution du
+désespoir; mais je sais que vous n'en avez pas le droit. Je jure, Monsieur,
+que je suis encore digne d'être la compagne d'un honnête homme.
+
+--Voudriez-vous me faire le plaisir de m'apprendre, dit le comte d'un ton
+lent et accentué par l'ironie, combien de promenades nocturnes vous avez
+faites seule (comme hier soir, par exemple) au pavillon du parc depuis
+environ deux ans que nous sommes séparés?
+
+Valentine, qui se sentait innocente, sentit en même temps son courage
+augmenter.
+
+--Je vous jure sur Dieu et l'honneur, dit-elle, que ce fut hier la
+première fois.
+
+--Dieu est bénévole, et l'honneur des femmes est fragile. Tachez de jurer
+par quelque autre chose.
+
+--Mais, Monsieur, s'écria Valentine en saisissant le bras de son mari d'un
+ton d'autorité, vous avez entendu notre entretien cette nuit; je le sais,
+j'en suis sûre. Eh bien, j'en appelle à votre conscience, ne vous a-t-il
+pas prouvé que mon égarement fut toujours involontaire? N'avez-vous pas
+compris que si j'étais coupable et odieuse à mes propres yeux, du moins
+ma conduite n'était pas souillée de cette tache qu'un homme ne saurait
+pardonner? Oh! vous le savez bien! vous savez bien que s'il en était
+autrement, je n'aurais pas l'effronterie de venir réclamer votre
+protection. Oh! Évariste, ne me la refusez pas! Il est temps encore de
+me sauver; ne me laissez pas succomber à ma destinée; arrachez-moi à la
+séduction qui m'environne et qui me presse. Voyez! je la fuis, je la hais,
+je veux la repousser! Mais je suis une pauvre femme, isolée, abandonnée de
+toutes parts; aidez-moi. Il est temps encore, vous dis-je, je puis vous
+regarder en face. Tenez! ai-je rougi? ma figure ment-elle? Vous êtes
+pénétrant, vous, on ne vous tromperait pas si grossièrement. Est-ce que
+je l'oserais? Grand Dieu, vous ne me croyez pas! Oh! c'est une horrible
+punition que ce doute!
+
+En parlant ainsi, la malheureuse Valentine, désespérant de vaincre la
+froideur insultante de cette âme de marbre, tomba sur ses genoux et
+joignit les mains en les élevant vers le ciel, comme pour le prendre à
+témoin.
+
+--Vraiment, dit M. de Lansac après un silence féroce, vous êtes très-belle
+et très-dramatique! Il faut être cruel pour vous refuser ce que vous
+demandez si bien; mais comment voulez-vous que je vous expose à un
+nouveau parjure? N'avez-vous pas juré à votre amant cette nuit que vous
+n'appartiendriez jamais à aucun homme?
+
+À cette réponse foudroyante, Valentine se releva indignée, et regardant
+son mari de toute la hauteur de sa fierté de femme outragée:
+
+--Que croyez-vous donc que je sois venue réclamer ici? lui dit-elle. Vous
+affectez une étrange erreur, Monsieur; mais vous ne pensez pas que je me
+sois mise à genoux pour solliciter une place dans votre lit?
+
+M. de Lansac, mortellement blessé de l'aversion hautaine de cette femme
+tout à l'heure si humble, mordit sa lèvre pâle et fit quelques pas pour se
+retirer. Valentine s'attacha à lui.
+
+--Ainsi vous me repoussez! lui dit-elle, vous me refusez un asile dans
+votre maison et la sauvegarde de votre présence autour de moi! Si vous
+pouviez m'ôter votre nom, vous le feriez sans doute! Oh! cela est inique,
+Monsieur. Vous me parliez hier de nos devoirs respectifs; comment
+remplissez-vous les vôtres? Vous me voyez près de rouler dans un précipice
+dont j'ai horreur, et quand je vous supplie de me tendre la main, vous m'y
+poussez du pied. Eh bien! que mes fautes retombent sur vous!...
+
+--Oui, vous dites vrai, Valentine, répondit-il d'un ton goguenard en lui
+tournant le dos, vos fautes retomberont sur ma tête.
+
+Il sortait, charmé de ce trait d'esprit; elle le retint encore, et tout
+ce qu'une femme au désespoir peut inventer d'humble, de touchant et de
+pathétique, elle sut le trouver en cet instant de crise. Elle fut si
+éloquente et si vraie que M. de Lansac, surpris de son esprit, la regarda
+quelques instants d'un air qui lui fit espérer de l'avoir attendri. Mais
+il se dégagea doucement en lui disant:
+
+--Tout ceci est parfait, ma chère, mais c'est souverainement ridicule.
+Vous êtes fort jeune, profitez d'un conseil d'ami: c'est qu'une femme
+ne doit jamais prendre son mari pour son confesseur; c'est lui demander
+plus de vertu que sa profession n'en comporte. Pour moi, je vous trouve
+charmante; mais ma vie est trop occupée pour que je puisse entreprendre de
+vous guérir d'une grande passion. Je n'aurais d'ailleurs jamais la fatuité
+d'espérer ce succès. J'ai assez fait pour vous, ce me semble, en fermant
+les yeux; vous me les ouvrez de force: alors il faut que je fuie, car ma
+contenance vis-à-vis de vous n'est pas supportable, et nous ne pourrions
+nous regarder l'un l'autre sans rire.
+
+--Rire! Monsieur, rire! s'écria-t-elle avec une juste colère.
+
+--Adieu, Valentine! reprit-il; j'ai trop d'expérience, je vous l'avoue,
+pour me brûler la cervelle pour une infidélité; mais j'ai trop de bon sens
+pour vouloir servir de chaperon à une jeune tête aussi exaltée que la
+vôtre. C'est pour cela aussi que je ne désire pas trop vous voir rompre
+cette liaison qui a pour vous encore toute la beauté romanesque d'un
+premier amour. Le second serait plus rapide, le troisième...
+
+--Vous m'insultez, dit Valentine d'un air morne, mais Dieu me protégera.
+Adieu, Monsieur; je vous remercie de cette dure leçon; je tâcherai d'en
+profiter.
+
+Ils se saluèrent, et, un quart d'heure après, Bénédict et Valentin, en se
+promenant sur le bord la grand'route, virent passer la chaise de poste qui
+emportait le noble comte et l'usurier vers Paris.
+
+
+
+
+XXXV.
+
+
+Valentine, épouvantée en même temps qu'offensée mortellement des
+injurieuses prédictions de son mari, alla dans sa chambre dévorer ses
+larmes et sa honte. Plus que jamais effrayée des conséquences d'un
+égarement que le monde punissait d'un tel mépris, Valentine, accoutumée
+à respecter religieusement l'opinion, prit horreur de ses fautes et de
+ses imprudences. Elle roula mille fois dans son esprit le projet de se
+soustraire aux dangers de sa situation; elle chercha au dehors tous ses
+moyens de résistance, car elle n'en trouvait plus en elle-même, et la peur
+de succomber achevait d'énerver ses forces; elle reprochait amèrement à sa
+destinée de lui avoir ôté tout secours, toute protection.
+
+--Hélas! disait-elle, mon mari me repousse, ma mère ne saurait me
+comprendre, ma soeur n'ose rien; qui m'arrêtera sur ce versant dont la
+rapidité m'emporte?
+
+Élevée pour le monde et selon ses principes, Valentine ne trouvait nulle
+part en lui l'appui qu'elle avait droit d'en attendre en retour de ses
+sacrifices. Si elle n'eût possédé l'inestimable trésor de la foi, sans
+doute elle eût foulé aux pieds, dans son désespoir, tous les préceptes de
+sa jeunesse. Mais sa croyance religieuse soutenait et ralliait toutes ses
+croyances.
+
+Elle ne se sentit pas la force, ce soir-là, de voir Bénédict; elle
+ne le fit donc pas avertir du départ de son mari, et se flatta qu'il
+l'ignorerait. Elle écrivit un mot à Louise pour la prier de venir au
+pavillon à l'heure accoutumée.
+
+Mais à peine étaient-ils ensemble que mademoiselle Beaujon dépêcha
+Catherine au petit parc pour avertir Valentine que sa grand'mère,
+sérieusement incommodée, demandait à la voir.
+
+La vieille marquise avait pris dans la matinée une tasse de chocolat dont
+la digestion, trop pénible pour ses organes débilités, lui occasionnait
+une oppression et une fièvre violentes. Le vieux médecin, M. Faure, trouva
+sa situation fort dangereuse.
+
+Valentine s'empressait à lui prodiguer ses soins, lorsque la marquise, se
+redressant tout à coup sur son chevet avec une netteté de prononciation et
+de regard qu'on n'avait pas remarquée en elle depuis longtemps, demanda
+à être seule avec sa petite-fille. Les personnes présentes se retirèrent
+aussitôt, excepté la Beaujon, qui ne pouvait supposer que cette mesure
+s'étendît jusqu'à elle. Mais la vieille marquise, rendue tout à coup, par
+une révolution miraculeuse de la fièvre, à toute la clarté de son jugement
+et à toute l'indépendance de sa volonté, lui ordonna impérieusement de
+sortir.
+
+--Valentine, lui dit-elle quand elles furent seules, j'ai à te demander
+une grâce; il y a bien longtemps que je l'implore de la Beaujon, mais elle
+me trouble l'esprit par ses réponses; toi, tu me l'accorderas, je parie.
+
+--Ô ma bonne maman! s'écria Valentine en se mettant à genoux devant son
+lit, parlez, ordonnez.
+
+--Eh bien, mon enfant, dit la marquise en se penchant vers elle et en
+baissant la voix, je ne voudrais pas mourir sans voir ta soeur.
+
+Valentine se leva avec vivacité et courut à une sonnette.
+
+--Oh! ce sera bientôt fait, lui dit-elle joyeusement, elle n'est pas loin
+d'ici; qu'elle sera heureuse, chère grand'mère! Ses caresses vous rendront
+la vie et la santé!
+
+Catherine fut chargée par Valentine d'aller chercher Louise, qui était
+restée au pavillon.
+
+--Ce n'est pas tout, dit la marquise, je voudrais aussi voir son fils.
+
+Précisément, Valentin, envoyé par Bénédict, qui était inquiet de Valentine
+et n'osait se présenter devant elle sans son ordre, venait d'arriver au
+petit parc lorsque Catherine s'y rendit. Au bout de quelques minutes,
+Louise et son fils furent introduits dans la chambre de leur aïeule.
+
+Louise, abandonnée avec un cruel égoïsme par cette femme, avait réussi
+à l'oublier, mais quand elle la retrouva sur son lit de mort, hâve et
+décrépite; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse
+indulgente avait veillé bien ou mal sur ses premières années d'innocence
+et de bonheur, elle sentit se réveiller cet inextinguible sentiment de
+respect et d'amour qui s'attache aux premières affections de la vie. Elle
+s'élança dans les bras de sa grand'mère, et ses larmes, dont elle croyait
+la source tarie pour elle, coulèrent avec effusion sur le sein qui l'avait
+bercée.
+
+La vieille femme retrouva aussi de vifs élans de sensibilité à la vue de
+cette Louise, jadis si vive et si riche de jeunesse, de passion et de
+santé, maintenant si pâle, si frêle et si triste. Elle s'exprima avec
+une ardeur d'affection qui fut en elle comme le dernier éclair de cette
+tendresse ineffable dont le ciel a doué la femme dans son rôle de mère.
+Elle demanda pardon de son oubli avec une chaleur qui arracha des sanglots
+de reconnaissance à ses deux petites-filles; puis elle pressa Valentin
+dans ses bras étiques, s'extasia sur sa beauté, sur sa grâce, sur sa
+ressemblance avec Valentine. Cette ressemblance, ils la tenaient du
+comte Raimbault, le dernier fils de la marquise; elle retrouvait en eux
+encore les traits de son époux. Comment les liens sacrés de la famille
+pourraient-ils être effacés et méconnus sur la terre? Quoi de plus
+puissant sur le coeur humain qu'un type de beauté recueilli comme un
+héritage par plusieurs générations d'enfants aimés! Quel lien d'affection
+que celui qui résume le souvenir et l'espérance! Quel empire que celui
+d'un être dont le regard fait revivre tout un passé d'amour et de regrets,
+toute une vie que l'on croyait éteinte et dont on retrouve les émotions
+palpitantes dans un sourire d'enfant!
+
+Mais bientôt cette émotion sembla s'éteindre chez la marquise, soit
+qu'elle eût hâté l'épuisement de ses facultés, soit que la légèreté
+naturelle à son caractère eût besoin de reprendre son cours. Elle fit
+asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de l'alcôve, et
+Valentin à son chevet. Elle leur parla avec esprit et gaieté, surtout avec
+autant d'aisance que si elle les eût quittés de la veille; elle interrogea
+beaucoup Valentin sur ses études, sur ses goûts, sur ses rêves d'avenir.
+
+En vain ses filles lui représentèrent qu'elle se fatiguait par
+cette longue causerie; peu à peu elles s'aperçurent que ses idées
+s'obscurcissaient; sa mémoire baissa: l'étonnante présence d'esprit
+qu'elle avait recouvrée fit place à des souvenirs vagues et flottants, à
+des perceptions confuses; ses joues brillantes de fièvre passèrent à des
+tons violets, sa parole s'embarrassa. Le médecin, que l'on fit rentrer,
+lui administra un calmant. Il n'en était plus besoin; on la vit
+s'affaisser et s'éteindre rapidement.
+
+Puis tout à coup, se relevant sur son oreiller, elle appela encore
+Valentine, et fit signe aux autres personnes de se retirer au fond de
+l'appartement.
+
+--Voici une idée qui me revient, lui dit-elle à voix basse. Je savais bien
+que j'oubliais quelque chose, et je ne voulais pas mourir sans te l'avoir
+dit. Je savais bien des secrets que je faisais semblant d'ignorer. Il y en
+a un que tu ne m'as pas confié, Valentine; mais je l'ai deviné depuis
+longtemps: tu es amoureuse, mon enfant.
+
+Valentine frémit de tout son corps; dominée par l'exaltation que tous ces
+événements accumulés en si peu de jours devaient avoir produite sur son
+cerveau, elle crut qu'une voix d'en haut lui parlait par la bouche de son
+aïeule mourante.
+
+--Oui, c'est vrai, répondit-elle en penchant son visage brûlant sur les
+mains glacées de la marquise; je suis bien coupable; ne me maudissez pas,
+dites-moi une parole qui me ranime et qui me sauve.
+
+--Ah! ma petite! dit la marquise en essayant de sourire, ce n'est pas
+facile de sauver une jeune tête comme toi des passions! Bah! à ma dernière
+heure je puis bien être sincère. Pourquoi ferais-je de l'hypocrisie avec
+vous autres? En pourrai-je faire dans un instant devant Dieu? Non, va. Il
+n'est pas possible de se préserver de ce mal tant qu'on est jeune. Aime
+donc, ma fille; il n'y a que cela de bon dans la vie. Mais reçois le
+dernier conseil de ta grand'mère et ne l'oublie pas: Ne prends jamais un
+amant qui ne soit pas de ton rang.
+
+Ici la marquise cessa de pouvoir parler.
+
+Quelques gouttes de la potion lui rendirent encore quelques minutes de
+vie. Elle adressa un sourire morbide à ceux qui l'environnaient et murmura
+des lèvres quelques prières. Puis, se tournant vers Valentine:
+
+--Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons procédés, et que je
+lui pardonne les mauvais. Pour une femme sans naissance, après tout, elle
+s'est conduite assez bien envers moi. Je n'attendais pas tant, je l'avoue,
+de la part de mademoiselle Chignon.
+
+Elle prononça ce mot avec une affectation de mépris. Ce fut le dernier
+qu'elle fit entendre; et, selon elle, la plus grande vengeance qu'elle pût
+tirer des tourments imposés à sa vieillesse, fut de dénoncer la roture de
+madame de Raimbault comme son plus grand vice.
+
+La perte de sa grand'mère, quoique sensible au coeur de Valentine, ne
+pouvait pas être pour elle un malheur bien réel. Néanmoins, dans la
+disposition d'esprit où elle était, elle la regarda comme un nouveau coup
+de sa fatale destinée, et se plut à redire, dans l'amertume de ses pensées,
+que tous ses appuis naturels lui étaient successivement enlevés, et,
+comme à dessein, dans le temps où ils lui étaient le plus nécessaires.
+
+De plus en plus découragée de sa situation, Valentine résolut d'écrire à
+sa mère pour la supplier de venir à son secours, et de ne point revoir
+Bénédict jusqu'à ce qu'elle eût consommé ce sacrifice. En conséquence,
+après avoir rendu les derniers devoirs à la marquise, elle se retira chez
+elle, s'y enferma, et, déclarant qu'elle était malade et ne voulait voir
+personne, elle écrivit à la comtesse de Raimbault.
+
+Alors, quoique la dureté de M. de Lansac eût bien dû la dégoûter de
+verser sa douleur dans un coeur insensible, elle se confessa humblement
+devant cette femme orgueilleuse qui l'avait fait trembler toute sa vie.
+Maintenant, Valentine, exaspérée par la souffrance, avait le courage du
+désespoir pour tout entreprendre. Elle ne raisonnait plus rien; une
+crainte majeure dominait toute autre crainte. Pour échapper à son amour,
+elle aurait marché sur la mer. D'ailleurs, au moment où tout lui manquait
+à la fois, une douleur de plus devenait moins effrayante que dans un temps
+ordinaire. Elle se sentait une énergie féroce envers elle-même, pourvu
+qu'elle n'eût pas à combattre Bénédict; les malédictions du monde entier
+l'épouvantaient moins que l'idée d'affronter la douleur de son amant.
+
+Elle avoua donc à sa mère qu'elle aimait _un autre homme que son mari_. Ce
+furent là tous les renseignements qu'elle donna sur Bénédict; mais elle
+peignit avec chaleur l'état de son âme et le besoin qu'elle avait d'un
+appui. Elle la supplia de la rappeler auprès d'elle; car telle était la
+soumission absolue qu'exigeait la comtesse, que Valentine n'eût pas osé la
+rejoindre sans son aveu.
+
+À défaut de tendresse, madame de Raimbault eût peut-être accueilli avec
+vanité la confidence de sa fille; elle eût peut-être fait droit à sa
+demande, si le même courrier ne lui eût apporté une lettre datée du
+château de Raimbault, qu'elle lut la première: c'était une dénonciation en
+règle de mademoiselle Beaujon.
+
+Cette fille, suffoquée de jalousie en voyant la marquise entourée d'une
+nouvelle famille à ses derniers moments, avait été furieuse surtout du don
+de quelques bijoux antiques offerts à Louise par sa grand'mère, comme gage
+de souvenir. Elle se regarda comme frustrée par ce legs, et, n'ayant aucun
+droit pour s'en plaindre, elle résolut au moins de s'en venger; elle
+écrivit donc sur-le-champ à la comtesse, sous prétexte de l'informer de
+la mort de sa belle-mère, et elle profita de l'occasion pour révéler
+l'intimité de Louise et de Valentine. l'installation scandaleuse de
+Valentin dans le voisinage, son éducation faite à demi par madame de
+Lansac, et tout ce qu'il lui plut d'appeler les _mystères du pavillon_;
+car elle ne s'en tint pas à dévoiler l'amitié des deux soeurs, elle noircit
+les relations qu'elles avaient avec le neveu du fermier, le _paysan
+Benoît Lhéry_; elle présenta Louise comme une intrigante qui favorisait
+odieusement l'union coupable de ce rustre avec sa soeur; elle ajouta qu'il
+était bien tard sans doute pour remédier à tout cela, car le commerce
+durait depuis quinze grands mois. Elle finit en déclarant que M. de Lansac
+avait sans doute fait à cet égard de fâcheuses découvertes, car il était
+parti au bout de trois jours sans avoir aucune relation avec sa femme.
+
+Après avoir donné ce soulagement à sa haine, la Beaujon quitta Raimbault,
+riche des libéralités de la famille, et vengée des bontés que Valentine
+avait eues pour elle.
+
+Ces deux lettres mirent la comtesse dans une fureur épouvantable; elle eût
+ajouté moins de foi aux aveux de la duègne, si les aveux de sa fille,
+arrivés en même temps, ne lui en eussent semblé la confirmation. Alors
+tout le mérite de cette confession naïve fut perdu pour Valentine. Madame
+de Raimbault ne vit plus en elle qu'une malheureuse dont l'honneur était
+entaché sans retour, et qui, menacée de la vengeance de son mari, venait
+implorer l'appui nécessaire de sa mère. Cette opinion ne fut que trop
+confirmée par les bruits de la province qui arrivaient chaque jour à ses
+oreilles. Le bonheur pur de deux amants n'a jamais pu s'abriter dans la
+paix obscure des champs sans exciter la jalousie et la haine de tout ce
+qui végète sottement au sein des petites villes. Le bonheur d'autrui est
+un spectacle qui dessèche et dévore le provincial; la seule chose qui lui
+fait supporter sa vie étroite et misérable, c'est le plaisir d'arracher
+tout amour et toute poésie de la vie de son voisin.
+
+Et puis madame de Raimbault, qui avait été déjà frappée du retour subit de
+M. de Lansac à Paris, le vit, l'interrogea, ne put obtenir aucune réponse,
+mais put fort bien comprendre, à l'habileté de son silence et à la dignité
+de sa contenance évasive, que tout lien d'affection et de confiance était
+rompu entre sa femme et lui.
+
+Alors elle fit à Valentine une réponse foudroyante, lui conseilla de
+chercher désormais son refuge dans la protection de cette soeur tarée comme
+elle, lui déclara qu'elle l'abandonnait à l'opprobre de son sort, et finit
+en lui donnant presque sa malédiction.
+
+Il est vrai de dire que madame de Raimbault fut navrée de voir la vie de
+sa fille gâtée à tout jamais; mais il entra encore plus d'orgueil blessé
+que de tendresse maternelle dans sa douleur. Ce qui le prouve, c'est que
+le courroux l'emporta sur la pitié, et qu'elle partit pour l'Angleterre,
+afin, prétendit-elle, de s'étourdir sur ses chagrins, mais, en effet,
+pour se livrer à la dissipation sans être exposée à rencontrer des gens
+informés de ses malheurs domestiques, et disposés à critiquer sa conduite
+en cette occasion.
+
+Tel fut le résultat de la dernière tentative de l'infortunée Valentine.
+La réponse de sa mère jeta une telle douleur dans son âme qu'elle absorba
+toutes ses autres pensées. Elle se mit à genoux dans son oratoire, et
+répandit son affliction en longs sanglots. Puis, au milieu de cette
+amertume affreuse, elle sentit ce besoin de confiance et d'espoir qui
+soutient les âmes religieuses; elle sentit surtout ce besoin d'affection
+qui dévore la jeunesse. Haïe, méconnue, repoussée de partout, il lui
+restait encore un asile: c'était le coeur de Bénédict. Était-il donc
+si coupable, cet amour tant calomnié? Dans quel crime l'avait-il donc
+entraînée?
+
+«Mon Dieu! s'écria-t-elle avec ardeur, toi qui seul vois la pureté de
+mes désirs, toi qui seul connais l'innocence de ma conduite, ne me
+protégeras-tu pas? te retireras-tu aussi de moi? La justice que les hommes
+me refusent, n'est-ce pas en toi que je la trouverai? Cet amour est-il
+donc si coupable?»
+
+Comme elle se penchait sur son prie-Dieu, elle aperçut un objet qu'elle y
+avait déposé comme l'_ex-voto_ d'une superstition amoureuse; c'était ce
+mouchoir teint de sang que Catherine avait rapporté de la maison du ravin
+le jour du suicide de Bénédict, et que Valentine lui avait réclamé ensuite
+en apprenant cette circonstance. En ce moment, la vue du sang répandu pour
+elle fut comme une victorieuse protestation d'amour et de dévouement, en
+réponse aux affronts qu'elle recevait de toutes parts. Elle saisit le
+mouchoir, le pressa contre ses lèvres, et, plongée dans une mer de
+tourments et de délices, elle resta longtemps immobile et recueillie,
+ouvrant son coeur à la confiance, et sentant revenir cette vie ardente qui
+dévorait son être quelques jours auparavant.
+
+
+
+
+XXXVI.
+
+
+Bénédict était bien malheureux depuis huit jours. Cette feinte maladie,
+dont Louise ne savait lui donner aucun détail, le jetait dans de vives
+inquiétudes. Tel est l'égoïsme de l'amour, qu'il aimait encore mieux
+croire au mal de Valentine que de la soupçonner de vouloir le fuir. Ce
+soir-là, poussé par un vague espoir, il rôda longtemps autour du parc;
+enfin, maître d'une clef particulière que l'on confiait d'ordinaire à
+Valentin, il se décida à pénétrer jusqu'au pavillon. Tout était silencieux
+et désert dans ce lieu naguère si plein de joie, de confiance et
+d'affection. Son coeur se serra; il en sortit, et se hasarda à entrer dans
+le jardin du château. Depuis la mort de la vieille marquise, Valentine
+avait supprimé plusieurs domestiques. Le château était donc peu habité.
+Bénédict en approcha sans rencontrer personne.
+
+L'oratoire de Valentine était situé dans une tourelle vers la partie la
+plus solitaire du bâtiment. Un petit escalier en vis, reste des anciennes
+constructions sur lesquelles le nouveau manoir avait été bâti, descendait
+de sa chambre à l'oratoire, et de l'oratoire au jardin. La fenêtre,
+cintrée et surmontée d'ornements dans le goût italien de la renaissance,
+s'élevait au-dessus d'un massif d'arbres dont la cime s'empourprait alors
+des reflets du couchant. La chaleur du jour avait été extrême; des éclairs
+silencieux glissaient faiblement sur l'horizon violet, l'air était rare et
+comme chargé d'électricité; c'était un de ces soirs d'été où l'on respire
+avec peine, où l'on sent en soi une excitation nerveuse extraordinaire, où
+l'on souffre d'un mal sans nom qu'on voudrait pouvoir soulager par des
+larmes.
+
+Parvenu au pied du massif en face de la tour, Bénédict jeta un regard
+inquiet sur la fenêtre de l'oratoire. Le soleil embrasait ses vitraux
+coloriés. Bénédict chercha longtemps à saisir quelque chose derrière ce
+miroir ardent, lorsqu'une main de femme l'ouvrit tout à coup, et une forme
+fugitive se montra et disparut.
+
+Bénédict monta sur un vieux if, et, caché par ses rameaux noirs et
+pendants, il s'éleva assez pour que sa vue pût plonger dans l'intérieur.
+Alors il vit distinctement Valentine à genoux, avec ses cheveux blonds à
+demi détachés, qui tombaient négligemment sur son épaule, et que le soleil
+dorait de ses derniers feux. Ses joues étaient animées, son attitude avait
+un abandon plein de grâce et de candeur. Elle pressait sur sa poitrine et
+baisait avec amour ce mouchoir sanglant que Bénédict avait cherché avec
+tant d'anxiété après son suicide, et qu'il reconnut aussitôt entre ses
+mains.
+
+Alors Bénédict, promenant ses regards craintifs sur le jardin désert, et
+n'ayant qu'un mouvement à faire pour atteindre à cette fenêtre, ne put
+résister à la tentation. Il s'attacha à la balustrade sculptée, et,
+abandonnant la dernière branche qui le soutenait encore, il s'élança au
+péril de sa vie.
+
+En voyant une ombre se dessiner dans l'air éblouissant de la croisée,
+Valentine jeta un cri; mais, en le reconnaissant, sa terreur changea de
+nature.
+
+--Ô ciel! lui dit-elle, oserez-vous donc me poursuivre jusqu'ici?
+
+--Me chassez-vous? répondit Bénédict. Voyez! vingt pieds seulement me
+séparent du sol; ordonnez-moi de lâcher cette balustrade, et j'obéis.
+
+--Grand Dieu! s'écria Valentine épouvantée de la situation où elle le
+voyait, entrez, entrez! Vous me faites mourir de frayeur.
+
+Il s'élança dans l'oratoire, et Valentine, qui s'était attachée à son
+vêtement dans la crainte de le voir tomber, le pressa dans ses bras par un
+mouvement de joie involontaire en le voyant sauvé.
+
+En cet instant tout fut oublié, et les résistances que Valentine avait
+tant méditées, et les reproches que Bénédict s'était promis de lui faire.
+Ces huit jours de séparation, dans de si tristes circonstances, avaient
+été pour eux comme un siècle. Le jeune homme s'abandonnait à une joie
+folle en pressant contre son coeur Valentine, qu'il avait craint de trouver
+mourante, et qu'il voyait plus belle et plus aimante que jamais.
+
+Enfin, la mémoire de ce qu'il avait souffert loin d'elle lui revint; il
+l'accusa d'avoir été menteuse et cruelle.
+
+--Écoutez, lui dit Valentine avec feu en le conduisant devant sa madone,
+j'avais fait serment de ne jamais vous revoir, parce que je m'étais
+imaginé que je ne pourrais le faire sans crime. Maintenant jurez-moi que
+vous m'aiderez à respecter mes devoirs; jurez-le devant Dieu, devant cette
+image, emblème de pureté; rassurez-moi, rendez-moi la confiance que j'ai
+perdue. Bénédict, votre âme est sincère, vous ne voudriez pas commettre un
+sacrilège dans votre coeur; dites! vous sentez-vous plus fort que je ne le
+suis?
+
+Bénédict pâlit et recula avec épouvante. Il avait dans l'esprit une
+droiture vraiment chevaleresque, et préférait le malheur de perdre
+Valentine au crime de la tromper.
+
+--Mais c'est un voeu que vous me demandez, Valentine! s'écria-t-il.
+Pensez-vous que j'aie l'héroïsme de le prononcer et de le tenir sans y
+être préparé?
+
+--Eh quoi! ne l'êtes-vous pas depuis quinze mois? lui dit-elle. Ces
+promesses solennelles que vous me fîtes un soir en face de ma soeur, et
+que jusqu'ici vous aviez si loyalement observées...
+
+--Oui, Valentine, j'ai eu cette force, et j'aurai peut-être celle de
+renouveler mon voeu. Mais ne me demandez rien aujourd'hui, je suis trop
+agité; mes serments n'auraient nulle valeur. Tout ce qui s'est passé a
+chassé le calme que vous aviez fait rentrer dans mon sein. Et puis,
+Valentine! femme imprudente! vous me dites que vous tremblez! Pourquoi me
+dites-vous cela? Je n'aurais pas eu l'audace de le penser. Vous étiez
+forte quand je vous croyais forte; pourquoi me demander, à moi, l'énergie
+que vous n'avez pas? Où la trouverai-je maintenant? Adieu, je vais me
+préparer à vous obéir. Mais jurez-moi que vous ne me fuirez plus; car vous
+voyez l'effet de cette conduite sur moi: elle me tue, elle détruit tout
+l'effet de ma vertu passée.
+
+--Eh bien! Bénédict, je vous le jure; car il m'est impossible de ne pas me
+fier à vous quand je vous vois et quand je vous entends. Adieu; demain
+nous nous reverrons tous au pavillon.
+
+Elle lui tendit la main; Bénédict hésita à la toucher. Un tremblement
+convulsif l'agitait. À peine l'eut-il effleurée, qu'une sorte de rage
+s'empara de lui. Il étreignit Valentine dans ses bras, puis il voulut la
+repousser. Alors l'effroyable violence qu'il imposait à sa nature ardente
+depuis si longtemps ayant épuisé toutes ses forces, il se tordit les mains
+avec fureur et tomba presque mourant sur les marches du prie-Dieu.
+
+--Prends pitié de moi, dit-il avec angoisse, toi qui as créé Valentine;
+rappelle mon âme à toi, éteins ce souffle dévorant qui ronge ma poitrine
+et torture ma vie; fais-moi la grâce de mourir.
+
+Il était si pâle, tant de souffrance se peignait dans ses yeux éteints,
+que Valentine le crut réellement sur le point de succomber. Elle se jeta
+à genoux près de lui, le pressa sur son coeur avec délire, le couvrit de
+caresses et de pleurs, et tomba épuisée elle-même dans ses bras avec des
+cris étouffés, en le voyant défaillir et rejeter en arrière sa tête froide
+et mourante.
+
+Enfin elle le rappela à lui-même; mais il était si faible, si accablé,
+qu'elle ne voulut point le renvoyer ainsi. Retrouvant toute son énergie
+avec la nécessité de le secourir, elle le soutint et le traîna jusqu'à sa
+chambre, où elle lui prépara du thé.
+
+En ce moment, la bonne et douce Valentine redevint l'officieuse et active
+ménagère dont la vie était toute consacrée à être utile aux autres.
+Ses terreurs de femme et d'amante se calmèrent pour faire place aux
+sollicitudes de l'amitié. Elle oublia en quel lieu elle amenait Bénédict
+et ce qui devait se passer dans son âme, pour ne songer qu'à secourir ses
+sens. L'imprudente ne fit point attention aux regards sombres et farouches
+qu'il jetait sur cette chambre où il n'était entré qu'une fois, sur ce
+lit où il l'avait vue dormir toute une nuit, sur tous ces meubles qui lui
+rappelaient la plus orageuse crise et la plus solennelle émotion de sa
+vie. Assis sur un fauteuil, les sourcils froncés, les bras pendants, il
+la regardait machinalement errer autour de lui, sans imaginer à quoi elle
+s'occupait.
+
+Quand elle lui apporta le breuvage calmant qu'elle venait de lui préparer,
+il se leva brusquement et la regarda d'un air si étrange et si égaré
+qu'elle laissa échapper la tasse et recula avec effroi.
+
+Bénédict jeta ses bras autour d'elle et l'empêcha de fuir.
+
+--Laissez-moi, s'écria-t-elle, le thé m'a horriblement brûlée.
+
+En effet, elle s'éloigna en boitant. Il se jeta à genoux et baisa son
+petit pied légèrement rougi au travers de son bas transparent, et puis il
+faillit mourir encore; et Valentine, vaincue par la pitié, par l'amour,
+par la peur surtout, ne s'arracha plus de ses bras quand il revint à la
+vie...
+
+C'était un moment fatal qui devait arriver tôt ou tard. Il y a bien de la
+témérité à espérer vaincre une passion, quand on se voit tous les jours et
+qu'on a vingt ans.
+
+Durant les premiers jours, Valentine, emportée au delà de toutes ses
+impressions habituelles, ne songea point au repentir; mais ce moment vint
+et il fut terrible.
+
+Alors Bénédict regretta amèrement un bonheur qu'il fallait payer si cher.
+Sa faute reçut le plus rude châtiment qui pût lui être infligé: il vit
+Valentine pleurer et dépérir de chagrin.
+
+Trop vertueux l'un et l'autre pour s'endormir dans des joies qu'ils
+avaient réprouvées et repoussées si longtemps, leur existence devint
+cruelle. Valentine n'était point capable de transiger avec sa conscience.
+Bénédict aimait trop passionnément pour sentir un bonheur que ne
+partageait plus Valentine. Tous deux étaient trop faibles, trop livrés à
+eux-mêmes, trop dominés par les impétueuses sensations de la jeunesse,
+pour s'arracher à ces joies pleines de remords. Ils se quittaient avec
+désespoir; ils se retrouvaient avec enthousiasme. Leur vie était un combat
+perpétuel, un orage toujours renaissant, une volupté sans bornes et un
+enfer sans issue.
+
+Bénédict accusait Valentine de l'aimer peu, de ne pas savoir le préférer à
+son honneur, à l'estime d'elle-même, de n'être capable d'aucun sacrifice
+complet; et quand ces reproches avaient amené une nouvelle faiblesse de
+Valentine, quand il la voyait pleurer avec désespoir et succomber sous de
+pâles terreurs, il haïssait le bonheur qu'il venait de goûter; il eût
+voulu au prix de son sang en laver le souvenir. Il lui offrait alors de la
+fuir, il lui jurait de supporter la vie et l'exil; mais elle n'avait plus
+la force de l'éloigner.
+
+--Ainsi je resterais seule et abandonnée à ma douleur! lui disait-elle;
+non, ne me laissez pas ainsi, j'en mourrais; je ne puis plus vivre qu'en
+m'étourdissant. Dès que je rentre en moi-même, je sens que je suis perdue;
+ma raison s'égare, et je serais capable de couronner mes crimes par le
+suicide. Votre présence du moins me donne la force de vivre dans l'oubli
+de mes devoirs. Attendons encore, espérons, prions Dieu; seule, je ne puis
+plus prier; mais près de vous l'espoir me revient. Je me flatte de trouver
+un jour assez de vertu en moi pour vous aimer sans crime. Peut-être m'en
+donnerez-vous le premier, car enfin vous êtes plus fort que moi; c'est moi
+qui vous repousse et qui vous rappelle toujours.
+
+Et puis venaient ces moments de passion impétueuse où l'enfer avec ses
+terreurs faisait sourire Valentine. Elle n'était pas incrédule alors, elle
+était fanatique d'impiété.
+
+--Eh bien, disait-elle, bravons tout; qu'importe que je perde mon âme?
+Soyons heureux sur la terre; le bonheur d'être à toi sera-t-il trop payé
+par une éternité de tourments? Je voudrais avoir quelque chose de plus à
+te sacrifier; dis, ne sais-tu pas un prix qui puisse m'acquitter envers
+toi?
+
+--Oh! si tu étais toujours ainsi! s'écriait Bénédict.
+
+Ainsi Valentine, de calme et réservée qu'elle était naturellement, était
+devenue passionnée jusqu'au délire par suite d'un impitoyable concours
+de malheurs et de séductions qui avaient développé en elle de nouvelles
+facultés pour combattre et pour aimer. Plus sa résistance avait été longue
+et raisonnée, plus sa chute était violente. Plus elle avait amassé de
+forces pour repousser la passion, plus la passion trouvait en elle les
+aliments de sa force et de sa durée.
+
+Un événement que Valentine avait pour ainsi dire oublié de prévoir, vint
+faire diversion à ces orages. Un matin, M. Grapp se présenta muni de
+pièces en vertu desquelles le château et la terre de Raimbault lui
+appartenaient, sauf une valeur de vingt mille francs environ, qui
+constituait à l'avenir toute la fortune de madame de Lansac. Les terres
+furent immédiatement mises en vente, au plus offrant, et Valentine fut
+sommée de sortir, sous vingt-quatre heures, des propriétés de M. Grapp.
+
+Ce fut un coup de foudre pour ceux qui l'aimaient; jamais fléau céleste ne
+causa dans le pays une semblable consternation. Mais Valentine ressentit
+moins son malheur qu'elle ne l'eût fait dans une autre situation; elle
+pensa, dans le secret de son coeur, que M. de Lansac étant assez vil pour
+se faire payer son déshonneur au poids de l'or, elle était pour ainsi dire
+quitte envers lui. Elle ne regretta que le pavillon, asile d'un bonheur
+pour jamais évanoui, et, après en avoir retiré le peu de meubles qu'il lui
+fut permis d'emporter, elle accepta provisoirement un refuge à la ferme de
+Grangeneuve, que les Lhéry, en vertu d'un arrangement avec Grapp, étaient
+eux-mêmes sur le point de quitter.
+
+
+
+
+XXXVII.
+
+
+Au milieu de l'agitation que lui causa ce bouleversement de sa destinée,
+elle passa quelques jours sans voir Bénédict. Le courage avec lequel elle
+supporta l'épreuve de sa ruine raffermit un peu son âme, et elle trouva en
+elle assez de calme pour tenter d'autres efforts.
+
+Elle écrivit à Bénédict:
+
+«Je vous supplie de ne point chercher à me voir durant cette quinzaine,
+que je vais passer dans la famille Lhéry. Comme vous n'êtes point entré
+à la ferme depuis le mariage d'Athénaïs, vous n'y sauriez reparaître
+maintenant sans afficher nos relations. Quelque invité que vous puissiez
+l'être par madame Lhéry, qui regrette toujours votre désunion apparente,
+refusez, si vous ne voulez m'affliger beaucoup. Adieu; je ne sais point
+ce que je deviendrai, j'ai quinze jours pour m'en occuper. Quand j'aurai
+décidé de mon avenir, je vous le ferai savoir, et vous m'aiderez à le
+supporter, quel qu'il soit. V.»
+
+Ce billet jeta une profonde terreur dans l'esprit de Bénédict; il crut y
+voir cette décision tant redoutée qu'il avait fait révoquer si souvent à
+Valentine, mais qui, à la suite de tant de chagrins, devenait peut-être
+inévitable. Abattu, brisé sous le poids d'une vie si orageuse et d'un
+avenir si sombre, il se laissa aller au découragement. Il n'avait même
+plus l'espoir du suicide pour le soutenir. Sa conscience avait contracté
+des engagements envers le fils de Louise; et puis, d'ailleurs, Valentine
+était trop malheureuse pour qu'il voulût ajouter ce coup terrible à
+tous ceux dont le sort l'avait frappée. Désormais qu'elle était ruinée,
+abandonnée, navrée de chagrins et de remords, son devoir, à lui, était de
+vivre pour s'efforcer de lui être utile et de veiller sur elle en dépit
+d'elle-même.
+
+Louise avait enfin vaincu cette folle passion qui l'avait si longtemps
+torturée. La nature de ses liens avec Bénédict, consolidée et purifiée
+par la présence de son fils, était devenue calme et sainte. Son caractère
+violent s'était adouci à la suite de cette grande victoire intérieure. Il
+est vrai qu'elle ignorait complètement le malheur qu'avait eu Bénédict
+d'être trop heureux avec Valentine; elle s'efforçait de consoler celle-ci
+de ses pertes, sans savoir qu'elle en avait fait une irréparable, celle de
+sa propre estime. Elle passait donc tous ses instants auprès d'elle, et ne
+comprenait pas quelles nouvelles anxiétés pesaient sur Bénédict.
+
+La jeune et vive Athénaïs avait personnellement souffert de ces derniers
+événements, d'abord parce qu'elle aimait sincèrement Valentine, et puis
+parce que le pavillon fermé, les douces réunions du soir interrompues,
+le petit parc abandonné pour jamais, gonflaient son coeur d'une amertume
+indéfinissable. Elle s'étonnait elle-même de n'y pouvoir songer sans
+soupirer; elle s'effrayait de la longueur de ses jours et de l'ennui de
+ses soirées.
+
+Évidemment il manquait à sa vie quelque chose d'important, et Athénaïs,
+qui touchait à peine à sa dix-huitième année, s'interrogeait naïvement à
+cet égard sans oser se répondre. Mais, dans tous ses rêves, la blonde et
+noble tête du jeune Valentin se montrait parmi des buissons chargés de
+fleurs. Sur l'herbe des prairies, elle croyait courir poursuivie par lui;
+elle le voyait grand, élancé, souple comme un chamois, franchir les haies
+pour l'atteindre; elle folâtrait avec lui, elle partageait ses rires si
+francs et si jeunes; puis elle rougissait elle-même en voyant la rougeur
+monter sur ce front candide, en sentant cette main frêle et blanche brûler
+en touchant la sienne, en surprenant un soupir et un regard mélancolique
+à cet enfant, dont elle ne voulait pas se méfier. Toutes les agitations
+timides d'un amour naissant, elle les ressentait à son insu. Et quand elle
+s'éveillait, quand elle trouvait à son côté ce Pierre Blutty, ce paysan
+si rude, si brutal en amour, si dépourvu d'élégance et de charme, elle
+sentait son coeur se serrer et des larmes venir au bord de ses paupières.
+Athénaïs avait toujours aimé l'aristocratie; un langage élevé, lors même
+qu'il était au-dessus de sa portée et de son intelligence, lui semblait
+la plus puissante des séductions. Lorsque Bénédict parlait d'arts ou de
+sciences, elle l'écoutait avec admiration, parce qu'elle ne le comprenait
+pas. C'était par sa supériorité en ce genre qu'il l'avait longtemps
+dominée. Depuis qu'elle avait pris son parti de renoncer à lui, le jeune
+Valentin, avec sa douceur, sa retenue, la majesté féodale de son beau
+profil, son aptitude aux connaissances abstraites, était devenu pour elle
+un type de grâce et de perfection. Elle avait longtemps exprimé tout
+haut sa prédilection pour lui; mais elle commençait à ne plus oser, car
+Valentin grandissait d'une façon effrayante, son regard devenait pénétrant
+comme le feu, et la jeune fermière sentait le sang lui monter au visage
+chaque fois qu'elle prononçait son nom.
+
+Le pavillon abandonné était donc un sujet involontaire d'aspirations et de
+regrets. Valentin venait bien quelquefois embrasser sa mère et sa tante;
+mais la maison du ravin était assez éloignée de la ferme pour qu'il ne pût
+faire souvent cette course sans se déranger beaucoup de ses études, et la
+première semaine parut mortellement longue à madame Blutty.
+
+L'avenir devenait incertain. Louise parlait de retourner à Paris avec
+son fils et Valentine. D'autres fois, les deux soeurs faisaient le projet
+d'acheter une petite maison de paysan et d'y vivre solitaires. Blutty,
+qui était toujours jaloux de Bénédict, quoi qu'il n'en eût guère sujet,
+parlait d'emmener sa femme en Marche, où il avait des propriétés. De
+toutes les manières, il faudrait s'éloigner de Valentin; Athénaïs ne
+pouvait plus y penser sans des regrets qui portaient une vive lumière dans
+les secrets de son coeur.
+
+Un jour, elle se laissa entraîner par le plaisir de la promenade jusqu'à
+un pré fort éloigné, qu'en bonne fermière elle voulait parcourir. Ce pré
+touchait au bois de Vavray, et le ravin n'était pas loin sur la lisière du
+bois. Or, il arriva que Bénédict et Valentin se promenaient par là; que le
+jeune homme aperçut, sur le vert foncé de la prairie, la taille alerte et
+bien prise de madame Blutty, et qu'il franchît la haie sans consulter
+son mentor pour aller la rejoindre. Bénédict se rapprocha d'eux, et ils
+causèrent quelque temps ensemble.
+
+Alors Athénaïs, qui avait pour son cousin un reste de ce vif intérêt qui
+rend l'amitié d'une femme pour un homme si complaisante et si douce,
+s'aperçut des ravages que depuis quelques jours surtout, le chagrin avait
+faits en lui. L'altération de ses traits l'effraya, et, passant son bras
+sous le sien, elle le pria avec instance de lui dire franchement la cause
+de sa tristesse et l'état de sa santé. Comme elle s'en doutait un peu,
+elle eut la délicatesse de renvoyer Valentin à quelque distance, en le
+chargeant de lui rapporter son ombrelle oubliée sous un arbre.
+
+Il y avait si longtemps que Bénédict se contraignait pour cacher sa
+souffrance à tous les yeux, que l'affection de sa cousine lui fut douce.
+Il ne put résister au besoin de s'épancher, lui parla de son attachement
+pour Valentine, de l'inquiétude où il vivait séparé d'elle, et finit par
+lui avouer qu'il était réduit au désespoir par la crainte de la perdre à
+jamais.
+
+Athénaïs, dans sa candeur, ne voulut pas voir dans cette passion, qu'elle
+connaissait depuis longtemps, le côté délicat, qui eût fait reculer une
+personne plus prudente. Dans la sincérité de son âme, elle ne croyait pas
+Valentine capable d'oublier ses principes, et jugeait cet amour aussi pur
+que celui qu'elle éprouvait pour Valentin. Elle s'abandonna donc à l'élan
+de la sympathie, et promit qu'elle solliciterait de Valentine une décision
+moins rigide que celle qu'elle méditait...
+
+--Je ne sais si je réussirai, lui dit-elle avec cette franchise expansive
+qui la rendait aimable en dépit de ses travers; mais je vous jure que je
+travaillerai à votre bonheur comme au mien propre. Puissé-je vous prouver
+que je n'ai jamais cessé d'être votre amie!
+
+Bénédict, touché de cet élan d'amitié généreuse, lui baisa la main avec
+reconnaissance. Valentin, qui revenait en ce moment avec l'ombrelle, vit
+ce mouvement, et devint tour à tour si rouge et si pâle qu'Athénaïs s'en
+aperçut et perdit elle-même contenance; mais, tâchant de se donner un air
+solennel et important:
+
+--Il faudra nous revoir, dit-elle à Bénédict, pour nous entendre sur cette
+grande affaire. Comme je suis étourdie et maladroite, j'aurai besoin de
+votre direction. Je viendrai donc demain me promener par ici, et vous
+dire ce que j'aurai obtenu. Nous aviserons au moyen d'obtenir davantage.
+À demain!
+
+Et elle s'éloigna légèrement avec un signe de tête amical à son cousin;
+mais ce n'est pas lui qu'elle regarda en prononçant son dernier mot.
+
+Le lendemain, en effet, ils eurent une nouvelle conférence. Tandis que
+Valentin errait en avant sur le sentier du bois, Athénaïs raconta à son
+cousin le peu de succès de ses tentatives. Elle avait trouvé Valentine
+impénétrable. Cependant elle ne se décourageait pas, et durant toute une
+semaine elle travailla de tout son pouvoir à rapprocher les deux amants.
+
+La négociation ne marcha pas très-vite. Peut-être la jeune
+plénipotentiaire n'était-elle pas fâchée de multiplier les conférences
+dans la prairie. Dans les intervalles de ces causeries avec Bénédict,
+Valentin se rapprochait, et se consolait d'être exclu du secret en
+obtenant un sourire et un regard qui valaient plus que mille paroles. Et
+puis, quand les deux cousins s'étaient tout dit, Valentin courait après
+les papillons avec Athénaïs, et, tout en folâtrant, il réussissait à
+toucher sa main, à effleurer ses cheveux, à lui ravir quelque ruban ou
+quelque fleur. À dix-sept ans, on en est encore à la poésie de Dorat.
+
+Bénédict, lors même que sa cousine ne lui apportait aucune bonne nouvelle,
+était heureux d'entendre parler de Valentine. Il l'interrogeait sur les
+moindres actes de sa vie, il se faisait redire mot pour mot ses entretiens
+avec Athénaïs. Enfin, il s'abandonnait à la douceur d'être encouragé et
+consolé, sans se douter des funestes conséquences que devaient avoir ses
+relations si pures avec sa cousine.
+
+Pendant ce temps, Pierre Blutty était allé en Marche pour donner un coup
+d'oeil à ses affaires particulières. À la fin de la semaine, il revint par
+un village où se tenait une foire, et où il s'arrêta pour vingt-quatre
+heures. Il y rencontra son ami Simonneau.
+
+Un malheureux hasard avait voulu que Simonneau se fût énamouré depuis peu
+d'une grosse gardeuse d'oies, dont la chaumière était située dans un
+chemin creux à trois pas de la prairie. Il s'y rendait chaque jour, et
+de la lucarne d'un grenier à foin qui servait de temple à ses amours
+rustiques, il voyait passer et repasser dans le sentier Athénaïs, appuyée
+sur le bras de Bénédict. Il ne manqua pas d'incriminer ces rendez-vous.
+Il se rappelait l'ancien amour de mademoiselle Lhéry pour son cousin; il
+savait la jalousie de Pierre Blutty, et il n'imaginait pas qu'une femme
+pût venir trouver un homme, causer confidentiellement avec lui, sans y
+porter des sentiments et des intentions contraires à la fidélité
+conjugale.
+
+Dans son gros bon sens, il se promit d'avertir Pierre Blutty, et il n'y
+manqua pas. Le fermier entra dans une fureur épouvantable, et voulut
+partir sur-le-champ pour assommer son rival et sa femme. Simonneau le
+calma un peu en lui faisant observer que le mal n'était peut-être pas
+aussi grand qu'il pouvait le devenir.
+
+--Foi de Simonneau, lui dit-il, j'ai presque toujours vu _le garçon à
+mademoiselle Louise_ avec eux, mais à environ trente pas; il pouvait les
+voir, aussi je pense bien qu'ils ne pouvaient pas faire grand mal; mais
+ils pouvaient en dire; car, lorsqu'il s'approchait d'eux, ils avaient soin
+de le renvoyer. Ta femme lui tapait doucement sur la joue, et le faisait
+courir bien loin, afin de causer à son aise apparemment.
+
+--Voyez-vous, l'effrontée! disait Pierre Blutty en se mordant les poings.
+Ah! je devais bien m'en douter que cela finirait ainsi. Ce freluquet-là!
+il en conte à toutes les femmes. Il a fait la cour à mademoiselle Louise
+en même temps qu'à ma femme avant son mariage. Depuis, il est au _su_ de
+tout le monde qu'il a osé courtiser madame de Lansac. Mais celle-là est
+une femme honnête et respectable, qui a refusé de le voir, et qui a
+déclaré qu'il ne mettrait jamais les pieds à la ferme tant qu'elle y
+serait. Je le sais bien, peut-être! j'ai entendu qu'elle le disait à sa
+soeur, le jour où elle est venue loger chez nous. Maintenant, faute de
+mieux, ce monsieur veut bien revenir à ma femme! Qu'est-ce qui me répondra
+d'ailleurs qu'ils ne s'entendent pas depuis longtemps? Pourquoi était-elle
+si entichée, ces derniers mois, d'aller au château tous les soirs, contre
+mon gré? C'est qu'elle le voyait là. Et il y a un diable de parc où ils se
+promenaient tous deux tant qu'ils voulaient. Vingt mille tonnerres! je
+m'en vengerai! À présent qu'on a fermé le parc, ils se donnent rendez-vous
+dans le bois, c'est tout clair! Sais-je ce qui se passe la nuit? Mais,
+triple diable! me voici; nous verrons si cette fois Satan défendra sa
+peau. Je leur ferai voir qu'on n'insulte pas impunément Pierre Blutty.
+
+--S'il te faut un camarade, tu sais que je suis là, répondit Simonneau.
+
+Les deux amis se pressèrent la main et prirent ensemble le chemin de la
+ferme.
+
+Cependant Athénaïs avait si bien plaidé pour Bénédict, elle avait avec
+tant de candeur et de zèle défendu la cause de l'amour; elle avait surtout
+si bien peint sa tristesse, l'altération de sa santé, sa pâleur, ses
+anxiétés; elle l'avait montré si soumis, si timide, que la faible
+Valentine s'était laissé fléchir. En secret même, elle avait été bien aise
+de voir solliciter son rappel; car à elle aussi les journées semblaient
+bien longues et sa résolution bien cruelle.
+
+Bientôt il n'avait plus été question que de la difficulté de se voir.
+
+--Je suis forcée, avait dit Valentine, de me cacher de cet amour comme
+d'un crime. Un ennemi que j'ignore, et qui sans doute me surveille de bien
+près, a réussi à me brouiller avec ma mère. Maintenant je sollicite mon
+pardon; car quel autre appui me reste? Mais si je me compromets par
+quelque nouvelle imprudence, elle le saura, et il ne faudra plus espérer
+la fléchir. Je ne puis donc pas aller avec toi à la prairie.
+
+--Non, sans doute, dit Athénaïs, mais il peut venir ici.
+
+--Y songes-tu? reprit Valentine. Outre que ton mari s'est prononcé souvent
+à cet égard d'une manière hostile, et que la présence de Bénédict à la
+ferme pourrait faire naître des querelles dans ta famille et dans ton
+ménage, rien ne serait plus manifeste pour me compromettre que cette
+démarche, après deux ans écoulés sans reparaître ici. Son retour serait
+remarqué et commenté comme un événement, et nul ne pourrait douter que
+j'en fusse la cause.
+
+--Tout cela est fort bien, dit Athénaïs; mais qui l'empêche de venir ici à
+la brune, sans être observé? Nous voici en automne, les jours sont courts;
+à huit heures il fait nuit noire; à neuf heures tout le monde est couché;
+mon mari, qui est un peu moins dormeur que les autres, est absent. Quand
+Bénédict serait, je suppose, à la porte du verger sur les neuf heures et
+demie, quand j'irais le lui ouvrir, quand vous causeriez dans la salle
+basse une heure ou deux, quand il retournerait chez lui vers onze heures,
+avant le lever de la lune, eh bien! qu'y aurait-il de si difficile et de
+si dangereux?
+
+Valentine fit bien des objections. Athénaïs insista, supplia, pleura
+même, déclara que ce refus causerait la mort de Bénédict. Elle finit par
+l'emporter. Le lendemain elle courut triomphante à la prairie, et y porta
+cette bonne nouvelle.
+
+Le soir même, Bénédict, muni des instructions de sa protectrice, et
+connaissant parfaitement les lieux, fut introduit auprès de Valentine,
+et passa deux heures avec elle; il réussit, dans cette entrevue, à
+reconquérir tout son empire. Il la rassura sur l'avenir, lui jura de
+renoncer à tout bonheur qui lui coûterait un regret, pleura d'amour et de
+joie à ses pieds, et la quitta, heureux de la voir plus calme et plus
+confiante, après avoir obtenu un second rendez-vous pour le lendemain.
+
+Mais le lendemain Pierre Blutty et Georges Simonneau arrivèrent à
+la ferme. Blutty dissimula assez bien sa fureur et observa sa femme
+attentivement. Elle n'alla point A la prairie, il n'en était plus besoin;
+et d'ailleurs elle craignait d'être suivie.
+
+Blutty prit des renseignements autour de lui avec autant d'adresse qu'il
+en fut capable, et il est vrai de dire que les paysans n'en manquent point
+lorsqu'une des cordes épaisses de leur sensibilité est enfin mise en jeu.
+Tout en affectant un air d'indifférence assez bien joué, il eut tout le
+jour l'oeil et l'oreille au guet. D'abord il entendit un garçon de charrue
+dire à son compagnon que Charmette, la grande chienne fauve de la ferme,
+n'avait pas cessé d'aboyer depuis neuf heures et demie jusqu'à minuit.
+Ensuite il se promena dans le verger, et vit le sommet d'un mur en pierres
+sèches qui l'entourait un peu dérangé. Mais un indice plus certain, ce fut
+un talon de botte marqué en plusieurs endroits sur la glaise du fossé. Or,
+personne à la ferme ne faisait usage de bottes; on n'y connaissait que les
+sabots ou les souliers ferrés à triple rang de clous.
+
+Alors Blutty n'eut plus de doutes. Pour s'emparer à coup sûr de son ennemi,
+il sut renfermer sa colère et sa douleur, et vers le soir il embrassa
+assez cordialement sa femme, en disant qu'il allait passer la nuit à une
+métairie que possédait Simonneau, à une demi-lieue de là. On venait de
+finir les vendanges; Simonneau, qui avait fait sa récolte un des derniers,
+avait besoin d'aide pour surveiller et contenir pendant cette nuit la
+fermentation de ses cuves. Cette fable n'inspira de doute à personne;
+Athénaïs se sentait trop innocente pour s'effrayer des projets de son
+mari.
+
+Il se retira donc chez son compagnon, et brandissant avec fureur une de
+ces lourdes fourches en fer dont on se sert dans le pays pour _afféter_ le
+foin sur les charrettes en temps de récolte, il attendit la nuit avec une
+cuisante impatience. Pour lui donner du coeur et du sang-froid, Simonneau
+le fit boire.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Sept heures sonnèrent. La soirée était froide et triste. Le vent mugissait
+sur le chaume de la maisonnette, et le ruisseau, gonflé par les pluies
+des jours précédents, remplissait le ravin de son murmure plaintif et
+monotone. Bénédict se préparait à quitter son jeune ami, et il commençait,
+comme la veille, à lui bâtir une fable sur la nécessité de sortir à une
+pareille heure, lorsque Valentin l'interrompit.
+
+--Pourquoi me tromper? lui dit-il tout à coup en jetant sur la table d'un
+air résolu le livre qu'il tenait. Vous allez à la ferme.
+
+Immobile de surprise, Bénédict ne trouva point de réponse.
+
+--Eh bien, mon ami, dit le jeune homme avec une amertume concentrée, allez
+donc, et soyez heureux, vous le méritez mieux que moi; et si quelque chose
+peut adoucir ce que je souffre, c'est de vous avoir pour rival.
+
+Bénédict tombait des nues; les hommes ont peu de perspicacité pour ces
+sortes de découvertes, et d'ailleurs ses propres chagrins l'avaient trop
+absorbé depuis longtemps pour qu'il pût s'être aperçu que l'amour avait
+fait irruption aussi chez cet enfant dont il avait la tutelle. Étourdi de
+ce qu'il entendait, il s'imagina que Valentin était amoureux de sa tante,
+et son sang se glaça de surprise et de chagrin.
+
+--Mon ami, dit Valentin en se jetant sur une chaise d'un air accablé,
+je vous offense, je vous irrite, je vous afflige peut-être! Vous que
+j'aime tant! me voilà forcé de lutter contre la haine que vous m'inspirez
+quelquefois! Tenez, Bénédict, prenez garde à moi, il y a des jours où je
+suis tenté de vous assassiner.
+
+--Malheureux enfant! s'écria Bénédict en lui saisissant fortement le bras;
+vous osez nourrir un pareil sentiment pour celle que vous devriez
+respecter comme votre mère!
+
+--Comme ma mère, reprit-il avec un sourire triste; elle serait bien jeune,
+ma mère!
+
+--Grand Dieu! dit Bénédict consterné, que dira Valentine?
+
+--Valentine! Et que lui importe? D'ailleurs, pourquoi n'a-t-elle pas prévu
+ce qui arriverait? Pourquoi a-t-elle permis que chaque soir nous réunît
+sous ses yeux? Et vous-même pourquoi m'avez-vous pris pour le confident
+et le témoin de vos amours? Car vous l'aimez, maintenant je ne puis m'y
+tromper. Hier, je vous ai suivi, vous alliez à la ferme, et je ne suppose
+point que vous y alliez si secrètement pour voir ma mère ou ma tante.
+Pourquoi vous en cacheriez-vous?
+
+--Ah ça, que voulez-vous donc dire? s'écria Bénédict dégagé d'un poids
+énorme; vous me croyez amoureux de ma cousine?
+
+--Qui ne le serait? répondit le jeune homme avec un naïf enthousiasme.
+
+--Viens, mon enfant, dit Bénédict en le pressant contre sa poitrine.
+Crois-tu à la parole d'un ami? Eh bien! je te jure sur l'honneur que je
+n'eus jamais d'amour pour Athénaïs, et que je n'en aurai jamais. Es-tu
+content maintenant?
+
+--Serait-il vrai? s'écria Valentin en l'embrassant avec transport; mais,
+en ce cas, que vas-tu donc faire à la ferme?
+
+--M'occuper, répondit Bénédict embarrassé, d'une affaire importante pour
+l'existence de madame de Lansac. Forcé de me cacher pour ne pas rencontrer
+Blutty, avec lequel je suis brouillé, et qui pourrait à juste titre
+s'offenser de ma présence chez lui, je prends quelques précautions pour
+parvenir auprès de ma tante. Ses intérêts exigent tous mes soins... C'est
+une affaire d'argent que tu comprendrais peu... Que t'importe, d'ailleurs?
+Je te l'expliquerai plus tard, il faut que je parte.
+
+--Il suffit, dit Valentin; je n'ai pas d'explication à vous demander. Vos
+motifs ne peuvent être que nobles et généreux. Mais permets-moi de
+t'accompagner, Bénédict.
+
+--Je le veux bien, pendant une partie du chemin, répondit-il.
+
+Ils sortirent ensemble.
+
+--Pourquoi ce fusil? dit Bénédict en voyant Valentin passer à ses côtés
+l'arme sur l'épaule.
+
+--Je ne sais. Je veux aller avec toi jusqu'à la ferme. Ce Pierre Blutty te
+hait, je le sais. S'il te rencontrait, il te ferait un mauvais parti. Il
+est lâche et brutal; laisse-moi t'escorter. Tiens, hier soir je n'ai pu
+dormir tant que tu n'as pas été rentré. Je faisais des rêves affreux; et à
+présent que j'ai le coeur déchargé d'une horrible jalousie, à présent que
+je devrais être heureux, je me sens dans l'humeur la plus noire que j'aie
+eue de ma vie.
+
+--Je t'ai dit souvent, Valentin, que tu as les nerfs d'une femme. Pauvre
+enfant! Ton amitié m'est douce pourtant. Je crois qu'elle réussirait à me
+faire supporter la vie quand tout le reste me manquerait.
+
+Ils marchèrent quelque temps en silence, puis ils reprirent une
+conversation interrompue et brisée à chaque instant. Bénédict sentait
+son coeur se gonfler de joie à l'approche du moment qui devait le réunir
+à Valentine. Son jeune compagnon, d'une nature plus frêle et plus
+impressionnable, se débattait sous le poids de je ne sais quel
+pressentiment. Bénédict voulut lui montrer la folie de son amour pour
+Athénaïs, et l'engager à lutter contre ce penchant dangereux. Il lui fit
+des maux de la passion une peinture sinistre, et pourtant d'ardentes
+palpitations de joie démentaient intérieurement ses paroles.
+
+--Tu as raison peut-être! lui dit Valentin. Je crois que je suis destiné à
+être malheureux. Du moins je le crois ce soir, tant je me sens oppressé et
+abattu. Reviens de bonne heure, entends-tu? ou laisse-moi t'accompagner
+jusqu'au verger.
+
+--Non, mon enfant, non, dit Bénédict en s'arrêtant sous un vieux saule qui
+formait l'angle du chemin. Rentre; je serai bientôt près de toi, et je
+reprendrai ma mercuriale. Eh bien! qu'as-tu?
+
+--Tu devrais prendre mon fusil.
+
+--Quelle folie!
+
+--Tiens, écoute! dit Valentin.
+
+Un cri rauque et funèbre partit au-dessus de leurs têtes.
+
+--C'est un engoulevent, répondit Bénédict. Il est caché dans le tronc
+pourri de cet arbre. Veux-tu l'abattre? Je vais le faire partir.
+
+Il donna un coup de pied contre l'arbre. L'oiseau partit d'un vol oblique
+et silencieux. Valentin l'ajusta, mais il faisait trop sombre pour qu'il
+pût l'atteindre. L'engoulevent s'éloigna en répétant son cri sinistre.
+
+--Oiseau de malheur! dit le jeune homme, je t'ai manqué! n'est-ce pas
+celui-là que les paysans appellent _l'oiseau de la mort_?
+
+--Oui, dit Bénédict avec indifférence; ils prétendent qu'il chante sur la
+tête d'un homme une heure avant sa fin. Gare à nous! nous étions sous cet
+arbre quand il a chanté.
+
+Valentin haussa les épaules, comme s'il eût été honteux de ses puérilités.
+Cependant il pressa la main de son ami avec plus de vivacité que de
+coutume.
+
+--Reviens bientôt, lui dit-il.
+
+Et ils se séparèrent.
+
+Bénédict entra sans bruit et trouva Valentine à la porte de la maison.
+
+--J'ai de grandes nouvelles à vous apprendre, lui dit-elle; mais ne
+restons pas dans cette salle, la première personne venue pourrait nous y
+surprendre. Athénaïs me cède sa chambre pour une heure. Suivez-moi.
+
+Depuis le mariage de la jeune fermière, on avait arrangé et décoré, pour
+les nouveaux époux, une assez jolie chambre au rez-de-chaussée. Athénaïs
+l'avait offerte à son amie, et avait été attendre la fin de sa conférence
+dans la chambre que celle-ci occupait à l'étage supérieur.
+
+Valentine y conduisit Bénédict.
+
+Pierre Blutty et Georges Simonneau quittèrent, à peu près à la même heure,
+la métairie où ils avaient passé l'après-dîné. Tous deux suivaient en
+silence un chemin creux sur le bord de l'Indre.
+
+--Sacrebleu! Pierre, tu n'es pas un homme, dit Georges en s'arrêtant. On
+dirait que tu vas faire un crime. Tu ne dis rien, tu as été pâle et défait
+comme un linceul tout le jour, à peine si tu marches droit. Comment! c'est
+pour une femme que tu te laisses ainsi démoraliser?
+
+--Ce n'est plus tant l'amour que j'ai pour la femme, répondit Pierre d'une
+voix creuse et en s'arrêtant, que la haine que j'ai pour l'homme. Celle-là
+me fige le sang autour du coeur; et quand tu dis que je vais faire un
+crime, je crois que tu ne te trompes pas.
+
+--Ah ça, plaisantes-tu? dit Georges en s'arrêtant à son tour. Je me suis
+associé avec toi pour donner une _roulée_.
+
+--Une _roulée_ jusqu'à ce que mort s'ensuive, reprit l'autre d'un ton
+grave. Il y a assez longtemps que sa figure me fait souffrir. Il faut que
+l'un de nous deux cède la place à l'autre cette nuit.
+
+--Diable! c'est plus sérieux que je ne pensais. Qu'est-ce donc que tu
+tiens là en guise de bâton? Il fait si noir! Est-ce que tu t'es obstiné à
+emporter cette diable de fourche?
+
+--Peut-être!
+
+--Mais, dis donc, n'allons pas nous jeter dans une affaire qui nous
+mènerait aux assises, da! Cela ne m'amuserait pas, moi qui ai femme et
+enfants!
+
+--Si tu as peur, ne viens pas!
+
+--J'irai, mais pour t'empêcher de faire un mauvais coup.
+
+Ils se remirent en marche.
+
+--Écoutez, dit Valentine en tirant de son sein une lettre cachetée de
+noir; je suis bouleversée, et ce que je sens en moi me fait horreur de
+moi-même. Lisez; mais si votre coeur est aussi coupable que le mien,
+taisez-vous, car j'ai peur que la terre ne s'ouvre pour nous engloutir.
+
+Bénédict, effrayé, ouvrit la lettre; elle était de Franck, le valet de
+chambre de M. de Lansac. M. de Lansac venait d'être tué en duel.
+
+Le sentiment d'une joie cruelle et violente envahit toutes les facultés de
+Bénédict. Il se mit à marcher avec agitation dans la chambre pour dérober
+à Valentine une émotion qu'elle condamnait, mais dont elle-même ne pouvait
+se défendre. Ses efforts furent vains. Il s'élança vers elle, et, tombant
+à ses pieds, il la pressa contre sa poitrine dans un transport d'ivresse
+sauvage.
+
+--À quoi bon feindre un recueillement hypocrite? s'écria-t-il. Est-ce toi,
+est-ce Dieu que je pourrais tromper? N'est-ce pas Dieu qui règle nos
+destinées? N'est-ce pas lui qui te délivre de la chaîne honteuse de
+ce mariage? N'est-ce pas lui qui purge la terre de cet homme faux et
+stupide?...
+
+--Taisez-vous! dit Valentine en lui mettant ses mains sur la bouche.
+Voulez-vous donc attirer sur nous la vengeance du ciel? N'avons-nous pas
+assez offensé la vie de cet homme? faut-il l'insulter jusqu'après sa mort!
+Oh! taisez-vous, cela est un sacrilège. Dieu n'a peut-être permis cet
+événement que pour nous punir et nous rendre plus misérables encore.
+
+--Craintive et folle Valentine! que peut-il donc nous arriver maintenant?
+N'es-tu pas libre? L'avenir n'est-il pas à nous? Eh bien! n'insultons pas
+les morts, j'y consens. Bénissons, au contraire, la mémoire de cet homme
+qui s'est chargé d'aplanir entre nous les distances de rang et de fortune.
+Béni soit-il pour t'avoir faite pauvre et délaissée comme te voilà! car
+sans lui je n'aurais pu prétendre à toi. Ta richesse, ta considération,
+eussent été des obstacles que ma fierté n'eût pas voulu franchir...
+À présent tu m'appartiens, tu ne peux pas, tu ne dois pas m'échapper,
+Valentine; je suis ton époux, j'ai des droits sur toi. Ta conscience,
+ta religion, t'ordonnent de me prendre pour appui et pour vengeur. Oh!
+maintenant, qu'on vienne t'insulter dans mes bras, si on l'ose! Moi, je
+comprendrai mes devoirs; moi, je saurai la valeur du dépôt qui m'est
+confié; moi, je ne te quitterai pas; je veillerai sur toi avec amour! Que
+nous serons heureux! Vois donc comme Dieu est bon! comme, après les rudes
+épreuves, il nous envoie les biens dont nous étions avides! Te souviens-tu
+qu'un jour tu regrettais ici de n'être pas fermière, de ne pouvoir
+te soustraire à l'esclavage d'une vie opulente pour vivre en simple
+villageoise sous un toit de chaume? Eh bien, voilà ton voeu exaucé. Tu
+seras suzeraine dans la chamière du ravin; tu courras parmi les taillis
+avec ta chèvre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-même, tu dormiras
+sans crainte et sans souci sur le sein d'un paysan. Chère Valentine, que
+tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses! Que tu seras adorée
+et obéie dans ta nouvelle demeure! Tu n'auras qu'un serviteur et qu'un
+esclave, ce sera moi; mais j'aurai plus de zèle à moi seul que toute
+une livrée. Tous les ouvrages pénibles me concerneront; toi, tu n'auras
+d'autre soin que d'embellir ma vie et de dormir parmi les fleurs à mon
+côté.
+
+Et d'ailleurs nous serons riches. J'ai doublé déjà la valeur de mes terres;
+j'ai mille francs de rente! et toi, quand tu auras vendu ce qui te reste,
+tu en auras à peu près autant. Nous arrondirons notre propriété. Oh! ce
+sera une terre magnifique! Nous aurons ta bonne Catherine pour factotum.
+Nous aurons une vache et son veau, que sais-je?... Allons, réjouis-toi
+donc, fais donc des projets avec moi!...
+
+--Hélas! je suis accablée de tristesse, dit Valentine, et je n'ai pas la
+force de repousser vos rêves. Ah! parle-moi parle-moi encore de ce bonheur;
+ dis-moi qu'il ne peut nous fuir: je voudrais y croire.
+
+--Et pourquoi donc t'y refuser?
+
+--Je ne sais, dit-elle en mettant sa main sur sa poitrine, je sens là un
+poids qui m'étouffe. Le remords! Oh! oui, c est le remords! je n'ai pas
+mérité d'être heureuse, moi, je ne dois pas l'être. J'ai été coupable;
+j'ai trahi mes serments; j'ai oublié Dieu; Dieu me doit des châtiments, et
+non des récompenses.
+
+--Chasse ces noires idées. Pauvre Valentine! te laisseras-tu donc ainsi
+ronger et flétrir par le chagrin? En quoi donc as-tu été si criminelle?
+N'as-tu pas résisté assez longtemps? N'est-ce pas moi qui suis le
+coupable? N'as-tu pas expié ta faute par ta douleur?
+
+--Oh! oui, mes larmes auraient dû m'en laver! Mais, hélas! chaque jour
+m'enfonçait plus avant dans l'abîme; et qui sait si je n'y aurais pas
+croupi toute ma vie? Quel mérite aurai-je à présent? Comment réparerai-je
+le passé? Toi-même, pourras-tu m'aimer toujours? Auras-tu confiance en
+celle qui a trahi ses premiers serments?
+
+--Mais, Valentine, pense donc à tout ce qui devrait te servir d'excuse.
+Songe donc à ta position malheureuse et fausse. Rappelle-toi ce mari qui
+t'a poussée à ta perte avec préméditation, à cette mère qui a refusé de
+t'ouvrir ses bras dans le danger, à cette vieille femme qui n'a trouvé
+rien de mieux à te dire à son lit de mort que ces religieuses paroles:
+_Ma fille, prends un amant de ton rang_.
+
+--Ah! il est vrai, dit Valentine faisant un amer retour sur le passé, ils
+traitaient tous la vertu avec une incroyable légèreté. Moi seule, qu'ils
+accusaient, je concevais la grandeur de mes devoirs, et je voulais faire
+du mariage une obligation réciproque et sacrée. Mais ils riaient de ma
+simplicité; l'un me parlait d'argent, l'autre de dignité, un troisième de
+convenances. L'ambition ou le plaisir, c'était là toute la morale de leurs
+actions, tout le sens de leurs préceptes; ils m'invitaient à faillir et
+m'exhortaient à savoir seulement professer les dehors de la vertu. Si, au
+lieu d'être le fils d'un paysan, tu eusses été duc et pair, mon pauvre
+Bénédict, ils m'auraient portée en triomphe!
+
+--Sois-en sûre, et ne prends donc plus les menaces de leur sottise et leur
+méchanceté pour les reproches de ta conscience.
+
+Lorsque onze heures sonnèrent au _coucou_ de la ferme, Bénédict s'apprêta
+à quitter Valentine. Il avait réussi à la calmer, à l'enivrer d'espoir, à
+la faire sourire; mais au moment où il la pressa contre son coeur pour lui
+dire adieu, elle fut saisie d'une étrange terreur.
+
+--Et si j'allais te perdre! lui dit-elle en pâlissant. Nous avons prévu
+tout, hormis cela! Avant que tout ce bonheur se réalise, tu peux mourir,
+Bénédict!
+
+--Mourir! lui dit-il en la couvrant de baisers, est-ce qu'on meurt quand
+on s'aime ainsi?
+
+Elle lui ouvrit doucement la porte du verger, et l'embrassa encore sur le
+seuil.
+
+--Te souviens-tu, lui dit-il tout bas, que tu m'as donné ici ton premier
+baiser sur le front?...
+
+--À demain! lui répondit-elle.
+
+Elle avait à peine regagné sa chambre qu'un cri profond et terrible
+retentit dans le verger; ce fut le seul bruit; mais il fut horrible, et
+toute la maison l'entendit.
+
+En approchant de la ferme, Pierre Blutty avait vu de la lumière dans la
+chambre de sa femme, qu'il ne savait pas être occupée par Valentine. Il
+avait vu passer distinctement deux ombres sur le rideau, celle d'un homme
+et celle d'une femme; plus de doutes pour lui. En vain Simonneau avait
+voulu le calmer; désespérant d'y parvenir et craignant d'être inculpé dans
+une affaire criminelle, il avait pris le parti de s'éloigner. Blutty avait
+vu la porte s'entr'ouvrir, un rayon de lumière qui s'en échappait lui
+avait fait reconnaître Bénédict; une femme venait derrière lui, il ne put
+voir son visage parce que Bénédict le lui cacha en l'embrassant; mais ce
+ne pouvait être qu'Athénaïs. Le malheureux jaloux dressa alors sa fourche
+de fer au moment où Bénédict, voulant franchir la clôture du verger, monta
+sur le mur en pierres sèches à l'endroit qui portait encore les traces de
+son passage de la veille; il s'élança pour sauter et se jeta sur l'arme
+aiguë; les deux pointes s'enfoncèrent bien avant dans sa poitrine, et il
+tomba baigné dans son sang.
+
+À cette même place, deux ans auparavant, il avait soutenu Valentine dans
+ses bras la première fois qu'elle était venue furtivement à la ferme pour
+voir sa soeur.
+
+Une rumeur affreuse s'éleva dans la maison à la vue de ce crime; Blutty
+s'enfuit et s'alla remettre à la discrétion du procureur du roi. Il lui
+raconta franchement l'affaire: l'homme était son rival, il avait été
+assassiné dans le jardin du meurtrier; celui-ci pouvait se défendre en
+assurant qu'il l'avait pris pour un voleur. Aux yeux de la loi il devait
+être acquitté; aux yeux du magistrat auquel il confiait avec franchise la
+passion qui l'avait fait agir et le remords qui le déchirait, il trouva
+grâce. Il fût résulté des débats un horrible scandale pour la famille
+Lhéry, la plus nombreuse et la plus estimée du département. Il n'y eut
+point de poursuites contre Pierre Blutty.
+
+On apporta le cadavre dans la salle.
+
+Valentine recueillit encore un sourire, une parole d'amour et un regard
+vers le ciel. Il mourut sur son sein.
+
+Alors elle fut entraînée dans sa chambre par Lhéry, tandis que madame
+Lhéry emmenait de son côté Athénaïs évanouie.
+
+Louise, pâle, froide, et conservant toute sa raison, toutes ses facultés
+pour souffrir, resta seule auprès du cadavre.
+
+Au bout d'une heure Lhéry vint la rejoindre.
+
+--Votre soeur est bien mal, lui dit le vieillard consterné. Vous devriez
+aller la secourir. Je remplirai, moi, le triste devoir de rester ici.
+
+Louise ne répondit rien, et entra dans la chambre de Valentine.
+
+Lhéry l'avait déposée sur son lit. Elle avait la face verdâtre, ses yeux
+rouges et ardents ne versaient pas de larmes. Ses mains étaient raidies.
+autour de son cou; une sorte de râle convulsif s'exhalait de sa poitrine.
+
+Louise, pâle aussi, mais calme en apparence, prit un flambeau et se pencha
+vers sa soeur.
+
+Quand ces deux femmes se regardèrent, il y eut entre elles comme un
+magnétisme horrible. Le visage de Louise exprimait un mépris féroce, une
+haine glaciale; celui de Valentine, contracté par la terreur, cherchait
+vainement à fuir ce terrible examen, cette vengeresse apparition.
+
+--Ainsi, dit Louise en passant sa main furieuse dans les cheveux épars de
+Valentine, comme si elle eût voulu les arracher, c'est vous qui l'avez tué!
+
+--Oui, c'est moi! moi! moi! bégaya Valentine hébétée.
+
+--Cela devait arriver, dit Louise. Il l'a voulu; il s'est attaché à votre
+destinée, et vous l'ayez perdu! Eh bien! achevez votre tâche, prenez aussi
+ma vie; car ma vie, c'était la sienne, et moi je ne lui survivrai pas!
+Savez-vous quel double coup vous avez frappé? Non, vous ne vous flattiez
+pas d'avoir fait tant de mal! Eh bien! triomphez! Vous m'avez supplantée,
+vous m'avez rongé le coeur tous les jours de votre vie, et vous venez d'y
+enfoncer le couteau. C'est bien! Valentine, vous avez complété l'oeuvre de
+votre race. Il était écrit que de votre famille sortiraient pour moi tous
+les maux. Vous avez été la fille de votre mère, la fille de votre père,
+qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang! C'est vous qui m'avez
+attirée dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un
+basilic, m'y avez fascinée et attachée afin d'y dévorer mes entrailles à
+votre aise. Ah! vous ne savez pas comme vous m'avez fait souffrir! Le
+succès a dû passer votre attente. Vous ne savez pas comme je l'aimais, cet
+homme qui est mort! mais vous lui aviez jeté un charme, et il ne voyait
+plus clair autour de lui. Oh! je l'aurais rendu heureux, moi! Je ne
+l'aurais pas torturé comme vous avez fait! Je lui aurais sacrifié une
+vaine gloire et d'orgueilleux principes. Je n'aurais pas fait de sa vie
+un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se
+serait pas flétrie sous mes caresses égoïstes! Je ne l'aurais pas condamné
+à dépérir rongé de chagrins et de privations. Ensuite je ne l'aurais
+pas attiré dans un piège pour le livrer à un assassin. Non! il serait
+aujourd'hui plein d'avenir et de vie, s'il eût voulu m'aimer! Soyez
+maudite, vous qui l'en avez empêché!
+
+En proférant ces imprécations, la malheureuse Louise s'affaiblit, et finit
+par tomber mourante aux pieds de sa soeur.
+
+Quand elle revint à la vie, elle ne se souvint plus de ce qu'elle avait
+dit. Elle soigna Valentine avec amour; elle l'accabla de caresses et
+de larmes. Mais elle ne put effacer l'affreuse impression que cette
+confession involontaire lui avait faite. Dans ses accès de fièvre,
+Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les
+terreurs de la démence.
+
+Elle mourut huit jours après. La religion versa quelque baume sur ses
+derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la
+terre au ciel.
+
+Louise avait tant souffert, que ses facultés, rompues au joug de la
+douleur, trempées au feu des passions dévorantes, avaient acquis une force
+surnaturelle. Elle résista à ce coup affreux, et vécut pour son fils.
+
+Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa méprise. Malgré la rudesse
+de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrètement.
+Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait à un
+reproche l'exaspérait, parce que le reproche s'élevait encore plus haut
+en lui-même. Il eut peu de relations avec sa famille durant l'année qui
+suivit son crime. Athénaïs faisait de vains efforts pour dissimuler
+l'effroi et l'éloignement qu'il lui inspirait. Madame Lhéry se cachait
+pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours où il devait y
+venir. Il chercha dans le vin une consolation à ses ennuis, et parvint à
+s'étourdir en s'enivrant tous les jours. Un soir il s'alla jeter dans la
+rivière, que la clarté blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin
+sablé. Les paysans remarquèrent, comme une juste punition du ciel, que sa
+mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an après celle de
+Bénédict.
+
+Plusieurs années après, on vit bien du changement dans le pays. Athénaïs,
+héritière de deux cent mille francs légués par son parrain le maître de
+forges, acheta le château de Raimbault et les terres qui l'environnaient.
+M. Lhéry, poussé par sa femme à cet acte de vanité, vendit ses propriétés,
+ou plutôt les troqua (les malins du pays disent avec perte) contre les
+autres terres de Raimbault. Les bons fermiers s'installèrent donc dans
+l'opulente demeure de leurs anciens seigneurs, et la jeune veuve put
+satisfaire enfin ces goûts de luxe qu'on lui avait inspirés dès l'enfance.
+
+
+
+
+XXXIX.
+
+
+Louise, qui avait été achever à Paris l'éducation de son fils, fut invitée
+alors à venir se fixer auprès de ses fidèles amis. Valentin venait d'être
+reçu médecin. On l'engageait à se fixer dans le pays, où M. Faure, devenu
+trop vieux pour exercer, lui léguait avec empressement sa clientèle.
+
+Louise et son fils revinrent donc, et trouvèrent chez cette honnête
+famille l'accueil le plus sincère et le plus tendre. Ce fut une triste
+consolation pour eux que d'habiter le pavillon. Pendant cette longue
+absence, le jeune Valentin était devenu un homme; sa beauté, son
+instruction, sa modestie, ses nobles qualités, lui gagnaient l'estime
+et l'affection des plus récalcitrants sur l'article de la naissance.
+Cependant il portait bien légitimement le nom de Raimbault. Madame Lhéry
+ne l'oubliait pas, et disait tout bas à son mari que c'était peu d'être
+propriétaire si l'on n'était seigneur; ce qui signifiait, en d'autres
+termes, qu'il ne manquait plus à leur fille que le nom de leurs anciens
+maîtres. M. Lhéry trouvait le jeune médecin bien jeune.
+
+--Eh! disait la mère Lhéry, notre Athénaïs l'est bien aussi. Est-ce que
+nous ne sommes pas de _la même âge_, toi et moi? Est-ce que nous en avons
+été moins heureux pour ça?
+
+Le père Lhéry était plus positif que sa femme; il disait que _l'argent
+attire l'argent_; que sa fille était un assez beau parti pour prétendre
+non-seulement à un noble, mais encore à un riche propriétaire. Il fallut
+céder, car l'ancienne inclination de madame Blutty se réveilla avec une
+intensité nouvelle en retrouvant son _jeune écolier_ si grand et si
+perfectionné. Louise hésita; Valentin, partagé entre son amour et sa
+fierté, se laissa pourtant convaincre par les brûlants regards de la belle
+veuve. Athénaïs devint sa femme.
+
+Elle ne put pas résister à la démangeaison de se faire annoncer dans
+les salons aristocratiques des environs sous le titre de comtesse de
+Raimbault. Les voisins en firent des gorges chaudes, les uns par mépris,
+les autres par envie. La vraie comtesse de Raimbault intenta à la nouvelle
+un procès pour ce fait; mais elle mourut, et personne ne songea plus à
+réclamer. Athénaïs était bonne, elle fut heureuse; son mari, doué de
+l'excellent caractère et de la haute raison de Valentine, l'a facilement
+dominée et corrigée doucement de beaucoup de ses travers. Ceux qui lui
+restent la rendent piquante et la font aimer comme le feraient des
+qualités, tant elle les reconnaît avec franchise.
+
+La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses vanités et ses
+ridicules; cependant nul pauvre n'est rebuté à la porte du château, nul
+voisin n'y réclame vainement un service; on en rit par jalousie plutôt que
+par pitié. Si quelque ancien compagnon du vieux Lhéry lui adresse parfois
+une lourde épigramme sur son changement de fortune, Lhéry s'en console
+en voyant que la moindre avance de sa part est reçue avec orgueil et
+reconnaissance.
+
+Louise se repose auprès de sa nouvelle famille de la triste carrière
+qu'elle a fournie. L'âge des passions a fui derrière elle; une teinte de
+mélancolie religieuse s'est répandue sur ses pensées de chaque jour. Sa
+plus grande joie est d'élever sa petite-fille blonde et blanche, qui
+perpétue le nom bien-aimé de Valentine, et qui rappelle à sa très-jeune
+grand'mère les premières années de cette soeur chérie. En passant devant
+le cimetière du village, le voyageur a vu souvent le bel enfant jouer aux
+pieds de Louise, et cueillir des primevères qui croissent sur la double
+tombe de Valentine et de Bénédict.
+
+FIN DE VALENTINE.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Valentine, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALENTINE ***
+
+***** This file should be named 17251-8.txt or 17251-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/2/5/17251/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+redistribution.
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+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+works. See paragraph 1.E below.
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+particular state visit https://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Valentine
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+Author: George Sand
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+Release Date: December 8, 2005 [EBook #17251]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALENTINE ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+</pre>
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+<p class="mid">LIBRAIRIE BLANCHARD<br>
+rue RICHELIEU, 78</p>
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+<p class="mid">ÉDITION J. HETZEL</p>
+
+<p class="mid">LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie<br>
+5, RUE DU PONT-De-LODI</p>
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+
+<h3>1832</h3>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+<h1>VALENTINE</h1>
+
+<h4>par</h4>
+
+<h2>George SAND</h2>
+
+<br><br><br>
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+<h3>NOTICE</h3>
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+<p><i>Valentine</i> est le second roman que j'aie publié, après <i>Indiana</i>, qui eut
+un succès littéraire auquel j'étais loin de m'attendre; je retournais dans
+le Berri en 1832, et je me plus à peindre la nature que j'avais sous les
+yeux depuis mon enfance. Dès ces jours-là, j'avais éprouvé le besoin de
+la décrire; mais, par un phénomène qui accompagne toutes les émotions
+profondes, dans l'ordre moral comme dans l'ordre intellectuel, c'est ce
+qu'on désire le plus manifester, qu'on ose le moins aborder en public. Ce
+pauvre coin du Berri, cette Vallée-Noire si inconnue, ce paysage sans
+grandeur, sans éclat, qu'il faut chercher pour le trouver, et chérir pour
+l'admirer, c'était le sanctuaire de mes premières, de mes longues, de mes
+continuelles rêveries. Il y avait vingt-deux ans que je vivais dans ces
+arbres mutilés, dans ces chemins raboteux, le long de ces buissons
+incultes, au bord de ces ruisseaux dont les rives ne sont praticables
+qu'aux enfants et aux troupeaux. Tout cela n'avait de charmes que pour
+moi, et ne méritait pas d'être révélé aux indifférents. Pourquoi trahir
+l'<i>incognito</i> de cette contrée modeste qu'aucun grand souvenir historique,
+qu'aucun grand site pittoresque, ne signalent à l'intérêt ou à la
+curiosité? Il me semblait que la Vallée-Noire c'était moi-même, c'était
+le cadre, le vêtement de ma propre existence, et il y avait si loin de là
+à une toilette brillante et faite pour attirer les regards! Si j'avais
+compté sur le retentissement de mes œuvres, je crois que j'eusse voilé
+avec jalousie ce paysage comme un sanctuaire, où, seul jusque-là,
+peut-être, j'avais promené une pensée d'artiste, une rêverie de poète;
+mais je n'y comptais pas, je n'y pensais même pas du tout. J étais obligé
+d'écrire et j'écrivais. Je me laissais entraîner au charme secret répandu
+dans l'air presque natal dont j'étais enveloppé. La partie descriptive de
+mon roman fut goûtée. La fable souleva des critiques assez vives sur la
+prétendue doctrine anti-matrimoniale que j'avais déjà proclamée, disait-on,
+dans <i>Indiana</i>. Dans l'un et l'autre roman j'avais montré les dangers et
+les douleurs des unions mal assorties. Il paraît que, croyant faire de la
+prose, j'avais fait du saint-simonisme sans le savoir. Je n'en étais pas
+alors à réfléchir sur les misères sociales. J'étais encore trop jeune
+pour voir et constater autre chose que des faits. J'en serais peut-être
+toujours resté là, grâce à mon indolence naturelle et à cet amour des
+choses extérieures qui est le bonheur et l'infirmité des artistes, si
+l'on ne m'eût poussé, par des critiques un peu pédantesques, à réfléchir
+davantage et à m'inquiéter des causes premières, dont je n'avais jusque-là
+saisi que les effets. Mais on m'accusa si aigrement de vouloir faire
+l'esprit fort et le philosophe, que je me posai un jour cette question:
+«Voyons donc ce que c'est que la philosophie!»</p>
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+Paris, 27 mars 1832.</p>
+
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+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+<br>
+
+<h3>I.</h3>
+
+
+<p>La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays
+singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la
+direction de Paris à Clermont étant bordée des terres les plus habitées,
+il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui
+l'avoisinent. Mais à celui qui, cherchant l'ombre et le silence,
+s'enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent
+sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes
+paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, des
+massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave et pastorale. En vain
+chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoise et
+de moellons. À peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière
+le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume; et s'il
+apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d'une petite église,
+au bout de quelques pas il découvrirait un campanile de tuiles rongées
+par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et
+de leurs chenevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux,
+un cimetière d'un arpent carré fermé par une haie vive, quatre ormeaux
+en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le
+pays.</p>
+
+<p>Rien n'égale le repos de ces campagnes ignorées. Là n'ont pénétré ni le
+luxe, ni les arts, ni la manie savante des recherches, ni le monstre à
+cent bras qu'on appelle industrie. Les révolutions s'y sont à peine fait
+sentir, et la dernière guerre dont le sol garde une imperceptible trace
+est celle des huguenots contre les catholiques; encore la tradition en est
+restée si incertaine et si pâle que, si vous interrogiez les habitants,
+ils vous répondraient que ces choses se sont passées il y a au moins deux
+mille ans; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, c'est
+l'insouciance en matière d'antiquités. Vous pouvez parcourir ses domaines,
+prier devant ses saints, boire à ses puits, sans jamais courir le risque
+d'entendre la chronique féodale obligée, ou la légende miraculeuse de
+rigueur. Le caractère grave et silencieux du paysan n'est pas un des
+moindres charmes de cette contrée. Rien ne l'étonne, rien ne l'attire.
+Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la
+tête, et si vous lui demandez le chemin d'une ville ou d'une ferme, toute
+sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous
+prouver qu'il n'est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berri ne
+conçoit pas qu'on marche sans bien savoir où l'on va. À peine son chien
+daignera-t-il aboyer après vous; ses enfants se cacheront derrière la haie
+pour échapper à vos regards ou à vos questions, et le plus petit d'entre
+eux, s'il n'a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur
+dans le fossé en criant de toutes ses forces. Mais la figure la plus
+impassible sera celle d'un grand bœuf blanc, doyen inévitable de tous les
+pâturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera
+tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des
+taureaux effarouchés.</p>
+
+<p>À part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce
+pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés
+aromatiques.</p>
+
+<p>Une partie de terrain comprise entre deux petites rivières est
+particulièrement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa
+végétation, qui lui ont fait donner le nom de <i>Vallée-Noire</i>. Elle n'est
+peuplée que de chaumières éparses et de quelques fermes d'un bon revenu.
+Celle qu'on appelle <i>Grangeneuve</i> est fort considérable; mais la
+simplicité de son aspect n'offre rien qui altère celle du paysage. Une
+avenue d'érables y conduit, et, tout au pied des bâtiments rustiques,
+l'Indre, qui n'est dans cet endroit qu'un joli ruisseau, se promène
+doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie.</p>
+
+<p>Le 1er mai est pour les habitants de la Vallée-Noire un jour de
+déplacement et de fête. À l'extrémité du vallon, c'est-à-dire à deux
+lieues environ de la partie centrale où est situé Grangeneuve, se tient
+une de ces fêtes champêtres qui, en tous pays, attirent et réunissent tous
+les habitants des environs, depuis le sous-préfet du département jusqu'à
+la jolie grisette qui a plissé, la veille, le jabot administratif; depuis
+la noble châtelaine jusqu'au petit <i>pâtour</i> (c'est le mot du pays) qui
+nourrit sa chèvre et son mouton aux dépens des haies seigneuriales. Tout
+cela mange sur l'herbe, danse sur l'herbe, avec plus ou moins d'appétit,
+plus ou moins de plaisir; tout cela vient pour se montrer en calèche ou
+sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d'Italie, en sabots de
+bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe
+de droguet. C'est un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute
+et basse justice pour la beauté, quand, à la lumière inévitable du plein
+soleil, les grâces un peu problématiques des salons sont appelées au
+concours vis-à-vis des fraîches santés, des éclatantes jeunesses du
+village; alors que l'aréopage masculin est composé de juges de tout rang,
+et que les parties sont en présence au son du violon, à travers la
+poussière, sous le feu des regards. Bien des triomphes équitables,
+bien des réparations méritées, bien des jugements longtemps en litige,
+signalent dans les annales de la coquetterie le jour de la fête champêtre,
+et le 1er mai était là, comme partout, un grand sujet de rivalité secrète
+entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanchées de la
+Vallée-Noire.</p>
+
+<p>Mais ce fut à Grangeneuve que s'organisa dès le matin le plus redoutable
+arsenal de cette séduction naïve. C'était dans une grande chambre basse,
+éclairée par des croisées à petit vitrage; les murs étaient revêtus d'un
+panier assez éclatant de couleur, qui jurait avec les solives noircies du
+plafond, les portes en plein chêne et le bahut grossier. Dans ce local
+imparfaitement décoré, où d'assez beaux meubles modernes faisaient
+ressortir la rusticité classique de sa première condition, une belle fille
+de seize ans, debout devant le cadre doré et découpé d'une vieille glace
+qui semblait se pencher vers elle pour l'admirer, mettait la dernière main
+à une toilette plus riche qu'élégante. Mais Athénaïs, l'héritière unique
+du bon fermier, était si jeune, si rose, si réjouissante à voir, qu'elle
+semblait encore gracieuse et naturelle dans ses atours d'emprunt. Tandis
+qu'elle arrangeait les plis de sa robe de tulle, madame sa mère, accroupie
+devant la porte, et les manches retroussées jusqu'au coude, préparait,
+dans un grand chaudron, je ne sais quelle mixture d'eau et de son, autour
+de laquelle une demi-brigade de canards se tenait en bon ordre dans une
+attentive extase. Un rayon de soleil vif et joyeux entrait par cette porte
+ouverte, et venait tomber sur la jeune fille parée, vermeille et mignonne,
+si différente de sa mère, replète, hâlée, vêtue de bure.</p>
+
+<p>À l'autre bout de la chambre, un jeune homme habillé de noir, assis
+négligemment sur un canapé, contemplait Athénaïs en silence. Mais son
+visage n'exprimait pas cette joie expansive, enfantine, que trahissaient
+tous les mouvements de la jeune fille. Parfois même une légère expression
+d'ironie et de pitié semblait animer sa bouche grande, mince et mobile.</p>
+
+<p>M. Lhéry, ou plutôt le père Lhéry, comme l'appelaient encore par habitude
+les paysans dont il avait été longtemps l'égal et le compagnon, chauffait
+paisiblement ses tibias chaussés de bas blancs, au feu de javelles qui
+brûlait en toutes saisons dans la cheminée, selon l'usage des campagnes.
+C'était un brave homme encore vert, qui portait des culottes rayées,
+un grand gilet à fleurs, une veste longue et une queue. La queue est un
+vestige précieux des temps passés, qui s'efface chaque jour de plus en
+plus du sol de la France. Le Berri ayant moins souffert que toute autre
+province des envahissements de la civilisation, cette coiffure y règne
+encore sur quelques habitués fidèles, dans la classe des cultivateurs
+demi-bourgeois, demi-rustres. C'était, dans leur jeunesse, le premier pas
+vers les habitudes aristocratiques, et ils croiraient déroger aujourd'hui
+s'ils privaient leur chef de cette distinction sociale. M. Lhéry avait
+défendu la sienne contre les attaques ironiques de sa fille, et c'était
+peut-être, dans toute la vie d'Athénaïs, la seule de ses volontés à
+laquelle ce père tendre n'eût pas acquiescé.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, maman! dit Athénaïs en arrangeant la boucle d'or de sa
+ceinture de moire, as-tu fini de donner à manger à tes canards? Tu n'es
+pas encore habillée? Nous ne partirons jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Patience, patience, petite! dit la mère Lhéry en distribuant avec une
+noble impartialité la pâture à ses volatiles; pendant le temps qu'on
+mettra <i>Mignon</i> à la patache, j'aurai tout celui de m'arranger. Ah! dame!
+il ne m'en faut pas tant qu'à toi, ma fille! Je ne suis plus jeune; et,
+quand je l'étais, je n'avais pas comme toi le loisir et le moyen de me
+faire belle. Je ne passais pas deux heures à ma toilette, da!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est un reproche que vous me faites? dit Athénaïs d'un air
+boudeur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma fille, non, répondit la vieille. Amuse-toi, fais-toi <i>brave</i>,
+mon enfant; tu as de la fortune, profite du travail de tes parents. Nous
+sommes trop vieux à présent pour en jouir, nous autres... Et puis, quand
+on a pris l'habitude d'être gueux, on ne s'en défait plus. Moi qui
+pourrais me faire servir pour mon argent, ça m'est impossible; c'est plus
+fort que moi, il faut toujours que tout soit fait par moi-même dans la
+maison. Mais toi, fais la dame, ma fille; tu as été élevée pour ça: c'est
+l'intention de ton père; tu n'es pas pour le nez d'un valet de charrue, et
+le mari que tu auras sera bien aise de te trouver la main blanche, hein?</p>
+
+<p>Madame Lhéry, en achevant d'essuyer son chaudron et de débiter ce discours
+plus affectueux que sensé, fit une grimace au jeune homme en manière de
+sourire. Celui-ci affecta de n'y pas faire attention, et le père Lhéry,
+qui contemplait les boucles de ses souliers dans cet état de béate
+stupidité si doux au paysan qui se repose, leva ses yeux à demi fermés
+vers son futur gendre, comme pour jouir de sa satisfaction. Mais le futur
+gendre, pour échapper à ces prévenances muettes, se leva, changea de place,
+et dit enfin à madame Lhéry:</p>
+
+<p>«Ma tante, voulez-vous que j'aille préparer la voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant, va si tu veux. Je ne te ferai pas attendre,» répondit la
+bonne femme.</p>
+
+<p>Le neveu allait sortir quand une cinquième personne entra, qui, par son
+air et son costume, contrastait singulièrement avec les habitants de la
+ferme.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>II.</h3>
+
+
+<p>C'était une femme petite et mince qui, au premier abord, semblait âgée de
+vingt-cinq ans; mais, en la voyant de près, on pouvait lui en accorder
+trente sans craindre d'être trop libéral envers elle. Sa taille fluette et
+bien prise avait encore la grâce de la jeunesse; mais son visage, à la
+fois noble et joli, portait les traces du chagrin, qui flétrit encore
+plus que les années. Sa mise négligée, ses cheveux plats, son air calme,
+témoignaient assez l'intention de ne point aller à la fête. Mais dans la
+petitesse de sa pantoufle, dans l'arrangement décent et gracieux de sa
+robe grise, dans la blancheur de son cou, dans sa démarche souple et
+mesurée, il y avait plus d'aristocratie véritable que dans tous les joyaux
+d'Athénaïs. Pourtant cette personne si imposante, devant laquelle toutes
+les autres se levèrent avec respect, ne portait pas d'autre nom, chez ses
+hôtes de la ferme, que celui de mademoiselle Louise.</p>
+
+<p>Elle tendit une main affectueuse à madame Lhéry, baisa sa fille au front,
+et adressa un sourire d'amitié au jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lui dit le père Lhéry, avez-vous été vous promener bien loin ce
+matin, ma chère demoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, devinez jusqu'où j'ai osé aller! répondit mademoiselle Louise
+en s'asseyant près de lui familièrement.</p>
+
+<p>&mdash;Pas jusqu'au château, je pense? dit vivement le neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément jusqu'au château, Bénédict, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle imprudence! s'écria Athénaïs, qui oublia un instant de crêper
+les boucles de ses cheveux pour s'approcher avec curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? répliqua Louise; ne m'avez-vous pas dit que tous les
+domestiques étaient renouvelés sauf la pauvre nourrice? Et bien
+certainement, si j'eusse rencontré celle-là, elle ne m'eût pas trahie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin vous pouviez rencontrer madame...</p>
+
+<p>&mdash;À six heures du matin? <i>madame</i> est dans son lit jusqu'à midi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes donc levée avant le jour? dit Bénédict. Il m'a semblé en
+effet vous entendre ouvrir la porte du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais <i>mademoiselle!</i> dit madame Lhéry, on la dit fort matinale, fort
+active. Si vous l'eussiez rencontrée, celle-là?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que je l'aurais voulu! dit Louise avec chaleur; je n'aurai pas de
+repos que je n'aie vu ses traits, entendu le son de sa voix... Vous la
+connaissez; vous, Athénaïs; dites-moi donc encore qu'elle est jolie,
+qu'elle est bonne, qu'elle ressemble à son père...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelqu'un ici à qui elle ressemble bien davantage, dit Athénaïs
+en regardant Louise; c'est dire qu'elle est bonne et jolie!</p>
+
+<p>La figure de Bénédict s'éclaircit, et ses regards se portèrent avec
+bienveillance sur sa fiancée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais écoutez, dit Athénaïs à Louise, si vous voulez tant voir
+mademoiselle Valentine, il faut venir à la fête avec nous; vous vous
+tiendrez cachée dans la maison de notre cousine Simone, sur la place, et
+de là vous verrez certainement ces dames; car mademoiselle Valentine m'a
+assuré qu'elles y viendraient.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère belle, cela est impossible, répondit Louise; je ne descendrais
+pas de la carriole sans être reconnue ou devinée. D'ailleurs, il n'y a
+qu'une personne de cette famille que je désire voir; la présence des
+autres gâterait le plaisir que je m'en promets. Mais c'est assez parler de
+mes projets, parlons des vôtres, Athénaïs. Il me semble que vous voulez
+écraser tout le pays par un tel luxe de fraîcheur et de beauté!</p>
+
+<p>La jeune fermière rougit de plaisir, et embrassa Louise avec une vivacité
+qui prouvait assez la satisfaction naïve qu'elle éprouvait d'être admirée.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chercher mon chapeau, dit-elle; vous m'aiderez à le poser,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Et elle monta vivement un escalier de bois qui conduisait à sa chambre.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la mère Lhéry sortit par une autre porte pour aller
+changer de costume; son mari prit une fourche et alla donner ses
+instructions au bouvier pour le régime de la journée.</p>
+
+<p>Alors, Bénédict, resté seul avec Louise, se rapprocha d'elle, et parlant à
+demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vous gâtez Athénaïs comme les autres! lui dit-il. Vous êtes la seule ici
+qui auriez le droit de lui adresser quelques observations, et vous ne
+daignez pas le faire...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc encore à reprocher à cette pauvre enfant? répondit
+Louise étonnée. Ô Bénédict! vous êtes bien difficile!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qu'ils me disent tous, et vous aussi, Madame, vous qui pourriez
+si bien comprendre ce que je souffre du caractère et des ridicules de
+cette jeune personne!</p>
+
+<p>&mdash;Des ridicules? répéta Louise. Est-ce que vous ne seriez pas amoureux
+d'elle?</p>
+
+<p>Bénédict ne répondit rien, et après un instant de trouble et de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Convenez, lui dit-il, que sa toilette est extravagante aujourd'hui.
+Aller danser au soleil et à la poussière avec une robe de bal, des
+souliers de satin, un cachemire et des plumes! Outre que cette parure est
+hors de place, je la trouve du plus mauvais goût. À son âge, une jeune
+personne devrait chérir la simplicité et savoir s'embellir à peu de frais.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce la faute d'Athénaïs si on l'a élevée ainsi? Que vous vous
+attachez à peu de chose! Occupez-vous plutôt de lui plaire et de prendre
+de l'empire sur son esprit et sur son cœur; alors soyez sûr que vos
+désirs seront des lois pour elle. Mais vous ne songez qu'à la froisser
+et à la contredire, elle si choyée, si souveraine dans sa famille!
+Souvenez-vous donc combien son cœur est bon et sensible...</p>
+
+<p>&mdash;Son cœur, son cœur! sans doute elle a un bon cœur; mais son esprit
+est si borné! c'est une bonté toute native, toute végétale, à la manière
+des légumes qui croissent bien ou mal sans en savoir la cause. Que sa
+coquetterie me déplaît! Il me faudra lui donner le bras, la promener,
+la montrer à cette fête, entendre la sotte admiration des uns, le sot
+dénigrement des autres! Quel ennui! Je voudrais en être déjà revenu!</p>
+
+<p>&mdash;Quel singulier caractère! Savez-vous, Bénédict, que je ne vous comprends
+pas? Combien d'autres à votre place s'enorgueilliraient de se montrer
+en public avec la plus jolie fille et la plus riche héritière de nos
+campagnes, d'exciter l'envie de vingt rivaux éconduits, de pouvoir se dire
+son fiancé! Au lieu de cela, vous ne vous attachez qu'à la critique amère
+de quelques légers défauts, communs à toutes les jeunes personnes de
+cette classe, dont l'éducation ne s'est pas trouvée en rapport avec la
+naissance. Vous lui faites un crime de subir les conséquences de la vanité
+de ses parents; vanité bien innocente après tout, et dont vous devriez
+vous plaindre moins que personne.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, répondit-il vivement, je sais tout ce que vous allez me
+dire. Ils ne me devaient rien, ils m'ont tout donné. Ils m'ont pris, moi,
+fils de leur frère, fils d'un paysan comme eux, mais d'un paysan pauvre,
+moi orphelin, moi indigent. Ils m'ont recueilli, adopté, et au lieu de me
+mettre à la charrue, comme l'ordre social semblait m'y destiner, ils m'ont
+envoyé à Paris, à leurs frais; ils m'ont fait faire des études, ils m'ont
+métamorphosé en bourgeois, en étudiant, en bel esprit, et ils me destinent
+encore leur fille, leur fille riche, vaniteuse et belle. Ils me la
+réservent, ils me l'offrent! Oh! sans doute, ils m'ont aimé beaucoup, ces
+parents au cœur simple et prodigue! mais leur aveugle tendresse s'est
+trompée, et tout le bien qu'ils ont voulu me faire s'est changé en mal...
+Maudite soit la manie de prétendre plus haut qu'on ne peut atteindre!</p>
+
+<p>Bénédict frappa du pied; Louise le regarda d'un air triste et sévère.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là le langage que vous teniez hier, au retour de la chasse, à ce
+jeune noble, ignorant et borné, qui niait les bienfaits de l'éducation
+et voulait arrêter les progrès des classes inférieures de la société?
+Que de bonnes choses n'avez-vous pas trouvé à lui dire pour défendre
+la propagation des lumières et la liberté pour tous de croître et de
+parvenir! Bénédict, votre esprit changeant, irrésolu, chagrin, cet esprit
+qui examine et déprécie tout, m'étonne et m'afflige. J'ai peur que chez
+vous le bon grain ne se change en ivraie, j'ai peur que vous ne soyez
+beaucoup au-dessous de votre éducation, ou beaucoup au-dessus, ce qui ne
+serait pas un moindre malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Louise, Louise! dit Bénédict d'une voix altérée, en saisissant la main
+de la jeune femme.</p>
+
+<p>Il la regarda fixement et avec des yeux humides; Louise rougit et détourna
+les siens d'un air mécontent. Bénédict laissa tomber sa main et se mit à
+marcher avec agitation, avec humeur; puis il se rapprocha d'elle et fit un
+effort pour redevenir calme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui êtes trop indulgente, dit-il. Vous avez vécu plus que moi,
+et pourtant je vous crois beaucoup plus jeune. Vous avez l'expérience de
+vos sentiments, qui sont grands et généreux, mais vous n'avez pas étudié
+le cœur des autres, vous n'en soupçonnez pas la laideur et les petitesses;
+vous n'attachez aucune importance aux imperfections d'autrui, vous ne les
+voyez pas peut-être!... Ah! Mademoiselle! Mademoiselle! vous êtes un guide
+bien indulgent et bien dangereux...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà de singuliers reproches, dit Louise avec une gaieté forcée. De qui
+me suis-je élue le mentor ici? Ne vous ai-je pas toujours dit au contraire
+que je n'étais pas plus propre à diriger les autres que moi-même? Je
+manque d'expérience, dites-vous!... Oh! je ne me plains pas de cela,
+moi!...</p>
+
+<p>Deux larmes coulèrent le long des joues de Louise. Il se fit un instant
+de silence pendant lequel Bénédict se rapprocha encore, et se tint ému et
+tremblant auprès d'elle. Puis Louise reprit en cherchant à cacher sa
+tristesse:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez raison, j'ai trop vécu en moi-même pour observer les
+autres à fond. J'ai trop perdu de temps à souffrir; ma vie a été mal
+employée.</p>
+
+<p>Louise s'aperçut que Bénédict pleurait. Elle craignait l'impétueuse
+sensibilité de ce jeune homme, et, lui montrant la cour, elle lui fit
+signe d'aller aider son oncle qui attelait lui-même à la patache un gros
+bidet poitevin; mais Bénédict ne s'aperçut pas de son intention.</p>
+
+<p>&mdash;Louise! lui dit-il avec ardeur; puis il répéta: Louise! d'un ton plus
+bas.&mdash;C'est un joli nom, dit-il, un nom si simple, si doux! et c'est vous
+qui le portez! au lieu que ma cousine, si bien faite pour traire les
+vaches et garder les moutons, s'appelle Athénaïs! J'ai une autre cousine
+qui s'appelle Zoraïde, et qui vient de nommer son marmot Adhémar! Les
+nobles ont bien raison de mépriser nos ridicules; ils sont amers! ne
+trouvez-vous pas? Voici un rouet, le rouet de ma bonne tante; qui est-ce
+qui le charge de laine? qui le fait tourner patiemment en son absence?...
+Ce n'est pas Athénaïs... Oh non!... elle croirait s'être dégradée si elle
+avait jamais touché un fuseau; elle craindrait de redescendre à l'état
+d'où elle est sortie si elle savait faire un ouvrage utile. Non, non, elle
+sait broder, jouer de la guitare, peindre des fleurs, danser; mais vous
+savez filer, Mademoiselle, vous née dans l'opulence; vous êtes douce,
+humble et laborieuse... J'entends marcher là-haut. C'est elle qui revient;
+elle s'était oubliée devant son miroir sans doute!...</p>
+
+<p>&mdash;Bénédict! allez donc chercher votre chapeau, cria Athénaïs du haut de
+l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc! dit Louise à voix basse en voyant que Bénédict ne se
+dérangeait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Maudite soit la fête! répondit-il sur le même ton. Je vais partir, soit!
+mais dès que j'aurai déposé ma belle cousine sur la pelouse, j'aurai soin
+d'avoir un pied foulé et de revenir à la ferme... Y serez-vous,
+mademoiselle Louise?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, je n'y serai pas, répondit-elle avec sécheresse.</p>
+
+<p>Bénédict devint rouge de dépit. Il se prépara à sortir. Madame Lhéry
+reparut avec une toilette moins somptueuse, mais encore plus ridicule
+que celle de sa fille. Le satin et la dentelle faisaient admirablement
+ressortir son teint cuivré par le soleil, ses traits prononcés et sa
+démarche roturière. Athénaïs passa un quart d'heure à s'arranger avec
+humeur dans le fond de la carriole, reprochant à sa mère de froisser ses
+manches en occupant trop d'espace à côté d'elle, et regrettant, dans son
+cœur, que la folie de ses parents n'eût pas encore été poussée jusqu'à
+se procurer une calèche.</p>
+
+<p>Le père Lhéry mit son chapeau sur ses genoux afin de ne pas l'exposer aux
+cahots de la voiture en le gardant sur sa tête. Bénédict monta sur la
+banquette de devant, et, en prenant les rênes, osa jeter un dernier regard
+sur Louise; mais il rencontra tant de froideur et de sévérité dans le sien
+qu'il baissa les yeux, se mordit les lèvres, et fouetta le cheval avec
+colère. <i>Mignon</i> partit au galop, et, coupant les profondes ornières du
+chemin, il imprima à la carriole de violentes secousses, funestes aux
+chapeaux des deux <i>dames</i> et à l'humeur d'Athénaïs.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III.</h3>
+
+
+<p>Mais au bout de quelques pas, le bidet, naturellement peu taillé pour la
+course, se ralentit; l'humeur irascible de Bénédict se calma et fit place
+à la honte et aux remords, et M. Lhéry s'endormit profondément.</p>
+
+<p>Ils suivaient un de ces petits chemins verts qu'on appelle, en langage
+villageois, <i>traînes</i>; chemin si étroit que l'étroite voiture touchait de
+chaque côté les branches des arbres qui le bordaient, et qu'Athénaïs put
+se cueillir un gros bouquet d'aubépine en passant son bras, couvert d'un
+gant blanc, par la lucarne latérale de la carriole. Rien ne saurait
+exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui
+s'en vont serpentant capricieusement sous leurs perpétuels berceaux de
+feuillage, découvrant à chaque détour une nouvelle profondeur toujours
+plus mystérieuse et plus verte. Quand le soleil de midi embrase, jusqu'à
+la tige, l'herbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes
+bruissent avec force et que la caille <i>glousse</i> avec amour dans les
+sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes.
+Vous y pouvez marcher une heure sans entendre d'autre bruit que le vol
+d'un merle effarouché à votre approche, ou le saut d'une petite grenouille
+verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans son hamac de joncs
+entrelacés. Ce fossé lui-même renferme tout un monde d'habitants, toute
+une forêt de végétations; son eau limpide court sans bruit en s'épurant
+sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et
+d'hépatiques; les fontinales, les longues herbes appelées <i>rubans d'eau</i>,
+les mousses aquatiques pendantes et chevelues, tremblent incessamment dans
+ses petits remous silencieux; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable
+d'un air à la fois espiègle et peureux; la clématite et le chèvrefeuille
+l'ombragent de berceaux où le rossignol cache son nid. Au printemps ce ne
+sont que fleurs et parfums; à l'automne, les prunelles violettes couvrent
+ces rameaux qui, en avril, blanchirent les premiers; la senelle rouge,
+dont les grives sont friandes, remplace la fleur d'aubépine, et les ronces,
+toutes chargées des flocons de laine qu'y ont laissés les brebis en
+passant, s'empourprent de petites mûres sauvages d'une agréable saveur.</p>
+
+<p>Bénédict, laissant flotter les guides du paisible coursier, tomba dans une
+rêverie profonde. Ce jeune homme était d'un caractère étrange; ceux qui
+l'entouraient, faute de pouvoir le comparer à un autre de même trempe, le
+considéraient comme absolument hors de la ligne commune. La plupart le
+méprisaient comme un être incapable d'exécuter rien d'utile et de solide;
+et, s'ils ne lui témoignaient pas le peu de cas qu'ils faisaient de lui,
+c'est qu'ils étaient forcés de lui accorder une véritable bravoure
+physique et une grande fermeté de ressentiments. En revanche, la famille
+Lhéry, simple et bienveillante qu'elle était, n'hésitait pas à l'élever au
+premier rang pour l'esprit et le savoir. Aveugles pour ses défauts, ces
+braves gens ne voyaient dans leur neveu qu'un jeune homme trop riche
+d'imagination et de connaissances pour goûter le repos de l'esprit.
+Cependant Bénédict, à vingt-deux ans, n'avait point acquis ce qu'on
+appelle une instruction positive. À Paris, tour à tour possédé de l'amour
+des arts et des sciences, il ne s'était enrichi d'aucune spécialité. Il
+avait travaillé beaucoup; mais il s'était arrêté lorsque la pratique
+devenait nécessaire. Il avait senti le dégoût au moment où les autres
+recueillent le fruit de leurs peines. Pour lui, l'amour de l'étude
+finissait là où la nécessité du métier commençait. Les trésors de l'art
+et de la science une fois conquis, il ne s'était plus senti la constance
+égoïste d'en faire l'application à ses intérêts propres; et, comme il ne
+savait pas être utile à lui-même, chacun disait en le voyant inoccupé:
+«À quoi est-il bon?»</p>
+
+<p>De tout temps sa cousine lui avait été destinée en mariage; c'était la
+meilleure réponse qu'on pût faire aux envieux qui accusaient les Lhéry
+d'avoir laissé corrompre leur cœur autant que leur esprit par les
+richesses. Il est bien vrai que leur bon sens, ce bon sens des paysans,
+ordinairement si sûr et si droit, avait reçu une rude atteinte au sein de
+la prospérité. Ils avaient cessé d'estimer les vertus simples et modestes,
+et, après de vains efforts pour les détruire en eux-mêmes, ils avaient
+tout fait pour en étouffer le germe chez leurs enfants; mais ils n'avaient
+pas cessé de les chérir presque également, et en travaillant à leur perte
+ils avaient cru travailler à leur bonheur.</p>
+
+<p>Cette éducation avait assez bien fructifié pour le malheur de l'un et de
+l'autre. Athénaïs, comme une cire molle et flexible, avait pris dans un
+pensionnat d'Orléans tous les défauts des jeunes provinciales: la vanité,
+l'ambition, l'envie, la petitesse. Cependant la bonté du cœur était en
+elle comme un héritage sacré transmis par sa mère, et les influences du
+dehors n'avaient pu l'étouffer. Il y avait donc beaucoup à espérer pour
+elle des leçons de l'expérience et de l'avenir.</p>
+
+<p>Le mal était plus grand chez Bénédict. Au lieu d'engourdir les sentiments
+généreux, l'éducation les avait développés outre mesure, et les avait
+changés en irritation douloureuse et fébrile. Ce caractère ardent, cette
+âme impressionnable, auraient eu besoin d'un ordre d'idées calmantes, de
+principes répressifs. Peut-être même que le travail des champs, la fatigue
+du corps, eussent avantageusement employé l'excès de force qui fermentait
+dans cette organisation énergique. Les lumières de la civilisation, qui
+ont développé tant de qualités précieuses, en ont vicié peut-être autant.
+C'est un malheur des générations placées entre celles qui ne savent rien
+et celles qui sauront assez: elles savent trop.</p>
+
+<p>Lhéry et sa femme ne pouvaient comprendre le malheur de cette situation.
+Ils se refusaient à le pressentir, et, n'imaginant pas d'autres félicités
+que celles qu'ils pouvaient dispenser, ils se vantaient naïvement d'avoir
+la puissance consolatrice des ennuis de Bénédict: c'était, selon eux, une
+bonne ferme, une jolie fermière, et une dot de deux cent mille francs
+comptants pour entrer en ménage. Mais Bénédict était insensible à ces
+flatteries de leur affection. L'argent excitait en lui ce mépris profond,
+enthousiaste exagération d'une jeunesse souvent trop prompte à changer
+de principes et à plier un genou converti devant le dieu de l'univers.
+Bénédict se sentait dévoré d'une ambition secrète; mais ce n'était pas
+celle-là: c'était celle de son âge, celle des choses qui flattent
+l'amour-propre d'une manière plus noble.</p>
+
+<p>Le but particulier de cette attente vague et pénible, il l'ignorait
+encore. Il avait cru deux ou trois fois la reconnaître aux vives
+fantaisies qui s'étaient emparées de son imagination. Ces fantaisies
+s'étaient évanouies sans lui avoir apporté de jouissances durables.
+Maintenant il la sentait toujours comme un mal ennemi renfermé dans son
+sein, et jamais elle ne l'avait torturé si cruellement qu'alors qu'il
+savait moins à quoi la faire servir. L'ennui, ce mal horrible qui s'est
+attaché à la génération présente plus qu'à toute autre époque de
+l'histoire sociale, avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur;
+il s'étendait comme un nuage noir sur tout son avenir. Il avait déjà
+flétri la plus précieuse faculté de son âge, l'espérance.</p>
+
+<p>À Paris, la solitude l'avait rebuté. Toute préférable à la société qu'elle
+lui semblait, il l'avait trouvée, au fond de sa petite chambre d'étudiant,
+trop solennelle, trop dangereuse pour des facultés aussi actives que
+l'étaient les siennes. Sa santé en avait souffert, et ses bons parents
+effrayés l'avaient rappelé auprès d'eux. Il y était depuis un mois, et
+déjà son teint avait repris le ton vigoureux de la santé, mais son cœur
+était plus agité que jamais. La poésie des champs, à laquelle il était si
+sensible, portait jusqu'au délire l'ardeur de ces besoins ignorés qui le
+rongeaient. Sa vie de famille, si bienfaisante et si douce dans les
+premiers jours, chaque fois qu'il venait en faire l'essai, lui était
+devenue déjà plus fastidieuse que de coutume. Il ne se sentait aucun goût
+pour Athénaïs. Elle était trop au-dessous des chimères de sa pensée, et
+l'idée de se fixer au sein de ces habitudes extravagantes ou triviales
+dont sa famille offrait le contraste et l'assemblage lui était odieuse.
+Son cœur s'ouvrait bien à la tendresse et à la reconnaissance; mais ces
+sentiments étaient pour lui la source de combats et de remords perpétuels.
+Il ne pouvait se défendre d'une ironie intérieure, implacable et cruelle,
+à la vue de toutes ces petitesses qui l'entouraient, de ce mélange de
+parcimonie et de prodigalité qui rendent si ridicules les mœurs des
+parvenus. M. et Mme Lhéry, à la fois paternels et despotiques, donnaient
+le dimanche d'excellent vin à leurs laboureurs; dans la semaine ils leur
+reprochaient le filet de vinaigre qu'ils mettaient dans leur eau. Ils
+accordaient avec empressement à leur fille un superbe piano, une toilette
+en bois de citronnier, des livres richement reliés; ils la grondaient pour
+un fagot de trop qu'elle faisait jeter dans l'âtre. Chez eux, ils se
+faisaient petits et pauvres pour inspirer à leurs serviteurs le zèle et
+l'économie; au dehors, ils s'enflaient avec orgueil, et eussent regardé
+comme une insulte le moindre doute sur leur opulence. Eux, si bons, si
+charitables, si faciles à gagner, ils avaient réussi, à force de sottise,
+à se faire détester de tous leurs voisins, encore plus sots et plus vains
+qu'eux.</p>
+
+<p>Voila les défauts que Bénédict ne pouvait endurer. La jeunesse est âpre et
+intolérante pour la vieillesse, bien plus que celle-ci ne l'est envers
+elle. Cependant, au milieu de son découragement, des mouvements vagues et
+confus étaient venus jeter quelques éclairs d'espoir sur sa vie. Louise,
+<i>madame</i> ou <i>mademoiselle</i> Louise (on l'appelait également de ces deux
+noms), était venue s'installer à Grangeneuve depuis environ trois
+semaines. D'abord, la différence de leurs âges avait rendu cette liaison
+calme et imprévoyante; quelques préventions de Bénédict, défavorables à
+Louise qu'il voyait pour la première fois depuis douze ans, s'étaient
+effacées dans le charme pur et attachant de son commerce. Leurs goûts,
+leur instruction, leurs sympathies, les avaient rapidement rapprochés, et
+Louise, à la faveur de son âge, de ses malheurs et de ses vertus, avait
+pris un ascendant complet sur l'esprit de son jeune ami. Mais les douceurs
+de cette intimité furent de courte durée. Bénédict, toujours prompt
+à dépasser le but, toujours avide de diviniser ses admirations et
+d'empoisonner ses joies par leur excès, s'imagina qu'il était amoureux de
+Louise, qu'elle était la femme selon son cœur, et qu'il ne pourrait plus
+vivre là où elle ne serait pas. Ce fut l'erreur d'un jour. La froideur
+avec laquelle Louise accueillit ses aveux timides lui inspira plus de
+dépit que de douleur. Dans son ressentiment, il l'accusa intérieurement
+d'orgueil et de sécheresse. Puis il se sentit désarmé par le souvenir des
+malheurs de Louise, et s'avoua qu'elle était digne de respect autant que
+de pitié. Deux ou trois fois encore il sentit se ranimer auprès d'elle ces
+impétueuses aspirations d'une âme trop passionnée pour l'amitié; mais
+Louise sut le calmer. Elle n'y employa point la raison qui s'égare en
+transigeant; son expérience lui apprit à se méfier de la compassion; elle
+ne lui en témoigna aucune, et quoique la dureté fût loin de son âme, elle
+la fit servir à la guérison de ce jeune homme. L'émotion que Bénédict
+avait témoignée le matin, durant leur entretien, avait été comme sa
+dernière tentative de révolte. Maintenant il se repentait de sa folie,
+et, enfoncé dans ses réflexions, il sentait à son inquiétude toujours
+croissante, que le moment n'était pas venu pour lui d'aimer exclusivement
+quelque chose ou quelqu'un.</p>
+
+<p>Madame Lhéry rompit le silence par une remarque frivole:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas tacher tes gants avec ces fleurs, dit-elle à sa fille.
+Rappelle-toi donc que <i>madame</i> disait l'autre jour devant toi: «On
+reconnaît toujours une personne du commun en province à ses pieds et à ses
+mains.» Elle ne faisait pas attention, la chère dame, que nous pouvions
+prendre cela pour nous, au moins!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, au contraire, qu'elle le disait exprès pour nous. Ma
+pauvre maman, tu connais bien peu madame de Raimbault, si tu penses
+qu'elle regretterait de nous avoir fait un affront.</p>
+
+<p>&mdash;Un affront! reprit madame Lhéry avec aigreur. Elle aurait voulu nous
+<i>faire affront!</i> Je voudrais bien voir cela! Ah! bien oui! Est-ce que je
+souffrirais un affront de la part de qui que ce fût?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra pourtant bien nous attendre à essuyer plus d'une impertinence
+tant que nous serons ses fermiers. Fermiers, toujours fermiers! quand nous
+avons une propriété au moins aussi belle que celle de madame la comtesse!
+Mon papa, je ne vous laisserai pas tranquille que vous n'ayez envoyé
+promener cette vilaine ferme. Je m'y déplais, je ne m'y puis souffrir.</p>
+
+<p>Le père Lhéry hocha la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Mille écus de profit tous les ans sont toujours bons à prendre,
+répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaudrait mieux gagner mille écus de moins et recouvrer notre liberté,
+jouir de notre fortune, nous affranchir de l'espèce de domination que
+cette femme orgueilleuse et dure exerce sur nous.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit madame Lhéry, nous n'avons presque jamais affaire à elle.
+Depuis ce malheureux événement elle ne vient plus dans le pays que
+tous les cinq ou six ans. Encore cette fois elle n'y est venue que par
+l'occasion du mariage de sa <i>demoiselle</i>. Qui sait si ce n'est pas la
+dernière! M'est avis que mademoiselle Valentine aura le château et la
+ferme en dot. Alors nous aurions affaire à une si bonne maîtresse!</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que Valentine est une bonne enfant, dit Athénaïs fière de
+pouvoir employer ce ton de familiarité eu parlant d'une personne dont elle
+enviait le rang. Oh! celle-là n'est pas fière; elle n'a pas oublié que
+nous avons joué ensemble étant petites. Et puis elle a le bon sens de
+comprendre que la seule distinction, c'est l'argent, et que le nôtre est
+aussi honorable que le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins! reprit madame Lhéry; car elle n'a eu que la peine de naître,
+au lieu que nous, nous l'avons gagné à nos risques et peines. Mais enfin
+il n'y a pas de reproche à lui faire; c'est une bonne demoiselle, et une
+jolie fille, da! Tu ne l'as jamais vue, Bénédict?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis je suis attachée à cette famille-là, moi, reprit madame Lhéry.
+Le père était si bon! C'était là un homme! et beau! Un général, ma foi,
+tout chamarré d'or et de croix, et qui me faisait danser aux fêtes
+patronales tout comme si j'avais été une duchesse. Cela ne faisait pas
+trop plaisir à madame...</p>
+
+<p>&mdash;Ni à moi non plus, objecta le père Lhéry avec naïveté.</p>
+
+<p>&mdash;Ce père Lhéry, reprit la femme, il a toujours le mot pour rire! Mais
+enfin c'est pour vous dire qu'excepté madame, qui est un peu haute, c'est
+une famille de braves gens. Peut-on voir une meilleure femme que la
+grand'mère!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! celle-là, dit Athénaïs, c'est encore la meilleure de toutes. Elle a
+toujours quelque chose d'agréable à vous dire; elle ne vous appelle jamais
+que <i>mon cœur</i>, ma <i>toute belle</i>, mon <i>joli minois</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela fait toujours plaisir! dit Bénédict d'un air moqueur. Allons,
+allons, cela joint aux mille écus de profit sur la ferme, qui peuvent
+payer bien des chiffons...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ce n'est pas à dédaigner, n'est-ce pas, mon garçon? dit le père
+Lhéry. Dis-lui donc cela, toi; elle t'écoutera.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je n'écouterai rien, s'écria la jeune fille. Je ne vous
+laisserai pas tranquille que vous n'ayez laissé la ferme. Votre bail
+expire dans six mois; il ne faut pas le renouveler, entends-tu, mon papa?</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que je ferai? dit le vieillard ébranlé par le ton à la
+fois patelin et impératif de sa fille. Il faudra donc que je me croise les
+bras? Je ne peux pas m'amuser comme toi à lire et à chanter, moi; l'ennui
+me tuera.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon papa, n'avez-vous pas vos biens à faire valoir?</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela marchait si bien de front! il ne me restera pas de quoi
+m'occuper. Et d'ailleurs où demeurerons-nous? Tu ne veux pas habiter avec
+les métayers?</p>
+
+<p>&mdash;Non certes! vous ferez bâtir; nous aurons une maison à nous; nous la
+ferons décorer autrement que cette vilaine ferme; vous verrez comme je m'y
+entends!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, tu t'entends fort bien à manger de l'argent, répondit
+le père.</p>
+
+<p>Athénaïs prit un air boudeur.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, dit-elle d'un ton dépité, faites comme il vous plaira; vous
+vous repentirez peut-être de ne pas m'avoir écoutée; mais il ne sera plus
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, reprit-elle, que quand madame de Raimbault saura quelle
+est la personne que nous avons reçue à la ferme et que nous logeons depuis
+trois semaines, elle sera furieuse contre nous, et nous congédiera dès la
+fin du bail avec toutes sortes de chicanes et de mauvais procédés. Ne
+vaudrait-il pas mieux avoir pour nous les honneurs de la guerre et nous
+retirer avant qu'on nous chasse?</p>
+
+<p>Cette réflexion parut faire impression sur les Lhéry. Ils gardèrent le
+silence, et Bénédict, à qui les discours d'Athénaïs déplaisaient de plus
+en plus, n'hésita pas à prendre en mauvaise part sa dernière objection.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à dire, reprit-il, que vous faites un reproche à vos parents
+d'avoir accueilli madame Louise?</p>
+
+<p>Athénaïs tressaillit, regarda Bénédict avec surprise, le visage animé par
+la colère et le chagrin. Puis elle pâlit et fondit en larmes.</p>
+
+<p>Bénédict la comprit et lui prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est affreux! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les pleurs;
+interpréter ainsi mes paroles! moi qui aime madame Louise comme ma sœur!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! c'est un malentendu! dit le père Lhéry; embrassez-vous,
+et que tout soit dit.</p>
+
+<p>Bénédict embrassa sa cousine, dont les belles couleurs
+reparurent aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, enfant! essuie tes larmes, dit madame Lhéry, voici que nous
+arrivons; ne va pas te montrer avec tes yeux rouges; voilà déjà du monde
+qui te cherche.</p>
+
+<p>En effet le son des vielles et des cornemuses se faisait entendre, et
+plusieurs jeunes gens en embuscade sur la route, attendaient l'arrivée des
+demoiselles pour les inviter à danser les premiers.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IV.</h3>
+
+
+<p>C'étaient des garçons de la même classe que Bénédict, sauf la supériorité
+de l'éducation qu'il avait sur eux, et dont ils étaient plus portés à lui
+faire un reproche qu'un avantage. Plusieurs d'entre eux n'étaient pas sans
+prétentions à la main d'Athénaïs.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne prise! s'écria celui qui était monté sur un tertre pour découvrir
+l'arrivée des voitures; c'est mademoiselle Lhéry, la beauté de la
+Vallée-Noire.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, Simonneau! celle-là me revient; je lui fais la cour depuis un
+an. Par droit d'ancienneté, s'il vous plaît!</p>
+
+<p>Celui qui parla ainsi était un grand et robuste garçon à l'œil noir, au
+teint cuivré, aux larges épaules; c'était le fils du plus riche marchand
+de bœufs du pays.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort bien, Pierre Blutty, dit le premier, mais son futur est avec
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? son futur! s'écrièrent tous les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; le cousin Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Bénédict l'avocat, le beau parleur, le savant!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le père Lhéry lui donnera assez d'écus pour en faire quelque chose
+de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'épouse?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'épouse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas fait!</p>
+
+<p>&mdash;Les parents veulent, la fille veut; ce serait bien le diable si le
+garçon ne voulait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas souffrir cela, vous autres, s'écria Georges Moret. Eh
+bien, oui! nous aurions là un joli voisin! Ce serait pour le coup qu'il se
+donnerait de grands airs, ce <i>cracheur de grec</i>. À lui la plus belle fille
+et la plus belle dot? non, que Dieu me confonde plutôt!</p>
+
+<p>&mdash;La petite est coquette, le grand pâle (c'est ainsi qu'ils appelaient
+Bénédict) n'est ni beau ni galant. C'est à nous d'empêcher cela! Allons,
+frères, le plus heureux de nous régalera les autres le jour de ses noces.
+Mais, avant tout, il faut savoir à quoi nous en tenir sur les prétentions
+de Bénédict.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Pierre Blutty s'avança vers le milieu du chemin,
+s'empara de la bride du cheval, et, l'ayant forcé de s'arrêter, présenta
+son salut et son invitation à la jeune fermière. Bénédict tenait à réparer
+son injustice envers elle; en outre, quoiqu'il ne se souciât pas de la
+disputer à ses nombreux rivaux, il était bien aise de les mortifier un
+peu. Il se pencha donc sur le devant de la carriole, de manière à leur
+cacher Athénaïs.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, ma cousine vous remercie de tout son cœur, leur dit-il; mais
+vous trouverez bon que la première contredanse soit pour moi. Elle vient
+de m'être promise, vous arrivez un peu tard.</p>
+
+<p>Et, sans écouter une seconde proposition, il fouetta le cheval et entra
+dans le hameau en soulevant des tourbillons de poussière.</p>
+
+<p>Athénaïs ne s'attendait pas à tant de joie; la veille et le matin encore
+Bénédict, qui ne voulait pas danser avec elle, avait feint d'avoir pris
+une entorse et de boiter. Quand elle le vit marcher à ses côtés d'un
+air résolu, son sein bondit de joie; car, outre qu'il eût été humiliant
+pour l'amour-propre d'une si jolie fille de ne pas ouvrir la danse avec
+son prétendu, Athénaïs aimait réellement Bénédict. Elle reconnaissait
+instinctivement toute sa supériorité sur elle, et, comme il entre toujours
+une bonne part de vanité dans l'amour, elle était flattée d'être destinée
+à un homme mieux élevé que tous ceux qui la courtisaient. Elle parut donc
+éblouissante de fraîcheur et de vivacité; sa parure, que Bénédict avait
+si sévèrement condamnée, sembla charmante à des goûts moins épurés. Les
+femmes en devinrent laides de jalousie, et les hommes proclamèrent
+Athénaïs Lhéry la reine du bal.</p>
+
+<p>Cependant vers le soir cette brillante étoile pâlit devant l'astre plus
+pur et plus radieux de mademoiselle de Raimbault. En entendant ce nom
+passer de bouche en bouche, Bénédict, poussé par un sentiment de curiosité,
+suivit les flots d'admirateurs qui se jetaient sur ses pas. Pour la voir,
+il fut forcé de monter sur un piédestal de pierre brute surmonté d'une
+croix fort en vénération dans le village. Cet acte d'impiété, ou plutôt
+d'étourderie, attira les regards vers lui, et ceux de mademoiselle de
+Raimbault suivant la même direction que la foule, elle se présenta à lui
+de face et sans obstacle.</p>
+
+<p>Elle ne lui plut pas. Il s'était fait un type de femme brune, pâle,
+ardente, espagnole, mobile, dont il ne voulait pas se départir.
+Mademoiselle Valentine ne réalisait point son idéal; elle était blanche,
+blonde, calme, grande, fraîche, admirablement belle de tous points. Elle
+n'avait aucun des défauts dont le cerveau malade de Bénédict s'était épris
+à la vue de ces œuvres d'art où le pinceau, en poétisant la laideur,
+l'a rendue plus attrayante que la beauté même. Et puis, mademoiselle de
+Raimbault avait une dignité douce et réelle qui imposait trop pour charmer
+au premier abord. Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses
+cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules,
+il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait qu'il
+avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison
+de traits purs et nobles, toutes ces grâces presque royales, qui se
+révélaient lentement, comme celle du cygne jouant au soleil avec une
+langueur majestueuse.</p>
+
+<p>Bénédict descendit de son poste au pied de la croix, et, malgré les
+murmures des bonnes femmes de l'endroit, vingt autres jeunes gens se
+succédèrent à cette place enviée qui permettait de voir et d'être vu.
+Bénédict se trouva, une heure après, porté vers mesdames de Raimbault. Son
+oncle, qui était occupé à leur parler chapeau bas, l'ayant aperçu, vint le
+prendre par le bras et le leur présenta.</p>
+
+<p>Valentine était assise sur le gazon, entre sa mère la comtesse de
+Raimbault et sa grand'mère la marquise de Raimbault. Bénédict ne
+connaissait aucune de ces trois femmes; mais il avait ai souvent entendu
+parler d'elles à la ferme, qu'il s'attendait au salut dédaigneux et glacé
+de l'une, à l'accueil familier et communicatif de l'autre. Il semblait que
+la vieille marquise voulût réparer, à force de démonstrations, le silence
+méprisant de sa belle-fille. Mais, dans cette affectation de popularité,
+on retrouvait l'habitude d'une protection toute féodale.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est là Bénédict? s'écria-t-elle, c'est là ce marmot que j'ai
+vu tout petit sur le sein de sa mère? Eh! bonjour, <i>mon garçon</i>! je suis
+charmée de te voir si grand et si bien mis. Tu ressembles à ta mère que
+c'est effrayant. Ah ça, sais-tu que nous sommes d'anciennes connaissances?
+tu es le filleul de mon pauvre fils, le général qui est mort à Waterloo.
+C'est moi qui t'ai fait présent de ton premier fourreau; mais, tu ne t'en
+souviens guère. Combien y a-t-il de cela? Tu dois avoir au moins dix-huit
+ans?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai vingt-deux, Madame, répondit Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Sangodémi! s'écria là marquise, déjà vingt-deux ans! Voyez comme le
+temps passe! Je te croyais de l'âge de ma petite-fille. Tu ne la connais
+pas, ma petite-fille? Tiens, regarde-la; nous savons faire des enfants
+aussi, nous autres! Valentine, dis donc bonjour à Bénédict; c'est le neveu
+du bon Lhéry, c'est le prétendu de ta petite camarade Athénaïs. Parle-lui,
+ma fille.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+<p>Cette interpellation pouvait se traduire ainsi: «Imite-moi, héritière de
+mon nom; sois populaire, afin de sauver ta tête à travers les révolutions
+à venir, comme j'ai su faire dans les révolutions passées.» Néanmoins,
+mademoiselle de Raimbault, soit adresse, soit usage, soit franchise,
+effaça, par son regard et son sourire, tout ce que la bienveillance
+impertinente de la marquise avait excité de colère dans l'âme de Bénédict.
+Il avait fixé sur elle des yeux hardis et railleurs; car sa fierté blessée
+avait fait disparaître un instant la timide sauvagerie de son âge. Mais
+l'expression de ce beau visage était si douce et si sereine, le son de
+cette voix si pur et si calmant, que le jeune homme baissa les yeux et
+devint rouge comme une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur, lui dit-elle, ce que je puis vous dire de plus sincère,
+c'est que j'aime Athénaïs comme ma sœur; ayez donc la bonté de me
+l'amener. Je la cherche depuis longtemps sans pouvoir la joindre. Je
+voudrais pourtant bien l'embrasser.</p>
+
+<p>Bénédict s'inclina profondément et revint bientôt avec sa cousine.
+Athénaïs se promena à travers la fête, bras dessus bras dessous avec la
+noble fille des comtes de Raimbault. Quoiqu'elle affectât de trouver la
+chose toute naturelle et que Valentine la comprît ainsi, il lui fut
+impossible de cacher le triomphe de sa joie orgueilleuse en face de ces
+autres femmes qui l'enviaient en s'efforçant de la dénigrer.</p>
+
+<p>Cependant la vielle donna le signal de la bourrée. Athénaïs s'était
+engagée cette fois à la danser avec celui des jeunes gens qui l'avait
+arrêtée sur le chemin. Elle pria mademoiselle de Raimbault de lui servir
+de vis-à-vis.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai pour cela qu'on m'invite, répondit Valentine en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc! Bénédict, s'écria vivement Athénaïs, allez inviter
+mademoiselle.</p>
+
+<p>Bénédict intimidé consulta des yeux le visage de Valentine. Il lut dans sa
+douce et candide expression le désir d'accepter son offre. Alors il fit un
+pas vers elle. Mais tout à coup la comtesse sa mère lui saisit brusquement
+le bras en lui disant assez haut pour que Bénédict pût l'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, je vous défends de danser la bourrée avec tout autre qu'avec
+M. de Lansac.</p>
+
+<p>Bénédict remarqua alors pour la première fois un grand jeune homme de la
+plus belle figure, qui donnait le bras à la comtesse; et il se rappela que
+ce nom était celui du fiancé de mademoiselle de Raimbault.</p>
+
+<p>Il comprit bientôt le motif de l'effroi de sa mère. À un certain trille
+que la vielle exécute avant de commencer la bourrée, chaque danseur, selon
+un usage immémorial, doit embrasser sa danseuse. Le comte de Lansac, trop
+bien élevé pour se permettre cette liberté en public, transigea avec la
+coutume du Berri en baisant respectueusement la main de Valentine.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+<p>Ensuite le comte essaya quelques pas en avant et en arrière; mais sentant
+aussitôt qu'il ne pouvait saisir la mesure de cette danse, qu'il n'est
+donné à aucun étranger de bien exécuter, il s'arrêta et dit à Valentine:</p>
+
+<p>&mdash;À présent, j'ai fait mon devoir, je vous ai installée ici selon la
+volonté de votre mère; mais je ne veux pas gâter votre plaisir par ma
+maladresse. Vous aviez un danseur tout prêt il y a un instant, permettez
+que je lui cède mes droits.</p>
+
+<p>Et se tournant vers Bénédict:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous bien me remplacer, Monsieur? lui dit-il avec un ton
+d'exquise politesse. Vous vous acquitterez de mon rôle beaucoup mieux que
+moi.</p>
+
+<p>Et comme Bénédict, partagé entre la timidité et l'orgueil, hésitait à
+prendre cette place, dont on lui avait ravi le plus beau droit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Monsieur, ajouta M. de Lansac avec aménité, vous serez assez
+payé du service que je vous demande, et c'est à vous peut-être à m'en
+remercier.</p>
+
+<p>Bénédict ne se fit pas prier plus longtemps; la main de Valentine vint
+sans répugnance trouver la sienne qui tremblait. La comtesse était
+satisfaite de la manière diplomatique dont son futur gendre avait arrangé
+l'affaire; mais tout d'un coup le joueur de vielle, facétieux et goguenard
+comme le sont les vrais artistes, interrompt le refrain de la bourrée, et
+fait entendre avec une affectation maligne le trille impératif. Il est
+enjoint au nouveau danseur d'embrasser sa partenaire. Bénédict devient
+pâle et perd contenance. Le père Lhéry, épouvanté de la colère qu'il lit
+dans les yeux de la comtesse, s'élance vers le vielleux et le conjure de
+passer outre. Le musicien villageois n'écoute rien, triomphe au milieu
+des rires et des bravos, et s'obstine à ne reprendre l'air qu'après la
+formalité de rigueur. Les autres danseurs s'impatientent. Madame de
+Raimbault se prépare à emmener sa fille. Mais M. de Lansac, homme de cour
+et homme d'esprit, sentant tout le ridicule de cette scène, s'avance de
+nouveau vers Bénédict avec une courtoisie un peu moqueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Monsieur, lui dit-il, faudra-t-il encore vous autoriser à
+prendre un droit dont je n'avais pas osé profiter? Vous n'épargnez rien
+à votre triomphe.</p>
+
+<p>Bénédict imprima ses lèvres tremblantes sur les joues veloutées de la
+jeune comtesse. Un rapide sentiment d'orgueil et de plaisir l'anima un
+instant; mais il remarqua que Valentine, tout en rougissant, riait comme
+une bonne fille de toute cette aventure. Il se rappela qu'elle avait rougi
+aussi, mais qu'elle n'avait pas ri lorsque M. de Lansac lui avait baisé la
+main. Il se dit que ce beau comte, si poli, si adroit, si sensé, devait
+être aimé; et il n'eut plus aucun plaisir à danser avec elle, quoiqu'elle
+dansât la bourrée à merveille avec tout l'aplomb et le laisser-aller d'une
+villageoise.</p>
+
+<p>Mais Athénaïs y portait encore plus de charme et de coquetterie; sa beauté
+était du genre de celles qui plaisent plus généralement. Les hommes
+d'une éducation vulgaire aiment les grâces qui attirent, les yeux qui
+préviennent, le sourire qui encourage. La jeune fermière trouvait dans son
+innocence même une assurance espiègle et piquante. En un instant elle fut
+entourée et comme enlevée par ses adorateurs campagnards. Bénédict la
+suivit encore quelque temps à travers le bal. Puis, mécontent de la voir
+s'éloigner de sa mère et se mêler à un essaim de jeunes étourdies autour
+duquel bourdonnaient des volées d'amoureux, il essaya de lui faire
+comprendre, par ses signes et par ses regards, qu'elle s'abandonnait trop
+à sa pétulance naturelle. Athénaïs ne s'en aperçut point ou ne voulut
+point s'en apercevoir. Bénédict prit de l'humeur, haussa les épaules, et
+quitta la fête. Il trouva dans l'auberge le valet de ferme de son oncle,
+qui s'était rendu là sur la petite jument grise que Bénédict montait
+ordinairement. Il le chargea de ramener le soir M. Lhéry et sa famille
+dans la patache, et, s'emparant de sa monture, il reprit seul le chemin de
+Grangeneuve à l'entrée de la nuit.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>V.</h3>
+
+
+<p>Valentine, après avoir remercié Bénédict par un salut gracieux, quitta la
+danse, et, se tournant vers la comtesse, elle comprit à sa pâleur, à la
+contraction de ses lèvres, à la sécheresse de son regard, qu'un orage
+couvait contre elle dans le cœur vindicatif de sa mère. M. de Lansac, qui
+se sentait responsable de la conduite de sa fiancée, voulut lui épargner
+les âcres reproches du premier moment, et, lui offrant son bras, il suivit
+avec elle, à une certaine distance, madame de Raimbault, qui entraînait
+sa belle-mère et se dirigeait vers le lieu où l'attendait sa calèche.
+Valentine était émue, elle craignait la colère amassée sur sa tête; M. de
+Lansac, avec l'adresse et la grâce de son esprit, chercha à la distraire,
+et, affectant de regarder ce qui venait de se passer comme une niaiserie,
+il se chargea d'apaiser la comtesse. Valentine, reconnaissante de cet
+intérêt délicat qui semblait l'entourer toujours sans égoïsme et sans
+ridicule, sentit augmenter l'affection sincère que son futur époux lui
+inspirait.</p>
+
+<p>Cependant la comtesse, outrée de n'avoir personne à quereller, s'en prit à
+la marquise sa belle-mère. Comme elle ne trouva pas ses gens au lieu
+indiqué parce qu'ils ne l'attendaient pas si tôt, il fallut faire quelques
+tours de promenade sur un chemin poudreux et pierreux, épreuve douloureuse
+pour des pieds qui avaient foulé des tapis de cachemire dans les
+appartements de Joséphine et de Marie-Louise. L'humeur de la comtesse en
+augmenta; elle repoussa presque la vieille marquise, qui, trébuchant à
+chaque pas, cherchait à s'appuyer sur son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une jolie fête, une charmante partie de plaisir! lui dit-elle.
+C'est vous qui l'avez voulu; vous m'avez amenée ici à mon corps défendant.
+Vous aimez la canaille, vous; mais, moi, je la déteste. Vous êtes-vous
+bien amusée, dites? Extasiez-vous donc sur les délices des champs!
+Trouvez-vous cette chaleur bien agréable?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répondit la vieille, j'ai quatre-vingts ans.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne les ai pas; j'étouffe. Et cette poussière, ces grès qui vous
+percent la plante des pieds! Tout cela est gracieux!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma belle, est-ce ma faute, à moi, s'il fait chaud, si le chemin
+est mauvais, si vous avez de l'humeur?</p>
+
+<p>&mdash;De l'humeur! vous n'en avez jamais, vous, je le conçois, ne vous
+occupant de rien, laissant agir votre famille comme il plaît à Dieu. Aussi,
+les fleurs dont vous avez semé votre vie ont porté leurs fruits, et des
+fruits précoces, on peut le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit la marquise avec amertume, vous êtes féroce dans la colère,
+je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Madame, reprit la comtesse, vous appelez férocité le juste
+orgueil d'une mère offensée?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc vous a offensée, bon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous me le demandez. Vous ne me trouvez pas assez insultée dans la
+personne de ma fille, quand toute la canaille de la province a battu des
+mains en la voyant embrassée par un paysan, sous mes yeux, contre mon gré!
+quand ils diront demain: «Nous avons fait un affront sanglant à la
+comtesse de Raimbault!»</p>
+
+<p>&mdash;Quelle exagération! quel puritanisme! Votre fille est déshonorée pour
+avoir été embrassée devant trois mille personnes! Le beau crime! De mon
+temps, Madame, et du vôtre aussi, je gage, on ne faisait pas ainsi, j'en
+conviens; mais on ne faisait pas mieux. D'ailleurs, ce garçon n'est pas un
+rustre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien pis, Madame; c'est un rustre enrichi, c'est un mariant
+éclairé.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc moins haut; si l'on vous entendait!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous rêvez toujours la guillotine; vous croyez qu'elle marche
+derrière vous, prête à vous saisir à la moindre marque de courage et de
+fierté. Mais je veux bien parler bas, Madame; écoutez ce que j'ai à vous
+dire: Mêlez-vous de Valentine le moins possible, et n'oubliez pas si vite
+les résultats de l'éducation de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours! toujours! dit la vieille femme en joignant les mains avec
+angoisse. Vous n'épargnerez jamais l'occasion de réveiller cette douleur!
+Eh! laissez-moi mourir en paix, Madame; j'ai quatre-vingts ans.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde voudrait avoir cet âge, s'il autorisait tous les écarts du
+cœur et de la raison. Si vieille et si inoffensive que vous vous fassiez,
+vous avez encore sur ma fille et sur ma maison une influence très-grande.
+Faites-la servir au bien commun; éloignez Valentine de ce funeste exemple,
+dont le souvenir ne s'est malheureusement pas éteint chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! il n'y a pas de danger! Valentine n'est-elle pas à la veille d'être
+mariée? Que craignez-vous ensuite?... Ses fautes, si elle en fait, ne
+regarderont que son mari; notre tâche sera remplie...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, je sais que vous raisonnez ainsi; je ne perdrai pas mon
+temps à discuter vos principes; mais, je vous le répète, effacez autour de
+vous jusqu'à la dernière trace de l'existence qui nous a souillés tous.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! Madame, avez-vous fini? Celle dont vous parlez est ma
+petite-fille, la fille de mon propre fils, la sœur unique et légitime de
+Valentine. Ce sont des titres qui me feront toujours pleurer sa faute au
+lieu de la maudire. Ne l'a-t-elle pas expiée cruellement? Votre haine
+implacable la poursuivra-t-elle sur la terre d'exil et de misère? Pourquoi
+cette insistance à tirailler une plaie qui saignera jusqu'à mon dernier
+soupir?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, écoutez-moi bien: votre estimable petite-fille n'est pas si loin
+que vous feignez de le croire. Vous voyez que je ne suis pas votre dupe.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! s'écria la vieille femme en se redressant, que voulez-vous
+dire? Expliquez-vous; ma fille! ma pauvre fille! où est-elle? dites-le-moi,
+je vous le demande à mains jointes.</p>
+
+<p>Madame de Raimbault, qui venait de plaider le faux pour savoir le vrai,
+fut satisfaite du ton de sincérité pathétique avec lequel la marquise
+détruisit ses doutes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez, Madame, répondit-elle; mais pas avant moi. Je jure
+que je découvrirai bientôt la retraite qu'elle s'est choisie dans le
+voisinage, et que je l'en ferai sortir. Essuyez vos larmes, voici nos
+gens.</p>
+
+<p>Valentine monta dans la calèche et en redescendit après avoir passé sur
+ses vêtements une grande jupe de mérinos bleu qui remplaçait l'amazone
+trop lourde pour la saison. M. de Lansac lui présenta la main pour monter
+sur un beau cheval anglais, et les dames s'installèrent dans la calèche;
+mais au moment où l'on voulut sortir le cheval de M. de Lansac de l'écurie
+villageoise, il tomba à terre et ne put se relever. Soit que ce fût
+l'effet de la chaleur ou de la quantité d'eau qu'on lui avait laissé boire,
+il était en proie à de violentes tranchées et absolument hors d'état de
+marcher. Il fallut laisser le jockey à l'auberge pour le soigner, et M. de
+Lansac fut forcé de monter en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria la comtesse, est-ce que Valentine va faire la route
+seule à cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? dit le comte de Lansac, qui voulut épargner à Valentine le
+malaise de passer deux heures en présence de sa mère irritée. Mademoiselle
+ne sera pas seule en trottant à côté de la voiture, et nous pourrons
+fort bien causer avec elle. Son cheval est si sage que je ne vois pas le
+moindre inconvénient à lui en laisser tout le gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela ne se fait guère, dit la comtesse, sur l'esprit de laquelle M.
+de Lansac avait un grand ascendant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout se fait dans ce pays-ci, où il n'y a personne pour juger ce qui
+est convenable et ce qui ne l'est pas. Nous allons, au détour du chemin,
+entrer dans la Vallée-Noire, où nous ne rencontrerons pas un chat.
+D'ailleurs il fera assez sombre dans dix minutes pour que nous n'ayons pas
+à craindre les regards.</p>
+
+<p>Cette grave contestation terminée à l'avantage de M. de Lansac, la calèche
+s'enfonça dans une traîne de la vallée; Valentine la suivit au petit galop,
+et la nuit s'épaissit.</p>
+
+<p>À mesure que l'on avançait dans la vallée, la route devenait plus étroite.
+Bientôt il fut impossible à Valentine de la côtoyer parallèlement à
+la voiture. Elle se tint quelque temps par derrière; mais, comme les
+inégalités du terrain forçaient souvent le cocher à retenir brusquement
+ses chevaux, celui de Valentine s'effarouchait chaque fois de la voiture
+qui s'arrêtait presque sur son poitrail. Elle profita donc d'un endroit où
+le fossé disparaissait pour passer devant, et alors elle galopa beaucoup
+plus agréablement, n'étant gênée par aucune appréhension, et laissant à
+son vigoureux et noble cheval toute la liberté de ses mouvements.</p>
+
+<p>Le temps était délicieux; la lune, n'étant pas levée, laissait encore
+le chemin enseveli sous ses obscurs ombrages; de temps en temps un
+ver-luisant chatoyait dans l'herbe, un lézard rampait dans le buisson, un
+sphinx bourdonnait sur une fleur humide. Une brise tiède s'était levée
+toute chargée de l'odeur de vanille qui s'exhale des champs de fèves en
+fleurs. La jeune Valentine, élevée tour à tour par sa sœur bannie, par sa
+mère orgueilleuse, par les religieuses de son couvent, par sa grand'mère
+étourdie et jeune, n'avait été définitivement élevée par personne, elle
+s'était faite elle-même ce qu'elle était, et, faute de trouver des
+sympathies bien réelles dans sa famille, elle avait pris le goût de
+l'étude et de la rêverie. Son esprit naturellement calme, son jugement
+sain, l'avaient également préservée des erreurs de la société et de celles
+de la solitude. Livrée à des pensées douces et pures comme son cœur,
+elle savourait le bien-être de cette soirée de mai si pleine de chastes
+voluptés pour une âme poétique et jeune. Peut-être aussi songeait-elle à
+son fiancé, à cet homme qui, le premier, lui avait témoigné de la
+confiance et du respect, choses si douces à un cœur qui s'estime et qui
+n'a pas encore été compris. Valentine ne rêvait pas la passion; elle ne
+partageait pas l'empressement altier des jeunes cerveaux qui la regardent
+comme un besoin impérieux de leur organisation. Plus modeste, Valentine ne
+se croyait pas destinée à ces énergiques et violentes épreuves. Elle se
+pliait facilement à la réserve dont le monde lui faisait un devoir; elle
+l'acceptait comme un bienfait et non comme une loi. Elle se promettait
+d'échapper à ces inclinations ardentes qui faisaient sous ses yeux le
+malheur des autres, à l'amour du luxe auquel sa grand'mère sacrifiait
+toute dignité, à l'ambition dont les espérances déçues torturaient sa mère,
+à l'amour qui avait si cruellement égaré sa sœur. Cette dernière pensée
+amena une larme au bord de sa paupière. C'était là le seul événement de
+la vie de Valentine; mais il l'avait remplie; il avait influé sur son
+caractère, il lui avait donné à la fois de la timidité et de la hardiesse:
+de la timidité pour elle-même, de la hardiesse quand il s'agissait de sa
+sœur. Elle n'avait, il est vrai, jamais pu lui prouver le dévouement
+courageux dont elle se sentait animée; jamais le nom de sa sœur n'avait
+été prononcé par sa mère devant elle; jamais on ne lui avait fourni une
+seule occasion de la servir et de la défendre. Son désir en était d'autant
+plus vif, et cette sorte de tendresse passionnée, qu'elle nourrissait,
+pour une personne dont l'image se présentait à elle à travers les vagues
+souvenirs de l'enfance, était réellement la seule affection romanesque qui
+eût trouvé place dans son âme.</p>
+
+<p>L'espèce d'agitation que cette amitié comprimée avait mise dans son
+existence s'était exaltée encore depuis quelques jours. Un bruit vague
+s'était répandu dans le pays que sa sœur avait été vue à huit lieues de
+là, dans une ville où jadis elle avait demeuré provisoirement pendant
+quelques mois. Cette fois elle n'y avait passé qu'une nuit et ne s'était
+pas nommée; mais les cens de l'auberge assuraient l'avoir reconnue.
+Ce bruit était arrivé jusqu'au château de Raimbault, situé à l'autre
+extrémité de la Vallée-Noire. Un domestique, empressé de faire sa cour,
+était venu faire ce rapport à la comtesse. Le hasard voulut que, dans ce
+moment, Valentine, occupée à travailler dans une pièce voisine, entendit
+sa mère élever la voix, prononcer un nom qui la fit tressaillir. Alors,
+incapable de maîtriser son inquiétude et sa curiosité, elle prêta
+l'oreille et pénétra le secret de la conférence. Cet incident s'était
+passé la veille du 1er mai; et maintenant Valentine, émue et troublée, se
+demandait si cette nouvelle était vraisemblable, et s'il n'était pas bien
+possible que l'on se fût trompé en croyant reconnaître une personne exilée
+du pays depuis quinze ans.</p>
+
+<p>En se livrant à ces réflexions, mademoiselle de Raimbault, légèrement
+emportée par son cheval qu'elle ne songeait point à ralentir, avait pris
+une avance assez considérable sur la calèche. Lorsque la pensée lui en
+vint, elle s'arrêta, et ne pouvant rien distinguer dans l'obscurité, elle
+se pencha pour écouter; mais, soit que le bruit des roues fût amorti par
+l'herbe longue et humide qui croissait dans le chemin, soit que la
+respiration haute et pressée de son cheval, impatient de cette pause,
+empêchât un son lointain de parvenir jusqu'à elle, son oreille ne put rien
+saisir dans le silence solennel de la nuit. Elle retourna aussitôt sur ses
+pas, jugeant qu'elle s'était fort éloignée, et s'arrêta de nouveau pour
+écouter, après avoir fait un temps de galop sans rencontrer personne.</p>
+
+<p>Elle n'entendit encore cette fois que le chant du grillon qui s'éveillait
+au lever de la lune, et les aboiements lointains de quelques chiens.</p>
+
+<p>Elle poussa de nouveau son cheval jusqu'à l'embranchement de deux chemins
+qui formaient comme une fourche devant elle. Elle essaya de reconnaître
+celui par lequel elle était venue; mais l'obscurité rendait toute
+observation impossible. Le plus sage eût été d'attendre en cet endroit
+l'arrivée de la calèche, qui ne pouvait manquer de s'y rendre par l'un ou
+l'autre coté. Mais la peur commençait à troubler la raison de la jeune
+fille; rester en place dans cet état d'inquiétude lui semblait la pire
+situation. Elle s'imagina que son cheval aurait l'instinct de se diriger
+vers ceux de la voiture, et que l'odorat le guiderait à défaut de mémoire.
+Le cheval, livré à sa propre décision, prit à gauche. Après une course
+inutile et de plus en plus incertaine, Valentine crut reconnaître un gros
+arbre qu'elle avait remarqué dans la matinée. Cette circonstance lui
+rendit un peu de courage; elle sourit même de sa poltronnerie et pressa le
+pas de son cheval.</p>
+
+<p>Mais elle vit bientôt que le chemin descendait de plus en plus rapidement
+vers le fond de la vallée. Elle ne connaissait point le pays, qu'elle
+avait à peu près abandonné depuis son enfance, et pourtant il lui sembla
+que dans la matinée elle avait côtoyé la partie la plus élevée du terrain.
+L'aspect du paysage avait changé; la lune, qui s'élevait lentement à
+l'horizon, jetait des lueurs transversales dans les interstices des
+branches, et Valentine pouvait distinguer des objets qui ne l'avaient pas
+frappée précédemment. Le chemin était plus large, plus découvert, plus
+défoncé par les pieds des bestiaux et les roues des chariots; de gros
+saules ébranchés se dressaient aux deux côtés de la haie, et, dessinant
+sur le ciel leurs mutilations bizarres, semblaient autant de créations
+hideuses prêtes à mouvoir leurs têtes monstrueuses et leurs corps privés
+de bras.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI.</h3>
+
+
+<p>Tout à coup Valentine entendit un bruit sourd et prolongé semblable au
+roulement d'une voiture. Elle quitta le chemin, et se dirigea à travers un
+sentier vers le lieu d'où partait ce bruit, qui augmentait toujours, mais
+changeait de nature. Si Valentine eût pu percer le dôme de pommiers en
+fleurs où se glissaient les rayons de la lune, elle eût vu la ligne
+blanche et brillante de la rivière s'élançant dans une écluse à quelque
+distance. Cependant la fraîcheur croissante de l'atmosphère et une douce
+odeur de menthe lui révélèrent le rivage de l'Indre. Elle jugea qu'elle
+s'était écartée considérablement de son chemin; mais elle se décida à
+descendre le cours de l'eau, espérant trouver bientôt un moulin ou une
+chaumière où elle pût demander des renseignements. En effet, elle s'arrêta
+devant une vieille grange isolée et sans lumière, que les aboiements d'un
+chien enfermé dans le clos lui firent supposer habitée. Elle appela en
+vain, personne ne bougea. Elle fit approcher son cheval de la porte et
+frappa avec le pommeau d'acier de sa cravache. Un bêlement plaintif lui
+répondit: c'était une bergerie. Et dans ce pays-là, comme il n'y a ni
+loups ni voleurs, il n'y a point non plus de bergers. Valentine continua
+son chemin.</p>
+
+<p>Son cheval, comme s'il eût partagé le sentiment de découragement qui
+s'était emparé d'elle, se mit à marcher lentement et avec négligence. De
+temps en temps il heurtait son sabot retentissant contre un caillou d'où
+jaillissait un éclair, ou il allongeait sa bouche altérée vers les petites
+pousses tendres des ormilles.</p>
+
+<p>Tout à coup, dans ce silence, dans cette campagne déserte, sur ces
+prairies qui n'avaient jamais ouï d'autre mélodie que le pipeau de quelque
+enfant désœuvré, ou la chanson rauque et graveleuse d'un meunier attardé;
+tout à coup, au murmure de l'eau et aux soupirs de la brise, vint se
+joindre une voix pure, suave, enchanteresse, une voix d'homme, jeune et
+vibrante comme celle d'un hautbois. Elle chantait un air du pays bien
+simple, bien lent, bien triste comme ils le sont tous. Mais comme elle le
+chantait! Certes, ce n'était pas un villageois qui savait ainsi poser et
+moduler les sons. Ce n'était pas non plus un chanteur de profession qui
+s'abandonnait ainsi à la pureté du rhythme, sans ornement et sans système.
+C'était quelqu'un qui sentait la musique et qui ne la savait pas; ou, s'il
+la savait, c'était le premier chanteur du monde, car il paraissait ne pas
+la savoir, et sa mélodie, comme une voix des éléments, s'élevait vers les
+cieux sans autre poésie que celle du sentiment. Si, dans une forêt vierge,
+loin des œuvres de l'art, loin des quinquets de l'orchestre et des
+réminiscences de Rossini, parmi ces sapins alpestres où jamais le pied de
+l'homme n'a laissé d'empreinte, les créations idéales de Manfred venaient
+à se réveiller, c'est ainsi qu'elles chanteraient, pensa Valentine.</p>
+
+<p>Elle avait laissé tomber les rênes; son cheval broutait les marges du
+sentier; Valentine n'avait plus peur, elle était sous le charme de ce
+chant mystérieux, et son émotion était si douce qu'elle ne songeait point
+à s'étonner de l'entendre en ce lieu et à cette heure.</p>
+
+<p>Le chant cessa. Valentine crut avoir fait un rêve; mais il recommença en
+se rapprochant, et chaque instant l'apportait plus net à l'oreille de la
+belle voyageuse; puis il s'éteignit encore, et elle ne distingua plus que
+le trot d'un cheval. À la manière lourde et décousue dont il rasait la
+terre, il était facile d'affirmer que c'était le cheval d'un paysan.</p>
+
+<p>Valentine eut un sentiment de peur en songeant qu'elle allait se trouver,
+dans cet endroit isolé, tête à tête avec un homme qui pouvait bien être un
+rustre, un ivrogne; car était-ce lui qui venait de chanter, ou le bruit de
+sa marche avait-il fait envoler le sylphe mélodieux? Cependant il valait
+mieux l'aborder que de passer la nuit dans les champs. Valentine songea
+que, dans le cas d'une insulte, son cheval avait de meilleures jambes que
+celui qui venait à elle, et, cherchant à se donner une assurance qu'elle
+n'avait pas, elle marcha droit à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui va là? cria une voix ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine de Raimbault, répondit la jeune fille, qui n'était peut-être
+pas tout à fait étrangère à l'orgueil de porter le nom le plus honoré du
+pays. Cette petite vanité n'avait rien de ridicule, puisqu'elle tirait
+toute sa considération des vertus et de la bravoure de son père.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Raimbault! toute seule ici! reprit le voyageur. Et où
+donc est M. de Lansac?... Est-il tombé de cheval? est-il mort?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, grâce au ciel, répondit Valentine, rassurée par cette voix qu'elle
+croyait reconnaître. Mais si je ne me trompe pas, Monsieur, l'on vous
+nomme Bénédict, et nous avons dansé aujourd'hui ensemble.</p>
+
+<p>Bénédict tressaillit. Il trouva qu'il n'y avait point de pudeur à rappeler
+une circonstance si délicate, et dont la seule pensée en ce moment et
+dans cette solitude faisait refluer tout son sang vers sa poitrine. Mais
+l'extrême candeur ressemble parfois à de l'effronterie. Le fait est
+que Valentine, absorbée par l'agitation de sa course nocturne, avait
+complètement oublié l'anecdote du baiser. Elle s'en souvint au ton dont
+Bénédict lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Mademoiselle, je suis Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle, rendez-moi le service de me remettre dans mon chemin.</p>
+
+<p>Et elle lui raconta comment elle s'était égarée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes à une lieue de la route que vous deviez tenir, lui
+répondit-il, et pour la rejoindre il faut que vous passiez par la ferme
+de Grangeneuve. Comme c'est là que je dois me rendre, j'aurai l'honneur de
+vous servir de guide; peut-être retrouverons-nous à l'entrée de la route
+la calèche qui vous aura attendue.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas probable, reprit Valentine; ma mère, qui m'a vue passer
+devant, croit sans doute que je dois arriver au château avant elle.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, Mademoiselle, si vous le permettez, je vous accompagnerai
+jusque chez vous. Mon oncle serait sans doute un guide plus convenable;
+mais il n'est point revenu de la fête, et je ne sais pas à quelle heure il
+rentrera.</p>
+
+<p>Valentine pensa tristement au redoublement de colère que cette
+circonstance causerait à sa mère; mais comme elle était fort innocente de
+tous les événements de cette journée, elle accepta l'offre de Bénédict
+avec une franchise qui commandait l'estime. Bénédict fut touché de ses
+manières simples et douces. Ce qui l'avait choqué d'abord en elle, cette
+aisance qu'elle devait à l'idée de supériorité sociale où on l'avait
+élevée, finit par le gagner. Il trouva qu'elle était fille noble de bonne
+foi, sans morgue et sans fausse humilité. Elle était comme le terme moyen
+entre sa mère et sa grand'mère; elle savait se faire respecter sans
+offenser jamais. Bénédict était surpris de ne plus sentir auprès d'elle
+cette timidité, ces palpitations qu'un homme de vingt ans, élevé loin du
+monde, éprouve toujours dans le tête-à-tête d'une femme jeune et belle. Il
+en conclut que mademoiselle de Raimbault, avec sa beauté calme et son
+caractère candide, était digne d'inspirer une amitié solide. Aucune pensée
+d'amour ne lui vint auprès d'elle.</p>
+
+<p>Après quelques questions réciproques, relatives à l'heure, à la route, à
+la bonté de leurs chevaux, Valentine demanda à Bénédict si c'était lui qui
+avait chanté. Bénédict savait qu'il chantait admirablement bien, et ce fut
+avec une secrète satisfaction qu'il se ressouvint d'avoir fait entendre sa
+voix dans la vallée. Néanmoins, avec cette profonde hypocrisie que nous
+donne l'amour-propre, il répondit négligemment:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu quelque chose? C'était moi, je pense, ou les
+grenouilles des roseaux.</p>
+
+<p>Valentine garda le silence. Elle avait tant admiré cette voix, qu'elle
+craignait d'en dire trop ou trop peu. Cependant, après une pause, elle lui
+demanda ingénument;</p>
+
+<p>&mdash;Et où avez-vous appris à chanter?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais du talent, je serais en droit de répondre que cela ne
+s'apprend pas; mais chez moi ce serait une fatuité. J'ai pris quelques
+leçons à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une belle chose que la musique! reprit Valentine.</p>
+
+<p>Et à propos de musique ils parlèrent de tous les arts.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous êtes extrêmement musicienne, dit Bénédict à une
+remarque assez savante qu'elle venait de faire.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a appris cela comme on m'a tout appris, répondit-elle, c'est-à-dire
+superficiellement;... mais, comme j'avais le goût et l'instinct de cet art,
+ je l'ai facilement compris.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute vous avez un grand talent?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je joue des contredanses; voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas de voix?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai de la voix, j'ai chanté, et l'on trouvait que j'avais des
+dispositions; mais j'y ai renoncé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! avec l'amour de l'art?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me suis livrée à la peinture, que j'aimais beaucoup moins, et
+pour laquelle j'avais moins de facilité.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est étrange!</p>
+
+<p>&mdash;Non. Dans le temps où nous vivons, il faut une spécialité. Notre rang,
+notre fortune ne tiennent à rien. Dans quelques années peut-être la terre
+de Raimbault, mon patrimoine sera un bien de l'État, comme elle l'a été il
+n'y a pas un demi-siècle. L'éducation que nous recevons est misérable;
+on nous donne les éléments de tout, et l'on ne nous permet pas de rien
+approfondir. On veut que nous soyons instruites; mais du jour où nous
+deviendrions savantes, nous serions ridicules. On nous élève toujours pour
+être riches, jamais pour être pauvres. L'éducation si bornée de nos
+aïeules valait beaucoup mieux; du moins elles savaient tricoter. La
+révolution les a trouvées femmes médiocres; elles se sont résignées à
+vivre en femmes médiocres; elles ont fait sans répugnance du filet pour
+vivre. Nous qui savons imparfaitement l'anglais, le dessin et la musique;
+nous qui faisons des peintures en laque, des écrans à l'aquarelle, des
+fleurs en velours, et vingt autres futilités ruineuses que les mœurs
+somptuaires d'une république repousseraient de la consommation, que
+ferions-nous? Laquelle de nous s'abaissera sans douleur à une profession
+mécanique? Car sur vingt d'entre nous, il n'en est souvent pas une qui
+possède à fond une connaissance quelconque. Je ne sache qu'un état qui
+leur convienne, c'est d'être femme de chambre. J'ai senti de bonne heure,
+aux récits de ma grand'mère et à ceux de ma mère (deux existences si
+opposées: l'émigration et l'empire, Coblentz et Marie-Louise), que je
+devais me garantir des malheurs de l'une, des prospérités de l'autre. Et
+quand j'ai été à peu près libre de suivre mon opinion, j'ai supprimé de
+mes talents ceux qui ne pouvaient me servir à rien. Je me suis adonnée à
+un seul, parce que j'ai remarqué que, quels que soient les temps et les
+modes, une personne qui fait très bien une chose se soutient toujours dans
+la société.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez donc que la peinture sera moins négligée, moins inutile que
+la musique dans les mœurs lacédémoniennes que vous prévoyez, puisque vous
+l'avez rigidement embrassée contre votre vocation?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être; mais ce n'est pas là la question. Comme profession, la
+musique ne m'eût pas convenu; elle met une femme trop en évidence; elle la
+pousse sur le théâtre ou dans les salons; elle en fait une actrice ou une
+subalterne à qui l'on confie l'éducation d'une demoiselle de province. La
+peinture donne plus de liberté; elle permet une existence plus retirée,
+et les jouissances qu'elle procure doublent de prix dans la solitude.
+J'imagine que vous ne désapprouverez plus mon choix... Mais allons un peu
+plus vite, je vous prie; ma mère m'attend peut-être avec inquiétude.</p>
+
+<p>Bénédict, plein d'estime et d'admiration pour le bon sens de cette jeune
+fille, flatté de la confiance avec laquelle elle lui exposait ses pensées
+et son caractère, doubla le pas à regret. Mais comme la ferme de
+Grangeneuve étalait son grand pignon blanc au clair de la lune, une idée
+subite vint le frapper. Il s'arrêta brusquement, et, dominé par cette
+pensée qui l'agitait, il avança machinalement le bras pour arrêter le
+cheval de Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? lui dit-elle en retenant sa monture; n'est-ce pas par ici?</p>
+
+<p>Bénédict resta plongé dans un grand embarras. Puis tout d'un coup prenant
+courage:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il, ce que j'ai à vous dire me cause une grande
+anxiété, parce que je ne sais pas bien comment vous l'accueillerez venant
+de moi. C'est la première fois de ma vie que je vous parle, et le ciel
+m'est témoin que je vous quitterai pénétré de vénération. Cependant ce
+peut être aussi la seule, la dernière fois que j'aurai ce bonheur; et si
+ce que j'ai à vous annoncer vous offense, il vous sera facile de ne jamais
+rencontrer la figure d'un homme qui aura eu le malheur de vous déplaire...</p>
+
+<p>Ce débat solennel jeta autant de crainte que de surprise dans l'esprit
+de Valentine. Bénédict avait dans tous les temps une physionomie
+particulièrement bizarre. Son esprit avait la même teinte de singularité;
+elle s'en était aperçue dans l'entretien qu'ils venaient d'avoir ensemble.
+Ce talent supérieur pour la musique, ces traits dont on ne pouvait saisir
+l'expression dominante, cet esprit cultivé et déjà sceptique à propos de
+tout, faisaient de lui un être étrange aux yeux de Valentine, qui n'avait
+jamais eu aucun rapport aussi direct avec un jeune homme d'une autre
+classe que la sienne. L'espèce de préface qu'il venait de lui débiter lui
+causa donc de l'épouvante. Quoique étrangère à de pures vanités, elle
+craignait une déclaration, et n'eut pas la présence d'esprit de répondre
+un seul mot.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que je vous effraie, Mademoiselle, reprit Bénédict. C'est que,
+dans la position délicate où je me trouve jeté par le hasard, je n'ai pas
+assez d'usage ou d'esprit pour me faire comprendre à demi-mot.</p>
+
+<p>Ces paroles augmentèrent l'effroi et la terreur de Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-elle, je ne pense pas que vous puissiez avoir à me
+dire quelque chose que je puisse entendre, après l'aveu que vous faites de
+votre embarras. Puisque vous craignez de m'offenser, je dois craindre de
+vous laisser commettre une gaucherie. Brisons là, je vous prie; et comme
+me voici dans mon chemin, agréez mes remerciements et ne prenez pas la
+peine d'aller plus loin...</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais dû m'attendre à cette réponse, dit Bénédict profondément
+offensé. J'aurais dû moins compter sur ces apparences de raison et de
+sensibilité que je voyais chez mademoiselle de Raimbault...</p>
+
+<p>Valentine ne daigna pas lui répondre. Elle lui jeta un froid salut, et,
+tout épouvantée de la situation où elle se trouvait, elle fouetta son
+cheval et partit.</p>
+
+<p>Bénédict consterné la regardait fuir. Tout d'un coup il se frappa la tête
+avec dépit.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis qu'un animal stupide, s'écria-t-il; elle ne me comprend pas!</p>
+
+<p>Et, faisant sauter le fossé à son cheval, il coupe à angle droit l'enclos
+que Valentine côtoyait: en trois minutes il se trouve vis-à-vis d'elle et
+lui barre le chemin. Valentine eut tellement peur qu'elle faillit tomber
+à la renverse.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VII.</h3>
+
+
+<p>Bénédict se jette à bas de son cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, s'écrie-t-il, je tombe à vos genoux. N'ayez pas peur
+de moi. Vous voyez bien qu'à pied je ne puis vous poursuivre. Daignez
+m'écouter un moment. Je ne suis qu'un sot; je vous ai fait une mortelle
+injure en m'imaginant que vous ne vouliez pas me comprendre; et comme en
+voulant vous préparer je ne ferais qu'accumuler sottise sur sottise, je
+vais droit au but. N'avez-vous pas entendu parler dernièrement d'une
+personne qui vous est chère?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parlez, s'écria Valentine avec un cri parti du cœur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais bien, dit Bénédict avec joie; vous l'aimez, vous la
+plaignez; on ne nous a pas trompés; vous désirez la revoir, vous seriez
+prête à lui tendre les bras. N'est-ce pas, Mademoiselle, que tout ce qu'on
+dit de vous est vrai?</p>
+
+<p>Il ne vint pas à la pensée de Valentine de se méfier de la sincérité de
+Bénédict. Il venait de toucher la corde la plus sensible de son âme; la
+prudence ne lui eût plus paru que de la lâcheté; c'est le propre des
+générosités enthousiastes.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous savez où elle est, Monsieur, s'écria-t-elle en joignant les
+mains, béni soyez-vous, car vous allez me l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai peut-être une chose coupable aux yeux de la société; car je
+vous détournerai de l'obéissance filiale. Et pourtant je vais le faire
+sans remords; l'amitié que j'ai pour cette personne m'en fait un devoir,
+et l'admiration que j'ai pour vous me fait croire que vous ne me le
+reprocherez jamais. Ce matin elle a fait quatre lieues à pied dans la
+rosée des prés, sur les cailloux des guérets, enveloppée d'une mante de
+paysanne, pour vous apercevoir à votre fenêtre ou dans votre jardin. Elle
+est revenue sans y avoir réussi. Voulez-vous la dédommager ce soir, et la
+payer de toutes les peines de sa vie?</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-moi vers elle, Monsieur, je vous le demande au nom de ce que
+vous avez de plus cher au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Bénédict, fiez-vous à moi. Vous ne devez pas vous montrer
+à la ferme. Quoique mes parents en soient encore absents, les serviteurs
+vous verraient; ils parleraient, et demain votre mère, informée de cette
+visite, susciterait de nouvelles persécutions à votre sœur. Laissez-moi
+attacher votre cheval avec le mien sous ces arbres et suivez-moi.</p>
+
+<p>Valentine sauta légèrement à terre sans attendre que Bénédict lui offrît
+la main. Mais à peine y fut-elle que l'instinct du danger, naturel aux
+femmes les plus pures, se réveilla en elle; elle eut peur. Bénédict
+attacha les chevaux sous un massif d'érables touffus. En revenant vers
+elle, il s'écria d'un ton de franchise:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'elle va être heureuse, et qu'elle s'attend peu aux joies qui
+s'approchent d'elle!</p>
+
+<p>Ces paroles rassurèrent Valentine. Elle suivit son guide dans un sentier
+tout humide de la rosée du soir, jusqu'à l'entrée d'une chènevière dont
+un fossé formait la clôture. Il fallait passer sur une planche toute
+tremblante. Bénédict sauta dans le fossé et lui servit d'appui, tandis que
+Valentine le franchissait.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, Perdreau! à bas! taisez-vous! dit-il à un gros chien qui s'avançait
+sur eux en grondant, et qui, en reconnaissant son maître, fit autant de
+bruit par ses caresses qu'il en avait fait par sa méfiance.</p>
+
+<p>Bénédict le renvoya d'un coup de pied, et fit entrer sa compagne émue dans
+le jardin de la ferme situé sur le derrière des bâtiments, comme dans la
+plupart des habitations rustiques. Ce jardin était fort touffu. Les ronces,
+ es rosiers, les arbres fruitiers y croissaient pêle-mêle, et leurs
+pousses vigoureuses, que ne mutilait jamais le ciseau du jardinier,
+s'entre-croisaient sur les allées jusqu'à les rendre impraticables.
+Valentine accrochait sa longue jupe d'amazone à toutes les épines;
+l'obscurité profonde de toute cette libre végétation augmentait son
+embarras, et l'émotion violente qu'elle éprouvait dans un tel moment lui
+ôtait presque la force de marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez me donner la main, lui dit son guide, nous irons plus
+vite.</p>
+
+<p>Valentine avait perdu son gant dans cette agitation; elle mit sa main nue
+dans celle de Bénédict. Pour une jeune fille élevée comme elle, c'était
+une étrange situation. Le jeune homme marchait devant elle, l'attirait
+doucement après lui, écartant les branches avec son autre bras pour
+qu'elles ne vinssent pas fouetter le visage de sa belle compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! comme vous tremblez! lui dit-il en lâchant sa main lorsqu'ils
+eurent atteint un endroit découvert.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur, c'est de joie et d'impatience, répondit Valentine.</p>
+
+<p>Il restait encore un obstacle à franchir. Bénédict n'avait pas la clef du
+jardin; il fallut, pour en sortir, sauter une haie vive. Il lui proposa de
+l'aider, et il fallut bien accepter. Alors le neveu du fermier prit dans
+ses bras la fiancée du comte de Lansac. Il porta des mains émues sur sa
+taille charmante. Il respira de près son haleine entrecoupée; et cela dura
+assez longtemps, car la haie était large, hérissée de joncs épineux, les
+pierres du glacis croulaient, et Bénédict n'avait pas bien toute sa
+présence d'esprit.</p>
+
+<p>Cependant, telle est la pudique timidité de cet âge! son imagination alla
+beaucoup moins loin que la réalité, et la peur de manquer à sa conscience
+lui ôta le sentiment de son bonheur.</p>
+
+<p>Arrivé à la porte de la maison, Bénédict poussa le loquet sans bruit, fit
+entrer Valentine dans la salle basse, et s'approcha du foyer à tâtons. Il
+eut bientôt allumé un flambeau, et, montrant à mademoiselle de Raimbault
+un escalier de bois assez semblable à une échelle, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est là.</p>
+
+<p>Il se jeta sur une chaise, s'installa en sentinelle, et la pria de ne pas
+rester plus d'un quart d'heure avec Louise.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+<p>Fatiguée de sa longue course de la matinée, Louise s'était endormie de
+bonne heure. La petite chambre qu'elle occupait était une des plus
+mauvaises de la ferme; mais comme elle passait pour une pauvre parente que
+les Lhéry avaient longtemps assistée en Poitou, elle n'avait pas voulu
+qu'on détruisît l'erreur des domestiques du fermier en lui faisant une
+réception brillante. Elle s'était volontairement accommodée d'une sorte de
+petit grenier dont la lucarne donnait sur le plus ravissant aspect de
+prairies et d'îlots, coupé par les sinuosités de l'Indre et planté des
+plus beaux arbres. On lui avait composé à la hâte un assez bon lit sur un
+méchant grabat; des bottes de pois séchaient sur une claie, des grappes
+d'oignons dorés pendaient au plancher, des pelotons de fil bis dormaient
+au fond d'un dévidoir invalide. Louise, élevée dans l'opulence, trouvait
+du charme dans ces attributs de la vie champêtre. À la grande surprise de
+madame Lhéry, elle avait voulu laisser à sa chambrette cet air de désordre
+et d'encombrement rustique qui lui rappelait les peintures flamandes de
+Van-Ostade et de Gérard Dow. Mais les objets qu'elle aimait le mieux dans
+ce modeste réduit, c'était un vieux rideau de perse à ramages fanés, et
+deux antiques fauteuils de point dont les bois avaient été jadis dorés.
+Par le plus grand hasard du monde, ces meubles avaient été retirés du
+château environ dix années auparavant, et Louise les reconnut pour les
+avoir vus dans son enfance. Elle versa des larmes et faillit les embrasser
+comme de vieux amis, en se rappelant combien de fois, dans ces heureux
+jours de calme et d'ignorance à jamais perdus, elle s'était blottie,
+petite fille blonde et rieuse, dans les larges bras de ces vieux fauteuils.</p>
+
+<p>Ce soir-là elle s'était endormie en regardant machinalement les fleurs du
+rideau; et cette vue avait retracé à sa mémoire tous les menus détails de
+sa vie passée. Après un long exil, cette vive sensation de ses anciennes
+douleurs, de ses anciennes joies, se réveillait avec force. Elle se
+croyait au lendemain des événements qu'elle avait expiés et pleurés dans
+un triste pèlerinage de quinze années. Elle s'imaginait revoir, derrière
+ce rideau que le vent agitait à travers le déjeté de la fenêtre, toute
+la scène brillante et magique de ses jeunes années, la tourelle de son
+vieux manoir, les chênes séculaires du grand parc, la chèvre blanche
+qu'elle avait aimée, le champ où elle avait cueilli des bluets.
+Quelquefois l'image de sa grand'mère, égoïste et débonnaire créature,
+se dressait devant elle avec des larmes dans les yeux comme au jour de son
+bannissement. Mais ce cœur, qui ne savait aimer qu'à demi, se refermait
+pour elle, et cette apparition consolante s'éloignait avec indifférence et
+légèreté.</p>
+
+<p>La seule image pure et toujours délicieuse de ce tableau fantastique,
+c'était celle de Valentine, de ce bel enfant de quatre ans, aux longs
+cheveux dorés, aux joues vermeilles, que Louise avait connu. Elle la
+voyait encore courir au travers des blés plus hauts qu'elle, comme une
+perdrix dans un sillon; se jeter dans ses bras avec ce rire expansif et
+caressant de l'enfance qui fait venir des larmes dans les yeux de la
+personne aimée; passer ses mains rondelettes et blanches sur le cou de sa
+sœur, et l'entretenir de ces mille riens naïfs dont se compose la vie d'un
+enfant, dans ce langage primitif, rationnel et piquant qui nous charme et
+nous surprend toujours. Depuis ce temps-là, Louise avait été mère; elle
+avait aimé l'enfance non plus comme un amusement, mais comme un sentiment.
+Cet amour d'autrefois pour sa petite sœur s'était réveillé plus intense
+et plus maternel avec celui qu'elle avait eu pour son fils. Elle se la
+représentait toujours telle qu'elle l'avait laissée; et quand on lui
+disait qu'elle était maintenant une grande et belle personne plus robuste
+et plus élancée qu'elle, Louise ne pouvait parvenir à le croire plus d'un
+instant; bientôt son imagination se reportait à la petite Valentine, et
+elle formait le souhait de la tenir sur ses genoux.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+<p>Cette riante et fraîche apparition se mêlait à tous ses rêves depuis que
+tous ses jours étaient occupés à chercher le moyen de la voir. Au moment
+où Valentine monta légèrement l'échelle et souleva la trappe qui servait
+d'entrée à sa chambre, Louise croyait voir, au milieu des roseaux qui
+bordent l'Indre, Valentine, sa Valentine de quatre ans, courant après
+les longues demoiselles bleues qui rasent l'eau du bout de leurs ailes.
+Tout à coup l'enfant tombait dans la rivière. Louise s'élançait pour la
+ressaisir; mais madame de Raimbault, la fière comtesse, sa belle-mère, son
+inflexible ennemie, apparaissait, et, repoussant ses efforts, laissait
+périr l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma sœur! cria Louise d'une voix étouffée en se débattant contre les
+chimères de son pénible sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Ma sœur! répondit une voix inconnue et douce comme celle des anges que
+nous entendons chanter dans nos songes.</p>
+
+<p>Louise, en se redressant sur son chevet, perdit le mouchoir de soie qui
+retenait ses longs cheveux bruns. Dans ce désordre, pâle, effrayée,
+éclairée par un rayon de la lune qui perçait furtivement entre les
+fentes du rideau, elle se pencha vers la voix qui l'appelait. Deux bras
+l'enlacent; une bouche fraîche et jeune couvre ses joues de saintes
+caresses; Louise, interdite, se sent inondée de larmes et de baisers;
+Valentine, près de défaillir, se laisse tomber, épuisée d'émotion, sur le
+lit de sa sœur. Quand Louise comprit que ce n'était plus un rêve, que
+Valentine était dans ses bras, qu'elle y était venue, que son cœur était
+rempli de tendresse et de joie comme le sien, elle ne put exprimer ce
+qu'elle sentait que par des étreintes et des sanglots. Enfin, quand elles
+purent se parler:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc toi? s'écria Louise, toi que j'ai si longtemps rêvée?</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vous? s'écria Valentine, vous qui m'aimez encore!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce <i>vous</i>? dit Louise; ne sommes-nous pas sœurs?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est que vous êtes ma mère aussi! répondit Valentine. Allez, je
+n'ai rien oublié! Vous êtes encore présente à ma mémoire comme si c'était
+hier; je vous aurais reconnue entre mille. Oh! oui, c'est vous, c'est
+bien vous! Voilà vos grands cheveux bruns dont je crois voir encore les
+bandeaux sur votre front; voilà vos petites mains blanches et menues,
+voilà votre teint pâle. C'est ainsi que je vous rêvais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Valentine! ma Valentine! écarte donc ce rideau, que je te voie
+aussi. Ils m'avaient bien dit que tu étais belle! mais tu l'es cent fois
+plus qu'ils n'ont pu l'exprimer. Tu es toujours blonde, toujours blanche;
+voilà tes yeux bleus si doux, ton sourire si caressant! C'est moi qui t'ai
+élevée, Valentine, tu t'en souviens! C'est moi qui préservais ton teint du
+hâle et des gerçures; c'est moi qui prenais soin de tes cheveux et qui les
+roulais chaque jour en spirales dorées; c'est à moi que tu dois d'être
+restée si belle, Valentine; car ta mère ne s'occupait guère de toi; moi
+seule je veillais sur tous tes instants...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le sais, je le sais! Je me rappelle encore les chansons avec
+lesquelles vous m'endormiez; je me souviens qu'à mon réveil je trouvais
+toujours votre visage penché vers le mien. Oh! comme je vous ai pleurée,
+Louise! Comme j'ai été longtemps sans savoir me passer de vous! Comme je
+repoussais les soins des autres femmes! Ma mère ne m'a jamais pardonné
+l'espèce de haine que je lui témoignais alors, parce que ma nourrice
+m'avait dit: «Ta pauvre sœur s'en va, c'est ta mère qui la chasse.»
+Oh! Louise! Louise! vous m'êtes enfin rendue!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous ne nous séparerons plus, n'est-ce pas? s'écria Louise; nous
+trouverons le moyen de nous voir souvent, de nous écrire. Tu ne te
+laisseras pas effrayer par les menaces; nous ne redeviendrons jamais
+étrangères l'une à l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous l'avons jamais été! répondit-elle; est-ce que cela est
+au pouvoir de quelqu'un! Tu me connais bien mal, Louise, si tu crois
+que l'on pourra te bannir de mon cœur quand on ne l'a pas pu même dès
+les jours de ma faible enfance. Mais, sois tranquille, nos maux sont
+finis. Dans un mois je serai mariée; j'épouse un homme doux, sensible,
+raisonnable, à qui j'ai parlé de toi souvent, qui approuve ma tendresse,
+et qui me permettra de vivre auprès de toi. Alors, Louise, tu n'auras plus
+de chagrin, n'est-ce pas? tu oublieras tes malheurs en les répandant dans
+mon sein. Tu élèveras mes enfants si j'ai le bonheur d'être mère; nous
+croirons revivre en eux... Je sécherai toutes tes larmes, je consacrerai
+ma vie à réparer toutes les souffrances de la tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Sublime enfant, cœur d'ange! dit Louise en pleurant de joie; ce jour les
+efface toutes. Va, je ne me plaindrai pas du sort qui m'a donné un tel
+instant de joie ineffable! N'as-tu pas adouci déjà pour moi les années
+d'exil? Tiens, vois! dit-elle en prenant sous son chevet un petit paquet
+soigneusement enveloppé d'un carré de velours, reconnais-tu ces quatre
+lettres? C'est toi qui me les as écrites à diverses époques de notre
+séparation. J'étais en Italie quand j'ai reçu celle-ci; tu n'avais pas dix
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je m'en souviens bien! dit Valentine; j'ai les vôtres aussi. Je les
+ai tant relues, tant baignées de mes larmes! Celle-là, tenez, je vous l'ai
+écrite du couvent. Comme j'ai tremblé, comme j'ai tressailli de peur et de
+joie, quand une femme que je ne connaissais pas me remit la vôtre au
+parloir! Elle me la glissa avec un signe d'intelligence, en me donnant des
+friandises qu'elle feignait d'apporter de la part de ma grand'mère. Et
+quand, deux ans après, étant aux environs de Paris, j'aperçus contre la
+grille du jardin, une femme qui avait l'air de demander l'aumône, quoique
+je ne l'eusse vue qu'une seule fois, qu'un seul instant, je la reconnus
+tout de suite. Je lui dis: «Vous avez une lettre pour moi?&mdash;Oui, me
+dit-elle, et je viendrai chercher la réponse demain.» Alors je courus
+m'enfermer dans ma chambre; mais on m'appela, on me surveilla tout le
+reste de la journée. Le soir, ma gouvernante resta auprès de mon lit à
+travailler jusqu'à près de minuit. Il fallut que je feignisse de dormir
+tout ce temps; et quand elle me laissa pour passer dans sa chambre, elle
+emporta la lumière. Avec combien de peine et de précautions je parvins à
+me procurer une allumette, un flambeau, et tout ce qu'il fallait pour
+écrire, sans faire de bruit, sans éveiller ma surveillante! J'y réussis
+cependant; mais je laissai tomber quelques gouttes d'encre sur mon drap,
+et le lendemain je fus questionnée, menacée, grondée! Avec quelle
+impudence je sus mentir! comme je subis de bon cœur la pénitence qui me
+fût infligée! La vieille femme revint et demanda à me vendre un petit
+chevreau. Je lui remis la lettre, et j'élevai la chèvre. Quoi qu'elle ne
+vînt pas directement de vous, je l'aimais à cause de vous. Ô Louise!
+je vous dois peut-être de n'avoir pas un mauvais cœur; on a tâché de
+dessécher le mien de bonne heure; on a tout fait pour éteindre le germe de
+ma sensibilité; mais votre image chérie, vos tendres caresses, votre bonté
+pour moi, avaient laissé dans ma mémoire des traces ineffaçables. Vos
+lettres vinrent réveiller en moi le sentiment de reconnaissance que vous y
+aviez laissé; ces quatre lettres marquèrent quatre époques bien senties
+dans ma vie; chacune d'elles m'inspira plus fortement la volonté d'être
+bonne, la haine de l'intolérance, le mépris des préjugés, et j'ose dire
+que chacune d'elles marqua un progrès dans mon existence morale. Louise,
+ma sœur, c'est vous qui réellement m'avez élevée jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un ange de candeur et de vertu, s'écria Louise; c'est moi qui
+devrais être à tes genoux...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vite, cria la voix de Bénédict au bas de l'escalier! séparez-vous!
+Mademoiselle de Raimbault, M. de Lansac vous cherche.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VIII.</h3>
+
+
+<p>Valentine s'élança hors de la chambre. L'arrivée de M. de Lansac était
+pour elle un incident agréable; elle voulait lui faire prendre part à son
+bonheur; mais, à son grand déplaisir, Bénédict lui apprit qu'il l'avait
+dérouté en lui répondant qu'il n'avait pas entendu parler de mademoiselle
+de Raimbault depuis la fête. Bénédict s'excusa en disant qu'il ne savait
+pas quelles étaient les dispositions de M. de Lansac à l'égard de Louise.
+Mais au fond du cœur il avait éprouvé je ne sais quelle joie maligne à
+envoyer ce pauvre fiancé courir les champs au milieu de la nuit, tandis
+que lui, Bénédict, tenait la fiancée sous sa garde.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mensonge est peut-être maladroit, lui dit-il; mais je l'ai fait
+dans de bonnes intentions, et il n'est plus temps de le rétracter.
+Permettez-moi, Mademoiselle, de vous engager à retourner au château tout
+de suite; je vous accompagnerai jusqu'à la porte du parc, et vous direz
+qu'après vous avoir égaré le hasard vous a fait retrouver votre chemin
+toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit Valentine troublée: c'est ce qu'il y a de moins
+inconvenant à faire, après avoir trompé et renvoyé M. de Lansac. Mais si
+nous le rencontrons?</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai, reprit vivement Bénédict, que, prenant part à sa peine, je
+suis monté à cheval pour l'aider à vous retrouver, et que la fortune m'a
+mieux servi que lui.</p>
+
+<p>Valentine était bien un peu tourmentée de toutes les conséquences de
+cette aventure; mais, après tout, il n'était guère en son pouvoir de s'en
+occuper. Louise avait jeté une pelisse sur ses épaules, et elle était
+descendue avec elle dans la salle. Là, saisissant le flambeau que Bénédict
+avait à la main, elle l'approcha du visage de sa sœur pour la bien voir,
+et l'ayant contemplée avec ravissement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria-t-elle avec enthousiasme en s'adressant à Bénédict,
+voyez donc comme est belle, ma Valentine!</p>
+
+<p>Valentine rougit, et Bénédict plus qu'elle encore. Louise était trop
+livrée à sa joie pour deviner leur embarras. Elle la couvrit de caresses;
+et quand Bénédict voulut l'arracher de ses bras, elle accabla ce dernier
+de reproches. Mais, passant subitement à un sentiment plus juste, elle se
+jeta avec effusion au cou de son jeune ami, en lui disant que tout son
+sang ne paierait pas le bonheur qu'il venait de lui donner.</p>
+
+<p>&mdash;Pour votre récompense, ajouta-t-elle, je vais la prier de faire comme
+moi; veux-tu, Valentine, donner aussi un baiser de sœur à ce pauvre
+Bénédict, qui, se trouvant seul avec toi, s'est souvenu de Louise?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Valentine en rougissant, ce sera donc pour la seconde fois
+aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Et pour la dernière de ma vie, dit Bénédict en ployant un genou devant
+la jeune comtesse. Que celui-ci efface toute la souffrance que j'ai
+partagée en obtenant le premier malgré vous.</p>
+
+<p>La belle Valentine reprit sa sérénité; mais, avec une noble pudeur sur le
+front, elle leva les yeux au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'est témoin, dit-elle, que du fond de mon âme je vous donne cette
+marque de la plus pure estime; et, se penchant vers le jeune homme, elle
+déposa légèrement sur son front un baiser qu'il n'osa pas même lui rendre
+sur la main. Il se releva pénétré d'un indicible sentiment de respect et
+d'orgueil. Il n'avait pas connu de recueillement si suave, d'émotion si
+douce, depuis le jour où, jeune villageois crédule et pieux, il avait
+fait sa première communion, dans un beau jour de printemps, au parfum de
+l'encens et des fleurs effeuillées.</p>
+
+<p>Ils retournèrent par le chemin d'où ils étaient venus, et cette fois
+Bénédict se sentit entièrement calme auprès de Valentine. Ce baiser avait
+formé entre eux un lien sacré de fraternité. Ils s'établirent dans une
+confiance réciproque, et, lorsqu'ils se quittèrent à l'entrée du parc,
+Bénédict promit d'aller bientôt porter à Raimbault des nouvelles de
+Louise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ose à peine vous en prier, répondit Valentine, et pourtant je le
+désire bien vivement. Mais ma mère est si sévère dans ses préjugés!</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai braver toutes les humiliations pour vous servir, répondit
+Bénédict, et je me flatte de savoir m'exposer sans compromettre personne.</p>
+
+<p>Il la salua profondément et disparut.</p>
+
+<p>Valentine rentra par l'allée la plus sombre du parc; mais elle aperçut
+bientôt à travers le feuillage, sous ces longues galeries de verdure, la
+lueur et le mouvement des flambeaux. Elle trouva toute la maison en émoi,
+et sa mère, qui pressait les mains du cocher, brutalisait le valet de
+chambre, se faisait humble avec les uns, se laissait aller à la fureur
+avec les autres, pleurait comme une mère, puis commandait en reine, et,
+pour la première fois de sa vie peut-être, semblait par intervalles
+appeler la pitié d'autrui à son secours. Mais dès qu'elle reconnut le pas
+du cheval qui lui ramenait Valentine, au lieu de se livrer à la joie, elle
+céda à sa colère longtemps comprimée par l'inquiétude. Sa fille ne trouva
+dans ses yeux que le ressentiment d'avoir souffert.</p>
+
+<p>&mdash;D'où venez-vous? lui cria-t-elle d'une voix forte, en la tirant de sa
+selle avec une violence qui faillit la faire tomber. Vous jouez-vous de
+mes tourments? Pensez-vous que le moment soit bien choisi pour rêver à la
+lune et vous oublier dans les chemins? À l'heure qu'il est, et lorsque,
+pour me prêter à vos caprices, je suis brisée de fatigue, croyez-vous
+qu'il soit convenable de vous faire attendre? Est-ce ainsi que vous
+respectez votre mère, si vous ne la chérissez pas?</p>
+
+<p>Elle la conduisit ainsi jusqu'au salon en l'accablant des reproches les
+plus aigres et des accusations les plus dures. Valentine bégaya quelques
+mots pour sa défense, et fut dispensée de la présence d'esprit qu'elle
+aurait été forcée d'apporter à des explications qu'heureusement on ne lui
+demanda pas. Elle trouva au salon sa grand'mère, qui prenait du thé, et
+qui, lui tendant les bras, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voilà, ma petite! Mais sais-tu que tu as donné bien de
+l'inquiétude à ta mère? Pour moi, je savais bien qu'il ne pouvait t'être
+rien arrivé de fâcheux dans ce pays-ci, où tout le monde révère le nom que
+tu portes. Allons, embrasse-moi, et que tout soit oublié. Puisque te voilà
+retrouvée, je vais manger de meilleur appétit. Cette course en calèche m'a
+donné une faim d'enfer.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, la vieille marquise, qui avait encore de fort bonnes
+dents, mordit dans un <i>tost</i> à l'anglaise que sa demoiselle de compagnie
+lui préparait. Le soin minutieux qu'elle y apportait prouvait l'importance
+que sa maîtresse attachait à l'assaisonnement de ce mets. Quant à la
+comtesse, chez qui l'orgueil et la violence étaient au moins les vices
+d'une âme impressionnable, cédant à la force de ses sensations, elle se
+laissa tomber à demi évanouie sur un fauteuil.</p>
+
+<p>Valentine se jeta à ses genoux, aida à la délacer, couvrit ses mains de
+larmes et de baisers, et regretta sincèrement le bonheur qu'elle avait
+goûté en voyant combien il avait fait souffrir sa mère. La marquise quitta
+son souper, dissimulant mal la contrariété qu'elle éprouvait, et vint,
+alerte et vive qu'elle était, tourner autour de sa belle-fille en assurant
+que ce ne serait rien.</p>
+
+<p>Lorsque la comtesse ouvrit les yeux, elle repoussa rudement Valentine,
+lui dit qu'elle avait trop à se plaindre d'elle pour agréer ses soins;
+et comme la pauvre enfant exprimait sa douleur et demandait son pardon à
+mains jointes, il lui fut impérieusement ordonné d'aller se coucher sans
+avoir obtenu le baiser maternel.</p>
+
+<p>La marquise, qui se piquait d'être l'ange consolateur de la famille,
+s'appuya sur le bras de sa petite-fille pour remonter à sa chambre, et
+lui dit en la quittant, après l'avoir embrassée au front:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma chère petite, console-toi. Ta mère a un peu d'humeur ce soir,
+mais ce n'est rien. Ne va pas t'amuser à prendre du chagrin; tu serais
+couperosée demain, et cela ne ferait pas les affaires de notre bon Lansac.</p>
+
+<p>Valentine s'efforça de sourire, et quand elle se trouva seule, elle se
+jeta sur son lit, accablée de chagrin, de bonheur, de lassitude, de
+crainte, d'espoir, de mille sentiments divers qui se pressaient dans son
+cœur.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, elle entendit retentir dans le corridor le bruit
+des bottes éperonnées de M. de Lansac. La marquise, qui ne se couchait
+jamais avant minuit, l'appela dans sa chambre entr'ouverte, et Valentine,
+entendant leurs voix mêlées, alla sur-le-champ les rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit la marquise avec cette joie maligne de la vieillesse qui ne
+respecte aucune des délicatesses de la pudeur parce qu'elle n'en a plus le
+sentiment, j'étais bien sûre que la friponne, au lieu de dormir, attendait
+le retour de son fiancé, le cœur agité, l'oreille au guet! Allons, allons,
+mes enfants, je crois qu'il est temps de vous marier.</p>
+
+<p>Rien n'allait si mal que cette idée à l'attachement calme et digne que
+Valentine éprouvait pour M. de Lansac. Elle rougit de mécontentement; mais
+la physionomie respectueuse et douce de son fiancé la rassura.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas pu dormir en effet, lui dit-elle, avant de vous avoir
+demandé pardon de toute l'inquiétude que je vous ai causée.</p>
+
+<p>&mdash;On aime, des personnes qui nous sont chères, répondit M. de Lansac avec
+une grâce parfaite, jusqu'aux tourments qu'elles nous causent.</p>
+
+<p>Valentine se retira confuse et agitée. Elle sentit qu'elle avait de grands
+torts involontaires envers M. de Lansac, et sa conscience s'impatientait
+d'avoir encore quelques heures à attendre pour lui en faire l'aveu. Si elle
+avait eu moins de délicatesse et plus de connaissance du monde, elle se
+fût bien gardée de faire cette confession.</p>
+
+<p>M. de Lansac avait, dans l'aventure de la soirée, joué le rôle le plus
+déplaisant, et, quelle que fût la candeur de Valentine, il eût peut-être
+semblé difficile à cet homme du monde de pardonner bien sincèrement à
+sa fiancée l'espèce de pacte fait avec un autre pour le tromper. Mais
+Valentine rougissait de rester complice d'un mensonge envers celui qui
+allait être son époux.</p>
+
+<p>Le lendemain, dès le matin, elle courut le rejoindre au salon.</p>
+
+<p>&mdash;Évariste, lui dit-elle en allant droit au but, j'ai sur le cœur un
+secret qui me pèse; il faut que je vous le dise. Si je suis coupable, vous
+me blâmerez, mais au moins vous ne me reprocherez pas d'avoir manqué de
+loyauté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! ma chère Valentine, vous me faites frémir! Où voulez-vous
+arriver avec ce préambule solennel? Songez dans quelle position nous nous
+trouvons!... Non, non, je ne veux rien entendre. C'est aujourd'hui que je
+vous quitte pour aller à mon poste attendre tristement la fin de l'éternel
+mois qui s'oppose à mon bonheur, et je ne veux pas attrister ce jour déjà
+si triste par une confidence qui semble vous être pénible. Quoi que vous
+ayez à me dire, quoi que vous ayez fait de <i>criminel</i>, je vous absous.
+Allez, Valentine, votre âme est trop belle, votre vie est trop pure pour
+que j'aie l'insolence de vouloir vous confesser.</p>
+
+<p>&mdash;Cette confidence ne vous attristera pas, répondit Valentine en
+retrouvant toute sa confiance dans la raison de M. de Lansac. Au contraire,
+lorsque même vous m'accuseriez d'avoir agi avec précipitation, vous vous
+réjouiriez encore avec moi, j'en suis sûre, d'un événement qui me comble
+de joie. J'ai retrouvé ma sœur...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, dit vivement M. de Lansac en affectant une terreur comique.
+Ne prononcez pas ce nom ici! Votre mère a des doutes qui déjà la mettent
+au désespoir. Que serait-ce, grand Dieu! si elle savait où vous en êtes?
+Croyez-moi, ma chère Valentine, gardez ce secret bien avant dans votre
+cœur, et n'en parlez pas même à moi. Vous m'ôteriez par là tous les moyens
+de conviction que mon air d'innocence doit me donner auprès de votre mère.
+Et puis, ajouta-t-il en souriant d'un air qui ôtait à ses paroles toute
+la rigidité de leur sens, je ne suis pas encore assez votre maître,
+c'est-à-dire votre protecteur, pour me croire bien fondé à autoriser un
+acte de rébellion ouverte contre la volonté maternelle. Attendez un mois.
+Cela vous semblera bien moins long qu'à moi.</p>
+
+<p>Valentine, qui tenait à dégager sa conscience de la circonstance la plus
+délicate de son secret, voulut en vain insister. M. de Lansac ne voulut
+rien entendre, et finit par lui persuader qu'elle ne devait rien lui dire.</p>
+
+<p>Le fait est que M. de Lansac était bien né, qu'il occupait de belles
+fonctions diplomatiques, qu'il était plein d'esprit, de séduction et de
+ruse; mais qu'il avait des dettes à payer, et que pour rien au monde il
+n'eût voulu perdre la main et la fortune de mademoiselle de Raimbault.
+Dans la crainte continuelle de s'aliéner la mère ou la fille, il
+transigeait secrètement avec l'une et avec l'autre, il flattait leurs
+sentiments, leurs opinions, et, peu intéressé dans l'affaire de Louise,
+il était décidé à n'y intervenir que lorsqu'il deviendrait maître de la
+terminer à son gré.</p>
+
+<p>Valentine prit sa prudence pour une autorisation tacite, et, se rassurant
+de ce côté, elle dirigea toutes ses pensées vers l'orage qui allait
+éclater du côté de sa mère.</p>
+
+<p>La veille au soir, le laquais adroit et bas qui avait déjà insinué
+quelques soupçons sur l'apparition de Louise dans le pays était entré chez
+la comtesse, sous le prétexte d'apporter une limonade, et il avait eu avec
+elle l'entretien suivant.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IX.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Madame m'avait ordonné hier de m'informer de la personne...</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit. Ne la nommez jamais devant moi. L'avez-vous fait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, et je crois être sur la voie.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oserais pas affirmer à madame que la chose soit aussi certaine
+que je le désirerais. Mais voici ce que je sais: il y a à la ferme de
+Grangeneuve, depuis à peu près trois semaines, une femme qui passe pour la
+nièce du père Lhéry, et qui m'a bien l'air d'être celle que nous cherchons.</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous vue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame. D'ailleurs je ne connais pas la personne... et personne ici
+n'est plus avancé que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que disent les paysans?</p>
+
+<p>&mdash;Les uns disent que c'est bien la parente des Lhéry; à preuve, disent-ils,
+qu'elle n'est pas vêtue comme une demoiselle, et puis, parce qu'elle
+occupe chez eux une chambre de laboureur. Ils pensent que si c'était
+mademoiselle... on lui aurait fait une autre réception à la ferme. Les
+Lhéry lui étaient tout dévoués, comme madame sait.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. La mère Lhéry a été sa nourrice dans un temps où elle
+était fort heureuse de trouver ce moyen d'existence. Mais que disent les
+autres?... Comment se fait-il que pas un ici ne puisse affirmer si cette
+personne est ou n'est pas celle que tout le monde a vue autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord peu de gens l'ont vue à Grangeneuve, qui est un endroit fort
+isolé. Elle n'en sort presque pas, et, lorsqu'elle sort, elle est toujours
+enveloppée d'une mante, parce que, dit-on, elle est malade. Ceux qui l'ont
+rencontrée l'ont à peine aperçue, et disent qu'il leur est impossible de
+savoir si la personne fraîche et replète qu'ils ont vue, il y a quinze ans,
+est la personne maigre et pâle qu'ils voient maintenant. C'est une chose
+embarrassante à éclaircir, et qui demande beaucoup d'adresse et de
+persévérance.</p>
+
+<p>&mdash;Joseph! je vous donne cent francs si vous voulez vous en charger.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit d'un ordre de madame, répondit le valet d'un air hypocrite.
+Mais si je n'en viens pas à bout aussi vite que madame le désire, elle
+voudra bien se rappeler que les paysans d'ici sont rusés, méfiants; qu'ils
+ont un fort mauvais esprit, aucun attachement pour leurs anciens devoirs,
+et qu'ils ne seraient pas fâchés de montrer une opposition quelconque à la
+volonté de madame...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais qu'ils ne m'aiment pas, et je m'en félicite. La haine de ces
+gens-là m'honore au lieu de m'inquiéter. Mais le maire de la commune
+n'a-t-il point fait amener cette étrangère pour la questionner?</p>
+
+<p>&mdash;Madame sait que le maire est un Lhéry, un cousin de son fermier; dans
+cette famille-là, ils sont unis comme les doigts de la main, et ils
+s'entendent comme larrons en foire...</p>
+
+<p>Joseph sourit de complaisance en se trouvant tant de causticité dans le
+discours. La comtesse ne daigna pas partager son sentiment; mais elle
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est un grand désagrément que ces fonctions de maire soient
+remplies par des paysans, à qui elles donnent une certaine autorité sur
+nous!</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra, pensa-t-elle, que je m'occupe de faire destituer celui-là, et
+que mon gendre prenne l'ennui de le remplacer. Il fera faire la besogne
+par les adjoints.</p>
+
+<p>Puis, revenant tout à coup au sujet de l'entretien par un de ces aperçus
+clairs et prompts que donne la haine:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un moyen, dit-elle: c'est d'envoyer Catherine à la ferme, et de
+la faire parler.</p>
+
+<p>&mdash;La nourrice de mademoiselle!... Oh! c'est une femme plus rusée que
+madame ne pense. Peut-être sait-elle déjà fort bien ce qui en est.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, il faut trouver un moyen, dit la comtesse avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Si madame me permet d'agir...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! certainement!</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, j'espère être instruit demain de ce qui intéresse madame.</p>
+
+<p>Le lendemain, vers six heures du matin, au moment où l'Angélus sonnait au
+fond de la vallée et où le soleil enluminait tous les toits d'alentour,
+Joseph se dirigea vers la partie du pays la plus déserte, et en même
+temps la mieux cultivée; c'était sur les terres de Raimbault, terres
+considérables et fertiles, jadis vendues comme biens nationaux, rachetées
+sous l'empire par la dot de mademoiselle Chignon, fille d'un riche
+manufacturier, que le général comte de Raimbault avait épousée en secondes
+noces. L'empereur aimait à unir les anciens noms aux nouvelles fortunes:
+ce mariage s'était conclu sous son influence suprême; et la nouvelle
+comtesse avait bientôt dépassé dans son cœur tout l'orgueil de la vieille
+noblesse qu'elle haïssait, et dont cependant elle avait voulu à tout prix
+obtenir les honneurs et les titres.</p>
+
+<p>Joseph avait sans doute tissé une fable bien savante pour se présenter à
+la ferme sans effaroucher personne. Il avait dans son sac bien des tours
+de Scapin pour abuser de la simplicité des habitants; mais, par malheur,
+la première personne qu'il rencontra à cent pas de la ferme fut Bénédict,
+homme bien plus fin, bien plus méfiant que lui. Le jeune homme se souvint
+aussitôt de l'avoir vu quelque temps auparavant à une autre fête de
+village, où, quoi qu'il portât fort bien son habit noir, bien qu'il
+affectât des manières de supériorité sur les fermiers qui prenaient de la
+bière avec lui, il avait été persiflé et humilié comme un vrai laquais
+qu'il était. Aussitôt Bénédict comprit qu'il fallait écarter de la ferme
+ce témoin dangereux, et, s'emparant de lui avec force politesses ironiques,
+ il le força d'aller visiter avec lui une vigne située à quelque distance.
+Il affecta de le croire, sur sa parole, homme de confiance et régisseur du
+château, et feignit une grande disposition au bavardage. Joseph abusa bien
+vite de l'occasion, et, au bout de dix minutes, ses intentions et ses
+projets devinrent clairs comme le jour pour Bénédict. Alors celui-ci se
+tint sur ses gardes, et le désabusa de ses doutes relativement à Louise
+avec un air de candeur dont Joseph fut parfaitement dupe. Cependant
+Bénédict comprit que ce n'était pas assez, qu'il fallait se débarrasser
+entièrement des intentions malfaisantes de ce mouchard, et il retrouva
+tout à coup dans sa mémoire un moyen de le dominer.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, monsieur Joseph! lui dit-il, je suis fort aise de vous avoir
+rencontré. J'avais précisément à vous communiquer une affaire intéressante
+pour vous.</p>
+
+<p>Joseph ouvrit deux larges oreilles, de ces oreilles de laquais, profondes,
+mobiles, habiles à saisir, vigilantes à conserver; de ces oreilles où rien
+ne se perd, où tout se retrouve.</p>
+
+<p>&mdash;M. le chevalier de Trigaud, continua Bénédict, ce gentilhomme campagnard
+qui demeure à trois lieues d'ici, et qui fait un si énorme massacre de
+lièvres et de perdrix qu'on n'en trouve plus là où il a passé, me disait
+avant-hier (nous venions précisément de tuer dans les buissons une
+vingtaine de cailles vertes; car le bon chevalier est braconnier comme un
+garde-chasse), il disait donc avant hier qu'il serait bien aise d'avoir un
+homme intelligent comme vous à son service...</p>
+
+<p>&mdash;M. le chevalier de Trigaud a dit cela? repartit l'auditeur ému.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, reprit Bénédict. C'est un homme riche, libéral, insouciant,
+ne se mêlant de rien, n'aimant que la chasse et la table, sévère à ses
+chiens, doux à ses serviteurs, ennemi des embarras domestiques, volé
+depuis qu'il est au monde, volable s'il en fut. Une personne qui aurait,
+comme vous, reçu une certaine instruction, qui tiendrait ses comptes, qui
+réformerait les abus de sa maison, et qui ne le contrarierait pas au
+sortir de table, pourrait à jeun obtenir tout de son humeur facile, régner
+en prince chez lui, et gagner quatre fois autant que chez madame la
+comtesse de Raimbault. Or, tous ces avantages sont à votre disposition,
+monsieur Joseph, si vous voulez, de ce pas, aller vous présenter au
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais au plus vite! s'écria Joseph, qui connaissait fort bien la
+place et qui la savait bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant! dit Bénédict. Il faudra vous rappeler que, grâce à mon goût
+pour la chasse et à la morale bien connue de ma famille, ce bon chevalier
+nous témoigne à tous une amitié vraiment extraordinaire, et que quiconque
+aurait le malheur de me déplaire ou de rendre un mauvais office à
+quelqu'un des miens ne <i>pourrirait</i> pas sur le seuil de sa maison.</p>
+
+<p>Le ton dont ces paroles furent prononcées les rendit très-intelligibles
+pour Joseph. Il rentra au château, rassura complètement la comtesse, eut
+l'adresse de se faire donner les cent francs de gratification pour son
+zèle et ses peines, et sauva Valentine de l'interrogatoire terrible que sa
+mère lui réservait. Huit jours après il entra au service du chevalier de
+Trigaud, qu'il ne vola pas (il avait trop d'esprit et son maître était
+trop bête pour qu'il s'en donnât la peine), mais qu'il pilla comme un pays
+conquis.</p>
+
+<p>Dans son désir de ne pas manquer une si excellente aubaine, il avait
+poussé l'adresse et le dévouement aux intentions de Bénédict jusqu'à
+donner de faux renseignements à la comtesse sur la résidence de Louise. En
+trois jours il lui avait improvisé un voyage et un départ dont madame de
+Raimbault avait été la dupe. Il avait réussi encore à ne pas perdre sa
+confiance en quittant son service. Il s'était fait octroyer de bon gré la
+permission de changer de maître, et madame de Raimbault ne pensa bientôt
+plus à lui ni à ses révélations antérieures. La marquise, qui aimait
+Louise plus peut-être qu'elle n'avait aimé personne, questionna Valentine.
+Mais celle-ci connaissait trop le caractère faible et la légèreté de sa
+grand'mère pour confier à son impuissante affection un secret de si haute
+importance. M. de Lansac était parti, les trois femmes étaient fixées à
+Raimbault, où le mariage devait se conclure dans un mois. Louise, qui ne
+se fiait peut-être pas autant que Valentine aux bonnes intentions de M. de
+Lansac, résolut de mettre à profit ce temps, où elle était à peu près
+libre, pour la voir souvent; et trois jours après la Journée du 1er mai,
+Bénédict, chargé d'une lettre, se présenta au château.</p>
+
+<p>Hautain et fier, il n'avait jamais voulu s'y présenter pour traiter
+d'aucune affaire au nom de son oncle; mais pour Louise, pour Valentine,
+pour ces deux femmes qu'il ne savait comment qualifier dans son affection,
+il se faisait une sorte de gloire d'aller affronter les regards dédaigneux
+de la comtesse et les affabilités insolentes de la marquise. Il profita
+d'un jour chaud qui devait confiner Valentine chez elle, et, s'étant muni
+d'une carnassière bien remplie de gibier, ayant pris pour vêtement une
+blouse, un chapeau de paille et des guêtres, il partit ainsi équipé en
+chasseur villageois, certain que ce costume choquerait moins les yeux de
+la comtesse que ne le ferait un extérieur plus soigné.</p>
+
+<p>Valentine écrivait dans sa chambre. Je ne sais quelle attente vague
+faisait trembler sa main; tout en traçant des lignes destinées à sa sœur,
+il lui semblait que le messager qui devait s'en charger n'était pas loin.
+Le moindre bruit dans la campagne, le trot d'un cheval, la voix d'un chien
+la faisait tressaillir; elle se levait et courait à la fenêtre; appelant
+dans son cœur Louise et Bénédict; car Bénédict, ce n'était pour elle, du
+moins elle le croyait ainsi, qu'une partie de sa sœur détachée vers elle.</p>
+
+<p>Comme elle commençait à se lasser de cette émotion involontaire et
+cherchait à en distraire sa pensée, cette voix si belle et si pure, cette
+voix de Bénédict, qu'elle avait entendue la nuit sur les bords de l'Indre,
+vint de nouveau charmer son oreille. La plume tomba de ses doigts; elle
+écouta, ravie, ce chant naïf et simple qui avait tant d'empire sur ses
+nerfs. La voix de Bénédict partait d'un sentier qui tournait en dehors du
+parc sur une colline assez rapide. Le chanteur, se trouvant élevé
+au-dessus des jardins, pouvait faire entendre distinctement ces vers de sa
+chanson villageoise, qui renfermaient peut-être un avertissement pour
+Valentine:</p>
+
+<p class="i6"> Bergère Solange, écoutez.
+ L'alouette aux champs vous appelle.</p>
+
+<p>Valentine était assez romanesque; elle ne pensait pas l'être parce que son
+cœur vierge n'avait pas encore conçu l'amour. Mais lorsqu'elle croyait
+pouvoir s'abandonner sans réserve à un sentiment pur et honnête, sa jeune
+tête ne se défendait point d'aimer tout ce qui ressemblait à une aventure.
+Élevée sous des regards si rigides, dans une atmosphère d'usages si froids
+et si guindés, elle avait si peu joui de la fraîcheur et de la poésie de
+son âge!</p>
+
+<p>Collée au store de sa fenêtre, elle vit bientôt Bénédict descendre le
+sentier. Bénédict n'était pas beau; mais sa taille était remarquablement
+élégante. Son costume rustique, qu'il portait un peu théâtralement, sa
+marche légère et assurée sur le bord du ravin, son grand chien blanc
+tacheté qui bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur
+et assez puissant pour suppléer chez lui à la beauté du visage, toute
+cette apparition dans une scène champêtre qui, par les soins de l'art,
+spoliateur de la nature, ressemblait assez à un décor d'opéra, c'était de
+quoi émouvoir un jeune cerveau, et donner je ne sais quel accessoire de
+coquetterie au prix de la missive.</p>
+
+<p>Valentine fut bien tentée de s'enfoncer dans le parc, d'aller ouvrir une
+petite porte qui donnait sur le sentier, de tendre une main avide vers la
+lettre qu'elle croyait déjà voir dans celle de Bénédict. Tout cela était
+assez imprudent. Une pensée plus louable que celle du danger la retint: ce
+fut la crainte de désobéir deux fois en allant au-devant d'une aventure
+qu'elle ne pouvait pas repousser.</p>
+
+<p>Elle résolut donc d'attendre un nouvel avertissement pour descendre, et
+bientôt une grande rumeur de chiens animés les uns contre les autres fit
+glapir tous les échos du préau. C'était Bénédict qui avait mis le sien aux
+prises avec ceux de la maison, afin d'annoncer son arrivée de la manière
+la plus bruyante possible.</p>
+
+<p>Valentine descendit aussitôt; son instinct lui fit deviner que Bénédict se
+présenterait de préférence à la marquise, comme étant la plus abordable.
+Elle rejoignit donc sa grand'mère, qui avait coutume de faire la sieste
+sur le canapé du salon, et, après l'avoir doucement éveillée, elle prit un
+prétexte pour s'asseoir à ses côtés.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, un domestique vint annoncer que le neveu de
+M. Lhéry demandait à présenter son respect et son gibier à la
+marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Je me passerais bien de son respect, répondit la vieille folle, mais que
+son gibier soit le bienvenu. Faites entrer.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2>
+<br>
+
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+
+<p>En voyant paraître ce jeune homme dont elle se savait complice et qu'elle
+allait encourager, sous les yeux de sa grand'mère, à lui remettre un
+secret message, Valentine eut un remords. Elle sentit qu'elle rougissait,
+et le pourpre de ses joues alla se refléter sur celles de Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, mon garçon! dit la marquise qui étalait sur le sofa sa
+jambe courte et replète avec des grâces du temps de Louis XV. Sois le
+bienvenu. Comment va-t-on à la ferme? Et cette bonne mère Lhéry? et cette
+jolie petite cousine? et tout le monde?</p>
+
+<p>Puis, sans se soucier de la réponse, elle enfonça la main dans la
+carnassière que Bénédict détachait de son épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, c'est fort beau, ce gibier-là! Est-ce toi qui l'as tué? On
+dit que tu laisses un peu braconner le Trigaud sur nos terres? Mais voilà
+de quoi te faire absoudre...</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, dit Bénédict en tirant de son sein une petite mésange vivante, je
+l'ai prise au filet par hasard. Comme elle est d'une espèce rare, j'ai
+pensé que mademoiselle, qui s'occupe d'histoire naturelle, la joindrait à
+sa collection.</p>
+
+<p>Et, tout en remettant le petit oiseau à Valentine, il affecta d'avoir
+beaucoup de peine à le glisser dans ses doigts sans le laisser échapper.
+Il profita de ce moment pour lui remettre la lettre. Valentine s'approcha
+d'une fenêtre, comme pour examiner l'oiseau de près, et cacha le papier
+dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu dois avoir bien chaud, mon cher? dit la marquise. Va donc te
+désaltérer à l'office.</p>
+
+<p>Valentine vit le sourire de dédain qui effleurait les lèvres de Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur aimerait peut-être mieux, dit-elle vivement, prendre un verre
+d'eau de grenades?</p>
+
+<p>Et elle souleva la carafe qui était sur un guéridon derrière sa grand'mère,
+pour en verser elle-même à son hôte. Bénédict la remercia d'un regard,
+et, passant derrière le dossier du sofa, il accepta, heureux de toucher
+le verre de cristal que la blanche main de Valentine lui offrit.</p>
+
+<p>La marquise eut une petite quinte de toux pendant laquelle il dit vivement
+à Valentine:</p>
+
+<p>&mdash;Que faudra-t-il répondre de votre part à la demande contenue dans cette
+lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que ce soit, <i>oui</i>, répondit Valentine, effrayée de tant d'audace.</p>
+
+<p>Bénédict promenait un regard grave sur ce salon élégant et spacieux, sur
+ces glaces limpides, sur ces parquets luisants, sur mille recherches de
+luxe dont l'usage même était ignoré encore à la ferme. Ce n'était pas la
+première fois qu'il pénétrait dans la demeure du riche, et son cœur était
+loin de se prendre d'envie pour tous ces hochets de la fortune, comme eût
+fait celui d'Athénaïs. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une remarque
+qui n'avait pas encore pénétré chez lui si avant; c'est que la société
+avait mis entre lui et mademoiselle de Raimbault des obstacles immenses.</p>
+
+<p>«Heureusement, se disait-il, je puis braver le danger de la voir sans en
+souffrir. Jamais je ne serai amoureux d'elle.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh, bien! ma fille, veux-tu te mettre au piano, et continuer cette
+romance que tu m'avais commencée tout à l'heure?</p>
+
+<p>C'était un ingénieux mensonge de la vieille marquise pour faire entendre à
+Bénédict qu'il était temps de se retirer <i>à l'office</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne maman, répondit Valentine, vous savez que je ne chante guère; mais
+vous qui aimez la bonne musique, si vous voulez vous donner un très-grand
+plaisir, priez monsieur de chanter.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? dit la marquise. Mais comment sais-tu cela, ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Athénaïs qui me l'a dit, répondit Valentine en baissant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'il en est ainsi, mon garçon, fais-moi ce plaisir-là, dit la
+marquise. Régale-moi d'un petit air villageois; cela me reposera du
+Rossini, auquel je n'entends rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous accompagnerai si vous voulez, dit Valentine au jeune homme avec
+timidité.</p>
+
+<p>Bénédict était bien un peu troublé de l'idée que sa voix allait peut-être
+appeler au salon la fière comtesse. Mais il était plus touché encore des
+efforts de Valentine pour le retenir et le faire asseoir; car la marquise,
+malgré toute sa popularité, n'avait pu se décider à offrir un siège au
+neveu de son fermier.</p>
+
+<p>Le piano fut ouvert. Valentine s'y plaça après avoir tiré un pliant auprès
+du sien. Bénédict, pour lui prouver qu'il ne s'apercevait pas de l'affront
+qu'il avait reçu, préféra chanter debout.</p>
+
+<p>Dès les premières notes, Valentine rougit et pâlit, des larmes vinrent au
+bord de sa paupière; peu à peu elle se calma, ses doigts suivirent le
+chant, et son oreille le recueillit avec intérêt.</p>
+
+<p>La marquise écouta d'abord avec plaisir. Puis, comme elle avait sans cesse
+l'esprit oisif et ne pouvait rester en place, elle sortit, rentra, et
+ressortit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Cet air, dit Valentine dans un instant où elle fut seule avec Bénédict,
+est celui que ma sœur me chantait de prédilection lorsque j'étais enfant,
+et que je la faisais asseoir sur le haut de la colline pour l'entendre
+répéter à l'écho. Je ne l'ai jamais oublié, et tout à l'heure j'ai failli
+pleurer quand vous l'avez commencé.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai chanté à dessein, répondit Bénédict; c'était vous parler au nom
+de Louise...</p>
+
+<p>La comtesse entra comme ce nom expirait sur les lèvres de Bénédict. À la
+vue de sa fille assise auprès d'un homme en tête-à-tête, elle attacha sur
+ce groupe des yeux clairs, fixes, stupéfaits. D'abord, elle ne reconnut
+pas Bénédict, qu'elle avait à peine regardé à la fête, et sa surprise la
+pétrifia sur place. Puis, quand elle se rappela l'impudent vassal qui
+avait osé porter ses lèvres sur les joues de sa fille, elle fit un pas
+en avant, pâle et tremblante, essayant de parler et retenue par une
+strangulation subite. Heureusement un incident ridicule préserva Bénédict
+de l'explosion. Le beau lévrier gris de la comtesse s'était approché avec
+insolence du chien de chasse de Bénédict, qui, tout poudreux, tout
+haletant, s'était couché sans façon sous le piano. Perdreau, patiente et
+raisonnable bête, se laissa flairer des pieds à la tête, et se contenta
+de répondre aux avanies de son hôte en lui montrant silencieusement une
+longue rangée de dents blanches. Mais quand le lévrier, hautain et
+discourtois, voulut passer aux injures, Perdreau, qui n'avait jamais
+souffert un affront et qui venait de faire tête à trois dogues quelques
+instants auparavant, se dressa sur ses pattes, et, d'un coup de boutoir,
+roula son frêle adversaire sur le parquet. Celui-ci vint, en jetant des
+cris aigus, se réfugier aux pieds de sa maîtresse. Ce fut une occasion
+pour Bénédict, qui vit la comtesse éperdue, de s'élancer hors de
+l'appartement en feignant d'entraîner et de châtier Perdreau, qu'au fond
+du cœur il remerciait sincèrement de son inconvenance.</p>
+
+<p>Comme il sortait escorté des glapissements du lévrier, des sourds
+grognements de son propre chien et des exclamations douloureuses de la
+comtesse, il rencontra la marquise, qui, étonnée de ce vacarme, lui
+demanda ce que cela signifiait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon chien a étranglé celui de madame, répondit-il d'un air piteux en
+s'enfuyant.</p>
+
+<p>Il retourna à la ferme, emportant un grand fonds d'ironie et de haine
+contre la noblesse, et riant du bout des lèvres de son aventure. Cependant
+il eut pitié de lui-même en se rappelant quels affronts bien plus grands
+il avait prévus, et de quel sang-froid moqueur il s'était vanté en
+quittant Louise quelques heures auparavant. Peu à peu tout le ridicule de
+cette scène lui parut retomber sur la comtesse, et il arriva à la ferme en
+veine de gaieté. Son récit fit rire Athénaïs jusqu'aux larmes. Louise
+pleura en apprenant comment Valentine avait accueilli son message et
+reconnu la chanson que Bénédict lui avait chantée. Mais Bénédict ne se
+vanta pas de sa visite au château devant le père Lhéry. Celui-ci n'était
+pas homme à s'amuser d'une plaisanterie qui pouvait lui faire perdre mille
+écus de profits <i>par chacun an</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que tout cela signifie? répéta la marquise en entrant
+dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Madame, qui me l'expliquerez, j'espère, répondit la
+comtesse. N'étiez-vous pas ici quand cet homme est entré?</p>
+
+<p>&mdash;Quel <i>homme</i>? demanda la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;M. Bénédict, répondit Valentine toute confuse et cherchant à prendre de
+l'aplomb. Maman, il vous apportait du gibier; ma bonne maman l'a prié de
+chanter, et je l'accompagnais...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour vous qu'il chantait, Madame? dit la comtesse à sa belle-mère.
+Mais vous l'écoutiez de bien loin, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, répondit la vieille, ce n'est pas moi qui l'en ai prié, c'est
+Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est fort étrange, dit la comtesse en attachant des yeux perçants
+sur sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit Valentine en rougissant, je vais vous expliquer cela. Mon
+piano est horriblement faux, vous le savez; nous n'avons pas de facteur
+dans les environs; ce <i>jeune homme</i> est musicien; en outre, il accorde
+très bien les instruments... Je savais cela par Athénaïs, qui a un piano
+chez elle, et qui a souvent recours à l'adresse de son cousin...</p>
+
+<p>&mdash;Athénaïs a un piano! ce jeune homme est musicien! Quelle étrange
+histoire me faites-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus vrai, Madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais
+comprendre qu'à présent tout le monde en France reçoit de l'éducation!
+Ces gens-là sont riches; ils ont fait donner des talents à leurs enfants.
+C'est fort bien fait; c'est la mode: il n'y a rien à dire. Ce garçon
+chante très-bien, ma foi! Je l'écoutais du vestibule avec beaucoup de
+plaisir. Eh bien! qu'y a-t-il? Croyez-vous que Valentine fût en danger
+auprès de lui quand moi j'étais à deux pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, dit la comtesse, vous avez une manière d'interpréter mes
+idées!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est que vous en avez de si bizarres! Vous voilà tout effarouchée
+parce que vous avez trouvé votre fille au piano avec un homme! Est-ce
+qu'on fait du mal quand on est occupé à chanter? Vous me faites un crime
+de les avoir laissés seuls un instant, comme si... Eh! mon Dieu! vous ne
+l'avez donc pas regardé, ce garçon? Il est laid à faire peur!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit la comtesse avec le sentiment d'un profond mépris, il
+est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mécontentement. Comme
+il nous est impossible de nous entendre sur de certaines choses, c'est à
+ma fille que je m'adresse. Valentine, je n'ai pas besoin de vous dire que
+je n'ai point les idées grossières qu'on me prête. Je vous connais assez,
+ma fille, pour savoir qu'un homme de cette sorte n'est pas un <i>homme</i> pour
+vous, et qu'il n'est pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais
+l'inconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop légèrement.
+Songez que rien n'est pire dans le monde que les situations ridicules.
+Vous avez trop de bienveillance dans le caractère; trop de laisser-aller
+avec les inférieurs. Rappelez-vous qu'ils ne vous en sauront aucun gré,
+qu'ils en abuseront toujours, et que les mieux traités seront les plus
+ingrats. Croyez-en l'expérience de votre mère et observez-vous davantage.
+Déjà plusieurs fois j'ai eu l'occasion de vous faire ce reproche: vous
+manquez de dignité. Vous en sentirez les inconvénients. Ces <i>gens-là</i> ne
+comprennent pas jusqu'où il leur est permis d'aller et le point fixe
+où ils doivent s'arrêter. Cette petite Athénaïs est avec vous d'une
+familiarité révoltante. Je le tolère, parce qu'après tout c'est une femme.
+Mais je ne serais pas très-flattée que son fiancé vînt, dans un endroit
+public, vous aborder d'un petit air dégagé. C'est un jeune homme fort mal
+élevé, comme ils le sont tous dans cette classe-là, manquant de tact
+absolument... M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libéral,
+a beaucoup trop auguré de lui en lui parlant l'autre jour comme à un
+homme d'esprit... Un autre se fût retiré de la danse; lui, vous a
+très-cavalièrement embrassée, ma fille... Je ne vous en fais pas un
+reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait à perdre
+contenance; je sais que vous avez assez souffert de cette impertinence,
+et, si je vous la rappelle, c'est pour vous montrer combien il faut tenir
+à distance les gens <i>de peu</i>.</p>
+
+<p>Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les
+épaules. Valentine, écrasée sous le poids de la logique de sa mère,
+répondit en balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, c'est seulement à cause du piano que je pensais... Je ne pensais
+pas aux inconvénients...</p>
+
+<p>&mdash;En s'y prenant bien, reprit la comtesse désarmée par sa soumission, il
+peut n'y en avoir aucun à le faire venir. Le lui avez-vous proposé?</p>
+
+<p>&mdash;J'allais le faire lorsque...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas il faut le faire rentrer...</p>
+
+<p>La comtesse sonna et demanda Bénédict; mais on lui dit qu'il était déjà
+loin sur la colline.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, dit-elle quand le domestique fut sorti; il ne faut pour rien
+au monde qu'il croie avoir été admis ici pour sa belle voix. Je tiens à
+ce qu'il revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce
+pied-là. Donnez-moi cette écritoire. Je vais lui expliquer ce qu'on attend
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise à qui la peur tenait
+lieu de raison.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais les usages, Madame, répondit la comtesse.</p>
+
+<p>Elle traça quelques mots à la hâte, et les remettant à Valentine:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, dit-elle, et faites porter à la ferme.</p>
+
+<p>Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici:</p>
+
+<p class="i6">«Monsieur Bénédict, voulez-vous accorder le piano de ma fille?
+ vous me ferez plaisir.</p>
+
+<p class="i6">J'ai l'honneur de vous saluer.</p>
+
+<p class="i6">F. Comtesse DE RAIMBAULT.»</p>
+
+<p>Valentine prit dans sa main le pain à cacheter, et feignit de le placer
+sous le feuillet; mais elle sortit en gardant la lettre ouverte.
+Allait-elle donc envoyer cette insolente signification? était-ce ainsi
+qu'il fallait payer Bénédict de son dévouement? Fallait-il traiter en
+laquais l'homme qu'elle n'avait pas craint de marquer au front d'un baiser
+fraternel? Le cœur l'emporta sur la prudence; elle tira un crayon de sa
+poche, et, entre les doubles portes de l'antichambre déserte, elle traça
+ces mots au bas du billet de sa mère:</p>
+
+<p>«Oh! pardon! pardon, Monsieur! Je vous expliquerai cette invitation.
+Venez; ne refusez pas de venir. Au nom de Louise, pardon!»</p>
+
+<p>Elle cacheta le billet et le remit à un domestique.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XI.</h3>
+
+
+<p>Elle ne put ouvrir la lettre de Louise que le soir. C'était une longue
+paraphrase du peu de mots qu'elles avaient pu échanger à leur gré dans
+l'entrevue de la ferme. Cette lettre toute palpitante de joie et d'espoir
+était l'expression d'une véritable amitié de femme romanesque, expansive,
+sœur de l'amour, amitié pleine d'adorables puérilités et de platoniques
+ardeurs.</p>
+
+<p>Elle terminait par ces mots:</p>
+
+<p>«Le hasard m'a fait découvrir que ta mère allait demain rendre une visite
+dans le voisinage. Elle n'ira que vers la nuit à cause de la chaleur.
+Tâche de te dispenser de l'accompagner, et, dès que la nuit sera sombre,
+viens me trouver au bout de la grande prairie, à l'endroit du petit bois
+de Vavray. La lune ne se lève qu'à minuit, et cet endroit est toujours
+désert.»</p>
+
+<p>Le lendemain, la comtesse partit vers six heures du soir, engageant
+Valentine à se mettre au lit, et recommandant à la marquise de veiller à
+ce qu'elle prît un bain de pieds bien chaud. Mais la vieille femme, tout
+en disant qu'elle avait élevé sept enfants et qu'elle sortait soigner une
+migraine, oublia bien vite tout ce qui n'était pas elle. Fidèle à ses
+habitudes de mollesse antique, elle se mit au bain à la place de sa
+petite-fille, et fit appeler sa demoiselle de compagnie pour lui lire un
+roman de Crébillon fils. Valentine s'échappa dès que l'ombre commença à
+descendre sur la colline. Elle prit une robe brune afin d'être moins
+aperçue dans la campagne assombrie, et, coiffée seulement de ses beaux
+cheveux blonds qu'agitaient les tièdes brises du soir, elle franchit la
+prairie d'un pied rapide.</p>
+
+<p>Cette prairie avait bien une demi-lieue de long; elle était coupée de
+larges ruisseaux auxquels des arbres renversés servaient de ponts. Dans
+l'obscurité, Valentine faillit plusieurs fois se laisser tomber. Tantôt
+elle accrochait sa robe à d'invisibles épines, tantôt son pied s'enfonçait
+dans la vase trompeuse du ruisseau. Sa marche légère éveillait des
+milliers de phalènes bourdonnantes; le grillon babillard se taisait à son
+approche, et quelquefois une chouette endormie dans le tronc d'un vieux
+saule s'en échappait, et la faisait tressaillir en rasant son front de son
+aile souple et cotonneuse.</p>
+
+<p>C'était la première fois de sa vie que Valentine se hasardait seule, la
+nuit, volontairement, hors du toit paternel. Quoi qu'une grande exaltation
+morale lui prêtât des forces, la peur s'empara d'elle parfois, et lui
+donnait des ailes pour raser l'herbe et franchir les ruisseaux.</p>
+
+<p>Au lieu indiqué elle trouva sa sœur, qui l'attendait avec impatience.
+Après mille tendres caresses, elles s'assirent sur la marge d'un fossé et
+se mirent à causer.</p>
+
+<p>&mdash;Conte-moi donc ta vie depuis que je t'ai perdue, dit Valentine à Louise.</p>
+
+<p>Louise raconta ses voyages, ses chagrins, son isolement, sa misère. À
+peine âgée de seize ans, lorsqu'elle se trouva exilée en Allemagne auprès
+d'une vieille parente de sa famille, elle n'avait touché qu'une faible
+pension alimentaire qui ne suffisait point à la rendre indépendante.
+Tyrannisée par cette duègne, elle s'était enfuie en Italie, où, à force de
+travail et d'économie, elle avait réussi à subsister. Enfin, sa majorité
+étant arrivée, elle avait joui de son patrimoine, héritage fort modique,
+car toute la fortune de cette famille venait de la comtesse; la terre même
+de Raimbault, ayant été rachetée par elle, lui appartenait en propre, et
+la vieille mère du général ne devait une existence agréable qu'aux <i>bons
+procédés</i> de sa belle-fille. C'est pour cette raison qu'elle la ménageait
+et avait abandonné entièrement Louise, afin de ne pas tomber dans
+l'indigence.</p>
+
+<p>Quelque mince que fût la somme que toucha cette malheureuse fille, elle
+fut accueillie comme une richesse, et suffit de reste à des besoins
+qu'elle avait su restreindre. Une circonstance, qu'elle n'expliquait pas à
+sa sœur, l'ayant engagée à revenir à Paris, elle y était depuis six mois
+lorsqu'elle apprit le prochain mariage de Valentine. Dévorée du désir
+de revoir sa patrie et sa sœur, elle avait écrit à sa nourrice madame
+Lhéry; et celle-ci, bonne et aimante femme, qui n'avait jamais cessé de
+correspondre de loin en loin avec elle, se hâta de l'inviter à venir
+secrètement passer quelques semaines à la ferme. Louise accepta avec
+empressement, dans la crainte que le mariage de Valentine ne mît bientôt
+une plus invincible barrière entre elles deux.</p>
+
+<p>&mdash;À Dieu ne plaise! répondit Valentine; ce sera au contraire le signal de
+notre rapprochement. Mais, dis-moi, Louise, dans tout ce que tu viens de
+me raconter, tu as omis une circonstance bien intéressante pour moi... Tu
+ne m'as pas dit si...</p>
+
+<p>Et Valentine, embarrassée de prononcer un seul mot qui eût rapport à cette
+terrible faute de sa sœur, qu'elle eût voulu effacer au prix de tout son
+sang, sentit sa langue se paralyser et son front se couvrir d'une sueur
+brûlante.</p>
+
+<p>Louise comprit, et malgré les déchirants remords de sa vie, aucun reproche
+n'enfonça dans son cœur une pointe si acérée que cet embarras et ce
+silence. Elle laissa tomber sa tête sur ses mains, et, facile à aigrir
+après une vie de malheur, elle trouva que Valentine lui faisait plus de
+mal à elle seule que tous les autres ensemble. Mais, revenant bientôt à la
+raison, elle se dit que Valentine souffrait par excès de délicatesse; elle
+comprit qu'il en avait déjà bien coûté à cette jeune fille si pudique pour
+appeler une confidence plus intime et pour oser seulement la désirer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Valentine, dit-elle en passant un de ses bras au cou de sa
+jeune sœur.</p>
+
+<p>Puis Valentine, essuyant ses yeux, réussit par un sublime effort à
+dépouiller la rigidité de la jeune vierge pour s'élever au rôle de l'amie
+généreuse et forte.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, s'écria-t-elle; il est dans tout cela un être qui a dû étendre
+son influence sacrée sur toute ta vie, un être que je ne connais pas, dont
+j'ignore le nom, mais qu'il m'a semblé parfois aimer de toute la force du
+sang et de toute la volonté de ma tendresse pour toi...</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux donc que je t'en parle, ô ma courageuse sœur! J'ai cru que je
+n'oserais jamais te rappeler son existence. Eh bien! ta grandeur d'âme
+surpasse tout ce que j'en espérais. Mon fils existe, il ne m'a jamais
+quittée; c'est moi qui l'ai élevé. Je n'ai point essayé de dissimuler ma
+faute en l'éloignant de moi ou en lui refusant mon nom. Partout il m'a
+suivie, partout sa présence a révélé mon malheur et mon repentir. Et, le
+croiras-tu, Valentine? j'ai fini par mettre ma gloire à me proclamer sa
+mère, et dans toutes les âmes justes j'ai trouvé mon absolution en faveur
+de mon courage.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand même je ne serais pas ta sœur et ta fille aussi, répondit
+Valentine, je voudrais être au nombre de ces justes. Mais où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Valentin est à Paris, dans un collège. C'est pour l'y conduire que
+j'ai quitté l'Italie, et c'est pour te voir que je me suis séparée de lui
+depuis un mois. Il est beau, mon fils, Valentine; il est aimant; il te
+connaît; il désire ardemment embrasser celle dont il porte le nom, et il
+te ressemble. Il est blond et calme comme toi; à quatorze ans, il est
+presque de ta taille... Dis, voudras-tu, quand tu seras mariée, que je te
+le présente?</p>
+
+<p>Valentine répondit par mille caresses.</p>
+
+<p>Deux heures s'étaient écoulées rapidement, non-seulement à se rappeler le
+passé, mais encore à faire des projets pour l'avenir. Valentine y portait
+toute la confiance de son âge; Louise y croyait moins, mais elle ne le
+disait pas. Une ombre noire se dessina tout d'un coup dans l'air bleu
+au-dessus du fossé. Valentine tressaillit et laissa échapper un cri
+d'effroi. Louise, posant sa main sur la sienne, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, c'est un ami, c'est Bénédict.</p>
+
+<p>Valentine fut d'abord contrariée de sa présence au rendez-vous.
+Il semblait que désormais tous les actes de sa vie amenassent un
+rapprochement forcé entre elle et ce jeune homme. Cependant elle fut
+forcée de comprendre que son voisinage n'était pas inutile à deux femmes
+dans cet endroit écarté, et surtout que son escorte devait agréer à
+Louise, qui était à plus d'une lieue de son gîte. Elle ne put pas non
+plus s'empêcher de remarquer le sentiment de délicatesse respectueuse qui
+l'avait fait s'abstenir de paraître durant leur entretien. Ne fallait-il
+pas du dévouement, d'ailleurs, pour monter ainsi la garde pendant deux
+heures? Tout bien considéré, il y aurait eu de l'ingratitude à lui faire
+un froid accueil. Elle lui expliqua le billet de sa mère, prit tout le
+tort sur elle, et le supplia de ne venir au château qu'avec une forte
+dose de patience et de philosophie. Bénédict jura en riant que rien ne
+l'ébranlerait; et, après l'avoir reconduite avec Louise jusqu'au bout de
+la prairie, il reprit avec celle-ci le chemin de la ferme.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+<p>Le lendemain il se présenta au château. Par un hasard dont Bénédict ne se
+plaignait pas, c'était au tour de madame de Raimbault à avoir la migraine;
+mais celle-là n'était pas feinte, elle la força de garder le lit. Les
+choses se passèrent donc mieux que Bénédict ne l'avait espéré. Quand il
+sut que la comtesse ne se lèverait pas de la journée, il commença par
+démonter le piano et enlever toutes les touches; puis il trouva qu'il
+fallait remettre des <i>buffles</i> à tous les marteaux; quantité de cordes
+rouillées étaient à renouveler; enfin il se créa de l'ouvrage pour tout
+un jour; car Valentine était là, lui présentant les ciseaux, l'aidant à
+rouler le laiton sur la bobine, lui donnant la note au diapason, et
+s'occupant de son piano peut-être plus ce jour-là qu'elle n'avait fait
+dans toute sa vie. De son côté, Bénédict était beaucoup moins habile à
+cette besogne que Valentine ne l'avait annoncé. Il cassa plus d'une corde
+en la montant, il tourna plus d'une cheville pour une autre, et souvent
+dérangea l'accord de toute une gamme pour remettre celui d'une note.
+Pendant ce temps, la vieille marquise allait, venait, toussait, dormait,
+et ne s'occupait d'eux que pour les mettre plus à l'aise encore. Ce fut
+une délicieuse journée pour Bénédict. Valentine était si douce, elle avait
+une gaieté si naïve, si vraie, une politesse si obligeante, qu'il était
+impossible de ne pas respirer à l'aise auprès d'elle. Et puis je ne sais
+comment il se fit qu'au bout d'une heure, par un accord tacite, toute
+politesse disparut entre eux. Une sorte de camaraderie enfantine et rieuse
+s'établit. Ils se raillaient de leurs mutuelles maladresses, leurs mains
+se rencontraient sur le clavier, et, la gaieté chassant l'émotion, ils se
+querellaient comme de vieux amis. Enfin, vers cinq heures, le piano se
+trouvant accordé, Valentine imagina un moyen de retenir Bénédict. Un peu
+d'hypocrisie s'improvisa dans ce cœur de jeune fille, et, sachant que sa
+mère accordait tout à l'extérieur de la déférence, elle se glissa dans son
+alcôve.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, lui dit-elle, M. Bénédict a passé six heures à mon piano, et il
+n'a pas fini; cependant nous allons nous mettre à table: j'ai pensé qu'il
+était impossible d'envoyer ce jeune homme à l'office, puisque vous n'y
+envoyez jamais son oncle, et que vous lui faites servir du vin sur votre
+propre table. Que dois-je faire? Je n'ai pas osé l'inviter à dîner avec
+nous sans savoir de vous si cela était convenable.</p>
+
+<p>La même demande, faite en d'autres termes, n'eût obtenu qu'une sèche
+désapprobation. Mais la comtesse était toujours plus satisfaite d'obtenir
+la soumission à ses principes que l'obéissance passive à ses volontés.
+C'est le propre de la vanité de vouloir imposer le respect et l'amour de
+sa domination.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve la chose assez convenable, répondit-elle. Puis qu'il s'est
+rendu à mon billet sans hésiter, et qu'il s'est exécuté de bonne grâce,
+il est juste de lui montrer quelque égard. Allez, ma fille, invitez-le
+vous-même de ma part.</p>
+
+<p>Valentine, triomphante, retourna au salon, heureuse de pouvoir faire
+quelque chose d'agréable au nom de sa mère, et lui laissa tout l'honneur
+de cette invitation. Bénédict, surpris, hésita à l'accepter. Valentine
+outre-passa un peu les pouvoirs dont elle était investie en insistant.
+Comme ils passaient tous trois à table, la marquise dit à l'oreille de
+Valentine:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vraiment ta mère a eu l'idée de cette honnêteté? Cela
+m'inquiète pour sa vie. Est-ce qu'elle est sérieusement malade?</p>
+
+<p>Valentine ne se permit pas de sourire à cette âcre plaisanterie. Tour à
+tour dépositaire des plaintes et des inimitiés de ces deux femmes, elle
+était entre elles comme un rocher battu de deux courants contraires.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+<p>Le repas fut court, mais enjoué. On passa ensuite sous la charmille pour
+prendre le café. La marquise était toujours d'assez bonne humeur en
+sortant de table. De son temps, quelques jeunes femmes, dont on tolérait
+la légèreté en faveur de leurs grâces, et peut-être aussi de la diversion
+que leurs inconvenances apportaient à l'ennui d'une société oisive et
+blasée, se faisaient fanfaronnes de mauvais ton; à certains visages
+l'air <i>mauvais sujet</i> allait bien. Madame de Provence était le noyau
+d'une coterie féminine qui <i>sablait fort bien le champagne</i>. Un siècle
+auparavant, <i>Madame</i>, belle-sœur de Louis XIV, bonne et grave Allemande
+qui n'aimait que les <i>saucisses à l'ail</i> et la <i>soupe à la bière</i>,
+admirait chez les dames de la cour de France, et surtout chez madame la
+duchesse de Berry, la faculté de boire beaucoup sans qu'il y parût, et de
+supporter à merveille le vin de Constance et le marasquin de Hongrie.</p>
+
+<p>La marquise était gaie au dessert. Elle racontait avec cette aisance, ce
+naturel propre aux gens qui ont vu beaucoup de monde, et qui leur tient
+lieu d'esprit. Bénédict l'écouta avec surprise. Elle lui parlait une
+langue qu'il croyait étrangère à sa classe et à son sexe. Elle se servait
+de mots crus qui ne choquaient pas, tant elle les disait d'un air simple
+et sans façon. Elle racontait aussi des histoires avec une merveilleuse
+lucidité de mémoire et une admirable présence d'esprit pour en sauver
+les situations graveleuses à l'oreille de Valentine. Bénédict levait
+quelquefois les yeux sur elle avec effroi, et, à l'air paisible de la
+pauvre enfant, il voyait si clairement qu'elle n'avait pas compris qu'il
+se demandait s'il avait bien compris lui-même, si son imagination n'avait
+pas été au delà du vrai sens. Enfin il était confondu, étourdi de tant
+d'usage avec tant de démoralisation, d'un tel mépris des principes joint
+à un tel respect des convenances. Le monde que la marquise lui peignait
+était devant lui comme un rêve auquel il refusait de croire.</p>
+
+<p>Ils restèrent assez longtemps sous la charmille. Ensuite Bénédict essaya
+le piano et chanta. Enfin il se retira assez tard, tout surpris de son
+intimité avec Valentine, tout ému sans en savoir la cause, mais emplissant
+son cerveau avec délices de l'image de cette belle et bonne fille, qu'il
+était impossible de ne pas aimer.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XII.</h3>
+
+
+<p>À quelques jours de là, madame de Raimbault fut engagée par le préfet à
+une brillante réunion qui se préparait au chef-lieu du département.
+C'était à l'occasion du passage de madame la duchesse de Berry qui s'en
+allait ou qui revenait d'un de ses joyeux voyages; femme étourdie et
+gracieuse, qui avait réussi à se faire aimer malgré l'inclémence des temps,
+et qui longtemps se fit pardonner ses prodigalités par un sourire.</p>
+
+<p>Madame de Raimbault devait être du petit nombre des dames choisies qui
+seraient présentées à la princesse, et qui prendraient place à sa table
+privilégiée. Il était donc, selon elle, impossible qu'elle se dispensât de
+ce petit voyage, et pour rien au monde elle n'eût voulu en être dispensée.</p>
+
+<p>Fille d'un riche marchand, mademoiselle Chignon avait aspiré aux grandeurs
+dès son enfance; elle s'était indignée de voir sa beauté, ses grâces de
+reine, son esprit d'intrigue et d'ambition <i>s'étioler</i> dans l'atmosphère
+bourgeoise d'un gros capitaliste. Mariée au général comte de Raimbault,
+elle avait volé avec transport dans le tourbillon des grandeurs de
+l'Empire; elle était justement la femme qui devait y briller. Vaine,
+bornée, ignorante, mais sachant ramper devant la royauté, belle de cette
+beauté imposante et froide pour laquelle semblait avoir été choisi le
+costume du temps, prompte à s'instruire de l'étiquette, habile à s'y
+conformer, amoureuse de parures, de luxe, de pompes et de cérémonies,
+jamais elle n'avait pu concevoir les charmes de la vie intérieure; jamais
+son cœur vide et altier n'avait goûté les douceurs de la famille. Louise
+avait déjà dix ans, elle était même très-développée pour son âge, lorsque
+madame de Raimbault devint sa belle-mère, et comprit avec effroi qu'avant
+cinq ans la fille de son mari serait pour elle une rivale. Elle la relégua
+donc avec sa grand'mère au château de Raimbault, et se promit de ne jamais
+la présenter dans le monde. Chaque fois qu'en la revoyant elle s'aperçut
+des progrès de sa beauté, sa froideur pour cette enfant se changea en
+aversion. Enfin, dès qu'elle put reprocher à cette malheureuse une faute
+que l'abandon où elle l'avait laissée rendait excusable peut-être, elle se
+livra à une haine implacable, et la chassa ignominieusement de chez elle.
+Quelques personnes dans le monde assuraient savoir la cause plus positive
+de cette inimitié. M. de Neuville, l'homme qui avait séduit Louise, et qui
+fut tué en duel par le père de cette infortunée, avait été en même temps,
+dit-on, l'amant de la comtesse et celui de sa belle-fille.</p>
+
+<p>Avec l'Empire s'était évanouie toute la brillante existence de madame de
+Raimbault; honneurs, fêtes, plaisirs, flatteries, représentation, tout
+avait disparu comme un songe, et elle s'éveilla un matin, oubliée et
+délaissée dans la France légitimiste. Plusieurs furent plus habiles, et,
+n'ayant pas perdu de temps pour saluer la nouvelle puissance, remontèrent
+au faîte des grandeurs; mais la comtesse, qui n'avait jamais eu de
+présence d'esprit et chez qui les premières impressions étaient violentes,
+perdit absolument la tête. Elle laissa voir à celles qui avaient été ses
+compagnes et ses amies toute l'amertume de ses regrets, tout son mépris
+pour les <i>têtes poudrées</i>, toute son irrévérence pour la dévotion
+réédifiée. Ses amies accueillirent ces blasphèmes par des cris d'horreur;
+elles lui tournèrent le dos comme à une hérétique, et répandirent leur
+indignation dans les cabinets de toilette, dans les appartements secrets
+de la famille royale, où elles étaient admises et où leurs voix
+disposaient des places et des fortunes.</p>
+
+<p>Dans le système des compensations de la couronne, la comtesse de Raimbault
+fut oubliée; il n'y eut pas pour elle la plus petite charge de <i>dame
+d'atours</i>. Forcée de renoncer à l'état de domesticité si cher aux
+courtisans, elle se retira dans ses terres, et se fit <i>franchement
+bonapartiste</i>. Le faubourg Saint-Germain, qu'elle avait vu jusqu'alors,
+rompit avec elle comme <i>mal pensante</i>. Les égaux, les <i>parvenus</i> lui
+restèrent, et elle les accepta faute de mieux; mais elle les avait si fort
+méprisés dans sa prospérité, qu'elle ne trouva autour d'elle aucune
+affection solide pour la consoler de ses pertes.</p>
+
+<p>À trente-cinq ans il lui avait fallu ouvrir les yeux sur le néant des
+choses humaines, et c'était un peu tard pour cette femme qui avait perdu
+sa jeunesse, sans la sentir passer, dans l'enivrement des joies puériles.
+Force lui fut de vieillir tout d'un coup. L'expérience ne l'ayant pas
+détachée de ses illusions une par une, comme cela arrive dans le cours des
+générations ordinaires, elle ne connut du déclin de l'âge que les regrets
+et la mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, sa vie fut un continuel supplice; tout lui devint sujet
+d'envie et d'irritation. En vain son ironie la vengeait des ridicules de
+la Restauration; en vain elle trouvait dans sa mémoire mille brillants
+souvenirs du passé pour faire la critique, par opposition, de ces
+semblants de royauté nouvelle; l'ennui rongeait cette femme dont la vie
+avait été une fête perpétuelle, et qui maintenant se voyait forcée de
+végéter à l'ombre de la vie privée.</p>
+
+<p>Les soins domestiques, qui lui avaient toujours été étrangers, lui
+devinrent odieux; sa fille, qu'elle connaissait à peine, versa peu de
+consolations sur ses blessures. Il fallait former cette enfant pour
+l'avenir, et madame de Raimbault ne pouvait vivre que dans le passé. Le
+monde de Paris, qui tout d'un coup changea si étrangement de mœurs et de
+manières, parlait une langue nouvelle qu'elle ne comprenait plus; ses
+plaisirs l'ennuyaient ou la révoltaient; la solitude l'écrasait de fièvre
+et d'épouvante. Elle languissait malade de colère et de douleur sur son
+ottomane, autour de laquelle ne venait plus ramper une cour en sous-ordre,
+miniature de la grande cour du souverain. Ses compagnons de disgrâce
+venaient chez elle pour gémir sur leurs propres chagrins et pour insulter
+aux siens en les niant. Chacun voulait avoir accaparé à lui seul toute la
+disgrâce des temps et l'ingratitude de la France. C'était un monde de
+victimes et d'outragés qui se dévoraient entre eux.</p>
+
+<p>Ces égoïstes récriminations augmentaient l'aigreur fébrile de madame de
+Raimbault.</p>
+
+<p>Si de plus heureux venaient lui tendre encore une main amie, et lui dire
+que les faveurs de Louis XVIII n'avaient point effacé en eux les souvenirs
+de la cour de Napoléon, elle se vengeait de leur prospérité en les
+accablant de reproches, en les accusant de trahison envers le grand homme,
+elle qui n'avait pas pu le trahir de la même manière! Enfin, pour comble
+de douleur et de consternation, à force de se voir passer au jour devant
+ses glaces vides et immobiles, à force de se regarder sans parure, sans
+rouge et sans diamants, boudeuse et flétrie, la comtesse de Raimbault
+s'aperçut que sa jeunesse et sa beauté avaient fini avec l'Empire.</p>
+
+<p>Maintenant elle avait cinquante ans, et quoique cette beauté passée ne fût
+plus écrite sur son front qu'en signes hiéroglyphiques, la vanité, qui
+ne meurt point au cœur de certaines femmes, lui créait de plus vives
+souffrances qu'en aucun temps de sa vie. Sa fille, qu'elle aimait de cet
+instinct que la nécessité imprime aux plus perverses natures, était pour
+elle un continuel sujet de retour vers le passé et de haine vers le
+temps présent. Elle ne la produisait dans le monde qu'avec une mortelle
+répugnance, et si, en la voyant admirée, son premier mouvement était une
+pensée d'orgueil maternel, le second était une pensée de désespoir. «Son
+existence de femme commence, se disait-elle, c'en est fait de la mienne!»
+Aussi, lorsqu'elle pouvait se montrer sans Valentine, elle se sentait
+moins malheureuse. Il n'y avait plus autour d'elle de ces regards
+maladroitement complimenteurs qui lui disaient: «C'est ainsi que vous
+fûtes jadis; et vous aussi, je vous ai vue belle.»</p>
+
+<p>Elle ne raisonnait pas sa coquetterie au point d'enfermer sa fille
+lorsqu'elle allait dans le monde; mais, pour peu que celle-ci témoignât
+son humeur sédentaire, la comtesse, sans peut-être s'en rendre bien compte,
+ admettait son refus, partait plus légère, et respirait plus à l'aise dans
+l'atmosphère agitée des salons.</p>
+
+<p>Garrottée à ce monde oublieux et sans pitié qui n'avait plus pour elle
+que des déceptions et des déboires, elle se laissait traîner encore comme
+un cadavre à son char. Où vivre? comment tuer le temps, et arriver à
+la fin de ces jours qui la vieillissaient et qu'elle regrettait dès
+qu'ils étaient passés? Aux esclaves de la mode, quand toute jouissance
+d'amour-propre est enlevée, quand tout intérêt de passion est ravi, il
+reste pour plaisir le mouvement, la clarté des lustres, le bourdonnement
+de la foule. Après tous les rêves de l'amour ou de l'ambition subsiste
+encore le besoin de bruire, de remuer, de veiller, de dire: «J'y étais
+hier, j'y serai demain.» C'est un triste spectacle que celui de ces femmes
+flétries qui cachent leurs rides sous des fleurs et couronnent leurs
+fronts hâves de diamants et de plumes. Chez elles tout est faux: la taille,
+le teint, les cheveux, le sourire; tout est triste: la parure, le fard,
+la gaieté. Spectres échappés aux saturnales d'une autre époque, elles
+viennent s'asseoir aux banquets d'aujourd'hui comme pour donner à la
+jeunesse une triste leçon de philosophie, comme pour lui dire: «C'est
+ainsi que vous passerez». Elles semblent se cramponner à la vie qui les
+abandonne, et repoussent les outrages de la décrépitude en l'étalant nue
+aux outrages des regards. Femmes dignes de pitié, presque toutes sans
+famille ou sans cœur, qu'on voit dans toutes les fêtes s'enivrer de fumée,
+de souvenirs et de bruit!</p>
+
+<p>La comtesse, malgré l'ennui qu'elle y trouvait, n'avait pu se détacher de
+cette vie creuse et éventée. Tout en disant qu'elle y avait renoncé pour
+jamais, elle ne manquait pas une occasion de s'y replonger. Lorsqu'elle
+fut invitée à cette réunion de province que devait présider la princesse,
+elle ne se sentit pas d'aise; mais elle cacha sa joie sous un air de
+condescendance dédaigneuse. Elle se flatta même en secret de rentrer en
+faveur, si elle pouvait fixer l'attention de la duchesse, et lui faire
+voir combien elle était supérieure, pour le ton et l'usage, à tout ce qui
+l'entourait. D'ailleurs, sa fille allait épouser M. de Lansac, un des
+favoris de la cause légitime. Il était bien temps de faire un pas vers
+cette aristocratie de nom qui allait relustrer son aristocratie d'argent.
+Madame de Raimbault ne haïssait la noblesse que depuis que la noblesse
+l'avait repoussée. Peut-être le moment était-il venu de voir toutes ces
+vanités s'humaniser pour elle à un signe de <i>Madame</i>.</p>
+
+<p>Elle exhuma donc du fond de sa garde-robe ses plus riches parures, tout
+en réfléchissant à celles dont elle couvrirait Valentine pour l'empêcher
+d'avoir l'air aussi grande et aussi formée qu'elle l'était réellement.
+Mais, au milieu de cet examen, il arriva que Valentine, désirant mettre à
+profit cette semaine de liberté, devint plus ingénieuse et plus pénétrante
+qu'elle ne l'avait encore été. Elle commença à deviner que sa mère élevait
+ces graves questions de toilette et créait ces insolubles difficultés
+pour l'engager à rester au château. Quelques mots piquants de la vieille
+marquise, sur l'embarras d'avoir une fille de dix-neuf ans à produire,
+achevèrent d'éclairer Valentine. Elle s'empressa de faire le procès aux
+modes, aux fêtes, aux déplacements et aux préfets. Sa mère, étonnée,
+abonda dans son sens, et lui proposa de renoncer à ce voyage comme elle y
+renonçait elle-même. L'affaire fut bientôt jugée; mais une heure après,
+comme Valentine serrait ses cartons et arrêtait ses préparatifs, madame de
+Raimbault recommença les siens en disant qu'elle avait réfléchi, qu'il
+serait inconvenant et dangereux peut-être de ne pas aller faire sa cour à
+la princesse; qu'elle se sacrifiait à cette démarche toute politique, mais
+qu'elle dispensait Valentine de la corvée.</p>
+
+<p>Valentine, qui depuis huit jours était devenue singulièrement rusée,
+renferma sa joie.</p>
+
+<p>Le lendemain, dès que les roues qui emportaient la calèche de la comtesse
+eurent rayé le sable de l'avenue, Valentine courut demander à sa
+grand'mère la permission d'aller passer la journée à la ferme avec
+Athénaïs.</p>
+
+<p>Elle se prétendit invitée par sa jeune compagne à manger un gâteau sur
+l'herbe. À peine eut-elle parlé de gâteau qu'elle frémit, car la vieille
+marquise fut aussitôt tentée d'être de la partie; mais l'éloignement et la
+chaleur l'y firent renoncer.</p>
+
+<p>Valentine monta à cheval, mit pied à terre à quelque distance de la
+ferme, renvoya son domestique et sa monture, et prit sa volée, comme une
+tourterelle, le long des buissons fleuris qui conduisaient à Grangeneuve.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIII.</h3>
+
+
+<p>Elle avait trouvé moyen, la veille, de faire avertir Louise de sa visite;
+aussi toute la ferme était en joie et en ordre pour la recevoir. Athénaïs
+avait mis des fleurs nouvelles dans des vases de verre bleu. Bénédict
+avait taillé les arbres du jardin, ratissé les allées, réparé les bancs.
+Madame Lhéry avait confectionné elle-même la plus belle galette qui se
+fût vue de mémoire de ménagère. M. Lhéry avait fait sa barbe et tiré le
+meilleur de son vin. Ce furent des cris de joie et de surprise quand
+Valentine entra toute seule et sans bruit dans la salle. Elle embrassa
+comme une folle la mère Lhéry, qui lui faisait de grandes révérences; elle
+serra la main de Bénédict avec vivacité; elle folâtra comme un enfant avec
+Athénaïs; elle se pendit au cou de sa sœur. Jamais Valentine ne s'était
+sentie si heureuse; loin des regards de sa mère, loin de la roideur
+glaciale qui pesait sur tous ses pas, il lui semblait respirer un air plus
+libre, et, pour la première fois depuis qu'elle était née, vivre de toute
+sa vie. Valentine était une bonne et douce nature; le ciel s'était trompé
+en envoyant cette âme simple et sans ambition habiter les palais et
+respirer l'atmosphère des cours. Nulle n'était moins faite pour la vie
+d'apparat, pour les triomphes de la vanité. Ses plaisirs étaient, au
+contraire, tout modestes, tout intérieurs; et plus on lui faisait un
+crime de s'y livrer, plus elle aspirait à cette simple existence qui lui
+semblait être la terre promise. Si elle désirait se marier, c'était afin
+d'avoir un ménage, des enfants, une vie retirée. Son cœur avait besoin
+d'affections immédiates, peu nombreuses, peu variées. À nulle femme la
+vertu ne semblait devoir être plus facile.</p>
+
+<p>Mais le luxe qui l'environnait, qui prévenait ses moindres besoins, qui
+devinait jusqu'à ses fantaisies, lui interdisait les petits soins du
+ménage. Avec vingt laquais autour d'elle, c'eût été un ridicule et presque
+une apparence de parcimonie que de se livrer à l'activité de la vie
+domestique. À peine lui laissait-on le soin de sa volière, et l'on eût pu
+facilement préjuger du caractère de Valentine en voyant avec quel amour
+elle s'occupait minutieusement de ces petites créatures.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se vit à la ferme, entourée de poules, de chiens de chasse, de
+chevreaux; lorsqu'elle vit Louise filant au rouet, madame Lhéry faisant
+la cuisine, Bénédict raccommodant des filets, il lui sembla être là dans
+la sphère pour laquelle elle était créée. Elle voulut aussi avoir son
+occupation, et, à la grande surprise d'Athénaïs, au lieu d'ouvrir le piano
+ou de lui demander une bande de sa broderie, elle se mit à tricoter un
+bas gris qu'elle trouva sur une chaise. Athénaïs s'étonna beaucoup de sa
+dextérité, et lui demanda si elle savait pour qui elle travaillait avec
+tant d'ardeur.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui? dit Valentine. Moi, je n'en sais rien; c'est pour quelqu'un de
+vous toujours; pour toi, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi ces bas gris! dit Athénaïs avec dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour toi, ma bonne sœur? demanda Valentine à Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Cet ouvrage, dit Louise, j'y travaille quelquefois; mais c'est maman
+Lhéry qui l'a commencé. Pour qui? je n'en sais rien non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et si c'était pour Bénédict? dit Athénaïs en regardant Valentine avec
+malice.</p>
+
+<p>Bénédict leva la tête et suspendit son travail pour examiner ces deux
+femmes en silence.</p>
+
+<p>Valentine avait un peu rougi; mais se remettant aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si c'est pour Bénédict, répondit-elle, c'est bon; j'y
+travaillerai de bon cœur.</p>
+
+<p>Elle leva les yeux en riant vers sa jeune compagne. Athénaïs était pourpre
+de dépit. Je ne sais quel sentiment d'ironie et de méfiance venait
+d'entrer dans son cœur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit avec une franchise étourdie la bonne Valentine, cela semble
+ne pas te faire trop de plaisir. Au fait, j'ai tort, Athénaïs; je vais là
+sur tes brisées, j'usurpe des droits qui t'appartiennent. Allons, allons,
+prends vite cet ouvrage, et pardonne-moi d'avoir mis la main au trousseau.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Valentine, dit Bénédict poussé par un sentiment cruel pour
+sa cousine, si vous ne regrettez pas de travailler pour le plus humble de
+vos vassaux, continuez, je vous en prie. Les jolis doigts de ma cousine
+n'ont jamais touché de fil aussi rude et d'aiguilles aussi lourdes.</p>
+
+<p>Une larme roula dans les cils noirs d'Athénaïs. Louise lança un regard
+de reproche à Bénédict. Valentine, étonnée, les regarda tous trois
+alternativement, cherchant à comprendre ce mystère.</p>
+
+<p>Ce qui avait fait le plus de mal à la jeune fermière dans les paroles de
+son cousin, ce n'était pas tant le reproche de frivolité (elle y était
+habituée) que le ton de soumission et de familiarité en même temps envers
+Valentine. Elle savait bien, en gros, l'histoire de leur connaissance, et
+jusque-là elle n'avait point songé à s'en alarmer. Mais elle ignorait
+quel rapide progrès avait fait entre eux une intimité qui ne se serait
+jamais formée dans des circonstances ordinaires. Elle s'émerveillait
+douloureusement d'entendre Bénédict, naturellement si rebelle, si
+hostile aux prétentions de la noblesse, s'intituler l'humble vassal de
+mademoiselle de Raimbault. Quelle révolution s'était donc opérée dans ses
+idées? Quelle puissance Valentine exerçait-elle déjà sur lui?</p>
+
+<p>Louise, voyant la tristesse sur tous les visages, proposa une partie de
+pèche sur le bord de l'Indre, en attendant le dîner. Valentine, qui se
+sentait instinctivement coupable envers Athénaïs, passa amicalement son
+bras sous le sien, et se mit à courir avec elle à travers la prairie.
+Affectueuse et franche comme elle était, elle réussit bientôt à dissiper
+le nuage qui s'était élevé dans l'âme de la jeune fille. Bénédict, chargé
+de son filet et couvert de sa blouse, les suivit avec Louise, et bientôt
+tous les quatre arrivèrent sur les rives bordées de lotos et de saponaires.</p>
+
+<p>Bénédict jeta l'épervier. Il était adroit et robuste. Dans les exercices
+du corps on trouvait en lui la force, la hardiesse et la grâce rustique du
+paysan. C'étaient des qualités qu'Athénaïs n'appréciait pas, communes à
+tous ceux qui l'entouraient; mais Valentine s'en étonnait comme de choses
+surnaturelles, et elle en faisait volontiers à ce jeune homme un point de
+supériorité sur les hommes qu'elle connaissait. Elle s'effrayait de le
+voir se hasarder sur des saules vermoulus qui se penchaient sur l'eau et
+craquaient sous le pied; et lorsqu'elle le voyait échapper, par un bond
+nerveux, à une chute certaine, atteindre avec adresse et sang-froid à
+de petites places unies que l'herbe et les joncs semblaient devoir lui
+cacher, elle sentait son cœur battre d'une émotion indéfinissable, comme
+il arrive chaque fois que nous voyons accomplir bravement une œuvre
+périlleuse ou savante.</p>
+
+<p>Après avoir pris quelques truites, Louise et Valentine s'élançant avec
+enfantillage sur l'épervier tout ruisselant, et s'emparant du butin avec
+des cris de joie, tandis qu'Athénaïs, craignant de salir ses doigts, ou
+gardant rancune à son cousin, se cachait boudeuse à l'ombre des aunes,
+Bénédict, accablé de chaleur, s'assit sur un frêne équarri grossièrement
+et jeté d'un bord à l'autre en guise de pont. Éparses sur la fraîche
+pelouse de la rive, les trois femmes s'occupaient diversement. Athénaïs
+cueillait des fleurs, Louise jetait mélancoliquement des feuilles dans le
+courant, et Valentine, moins habituée à l'air, au soleil et à la marche,
+sommeillait à demi, cachée, à ce qu'elle croyait, par les hautes tiges de
+la prêle de rivière. Ses yeux, qui errèrent longtemps sur les brillantes
+gerçures de l'eau et sur un rayon de soleil qui se glissait parmi les
+branches, vinrent par hasard se reposer sur Bénédict, qu'elle découvrait
+en entier à dix pas devant elle, assis les jambes pendantes sur le pont
+élastique.</p>
+
+<p>Bénédict n'était pas absolument dépourvu de beauté. Son teint était d'une
+pâleur bilieuse; ses yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front
+était vaste et d'une extrême pureté. Par un prestige attaché peut-être
+aux hommes doués de quelque puissance morale, les regards s'habituaient
+peu à peu aux défauts de sa figure pour n'en plus voir que les
+beautés; car certaines laideurs sont dans ce cas, et celle de Bénédict
+particulièrement. Son teint blême et uni avait une apparence de calme
+qui inspirait comme un respect d'instinct pour cette âme dont aucune
+altération extérieure ne trahissait les mouvements. Ces yeux, où la
+prunelle pâle nageait dans un émail blanc et vitreux, avaient une
+expression vague et mystérieuse qui devait piquer la curiosité de tout
+observateur. Mais ils auraient désespéré toute la science de Lavater; ils
+semblaient lire profondément dans ceux d'autrui, et leur immobilité était
+métallique quand ils avaient à se méfier d'un examen indiscret. Une femme
+n'en pouvait soutenir l'éclat quand elle était belle; un ennemi n'y
+pouvait surprendre le secret d'aucune faiblesse. C'était un homme qu'on
+pouvait toujours regarder sans le trouver au-dessous de lui-même, un
+visage qui pouvait s'abandonner à la distraction, sans enlaidir comme la
+plupart des autres, une physionomie qui attirait comme l'aimant. Aucune
+femme ne le voyait avec indifférence, et si la bouche le dénigrait parfois,
+l'imagination n'en perdait pas aisément l'empreinte; personne ne le
+rencontrait pour la première fois sans le suivre des yeux aussi longtemps
+que possible; aucun artiste ne pouvait le voir sans en admirer la
+singularité et sans désirer la reproduire.</p>
+
+<p>Lorsque Valentine le regarda, il était plongé dans une de ces rêveries
+profondes qui semblaient lui être familières. La teinte du feuillage qui
+l'abritait envoyait à son large front un reflet verdâtre; et ses yeux
+fixés sur l'eau semblaient ne saisir aucun objet. Le fait est qu'ils
+saisissaient parfaitement l'image de Valentine réfléchie dans l'onde
+immobile. Il se plaisait à cette contemplation dont l'objet s'évanouissait
+chaque fois qu'une brise légère ridait la surface du miroir; puis l'image
+gracieuse se reformait peu à peu, flottait d'abord incertaine et vague,
+et se fixait enfin belle et limpide sur la masse cristalline. Bénédict
+ne pensait pas; il contemplait, il était heureux, et c'est dans ces
+moments-là qu'il était beau.</p>
+
+<p>Valentine avait toujours entendu dire que Bénédict était laid. Dans les
+idées de la province, où, suivant la spirituelle définition de M. de
+Stendhal, un <i>bel homme</i> est toujours gros et rouge, Bénédict était le
+plus disgracié des jeunes gens. Valentine n'avait jamais regardé Bénédict
+avec attention; elle avait conservé le souvenir de l'impression qu'elle
+avait reçue en le voyant pour la première fois; cette impression n'était
+pas favorable. Depuis quelques instants seulement elle commençait à lui
+trouver un charme inexprimable. Plongée elle-même dans une rêverie où
+nulle réflexion précise ne trouvait place, elle se laissait aller à cette
+dangereuse curiosité qui analyse et qui compare. Elle trouvait une immense
+différence entre Bénédict et M. de Lansac. Elle ne se demandait pas à
+l'avantage duquel était cette différence; seulement elle la constatait.
+Comme M. de Lansac était beau et qu'il était son fiancé, elle ne
+s'inquiétait pas du résultat de cette contemplation imprudente; elle ne
+pensait pas qu'il pouvait en sortir vaincu.</p>
+
+<p>Et c'est pourtant ce qui arriva; Bénédict, pâle, fatigué, pensif, les
+cheveux en désordre; Bénédict, vêtu d'habits grossiers et couvert de vase,
+le cou nu et hâlé; Bénédict, assis négligemment au milieu de cette belle
+verdure, au-dessus de ces belles eaux; Bénédict, qui regardait Valentine à
+l'insu de Valentine, et qui souriait de bonheur et d'admiration; Bénédict
+alors était un homme; un homme des champs et de la nature, un homme dont
+la mâle poitrine pouvait palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant
+lui-même dans la contemplation de ce que Dieu a créé de plus beau. Je ne
+sais quelles émanations magnétiques nageaient dans l'air embrasé autour de
+lui; je ne sais quelles émotions mystérieuses, indéfinies, involontaires,
+firent tout d'un coup battre le cœur ignorant et pur de la jeune comtesse.</p>
+
+<p>M. de Lansac était un dandy régulièrement beau, parfaitement spirituel,
+parlant au mieux, riant à propos, ne faisant jamais rien hors de place;
+son visage ne faisait jamais un pli, pas plus que sa cravate; sa toilette,
+on le voyait dans les plus petits détails, était pour lui une affaire
+aussi importante, un devoir aussi sacré que les plus hautes délibérations
+de la diplomatie. Jamais il n'avait rien admiré, ou du moins il n'admirait
+plus rien désormais; car il avait vu les plus grands potentats de l'Europe,
+il avait contemplé froidement les plus hautes têtes de la société;
+il avait plané dans la région culminante du monde, il avait discuté
+l'existence des nations entre le dessert et le café. Valentine l'avait
+toujours vu dans le monde, en tenue, sur ses gardes, exhalant des parfums
+et ne perdant pas une ligne de sa taille. En lui, elle n'avait jamais
+aperçu l'homme; le matin, le soir, M. de Lansac était toujours le même. Il
+se levait secrétaire d'ambassade, il se couchait secrétaire d'ambassade;
+il ne rêvait jamais; il ne s'oubliait jamais devant personne jusqu'à
+commettre l'inconvenance de méditer; il était impénétrable comme Bénédict,
+mais avec cette différence qu'il n'avait rien à cacher, qu'il ne possédait
+pas une volonté individuelle, et que son cerveau ne renfermait que les
+niaiseries solennelles de la diplomatie. Enfin M. de Lansac, homme sans
+passion généreuse, sans jeunesse morale, déjà usé et flétri au dedans par
+le commerce du monde, incapable d'apprécier Valentine, la louant sans
+cesse et ne l'admirant jamais, n'avait, dans aucun moment, excité en
+elle un de ces mouvements rapides, irrésistibles, qui transforment, qui
+éclairent, qui entraînent avec impétuosité vers une existence nouvelle.</p>
+
+<p>Imprudente Valentine! Elle savait si peu ce que c'est que l'amour,
+qu'elle croyait aimer son fiancé; non pas, il est vrai, avec passion,
+mais de toute sa puissance d'aimer.</p>
+
+<p>Parce que cet homme ne lui inspirait rien, elle croyait son cœur incapable
+d'éprouver davantage; elle ressentait déjà l'amour à l'ombre de ces
+arbres. Dans cet air chaud et vif son sang commençait à s'éveiller;
+plusieurs fois, en regardant Bénédict, elle sentit comme une ardeur
+étrange monter de son cœur à son front, et l'ignorante fille ne comprit
+point ce qui l'agitait ainsi. Elle ne s'en effraya pas: elle était fiancée
+à M. de Lansac, Bénédict était fiancé à sa cousine. C'étaient là de belles
+raisons; mais Valentine, habituée à regarder ses devoirs comme faciles à
+remplir, ne croyait pas qu'un sentiment mortel à ces devoirs pût naître en
+elle.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIV.</h3>
+
+
+<p>Bénédict regardait d'abord l'image de Valentine avec calme; peu à peu une
+sensation pénible, plus prompte et plus vive que celle qu'elle éprouvait
+elle-même, le força de changer de place et d'essayer de s'en distraire. Il
+reprit ses filets et les jeta de nouveau, mais il ne put rien prendre; il
+était distrait. Ses yeux ne pouvaient pas se détacher de ceux de Valentine;
+soit qu'il se penchât sur l'escarpement de la rivière, soit qu'il se
+hasardât sur les pierres tremblantes ou sur les grès polis et glissants,
+il surprenait toujours le regard de Valentine qui l'épiait, qui le couvait
+pour ainsi dire avec sollicitude. Valentine ne savait pas dissimuler, elle
+ne croyait pas en cette circonstance avoir le moindre motif pour le faire;
+Bénédict palpitait fortement sous ce regard si naïf et si affectueux.
+Il était fier pour la première fois de sa force et de son courage. Il
+traversa une écluse que le courant franchissait avec furie, en trois sauts
+il fut à l'autre bord. Il se retourna; Valentine était pâle: Bénédict se
+gonfla d'orgueil.</p>
+
+<p>Et puis, comme elles revenaient à la ferme par un long détour à travers
+les prés, et marchaient toutes trois devant lui, il réfléchit un peu. Il
+se dit que de toutes les folies qu'il pût faire, la plus misérable, la
+plus fatale au repos de sa vie, serait d'aimer mademoiselle de Raimbault.
+Mais l'aimait-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Non! se dit Bénédict en haussant les épaules, je ne suis pas si fou;
+cela n'est pas. Je l'aime aujourd'hui, comme je l'aimais hier, d'une
+affection toute fraternelle, toute paisible...</p>
+
+<p>Il ferma les yeux sur tout le reste, et, rappelé par un regard de
+Valentine, il doubla le pas et se rapprocha d'elle, résolu de savourer le
+charme qu'elle savait répandre autour d'elle, et qui <i>ne pouvait pas</i> être
+dangereux.</p>
+
+<p>La chaleur était si forte que ces trois femmes délicates furent forcées
+de s'asseoir en chemin. Elles se mirent au frais dans un enfoncement qui
+avait été un bras de la rivière, et qui, desséché depuis peu, nourrissait
+une superbe végétation d'osiers et de fleurs sauvages. Bénédict, écrasé
+sous le poids de son filet garni de plomb, se jeta par terre à quelques
+pas d'elles. Mais au bout de cinq minutes toutes trois étaient autour de
+lui, car toutes trois l'aimaient: Louise avec une ardente reconnaissance à
+cause de Valentine, Valentine (au moins elle le croyait) à cause de Louise,
+et Athénaïs à cause d'elle-même.</p>
+
+<p>Mais elles ne furent pas plus tôt installées auprès de lui, alléguant
+qu'il y avait là plus d'ombrage, que Bénédict se traîna plus près de
+Valentine, sous prétexte que le soleil gagnait de l'autre côté. Il avait
+mis le poisson dans son mouchoir, et s'essuyait le front avec sa cravate.</p>
+
+<p>&mdash;Cela doit être agréable, lui dit Valentine en le raillant, une cravate
+de taffetas! J'aimerais autant une poignée de ces feuilles de houx.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous étiez une personne humaine, vous auriez pitié de moi au lieu de
+me critiquer, répondit Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous mon fichu? dit Valentine; je n'ai que cela à vous offrir.</p>
+
+<p>Bénédict tendit la main sans répondre. Valentine détacha le foulard
+qu'elle avait autour du cou.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, voici mon mouchoir, dit Athénaïs vivement, en jetant à Bénédict
+un petit carré de batiste brodé et garni de dentelle.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mouchoir n'est bon à rien, répondit Bénédict en s'emparant de
+celui de Valentine avant qu'elle eût songé à le lui retirer.</p>
+
+<p>Il ne daigna même pas ramasser celui de sa cousine, qui tomba sur l'herbe
+à côté de lui. Athénaïs, blessée au cœur, s'éloigna et reprit en boudant
+le chemin de la ferme. Louise, qui comprenait son chagrin, courut après
+elle pour la consoler, pour lui démontrer combien cette jalousie était
+une ridicule pensée; et, pendant ce temps, Bénédict et Valentine, qui ne
+s'apercevaient de rien, restèrent seuls dans la ravine, à deux pas l'un
+de l'autre, Valentine assise et feignant de jouer avec des pâquerettes,
+Bénédict couché, pressant ce mouchoir brûlant sur son front, sur son cou,
+sur sa poitrine, et regardant Valentine, d'un regard dont elle sentait le
+feu sans oser le voir.</p>
+
+<p>Elle resta ainsi sous le charme de ce fluide électrique qui à son âge et à
+celui de Bénédict, avec des cœurs si neufs, des imaginations si timides et
+des sens dont rien n'a émoussé l'ardeur, a tant de puissance et de magie!
+Ils ne se dirent rien, ils n'osèrent échanger ni un sourire ni un mot.
+Valentine resta fascinée à sa place, Bénédict s'oublia dans la sensation
+d'un bonheur impétueux, et, lorsque la voix de Louise les rappela, ils
+quittèrent à regret ce lieu où l'amour venait de parler secrètement, mais
+énergiquement, au cœur de l'un et de l'autre,</p>
+
+<p>Louise revint vers eux.</p>
+
+<p>&mdash;Athénaïs est fâchée, leur dit-elle. Bénédict, vous la traitez mal; vous
+n'êtes pas généreux. Valentine, dites-le-lui, ma chérie. Engagez-le à
+mieux reconnaître l'affection de sa cousine.</p>
+
+<p>Une sensation de froid gagna le cœur de Valentine. Elle ne comprit rien au
+sentiment de douleur inouïe qui s'empara d'elle à cette pensée. Cependant
+elle maîtrisa vite ce mouvement, et regardant Bénédict avec surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc affligé Athénaïs? lui dit-elle dans la sincérité de son
+âme; je ne m'en suis pas aperçue. Que lui avez-vous donc dit?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! rien, dit Bénédict en haussant les épaules; elle est folle!</p>
+
+<p>&mdash;Non! elle n'est pas folle, dit Louise avec sévérité, c'est vous qui êtes
+dur et injuste. Bénédict, mon ami, ne troublez pas ce jour, si doux pour
+moi, par une faute nouvelle. Le chagrin de notre jeune amie détruit mon
+bonheur et celui de Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Valentine en passant son bras sous celui de Bénédict à
+l'exemple de Louise, qui l'entraînait de l'autre côté. Allons rejoindre
+cette pauvre enfant, et, si vous avez eu en effet des torts envers elle,
+réparez-les, afin que nous soyons toutes heureuses aujourd'hui.</p>
+
+<p>Bénédict tressaillit brusquement dès qu'il sentit le bras de Valentine se
+glisser sous le sien. Il le pressa insensiblement contre sa poitrine, et
+finit par l'y tenir si bien qu'elle n'eût pas pu le retirer sans avoir
+l'air de s'apercevoir de son émotion. Il valait mieux feindre d'être
+insensible à ces pulsations violentes qui soulevaient le sein du jeune
+homme. D'ailleurs, Louise les entraînait vers Athénaïs, qui se faisait une
+malice de doubler le pas pour se faire suivre. Qu'elle se doutait peu, la
+pauvre fille, de la situation de son fiancé! Palpitant, ivre de joie entre
+ces deux sœurs, l'une qu'il avait aimée, l'autre qu'il allait aimer;
+Louise qui la veille lui faisait éprouver encore quelques réminiscences
+d'un amour à peine guéri, Valentine qui commençait à l'enivrer de toutes
+les ardeurs d'une passion nouvelle; Bénédict ne savait pas trop encore
+vers qui allait son cœur, et s'imaginait par instants que c'était vers
+toutes les deux, tant on est riche d'amour à vingt ans! Et toutes deux
+l'entraînaient pour qu'il mît aux pieds d'une autre ce pur hommage que
+chacune d'elles peut-être regrettait de ne pouvoir accepter. Pauvres
+femmes! pauvre société où le cœur n'a de véritables jouissances que dans
+l'oubli de tout devoir et de toute raison!</p>
+
+<p>Au détour d'un chemin Bénédict s'arrêta tout à coup, et, pressant leurs
+mains dans chacune des siennes, il les regarda alternativement, Louise
+d'abord avec une amitié tendre, Valentine ensuite avec moins d'assurance
+et plus de vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc, leur dit-il, que j'aille apaiser les caprices de cette
+petite fille? Eh bien! pour vous faire plaisir j'irai; mais vous m'en
+saurez gré, j'espère!</p>
+
+<p>&mdash;Comment faut-il que nous vous poussions à une chose que votre conscience
+devrait vous dicter? lui dit Louise.</p>
+
+<p>Bénédict sourit et regarda Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit celle-ci avec un trouble mortel, n'est-elle pas digne de
+votre affection? n'est-elle pas la femme que vous devez épouser?</p>
+
+<p>Un éclair passa sur le large front de Bénédict. Il laissa tomber la main
+de Louise, et gardant un instant encore celle de Valentine qu'il pressa
+insensiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel, comme pour y
+enregistrer son serment en présence de ces deux témoins.</p>
+
+<p>Puis son regard sembla dire à Louise:&mdash;Jamais cet amour n'entrera dans
+un cœur où vous avez régné. À Valentine:&mdash;Jamais; car vous y régnerez
+éternellement.</p>
+
+<p>Et il se mit à courir après Athénaïs, laissant les deux sœurs confondues
+de surprise.</p>
+
+<p>Il faut l'avouer, ce mot <i>jamais</i> fit une telle impression sur Valentine
+qu'il lui sembla qu'elle allait tomber. Jamais joie aussi égoïste, aussi
+cruelle, n'envahit de force le sanctuaire d'une âme généreuse.</p>
+
+<p>Elle resta un instant sans pouvoir se remettre; puis, s'appuyant sur le
+bras de sa sœur, sans songer, l'ingénue, que le tremblement de son corps
+était facile à apercevoir:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que cela veut dire? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Mais Louise était si absorbée elle-même dans ses pensées qu'elle se fit
+répéter deux fois cette question sans l'entendre. Enfin elle répondit
+qu'elle n'y comprenait rien.</p>
+
+<p>Bénédict atteignit sa cousine en trois sauts, et passant un bras autour de
+sa taille:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fâchée? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit la jeune fille d'un ton qui exprimait qu'elle l'était
+beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une enfant, lui dit Bénédict; vous doutez toujours de mon
+amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Votre amitié? dit Athénaïs avec dépit; je ne vous la demande pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous la repoussez donc? Alors...</p>
+
+<p>Bénédict s'éloigna de quelques pas. Athénaïs se laissa tomber, pâle et ne
+respirant plus, sur un vieux saule au bord du chemin.</p>
+
+<p>Aussitôt Bénédict se rapprocha; il ne l'aimait pas assez pour vouloir
+entrer en discussion avec elle; il valait mieux profiter de son émotion
+que de perdre le temps à se justifier.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma cousine, lui dit-il d'un ton sévère qui dominait entièrement
+la pauvre Athénaïs, voulez-vous cesser de me bouder?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc moi qui boude? répondit-elle en fondant en larmes.</p>
+
+<p>Bénédict se pencha vers elle, et déposa un baiser sur un cou frais et
+blanc que n'avait point rougi le hâle des champs. La jeune fermière frémit
+de plaisir et se jeta dans les bras de son cousin. Bénédict éprouva un
+cruel malaise. Athénaïs était, à coup sûr, une fort belle personne; de
+plus, elle l'aimait, et, se croyant destinée à lui, elle le lui montrait
+ingénument. Il était bien difficile à Bénédict de se garantir d'un certain
+amour-propre et d'une sensation de plaisir toute physique en recevant ses
+caresses. Cependant sa conscience lui ordonnait de repousser toute pensée
+d'union avec cette jeune personne; car il sentait que son cœur était à
+jamais enchaîné ailleurs.</p>
+
+<p>Il se hâta donc de se lever et d'entraîner Athénaïs vers ses deux
+compagnes, après l'avoir embrassée. C'est ainsi que se terminaient toutes
+leurs querelles. Bénédict, qui ne voulait pas, qui ne pouvait pas dire
+sa pensée, évitait toute explication, et, au moyen de quelques marques
+d'amitié, réussissait toujours à apaiser la crédule Athénaïs.</p>
+
+<p>En rejoignant Louise et Valentine, la fiancée de Bénédict se jeta au cou
+de cette dernière avec effusion. Son cœur facile et bon abjura sincèrement
+toute rancune, et Valentine, en lui rendant ses caresses, sentit comme un
+remords s'élever en elle.</p>
+
+<p>Néanmoins, la gaieté qui se peignait sur les traits de Bénédict les
+entraîna toutes trois. Bientôt elles rentrèrent à la ferme, rieuses et
+folâtres. Le dîner n'étant pas prêt, Valentine voulut faire le tour de
+la ferme, visiter les bergeries, les vaches, le pigeonnier. Bénédict
+s'occupait peu de tout cela, et cependant il aurait su bon gré à sa
+fiancée de s'en occuper. Lorsqu'il vit mademoiselle de Raimbault entrer
+dans les étables, courir après les jeunes agneaux, les prendre dans ses
+bras, caresser toutes les bestioles favorites de madame Lhéry, donner
+même à manger, sur sa main blanche, aux grands bœufs de trait qui la
+regardaient d'un air hébété, il sourit d'une pensée flatteuse et cruelle
+qui lui vint: c'est que Valentine semblait bien mieux faite qu'Athénaïs
+pour être sa femme; c'est qu'il y avait eu erreur dans la distribution des
+rôles, et que Valentine, bonne et franche fermière, lui aurait fait aimer
+la vie domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Que n'est-elle la fille de madame Lhéry! se dit-il; je n'aurais jamais
+eu l'ambition d'apprendre, et même encore aujourd'hui je renoncerais à la
+vaine rêverie de jouer un rôle dans le monde. Je me ferais paysan avec
+joie; j'aurais une existence utile, positive; avec Valentine, au fond de
+cette belle vallée, je serais poëte et laboureur: poëte pour l'admirer,
+laboureur pour la servir. Ah! que j'oublierais facilement la foule qui
+bourdonne au sein des villes!</p>
+
+<p>Il se livrait à ces pensées en suivant Valentine au travers des granges
+dont elle se plaisait à respirer l'odeur saine et champêtre. Tout d'un
+coup elle lui dit en se retournant vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois vraiment que j'étais née pour être fermière! Oh! que j'aurais
+aimé cette vie simple et ces calmes occupations de tous les jours!
+J'aurais fait tout moi-même comme madame Lhéry; j'aurais élevé les plus
+beaux troupeaux du pays; j'aurais eu de belles poules huppées et des
+chèvres que j'aurais menées brouter dans les buissons. Si vous saviez
+combien de fois dans les salons, au milieu des fêtes, ennuyée du bruit de
+cette foule, je me suis prise à rêver que j'étais une gardeuse de moutons,
+assise au coin d'un pré! mais l'orchestre m'appelait dans la cohue, mais
+mon rêve était l'histoire du pot au lait!</p>
+
+<p>Appuyé contre un râtelier, Bénédict l'écoutait avec attendrissement; car
+elle venait de répondre tout haut, par une liaison d'idées sympathiques,
+aux vœux qu'il avait formés tout bas.</p>
+
+<p>Ils étaient seuls. Bénédict voulut se hasarder à poursuivre ce rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il vous avait fallu épouser un paysan? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Au temps où nous vivons, répondit-elle, il n'y a plus de paysans. Ne
+recevons-nous pas la même éducation dans presque toutes les classes?
+Athénaïs n'a-t-elle pas plus de talents que moi? Un homme comme vous
+n'est-il pas très-supérieur par ses connaissances à une femme comme moi?</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas les préjugés de la naissance? reprit Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je me suppose fermière; je n'aurais pas pu les avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une raison; Athénaïs est née fermière, et elle est bien
+fâchée de n'être pas née comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'à sa place je m'en réjouirais, au contraire! dit-elle avec
+vivacité.</p>
+
+<p>Et elle resta pensive, appuyée sur la crèche, vis-à-vis de Bénédict, les
+yeux fixés à terre, et ne songeant pas qu'elle venait de lui dire des
+choses qu'il aurait payées de son sang.</p>
+
+<p>Bénédict s'enivra longtemps des images folles et flatteuses que cet
+entretien venait d'éveiller. Sa raison s'endormit dans ce doux silence, et
+toutes les idées riantes et trompeuses prirent la volée. Il se vit maître,
+époux et fermier dans la Vallée-Noire. Il vit dans Valentine sa compagne,
+sa ménagère, sa plus belle propriété. Il rêva tout éveillé, et deux ou
+trois fois il s'abusa au point d'être près de l'aller presser dans ses
+bras. Quand le bruit des voix l'avertit de l'approche de Louise et
+d'Athénaïs, il s'enfuit par un côté opposé, et courut se cacher dans un
+coin obscur de la grange, derrière les meules de blé. Là il pleura comme
+un enfant, comme une femme, comme il ne se souvenait pas d'avoir pleuré;
+il pleura ce rêve qui venait de l'enlever un instant au monde existant, et
+qui lui avait donné plus de joie en quelques minutes d'illusion qu'il n'en
+avait goûté dans toute une vie de réalité. Quand il eut essuyé ses larmes,
+quand il revit Valentine, toujours sereine et douce, interrogeant son
+visage avec une muette sollicitude, il fut heureux encore: il se dit qu'il
+y avait plus de bonheur et de gloire à être aimé en dépit des hommes et de
+la destinée qu'à obtenir sans peine et sans péril une affection légitime.
+Il se plongea jusqu'au cou dans cette mer trompeuse de souhaits et de
+chimères; il retomba dans son rêve. À table, il se plaça auprès de
+Valentine; il s'imagina qu'elle était la maîtresse chez lui. Comme elle
+aimait volontiers à se charger de tout l'embarras du service, elle
+découpait, faisait les portions et se plaisait à être utile à tous.
+Bénédict la regardait d'un air stupide de joie; il lui tendait son
+assiette, ne lui adressait plus une seule de ces politesses d'usage qui
+rapellent à chaque instant les conventions et les distances, et, quand il
+voulait qu'elle lui servît de quelque mets, il lui disait en tendant son
+assiette:</p>
+
+<p>&mdash;À moi, madame la fermière!</p>
+
+<p>Quoiqu'on bût le vin du cru à la ferme, M. Lhéry avait en réserve pour les
+grandes occasions, d'excellent champagne; mais personne n'y fit honneur.
+L'ivresse morale était assez forte. Ces êtres jeunes et sains n'avaient
+pas besoin d'exciter leurs nerfs et de fouetter leur sang. Après le dîner
+ils jouèrent à se cacher et à se poursuivre dans les prés. M. et Mme Lhéry
+eux-mêmes, libres enfin des soins de la journée, se mirent de la partie.
+On y admit encore une jolie servante de ferme et les enfants du métayer.
+Bientôt la prairie ne retentit plus que de rires et de cris joyeux. Ce fut
+le dernier coup pour la raison de Bénédict. Poursuivre Valentine, ralentir
+sa course pour la laisser fuir devant lui et la forcer de s'égarer dans
+les buissons, puis fondre sur elle à l'improviste, s'amuser de ses cris,
+de ses ruses, la joindre enfin et n'oser la toucher, mais voir son sein
+agité, ses joues vermeilles et ses yeux humides, c'en était trop pour un
+seul jour.</p>
+
+<p>Athénaïs, remarquant en elle-même ces fréquentes absences de Bénédict et
+de Valentine, et voulant faire courir après elle, proposa de bander les
+yeux au poursuivant. Elle serra malicieusement le mouchoir à Bénédict,
+s'imaginant qu'il ne pourrait plus choisir sa proie; mais Bénédict s'en
+souciait bien! L'instinct de l'amour, ce charme puissant et magique qui
+fait reconnaître à l'amant l'air où sa maîtresse a passé, le guidait aussi
+bien que ses yeux; il atteignait toujours Valentine, et, plus heureux qu'à
+l'autre jeu, il pouvait la saisir dans ses bras, et, feignant de ne pas la
+reconnaître, l'y garder longtemps. Ces jeux-là sont la plus dangereuse
+chose du monde.</p>
+
+<p>Enfin la nuit vint, Valentine parla de se retirer; Bénédict était auprès
+d'elle, et ne sut pas dissimuler son chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! s'écria-t-il d'une grosse et rude manière qui porta jusqu'au fond
+du cœur de Valentine la conviction de la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! en effet, répondit-elle; cette journée m'a semblé bien courte.</p>
+
+<p>Et elle embrassa sa sœur; mais n'avait-elle songé qu'à Louise en le
+disant?</p>
+
+<p>On apprêta la carriole, Bénédict se promettait encore quelques instants de
+bonheur; mais l'arrangement des places trompa son attente. Louise se mit
+tout au fond pour n'être pas aperçue aux environs du château. Sa sœur se
+mit auprès d'elle. Athénaïs s'assit sur la banquette de devant, auprès
+de son cousin; il en eut tant d'humeur qu'il ne lui adressa pas un mot
+pendant toute la route.</p>
+
+<p>À l'entrée du parc, Valentine le pria d'arrêter à cause de Louise qui
+craignait toujours d'être vue malgré l'obscurité. Bénédict sauta à terre
+et l'aida à descendre. Tout était sombre et silencieux autour de cette
+riche demeure, que Bénédict eût voulu voir s'engloutir. Valentine embrassa
+sa sœur et Athénaïs, tendit la main à Bénédict, qui, cette fois, osa la
+baiser, et s'enfuit dans le parc. À travers la grille, Bénédict vit
+pendant quelques instants flotter sa robe blanche qui s'éloignait parmi
+les arbres; il aurait oublié toute la terre, si Athénaïs, l'appelant du
+fond de de la carriole, ne lui eût dit avec aigreur:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allez-vous nous laisser coucher ici?</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XV.</h3>
+
+
+<p>Personne ne dormit à la ferme dans la nuit qui suivit cette journée.
+Athénaïs se trouva mal en rentrant; sa mère en conçut une vive inquiétude,
+et ne consentit à se coucher que pressée par les instances de Louise.
+Celle-ci s'engagea à passer la nuit dans la chambre de sa jeune compagne,
+et Bénédict se retira dans la sienne, où partagé entre la joie et le
+remords, il ne put goûter un instant de repos.</p>
+
+<p>Après la fatigue d'une attaque de nerfs, Athénaïs s'endormit profondément;
+mais bientôt les chagrins qui l'avaient torturée durant le jour se
+présentèrent dans les images de son sommeil, et elle se mit à pleurer
+amèrement. Louise, qui s'était assoupie sur une chaise, s'éveilla en
+sursaut en l'entendant sangloter; et se penchant vers elle, lui demanda
+avec affection la cause de ses larmes. N'en obtenant pas de réponse, elle
+s'aperçut qu'elle dormait et se hâta de l'arracher à cet état pénible.
+Louise était la plus compatissante personne du monde; elle avait tant
+souffert pour son compte, qu'elle sympathisait avec toutes les peines
+d'autrui. Elle mit en œuvre tout ce qu'elle possédait de douceur et de
+bonté pour consoler la jeune fille; mais celle-ci se jetant à son cou:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi voulez-vous me tromper aussi? s'écria-t-elle; pourquoi
+voulez-vous prolonger une erreur qui doit cesser entièrement tôt ou tard?
+Mon cousin ne m'aime pas; il ne m'aimera jamais, vous le savez bien!
+Allons, convenez qu'il vous l'a dit.</p>
+
+<p>Louise était fort embarrassée de lui répondre. Après le <i>jamais</i> qu'avait
+prononcé Bénédict (mot dont elle ne pouvait apprécier la valeur), elle
+n'osait pas répondre de l'avenir à sa jeune amie, dans la crainte de lui
+apprêter une déception. D'un autre côté, elle aurait voulu trouver un
+motif de consolation; car sa douleur l'affligeait sincèrement. Elle
+s'attacha donc à lui démontrer que si son cousin n'avait pas d'amour pour
+elle, du moins il n'était pas vraisemblable qu'il en eût pour aucune autre
+femme, et elle s'efforça de lui faire espérer qu'elle triompherait de sa
+froideur; mais Athénaïs n'écouta rien.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ma chère demoiselle, répondit-elle en essuyant tout à coup
+ses larmes, il faut que j'en prenne mon parti; j'en mourrai peut-être de
+chagrin, mais enfin je ferai mon possible pour en guérir. Il est trop
+humiliant de se voir mépriser ainsi! J'ai bien d'autres aspirants! Si
+Bénédict croit qu'il était le seul dans le monde à me faire la cour,
+il se trompe. J'en connais qui ne me trouveront pas si indigne d'être
+recherchée. Il verra! il verra que je m'en vengerai, que je ne serai pas
+longtemps au dépourvu, que j'épouserai Georges Simonneau, ou Pierre Blutty,
+ou bien encore Blaise Moret! Il est vrai que je ne peux pas les souffrir.
+Oh! oui, je sens bien que je haïrai l'homme qui m'épousera à la place de
+Bénédict! Mais c'est lui qui l'aura voulu; et, si je suis une mauvaise
+femme, il en répondra devant Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'arrivera pas, ma chère enfant, reprit Louise; vous ne
+trouverez point parmi vos nombreux adorateurs un homme que vous puissiez
+comparer à Bénédict pour l'esprit, la délicatesse et les talents, comme,
+de son côté, il ne trouvera jamais une femme qui vous surpasse en beauté
+et en attachement...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, arrêtez, ma bonne demoiselle Louise, arrêtez; je ne suis
+pas aveugle, ni vous non plus. Il est bien facile de voir quand on a des
+yeux, et M. Bénédict ne se donne pas beaucoup de peine pour échapper aux
+nôtres. Rien n'a été si clair pour moi que sa conduite d'aujourd'hui. Ah!
+si ce n'était pas votre sœur, que je la haïrais!</p>
+
+<p>&mdash;Haïr Valentine! elle, votre compagne d'enfance, qui vous aime tant, qui
+est si loin d'imaginer ce que vous soupçonnez? Valentine, si amicale et si
+bienveillante de cœur, mais si fière par modestie! Ah! qu'elle souffrirait,
+Athénaïs, si elle pouvait deviner ce qui se passe en vous!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez raison! dit la jeune filles en recommençant à pleurer; je
+suis bien injuste, bien impertinente de l'accuser d'une chose semblable!
+Je sais bien que si elle en avait la pensée, elle frémirait d'indignation.
+Eh bien! voilà ce qui me désespère pour Bénédict; voilà ce qui me révolte
+contre sa folie: c'est de le voir se rendre malheureux à plaisir.
+Qu'espère-t-il donc? quel égarement d'esprit le pousse à sa perte?
+Pourquoi faut-il qu'il s'éprenne de la femme qui ne pourra jamais être
+rien pour lui, tandis que sous sa main il y en a une qui lui apporterait
+jeunesse, amour, fortune? Ô Bénédict! Bénédict! quel homme êtes-vous donc?
+Et moi, quelle femme suis-je aussi, puisque je ne peux pas me faire aimer!
+Vous m'avez toutes trompée; vous m'avez dit que j'étais jolie, que j'avais
+des talents, que j'étais aimable et faite pour plaire. Vous m'avez trompée;
+vous voyez bien que je ne plais pas!</p>
+
+<p>Athénaïs passa ses mains dans ses cheveux noirs comme si elle eût voulu
+les arracher; mais son regard tomba sur la toilette de citronnier ouverte
+à côté de son lit, et le miroir lui donna un si formel démenti qu'elle se
+réconcilia un peu avec elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien enfant! lui dit Louise. Comment pouvez-vous croire que
+Bénédict soit déjà épris de ma sœur, qu'il a vue trois fois?</p>
+
+<p>&mdash;Que trois fois! Oh! que trois fois!</p>
+
+<p>&mdash;Mettons-en quatre ou cinq, qu'importe! Certes, s'il l'aimait ce serait
+depuis peu; car, hier encore, il me disait que Valentine était la plus
+belle, la plus estimable des femmes...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, la plus belle, la plus estimable...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc. Il disait qu'elle était digne des hommages de toute la
+terre, et que son mari serait le plus heureux des hommes; et cependant,
+ajoutait-il, je crois que je pourrais vivre dix ans auprès d'elle sans en
+devenir amoureux, tant sa confiante franchise m'inspire de respect, tant
+son front pur et serein répand de calme autour d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Il disait cela hier?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure par l'amitié que j'ai pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui; mais c'était hier! aujourd'hui tout cela est bien changé!</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que Valentine ait perdu le charme qui la rendait si
+imposante?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+<p>&mdash;Peut-être en a-t-elle acquis d'autres; qui sait? l'amour vient si vite!
+Moi, il n'y a guère qu'un mois que j'aime mon cousin. Avant je ne l'aimais
+pas; je ne l'avais pas vu depuis qu'il était sorti du collège, et dans ce
+temps-là j'étais si jeune! Et puis je me souvenais de l'avoir vu si grand,
+si gauche, si embarrassé de ses bras trop longs de moitié pour ses
+manches! Mais quand je l'ai retrouvé si élégant, si aimable, ayant si
+bonne tournure, sachant tant de choses, et puis ayant ce regard un peu
+sévère qui lui sied si bien et qui fait que j'ai toujours peur de lui...
+oh! de ce moment-là je l'ai aimé, et je l'ai aimé tout d'un coup; du soir
+au matin mon cœur a été surpris. Qui empêche que Valentine n'ait pris le
+sien de même aujourd'hui? Elle est bien belle Valentine; elle a toujours
+l'esprit de dire ce qui est dans les idées de Bénédict. Il semble qu'elle
+devine ce qu'il a envie de lui entendre dire, et moi je fais tout le
+contraire. Où prend-elle cet esprit-là? Ah! c'est plutôt parce qu'il est
+disposé à admirer ce qu'elle dit. Et puis, quand ce ne serait qu'une
+fantaisie commencée ce matin, finie ce soir; quand demain il viendrait
+encore me tendre la main et me dire: «Faisons la paix;» je vois bien que
+je ne l'ai pas fixé, que je ne le fixerai pas. Voyez quelle belle vie
+j'aurais, étant sa femme, s'il me fallait toujours pleurer de rage,
+toujours sécher de jalousie! Non, non, il vaut mieux se faire une raison
+et y renoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma chère belle, dit Louise, puisque vous ne pouvez éloigner ce
+soupçon de votre esprit, il faut en avoir le cœur net. Demain je parlerai
+à Bénédict, je l'interrogerai franchement sur ses intentions, et, quelle
+que soit la vérité, vous en serez instruite. Vous sentez-vous ce courage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Athénaïs en l'embrassant; j'aime mieux savoir mon sort que
+de vivre dans de pareils tourments.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc sur vous-même, lui dit Louise, d'essayer de vous reposer, et
+ne faites rien paraître demain de votre émotion. Puisque vous ne croyez
+pas devoir compter sur l'attachement de votre cousin, votre dignité de
+femme exige que vous fassiez bonne contenance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous avez raison, dit la jeune fille en se renfonçant dans son lit.
+Je veux agir selon vos conseils. Je me sens déjà plus forte puisque vous
+prenez mes intérêts.</p>
+
+<p>En effet, cette résolution ayant ramené un peu de calme dans ses idées,
+elle s'endormit bientôt, et Louise, dont le cœur était bien plus
+profondément ébranlé, attendit, les yeux ouverts, que les premières lueurs
+du matin eussent blanchi l'horizon. Alors elle entendit Bénédict, qui ne
+dormait pas non plus, entr'ouvrir doucement la porte de sa chambre et
+descendre l'escalier. Elle le suivit sans éveiller personne, et tous deux,
+s'étant abordés d'un air plus grave que de coutume, s'enfoncèrent dans une
+allée du jardin qui commençait à se remplir de rosée.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVI.</h3>
+
+
+<p>Louise était assez embarrassée pour aborder une question si délicate,
+lorsque Bénédict, prenant le premier la parole, lui dit d'un ton ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Mon amie, je sais de quoi vous allez me parler. Nos cloisons de bois de
+chêne ne sont pas tellement épaisses, la nuit n'est pas tellement bruyante
+autour de cette demeure, et mon sommeil n'était pas tellement profond, que
+j'aie perdu un seul mot de votre entretien avec ma cousine. La confession
+que je me proposais de vous faire serait donc parfaitement inutile à
+présent, puisque vous êtes aussi bien informée que moi-même de l'état de
+mon cœur.</p>
+
+<p>Louise s'arrêta et le regarda en face pour savoir s'il ne raillait point;
+mais l'expression de son visage était si parfaitement calme qu'elle resta
+stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous maniez la plaisanterie avec un admirable sang-froid,
+lui répondit-elle; mais je vous supplie de me parler sérieusement. Il ne
+s'agit point ici de sentiments dont vous ayez le droit de vous faire un
+jeu.</p>
+
+<p>&mdash;À Dieu ne plaise! dit Bénédict avec force; il s'agit de l'affection la
+plus importante et la plus sacrée de ma vie. Athénaïs vous l'a dit, et
+j'en jure sur mon honneur, j'aime Valentine de toutes les puissances de
+mon âme.</p>
+
+<p>Louise joignit les mains d'un air atterré, et s'écria en levant les yeux
+au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle insigne folie!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? reprit Bénédict en attachant sur elle ce regard fixe qui
+renfermait tant d'autorité.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? répéta Louise; vous me le demandez! Mais, Bénédict, êtes-vous
+sous la puissance d'un rêve, ou moi-même ne suis-je pas bien éveillée?
+Vous aimez ma sœur, vous me le dites; et qu'espérez-vous donc d'elle,
+grand Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'espère?... le voici, répondit-il: j'espère l'aimer toute ma
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pensez peut-être qu'elle vous le permettra?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?... peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'ignorez pas qu'elle est riche, qu'elle est d'une haute
+naissance...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est, comme vous, fille du comte de Raimbault, et j'ai bien osé
+vous aimer! Est-ce donc parce que je suis le fils du paysan Lhéry que vous
+m'avez repoussé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, répondit Louise, qui devint pâle comme la mort; mais
+Valentine n'a pas vingt ans, et en supposant qu'elle n'eût pas les
+préjugés de la naissance...</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne les a pas, interrompit Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous le savez vous-même. Notre connaissance avec Valentine date de
+la même époque, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oubliez-vous qu'elle dépend d'une mère vaine et inflexible, d'un
+monde qui ne l'est pas moins? qu'elle est fiancée à M. de Lansac? qu'elle
+ne peut enfin rompre les liens qui l'enchaînent à ses devoirs sans attirer
+sur elle les malédictions de sa famille, le mépris de sa caste, et sans
+détruire à jamais le repos de toute sa vie?</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne saurais-je pas tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! enfin, qu'attendez-vous donc de sa folie ou de la vôtre?</p>
+
+<p>&mdash;De la sienne, rien; de la mienne tout...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez vaincre la destinée par la seule force de votre
+caractère! Est-ce cela? Je vous ai entendu quelquefois développer cette
+utopie; mais soyez sûr, Bénédict, que, fussiez-vous plus qu'un homme, vous
+n'y parviendrez pas. Dès cet instant, j'entre en résistance ouverte contre
+vous; je renoncerais plutôt à voir ma sœur que de vous fournir l'occasion
+et les moyens de compromettre son avenir...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle chaleur d'opposition! dit Bénédict avec un sourire, dont
+l'effet fut atroce pour Louise. Calmez-vous, ma bonne sœur... vous m'avez
+permis, vous m'avez presque ordonné de vous donner ce nom alors que nous
+ne connaissions pas Valentine. Si vous y eussiez consenti, j'en aurais
+réclamé un plus doux. Mon âme inquiète eût été fixée, et Valentine eût pu
+passer dans ma vie sans y faire impression; mais vous ne l'avez pas voulu,
+vous avez rejeté des vœux qui, maintenant j'y songe de sang-froid, ont dû
+vous sembler bien ridicules... Vous m'avez repoussé du pied dans cette mer
+d'incertitudes et d'orages; je me prends à suivre une belle étoile qui me
+luit; que vous importe?</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe? quand il s'agit de ma sœur, de ma sœur dont je suis
+presque la mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes une mère bien jeune! dit Bénédict avec un peu d'ironie.
+Mais, écoutez, Louise; je serais presque tenté de croire que vous
+manifestez toutes ces craintes pour me railler, et dans ce cas vous
+devez avouer que, depuis le temps qu'elle dure, j'ai assez bien subi la
+plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible que vous me trouviez dangereux pour votre sœur, quand
+vous savez si bien par vous-même combien je le suis peu. Vos terreurs sont
+fort singulières, et vous croyez la raison de Valentine bien fragile
+apparemment, puisque vous vous effrayez tant des atteintes que j'y peux
+porter... Rassurez-vous, bonne Louise; vous m'avez donné, il n'y a pas
+longtemps, une leçon dont je vous remercie, et que je saurai mettre à
+profit peut-être. Je n'irai plus m'exposer à mettre aux pieds d'une femme
+telle que Valentine ou Louise l'hommage d'un cœur comme le mien. Je
+n'aurai plus la folie de croire qu'il ne s'agit, pour attendrir une femme,
+que de l'aimer avec toute l'ardeur d'un cerveau de vingt ans, que, pour
+effacer à ses yeux la distance des rangs et pour faire taire en elle le
+cri de la mauvaise honte, il suffise d'être dévoué à elle corps et âme,
+sang et honneur. Non, non, tout cela n'est rien aux yeux des femmes; je
+suis le fils d'un paysan, je suis horriblement laid, absurde on ne peut
+plus; je n'ai pas la prétention d'être aimé. Il n'est qu'une pauvre
+bourgeoise frelatée comme Athénaïs qui, faute de mieux jusqu'ici, ait pu
+songer à descendre jusqu'à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bénédict! s'écria Louise avec chaleur, tout ceci est une cruelle
+moquerie, je le vois bien; c'est un sanglant reproche que vous m'adressez.
+Oh! vous êtes bien injuste; vous ne voulez pas comprendre ma situation;
+vous ne songez pas que si je vous avais écouté, ma conduite envers votre
+famille aurait été odieuse; vous ne me tenez pas compte de la vertu qu'il
+m'a fallu peut-être pour vous sembler si glaciale. Oh! vous ne voulez rien
+comprendre!</p>
+
+<p>La pauvre Louise cacha son visage dans ses mains, effrayée d'en avoir trop
+dit. Bénédict étonné la regarda attentivement. Son sein était agité, une
+rougeur brûlante se trahissait sur son front malgré ses efforts pour le
+cacher. Bénédict comprit qu'il était aimé...</p>
+
+<p>Il s'arrêta irrésolu, tremblant, bouleversé. Il avança une main pour
+saisir celle de Louise; il craignit d'être trop ardent, il craignit d'être
+trop froid. Louise, Valentine, laquelle des deux aimerait-il?</p>
+
+<p>Quand Louise, effrayée de son silence, releva timidement la tête, Bénédict
+n'était plus auprès d'elle.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVII.</h3>
+
+
+<p>Mais à peine Bénédict fut-il seul que, n'éprouvant plus l'effet de
+l'attendrissement, il s'étonna d'en avoir ressenti un si vif, et ne
+s'expliqua cette émotion qu'en l'attribuant à un sentiment d'amour-propre
+flatté. En effet, Bénédict, ce garçon laid à faire peur, comme disait la
+marquise de Raimbault, ce jeune homme enthousiaste pour les autres et
+sceptique envers lui-même, se trouvait dans une étrange position. Aimé à
+la fois de trois femmes dont la moins belle eût rempli d'orgueil le cœur
+de tout autre, il avait bien de la peine à lutter contre les bouffées de
+vanité qui s'élevaient en lui. C'était une rude épreuve pour sa raison,
+il le sentait bien. Pour y résister il se mit à penser à Valentine, à
+celle des trois qui lui inspirait le moins de certitude, et qui devait
+nécessairement le désabuser la première. Il ne connaissait l'amour de
+celle-là que par ces révélations sympathiques qui trompent rarement les
+amants. Mais quand cet amour serait éclos réellement dans le sein de
+la jeune comtesse, il devait y être étouffé en naissant, dès qu'il se
+trahirait à elle-même. Bénédict se dit tout cela pour triompher du démon
+de l'orgueil, et, ce qui peut-être ne fut pas sans mérite à son âge, il en
+triompha.</p>
+
+<p>Alors, jetant sur sa situation un regard aussi lucide que possible à un
+homme fortement épris, il se dit qu'il fallait arrêter son choix sur l'une
+d'elles, et couper court sur-le-champ aux angoisses des deux autres.
+Athénaïs fut la première fleur qu'il retrancha de cette belle couronne;
+il jugea qu'elle serait bientôt consolée. Les naïves menaces de vengeance
+dont il avait été le confident involontaire pendant la nuit précédente lui
+firent espérer que Georges Simonneau, Pierre Blutty ou Blaise Moret se
+chargerait de dégager sa conscience de tout remords envers elle.</p>
+
+<p>Le plus raisonnable, peut-être le plus généreux choix eût dû tomber sur
+Louise. Donner un état et un avenir à cette infortunée que sa famille et
+l'opinion avaient si cruellement outragée, réparer envers elle les rudes
+châtiments que le passé lui avait infligés, être le protecteur d'une femme
+si malheureuse et si intéressante, il y avait dans cette idée quelque
+chose de chevaleresque qui avait déjà tenté Bénédict. Peut-être l'amour
+qu'il avait cru ressentir pour Louise avait-il pris naissance dans la
+portée un peu héroïque de son caractère. Il avait vu là une occasion de
+dévouement; sa jeunesse, avide d'une gloire quelconque, appelait l'opinion
+en combat singulier, comme faisaient ces preux aventuriers envoyant un
+cartel au géant de la contrée, jaloux qu'ils étaient de faire parler d'eux,
+ne fût-ce que par une chute glorieuse.</p>
+
+<p>Le refus de Louise, qui d'abord avait rebuté Bénédict, lui apparaissait
+maintenant sous son véritable aspect. Ne voulant point accepter de si
+grands sacrifices, et craignant de se laisser vaincre en générosité,
+Louise avait cherché à lui ôter toute espérance, et peut-être y avait-elle
+réussi au delà de son désir. Dans toute vertu il y a un peu d'espoir de
+récompense; elle n'eut pas plus tôt repoussé Bénédict qu'elle en souffrit
+amèrement. Maintenant Bénédict comprenait que, dans ce refus, il y avait
+plus de véritable générosité, plus d'affection délicate et forte qu'il n'y
+en avait eu dans sa propre conduite. Louise s'élevait à ses propres yeux
+presque au-dessus de l'héroïsme dont il se sentait capable lui-même;
+c'était de quoi l'émouvoir profondément et le jeter dans une nouvelle
+carrière d'émotions et de désirs.</p>
+
+<p>Si l'amour était un sentiment qui se calcule et se raisonne comme l'amitié
+ou la haine, Bénédict eût été se jeter aux pieds de Louise; mais ce qui
+fait l'immense supériorité de celui-là sur tous les autres, ce qui prouve
+son essence divine, c'est qu'il ne naît point de l'homme même; c'est que
+l'homme n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne
+l'ôte par un acte de sa volonté; c'est que le cœur humain le reçoit d'en
+haut sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes
+dans les desseins du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est
+en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour
+le détruire; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces
+auxiliaires qu'on lui donne, ou plutôt qu'il attire à soi, l'amitié,
+la confiance, la sympathie, l'estime même, ne sont que des alliés
+subalternes; il les a créés, il les domine, il leur survit.</p>
+
+<p>Bénédict aimait Valentine et non pas Louise. Pourquoi Valentine? Elle lui
+ressemblait moins; elle avait moins de ses défauts, moins de ses qualités;
+elle devait sans doute le comprendre et l'apprécier moins... c'est
+celle-là qu'il devait aimer apparemment. Il se mit à chérir en elle, dès
+qu'il la vit, les qualités qu'il n'avait pas en lui-même: il était inquiet,
+mécontent, exigeant envers la destinée; Valentine était calme, facile,
+heureuse à propos de tout. Eh bien! cela n'était-il pas selon les desseins
+de Dieu? La suprême Providence, qui est partout en dépit des hommes,
+n'avait-elle pas présidé à ce rapprochement? L'un était nécessaire à
+l'autre: Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces émotions sans
+lesquelles la vie est incomplète; Valentine à Bénédict, pour apporter le
+repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentée. Mais la
+société se trouvait là entre eux, qui rendait ce choix mutuel absurde,
+coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les
+hommes l'ont détruit; à qui la faute? Faut-il que, pour respecter la
+solidité de nos murs de glace, tout rayon du soleil se retire de nous?</p>
+
+<p>Quand il se rapprocha du banc où il avait laissé Louise, il la trouva pâle,
+les mains pendantes, les yeux fixés à terre. Elle tressaillit en écoutant
+le frôlement de ses vêtements contre le feuillage; mais quand elle
+l'eut regardé, quand elle eut compris qu'il s'était renfermé dans son
+inexpugnable impénétrabilité, elle attendit dans une angoisse plus grande
+le résultat de ses réflexions.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous sommes pas compris, ma sœur, lui dit Bénédict en s'asseyant
+à son côté. Je vais m'expliquer mieux.</p>
+
+<p>Ce mot de <i>sœur</i> fut un coup mortel pour Louise; elle rassembla ce qu'elle
+avait de force pour cacher sa douleur et pour écouter d'un air calme.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis loin, dit Bénédict, de conserver aucun dépit contre vous; au
+contraire, j'admire en vous cette candeur et cette bonté qui ne se sont
+point retirées de moi malgré mes folies; je sens que vos refus ont affermi
+mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus
+dévoué de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance
+qu'un frère doit à sa sœur. Oui, j'aime Valentine, je l'aime avec passion;
+et, comme Athénaïs l'a très-bien remarqué, c'est d'hier seulement que je
+connais le sentiment qu'elle m'inspire. Mais je l'aime sans espoir, sans
+but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni à
+sa famille, ni à son prochain mariage, ni même, en supposant qu'elle fût
+libre, aux devoirs de convention que les idées de sa classe auraient pu
+lui tracer. J'ai mesuré de sang-froid l'impossibilité d'être pour elle
+autre chose qu'un ami obscur et soumis, estimé en secret peut-être, mais
+jamais redoutable. Dussé-je, moi chétif et imperceptible, inspirer à
+Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les
+obstacles, je la fuirais plutôt que d'accepter des sacrifices dont je ne
+me sens pas digne! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l'état
+de mon cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à
+détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Louise, non, plutôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout
+mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là! Depuis que j'aime
+Valentine, je suis un autre homme; je me sens exister. Le voile sombre qui
+couvrait ma destinée se déchire de toutes parts; je ne suis plus seul sur
+la terre; je ne m'ennuie plus de ma nullité; je me sens grandir d'heure en
+heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la
+rendre plus supportable?</p>
+
+<p>&mdash;J'y vois une assurance qui m'effraie, répondit Louise. Mon ami, vous
+vous perdez vous-même. Ces chimères ruineront votre destinée; vous
+dépenserez votre énergie à des rêves inutiles, et quand le temps viendra
+d'être un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous donc par être un homme, Louise?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends avoir sa place dans la société sans être à charge aux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dès demain je puis être un homme, avocat ou portefaix, musicien
+ou laboureur; j'ai plus d'une ressource.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez être rien de tout cela, Bénédict; car au bout de huit
+jours une profession quelconque, dans l'état d'irritation où vous êtes...</p>
+
+<p>&mdash;M'ennuierait, j'en conviens; mais j'aurai toujours la ressource de me
+casser la tête si la vie m'ennuie, ou de me faire lazzarone si elle me
+plaît beaucoup. Et, tout bien considéré, je crois que je ne suis plus bon
+à autre chose. Plus j'ai appris, plus je me suis dégoûté de la vie; je
+veux retourner maintenant, autant que possible, à mon état de nature, à
+ma grossièreté de paysan, à la simplicité des idées, à la frugalité de la
+vie. J'ai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rentes en bonnes terres,
+avec une maison couverte en chaume; je puis vivre honorablement dans mes
+propriétés, seul, libre, heureux, oisif, sans être à charge à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous sérieusement?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? Dans l'état de la société, le meilleur résultat possible
+de l'éducation qu'on nous donne serait de retourner volontairement à
+l'état d'abrutissement d'où l'on s'efforce de nous tirer durant vingt ans
+de notre vie. Mais, écoutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rêves
+chimériques que vous me reprochez. C'est vous qui m'invitez à dépenser mon
+énergie en fumée, quand vous me dites de travailler pour être un homme
+comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles
+heures de bonheur et de poésie, à gagner de quoi mourir de vieillesse
+commodément, les pieds dans de la fourrure et la tête sur un coussin de
+duvet. Voilà pourtant le but de tous ceux qu'on appelle de bons sujets
+à mon âge, et des hommes positifs à quarante ans. Dieu les bénisse!
+Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime: être
+électeurs du grand collège, ou conseillers municipaux, ou secrétaires
+de préfecture. Qu'ils engraissent des bœufs et maigrissent des chevaux
+à courir les foires; qu'ils se fassent valets de cour ou valets de
+basse-cour, esclaves d'un ministre ou d'un <i>lot</i> de moutons, préfets à la
+livrée d'or ou marchands de porcs à la ceinture doublée de <i>pistoles</i>;
+et qu'après toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude
+ou de grossièreté, ils laissent le fruit de tant de peines à une fille
+entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le
+moyen de leur testament ou par l'intermédiaire de leurs héritiers pressés
+de <i>jouir de la vie</i>: voilà la vie positive qui se déroule dans toute sa
+splendeur autour de moi! voilà la glorieuse condition d'<i>homme</i> vers
+laquelle aspirent tous mes contemporains d'étude. Franchement, Louise,
+croyez-vous que j'abandonne là une bien belle et bien glorieuse existence?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez vous-même, Bénédict, combien il serait facile de rétorquer
+cette hyperbolique satire. Aussi je n'en prendrai pas la peine; je veux
+vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente
+activité qui vous dévore, et si votre conscience ne vous prescrit pas d'en
+faire un emploi utile à la société?</p>
+
+<p>&mdash;Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La <i>société</i> n'a pas
+besoin de ceux qui n'ont pas besoin d'elle. Je conçois la puissance de ce
+grand mot chez des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu'un petit
+nombre d'hommes, rassemblés d'hier, s'efforcent de fertiliser et de faire
+servir à leurs besoins; alors, si la colonisation est volontaire, je
+méprise celui qui viendra s'engraisser impunément du travail des autres.
+Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s'il
+en existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi qu'on en dise,
+la terre manque de bras, où chaque profession regorge d'aspirants, où
+l'espèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche
+la trace des pas du riche, où d'énormes capitaux rassemblés (selon toutes
+les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes,
+servent d'enjeu à une continuelle loterie entre l'avarice, l'immoralité et
+l'ineptie; dans ce pays d'impudeur et de misère, de vice et de désolation;
+dans cette civilisation pourrie jusqu'à sa racine, vous voulez que je sois
+<i>citoyen</i>? que je sacrifie ma volonté, mon inclination, ma fantaisie à ses
+besoins pour être sa dupe ou sa victime? pour que le denier que j'aurais
+jeté au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire? Il faudra
+que je m'essouffle à faire du bien afin de produire un peu plus de mal,
+afin de fournir mon contingent aux administrations qui patentent les
+mouchards, les croupiers et les prostituées? Non, sur ma vie! je ne le
+ferai pas. Je ne veux rien être dans cette belle France, la plus éclairée
+des nations. Je vous l'ai dit, Louise, j'ai cinq cents livres de rente;
+tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en
+paix.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Bénédict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition à ce
+besoin de repos qui vient de succéder si vite à votre ardente impatience,
+si vous voulez faire abnégation de tous vos talents et de toutes vos
+qualités pour vivre obscur et paisible au fond de cette vallée, assurez la
+première condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit
+ce ridicule amour...</p>
+
+<p>&mdash;Ridicule, avez-vous dit? Non! celui-là ne sera pas ridicule, j'en fais
+le serment. Ce sera un secret entre Dieu et moi. Comment donc le ciel, qui
+me l'inspira, pourrait-il s'en moquer? Non, ce sera mon bouclier contre la
+douleur, ma ressource contre l'ennui. N'est-ce pas lui qui m'a suggéré
+depuis hier cette résolution de rester libre et de me faire heureux à peu
+de frais? Ô bienfaisante passion, qui dès son irruption se révèle par la
+lumière et le calme! Vérité céleste, qui dessille les yeux et désabuse
+l'esprit de toutes les choses humaines! Puissance sublime, qui accapare
+toutes les facultés et les inonde de jouissances ignorées! Ô Louise!
+ne cherchez pas à m'ôter mon amour; vous n'y réussiriez pas, et vous me
+deviendriez peut-être moins chère; car, je l'avoue, rien ne saurait lutter
+avec avantage contre lui. Laissez-moi adorer Valentine en secret, et
+nourrir en moi ces illusions qui m'avaient hier transporté aux cieux. Que
+serait la réalité auprès d'elles? Laissez-moi emplir ma vie de cette seule
+chimère, laissez-moi vivre au sein de cette vallée enchantée, avec mes
+souvenirs et les traces qu'elle y a laissées pour moi, avec ce parfum qui
+est resté après elle dans toutes les prairies où elle a posé le pied, avec
+ces harmonies que sa voix a éveillées dans toutes les brises, avec ces
+paroles si douces et si naïves qui lui sont échappées dans l'innocence de
+son cœur et que j'ai interprétées selon ma fantaisie; avec ce baiser pur
+et délicieux qu'elle a posé sur mon front le premier jour que je l'ai vue.
+Ah! Louise, ce baiser! vous le rappelez-vous? C'est vous qui l'avez voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, dit Louise en se levant d'un air consterné, c'est moi qui ai
+fait tout le mal.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVIII.</h3>
+
+
+<p>Valentine, en rentrant au château, avait trouvé sur sa cheminée une
+lettre de M. de Lansac. Selon l'usage du grand monde, elle était en
+correspondance avec lui depuis l'époque de ses fiançailles. Cette
+correspondance, qui semble devoir être une occasion de se connaître et de
+se lier plus intimement, est presque toujours froide et maniérée. On y
+parle d'amour dans le langage des salons; on y montre son esprit, son
+style et son écriture, rien de plus.</p>
+
+<p>Valentine écrivait si simplement qu'elle passait aux yeux de M. de Lansac
+et de sa famille pour une personne fort médiocre. M. de Lansac s'en
+réjouissait assez. À la veille de disposer d'une fortune considérable,
+il entrait bien dans ses plans de dominer entièrement sa femme. Aussi,
+quoi qu'il ne fût nullement épris d'elle, il s'appliquait à lui écrire
+des lettres qui, dans le goût du beau monde, devaient être de petits
+chefs-d'œuvre épistolaires. Il s'imaginait ainsi exprimer l'attachement le
+plus vif qui fût jamais entré dans le cœur d'un diplomate, et Valentine
+devait nécessairement prendre de son âme et de son esprit une haute idée.
+Jusqu'à ce moment, en effet, cette jeune personne, qui ne savait
+absolument rien de la vie et des passions, avait conçu pour la sensibilité
+de son fiancé une grande admiration, et lorsqu'elle comparait les
+expressions de son dévouement à ses propres réponses, elle s'accusait de
+rester, par sa froideur, bien au-dessous de lui.</p>
+
+<p>Ce soir-là, fatiguée des joyeuses et vives émotions de sa journée, la vue
+de cette suscription, qui d'ordinaire lui était si agréable, éleva en elle
+comme un sentiment de tristesse et de remords. Elle hésita quelques
+instants à la lire, et, dès les premières lignes, elle tomba dans une si
+grande distraction qu'elle la lut des yeux jusqu'à la fin sans en avoir
+compris un mot, et sans avoir pensé à autre chose qu'à Louise, à Bénédict,
+au bord de l'eau et à l'oseraie de la prairie. Elle se fit un nouveau
+reproche de cette préoccupation, et relut courageusement la lettre du
+secrétaire d'ambassade. C'était celle qu'il avait faite avec le plus
+de soin; malheureusement elle était plus obscure, plus vide et plus
+prétentieuse que toutes les autres. Valentine fut, malgré elle, pénétrée
+du froid mortel qui avait présidé à cette composition. Elle se consola
+de cette impression involontaire en l'attribuant à la fatigue qu'elle
+éprouvait. Elle se mit au lit, et, grâce au peu d'habitude qu'elle avait
+de prendre tant d'exercice, elle s'endormit profondément; mais elle
+s'éveilla le lendemain toute rouge et toute troublée des songes qu'elle
+avait faits.</p>
+
+<p>Elle prit sa lettre qu'elle avait laissée sur sa table de nuit, et la
+relut encore avec la ferveur que met une dévote à recommencer ses prières
+lorsqu'elle croit les avoir mal dites. Mais ce fut en vain; au lieu de
+l'admiration qu'elle avait jusque-là éprouvée pour ces lettres, elle n'eut
+que de l'étonnement et quelque chose qui ressemblait à de l'ennui; elle se
+leva effrayée d'elle-même et toute pâlie de la fatigue d'esprit qu'elle en
+ressentait.</p>
+
+<p>Alors, comme en l'absence de sa mère elle faisait absolument tout ce qui
+lui plaisait, comme sa grand'mère ne songeait pas même à la questionner
+sur sa journée de la veille, elle partit pour la ferme, emportant dans un
+petit coffre de bois de cèdre toutes les lettres qu'elle avait reçues de
+M. de Lansac depuis un an, et se flattant qu'à la lecture de ces lettres
+l'admiration de Louise raviverait la sienne.</p>
+
+<p>Il serait peut-être téméraire d'affirmer que ce fût là l'unique motif de
+cette nouvelle visite à la ferme; mais si Valentine en eut un autre, ce
+fut certainement à l'insu d'elle-même. Quoi qu'il en soit, elle trouva
+Louise toute seule. Sur la demande d'Athénaïs, qui avait voulu s'éloigner
+pour quelques jours de son cousin, madame Lhéry était partie avec sa fille
+pour aller rendre visite dans les environs à une de ses parentes, Bénédict
+était à la chasse, et le père Lhéry aux travaux des champs.</p>
+
+<p>Valentine fut effrayée de l'altération des traits de sa sœur. Celle-ci
+donna pour excuse l'indisposition d'Athénaïs, qui l'avait forcée de
+veiller. Elle sentit d'ailleurs sa peine s'adoucir aux tendres caresses
+de Valentine, et bientôt elles se mirent à causer avec abandon de leurs
+projets pour l'avenir. Ceci conduisit Valentine à montrer les lettres de
+M. de Lansac.</p>
+
+<p>Louise en parcourut quelques-unes, qu'elle trouva d'un froid mortel et
+d'un ridicule achevé. Elle jugea sur-le-champ le cœur de cet homme, et
+devina fort bien que ses intentions bienveillantes, relativement à elle,
+méritaient une médiocre confiance. La tristesse qui l'accablait redoubla
+par cette découverte, et l'avenir de sa sœur lui parut aussi triste que le
+sien; mais elle n'osa en rien témoigner à Valentine. La veille, peut-être,
+elle se fût senti le courage de l'éclairer; mais, après les aveux de
+Bénédict, Louise, qui peut-être soupçonnait Valentine de l'encourager un
+peu, n'osa pas l'éloigner d'un mariage qui devait du moins la soustraire
+aux dangers de cette situation. Elle ne se prononça pas, et la pria de lui
+laisser ces lettres, en promettant de lui en dire son avis après les avoir
+toutes lues avec attention.</p>
+
+<p>Elles étaient toutes deux assez attristées de cet entretien; Louise y
+avait trouvé de nouveaux sujets de douleur, et Valentine, en apercevant
+l'air contraint de sa sœur, n'en avait pas obtenu le résultat qu'elle en
+attendait, lorsque Bénédict rentra en fredonnant au loin la cavatine
+<i>Di placer mi balza il cor</i>. Valentine tressaillit en reconnaissant sa
+voix; mais la présence de Louise lui causa un embarras qu'elle ne put
+s'expliquer, et ce fut avec d'hypocrites efforts qu'elle attendit d'un air
+d'indifférence l'arrivée de Bénédict.</p>
+
+<p>Bénédict entra dans la salle, dont les volets étaient fermés. Le passage
+subit du grand soleil à l'obscurité de cette pièce l'empêcha de distinguer
+les deux femmes. Il suspendit son fusil à la muraille en chantant toujours,
+et Valentine, silencieuse, le cœur ému, le sourire sur les lèvres,
+suivait tous ses mouvements, lorsqu'il l'aperçut, au moment où il passait
+tout près d'elle, et laissa échapper un cri de surprise et de joie. Ce cri,
+parti du plus profond de ses entrailles, exprimait plus de passion et de
+transport que toutes les lettres de M. de Lansac étalées sur la table.
+L'instinct du cœur ne pouvait guère abuser Valentine à cet égard, et la
+pauvre Louise comprit que son rôle était déplorable.</p>
+
+<p>De ce moment, Valentine oublia et M. de Lansac, et la correspondance, et
+ses doutes, et ses remords; elle ne sentit plus que ce bonheur impérieux
+qui étouffe tout autre sentiment en présence de l'être que l'on aime. Elle
+et Bénédict le savourèrent avec égoïsme en présence de cette triste Louise,
+dont la situation fausse était si pénible entre eux deux.</p>
+
+<p>L'absence de la comtesse de Raimbault s'étant prolongée de plusieurs jours
+au delà du terme qu'elle avait prévu, Valentine revint plusieurs fois à la
+ferme. Madame Lhéry et sa fille étaient toujours absentes, et Bénédict,
+couché dans le sentier par où devait arriver Valentine, y passait des
+heures de délices à l'attendre dans le feuillage de la haie. Il la voyait
+souvent passer sans oser se montrer, de peur de se trahir par trop
+d'empressement; mais dès qu'elle était entrée à la ferme, il s'élançait
+sur ses traces, et, au grand déplaisir de Louise, il il ne les quittait
+plus de la journée. Louise ne pouvait s'en plaindre; car Bénédict avait
+la délicatesse de comprendre le besoin qu'elles pouvaient avoir de
+s'entretenir ensemble, et, tout en feignant de battre les buissons avec
+son fusil, il les suivait à une distance respectueuse; mais il ne les
+perdait jamais de vue. Regarder Valentine, s'enivrer du charme indicible
+répandu autour d'elle, cueillir avec amour les fleurs que sa robe venait
+d'effleurer, suivre dévotement la trace d'herbe couchée qu'elle laissait
+derrière elle, puis remarquer avec joie qu'elle tournait souvent la tête
+pour voir s'il était là; saisir, deviner parfois son regard à travers
+les détours d'un sentier; se sentir appelé par une attraction magique
+lorsqu'elle l'appelait effectivement dans son cœur; obéir à toutes ces
+impressions subtiles, mystérieuses, invincibles, qui composent l'amour,
+c'était là pour Bénédict autant de joies pures et fraîches que vous ne
+trouverez point trop puériles si vous vous souvenez d'avoir eu vingt ans.</p>
+
+<p>Louise ne pouvait lui adresser de reproches; car il lui avait juré de
+ne jamais chercher à voir Valentine seule un instant, et il tenait
+religieusement sa parole. Il n'y avait donc à cette vie aucun danger
+apparent; mais chaque jour le trait s'enfonçait plus avant dans ces âmes
+sans expérience, chaque jour endormait la prévoyance de l'avenir. Ces
+rapides instants, jetés comme un rêve dans leur existence, composaient
+déjà pour eux toute une vie qui leur semblait devoir durer toujours.
+Valentine avait pris le parti de ne plus penser du tout à M. de Lansac,
+et Bénédict se disait qu'un tel bonheur ne pouvait pas être balayé par
+un souffle.</p>
+
+<p>Louise était bien malheureuse. En voyant de quel amour Bénédict était
+capable, elle apprenait à connaître ce jeune homme qu'elle avait cru
+jusque-là plus ardent que sensible. Cette puissance d'aimer, qu'elle
+découvrait en lui, le lui rendait plus cher; elle mesurait l'étendue d'un
+sacrifice qu'elle n'avait pas compris en l'accomplissant, et pleurait en
+secret la perte d'un bonheur qu'elle eût pu goûter plus innocemment que
+Valentine. Cette pauvre Louise, dont l'âme était passionnée, mais qui
+avait appris à se vaincre en subissant les funestes conséquences de la
+passion, luttait maintenant contre des sentiments âpres et douloureux.
+Malgré elle, une dévorante jalousie lui rendait insupportable le bonheur
+pur de Valentine. Elle ne pouvait se défendre de déplorer le jour où elle
+l'avait retrouvée, et déjà cette amitié romanesque et sublime avait perdu
+tout son charme; elle était déjà, comme la plupart des sentiments humains,
+dépouillée d'héroïsme et de poésie. Louise se surprenait parfois à
+regretter le temps où elle n'avait aucun espoir de retrouver sa sœur.
+Et puis elle avait horreur d'elle-même, et priait Dieu de la soustraire à
+ces ignobles sentiments. Elle se représentait la douceur, la pureté, la
+tendresse de Valentine, et se prosternait devant cette image comme devant
+celle d'une sainte qu'elle priait d'opérer sa réconciliation avec le ciel.
+Par instants elle formait l'enthousiaste et téméraire projet de l'éclairer
+franchement sur le peu de mérite réel de M. de Lansac, de l'exhorter à
+rompre ouvertement avec sa mère, à suivre son penchant pour Bénédict, et
+à se créer, au sein de l'obscurité, une vie d'amour, de courage et de
+liberté. Mais ce dessein, dont le dévouement n'était peut-être pas
+au-dessus de ses forces, s'évanouissait bientôt à l'examen de la raison.
+Entraîner sa sœur dans l'abîme où elle s'était précipitée, lui ravir la
+considération qu'elle-même avait perdue, pour l'attirer dans les mêmes
+malheurs, la sacrifier à la contagion de son exemple, c'était de quoi
+faire reculer le désintéressement le plus hardi. Alors Louise persistait
+dans le plan qui lui avait paru le plus sage: c'était de ne point éclairer
+Valentine sur le compte de son fiancé, et de lui cacher soigneusement les
+confidences de Bénédict. Mais quoique cette conduite fût la meilleure
+possible, à ce qu'elle pensait, elle n'était pas sans remords d'avoir
+attiré Valentine dans de semblables dangers, et de n'avoir pas la force
+de l'y soustraire tout à coup en quittant le pays.</p>
+
+<p>Mais voilà ce qu'elle ne se sentait pas l'énergie d'accomplir. Bénédict
+lui avait fait jurer qu'elle resterait jusqu'à l'époque du mariage de
+Valentine. Après cela, Bénédict ne se demandait pas ce qu'il deviendrait;
+mais il voulait être heureux jusque-là; il le voulait avec cette force
+d'égoïsme que donne un amour sans espérance. Il avait menacé Louise de
+faire mille folies si elle le poussait au désespoir, tandis qu'il jurait
+de lui être aveuglément soumis si elle lui laissait encore ces deux ou
+trois jours de vie. Il l'avait même menacée de sa haine et de sa colère;
+ses larmes, ses emportements, son obstination, avaient eu tant d'empire
+sur Louise, dont le caractère était d'ailleurs faible et irrésolu, qu'elle
+s'était soumise à cette volonté supérieure à la sienne. Peut-être aussi
+puisait-elle sa faiblesse dans l'amour qu'elle nourrissait en secret pour
+lui; peut-être se flattait-elle de ranimer le sien, à force de dévouement
+et de générosité, lorsque le mariage de Valentine aurait ruiné pour lui
+toute espérance.</p>
+
+<p>Le retour de madame de Raimbault vint enfin mettre un terme à cette
+dangereuse intimité; alors Valentine cessa de venir à la ferme, et
+Bénédict tomba du ciel en terre.</p>
+
+<p>Comme il avait vanté à Louise le courage qu'il aurait dans l'occasion, il
+supporta d'abord assez bien en apparence cette rude épreuve. Il ne voulait
+point avouer combien il s'était abusé lui-même sur l'état de ses forces.
+Il se contenta pendant les premiers jours d'errer autour du château sous
+différents prétextes, heureux quand il avait aperçu de loin Valentine au
+fond de son jardin; puis il pénétra la nuit dans le parc pour voir briller
+la lampe qui éclairait son appartement. Une fois, Valentine s'étant
+hasardée à aller voir lever le soleil au bout de la prairie, à l'endroit
+où elle avait reçu le premier rendez-vous de Louise, elle trouva Bénédict
+assis à cette même place où elle s'était assise; mais dès qu'il l'aperçut,
+il s'enfuit en feignant de ne pas la voir, car il ne se sentait pas la
+force de lui parler sans trahir ses agitations.</p>
+
+<p>Une autre fois, comme elle errait dans le parc à l'entrée de la nuit, elle
+entendit à plusieurs reprises le feuillage s'agiter autour d'elle, et
+quand elle se fut éloignée du lieu où elle avait éprouvé cette frayeur,
+elle vit de loin un homme qui traversait l'allée, et qui avait la taille
+et le costume de Bénédict.</p>
+
+<p>Il détermina Louise à demander un nouveau rendez vous à sa sœur. Il
+l'accompagna comme la première fois, et se tint à distance pendant
+qu'elles causaient ensemble. Quand Louise le rappela, il s'approcha dans
+un trouble inexprimable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher Bénédict, lui dit Valentine qui avait rassemblé tout
+son courage pour cet instant, voici la dernière fois que nous nous verrons
+d'ici à longtemps peut-être. Louise vient de m'annoncer son prochain
+départ et le vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Le mien! dit Bénédict avec amertume. Pourquoi le mien, Louise? Qu'en
+savez-vous?</p>
+
+<p>Il sentit tressaillir la main de Valentine, que dans l'obscurité il avait
+gardée entre les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas décidé, répondit Louise, à ne pas épouser votre cousine,
+du moins pour cette année? Et votre intention n'est-elle pas de vous
+établir dès lors dans une situation indépendante!</p>
+
+<p>&mdash;Mon intention est de ne jamais épouser personne, répondit-il d'un ton
+dur et énergique. Mon intention est aussi de ne demeurer à la charge de
+personne; mais il n'est pas prouvé que mon intention soit de quitter le
+pays.</p>
+
+<p>Louise ne répondit rien et dévora des larmes que l'on ne pouvait voir
+couler. Valentine pressa faiblement la main de Bénédict afin de pouvoir
+dégager la sienne, et ils se séparèrent plus émus que jamais.</p>
+
+<p>Cependant on faisait au château les apprêts du mariage de Valentine.
+Chaque jour apportait de nouveaux présents de la part du fiancé; il devait
+arriver lui-même aussitôt que les devoirs de sa charge le permettraient,
+et la cérémonie était fixée au surlendemain; car M. de Lansac, le précieux
+diplomate, avait bien peu de temps à perdre à l'action futile d'épouser
+Valentine.</p>
+
+<p>Un dimanche, Bénédict avait conduit en carriole sa tante et sa cousine à
+la messe, au plus gros bourg de la vallée. Athénaïs, jolie et parée, avait
+retrouvé tout l'éclat de son teint, toute la vivacité de ses yeux noirs.
+Un grand gars de cinq pieds six pouces, que le lecteur a déjà vu sous
+le nom de Pierre Blutty, avait accosté les dames de Grangeneuve, et
+s'était placé dans le même banc, à côté d'Athénaïs. C'était une évidente
+manifestation de ses prétentions auprès de la jeune fermière, et
+l'attitude insouciante de Bénédict, appuyé à quelque distance contre
+un pilier, fut pour tous les observateurs de la contrée un signe non
+équivoque de rupture entre lui et sa cousine. Déjà Moret, Simonneau et
+bien d'autres s'étaient mis sur les rangs; mais Pierre Blutty avait été
+le mieux accueilli.</p>
+
+<p>Quand le curé monta en chaire pour faire le prône, et que sa voix
+cassée et chevrotante rassembla toute sa force pour énoncer les noms de
+Louise-Valentine de Raimbault et de Norbert-Évariste de Lansac, dont la
+seconde et dernière publication s'affichait ce jour même aux portes de la
+mairie, il y eut sensation dans l'auditoire, et Athénaïs échangea avec son
+nouvel adorateur un regard de satisfaction et de malice; car l'amour
+ridicule de Bénédict pour mademoiselle de Raimbault n'était point un
+secret pour Pierre Blutty; Athénaïs, avec sa légèreté accoutumée, s'était
+livrée au plaisir d'en médire avec lui, afin peut-être de s'encourager à
+la vengeance. Elle se hasarda même à se retourner doucement pour voir
+l'effet de cette publication sur son cousin, mais, de rouge et triomphante
+qu'elle était, elle devint pâle et repentante quand elle eut envisagé les
+traits bouleversés de Bénédict.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIX.</h3>
+
+
+<p>Louise, en apprenant l'arrivée de M. de Lansac, écrivit une lettre d'adieu
+à sa sœur, lui exprima dans les termes les plus vifs sa reconnaissance
+pour l'amitié qu'elle lui avait témoignée, et lui dit qu'elle allait
+attendre à Paris l'effet des bonnes intentions de M. de Lansac pour leur
+rapprochement. Elle la suppliait de ne point brusquer cette demande, et
+d'attendre que l'amour de son mari eût consolidé le succès qu'elle devait
+en attendre.</p>
+
+<p>Après avoir fait passer cette lettre à Valentine par l'intermédiaire
+d'Athénaïs, qui alla en même temps faire part à la jeune comtesse de son
+prochain mariage avec Pierre Blutty, Louise fit les apprêts de son voyage.
+Effrayée de l'air sombre et de la taciturnité presque brutale de Bénédict,
+elle n'osa chercher un dernier entretien avec lui. Mais le matin même de
+son départ, il vint la trouver dans sa chambre, et, sans avoir la force de
+lui dire une parole, il la pressa contre son cœur en fondant en larmes.
+Elle ne chercha point à le consoler, et, comme ils ne pouvaient rien se
+dire qui adoucît leur peine mutuelle, ils se contentèrent de pleurer
+ensemble en se jurant une éternelle amitié. Ces adieux soulagèrent un peu
+le cœur de Louise; mais, en la voyant partir, Bénédict sentit s'évanouir
+la dernière espérance qui lui restât d'approcher de Valentine.</p>
+
+<p>Alors il tomba dans le désespoir. De ces trois femmes qui naguère
+l'accablaient à l'envi de prévenances et d'affection, il ne lui en restait
+pas une; il était seul désormais sur la terre. Ses rêves si riants et si
+flatteurs étaient devenus sombres et poignants. Qu'allait-il devenir?</p>
+
+<p>Il ne voulait plus rien devoir à la générosité de ses parents; il sentait
+bien qu'après l'affront fait à leur fille il ne devait plus rester à leur
+charge. N'ayant pas assez d'argent pour aller habiter Paris, et pas assez
+de courage, dans un moment aussi critique, pour s'y créer une existence à
+force de travail, il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'aller
+habiter sa cabane et son champ, en attendant qu'il eût repris la volonté
+d'aviser à quelque chose de mieux.</p>
+
+<p>Il fit donc arranger, aussi proprement que le lui permirent ses moyens,
+l'intérieur de sa chaumière; ce fut l'affaire de quelques jours. Il loua
+une vieille femme pour faire son ménage, et il s'installa chez lui après
+avoir pris congé de ses parents avec cordialité. La bonne femme Lhéry
+sentit s'évanouir tout le ressentiment qu'elle avait conçu contre lui et
+pleura en l'embrassant. Le brave Lhéry se fâcha et voulut de force le
+retenir à la ferme; Athénaïs alla s'enfermer dans sa chambre, où la
+violence de son émotion lui causa une nouvelle attaque de nerfs. Car
+Athénaïs était sensible et impétueuse; elle ne s'était attachée à Blutty
+que par dépit et vanité; au fond de son cœur elle chérissait encore
+Bénédict, et lui eût accordé son pardon s'il eût fait un pas vers elle.</p>
+
+<p>Bénédict ne put s'arracher de la ferme qu'en donnant sa parole d'y revenir
+après le mariage d'Athénaïs. Quand il se trouva, le soir, seul dans sa
+maisonnette silencieuse, ayant pour tout compagnon Perdreau assoupi entre
+ses jambes, pour toute harmonie le bruit de la bouilloire qui contenait
+son souper, et qui grinçait sur un ton aigre et plaintif devant les fagots
+de l'âtre, un sentiment de tristesse et de découragement s'empara de lui.
+À vingt-deux ans, après avoir connu les arts, les sciences, l'espérance et
+l'amour, c'est une triste fin que l'isolement et la pauvreté!</p>
+
+<p>Ce n'est pas que Bénédict fût très-sensible aux avantages de la richesse,
+il était dans l'âge où l'on s'en passe le mieux; mais on ne saurait nier
+que l'aspect des objets extérieurs n'ait une influence immédiate sur nos
+pensées, et ne détermine le plus souvent la teinte de notre humeur. Or, la
+ferme avec son désordre et ses contrastes était un lieu de délices, en
+comparaison de l'ermitage de Bénédict. Les murs bruts, le lit de serge
+en forme de corbillard, quelques vases de cuisine en cuivre et en terre,
+disposés sur des rayons, le pavé en dalles calcaires inégales et ébréchées
+de tous côtés, les meubles grossiers, le jour rare et gris qui venait de
+quatre carreaux irisés par le soleil et la pluie, ce n'était pas là de
+quoi faire éclore des rêves brillants. Bénédict tomba dans une triste
+méditation. Le paysage qu'il découvrait par sa porte entr'ouverte, quoique
+pittoresque et vigoureusement dessiné, n'était pas non plus de nature à
+donner une physionomie très riante à ses idées. Une ravine sombre et semée
+de genêts épineux le séparait du chemin raide et tortueux qui se déroulait
+comme un serpent sur la colline opposée, et, s'enfonçant dans les houx et
+les buis au feuillage noirâtre, semblait, par sa pente rapide, tomber
+brusquement des nues.</p>
+
+<p>Cependant, les souvenirs de Bénédict venant à se reporter sur ses jeunes
+années qui s'étaient écoulées en ce lieu, il trouva insensiblement un
+charme mélancolique à sa retraite. C'était sous ce toit obscur et décrépit
+qu'il avait vu le jour; auprès de ce foyer, sa mère l'avait bercé d'un
+chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier
+escarpé, il avait vu descendre son père, paysan grave et robuste, avec sa
+cognée sur l'épaule et son fils aîné derrière lui. Bénédict avait aussi
+de vagues souvenirs d'une sœur plus jeune que lui dont il avait agité le
+berceau, de quelques vieux parents, d'anciens serviteurs. Mais tout
+cela avait pour jamais passé le seuil. Tout était mort, et Bénédict se
+rappelait à peine les noms qui avaient été jadis familiers à son oreille.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+<p>«Ô mon père! ô ma mère! disait-il aux ombres qu'il voyait passer dans
+ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez
+reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux
+héritage, vous ne me l'avez pas transmis. Où sont ici pour moi la
+simplicité du cœur, le calme de l'esprit, les véritables fruits du
+travail? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui
+vous furent chers, vous allez passer auprès de moi sans me reconnaître;
+car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains, et
+qui devait profiter de vos labeurs. Hélas! l'éducation a corrompu mon
+esprit; les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et
+détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du
+pauvre, je les ai perdues; aujourd'hui je reviens en proscrit habiter
+cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. C'est pour moi la terre
+d'exil que cette terre fécondée par vos sueurs; ce qui fit votre richesse
+est aujourd'hui mon pis-aller.»</p>
+
+<p>Puis, en pensant à Valentine, Bénédict se demandait avec douleur ce qu'il
+eût pu faire pour cette fille élevée dans le luxe, ce qu'elle fût devenue
+si elle eût consenti à venir se perdre avec lui dans cette existence rude
+et chétive; et il s'applaudissait de n'avoir pas même essayé de la
+détourner de ses devoirs.</p>
+
+<p>Et pourtant il se disait aussi qu'avec l'espoir d'une femme comme
+Valentine il aurait eu des talents, de l'ambition et une carrière.
+Elle eût réveillé en lui ce principe d'énergie qui, ne pouvant servir à
+personne, s'était engourdi et paralysé dans son sein. Elle eût embelli la
+misère, ou plutôt elle l'aurait chassée; car, pour Valentine, Bénédict ne
+voyait rien qui fût au-dessus de ses forces.</p>
+
+<p>Et elle lui échappait pour jamais; Bénédict retombait dans le désespoir.</p>
+
+<p>Quand il apprit que M. de Lansac était arrivé au château, que dans trois
+jours Valentine serait mariée, il entra dans un accès de rage si atroce
+qu'un instant il se crut né pour les plus grands crimes. Jamais il ne
+s'était arrêté sur cette pensée que Valentine pouvait appartenir à un
+autre homme que lui. Il s'était bien résigné à ne la posséder jamais; mais
+voir ce bonheur passer aux bras d'un autre, c'est ce qu'il ne croyait pas
+encore. La circonstance la plus évidente, la plus inévitable, la plus
+prochaine de son malheur, il s'était obstiné à croire qu'elle n'arriverait
+point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutôt elle-même
+au moment de contracter ces liens odieux. Bénédict ne s'en était pas
+vanté, dans la crainte de passer pour un fou; mais il avait réellement
+compté sur quelque miracle, et, ne le voyant point s'accomplir, il
+maudissait Dieu qui lui en avait suggéré l'espérance et qui l'abandonnait.
+Car l'homme rapporte tout à Dieu dans les grandes crises de sa vie; il a
+toujours besoin d'y croire, soit pour le bénir de ses joies, soit pour
+l'accuser de ses fautes.</p>
+
+<p>Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperçu, un jour qu'il rôdait
+autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac.
+Le secrétaire d'ambassade était empressé, gracieux, presque triomphant.
+La pauvre Valentine était pâle, abattue; mais elle avait l'air doux et
+résigné; elle s'efforçait de sourire aux mielleuses paroles de son fiancé.</p>
+
+<p>Cela était donc bien sûr, cet homme était là! il allait épouser Valentine!
+Bénédict cacha sa tête dans ses deux mains, et passa douze heures dans un
+fossé, absorbé par un désespoir stupide.</p>
+
+<p>Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une
+soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bénédict avait fait des
+progrès si rapides qu'il avait bien fallu s'avouer le mal à elle-même;
+mais entre la conscience de sa faute et la volonté de s'y abandonner, il y
+avait encore bien du chemin à faire, surtout Bénédict n'étant plus là pour
+détruire d'un regard tout l'effet d'une journée de résolutions. Valentine
+était pieuse; elle se confia à Dieu, et attendit M. de Lansac avec
+l'espoir de revenir à ce qu'elle croyait avoir éprouvé pour lui.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+<p>Mais dès qu'il parut elle sentit combien cette bienveillance aveugle
+et indulgente qu'elle lui avait accordée était loin de constituer une
+affection véritable; il lui sembla dépouillé de tout le charme que son
+imagination lui avait prêté un instant. Elle se sentit froide et ennuyée
+auprès de lui. Elle ne l'écoutait plus qu'avec distraction, et ne lui
+répondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquiétude; mais
+quand il vit que le mariage n'en marchait pas moins, et que Valentine
+ne semblait pas disposée à faire la moindre opposition, il se consola
+facilement d'un caprice qu'il ne voulut pas pénétrer et qu'il feignit de
+ne pas voir.</p>
+
+<p>La répugnance de Valentine augmentait pourtant d'heure en heure; elle
+était pieuse et même dévote par éducation et par conviction. Elle
+s'enfermait des heures entières pour prier, espérant toujours trouver,
+dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour
+revenir au sentiment de son devoir. Mais ces méditations ascétiques
+fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus d'intensité à
+la puissance que Bénédict exerçait sur son âme. Elle sortait de là plus
+épuisée, plus tourmentée que jamais. Sa mère s'étonnait de sa tristesse,
+s'en offensait sérieusement, et l'accusait de vouloir jeter de la
+contrariété sur ce moment si doux, disait-elle, au cœur d'une mère. Il est
+certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement madame de Raimbault.
+Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se fît sans éclat et sans
+luxe à la campagne. Tels qu'ils étaient, il lui tardait beaucoup d'en être
+dégagée, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, où la présence
+de Valentine l'avait toujours extraordinairement gênée.</p>
+
+<p>Bénédict roulait dans sa tête mille absurdes projets. Le dernier auquel il
+s'arrêta, et qui mit un peu de calme dans ses idées, fut de voir Valentine
+une fois avant d'en finir pour jamais avec elle; car il se flattait
+presque de ne l'aimer plus quand elle aurait subi les embrassements de
+M. de Lansac. Il espéra que Valentine le calmerait par des paroles de
+consolation et de bonté, ou qu'elle le guérirait par la pruderie d'un
+refus.</p>
+
+<p>Il lui écrivit:</p>
+
+<p>«MADEMOISELLE,</p>
+
+<p>Je suis votre ami à la vie et à la mort, vous le savez; vous m'avez appelé
+votre frère, vous avez imprimé sur mon front un témoignage sacré de votre
+estime et de votre confiance. Vous m'avez fait espérer, dès cet instant,
+que je trouverais en vous un conseil et un appui dans les circonstances
+difficiles de ma vie. Je suis horriblement malheureux; j'ai besoin de vous
+voir un instant, de vous demander du courage, à vous si forte et si
+supérieure. Il est impossible que vous me refusiez cette faveur. Je
+connais votre générosité, votre mépris des sottes convenances et des
+dangers quand il s'agit de faire du bien. Je vous ai vue auprès de Louise;
+je sais ce que vous pouvez. C'est au nom d'une amitié aussi sainte, aussi
+pure que la sienne, que je vous prie à genoux d'aller vous promener ce
+soir au bout de la prairie.</p>
+
+<p>«BÉNÉDICT.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XX.</h3>
+
+
+<p>Valentine aimait Bénédict, elle ne pouvait pas résister à sa demande. Il y
+a tant d'innocence et de pureté dans le premier amour de la vie, qu'il se
+méfie peu des dangers qui sont en lui. Valentine se refusait à pressentir
+la cause des chagrins de Bénédict; elle le voyait malheureux, et elle
+eût admis les plus invraisemblables infortunes plutôt que de s'avouer
+celle qui l'accablait. Il y a des routes si trompeuses et des replis si
+multipliés dans la plus pure conscience! Comment la femme jetée, avec
+une âme impressionnable, dans la carrière ardue et rigide des devoirs
+impossibles, pourrait-elle résister à la nécessité de transiger à chaque
+instant avec eux? Valentine trouva aisément des motifs pour croire
+Bénédict atteint d'un malheur étranger à elle. Souvent Louise lui avait
+dit, dans les derniers temps, que ce jeune homme l'affligeait par sa
+tristesse et par son incurie de l'avenir; elle avait aussi parlé de la
+nécessité où il serait bientôt de quitter la famille Lhéry, et Valentine
+se persuadait que, jeté sans fortune et sans appui dans le monde, il
+pouvait avoir besoin de sa protection et de ses conseils.</p>
+
+<p>Il était assez difficile de s'échapper la veille même de son mariage,
+obsédée comme elle l'était des attentions et des petits soins de M. de
+Lansac. Elle y réussit cependant en priant sa nourrice de dire qu'elle
+était couchée si on la demandait, et pour ne pas perdre de temps, pour ne
+pas revenir sur une résolution qui commençait à l'effrayer, elle traversa
+rapidement la prairie. La lune était alors dans son plein; on voyait aussi
+nettement les objets que dans le jour.</p>
+
+<p>Elle trouva Bénédict debout, les bras croisés sur sa poitrine, dans une
+immobilité qui lui fit peur. Comme il ne faisait pas un mouvement pour
+venir à sa rencontre, elle crut un instant que ce n'était pas lui et fut
+sur le point de fuir. Alors il vint à elle. Sa figure était si altérée, sa
+voix si éteinte, que Valentine, accablée par ses propres chagrins et par
+ceux dont elle voyait la trace chez lui, ne put retenir ses larmes, et fut
+forcée de s'asseoir.</p>
+
+<p>Ce fut fait des résolutions de Bénédict. Il était venu en ce lieu,
+déterminé à suivre religieusement la marche qu'il s'était tracée dans son
+billet, il voulait entretenir Valentine de sa séparation d'avec les Lhéry,
+de ses incertitudes pour le choix d'un état, de son isolement, de tous
+les prétextes étrangers à son vrai but. Ce but était de voir Valentine,
+d'entendre le son de sa voix, de trouver dans ses dispositions envers
+lui le courage de vivre ou de mourir. Il s'attendait à la trouver grave,
+réservée, à la voir armée de tout le sentiment de ses devoirs. Il y a
+plus, il s'attendait presque à ne pas la voir du tout.</p>
+
+<p>Quand il l'aperçut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa
+vitesse; quand elle se laissa tomber haletante et accablée sur le gazon;
+quand sa douleur s'exprima en dépit d'elle-même par des larmes, Bénédict
+crut rêver. Oh! ce n'était pas là de la compassion seulement, c'était de
+l'amour! Un sentiment de joie délirante s'empara de lui! il oublia encore
+une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le
+lendemain, pour ne voir que Valentine qui était là, seule avec lui,
+Valentine qui l'aimait et qui ne le lui cachait plus.</p>
+
+<p>Il se jeta à genoux devant elle; il baisa ses pieds avec ardeur. C'était
+une trop rude épreuve pour Valentine: elle sentit tout son sang se figer
+dans ses veines, sa vue se troubla; la fatigue de sa course rendant plus
+pénible encore la lutte qu'elle s'imposait pour cacher ses pleurs, elle
+tomba pâle et presque morte dans les bras de Bénédict.</p>
+
+<p>Leur entrevue fut longue, orageuse. Ils n'essayèrent pas de se tromper sur
+la nature du sentiment qu'ils éprouvaient; ils ne cherchèrent point à
+se soustraire au danger des plus ardentes émotions. Bénédict couvrit de
+pleurs et de baisers les vêtements et les mains de Valentine. Valentine
+cacha son front brûlant sur l'épaule de Bénédict; mais ils avaient vingt
+ans, ils aimaient pour la première fois, et l'honneur de Valentine était
+en sûreté auprès du sein de Bénédict. Il n'osa seulement pas prononcer
+ce mot d'amour qui effarouche l'amour même. Ses lèvres osèrent à peine
+effleurer les beaux cheveux de sa maîtresse. Le premier amour sait à peine
+s'il existe une volupté plus grande que celle de se savoir aimé. Bénédict
+fut le plus timide des amants et le plus heureux des hommes.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent sans avoir rien projeté, rien résolu. À peine, dans ces
+deux heures de transport et d'oubli, avaient-ils échangé quelques paroles
+sur leur situation, lorsque le timbre clair de l'horloge du château vint
+faiblement vibrer dans le silence de la prairie. Valentine compta dix
+coups presque insaisissables, et se rappela sa mère, son fiancé, le
+lendemain... Mais comment quitter Bénédict? que lui dire pour le consoler?
+où trouver la force de l'abandonner dans un tel moment? L'apparition d'une
+femme à quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bénédict
+se tapit précipitamment dans le buisson; mais, à la vive clarté de la
+lune, Valentine reconnut presque aussitôt sa nourrice Catherine qui la
+cherchait avec anxiété. Il lui eût été facile de se cacher aussi à ses
+regards; mais elle sentit qu'elle ne devait pas le faire, et marchant
+droit à elle:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle en se penchant toute tremblante à son
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour de Dieu, rentrez, Mademoiselle, dit la bonne femme; madame
+vous a déjà demandée deux fois, et, comme j'ai répondu que vous vous étiez
+jetée sur votre lit, elle m'a ordonné de l'avertir aussitôt que vous
+seriez éveillée; alors l'inquiétude m'a prise, et comme je vous avais vue
+sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois
+le soir vous promener par ici, je me suis mise à vous chercher. Oh!
+Mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin! Vous avez tort;
+vous devriez au moins me dire d'aller avec vous.</p>
+
+<p>Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup d'œil triste et inquiet sur
+le buisson, et laissa volontairement à la place qu'elle quittait son
+foulard, celui qu'elle avait une fois prêté à Bénédict dans la promenade
+autour de la ferme. Lorsqu'elle fut rentrée, sa nourrice le chercha
+partout, et remarqua qu'elle l'avait perdu dans cette promenade.</p>
+
+<p>Valentine trouva sa mère qui l'attendait dans sa chambre depuis quelques
+instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si complètement
+habillée après avoir passé deux heures sur son lit. Valentine répondit
+que, se sentant oppressée, elle avait voulu prendre l'air, et que sa
+nourrice lui avait donné le bras pour faire un tour de promenade dans le
+parc.</p>
+
+<p>Alors madame de Raimbault entama une grave dissertation d'affaires avec sa
+fille; elle lui fit remarquer qu'elle lui laissait le château et la terre
+de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout l'héritage de son
+père, et dont la valeur réelle, détachée de sa propre fortune, constituait
+une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant
+le bon ordre qu'elle avait mis dans sa fortune, et de témoigner à tout le
+monde, dans le cours de sa vie, l'excellente conduite de sa mère envers
+elle. Elle entra dans des détails d'argent qui firent de cette exhortation
+maternelle une véritable consultation notariée, et termina sa harangue
+en lui disant qu'elle espérait, au moment où la loi allait les rendre
+<i>étrangères</i> l'une à l'autre, trouver Valentine disposée à lui accorder
+des <i>égards</i> et des soins.</p>
+
+<p>Valentine n'avait pas entendu la moitié de ce long discours. Elle était
+pâle, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et de temps
+en temps un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa
+tristement les mains de sa mère, et s'apprêtait à se mettre au lit quand
+la demoiselle de compagnie de sa grand'mère vint, d'un air solennel,
+l'avertir que la marquise l'attendait dans son appartement.</p>
+
+<p>Valentine se traîna encore à cette cérémonie; elle trouva la chambre à
+coucher de la vieille dame accoutrée d'une sorte de décoration religieuse.
+On avait formé un autel avec une table et des linges brodés. Des fleurs
+disposées en bouquets d'église entouraient un crucifix d'or guilloché.
+Un missel de velours écarlate était ouvert sacramentellement sur l'autel.
+Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, posée
+théâtralement dans son grand fauteuil, s'apprêtait avec une puérile
+satisfaction à jouer sa petite comédie d'étiquette.</p>
+
+<p>Valentine s'approcha en silence, et, parce qu'elle était pieuse de
+cœur, elle regarda sans émotion ces ridicules apprêts. La demoiselle de
+compagnie ouvrit une porte opposée par laquelle entrèrent, d'un air à la
+fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise
+leur ordonna de se mettre à genoux et de prier pour le bonheur de leur
+jeune maîtresse; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se
+leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, récita quelques versets de
+psaumes, chevrota un cantique avec sa demoiselle de compagnie, et finit
+en imposant les mains et en donnant sa bénédiction à Valentine. Jamais
+cérémonie sainte et patriarcale ne fut plus misérablement travestie par
+une vieille espiègle du temps de la Dubarry.</p>
+
+<p>En embrassant sa petite-fille, elle prit (précisément sur l'autel) un
+écrin contenant une assez jolie parure en camées dont elle lui faisait
+présent, et, mêlant la dévotion à la frivolité, elle lui dit presque en
+même temps:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous donne, ma fille, les vertus d'une bonne mère de famille!
+&mdash;Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand'mère; ce sera pour
+les demi-toilettes.</p>
+
+<p>Valentine eut la fièvre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin;
+mais elle fut bientôt éveillée par le son des cloches qui appelaient tous
+les environs à la chapelle du château. Catherine entra dans sa chambre
+avec un billet qu'une vieille femme des environs lui avait remis pour
+mademoiselle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracés
+péniblement:</p>
+
+<p>«Valentine, il serait encore temps de dire non.»</p>
+
+<p>Valentine frémit et brûla le billet. Elle essaya de se lever; mais
+plusieurs fois la force lui manqua. Elle était assise, à demi vêtue, sur
+une chaise, quand sa mère entra, lui reprocha d'être si fort en retard,
+refusa de croire son indisposition sérieuse, et l'avertit que plusieurs
+personnes l'attendaient déjà au salon. Elle l'aida elle-même à faire sa
+toilette; et quand elle la vit belle, parée, mais aussi pâle que son
+voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bénédict la
+regarderait peut-être passer; elle aima mieux qu'il vit sa pâleur, et elle
+résista, pour la première fois de sa vie, à une volonté de sa mère.</p>
+
+<p>Elle trouva au salon quelques voisins d'un rang secondaire; car madame de
+Raimbault, ne voulant point d'apparat à cette noce, n'avait invité que des
+gens <i>sans conséquence</i>. On devait déjeuner dans le jardin, et les paysans
+danseraient au bout du parc au pied de la colline. M. de Lansac parut
+bientôt, noir des pieds à la tête, et la boutonnière chargée d'ordres
+étrangers. Trois voitures transportèrent toute la noce à la mairie, qui
+était au village voisin. Le mariage ecclésiastique fut célébré au château.</p>
+
+<p>Valentine, en s'agenouillant devant l'autel, sortit un instant de l'espèce
+de torpeur où elle était tombée; elle se dit qu'il n'était plus temps de
+reculer, que les hommes venaient de la forcer à s'engager avec Dieu, et
+qu'il n'y avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilège.
+Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments
+qu'elle voulait prononcer dans la sincérité de son âme, et, à la fin de la
+cérémonie, l'effort surhumain qu'elle s'était imposé pour être calme et
+recueillie l'ayant épuisée, elle se retira dans sa chambre pour y prendre
+quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et d'attachement,
+Catherine s'assit au pied de son lit et ne la quitta point.</p>
+
+<p>Le même jour, à deux lieues de là, se célébrait, dans un petit hameau de
+la vallée, le mariage d'Athénaïs Lhéry avec Pierre Blutty. Là aussi la
+jeune épousée était pâle et triste, moins cependant que Valentine, mais
+assez pour tourmenter sa mère, qui était beaucoup plus tendre que madame
+de Raimbault, et pour donner quelque humeur à son époux, qui était
+beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athénaïs avait
+peut-être un peu trop présumé des forces de son dépit en se déterminant
+aussi vite à épouser un homme qu'elle n'aimait guère. Par suite peut-être
+de l'esprit de contradiction qu'on reproche aux femmes, son affection pour
+Bénédict se réveilla précisément au moment où il n'était plus temps de se
+raviser, et, au retour de l'église, elle <i>régala</i> son mari d'une scène de
+pleurs fort <i>ennuyante</i>. C'est ainsi que s'exprimait Pierre Blutty en se
+plaignant de cette contrariété à son ami Georges Simonneau.</p>
+
+<p>Néanmoins la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante à la
+ferme qu'au château. Les Lhéry avaient au moins soixante cousins et
+arrière-cousins; les Blutty n'étaient pas moins riches en parenté, et
+la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, lorsque la moitié dansante de la noce eut suffisamment
+fêté les veaux gras et les pâtés de gibier de la ferme, on laissa
+l'arène gastronomique aux vieillards, et l'on se rassembla sur la pelouse
+pour commencer le bal; mais la chaleur était extrême: il y avait peu
+d'ombrage en cet endroit, et autour de la ferme il n'y avait pas de place
+très-commode pour danser. Quelqu'un insinua qu'il y avait auprès du
+château une immense salle de verdure fort bien nivelée, où cinq cents
+personnes dansaient en cet instant. Le campagnard aime la foule tout comme
+le dandy; pour s'amuser beaucoup, il lui faut beaucoup de monde, des pieds
+qui écrasent ses pieds, des coudes qui le coudoient, des poumons qui
+absorbent l'air qu'il respire; dans tous les pays du monde, dans tous les
+rangs de la société, c'est là le plaisir.</p>
+
+<p>Madame Lhéry accueillit cette idée avec empressement; elle avait mis assez
+d'argent à la toilette de sa fille pour désirer qu'on la vît en regard de
+celle de mademoiselle de Raimbault, et qu'on parlât dans tout le pays
+de sa magnificence. Elle s'était scrupuleusement informée du choix des
+parures de Valentine. Pour une fête aussi champêtre, on n'avait destiné
+à celle-ci que des ornements simples et de bon goût; madame Lhéry avait
+écrasé sa fille de dentelles et de pierreries, et, jalouse de la produire
+dans tout son éclat, elle proposa d'aller se réunir à la noce du château,
+où elle avait été priée, elle et tous les siens. Athénaïs résista bien un
+peu; elle craignait de rencontrer autour de Valentine cette pâle et sombre
+figure de Bénédict qui lui avait fait tant de mal, le dimanche précédent,
+à l'église. Mais l'obstination de sa mère, le désir de son mari, qui
+n'était pas non plus exempt de vanité, peut-être aussi un peu de cette
+même vanité pour son propre compte, la déterminèrent. On attela les
+carrioles, chaque cavalier prit en croupe sa cousine, sa sœur ou sa
+fiancée. Athénaïs vit en soupirant s'installer, les rênes en main, dans la
+patache, son nouvel époux, à cette place que Bénédict avait si longtemps
+occupée et qu'il n'occuperait plus.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2>
+<br>
+
+
+
+<h3>XXI.</h3>
+
+
+<p>La danse était fort animée au parc de Raimbault. Les paysans, pour
+lesquels on avait dressé des ramées, chantaient, buvaient, et proclamaient
+le nouveau couple le plus beau, le plus heureux et le plus honorable de la
+contrée. La comtesse, qui n'était rien moins que populaire, avait ordonné
+cette fête avec beaucoup de prodigalité, afin de se débarrasser en un jour
+de tous les trais d'amabilité qu'une autre eût faits dans le cours de sa
+vie. Elle avait un profond mépris pour la canaille, et prétendait que,
+pourvu qu'on la fît boire et manger, on pouvait ensuite lui marcher sur le
+ventre sans qu'elle se révoltât. Et ce qu'il y a de plus triste en ceci,
+c'est que madame de Raimbault n'avait pas tout à fait tort.</p>
+
+<p>La marquise de Raimbault était charmée de cette occasion de renouveler sa
+popularité. Elle n'était pas fort sensible aux misères du pauvre, mais à
+cet égard on ne la trouvait pas plus insouciante qu'au malheur de ses
+amis; et, grâce à son penchant pour le commérage et la familiarité,
+on lui avait accordé cette réputation de bonté que le pauvre donne si
+gratuitement, hélas! à ceux qui, ne lui faisant pas de bien, ne lui font
+du moins pas de mal. En voyant passer alternativement ces deux femmes, les
+esprits forts du village se disaient tout bas sous la ramée:</p>
+
+<p>«Celle-ci nous méprise, mais elle nous régale; celle-là ne nous régale
+pas, mais elle nous parle.»</p>
+
+<p>Et ils étaient contents de toutes deux. La seule qui fût aimée réellement,
+c'était Valentine, parce qu'elle ne se contentait pas d'être amicale et de
+leur sourire, d'être libérale et de les secourir, elle était sensible à
+leurs maux, à leurs joies; ils sentaient qu'il n'y avait dans sa bonté
+aucun motif d'intérêt personnel, aucun calcul politique; ils l'avaient
+vue pleurer sur leurs malheurs; ils avaient trouvé dans son cœur des
+sympathies vraies. Ils la chérissaient plus qu'il n'est donné aux hommes
+grossiers de chérir les êtres qui leur sont supérieurs. Beaucoup d'entre
+eux savaient fort bien l'histoire de ses relations à la ferme avec sa
+sœur; mais ils respectaient son secret si religieusement qu'à peine
+osaient-ils prononcer tout bas entre eux le nom de Louise.</p>
+
+<p>Valentine passa autour de leurs tables et s'efforça de sourire à leurs
+vœux; mais la gaieté s'évanouit après qu'elle eut passé, car on avait
+remarqué son air d'abattement et de maladie; il y eut même des regards de
+malveillance pour M. de Lansac.</p>
+
+<p>Athénaïs et sa noce tombèrent au milieu de cette fête, et les idées
+changèrent de cours. La recherche de sa parure et la bonne mine de
+son mari attirèrent tous les yeux. La danse qui languissait se ranima;
+Valentine, après avoir embrassé sa jeune amie, se retira de nouveau avec
+sa nourrice. Madame de Raimbault, que tout ceci ennuyait beaucoup, alla
+se reposer; M. de Lansac, qui, même le jour de ses noces, avait toujours
+d'importantes lettres à écrire, alla faire son courrier. La noce Lhéry
+resta maîtresse du terrain, et les gens qui étaient venus pour voir danser
+Valentine restèrent pour voir danser Athénaïs.</p>
+
+<p>La nuit approchait. Athénaïs, fatiguée de la danse, s'était assise pour
+prendre des rafraîchissements. À la même table, le chevalier de Trigaud,
+son majordome Joseph, Simonneau, Moret, et plusieurs autres qui avaient
+fait danser la mariée, étaient réunis autour d'elle et l'accablaient
+de leurs prévenances. Athénaïs avait semblé si belle à la danse, sa
+parure brillante et folle lui allait si bien, elle avait recueilli tant
+d'éloges, son mari lui-même la regardait d'un œil noir si amoureux,
+qu'elle commençait à s'égayer et à se réconcilier avec la journée de ses
+noces. Le chevalier de Trigaud, raisonnablement gris, lui débitait des
+galanteries en style de Dorat, qui la faisaient à la fois rire et rougir.
+Peu à peu le groupe qui l'environnait, animé par quelques bouteilles d'un
+léger vin blanc du pays, par la danse, par les beaux yeux de la mariée,
+par l'occasion et l'usage, se mit à débiter ces propos graveleux qui
+commencent par être énigmatiques et qui finissent par devenir grossiers.
+C'est la coutume chez les pauvres, et même chez les riches de mauvais ton.</p>
+
+<p>Athénaïs, qui se sentait jolie, qui se voyait admirée et qui ne comprenait
+rien à tout le reste, sinon qu'on enviait et qu'on félicitait son mari,
+s'efforçait de maintenir sur ses lèvres le sourire qui l'embellissait, et
+commençait même à répondre avec une assez friponne timidité aux brûlantes
+œillades de Pierre Blutty, lorsqu'une personne silencieuse vint s'asseoir
+à la place vide qui était à sa gauche. Athénaïs, émue malgré elle par
+l'imperceptible frôlement de son habit, se retourna, étouffa un cri
+d'effroi et devint pâle: c'était Bénédict.</p>
+
+<p>C'était Bénédict, plus pâle qu'elle encore, mais grave, froid et ironique.
+Toute la journée il avait couru les bois comme un forcené; le soir,
+désespéré de se calmer à force de fatigue, il avait résolu de voir la noce
+de Valentine, d'écouter les gravelures des paysans, d'entendre signaler
+le départ des époux pour la chambre nuptiale, et de se guérir à force de
+colère, de pitié et de dégoût.</p>
+
+<p>«Si mon amour survit à tout cela, s'était-il dit, c'est qu'il n'y a pas de
+remède.»</p>
+
+<p>Et, à tout hasard il avait chargé des pistolets de poche qu'il avait mis
+sur lui.</p>
+
+<p>Il ne s'était pas attendu à trouver là cette autre noce et cette autre
+mariée. Depuis quelques instants il observait Athénaïs; sa gaieté
+soulevait en lui un profond dédain, et il voulut se mettre au centre
+des dégoûts qu'il venait braver en s'asseyant auprès d'elle.</p>
+
+<p>Bénédict, qui avait un caractère âpre et sceptique, un de ces esprits
+mécontents et frondeurs si incommodes aux ridicules et aux travers de la
+société, prétendait (c'était sans doute un de ses paradoxes) qu'il n'est
+point d'inconvenance plus monstrueuse, d'usage plus scandaleux que la
+publicité qu'on donne au mariage. Il n'avait jamais vu, sans la plaindre,
+passer au milieu de la cohue d'une noce cette pauvre jeune fille qui a
+presque toujours quelque amour timide dans le cœur, et qui traverse
+l'insolente attention, les impertinents regards, pour arriver dans les
+bras de son mari, déflorée déjà par l'audacieuse imagination de tous les
+hommes. Il plaignait aussi ce pauvre jeune homme dont on affichait l'amour
+aux portes de la mairie, au banc de l'église, et que l'on forçait de
+livrer à toutes les impuretés de la ville et de la campagne la blanche
+robe de sa fiancée. Il trouvait qu'en lui ôtant le voile du mystère, on
+profanait l'amour. Il eût voulu entourer la femme de tant de respects
+qu'on n'eût jamais connu officiellement l'objet de son choix, et qu'on eût
+craint de l'offenser en le lui nommant.</p>
+
+<p>«Comment, disait-il, voulez-vous avoir des femmes aux mœurs pures, lorsque
+vous faites publiquement violence à leur pudeur? quand vous les amenez
+vierges en présence de la foule assemblée, et que vous leur dites, en
+prenant cette foule à témoin, «Vous appartenez à l'homme que voici, vous
+n'êtes plus vierge.» Et la foule bat des mains, rit, triomphe, raille la
+rougeur des époux, et, jusque dans le secret de leur lit nuptial, les
+poursuit de ses cris et de ses chants obscènes! les peuples barbares du
+Nouveau-Monde avaient de plus pieux hyménées. Aux fêtes du Soleil on
+amenait dans le temple un homme vierge et une femme vierge. La foule
+prosternée, grave et recueillie, bénissait le dieu qui créa l'amour, et,
+dans toute la solennité de l'amour physique et de l'amour divin, le
+mystère de la génération s'accomplissait sur l'autel. Cette naïveté qui
+vous révolte était plus chaste que vos mariages. Vous avez tant souillé la
+pudeur, tant oublié l'amour, tant avili la femme, que vous êtes réduits à
+insulter la femme, la pudeur et l'amour.»</p>
+
+<p>En voyant Bénédict s'asseoir auprès de sa femme, Pierre Blutty, qui
+n'ignorait point l'inclination d'Athénaïs pour son cousin, jeta sur eux
+un regard de travers. Ses amis échangèrent avec lui le même regard de
+mécontentement. Tous haïssaient Bénédict pour sa supériorité dont ils
+le croyaient vain. Les joyeux propos s'arrêtèrent un instant; mais le
+chevalier de Trigaud, qui avait pour lui une grande estime, lui fit bon
+accueil, et lui tendit la bouteille d'une main mal assurée. Bénédict avait
+un ton calme et dégagé qui fit croire à Athénaïs que son parti était pris;
+elle lui fit timidement quelques prévenances auxquelles il répondit
+respectueusement et sans humeur.</p>
+
+<p>Peu à peu les paroles libres et grivoises reprirent leur cours, mais avec
+l'intention évidente, de la part de Blutty et de ses amis, de leur donner
+une tournure insultante pour Bénédict. Celui-ci s'en aperçut aussitôt, et
+s'arma de cette tranquillité dédaigneuse dont l'expression semblait être
+naturelle à sa physionomie.</p>
+
+<p>Jusqu'à son arrivée, le nom de Valentine n'avait pas été prononcé; ce fut
+l'arme dont Blutty se servit pour le blesser. Il donna le signal à ses
+compagnons, et on commença à mots couverts, un parallèle entre le bonheur
+de Pierre Blutty et celui de M. de Lansac, qui fit passer comme du feu
+dans les veines glacées de Bénédict. Mais il était venu là pour entendre
+ce qu'il entendait. Il fit bonne contenance, espérant que cette rage
+intérieure qui le dévorait allait faire place au dégoût. D'ailleurs, se
+fût-il livré à sa colère, il n'avait aucun droit de défendre le nom de
+Valentine de ces souillures.</p>
+
+<p>Mais Pierre Blutty ne s'en tint pas là. Il était résolu à l'insulter
+grièvement, et même à lui faire une scène, afin de l'expulser à jamais de
+la ferme. Il hasarda quelques mots qui donnèrent à entendre combien le
+bonheur de M. de Lansac était amer au cœur d'un des convives. Tous les
+regards l'interrogèrent avec surprise, et virent les siens désigner
+Bénédict. Alors les Moret et les Simonneau, ramassant la balle, fondirent,
+avec plus de rudesse que de force réelle, sur leur adversaire. Celui-ci
+demeura longtemps impassible; il se contenta de jeter un coup d'œil de
+reproche à la pauvre Athénaïs, qui seule avait pu trahir un pareil secret.
+La jeune femme, au désespoir, essaya de changer la conversation; mais ce
+fut impossible, et elle resta plus morte que vive, espérant au moins que
+sa présence contiendrait son mari jusqu'à un certain point.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a d'aucuns, disait Georges en affectant de parler plus
+rustiquement que de coutume, afin de contraster avec la manière de
+Bénédict, qui veulent lever le pied plus haut que la jambe et qui se
+cassent le nez par terre. Ça rappelle l'histoire de Jean Lory, qui
+n'aimait ni les brunes ni les blondes, et qui a fini, comme chacun sait,
+par être bien heureux d'épouser une rousse.</p>
+
+<p>Toute la conversation fut sur ce ton et fort peu spirituelle, comme on
+voit. Blutty reprenant son ami Georges:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas comme ça, lui dit-il; voilà l'histoire de Jean Lory. Il
+disait qu'il ne pouvait aimer que les blondes; mais ni les brunes ni les
+blondes ne voulaient de lui: si bien que la rousse fut forcée d'en avoir
+pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit un autre, c'est que les femmes ont des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;En revanche, reprit un troisième, il y a des hommes qui ne voient pas
+plus loin que leur nez.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Manes habunt</i>, dit le chevalier de Trigaud, qui, ne comprenant rien à
+la conversation, voulut au moins y faire briller son savoir.</p>
+
+<p>Et il continua sa citation en écorchant impitoyablement le latin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le chevalier, vous parlez à des sourds, dit le père Lhéry;
+nous ne savons pas le grec.</p>
+
+<p>&mdash;M. Benoît qui n'a appris que ça, dit Blutty, pourrait nous le traduire.</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie, répondit Bénédict d'un air calme, qu'il y a des hommes
+semblables à des brutes, qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles
+pour ne pas entendre. Cela se rapporte fort bien, comme vous voyez, à ce
+que vous disiez tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour les oreilles, pardieu! dit un gros petit cousin du marié qui
+n'avait pas encore parlé, nous n'en avons rien dit, et pour cause; on sait
+les égards qu'on se doit entre amis.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, dit Blutty, il n'y a de pires sourds, comme dit le proverbe,
+que ceux qui ne veulent pas entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a de pire sourd, interrompit Bénédict d'une voix forte, que
+l'homme à qui le mépris bouche les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Le mépris! s'écria Blutty en se levant rouge de colère et les yeux
+étincelants; le mépris!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit le mépris, répondit Bénédict sans changer d'attitude et sans
+daigner lever les yeux sur lui.</p>
+
+<p>Il n'eut pas plus tôt répété ce mot, que Blutty, brandissant son verre
+plein de vin, le lui lança à la tête; mais sa main, tremblante de fureur,
+fut un mauvais auxiliaire. Le vin couvrit de taches indélébiles la belle
+robe de la mariée, et le verre l'eût infailliblement blessée, si Bénédict,
+avec autant de sang-froid que d'adresse, ne l'eût reçu dans sa main sans
+se faire aucun mal.</p>
+
+<p>Athénaïs, épouvantée, se leva et se jeta dans les bras de sa mère.
+Bénédict se contenta de regarder Blutty, et de lui dire avec beaucoup de
+tranquillité:</p>
+
+<p>&mdash;Sans moi, c'en était fait de la beauté de votre femme.</p>
+
+<p>Puis, plaçant le verre au milieu de la table, il l'écrasa avec un broc de
+grès qui se trouvait sous sa main. Il lui porta plusieurs coups pour le
+réduire en autant de morceaux qu'il put; puis, les éparpillant sur la
+table:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, leur dit-il, cousins, parents et amis de Pierre Blutty, qui
+venez de m'insulter, et vous, Pierre Blutty. que je méprise de tout mon
+cœur, à chacun de vous j'envoie une parcelle de ce verre. C'est autant de
+sommations que je vous fais de me rendre raison; c'est autant de portions
+de mon affront que je vous ordonne de réparer.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous battons ni au sabre, ni à l'épée, ni au pistolet, s'écria
+Blutty d'une voix tonnante; nous ne sommes pas des freluquets, des <i>habits
+noirs</i> comme toi. Nous n'avons pas pris des leçons de courage, nous en
+avons dans le cœur et au bout des poings. Pose ton habit, Monsieur, la
+querelle sera bientôt vidée.</p>
+
+<p>Et Blutty, grinçant des dents, commença à se débarrasser de son habit
+chargé de fleurs et de rubans, et à retrousser ses manches jusqu'au coude.
+Athénaïs, qui était tombée en défaillance dans les bras de sa mère
+s'élança brusquement et se jeta entre eux en poussant des cris perçants.
+Cette marque d'intérêt que Blutty jugea avec raison être tout en faveur de
+Bénédict, augmenta sa fureur... Il la repoussa et s'élança sur Bénédict.</p>
+
+<p>Celui-ci, évidemment plus faible, mais agile et de sang-froid, lui passa
+son pied dans les jambes et le fit tomber.</p>
+
+<p>Blutty n'était pas relevé qu'une nuée de ses camarades s'était jetée sur
+Bénédict. Celui-ci n'eut que le temps de tirer ses deux pistolets de sa
+poche et de leur en présenter les doubles canons.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, leur dit-il, vous êtes vingt contre un, vous êtes des lâches!
+Si vous faites un geste contre moi, quatre d'entre vous seront tués comme
+des chiens.</p>
+
+<p>Cette vue calma un instant leur vaillance; alors le père Lhéry, qui
+connaissait la fermeté de Bénédict et qui craignait une issue tragique à
+cette scène, se précipita au devant de lui, et, levant son bâton noueux
+sur les assaillants, il leur montra ses cheveux blancs souillés du vin que
+Blutty avait voulu jeter à Bénédict. Des larmes de colère roulaient dans
+ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre Blutty, s'écria-t-il, vous vous êtes conduit aujourd'hui d'une
+manière infâme. Si vous croyez par de pareils procédés prendre de l'empire
+dans ma maison et en chasser mon neveu, vous vous trompez. Je suis encore
+libre de vous en fermer la porte et de garder ma fille. Le mariage n'est
+pas consommé. Athénaïs, passez derrière moi.</p>
+
+<p>Le vieillard, prenant avec force le bras de sa fille, l'attira vers lui.
+Athénaïs, prévenant sa volonté, s'écria avec l'accent de la haine et de la
+terreur:</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-moi, mon père, gardez-moi toujours. Défendez-moi de ce furieux
+qui vous insulte, vous et votre famille! Non, je ne serai jamais sa femme!
+Je ne veux pas vous quitter!</p>
+
+<p>Et elle s'attacha de toute sa force au cou de son père.</p>
+
+<p>Pierre Blutty, à qui aucune clause légale n'assurait encore l'héritage de
+son beau-père, fut frappé de la force de ces arguments. Renfermant le
+dépit que lui inspirait la conduite de sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Je conviens, dit-il en changeant aussitôt de ton, que j'ai eu trop de
+vivacité. Beau-père, si je vous ai manqué, recevez mes excuses.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, reprit Lhéry, vous m'avez manqué dans la personne de ma
+fille, dont les habits de noce portent les marques de votre brutalité;
+vous m'avez manqué dans la personne de mon neveu, que je saurai faire
+respecter. Si vous voulez que votre femme et votre beau-père oublient
+cette conduite, offrez la main à Bénédict, et que tout soit
+dit.</p>
+
+<p>Une foule immense s'était rassemblée autour d'eux et attendait avec
+curiosité la fin de cette scène. Tous les regards semblaient dire à Blutty
+qu'il ne devait point fléchir; mais quoique Blutty ne manquât pas d'un
+certain courage brutal, il entendait ses intérêts aussi bien que tout bon
+campagnard sait le faire. En outre, il était réellement très-amoureux de
+sa femme, et la menace d'être séparé d'elle l'effrayait plus encore que
+tout le reste. Sacrifiant donc les conseils de la vaine gloire à ceux du
+bon sens, il dit, après un peu d'hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous obéirai, beau-père; mais cela me coûte, je l'avoue, et
+j'espère que vous me tiendrez compte, Athénaïs, de ce que je fais pour
+vous obtenir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'obtiendrez jamais, quoi que vous fassiez! s'écria la jeune
+fermière, qui venait d'apercevoir les nombreuses taches dont elle était
+couverte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, interrompit Lhéry, qui savait fort bien reprendre au besoin la
+dignité et l'autorité d'un père de famille, dans la situation où vous êtes,
+ vous ne devez pas avoir d'autre volonté que celle de votre père. Je vous
+ordonne de donner le bras à votre mari et de le réconcilier avec votre
+cousin.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Lhéry se retourna vers son neveu, qui pendant cette
+contestation avait désarmé et caché ses pistolets; mais, au lieu d'obéir à
+l'impulsion que voulait lui donner son oncle, il recula devant la main que
+lui tendait à contre-cœur Pierre Blutty.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, mon oncle! répondit-il; je suis fâché de ne pouvoir pas
+reconnaître par mon obéissance l'intérêt que vous venez de me témoigner,
+mais il n'est pas en ma puissance de pardonner un affront. Tout ce que je
+puis faire, c'est de l'oublier.</p>
+
+<p>Après cette réponse, il tourna le dos, et disparut en se frayant avec
+autorité un passage à travers les curieux ébahis.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXII.</h3>
+
+
+<p>Bénédict s'enfonça dans le parc de Raimbault, et se jetant sur la mousse,
+dans un endroit sombre, il s'abandonna aux plus tristes réflexions. Il
+venait de rompre le dernier lien qui l'attachait à la vie; car il sentait
+bien qu'après de telles relations avec Pierre Blutty, il ne pouvait plus
+en conserver de directes avec ses parents de la ferme. Ces lieux, où il
+avait passé de si heureux instants, et qui étaient pour lui tout remplis
+des traces de Valentine, il ne les verrait plus; ou s'il y retournait
+quelquefois, ce serait en étranger et sans avoir la liberté d'y chercher
+ses souvenirs, naguère si doux, aujourd'hui si amers. Il lui semblait que
+de longues années de malheur le séparaient déjà de ces jours récemment
+écoulés, et il se reprochait de n'en avoir point assez joui; il se
+repentait des instants d'humeur qu'il n'avait pas réprimés; il déplorait
+la triste nature de l'homme, qui ne sait jamais la valeur de ses joies
+qu'après les avoir perdues.</p>
+
+<p>Désormais l'existence de Bénédict devenait effrayante; environné d'ennemis,
+il serait la risée de la province; chaque jour une voix, partie de trop
+bas pour qu'il pût se donner la peine d'y répondre, viendrait faire
+entendre à ses oreilles d'insolentes et atroces railleries. Chaque jour
+il lui faudrait rapprendre le triste dénouement de ses amours, et se
+convaincre qu'il n'y avait plus d'espoir.</p>
+
+<p>Cependant l'amour de soi, qui donne tant d'énergie aux naufragés près de
+périr, imprima un instant à Bénédict la volonté de vivre en dépit de tout.
+Il fit d'incroyables efforts pour trouver à sa vie un but, une ambition,
+un charme quelconque; ce fut en vain: son âme se refusait à admettre
+aucune autre passion que l'amour. À vingt ans, quelle autre semble en
+effet digne de l'homme? tout lui semblait terne et décoloré après cette
+rapide et folle existence qui l'avait enlevé à la terre; ce qui eût été
+trop haut pour ses espérances il y avait à peine un mois, lui paraissait
+maintenant indigne de ses désirs. Il n'y avait au monde qu'un bonheur,
+qu'un amour, qu'une femme.</p>
+
+<p>Quand il eut vainement épuisé ce qui lui restait de force, il tomba dans
+un horrible dégoût de la vie, et résolut d'en finir. Il examina ses
+pistolets, et se dirigea vers la sortie du parc, pour aller accomplir son
+dessein sans troubler la fête qui rayonnait encore à travers le feuillage.</p>
+
+<p>Mais auparavant il voulut avaler le fond de sa coupe de douleur; il
+retourna sur ses pas, et, se glissant parmi les massifs, il arriva
+jusqu'au pied des murs qui renfermaient Valentine. Il les suivit au hasard
+pendant quelque temps. Tout était silencieux et triste dans ce grand
+manoir; tous les domestiques étaient à la fête. Depuis longtemps les
+convives s'étaient retirés. Bénédict n'entendit que la voix de la vieille
+marquise qui paraissait assez animée. Elle partait d'un appartement au
+rez-de-chaussée dont la fenêtre était entr'ouverte. Bénédict s'approcha,
+et recueillit des paroles qui modifièrent tout à coup ses résolutions:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, Madame, disait la marquise, que Valentine est
+sérieusement malade, et qu'il faudrait faire entendre raison à M. de
+Lansac.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! Madame, répondit une voix que Bénédict jugea ne pouvoir
+être que celle de la comtesse, vous avez la rage de vous immiscer dans
+tout! Il me semble que votre intervention ou la mienne dans une pareille
+circonstance ne peut être que fort inconvenante.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je ne connais pas d'inconvenance, reprit l'autre voix, lorsqu'il
+s'agit de la santé de ma petite-fille.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne savais combien il vous est agréable de donner ici un autre avis
+que le mien, je m'expliquerais difficilement cet accès de sensibilité.</p>
+
+<p>&mdash;Raillez tant qu'il vous plaira, Madame; je viens d'écouter à la porte de
+Valentine, ne sachant point ce qui s'y passait, et me doutant de tout
+autre chose que de la vérité. En entendant la voix de la nourrice au lieu
+de celle du cher mari, je suis entrée, et j'ai trouvé Valentine fort
+souffrante, fort défaite; je vous assure que ce ne serait pas du tout le
+moment...</p>
+
+<p>&mdash;Valentine aime son mari, son mari l'aime, je suis bien certaine qu'il
+aura pour elle tous les égards qu'elle exigera.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'une mariée d'un jour sait exiger quelque chose? est-ce qu'elle
+a des droits? est-ce qu'on en tient compte?</p>
+
+<p>La fenêtre fut fermée en cet instant, et Bénédict n'en put entendre
+davantage. Tout ce que la rage peut inspirer de projets terribles et
+insensés, il le connut en cet instant.</p>
+
+<p>«Ô abominable violation des droits les plus sacrés! s'écria-t-il
+intérieurement; infâme tyrannie de l'homme sur la femme! Mariage, sociétés,
+institutions, haine à vous! haine à mort! Et toi, Dieu! volonté créatrice,
+qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite d'intervenir dans nos
+destinées, toi qui livres le faible à tant de despotisme et d'abjection,
+je te maudis! Tu t'endors satisfait d'avoir produit, insoucieux de
+conserver. Tu mets en nous une âme intelligente, et tu permets au malheur
+de l'étouffer! Maudit sois-tu, maudites soient les entrailles qui m'ont
+porté!»</p>
+
+<p>En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme arma ses pistolets,
+déchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne
+songeant plus à se cacher. Tout à coup la raison, ou plutôt une sorte de
+lucidité dans son délire, vint l'éclairer. Il y avait un moyen de sauver
+Valentine d'une odieuse et flétrissante tyrannie; il y avait un moyen de
+punir cette mère sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille à un
+opprobre légal, au dernier des opprobres qu'on puisse infliger à la femme,
+au viol.</p>
+
+<p>«Oui, le viol! répétait Bénédict avec fureur (et il ne faut pas oublier
+que Bénédict était un naturel d'excès et d'exception). Chaque jour, au nom
+de Dieu et de la société, un manant ou un lâche obtient la main d'une
+malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misère forcent
+d'étouffer dans son sein un amour pur et sacré. Et là, sous les yeux de la
+société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante qui a su
+résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers d'un
+maître exécré! Et il faut que cela soit ainsi!»</p>
+
+<p>Et Valentine, la plus belle œuvre de la création, la douce, la simple, la
+chaste Valentine était réservée comme les autres à cet affront! En vain
+ses larmes, sa pâleur, son abattement avaient dû éclairer la conscience de
+sa mère et alarmer la délicatesse de son époux. Rien ne la défendrait
+de la honte, cette infortunée! pas même la faiblesse de la maladie et
+l'épuisement de la fièvre! Il y a sur la terre un homme assez misérable
+pour dire: N'importe! et une mère assez glacée pour fermer les yeux sur ce
+crime! «Non, s'écria-t-il, cela ne sera pas! j'en jure par l'honneur de ma
+mère!»</p>
+
+<p>Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit
+d'une petite toux sèche l'arrêta tout à coup. Dans l'état d'irritation où
+il était, la pénétration instinctive de la haine lui fit reconnaître à ce
+léger indice que M. de Lansac venait droit à lui.</p>
+
+<p>Ils avançaient tous deux dans une allée de jardin anglais, allée étroite,
+ombreuse et tournante. Un épais massif de sapins protégea Bénédict. Il
+s'enfonça dans leurs rameaux sombres, et se tint prêt à brûler la cervelle
+à son ennemi.</p>
+
+<p>M. de Lansac venait du pavillon situé dans le parc, où jusque-là il avait
+logé par respect pour les convenances; il se dirigeait vers le château.
+Ses vêtements exhalaient une odeur d'ambre que Bénédict détestait presque
+autant que lui; ses pas faisaient crier le sable. Le cœur de Bénédict
+battait haut dans sa poitrine; son sang ne circulait plus; pourtant sa
+main était ferme et son coup d'œil sûr.</p>
+
+<p>Mais au moment où, le doigt sur la détente, il élevait le bras à la
+hauteur de cette tête détestée, d'autres pas se firent entendre venant sur
+les traces de Bénédict. Il frémit de cet atroce contre-temps; un témoin
+pouvait faire échouer son entreprise et l'empêcher, non pas de tuer Lansac,
+il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine,
+mais de se tuer lui-même immédiatement après. La pensée de l'échafaud le
+fit frémir; il sentit que la société avait des punitions infamantes pour
+le crime héroïque que son amour lui dictait.</p>
+
+<p>Incertain, irrésolu, il attendit et recueillit ce dialogue:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Franck, que vous a répondu madame la comtesse de Raimbault?</p>
+
+<p>&mdash;Que monsieur le comte peut entrer chez elle, répondit un laquais.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef
+de mon appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur ne rentrera pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il en doute! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant à
+lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, monsieur le comte... madame la marquise... Catherine...</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort clair; allez vous coucher.</p>
+
+<p>Les deux ombres noires se croisèrent sous les sapins, et Bénédict vit
+son ennemi se rapprocher du château. Dès qu'il l'eut perdu de vue, sa
+résolution lui revint.</p>
+
+<p>&mdash;Je laisserais échapper cette occasion! s'écria-t-il, je laisserais
+seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme
+Valentine!</p>
+
+<p>Il se mit à courir, mais le comte avait trop d'avance sur lui; il ne put
+l'atteindre avant qu'il fût entré dans la maison.</p>
+
+<p>Le comte arrivait là mystérieusement, seul, sans flambeaux, comme un
+prince allant en conquête. Il franchit légèrement le perron, le péristyle,
+et monta au premier étage; car cette feinte d'aller s'entretenir avec sa
+belle mère n'était qu'un arrangement de convenance pour ne pas énoncer à
+son laquais le motif délicat de ses empressements. Il était convenu avec
+la comtesse qu'elle le ferait appeler à l'heure où sa femme consentirait à
+le recevoir. Madame de Raimbault n'avait pas consulté sa fille, comme on
+le voit; elle ne pensait pas qu'il en fût besoin.</p>
+
+<p>Mais au moment où M. de Lansac allait être atteint par Bénédict, dont le
+pistolet toujours armé le suivait dans l'ombre, la demoiselle de compagnie
+se glissa vers le diligent époux avec autant de légèreté que le lui
+permirent son corps baleiné et ses soixante ans:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise aurait un mot à dire à monsieur, lui dit-elle.</p>
+
+<p>Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa
+rapidement et dans l'obscurité; Bénédict chercha en vain, et ne put
+découvrir par quel escamotage infernal sa proie lui échappait encore.</p>
+
+<p>Seul, dans cette vaste maison, dont on avait, à dessein, éteint toutes les
+lumières, et, sous divers prétextes, éloigné le peu de domestiques qui ne
+fussent pas à la fête, Bénédict erra au hasard, essayant de rassembler ses
+souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter.
+Son parti était pris; il la soustrairait à son sort, soit en tuant son
+mari, soit en la tuant elle-même. Il avait souvent regardé du dehors la
+fenêtre de Valentine, il l'avait reconnue la nuit aux longues veilles dont
+la clarté de sa lampe rendait témoignage; mais comment en trouver la
+direction dans ces ténèbres et dans cette agitation terrible?</p>
+
+<p>Il s'abandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement était
+situé au premier; il suivit une vaste galerie et s'arrêta pour écouter.
+Au bout opposé, il apercevait un rayon de lumière se glissant par une
+porte entr'ouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix
+de femmes. C'était la chambre de la marquise; elle avait fait appeler
+son beau-petit-fils pour l'engager à renoncer au bonheur de cette
+première nuit, et Catherine, qu'on avait fait venir là pour attester
+l'indisposition de sa maîtresse, s'en acquittait de son mieux pour
+seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac était fort peu
+persuadé, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent déjà
+glisser leur curiosité et leur influence dans les mystères de son ménage;
+il résistait poliment, et jurait sur son honneur d'obéir à l'ordre que
+Valentine lui donnerait de vive voix de se retirer.</p>
+
+<p>Bénédict, ayant atteint sans bruit cette porte, entendit toute la
+discussion, quoiqu'elle se fît à voix basse, dans la crainte d'attirer la
+comtesse, qui eût détruit d'un mot tout l'effet de cette négociation.</p>
+
+<p>«Valentine aura-t-elle bien la force de prononcer cet ordre? se demanda
+Bénédict. Oh! je la lui donnerai, moi.</p>
+
+<p>Et il s'avança de nouveau à tâtons vers un autre rayon de lumière plus
+faible qui rampait sous une porte fermée; il y colla son oreille: c'était
+là! Il le sentit au battement de son cœur et à la faible respiration de
+Valentine, qu'il n'était sans doute donné qu'à un homme passionné comme il
+l'était pour elle de saisir et de reconnaître.</p>
+
+<p>Il s'appuyait, oppressé, haletant, contre cette porte, lorsqu'il lui
+sembla qu'elle cédait; il la poussa et elle obéit sans bruit.</p>
+
+<p>«Grand Dieu! pensa Bénédict, toujours prêt à admettre tout ce qui pouvait
+le torturer, l'attendait-elle donc?»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p>
+
+<p>Il fit un pas dans cette chambre; le lit était placé de manière à masquer
+la porte à la personne couchée. Une veilleuse brûlait dans son globe
+de verre mat. Était-ce bien là? Il avança. Les rideaux étaient à demi
+relevés; Valentine, toute habillée, sommeillait sur son lit. Son attitude
+témoignait assez de ses terreurs; elle était assise sur le bord de sa
+couche, les pieds à terre; sa tête succombant à la fatigue s'était laissée
+aller sur les coussins; son visage était d'une pâleur effrayante, et l'on
+eût pu compter les pulsations de la fièvre sur les artères gonflées de son
+cou et de ses tempes.</p>
+
+<p>Bénédict avait eu à peine le temps de se glisser derrière le dossier de ce
+lit et de se presser entre le rideau et la muraille lorsque les pas de
+Lansac retentirent dans le corridor.</p>
+
+<p>Il venait de ce côté, il allait entrer. Bénédict tenait toujours son
+pistolet; là l'ennemi ne pouvait lui échapper, il n'avait qu'un mouvement
+à faire pour l'étendre mort avant qu'il eût effleuré seulement le lin de
+la couche nuptiale.</p>
+
+<p>Au bruit que fit Bénédict en se cachant, Valentine, éveillée en sursaut,
+jeta un faible cri et se redressa précipitamment; mais, ne voyant rien,
+elle prêta l'oreille et distingua les pas de son mari. Alors elle se leva
+et courut vers la porte.</p>
+
+<p>Ce mouvement faillit faire éclater Bénédict. Il sortit à demi de sa
+cachette pour aller brûler la cervelle à cette femme impudique et menteuse;
+ mais Valentine n'avait eu d'autre intention que de verrouiller sa porte.</p>
+
+<p>Cinq minutes se passèrent dans le plus complet silence, au grand
+étonnement de Valentine et de Bénédict; celui-ci s'était caché de nouveau,
+lorsqu'on frappa doucement. Valentine ne répondit pas; mais Bénédict,
+penché hors des rideaux, entendit le bruit inégal de sa respiration
+entrecoupée; il voyait son effroi, ses lèvres livides, ses mains crispées
+contre le verrou qui la défendait.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"></p>
+
+<p>«Courage, Valentine! allait-il s'écrier, nous sommes deux pour soutenir
+l'assaut!» lorsque la voix de Catherine se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, Mademoiselle, disait-elle; n'ayez plus peur; c'est moi, je suis
+seule. <i>Monsieur</i> est parti; il s'est rendu aux raisons de madame la
+marquise et à la prière que je lui ai faite en votre nom de se retirer.
+Oh! nous vous avons faite bien plus malade que vous n'êtes, j'espère,
+ajouta la bonne femme en entrant et recevant Valentine dans ses bras.
+N'allez pas vous aviser de l'être aussi sérieusement que nous nous en
+sommes vantées, au moins!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout à l'heure je me sentais mourir, répondit Valentine en
+l'embrassant; mais à présent je suis mieux, tu m'as sauvée encore pour
+quelques heures. Après, que Dieu me protège!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, chère enfant! dit Catherine, quelles idées avez-vous donc?
+Allons, couchez-vous. Je passerai la nuit auprès de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Catherine, va te reposer. Voici bien des nuits que je te fais
+passer. Va-t'en; je l'exige. Je suis mieux; je dormirai bien. Seulement
+enferme-moi, prends la clef, et ne te couche que lorsque toute la maison
+sera fermée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'ayez pas peur. Tenez, voici qu'on ferme déjà; n'entendez-vous pas
+rouler la grosse porte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien. Bonsoir, nourrice, ma bonne nourrice!</p>
+
+<p>La nourrice fit encore quelques difficultés pour se retirer; elle
+craignait que Valentine ne se trouvât plus mal dans la nuit. Enfin elle
+céda et se retira après avoir fermé la porte, dont elle emporta la
+clef.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez besoin de quelque chose, cria-t-elle du dehors, vous me
+sonnerez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sois tranquille, dors bien, répondit Valentine.</p>
+
+<p>Elle tira les verrous, et, secouant ses cheveux épars, elle posa les mains
+sur son front, en respirant fortement comme une personne délivrée; puis
+elle revint à son lit et se laissa tomber assise, avec la raideur que
+donnent le découragement et la maladie. Bénédict se pencha et put la voir.
+Il eût pu se montrer tout à fait sans qu'elle y prît garde. Les bras
+pendants, l'œil fixé sur le parquet, elle était là comme une froide
+statue; ses facultés semblaient épuisées, son cœur éteint.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIII.</h3>
+
+
+<p>Bénédict entendit successivement fermer toutes les portes de la maison.
+Peu à peu les pas des domestiques s'éloignèrent du rez-de-chaussée, les
+reflets que quelques lumières errantes faisaient courir sur le feuillage
+s'éteignirent; les sons lointains des instruments et quelques coups de
+pistolet qu'il est d'usage en Berry de tirer aux noces et aux baptêmes en
+signe de réjouissance, venaient seuls par intervalles rompre le silence.
+Bénédict se trouvait dans une situation inouïe, et qu'il n'eût jamais
+osé rêver. Cette nuit, cette horrible nuit qu'il devait passer dans les
+angoisses de la rage le réunissait à Valentine! M. de Lansac retournait
+seul à son gîte, et Bénédict, le désolé Bénédict, qui devait se brûler la
+cervelle dans un fossé, était là enfermé seul avec Valentine! Il eut des
+remords d'avoir renié son Dieu, d'avoir maudit le jour de sa naissance.
+Cette joie imprévue, qui succédait à la pensée de l'assassinat et à celle
+du suicide, le saisit si impétueusement qu'il ne songea pas à en calculer
+les suites terribles. Il ne s'avoua pas que, s'il était découvert en ce
+lieu, Valentine était perdue; il ne se demanda pas si cette conquête
+inespérée d'un instant de joie ne rendrait pas plus odieuse ensuite la
+nécessité de mourir. Il s'abandonna au délire qu'un tel triomphe sur sa
+destinée lui causait. Il mit ses deux mains sur sa poitrine pour en
+maîtriser les ardentes palpitations. Mais au moment de se trahir par ses
+transports, il s'arrêta, dominé par la crainte d'offenser Valentine, par
+cette timidité respectueuse et chaste qui est le principal caractère du
+véritable amour.</p>
+
+<p>Irrésolu, le cœur plein d'angoisses et d'impatiences, il allait se
+déterminer, lorsqu'elle sonna, et au bout d'un instant Catherine reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nourrice, lui dit-elle, tu ne m'as pas donné ma potion.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! votre <i>portion</i>? dit la bonne femme; je pensais que vous ne la
+prendriez pas aujourd'hui. Je vais la préparer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, cela serait trop long. Fais dissoudre un peu d'opium dans de l'eau
+de fleurs d'orange.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela pourra vous faire mal?</p>
+
+<p>&mdash;Non; jamais l'opium ne peut faire de mal dans l'état où je suis.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, moi. Vous n'êtes pas médecin; voulez-vous que j'aille
+demander à madame la marquise?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour Dieu, ne fais pas cela! Ne crains donc rien. Tiens, donne-moi
+la boîte; je sais la dose.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous en mettez deux fois trop.</p>
+
+<p>&mdash;Non, te dis-je; puisqu'il m'est enfin accordé de dormir, je veux pouvoir
+en profiter. Pendant ce temps-là je ne penserai pas.</p>
+
+<p>Catherine secoua la tête d'un air triste, et délaya une assez forte dose
+d'opium que Valentine avala à plusieurs reprises en se déshabillant, et,
+quand elle fut enveloppée de son peignoir, elle congédia de nouveau sa
+nourrice et se mit au lit.</p>
+
+<p>Bénédict, enfoncé dans sa cachette, n'avait pas osé faire un mouvement.
+Cependant la crainte d'être aperçu par la nourrice était bien moins forte
+que celle qu'il éprouva en se retrouvant seul avec Valentine. Après un
+terrible combat avec lui-même, il se hasarda à soulever doucement le
+rideau. Le frôlement de la soie n'éveilla point Valentine; l'opium faisait
+déjà son effet. Cependant Bénédict crut qu'elle entr'ouvrait les yeux.
+Il eut peur, et laissa retomber le rideau, dont la frange entraîna un
+flambeau de bronze placé sur le guéridon, et le fit tomber avec assez de
+bruit. Valentine tressaillit, mais ne sortit point de sa léthargie. Alors
+Bénédict resta debout auprès d'elle, plus libre encore de la contempler
+qu'au jour où il avait adoré son image répétée dans l'eau. Seul à ses
+pieds dans ce solennel silence de la nuit, protégé par ce sommeil
+artificiel qu'il n'était pas en son pouvoir de rompre, il croyait
+accomplir une destinée magique. Il n'avait plus rien à craindre de sa
+colère; il pouvait s'enivrer du bonheur de la voir sans être troublé dans
+sa joie; il pouvait lui parler sans qu'elle l'entendît, lui dire tout son
+amour, tous ses tourments, sans faire évanouir ce faible et mystérieux
+sourire qui errait sur ses lèvres à demi entr'ouvertes. Il pouvait coller
+ses lèvres sur sa bouche sans qu'elle le repoussât... Mais l'impunité ne
+l'enhardit point jusque-là. C'est dans son cœur que Valentine avait un
+culte presque divin, et elle n'avait pas besoin de protections extérieures
+contre lui. Il était sa sauvegarde et son défenseur contre lui-même. Il
+s'agenouilla devant elle, et se contenta de prendre sa main pendante au
+bord du lit, de la soutenir dans les siennes, d'en admirer la finesse et
+la blancheur, et d'y appuyer ses lèvres tremblantes. Cette main portait
+l'anneau nuptial, le premier anneau d'une chaîne pesante et indissoluble.
+Bénédict eût pu l'ôter et l'anéantir, il ne le voulut point; son âme était
+revenue à des impressions plus douces; il voulait respecter dans Valentine
+jusqu'à l'emblème de ses devoirs.</p>
+
+<p>Car dans cette délicieuse extase, il avait bientôt oublié tout. Il se crut
+heureux et plein d'avenir comme aux beaux jours de la ferme; il s'imagina
+que la nuit ne devait pas finir, et que Valentine ne devait pas s'éveiller,
+et qu'il accomplissait là son éternité de bonheur.</p>
+
+<p>Longtemps cette contemplation fut sans danger: les anges sont moins purs
+que le cœur d'un homme de vingt ans lorsqu'il aime avec passion; mais il
+tressaillit lorsque Valentine, émue par un de ces rêves heureux que crée
+l'opium, se pencha doucement vers lui et pressa faiblement sa main en
+murmurant des paroles indistinctes. Bénédict tressaillit et s'éloigna du
+lit, effrayé de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Bénédict! lui dit Valentine d'une voix faible et lente, Bénédict,
+c'est vous qui m'avez épousée aujourd'hui? Je croyais que c'était un autre;
+ dites-moi bien que c'est vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, c'est moi! dit Bénédict éperdu, en pressant contre son
+cœur agité cette main qui cherchait la sienne.</p>
+
+<p>Valentine, à demi éveillée, se dressa sur son chevet, ouvrit les yeux, et
+fixa sur lui des prunelles pâles qui flottaient dans le vague des songes.
+Il y eut comme un sentiment d'effroi sur ses traits; puis elle referma les
+yeux et retomba en souriant sur son oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous que j'aimais, lui dit-elle; mais comment l'a-t-on permis?</p>
+
+<p>Elle parlait si bas et articulait si faiblement que Bénédict recueillait
+lui-même ses paroles comme le murmure angélique qu'on entend dans les
+songes.</p>
+
+<p>&mdash;Ô ma bien-aimée! s'écria-t-il en se penchant vers elle, dites-le-moi
+encore, dites-le-moi, pour que je meure de joie à vos pieds!</p>
+
+<p>Mais Valentine le repoussa.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi! dit-elle.</p>
+
+<p>Et ses paroles devinrent inintelligibles.</p>
+
+<p>Bénédict crut comprendre qu'elle le prenait pour M. de Lansac. Il se
+nomma plusieurs fois avec insistance, et Valentine, flottant entre la
+réalité et l'illusion, s'éveillant et s'endormant tour à tour, lui dit
+ingénument tous ses secrets. Un instant elle crut voir M. de Lansac qui la
+poursuivait une épée à la main; elle se jeta dans le sein de Bénédict, et
+passant ses bras autour de son cou:</p>
+
+<p>&mdash;Mourons tous deux! lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu as raison, s'écria-t-il. Sois à moi, et mourons.</p>
+
+<p>Il posa ses pistolets sur le guéridon, et étreignit dans ses bras le corps
+souple et languissant de Valentine. Mais elle lui dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi, mon ami; je meurs de fatigue, laisse-moi dormir.</p>
+
+<p>Elle appuya sa tête sur le sein de Bénédict, et il n'osa faire un
+mouvement de peur de la déranger. C'était un si grand bonheur que de la
+voir dormir dans ses bras! Il ne se souvenait déjà plus qu'il en pût
+exister un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Dors, dors, ma vie! lui disait-il en effleurant doucement son front avec
+ses lèvres; dors, mon ange. Sans doute tu vois la Vierge aux cieux; et
+elle te sourit, car elle te protège. Va, nous serons unis là-haut!</p>
+
+<p>Il ne put résister au désir de détacher doucement son bonnet de dentelle,
+et de répandre sur elle et sur lui cette magnifique chevelure d'un blond
+cendré qu'il avait regardée tant de fois avec amour. Qu'elle était soyeuse
+et parfumée! que son frais contact allumait chez lui de délire et de
+fièvre! Vingt fois il mordit les draps de Valentine et ses propres mains
+pour s'arracher, par la sensation d'une douleur physique, aux emportements
+de sa joie. Assis sur le bord de cette couche dont le linge odorant et fin
+le faisait frissonner, il se jetait rapidement à genoux pour reprendre
+empire sur lui-même, et il se bornait à la regarder. Il l'entourait
+chastement des mousselines brodées qui protégeaient son jeune sein si
+paisible et si pur; il ramenait même un peu le rideau sur son visage
+pour ne plus la voir et trouver la force de s'en aller. Mais Valentine,
+éprouvant ce besoin d'air qu'on ressent dans le sommeil, repoussait cet
+obstacle, et, se rapprochant de lui, semblait appeler ses caresses d'un
+air naïf et confiant. Il soulevait les tresses de ses cheveux et en
+remplissait sa bouche pour s'empêcher de crier; il pleurait de rage et
+d'amour. Enfin, dans un instant de douleur inouïe, il mordit l'épaule
+ronde et blanche qu'elle livrait à sa vue. Il la mordit cruellement, et
+elle s'éveilla, mais sans témoigner de souffrance. En la voyant se dresser
+de nouveau sur son lit, le regarder avec plus d'attention, et passer sa
+main sur lui pour s'assurer qu'il n'était point un fantôme, Bénédict, qui
+était alors assis tout à fait auprès d'elle, se crut perdu; tout son sang,
+qui bouillonnait, se glaça; il devint pâle, et lui dit, sans savoir ce
+qu'il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, pardon; je me meurs, si vous n'avez pitié de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Pitié de toi! lui dit-elle avec la voix forte et brève du somnambulisme;
+qu'as-tu? souffres-tu? Viens dans mes bras comme tout à l'heure; viens.
+N'étais-tu pas heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Ô Valentine! s'écria Bénédict devenu fou, dis-tu vrai? Me reconnais-tu?
+Sais-tu qui je suis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui dit-elle en s'assoupissant sur son épaule, ma bonne nourrice!</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! Bénédict! Bénédict! entends-tu! l'homme qui t'aime plus que sa
+vie! Bénédict!</p>
+
+<p>Et il la secoua pour la réveiller, mais cela était impossible. Il ne
+pouvait qu'exciter en elle l'ardeur des songes. Cette fois, la lucidité du
+sien fut telle qu'il s'y trompa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! c'est toi, dit-elle en se redressant, mon mari; je le sais, mon
+Bénédict; je t'aime aussi. Embrasse-moi, mais ne me regarde pas. Éteins
+cette lumière; laisse-moi cacher mon visage contre ta poitrine.</p>
+
+<p>En même temps elle l'entoura de ses bras et l'attira vers elle avec une
+force fébrile extraordinaire. Ses joues étaient vivement colorées, ses
+lèvres étincelaient. Il y avait dans ses yeux éteints un feu subit et
+fugitif; évidemment elle avait le délire. Mais Bénédict pouvait-il
+distinguer cette excitation maladive de l'ivresse passionnée qui le
+dévorait? Il se jeta sur elle avec désespoir, et, près de céder à ses
+fougueuses tortures, il laissa échapper des cris nerveux et déchirants.
+Aussitôt des pas se firent entendre, et la clef tourna dans la serrure.
+Bénédict n'eut que le temps de se jeter derrière le lit; Catherine entra.</p>
+
+<p>La nourrice examina Valentine, s'étonna du désordre de son lit et de
+l'agitation de son sommeil. Elle tira une chaise et resta près d'elle
+environ un quart d'heure. Bénédict crut qu'elle allait y passer le reste
+de la nuit et la maudit mille fois. Cependant Valentine, n'étant plus
+excitée par le souffle embrasé de son amant, retomba dans une torpeur
+immobile et paisible. Catherine, rassurée, imagina qu'un rêve l'avait
+trompée elle-même lorsqu'elle avait cru entendre crier; elle remit le lit
+en ordre, arrangea les draps autour de Valentine, releva ses cheveux sous
+son bonnet, et ramena les plis de sa camisole sur sa poitrine pour la
+préserver de l'air de la nuit; puis elle se retira doucement, et tourna
+deux fois la clef dans la serrure. Ainsi il était impossible à Bénédict de
+s'en aller par là.</p>
+
+<p>Quand il se retrouva maître de Valentine, connaissant maintenant tout le
+danger de sa situation, il s'éloigna du lit avec effroi, et alla se jeter
+sur une chaise à l'autre bout de la chambre. Là, il cacha sa tête dans ses
+mains et chercha à résumer les conséquences de sa position.</p>
+
+<p>Ce courage féroce qui lui eût permis, quelques heures auparavant, de tuer
+Valentine, il ne l'avait plus. Ce n'était pas après avoir contemplé
+ses charmes modestes et touchants qu'il pouvait se sentir l'énergie de
+détruire cette belle œuvre de Dieu: c'était Lansac qu'il fallait tuer.
+Mais Lansac ne pouvait pas mourir seul, il fallait le suivre; et que
+deviendrait Valentine, sans amant, sans époux? Comment la mort de l'un lui
+profiterait-elle si l'autre ne lui restait? Et puis, qui sait si elle ne
+maudirait pas l'assassin de ce mari qu'elle n'aimait pas? Elle si pure,
+si pieuse, et d'une âme si droite et si honnête, comprendrait-elle la
+sublimité d'un dévouement si sauvage? Le souvenir de Bénédict ne lui
+resterait-il pas funeste et odieux dans le cœur, souillé de ce sang et de
+ce terrible nom d'<i>assassin</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! puisque je ne peux jamais la posséder, se dit-il, il ne faut pas
+du moins qu'elle haïsse ma mémoire! Je mourrai seul, et peut-être
+osera-t-elle me pleurer dans le secret de ses prières.</p>
+
+<p>Il approcha sa chaise du bureau de Valentine; tout ce qu'il fallait pour
+écrire s'y trouvait. Il alluma un flambeau, ferma les rideaux du lit pour
+ne plus la voir et trouver la force de lui dire un éternel adieu. Il tira
+les verrous de la porte, afin de n'être pas surpris à l'improviste, et il
+écrivit à Valentine:</p>
+
+<p>«Il est deux heures du matin, et je suis seul avec vous, Valentine, seul,
+dans votre chambre, maître de vous plus que ne le sera jamais votre mari;
+car vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous m'avez appelé sur votre cœur
+dans le secret de vos rêves, vous m'avez presque rendu mes caresses; vous
+m'avez fait, sans le vouloir, le plus heureux et le plus misérable des
+hommes; et pourtant, Valentine, je vous ai respectée au milieu du plus
+terrible délire qui ait envahi des facultés humaines. Vous êtes toujours
+là, pure et sacrée pour moi, et vous pourrez vous éveiller sans rougir.
+Oh! Valentine! il faut que je vous aime bien.</p>
+
+<p>«Mais, quelque douloureux et incomplet qu'ait été mon bonheur, il faut que
+je le paie de ma vie. Après des heures comme celles que je viens de passer
+à vos genoux, les lèvres collées sur votre main, sur vos cheveux, sur le
+fragile vêtement qui vous protège à peine, je ne puis pas vivre un jour de
+plus. Après de tels transports, je ne puis pas retourner à la vie commune,
+à la vie odieuse que je mènerais désormais loin de vous. Rassure-toi,
+Valentine; l'homme qui t'a mentalement possédée cette nuit ne verra pas le
+lever du soleil.</p>
+
+<p>«Et, sans cette résolution irrévocable, où aurais-je trouvé l'audace de
+pénétrer ici et d'avoir des pensées de bonheur? Comment aurais-je osé vous
+regarder et vous parler comme je l'ai fait, même pendant votre sommeil! Ce
+ne sera pas assez de tout mon sang pour payer la destinée qui m'a vendu de
+pareils instants.</p>
+
+<p>«Il faut que vous sachiez tout, Valentine. J'étais venu pour assassiner
+votre mari. Quand j'ai vu qu'il m'échappait, j'ai résolu de vous tuer avec
+moi. N'ayez point peur; quand vous lirez ceci, mon cœur aura cessé de
+battre; mais cette nuit, Valentine, au moment où vous m'avez appelé dans
+vos bras, un pistolet armé était levé sur votre tête.</p>
+
+<p>«Et puis je n'ai pas eu le courage, je ne l'aurais pas. Si je pouvais vous
+tuer du même coup que moi, ce serait déjà fait; mais il faudrait vous voir
+souffrir, voir votre sang couler, votre âme se débattre contre la mort, et
+ce spectacle ne durât-il qu'une seconde, cette seconde résumerait à elle
+seule plus de douleurs qu'il n'y en a eu dans toute ma vie.</p>
+
+<p>«Vivez donc, et que votre mari vive aussi! la vie que je lui accorde est
+encore plus que le respect qui vient de m'enchaîner, mourant de désirs, au
+pied de votre lit. Il m'en coûte plus pour renoncer à satisfaire ma haine
+qu'il ne m'en a coûté pour vaincre mon amour; c'est que sa mort vous
+déshonorerait peut-être. Témoigner ainsi ma jalousie au monde, c'était
+peut-être lui avouer votre amour autant que le mien; car vous m'aimez,
+Valentine, vous me l'avez dit tout à l'heure malgré vous. Et hier soir,
+au bout de la prairie, quand vous pleuriez dans mon sein, n'était-ce pas
+aussi de l'amour? Ah! ne vous éveillez pas, laissez-moi emporter cette
+pensée dans le tombeau!</p>
+
+<p>«Mon suicide ne vous compromettra pas; vous seule saurez pour qui je
+meurs. Le scalpel du chirurgien ne trouvera pas votre nom écrit au fond de
+mon cœur, mais vous saurez que ses dernières palpitations étaient pour
+vous.</p>
+
+<p>«Adieu, Valentine; adieu, le premier, le seul amour de ma vie! Bien
+d'autres vous aimeront; qui ne le ferait? mais une seule fois vous aurez
+été aimée comme vous devez l'être. L'âme que vous avez remplie devait
+retourner au sein de Dieu, afin de ne pas dégénérer sur la terre.</p>
+
+<p>«Après moi, Valentine, quelle sera votre vie? Hélas! je l'ignore. Sans
+doute vous vous soumettrez à votre sort, mon souvenir s'émoussera; vous
+tolérerez peut-être tout ce qui vous semble odieux aujourd'hui, il le
+faudra bien... Ô Valentine! si j'épargne votre mari, c'est pour que vous
+ne me maudissiez pas, c'est pour que Dieu ne m'exile pas du ciel, où votre
+place est marquée. Dieu, protégez-moi! Valentine, priez pour moi!</p>
+
+<p>«Adieu... Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous êtes calme.
+Oh! si vous saviez comme vous êtes belle! oh! jamais, jamais une poitrine
+d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais pour vous!</p>
+
+<p>«Si l'âme n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la mienne
+habitera toujours près de vous.</p>
+
+<p>«Le soir, quand vous irez au bout de la prairie, pensez à moi si la brise
+soulève vos cheveux; et si, dans ses froides caresses, vous sentez courir
+tout à coup une haleine embrasée; la nuit dans vos songes, si un baiser
+mystérieux vous effleure, souvenez-vous de Bénédict.»</p>
+
+<p>Il plia ce papier et le mit sur le guéridon, à la place de ses pistolets,
+que Catherine avait presque touchés sans les voir; il les désarma,
+les prit sur lui, se pencha vers Valentine, la regarda encore avec
+enthousiasme, déposa un baiser, le premier et le dernier, sur ses lèvres;
+puis il s'élança vers la fenêtre, et, avec le courage d'un homme qui
+n'a rien à risquer, il descendit au péril de sa vie. Il pouvait tomber
+de trente pieds de haut, ou bien recevoir un coup de fusil, comme un
+voleur; mais que lui importait! La seule crainte de compromettre Valentine
+l'engageait à prendre des précautions pour n'éveiller personne. Le
+désespoir lui donna des forces surnaturelles; car, pour ceux qui
+regarderaient aujourd'hui de sang-froid la distance des croisées du
+rez-de-chaussée à celles du premier étage, au château de Raimbault, la
+nudité du mur et l'absence de tout point d'appui, une pareille entreprise
+semblerait fabuleuse.</p>
+
+<p>Il atteignit pourtant le sol sans éveiller personne, et gagna la campagne
+par-dessus les murs.</p>
+
+<p>Les premières lueurs du matin blanchissaient l'horizon.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIV.</h3>
+
+
+<p>Valentine, plus fatiguée d'un semblable sommeil qu'elle ne l'eût été d'une
+insomnie, s'éveilla fort tard. Le soleil était haut et chaud dans le ciel,
+des myriades d'insectes bourdonnaient dans ses rayons. Longtemps plongée
+dans ce mol engourdissement qui suit le réveil, Valentine ne cherchait
+point encore à recueillir ses idées; elle écoutait vaguement les mille
+bruits de l'air et des champs. Elle ne souffrait point parce qu'elle avait
+oublié bien des choses et qu'elle en ignorait plus encore.</p>
+
+<p>Elle se souleva pour prendre un verre d'eau sur le guéridon, et trouva la
+lettre de Bénédict; elle la retourna dans ses doigts lentement et sans
+avoir la conscience de ce qu'elle faisait. Enfin elle y jeta les yeux,
+et, en reconnaissant l'écriture, elle tressaillit et l'ouvrit d'une main
+convulsive. Le rideau venait de tomber: elle voyait à nu toute sa vie.</p>
+
+<p>Aux cris déchirants qui lui échappèrent, Catherine accourut; elle avait la
+figure renversée: Valentine comprit sur-le-champ la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Parle! s'écria-t-elle, où est Bénédict? qu'est devenu Bénédict?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+
+<p>Et voyant le trouble et la consternation de sa nourrice, elle dit en
+joignant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon Dieu! c'est donc bien vrai, tout est fini!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Mademoiselle, comment donc le savez-vous? dit Catherine en
+s'asseyant sur le lit; qui donc a pu entrer ici? j'avais la clef dans ma
+poche. Est-ce que vous avez entendu? Mais mademoiselle Beaujon me l'a dit
+si bas, dans la crainte de vous éveiller... Je savais bien que cette
+nouvelle vous ferait du mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il s'agit bien de moi! s'écria Valentine avec impatience en se
+levant brusquement. Parlez donc! qu'est devenu Bénédict?</p>
+
+<p>Effrayée de cette véhémence, la nourrice baissa la tête et n'osa répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort, je le sais! dit Valentine en retombant sur son lit, pâle et
+suffoquée; mais depuis quand?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit la nourrice, on ne sait; le malheureux jeune homme a été
+trouvé au bout de la prairie, ce matin, au petit jour. Il était couché
+dans un fossé et couvert de sang. Les métayers de la Croix-Bleue, en s'en
+allant chercher leurs bœufs au pâturage, l'ont ramassé, et tout de suite
+on l'a porté dans sa maison; il avait la tête fracassée d'un coup de
+pistolet, et le pistolet était encore dans sa main. La justice s'y est
+transportée sur-le-champ. Ah! mon Dieu! quel malheur! Qu'est-ce qui a pu
+causer tant de chagrin à ce jeune homme? On ne dira pas que c'est la
+misère; M. Lhéry l'aimait comme son fils; et madame Lhéry, que va-t-elle
+dire? Ce sera une désolation.</p>
+
+<p>Valentine n'écoutait plus, elle était tombée sur son lit, roide et froide.
+En vain Catherine essaya de la réveiller par ses cris et ses caresses: il
+semblait qu'elle fût morte. La bonne nourrice, en voulant ouvrir ses mains
+contractées, y trouva une lettre froissée. Elle ne savait pas lire, mais
+elle avait l'instinct du cœur qui avertit des dangers de la personne qu'on
+aime; elle lui retira cette lettre et la cacha avec soin avant d'appeler
+du secours.</p>
+
+<p>Bientôt la chambre de Valentine fut pleine de monde; mais tous les efforts
+furent vains pour la ranimer. Un médecin qu'on fit venir promptement
+lui trouva une congestion cérébrale très-grave, et parvint, à force de
+saignées, à rappeler la circulation; mais les convulsions succédèrent à
+cet état d'accablement, et pendant huit jours Valentine fut entre la vie
+et la mort.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p>
+
+<p>La nourrice se garda bien de dire la cause de cette funeste émotion; elle
+n'en parla qu'au médecin sous le sceau du secret, et voici comment elle
+fut conduite à comprendre qu'il y avait dans tous ces événements une
+liaison qu'il était nécessaire de ne faire saisir à personne. En voyant
+Valentine un peu mieux, après la saignée, le jour même de l'événement,
+elle se mit à réfléchir à la manière surnaturelle dont sa jeune maîtresse
+en avait été informée. Cette lettre qu'elle avait trouvée dans sa main lui
+rappela le billet qu'on l'avait chargée de lui remettre la veille, avant
+le mariage, et qui lui avait été confié par la vieille gouvernante
+de Bénédict. Étant descendue un instant à l'office, elle entendit le
+domestique commenter la cause de ce suicide, et se dire tout bas que, dans
+la soirée précédente, une querelle avait eu lieu entre Pierre Blutty et
+Bénédict, au sujet de mademoiselle de Raimbault. On ajoutait que Bénédict
+vivait encore, et que le même médecin qui soignait dans ce moment
+Valentine, ayant pansé le blessé dans la matinée, avait refusé de se
+prononcer positivement sur sa situation. Une balle avait fracassé le front
+et était ressortie au-dessus de l'oreille; cette blessure-là, quoique
+grave, n'était peut-être point mortelle; mais on ignorait de combien de
+balles était chargé le pistolet. Il se pouvait qu'il y en eût une seconde
+logée dans l'intérieur du crâne, et, en ce cas, le répit qu'éprouvait en
+ce moment le moribond ne pouvait servir qu'à prolonger ses souffrances.</p>
+
+<p>Aux yeux de Catherine, il devait donc être prouvé que cette catastrophe
+et les chagrins qui l'avaient précédée avaient une influence directe sur
+l'état effrayant de Valentine. Cette bonne femme s'imagina qu'un rayon
+d'espérance, si faible qu'il fût, devait produire plus d'effet sur son
+mal que tous les secours de la médecine. Elle courut à la chaumière de
+Bénédict, qui n'était qu'à une demi-lieue du château, et s'assura par
+elle-même qu'il y avait encore chez cet infortuné un souffle de vie.
+Beaucoup de voisins, attirés par la curiosité plus que par l'intérêt,
+encombraient sa porte; mais le médecin avait ordonné qu'on laissât entrer
+peu de monde, et M. Lhéry, qui était installé au chevet du mourant, ne
+reçut Catherine qu'après beaucoup de difficultés. Madame Lhéry ignorait
+encore cette triste nouvelle; elle était allée faire <i>le retour de noces</i>
+de sa fille à la ferme de Pierre Blutty.</p>
+
+<p>Catherine, après avoir examiné le malade et recueilli l'opinion de Lhéry,
+s'en retourna aussi peu fixée qu'auparavant sur les véritables suites de
+la blessure, mais complètement éclairée sur les causes du suicide. Par une
+circonstance particulière, au moment où elle sortait de cette maison, elle
+tressaillit en jetant les yeux sur une chaise où l'on avait déposé les
+vêtements ensanglantés de Bénédict. Comme il arrive toujours que nos
+regards s'arrêtent, en dépit de nous, sur un objet d'effroi ou de dégoût,
+ceux de Catherine ne purent se détacher de cette chaise, et y découvrirent
+un mouchoir de soie des Indes, horriblement taché de sang. Aussitôt elle
+reconnut le foulard qu'elle avait mis elle-même autour du cou de Valentine
+en la voyant sortir dans la soirée qui précéda le mariage, et qu'elle
+avait perdu dans sa promenade au bout de la prairie. Ce fut un trait de
+lumière irrécusable; elle choisit donc un moment où l'on ne faisait point
+attention à elle pour s'emparer de ce mouchoir, qui eût pu compromettre
+Valentine, et pour le cacher dans sa poche.</p>
+
+<p>De retour au château, elle se hâta de le serrer dans sa chambre et ne
+songea plus à s'en occuper. Elle essaya, dans les rares instants où elle
+se trouva seule avec Valentine, de lui faire comprendre que Bénédict
+pouvait être sauvé; mais ce fut en vain. Les facultés morales semblaient
+complètement épuisées chez Valentine; elle ne soulevait même plus ses
+paupières pour reconnaître la personne qui lui parlait. S'il lui restait
+une pensée, c'était la satisfaction de se voir mourir.</p>
+
+<p>Huit jours s'étaient ainsi passés. Il y eut alors un mieux sensible;
+Valentine parut retrouver la mémoire, et se soulagea par d'abondantes
+larmes. Mais comme on ne put jamais lui faire dire le motif de cette
+douleur, on pensa qu'il y avait encore de l'égarement dans son cerveau.
+La nourrice seule guettait un instant favorable pour parler; mais M. de
+Lansac, étant à la veille de partir, se <i>faisait un devoir</i> de ne plus
+quitter l'appartement de sa femme. M. de Lansac venait de recevoir sa
+nomination à la place de premier secrétaire d'ambassade (jusque-là il
+n'avait été que le second), et en même temps l'ordre de rejoindre aussitôt
+son chef, et de partir, avec ou sans sa femme, pour la Russie.</p>
+
+<p>Il n'était jamais entré dans les dispositions sincères de M. de Lansac
+d'emmener sa femme en pays étranger. Dans le temps où il avait le plus
+fasciné Valentine, elle lui avait demandé s'il l'emmènerait en <i>mission</i>:
+et, pour ne pas lui sembler au-dessous de ce qu'il affectait d'être, il
+lui avait répondu que son vœu le plus ardent était de ne jamais se séparer
+d'elle. Mais il s'était bien promis d'user de son adresse, et, s'il le
+fallait, de son autorité, pour préserver sa vie nomade des embarras
+domestiques. Cette coïncidence d'une maladie qui n'était plus sans espoir,
+mais qui menaçait d'être longue, avec la nécessité pour lui de partir
+immédiatement, était donc favorable aux intérêts et aux goûts de M. de
+Lansac. Quoique madame de Raimbault fût une personne fort habile en
+matière d'intérêts pécuniaires, elle s'était laissé complètement
+circonvenir par l'habileté bien supérieure de son gendre. Le contrat,
+après les discussions les plus dégoûtantes pour le fond, les plus
+délicates pour la forme, avait été tressé tout à l'avantage de M. de
+Lansac. Il avait usé, dans la plus grande extension possible, de
+l'élasticité des lois pour se rendre maître de la fortune de sa femme,
+et il avait fait consentir les <i>parties contractantes</i> à donner des
+espérances considérables à ses créanciers sur la terre de Raimbault.
+Ces légères particularités de sa conduite avaient bien failli rompre le
+mariage; mais il avait su, en flattant toutes les ambitions de la comtesse,
+s'emparer d'elle mieux qu'auparavant. Quant à Valentine, elle ignorait
+tellement les affaires, et sentait une telle répugnance à s'en occuper,
+qu'elle souscrivit, sans y rien comprendre, à tout ce qui fut exigé d'elle.</p>
+
+<p>M. de Lansac, voyant ses dettes pour ainsi dire payées, partit donc sans
+beaucoup regretter sa femme, et, se frôlant les mains, il se vanta
+intérieurement d'avoir mené à bien une délicate et excellente affaire.
+Cet ordre de départ arrivait on ne peut plus à propos pour le délivrer
+du rôle difficile qu'il jouait à Raimbault depuis son mariage. Devinant
+peut-être qu'une inclination contrariée causait le chagrin et la maladie
+de Valentine, et, dans tous les cas, se sentant fort offensé des
+sentiments qu'elle lui témoignait, il n'avait cependant aucun droit
+jusque-là d'en montrer son dépit. Sous les yeux de ces deux mères, qui
+faisaient un grand étalage de leur tendresse et de leur inquiétude, il
+n'osait point laisser percer l'ennui et l'impatience qui le dévoraient.
+Sa situation était donc extrêmement pénible, au lieu qu'en faisant une
+absence indéfinie, il se soustrayait en outre aux désagréments qui
+devaient résulter de la vente forcée des terres de Raimbault; car le
+principal de ses créanciers réclamait impérieusement ses fonds, qui
+se montaient à environ cinq cent mille francs; et bientôt cette belle
+propriété, que madame de Raimbault avait mis tant d'orgueil à compléter,
+devait, à son grand déplaisir, être démembrée et réduite à de chétives
+dimensions.</p>
+
+<p>En même temps M. de Lansac se débarrassait des pleurs et des caprices
+d'une nouvelle épousée.</p>
+
+<p>«En mon absence, se disait-il, elle pourra s'habituer à l'idée d'avoir
+aliéné sa liberté. Son caractère calme et retiré s'accommodera de cette
+vie tranquille et obscure où je la laisse; ou si quelque amour romanesque
+trouble son repos, eh bien! elle aura le temps de s'en guérir ou de s'en
+lasser avant mon retour.»</p>
+
+<p>M. de Lansac était un homme sans préjugés, aux yeux de qui toute
+sentimentalité, tout raisonnement, toute conviction, se rapportaient à ce
+mot puissant qui gouverne l'univers: l'argent.</p>
+
+<p>Madame de Raimbault avait d'autres propriétés en diverses provinces, et
+des procès partout. Les procès étaient l'occupation majeure de sa vie;
+elle prétendait qu'ils la minaient de fatigues et d'agitations, mais sans
+eux elle fût morte d'ennui. C'était, depuis la perte de ses grandeurs,
+le seul aliment qu'eussent son activité et son amour de l'intrigue; elle
+y épanchait aussi toute la bile que les contrariétés de sa situation
+amassaient en elle. Dans ce moment, elle en avait un fort important, en
+Sologne, contre les habitants d'un bourg qui lui disputaient une vaste
+étendue de bruyères. La cause allait être plaidée, et la comtesse brûlait
+d'être là pour stimuler son avocat, influencer ses juges, menacer ses
+adversaires, se livrer enfin à toute cette activité fébrile qui est le
+ver rongeur des âmes longtemps nourries d'ambition. Sans la maladie de
+Valentine, elle serait partie, comme elle se l'était promis, le lendemain
+du mariage, pour aller s'occuper de cette affaire; maintenant, voyant sa
+fille hors de danger, et n'ayant qu'une courte absence à faire, elle se
+décida à partir avec son gendre, qui prenait la route de Paris, et qui lui
+fit ses adieux à mi-chemin, sur le lieu de la contestation.</p>
+
+<p>Valentine restait seule pour plusieurs jours, avec sa grand'mère et sa
+nourrice, au château de Raimbault.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXV.</h3>
+
+
+<p>Une nuit, Bénédict, accablé jusque-là par des souffrances atroces, qui ne
+lui avaient pas laissé retrouver une pensée, s'éveilla plus calme, et fit
+un effort pour se rappeler sa situation. Sa tête était empaquetée au point
+qu'une partie de son visage était privée d'air. Il fit un mouvement pour
+soulever ces obstacles et retrouver la première faculté qui s'éveille en
+nous, le besoin de voir, avant celui même de penser. Aussitôt une main
+légère détacha les épingles, dénoua un bandeau, et l'aida à se satisfaire.
+Il regardait cette femme pâle qui se penchait sur lui, et, à la lueur
+vacillante d'une veilleuse, il distingua un profil noble et pur, qui avait
+de la ressemblance avec celui de Valentine. Il crut avoir une vision, et
+sa main chercha celle du fantôme. Le fantôme saisit la sienne et y colla
+ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? dit Bénédict en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le demandez? lui répondit la voix de Louise.</p>
+
+<p>Cette bonne Louise avait tout quitté pour venir soigner son ami. Elle
+était là jour et nuit, souffrant à peine que madame Lhéry la relayât
+pendant quelques heures dans la matinée, se dévouant au triste emploi
+d'infirmière auprès d'un moribond presque sans espoir de salut. Pourtant,
+grâce aux admirables soins de Louise et à sa propre jeunesse, Bénédict
+échappa à une mort presque certaine, et un jour il trouva assez de force
+pour la remercier et lui reprocher en même temps de lui avoir conservé la
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit Louise, effrayée de l'abattement moral qu'elle trouvait
+en lui, si je vous rappelle cruellement à cette existence que mon
+affection ne saurait embellir, c'est par dévouement pour Valentine.</p>
+
+<p>Bénédict tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, continua Louise, pour conserver la sienne, qui, en ce moment, est
+au moins aussi menacée que la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Menacée! pourquoi? s'écria Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;En apprenant votre folie et votre crime, Bénédict, Valentine, qui sans
+doute avait pour vous une tendre amitié, est tombée subitement malade. Un
+rayon d'espoir pourrait la sauver peut-être; mais elle ignore que vous
+vivez et que vous pouvez nous être rendu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle l'ignore donc toujours! s'écria Bénédict, et puisque le mal est
+fait, puisque le coup est porté, laissez-la en mourir avec moi.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Bénédict arracha les bandages de sa blessure, et l'eût
+rouverte sans les efforts de Louise, qui lutta courageusement avec lui, et
+tomba épuisée d'énergie, et abreuvée de douleur après l'avoir sauvé de
+lui-même.</p>
+
+<p>Une autre fois, il sembla sortir d'une profonde léthargie, et saisissant
+la main de Louise avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi êtes-vous ici? lui dit-il; votre sœur est mourante, et c'est à
+moi que s'adressent vos soins!</p>
+
+<p>Subjuguée par un mouvement de passion et d'enthousiasme Louise, oubliant
+tout, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous aimais plus encore que Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas vous êtes maudite, répondit Bénédict en la repoussant d'un air
+égaré; car vous préférez le chaos à la lumière, le démon à l'archange.
+Vous êtes une misérable folle! Sortez d'ici! Ne suis-je pas assez
+malheureux, sans que vous veniez me navrer l'âme de vos malheurs?</p>
+
+<p>Louise, atterrée, cacha sa figure dans les rideaux et en enveloppa sa tête
+pour étouffer ses sanglots. Bénédict se mit à pleurer aussi, et ces larmes
+le calmèrent.</p>
+
+<p>Un instant après il la rappela.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je vous ai parlé durement tout à l'heure, lui dit-il; il
+faut pardonner quelque chose au délire de la fièvre.</p>
+
+<p>Louise ne répondit qu'en baisant la main qu'il lui tendait. Bénédict eut
+besoin de tout le peu de force morale qu'il avait reconquise pour
+supporter sans humeur ce témoignage d'amour et de soumission. Explique qui
+pourra cette bizarrerie; la présence de Louise, au lieu de le consoler,
+lui était désagréable; ses soins l'irritaient. La reconnaissance luttait
+chez lui avec l'impatience et le mécontentement. Recevoir de Louise tous
+ces services, toutes ces marques de dévouement, c'était comme un reproche,
+comme une critique amère de son amour pour une autre. Plus cet amour lui
+était funeste, plus il s'offensait des efforts qu'on faisait pour l'en
+dissuader, il s'y cramponnait comme on fait avec orgueil aux choses
+désespérées. Et puis, s'il avait eu, dans son bonheur, l'âme assez large
+pour accorder de l'intérêt et de la compassion à Louise, il ne l'avait
+plus dans son désespoir. Il trouvait que ses propres maux étaient assez
+lourds à porter, et cette espèce d'appel fait par l'amour de Louise à
+sa générosité lui semblait la plus égoïste et la plus inopportune des
+exigences. Ces injustices étaient inexcusables peut-être, et cependant
+les forces de l'homme sont-elles bien toujours proportionnées à ses maux?
+C'est une consolante promesse évangélique; mais qui tiendra la balance, et
+qui sera le juge? Dieu nous rend-il ses comptes? daigne-t-il mesurer la
+coupe après que nous l'avons vidée?</p>
+
+<p>La comtesse était absente depuis deux jours, lorsque Bénédict eut son plus
+terrible redoublement de fièvre. Il fallut l'attacher dans son lit. C'est
+encore une cruelle tyrannie que celle de l'amitié; souvent elle nous
+impose une existence pire que la mort, et emploie la force arbitraire pour
+nous attacher au pilori de la vie.</p>
+
+<p>Enfin Louise, ayant demandé à être seule avec lui, le calma en lui
+répétant avec patience le nom de Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit tout d'un coup Bénédict en se dressant avec force et comme
+frappé de surprise, où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Bénédict, répondit-elle, elle est comme vous aux portes du tombeau.
+Voulez-vous, par une mort furieuse, empoisonner ses derniers instants?</p>
+
+<p>&mdash;Elle va mourir! dit-il avec un sourire affreux. Ah! Dieu est bon! nous
+serons donc unis!</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle vivait? lui dit Louise, si elle vous ordonnait de vivre! si,
+pour prix de votre soumission, elle vous rendait son amitié?</p>
+
+<p>&mdash;Son amitié! dit Bénédict avec un rire dédaigneux, qu'en ferais-je?
+N'avez-vous pas la mienne? qu'en retirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes bien cruel, Bénédict! s'écria Louise avec douleur; mais
+pour vous sauver que ne ferais-je pas! Eh bien! dites-moi, si Valentine
+vous aimait, si je l'avais vue, si j'avais recueilli dans son délire des
+aveux que vous n'avez jamais osé espérer?</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai reçus moi-même! répondit Bénédict avec le calme apparent dont
+il entourait souvent ses plus violentes émotions. Je sais que Valentine
+m'aime comme j'avais aspiré à être aimé. Me raillerez-vous maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;À Dieu ne plaise! répondit Louise stupéfaite.</p>
+
+<p>Louise s'était introduite la nuit précédente auprès de Valentine. Il lui
+avait été facile de prévenir et de gagner la nourrice, qui lui était
+dévouée, et qui l'avait vue avec joie au chevet de sa sœur. C'est alors
+qu'elles avaient réussi à faire comprendre à cette infortunée que Bénédict
+n'était pas mort. D'abord elle avait témoigné sa joie par d'énergiques
+caresses à ces deux personnes amies; puis elle était retombée dans un état
+d'abattement complet, et, à l'approche du jour, Louise avait été forcée de
+se retirer sans pouvoir obtenir d'elle un regard ou un mot.</p>
+
+<p>Elle apprit le lendemain que Valentine était mieux, et passa la nuit
+entière auprès de Bénédict, qui était plus mal; mais la nuit suivante,
+ayant appris que Valentine avait eu un redoublement, elle quitta Bénédict
+au milieu de son paroxysme, et se rendit auprès de sa sœur. Partagée entre
+ces deux malades, la triste et courageuse Louise s'oubliait elle-même.</p>
+
+<p>Elle trouva le médecin auprès de Valentine. Celle-ci était calme et
+dormait lorsqu'elle entra. Alors, prenant le docteur à part, elle crut de
+son devoir de lui ouvrir son cœur, et de confier à sa délicatesse les
+secrets de ces deux amants, pour le mettre à même d'essayer sur eux un
+traitement moral plus efficace.</p>
+
+<p>«Vous avez fort bien fait, répondit le médecin, de me confier cette
+histoire, mais il n'en était pas besoin; je l'aurais devinée, quand même
+on ne vous eût pas prévenue. Je comprends fort bien vos scrupules dans la
+situation délicate où les préjugés et les usages vous rejettent; mais moi,
+qui m'applique plus positivement à obtenir des résultats physiques, je me
+charge de calmer ces deux cœurs égarés, et de guérir l'un par l'autre.</p>
+
+<p>En ce moment Valentine ouvrit les yeux et reconnut sa sœur. Après l'avoir
+embrassée, elle lui demanda à voix basse des nouvelles de Bénédict. Alors
+le médecin prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il, c'est moi qui puis vous en donner, puisque c'est moi
+qui l'ai soigné et qui ai eu le bonheur jusqu'ici de prolonger sa vie.
+L'ami qui vous inquiète, et qui a des droits à l'intérêt de toute âme
+noble et généreuse comme la vôtre, est maintenant physiquement hors de
+danger. Mais le moral est loin d'une aussi rapide guérison, et vous seule
+pouvez l'opérer.</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon Dieu! dit la pâle Valentine en joignant les mains et en attachant
+sur le médecin ce regard triste et profond que donne la
+maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, reprit-il, un ordre de votre bouche, une parole de
+consolation et de force, peuvent seuls fermer cette blessure; elle le
+serait sans l'affreuse obstination du malade à en arracher l'appareil
+aussitôt que la cicatrice se forme. Notre jeune ami est atteint d'un
+profond découragement, Madame, et ce n'est pas moi qui ai des secrets
+assez puissants pour la douleur morale. J'ai besoin de votre aide,
+voudrez-vous me l'accorder?</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le bon vieux médecin de campagne, obscur savant, qui
+avait maintes fois dans sa vie étanché du sang et des larmes, prit la main
+de Valentine avec une affectueuse douceur qui n'était pas sans un mélange
+d'antique galanterie, et la baisa méthodiquement, après en avoir compté
+les pulsations.</p>
+
+<p>Valentine, trop faible pour bien comprendre ce qu'elle entendait, le
+regardait avec une surprise naïve et un triste sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma chère enfant, dit le vieillard, voulez-vous être mon
+aide-major et venir mettre la dernière main à cette cure?</p>
+
+<p>Valentine ne répondit que par un signe d'avidité ingénue.</p>
+
+<p>&mdash;Demain? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout de suite! répondit-elle d'une voix faible et pénétrante.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, ma pauvre enfant? dit le médecin en souriant. Eh! voyez
+donc ces flambeaux! il est deux heures du matin; mais si vous voulez me
+promettre d'être sage et de bien dormir, et de ne pas reprendre la fièvre
+d'ici à demain, nous irons dans la matinée faire une promenade dans le
+bois de Vavray. Il y a de ce côté-là une petite maison où vous porterez
+l'espoir et la vie.</p>
+
+<p>Valentine pressa à son tour la main du vieux médecin, se laissa
+médicamenter avec la docilité d'un enfant, passa son bras autour du cou de
+Louise, et s'endormit sur son sein d'un sommeil paisible.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous, monsieur Faure? dit Louise en la voyant assoupie. Comment
+voulez-vous qu'elle ait la force de sortir, elle qui était encore à
+l'agonie il y a quelques heures?</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'aura, comptez-y, répondit M. Faure. Ces affections nerveuses
+n'affaiblissent le corps qu'aux heures de la crise. Celle-ci est si
+évidemment liée à des causes morales, qu'une révolution favorable dans
+les idées doit en amener une équivalente dans la maladie. Plusieurs
+fois, depuis l'invasion du mal, j'ai vu madame de Lansac passer d'une
+prostration effrayante à une surabondance d'énergie à laquelle j'eusse
+voulu donner un aliment. Il existe des symptômes de la même affection chez
+Bénédict; ces deux personnes sont nécessaires l'une à l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Faure! dit Louise, n'allons-nous pas commettre une grande
+imprudence?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas; les passions dangereuses pour la vie des individus
+comme pour celle des sociétés sont les passions que l'on irrite et que
+l'on exaspère. N'ai-je pas été jeune? n'ai-je pas été amoureux à en perdre
+l'esprit? N'ai-je pas guéri? ne suis-je pas devenu vieux? Allez, le temps
+et l'expérience marchent pour tous. Laissez guérir ces pauvres enfants;
+après qu'ils auront trouvé la force de vivre, ils trouveront celle de
+se séparer. Mais, croyez-moi, hâtons le paroxysme de la passion; elle
+éclaterait sans nous d'une manière peut-être plus terrible; en la
+sanctionnant de notre présence, nous la calmerons un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour lui, pour elle, je ferai tous les sacrifices! répondit Louise;
+mais que dira-t-on de nous, monsieur Faure? Quel rôle coupable allons-nous
+jouer?</p>
+
+<p>&mdash;Si votre conscience ne vous le reproche pas, qu'avez-vous à craindre des
+hommes? Ne vous ont-ils pas fait le mal qu'ils pouvaient vous faire? Leur
+devez-vous beaucoup de reconnaissance pour l'indulgence et la charité que
+vous avez trouvées en ce monde?</p>
+
+<p>Le sourire malin et affectueux du vieillard fit rougir Louise. Elle se
+chargea d'éloigner de chez Bénédict tout témoin indiscret, et le lendemain
+Valentine, M. Faure et la nourrice, s'étant fait promener environ une
+heure en calèche dans le bois de Vavray, mirent pied à terre dans un
+endroit sombre et solitaire, où ils dirent à l'équipage de les attendre.
+Valentine, appuyée sur le bras de sa nourrice, s'enfonça dans un des
+chemins tortueux qui descendent vers le ravin; et M. Faure, prenant les
+devants, alla s'assurer par lui-même qu'il n'y avait personne de trop à la
+maison de Bénédict. Louise avait, sous différents prétextes, renvoyé tout
+le monde; elle était seule avec son malade endormi. Le médecin lui avait
+défendu de le prévenir, dans la crainte que l'impatience ne lui fût trop
+pénible et n'augmentât son irritation.</p>
+
+<p>Quand Valentine approcha du seuil de cette chaumière, elle fut saisie d'un
+tremblement convulsif; mais M. Faure, venant à elle, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Madame, il est temps d'avoir du courage et d'en donner à ceux
+qui en manquent; songez que la vie de mon malade est dans vos mains.</p>
+
+<p>Valentine, réprimant aussitôt son émotion avec cette force de l'âme qui
+devrait détruire toutes les convictions du matérialisme, pénétra dans
+cette chambre grise et sombre, où gisait le malade entre ses quatre
+rideaux de serge verte.</p>
+
+<p>Louise voulait conduire sa sœur vers Bénédict, mais M. Faure lui prenant
+la main:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes de trop ici, ma belle curieuse; allons admirer les légumes
+du jardin. Et vous, Catherine, dit-il à la nourrice, installez-vous sur ce
+banc, au seuil de la maison, et, si quelqu'un paraissait sur le sentier,
+frappez des mains pour nous avertir.</p>
+
+<p>Il entraîna Louise, dont les angoisses furent inexprimables durant cet
+entretien. Nous ne saurions affirmer si une involontaire et poignante
+jalousie n'entrait pas pour beaucoup dans le déplaisir de sa situation
+et dans les reproches qu'elle se faisait à elle-même.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVI.</h3>
+
+
+<p>Au léger bruit que firent les anneaux du rideau en glissant sur la
+tringle rouillée, Bénédict se souleva à demi éveillé et murmura le nom
+de Valentine. Il venait de la voir dans ses rêves; mais quand il la vit
+réellement devant lui, il fit un cri de joie que Louise entendit du fond
+du jardin, et qui la pénétra de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, dit-il, est-ce votre ombre qui vient m'appeler? Je suis prêt
+à vous suivre.</p>
+
+<p>Valentine se laissa tomber sur une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui viens vous ordonner de vivre, lui répondit-elle, ou vous
+prier de me tuer avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aimerais mieux ainsi, dit Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon ami! dit Valentine, le suicide est un acte impie; sans cela, nous
+serions réunis dans la tombe. Mais Dieu le défend; il nous maudirait,
+il nous punirait par une éternelle séparation, Acceptons la vie, quelle
+qu'elle soit; n'avez-vous pas en vous une pensée qui devrait vous donner
+du courage?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, Valentine? dites-la.</p>
+
+<p>&mdash;Mon amitié n'est-elle pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Votre amitié? c'est beaucoup plus que je ne mérite, Madame; aussi je
+me sens indigne d'y répondre, et je n'en veux pas. Ah! Valentine, vous
+devriez dormir toujours; mais la femme la plus pure redevient hypocrite
+en s'éveillant. Votre amitié!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes égoïste, vous ne vous souciez pas de mes remords!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je les respecte; c'est pour cela que je veux mourir.
+Qu'êtes-vous venue faire ici? Il fallait abjurer toute religion, tout
+scrupule, et venir à moi pour me dire: «Vis, et je t'aimerai;» ou bien il
+fallait rester chez vous, m'oublier et me laisser périr. Vous ai-je rien
+demandé? ai-je voulu empoisonner votre vie? Me suis-je fait un jeu de
+votre bonheur, de vos principes? Ai-je imploré votre pitié, seulement?
+Tenez, Valentine, cette compassion que vous me témoignez, ce sentiment
+d'humanité qui vous amène ici, cette amitié que vous m'offrez, tout
+cela, ce sont de vains mots qui m'eussent trompé il y a un mois, lorsque
+j'étais un enfant et qu'un regard de vous me faisait vivre tout un jour.
+À présent, j'ai trop vécu, j'a trop appris les passions pour m'aveugler.
+Je n'essaierai plus une lutte inutile et folle contre ma destinée. Vous
+devez me résister, je le sais; vous le ferez, je n'en doute pas. Vous me
+jetterez parfois une parole d'encouragement et de pitié pour m'aider à
+souffrir, et encore vous vous la reprocherez comme un crime, et il faudra
+qu'un prêtre vous en absolve pour que vous vous la pardonniez. Votre vie
+sera troublée et gâtée par moi; votre âme, sereine et pure jusqu'ici, sera
+désormais orageuse comme la mienne! À Dieu ne plaise! Et moi, en dépit
+de ces sacrifices qui vous sembleront grands, je me trouverai le plus
+misérable des hommes! Non, non, Valentine, ne nous abusons pas. Il faut
+que je meure. Telle que vous êtes, vous ne pouvez pas m'aimer sans remords
+et sans tourments; je ne veux point d'un bonheur qui vous coûterait si
+cher. Loin de vous accuser, c'est pour votre vertu, pour votre force que
+je vous aime avec tant d'ardeur et d'enthousiasme. Restez donc telle que
+vous êtes; ne descendez pas au-dessous de vous-même pour arriver jusqu'à
+moi. Vivez, et méritez le ciel. Moi, dont l'âme est au néant, j'y veux
+retourner. Adieu, Valentine; vous êtes venue me dire adieu, je vous en
+remercie.</p>
+
+<p>Ce discours dont Valentine ne sentit que trop toute la force, la jeta dans
+le désespoir. Elle ne sut rien trouver pour y répondre, et se jeta la face
+contre le lit en pleurant avec une profonde amertume. Le plus grand charme
+de Valentine était une franchise d'impressions qui ne cherchait jamais à
+abuser ni elle-même ni les autres.</p>
+
+<p>Sa douleur fit plus d'effet sur Bénédict que tout ce qu'elle eût pu dire:
+en voyant ce cœur si noble et si droit se briser à l'idée de le perdre, il
+s'accusa lui-même. Il saisit les mains de Valentine, elle pencha son front
+vers les siennes et les arrosa de larmes. Alors il fut comme inondé de
+joie, de force et de repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Valentine, s'écria-t-il, je suis un lâche et un misérable, moi
+qui vous fais pleurer ainsi. Non, non! je ne mérite pas ces regrets et cet
+amour; mais Dieu m'est témoin que je m'en rendrai digne! Ne m'accordez
+rien, ne me promettez rien; ordonnez seulement, et j'obéirai. Oh! oui,
+c'est mon devoir; plutôt que de vous coûter une de ces larmes, je dois
+vivre, fussé-je malheureux! Mais avec le souvenir de ce que vous avez
+fait pour moi aujourd'hui, je ne le serai pas, Valentine. Je jure que je
+supporterai tout, que je ne me plaindrai jamais, que je ne chercherai
+point à vous imposer des sacrifices et des combats. Dites-moi seulement
+que vous me plaindrez quelquefois dans le secret de votre cœur; dites que
+vous aimerez Bénédict en silence et dans le sein de Dieu... Mais non, ne
+me dites rien, ne m'avez-vous pas tout dit? Ne vois-je pas bien que je
+suis ingrat et stupide d'exiger plus que ces pleurs et ce silence!</p>
+
+<p>N'est-ce pas une étrange chose que le langage de l'amour? et, pour un
+spectateur froid, quelle inexplicable contradiction que ce serment de
+stoïcisme et de vertu, scellé par des baisers de feu, à l'ombre d'épais
+rideaux sur un lit d'amour et de souffrance! Si l'on pouvait ressusciter
+le premier homme à qui Dieu donna une compagne avec un lit de mousse et
+la solitude des bois, en vain peut-être chercherions-nous dans cette âme
+primitive la puissance d'aimer. De combien de grandeur et de poésie le
+trouverions-nous ignorant! Et que dirions-nous si nous découvrions qu'il
+est inférieur à l'homme dégénéré de la civilisation? si ce corps
+athlétique ne renfermait qu'une âme sans passion et sans vigueur?</p>
+
+<p>Mais non, l'homme n'a pas changé, et sa force s'exerce contre d'autres
+obstacles; voilà tout. Autrefois il domptait les ours et les tigres,
+aujourd'hui il lutte contre la société pleine d'erreurs et d'ignorance.
+Là est sa vigueur, son audace, et peut-être sa gloire. À la puissance
+physique a succédé la puissance morale. À mesure que le système musculaire
+s'énervait chez les générations, l'esprit humain grandissait en énergie.</p>
+
+<p>La guérison de Valentine fut prompte; celle de Bénédict plus lente, mais
+miraculeuse néanmoins pour ceux qui n'en surent point le secret. Madame
+de Raimbault ayant gagné son procès, succès dont elle s'attribua tout
+l'honneur, revint passer quelques jours auprès de Valentine. Elle ne se
+fut pas plus tôt assurée de sa guérison qu'elle repartit pour Paris. En se
+sentant débarrassée des devoirs de la maternité, il lui sembla qu'elle
+rajeunissait de vingt ans. Valentine, désormais libre et souveraine dans
+son château de Raimbault, resta donc seule avec sa grand'mère, qui n'était
+pas, comme on sait, un mentor incommode.</p>
+
+<p>Ce fut alors que Valentine désira se rapprocher réellement de sa sœur. Il
+ne fallait que l'assentiment de M. de Lansac; car la marquise reverrait
+certainement avec joie sa petite-fille. Mais jamais M. de Lansac ne
+s'était prononcé assez franchement à cet égard pour inspirer de la
+confiance à Louise, et Valentine commençait aussi à douter beaucoup de la
+sincérité de son mari.</p>
+
+<p>Néanmoins elle voulait à tout risque lui offrir un asile dans sa maison,
+et lui témoigner ostensiblement sa tendresse, comme une espèce de
+réparation de tout ce qu'elle avait souffert de la part de sa famille;
+mais Louise refusa positivement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, chère Valentine, lui dit-elle, je ne souffrirai jamais que pour moi
+tu t'exposes à déplaire à ton mari. Ma fierté souffrirait de l'idée que je
+suis dans une maison d'où l'on pourrait me chasser. Il vaut mieux que nous
+vivions ainsi. Nous avons désormais la liberté de nous voir, que nous
+faut-il de plus? D'ailleurs, je ne pourrais m'établir pour longtemps à
+Raimbault. L'éducation de mon fils est loin d'être finie, et il faut que
+je reste à Paris pour la surveiller encore quelques années. Là nous nous
+verrons avec plus de liberté encore; mais que cette amitié reste entre
+nous un doux mystère. Le monde te blâmerait certainement de m'avoir tendu
+la main, ta mère te maudirait presque. Ce sont là des maîtres injustes
+qu'il faut craindre, et dont les lois ne seraient pas impunément bravées
+en face. Restons ainsi; Bénédict a encore besoin de mes soins. Dans un
+mois au plus il faudra que je parte; en attendant, je tâcherai de te voir
+tous les jours.</p>
+
+<p>En effet, elles eurent de fréquentes entrevues. Il y avait dans le parc un
+joli pavillon où M. de Lansac avait demeuré durant son séjour à Raimbault;
+Valentine le fit arranger pour s'en servir comme de cabinet d'étude. Elle
+y fit transporter des livres et son chevalet; elle y passait une partie de
+ses journées, et, le soir, Louise venait l'y trouver et causer pendant
+quelques heures avec elle. Malgré ces précautions, l'<i>identité</i> de Louise
+était désormais bien constatée dans le pays, et le bruit avait fini par en
+venir aux oreilles de la vieille marquise. D'abord, elle en avait éprouvé
+un sentiment de joie aussi vif qu'il lui était possible de le ressentir,
+et s'était promis de faire venir sa petite-fille pour l'embrasser, car
+Louise avait été longtemps ce que la marquise aimait le mieux dans le
+monde; mais la demoiselle de compagnie, qui était une personne prudente et
+posée, et qui dominait entièrement sa maîtresse, lui avait fait comprendre
+que madame de Raimbault finirait par apprendre cette démarche et qu'elle
+pourrait s'en venger.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'ai-je à craindre d'elle, à présent? avait répondu la marquise.
+Ma pension ne doit-elle pas être désormais <i>servie</i> par Valentine? Ne
+suis-je pas chez Valentine? Et si Valentine voit sa sœur en secret,
+comme on l'assure, ne serait-elle pas heureuse de me voir partager ses
+intentions?</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Lansac, répondit la vieille suivante, dépend de son mari, et
+vous savez bien que M. de Lansac et vous, n'êtes pas toujours fort bien
+ensemble. Prenez garde, madame la marquise, de compromettre par une
+étourderie l'existence de vos vieux jours. Votre petite-fille n'est pas
+très-empressée de vous voir, puisqu'elle ne vous a point fait part de son
+arrivée dans le pays; madame de Lansac elle-même n'a pas jugé à propos de
+vous confier ce secret. Mon avis est donc que vous fassiez comme vous avez
+fait jusqu'ici, c'est-à-dire que vous ayez l'air de ne rien voir au danger
+où les autres s'exposent, et que vous tâchiez de maintenir votre
+tranquillité à tout prix.</p>
+
+<p>Ce conseil avait dans le caractère même de la marquise un trop puissant
+auxiliaire pour être méconnu; elle ferma donc les yeux sur ce qui se
+passait autour d'elle, et les choses en restèrent à ce point.</p>
+
+<p>Athénaïs avait été d'abord fort cruelle pour Pierre Blutty, et pourtant
+elle avait vu avec un certain plaisir l'obstination de celui-ci à
+combattre ses dédains. Un homme comme M. de Lansac se fût retiré piqué dès
+le premier refus; mais Pierre Blutty avait sa diplomatie qui en valait
+bien une autre. Il voyait que son ardeur à mériter le pardon de sa femme,
+son humilité à l'implorer, et le bruit un peu ridicule qu'il faisait
+devant trente témoins de son martyre, flattaient la vanité de la jeune
+fermière. Quand ses amis le quittèrent le soir de ses noces, quoi qu'il ne
+fût pas encore rentré en grâce en apparence, un sourire significatif qu'il
+échangea avec eux leur fit comprendre qu'il n'était pas aussi désespéré
+qu'il voulait bien le paraître. En effet, laissant Athénaïs barricader
+la porte de sa chambre, il imagina de grimper par la fenêtre. Il serait
+difficile de n'être pas touchée de la résolution d'un homme qui s'expose
+à se casser le cou pour vous obtenir, et le lendemain, à l'heure où l'on
+apporta, au milieu du repas, la nouvelle de la mort de Bénédict à la ferme
+de Pierre Blutty, Athénaïs avait une main dans celle de son mari, et
+chaque regard énergique du fermier couvrait de rougeur les belles joues de
+la fermière.</p>
+
+<p>Mais le récit de cette catastrophe réveilla l'orage assoupi. Athénaïs jeta
+des cris perçants, il fallut l'emporter de la salle. Le lendemain, dès
+qu'elle eut appris que Bénédict n'était point mort, elle voulut aller
+le voir. Blutty comprit que ce n'était pas le moment de la contrarier,
+d'autant plus que son père et sa mère lui donnaient l'exemple et couraient
+auprès du moribond. Il pensa qu'il ferait bien d'y aller lui-même, et de
+montrer ainsi à sa nouvelle famille qu'il était disposé à déférer à leurs
+intentions. Cette marque de soumission ne pouvait pas compromettre sa
+fierté auprès de Bénédict, puisque celui-ci était hors d'état de le
+reconnaître.</p>
+
+<p>Il accompagna donc Athénaïs, et quoique son intérêt ne fût pas fort
+sincère, il se conduisit assez convenablement pour mériter de sa part une
+mention honorable. Le soir, malgré la résistance de sa fille, qui voulait
+passer la nuit auprès du malade, madame Lhéry lui ordonna de se mettre
+en route avec son mari. Tête à tête dans la carriole, les deux époux se
+boudèrent d'abord, et puis Pierre Blutty changea de tactique. Au lieu de
+paraître choqué des pleurs que sa femme donnait au cousin, il se mit à
+déplorer avec elle le malheur de Bénédict et à faire l'oraison funèbre du
+mourant. Athénaïs ne s'attendait point à tant de générosité; elle tendit
+la main à son mari, et se rapprochant de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, lui dit-elle, vous avez un bon cœur; je tâcherai de vous aimer
+comme vous le méritez.</p>
+
+<p>Quand Blutty vit que Bénédict ne mourait point, il souffrit un peu plus
+des visites de sa femme à la chaumière du ravin, cependant il n'en
+témoigna rien; mais quand Bénédict fut assez fort pour se lever et marcher,
+il sentit sa haine pour lui se réveiller, et il jugea qu'il était temps
+d'user de son autorité. Il <i>était dans son droit</i>, comme disent les
+paysans avec tant de finesse, lorsqu'ils peuvent mettre l'appui des lois
+au-dessus de la conscience. Bénédict n'avait plus besoin des soins de
+sa cousine, et l'intérêt qu'elle lui marquait ne pouvait plus que la
+compromettre. En déduisant ces raisons à sa femme, Blutty mit dans son
+regard et dans sa voix quelque chose d'énergique qu'elle ne connaissait
+pas encore, et qui lui fit comprendre admirablement que le moment était
+venu d'obéir.</p>
+
+<p>Elle fut triste pendant quelques jours, et puis elle en prit son parti;
+car si Pierre Blutty commençait à faire le mari à certains égards, sous
+tous les autres il était demeuré amant passionné; et cela fut un exemple
+de la différence du préjugé dans les diverses classes de la société. Un
+homme de qualité et un bourgeois se fussent trouvés également compromis
+par l'amour de leur femme pour un autre. Ce fait avéré, ils n'eussent pas
+recherché Athénaïs en mariage, l'opinion les eut flétris; eussent-ils été
+trompés, le ridicule les eût poursuivis. Tout au contraire, la manière
+savante et hardie dont Blutty conduisit toute cette affaire lui fit le
+plus grand honneur parmi ses pareils.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez Pierre Blutty, se disaient-ils lorsqu'ils voulaient citer un homme
+de résolution. Il a épousé une petite femme bien coquette, bien revêche,
+qui ne se cachait guère d'en aimer un autre, et qui, le jour de ses noces,
+a fait un scandale pour se séparer de lui. Eh bien, il ne s'est pas rebuté;
+il est venu à bout, non-seulement de se faire obéir, mais de se faire
+aimer. C'est là un garçon qui s'y entend. Il n'y a pas de danger qu'on se
+moque de lui.</p>
+
+<p>Et, à l'exemple de Pierre Blutty, chaque garçon du pays se promettait bien
+de ne jamais prendre au sérieux les premières rigueurs d'une femme.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVII.</h3>
+
+
+<p>Valentine avait fait plus d'une visite à la maisonnette du ravin: d'abord
+sa présence avait calmé l'irritation de Bénédict; mais dès qu'il eut
+repris ses forces, comme elle cessa de le voir, son amour, à lui, redevint
+âpre et cuisant; sa situation lui sembla insupportable; il fallut que
+Louise consentît à le mener quelquefois le soir avec elle au pavillon
+du parc. Dominée entièrement par lui, la faible Louise éprouvait de
+profonds remords, et ne savait comment excuser son imprudence aux yeux de
+Valentine. De son côté, celle-ci s'abandonnait à des dangers dont elle
+n'était pas trop fâchée de voir sa sœur complice. Elle se laissait
+emporter par sa destinée, sans vouloir regarder en avant, et puisait dans
+l'imprévoyance de Louise des excuses pour sa propre faiblesse.</p>
+
+<p>Valentine n'était point née passionnée, mais la fatalité semblait se
+plaire à la jeter dans une situation d'exception, et à l'entourer de
+périls au-dessus de ses forces. L'amour a causé beaucoup de suicides, mais
+il est douteux que beaucoup de femmes aient vu à leurs pieds l'homme
+qui s'était brûlé la cervelle pour elles. Pût-on ressusciter les morts,
+sans doute la générosité féminine accorderait beaucoup de pardons à des
+dévouements si énergiques; et si rien n'est plus douloureux au cœur d'une
+femme que le suicide de son amant, rien peut-être aussi n'est plus
+flatteur pour cette secrète vanité qui trouve sa place dans toutes les
+passions humaines. C'était pourtant là la situation de Valentine. Le
+front de Bénédict, encore sillonné d'une large cicatrice, était toujours
+devant ses yeux comme le sceau d'un terrible serment dont elle ne pouvait
+révoquer la sincérité. Ces refus de nous croire, ces railleuses méfiances
+dont elles se servent toutes contre nous pour se dispenser de nous
+plaindre et de nous consoler, Valentine ne pouvait s'en servir contre
+Bénédict. Il avait fait ses preuves; ce n'était point là une de ces vagues
+menaces dont on abuse tant auprès des femmes. Quoique la plaie large et
+profonde fût fermée, Bénédict en porterait toute sa vie le stigmate
+indélébile. Vingt fois, durant sa maladie, il avait essayé de la rouvrir,
+il en avait arraché l'appareil et cruellement élargi les bords. Une
+si ferme volonté de mourir n'avait pu être fléchie que par Valentine
+elle-même; c'était par son ordre, par ses prières, qu'il y avait renoncé.
+Mais Valentine avait-elle bien compris à quel point elle se liait envers
+lui en exigeant ce sacrifice?</p>
+
+<p>Bénédict ne pouvait se le dissimuler; loin d'elle, il faisait mille
+projets hardis, il s'obstinait dans ses espérances nouvelles; il se disait
+que Valentine n'avait plus le droit de lui rien refuser: mais dès qu'il se
+retrouvait sous l'empire de ses regards si purs, de ses manières si nobles
+et si douces, il s'arrêtait subjugué et se tenait bien heureux des plus
+faibles marques d'amitié.</p>
+
+<p>Cependant les dangers de leurs situations allaient croissant. Pour donner
+le change à leurs sentiments, ils se témoignaient une amitié intime;
+c'était une imprudence de plus, car la rigide Valentine elle-même ne
+pouvait pas s'y tromper. Afin de rendre leurs entrevues plus calmes,
+Louise, qui se mettait à la torture pour imaginer quelque chose, imagina
+de faire de la musique. Elle accompagnait un peu, et Bénédict chantait
+admirablement. Cela compléta les périls dont ils s'environnaient. La
+musique peut paraître un art d'agrément, un futile et innocent plaisir
+pour les esprits calmes et rassis; pour les âmes passionnées, c'est la
+source de toute poésie, le langage de toute passion forte. C'est bien
+ainsi que Bénédict l'entendait; il savait que la voix humaine, modulée
+avec âme, est la plus rapide, la plus énergique expression des sentiments,
+qu'elle arrive à l'intelligence d'autrui avec plus de puissance que
+lorsqu'elle est refroidie par les développements de la parole. Sous la
+forme de mélodie, la pensée est grande, poétique et belle.</p>
+
+<p>Valentine, récemment éprouvée par une maladie de nerfs très-violente,
+était encore en proie, à de certaines heures, à une sorte d'exaltation
+fébrile. Ces heures-là, Bénédict les passait auprès d'elle, et il
+chantait. Valentine avait le frisson, tout son sang affluait à son cœur et
+à son cerveau; elle passait d'une chaleur dévorante à un froid mortel.
+Elle tenait son cœur sous ses mains pour l'empêcher de briser ses parois,
+tant il palpitait avec fougue, à de certains sons partis de la poitrine et
+de l'âme de Bénédict. Lorsqu'il chantait, il était beau, malgré ou plutôt
+à cause de la mutilation de son front. Il aimait Valentine avec passion,
+et il le lui avait bien prouvé. N'était-ce pas de quoi l'embellir un peu?
+Et puis ses yeux avaient un éclat prestigieux. Dans l'obscurité, lorsqu'il
+était au piano, elle les voyait scintiller comme deux étoiles. Quand elle
+regardait, au milieu des lueurs vagues du crépuscule, ce front large et
+blanc que rehaussait la profusion de ses cheveux noirs, cet œil de feu et
+ce long visage pâle dont les traits, s'effaçant dans l'ombre, prenaient
+mille aspects singuliers, Valentine avait peur: il lui semblait voir en
+lui le spectre sanglant de l'homme qui l'avait aimée; et s'il chantait,
+d'une voix creuse et lugubre, quelque souvenir du <i>Roméo</i> de Zingarelli,
+elle se sentait si émue de frayeur et de superstition, qu'elle se pressait,
+ en frissonnant, contre sa sœur.</p>
+
+<p>Ces scènes de passion muette et comprimée se passaient dans le pavillon du
+jardin, où elle avait fait porter son piano, et où, insensiblement, Louise
+et Bénédict vinrent passer toutes les soirées avec elle. Pour que Bénédict
+ne pût deviner les émotions violentes qui la dominaient, Valentine avait
+coutume, pendant les soirées d'été, de demeurer sans lumière. Bénédict
+chantait de mémoire, ensuite on faisait quelques tours de promenade dans
+le parc, ou bien l'on causait auprès d'une fenêtre où l'on respirait la
+bonne odeur des feuilles mouillées après une pluie d'orage, ou bien encore
+on allait voir la lune du haut de la colline. Cette vie eût été délicieuse
+si elle avait pu durer; mais Valentine sentait bien, à ses remords,
+qu'elle durait déjà depuis trop longtemps.</p>
+
+<p>Louise ne les quittait pas un instant; cette surveillance sur Valentine
+lui semblait un devoir, et pourtant ce devoir lui devenait souvent à
+charge, car elle s'apercevait qu'elle y portait une jalousie toute
+personnelle, et alors elle éprouvait toutes les tortures d'une âme noble
+en lutte avec des sentiments étroits.</p>
+
+<p>Un soir où Bénédict lui parut plus animé que de coutume, ses regards
+enflammés, l'expression de sa voix, en s'adressant à Valentine, lui firent
+tant de mal qu'elle se retira, découragée de son rôle et de ses chagrins.
+Elle alla rêver seule dans le parc. Une terrible palpitation s'empara de
+Bénédict lorsqu'il se vit seul avec Valentine. Elle essaya de lui parler
+de choses générales, sa voix tremblait. Effrayée d'elle-même, elle garda
+le silence quelques instants, puis elle le pria de chanter; mais sa voix
+opéra sur ses nerfs une action plus violente encore, et elle sortit, le
+laissant seul au piano. Bénédict en eut du dépit, et il continua de
+chanter. Cependant Valentine s'était assise sous les arbres de la terrasse,
+à quelques pas de la fenêtre entr'ouverte. La voix de Bénédict lui
+arrivait ainsi plus suave et plus caressante parmi les feuilles émues, sur
+la brise odorante du soir. Tout était parfum et mélodie autour d'elle.
+Elle cacha sa tête dans ses mains, et, livrée à une des plus fortes
+séductions que la femme ait jamais bravées, elle laissa couler ses larmes.
+Bénédict cessa de chanter, et elle s'en aperçut à peine, tant elle était
+sous le charme. Il s'approcha de la fenêtre et la vit. Le salon n'était
+qu'au rez-de-chaussée; il sauta sur l'herbe et s'assit à ses pieds. Comme
+elle ne lui parlait pas, il craignit qu'elle ne fût malade et osa écarter
+doucement ses mains. Alors il vit ses larmes, et laissa échapper un cri de
+surprise et de triomphe. Valentine, accablée de honte, voulut cacher son
+front dans le sein de son amant. Comment se fit-il que leurs lèvres se
+rencontrèrent? Valentine voulut se défendre; Bénédict n'eut pas la force
+d'obéir. Ayant que Louise fût auprès d'eux, ils avaient échangé vingt
+serments d'amour, vingt baisers dévorants. Louise, où étiez-vous donc?</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVIII.</h3>
+
+
+<p>Dès ce moment, le péril devint imminent. Bénédict se sentit si heureux
+qu'il en devint fier, et se mit à mépriser le danger. Il prit sa destinée
+en dérision, et se dit qu'avec l'amour de Valentine il devait vaincre
+tous les obstacles. L'orgueil du triomphe le rendit audacieux; il imposa
+silence à tous les scrupules de Louise. D'ailleurs il était affranchi de
+l'espèce de dépendance à laquelle les soins et le dévouement de celle-ci
+l'avaient soumis. Depuis qu'il était guéri complètement, Louise habitait
+la ferme, et le soir ils se rendaient auprès de Valentine, chacun de son
+côté. Il arriva plusieurs fois que Louise y vint bien après lui; il arriva
+même que Louise ne put pas y venir, et que Bénédict passa de longues
+soirées seul avec Valentine. Le lendemain, lorsque Louise interrogeait
+sa sœur, il lui était facile de comprendre, à son trouble, la nature de
+l'entretien qu'elle avait eu avec son amant, car le secret de Valentine
+ne pouvait plus en être un pour Louise; elle était trop intéressée à le
+pénétrer pour n'y avoir pas réussi depuis longtemps. Rien ne manquait plus
+à son malheur, et ce qui le complétait, c'est qu'elle se sentait incapable
+d'y apporter un prompt remède. Louise sentait que sa faiblesse perdait
+Valentine. N'eût-elle eu d'autre motif que son intérêt pour elle, elle
+n'eût pas hésité à l'éclairer sur les dangers de sa situation; mais rongée
+de jalousie comme elle l'était, et conservant toute sa fierté d'âme,
+elle aimait mieux exposer le bonheur de Valentine que de s'abandonner
+à un sentiment dont elle rougissait. Il y avait de l'égoïsme dans ce
+désintéressement-là.</p>
+
+<p>Elle se détermina à retourner à Paris pour mettre fin au supplice qu'elle
+endurait, sans avoir rien décidé pour sauver sa sœur. Elle résolut
+seulement de l'informer de son prochain départ, et un soir, au moment où
+Bénédict se retira, au lieu de sortir du parc avec lui, elle dit à
+Valentine qu'elle voulait lui parler un instant. Ces paroles donnèrent de
+l'ombrage à Bénédict; il était toujours préoccupé de l'idée que Louise,
+tourmentée par ses remords, voulait lui nuire auprès de Valentine. Cette
+idée achevait de l'aigrir contre cette femme si généreuse et si dévouée,
+et lui faisait porter le poids de la reconnaissance avec humeur et
+parcimonie.</p>
+
+<p>&mdash;Ma sœur, dit Louise à Valentine, le moment est arrivé où il faut que je
+te quitte. Je ne puis rester plus longtemps éloignée de mon fils. Tu n'as
+plus besoin de moi, je pars demain.</p>
+
+<p>&mdash;Demain! s'écria Valentine effrayée; tu me quittes, tu me laisses seule,
+Louise! Et que vais-je devenir?</p>
+
+<p>&mdash;N'es-tu pas guérie? n'es-tu pas heureuse et libre, Valentine? À quoi
+peut te servir désormais la pauvre Louise?</p>
+
+<p>&mdash;Ma sœur, ô ma sœur! dit Valentine en l'enlaçant de ses bras; vous ne
+me quitterez point! Vous ne savez pas mes chagrins et les périls qui
+m'entourent. Si vous me quittez, je suis perdue.</p>
+
+<p>Louise garda un triste silence; elle se sentait une mortelle répugnance à
+écouter les aveux de Valentine, et pourtant elle n'osait les repousser.
+Valentine, le front couvert de honte, ne pouvait se résoudre à parler. Le
+silence froid et cruel de sa sœur la glaçait de crainte. Enfin, elle
+vainquit sa propre résistance, et lui dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Louise, ne voudras-tu pas rester auprès de moi, si je te dis
+que sans toi je suis perdue?</p>
+
+<p>Ce mot, deux fois répété, offrit à Louise un sens qui l'irrita malgré elle.</p>
+
+<p>&mdash;Perdue! reprit-elle avec amertume, vous êtes <i>perdue</i>, Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma sœur! dit Valentine blessée de l'empressement avec lequel Louise
+accueillait cette idée, Dieu m'a protégée jusqu'ici; il m'est témoin que
+je ne me suis livrée volontairement à aucun sentiment, à aucune démarche
+contraire à mes devoirs.</p>
+
+<p>Ce noble orgueil d'elle-même, auquel Valentine avait encore droit, acheva
+d'aigrir celle qui se livrait trop aveuglément peut-être à sa passion.
+Toujours facile à blesser, parce que sa vie passée était souillée d'une
+tache ineffaçable, elle éprouva comme un sentiment de haine pour la
+supériorité de Valentine. Un instant, l'amitié, la compassion, la
+générosité, tous les nobles sentiments s'éteignirent dans son cœur; elle
+ne trouva pas de meilleure vengeance à exercer que d'humilier Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi donc est-il question? lui dit-elle avec dureté. Quels
+dangers courez-vous? Je ne comprends pas de quoi vous me parlez.</p>
+
+<p>Il y avait dans sa voix une sécheresse qui fit mal à Valentine; jamais
+elle ne l'avait vue ainsi. Elle s'arrêta quelques instants pour la
+regarder avec surprise. À la lueur d'une pâle bougie qui brûlait sur le
+piano au fond de l'appartement, elle crut voir dans les traits de sa sœur
+une expression qu'elle ne leur connaissait pas. Ses sourcils étaient
+contractés, ses lèvres pâles et serrées; son œil, terne et sévère, était
+impitoyablement attaché sur Valentine. Celle-ci, troublée, recula
+involontairement sa chaise, et, toute tremblante, chercha à s'expliquer la
+froideur dédaigneuse dont pour la première fois de sa vie elle se voyait
+l'objet. Mais elle eût tout imaginé plutôt que de deviner la vérité.
+Humble et pieuse, elle eut en ce moment tout l'héroïsme que l'esprit
+religieux, donne aux femmes, et, se jetant aux pieds de sa sœur, elle
+cacha son visage baigné de larmes sur ses genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ayez raison de m'humilier ainsi, lui dit-elle; je l'ai bien mérité,
+et quinze ans de vertu vous donnent le droit de réprimander ma jeunesse
+imprudente et vaine. Grondez-moi, méprisez-moi; mais ayez compassion de
+mon repentir et de mes terreurs. Protégez-moi, Louise, sauvez-moi; vous le
+pouvez, car vous savez tout!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse! s'écria Louise, bouleversée par cette conduite et ramenée tout
+à coup aux nobles sentiments qui faisaient le fond de son caractère,
+relève-toi, Valentine, ma sœur, mon enfant, ne reste pas ainsi à mes
+genoux. C'est moi qui devrais être aux tiens; c'est moi qui suis
+méprisable et qui devrais te demander, ange du ciel, de me réconcilier
+avec Dieu! Hélas! Valentine, je ne sais que trop tes chagrins; mais
+pourquoi me les confier, à moi, misérable, qui ne puis t'offrir aucune
+protection et qui n'ai pas le droit de te conseiller?</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux me conseiller et me protéger, Louise, répondit Valentine en
+l'embrassant avec effusion. N'as-tu pas pour toi, l'expérience qui donne
+la raison et la force? Il faut que cet homme s'éloigne d'ici ou il faut
+que je parte moi-même. Nous ne devons pas nous voir davantage; car chaque
+jour le mal augmente, et le retour à Dieu devient plus difficile. Oh! tout
+à l'heure je me vantais! je sens que mon cœur est bien coupable.</p>
+
+<p>Les larmes amères que répandait Valentine brisèrent le cœur de Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit-elle, pâle et consternée, le mal est donc aussi grand que je
+craignais! Vous aussi, vous voilà malheureuse à jamais!</p>
+
+<p>&mdash;À jamais! dit Valentine épouvantée; avec la volonté de guérir et l'aide
+du ciel...</p>
+
+<p>&mdash;On ne guérit pas! reprit Louise d'un ton sinistré, en mettant ses deux
+mains sur son cœur sombre et désolé.</p>
+
+<p>Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle s'arrêtait de temps
+en temps devant Valentine pour lui parler d'une voix entrecoupée.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me demander des conseils, à moi? Qui suis-je pour consoler
+et pour guérir? Eh quoi! vous me demandez l'héroïsme qui terrasse
+les passions, et les vertus qui préservent la société, à moi! à moi
+malheureuse, que les passions ont flétrie, que la société a maudite et
+repoussée! Et où prendrais-je, pour vous le donner, ce qui n'est pas en
+moi? Adressez-vous aux femmes que le monde estime; adressez-vous à votre
+mère! Celle-là est irréprochable; nul n'a su positivement que mon amant
+ait été le sien. Elle avait tant de prudence! Et quand mon père, quand son
+époux a tué cet homme qui lui avait été parjure, elle a battu des mains;
+et le monde l'a vue triompher, tant elle avait de force d'âme et de
+fierté! Voilà les femmes qui savent vaincre une passion ou en guérir!...</p>
+
+<p>Valentine, épouvantée de ce qu'elle entendait, voulait interrompre sa
+sœur; mais celle-ci, en proie à une sorte de délire, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes comme moi succombent, et sont à jamais perdues! Les femmes
+comme vous, Valentine, doivent prier et combattre; elles doivent chercher
+leur force en elles-mêmes et ne pas la demander aux autres. Des conseils!
+des conseils! quels conseils vous donnerais-je que vous ne sachiez fort
+bien vous dicter? C'est la force de les suivre qu'il faut trouver. Vous me
+croyez donc plus forte que vous? Non, Valentine, je ne le suis pas. Vous
+savez bien quelle a été ma vie, avec quelles passions indomptables je suis
+née; vous savez bien où elles m'ont conduite!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Louise, s'écria Valentine en s'attachant à elle avec douleur,
+cesse de te calomnier ainsi. Quelle femme fut plus grande et plus forte
+que toi dans sa chute? Peut-on t'accuser éternellement d'une faute commise
+dans l'âge de l'ignorance et de la faiblesse? Hélas! vous étiez une
+enfant! et depuis vous avez été sublime, vous avez forcé l'estime de tout
+ce qui porte un cœur élevé. Vous voyez bien que vous savez ce que c'est
+que la vertu.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Louise, ne l'apprenez jamais au même prix; abandonnée à
+moi-même dès mon enfance, privée des secours de la religion et de la
+protection d'une mère, livrée à notre aïeule, cette femme si légère et si
+dépourvue de pudeur, je devais tomber de flétrissure en flétrissure! Oui,
+cela serait arrivé sans les sanglantes et terribles leçons que me donna le
+sort. Mon amant immolé par mon père; mon père lui-même, abreuvé de douleur
+et de honte par ma faute, cherchant et trouvant la mort quelques jours
+après sur un champ de bataille; moi, bannie, chassée honteusement du toit
+paternel, et réduite à traîner ma misère de ville en ville avec mon enfant
+mourant de faim dans mes bras! Ah! Valentine, c'est là une horrible
+destinée!</p>
+
+<p>C'était la première fois que Louise parlait aussi hardiment de ses
+malheurs. Exaltée par la crise douloureuse où elle se trouvait, elle
+s'abandonnait à la triste satisfaction de se plaindre elle-même, et elle
+oubliait les chagrins de Valentine et l'appui qu'elle lui devait. Mais
+ces cris du remords et du désespoir produisirent plus d'effet que les
+plus éloquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le
+tableau des malheurs où peuvent entraîner les passions, elle la frappa
+d'épouvante. Valentine se vit sur le bord de l'abîme où sa sœur était
+tombée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, s'écria-t-elle, c'est une horrible destinée, et, pour
+la porter avec courage et vertu, il faut être vous; mon âme, plus faible,
+s'y perdrait. Mais, Louise, aidez-moi à avoir du courage, aidez-moi à
+éloigner Bénédict.</p>
+
+<p>Comme elle prononçait ce nom, un faible bruit lui fit tourner la tête.
+Toutes deux jetèrent un cri perçant en voyant Bénédict debout, derrière
+elles, comme une pâle apparition.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez prononcé mon nom, Madame, dit-il à Valentine avec ce calme
+profond qui donnait souvent le change sur ses impressions réelles.</p>
+
+<p>Valentine s'efforça de sourire. Louise ne partagea pas son erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Où étiez-vous donc, lui dit-elle, pour avoir si bien entendu?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais fort près d'ici, Mademoiselle, répondit Bénédict avec un regard
+double.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est au moins fort étrange, dit Valentine d'un ton sévère. Ma sœur
+vous avait dit, ce me semble, qu'elle voulait me parler en particulier, et
+vous êtes resté assez près de nous pour nous écouter, sans doute?</p>
+
+<p>Bénédict n'avait jamais vu Valentine irritée contre lui; il en fut étourdi
+un instant, et faillit renoncer à son hardi projet. Mais comme c'était
+pour lui une crise décisive, il paya d'audace, et, conservant dans son
+regard et dans son attitude cette fermeté grave qui lui donnait tant de
+puissance sur l'esprit des autres:</p>
+
+<p>&mdash;Il est fort inutile de dissimuler, dit-il; j'étais assis derrière ce
+rideau, et je n'ai rien perdu de votre entretien. J'aurais pu en entendre
+davantage et me retirer, sans être aperçu, par la même fenêtre qui
+m'avait donné entrée. Mais y étais si intéressé dans le sujet de votre
+discussion...</p>
+
+<p>Il s'arrêta en voyant Valentine devenir plus pâle que sa collerette et
+tomber sur un fauteuil d'un air consterné. Il eut envie de se jeter à ses
+pieds, de pleurer sur ses mains; mais il sentait trop la nécessité de
+dominer l'agitation de ces deux femmes à force de sang-froid et de
+fermeté.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais si intéressé dans votre discussion, reprit-il, que j'ai cru
+rentrer dans mon droit en venant y prendre part. Si j'ai eu tort, l'avenir
+en décidera. En attendant, tâchons d'être plus forts que notre destinée.
+Louise, vous ne sauriez rougir de ce que vous avez dit devant moi; vous ne
+pouvez oublier que vous vous êtes souvent accusée ainsi à moi-même, et je
+serais tenté de croire qu'il y a de la coquetterie dans votre vertueuse
+humilité, tant vous savez bien quel doit en être l'effet sur ceux qui,
+comme moi, vous vénèrent pour les épreuves que vous avez subies.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il prit la main de Louise, qui était penchée sur sa sœur
+et la tenait embrassée; puis il l'attira doucement et d'un air affectueux
+vers un siège plus éloigné; et quand il l'y eut assise, il porta cette
+main à ses lèvres avec tendresse, et aussitôt, s'emparant du siège dont il
+l'avait arrachée, et se plaçant entre elle et Valentine, il lui tourna le
+dos et ne s'occupa plus d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine! dit-il alors d'une voix pleine et grave.</p>
+
+<p>C'était la première fois qu'il osait l'appeler par son nom en présence
+d'un tiers. Valentine tressaillit, écarta ses mains dont elle se cachait
+le visage, et laissa tomber sur lui un regard froid et offensé. Mais
+il répéta son nom avec une douceur pleine d'autorité, et tant d'amour
+brillait dans ses yeux que Valentine se cacha de nouveau le visage pour ne
+pas le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, reprit-il, n'essayez pas avec moi ces feintes puériles qu'on
+dit être la grande défense de votre sexe; nous ne pouvons plus nous
+tromper l'un l'autre. Voyez cette cicatrice! je l'emporterai dans la
+tombe! C'est le sceau et le symbole de mon amour pour vous. Vous ne pouvez
+pas croire que je consente à vous perdre, c'est une erreur trop naïve pour
+que vous l'admettiez; Valentine, vous n'y songez pas!</p>
+
+<p>Il prit ses mains dans les siennes. Subjuguée par son air de résolution,
+elle les lui abandonna et le regarda d'un air effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en
+face de vous le spectre que vous avez retiré du tombeau! Vous l'avez
+voulu, Madame! si je suis devant vous aujourd'hui comme un objet de
+terreur et d'aversion, c'est votre faute. Mais écoute, ma Valentine, ma
+toute-puissante maîtresse, je t'aime trop pour te contrarier; dis un mot,
+et je retourne au linceul dont tu m'as retiré.</p>
+
+<p>En même temps, il tira un pistolet de sa poche, et le lui montrant:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, lui dit-il, c'est le même, absolument le même; ses braves
+services ne l'ont point endommagé; c'est un ami fidèle et toujours à tes
+ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prêt... Oh! rassurez-vous,
+s'écria-t-il d'un ton railleur, en voyant ces deux femmes, pâles d'effroi,
+se reculer en criant; ne craignez pas que je commette l'inconvenance de me
+tuer sous vos yeux; je sais trop les égards qu'on doit aux nerfs des
+femmes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une scène horrible! s'écria Louise avec angoisse; vous voulez
+faire mourir Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, Mademoiselle, vous me réprimanderez, répondit-il d'un
+air haut et sec; à présent je parle à Valentine, et je n'ai pas fini.</p>
+
+<p>Il désarma son pistolet et le mit dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, Madame, dit-il à Valentine, c'est absolument à cause de vous
+que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est
+et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez
+accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et
+votre conscience; l'avez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux,
+ce Bénédict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous.
+Vous ne pouvez pas espérer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est déjà
+vieux de cœur et d'expérience pour tout le reste! lui qui vous a aimée,
+n'aimera jamais une autre femme; car enfin, ce n'est pas une brute, ce
+Bénédict que vous voulez chasser! Eh quoi! vous m'aimez assez pour me
+craindre, et vous me méprisez assez pour espérer me soumettre à vous
+perdre? Oh! quelle folie! Non, non! je ne vous perdrai pas tant que
+j'aurai un souffle de vie, j'en jure par le ciel et par l'enfer! je vous
+verrai, je serai votre ami, votre frère, ou que Dieu me damne si...</p>
+
+<p>&mdash;Par pitié, taisez-vous, dit Valentine, pâle et suffoquée, en lui
+pressant les mains d'une manière convulsive; je ferai ce que vous voudrez,
+je perdrai mon âme à jamais, s'il le faut, pour sauver votre vie...</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous ne perdrez pas votre âme, répondit-il, vous nous sauverez tous
+deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mériter le ciel et tenir
+un serment? Hélas! avant vous je croyais à peine en Dieu; mais j'ai adopté
+tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prêt à jurer par celui
+de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine; que vous
+importe? Je ne repousse pas la mort; imposée par vous, cette fois, elle me
+serait plus douce que la première. Mais, par pitié, Valentine, ne me
+condamnez pas au néant!... Vous froncez le sourcil à ce mot. Eh! tu sais
+bien que je crois au ciel avec toi; mais le ciel sans toi, c'est le néant.
+Le ciel n'est pas où tu n'es pas; j'en suis si certain que, si tu me
+condamnes à mourir, je te tuerai peut-être aussi afin de ne pas te perdre.
+J'ai déjà eu cette idée... Il s'en est fallu de peu qu'elle ne dominât
+toutes les autres!... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours
+ici-bas. Hélas! ne sommes-nous pas heureux? En quoi donc sommes-nous
+coupables? Tu ne me quitteras pas, dis?... Tu ne m'ordonneras pas de
+mourir, c'est impossible; car tu m'aimes, et tu sais bien que ton honneur,
+ton repos, tes principes me sont sacrés. Est-ce que vous me croyez capable
+d'en abuser, Louise? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous
+faisiez tout à l'heure une horrible peinture des maux où la passion nous
+entraîne; je proteste que j'ai foi en moi-même, et que si j'eusse été aimé
+de vous jadis, je n'aurais point flétri et empoisonné votre vie. Non,
+Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lâches...</p>
+
+<p>Bénédict parla encore longtemps, tantôt avec force et passion, tantôt avec
+une froide ironie, tantôt avec douceur et tendresse. Après avoir épouvanté
+ces deux femmes et les avoir subjuguées par la crainte, il vint à bout de
+les dominer par l'attendrissement. Il sut si bien s'emparer d'elles, qu'en
+les quittant il avait obtenu toutes les promesses qu'elles se seraient
+crues incapables d'accorder une heure auparavant.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIX.</h3>
+
+
+<p>Voici quel fut le résultat de leurs conventions.</p>
+
+<p>Louise partit pour Paris, et revint quinze jours après avec son fils. Elle
+força madame Lhéry à traiter avec elle pour une pension qu'elle voulait
+lui payer chaque mois. Bénédict et Valentine se chargèrent tour à tour de
+l'éducation de Valentin, et continuèrent à se voir presque tous les jours
+après le coucher du soleil.</p>
+
+<p>Valentin était un garçon de quinze ans, grand, mince et blond. Il
+ressemblait à Valentine; il avait comme elle un caractère égal et facile.
+Ses grands yeux bleus avaient déjà cette expression de douceur caressante
+qui charmait en elle; son sourire avait la même fraîcheur, la même bonté.
+Il ne l'eut pas plus tôt vue, qu'il se prit d'affection pour elle au point
+que sa mère en fut jalouse.</p>
+
+<p>On régla ainsi l'emploi de son temps: il allait passer dans la matinée
+deux heures avec sa tante, qui cultivait en lui les arts d'agrément. Le
+reste du jour, il le passait à la maisonnette du ravin. Bénédict avait
+fait d'assez bonnes études pour remplacer avantageusement ses professeurs.
+Il avait pour ainsi dire forcé Louise à lui confier l'éducation de cet
+enfant; il s'était senti le courage et la volonté ferme de s'en charger et
+de lui consacrer plusieurs années de sa vie. C'était une manière de
+s'acquitter envers elle, et sa conscience embrassait cette tâche avec
+ardeur. Mais quand il eut vu Valentin, la ressemblance de ses traits et de
+son caractère avec Valentine, et jusqu'à la similitude de son nom, lui
+firent concevoir pour lui une affection dont il ne se serait pas cru
+capable. Il l'adopta dans son cœur, et pour lui épargner les longues
+courses qu'il était forcé de faire chaque jour, il obtint que sa mère le
+laissât habiter avec lui. Il lui fallut bien souffrir alors que, sous
+prétexte de rendre l'habitation commode à son nouvel occupant, Valentine
+et Louise y fissent faire quelques embellissements. Par leurs soins, la
+maison du ravin devint en peu de jours une retraite délicieuse pour un
+homme frugal et poétique comme l'était Bénédict; le pavé humide et malsain
+fit place à un plancher élevé de plusieurs pieds au-dessus de l'ancien
+sol. Les murs furent recouverts d'une étoffe sombre et fort commune, mais
+élégamment plissée en forme de tente pour cacher les poutres du plafond.
+Des meubles simples, mais propres, des livres choisis, quelques gravures,
+et de jolis tableaux peints par Valentine, furent apportés du château, et
+achevèrent de créer comme par magie un élégant cabinet de travail sous le
+toit de chaume de Bénédict. Valentine fit présent à son neveu d'un joli
+poney du pays pour venir chaque matin déjeuner et travailler avec elle.
+Le jardinier du château vint arranger le petit jardin de la chaumière;
+il cacha les légumes prosaïques derrière des haies de pampres; il sema
+de fleurs le tapis de verdure qui s'arrondissait devant la porte de
+la maison, il fit courir des guirlandes de liseron et de houblon sur
+le chaume rembruni de la toiture; il couronna la porte d'un dais de
+chèvrefeuille et de clématite: il élagua un peu les houx et les buis du
+ravin, et ouvrit quelques percées d'un aspect sauvage et pittoresque. En
+homme intelligent, que la science de l'horticulture n'avait pas abruti, il
+respecta les longues fougères qui s'accrochaient aux rochers; il nettoya
+le ruisseau sans lui ôter ses pierres moussues et ses margelles de
+bruyères empourprées, enfin il embellit considérablement cette demeure.
+Les libéralités de Bénédict et les bontés de Valentine fermèrent la bouche
+à tout commentaire insolent. Qui pouvait ne pas aimer Valentine? Dans les
+premiers jours, l'arrivée de Valentin, ce témoignage vivant du déshonneur
+de sa mère, fit un peu jaser le village et les serviteurs du château.
+Quelque porté qu'on soit à la bienveillance, on ne renonce pas aisément à
+une occasion si favorable de blâmer et de médire. Alors on fit attention à
+tout; on remarqua les fréquentes visites de Bénédict au château, le genre
+de vie mystérieux et retiré de madame de Lansac. Quelques vieilles femmes
+qui, du reste, détestaient cordialement madame de Raimbault, firent
+observer à leurs voisines, avec un soupir et un clignement d'œil piteux,
+que les habitudes étaient déjà bien changées au château depuis le départ
+de la comtesse, et que tout ce qui s'y passait ne lui conviendrait guère
+si elle pouvait s'en douter. Mais les commérages furent tout à coup
+arrêtés par l'invasion d'une épidémie dans le pays. Valentine, Louise et
+Bénédict prodiguèrent leurs soins, s'exposèrent courageusement aux dangers
+de la contagion, fournirent avec générosité à toutes les dépenses,
+prévinrent tous les besoins du pauvre, éclairèrent l'ignorance du riche.
+Bénédict avait étudié un peu en médecine; avec une saignée et quelques
+ordonnances rationnelles, il sauva beaucoup de malades. Les tendres soins
+de Louise et de Valentine adoucirent les dernières souffrances des autres
+ou calmèrent la douleur des survivants. Quand l'épidémie fut passée,
+personne ne se souvint des cas de conscience qui s'étaient élevés à propos
+de ce jeune et beau garçon transplanté dans le pays. Tout ce que firent
+Valentine, Bénédict ou Louise, fut déclaré inattaquable; et si quelque
+habitant d'une ville voisine eût osé tenir un propos équivoque sur leur
+compte, il n'était pas un paysan à trois lieues à la ronde qui ne le
+lui eût fait payer cher. Le passant curieux et désœuvré était mal venu
+lui-même à faire dans les cabarets de village quelques questions trop
+indiscrètes sur le compte de ces trois personnes.</p>
+
+<p>Ce qui compléta leur sécurité, c'est que Valentine n'avait gardé à son
+service aucun de ces valets nés dans la livrée, peuple insolent, ingrat et
+bas, qui salit tout ce qu'il regarde, et dont la comtesse de Raimbault
+aimait à s'entourer, pour avoir apparemment des esclaves à tyranniser.
+Après son mariage, Valentine avait renouvelé sa maison; elle ne l'avait
+composée que de ces bons serviteurs à demi villageois qui font un bail
+pour entrer au service d'un maître, le servent avec gravité, avec lenteur,
+avec <i>complaisance</i>, si l'on peut parler ainsi; qui répondent: <i>Je veux
+bien</i>, ou: <i>Il y a moyen</i>, à ses ordres, l'impatientent et le désespèrent
+souvent, cassent ses porcelaines, ne lui volent pas un sou, mais par
+maladresse et lourdeur font un horrible dégât dans une maison élégante;
+gens insupportables, mais excellents, qui rappellent toutes les vertus de
+l'âge patriarcal; qui, dans leur solide bon sens et leur heureuse
+ignorance, n'ont pas l'idée de cette rapide et servile soumission de la
+domesticité selon nos usages; qui obéissent sans se presser, mais avec
+respect; gens précieux, qui ont encore la foi de leur devoir, parce que
+leur devoir est une convention franche et raisonnée; gens robustes, qui
+rendraient des coups de cravache à un dandy; qui ne font rien que par
+amitié; qu'on ne peut s'empêcher ni d'aimer ni de maudire; qu'on souhaite,
+cent fois par jour, voir à tous les diables, mais qu'on ne se décide
+jamais à mettre à la porte.</p>
+
+<p>La vieille marquise eût pu être une sorte d'obstacle aux projets de nos
+trois amis. Valentine s'apprêtait à lui en faire la confidence et à la
+disposer en sa faveur. Mais, à cette époque, elle faillit succomber à une
+attaque d'apoplexie. Son raisonnement et sa mémoire en reçurent une si
+vive atteinte, qu'il ne fallut pas espérer de lui faire comprendre ce dont
+il s'agissait. Elle cessa d'être active et robuste; elle se renferma
+presque entièrement dans sa chambre, et se livra avec sa gouvernante aux
+pratiques d'une dévotion puérile. La religion, dont elle s'était fait un
+jeu toute sa vie, lui devint un amusement nécessaire, et sa mémoire usée
+ne s'exerça plus qu'à réciter des patenôtres. Il n'y avait donc plus
+qu'une personne qui eût pu nuire à Valentine; c'était cette demoiselle
+de compagnie. Mais mademoiselle Beaujon (c'était son nom) ne demandait
+qu'une chose au monde, c'était de rester auprès de sa maîtresse, et de
+la circonvenir de manière à accaparer tous les legs qu'il serait en son
+pouvoir de lui faire. Valentine, tout en la surveillant de manière à ce
+qu'elle n'abusât jamais de l'empire qu'elle avait sur l'esprit de la
+marquise, s'étant assurée qu'elle méritait par son zèle et ses soins
+toutes les récompenses qu'elle pourrait en obtenir, lui témoigna une
+confiance dont elle fut reconnaissante. Madame de Raimbault, à demi
+instruite par la voix publique (car rien ne peut rester absolument secret,
+si bien qu'on s'y prenne), lui écrivit pour savoir à quoi s'en tenir sur
+les différents propos qui lui étaient parvenus. Elle avait grande
+confiance dans cette Beaujon, qui n'avait jamais beaucoup aimé Valentine,
+et qui, en revanche, avait toujours aimé à médire. Mais la Beaujon, dans
+un style et dans une orthographe remarquablement bizarres, s'empressa de
+la détromper et de l'assurer qu'elle n'avait jamais entendu parler de ces
+étranges nouvelles, inventées probablement dans les petites villes des
+environs. La Beaujon comptait se retirer du service aussitôt que la
+vieille marquise serait morte; elle se souciait fort peu ensuite du
+courroux de la comtesse, pourvu qu'elle quittât cette maison les poches
+pleines.</p>
+
+<p>M. de Lansac écrivait fort rarement, et ne témoignait nulle impatience de
+revoir sa femme, nul désir de s'occuper de ses affaires de cœur. Ainsi une
+réunion de circonstances favorables concourait à protéger le bonheur que
+Louise, Valentine et Bénédict, volaient pour ainsi dire à la loi des
+convenances et des préjugés. Valentine fit entourer d'une clôture la
+partie du parc où était situé le pavillon. Cette espèce de parc réservé
+était fort sombre et fort bien planté. On y ajouta sur les confins, des
+massifs de plantes grimpantes, des remparts de vigne vierge, d'aristoloche,
+et de ces haies de jeunes cyprès qu'on taille en rideau, et qui forment
+une barrière impénétrable à la vue. Au milieu de ces lianes, et derrière
+ces discrets ombrages, le pavillon s'élevait dans une situation délicieuse,
+auprès d'une source dont le bouillonnement, s'échappant à travers les
+roches, entretenait sans cesse un frais murmure autour de cette rêveuse
+et mystérieuse retraite. Personne n'y fut admis que Valentin, Louise,
+Bénédict et Athénaïs, lorsqu'elle pouvait échapper à la surveillance de
+son mari, qui n'aimait pas beaucoup à lui voir conserver des relations
+avec son cousin. Chaque matin, Valentin, qui avait une clef du pavillon,
+venait y attendre Valentine. Il arrosait ses fleurs, il renouvelait celles
+du salon, il essayait quelques études sur le piano, ou bien il donnait des
+soins à la volière. Quelquefois il s'oubliait, sur un banc, aux vagues
+et inquiètes rêveries de son âge; mais sitôt qu'il apercevait la forme
+svelte de sa tante à travers les arbres, il se remettait à l'ouvrage.
+Valentine aimait à constater la similitude de leurs caractères et de leurs
+inclinations; elle se plaisait à retrouver dans ce jeune homme, malgré la
+différence des sexes, les goûts paisibles, l'amour de la vie intime et
+retirée qui étaient en elle. Et puis elle l'aimait à cause de Bénédict,
+dont il recevait les soins et les leçons, et dont chaque jour il lui
+apportait un reflet.</p>
+
+<p>Valentin, sans comprendre la force des liens qui l'attachaient à Bénédict
+et à Valentine, les aimait déjà avec une vivacité et une délicatesse
+au-dessus de son âge. Cet enfant, né dans les larmes, le plus grand fléau
+et la plus grande consolation de sa mère, avait fait de bonne heure
+l'essai de cette sensibilité qui se développe plus tard dans le cours des
+destinées ordinaires. Dès qu'il avait été en âge de comprendre un peu la
+vie, Louise lui avait exposé nettement sa position dans le monde, les
+malheurs de sa destinée, la tache de sa naissance, les sacrifices qu'elle
+lui avait faits, et tout ce qu'elle avait à braver pour remplir envers
+lui ces devoirs si faciles et si doux aux autres mères. Valentin avait
+profondément senti toutes ces choses; son âme, facile et tendre, avait
+pris dès lors une teinte de mélancolie et de fierté; il avait conçu pour
+sa mère une reconnaissance passionnée, et, dans toutes ses douleurs, elle
+avait trouvé en lui de quoi la récompenser et la consoler...</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p>
+
+<p>Mais il faut bien l'avouer, Louise, qui était capable d'un si grand
+courage et de tant de vertus supérieures au vulgaire, était peu agréable
+dans le commerce de la vie ordinaire; passionnée à propos de tout, et, en
+dépit d'elle même, sensible à toutes les blessures dont elle aurait dû
+savoir émousser l'atteinte, elle faisait souvent retomber l'amertume de
+son âme sur l'âme si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, à
+force d'irriter ses jeunes facultés, elle les avait déjà un peu épuisées.
+Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et
+cet enfant, à peine éclos à la vie, éprouvait déjà la fatigue de vivre et
+le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une
+belle fleur née le matin sur les rochers et déjà battue des vents avant de
+s'épanouir, il penchait sa tête pâle sur son sein, et son sourire avait
+une langueur qui n'était pas de son âge. Aussi, l'intimité si caressante
+et si sereine de Valentine, le dévouement si prudent et si soutenu de
+Bénédict, commencèrent pour lui une nouvelle ère. Il se sentit épanouir
+dans cette atmosphère plus favorable à sa nature. Sa taille souple et
+frêle prit un essor plus rapide, et une douce nuance d'incarnat vint se
+mêler à la blancheur mate de ses joues. Athénaïs, qui faisait plus de
+cas de la beauté physique que de toute chose au monde, déclarait n'avoir
+jamais vu une tête aussi ravissante que celle de ce bel adolescent, avec
+ses cheveux d'un blond cendré, comme ceux de Valentine, flottant par
+grosses boucles sur un cou blanc et poli comme le marbre de l'Antinoüs.
+L'étourdie n'était pas fâchée de répéter à tout propos que c'était un
+enfant sans conséquence, afin d'avoir le droit de baiser de temps en temps
+ce front si pur et si limpide, et de passer ses doigts dans ces cheveux
+qu'elle comparait à la soie vierge des cocons dorés.</p>
+
+<p>Le pavillon était donc pour tous, à la fin du jour, un lieu de repos et de
+délices. Valentine n'y admettait aucun profane, et ne permettait aucune
+communication avec les gens du château. Catherine avait seule droit d'y
+pénétrer et d'en prendre soin. C'était l'Élysée, le monde poétique, la vie
+dorée de Valentine; au château, tous les ennuis, toutes les servitudes,
+toutes les tristesses; la grand'mère infirme, les visites importunes, les
+réflexions pénibles et l'oratoire plein de remords; au pavillon, tous les
+bonheurs, tous les amis, tous les doux rêves, l'oubli des terreurs, et les
+joies pures d'un amour chaste. C'était comme une île enchantée au milieu
+de la vie réelle, comme une oasis dans le désert.</p>
+
+<p>Au pavillon, Louise oubliait ses amertumes secrètes, ses violences
+comprimées, son amour méconnu. Bénédict, heureux de voir Valentine
+s'abandonner sans résistance à sa foi, semblait avoir changé de caractère;
+il avait dépouillé ses inégalités, ses injustices, ses brusqueries
+cruelles. Il s'occupait de Louise presque autant que de sa sœur; il se
+promenait avec elle sous les tilleuls du parc, un bras passé sous le sien.
+Il lui parlait de Valentin, lui vantait ses qualités, son intelligence,
+ses progrès rapides; il la remerciait de lui avoir donné un ami et un
+fils. La pauvre Louise pleurait en l'écoutant, et s'efforçait de trouver
+l'amitié de Bénédict plus flatteuse et plus douce que ne l'eût été son
+amour.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p>
+
+<p>Athénaïs, rieuse et folâtre, reprenait au pavillon toute l'insouciance de
+son âge; elle oubliait là les tracas du ménage, les orageuses tendresses
+et la jalouse défiance de Pierre Blutty. Elle aimait encore Bénédict, mais
+autrement que par le passé; elle ne voyait plus en lui qu'un ami sincère.
+Il l'appelait sa sœur, comme Louise et Valentine; seulement il se plaisait
+à la nommer sa petite sœur. Athénaïs n'avait pas assez de poésie dans
+l'esprit pour s'obstiner à nourrir une passion malheureuse. Elle était
+assez jeune, assez belle pour aspirer à un amour partagé, et jusque-là
+Pierre Blutty n'avait pas contribué à faire souffrir sa petite vanité de
+femme. Elle en parlait avec estime, la rougeur au front et le sourire sur
+les lèvres; et puis, à la moindre remarque maligne de Louise, elle
+s'enfuyait, légère espiègle, parmi les sentiers du parc, traînant après
+elle le timide Valentin, qu'elle traitait de petit écolier, et qui n'avait
+guère qu'un an de moins qu'elle.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il serait impossible de rendre, c'est la tendresse muette et
+réservée de Bénédict et de Valentine, c'est ce sentiment exquis de pudeur
+et de dévouement qui dominait chez eux la passion ardente toujours prête à
+déborder. Il y avait dans cette lutte éternelle mille tourments et mille
+délices, et peut-être Bénédict chérissait-il autant les uns que les
+autres. Valentine pouvait souvent encore craindre d'offenser Dieu et
+souffrir de ses scrupules religieux; mais lui, qui ne concevait pas aussi
+bien l'étendue des devoirs d'une femme, se flattait de n'avoir entraîné
+Valentine dans aucune faute et de ne l'exposer à aucun repentir. Il lui
+sacrifiait avec joie ces brûlantes aspirations qui le dévoraient. Il était
+fier de savoir souffrir et vaincre: tout bas, son imagination s'enivrait
+de mille désirs et de mille rêves; mais tout haut il bénissait Valentine
+des moindres faveurs. Effleurer ses cheveux, respirer ses parfums, se
+coucher sur l'herbe à ses pieds, la tête appuyée sur un coin de son
+tablier de soie, reprendre sur le front de Valentin un des baisers qu'elle
+venait d'y déposer, emporter furtivement, le soir, le bouquet qui s'était
+flétri à sa ceinture, c'étaient là les grands accidents et les grandes
+joies de cette vie de privation, d'amour et de bonheur.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>QUATRIÈME PARTIE.</h2>
+<br>
+
+
+
+<h3>XXX.</h3>
+
+
+<p>Quinze mois s'écoulèrent ainsi: quinze mois de calme et de bonheur dans la
+vie de cinq individus, c'est presque fabuleux. Il en fut ainsi pourtant.
+Le seul chagrin qu'éprouva Bénédict, ce fut de voir quelquefois Valentine
+pâle et rêveuse. Alors il se hâtait d'en chercher la cause, et il
+découvrait toujours qu'elle avait rapport à quelque alarme de son âme
+pieuse et timorée. Il parvenait à chasser ces légers nuages, car Valentine
+n'avait plus le droit de douter de sa force et de sa soumission. Les
+lettres de M. de Lansac achevaient de la rassurer, elle avait pris le
+parti de lui écrire que Louise était installée à la ferme avec son fils,
+et que <i>M. Lhéry</i> (Bénédict) s'occupait de l'éducation de ce jeune homme,
+sans dire dans quelle intimité elle vivait avec ces trois personnes. Elle
+avait ainsi expliqué leurs relations, en affectant de regarder M. de
+Lansac comme lié envers elle par la promesse de lui laisser voir sa sœur.
+Toute cette histoire avait paru bizarre et ridicule à M. de Lansac. S'il
+n'avait pas tout à fait deviné la vérité, du moins était-il sur la voie.
+Il avait haussé les épaules en songeant au mauvais goût et au mauvais ton
+d'une intrigue de sa femme avec un cuistre de province.</p>
+
+<p>Mais, tout bien considéré, la chose lui plaisait mieux ainsi qu'autrement.
+Il s'était marié avec la ferme résolution de ne pas s'embarrasser de
+madame de Lansac, et, pour le moment, il entretenait avec une première
+danseuse du théâtre de Saint-Pétersbourg des relations qui lui faisaient
+envisager très-philosophiquement la vie. Il trouvait donc fort juste que
+sa femme se créât de son côté des affections qui l'enchaînassent loin
+de lui sans reproches et sans murmures. Tout ce qu'il désirait, c'était
+qu'elle agît avec prudence, et qu'elle ne le couvrît point, par une
+conduite dissolue, de ce sot et injuste ridicule qui s'attache aux maris
+trompés. Or, il se fiait assez au caractère de Valentine pour dormir en
+paix sur ce point; et puisqu'il fallait nécessairement à cette jeune femme
+abandonnée ce qu'il appelait une occupation de cœur, il aimait mieux la
+lui voir chercher dans le mystère de la retraite qu'au milieu du bruit et
+de l'éclat des salons. Il se garda donc bien de critiquer ou de blâmer son
+genre de vie, et toutes ses lettres exprimèrent, dans les termes les plus
+affectueux et les plus honorables, la profonde indifférence avec laquelle
+il était résolu d'accueillir toutes les démarches de Valentine.</p>
+
+<p>La confiance de son mari, dont elle attribua les motifs à de plus nobles
+causes, tourmenta longtemps Valentine en secret. Cependant peu à peu les
+susceptibilités de son esprit rigide s'engourdirent et se reposèrent dans
+le sein de Bénédict. Tant de respect, de stoïcisme, de désintéressement,
+un amour si pur et si courageux, la touchèrent profondément. Elle en vint
+à se dire que, loin d'être un sentiment dangereux, c'était là une vertu
+héroïque et précieuse, que Dieu et l'honneur sanctionnaient leurs liens,
+que son âme s'épurait et se fortifiait à ce feu sacré. Toutes les sublimes
+utopies de la passion robuste et patiente vinrent l'éblouir. Elle osa bien
+remercier le ciel de lui avoir donné pour sauveur et pour appui, dans les
+périls de la vie, ce puissant et magnanime complice qui la protégeait et
+la gardait contre elle-même. La dévotion jusqu'alors avait été pour elle
+comme un code de principes sacrés, fortement raisonnés et gravement
+repassés chaque jour pour la défense de ses mœurs; elle changea de nature
+dans son esprit, et devint une passion poétique et enthousiaste, une
+source de rêves ascétiques et brûlants, qui, bien loin de servir de
+rempart à son cœur, l'ouvrirent de tous côtés aux attaques de la passion.
+Cette dévotion nouvelle lui sembla meilleure que l'ancienne. Comme elle
+la sentit plus intense et plus féconde en vives émotions, en ardentes
+aspirations vers le ciel, elle l'accueillit avec imprudence, et se plut à
+penser que l'amour de Bénédict l'avait allumée.</p>
+
+<p>«De même que le feu purifie l'or, se disait-elle, l'amour vertueux élève
+l'âme, dirige son essor vers Dieu, source de tout amour.»</p>
+
+<p>Mais, hélas! Valentine ne s'aperçut point que cette foi, retrempée au feu
+des passions humaines, transigeait souvent avec les devoirs de son origine,
+et descendait à des alliances terrestres. Elle laissa ravager les forces
+que vingt ans de calme et d'ignorance avaient amassées en elle; elle la
+laissa envahir et altérer ses convictions, jadis si nettes et si rigides,
+et couvrir de ses fleurs trompeuses l'âpre et étroit sentier du devoir.
+Ses prières devinrent plus longues; le nom et l'image de Bénédict s'y
+mêlaient sans cesse, et elle ne les repoussait plus; elle s'en entourait
+pour s'exciter à mieux prier: le moyen était infaillible, mais il était
+dangereux. Valentine sortait de son oratoire avec une âme exaltée, des
+nerfs irrités, un sang actif et brûlant; alors les regards et les paroles
+de Bénédict ravageaient son cœur comme une lave ardente. Qu'il eût été
+assez hypocrite ou assez habile pour présenter l'adultère sous un jour
+mystique, et Valentine se perdait en invoquant le ciel.</p>
+
+<p>Mais ce qui devait les préserver longtemps, c'était la candeur de ce jeune
+homme, en qui résidait vraiment une âme honnête. Il s'imaginait qu'au
+moindre effort pour ébranler la vertu de Valentine il devait perdre son
+estime et sa confiance, si péniblement achetées. Il ne savait pas qu'une
+fois engagée sur la pente rapide des passions on ne revient guère sur ses
+pas. Il n'avait pas la conscience de sa puissance; l'eût-il eue, peut-être
+ne s'en serait-il pas servi, tant était droit et loyal encore cet esprit
+tout neuf et tout jeune.</p>
+
+<p>Il fallait voir de quelles nobles fatuités, de quelles sublimes paradoxes
+ils sanctionnaient leur imprudent amour.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrais-je t'engager à manquer à tes principes, disait Bénédict
+à Valentine, moi qui te chéris pour cette force virile que tu m'opposes!
+moi qui préfère ta vertu à ta beauté, et ton âme à ton corps! moi qui te
+tuerais avec moi, si l'on pouvait m'assurer de te posséder immédiatement
+dans le ciel, comme les anges possèdent Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu ne saurais mentir, lui répondait Valentine, toi que Dieu m'a
+envoyé pour m'apprendre à le connaître et à l'aimer, toi qui le premier
+m'as fait concevoir sa puissance et m'as enseigné les merveilles de la
+création. Hélas! je la croyais si petite et si bornée! Mais toi, tu as
+grandi le sens des prophéties, tu m'as donné la clef des poésies sacrées,
+tu m'as révélé l'existence d'un vaste univers dont le pur amour est le
+lien et le principe. Je sais maintenant que nous avons été créés l'un
+pour l'autre, et que l'alliance immatérielle contractée entre nous est
+préférable à tous les liens terrestres.</p>
+
+<p>Un soir, ils étaient tous réunis dans le joli salon du pavillon. Valentin,
+qui avait une voix agréable et fraîche, essayait une romance; sa mère
+l'accompagnait. Athénaïs, un coude appuyé sur le piano, regardait
+attentivement son jeune favori, et ne voulait point s'apercevoir du
+malaise qu'elle lui causait. Bénédict et Valentine, assis près de la
+fenêtre, s'enivraient des parfums de la soirée, de calme, d'amour, de
+mélodie et d'air pur. Jamais Valentine n'avait senti une si profonde
+sécurité. L'enthousiasme se glissait de plus en plus dans son âme,
+et, sous le voile d'une juste admiration pour la vertu de son amant,
+grandissait sa passion intense et rapide. La pâle clarté des étoiles leur
+permettait à peine de se voir. Pour remplacer ce chaste et dangereux
+plaisir que verse le regard, ils laissèrent leurs mains s'enlacer.
+Peu à peu, l'étreinte devint plus brûlante, plus avide; leurs sièges
+se rapprochèrent insensiblement, leurs cheveux s'effleuraient et se
+communiquaient l'électricité abondante qu'ils dégagent; leurs haleines se
+mêlaient, et la brise du soir s'embrasait autour d'eux. Bénédict, accablé
+sous le poids du bonheur délicat et pénétrant que recèle un amour à la
+fois repoussé et partagé, pencha sa tête sur le bord de la croisée et
+appuya son front sur la main de Valentine, qu'il tenait toujours dans les
+siennes. Ivre et palpitant, il n'osait faire un mouvement, de peur de
+déranger l'autre main qui s'était glissée sur sa tête, et qui se promenait
+mœlleuse et légère, comme le souffle d'un follet, parmi les flots rudes
+et noirs de sa chevelure. C'était une émotion qui brisait sa poitrine
+et qui faisait refluer tout son sang à son cœur. Il y avait de quoi en
+mourir; mais il serait mort plutôt que de laisser voir son trouble, tant
+il craignait d'éveiller les méfiances et les remords de Valentine. Si elle
+avait su quels torrents de délices elle versait dans son sein, elle se fût
+retirée. Pour obtenir cet abandon, ces molles caresses, ces cuisantes
+voluptés, il y fallait paraître insensible. Bénédict retenait sa
+respiration, et comprimait l'ardeur de sa fièvre. Son silence finit
+par gêner Valentine, elle lui parla à voix basse pour se distraire de
+l'émotion trop vive qui commençait à la gêner aussi.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que nous sommes heureux, lui dit-elle, peut-être pour lui
+faire entendre ou pour se dire à elle-même qu'il ne fallait pas désirer de
+l'être davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Bénédict, en s'efforçant malgré lui d'assurer le son de sa voix,
+il faudrait mourir ainsi!</p>
+
+<p>Un pas rapide, qui traversait la pelouse et s'approchait du pavillon,
+retentit au milieu du silence. Je ne sais quel pressentiment vint effrayer
+Bénédict; il serra convulsivement la main de Valentine et la pressa contre
+son cœur, qui battait aussi haut dans sa poitrine que le bruit inquiétant
+de ces pas inattendus. Valentine sentit le sien se glacer d'une peur
+vague, mais terrible; elle retira brusquement ses mains et se dirigea vers
+la porte. Mais elle s'ouvrit avant qu'elle l'eût atteinte, et Catherine
+essoufflée parut.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle d'un air empressé et consterné, M. de Lansac est au
+château!</p>
+
+<p>Ce mot fit sur tous ceux qui l'entendirent le même effet qu'une pierre
+lancée au sein des ondes pures et immobiles d'un lac; les cieux, les
+arbres, les délicieux paysages qui s'y reflétaient se brisent, se tordent
+et s'effacent; un caillou a suffi pour faire rentrer dans le chaos toute
+une scène enchantée: ainsi fut rompue l'harmonie délicieuse qui régnait
+en ce lieu une minute auparavant. Ainsi fut bouleversé le beau rêve de
+bonheur dont se berçait cette famille. Dispersée tout à coup comme
+les feuilles que le vent balaie en tourbillon, elle se sépara pleine
+d'anxiétés et d'alarmes. Valentine pressa Louise et son fils dans ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;À jamais à vous! leur dit-elle en les quittant; nous nous reverrons
+bientôt, j'espère; peut-être demain.</p>
+
+<p>Valentin secoua tristement la tête; un mouvement de fierté et de haine
+indéfinissable venait d'éclore en lui au nom de M. de Lansac. Il avait
+souvent songé que ce noble comte pourrait bien le chasser de sa maison;
+cette idée avait parfois empoisonné le bonheur qu'il y goûtait.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme fera bien de vous rendre heureuse, dit-il à sa tante d'un air
+martial qui la fit sourire d'attendrissement; sinon il aura affaire à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Que pourrais-tu craindre avec un tel chevalier? dit Athénaïs à madame de
+Lansac en s'efforçant de paraître gaie, et en donnant une petite tape de
+sa main ronde et polie sur la joue enflammée du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Venez-vous, Bénédict? cria Louise en se dirigeant vers la porte du parc
+qui s'ouvrait sur la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, répondit-il.</p>
+
+<p>Il suivit Valentine vers l'autre sortie, et tandis que Catherine éteignait
+à la hâte les bougies et fermait le pavillon:</p>
+
+<p>&mdash;Valentine!... lui dit-il d'une voix sourde et violemment agitée.</p>
+
+<p>Il ne put en dire davantage. Comment eût-il osé exprimer d'ailleurs le
+sujet de ses craintes et de sa fureur?</p>
+
+<p>Valentine le comprit, et lui tendant la main d'un air ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, lui répondit-elle avec un sourire d'amour et de
+fierté.</p>
+
+<p>L'expression de sa voix et de son regard eut tant de puissance sur
+Bénédict que, docile à la volonté de Valentine, il s'éloigna presque
+tranquille.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXI.</h3>
+
+
+<p>M. de Lansac en costume de voyage et affectant une grande fatigue, s'était
+drapé nonchalamment sur le canapé du grand salon. Il vint au-devant de
+Valentine d'un air galant et empressé dès qu'il l'aperçut. Valentine
+tremblait et se sentait près de s'évanouir. Sa pâleur, sa consternation,
+n'échappèrent point au comte; il feignit de ne pas s'en apercevoir, et lui
+fit compliment au contraire sur l'éclat de ses yeux et la fraîcheur de
+son teint. Puis il se mit aussitôt à causer avec cette aisance que donne
+l'habitude de la dissimulation; et le ton dont il parla de son voyage,
+la joie qu'il exprima de se retrouver auprès de sa femme, les questions
+bienveillantes qu'il lui adressa sur sa santé, sur les plaisirs de sa
+retraite, l'aidèrent à se remettre de son émotion et à paraître, comme
+lui, calme, gracieuse et polie.</p>
+
+<p>Ce fut alors seulement qu'elle remarqua dans un coin du salon un homme
+gros et court, d'une figure rude et commune; M. de Lansac le lui présenta
+comme <i>un de ses amis</i>. Il y avait quelque chose de contraint dans la
+manière dont M. de Lansac prononça ces mots; le regard sombre et terne
+de cet homme, le salut raide et gauche qu'il lui rendit, inspirèrent à
+Valentine un éloignement irrésistible pour cette figure ingrate, qui
+semblait se trouver déplacée en sa présence, et qui s'efforçait, à force
+d'impudence, de déguiser le malaise de sa situation.</p>
+
+<p>Après avoir soupé à la même table et vis-à-vis de cet inconnu d'un
+extérieur si repoussant, M. de Lansac pria Valentine de donner des ordres
+pour qu'on préparât un des meilleurs appartements du château à son bon
+<i>M. Grapp</i>. Valentine obéit, et quelques instants après M. Grapp se retira,
+après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec M. de Lansac, et
+avoir salué sa femme avec le même embarras et le même regard d'insolente
+servilité que la première fois.</p>
+
+<p>Lorsque les deux époux furent seuls ensemble, une mortelle frayeur
+s'empara de Valentine. Pâle et les yeux baissés, elle cherchait en vain
+à renouer la conversation, quand M. de Lansac, rompant le silence, lui
+demanda la permission de se retirer, accablé qu'il était de fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu de Pétersbourg en quinze jours, lui dit-il avec une sorte
+d'affectation; je ne me suis arrêté que vingt-quatre heures à Paris; aussi
+je crois... j'ai certainement de la fièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans doute, vous avez... vous devez avoir la fièvre, répéta
+Valentine avec un empressement maladroit.</p>
+
+<p>Un sourire haineux effleura les lèvres discrètes du diplomate.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'air de Rosine dans <i>le Barbier</i>! dit-il d'un ton
+semi-plaisant, semi-amer, <i>Buona sera, don Basilio</i>! Ah! ajouta-t-il en
+se traînant vers la porte d'un air accablé, j'ai un impérieux besoin de
+sommeiller! Une nuit de plus en poste, et je tombais malade. Il y a de
+quoi, n'est-ce pas, ma chère Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! répondit-elle, il faut vous reposer; je vous ai fait préparer...</p>
+
+<p>&mdash;L'appartement du pavillon, n'est-il pas vrai, ma très-belle? C'est le
+plus propice au sommeil. J'aime ce pavillon, il me rappellera l'heureux
+temps où je vous voyais tous les jours...</p>
+
+<p>&mdash;Le pavillon! répondit Valentine d'un air épouvanté qui n'échappa point à
+son mari, et qui lui servit de point de départ pour les découvertes qu'il
+se proposait de faire avant peu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez disposé du pavillon? dit-il d'un air parfaitement
+simple et indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai fait une espèce de retraite pour étudier, répondit-elle avec
+embarras; car elle ne savait pas mentir. Le lit est enlevé, il ne
+saurait être prêt pour ce soir... Mais l'appartement de ma mère, au
+rez-de-chaussée, est tout prêt à vous recevoir... s'il vous convient.</p>
+
+<p>&mdash;J'en réclamerai peut-être un autre demain, dit M. de Lansac avec une
+intention féroce de vengeance et un sourire plein d'une fade tendresse;
+en attendant, je m'arrangerai de celui que vous m'assignez.</p>
+
+<p>Il lui baisa la main. Sa bouche sembla glacée à Valentine. Elle froissa
+cette main dans l'autre pour la ranimer, quand elle se trouva seule.
+Malgré la soumission de M. de Lansac à se conformer à ses désirs, elle
+comprenait si peu ses véritables intentions que la peur domina d'abord
+toutes les angoisses de son âme. Elle s'enferma dans sa chambre, et
+le souvenir confus de cette nuit de léthargie qu'elle y avait passée
+avec Bénédict lui revenant à l'esprit, elle se leva et marcha dans
+l'appartement avec agitation pour chasser les idées décevantes et cruelles
+que l'image de ces événements éveillait en elle. Vers trois heures,
+ne pouvant ni dormir ni respirer, elle ouvrit sa fenêtre. Ses yeux
+s'arrêtèrent longtemps sur un objet immobile, qu'elle ne pouvait préciser,
+mais qui, se mêlant aux tiges des arbres, semblait être un tronc d'arbre
+lui-même. Tout à coup elle le vit se mouvoir et s'approcher; elle reconnut
+Bénédict. Épouvantée de le voir ainsi se montrer à découvert en face des
+fenêtres de M. de Lansac, qui étaient directement au-dessous des siennes,
+elle se pencha avec épouvante pour lui indiquer, par signes, le danger
+auquel il s'exposait. Mais Bénédict, au lieu d'en être effrayé, ressentit
+une joie vive en apprenant que son rival occupait cet appartement.
+Il joignit les mains, les éleva vers le ciel avec reconnaissance, et
+disparut. Malheureusement M. de Lansac, que l'agitation fébrile du voyage
+empêchait aussi de dormir, avait observé cette scène de derrière un rideau
+qui le cachait à Bénédict.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. de Lansac et M. Grapp se promenèrent seuls dès le matin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le petit homme ignoble au noble comte, avez-vous parlé à
+votre <i>épouse</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous y allez, mon cher? Eh! donnez-moi le temps de respirer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas, moi, Monsieur. Il faut terminer cette affaire avant huit
+jours; vous savez que je ne puis différer davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! patience! dit le comte avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Patience? reprit le créancier d'une voix sombre; il y a dix ans,
+Monsieur, que je prends patience; et je vous déclare que ma patience est à
+bout. Vous deviez vous acquitter en vous mariant, et voici déjà deux ans
+que vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mais que diable craignez-vous? Cette terre vaut cinq cent mille francs,
+et n'est grevée d'aucune autre hypothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas que j'aie rien à risquer, répondit l'intraitable créancier;
+mais je dis que je veux rentrer dans mes fonds, réunir mes capitaux, et
+sans tarder. Cela est convenu, Monsieur, et j'espère que vous ne ferez pas
+encore cette fois comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en préserve! j'ai fait cet horrible voyage exprès pour me
+débarrasser à tout jamais de vous... de votre créance, je veux dire, et
+il me tarde de me voir enfin libre de soucis. Avant huit jours vous serez
+satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas aussi tranquille que vous, reprit l'autre du même ton
+rude et persévérant; votre femme... c'est-à-dire votre <i>épouse</i>, peut
+faire avorter tous vos projets; elle peut refuser de signer...</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne refusera pas...</p>
+
+<p>&mdash;Hein! vous direz peut-être que je vais trop loin; mais moi, après tout,
+j'ai le droit de voir clair dans les affaires de famille. Il m'a semblé
+que vous n'étiez pas aussi enchantés de vous revoir que vous me l'aviez
+fait entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit le comte pâlissant de colère à l'insolence de cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! reprit tranquillement l'usurier. Madame la comtesse a eu l'air
+médiocrement flattée. Je m'y connais, moi...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! dit le comte d'un ton menaçant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! dit l'usurier d'un ton plus haut encore et fixant sur son
+débiteur ses petits yeux de sanglier; écoutez, il faut de la franchise en
+affaires, et vous n'en avez point mis dans celle-ci... Écoutez, écoutez!
+Il ne s'agit pas de s'emporter. Je n'ignore pas que d'un mot madame de
+Lansac peut prolonger indéfiniment ma créance; et qu'est-ce que je tirerai
+de vous après? Quand je vous ferais coffrer à Sainte-Pélagie, il faudrait
+vous y nourrir; et il n'est pas sûr qu'au train dont va l'affection de
+votre femme, elle voulût vous en tirer de si tôt...</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, Monsieur, s'écria le comte outré, que voulez-vous dire? sur
+quoi fondez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que j'ai aussi, moi, une femme jeune et jolie. Avec de
+l'argent, qu'est-ce qu'on n'a pas? Eh bien, quand j'ai fait une absence de
+quinze jours seulement, quoique ma maison soit aussi grande que la vôtre,
+ma femme, je veux dire mon épouse, n'occupe pas le premier étage tandis
+que j'occupe le rez-de-chaussée. Au lieu qu'ici, Monsieur... Je sais bien
+que les ci-devant nobles ont conservé leurs anciens usages, qu'ils vivent
+à part de leurs femmes; mais mordieu! Monsieur, il y a deux ans que vous
+êtes séparé de la vôtre...</p>
+
+<p>Le comte froissait avec fureur une branche qu'il avait ramassée pour se
+donner une contenance.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, brisons là! dit-il étouffant de colère. Vous n'avez pas le
+droit de vous immiscer dans mes affaires à ce point; demain vous aurez la
+garantie que vous exigez, et je vous ferai comprendre alors que vous avez
+été trop loin.</p>
+
+<p>Le ton dont il prononça ces paroles effraya fort peu M. Grapp; il était
+endurci aux menaces, et il y avait une chose dont il avait bien plus peur
+que des coups de canne: c'était la banqueroute de ses débiteurs.</p>
+
+<p>La journée fut employée à visiter la propriété. M. Grapp avait fait venir
+dans la matinée un employé au cadastre. Il parcourut les bois, les champs,
+les prairies, estimant tout, chicanant pour un sillon, pour un arbre
+abattu; dépréciant tout, prenant des notes, et faisant le tourment et le
+désespoir du comte, qui fut vingt fois tenté de le jeter dans la rivière.
+Les habitants de Grangeneuve furent très-surpris de voir arriver ce noble
+comte en personne, escorté de son acolyte qui examinait tout, et dressait
+presque déjà l'inventaire du bétail et du mobilier aratoire. M. et madame
+Lhéry crurent voir dans cette démarche de leur nouveau propriétaire
+un témoignage de méfiance et l'intention de résilier le bail. Ils ne
+demandaient pas mieux désormais. Un riche maître de forges, parent et ami
+de la maison, venait de mourir sans enfants, et de laisser par testament
+deux cent mille francs à <i>sa chère et digne filleule Athénaïs Lhéry, femme
+Blutty</i>. Le père Lhéry proposa donc à M. de Lansac la résiliation du bail,
+et M. Grapp se chargea de répondre que dans trois jours les parties
+s'entendraient à cet égard.</p>
+
+<p>Valentine avait cherché vainement une occasion d'entretenir son mari et
+de lui parler de Louise. Après le dîner, M. de Lansac proposa à Grapp
+d'examiner le parc. Ils sortirent ensemble, et Valentine les suivit,
+craignant, avec quelque raison, les recherches du côté du parc réservé.
+M. de Lansac lui offrit son bras, et affecta de s'entretenir avec elle sur
+un ton d'amitié et d'aisance parfaite.</p>
+
+<p>Elle commençait à reprendre courage, et se serait hasardée à lui adresser
+quelques questions, lorsque la clôture particulière dont elle avait
+entouré sa <i>réserve</i> vint frapper l'attention de M. de Lansac.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous demander, ma chère, ce que signifie cette division? lui
+dit-il d'un ton très-naturel. On dirait d'une remise pour le gibier. Vous
+livrez-vous donc au royal plaisir de la chasse?</p>
+
+<p>Valentine expliqua, en s'efforçant de prendre un ton dégagé, qu'elle avait
+établi sa retraite particulière en ce lieu, et qu'elle y venait jouir
+d'une plus libre solitude pour travailler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, dit M. de Lansac, quel travail profond et consciencieux
+exige donc de semblables précautions? Eh quoi! des palissades, des grilles,
+des massifs impénétrables! mais vous avez fait du pavillon un palais de
+fées, j'imagine! Moi qui croyais déjà la solitude du château si austère!
+Vous la dédaignez, vous! C'est le secret du cloître; c'est le mystère
+qu'il faut à vos sombres élucubrations. Mais, dites-moi, cherchez-vous la
+pierre philosophale, ou la meilleure forme de gouvernement? Je vois bien
+que nous avons tort là-bas de nous creuser l'esprit sur la destinée des
+empires; tout cela se pèse, se prépare et se dénoue au pavillon de votre
+parc.</p>
+
+<p>Valentine, accablée et effrayée de ces plaisanteries, où il lui semblait
+voir percer moins de gaieté que de malice, eût voulu pour beaucoup
+détourner M. de Lansac de ce sujet; mais il insista pour qu'elle leur fît
+les honneurs de sa retraite, et il fallut s'y résigner. Elle avait espéré
+le prévenir de ses réunions de chaque jour avec sa sœur et son fils avant
+qu'il entreprît cette promenade. En conséquence, elle n'avait pas donné à
+Catherine l'ordre de faire disparaître les traces que ses amis pouvaient
+y avoir laissées de leur présence quotidienne: M. de Lansac les saisit du
+premier coup d'œil. Des vers écrits au crayon sur le mur par Bénédict, et
+qui célébraient les douceurs de l'amitié et le repos des champs; le nom de
+Valentin, qui, par une habitude d'écolier, était tracé de tous côtés; des
+cahiers de musique appartenant à Bénédict, et portant son chiffre; un joli
+fusil de chasse avec lequel Valentin poursuivait quelquefois les lapins
+dans le parc, tout fut exploré minutieusement par M. de Lansac, et lui
+fournit le sujet de quelque remarque moitié aigre, moitié plaisante. Enfin
+il ramassa sur un fauteuil une élégante toque de velours qui appartenait à
+Valentin, et la montrant à Valentine:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là, lui dit-il en affectant de rire, la toque de l'invisible
+alchimiste que vous évoquez en ce lieu?</p>
+
+<p>Il l'essaya, s'assura qu'elle était trop petite pour un homme, et la
+replaça froidement sur le piano; puis se retournant vers Grapp, comme si
+un mouvement de colère et de vengeance contre sa femme l'eût emporté sur
+les ménagements qu'il devait à sa position:</p>
+
+<p>&mdash;Combien évaluez-vous ce pavillon? lui dit-il d'un ton brusque et sec.</p>
+
+<p>&mdash;Presque rien, répondit l'autre. Ces objets de luxe et de fantaisie sont
+des <i>non-valeurs</i> dans une propriété. La bande noire ne vous en donnerait
+pas cinq cents francs. Dans l'intérieur d'une ville, c'est différent.
+Mais quand il y aura, autour de cette construction, un champ d'orge ou
+une prairie artificielle, je suppose, à quoi sera-t-elle bonne? à jeter
+par terre, pour le moellon et la charpente.</p>
+
+<p>Le ton grave dont Grapp prononça cette réponse fit passer un frisson
+involontaire dans le sang de Valentine. Quel était donc cet homme à figure
+immonde, dont le regard sombre semblait dresser l'inventaire de sa
+maison, dont la voix appelait la ruine sur le toit de ses pères, dont
+l'imagination promenait la charrue sur ces jardins, asile mystérieux d'un
+bonheur pur et modeste?</p>
+
+<p>Elle regarda en tremblant M. de Lansac, dont l'air insouciant et calme
+était impénétrable.</p>
+
+<p>Vers dix heures du soir, Grapp, se préparant à se retirer dans sa chambre,
+attira M. de Lansac sur le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà, lui dit-il avec humeur, voici tout un jour de perdu; tâchez que
+cette nuit amène un résultat pour mes affaires, sinon je m'en explique dès
+demain avec madame de Lansac. Si elle refuse de faire honneur à vos dettes,
+je saurai du moins à quoi m'en tenir. Je vois bien que ma figure ne lui
+plait guère; je ne veux pas l'ennuyer, mais je ne veux pas qu'on se joue
+de moi. D'ailleurs je n'ai pas le temps de m'amuser à la vie de château.
+Parlez, Monsieur; aurez-vous un entretien ce soir avec votre épouse?</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! Monsieur, s'écria Lansac impatienté en frappant sur la grille
+dorée du perron, vous êtes un bourreau!</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, répondit Grapp, jaloux de se venger par l'insulte de la
+haine et du mépris qu'il inspirait. Mais, croyez-moi, transportez votre
+oreiller à un autre étage.</p>
+
+<p>Il s'éloigna en grommelant je ne sais quelles sales réflexions. Le comte,
+qui n'était pas fort délicat dans le cœur, l'était pourtant assez dans la
+forme; il ne put s'empêcher de penser en cet instant que cette chaste et
+sainte institution du mariage s'était horriblement souillée en traversant
+les siècles cupides de notre civilisation.</p>
+
+<p>Mais d'autres pensées, qui avaient un rapport plus intéressant avec sa
+situation, occupèrent bientôt son esprit pénétrant et froid.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXII.</h3>
+
+
+<p>M. de Lansac se trouvait dans une des plus diplomatiques situations qui
+puissent se présenter dans la vie d'un homme du monde. Il y a plusieurs
+sortes d'honneur en France: l'honneur d'un paysan n'est pas l'honneur d'un
+gentilhomme, celui d'un gentilhomme n'est pas celui d'un bourgeois. Il
+y en a pour tous les rangs et peut-être aussi pour tous les individus.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que M. de Lansac en avait à sa manière.
+Philosophe sous certains rapports, il avait encore des préjugés sous bien
+d'autres. Dans ces temps de lumières, de perceptions hardies et de
+rénovation générale, les vieilles notions du bien et du mal doivent
+nécessairement s'altérer un peu, et l'opinion flotter incertaine sur
+d'innombrables contestations de limites.</p>
+
+<p>M. de Lansac consentait bien à être trahi, mais non pas trompé. À cet
+égard, il avait fort raison; avec les doutes que certaines découvertes
+élevaient en lui relativement à la fidélité de sa femme, on conçoit qu'il
+n'était pas disposé à effectuer un rapprochement plus intime et à couvrir
+de sa responsabilité les suites d'une erreur présumée. Ce qu'il y avait
+de laid dans sa situation, c'est que de viles considérations d'argent
+entravaient l'exercice de sa dignité, et le forçaient à marcher de biais
+vers son but.</p>
+
+<p>Il était livré à ces réflexions, lorsque, vers minuit, il lui sembla
+entendre un léger bruit dans la maison, silencieuse et calme depuis plus
+d'une heure.</p>
+
+<p>Une porte vitrée donnait du salon sur le jardin à l'autre extrémité du
+bâtiment, mais sur la même façade que l'appartement du comte; il s'imagina
+entendre ouvrir cette porte avec précaution. Aussitôt le souvenir de ce
+qu'il avait vu la nuit précédente, joint au désir ardent d'obtenir des
+preuves qui lui donneraient un empire sans bornes sur sa femme, vint le
+frapper; il passa à la hâte une robe de chambre, mit des pantoufles, et,
+marchant dans l'obscurité avec toute la précaution d'un homme habitué
+à la prudence, il sortit par la porte encore entr'ouverte du salon, et
+s'enfonça dans le parc sur les traces de Valentine.</p>
+
+<p>Bien qu'elle eût refermé sur elle la grille de l'enclos, il lui fut facile
+d'y pénétrer, en escaladant la clôture, quelques minutes après elle. Guidé
+par l'instinct et par de faibles bruits, il arriva au pavillon; et, se
+cachant parmi les hauts dahlias qui croissaient devant la principale
+fenêtre, il put entendre tout ce qui s'y passait.</p>
+
+<p>Valentine, oppressée par l'émotion que lui causait une telle démarche,
+s'était laissé tomber en silence sur le sofa du salon. Bénédict, debout
+auprès d'elle, et non moins troublé, resta muet aussi pendant quelques
+instants; enfin il fit un effort pour sortir de cette pénible situation.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais fort inquiet, lui dit-il; je craignais que vous n'eussiez pas
+reçu mon billet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Bénédict, répondit tristement Valentine, ce billet est d'un fou, et
+il faut que je sois folle moi-même pour me soumettre à cette audacieuse et
+coupable sommation. Oh! j'ai failli ne pas venir, mais je n'ai pas eu la
+force de résister; que Dieu me le pardonne!</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon âme, Madame! dit Bénédict avec un emportement dont il n'était
+pas maître, vous avez fort bien fait de ne l'avoir pas eue; car, au risque
+de votre vie et de la mienne, j'aurais été vous chercher, fût-ce...</p>
+
+<p>&mdash;N'achevez pas, malheureux! Maintenant vous êtes rassuré, dites-moi!
+Vous m'avez vue, vous êtes bien sûr que je suis libre; laissez-moi vous
+quitter...</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc être en danger ici, et croyez-vous n'y être pas au
+château?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ceci est bien coupable et bien ridicule, Bénédict. Heureusement
+Dieu semble inspirer à M. de Lansac la pensée de ne pas m'exposer à une
+criminelle révolte...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je ne crains pas votre faiblesse, je crains vos principes.</p>
+
+<p>&mdash;Oseriez-vous les combattre maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, Madame, je ne sais pas ce que je n'oserais pas. Ménagez-moi,
+je n'ai pas ma tête, vous le voyez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit Valentine avec amertume, que s'est-il donc passé en
+vous depuis si peu de temps? Est-ce ainsi que je devais vous retrouver,
+vous si calme et si fort il y a vingt-quatre heures?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis vingt-quatre heures, répondit-il, j'ai vécu toute une vie de
+tortures, j'ai combattu avec toutes les furies de l'enfer! Non, non, en
+vérité, je ne suis plus ce que j'étais il y a vingt-quatre heures, une
+jalousie diabolique, une haine inextinguible, se sont réveillées. Ah!
+Valentine, je pouvais bien être vertueux il y a vingt-quatre heures; mais
+à présent tout est changé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Valentine effrayée, vous n'êtes pas bien; séparons-nous,
+cet entretien ne sert qu'à irriter vos souffrances. Songez d'ailleurs...
+Mon Dieu! n'ai-je pas vu comme une ombre passer devant la fenêtre?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? dit Bénédict en s'approchant tranquillement de la fenêtre;
+ne vaut-il pas mieux cent fois vous voir tuer dans mes bras que de vous
+savoir vivante aux bras d'un autre? Mais rassurez-vous; tout est calme,
+ce jardin est désert.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Valentine, dit-il d'un ton calme mais abattu, je suis bien
+malheureux. Vous avez voulu que je vécusse; vous m'avez condamné à porter
+un lourd fardeau!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit-elle, des reproches! Depuis quinze mois ne sommes-nous pas
+heureux, ingrat?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, nous étions heureux, mais nous ne le serons plus!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ces noirs présages? Quelle calamité pourrait nous menacer?</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari peut vous emmener, il peut nous séparer à jamais, et il est
+impossible qu'il ne le veuille pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais jusqu'ici, au contraire, ses intentions paraissent très-pacifiques.
+S'il voulait m'attacher à sa fortune, ne l'eût-il pas fait plus tôt?
+Je soupçonne précisément qu'il lui tarde d'être débarrassé de je ne sais
+quelles affaires...</p>
+
+<p>&mdash;Ces affaires, j'en devine la nature. Permettez-moi de vous le dire,
+Madame, puisque l'occasion s'en présente: ne dédaignez pas le conseil d'un
+ami dévoué, qui s'occupe fort peu des intérêts et des spéculations de ce
+monde, mais qui sort de son indifférence lorsqu'il s'agit de vous. M. de
+Lansac a des dettes, vous ne l'ignorez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ignore pas, Bénédict, mais je trouve fort peu convenable
+d'examiner sa conduite avec vous et en ce lieu...</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est moins <i>convenable</i> que la passion que j'ai pour vous,
+Valentine; mais si vous l'avez tolérée jusqu'ici, par compassion pour moi,
+vous devez tolérer de même un avis que je vous donne par intérêt pour
+vous. Ce que je dois conclure de la conduite de votre mari à votre égard,
+c'est que cet homme est peu empressé, et par conséquent peu digne de vous
+posséder. Vous seconderiez peut-être ses intentions secrètes en vous
+créant sur-le-champ une existence à part de la sienne...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, Bénédict: vous me proposez une séparation, une sorte
+de divorce; vous me conseillez un crime...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, Madame; dans les idées de soumission conjugale que vous
+nourrissez si religieusement, si M. de Lansac lui-même le désire, rien de
+plus moral qu'une division sans éclat et sans scandale. À votre place je
+la solliciterais, et n'en voudrais pour garantie que l'honneur des deux
+personnes intéressées. Mais, par cette sorte de contrat fait entre vous
+avec bienveillance et loyauté, vous assureriez au moins votre existence
+à venir contre les envahissements de ses créanciers; au lieu que je
+crains...</p>
+
+<p>&mdash;J'aime à vous entendre parler ainsi, Bénédict, répondit-elle; ces
+conseils me prouvent votre candeur; mais j'ai tant entendu parler
+d'affaires à ma mère, que j'en ai un peu plus que vous la connaissance.
+Je sais que nulle promesse n'engage un homme sans honneur à respecter les
+biens de sa femme, et si j'avais le malheur d'être mariée à une pareil
+homme, je n'aurais d'autre ressource que ma fermeté, d'autre guide que ma
+conscience. Mais, rassurez-vous, Bénédict, M. de Lansac est un cœur probe
+et généreux. Je ne redoute rien de semblable de sa part, et d'ailleurs, je
+sais qu'il ne peut aliéner aucune de mes propriétés sans me consulter...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je sais que vous ne lui refuseriez aucune signature; car je
+connais votre facile caractère, votre mépris pour les richesses...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, Bénédict; j'aurais du courage, s'il le fallait. Il
+est vrai que pour moi je me contenterais de ce pavillon et de quelques
+arpents de terre; réduite à douze cents francs de rente je me trouverais
+encore riche. Mais ces biens dont on a frustré ma sœur, je veux au moins
+les transmettre à son fils après ma mort: Valentin sera mon héritier. Je
+veux qu'il soit un jour comte de Raimbault. C'est là le but de ma vie.
+Pourquoi avez-vous frémi ainsi, Bénédict?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez pourquoi? s'écria Bénédict sortant du calme où la
+tournure de cet entretien l'avait amené. Hélas! que vous connaissez peu la
+vie! que vous êtes tranquille et imprévoyante! Vous parlez de mourir sans
+postérité, comme si... Juste ciel! tout mon sang se soulève à cette pensée;
+mais, sur mon âme, si vous ne dites pas vrai, Madame...</p>
+
+<p>Il se leva et marcha dans la chambre avec agitation; de temps en temps il
+cachait sa tête dans ses mains, et sa forte respiration trahissait les
+tourments de son âme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit Valentine avec douceur, vous êtes aujourd'hui sans
+force et sans raison. Le sujet de notre entretien est d'une nature trop
+délicate; croyez-moi, brisons là; car je suis bien assez coupable d'être
+venue ici à une pareille heure sur la sommation d'un enfant sans prudence.
+Ces pensées orageuses qui vous torturent, je ne puis les calmer par mon
+silence, et vous devriez savoir l'interpréter sans exiger de moi des
+promesses coupables... Pourtant, ajouta-t-elle d'une voix tremblante en
+voyant l'agitation de Bénédict augmenter à mesure qu'elle parlait, s'il
+faut absolument pour vous rassurer et pour vous contenir, que je manque à
+tous mes devoirs et à tous mes scrupules, eh bien! soyez content: je vous
+jure sur votre affection et sur la mienne (je n'oserais jurer par le ciel!)
+que je mourrai plutôt que d'appartenir à aucun homme.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!... dit Bénédict d'une voix brève et en s'approchant d'elle,
+vous daignez me jeter une parole d'encouragement! J'ai cru que vous me
+laisseriez partir dévoré d'inquiétude et de jalousie; j'ai cru que vous ne
+me feriez jamais le sacrifice d'une seule de vos étroites idées. Vraiment!
+vous avez promis cela? Mais, Madame, cela est héroïque!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes amer, Bénédict. Il y avait bien longtemps que je ne vous avais
+vu ainsi. Il faut donc que tous les chagrins m'arrivent à la fois!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que, moi, je vous aime avec fureur, dit Bénédict en lui
+prenant le bras avec un transport farouche; c'est que je donnerais mon âme
+pour sauver vos jours; c'est que je vendrais ma part du ciel pour épargner
+à votre cœur le moindre des tourments que le mien dévore; c'est que je
+commettrais tous les crimes pour vous amuser, et que vous ne feriez pas la
+plus légère faute pour me rendre heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne parlez pas ainsi, répondit-elle avec abattement. Depuis si
+longtemps je m'étais habituée à me fier à vous; il faudra donc encore
+craindre et lutter! il faudra vous fuir peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Ne jouons pas sur les mots! s'écria Bénédict avec fureur et rejetant
+violemment son bras qu'il tenait encore. Vous parlez de me fuir!
+Condamnez-moi à mort, ce sera plus tôt fait. Je ne pensais pas, Madame,
+que vous reviendriez sur ces menaces; vous espérez donc que ces quinze
+mois m'ont changé? Eh bien, vous avez raison; ils m'ont rendu plus
+amoureux de vous que je ne l'avais jamais été; ils m'ont donné l'énergie
+de vivre, au lieu que mon ancien amour ne m'avait donné que celle de
+mourir. À présent, Valentine, il n'est plus temps de s'en départir; je
+vous aime exclusivement; je n'ai que vous sur la terre; je n'aime Louise
+et son fils que pour vous. Vous êtes mon avenir, mon but, ma seule passion,
+ma seule pensée; que voulez-vous que je devienne si vous me repoussez? Je
+n'ai point d'ambition, point d'amis, point d'état; je n'aurai jamais rien
+de tout ce qui compose la vie des autres. Vous m'avez dit souvent que dans
+un âge plus avancé je serais avide des mêmes intérêts que le reste des
+hommes; je ne sais si vous aurez jamais raison avec moi sur ce point; mais
+ce qu'il y a de certain, c'est que je suis encore loin de l'âge où les
+nobles passions s'éteignent, et que je ne puis pas avoir la volonté de
+l'atteindre si vous m'abandonnez. Non, Valentine, vous ne me chasserez pas,
+cela est impossible; ayez pitié de moi, je manque de courage!</p>
+
+<p>Bénédict fondit en pleurs. Il faut de telles commotions morales pour
+amener aux larmes et à la faiblesse de l'enfant l'homme irrité et
+passionné, que la femme la moins impressionnable résiste rarement à ces
+rapides élans d'une sensibilité impérieuse. Valentine se jeta en pleurant
+dans le sein de celui qu'elle aimait, et l'ardeur dévorante du baiser qui
+unit leurs lèvres lui fit connaître enfin combien l'exaltation de la vertu
+est près de l'égarement. Mais ils eurent peu de temps pour s'en convaincre;
+car à peine avaient-ils échangé cette brûlante effusion de leurs âmes,
+qu'une petite toux sèche et un air d'opéra fredonné sous la fenêtre avec
+le plus grand calme frappèrent Valentine de terreur. Elle s'arracha des
+bras de Bénédict, et, saisissant son bras d'une main froide et contractée,
+elle lui couvrit la bouche de son autre main.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes perdus, lui dit-elle à voix basse, c'est lui!</p>
+
+<p>&mdash;Valentine! n'êtes-vous pas ici, ma chère? dit M. de Lansac en
+s'approchant du perron avec beaucoup d'aisance.</p>
+
+<p>&mdash;Cachez-vous! dit Valentine en poussant Bénédict derrière une grande
+glace portative qui occupait un angle de l'appartement; et elle s'élança
+au-devant de M. de Lansac avec cette force de dissimulation que la
+nécessité révèle miraculeusement aux femmes les plus novices.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais bien sûr de vous avoir vu prendre le chemin du pavillon il y a
+un quart d'heure, dit Lansac en entrant, et, ne voulant pas troubler votre
+promenade solitaire, j'avais dirigé la mienne d'un autre côté; mais
+l'instinct du cœur ou la force magique de votre présence me ramène malgré
+moi au lieu où vous êtes. Ne suis-je pas indiscret de venir interrompre
+ainsi vos rêveries, et daignerez-vous m'admettre dans le sanctuaire?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais venue ici pour prendre un livre que je veux achever cette nuit,
+dit Valentine d'une voix forte et brève, toute différente de sa voix
+ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous dire, ma chère Valentine, que vous menez un genre
+de vie tout à fait singulier et qui m'alarme pour votre santé. Vous passez
+les nuits à vous promener et à lire; cela n'est ni raisonnable ni prudent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous assure que vous vous trompez, dit Valentine en essayant de
+l'emmener vers le perron. C'est par hasard que, ne pouvant dormir cette
+nuit, j'ai voulu respirer l'air frais du parc. Je me sens tout à fait
+calmée, je vais rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce livre que vous vouliez emporter, vous ne l'avez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, dit Valentine troublée.</p>
+
+<p>Et elle feignit de chercher un livre sur le piano. Par un malheureux
+hasard, il ne s'en trouvait pas un seul dans l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment espérez-vous le trouver dans cette obscurité? dit M. de Lansac.
+Laissez-moi allumer une bougie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce serait impossible! dit Valentine épouvantée. Non, non, n'allumez
+pas, je n'ai pas besoin de ce livre, je n'ai plus envie de lire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi y renoncer, quand il est si facile de se procurer de la
+lumière? J'ai remarqué hier sur cette cheminée un flacon phosphorique
+très-élégant. Je gagerais mettre la main dessus.</p>
+
+<p>En même temps il prit le flacon, y plaça une allumette qui pétilla en
+jetant une vive lumière dans l'appartement, puis, passant à un ton bleu et
+faible, sembla mourir en s'enflammant; ce rapide éclair avait suffi à M.
+de Lansac pour saisir le regard d'épouvante que sa femme avait jeté sur la
+glace. Quand la bougie fut allumée, il affecta plus de calme et de
+simplicité encore: il savait où était Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous voici ensemble, ma chère, dit-il en s'asseyant sur le sofa,
+au mortel déplaisir de Valentine, je suis résolu de vous entretenir d'une
+affaire assez importante dont je suis tourmenté. Ici nous sommes bien sûrs
+de n'être ni écoutés ni interrompus: voulez-vous avoir la bonté de
+m'accorder quelques minutes d'attention?</p>
+
+<p>Valentine, plus pâle qu'un spectre, se laissa tomber sur une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Daignez vous approcher, ma chère, dit M. de Lansac en tirant à lui une
+petite table sur laquelle il plaça la bougie.</p>
+
+<p>Il appuya son menton sur sa main, et entama la conversation avec l'aplomb
+d'un homme habitué à proposer aux souverains la paix ou la guerre sur le
+même ton.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXIII.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Je présume, ma chère amie, que vous désirez savoir quelque chose de mes
+projets, afin d'y conformer les vôtres, dit-il en attachant sur elle des
+yeux fixes et perçants qui la tinrent comme fascinée à sa place. Sachez
+donc que je ne puis quitter mon poste, ainsi que je l'espérais, avant un
+certain nombre d'années. Ma fortune a reçu un échec considérable qu'il
+m'importe de réparer par mes travaux. Vous emmènerai-je ou ne vous
+emmènerai-je pas? <i>That is the question</i>, comme dit Hamlet. Désirez-vous
+me suivre, désirez-vous rester? Autant qu'il dépendra de moi, je me
+conformerai à vos intentions; mais prononcez-vous, car sur ce point toutes
+vos lettres ont été d'une retenue par trop chaste. Je suis votre mari
+enfin, j'ai quelque droit à votre confiance.</p>
+
+<p>Valentine remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole.
+Placée entre son maître railleur et son amant jaloux, elle était dans une
+horrible situation.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"></p>
+
+<p>Elle essaya de lever les yeux sur M. de Lansac; son regard de faucon était
+toujours attaché sur elle. Elle perdit tout à fait contenance, balbutia et
+ne répondit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous êtes si timide, reprit-il en élevant un peu la voix, j'en
+augure bien pour votre soumission, et il est temps que je vous parle des
+devoirs que nous avons contractés l'un envers l'autre. Jadis, nous étions
+amis, Valentine, et ce sujet d'entretien ne vous effarouchait pas;
+aujourd'hui vous êtes devenue avec moi d'une réserve que je ne sais
+comment expliquer. Je crains que des gens peu disposés en ma faveur ne
+vous aient beaucoup trop entourée en mon absence; je crains... vous
+dirai-je tout? que des intimités trop vives n'aient un peu affaibli la
+confiance que vous aviez en moi.</p>
+
+<p>Valentine rougit et pâlit; puis elle eut le courage de regarder son mari
+en face pour s'emparer de sa pensée. Elle crut alors saisir une expression
+de malice haineuse sous cet air calme et bienveillant, et se tint sur ses
+gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, Monsieur, lui dit-elle avec plus de hardiesse qu'elle ne
+s'attendait elle-même à en montrer; j'attends que vous vous expliquiez
+tout à fait pour vous répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Entre gens de bonne compagnie, répondit Lansac, on doit s'entendre avant
+même de se parler; mais puisque vous le voulez, Valentine, je parlerai.
+Je souhaite, ajouta-t-il avec une affectation effrayante, que mes paroles
+ne soient pas perdues. Je vous parlais tout à l'heure de nos devoirs
+respectifs; les miens sont de vous assister et de vous protéger...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, de me protéger! répéta Valentine avec consternation, et
+cependant avec quelque amertume.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends fort bien, reprit-il; vous trouvez que ma protection a un peu
+trop ressemblé jusqu'ici à celle de Dieu. J'avoue qu'elle a été un peu
+lointaine, un peu discrète; mais si vous le désirez, dit-il d'un ton
+ironique, elle se fera sentir davantage.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p>
+
+<p>Un brusque mouvement derrière la glace rendit Valentine aussi froide
+qu'une statue de marbre. Elle regarda son mari d'un air effaré; mais il
+ne parut pas s'être aperçu de ce qui causait sa frayeur, et il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Nous en reparlerons, ma belle; je suis trop homme du monde pour
+importuner des témoignages de mon affection une personne qui la
+repousserait. Ma tâche d'amitié et de protection envers vous sera donc
+remplie selon vos désirs et jamais au delà; car, dans le temps où nous
+vivons, les maris sont particulièrement insupportables pour être trop
+fidèles à leurs devoirs. Que vous en semble?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point assez d'expérience pour vous répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien répondu. Maintenant, ma chère belle, je vais vous parler de
+vos devoirs envers moi. Ce ne sera pas galant; aussi, comme j'ai horreur
+de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois
+de ma vie. Je suis convaincu que le sens de mes préceptes ne sortira
+jamais de votre mémoire. Mais comme vous tremblez! quel enfantillage! Me
+prenez-vous pour un de ces rustres antédiluviens qui n'ont rien de plus
+agréable à mettre sous les yeux de leurs femmes que le joug de la fidélité
+conjugale? Croyez-vous que je vais vous prêcher comme un vieux moine, et
+enfoncer dans votre cœur les stylets de l'inquisition pour vous demander
+l'aveu de vos secrètes pensées?&mdash;Non, Valentine, non, reprit-il après une
+pause pendant laquelle il la contempla froidement; je sais mieux ce qu'il
+faut vous dire pour ne pas vous troubler. Je ne réclamerai de vous que ce
+que je pourrai obtenir sans contrarier vos inclinations et sans faire
+saigner votre cœur. Ne vous évanouissez pas, je vous en prie, j'aurai
+bientôt tout dit. Je ne m'oppose nullement à ce que vous viviez intimement
+avec une famille de votre choix qui se rassemble souvent ici, et dont les
+traces peuvent attester la présence récente...</p>
+
+<p>Il prit sur la table un album de dessins sur lequel était
+gravé le nom de Bénédict, et le feuilleta d'un air d'indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ajouta-t-il en repoussant l'album d'un air ferme et impérieux,
+j'attends de votre bon sens que nul conseil étranger n'intervienne dans
+nos affaires privées, et ne tente de mettre obstacle à la gestion de nos
+propriétés communes. J'attends cela de votre conscience, et je le réclame
+au nom des droits que votre position me donne sur vous. Eh bien! ne me
+répondrez-vous pas? Que regardez-vous dans cette glace?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit Valentine frappée de terreur, je n'y regardais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, au contraire, qu'elle vous occupait beaucoup. Allons,
+Valentine, répondez-moi, ou, si vous avez encore des distractions, je vais
+transporter cette glace dans un autre coin de l'appartement, où elle
+n'attirera plus vos yeux.</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites rien, Monsieur! s'écria Valentine éperdue. Que voulez-vous
+que je vous réponde? qu'exigez-vous de moi? que m'ordonnez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ordonne rien, répondit-il en reprenant sa manière accoutumée et son
+air nonchalant; j'implore votre obligeance pour demain. Il sera question
+d'une longue et ennuyeuse affaire; il faudra que vous consentiez à
+quelques arrangements nécessaires, et j'espère qu'aucune influence
+étrangère ne saurait vous décider à me désobliger, pas même les conseils
+de votre miroir, ce donneur d'avis que les femmes consultent à propos de
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Valentine d'un ton suppliant, je souscris d'avance à tout
+ce qu'il vous plaira d'imposer; mais retirons-nous, je vous prie, je suis
+très-fatiguée.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en aperçois, reprit M. de Lansac.</p>
+
+<p>Et pourtant il resta encore quelques instants assis avec indolence,
+regardant Valentine qui, debout, le flambeau à la main, attendait avec une
+mortelle anxiété la fin de cette scène.</p>
+
+<p>Il eut l'idée d'une vengeance plus amère que celle qu'il venait d'exercer;
+mais se rappelant la profession de foi que Bénédict avait faite quelques
+instants auparavant, il jugea fort prudemment ce jeune exalté capable
+de l'assassiner; il prit donc le parti de se lever et de sortir avec
+Valentine. Celle-ci, par une dissimulation bien inutile, affecta de fermer
+soigneusement la porte du pavillon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une précaution fort sage, lui dit M. de Lansac d'un ton caustique,
+d'autant plus que les fenêtres sont disposées de manière à laisser entrer
+et sortir facilement ceux qui trouveraient la porte fermée.</p>
+
+<p>Cette dernière remarque convainquit enfin Valentine de sa véritable
+situation à l'égard de son mari.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXIV.</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, à peine était-elle levée que le comte et M. Grapp
+demandèrent à être admis dans son appartement. Ils apportaient différents
+papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez-les, Madame, dit M. de Lansac en voyant qu'elle prenait
+machinalement la plume pour les signer.</p>
+
+<p>Elle leva en pâlissant les yeux sur lui; son regard était si absolu, son
+sourire si dédaigneux, qu'elle se hâta de signer d'une main tremblante, et
+les lui rendant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-elle, vous voyez que j'ai confiance en vous, sans
+examiner si les apparences vous accusent.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, Madame, répondit Lansac en remettant les papiers à M. Grapp.</p>
+
+<p>En ce moment il se sentit si heureux et si léger d'être débarrassé
+de cette créance qui lui avait suscité dix ans de tourments et de
+persécutions, qu'il eut pour sa femme quelque chose qui ressemblait à de
+la reconnaissance, et lui baisa la main en lui disant d'un air presque
+franc:</p>
+
+<p>&mdash;Un service en vaut un autre, Madame.</p>
+
+<p>Le soir même, il lui annonça qu'il était forcé de repartir le lendemain
+avec M. Grapp pour Paris, mais qu'il ne rejoindrait point l'ambassade
+sans lui avoir fait ses adieux et sans la consulter sur ses projets
+particuliers, auxquels, disait-il, il ne mettrait jamais d'opposition.</p>
+
+<p>Il alla se coucher, heureux d'être débarrassé de sa dette et de sa femme.</p>
+
+<p>Valentine, en se retrouvant seule le soir, réfléchit enfin avec calme aux
+événements de ces trois jours. Jusque-là, l'épouvante l'avait rendue
+incapable de raisonner sa position; maintenant que tout s'était arrangé à
+l'amiable, elle pouvait y reporter un regard lucide. Mais ce ne fut pas
+la démarche irréparable qu'elle avait faite en donnant sa signature
+qui l'occupa un seul instant; elle ne put trouver dans son âme que le
+sentiment d'une consternation profonde, en songeant qu'elle était perdue
+sans retour dans l'opinion de son mari. Cette humiliation lui était si
+douloureuse qu'elle absorbait tout autre sentiment.</p>
+
+<p>Espérant trouver un peu de calme dans la prière, elle s'enferma dans son
+oratoire; mais alors, habituée qu'elle était à mêler le souvenir de
+Bénédict à toutes ses aspirations vers le ciel, elle fut effrayée de ne
+plus trouver cette image aussi pure au fond de ses pensées. Le souvenir de
+la nuit précédente, de cet entretien orageux dont chaque parole, entendue
+sans doute par M. de Lansac, faisait monter la rougeur au front de
+Valentine, la sensation de ce baiser, qui était restée cuisante sur ses
+lèvres, ses terreurs, ses remords, ses agitations, en se retraçant les
+moindres détails de cette scène, tout l'avertissait qu'il était temps de
+retourner en arrière, si elle ne voulait tomber dans un abîme. Jusque-là
+le sentiment audacieux de sa force l'avait soutenue, mais un instant avait
+suffi pour lui montrer combien la volonté humaine est fragile. Quinze mois
+d'abandon et de confiance n'avaient pas rendu Bénédict tellement stoïque
+qu'un instant n'eût détruit le fruit de ces vertus péniblement acquises,
+lentement amassées, témérairement vantées. Valentine ne pouvait pas se le
+dissimuler, l'amour qu'elle inspirait n'était pas celui des anges pour le
+Seigneur; c'était un amour terrestre, passionné, impétueux, un orage prêt
+à tout renverser.</p>
+
+<p>Elle ne fut pas plus tôt descendue ainsi dans les replis de sa conscience,
+que son ancienne piété, rigide, positive et terrible, vint la tourmenter
+de repentirs et de frayeurs. Toute la nuit se passa dans ces angoisses,
+elle essaya vainement de dormir. Enfin, vers le jour, exaltée par ses
+souffrances, elle s'abandonna à un projet romanesque et sublime, qui a
+tenté plus d'une jeune femme au moment de commettre sa première faute:
+elle résolut de voir son mari et d'implorer son appui.</p>
+
+<p>Effrayée de ce qu'elle allait faire, à peine fut-elle habillée et prête à
+sortir de sa chambre qu'elle y renonça; puis elle y revint, recula encore,
+et après un quart d'heure d'hésitations et de tourments, elle se détermina
+à descendre au salon et à faire demander M. de Lansac.</p>
+
+<p>Il était à peine cinq heures du matin; le comte avait espéré quitter le
+château avant que sa femme fût éveillée. Il se flattait d'échapper ainsi
+à l'ennui de nouveaux adieux et de nouvelles dissimulations. L'idée de
+cette entrevue le contraria donc vivement, mais il n'était aucun moyen
+convenable de s'y soustraire. Il s'y rendit, un peu tourmenté de n'en
+pouvoir deviner l'objet.</p>
+
+<p>L'attention avec laquelle Valentine ferma les portes, afin de n'être
+entendue de personne, et l'altération de ses traits et de sa voix,
+achevèrent d'impatienter M. de Lansac, qui ne se sentait pas le temps
+d'essuyer une scène de sensibilité. Malgré lui, ses mobiles sourcils se
+contractèrent, et quand Valentine essaya de prendre la parole, elle trouva
+dans sa physionomie quelque chose de si glacial et de si repoussant
+qu'elle resta devant lui muette et anéantie.</p>
+
+<p>Quelques mots polis de son mari lui firent sentir qu'il s'ennuyait
+d'attendre; alors elle fit un effort violent pour parler, mais elle ne
+trouva que des sanglots pour exprimer sa douleur et sa honte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma chère Valentine, dit-il enfin en s'efforçant de prendre un
+air ouvert et caressant, trêve de puérilités! Voyons, que pouvez-vous
+avoir à me dire? Il me semblait que nous étions parfaitement d'accord sur
+tous les points. De grâce, ne perdons pas de temps; Grapp m'attend, Grapp
+est impitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Monsieur, dit Valentine en rassemblant son courage, je vous
+dirai en deux mots que j'ai à implorer de votre pitié: emmenez-moi.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle courba presque le genou devant le comte, qui recula
+de trois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous emmener! vous! y pensez-vous. Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous me méprisez, s'écria Valentine avec la résolution du
+désespoir; mais je sais que vous n'en avez pas le droit. Je jure, Monsieur,
+que je suis encore digne d'être la compagne d'un honnête homme.</p>
+
+<p>&mdash;Voudriez-vous me faire le plaisir de m'apprendre, dit le comte d'un ton
+lent et accentué par l'ironie, combien de promenades nocturnes vous avez
+faites seule (comme hier soir, par exemple) au pavillon du parc depuis
+environ deux ans que nous sommes séparés?</p>
+
+<p>Valentine, qui se sentait innocente, sentit en même temps son courage
+augmenter.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure sur Dieu et l'honneur, dit-elle, que ce fut hier la
+première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu est bénévole, et l'honneur des femmes est fragile. Tachez de jurer
+par quelque autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur, s'écria Valentine en saisissant le bras de son mari d'un
+ton d'autorité, vous avez entendu notre entretien cette nuit; je le sais,
+j'en suis sûre. Eh bien, j'en appelle à votre conscience, ne vous a-t-il
+pas prouvé que mon égarement fut toujours involontaire? N'avez-vous pas
+compris que si j'étais coupable et odieuse à mes propres yeux, du moins
+ma conduite n'était pas souillée de cette tache qu'un homme ne saurait
+pardonner? Oh! vous le savez bien! vous savez bien que s'il en était
+autrement, je n'aurais pas l'effronterie de venir réclamer votre
+protection. Oh! Évariste, ne me la refusez pas! Il est temps encore de
+me sauver; ne me laissez pas succomber à ma destinée; arrachez-moi à la
+séduction qui m'environne et qui me presse. Voyez! je la fuis, je la hais,
+je veux la repousser! Mais je suis une pauvre femme, isolée, abandonnée de
+toutes parts; aidez-moi. Il est temps encore, vous dis-je, je puis vous
+regarder en face. Tenez! ai-je rougi? ma figure ment-elle? Vous êtes
+pénétrant, vous, on ne vous tromperait pas si grossièrement. Est-ce que
+je l'oserais? Grand Dieu, vous ne me croyez pas! Oh! c'est une horrible
+punition que ce doute!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, la malheureuse Valentine, désespérant de vaincre la
+froideur insultante de cette âme de marbre, tomba sur ses genoux et
+joignit les mains en les élevant vers le ciel, comme pour le prendre à
+témoin.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, dit M. de Lansac après un silence féroce, vous êtes très-belle
+et très-dramatique! Il faut être cruel pour vous refuser ce que vous
+demandez si bien; mais comment voulez-vous que je vous expose à un
+nouveau parjure? N'avez-vous pas juré à votre amant cette nuit que vous
+n'appartiendriez jamais à aucun homme?</p>
+
+<p>À cette réponse foudroyante, Valentine se releva indignée, et regardant
+son mari de toute la hauteur de sa fierté de femme outragée:</p>
+
+<p>&mdash;Que croyez-vous donc que je sois venue réclamer ici? lui dit-elle. Vous
+affectez une étrange erreur, Monsieur; mais vous ne pensez pas que je me
+sois mise à genoux pour solliciter une place dans votre lit?</p>
+
+<p>M. de Lansac, mortellement blessé de l'aversion hautaine de cette femme
+tout à l'heure si humble, mordit sa lèvre pâle et fit quelques pas pour se
+retirer. Valentine s'attacha à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous me repoussez! lui dit-elle, vous me refusez un asile dans
+votre maison et la sauvegarde de votre présence autour de moi! Si vous
+pouviez m'ôter votre nom, vous le feriez sans doute! Oh! cela est inique,
+Monsieur. Vous me parliez hier de nos devoirs respectifs; comment
+remplissez-vous les vôtres? Vous me voyez près de rouler dans un précipice
+dont j'ai horreur, et quand je vous supplie de me tendre la main, vous m'y
+poussez du pied. Eh bien! que mes fautes retombent sur vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous dites vrai, Valentine, répondit-il d'un ton goguenard en lui
+tournant le dos, vos fautes retomberont sur ma tête.</p>
+
+<p>Il sortait, charmé de ce trait d'esprit; elle le retint encore, et tout
+ce qu'une femme au désespoir peut inventer d'humble, de touchant et de
+pathétique, elle sut le trouver en cet instant de crise. Elle fut si
+éloquente et si vraie que M. de Lansac, surpris de son esprit, la regarda
+quelques instants d'un air qui lui fit espérer de l'avoir attendri. Mais
+il se dégagea doucement en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ceci est parfait, ma chère, mais c'est souverainement ridicule.
+Vous êtes fort jeune, profitez d'un conseil d'ami: c'est qu'une femme
+ne doit jamais prendre son mari pour son confesseur; c'est lui demander
+plus de vertu que sa profession n'en comporte. Pour moi, je vous trouve
+charmante; mais ma vie est trop occupée pour que je puisse entreprendre de
+vous guérir d'une grande passion. Je n'aurais d'ailleurs jamais la fatuité
+d'espérer ce succès. J'ai assez fait pour vous, ce me semble, en fermant
+les yeux; vous me les ouvrez de force: alors il faut que je fuie, car ma
+contenance vis-à-vis de vous n'est pas supportable, et nous ne pourrions
+nous regarder l'un l'autre sans rire.</p>
+
+<p>&mdash;Rire! Monsieur, rire! s'écria-t-elle avec une juste colère.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Valentine! reprit-il; j'ai trop d'expérience, je vous l'avoue,
+pour me brûler la cervelle pour une infidélité; mais j'ai trop de bon sens
+pour vouloir servir de chaperon à une jeune tête aussi exaltée que la
+vôtre. C'est pour cela aussi que je ne désire pas trop vous voir rompre
+cette liaison qui a pour vous encore toute la beauté romanesque d'un
+premier amour. Le second serait plus rapide, le troisième...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'insultez, dit Valentine d'un air morne, mais Dieu me protégera.
+Adieu, Monsieur; je vous remercie de cette dure leçon; je tâcherai d'en
+profiter.</p>
+
+<p>Ils se saluèrent, et, un quart d'heure après, Bénédict et Valentin, en se
+promenant sur le bord la grand'route, virent passer la chaise de poste qui
+emportait le noble comte et l'usurier vers Paris.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXV.</h3>
+
+
+<p>Valentine, épouvantée en même temps qu'offensée mortellement des
+injurieuses prédictions de son mari, alla dans sa chambre dévorer ses
+larmes et sa honte. Plus que jamais effrayée des conséquences d'un
+égarement que le monde punissait d'un tel mépris, Valentine, accoutumée
+à respecter religieusement l'opinion, prit horreur de ses fautes et de
+ses imprudences. Elle roula mille fois dans son esprit le projet de se
+soustraire aux dangers de sa situation; elle chercha au dehors tous ses
+moyens de résistance, car elle n'en trouvait plus en elle-même, et la peur
+de succomber achevait d'énerver ses forces; elle reprochait amèrement à sa
+destinée de lui avoir ôté tout secours, toute protection.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! disait-elle, mon mari me repousse, ma mère ne saurait me
+comprendre, ma sœur n'ose rien; qui m'arrêtera sur ce versant dont la
+rapidité m'emporte?</p>
+
+<p>Élevée pour le monde et selon ses principes, Valentine ne trouvait nulle
+part en lui l'appui qu'elle avait droit d'en attendre en retour de ses
+sacrifices. Si elle n'eût possédé l'inestimable trésor de la foi, sans
+doute elle eût foulé aux pieds, dans son désespoir, tous les préceptes de
+sa jeunesse. Mais sa croyance religieuse soutenait et ralliait toutes ses
+croyances.</p>
+
+<p>Elle ne se sentit pas la force, ce soir-là, de voir Bénédict; elle
+ne le fit donc pas avertir du départ de son mari, et se flatta qu'il
+l'ignorerait. Elle écrivit un mot à Louise pour la prier de venir au
+pavillon à l'heure accoutumée.</p>
+
+<p>Mais à peine étaient-ils ensemble que mademoiselle Beaujon dépêcha
+Catherine au petit parc pour avertir Valentine que sa grand'mère,
+sérieusement incommodée, demandait à la voir.</p>
+
+<p>La vieille marquise avait pris dans la matinée une tasse de chocolat dont
+la digestion, trop pénible pour ses organes débilités, lui occasionnait
+une oppression et une fièvre violentes. Le vieux médecin, M. Faure, trouva
+sa situation fort dangereuse.</p>
+
+<p>Valentine s'empressait à lui prodiguer ses soins, lorsque la marquise, se
+redressant tout à coup sur son chevet avec une netteté de prononciation et
+de regard qu'on n'avait pas remarquée en elle depuis longtemps, demanda
+à être seule avec sa petite-fille. Les personnes présentes se retirèrent
+aussitôt, excepté la Beaujon, qui ne pouvait supposer que cette mesure
+s'étendît jusqu'à elle. Mais la vieille marquise, rendue tout à coup, par
+une révolution miraculeuse de la fièvre, à toute la clarté de son jugement
+et à toute l'indépendance de sa volonté, lui ordonna impérieusement de
+sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, lui dit-elle quand elles furent seules, j'ai à te demander
+une grâce; il y a bien longtemps que je l'implore de la Beaujon, mais elle
+me trouble l'esprit par ses réponses; toi, tu me l'accorderas, je parie.</p>
+
+<p>&mdash;Ô ma bonne maman! s'écria Valentine en se mettant à genoux devant son
+lit, parlez, ordonnez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon enfant, dit la marquise en se penchant vers elle et en
+baissant la voix, je ne voudrais pas mourir sans voir ta sœur.</p>
+
+<p>Valentine se leva avec vivacité et courut à une sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce sera bientôt fait, lui dit-elle joyeusement, elle n'est pas loin
+d'ici; qu'elle sera heureuse, chère grand'mère! Ses caresses vous rendront
+la vie et la santé!</p>
+
+<p>Catherine fut chargée par Valentine d'aller chercher Louise, qui était
+restée au pavillon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, dit la marquise, je voudrais aussi voir son fils.</p>
+
+<p>Précisément, Valentin, envoyé par Bénédict, qui était inquiet de Valentine
+et n'osait se présenter devant elle sans son ordre, venait d'arriver au
+petit parc lorsque Catherine s'y rendit. Au bout de quelques minutes,
+Louise et son fils furent introduits dans la chambre de leur aïeule.</p>
+
+<p>Louise, abandonnée avec un cruel égoïsme par cette femme, avait réussi
+à l'oublier, mais quand elle la retrouva sur son lit de mort, hâve et
+décrépite; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse
+indulgente avait veillé bien ou mal sur ses premières années d'innocence
+et de bonheur, elle sentit se réveiller cet inextinguible sentiment de
+respect et d'amour qui s'attache aux premières affections de la vie. Elle
+s'élança dans les bras de sa grand'mère, et ses larmes, dont elle croyait
+la source tarie pour elle, coulèrent avec effusion sur le sein qui l'avait
+bercée.</p>
+
+<p>La vieille femme retrouva aussi de vifs élans de sensibilité à la vue de
+cette Louise, jadis si vive et si riche de jeunesse, de passion et de
+santé, maintenant si pâle, si frêle et si triste. Elle s'exprima avec
+une ardeur d'affection qui fut en elle comme le dernier éclair de cette
+tendresse ineffable dont le ciel a doué la femme dans son rôle de mère.
+Elle demanda pardon de son oubli avec une chaleur qui arracha des sanglots
+de reconnaissance à ses deux petites-filles; puis elle pressa Valentin
+dans ses bras étiques, s'extasia sur sa beauté, sur sa grâce, sur sa
+ressemblance avec Valentine. Cette ressemblance, ils la tenaient du
+comte Raimbault, le dernier fils de la marquise; elle retrouvait en eux
+encore les traits de son époux. Comment les liens sacrés de la famille
+pourraient-ils être effacés et méconnus sur la terre? Quoi de plus
+puissant sur le cœur humain qu'un type de beauté recueilli comme un
+héritage par plusieurs générations d'enfants aimés! Quel lien d'affection
+que celui qui résume le souvenir et l'espérance! Quel empire que celui
+d'un être dont le regard fait revivre tout un passé d'amour et de regrets,
+toute une vie que l'on croyait éteinte et dont on retrouve les émotions
+palpitantes dans un sourire d'enfant!</p>
+
+<p>Mais bientôt cette émotion sembla s'éteindre chez la marquise, soit
+qu'elle eût hâté l'épuisement de ses facultés, soit que la légèreté
+naturelle à son caractère eût besoin de reprendre son cours. Elle fit
+asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de l'alcôve, et
+Valentin à son chevet. Elle leur parla avec esprit et gaieté, surtout avec
+autant d'aisance que si elle les eût quittés de la veille; elle interrogea
+beaucoup Valentin sur ses études, sur ses goûts, sur ses rêves d'avenir.</p>
+
+<p>En vain ses filles lui représentèrent qu'elle se fatiguait par
+cette longue causerie; peu à peu elles s'aperçurent que ses idées
+s'obscurcissaient; sa mémoire baissa: l'étonnante présence d'esprit
+qu'elle avait recouvrée fit place à des souvenirs vagues et flottants, à
+des perceptions confuses; ses joues brillantes de fièvre passèrent à des
+tons violets, sa parole s'embarrassa. Le médecin, que l'on fit rentrer,
+lui administra un calmant. Il n'en était plus besoin; on la vit
+s'affaisser et s'éteindre rapidement.</p>
+
+<p>Puis tout à coup, se relevant sur son oreiller, elle appela encore
+Valentine, et fit signe aux autres personnes de se retirer au fond de
+l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Voici une idée qui me revient, lui dit-elle à voix basse. Je savais bien
+que j'oubliais quelque chose, et je ne voulais pas mourir sans te l'avoir
+dit. Je savais bien des secrets que je faisais semblant d'ignorer. Il y en
+a un que tu ne m'as pas confié, Valentine; mais je l'ai deviné depuis
+longtemps: tu es amoureuse, mon enfant.</p>
+
+<p>Valentine frémit de tout son corps; dominée par l'exaltation que tous ces
+événements accumulés en si peu de jours devaient avoir produite sur son
+cerveau, elle crut qu'une voix d'en haut lui parlait par la bouche de son
+aïeule mourante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai, répondit-elle en penchant son visage brûlant sur les
+mains glacées de la marquise; je suis bien coupable; ne me maudissez pas,
+dites-moi une parole qui me ranime et qui me sauve.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma petite! dit la marquise en essayant de sourire, ce n'est pas
+facile de sauver une jeune tête comme toi des passions! Bah! à ma dernière
+heure je puis bien être sincère. Pourquoi ferais-je de l'hypocrisie avec
+vous autres? En pourrai-je faire dans un instant devant Dieu? Non, va. Il
+n'est pas possible de se préserver de ce mal tant qu'on est jeune. Aime
+donc, ma fille; il n'y a que cela de bon dans la vie. Mais reçois le
+dernier conseil de ta grand'mère et ne l'oublie pas: Ne prends jamais un
+amant qui ne soit pas de ton rang.</p>
+
+<p>Ici la marquise cessa de pouvoir parler.</p>
+
+<p>Quelques gouttes de la potion lui rendirent encore quelques minutes de
+vie. Elle adressa un sourire morbide à ceux qui l'environnaient et murmura
+des lèvres quelques prières. Puis, se tournant vers Valentine:</p>
+
+<p>&mdash;Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons procédés, et que je
+lui pardonne les mauvais. Pour une femme sans naissance, après tout, elle
+s'est conduite assez bien envers moi. Je n'attendais pas tant, je l'avoue,
+de la part de mademoiselle Chignon.</p>
+
+<p>Elle prononça ce mot avec une affectation de mépris. Ce fut le dernier
+qu'elle fit entendre; et, selon elle, la plus grande vengeance qu'elle pût
+tirer des tourments imposés à sa vieillesse, fut de dénoncer la roture de
+madame de Raimbault comme son plus grand vice.</p>
+
+<p>La perte de sa grand'mère, quoique sensible au cœur de Valentine, ne
+pouvait pas être pour elle un malheur bien réel. Néanmoins, dans la
+disposition d'esprit où elle était, elle la regarda comme un nouveau coup
+de sa fatale destinée, et se plut à redire, dans l'amertume de ses pensées,
+que tous ses appuis naturels lui étaient successivement enlevés, et,
+comme à dessein, dans le temps où ils lui étaient le plus nécessaires.</p>
+
+<p>De plus en plus découragée de sa situation, Valentine résolut d'écrire à
+sa mère pour la supplier de venir à son secours, et de ne point revoir
+Bénédict jusqu'à ce qu'elle eût consommé ce sacrifice. En conséquence,
+après avoir rendu les derniers devoirs à la marquise, elle se retira chez
+elle, s'y enferma, et, déclarant qu'elle était malade et ne voulait voir
+personne, elle écrivit à la comtesse de Raimbault.</p>
+
+<p>Alors, quoique la dureté de M. de Lansac eût bien dû la dégoûter de
+verser sa douleur dans un cœur insensible, elle se confessa humblement
+devant cette femme orgueilleuse qui l'avait fait trembler toute sa vie.
+Maintenant, Valentine, exaspérée par la souffrance, avait le courage du
+désespoir pour tout entreprendre. Elle ne raisonnait plus rien; une
+crainte majeure dominait toute autre crainte. Pour échapper à son amour,
+elle aurait marché sur la mer. D'ailleurs, au moment où tout lui manquait
+à la fois, une douleur de plus devenait moins effrayante que dans un temps
+ordinaire. Elle se sentait une énergie féroce envers elle-même, pourvu
+qu'elle n'eût pas à combattre Bénédict; les malédictions du monde entier
+l'épouvantaient moins que l'idée d'affronter la douleur de son amant.</p>
+
+<p>Elle avoua donc à sa mère qu'elle aimait <i>un autre homme que son mari</i>. Ce
+furent là tous les renseignements qu'elle donna sur Bénédict; mais elle
+peignit avec chaleur l'état de son âme et le besoin qu'elle avait d'un
+appui. Elle la supplia de la rappeler auprès d'elle; car telle était la
+soumission absolue qu'exigeait la comtesse, que Valentine n'eût pas osé la
+rejoindre sans son aveu.</p>
+
+<p>À défaut de tendresse, madame de Raimbault eût peut-être accueilli avec
+vanité la confidence de sa fille; elle eût peut-être fait droit à sa
+demande, si le même courrier ne lui eût apporté une lettre datée du
+château de Raimbault, qu'elle lut la première: c'était une dénonciation en
+règle de mademoiselle Beaujon.</p>
+
+<p>Cette fille, suffoquée de jalousie en voyant la marquise entourée d'une
+nouvelle famille à ses derniers moments, avait été furieuse surtout du don
+de quelques bijoux antiques offerts à Louise par sa grand'mère, comme gage
+de souvenir. Elle se regarda comme frustrée par ce legs, et, n'ayant aucun
+droit pour s'en plaindre, elle résolut au moins de s'en venger; elle
+écrivit donc sur-le-champ à la comtesse, sous prétexte de l'informer de
+la mort de sa belle-mère, et elle profita de l'occasion pour révéler
+l'intimité de Louise et de Valentine. l'installation scandaleuse de
+Valentin dans le voisinage, son éducation faite à demi par madame de
+Lansac, et tout ce qu'il lui plut d'appeler les <i>mystères du pavillon</i>;
+car elle ne s'en tint pas à dévoiler l'amitié des deux sœurs, elle noircit
+les relations qu'elles avaient avec le neveu du fermier, le <i>paysan
+Benoît Lhéry</i>; elle présenta Louise comme une intrigante qui favorisait
+odieusement l'union coupable de ce rustre avec sa sœur; elle ajouta qu'il
+était bien tard sans doute pour remédier à tout cela, car le commerce
+durait depuis quinze grands mois. Elle finit en déclarant que M. de Lansac
+avait sans doute fait à cet égard de fâcheuses découvertes, car il était
+parti au bout de trois jours sans avoir aucune relation avec sa femme.</p>
+
+<p>Après avoir donné ce soulagement à sa haine, la Beaujon quitta Raimbault,
+riche des libéralités de la famille, et vengée des bontés que Valentine
+avait eues pour elle.</p>
+
+<p>Ces deux lettres mirent la comtesse dans une fureur épouvantable; elle eût
+ajouté moins de foi aux aveux de la duègne, si les aveux de sa fille,
+arrivés en même temps, ne lui en eussent semblé la confirmation. Alors
+tout le mérite de cette confession naïve fut perdu pour Valentine. Madame
+de Raimbault ne vit plus en elle qu'une malheureuse dont l'honneur était
+entaché sans retour, et qui, menacée de la vengeance de son mari, venait
+implorer l'appui nécessaire de sa mère. Cette opinion ne fut que trop
+confirmée par les bruits de la province qui arrivaient chaque jour à ses
+oreilles. Le bonheur pur de deux amants n'a jamais pu s'abriter dans la
+paix obscure des champs sans exciter la jalousie et la haine de tout ce
+qui végète sottement au sein des petites villes. Le bonheur d'autrui est
+un spectacle qui dessèche et dévore le provincial; la seule chose qui lui
+fait supporter sa vie étroite et misérable, c'est le plaisir d'arracher
+tout amour et toute poésie de la vie de son voisin.</p>
+
+<p>Et puis madame de Raimbault, qui avait été déjà frappée du retour subit de
+M. de Lansac à Paris, le vit, l'interrogea, ne put obtenir aucune réponse,
+mais put fort bien comprendre, à l'habileté de son silence et à la dignité
+de sa contenance évasive, que tout lien d'affection et de confiance était
+rompu entre sa femme et lui.</p>
+
+<p>Alors elle fit à Valentine une réponse foudroyante, lui conseilla de
+chercher désormais son refuge dans la protection de cette sœur tarée comme
+elle, lui déclara qu'elle l'abandonnait à l'opprobre de son sort, et finit
+en lui donnant presque sa malédiction.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire que madame de Raimbault fut navrée de voir la vie de
+sa fille gâtée à tout jamais; mais il entra encore plus d'orgueil blessé
+que de tendresse maternelle dans sa douleur. Ce qui le prouve, c'est que
+le courroux l'emporta sur la pitié, et qu'elle partit pour l'Angleterre,
+afin, prétendit-elle, de s'étourdir sur ses chagrins, mais, en effet,
+pour se livrer à la dissipation sans être exposée à rencontrer des gens
+informés de ses malheurs domestiques, et disposés à critiquer sa conduite
+en cette occasion.</p>
+
+<p>Tel fut le résultat de la dernière tentative de l'infortunée Valentine.
+La réponse de sa mère jeta une telle douleur dans son âme qu'elle absorba
+toutes ses autres pensées. Elle se mit à genoux dans son oratoire, et
+répandit son affliction en longs sanglots. Puis, au milieu de cette
+amertume affreuse, elle sentit ce besoin de confiance et d'espoir qui
+soutient les âmes religieuses; elle sentit surtout ce besoin d'affection
+qui dévore la jeunesse. Haïe, méconnue, repoussée de partout, il lui
+restait encore un asile: c'était le cœur de Bénédict. Était-il donc
+si coupable, cet amour tant calomnié? Dans quel crime l'avait-il donc
+entraînée?</p>
+
+<p>«Mon Dieu! s'écria-t-elle avec ardeur, toi qui seul vois la pureté de
+mes désirs, toi qui seul connais l'innocence de ma conduite, ne me
+protégeras-tu pas? te retireras-tu aussi de moi? La justice que les hommes
+me refusent, n'est-ce pas en toi que je la trouverai? Cet amour est-il
+donc si coupable?»</p>
+
+<p>Comme elle se penchait sur son prie-Dieu, elle aperçut un objet qu'elle y
+avait déposé comme l'<i>ex-voto</i> d'une superstition amoureuse; c'était ce
+mouchoir teint de sang que Catherine avait rapporté de la maison du ravin
+le jour du suicide de Bénédict, et que Valentine lui avait réclamé ensuite
+en apprenant cette circonstance. En ce moment, la vue du sang répandu pour
+elle fut comme une victorieuse protestation d'amour et de dévouement, en
+réponse aux affronts qu'elle recevait de toutes parts. Elle saisit le
+mouchoir, le pressa contre ses lèvres, et, plongée dans une mer de
+tourments et de délices, elle resta longtemps immobile et recueillie,
+ouvrant son cœur à la confiance, et sentant revenir cette vie ardente qui
+dévorait son être quelques jours auparavant.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVI.</h3>
+
+
+<p>Bénédict était bien malheureux depuis huit jours. Cette feinte maladie,
+dont Louise ne savait lui donner aucun détail, le jetait dans de vives
+inquiétudes. Tel est l'égoïsme de l'amour, qu'il aimait encore mieux
+croire au mal de Valentine que de la soupçonner de vouloir le fuir. Ce
+soir-là, poussé par un vague espoir, il rôda longtemps autour du parc;
+enfin, maître d'une clef particulière que l'on confiait d'ordinaire à
+Valentin, il se décida à pénétrer jusqu'au pavillon. Tout était silencieux
+et désert dans ce lieu naguère si plein de joie, de confiance et
+d'affection. Son cœur se serra; il en sortit, et se hasarda à entrer dans
+le jardin du château. Depuis la mort de la vieille marquise, Valentine
+avait supprimé plusieurs domestiques. Le château était donc peu habité.
+Bénédict en approcha sans rencontrer personne.</p>
+
+<p>L'oratoire de Valentine était situé dans une tourelle vers la partie la
+plus solitaire du bâtiment. Un petit escalier en vis, reste des anciennes
+constructions sur lesquelles le nouveau manoir avait été bâti, descendait
+de sa chambre à l'oratoire, et de l'oratoire au jardin. La fenêtre,
+cintrée et surmontée d'ornements dans le goût italien de la renaissance,
+s'élevait au-dessus d'un massif d'arbres dont la cime s'empourprait alors
+des reflets du couchant. La chaleur du jour avait été extrême; des éclairs
+silencieux glissaient faiblement sur l'horizon violet, l'air était rare et
+comme chargé d'électricité; c'était un de ces soirs d'été où l'on respire
+avec peine, où l'on sent en soi une excitation nerveuse extraordinaire, où
+l'on souffre d'un mal sans nom qu'on voudrait pouvoir soulager par des
+larmes.</p>
+
+<p>Parvenu au pied du massif en face de la tour, Bénédict jeta un regard
+inquiet sur la fenêtre de l'oratoire. Le soleil embrasait ses vitraux
+coloriés. Bénédict chercha longtemps à saisir quelque chose derrière ce
+miroir ardent, lorsqu'une main de femme l'ouvrit tout à coup, et une forme
+fugitive se montra et disparut.</p>
+
+<p>Bénédict monta sur un vieux if, et, caché par ses rameaux noirs et
+pendants, il s'éleva assez pour que sa vue pût plonger dans l'intérieur.
+Alors il vit distinctement Valentine à genoux, avec ses cheveux blonds à
+demi détachés, qui tombaient négligemment sur son épaule, et que le soleil
+dorait de ses derniers feux. Ses joues étaient animées, son attitude avait
+un abandon plein de grâce et de candeur. Elle pressait sur sa poitrine et
+baisait avec amour ce mouchoir sanglant que Bénédict avait cherché avec
+tant d'anxiété après son suicide, et qu'il reconnut aussitôt entre ses
+mains.</p>
+
+<p>Alors Bénédict, promenant ses regards craintifs sur le jardin désert, et
+n'ayant qu'un mouvement à faire pour atteindre à cette fenêtre, ne put
+résister à la tentation. Il s'attacha à la balustrade sculptée, et,
+abandonnant la dernière branche qui le soutenait encore, il s'élança au
+péril de sa vie.</p>
+
+<p>En voyant une ombre se dessiner dans l'air éblouissant de la croisée,
+Valentine jeta un cri; mais, en le reconnaissant, sa terreur changea de
+nature.</p>
+
+<p>&mdash;Ô ciel! lui dit-elle, oserez-vous donc me poursuivre jusqu'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Me chassez-vous? répondit Bénédict. Voyez! vingt pieds seulement me
+séparent du sol; ordonnez-moi de lâcher cette balustrade, et j'obéis.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! s'écria Valentine épouvantée de la situation où elle le
+voyait, entrez, entrez! Vous me faites mourir de frayeur.</p>
+
+<p>Il s'élança dans l'oratoire, et Valentine, qui s'était attachée à son
+vêtement dans la crainte de le voir tomber, le pressa dans ses bras par un
+mouvement de joie involontaire en le voyant sauvé.</p>
+
+<p>En cet instant tout fut oublié, et les résistances que Valentine avait
+tant méditées, et les reproches que Bénédict s'était promis de lui faire.
+Ces huit jours de séparation, dans de si tristes circonstances, avaient
+été pour eux comme un siècle. Le jeune homme s'abandonnait à une joie
+folle en pressant contre son cœur Valentine, qu'il avait craint de trouver
+mourante, et qu'il voyait plus belle et plus aimante que jamais.</p>
+
+<p>Enfin, la mémoire de ce qu'il avait souffert loin d'elle lui revint; il
+l'accusa d'avoir été menteuse et cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, lui dit Valentine avec feu en le conduisant devant sa madone,
+j'avais fait serment de ne jamais vous revoir, parce que je m'étais
+imaginé que je ne pourrais le faire sans crime. Maintenant jurez-moi que
+vous m'aiderez à respecter mes devoirs; jurez-le devant Dieu, devant cette
+image, emblème de pureté; rassurez-moi, rendez-moi la confiance que j'ai
+perdue. Bénédict, votre âme est sincère, vous ne voudriez pas commettre un
+sacrilège dans votre cœur; dites! vous sentez-vous plus fort que je ne le
+suis?</p>
+
+<p>Bénédict pâlit et recula avec épouvante. Il avait dans l'esprit une
+droiture vraiment chevaleresque, et préférait le malheur de perdre
+Valentine au crime de la tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un vœu que vous me demandez, Valentine! s'écria-t-il.
+Pensez-vous que j'aie l'héroïsme de le prononcer et de le tenir sans y
+être préparé?</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! ne l'êtes-vous pas depuis quinze mois? lui dit-elle. Ces
+promesses solennelles que vous me fîtes un soir en face de ma sœur, et
+que jusqu'ici vous aviez si loyalement observées...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Valentine, j'ai eu cette force, et j'aurai peut-être celle de
+renouveler mon vœu. Mais ne me demandez rien aujourd'hui, je suis trop
+agité; mes serments n'auraient nulle valeur. Tout ce qui s'est passé a
+chassé le calme que vous aviez fait rentrer dans mon sein. Et puis,
+Valentine! femme imprudente! vous me dites que vous tremblez! Pourquoi me
+dites-vous cela? Je n'aurais pas eu l'audace de le penser. Vous étiez
+forte quand je vous croyais forte; pourquoi me demander, à moi, l'énergie
+que vous n'avez pas? Où la trouverai-je maintenant? Adieu, je vais me
+préparer à vous obéir. Mais jurez-moi que vous ne me fuirez plus; car vous
+voyez l'effet de cette conduite sur moi: elle me tue, elle détruit tout
+l'effet de ma vertu passée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Bénédict, je vous le jure; car il m'est impossible de ne pas me
+fier à vous quand je vous vois et quand je vous entends. Adieu; demain
+nous nous reverrons tous au pavillon.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main; Bénédict hésita à la toucher. Un tremblement
+convulsif l'agitait. À peine l'eut-il effleurée, qu'une sorte de rage
+s'empara de lui. Il étreignit Valentine dans ses bras, puis il voulut la
+repousser. Alors l'effroyable violence qu'il imposait à sa nature ardente
+depuis si longtemps ayant épuisé toutes ses forces, il se tordit les mains
+avec fureur et tomba presque mourant sur les marches du prie-Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Prends pitié de moi, dit-il avec angoisse, toi qui as créé Valentine;
+rappelle mon âme à toi, éteins ce souffle dévorant qui ronge ma poitrine
+et torture ma vie; fais-moi la grâce de mourir.</p>
+
+<p>Il était si pâle, tant de souffrance se peignait dans ses yeux éteints,
+que Valentine le crut réellement sur le point de succomber. Elle se jeta
+à genoux près de lui, le pressa sur son cœur avec délire, le couvrit de
+caresses et de pleurs, et tomba épuisée elle-même dans ses bras avec des
+cris étouffés, en le voyant défaillir et rejeter en arrière sa tête froide
+et mourante.</p>
+
+<p>Enfin elle le rappela à lui-même; mais il était si faible, si accablé,
+qu'elle ne voulut point le renvoyer ainsi. Retrouvant toute son énergie
+avec la nécessité de le secourir, elle le soutint et le traîna jusqu'à sa
+chambre, où elle lui prépara du thé.</p>
+
+<p>En ce moment, la bonne et douce Valentine redevint l'officieuse et active
+ménagère dont la vie était toute consacrée à être utile aux autres.
+Ses terreurs de femme et d'amante se calmèrent pour faire place aux
+sollicitudes de l'amitié. Elle oublia en quel lieu elle amenait Bénédict
+et ce qui devait se passer dans son âme, pour ne songer qu'à secourir ses
+sens. L'imprudente ne fit point attention aux regards sombres et farouches
+qu'il jetait sur cette chambre où il n'était entré qu'une fois, sur ce
+lit où il l'avait vue dormir toute une nuit, sur tous ces meubles qui lui
+rappelaient la plus orageuse crise et la plus solennelle émotion de sa
+vie. Assis sur un fauteuil, les sourcils froncés, les bras pendants, il
+la regardait machinalement errer autour de lui, sans imaginer à quoi elle
+s'occupait.</p>
+
+<p>Quand elle lui apporta le breuvage calmant qu'elle venait de lui préparer,
+il se leva brusquement et la regarda d'un air si étrange et si égaré
+qu'elle laissa échapper la tasse et recula avec effroi.</p>
+
+<p>Bénédict jeta ses bras autour d'elle et l'empêcha de fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, s'écria-t-elle, le thé m'a horriblement brûlée.</p>
+
+<p>En effet, elle s'éloigna en boitant. Il se jeta à genoux et baisa son
+petit pied légèrement rougi au travers de son bas transparent, et puis il
+faillit mourir encore; et Valentine, vaincue par la pitié, par l'amour,
+par la peur surtout, ne s'arracha plus de ses bras quand il revint à la
+vie...</p>
+
+<p>C'était un moment fatal qui devait arriver tôt ou tard. Il y a bien de la
+témérité à espérer vaincre une passion, quand on se voit tous les jours et
+qu'on a vingt ans.</p>
+
+<p>Durant les premiers jours, Valentine, emportée au delà de toutes ses
+impressions habituelles, ne songea point au repentir; mais ce moment vint
+et il fut terrible.</p>
+
+<p>Alors Bénédict regretta amèrement un bonheur qu'il fallait payer si cher.
+Sa faute reçut le plus rude châtiment qui pût lui être infligé: il vit
+Valentine pleurer et dépérir de chagrin.</p>
+
+<p>Trop vertueux l'un et l'autre pour s'endormir dans des joies qu'ils
+avaient réprouvées et repoussées si longtemps, leur existence devint
+cruelle. Valentine n'était point capable de transiger avec sa conscience.
+Bénédict aimait trop passionnément pour sentir un bonheur que ne
+partageait plus Valentine. Tous deux étaient trop faibles, trop livrés à
+eux-mêmes, trop dominés par les impétueuses sensations de la jeunesse,
+pour s'arracher à ces joies pleines de remords. Ils se quittaient avec
+désespoir; ils se retrouvaient avec enthousiasme. Leur vie était un combat
+perpétuel, un orage toujours renaissant, une volupté sans bornes et un
+enfer sans issue.</p>
+
+<p>Bénédict accusait Valentine de l'aimer peu, de ne pas savoir le préférer à
+son honneur, à l'estime d'elle-même, de n'être capable d'aucun sacrifice
+complet; et quand ces reproches avaient amené une nouvelle faiblesse de
+Valentine, quand il la voyait pleurer avec désespoir et succomber sous de
+pâles terreurs, il haïssait le bonheur qu'il venait de goûter; il eût
+voulu au prix de son sang en laver le souvenir. Il lui offrait alors de la
+fuir, il lui jurait de supporter la vie et l'exil; mais elle n'avait plus
+la force de l'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi je resterais seule et abandonnée à ma douleur! lui disait-elle;
+non, ne me laissez pas ainsi, j'en mourrais; je ne puis plus vivre qu'en
+m'étourdissant. Dès que je rentre en moi-même, je sens que je suis perdue;
+ma raison s'égare, et je serais capable de couronner mes crimes par le
+suicide. Votre présence du moins me donne la force de vivre dans l'oubli
+de mes devoirs. Attendons encore, espérons, prions Dieu; seule, je ne puis
+plus prier; mais près de vous l'espoir me revient. Je me flatte de trouver
+un jour assez de vertu en moi pour vous aimer sans crime. Peut-être m'en
+donnerez-vous le premier, car enfin vous êtes plus fort que moi; c'est moi
+qui vous repousse et qui vous rappelle toujours.</p>
+
+<p>Et puis venaient ces moments de passion impétueuse où l'enfer avec ses
+terreurs faisait sourire Valentine. Elle n'était pas incrédule alors, elle
+était fanatique d'impiété.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, disait-elle, bravons tout; qu'importe que je perde mon âme?
+Soyons heureux sur la terre; le bonheur d'être à toi sera-t-il trop payé
+par une éternité de tourments? Je voudrais avoir quelque chose de plus à
+te sacrifier; dis, ne sais-tu pas un prix qui puisse m'acquitter envers
+toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si tu étais toujours ainsi! s'écriait Bénédict.</p>
+
+<p>Ainsi Valentine, de calme et réservée qu'elle était naturellement, était
+devenue passionnée jusqu'au délire par suite d'un impitoyable concours
+de malheurs et de séductions qui avaient développé en elle de nouvelles
+facultés pour combattre et pour aimer. Plus sa résistance avait été longue
+et raisonnée, plus sa chute était violente. Plus elle avait amassé de
+forces pour repousser la passion, plus la passion trouvait en elle les
+aliments de sa force et de sa durée.</p>
+
+<p>Un événement que Valentine avait pour ainsi dire oublié de prévoir, vint
+faire diversion à ces orages. Un matin, M. Grapp se présenta muni de
+pièces en vertu desquelles le château et la terre de Raimbault lui
+appartenaient, sauf une valeur de vingt mille francs environ, qui
+constituait à l'avenir toute la fortune de madame de Lansac. Les terres
+furent immédiatement mises en vente, au plus offrant, et Valentine fut
+sommée de sortir, sous vingt-quatre heures, des propriétés de M. Grapp.</p>
+
+<p>Ce fut un coup de foudre pour ceux qui l'aimaient; jamais fléau céleste ne
+causa dans le pays une semblable consternation. Mais Valentine ressentit
+moins son malheur qu'elle ne l'eût fait dans une autre situation; elle
+pensa, dans le secret de son cœur, que M. de Lansac étant assez vil pour
+se faire payer son déshonneur au poids de l'or, elle était pour ainsi dire
+quitte envers lui. Elle ne regretta que le pavillon, asile d'un bonheur
+pour jamais évanoui, et, après en avoir retiré le peu de meubles qu'il lui
+fut permis d'emporter, elle accepta provisoirement un refuge à la ferme de
+Grangeneuve, que les Lhéry, en vertu d'un arrangement avec Grapp, étaient
+eux-mêmes sur le point de quitter.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVII.</h3>
+
+
+<p>Au milieu de l'agitation que lui causa ce bouleversement de sa destinée,
+elle passa quelques jours sans voir Bénédict. Le courage avec lequel elle
+supporta l'épreuve de sa ruine raffermit un peu son âme, et elle trouva en
+elle assez de calme pour tenter d'autres efforts.</p>
+
+<p>Elle écrivit à Bénédict:</p>
+
+<p>«Je vous supplie de ne point chercher à me voir durant cette quinzaine,
+que je vais passer dans la famille Lhéry. Comme vous n'êtes point entré
+à la ferme depuis le mariage d'Athénaïs, vous n'y sauriez reparaître
+maintenant sans afficher nos relations. Quelque invité que vous puissiez
+l'être par madame Lhéry, qui regrette toujours votre désunion apparente,
+refusez, si vous ne voulez m'affliger beaucoup. Adieu; je ne sais point
+ce que je deviendrai, j'ai quinze jours pour m'en occuper. Quand j'aurai
+décidé de mon avenir, je vous le ferai savoir, et vous m'aiderez à le
+supporter, quel qu'il soit. V.»</p>
+
+<p>Ce billet jeta une profonde terreur dans l'esprit de Bénédict; il crut y
+voir cette décision tant redoutée qu'il avait fait révoquer si souvent à
+Valentine, mais qui, à la suite de tant de chagrins, devenait peut-être
+inévitable. Abattu, brisé sous le poids d'une vie si orageuse et d'un
+avenir si sombre, il se laissa aller au découragement. Il n'avait même
+plus l'espoir du suicide pour le soutenir. Sa conscience avait contracté
+des engagements envers le fils de Louise; et puis, d'ailleurs, Valentine
+était trop malheureuse pour qu'il voulût ajouter ce coup terrible à
+tous ceux dont le sort l'avait frappée. Désormais qu'elle était ruinée,
+abandonnée, navrée de chagrins et de remords, son devoir, à lui, était de
+vivre pour s'efforcer de lui être utile et de veiller sur elle en dépit
+d'elle-même.</p>
+
+<p>Louise avait enfin vaincu cette folle passion qui l'avait si longtemps
+torturée. La nature de ses liens avec Bénédict, consolidée et purifiée
+par la présence de son fils, était devenue calme et sainte. Son caractère
+violent s'était adouci à la suite de cette grande victoire intérieure. Il
+est vrai qu'elle ignorait complètement le malheur qu'avait eu Bénédict
+d'être trop heureux avec Valentine; elle s'efforçait de consoler celle-ci
+de ses pertes, sans savoir qu'elle en avait fait une irréparable, celle de
+sa propre estime. Elle passait donc tous ses instants auprès d'elle, et ne
+comprenait pas quelles nouvelles anxiétés pesaient sur Bénédict.</p>
+
+<p>La jeune et vive Athénaïs avait personnellement souffert de ces derniers
+événements, d'abord parce qu'elle aimait sincèrement Valentine, et puis
+parce que le pavillon fermé, les douces réunions du soir interrompues,
+le petit parc abandonné pour jamais, gonflaient son cœur d'une amertume
+indéfinissable. Elle s'étonnait elle-même de n'y pouvoir songer sans
+soupirer; elle s'effrayait de la longueur de ses jours et de l'ennui de
+ses soirées.</p>
+
+<p>Évidemment il manquait à sa vie quelque chose d'important, et Athénaïs,
+qui touchait à peine à sa dix-huitième année, s'interrogeait naïvement à
+cet égard sans oser se répondre. Mais, dans tous ses rêves, la blonde et
+noble tête du jeune Valentin se montrait parmi des buissons chargés de
+fleurs. Sur l'herbe des prairies, elle croyait courir poursuivie par lui;
+elle le voyait grand, élancé, souple comme un chamois, franchir les haies
+pour l'atteindre; elle folâtrait avec lui, elle partageait ses rires si
+francs et si jeunes; puis elle rougissait elle-même en voyant la rougeur
+monter sur ce front candide, en sentant cette main frêle et blanche brûler
+en touchant la sienne, en surprenant un soupir et un regard mélancolique
+à cet enfant, dont elle ne voulait pas se méfier. Toutes les agitations
+timides d'un amour naissant, elle les ressentait à son insu. Et quand elle
+s'éveillait, quand elle trouvait à son côté ce Pierre Blutty, ce paysan
+si rude, si brutal en amour, si dépourvu d'élégance et de charme, elle
+sentait son cœur se serrer et des larmes venir au bord de ses paupières.
+Athénaïs avait toujours aimé l'aristocratie; un langage élevé, lors même
+qu'il était au-dessus de sa portée et de son intelligence, lui semblait
+la plus puissante des séductions. Lorsque Bénédict parlait d'arts ou de
+sciences, elle l'écoutait avec admiration, parce qu'elle ne le comprenait
+pas. C'était par sa supériorité en ce genre qu'il l'avait longtemps
+dominée. Depuis qu'elle avait pris son parti de renoncer à lui, le jeune
+Valentin, avec sa douceur, sa retenue, la majesté féodale de son beau
+profil, son aptitude aux connaissances abstraites, était devenu pour elle
+un type de grâce et de perfection. Elle avait longtemps exprimé tout
+haut sa prédilection pour lui; mais elle commençait à ne plus oser, car
+Valentin grandissait d'une façon effrayante, son regard devenait pénétrant
+comme le feu, et la jeune fermière sentait le sang lui monter au visage
+chaque fois qu'elle prononçait son nom.</p>
+
+<p>Le pavillon abandonné était donc un sujet involontaire d'aspirations et de
+regrets. Valentin venait bien quelquefois embrasser sa mère et sa tante;
+mais la maison du ravin était assez éloignée de la ferme pour qu'il ne pût
+faire souvent cette course sans se déranger beaucoup de ses études, et la
+première semaine parut mortellement longue à madame Blutty.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p>
+
+<p>L'avenir devenait incertain. Louise parlait de retourner à Paris avec
+son fils et Valentine. D'autres fois, les deux sœurs faisaient le projet
+d'acheter une petite maison de paysan et d'y vivre solitaires. Blutty,
+qui était toujours jaloux de Bénédict, quoi qu'il n'en eût guère sujet,
+parlait d'emmener sa femme en Marche, où il avait des propriétés. De
+toutes les manières, il faudrait s'éloigner de Valentin; Athénaïs ne
+pouvait plus y penser sans des regrets qui portaient une vive lumière dans
+les secrets de son cœur.</p>
+
+<p>Un jour, elle se laissa entraîner par le plaisir de la promenade jusqu'à
+un pré fort éloigné, qu'en bonne fermière elle voulait parcourir. Ce pré
+touchait au bois de Vavray, et le ravin n'était pas loin sur la lisière du
+bois. Or, il arriva que Bénédict et Valentin se promenaient par là; que le
+jeune homme aperçut, sur le vert foncé de la prairie, la taille alerte et
+bien prise de madame Blutty, et qu'il franchît la haie sans consulter
+son mentor pour aller la rejoindre. Bénédict se rapprocha d'eux, et ils
+causèrent quelque temps ensemble.</p>
+
+<p>Alors Athénaïs, qui avait pour son cousin un reste de ce vif intérêt qui
+rend l'amitié d'une femme pour un homme si complaisante et si douce,
+s'aperçut des ravages que depuis quelques jours surtout, le chagrin avait
+faits en lui. L'altération de ses traits l'effraya, et, passant son bras
+sous le sien, elle le pria avec instance de lui dire franchement la cause
+de sa tristesse et l'état de sa santé. Comme elle s'en doutait un peu,
+elle eut la délicatesse de renvoyer Valentin à quelque distance, en le
+chargeant de lui rapporter son ombrelle oubliée sous un arbre.</p>
+
+<p>Il y avait si longtemps que Bénédict se contraignait pour cacher sa
+souffrance à tous les yeux, que l'affection de sa cousine lui fut douce.
+Il ne put résister au besoin de s'épancher, lui parla de son attachement
+pour Valentine, de l'inquiétude où il vivait séparé d'elle, et finit par
+lui avouer qu'il était réduit au désespoir par la crainte de la perdre à
+jamais.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p>
+
+<p>Athénaïs, dans sa candeur, ne voulut pas voir dans cette passion, qu'elle
+connaissait depuis longtemps, le côté délicat, qui eût fait reculer une
+personne plus prudente. Dans la sincérité de son âme, elle ne croyait pas
+Valentine capable d'oublier ses principes, et jugeait cet amour aussi pur
+que celui qu'elle éprouvait pour Valentin. Elle s'abandonna donc à l'élan
+de la sympathie, et promit qu'elle solliciterait de Valentine une décision
+moins rigide que celle qu'elle méditait...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si je réussirai, lui dit-elle avec cette franchise expansive
+qui la rendait aimable en dépit de ses travers; mais je vous jure que je
+travaillerai à votre bonheur comme au mien propre. Puissé-je vous prouver
+que je n'ai jamais cessé d'être votre amie!</p>
+
+<p>Bénédict, touché de cet élan d'amitié généreuse, lui baisa la main avec
+reconnaissance. Valentin, qui revenait en ce moment avec l'ombrelle, vit
+ce mouvement, et devint tour à tour si rouge et si pâle qu'Athénaïs s'en
+aperçut et perdit elle-même contenance; mais, tâchant de se donner un air
+solennel et important:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra nous revoir, dit-elle à Bénédict, pour nous entendre sur cette
+grande affaire. Comme je suis étourdie et maladroite, j'aurai besoin de
+votre direction. Je viendrai donc demain me promener par ici, et vous
+dire ce que j'aurai obtenu. Nous aviserons au moyen d'obtenir davantage.
+À demain!</p>
+
+<p>Et elle s'éloigna légèrement avec un signe de tête amical à son cousin;
+mais ce n'est pas lui qu'elle regarda en prononçant son dernier mot.</p>
+
+<p>Le lendemain, en effet, ils eurent une nouvelle conférence. Tandis que
+Valentin errait en avant sur le sentier du bois, Athénaïs raconta à son
+cousin le peu de succès de ses tentatives. Elle avait trouvé Valentine
+impénétrable. Cependant elle ne se décourageait pas, et durant toute une
+semaine elle travailla de tout son pouvoir à rapprocher les deux amants.</p>
+
+<p>La négociation ne marcha pas très-vite. Peut-être la jeune
+plénipotentiaire n'était-elle pas fâchée de multiplier les conférences
+dans la prairie. Dans les intervalles de ces causeries avec Bénédict,
+Valentin se rapprochait, et se consolait d'être exclu du secret en
+obtenant un sourire et un regard qui valaient plus que mille paroles. Et
+puis, quand les deux cousins s'étaient tout dit, Valentin courait après
+les papillons avec Athénaïs, et, tout en folâtrant, il réussissait à
+toucher sa main, à effleurer ses cheveux, à lui ravir quelque ruban ou
+quelque fleur. À dix-sept ans, on en est encore à la poésie de Dorat.</p>
+
+<p>Bénédict, lors même que sa cousine ne lui apportait aucune bonne nouvelle,
+était heureux d'entendre parler de Valentine. Il l'interrogeait sur les
+moindres actes de sa vie, il se faisait redire mot pour mot ses entretiens
+avec Athénaïs. Enfin, il s'abandonnait à la douceur d'être encouragé et
+consolé, sans se douter des funestes conséquences que devaient avoir ses
+relations si pures avec sa cousine.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Pierre Blutty était allé en Marche pour donner un coup
+d'œil à ses affaires particulières. À la fin de la semaine, il revint par
+un village où se tenait une foire, et où il s'arrêta pour vingt-quatre
+heures. Il y rencontra son ami Simonneau.</p>
+
+<p>Un malheureux hasard avait voulu que Simonneau se fût énamouré depuis peu
+d'une grosse gardeuse d'oies, dont la chaumière était située dans un
+chemin creux à trois pas de la prairie. Il s'y rendait chaque jour, et
+de la lucarne d'un grenier à foin qui servait de temple à ses amours
+rustiques, il voyait passer et repasser dans le sentier Athénaïs, appuyée
+sur le bras de Bénédict. Il ne manqua pas d'incriminer ces rendez-vous.
+Il se rappelait l'ancien amour de mademoiselle Lhéry pour son cousin; il
+savait la jalousie de Pierre Blutty, et il n'imaginait pas qu'une femme
+pût venir trouver un homme, causer confidentiellement avec lui, sans y
+porter des sentiments et des intentions contraires à la fidélité
+conjugale.</p>
+
+<p>Dans son gros bon sens, il se promit d'avertir Pierre Blutty, et il n'y
+manqua pas. Le fermier entra dans une fureur épouvantable, et voulut
+partir sur-le-champ pour assommer son rival et sa femme. Simonneau le
+calma un peu en lui faisant observer que le mal n'était peut-être pas
+aussi grand qu'il pouvait le devenir.</p>
+
+<p>&mdash;Foi de Simonneau, lui dit-il, j'ai presque toujours vu <i>le garçon à
+mademoiselle Louise</i> avec eux, mais à environ trente pas; il pouvait les
+voir, aussi je pense bien qu'ils ne pouvaient pas faire grand mal; mais
+ils pouvaient en dire; car, lorsqu'il s'approchait d'eux, ils avaient soin
+de le renvoyer. Ta femme lui tapait doucement sur la joue, et le faisait
+courir bien loin, afin de causer à son aise apparemment.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, l'effrontée! disait Pierre Blutty en se mordant les poings.
+Ah! je devais bien m'en douter que cela finirait ainsi. Ce freluquet-là!
+il en conte à toutes les femmes. Il a fait la cour à mademoiselle Louise
+en même temps qu'à ma femme avant son mariage. Depuis, il est au <i>su</i> de
+tout le monde qu'il a osé courtiser madame de Lansac. Mais celle-là est
+une femme honnête et respectable, qui a refusé de le voir, et qui a
+déclaré qu'il ne mettrait jamais les pieds à la ferme tant qu'elle y
+serait. Je le sais bien, peut-être! j'ai entendu qu'elle le disait à sa
+sœur, le jour où elle est venue loger chez nous. Maintenant, faute de
+mieux, ce monsieur veut bien revenir à ma femme! Qu'est-ce qui me répondra
+d'ailleurs qu'ils ne s'entendent pas depuis longtemps? Pourquoi était-elle
+si entichée, ces derniers mois, d'aller au château tous les soirs, contre
+mon gré? C'est qu'elle le voyait là. Et il y a un diable de parc où ils se
+promenaient tous deux tant qu'ils voulaient. Vingt mille tonnerres! je
+m'en vengerai! À présent qu'on a fermé le parc, ils se donnent rendez-vous
+dans le bois, c'est tout clair! Sais-je ce qui se passe la nuit? Mais,
+triple diable! me voici; nous verrons si cette fois Satan défendra sa
+peau. Je leur ferai voir qu'on n'insulte pas impunément Pierre Blutty.</p>
+
+<p>&mdash;S'il te faut un camarade, tu sais que je suis là, répondit Simonneau.</p>
+
+<p>Les deux amis se pressèrent la main et prirent ensemble le chemin de la
+ferme.</p>
+
+<p>Cependant Athénaïs avait si bien plaidé pour Bénédict, elle avait avec
+tant de candeur et de zèle défendu la cause de l'amour; elle avait surtout
+si bien peint sa tristesse, l'altération de sa santé, sa pâleur, ses
+anxiétés; elle l'avait montré si soumis, si timide, que la faible
+Valentine s'était laissé fléchir. En secret même, elle avait été bien aise
+de voir solliciter son rappel; car à elle aussi les journées semblaient
+bien longues et sa résolution bien cruelle.</p>
+
+<p>Bientôt il n'avait plus été question que de la difficulté de se voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis forcée, avait dit Valentine, de me cacher de cet amour comme
+d'un crime. Un ennemi que j'ignore, et qui sans doute me surveille de bien
+près, a réussi à me brouiller avec ma mère. Maintenant je sollicite mon
+pardon; car quel autre appui me reste? Mais si je me compromets par
+quelque nouvelle imprudence, elle le saura, et il ne faudra plus espérer
+la fléchir. Je ne puis donc pas aller avec toi à la prairie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute, dit Athénaïs, mais il peut venir ici.</p>
+
+<p>&mdash;Y songes-tu? reprit Valentine. Outre que ton mari s'est prononcé souvent
+à cet égard d'une manière hostile, et que la présence de Bénédict à la
+ferme pourrait faire naître des querelles dans ta famille et dans ton
+ménage, rien ne serait plus manifeste pour me compromettre que cette
+démarche, après deux ans écoulés sans reparaître ici. Son retour serait
+remarqué et commenté comme un événement, et nul ne pourrait douter que
+j'en fusse la cause.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est fort bien, dit Athénaïs; mais qui l'empêche de venir ici à
+la brune, sans être observé? Nous voici en automne, les jours sont courts;
+à huit heures il fait nuit noire; à neuf heures tout le monde est couché;
+mon mari, qui est un peu moins dormeur que les autres, est absent. Quand
+Bénédict serait, je suppose, à la porte du verger sur les neuf heures et
+demie, quand j'irais le lui ouvrir, quand vous causeriez dans la salle
+basse une heure ou deux, quand il retournerait chez lui vers onze heures,
+avant le lever de la lune, eh bien! qu'y aurait-il de si difficile et de
+si dangereux?</p>
+
+<p>Valentine fit bien des objections. Athénaïs insista, supplia, pleura
+même, déclara que ce refus causerait la mort de Bénédict. Elle finit par
+l'emporter. Le lendemain elle courut triomphante à la prairie, et y porta
+cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Le soir même, Bénédict, muni des instructions de sa protectrice, et
+connaissant parfaitement les lieux, fut introduit auprès de Valentine,
+et passa deux heures avec elle; il réussit, dans cette entrevue, à
+reconquérir tout son empire. Il la rassura sur l'avenir, lui jura de
+renoncer à tout bonheur qui lui coûterait un regret, pleura d'amour et de
+joie à ses pieds, et la quitta, heureux de la voir plus calme et plus
+confiante, après avoir obtenu un second rendez-vous pour le lendemain.</p>
+
+<p>Mais le lendemain Pierre Blutty et Georges Simonneau arrivèrent à
+la ferme. Blutty dissimula assez bien sa fureur et observa sa femme
+attentivement. Elle n'alla point A la prairie, il n'en était plus besoin;
+et d'ailleurs elle craignait d'être suivie.</p>
+
+<p>Blutty prit des renseignements autour de lui avec autant d'adresse qu'il
+en fut capable, et il est vrai de dire que les paysans n'en manquent point
+lorsqu'une des cordes épaisses de leur sensibilité est enfin mise en jeu.
+Tout en affectant un air d'indifférence assez bien joué, il eut tout le
+jour l'œil et l'oreille au guet. D'abord il entendit un garçon de charrue
+dire à son compagnon que Charmette, la grande chienne fauve de la ferme,
+n'avait pas cessé d'aboyer depuis neuf heures et demie jusqu'à minuit.
+Ensuite il se promena dans le verger, et vit le sommet d'un mur en pierres
+sèches qui l'entourait un peu dérangé. Mais un indice plus certain, ce fut
+un talon de botte marqué en plusieurs endroits sur la glaise du fossé. Or,
+personne à la ferme ne faisait usage de bottes; on n'y connaissait que les
+sabots ou les souliers ferrés à triple rang de clous.</p>
+
+<p>Alors Blutty n'eut plus de doutes. Pour s'emparer à coup sûr de son ennemi,
+il sut renfermer sa colère et sa douleur, et vers le soir il embrassa
+assez cordialement sa femme, en disant qu'il allait passer la nuit à une
+métairie que possédait Simonneau, à une demi-lieue de là. On venait de
+finir les vendanges; Simonneau, qui avait fait sa récolte un des derniers,
+avait besoin d'aide pour surveiller et contenir pendant cette nuit la
+fermentation de ses cuves. Cette fable n'inspira de doute à personne;
+Athénaïs se sentait trop innocente pour s'effrayer des projets de son
+mari.</p>
+
+<p>Il se retira donc chez son compagnon, et brandissant avec fureur une de
+ces lourdes fourches en fer dont on se sert dans le pays pour <i>afféter</i> le
+foin sur les charrettes en temps de récolte, il attendit la nuit avec une
+cuisante impatience. Pour lui donner du cœur et du sang-froid, Simonneau
+le fit boire.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+
+<p>Sept heures sonnèrent. La soirée était froide et triste. Le vent mugissait
+sur le chaume de la maisonnette, et le ruisseau, gonflé par les pluies
+des jours précédents, remplissait le ravin de son murmure plaintif et
+monotone. Bénédict se préparait à quitter son jeune ami, et il commençait,
+comme la veille, à lui bâtir une fable sur la nécessité de sortir à une
+pareille heure, lorsque Valentin l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me tromper? lui dit-il tout à coup en jetant sur la table d'un
+air résolu le livre qu'il tenait. Vous allez à la ferme.</p>
+
+<p>Immobile de surprise, Bénédict ne trouva point de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ami, dit le jeune homme avec une amertume concentrée, allez
+donc, et soyez heureux, vous le méritez mieux que moi; et si quelque chose
+peut adoucir ce que je souffre, c'est de vous avoir pour rival.</p>
+
+<p>Bénédict tombait des nues; les hommes ont peu de perspicacité pour ces
+sortes de découvertes, et d'ailleurs ses propres chagrins l'avaient trop
+absorbé depuis longtemps pour qu'il pût s'être aperçu que l'amour avait
+fait irruption aussi chez cet enfant dont il avait la tutelle. Étourdi de
+ce qu'il entendait, il s'imagina que Valentin était amoureux de sa tante,
+et son sang se glaça de surprise et de chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Valentin en se jetant sur une chaise d'un air accablé,
+je vous offense, je vous irrite, je vous afflige peut-être! Vous que
+j'aime tant! me voilà forcé de lutter contre la haine que vous m'inspirez
+quelquefois! Tenez, Bénédict, prenez garde à moi, il y a des jours où je
+suis tenté de vous assassiner.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux enfant! s'écria Bénédict en lui saisissant fortement le bras;
+vous osez nourrir un pareil sentiment pour celle que vous devriez
+respecter comme votre mère!</p>
+
+<p>&mdash;Comme ma mère, reprit-il avec un sourire triste; elle serait bien jeune,
+ma mère!</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! dit Bénédict consterné, que dira Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Valentine! Et que lui importe? D'ailleurs, pourquoi n'a-t-elle pas prévu
+ce qui arriverait? Pourquoi a-t-elle permis que chaque soir nous réunît
+sous ses yeux? Et vous-même pourquoi m'avez-vous pris pour le confident
+et le témoin de vos amours? Car vous l'aimez, maintenant je ne puis m'y
+tromper. Hier, je vous ai suivi, vous alliez à la ferme, et je ne suppose
+point que vous y alliez si secrètement pour voir ma mère ou ma tante.
+Pourquoi vous en cacheriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, que voulez-vous donc dire? s'écria Bénédict dégagé d'un poids
+énorme; vous me croyez amoureux de ma cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne le serait? répondit le jeune homme avec un naïf enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon enfant, dit Bénédict en le pressant contre sa poitrine.
+Crois-tu à la parole d'un ami? Eh bien! je te jure sur l'honneur que je
+n'eus jamais d'amour pour Athénaïs, et que je n'en aurai jamais. Es-tu
+content maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il vrai? s'écria Valentin en l'embrassant avec transport; mais,
+en ce cas, que vas-tu donc faire à la ferme?</p>
+
+<p>&mdash;M'occuper, répondit Bénédict embarrassé, d'une affaire importante pour
+l'existence de madame de Lansac. Forcé de me cacher pour ne pas rencontrer
+Blutty, avec lequel je suis brouillé, et qui pourrait à juste titre
+s'offenser de ma présence chez lui, je prends quelques précautions pour
+parvenir auprès de ma tante. Ses intérêts exigent tous mes soins... C'est
+une affaire d'argent que tu comprendrais peu... Que t'importe, d'ailleurs?
+Je te l'expliquerai plus tard, il faut que je parte.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, dit Valentin; je n'ai pas d'explication à vous demander. Vos
+motifs ne peuvent être que nobles et généreux. Mais permets-moi de
+t'accompagner, Bénédict.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, pendant une partie du chemin, répondit-il.</p>
+
+<p>Ils sortirent ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce fusil? dit Bénédict en voyant Valentin passer à ses côtés
+l'arme sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais. Je veux aller avec toi jusqu'à la ferme. Ce Pierre Blutty te
+hait, je le sais. S'il te rencontrait, il te ferait un mauvais parti. Il
+est lâche et brutal; laisse-moi t'escorter. Tiens, hier soir je n'ai pu
+dormir tant que tu n'as pas été rentré. Je faisais des rêves affreux; et à
+présent que j'ai le cœur déchargé d'une horrible jalousie, à présent que
+je devrais être heureux, je me sens dans l'humeur la plus noire que j'aie
+eue de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit souvent, Valentin, que tu as les nerfs d'une femme. Pauvre
+enfant! Ton amitié m'est douce pourtant. Je crois qu'elle réussirait à me
+faire supporter la vie quand tout le reste me manquerait.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/22.png"></p>
+
+<p>Ils marchèrent quelque temps en silence, puis ils reprirent une
+conversation interrompue et brisée à chaque instant. Bénédict sentait
+son cœur se gonfler de joie à l'approche du moment qui devait le réunir
+à Valentine. Son jeune compagnon, d'une nature plus frêle et plus
+impressionnable, se débattait sous le poids de je ne sais quel
+pressentiment. Bénédict voulut lui montrer la folie de son amour pour
+Athénaïs, et l'engager à lutter contre ce penchant dangereux. Il lui fit
+des maux de la passion une peinture sinistre, et pourtant d'ardentes
+palpitations de joie démentaient intérieurement ses paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison peut-être! lui dit Valentin. Je crois que je suis destiné à
+être malheureux. Du moins je le crois ce soir, tant je me sens oppressé et
+abattu. Reviens de bonne heure, entends-tu? ou laisse-moi t'accompagner
+jusqu'au verger.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, non, dit Bénédict en s'arrêtant sous un vieux saule qui
+formait l'angle du chemin. Rentre; je serai bientôt près de toi, et je
+reprendrai ma mercuriale. Eh bien! qu'as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu devrais prendre mon fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, écoute! dit Valentin.</p>
+
+<p>Un cri rauque et funèbre partit au-dessus de leurs têtes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un engoulevent, répondit Bénédict. Il est caché dans le tronc
+pourri de cet arbre. Veux-tu l'abattre? Je vais le faire partir.</p>
+
+<p>Il donna un coup de pied contre l'arbre. L'oiseau partit d'un vol oblique
+et silencieux. Valentin l'ajusta, mais il faisait trop sombre pour qu'il
+pût l'atteindre. L'engoulevent s'éloigna en répétant son cri sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;Oiseau de malheur! dit le jeune homme, je t'ai manqué! n'est-ce pas
+celui-là que les paysans appellent <i>l'oiseau de la mort</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Bénédict avec indifférence; ils prétendent qu'il chante sur la
+tête d'un homme une heure avant sa fin. Gare à nous! nous étions sous cet
+arbre quand il a chanté.</p>
+
+<p>Valentin haussa les épaules, comme s'il eût été honteux de ses puérilités.
+Cependant il pressa la main de son ami avec plus de vivacité que de
+coutume.</p>
+
+<p>&mdash;Reviens bientôt, lui dit-il.</p>
+
+<p>Et ils se séparèrent.</p>
+
+<p>Bénédict entra sans bruit et trouva Valentine à la porte de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai de grandes nouvelles à vous apprendre, lui dit-elle; mais ne
+restons pas dans cette salle, la première personne venue pourrait nous y
+surprendre. Athénaïs me cède sa chambre pour une heure. Suivez-moi.</p>
+
+<p>Depuis le mariage de la jeune fermière, on avait arrangé et décoré, pour
+les nouveaux époux, une assez jolie chambre au rez-de-chaussée. Athénaïs
+l'avait offerte à son amie, et avait été attendre la fin de sa conférence
+dans la chambre que celle-ci occupait à l'étage supérieur.</p>
+
+<p>Valentine y conduisit Bénédict.</p>
+
+<p>Pierre Blutty et Georges Simonneau quittèrent, à peu près à la même heure,
+la métairie où ils avaient passé l'après-dîné. Tous deux suivaient en
+silence un chemin creux sur le bord de l'Indre.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! Pierre, tu n'es pas un homme, dit Georges en s'arrêtant. On
+dirait que tu vas faire un crime. Tu ne dis rien, tu as été pâle et défait
+comme un linceul tout le jour, à peine si tu marches droit. Comment! c'est
+pour une femme que tu te laisses ainsi démoraliser?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus tant l'amour que j'ai pour la femme, répondit Pierre d'une
+voix creuse et en s'arrêtant, que la haine que j'ai pour l'homme. Celle-là
+me fige le sang autour du cœur; et quand tu dis que je vais faire un
+crime, je crois que tu ne te trompes pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, plaisantes-tu? dit Georges en s'arrêtant à son tour. Je me suis
+associé avec toi pour donner une <i>roulée</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Une <i>roulée</i> jusqu'à ce que mort s'ensuive, reprit l'autre d'un ton
+grave. Il y a assez longtemps que sa figure me fait souffrir. Il faut que
+l'un de nous deux cède la place à l'autre cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! c'est plus sérieux que je ne pensais. Qu'est-ce donc que tu
+tiens là en guise de bâton? Il fait si noir! Est-ce que tu t'es obstiné à
+emporter cette diable de fourche?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis donc, n'allons pas nous jeter dans une affaire qui nous
+mènerait aux assises, da! Cela ne m'amuserait pas, moi qui ai femme et
+enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as peur, ne viens pas!</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, mais pour t'empêcher de faire un mauvais coup.</p>
+
+<p>Ils se remirent en marche.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit Valentine en tirant de son sein une lettre cachetée de
+noir; je suis bouleversée, et ce que je sens en moi me fait horreur de
+moi-même. Lisez; mais si votre cœur est aussi coupable que le mien,
+taisez-vous, car j'ai peur que la terre ne s'ouvre pour nous engloutir.</p>
+
+<p>Bénédict, effrayé, ouvrit la lettre; elle était de Franck, le valet de
+chambre de M. de Lansac. M. de Lansac venait d'être tué en duel.</p>
+
+<p>Le sentiment d'une joie cruelle et violente envahit toutes les facultés de
+Bénédict. Il se mit à marcher avec agitation dans la chambre pour dérober
+à Valentine une émotion qu'elle condamnait, mais dont elle-même ne pouvait
+se défendre. Ses efforts furent vains. Il s'élança vers elle, et, tombant
+à ses pieds, il la pressa contre sa poitrine dans un transport d'ivresse
+sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon feindre un recueillement hypocrite? s'écria-t-il. Est-ce toi,
+est-ce Dieu que je pourrais tromper? N'est-ce pas Dieu qui règle nos
+destinées? N'est-ce pas lui qui te délivre de la chaîne honteuse de
+ce mariage? N'est-ce pas lui qui purge la terre de cet homme faux et
+stupide?...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! dit Valentine en lui mettant ses mains sur la bouche.
+Voulez-vous donc attirer sur nous la vengeance du ciel? N'avons-nous pas
+assez offensé la vie de cet homme? faut-il l'insulter jusqu'après sa mort!
+Oh! taisez-vous, cela est un sacrilège. Dieu n'a peut-être permis cet
+événement que pour nous punir et nous rendre plus misérables encore.</p>
+
+<p>&mdash;Craintive et folle Valentine! que peut-il donc nous arriver maintenant?
+N'es-tu pas libre? L'avenir n'est-il pas à nous? Eh bien! n'insultons pas
+les morts, j'y consens. Bénissons, au contraire, la mémoire de cet homme
+qui s'est chargé d'aplanir entre nous les distances de rang et de fortune.
+Béni soit-il pour t'avoir faite pauvre et délaissée comme te voilà! car
+sans lui je n'aurais pu prétendre à toi. Ta richesse, ta considération,
+eussent été des obstacles que ma fierté n'eût pas voulu franchir...
+À présent tu m'appartiens, tu ne peux pas, tu ne dois pas m'échapper,
+Valentine; je suis ton époux, j'ai des droits sur toi. Ta conscience,
+ta religion, t'ordonnent de me prendre pour appui et pour vengeur. Oh!
+maintenant, qu'on vienne t'insulter dans mes bras, si on l'ose! Moi, je
+comprendrai mes devoirs; moi, je saurai la valeur du dépôt qui m'est
+confié; moi, je ne te quitterai pas; je veillerai sur toi avec amour! Que
+nous serons heureux! Vois donc comme Dieu est bon! comme, après les rudes
+épreuves, il nous envoie les biens dont nous étions avides! Te souviens-tu
+qu'un jour tu regrettais ici de n'être pas fermière, de ne pouvoir
+te soustraire à l'esclavage d'une vie opulente pour vivre en simple
+villageoise sous un toit de chaume? Eh bien, voilà ton vœu exaucé. Tu
+seras suzeraine dans la chamière du ravin; tu courras parmi les taillis
+avec ta chèvre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-même, tu dormiras
+sans crainte et sans souci sur le sein d'un paysan. Chère Valentine, que
+tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses! Que tu seras adorée
+et obéie dans ta nouvelle demeure! Tu n'auras qu'un serviteur et qu'un
+esclave, ce sera moi; mais j'aurai plus de zèle à moi seul que toute
+une livrée. Tous les ouvrages pénibles me concerneront; toi, tu n'auras
+d'autre soin que d'embellir ma vie et de dormir parmi les fleurs à mon
+côté.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs nous serons riches. J'ai doublé déjà la valeur de mes terres;
+j'ai mille francs de rente! et toi, quand tu auras vendu ce qui te reste,
+tu en auras à peu près autant. Nous arrondirons notre propriété. Oh! ce
+sera une terre magnifique! Nous aurons ta bonne Catherine pour factotum.
+Nous aurons une vache et son veau, que sais-je?... Allons, réjouis-toi
+donc, fais donc des projets avec moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je suis accablée de tristesse, dit Valentine, et je n'ai pas la
+force de repousser vos rêves. Ah! parle-moi parle-moi encore de ce bonheur;
+ dis-moi qu'il ne peut nous fuir: je voudrais y croire.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc t'y refuser?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, dit-elle en mettant sa main sur sa poitrine, je sens là un
+poids qui m'étouffe. Le remords! Oh! oui, c est le remords! je n'ai pas
+mérité d'être heureuse, moi, je ne dois pas l'être. J'ai été coupable;
+j'ai trahi mes serments; j'ai oublié Dieu; Dieu me doit des châtiments, et
+non des récompenses.</p>
+
+<p>&mdash;Chasse ces noires idées. Pauvre Valentine! te laisseras-tu donc ainsi
+ronger et flétrir par le chagrin? En quoi donc as-tu été si criminelle?
+N'as-tu pas résisté assez longtemps? N'est-ce pas moi qui suis le
+coupable? N'as-tu pas expié ta faute par ta douleur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, mes larmes auraient dû m'en laver! Mais, hélas! chaque jour
+m'enfonçait plus avant dans l'abîme; et qui sait si je n'y aurais pas
+croupi toute ma vie? Quel mérite aurai-je à présent? Comment réparerai-je
+le passé? Toi-même, pourras-tu m'aimer toujours? Auras-tu confiance en
+celle qui a trahi ses premiers serments?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Valentine, pense donc à tout ce qui devrait te servir d'excuse.
+Songe donc à ta position malheureuse et fausse. Rappelle-toi ce mari qui
+t'a poussée à ta perte avec préméditation, à cette mère qui a refusé de
+t'ouvrir ses bras dans le danger, à cette vieille femme qui n'a trouvé
+rien de mieux à te dire à son lit de mort que ces religieuses paroles:
+<i>Ma fille, prends un amant de ton rang</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il est vrai, dit Valentine faisant un amer retour sur le passé, ils
+traitaient tous la vertu avec une incroyable légèreté. Moi seule, qu'ils
+accusaient, je concevais la grandeur de mes devoirs, et je voulais faire
+du mariage une obligation réciproque et sacrée. Mais ils riaient de ma
+simplicité; l'un me parlait d'argent, l'autre de dignité, un troisième de
+convenances. L'ambition ou le plaisir, c'était là toute la morale de leurs
+actions, tout le sens de leurs préceptes; ils m'invitaient à faillir et
+m'exhortaient à savoir seulement professer les dehors de la vertu. Si, au
+lieu d'être le fils d'un paysan, tu eusses été duc et pair, mon pauvre
+Bénédict, ils m'auraient portée en triomphe!</p>
+
+<p>&mdash;Sois-en sûre, et ne prends donc plus les menaces de leur sottise et leur
+méchanceté pour les reproches de ta conscience.</p>
+
+<p>Lorsque onze heures sonnèrent au <i>coucou</i> de la ferme, Bénédict s'apprêta
+à quitter Valentine. Il avait réussi à la calmer, à l'enivrer d'espoir, à
+la faire sourire; mais au moment où il la pressa contre son cœur pour lui
+dire adieu, elle fut saisie d'une étrange terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Et si j'allais te perdre! lui dit-elle en pâlissant. Nous avons prévu
+tout, hormis cela! Avant que tout ce bonheur se réalise, tu peux mourir,
+Bénédict!</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! lui dit-il en la couvrant de baisers, est-ce qu'on meurt quand
+on s'aime ainsi?</p>
+
+<p>Elle lui ouvrit doucement la porte du verger, et l'embrassa encore sur le
+seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Te souviens-tu, lui dit-il tout bas, que tu m'as donné ici ton premier
+baiser sur le front?...</p>
+
+<p>&mdash;À demain! lui répondit-elle.</p>
+
+<p>Elle avait à peine regagné sa chambre qu'un cri profond et terrible
+retentit dans le verger; ce fut le seul bruit; mais il fut horrible, et
+toute la maison l'entendit.</p>
+
+<p>En approchant de la ferme, Pierre Blutty avait vu de la lumière dans la
+chambre de sa femme, qu'il ne savait pas être occupée par Valentine. Il
+avait vu passer distinctement deux ombres sur le rideau, celle d'un homme
+et celle d'une femme; plus de doutes pour lui. En vain Simonneau avait
+voulu le calmer; désespérant d'y parvenir et craignant d'être inculpé dans
+une affaire criminelle, il avait pris le parti de s'éloigner. Blutty avait
+vu la porte s'entr'ouvrir, un rayon de lumière qui s'en échappait lui
+avait fait reconnaître Bénédict; une femme venait derrière lui, il ne put
+voir son visage parce que Bénédict le lui cacha en l'embrassant; mais ce
+ne pouvait être qu'Athénaïs. Le malheureux jaloux dressa alors sa fourche
+de fer au moment où Bénédict, voulant franchir la clôture du verger, monta
+sur le mur en pierres sèches à l'endroit qui portait encore les traces de
+son passage de la veille; il s'élança pour sauter et se jeta sur l'arme
+aiguë; les deux pointes s'enfoncèrent bien avant dans sa poitrine, et il
+tomba baigné dans son sang.</p>
+
+<p>À cette même place, deux ans auparavant, il avait soutenu Valentine dans
+ses bras la première fois qu'elle était venue furtivement à la ferme pour
+voir sa sœur.</p>
+
+<p>Une rumeur affreuse s'éleva dans la maison à la vue de ce crime; Blutty
+s'enfuit et s'alla remettre à la discrétion du procureur du roi. Il lui
+raconta franchement l'affaire: l'homme était son rival, il avait été
+assassiné dans le jardin du meurtrier; celui-ci pouvait se défendre en
+assurant qu'il l'avait pris pour un voleur. Aux yeux de la loi il devait
+être acquitté; aux yeux du magistrat auquel il confiait avec franchise la
+passion qui l'avait fait agir et le remords qui le déchirait, il trouva
+grâce. Il fût résulté des débats un horrible scandale pour la famille
+Lhéry, la plus nombreuse et la plus estimée du département. Il n'y eut
+point de poursuites contre Pierre Blutty.</p>
+
+<p>On apporta le cadavre dans la salle.</p>
+
+<p>Valentine recueillit encore un sourire, une parole d'amour et un regard
+vers le ciel. Il mourut sur son sein.</p>
+
+<p>Alors elle fut entraînée dans sa chambre par Lhéry, tandis que madame
+Lhéry emmenait de son côté Athénaïs évanouie.</p>
+
+<p>Louise, pâle, froide, et conservant toute sa raison, toutes ses facultés
+pour souffrir, resta seule auprès du cadavre.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure Lhéry vint la rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Votre sœur est bien mal, lui dit le vieillard consterné. Vous devriez
+aller la secourir. Je remplirai, moi, le triste devoir de rester ici.</p>
+
+<p>Louise ne répondit rien, et entra dans la chambre de Valentine.</p>
+
+<p>Lhéry l'avait déposée sur son lit. Elle avait la face verdâtre, ses yeux
+rouges et ardents ne versaient pas de larmes. Ses mains étaient raidies.
+autour de son cou; une sorte de râle convulsif s'exhalait de sa poitrine.</p>
+
+<p>Louise, pâle aussi, mais calme en apparence, prit un flambeau et se pencha
+vers sa sœur.</p>
+
+<p>Quand ces deux femmes se regardèrent, il y eut entre elles comme un
+magnétisme horrible. Le visage de Louise exprimait un mépris féroce, une
+haine glaciale; celui de Valentine, contracté par la terreur, cherchait
+vainement à fuir ce terrible examen, cette vengeresse apparition.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Louise en passant sa main furieuse dans les cheveux épars de
+Valentine, comme si elle eût voulu les arracher, c'est vous qui l'avez tué!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi! moi! moi! bégaya Valentine hébétée.</p>
+
+<p>&mdash;Cela devait arriver, dit Louise. Il l'a voulu; il s'est attaché à votre
+destinée, et vous l'ayez perdu! Eh bien! achevez votre tâche, prenez aussi
+ma vie; car ma vie, c'était la sienne, et moi je ne lui survivrai pas!
+Savez-vous quel double coup vous avez frappé? Non, vous ne vous flattiez
+pas d'avoir fait tant de mal! Eh bien! triomphez! Vous m'avez supplantée,
+vous m'avez rongé le cœur tous les jours de votre vie, et vous venez d'y
+enfoncer le couteau. C'est bien! Valentine, vous avez complété l'œuvre de
+votre race. Il était écrit que de votre famille sortiraient pour moi tous
+les maux. Vous avez été la fille de votre mère, la fille de votre père,
+qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang! C'est vous qui m'avez
+attirée dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un
+basilic, m'y avez fascinée et attachée afin d'y dévorer mes entrailles à
+votre aise. Ah! vous ne savez pas comme vous m'avez fait souffrir! Le
+succès a dû passer votre attente. Vous ne savez pas comme je l'aimais, cet
+homme qui est mort! mais vous lui aviez jeté un charme, et il ne voyait
+plus clair autour de lui. Oh! je l'aurais rendu heureux, moi! Je ne
+l'aurais pas torturé comme vous avez fait! Je lui aurais sacrifié une
+vaine gloire et d'orgueilleux principes. Je n'aurais pas fait de sa vie
+un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se
+serait pas flétrie sous mes caresses égoïstes! Je ne l'aurais pas condamné
+à dépérir rongé de chagrins et de privations. Ensuite je ne l'aurais
+pas attiré dans un piège pour le livrer à un assassin. Non! il serait
+aujourd'hui plein d'avenir et de vie, s'il eût voulu m'aimer! Soyez
+maudite, vous qui l'en avez empêché!</p>
+
+<p>En proférant ces imprécations, la malheureuse Louise s'affaiblit, et finit
+par tomber mourante aux pieds de sa sœur.</p>
+
+<p>Quand elle revint à la vie, elle ne se souvint plus de ce qu'elle avait
+dit. Elle soigna Valentine avec amour; elle l'accabla de caresses et
+de larmes. Mais elle ne put effacer l'affreuse impression que cette
+confession involontaire lui avait faite. Dans ses accès de fièvre,
+Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les
+terreurs de la démence.</p>
+
+<p>Elle mourut huit jours après. La religion versa quelque baume sur ses
+derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la
+terre au ciel.</p>
+
+<p>Louise avait tant souffert, que ses facultés, rompues au joug de la
+douleur, trempées au feu des passions dévorantes, avaient acquis une force
+surnaturelle. Elle résista à ce coup affreux, et vécut pour son fils.</p>
+
+<p>Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa méprise. Malgré la rudesse
+de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrètement.
+Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait à un
+reproche l'exaspérait, parce que le reproche s'élevait encore plus haut
+en lui-même. Il eut peu de relations avec sa famille durant l'année qui
+suivit son crime. Athénaïs faisait de vains efforts pour dissimuler
+l'effroi et l'éloignement qu'il lui inspirait. Madame Lhéry se cachait
+pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours où il devait y
+venir. Il chercha dans le vin une consolation à ses ennuis, et parvint à
+s'étourdir en s'enivrant tous les jours. Un soir il s'alla jeter dans la
+rivière, que la clarté blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin
+sablé. Les paysans remarquèrent, comme une juste punition du ciel, que sa
+mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an après celle de
+Bénédict.</p>
+
+<p>Plusieurs années après, on vit bien du changement dans le pays. Athénaïs,
+héritière de deux cent mille francs légués par son parrain le maître de
+forges, acheta le château de Raimbault et les terres qui l'environnaient.
+M. Lhéry, poussé par sa femme à cet acte de vanité, vendit ses propriétés,
+ou plutôt les troqua (les malins du pays disent avec perte) contre les
+autres terres de Raimbault. Les bons fermiers s'installèrent donc dans
+l'opulente demeure de leurs anciens seigneurs, et la jeune veuve put
+satisfaire enfin ces goûts de luxe qu'on lui avait inspirés dès l'enfance.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXIX.</h3>
+
+
+<p>Louise, qui avait été achever à Paris l'éducation de son fils, fut invitée
+alors à venir se fixer auprès de ses fidèles amis. Valentin venait d'être
+reçu médecin. On l'engageait à se fixer dans le pays, où M. Faure, devenu
+trop vieux pour exercer, lui léguait avec empressement sa clientèle.</p>
+
+<p>Louise et son fils revinrent donc, et trouvèrent chez cette honnête
+famille l'accueil le plus sincère et le plus tendre. Ce fut une triste
+consolation pour eux que d'habiter le pavillon. Pendant cette longue
+absence, le jeune Valentin était devenu un homme; sa beauté, son
+instruction, sa modestie, ses nobles qualités, lui gagnaient l'estime
+et l'affection des plus récalcitrants sur l'article de la naissance.
+Cependant il portait bien légitimement le nom de Raimbault. Madame Lhéry
+ne l'oubliait pas, et disait tout bas à son mari que c'était peu d'être
+propriétaire si l'on n'était seigneur; ce qui signifiait, en d'autres
+termes, qu'il ne manquait plus à leur fille que le nom de leurs anciens
+maîtres. M. Lhéry trouvait le jeune médecin bien jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! disait la mère Lhéry, notre Athénaïs l'est bien aussi. Est-ce que
+nous ne sommes pas de <i>la même âge</i>, toi et moi? Est-ce que nous en avons
+été moins heureux pour ça?</p>
+
+<p>Le père Lhéry était plus positif que sa femme; il disait que <i>l'argent
+attire l'argent</i>; que sa fille était un assez beau parti pour prétendre
+non-seulement à un noble, mais encore à un riche propriétaire. Il fallut
+céder, car l'ancienne inclination de madame Blutty se réveilla avec une
+intensité nouvelle en retrouvant son <i>jeune écolier</i> si grand et si
+perfectionné. Louise hésita; Valentin, partagé entre son amour et sa
+fierté, se laissa pourtant convaincre par les brûlants regards de la belle
+veuve. Athénaïs devint sa femme.</p>
+
+<p>Elle ne put pas résister à la démangeaison de se faire annoncer dans
+les salons aristocratiques des environs sous le titre de comtesse de
+Raimbault. Les voisins en firent des gorges chaudes, les uns par mépris,
+les autres par envie. La vraie comtesse de Raimbault intenta à la nouvelle
+un procès pour ce fait; mais elle mourut, et personne ne songea plus à
+réclamer. Athénaïs était bonne, elle fut heureuse; son mari, doué de
+l'excellent caractère et de la haute raison de Valentine, l'a facilement
+dominée et corrigée doucement de beaucoup de ses travers. Ceux qui lui
+restent la rendent piquante et la font aimer comme le feraient des
+qualités, tant elle les reconnaît avec franchise.</p>
+
+<p>La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses vanités et ses
+ridicules; cependant nul pauvre n'est rebuté à la porte du château, nul
+voisin n'y réclame vainement un service; on en rit par jalousie plutôt que
+par pitié. Si quelque ancien compagnon du vieux Lhéry lui adresse parfois
+une lourde épigramme sur son changement de fortune, Lhéry s'en console
+en voyant que la moindre avance de sa part est reçue avec orgueil et
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Louise se repose auprès de sa nouvelle famille de la triste carrière
+qu'elle a fournie. L'âge des passions a fui derrière elle; une teinte de
+mélancolie religieuse s'est répandue sur ses pensées de chaque jour. Sa
+plus grande joie est d'élever sa petite-fille blonde et blanche, qui
+perpétue le nom bien-aimé de Valentine, et qui rappelle à sa très-jeune
+grand'mère les premières années de cette sœur chérie. En passant devant
+le cimetière du village, le voyageur a vu souvent le bel enfant jouer aux
+pieds de Louise, et cueillir des primevères qui croissent sur la double
+tombe de Valentine et de Bénédict.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>FIN DE VALENTINE.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Valentine, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALENTINE ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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