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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17242-0.txt b/17242-0.txt new file mode 100644 index 0000000..6ee76a8 --- /dev/null +++ b/17242-0.txt @@ -0,0 +1,8606 @@ +The Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La tombe de fer + +Author: Hendrik Conscience + +Release Date: December 6, 2005 [EBook #17242] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER *** + + + + +Produced by Frank van Drogen, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +LA TOMBE DE FER + +PAR + +HENRI CONSCIENCE + + + + + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1878 + + + + +TOMBE DE FER + + + + +PROLOGUE + + +La classe du village était finie.... + +Voilà Mieken, la jolie enfant blonde, qui s'en retourne à la maison avec +son ardoise sous le bras. Son voisin Janneken, tête frisée aux cheveux +noirs, marche à côté d'elle.[1] + +[Note 1: Mieken et Janneken, petite Marie, petit Jean.] + +Chemin faisant, ils cueillent dans le seigle des bluets bleus et des +coquelicots rouges. + +Ils s'asseoient sur le seuil de pierre fruste à l'entrée du cimetière. + +Janneken tresse une couronne avec les fleurs. La petite fille trouve que +cela dure trop longtemps et témoigne son impatience de posséder la +couronne.... + +Mais Janneken travaille avec une attention sérieuse. Sans savoir ce qui +le pousse, il arrange et entremêle les fleurs, cherche l'harmonie des +couleurs et essaie de temps à autre la couronne sur la tête de sa +gentille compagne. + +Un sentiment d'amitié ou d'amour a-t-il fait déjà de l'enfant un artiste +précoce? + +Derrière ces innocents amis s'étend le champ de l'éternel repos, avec +son silence que rien ne trouble, avec ses tombes verdoyantes et ses +croix renversées.... + +L'humble petite église s'élève au-dessus du champ des morts. Sa vieille +tour, lourde et massive à la base, ressemble à un vieillard pleurant sur +ses enfants qui ne sont plus; mais bientôt ses formes deviennent plus +sveltes, et elle s'élance vers le ciel comme une aiguille et montre +l'étoile d'or de l'espérance scintillant au-dessus des générations qui +dorment dans le sein de la terre. + +Le soleil répand sa joyeuse lumière sur le cimetière; les fleurs se +balancent sur les tombes au souffle du vent chaud du midi; les oiseaux +chantent dans les tilleuls qui ombragent le gazon bénit; des papillons +bigarrés voltigent au-dessus des petites croix de bois.... Mais rien ne +trouble le silence solennel ni la religieuse solitude du jardin des +morts. + +Janneken a achevé son Å“uvre. Sur la tête de Mieken rayonne la couronne +rouge et bleue qu'il a tressée pour elle. + +Tous deux entrent dans le sentier qui serpente à travers le cimetière. + +Janneken voit une marguerite blanche briller comme une étoile d'argent +sur une tombe. Il fait un saut de côté, arrache la fleur de sa tige et +la fixe sur le front de son amie. + +C'est le joyau le plus précieux dans le diadème d'une reine,--reine dont +la royauté naissante est la vie, dont le sceptre est la beauté, dont les +trésors sont la candeur et la foi.... + +Mieken s'avance toute joyeuse, ses yeux bleus brillent d'un orgueil +enfantin et mêlent leur doux éclat à celui des bluets qui s'agitent sur +son front. + +Mais elle s'arrête et regarde en souriant une petite croix de bois dont +la fraîche guirlande de fleurs indique une tombe nouvellement fermée. + +--La couronne que tu portes est bien plus belle, dit Janneken. + +--C'est là qu'est enterrée la petite Lotte, du charron, dit la petite +fille, rêveuse. + +--Malheureuse petite Lotte! répond le petit garçon; elle ne pourra plus +aller à l'école avec nous. + +--Mais elle est au ciel, n'est-ce pas? + +--Oui, elle est au ciel, la pauvre fille! + +--Pourquoi es-tu donc triste de ce que la petite Lotte est au ciel? +demanda Mieken étonnée. Elle est si bien au ciel! On peut s'y promener +du matin au soir avec les jolis petits anges, on y reçoit des friandises +à plein tablier, tous les jours y sont des dimanches, on y joue et on y +chante sans cesse; et quand on est fatigué de jouer, la bon Dieu vous +prend sur ses genoux et vous endort en vous embrassant! + +--Oui, oui, il doit faire bon au ciel, soupire Janneken, absorbée dans +ses pensées. + +--J'ai vu Lotte, lorsqu'elle était déjà devenue un petit ange, et +qu'elle dormait un long sommeil avant d'aller au ciel, reprend Mieken. +Ah! qu'elle était belle! Elle avait une belle robe blanche, et sa figure +et ses mains étaient encore plus blanches que sa robe; elle portait sur +ses cheveux une couronne de fleurs d'or et d'argent, avec des petites +étoiles et des perles, comme l'Enfant Jésus dans l'église[2]. Et Lotte +souriait si doucement dans son sommeil, qu'on eût dit qu'elle rêvait +déjà du ciel. Je ne vis pas ses ailes, mais sa mère me dit qu'elles +étaient repliées sous son dos afin de se reposer pour le long voyage.... +Car le ciel est bien loin, bien loin d'ici, Janneken! + +[Note 2: Dans certaines parties de la Belgique, c'est la coutume de parer +d'une couronne de fleurs artificielles le front des enfants mort.] + +--Viens, Mieken, murmura le petit garçon en l'éloignant avec la main de +la petite tombe. Je ne voudrais pas mourir tout de même, car je ne +pourrais plus jouer avec toi. + +--Mais, si nous pouvions aller au ciel ensemble, ce serait bien ainsi, +n'est-ce pas? + +--Non, non, ne parle plus de cela, répliqua Janneken avec tristesse. +Cela me fait peine. Ah! Mieken, n'es-tu donc pas contente sur la terre? + +Ils s'approchèrent de l'autre côté de l'église. + +Il y a là , contre le mur, un petit enclos fermé d'une grille de fer +établie pour protéger une tombe contre les pieds des passants. Une porte +à serrure est ménagée dans la grille, et, à deux pas de là , est un banc +en bois de chêne dont la surface est polie par un long usage. + +Dans l'enclos, pas de pierre portant le nom du mort chéri; mais le sol +est couvert de fleurs délicieuses. Il est visible qu'une main pieuse les +soigne et les arrose; car, tandis que dans le reste du cimetière, le +gazon est à demi grillé par la chaleur de l'été, les fleurs de la tombe +montrent une fraîcheur et une vitalité surprenantes. + +--Tiens! s'écrie la petite fille, encore de nouvelles fleurs sur la +tombe de fer.... Des fleurs sorties de terre et écloses en une seule +nuit; c'est étrange, n'est-ce pas? Des fleurs qu'on ne trouve nulle +part, ni dans les prés, ni dans les champs, ni dans les bois! + +--O innocente Mieken! c'est toujours l'ermite qui les plante là ! + +--Oui. Alors, que signifie ce banc usé? c'est la dame blanche qui vient +s'asseoir toutes les nuits sur le banc, prés de la tombe de fer, jusqu'à +ce que les coqs chantent? + +--Non, c'est le vieil ermite qui vient prier tous les jours sur le banc. + +--Mais qui peut être enterré là , Janneken? Ma mère na le sait pas. + +--Je l'ai demandé à mon père. C'est une vilaine histoire que je ne puis +comprendre. Je crois que l'ermite a été marié avec une femme qui était +déjà morte.... + +--Vois, Janneken, la belle fleur! interrompit la petite fille en +admiration; avec des feuilles jaunes comme de l'or et un cÅ“ur rouge +comme du sang.... + +Le petit garçon regarda de tous côtés avec défiance et dit: + +--Je cueillerais bien cette fleur pour l'ajouter à ta couronne, Mieken; +mais j'ai peur que l'ermite ne me voie. + +--Non, non, ne la cueille pas, dit l'enfant effrayée. La dame blanche le +saurait. + +Mais Janneken se pencha au-dessus du grillage de fer et s'allongea pour +saisir la belle fleur. + +--Fuis, fuis, voilà l'ermite! s'écria Mieken. + +Et les deux enfants s'élancèrent effrayés hors du cimetière. + + + + +I + + +Par une belle journée d'été, je cheminais, le bâton de voyage à la main, +le long d'une des chaussées, qui, d'Anvers, se dirigent vers la Campine. +J'étais las de rêver et de jouir du spectacle de la nature; car la +longue route avait fatigué mes membres, et la chaleur étouffante avait +émoussé la sensibilité de mon cerveau. + +Ce n'était pas que j'eusse fait une longue journée de marche, ni +précipité mon pas de manière à épuiser mes forces. J'étais parti de la +ville le matin de bonne heure et j'avais marché, je m'étais assis au +bord de la route, j'avais causé avec des gens de l'auberge; j'avais +cueilli des herbes et effeuillé des fleurs, et, ainsi rêvant, flânant et +jouant avec un plaisir enfantin, je n'avais fait que trois lieues de +chemin quand le soleil commençait déjà à descendre vers l'horizon. + +Ce fut avec use véritable satisfaction que j'entendis derrière moi un +bruit lointain de roues, et que je distinguai, dans un nuage dépoussière +lumineux, la gigantesque masse noire qui m'annonçait l'arrivée de la +diligence. + +Lorsque la lourde voiture s'approcha enfin de l'endroit où je me +trouvais, je fis un signe au conducteur qui, de loin, m'avait déjà +envoyé un salut amical, comme à une vieille connaissance. + +Il arrêta ses chevaux, ouvrit la diligence et répondit à ma question +télégraphique: + +--Il y a encore place dans le coupé. Où allons-nous par ce temps +étouffant? + +--Descendez-moi au chemin de Bodeghem. + +--Bien, monsieur.... En route! + +Je sautai dans la diligence, et, avant que je fusse assis, les chevaux +avaient repris leur trot cadencé. + +Il n'y avait qu'un voyageur dans le coupé; un vieillard à cheveux gris +qui avait répondu à mon salut par un «bonjour, monsieur», prononcé à +voix basse, presque sans me regarder, et semblait peu porté à la +conversation. + +Pendant un certain temps, je regardai par la portière, contemplant +distraitement les arbres qui défilaient rapidement les uns après les +autres devant les glaces delà diligence. + +Mais bientôt un retour de curiosité reporta mon attention sur mon +compagnon de voyage, et, comme il tenait la tête et le regard baissés, +je pus l'observer et l'examiner à loisir. + +Il n'y avait rien de bien remarquable en lui. Il paraissait avoir passé +la soixantaine; ses cheveux étaient blancs comme l'argent, et son dos +me parut légèrement voûté. Les traits de son visage étaient doux et +portaient les traces d'une beauté flétrie. Ses vêtements simples, mais +riches, étaient ceux d'un homme qui appartient à la bonne +bourgeoisie.--L'immobilité de ses yeux grands ouverts, un sourire qui se +jouait parfois sur ses lèvres, et le pli de la réflexion au-dessus de +ses sourcils indiquaient qu'il était préoccupé en ce moment d'une pensée +absorbante. + +Ce qui attira plus particulièrement mon attention, c'est un petit bloc +d'albâtre placé à côté de lui sur le banc. Comme cet objet, encore +informe, ressemblait assez bien au socle d'une pendule, et que je voyais +trois ou quatre instruments en acier d'une forme particulière sortir en +partie d'un papier placé près du morceau d'albâtre, je crus ne pas me +tromper en concluant que mon compagnon de voyage devait être un +horloger. + +Après un long silence, je me hasardai à lui adresser cette phrase +banale: + +--Il fait bien chaud aujourd'hui, n'est-ce pas, monsieur? + +Il sursauta comme s'il s'éveillait d'un rêve, se tourna vers moi et +répondit avec un sourire aimable: + +--En effet, il fait très-chaud, monsieur. + +Puis il détourna les yeux de nouveau et reprit sa position première. + +Je ne me sentais pas grande envie de faire plus ample connaissance avec +un homme qui était si avare de ses paroles et si peu porté à la +conversation. D'ailleurs, son visage, que je venais seulement de voir +entièrement, m'avait inspiré une sorte de respect, à cause de la majesté +empreinte dans tous ses traits, où se lisaient les signes du génie et du +sentiment. + +Je me blottis dans un coin de la diligence, je fermai les yeux, et je +rêvai tant et si bien, que je finis par m'assoupir. + +--Les voyageurs pour Bodeghem! cria le conducteur en ouvrant la +portière. + +Je sautai sur la chaussée et payai ma place. Le conducteur remonta sur +son siège, fouetta ses chevaux, et me cria en guise d'adieu: + +--Bon voyage, monsieur Conscience! et ne racontez pas trop de fables sur +la tombe de fer. + +Tout étonné, je suivis des yeux le conducteur. Qui pouvait avoir révélé +le but de mon voyage, puisque, tout le long de ma route, je n'en avais +dit mot à personne? + +Une voix qui prononçait mon nom derrière moi me fit retourner la tête. + +Je vis s'approcher, le chapeau à la main, le sourire aux lèvres, et son +bloc d'albâtre sous le bras, mon singulier compagnon de la diligence. Il +était sans doute descendu après moi sans que je l'eusse remarqué. + +Il me salua d'un air cordial, et me dit: + +--Vous êtes M. Conscience, le chantre de notre humble Campine? Excusez +mon importunité et permettez-moi de vous serrer la main; il y a si +longtemps que je souhaitais de vous voir.... + +Je balbutiai quelques paroles pour remercier le bon vieillard de son +amabilité. + +--Et vous allez à Bodeghem? demanda-t-il. + +--Oui; mais je n'y resterai pas longtemps; je compte être à Benkelhout +avant ce soir, pour y passer la nuit. + +--J'aurai du moins le bonheur d'être votre compagnon de route, et +peut-être votre guide jusqu'à Bodeghem; car vous n'êtes pas encore venu +dans notre pauvre petit village oublié? + +--Non, monsieur, pas encore, et c'est avec plaisir que je profiterai de +votre obligeance, à condition que vous me permettrez de vous décharger +de cette pierre. + +--N'y faites pas attention: mes cheveux son blancs, et mon dos commence +à se voûter, mais les jambes et le cÅ“ur sont encore bons. + +J'insistai pour porter la pierre, en invoquant son grand âge, mes forces +plus juvéniles et le respect que l'on doit à la vieillesse; mais il +s'excusa et se défendit avec ténacité; enfin, je lui pris son fardeau +presque de force et l'obligeai ainsi de me suivre sur la route +sablonneuse. + +Pour mettre un terme aux témoignages de son regret, je lui demandai: + +--Ce bloc d'albâtre est destiné, sans doute, à la base d'une pendule? +Monsieur est probablement horloger? + +--Horloger? répondit-il en riant. Non, je suis sculpteur. + +--Vraiment! je suis donc en compagnie d'un artiste? J'en suis charmé. + +--Un amateur, monsieur. + +--Et vous demeurez à Bodeghem depuis longtemps déjà ? + +--Depuis au moins quarante ans. + +--Peut-être votre nom ne m'est-il pas inconnu. + +Le vieillard secoua la tête, et répondit après une pause: + +--Vous êtes encore trop jeune, monsieur, pour connaître mon nom. Ce +n'est pas que, dans le monde des arts, on n'ait fait quelque bruit +autour de ce nom; mais cela ne dura pas longtemps; plus de trente ans se +sont écoulés depuis. + +--N'avez-vous jamais exposé quelqu'une de vos Å“uvres? demandai-je. + +--Une seule fois. C'était en 1824. Il y avait un grand mouvement dans le +domaine des arts, parce que la paix donnait l'essor à toutes les forces +vives de la nation. Malheureusement, chacun était assujetti à ces règles +étroites que la prétendue école de David avait tracées comme des +conditions de la beauté; on voulait imiter en tout l'antiquité grecque, +mais on ne lui avait emprunté que l'apparence et les formes matérielles, +et, faute d'une âme qui pût animer les créations de la nouvelle école, +on avait eu recours aux poses théâtrales et aux gestes exagérés. Toute +figure, peinte ou sculptée, qui n'était pas roide, solennelle et sans +âme, ne pouvait trouver grâce aux yeux d'un public dont le goût était +perverti. C'est dans ces circonstances que j'exposai ma première Å“uvre. + +--C'était une statue couchée, en marbre: une jeune fille, étendue sur +son lit de mort, tenant encore le crucifix dans des mains jointes, comme +la mort l'avait surprise. J'avais éclairé les traits sans vie de ma +statue d'un joyeux sourire, d'une expression de confiance, d'espoir et +de béatitude. Mon but était de fixer sur le marbre le moment suprême où +l'âme quitte le corps et le force cependant encore à manifester la joie +que lui fait éprouver la certitude d'une vie meilleure. Cette Å“uvre, +que j'avais nommée _le Pressentiment de l'éternité_, souleva une sorte +d'émeute parmi les artistes. La plupart se déchaînèrent contre moi avec +une espèce de fureur et critiquèrent ma statue comme le fruit d'un +esprit malade, et comme une hérésie contre les préceptes alors en +honneur. En effet, les formes de ma statue étaient maigres, délicates, +fines et rêveuses: la forme matérielle était sacrifiée à l'expression +morale d'une idée ou d'un sentiment. Il y eut aussi beaucoup de +personnes qui parurent admirer mon Å“uvre, et qui m'encouragèrent en me +disant que j'étais prédestiné à faire une révolution dans l'école, et à +élever l'art chrétien au-dessus de l'art païen; mais plus je trouvai de +défenseurs, plus je vis s'élever contre moi d'ennemis acharnés. Si la +lutte s'était bornée à la discussion des défauts et des mérites de ma +statue, je n'y eusse point succombé; mais mes adversaires, aveuglés par +la passion, se mirent à chercher dans mon passé des prétextes pour me +livrer à la risée du public. Ils firent, sans le vouloir, saigner mon +cÅ“ur par de profondes blessures, et profanèrent des souvenirs qui +m'étaient plus chers que la vie. Depuis ce moment, j'ai eu peur de la +publicité, et je n'ai plus jamais rien exposé. + +Il y avait dans les paroles du vieillard, un calme touchant et une +émouvante sérénité. En ce moment, sa figure me parut si noble et si +majestueuse, que j'en fus profondément ému, et ce ne fut qu'après un +moment de réflexion que je lui demandai: + +--Et ne travaillez-vous plus du tout, maintenant? + +--Je travaille encore de temps en temps, dit-il. Il me serait impossible +de m'en abstenir, lors même que je le voudrais. L'art est devenu pour +mon cÅ“ur un besoin impérieux, parce qu'il est la baguette magique avec +laquelle j'évoque les plus douces pensées de mon passé, et me transporte +dans le printemps de ma vie. + +Le chemin était devenu très-sablonneux, et nous avancions à grand'peine. +Cela interrompit notre conversation pendant quelques minutes. Lorsque je +pus reprendre ma place à côté du vieillard, je lui demandai: + +--Si je ne me trompe, vous avez lu quelques-uns de mes ouvrages. Vous +aimez donc la littérature? + +--Je ne lis pas beaucoup, répondit-il; cependant Je possède la plupart +de vos Å“uvres. + +--Et ont-elles su vous plaire? + +--Vos récits de la Campine, et vos esquisses morales surtout; oui, plus +que vous ne sauriez vous l'imaginer. Il en est que j'ai relus plus de +dix fois. Ce ne sont pas les histoires mêmes qui me font encore plaisir +après plusieurs lectures; c'est le ton, une sorte d'harmonie secrète qui +s'accorde avec mon humeur et qui me ravit. + +Je regardai le vieillard d'un Å“il interrogateur pour obtenir de plus +amples explications. + +--Dans les récits dont je veux parler, dit-il, règnent une sorte de +simplicité naïve, de douce sensibilité et d'inébranlable espérance: un +sentiment sincère d'admiration de la nature, de reconnaissance envers +Dieu, et d'amour de l'humanité. Ces lectures m'ont souvent touché +vivement, mais elles ne me fatiguent pas; et quand j'ai fini un de ces +ouvrage, je me sens consolé, je suis plus croyant, plus aimant, et je me +réjouis au fond du cÅ“ur en découvrant que des cordes si tendres et si +pures, qu'on croirait propres aux seuls enfants, vibrent et résonnent +encore dans mon âme. Je bégayai quelques excuses et m'efforçai de faire +avouer au vieillard qu'il louait mes ouvrages plus qu'ils ne le +méritaient, probablement par un sentiment de bienveillance ou de +sympathie. Mais il repoussa cette excuse et reprit en forme de +conclusion: + +--C'est vrai, chaque homme sent d'une manière qui lui est propre, qui +peut être innée en lui, mais qui provient cependant des sensations de sa +jeunesse et des événements qui ont dominé sa vie. Je ne puis donc pas +prétendre que chacun doit nécessairement sentir comme moi. Quoi qu'il en +soit, n'eussé-je trouvé dans vos ouvrages que la religion du souvenir et +la loi dans un avenir meilleur, cela aurait suffi pour me les faire +aimer. Il y a, en outre, des raisons que je ne puis vous dire. + +Nous nous trouvions en ce moment près de deux ou trois paysans qui +venaient à notre rencontre sur la route. Nous gardâmes le silence +jusqu'à ce qu'ils nous eussent croisés. Alors le vieillard me demanda: + +--Vous ne ferez que traverser Bodeghem, pour aller ce soir loger à +Benkelhout? Ce n'est donc pas un dessein particulier qui vous amène dans +notre petit village? + +--Si fait. J'avais l'intention de prendre, en passant, quelques +renseignements sur une chose qui m'a été racontée; mais, puisque vous +êtes si bon et si serviable, pourquoi ne vous demanderais-je pas ce que +je désire savoir? Il y a dans le cimetière de Bodeghem une tombe de fer, +n'est-ce pas? + +--Il y a, en effet, une tombe que les villageois naïfs appellent la +tombe de fer, parce qu'elle est entourée d'un grillage; mais cette tombe +n'offre rien de remarquable. + +La voix du vieillard me parut avoir tout à fait changé de ton; elle +était retenue et sèche comme s'il avait voulu éloigner ou abréger la +conversation. + +--Il pousse toujours des fleurs nouvelles sur cette tombe? demandai-je. + +--Il y pousse toujours des fleurs, répéta-t-il. + +--Il y a un banc de bois près de la tombe, et ce banc est usé, parce +qu'un esprit, la dame blanche, vient s'y asseoir toutes les nuits depuis +des années? + +--Un conte d'enfant, dit le vieillard avec un sourire sur les lèvres. + +--Je sais bien, monsieur, que ce ne peut être qu'un conte; mais, du +moins, il y a quelqu'un qui soigne les fleurs sur la tombe; car c'est +sans doute aussi une fable que ces fleurs sortant d'elles-mêmes de +terre? + +Comme mon compagnon ne répondait pas immédiatement à ma question, je lui +dis: + +--Il y a quelques jours, une paysanne de ces environs vint me demander +conseil pour obtenir la grâce de son fils, qui avait été condamné à une +forte amende pour un délit de chasse. Je la fis causer.--C'est ainsi que +j'ai surpris toutes les particularités de la vie simple des +paysans.--Elle m'a parlé de la tombe de fer, des fleurs qui se +renouvellent toujours, de la dame blanche, et d'un ermite qui reste à +prier des journées entières près de la tombe. Soyez assez bon pour me +dire ce qu'il y a de vrai dans le récit de la paysanne. + +--La chose est toute simple, répondit mon compagnon. L'homme que l'on +appelle l'ermite, parce qu'il vit solitaire, soigne et orne la tombe +d'une personne qui lui fut plus chère que la lumière de ses yeux. En +vivant ainsi, depuis la séparation fatale, près d'un tombeau, et en +concentrant toute son affection sur ce tombeau, il triomphe de la mort +même; car qui peut dire que l'épouse que la tombe croyait lui ravir +l'ait quitté réellement, quand il la voit à chaque instant, quand elle +renaît cent fois par jour dans sa pensée? + +Je regardai le vieillard avec étonnement: ses yeux brillaient d'un éclat +étrange et soc visage rayonnait d'enthousiasme. + +Il remarqua l'impression que ses paroles avaient faite sur moi et +surmonta son émotion. Il montra du doigt le chemin et me dit d'un ton +plus calme: + +--Voilà notre petite église. Si nous avions suivi la traverse, nous +pourrions déjà apercevoir de loin la tombe de fer. + +Je ne fis presque pas attention à ce qu'il me montrait, et je demandai +d'un air rêveur: + +--Une épouse, dites-vous, monsieur? C'est donc une femme mariée qui +repose sous la tombe de fer? + +--Une vierge pure comme les lis avant de se faner, murmura-t-il. + +--Mais mariée? + +--Vierge et épouse, en effet. + +Je ne savais que penser du ton solennel avec lequel le vieillard avait +prononcé ces derniers mots. Je commençais à être en proie à une +singulière émotion. Je m'imaginais que la tombe de fer devait cacher une +histoire touchante, et ma curiosité était piquée au plus haut point. + +Assurément, le vieillard devina que j'allais insister pour obtenir une +explication plus précise, il me prit le bloc d'albâtre avant que je +pusse soupçonner son intention; et, comme je m'efforçais de continuer à +porter le fardeau, il m'assura que, du moins dans le village, il devait +refuser mon aide, et échappa, à mon grand dépit, aux questions qui se +pressaient déjà sur mes lèvres. Il marcha vers l'entrée du cimetière en +disant: + +--Venez, je vous montrerai la tombe de fer. Voyez là -bas, près du mur de +l'église, ces fleurs derrière ce grillage, c'est la tombe de fer. + +Je, m'approchai de l'endroit désigné et je regardai avec étonnement dans +le petit enclos. Je cherchai vainement une pierre ou un signe quelconque +qui m'apprît le nom de cette morte tant regrettée. Rien que des fleurs, +mais des fleurs si belles, si rares, et assorties avec un sentiment si +profond de la forme et de la couleur, que la main d'un amant pouvait +seule atteindre à ce degré d'harmonie. Pour moi, il était indubitable +que l'ermite--si réellement un ermite veillait sur la tombe--devait +être jeune et bercé encore par les plus douces illusions de la vie. +Mais, en regardant le banc de bois aminci par l'usage, je commençai à +revenir de ma première idée. + +--Depuis combien de temps ce banc est-il là ? demandai-je au vieillard. + +--Depuis quarante ans. + +--C'est assurément l'ermite qui l'a usé ainsi en s'y asseyant ou s'y +agenouillant pour prier? + +--C'est l'ermite, répondit mon guide. + +--Mais cela dépasse les forces humaines! m'écriai-je avec admiration. +S'asseoir pendant, quarante ans près d'une tombe! Si c'est de l'amour, +quel sentiment profond, immense, infini! Le sacrifice, le dévouement, la +fusion d'une âme qui vit sur la terre avec une âme qui habite déjà le +ciel! On pourrait appeler cela de i'idolâtrie, si cette aspiration vers +le ciel n'attestait pas une foi robuste en la bonté divine et dans la +félicité d'un avenir sans fin. Vivre pour une morte et avec une morte! + +--Elle n'est pas morte, murmura le vieillard. + +--Pas morte? répétai-je. Quels mystères, quels prodiges cachent donc ces +fleurs? + +--Vous feignez de ne pas me comprendre, monsieur, dit le vieillard avec +un accent calme et profond; votre cÅ“ur m'a pourtant si bien compris! +Morte? Mais pendant que je vous parle, je la vois, elle me sourit, +j'entends sa voix; elle me crie du milieu de ses fleurs; «Le temps +devient court: j'attends, j'attends!» + +--Elle vous attend! m'écriai-je avec stupeur. Est-ce donc vous qui avez +usé ainsi ce banc de bois? + +--Nul autre que moi. + +--L'ermite?... + +--Est le vieillard que le hasard vous a donné pour guide, le sculpteur +dont vous avez porté l'albâtre, sans savoir quel souvenir sacré il y +taillera.... Mais venez avec moi, ne me demandez plus rien. Voyez là , +derrière le mur du cimetière, c'est ma demeure; suivez-moi, je vous +dirai des choses que nul autre que vous n'a jamais sues aussi bien que +vous allez les savoir. + +Je me laissai conduire hors du cimetière, sans rien dire. Chemin +faisant, le vieillard reprit: + +--Depuis que ce tombeau de fer est là , je n'ai jamais épanché les +sentiments de mon cÅ“ur dans le sein de personne. Je vous aime parce +que, dans vos ouvrages, je vous ai trouvé capable de comprendre une vie +que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche +à sa fin: un pressentiment secret me dit que je la verrai bientôt +autrement que par le souvenir. Recevez la confidence de ce que j'ai +espéré et souffert, et, lorsque je reposerai à côté d'elle dans le +tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle +vaille la peine d'être écrite. + +Il s'arrêta derrière le mur du cimetière et sonna à la porte d'une +maison à façade blanche, dont les fenêtres étaient fermées par des +volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous +entrions, le vieillard dit: + +--Catherine, voici un ami qui dînera avec moi. Mettez un second couvert. + +La servante s'éloigna sans mot dire. + +Je voulus m'excuser de l'embarras que ma présence causait au vieillard +et à sa vieille servante; mais il me prit la main et me conduisit au +fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste +jardin tout émaillé de fleurs. L'aspect de cette chambre m'étonna. +J'aurais pu me croire transporté par enchantement dans une salle d'étude +de l'Académie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que +j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les +pareils des centaines de fois. + +--Jetez un rapide coup d'Å“il sur ces objets, me dit le vieillard. Ils +jouent tous un rôle plus ou moins important dans l'histoire que je vais +vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication à leur +sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait à des répétitions +fastidieuses. + +Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon hôte me montra tout d'abord, +et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient +toutes sortes de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de +chevaux et d'autres animaux, très-grossièrement taillés au couteau dans +du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'étalaient deux ou trois +figures assez rares, à côté d'une de ces boîtes d'opale où les femmes +mettent des pastilles de menthe ou des dragées de citron. On y voyait +aussi un couteau à manche de nacre, et plusieurs médailles d'or et +d'argent avec des rubans verts fanés. + +En faisant le tour de la chambre, je vis successivement le long des murs +toutes les _études_ ordinaires des jeunes élèves de l'académie d'Anvers: +des nez, des oreilles, des mains, des têtes, puis des figures entières; +plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre glaise séchée, puis +aussi en plâtre. + +Je ne vis qu'une seule composition caractéristique; au bout de cette +chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup de prix, car il +l'avait enfermée dans une armoire vitrée pour la garder de la poussière +et de l'humidité. C'était un groupe en plâtre représentant une jeune +femme qui pose la main gauche sur la tête d'un enfant; tandis que +l'autre, étendue en avant, semble montrer à cet enfant la route de +l'avenir. Dans le sourire protecteur de la femme, et dans l'expression +reconnaissante des traits de l'enfant, il y avait un sentiment profond +et presque mystérieux qui m'émut et me fit rêver. + +Après avoir regardé quelque temps en silence cette Å“uvre singulière, je +dis à mon hôte: + +--Cette statue n'est pas une création de fantaisie, quoiqu'elle ne soit +pas conçue non plus d'après les règles classiques. La nature seule a été +le modèle de l'artiste. N'est-il pas vrai, monsieur, cette femme a vécu? + +--Elle a vécu, répéta le vieillard avec un soupir dont le son étrange me +surprit. + +--Quoi! m'écriai-je, je vois l'image de la femme qui repose...? + +--Qui repose sous la tombe de fer; + +--Elle était donc belle? + +--Belle comme le rêve éternel des poètes. + +Je me tus, craignant d'attrister le vieillard par mes questions +indiscrètes. + +Il alla au fond de la chambre, ouvrit une grande porta et dit: + +--Jusqu'à présent vous n'avez vu que les études de l'élève: souvenirs +qui font ma vie, pourtant: Entrez, vous pourrez juger aussi l'artiste. +Ce serait une véritable joie pour lui si ses Å“uvres pouvaient lui +assurer votre approbation ou du moins votre sympathie. + +La salle où il me fit entrer était éclairée par le haut un grand nombre +de statues de marbre et d'albâtre dont la vue me frappa d'admiration au +premier coup d'Å“il. + +Toutes ces Å“uvres étaient évidemment l'expression d'une même pensée +reproduite sous des formes diverses. Il n'y en avait aucune qui ne +parlât de la mort et de la résurrection à une vie meilleure. C'était un +ange aux ailes déployées qui portait vers sa céleste patrie une jeune +fille endormie;--c'était le génie de l'immortalité ouvrant une tombe et +montrant à l'âme réveillée le chemin de la lumière;--c'était cette même +jeune fille se dressant à moitié hors d'une tombe, et étendant les mains +avec un sourire de désir, comme si elle appelait quelqu'un;--c'était un +jeune garçon agenouillé sur une pierre tumulaire, et tenant embrassée +une ancre symbolique;--c'était l'oiseau Phénix, s'élevant avec des +forces nouvelles du bûcher qui a consumé sa dépouille +vieillie;--c'étaient enfin beaucoup de figures représentant sous une +forme saisissante l'image de la vie future après la mort. + +Toutes ces compositions respiraient la sincérité profonde du sentiment +de leur auteur, et semblaient vivre, non point par la perfection de leur +forme corporelle, mais par quelque chose de plus élevé, par l'empreinte +de l'âme que l'artiste avait imprimée dans toutes les parties de son +Å“uvre, en y versant un reflet de sa propre âme. Les formes des statues +étaient à la vérité grêles et maigres, mais il y avait dans l'ensemble +de ces créations une expression de pensée si parfaite, des proportions +si harmonieuses, tant de naturel et néanmoins tant de poésie, qu'en les +regardant je me sentis comme transporté dans un monde de pensées +mystiques et presque surhumaines. + +--Que tout cela est beau! m'écriai-je enthousiasmé. Monsieur, vous ne +devez pas tenir plus longtemps cachés ces chefs-d'Å“uvre sublimes. +Enrichissez d'un nom illustre le livre d'or de votre patrie, ajoutez un +brillant fleuron à sa couronne artistique! + +Il sourit à mon exclamation; l'impression favorable que son talent avait +produite sur moi parut lui faire plaisir; mais une sorte de raillerie +ironique brillait dans son regard, comme pour me taxer d'exagération. + +--Je dis la vérité, croyez-moi, repris-je. Exposez vos ouvrages, et un +cri d'admiration s'élèvera de la foule des artistes. S'ils ont été +égarés autrefois par l'admiration exclusive des formes extérieures, il y +a aujourd'hui une grande tendance vers des idées moins plastiques; l'art +se tourne vers l'expression des pensées, des sentiments et des plus +nobles aspirations de l'homme. Non, non, ne privez pas l'école flamande +de si parfaits modèles. + +Le vieillard avait courbé la tête et murmurait en se parlant à lui-même: + +--Livrer en pâture à la foule mes souvenirs, tous les battements de mon +cÅ“ur? Permettre à la malveillance de soulever le voile de ma vie, et +appeler la raillerie sur tout ce qui est sacré pour moi?... + +En ce moment, la vieille servante ouvrit la porte et annonça que le +dîner était servi. + +--Venez, monsieur, me dit le sculpteur, visiblement satisfait de cette +interruption. La table de l'ermite ne vous offrira pas de mets +recherchés; mais il y en aura assez pour restaurer les forces d'un homme +qui, comme vous, aime la vie de campagne. + +Nous nous mîmes à table, nous mangeâmes assez rapidement deux ou trois +bons plats, auxquels je fis honneur, d'autant plus que la présence de la +servante m'empêchait de parler de ce qui occupait mon esprit. + +Après le repas, le vieillard me conduisit dans une serre assez +spacieuse. Je sus ainsi d'où venaient les fleurs exotiques et rares qui +croissaient sur la tombe de fer. + +Après avoir traversé cette, serre, nous entrâmes dans un jardin +délicieux, émaillé de mille fleurs charmantes; ce qui me fit dire en +riant que bien des gens voudraient être ermites dans un pareil ermitage. + +Mais le vieillard, sans répondre à ma, plaisanterie, me conduisit sous +un berceau de clématite et de chèvre feuille, s'assit sur un banc, me +montra une place à côté de lui et dit: + +--Vous logerez chez moi.... Pas d'excuses; mon histoire est plus longue +que vous ne croyez. Si vous voulez la connaître tout entière, il faut +vous soumettre à cette nécessité. Ce n'est pas une gêne pour moi; la +servante a déjà reçu l'ordre de préparer votre chambre. Vous n'en +dormirez pas plus mal qu'à l'_Aigle_, où vous aviez l'intention de +passer la nuit. C'est donc convenu; vous serez l'hôte de l'ermite. +Armez-vous de patience, et pardonnez à un vieillard, qui ne vit que par +ses souvenirs, s'il vous raconte parfois des particularités ou des +sensations puériles qui n'ont d'importance que pour lui seul. En un mot, +souffrez que mon récit me fasse revivre encore une fois dans le passé. +Après cette prière, je commence mon histoire sans autre préambule. + + + + +II + + +À un quart de lieue d'ici, près d'un clair ruisseau, s'élève une toute +petite ferme nommée la _Maison d'eau_ et entourée de bois et de +prairies. + +Elle était habitée, il y a cinquante ans, par maître Wolvenaer, un +sabotier connu des boutiquiers de la ville pour les jolies chaussures de +bois qu'il savait tailler. Son état, lui procurait, à la sueur de son +front, assez de bénéfices pour subvenir aux besoins d'une nombreuse +famille; car il n'avait pas moins de six enfants, encore tous en bas +âge. + +Comme il tenait en fermage un petit lopin de terre, et que sa femme +vaquait le plus souvent aux travaux des champs, il y avait dans la +maison, du sabotier une sorte de bien-être ou du moins d'aisance. + +Assurément le laborieux artisan eût été tout à fait heureux si une cause +incessante de tristesse n'avait assombri son horizon. Parmi ses six +enfants, il y en avait un,--un garçon de onze ans,--qui se faisait +remarquer par une beauté extraordinaire. Il avait des cheveux noirs +bouclés, des yeux bruns étincelants, et des traits d'une remarquable +pureté.... Mais le pauvre enfant ne savait point parler. Dans les +premiers mois de sa naissance, il était tombé de son berceau la tête en +avant. Il avait eu des convulsions affreuses, et lutté longtemps contre +la mort. On crut que dans cet accident la langue avait été frappée de +paralysie; car, quoiqu'il ne pût articuler aucun son distinct, il +entendait cependant fort bien. + +Le sabotier était mon père; l'enfant muet n'était autre que moi qui vous +parle en ce moment. + +Mon père m'aimait et me plaignait de tout son cÅ“ur. Souvent, quand je +me tenais en silence à côté de son établi, il interrompait tout à coup +son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de +pitié. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je tâchais de le +consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son +chagrin, le plus souvent mes caresses ne réussissaient qu'à le faire +pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais +il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et perçants, des +sons inarticulés et sauvages qui lui déchiraient l'âme. D'ailleurs, +comme tous les muets, j'étais d'une sensibilité extrême, et mes moindres +gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce +que j'éprouvais, étaient violents et exagérés comme ceux d'un insensé. + +Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais été victime +n'avait pas troublé mon cerveau: mes frères et sÅ“urs me croyaient +_innocent_, c'est-à -dire à peu près idiot; les enfants du village +avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou. + +Si jeune que je fusse, j'étais profondément blessé d'être ainsi méconnu +de tout le monde. Lorsque en menant paître nos vaches, j'étais assis +solitaire, pendant de longues journées, au bord de la prairie, il +m'arrivait parfois de pleurer amèrement pendant des heures entières; +parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec +qui j'eusse tant aimer de jouer, se moquaient de moi et m'évitaient à +cause de mon infirmité! Je me sentais la force de prouver que je ne +méritais pas le nom de fou; j'avais soif d'amitié, et même d'estime, et +peut-être y avait-il en moi une sorte d'orgueil qui m'inspirait un désir +maladif de me distinguer par l'une ou l'autre qualité. + +Peut-être trouverait-on dans cette aspiration confuse de mon esprit la +raison du travail singulier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je +n'allais à la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux +de saule. Je m'appliquais à y tailler avec mon couteau des images de +bêtes et de gens, et souvent je restais des journées entières absorbé +dans mon travail, la sueur au front. Si je réussissais, d'après mon +idée, à tirer du bois une figure plus ou moins ressemblante, je sautais, +je dansais et je riais comme si j'avais remporté quelque victoire; mais +si, malgré mes efforts, aucune figure reconnaissable n'apparaissait sous +mon couteau, je laissais tomber mon Å“uvre avec découragement, et je me +tordais les bras de dépit et de chagrin. + +Mon père, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les épaules +avec une triste compassion. La vanité singulière que je paraissais tirer +de mes grossières et ridicules ébauches le chagrinait comme s'il eût vu +une raison de plus pour douter de la clarté de mon intelligence. + +Quant à moi, il me suffisait que ma mère sourit quelquefois à mon +travail, que mes sÅ“urs s'amusassent à jouer avec mes figures, et +qu'aucun de mes deux frères, plus âgés que moi cependant, ne sût en +faire autant. + +Un jour, j'avais travaillé avec ardeur, depuis le matin jusque bien +avant dans l'après-midi, à imiter la figure de notre vieux curé. Lorsque +je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait rougir de honte +si un souvenir précieux et sacré pour moi n'y était attaché;--Mais alors +il me sembla si bien réussi, que j'en fus transporté de joie et que, en +ramenant les vaches à l'étable, je tirai au moins cent fois de ma poche +l'informe figure pour l'admirer. Que le corps et les vêtements +ressemblassent de près ou de loin à ceux du curé, ce n'était pas cela +qui m'inquiétait; mais j'avais imité facilement son tricorne, et cela, +du moins, était reconnaissable au premier coup d'Å“il. + +De crainte que mes sÅ“urs ne voulussent jouer avec ma petite statuette, +je la tins cachée et ne la montrai pas en rentrant au logis. + +Je m'assis dans un coin de la chambre, la main dans la poche, caressant +mon chef-d'Å“uvre, et plongé dans de douces pensées. + +Mon père était allé à la ville pour les affaires de son commerce; ma +mère, mes frères et mes sÅ“urs étaient à la maison et parlaient du +propriétaire de notre ferme. Ils avaient appris qu'il était l'acquéreur +du château de Bodeghem, et que ce jour même, il était venu au village +dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle propriété. + +Ma mère parlait à voix basse, pour ne pas éveiller l'attention de +l'innocent muet; car il ne savait que se taire et rester immobile, ou +crier comme un possédé. + +Pendant que ma mère causait de cette importante nouvelle, la porte +s'ouvrit tout à coup, et une dame richement vêtue entra dans notre +demeure, tenant à la main une petite demoiselle qui avait à peine une +année de moins que moi. + +Cette dame était la femme de notre propriétaire, et elle connaissait +très-bien ma mère, pour avoir reçu plusieurs fois de ses mains le prix +de son fermage. Aussi se mit-elle à lui parler familièrement de la +maison de campagne que son mari venait d'acheter, ajoutant que désormais +elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d'aller +voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari, +possédait dans les environs. + +Mes frères et sÅ“urs écoutaient curieusement ce que disait cette dame. + +Pour moi, j'avais sauté sur mes pieds, et je me tenais debout, comme +frappé d'immobilité, devant la petite demoiselle. Mes membres +tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon cÅ“ur battait +violemment, et, pour la première fois de ma vie, l'émotion qui m'agitait +ne se manifesta point par des cris sauvages. + +L'apparition d'un ange, tel que je pouvais le concevoir d'après les +descriptions de ma mère, ne m'eût pas plus profondément remué; car un +ange ne pouvait être plus beau que cette enfant ne l'était à mes yeux. +Son front et ses joues étaient blancs et polis comme l'albâtre. Ses +petites lèvres étaient fraîches et vermeilles comme des feuilles de +rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel pendant une claire +journée d'été. Autour de l'ovale régulier de son joli visage, ses +cheveux blonds, épais et soyeux, tombaient en boucles abondantes. Elle +était vêtue de soie et de satin; elle avait un collier de corail, des +bracelets d'or, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers rouges. + +Tout en elle m'étonnait et me frappait d'une admiration croissante, même +sa pâleur, sa délicatesse maladive, car cette délicatesse même la fit +passer à mes yeux pour une créature supérieure, d'une essence infiniment +au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village. + +La petite fille me regarda pendant quelques minutes avec ses yeux bleus +profonds, comme pour me demander l'explication de ma singulière +attitude. Puis un sourire tranquille et doux entr'ouvrit ses lèvres. Ce +sourire pénétra dans mon cÅ“ur comme un rayon de lumière et m'arracha un +cri sauvage. Je sautai en arrière et levai les bras au ciel, comme si le +sourire de la jeune fille était quelque chose de miraculeux qui me fit +perdre l'esprit. + +Mon cri étrange attira l'attention de la dame. + +--Qu'a donc ce petit garçon? demanda-t-elle à ma mère. + +--C'est notre petit Léon. Ne faites pas attention au bruit qu'il fait, +madame Pavelyn. Il est muet et fait de vains efforts pour parler. + +En achevant ces mots, elle porta le doigt à son front pour faire +comprendre qu'il fallait m'excuser parce que je ne possédais pas tout +mon bon sens, et que j'étais innocent. + +Souvent déjà j'avais surpris des signes semblables faits par mon père ou +ma mère, et je savais fort bien ce qu'ils voulaient dire. Cela m'avait +toujours fait de la peine; mais, en ce moment, devant la créature +angélique qui me regardait, cette pantomime humiliante me blessa comme +si j'avais été frappé au cÅ“ur d'un coup de couteau. Aussi le son qui +s'éleva de ma poitrine n'était pas un cri, c'était une plainte douce et +profonde, une sorte de prière pour implorer la pitié. Je courbai la tête +et me mis à pleurer. + +--Un si joli petit garçon! c'est bien malheureux, vraiment, murmura la +dame. + +Et se tournant vers la petite demoiselle, elle ajouta: + +--Rose, ce pauvre enfant est muet. Il aimerait tant parler! Mais c'est +parce qu'il ne la peut pas qu'il pleure si amèrement. Donne-lui la main, +Rose; une marque de pitié le consolera. + +Encouragé par l'intérêt de la dame, je levai la tête. Je vis venir à moi +la noble enfant, avec le même sourire enchanteur qui m'avait déjà si +profondément ému. + +Elle me prit la main, la serra et la caressa, tandis que sa bouche +murmurait des paroles qui résonnaient à mes oreilles comme une musique +céleste. + +Je jetai sur mes frères et mes sÅ“urs un regard de fierté; cette marque +d'amitié que la petite demoiselle venait de me donner, me vengeait de +leur dédain et avait rempli mon cÅ“ur de joie et de courage. + +Assurément, la compatissante enfant sut lire dans mon regard étincelant +l'expression d'une gratitude infinie; car elle me serra la main avec +plus d'amitié et me dit d'un ton si doux, que je me mis à trembler de +tous mes membres: + +--Vous vous appelez Léon? C'est un joli nom. Ah! quel dommage que vous +ne sachiez point parler! + +L'émotion m'arracha quelques cris confus. + +--Il ne faut pas crier ainsi, reprit-elle; cela est laid. +N'apprendrez-vous jamais à parler, pauvre petit Léon? jamais? + +Je ne savate pas ce qui se passait en moi, il me semblait qu'en ce +moment je me fusse laissé couper la main pour pouvoir dire un mot un +seul mot intelligible. Je fus pris d'une violente convulsion; mes +membres se tordirent, mon visage devint bleu. Je ne criai pas, mais je +fis un effort surhumain pour prononcer le nom charmant de celle qui, +deux fois, avait dit le mien avec tant d'amitié. + +Quelque chose se déchira dans ma gorge, et le nom de Rose! Rose! +retentit par deux fois, clair et sonore, dans la chambre. + +Épuisé par cet effort gigantesque, je me laissai tomber sur une chaise, +et j'y restai étendu, le sourire du bonheur et de l'extase sur la +figure. + +--Oh! Dieu soit loué, mon fils a parlé! s'écria ma mère, les larmes aux +yeux. + +Elle accourut vers moi, me prit la main et me supplia de répéter encore +une fois les mots que j'avais prononcés; mais je sentis bien, après de +longs efforts infructueux, que je ne serais plus capable d'une si +violente tension de mes forces. + +Cependant j'étais enchanté du succès obtenu, et j'essayai de faire +comprendre par signes que j'avais confiance et que j'espérais bien +pouvoir apprendre à parler. Je ne cessais de montrer la jolie +demoiselle, et je joignais les mains devant elle pour faire entendre que +c'était à elle que je serais redevable de la parole, du bonheur de ma +vie, et je la remerciai comme un ange envoyé de Dieu pour rapporter +l'espoir et la délivrance. + +Rose était visiblement touchée de ces marques de reconnaissance, et une +joie sincère brillait dans ses yeux bleus. Sans doute il était doux à +son cÅ“ur compatissant de croire que sa présence avait été un bienfait +pour un pauvre enfant comme moi. + +Elle tira sa mère par son châle pour l'obliger à se baisser, lui dit +quelque chose à l'oreille, et, sur un signe affirmatif, elle s'approcha +de moi. + +Elle mit la main dans sa poche et en tira une petite boîte d'une pierre +blanche, transparente et couverte de fleurs et d'étoiles d'or et +d'argent. Elle me glissa cet objet dans la main en disant: + +--Tenez, Léon, ceci est pour vous. Il y a là -dedans du sucre qui vous +plaira fort. Il faut faire tout votre possible pour apprendre à parler, +et, quand vous le saurez, je vous donnerai de plus belles choses encore. + +L'aimable enfant n'avait assurément d'autre intention que de me +consoler. Elle me disait ces douces paroles par charité pure, et comme +une aumône faite à un malheureux. Mais sa pitié fit sur moi une +impression plus profonde qu'elle n'eût pu s'y attendre. Ses paroles +tombèrent une à une, comme une rosée bienfaisante, sur mon cÅ“ur +oppressé, et se gravèrent en traits ineffaçables dans mon souvenir. J'en +fus si touché, que je continuai à tourner et à retourner machinalement +dans mes mains sa jolie petite boîte, et je ne remarquai même pas que ma +mère me la prit pour l'admirer à son tour. + +Alors je revins à moi, et j'essayai de faire comprendre à la jolie +demoiselle combien j'étais triste de ne pouvoir rien faire pour la +remercier de son cadeau. Je tirai de ma poche la figure du curé et la +mis dans la main de ma bienfaitrice, en lui disant par gestes que je +l'avais taillée moi-même et que je la lui donnais en échange de sa +boîte. + +La dame, en voyant cet objet informe, parut surprise de ma simplicité. +Ma mère m'excusa en disant que je m'occupais pendant des jours entiers à +tailler de petites statuettes, et que, naturellement, je croyais que +cela valait quelque chose. Mes frères et mes sÅ“urs se mirent à rire de +ma présomption. + +Rose regardait sans rien dire mon pauvre cadeau, mettait le bonhomme +debout sur sa main, le retournait et avait l'air de s'en amuser +beaucoup. + +Que m'importait que tout le monde se moquât de mon ouvrage, si elle +seule, qui s'était faite ma protectrice, le jugeait digne de son +attention? Aussi, un sentiment de joie ineffable inonda mon cÅ“ur +lorsque Rose refusa de se laisser prendre l'image du curé par ma mère, +et dit à la sienne: + +--Non, je vous en prie, laissez-moi la conserver. Ce pauvre petit garçon +l'a faite lui-même, et c'est vraiment joli. Je la montrerai à mon père, +et je jouerai avec, ce soir. + +--Voilà bien les enfants, fermière Wolvenaer! dit la dame en haussant +les épaules. Donnez-leur des jouets et des poupées qui ont coûté +beaucoup d'argent, et ils préfèrent s'amuser d'une chose sans valeur; +puis, au bout de quelques heures, le joujou est oublié et abandonné, et +ils n'y pensent plus. + +Mes yeux contrits et mes signes demandèrent à Rose si tel serait aussi +le sort de mon humble présent. Un signe de tête me tranquillisa. Elle +m'avait compris, et son geste me promettait qu'elle conserverait mon +petit curé. + +--Portez-vous bien, dit la dame; il est temps que nous partions. M. +Pavelyn nous attendrait. Peut-être la voiture est-elle déjà prête. Vous +comprenez que, cette année, nous n'habiterons pas le château; car il est +tout à fait vide; il doit être restauré, repeint et meublé. Il ne sera +prêt qu'au printemps. Alors je reviendrai vous voir, car j'aime à me +trouver au milieu des villageois. Aujourd'hui, nous ne sommes venus que +pour visiter le château.... Rose, nous partons. Donne encore ta main à +ce pauvre Léon en signe d'adieu, et retournons auprès de ton père. + +Il était facile de lire sur mon visage que l'annonce de ce départ +précipité m'affligeait. Rose me serra la main encore une fois, et me dit +à l'oreille:--Il ne faut pas être triste, Léon. Apprenez bien vite à +parler, alors je reviendrai, et faites encore de semblables figures pour +moi; j'en serai bien contente. + +Je mis mes deux mains devant mes yeux pour ne pas la voir partir. + +Je restai si longtemps dans cette position, que ma mère se mit à me +gronder durement de mon impolitesse, et me menaça de faire connaître à +mon père ma conduite déraisonnable. + + + + +III + + +Il serait difficile de vous dire la vive impression que la visite de la +petite demoiselle avait faite sur mon esprit. Mes parents mêmes avaient +peine à reconnaître en moi leur petit sauvage. Mes idées avaient pris +une certaine gravité, et il était bien rare qu'un de ces cris sans nom +qui m'échappaient si souvent autrefois, sortît de ma bouche. Quand +j'étais à la maison, je me blottissais ordinairement dans un coin de la +chambre, et j'y restais assis, immobile et silencieux, le regard perdu +dans l'espace. J'avais sans cesse devant les yeux la tendre et blanche +apparition qui me souriait, me serrait la main et murmurait amicalement +à mon oreille: «Apprenez bien vite à parler, alors je reviendrai.» + +Je ne jouais presque plus avec mes frères et mes sÅ“urs, je fuyais les +autres enfants du village. Penser à elle était l'unique occupation de +mon esprit, répéter sans cesse dans mon cÅ“ur ses douces paroles +suffisait à ma vie. + +Je crains, monsieur, que vous ne m'accusiez, à part vous, d'exagération. +Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous +paraît assurément pas naturelle? Cependant, vous qui, plus que tout +autre, avez conservé vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez +avoir reconnu que le cÅ“ur d'un enfant se laisse toucher plus facilement +et plus profondément que celui d'une personne chez qui la raison et +l'expérience ont émoussé plus ou moins la sensibilité. Il est vrai que +les émotions de l'enfant sont ordinairement plus fugitives; mais, moi, +l'absence de la parole me plaçait dans une situation toute particulière +en me réduisant à une méditation solitaire. Les mêmes pensées se +représentaient cent fois à mon esprit, et, par cette réaction +continuelle de mon âme sur elle-même, mon sentiment acquit une +profondeur qui eût pu paraître outrée et maladive chez un enfant doué de +la parole. + +Quoi qu'il en soit, les témoignages de tendre pitié que m'avait donnés +la jolie petite demoiselle m'avaient rempli d'une grande fierté; et--que +ce fût l'orgueil, la reconnaissance, ou une secrète sympathie qui me +troublât--toujours est-il que, soir et matin, et même pendant la nuit, +l'image de ma bienfaitrice se plaçait devant mes yeux, et toutes les +forces de mon âme semblaient s'être concentrées sur cette seule pensée. + +Cette distraction singulière et le regard incertain de mes yeux étaient +considérés par mes parents comme de fâcheux symptômes, et ils ne +doutaient pas que ma raison ne fût menacée d'une faiblesse incurable. + +Plus d'une fois, quand ils exprimaient cette crainte, je m'efforçai de +leur faire comprendre qu'ils se trompaient; mais alors je criais et je +hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu'augmenter leur peine; et, +comme mes propres cris m'étaient désagréables maintenant, je pris en +aversion ces inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole. + +Tout se passa entre mes parents et moi de la même façon qu'avant la +visite de madame Pavelyn. Bientôt on ne s'occupa presque plus de moi; +et, pour épargner autant que possible à mon père la vue pénible de son +fils innocent, ma mère m'envoyait à la prairie avec les vaches pendant +des journées entières. + +Là , dans une solitude complète, je pouvais réfléchir et rêver depuis +l'aube du jour jusqu'à ce que la nuit tombante me rappelât à la maison. +Mais je ne passais pas mes journées dans l'oisiveté, ma bienfaitrice +m'avait dit deux choses: «Apprenez bien vite à parler, et faites-moi +encore des figures.» + +Ce dernier vÅ“u, je pouvais facilement l'accomplir; mais le premier! +apprendre à parler! + +Son désir était une loi dont l'inflexibilité m'effrayait et à laquelle, +pourtant, je voulais obéir, dût ma gorge se déchirer sous mes efforts. + +Pendant deux longs mois, je m'efforçai constamment de répéter encore une +fois son nom; je faisais toutes sortes de grimaces, je contractais mes +lèvres, je me remplissais la bouche de petits morceaux de bois, je +tirais rudement ma langue rebelle; mais quoique la sueur perlât sur mon +front, son nom chéri ne voulut point sortir de mon gosier, ni +distinctement, ni plus ou moins mal articulé.--Chose étonnante, +j'entendais bien, et je pouvais même juger de la justesse et de la +valeur des sons produits; il n'y avait aucun mouvement de la voix +humaine que je fusse incapable d'exécuter quelquefois par hasard, aucune +lettre que je ne pusse prononcer. Mais on eût dit que les nerfs de +l'appareil vocal s'étaient brouillés en moi, et ne pouvaient obéir à ma +volonté. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait +d'autres sons aux lèvres. Et quoique je me préparasse souvent pendant +des heures entières avant de pousser un son, avec la certitude que, +cette fois, du moins, ma voix ne tromperait pas mes efforts, chaque fois +j'étais frappé de la même déception amère. + +Je n'exagère point en vous disant que cent fois j'ai versé des larmes, +que je me suis arraché les cheveux, et que je me suis roulé +convulsivement par terre avec un désespoir et une rage qui +ressemblaient, en effet, à la folie la plus complète. + +Peu à peu, il me fallut reconnaître mon impuissance et perdre décidément +tout espoir d'apprendre à parler. Alors je devins triste, découragé et +languissant. Le sentiment de fierté qu'avait fait naître en moi la +compassion de Rose m'avait fait croire un instant que j'aurais la force +de me tirer de l'abaissement. Cette consolante, cette radieuse +perspective s'était refermée devant mes yeux. Un nuage sombre avait +voilé l'étoile scintillante qui éclairait mon avenir. Je resterais +éternellement le muet innocent, la malheureuse créature qui ne pouvait +pas même exprimer sa reconnaissance à ceux qui la plaignaient. + +Je restai près d'un mois anéanti par cette effroyable conviction. Enfin, +lorsque la dernière étincelle d'espérance fut éteinte en moi, j'acceptai +mon triste sort avec résignation, et un peu de paix rentra dans mon âme. + +Alors je recommençai à tailler des figurines de bois de saule, mais non +plus par orgueil, ni avec l'espoir de me distinguer en quelque point des +autres enfants; non, je n'étais mû que par un sentiment passif de +reconnaissance et de devoir. Je savais que mon travail serait agréable à +la charitable petite demoiselle; c'était là le seul mobile de mon +activité. + +En peu de temps, j'avais fabriqué un certain nombre de statuettes. Il y +avait des figurines que je désignais sous le nom de vaches, de chevaux, +de moutons et de porcs, quoiqu'elles ressemblassent toutes +singulièrement les unes aux autres; il y avait aussi des maisons, des +églises, des oiseaux et des hommes; mais ce qui me plaisait le mieux, ce +que je regardais avec complaisance, c'était une figure de garde +champêtre, avec son grand chapeau sur la tête et son sabre reluisant +dans la main. + +J'avais, après beaucoup d'instances, obtenu de ma mère la clef d'un +tiroir de notre commode. J'y serrai mes petits chefs-d'Å“uvre, pour ne +les en retirer qu'au moment où Rose reviendrait à Bodeghem. Personne ne +pouvait voir ces produits de mon art. Elle seule, pour qui je les avais +faits, devait les recevoir de mes mains avant que personne les eût +touchés. + +Ainsi les mois se passèrent, ainsi vint l'hiver qui devait précéder son +retour. + +Vers la nouvelle année, ma mère devait aller à la ville payer le terme +échu de notre fermage. A force de prières et de supplications, je la +décidai à prendre avec elle la figurine du garde champêtre, et à me +promettre qu'elle la donnerait à la petite fille de notre propriétaire. + +Durant l'absence de ma mère, je fus étrangement agité: je courais autour +de la maison et dans les champs, poussé par une grande inquiétude. Que +dirait Rose de mon ouvrage? Sourirait-elle, et serait-elle contente de +mon envoi? Dans tous les cas, ma mère lui parlerait de moi, et, de son +côté, elle dirait quelque chose à mon adresse. Il me semblait, dans mon +attente anxieuse, que j'entendais Rose prononcer mon nom;--car ce ne +pouvait être une autre voix que la sienne, ce timbre argentin qui +résonnait au fond de mon âme, et me faisait tressaillir et regarder +autour de moi, comme si je l'entendais murmurer d'une voix +compatissante: «Pauvre petit Léon!» + +Dans l'après-midi, j'étais sur la chaussée, à plus d'une demi-lieue de +notre demeure, pour voir si ma mère ne revenait pas encore. Dès que je +l'aperçus, je courus à sa rencontre, et lui demandai, les bras tendus et +les yeux étincelants, comment on avait reçu là -bas mon petit garde +champêtre. + +M. Pavelyn avait examiné la statuette avec curiosité, et en avait ri de +bon cÅ“ur; Rose s'était montrée satisfaite et m'avait fait remercier de +mon cadeau; elle avait ajouté qu'au printemps prochain, elle viendrait +au château avec ses parents, et qu'elle serait heureuse d'avoir beaucoup +de ces petites figures pour s'en amuser. + +Ma joie était inexprimable; emporté par mon émotion, je me mis à sauter +et à crier comme je le faisais autrefois.... + +Quelques paroles de ma mère me calmèrent subitement, et firent tomber +toute ma joie. Rose avait demandé si le pauvre Léon ne savait pas encore +parler. Cette question me rappela au sentiment de mon impuissance et à +la conscience de mon malheur. + +Hélas! la bonne Rose m'avait dit: «Vous devez apprendre à parler»; et +moi, pauvre déshérité de ce monde, j'étais toujours aussi muet que lors +de sa visite chez nous. J'eusse sacrifié la moitié de ma vie pour +pouvoir accomplir son ordre charitable; mais il ne m'était pas donné de +lui offrir cette preuve de ma gratitude. + +Je courbai la tête, et marchai silencieusement dans le sentier +sablonneux, tenant ma mère par la main, et, bien que, pour relever mon +courage, elle me racontât beaucoup d'autres choses de la gentille petite +demoiselle, elle ne parvint pas à me consoler. + + + + +IV + + +Les gelées avaient cessé, et le dégel avait fait disparaître la neige de +nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l'angélique +créature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes pensées. + +Dans mon impatience, je me promenais tous les matins par les bois et les +chemins pour voir si les plantes printanières ne donnaient pas encore +signe de réveil. J'épiais les bourgeons des aunes et des coudriers qui +devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni; j'attendais +avec un désir impatient la première feuille de l'anémone des bois, qui +se montre avant toutes les autres au pied des jeunes chênes; je suivais +du regard les oiseaux, pour découvrir dans leur bec le fétu de paille, +gage de leur confiance dans le retour du beau temps. + +Après beaucoup de nuits froides, l'air devint plus doux, et, à ma grande +joie, je remarquai les signes de plus en plus sensibles du réveil de la +nature. Bientôt les violettes parfumèrent la berge des fossés du côté du +midi: les boutons d'or dorèrent la prairie, et des milliers de +pâquerettes firent briller leurs étoiles d'argent sur le velours de +l'herbe tendre. Puis fleurirent l'épine noire, le fraisier et la +lychnide. Les arbres et les arbrisseaux déployaient petit à petit leur +feuillage, et le seringat montrait déjà les boutons des touffes de +fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la fraîche +atmosphère du mois de mai. + +Le moment si longtemps attendu n'était donc plus loin; chaque jour, Rose +pouvait quitter la ville et venir demeurer au château; car il faisait un +temps doux et un clair soleil qui invitaient irrésistiblement à s'aller +promener aux champs. + +Pauvre insensé que j'étais! au lieu de sentir ma joie redoubler, je +sentais, au contraire, mon courage tomber et une inquiétude secrète +descendre dans mon cÅ“ur, à mesure que le moment désiré approchait. + +Elle me demanderait: «Ne savez-vous pas encore parler»? et moi, le rouge +de la honte au front, le cÅ“ur plein de dépit et de chagrin, il me +faudrait lui répondre par signes que j'étais muet comme auparavant. Une +fois que cette idée naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et +dans des proportions insensées, parce que rien ne venait la combattre. +Je pâlissais quelquefois tout à coup, quand mon esprit agité faisait +surgir devant mes yeux l'image de la petite Rose; je tremblais en +entendant tomber de ses lèvres la fatale question: «Ne savez-vous pas +encore parler»? + +Je redevins triste, solitaire, et plongé dans de pénibles rêveries. + +Jusqu'à ce moment, je m'étais appliqué avec ardeur à tailler des +figurines. Comme mon tiroir en était plein depuis longtemps, j'avais +donné les moins réussies à mes sÅ“urs, et j'en avais fait de nouvelles, +et de meilleures, à mon avis. + +Mais, en ce moment, mon découragement allait si loin, que je n'avais +plus ni la force ni l'envie de poursuivre mon travail, et que, pendant +plus de deux semaines, je gardai dans ma poche la clef du tiroir, sans y +toucher. + +Ce fut bien pis encore lorsque mon père, revenant un lundi du marché, +nous annonça que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite +fille viendraient au château. Dès ce moment, on eût dit qu'un mal secret +me travaillait les nerfs. Il m'arrivait de pâlir et de frissonner vingt +fois en une heure, sans cause apparente. Ma mère me croyait malade, et +elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont +bonnes contre la fièvre. Je buvais le remède sans dire la cause de ma +singulière agitation; mais, dès que je le pouvais, je courais bien loin +de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude +pouvait me délivrer de cette terrible question: «Ne savez-vous pas +encore parler?» qui raisonnait sans cesse à mon oreille, et me +poursuivait comme une accusation. + +Je ne sais comment expliquer cela; mais, tout en redoutant l'arrivée de +Rose beaucoup plus que je ne la désirais, tout en me réfugiant dans les +bois pour n'être pas présent lors de sa visite chez nous, je me sentais +entraîné, malgré moi, dans les environs du château et dans le chemin +qu'elle devait suivre pour venir à notre ferme. Il est bien vrai +qu'après quelques instants je m'enfuyais; mais chaque fois, je revenais +à la même place, presque sans en avoir conscience. + +Un certain jour--c'était le 20 mai de l'année 1806--j'avais erré dans +les bois depuis l'aube du jour, et j'étais arrivé enfin dans l'avenue du +château. Après avoir regardé longtemps les bâtiments, derrière les +bosquets de seringats, je m'étais retourné; j'avais appuyé ma tête entre +un tronc d'arbre, et je regardais la terre, plongé dans de douloureuses +réflexions. + +Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi; mais je fus réveillé +tout à coup par le son argentin d'une voix qui criait de loin avec un +accent de joie: + +--Léon! Léon! + +C'était la voix de Rose, la même voix qui me parlait toujours dans mes +rêves. Aussi, je ne m'empressais pas de tourner la tête, car je croyais +à une nouvelle illusion de mes sens. + +Je fus saisi d'un tremblement violent. Je vis Rose, Rose elle-même, qui, +entre un beau monsieur et une belle dame, et suivie d'une bonne, sortait +du jardin da château et entrait dans l'avenue. + +Elle tirait le monsieur par la main pour courir vers moi; mais le +monsieur, qui était son père, la retint jusqu'au moment où elle ne fut +plus qu'à quatre ou cinq pas de moi; alors il ne put contenir plus +longtemps l'impatience de sa fille.--Elle bondit en avant, et saisit ma +main tremblante; j'étais blême, et je voyais déjà avec inquiétude +sortir de ses lèvres la question; si redoutée. + +En effet, ses premiers mots furent: + +--Eh bien, Léon, savez-vous parler? + +Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, et mes larmes silencieuses +lui apprirent que j'étais muet comme auparavant. + +--Pauvre Léon! dit l'excellente enfant. Il ne faut pas pleurer pour +cela.... Prenez courage; l'année dernière, vous avez su prononcer mon +nom. Vous apprendrez à parler petit à petit. + +Dans l'intervalle, ses parents s'étaient rapprochés de nous. Son père +mit sa main sur ma tête et me força, par un doux mouvement, à lever les +yeux vers lui. Il dit avec un accent plein de bienveillance: + +--C'est donc là le petit garçon du sabotier qui t'a donné le petit curé +et le petit garde champêtre? De beaux yeux, des cheveux superbes: c'est +un joli enfant.--Et tu ne sais point parler du tout? me demanda-t-il. Un +garçon adroit et leste comme toi serait muet et resterait muet? Ce +serait certainement un grand malheur.... Et pourquoi pleures-tu, petit? +Quelqu'un t'a-t-il fait du mal? + +--Non, mon père, il pleure, parce qu'il ne sait pas parler, dit la +petite demoiselle en soupirant. + +--Eh bien, puisqu'il entend et qu'il a pu prononcer ton nom, il ne doit +pas lui être impossible d'apprendre à parler. Si l'on voulait se donner +un peu de peine.... Mais ces enfants de paysans, on les laisse courir à +l'abandon, et, par eux-mêmes, ils n'apprécient pas la valeur de la +parole. + +En entendant ces mots, je ne pus me retenir davantage; l'accusation +qu'ils contenaient me blessa cruellement. J'essayai, par toutes sortes +de gestes et de cris inarticulés, de démontrer au père de Rose que la +bonne volonté ne m'avait pas manqué, et que, pendant des mois, j'avais +fait vraiment tous mes efforts pour répéter encore une fois le nom de sa +fille. + +Il me regarda avec étonnement, mais avec une bienveillance évidente; mes +yeux étincelaient; mes mouvements étaient pleins d'énergie, et +j'expliquai, par des signes intelligibles, que je me laisserais +volontiers couper le bras gauche en échange du don de la parole. Il me +prit les mains, comprima mes gestes et m'obligea à me tenir tranquille; +puis je l'entendis qui disait à la dame: + +--Malheureux petit garçon, n'est-ce pas? C'est un bel enfant, et bien +intéressant! Et la femme Wolvenaer prétend qu'il y a quelque chose de +dérangé dans sa cervelle? Non, non, elle se trompe assurément. Cet +enfant n'est pas idiot du tout; au contraire, il a l'esprit net et +éveillé. + +Le regard que mes yeux lancèrent au père de Rose rayonnait sans doute +d'une reconnaissance bien sincère, car je remarquai que le compatissant +monsieur en fut profondément touché. + +Je me sentais tout à fait consolé, et plein d'un nouveau courage, et je +me disposais à exprimer ma gratitude par de nouveaux signes; mais Rose +avait repris ma main et me demanda si j'avais taillé des statuettes pour +elle. + +Je comptai rapidement sur mes doigts, j'ouvris les bras tout grands et +je tournai ma clef sous ses yeux, pour lui faire comprendre que j'en +avais sculpté beaucoup, tout un tas, et qu'elles étaient à la maison +enfermées dans une armoire. + +Rose, en proie à une vive curiosité, pria instamment ses parents de se +hâter, pour qu'elle pût voir plus tôt les petites figures. + +Ses parents cédèrent à son désir; quelques instants après, M. Pavelyn +entrait avec sa famille dans notre humble demeure. + +Sans faire attention aux saluts et aux cérémonies de mes parents, je +m'élançai vers la commode; je tirai le tiroir qui renfermait mon travail +de six mois, et je me mis à étaler toutes mes figurines sur notre grande +table. + +Je les arrangeai les unes à la suite des autres, processionnellement, +comme une caravane d'hommes et de bêtes en voyage. Il y en avait tant, +que le cortège finit par couvrir toute la table, et qu'il ne resta plus +de place pour mes petites maisons et mes églises. + +Un étonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle, +et, lorsqu'elle put embrasser d'un seul coup d'Å“il toute cette richesse +et que je lui fis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit +abattre des mains et à sauter de joie. Cette joie me rendit extrêmement +heureux et me fit croire que j'avais fait des choses réellement +admirables, puisque j'avais atteint si complètement le but de mes +efforts. + +J'expliquai longuement à Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce +que représentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches +sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l'office du +berger rassemblant ses moutons et les ramenant à l'étable, je plaçais +les oiseaux les uns après les autres sur le faîte des maisons et le +clocher des églises, comme s'ils s'y fussent perchés de leur propre vol. + +Rose, ouvrant ses grands yeux bleus, regardait sans rien dire les +petites scènes que je jouais devant elle; mais elle semblait ravie d'une +joie enfantine. Un sentiment de bonheur infini inondait mon cÅ“ur. Mes +parents étaient en conversation avec M. et madame Pavelyn, et mes frères +et sÅ“urs écoutaient ce qui se disait. Rose et moi nous n'étions occupés +que de nous; elle ne prêtait attention qu'à mes figurines et à mes +jeux.... + +La sueur perlait sur mon front à cause des efforts que je faisais pour +lui faire comprendre clairement par signes ce que je voulais exprimer. +Je venais de lui montrer un chasseur qui abat un lièvre et le chien qui +va chercher le gibier touché. Puis je simulai un combat entre deux +soldats en leur faisant pousser leurs grands sabres l'un contre l'autre. +Je jouai sans doute cette scène d'une manière très-vive et +très-compréhensible, car Rose paraissait émue et effrayée; mais quand +l'un de mes soldats fut renversé par son ennemi, et que, dans sa chute, +il fit tomber toute une rangée de vaches, de chevaux, et même d'arbres +et de liaisons, nous poussâmes tous deux un long éclat de rire, et Rose +dansa de plaisir; pour augmenter encore sa joie, je me mis à courir et à +sauter autour de la table en poussant des cris sauvages. + +Le bruit que nous faisions interrompit la conversation des parents de +Rose avec mon père. Ils nous regardèrent un instant avec satisfaction et +parurent charmés de voir que leur fille s'amusait si franchement et +rougissait de plaisir. + +Le monsieur s'approcha de la table, prit çà et là quelques-unes des plus +singulières ou peut-être des meilleures petites figures, les examina +avec bienveillance et hocha la tête d'un air content; puis il me frappa +sur l'épaule en disant: + +--As-tu fait tout cela seul? Bravo, mon petit garçon! Ce n'est certes +pas très-beau; mais il y a quelque chose; il y a un certain esprit dans +ces deux gendarmes qui s'avancent là -bas avec leurs longues jambes. Et +que vas-tu faire de toute cette légion d'hommes et de bêtes? + +Je montrai du doigt sa fille. + +--Tout cela est pour moi, mon père, s'écria Rose. Ah! comme je vais +pouvoir jouer! Léon m'apprendra comment ils doivent marcher les uns +derrière les autres, chacun à son rang, comme ils sont là maintenant. + +--Mais, Rose, objecta le père, pourquoi dépouiller ce pauvre enfant de +tous ses joujoux? + +Je courus à la muraille pour prendre un panier en osier, j'y rassemblai +mes figurines et je le tendis à Rose. Elle hésitait à accepter mon +cadeau et regardait son père d'un air interrogateur. Je prévoyais un +refus et je frémissais de crainte; mais je joignis les mains devant M. +et madame Pavelyn d'un air si suppliant, et dans mes yeux brillants se +lisait une prière si ardente, qu'ils appelèrent leur bonne, qui était +restée près de la porte, et lui remirent le panier qui contenait mes +Å“uvres. Je levai les bras au ciel en signe de joie et je poussai un cri +de triomphe. + +Notre propriétaire s'entretint encore un instant de Rose et de moi avec +mes parents. Ce que je pus saisir de leurs paroles dites à voix basse, +c'est que leur fille était d'une santé délicate et que l'air des champs +lui ferait du bien. + +Ils exprimaient aussi la satisfaction qu'ils éprouvaient à voir Rose, +qui ordinairement montrait si peu d'ardeur au jeu, s'amuser de si bon +cÅ“ur et avec tant d'animation. + +Après cette conversation, M. Pavelyn me prit la main et me dit d'un ton +fort aimable: + +--Nous devons partir maintenant, Léon; mais viens demain au château, +vers une heure; Rose te fera aussi un cadeau en échange de tes petites +figures. C'est une chose que nous avons apportée de la ville pour toi. +Tu dîneras avec nous, et tu pourras jouer et courir avec Rose dans le +beau jardin. Adieu, mon bon petit garçon. + +--Léon, Léon, s'écria la petite fille en sortant, à demain, à demain! +Oh! comme nous nous amuserons! + +Je tombai tout tremblant sur une chaise.--Quoi! je dînerais au château, +à la même table que Rose! Ses parents me témoignaient autant d'amitié et +de compassion qu'elle-même! Moi, le muet, j'étais donc choisi et préféré +entre mes frères et sÅ“urs?--Demain! demain! + + + + +V + + +Combien mon sommeil fut agité cette nuit-là . Cent fois je rêvai que, la +main dans celle de Rose, je jouais dans un beau jardin, beau comme le +paradis, que ma mère m'avait souvent décrit. Mous courions, nous +dansions, nous sautions, et nous nous amusions avec un plaisir et une +béatitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paroles, +et moi, malheureux! dans mon rêve, j'avais le don de la parole, et je +lui témoignais ma reconnaissance en un langage clair et plein de +sentiment. + +Puis la scène changeait de nouveau; j'étais assis à une grande table et +je mangeais des mets si succulents et de si appétissantes friandises, +que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la +boutique du sacristain n'étaient que de la Saint-Jean auprès d'un pareil +régal. + +D'autres fois, mon imagination s'évertuait à résoudre l'énigme qui +occupait mon esprit et piquait ma curiosité depuis la veille. Rose +m'avait promis un cadeau en échange de mes figurines. Quel pouvait être +ce cadeau? il m'était impossible de faire une supposition probable. Je +pensais bien à un grand cheval de bois, à une belle cravate, à un grand +gâteau, et à beaucoup d'autres choses; mais ma raison me disait que je +me trompais assurément. + +Abusé par mon impatience, je me levai au milieu de la nuit, croyant que +c'était déjà le matin; mais ma mère me renvoya dans mon lit. Enfin, le +jour commença à poindre. A peine avions-nous pris le café, que +j'importunai ma mère pour qu'elle fit ma toilette et sortît de la +commode mes habits du dimanche. Elle eut peine à me faire comprendre que +je ne devais aller au château qu'après midi, et que j'avais encore une +demi-journée à attendre. Je restai longtemps assis dans un coin de la +chambre, l'Å“il fixé sur l'aiguille de l'horloge. Après que j'eus essayé +deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma mère que +l'horloge était arrêtée et qu'elle devait la faire marcher, elle me prit +par l'épaule, et me mit à la porte, en me défendant de remettre les +pieds dans la maison avant que midi sonnât au clocher. + +J'errai dans les bois et dans les champs, je revins dans le village, je +tournai autour de l'église, et je regardai avec dépit l'aiguille +paresseuse du cadran, jusqu'à ce qu'enfin le premier coup de midi +retentit dans les airs et me fit pousser un cri de joie. + +Lorsque je revins à la maison, on était à table chez nous. Je pris ma +place accoutumée à côté de mon père; mais mon assiette resta vide, bien +entendu, puisque je devais dîner au château. Mes parents parlaient en +riant des mets succulents que je goûterais ce jour-là ; mes frères et mes +sÅ“urs restaient silencieux et me considéraient d'un regard peu amical. +L'épaisse bouillie paraissait leur être moins agréable encore que +d'habitude, et plus d'une fois ils laissèrent retomber la cuiller dans +leur assiette avec découragement, lorsque mon père parlait en +plaisantant d'oiseaux rôtis et de châteaux de massepains. Pour moi, je +ne faisais guère attention à ce qui se disait; ces descriptions +alléchantes ne m'intéressaient point; je ne voyais que le sourire qui, +sur l'aimable visage de Rose, rayonnait délicieusement vers moi. + +Dès que le dîner fut fini, ma mère me prit sur ses genoux, et commença à +me déshabiller. Elle me lava avec de l'eau chaude et du savon, et +mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps +avant que ma toilette fût achevée, car je devais être aussi beau que +possible, quoique mon père prétendît qu'il était absurde de me revêtir +de mes habits de fête pour aller jouer. + +Avant de me laisser partir, ma mère me plaça devant elle, et me dit d'un +air grave et sévère comment je devais me comporter au château, et ce que +je pouvais faire et ne pas faire. Elle n'oublia rien: je devais +soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais devant +les portes; je devais ôter ma casquette et saluer, me moucher dans le +mouchoir qu'elle avait mis dans la poche de mon pantalon; je ne pouvais +pas crier ni faire de gestes, et, si l'on me donnait quelque chose, je +ne devais pas manquer de me baiser la main, non-seulement parce que cela +était poli, mais encore parce que, ne sachant point parler, je n'avais +pas d'autre moyen de témoigner ma reconnaissance. + +Une heure sonnait à la tour lorsque ma mère me donna le baiser d'adieu, +et que, frémissant d'impatience, je m'élançai hors de la maison. + +Je courus tout d'une haleine à travers le village et l'avenue du +château; mais, lorsque j'approchai de la grille ouverte et que je +n'aperçus personne dans ce jardin, je fus pris d'une frayeur secrète. +J'entrai cependant dans le vaste jardin à pas lents et indécis, +regardant de tous côtés si je ne voyais personne.--Qu'elle était belle +la perspective qui se déployait devant mes yeux étonnés! Une large +pelouse, pareille à une prairie s'étendait de tous côtés jusqu'au pied +des grands arbres. Au milieu du gazon vert coulait une eau claire que +j'aurais prise pour le même ruisseau qui passait à côté de notre maison; +mais elle était plus large et plus profonde. Un pont arrondi comme un +arc gigantesque s'élançait d'un bord à l'autre. Ce pont était formé de +branches de chêne admirablement entrelacées, et il me parut que je +n'oserais jamais le traverser, de peur qu'il ne se rompît sous mon +poids. + +Autour du jardin s'élevaient de grands arbres, serrés comme une forêt +impénétrable; au pied de ces grands arbres, les lilas croissaient en si +grande abondance, que leurs fleurs empourprées, entouraient tout le +jardin comme une immense guirlande et parfumaient l'air de l'odeur la +plus délicieuse.--Partout où je promenais mes regards, le long des +sentiers et dans les massifs, je voyais des fleurs ou des plantes qui +m'étaient totalement inconnues, et qui m'étonnaient par leurs formes +bizarres et leurs brillantes couleurs. + +La solitude complète et le silence solennel qui y régnait me firent +peur. Je ne m'approchai du château que pas à pas. Mon cÅ“ur battait dans +ma poitrine, et assurément je n'eusse pas osé aller plus loin; mais une +porte s'ouvrit tout à coup, et Rose accourut toute joyeuse à ma +rencontre. Elle me prit par la main, m'entraîna vers le bâtiment et dit +en me grondant: + +--Pourquoi restes-tu si longtemps? Ce n'est pas bien à toi, Léon. Nous +avons déjà commencé à dîner. Mon père pourrait être fâché. + +Elle lut sur mon visage que ces paroles me faisaient peur. + +--Allons, allons! s'écria-t-elle, c'est pour rire que je dis cela. Il ne +faut pas avoir peur; sois gai. Ah! comme nous allons tout à l'heure +jouer et courir dans le beau jardin, n'est-ce pas? Quel dommage que tu +ne saches point parler! Mais, c'est égal, je te comprends bien. + +Ma bienfaitrice me conduisit dans le bâtiment et me fit traverser un +long vestibule. Me souvenant des leçons de ma mère, j'essuyais mes +pieds à tous les paillassons que je rencontrais sur mon passage, si bien +que Rose s'écriait en plaisantant: + +--Mais, Léon, qu'as-tu donc aux pieds? Finis donc, c'est assez. + +Au bout du vestibule se tenait un homme dont les habits étaient galonnés +d'argent. J'ôtai ma casquette et je le saluai avec un respect craintif; +mais lui, sans dire mot, ouvrit un des battants de la porte devant +laquelle il se tenait. + +Je vis une grande salle dont les murs étincelaient de baguettes d'or. +Les parents de Rose étaient assis autour d'une table. Je restai debout +sur le seuil de la porte, ma casquette à la main, entendant à peine les +paroles de bienvenue que m'adressaient M. et madame Pavelyn. + +Rose me conduisit à une chaise, près de la table, et m'obligea à m'y +asseoir. La tête me tournait; je tenais les yeux baissés, confus et +tremblant. + +Un domestique m'attacha une grande serviette blanche devant la poitrine, +de façon que je pouvais à peine remuer les bras. + +Les parents de Rose, et même le domestique, semblaient s'amuser beaucoup +de mon embarras et riaient tout bas. La compatissante petite fille seule +tâchait de m'encourager en m'adressant de douces paroles. + +M. et madame Pavelyn se mirent à rire plus franchement encore lorsque je +baisai ma main pour remercier le domestique, qui avait placé un morceau +de pain à côté de mon assiette. + +J'étais tout à fait troublé; la sueur perlait sur mon front et le cÅ“ur +me battait si fort que j'avais peine à reprendre haleine. La soupe +fumait devant moi dans mon assiette et chacun m'engageait à manger. Mais +j'étais étourdi, et je contemplais mon assiette d'un Å“il hébété. + +Rose eut pitié de ma confusion, et vint à mon secours. Elle avança sa +chaise aussi près que possible de la mienne, arrangea plus commodément +la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main. +D'abord j'obéis machinalement à ce qu'elle me disait; mais ensuite, +grâce à l'amabilité de ses paroles encourageantes je m'enhardis un peu. +Elle veillait comme une bonne petite mère sur son gauche protégé. Elle +fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit +quel goût ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette +et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il +fallait m'essuyer les mains et les lèvres avec ma serviette. En un mot, +elle m'apprit à manger convenablement, avec une attention délicate et +une tendre sollicitude qui pénétrèrent mon cÅ“ur de reconnaissance. + +Il y avait des tartes et des sucreries d'une douceur extrême et d'un +parfum exquis; mais je ne sentais presque pas le goût de ce que je +mangeais. La richesse du salon où je me trouvais, l'or qui brillait sur +les murs, les glaces qui multipliaient tout, et où le regard se perdait +dans un lointain infini, tout cela m'écrasait par sa grandeur et son +éclat. Une chose surtout excitait mon admiration, et attirait +irrésistiblement mon regard. C'était une grande statue blanche qui se +trouvait à ma gauche, sur un grand piédestal, contre le mur. Je ne +pouvais me rendre compte de ce qu'elle représentait. C'était un homme à +moitié nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui +paraissait vouloir s'élancer dans les airs. Il avait deux petites ailes +derrière la tête et deux ailes à chaque pied; il tenait dans sa main +droite deux serpents entrelacés. + +Déjà Rose, voyant mon étonnement, m'avait dit que cette statue +représentait le dieu Mercure; mais, comme ma mère, en me faisant réciter +mon catéchisme, ne m'avait jamais parlé d'un dieu semblable, +l'explication ne m'apprit rien. Ce n'était pas, d'ailleurs, la +signification de la statue que mes yeux cherchaient dans cette Å“uvre +d'art. J'étais étonné qu'on pût imiter si bien, par le bois ou la +pierre, le corps et la figure de l'homme, qu'ils semblaient vivre; car +plus d'une fois j'avais baissé la tête en frissonnant, craignant que ce +dieu inconnu ne sautât sur moi. J'examinai aussi avec une attention +curieuse comment la statue était faite, et je m'efforçai d'en graver les +formes dans ma mémoire, comme si jamais il m'eût été possible de tailler +dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose qui y ressemblât. + +Pendant le dîner, on avait versé du vin dans mon verre, et l'on m'en +avait fait boire. La rouge liqueur me parut âcre et amère. Lorsqu'on +servit le dessert, Rose me dit qu'on allait apporter du vin doux qui me +plairait bien. Tandis qu'elle parlait encore, le domestique s'approcha +de la table avec une bouteille tout argentée. Je regardai curieusement +ce qu'il allait faire avec une espèce de pince qu'il tenait à la +main.... + +Tout à coup, une détonation retentit, pareille à celle d'une arme à feu; +et, comme Rose cachait sa figure dans ses mains en poussant un grand +cri, je crus qu'il lui était arrivé malheur. + +Tremblant comme un roseau; je sautai sur mes pieds; un cri de frayeur +sortit de ma poitrine, et je criai distinctement: + +--Rose! Rose! + +--Ah! ah! le pauvre Léon a parlé de nouveau, dit la petite fille avec +joie. Vous l'avez entendu, n'est-ce pas, papa? Il a prononcé mon nom +aussi bien et aussi distinctement qu'une personne qui sait parler. + +Elle me fit comprendre en riant que cette détonation n'était pas autre +chose que le bruit produit par le bouchon qui s'était échappé avec force +du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait +semblant d'être effrayée. Pour calmer mon effroi, elle me mit dans la +main un verre de vin mousseux, et me força de le vider presque +entièrement. + +Pendant ce temps, ses parents parlaient de moi et de l'étrange phénomène +dont ils venaient d'être témoins. M. Pavelyn me fit essayer encore une +fois de répéter le nom de sa fille; mais il fut obligé de reconnaître, +lorsque j'eus fait plusieurs efforts inutiles, qu'il m'était devenu de +nouveau tout à fait impossible d'articuler un son déterminé par la seule +force de ma volonté. + +--C'est sous l'impression de la frayeur ou d'une émotion violente que ce +garçon prononce un mot par hasard, dit-il à madame Pavelyn. J'ai lu +plusieurs fois que des gens muets depuis leur enfance avaient recouvré +la parole sous le coup de quelque terrible événement. Pareille chose +pourrait arriver au fils de maître Wolvenaer. Mais qui sait si quelque +chose le frappera ou l'effrayera jamais assez profondément pour lui +donner complètement et définitivement la parole? + +Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire; mais ses paroles me +firent tomber dans de profondes réflexions, d'où je ne fus tiré que +lorsque M. Pavelyn dit à Rose d'aller chercher son cadeau et de me le +donner. + +La jeune fille sortit de la chambre par une porte latérale, et rentra +bientôt en me montrant un objet qui était enveloppé d'un papier. Pendant +qu'elle s'approchait de moi, elle le tira de son enveloppe, puis elle le +mit dans ma main. C'était une espèce de couteau fermé; mais il brillait +comme de l'argent, et le manche était fait d'une sorte de coquille où la +lumière faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argentés. + +Rose me le reprit; et, tout en ouvrant successivement les différentes +lames qu'il portait, elle me dit: + +--Léon, ceci est mon cadeau pour toutes les petites figurines que tu +m'as faites. Vois, cette première lame est un grand et fort couteau avec +lequel tu pourrais presque couper un petit arbre; ceci est un canif; en +voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime... et +une scie, et une vrille, et un ciseau... le tout solidement fait en +acier anglais, fin et bien trempé, comme dit mon père. C'est maintenant +que tu pourras tailler des statuettes, n'est-ce pas?... Je l'ai choisi +moi-même, Léon, reprit-elle pendant que je considérais le joli couteau +avec une admiration mêlée de stupeur. Ma mère voulait te donner un grand +gâteau; mais je savais bien qu'un cadeau comme celui-ci te ferait plus +de plaisir. Je ne me suis pas trompée, n'est-il pas vrai? + +Deux larmes tombèrent sur mes joues, et je me mis à baiser mes deux +mains en poussant des cris étouffés, que je ne pouvais retenir. Mes yeux +parlaient sans doute en ce moment un langage bien expressif, car tous +ceux qui me regardaient, même le domestique, furent profondément touchés +de la reconnaissance qu'ils y lisaient. + +Je tenais dans ma main le précieux cadeau de Rose; je fermais et +j'ouvrais alternativement les petits couteaux, la lime et la petite +scie, et déjà je m'en servais en imagination. Quelle richesse! Des +outils de toute espèce! tout un atelier! Comme désormais je pourrais +tailler des figures du matin au soir, pour elle, ma douce protectrice! +et comme je travaillerais mieux et plus facilement avec ces instruments +choisis et donnés par elle! + +J'étais tellement agité par la joie et par l'admiration, que je +n'entendis pas ce que M. Pavelyn me disait: + +--Allons, mon garçon, reprit-il en élevant la voix, rends le beau +couteau à Rose pour qu'elle le mette de côté jusqu'au moment où tu +retourneras à la maison, sinon, il te ferait oublier de jouer. Allez +ensemble au jardin maintenant, courez et sautez tant que vous pourrez. +Le temps est doux et sain; nous prendrons le café dehors, en plein air, +et nous verrons de loin si vous vous amusez comme il faut. + +Je sortis de la salle avec Rose. Chemin faisant, elle prit deux petits +filets de soie verte, qui étaient pendus à côté de l'escalier; elle m'en +donna un, et m'expliqua que nous allions à la chasse aux papillons. + +Dès que je me vis sous le ciel bleu, en pleine liberté et tout seul avec +Rose, la timidité, qui pesait sur mon cÅ“ur comme un plomb, disparut, et +je respirai à longs traits. + +Rose me dit que, le matin, elle avait couru près de deux heures après +les papillons sans pouvoir en attraper un seul; mais que, moi qui étais +fort et leste, j'en prendrais bien quelques-uns pour elle. + +A peine eut-elle dit ces mots, que nous vîmes deux papillons blancs +sortir du bosquet de seringats et voltiger sur la pelouse. Je poussai un +cri, et nous nous précipitâmes tous deux sur cette première proie de nos +désirs. + +Tout en dansant, en riant et en sautant, nous poursuivions les +papillons; mais, soit que je ne fusse pas encore assez habile à manier +le filet, soit que les petites bêtes épouvantées eussent l'adresse de +nous éviter, il y avait plus d'un quart d'heure que nous courrions sans +le moindre succès. La sueur mouillait nos fronts, nos joues brûlaient de +plaisir et d'ardeur. + +M. et madame Pavelyn, assis devant le château sur une terrasse, +prenaient part à notre joie et battaient des mains chaque fois que Rose, +par un bond léger, trahissait la force et le plaisir de vivre. + +Enfin j'attrapai un des papillons blancs dans mon filet. Ce fut une joie +et une réjouissance, comme si nous eussions trouvé un trésor. Rose +courut vers ses parents, qui riaient de bon cÅ“ur de son émotion. On +alla chercher une boîte, et le papillon fut piqué dedans. + +M. Pavelyn dit qu'il était très-content, et que je pourrais venir jouer +souvent si Rose continuait à s'amuser de si bon cÅ“ur; mais la jeune +fille n'eut pas la patience d'attendre que son père eût fini de parler. +Elle m'entraîna vers la pelouse en s'écriant: + +--Vois, là -bas! deux papillons, trois papillons, quatre papillons! Vite! +vite! + +Je pris encore quelques-unes de ces pauvres petites bêtes. Chaque fois, +nous les apportions à M. Pavelyn, qui feignait de partager notre joie +triomphante, et qui tenait la boîte prête. + +Enfin Rose parvint aussi à en prendre un, qui ouvrait et fermait ses +ailes au soleil sur le tronc d'un arbre. C'était un papillon d'un rouge +foncé avec des taches d'argent et d'azur. + +Il est impossible de peindre la joie de Rose. Comme une biche échappée, +elle traversa la pelouse et vola vers ses parents avec tant de rapidité, +que je ne pouvais presque pas la suivre. Elle avait pris elle-même la +resplendissante petite bête; il lui semblait que désormais aucun +papillon ne pourrait lui échapper. Et, un instant après, elle courait de +nouveau avec passion. + +Nous continuâmes pendant longtemps cette amusante chasse. M. et madame +Pavelyn étaient rentrés après avoir pris le café. + +Pendant que je bondissais, le filet en l'air, devant le bosquet de +seringats, Rose en poursuivant un papillon dans une direction opposée, +s'était éloignée de moi. + +Tout à coup j'entends un violent craquement.... Je tourne les yeux vers +l'endroit d'où ce bruit étrange était parti! Ciel! quel horrible +tableau! j'aperçois Rose qui tombe par-dessus l'appui brisé du pont et +qui s'enfonce dans l'eau en poussant un cri de détresse!--Ma langue se +déchire; le sang jaillit hors de ma bouche; je crie avec toute la force +qu'un muet peut donner à ses cris; mais ce sont des paroles qui sortent +de mon gosier, des paroles claires et distinctes: + +--Rose, Rose! du secours, du secours! Dieu, Dieu!... + +Mon exclamation perçante retentit à travers le jardin, jusque dans les +appartements du château. + +Je m'élance; j'ai des ailes; mes pieds brûlent la terre.... Du haut du +pont, mes yeux égarés ne voient plus rien qu'un pan de la robe de ma +bienfaitrice.... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans +l'étang à côté d'elle. L'eau me vient presque aux lèvres; mais je sens +que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je +prends sa tête entre mes deux mains, et je la soulève au-dessus de +l'eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l'eau pénètre dans ma +poitrine par le nez et par la bouche, avec l'air que j'aspire; je +suffoque, et je sens mes forces m'abandonner. Alors descend en moi la +certitude que je me noie, que je vais mourir; mais ce n'est pas la +crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprême: non, c'est +la douloureuse pensée que Rose aussi va mourir. Même quand la dernière +convulsion ranime en moi la vie, je n'éprouve aucun autre sentiment que +le regret et la douleur du malheur de Rose.... + +Je ne sus naturellement que plus tard ce qu'il advint de nous. + +Mon puissant cri de détresse avait retenti jusque dans le château. M. et +madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, étaient +sortis tout effrayés, et avaient regardé autour d'eux pour savoir ce qui +était arrivé. Pendant que l'on nous cherchait devant et derrière le +château, et qu'on appelait Rose à grands cris, un des domestiques +s'approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune maîtresse qui +flottait sur l'eau. Il descendit le long du bord de l'étang, repêcha +Rose, qui était sans connaissance, et la porta sur la pelouse. + +Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanimé et ruisselant de sa +fille, était tombée évanouie dans les bras de son mari, avec un cri de +terreur mortelle; M, Pavelyn la confia aux soins d'une servante, et se +précipita, à demi mort d'inquiétude, vers sa fille. + +Rose, qui n'avait pas été longtemps sous l'eau; et qui avait respiré +aussi longtemps que j'avais pu lui tenir la tête dehors, ne tarda pas à +donner signe de vie et à rouvrir les yeux. + +Le premier mot que M. Pavelyn prononça, après avoir manifesté sa joie de +voir son enfant sauvée, fut mon nom. Alors le domestique qui l'avait +repêchée se rappela avoir senti quelque chose sous l'eau et avoir été +obligé de déchirer le tablier de Rose pour la dégager d'un objet qui +semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l'étang, me trouva +sans peine, et me déposa sur le gazon, non loin de l'endroit où l'on +s'empressait pour faire revenir Rose à elle-même. + +C'était une scène effroyable.... Ici, une mère qui s'était évanouie +devant l'horrible conviction qu'elle avait vu le cadavre de son enfant +noyée; là , un père au désespoir, rappelant par ses baisers le sentiment +et la vie dans le corps inerte de sa fille; plus loin, celui d'un petit +garçon étendu sans mouvement, comme si son âme l'avait abandonné pour +toujours. + +M. Pavelyn, malgré son émotion, n'avait point perdu sa présence +d'esprit. Il avait envoyé immédiatement chez le docteur un des +jardiniers qui étaient accourus, en lui recommandant de fermer la +grille et de ne parler à personne dans le village de ce qui venait +d'arriver. Puis il avait fait porter sa fille près de sa femme évanouie, +afin de pouvoir les soigner toutes deux en même temps. Il parvint à +faire sortir madame Pavelyn de son évanouissement, et avec l'aide de ses +domestiques il la ramena immédiatement dans la maison, ainsi que son +enfant. + +Pendant ce temps, d'autres gens étaient occupés à me frictionner et à me +rouler par terre; mais, malgré tous leurs efforts, je ne donnais aucun +signe de vie. + +Dès que M. Pavelyn eut rassuré sa femme et couché sa fille dans un lit +chaud, il revint à l'endroit où l'on était en train de me souffler de la +fumée de tabac dans le nez. Cet homme généreux s'agenouilla près de moi, +me prit les deux mains, et essaya de me rappeler à la vie. Rose, qui +avait repris tout à fait connaissance, lui avait raconté que j'avais +sauté dans l'étang et soulevé sa tête au-dessus de l'eau pour l'empêcher +de se noyer. Son père lui avait fait accroire que j'étais également +revenu à moi, car il craignait avec raison que, dans la situation où +elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portât un coup fatal. + +M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pièce était +très-éloignée de la chambre à coucher de sa fille. On apporta des +literies, on me déshabilla, et on me couvrit d'épaisses couvertures de +laine. Le docteur arriva enfin, et employa des remèdes énergiques pour +ramener la respiration et le pouls, qui avait cessé de battre. Il +réussit enfin après de longs efforts. Je commençai à faire quelques +mouvements, et j'ouvris les yeux. Mais je n'entendais ni ne voyais, et, +quoique l'on pût dire à mon oreille, ou quelques signes que l'on me fit, +je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi. +Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire à mes parents, avec +toute la prudence possible, que j'étais tombé dans l'eau, et que le +froid et la frayeur m'avaient un peu dérangé. + +Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au château. En +me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et +exigèrent qu'on me portât dans leur demeure, pour être soigné là . + +Mon père m'enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de +laine, m'emporta à la maison dans ses bras, et me mit dans mon lit. + +Grâce aux médicaments prescrits par le docteur, une violente réaction +s'opéra en moi, et je fus saisi d'une fièvre qui menaça mes jours pour +la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne +produisît un transport au cerveau, et ne mît brusquement fin à mes +souffrances. + +Je restai dans cet état jusqu'après minuit; alors la fièvre me quitta +peu à peu, et je tombai bientôt dans un profond sommeil. Le docteur +déclara que le plus grand danger était passé, et il crut pouvoir +affirmer que l'accident n'aurait pas de suites fâcheuses pour moi. Ma +mère et ma sÅ“ur aînée restèrent seules à veiller à mon chevet. + + + + +VI + + +Lorsque j'ouvris les yeux le lendemain, assez tard dans la matinée, +j'aperçus avec stupéfaction le doux visage de Rose, qui était assise à +mon chevet et tenait ma main dans la sienne. + +C'était donc bien sa voix qui, en murmurant à mon oreille: «Pauvre petit +Léon!» m'avait réveillé de mon long sommeil. Et d'un coup d'Å“il rapide, +j'aperçus aussi mes parents, mes deux sÅ“urs, la bonne de Rose et une +voisine. + +D'abord je ne me rappelai rien de ce qui s'était passé, et je regardai +ma protectrice avec stupeur, comme pour lui demander pourquoi elle était +ainsi assise près de mon lit. + +--Sois tranquille, bon Léon, me dit-elle, tu seras bientôt guéri; mais +nous ne jouerons plus jamais près de l'étang. + +Alors la mémoire de ce qui était arrivé me revint tout à coup; et un cri +triomphant souleva ma poitrine, et je m'écriai, avec le rire d'une joie +étourdie: + +--Rose! vous vivez!... Ce rêve.... + +--Il parle, il a parlé! s'écrièrent mes parents en accourant auprès de +mon lit, les bras levés. + +Moi, plus surpris qu'eux-mêmes en entendant mes propres paroles, je +frémis et je tins la bouche close, de crainte qu'un second effort ne +vînt de nouveau prouver mon impuissance, et ne me frappât du plus cruel +désenchantement. + +Mon père m'embrassa avec émotion. + +--Léon, mon pauvre fils, oh! parle, parle encore, pour que je puisse +remercier le bon Dieu, en toute confiance, de ce bienfait inattendu. + +Sans détourner mon regard de Rose, je murmurai encore tout étourdi: + +--Parler? Oui! Rose... l'eau.... Pas morte.... Heureux, heureux!... + +La petite fille frappa dans ses mains avec joie; mes parents pleuraient +et adressaient au ciel leurs actions de grâces. Pendant ce temps, je +prononçais, avec une volubilité fiévreuse, une foule de mots sans +signification et sans suite, uniquement pour entendre encore le son de +ma voix et m'assurer que, cette fois, le don de la parole m'était +définitivement acquis. Ceux qui m'entouraient ne paraissaient pas moins +étonnés que moi du babil embrouillé qui tombait de mes lèvres, et tous +me considéraient avec une bienheureuse surprise, comme si un miracle +s'opérait devant leurs yeux. + +Enfin Rose se mit à raconter comment nous avions joué ensemble dans le +jardin du château, comment j'avais sauté dans l'étang, et comment nous +avions été retirés de l'eau tous les deux, par un domestique. + +Mes parents, après un premier épanchement de joie, ajoutèrent quelques +explications au récit de Rose, et j'appris ainsi tout ce qui s'était +passé la veille. + +J'avais risqué ma vie pour sauver la vie à Rose! Elle m'aimait pour +cela, disait-elle, et ses parents m'étaient reconnaissants de ma +reconnaissance et de mon courage. Je m'étais rendu digne de la +protection de M. Pavelyn; cet événement m'avait rapproché de Rose... +et, eu outre, Dieu, sans doute pour me récompenser, m'avait doué de la +parole et m'avait tiré de mon abaissement moral. J'étais si fier et si +joyeux que mes yeux étincelaient d'orgueil. + +J'avais encore un peu de peine à parler, et souvent mon langage était +confus. Je savais bien dire les substantifs, les noms des choses et des +personnes; mais l'enchaînement et la construction des mots +m'embarrassaient. + +Ma maladie avait eu si peu de suites, que, dès que le calme fut rentré +dans mon esprit, je témoignai un grand désir de manger, et je demandai +une tartine. Ma mère m'apporta un peu de pain émietté dans du lait, et +il fallut me contenter de cela, quoique j'eusse assez grand'faim, me +semblait-il, pour dévorer un pain de seigle tout entier. A mon +désespoir, on ne me permit pas non plus de me lever, parce que le +docteur l'avait défendu. + +Rose causa lentement avec moi, et s'efforça, par mille démonstrations +amicales, de me témoigner sa reconnaissance. Sitôt que je serais tout à +fait guéri, nous irions jouer encore dans le beau jardin du château; +mais je ne devais plus avoir peur de l'eau, parce que le jardinier était +déjà occupé à entourer l'étang d'une palissade à claire-voie et à +construire sur le pont un nouveau garde-fou d'une solidité +très-rassurante. + +L'aimable petite fille me quitta au bout d'une bonne demi-heure, pour +aller annoncer à ses parents l'heureuse nouvelle de ma guérison. Elle +revint dans l'après-midi, et m'apporta deux ou trois verres de gelée de +framboise et de groseille, si rafraîchissante et si douce, que je ne me +rappelais pas avoir jamais goûté rien de si bon. + +Lorsqu'elle fut retournée chez elle, le docteur vint, qui dit que je +pouvais me lever et commencer à manger peu à peu. D'après son opinion, +j'étais tout à fait guéri. + +Je passai toute la soirée de ce jour-là assis alternativement dans le +giron de ma mère et sur les genoux de mon père, et je dus parler, parler +encore et toujours, pour les charmer par le son de ma voix. + +Lorsque ma mère m'eut couché dans mon lit avec une croix au front et un +dernier baiser sur les lèvres, je m'assoupis tout doucement, et les +songes les plus agréables, les plus heureux, bercèrent mon sommeil. + +Le lendemain matin, je me levai comme s'il ne m'était rien arrivé, et je +déjeunai avec mes frères et mes sÅ“urs. Pendant toute la nuit, j'avais +rêvé du beau couteau que Rose m'avait donné. Je me rappelai que M. +Pavelyn me l'avait fait mettre de côté. Le couteau me trottait dans la +tête, et j'aurais volontiers couru au château pour aller le chercher, si +j'avais seulement osé risquer une pareille hardiesse. + +Comme Rose ne venait pas, malgré ma longue attente, je sortis de la +maison et je me promenai tout seul dans le chemin qui menait au château. + +Bientôt je l'aperçus qui sortait avec sa bonne de la grille du château, +et qui me faisait de loin des signes d'une joie extraordinaire. Quand +elle fut près de moi, elle me prit la main, et me dit avec des +transports de plaisir: + +--Léon, Léon, j'ai une si bonne nouvelle!... Ah! si tu savais ce que +c'est, tu sauterais de bonheur. Moi-même, j'en suis si contente pour +toi, que je sens battre mon cÅ“ur. Sais-tu où nous allons? Chez ton père +et ta mère. Ils doivent venir au château pour parler de toi. + +--De moi? Mon père au château! murmurai-je étonné. + +Elle répondit avec un grand sérieux et en baissant la voix, comme si sa +bonne ne devait pas nous entendre: + +--Léon, tu n'es qu'un enfant de paysan, n'est-il pas vrai? Mon père le +dit, du moins. Si tu restes toujours comme tu es maintenant, tu +deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie, +faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon père a dit que tu +méritais un meilleur sort, parce que c'est toi qui m'as empêchée de me +noyer. Il compte te faire instruire et te donner une bonne éducation. +C'est ce qu'il veut dire lui-même à tes parents. + +Profondément agité, quoique ne comprenant pas bien toute l'importance de +cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux. + +--N'es-tu pas content? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu +devrais pourtant te réjouir! L'instruction est une richesse aussi; c'est +par l'instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme +remarquable dans le monde.... Et vois-tu, Léon, reprit-elle après une +pause, j'aime beaucoup à jouer avec toi; cependant je regrette que tu ne +sois qu'un petit paysan. Mon père te fera étudier; alors tu ne seras +plus un paysan, et tu seras habillé convenablement; alors surtout, en +ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons +ensemble comme frère et sÅ“ur! n'est-ce pas beau? + +Je serais son frère! cette pensée fit rouler des larmes sur mes joues; +alors seulement, l'avenir promis s'ouvrit devant moi avec tout son éclat +et tout son bonheur. + +--Oh! c'est trop beau! m'écriai-je, Rose, ma sÅ“ur! C'est trop, c'est +trop! + +Nous fîmes quelques pas en silence; puis elle me dit avec calme en me +parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plutôt comme une +tendre mère: + +--Il faut être toujours bien sage, Léon, et bien étudier, entends-tu? Je +t'aiderai, je t'apprendrai tes lettres; car je sais lire comme il faut, +moi, en flamand et en français. J'ai beaucoup de livres avec de belles +images: _le Petit-Poucet, Peau-d'âne, Gulliver dans la lune_. Si tu +n'apprends pas bien, je te mettrai dans le coin; mais, si tu fais bien +attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des +bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite à lire, n'est-ce pas! et ma mère +m'achètera de nouveaux livres où il y aura de belles histoires. Ah! +c'est alors que nous nous amuserons! + +Pour toute réponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie +qu'elle me dépeignait, et où je voyais plus loin qu'elle, me paraissait +le bonheur suprême; aussi je doutais qu'elle me fût réservée. + +--Ma mère voulait t'envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand, +reprit Rose; mais mon père, qui t'aime beaucoup, Léon, dit que cela ne +vaut rien. Il veut faire de toi un sculpteur. Un sculpteur est un homme +qui fait des statues pareilles à ce dieu Mercure que tu as vu dans notre +salle à manger: c'est un artiste; et un artiste, dit mon père, est prisé +aussi haut dans le monde que l'homme le plus riche. + +--Ah! devenir sculpteur, être votre frère!... m'écriai-je en levant les +bras au ciel. + +Nous étions près de notre maison, et nous entrâmes. Rose s'acquitta de +son message. Mes parents s'habillèrent en toute hâte et furent bientôt +prêts à suivre la jeune fille et sa bonne. + +Depuis que Rose m'avait dit que son père voulait faire de moi un +sculpteur, j'éprouvais un ardent désir de posséder le beau couteau et +d'essayer tout de suite mon talent. J'en parlai à Rose, et elle me +promit, en partant qu'elle le remettrait à ma mère pour me l'apporter. + + + + +VII + + +Lorsque mes parents revinrent du château, une joie extraordinaire +brillait dans leurs yeux. Ma mère m'embrassa avec transport sur les deux +joues; mon père me posa la main sur la tête avec un sentiment de fierté, +et me prédît le plus beau destin. + +M. Pavelyn avait demandé leur consentement pour me prendre sous sa +protection; il voulait me faire étudier, me faire donner une bonne +éducation, et prendre soin de moi jusqu'au moment où je pourrais faire +mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me récompenser par +là de l'acte de dévouement qui, selon lui, avait probablement sauvé la +vie à sa fille. + +Longtemps mes parents s'efforcèrent de me faire comprendre tout le prix +de cette faveur, et de me prémunir contre l'oubli des devoirs et les +entraînements de l'orgueil. Ils me recommandèrent de me montrer toujours +profondément reconnaissant envers mes généreux protecteurs; de me +rappeler qu'ils étaient nos bienfaiteurs, et que je n'étais qu'un pauvre +enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application +constante; de n'être jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout +de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m'avait donnés pour +père et pour mère, me chérissaient tendrement et ne formaient pas de +vÅ“u plus ardent que celui de voir leur enfant heureux. + +Ces derniers mots, dans la bouche de ma mère, me touchèrent +profondément, et ce fut par de douces caresses et par des baisers +répétés, que je chassai de son cÅ“ur la crainte qui l'attristait. + +Dès le lendemain, on m'envoya à l'école du village pour recevoir les +premières leçons de lecture et d'écriture. + +M. Pavelyn avait fait venir le maître d'école au château, lui avait +déclaré ses intentions à mon égard, et lui avait promis, en sus de la +rétribution ordinaire, une bonne récompense, si, par ses soins +particuliers, il me faisait faire des progrès assez rapides pour +regagner le temps perdu. + +Cet instituteur était un homme plein d'activité, qui ne demandait pas +mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne +volonté. Aussi, dès ce moment, il donna autant de soins à mon +instruction que si j'eusse été son propre fils. + +Chaque après-midi, dès que la classe était finie, j'allais au château +jouer avec Rose. Durant une couple d'heures, nous folâtrions à travers +le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l'intérêt de la santé de sa fille, +nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au château jouer +un nouveau jeu, où Rose trouvait plus de plaisir qu'à tous les autres: +je devais m'asseoir à une table, et répéter dans un livre ma leçon de la +journée. La bonne petite fille était ma maîtresse d'école. Elle me +louait et me grondait avec un sérieux qui faisait souvent rire sa mère +jusqu'aux larmes; mais il y avait dans ses paroles tant d'amitié et +d'encourageante douceur, que je ne quittais jamais le château le soir +sans sentir plus ardent en moi le désir d'apprendre. + +Grâce à ces encouragements, et avec l'aide de pareils moyens, joints à +une promptitude d'esprit naturelle, je fis en peu de temps des progrès +étonnants, et bientôt je commençai à lire couramment ma langue +maternelle. + +M. Pavelyn, que son commerce obligeait d'aller presque tous les jours à +la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images, +et nous nous en amusions si bien que, plus d'une fois, il fallut nous +chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l'exercice. + +Rose avait commencé aussi à m'apprendre le français. A cette époque, +notre pays était sous la domination de l'empereur Napoléon, et c'était +seulement par la langue française que l'on pouvait devenir quelque chose +dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite +protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y +avait de la prévoyance et de la générosité dans ce jeu enfantin; car il +me fit apprendre insensiblement une foule de mots et même de phrases +entières de la langue française avant que le maître d'école me jugeât +assez avancé en flamand pour m'apprendre les premières notions d'une +langue étrangère. + +Rose ne m'enseignait pas seulement à lire et à comprendre le français; +elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute +grossière, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment +on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou défend la +bienséance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me +l'inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils +de paysans ressemblait à un morceau de cire qu'elle pétrissait et +façonnait de manière à en faire une créature qui fût son égale par la +distinction des goûts, la pureté du langage et le développement de +l'intelligence. + +Rose remplissait si fidèlement et si sérieusement son rôle de +protectrice à mon égard, que madame Pavelyn l'appelait ma _petite mère_. +Il arrivait souvent, lorsque nous étions occupés de nos livres, le soir, +dans le château, et que je me hasardais à demander quelque chose à +madame Pavelyn, qu'elle me répondît en plaisantant: + +--Votre petite mère vous le dira; votre petite mère le sait bien. + +Alors Rose levait la tête, et une fierté singulière brillait dans ses +yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère et d'avoir un +enfant qui lui serait redevable de la lumière de son esprit et +probablement du bonheur de sa vie! + +Je savais alors parler très-bien et fort distinctement; on vantait même +la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant, +lorsque j'étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue, +j'avais été un crieur furieux, maintenant j'étais devenu plus calme, et +mon humeur était fort tranquille. Probablement mes études assidues +avaient contribué beaucoup à donner cette gravité précoce à mon esprit +enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma mère y avaient +contribué plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la +maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles: + +--Léon, n'oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs. +Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant. + +Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'année où Rose devait quitter +le château avec ses parents, pour aller passer l'hiver à la ville. Avant +son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que +je n'oubliasse point d'apprendre et d'étudier avec application. Si je +remplissais convenablement ce vÅ“u, elle m'aimerait bien, et me +donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense. + +Lorsqu'elle fut assise dans la voiture qui devait l'emporter, et que je +la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d'un ton +moitié sérieux, moitié railleur: + +--Adieu, Léon! étudie bien, et fais en sorte que ta petite mère soit +contente de toi à son retour. L'hiver ne dure pas longtemps: il faut te +dépêcher et apprendre bien le français, entends-tu? + + + + +VIII + + +Le maître d'école était fier de mes progrès surprenants, dont il +s'attribuait seul le mérite. En effet, il ne pouvait savoir quelle part +considérable Rose avait prise à mon instruction. + +Le brave homme me citait, à plusieurs lieues à la ronde, comme une +preuve de son savoir et de son activité; et il s'ensuivit qu'il s'occupa +de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout +particulier. + +J'avançai si bien pendant cet hiver, qu'à la prière de mes parents je +tins moi-même une classe dans notre maison, et que je devins le +professeur zélé de mes frères et de mes sÅ“urs. + +Le printemps s'approchait petit à petit, et les arbres déployaient leur +première verdure. Chaque jour, avant et après la classe, j'allais, +jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore. + +Qu'elle restait longtemps absente! Les lilas avaient fleuri, et étaient +déjà flétris. Les cerises commençaient à rougir, et le château, avec ses +persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du +beau jardin! + +Un jour du mois de juin, pendant que j'étais assis sur un banc dans la +maison du maître d'école, parmi les autres enfants, et que j'apprenais +la leçon qu'on m'avait donnée, M. Pavelyn parut tout à coup au milieu de +la classe. Je poussai un cri; et, tout tremblant, je tins les yeux fixés +sur la porte, dans l'espoir de voir paraître encore quelqu'un; mais je +fus trompé dans mon attente. + +M. Pavelyn ne fit pas attention à mon émotion. Il causa un instant tout +bas avec le maître d'école, et lui demanda probablement si j'avais fait +des progrès, car il me fallut montrer immédiatement tous mes cahiers. On +me fit lire en français et en flamand; on me fit faire une +multiplication difficile; on me fit montrer les villes et les rivières +sur une carte géographique; et M. Pavelyn lui-même me fit écrire en +français quelques lignes qu'il me dicta à haute voix. + +Lorsque j'eus subi toutes ces épreuves d'une manière satisfaisante, le +père de Rose me tapa familièrement sur l'épaule, et me dit avec beaucoup +de bienveillance: + +--Tu as bien étudié, mon garçon! Je suis tout à fait content de toi. Tu +as bien employé ton temps, et tu t'es montré reconnaissant des soins de +ton maître. Continue ainsi.... Mais pourquoi me regardes-tu si +singulièrement? Tu me demandes si Rose est arrivé au château? Je t'en +parlerai tout à l'heure. + +En achevant ces mots, il entra avec le maître d'école dans la maison, et +me laissa livré à une incertitude pénible. Rose était-elle au château, +oui ou non? Elle était malade, peut-être? Qu'est-ce que son père allait +me dire d'elle? + +Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l'école et dit: + +--Viens, mon garçon, suis-moi: tu as congé pour ce matin. + +Je le suivis hors de l'école. Chemin faisant, il se mit à me raconter +que madame Pavelyn avait été très-souffrante cet hiver, par suite d'une +inflammation des bronches. Elle était partie avec Rose pour Marseille, +dans le pays où croissent les oliviers, pour s'y guérir de sa maladie de +poitrine. A Marseille, madame Pavelyn avait un frère qui y avait fondé +une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa mère +chez son oncle et sa tante. Rose n'était ni forte ni bien portante, et +le séjour d'une contrée au climat si doux ne pouvait manquer de lui +faire du bien. + +C'est ce que je compris du récit de M. Pavelyn. Je ne répondis rien; +mais mes yeux étaient mouillés de larmes retenues avec peine. Le père de +Rose le remarqua et tâcha de me consoler, en m'assurant que sa fille +serait de retour avant la fin de l'année, et que je pourrais encore +jouer avec elle, pendant l'été, dans le jardin du château. Il me dit +beaucoup de choses aimables, m'encouragea à étudier avec ardeur, pour +être à même de commencer bientôt mon apprentissage de sculpteur; et il +me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait être la récompense de mon +zèle. Puis il me donna à entendre qu'il viendrait rarement au château, +et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d'aller chaque +jour, après la classe, me promener avec mes parents et jouer avec mes +frères et sÅ“urs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir. +En ce moment, M. Pavelyn n'avait pas le temps d'aller voir mes parents; +mais je pouvais leur annoncer qu'il irait certainement leur faire une +visite la première fois qu'il reviendrait à Bodeghem. + +Après ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma tête, et me +dit: + +--Va, mon garçon, amuse-toi jusqu'à midi; sois toujours sage et +studieux: je resterai ton ami, et j'aurai soin que tu ne manques de rien +en ce monde. + +Il me quitta, et prit un chemin qui menait à la grande ferme. + +La tête basse, et arrosant de mes larmes la poussière du chemin, je me +traînai jusqu'à la maison, et je racontai à mes parents, avec les signes +d'une véritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m'avait dit. Ils +essayèrent de me consoler en m'objectant que quelques mois seraient vite +passés, et qu'alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis à +cette contrariété avec une sorte de résignation, et je m'appliquai avec +plus d'ardeur qu'auparavant à l'étude des principes de la langue +française. + +M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l'été au château et à la maison +de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me fit +même dîner deux fois avec lui; mais si bien qu'il me traitât, sa +généreuse protection ne sut point adoucir la douleur que me causait +l'absence de Rose. + + + + +IX + + +Un dimanche après midi, je me promenais sur la grande route à une +demi-lieue de notre demeure. L'automne était déjà avancé, et les arbres +commençaient à perdre leur feuillage. + +Depuis un mois, j'avais le cÅ“ur gros comme si je ne devais plus revoir +Rose. Mon courage était tombé tout à fait; un voile de tristesse et de +chagrin avait assombri mon esprit; je ne pouvais plus étudier, et le +maître d'école me reprochait tous les jours mon inexpliquable +distraction. + +Je ne pensais plus qu'à elle du matin au soir, et, même pendant mon +sommeil, je versais souvent des larmes amères. Jusque-là , j'avais écouté +les consolations de ma mère; j'avais espéré tant qu'avait duré le bon +temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que +les matinées froides annonçaient l'hiver, une douloureuse incertitude +avait étouffé peu à peu ma dernière lueur da confiance. Elle ne +viendrait plus cette année à Bodeghem,--et, même, la reverrais-je +jamais? + +Telles étaient les pensées qui me poursuivaient continuellement; et, +quoique je fusse bien convaincu qu'en aucun cas elle ne pouvait revenir +avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-être une +espérance secrète, qui me poussait à aller me promener bien loin sur la +grande route, comme si mon âme voulait s'élancer à sa rencontre. + +Ce jour-là , j'étais assis au bord de la chaussée, le dos tourné vers une +jeune sapinière, et, plongé dans mes tristes réflexions, j'effeuillais +machinalement les fleurs jaunes des chrysantèmes, lorsque tout à coup le +roulement d'une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un +cri de joyeuse surprise. C'était bien la voiture de M. Pavelyn qui +arrivait dans le lointain. Mais Rose y était-elle? Pourquoi y +serait-elle cette fois-ci, puisque la même voiture était si souvent +venue sans elle à Bodeghem? + +Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l'espoir et le doute, +la voiture avait passé. Je n'avais pas vu Rose!... Mais tout à coup la +glace de la voiture s'abaissa. + +--Léon! Léon! cria sa voix douce. + +Et j'aperçus sa figure angélique qui me souriait, et sa main qui me +désignait avec des signes de joie. + +La voiture s'arrêta; je m'approchai lentement et en chancelant, quoique +le cocher me criât de me dépêcher. Je tremblais, mon cÅ“ur battait +violemment, et tout s'obscurcit devant mes yeux, comme si j'allais +succomber à mon émotion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans +la voiture, et ferma la portière. + +Alors je regardai Rose dans les yeux, j'entendis sa voix me dire avec +joie: + +--Voici ta petite mère de retour! + +Et je sentis ses mains presser les miennes.... + +Malgré tout ce que me dirent d'abord M. et madame Pavelyn pour me +calmer, je ne pouvais surmonter mon émotion. Ils savaient bien que +c'était le retour de Rose qui m'agitait ainsi, et cette marque de +gratitude envers leur fille leur faire plaisir. + +Enfin les tendres paroles de Rose me rappelèrent à moi-même, et, à +travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs. + +--Mais, Léon, écoute donc ce que je te dis, s'écria Rose. Nous venons à +Bodeghem pour te chercher. + +Je la regardai avec stupeur. + +--Oui, oui, pour te chercher: tu vas venir avec nous à Anvers. Tu auras +un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste! + +M. Pavelyn m'expliqua d'un ton plus calme quelle était son intention. +Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu'au lendemain +matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je +vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Académie +venaient de s'ouvrir, et j'étais assez âgé pour ne pas perdre une année +sans commencer mes études d'artiste. Quant à mes études scolaires, il me +fournirait les moyens de les continuer en même temps. + +J'allais devenir artiste, sculpteur! j'étais si touché, si ému de cette +heureuse certitude, que, dans mon égarement, je saisis les mains de mon +bienfaiteur. Je les baisai à différentes reprises, et les arrosai de +larmes d'amour et de reconnaissance. + +Tandis qu'il me retirait sa main, en me recommandant avec +attendrissement d'être studieux et attentif, la voiture s'arrêta devant +la grille du château. + +Dès que nous fûmes au salon, Rose commença à m'interroger pour savoir +jusqu'à quel point j'étais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en +reconnaissant que je l'avais dépassée en plusieurs branches; mais elle +fut flattée cependant d'être beaucoup plus versée que moi dans la langue +française; elle me fit lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je +subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle se fit de nouveau +l'angélique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais +voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me +soumis avec autant d'humilité qu'un enfant se soumet à sa mère. Rose me +parla du beau pays où fleurissaient les amandiers et les oliviers, de +montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me +vanta la riche nature du Midi, son ciel pur et sa température saine et +vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'était plus aussi pâle +qu'auparavant. Le hâle d'un brun clair que le soleil du Midi avait +répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé. + +En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait +devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins +pour moi, que j'avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux +yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles, +comme les sons d'une musique enchanteresse. + +Je fus très-étonné lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures +étaient sonnées au clocher du village, et qu'il était temps d'aller me +coucher. Cette demi-journée n'avait pas duré une heure pour moi. + +Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame +Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents +leur désir de m'emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait +frémi à l'idée que son enfant la plus cher--le petit garçon que chacun +admirait à cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs--allait +s'éloigner d'elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient +fait comprendre qu'un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à +mon bonheur à venir. D'ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze +jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu'en hiver; M. +Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que, +dans la belle saison, il n'eût l'occasion de m'amener dans sa voiture. +Mes parents ne devaient s'inquiéter en rien des frais de mon entretien +en ville, ni de mes vêtements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn +pourvoirait à tout cela; et, si je restais bon et honnête, si je voulais +étudier avec zèle, il me protégerait et me soutiendrait jusqu'à ce que +je fusse en état de me frayer un chemin dans le monde et de me créer une +position indépendante. + +Le lendemain matin, lorsque ma mère m'eut revêtu de mes plus beaux +habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit à +pleurer en silence et à me serrer sur son cÅ“ur avec une tendresse +inquiète. Mes sÅ“urs et mes frères pleuraient également, et moi, bien +qu'heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma +mère. Des larmes de douleur et d'inquiétude coulaient dans notre +demeure, comme si l'adieu que nous allions échanger devait être éternel. +Mon père seul résistait à son émotion, et tâchait de nous ramener à une +idée plus nette de la réalité. Il n'y voyait qu'une faveur particulière +du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, et il lui semblait qu'au lieu +de pleurer, nous devions être joyeux et remercier Dieu de sa bonté. + +Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arrêta devant notre demeure, et que +le moment fatal de la séparation fut arrivé, ma mère m'étreignit de +nouveau sur son cÅ“ur en murmurant à mon oreille: + +--Léon, mon cher Léon, aime toujours ta pauvre mère! que l'orgueil ne te +fasse jamais oublier que tu n'es qu'un pauvre enfant de paysans; +respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux.... + +Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s'étouffa dans sa poitrine +haletante. + +Mes frères et mes sÅ“urs vinrent tour à tour me donner le baiser +d'adieu, et enfin mon père fit le signe de la croix sur mon front, et me +donna sa bénédiction avec une simplicité solennelle. + +Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j'eus un +moment d'hésitation. J'étais prêt à courir vers ma mère, qui pleurait +derrière la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure; je +lui tendais les bras, et j'allais demander à rester avec elle; mais mon +père et le domestique, pour abréger cette scène douloureuse, me +portèrent dans la voiture. + +Le fouet claqua... et les chevaux entraînèrent la légère voiture avec +tant de rapidité, qu'en un clin d'Å“il notre maison et même le village +natal avaient disparu à mes regards. + + + + +X + + +M. Pavelyn avait aidé un de ses plus anciens serviteurs, qui avait été +le magasinier de son père, à ouvrir une boutique d'épiceries. Cet homme +demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand'Place, à +Anvers. Comme ils n'avaient pas d'enfants, leur maison était beaucoup +trop grande pour eux, et plus d'une chambre restait inoccupée. M. +Pavelyn m'avait placé chez ces bonnes gens. J'y avais deux chambres pour +mon usage, une chambre à coucher, et une autre pour écrire et dessiner. + +Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent, +ils étaient chargés de me le donner ou de me le procurer à ma première +demande, aussi longtemps qu'ils n'auraient pas reçu d'autres ordres de +mon protecteur. Je mangeais à leur table, et, le soir, je m'asseyais +avec eux à leur foyer. + +Maître Jean et sa femme Pétronille étaient de braves gens qui me +témoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une +scrupuleuse exactitude ce qu'ils étaient chargés de faire pour moi; mais +ils ne prenaient pas à leur pensionnaire un intérêt particulier. + +Dès le second jour de mon arrivée à Anvers, un domestique de M. Pavelyn +m'avait conduit à l'Académie, où l'on avait gardé une place pour moi. + +J'étais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner +des feuilles au trait. + +Mes journées se divisaient ainsi: + +Le matin, après mon déjeuner, j'allais à l'atelier d'un jeune sculpteur, +chargé par M. Pavelyn de me donner des leçons, et j'y restais à dessiner +des ornements jusqu'à ce que la cloche de midi m'annonçât qu'il était +temps d'aller dîner. L'après-midi, j'avais deux heures pour faire mes +devoirs d'écriture et pour apprendre mes leçons. Ensuite, j'allais à la +maison de M. Pavelyn pour recevoir, en même temps que Rose, les leçons +d'un professeur français. Nous passions le reste de la journée, jusqu'à +l'heure des cours de l'Académie, à jouer et à causer, et parfois nous +nous amusions au piano. Rose, qui savait déjà un peu de musique, +essayait de m'apprendre les chansons qu'elle avait retenues. Elle ne +chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine; et d'ailleurs +sa voix, quoique douce et pure, était très-faible. Moi, au contraire, +j'avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance, +je chantasse faux quelquefois, et que je traînasse le son comme les +paysans ont coutume de le faite, Rose se plaisait à entendre ma voix +sonore.... Ou peut-être ne me faisait-elle chanter si souvent que pour +apprendre à son protégé ce qu'elle savait de musique?--Quoi qu'il en +soit, notre vie, pour autant que nous pouvions être ensemble, était un +paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin. + +Tous les quinze jours, j'allais à Bodeghem passer le dimanche et une +partie du lundi avec mes parents. Ma mère, qui voyait bien que je la +chérissais toujours autant, et que j'aimais à me trouver auprès d'elle, +se consolait de mon absence et souriait à mon bel avenir. + +Les autres dimanches, j'allais dîner chez mes bienfaiteurs, m'asseoir à +table à côté de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soirée. + +Ce que ma mère me répétait sans cesse était gravé profondément dans mon +cÅ“ur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre +mes protecteurs et moi.--Je ne l'eusse jamais oublié, car la conscience +de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux. + +Mon extrême modestie, mon ardente gratitude, mon humilité vraie, étaient +très-agréables à M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter à tout venant +comme un enfant doué d'un excellent caractère. Souvent il me présentait +à ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que +j'étais l'enfant d'un sabotier et qu'il avait résolu néanmoins de faire +de moi un artiste distingué. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa +protection le fils d'un paysan,--une pauvre créature ignorante,--et il +voulait en faire un sculpteur qui honorât sa patrie par des Å“uvres +sublimes. Il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer le but de +ses bienfaits et de prôner d'avance la carrière brillante qu'il voulait +ouvrir pour moi. + +En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m'aimait parce que son enfant +jouissait de ma présence et en était heureuse. + +Pendant cet hiver, la mère de Rose souffrit beaucoup d'un asthme, et +elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays près de +la mer Bleue, disant que l'air de Marseille seul pouvait la guérir de sa +maladie; mais, d'un autre côté, elle ne pouvait consentir à vivre loin +de sa fille ou à priver M. Pavelyn de la présence de son enfant. + +A mesure que l'hiver avança et que les jours humides arrivèrent, la +maladie de madame Pavelyn empira d'une façon inquiétante. Rose, +constamment enfermée dans la maison, était redevenue pâle, et elle +commençait aussi à tousser de temps en temps.... + +Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il +décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille, et y resterait +auprès de son frère, jusqu'à ce que la bienfaisante influence de l'air +du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait +également, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la +mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de +Marseille. Une fois que cette décision fut bien arrêtée dans l'esprit +de M. Pavelyn, il n'y eut plus à en revenir. Rose et moi, nous pleurâmes +beaucoup à l'idée d'une aussi longue séparation; mais c'était pour sa +santé et pour la santé de sa mère. D'ailleurs, elle devait revenir en +septembre; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à +Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers. + +Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins +de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la +lumière de ma vie. + +Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à +Dieu la santé et la force pour elle. + + + + +XI + + +J'approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particulière +dans le monde, j'avais beaucoup réfléchi, et éprouvé des sensations +très-vives. Mon esprit et ma sensibilité s'étaient développés plus que +mon âge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n'était plus +là , pour oublier un peu de bonheur qui me manquait chaque jour, je +passais tout le temps que l'étude des arts me laissait disponible à lire +des livres de toute espèce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me +prêtaient mes camarades de l'Académie. Rose, en partant, m'avait +instamment recommandé de bien apprendre la langue française, pour que, +plus tard, je n'eusse jamais à rougir, dans le monde, de mon ignorance; +mais ce n'était pas le seul mobile qui me poussât à orner mon esprit de +toutes les connaissances qui se trouvaient à ma portée. J'avais +pressenti que Rose, demeurant maintenant dans un pensionnat renommé, +reviendrait très-instruite dans toutes les branches dont se compose +l'éducation. Faudrait-il qu'elle me considérât comme un garçon ignorant +qui n'avait pas su profiter de la généreuse protection de son père pour +devenir un homme bien élevé? Peut-être y avait-il au fond du cÅ“ur du +fils du sabotier un désir secret, de devenir son égal, du moins +moralement, et de rester digne de son amitié et de son estime, même +lorsque l'âge aurait approfondi l'abîme que la naissance creusait entre +elle et lui. + +A l'Académie, je faisais de notables progrès. En un an, je passai de la +classe des ornements dans celle des figures. Je me dépitais pourtant +d'être obligé de rester si longtemps dans les classes de dessin; mais, +si je continuais à m'appliquer avec ardeur, j'avais l'espoir de passer, +à la rentrée des cours d'hiver, dans la classe de modelage. + +Tous les quinze jours, j'allais dîner, comme auparavant, chez M. +Pavelyn, et je devais porter avec moi mes dessins achevés, pour donner +des preuves de mes progrès. Mon protecteur était content de moi et +m'encourageait sans cesse par les témoignages de sa bienveillance et de +sa générosité. + +Ainsi le mois de septembre approcha insensiblement: Rose allait revenir! + +Tous les jours j'allais sonner à la porte de M. Pavelyn pour demander à +la femme de chambre s'il n'était pas arrivé de lettre. + +Une après-midi, M. Pavelyn m'envoya un domestique à l'atelier de mon +maître sculpteur, et me fit dire de passer chez lui. + +Lorsque je parus en sa présence, il me montra, avec une tristesse mêlée +de regret, une lettre de sa femme, et il m'apprit ce qu'elle contenait. +Madame Pavelyn écrivait qu'elle ne se sentait pas encore bien guérie de +sa maladie de poitrine, et qu'elle craignait de revenir précisément à +l'entrée de l'hiver. Son mal empirerait infailliblement, croyait-elle. +Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu'au printemps +chez son frère, à Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Rose, +puisqu'elle s'instruisait à merveille, qu'elle se trouvait heureuse, et +devenait chaque jour plus forte et mieux portante. Si cette longue +absence faisait trop de peine à M. Pavelyn, et qu'il désirât vivement de +revoir sa fille cette année, elle le priait de faire le voyage de +Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour +tontes deux un bonheur dont, elles lui seraient reconnaissantes toute +leur vie. + +M. Pavelyn était fort affligé du contenu de cette lettre; mais enfin il +se soumit à la nécessité: il résolut d'écrire à sa femme que son +commerce ne lui permettait pas de quitter Anvers en ce moment, mais +qu'il irait à Marseille au commencement du mois de mai pour chercher +Rose et sa mère. + +Je quittai la maison de mon protecteur le cÅ“ur plein de tristesse; +ainsi, sept à huit mois devaient encore s'écouler avant qu'il me fût +donné de revoir Rose! un siècle de vains désirs et de muets +découragements! + +Il n'y avait rien à faire, qu'à me résigner à la volonté du ciel. Ce qui +contribuait un peu à rasséréner mon esprit et à distraire mes pensées, +c'est que j'avais passé dans la classe de modelage, et que je commençais +à façonner des formes humaines avec de l'argile. J'étais donc entré dans +la carrière de la sculpture. Non-seulement j'éprouvais un grand plaisir +à satisfaire ainsi mon penchant naturel, mais, dans cette classe, je +travaillais au milieu d'artistes de tout âge dont le langage spirituel +et la gaieté me faisaient parfois oublier la plaie de mon cÅ“ur. + +A la fin du mois d'avril, M. Pavelyn partit pour Marseille. Je comptai +avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage. +Dans ma pensée, je le vis arriver à Marseille; une larme me tomba des +yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son +père; je l'entendais demander: + +--Et comment se porte Léon? + +Madame Pavelyn était décidément guérie; sa fille était devenue forte et +vermeille.... Elles ne devraient donc plus retourner à Marseille! + +Mais de quelle douleur et de quel désenchantement je fus frappé lorsque +M. Pavelyn revint enfin! J'étais sur le seuil de leur maison au moment +même où la chaise de poste s'arrêta devant la porte. Mon cÅ“ur battait +violemment; j'étais pâle et tremblant d'émotion; mes yeux avides +tâchaient de voir à travers les parois de la voiture. M. et madame +Pavelyn descendirent.... Ils étaient seuls! + +J'entrai derrière mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur +souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma pâleur, +m'expliqua que Rose était restée à Marseille pour y terminer son +éducation. Le séjour de cette belle contrée devait probablement +améliorer et fortifier sa santé. D'ailleurs, elle était fille unique de +parents très-riches, et destinée par conséquent à voir la haute société. +Nulle part mieux que là où elle était maintenant, elle ne pouvait se +préparer, par une éducation brillante, à faire son entrée dans le monde. + +Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait désiré vivement +la suivre à Anvers, ne fût-ce que pour me voir une fois, mais qu'on +n'avait pu accéder à ce désir, parce que son père ou sa mère eût été +obligé de recommencer un long voyage pour la reconduire à Marseille. M. +Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle passerait six +semaines de vacances dans sa ville natale. + +Ces explications me furent données à la hâte, car mes protecteurs +étaient fatigués, du long trajet qu'ils venaient de faire en chaise de +poste, et ils montèrent immédiatement dans leur appartement pour se +débarrasser de leurs habits de voyage. + +Je m'enfuis chez moi, et je m'enfermai dans ma chambre. La nuit me +surprit la tête couchée sur ma table, abîmé dans la douleur, et +maudissant la cruauté du sort. + +Pendant plusieurs jours, j'eus le cÅ“ur gros et l'esprit assombri; mais +peu à peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn, +et je concentrai toutes mes forces sur mes études. J'étais déjà dans la +classe des antiques; pas assez avancé toutefois pour travailler d'après +ma propre inspiration; mais le langage enthousiaste et plein de foi de +mes camarades m'avait rempli d'ardeur et de confiance en l'avenir. Je +comprenais maintenant que l'art est un moyen d'acquérir de la gloire et +de la réputation dans le monde. Je tremblais d'émotion à l'idée que, si +Dieu et la nature avaient réellement fait de moi un sculpteur, je +pourrais devenir presque l'égal de Rose.... Une pareille pensée me +pénétrait d'une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler +et pâlir, par la crainte qu'un semblable espoir ne fût l'inspiration +d'un coupable orgueil. + +Dans l'été de cette année, une maladie contagieuse désola certains +quartiers d'Anvers. Une petite vérole d'une malignité extrême avait +enlevé un grand nombre d'enfants, et même quelques hommes faits. + +A la fin du mois d'août, lorsque M. Pavelyn s'apprêtait à aller chercher +sa fille à Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite +vérole. On se hâta d'écrire à Rose qu'elle ne pouvait pas revenir cette +année-là , parce qu'une maladie contagieuse sévissait à Anvers, et même +dans la maison de son père. Madame Pavelyn, par un préjugé qui était +encore assez répandu à cette époque, avait toujours refusé de laisser +vacciner sa fille. Par conséquent, Rose était plus que les autres +exposée au danger d'être atteinte du fléau. + +Certes, je souffris cruellement d'être trompé de nouveau dans mon +espoir, et de ne pouvoir revoir celle dont la charmante image et le +sourire amical étaient toujours devant mes yeux. Mais, moi-même, j'avais +eu peur en songeant qu'elle allait revenir en un moment si dangereux, et +la résolution de ses parents m'avait réjoui. D'ailleurs, j'avais seize +ans. J'avais donc atteint l'âge où l'esprit prend déjà quelque chose de +la gravité de l'homme. La fréquentation d'artistes, souvent beaucoup +plus âgés que moi, avait également contribué, pour une large part, à +transformer ma naïveté d'enfant en une connaissance plus exacte et plus +juste de la vie. + +Comme l'absence prolongée de Rose m'avait fait faire de sérieuses +réflexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement +que, dans son enfance, elle avait pu donner son amitié au fils d'un +pauvre paysan, jouer familièrement avec lui, et même l'aimer comme un +frère; mais que, dans un âge plus avancé, une pareille familiarité +blesserait les convenances du monde et nuirait peut-être à sa +considération. La seule chose que je pusse espérer, c'est qu'elle +prendrait plaisir aux progrès de son protégé, et, peut-être, qu'elle +aimerait encore à se rappeler les beaux moments que nous avions passés +ensemble dans notre heureuse enfance. + +Voilà ce que me disait ma raison, quoique mon cÅ“ur se refusât à +renoncer au rêve resplendissant qui était la lumière de mon âme. Rose +était toujours présente à ma pensée; non pas Rose telle qu'elle devait +être aujourd'hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure pâle et +délicate, avec ses yeux bleus et ses petites lèvres rouges sur +lesquelles était empreint un sourire d'amitié pour moi. + +Ce souvenir m'était si cher, qu'à force d'y penser je tombai dans une +sorte de fol égarement, et que je craignais parfois le retour de Rose. +Telle qu'elle était à présent, elle ne pouvait plus, comme autrefois, +accorder sa confiance et son amitié à l'humble fils de paysans, dont +l'entretien et l'éducation étaient payés par son père.... Et la Rose de +la réalité ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus +heureux? Ces souvenirs, qui vivent aujourd'hui dans tous les battements +de mon cÅ“ur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme? + +Cependant je m'effrayai et m'affligeai extrêmement, lorsque je +remarquai, vers la fin de l'été, que la respiration de madame Pavelyn +devenait oppressée, et qu'elle toussait quelquefois.... Ma crainte se +réalisa. Madame Pavelyn allait retourner à Marseille, chez son frère, +pour y passer l'hiver. Donc, Rose ne reviendrait pas à la maison non +plus; mais, l'automne suivant, on pourrait regarder son éducation comme +tout à fait terminée, et alors elle reviendrait pour tout de bon à +Anvers. Si la maladie de poitrine de madame Pavelyn n'était pas +entièrement guérie alors, ce serait un signe que l'air du Midi n'y +faisait pas grand'chose, et alors elle essayerait, à Anvers même, des +remèdes plus efficaces. + +Je me consolai de nouveau, autant que possible, du moins, et je +m'efforçai d'oublier, ou plutôt d'adoucir mon chagrin par l'étude de +l'art et la lecture de bons ouvrages. + +A l'Académie, je modelais avec autant d'ardeur que de courage, d'après +les belles statues que l'antiquité grecque a léguées à notre admiration. +Dans l'atelier de mon maître, je m'exerçais à sculpter le bois et la +pierre, et j'étais devenu fort habile dans cette branche. + +Je n'abusais pas de la générosité de mes bienfaiteurs quoiqu'ils +m'exhortassent à ne pas être trop économe, et à m'amuser parfois aussi +avec mes camarades, comme le comporte la vie d'artiste, je modérais mes +dépenses, et j'évitais de recourir à l'aide de mes protecteurs, comme si +l'argent de ma mère suffisait à mon entretien. + +M. Pavelyn avait une antipathie personnelle contre les artistes qui, par +leur mise négligée, semblent attester leur manque de soin et leur +ignorance des convenances sociales. Lorsqu'aux dimanches convenus, +j'étais assis à table auprès de lui et qu'il remarquait dans mon +costume quelque chose qui n'était pas convenable ou qui commençait à +s'user, il le faisait immédiatement remplacer. Ajoutez à cela la +régularité de mes traits, et vous comprendrez que je ressemblais plutôt +à un fils de bonne famille qu'à un enfant de paysans, qui ne possédait +rien au monde que la générosité de ses protecteurs. + + + + +XII + + +Depuis six mois j'avais passé de la classe des antiques dans la classe +_d'après nature_, qui était alors le plus haut degré de l'enseignement à +l'Académie d'Anvers. Encore une année, et mes études artistiques +allaient être terminées. + +Peu à peu s'éleva en moi un désir impérieux d'essayer dans la solitude +de ma chambre ma force créatrice. Cent fois déjà j'avais ébauché en +terre glaise les inspirations de ma fantaisie; mais ce n'était qu'un +travail futile, destiné à être pétri de nouveau pour le modelage +d'autres figures. + +Cette fois, je voulais faire une Å“uvre consciencieuse, lentement, en y +appliquant toutes les forces de mon intelligence, et avec la perfection +que mon savoir me permettait d'y donner. + +Rose avait accepté jadis avec amour l'ouvrage informe d'un pauvre +enfant, et allumé ainsi dans son cÅ“ur le feu sacré de l'amour des arts. + +Maintenant, l'enfant était devenu un sculpteur, et il était assez +confiant dans sa force pour mettre la main à une création spontanée. + +A qui la première Å“uvre de l'artiste pouvait-elle être destinée, sinon +à celle qui était la cause unique et la source de son existence +intellectuelle, de son génie et de son espoir? + +Comme cette pensée me soumit! Elle m'aveuglait à ce point que, quoique +mes études fussent encore incomplètes, je ne doutais pas que je ne +parvinsse à produira un chef-d'Å“uvre, et ce chef-d'Å“uvre dont les +formes n'étaient que confusément dessinées dans mon cerveau, je +l'admirais et je l'aimais d'avance avec une passion extraordinaire et +une foi profonde. + +Rose devait revenir dans deux mois; je ne pouvais avoir achevé mon +Å“uvre en si peu de temps; mais l'anniversaire de sa naissance tombait à +la fin du mois de janvier. + +C'était une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes +travaux, et ainsi j'aurais assez de temps pour réaliser mon projet avec +le soin le plus minutieux. Je n'en dirais rien à personne, pas même à M. +Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d'autant plus grande si je +pouvais les surprendre à l'improviste par une belle Å“uvre d'art bien +réussie. + +Après avoir longtemps rêvé et réfléchi, après avoir examiné cinquante +sujets, et en avoir ébauché presque autant en terre glaise, je me +décidai enfin pour un groupe qui devait représenter _la Protection_, et +je parvins, non sans une longue étude! à arrêter une composition +définitive. + +Sur un socle figurant un gazon était un enfant, un petit garçon, +agenouillé, la tête courbée, et dans la posture d'une créature humble et +qui a besoin de secours. Son bras s'appuyait sur le dos d'un agneau +endormi, et sa houlette était à ses pieds. + +A côté du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre +enfant,--une petite fille,--dont la main droite était posée en signe de +protection sur la tête du petit garçon, tandis que sa main gauche +s'étendait dans l'espace, comme si elle voulait dire: + +--Prends courage! là -bas resplendit l'étoile de ton avenir. + +J'étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des images qui +vivaient dans mes yeux. Cela m'empêcha, quelque peine que je me +donnasse, de suivre les règles classiques de l'école. + +Mes figures n'étaient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans +leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui +s'écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus +immatérielles et plus poétiques du vieil art chrétien, auquel on donne +à tort l'épithète d'art gothique. + +A mesure que mon Å“uvre avançait et que les têtes des statues que +j'achevai d'abord prirent leur expression véritable, je commençai à +sentir tant d'amour pour ma création, que je restais parfois des heures +entières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'ébauchoir à la +main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la +jeune protectrice. + +Il me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle +avait une âme qui était en communication avec la mienne. + +Une pareille folie vous fait hocher la tête? En effet, monsieur, vous +devez savoir par expérience que l'esprit de l'artiste s'envole parfois +si loin, qu'il franchit les limites de la réalité et se perd dans les +ténèbres de l'aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui +m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage. + +Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille +sur le pauvre petit garçon, quelque chose de si touchant et si +profondément sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais +le sourire de ma statue. + +Ce n'était pas étonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la même +expression qui avait illuminé le visage de Rose lorsqu'elle serra pour +la première fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de paysans. + +Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma statue n'étaient +autres que ceux de l'angélique et délicate figure qui s'était gravée +éternellement dans mon cÅ“ur? Oh! les années avaient sans doute bien +changé Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu'elle était sans +cesse présente à mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chère +création, la faisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et +charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon. + + + + +XIII + + +Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l'après-midi, je travaillais +avec ardeur à ma statue, lorsqu'on frappa à la porte de ma chambre. Un +domestique m'apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle +Pavelyn, et il ajouta qu'elle avait manifesté le désir de me voir sans +retard. + +Je contins mon émotion en présence du domestique; mais, dès qu'il eut +descendu les premières marches de l'escalier, je me mis à bondir dans ma +chambre, en levant les mains en l'air, et à danser et à chanter de joie, +comme un enfant. Rose était donc revenue! Après une si longue absence, +j'allais la revoir, enfin! Encore quelques minutes, et je serais devant +elle! Cette fois, ce n'était point un vain espoir, une illusion: +c'était l'heureuse réalité! + +Je revêtis à la hâte mes meilleurs habits, et je m'arrangeai avec soin. +Il n'eût pas été poli de faire attendre Rose et de paraître indifférent. +Cependant, je mis assez de temps à ma toilette. Je désirais me faire +aussi beau que possible. Ce désir se justifiait suffisamment à mes +propres yeux parce que c'était un jour solennel, et que M. Pavelyn +serait froissé si je me présentais chez lui en costume négligé; mais le +principal motif de ma coquetterie était l'impérieux besoin d'obtenir +l'approbation de Rose par quelque mérite que ce fût. + +Lorsqu'au bout d'un bon quart d'heure, je traversai les rues de la ville +en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me +poussait en avant, et j'avais envie de courir à toutes jambes; mais je +me contins, et me forçai au contraire à marcher très-lentement. + +Le sentiment des convenances s'était élevé en moi et me mettait en garde +contre ma propre agitation. Il me disait que ce n'était pas la petite +Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que +j'allais rencontrer; il me rappelait à la réserve, au respect et à la +conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de +ma mère, je résolus de modérer ma joie, et d'aborder Rose avec une +politesse calme, jusqu'à ce qu'elle-même, par l'amabilité de son +accueil, me donnât le droit d'épancher librement la joie que son heureux +retour faisait déborder en mon cÅ“ur. + +Lorsque j'approchai de la maison de M. Pavelyn, mon cÅ“ur battait +violemment, et l'impatience et l'incertitude faisaient perler la sueur +sur mon front. + +Un domestique attendait sur le seuil de la porte. Il m'introduisit au +salon... et, là , je me trouvai tout à coup en présence de Rose, qui fit +un pas vers moi, s'arrêta toute surprise, et me dit en guise de salut: + +--Monsieur Léon, que vous êtes devenu grand! Je ne vous reconnais plus, +maintenant. + +--Mademoiselle, balbutiai-je d'une voix à peine intelligible, je +remercie Dieu du fond du cÅ“ur de ce qu'il vous permet de rentrer saine +et sauve dans votre patrie. + +Nous étions en face l'un de l'autre à nous regarder, moi, avec des joues +pâles et des yeux hagards; elle, avec une remarquable liberté d'esprit, +et sans autre signe d'émotion qu'un léger sourire qui n'exprimait qu'un +certain étonnement causé par le changement de ma taille et de mes +traits. + +Etait-ce là Rose, cette angélique enfant, dont la douce amitié avait +jadis versé la lumière de l'espérance et du bonheur dans les ténèbres de +mon mutisme; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont +la petite voix argentine chantait encore à mon oreille, dont les yeux +bleus rayonnaient à mon approche du doux éclat d'une fraternelle +affection?--cette demoiselle, déjà aussi grande que sa mère, vêtue avec +luxe, d'un port si majestueux et d'une beauté si frappante, qu'après un +premier coup d'Å“il, je n'osais plus lever le regard sur elle? + +A mon trouble se mêlait aussi un sentiment de regret et d'amertume. En +effet, je ne m'étais pas trompé: la Rose dont l'image avait vécu +jusque-là dans mes rêves n'existait plus; la douce illusion de mon âme +s'était évanouie pour jamais. + +M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j'étais frappé du changement +survenu dans la taille de leur fille, s'amusaient de mon embarras, et +m'adressèrent quelques plaisanteries amicales. + +--Mais, monsieur Léon, s'écria Rose, je puis à peine maîtriser mon +étonnement. Quand je quittai Anvers la dernière fois, vous étiez encore +un petit garçon; vous êtes un homme maintenant!... Venez, asseyons-nous. +Racontez-moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous êtes +content, n'est-ce pas? Vous allez toujours bien? + +J'acceptai le siège qu'elle m'offrait. Sa voix était toujours aussi +douce qu'auparavant; mais il y avait dans son langage un ton de +légèreté, d'autorité et de protection qui, en présence de ma profonde +émotion, me parut une marque d'indifférence. Cette froideur me rappela à +la conscience de ma situation. Je répondis à ses questions avec réserve +et avec respect; parfois aussi avec une chaleur mal contenue, surtout +lorsque je trouvais l'occasion de lui exprimer ma reconnaissance, et de +lui rappeler que je lui devais le bonheur de ma vie;--que si jamais je +pouvais obtenir quelques succès dans la carrière des arts, acquérir +quelque renommée et honorer ma patrie, je n'oublierais point que sa +généreuse bonté avait décidé de mon sort en ce monde. + +Mademoiselle Pavelyn paraissait écouter avec plaisir, non-seulement les +témoignages de ma gratitude, mais encore tout ce que je disais. Il me +fallut lui parler de mes études à l'Académie, des livres que j'avais +lus, et des connaissances dont j'avais acquis par moi-même les +principes. + +Elle se montra franchement satisfaite des progrès de mon instruction, et +me félicita de la pureté et de l'élégance de mon élocution. D'après son +opinion, je pouvais me présenter maintenant dans la meilleure compagnie, +avec l'assurance de n'y être jamais déplacé pour tout ce qui concernait +l'esprit et les usages. + +Sa voix et ses paroles avaient toujours le même ton protecteur qui me +faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creusée +entre elle et moi. Elle, qui me parlait et m'interrogeait, c'était +mademoiselle Pavelyn, l'héritière d'un des plus riches négociants +d'Anvers; moi, qui lui répondais humblement, j'étais le pauvre fils de +paysans à qui la générosité de ses parents avait donné un peu +d'éducation et quelques chances de succès dans l'avenir. Il ne pouvait +pas, il ne devait pas en être autrement, je le savais bien. Néanmoins +cela m'arrachait ma plus chère illusion, et ce brusque désenchantement +avait fait dans mon cÅ“ur une blessure saignante. Aussi tout ce que je +disais était empreint d'une tristesse résignée; il y avait dans toutes +mes paroles une sorte de mélancolie douloureuse qui provoqua plus d'une +remarque de la part de mademoiselle Pavelyn, mais qui résista cependant +à ses encouragements. + +Enfin elle cessa son interrogatoire, et commença à son tour à me faire +le récit de son séjour dans le beau pays des oliviers. Elle me décrivit +cette contrée avec tant d'admiration, et me parla avec tant de sentiment +de la merveilleuse nature du Midi, qu'elle me fit vivre pour ainsi dire +avec elle sur les côtes de la mer bleue. + +Alors j'oubliai un peu mon chagrin pour écouter ses paroles +enchanteresses. J'éprouvai une joie extrême, lorsque, par bonté sans +doute, elle me rappela les amusements de notre naïve enfance, le beau +jardin, les papillons, le pont sur l'étang, et même les petites +figurines de bois qu'elle avait reçues de moi avec tant de plaisir. Je +m'abîmais avec un oubli complet du présent dans le souvenir de ces temps +bénis, et il me paraissait que le visage angélique de la petite Rose me +souriait encore sous les traits plus sérieux de mademoiselle Pavelyn. +C'était bien encore la même voix argentine, avec plus de sonorité et une +plus grande richesse d'accent, toutefois; mais toujours tendre et +amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commença à briller dans mon +cÅ“ur. Peut-être m'étais-je trompé! peut-être la petite Rose, ce rêve de +mon âme, n'était-elle que voilée sous une forme plus parfaite! + +Mais cette pensée consolante fut bientôt étouffée en moi par l'arrivée +de deux dames--une mère et sa fille qui avaient appris le retour de +mademoiselle Pavelyn, et n'avaient pas pu attendre plus longtemps pour +lui présenter leurs souhaits de bonheur. + +Je m'étais levé, et, par respect, j'avais fait un pas en arrière. Après +avoir échangé un premier salut avec Rose et sa-mère, les deux dames me +saluèrent également avec une amabilité toute particulière. Il y avait +tant de cordialité dans leur sourire, qu'elles se trompaient évidemment +sur ma personne et mes relations avec M. Pavelyn. Pendant que Rose +parlait de son séjour à Marseille, pour satisfaire la curiosité de ces +dames, celles-ci me considéraient avec un visible intérêt. La plus âgée +surtout me quittait à peine des yeux, et m'adressait de temps en temps +la parole pour me demander mon sentiment sur ce qui se disait. Elle +paraissait éprouver pour moi de la sympathie et même un certain respect, +car le moindre mot qui tombait de mes lèvres lui faisait incliner la +tête avec une vive approbation. + +Enfin elle manifesta ouvertement le désir de me connaître. + +--Monsieur Wolvenaer est statuaire, dit Rose. + +--Amateur? demanda la dame. + +--Non, un véritable artiste qui a donné pour but à sa vie de travailler +pour la gloire de sa patrie. + +La vieille dame haussa les épaules, et répondit avec un étonnement mêlé +de regret: + +--Je me suis trompée; je croyais que monsieur était un cousin à vous. + +Sa fille s'écria avec un sourire légèrement railleur: + +--Ah! monsieur est artiste? On ne le dirait pas. Combien il y a +d'artistes à Anvers aujourd'hui! Avant-hier, à la soirée de M. Decock, +il y en avait bien cinq ou six! + +Mademoiselle Pavelyn s'aperçut certainement, à l'expression de mon +visage, que les paroles des deux dames ne m'étaient pas agréables, car +elle répondit avec intention: + +--Cela prouve que le bon goût et l'amour des arts se répandent de plus +en plus dans les hautes classes de la société anversoise. Il n'y a rien +qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu'il prête aux +arts. + +--Excusez-nous, ma chère demoiselle Pavelyn, répliqua la dame; vous vous +méprenez sur la portée de notre observation. Ce que ma fille voulait +dire était tout à fait à la louange de monsieur. En effet, si tous les +artistes étaient distingués et de bonne famille, comme monsieur, leur +présence serait désirable partout; mais, vous savez.... + +Ces derniers mots parurent affecter désagréablement M. Pavelyn, car il +interrompit la dame et se mit à démontrer, avec une chaleur à peine +contenue, qu'il était honorable au plus haut point pour un homme de +s'élever dans le monde par ses propres forces; et il termina, comme +d'habitude, en se vantant qu'il ferait de moi un artiste remarquable, +quoique je fusse le fils d'un de ses fermiers, d'un pauvre sabotier. + +Le rouge de la honte couvrit mon front; je serrai les dents par un +mouvement nerveux; je me sentais blessé et humilié. + +Cent fois, M. Pavelyn avait rappelé, en présence de ses connaissances, +que mon père était un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention, +et ne manquait jamais l'occasion de montrer qu'il mettait son +amour-propre à faire du fils d'un paysan un homme bien élevé et un +artiste distingué. + +Pourquoi donc mon cÅ“ur saignait-il maintenant à la révélation de la +profession de mon père? C'était la première fois que je ressentais cette +sensation. Aussi fus-je vivement choqué en découvrant en moi un pareil +amour-propre, et je fis un effort violent pour surmonter mon dépit. + +Les paroles de M. Pavelyn ne firent point sur l'esprit des deux dames +l'effet qu'il en attendait. Dès qu'elles surent que je n'étais que son +protégé, leur visage exprima soudain l'indifférence, ou quelque chose de +plus désobligeant encore, et elles s'empressèrent de porter la +conversation sur un autre sujet, sans me regarder davantage, absolument +comme si je n'avais pas été présent. + +Mon sang bouillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de +chagrin et d'humiliation. Que n'eussé-je pas donné pour être en ce +moment à cent lieues de Rose! Je luttais désespérément en moi-même +contre les révoltes de mon orgueil blessé, qui s'indignait contre mes +bienfaiteurs mêmes; mais je restai maître de mon émotion, et je ne +trahis rien de ce qui se passait en moi. + +Au bout d'un instant, deux messieurs entrèrent dans le salon, et les +mêmes cérémonies recommencèrent. L'idée que j'allais subir une seconde +fois la même humiliation me fit trembler. Sous prétexte que je +dérangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et que j'étais attendu +ailleurs, je demandai à M. Pavelyn la permission de me retirer, lui +promettant de renouveler ma visite dès le lendemain, dans la matinée. + +La permission me fut accordée immédiatement, car j'étais de trop, en +effet; mais Rose même me dit de ne pas venir le lendemain, parce qu'elle +devait sortir toute la journée avec sa mère pour faire visite à des amis +et à des connaissances. + +Je pris mon chapeau et sortis du salon après avoir salué tout le monde. + +Mademoiselle Pavelyn seule m'accompagna jusqu'à la porte. Sans doute, +j'aurais dû lui savoir bon gré de cette bienveillante attention; mais la +politesse de Rose était si cérémonieuse, et son salut: «Au revoir, +monsieur Wolvenaer!» sonna si froidement à mon oreille, que je sortis de +la maison, le cerveau étourdi et le cÅ“ur brisé. + +Un flot de pensées me traversa le cerveau; je sentis l'impérieuse +nécessité d'être seul pour me recueillir et débrouiller mes idées. Ma +douleur faillit même déborder en pleine rue; j'avais peine à comprimer +les larmes qui gonflaient mon cÅ“ur oppressé, et je n'eus pas plus tôt +ouvert la porte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise +et me pris à pleurer à chaudes larmes. + +Je demeurai longtemps immobile, écrasé sous le poids de pénibles +réflexions. Enfin, l'épanchement de la douleur rendit un peu de lucidité +à mon esprit. Je commençai à m'élever contre mon inexplicable égarement +et à m'accuser moi-même de folie. + +Qu'avais-je espéré? qu'osais-je prétendre? Rose n'avait-elle pas été +aimable avec moi? Quel droit avais-je d'exiger ou de souhaiter +davantage? La profession de mon père m'avait fait rougir comme un +affront! mon cÅ“ur s'était révolté contre mes bienfaiteurs! C'était donc +mon orgueil qui avait été déçu! un amour-propre coupable avait donc +chassé de mon cÅ“ur la reconnaissance! les exhortations de ma mère +n'avaient donc point été sans cause! Ces conseils salutaires, je les +avais oubliés; j'avais honte de mon humble naissance, et j'avais osé +croire que l'égalité et la familiarité continueraient à exister entre le +pauvre protégé et la fille de ses riches protecteurs. Insensé que +j'étais! je ne le comprenais que trop maintenant: entre elle et moi, il +n'y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienfait, tout +un monde de distance! + +Sous le poids de ces tristes pensées, je me levai brusquement et me mis +à arpenter ma chambre de long en large; j'avais peur de moi-même, et je +me frappais le front avec amertume. L'orgueilleuse présomption que je +croyais avoir découverte en moi me semblait horrible; et si des larmes +jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une +sorte de rage aveugle contre moi-même. + +Cette agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que +j'avais fait pour être jugé si sévèrement. N'avais-je pas le plus +profond respect et la plus sincère reconnaissance pour mes bienfaiteurs? +Me sentais-je capable de manquer jamais par un mot, ou seulement par une +pensée, à ce que je leur devais? Et alors je m'écriai triomphant, avec +une entière conviction: + +--Non, non, plutôt mourir que de méconnaître jamais, par orgueil ou par +ingratitude, les bienfaits reçus. Jamais, jamais!... + +Vous souriez, monsieur. Je devine votre pensée. Vous vous dites que mon +émotion pouvait bien avoir une autre cause; qu'un sentiment plus égoïste +que la gratitude m'avait rendu si sensible en présence de Rose, et +m'avait fait désirer si vivement son estime et son amitié. En un mot, +vous supposez que j'aimais Rose, non pas seulement parce qu'elle était +femme et belle. Vous vous trompez. Si le germe d'un pareil sentiment +était caché dans un des replis les plus secrets de mon cÅ“ur, comme les +événements futurs le démontreront, à cette époque, il y dormait encore +ignoré de moi-même, et son existence influait si peu sur mes idées, que, +durant ce douloureux examen de mon cÅ“ur où j'avais essayé de sonder +tous les secrets de mon émotion, je n'avais ni soupçonné ni redouté la +présence d'un semblable sentiment. + +Enfin, j'envisageai ma position avec plus de calme, et je finis par me +moquer de moi-même, comme d'un esprit simple et naïf qui s'était créé un +monde d'après ses souvenirs, et qui prolongeait indéfiniment son +heureuse enfance, sans voir que le temps avait, de tous côtés, fait +surgir la réalité pour dissiper en lui les illusions de ce rêve obstiné. + +Il était donc naturel que ce désenchantement soudain m'eût fait du mal; +mais le coup ne pouvait se répéter: le bandeau était tombé maintenant, +et désormais, j'envisagerais les choses sous leur jour véritable, d'un +regard assuré, ainsi que le devoir et la raison l'exigeaient d'un +adolescent qui allait devenir un homme. + +A la suite de ces réflexions, je résolus, avec une remarquable +tranquillité d'esprit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme +s'il n'y avait entre eux et moi d'autre lien que leur bienfait, et +d'accepter mon sort tel que me l'avaient fait la bonté de Dieu et leur +générosité. + + + + +XIV + + +Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j'avais +lieu d'être content de l'affection qu'elle me témoignait; mais, malgré +la résolution que j'avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose +manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un +brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force +de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui +m'envahissait, mais non point de la surmonter entièrement. + +L'amitié que Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne +s'écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais +elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de +_monsieur_. Son langage, toujours affable, était entouré d'une politesse +trop étudiée pour être jamais familière et confiante. + +Quant à moi, qui m'étais condamné au respect et à la déférence, et +m'étais fait une loi de ne pas aller au delà , il est facile de +comprendre que son exemple m'imposait une réserve plus grande encore. + +La conséquence de notre position respective fut que je ne me sentais +plus tenté d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le +commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me +représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma +sÅ“ur d'autrefois, ma chère petite mère! Le plus souvent, il se passait +une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M. +Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le dimanche, +jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de +dîner chez mes bienfaiteurs. + +Après trois mois de cette réserve, un changement radical se fit peu à +peu et presque insensiblement dans la manière d'être de Rose à mon +égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de +cordialité dans son sourire; elle commençait, me semblait-il, à désirer +ma présence, et paraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir +chez son père. Elle insinua même à ses parents de m'imposer comme un +devoir une visite tous les huit jours. + +Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle +m'apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix, +disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de +pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu'il +fût précédé du mot _monsieur_; mais, chaque fois, comme si elle était +confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon +nom accompagné du mot voulu par la stricte politesse. + +Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi avec un regard +étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans +que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par +la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans +les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n'était donc qu'un +souvenir qui me troublait.... + +Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma présence, elle tombait par +moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos +entretiens, elle s'absorbait dans d'étranges rêveries. Ses parents +l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se +laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures, +puis qu'elle s'abandonnait à des transports de joie tout à fait +singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi +inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et +le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette +supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre envie de +quitter de nouveau sa ville natale. + +Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la +naissance de Rose. Ma statue était entièrement achevée, et j'avais déjà +fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre. + +Lorsque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au +ciseau et à l'ébauchoir les lignes saillantes produites par les +jointures du moule, ma chambre et l'escalier de la maison où j'étais +logé furent tellement remplis de plâtre, que maître Jean en parla à M. +Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j'avais travaillé, pour +ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et qu'en ce moment +je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient. + +La description que maître Jean, mon hôte, fit de mes statues et de ce +qu'elles représentaient, piqua tellement la curiosité de M. Pavelyn, +qu'il voulut apprendre de moi-même à quoi j'avais travaillé si longtemps +en secret. + +Je lui avouai la chose telle qu'elle était, en ajoutant que je voulais +offrir à Rose ma première Å“uvre d'art, et que je lui avais caché ce +projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma +composition tout achevée, si mon Å“uvre obtenait son approbation, comme +je l'espérais. + +Mon protecteur fut charmé d'apprendre que j'avais assez de confiance en +mes forces pour exécuter seul une création à moi, sans consulter mes +maîtres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut +très-impatient de juger par ses propres yeux du succès de mes efforts; +il prenait tant d'intérêt à ce premier essai, il attachait tant de prix +à ce premier produit de mon art, qu'il n'y eu pas mis plus +d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait +travaillé de ses mains. + +Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt que mes statues +seraient tout à fait sorties du moule, et que j'y aurais mis la dernière +main. + +Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je +lui montrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et +éclairé en plein par le jour de ma fenêtre. + +Il regarda mon Å“uvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon +cÅ“ur commençait déjà à se serrer à la pensée que ce silence était +peut-être un signe de désapprobation,--lorsque tout à coup M. Pavelyn me +prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l'accent d'une +émotion sincère: + +--Léon, tu n'as pas seulement créé une belle Å“uvre d'art, mais, ce qui +vaut mieux, tu es un bon et brave garçon. Ah! je ne me trompe pas sur le +sens de ta composition. L'ange de la protection qui s'élève au-dessus du +groupe, c'est ma fille, n'est-ce pas? Par un sentiment de délicatesse, +tu as reproduit les traits de son visage tels qu'ils étaient à l'époque +où nous avons acheté le château de Bodeghem. Elle est parfaitement +ressemblante; il me semble que toute cette, époque revit sous mes yeux. +Et ce petit garçon qui courbe la tête, qui est-il? Léon, tu as trop +d'humilité; mais avoir fait de ta première création une marque de +reconnaissance, c'est un acte qui t'honore. Léon, je suis content de +toi. + +Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu'il croyait découvrir +dans mon Å“uvre; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer +ses éloges; car d'après lui, j'avais produit un chef-d'Å“uvre. + +Je l'écoutais avec un joyeux battement de cÅ“ur et des larmes de +bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si séduisante la première +approbation qu'un artiste reçoit comme le gage d'une future renommée! +Mon bienfaiteur admirait l'ouvrage de mes mains. + +J'étais donc bien véritablement un artiste, peut-être encore hésitant et +inhabile, mais un artiste cependant! + +M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez remarquable pour +mériter d'être exposée publiquement, et il regrettait que, dans le cours +de cette année, il n'y eût point d'exposition. Au milieu de ses +réflexions, il se frappa le front tout à coup, et s'écria avec joie: + +--Ah! l'heureuse idée! J'y suis, écoute.... J'ai l'intention de donner +cet hiver une grande soirée pour fêter le retour de ma fille, ou plutôt +pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour +anniversaire de la naissance de Rose? L'après-dînée, tu lui feras +présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de +notre grand salon, une niche où l'on pourra placer ton Å“uvre. Le soir, +elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et +connaissances, l'élite du commerce anversois, apprécieront et admireront +ton talent. + +Je hasardai quelques objections, et je tâchai de faire comprendre à mon +protecteur que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour me +soumettre déjà au jugement du public; mais la chose était arrêtée dans +son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu'il y renonçât. + +Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives à +l'exposition de ma statue, et lorsqu'il descendit l'escalier, il +m'envoya encore des félicitations et des paroles d'encouragement. + +Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au +ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespérée. + +Je restai longtemps en contemplation devant ma statue: je m'en +rapprochais, je m'en éloignais; je tournais à l'entour, je bégayais des +mots sans suite, je riais, je dansais.... Dans mon ravissement je +croyais en effet découvrir dans mon Å“uvre une foule de beautés qui +m'avaient échappé d'abord, et je n'étais pas loin d'éprouver la même +admiration que M. Pavelyn. + +Enfin ma chambre devint trop étroite pour me permettre de donner +carrière aux élans de la joie qui débordait de mon cÅ“ur. + +Je descendis l'escalier quatre à quatre, et je m'élançai dans la rue. Ma +poitrine était gonflée; je marchais la tête levée et l'éclat de la +fierté dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient +savoir qu'ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque +enfantine j'étais étonné de voir la plupart d'entre eux passer leur +chemin sans même jeter un regard sur moi. Quoi qu'il en fût, je +ressentais un bonheur ineffable, et je continuais à me promener avec +ivresse, jusqu'au moment où l'heure de la classe du soir m'appela à +l'Académie. + +Mes camarades me trouvèrent maussade et ennuyeux, parce que je ne +faisais pas attention à ce qui se disait autour de moi, et que je ne +répondais point à leurs questions. + +J'étais trop profondément plongé dans mes douces rêveries. Ce qui me +troublait, c'était un heureux secret que je ne pouvais point profaner en +le révélant à qui que ce fût. + + + + +XV + + +Le jour si ardemment désiré était enfin venu; encore quelques heures, et +la brillante soirée allait commencer. + +Mon groupe avait été transporté dans la maison de mon protecteur, et +deux ouvriers étaient occupés à le placer sur un beau piédestal, d'après +mes indications. + +M. Pavelyn, qui était présent à ce travail, se frottait les mains de +joie, et montrait une extrême impatience, parce que je l'empêchais +d'aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prétexte que +j'avais ça et là quelques corrections à faire à ma statue. + +J'étais en proie à des transes mortelles; tout semblait trembler en moi; +j'avais peine à reprendre haleine; ma gorge était sèche, et quoique je +sentisse l'émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon +front. + +Moment solennel! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux +sur ma création. + +Elle qui était et avait toujours été le but unique de toutes mes +pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger! + +Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon cÅ“ur, ou me donnerait-il des +forces et un courage surnaturels? + +Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où +elle s'élevait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien +sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle était +placée! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur +des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous côtés! + +En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le +reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient +animées; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une +vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d'impalpable et de +transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait être surpris +et charmé au premier coup d'Å“il. + +J'avais donc cent chances contre une que la première impression de mon +Å“uvre sur l'esprit de Rose serait favorable. Quelle récompense! quel +gage d'un glorieux avenir! + +Tandis que je m'oubliais dans l'admiration naïve de mes statues, M. +Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant +qu'il allait chercher sa femme et sa fille. + +Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arrêt qui +allait être prononcé ne devait-il pas décider de ma vie? Pouvais-je +avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m'eût applaudi, si +l'approbation de Rose manquait à mon talent? + +J'étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis +tout mon sang refluer violemment vers mon cÅ“ur, et que, le visage pâle +comme un linge, je fus obligé de m'appuyer contre un meuble, pour ne +point succomber à mon inexprimable émotion. + +Rose s'approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire, +tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c'était un présent que je lui +offrais, et faisait remarquer à sa femme et à sa fille que les traits de +l'ange de la protection, comme il l'appelait, n'étaient autre que ceux +d'une petite fille dont la pitié avait doté le pays d'un artiste +distingué. + +Rose n'entendait probablement pas les paroles de son père. Elle +regardait mon Å“uvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts. + +Je voyais sa poitrine s'élever et descendre; je voyais l'émotion monter +à ses joues en nuages roses.... + +--Eh bien, que penses-tu de ce chef-d'Å“uvre, Rose? On dirait qu'il te +frappe de mutisme. C'est bien, n'est-ce pas? + +Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de +mon cÅ“ur s'arrêtèrent. Elle paraissait me demander quelque chose... +mais quoi? + +--Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son père en riant. +Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Léon. + +--Ah! c'est trop beau, beaucoup trop beau! balbutia-t-elle. + +Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son +émotion, elle se détourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux. + +Dire ce que j'éprouvais est impossible. + +J'étais étourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon cÅ“ur débordait +de bonheur, et je voyais devant mes yeux troublés toute une moisson de +lauriers et de palmes qui s'étendait vers moi. + +Je voyais l'avenir s'ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses +mille mains l'artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique, +avait rendu capable d'enfanter des merveilles. + +Enfin notre émotion se calma un peu, grâce aux observations plaisantes +de M. et madame Pavelyn. + +Alors on parla avec plus de détails de ma composition, et, pour surcroît +de bonheur, j'entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de +Rose le témoignage de son admiration. + +Elle ne me parlait guère cependant, et paraissait en proie à des pensées +absorbantes; mais ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et, chaque +fois que son regard s'arrêtait sur moi, j'étais remué jusqu'au fond de +l'âme par une sensation inconnue. + +Le temps se passa avec la rapidité de l'éclair; nous n'avions même pas +remarqué que la lumière du jour diminuait, et que le crépuscule +commençait à tomber. + +M. Pavelyn était joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et +esquissait avec complaisance l'avenir que sa protection m'avait préparé. +Il ne m'abandonnerait pas avant que j'eusse acquis la fortune et la +renommée; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrêtés dans leur +carrière par la nécessité de travailler de trop bonne heure pour gagner +de l'argent; mais il débarrasserait mon chemin de cette barrière, et me +fournirait les moyens de ne m'occuper que de véritables Å“uvres d'art. + +L'arrivée des ouvriers et des domestiques qui venaient éclairer les +salons avertit M. Pavelyn qu'il était temps pour lui et ces dames +d'aller achever leur toilette; et il m'engagea à rentrer chez moi +sur-le-champ, afin de m'apprêter également pour la soirée. + + + + +XVI + + +Lorsque je revins dans la maison de mon protecteur, un grand nombre +d'invités étaient déjà arrivés. A mon entrée, je fus ébloui par la +richesse de la toilette des dames: tout ce que je voyais était soie, +dentelles, or et pierreries. + +J'aurais certainement hésité à me mêler à des personnes que leur fortune +plaçait si fort au-dessus de moi; mais M. Pavelyn me prit par la main, +et, tout en me présentant à la société comme l'auteur de sa belle +statue, il m'amena devant mon Å“uvre, qui était entourée d'un cercle de +spectateurs. + +Chacun m'adressa des paroles d'encouragement; quelques personnes +m'exprimèrent plus chaudement que les antres leur admiration pour ce +premier début; toutes me félicitèrent et me prédirent une carrière +brillante. Pendant assez longtemps, je fus l'objet de l'attention +générale. + +Rose s'était aussi approchée de ma statue. Elle paraissait recueillir +avec plus de satisfaction que moi-même les louanges qui tombaient des +lèvres des assistants, et chaque fois que l'un d'eux s'écriait: «C'est +magnifique! c'est parfait!» la joie éclatait dans ses yeux, et un doux +sourire illuminait son visage. + +Que Rose était belle ce jour-là ! Dans la couronne de ses boucles blondes +s'épanouissaient des roses blanches dans le calice desquelles +resplendissaient des étincelles de diamants. Autour de son cou +serpentait un collier de perles d'Orient aux reflets nacrés; une robe de +satin semé d'argent dessinait sa taille svelte, et flottait derrière +elle en plis onduleux. Un flot de dentelles transparentes l'enveloppait +comme d'une vapeur de neige; mais ce qu'il y avait de plus séduisant et +de plus beau en elle, c'étaient ses grands yeux bleus, l'aimable sourire +qui entr'ouvrait ses lèvres, la distinction de ses traits délicats, et +l'élégance de sa taille de reine. + +Chaque fois que je la regardais, un frisson d'admiration et de respect +parcourait mes veines. Elle faisait sur mon esprit le même effet qu'une +créature surnaturelle, éblouissante de beauté et de majesté, qui serait +apparue à mes yeux. Aussi, j'osais à peine jeter sur elle un regard +furtif, même pendant qu'elle prenait une part, si sincère à mon bonheur, +en causant de ma statue avec les invités. + +La plupart des personnes présentes m'avaient déjà vu dans la maison de +M. Pavelyn, et savaient que j'étais son protégé. + +Je ne souffrais donc pas de le voir raconter et répéter avec mille +détails, à tous ceux qui voulaient l'entendre, comment il avait +découvert en moi d'heureuses dispositions; et comment, grâce à sa seule +perspicacité, la Belgique compterait bientôt un éminent sculpteur de +plus. + +Près de mon Å“uvre, je me sentais assez grand pour ne pas désirer une +plus noble origine; et même, quand M. Pavelyn, dans l'enthousiasme de +son récit, déclara que j'étais le fils d'un sabotier, cette révélation +ne me blessa point. + +Elle fit cependant une impression pénible sur Rose, car elle frémit en +entendant prononcer le mot fatal, et la rougeur du dépit ou de la honte +colora son front. + +L'effet ne fut pas moins défavorable sur la société, car un silence +embarrassant succéda à l'animation de la conversation. Bien des lèvres +se pincèrent dédaigneusement, et j'entendis derrière moi la voix d'une +demoiselle qui murmurait à l'oreille de son voisin: + +--Un sabotier? un jeune homme si habile? C'est vraiment dommage. + +Insensiblement, l'attention des invités se détourna de ma statue, et +l'on commença à se répandre dans les salons. + +Les dames quittèrent les premières le cercle des curieux, et prirent +place sur des sièges rangés le long des murs. + +Deux ou trois messieurs seulement restèrent à causer avec moi de mon +Å“uvre et de l'art en général. L'un d'eux, était un homme d'un goût +délicat et d'une science profonde; il ne faisait pas comme les deux +autres, qui me louaient sans savoir pourquoi, et me froissaient par leur +insupportable ton de protection; au contraire, il analysa ma composition +sous mes yeux, devina mes intentions, et pénétra, à mon grand +étonnement, les raisons des formes particulières que j'avais trouvées à +mes figures. L'éloge, dans sa bouche, me remplit d'orgueil, parce que +j'avais la conviction que son sentiment était fondé sur une véritable +connaissance. Lorsqu'il critiqua quelques parties de mon groupe, il le +fit avec tant de délicatesse, que sa critique m'éleva à mes propres +yeux, parce qu'elle me prouva qu'il me jugeait assez artiste pour être +en garde contre la prétention d'une perfection impossible. + +Ma conversation avec le vieux monsieur dura longtemps, mais pas assez +longtemps pour moi, cependant, car elle me devenait une source +inépuisable d'encouragement et de foi, en même temps qu'elle augmentait +mon amour de l'art. + +Aussi, c'est avec regret que je vis cet entretien instructif interrompu +par l'approche de trois ou quatre personnes qui vinrent chercher le +vieux monsieur et l'emmenèrent vers une vieille dame, à côté de laquelle +il s'assit sans s'inquiéter de moi davantage. + +Alors, me trouvant tout à fait seul à côté d'un groupe de messieurs qui +causaient, je laissai mes yeux errer dans le vaste salon. Quels flots de +soie et de dentelles, quel étincellement de diamants, d'or et de +pierreries que toutes ces dames rangées le long du mur! Qu'elles étaient +charmantes, les figures de ces jeunes femmes épanouies comme de fraîches +fleurs au printemps de la vie! Mais pourtant aucune n'était aussi belle +que Rose Pavelyn. + +D'autres que moi devaient être pénétrés de de cette idée; car, tandis +qu'auprès des autres dames se trouvaient à peine un ou deux messieurs +pour leur présenter leurs devoirs de politesse, autour de Rose se +formait tout un cercle de charmants cavaliers dont l'empressement était +un hommage rendu à sa beauté. + +Entre tous, je distinguai un jeune homme remarquable par la distinction +de ses traits, par l'élégance de ses vêtements, et par la grâce de ses +manières, qui, plus que les autres, s'efforçait de captiver l'attention +de Rose. + +Un frisson glacial parcourut mes membres, comme si la vue de ce beau +jeune homme m'avait effrayé. Une tristesse morne assombrit mon esprit. +Mon cÅ“ur s'élança vers Rose avec violence: j'aurais voulu me trouver +parmi les jeunes gens qui lui adressaient leurs galanteries; il me +semblait que j'avais bien quelque droit de prendre ma part de l'éclat +qui rayonnait dans ses yeux, du joyeux sourire qui se jouait sur ses +lèvres, des paroles aimables avec lesquelles elle remerciait ses +adorateurs charmés. + +Mais tous ces jeune gens étaient les fils des plus riches maisons +d'Anvers, et aucun d'eux peut-être ne possédait pas moins d'un million. +Qu'étais-je, au contraire, moi? Un pauvre garçon, le fils d'un +sabotier,--M. Pavelyn venait de le dire,--et, pour toute fortune, je ne +possédais qu'un cÅ“ur sensible, une foi profonde dans l'art, et quelque +espérance d'un avenir glorieux. + +Je reconnus clairement que, pour ce monde de la richesse matérielle, qui +m'avait admis dans son sein comme son protégé, avec une sorte de pitié, +je n'étais qu'une créature humble et inférieure, et que mon devoir me +défendait sévèrement de m'y donner la moindre importance. + +Aussi, j'étais bien fermement décidé à me tenir autant que possible +éloigné de Rose, pour ne blesser qui que ce fût et ne courir dans le +chemin de personne. Néanmoins, le sentiment de mon infériorité m'était +pénible, et plus d'une fois je me mordis les lèvres lorsqu'un mouvement +autour de Rose ou les gestes de ses adorateurs me faisaient croire +qu'ils étaient transportés par un mot spirituel, ou par le charme de sa +conversation. + +Je n'osais toujours point tourner les yeux vers l'endroit où elle se +trouvait; peut-être eut-on pu lire sur mon visage altéré ce qui se +passait en moi; et cette attention de ma part n'eût-elle point semblé +une injure pour la fille de mes bienfaiteurs? + +Cette crainte fit que je me tournai tout à fait d'un autre côté, et que +je résolus de diriger mes regards vers une autre partie de la salle. +Mais bientôt je succombai à l'attraction puissante qu'elle exerçait sur +mon âme, et mes yeux se portèrent de nouveau vers l'endroit où elle +était assise. + +Il se fit par hasard une ouverture dans le cercle de jeunes gens qui se +pressaient autour d'elle. Elle me vit; nos yeux se rencontrèrent. Un +sourire d'une douceur ineffable, une expression de joie et d'amitié +rayonna vers moi; elle me fit de la main un signe si amical et si +charmant, que tous les jeunes gens me regardèrent avec étonnement. Le +cercle se referma. + +Il se passa en moi quelque chose d'étrange; je levai la tête avec +fierté, et il me sembla que j'avais grandi; je respirai à longs traits, +et, pendant que la joie inondait mon cÅ“ur, je promenai mes yeux avec +assurance sur la foule des invités, comme si ce simple sourire de Rose +m'avait fait plus noble et plus riche qu'eux tous. + +Alors aussi je trouvai assez de force sur moi-même pour accomplir ce que +je croyais mon devoir: je détournai mes yeux de Rose et résolus de ne +plus l'exposer au danger d'éveiller, d'une façon défavorable peut-être, +l'attention de la société par les témoignages de son amitié pour moi. +C'était assez de son sourire pour que je n'eusse plus à désirer d'autres +encouragements. Mon embarras avait disparu, et je me sentais tout à fait +libre et léger d'esprit. + +Alors je m'aperçus que je n'avais pas encore quitté ma première place, +et que j'étais resté debout près de ma statue, immobile comme une +sentinelle. J'imitai la plupart des assistants, je me promenai lentement +à travers le salon, sans vanité, mais aussi sans trop d'humilité. + +Dans un coin était assise, au milieu de plusieurs autres personnes, une +vieille dame qui m'adressa la parole, et qui, après quelques compliments +échangés, m'offrit un siège à côté d'elle, pour causer un peu de mon art +et de ma statue, comme elle disait. + +Je fus enchanté de trouver un prétexte pour m'asseoir, car je commençais +à me fatiguer d'être debout. + +La vieille dame était une femme d'esprit qui avait beaucoup voyagé et +beaucoup lu; elle me montra un grand amour de l'art, et me parla avec +une vive admiration des magnifiques sculptures de l'Italie, des +chefs-d'Å“uvre de Michel-Ange et de Canova. Elle m'indiqua aussi, avec +une sagacité qui attestait une science véritable, les plus belles +parties de ma statue, et exprima, la conviction que j'étais appelé à un +brillant avenir. Une jolie demoiselle, qui était assise à côté d'elle, +se mêla à notre conversation, et me charma par la poésie de son langage +et par la séduisante douceur de sa voix. C'était la fille cadette de la +vieille dame, et celle-ci me la présenta comme une excellente +musicienne. + +J'étais heureux pendant cet entretien avec les deux dames, et j'oubliai, +de même qu'elles, sans doute, la distance qu'il y avait entre nos +positions respectives dans le monde. + +Je causais ainsi depuis une demi-heure à peu près, sans songer à autre +chose, lorsque, par hasard, je tournai la tête vers Rose. Le cercle des +jeunes gens qui l'entouraient s'était éclairci, et je pouvais maintenant +la voir sans obstacle. Ses yeux étaient fixés sur moi; mais il y avait, +me semblait-il, quelque chose de triste et de douloureux dans son +regard. Nul sourire ne vint, cette fois, éclairer son visage; au +contraire, ses lèvres se serrèrent, comme si elle voulait m'adresser un +reproche; mais elle détourna les yeux sur-le-champ. + +Je me trompais probablement quant à l'expression que je croyais avoir +lue sur les traits de Rose. Pourquoi eût-elle été triste au milieu de +cette fête joyeuse? Peut-être était-elle sous l'influence d'un de ces +accès de mélancolie auxquels elle était sujette. Quoi qu'il en soit, je +n'eus pas le temps d'y songer plus longuement en cet instant, car les +sons du piano se firent entendre, et peu après la voix sonore d'une +jeune chanteuse retentit dans le salon, et captiva irrésistiblement mon +attention par son expression pleine de sentiment et sa délicieuse +harmonie. + +Un jeune homme succéda à la chanteuse, et mérita également les suffrages +de la compagnie. + +Tandis que je causais musique et chant avec les dames, je remarquai que +beaucoup de personnes, et même M. Pavelyn, engageaient Rose à se laisser +conduire au piano. Elle paraissait refuser. Son père vint à moi et me +pria de joindre mes efforts aux siens pour décider Rose à chanter. Il +croyait que, si je voulais consentir à exécuter le grand duo que nous +étions habitués à chanter ensemble, elle ne résisterait pas plus +longtemps au désir général. + +Je suivis mon protecteur, et je proposai à Rose d'aller ensemble au +piano et de chanter avec moi son duo préféré. Le beau jeune homme, qui +n'avait pas cessé de se tenir à ses côtés, joignit ses instances aux +miennes. Rose répondit qu'elle ne se sentait pas bien, que la chaleur du +salon l'incommodait, qu'elle n'était pas disposée à chanter, et qu'elle +saurait gré à la compagnie de vouloir bien l'excuser. + +Je voyais sur son visage une tristesse profonde, quelque chose d'amer et +de découragé qui me fit croire à la sincérité de ses paroles. Néanmoins, +j'insistai encore, croyant que le chant dissiperait peut-être sa +mélancolie. + +Mais alors Rose me dit avec l'accent d'une souffrance plus vive: + +--C'est cruel de me tourmenter ainsi, monsieur. Mademoiselle Pauline +Vanden Berge est une excellente musicienne. Ne le savez-vous pas! Elle a +une plus belle voix que moi, et elle sait bien le duo. Pourquoi ne lui +demandez-vous pas de chanter avec vous?... Mais, par pitié, laissez-moi +en paix. + +Je fus péniblement affecté du ton douloureux des paroles de Rose; mais +M. Pavelyn ne me laissa pas le temps d'exprimer mes regrets; contrarié +du refus de Rose, il me conduisit directement vers la demoiselle à côté +de laquelle j'avais été si longtemps assis, et la supplia de vouloir +bien chanter avec moi le duo désigné. + +J'essayai de m'excuser et je fis quelque résistance; car je n'avais +qu'une connaissance très-superficielle de la musique, et je courais +risque de me rendre ridicule en trahissant mon ignorance; mais +mademoiselle Vanden Berge se montra si empressée, et M. Pavelyn +m'engagea si instamment, que, presque sans le savoir, je me trouvai +devant le piano, à côté de la jolie chanteuse. À mon grand étonnement, +le duo alla passablement bien, et, après les premières notes, je me +sentis stimulé par l'aisance et la sonorité de ma voix. Quand le morceau +fut achevé, l'auditoire nous applaudit avec une satisfaction visible, et +chacun, y compris mademoiselle Vanden Berge, me félicita de l'expression +et de la pureté de ma voix. + +Lorsque j'eus ramené ma partenaire à sa place, je m'approchai de Rose. +Elle aussi me dit que j'avais chanté d'une façon remarquable, et mieux +que jamais; mais aussi, ajouta-t-elle, la voix de mademoiselle Vanden +Berge se mariait si bien à la mienne! + +Comme la même tristesse se peignait toujours sur son visage, je +m'efforçai de la consoler et de lui rendre courage en lui disant que son +indisposition ne tarderait pas à se passer. + +J'appelai un valet pour lui faire offrir un rafraîchissement, et je lui +conseillai de sortir quelques instants du salon pour prendre l'air. Elle +refusa tout avec une sorte de langueur, et ne me cacha pas que le plus +grand plaisir que je pusse lui faire serait de ne plus lui parler de +cela et ne pas l'importuner davantage. + +Dans l'intervalle, le piano avait fait entendre les premières mesures +d'une valse, et déjà quelques couples, invités par ce prélude, +s'apprêtaient à danser. Beaucoup de jeunes gens accoururent vers Rose, +et se disputèrent l'honneur de danser la première valse avec elle. + +Je fus repoussé, et je reculai à pas lents et tout pensif jusqu'au fond +de la salle, pour ne pas gêner les danseurs. + +Une grande tristesse descendit peu à peu dans mon esprit. + +Je ne m'affligeais pas seulement de savoir Rose indisposée et obligée de +se priver du plaisir de prendre part à la danse, mais il y avait dans le +ton des paroles qu'elle m'avait adressées quelque chose dont je +cherchais vainement à pénétrer la signification. + +Je restai longtemps plongé dans mes réflexions, et j'avais presque +oublié toute cette jeunesse qui s'amusait sous mes yeux. Les valses et +les quadrilles se succédaient sans relâche sans que j'eusse pu dire +combien de fois le piano avait interrompu ses joyeux accords. + +La vieille madame Vanden Berge s'approcha de moi avec sa fille, et +toutes deux se mirent à me plaisanter sur ma sombre rêverie. Elles +m'assurèrent qu'elles s'étaient engagées à me faire danser bon gré mal +gré. Ces cÅ“urs généreux s'imaginaient que mon humilité m'empêchait +d'inviter aucune des dames présentes, et que mon isolement, au milieu de +cette nombreuse compagnie, devait m'embarrasser et me chagriner. C'était +par bonté d'âme qu'elles étaient venues à moi pour me tirer de cet +embarras. + +J'eus beau m'en défendre, il n'y avait pas moyens de refuser. Il fallut +faire danser la jolie mademoiselle Vanden Berge: elle-même me le +demandait et il eût été impoli de décliner une si flatteuse invitation. +D'ailleurs, quelques jeunes gens qui m'entouraient avaient l'air de rire +de ce qu'ils appelaient ma sauvagerie ou mon manque d'usage. + +Je conduisis donc mademoiselle Vanden Berge à la danse. De la place où +je me trouvais, dans la rangée des danseurs, je ne pouvais pas voir Rose +sans tourner la tête avec affectation. + +J'avais le cÅ“ur gros, et, loin de trouver du plaisir dans l'aimable +conversation de ma danseuse, je m'ennuyais horriblement. Néanmoins, par +politesse, je fis de mon mieux pour cacher cette fâcheuse disposition de +mon esprit et je dansai, du moins en apparence, aussi gaiement que les +autres. + +Poussé par une irrésistible curiosité à connaître quel était le jeune +homme qui, sans le savoir, m'avait fait au cÅ“ur une blessure profonde, +je demandai à ma danseuse qui il était. Elle me dit qu'il se nommait +Conrad de Somerghem, et qu'il était le fils d'un riche banquier de la +rue de l'Empereur. Ces détails augmentèrent mon inquiétude, et me firent +redouter je ne sais quel danger. + +Aussitôt que la dernière note du piano m'eut rendu ma liberté, et que +j'eus remercié mademoiselle Vanden Berge de l'honneur qu'elle m'avait +accordé, je fis quelques pas dans le salon pour me rapprocher de Rose. +La chaise où elle avait été assise était vide, et, lorsque, après avoir +enfin regardé autour de moi, je demandai à M. Pavelyn où était Rose, il +me répondit avec un léger mécontentement: + +--Elle s'est retirée dans sa chambre. Je ne sais pas ce qu'elle a; c'est +encore un caprice, un accès de mélancolie. Demain ce sera fini. Fais +comme si tu n'avais pas remarqué la disparition de ma fille, sinon son +absence nuirait à l'entrain de la fête. + +J'errai encore quelque temps d'un bout à l'autre de la salle, plein de +tristesse et en proie à une certaine inquiétude, comme si j'eusse été +assailli par la crainte vague d'un malheur imminent. + +Enfin mon cÅ“ur se serra si fort au milieu de la gaieté générale, que +j'insistai à diverses reprises auprès de M. Pavelyn pour qu'il me permît +de partir, ce qu'il finit par m'accorder. + +Lorsque je passai le seuil de la porte, et que je mis le pied dans la +rue, un long soupir souleva ma poitrine, et je pressai le pas dans la +nuit pour m'éloigner du bruit de la fête et pour être seul avec mes +douloureuses pensées. + + + + +XVII + + +Lorsque je me présentai le lendemain chez mon bienfaiteur pour +m'informer de la santé de sa fille, je rencontrai M. Pavelyn sur le +seuil de sa porte, prêt à sortir. + +Il me dit que l'indisposition de sa fille n'avait pas eu de suites, +comme il l'avait prévu d'ailleurs. Rose semblait un peu triste et +fatiguée; mais elle n'était pas réellement malade, ainsi que je pouvais +m'en convaincre en la voyant à son piano. + +En achevant ces mots, il sortit. + +J'ouvris la porte et je me trouvai dans un salon contigu à la pièce où +Rose et ses parents avaient l'habitude de se tenir. Les sons du piano +frappèrent mon oreille, et me firent une impression si profonde, que je +m'arrêtai pour écouter, immobile.... + +Ce que Rose jouait sur le clavier n'était autre chose que la mélodie du +grand duo que nous avions chanté si souvent ensemble. C'était une +mélodie vive et gaie, qui réjouissait l'esprit et chassait la +mélancolie. En ce moment, au contraire, elle ressemblait à la plainte +d'une âme désolée. La mesure était lente et traînante; les notes, +frappées sans force, chantaient plaintivement, comme si la main d'un +artiste plongé dans une tristesse profonde eût parcouru lentement et +distraitement le clavier. + +Cette musique étrange me fit frissonner. Quel chagrin inconnu y avait-il +dans le cÅ“ur de Rose, pour qu'un chant joyeux se transformât sous ses +doigts en une plainte touchante? + +J'ouvris la porte, et j'entrai. Rose était toute seule. + +Mon apparition lui causa une émotion visible; son front se couvrit d'une +vive rougeur, à laquelle succéda une pâleur extrême. + +Mon entrée lui avait fait peur. Il y avait un secret entre elle et moi. +Probablement j'avais surpris dans cette mélodie plaintive une émotion +qu'elle voulait tenir cachée. + +Maîtrisant avec peine mes impressions, je lui parlai de son +indisposition de la veille, et lui exprimai ma joie de la trouver tout +à fait rétablie. Elle parut très-embarrassée, et ne répondît que par des +paroles confuses; mais tout à coup elle se leva, et me priant de +l'excuser, parce qu'elle avait quelque chose à dire à la bonne, elle +tira la cordon de la sonnette. + +Je ne pus entendre l'ordre qu'elle donna tout bas à la servante; mais un +instant après madame Pavelyn entra dans la chambre et demanda avec une +visible inquiétude: + +--Tu me fais appeler, Rose? n'es-tu pas bien portante? + +--C'est que, maman, je ne sais pas.... J'ai un violent mal de tête, je +me sens indisposée, répondit Rose. + +--Va dans ta chambre, mon enfant: le repos te remettra, dit madame +Pavelyn. + +--Non, non, mère, ce n'est pas si grave, dit Rose; mais je t'en prie, +reste auprès de moi! + +Madame Pavelyn, moitié triste et moitié souriante, prit un siège et se +mit à parler de l'indisposition de sa fille, à l'encourager et à la +consoler, en lui disant que c'était une chose très-ordinaire et qui ne +pouvait être considérée comme menaçant sérieusement sa santé. Puis +l'entretien tomba sur la soirée. Rose avait, en présence de sa mère, +repris un peu d'assurance et un peu de liberté d'esprit. Elle prononça +quelque mots d'un ton que je n'avais jamais découvert dans sa voix. Elle +montra une indifférence presque complète lorsque sa mère parla de ma +statue, et, quand elle en trouvait l'occasion, elle me témoignait une +politesse si cérémonieuse, que la tournure de ses phrases semblait me +faire comprendre avec une sorte d'affectation qu'elle était aigrie +contre moi. L'amertume étrange de sa voix, chaque fois qu'elle +m'appelait «monsieur Wolvenaer», eût même pu faire croire qu'elle +voulait m'humilier ou me blesser. + +Pour moi, je souffrais si cruellement; et j'eusse versé des pleurs, si +un profond dépit, une amertume secrète ne m'avaient donné la force de me +contenir. Le respect et la conscience de ma véritable position à l'égard +de mes bienfaiteurs me firent supporter cette douloureuse épreuve sans +donner aucun signe de mécontentement ou de fierté blessée. + +Je cherchai même un prétexte pour m'en aller, et j'abrégeai ma visite +autant que les convenances le permettaient. + +Au moment où je prenais mon chapeau pour sortir, Rose me salua en +s'inclinant profondément, et, tandis que les mots cérémonieux, de +«monsieur Wolvenaer» tombaient de ses lèvres, elle me lança un regard +perçant, si plein de reproches, qu'on eût dit qu'elle me jurait une +haine éternelle. + +Une fois dans la rue, je marchai la tête basse, sans avoir conscience de +ce qui se passait autour de moi, et tout étourdi par les pensées qui +envahissaient mon cerveau. + +Il y avait déjà longtemps que j'étais seul dans ma chambre, et les +ténèbres régnaient toujours dans mon esprit. Peut-être repoussais-je la +clarté qui, pareille à un fugitif éclair, se faisait parfois dans mes +idées. En effet, un abîme de malheurs était béant devant mes pieds, et +j'avais peur de la lumière qui pouvait m'en faire sonder la profondeur. + +J'avais devant les yeux l'image du jeune homme qui n'avait pas quitté +Rose pendant toute la durée de la fête. + +Je lisais sur ses traits le désir de plaire, et dans les yeux et sur les +lèvres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu'elle +acceptait ses hommages avec un bonheur extrême. + +Rose aimait! Ses bizarreries inexplicables, sa mélancolie, sa +sensibilité nerveuse n'avaient d'autre cause que le trouble de son +cÅ“ur, qui s'était ouvert à une passion envahissante, et luttait +vainement contre l'ardeur d'un premier amour.... + +C'était donc vrai! un homme avait touché le cÅ“ur de Rose, et ce +penchant pour cet homme était si puissant et y avait pris tant de place, +qu'il en avait chassé le sentiment de l'amitié. L'amour d'un autre homme +s'était donc élevé, comme une barrière infranchissable, entre elle et +son malheureux protégé. Et, quoique les souvenirs de notre passé +parussent me donner quelque droit à partager son affection avec le +nouvel élu de son cÅ“ur, elle me refusait cette part pour donner son âme +tout entière à celui qu'elle préférait. Oui, elle me haïrait, elle +devait me haïr, elle me haïssait déjà . Ses yeux ne m'avaient-ils pas +lancé un sanglant reproche, comme une déclaration d'inimitié éternelle? + +Que la vie de l'homme est pleine de vicissitudes et dominée par la plus +cruelle fatalité! + +Cette soirée, où j'avais exposé ma première Å“uvre d'art; où j'avais, en +présence de Rose, recueilli les éloges les plus flatteurs; qui devait +être pour moi le point de départ de ma réputation future,--cette soirée +allait, au contraire, être la cause du malheur de ma vie; elle allait +m'ôter tout mon courage et toute ma foi, faire peser sur moi la haine de +Rose comme une malédiction, étouffer tous mes souvenirs, et séparer +violemment et pour toujours mon passé de mon avenir. + +C'est avec de pareilles réflexions que je croyais me tromper moi-même +sur la véritable nature de mes sentiments et de mon émotion +extraordinaire. + +Je croyais n'être que triste et découragé; mes yeux étaient restés secs. + +Je sentais sur mon front le froid d'une pâleur mortelle; mes dents +étaient serrées convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais +les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les +phalanges de mes doigts. + +Si j'avais pu repousser plus longtemps la clarté qui descendait peu à +peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper entièrement les ténèbres +de ma pensée! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable, +m'arrachait le bandeau et me forçait de regarder au fond de mon propre +cÅ“ur.... + +Un cri d'horreur et de désespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon +visage dans mes mains, et un torrent de larmes brûlantes ruissela à +travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doute possible. + +J'aimais la fille de mes bienfaiteurs! + +Je l'aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un +amour sans bornes. Cet amour, né dans mon enfance, avait vécu et grandi +avec moi. Il avait été la cause de mon goût pour les arts, de mon +ambition, de ma foi dans l'avenir.... Ma pauvre mère! elle, avait prévu +que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insensé! +Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d'un sabotier, est +tiré de la misère par la générosité de personnes riches; on lui donne +des moyens de développer son intelligence et de se distinguer dans le +monde comme artiste.... Et lui, pour récompense d'une pareille bonté, il +outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille +jusque sur leur unique enfant! + +Ces pensées me firent frémir et m'arrachèrent d'abondantes larmes. Une +fois même, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma +coupable passion et de me donner le courage de résister à ma faiblesse. + +Quel était mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller +finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays étranger? Mais +comment expliquer cette disparition à mes parents et à M. Pavelyn? +Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une lâche +ingratitude, et emporter leur malédiction? D'ailleurs, les concours de +l'Académie allaient bientôt commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes +condisciples mêmes ne doutaient pas que je n'obtinsse les premiers prix. +Cette victoire devait décider de mon avenir, et écarter beaucoup +d'obstacles de mon chemin. + +Je ne pouvais renoncer à la chance de remporter le prix d'honneur à +l'Académie; car, si j'étais en proie à un sentiment qui me dominait +complètement et me faisait cruellement souffrir, l'amour de l'art et le +désir de me distinguer par là dans le monde étaient néanmoins assez +vivaces en moi pour n'être point étouffés par la crainte d'un malheur +imminent. + +Je parvins enfin à envisager ma position arec plus de calme. + +J'aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi +longtemps que les battements de mon cÅ“ur; mais je pouvais le tenir +caché dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne +laisserait soupçonner l'existence. Il n'y aurait donc alors ni +ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au +monde, excepté moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de +mon âme. Je frémissais bien à l'idée qu'en présence de Rose je ne +resterais pas maître de moi, et que je trahirais peut-être +involontairement les mouvements de mon cÅ“ur. Mais alors je me disais +que Rose me haïssait; et je me réjouissais en songeant que cette +disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec +un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect inébranlable, je serais +réservé, prudent et simplement poli, et j'éviterais ainsi toutes les +occasions d'éveiller le plus léger soupçon dans l'esprit de Rose ou de +n'importe qui. + +Si je pouvais accomplir fidèlement cette résolution, il n'y avait pas +grand danger dans le sentiment qui s'était révélé en moi.... Et +peut-être puiserais-je dans l'énergie de ma volonté et dans son aversion +pour moi la force nécessaire pour triompher de mon fol amour. + +Pendant quelques instants je souris à cette idée, à demi consolé; mais +insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le +voile magique qui, depuis mon enfance avait entouré ma vie, était +déchiré en lambeaux! Rose me haïssait! + + + + +XVIII + + +Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me présenter dans +la maison de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon hôte m'avait dit plus +d'une fois que Rose n'était pas malade. + +Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer +au danger d'expliquer mon absence, puisque le dimanche où je devais +aller dîner chez mes protecteurs était arrivé. + +Je me présentai avec préméditation chez M. Pavelyn à l'heure où l'on +avait coutume de se mettre à table. + +Je trouvai par conséquent toute la famille réunie. Rose était +très-mélancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes +d'aigreur qu'une froideur extrême, et une certaine affectation à ne pas +m'adresser directement la parole. Elle évitait ostensiblement de causer +avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baissés ou fixés sur sa +mère. À part cela, elle ne paraissait nullement embarrassée, et causait +avec une entière liberté d'esprit. Elle ne prononça qu'une seule fois +mon nom; mais la formule cérémonieuse de «monsieur Wolvenaer» ne sonna +pas avec la même amertume que la dernière fois que je l'avais entendu +sortir de sa bouche. + +Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation +tombée, ni pour l'égayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit. +Je fis bien tous mes efforts pour paraître gai; mais chaque fois, mes +pensées m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable +mélancolie. + +M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il +pouvait l'excuser, parce qu'elle n'était pas tout à fait bien portante, +comme l'indiquait sa visible pâleur; mais moi qui n'avais aucune raison +d'être triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par +mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une +conversation animée. + +Dès que le dîner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose +sous prétexte que rien n'égaye l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa +de se mettre au piano; elle paraissait même craindre la musique; car +lorsque, pour complaire à M. Pavelyn, je me disposai à chanter--bien à +contre-cÅ“ur,--Rose déclara qu'elle se sentait incapable de supporter +les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal à la tête, +disait-elle, et ses nerfs agités étaient d'une sensibilité extrême. + +Après s'être donné beaucoup de peine pour rendre à Rose sa bonne humeur, +M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la +servante avec une impatience mal déguisée, et lui ordonna d'avancer la +table à jeu en me priant de faire avec lui une partie d'échecs, comme +nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement +assez tard dans la soirée. + +À peine avions-nous commencé à jouer, que madame Pavelyn nous annonça +qu'à la prière de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu, +pour prendre l'air. En passant elles iraient peut-être faire une visite +chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre à Rose de +souhaiter le bonjour à son amie Émilie. Il était donc bien possible +qu'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles +restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les +envoyer chercher. + +Pendant que j'étais assis devant l'échiquier, calculant en apparence les +chances du jeu, je songeais au départ de Rose. Elle allait dans la rue +de l'Empereur, dans la maison même où demeurait le jeune homme qui +m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie +de la journée en compagnie de Conrad de Somerghem! L'idée que son départ +n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profondément. Elle +allait se promener par un temps froid et désagréable, parce qu'elle ne +voulait pas rester où j'étais! Elle avait conçu tant d'aversion pour moi +qu'elle ne pouvait plus supporter ma présence! On ne pouvait pas +témoigner plus clairement sa haine!... + +Distrait par ces pensées, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord, +M. Pavelyn rit de ma distraction; mais à la seconde bévue que je commis, +il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une sévérité qui me +rappela au sentiment du devoir, et dès lors je fis un effort surhumain +pour concentrer toute mon attention sur le jeu. + +Par bonheur, je gagnai la première partie; mais je perdis la deuxième et +la troisième. + +Nous cessâmes de jouer; la brièveté des journées d'hiver faisait tomber +la nuit de bonne heure, et l'obscurité commençait à se faire dans la +chambre. + +M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit à causer avec moi de +choses et d'autres. + +Il me parla du prochain concours de l'Académie, et m'engagea à réunir +tous mes efforts pour obtenir la médaille d'or. D'après lui, le prix +d'honneur pouvait difficilement m'échapper; néanmoins, il croyait que je +ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succès. Il me +conjura donc de ne rien négliger pour sortir victorieux de la lutte; il +me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma +reconnaissance, et comme une récompense de tout ce qu'il avait fait pour +moi depuis mon enfance. + +Je fus profondément touché du bienveillant intérêt que me témoignait mon +bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il désirait, +dussé-je pour cela tenter l'impossible. + +Nous parlâmes aussi de Rose. Il se plaignit de l'inexplicable mélancolie +qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et menaçait même +de miner sa santé. Quatre fois depuis huit jours, sa mère l'avait +surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de +larmes; elle était toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et +calme, maussade et désagréable pour tout le monde. On avait insisté pour +savoir si elle désirait ou souhaitait quelque chose; mais elle +prétendait n'avoir aucun désir, et croyait qu'une indisposition nerveuse +était la seule cause de son malaise et de sa mélancolie obstinée. + +M. Pavelyn n'était pas sans crainte; il savait que, dans son +adolescence, sa fille avait eu une santé très-délicate, et que, même à +présent, elle n'avait pas de forces à perdre. Il me dit qu'à la +première occasion, il irait à Bruxelles consulter un médecin célèbre sur +l'état de Rose; mais il ne voulait rien en dire à celle-ci, ni amener +chez lui des médecins de la ville, de crainte de l'effrayer, elle et sa +mère. + +Quand mon entretien fut épuisé sur ce sujet, je demandai à mon +protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il +avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles +n'étaient pas rentrées à la nuit tombante. Il me serra la main, et, en +guise de salut, m'adressa encore quelques paroles d'encouragement afin +de me recommander de faire tout mon possible pour réussir dans le +prochain concours de l'Académie. + + + + +XIX + + +Depuis lors, la manière d'être de Rose envers moi ne changea plus; elle +demeura également froide, et saisit tontes les occasions de s'éloigner +lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n'oubliait +jamais les règles de la politesse, et semblait prendre peu à peu la +force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte +que, quand elle devait m'adresser la parole, elle le faisait avec une +amabilité toute particulière; néanmoins, ce n'était que de la politesse; +je ne pouvais me tromper sur le sentiment désagréable qu'elle avait +conçu contre moi. + +Elle était habituellement fort pâle et maigrissait visiblement. Ses +parents qui l'avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient +peut-être pas que ses joues commençaient à perdre de leur rondeur; mais +moi qui ne rendais visite à son père qu'une fois tous les quinze jours, +j'observai facilement les effets de l'amour qui était né dans son cÅ“ur +le jour de cette fatale soirée, et qui avait empoisonné ma vie à venir. + +Non, le sort n'est pas juste, et il n'y a pas, comme on le dit, une +compensation à toutes les contrariétés dans l'existence humaine. Qu'il +était heureux et grand, celui dont l'image régnait ainsi dans l'âme de +Rose! qu'il devait être heureux, l'homme choisi par elle, l'objet de son +chaste mais ardent amour! Pour être à sa place, j'aurais je crois, +renoncé à ce que j'avais de plus cher au monde, à toute autre espérance, +même à mon art! Non seulement j'étais écrasé sous le poids de sa haine, +non-seulement je la voyais dépérir d'amour pour un autre, mais, moi, +humble créature que j'étais, je ne pouvais pas même élever les yeux +jusqu'à elle du fond de mon infériorité! La jalousie qui me consumait +était une passion coupable, et, quoique je fusse résolu à garder mon +secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne connût la +cruelle blessure qui saignait dans mon cÅ“ur, quoique sa haine +m'interdît toute espérance, cependant, dans le plus profond de mon âme, +je ne pouvais étouffer l'amour dont je conservais l'impénétrable secret, +et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reçus me +commandaient d'arracher de mon cÅ“ur. Ma vie était devenue un affreux +combat une lutte acharnée contre des pensées ennemies. + +Je tombai bientôt dans une sombre incertitude; il me semblait que je me +détestais moi-même; et, souvent lorsque j'étais seul, songeant à mon +impuissance et à ma lâcheté, je me frappais rudement le front comme pour +exercer une juste vengeance. + +Ah! j'étais malheureux, malheureux plus qu'on ne pourrait le concevoir. +Rose avait été le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi, +c'était mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma +faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon cÅ“ur. La lutte +vaine épuisait mes forces: je maigrissais, et j'avais le pressentiment +d'une maladie prochaine. + +Chez mes protecteurs, j'expliquais ma pâleur par la fatigue de mes +études constantes pour me préparer au au concours de l'académie et je +disais vrai en partie. + +M. Pavelyn me conseilla de modérer un peu cet enthousiasme, et Rose +elle-même, peut-être par un reste de pitié, essaya aussi de me faire +comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma santé. + +Enfin les concours l'Académie s'ouvrirent; d'abord les concours +inférieurs, tels que la composition, l'expression, la perspective et +l'anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l'année +précédente, j'avais obtenu la première ou la seconde place dans ces +différentes branches. La médaille d'or, la couronne d'honneur dans la +classe de la sculpture étaient le prix du concours de modelage d'après +nature, qui était le dernier et devait durer six jours. + +L'approche de cette lutte décisive, l'incertitude du succès de mes +ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le cÅ“ur comme un ver +mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait défaillir. + +C'était le matin du jour fixé pour le commencement du concours de +modelage d'après nature; ce concours devait s'ouvrir à six heures du +soir; les concurrents devaient consacrer six soirées de deux heures +chacune à la reproduction de chaque modèle. Il y avait donc dix-huit ou +vingt jours pour les trois épreuves prescrites. + +Dans mon empressement à ne rien négliger et à appeler à mon aide toutes +les chances de succès, j'étais assis de très-bonne heure dans ma +chambre, et j'étudiais, d'après une petite figure anatomique, la +musculature du corps humain. Insensiblement une étrange sensation de +froid se répandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de +tête, et des frissons nerveux m'agitèrent de la tête aux pieds. D'abord, +je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se réaliser mon +pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait +peut-être longtemps sur mon lit. + +Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais +m'échapper la médaille d'or. Bientôt je fus pris d'un tremblement +général; mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que +tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement. + +Je compris que je souffrais de la fièvre, qui régnait alors assez +fréquemment à Anvers. Ce n'était que la fièvre! Peut-être cette +indisposition ne m'empêcherait-elle pas de concourir pour le grand prix. +Cette idée calma mon inquiétude, et je me mis au lit à moitié consolé. + +La fièvre suivit son cours habituel. Après une bonne heure de frissons +glacés, la chaleur de la réaction fit bouillir mon sang et mon cerveau, +jusqu'au moment où je tombai enfin dans le repos de l'épuisement, et +sentis que l'accès était passé. + +En ce moment, la voix de mon hôtesse vint m'avertir que le dîner était +servi. + +Je répondis que je n'avais pas envie de manger; qu'elle me rendrait un +service en me faisant un peu de thé et en conservant mon dîner sur le +feu. + +Je parvins à lui faire croire que mon indisposition n'avait rien de +grave. Elle m'apporta le breuvage rafraîchissant, en ajoutant que le +dîner serait prêt à l'heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en +paix. + +Quelle que fût ma fatigue, et bien que résistant à peine à mon envie de +dormir, je me levai et je m'habillai. À mesure que la journée +s'avançait, je sentais mes forces revenir, et, à la tombée du soir, je +me rendis à l'Académie, où je commençai, avec beaucoup de courage, et +presque avec gaieté, mon modelage d'après un modèle vivant. Il me +semblait bien que mes yeux n'étaient pas très-clairs et que la fièvre +avait laissé un peu d'étourdissement dans mon cerveau; mais je surmontai +cette gêne à force de volonté, et lorsque les deux heures furent +écoulées, je rentrai chez moi tout à fait content de mon ouvrage. + +La fièvre me laissa tranquille toute une journée, puis elle revint +presque à la même heure. + +Je cachai autant que possible la gravité de ma maladie à maître Jean et +à sa femme, et les priai de n'en rien dire à mes protecteurs, afin de ne +pas les inquiéter inutilement. + +J'espérais toujours que la fièvre cesserait après quelques accès, et je +craignais d'ailleurs que M. Pavelyn, s'il me savait malade, ne +n'empêchât de prendre part au concours de l'Académie. + +Lorsque j'eus souffert ainsi cinq ou six accès, et que je fus +sensiblement amaigri, tant par la maladie, que par mon travail, maître +Jean me déclara qu'il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon état à M. +Pavelyn. + +Je le tranquillisai en lui promettant d'aller le lendemain chez mes +bienfaiteurs et de les informer moi-même de mon indisposition. + +Le lendemain, je me présentai en effet dans la maison M. Pavelyn. Il +poussa un cri d'étonnement dès qu'il aperçut mon visage pâle et mes +joues creuses; Rose me considéra d'abord avec un regard singulier, +triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la tête, +et, si je n'avais été certain de son aversion pour moi, j'aurais pu +croire que les traces de la maladie sur mon visage l'avaient frappée +d'une profonde émotion. + +J'expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fièvre +comme d'un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul, +aussitôt que la fin du concours m'accorderait le repos nécessaire. M. +Pavelyn me plaignait avec une sympathie véritable; il me loua de mon +grand courage, mais il tenait trop à mon triomphe probable pour +m'engager à me retirer du concours. + +L'attitude de Rose en ce moment m'étonna. Elle essaya de me faire +comprendre que j'avais grand tort de sacrifier ainsi ma santé à l'espoir +incertain d'une victoire dont je pouvais me passer facilement. + +J'étais, croyait-elle, un artiste assez puissant pour m'ouvrir une +carrière brillante sans le secours de ce succès. Et, comme son père, et +moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se +fâcha très-fort; une amertume et un dépit croissants se montrèrent! dans +ses paroles, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus résister à l'agitation +de ses nerfs elle sortit de la salle, la figure cachée dans ses mains, +pour aller s'enfermer dans sa chambre. Sa mère la suivit en silence. + +J'étais tout à fait abattu et ne savais plus que décider. + +Quoique Rose me donnât des signes d'aversion et ne pût décidément plus +rien souffrir de moi, je fus péniblement frappé au cÅ“ur en +reconnaissant que son système nerveux était atteint d'une sensibilité +maladive. + +J'avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse +impatience, quelque chose de plaintif et de désespéré qui m'avait +effrayé. + +M. Pavelyn essaya de me rassurer en me disant que l'emportement et +l'humeur de Rose ne devaient pas m'étonner; ce n'était autre chose que +la suite de l'agitation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon +comme d'habitude et reconnaîtrait son tort. + +D'après mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours à moins +que je ne reconnusse moi-même mon impuissance. Il me laissait donc tout +à fait libre. Mais, comme, malgré la fièvre, j'avais déjà concouru +pendant dix jours, il n'y avait nulle raison de croire que je ne +pourrais pas aller jusqu'au bout. + +M. Pavelyn promit en outre de m'envoyer un excellent médecin, qui +déciderait, dans tous les cas, si ma participation au concours pouvait +en effet m'être fatale. + +Je retournai chez moi la tête remplie de pensés tristes, mais fermement +résolu à subir jusqu'au bout les épreuves du concours, le docteur +lui-même dût-il me le défendre. Mon triomphe devait être pour mon +protecteur une récompense de ses bienfaits; quand mon nom serait +proclamé par toute la ville comme celui d'un artiste auquel un glorieux +avenir était promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-être sortir +un peu de son humble infériorité. Folle pensée qui me troublait! Mais il +était riche et considéré dans le monde, celui qui m'avait ravi la +lumière de ma vie. + + + + +XX + + +Je n'étais pas depuis plus d'une heure dans ma chambre, lorsque le +docteur se présenta. + +Après quelques questions sur la durée de mon mal, il me dit qu'il y +avait beaucoup de fièvres malignes à Anvers, quoique ce ne fût pas la +saison des fièvres. Néanmoins, il crut pouvoir me prédire que mon +indisposition aurait disparu dans une dizaine de jours. Il me prescrivit +un mélange de quinquina et de racines amères, qu'il me vanta comme +presque infaillible contre la fièvre des polders anversois. Il me promit +de revenir, quoiqu'il le jugeât inutile; mais c'était le désir de M. +Pavelyn, qui l'avait chargé de ma guérison. + +Le lendemain était mon jour de fièvre. Dès le matin de bonne heure, la +femme de maître Jean monta et descendit l'escalier sous toute sorte de +prétextes. Elle apporta auprès de mon lit des confitures et des sirops, +me demanda avec une tendre pitié si je me sentais bien, et me témoigna +tant d'intérêt, que je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si +indifférente d'ordinaire, était devenue tout à coup aussi sensible à mes +souffrances qu'une mère qui veille au chevet de son fils malade. + +Durant quatre jours, mon étonnement alla croissant; car les soins dont +m'entourait dame Pétronille étaient vraiment extraordinaires. Rien ne +semblait assez bon pour moi; le parquet que je foulais était trop rude +pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gré, couvert le +plancher de mon atelier de tous les morceaux de tapis qu'elle avait pu +rassembler. Pendant toute la journée, elle venait voir si j'entretenais +bien soigneusement le feu dans le poêle, et si elle voyait la moindre +petite fente dans la porte ou dans la fenêtre, elle la bouchait +hermétiquement, pour me préserver des courants d'air. + +À force d'insister pour connaître les raisons de cette sollicitude peu +commune, je finis par décider Pétronille à parler. + +Rose, Rose l'avait priée, les larmes aux yeux, d'avoir soin de moi et de +me surveiller comme une mère surveille son enfant! Ainsi, malgré son +amour pour un autre, son cÅ“ur avait gardé une place à la pitié pour les +souffrances de son ami d'enfance! + +Cette pensée me combla de joie et me fit sourire pendant toute une +demi-journée; mais insensiblement je me roidis contre l'espérance +insensée qui m'agitait, et je me persuadai que le rêve bienheureux où +s'égarait mon âme n'était qu'une vaine illusion. + +Que Rose eût pitié de ma maladie, cela n'était-il pas tout naturel? +Avais-je jamais douté de sa bonté innée et de la générosité de son +cÅ“ur? Mais pouvais-je espérer qu'il lui fût possible de me rendre son +affection, maintenant qu'un autre, un autre qu'elle aimait, était venu +se placer entre elle et moi? Quoi qu'il en soit, malgré mes efforts pour +me désenchanter moi-même, et bien que le nom de Conrad de Somerghem +bourdonnât sans cesse à mes oreilles, la confidence de la vieille femme +me laissa une douce incertitude et une grande consolation. + +Les remèdes que le docteur m'avait prescrits n'arrêtèrent pas la fièvre. +Au contraire, la maladie parut redoubler de violence par l'effet des +médicaments, et cependant le médecin me prédisait une guérison +prochaine, parce que les derniers accès de fièvre s'étaient déclarés +plus tard que d'habitude et avaient duré près de deux heures de moins. + +J'allais tous les jours à l'Académie, et j'y travaillais avec une ardeur +et une passion qui contribuaient probablement beaucoup à aggraver ma +maladie et à épuiser mes forces. Heureusement, jusqu'alors les accès de +la fièvre avaient commencé assez tôt dans la journée pour me laisser un +peu de repos et de présence d'esprit vers l'heure où je devais aller à +l'Académie. A la fin, mon épuisement était si grand et la maigreur de +mes joues si frappante, que je reculais avec frayeur chaque fois que je +me regardais dans un miroir. + +Je n'osais pas cacher plus longtemps mon indisposition à mes parents, et +d'ailleurs j'éprouvais un désir ardent de voir ma mère. + +Je lui écrivis, en des termes très-rassurants, que j'avais un peu de +fièvre et que je ne pourrais pas aller le dimanche suivant à Bodeghem +comme je l'avais promis: non pas tant à cause de mon indisposition, que +parce que le concours de l'Académie me fatiguait extrêmement; je la +tranquillisai autant que possible, tout en la suppliant de venir me voir +le dimanche à Anvers, et en ajoutant que je lui serais très-reconnaissant +de cette marque d'amour. + +J'écrivis cette lettre le vendredi; elle devait donc la recevoir le +lendemain à midi, et, par conséquent, assez à temps pour se préparer à +venir en ville le dimanche. + +Le samedi, la troisième épreuve du concours devait être terminée. À +cause de l'affaiblissement de mes forces, j'étais resté un peu en +retard, et il me fallait, pendant ces deux dernières heures, travailler +sans relâche pour achever une troisième composition. + +C'était mon jour de fièvre; cela m'inquiétait, car je savais par +expérience qu'après un accès du mal, je n'avais pas la conception aussi +nette ni l'esprit aussi clair que d'habitude. + +À mon grand étonnement, je ne sentis pas de fièvre de toute la journée, +et, quand vint le soir, comme je m'apprêtais à aller à l'Académie, je +sautai de joie, dans la conviction que je pourrais mettre la dernière +main à mon travail avec toute la plénitude de mes moyens.... + +Mais à peine avais-je ôté mon habit de travail, pour me laver les mains +et le visage, que je fus pris d'un frisson qui me parcourut l'épine +dorsale comme un filet d'eau glacée. + +Je compris! La fièvre était là . En ce moment! + +Aggravé par ma frayeur, l'accès de fièvre se manifesta immédiatement +dans toute sa force. + +Je sentais déjà trembler mes lèvres.--Me laisserais-je abattre par la +maladie, et renoncerais-je au triomphe si ardemment désiré? +Succomberais-je au moment même où ma main semblait près de toucher la +couronne de laurier? Oh! non, non; il fallait continuer la lutte, dût la +mort même se trouver sur mon chemin pour me retenir! + +Agité comme un insensé, je m'habillai tant bien que mal, je descendis +l'escalier en courant et je m'élançai dans la rue. Il faisait presque +noir, heureusement! + +Je pouvais donc échapper à l'attention des passants. Comme ils eussent +été étonnés si, en plein jour, ils avaient vu un jeune homme, la pâleur +de la mort sur les joues, claquant des dents, chancelant sur ses jambes +comme un homme ivre, se cramponnant avec ses mains tremblantes aux +barreaux des fenêtres, et se traînant le long des maisons, comme s'il +allait tomber dans une faiblesse mortelle. + +Je parvins cependant à l'Académie au moment où mes concurrents prenaient +place autour du modèle vivant. Mon état leur inspira une profonde +compassion. Tous m'entourèrent et m'engagèrent vivement à retourner chez +moi; ils voulaient même, disaient-ils, signer tous ensemble une +supplique afin de prier les juges du concours de juger mon Å“uvre +inachevée comme si elle était tout à fait terminée. + +Je fus extrêmement reconnaissant de cette marque de générosité et +d'affection vraie; mais je repoussai tous ces conseils, même ceux des +professeurs, et je me mis à ma place pour commencer mon travail, quoique +mes mains eussent peine à tenir l'ébauchoir. + +La volonté de l'homme est une puissance sans bornes; je fis tant +d'efforts sur moi-même, que je domptai les frissons de la fièvre, et, +malgré mon étourdissement et la confusion de mon esprit, mon travail +avança si bien qu'il était achevé au moment où la cloche de l'Académie, +sonnant huit heures, vint annoncer que le concours était clos. Mais +alors mes nerfs se détendirent et la fièvre me reprit avec violence +inouïe. Tout devint obscur devant mes yeux; je m'appuyai sur un banc et +je faillis tomber par terre, sans force. + +Deux de mes camarades me prirent sous les bras; et, suivis de cinq ou +six autres, qui me plaignaient avec une tendre compassion ils me +conduisirent dans ma demeure et ne me quittèrent que lorsque je fus +couché. + + + + +XXI + + +Dame Pétronille veilla auprès de mon lit jusqu'à ce que l'accès fût tout +à fait passé; alors, après l'avoir rassurée sur mon état, j'exigeai +qu'elle allât prendre son repos. Sa chambre n'était séparée de la mienne +que par une mince cloison: si j'avais besoin de quelque chose, je +frapperais pour l'avertir. + +À peine était-elle partie, que je tombai dans un profond sommeil qui fut +troublé toute la nuit par mille rêves effrayants. + +Je me vis d'abord dans un temple magnifique retentissant du chant des +prêtres et des accords de la plus douce musique; des nuages d'encens +remplissaient le saint lieu. + +Je souffrais un cruel martyre, et je pleurais à chaudes larmes; car +devant l'autel était agenouillée une jeune femme dont la tête était +ceinte de la couronne de mariage, et, à côté d'elle, un jeune homme en +habit de marié. + +Comme mon cÅ“ur se glaça de désespoir et d'épouvante lorsque le oui +fatal tomba des lèvres de Rose, et que la bénédiction du prêtre +l'enchaîna pour toujours à l'ennemi. + +Cependant, lorsqu'elle quitta l'autel et passa devant moi au bras de +son époux, je levai sur elle des regards plaintifs: mon âme implora un +peu de pitié pour ma souffrance mortelle; mais Rose me jeta un coup +d'Å“il plein de haine, et son mari un regard plein d'un mépris +triomphant. + +Un cri d'angoisse s'échappa de ma poitrine et retentit dans le +temple... et je m'éveillai, le front trempé d'une sueur froide. + +Lorsque je m'assoupis de nouveau et que mes yeux se fermèrent, je me +trouvai dans la maison de M. Pavelyn. C'était le jour où les juges du +concours devaient s'assembler, et nous attendions leur sentence avec +confiance. Tout à coup l'appariteur de l'Académie se présente; de +joyeuses acclamations le saluent et devancent l'annonce de mon triomphe; +mais il fait connaître qu'un autre concurrent a mérité la palme, et que +je n'ai obtenu que la dixième place. + +Mon bienfaiteur m'accuse de négligence et de présomption; il me retire +sa protection. Rose déclare qu'il ne peut plus y avoir rien de commun +entre elle et un homme qui n'a ni assez de courage ni assez de génie +pour s'élever jusqu'à elle par son art. La tête basse, le cÅ“ur brisé, +et mourant de honte, je quitte la maison de ceux qui furent mes +bienfaiteurs. Ils me chassent! Leur arrêt: «Vous n'êtes pas un artiste!» +retentit derrière moi comme une malédiction.... + +Il me fallut plus d'une heure pour surmonter l'impression pénible que +cette vision m'avait causée. Cependant je finis par m'endormir de +nouveau; alors mon imagination me transporta dans mon village natal. +Comment mes parents avaient-ils pénétré le secret de mon cÅ“ur, je n'en +sais rien; mais je voyais le regard de mon père enflammé de colère et le +visage de ma mère mouillé de larmes. Tous deux me reprochaient le fol +orgueil qui m'avait conduit jusqu'à la plus lâche ingratitude. + +J'avais osé lever les yeux sur la fille de mes protecteurs, j'avais +dissipé toutes les forces de mon âme à caresser ce sentiment coupable et +manqué ainsi le but des bienfaits reçus.... Dieu m'avait puni en me +ravissant la lumière de l'esprit et le feu du génie. Ma mère se +plaignait d'un ton plein d'amertume de ce que je l'eusse rendue +malheureuse, et mon père, emporté par une colère furieuse, me frappait +de sa malédiction.... + +Quelle nuit, hélas! remplie de visions épouvantables et me présageant +des malheurs dont la seule possibilité me faisait trembler en plein +jour. + +Je craignais le sommeil, qui, chaque fois, me replongeait dans ces +rêves, et je faisais de pénibles efforts pour tenir mes yeux ouverts; +mais, après une longue lutte, je sentis défaillir mes forces: je +succombai de nouveau, et, vaincu, je laissai tomber ma tête alourdie sur +l'oreiller. + +Sans doute, mon imagination avait épuisé la série des spectres qui +pouvaient m'effrayer; car, dès ce moment, mon sommeil ne fut plus +troublé ni interrompu par des songes; et, lorsque je fus éveillé, +très-tard dans la matinée, par le bruit que dame Pétronille faisait dans +ma chambre, je ne me sentais pas bien malade; mais j'étais extrêmement +fatigué, et mon esprit restait assombri d'une grande tristesse. + +Après avoir bu une couple de tasses de thé et apaisé les plaintes de mon +estomac en mangeant quelques tranches de pain, j'essayai de nouveau de +m'endormir; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et ma mère, qui avait +quitté son village à la pointe du jour, entra dans ma chambre. + +Les larmes jaillirent de ses yeux; elle me serra dans ses bras avec un +cri d'inquiétude et de compassion, n'interrompant ses baisers que pour +me reprocher de ne pas lui avoir donné plus tôt connaissance de ma +maladie. Ma maigreur et la pâleur de mes joues l'épouvantaient et la +faisaient pleurer abondamment, chaque fois qu'elle levait la tête pour +me regarder. + +Je l'embrassai avec une reconnaissance infinie, et je tâchai de lui +faire comprendre que je n'avais pas autre chose que la fièvre; que cette +fièvre, tout en faisant maigrir le malade en peu de temps, n'était ni +dangereuse ni difficile à guérir; que je serais même rétabli, depuis +longtemps, si le concours de l'Académie ne m'avait agité et fatigué +outre mesure. Pour dissiper ses craintes et pour la consoler, je feignis +d'être gai, j'affectai de rire et de plaisanter, afin de lui faire +croire qu'elle avait tort de s'inquiéter de mon état. + +Ma mère résista d'abord à tous mes efforts; mais peu à peu elle se +rassura, et ses larmes cessèrent de couler. Nous nous mîmes alors à +causer plus librement de différentes choses; de l'espérance que j'avais +de sortir triomphant de la lutte, de mon père, de mes sÅ“urs, de M. +Pavelyn et de Rose. + +À mesure que se dissipait la tristesse de ma mère, ma mélancolie +augmentait; je n'éprouvais plus le besoin de paraître gai; et d'ailleurs +la conversation, en roulant sur Rose, rouvrit la plaie de mon cÅ“ur et +frappa mon esprit d'un insurmontable abattement. Ma mère conclut, de mes +plaintes vagues et des réticences de mes paroles, que je voulais lui +cacher quelque chose d'important. + +Je ne sus pas résister plus longtemps à ses tendres instances, et je +finis par lui avouer la véritable cause de mon chagrin et probablement +aussi de ma maladie; je lui dis que depuis quelque temps Rose me portait +une haine inexplicable et fuyait ma présence, qu'elle ne me parlait +qu'avec amertume et que souvent elle m'humiliait avec intention. + +Je n'osai pas lui avouer que mon cÅ“ur était dévoré d'un amour secret; +car j'avais honte de cette passion coupable, et je savais que le moindre +soupçon d'un pareil égarement eût désespéré ma mère;--mais je lui +rappelai en termes chaleureux que Rose avait abrité mon enfance sous +l'ombrage protecteur de son amitié, et qu'elle était la seule cause de +tous les événements qui avaient changé ma vie. Que sa haine me rendit +malheureux, c'était une chose dont ma mère ne pouvait pas douter, à ce +que je croyais, et il n'était pas étonnant que cette haine, jointe à +d'autres causes d'inquiétude, m'eût troublé l'esprit et m'eût rendu +malade. + +Ma bonne mère secoua la tête avec incrédulité, et sourit même en +entendant mon explication; elle traita ma douleur de rêve absurde et +sans fondement; peut-être, sans le savoir, avais-je donné à Rose +quelques raisons d'un dépit passager, mais ma mère prétendait avoir des +preuves incontestables que mademoiselle Pavelyn me portait toujours la +même affection qu'auparavant. Il n'y avait pas cinq semaines que Rose, +par un jour de clair soleil, était allée à Bodeghem avec sa mère. + +Je savais cela; j'avais vu avec beaucoup de peine que mademoiselle +Pavelyn ne m'avait rien dit de ce voyage, et que madame Pavelyn seule +m'avait apporté les bons souhaits de mes parents. + +Ma mère me raconta avec une sorte de joyeux enthousiasme que Rose, au +lieu de profiter du beau temps, avait passé toute cette journée auprès +d'elle, et lui avait témoigné plus d'amitié et d'affection que jamais; +que cent fois elle avait recommencé à parler de moi, de la noblesse de +mon caractère, du brillant avenir qui m'attendait, et du bonheur qu'elle +éprouvait à songer qu'elle avait contribué en quelque chose à m'assurer +un sort heureux en ce monde. Oui, Rose avait avoué que tous les soirs +elle adressait au ciel une ardente prière pour qu'il m'accordât la palme +dans le concours de l'Académie. + +J'écoutais avec étonnement. La voix de ma mère me semblait douce comme +une musique enchanteresse, et mon cÅ“ur battait avec force en entendant +son récit;--mais ce n'était qu'une illusion passagère; car, dès qu'elle +cessait de parler, l'image d'un fier et beau jeune homme se dressait +devant mes yeux, et la fatale réalité m'apparaissait de nouveau. + +Je confiai à ma mère que, depuis peu de temps, une vive inclination +s'était déclarée dans le cÅ“ur de Rose pour un jeune homme d'une haute +naissance et d'une grande fortune, que l'amour avait étouffé en elle +l'amitié, et que, sans que je susse pourquoi, elle avait commencé à me +haïr depuis le moment où un autre sentiment plus vif et plus puissant +s'était emparé de son cÅ“ur. Pour confirmer ma confidence, je racontai +tout ce qui m'était arrivé depuis lors; comment, en toute circonstance, +Rose me parlait avec aigreur et dépit, comment elle me blessait avec +intention et saisissait tous les prétextes pour sortir de chez elle +chaque fois que je m'y trouvais. + +Je racontai tout cela d'un ton si désolé et en insistant si fort sur les +détails qui prouvaient l'aversion de Rose pour moi, que ma mère en vint +à douter de ce qu'elle devait croire. Elle supposa même que ma crainte +pouvait être fondée, et me consola de son mieux en me faisant espérer +que l'état maladif de Rose était peut-être la seule cause du peu +d'amitié qu'elle me témoignait, chose qui lui paraissait à peu près +certaine, puisque, d'après mon explication, M. et madame Pavelyn se +plaignaient également de la mélancolie de leur fille; en outre, elle me +rappela que j'étais devenu un homme, et qu'il ne pouvait plus y avoir +entre mademoiselle Pavelyn et moi la même confiance que lorsque nous +étions tous les deux de candides enfants. + +Après que ma mère eut passé quelques heures auprès de mon lit, elle se +leva et me dit qu'elle ne pouvait pas retourner à Bodeghem avant d'avoir +été rendre ses devoirs à M. et madame Pavelyn. Elle pouvait rester +encore une partie de la matinée avec moi; mais elle espérait que, si +elle pouvait voir Rose et lui parler, elle apprendrait d'elle que les +torts dont je me plaignais étaient purement imaginaires, sinon pour le +tout, du moins en partie; s'il en était ainsi, elle m'apporterait cette +consolation avec une grande joie, et, en tout cas, elle reviendrait +encore causer quelque temps avec moi. + +Dès que ma mère fat partie, des idées étranges s'emparèrent de mon +esprit. Rose, lors de sa dernière visite à Bodeghem, avait comblé ma +mère de marques d'affection et d'un amour presque filial; elle avait +parlé avec enthousiasme de mon avenir, de la noblesse de mon caractère, +et ajouté que tous les soirs elle priait Dieu pour qu'il me fit sortir +vainqueur du concours. + +Je ne me rappelais plus vers quelle époque Rose était allée à Bodeghem, +aussi longtemps que ma mère était restée près de moi, je m'étais efforcé +de lui prouver que j'avais des raisons de croire à la haine de Rose +contre moi; mais maintenant, resté seul, je me mis à interroger ma +mémoire, et je supputai si exactement les jours et les événements, que +j'arrivai à une conclusion imprévue qui fit que je me dressai dans mon +lit avec un cri de joyeuse incertitude. Ne m'étais-je pas trompé? Cela +était-il possible? Mais comment résister à l'évidente vérité? Au moment +où Rose, en présence de ma mère, montrait pour moi une si vive affection +et un intérêt si grand, il y avait neuf jours déjà que la fatale soirée +était passée! Que fallait-il croire? L'amour avait-il laissé dans son +cÅ“ur une large place à l'amitié? Mon chagrin n'était-il réellement +qu'un mauvais rêve? Mais alors comment expliquer sa conduite envers moi? +Oh! non, non, je ne pouvais pas ouvrir mon cÅ“ur à cet espoir décevant; +N'avais-je pas vu plus d'une fois les yeux de Rose s'animer contre moi +du feu de la haine! Sa voix, lorsqu'elle s'adressait à moi, ne +trahissait-elle pas l'amertume, le dépit, et peut-être même le dédain? +et cependant pourquoi, elle, la franchise et la bonté même, eût-elle été +tromper inutilement ma pauvre mère? + +Longtemps mon esprit craintif flotta entre la joie et l'inquiétude, +entre la douleur et l'espérance, jusqu'au moment où je reconnus de +nouveau le pas de ma mère qui montait l'escalier. + +Elle ouvrit la porte et entra doucement, croyant sans doute que j'étais +assoupi. Un voile de tristesse couvrait son visage, et je vis à son +regard morne qu'elle était profondément affligée. + +--N'est-ce pas, ma mère, demandai-je avec une amère ironie, n'est-ce +pas, je ne me suis pas trompé? Vous aussi, vous êtes convaincue que Rose +me hait. + +Elle secoua négativement la tête et poussa un douloureux soupir. + +Je lui pris la main, et je tâchai de dissiper sa tristesse, en +l'exhortant à prendre patience; la perte de l'affection de celle qui +avait été jusqu'alors la providence de ma vie pouvait bien me désoler +pendant quelque temps; mais, à la fin, l'homme s'habitue à son sort, +quelque pénible qu'il soit; et moi aussi, je finirais par me consoler +peu à peu. + +Ma mère, sans me répondre, se mit à pleurer abondamment; ses larmes +roulaient silencieusement sur ses joues, pareilles à des perles humides. + +--C'est pis encore que je ne l'avais cru, n'est-ce pas? dis-je. +Peut-être votre amour pour moi exagère-t-il le mal que vous avez +découvert; mais ne pleurez pas, ma mère, je trouverai la force de +surmonter mon chagrin. Nous avons du moins cette consolation que je n'ai +rien fait pour mériter la haine de mademoiselle Pavelyn. + +Ma mère mit sa main sur ma bouche, et s'écria avec angoisse: + +--Tais-toi, tais-toi, Léon, tu blasphèmes! + +Je la regardai avec stupéfaction, et demandai en balbutiant +l'explication de ces étonnantes paroles. + +Elle parut redouter l'explication que j'implorais, et garda un moment +le silence, en me considérant avec des yeux si pleins de compassion, que +je me mis à trembler sous son regard. + +Enfin elle répondit à mes instances pour connaître la cause de ses +larmes: + +--Ah! Léon, plût à Dieu que Rose te hait! Mon cÅ“ur maternel ne serait +pas déchiré en ce moment par le pressentiment d'un terrible malheur. +Comment est-il possible que tu te sois trompé ainsi toi-même?... Faut-il +que ce soit moi, ta mère, qui t'arrache le bandeau? Hélas, je n'ose pas! +Et cependant, c'est un devoir de te montrer le danger qui te menace. + +--Que voulez-vous dire? Quel est le sens de vos paroles, ma mère? +m'écriai-je. Parlez, parlez, vous me faites frémir! Un terrible malheur! + +Ma mère poussa un soupir étouffé; elle luttait visiblement contre le +désir de me faire la confidence que je demandais. + +Enfin elle approcha sa bouche tout près de mon oreille, et répondit sans +cesser de pleurer: + +--Léon, mon pauvre fils, un grand malheur te menace! tu crois que Rose +te hait depuis que son cÅ“ur s'est ouvert à l'amour? + +Et, baissant la voix davantage, elle murmura d'une façon à peine +intelligible: + +--S'il est vrai qu'elle a de l'amour pour quelqu'un, si elle aime un +homme, ce n'est assurément personne, personne que.... + +--Que qui? m'écriai-je tremblant de crainte et d'espoir. + +--Personne que toi, mon malheureux enfant! + +On eût dit que cette révélation avait suspendu la vie en moi pendant un +instant; je ne parlais pas, je ne respirais pas, je tenais les yeux +fermés pour m'abandonner tout entier aux mille pensées tumultueuses que +cette nouvelle faisait tourbillonner dans mon cerveau. + +Lorsque je rouvris les yeux, ma mère tenait sa figure cachée dans ses +mains et pleurait en silence. Je rassemblai toute ma force d'âme et fis +un violent effort sur moi-même pour surmonter mon émotion. + +--Ma mère, ma chère mère! dis-je, vous vous êtes assurément trompée.... +Ce que vous croyez est impossible. Avez-vous vu Rose? + +--J'ai passé une demi-heure seule avec elle. + +--Et c'est elle-même qui vous a dit de pareilles choses? + +--Non, Léon; nous n'avons parlé de rien de semblable. + +--Vous voyez bien, ma mère, vous vous inquiétez à tort. Rose a été sans +doute très-aimable avec vous, et, pour vous faire plaisir, elle a +également parlé de moi avec bonté. Je crois conclure de vos paroles +qu'elle ne m'est pas encore devenue tout à fait hostile. Cet espoir, +m'est une douce consolation dans mon chagrin. + +Un triste sourire plissa les lèvres de ma mère; elle semblait refuser +d'accueillir mes doutes. Toutefois, après beaucoup d'efforts de ma part +pour ébranler sa conviction, elle admit la supposition qu'elle pouvait +s'être trompée sur le sens des paroles de mademoiselle Pavelyn; et, en +effet, celle-ci ne lui avait rien dit de positif. Alors, ma mère se mit +à me montrer quelle source de chagrin et d'humiliation allait s'ouvrir +pour M. et madame Pavelyn si ses soupçons étaient fondés; elle me +rappela un à un tous les bienfaits qu'ils m'avaient prodigués depuis mon +enfance, et tenta de me faire comprendre qu'il était de mon devoir, +devant Dieu et devant mes généreux protecteurs, d'ôter à l'égarement du +cÅ“ur de Rose tout aliment et toute occasion de se développer, s'il +était vrai que son amitié pour moi se fût changée en un autre sentiment. +D'après elle, je devais rendre mes visites chez M. Pavelyn aussi rares +que le permettraient la plus stricte politesse et les limites extrêmes +des convenances. Et, dussé-je courir le risque d'irriter Rose contre +moi, il fallait me montrer froid et peu expansif avec elle. + +Pendant que ma mère, avec une tendresse touchante, s'efforçait ainsi de +m'armer contre le danger qui me menaçait, j'eus plusieurs fois envie de +la laisser lire dans mon cÅ“ur, de lui demander des forces contre ma +propre faiblesse; mais, chaque fois je reculai avec terreur devant cette +révélation, qui eût sans doute comblé ma mère d'inquiétude et de +douleur. D'ailleurs, mon père eût appris par elle que je m'étais laissé +entraîner vers un sentiment qui ne pouvait avoir à ses yeux d'autre +source qu'un fol orgueil et une lâche ingratitude. Dans sa sévérité et +dans sa loyauté d'honnête homme, il se serait certainement cru obligé +d'avertir immédiatement M. Pavelyn, et de venir lui dire que j'étais +devenu indigne de son estime et de sa protection. C'eût été le comble du +malheur, aussi bien pour mes protecteurs que pour moi. Mon secret devait +rester enseveli au fond de mon cÅ“ur, et, si je pouvais le garder jusque +sur mon lit de mort, quel autre que moi seul en aurait à souffrir. + +Je ne dis donc rien à ma mère qui pût lui faire soupçonner le moins du +monde mon amour pour Rose, et je promis de suivre en tout son conseil, +comme je l'avais déjà suivi, d'ailleurs, depuis la fatale soirée. + +Ma mère exigea que je lui écrivisse encore vers la fin de la semaine; +elle me dit que, si la fièvre ne me quittait pas, maintenant que le +concours était passé, elle m'enverrait mon père pour délibérer avec moi +si je ne ferais pas mieux d'aller à Bodeghem jusqu'à mon entière +guérison. + +Elle m'embrassa encore une fois, me parla avec une confiance qu'elle +n'avait pas elle-même, et me quitta enfin en se retournant vingt fois +pour me dire adieu. + +Après son départ, j'oubliai le monde entier pour me plonger dans la +contemplation de mon bonheur. + +Je m'étais donc trompé ce n'était pas le fils du riche banquier, ce +n'était pas M. Conrad de Somerghem qui possédait l'amour de Rose; non, +non, moi, moi seul j'étais aimé! + +Elle était coupable peut-être, la joie qui m'égarait jusqu'à la folie, +qui me faisait rire et qui faisait battre mon cÅ“ur comme si le ciel se +fût ouvert pour me recevoir; mais j'étais devenu aveugle. + +Je ne voyais que son amour; je n'entendais que la voix de ma mère qui me +répétait: + +--S'il y a un homme sur la terre qui soit aimé de Rose, ce n'est pas un +autre que toi, mon fils, Léon Wolvenaer! + +Ma poitrine se gonflait d'orgueil, mon cÅ“ur sautait de joie; quelque +chose me donnait la certitude que j'étais complètement guéri de ma +maladie. Alors, mon sang circula avec une force inconnue dans mes +veines; je sautai à bas de mon lit, car j'avais besoin de mouvement et +d'espace. + +Un moment, mon esprit fut traversé par la pensée que je me préparais au +plus amer désenchantement, que ma mère s'était trompée, et qu'à ma +première visite dans la maison de M. Pavelyn, mon illusion s'évanouirait +comme un vain rêve; mais cela n'amoindrit pas ma joie, car ce doute même +était déjà un bonheur inexprimable! + + + + +XXII + + +Le lendemain, mon exaltation était déjà bien calmée. D'abord je m'étais +laissé aller à cette idée enchanteresse, que Rose aurait jamais pu +m'aimer; mais insensiblement une réaction violente s'était produite en +moi contre ma propre émotion. Mon esprit, si ardent qu'il eût été à +espérer le retour de l'affection de Rose, se mit à invoquer les unes +après les autres toutes les raisons qui pouvaient me prouver que ma mère +avait pu se tromper; et, à la fin, je tombai dans un doute affligeant +qui m'était plus pénible que la certitude même de la haine de Rose. + +Assailli et pourchassé par mes pensées inquiètes, je sortis de ma +demeure aussitôt que le soleil eut paru sur l'horizon, et j'errai autour +de la ville, dans les campagnes solitaires, rêvant, parlant et +gesticulant, comme si j'avais voulu démontrer une douloureuse vérité à +un compagnon invisible. + +J'errai ainsi trois ou quatre jours, ne songeant à rien au monde qu'au +parti que j'avais à prendre, et dont la délibération laborieuse +absorbait toutes les forces de mon âme.--La fièvre m'avait quitté. + +Suivant le conseil de ma mère, je voulais, même au risque de déplaire à +M. Pavelyn, éviter autant que possible toutes les occasions de me +trouver en présence de Rose. Cependant je me sentais irrésistiblement +poussé à manquer à cette promesse. Qu'est-ce qui pouvait jeter un peu de +lumière sur mon affreuse incertitude? Comment pourrais-je reconnaître +mon devoir, si je ne m'assurais point, par une visite à la maison de mon +bienfaiteur, s'il y avait réellement quelque changement dans les +dispositions de Rose à mon égard? + +Je résolus de céder encore une fois au désir de mon cÅ“ur; après cela, +je ne m'approcherais plus jamais de Rose, sans y être absolument forcé. + +Je résistai encore une couple de jours à une envie qui n'était pas tout +à fait justifiée à mes propres yeux; puis je me présentai, tremblant +d'émotion et de crainte, dans la maison de M. Pavelyn. + +Rose me montra une froideur plus grande encore qu'à l'ordinaire; à peine +daigna-t-elle me saluer, et je n'étais en sa présence que depuis +quelques minutes, lorsque déjà elle inventa des prétextes pour sortir de +l'appartement; il va sans dire qu'elle ne prit aucune part à ma +conversation avec ses parents. Elle se détourna constamment de moi et se +comporta absolument comme si elle ne se fût pas aperçue que j'étais là . +Je me sentis profondément blessé, car, je ne pouvais le méconnaître, sa +haine contre moi était devenue beaucoup plus évidente qu'auparavant. +L'amertume et la mauvaise humeur pouvaient être les suites passagères +d'une indisposition nerveuse; mais la complète indifférence qu'elle me +témoignait maintenant n'était-elle pas un signe certain de mépris et +d'aversion? + +Lorsque, ma visite terminée, je sortis de chez M. Pavelyn, j'étais +affreusement triste. Mon cÅ“ur n'était agité cependant d'aucun mouvement +violent; au contraire, je courbais la tête avec résignation sous le +poids du désenchantement, et j'acceptais sans murmurer mon triste sort. + +Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux +laissaient encore échapper des larmes; mais je comprimais immédiatement +ce réveil de ma douleur comme le signe d'une tristesse sans espoir et +sans but. + +J'avais rassemblé assez de forces pour suivre fidèlement le conseil de +ma mère; non-seulement, durant quinze jours, je ne me montrai pas chez +M. Pavelyn, mais j'évitai même de passer par les rues où je courais +risque de rencontrer quelqu'un de sa famille, et j'inventai une excuse +pour ne pas dîner chez lui le dimanche suivant. + +Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ses rêveries importunes +qui m'épuisaient, par une chose qui me tenait fort à cÅ“ur, quoique, +depuis quelques jours, je l'eusse presque tout à fait oubliée. + +Un de mes camarades de l'Académie était venu me voir et avait passé une +partie de l'après-midi avec moi. Les examinateurs, m'avait-il dit, se +réunissaient tous les matins, depuis une semaine, et ils avaient déjà +jugé les compositions de plusieurs concours inférieurs. Chaque jour, ils +pouvaient prononcer leur décision sur le concours de modelage d'après +nature; cela dépendait de la rapidité de leur travail. Dans tous les +cas, vers la fin de la semaine, j'apprendrais la nouvelle de mon +triomphe, à ce que croyait mon camarade, car il ne doutait pas que je ne +fusse proclamé vainqueur. + +Cet élève appartenait, comme moi, à la classe d'après nature, et suivait +les cours de dessin pour se préparer à la peinture historique. C'était +un garçon jovial, plein de passion pour l'art et de foi dans la vie. Il +me décrivit, avec gaieté l'honneur insigne qui allait m'être décerné: on +me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers +de spectateurs; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou +la médaille d'or; le préfet--c'est ainsi qu'on nommait le gouverneur +dans ce temps-là --conduirait les lauréats des classes supérieures dans +sa voiture à son hôtel, et les réunirait à sa table avec les principaux +notables de la ville. + +Mon camarade, emporté par la chaleur de son imagination enthousiaste, me +prédit la plus brillante carrière et fit miroiter devant mes yeux, +non-seulement l'éclat de la renommée, mais aussi les trésors d'une +fortune qui devait être infailliblement le fruit de mes hautes +dispositions. Il me montra les souverains me comblant de leurs faveurs, +et moi-même habitant un palais, adoré et respecté de toute la nation +comme une des gloires de la patrie. + +Je me laissai entraîner par ces prédictions, non pas jusqu'à espérer +qu'un sort si brillant serait peut-être un jour le mien, mais son +langage coloré et son noble enthousiasme relevèrent mon courage et me +firent envisager l'avenir avec confiance et même avec orgueil. + +Lorsqu'il m'eut quitté, la réflexion ne fit qu'augmenter les bonnes +dispositions que ce nouvel ordre d'idées avait fait naître en moi, et je +m'écriai avec un geste énergique: + +--Eh bien, puisque celle pour qui mon cÅ“ur bat depuis mon enfance n'a +pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour +sur cette autre idole de mon âme: sur l'art! + +Depuis lors, je me sentis fort et consolé; et, bien que, de temps en +temps, la froide figure de Rose vînt se placer devant mes yeux, et +courbât mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me +flatter que j'avais découvert dans l'amour de la science le moyen +d'étouffer peu à peu un autre sentiment qui me rongeait le cÅ“ur comme +un ver cruel. + +Cette disposition nouvelle rasséréna tellement mon esprit, que, le +lendemain matin, je pris, pour la première fois depuis le commencement +du concours, un morceau de terre glaise, que je pétris de diverses +manières, suivant l'inspiration de ma fantaisie. + +Enfin mon idée s'était arrêtée plus particulièrement sur l'exécution +d'un petit groupe dont la composition me souriait, parce qu'il était +l'expression de ma situation présente. C'était un jeune homme entre +l'Amour et l'Art, et qui, attiré et séduit par tous les deux, finit par +repousser la couronne de roses de l'Amour, pour prendre la couronne de +laurier de l'Art. + +Pendant que je travaillais en silence, pour donner à ce groupe les +formes propres à l'expression finale de ma pensée, la porte de ma +chambre s'ouvrit brusquement, et, avant que j'eusse pu faire un pas pour +voir qui venait me déranger si mal à propos et avec si peu de gêne, M. +Pavelyn me serra dans ses bras en me félicitant joyeusement de ma +victoire. Il n'y avait pas une demi-heure que les juges du concours +d'après nature avaient fait connaître leur décision. Mon généreux +protecteur, qui, depuis longtemps, avait promis à l'appariteur de +l'Académie une bonne récompense afin d'apprendre le premier l'heureuse +nouvelle, avait reçu immédiatement avis de la décision solennelle, et il +était accouru tout d'une haleine pour saluer l'heureux vainqueur, +l'artiste qui lui devait son talent et son succès. + +Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie à cause de mon +triomphe, que d'émotion à cause de la tendre amitié de M. Pavelyn. Il +était plus content que moi; une fierté rayonnante étincelait dans ses +yeux, et il se réjouissait avec une sincérité aussi grande que s'il +avait obtenu lui-même la couronne de laurier. + +Après le premier épanchement de sa joie, il dit qu'il avait résolu +depuis longtemps de me faire un cadeau si j'obtenais le grand prix de +l'Académie. Ce cadeau, il me l'offrit sur-le-champ. C'était une montre +d'or, avec une chaîne d'or et une clef dans laquelle était enchâssée une +pierre précieuse. + +Tremblant d'émotion à la vue de ce riche présent, vivement touché de la +généreuse délicatesse avec laquelle il m'était offert, emporté par un +mouvement irréfléchi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon +bienfaiteur et je l'embrassai en pleurant avec la même tendresse que +s'il eût été mon père. + +C'était la première fois de ma vie que je me laissais aller à un pareil +mouvement. À peine eus-je serré M. Pavelyn contre ma poitrine, que je +reculai, dans la crainte que ma hardiesse n'eût blessé mon protecteur; +mais il me considérait avec des yeux humides, et paraissait ému à ne +pouvoir parler. + +Après un instant de silence, il me prit la main et dit: + +--Léon, tu as un noble cÅ“ur; je donnerais la moitié de ma fortune pour +que Dieu m'eût accordé un fils avec un cÅ“ur comme le tien. Mais il m'a +permis du moins de te protéger comme un père, d'assurer ton bonheur en +ce monde. Je me tiens pour suffisamment récompensé par ta reconnaissance +et par l'espoir d'avoir donné à ma patrie un artiste distingué. Je vais +te quitter, mon fils; de pareilles émotions ne me font pas de bien; et, +d'ailleurs, tu dois écrire immédiatement à tes parents pour leur +annoncer ton triomphe. Viens, cette après-midi, à trois heures, après +la fin de la Bourse; alors nous serons plus calmes. J'ai donné l'ordre +d'apprêter la table comme pour un festin. Rose paraît maintenant un peu +plus courageuse et plus gaie; la nouvelle de ton succès l'a rendue +joyeuse. Allons, à cette après-midi; nous boirons un bon verre à ton +premier prix, et nous passerons gaiement quelques heures. + +Il me secoua encore une fois la main et descendit l'escalier. + +Je demeurai un instant debout près de la porte de ma chambre, le front +dans mes mains, me demandant si je n'étais pas le jouet d'un rêve; mais +ce doute ne fut qu'un éclair. Un sourire de béatitude éclaira mon +visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour +de ma chambre, comme un insensé qui ne sait plus ce qu'il fait. Ce qui +me rendait fou de joie, ce c'était pas la nouvelle de mon triomphe; sans +doute, ce bonheur eût suffi pour me causer la plus vive satisfaction; +mais, malgré ma raison et malgré ma volonté, mon pauvre cÅ“ur était si +avide de tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes +les raisons que j'avais d'être heureux, il n'appréciait que celle qui +pouvait jeter un rayon de lumière dans son morne désespoir. + +M. Pavelyn n'avait-il pas dit qu'il aurait donné la moitié de sa fortune +pour que Dieu lui eût accordé un fils tel que moi? Étranges et +mystérieuses paroles! Rose s'était réjouie de mon triomphe! Dieu, dans +sa bonté infinie, avait-il résolu de me combler en un seul jour de plus +de bonheur que n'en peut supporter un faible mortel? + +Je fus tiré de ces pensées confuses par l'arrivée de maître Jean et de +dame Pétronille, qui avaient appris de M. Pavelyn que je venais de +remporter le grand prix de l'Académie, et qui apparurent dans ma +chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres, pour boire à +la santé du _primus_. + +Avant que la bouteille fût vidée, l'appariteur de l'Académie vint +m'apporter l'avis officiel de la décision des juges; immédiatement +après, trois ou quatre de mes camarades accoururent dans ma chambre; et, +comme la nouvelle de ma victoire s'était répandue rapidement dans toute +la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement +m'apporter leurs félicitations. À peine, au milieu de toutes ces allées +et venues, trouvai-je le temps d'écrire en toute hâte à mes parents; et, +lorsque approcha l'heure où je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus +obligé d'interdire ma porte aux visiteurs pour être libre de consacrer +quelques minutes à ma toilette. + +Je sortis de ma chambre le cÅ“ur joyeux et l'esprit léger. Toutes ces +félicitations et tous ces compliments m'avaient rehaussé à mes propres +yeux; ce que M. Pavelyn n'avait dit m'avait aussi rempli d'estime pour +moi-même, et il me semblait que, bien qu'il ne pût jamais y avoir +égalité entre le fils d'un humble paysan et la fille de ses +bienfaiteurs, la distance entre elle et lui était singulièrement +rapprochée par le triomphe de l'artiste. Mais, comme tous mes châteaux +en Espagne tombèrent en ruine à mon premier pas dans la maison de mes +protecteurs! Rose était devenue malade tout à coup, et se trouvait au +lit; cette fois, il n'était pas question d'une indisposition imaginaire, +ni d'une bizarrerie d'humeur; on avait fait chercher le médecin, et il +avait déclaré que Rose était atteinte d'une légère fièvre. + +Madame Pavelyn, après m'avoir félicité, nous quitta pour aller veiller +auprès du lit de sa fille; elle ne prit point part au dîner, et ne parut +qu'une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n'allait pas plus +mal, et qu'elle semblait dormir paisiblement. + +M. Pavelyn était inquiet de l'état de son enfant; ce qu'il disait +n'était pas de nature à me tirer de la tristesse qui assombrissait mon +esprit. Le festin qu'il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas +gai; il ne parla pas beaucoup, absorbé qu'il était dans des pensées +inquiètes. Rose était-elle, en effet, réellement malade? Hélas! cette +crainte me faisait trembler et pâlir! Avait-elle feint cette +indisposition pour éviter ma présence et pour n'être pas obligée de me +féliciter? Quoi qu'il en fût et quelque direction que je donnasse à mes +réflexions, de tous côtés je ne voyais que des motifs de chagrin et +d'angoisse. Aussi, lorsque je quittai mon protecteur, j'avais le cÅ“ur +plus serré et l'esprit plus abattu que si le prix de l'académie m'eût +échappé. + + + + +XXIII + + +Deux jours après, j'appris de maître Jean, mon hôte, que l'indisposition +de Rose ne devait pas avoir eu de suites, puisqu'il l'avait vue revenir +de l'église avec la femme de chambre. + +J'avais donc des raisons de croire qu'elle n'avait feint cette maladie +que pour ne pas assister au festin donné en mon honneur. + +Cette idée me blessa vivement, et je pris la résolution de ne plus faire +un pas de longtemps pour voir Rose. Mais, après avoir lutté contre +moi-même pendant deux semaines, ma volonté défaillit, et je me rendis +chez son père. Rose était partie pour Bodeghem avec sa mère; M. Pavelyn +devait aller les y rejoindre le surlendemain, et ils resteraient +probablement ensemble au château, afin de jouir du printemps, jusqu'au +jour fixé pour la distribution solennelle des prix de l'Académie. + +Mon protecteur me demanda si je voulais l'accompagner à Bodeghem. + +J'en mourais d'envie, et le cÅ“ur me battait rien que d'y songer; mais +je réfléchis que Rose voudrait probablement revenir en ville aussitôt +qu'elle me verrait paraître à Bodeghem. + +Je l'obligerais donc à quitter le château; et, d'ailleurs, priverais-je +ma mère du plaisir qu'elle trouvait dans la compagnie de Rose! + +Je refusai donc sous de vains prétextes, et je laissai M. Pavelyn partir +seul pour Bodeghem. + +La famille de mes bienfaiteurs resta très-longtemps au château sans +donner aucun avis de son retour. + +J'avais parfois la crainte que Rose ne trouvât un motif pour ne pas +assister à la distribution des prix. Mais, alors, je réfléchissais que, +pour rien au monde, M. Pavelyn ne renoncerait au plaisir de voir +couronner son protégé devant des milliers de personnes, et je conservai +l'espoir qu'il ne permettrait pas à Rose de manquer à cette solennité. + +Le jour de la distribution des prix arriva enfin. Une vaste salle, que +l'on appelait la _Sodalité_, était disposée et décorée avec beaucoup de +luxe pour cette cérémonie. Le long des murs flottaient des draperies de +velours rouge, relevées de distance en distance par des aigles +impériales dont les serres étendues tenaient des branches de laurier, +comme si elles voulaient couronner les vainqueurs au nom de leur +puissant souverain. Dans chaque coin s'élevait une gigantesque statue de +la Renommée, la trompette à la bouche, proclamant le nom de ceux pour +qui la carrière des arts allait s'ouvrir sous de favorables auspices; au +fond de la salle, sur une estrade, se trouvaient les autorités du +département et de la ville: le préfet et le sous-préfet, le maire, le +président de la cour impériale, une foule de généraux et de +fonctionnaires civils, tellement chamarrés d'or et de décorations, que +la vue de cette richesse éblouissait les yeux et faisait battre le cÅ“ur +d'admiration et de respect. Au fond de l'estrade, on voyait une +nombreuse musique militaire qui, déjà avant le commencement de la +cérémonie, faisait retentir la salle du son belliqueux des fanfares et +des roulements des tambours. Toute la salle était remplie de spectateurs +de tous les états: en avant, sur des fauteuils et des banquettes de +velours, étaient assis les membres des principales familles d'Anvers, la +noblesse, les riches propriétaires et les négociants notables avec leurs +femmes et leurs filles; plus loin, les bons bourgeois, et plus loin +encore, la classe ouvrière, que l'on pouvait reconnaître aux blouses +bleues des hommes et aux bonnets blancs des femmes. + +Sur ces milliers de visages de riches et de pauvres brillaient une +joyeuse attente et une vive animation; on eût pu croire que chacun des +spectateurs était venu là pour applaudir au triomphe d'un fils chéri; +car tel est le peuple à Anvers: le moindre ouvrier comprend et aime les +arts et s'intéresse à la renommée de l'école anversoise. + +Les élèves qui avaient remporté les prix, et qui devaient être appelés +tour à tour pour aller recevoir leurs médailles des mains du préfet, +étaient assis sur des bancs à part, au côté gauche de la salle. + +De la place où je me trouvais, je ne pouvais pas bien voir ce qui se +passait à l'entrée de la salle; dix fois par minute, je me levais de mon +banc pour promener mes regards impatients sur le public. Tant que +l'affluence des spectateurs avait duré sans interruption, j'avais nourri +l'espoir de voir bientôt paraître mes bienfaiteurs; mais, maintenant que +la musique avait déjà commencé l'ouverture qui devait précéder la +distribution des prix, mon cÅ“ur se serrait et je me sentais pâlir; ils +n'étaient pas encore venus! En me levant, je pouvais voir que les sièges +qu'on avait réservés pour eux au premier rang des spectateurs restaient +toujours vides. + +Ainsi, ni M. Pavelyn, ni sa femme, ni sa fille n'assisteraient à mon +triomphe! Quelle valeur pouvaient avoir pour moi les applaudissements du +monde entier, si lui, mon bienfaiteur, si elle, qui m'avait fait +artiste, ne les entendaient pas? Hélas! Rose avait refusé de venir à la +distribution des prix: ma crainte s'était donc réalisée! + +Les derniers accords de la musique s'éteignirent.... Un long soupir +souleva ma poitrine, comme si mon cÅ“ur était soulagé d'un poids +écrasant. + +Je voyais M. et madame Pavelyn... et Rose! Dieu merci, mon +pressentiment m'avait trompé! + +Un doux sourire éclaira ma physionomie; je frémis de bonheur; la salle +de fête se remplit pour moi de tous les rayons que mon âme ravie +répandait sur tout ce que mes yeux pouvaient atteindre. + +Comme Rose était assise entre ses parents, au premier rang, je ne voyais +pas sa figure; mais je pouvais, en regardant entre les rangs des +spectateurs, tenir mon regard fixé sur elle. Il me sembla bientôt qu'un +courant de fluide invisible s'établissait entre elle et moi pour nous +mettre en communication secrète; je croyais entendre son cÅ“ur battre à +l'unisson du mien.... + +Je fus tiré de ce rêve étrange par la voix de M. le préfet, qui prononça +un discours éloquent sur la noble et utile mission des arts dans la +société, et qui fit l'éloge de ceux qui consacrent leur vie avec +dévouement à l'illustration de la patrie et de l'humanité. Après quoi, +les sons de la musique se mêlèrent aux applaudissements des auditeurs, +et la distribution des prix commença. Vingt élèves au moins devaient +être appelés tour à tour sur l'estrade; car toutes les classes de +l'Académie, jusqu'à la dernière, avaient concouru. Un grand nombre de +ces vainqueurs étaient des enfants que l'on voulait encourager en leur +donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n'était que pour les +classes supérieures des trois branches principales que les prix avaient +une valeur sérieuse, parce qu'ils étaient un signe que les vainqueurs +qui allaient entrer dans la carrière des arts étaient armés de toutes +les forces et de toutes les chances de réussite que l'enseignement +académique peut donner à des élèves intelligents et laborieux. D'abord, +on devait distribuer les prix du concours d'architecture, puis ceux de +la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la +classe de sculpture; par conséquent, puisque l'on commençait chaque fois +par les classes inférieures, la médaille d'or que j'avais méritée +devait être distribuée la dernière, et mon couronnement devait clôturer +la cérémonie. + +Pendant que les élèves appelés montaient tour à tour sur l'estrade et +recevaient leurs prix au milieu des félicitations générales et des +accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux; elle +applaudissait chaque lauréat; je la voyais battre des mains avec force, +et, lorsque le premier prix d'architecture fut délivré, je crus +distinguer, à travers le bruit de mille acclamations, sa voix douce qui +criait avec enthousiasme: + +--Bravo! bravo! bravo! + +D'abord, je fus enchanté de voir que Rose prenait si franchement part à +l'émotion générale; je pouvais donc espérer qu'elle ne me refuserait pas +ses applaudissements. Être applaudi par Rose, entendre son cri de joie +retentir à mes oreilles! Quel bonheur, quel éloge pouvait être comparé à +un pareil suffrage? + +Peu à peu cependant, un sentiment d'inquiétude se glissa dans mon cÅ“ur; +si Rose continuait ainsi à encourager, à applaudir chaque élève +couronné, ses mains ne se fatigueraient-elles pas? et son enthousiasme +ne se refroidirait-il pas pour le moment où je serais sur l'estrade, lui +demandant une part de ses félicitations? La cérémonie durait si +longtemps et on couronnait tant de lauréats, que je commençais à +compter, avec une jalousie inquiète, chaque battement de mains de Rose, +comme si j'eusse cru que la moindre marque de son approbation, fût un +vol qui m'était fait. Enfin, mon nom fut appelé, et je montai +l'escalier, le cÅ“ur palpitant, jusque devant M. le préfet, qui +m'attendait debout et se mit à m'adresser une courte allocution. + +Je n'entendis pas ce qu'il me disait. Mon Å“il fixe ne quittait pas la +place où Rose était assise: je voulais voir quelle impression mon +triomphe produisait sur elle; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me +regardaient avec le sourire du bonheur et de la fierté dans les yeux, +Rose tenait le front baissé; elle avait laissé retomber le voile de +dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment +même, elle me refusait les applaudissements qu'elle avait si +libéralement prodigués aux autres! + +Je fus si cruellement frappé par cette amère désillusion, que je restai +presque insensible à ce qui se passait autour de moi. Le maire de la +ville suspendit la médaille d'or à mon cou et m'embrassa; M. le préfet +posa la couronne de laurier sur ma tête et donna le signal des +applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations +s'élevèrent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations +dix fois répétées remplirent la salle.... Mais Rose ne bougeait pas! + +La poitrine oppressée, les yeux obscurcis, pleurant intérieurement et +chancelant sur mes jambes, je descendis de l'estrade et je me disposai à +retourner à ma place, mais M. Pavelyn s'élança en avant, me prit la +main, et, par un mouvement joyeux, m'entraînât auprès de sa femme. Là , +il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public. + +Madame Pavelyn me pressa les mains, et tous deux me comblèrent des +marques les plus vives de leur intérêt et leur affection. + +--Allons, Rose, dit le père à sa fille, qui n'avait pas encore levé les +yeux sur moi, maîtrise ton émotion, mon enfant. Léon pourrait bien +croire que tu restes insensible à son beau triomphe; donne-lui au moins +la main pour lui prouver que, du fond du cÅ“ur, tu prends part à son +succès. + +En disant ces mots, il leva le voile de dentelles qui cachait te visage +de Rose!... Ciel! elle pleurait!... + +J'osais à peine en croire mes yeux; elle avait applaudi avec joie les +autres vainqueurs; mon triomphe faisait couler des larmes +d'attendrissement sur ses joues! + +Elle se leva lentement et jeta un seul regard dans mes yeux, mais un +long regard où toute son âme semblait se répandre, une plainte, une +prière, un rayon d'affection sans bornes, une révélation qui arrêta le +sang dans mes veines et me fit devenir plus pâle qu'un cadavre. + +Obéissant à l'invitation de son père, elle mit sa main dans la mienne +sans dire un mot; sa main tremblait comme si la fièvre agitait ses +nerfs, et cette main, quoique froide comme glace, me brûla les doigts et +me fit frissonner au contact d'un courant magnétique qui s'établit entre +elle et moi. + +Ô mon Dieu! j'avais lu dans son cÅ“ur comme dans un livre ouvert! il +n'y avait plus moyen de douter, ses yeux me l'avaient dit assez +clairement; ma mère ne s'était donc pas trompée: aimé de celle qui était +la source de ma foi et le but de ma vie! + +Jusque-là , M. et madame Pavelyn avaient considéré ma stupeur et les +larmes de Rose comme une suite naturelle de l'émotion que nous avait +causée mon couronnement solennel; mais qui sait si nous n'eussions point +trahi pour tout le monde ce que nos yeux s'étaient dit dans ce regard +que je n'oublierai jamais, si la divine Providence ne nous eût gardés de +cette disgrâce? + +Les autorités et les notables avaient quitté leur place, la musique +avait cessé de jouer, et la salle était presque tout à fait vide. Deux +ou trois professeurs vinrent m'annoncer que le préfet venait de monter +dans sa voiture, et qu'il n'était pas poli à moi de faire attendre le +chef du département. En disant ces mots, ils me prirent par les bras, +et, me laissant à peine le temps de m'excuser auprès de mes +bienfaiteurs, ils m'entraînèrent vers la sortie de la salle. Chemin +faisant je retournai la tête encore une fois: mes yeux rencontrèrent +ceux de Rose: je ne m'étais pas trompé, j'étais bien l'homme le plus +heureux de la terre! + +Je montai en voiture d'un pied léger. M. le préfet me fit, en riant, +d'aimables reproches, me dit de m'asseoir à côté de lui, et donna le +signal du départ. La voiture était une calèche de gala, traînée par +quatre beaux chevaux. Il y avait sur le siège deux laquais galonnés, en +grande livrée, et, derrière la voiture, deux chasseurs avec des plumets +verts à leur chapeau. Il y avait dans la voiture, outre M. le préfet, +les trois lauréats des classes supérieures d'architecture, de dessin et +de peinture; mais, comme il avait plu à M. le préfet de me faire asseoir +à côté de lui, j'avais l'air d'être quelque chose de plus que mes +camarades. Nous avions gardé la couronne de laurier sur la tête, comme +c'était l'usage, et la médaille d'or brillait sur notre poitrine. + +Sur notre passage, la foule s'arrêtait pour nous applaudir; les +acclamations et les vivats retentissaient même au loin à notre approche. +Je tenais la tête levée, et je laissais errer mes regards sur la foule +avec un immense orgueil. Je me sentais si grand, qu'un roi qui passe au +milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa supériorité un sentiment +plus intime que moi en ce moment. Ceux qui me voyaient devaient croire +que mon triomphe m'avait aveuglé et rendu orgueilleux.... Mais comme ils +se trompaient! Ce n'était pas le lauréat de la sculpture qui, la +poitrine gonflée et les yeux étincelants de fierté, semblait vouloir +dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomphateur superbe, +c'était l'homme qui se savait aimé de Rose. Ces honneurs, ces couronnes, +ces acclamations de la foule enthousiaste étaient bien suffisants pour +faire tourner la tête à un jeune homme; mais ma tête à moi était ceinte +de la couronne de roses de l'Amour. + +Les applaudissements de l'univers entier n'étaient rien auprès du seul +regard qui, des yeux de Rose, avait rayonné vers moi! + +Aussitôt que nous fûmes descendus à l'hôtel de la préfecture, nous +prîmes place au banquet avec les personnes les plus considérables du +département. Un de mes camarades était assis à côté du maire de la +ville; un autre à côté du général en chef; moi, je me trouvais à la +droite du préfet, qui paraissait m'accorder un intérêt tout particulier, +et qui disait tout haut que je lui plaisais beaucoup parce que j'étais +un jeune homme d'un caractère gai. + +Et, en effet, pendant que j'étais assis à côté de lui dans la voiture, +il m'avait adressé différentes fois la parole pour m'engager à avoir +confiance dans l'avenir; je lui avais répondu avec tant d'animation, +avec tant de foi et de gaieté, que le brave homme, qui ne connaissait +pas la source de cette exaltation, m'avait admiré comme un jeune artiste +du plus heureux naturel. + +Je ne comprends pas quelle force le regard de Rose m'avait donnée, et +comment la certitude d'être aimé d'elle avait ouvert tout d'un coup les +sources de mon intelligence et de mon imagination; mais on avait à peine +fini les premiers services, que chacun s'occupait de moi, et que je +tenais pour ainsi dire le dé de la conversation. Tout ce qui sortait de +ma bouche était si sensé, si original de forme, si spirituel, et en même +temps si plein d'amabilité, que tous les invités me donnaient la +réplique à l'envie pour m'engager à continuer. Et grâce à moi, ce +banquet, qui autrement eût sans doute été aussi ennuyeux que solennel, +se changea en une fête joyeuse où chacun rit et s'amusa de très-bon +cÅ“ur. + +Certainement je n'aurais pas osé me laisser aller ainsi en présence des +personnes les plus haut placées; mais tous les convives, et notamment M. +le préfet, m'encourageaient et semblaient me remercier de la gaieté que +je répandais comme à pleines mains sur toute la réunion. + +Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de +victoire, un toast à M. le préfet, le protecteur des arts dans le +département de l'Escaut. + +J'avais sans doute à moitié perdu la tête; mais cette folie, au lieu +d'obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d'une +clarté admirable. En prononçant mon toast, je fus si éloquent, si +heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si +entraînants et si profondément sentis, que je tirai des larmes des yeux +de tous les auditeurs, et que chacun vint me serrer la main avec +attendrissement. + +Lorsqu'on eut bu également à la santé du général en chef et du maire de +la ville, un des invités dit que sans aucun doute, je savais chanter; je +ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour +titre: le _Bonheur d'être aimé_. Inutile d'ajouter que je ravis tout le +monde, car toute mon âme vibrait dans ce chant, et, d'ailleurs, je +n'avais jamais eu la voix si pure et si sonore. + +Je chantai plusieurs romances; et lorsque le préfet se leva enfin pour +donner le signal de la retraite, les convives les plus distingués +s'empressèrent autour de moi pour me témoigner leur satisfaction et leur +bienveillance. + +Soit que ces louanges générales m'eussent troublé quelque peu le +cerveau, soit que je fusse étourdi pour avoir pris quelques verres de +champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me +ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumières, +étincelante des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel: le monde était +changé pour moi en un paradis resplendissant! + +Pauvre âme, tu buvais à long traits à la coupe du plaisir, sans songer +qu'au fond il restait beaucoup de fiel.... Et cependant, ô mon Dieu, si +triste que soit le sort qui m'était réservé, soyez béni pour cette +demi-journée de félicité! + + + + +XXIV + + +Comme la force de l'homme pour jouir est bornée! comme elle est immense +pour souffrir! Quand une chose l'attriste, il a beau appeler à son +secours toute sa raison et toute sa volonté, son chagrin le poursuivra +et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa +blessure ne cessera pas de saigner; mais qu'il voie ses souhaits les +plus chers accomplis, qu'il touche au faîte des félicités humaines, et à +l'instant ses forces diminuent, et son âme retourne par des fluctuations +incertaines à ce sentiment de douleur qui paraît être sa destination +naturelle. + +La veille, j'avais nagé dans la félicité; le triomphe le plus éclatant, +les applaudissements de mille adorateurs; les louanges, l'envie de +tous... la révélation de l'amour de Rose, tout cela réuni ne suffisait-il +pas au bonheur de ma vie entière? et pourtant il y avait déjà plusieurs +heures que j'étais assis dans ma chambre, les bras croisés sur ma +poitrine et la tête courbée sous le poids de pensées pleines +d'inquiétude! + +Je luttai néanmoins contre le découragement qui voulait s'emparer de +moi. + +J'essayai de faire revivre les scènes délicieuses de la veille, je +voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule; je +voulais revoir les larmes qui avaient brillé dans les yeux pleins +d'amour de Rose. En un mot, j'avais peur de la tristesse qui +m'envahissait, et je tâchais d'élever entre elle et moi comme un +bouclier le souvenir de mon bonheur; mais, malgré tous mes efforts pour +retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse, +je ne pus faire renaître dans mon imagination les sensations que j'avais +éprouvées la veille. Fatigué de cette lutte inutile, je retombai sur mon +siège, et je jetai avec terreur un regard en dedans de moi-même pour y +chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c'était la voix de +ma conscience, que, dans mon désir insensé d'être heureux, j'avais tâché +d'étouffer.... Mais enfin je courbai la tête, vaincu, et je prêtai +l'oreille malgré moi à ce que me disait ma conscience implacable. + +Hélas! ma joie était de l'ingratitude, mon bonheur était un crime. +Affreuse vérité! + +Je n'étais rien sur la terre que par M. Pavelyn. Tout ce que je +possédais, instruction, intelligence, espoir de renommée, même les +habits qui me couvraient, étaient ses bienfaits! Et, non content des +dons généreux que sa bonté avaient si prodigalement semés sur ma route, +j'osais, au mépris de son bonheur, nourrir un penchant dont la seule +révélation le frapperait de honte et d'effroi, lui et toute sa famille! +Le fils du sabotier s'était senti heureux parce qu'il était aimé de +Rose! Dans un si fol aveuglement, quels pouvaient être les désirs +secrets de mon cÅ“ur? Horreur! Entraîner la fille de son bienfaiteur à +une mésalliance et lui préparer, à elle et à ses parents, une existence +empoisonnée à jamais par le chagrin d'une pareille humiliation. Ces +reproches de ma conscience, malgré mes efforts pour les repousser, +pesèrent peu à peu si lourdement sur mon esprit, que je me sentis +bientôt écrasé sous cette douloureuse mais évidente vérité. + +Je demeurai immobile, la poitrine oppressée et le visage pâle. + +J'étais incapable de commettre une lâcheté, et je frémissais à la seule +idée que je pourrais devenir ingrat, mais il en coûta à ma pauvre âme de +bien pénibles efforts pour parvenir à étouffer l'espérance sans cesse +renaissante. + +Lorsqu' enfin j'eus écouté, les uns après les autres, tous les reproches +de ma conscience et reconnu ma folie, l'image du devoir se dressa devant +mes yeux pour exiger de moi plus qu'un renoncement passif. Il me disait, +qu'il ne suffisait pas d'arracher de mon cÅ“ur jusqu'à la dernière +racine de cet amour coupable, mais que je devais tuer moi-même dans le +sein de Rose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres +mains mon espoir, ma foi, tout mon être, éteindre la seule lumière de ma +vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un abîme.... +Nul moyen d'échapper au sacrifice, le devoir était devant moi, +impérieux, inexorable, me montrant d'un côté la reconnaissance et le +respect; de l'autre, la honte et la lâcheté. + +Enfin mon parti fut pris. + +Je m'éloignerais de mes bienfaiteurs; j'ôterais tout aliment à +l'inclination de Rose; par une absence prolongée, je lui laisserais +croire non-seulement que j'étais insensible à son amour, mais encore que +sa présence m'était devenue désagréable et que je la fuyais avec +intention. Cruelle résolution! Si Rose aimait comme moi, quel calice +amer j'allais lui faire vider jusqu'à la lie! Mais, quoique ma pitié +pour ce qu'elle allait souffrir me mît les larmes aux yeux, il n'y +avait rien à y faire; il fallait courber la tête sous la verge de la +fatalité. + +Quitter tout à coup la ville ou le pays, c'est ce que je n'osais pas +faire; mais j'avais résolu de partir immédiatement pour Bodeghem, de +rester longtemps, très-longtemps auprès de mes parents, afin d'habituer +peu à peu mes bienfaiteurs à mon absence. Là , je pèserais mûrement, dans +la solitude, ce qu'il me restait à faire, et, si je le jugeais à propos, +je partirais de Bodeghem pour Bruxelles, afin de voir si je ne pourrais +pas y trouver de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur, afin de +subvenir à mes besoins. + +Ce que je craignais, c'était de manquer de courage pour accomplir mon +pénible devoir. + +Je remplis mes malles à la hâte de mon linge, de mes habits et de tout +ce qui m'appartenait, comme un homme qui fait ses préparatifs pour un +long voyage. + +Je ferais chercher ces malles dans quelques jours par le messager de +notre village, et j'écrirais à M. Pavelyn pour excuser mon départ subit +en lui disant que je me sentais indisposé et fatigué, et que j'étais +parti pour Bodeghem afin d'y prendre du repos et d'y recouvrer mes +forces. + +Pour arriver à la porte de la ville, je devais traverser la place de +Meir et passer devant la demeure de M. Pavelyn; mais je ne voulais pas +m'exposer au danger d'être vu ou rencontré par lui ou par Rose; car je +me défiais de ma faiblesse, et je ne méconnaissais pas que le moindre +événement pourrait me faire chanceler dans ma résolution. Je pris donc +le parti de passer par la rue des Rennes, de traverser le cimetière Vert +et de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la +place de Meir. Au moment où je mettais la main à la serrure, je jetai +encore un long regard dans cette petite chambre qui m'avait vu devenir +un homme, qui avait reçu la confidence de mes joies, de mes espérances, +de mes chagrins; une larme mouilla mes paupières, et je m'arrachai avec +violence de ce lieu chéri, comme un banni s'arrache des bras d'un ami +qu'il ne reverra peut-être jamais. + +Lorsque je me trouvai au grand air et que j'entrai dans la rue des +Rennes, il pouvait être dix heures du matin. Ce triste adieu pesait +lourdement sur mon cÅ“ur; un voile noir était suspendu devant mes yeux; +je ne faisait aucune attention aux passants, et je marchais abîmé dans +de douloureuses rêveries.... + +Tout à coup je m'arrêtai, mes pieds cessèrent leur mouvement; je levai +la tête avec surprise et je reculai au milieu de la rue en poussant un +cri plaintif: je me trouvais devant la porte de M. Pavelyn! Comment +étais-je arrivé là ? Ah! pendant que je me désolais, pendant que je +m'abandonnais au cours de mes rêveries, l'âme de Rose, par une puissance +mystérieuse, avait attiré mon âme comme l'aimant attire le fer! + +Je voulus m'éloigner; mais voilà que je vois la servante qui me fait +signe de la fenêtre qu'elle va m'ouvrir la porte. + +Je n'ose pas fuir. Que penserait-on d'une conduite aussi inexplicable? +Peut-être ferais-je mieux d'informer en quelques mots M. Pavelyn de mon +départ. Pour cela, je ne dois qu'entrer et sortir.... La porte s'ouvrit, +et j'entrai avec l'intention d'abréger mes adieux. La servante me +conduisit jusqu'à la porte de la salle où se trouvait M. Pavelyn. + +Comment il se fit qu'en ce moment je ne trahis pas mon secret, c'est ce +que je ne comprends pas encore! Peut-être un découragement complet +comprimait-il les mouvements tumultueux de mon cÅ“ur et les rendait-il +moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux +déjeuner était servi. A cette table Rose assise, et près d'elle, tout +près d'elle, Conrad de Somerghem!... + +Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait être +le père de Conrad, car les traits caractéristiques de leurs visages +étaient les mêmes. + +M. Pavelyn me laissa à peine le temps de saisir d'un coup d'Å“il furtif +la scène que j'avais devant moi. À mon apparition, il se leva tout +joyeux, me serra la main et me fit asseoir à côté de lui; puis il se mit +à parler avec beaucoup d'éloges de mon triomphe et de mon avenir +d'artiste, en me présentant à ses convives comme un jeune homme bon, +courageux et plein de gratitude. + +M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient très-animés, et je +supposai que le vin d'Espagne que je voyais sur la table les avait mis +en belle humeur. Ils parlaient sans s'arrêter et à voix haute, et +m'accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils répondaient le +plus souvent eux-mêmes, sans me laisser le temps de placer un +mot--heureusement! car mon attention et mes pensées étaient ailleurs. + +De l'autre côté de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage +radieux de bonheur, il penchait la tête vers Rose et, en souriant, lui +disait à l'oreille des mots que je ne pouvais entendre, mais qui +trouvaient un douloureux écho dans mon cÅ“ur. Il y avait dans sa joie et +dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me +faisait frémir d'indignation et me blessait comme s'il insultait celle +que j'aimais plus que la lumière de mes yeux. + +Rose l'écoutait avec une politesse patiente et essayait même de sourire. + +Elle ne m'avait adressé qu'un seul regard. Je crus comprendre qu'elle se +plaignait de la cruauté de son sort, et qu'elle implorait ma pitié pour +ses souffrances. + +Que se passait-il donc là ? Dieu! cela pouvait-il être? Pourquoi donc les +deux pères se font-ils des signes d'intelligence et de satisfaction? +Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fixés sur Conrad de +Somerghem ses yeux humides de larmes d'attendrissement? + +Une crainte affreuse m'agitait; mon cÅ“ur battait à se rompre; je +sentais approcher le moment où je ne saurais plus me contenir, et où mon +terrible secret, allait m'échapper. Je me levai et dis en bégayant à M. +Pavelyn que j'avais formé le projet d'aller à Bodeghem et de passer +quelque temps chez mes parents, pour me remettre des suites de la fièvre +et de la fatigue des concours. + +Je n'avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes +intentions, et je n'étais venu que pour lui faire mes adieux et lui +présenter mes respects, ainsi qu'à sa famille. + +Je le priai donc de vouloir bien me permettre de prendre congé de lui. + +M. Pavelyn essaya de me faire rester; mais, comme j'insistais, il me dit +que j'avais raison, en effet, d'aller chercher un peu de repos après +tant d'efforts et tant d'agitation, et il m'engagea même à prolonger mon +séjour à Bodeghem jusqu'au moment où je me sentirais tout à fait remis +de mes fatigues. J'adressai à Rose un dernier regard, je saluai tout le +monde, et je sortis du salon. + +Dans l'antichambre, au moment où je me baissais pour reprendre mon +chapeau et ma canne, que j'y avais déposés, je fus surpris tout à coup +par une voix de femme qui parlait tout bas à mon oreille. + +Je me redressai en tressaillant, et je pâlis sans doute, car la femme +qui avait murmuré à mon oreille quelques paroles que je n'avais pas +comprises, s'écria en riant: + +--Mon Dieu, monsieur Léon, comme vous vous effrayez facilement! vous +voilà blanc de peur, comme si vous aviez cru voir apparaître un spectre +derrière vous! + +C'était la femme de chambre de madame Pavelyn, une fille qui me portait +beaucoup d'affection; cependant, en ce moment, sa présence inattendue +m'avait fait de la peine, et je la regardai avec amertume. + +--Allons, allons, dit-elle d'un ton léger, ne soyez pas si fâché parce +que je vous ai fait tressaillir. Je voulais vous dire quelque chose, +mais vous le savez déjà , n'est-ce-pas? + +--La grande nouvelle! Non? N'avez-vous pas vu ce beau jeune homme +là -dedans? Il est riche à millions et noble de naissance.... + +--Eh bien? eh bien! m'écriai-je, frémissant de crainte et d'impatience. + +--Ainsi vous ne le savez pas encore? dit-elle en retenant sa voix. Rose +va se marier. Ce jeune monsieur est son fiancé.... + +Cette nouvelle me déchira si cruellement le cÅ“ur, et il me fallut faire +tant d'efforts pour cacher mon désespoir, que je me précipitai hors de +la porte en poussant un éclat de rire insensé, sans savoir où je +courais. + +Quelques minutes après, je me trouvais de nouveau dans ma chambre, me +demandant avec étonnement ce que j'y venais faire. Pourquoi m'éloigner, +pourquoi quitter la ville, peut-être le pays, maintenant que Rose allait +se marier, et qu'une barrière infranchissable allait se dresser entre +elle et moi? Non, ce n'était pas cette idée qui m'avait ramené dans ma +chambre, ce n'était que l'habitude. + +À ces murailles, j'avais confié tous mes secrets, tous les battements de +mon cÅ“ur; le besoin d'un épanchement solitaire m'avait ramené là ; et, +cette fois encore, le plancher vermoulu but mes larmes amères. + +Insensiblement mon sang commença à bouillir, et bientôt une +indescriptible rage sécha mes yeux. Je formai le projet d'attendre +Conrad de Somerghem en plein jour dans la rue, de le traiter de lâche, +de lui cracher au visage, de lui dire qu'un de nous devait mourir, et +que, s'il n'était pas un ignoble poltron, il consentirait à ce que +l'épée ou le pistolet décidât entre nous. Mais, alors, un sourire +ironique contracta mes lèvres, car je reconnus que j'étais d'une trop +basse extraction pour pouvoir espérer que M. de Somerghem accueillerait +mon cartel autrement qu'avec mépris; peut-être me jetterait-on en prison +comme un fou dangereux;--et, d'ailleurs, cette agression violente ne +ferait-elle pas du secret de mon amour un scandale public? Et mes +bienfaiteurs, et ma mère? + +Je tombai anéanti sur une chaise; je cachai dans mes mains ma tête +brûlante, hurlant et grinçant des dents, en reconnaissant ma complète +impuissance! Je me levai en sursaut en entendant les pas d'une personne +qui montait rapidement l'escalier de ma chambre. C'était dame +Pétronille, qui accourut vers moi les bras tendus, en s'écriant avec +joie: + +--Monsieur Léon, grande nouvelle, grande nouvelle! Le savez-vous déjà ? +Rose va se marier. + +Je la regardai avec des yeux hagards. + +--Oui, oui, cette nouvelle vous surprend et vous agite, je le conçois, +dit-elle. Elle m'a fait aussi beaucoup d'impression, lorsque mon mari, +qui revient à l'instant de son ouvrage, me l'a apprise. + +«Si j'étais à votre place, je courrais chez M. Pavelyn pour féliciter +Rose. Cela leur fera beaucoup de plaisir, car c'est un très-beau +mariage, et ils sont fort contents....» + +Elle parlait encore, pendant que je descendais l'escalier en courant +pour lui échapper. + +Maître Jean fumait sa pipe sur la porte; il se retourna au bruit de mes +pas et dit en riant, pendant qu'il s'écartait pour me laisser passer: + +--Vous êtes si pressé? vous le savez déjà ? Rose va se marier. + +Mais, moi, je ne me connaissais plus; je faillis le renverser, et je +m'élançai dans la rue avec une précipitation furieuse. + +Les passants et les maisons, tout me criait: «Le savez-vous déjà ? Rose +va se marier.» Et, lorsque j'atteignis enfin la porte de la ville, et +vis devant moi la rase campagne et le chemin qui devait me conduire à +Bodeghem, il me sembla que la ville avait réuni toutes ses voix pour +crier encore derrière moi: + +--Le savez-vous déjà ? Rose va se marier! + + + + +XXV + + +J'étais à Bodeghem. Mes parents croyaient, comme M. Pavelyn, que j'étais +revenu dans mon village natal pour me rétablir de ma maladie et me +reposer des fatigues du concours de l'Académie. Ma faiblesse évidente et +la maigreur de mon visage donnaient une apparence de vérité à cette +supposition. Certainement, si j'avais fait mon apparition dans la maison +paternelle dans l'état de démence où j'avais quitté la ville, chacun, et +surtout ma mère, aurait deviné qu'il m'était arrivé quelque chose +d'extraordinaire, et qu'une douleur mortelle m'avait brisé le cÅ“ur; +mais, après ma fuite d'Anvers, j'avais eu le temps de me calmer peu à +peu. L'air frais, le calme des champs, la fatigue d'un long voyage à +pied avaient dompté mes passions et laissé pénétrer dans mon esprit la +lumière de la raison. Deux heures avant d'arriver au village natal, +j'avais retrouvé la pleine conscience de mon devoir. J'avais résolu de +nouveau d'enfermer dans mon cÅ“ur le secret de ma douleur et de le +garder jusqu'au tombeau. Maintenant que Rose allait se marier, la +moindre confidence de mon amour, le moindre signe même qui pouvait +trahir ses sentiments ou les miens eût été une lâcheté ou une mauvaise +action. Je ne pouvais rien dire, même à ma mère; sinon mon père finirait +sans doute par en savoir quelque chose, et, dans son honnêteté +inflexible, il m'accablerait de reproches dont mes frères et mes sÅ“urs +pourraient deviner la cause. + +Je n'avais donc laissé soupçonner à personne la véritable cause de mon +retour inattendu au village natal, et, comme j'étais encore pâle et +maigre, je n'eus pas beaucoup de peine à faire croire à tout le monde +que ma tristesse et ma taciturnité n'étaient que les suites de ma +faiblesse physique. + +Ma mère m'avait bien parlé du danger qu'elle m'avait montré lors de son +dernier voyage à Anvers; mais je l'avais rassurée en lui disant que nous +nous étions trompés tous les deux sur les dispositions de Rose à mon +égard, et que, depuis, je l'avais trouvée la même qu'autrefois. + +Dès ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine +liberté. Elle m'entoura des plus tendres soins, me prépara des tisanes +qui, d'après elle, devaient me fortifier, et me força de prendre une +nourriture choisie; mais il ne lui paraissait pas désagréable que je +restasse des journées entières absent de la maison, et que, le soir, +j'allasse me coucher avant tout le monde, pour être seul et ne pas +devoir parler; car, lorsque parfois mon père me faisait des reproches au +sujet de ma conduite singulière, elle me défendait en disant que le +grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre la paix que +j'avais perdue. + +J'aurais peine à vous raconter la singulière vie que je menais à +Bodeghem. J'errais sans cesse dans le château inhabité, dans les bois et +dans les endroits solitaires, l'esprit assailli par un rêve qui, pareil +à un nuage épais, me tenait séparé du reste du monde. J'avais beau +appeler à mon secours toute ma raison et toute ma volonté pour dissiper +le brouillard de mon esprit, c'était peine inutile; je ne voyais que +Rose et son regard plaintif, je ne sentais que le ver du chagrin qui me +rongeait le cÅ“ur, je n'entendais que ces mots effroyables: «Le +savez-vous? Rose va se marier!» qui me poursuivaient sans m'accorder un +instant de répit. + +La violence de la passion et l'amertume du désespoir s'étaient tout à +fait évanouies en moi; je ne haïssais et n'accusais personne au monde, +pas même le sort cruel, pas même le futur époux de Rose, et l'image de +mon rival, lorsqu'elle se présentait devant mes yeux, ne m'arrachait +aucun signe de colère ni de haine. Un chagrin immense, une résignation +rêveuse, une sorte d'exaltation maladive dans ma douleur, avaient +remplacé en moi tous les mouvements violents du cÅ“ur. Convaincu dès +lors que je n'étais pas né pour trouver jamais le bonheur dans le monde +réel, je rassemblai un à un tous les souvenirs de ma vie passée, et, +avec ces souvenirs, je me fis un monde imaginaire, où mon âme trouva la +seule source de paix et de consolation qui pouvait encore s'ouvrir pour +elle. + +En me promenant dans le jardin du château je m'arrêtais sur le pont et +regardais l'eau en tremblant; puis, retournant à des pensées moins +tristes, je contemplais pendant des heures la pelouse qui s'étendait à +côté. Je voyais dans mon esprit une petite fille délicate et jolie comme +un ange, et, à côté de cette charmante créature, un pauvre petit garçon +qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre mot et au +moindre sourire de la petite fille, étincelaient d'admiration, de +reconnaissance et d'orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants, +je tremblais d'une bienheureuse émotion quand j'apercevais sur le visage +de la petite fille un sourire d'amitié pour le petit garçon; j'assistais +à leurs jeux quand ils traçaient un parterre de fleurs dans le petit +sentier, je courais avec eux derrière les papillons, j'écoutais leurs +paroles, je comptais les battements de leur cÅ“ur, et je reconnaissais +avec une cruelle satisfaction qu'alors déjà une puissance fatale +dominait ces innocentes créatures, et avait déposé dans leur cÅ“ur le +germe d'un amour infini.--J'interrogeais les arbres, les fleurs, les +oiseaux, pour faire revivre devant moi le souvenir du bonheur perdu, +jusqu'à ce que le crépuscule du soir et la fatigue de mon cerveau +vinssent m'avertir qu'il était temps de retourner à la maison. + +D'autres fois, j'errais dans les bois, et je cherchais les arbres +auxquels j'avais jadis raconté mes chagrins ou confié mes espérances; je +reconnaissais tous les endroits où je m'étais assis, et je croyais voir +briller encore dans l'herbe les larmes que j'y avais versées huit ans +auparavant.--Dans ce temps-là , je pleurais de bonheur; le soleil de +l'espoir inondait mon cÅ“ur de sa lumière! Maintenant, je n'avais plus +d'espoir; ma vie était fermée par le mur sombre de l'impossibilité; +c'est pour cela que je n'avais plus de larmes. Les larmes sont une +plainte et une prière pour demander du secours ou de la pitié. Pourquoi +me plaindrais-je ou implorerais-je la pitié, moi, à qui aucune puissance +terrestre ne pouvait donner ce que mon cÅ“ur désirait; moi, dont les +chagrins par leur nature même, devaient être éternels? + +D'autres fois encore, je m'asseyais au bord de la prairie où l'enfant +muet avait travaillé pendant des semaines et des mois à tailler des +figures.--Chers trésors, avec lesquels il voulait acheter un +sourire!--Je voyais l'endroit où l'enfant s'était roulé par terre dans +les convulsions du désespoir, parce que sa langue lui refusait des sons +intelligibles; je voyais le peuplier blanc dont l'écorce portait encore +les signes mystérieux par lesquels l'enfant avait voulu exprimer une +chose qu'il ne comprenait pas lui-même. Les vaches qui broutaient dans +la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argentées +au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me +rappelait les souvenirs du passé et ma belle jeunesse, et me faisait +oublier ma morne douleur en montrant à mon imagination l'image d'un +bonheur qui avait été, et qui ne reviendrait plus pour moi.... + +Il y avait déjà longtemps que j'étais à Bodeghem; ces rêveries que rien +ne dérangeait, cette solitude complète, cette vie au milieu des +souvenirs qui berçaient mon âme m'étaient si douces, que je n'avais pas +songé une seule fois à la nécessité de me créer une existence +indépendante au moyen de mon art. Quelques observations calmes, mais +sévères, de mon père, me rappelèrent enfin à la conscience de ma +position. + +Un matin que j'allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon +père m'appela dans son atelier. Il me déclara que ma conduite lui +semblait blâmable et d'autant moins compréhensible, que je ne disais +jamais un mot au sujet de mes intentions pour l'avenir; il me dit que +j'étais un homme maintenant et que je devais avoir assez de fierté pour +ne vouloir pas toujours rester à la charge de M. Pavelyn. Je n'étais pas +encore tout à fait guéri de mon indisposition, et mon père comprenait +bien que j'eusse encore besoin de repos; mais cela ne pouvait pas +m'empêcher, croyait-il, de penser à mon avenir. + +Je reconnus la sagesse de son avertissement, et je promis de suivre son +conseil. En effet, dès que je fus hors du village, dans les champs, je +me mis à réfléchir à ce qu'il me restait à faire. Je ne voulus pas +retourner à Anvers. Je ne me sentais plus poussé à me rapprocher de +Rose. Elle se marierait et m'oublierait. Je souhaitais sincèrement +qu'elle fût heureuse sur la terre; mais je ne la verrais plus jamais; +j'étais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu'avec moi; +mais, s'il ne m'était pas donné de vivre en sa présence, je porterais +sa mémoire et son image dans mon cÅ“ur jusqu'à ce que la tombe se +refermât sur mon secret et sur ma souffrance. Je ne franchirais donc +plus l'enceinte d'Anvers. Je ne pouvais qu'aller à Bruxelles pour y +chercher de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur; mais que dirait M. +Pavelyn d'une pareille décision? La lui faire connaître serait imprudent +et ridicule; car il ne me permettrait jamais d'aller travailler à la +journée chez un autre artiste, ni même de chercher la fortune et la +renommée dans une ville éloignée, où il ne pourrait prendre part à mes +succès et me prodiguer ses encouragements. + +En réfléchissant ainsi comment je pourrais exécuter mon projet sans +blesser profondément mon bienfaiteur, j'étais arrivé très-loin dans les +champs, et je me tenais appuyé sur le parapet d'un pont, regardant +couler lentement l'eau du ruisseau; mais je ne voyais rien. Toutes les +facultés de mon esprit étaient concentrées sur la question qui, pareille +à une énigme insoluble, se présentait depuis une heure à mon cerveau; + +Eh ce moment, j'entendis prononcer mon nom derrière moi. Je me +retournai: c'était ma sÅ“ur cadette qui me cherchait et qui accourait +vers moi tenant ses sabots à la main. + +--Frère, s'écria-t-elle, vite! tu dois aller au château. M. Pavelyn est +à Bodeghem. + +--M. Pavelyn? demandai-je tremblant de surprise. Et madame... et +mademoiselle... sont-elles avec lui? + +--Il est seul, frère, tout à fait seul. Je l'ai vu descendre de voiture, +et il m'a chargé de te dire qu'il voulait te parler. Ma mère m'a envoyée +pour te chercher. Heureusement, le maréchal-ferrant a su me montrer par +où tu étais sorti du village. + +La certitude que Rose n'accompagnait pas son père avait dissipé tout à +fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma sÅ“ur au village, +répondant çà et là un mot à son innocente conversation, mon esprit +craintif essaya bien de m'inquiéter en me demandant pourquoi M. Pavelyn +pouvait être venu à Bodeghem et désirait me parler; mais je me rassurai +par cette réflexion que, puisque mon protecteur avait l'habitude de +venir chaque semaine passer au moins une demi-journée à son château, il +y avait plutôt lieu de m'étonner qu'il eût laissé s'écouler trois +semaines sans y paraître. Pourquoi d'ailleurs, aujourd'hui qu'il était +au village, retournerait-il à Anvers sans m'avoir vu? + +À l'entrée du château, je rencontrai un domestique qui me dit que M. +Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais +probablement dans le bosquet, au bout de l'allée des hêtres, puisqu'il +s'était dirigé de ce côté. + +Je suivis le chemin indiqué et traversai rapidement la longue avenue des +vieux hêtres. Quand j'arrivai dans le bosquet, j'aperçus mon protecteur +dans le lointain; il était assis sur un banc de bois au pied d'un arbre, +la tête profondément courbée, et les bras croisés sur sa poitrine, +comme un homme qui est plongé dans de graves réflexions. Craignant de le +surprendre désagréablement je fis du bruit pour annoncer ma présence; +mais j'étais déjà tout près de lui lorsqu'il leva la tête et tourna les +yeux vers moi. Un doux et aimable sourire se dessina sur ses lèvres; il +me tendit la main sans se lever et me dit: + +--Te voilà , mon bon Léon: je suis charmé de te voir. Comment vas-tu +maintenant? Tu es encore très-maigre; l'air de la campagne ne t'a pas +encore entièrement rétabli; mais avec le temps, cela viendra. + +Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j'en avais observé si +attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus +persuadé que son cÅ“ur était rempli en ce moment d'une profonde +tristesse. Mon visage trahit probablement ma pensée, car il ne me laissa +pas le temps d'exprimer mon inquiétude. + +--Tu lis sur mes traits que j'ai du chagrin, n'est-ce pas? dit-il. Tu ne +te trompes pas, Léon; mais je me sens très-malheureux. Depuis quelque +jours l'avenir me paraît sombre comme la nuit. Cependant, j'ai encore +une espérance; j'ai pensé que, toi sur qui j'ai veillé comme un tendre +père, tu pourrais seul peut-être, préserver ma vieillesse d'un éternel +chagrin, et j'ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens +te demander. + +Les larmes aux yeux, je l'assurai que je bénirais Dieu, s'il me +permettait de prouver ma reconnaissance à mes bienfaiteurs par un +sacrifice quelconque, fût-ce au prix de ma vie. + +--Ce que je vais te demander est une chose bien étrange, poursuivit-il; +mais elle n'exige de ta part aucun sacrifice. Je désire seulement que si +tu acceptes la mission que je vais te confier, tu emploies toute ton +éloquence et tu fasses tous tes efforts pour réussir; car, si cette +dernière tentative devait rester vaine comme les autres, c'en serait +fait pour toujours de l'espoir et du repos de ma vie. Assieds-toi là , à +côté de moi, et écoute ce que je vais te dire. + +Profondément ému par le ton triste et solennel de M. Pavelyn, je +m'assis, sans rien dire, à côté de lui, et il commença ainsi: + +--Tu sais, Léon, que Rose n'a jamais eu une forte santé. Sa mère et moi, +pendant son enfance, avons toujours craint de la perdre. Aussi, combien +nous avons remercié Dieu, quand elle revint de Marseille, si fraîche, si +bien portante et si belle! Mais notre joie devait être de courte durée. +À peine était-elle rentrée à la maison depuis quelques mois, qu'elle +devint maigre et maladive. Un chagrin secret, sans cause connue, minait +ses forces, et nous fûmes repris de cette crainte affreuse qui avait +empoisonné une partie de notre vie. Je n'osais le dire à personne; mais +une pensée horrible me poursuivait. Je voyais constamment devant mes +yeux comme un fantôme qui menaçait mon enfant, l'implacable maladie que +l'on appelle la phthisie. + +Je pâlis, et un cri d'angoisse involontaire s'échappa de ma poitrine; +mais M. Pavelyn, donnant à mon émotion son interprétation la plus +naturelle, reprit sans s'arrêter: + +--Je me suis rendu secrètement à Bruxelles, j'y ai consulté un médecin +célèbre, qui a été jadis mon compagnon d'études. Pour mieux juger de +l'état de Rose, il est venu à Anvers: il a passé toute une après-dînée +avec nous, en compagnie de Rose, comme un vieil ami, qui ne voulait pas +quitter Anvers sans venir me voir. + +Avant qu'il nous quittât, je le conduisis dans mon cabinet pour savoir +si mon horrible crainte était fondée. + +Il me déclara que Rose n'était pas phthisique. + +Je levai les mains au ciel avec un cri de joie. + +--Oh! merci, merci! m'écriai-je étourdiment, c'eût été trop cruel. + +--Tu m'interromps mal à propos, dit tristement M. Pavelyn. Plût à Dieu +que la déclaration du médecin se fût arrêtée là ! Mais non; il me fit +comprendre que Rose, sans être atteinte d'une maladie des poumons, était +cependant dangereusement malade, et que probablement elle mourrait après +avoir langui longtemps, si je ne me hâtais d'avoir recours au seul moyen +qui pût encore la sauver. + +D'après lui, ce moyen, c'était de la marier. + + + + +XXVI + + +Jusqu'alors, j'avais maîtrisé mon inquiétude, et pour ainsi dire retenu +mon haleine; mais alors ma poitrine s'abaissa en laissant échapper un +long soupir. + +--Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t'affectent +péniblement, Léon; mais laisse-moi continuer, tu verras que j'ai des +raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m'avait dit que +le mariage, en plaçant ma fille dans d'autres conditions et dans un +autre milieu, en la chargeant des soins d'un ménage, lui donnerait +l'occupation et les distractions nécessaires pour la fortifier et pour +calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un époux. La tâche était +difficile, parce qu'elle devait être accomplie tout de suite. Dès +l'enfance de Rose, le rêve de sa mère et le mien avaient été de lui +donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune, +comme notre seule héritière, et son éducation distinguée, sinon la +beauté de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable +ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps +un époux qui réalisât notre rêve, au moins en partie? Je m'étais torturé +l'esprit pendant plusieurs semaines, et je commençais à désespérer. Il +y avait cependant un jeune homme que j'eusse accepté avec joie pour mon +gendre; mais la fortune de ses parents était au moins quatre fois aussi +grande que la mienne, et je prévoyais un refus. Je fus au comble de la +joie lorsque le père du jeune homme, sur un mot vague de ma part, +déclara qu'un mariage entre son fils et ma fille lui serais +très-agréable, et qu'il donnait d'avance son consentement si les jeunes +gens se convenaient. Le même jour son fils avait accepté la proposition +avec une joie extraordinaire. Pour moi, j'étais au comble de mes vÅ“ux. +Un pareil mariage! C'était une brillante alliance qui devait mêler le +sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem.--C'est du jeune M. de +Somerghem que je parle; tu l'as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton +départ pour Bodeghem; tu l'as vu à notre soirée. Il n'a pas quitté Rose +un seul instant.--C'est un jeune homme élégant et distingué. Haute +noblesse, fortune colossale, éducation brillante, beauté de visage, il a +tout pour lui. En bien, Léon, nous avons parlé à Rose de ce mariage; +nous lui avons fait comprendre qu'il était nécessaire pour la sauver +d'une maladie de langueur; nous l'avons suppliée de consentir en lui +disant qu'elle nous donnerait une grande preuve d'amour.--Elle refuse! +M. Pavelyn se tut et attendit une réponse. Pendant qu'il parlait, +j'étais si profondément plongé dans mes douloureuses réflexions; la +révélation de l'état menaçant de Rose m'avait porté un coup si cruel +que, pour toute réponse, je répétai les derniers mots de mon +interlocuteur, et murmurai d'une voix à peine intelligible: + +--Elle refuse! + +--Oui, Léon, reprit M. Pavelyn, elle refuse! Rien ne peut la faire +changer de résolution. Je ne sais pas comment cela se fait; mais ce +mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m'afflige si +profondément? Non-seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce +projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les +Somerghem d'un refus si offensant? Ah!... comme père, je suis menacé +d'un chagrin éternel, et, comme homme, d'un insupportable affront! Toi +seul, mon bon Léon, tu peux peut-être détourner de moi ce terrible +malheur. Rose a pour toi une amitié sincère; tu es jeune comme elle, tu +es éloquent; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son +cÅ“ur. Fais-lui comprendre et démontre-lui qu'elle doit accepter ce +mariage; c'est un service inappréciable que je te prie de me rendre. Oh! +puisses-tu réussir, et je m'estimerais payé cent fois de tout ce que +j'ai fait pour toi! N'est-ce pas, Léon, tu rassembleras toutes tes +forces pour obtenir de Rose son consentement à ce mariage. + +Depuis quelques minutes, j'avais prévu ce que M. Pavelyn allait me dire. +Moi, moi-même! je devais supplier Rose d'épouser Conrad de Somerghem.... +Au premier abord, cette pensée m'avait fait frissonner; mais tout à coup +un retour s'était fait dans mes réflexions. Ce mariage était peut-être, +en effet, le seul moyen de sauver Rose d'une consomption mortelle. +L'homme dont j'avais reçu les bienfaits implorait cet effort de ma +reconnaissance. Oh! il n'y avait pas à hésiter; si je ne voulais pas +passer à mes propres yeux pour un être lâche, égoïste et méprisable, il +fallait accomplir le sacrifice franchement et résolument. Aussi +répartis-je que j'étais prêt à partir avec lui pour Anvers, afin de +conseiller à Rose d'épouser M. de Somerghem. + +--Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son +amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments +possibles? + +--Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir à ma +parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de +faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage +peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hésiter? + +--C'est une tâche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu +ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille, +jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une +fois elle a fermement décidé quelque chose, on s'aperçoit alors qu'elle +est douée d'une singulière force de volonté. Souvent je m'en suis +secrètement réjoui, car j'y voyais le signe d'un caractère noble et +fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous +ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté! + +M, Pavelyn s'était levé et marchait lentement dans l'avenue des hêtres. +Croyant qu'il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai +un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon père et m'habiller +convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins +jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait +que son père m'avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient +beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la +diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un +prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage. + +Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire +sentir quel prix il attachait à ma réussite, et il me conjura de ne rien +épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il +appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard. + +Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'était +allégé par l'espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal +qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme +je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu'elle m'aimait, je +ne doutais pas que, d'après mes conseils, elle ne se soumit à la +nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J'avais exprimé +plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en était +sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra +encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la +confiance: + +--À demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera la force de remplir +heureusement ta noble mission. + +Je suivis des yeux la voiture, jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait +disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier +solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu réfléchir avec +toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche +inattendue m'avait placé; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus +besoin de surmonter mon émotion, mon cÅ“ur se mit à battre violemment, +je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se +révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte +contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j'envisageai +sous un tout autre point de vue la tâche qui m'était imposée. J'aimais +la fille de mes bienfaiteurs; peut-être n'avais-je pas fait ce que +j'eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination; +peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers +Dieu. J'avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons +pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure était venue de +prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s'immoler au +bonheur de celle qui en était l'objet. Certes, c'était une mission +pénible que j'avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore +son cÅ“ur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice +fût consommé, mais j'offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition +de mon égarement, et, si j'étais coupable, il m'accorderait peut-être, +avec son pardon, la paix du cÅ“ur que j'avais perdu. + +Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que +celles qui pouvaient m'encourager à accomplir franchement ma terrible +tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents. + + + + +XXVII + + +Le lendemain, lorsque je descendis de la diligence à la porte de la +ville et que j'entrai dans la rue qui devait me conduire immédiatement à +la maison de M. Pavelyn, il me fallut rassembler toute mon énergie pour +ne point défaillir au moment d'accomplir ma tâche. Jusqu'alors, j'étais +parvenu à combattre mon hésitation et ma crainte; mais, maintenant que +chaque pas me rapprochait du moment fatal, je sentais ma force +m'abandonner. Mon cÅ“ur battait violemment, et de temps en temps un +frisson glacial parcourait mes membres. Ce n'est pas que j'hésitasse +dans ma résolution, ni que j'eusse quelque regret d'avoir accepté la +douloureuse mission; mais il y avait en moi une puissance secrète qui +luttait contre ma volonté, et dont les efforts tumultueux augmentaient à +chaque instant ma frayeur et mes souffrances. + +Après m'être arrêté deux ou trois fois en chemin pour maîtriser mon +agitation, je crus avoir repris un peu de calme, et je sonnai hardiment +à la porte de M. Pavelyn. + +Comme je me présentai à l'heure convenue, M. Pavelyn épiait mon arrivée. +Il vint à ma rencontre dans le vestibule, me serra la main avec joie, et +m'introduisit sur-le-champ dans la chambre où sa fille était assise +auprès d'une table, tenant une broderie à la main. + +--Vois, Rose! s'écria-t-il gaiement, voici Léon qui vient nous voir. + +Elle leva la tête de dessus son ouvrage. Son visage s'illumina de +l'éclat d'une joie indescriptible, ses yeux firent rayonner vers moi un +regard plein d'amour et de reconnaissance. Ma présence seule la rendait +heureuse.... Pauvre victime d'un penchant défendu! + +L'effet que cette démonstration, dont le sens ne pouvait m'échapper, +produisit sur moi fut si profond, que je dus faire un effort pour +retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Mais Rose, que mon arrivée +inattendue avait surprise, se rendit immédiatement maîtresse de son +émotion. Après avoir balbutié un aimable salut, elle avait repris tout +son calme, et, dans ses réponses à ce que son père ou moi lui disions, +il n'y avait plus rien qui pût faire soupçonner une profonde émotion. + +Nous causâmes pendant quelque temps de choses presque indifférentes; +puis M. Pavelyn porta la conversation sur le mariage. Il fit comme si je +ne savais rien de Rose, énuméra brièvement toutes les raison qui +devaient décider sa fille à accepter cette brillante alliance, et me +demanda ensuite directement quelle était mon opinion sur cette affaire. + +--Il ne peut y avoir de doute, affirmai-je: mademoiselle Rose doit +donner son consentement; car un pareil mariage.... + +Un coup d'Å“il de Rose fit expirer la parole sur mes lèvres. Elle me +considérait avec étonnement, avec reproche et avec effroi; un pénible +sourire errait sur ses lèvres, sourire presque imperceptible, mais +convulsif comme celui d'une personne qui a reçu une blessure mortelles +et qui ne veut pas se plaindre. + +M. Pavelyn, remarquant mon hésitation, vint à mon secours et dit +quelques mots pour m'encourager à continuer ma tâche. + +Je recommençai avec douceur, mais avec résolution, à lui conseiller de +se marier. Elle avait baissé la tête et paraissait m'écouter avec +patience, sinon avec indifférence. + +D'abord je fis valoir ta grande fortune de Conrad da Somerghem, sa haute +noblesse et l'excellence de ses qualités. J'allais invoquer la raison +principale et parler à Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents, +lorsque M. Pavelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivi son père +des yeux et me considéra avec un regard qui me fit frémir et me frappa +de stupeur. Comme le langage de l'âme est admirablement clair! + +Rose n'avait point parlé, et cependant j'avais compris mot pour mot ce +qu'elle m'avait dit. Hélas! elle m'accusait d'avoir conspiré avec son +père pour faire violence à ses sentiments. Elle me reprochait cette ruse +cruelle et la blessure dont je venais volontairement de déchirer son +cÅ“ur. J'étais extrêmement ému, et je bégayais quelques mots d'excuse; +mais elle, avec un calme qui me dominait, me dit doucement: + +--C'est bien, Léon, continuez. Accomplissez sans hésiter votre mission; +je vous écouterai jusqu'au bout. + +Je sentais des larmes prêtes à jaillir de mes yeux; mon cÅ“ur était +serré, la pâleur de l'angoisse décolorait mon visage. Alors, la crainte +me fit résister violemment à mon émotion. J'appelai à mon secours la +conscience du devoir et toute l'énergie de ma volonté. Je repris d'une +voix tremblante: + +--Rose, vous êtes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur! Ah! +délivrez-les de l'angoisse qui abrégerait leurs jours. Ils vous ont +donné la vie; toutes leurs espérances sont concentrées sur vous. Si la +consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils +mourraient de désespoir. Si c'est un sacrifice, un pénible sacrifice +même que l'on exige de vous, acceptez-le, je vous en supplie, par pitié, +par amour pour votre bon père, pour votre tendre mère! + +Je croyais avoir fait quelque impression sur l'esprit de Rose; mais, +voyant que je m'étais trompé, je m'interrompis. + +--Malheureux Léon! dit-elle en soupirant, pourquoi retourner ainsi le +poignard dans votre cÅ“ur et dans le mien? La consomption, dites-vous? +Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon cÅ“ur un +sentiment qui est devenu ma vie même. J'aime mieux mourir de +consomption! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui +s'est emparé de mon âme; alors, du moins, je l'emporterai avec moi dans +la tombe sans l'avoir souillé par une promesse parjure! + +Je fus si profondément ému à cette révélation du secret de son cÅ“ur; +ces affreuses paroles: consomption, mort, tombe, m'inspirèrent une telle +frayeur et une si vive pitié, qu'un torrent de larmes ruissela sur mes +joues. Je voulus parler, la voix s'arrêta dans mon gosier. + +--Ne pleurez pas, Léon, dit Rose; la fatalité cruelle qui pèse sur nous +ne peut se fléchir par des larmes. Dieu nous a refusé le bonheur sur la +terre, courbons la tête avec résignation et sans nous plaindre. J'en +mourrai peut-être; mais pourquoi croire qu'il ne reste plus d'espoir +après la mort? N'y a-t-il donc pas une seconde vie? + +Égaré, hors de moi, succombant presque à ma douleur, je m'écriai d'une +voix entrecoupée par les sanglots: + +--Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose! Oh! Rose, écoutez-moi! Ce +mariage doit briser un cÅ“ur dont chaque battement était un soupir pour +vous; il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu'à vous aimer, il +doit tuer une âme qui vous adorait comme la Divinité; mais il doit aussi +vous sauver de la mort qui vous menace, il doit épargner à vos parents, +à mes bienfaiteurs, le plus affreux désespoir; il doit excuser notre +égarement devant Dieu!... Oh! Rose, par les souvenirs de notre enfance, +par tout ce que j'ai espéré et souffert, par mon amour insensé, mais +sans bornes, pour celle qui m'a fait artiste, oh! je vous en conjure, +laissez-vous fléchir! Accordez-moi un seul moyen de reconnaître les +bienfaits de votre père, et ne m'ôtez pas l'espérance que vous resterez +sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah! voyez, Rose! voyez, je vous +en supplie à genoux.... Écoutez, exaucez ma prière! + +Je me laissai tomber à genoux en versant d'abondantes larmes et en +tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de +stupeur s'était passé en elle: une joie excessive brillait sur sa +physionomie. Les bienheureux qui voient s'entrouvrir le ciel n'ont pas +un sourire plus céleste. Pendant que je répétais ma prière avec plus +d'ardeur, elle me tendit la main et me dit: + +--Ah! j'en étais sûre, et cependant, je n'osais pas y croire tout à +fait; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, Léon! Si Dieu +a décidé de ma vie, maintenant je puis mourir! + +Tout à coup je fus saisi d'une émotion terrible, je sautai debout en +tremblant, et je courbai la tête en poussant un cri étouffé. Une porte +s'était ouverte, et M. Pavelyn m'avait vu agenouillé aux pieds de sa +fille! Cependant ce n'était pas cela qui m'agitait; car j'aurais +facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante; mais, dans le +regard qu'il fixait sur moi, il y avait tant d'amertume et un courroux +si sombre, quoiqu'il fût contenu, que je ne pus douter qu'il n'eût +surpris le secret de mon amour pour sa fille. + +Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d'une sonnette et attendit +l'arrivée d'un domestique. Ce fut un moment anxieux; un silence de mort +régnait dans le salon; Rose tenait ses yeux baissés; j'étais plus mort +que vif, et je dus m'appuyer au marbre de la cheminée pour ne pas plier +sur mes jambes chancelantes. + +Une servante parut. + +--Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de +venir auprès d'elle sur-le-champ. + +Dès que la servante eut disparu, mon protecteur, irrité, me dit d'une +voix dont l'altération glaça mon sang dans mes veines: + +--Venez, suivez-moi; je dois être seul avec vous. + +Comme dans mon trouble et ma défaillance je ne m'empressais pas de lui +obéir, il me saisit par la main et m'entraîna hors du salon. Près de la +porte, je retournai la tête, dans un mouvement involontaire: c'était mon +âme qui, par un dernier regard, voulait dire un éternel adieu à l'âme +qu'elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt levé vers le ciel, comme +une prophétesse; ses traits étaient illuminés; l'espérance et la foi +rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu'elle +me disait adieu jusque dans le sein de Dieu. + +M. Pavelyn paraissait péniblement affecté de l'attitude de sa fille, car +il me serrait le poignet et m'entraîna à grands pas dans une chambre +retirée dont il ferma la porte derrière lui. + +Je demeurai immobile à la place même où mon bienfaiteur m'avait +conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda +silencieusement; je ne pus supporter ce regard, et je me laissai tomber +sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes larmes. + +--Ainsi, voilà ma récompense! s'écria M. Pavelyn d'une voix altérée. Cet +enfant que j'ai tiré de la pauvreté, que j'ai aimé comme un fils, que +j'ai comblé de bienfaits, cet enfant était un serpent qui s'est glissé +dans ma famille pour empoisonner ma vie! Le fils du sabotier, non +content d'oser lever les yeux sur l'héritière de ma fortune et de mon +nom, voudrait entraîner ma fille unique à partager son coupable amour! +Insensé! La reconnaissance n'avait-elle donc pas assez de puissance dans +votre cÅ“ur pour étouffer une pareille inclination? Ne prévoyiez-vous +pas que vous alliez commettre une lâcheté et un crime! Qu'avez-vous osé +croire? qu'avez-vous osé espérer? Ah! c'est une malédiction de Dieu. + +J'étais pâle comme la mort; je tremblais; je me tordais les mains de +désespoir; je tendais les bras vers M. Pavelyn en bégayant des paroles +confuses. Mon émotion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon +désespoir sans bornes éveillèrent quelque compassion dans le cÅ“ur de +mon bienfaiteur; car ce fut avec moins de colère qu'il reprit: + +--Non, ne répétez pas l'aveu de votre coupable égarement; j'ai tout +entendu. Hélas! puisse le ciel vous le pardonner! Tandis que je vous +prodiguais mon amitié, et que je songeais nuit et jour à votre avenir, +vous parliez à mon enfant d'un amour qui devait abréger notre vie à +tous, et couvrir notre tombe d'une honte ineffaçable. + +La blessure sanglante que me fit cette accusation me rendit la parole; +j'essayai, à travers mes sanglots, de faire comprendre à M. Pavelyn que +je n'avais jamais, avant cette journée fatale, trahi par un mot ni par +un signe la malheureuse passion que j'avais pour Rose. Je lui dis +combien j'avais lutté et souffert; comment j'étais retourné à Bodeghem +avec l'intention de ne plus fouler le pavé de la ville d'Anvers, et +comment mon amaigrissement et ma fièvre n'étaient que la conséquence du +combat désespéré que j'avais livré contre moi-même.--Enfin, je me jetai +aux pieds de mon bienfaiteur, et, les arrosant de mes larmes, j'implorai +sa pitié et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, fût-ce au bout +de la terre; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa +malédiction. Il me releva d'un geste bref et répondit: + +--Malheureux, je vous ai tant aimé, que, maintenant encore, je puis +croire à votre innocence! Je ne vous ferai donc plus de reproches +inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre fol amour +pour Rose, ni de sa faiblesse.... C'est un grand bonheur, oui, oui; car, +si quelqu'un avait surpris ce terrible secret, où irais-je cacher ma +honte? Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur? Et +Conrad de Somerghem qui se saurait repoussé pour un.... Non, je surmonte +ma colère, mon indignation; c'est une consolation pour moi que, +maintenant du moins, vous sentiez ce qu'un devoir inexorable exige de +vous. C'est assez. Le silence, l'éternel oubli doit ensevelir ce secret; +vous comprendrez, je l'espère, que vous devez quitter immédiatement +cette maison. Partez, allez loin, très-loin; que personne de nous +n'entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout puisse oublier +jusqu'à votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, Léon, si +vous êtes reconnaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne +volonté et avec conscience à cette nécessité.... On a besoin d'argent +pour voyager; je ne veux pas que vous manquiez de rien. + +À ces mots, il posa une bourse à côté de moi sur la table; mais, moi, +anéanti par tant de bonté, je m'élançai vers lui, et lui pris les mains +que j'arrosai de mes larmes en m'écriant: + +--Oh! merci, merci! je prierai Dieu sans cesse pour qu'il vous accorde +ses bénédictions! Adieu! ayez pitié de l'infortuné dont le dernier +soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh! mon Dieu.... Adieu, +noble cÅ“ur, généreux protecteur, adieu! + +En achevant ces mots, je m'enfuis. Je me précipitai dans la rue comme un +aveugle, et, poursuivi par l'angoisse et le désespoir, je courus droit +devant moi, sans savoir ce que je faisais. Je sortis de la ville par la +première porte qui se présenta devant moi, et lorsque j'arrivai au bout +du faubourg et que je vis le monde ouvert devant moi je poussai un cri +de joie, et je redoublai de vitesse, comme si chaque pas qui m'éloignait +de la demeure de mon bienfaiteur devait diminuer le poids de ma honte et +l'horreur de mon crime. + + + + +XXVIII + + +Le premier jour de ma fuite, je tombai d'épuisement près d'un village +non loin de Bruxelles. Quoique j'eusse refusé le secours que m'avait +offert mon protecteur, je n'étais pas sans argent. Je possédais trois +napoléons d'or et quatre ou cinq francs en menue monnaie. Après quelques +moments de repos, j'entrai dans le village et je cherchai une auberge. +Le lendemain, au point du jour, je repris mon voyage dans la direction +de la France, car je croyais que, dans ce grand pays dont je connaissais +bien la langue, je trouverais mieux qu'ailleurs les moyens de me cacher +et de soutenir ma vie amère sans qu'on en apprît jamais rien à Anvers. + +Après avoir marché pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai +enfin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux +environs de Compiègne. Maintenant qu'il y avait entre Rose et moi une +distance de cinquante à soixante lieues, maintenant que je me savais +éloigné de toutes les grandes routes et que je n'avais plus à craindre +que l'on pût découvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la +nécessité de continuer mon voyage. Les gens chez qui j'étais logé ne +m'inquiétaient pas par des questions indiscrètes et ne s'étonnaient pas +de ma singulière taciturnité. + +Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons où l'on pouvait +rêver tout à son aise, et à peu de distance s'étendait la forêt +impériale de Compiègne, où les malheureux peuvent s'égarer dans la plus +complète solitude avec leurs tristes pensées. + +C'était le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette +forêt que je passais mes journées, immobile pendant des heures entières, +les yeux fixés sur un même point et les bras croisés sur ma poitrine; ou +bien allant et venant, riant et soupirant, répandant sur le gazon la +rosée de mes larmes jusqu'à ce que la cloche de midi ou l'obscurité du +soir me rappelât au village. + +Je pensais à ma mère, à M. Pavelyn et à mon avenir perdu: je sentais les +remords de ma conscience; je voyais pleurer mes bienfaiteurs à la vue du +dépérissement de leur enfant; j'entendais une malédiction sortir de leur +bouche contre l'ingrat dont l'orgueil insensé était la cause du malheur +de leur vie; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions +qui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon âme malade assez de +force pour les chasser, et pour évoquer à leur place une autre image, +une resplendissante et admirable apparition. Alors Rose s'élevait à mes +yeux, des brouillards de la forêt, avec le sourire de l'espérance aux +lèvres, le feu de l'enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt +le ciel, comme elle m'était apparue lors de notre fatal et éternel +adieu. D'autres fois, j'écoutais une voix plaintive et je voyais à +travers le feuillage l'ombre vaporeuse d'une vierge angélique. C'était +l'âme de Rose qui venait me répéter l'aveu de son amour. «Plutôt mourir! +plutôt mourir!» murmurait-elle à mon oreille d'une voix solennelle et +touchante. Et alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me +sentais heureux par-dessus tous les hommes, et je riais au fond de la +forêt solitaire, comme un pauvre fou qui a perdu la conscience de +lui-même. + +Malgré le dérangement maladif de mon esprit, je songeais à ma mère avec +une profonde inquiétude. Elle ne s'étonnerait pas pendant la première +semaine de mon départ combien je resterais de jours à Anvers; mais enfin +elle s'informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elle +point frappée en apprenant que j'avais disparu sans laisser aucune trace +derrière moi! Je devais et je voulais lui écrire. Mais que lui dirais-je +dans cette lettre? Je ne pouvais pas lui révéler la vérité; car je +voulais accomplir avec une religieuse fidélité la promesse que j'avais +faite à mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour +commencer une lettre mensongère; mais le mensonge ne voulait pas sortir +de ma plume. + +Après une lutte qui dura quatre jours, je cédai enfin à l'impérieuse +nécessité, et j'écrivis à ma mère. Je lui dis avec mille protestations +d'amour, et en implorant son pardon, que je voulais entreprendre un +voyage en France, en Allemagne et en Italie, pour compléter mon +éducation d'artiste. Que j'étais parti sans lui dire adieu, de crainte +que mes parents ou M. Pavelyn ne me détournassent de l'exécution d'un +projet qui me poursuivait depuis plus d'une année et qui m'avait rendu +malade. J'ajoutai qu'elle ne devait pas être inquiète de moi, que je lui +donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours à elle +avec amour et que je reviendrais le plus tôt possible, avec la ferme +volonté d'embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse. + +Pour ne pas laisser deviner à mes parents le lieu de mon séjour ou le +lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la +chaussée voisine, et je me fis conduire jusqu'à Reims, où je jetai ma +lettre à la poste. Le soir, j'étais revenu dans le village. + +Cette lettre à ma mère m'avait coûté bien des efforts incroyables; mais, +maintenant qu'elle était partie et que je pouvais espérer que mes +parents seraient du moins rassurés sur mon existence, je sentais mon +cÅ“ur déchargé d'un poids étouffant, et mon esprit tout à fait libre de +se livrer, dans un oubli complet, à ses continuelles rêveries. + +Je n'aurais point, de longtemps, songé à quitter mon village, solitaire, +car j'aimais la forêt de Compiègne et ses sentiers ombreux; mais je +m'aperçus bientôt que mes finances étaient presque épuisées. D'ailleurs, +mes singulières allures commençaient à être remarquées dans le village, +et l'on me faisait des questions indiscrètes qui me déplaisaient. Il +fallait donc prendre un parti et m'en aller. Paris était le seul endroit +où je pusse me rendre avec l'espoir de rester inconnu et caché dans la +foule, et de trouver de l'ouvrage comme sculpteur, afin d'échapper à la +misère qui me menaçait. + +Deux jours après, j'entrais, le bâton de voyage à la main, dans la +capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un petit +hôtel garni; mais alors, rappelé à l'économie par la vue de ma dernière +pièce de cinq francs, je cherchai un logement moins coûteux. Je pris +possession d'une petite chambre sous les combles d'une haute maison dans +la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière le Panthéon. De là , mes +yeux embrassaient tout le panorama de l'immense cité, et mon regard +pouvait se perdre pendant des heures dans l'horizon brumeux, comme dans +l'infini. À mes pieds grondait le roulement de milliers de voitures; +au-dessus de ma tête bruissait le mouvement d'un million d'habitants; +j'entendais même, dans la maison qui me servait d'asile, le chant de +gens joyeux, le cri des enfants, et les appels des personnes qui +montaient et descendaient l'escalier; mais tous ces bruits m'étaient +étrangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je +me sentais plus loin du monde et plus isolé que dans le petit village +perdu près de Compiègne. + +Dès la première heure de mon séjour dans cette petite chambre, elle me +devint chère. Quelle autre patrie était mieux faite pour mon âme +attristée, que cet étroit réduit, perdu sous le toit d'une maison qui +était elle-même un petit monde, mais avec un horizon sans limites, où +mes pensées pouvaient s'égarer en toute liberté? + +Si la nécessité n'avait pas interrompu mes rêves, il me semble que +j'aurais passé toute ma vie la tête penchée hors de ma petite fenêtre. +Mais il n'y avait pas moyen d'oublier que la pauvreté se tenait à mes +côtés. Je m'arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je descendis dans la +rue, pour aller demander de l'ouvrage chez les maîtres statuaires, comme +je l'avais déjà fait infructueusement depuis plusieurs jours. + +Ce jour-là , je devais être plus heureux. Je m'adressai à un sculpteur +très-estimé, qui demeurait dans une maison de la rue de Seine, en lui +disant que j'étais un jeune artiste, un premier prix de l'Académie +d'Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner +dans ses études; mais que, me trouvant sans argent, j'étais obligé de +chercher de l'ouvrage pour vivre. L'humilité de mon langage lui inspira +sans doute de la confiance; car il ne m'en demanda pas davantage, et me +conduisit sur-le-champ dans un grand atelier où beaucoup de jeunes gens +et même d'hommes faits étaient occupés à tailler dans le bois et dans la +pierre différentes statues, et des ornements de toute espèce.--Il appela +le chef de l'atelier, lui dit quelques mots à voix basse; puis, se +tournant vers moi: + +--On va vous mettre à l'épreuve, mon garçon, dit-il. Ce soir, je verrai +ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l'ouvrage. À +l'Å“uvre donc, et bon courage! + +On m'apporta une petite ébauche en plâtre représentant un archange, et +un bloc de bois de tilleul, où je devais tailler la tête de l'ange +jusqu'au cou, grande quatre fois comme le modèle. On me procura en même +temps tout ce qu'il me fallait: un établi, des outils, et même une +blouse grise, pour ne pas souiller mes habits. + +Vers le soir, j'avais presque entièrement terminé la tête d'ange. +J'étais content de moi-même, car j'avais la conviction que mon essai +était parfaitement réussi. Aussi, je travaillais avec tant d'ardeur, que +je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur était +derrière moi, et regardait ce que je faisais. + +Il me tapa sur l'épaule, et me dit avec un sourire aimable: + +--Oh! oh! mon gaillard, vous osez corriger le modèle! C'est égal, j'aime +cela, quand la hardiesse marche de pair avec le talent. Je suis +satisfait; vous travaillerez pour moi; et, pour vous faire voir que je +veux du bien à de jeunes artistes comme vous, je vous donnerai le +salaire d'un premier ouvrier. + +Depuis ce jour, je travaillai dans le grand atelier au milieu de +nombreux compagnons. Il y avait à exécuter, pour une église de la ville +de Bordeaux, un grand autel avec toutes ses statues et tous ses +ornements. L'ouvrage se trouvait en retard et était pressé. C'est à +cette circonstance que je devais mon admission immédiate. + +Dès le premier jour de mon entrée à l'atelier, mes camarades avaient +tâché de savoir qui j'étais. Au commencement, ils excusèrent ma +discrétion et ma réserve; mais bientôt mon continuel silence les aigrit, +et je devins de plus en plus l'objet de leurs railleries, sinon de leur +haine.--Cette disposition hostile de mes camarades m'affligea; je fis +tous mes efforts pour être un peu plus communicatif, et pour leur être +agréable; mais j'eus beau me faire violence, je ne parvins pas à chasser +les images qui, même pendant que je travaillais avec ardeur, étaient +sans cesse présentes à mon esprit, et l'emportaient dans le monde des +idées tristes.... Rose, toujours Rose! qui me montrait le ciel comme la +patrie des pauvres bannis du bonheur, et murmurait à mon oreille: +«Plutôt mourir! plutôt mourir!» + +Lorsque la fin des heures de travail me rendait ma liberté, je prenais +mon vol, comme un oiseau échappé de sa cage, vers la montagne +Sainte-Geneviève, et je m'asseyais sur une chaise devant ma petite +fenêtre, et je regardais d'un Å“il vague les reflets dorés du soir, et +je rêvais d'elle, de son sourire et de son aveu; ou bien je pensais à sa +maladie, au chagrin de ma pauvre mère, et je pleurais, et je suppliais +Dieu, les mains levées vers lui, de la protéger et de me pardonner, dans +sa miséricorde infinie. Et je ne quittais ma place favorite que quand la +fatigue m'obligeait à me mettre au lit pour réparer mes forces. + + + + +XXIX + + +Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades à +l'achèvement du grand autel. + +Un jour, le sculpteur me fit appeler dans son atelier particulier. Il me +montra un modèle de plâtre--qu'à son ancre symbolique on pouvait +reconnaître pour une personnification de l'Espérance,--et me dit de +l'examiner avec attention, parce qu'il désirait avoir mon avis. + +--Eh bien, demanda-t-il après quelques instants, que pensez-vous de +cette statue? + +--Telle qu'elle est comprise, je la trouve extrêmement belle, +répondis-je d'un ton craintif. + +--Telle qu'elle est comprise? répéta-t-il. Il y a donc une restriction? +Voyons, parlez franchement; je ne vous ai pas appelé ici pour recevoir +vos éloges, il manque quelque chose à cette ébauche. Si vous pouvez +trouver ce que c'est, vous me rendrez service; car cela commence à +m'ennuyer terriblement. + +--Mon talent est trop borné, murmurai-je, pour que j'ose critiquer une +si belle Å“uvre; cependant je reconnais que, si j'avais dû +l'entreprendre moi-même, mon imagination me l'eût fait concevoir moins +bien sans doute, mais autrement. + +--Mais comment l'auriez-vous conçue? C'est précisément là ce que je veux +savoir, s'écria mon maître avec impatience. + +Je lui expliquai que, d'après moi, la beauté corporelle que les Grecs +ont recherchée, répondait sans doute à leurs mÅ“urs et à leur religion; +que le christianisme, regardant le corps comme poussière, avait plutôt +pour but, dans l'art, de traduire les émotions de l'âme immortelle. +L'ébauche de la statue de l'Espérance, si elle était mon ouvrage, ne +ressemblerait donc pas tant à une divinité grecque; je la ferais plus +humaine, trop humaine probablement. + +Mon maître paraissait écouter mes paroles avec plaisir Il m'arracha +encore une remarque sur l'expression du visage de sa statue. D'abord, je +tâchai de lui faire comprendre, avec la plus grande réserve, que je +trouvais l'expression trop calme, trop froide, et manquant d'élan vers +celui qui est la source de toute espérance. Insensiblement je me laissai +entraîner par mon sentiment; on avait touché une des cordes de mon +cÅ“ur, qui n'en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je +représentai l'espérance comme l'unique source de toute foi, de toute +religion, de toute joie;--car, si le Créateur n'avait pas mis au cÅ“ur +de l'homme l'étincelle lumineuse de l'espérance, où celui-ci +trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les +douleurs et la travail de la vie, s'il ne savait pas qu'un être suprême +lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances? + +Mon maître fut vivement touché de mon langage enthousiaste, et, tout en +me disant que je me laissais peut-être exalter jusqu'à l'exagération, il +me serra la main avec une satisfaction sincère. + +Il m'expliqua pourquoi cette ébauche l'ennuyait, comme il me l'avait +dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d'un magnifique cabinet +d'objets d'art, lui avait commandé la statue de marbre de l'Espérance, +pour être placée au milieu de plusieurs chefs-d'Å“uvre de sculpture. Ce +banquier, originaire d'Allemagne, était un homme très-religieux. Il +avait sur l'art d'autres idées que celles qui sont reçues en France. +Plusieurs fois déjà , il était venu voir le modèle ébauché, et, chaque +fois, il s'en était montré mécontent, malgré les nombreuses +modifications que mon maître y avait faites. Le banquier avait à peu +près les mêmes idées que moi sur les exigences de ce que nous appelons +l'art chrétien, et cela étonnait grandement mon maître. Quoiqu'il en +soit, mon maître tenait beaucoup à satisfaire le riche amateur, et il me +pria instamment de lui dire d'une façon plus précise et plus détaillée +comment je croyais que la pose, l'expression et les formes de sa statue +devaient être pour répondre au vÅ“u du banquier. + +Je parlai si longtemps et je conseillai tant de changements, qu'à la fin +aucune des parties de sa composition n'avait échappé à mes critiques, +cependant comme je parlais avec beaucoup de respect, ma franchise ne +blessa pas le sculpteur. Il secoua la tête d'un air pensif, et dit: + +--Vous autres, hommes du Nord, vous comprenez l'art autrement que nous +le comprenons en France aujourd'hui. Qui a tort? Qui a raison? Nous +laisserons la question pendante. En tous cas, je me fais vieux, et ce +n'est pas à mon âge que l'on change son esprit et ses yeux. Il m'est +impossible de satisfaire le banquier; et cependant je serais +profondément désolé si je devais perdre quelque chose de son estime et +de sa haute protection. + +Il y eut un moment de silence. + +--Mais, mon brave garçon, demanda tout à coup mon maître, si je vous +priais de faire une maquette d'après vos idées, y mettriez-vous le +cachet de vos sentiments sur l'art chrétien? + +--J'ose l'espérer, quant à l'idée du moins, répondis-je. Quant aux +formes et aux proportions des différentes parties, votre main de maître +devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et +inexpérimenté. + +--Ah! c'est naturellement ainsi que je l'entends, s'écria le sculpteur. +Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pièces de l'autel achevé. +Pour le placer dans l'église, je serai au moins huit jours absent. Il y +a là -haut, au troisième étage, une petite chambre où je travaille +quelquefois. J'y ferai monter de la terre glaise. C'est là que vous +ferez votre ébauche. Il y a une sonnette; l'apprenti viendra à votre +appel pour recevoir vos ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette +chambre. Je défendrai que personne vienne vous déranger. Vous profiterez +de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous +pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous êtes capable.... Ainsi +c'est dit, n'est-ce pas, demain vous vous mettrez à l'Å“uvre? Et vous me +ferez une Espérance chrétienne. + +Je promis de faire de mon mieux pour mériter son approbation. + +Le lendemain, je pétrissais l'argile avec passion, car j'étais si +exalté, et je voyais mon idéal si net et si vivant devant mes yeux que +je jugeai inutile de modeler une ébauche en petit pour me guider dans +mon travail. + +Quelle serait ma statue? Où trouverais-je mon inspiration? Mais qui, sur +la terre, avait, comme moi, vu l'Espérance incarnée en une créature +humaine? Rose! Rose avec son doigt tendu vers le ciel, avec toute son +âme dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illuminé par la foi en +une vie meilleure, levé vers Dieu, la source de toute espérance!--Oh! +j'étais encore artiste! Toute la vivacité de mon esprit m'était revenue; +je ne pensais plus qu'à ma création, et je me sentis si heureux et si +grand, que, sans m'en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l'argile +que je pétrissais sous mes doigts fiévreux. Et, comment en eût-il été +autrement? Ce que je faisais c'était l'incarnation de mon amour, de ma +croyance, de mon espoir! Rose était là , devant moi; comme l'ange +inspirateur de l'artiste! Et moi, en travaillant, je me sentais plus +près d'elle, et en communication plus intime avec son âme que dans mes +rêves les plus trompeurs. Aussi l'argile se façonnait comme par +enchantement entre mes mains. J'aurais eu vingt bras, que je n'eusse pas +pu travailler plus vite! + +Cependant, lorsque j'eus entièrement modelé ma statue avec son caractère +propre, mais encore grossièrement ébauché, une difficulté que j'avais +vainement essayé d'écarter m'effraya. Non-seulement ma statue avait +l'attitude solennelle et l'expression enthousiaste de Rose au moment où +elle m'avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c'était si exactement +sa figure, que ma main avait involontairement imprimé, sur ses traits et +dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue était donc +trop grêle de formes et trop maigre. + +Je luttai longtemps pour corriger ce défaut; enfin je réussis en partie, +et mon ébauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui +ôter son apparence maladive. + +Alors je me mis à travailler avec plus de confiance et plus d'ardeur, et +je poussai si vivement l'exécution, que je passai presque tout le +huitième jour à contempler mon Å“uvre avec ravissement, ne voyant plus +aucune correction à y faire. + +Mon maître était revenu dans l'après-midi. Je reconnus sa voix dans +l'escalier, et j'attendis, cÅ“ur palpitant, qu'il ouvrit la porte de ma +chambre. Quel serait son jugement? + +Enfin il parut, et s'écria aussitôt qu'il me vit: + +--Eh bien, mon garçon, a-t-on réussi? a-t-on bien travaillé? Voyons +comment vous comprenez l'Espérance chrétienne. + +A ces mots, il s'approcha de ma statue; mais il recula, frappé d'un +sentiment dont je ne pus me rendre compte, et la considéra un instant en +se parlant à lui-même.--Puis il s'élança vers moi, me prit la main, la +serra avec force, et dit d'une voix émue: + +--Mais vous êtes un artiste, vous! un grand artiste! Les formes sont un +peu grêles; mais cela ne fait rien, je les corrigerai. Vous avez trop +d'inspiration et trop de talent pour ne pas acquérir, avec le temps, une +grande célébrité. Pauvre garçon! vous perdez votre temps ici, à tailler +le bois et la pierre pour gagner un morceau de pain! Cela n'est pas +juste; à chacun selon son mérite; je vous procurerai les moyens de vous +faire connaître.... Et, en attendant, je double dès aujourd'hui votre +salaire. Tant que vous resterez ici, vous ne serez pas mon ouvrier, vous +serez mon ami; nous causerons de l'art ensemble; j'apporterai mon +expérience, et vous, l'enthousiasme de votre cÅ“ur jeune et chaud. Nous +y gagnerons tous les deux. + +Je remerciai mon généreux maître, les larmes aux yeux; mais il ne me +laissa pas le temps d'exprimer ce que je sentais. + +--Je cours chez le banquier, s'écria-t-il. Il faut qu'il vienne, qu'il +vienne à l'instant. Il serait bien difficile s'il n'était pas content, +cette fois. S'il est chez lui, je le ramène avec moi. Jetez ces morceaux +d'argile, et laissez descendre un peu le rideau; votre statue ne reçoit +pas assez de lumière. + +À ces mots, il descendit l'escalier quatre à quatre, me laissant en +proie à une émotion d'orgueil et de joie. + +Après une demi-heure d'attente, j'entendis un bruit de pas qui montaient +à l'étage où se trouvait mon atelier. Je me retirai dans un coin de la +chambre pour ne gêner personne, et je m'assis devant une table en +faisant semblant de dessiner. + +J'entendis un cri d'admiration poussé par le banquier, qui dit à mon +maître: + +--C'est superbe! je vous félicite. Vous avez enfin compris mieux que moi +ce que je désirais. Recevez mes sincères remerciements. Oh! la nature +vit! Et quelle expression, quel élan vers Dieu! Oui, oui! c'est ainsi +qu'il faut représenter l'Espérance des chrétiens.... + +--Et si je vous disais que je ne suis pas l'auteur de cette statue? +répliqua mon maître. + +--Que voulez-vous dire? demanda le banquier surpris. + +--J'y changerai bien quelque chose, répondit le sculpteur. Elle est trop +maigre, et il y a, çà et là , de petits détails qui doivent être +corrigés; mais je ne veux pas m'attribuer le mérite d'autrui. L'auteur +de la statue que vous admirez est le jeune homme que vous voyez dessiner +à cette table. + +Et, se tournant vers moi, il me cria: + +--Venez ici, mon ami, et recevez vous-même les éloges qui vous +appartiennent légitimement. + +J'obéis. Le banquier s'avança vers moi et se mit à me louer +chaleureusement et à vanter mon Å“uvre. Ému et confus, je tenais les +yeux baissés; mais mon maître me frappa vivement sur l'épaule, et +s'écria: + +--Ah! monsieur Léon, vous êtes là comme une timide jeune fille. Levez la +tête et regardez hardiment devant vous, comme un artiste tel que vous a +le droit de le faire. + +Le banquier se gratta le front en murmurant: + +--Monsieur Léon? Ce serait étrange! qui sait? En effet; maître, je +connais tous vos élèves, mais ce jeune homme, je ne l'ai pas encore vu +ici.--Vous vous nommez donc Léon? demanda-t-il en s'adressant à moi. +Excusez mon indiscrétion, je vous prie. Quelle est votre patrie? quelle +ville habitent vos parents? quel est votre nom de famille? + +Je répondis à ses questions avec franchise. + +C'est merveilleux! dit-il. Sans cette statue, je ne vous aurais +peut-être jamais trouvé. Cependant il y a quinze jours que je vous fais +chercher dans tous les ateliers et les musées de Paris. Mais qui se fût +imaginé que je vous trouverais dans une maison où je connais tout le +monde? J'ai une lettre pour vous, une lettre très-pressée. Elle est d'un +riche négociant d'Anvers. Mais vous devez le connaître: M. Pavelyn est +son nom. Je ne sais ce qu'il vous veut, mais il me supplie de ne pas +perdre un instant pour vous remettre sa lettre, si je vous découvre. Je +lui ai promis de ne rien négliger pour satisfaire son ardent désir. Je +vais envoyer immédiatement mon domestique, qui m'attend en bas, demander +la lettre à mon premier commis. Il ira en voiture, et sera de retour en +un instant. + +Il descendit pour donner ses ordres, puis remonta sur-le-champ dans +l'atelier. Il regarda encore ma statue, loua en particulier chacun des +mérites qu'il croyait y découvrir, causa avec moi de l'art païen, de +l'art gothique et de l'art moderne, et me promit sa puissante +protection. + +Il fut interrompu par l'arrivée de son valet, qui lui présenta une +lettre cachetée, qu'il me remit immédiatement. + +C'était bien M. Pavelyn qui avait écrit mon nom sur l'enveloppe. J'étais +tremblant et pâle d'une curiosité inquiète en ouvrant la lettre.... +Mais, dès que j'en eus parcouru les deux premières lignes, un voile +descendit devant mes yeux; je poussai un cri déchirant; mes jambes se +dérobèrent sous moi, et je m'affaissai au pied de ma statue. + +Mon maître me prit dans ses bras; le valet qui avait apporté la lettre +prit de l'eau dans un vase, et se disposait à mouiller mon front. Mais +je n'étais pas tout à fait évanoui, et je fis signe qu'on me laissât +respirer un peu. Je ne pouvais croire l'écrit qui gisait tout ouvert à +mes pieds, et mon premier mouvement fut de le reprendre et d'y porter +les yeux de nouveau. Je lus à voix haute les affreuses paroles qui +m'avaient fait succomber à ma douleur et à mon épouvante: + +«Venez, venez vite, Léon! hélas! elle marche d'un pas rapide vers la +mort. Un seul espoir nous reste: votre présence peut encore, peut-être, +lui sauver la vie. Venez! ma pauvre Rose vous appelle jour et nuit!» + +Je n'en lus pas davantage. Avec un nouveau cri, j'arrachai ma blouse +grise, et je saisis mes vêtements. + +--Mais qu'avez-vous? que voulez-vous faire? s'écria mon maître, effrayé +de la violence de mes mouvements. + +--Partir, je dois partir! m'écriai-je. Elle meurt! elle m'appelle! +Adieu! + +--Elle meurt? Qui? demanda-t-on. + +--Là -bas! elle! l'Espérance... ma statue! hurlai-je comme un fou. + +Mon maître se plaça devant la porte et me barra le passage. + +--Pauvre garçon! dit-il; je ne puis vous laisser partir ainsi; votre +cerveau est dérangé. + +Je lui dis d'un ton suppliant et les mains jointes: + +--Oh! non, non, vous vous trompez: je ne suis pas fou. Jugez, jugez +vous-même! J'étais un pauvre enfant muet; un autre enfant, la fille de +gens riches, m'a tiré de la misère, m'a instruit, et a fait de moi un +artiste. Devenue femme, elle a aimé son protégé avec tant de passion, +qu'elle paie de sa vie ce malheureux amour! Peut-être en ce moment +est-elle étendue sur son lit de mort, elle m'appelle pour la sauver, +pour lui fermer les yeux.... Et je ne volerais pas à son appel de +détresse? Ah! je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi partir! + +--Je comprends, répondit mon maître, les yeux mouillés de larmes; mais +vous ne retournerez pas du moins à Anvers à pied; avez-vous de l'argent? + +--De l'argent? balbutiai-je frappé de cette question. De l'argent? Dans +ma chambre... trop peu, peut-être. + +Le généreux artiste tira quelques napoléons de sa poche, me les glissa +dans la main et dit: + +--Tenez, que Dieu vous protège pendant le voyage. Partez le plus vite +possible; nous compterons après. + +À peine vis-je la porte ouverte devant moi, que je me précipitai dans +l'escalier en poussant un cri de joie, et je m'élançai dans la rue.... + +Deux heures après, j'étais dans la chaise de poste qui devait me ramener +en Belgique. + + + + +XXX + + +Après un voyage rapide, quoique terriblement lent au gré de ma fiévreuse +impatience, j'arrivai à Anvers dans l'après-midi. Je m'élançai hors de +la chaise de poste avant qu'elle fût complètement arrêtée, et courus +tout d'une haleine jusqu'à la maison de M. Pavelyn; mais là , j'appris +par un domestique que, depuis une dizaine de jours, toute la famille +s'était rendue au château de Bodeghem, dans l'espoir que l'air de la +campagne fortifierait un peu la malade. + +Sans perdre un instant, je courus chez un loueur de voitures et fis +atteler deux bons chevaux à une légère calèche; je lui promis double +salaire... et, un quart d'heure après, nous brûlions le pavé de la +grande route de Bodeghem avec la rapidité du vent. + +Je fis arrêter la voiture devant la grille du château, je jetai une +pièce d'or au cocher, et je sautai dans le jardin. À la porte du +château, un domestique me salua avec un cri de joie: il me conduisit +dans le vestibule en toute hâte, et, sans dire un mot, ouvrit la porte +d'une chambre et s'écria: + +--Voici M. Léon! + +Trois ou quatre voix répondirent par un cri de joie à cette annonce. Je +vis Rose se lever en sursaut de son fauteuil de malade tout chargé de +coussins; je vis ma mère qui tenait une des mains de la pauvre malade; +je vis M. et madame Pavelyn dont le visage s'illuminait de joie à mon +apparition.... Mais Rose! hélas! comme la maladie l'avait changée! Ces +joues creuses, ces yeux vitreux, ces lèvres bleues! Il était donc vrai +que la mort avait marqué sa victime; je n'étais venu que pour la voir +mourir! + +À cette affreuse pensée, je fus frappé d'un désespoir immense; je sentis +mes jambes se dérober sons moi; j'essayai de parler; mais on eût dit que +j'étais redevenu muet. + +Je remuais vainement les lèvres; aucun son ne sortait de ma bouche.... +Un torrent de larmes s'échappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur +une chaise, anéanti et sans force, la tête cachée dans mes mains +appuyées sur le bord de la table. + +J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles +consolatrices; je sentais les bras de ma mère qui s'efforçaient de me +faire lever la tête pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main +et tâchait de me tirer de la douleur où j'étais plongé par les +témoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible à tout, +et ne répondis que par des sanglots, jusqu'au moment où Rose murmura à +mon oreille avec l'accent de la plus ardente prière: + +--Léon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins pitié de ma pauvre +mère. Vous lui déchirez cruellement le cÅ“ur! Pour l'amour de moi, +montrez-vous courageux et rassuré sur mon sort! + +Ces paroles ma rappelèrent un peu à moi-même; je fis un effort pour +surmonter ma douleur, et je levai la tête. Tandis que des larmes +silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive +émotion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes +bienfaiteurs et de ma mère avait agité mon âme.... + +Mais Rose interrompit cette explication embarrassée, et dit en me +montrant une chaise à côté d'elle: + +--Venez, Léon, asseyez-vous à côté de moi. Je ne puis pas causer avec +vous de si loin, cela me fatigue la poitrine. + +Quand je lui eus obéi, elle me regarda avec un sourire radieux, et +plongea dans mes yeux un regard d'une singulière profondeur. L'amour et +le bonheur éclairaient son pâle visage; mais cette quiétude, cette joie, +sur ses traits flétris, me frappèrent d'une angoisse nouvelle, et je +penchai la tête sur ma poitrine. + +--Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une +voix calme et gaie. Ah! si vous n'étiez pas venu, je n'aurais peut-être +pas eu la force ni le courage d'espérer une vie plus longue; mais, +maintenant que vous voilà , je me sens déjà beaucoup mieux. Mon cÅ“ur bat +plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de +mes forces, qui me donne la certitude que j'échapperai à la consomption. +Vous verrez: dès demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec +ma bonne mère; nous parlerons de notre enfance; nous évoquerons nos plus +doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la +beauté de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je +reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement à la santé. Oui, +oui, Léon, j'en suis sûre; le bon Dieu vous a destiné à me rendre deux +fois la vie. Votre vue seule suffit pour me guérir. Prenez donc courage, +vous tous qui m'aimez si tendrement; car la lumière de la délivrance a +lui pour moi. + +Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une +profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commençai à chanceler +dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui éclaira mon visage +trahit le doux espoir qui était descendu dans mon cÅ“ur. + +Rose parla encore pendant quelque temps avec la même confiance exaltée, +jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de larmes dans les yeux de sa mère et +qu'elle crût avoir effacé l'impression de mon désespoir. Alors elle se +mit à m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres +détails, comment j'avais vécu pendant ma longue absence, et ce qui +m'était arrivé. + +Pour m'engager à en faire le récit circonstancié, elle prétendit qu'il +n'y avait pas de meilleur moyen, pour guérir un malade, que de lui faire +oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m'interrompit souvent +par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si +gaie, que je finis par croire que je m'étais effrayé à tort, et qu'il +n'y avait aucune raison de désespérer d'une prompte guérison. + +M. et madame Pavelyn écoutaient, les yeux brillants de bonheur; et il +était visible qu'ils s'abandonnaient plus encore que moi à cette douce +espérance. + +Mon bienfaiteur prit part à la conversation; il fut extrêmement +affectueux et me montra à différentes reprises que, malgré son chagrin, +il n'avait cessé de m'aimer. + +Comme j'étais arrivé à Bodeghem très-tard dans l'après-midi, le +crépuscule du soir commençait déjà à obscurcir la clarté du jour, +pendant que nous oubliions nos peines et nos inquiétudes dans une +conversation pleine de charme et de consolation. Rose nous étonnait par +sa vivacité, son courage et sa gaieté. Ses lèvres avaient repris leurs +fraîches couleurs par la circulation d'un sang plus chaud; ses yeux +brillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant +de liberté d'esprit et tant de force, qu'il ne restait plus en elle +d'autres symptômes de maladie que l'extrême maigreur de ses joues et de +ses membres. + +En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle. +Lui aussi parut stupéfait du changement favorable qu'il remarqua sur la +physionomie de Rose, et il secoua la tête en souriant. + +Après m'avoir cordialement souhaité la bienvenue, comme à une vieille +connaissance, il s'approcha de la malade et lui tâta le pouls pendant +quelques minutes. + +Puis il dit d'une voix qui trahissait une certaine inquiétude: + +--Quelle agitation dans le sang! Cette force nouvelle est étonnante. +Espérons; une réaction favorable va peut-être se déclarer; mais, si nous +ne faisions pas cesser cette émotion trop vive, maintenant qu'il en est +temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle Rose est +très-fatiguée, quoiqu'elle n'en ait pas l'air. Il faut qu'elle prenne du +repos. Ainsi, monsieur Léon, vous qui avez plus de force sur vous-même, +quittez-la maintenant. Et vous, mademoiselle, remettez à demain le +plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte +pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, l'entretien que mon +devoir m'oblige à faire cesser. + +Nous avions tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil +très-sage; car, maintenant que notre attention était éveillée, nous ne +pouvions méconnaître que Rose fût dans un état d'agitation extrême. + +Ma mère prit pour prétexte que mon père, qui était allé dans un village +voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour à la maison, +et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps mon retour. + +Rose me supplia à mains jointes de revenir la voir le lendemain de +très-bonne heure. Ses yeux bleus faisaient rayonner sur moi un sourire +d'une douceur céleste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai +consolé et presque heureux, à côté de ma mère, vers notre demeure. + + + + +XXXI + + +Le lendemain, après une nuit agitée par des rêves pleins d'espoir et +d'inquiétude, je me levai aux premières lueurs du matin; mais, si vif +que fût mon désir d'être auprès de Rose, je restai avec mes parents +pour leur parler de ma fuite et de ma position. + +Je sentais, et ma mère me l'avait bien fait comprendre, que Rose avait +été très-fatiguée, et que je ne pouvais pas la priver d'un repos si +nécessaire par une visite trop matinale. + +Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j'osai me diriger vers +le château. + +En entrant dans le jardin, je vis de loin Rose assise avec sa mère sous +l'ombrage d'un tilleul touffu. Cette preuve que les émotions de la +veille ne lui avaient pas été fatales me rendit si joyeux, que je +poussai un cri de triomphe. + +Tandis que j'exprimais ma joie et mon espoir, Rose me fit signe de +m'asseoir à côte d'elle. + +Madame Pavelyn, après avoir échangé quelques paroles avec nous, se leva +et s'éloigna sous prétexte d'aller chercher quelque chose dans la +maison. + +Dès qu'elle eut disparu, Rose me dit: + +--Léon, j'ai prié ma mère de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai +pas pu causer librement avec vous; parlons un peu à cÅ“ur ouvert. +Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pensé à moi, beaucoup +pensé à moi? + +--Ô Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon à penser à +vous, à vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine.... + +--Non, non, soyez tranquille, Léon, répliqua-t-elle en souriant. J'ai +tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et à +quelles pensées votre esprit a été en proie. Mon âme vous a accompagné +dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai +entendu vos lèvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire à mon image +qui se plaçait devant vos yeux. Ne vous étonnez pas de cela, Léon. Pour +compter les battements de votre cÅ“ur, si loin, que vous fussiez, je +n'avais qu'à poser la main sur mon propre cÅ“ur, et je suis certaine que +ses moindres pulsations avaient un écho dans le vôtre. Nos deux +existences n'en font qu'une. + +Tremblant d'émotion, je joignis les mains et balbutiai des paroles +d'ardente reconnaissance. + +La voix de Rose était si douce, le contentement illuminait sa pâle +figure d'un éclat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon cÅ“ur +palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante rosée. + +Il devait y avoir dans l'esprit de Rose des idées qu'elle ne disait pas; +au lieu de répondre à ce que je lui disais, elle me demanda tout à coup: + +--Et si la maladie m'avait emportée avant votre retour, Léon, vous +auriez toujours pensé à votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et +vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelât à lui, pour +pouvoir reposer à côté d'elle dans le cimetière? + +--Oh! ne dites pas de si horribles choses, m'écriai-je. Vous êtes déjà +beaucoup mieux aujourd'hui, vous guérirez, n'en doutez pas; mais vous +devez faire un peu d'efforts, Rose, pour chasser de votre esprit cette +crainte sans fondement. Faites-le du moins par pitié pour moi. + +--J'ai eu dernièrement un rêve étrange, dit-elle, un rêve qui n'a pas +duré plus de la moitié de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre +vingt ans et plus dans l'avenir. J'étais morte.... Non, ne vous agitez +pas, Léon: ce n'était qu'une vision dans mon sommeil.... Moi aussi, +j'avais pleuré, j'avais frémi à l'idée de la mort, parce que je croyais +qu'elle allait me séparer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la +terre. Comme je m'étais trompée! Du sein de Dieu, le regard de mon âme +s'étendait jusqu'aux dernières limites de l'univers. Mon existence était +devenue si puissante, si perfectionnée et si multiple, que mon âme, sans +quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis +désolés. C'était ici, dans ce petit coin du monde où se trouve mon cher +Bodeghem, que mon âme avait jeté les yeux. Ma tombe était derrière la +petite église. J'y voyais quelqu'un, quelqu'un que j'avais peut-être +trop aimé sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes +mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs années. +Souvent je me tenais à côté de lui; je n'entendais pas seulement ce +qu'il disait, mais je percevais les moindres émotions de son cÅ“ur aussi +distinctement que s'il me les eût clairement décrites. Lui aussi avait +conscience de ma présence, car ses yeux me suivaient pendant qu'il +souriait à mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le +consoler, de lui donner confiance dans la réunion éternelle de nos deux +âmes, il répondait à mon inspiration secrète comme si des lèvres +matérielles eussent parlé à son entendement. La mort n'avait pas séparé +l'âme déjà bienheureuse de l'âme encore souffrante! + +J'étais pâle et frémissant en écoutant les paroles de Rose. Je sentais +les larmes monter de mon cÅ“ur serré à mes yeux; mais sa voix était d'un +calme si solennel et si émouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai +un regard plein d'un respect mêlé d'effroi sur ses yeux étincelants. Il +était évident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si +tristes et si étonnantes, et je prévoyais avec anxiété une révélation +affreuse. + +--Léon, dit-elle, hier vous avez frémi d'effroi au premier aspect de mon +visage amaigri. Vous avez vu l'image de la mort à mes côtés, n'est-ce +pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez à une vie meilleure, +n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre, +les âmes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie +éternelle? + +Elle se tut, et parut attendre une réponse affirmative; mais je ne me +sentais pas la force de parler, et, la tête penchée sur ma poitrine, je +me mis à pleurer en silence. + +--Pardonnez-moi, Léon, dit-elle. Si je remplis votre cÅ“ur de tristesse, +c'est pour vous épargner de plus grandes souffrances au moment où mon +enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; car, +Léon, quand vous dites que je guérirai, vous exprimez votre espoir, +n'est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et +impitoyable! Si ce n'était point par compassion pour vous, ce serait par +égoïsme que je parlerais ainsi. J'accepte le faible espoir de guérison +que l'on s'efforce d'inspirer à la pauvre malade; mais je veux s'il +plaît à Dieu de me rappeler à lui, fermer les yeux sans chanceler dans +ma foi, joyeuse et triomphante dans l'impuissante mort! Vous pleurez de +tristesse sur le sort qui me menace, Léon! Ah! dites-moi que, si votre +crainte devait se réaliser, mon rêve deviendrait une vérité; +promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir +de Rose jusqu'à la fin de vos jours. Laissez mon âme emporter l'espoir +que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l'attachait à votre +âme. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera +pas; que la foi, l'inébranlable foi en une éternité de bonheur vous +donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire +sur les lèvres, comme on prend congé d'un ami qui vous précède dans un +beau voyage. + +J'étais écrasé sous le poids de ma douleur; et je luttais avec désespoir +contre l'idée que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais +que, malgré moi, l'idée de la mort pénétrait victorieusement dans mon +âme et se rendait maîtresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait +cette affreuse conviction me faisait trembler; je n'osais point parler. + +Rose implora d'une voix douce et plaintive un mot d'assentiment, et me +dit qu'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues souffrances, pour +sa lutte mortelle contre son amour, pour son dépérissement, que la +promesse qu'elle me resterait chère après sa mort. + +Supplié avec cette insistance, je lui fis la promesse qu'elle +souhaitait, et, poussé par mon exaltation croissante, j'affirmai que je +ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de +chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un +élan vers elle. + +Elle me prit la main et dit avec une joie extrême: + +--Croyons maintenant que je puis encore guérir. Je serai tranquille, et +j'aurai la force d'espérer. Quoi que Dieu décide de moi, je puis mourir: +la mort ne nous séparera pas. + +Dès ce moment, Rose prêta l'oreille, avec une attention surprenante, à +tout ce que je lui disais pour l'encourager et pour chasser de son +esprit l'idée de sa fin prochaine. Nous causâmes longtemps de notre +heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de +notre vie. + +--Lorsque madame Pavelyn revint auprès de nous pour nous faire remarquer +que le soleil était déjà très-haut et que la chaleur pourrait être +nuisible à Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et +j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la mère de Rose, par des +paroles où respirait une confiance profondément sentie. + +Nous rentrâmes dans la maison. + +Je restai toute la journée au château à causer avec Rose et avec ses +parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque intérêt pour +eux, et diminuer ou dissiper leurs craintes. + +Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Rose. Chaque fois, elle +s'efforça d'affermir en mon cÅ“ur sa foi illimitée dans l'impuissance de +la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande influence, car, +lorsque le soir fut venu et que Rose, qui se sentait très-fatiguée, alla +se reposer, je quittai le château le sourire aux lèvres, et ce sourire +n'était autre chose qu'un défi triomphant que je jetais à la mort. + + + + +XXXII + + +Pendant quelques jours, Rose recouvra peu à peu plus de force et de +gaieté, à mesure qu'elle réussissait, à force d'assauts répétés, à me +communiquer son étrange amour de la mort. + +Et, en effet, quoique je conservasse encore l'espoir de la voir guérir, +l'idée qu'elle pouvait mourir ne m'épouvantait pas toujours. Il y avait +même des moments où, de même que Rose, je ne considérais la mort que +comme un événement qui, sans interrompre la vie, affranchit l'âme de +ses liens matériels et la met en possession de la puissance infinie +qu'elle doit à son essence divine. + +Ainsi, si Rose devait quitter la terre, elle me verrait néanmoins, elle +m'entendrait, elle connaîtrait les pensées de mon cÅ“ur, elle serait +avec moi, et ne me quitterait pas jusqu'au moment où je pourrais à mon +tour m'endormir de l'éternel sommeil du corps. + +Qu'était-ce pour moi que quelques années d'attente, si ces années +restaient éclairées par la lumière du souvenir? Si j'étais soutenu dans +ce court exil par la certitude de sa présence? Et combien plus grande +serait notre joie, là -haut dans le ciel, en nous réunissant pour +l'éternité! De semblables pensées s'élevaient sans cesse dans mon +esprit. Il est bien vrai que souvent la crainte de la mort me faisait +frissonner; et que, lorsque j'étais seul, des larmes jaillissaient de +mes yeux; mais ce n'était que la dernière lutte de ma nature terrestre +contre la crainte innée de son anéantissement. + +Enfin, sous l'influence des paroles exaltées de Rose, j'allai si loin +dans cette manière d'envisager la mort et l'avenir, que je savais parler +pendant des heures entières avec un calme parfait, et même avec une +sorte d'heureuse quiétude, de choses qui font trembler les hommes et qui +autrefois m'eussent fait défaillir d'épouvante et de douleur. + +Peut-être y avait-il alors quelque chose d'outré dans cette +superstition; peut-être semble-t-il inexplicable qu'en si peu de temps +j'aie pu élever mon esprit à une notion surnaturelle de l'éternité; mais +lors même que Rose se fût trompée, sa puissance sur moi était si +absolue, qu'elle aurait pu m'inspirer une foi aveugle en des choses qui +ne peuvent exister. Et quel art, quelle éloquence irrésistible +n'employait-elle pas pour étouffer tous les doutes qui s'élevaient en +moi! Je n'avais pas besoin de parler; elle lisait ma pensée dans mes +yeux; elle pressentait mes émotions et entendait les battements de mon +cÅ“ur; car elle répondait à toutes mes hésitations, combattait mon +incertitude et dissipait mes doutes avant que j'eusse pu soupçonner +moi-même quelles pensées allaient s'éveiller dans mon esprit. + +Depuis que nos âmes étaient parvenues à un accord aussi parfait, jamais +la moindre tristesse ne venait assombrir nos esprits. Il y avait dans +nos entretiens quelque chose de divin, de surnaturel, qui souvent nous +emportait si loin, que nous parlions comme si nos âmes étaient déjà +indissolublement unies dans la patrie éternelle. + +Un jour, cependant, Rose parut rêveuse et taciturne. + +Quand je parvenais à faire éclore un sourire sur ses lèvres, ce signe de +gaieté disparaissait immédiatement de son visage; elle semblait +distraite, et il était facile de voir qu'elle n'était pas aussi bien que +la veille. + +Ses parents commençaient à craindre que le mieux qui s'était déclaré +dans son état ne continuât point. La noble fille faisait de grands +efforts sur elle-même pour affecter la gaieté et la confiance, afin de +consoler sa mère. Je lus dans ses yeux qu'une pensée importune la +poursuivait, et je tâchai de savoir ce qui l'inquiétait ainsi. Mais elle +évita, non sans être embarrassée, de répondre à mes questions, et +résista pendant deux jours à mes instances, en essayant de me faire +croire que sa mélancolie était la suite d'une agitation nerveuse et +maladive. + +Dans la matinée du troisième jour, je la trouvai assise dans son +fauteuil de malade, sous l'ombre du tilleul. Elle était seule. Je lui +demandai comment elle se trouvait, et si elle avait eu un bon repos la +nuit. Nous parlâmes ainsi pendant quelques instants de sa maladie; mais +je m'aperçus bientôt que ses idées étaient ailleurs, et qu'elle +m'écoutait avec distraction. + +--Rose, soupirai-je avec un accent de triste reproche, vous avez donc +des secrets pour moi? Il y a quelque chose qui vous afflige, et vous me +refusez ma part de votre douleur? + +--Non, Léon, répondit-elle, je n'ai pas de secrets pour vous, et j'ai +voulu être seule pour vous confier les inquiétudes qui m'ont ravi la +paix du cÅ“ur. Elle est bien terrible, la crainte qui depuis deux jours +s'est élevée, en moi, et qui s'est changée en une terreur insurmontable. +J'ai une prière à vous faire, un grand sacrifice à vous demander; vous +me l'accorderez, n'est-ce pas, Léon? + +Je l'assurai que rien ne me coûterait pour satisfaire ses moindres +souhaits, et j'attendis avec une certaine anxiété la confidence +annoncée. + +--Léon, dit-elle, depuis trois jours et trois nuits une affreuse pensée +se dresse comme un fantôme devant mes yeux. Notre inclination l'un pour +l'autre est née dans notre cÅ“ur à notre insu. Nous l'avons combattue, +nous avons lutté sans pouvoir la vaincre; nous le croyons, au moins. +Mais, dans ce combat, avons-nous bien usé toutes nos forces, jusqu'à la +dernière? Et s'il était vrai que, tout en luttant, nous eussions +pourtant nourri et caressé en nous-même ce sentiment d'amour, nous +serions coupables; le lien qui unit nos âmes ne serait qu'une faiblesse +indigne, un fol égarement. Ô Léon, je vais bientôt paraître devant Dieu! + +J'essayai de la tranquilliser en lui montrant la chasteté et la pureté +de notre amour. Je lui prouvai avec une conviction complète qu'un pareil +sentiment, dégagé de tous les désirs terrestres, ne pouvait pas être +coupable, et que, si réellement nous n'avions pas lutté jusqu'au bout +contre le vÅ“u de notre cÅ“ur, Dieu, dans sa souveraine justice, ne +ferait pas un crime à de pauvres créatures de leur faiblesse. + +Sans me répondre, elle reprit le fil de ses pensées. + +--Il y a autre chose qui m'inquiète: vous m'avez promis, Léon, de ne +jamais cesser de penser à moi après ma mort;--mais, si les nécessités +matérielles de la vie vous forcent à travailler, si vous devez chercher +loin d'ici vos moyens d'existence, que notre humble Bodeghem ne peut pas +vous offrir, comment pourrez-vous rester fidèle à mon souvenir? comment +veillerez-vous sur ma tombe? Et mon âme, du haut du ciel, ne vous +verra-t-elle pas errer sur la terre avec un cÅ“ur refroidi, d'où les +soins de la vie auront effacé le souvenir? + +Il n'était pas facile de trouver des paroles persuasives pour combattre +victorieusement ces doutes. + +Je renouvelai ma promesse, et lui jurai que chaque battement de mon +cÅ“ur raviverait en moi son souvenir et l'espoir d'être bientôt réuni à +elle dans le sein de Dieu. + +Elle parut sortir d'un rêve, et s'écria: + +--Léon, avant de mourir, je voudrais être votre femme.... + +Ces mots me firent frissonner et pâlir. Était-ce la surprise, la crainte +ou la joie? + +Je ne sais, mais j'étais extrêmement ému, et je m'écriai en levant les +bras au ciel: + +--Dieu! Rose, que dites-vous? Ma femme, vous! sur la terre?... + +--Voyez-vous, Léon, reprit-elle avec un calme solennel, si la loi nous +avait unis, et que la bénédiction du prêtre eût sanctifié notre amour, +notre affection ne serait pas seulement légitimée aux yeux du monde, +mais aussi devant Dieu, au nom duquel nous serions indissolublement +unis. Alors je pourrais paraître sans crainte devant son tribunal +redoutable, je pourrais vous aimer dans la patrie des âmes; et vous, +vous pourriez garder ma mémoire ici-bas avec une pieuse fidélité; car je +veillerais sur mon époux, et vous penseriez à l'hymen que le ciel même +aurait béni. + +Mon cÅ“ur battait d'enthousiasme et d'admiration. Rose serait ma femme! +nos âmes recevraient le sceau ineffaçable de l'union des âmes! + +--Et d'ailleurs, poursuivit Rose, ce mariage me permettrait de préserver +ma mémoire de toute faiblesse dans votre cÅ“ur; car, Léon, je veux vivre +dans vos pensées, sans avoir à lutter en vous contre des soins +matériels. Si je devenais votre femme, vous consentiriez, n'est-ce pas, +à recevoir de mes mains la dot qui vous donnerait les moyens d'être +toujours fidèle à ma mémoire jusqu'au jour où sonnera l'heure de votre +délivrance? + +Je balbutiai quelques mots de gratitude et de bonheur; mais je lui +objectai que ses parents s'accueilleraient pas avec plaisir cet étrange +et triste désir. + +Elle me répondit qu'elle en avait déjà parlé à sa mère, et qu'elle était +convaincue que son père y consentirait avec joie. Elle ne voulait pas me +forcer, cependant, et essaya de me démontrer que c'était un grand +sacrifice qu'elle exigeait de moi; que, si mon esprit avait la moindre +hésitation ou entrevoyait la plus légère objection, je ne devais point +accepter sa proposition, m'enchaîner pour jamais à une femme qui +reposerait peut-être bientôt sous la froide terre du cimetière; mais +que, si ma tendresse était assez profonde et assez dévouée pour +consacrer ma vie à une morte, elle me demandait mon consentement comme +la plus grande preuve d'amour que je pusse lui donner. + +Ému jusqu'aux larmes, je l'assurai que je n'avais jamais osé espérer +tant de bonheur, et que la bénédiction du prêtre, en sanctifiant notre +amour, m'apporterait une félicité inexprimable. + +Elle me regarda jusqu'au fond des yeux avec l'éclat de l'exaltation sur +le visage, et reprit: + +--Maintenant, Léon, vous ne verrez plus sur mon visage aucune trace de +chagrin. J'attendrai avec une joyeuse espérance le moment solennel de +notre mariage; et si Dieu me laisse vivre jusque-là , vienne alors +l'impuissante mort! Elle ne pourra ni m'effrayer ni m'attrister, car +elle ne brisera rien, elle n'affaiblira rien, elle ne séparera rien.... +Venez Léon, rentrons maintenant. Après le dîner, quand vous serez parti, +je parlerai à mon père de notre union prochaine. Ciel! quel bonheur, +quelle joie! Marcher ainsi au bras de mon fiancé, me sentir soutenue car +celui qui sera mon époux avant peu!... + +Nous rentrâmes. M. et madame Pavelyn virent avec étonnement le +changement qui s'était opéré en Rose. Elle ne cessait pas de sourire, et +se réjouissait avec ivresse, comme si la santé lui était revenue +subitement. + +À midi, lorsque je quittai le château pour rentrer chez mes parents, +Rose m'adressa encore un clin d'Å“il pour me promettre que son vÅ“u +s'accomplirait infailliblement. + + + + +XXXIII + + +Rose avait, le jour même, parlé à ses parents de son désir d'être unie à +moi par les liens du mariage. Son père, qui eût fait volontiers les plus +grands sacrifices pour lui épargner le moindre chagrin, lui avait +accordé sans aucune objection tout ce qu'elle désirait, et m'avait même +supplié de ne pas refuser cette satisfaction à sa pauvre fille. Il +espérait que la joie de voir s'accomplir ainsi son vÅ“u le plus cher +donnerait à Rose un nouveau courage et de nouvelles forces pour lutter +victorieusement contre sa cruelle maladie. + +Chose étrange, pourtant! Dès le lendemain matin, nous remarquâmes que +l'état de Rose avait sensiblement empiré. Ses yeux avaient perdu leur +éclat; ses lèvres étaient décolorées, et il y avait dans son regard +vitreux quelque chose d'humide qui attestait un affaiblissement des +forces vitales. + +C'était donc vrai, ce que Rose m'avait dit plus d'une fois! +L'amélioration que nous avions cru remarquer en elle n'était qu'une +apparence trompeuse. Par un incroyable effort sur elle-même, elle avait +rassemblé toutes les forces de son âme pour me rendre douce et familière +l'idée de sa mort, et ce qu'il lui restait de cette force mourante, +elle l'avait employé à nous faire consentir, ses parents et moi à son +mariage. + +Maintenant que ce but suprême était atteint, elle défaillait, et en une +seule nuit la maladie avait repris toute se violence et se développait +avec une rapidité nouvelle. + +Rose, cependant, souriait et parlait gaiement. Aucune pensée triste ne +jetait une ombre sur son visage; et, quoique son corps fût de plus en +plus consumé par la maladie, son esprit restait calme, tranquille, et +d'une étonnante vivacité. + +Assurément, la certitude que Rose allait mourir ne m'effrayait plus, et +je pouvais causer tranquillement avec elle, pendant des journées +entières, de son départ pour une autre patrie; mais il arrivait +cependant que la vue de sa pâleur cadavérique et sa toux douloureuse me +faisaient frissonner malgré moi, et éveillaient en moi un sentiment de +pénible compassion. Elle lisait au fond de mon cÅ“ur. Dès qu'une vague +pensée d'angoisse ou de tristesse se glissait dans mon esprit, elle +fixait ses yeux sur les miens avec une expression de doux reproche, et +me rappelait au mépris de la mort corporelle, et à la foi la plus vive +en la vie éternelle de l'âme. + +M. et madame Pavelyn reconnaissaient avec la plus profonde douleur +qu'ils s'étaient laissé abuser par une vaine espérance. Chaque fois +qu'ils regardaient leur enfant et qu'ils voyaient, pour ainsi dire heure +par heure, les progrès de la maladie, leurs larmes coulaient en +abondance. Mais ils subirent insensiblement l'irrésistible influence de +la confiance sans bornes de Rose et de l'inexplicable lucidité de son +esprit; ils parurent enfin attendre avec une sorte de résignation la +séparation fatale, et cessèrent de pleurer si amèrement. + +Dans l'intervalle, les préparatifs de notre mariage furent achevés en +grande hâte. + +M. Pavelyn fit tout ce qui était en son pouvoir pour abréger autant que +possible les formalités légales et religieuses; car, quoique Rose nous +assurât qu'elle vivrait au moins assez longtemps pour atteindre le jour +solennel, nous commencions à craindre que la mort ne vînt la frapper à +l'improviste, avant que son dernier vÅ“u fut rempli. + +Rose voulait être belle ce jour-là , belle et gaie comme il convient à +une épousée. Avec quelle joie enfantine elle nous parlait de la toilette +que l'on était en train de lui faire à Anvers, des bijoux qui devaient +parer ses bras et sa poitrine, et de la couronne de fleurs d'oranger qui +ornerait sa tête. + +Pauvre vierge, elle était comme un squelette vivant; elle ne pouvait +plus se lever sans aide de son fauteuil; elle haletait péniblement pour +aspirer dans ses poumons rétrécis un peu d'air frais; souvent une toux +sifflante, un vrai râle menaçait de l'étouffer! il était visible que son +corps souffrait d'atroces tortures... et cependant elle parlait avec +une exaltation naïve de sa belle robe de noces et de sa blanche +couronne de mariée! + +Son mal s'aggrava si rapidement pendant les derniers jours qui devaient +précéder notre mariage, que, ses parents et moi, nous étions convaincus, +hélas! qu'elle n'atteindrait pas le moment souhaité! + +En effet, depuis près d'une semaine, elle n'avait pu quitter son lit; +son estomac refusait toute nourriture; elle gémissait péniblement, comme +si sa dernière lutte contre la mort victorieuse avait commencé, et son +sommeil était sans cessé troublé par une sueur nocturne, ce terrible +signe que l'âme est en travail pour se dégager des liens du corps! + +Qu'elle fut affreuse pour moi, la nuit qui devait faire place au jour +solennel! + +Rose mourrait-elle sans voir notre amour légitimé et sanctifié par la +bénédiction du prêtre? + +Devait-elle entreprendre l'éternel voyage accablée de tristesse et de +crainte? + +Ah! si le ciel en avait décidé ainsi, que son agonie serait +terrible!--Car l'imperturbable quiétude et l'admirable courage qu'elle +avait montrés n'avaient leur source que dans l'espoir que Dieu +pardonnerait à l'épouse légitime la faiblesse de la pauvre jeune fille. +Elle exhalait son dernier souffle, son cÅ“ur ne battait pour ainsi dire +plus, la main de la mort s'étendait pesante sur sa poitrine.... + +Ces pensées, cette angoisse, ce désespoir passaient comme des spectres, +devant mes yeux terrifiés, tandis que, dans ma cruelle insomnie, +j'étais assis à côté de mon lit, arrosant de mes larmes le plancher de +ma chambre. Le moindre bruit me faisait frissonner et me causait une +terreur inexprimable. À chaque instant, je croyais entendre les pas d'un +messager qui viendrait me dire: + +--Elle est morte! + +Enfin, quand le ciel s'éclaira des premières lueurs du matin, un +domestique arriva. + +J'épiais en tremblant les paroles sur ses lèvres, car je ne doutais pas +qu'il ne vînt me broyer le cÅ“ur par l'affreuse nouvelle; mais, au +contraire, je poussai un cri de joie insensé.... Rose vivait encore; +elle allait mieux, même! Dieu, dans sa miséricorde, avait permis que le +soleil qui devait éclairer notre hymen se levât encore pour elle! + +Je m'apprêtai à la hâte pour la solennité avec un nouveau courage et une +foi raffermie. Moi aussi, je devais être beau et paré comme un heureux +époux. Rose l'avait voulu ainsi. + +Il fallait me hâter; car, maintenant que le jour était venu, il n'y +avait plus d'obstacle, et nous ne pouvions pas perdre un seul instant. + +Peu après, j'étais en route pour le château, suivi de mes parents, et je +montais dans la chambre de la malade, où notre union devait être +célébrée. + +Il y avait déjà beaucoup de personnes présentes; le maire et son +secrétaire, le prêtre et son servant, les témoins et les amis. + +Rose était assise dans un fauteuil à coussins. À mon apparition, elle me +sourit avec une expression de béatitude céleste, en remerciant Dieu de +lui avoir fait la grâce de triompher de la mort jusqu'à ce jour;--mais, +moi, quoiqu'elle voulût m'arracher des paroles de joie, je ne pouvais +parler, et je tenais mon regard fixé sur elle, avec une admiration +stupide.... + +Je ne sais pas ce qui se passa en moi. Cette robe de noces, d'une +blancheur immaculée, emblème de l'absence du corps matériel; cette +couronne de mariée, blanche comme la neige, que mon imagination nimbait +de rayons comme la couronne lumineuse d'une sainte; ces yeux, si vagues +et si profonds, qu'ils semblaient me regarder du fond de l'éternité; la +beauté mystique et surnaturelle de Rose en ce moment, égaraient mes +sens. Ce n'était pas le corps de Rose qui était là , devant moi dans ce +fauteuil; non, elle n'avait plus rien de terrestre: c'était son âme, son +âme bienheureuse, qui était descendue du sein de Dieu pour remplir une +promesse chère! + +Quel devait être l'étonnement des assistants! Rose pénétra le trouble de +mes sens, et se réjouit de me voir si plein d'espoir et de foi. Tandis +que chacun se faisait violence pour ne pas pleurer, et que quelques-uns +se détournaient pour cacher une larme furtive, nous nous souriions l'un +à l'autre, comme si le ciel s'ouvrait à nos yeux, où brillaient le +bonheur et le ravissement.... + +La voix du maire, qui s'était approché, tenant un écrit à la main, pour +nous lire le texte de la loi, m'arracha violemment à ma douce extase. +Rose, à qui mon exaltation avait prêté des forces suprêmes, se coucha +sur ses coussins et écouta, la poitrine haletante et les yeux presque +éteints, la voix du maire.... + +Enfin, lorsqu'on lui demanda si elle consentait à être ma femme, le oui +fatal sortit encore clair et distinct de ses lèvres.... Mais alors elle +ferma les yeux, et sa tête glissa, défaillante, sur l'appui du +fauteuil.... + +Des cris de douleur et de pitié retentirent dans la chambre, des larmes +jaillirent de tous les yeux? et chacun se précipita au secours de la +mourante. + +La garde-malade la prit dans ses bras et la coucha dans son lit.... +J'attendais en tremblant l'annonce de sa mort. Hélas! nous étions bien +mariés légitimement devant le monde; mais Dieu refuserait--il sa +bénédiction à notre amour? La pauvre Rose devait-elle descendre dans la +tombe sans cette dernière et suprême satisfaction?... + +Mon épouvante m'avait trompé: la position horizontale qu'on venait de +lui donner fit refluer vers le cÅ“ur de la malade le peu de sang qui +circulait encore dans ses veines. Elle ouvrit bientôt les yeux, et dit +au prêtre, par un signe, qu'elle était prête à faire entre ses mains le +serment solennel. + +Sans perdre de temps, le ministre du Seigneur commença à réciter sur +nous les prières de l'Église. Il unit nos mains, nous fit jurer une +fidélité éternelle; puis, d'un ton émouvant, qui résonna dans mon cÅ“ur +comme une voix des cieux: + +--Soyez bénis, dit-il: Dieu vous a inséparablement unis! + +Un cri de triomphe souleva le sein de Rose. Elle m'attira vers elle, me +pressa dans ses bras, et me dit dans ce premier et dernier embrassement: + +--Mon noble ami, mon cher époux, maintenant j'ai vécu assez sur la +terre. Je vais partir: la voix de Dieu m'appelle. Je suis heureuse. +Adieu! pensez à moi, tenez votre promesse. Que l'espoir reste, la +lumière de votre vie. Jusqu'à ce que l'époux et l'épouse puissent boire +ensemble à la source de l'amour éternel.... Léon, Léon, adieu! + +Elle parut prise d'une convulsion; je reculai, non pas de crainte, mais +de respect pour le solennel mystère de la délivrance de l'âme qui allait +s'accomplir. + +Rose fit encore un mouvement; elle prit le crucifix placé sur son cÅ“ur, +le porta à ses lèvres, leva au ciel ses yeux mourants, et demeura ainsi +immobile.... + +Tandis que le prêtre murmurait les prières de l'Église sur la mourante, +je tenais les yeux fixés sur elle comme en extase. + +Ah! comme elle était belle, ce doux ange qui avait pour auréole une +couronne de mariée! comme la béatitude, rayonnait sur ses traits +souriants! Quel espoir, quelle foi, quelle élévation vers Dieu dans son +regard immobile! + +Je joignis les mains en frémissant de respect et d'admiration: la voix +du prêtre résonnait dans le silence de la chambre. + +--Priez, dit-il tristement, priez mes enfants; son âme est montée au +ciel! + +Tous tombèrent à genoux; je tombai devant le lit en levant les bras vers +le souverain arbitre des destinées humaines, pour le remercier de sa +bonté infinie. + + + + +CONCLUSION + +J'étais resté deux jours et deux nuits dans la demeure du vieux +sculpteur. Son long et triste récit avait plus d'une fois fait couler +mes larmes; et avant même d'avoir entendu la fin de l'histoire de sa +vie, une si profonde admiration s'était élevée en moi, que je ne pouvais +plus le regarder sans être ému de vénération et de respect. + +Au moment où j'allais partir, je serrai une dernière fois, avec une +ardeur fébrile, les mains du vieillard, qui était pour moi la +personnification vivante de l'espérance et de l'amour, et qui m'avait +fait comprendre l'étonnante puissance du souvenir. + +Mon chemin me conduisit à travers le cimetière: je m'arrêtai près de la +tombe de fer, et je contemplai longtemps, oublieux de moi-même comme +dans un rêve, ces fleurs aussi vivaces et aussi fraîches encore après +quarante ans que la mémoire de celle dont elles ombrageaient les +cendres.... + +Peu à peu, ma tête pencha plus profondément sur ma poitrine, et je +répandis des larmes silencieuses sur la tombe de la douce Rose, la +victime d'un amour chaste et infini.... + +Et, continuant ma route, je remerciai Dieu d'avoir donné à sa faible +créature l'espérance qui ne meurt jamais, comme un ange gardien, et le +souvenir toujours renaissant, comme une source intarissable de +consolation et de force! + + + +F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER *** + +***** This file should be named 17242-0.txt or 17242-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/4/17242/ + +Produced by Frank van Drogen, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La tombe de fer + +Author: Hendrik Conscience + +Release Date: December 6, 2005 [EBook #17242] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER *** + + + + +Produced by Frank van Drogen, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +LA TOMBE DE FER + +PAR + +HENRI CONSCIENCE + + + + + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1878 + + + + +TOMBE DE FER + + + + +PROLOGUE + + +La classe du village était finie.... + +Voilà Mieken, la jolie enfant blonde, qui s'en retourne à la maison avec +son ardoise sous le bras. Son voisin Janneken, tête frisée aux cheveux +noirs, marche à côté d'elle.[1] + +[Note 1: Mieken et Janneken, petite Marie, petit Jean.] + +Chemin faisant, ils cueillent dans le seigle des bluets bleus et des +coquelicots rouges. + +Ils s'asseoient sur le seuil de pierre fruste à l'entrée du cimetière. + +Janneken tresse une couronne avec les fleurs. La petite fille trouve que +cela dure trop longtemps et témoigne son impatience de posséder la +couronne.... + +Mais Janneken travaille avec une attention sérieuse. Sans savoir ce qui +le pousse, il arrange et entremêle les fleurs, cherche l'harmonie des +couleurs et essaie de temps à autre la couronne sur la tête de sa +gentille compagne. + +Un sentiment d'amitié ou d'amour a-t-il fait déjà de l'enfant un artiste +précoce? + +Derrière ces innocents amis s'étend le champ de l'éternel repos, avec +son silence que rien ne trouble, avec ses tombes verdoyantes et ses +croix renversées.... + +L'humble petite église s'élève au-dessus du champ des morts. Sa vieille +tour, lourde et massive à la base, ressemble à un vieillard pleurant sur +ses enfants qui ne sont plus; mais bientôt ses formes deviennent plus +sveltes, et elle s'élance vers le ciel comme une aiguille et montre +l'étoile d'or de l'espérance scintillant au-dessus des générations qui +dorment dans le sein de la terre. + +Le soleil répand sa joyeuse lumière sur le cimetière; les fleurs se +balancent sur les tombes au souffle du vent chaud du midi; les oiseaux +chantent dans les tilleuls qui ombragent le gazon bénit; des papillons +bigarrés voltigent au-dessus des petites croix de bois.... Mais rien ne +trouble le silence solennel ni la religieuse solitude du jardin des +morts. + +Janneken a achevé son oeuvre. Sur la tête de Mieken rayonne la couronne +rouge et bleue qu'il a tressée pour elle. + +Tous deux entrent dans le sentier qui serpente à travers le cimetière. + +Janneken voit une marguerite blanche briller comme une étoile d'argent +sur une tombe. Il fait un saut de côté, arrache la fleur de sa tige et +la fixe sur le front de son amie. + +C'est le joyau le plus précieux dans le diadème d'une reine,--reine dont +la royauté naissante est la vie, dont le sceptre est la beauté, dont les +trésors sont la candeur et la foi.... + +Mieken s'avance toute joyeuse, ses yeux bleus brillent d'un orgueil +enfantin et mêlent leur doux éclat à celui des bluets qui s'agitent sur +son front. + +Mais elle s'arrête et regarde en souriant une petite croix de bois dont +la fraîche guirlande de fleurs indique une tombe nouvellement fermée. + +--La couronne que tu portes est bien plus belle, dit Janneken. + +--C'est là qu'est enterrée la petite Lotte, du charron, dit la petite +fille, rêveuse. + +--Malheureuse petite Lotte! répond le petit garçon; elle ne pourra plus +aller à l'école avec nous. + +--Mais elle est au ciel, n'est-ce pas? + +--Oui, elle est au ciel, la pauvre fille! + +--Pourquoi es-tu donc triste de ce que la petite Lotte est au ciel? +demanda Mieken étonnée. Elle est si bien au ciel! On peut s'y promener +du matin au soir avec les jolis petits anges, on y reçoit des friandises +à plein tablier, tous les jours y sont des dimanches, on y joue et on y +chante sans cesse; et quand on est fatigué de jouer, la bon Dieu vous +prend sur ses genoux et vous endort en vous embrassant! + +--Oui, oui, il doit faire bon au ciel, soupire Janneken, absorbée dans +ses pensées. + +--J'ai vu Lotte, lorsqu'elle était déjà devenue un petit ange, et +qu'elle dormait un long sommeil avant d'aller au ciel, reprend Mieken. +Ah! qu'elle était belle! Elle avait une belle robe blanche, et sa figure +et ses mains étaient encore plus blanches que sa robe; elle portait sur +ses cheveux une couronne de fleurs d'or et d'argent, avec des petites +étoiles et des perles, comme l'Enfant Jésus dans l'église[2]. Et Lotte +souriait si doucement dans son sommeil, qu'on eût dit qu'elle rêvait +déjà du ciel. Je ne vis pas ses ailes, mais sa mère me dit qu'elles +étaient repliées sous son dos afin de se reposer pour le long voyage.... +Car le ciel est bien loin, bien loin d'ici, Janneken! + +[Note 2: Dans certaines parties de la Belgique, c'est la coutume de parer +d'une couronne de fleurs artificielles le front des enfants mort.] + +--Viens, Mieken, murmura le petit garçon en l'éloignant avec la main de +la petite tombe. Je ne voudrais pas mourir tout de même, car je ne +pourrais plus jouer avec toi. + +--Mais, si nous pouvions aller au ciel ensemble, ce serait bien ainsi, +n'est-ce pas? + +--Non, non, ne parle plus de cela, répliqua Janneken avec tristesse. +Cela me fait peine. Ah! Mieken, n'es-tu donc pas contente sur la terre? + +Ils s'approchèrent de l'autre côté de l'église. + +Il y a là, contre le mur, un petit enclos fermé d'une grille de fer +établie pour protéger une tombe contre les pieds des passants. Une porte +à serrure est ménagée dans la grille, et, à deux pas de là, est un banc +en bois de chêne dont la surface est polie par un long usage. + +Dans l'enclos, pas de pierre portant le nom du mort chéri; mais le sol +est couvert de fleurs délicieuses. Il est visible qu'une main pieuse les +soigne et les arrose; car, tandis que dans le reste du cimetière, le +gazon est à demi grillé par la chaleur de l'été, les fleurs de la tombe +montrent une fraîcheur et une vitalité surprenantes. + +--Tiens! s'écrie la petite fille, encore de nouvelles fleurs sur la +tombe de fer.... Des fleurs sorties de terre et écloses en une seule +nuit; c'est étrange, n'est-ce pas? Des fleurs qu'on ne trouve nulle +part, ni dans les prés, ni dans les champs, ni dans les bois! + +--O innocente Mieken! c'est toujours l'ermite qui les plante là! + +--Oui. Alors, que signifie ce banc usé? c'est la dame blanche qui vient +s'asseoir toutes les nuits sur le banc, prés de la tombe de fer, jusqu'à +ce que les coqs chantent? + +--Non, c'est le vieil ermite qui vient prier tous les jours sur le banc. + +--Mais qui peut être enterré là, Janneken? Ma mère na le sait pas. + +--Je l'ai demandé à mon père. C'est une vilaine histoire que je ne puis +comprendre. Je crois que l'ermite a été marié avec une femme qui était +déjà morte.... + +--Vois, Janneken, la belle fleur! interrompit la petite fille en +admiration; avec des feuilles jaunes comme de l'or et un coeur rouge +comme du sang.... + +Le petit garçon regarda de tous côtés avec défiance et dit: + +--Je cueillerais bien cette fleur pour l'ajouter à ta couronne, Mieken; +mais j'ai peur que l'ermite ne me voie. + +--Non, non, ne la cueille pas, dit l'enfant effrayée. La dame blanche le +saurait. + +Mais Janneken se pencha au-dessus du grillage de fer et s'allongea pour +saisir la belle fleur. + +--Fuis, fuis, voilà l'ermite! s'écria Mieken. + +Et les deux enfants s'élancèrent effrayés hors du cimetière. + + + + +I + + +Par une belle journée d'été, je cheminais, le bâton de voyage à la main, +le long d'une des chaussées, qui, d'Anvers, se dirigent vers la Campine. +J'étais las de rêver et de jouir du spectacle de la nature; car la +longue route avait fatigué mes membres, et la chaleur étouffante avait +émoussé la sensibilité de mon cerveau. + +Ce n'était pas que j'eusse fait une longue journée de marche, ni +précipité mon pas de manière à épuiser mes forces. J'étais parti de la +ville le matin de bonne heure et j'avais marché, je m'étais assis au +bord de la route, j'avais causé avec des gens de l'auberge; j'avais +cueilli des herbes et effeuillé des fleurs, et, ainsi rêvant, flânant et +jouant avec un plaisir enfantin, je n'avais fait que trois lieues de +chemin quand le soleil commençait déjà à descendre vers l'horizon. + +Ce fut avec use véritable satisfaction que j'entendis derrière moi un +bruit lointain de roues, et que je distinguai, dans un nuage dépoussière +lumineux, la gigantesque masse noire qui m'annonçait l'arrivée de la +diligence. + +Lorsque la lourde voiture s'approcha enfin de l'endroit où je me +trouvais, je fis un signe au conducteur qui, de loin, m'avait déjà +envoyé un salut amical, comme à une vieille connaissance. + +Il arrêta ses chevaux, ouvrit la diligence et répondit à ma question +télégraphique: + +--Il y a encore place dans le coupé. Où allons-nous par ce temps +étouffant? + +--Descendez-moi au chemin de Bodeghem. + +--Bien, monsieur.... En route! + +Je sautai dans la diligence, et, avant que je fusse assis, les chevaux +avaient repris leur trot cadencé. + +Il n'y avait qu'un voyageur dans le coupé; un vieillard à cheveux gris +qui avait répondu à mon salut par un «bonjour, monsieur», prononcé à +voix basse, presque sans me regarder, et semblait peu porté à la +conversation. + +Pendant un certain temps, je regardai par la portière, contemplant +distraitement les arbres qui défilaient rapidement les uns après les +autres devant les glaces delà diligence. + +Mais bientôt un retour de curiosité reporta mon attention sur mon +compagnon de voyage, et, comme il tenait la tête et le regard baissés, +je pus l'observer et l'examiner à loisir. + +Il n'y avait rien de bien remarquable en lui. Il paraissait avoir passé +la soixantaine; ses cheveux étaient blancs comme l'argent, et son dos +me parut légèrement voûté. Les traits de son visage étaient doux et +portaient les traces d'une beauté flétrie. Ses vêtements simples, mais +riches, étaient ceux d'un homme qui appartient à la bonne +bourgeoisie.--L'immobilité de ses yeux grands ouverts, un sourire qui se +jouait parfois sur ses lèvres, et le pli de la réflexion au-dessus de +ses sourcils indiquaient qu'il était préoccupé en ce moment d'une pensée +absorbante. + +Ce qui attira plus particulièrement mon attention, c'est un petit bloc +d'albâtre placé à côté de lui sur le banc. Comme cet objet, encore +informe, ressemblait assez bien au socle d'une pendule, et que je voyais +trois ou quatre instruments en acier d'une forme particulière sortir en +partie d'un papier placé près du morceau d'albâtre, je crus ne pas me +tromper en concluant que mon compagnon de voyage devait être un +horloger. + +Après un long silence, je me hasardai à lui adresser cette phrase +banale: + +--Il fait bien chaud aujourd'hui, n'est-ce pas, monsieur? + +Il sursauta comme s'il s'éveillait d'un rêve, se tourna vers moi et +répondit avec un sourire aimable: + +--En effet, il fait très-chaud, monsieur. + +Puis il détourna les yeux de nouveau et reprit sa position première. + +Je ne me sentais pas grande envie de faire plus ample connaissance avec +un homme qui était si avare de ses paroles et si peu porté à la +conversation. D'ailleurs, son visage, que je venais seulement de voir +entièrement, m'avait inspiré une sorte de respect, à cause de la majesté +empreinte dans tous ses traits, où se lisaient les signes du génie et du +sentiment. + +Je me blottis dans un coin de la diligence, je fermai les yeux, et je +rêvai tant et si bien, que je finis par m'assoupir. + +--Les voyageurs pour Bodeghem! cria le conducteur en ouvrant la +portière. + +Je sautai sur la chaussée et payai ma place. Le conducteur remonta sur +son siège, fouetta ses chevaux, et me cria en guise d'adieu: + +--Bon voyage, monsieur Conscience! et ne racontez pas trop de fables sur +la tombe de fer. + +Tout étonné, je suivis des yeux le conducteur. Qui pouvait avoir révélé +le but de mon voyage, puisque, tout le long de ma route, je n'en avais +dit mot à personne? + +Une voix qui prononçait mon nom derrière moi me fit retourner la tête. + +Je vis s'approcher, le chapeau à la main, le sourire aux lèvres, et son +bloc d'albâtre sous le bras, mon singulier compagnon de la diligence. Il +était sans doute descendu après moi sans que je l'eusse remarqué. + +Il me salua d'un air cordial, et me dit: + +--Vous êtes M. Conscience, le chantre de notre humble Campine? Excusez +mon importunité et permettez-moi de vous serrer la main; il y a si +longtemps que je souhaitais de vous voir.... + +Je balbutiai quelques paroles pour remercier le bon vieillard de son +amabilité. + +--Et vous allez à Bodeghem? demanda-t-il. + +--Oui; mais je n'y resterai pas longtemps; je compte être à Benkelhout +avant ce soir, pour y passer la nuit. + +--J'aurai du moins le bonheur d'être votre compagnon de route, et +peut-être votre guide jusqu'à Bodeghem; car vous n'êtes pas encore venu +dans notre pauvre petit village oublié? + +--Non, monsieur, pas encore, et c'est avec plaisir que je profiterai de +votre obligeance, à condition que vous me permettrez de vous décharger +de cette pierre. + +--N'y faites pas attention: mes cheveux son blancs, et mon dos commence +à se voûter, mais les jambes et le coeur sont encore bons. + +J'insistai pour porter la pierre, en invoquant son grand âge, mes forces +plus juvéniles et le respect que l'on doit à la vieillesse; mais il +s'excusa et se défendit avec ténacité; enfin, je lui pris son fardeau +presque de force et l'obligeai ainsi de me suivre sur la route +sablonneuse. + +Pour mettre un terme aux témoignages de son regret, je lui demandai: + +--Ce bloc d'albâtre est destiné, sans doute, à la base d'une pendule? +Monsieur est probablement horloger? + +--Horloger? répondit-il en riant. Non, je suis sculpteur. + +--Vraiment! je suis donc en compagnie d'un artiste? J'en suis charmé. + +--Un amateur, monsieur. + +--Et vous demeurez à Bodeghem depuis longtemps déjà? + +--Depuis au moins quarante ans. + +--Peut-être votre nom ne m'est-il pas inconnu. + +Le vieillard secoua la tête, et répondit après une pause: + +--Vous êtes encore trop jeune, monsieur, pour connaître mon nom. Ce +n'est pas que, dans le monde des arts, on n'ait fait quelque bruit +autour de ce nom; mais cela ne dura pas longtemps; plus de trente ans se +sont écoulés depuis. + +--N'avez-vous jamais exposé quelqu'une de vos oeuvres? demandai-je. + +--Une seule fois. C'était en 1824. Il y avait un grand mouvement dans le +domaine des arts, parce que la paix donnait l'essor à toutes les forces +vives de la nation. Malheureusement, chacun était assujetti à ces règles +étroites que la prétendue école de David avait tracées comme des +conditions de la beauté; on voulait imiter en tout l'antiquité grecque, +mais on ne lui avait emprunté que l'apparence et les formes matérielles, +et, faute d'une âme qui pût animer les créations de la nouvelle école, +on avait eu recours aux poses théâtrales et aux gestes exagérés. Toute +figure, peinte ou sculptée, qui n'était pas roide, solennelle et sans +âme, ne pouvait trouver grâce aux yeux d'un public dont le goût était +perverti. C'est dans ces circonstances que j'exposai ma première oeuvre. + +--C'était une statue couchée, en marbre: une jeune fille, étendue sur +son lit de mort, tenant encore le crucifix dans des mains jointes, comme +la mort l'avait surprise. J'avais éclairé les traits sans vie de ma +statue d'un joyeux sourire, d'une expression de confiance, d'espoir et +de béatitude. Mon but était de fixer sur le marbre le moment suprême où +l'âme quitte le corps et le force cependant encore à manifester la joie +que lui fait éprouver la certitude d'une vie meilleure. Cette oeuvre, +que j'avais nommée _le Pressentiment de l'éternité_, souleva une sorte +d'émeute parmi les artistes. La plupart se déchaînèrent contre moi avec +une espèce de fureur et critiquèrent ma statue comme le fruit d'un +esprit malade, et comme une hérésie contre les préceptes alors en +honneur. En effet, les formes de ma statue étaient maigres, délicates, +fines et rêveuses: la forme matérielle était sacrifiée à l'expression +morale d'une idée ou d'un sentiment. Il y eut aussi beaucoup de +personnes qui parurent admirer mon oeuvre, et qui m'encouragèrent en me +disant que j'étais prédestiné à faire une révolution dans l'école, et à +élever l'art chrétien au-dessus de l'art païen; mais plus je trouvai de +défenseurs, plus je vis s'élever contre moi d'ennemis acharnés. Si la +lutte s'était bornée à la discussion des défauts et des mérites de ma +statue, je n'y eusse point succombé; mais mes adversaires, aveuglés par +la passion, se mirent à chercher dans mon passé des prétextes pour me +livrer à la risée du public. Ils firent, sans le vouloir, saigner mon +coeur par de profondes blessures, et profanèrent des souvenirs qui +m'étaient plus chers que la vie. Depuis ce moment, j'ai eu peur de la +publicité, et je n'ai plus jamais rien exposé. + +Il y avait dans les paroles du vieillard, un calme touchant et une +émouvante sérénité. En ce moment, sa figure me parut si noble et si +majestueuse, que j'en fus profondément ému, et ce ne fut qu'après un +moment de réflexion que je lui demandai: + +--Et ne travaillez-vous plus du tout, maintenant? + +--Je travaille encore de temps en temps, dit-il. Il me serait impossible +de m'en abstenir, lors même que je le voudrais. L'art est devenu pour +mon coeur un besoin impérieux, parce qu'il est la baguette magique avec +laquelle j'évoque les plus douces pensées de mon passé, et me transporte +dans le printemps de ma vie. + +Le chemin était devenu très-sablonneux, et nous avancions à grand'peine. +Cela interrompit notre conversation pendant quelques minutes. Lorsque je +pus reprendre ma place à côté du vieillard, je lui demandai: + +--Si je ne me trompe, vous avez lu quelques-uns de mes ouvrages. Vous +aimez donc la littérature? + +--Je ne lis pas beaucoup, répondit-il; cependant Je possède la plupart +de vos oeuvres. + +--Et ont-elles su vous plaire? + +--Vos récits de la Campine, et vos esquisses morales surtout; oui, plus +que vous ne sauriez vous l'imaginer. Il en est que j'ai relus plus de +dix fois. Ce ne sont pas les histoires mêmes qui me font encore plaisir +après plusieurs lectures; c'est le ton, une sorte d'harmonie secrète qui +s'accorde avec mon humeur et qui me ravit. + +Je regardai le vieillard d'un oeil interrogateur pour obtenir de plus +amples explications. + +--Dans les récits dont je veux parler, dit-il, règnent une sorte de +simplicité naïve, de douce sensibilité et d'inébranlable espérance: un +sentiment sincère d'admiration de la nature, de reconnaissance envers +Dieu, et d'amour de l'humanité. Ces lectures m'ont souvent touché +vivement, mais elles ne me fatiguent pas; et quand j'ai fini un de ces +ouvrage, je me sens consolé, je suis plus croyant, plus aimant, et je me +réjouis au fond du coeur en découvrant que des cordes si tendres et si +pures, qu'on croirait propres aux seuls enfants, vibrent et résonnent +encore dans mon âme. Je bégayai quelques excuses et m'efforçai de faire +avouer au vieillard qu'il louait mes ouvrages plus qu'ils ne le +méritaient, probablement par un sentiment de bienveillance ou de +sympathie. Mais il repoussa cette excuse et reprit en forme de +conclusion: + +--C'est vrai, chaque homme sent d'une manière qui lui est propre, qui +peut être innée en lui, mais qui provient cependant des sensations de sa +jeunesse et des événements qui ont dominé sa vie. Je ne puis donc pas +prétendre que chacun doit nécessairement sentir comme moi. Quoi qu'il en +soit, n'eussé-je trouvé dans vos ouvrages que la religion du souvenir et +la loi dans un avenir meilleur, cela aurait suffi pour me les faire +aimer. Il y a, en outre, des raisons que je ne puis vous dire. + +Nous nous trouvions en ce moment près de deux ou trois paysans qui +venaient à notre rencontre sur la route. Nous gardâmes le silence +jusqu'à ce qu'ils nous eussent croisés. Alors le vieillard me demanda: + +--Vous ne ferez que traverser Bodeghem, pour aller ce soir loger à +Benkelhout? Ce n'est donc pas un dessein particulier qui vous amène dans +notre petit village? + +--Si fait. J'avais l'intention de prendre, en passant, quelques +renseignements sur une chose qui m'a été racontée; mais, puisque vous +êtes si bon et si serviable, pourquoi ne vous demanderais-je pas ce que +je désire savoir? Il y a dans le cimetière de Bodeghem une tombe de fer, +n'est-ce pas? + +--Il y a, en effet, une tombe que les villageois naïfs appellent la +tombe de fer, parce qu'elle est entourée d'un grillage; mais cette tombe +n'offre rien de remarquable. + +La voix du vieillard me parut avoir tout à fait changé de ton; elle +était retenue et sèche comme s'il avait voulu éloigner ou abréger la +conversation. + +--Il pousse toujours des fleurs nouvelles sur cette tombe? demandai-je. + +--Il y pousse toujours des fleurs, répéta-t-il. + +--Il y a un banc de bois près de la tombe, et ce banc est usé, parce +qu'un esprit, la dame blanche, vient s'y asseoir toutes les nuits depuis +des années? + +--Un conte d'enfant, dit le vieillard avec un sourire sur les lèvres. + +--Je sais bien, monsieur, que ce ne peut être qu'un conte; mais, du +moins, il y a quelqu'un qui soigne les fleurs sur la tombe; car c'est +sans doute aussi une fable que ces fleurs sortant d'elles-mêmes de +terre? + +Comme mon compagnon ne répondait pas immédiatement à ma question, je lui +dis: + +--Il y a quelques jours, une paysanne de ces environs vint me demander +conseil pour obtenir la grâce de son fils, qui avait été condamné à une +forte amende pour un délit de chasse. Je la fis causer.--C'est ainsi que +j'ai surpris toutes les particularités de la vie simple des +paysans.--Elle m'a parlé de la tombe de fer, des fleurs qui se +renouvellent toujours, de la dame blanche, et d'un ermite qui reste à +prier des journées entières près de la tombe. Soyez assez bon pour me +dire ce qu'il y a de vrai dans le récit de la paysanne. + +--La chose est toute simple, répondit mon compagnon. L'homme que l'on +appelle l'ermite, parce qu'il vit solitaire, soigne et orne la tombe +d'une personne qui lui fut plus chère que la lumière de ses yeux. En +vivant ainsi, depuis la séparation fatale, près d'un tombeau, et en +concentrant toute son affection sur ce tombeau, il triomphe de la mort +même; car qui peut dire que l'épouse que la tombe croyait lui ravir +l'ait quitté réellement, quand il la voit à chaque instant, quand elle +renaît cent fois par jour dans sa pensée? + +Je regardai le vieillard avec étonnement: ses yeux brillaient d'un éclat +étrange et soc visage rayonnait d'enthousiasme. + +Il remarqua l'impression que ses paroles avaient faite sur moi et +surmonta son émotion. Il montra du doigt le chemin et me dit d'un ton +plus calme: + +--Voilà notre petite église. Si nous avions suivi la traverse, nous +pourrions déjà apercevoir de loin la tombe de fer. + +Je ne fis presque pas attention à ce qu'il me montrait, et je demandai +d'un air rêveur: + +--Une épouse, dites-vous, monsieur? C'est donc une femme mariée qui +repose sous la tombe de fer? + +--Une vierge pure comme les lis avant de se faner, murmura-t-il. + +--Mais mariée? + +--Vierge et épouse, en effet. + +Je ne savais que penser du ton solennel avec lequel le vieillard avait +prononcé ces derniers mots. Je commençais à être en proie à une +singulière émotion. Je m'imaginais que la tombe de fer devait cacher une +histoire touchante, et ma curiosité était piquée au plus haut point. + +Assurément, le vieillard devina que j'allais insister pour obtenir une +explication plus précise, il me prit le bloc d'albâtre avant que je +pusse soupçonner son intention; et, comme je m'efforçais de continuer à +porter le fardeau, il m'assura que, du moins dans le village, il devait +refuser mon aide, et échappa, à mon grand dépit, aux questions qui se +pressaient déjà sur mes lèvres. Il marcha vers l'entrée du cimetière en +disant: + +--Venez, je vous montrerai la tombe de fer. Voyez là-bas, près du mur de +l'église, ces fleurs derrière ce grillage, c'est la tombe de fer. + +Je, m'approchai de l'endroit désigné et je regardai avec étonnement dans +le petit enclos. Je cherchai vainement une pierre ou un signe quelconque +qui m'apprît le nom de cette morte tant regrettée. Rien que des fleurs, +mais des fleurs si belles, si rares, et assorties avec un sentiment si +profond de la forme et de la couleur, que la main d'un amant pouvait +seule atteindre à ce degré d'harmonie. Pour moi, il était indubitable +que l'ermite--si réellement un ermite veillait sur la tombe--devait +être jeune et bercé encore par les plus douces illusions de la vie. +Mais, en regardant le banc de bois aminci par l'usage, je commençai à +revenir de ma première idée. + +--Depuis combien de temps ce banc est-il là? demandai-je au vieillard. + +--Depuis quarante ans. + +--C'est assurément l'ermite qui l'a usé ainsi en s'y asseyant ou s'y +agenouillant pour prier? + +--C'est l'ermite, répondit mon guide. + +--Mais cela dépasse les forces humaines! m'écriai-je avec admiration. +S'asseoir pendant, quarante ans près d'une tombe! Si c'est de l'amour, +quel sentiment profond, immense, infini! Le sacrifice, le dévouement, la +fusion d'une âme qui vit sur la terre avec une âme qui habite déjà le +ciel! On pourrait appeler cela de i'idolâtrie, si cette aspiration vers +le ciel n'attestait pas une foi robuste en la bonté divine et dans la +félicité d'un avenir sans fin. Vivre pour une morte et avec une morte! + +--Elle n'est pas morte, murmura le vieillard. + +--Pas morte? répétai-je. Quels mystères, quels prodiges cachent donc ces +fleurs? + +--Vous feignez de ne pas me comprendre, monsieur, dit le vieillard avec +un accent calme et profond; votre coeur m'a pourtant si bien compris! +Morte? Mais pendant que je vous parle, je la vois, elle me sourit, +j'entends sa voix; elle me crie du milieu de ses fleurs; «Le temps +devient court: j'attends, j'attends!» + +--Elle vous attend! m'écriai-je avec stupeur. Est-ce donc vous qui avez +usé ainsi ce banc de bois? + +--Nul autre que moi. + +--L'ermite?... + +--Est le vieillard que le hasard vous a donné pour guide, le sculpteur +dont vous avez porté l'albâtre, sans savoir quel souvenir sacré il y +taillera.... Mais venez avec moi, ne me demandez plus rien. Voyez là, +derrière le mur du cimetière, c'est ma demeure; suivez-moi, je vous +dirai des choses que nul autre que vous n'a jamais sues aussi bien que +vous allez les savoir. + +Je me laissai conduire hors du cimetière, sans rien dire. Chemin +faisant, le vieillard reprit: + +--Depuis que ce tombeau de fer est là, je n'ai jamais épanché les +sentiments de mon coeur dans le sein de personne. Je vous aime parce +que, dans vos ouvrages, je vous ai trouvé capable de comprendre une vie +que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche +à sa fin: un pressentiment secret me dit que je la verrai bientôt +autrement que par le souvenir. Recevez la confidence de ce que j'ai +espéré et souffert, et, lorsque je reposerai à côté d'elle dans le +tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle +vaille la peine d'être écrite. + +Il s'arrêta derrière le mur du cimetière et sonna à la porte d'une +maison à façade blanche, dont les fenêtres étaient fermées par des +volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous +entrions, le vieillard dit: + +--Catherine, voici un ami qui dînera avec moi. Mettez un second couvert. + +La servante s'éloigna sans mot dire. + +Je voulus m'excuser de l'embarras que ma présence causait au vieillard +et à sa vieille servante; mais il me prit la main et me conduisit au +fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste +jardin tout émaillé de fleurs. L'aspect de cette chambre m'étonna. +J'aurais pu me croire transporté par enchantement dans une salle d'étude +de l'Académie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que +j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les +pareils des centaines de fois. + +--Jetez un rapide coup d'oeil sur ces objets, me dit le vieillard. Ils +jouent tous un rôle plus ou moins important dans l'histoire que je vais +vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication à leur +sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait à des répétitions +fastidieuses. + +Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon hôte me montra tout d'abord, +et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient +toutes sortes de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de +chevaux et d'autres animaux, très-grossièrement taillés au couteau dans +du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'étalaient deux ou trois +figures assez rares, à côté d'une de ces boîtes d'opale où les femmes +mettent des pastilles de menthe ou des dragées de citron. On y voyait +aussi un couteau à manche de nacre, et plusieurs médailles d'or et +d'argent avec des rubans verts fanés. + +En faisant le tour de la chambre, je vis successivement le long des murs +toutes les _études_ ordinaires des jeunes élèves de l'académie d'Anvers: +des nez, des oreilles, des mains, des têtes, puis des figures entières; +plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre glaise séchée, puis +aussi en plâtre. + +Je ne vis qu'une seule composition caractéristique; au bout de cette +chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup de prix, car il +l'avait enfermée dans une armoire vitrée pour la garder de la poussière +et de l'humidité. C'était un groupe en plâtre représentant une jeune +femme qui pose la main gauche sur la tête d'un enfant; tandis que +l'autre, étendue en avant, semble montrer à cet enfant la route de +l'avenir. Dans le sourire protecteur de la femme, et dans l'expression +reconnaissante des traits de l'enfant, il y avait un sentiment profond +et presque mystérieux qui m'émut et me fit rêver. + +Après avoir regardé quelque temps en silence cette oeuvre singulière, je +dis à mon hôte: + +--Cette statue n'est pas une création de fantaisie, quoiqu'elle ne soit +pas conçue non plus d'après les règles classiques. La nature seule a été +le modèle de l'artiste. N'est-il pas vrai, monsieur, cette femme a vécu? + +--Elle a vécu, répéta le vieillard avec un soupir dont le son étrange me +surprit. + +--Quoi! m'écriai-je, je vois l'image de la femme qui repose...? + +--Qui repose sous la tombe de fer; + +--Elle était donc belle? + +--Belle comme le rêve éternel des poètes. + +Je me tus, craignant d'attrister le vieillard par mes questions +indiscrètes. + +Il alla au fond de la chambre, ouvrit une grande porta et dit: + +--Jusqu'à présent vous n'avez vu que les études de l'élève: souvenirs +qui font ma vie, pourtant: Entrez, vous pourrez juger aussi l'artiste. +Ce serait une véritable joie pour lui si ses oeuvres pouvaient lui +assurer votre approbation ou du moins votre sympathie. + +La salle où il me fit entrer était éclairée par le haut un grand nombre +de statues de marbre et d'albâtre dont la vue me frappa d'admiration au +premier coup d'oeil. + +Toutes ces oeuvres étaient évidemment l'expression d'une même pensée +reproduite sous des formes diverses. Il n'y en avait aucune qui ne +parlât de la mort et de la résurrection à une vie meilleure. C'était un +ange aux ailes déployées qui portait vers sa céleste patrie une jeune +fille endormie;--c'était le génie de l'immortalité ouvrant une tombe et +montrant à l'âme réveillée le chemin de la lumière;--c'était cette même +jeune fille se dressant à moitié hors d'une tombe, et étendant les mains +avec un sourire de désir, comme si elle appelait quelqu'un;--c'était un +jeune garçon agenouillé sur une pierre tumulaire, et tenant embrassée +une ancre symbolique;--c'était l'oiseau Phénix, s'élevant avec des +forces nouvelles du bûcher qui a consumé sa dépouille +vieillie;--c'étaient enfin beaucoup de figures représentant sous une +forme saisissante l'image de la vie future après la mort. + +Toutes ces compositions respiraient la sincérité profonde du sentiment +de leur auteur, et semblaient vivre, non point par la perfection de leur +forme corporelle, mais par quelque chose de plus élevé, par l'empreinte +de l'âme que l'artiste avait imprimée dans toutes les parties de son +oeuvre, en y versant un reflet de sa propre âme. Les formes des statues +étaient à la vérité grêles et maigres, mais il y avait dans l'ensemble +de ces créations une expression de pensée si parfaite, des proportions +si harmonieuses, tant de naturel et néanmoins tant de poésie, qu'en les +regardant je me sentis comme transporté dans un monde de pensées +mystiques et presque surhumaines. + +--Que tout cela est beau! m'écriai-je enthousiasmé. Monsieur, vous ne +devez pas tenir plus longtemps cachés ces chefs-d'oeuvre sublimes. +Enrichissez d'un nom illustre le livre d'or de votre patrie, ajoutez un +brillant fleuron à sa couronne artistique! + +Il sourit à mon exclamation; l'impression favorable que son talent avait +produite sur moi parut lui faire plaisir; mais une sorte de raillerie +ironique brillait dans son regard, comme pour me taxer d'exagération. + +--Je dis la vérité, croyez-moi, repris-je. Exposez vos ouvrages, et un +cri d'admiration s'élèvera de la foule des artistes. S'ils ont été +égarés autrefois par l'admiration exclusive des formes extérieures, il y +a aujourd'hui une grande tendance vers des idées moins plastiques; l'art +se tourne vers l'expression des pensées, des sentiments et des plus +nobles aspirations de l'homme. Non, non, ne privez pas l'école flamande +de si parfaits modèles. + +Le vieillard avait courbé la tête et murmurait en se parlant à lui-même: + +--Livrer en pâture à la foule mes souvenirs, tous les battements de mon +coeur? Permettre à la malveillance de soulever le voile de ma vie, et +appeler la raillerie sur tout ce qui est sacré pour moi?... + +En ce moment, la vieille servante ouvrit la porte et annonça que le +dîner était servi. + +--Venez, monsieur, me dit le sculpteur, visiblement satisfait de cette +interruption. La table de l'ermite ne vous offrira pas de mets +recherchés; mais il y en aura assez pour restaurer les forces d'un homme +qui, comme vous, aime la vie de campagne. + +Nous nous mîmes à table, nous mangeâmes assez rapidement deux ou trois +bons plats, auxquels je fis honneur, d'autant plus que la présence de la +servante m'empêchait de parler de ce qui occupait mon esprit. + +Après le repas, le vieillard me conduisit dans une serre assez +spacieuse. Je sus ainsi d'où venaient les fleurs exotiques et rares qui +croissaient sur la tombe de fer. + +Après avoir traversé cette, serre, nous entrâmes dans un jardin +délicieux, émaillé de mille fleurs charmantes; ce qui me fit dire en +riant que bien des gens voudraient être ermites dans un pareil ermitage. + +Mais le vieillard, sans répondre à ma, plaisanterie, me conduisit sous +un berceau de clématite et de chèvre feuille, s'assit sur un banc, me +montra une place à côté de lui et dit: + +--Vous logerez chez moi.... Pas d'excuses; mon histoire est plus longue +que vous ne croyez. Si vous voulez la connaître tout entière, il faut +vous soumettre à cette nécessité. Ce n'est pas une gêne pour moi; la +servante a déjà reçu l'ordre de préparer votre chambre. Vous n'en +dormirez pas plus mal qu'à l'_Aigle_, où vous aviez l'intention de +passer la nuit. C'est donc convenu; vous serez l'hôte de l'ermite. +Armez-vous de patience, et pardonnez à un vieillard, qui ne vit que par +ses souvenirs, s'il vous raconte parfois des particularités ou des +sensations puériles qui n'ont d'importance que pour lui seul. En un mot, +souffrez que mon récit me fasse revivre encore une fois dans le passé. +Après cette prière, je commence mon histoire sans autre préambule. + + + + +II + + +À un quart de lieue d'ici, près d'un clair ruisseau, s'élève une toute +petite ferme nommée la _Maison d'eau_ et entourée de bois et de +prairies. + +Elle était habitée, il y a cinquante ans, par maître Wolvenaer, un +sabotier connu des boutiquiers de la ville pour les jolies chaussures de +bois qu'il savait tailler. Son état, lui procurait, à la sueur de son +front, assez de bénéfices pour subvenir aux besoins d'une nombreuse +famille; car il n'avait pas moins de six enfants, encore tous en bas +âge. + +Comme il tenait en fermage un petit lopin de terre, et que sa femme +vaquait le plus souvent aux travaux des champs, il y avait dans la +maison, du sabotier une sorte de bien-être ou du moins d'aisance. + +Assurément le laborieux artisan eût été tout à fait heureux si une cause +incessante de tristesse n'avait assombri son horizon. Parmi ses six +enfants, il y en avait un,--un garçon de onze ans,--qui se faisait +remarquer par une beauté extraordinaire. Il avait des cheveux noirs +bouclés, des yeux bruns étincelants, et des traits d'une remarquable +pureté.... Mais le pauvre enfant ne savait point parler. Dans les +premiers mois de sa naissance, il était tombé de son berceau la tête en +avant. Il avait eu des convulsions affreuses, et lutté longtemps contre +la mort. On crut que dans cet accident la langue avait été frappée de +paralysie; car, quoiqu'il ne pût articuler aucun son distinct, il +entendait cependant fort bien. + +Le sabotier était mon père; l'enfant muet n'était autre que moi qui vous +parle en ce moment. + +Mon père m'aimait et me plaignait de tout son coeur. Souvent, quand je +me tenais en silence à côté de son établi, il interrompait tout à coup +son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de +pitié. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je tâchais de le +consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son +chagrin, le plus souvent mes caresses ne réussissaient qu'à le faire +pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais +il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et perçants, des +sons inarticulés et sauvages qui lui déchiraient l'âme. D'ailleurs, +comme tous les muets, j'étais d'une sensibilité extrême, et mes moindres +gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce +que j'éprouvais, étaient violents et exagérés comme ceux d'un insensé. + +Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais été victime +n'avait pas troublé mon cerveau: mes frères et soeurs me croyaient +_innocent_, c'est-à-dire à peu près idiot; les enfants du village +avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou. + +Si jeune que je fusse, j'étais profondément blessé d'être ainsi méconnu +de tout le monde. Lorsque en menant paître nos vaches, j'étais assis +solitaire, pendant de longues journées, au bord de la prairie, il +m'arrivait parfois de pleurer amèrement pendant des heures entières; +parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec +qui j'eusse tant aimer de jouer, se moquaient de moi et m'évitaient à +cause de mon infirmité! Je me sentais la force de prouver que je ne +méritais pas le nom de fou; j'avais soif d'amitié, et même d'estime, et +peut-être y avait-il en moi une sorte d'orgueil qui m'inspirait un désir +maladif de me distinguer par l'une ou l'autre qualité. + +Peut-être trouverait-on dans cette aspiration confuse de mon esprit la +raison du travail singulier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je +n'allais à la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux +de saule. Je m'appliquais à y tailler avec mon couteau des images de +bêtes et de gens, et souvent je restais des journées entières absorbé +dans mon travail, la sueur au front. Si je réussissais, d'après mon +idée, à tirer du bois une figure plus ou moins ressemblante, je sautais, +je dansais et je riais comme si j'avais remporté quelque victoire; mais +si, malgré mes efforts, aucune figure reconnaissable n'apparaissait sous +mon couteau, je laissais tomber mon oeuvre avec découragement, et je me +tordais les bras de dépit et de chagrin. + +Mon père, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les épaules +avec une triste compassion. La vanité singulière que je paraissais tirer +de mes grossières et ridicules ébauches le chagrinait comme s'il eût vu +une raison de plus pour douter de la clarté de mon intelligence. + +Quant à moi, il me suffisait que ma mère sourit quelquefois à mon +travail, que mes soeurs s'amusassent à jouer avec mes figures, et +qu'aucun de mes deux frères, plus âgés que moi cependant, ne sût en +faire autant. + +Un jour, j'avais travaillé avec ardeur, depuis le matin jusque bien +avant dans l'après-midi, à imiter la figure de notre vieux curé. Lorsque +je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait rougir de honte +si un souvenir précieux et sacré pour moi n'y était attaché;--Mais alors +il me sembla si bien réussi, que j'en fus transporté de joie et que, en +ramenant les vaches à l'étable, je tirai au moins cent fois de ma poche +l'informe figure pour l'admirer. Que le corps et les vêtements +ressemblassent de près ou de loin à ceux du curé, ce n'était pas cela +qui m'inquiétait; mais j'avais imité facilement son tricorne, et cela, +du moins, était reconnaissable au premier coup d'oeil. + +De crainte que mes soeurs ne voulussent jouer avec ma petite statuette, +je la tins cachée et ne la montrai pas en rentrant au logis. + +Je m'assis dans un coin de la chambre, la main dans la poche, caressant +mon chef-d'oeuvre, et plongé dans de douces pensées. + +Mon père était allé à la ville pour les affaires de son commerce; ma +mère, mes frères et mes soeurs étaient à la maison et parlaient du +propriétaire de notre ferme. Ils avaient appris qu'il était l'acquéreur +du château de Bodeghem, et que ce jour même, il était venu au village +dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle propriété. + +Ma mère parlait à voix basse, pour ne pas éveiller l'attention de +l'innocent muet; car il ne savait que se taire et rester immobile, ou +crier comme un possédé. + +Pendant que ma mère causait de cette importante nouvelle, la porte +s'ouvrit tout à coup, et une dame richement vêtue entra dans notre +demeure, tenant à la main une petite demoiselle qui avait à peine une +année de moins que moi. + +Cette dame était la femme de notre propriétaire, et elle connaissait +très-bien ma mère, pour avoir reçu plusieurs fois de ses mains le prix +de son fermage. Aussi se mit-elle à lui parler familièrement de la +maison de campagne que son mari venait d'acheter, ajoutant que désormais +elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d'aller +voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari, +possédait dans les environs. + +Mes frères et soeurs écoutaient curieusement ce que disait cette dame. + +Pour moi, j'avais sauté sur mes pieds, et je me tenais debout, comme +frappé d'immobilité, devant la petite demoiselle. Mes membres +tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon coeur battait +violemment, et, pour la première fois de ma vie, l'émotion qui m'agitait +ne se manifesta point par des cris sauvages. + +L'apparition d'un ange, tel que je pouvais le concevoir d'après les +descriptions de ma mère, ne m'eût pas plus profondément remué; car un +ange ne pouvait être plus beau que cette enfant ne l'était à mes yeux. +Son front et ses joues étaient blancs et polis comme l'albâtre. Ses +petites lèvres étaient fraîches et vermeilles comme des feuilles de +rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel pendant une claire +journée d'été. Autour de l'ovale régulier de son joli visage, ses +cheveux blonds, épais et soyeux, tombaient en boucles abondantes. Elle +était vêtue de soie et de satin; elle avait un collier de corail, des +bracelets d'or, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers rouges. + +Tout en elle m'étonnait et me frappait d'une admiration croissante, même +sa pâleur, sa délicatesse maladive, car cette délicatesse même la fit +passer à mes yeux pour une créature supérieure, d'une essence infiniment +au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village. + +La petite fille me regarda pendant quelques minutes avec ses yeux bleus +profonds, comme pour me demander l'explication de ma singulière +attitude. Puis un sourire tranquille et doux entr'ouvrit ses lèvres. Ce +sourire pénétra dans mon coeur comme un rayon de lumière et m'arracha un +cri sauvage. Je sautai en arrière et levai les bras au ciel, comme si le +sourire de la jeune fille était quelque chose de miraculeux qui me fit +perdre l'esprit. + +Mon cri étrange attira l'attention de la dame. + +--Qu'a donc ce petit garçon? demanda-t-elle à ma mère. + +--C'est notre petit Léon. Ne faites pas attention au bruit qu'il fait, +madame Pavelyn. Il est muet et fait de vains efforts pour parler. + +En achevant ces mots, elle porta le doigt à son front pour faire +comprendre qu'il fallait m'excuser parce que je ne possédais pas tout +mon bon sens, et que j'étais innocent. + +Souvent déjà j'avais surpris des signes semblables faits par mon père ou +ma mère, et je savais fort bien ce qu'ils voulaient dire. Cela m'avait +toujours fait de la peine; mais, en ce moment, devant la créature +angélique qui me regardait, cette pantomime humiliante me blessa comme +si j'avais été frappé au coeur d'un coup de couteau. Aussi le son qui +s'éleva de ma poitrine n'était pas un cri, c'était une plainte douce et +profonde, une sorte de prière pour implorer la pitié. Je courbai la tête +et me mis à pleurer. + +--Un si joli petit garçon! c'est bien malheureux, vraiment, murmura la +dame. + +Et se tournant vers la petite demoiselle, elle ajouta: + +--Rose, ce pauvre enfant est muet. Il aimerait tant parler! Mais c'est +parce qu'il ne la peut pas qu'il pleure si amèrement. Donne-lui la main, +Rose; une marque de pitié le consolera. + +Encouragé par l'intérêt de la dame, je levai la tête. Je vis venir à moi +la noble enfant, avec le même sourire enchanteur qui m'avait déjà si +profondément ému. + +Elle me prit la main, la serra et la caressa, tandis que sa bouche +murmurait des paroles qui résonnaient à mes oreilles comme une musique +céleste. + +Je jetai sur mes frères et mes soeurs un regard de fierté; cette marque +d'amitié que la petite demoiselle venait de me donner, me vengeait de +leur dédain et avait rempli mon coeur de joie et de courage. + +Assurément, la compatissante enfant sut lire dans mon regard étincelant +l'expression d'une gratitude infinie; car elle me serra la main avec +plus d'amitié et me dit d'un ton si doux, que je me mis à trembler de +tous mes membres: + +--Vous vous appelez Léon? C'est un joli nom. Ah! quel dommage que vous +ne sachiez point parler! + +L'émotion m'arracha quelques cris confus. + +--Il ne faut pas crier ainsi, reprit-elle; cela est laid. +N'apprendrez-vous jamais à parler, pauvre petit Léon? jamais? + +Je ne savate pas ce qui se passait en moi, il me semblait qu'en ce +moment je me fusse laissé couper la main pour pouvoir dire un mot un +seul mot intelligible. Je fus pris d'une violente convulsion; mes +membres se tordirent, mon visage devint bleu. Je ne criai pas, mais je +fis un effort surhumain pour prononcer le nom charmant de celle qui, +deux fois, avait dit le mien avec tant d'amitié. + +Quelque chose se déchira dans ma gorge, et le nom de Rose! Rose! +retentit par deux fois, clair et sonore, dans la chambre. + +Épuisé par cet effort gigantesque, je me laissai tomber sur une chaise, +et j'y restai étendu, le sourire du bonheur et de l'extase sur la +figure. + +--Oh! Dieu soit loué, mon fils a parlé! s'écria ma mère, les larmes aux +yeux. + +Elle accourut vers moi, me prit la main et me supplia de répéter encore +une fois les mots que j'avais prononcés; mais je sentis bien, après de +longs efforts infructueux, que je ne serais plus capable d'une si +violente tension de mes forces. + +Cependant j'étais enchanté du succès obtenu, et j'essayai de faire +comprendre par signes que j'avais confiance et que j'espérais bien +pouvoir apprendre à parler. Je ne cessais de montrer la jolie +demoiselle, et je joignais les mains devant elle pour faire entendre que +c'était à elle que je serais redevable de la parole, du bonheur de ma +vie, et je la remerciai comme un ange envoyé de Dieu pour rapporter +l'espoir et la délivrance. + +Rose était visiblement touchée de ces marques de reconnaissance, et une +joie sincère brillait dans ses yeux bleus. Sans doute il était doux à +son coeur compatissant de croire que sa présence avait été un bienfait +pour un pauvre enfant comme moi. + +Elle tira sa mère par son châle pour l'obliger à se baisser, lui dit +quelque chose à l'oreille, et, sur un signe affirmatif, elle s'approcha +de moi. + +Elle mit la main dans sa poche et en tira une petite boîte d'une pierre +blanche, transparente et couverte de fleurs et d'étoiles d'or et +d'argent. Elle me glissa cet objet dans la main en disant: + +--Tenez, Léon, ceci est pour vous. Il y a là-dedans du sucre qui vous +plaira fort. Il faut faire tout votre possible pour apprendre à parler, +et, quand vous le saurez, je vous donnerai de plus belles choses encore. + +L'aimable enfant n'avait assurément d'autre intention que de me +consoler. Elle me disait ces douces paroles par charité pure, et comme +une aumône faite à un malheureux. Mais sa pitié fit sur moi une +impression plus profonde qu'elle n'eût pu s'y attendre. Ses paroles +tombèrent une à une, comme une rosée bienfaisante, sur mon coeur +oppressé, et se gravèrent en traits ineffaçables dans mon souvenir. J'en +fus si touché, que je continuai à tourner et à retourner machinalement +dans mes mains sa jolie petite boîte, et je ne remarquai même pas que ma +mère me la prit pour l'admirer à son tour. + +Alors je revins à moi, et j'essayai de faire comprendre à la jolie +demoiselle combien j'étais triste de ne pouvoir rien faire pour la +remercier de son cadeau. Je tirai de ma poche la figure du curé et la +mis dans la main de ma bienfaitrice, en lui disant par gestes que je +l'avais taillée moi-même et que je la lui donnais en échange de sa +boîte. + +La dame, en voyant cet objet informe, parut surprise de ma simplicité. +Ma mère m'excusa en disant que je m'occupais pendant des jours entiers à +tailler de petites statuettes, et que, naturellement, je croyais que +cela valait quelque chose. Mes frères et mes soeurs se mirent à rire de +ma présomption. + +Rose regardait sans rien dire mon pauvre cadeau, mettait le bonhomme +debout sur sa main, le retournait et avait l'air de s'en amuser +beaucoup. + +Que m'importait que tout le monde se moquât de mon ouvrage, si elle +seule, qui s'était faite ma protectrice, le jugeait digne de son +attention? Aussi, un sentiment de joie ineffable inonda mon coeur +lorsque Rose refusa de se laisser prendre l'image du curé par ma mère, +et dit à la sienne: + +--Non, je vous en prie, laissez-moi la conserver. Ce pauvre petit garçon +l'a faite lui-même, et c'est vraiment joli. Je la montrerai à mon père, +et je jouerai avec, ce soir. + +--Voilà bien les enfants, fermière Wolvenaer! dit la dame en haussant +les épaules. Donnez-leur des jouets et des poupées qui ont coûté +beaucoup d'argent, et ils préfèrent s'amuser d'une chose sans valeur; +puis, au bout de quelques heures, le joujou est oublié et abandonné, et +ils n'y pensent plus. + +Mes yeux contrits et mes signes demandèrent à Rose si tel serait aussi +le sort de mon humble présent. Un signe de tête me tranquillisa. Elle +m'avait compris, et son geste me promettait qu'elle conserverait mon +petit curé. + +--Portez-vous bien, dit la dame; il est temps que nous partions. M. +Pavelyn nous attendrait. Peut-être la voiture est-elle déjà prête. Vous +comprenez que, cette année, nous n'habiterons pas le château; car il est +tout à fait vide; il doit être restauré, repeint et meublé. Il ne sera +prêt qu'au printemps. Alors je reviendrai vous voir, car j'aime à me +trouver au milieu des villageois. Aujourd'hui, nous ne sommes venus que +pour visiter le château.... Rose, nous partons. Donne encore ta main à +ce pauvre Léon en signe d'adieu, et retournons auprès de ton père. + +Il était facile de lire sur mon visage que l'annonce de ce départ +précipité m'affligeait. Rose me serra la main encore une fois, et me dit +à l'oreille:--Il ne faut pas être triste, Léon. Apprenez bien vite à +parler, alors je reviendrai, et faites encore de semblables figures pour +moi; j'en serai bien contente. + +Je mis mes deux mains devant mes yeux pour ne pas la voir partir. + +Je restai si longtemps dans cette position, que ma mère se mit à me +gronder durement de mon impolitesse, et me menaça de faire connaître à +mon père ma conduite déraisonnable. + + + + +III + + +Il serait difficile de vous dire la vive impression que la visite de la +petite demoiselle avait faite sur mon esprit. Mes parents mêmes avaient +peine à reconnaître en moi leur petit sauvage. Mes idées avaient pris +une certaine gravité, et il était bien rare qu'un de ces cris sans nom +qui m'échappaient si souvent autrefois, sortît de ma bouche. Quand +j'étais à la maison, je me blottissais ordinairement dans un coin de la +chambre, et j'y restais assis, immobile et silencieux, le regard perdu +dans l'espace. J'avais sans cesse devant les yeux la tendre et blanche +apparition qui me souriait, me serrait la main et murmurait amicalement +à mon oreille: «Apprenez bien vite à parler, alors je reviendrai.» + +Je ne jouais presque plus avec mes frères et mes soeurs, je fuyais les +autres enfants du village. Penser à elle était l'unique occupation de +mon esprit, répéter sans cesse dans mon coeur ses douces paroles +suffisait à ma vie. + +Je crains, monsieur, que vous ne m'accusiez, à part vous, d'exagération. +Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous +paraît assurément pas naturelle? Cependant, vous qui, plus que tout +autre, avez conservé vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez +avoir reconnu que le coeur d'un enfant se laisse toucher plus facilement +et plus profondément que celui d'une personne chez qui la raison et +l'expérience ont émoussé plus ou moins la sensibilité. Il est vrai que +les émotions de l'enfant sont ordinairement plus fugitives; mais, moi, +l'absence de la parole me plaçait dans une situation toute particulière +en me réduisant à une méditation solitaire. Les mêmes pensées se +représentaient cent fois à mon esprit, et, par cette réaction +continuelle de mon âme sur elle-même, mon sentiment acquit une +profondeur qui eût pu paraître outrée et maladive chez un enfant doué de +la parole. + +Quoi qu'il en soit, les témoignages de tendre pitié que m'avait donnés +la jolie petite demoiselle m'avaient rempli d'une grande fierté; et--que +ce fût l'orgueil, la reconnaissance, ou une secrète sympathie qui me +troublât--toujours est-il que, soir et matin, et même pendant la nuit, +l'image de ma bienfaitrice se plaçait devant mes yeux, et toutes les +forces de mon âme semblaient s'être concentrées sur cette seule pensée. + +Cette distraction singulière et le regard incertain de mes yeux étaient +considérés par mes parents comme de fâcheux symptômes, et ils ne +doutaient pas que ma raison ne fût menacée d'une faiblesse incurable. + +Plus d'une fois, quand ils exprimaient cette crainte, je m'efforçai de +leur faire comprendre qu'ils se trompaient; mais alors je criais et je +hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu'augmenter leur peine; et, +comme mes propres cris m'étaient désagréables maintenant, je pris en +aversion ces inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole. + +Tout se passa entre mes parents et moi de la même façon qu'avant la +visite de madame Pavelyn. Bientôt on ne s'occupa presque plus de moi; +et, pour épargner autant que possible à mon père la vue pénible de son +fils innocent, ma mère m'envoyait à la prairie avec les vaches pendant +des journées entières. + +Là, dans une solitude complète, je pouvais réfléchir et rêver depuis +l'aube du jour jusqu'à ce que la nuit tombante me rappelât à la maison. +Mais je ne passais pas mes journées dans l'oisiveté, ma bienfaitrice +m'avait dit deux choses: «Apprenez bien vite à parler, et faites-moi +encore des figures.» + +Ce dernier voeu, je pouvais facilement l'accomplir; mais le premier! +apprendre à parler! + +Son désir était une loi dont l'inflexibilité m'effrayait et à laquelle, +pourtant, je voulais obéir, dût ma gorge se déchirer sous mes efforts. + +Pendant deux longs mois, je m'efforçai constamment de répéter encore une +fois son nom; je faisais toutes sortes de grimaces, je contractais mes +lèvres, je me remplissais la bouche de petits morceaux de bois, je +tirais rudement ma langue rebelle; mais quoique la sueur perlât sur mon +front, son nom chéri ne voulut point sortir de mon gosier, ni +distinctement, ni plus ou moins mal articulé.--Chose étonnante, +j'entendais bien, et je pouvais même juger de la justesse et de la +valeur des sons produits; il n'y avait aucun mouvement de la voix +humaine que je fusse incapable d'exécuter quelquefois par hasard, aucune +lettre que je ne pusse prononcer. Mais on eût dit que les nerfs de +l'appareil vocal s'étaient brouillés en moi, et ne pouvaient obéir à ma +volonté. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait +d'autres sons aux lèvres. Et quoique je me préparasse souvent pendant +des heures entières avant de pousser un son, avec la certitude que, +cette fois, du moins, ma voix ne tromperait pas mes efforts, chaque fois +j'étais frappé de la même déception amère. + +Je n'exagère point en vous disant que cent fois j'ai versé des larmes, +que je me suis arraché les cheveux, et que je me suis roulé +convulsivement par terre avec un désespoir et une rage qui +ressemblaient, en effet, à la folie la plus complète. + +Peu à peu, il me fallut reconnaître mon impuissance et perdre décidément +tout espoir d'apprendre à parler. Alors je devins triste, découragé et +languissant. Le sentiment de fierté qu'avait fait naître en moi la +compassion de Rose m'avait fait croire un instant que j'aurais la force +de me tirer de l'abaissement. Cette consolante, cette radieuse +perspective s'était refermée devant mes yeux. Un nuage sombre avait +voilé l'étoile scintillante qui éclairait mon avenir. Je resterais +éternellement le muet innocent, la malheureuse créature qui ne pouvait +pas même exprimer sa reconnaissance à ceux qui la plaignaient. + +Je restai près d'un mois anéanti par cette effroyable conviction. Enfin, +lorsque la dernière étincelle d'espérance fut éteinte en moi, j'acceptai +mon triste sort avec résignation, et un peu de paix rentra dans mon âme. + +Alors je recommençai à tailler des figurines de bois de saule, mais non +plus par orgueil, ni avec l'espoir de me distinguer en quelque point des +autres enfants; non, je n'étais mû que par un sentiment passif de +reconnaissance et de devoir. Je savais que mon travail serait agréable à +la charitable petite demoiselle; c'était là le seul mobile de mon +activité. + +En peu de temps, j'avais fabriqué un certain nombre de statuettes. Il y +avait des figurines que je désignais sous le nom de vaches, de chevaux, +de moutons et de porcs, quoiqu'elles ressemblassent toutes +singulièrement les unes aux autres; il y avait aussi des maisons, des +églises, des oiseaux et des hommes; mais ce qui me plaisait le mieux, ce +que je regardais avec complaisance, c'était une figure de garde +champêtre, avec son grand chapeau sur la tête et son sabre reluisant +dans la main. + +J'avais, après beaucoup d'instances, obtenu de ma mère la clef d'un +tiroir de notre commode. J'y serrai mes petits chefs-d'oeuvre, pour ne +les en retirer qu'au moment où Rose reviendrait à Bodeghem. Personne ne +pouvait voir ces produits de mon art. Elle seule, pour qui je les avais +faits, devait les recevoir de mes mains avant que personne les eût +touchés. + +Ainsi les mois se passèrent, ainsi vint l'hiver qui devait précéder son +retour. + +Vers la nouvelle année, ma mère devait aller à la ville payer le terme +échu de notre fermage. A force de prières et de supplications, je la +décidai à prendre avec elle la figurine du garde champêtre, et à me +promettre qu'elle la donnerait à la petite fille de notre propriétaire. + +Durant l'absence de ma mère, je fus étrangement agité: je courais autour +de la maison et dans les champs, poussé par une grande inquiétude. Que +dirait Rose de mon ouvrage? Sourirait-elle, et serait-elle contente de +mon envoi? Dans tous les cas, ma mère lui parlerait de moi, et, de son +côté, elle dirait quelque chose à mon adresse. Il me semblait, dans mon +attente anxieuse, que j'entendais Rose prononcer mon nom;--car ce ne +pouvait être une autre voix que la sienne, ce timbre argentin qui +résonnait au fond de mon âme, et me faisait tressaillir et regarder +autour de moi, comme si je l'entendais murmurer d'une voix +compatissante: «Pauvre petit Léon!» + +Dans l'après-midi, j'étais sur la chaussée, à plus d'une demi-lieue de +notre demeure, pour voir si ma mère ne revenait pas encore. Dès que je +l'aperçus, je courus à sa rencontre, et lui demandai, les bras tendus et +les yeux étincelants, comment on avait reçu là-bas mon petit garde +champêtre. + +M. Pavelyn avait examiné la statuette avec curiosité, et en avait ri de +bon coeur; Rose s'était montrée satisfaite et m'avait fait remercier de +mon cadeau; elle avait ajouté qu'au printemps prochain, elle viendrait +au château avec ses parents, et qu'elle serait heureuse d'avoir beaucoup +de ces petites figures pour s'en amuser. + +Ma joie était inexprimable; emporté par mon émotion, je me mis à sauter +et à crier comme je le faisais autrefois.... + +Quelques paroles de ma mère me calmèrent subitement, et firent tomber +toute ma joie. Rose avait demandé si le pauvre Léon ne savait pas encore +parler. Cette question me rappela au sentiment de mon impuissance et à +la conscience de mon malheur. + +Hélas! la bonne Rose m'avait dit: «Vous devez apprendre à parler»; et +moi, pauvre déshérité de ce monde, j'étais toujours aussi muet que lors +de sa visite chez nous. J'eusse sacrifié la moitié de ma vie pour +pouvoir accomplir son ordre charitable; mais il ne m'était pas donné de +lui offrir cette preuve de ma gratitude. + +Je courbai la tête, et marchai silencieusement dans le sentier +sablonneux, tenant ma mère par la main, et, bien que, pour relever mon +courage, elle me racontât beaucoup d'autres choses de la gentille petite +demoiselle, elle ne parvint pas à me consoler. + + + + +IV + + +Les gelées avaient cessé, et le dégel avait fait disparaître la neige de +nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l'angélique +créature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes pensées. + +Dans mon impatience, je me promenais tous les matins par les bois et les +chemins pour voir si les plantes printanières ne donnaient pas encore +signe de réveil. J'épiais les bourgeons des aunes et des coudriers qui +devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni; j'attendais +avec un désir impatient la première feuille de l'anémone des bois, qui +se montre avant toutes les autres au pied des jeunes chênes; je suivais +du regard les oiseaux, pour découvrir dans leur bec le fétu de paille, +gage de leur confiance dans le retour du beau temps. + +Après beaucoup de nuits froides, l'air devint plus doux, et, à ma grande +joie, je remarquai les signes de plus en plus sensibles du réveil de la +nature. Bientôt les violettes parfumèrent la berge des fossés du côté du +midi: les boutons d'or dorèrent la prairie, et des milliers de +pâquerettes firent briller leurs étoiles d'argent sur le velours de +l'herbe tendre. Puis fleurirent l'épine noire, le fraisier et la +lychnide. Les arbres et les arbrisseaux déployaient petit à petit leur +feuillage, et le seringat montrait déjà les boutons des touffes de +fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la fraîche +atmosphère du mois de mai. + +Le moment si longtemps attendu n'était donc plus loin; chaque jour, Rose +pouvait quitter la ville et venir demeurer au château; car il faisait un +temps doux et un clair soleil qui invitaient irrésistiblement à s'aller +promener aux champs. + +Pauvre insensé que j'étais! au lieu de sentir ma joie redoubler, je +sentais, au contraire, mon courage tomber et une inquiétude secrète +descendre dans mon coeur, à mesure que le moment désiré approchait. + +Elle me demanderait: «Ne savez-vous pas encore parler»? et moi, le rouge +de la honte au front, le coeur plein de dépit et de chagrin, il me +faudrait lui répondre par signes que j'étais muet comme auparavant. Une +fois que cette idée naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et +dans des proportions insensées, parce que rien ne venait la combattre. +Je pâlissais quelquefois tout à coup, quand mon esprit agité faisait +surgir devant mes yeux l'image de la petite Rose; je tremblais en +entendant tomber de ses lèvres la fatale question: «Ne savez-vous pas +encore parler»? + +Je redevins triste, solitaire, et plongé dans de pénibles rêveries. + +Jusqu'à ce moment, je m'étais appliqué avec ardeur à tailler des +figurines. Comme mon tiroir en était plein depuis longtemps, j'avais +donné les moins réussies à mes soeurs, et j'en avais fait de nouvelles, +et de meilleures, à mon avis. + +Mais, en ce moment, mon découragement allait si loin, que je n'avais +plus ni la force ni l'envie de poursuivre mon travail, et que, pendant +plus de deux semaines, je gardai dans ma poche la clef du tiroir, sans y +toucher. + +Ce fut bien pis encore lorsque mon père, revenant un lundi du marché, +nous annonça que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite +fille viendraient au château. Dès ce moment, on eût dit qu'un mal secret +me travaillait les nerfs. Il m'arrivait de pâlir et de frissonner vingt +fois en une heure, sans cause apparente. Ma mère me croyait malade, et +elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont +bonnes contre la fièvre. Je buvais le remède sans dire la cause de ma +singulière agitation; mais, dès que je le pouvais, je courais bien loin +de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude +pouvait me délivrer de cette terrible question: «Ne savez-vous pas +encore parler?» qui raisonnait sans cesse à mon oreille, et me +poursuivait comme une accusation. + +Je ne sais comment expliquer cela; mais, tout en redoutant l'arrivée de +Rose beaucoup plus que je ne la désirais, tout en me réfugiant dans les +bois pour n'être pas présent lors de sa visite chez nous, je me sentais +entraîné, malgré moi, dans les environs du château et dans le chemin +qu'elle devait suivre pour venir à notre ferme. Il est bien vrai +qu'après quelques instants je m'enfuyais; mais chaque fois, je revenais +à la même place, presque sans en avoir conscience. + +Un certain jour--c'était le 20 mai de l'année 1806--j'avais erré dans +les bois depuis l'aube du jour, et j'étais arrivé enfin dans l'avenue du +château. Après avoir regardé longtemps les bâtiments, derrière les +bosquets de seringats, je m'étais retourné; j'avais appuyé ma tête entre +un tronc d'arbre, et je regardais la terre, plongé dans de douloureuses +réflexions. + +Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi; mais je fus réveillé +tout à coup par le son argentin d'une voix qui criait de loin avec un +accent de joie: + +--Léon! Léon! + +C'était la voix de Rose, la même voix qui me parlait toujours dans mes +rêves. Aussi, je ne m'empressais pas de tourner la tête, car je croyais +à une nouvelle illusion de mes sens. + +Je fus saisi d'un tremblement violent. Je vis Rose, Rose elle-même, qui, +entre un beau monsieur et une belle dame, et suivie d'une bonne, sortait +du jardin da château et entrait dans l'avenue. + +Elle tirait le monsieur par la main pour courir vers moi; mais le +monsieur, qui était son père, la retint jusqu'au moment où elle ne fut +plus qu'à quatre ou cinq pas de moi; alors il ne put contenir plus +longtemps l'impatience de sa fille.--Elle bondit en avant, et saisit ma +main tremblante; j'étais blême, et je voyais déjà avec inquiétude +sortir de ses lèvres la question; si redoutée. + +En effet, ses premiers mots furent: + +--Eh bien, Léon, savez-vous parler? + +Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, et mes larmes silencieuses +lui apprirent que j'étais muet comme auparavant. + +--Pauvre Léon! dit l'excellente enfant. Il ne faut pas pleurer pour +cela.... Prenez courage; l'année dernière, vous avez su prononcer mon +nom. Vous apprendrez à parler petit à petit. + +Dans l'intervalle, ses parents s'étaient rapprochés de nous. Son père +mit sa main sur ma tête et me força, par un doux mouvement, à lever les +yeux vers lui. Il dit avec un accent plein de bienveillance: + +--C'est donc là le petit garçon du sabotier qui t'a donné le petit curé +et le petit garde champêtre? De beaux yeux, des cheveux superbes: c'est +un joli enfant.--Et tu ne sais point parler du tout? me demanda-t-il. Un +garçon adroit et leste comme toi serait muet et resterait muet? Ce +serait certainement un grand malheur.... Et pourquoi pleures-tu, petit? +Quelqu'un t'a-t-il fait du mal? + +--Non, mon père, il pleure, parce qu'il ne sait pas parler, dit la +petite demoiselle en soupirant. + +--Eh bien, puisqu'il entend et qu'il a pu prononcer ton nom, il ne doit +pas lui être impossible d'apprendre à parler. Si l'on voulait se donner +un peu de peine.... Mais ces enfants de paysans, on les laisse courir à +l'abandon, et, par eux-mêmes, ils n'apprécient pas la valeur de la +parole. + +En entendant ces mots, je ne pus me retenir davantage; l'accusation +qu'ils contenaient me blessa cruellement. J'essayai, par toutes sortes +de gestes et de cris inarticulés, de démontrer au père de Rose que la +bonne volonté ne m'avait pas manqué, et que, pendant des mois, j'avais +fait vraiment tous mes efforts pour répéter encore une fois le nom de sa +fille. + +Il me regarda avec étonnement, mais avec une bienveillance évidente; mes +yeux étincelaient; mes mouvements étaient pleins d'énergie, et +j'expliquai, par des signes intelligibles, que je me laisserais +volontiers couper le bras gauche en échange du don de la parole. Il me +prit les mains, comprima mes gestes et m'obligea à me tenir tranquille; +puis je l'entendis qui disait à la dame: + +--Malheureux petit garçon, n'est-ce pas? C'est un bel enfant, et bien +intéressant! Et la femme Wolvenaer prétend qu'il y a quelque chose de +dérangé dans sa cervelle? Non, non, elle se trompe assurément. Cet +enfant n'est pas idiot du tout; au contraire, il a l'esprit net et +éveillé. + +Le regard que mes yeux lancèrent au père de Rose rayonnait sans doute +d'une reconnaissance bien sincère, car je remarquai que le compatissant +monsieur en fut profondément touché. + +Je me sentais tout à fait consolé, et plein d'un nouveau courage, et je +me disposais à exprimer ma gratitude par de nouveaux signes; mais Rose +avait repris ma main et me demanda si j'avais taillé des statuettes pour +elle. + +Je comptai rapidement sur mes doigts, j'ouvris les bras tout grands et +je tournai ma clef sous ses yeux, pour lui faire comprendre que j'en +avais sculpté beaucoup, tout un tas, et qu'elles étaient à la maison +enfermées dans une armoire. + +Rose, en proie à une vive curiosité, pria instamment ses parents de se +hâter, pour qu'elle pût voir plus tôt les petites figures. + +Ses parents cédèrent à son désir; quelques instants après, M. Pavelyn +entrait avec sa famille dans notre humble demeure. + +Sans faire attention aux saluts et aux cérémonies de mes parents, je +m'élançai vers la commode; je tirai le tiroir qui renfermait mon travail +de six mois, et je me mis à étaler toutes mes figurines sur notre grande +table. + +Je les arrangeai les unes à la suite des autres, processionnellement, +comme une caravane d'hommes et de bêtes en voyage. Il y en avait tant, +que le cortège finit par couvrir toute la table, et qu'il ne resta plus +de place pour mes petites maisons et mes églises. + +Un étonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle, +et, lorsqu'elle put embrasser d'un seul coup d'oeil toute cette richesse +et que je lui fis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit +abattre des mains et à sauter de joie. Cette joie me rendit extrêmement +heureux et me fit croire que j'avais fait des choses réellement +admirables, puisque j'avais atteint si complètement le but de mes +efforts. + +J'expliquai longuement à Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce +que représentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches +sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l'office du +berger rassemblant ses moutons et les ramenant à l'étable, je plaçais +les oiseaux les uns après les autres sur le faîte des maisons et le +clocher des églises, comme s'ils s'y fussent perchés de leur propre vol. + +Rose, ouvrant ses grands yeux bleus, regardait sans rien dire les +petites scènes que je jouais devant elle; mais elle semblait ravie d'une +joie enfantine. Un sentiment de bonheur infini inondait mon coeur. Mes +parents étaient en conversation avec M. et madame Pavelyn, et mes frères +et soeurs écoutaient ce qui se disait. Rose et moi nous n'étions occupés +que de nous; elle ne prêtait attention qu'à mes figurines et à mes +jeux.... + +La sueur perlait sur mon front à cause des efforts que je faisais pour +lui faire comprendre clairement par signes ce que je voulais exprimer. +Je venais de lui montrer un chasseur qui abat un lièvre et le chien qui +va chercher le gibier touché. Puis je simulai un combat entre deux +soldats en leur faisant pousser leurs grands sabres l'un contre l'autre. +Je jouai sans doute cette scène d'une manière très-vive et +très-compréhensible, car Rose paraissait émue et effrayée; mais quand +l'un de mes soldats fut renversé par son ennemi, et que, dans sa chute, +il fit tomber toute une rangée de vaches, de chevaux, et même d'arbres +et de liaisons, nous poussâmes tous deux un long éclat de rire, et Rose +dansa de plaisir; pour augmenter encore sa joie, je me mis à courir et à +sauter autour de la table en poussant des cris sauvages. + +Le bruit que nous faisions interrompit la conversation des parents de +Rose avec mon père. Ils nous regardèrent un instant avec satisfaction et +parurent charmés de voir que leur fille s'amusait si franchement et +rougissait de plaisir. + +Le monsieur s'approcha de la table, prit çà et là quelques-unes des plus +singulières ou peut-être des meilleures petites figures, les examina +avec bienveillance et hocha la tête d'un air content; puis il me frappa +sur l'épaule en disant: + +--As-tu fait tout cela seul? Bravo, mon petit garçon! Ce n'est certes +pas très-beau; mais il y a quelque chose; il y a un certain esprit dans +ces deux gendarmes qui s'avancent là-bas avec leurs longues jambes. Et +que vas-tu faire de toute cette légion d'hommes et de bêtes? + +Je montrai du doigt sa fille. + +--Tout cela est pour moi, mon père, s'écria Rose. Ah! comme je vais +pouvoir jouer! Léon m'apprendra comment ils doivent marcher les uns +derrière les autres, chacun à son rang, comme ils sont là maintenant. + +--Mais, Rose, objecta le père, pourquoi dépouiller ce pauvre enfant de +tous ses joujoux? + +Je courus à la muraille pour prendre un panier en osier, j'y rassemblai +mes figurines et je le tendis à Rose. Elle hésitait à accepter mon +cadeau et regardait son père d'un air interrogateur. Je prévoyais un +refus et je frémissais de crainte; mais je joignis les mains devant M. +et madame Pavelyn d'un air si suppliant, et dans mes yeux brillants se +lisait une prière si ardente, qu'ils appelèrent leur bonne, qui était +restée près de la porte, et lui remirent le panier qui contenait mes +oeuvres. Je levai les bras au ciel en signe de joie et je poussai un cri +de triomphe. + +Notre propriétaire s'entretint encore un instant de Rose et de moi avec +mes parents. Ce que je pus saisir de leurs paroles dites à voix basse, +c'est que leur fille était d'une santé délicate et que l'air des champs +lui ferait du bien. + +Ils exprimaient aussi la satisfaction qu'ils éprouvaient à voir Rose, +qui ordinairement montrait si peu d'ardeur au jeu, s'amuser de si bon +coeur et avec tant d'animation. + +Après cette conversation, M. Pavelyn me prit la main et me dit d'un ton +fort aimable: + +--Nous devons partir maintenant, Léon; mais viens demain au château, +vers une heure; Rose te fera aussi un cadeau en échange de tes petites +figures. C'est une chose que nous avons apportée de la ville pour toi. +Tu dîneras avec nous, et tu pourras jouer et courir avec Rose dans le +beau jardin. Adieu, mon bon petit garçon. + +--Léon, Léon, s'écria la petite fille en sortant, à demain, à demain! +Oh! comme nous nous amuserons! + +Je tombai tout tremblant sur une chaise.--Quoi! je dînerais au château, +à la même table que Rose! Ses parents me témoignaient autant d'amitié et +de compassion qu'elle-même! Moi, le muet, j'étais donc choisi et préféré +entre mes frères et soeurs?--Demain! demain! + + + + +V + + +Combien mon sommeil fut agité cette nuit-là. Cent fois je rêvai que, la +main dans celle de Rose, je jouais dans un beau jardin, beau comme le +paradis, que ma mère m'avait souvent décrit. Mous courions, nous +dansions, nous sautions, et nous nous amusions avec un plaisir et une +béatitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paroles, +et moi, malheureux! dans mon rêve, j'avais le don de la parole, et je +lui témoignais ma reconnaissance en un langage clair et plein de +sentiment. + +Puis la scène changeait de nouveau; j'étais assis à une grande table et +je mangeais des mets si succulents et de si appétissantes friandises, +que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la +boutique du sacristain n'étaient que de la Saint-Jean auprès d'un pareil +régal. + +D'autres fois, mon imagination s'évertuait à résoudre l'énigme qui +occupait mon esprit et piquait ma curiosité depuis la veille. Rose +m'avait promis un cadeau en échange de mes figurines. Quel pouvait être +ce cadeau? il m'était impossible de faire une supposition probable. Je +pensais bien à un grand cheval de bois, à une belle cravate, à un grand +gâteau, et à beaucoup d'autres choses; mais ma raison me disait que je +me trompais assurément. + +Abusé par mon impatience, je me levai au milieu de la nuit, croyant que +c'était déjà le matin; mais ma mère me renvoya dans mon lit. Enfin, le +jour commença à poindre. A peine avions-nous pris le café, que +j'importunai ma mère pour qu'elle fit ma toilette et sortît de la +commode mes habits du dimanche. Elle eut peine à me faire comprendre que +je ne devais aller au château qu'après midi, et que j'avais encore une +demi-journée à attendre. Je restai longtemps assis dans un coin de la +chambre, l'oeil fixé sur l'aiguille de l'horloge. Après que j'eus essayé +deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma mère que +l'horloge était arrêtée et qu'elle devait la faire marcher, elle me prit +par l'épaule, et me mit à la porte, en me défendant de remettre les +pieds dans la maison avant que midi sonnât au clocher. + +J'errai dans les bois et dans les champs, je revins dans le village, je +tournai autour de l'église, et je regardai avec dépit l'aiguille +paresseuse du cadran, jusqu'à ce qu'enfin le premier coup de midi +retentit dans les airs et me fit pousser un cri de joie. + +Lorsque je revins à la maison, on était à table chez nous. Je pris ma +place accoutumée à côté de mon père; mais mon assiette resta vide, bien +entendu, puisque je devais dîner au château. Mes parents parlaient en +riant des mets succulents que je goûterais ce jour-là; mes frères et mes +soeurs restaient silencieux et me considéraient d'un regard peu amical. +L'épaisse bouillie paraissait leur être moins agréable encore que +d'habitude, et plus d'une fois ils laissèrent retomber la cuiller dans +leur assiette avec découragement, lorsque mon père parlait en +plaisantant d'oiseaux rôtis et de châteaux de massepains. Pour moi, je +ne faisais guère attention à ce qui se disait; ces descriptions +alléchantes ne m'intéressaient point; je ne voyais que le sourire qui, +sur l'aimable visage de Rose, rayonnait délicieusement vers moi. + +Dès que le dîner fut fini, ma mère me prit sur ses genoux, et commença à +me déshabiller. Elle me lava avec de l'eau chaude et du savon, et +mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps +avant que ma toilette fût achevée, car je devais être aussi beau que +possible, quoique mon père prétendît qu'il était absurde de me revêtir +de mes habits de fête pour aller jouer. + +Avant de me laisser partir, ma mère me plaça devant elle, et me dit d'un +air grave et sévère comment je devais me comporter au château, et ce que +je pouvais faire et ne pas faire. Elle n'oublia rien: je devais +soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais devant +les portes; je devais ôter ma casquette et saluer, me moucher dans le +mouchoir qu'elle avait mis dans la poche de mon pantalon; je ne pouvais +pas crier ni faire de gestes, et, si l'on me donnait quelque chose, je +ne devais pas manquer de me baiser la main, non-seulement parce que cela +était poli, mais encore parce que, ne sachant point parler, je n'avais +pas d'autre moyen de témoigner ma reconnaissance. + +Une heure sonnait à la tour lorsque ma mère me donna le baiser d'adieu, +et que, frémissant d'impatience, je m'élançai hors de la maison. + +Je courus tout d'une haleine à travers le village et l'avenue du +château; mais, lorsque j'approchai de la grille ouverte et que je +n'aperçus personne dans ce jardin, je fus pris d'une frayeur secrète. +J'entrai cependant dans le vaste jardin à pas lents et indécis, +regardant de tous côtés si je ne voyais personne.--Qu'elle était belle +la perspective qui se déployait devant mes yeux étonnés! Une large +pelouse, pareille à une prairie s'étendait de tous côtés jusqu'au pied +des grands arbres. Au milieu du gazon vert coulait une eau claire que +j'aurais prise pour le même ruisseau qui passait à côté de notre maison; +mais elle était plus large et plus profonde. Un pont arrondi comme un +arc gigantesque s'élançait d'un bord à l'autre. Ce pont était formé de +branches de chêne admirablement entrelacées, et il me parut que je +n'oserais jamais le traverser, de peur qu'il ne se rompît sous mon +poids. + +Autour du jardin s'élevaient de grands arbres, serrés comme une forêt +impénétrable; au pied de ces grands arbres, les lilas croissaient en si +grande abondance, que leurs fleurs empourprées, entouraient tout le +jardin comme une immense guirlande et parfumaient l'air de l'odeur la +plus délicieuse.--Partout où je promenais mes regards, le long des +sentiers et dans les massifs, je voyais des fleurs ou des plantes qui +m'étaient totalement inconnues, et qui m'étonnaient par leurs formes +bizarres et leurs brillantes couleurs. + +La solitude complète et le silence solennel qui y régnait me firent +peur. Je ne m'approchai du château que pas à pas. Mon coeur battait dans +ma poitrine, et assurément je n'eusse pas osé aller plus loin; mais une +porte s'ouvrit tout à coup, et Rose accourut toute joyeuse à ma +rencontre. Elle me prit par la main, m'entraîna vers le bâtiment et dit +en me grondant: + +--Pourquoi restes-tu si longtemps? Ce n'est pas bien à toi, Léon. Nous +avons déjà commencé à dîner. Mon père pourrait être fâché. + +Elle lut sur mon visage que ces paroles me faisaient peur. + +--Allons, allons! s'écria-t-elle, c'est pour rire que je dis cela. Il ne +faut pas avoir peur; sois gai. Ah! comme nous allons tout à l'heure +jouer et courir dans le beau jardin, n'est-ce pas? Quel dommage que tu +ne saches point parler! Mais, c'est égal, je te comprends bien. + +Ma bienfaitrice me conduisit dans le bâtiment et me fit traverser un +long vestibule. Me souvenant des leçons de ma mère, j'essuyais mes +pieds à tous les paillassons que je rencontrais sur mon passage, si bien +que Rose s'écriait en plaisantant: + +--Mais, Léon, qu'as-tu donc aux pieds? Finis donc, c'est assez. + +Au bout du vestibule se tenait un homme dont les habits étaient galonnés +d'argent. J'ôtai ma casquette et je le saluai avec un respect craintif; +mais lui, sans dire mot, ouvrit un des battants de la porte devant +laquelle il se tenait. + +Je vis une grande salle dont les murs étincelaient de baguettes d'or. +Les parents de Rose étaient assis autour d'une table. Je restai debout +sur le seuil de la porte, ma casquette à la main, entendant à peine les +paroles de bienvenue que m'adressaient M. et madame Pavelyn. + +Rose me conduisit à une chaise, près de la table, et m'obligea à m'y +asseoir. La tête me tournait; je tenais les yeux baissés, confus et +tremblant. + +Un domestique m'attacha une grande serviette blanche devant la poitrine, +de façon que je pouvais à peine remuer les bras. + +Les parents de Rose, et même le domestique, semblaient s'amuser beaucoup +de mon embarras et riaient tout bas. La compatissante petite fille seule +tâchait de m'encourager en m'adressant de douces paroles. + +M. et madame Pavelyn se mirent à rire plus franchement encore lorsque je +baisai ma main pour remercier le domestique, qui avait placé un morceau +de pain à côté de mon assiette. + +J'étais tout à fait troublé; la sueur perlait sur mon front et le coeur +me battait si fort que j'avais peine à reprendre haleine. La soupe +fumait devant moi dans mon assiette et chacun m'engageait à manger. Mais +j'étais étourdi, et je contemplais mon assiette d'un oeil hébété. + +Rose eut pitié de ma confusion, et vint à mon secours. Elle avança sa +chaise aussi près que possible de la mienne, arrangea plus commodément +la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main. +D'abord j'obéis machinalement à ce qu'elle me disait; mais ensuite, +grâce à l'amabilité de ses paroles encourageantes je m'enhardis un peu. +Elle veillait comme une bonne petite mère sur son gauche protégé. Elle +fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit +quel goût ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette +et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il +fallait m'essuyer les mains et les lèvres avec ma serviette. En un mot, +elle m'apprit à manger convenablement, avec une attention délicate et +une tendre sollicitude qui pénétrèrent mon coeur de reconnaissance. + +Il y avait des tartes et des sucreries d'une douceur extrême et d'un +parfum exquis; mais je ne sentais presque pas le goût de ce que je +mangeais. La richesse du salon où je me trouvais, l'or qui brillait sur +les murs, les glaces qui multipliaient tout, et où le regard se perdait +dans un lointain infini, tout cela m'écrasait par sa grandeur et son +éclat. Une chose surtout excitait mon admiration, et attirait +irrésistiblement mon regard. C'était une grande statue blanche qui se +trouvait à ma gauche, sur un grand piédestal, contre le mur. Je ne +pouvais me rendre compte de ce qu'elle représentait. C'était un homme à +moitié nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui +paraissait vouloir s'élancer dans les airs. Il avait deux petites ailes +derrière la tête et deux ailes à chaque pied; il tenait dans sa main +droite deux serpents entrelacés. + +Déjà Rose, voyant mon étonnement, m'avait dit que cette statue +représentait le dieu Mercure; mais, comme ma mère, en me faisant réciter +mon catéchisme, ne m'avait jamais parlé d'un dieu semblable, +l'explication ne m'apprit rien. Ce n'était pas, d'ailleurs, la +signification de la statue que mes yeux cherchaient dans cette oeuvre +d'art. J'étais étonné qu'on pût imiter si bien, par le bois ou la +pierre, le corps et la figure de l'homme, qu'ils semblaient vivre; car +plus d'une fois j'avais baissé la tête en frissonnant, craignant que ce +dieu inconnu ne sautât sur moi. J'examinai aussi avec une attention +curieuse comment la statue était faite, et je m'efforçai d'en graver les +formes dans ma mémoire, comme si jamais il m'eût été possible de tailler +dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose qui y ressemblât. + +Pendant le dîner, on avait versé du vin dans mon verre, et l'on m'en +avait fait boire. La rouge liqueur me parut âcre et amère. Lorsqu'on +servit le dessert, Rose me dit qu'on allait apporter du vin doux qui me +plairait bien. Tandis qu'elle parlait encore, le domestique s'approcha +de la table avec une bouteille tout argentée. Je regardai curieusement +ce qu'il allait faire avec une espèce de pince qu'il tenait à la +main.... + +Tout à coup, une détonation retentit, pareille à celle d'une arme à feu; +et, comme Rose cachait sa figure dans ses mains en poussant un grand +cri, je crus qu'il lui était arrivé malheur. + +Tremblant comme un roseau; je sautai sur mes pieds; un cri de frayeur +sortit de ma poitrine, et je criai distinctement: + +--Rose! Rose! + +--Ah! ah! le pauvre Léon a parlé de nouveau, dit la petite fille avec +joie. Vous l'avez entendu, n'est-ce pas, papa? Il a prononcé mon nom +aussi bien et aussi distinctement qu'une personne qui sait parler. + +Elle me fit comprendre en riant que cette détonation n'était pas autre +chose que le bruit produit par le bouchon qui s'était échappé avec force +du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait +semblant d'être effrayée. Pour calmer mon effroi, elle me mit dans la +main un verre de vin mousseux, et me força de le vider presque +entièrement. + +Pendant ce temps, ses parents parlaient de moi et de l'étrange phénomène +dont ils venaient d'être témoins. M. Pavelyn me fit essayer encore une +fois de répéter le nom de sa fille; mais il fut obligé de reconnaître, +lorsque j'eus fait plusieurs efforts inutiles, qu'il m'était devenu de +nouveau tout à fait impossible d'articuler un son déterminé par la seule +force de ma volonté. + +--C'est sous l'impression de la frayeur ou d'une émotion violente que ce +garçon prononce un mot par hasard, dit-il à madame Pavelyn. J'ai lu +plusieurs fois que des gens muets depuis leur enfance avaient recouvré +la parole sous le coup de quelque terrible événement. Pareille chose +pourrait arriver au fils de maître Wolvenaer. Mais qui sait si quelque +chose le frappera ou l'effrayera jamais assez profondément pour lui +donner complètement et définitivement la parole? + +Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire; mais ses paroles me +firent tomber dans de profondes réflexions, d'où je ne fus tiré que +lorsque M. Pavelyn dit à Rose d'aller chercher son cadeau et de me le +donner. + +La jeune fille sortit de la chambre par une porte latérale, et rentra +bientôt en me montrant un objet qui était enveloppé d'un papier. Pendant +qu'elle s'approchait de moi, elle le tira de son enveloppe, puis elle le +mit dans ma main. C'était une espèce de couteau fermé; mais il brillait +comme de l'argent, et le manche était fait d'une sorte de coquille où la +lumière faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argentés. + +Rose me le reprit; et, tout en ouvrant successivement les différentes +lames qu'il portait, elle me dit: + +--Léon, ceci est mon cadeau pour toutes les petites figurines que tu +m'as faites. Vois, cette première lame est un grand et fort couteau avec +lequel tu pourrais presque couper un petit arbre; ceci est un canif; en +voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime... et +une scie, et une vrille, et un ciseau... le tout solidement fait en +acier anglais, fin et bien trempé, comme dit mon père. C'est maintenant +que tu pourras tailler des statuettes, n'est-ce pas?... Je l'ai choisi +moi-même, Léon, reprit-elle pendant que je considérais le joli couteau +avec une admiration mêlée de stupeur. Ma mère voulait te donner un grand +gâteau; mais je savais bien qu'un cadeau comme celui-ci te ferait plus +de plaisir. Je ne me suis pas trompée, n'est-il pas vrai? + +Deux larmes tombèrent sur mes joues, et je me mis à baiser mes deux +mains en poussant des cris étouffés, que je ne pouvais retenir. Mes yeux +parlaient sans doute en ce moment un langage bien expressif, car tous +ceux qui me regardaient, même le domestique, furent profondément touchés +de la reconnaissance qu'ils y lisaient. + +Je tenais dans ma main le précieux cadeau de Rose; je fermais et +j'ouvrais alternativement les petits couteaux, la lime et la petite +scie, et déjà je m'en servais en imagination. Quelle richesse! Des +outils de toute espèce! tout un atelier! Comme désormais je pourrais +tailler des figures du matin au soir, pour elle, ma douce protectrice! +et comme je travaillerais mieux et plus facilement avec ces instruments +choisis et donnés par elle! + +J'étais tellement agité par la joie et par l'admiration, que je +n'entendis pas ce que M. Pavelyn me disait: + +--Allons, mon garçon, reprit-il en élevant la voix, rends le beau +couteau à Rose pour qu'elle le mette de côté jusqu'au moment où tu +retourneras à la maison, sinon, il te ferait oublier de jouer. Allez +ensemble au jardin maintenant, courez et sautez tant que vous pourrez. +Le temps est doux et sain; nous prendrons le café dehors, en plein air, +et nous verrons de loin si vous vous amusez comme il faut. + +Je sortis de la salle avec Rose. Chemin faisant, elle prit deux petits +filets de soie verte, qui étaient pendus à côté de l'escalier; elle m'en +donna un, et m'expliqua que nous allions à la chasse aux papillons. + +Dès que je me vis sous le ciel bleu, en pleine liberté et tout seul avec +Rose, la timidité, qui pesait sur mon coeur comme un plomb, disparut, et +je respirai à longs traits. + +Rose me dit que, le matin, elle avait couru près de deux heures après +les papillons sans pouvoir en attraper un seul; mais que, moi qui étais +fort et leste, j'en prendrais bien quelques-uns pour elle. + +A peine eut-elle dit ces mots, que nous vîmes deux papillons blancs +sortir du bosquet de seringats et voltiger sur la pelouse. Je poussai un +cri, et nous nous précipitâmes tous deux sur cette première proie de nos +désirs. + +Tout en dansant, en riant et en sautant, nous poursuivions les +papillons; mais, soit que je ne fusse pas encore assez habile à manier +le filet, soit que les petites bêtes épouvantées eussent l'adresse de +nous éviter, il y avait plus d'un quart d'heure que nous courrions sans +le moindre succès. La sueur mouillait nos fronts, nos joues brûlaient de +plaisir et d'ardeur. + +M. et madame Pavelyn, assis devant le château sur une terrasse, +prenaient part à notre joie et battaient des mains chaque fois que Rose, +par un bond léger, trahissait la force et le plaisir de vivre. + +Enfin j'attrapai un des papillons blancs dans mon filet. Ce fut une joie +et une réjouissance, comme si nous eussions trouvé un trésor. Rose +courut vers ses parents, qui riaient de bon coeur de son émotion. On +alla chercher une boîte, et le papillon fut piqué dedans. + +M. Pavelyn dit qu'il était très-content, et que je pourrais venir jouer +souvent si Rose continuait à s'amuser de si bon coeur; mais la jeune +fille n'eut pas la patience d'attendre que son père eût fini de parler. +Elle m'entraîna vers la pelouse en s'écriant: + +--Vois, là-bas! deux papillons, trois papillons, quatre papillons! Vite! +vite! + +Je pris encore quelques-unes de ces pauvres petites bêtes. Chaque fois, +nous les apportions à M. Pavelyn, qui feignait de partager notre joie +triomphante, et qui tenait la boîte prête. + +Enfin Rose parvint aussi à en prendre un, qui ouvrait et fermait ses +ailes au soleil sur le tronc d'un arbre. C'était un papillon d'un rouge +foncé avec des taches d'argent et d'azur. + +Il est impossible de peindre la joie de Rose. Comme une biche échappée, +elle traversa la pelouse et vola vers ses parents avec tant de rapidité, +que je ne pouvais presque pas la suivre. Elle avait pris elle-même la +resplendissante petite bête; il lui semblait que désormais aucun +papillon ne pourrait lui échapper. Et, un instant après, elle courait de +nouveau avec passion. + +Nous continuâmes pendant longtemps cette amusante chasse. M. et madame +Pavelyn étaient rentrés après avoir pris le café. + +Pendant que je bondissais, le filet en l'air, devant le bosquet de +seringats, Rose en poursuivant un papillon dans une direction opposée, +s'était éloignée de moi. + +Tout à coup j'entends un violent craquement.... Je tourne les yeux vers +l'endroit d'où ce bruit étrange était parti! Ciel! quel horrible +tableau! j'aperçois Rose qui tombe par-dessus l'appui brisé du pont et +qui s'enfonce dans l'eau en poussant un cri de détresse!--Ma langue se +déchire; le sang jaillit hors de ma bouche; je crie avec toute la force +qu'un muet peut donner à ses cris; mais ce sont des paroles qui sortent +de mon gosier, des paroles claires et distinctes: + +--Rose, Rose! du secours, du secours! Dieu, Dieu!... + +Mon exclamation perçante retentit à travers le jardin, jusque dans les +appartements du château. + +Je m'élance; j'ai des ailes; mes pieds brûlent la terre.... Du haut du +pont, mes yeux égarés ne voient plus rien qu'un pan de la robe de ma +bienfaitrice.... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans +l'étang à côté d'elle. L'eau me vient presque aux lèvres; mais je sens +que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je +prends sa tête entre mes deux mains, et je la soulève au-dessus de +l'eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l'eau pénètre dans ma +poitrine par le nez et par la bouche, avec l'air que j'aspire; je +suffoque, et je sens mes forces m'abandonner. Alors descend en moi la +certitude que je me noie, que je vais mourir; mais ce n'est pas la +crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprême: non, c'est +la douloureuse pensée que Rose aussi va mourir. Même quand la dernière +convulsion ranime en moi la vie, je n'éprouve aucun autre sentiment que +le regret et la douleur du malheur de Rose.... + +Je ne sus naturellement que plus tard ce qu'il advint de nous. + +Mon puissant cri de détresse avait retenti jusque dans le château. M. et +madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, étaient +sortis tout effrayés, et avaient regardé autour d'eux pour savoir ce qui +était arrivé. Pendant que l'on nous cherchait devant et derrière le +château, et qu'on appelait Rose à grands cris, un des domestiques +s'approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune maîtresse qui +flottait sur l'eau. Il descendit le long du bord de l'étang, repêcha +Rose, qui était sans connaissance, et la porta sur la pelouse. + +Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanimé et ruisselant de sa +fille, était tombée évanouie dans les bras de son mari, avec un cri de +terreur mortelle; M, Pavelyn la confia aux soins d'une servante, et se +précipita, à demi mort d'inquiétude, vers sa fille. + +Rose, qui n'avait pas été longtemps sous l'eau; et qui avait respiré +aussi longtemps que j'avais pu lui tenir la tête dehors, ne tarda pas à +donner signe de vie et à rouvrir les yeux. + +Le premier mot que M. Pavelyn prononça, après avoir manifesté sa joie de +voir son enfant sauvée, fut mon nom. Alors le domestique qui l'avait +repêchée se rappela avoir senti quelque chose sous l'eau et avoir été +obligé de déchirer le tablier de Rose pour la dégager d'un objet qui +semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l'étang, me trouva +sans peine, et me déposa sur le gazon, non loin de l'endroit où l'on +s'empressait pour faire revenir Rose à elle-même. + +C'était une scène effroyable.... Ici, une mère qui s'était évanouie +devant l'horrible conviction qu'elle avait vu le cadavre de son enfant +noyée; là, un père au désespoir, rappelant par ses baisers le sentiment +et la vie dans le corps inerte de sa fille; plus loin, celui d'un petit +garçon étendu sans mouvement, comme si son âme l'avait abandonné pour +toujours. + +M. Pavelyn, malgré son émotion, n'avait point perdu sa présence +d'esprit. Il avait envoyé immédiatement chez le docteur un des +jardiniers qui étaient accourus, en lui recommandant de fermer la +grille et de ne parler à personne dans le village de ce qui venait +d'arriver. Puis il avait fait porter sa fille près de sa femme évanouie, +afin de pouvoir les soigner toutes deux en même temps. Il parvint à +faire sortir madame Pavelyn de son évanouissement, et avec l'aide de ses +domestiques il la ramena immédiatement dans la maison, ainsi que son +enfant. + +Pendant ce temps, d'autres gens étaient occupés à me frictionner et à me +rouler par terre; mais, malgré tous leurs efforts, je ne donnais aucun +signe de vie. + +Dès que M. Pavelyn eut rassuré sa femme et couché sa fille dans un lit +chaud, il revint à l'endroit où l'on était en train de me souffler de la +fumée de tabac dans le nez. Cet homme généreux s'agenouilla près de moi, +me prit les deux mains, et essaya de me rappeler à la vie. Rose, qui +avait repris tout à fait connaissance, lui avait raconté que j'avais +sauté dans l'étang et soulevé sa tête au-dessus de l'eau pour l'empêcher +de se noyer. Son père lui avait fait accroire que j'étais également +revenu à moi, car il craignait avec raison que, dans la situation où +elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portât un coup fatal. + +M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pièce était +très-éloignée de la chambre à coucher de sa fille. On apporta des +literies, on me déshabilla, et on me couvrit d'épaisses couvertures de +laine. Le docteur arriva enfin, et employa des remèdes énergiques pour +ramener la respiration et le pouls, qui avait cessé de battre. Il +réussit enfin après de longs efforts. Je commençai à faire quelques +mouvements, et j'ouvris les yeux. Mais je n'entendais ni ne voyais, et, +quoique l'on pût dire à mon oreille, ou quelques signes que l'on me fit, +je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi. +Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire à mes parents, avec +toute la prudence possible, que j'étais tombé dans l'eau, et que le +froid et la frayeur m'avaient un peu dérangé. + +Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au château. En +me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et +exigèrent qu'on me portât dans leur demeure, pour être soigné là. + +Mon père m'enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de +laine, m'emporta à la maison dans ses bras, et me mit dans mon lit. + +Grâce aux médicaments prescrits par le docteur, une violente réaction +s'opéra en moi, et je fus saisi d'une fièvre qui menaça mes jours pour +la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne +produisît un transport au cerveau, et ne mît brusquement fin à mes +souffrances. + +Je restai dans cet état jusqu'après minuit; alors la fièvre me quitta +peu à peu, et je tombai bientôt dans un profond sommeil. Le docteur +déclara que le plus grand danger était passé, et il crut pouvoir +affirmer que l'accident n'aurait pas de suites fâcheuses pour moi. Ma +mère et ma soeur aînée restèrent seules à veiller à mon chevet. + + + + +VI + + +Lorsque j'ouvris les yeux le lendemain, assez tard dans la matinée, +j'aperçus avec stupéfaction le doux visage de Rose, qui était assise à +mon chevet et tenait ma main dans la sienne. + +C'était donc bien sa voix qui, en murmurant à mon oreille: «Pauvre petit +Léon!» m'avait réveillé de mon long sommeil. Et d'un coup d'oeil rapide, +j'aperçus aussi mes parents, mes deux soeurs, la bonne de Rose et une +voisine. + +D'abord je ne me rappelai rien de ce qui s'était passé, et je regardai +ma protectrice avec stupeur, comme pour lui demander pourquoi elle était +ainsi assise près de mon lit. + +--Sois tranquille, bon Léon, me dit-elle, tu seras bientôt guéri; mais +nous ne jouerons plus jamais près de l'étang. + +Alors la mémoire de ce qui était arrivé me revint tout à coup; et un cri +triomphant souleva ma poitrine, et je m'écriai, avec le rire d'une joie +étourdie: + +--Rose! vous vivez!... Ce rêve.... + +--Il parle, il a parlé! s'écrièrent mes parents en accourant auprès de +mon lit, les bras levés. + +Moi, plus surpris qu'eux-mêmes en entendant mes propres paroles, je +frémis et je tins la bouche close, de crainte qu'un second effort ne +vînt de nouveau prouver mon impuissance, et ne me frappât du plus cruel +désenchantement. + +Mon père m'embrassa avec émotion. + +--Léon, mon pauvre fils, oh! parle, parle encore, pour que je puisse +remercier le bon Dieu, en toute confiance, de ce bienfait inattendu. + +Sans détourner mon regard de Rose, je murmurai encore tout étourdi: + +--Parler? Oui! Rose... l'eau.... Pas morte.... Heureux, heureux!... + +La petite fille frappa dans ses mains avec joie; mes parents pleuraient +et adressaient au ciel leurs actions de grâces. Pendant ce temps, je +prononçais, avec une volubilité fiévreuse, une foule de mots sans +signification et sans suite, uniquement pour entendre encore le son de +ma voix et m'assurer que, cette fois, le don de la parole m'était +définitivement acquis. Ceux qui m'entouraient ne paraissaient pas moins +étonnés que moi du babil embrouillé qui tombait de mes lèvres, et tous +me considéraient avec une bienheureuse surprise, comme si un miracle +s'opérait devant leurs yeux. + +Enfin Rose se mit à raconter comment nous avions joué ensemble dans le +jardin du château, comment j'avais sauté dans l'étang, et comment nous +avions été retirés de l'eau tous les deux, par un domestique. + +Mes parents, après un premier épanchement de joie, ajoutèrent quelques +explications au récit de Rose, et j'appris ainsi tout ce qui s'était +passé la veille. + +J'avais risqué ma vie pour sauver la vie à Rose! Elle m'aimait pour +cela, disait-elle, et ses parents m'étaient reconnaissants de ma +reconnaissance et de mon courage. Je m'étais rendu digne de la +protection de M. Pavelyn; cet événement m'avait rapproché de Rose... +et, eu outre, Dieu, sans doute pour me récompenser, m'avait doué de la +parole et m'avait tiré de mon abaissement moral. J'étais si fier et si +joyeux que mes yeux étincelaient d'orgueil. + +J'avais encore un peu de peine à parler, et souvent mon langage était +confus. Je savais bien dire les substantifs, les noms des choses et des +personnes; mais l'enchaînement et la construction des mots +m'embarrassaient. + +Ma maladie avait eu si peu de suites, que, dès que le calme fut rentré +dans mon esprit, je témoignai un grand désir de manger, et je demandai +une tartine. Ma mère m'apporta un peu de pain émietté dans du lait, et +il fallut me contenter de cela, quoique j'eusse assez grand'faim, me +semblait-il, pour dévorer un pain de seigle tout entier. A mon +désespoir, on ne me permit pas non plus de me lever, parce que le +docteur l'avait défendu. + +Rose causa lentement avec moi, et s'efforça, par mille démonstrations +amicales, de me témoigner sa reconnaissance. Sitôt que je serais tout à +fait guéri, nous irions jouer encore dans le beau jardin du château; +mais je ne devais plus avoir peur de l'eau, parce que le jardinier était +déjà occupé à entourer l'étang d'une palissade à claire-voie et à +construire sur le pont un nouveau garde-fou d'une solidité +très-rassurante. + +L'aimable petite fille me quitta au bout d'une bonne demi-heure, pour +aller annoncer à ses parents l'heureuse nouvelle de ma guérison. Elle +revint dans l'après-midi, et m'apporta deux ou trois verres de gelée de +framboise et de groseille, si rafraîchissante et si douce, que je ne me +rappelais pas avoir jamais goûté rien de si bon. + +Lorsqu'elle fut retournée chez elle, le docteur vint, qui dit que je +pouvais me lever et commencer à manger peu à peu. D'après son opinion, +j'étais tout à fait guéri. + +Je passai toute la soirée de ce jour-là assis alternativement dans le +giron de ma mère et sur les genoux de mon père, et je dus parler, parler +encore et toujours, pour les charmer par le son de ma voix. + +Lorsque ma mère m'eut couché dans mon lit avec une croix au front et un +dernier baiser sur les lèvres, je m'assoupis tout doucement, et les +songes les plus agréables, les plus heureux, bercèrent mon sommeil. + +Le lendemain matin, je me levai comme s'il ne m'était rien arrivé, et je +déjeunai avec mes frères et mes soeurs. Pendant toute la nuit, j'avais +rêvé du beau couteau que Rose m'avait donné. Je me rappelai que M. +Pavelyn me l'avait fait mettre de côté. Le couteau me trottait dans la +tête, et j'aurais volontiers couru au château pour aller le chercher, si +j'avais seulement osé risquer une pareille hardiesse. + +Comme Rose ne venait pas, malgré ma longue attente, je sortis de la +maison et je me promenai tout seul dans le chemin qui menait au château. + +Bientôt je l'aperçus qui sortait avec sa bonne de la grille du château, +et qui me faisait de loin des signes d'une joie extraordinaire. Quand +elle fut près de moi, elle me prit la main, et me dit avec des +transports de plaisir: + +--Léon, Léon, j'ai une si bonne nouvelle!... Ah! si tu savais ce que +c'est, tu sauterais de bonheur. Moi-même, j'en suis si contente pour +toi, que je sens battre mon coeur. Sais-tu où nous allons? Chez ton père +et ta mère. Ils doivent venir au château pour parler de toi. + +--De moi? Mon père au château! murmurai-je étonné. + +Elle répondit avec un grand sérieux et en baissant la voix, comme si sa +bonne ne devait pas nous entendre: + +--Léon, tu n'es qu'un enfant de paysan, n'est-il pas vrai? Mon père le +dit, du moins. Si tu restes toujours comme tu es maintenant, tu +deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie, +faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon père a dit que tu +méritais un meilleur sort, parce que c'est toi qui m'as empêchée de me +noyer. Il compte te faire instruire et te donner une bonne éducation. +C'est ce qu'il veut dire lui-même à tes parents. + +Profondément agité, quoique ne comprenant pas bien toute l'importance de +cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux. + +--N'es-tu pas content? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu +devrais pourtant te réjouir! L'instruction est une richesse aussi; c'est +par l'instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme +remarquable dans le monde.... Et vois-tu, Léon, reprit-elle après une +pause, j'aime beaucoup à jouer avec toi; cependant je regrette que tu ne +sois qu'un petit paysan. Mon père te fera étudier; alors tu ne seras +plus un paysan, et tu seras habillé convenablement; alors surtout, en +ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons +ensemble comme frère et soeur! n'est-ce pas beau? + +Je serais son frère! cette pensée fit rouler des larmes sur mes joues; +alors seulement, l'avenir promis s'ouvrit devant moi avec tout son éclat +et tout son bonheur. + +--Oh! c'est trop beau! m'écriai-je, Rose, ma soeur! C'est trop, c'est +trop! + +Nous fîmes quelques pas en silence; puis elle me dit avec calme en me +parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plutôt comme une +tendre mère: + +--Il faut être toujours bien sage, Léon, et bien étudier, entends-tu? Je +t'aiderai, je t'apprendrai tes lettres; car je sais lire comme il faut, +moi, en flamand et en français. J'ai beaucoup de livres avec de belles +images: _le Petit-Poucet, Peau-d'âne, Gulliver dans la lune_. Si tu +n'apprends pas bien, je te mettrai dans le coin; mais, si tu fais bien +attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des +bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite à lire, n'est-ce pas! et ma mère +m'achètera de nouveaux livres où il y aura de belles histoires. Ah! +c'est alors que nous nous amuserons! + +Pour toute réponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie +qu'elle me dépeignait, et où je voyais plus loin qu'elle, me paraissait +le bonheur suprême; aussi je doutais qu'elle me fût réservée. + +--Ma mère voulait t'envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand, +reprit Rose; mais mon père, qui t'aime beaucoup, Léon, dit que cela ne +vaut rien. Il veut faire de toi un sculpteur. Un sculpteur est un homme +qui fait des statues pareilles à ce dieu Mercure que tu as vu dans notre +salle à manger: c'est un artiste; et un artiste, dit mon père, est prisé +aussi haut dans le monde que l'homme le plus riche. + +--Ah! devenir sculpteur, être votre frère!... m'écriai-je en levant les +bras au ciel. + +Nous étions près de notre maison, et nous entrâmes. Rose s'acquitta de +son message. Mes parents s'habillèrent en toute hâte et furent bientôt +prêts à suivre la jeune fille et sa bonne. + +Depuis que Rose m'avait dit que son père voulait faire de moi un +sculpteur, j'éprouvais un ardent désir de posséder le beau couteau et +d'essayer tout de suite mon talent. J'en parlai à Rose, et elle me +promit, en partant qu'elle le remettrait à ma mère pour me l'apporter. + + + + +VII + + +Lorsque mes parents revinrent du château, une joie extraordinaire +brillait dans leurs yeux. Ma mère m'embrassa avec transport sur les deux +joues; mon père me posa la main sur la tête avec un sentiment de fierté, +et me prédît le plus beau destin. + +M. Pavelyn avait demandé leur consentement pour me prendre sous sa +protection; il voulait me faire étudier, me faire donner une bonne +éducation, et prendre soin de moi jusqu'au moment où je pourrais faire +mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me récompenser par +là de l'acte de dévouement qui, selon lui, avait probablement sauvé la +vie à sa fille. + +Longtemps mes parents s'efforcèrent de me faire comprendre tout le prix +de cette faveur, et de me prémunir contre l'oubli des devoirs et les +entraînements de l'orgueil. Ils me recommandèrent de me montrer toujours +profondément reconnaissant envers mes généreux protecteurs; de me +rappeler qu'ils étaient nos bienfaiteurs, et que je n'étais qu'un pauvre +enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application +constante; de n'être jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout +de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m'avait donnés pour +père et pour mère, me chérissaient tendrement et ne formaient pas de +voeu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux. + +Ces derniers mots, dans la bouche de ma mère, me touchèrent +profondément, et ce fut par de douces caresses et par des baisers +répétés, que je chassai de son coeur la crainte qui l'attristait. + +Dès le lendemain, on m'envoya à l'école du village pour recevoir les +premières leçons de lecture et d'écriture. + +M. Pavelyn avait fait venir le maître d'école au château, lui avait +déclaré ses intentions à mon égard, et lui avait promis, en sus de la +rétribution ordinaire, une bonne récompense, si, par ses soins +particuliers, il me faisait faire des progrès assez rapides pour +regagner le temps perdu. + +Cet instituteur était un homme plein d'activité, qui ne demandait pas +mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne +volonté. Aussi, dès ce moment, il donna autant de soins à mon +instruction que si j'eusse été son propre fils. + +Chaque après-midi, dès que la classe était finie, j'allais au château +jouer avec Rose. Durant une couple d'heures, nous folâtrions à travers +le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l'intérêt de la santé de sa fille, +nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au château jouer +un nouveau jeu, où Rose trouvait plus de plaisir qu'à tous les autres: +je devais m'asseoir à une table, et répéter dans un livre ma leçon de la +journée. La bonne petite fille était ma maîtresse d'école. Elle me +louait et me grondait avec un sérieux qui faisait souvent rire sa mère +jusqu'aux larmes; mais il y avait dans ses paroles tant d'amitié et +d'encourageante douceur, que je ne quittais jamais le château le soir +sans sentir plus ardent en moi le désir d'apprendre. + +Grâce à ces encouragements, et avec l'aide de pareils moyens, joints à +une promptitude d'esprit naturelle, je fis en peu de temps des progrès +étonnants, et bientôt je commençai à lire couramment ma langue +maternelle. + +M. Pavelyn, que son commerce obligeait d'aller presque tous les jours à +la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images, +et nous nous en amusions si bien que, plus d'une fois, il fallut nous +chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l'exercice. + +Rose avait commencé aussi à m'apprendre le français. A cette époque, +notre pays était sous la domination de l'empereur Napoléon, et c'était +seulement par la langue française que l'on pouvait devenir quelque chose +dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite +protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y +avait de la prévoyance et de la générosité dans ce jeu enfantin; car il +me fit apprendre insensiblement une foule de mots et même de phrases +entières de la langue française avant que le maître d'école me jugeât +assez avancé en flamand pour m'apprendre les premières notions d'une +langue étrangère. + +Rose ne m'enseignait pas seulement à lire et à comprendre le français; +elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute +grossière, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment +on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou défend la +bienséance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me +l'inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils +de paysans ressemblait à un morceau de cire qu'elle pétrissait et +façonnait de manière à en faire une créature qui fût son égale par la +distinction des goûts, la pureté du langage et le développement de +l'intelligence. + +Rose remplissait si fidèlement et si sérieusement son rôle de +protectrice à mon égard, que madame Pavelyn l'appelait ma _petite mère_. +Il arrivait souvent, lorsque nous étions occupés de nos livres, le soir, +dans le château, et que je me hasardais à demander quelque chose à +madame Pavelyn, qu'elle me répondît en plaisantant: + +--Votre petite mère vous le dira; votre petite mère le sait bien. + +Alors Rose levait la tête, et une fierté singulière brillait dans ses +yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère et d'avoir un +enfant qui lui serait redevable de la lumière de son esprit et +probablement du bonheur de sa vie! + +Je savais alors parler très-bien et fort distinctement; on vantait même +la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant, +lorsque j'étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue, +j'avais été un crieur furieux, maintenant j'étais devenu plus calme, et +mon humeur était fort tranquille. Probablement mes études assidues +avaient contribué beaucoup à donner cette gravité précoce à mon esprit +enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma mère y avaient +contribué plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la +maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles: + +--Léon, n'oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs. +Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant. + +Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'année où Rose devait quitter +le château avec ses parents, pour aller passer l'hiver à la ville. Avant +son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que +je n'oubliasse point d'apprendre et d'étudier avec application. Si je +remplissais convenablement ce voeu, elle m'aimerait bien, et me +donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense. + +Lorsqu'elle fut assise dans la voiture qui devait l'emporter, et que je +la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d'un ton +moitié sérieux, moitié railleur: + +--Adieu, Léon! étudie bien, et fais en sorte que ta petite mère soit +contente de toi à son retour. L'hiver ne dure pas longtemps: il faut te +dépêcher et apprendre bien le français, entends-tu? + + + + +VIII + + +Le maître d'école était fier de mes progrès surprenants, dont il +s'attribuait seul le mérite. En effet, il ne pouvait savoir quelle part +considérable Rose avait prise à mon instruction. + +Le brave homme me citait, à plusieurs lieues à la ronde, comme une +preuve de son savoir et de son activité; et il s'ensuivit qu'il s'occupa +de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout +particulier. + +J'avançai si bien pendant cet hiver, qu'à la prière de mes parents je +tins moi-même une classe dans notre maison, et que je devins le +professeur zélé de mes frères et de mes soeurs. + +Le printemps s'approchait petit à petit, et les arbres déployaient leur +première verdure. Chaque jour, avant et après la classe, j'allais, +jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore. + +Qu'elle restait longtemps absente! Les lilas avaient fleuri, et étaient +déjà flétris. Les cerises commençaient à rougir, et le château, avec ses +persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du +beau jardin! + +Un jour du mois de juin, pendant que j'étais assis sur un banc dans la +maison du maître d'école, parmi les autres enfants, et que j'apprenais +la leçon qu'on m'avait donnée, M. Pavelyn parut tout à coup au milieu de +la classe. Je poussai un cri; et, tout tremblant, je tins les yeux fixés +sur la porte, dans l'espoir de voir paraître encore quelqu'un; mais je +fus trompé dans mon attente. + +M. Pavelyn ne fit pas attention à mon émotion. Il causa un instant tout +bas avec le maître d'école, et lui demanda probablement si j'avais fait +des progrès, car il me fallut montrer immédiatement tous mes cahiers. On +me fit lire en français et en flamand; on me fit faire une +multiplication difficile; on me fit montrer les villes et les rivières +sur une carte géographique; et M. Pavelyn lui-même me fit écrire en +français quelques lignes qu'il me dicta à haute voix. + +Lorsque j'eus subi toutes ces épreuves d'une manière satisfaisante, le +père de Rose me tapa familièrement sur l'épaule, et me dit avec beaucoup +de bienveillance: + +--Tu as bien étudié, mon garçon! Je suis tout à fait content de toi. Tu +as bien employé ton temps, et tu t'es montré reconnaissant des soins de +ton maître. Continue ainsi.... Mais pourquoi me regardes-tu si +singulièrement? Tu me demandes si Rose est arrivé au château? Je t'en +parlerai tout à l'heure. + +En achevant ces mots, il entra avec le maître d'école dans la maison, et +me laissa livré à une incertitude pénible. Rose était-elle au château, +oui ou non? Elle était malade, peut-être? Qu'est-ce que son père allait +me dire d'elle? + +Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l'école et dit: + +--Viens, mon garçon, suis-moi: tu as congé pour ce matin. + +Je le suivis hors de l'école. Chemin faisant, il se mit à me raconter +que madame Pavelyn avait été très-souffrante cet hiver, par suite d'une +inflammation des bronches. Elle était partie avec Rose pour Marseille, +dans le pays où croissent les oliviers, pour s'y guérir de sa maladie de +poitrine. A Marseille, madame Pavelyn avait un frère qui y avait fondé +une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa mère +chez son oncle et sa tante. Rose n'était ni forte ni bien portante, et +le séjour d'une contrée au climat si doux ne pouvait manquer de lui +faire du bien. + +C'est ce que je compris du récit de M. Pavelyn. Je ne répondis rien; +mais mes yeux étaient mouillés de larmes retenues avec peine. Le père de +Rose le remarqua et tâcha de me consoler, en m'assurant que sa fille +serait de retour avant la fin de l'année, et que je pourrais encore +jouer avec elle, pendant l'été, dans le jardin du château. Il me dit +beaucoup de choses aimables, m'encouragea à étudier avec ardeur, pour +être à même de commencer bientôt mon apprentissage de sculpteur; et il +me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait être la récompense de mon +zèle. Puis il me donna à entendre qu'il viendrait rarement au château, +et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d'aller chaque +jour, après la classe, me promener avec mes parents et jouer avec mes +frères et soeurs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir. +En ce moment, M. Pavelyn n'avait pas le temps d'aller voir mes parents; +mais je pouvais leur annoncer qu'il irait certainement leur faire une +visite la première fois qu'il reviendrait à Bodeghem. + +Après ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma tête, et me +dit: + +--Va, mon garçon, amuse-toi jusqu'à midi; sois toujours sage et +studieux: je resterai ton ami, et j'aurai soin que tu ne manques de rien +en ce monde. + +Il me quitta, et prit un chemin qui menait à la grande ferme. + +La tête basse, et arrosant de mes larmes la poussière du chemin, je me +traînai jusqu'à la maison, et je racontai à mes parents, avec les signes +d'une véritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m'avait dit. Ils +essayèrent de me consoler en m'objectant que quelques mois seraient vite +passés, et qu'alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis à +cette contrariété avec une sorte de résignation, et je m'appliquai avec +plus d'ardeur qu'auparavant à l'étude des principes de la langue +française. + +M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l'été au château et à la maison +de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me fit +même dîner deux fois avec lui; mais si bien qu'il me traitât, sa +généreuse protection ne sut point adoucir la douleur que me causait +l'absence de Rose. + + + + +IX + + +Un dimanche après midi, je me promenais sur la grande route à une +demi-lieue de notre demeure. L'automne était déjà avancé, et les arbres +commençaient à perdre leur feuillage. + +Depuis un mois, j'avais le coeur gros comme si je ne devais plus revoir +Rose. Mon courage était tombé tout à fait; un voile de tristesse et de +chagrin avait assombri mon esprit; je ne pouvais plus étudier, et le +maître d'école me reprochait tous les jours mon inexpliquable +distraction. + +Je ne pensais plus qu'à elle du matin au soir, et, même pendant mon +sommeil, je versais souvent des larmes amères. Jusque-là, j'avais écouté +les consolations de ma mère; j'avais espéré tant qu'avait duré le bon +temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que +les matinées froides annonçaient l'hiver, une douloureuse incertitude +avait étouffé peu à peu ma dernière lueur da confiance. Elle ne +viendrait plus cette année à Bodeghem,--et, même, la reverrais-je +jamais? + +Telles étaient les pensées qui me poursuivaient continuellement; et, +quoique je fusse bien convaincu qu'en aucun cas elle ne pouvait revenir +avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-être une +espérance secrète, qui me poussait à aller me promener bien loin sur la +grande route, comme si mon âme voulait s'élancer à sa rencontre. + +Ce jour-là, j'étais assis au bord de la chaussée, le dos tourné vers une +jeune sapinière, et, plongé dans mes tristes réflexions, j'effeuillais +machinalement les fleurs jaunes des chrysantèmes, lorsque tout à coup le +roulement d'une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un +cri de joyeuse surprise. C'était bien la voiture de M. Pavelyn qui +arrivait dans le lointain. Mais Rose y était-elle? Pourquoi y +serait-elle cette fois-ci, puisque la même voiture était si souvent +venue sans elle à Bodeghem? + +Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l'espoir et le doute, +la voiture avait passé. Je n'avais pas vu Rose!... Mais tout à coup la +glace de la voiture s'abaissa. + +--Léon! Léon! cria sa voix douce. + +Et j'aperçus sa figure angélique qui me souriait, et sa main qui me +désignait avec des signes de joie. + +La voiture s'arrêta; je m'approchai lentement et en chancelant, quoique +le cocher me criât de me dépêcher. Je tremblais, mon coeur battait +violemment, et tout s'obscurcit devant mes yeux, comme si j'allais +succomber à mon émotion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans +la voiture, et ferma la portière. + +Alors je regardai Rose dans les yeux, j'entendis sa voix me dire avec +joie: + +--Voici ta petite mère de retour! + +Et je sentis ses mains presser les miennes.... + +Malgré tout ce que me dirent d'abord M. et madame Pavelyn pour me +calmer, je ne pouvais surmonter mon émotion. Ils savaient bien que +c'était le retour de Rose qui m'agitait ainsi, et cette marque de +gratitude envers leur fille leur faire plaisir. + +Enfin les tendres paroles de Rose me rappelèrent à moi-même, et, à +travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs. + +--Mais, Léon, écoute donc ce que je te dis, s'écria Rose. Nous venons à +Bodeghem pour te chercher. + +Je la regardai avec stupeur. + +--Oui, oui, pour te chercher: tu vas venir avec nous à Anvers. Tu auras +un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste! + +M. Pavelyn m'expliqua d'un ton plus calme quelle était son intention. +Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu'au lendemain +matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je +vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Académie +venaient de s'ouvrir, et j'étais assez âgé pour ne pas perdre une année +sans commencer mes études d'artiste. Quant à mes études scolaires, il me +fournirait les moyens de les continuer en même temps. + +J'allais devenir artiste, sculpteur! j'étais si touché, si ému de cette +heureuse certitude, que, dans mon égarement, je saisis les mains de mon +bienfaiteur. Je les baisai à différentes reprises, et les arrosai de +larmes d'amour et de reconnaissance. + +Tandis qu'il me retirait sa main, en me recommandant avec +attendrissement d'être studieux et attentif, la voiture s'arrêta devant +la grille du château. + +Dès que nous fûmes au salon, Rose commença à m'interroger pour savoir +jusqu'à quel point j'étais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en +reconnaissant que je l'avais dépassée en plusieurs branches; mais elle +fut flattée cependant d'être beaucoup plus versée que moi dans la langue +française; elle me fit lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je +subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle se fit de nouveau +l'angélique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais +voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me +soumis avec autant d'humilité qu'un enfant se soumet à sa mère. Rose me +parla du beau pays où fleurissaient les amandiers et les oliviers, de +montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me +vanta la riche nature du Midi, son ciel pur et sa température saine et +vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'était plus aussi pâle +qu'auparavant. Le hâle d'un brun clair que le soleil du Midi avait +répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé. + +En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait +devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins +pour moi, que j'avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux +yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles, +comme les sons d'une musique enchanteresse. + +Je fus très-étonné lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures +étaient sonnées au clocher du village, et qu'il était temps d'aller me +coucher. Cette demi-journée n'avait pas duré une heure pour moi. + +Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame +Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents +leur désir de m'emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait +frémi à l'idée que son enfant la plus cher--le petit garçon que chacun +admirait à cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs--allait +s'éloigner d'elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient +fait comprendre qu'un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à +mon bonheur à venir. D'ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze +jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu'en hiver; M. +Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que, +dans la belle saison, il n'eût l'occasion de m'amener dans sa voiture. +Mes parents ne devaient s'inquiéter en rien des frais de mon entretien +en ville, ni de mes vêtements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn +pourvoirait à tout cela; et, si je restais bon et honnête, si je voulais +étudier avec zèle, il me protégerait et me soutiendrait jusqu'à ce que +je fusse en état de me frayer un chemin dans le monde et de me créer une +position indépendante. + +Le lendemain matin, lorsque ma mère m'eut revêtu de mes plus beaux +habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit à +pleurer en silence et à me serrer sur son coeur avec une tendresse +inquiète. Mes soeurs et mes frères pleuraient également, et moi, bien +qu'heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma +mère. Des larmes de douleur et d'inquiétude coulaient dans notre +demeure, comme si l'adieu que nous allions échanger devait être éternel. +Mon père seul résistait à son émotion, et tâchait de nous ramener à une +idée plus nette de la réalité. Il n'y voyait qu'une faveur particulière +du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, et il lui semblait qu'au lieu +de pleurer, nous devions être joyeux et remercier Dieu de sa bonté. + +Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arrêta devant notre demeure, et que +le moment fatal de la séparation fut arrivé, ma mère m'étreignit de +nouveau sur son coeur en murmurant à mon oreille: + +--Léon, mon cher Léon, aime toujours ta pauvre mère! que l'orgueil ne te +fasse jamais oublier que tu n'es qu'un pauvre enfant de paysans; +respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux.... + +Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s'étouffa dans sa poitrine +haletante. + +Mes frères et mes soeurs vinrent tour à tour me donner le baiser +d'adieu, et enfin mon père fit le signe de la croix sur mon front, et me +donna sa bénédiction avec une simplicité solennelle. + +Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j'eus un +moment d'hésitation. J'étais prêt à courir vers ma mère, qui pleurait +derrière la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure; je +lui tendais les bras, et j'allais demander à rester avec elle; mais mon +père et le domestique, pour abréger cette scène douloureuse, me +portèrent dans la voiture. + +Le fouet claqua... et les chevaux entraînèrent la légère voiture avec +tant de rapidité, qu'en un clin d'oeil notre maison et même le village +natal avaient disparu à mes regards. + + + + +X + + +M. Pavelyn avait aidé un de ses plus anciens serviteurs, qui avait été +le magasinier de son père, à ouvrir une boutique d'épiceries. Cet homme +demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand'Place, à +Anvers. Comme ils n'avaient pas d'enfants, leur maison était beaucoup +trop grande pour eux, et plus d'une chambre restait inoccupée. M. +Pavelyn m'avait placé chez ces bonnes gens. J'y avais deux chambres pour +mon usage, une chambre à coucher, et une autre pour écrire et dessiner. + +Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent, +ils étaient chargés de me le donner ou de me le procurer à ma première +demande, aussi longtemps qu'ils n'auraient pas reçu d'autres ordres de +mon protecteur. Je mangeais à leur table, et, le soir, je m'asseyais +avec eux à leur foyer. + +Maître Jean et sa femme Pétronille étaient de braves gens qui me +témoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une +scrupuleuse exactitude ce qu'ils étaient chargés de faire pour moi; mais +ils ne prenaient pas à leur pensionnaire un intérêt particulier. + +Dès le second jour de mon arrivée à Anvers, un domestique de M. Pavelyn +m'avait conduit à l'Académie, où l'on avait gardé une place pour moi. + +J'étais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner +des feuilles au trait. + +Mes journées se divisaient ainsi: + +Le matin, après mon déjeuner, j'allais à l'atelier d'un jeune sculpteur, +chargé par M. Pavelyn de me donner des leçons, et j'y restais à dessiner +des ornements jusqu'à ce que la cloche de midi m'annonçât qu'il était +temps d'aller dîner. L'après-midi, j'avais deux heures pour faire mes +devoirs d'écriture et pour apprendre mes leçons. Ensuite, j'allais à la +maison de M. Pavelyn pour recevoir, en même temps que Rose, les leçons +d'un professeur français. Nous passions le reste de la journée, jusqu'à +l'heure des cours de l'Académie, à jouer et à causer, et parfois nous +nous amusions au piano. Rose, qui savait déjà un peu de musique, +essayait de m'apprendre les chansons qu'elle avait retenues. Elle ne +chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine; et d'ailleurs +sa voix, quoique douce et pure, était très-faible. Moi, au contraire, +j'avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance, +je chantasse faux quelquefois, et que je traînasse le son comme les +paysans ont coutume de le faite, Rose se plaisait à entendre ma voix +sonore.... Ou peut-être ne me faisait-elle chanter si souvent que pour +apprendre à son protégé ce qu'elle savait de musique?--Quoi qu'il en +soit, notre vie, pour autant que nous pouvions être ensemble, était un +paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin. + +Tous les quinze jours, j'allais à Bodeghem passer le dimanche et une +partie du lundi avec mes parents. Ma mère, qui voyait bien que je la +chérissais toujours autant, et que j'aimais à me trouver auprès d'elle, +se consolait de mon absence et souriait à mon bel avenir. + +Les autres dimanches, j'allais dîner chez mes bienfaiteurs, m'asseoir à +table à côté de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soirée. + +Ce que ma mère me répétait sans cesse était gravé profondément dans mon +coeur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre +mes protecteurs et moi.--Je ne l'eusse jamais oublié, car la conscience +de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux. + +Mon extrême modestie, mon ardente gratitude, mon humilité vraie, étaient +très-agréables à M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter à tout venant +comme un enfant doué d'un excellent caractère. Souvent il me présentait +à ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que +j'étais l'enfant d'un sabotier et qu'il avait résolu néanmoins de faire +de moi un artiste distingué. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa +protection le fils d'un paysan,--une pauvre créature ignorante,--et il +voulait en faire un sculpteur qui honorât sa patrie par des oeuvres +sublimes. Il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer le but de +ses bienfaits et de prôner d'avance la carrière brillante qu'il voulait +ouvrir pour moi. + +En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m'aimait parce que son enfant +jouissait de ma présence et en était heureuse. + +Pendant cet hiver, la mère de Rose souffrit beaucoup d'un asthme, et +elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays près de +la mer Bleue, disant que l'air de Marseille seul pouvait la guérir de sa +maladie; mais, d'un autre côté, elle ne pouvait consentir à vivre loin +de sa fille ou à priver M. Pavelyn de la présence de son enfant. + +A mesure que l'hiver avança et que les jours humides arrivèrent, la +maladie de madame Pavelyn empira d'une façon inquiétante. Rose, +constamment enfermée dans la maison, était redevenue pâle, et elle +commençait aussi à tousser de temps en temps.... + +Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il +décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille, et y resterait +auprès de son frère, jusqu'à ce que la bienfaisante influence de l'air +du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait +également, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la +mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de +Marseille. Une fois que cette décision fut bien arrêtée dans l'esprit +de M. Pavelyn, il n'y eut plus à en revenir. Rose et moi, nous pleurâmes +beaucoup à l'idée d'une aussi longue séparation; mais c'était pour sa +santé et pour la santé de sa mère. D'ailleurs, elle devait revenir en +septembre; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à +Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers. + +Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins +de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la +lumière de ma vie. + +Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à +Dieu la santé et la force pour elle. + + + + +XI + + +J'approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particulière +dans le monde, j'avais beaucoup réfléchi, et éprouvé des sensations +très-vives. Mon esprit et ma sensibilité s'étaient développés plus que +mon âge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n'était plus +là, pour oublier un peu de bonheur qui me manquait chaque jour, je +passais tout le temps que l'étude des arts me laissait disponible à lire +des livres de toute espèce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me +prêtaient mes camarades de l'Académie. Rose, en partant, m'avait +instamment recommandé de bien apprendre la langue française, pour que, +plus tard, je n'eusse jamais à rougir, dans le monde, de mon ignorance; +mais ce n'était pas le seul mobile qui me poussât à orner mon esprit de +toutes les connaissances qui se trouvaient à ma portée. J'avais +pressenti que Rose, demeurant maintenant dans un pensionnat renommé, +reviendrait très-instruite dans toutes les branches dont se compose +l'éducation. Faudrait-il qu'elle me considérât comme un garçon ignorant +qui n'avait pas su profiter de la généreuse protection de son père pour +devenir un homme bien élevé? Peut-être y avait-il au fond du coeur du +fils du sabotier un désir secret, de devenir son égal, du moins +moralement, et de rester digne de son amitié et de son estime, même +lorsque l'âge aurait approfondi l'abîme que la naissance creusait entre +elle et lui. + +A l'Académie, je faisais de notables progrès. En un an, je passai de la +classe des ornements dans celle des figures. Je me dépitais pourtant +d'être obligé de rester si longtemps dans les classes de dessin; mais, +si je continuais à m'appliquer avec ardeur, j'avais l'espoir de passer, +à la rentrée des cours d'hiver, dans la classe de modelage. + +Tous les quinze jours, j'allais dîner, comme auparavant, chez M. +Pavelyn, et je devais porter avec moi mes dessins achevés, pour donner +des preuves de mes progrès. Mon protecteur était content de moi et +m'encourageait sans cesse par les témoignages de sa bienveillance et de +sa générosité. + +Ainsi le mois de septembre approcha insensiblement: Rose allait revenir! + +Tous les jours j'allais sonner à la porte de M. Pavelyn pour demander à +la femme de chambre s'il n'était pas arrivé de lettre. + +Une après-midi, M. Pavelyn m'envoya un domestique à l'atelier de mon +maître sculpteur, et me fit dire de passer chez lui. + +Lorsque je parus en sa présence, il me montra, avec une tristesse mêlée +de regret, une lettre de sa femme, et il m'apprit ce qu'elle contenait. +Madame Pavelyn écrivait qu'elle ne se sentait pas encore bien guérie de +sa maladie de poitrine, et qu'elle craignait de revenir précisément à +l'entrée de l'hiver. Son mal empirerait infailliblement, croyait-elle. +Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu'au printemps +chez son frère, à Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Rose, +puisqu'elle s'instruisait à merveille, qu'elle se trouvait heureuse, et +devenait chaque jour plus forte et mieux portante. Si cette longue +absence faisait trop de peine à M. Pavelyn, et qu'il désirât vivement de +revoir sa fille cette année, elle le priait de faire le voyage de +Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour +tontes deux un bonheur dont, elles lui seraient reconnaissantes toute +leur vie. + +M. Pavelyn était fort affligé du contenu de cette lettre; mais enfin il +se soumit à la nécessité: il résolut d'écrire à sa femme que son +commerce ne lui permettait pas de quitter Anvers en ce moment, mais +qu'il irait à Marseille au commencement du mois de mai pour chercher +Rose et sa mère. + +Je quittai la maison de mon protecteur le coeur plein de tristesse; +ainsi, sept à huit mois devaient encore s'écouler avant qu'il me fût +donné de revoir Rose! un siècle de vains désirs et de muets +découragements! + +Il n'y avait rien à faire, qu'à me résigner à la volonté du ciel. Ce qui +contribuait un peu à rasséréner mon esprit et à distraire mes pensées, +c'est que j'avais passé dans la classe de modelage, et que je commençais +à façonner des formes humaines avec de l'argile. J'étais donc entré dans +la carrière de la sculpture. Non-seulement j'éprouvais un grand plaisir +à satisfaire ainsi mon penchant naturel, mais, dans cette classe, je +travaillais au milieu d'artistes de tout âge dont le langage spirituel +et la gaieté me faisaient parfois oublier la plaie de mon coeur. + +A la fin du mois d'avril, M. Pavelyn partit pour Marseille. Je comptai +avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage. +Dans ma pensée, je le vis arriver à Marseille; une larme me tomba des +yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son +père; je l'entendais demander: + +--Et comment se porte Léon? + +Madame Pavelyn était décidément guérie; sa fille était devenue forte et +vermeille.... Elles ne devraient donc plus retourner à Marseille! + +Mais de quelle douleur et de quel désenchantement je fus frappé lorsque +M. Pavelyn revint enfin! J'étais sur le seuil de leur maison au moment +même où la chaise de poste s'arrêta devant la porte. Mon coeur battait +violemment; j'étais pâle et tremblant d'émotion; mes yeux avides +tâchaient de voir à travers les parois de la voiture. M. et madame +Pavelyn descendirent.... Ils étaient seuls! + +J'entrai derrière mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur +souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma pâleur, +m'expliqua que Rose était restée à Marseille pour y terminer son +éducation. Le séjour de cette belle contrée devait probablement +améliorer et fortifier sa santé. D'ailleurs, elle était fille unique de +parents très-riches, et destinée par conséquent à voir la haute société. +Nulle part mieux que là où elle était maintenant, elle ne pouvait se +préparer, par une éducation brillante, à faire son entrée dans le monde. + +Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait désiré vivement +la suivre à Anvers, ne fût-ce que pour me voir une fois, mais qu'on +n'avait pu accéder à ce désir, parce que son père ou sa mère eût été +obligé de recommencer un long voyage pour la reconduire à Marseille. M. +Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle passerait six +semaines de vacances dans sa ville natale. + +Ces explications me furent données à la hâte, car mes protecteurs +étaient fatigués, du long trajet qu'ils venaient de faire en chaise de +poste, et ils montèrent immédiatement dans leur appartement pour se +débarrasser de leurs habits de voyage. + +Je m'enfuis chez moi, et je m'enfermai dans ma chambre. La nuit me +surprit la tête couchée sur ma table, abîmé dans la douleur, et +maudissant la cruauté du sort. + +Pendant plusieurs jours, j'eus le coeur gros et l'esprit assombri; mais +peu à peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn, +et je concentrai toutes mes forces sur mes études. J'étais déjà dans la +classe des antiques; pas assez avancé toutefois pour travailler d'après +ma propre inspiration; mais le langage enthousiaste et plein de foi de +mes camarades m'avait rempli d'ardeur et de confiance en l'avenir. Je +comprenais maintenant que l'art est un moyen d'acquérir de la gloire et +de la réputation dans le monde. Je tremblais d'émotion à l'idée que, si +Dieu et la nature avaient réellement fait de moi un sculpteur, je +pourrais devenir presque l'égal de Rose.... Une pareille pensée me +pénétrait d'une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler +et pâlir, par la crainte qu'un semblable espoir ne fût l'inspiration +d'un coupable orgueil. + +Dans l'été de cette année, une maladie contagieuse désola certains +quartiers d'Anvers. Une petite vérole d'une malignité extrême avait +enlevé un grand nombre d'enfants, et même quelques hommes faits. + +A la fin du mois d'août, lorsque M. Pavelyn s'apprêtait à aller chercher +sa fille à Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite +vérole. On se hâta d'écrire à Rose qu'elle ne pouvait pas revenir cette +année-là, parce qu'une maladie contagieuse sévissait à Anvers, et même +dans la maison de son père. Madame Pavelyn, par un préjugé qui était +encore assez répandu à cette époque, avait toujours refusé de laisser +vacciner sa fille. Par conséquent, Rose était plus que les autres +exposée au danger d'être atteinte du fléau. + +Certes, je souffris cruellement d'être trompé de nouveau dans mon +espoir, et de ne pouvoir revoir celle dont la charmante image et le +sourire amical étaient toujours devant mes yeux. Mais, moi-même, j'avais +eu peur en songeant qu'elle allait revenir en un moment si dangereux, et +la résolution de ses parents m'avait réjoui. D'ailleurs, j'avais seize +ans. J'avais donc atteint l'âge où l'esprit prend déjà quelque chose de +la gravité de l'homme. La fréquentation d'artistes, souvent beaucoup +plus âgés que moi, avait également contribué, pour une large part, à +transformer ma naïveté d'enfant en une connaissance plus exacte et plus +juste de la vie. + +Comme l'absence prolongée de Rose m'avait fait faire de sérieuses +réflexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement +que, dans son enfance, elle avait pu donner son amitié au fils d'un +pauvre paysan, jouer familièrement avec lui, et même l'aimer comme un +frère; mais que, dans un âge plus avancé, une pareille familiarité +blesserait les convenances du monde et nuirait peut-être à sa +considération. La seule chose que je pusse espérer, c'est qu'elle +prendrait plaisir aux progrès de son protégé, et, peut-être, qu'elle +aimerait encore à se rappeler les beaux moments que nous avions passés +ensemble dans notre heureuse enfance. + +Voilà ce que me disait ma raison, quoique mon coeur se refusât à +renoncer au rêve resplendissant qui était la lumière de mon âme. Rose +était toujours présente à ma pensée; non pas Rose telle qu'elle devait +être aujourd'hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure pâle et +délicate, avec ses yeux bleus et ses petites lèvres rouges sur +lesquelles était empreint un sourire d'amitié pour moi. + +Ce souvenir m'était si cher, qu'à force d'y penser je tombai dans une +sorte de fol égarement, et que je craignais parfois le retour de Rose. +Telle qu'elle était à présent, elle ne pouvait plus, comme autrefois, +accorder sa confiance et son amitié à l'humble fils de paysans, dont +l'entretien et l'éducation étaient payés par son père.... Et la Rose de +la réalité ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus +heureux? Ces souvenirs, qui vivent aujourd'hui dans tous les battements +de mon coeur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme? + +Cependant je m'effrayai et m'affligeai extrêmement, lorsque je +remarquai, vers la fin de l'été, que la respiration de madame Pavelyn +devenait oppressée, et qu'elle toussait quelquefois.... Ma crainte se +réalisa. Madame Pavelyn allait retourner à Marseille, chez son frère, +pour y passer l'hiver. Donc, Rose ne reviendrait pas à la maison non +plus; mais, l'automne suivant, on pourrait regarder son éducation comme +tout à fait terminée, et alors elle reviendrait pour tout de bon à +Anvers. Si la maladie de poitrine de madame Pavelyn n'était pas +entièrement guérie alors, ce serait un signe que l'air du Midi n'y +faisait pas grand'chose, et alors elle essayerait, à Anvers même, des +remèdes plus efficaces. + +Je me consolai de nouveau, autant que possible, du moins, et je +m'efforçai d'oublier, ou plutôt d'adoucir mon chagrin par l'étude de +l'art et la lecture de bons ouvrages. + +A l'Académie, je modelais avec autant d'ardeur que de courage, d'après +les belles statues que l'antiquité grecque a léguées à notre admiration. +Dans l'atelier de mon maître, je m'exerçais à sculpter le bois et la +pierre, et j'étais devenu fort habile dans cette branche. + +Je n'abusais pas de la générosité de mes bienfaiteurs quoiqu'ils +m'exhortassent à ne pas être trop économe, et à m'amuser parfois aussi +avec mes camarades, comme le comporte la vie d'artiste, je modérais mes +dépenses, et j'évitais de recourir à l'aide de mes protecteurs, comme si +l'argent de ma mère suffisait à mon entretien. + +M. Pavelyn avait une antipathie personnelle contre les artistes qui, par +leur mise négligée, semblent attester leur manque de soin et leur +ignorance des convenances sociales. Lorsqu'aux dimanches convenus, +j'étais assis à table auprès de lui et qu'il remarquait dans mon +costume quelque chose qui n'était pas convenable ou qui commençait à +s'user, il le faisait immédiatement remplacer. Ajoutez à cela la +régularité de mes traits, et vous comprendrez que je ressemblais plutôt +à un fils de bonne famille qu'à un enfant de paysans, qui ne possédait +rien au monde que la générosité de ses protecteurs. + + + + +XII + + +Depuis six mois j'avais passé de la classe des antiques dans la classe +_d'après nature_, qui était alors le plus haut degré de l'enseignement à +l'Académie d'Anvers. Encore une année, et mes études artistiques +allaient être terminées. + +Peu à peu s'éleva en moi un désir impérieux d'essayer dans la solitude +de ma chambre ma force créatrice. Cent fois déjà j'avais ébauché en +terre glaise les inspirations de ma fantaisie; mais ce n'était qu'un +travail futile, destiné à être pétri de nouveau pour le modelage +d'autres figures. + +Cette fois, je voulais faire une oeuvre consciencieuse, lentement, en y +appliquant toutes les forces de mon intelligence, et avec la perfection +que mon savoir me permettait d'y donner. + +Rose avait accepté jadis avec amour l'ouvrage informe d'un pauvre +enfant, et allumé ainsi dans son coeur le feu sacré de l'amour des arts. + +Maintenant, l'enfant était devenu un sculpteur, et il était assez +confiant dans sa force pour mettre la main à une création spontanée. + +A qui la première oeuvre de l'artiste pouvait-elle être destinée, sinon +à celle qui était la cause unique et la source de son existence +intellectuelle, de son génie et de son espoir? + +Comme cette pensée me soumit! Elle m'aveuglait à ce point que, quoique +mes études fussent encore incomplètes, je ne doutais pas que je ne +parvinsse à produira un chef-d'oeuvre, et ce chef-d'oeuvre dont les +formes n'étaient que confusément dessinées dans mon cerveau, je +l'admirais et je l'aimais d'avance avec une passion extraordinaire et +une foi profonde. + +Rose devait revenir dans deux mois; je ne pouvais avoir achevé mon +oeuvre en si peu de temps; mais l'anniversaire de sa naissance tombait à +la fin du mois de janvier. + +C'était une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes +travaux, et ainsi j'aurais assez de temps pour réaliser mon projet avec +le soin le plus minutieux. Je n'en dirais rien à personne, pas même à M. +Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d'autant plus grande si je +pouvais les surprendre à l'improviste par une belle oeuvre d'art bien +réussie. + +Après avoir longtemps rêvé et réfléchi, après avoir examiné cinquante +sujets, et en avoir ébauché presque autant en terre glaise, je me +décidai enfin pour un groupe qui devait représenter _la Protection_, et +je parvins, non sans une longue étude! à arrêter une composition +définitive. + +Sur un socle figurant un gazon était un enfant, un petit garçon, +agenouillé, la tête courbée, et dans la posture d'une créature humble et +qui a besoin de secours. Son bras s'appuyait sur le dos d'un agneau +endormi, et sa houlette était à ses pieds. + +A côté du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre +enfant,--une petite fille,--dont la main droite était posée en signe de +protection sur la tête du petit garçon, tandis que sa main gauche +s'étendait dans l'espace, comme si elle voulait dire: + +--Prends courage! là-bas resplendit l'étoile de ton avenir. + +J'étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des images qui +vivaient dans mes yeux. Cela m'empêcha, quelque peine que je me +donnasse, de suivre les règles classiques de l'école. + +Mes figures n'étaient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans +leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui +s'écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus +immatérielles et plus poétiques du vieil art chrétien, auquel on donne +à tort l'épithète d'art gothique. + +A mesure que mon oeuvre avançait et que les têtes des statues que +j'achevai d'abord prirent leur expression véritable, je commençai à +sentir tant d'amour pour ma création, que je restais parfois des heures +entières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'ébauchoir à la +main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la +jeune protectrice. + +Il me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle +avait une âme qui était en communication avec la mienne. + +Une pareille folie vous fait hocher la tête? En effet, monsieur, vous +devez savoir par expérience que l'esprit de l'artiste s'envole parfois +si loin, qu'il franchit les limites de la réalité et se perd dans les +ténèbres de l'aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui +m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage. + +Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille +sur le pauvre petit garçon, quelque chose de si touchant et si +profondément sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais +le sourire de ma statue. + +Ce n'était pas étonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la même +expression qui avait illuminé le visage de Rose lorsqu'elle serra pour +la première fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de paysans. + +Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma statue n'étaient +autres que ceux de l'angélique et délicate figure qui s'était gravée +éternellement dans mon coeur? Oh! les années avaient sans doute bien +changé Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu'elle était sans +cesse présente à mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chère +création, la faisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et +charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon. + + + + +XIII + + +Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l'après-midi, je travaillais +avec ardeur à ma statue, lorsqu'on frappa à la porte de ma chambre. Un +domestique m'apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle +Pavelyn, et il ajouta qu'elle avait manifesté le désir de me voir sans +retard. + +Je contins mon émotion en présence du domestique; mais, dès qu'il eut +descendu les premières marches de l'escalier, je me mis à bondir dans ma +chambre, en levant les mains en l'air, et à danser et à chanter de joie, +comme un enfant. Rose était donc revenue! Après une si longue absence, +j'allais la revoir, enfin! Encore quelques minutes, et je serais devant +elle! Cette fois, ce n'était point un vain espoir, une illusion: +c'était l'heureuse réalité! + +Je revêtis à la hâte mes meilleurs habits, et je m'arrangeai avec soin. +Il n'eût pas été poli de faire attendre Rose et de paraître indifférent. +Cependant, je mis assez de temps à ma toilette. Je désirais me faire +aussi beau que possible. Ce désir se justifiait suffisamment à mes +propres yeux parce que c'était un jour solennel, et que M. Pavelyn +serait froissé si je me présentais chez lui en costume négligé; mais le +principal motif de ma coquetterie était l'impérieux besoin d'obtenir +l'approbation de Rose par quelque mérite que ce fût. + +Lorsqu'au bout d'un bon quart d'heure, je traversai les rues de la ville +en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me +poussait en avant, et j'avais envie de courir à toutes jambes; mais je +me contins, et me forçai au contraire à marcher très-lentement. + +Le sentiment des convenances s'était élevé en moi et me mettait en garde +contre ma propre agitation. Il me disait que ce n'était pas la petite +Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que +j'allais rencontrer; il me rappelait à la réserve, au respect et à la +conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de +ma mère, je résolus de modérer ma joie, et d'aborder Rose avec une +politesse calme, jusqu'à ce qu'elle-même, par l'amabilité de son +accueil, me donnât le droit d'épancher librement la joie que son heureux +retour faisait déborder en mon coeur. + +Lorsque j'approchai de la maison de M. Pavelyn, mon coeur battait +violemment, et l'impatience et l'incertitude faisaient perler la sueur +sur mon front. + +Un domestique attendait sur le seuil de la porte. Il m'introduisit au +salon... et, là, je me trouvai tout à coup en présence de Rose, qui fit +un pas vers moi, s'arrêta toute surprise, et me dit en guise de salut: + +--Monsieur Léon, que vous êtes devenu grand! Je ne vous reconnais plus, +maintenant. + +--Mademoiselle, balbutiai-je d'une voix à peine intelligible, je +remercie Dieu du fond du coeur de ce qu'il vous permet de rentrer saine +et sauve dans votre patrie. + +Nous étions en face l'un de l'autre à nous regarder, moi, avec des joues +pâles et des yeux hagards; elle, avec une remarquable liberté d'esprit, +et sans autre signe d'émotion qu'un léger sourire qui n'exprimait qu'un +certain étonnement causé par le changement de ma taille et de mes +traits. + +Etait-ce là Rose, cette angélique enfant, dont la douce amitié avait +jadis versé la lumière de l'espérance et du bonheur dans les ténèbres de +mon mutisme; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont +la petite voix argentine chantait encore à mon oreille, dont les yeux +bleus rayonnaient à mon approche du doux éclat d'une fraternelle +affection?--cette demoiselle, déjà aussi grande que sa mère, vêtue avec +luxe, d'un port si majestueux et d'une beauté si frappante, qu'après un +premier coup d'oeil, je n'osais plus lever le regard sur elle? + +A mon trouble se mêlait aussi un sentiment de regret et d'amertume. En +effet, je ne m'étais pas trompé: la Rose dont l'image avait vécu +jusque-là dans mes rêves n'existait plus; la douce illusion de mon âme +s'était évanouie pour jamais. + +M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j'étais frappé du changement +survenu dans la taille de leur fille, s'amusaient de mon embarras, et +m'adressèrent quelques plaisanteries amicales. + +--Mais, monsieur Léon, s'écria Rose, je puis à peine maîtriser mon +étonnement. Quand je quittai Anvers la dernière fois, vous étiez encore +un petit garçon; vous êtes un homme maintenant!... Venez, asseyons-nous. +Racontez-moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous êtes +content, n'est-ce pas? Vous allez toujours bien? + +J'acceptai le siège qu'elle m'offrait. Sa voix était toujours aussi +douce qu'auparavant; mais il y avait dans son langage un ton de +légèreté, d'autorité et de protection qui, en présence de ma profonde +émotion, me parut une marque d'indifférence. Cette froideur me rappela à +la conscience de ma situation. Je répondis à ses questions avec réserve +et avec respect; parfois aussi avec une chaleur mal contenue, surtout +lorsque je trouvais l'occasion de lui exprimer ma reconnaissance, et de +lui rappeler que je lui devais le bonheur de ma vie;--que si jamais je +pouvais obtenir quelques succès dans la carrière des arts, acquérir +quelque renommée et honorer ma patrie, je n'oublierais point que sa +généreuse bonté avait décidé de mon sort en ce monde. + +Mademoiselle Pavelyn paraissait écouter avec plaisir, non-seulement les +témoignages de ma gratitude, mais encore tout ce que je disais. Il me +fallut lui parler de mes études à l'Académie, des livres que j'avais +lus, et des connaissances dont j'avais acquis par moi-même les +principes. + +Elle se montra franchement satisfaite des progrès de mon instruction, et +me félicita de la pureté et de l'élégance de mon élocution. D'après son +opinion, je pouvais me présenter maintenant dans la meilleure compagnie, +avec l'assurance de n'y être jamais déplacé pour tout ce qui concernait +l'esprit et les usages. + +Sa voix et ses paroles avaient toujours le même ton protecteur qui me +faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creusée +entre elle et moi. Elle, qui me parlait et m'interrogeait, c'était +mademoiselle Pavelyn, l'héritière d'un des plus riches négociants +d'Anvers; moi, qui lui répondais humblement, j'étais le pauvre fils de +paysans à qui la générosité de ses parents avait donné un peu +d'éducation et quelques chances de succès dans l'avenir. Il ne pouvait +pas, il ne devait pas en être autrement, je le savais bien. Néanmoins +cela m'arrachait ma plus chère illusion, et ce brusque désenchantement +avait fait dans mon coeur une blessure saignante. Aussi tout ce que je +disais était empreint d'une tristesse résignée; il y avait dans toutes +mes paroles une sorte de mélancolie douloureuse qui provoqua plus d'une +remarque de la part de mademoiselle Pavelyn, mais qui résista cependant +à ses encouragements. + +Enfin elle cessa son interrogatoire, et commença à son tour à me faire +le récit de son séjour dans le beau pays des oliviers. Elle me décrivit +cette contrée avec tant d'admiration, et me parla avec tant de sentiment +de la merveilleuse nature du Midi, qu'elle me fit vivre pour ainsi dire +avec elle sur les côtes de la mer bleue. + +Alors j'oubliai un peu mon chagrin pour écouter ses paroles +enchanteresses. J'éprouvai une joie extrême, lorsque, par bonté sans +doute, elle me rappela les amusements de notre naïve enfance, le beau +jardin, les papillons, le pont sur l'étang, et même les petites +figurines de bois qu'elle avait reçues de moi avec tant de plaisir. Je +m'abîmais avec un oubli complet du présent dans le souvenir de ces temps +bénis, et il me paraissait que le visage angélique de la petite Rose me +souriait encore sous les traits plus sérieux de mademoiselle Pavelyn. +C'était bien encore la même voix argentine, avec plus de sonorité et une +plus grande richesse d'accent, toutefois; mais toujours tendre et +amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commença à briller dans mon +coeur. Peut-être m'étais-je trompé! peut-être la petite Rose, ce rêve de +mon âme, n'était-elle que voilée sous une forme plus parfaite! + +Mais cette pensée consolante fut bientôt étouffée en moi par l'arrivée +de deux dames--une mère et sa fille qui avaient appris le retour de +mademoiselle Pavelyn, et n'avaient pas pu attendre plus longtemps pour +lui présenter leurs souhaits de bonheur. + +Je m'étais levé, et, par respect, j'avais fait un pas en arrière. Après +avoir échangé un premier salut avec Rose et sa-mère, les deux dames me +saluèrent également avec une amabilité toute particulière. Il y avait +tant de cordialité dans leur sourire, qu'elles se trompaient évidemment +sur ma personne et mes relations avec M. Pavelyn. Pendant que Rose +parlait de son séjour à Marseille, pour satisfaire la curiosité de ces +dames, celles-ci me considéraient avec un visible intérêt. La plus âgée +surtout me quittait à peine des yeux, et m'adressait de temps en temps +la parole pour me demander mon sentiment sur ce qui se disait. Elle +paraissait éprouver pour moi de la sympathie et même un certain respect, +car le moindre mot qui tombait de mes lèvres lui faisait incliner la +tête avec une vive approbation. + +Enfin elle manifesta ouvertement le désir de me connaître. + +--Monsieur Wolvenaer est statuaire, dit Rose. + +--Amateur? demanda la dame. + +--Non, un véritable artiste qui a donné pour but à sa vie de travailler +pour la gloire de sa patrie. + +La vieille dame haussa les épaules, et répondit avec un étonnement mêlé +de regret: + +--Je me suis trompée; je croyais que monsieur était un cousin à vous. + +Sa fille s'écria avec un sourire légèrement railleur: + +--Ah! monsieur est artiste? On ne le dirait pas. Combien il y a +d'artistes à Anvers aujourd'hui! Avant-hier, à la soirée de M. Decock, +il y en avait bien cinq ou six! + +Mademoiselle Pavelyn s'aperçut certainement, à l'expression de mon +visage, que les paroles des deux dames ne m'étaient pas agréables, car +elle répondit avec intention: + +--Cela prouve que le bon goût et l'amour des arts se répandent de plus +en plus dans les hautes classes de la société anversoise. Il n'y a rien +qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu'il prête aux +arts. + +--Excusez-nous, ma chère demoiselle Pavelyn, répliqua la dame; vous vous +méprenez sur la portée de notre observation. Ce que ma fille voulait +dire était tout à fait à la louange de monsieur. En effet, si tous les +artistes étaient distingués et de bonne famille, comme monsieur, leur +présence serait désirable partout; mais, vous savez.... + +Ces derniers mots parurent affecter désagréablement M. Pavelyn, car il +interrompit la dame et se mit à démontrer, avec une chaleur à peine +contenue, qu'il était honorable au plus haut point pour un homme de +s'élever dans le monde par ses propres forces; et il termina, comme +d'habitude, en se vantant qu'il ferait de moi un artiste remarquable, +quoique je fusse le fils d'un de ses fermiers, d'un pauvre sabotier. + +Le rouge de la honte couvrit mon front; je serrai les dents par un +mouvement nerveux; je me sentais blessé et humilié. + +Cent fois, M. Pavelyn avait rappelé, en présence de ses connaissances, +que mon père était un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention, +et ne manquait jamais l'occasion de montrer qu'il mettait son +amour-propre à faire du fils d'un paysan un homme bien élevé et un +artiste distingué. + +Pourquoi donc mon coeur saignait-il maintenant à la révélation de la +profession de mon père? C'était la première fois que je ressentais cette +sensation. Aussi fus-je vivement choqué en découvrant en moi un pareil +amour-propre, et je fis un effort violent pour surmonter mon dépit. + +Les paroles de M. Pavelyn ne firent point sur l'esprit des deux dames +l'effet qu'il en attendait. Dès qu'elles surent que je n'étais que son +protégé, leur visage exprima soudain l'indifférence, ou quelque chose de +plus désobligeant encore, et elles s'empressèrent de porter la +conversation sur un autre sujet, sans me regarder davantage, absolument +comme si je n'avais pas été présent. + +Mon sang bouillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de +chagrin et d'humiliation. Que n'eussé-je pas donné pour être en ce +moment à cent lieues de Rose! Je luttais désespérément en moi-même +contre les révoltes de mon orgueil blessé, qui s'indignait contre mes +bienfaiteurs mêmes; mais je restai maître de mon émotion, et je ne +trahis rien de ce qui se passait en moi. + +Au bout d'un instant, deux messieurs entrèrent dans le salon, et les +mêmes cérémonies recommencèrent. L'idée que j'allais subir une seconde +fois la même humiliation me fit trembler. Sous prétexte que je +dérangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et que j'étais attendu +ailleurs, je demandai à M. Pavelyn la permission de me retirer, lui +promettant de renouveler ma visite dès le lendemain, dans la matinée. + +La permission me fut accordée immédiatement, car j'étais de trop, en +effet; mais Rose même me dit de ne pas venir le lendemain, parce qu'elle +devait sortir toute la journée avec sa mère pour faire visite à des amis +et à des connaissances. + +Je pris mon chapeau et sortis du salon après avoir salué tout le monde. + +Mademoiselle Pavelyn seule m'accompagna jusqu'à la porte. Sans doute, +j'aurais dû lui savoir bon gré de cette bienveillante attention; mais la +politesse de Rose était si cérémonieuse, et son salut: «Au revoir, +monsieur Wolvenaer!» sonna si froidement à mon oreille, que je sortis de +la maison, le cerveau étourdi et le coeur brisé. + +Un flot de pensées me traversa le cerveau; je sentis l'impérieuse +nécessité d'être seul pour me recueillir et débrouiller mes idées. Ma +douleur faillit même déborder en pleine rue; j'avais peine à comprimer +les larmes qui gonflaient mon coeur oppressé, et je n'eus pas plus tôt +ouvert la porte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise +et me pris à pleurer à chaudes larmes. + +Je demeurai longtemps immobile, écrasé sous le poids de pénibles +réflexions. Enfin, l'épanchement de la douleur rendit un peu de lucidité +à mon esprit. Je commençai à m'élever contre mon inexplicable égarement +et à m'accuser moi-même de folie. + +Qu'avais-je espéré? qu'osais-je prétendre? Rose n'avait-elle pas été +aimable avec moi? Quel droit avais-je d'exiger ou de souhaiter +davantage? La profession de mon père m'avait fait rougir comme un +affront! mon coeur s'était révolté contre mes bienfaiteurs! C'était donc +mon orgueil qui avait été déçu! un amour-propre coupable avait donc +chassé de mon coeur la reconnaissance! les exhortations de ma mère +n'avaient donc point été sans cause! Ces conseils salutaires, je les +avais oubliés; j'avais honte de mon humble naissance, et j'avais osé +croire que l'égalité et la familiarité continueraient à exister entre le +pauvre protégé et la fille de ses riches protecteurs. Insensé que +j'étais! je ne le comprenais que trop maintenant: entre elle et moi, il +n'y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienfait, tout +un monde de distance! + +Sous le poids de ces tristes pensées, je me levai brusquement et me mis +à arpenter ma chambre de long en large; j'avais peur de moi-même, et je +me frappais le front avec amertume. L'orgueilleuse présomption que je +croyais avoir découverte en moi me semblait horrible; et si des larmes +jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une +sorte de rage aveugle contre moi-même. + +Cette agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que +j'avais fait pour être jugé si sévèrement. N'avais-je pas le plus +profond respect et la plus sincère reconnaissance pour mes bienfaiteurs? +Me sentais-je capable de manquer jamais par un mot, ou seulement par une +pensée, à ce que je leur devais? Et alors je m'écriai triomphant, avec +une entière conviction: + +--Non, non, plutôt mourir que de méconnaître jamais, par orgueil ou par +ingratitude, les bienfaits reçus. Jamais, jamais!... + +Vous souriez, monsieur. Je devine votre pensée. Vous vous dites que mon +émotion pouvait bien avoir une autre cause; qu'un sentiment plus égoïste +que la gratitude m'avait rendu si sensible en présence de Rose, et +m'avait fait désirer si vivement son estime et son amitié. En un mot, +vous supposez que j'aimais Rose, non pas seulement parce qu'elle était +femme et belle. Vous vous trompez. Si le germe d'un pareil sentiment +était caché dans un des replis les plus secrets de mon coeur, comme les +événements futurs le démontreront, à cette époque, il y dormait encore +ignoré de moi-même, et son existence influait si peu sur mes idées, que, +durant ce douloureux examen de mon coeur où j'avais essayé de sonder +tous les secrets de mon émotion, je n'avais ni soupçonné ni redouté la +présence d'un semblable sentiment. + +Enfin, j'envisageai ma position avec plus de calme, et je finis par me +moquer de moi-même, comme d'un esprit simple et naïf qui s'était créé un +monde d'après ses souvenirs, et qui prolongeait indéfiniment son +heureuse enfance, sans voir que le temps avait, de tous côtés, fait +surgir la réalité pour dissiper en lui les illusions de ce rêve obstiné. + +Il était donc naturel que ce désenchantement soudain m'eût fait du mal; +mais le coup ne pouvait se répéter: le bandeau était tombé maintenant, +et désormais, j'envisagerais les choses sous leur jour véritable, d'un +regard assuré, ainsi que le devoir et la raison l'exigeaient d'un +adolescent qui allait devenir un homme. + +A la suite de ces réflexions, je résolus, avec une remarquable +tranquillité d'esprit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme +s'il n'y avait entre eux et moi d'autre lien que leur bienfait, et +d'accepter mon sort tel que me l'avaient fait la bonté de Dieu et leur +générosité. + + + + +XIV + + +Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j'avais +lieu d'être content de l'affection qu'elle me témoignait; mais, malgré +la résolution que j'avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose +manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un +brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force +de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui +m'envahissait, mais non point de la surmonter entièrement. + +L'amitié que Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne +s'écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais +elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de +_monsieur_. Son langage, toujours affable, était entouré d'une politesse +trop étudiée pour être jamais familière et confiante. + +Quant à moi, qui m'étais condamné au respect et à la déférence, et +m'étais fait une loi de ne pas aller au delà, il est facile de +comprendre que son exemple m'imposait une réserve plus grande encore. + +La conséquence de notre position respective fut que je ne me sentais +plus tenté d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le +commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me +représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma +soeur d'autrefois, ma chère petite mère! Le plus souvent, il se passait +une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M. +Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le dimanche, +jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de +dîner chez mes bienfaiteurs. + +Après trois mois de cette réserve, un changement radical se fit peu à +peu et presque insensiblement dans la manière d'être de Rose à mon +égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de +cordialité dans son sourire; elle commençait, me semblait-il, à désirer +ma présence, et paraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir +chez son père. Elle insinua même à ses parents de m'imposer comme un +devoir une visite tous les huit jours. + +Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle +m'apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix, +disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de +pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu'il +fût précédé du mot _monsieur_; mais, chaque fois, comme si elle était +confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon +nom accompagné du mot voulu par la stricte politesse. + +Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi avec un regard +étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans +que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par +la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans +les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n'était donc qu'un +souvenir qui me troublait.... + +Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma présence, elle tombait par +moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos +entretiens, elle s'absorbait dans d'étranges rêveries. Ses parents +l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se +laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures, +puis qu'elle s'abandonnait à des transports de joie tout à fait +singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi +inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et +le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette +supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre envie de +quitter de nouveau sa ville natale. + +Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la +naissance de Rose. Ma statue était entièrement achevée, et j'avais déjà +fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre. + +Lorsque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au +ciseau et à l'ébauchoir les lignes saillantes produites par les +jointures du moule, ma chambre et l'escalier de la maison où j'étais +logé furent tellement remplis de plâtre, que maître Jean en parla à M. +Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j'avais travaillé, pour +ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et qu'en ce moment +je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient. + +La description que maître Jean, mon hôte, fit de mes statues et de ce +qu'elles représentaient, piqua tellement la curiosité de M. Pavelyn, +qu'il voulut apprendre de moi-même à quoi j'avais travaillé si longtemps +en secret. + +Je lui avouai la chose telle qu'elle était, en ajoutant que je voulais +offrir à Rose ma première oeuvre d'art, et que je lui avais caché ce +projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma +composition tout achevée, si mon oeuvre obtenait son approbation, comme +je l'espérais. + +Mon protecteur fut charmé d'apprendre que j'avais assez de confiance en +mes forces pour exécuter seul une création à moi, sans consulter mes +maîtres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut +très-impatient de juger par ses propres yeux du succès de mes efforts; +il prenait tant d'intérêt à ce premier essai, il attachait tant de prix +à ce premier produit de mon art, qu'il n'y eu pas mis plus +d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait +travaillé de ses mains. + +Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt que mes statues +seraient tout à fait sorties du moule, et que j'y aurais mis la dernière +main. + +Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je +lui montrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et +éclairé en plein par le jour de ma fenêtre. + +Il regarda mon oeuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon +coeur commençait déjà à se serrer à la pensée que ce silence était +peut-être un signe de désapprobation,--lorsque tout à coup M. Pavelyn me +prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l'accent d'une +émotion sincère: + +--Léon, tu n'as pas seulement créé une belle oeuvre d'art, mais, ce qui +vaut mieux, tu es un bon et brave garçon. Ah! je ne me trompe pas sur le +sens de ta composition. L'ange de la protection qui s'élève au-dessus du +groupe, c'est ma fille, n'est-ce pas? Par un sentiment de délicatesse, +tu as reproduit les traits de son visage tels qu'ils étaient à l'époque +où nous avons acheté le château de Bodeghem. Elle est parfaitement +ressemblante; il me semble que toute cette, époque revit sous mes yeux. +Et ce petit garçon qui courbe la tête, qui est-il? Léon, tu as trop +d'humilité; mais avoir fait de ta première création une marque de +reconnaissance, c'est un acte qui t'honore. Léon, je suis content de +toi. + +Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu'il croyait découvrir +dans mon oeuvre; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer +ses éloges; car d'après lui, j'avais produit un chef-d'oeuvre. + +Je l'écoutais avec un joyeux battement de coeur et des larmes de +bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si séduisante la première +approbation qu'un artiste reçoit comme le gage d'une future renommée! +Mon bienfaiteur admirait l'ouvrage de mes mains. + +J'étais donc bien véritablement un artiste, peut-être encore hésitant et +inhabile, mais un artiste cependant! + +M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez remarquable pour +mériter d'être exposée publiquement, et il regrettait que, dans le cours +de cette année, il n'y eût point d'exposition. Au milieu de ses +réflexions, il se frappa le front tout à coup, et s'écria avec joie: + +--Ah! l'heureuse idée! J'y suis, écoute.... J'ai l'intention de donner +cet hiver une grande soirée pour fêter le retour de ma fille, ou plutôt +pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour +anniversaire de la naissance de Rose? L'après-dînée, tu lui feras +présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de +notre grand salon, une niche où l'on pourra placer ton oeuvre. Le soir, +elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et +connaissances, l'élite du commerce anversois, apprécieront et admireront +ton talent. + +Je hasardai quelques objections, et je tâchai de faire comprendre à mon +protecteur que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour me +soumettre déjà au jugement du public; mais la chose était arrêtée dans +son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu'il y renonçât. + +Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives à +l'exposition de ma statue, et lorsqu'il descendit l'escalier, il +m'envoya encore des félicitations et des paroles d'encouragement. + +Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au +ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespérée. + +Je restai longtemps en contemplation devant ma statue: je m'en +rapprochais, je m'en éloignais; je tournais à l'entour, je bégayais des +mots sans suite, je riais, je dansais.... Dans mon ravissement je +croyais en effet découvrir dans mon oeuvre une foule de beautés qui +m'avaient échappé d'abord, et je n'étais pas loin d'éprouver la même +admiration que M. Pavelyn. + +Enfin ma chambre devint trop étroite pour me permettre de donner +carrière aux élans de la joie qui débordait de mon coeur. + +Je descendis l'escalier quatre à quatre, et je m'élançai dans la rue. Ma +poitrine était gonflée; je marchais la tête levée et l'éclat de la +fierté dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient +savoir qu'ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque +enfantine j'étais étonné de voir la plupart d'entre eux passer leur +chemin sans même jeter un regard sur moi. Quoi qu'il en fût, je +ressentais un bonheur ineffable, et je continuais à me promener avec +ivresse, jusqu'au moment où l'heure de la classe du soir m'appela à +l'Académie. + +Mes camarades me trouvèrent maussade et ennuyeux, parce que je ne +faisais pas attention à ce qui se disait autour de moi, et que je ne +répondais point à leurs questions. + +J'étais trop profondément plongé dans mes douces rêveries. Ce qui me +troublait, c'était un heureux secret que je ne pouvais point profaner en +le révélant à qui que ce fût. + + + + +XV + + +Le jour si ardemment désiré était enfin venu; encore quelques heures, et +la brillante soirée allait commencer. + +Mon groupe avait été transporté dans la maison de mon protecteur, et +deux ouvriers étaient occupés à le placer sur un beau piédestal, d'après +mes indications. + +M. Pavelyn, qui était présent à ce travail, se frottait les mains de +joie, et montrait une extrême impatience, parce que je l'empêchais +d'aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prétexte que +j'avais ça et là quelques corrections à faire à ma statue. + +J'étais en proie à des transes mortelles; tout semblait trembler en moi; +j'avais peine à reprendre haleine; ma gorge était sèche, et quoique je +sentisse l'émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon +front. + +Moment solennel! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux +sur ma création. + +Elle qui était et avait toujours été le but unique de toutes mes +pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger! + +Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon coeur, ou me donnerait-il des +forces et un courage surnaturels? + +Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où +elle s'élevait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien +sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle était +placée! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur +des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous côtés! + +En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le +reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient +animées; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une +vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d'impalpable et de +transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait être surpris +et charmé au premier coup d'oeil. + +J'avais donc cent chances contre une que la première impression de mon +oeuvre sur l'esprit de Rose serait favorable. Quelle récompense! quel +gage d'un glorieux avenir! + +Tandis que je m'oubliais dans l'admiration naïve de mes statues, M. +Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant +qu'il allait chercher sa femme et sa fille. + +Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arrêt qui +allait être prononcé ne devait-il pas décider de ma vie? Pouvais-je +avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m'eût applaudi, si +l'approbation de Rose manquait à mon talent? + +J'étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis +tout mon sang refluer violemment vers mon coeur, et que, le visage pâle +comme un linge, je fus obligé de m'appuyer contre un meuble, pour ne +point succomber à mon inexprimable émotion. + +Rose s'approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire, +tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c'était un présent que je lui +offrais, et faisait remarquer à sa femme et à sa fille que les traits de +l'ange de la protection, comme il l'appelait, n'étaient autre que ceux +d'une petite fille dont la pitié avait doté le pays d'un artiste +distingué. + +Rose n'entendait probablement pas les paroles de son père. Elle +regardait mon oeuvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts. + +Je voyais sa poitrine s'élever et descendre; je voyais l'émotion monter +à ses joues en nuages roses.... + +--Eh bien, que penses-tu de ce chef-d'oeuvre, Rose? On dirait qu'il te +frappe de mutisme. C'est bien, n'est-ce pas? + +Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de +mon coeur s'arrêtèrent. Elle paraissait me demander quelque chose... +mais quoi? + +--Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son père en riant. +Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Léon. + +--Ah! c'est trop beau, beaucoup trop beau! balbutia-t-elle. + +Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son +émotion, elle se détourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux. + +Dire ce que j'éprouvais est impossible. + +J'étais étourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon coeur débordait +de bonheur, et je voyais devant mes yeux troublés toute une moisson de +lauriers et de palmes qui s'étendait vers moi. + +Je voyais l'avenir s'ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses +mille mains l'artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique, +avait rendu capable d'enfanter des merveilles. + +Enfin notre émotion se calma un peu, grâce aux observations plaisantes +de M. et madame Pavelyn. + +Alors on parla avec plus de détails de ma composition, et, pour surcroît +de bonheur, j'entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de +Rose le témoignage de son admiration. + +Elle ne me parlait guère cependant, et paraissait en proie à des pensées +absorbantes; mais ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et, chaque +fois que son regard s'arrêtait sur moi, j'étais remué jusqu'au fond de +l'âme par une sensation inconnue. + +Le temps se passa avec la rapidité de l'éclair; nous n'avions même pas +remarqué que la lumière du jour diminuait, et que le crépuscule +commençait à tomber. + +M. Pavelyn était joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et +esquissait avec complaisance l'avenir que sa protection m'avait préparé. +Il ne m'abandonnerait pas avant que j'eusse acquis la fortune et la +renommée; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrêtés dans leur +carrière par la nécessité de travailler de trop bonne heure pour gagner +de l'argent; mais il débarrasserait mon chemin de cette barrière, et me +fournirait les moyens de ne m'occuper que de véritables oeuvres d'art. + +L'arrivée des ouvriers et des domestiques qui venaient éclairer les +salons avertit M. Pavelyn qu'il était temps pour lui et ces dames +d'aller achever leur toilette; et il m'engagea à rentrer chez moi +sur-le-champ, afin de m'apprêter également pour la soirée. + + + + +XVI + + +Lorsque je revins dans la maison de mon protecteur, un grand nombre +d'invités étaient déjà arrivés. A mon entrée, je fus ébloui par la +richesse de la toilette des dames: tout ce que je voyais était soie, +dentelles, or et pierreries. + +J'aurais certainement hésité à me mêler à des personnes que leur fortune +plaçait si fort au-dessus de moi; mais M. Pavelyn me prit par la main, +et, tout en me présentant à la société comme l'auteur de sa belle +statue, il m'amena devant mon oeuvre, qui était entourée d'un cercle de +spectateurs. + +Chacun m'adressa des paroles d'encouragement; quelques personnes +m'exprimèrent plus chaudement que les antres leur admiration pour ce +premier début; toutes me félicitèrent et me prédirent une carrière +brillante. Pendant assez longtemps, je fus l'objet de l'attention +générale. + +Rose s'était aussi approchée de ma statue. Elle paraissait recueillir +avec plus de satisfaction que moi-même les louanges qui tombaient des +lèvres des assistants, et chaque fois que l'un d'eux s'écriait: «C'est +magnifique! c'est parfait!» la joie éclatait dans ses yeux, et un doux +sourire illuminait son visage. + +Que Rose était belle ce jour-là! Dans la couronne de ses boucles blondes +s'épanouissaient des roses blanches dans le calice desquelles +resplendissaient des étincelles de diamants. Autour de son cou +serpentait un collier de perles d'Orient aux reflets nacrés; une robe de +satin semé d'argent dessinait sa taille svelte, et flottait derrière +elle en plis onduleux. Un flot de dentelles transparentes l'enveloppait +comme d'une vapeur de neige; mais ce qu'il y avait de plus séduisant et +de plus beau en elle, c'étaient ses grands yeux bleus, l'aimable sourire +qui entr'ouvrait ses lèvres, la distinction de ses traits délicats, et +l'élégance de sa taille de reine. + +Chaque fois que je la regardais, un frisson d'admiration et de respect +parcourait mes veines. Elle faisait sur mon esprit le même effet qu'une +créature surnaturelle, éblouissante de beauté et de majesté, qui serait +apparue à mes yeux. Aussi, j'osais à peine jeter sur elle un regard +furtif, même pendant qu'elle prenait une part, si sincère à mon bonheur, +en causant de ma statue avec les invités. + +La plupart des personnes présentes m'avaient déjà vu dans la maison de +M. Pavelyn, et savaient que j'étais son protégé. + +Je ne souffrais donc pas de le voir raconter et répéter avec mille +détails, à tous ceux qui voulaient l'entendre, comment il avait +découvert en moi d'heureuses dispositions; et comment, grâce à sa seule +perspicacité, la Belgique compterait bientôt un éminent sculpteur de +plus. + +Près de mon oeuvre, je me sentais assez grand pour ne pas désirer une +plus noble origine; et même, quand M. Pavelyn, dans l'enthousiasme de +son récit, déclara que j'étais le fils d'un sabotier, cette révélation +ne me blessa point. + +Elle fit cependant une impression pénible sur Rose, car elle frémit en +entendant prononcer le mot fatal, et la rougeur du dépit ou de la honte +colora son front. + +L'effet ne fut pas moins défavorable sur la société, car un silence +embarrassant succéda à l'animation de la conversation. Bien des lèvres +se pincèrent dédaigneusement, et j'entendis derrière moi la voix d'une +demoiselle qui murmurait à l'oreille de son voisin: + +--Un sabotier? un jeune homme si habile? C'est vraiment dommage. + +Insensiblement, l'attention des invités se détourna de ma statue, et +l'on commença à se répandre dans les salons. + +Les dames quittèrent les premières le cercle des curieux, et prirent +place sur des sièges rangés le long des murs. + +Deux ou trois messieurs seulement restèrent à causer avec moi de mon +oeuvre et de l'art en général. L'un d'eux, était un homme d'un goût +délicat et d'une science profonde; il ne faisait pas comme les deux +autres, qui me louaient sans savoir pourquoi, et me froissaient par leur +insupportable ton de protection; au contraire, il analysa ma composition +sous mes yeux, devina mes intentions, et pénétra, à mon grand +étonnement, les raisons des formes particulières que j'avais trouvées à +mes figures. L'éloge, dans sa bouche, me remplit d'orgueil, parce que +j'avais la conviction que son sentiment était fondé sur une véritable +connaissance. Lorsqu'il critiqua quelques parties de mon groupe, il le +fit avec tant de délicatesse, que sa critique m'éleva à mes propres +yeux, parce qu'elle me prouva qu'il me jugeait assez artiste pour être +en garde contre la prétention d'une perfection impossible. + +Ma conversation avec le vieux monsieur dura longtemps, mais pas assez +longtemps pour moi, cependant, car elle me devenait une source +inépuisable d'encouragement et de foi, en même temps qu'elle augmentait +mon amour de l'art. + +Aussi, c'est avec regret que je vis cet entretien instructif interrompu +par l'approche de trois ou quatre personnes qui vinrent chercher le +vieux monsieur et l'emmenèrent vers une vieille dame, à côté de laquelle +il s'assit sans s'inquiéter de moi davantage. + +Alors, me trouvant tout à fait seul à côté d'un groupe de messieurs qui +causaient, je laissai mes yeux errer dans le vaste salon. Quels flots de +soie et de dentelles, quel étincellement de diamants, d'or et de +pierreries que toutes ces dames rangées le long du mur! Qu'elles étaient +charmantes, les figures de ces jeunes femmes épanouies comme de fraîches +fleurs au printemps de la vie! Mais pourtant aucune n'était aussi belle +que Rose Pavelyn. + +D'autres que moi devaient être pénétrés de de cette idée; car, tandis +qu'auprès des autres dames se trouvaient à peine un ou deux messieurs +pour leur présenter leurs devoirs de politesse, autour de Rose se +formait tout un cercle de charmants cavaliers dont l'empressement était +un hommage rendu à sa beauté. + +Entre tous, je distinguai un jeune homme remarquable par la distinction +de ses traits, par l'élégance de ses vêtements, et par la grâce de ses +manières, qui, plus que les autres, s'efforçait de captiver l'attention +de Rose. + +Un frisson glacial parcourut mes membres, comme si la vue de ce beau +jeune homme m'avait effrayé. Une tristesse morne assombrit mon esprit. +Mon coeur s'élança vers Rose avec violence: j'aurais voulu me trouver +parmi les jeunes gens qui lui adressaient leurs galanteries; il me +semblait que j'avais bien quelque droit de prendre ma part de l'éclat +qui rayonnait dans ses yeux, du joyeux sourire qui se jouait sur ses +lèvres, des paroles aimables avec lesquelles elle remerciait ses +adorateurs charmés. + +Mais tous ces jeune gens étaient les fils des plus riches maisons +d'Anvers, et aucun d'eux peut-être ne possédait pas moins d'un million. +Qu'étais-je, au contraire, moi? Un pauvre garçon, le fils d'un +sabotier,--M. Pavelyn venait de le dire,--et, pour toute fortune, je ne +possédais qu'un coeur sensible, une foi profonde dans l'art, et quelque +espérance d'un avenir glorieux. + +Je reconnus clairement que, pour ce monde de la richesse matérielle, qui +m'avait admis dans son sein comme son protégé, avec une sorte de pitié, +je n'étais qu'une créature humble et inférieure, et que mon devoir me +défendait sévèrement de m'y donner la moindre importance. + +Aussi, j'étais bien fermement décidé à me tenir autant que possible +éloigné de Rose, pour ne blesser qui que ce fût et ne courir dans le +chemin de personne. Néanmoins, le sentiment de mon infériorité m'était +pénible, et plus d'une fois je me mordis les lèvres lorsqu'un mouvement +autour de Rose ou les gestes de ses adorateurs me faisaient croire +qu'ils étaient transportés par un mot spirituel, ou par le charme de sa +conversation. + +Je n'osais toujours point tourner les yeux vers l'endroit où elle se +trouvait; peut-être eut-on pu lire sur mon visage altéré ce qui se +passait en moi; et cette attention de ma part n'eût-elle point semblé +une injure pour la fille de mes bienfaiteurs? + +Cette crainte fit que je me tournai tout à fait d'un autre côté, et que +je résolus de diriger mes regards vers une autre partie de la salle. +Mais bientôt je succombai à l'attraction puissante qu'elle exerçait sur +mon âme, et mes yeux se portèrent de nouveau vers l'endroit où elle +était assise. + +Il se fit par hasard une ouverture dans le cercle de jeunes gens qui se +pressaient autour d'elle. Elle me vit; nos yeux se rencontrèrent. Un +sourire d'une douceur ineffable, une expression de joie et d'amitié +rayonna vers moi; elle me fit de la main un signe si amical et si +charmant, que tous les jeunes gens me regardèrent avec étonnement. Le +cercle se referma. + +Il se passa en moi quelque chose d'étrange; je levai la tête avec +fierté, et il me sembla que j'avais grandi; je respirai à longs traits, +et, pendant que la joie inondait mon coeur, je promenai mes yeux avec +assurance sur la foule des invités, comme si ce simple sourire de Rose +m'avait fait plus noble et plus riche qu'eux tous. + +Alors aussi je trouvai assez de force sur moi-même pour accomplir ce que +je croyais mon devoir: je détournai mes yeux de Rose et résolus de ne +plus l'exposer au danger d'éveiller, d'une façon défavorable peut-être, +l'attention de la société par les témoignages de son amitié pour moi. +C'était assez de son sourire pour que je n'eusse plus à désirer d'autres +encouragements. Mon embarras avait disparu, et je me sentais tout à fait +libre et léger d'esprit. + +Alors je m'aperçus que je n'avais pas encore quitté ma première place, +et que j'étais resté debout près de ma statue, immobile comme une +sentinelle. J'imitai la plupart des assistants, je me promenai lentement +à travers le salon, sans vanité, mais aussi sans trop d'humilité. + +Dans un coin était assise, au milieu de plusieurs autres personnes, une +vieille dame qui m'adressa la parole, et qui, après quelques compliments +échangés, m'offrit un siège à côté d'elle, pour causer un peu de mon art +et de ma statue, comme elle disait. + +Je fus enchanté de trouver un prétexte pour m'asseoir, car je commençais +à me fatiguer d'être debout. + +La vieille dame était une femme d'esprit qui avait beaucoup voyagé et +beaucoup lu; elle me montra un grand amour de l'art, et me parla avec +une vive admiration des magnifiques sculptures de l'Italie, des +chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de Canova. Elle m'indiqua aussi, avec +une sagacité qui attestait une science véritable, les plus belles +parties de ma statue, et exprima, la conviction que j'étais appelé à un +brillant avenir. Une jolie demoiselle, qui était assise à côté d'elle, +se mêla à notre conversation, et me charma par la poésie de son langage +et par la séduisante douceur de sa voix. C'était la fille cadette de la +vieille dame, et celle-ci me la présenta comme une excellente +musicienne. + +J'étais heureux pendant cet entretien avec les deux dames, et j'oubliai, +de même qu'elles, sans doute, la distance qu'il y avait entre nos +positions respectives dans le monde. + +Je causais ainsi depuis une demi-heure à peu près, sans songer à autre +chose, lorsque, par hasard, je tournai la tête vers Rose. Le cercle des +jeunes gens qui l'entouraient s'était éclairci, et je pouvais maintenant +la voir sans obstacle. Ses yeux étaient fixés sur moi; mais il y avait, +me semblait-il, quelque chose de triste et de douloureux dans son +regard. Nul sourire ne vint, cette fois, éclairer son visage; au +contraire, ses lèvres se serrèrent, comme si elle voulait m'adresser un +reproche; mais elle détourna les yeux sur-le-champ. + +Je me trompais probablement quant à l'expression que je croyais avoir +lue sur les traits de Rose. Pourquoi eût-elle été triste au milieu de +cette fête joyeuse? Peut-être était-elle sous l'influence d'un de ces +accès de mélancolie auxquels elle était sujette. Quoi qu'il en soit, je +n'eus pas le temps d'y songer plus longuement en cet instant, car les +sons du piano se firent entendre, et peu après la voix sonore d'une +jeune chanteuse retentit dans le salon, et captiva irrésistiblement mon +attention par son expression pleine de sentiment et sa délicieuse +harmonie. + +Un jeune homme succéda à la chanteuse, et mérita également les suffrages +de la compagnie. + +Tandis que je causais musique et chant avec les dames, je remarquai que +beaucoup de personnes, et même M. Pavelyn, engageaient Rose à se laisser +conduire au piano. Elle paraissait refuser. Son père vint à moi et me +pria de joindre mes efforts aux siens pour décider Rose à chanter. Il +croyait que, si je voulais consentir à exécuter le grand duo que nous +étions habitués à chanter ensemble, elle ne résisterait pas plus +longtemps au désir général. + +Je suivis mon protecteur, et je proposai à Rose d'aller ensemble au +piano et de chanter avec moi son duo préféré. Le beau jeune homme, qui +n'avait pas cessé de se tenir à ses côtés, joignit ses instances aux +miennes. Rose répondit qu'elle ne se sentait pas bien, que la chaleur du +salon l'incommodait, qu'elle n'était pas disposée à chanter, et qu'elle +saurait gré à la compagnie de vouloir bien l'excuser. + +Je voyais sur son visage une tristesse profonde, quelque chose d'amer et +de découragé qui me fit croire à la sincérité de ses paroles. Néanmoins, +j'insistai encore, croyant que le chant dissiperait peut-être sa +mélancolie. + +Mais alors Rose me dit avec l'accent d'une souffrance plus vive: + +--C'est cruel de me tourmenter ainsi, monsieur. Mademoiselle Pauline +Vanden Berge est une excellente musicienne. Ne le savez-vous pas! Elle a +une plus belle voix que moi, et elle sait bien le duo. Pourquoi ne lui +demandez-vous pas de chanter avec vous?... Mais, par pitié, laissez-moi +en paix. + +Je fus péniblement affecté du ton douloureux des paroles de Rose; mais +M. Pavelyn ne me laissa pas le temps d'exprimer mes regrets; contrarié +du refus de Rose, il me conduisit directement vers la demoiselle à côté +de laquelle j'avais été si longtemps assis, et la supplia de vouloir +bien chanter avec moi le duo désigné. + +J'essayai de m'excuser et je fis quelque résistance; car je n'avais +qu'une connaissance très-superficielle de la musique, et je courais +risque de me rendre ridicule en trahissant mon ignorance; mais +mademoiselle Vanden Berge se montra si empressée, et M. Pavelyn +m'engagea si instamment, que, presque sans le savoir, je me trouvai +devant le piano, à côté de la jolie chanteuse. À mon grand étonnement, +le duo alla passablement bien, et, après les premières notes, je me +sentis stimulé par l'aisance et la sonorité de ma voix. Quand le morceau +fut achevé, l'auditoire nous applaudit avec une satisfaction visible, et +chacun, y compris mademoiselle Vanden Berge, me félicita de l'expression +et de la pureté de ma voix. + +Lorsque j'eus ramené ma partenaire à sa place, je m'approchai de Rose. +Elle aussi me dit que j'avais chanté d'une façon remarquable, et mieux +que jamais; mais aussi, ajouta-t-elle, la voix de mademoiselle Vanden +Berge se mariait si bien à la mienne! + +Comme la même tristesse se peignait toujours sur son visage, je +m'efforçai de la consoler et de lui rendre courage en lui disant que son +indisposition ne tarderait pas à se passer. + +J'appelai un valet pour lui faire offrir un rafraîchissement, et je lui +conseillai de sortir quelques instants du salon pour prendre l'air. Elle +refusa tout avec une sorte de langueur, et ne me cacha pas que le plus +grand plaisir que je pusse lui faire serait de ne plus lui parler de +cela et ne pas l'importuner davantage. + +Dans l'intervalle, le piano avait fait entendre les premières mesures +d'une valse, et déjà quelques couples, invités par ce prélude, +s'apprêtaient à danser. Beaucoup de jeunes gens accoururent vers Rose, +et se disputèrent l'honneur de danser la première valse avec elle. + +Je fus repoussé, et je reculai à pas lents et tout pensif jusqu'au fond +de la salle, pour ne pas gêner les danseurs. + +Une grande tristesse descendit peu à peu dans mon esprit. + +Je ne m'affligeais pas seulement de savoir Rose indisposée et obligée de +se priver du plaisir de prendre part à la danse, mais il y avait dans le +ton des paroles qu'elle m'avait adressées quelque chose dont je +cherchais vainement à pénétrer la signification. + +Je restai longtemps plongé dans mes réflexions, et j'avais presque +oublié toute cette jeunesse qui s'amusait sous mes yeux. Les valses et +les quadrilles se succédaient sans relâche sans que j'eusse pu dire +combien de fois le piano avait interrompu ses joyeux accords. + +La vieille madame Vanden Berge s'approcha de moi avec sa fille, et +toutes deux se mirent à me plaisanter sur ma sombre rêverie. Elles +m'assurèrent qu'elles s'étaient engagées à me faire danser bon gré mal +gré. Ces coeurs généreux s'imaginaient que mon humilité m'empêchait +d'inviter aucune des dames présentes, et que mon isolement, au milieu de +cette nombreuse compagnie, devait m'embarrasser et me chagriner. C'était +par bonté d'âme qu'elles étaient venues à moi pour me tirer de cet +embarras. + +J'eus beau m'en défendre, il n'y avait pas moyens de refuser. Il fallut +faire danser la jolie mademoiselle Vanden Berge: elle-même me le +demandait et il eût été impoli de décliner une si flatteuse invitation. +D'ailleurs, quelques jeunes gens qui m'entouraient avaient l'air de rire +de ce qu'ils appelaient ma sauvagerie ou mon manque d'usage. + +Je conduisis donc mademoiselle Vanden Berge à la danse. De la place où +je me trouvais, dans la rangée des danseurs, je ne pouvais pas voir Rose +sans tourner la tête avec affectation. + +J'avais le coeur gros, et, loin de trouver du plaisir dans l'aimable +conversation de ma danseuse, je m'ennuyais horriblement. Néanmoins, par +politesse, je fis de mon mieux pour cacher cette fâcheuse disposition de +mon esprit et je dansai, du moins en apparence, aussi gaiement que les +autres. + +Poussé par une irrésistible curiosité à connaître quel était le jeune +homme qui, sans le savoir, m'avait fait au coeur une blessure profonde, +je demandai à ma danseuse qui il était. Elle me dit qu'il se nommait +Conrad de Somerghem, et qu'il était le fils d'un riche banquier de la +rue de l'Empereur. Ces détails augmentèrent mon inquiétude, et me firent +redouter je ne sais quel danger. + +Aussitôt que la dernière note du piano m'eut rendu ma liberté, et que +j'eus remercié mademoiselle Vanden Berge de l'honneur qu'elle m'avait +accordé, je fis quelques pas dans le salon pour me rapprocher de Rose. +La chaise où elle avait été assise était vide, et, lorsque, après avoir +enfin regardé autour de moi, je demandai à M. Pavelyn où était Rose, il +me répondit avec un léger mécontentement: + +--Elle s'est retirée dans sa chambre. Je ne sais pas ce qu'elle a; c'est +encore un caprice, un accès de mélancolie. Demain ce sera fini. Fais +comme si tu n'avais pas remarqué la disparition de ma fille, sinon son +absence nuirait à l'entrain de la fête. + +J'errai encore quelque temps d'un bout à l'autre de la salle, plein de +tristesse et en proie à une certaine inquiétude, comme si j'eusse été +assailli par la crainte vague d'un malheur imminent. + +Enfin mon coeur se serra si fort au milieu de la gaieté générale, que +j'insistai à diverses reprises auprès de M. Pavelyn pour qu'il me permît +de partir, ce qu'il finit par m'accorder. + +Lorsque je passai le seuil de la porte, et que je mis le pied dans la +rue, un long soupir souleva ma poitrine, et je pressai le pas dans la +nuit pour m'éloigner du bruit de la fête et pour être seul avec mes +douloureuses pensées. + + + + +XVII + + +Lorsque je me présentai le lendemain chez mon bienfaiteur pour +m'informer de la santé de sa fille, je rencontrai M. Pavelyn sur le +seuil de sa porte, prêt à sortir. + +Il me dit que l'indisposition de sa fille n'avait pas eu de suites, +comme il l'avait prévu d'ailleurs. Rose semblait un peu triste et +fatiguée; mais elle n'était pas réellement malade, ainsi que je pouvais +m'en convaincre en la voyant à son piano. + +En achevant ces mots, il sortit. + +J'ouvris la porte et je me trouvai dans un salon contigu à la pièce où +Rose et ses parents avaient l'habitude de se tenir. Les sons du piano +frappèrent mon oreille, et me firent une impression si profonde, que je +m'arrêtai pour écouter, immobile.... + +Ce que Rose jouait sur le clavier n'était autre chose que la mélodie du +grand duo que nous avions chanté si souvent ensemble. C'était une +mélodie vive et gaie, qui réjouissait l'esprit et chassait la +mélancolie. En ce moment, au contraire, elle ressemblait à la plainte +d'une âme désolée. La mesure était lente et traînante; les notes, +frappées sans force, chantaient plaintivement, comme si la main d'un +artiste plongé dans une tristesse profonde eût parcouru lentement et +distraitement le clavier. + +Cette musique étrange me fit frissonner. Quel chagrin inconnu y avait-il +dans le coeur de Rose, pour qu'un chant joyeux se transformât sous ses +doigts en une plainte touchante? + +J'ouvris la porte, et j'entrai. Rose était toute seule. + +Mon apparition lui causa une émotion visible; son front se couvrit d'une +vive rougeur, à laquelle succéda une pâleur extrême. + +Mon entrée lui avait fait peur. Il y avait un secret entre elle et moi. +Probablement j'avais surpris dans cette mélodie plaintive une émotion +qu'elle voulait tenir cachée. + +Maîtrisant avec peine mes impressions, je lui parlai de son +indisposition de la veille, et lui exprimai ma joie de la trouver tout +à fait rétablie. Elle parut très-embarrassée, et ne répondît que par des +paroles confuses; mais tout à coup elle se leva, et me priant de +l'excuser, parce qu'elle avait quelque chose à dire à la bonne, elle +tira la cordon de la sonnette. + +Je ne pus entendre l'ordre qu'elle donna tout bas à la servante; mais un +instant après madame Pavelyn entra dans la chambre et demanda avec une +visible inquiétude: + +--Tu me fais appeler, Rose? n'es-tu pas bien portante? + +--C'est que, maman, je ne sais pas.... J'ai un violent mal de tête, je +me sens indisposée, répondit Rose. + +--Va dans ta chambre, mon enfant: le repos te remettra, dit madame +Pavelyn. + +--Non, non, mère, ce n'est pas si grave, dit Rose; mais je t'en prie, +reste auprès de moi! + +Madame Pavelyn, moitié triste et moitié souriante, prit un siège et se +mit à parler de l'indisposition de sa fille, à l'encourager et à la +consoler, en lui disant que c'était une chose très-ordinaire et qui ne +pouvait être considérée comme menaçant sérieusement sa santé. Puis +l'entretien tomba sur la soirée. Rose avait, en présence de sa mère, +repris un peu d'assurance et un peu de liberté d'esprit. Elle prononça +quelque mots d'un ton que je n'avais jamais découvert dans sa voix. Elle +montra une indifférence presque complète lorsque sa mère parla de ma +statue, et, quand elle en trouvait l'occasion, elle me témoignait une +politesse si cérémonieuse, que la tournure de ses phrases semblait me +faire comprendre avec une sorte d'affectation qu'elle était aigrie +contre moi. L'amertume étrange de sa voix, chaque fois qu'elle +m'appelait «monsieur Wolvenaer», eût même pu faire croire qu'elle +voulait m'humilier ou me blesser. + +Pour moi, je souffrais si cruellement; et j'eusse versé des pleurs, si +un profond dépit, une amertume secrète ne m'avaient donné la force de me +contenir. Le respect et la conscience de ma véritable position à l'égard +de mes bienfaiteurs me firent supporter cette douloureuse épreuve sans +donner aucun signe de mécontentement ou de fierté blessée. + +Je cherchai même un prétexte pour m'en aller, et j'abrégeai ma visite +autant que les convenances le permettaient. + +Au moment où je prenais mon chapeau pour sortir, Rose me salua en +s'inclinant profondément, et, tandis que les mots cérémonieux, de +«monsieur Wolvenaer» tombaient de ses lèvres, elle me lança un regard +perçant, si plein de reproches, qu'on eût dit qu'elle me jurait une +haine éternelle. + +Une fois dans la rue, je marchai la tête basse, sans avoir conscience de +ce qui se passait autour de moi, et tout étourdi par les pensées qui +envahissaient mon cerveau. + +Il y avait déjà longtemps que j'étais seul dans ma chambre, et les +ténèbres régnaient toujours dans mon esprit. Peut-être repoussais-je la +clarté qui, pareille à un fugitif éclair, se faisait parfois dans mes +idées. En effet, un abîme de malheurs était béant devant mes pieds, et +j'avais peur de la lumière qui pouvait m'en faire sonder la profondeur. + +J'avais devant les yeux l'image du jeune homme qui n'avait pas quitté +Rose pendant toute la durée de la fête. + +Je lisais sur ses traits le désir de plaire, et dans les yeux et sur les +lèvres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu'elle +acceptait ses hommages avec un bonheur extrême. + +Rose aimait! Ses bizarreries inexplicables, sa mélancolie, sa +sensibilité nerveuse n'avaient d'autre cause que le trouble de son +coeur, qui s'était ouvert à une passion envahissante, et luttait +vainement contre l'ardeur d'un premier amour.... + +C'était donc vrai! un homme avait touché le coeur de Rose, et ce +penchant pour cet homme était si puissant et y avait pris tant de place, +qu'il en avait chassé le sentiment de l'amitié. L'amour d'un autre homme +s'était donc élevé, comme une barrière infranchissable, entre elle et +son malheureux protégé. Et, quoique les souvenirs de notre passé +parussent me donner quelque droit à partager son affection avec le +nouvel élu de son coeur, elle me refusait cette part pour donner son âme +tout entière à celui qu'elle préférait. Oui, elle me haïrait, elle +devait me haïr, elle me haïssait déjà. Ses yeux ne m'avaient-ils pas +lancé un sanglant reproche, comme une déclaration d'inimitié éternelle? + +Que la vie de l'homme est pleine de vicissitudes et dominée par la plus +cruelle fatalité! + +Cette soirée, où j'avais exposé ma première oeuvre d'art; où j'avais, en +présence de Rose, recueilli les éloges les plus flatteurs; qui devait +être pour moi le point de départ de ma réputation future,--cette soirée +allait, au contraire, être la cause du malheur de ma vie; elle allait +m'ôter tout mon courage et toute ma foi, faire peser sur moi la haine de +Rose comme une malédiction, étouffer tous mes souvenirs, et séparer +violemment et pour toujours mon passé de mon avenir. + +C'est avec de pareilles réflexions que je croyais me tromper moi-même +sur la véritable nature de mes sentiments et de mon émotion +extraordinaire. + +Je croyais n'être que triste et découragé; mes yeux étaient restés secs. + +Je sentais sur mon front le froid d'une pâleur mortelle; mes dents +étaient serrées convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais +les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les +phalanges de mes doigts. + +Si j'avais pu repousser plus longtemps la clarté qui descendait peu à +peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper entièrement les ténèbres +de ma pensée! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable, +m'arrachait le bandeau et me forçait de regarder au fond de mon propre +coeur.... + +Un cri d'horreur et de désespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon +visage dans mes mains, et un torrent de larmes brûlantes ruissela à +travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doute possible. + +J'aimais la fille de mes bienfaiteurs! + +Je l'aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un +amour sans bornes. Cet amour, né dans mon enfance, avait vécu et grandi +avec moi. Il avait été la cause de mon goût pour les arts, de mon +ambition, de ma foi dans l'avenir.... Ma pauvre mère! elle, avait prévu +que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insensé! +Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d'un sabotier, est +tiré de la misère par la générosité de personnes riches; on lui donne +des moyens de développer son intelligence et de se distinguer dans le +monde comme artiste.... Et lui, pour récompense d'une pareille bonté, il +outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille +jusque sur leur unique enfant! + +Ces pensées me firent frémir et m'arrachèrent d'abondantes larmes. Une +fois même, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma +coupable passion et de me donner le courage de résister à ma faiblesse. + +Quel était mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller +finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays étranger? Mais +comment expliquer cette disparition à mes parents et à M. Pavelyn? +Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une lâche +ingratitude, et emporter leur malédiction? D'ailleurs, les concours de +l'Académie allaient bientôt commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes +condisciples mêmes ne doutaient pas que je n'obtinsse les premiers prix. +Cette victoire devait décider de mon avenir, et écarter beaucoup +d'obstacles de mon chemin. + +Je ne pouvais renoncer à la chance de remporter le prix d'honneur à +l'Académie; car, si j'étais en proie à un sentiment qui me dominait +complètement et me faisait cruellement souffrir, l'amour de l'art et le +désir de me distinguer par là dans le monde étaient néanmoins assez +vivaces en moi pour n'être point étouffés par la crainte d'un malheur +imminent. + +Je parvins enfin à envisager ma position arec plus de calme. + +J'aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi +longtemps que les battements de mon coeur; mais je pouvais le tenir +caché dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne +laisserait soupçonner l'existence. Il n'y aurait donc alors ni +ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au +monde, excepté moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de +mon âme. Je frémissais bien à l'idée qu'en présence de Rose je ne +resterais pas maître de moi, et que je trahirais peut-être +involontairement les mouvements de mon coeur. Mais alors je me disais +que Rose me haïssait; et je me réjouissais en songeant que cette +disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec +un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect inébranlable, je serais +réservé, prudent et simplement poli, et j'éviterais ainsi toutes les +occasions d'éveiller le plus léger soupçon dans l'esprit de Rose ou de +n'importe qui. + +Si je pouvais accomplir fidèlement cette résolution, il n'y avait pas +grand danger dans le sentiment qui s'était révélé en moi.... Et +peut-être puiserais-je dans l'énergie de ma volonté et dans son aversion +pour moi la force nécessaire pour triompher de mon fol amour. + +Pendant quelques instants je souris à cette idée, à demi consolé; mais +insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le +voile magique qui, depuis mon enfance avait entouré ma vie, était +déchiré en lambeaux! Rose me haïssait! + + + + +XVIII + + +Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me présenter dans +la maison de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon hôte m'avait dit plus +d'une fois que Rose n'était pas malade. + +Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer +au danger d'expliquer mon absence, puisque le dimanche où je devais +aller dîner chez mes protecteurs était arrivé. + +Je me présentai avec préméditation chez M. Pavelyn à l'heure où l'on +avait coutume de se mettre à table. + +Je trouvai par conséquent toute la famille réunie. Rose était +très-mélancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes +d'aigreur qu'une froideur extrême, et une certaine affectation à ne pas +m'adresser directement la parole. Elle évitait ostensiblement de causer +avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baissés ou fixés sur sa +mère. À part cela, elle ne paraissait nullement embarrassée, et causait +avec une entière liberté d'esprit. Elle ne prononça qu'une seule fois +mon nom; mais la formule cérémonieuse de «monsieur Wolvenaer» ne sonna +pas avec la même amertume que la dernière fois que je l'avais entendu +sortir de sa bouche. + +Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation +tombée, ni pour l'égayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit. +Je fis bien tous mes efforts pour paraître gai; mais chaque fois, mes +pensées m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable +mélancolie. + +M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il +pouvait l'excuser, parce qu'elle n'était pas tout à fait bien portante, +comme l'indiquait sa visible pâleur; mais moi qui n'avais aucune raison +d'être triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par +mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une +conversation animée. + +Dès que le dîner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose +sous prétexte que rien n'égaye l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa +de se mettre au piano; elle paraissait même craindre la musique; car +lorsque, pour complaire à M. Pavelyn, je me disposai à chanter--bien à +contre-coeur,--Rose déclara qu'elle se sentait incapable de supporter +les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal à la tête, +disait-elle, et ses nerfs agités étaient d'une sensibilité extrême. + +Après s'être donné beaucoup de peine pour rendre à Rose sa bonne humeur, +M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la +servante avec une impatience mal déguisée, et lui ordonna d'avancer la +table à jeu en me priant de faire avec lui une partie d'échecs, comme +nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement +assez tard dans la soirée. + +À peine avions-nous commencé à jouer, que madame Pavelyn nous annonça +qu'à la prière de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu, +pour prendre l'air. En passant elles iraient peut-être faire une visite +chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre à Rose de +souhaiter le bonjour à son amie Émilie. Il était donc bien possible +qu'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles +restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les +envoyer chercher. + +Pendant que j'étais assis devant l'échiquier, calculant en apparence les +chances du jeu, je songeais au départ de Rose. Elle allait dans la rue +de l'Empereur, dans la maison même où demeurait le jeune homme qui +m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie +de la journée en compagnie de Conrad de Somerghem! L'idée que son départ +n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profondément. Elle +allait se promener par un temps froid et désagréable, parce qu'elle ne +voulait pas rester où j'étais! Elle avait conçu tant d'aversion pour moi +qu'elle ne pouvait plus supporter ma présence! On ne pouvait pas +témoigner plus clairement sa haine!... + +Distrait par ces pensées, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord, +M. Pavelyn rit de ma distraction; mais à la seconde bévue que je commis, +il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une sévérité qui me +rappela au sentiment du devoir, et dès lors je fis un effort surhumain +pour concentrer toute mon attention sur le jeu. + +Par bonheur, je gagnai la première partie; mais je perdis la deuxième et +la troisième. + +Nous cessâmes de jouer; la brièveté des journées d'hiver faisait tomber +la nuit de bonne heure, et l'obscurité commençait à se faire dans la +chambre. + +M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit à causer avec moi de +choses et d'autres. + +Il me parla du prochain concours de l'Académie, et m'engagea à réunir +tous mes efforts pour obtenir la médaille d'or. D'après lui, le prix +d'honneur pouvait difficilement m'échapper; néanmoins, il croyait que je +ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succès. Il me +conjura donc de ne rien négliger pour sortir victorieux de la lutte; il +me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma +reconnaissance, et comme une récompense de tout ce qu'il avait fait pour +moi depuis mon enfance. + +Je fus profondément touché du bienveillant intérêt que me témoignait mon +bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il désirait, +dussé-je pour cela tenter l'impossible. + +Nous parlâmes aussi de Rose. Il se plaignit de l'inexplicable mélancolie +qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et menaçait même +de miner sa santé. Quatre fois depuis huit jours, sa mère l'avait +surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de +larmes; elle était toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et +calme, maussade et désagréable pour tout le monde. On avait insisté pour +savoir si elle désirait ou souhaitait quelque chose; mais elle +prétendait n'avoir aucun désir, et croyait qu'une indisposition nerveuse +était la seule cause de son malaise et de sa mélancolie obstinée. + +M. Pavelyn n'était pas sans crainte; il savait que, dans son +adolescence, sa fille avait eu une santé très-délicate, et que, même à +présent, elle n'avait pas de forces à perdre. Il me dit qu'à la +première occasion, il irait à Bruxelles consulter un médecin célèbre sur +l'état de Rose; mais il ne voulait rien en dire à celle-ci, ni amener +chez lui des médecins de la ville, de crainte de l'effrayer, elle et sa +mère. + +Quand mon entretien fut épuisé sur ce sujet, je demandai à mon +protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il +avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles +n'étaient pas rentrées à la nuit tombante. Il me serra la main, et, en +guise de salut, m'adressa encore quelques paroles d'encouragement afin +de me recommander de faire tout mon possible pour réussir dans le +prochain concours de l'Académie. + + + + +XIX + + +Depuis lors, la manière d'être de Rose envers moi ne changea plus; elle +demeura également froide, et saisit tontes les occasions de s'éloigner +lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n'oubliait +jamais les règles de la politesse, et semblait prendre peu à peu la +force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte +que, quand elle devait m'adresser la parole, elle le faisait avec une +amabilité toute particulière; néanmoins, ce n'était que de la politesse; +je ne pouvais me tromper sur le sentiment désagréable qu'elle avait +conçu contre moi. + +Elle était habituellement fort pâle et maigrissait visiblement. Ses +parents qui l'avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient +peut-être pas que ses joues commençaient à perdre de leur rondeur; mais +moi qui ne rendais visite à son père qu'une fois tous les quinze jours, +j'observai facilement les effets de l'amour qui était né dans son coeur +le jour de cette fatale soirée, et qui avait empoisonné ma vie à venir. + +Non, le sort n'est pas juste, et il n'y a pas, comme on le dit, une +compensation à toutes les contrariétés dans l'existence humaine. Qu'il +était heureux et grand, celui dont l'image régnait ainsi dans l'âme de +Rose! qu'il devait être heureux, l'homme choisi par elle, l'objet de son +chaste mais ardent amour! Pour être à sa place, j'aurais je crois, +renoncé à ce que j'avais de plus cher au monde, à toute autre espérance, +même à mon art! Non seulement j'étais écrasé sous le poids de sa haine, +non-seulement je la voyais dépérir d'amour pour un autre, mais, moi, +humble créature que j'étais, je ne pouvais pas même élever les yeux +jusqu'à elle du fond de mon infériorité! La jalousie qui me consumait +était une passion coupable, et, quoique je fusse résolu à garder mon +secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne connût la +cruelle blessure qui saignait dans mon coeur, quoique sa haine +m'interdît toute espérance, cependant, dans le plus profond de mon âme, +je ne pouvais étouffer l'amour dont je conservais l'impénétrable secret, +et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reçus me +commandaient d'arracher de mon coeur. Ma vie était devenue un affreux +combat une lutte acharnée contre des pensées ennemies. + +Je tombai bientôt dans une sombre incertitude; il me semblait que je me +détestais moi-même; et, souvent lorsque j'étais seul, songeant à mon +impuissance et à ma lâcheté, je me frappais rudement le front comme pour +exercer une juste vengeance. + +Ah! j'étais malheureux, malheureux plus qu'on ne pourrait le concevoir. +Rose avait été le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi, +c'était mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma +faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon coeur. La lutte +vaine épuisait mes forces: je maigrissais, et j'avais le pressentiment +d'une maladie prochaine. + +Chez mes protecteurs, j'expliquais ma pâleur par la fatigue de mes +études constantes pour me préparer au au concours de l'académie et je +disais vrai en partie. + +M. Pavelyn me conseilla de modérer un peu cet enthousiasme, et Rose +elle-même, peut-être par un reste de pitié, essaya aussi de me faire +comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma santé. + +Enfin les concours l'Académie s'ouvrirent; d'abord les concours +inférieurs, tels que la composition, l'expression, la perspective et +l'anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l'année +précédente, j'avais obtenu la première ou la seconde place dans ces +différentes branches. La médaille d'or, la couronne d'honneur dans la +classe de la sculpture étaient le prix du concours de modelage d'après +nature, qui était le dernier et devait durer six jours. + +L'approche de cette lutte décisive, l'incertitude du succès de mes +ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le coeur comme un ver +mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait défaillir. + +C'était le matin du jour fixé pour le commencement du concours de +modelage d'après nature; ce concours devait s'ouvrir à six heures du +soir; les concurrents devaient consacrer six soirées de deux heures +chacune à la reproduction de chaque modèle. Il y avait donc dix-huit ou +vingt jours pour les trois épreuves prescrites. + +Dans mon empressement à ne rien négliger et à appeler à mon aide toutes +les chances de succès, j'étais assis de très-bonne heure dans ma +chambre, et j'étudiais, d'après une petite figure anatomique, la +musculature du corps humain. Insensiblement une étrange sensation de +froid se répandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de +tête, et des frissons nerveux m'agitèrent de la tête aux pieds. D'abord, +je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se réaliser mon +pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait +peut-être longtemps sur mon lit. + +Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais +m'échapper la médaille d'or. Bientôt je fus pris d'un tremblement +général; mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que +tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement. + +Je compris que je souffrais de la fièvre, qui régnait alors assez +fréquemment à Anvers. Ce n'était que la fièvre! Peut-être cette +indisposition ne m'empêcherait-elle pas de concourir pour le grand prix. +Cette idée calma mon inquiétude, et je me mis au lit à moitié consolé. + +La fièvre suivit son cours habituel. Après une bonne heure de frissons +glacés, la chaleur de la réaction fit bouillir mon sang et mon cerveau, +jusqu'au moment où je tombai enfin dans le repos de l'épuisement, et +sentis que l'accès était passé. + +En ce moment, la voix de mon hôtesse vint m'avertir que le dîner était +servi. + +Je répondis que je n'avais pas envie de manger; qu'elle me rendrait un +service en me faisant un peu de thé et en conservant mon dîner sur le +feu. + +Je parvins à lui faire croire que mon indisposition n'avait rien de +grave. Elle m'apporta le breuvage rafraîchissant, en ajoutant que le +dîner serait prêt à l'heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en +paix. + +Quelle que fût ma fatigue, et bien que résistant à peine à mon envie de +dormir, je me levai et je m'habillai. À mesure que la journée +s'avançait, je sentais mes forces revenir, et, à la tombée du soir, je +me rendis à l'Académie, où je commençai, avec beaucoup de courage, et +presque avec gaieté, mon modelage d'après un modèle vivant. Il me +semblait bien que mes yeux n'étaient pas très-clairs et que la fièvre +avait laissé un peu d'étourdissement dans mon cerveau; mais je surmontai +cette gêne à force de volonté, et lorsque les deux heures furent +écoulées, je rentrai chez moi tout à fait content de mon ouvrage. + +La fièvre me laissa tranquille toute une journée, puis elle revint +presque à la même heure. + +Je cachai autant que possible la gravité de ma maladie à maître Jean et +à sa femme, et les priai de n'en rien dire à mes protecteurs, afin de ne +pas les inquiéter inutilement. + +J'espérais toujours que la fièvre cesserait après quelques accès, et je +craignais d'ailleurs que M. Pavelyn, s'il me savait malade, ne +n'empêchât de prendre part au concours de l'Académie. + +Lorsque j'eus souffert ainsi cinq ou six accès, et que je fus +sensiblement amaigri, tant par la maladie, que par mon travail, maître +Jean me déclara qu'il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon état à M. +Pavelyn. + +Je le tranquillisai en lui promettant d'aller le lendemain chez mes +bienfaiteurs et de les informer moi-même de mon indisposition. + +Le lendemain, je me présentai en effet dans la maison M. Pavelyn. Il +poussa un cri d'étonnement dès qu'il aperçut mon visage pâle et mes +joues creuses; Rose me considéra d'abord avec un regard singulier, +triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la tête, +et, si je n'avais été certain de son aversion pour moi, j'aurais pu +croire que les traces de la maladie sur mon visage l'avaient frappée +d'une profonde émotion. + +J'expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fièvre +comme d'un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul, +aussitôt que la fin du concours m'accorderait le repos nécessaire. M. +Pavelyn me plaignait avec une sympathie véritable; il me loua de mon +grand courage, mais il tenait trop à mon triomphe probable pour +m'engager à me retirer du concours. + +L'attitude de Rose en ce moment m'étonna. Elle essaya de me faire +comprendre que j'avais grand tort de sacrifier ainsi ma santé à l'espoir +incertain d'une victoire dont je pouvais me passer facilement. + +J'étais, croyait-elle, un artiste assez puissant pour m'ouvrir une +carrière brillante sans le secours de ce succès. Et, comme son père, et +moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se +fâcha très-fort; une amertume et un dépit croissants se montrèrent! dans +ses paroles, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus résister à l'agitation +de ses nerfs elle sortit de la salle, la figure cachée dans ses mains, +pour aller s'enfermer dans sa chambre. Sa mère la suivit en silence. + +J'étais tout à fait abattu et ne savais plus que décider. + +Quoique Rose me donnât des signes d'aversion et ne pût décidément plus +rien souffrir de moi, je fus péniblement frappé au coeur en +reconnaissant que son système nerveux était atteint d'une sensibilité +maladive. + +J'avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse +impatience, quelque chose de plaintif et de désespéré qui m'avait +effrayé. + +M. Pavelyn essaya de me rassurer en me disant que l'emportement et +l'humeur de Rose ne devaient pas m'étonner; ce n'était autre chose que +la suite de l'agitation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon +comme d'habitude et reconnaîtrait son tort. + +D'après mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours à moins +que je ne reconnusse moi-même mon impuissance. Il me laissait donc tout +à fait libre. Mais, comme, malgré la fièvre, j'avais déjà concouru +pendant dix jours, il n'y avait nulle raison de croire que je ne +pourrais pas aller jusqu'au bout. + +M. Pavelyn promit en outre de m'envoyer un excellent médecin, qui +déciderait, dans tous les cas, si ma participation au concours pouvait +en effet m'être fatale. + +Je retournai chez moi la tête remplie de pensés tristes, mais fermement +résolu à subir jusqu'au bout les épreuves du concours, le docteur +lui-même dût-il me le défendre. Mon triomphe devait être pour mon +protecteur une récompense de ses bienfaits; quand mon nom serait +proclamé par toute la ville comme celui d'un artiste auquel un glorieux +avenir était promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-être sortir +un peu de son humble infériorité. Folle pensée qui me troublait! Mais il +était riche et considéré dans le monde, celui qui m'avait ravi la +lumière de ma vie. + + + + +XX + + +Je n'étais pas depuis plus d'une heure dans ma chambre, lorsque le +docteur se présenta. + +Après quelques questions sur la durée de mon mal, il me dit qu'il y +avait beaucoup de fièvres malignes à Anvers, quoique ce ne fût pas la +saison des fièvres. Néanmoins, il crut pouvoir me prédire que mon +indisposition aurait disparu dans une dizaine de jours. Il me prescrivit +un mélange de quinquina et de racines amères, qu'il me vanta comme +presque infaillible contre la fièvre des polders anversois. Il me promit +de revenir, quoiqu'il le jugeât inutile; mais c'était le désir de M. +Pavelyn, qui l'avait chargé de ma guérison. + +Le lendemain était mon jour de fièvre. Dès le matin de bonne heure, la +femme de maître Jean monta et descendit l'escalier sous toute sorte de +prétextes. Elle apporta auprès de mon lit des confitures et des sirops, +me demanda avec une tendre pitié si je me sentais bien, et me témoigna +tant d'intérêt, que je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si +indifférente d'ordinaire, était devenue tout à coup aussi sensible à mes +souffrances qu'une mère qui veille au chevet de son fils malade. + +Durant quatre jours, mon étonnement alla croissant; car les soins dont +m'entourait dame Pétronille étaient vraiment extraordinaires. Rien ne +semblait assez bon pour moi; le parquet que je foulais était trop rude +pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gré, couvert le +plancher de mon atelier de tous les morceaux de tapis qu'elle avait pu +rassembler. Pendant toute la journée, elle venait voir si j'entretenais +bien soigneusement le feu dans le poêle, et si elle voyait la moindre +petite fente dans la porte ou dans la fenêtre, elle la bouchait +hermétiquement, pour me préserver des courants d'air. + +À force d'insister pour connaître les raisons de cette sollicitude peu +commune, je finis par décider Pétronille à parler. + +Rose, Rose l'avait priée, les larmes aux yeux, d'avoir soin de moi et de +me surveiller comme une mère surveille son enfant! Ainsi, malgré son +amour pour un autre, son coeur avait gardé une place à la pitié pour les +souffrances de son ami d'enfance! + +Cette pensée me combla de joie et me fit sourire pendant toute une +demi-journée; mais insensiblement je me roidis contre l'espérance +insensée qui m'agitait, et je me persuadai que le rêve bienheureux où +s'égarait mon âme n'était qu'une vaine illusion. + +Que Rose eût pitié de ma maladie, cela n'était-il pas tout naturel? +Avais-je jamais douté de sa bonté innée et de la générosité de son +coeur? Mais pouvais-je espérer qu'il lui fût possible de me rendre son +affection, maintenant qu'un autre, un autre qu'elle aimait, était venu +se placer entre elle et moi? Quoi qu'il en soit, malgré mes efforts pour +me désenchanter moi-même, et bien que le nom de Conrad de Somerghem +bourdonnât sans cesse à mes oreilles, la confidence de la vieille femme +me laissa une douce incertitude et une grande consolation. + +Les remèdes que le docteur m'avait prescrits n'arrêtèrent pas la fièvre. +Au contraire, la maladie parut redoubler de violence par l'effet des +médicaments, et cependant le médecin me prédisait une guérison +prochaine, parce que les derniers accès de fièvre s'étaient déclarés +plus tard que d'habitude et avaient duré près de deux heures de moins. + +J'allais tous les jours à l'Académie, et j'y travaillais avec une ardeur +et une passion qui contribuaient probablement beaucoup à aggraver ma +maladie et à épuiser mes forces. Heureusement, jusqu'alors les accès de +la fièvre avaient commencé assez tôt dans la journée pour me laisser un +peu de repos et de présence d'esprit vers l'heure où je devais aller à +l'Académie. A la fin, mon épuisement était si grand et la maigreur de +mes joues si frappante, que je reculais avec frayeur chaque fois que je +me regardais dans un miroir. + +Je n'osais pas cacher plus longtemps mon indisposition à mes parents, et +d'ailleurs j'éprouvais un désir ardent de voir ma mère. + +Je lui écrivis, en des termes très-rassurants, que j'avais un peu de +fièvre et que je ne pourrais pas aller le dimanche suivant à Bodeghem +comme je l'avais promis: non pas tant à cause de mon indisposition, que +parce que le concours de l'Académie me fatiguait extrêmement; je la +tranquillisai autant que possible, tout en la suppliant de venir me voir +le dimanche à Anvers, et en ajoutant que je lui serais très-reconnaissant +de cette marque d'amour. + +J'écrivis cette lettre le vendredi; elle devait donc la recevoir le +lendemain à midi, et, par conséquent, assez à temps pour se préparer à +venir en ville le dimanche. + +Le samedi, la troisième épreuve du concours devait être terminée. À +cause de l'affaiblissement de mes forces, j'étais resté un peu en +retard, et il me fallait, pendant ces deux dernières heures, travailler +sans relâche pour achever une troisième composition. + +C'était mon jour de fièvre; cela m'inquiétait, car je savais par +expérience qu'après un accès du mal, je n'avais pas la conception aussi +nette ni l'esprit aussi clair que d'habitude. + +À mon grand étonnement, je ne sentis pas de fièvre de toute la journée, +et, quand vint le soir, comme je m'apprêtais à aller à l'Académie, je +sautai de joie, dans la conviction que je pourrais mettre la dernière +main à mon travail avec toute la plénitude de mes moyens.... + +Mais à peine avais-je ôté mon habit de travail, pour me laver les mains +et le visage, que je fus pris d'un frisson qui me parcourut l'épine +dorsale comme un filet d'eau glacée. + +Je compris! La fièvre était là. En ce moment! + +Aggravé par ma frayeur, l'accès de fièvre se manifesta immédiatement +dans toute sa force. + +Je sentais déjà trembler mes lèvres.--Me laisserais-je abattre par la +maladie, et renoncerais-je au triomphe si ardemment désiré? +Succomberais-je au moment même où ma main semblait près de toucher la +couronne de laurier? Oh! non, non; il fallait continuer la lutte, dût la +mort même se trouver sur mon chemin pour me retenir! + +Agité comme un insensé, je m'habillai tant bien que mal, je descendis +l'escalier en courant et je m'élançai dans la rue. Il faisait presque +noir, heureusement! + +Je pouvais donc échapper à l'attention des passants. Comme ils eussent +été étonnés si, en plein jour, ils avaient vu un jeune homme, la pâleur +de la mort sur les joues, claquant des dents, chancelant sur ses jambes +comme un homme ivre, se cramponnant avec ses mains tremblantes aux +barreaux des fenêtres, et se traînant le long des maisons, comme s'il +allait tomber dans une faiblesse mortelle. + +Je parvins cependant à l'Académie au moment où mes concurrents prenaient +place autour du modèle vivant. Mon état leur inspira une profonde +compassion. Tous m'entourèrent et m'engagèrent vivement à retourner chez +moi; ils voulaient même, disaient-ils, signer tous ensemble une +supplique afin de prier les juges du concours de juger mon oeuvre +inachevée comme si elle était tout à fait terminée. + +Je fus extrêmement reconnaissant de cette marque de générosité et +d'affection vraie; mais je repoussai tous ces conseils, même ceux des +professeurs, et je me mis à ma place pour commencer mon travail, quoique +mes mains eussent peine à tenir l'ébauchoir. + +La volonté de l'homme est une puissance sans bornes; je fis tant +d'efforts sur moi-même, que je domptai les frissons de la fièvre, et, +malgré mon étourdissement et la confusion de mon esprit, mon travail +avança si bien qu'il était achevé au moment où la cloche de l'Académie, +sonnant huit heures, vint annoncer que le concours était clos. Mais +alors mes nerfs se détendirent et la fièvre me reprit avec violence +inouïe. Tout devint obscur devant mes yeux; je m'appuyai sur un banc et +je faillis tomber par terre, sans force. + +Deux de mes camarades me prirent sous les bras; et, suivis de cinq ou +six autres, qui me plaignaient avec une tendre compassion ils me +conduisirent dans ma demeure et ne me quittèrent que lorsque je fus +couché. + + + + +XXI + + +Dame Pétronille veilla auprès de mon lit jusqu'à ce que l'accès fût tout +à fait passé; alors, après l'avoir rassurée sur mon état, j'exigeai +qu'elle allât prendre son repos. Sa chambre n'était séparée de la mienne +que par une mince cloison: si j'avais besoin de quelque chose, je +frapperais pour l'avertir. + +À peine était-elle partie, que je tombai dans un profond sommeil qui fut +troublé toute la nuit par mille rêves effrayants. + +Je me vis d'abord dans un temple magnifique retentissant du chant des +prêtres et des accords de la plus douce musique; des nuages d'encens +remplissaient le saint lieu. + +Je souffrais un cruel martyre, et je pleurais à chaudes larmes; car +devant l'autel était agenouillée une jeune femme dont la tête était +ceinte de la couronne de mariage, et, à côté d'elle, un jeune homme en +habit de marié. + +Comme mon coeur se glaça de désespoir et d'épouvante lorsque le oui +fatal tomba des lèvres de Rose, et que la bénédiction du prêtre +l'enchaîna pour toujours à l'ennemi. + +Cependant, lorsqu'elle quitta l'autel et passa devant moi au bras de +son époux, je levai sur elle des regards plaintifs: mon âme implora un +peu de pitié pour ma souffrance mortelle; mais Rose me jeta un coup +d'oeil plein de haine, et son mari un regard plein d'un mépris +triomphant. + +Un cri d'angoisse s'échappa de ma poitrine et retentit dans le +temple... et je m'éveillai, le front trempé d'une sueur froide. + +Lorsque je m'assoupis de nouveau et que mes yeux se fermèrent, je me +trouvai dans la maison de M. Pavelyn. C'était le jour où les juges du +concours devaient s'assembler, et nous attendions leur sentence avec +confiance. Tout à coup l'appariteur de l'Académie se présente; de +joyeuses acclamations le saluent et devancent l'annonce de mon triomphe; +mais il fait connaître qu'un autre concurrent a mérité la palme, et que +je n'ai obtenu que la dixième place. + +Mon bienfaiteur m'accuse de négligence et de présomption; il me retire +sa protection. Rose déclare qu'il ne peut plus y avoir rien de commun +entre elle et un homme qui n'a ni assez de courage ni assez de génie +pour s'élever jusqu'à elle par son art. La tête basse, le coeur brisé, +et mourant de honte, je quitte la maison de ceux qui furent mes +bienfaiteurs. Ils me chassent! Leur arrêt: «Vous n'êtes pas un artiste!» +retentit derrière moi comme une malédiction.... + +Il me fallut plus d'une heure pour surmonter l'impression pénible que +cette vision m'avait causée. Cependant je finis par m'endormir de +nouveau; alors mon imagination me transporta dans mon village natal. +Comment mes parents avaient-ils pénétré le secret de mon coeur, je n'en +sais rien; mais je voyais le regard de mon père enflammé de colère et le +visage de ma mère mouillé de larmes. Tous deux me reprochaient le fol +orgueil qui m'avait conduit jusqu'à la plus lâche ingratitude. + +J'avais osé lever les yeux sur la fille de mes protecteurs, j'avais +dissipé toutes les forces de mon âme à caresser ce sentiment coupable et +manqué ainsi le but des bienfaits reçus.... Dieu m'avait puni en me +ravissant la lumière de l'esprit et le feu du génie. Ma mère se +plaignait d'un ton plein d'amertume de ce que je l'eusse rendue +malheureuse, et mon père, emporté par une colère furieuse, me frappait +de sa malédiction.... + +Quelle nuit, hélas! remplie de visions épouvantables et me présageant +des malheurs dont la seule possibilité me faisait trembler en plein +jour. + +Je craignais le sommeil, qui, chaque fois, me replongeait dans ces +rêves, et je faisais de pénibles efforts pour tenir mes yeux ouverts; +mais, après une longue lutte, je sentis défaillir mes forces: je +succombai de nouveau, et, vaincu, je laissai tomber ma tête alourdie sur +l'oreiller. + +Sans doute, mon imagination avait épuisé la série des spectres qui +pouvaient m'effrayer; car, dès ce moment, mon sommeil ne fut plus +troublé ni interrompu par des songes; et, lorsque je fus éveillé, +très-tard dans la matinée, par le bruit que dame Pétronille faisait dans +ma chambre, je ne me sentais pas bien malade; mais j'étais extrêmement +fatigué, et mon esprit restait assombri d'une grande tristesse. + +Après avoir bu une couple de tasses de thé et apaisé les plaintes de mon +estomac en mangeant quelques tranches de pain, j'essayai de nouveau de +m'endormir; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et ma mère, qui avait +quitté son village à la pointe du jour, entra dans ma chambre. + +Les larmes jaillirent de ses yeux; elle me serra dans ses bras avec un +cri d'inquiétude et de compassion, n'interrompant ses baisers que pour +me reprocher de ne pas lui avoir donné plus tôt connaissance de ma +maladie. Ma maigreur et la pâleur de mes joues l'épouvantaient et la +faisaient pleurer abondamment, chaque fois qu'elle levait la tête pour +me regarder. + +Je l'embrassai avec une reconnaissance infinie, et je tâchai de lui +faire comprendre que je n'avais pas autre chose que la fièvre; que cette +fièvre, tout en faisant maigrir le malade en peu de temps, n'était ni +dangereuse ni difficile à guérir; que je serais même rétabli, depuis +longtemps, si le concours de l'Académie ne m'avait agité et fatigué +outre mesure. Pour dissiper ses craintes et pour la consoler, je feignis +d'être gai, j'affectai de rire et de plaisanter, afin de lui faire +croire qu'elle avait tort de s'inquiéter de mon état. + +Ma mère résista d'abord à tous mes efforts; mais peu à peu elle se +rassura, et ses larmes cessèrent de couler. Nous nous mîmes alors à +causer plus librement de différentes choses; de l'espérance que j'avais +de sortir triomphant de la lutte, de mon père, de mes soeurs, de M. +Pavelyn et de Rose. + +À mesure que se dissipait la tristesse de ma mère, ma mélancolie +augmentait; je n'éprouvais plus le besoin de paraître gai; et d'ailleurs +la conversation, en roulant sur Rose, rouvrit la plaie de mon coeur et +frappa mon esprit d'un insurmontable abattement. Ma mère conclut, de mes +plaintes vagues et des réticences de mes paroles, que je voulais lui +cacher quelque chose d'important. + +Je ne sus pas résister plus longtemps à ses tendres instances, et je +finis par lui avouer la véritable cause de mon chagrin et probablement +aussi de ma maladie; je lui dis que depuis quelque temps Rose me portait +une haine inexplicable et fuyait ma présence, qu'elle ne me parlait +qu'avec amertume et que souvent elle m'humiliait avec intention. + +Je n'osai pas lui avouer que mon coeur était dévoré d'un amour secret; +car j'avais honte de cette passion coupable, et je savais que le moindre +soupçon d'un pareil égarement eût désespéré ma mère;--mais je lui +rappelai en termes chaleureux que Rose avait abrité mon enfance sous +l'ombrage protecteur de son amitié, et qu'elle était la seule cause de +tous les événements qui avaient changé ma vie. Que sa haine me rendit +malheureux, c'était une chose dont ma mère ne pouvait pas douter, à ce +que je croyais, et il n'était pas étonnant que cette haine, jointe à +d'autres causes d'inquiétude, m'eût troublé l'esprit et m'eût rendu +malade. + +Ma bonne mère secoua la tête avec incrédulité, et sourit même en +entendant mon explication; elle traita ma douleur de rêve absurde et +sans fondement; peut-être, sans le savoir, avais-je donné à Rose +quelques raisons d'un dépit passager, mais ma mère prétendait avoir des +preuves incontestables que mademoiselle Pavelyn me portait toujours la +même affection qu'auparavant. Il n'y avait pas cinq semaines que Rose, +par un jour de clair soleil, était allée à Bodeghem avec sa mère. + +Je savais cela; j'avais vu avec beaucoup de peine que mademoiselle +Pavelyn ne m'avait rien dit de ce voyage, et que madame Pavelyn seule +m'avait apporté les bons souhaits de mes parents. + +Ma mère me raconta avec une sorte de joyeux enthousiasme que Rose, au +lieu de profiter du beau temps, avait passé toute cette journée auprès +d'elle, et lui avait témoigné plus d'amitié et d'affection que jamais; +que cent fois elle avait recommencé à parler de moi, de la noblesse de +mon caractère, du brillant avenir qui m'attendait, et du bonheur qu'elle +éprouvait à songer qu'elle avait contribué en quelque chose à m'assurer +un sort heureux en ce monde. Oui, Rose avait avoué que tous les soirs +elle adressait au ciel une ardente prière pour qu'il m'accordât la palme +dans le concours de l'Académie. + +J'écoutais avec étonnement. La voix de ma mère me semblait douce comme +une musique enchanteresse, et mon coeur battait avec force en entendant +son récit;--mais ce n'était qu'une illusion passagère; car, dès qu'elle +cessait de parler, l'image d'un fier et beau jeune homme se dressait +devant mes yeux, et la fatale réalité m'apparaissait de nouveau. + +Je confiai à ma mère que, depuis peu de temps, une vive inclination +s'était déclarée dans le coeur de Rose pour un jeune homme d'une haute +naissance et d'une grande fortune, que l'amour avait étouffé en elle +l'amitié, et que, sans que je susse pourquoi, elle avait commencé à me +haïr depuis le moment où un autre sentiment plus vif et plus puissant +s'était emparé de son coeur. Pour confirmer ma confidence, je racontai +tout ce qui m'était arrivé depuis lors; comment, en toute circonstance, +Rose me parlait avec aigreur et dépit, comment elle me blessait avec +intention et saisissait tous les prétextes pour sortir de chez elle +chaque fois que je m'y trouvais. + +Je racontai tout cela d'un ton si désolé et en insistant si fort sur les +détails qui prouvaient l'aversion de Rose pour moi, que ma mère en vint +à douter de ce qu'elle devait croire. Elle supposa même que ma crainte +pouvait être fondée, et me consola de son mieux en me faisant espérer +que l'état maladif de Rose était peut-être la seule cause du peu +d'amitié qu'elle me témoignait, chose qui lui paraissait à peu près +certaine, puisque, d'après mon explication, M. et madame Pavelyn se +plaignaient également de la mélancolie de leur fille; en outre, elle me +rappela que j'étais devenu un homme, et qu'il ne pouvait plus y avoir +entre mademoiselle Pavelyn et moi la même confiance que lorsque nous +étions tous les deux de candides enfants. + +Après que ma mère eut passé quelques heures auprès de mon lit, elle se +leva et me dit qu'elle ne pouvait pas retourner à Bodeghem avant d'avoir +été rendre ses devoirs à M. et madame Pavelyn. Elle pouvait rester +encore une partie de la matinée avec moi; mais elle espérait que, si +elle pouvait voir Rose et lui parler, elle apprendrait d'elle que les +torts dont je me plaignais étaient purement imaginaires, sinon pour le +tout, du moins en partie; s'il en était ainsi, elle m'apporterait cette +consolation avec une grande joie, et, en tout cas, elle reviendrait +encore causer quelque temps avec moi. + +Dès que ma mère fat partie, des idées étranges s'emparèrent de mon +esprit. Rose, lors de sa dernière visite à Bodeghem, avait comblé ma +mère de marques d'affection et d'un amour presque filial; elle avait +parlé avec enthousiasme de mon avenir, de la noblesse de mon caractère, +et ajouté que tous les soirs elle priait Dieu pour qu'il me fit sortir +vainqueur du concours. + +Je ne me rappelais plus vers quelle époque Rose était allée à Bodeghem, +aussi longtemps que ma mère était restée près de moi, je m'étais efforcé +de lui prouver que j'avais des raisons de croire à la haine de Rose +contre moi; mais maintenant, resté seul, je me mis à interroger ma +mémoire, et je supputai si exactement les jours et les événements, que +j'arrivai à une conclusion imprévue qui fit que je me dressai dans mon +lit avec un cri de joyeuse incertitude. Ne m'étais-je pas trompé? Cela +était-il possible? Mais comment résister à l'évidente vérité? Au moment +où Rose, en présence de ma mère, montrait pour moi une si vive affection +et un intérêt si grand, il y avait neuf jours déjà que la fatale soirée +était passée! Que fallait-il croire? L'amour avait-il laissé dans son +coeur une large place à l'amitié? Mon chagrin n'était-il réellement +qu'un mauvais rêve? Mais alors comment expliquer sa conduite envers moi? +Oh! non, non, je ne pouvais pas ouvrir mon coeur à cet espoir décevant; +N'avais-je pas vu plus d'une fois les yeux de Rose s'animer contre moi +du feu de la haine! Sa voix, lorsqu'elle s'adressait à moi, ne +trahissait-elle pas l'amertume, le dépit, et peut-être même le dédain? +et cependant pourquoi, elle, la franchise et la bonté même, eût-elle été +tromper inutilement ma pauvre mère? + +Longtemps mon esprit craintif flotta entre la joie et l'inquiétude, +entre la douleur et l'espérance, jusqu'au moment où je reconnus de +nouveau le pas de ma mère qui montait l'escalier. + +Elle ouvrit la porte et entra doucement, croyant sans doute que j'étais +assoupi. Un voile de tristesse couvrait son visage, et je vis à son +regard morne qu'elle était profondément affligée. + +--N'est-ce pas, ma mère, demandai-je avec une amère ironie, n'est-ce +pas, je ne me suis pas trompé? Vous aussi, vous êtes convaincue que Rose +me hait. + +Elle secoua négativement la tête et poussa un douloureux soupir. + +Je lui pris la main, et je tâchai de dissiper sa tristesse, en +l'exhortant à prendre patience; la perte de l'affection de celle qui +avait été jusqu'alors la providence de ma vie pouvait bien me désoler +pendant quelque temps; mais, à la fin, l'homme s'habitue à son sort, +quelque pénible qu'il soit; et moi aussi, je finirais par me consoler +peu à peu. + +Ma mère, sans me répondre, se mit à pleurer abondamment; ses larmes +roulaient silencieusement sur ses joues, pareilles à des perles humides. + +--C'est pis encore que je ne l'avais cru, n'est-ce pas? dis-je. +Peut-être votre amour pour moi exagère-t-il le mal que vous avez +découvert; mais ne pleurez pas, ma mère, je trouverai la force de +surmonter mon chagrin. Nous avons du moins cette consolation que je n'ai +rien fait pour mériter la haine de mademoiselle Pavelyn. + +Ma mère mit sa main sur ma bouche, et s'écria avec angoisse: + +--Tais-toi, tais-toi, Léon, tu blasphèmes! + +Je la regardai avec stupéfaction, et demandai en balbutiant +l'explication de ces étonnantes paroles. + +Elle parut redouter l'explication que j'implorais, et garda un moment +le silence, en me considérant avec des yeux si pleins de compassion, que +je me mis à trembler sous son regard. + +Enfin elle répondit à mes instances pour connaître la cause de ses +larmes: + +--Ah! Léon, plût à Dieu que Rose te hait! Mon coeur maternel ne serait +pas déchiré en ce moment par le pressentiment d'un terrible malheur. +Comment est-il possible que tu te sois trompé ainsi toi-même?... Faut-il +que ce soit moi, ta mère, qui t'arrache le bandeau? Hélas, je n'ose pas! +Et cependant, c'est un devoir de te montrer le danger qui te menace. + +--Que voulez-vous dire? Quel est le sens de vos paroles, ma mère? +m'écriai-je. Parlez, parlez, vous me faites frémir! Un terrible malheur! + +Ma mère poussa un soupir étouffé; elle luttait visiblement contre le +désir de me faire la confidence que je demandais. + +Enfin elle approcha sa bouche tout près de mon oreille, et répondit sans +cesser de pleurer: + +--Léon, mon pauvre fils, un grand malheur te menace! tu crois que Rose +te hait depuis que son coeur s'est ouvert à l'amour? + +Et, baissant la voix davantage, elle murmura d'une façon à peine +intelligible: + +--S'il est vrai qu'elle a de l'amour pour quelqu'un, si elle aime un +homme, ce n'est assurément personne, personne que.... + +--Que qui? m'écriai-je tremblant de crainte et d'espoir. + +--Personne que toi, mon malheureux enfant! + +On eût dit que cette révélation avait suspendu la vie en moi pendant un +instant; je ne parlais pas, je ne respirais pas, je tenais les yeux +fermés pour m'abandonner tout entier aux mille pensées tumultueuses que +cette nouvelle faisait tourbillonner dans mon cerveau. + +Lorsque je rouvris les yeux, ma mère tenait sa figure cachée dans ses +mains et pleurait en silence. Je rassemblai toute ma force d'âme et fis +un violent effort sur moi-même pour surmonter mon émotion. + +--Ma mère, ma chère mère! dis-je, vous vous êtes assurément trompée.... +Ce que vous croyez est impossible. Avez-vous vu Rose? + +--J'ai passé une demi-heure seule avec elle. + +--Et c'est elle-même qui vous a dit de pareilles choses? + +--Non, Léon; nous n'avons parlé de rien de semblable. + +--Vous voyez bien, ma mère, vous vous inquiétez à tort. Rose a été sans +doute très-aimable avec vous, et, pour vous faire plaisir, elle a +également parlé de moi avec bonté. Je crois conclure de vos paroles +qu'elle ne m'est pas encore devenue tout à fait hostile. Cet espoir, +m'est une douce consolation dans mon chagrin. + +Un triste sourire plissa les lèvres de ma mère; elle semblait refuser +d'accueillir mes doutes. Toutefois, après beaucoup d'efforts de ma part +pour ébranler sa conviction, elle admit la supposition qu'elle pouvait +s'être trompée sur le sens des paroles de mademoiselle Pavelyn; et, en +effet, celle-ci ne lui avait rien dit de positif. Alors, ma mère se mit +à me montrer quelle source de chagrin et d'humiliation allait s'ouvrir +pour M. et madame Pavelyn si ses soupçons étaient fondés; elle me +rappela un à un tous les bienfaits qu'ils m'avaient prodigués depuis mon +enfance, et tenta de me faire comprendre qu'il était de mon devoir, +devant Dieu et devant mes généreux protecteurs, d'ôter à l'égarement du +coeur de Rose tout aliment et toute occasion de se développer, s'il +était vrai que son amitié pour moi se fût changée en un autre sentiment. +D'après elle, je devais rendre mes visites chez M. Pavelyn aussi rares +que le permettraient la plus stricte politesse et les limites extrêmes +des convenances. Et, dussé-je courir le risque d'irriter Rose contre +moi, il fallait me montrer froid et peu expansif avec elle. + +Pendant que ma mère, avec une tendresse touchante, s'efforçait ainsi de +m'armer contre le danger qui me menaçait, j'eus plusieurs fois envie de +la laisser lire dans mon coeur, de lui demander des forces contre ma +propre faiblesse; mais, chaque fois je reculai avec terreur devant cette +révélation, qui eût sans doute comblé ma mère d'inquiétude et de +douleur. D'ailleurs, mon père eût appris par elle que je m'étais laissé +entraîner vers un sentiment qui ne pouvait avoir à ses yeux d'autre +source qu'un fol orgueil et une lâche ingratitude. Dans sa sévérité et +dans sa loyauté d'honnête homme, il se serait certainement cru obligé +d'avertir immédiatement M. Pavelyn, et de venir lui dire que j'étais +devenu indigne de son estime et de sa protection. C'eût été le comble du +malheur, aussi bien pour mes protecteurs que pour moi. Mon secret devait +rester enseveli au fond de mon coeur, et, si je pouvais le garder jusque +sur mon lit de mort, quel autre que moi seul en aurait à souffrir. + +Je ne dis donc rien à ma mère qui pût lui faire soupçonner le moins du +monde mon amour pour Rose, et je promis de suivre en tout son conseil, +comme je l'avais déjà suivi, d'ailleurs, depuis la fatale soirée. + +Ma mère exigea que je lui écrivisse encore vers la fin de la semaine; +elle me dit que, si la fièvre ne me quittait pas, maintenant que le +concours était passé, elle m'enverrait mon père pour délibérer avec moi +si je ne ferais pas mieux d'aller à Bodeghem jusqu'à mon entière +guérison. + +Elle m'embrassa encore une fois, me parla avec une confiance qu'elle +n'avait pas elle-même, et me quitta enfin en se retournant vingt fois +pour me dire adieu. + +Après son départ, j'oubliai le monde entier pour me plonger dans la +contemplation de mon bonheur. + +Je m'étais donc trompé ce n'était pas le fils du riche banquier, ce +n'était pas M. Conrad de Somerghem qui possédait l'amour de Rose; non, +non, moi, moi seul j'étais aimé! + +Elle était coupable peut-être, la joie qui m'égarait jusqu'à la folie, +qui me faisait rire et qui faisait battre mon coeur comme si le ciel se +fût ouvert pour me recevoir; mais j'étais devenu aveugle. + +Je ne voyais que son amour; je n'entendais que la voix de ma mère qui me +répétait: + +--S'il y a un homme sur la terre qui soit aimé de Rose, ce n'est pas un +autre que toi, mon fils, Léon Wolvenaer! + +Ma poitrine se gonflait d'orgueil, mon coeur sautait de joie; quelque +chose me donnait la certitude que j'étais complètement guéri de ma +maladie. Alors, mon sang circula avec une force inconnue dans mes +veines; je sautai à bas de mon lit, car j'avais besoin de mouvement et +d'espace. + +Un moment, mon esprit fut traversé par la pensée que je me préparais au +plus amer désenchantement, que ma mère s'était trompée, et qu'à ma +première visite dans la maison de M. Pavelyn, mon illusion s'évanouirait +comme un vain rêve; mais cela n'amoindrit pas ma joie, car ce doute même +était déjà un bonheur inexprimable! + + + + +XXII + + +Le lendemain, mon exaltation était déjà bien calmée. D'abord je m'étais +laissé aller à cette idée enchanteresse, que Rose aurait jamais pu +m'aimer; mais insensiblement une réaction violente s'était produite en +moi contre ma propre émotion. Mon esprit, si ardent qu'il eût été à +espérer le retour de l'affection de Rose, se mit à invoquer les unes +après les autres toutes les raisons qui pouvaient me prouver que ma mère +avait pu se tromper; et, à la fin, je tombai dans un doute affligeant +qui m'était plus pénible que la certitude même de la haine de Rose. + +Assailli et pourchassé par mes pensées inquiètes, je sortis de ma +demeure aussitôt que le soleil eut paru sur l'horizon, et j'errai autour +de la ville, dans les campagnes solitaires, rêvant, parlant et +gesticulant, comme si j'avais voulu démontrer une douloureuse vérité à +un compagnon invisible. + +J'errai ainsi trois ou quatre jours, ne songeant à rien au monde qu'au +parti que j'avais à prendre, et dont la délibération laborieuse +absorbait toutes les forces de mon âme.--La fièvre m'avait quitté. + +Suivant le conseil de ma mère, je voulais, même au risque de déplaire à +M. Pavelyn, éviter autant que possible toutes les occasions de me +trouver en présence de Rose. Cependant je me sentais irrésistiblement +poussé à manquer à cette promesse. Qu'est-ce qui pouvait jeter un peu de +lumière sur mon affreuse incertitude? Comment pourrais-je reconnaître +mon devoir, si je ne m'assurais point, par une visite à la maison de mon +bienfaiteur, s'il y avait réellement quelque changement dans les +dispositions de Rose à mon égard? + +Je résolus de céder encore une fois au désir de mon coeur; après cela, +je ne m'approcherais plus jamais de Rose, sans y être absolument forcé. + +Je résistai encore une couple de jours à une envie qui n'était pas tout +à fait justifiée à mes propres yeux; puis je me présentai, tremblant +d'émotion et de crainte, dans la maison de M. Pavelyn. + +Rose me montra une froideur plus grande encore qu'à l'ordinaire; à peine +daigna-t-elle me saluer, et je n'étais en sa présence que depuis +quelques minutes, lorsque déjà elle inventa des prétextes pour sortir de +l'appartement; il va sans dire qu'elle ne prit aucune part à ma +conversation avec ses parents. Elle se détourna constamment de moi et se +comporta absolument comme si elle ne se fût pas aperçue que j'étais là. +Je me sentis profondément blessé, car, je ne pouvais le méconnaître, sa +haine contre moi était devenue beaucoup plus évidente qu'auparavant. +L'amertume et la mauvaise humeur pouvaient être les suites passagères +d'une indisposition nerveuse; mais la complète indifférence qu'elle me +témoignait maintenant n'était-elle pas un signe certain de mépris et +d'aversion? + +Lorsque, ma visite terminée, je sortis de chez M. Pavelyn, j'étais +affreusement triste. Mon coeur n'était agité cependant d'aucun mouvement +violent; au contraire, je courbais la tête avec résignation sous le +poids du désenchantement, et j'acceptais sans murmurer mon triste sort. + +Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux +laissaient encore échapper des larmes; mais je comprimais immédiatement +ce réveil de ma douleur comme le signe d'une tristesse sans espoir et +sans but. + +J'avais rassemblé assez de forces pour suivre fidèlement le conseil de +ma mère; non-seulement, durant quinze jours, je ne me montrai pas chez +M. Pavelyn, mais j'évitai même de passer par les rues où je courais +risque de rencontrer quelqu'un de sa famille, et j'inventai une excuse +pour ne pas dîner chez lui le dimanche suivant. + +Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ses rêveries importunes +qui m'épuisaient, par une chose qui me tenait fort à coeur, quoique, +depuis quelques jours, je l'eusse presque tout à fait oubliée. + +Un de mes camarades de l'Académie était venu me voir et avait passé une +partie de l'après-midi avec moi. Les examinateurs, m'avait-il dit, se +réunissaient tous les matins, depuis une semaine, et ils avaient déjà +jugé les compositions de plusieurs concours inférieurs. Chaque jour, ils +pouvaient prononcer leur décision sur le concours de modelage d'après +nature; cela dépendait de la rapidité de leur travail. Dans tous les +cas, vers la fin de la semaine, j'apprendrais la nouvelle de mon +triomphe, à ce que croyait mon camarade, car il ne doutait pas que je ne +fusse proclamé vainqueur. + +Cet élève appartenait, comme moi, à la classe d'après nature, et suivait +les cours de dessin pour se préparer à la peinture historique. C'était +un garçon jovial, plein de passion pour l'art et de foi dans la vie. Il +me décrivit, avec gaieté l'honneur insigne qui allait m'être décerné: on +me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers +de spectateurs; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou +la médaille d'or; le préfet--c'est ainsi qu'on nommait le gouverneur +dans ce temps-là--conduirait les lauréats des classes supérieures dans +sa voiture à son hôtel, et les réunirait à sa table avec les principaux +notables de la ville. + +Mon camarade, emporté par la chaleur de son imagination enthousiaste, me +prédit la plus brillante carrière et fit miroiter devant mes yeux, +non-seulement l'éclat de la renommée, mais aussi les trésors d'une +fortune qui devait être infailliblement le fruit de mes hautes +dispositions. Il me montra les souverains me comblant de leurs faveurs, +et moi-même habitant un palais, adoré et respecté de toute la nation +comme une des gloires de la patrie. + +Je me laissai entraîner par ces prédictions, non pas jusqu'à espérer +qu'un sort si brillant serait peut-être un jour le mien, mais son +langage coloré et son noble enthousiasme relevèrent mon courage et me +firent envisager l'avenir avec confiance et même avec orgueil. + +Lorsqu'il m'eut quitté, la réflexion ne fit qu'augmenter les bonnes +dispositions que ce nouvel ordre d'idées avait fait naître en moi, et je +m'écriai avec un geste énergique: + +--Eh bien, puisque celle pour qui mon coeur bat depuis mon enfance n'a +pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour +sur cette autre idole de mon âme: sur l'art! + +Depuis lors, je me sentis fort et consolé; et, bien que, de temps en +temps, la froide figure de Rose vînt se placer devant mes yeux, et +courbât mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me +flatter que j'avais découvert dans l'amour de la science le moyen +d'étouffer peu à peu un autre sentiment qui me rongeait le coeur comme +un ver cruel. + +Cette disposition nouvelle rasséréna tellement mon esprit, que, le +lendemain matin, je pris, pour la première fois depuis le commencement +du concours, un morceau de terre glaise, que je pétris de diverses +manières, suivant l'inspiration de ma fantaisie. + +Enfin mon idée s'était arrêtée plus particulièrement sur l'exécution +d'un petit groupe dont la composition me souriait, parce qu'il était +l'expression de ma situation présente. C'était un jeune homme entre +l'Amour et l'Art, et qui, attiré et séduit par tous les deux, finit par +repousser la couronne de roses de l'Amour, pour prendre la couronne de +laurier de l'Art. + +Pendant que je travaillais en silence, pour donner à ce groupe les +formes propres à l'expression finale de ma pensée, la porte de ma +chambre s'ouvrit brusquement, et, avant que j'eusse pu faire un pas pour +voir qui venait me déranger si mal à propos et avec si peu de gêne, M. +Pavelyn me serra dans ses bras en me félicitant joyeusement de ma +victoire. Il n'y avait pas une demi-heure que les juges du concours +d'après nature avaient fait connaître leur décision. Mon généreux +protecteur, qui, depuis longtemps, avait promis à l'appariteur de +l'Académie une bonne récompense afin d'apprendre le premier l'heureuse +nouvelle, avait reçu immédiatement avis de la décision solennelle, et il +était accouru tout d'une haleine pour saluer l'heureux vainqueur, +l'artiste qui lui devait son talent et son succès. + +Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie à cause de mon +triomphe, que d'émotion à cause de la tendre amitié de M. Pavelyn. Il +était plus content que moi; une fierté rayonnante étincelait dans ses +yeux, et il se réjouissait avec une sincérité aussi grande que s'il +avait obtenu lui-même la couronne de laurier. + +Après le premier épanchement de sa joie, il dit qu'il avait résolu +depuis longtemps de me faire un cadeau si j'obtenais le grand prix de +l'Académie. Ce cadeau, il me l'offrit sur-le-champ. C'était une montre +d'or, avec une chaîne d'or et une clef dans laquelle était enchâssée une +pierre précieuse. + +Tremblant d'émotion à la vue de ce riche présent, vivement touché de la +généreuse délicatesse avec laquelle il m'était offert, emporté par un +mouvement irréfléchi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon +bienfaiteur et je l'embrassai en pleurant avec la même tendresse que +s'il eût été mon père. + +C'était la première fois de ma vie que je me laissais aller à un pareil +mouvement. À peine eus-je serré M. Pavelyn contre ma poitrine, que je +reculai, dans la crainte que ma hardiesse n'eût blessé mon protecteur; +mais il me considérait avec des yeux humides, et paraissait ému à ne +pouvoir parler. + +Après un instant de silence, il me prit la main et dit: + +--Léon, tu as un noble coeur; je donnerais la moitié de ma fortune pour +que Dieu m'eût accordé un fils avec un coeur comme le tien. Mais il m'a +permis du moins de te protéger comme un père, d'assurer ton bonheur en +ce monde. Je me tiens pour suffisamment récompensé par ta reconnaissance +et par l'espoir d'avoir donné à ma patrie un artiste distingué. Je vais +te quitter, mon fils; de pareilles émotions ne me font pas de bien; et, +d'ailleurs, tu dois écrire immédiatement à tes parents pour leur +annoncer ton triomphe. Viens, cette après-midi, à trois heures, après +la fin de la Bourse; alors nous serons plus calmes. J'ai donné l'ordre +d'apprêter la table comme pour un festin. Rose paraît maintenant un peu +plus courageuse et plus gaie; la nouvelle de ton succès l'a rendue +joyeuse. Allons, à cette après-midi; nous boirons un bon verre à ton +premier prix, et nous passerons gaiement quelques heures. + +Il me secoua encore une fois la main et descendit l'escalier. + +Je demeurai un instant debout près de la porte de ma chambre, le front +dans mes mains, me demandant si je n'étais pas le jouet d'un rêve; mais +ce doute ne fut qu'un éclair. Un sourire de béatitude éclaira mon +visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour +de ma chambre, comme un insensé qui ne sait plus ce qu'il fait. Ce qui +me rendait fou de joie, ce c'était pas la nouvelle de mon triomphe; sans +doute, ce bonheur eût suffi pour me causer la plus vive satisfaction; +mais, malgré ma raison et malgré ma volonté, mon pauvre coeur était si +avide de tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes +les raisons que j'avais d'être heureux, il n'appréciait que celle qui +pouvait jeter un rayon de lumière dans son morne désespoir. + +M. Pavelyn n'avait-il pas dit qu'il aurait donné la moitié de sa fortune +pour que Dieu lui eût accordé un fils tel que moi? Étranges et +mystérieuses paroles! Rose s'était réjouie de mon triomphe! Dieu, dans +sa bonté infinie, avait-il résolu de me combler en un seul jour de plus +de bonheur que n'en peut supporter un faible mortel? + +Je fus tiré de ces pensées confuses par l'arrivée de maître Jean et de +dame Pétronille, qui avaient appris de M. Pavelyn que je venais de +remporter le grand prix de l'Académie, et qui apparurent dans ma +chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres, pour boire à +la santé du _primus_. + +Avant que la bouteille fût vidée, l'appariteur de l'Académie vint +m'apporter l'avis officiel de la décision des juges; immédiatement +après, trois ou quatre de mes camarades accoururent dans ma chambre; et, +comme la nouvelle de ma victoire s'était répandue rapidement dans toute +la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement +m'apporter leurs félicitations. À peine, au milieu de toutes ces allées +et venues, trouvai-je le temps d'écrire en toute hâte à mes parents; et, +lorsque approcha l'heure où je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus +obligé d'interdire ma porte aux visiteurs pour être libre de consacrer +quelques minutes à ma toilette. + +Je sortis de ma chambre le coeur joyeux et l'esprit léger. Toutes ces +félicitations et tous ces compliments m'avaient rehaussé à mes propres +yeux; ce que M. Pavelyn n'avait dit m'avait aussi rempli d'estime pour +moi-même, et il me semblait que, bien qu'il ne pût jamais y avoir +égalité entre le fils d'un humble paysan et la fille de ses +bienfaiteurs, la distance entre elle et lui était singulièrement +rapprochée par le triomphe de l'artiste. Mais, comme tous mes châteaux +en Espagne tombèrent en ruine à mon premier pas dans la maison de mes +protecteurs! Rose était devenue malade tout à coup, et se trouvait au +lit; cette fois, il n'était pas question d'une indisposition imaginaire, +ni d'une bizarrerie d'humeur; on avait fait chercher le médecin, et il +avait déclaré que Rose était atteinte d'une légère fièvre. + +Madame Pavelyn, après m'avoir félicité, nous quitta pour aller veiller +auprès du lit de sa fille; elle ne prit point part au dîner, et ne parut +qu'une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n'allait pas plus +mal, et qu'elle semblait dormir paisiblement. + +M. Pavelyn était inquiet de l'état de son enfant; ce qu'il disait +n'était pas de nature à me tirer de la tristesse qui assombrissait mon +esprit. Le festin qu'il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas +gai; il ne parla pas beaucoup, absorbé qu'il était dans des pensées +inquiètes. Rose était-elle, en effet, réellement malade? Hélas! cette +crainte me faisait trembler et pâlir! Avait-elle feint cette +indisposition pour éviter ma présence et pour n'être pas obligée de me +féliciter? Quoi qu'il en fût et quelque direction que je donnasse à mes +réflexions, de tous côtés je ne voyais que des motifs de chagrin et +d'angoisse. Aussi, lorsque je quittai mon protecteur, j'avais le coeur +plus serré et l'esprit plus abattu que si le prix de l'académie m'eût +échappé. + + + + +XXIII + + +Deux jours après, j'appris de maître Jean, mon hôte, que l'indisposition +de Rose ne devait pas avoir eu de suites, puisqu'il l'avait vue revenir +de l'église avec la femme de chambre. + +J'avais donc des raisons de croire qu'elle n'avait feint cette maladie +que pour ne pas assister au festin donné en mon honneur. + +Cette idée me blessa vivement, et je pris la résolution de ne plus faire +un pas de longtemps pour voir Rose. Mais, après avoir lutté contre +moi-même pendant deux semaines, ma volonté défaillit, et je me rendis +chez son père. Rose était partie pour Bodeghem avec sa mère; M. Pavelyn +devait aller les y rejoindre le surlendemain, et ils resteraient +probablement ensemble au château, afin de jouir du printemps, jusqu'au +jour fixé pour la distribution solennelle des prix de l'Académie. + +Mon protecteur me demanda si je voulais l'accompagner à Bodeghem. + +J'en mourais d'envie, et le coeur me battait rien que d'y songer; mais +je réfléchis que Rose voudrait probablement revenir en ville aussitôt +qu'elle me verrait paraître à Bodeghem. + +Je l'obligerais donc à quitter le château; et, d'ailleurs, priverais-je +ma mère du plaisir qu'elle trouvait dans la compagnie de Rose! + +Je refusai donc sous de vains prétextes, et je laissai M. Pavelyn partir +seul pour Bodeghem. + +La famille de mes bienfaiteurs resta très-longtemps au château sans +donner aucun avis de son retour. + +J'avais parfois la crainte que Rose ne trouvât un motif pour ne pas +assister à la distribution des prix. Mais, alors, je réfléchissais que, +pour rien au monde, M. Pavelyn ne renoncerait au plaisir de voir +couronner son protégé devant des milliers de personnes, et je conservai +l'espoir qu'il ne permettrait pas à Rose de manquer à cette solennité. + +Le jour de la distribution des prix arriva enfin. Une vaste salle, que +l'on appelait la _Sodalité_, était disposée et décorée avec beaucoup de +luxe pour cette cérémonie. Le long des murs flottaient des draperies de +velours rouge, relevées de distance en distance par des aigles +impériales dont les serres étendues tenaient des branches de laurier, +comme si elles voulaient couronner les vainqueurs au nom de leur +puissant souverain. Dans chaque coin s'élevait une gigantesque statue de +la Renommée, la trompette à la bouche, proclamant le nom de ceux pour +qui la carrière des arts allait s'ouvrir sous de favorables auspices; au +fond de la salle, sur une estrade, se trouvaient les autorités du +département et de la ville: le préfet et le sous-préfet, le maire, le +président de la cour impériale, une foule de généraux et de +fonctionnaires civils, tellement chamarrés d'or et de décorations, que +la vue de cette richesse éblouissait les yeux et faisait battre le coeur +d'admiration et de respect. Au fond de l'estrade, on voyait une +nombreuse musique militaire qui, déjà avant le commencement de la +cérémonie, faisait retentir la salle du son belliqueux des fanfares et +des roulements des tambours. Toute la salle était remplie de spectateurs +de tous les états: en avant, sur des fauteuils et des banquettes de +velours, étaient assis les membres des principales familles d'Anvers, la +noblesse, les riches propriétaires et les négociants notables avec leurs +femmes et leurs filles; plus loin, les bons bourgeois, et plus loin +encore, la classe ouvrière, que l'on pouvait reconnaître aux blouses +bleues des hommes et aux bonnets blancs des femmes. + +Sur ces milliers de visages de riches et de pauvres brillaient une +joyeuse attente et une vive animation; on eût pu croire que chacun des +spectateurs était venu là pour applaudir au triomphe d'un fils chéri; +car tel est le peuple à Anvers: le moindre ouvrier comprend et aime les +arts et s'intéresse à la renommée de l'école anversoise. + +Les élèves qui avaient remporté les prix, et qui devaient être appelés +tour à tour pour aller recevoir leurs médailles des mains du préfet, +étaient assis sur des bancs à part, au côté gauche de la salle. + +De la place où je me trouvais, je ne pouvais pas bien voir ce qui se +passait à l'entrée de la salle; dix fois par minute, je me levais de mon +banc pour promener mes regards impatients sur le public. Tant que +l'affluence des spectateurs avait duré sans interruption, j'avais nourri +l'espoir de voir bientôt paraître mes bienfaiteurs; mais, maintenant que +la musique avait déjà commencé l'ouverture qui devait précéder la +distribution des prix, mon coeur se serrait et je me sentais pâlir; ils +n'étaient pas encore venus! En me levant, je pouvais voir que les sièges +qu'on avait réservés pour eux au premier rang des spectateurs restaient +toujours vides. + +Ainsi, ni M. Pavelyn, ni sa femme, ni sa fille n'assisteraient à mon +triomphe! Quelle valeur pouvaient avoir pour moi les applaudissements du +monde entier, si lui, mon bienfaiteur, si elle, qui m'avait fait +artiste, ne les entendaient pas? Hélas! Rose avait refusé de venir à la +distribution des prix: ma crainte s'était donc réalisée! + +Les derniers accords de la musique s'éteignirent.... Un long soupir +souleva ma poitrine, comme si mon coeur était soulagé d'un poids +écrasant. + +Je voyais M. et madame Pavelyn... et Rose! Dieu merci, mon +pressentiment m'avait trompé! + +Un doux sourire éclaira ma physionomie; je frémis de bonheur; la salle +de fête se remplit pour moi de tous les rayons que mon âme ravie +répandait sur tout ce que mes yeux pouvaient atteindre. + +Comme Rose était assise entre ses parents, au premier rang, je ne voyais +pas sa figure; mais je pouvais, en regardant entre les rangs des +spectateurs, tenir mon regard fixé sur elle. Il me sembla bientôt qu'un +courant de fluide invisible s'établissait entre elle et moi pour nous +mettre en communication secrète; je croyais entendre son coeur battre à +l'unisson du mien.... + +Je fus tiré de ce rêve étrange par la voix de M. le préfet, qui prononça +un discours éloquent sur la noble et utile mission des arts dans la +société, et qui fit l'éloge de ceux qui consacrent leur vie avec +dévouement à l'illustration de la patrie et de l'humanité. Après quoi, +les sons de la musique se mêlèrent aux applaudissements des auditeurs, +et la distribution des prix commença. Vingt élèves au moins devaient +être appelés tour à tour sur l'estrade; car toutes les classes de +l'Académie, jusqu'à la dernière, avaient concouru. Un grand nombre de +ces vainqueurs étaient des enfants que l'on voulait encourager en leur +donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n'était que pour les +classes supérieures des trois branches principales que les prix avaient +une valeur sérieuse, parce qu'ils étaient un signe que les vainqueurs +qui allaient entrer dans la carrière des arts étaient armés de toutes +les forces et de toutes les chances de réussite que l'enseignement +académique peut donner à des élèves intelligents et laborieux. D'abord, +on devait distribuer les prix du concours d'architecture, puis ceux de +la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la +classe de sculpture; par conséquent, puisque l'on commençait chaque fois +par les classes inférieures, la médaille d'or que j'avais méritée +devait être distribuée la dernière, et mon couronnement devait clôturer +la cérémonie. + +Pendant que les élèves appelés montaient tour à tour sur l'estrade et +recevaient leurs prix au milieu des félicitations générales et des +accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux; elle +applaudissait chaque lauréat; je la voyais battre des mains avec force, +et, lorsque le premier prix d'architecture fut délivré, je crus +distinguer, à travers le bruit de mille acclamations, sa voix douce qui +criait avec enthousiasme: + +--Bravo! bravo! bravo! + +D'abord, je fus enchanté de voir que Rose prenait si franchement part à +l'émotion générale; je pouvais donc espérer qu'elle ne me refuserait pas +ses applaudissements. Être applaudi par Rose, entendre son cri de joie +retentir à mes oreilles! Quel bonheur, quel éloge pouvait être comparé à +un pareil suffrage? + +Peu à peu cependant, un sentiment d'inquiétude se glissa dans mon coeur; +si Rose continuait ainsi à encourager, à applaudir chaque élève +couronné, ses mains ne se fatigueraient-elles pas? et son enthousiasme +ne se refroidirait-il pas pour le moment où je serais sur l'estrade, lui +demandant une part de ses félicitations? La cérémonie durait si +longtemps et on couronnait tant de lauréats, que je commençais à +compter, avec une jalousie inquiète, chaque battement de mains de Rose, +comme si j'eusse cru que la moindre marque de son approbation, fût un +vol qui m'était fait. Enfin, mon nom fut appelé, et je montai +l'escalier, le coeur palpitant, jusque devant M. le préfet, qui +m'attendait debout et se mit à m'adresser une courte allocution. + +Je n'entendis pas ce qu'il me disait. Mon oeil fixe ne quittait pas la +place où Rose était assise: je voulais voir quelle impression mon +triomphe produisait sur elle; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me +regardaient avec le sourire du bonheur et de la fierté dans les yeux, +Rose tenait le front baissé; elle avait laissé retomber le voile de +dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment +même, elle me refusait les applaudissements qu'elle avait si +libéralement prodigués aux autres! + +Je fus si cruellement frappé par cette amère désillusion, que je restai +presque insensible à ce qui se passait autour de moi. Le maire de la +ville suspendit la médaille d'or à mon cou et m'embrassa; M. le préfet +posa la couronne de laurier sur ma tête et donna le signal des +applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations +s'élevèrent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations +dix fois répétées remplirent la salle.... Mais Rose ne bougeait pas! + +La poitrine oppressée, les yeux obscurcis, pleurant intérieurement et +chancelant sur mes jambes, je descendis de l'estrade et je me disposai à +retourner à ma place, mais M. Pavelyn s'élança en avant, me prit la +main, et, par un mouvement joyeux, m'entraînât auprès de sa femme. Là, +il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public. + +Madame Pavelyn me pressa les mains, et tous deux me comblèrent des +marques les plus vives de leur intérêt et leur affection. + +--Allons, Rose, dit le père à sa fille, qui n'avait pas encore levé les +yeux sur moi, maîtrise ton émotion, mon enfant. Léon pourrait bien +croire que tu restes insensible à son beau triomphe; donne-lui au moins +la main pour lui prouver que, du fond du coeur, tu prends part à son +succès. + +En disant ces mots, il leva le voile de dentelles qui cachait te visage +de Rose!... Ciel! elle pleurait!... + +J'osais à peine en croire mes yeux; elle avait applaudi avec joie les +autres vainqueurs; mon triomphe faisait couler des larmes +d'attendrissement sur ses joues! + +Elle se leva lentement et jeta un seul regard dans mes yeux, mais un +long regard où toute son âme semblait se répandre, une plainte, une +prière, un rayon d'affection sans bornes, une révélation qui arrêta le +sang dans mes veines et me fit devenir plus pâle qu'un cadavre. + +Obéissant à l'invitation de son père, elle mit sa main dans la mienne +sans dire un mot; sa main tremblait comme si la fièvre agitait ses +nerfs, et cette main, quoique froide comme glace, me brûla les doigts et +me fit frissonner au contact d'un courant magnétique qui s'établit entre +elle et moi. + +Ô mon Dieu! j'avais lu dans son coeur comme dans un livre ouvert! il +n'y avait plus moyen de douter, ses yeux me l'avaient dit assez +clairement; ma mère ne s'était donc pas trompée: aimé de celle qui était +la source de ma foi et le but de ma vie! + +Jusque-là, M. et madame Pavelyn avaient considéré ma stupeur et les +larmes de Rose comme une suite naturelle de l'émotion que nous avait +causée mon couronnement solennel; mais qui sait si nous n'eussions point +trahi pour tout le monde ce que nos yeux s'étaient dit dans ce regard +que je n'oublierai jamais, si la divine Providence ne nous eût gardés de +cette disgrâce? + +Les autorités et les notables avaient quitté leur place, la musique +avait cessé de jouer, et la salle était presque tout à fait vide. Deux +ou trois professeurs vinrent m'annoncer que le préfet venait de monter +dans sa voiture, et qu'il n'était pas poli à moi de faire attendre le +chef du département. En disant ces mots, ils me prirent par les bras, +et, me laissant à peine le temps de m'excuser auprès de mes +bienfaiteurs, ils m'entraînèrent vers la sortie de la salle. Chemin +faisant je retournai la tête encore une fois: mes yeux rencontrèrent +ceux de Rose: je ne m'étais pas trompé, j'étais bien l'homme le plus +heureux de la terre! + +Je montai en voiture d'un pied léger. M. le préfet me fit, en riant, +d'aimables reproches, me dit de m'asseoir à côté de lui, et donna le +signal du départ. La voiture était une calèche de gala, traînée par +quatre beaux chevaux. Il y avait sur le siège deux laquais galonnés, en +grande livrée, et, derrière la voiture, deux chasseurs avec des plumets +verts à leur chapeau. Il y avait dans la voiture, outre M. le préfet, +les trois lauréats des classes supérieures d'architecture, de dessin et +de peinture; mais, comme il avait plu à M. le préfet de me faire asseoir +à côté de lui, j'avais l'air d'être quelque chose de plus que mes +camarades. Nous avions gardé la couronne de laurier sur la tête, comme +c'était l'usage, et la médaille d'or brillait sur notre poitrine. + +Sur notre passage, la foule s'arrêtait pour nous applaudir; les +acclamations et les vivats retentissaient même au loin à notre approche. +Je tenais la tête levée, et je laissais errer mes regards sur la foule +avec un immense orgueil. Je me sentais si grand, qu'un roi qui passe au +milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa supériorité un sentiment +plus intime que moi en ce moment. Ceux qui me voyaient devaient croire +que mon triomphe m'avait aveuglé et rendu orgueilleux.... Mais comme ils +se trompaient! Ce n'était pas le lauréat de la sculpture qui, la +poitrine gonflée et les yeux étincelants de fierté, semblait vouloir +dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomphateur superbe, +c'était l'homme qui se savait aimé de Rose. Ces honneurs, ces couronnes, +ces acclamations de la foule enthousiaste étaient bien suffisants pour +faire tourner la tête à un jeune homme; mais ma tête à moi était ceinte +de la couronne de roses de l'Amour. + +Les applaudissements de l'univers entier n'étaient rien auprès du seul +regard qui, des yeux de Rose, avait rayonné vers moi! + +Aussitôt que nous fûmes descendus à l'hôtel de la préfecture, nous +prîmes place au banquet avec les personnes les plus considérables du +département. Un de mes camarades était assis à côté du maire de la +ville; un autre à côté du général en chef; moi, je me trouvais à la +droite du préfet, qui paraissait m'accorder un intérêt tout particulier, +et qui disait tout haut que je lui plaisais beaucoup parce que j'étais +un jeune homme d'un caractère gai. + +Et, en effet, pendant que j'étais assis à côté de lui dans la voiture, +il m'avait adressé différentes fois la parole pour m'engager à avoir +confiance dans l'avenir; je lui avais répondu avec tant d'animation, +avec tant de foi et de gaieté, que le brave homme, qui ne connaissait +pas la source de cette exaltation, m'avait admiré comme un jeune artiste +du plus heureux naturel. + +Je ne comprends pas quelle force le regard de Rose m'avait donnée, et +comment la certitude d'être aimé d'elle avait ouvert tout d'un coup les +sources de mon intelligence et de mon imagination; mais on avait à peine +fini les premiers services, que chacun s'occupait de moi, et que je +tenais pour ainsi dire le dé de la conversation. Tout ce qui sortait de +ma bouche était si sensé, si original de forme, si spirituel, et en même +temps si plein d'amabilité, que tous les invités me donnaient la +réplique à l'envie pour m'engager à continuer. Et grâce à moi, ce +banquet, qui autrement eût sans doute été aussi ennuyeux que solennel, +se changea en une fête joyeuse où chacun rit et s'amusa de très-bon +coeur. + +Certainement je n'aurais pas osé me laisser aller ainsi en présence des +personnes les plus haut placées; mais tous les convives, et notamment M. +le préfet, m'encourageaient et semblaient me remercier de la gaieté que +je répandais comme à pleines mains sur toute la réunion. + +Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de +victoire, un toast à M. le préfet, le protecteur des arts dans le +département de l'Escaut. + +J'avais sans doute à moitié perdu la tête; mais cette folie, au lieu +d'obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d'une +clarté admirable. En prononçant mon toast, je fus si éloquent, si +heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si +entraînants et si profondément sentis, que je tirai des larmes des yeux +de tous les auditeurs, et que chacun vint me serrer la main avec +attendrissement. + +Lorsqu'on eut bu également à la santé du général en chef et du maire de +la ville, un des invités dit que sans aucun doute, je savais chanter; je +ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour +titre: le _Bonheur d'être aimé_. Inutile d'ajouter que je ravis tout le +monde, car toute mon âme vibrait dans ce chant, et, d'ailleurs, je +n'avais jamais eu la voix si pure et si sonore. + +Je chantai plusieurs romances; et lorsque le préfet se leva enfin pour +donner le signal de la retraite, les convives les plus distingués +s'empressèrent autour de moi pour me témoigner leur satisfaction et leur +bienveillance. + +Soit que ces louanges générales m'eussent troublé quelque peu le +cerveau, soit que je fusse étourdi pour avoir pris quelques verres de +champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me +ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumières, +étincelante des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel: le monde était +changé pour moi en un paradis resplendissant! + +Pauvre âme, tu buvais à long traits à la coupe du plaisir, sans songer +qu'au fond il restait beaucoup de fiel.... Et cependant, ô mon Dieu, si +triste que soit le sort qui m'était réservé, soyez béni pour cette +demi-journée de félicité! + + + + +XXIV + + +Comme la force de l'homme pour jouir est bornée! comme elle est immense +pour souffrir! Quand une chose l'attriste, il a beau appeler à son +secours toute sa raison et toute sa volonté, son chagrin le poursuivra +et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa +blessure ne cessera pas de saigner; mais qu'il voie ses souhaits les +plus chers accomplis, qu'il touche au faîte des félicités humaines, et à +l'instant ses forces diminuent, et son âme retourne par des fluctuations +incertaines à ce sentiment de douleur qui paraît être sa destination +naturelle. + +La veille, j'avais nagé dans la félicité; le triomphe le plus éclatant, +les applaudissements de mille adorateurs; les louanges, l'envie de +tous... la révélation de l'amour de Rose, tout cela réuni ne suffisait-il +pas au bonheur de ma vie entière? et pourtant il y avait déjà plusieurs +heures que j'étais assis dans ma chambre, les bras croisés sur ma +poitrine et la tête courbée sous le poids de pensées pleines +d'inquiétude! + +Je luttai néanmoins contre le découragement qui voulait s'emparer de +moi. + +J'essayai de faire revivre les scènes délicieuses de la veille, je +voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule; je +voulais revoir les larmes qui avaient brillé dans les yeux pleins +d'amour de Rose. En un mot, j'avais peur de la tristesse qui +m'envahissait, et je tâchais d'élever entre elle et moi comme un +bouclier le souvenir de mon bonheur; mais, malgré tous mes efforts pour +retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse, +je ne pus faire renaître dans mon imagination les sensations que j'avais +éprouvées la veille. Fatigué de cette lutte inutile, je retombai sur mon +siège, et je jetai avec terreur un regard en dedans de moi-même pour y +chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c'était la voix de +ma conscience, que, dans mon désir insensé d'être heureux, j'avais tâché +d'étouffer.... Mais enfin je courbai la tête, vaincu, et je prêtai +l'oreille malgré moi à ce que me disait ma conscience implacable. + +Hélas! ma joie était de l'ingratitude, mon bonheur était un crime. +Affreuse vérité! + +Je n'étais rien sur la terre que par M. Pavelyn. Tout ce que je +possédais, instruction, intelligence, espoir de renommée, même les +habits qui me couvraient, étaient ses bienfaits! Et, non content des +dons généreux que sa bonté avaient si prodigalement semés sur ma route, +j'osais, au mépris de son bonheur, nourrir un penchant dont la seule +révélation le frapperait de honte et d'effroi, lui et toute sa famille! +Le fils du sabotier s'était senti heureux parce qu'il était aimé de +Rose! Dans un si fol aveuglement, quels pouvaient être les désirs +secrets de mon coeur? Horreur! Entraîner la fille de son bienfaiteur à +une mésalliance et lui préparer, à elle et à ses parents, une existence +empoisonnée à jamais par le chagrin d'une pareille humiliation. Ces +reproches de ma conscience, malgré mes efforts pour les repousser, +pesèrent peu à peu si lourdement sur mon esprit, que je me sentis +bientôt écrasé sous cette douloureuse mais évidente vérité. + +Je demeurai immobile, la poitrine oppressée et le visage pâle. + +J'étais incapable de commettre une lâcheté, et je frémissais à la seule +idée que je pourrais devenir ingrat, mais il en coûta à ma pauvre âme de +bien pénibles efforts pour parvenir à étouffer l'espérance sans cesse +renaissante. + +Lorsqu' enfin j'eus écouté, les uns après les autres, tous les reproches +de ma conscience et reconnu ma folie, l'image du devoir se dressa devant +mes yeux pour exiger de moi plus qu'un renoncement passif. Il me disait, +qu'il ne suffisait pas d'arracher de mon coeur jusqu'à la dernière +racine de cet amour coupable, mais que je devais tuer moi-même dans le +sein de Rose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres +mains mon espoir, ma foi, tout mon être, éteindre la seule lumière de ma +vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un abîme.... +Nul moyen d'échapper au sacrifice, le devoir était devant moi, +impérieux, inexorable, me montrant d'un côté la reconnaissance et le +respect; de l'autre, la honte et la lâcheté. + +Enfin mon parti fut pris. + +Je m'éloignerais de mes bienfaiteurs; j'ôterais tout aliment à +l'inclination de Rose; par une absence prolongée, je lui laisserais +croire non-seulement que j'étais insensible à son amour, mais encore que +sa présence m'était devenue désagréable et que je la fuyais avec +intention. Cruelle résolution! Si Rose aimait comme moi, quel calice +amer j'allais lui faire vider jusqu'à la lie! Mais, quoique ma pitié +pour ce qu'elle allait souffrir me mît les larmes aux yeux, il n'y +avait rien à y faire; il fallait courber la tête sous la verge de la +fatalité. + +Quitter tout à coup la ville ou le pays, c'est ce que je n'osais pas +faire; mais j'avais résolu de partir immédiatement pour Bodeghem, de +rester longtemps, très-longtemps auprès de mes parents, afin d'habituer +peu à peu mes bienfaiteurs à mon absence. Là, je pèserais mûrement, dans +la solitude, ce qu'il me restait à faire, et, si je le jugeais à propos, +je partirais de Bodeghem pour Bruxelles, afin de voir si je ne pourrais +pas y trouver de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur, afin de +subvenir à mes besoins. + +Ce que je craignais, c'était de manquer de courage pour accomplir mon +pénible devoir. + +Je remplis mes malles à la hâte de mon linge, de mes habits et de tout +ce qui m'appartenait, comme un homme qui fait ses préparatifs pour un +long voyage. + +Je ferais chercher ces malles dans quelques jours par le messager de +notre village, et j'écrirais à M. Pavelyn pour excuser mon départ subit +en lui disant que je me sentais indisposé et fatigué, et que j'étais +parti pour Bodeghem afin d'y prendre du repos et d'y recouvrer mes +forces. + +Pour arriver à la porte de la ville, je devais traverser la place de +Meir et passer devant la demeure de M. Pavelyn; mais je ne voulais pas +m'exposer au danger d'être vu ou rencontré par lui ou par Rose; car je +me défiais de ma faiblesse, et je ne méconnaissais pas que le moindre +événement pourrait me faire chanceler dans ma résolution. Je pris donc +le parti de passer par la rue des Rennes, de traverser le cimetière Vert +et de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la +place de Meir. Au moment où je mettais la main à la serrure, je jetai +encore un long regard dans cette petite chambre qui m'avait vu devenir +un homme, qui avait reçu la confidence de mes joies, de mes espérances, +de mes chagrins; une larme mouilla mes paupières, et je m'arrachai avec +violence de ce lieu chéri, comme un banni s'arrache des bras d'un ami +qu'il ne reverra peut-être jamais. + +Lorsque je me trouvai au grand air et que j'entrai dans la rue des +Rennes, il pouvait être dix heures du matin. Ce triste adieu pesait +lourdement sur mon coeur; un voile noir était suspendu devant mes yeux; +je ne faisait aucune attention aux passants, et je marchais abîmé dans +de douloureuses rêveries.... + +Tout à coup je m'arrêtai, mes pieds cessèrent leur mouvement; je levai +la tête avec surprise et je reculai au milieu de la rue en poussant un +cri plaintif: je me trouvais devant la porte de M. Pavelyn! Comment +étais-je arrivé là? Ah! pendant que je me désolais, pendant que je +m'abandonnais au cours de mes rêveries, l'âme de Rose, par une puissance +mystérieuse, avait attiré mon âme comme l'aimant attire le fer! + +Je voulus m'éloigner; mais voilà que je vois la servante qui me fait +signe de la fenêtre qu'elle va m'ouvrir la porte. + +Je n'ose pas fuir. Que penserait-on d'une conduite aussi inexplicable? +Peut-être ferais-je mieux d'informer en quelques mots M. Pavelyn de mon +départ. Pour cela, je ne dois qu'entrer et sortir.... La porte s'ouvrit, +et j'entrai avec l'intention d'abréger mes adieux. La servante me +conduisit jusqu'à la porte de la salle où se trouvait M. Pavelyn. + +Comment il se fit qu'en ce moment je ne trahis pas mon secret, c'est ce +que je ne comprends pas encore! Peut-être un découragement complet +comprimait-il les mouvements tumultueux de mon coeur et les rendait-il +moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux +déjeuner était servi. A cette table Rose assise, et près d'elle, tout +près d'elle, Conrad de Somerghem!... + +Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait être +le père de Conrad, car les traits caractéristiques de leurs visages +étaient les mêmes. + +M. Pavelyn me laissa à peine le temps de saisir d'un coup d'oeil furtif +la scène que j'avais devant moi. À mon apparition, il se leva tout +joyeux, me serra la main et me fit asseoir à côté de lui; puis il se mit +à parler avec beaucoup d'éloges de mon triomphe et de mon avenir +d'artiste, en me présentant à ses convives comme un jeune homme bon, +courageux et plein de gratitude. + +M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient très-animés, et je +supposai que le vin d'Espagne que je voyais sur la table les avait mis +en belle humeur. Ils parlaient sans s'arrêter et à voix haute, et +m'accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils répondaient le +plus souvent eux-mêmes, sans me laisser le temps de placer un +mot--heureusement! car mon attention et mes pensées étaient ailleurs. + +De l'autre côté de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage +radieux de bonheur, il penchait la tête vers Rose et, en souriant, lui +disait à l'oreille des mots que je ne pouvais entendre, mais qui +trouvaient un douloureux écho dans mon coeur. Il y avait dans sa joie et +dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me +faisait frémir d'indignation et me blessait comme s'il insultait celle +que j'aimais plus que la lumière de mes yeux. + +Rose l'écoutait avec une politesse patiente et essayait même de sourire. + +Elle ne m'avait adressé qu'un seul regard. Je crus comprendre qu'elle se +plaignait de la cruauté de son sort, et qu'elle implorait ma pitié pour +ses souffrances. + +Que se passait-il donc là? Dieu! cela pouvait-il être? Pourquoi donc les +deux pères se font-ils des signes d'intelligence et de satisfaction? +Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fixés sur Conrad de +Somerghem ses yeux humides de larmes d'attendrissement? + +Une crainte affreuse m'agitait; mon coeur battait à se rompre; je +sentais approcher le moment où je ne saurais plus me contenir, et où mon +terrible secret, allait m'échapper. Je me levai et dis en bégayant à M. +Pavelyn que j'avais formé le projet d'aller à Bodeghem et de passer +quelque temps chez mes parents, pour me remettre des suites de la fièvre +et de la fatigue des concours. + +Je n'avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes +intentions, et je n'étais venu que pour lui faire mes adieux et lui +présenter mes respects, ainsi qu'à sa famille. + +Je le priai donc de vouloir bien me permettre de prendre congé de lui. + +M. Pavelyn essaya de me faire rester; mais, comme j'insistais, il me dit +que j'avais raison, en effet, d'aller chercher un peu de repos après +tant d'efforts et tant d'agitation, et il m'engagea même à prolonger mon +séjour à Bodeghem jusqu'au moment où je me sentirais tout à fait remis +de mes fatigues. J'adressai à Rose un dernier regard, je saluai tout le +monde, et je sortis du salon. + +Dans l'antichambre, au moment où je me baissais pour reprendre mon +chapeau et ma canne, que j'y avais déposés, je fus surpris tout à coup +par une voix de femme qui parlait tout bas à mon oreille. + +Je me redressai en tressaillant, et je pâlis sans doute, car la femme +qui avait murmuré à mon oreille quelques paroles que je n'avais pas +comprises, s'écria en riant: + +--Mon Dieu, monsieur Léon, comme vous vous effrayez facilement! vous +voilà blanc de peur, comme si vous aviez cru voir apparaître un spectre +derrière vous! + +C'était la femme de chambre de madame Pavelyn, une fille qui me portait +beaucoup d'affection; cependant, en ce moment, sa présence inattendue +m'avait fait de la peine, et je la regardai avec amertume. + +--Allons, allons, dit-elle d'un ton léger, ne soyez pas si fâché parce +que je vous ai fait tressaillir. Je voulais vous dire quelque chose, +mais vous le savez déjà, n'est-ce-pas? + +--La grande nouvelle! Non? N'avez-vous pas vu ce beau jeune homme +là-dedans? Il est riche à millions et noble de naissance.... + +--Eh bien? eh bien! m'écriai-je, frémissant de crainte et d'impatience. + +--Ainsi vous ne le savez pas encore? dit-elle en retenant sa voix. Rose +va se marier. Ce jeune monsieur est son fiancé.... + +Cette nouvelle me déchira si cruellement le coeur, et il me fallut faire +tant d'efforts pour cacher mon désespoir, que je me précipitai hors de +la porte en poussant un éclat de rire insensé, sans savoir où je +courais. + +Quelques minutes après, je me trouvais de nouveau dans ma chambre, me +demandant avec étonnement ce que j'y venais faire. Pourquoi m'éloigner, +pourquoi quitter la ville, peut-être le pays, maintenant que Rose allait +se marier, et qu'une barrière infranchissable allait se dresser entre +elle et moi? Non, ce n'était pas cette idée qui m'avait ramené dans ma +chambre, ce n'était que l'habitude. + +À ces murailles, j'avais confié tous mes secrets, tous les battements de +mon coeur; le besoin d'un épanchement solitaire m'avait ramené là; et, +cette fois encore, le plancher vermoulu but mes larmes amères. + +Insensiblement mon sang commença à bouillir, et bientôt une +indescriptible rage sécha mes yeux. Je formai le projet d'attendre +Conrad de Somerghem en plein jour dans la rue, de le traiter de lâche, +de lui cracher au visage, de lui dire qu'un de nous devait mourir, et +que, s'il n'était pas un ignoble poltron, il consentirait à ce que +l'épée ou le pistolet décidât entre nous. Mais, alors, un sourire +ironique contracta mes lèvres, car je reconnus que j'étais d'une trop +basse extraction pour pouvoir espérer que M. de Somerghem accueillerait +mon cartel autrement qu'avec mépris; peut-être me jetterait-on en prison +comme un fou dangereux;--et, d'ailleurs, cette agression violente ne +ferait-elle pas du secret de mon amour un scandale public? Et mes +bienfaiteurs, et ma mère? + +Je tombai anéanti sur une chaise; je cachai dans mes mains ma tête +brûlante, hurlant et grinçant des dents, en reconnaissant ma complète +impuissance! Je me levai en sursaut en entendant les pas d'une personne +qui montait rapidement l'escalier de ma chambre. C'était dame +Pétronille, qui accourut vers moi les bras tendus, en s'écriant avec +joie: + +--Monsieur Léon, grande nouvelle, grande nouvelle! Le savez-vous déjà? +Rose va se marier. + +Je la regardai avec des yeux hagards. + +--Oui, oui, cette nouvelle vous surprend et vous agite, je le conçois, +dit-elle. Elle m'a fait aussi beaucoup d'impression, lorsque mon mari, +qui revient à l'instant de son ouvrage, me l'a apprise. + +«Si j'étais à votre place, je courrais chez M. Pavelyn pour féliciter +Rose. Cela leur fera beaucoup de plaisir, car c'est un très-beau +mariage, et ils sont fort contents....» + +Elle parlait encore, pendant que je descendais l'escalier en courant +pour lui échapper. + +Maître Jean fumait sa pipe sur la porte; il se retourna au bruit de mes +pas et dit en riant, pendant qu'il s'écartait pour me laisser passer: + +--Vous êtes si pressé? vous le savez déjà? Rose va se marier. + +Mais, moi, je ne me connaissais plus; je faillis le renverser, et je +m'élançai dans la rue avec une précipitation furieuse. + +Les passants et les maisons, tout me criait: «Le savez-vous déjà? Rose +va se marier.» Et, lorsque j'atteignis enfin la porte de la ville, et +vis devant moi la rase campagne et le chemin qui devait me conduire à +Bodeghem, il me sembla que la ville avait réuni toutes ses voix pour +crier encore derrière moi: + +--Le savez-vous déjà? Rose va se marier! + + + + +XXV + + +J'étais à Bodeghem. Mes parents croyaient, comme M. Pavelyn, que j'étais +revenu dans mon village natal pour me rétablir de ma maladie et me +reposer des fatigues du concours de l'Académie. Ma faiblesse évidente et +la maigreur de mon visage donnaient une apparence de vérité à cette +supposition. Certainement, si j'avais fait mon apparition dans la maison +paternelle dans l'état de démence où j'avais quitté la ville, chacun, et +surtout ma mère, aurait deviné qu'il m'était arrivé quelque chose +d'extraordinaire, et qu'une douleur mortelle m'avait brisé le coeur; +mais, après ma fuite d'Anvers, j'avais eu le temps de me calmer peu à +peu. L'air frais, le calme des champs, la fatigue d'un long voyage à +pied avaient dompté mes passions et laissé pénétrer dans mon esprit la +lumière de la raison. Deux heures avant d'arriver au village natal, +j'avais retrouvé la pleine conscience de mon devoir. J'avais résolu de +nouveau d'enfermer dans mon coeur le secret de ma douleur et de le +garder jusqu'au tombeau. Maintenant que Rose allait se marier, la +moindre confidence de mon amour, le moindre signe même qui pouvait +trahir ses sentiments ou les miens eût été une lâcheté ou une mauvaise +action. Je ne pouvais rien dire, même à ma mère; sinon mon père finirait +sans doute par en savoir quelque chose, et, dans son honnêteté +inflexible, il m'accablerait de reproches dont mes frères et mes soeurs +pourraient deviner la cause. + +Je n'avais donc laissé soupçonner à personne la véritable cause de mon +retour inattendu au village natal, et, comme j'étais encore pâle et +maigre, je n'eus pas beaucoup de peine à faire croire à tout le monde +que ma tristesse et ma taciturnité n'étaient que les suites de ma +faiblesse physique. + +Ma mère m'avait bien parlé du danger qu'elle m'avait montré lors de son +dernier voyage à Anvers; mais je l'avais rassurée en lui disant que nous +nous étions trompés tous les deux sur les dispositions de Rose à mon +égard, et que, depuis, je l'avais trouvée la même qu'autrefois. + +Dès ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine +liberté. Elle m'entoura des plus tendres soins, me prépara des tisanes +qui, d'après elle, devaient me fortifier, et me força de prendre une +nourriture choisie; mais il ne lui paraissait pas désagréable que je +restasse des journées entières absent de la maison, et que, le soir, +j'allasse me coucher avant tout le monde, pour être seul et ne pas +devoir parler; car, lorsque parfois mon père me faisait des reproches au +sujet de ma conduite singulière, elle me défendait en disant que le +grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre la paix que +j'avais perdue. + +J'aurais peine à vous raconter la singulière vie que je menais à +Bodeghem. J'errais sans cesse dans le château inhabité, dans les bois et +dans les endroits solitaires, l'esprit assailli par un rêve qui, pareil +à un nuage épais, me tenait séparé du reste du monde. J'avais beau +appeler à mon secours toute ma raison et toute ma volonté pour dissiper +le brouillard de mon esprit, c'était peine inutile; je ne voyais que +Rose et son regard plaintif, je ne sentais que le ver du chagrin qui me +rongeait le coeur, je n'entendais que ces mots effroyables: «Le +savez-vous? Rose va se marier!» qui me poursuivaient sans m'accorder un +instant de répit. + +La violence de la passion et l'amertume du désespoir s'étaient tout à +fait évanouies en moi; je ne haïssais et n'accusais personne au monde, +pas même le sort cruel, pas même le futur époux de Rose, et l'image de +mon rival, lorsqu'elle se présentait devant mes yeux, ne m'arrachait +aucun signe de colère ni de haine. Un chagrin immense, une résignation +rêveuse, une sorte d'exaltation maladive dans ma douleur, avaient +remplacé en moi tous les mouvements violents du coeur. Convaincu dès +lors que je n'étais pas né pour trouver jamais le bonheur dans le monde +réel, je rassemblai un à un tous les souvenirs de ma vie passée, et, +avec ces souvenirs, je me fis un monde imaginaire, où mon âme trouva la +seule source de paix et de consolation qui pouvait encore s'ouvrir pour +elle. + +En me promenant dans le jardin du château je m'arrêtais sur le pont et +regardais l'eau en tremblant; puis, retournant à des pensées moins +tristes, je contemplais pendant des heures la pelouse qui s'étendait à +côté. Je voyais dans mon esprit une petite fille délicate et jolie comme +un ange, et, à côté de cette charmante créature, un pauvre petit garçon +qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre mot et au +moindre sourire de la petite fille, étincelaient d'admiration, de +reconnaissance et d'orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants, +je tremblais d'une bienheureuse émotion quand j'apercevais sur le visage +de la petite fille un sourire d'amitié pour le petit garçon; j'assistais +à leurs jeux quand ils traçaient un parterre de fleurs dans le petit +sentier, je courais avec eux derrière les papillons, j'écoutais leurs +paroles, je comptais les battements de leur coeur, et je reconnaissais +avec une cruelle satisfaction qu'alors déjà une puissance fatale +dominait ces innocentes créatures, et avait déposé dans leur coeur le +germe d'un amour infini.--J'interrogeais les arbres, les fleurs, les +oiseaux, pour faire revivre devant moi le souvenir du bonheur perdu, +jusqu'à ce que le crépuscule du soir et la fatigue de mon cerveau +vinssent m'avertir qu'il était temps de retourner à la maison. + +D'autres fois, j'errais dans les bois, et je cherchais les arbres +auxquels j'avais jadis raconté mes chagrins ou confié mes espérances; je +reconnaissais tous les endroits où je m'étais assis, et je croyais voir +briller encore dans l'herbe les larmes que j'y avais versées huit ans +auparavant.--Dans ce temps-là, je pleurais de bonheur; le soleil de +l'espoir inondait mon coeur de sa lumière! Maintenant, je n'avais plus +d'espoir; ma vie était fermée par le mur sombre de l'impossibilité; +c'est pour cela que je n'avais plus de larmes. Les larmes sont une +plainte et une prière pour demander du secours ou de la pitié. Pourquoi +me plaindrais-je ou implorerais-je la pitié, moi, à qui aucune puissance +terrestre ne pouvait donner ce que mon coeur désirait; moi, dont les +chagrins par leur nature même, devaient être éternels? + +D'autres fois encore, je m'asseyais au bord de la prairie où l'enfant +muet avait travaillé pendant des semaines et des mois à tailler des +figures.--Chers trésors, avec lesquels il voulait acheter un +sourire!--Je voyais l'endroit où l'enfant s'était roulé par terre dans +les convulsions du désespoir, parce que sa langue lui refusait des sons +intelligibles; je voyais le peuplier blanc dont l'écorce portait encore +les signes mystérieux par lesquels l'enfant avait voulu exprimer une +chose qu'il ne comprenait pas lui-même. Les vaches qui broutaient dans +la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argentées +au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me +rappelait les souvenirs du passé et ma belle jeunesse, et me faisait +oublier ma morne douleur en montrant à mon imagination l'image d'un +bonheur qui avait été, et qui ne reviendrait plus pour moi.... + +Il y avait déjà longtemps que j'étais à Bodeghem; ces rêveries que rien +ne dérangeait, cette solitude complète, cette vie au milieu des +souvenirs qui berçaient mon âme m'étaient si douces, que je n'avais pas +songé une seule fois à la nécessité de me créer une existence +indépendante au moyen de mon art. Quelques observations calmes, mais +sévères, de mon père, me rappelèrent enfin à la conscience de ma +position. + +Un matin que j'allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon +père m'appela dans son atelier. Il me déclara que ma conduite lui +semblait blâmable et d'autant moins compréhensible, que je ne disais +jamais un mot au sujet de mes intentions pour l'avenir; il me dit que +j'étais un homme maintenant et que je devais avoir assez de fierté pour +ne vouloir pas toujours rester à la charge de M. Pavelyn. Je n'étais pas +encore tout à fait guéri de mon indisposition, et mon père comprenait +bien que j'eusse encore besoin de repos; mais cela ne pouvait pas +m'empêcher, croyait-il, de penser à mon avenir. + +Je reconnus la sagesse de son avertissement, et je promis de suivre son +conseil. En effet, dès que je fus hors du village, dans les champs, je +me mis à réfléchir à ce qu'il me restait à faire. Je ne voulus pas +retourner à Anvers. Je ne me sentais plus poussé à me rapprocher de +Rose. Elle se marierait et m'oublierait. Je souhaitais sincèrement +qu'elle fût heureuse sur la terre; mais je ne la verrais plus jamais; +j'étais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu'avec moi; +mais, s'il ne m'était pas donné de vivre en sa présence, je porterais +sa mémoire et son image dans mon coeur jusqu'à ce que la tombe se +refermât sur mon secret et sur ma souffrance. Je ne franchirais donc +plus l'enceinte d'Anvers. Je ne pouvais qu'aller à Bruxelles pour y +chercher de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur; mais que dirait M. +Pavelyn d'une pareille décision? La lui faire connaître serait imprudent +et ridicule; car il ne me permettrait jamais d'aller travailler à la +journée chez un autre artiste, ni même de chercher la fortune et la +renommée dans une ville éloignée, où il ne pourrait prendre part à mes +succès et me prodiguer ses encouragements. + +En réfléchissant ainsi comment je pourrais exécuter mon projet sans +blesser profondément mon bienfaiteur, j'étais arrivé très-loin dans les +champs, et je me tenais appuyé sur le parapet d'un pont, regardant +couler lentement l'eau du ruisseau; mais je ne voyais rien. Toutes les +facultés de mon esprit étaient concentrées sur la question qui, pareille +à une énigme insoluble, se présentait depuis une heure à mon cerveau; + +Eh ce moment, j'entendis prononcer mon nom derrière moi. Je me +retournai: c'était ma soeur cadette qui me cherchait et qui accourait +vers moi tenant ses sabots à la main. + +--Frère, s'écria-t-elle, vite! tu dois aller au château. M. Pavelyn est +à Bodeghem. + +--M. Pavelyn? demandai-je tremblant de surprise. Et madame... et +mademoiselle... sont-elles avec lui? + +--Il est seul, frère, tout à fait seul. Je l'ai vu descendre de voiture, +et il m'a chargé de te dire qu'il voulait te parler. Ma mère m'a envoyée +pour te chercher. Heureusement, le maréchal-ferrant a su me montrer par +où tu étais sorti du village. + +La certitude que Rose n'accompagnait pas son père avait dissipé tout à +fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma soeur au village, +répondant çà et là un mot à son innocente conversation, mon esprit +craintif essaya bien de m'inquiéter en me demandant pourquoi M. Pavelyn +pouvait être venu à Bodeghem et désirait me parler; mais je me rassurai +par cette réflexion que, puisque mon protecteur avait l'habitude de +venir chaque semaine passer au moins une demi-journée à son château, il +y avait plutôt lieu de m'étonner qu'il eût laissé s'écouler trois +semaines sans y paraître. Pourquoi d'ailleurs, aujourd'hui qu'il était +au village, retournerait-il à Anvers sans m'avoir vu? + +À l'entrée du château, je rencontrai un domestique qui me dit que M. +Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais +probablement dans le bosquet, au bout de l'allée des hêtres, puisqu'il +s'était dirigé de ce côté. + +Je suivis le chemin indiqué et traversai rapidement la longue avenue des +vieux hêtres. Quand j'arrivai dans le bosquet, j'aperçus mon protecteur +dans le lointain; il était assis sur un banc de bois au pied d'un arbre, +la tête profondément courbée, et les bras croisés sur sa poitrine, +comme un homme qui est plongé dans de graves réflexions. Craignant de le +surprendre désagréablement je fis du bruit pour annoncer ma présence; +mais j'étais déjà tout près de lui lorsqu'il leva la tête et tourna les +yeux vers moi. Un doux et aimable sourire se dessina sur ses lèvres; il +me tendit la main sans se lever et me dit: + +--Te voilà, mon bon Léon: je suis charmé de te voir. Comment vas-tu +maintenant? Tu es encore très-maigre; l'air de la campagne ne t'a pas +encore entièrement rétabli; mais avec le temps, cela viendra. + +Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j'en avais observé si +attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus +persuadé que son coeur était rempli en ce moment d'une profonde +tristesse. Mon visage trahit probablement ma pensée, car il ne me laissa +pas le temps d'exprimer mon inquiétude. + +--Tu lis sur mes traits que j'ai du chagrin, n'est-ce pas? dit-il. Tu ne +te trompes pas, Léon; mais je me sens très-malheureux. Depuis quelque +jours l'avenir me paraît sombre comme la nuit. Cependant, j'ai encore +une espérance; j'ai pensé que, toi sur qui j'ai veillé comme un tendre +père, tu pourrais seul peut-être, préserver ma vieillesse d'un éternel +chagrin, et j'ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens +te demander. + +Les larmes aux yeux, je l'assurai que je bénirais Dieu, s'il me +permettait de prouver ma reconnaissance à mes bienfaiteurs par un +sacrifice quelconque, fût-ce au prix de ma vie. + +--Ce que je vais te demander est une chose bien étrange, poursuivit-il; +mais elle n'exige de ta part aucun sacrifice. Je désire seulement que si +tu acceptes la mission que je vais te confier, tu emploies toute ton +éloquence et tu fasses tous tes efforts pour réussir; car, si cette +dernière tentative devait rester vaine comme les autres, c'en serait +fait pour toujours de l'espoir et du repos de ma vie. Assieds-toi là, à +côté de moi, et écoute ce que je vais te dire. + +Profondément ému par le ton triste et solennel de M. Pavelyn, je +m'assis, sans rien dire, à côté de lui, et il commença ainsi: + +--Tu sais, Léon, que Rose n'a jamais eu une forte santé. Sa mère et moi, +pendant son enfance, avons toujours craint de la perdre. Aussi, combien +nous avons remercié Dieu, quand elle revint de Marseille, si fraîche, si +bien portante et si belle! Mais notre joie devait être de courte durée. +À peine était-elle rentrée à la maison depuis quelques mois, qu'elle +devint maigre et maladive. Un chagrin secret, sans cause connue, minait +ses forces, et nous fûmes repris de cette crainte affreuse qui avait +empoisonné une partie de notre vie. Je n'osais le dire à personne; mais +une pensée horrible me poursuivait. Je voyais constamment devant mes +yeux comme un fantôme qui menaçait mon enfant, l'implacable maladie que +l'on appelle la phthisie. + +Je pâlis, et un cri d'angoisse involontaire s'échappa de ma poitrine; +mais M. Pavelyn, donnant à mon émotion son interprétation la plus +naturelle, reprit sans s'arrêter: + +--Je me suis rendu secrètement à Bruxelles, j'y ai consulté un médecin +célèbre, qui a été jadis mon compagnon d'études. Pour mieux juger de +l'état de Rose, il est venu à Anvers: il a passé toute une après-dînée +avec nous, en compagnie de Rose, comme un vieil ami, qui ne voulait pas +quitter Anvers sans venir me voir. + +Avant qu'il nous quittât, je le conduisis dans mon cabinet pour savoir +si mon horrible crainte était fondée. + +Il me déclara que Rose n'était pas phthisique. + +Je levai les mains au ciel avec un cri de joie. + +--Oh! merci, merci! m'écriai-je étourdiment, c'eût été trop cruel. + +--Tu m'interromps mal à propos, dit tristement M. Pavelyn. Plût à Dieu +que la déclaration du médecin se fût arrêtée là! Mais non; il me fit +comprendre que Rose, sans être atteinte d'une maladie des poumons, était +cependant dangereusement malade, et que probablement elle mourrait après +avoir langui longtemps, si je ne me hâtais d'avoir recours au seul moyen +qui pût encore la sauver. + +D'après lui, ce moyen, c'était de la marier. + + + + +XXVI + + +Jusqu'alors, j'avais maîtrisé mon inquiétude, et pour ainsi dire retenu +mon haleine; mais alors ma poitrine s'abaissa en laissant échapper un +long soupir. + +--Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t'affectent +péniblement, Léon; mais laisse-moi continuer, tu verras que j'ai des +raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m'avait dit que +le mariage, en plaçant ma fille dans d'autres conditions et dans un +autre milieu, en la chargeant des soins d'un ménage, lui donnerait +l'occupation et les distractions nécessaires pour la fortifier et pour +calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un époux. La tâche était +difficile, parce qu'elle devait être accomplie tout de suite. Dès +l'enfance de Rose, le rêve de sa mère et le mien avaient été de lui +donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune, +comme notre seule héritière, et son éducation distinguée, sinon la +beauté de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable +ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps +un époux qui réalisât notre rêve, au moins en partie? Je m'étais torturé +l'esprit pendant plusieurs semaines, et je commençais à désespérer. Il +y avait cependant un jeune homme que j'eusse accepté avec joie pour mon +gendre; mais la fortune de ses parents était au moins quatre fois aussi +grande que la mienne, et je prévoyais un refus. Je fus au comble de la +joie lorsque le père du jeune homme, sur un mot vague de ma part, +déclara qu'un mariage entre son fils et ma fille lui serais +très-agréable, et qu'il donnait d'avance son consentement si les jeunes +gens se convenaient. Le même jour son fils avait accepté la proposition +avec une joie extraordinaire. Pour moi, j'étais au comble de mes voeux. +Un pareil mariage! C'était une brillante alliance qui devait mêler le +sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem.--C'est du jeune M. de +Somerghem que je parle; tu l'as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton +départ pour Bodeghem; tu l'as vu à notre soirée. Il n'a pas quitté Rose +un seul instant.--C'est un jeune homme élégant et distingué. Haute +noblesse, fortune colossale, éducation brillante, beauté de visage, il a +tout pour lui. En bien, Léon, nous avons parlé à Rose de ce mariage; +nous lui avons fait comprendre qu'il était nécessaire pour la sauver +d'une maladie de langueur; nous l'avons suppliée de consentir en lui +disant qu'elle nous donnerait une grande preuve d'amour.--Elle refuse! +M. Pavelyn se tut et attendit une réponse. Pendant qu'il parlait, +j'étais si profondément plongé dans mes douloureuses réflexions; la +révélation de l'état menaçant de Rose m'avait porté un coup si cruel +que, pour toute réponse, je répétai les derniers mots de mon +interlocuteur, et murmurai d'une voix à peine intelligible: + +--Elle refuse! + +--Oui, Léon, reprit M. Pavelyn, elle refuse! Rien ne peut la faire +changer de résolution. Je ne sais pas comment cela se fait; mais ce +mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m'afflige si +profondément? Non-seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce +projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les +Somerghem d'un refus si offensant? Ah!... comme père, je suis menacé +d'un chagrin éternel, et, comme homme, d'un insupportable affront! Toi +seul, mon bon Léon, tu peux peut-être détourner de moi ce terrible +malheur. Rose a pour toi une amitié sincère; tu es jeune comme elle, tu +es éloquent; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son +coeur. Fais-lui comprendre et démontre-lui qu'elle doit accepter ce +mariage; c'est un service inappréciable que je te prie de me rendre. Oh! +puisses-tu réussir, et je m'estimerais payé cent fois de tout ce que +j'ai fait pour toi! N'est-ce pas, Léon, tu rassembleras toutes tes +forces pour obtenir de Rose son consentement à ce mariage. + +Depuis quelques minutes, j'avais prévu ce que M. Pavelyn allait me dire. +Moi, moi-même! je devais supplier Rose d'épouser Conrad de Somerghem.... +Au premier abord, cette pensée m'avait fait frissonner; mais tout à coup +un retour s'était fait dans mes réflexions. Ce mariage était peut-être, +en effet, le seul moyen de sauver Rose d'une consomption mortelle. +L'homme dont j'avais reçu les bienfaits implorait cet effort de ma +reconnaissance. Oh! il n'y avait pas à hésiter; si je ne voulais pas +passer à mes propres yeux pour un être lâche, égoïste et méprisable, il +fallait accomplir le sacrifice franchement et résolument. Aussi +répartis-je que j'étais prêt à partir avec lui pour Anvers, afin de +conseiller à Rose d'épouser M. de Somerghem. + +--Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son +amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments +possibles? + +--Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir à ma +parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de +faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage +peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hésiter? + +--C'est une tâche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu +ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille, +jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une +fois elle a fermement décidé quelque chose, on s'aperçoit alors qu'elle +est douée d'une singulière force de volonté. Souvent je m'en suis +secrètement réjoui, car j'y voyais le signe d'un caractère noble et +fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous +ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté! + +M, Pavelyn s'était levé et marchait lentement dans l'avenue des hêtres. +Croyant qu'il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai +un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon père et m'habiller +convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins +jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait +que son père m'avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient +beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la +diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un +prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage. + +Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire +sentir quel prix il attachait à ma réussite, et il me conjura de ne rien +épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il +appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard. + +Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'était +allégé par l'espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal +qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme +je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu'elle m'aimait, je +ne doutais pas que, d'après mes conseils, elle ne se soumit à la +nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J'avais exprimé +plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en était +sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra +encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la +confiance: + +--À demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera la force de remplir +heureusement ta noble mission. + +Je suivis des yeux la voiture, jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait +disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier +solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu réfléchir avec +toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche +inattendue m'avait placé; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus +besoin de surmonter mon émotion, mon coeur se mit à battre violemment, +je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se +révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte +contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j'envisageai +sous un tout autre point de vue la tâche qui m'était imposée. J'aimais +la fille de mes bienfaiteurs; peut-être n'avais-je pas fait ce que +j'eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination; +peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers +Dieu. J'avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons +pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure était venue de +prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s'immoler au +bonheur de celle qui en était l'objet. Certes, c'était une mission +pénible que j'avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore +son coeur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice +fût consommé, mais j'offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition +de mon égarement, et, si j'étais coupable, il m'accorderait peut-être, +avec son pardon, la paix du coeur que j'avais perdu. + +Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que +celles qui pouvaient m'encourager à accomplir franchement ma terrible +tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents. + + + + +XXVII + + +Le lendemain, lorsque je descendis de la diligence à la porte de la +ville et que j'entrai dans la rue qui devait me conduire immédiatement à +la maison de M. Pavelyn, il me fallut rassembler toute mon énergie pour +ne point défaillir au moment d'accomplir ma tâche. Jusqu'alors, j'étais +parvenu à combattre mon hésitation et ma crainte; mais, maintenant que +chaque pas me rapprochait du moment fatal, je sentais ma force +m'abandonner. Mon coeur battait violemment, et de temps en temps un +frisson glacial parcourait mes membres. Ce n'est pas que j'hésitasse +dans ma résolution, ni que j'eusse quelque regret d'avoir accepté la +douloureuse mission; mais il y avait en moi une puissance secrète qui +luttait contre ma volonté, et dont les efforts tumultueux augmentaient à +chaque instant ma frayeur et mes souffrances. + +Après m'être arrêté deux ou trois fois en chemin pour maîtriser mon +agitation, je crus avoir repris un peu de calme, et je sonnai hardiment +à la porte de M. Pavelyn. + +Comme je me présentai à l'heure convenue, M. Pavelyn épiait mon arrivée. +Il vint à ma rencontre dans le vestibule, me serra la main avec joie, et +m'introduisit sur-le-champ dans la chambre où sa fille était assise +auprès d'une table, tenant une broderie à la main. + +--Vois, Rose! s'écria-t-il gaiement, voici Léon qui vient nous voir. + +Elle leva la tête de dessus son ouvrage. Son visage s'illumina de +l'éclat d'une joie indescriptible, ses yeux firent rayonner vers moi un +regard plein d'amour et de reconnaissance. Ma présence seule la rendait +heureuse.... Pauvre victime d'un penchant défendu! + +L'effet que cette démonstration, dont le sens ne pouvait m'échapper, +produisit sur moi fut si profond, que je dus faire un effort pour +retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Mais Rose, que mon arrivée +inattendue avait surprise, se rendit immédiatement maîtresse de son +émotion. Après avoir balbutié un aimable salut, elle avait repris tout +son calme, et, dans ses réponses à ce que son père ou moi lui disions, +il n'y avait plus rien qui pût faire soupçonner une profonde émotion. + +Nous causâmes pendant quelque temps de choses presque indifférentes; +puis M. Pavelyn porta la conversation sur le mariage. Il fit comme si je +ne savais rien de Rose, énuméra brièvement toutes les raison qui +devaient décider sa fille à accepter cette brillante alliance, et me +demanda ensuite directement quelle était mon opinion sur cette affaire. + +--Il ne peut y avoir de doute, affirmai-je: mademoiselle Rose doit +donner son consentement; car un pareil mariage.... + +Un coup d'oeil de Rose fit expirer la parole sur mes lèvres. Elle me +considérait avec étonnement, avec reproche et avec effroi; un pénible +sourire errait sur ses lèvres, sourire presque imperceptible, mais +convulsif comme celui d'une personne qui a reçu une blessure mortelles +et qui ne veut pas se plaindre. + +M. Pavelyn, remarquant mon hésitation, vint à mon secours et dit +quelques mots pour m'encourager à continuer ma tâche. + +Je recommençai avec douceur, mais avec résolution, à lui conseiller de +se marier. Elle avait baissé la tête et paraissait m'écouter avec +patience, sinon avec indifférence. + +D'abord je fis valoir ta grande fortune de Conrad da Somerghem, sa haute +noblesse et l'excellence de ses qualités. J'allais invoquer la raison +principale et parler à Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents, +lorsque M. Pavelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivi son père +des yeux et me considéra avec un regard qui me fit frémir et me frappa +de stupeur. Comme le langage de l'âme est admirablement clair! + +Rose n'avait point parlé, et cependant j'avais compris mot pour mot ce +qu'elle m'avait dit. Hélas! elle m'accusait d'avoir conspiré avec son +père pour faire violence à ses sentiments. Elle me reprochait cette ruse +cruelle et la blessure dont je venais volontairement de déchirer son +coeur. J'étais extrêmement ému, et je bégayais quelques mots d'excuse; +mais elle, avec un calme qui me dominait, me dit doucement: + +--C'est bien, Léon, continuez. Accomplissez sans hésiter votre mission; +je vous écouterai jusqu'au bout. + +Je sentais des larmes prêtes à jaillir de mes yeux; mon coeur était +serré, la pâleur de l'angoisse décolorait mon visage. Alors, la crainte +me fit résister violemment à mon émotion. J'appelai à mon secours la +conscience du devoir et toute l'énergie de ma volonté. Je repris d'une +voix tremblante: + +--Rose, vous êtes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur! Ah! +délivrez-les de l'angoisse qui abrégerait leurs jours. Ils vous ont +donné la vie; toutes leurs espérances sont concentrées sur vous. Si la +consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils +mourraient de désespoir. Si c'est un sacrifice, un pénible sacrifice +même que l'on exige de vous, acceptez-le, je vous en supplie, par pitié, +par amour pour votre bon père, pour votre tendre mère! + +Je croyais avoir fait quelque impression sur l'esprit de Rose; mais, +voyant que je m'étais trompé, je m'interrompis. + +--Malheureux Léon! dit-elle en soupirant, pourquoi retourner ainsi le +poignard dans votre coeur et dans le mien? La consomption, dites-vous? +Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon coeur un +sentiment qui est devenu ma vie même. J'aime mieux mourir de +consomption! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui +s'est emparé de mon âme; alors, du moins, je l'emporterai avec moi dans +la tombe sans l'avoir souillé par une promesse parjure! + +Je fus si profondément ému à cette révélation du secret de son coeur; +ces affreuses paroles: consomption, mort, tombe, m'inspirèrent une telle +frayeur et une si vive pitié, qu'un torrent de larmes ruissela sur mes +joues. Je voulus parler, la voix s'arrêta dans mon gosier. + +--Ne pleurez pas, Léon, dit Rose; la fatalité cruelle qui pèse sur nous +ne peut se fléchir par des larmes. Dieu nous a refusé le bonheur sur la +terre, courbons la tête avec résignation et sans nous plaindre. J'en +mourrai peut-être; mais pourquoi croire qu'il ne reste plus d'espoir +après la mort? N'y a-t-il donc pas une seconde vie? + +Égaré, hors de moi, succombant presque à ma douleur, je m'écriai d'une +voix entrecoupée par les sanglots: + +--Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose! Oh! Rose, écoutez-moi! Ce +mariage doit briser un coeur dont chaque battement était un soupir pour +vous; il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu'à vous aimer, il +doit tuer une âme qui vous adorait comme la Divinité; mais il doit aussi +vous sauver de la mort qui vous menace, il doit épargner à vos parents, +à mes bienfaiteurs, le plus affreux désespoir; il doit excuser notre +égarement devant Dieu!... Oh! Rose, par les souvenirs de notre enfance, +par tout ce que j'ai espéré et souffert, par mon amour insensé, mais +sans bornes, pour celle qui m'a fait artiste, oh! je vous en conjure, +laissez-vous fléchir! Accordez-moi un seul moyen de reconnaître les +bienfaits de votre père, et ne m'ôtez pas l'espérance que vous resterez +sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah! voyez, Rose! voyez, je vous +en supplie à genoux.... Écoutez, exaucez ma prière! + +Je me laissai tomber à genoux en versant d'abondantes larmes et en +tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de +stupeur s'était passé en elle: une joie excessive brillait sur sa +physionomie. Les bienheureux qui voient s'entrouvrir le ciel n'ont pas +un sourire plus céleste. Pendant que je répétais ma prière avec plus +d'ardeur, elle me tendit la main et me dit: + +--Ah! j'en étais sûre, et cependant, je n'osais pas y croire tout à +fait; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, Léon! Si Dieu +a décidé de ma vie, maintenant je puis mourir! + +Tout à coup je fus saisi d'une émotion terrible, je sautai debout en +tremblant, et je courbai la tête en poussant un cri étouffé. Une porte +s'était ouverte, et M. Pavelyn m'avait vu agenouillé aux pieds de sa +fille! Cependant ce n'était pas cela qui m'agitait; car j'aurais +facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante; mais, dans le +regard qu'il fixait sur moi, il y avait tant d'amertume et un courroux +si sombre, quoiqu'il fût contenu, que je ne pus douter qu'il n'eût +surpris le secret de mon amour pour sa fille. + +Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d'une sonnette et attendit +l'arrivée d'un domestique. Ce fut un moment anxieux; un silence de mort +régnait dans le salon; Rose tenait ses yeux baissés; j'étais plus mort +que vif, et je dus m'appuyer au marbre de la cheminée pour ne pas plier +sur mes jambes chancelantes. + +Une servante parut. + +--Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de +venir auprès d'elle sur-le-champ. + +Dès que la servante eut disparu, mon protecteur, irrité, me dit d'une +voix dont l'altération glaça mon sang dans mes veines: + +--Venez, suivez-moi; je dois être seul avec vous. + +Comme dans mon trouble et ma défaillance je ne m'empressais pas de lui +obéir, il me saisit par la main et m'entraîna hors du salon. Près de la +porte, je retournai la tête, dans un mouvement involontaire: c'était mon +âme qui, par un dernier regard, voulait dire un éternel adieu à l'âme +qu'elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt levé vers le ciel, comme +une prophétesse; ses traits étaient illuminés; l'espérance et la foi +rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu'elle +me disait adieu jusque dans le sein de Dieu. + +M. Pavelyn paraissait péniblement affecté de l'attitude de sa fille, car +il me serrait le poignet et m'entraîna à grands pas dans une chambre +retirée dont il ferma la porte derrière lui. + +Je demeurai immobile à la place même où mon bienfaiteur m'avait +conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda +silencieusement; je ne pus supporter ce regard, et je me laissai tomber +sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes larmes. + +--Ainsi, voilà ma récompense! s'écria M. Pavelyn d'une voix altérée. Cet +enfant que j'ai tiré de la pauvreté, que j'ai aimé comme un fils, que +j'ai comblé de bienfaits, cet enfant était un serpent qui s'est glissé +dans ma famille pour empoisonner ma vie! Le fils du sabotier, non +content d'oser lever les yeux sur l'héritière de ma fortune et de mon +nom, voudrait entraîner ma fille unique à partager son coupable amour! +Insensé! La reconnaissance n'avait-elle donc pas assez de puissance dans +votre coeur pour étouffer une pareille inclination? Ne prévoyiez-vous +pas que vous alliez commettre une lâcheté et un crime! Qu'avez-vous osé +croire? qu'avez-vous osé espérer? Ah! c'est une malédiction de Dieu. + +J'étais pâle comme la mort; je tremblais; je me tordais les mains de +désespoir; je tendais les bras vers M. Pavelyn en bégayant des paroles +confuses. Mon émotion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon +désespoir sans bornes éveillèrent quelque compassion dans le coeur de +mon bienfaiteur; car ce fut avec moins de colère qu'il reprit: + +--Non, ne répétez pas l'aveu de votre coupable égarement; j'ai tout +entendu. Hélas! puisse le ciel vous le pardonner! Tandis que je vous +prodiguais mon amitié, et que je songeais nuit et jour à votre avenir, +vous parliez à mon enfant d'un amour qui devait abréger notre vie à +tous, et couvrir notre tombe d'une honte ineffaçable. + +La blessure sanglante que me fit cette accusation me rendit la parole; +j'essayai, à travers mes sanglots, de faire comprendre à M. Pavelyn que +je n'avais jamais, avant cette journée fatale, trahi par un mot ni par +un signe la malheureuse passion que j'avais pour Rose. Je lui dis +combien j'avais lutté et souffert; comment j'étais retourné à Bodeghem +avec l'intention de ne plus fouler le pavé de la ville d'Anvers, et +comment mon amaigrissement et ma fièvre n'étaient que la conséquence du +combat désespéré que j'avais livré contre moi-même.--Enfin, je me jetai +aux pieds de mon bienfaiteur, et, les arrosant de mes larmes, j'implorai +sa pitié et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, fût-ce au bout +de la terre; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa +malédiction. Il me releva d'un geste bref et répondit: + +--Malheureux, je vous ai tant aimé, que, maintenant encore, je puis +croire à votre innocence! Je ne vous ferai donc plus de reproches +inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre fol amour +pour Rose, ni de sa faiblesse.... C'est un grand bonheur, oui, oui; car, +si quelqu'un avait surpris ce terrible secret, où irais-je cacher ma +honte? Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur? Et +Conrad de Somerghem qui se saurait repoussé pour un.... Non, je surmonte +ma colère, mon indignation; c'est une consolation pour moi que, +maintenant du moins, vous sentiez ce qu'un devoir inexorable exige de +vous. C'est assez. Le silence, l'éternel oubli doit ensevelir ce secret; +vous comprendrez, je l'espère, que vous devez quitter immédiatement +cette maison. Partez, allez loin, très-loin; que personne de nous +n'entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout puisse oublier +jusqu'à votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, Léon, si +vous êtes reconnaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne +volonté et avec conscience à cette nécessité.... On a besoin d'argent +pour voyager; je ne veux pas que vous manquiez de rien. + +À ces mots, il posa une bourse à côté de moi sur la table; mais, moi, +anéanti par tant de bonté, je m'élançai vers lui, et lui pris les mains +que j'arrosai de mes larmes en m'écriant: + +--Oh! merci, merci! je prierai Dieu sans cesse pour qu'il vous accorde +ses bénédictions! Adieu! ayez pitié de l'infortuné dont le dernier +soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh! mon Dieu.... Adieu, +noble coeur, généreux protecteur, adieu! + +En achevant ces mots, je m'enfuis. Je me précipitai dans la rue comme un +aveugle, et, poursuivi par l'angoisse et le désespoir, je courus droit +devant moi, sans savoir ce que je faisais. Je sortis de la ville par la +première porte qui se présenta devant moi, et lorsque j'arrivai au bout +du faubourg et que je vis le monde ouvert devant moi je poussai un cri +de joie, et je redoublai de vitesse, comme si chaque pas qui m'éloignait +de la demeure de mon bienfaiteur devait diminuer le poids de ma honte et +l'horreur de mon crime. + + + + +XXVIII + + +Le premier jour de ma fuite, je tombai d'épuisement près d'un village +non loin de Bruxelles. Quoique j'eusse refusé le secours que m'avait +offert mon protecteur, je n'étais pas sans argent. Je possédais trois +napoléons d'or et quatre ou cinq francs en menue monnaie. Après quelques +moments de repos, j'entrai dans le village et je cherchai une auberge. +Le lendemain, au point du jour, je repris mon voyage dans la direction +de la France, car je croyais que, dans ce grand pays dont je connaissais +bien la langue, je trouverais mieux qu'ailleurs les moyens de me cacher +et de soutenir ma vie amère sans qu'on en apprît jamais rien à Anvers. + +Après avoir marché pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai +enfin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux +environs de Compiègne. Maintenant qu'il y avait entre Rose et moi une +distance de cinquante à soixante lieues, maintenant que je me savais +éloigné de toutes les grandes routes et que je n'avais plus à craindre +que l'on pût découvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la +nécessité de continuer mon voyage. Les gens chez qui j'étais logé ne +m'inquiétaient pas par des questions indiscrètes et ne s'étonnaient pas +de ma singulière taciturnité. + +Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons où l'on pouvait +rêver tout à son aise, et à peu de distance s'étendait la forêt +impériale de Compiègne, où les malheureux peuvent s'égarer dans la plus +complète solitude avec leurs tristes pensées. + +C'était le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette +forêt que je passais mes journées, immobile pendant des heures entières, +les yeux fixés sur un même point et les bras croisés sur ma poitrine; ou +bien allant et venant, riant et soupirant, répandant sur le gazon la +rosée de mes larmes jusqu'à ce que la cloche de midi ou l'obscurité du +soir me rappelât au village. + +Je pensais à ma mère, à M. Pavelyn et à mon avenir perdu: je sentais les +remords de ma conscience; je voyais pleurer mes bienfaiteurs à la vue du +dépérissement de leur enfant; j'entendais une malédiction sortir de leur +bouche contre l'ingrat dont l'orgueil insensé était la cause du malheur +de leur vie; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions +qui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon âme malade assez de +force pour les chasser, et pour évoquer à leur place une autre image, +une resplendissante et admirable apparition. Alors Rose s'élevait à mes +yeux, des brouillards de la forêt, avec le sourire de l'espérance aux +lèvres, le feu de l'enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt +le ciel, comme elle m'était apparue lors de notre fatal et éternel +adieu. D'autres fois, j'écoutais une voix plaintive et je voyais à +travers le feuillage l'ombre vaporeuse d'une vierge angélique. C'était +l'âme de Rose qui venait me répéter l'aveu de son amour. «Plutôt mourir! +plutôt mourir!» murmurait-elle à mon oreille d'une voix solennelle et +touchante. Et alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me +sentais heureux par-dessus tous les hommes, et je riais au fond de la +forêt solitaire, comme un pauvre fou qui a perdu la conscience de +lui-même. + +Malgré le dérangement maladif de mon esprit, je songeais à ma mère avec +une profonde inquiétude. Elle ne s'étonnerait pas pendant la première +semaine de mon départ combien je resterais de jours à Anvers; mais enfin +elle s'informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elle +point frappée en apprenant que j'avais disparu sans laisser aucune trace +derrière moi! Je devais et je voulais lui écrire. Mais que lui dirais-je +dans cette lettre? Je ne pouvais pas lui révéler la vérité; car je +voulais accomplir avec une religieuse fidélité la promesse que j'avais +faite à mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour +commencer une lettre mensongère; mais le mensonge ne voulait pas sortir +de ma plume. + +Après une lutte qui dura quatre jours, je cédai enfin à l'impérieuse +nécessité, et j'écrivis à ma mère. Je lui dis avec mille protestations +d'amour, et en implorant son pardon, que je voulais entreprendre un +voyage en France, en Allemagne et en Italie, pour compléter mon +éducation d'artiste. Que j'étais parti sans lui dire adieu, de crainte +que mes parents ou M. Pavelyn ne me détournassent de l'exécution d'un +projet qui me poursuivait depuis plus d'une année et qui m'avait rendu +malade. J'ajoutai qu'elle ne devait pas être inquiète de moi, que je lui +donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours à elle +avec amour et que je reviendrais le plus tôt possible, avec la ferme +volonté d'embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse. + +Pour ne pas laisser deviner à mes parents le lieu de mon séjour ou le +lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la +chaussée voisine, et je me fis conduire jusqu'à Reims, où je jetai ma +lettre à la poste. Le soir, j'étais revenu dans le village. + +Cette lettre à ma mère m'avait coûté bien des efforts incroyables; mais, +maintenant qu'elle était partie et que je pouvais espérer que mes +parents seraient du moins rassurés sur mon existence, je sentais mon +coeur déchargé d'un poids étouffant, et mon esprit tout à fait libre de +se livrer, dans un oubli complet, à ses continuelles rêveries. + +Je n'aurais point, de longtemps, songé à quitter mon village, solitaire, +car j'aimais la forêt de Compiègne et ses sentiers ombreux; mais je +m'aperçus bientôt que mes finances étaient presque épuisées. D'ailleurs, +mes singulières allures commençaient à être remarquées dans le village, +et l'on me faisait des questions indiscrètes qui me déplaisaient. Il +fallait donc prendre un parti et m'en aller. Paris était le seul endroit +où je pusse me rendre avec l'espoir de rester inconnu et caché dans la +foule, et de trouver de l'ouvrage comme sculpteur, afin d'échapper à la +misère qui me menaçait. + +Deux jours après, j'entrais, le bâton de voyage à la main, dans la +capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un petit +hôtel garni; mais alors, rappelé à l'économie par la vue de ma dernière +pièce de cinq francs, je cherchai un logement moins coûteux. Je pris +possession d'une petite chambre sous les combles d'une haute maison dans +la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière le Panthéon. De là, mes +yeux embrassaient tout le panorama de l'immense cité, et mon regard +pouvait se perdre pendant des heures dans l'horizon brumeux, comme dans +l'infini. À mes pieds grondait le roulement de milliers de voitures; +au-dessus de ma tête bruissait le mouvement d'un million d'habitants; +j'entendais même, dans la maison qui me servait d'asile, le chant de +gens joyeux, le cri des enfants, et les appels des personnes qui +montaient et descendaient l'escalier; mais tous ces bruits m'étaient +étrangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je +me sentais plus loin du monde et plus isolé que dans le petit village +perdu près de Compiègne. + +Dès la première heure de mon séjour dans cette petite chambre, elle me +devint chère. Quelle autre patrie était mieux faite pour mon âme +attristée, que cet étroit réduit, perdu sous le toit d'une maison qui +était elle-même un petit monde, mais avec un horizon sans limites, où +mes pensées pouvaient s'égarer en toute liberté? + +Si la nécessité n'avait pas interrompu mes rêves, il me semble que +j'aurais passé toute ma vie la tête penchée hors de ma petite fenêtre. +Mais il n'y avait pas moyen d'oublier que la pauvreté se tenait à mes +côtés. Je m'arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je descendis dans la +rue, pour aller demander de l'ouvrage chez les maîtres statuaires, comme +je l'avais déjà fait infructueusement depuis plusieurs jours. + +Ce jour-là, je devais être plus heureux. Je m'adressai à un sculpteur +très-estimé, qui demeurait dans une maison de la rue de Seine, en lui +disant que j'étais un jeune artiste, un premier prix de l'Académie +d'Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner +dans ses études; mais que, me trouvant sans argent, j'étais obligé de +chercher de l'ouvrage pour vivre. L'humilité de mon langage lui inspira +sans doute de la confiance; car il ne m'en demanda pas davantage, et me +conduisit sur-le-champ dans un grand atelier où beaucoup de jeunes gens +et même d'hommes faits étaient occupés à tailler dans le bois et dans la +pierre différentes statues, et des ornements de toute espèce.--Il appela +le chef de l'atelier, lui dit quelques mots à voix basse; puis, se +tournant vers moi: + +--On va vous mettre à l'épreuve, mon garçon, dit-il. Ce soir, je verrai +ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l'ouvrage. À +l'oeuvre donc, et bon courage! + +On m'apporta une petite ébauche en plâtre représentant un archange, et +un bloc de bois de tilleul, où je devais tailler la tête de l'ange +jusqu'au cou, grande quatre fois comme le modèle. On me procura en même +temps tout ce qu'il me fallait: un établi, des outils, et même une +blouse grise, pour ne pas souiller mes habits. + +Vers le soir, j'avais presque entièrement terminé la tête d'ange. +J'étais content de moi-même, car j'avais la conviction que mon essai +était parfaitement réussi. Aussi, je travaillais avec tant d'ardeur, que +je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur était +derrière moi, et regardait ce que je faisais. + +Il me tapa sur l'épaule, et me dit avec un sourire aimable: + +--Oh! oh! mon gaillard, vous osez corriger le modèle! C'est égal, j'aime +cela, quand la hardiesse marche de pair avec le talent. Je suis +satisfait; vous travaillerez pour moi; et, pour vous faire voir que je +veux du bien à de jeunes artistes comme vous, je vous donnerai le +salaire d'un premier ouvrier. + +Depuis ce jour, je travaillai dans le grand atelier au milieu de +nombreux compagnons. Il y avait à exécuter, pour une église de la ville +de Bordeaux, un grand autel avec toutes ses statues et tous ses +ornements. L'ouvrage se trouvait en retard et était pressé. C'est à +cette circonstance que je devais mon admission immédiate. + +Dès le premier jour de mon entrée à l'atelier, mes camarades avaient +tâché de savoir qui j'étais. Au commencement, ils excusèrent ma +discrétion et ma réserve; mais bientôt mon continuel silence les aigrit, +et je devins de plus en plus l'objet de leurs railleries, sinon de leur +haine.--Cette disposition hostile de mes camarades m'affligea; je fis +tous mes efforts pour être un peu plus communicatif, et pour leur être +agréable; mais j'eus beau me faire violence, je ne parvins pas à chasser +les images qui, même pendant que je travaillais avec ardeur, étaient +sans cesse présentes à mon esprit, et l'emportaient dans le monde des +idées tristes.... Rose, toujours Rose! qui me montrait le ciel comme la +patrie des pauvres bannis du bonheur, et murmurait à mon oreille: +«Plutôt mourir! plutôt mourir!» + +Lorsque la fin des heures de travail me rendait ma liberté, je prenais +mon vol, comme un oiseau échappé de sa cage, vers la montagne +Sainte-Geneviève, et je m'asseyais sur une chaise devant ma petite +fenêtre, et je regardais d'un oeil vague les reflets dorés du soir, et +je rêvais d'elle, de son sourire et de son aveu; ou bien je pensais à sa +maladie, au chagrin de ma pauvre mère, et je pleurais, et je suppliais +Dieu, les mains levées vers lui, de la protéger et de me pardonner, dans +sa miséricorde infinie. Et je ne quittais ma place favorite que quand la +fatigue m'obligeait à me mettre au lit pour réparer mes forces. + + + + +XXIX + + +Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades à +l'achèvement du grand autel. + +Un jour, le sculpteur me fit appeler dans son atelier particulier. Il me +montra un modèle de plâtre--qu'à son ancre symbolique on pouvait +reconnaître pour une personnification de l'Espérance,--et me dit de +l'examiner avec attention, parce qu'il désirait avoir mon avis. + +--Eh bien, demanda-t-il après quelques instants, que pensez-vous de +cette statue? + +--Telle qu'elle est comprise, je la trouve extrêmement belle, +répondis-je d'un ton craintif. + +--Telle qu'elle est comprise? répéta-t-il. Il y a donc une restriction? +Voyons, parlez franchement; je ne vous ai pas appelé ici pour recevoir +vos éloges, il manque quelque chose à cette ébauche. Si vous pouvez +trouver ce que c'est, vous me rendrez service; car cela commence à +m'ennuyer terriblement. + +--Mon talent est trop borné, murmurai-je, pour que j'ose critiquer une +si belle oeuvre; cependant je reconnais que, si j'avais dû +l'entreprendre moi-même, mon imagination me l'eût fait concevoir moins +bien sans doute, mais autrement. + +--Mais comment l'auriez-vous conçue? C'est précisément là ce que je veux +savoir, s'écria mon maître avec impatience. + +Je lui expliquai que, d'après moi, la beauté corporelle que les Grecs +ont recherchée, répondait sans doute à leurs moeurs et à leur religion; +que le christianisme, regardant le corps comme poussière, avait plutôt +pour but, dans l'art, de traduire les émotions de l'âme immortelle. +L'ébauche de la statue de l'Espérance, si elle était mon ouvrage, ne +ressemblerait donc pas tant à une divinité grecque; je la ferais plus +humaine, trop humaine probablement. + +Mon maître paraissait écouter mes paroles avec plaisir Il m'arracha +encore une remarque sur l'expression du visage de sa statue. D'abord, je +tâchai de lui faire comprendre, avec la plus grande réserve, que je +trouvais l'expression trop calme, trop froide, et manquant d'élan vers +celui qui est la source de toute espérance. Insensiblement je me laissai +entraîner par mon sentiment; on avait touché une des cordes de mon +coeur, qui n'en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je +représentai l'espérance comme l'unique source de toute foi, de toute +religion, de toute joie;--car, si le Créateur n'avait pas mis au coeur +de l'homme l'étincelle lumineuse de l'espérance, où celui-ci +trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les +douleurs et la travail de la vie, s'il ne savait pas qu'un être suprême +lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances? + +Mon maître fut vivement touché de mon langage enthousiaste, et, tout en +me disant que je me laissais peut-être exalter jusqu'à l'exagération, il +me serra la main avec une satisfaction sincère. + +Il m'expliqua pourquoi cette ébauche l'ennuyait, comme il me l'avait +dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d'un magnifique cabinet +d'objets d'art, lui avait commandé la statue de marbre de l'Espérance, +pour être placée au milieu de plusieurs chefs-d'oeuvre de sculpture. Ce +banquier, originaire d'Allemagne, était un homme très-religieux. Il +avait sur l'art d'autres idées que celles qui sont reçues en France. +Plusieurs fois déjà, il était venu voir le modèle ébauché, et, chaque +fois, il s'en était montré mécontent, malgré les nombreuses +modifications que mon maître y avait faites. Le banquier avait à peu +près les mêmes idées que moi sur les exigences de ce que nous appelons +l'art chrétien, et cela étonnait grandement mon maître. Quoiqu'il en +soit, mon maître tenait beaucoup à satisfaire le riche amateur, et il me +pria instamment de lui dire d'une façon plus précise et plus détaillée +comment je croyais que la pose, l'expression et les formes de sa statue +devaient être pour répondre au voeu du banquier. + +Je parlai si longtemps et je conseillai tant de changements, qu'à la fin +aucune des parties de sa composition n'avait échappé à mes critiques, +cependant comme je parlais avec beaucoup de respect, ma franchise ne +blessa pas le sculpteur. Il secoua la tête d'un air pensif, et dit: + +--Vous autres, hommes du Nord, vous comprenez l'art autrement que nous +le comprenons en France aujourd'hui. Qui a tort? Qui a raison? Nous +laisserons la question pendante. En tous cas, je me fais vieux, et ce +n'est pas à mon âge que l'on change son esprit et ses yeux. Il m'est +impossible de satisfaire le banquier; et cependant je serais +profondément désolé si je devais perdre quelque chose de son estime et +de sa haute protection. + +Il y eut un moment de silence. + +--Mais, mon brave garçon, demanda tout à coup mon maître, si je vous +priais de faire une maquette d'après vos idées, y mettriez-vous le +cachet de vos sentiments sur l'art chrétien? + +--J'ose l'espérer, quant à l'idée du moins, répondis-je. Quant aux +formes et aux proportions des différentes parties, votre main de maître +devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et +inexpérimenté. + +--Ah! c'est naturellement ainsi que je l'entends, s'écria le sculpteur. +Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pièces de l'autel achevé. +Pour le placer dans l'église, je serai au moins huit jours absent. Il y +a là-haut, au troisième étage, une petite chambre où je travaille +quelquefois. J'y ferai monter de la terre glaise. C'est là que vous +ferez votre ébauche. Il y a une sonnette; l'apprenti viendra à votre +appel pour recevoir vos ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette +chambre. Je défendrai que personne vienne vous déranger. Vous profiterez +de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous +pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous êtes capable.... Ainsi +c'est dit, n'est-ce pas, demain vous vous mettrez à l'oeuvre? Et vous me +ferez une Espérance chrétienne. + +Je promis de faire de mon mieux pour mériter son approbation. + +Le lendemain, je pétrissais l'argile avec passion, car j'étais si +exalté, et je voyais mon idéal si net et si vivant devant mes yeux que +je jugeai inutile de modeler une ébauche en petit pour me guider dans +mon travail. + +Quelle serait ma statue? Où trouverais-je mon inspiration? Mais qui, sur +la terre, avait, comme moi, vu l'Espérance incarnée en une créature +humaine? Rose! Rose avec son doigt tendu vers le ciel, avec toute son +âme dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illuminé par la foi en +une vie meilleure, levé vers Dieu, la source de toute espérance!--Oh! +j'étais encore artiste! Toute la vivacité de mon esprit m'était revenue; +je ne pensais plus qu'à ma création, et je me sentis si heureux et si +grand, que, sans m'en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l'argile +que je pétrissais sous mes doigts fiévreux. Et, comment en eût-il été +autrement? Ce que je faisais c'était l'incarnation de mon amour, de ma +croyance, de mon espoir! Rose était là, devant moi; comme l'ange +inspirateur de l'artiste! Et moi, en travaillant, je me sentais plus +près d'elle, et en communication plus intime avec son âme que dans mes +rêves les plus trompeurs. Aussi l'argile se façonnait comme par +enchantement entre mes mains. J'aurais eu vingt bras, que je n'eusse pas +pu travailler plus vite! + +Cependant, lorsque j'eus entièrement modelé ma statue avec son caractère +propre, mais encore grossièrement ébauché, une difficulté que j'avais +vainement essayé d'écarter m'effraya. Non-seulement ma statue avait +l'attitude solennelle et l'expression enthousiaste de Rose au moment où +elle m'avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c'était si exactement +sa figure, que ma main avait involontairement imprimé, sur ses traits et +dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue était donc +trop grêle de formes et trop maigre. + +Je luttai longtemps pour corriger ce défaut; enfin je réussis en partie, +et mon ébauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui +ôter son apparence maladive. + +Alors je me mis à travailler avec plus de confiance et plus d'ardeur, et +je poussai si vivement l'exécution, que je passai presque tout le +huitième jour à contempler mon oeuvre avec ravissement, ne voyant plus +aucune correction à y faire. + +Mon maître était revenu dans l'après-midi. Je reconnus sa voix dans +l'escalier, et j'attendis, coeur palpitant, qu'il ouvrit la porte de ma +chambre. Quel serait son jugement? + +Enfin il parut, et s'écria aussitôt qu'il me vit: + +--Eh bien, mon garçon, a-t-on réussi? a-t-on bien travaillé? Voyons +comment vous comprenez l'Espérance chrétienne. + +A ces mots, il s'approcha de ma statue; mais il recula, frappé d'un +sentiment dont je ne pus me rendre compte, et la considéra un instant en +se parlant à lui-même.--Puis il s'élança vers moi, me prit la main, la +serra avec force, et dit d'une voix émue: + +--Mais vous êtes un artiste, vous! un grand artiste! Les formes sont un +peu grêles; mais cela ne fait rien, je les corrigerai. Vous avez trop +d'inspiration et trop de talent pour ne pas acquérir, avec le temps, une +grande célébrité. Pauvre garçon! vous perdez votre temps ici, à tailler +le bois et la pierre pour gagner un morceau de pain! Cela n'est pas +juste; à chacun selon son mérite; je vous procurerai les moyens de vous +faire connaître.... Et, en attendant, je double dès aujourd'hui votre +salaire. Tant que vous resterez ici, vous ne serez pas mon ouvrier, vous +serez mon ami; nous causerons de l'art ensemble; j'apporterai mon +expérience, et vous, l'enthousiasme de votre coeur jeune et chaud. Nous +y gagnerons tous les deux. + +Je remerciai mon généreux maître, les larmes aux yeux; mais il ne me +laissa pas le temps d'exprimer ce que je sentais. + +--Je cours chez le banquier, s'écria-t-il. Il faut qu'il vienne, qu'il +vienne à l'instant. Il serait bien difficile s'il n'était pas content, +cette fois. S'il est chez lui, je le ramène avec moi. Jetez ces morceaux +d'argile, et laissez descendre un peu le rideau; votre statue ne reçoit +pas assez de lumière. + +À ces mots, il descendit l'escalier quatre à quatre, me laissant en +proie à une émotion d'orgueil et de joie. + +Après une demi-heure d'attente, j'entendis un bruit de pas qui montaient +à l'étage où se trouvait mon atelier. Je me retirai dans un coin de la +chambre pour ne gêner personne, et je m'assis devant une table en +faisant semblant de dessiner. + +J'entendis un cri d'admiration poussé par le banquier, qui dit à mon +maître: + +--C'est superbe! je vous félicite. Vous avez enfin compris mieux que moi +ce que je désirais. Recevez mes sincères remerciements. Oh! la nature +vit! Et quelle expression, quel élan vers Dieu! Oui, oui! c'est ainsi +qu'il faut représenter l'Espérance des chrétiens.... + +--Et si je vous disais que je ne suis pas l'auteur de cette statue? +répliqua mon maître. + +--Que voulez-vous dire? demanda le banquier surpris. + +--J'y changerai bien quelque chose, répondit le sculpteur. Elle est trop +maigre, et il y a, çà et là, de petits détails qui doivent être +corrigés; mais je ne veux pas m'attribuer le mérite d'autrui. L'auteur +de la statue que vous admirez est le jeune homme que vous voyez dessiner +à cette table. + +Et, se tournant vers moi, il me cria: + +--Venez ici, mon ami, et recevez vous-même les éloges qui vous +appartiennent légitimement. + +J'obéis. Le banquier s'avança vers moi et se mit à me louer +chaleureusement et à vanter mon oeuvre. Ému et confus, je tenais les +yeux baissés; mais mon maître me frappa vivement sur l'épaule, et +s'écria: + +--Ah! monsieur Léon, vous êtes là comme une timide jeune fille. Levez la +tête et regardez hardiment devant vous, comme un artiste tel que vous a +le droit de le faire. + +Le banquier se gratta le front en murmurant: + +--Monsieur Léon? Ce serait étrange! qui sait? En effet; maître, je +connais tous vos élèves, mais ce jeune homme, je ne l'ai pas encore vu +ici.--Vous vous nommez donc Léon? demanda-t-il en s'adressant à moi. +Excusez mon indiscrétion, je vous prie. Quelle est votre patrie? quelle +ville habitent vos parents? quel est votre nom de famille? + +Je répondis à ses questions avec franchise. + +C'est merveilleux! dit-il. Sans cette statue, je ne vous aurais +peut-être jamais trouvé. Cependant il y a quinze jours que je vous fais +chercher dans tous les ateliers et les musées de Paris. Mais qui se fût +imaginé que je vous trouverais dans une maison où je connais tout le +monde? J'ai une lettre pour vous, une lettre très-pressée. Elle est d'un +riche négociant d'Anvers. Mais vous devez le connaître: M. Pavelyn est +son nom. Je ne sais ce qu'il vous veut, mais il me supplie de ne pas +perdre un instant pour vous remettre sa lettre, si je vous découvre. Je +lui ai promis de ne rien négliger pour satisfaire son ardent désir. Je +vais envoyer immédiatement mon domestique, qui m'attend en bas, demander +la lettre à mon premier commis. Il ira en voiture, et sera de retour en +un instant. + +Il descendit pour donner ses ordres, puis remonta sur-le-champ dans +l'atelier. Il regarda encore ma statue, loua en particulier chacun des +mérites qu'il croyait y découvrir, causa avec moi de l'art païen, de +l'art gothique et de l'art moderne, et me promit sa puissante +protection. + +Il fut interrompu par l'arrivée de son valet, qui lui présenta une +lettre cachetée, qu'il me remit immédiatement. + +C'était bien M. Pavelyn qui avait écrit mon nom sur l'enveloppe. J'étais +tremblant et pâle d'une curiosité inquiète en ouvrant la lettre.... +Mais, dès que j'en eus parcouru les deux premières lignes, un voile +descendit devant mes yeux; je poussai un cri déchirant; mes jambes se +dérobèrent sous moi, et je m'affaissai au pied de ma statue. + +Mon maître me prit dans ses bras; le valet qui avait apporté la lettre +prit de l'eau dans un vase, et se disposait à mouiller mon front. Mais +je n'étais pas tout à fait évanoui, et je fis signe qu'on me laissât +respirer un peu. Je ne pouvais croire l'écrit qui gisait tout ouvert à +mes pieds, et mon premier mouvement fut de le reprendre et d'y porter +les yeux de nouveau. Je lus à voix haute les affreuses paroles qui +m'avaient fait succomber à ma douleur et à mon épouvante: + +«Venez, venez vite, Léon! hélas! elle marche d'un pas rapide vers la +mort. Un seul espoir nous reste: votre présence peut encore, peut-être, +lui sauver la vie. Venez! ma pauvre Rose vous appelle jour et nuit!» + +Je n'en lus pas davantage. Avec un nouveau cri, j'arrachai ma blouse +grise, et je saisis mes vêtements. + +--Mais qu'avez-vous? que voulez-vous faire? s'écria mon maître, effrayé +de la violence de mes mouvements. + +--Partir, je dois partir! m'écriai-je. Elle meurt! elle m'appelle! +Adieu! + +--Elle meurt? Qui? demanda-t-on. + +--Là-bas! elle! l'Espérance... ma statue! hurlai-je comme un fou. + +Mon maître se plaça devant la porte et me barra le passage. + +--Pauvre garçon! dit-il; je ne puis vous laisser partir ainsi; votre +cerveau est dérangé. + +Je lui dis d'un ton suppliant et les mains jointes: + +--Oh! non, non, vous vous trompez: je ne suis pas fou. Jugez, jugez +vous-même! J'étais un pauvre enfant muet; un autre enfant, la fille de +gens riches, m'a tiré de la misère, m'a instruit, et a fait de moi un +artiste. Devenue femme, elle a aimé son protégé avec tant de passion, +qu'elle paie de sa vie ce malheureux amour! Peut-être en ce moment +est-elle étendue sur son lit de mort, elle m'appelle pour la sauver, +pour lui fermer les yeux.... Et je ne volerais pas à son appel de +détresse? Ah! je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi partir! + +--Je comprends, répondit mon maître, les yeux mouillés de larmes; mais +vous ne retournerez pas du moins à Anvers à pied; avez-vous de l'argent? + +--De l'argent? balbutiai-je frappé de cette question. De l'argent? Dans +ma chambre... trop peu, peut-être. + +Le généreux artiste tira quelques napoléons de sa poche, me les glissa +dans la main et dit: + +--Tenez, que Dieu vous protège pendant le voyage. Partez le plus vite +possible; nous compterons après. + +À peine vis-je la porte ouverte devant moi, que je me précipitai dans +l'escalier en poussant un cri de joie, et je m'élançai dans la rue.... + +Deux heures après, j'étais dans la chaise de poste qui devait me ramener +en Belgique. + + + + +XXX + + +Après un voyage rapide, quoique terriblement lent au gré de ma fiévreuse +impatience, j'arrivai à Anvers dans l'après-midi. Je m'élançai hors de +la chaise de poste avant qu'elle fût complètement arrêtée, et courus +tout d'une haleine jusqu'à la maison de M. Pavelyn; mais là, j'appris +par un domestique que, depuis une dizaine de jours, toute la famille +s'était rendue au château de Bodeghem, dans l'espoir que l'air de la +campagne fortifierait un peu la malade. + +Sans perdre un instant, je courus chez un loueur de voitures et fis +atteler deux bons chevaux à une légère calèche; je lui promis double +salaire... et, un quart d'heure après, nous brûlions le pavé de la +grande route de Bodeghem avec la rapidité du vent. + +Je fis arrêter la voiture devant la grille du château, je jetai une +pièce d'or au cocher, et je sautai dans le jardin. À la porte du +château, un domestique me salua avec un cri de joie: il me conduisit +dans le vestibule en toute hâte, et, sans dire un mot, ouvrit la porte +d'une chambre et s'écria: + +--Voici M. Léon! + +Trois ou quatre voix répondirent par un cri de joie à cette annonce. Je +vis Rose se lever en sursaut de son fauteuil de malade tout chargé de +coussins; je vis ma mère qui tenait une des mains de la pauvre malade; +je vis M. et madame Pavelyn dont le visage s'illuminait de joie à mon +apparition.... Mais Rose! hélas! comme la maladie l'avait changée! Ces +joues creuses, ces yeux vitreux, ces lèvres bleues! Il était donc vrai +que la mort avait marqué sa victime; je n'étais venu que pour la voir +mourir! + +À cette affreuse pensée, je fus frappé d'un désespoir immense; je sentis +mes jambes se dérober sons moi; j'essayai de parler; mais on eût dit que +j'étais redevenu muet. + +Je remuais vainement les lèvres; aucun son ne sortait de ma bouche.... +Un torrent de larmes s'échappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur +une chaise, anéanti et sans force, la tête cachée dans mes mains +appuyées sur le bord de la table. + +J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles +consolatrices; je sentais les bras de ma mère qui s'efforçaient de me +faire lever la tête pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main +et tâchait de me tirer de la douleur où j'étais plongé par les +témoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible à tout, +et ne répondis que par des sanglots, jusqu'au moment où Rose murmura à +mon oreille avec l'accent de la plus ardente prière: + +--Léon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins pitié de ma pauvre +mère. Vous lui déchirez cruellement le coeur! Pour l'amour de moi, +montrez-vous courageux et rassuré sur mon sort! + +Ces paroles ma rappelèrent un peu à moi-même; je fis un effort pour +surmonter ma douleur, et je levai la tête. Tandis que des larmes +silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive +émotion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes +bienfaiteurs et de ma mère avait agité mon âme.... + +Mais Rose interrompit cette explication embarrassée, et dit en me +montrant une chaise à côté d'elle: + +--Venez, Léon, asseyez-vous à côté de moi. Je ne puis pas causer avec +vous de si loin, cela me fatigue la poitrine. + +Quand je lui eus obéi, elle me regarda avec un sourire radieux, et +plongea dans mes yeux un regard d'une singulière profondeur. L'amour et +le bonheur éclairaient son pâle visage; mais cette quiétude, cette joie, +sur ses traits flétris, me frappèrent d'une angoisse nouvelle, et je +penchai la tête sur ma poitrine. + +--Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une +voix calme et gaie. Ah! si vous n'étiez pas venu, je n'aurais peut-être +pas eu la force ni le courage d'espérer une vie plus longue; mais, +maintenant que vous voilà, je me sens déjà beaucoup mieux. Mon coeur bat +plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de +mes forces, qui me donne la certitude que j'échapperai à la consomption. +Vous verrez: dès demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec +ma bonne mère; nous parlerons de notre enfance; nous évoquerons nos plus +doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la +beauté de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je +reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement à la santé. Oui, +oui, Léon, j'en suis sûre; le bon Dieu vous a destiné à me rendre deux +fois la vie. Votre vue seule suffit pour me guérir. Prenez donc courage, +vous tous qui m'aimez si tendrement; car la lumière de la délivrance a +lui pour moi. + +Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une +profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commençai à chanceler +dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui éclaira mon visage +trahit le doux espoir qui était descendu dans mon coeur. + +Rose parla encore pendant quelque temps avec la même confiance exaltée, +jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de larmes dans les yeux de sa mère et +qu'elle crût avoir effacé l'impression de mon désespoir. Alors elle se +mit à m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres +détails, comment j'avais vécu pendant ma longue absence, et ce qui +m'était arrivé. + +Pour m'engager à en faire le récit circonstancié, elle prétendit qu'il +n'y avait pas de meilleur moyen, pour guérir un malade, que de lui faire +oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m'interrompit souvent +par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si +gaie, que je finis par croire que je m'étais effrayé à tort, et qu'il +n'y avait aucune raison de désespérer d'une prompte guérison. + +M. et madame Pavelyn écoutaient, les yeux brillants de bonheur; et il +était visible qu'ils s'abandonnaient plus encore que moi à cette douce +espérance. + +Mon bienfaiteur prit part à la conversation; il fut extrêmement +affectueux et me montra à différentes reprises que, malgré son chagrin, +il n'avait cessé de m'aimer. + +Comme j'étais arrivé à Bodeghem très-tard dans l'après-midi, le +crépuscule du soir commençait déjà à obscurcir la clarté du jour, +pendant que nous oubliions nos peines et nos inquiétudes dans une +conversation pleine de charme et de consolation. Rose nous étonnait par +sa vivacité, son courage et sa gaieté. Ses lèvres avaient repris leurs +fraîches couleurs par la circulation d'un sang plus chaud; ses yeux +brillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant +de liberté d'esprit et tant de force, qu'il ne restait plus en elle +d'autres symptômes de maladie que l'extrême maigreur de ses joues et de +ses membres. + +En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle. +Lui aussi parut stupéfait du changement favorable qu'il remarqua sur la +physionomie de Rose, et il secoua la tête en souriant. + +Après m'avoir cordialement souhaité la bienvenue, comme à une vieille +connaissance, il s'approcha de la malade et lui tâta le pouls pendant +quelques minutes. + +Puis il dit d'une voix qui trahissait une certaine inquiétude: + +--Quelle agitation dans le sang! Cette force nouvelle est étonnante. +Espérons; une réaction favorable va peut-être se déclarer; mais, si nous +ne faisions pas cesser cette émotion trop vive, maintenant qu'il en est +temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle Rose est +très-fatiguée, quoiqu'elle n'en ait pas l'air. Il faut qu'elle prenne du +repos. Ainsi, monsieur Léon, vous qui avez plus de force sur vous-même, +quittez-la maintenant. Et vous, mademoiselle, remettez à demain le +plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte +pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, l'entretien que mon +devoir m'oblige à faire cesser. + +Nous avions tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil +très-sage; car, maintenant que notre attention était éveillée, nous ne +pouvions méconnaître que Rose fût dans un état d'agitation extrême. + +Ma mère prit pour prétexte que mon père, qui était allé dans un village +voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour à la maison, +et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps mon retour. + +Rose me supplia à mains jointes de revenir la voir le lendemain de +très-bonne heure. Ses yeux bleus faisaient rayonner sur moi un sourire +d'une douceur céleste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai +consolé et presque heureux, à côté de ma mère, vers notre demeure. + + + + +XXXI + + +Le lendemain, après une nuit agitée par des rêves pleins d'espoir et +d'inquiétude, je me levai aux premières lueurs du matin; mais, si vif +que fût mon désir d'être auprès de Rose, je restai avec mes parents +pour leur parler de ma fuite et de ma position. + +Je sentais, et ma mère me l'avait bien fait comprendre, que Rose avait +été très-fatiguée, et que je ne pouvais pas la priver d'un repos si +nécessaire par une visite trop matinale. + +Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j'osai me diriger vers +le château. + +En entrant dans le jardin, je vis de loin Rose assise avec sa mère sous +l'ombrage d'un tilleul touffu. Cette preuve que les émotions de la +veille ne lui avaient pas été fatales me rendit si joyeux, que je +poussai un cri de triomphe. + +Tandis que j'exprimais ma joie et mon espoir, Rose me fit signe de +m'asseoir à côte d'elle. + +Madame Pavelyn, après avoir échangé quelques paroles avec nous, se leva +et s'éloigna sous prétexte d'aller chercher quelque chose dans la +maison. + +Dès qu'elle eut disparu, Rose me dit: + +--Léon, j'ai prié ma mère de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai +pas pu causer librement avec vous; parlons un peu à coeur ouvert. +Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pensé à moi, beaucoup +pensé à moi? + +--Ô Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon à penser à +vous, à vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine.... + +--Non, non, soyez tranquille, Léon, répliqua-t-elle en souriant. J'ai +tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et à +quelles pensées votre esprit a été en proie. Mon âme vous a accompagné +dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai +entendu vos lèvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire à mon image +qui se plaçait devant vos yeux. Ne vous étonnez pas de cela, Léon. Pour +compter les battements de votre coeur, si loin, que vous fussiez, je +n'avais qu'à poser la main sur mon propre coeur, et je suis certaine que +ses moindres pulsations avaient un écho dans le vôtre. Nos deux +existences n'en font qu'une. + +Tremblant d'émotion, je joignis les mains et balbutiai des paroles +d'ardente reconnaissance. + +La voix de Rose était si douce, le contentement illuminait sa pâle +figure d'un éclat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon coeur +palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante rosée. + +Il devait y avoir dans l'esprit de Rose des idées qu'elle ne disait pas; +au lieu de répondre à ce que je lui disais, elle me demanda tout à coup: + +--Et si la maladie m'avait emportée avant votre retour, Léon, vous +auriez toujours pensé à votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et +vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelât à lui, pour +pouvoir reposer à côté d'elle dans le cimetière? + +--Oh! ne dites pas de si horribles choses, m'écriai-je. Vous êtes déjà +beaucoup mieux aujourd'hui, vous guérirez, n'en doutez pas; mais vous +devez faire un peu d'efforts, Rose, pour chasser de votre esprit cette +crainte sans fondement. Faites-le du moins par pitié pour moi. + +--J'ai eu dernièrement un rêve étrange, dit-elle, un rêve qui n'a pas +duré plus de la moitié de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre +vingt ans et plus dans l'avenir. J'étais morte.... Non, ne vous agitez +pas, Léon: ce n'était qu'une vision dans mon sommeil.... Moi aussi, +j'avais pleuré, j'avais frémi à l'idée de la mort, parce que je croyais +qu'elle allait me séparer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la +terre. Comme je m'étais trompée! Du sein de Dieu, le regard de mon âme +s'étendait jusqu'aux dernières limites de l'univers. Mon existence était +devenue si puissante, si perfectionnée et si multiple, que mon âme, sans +quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis +désolés. C'était ici, dans ce petit coin du monde où se trouve mon cher +Bodeghem, que mon âme avait jeté les yeux. Ma tombe était derrière la +petite église. J'y voyais quelqu'un, quelqu'un que j'avais peut-être +trop aimé sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes +mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs années. +Souvent je me tenais à côté de lui; je n'entendais pas seulement ce +qu'il disait, mais je percevais les moindres émotions de son coeur aussi +distinctement que s'il me les eût clairement décrites. Lui aussi avait +conscience de ma présence, car ses yeux me suivaient pendant qu'il +souriait à mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le +consoler, de lui donner confiance dans la réunion éternelle de nos deux +âmes, il répondait à mon inspiration secrète comme si des lèvres +matérielles eussent parlé à son entendement. La mort n'avait pas séparé +l'âme déjà bienheureuse de l'âme encore souffrante! + +J'étais pâle et frémissant en écoutant les paroles de Rose. Je sentais +les larmes monter de mon coeur serré à mes yeux; mais sa voix était d'un +calme si solennel et si émouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai +un regard plein d'un respect mêlé d'effroi sur ses yeux étincelants. Il +était évident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si +tristes et si étonnantes, et je prévoyais avec anxiété une révélation +affreuse. + +--Léon, dit-elle, hier vous avez frémi d'effroi au premier aspect de mon +visage amaigri. Vous avez vu l'image de la mort à mes côtés, n'est-ce +pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez à une vie meilleure, +n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre, +les âmes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie +éternelle? + +Elle se tut, et parut attendre une réponse affirmative; mais je ne me +sentais pas la force de parler, et, la tête penchée sur ma poitrine, je +me mis à pleurer en silence. + +--Pardonnez-moi, Léon, dit-elle. Si je remplis votre coeur de tristesse, +c'est pour vous épargner de plus grandes souffrances au moment où mon +enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; car, +Léon, quand vous dites que je guérirai, vous exprimez votre espoir, +n'est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et +impitoyable! Si ce n'était point par compassion pour vous, ce serait par +égoïsme que je parlerais ainsi. J'accepte le faible espoir de guérison +que l'on s'efforce d'inspirer à la pauvre malade; mais je veux s'il +plaît à Dieu de me rappeler à lui, fermer les yeux sans chanceler dans +ma foi, joyeuse et triomphante dans l'impuissante mort! Vous pleurez de +tristesse sur le sort qui me menace, Léon! Ah! dites-moi que, si votre +crainte devait se réaliser, mon rêve deviendrait une vérité; +promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir +de Rose jusqu'à la fin de vos jours. Laissez mon âme emporter l'espoir +que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l'attachait à votre +âme. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera +pas; que la foi, l'inébranlable foi en une éternité de bonheur vous +donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire +sur les lèvres, comme on prend congé d'un ami qui vous précède dans un +beau voyage. + +J'étais écrasé sous le poids de ma douleur; et je luttais avec désespoir +contre l'idée que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais +que, malgré moi, l'idée de la mort pénétrait victorieusement dans mon +âme et se rendait maîtresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait +cette affreuse conviction me faisait trembler; je n'osais point parler. + +Rose implora d'une voix douce et plaintive un mot d'assentiment, et me +dit qu'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues souffrances, pour +sa lutte mortelle contre son amour, pour son dépérissement, que la +promesse qu'elle me resterait chère après sa mort. + +Supplié avec cette insistance, je lui fis la promesse qu'elle +souhaitait, et, poussé par mon exaltation croissante, j'affirmai que je +ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de +chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un +élan vers elle. + +Elle me prit la main et dit avec une joie extrême: + +--Croyons maintenant que je puis encore guérir. Je serai tranquille, et +j'aurai la force d'espérer. Quoi que Dieu décide de moi, je puis mourir: +la mort ne nous séparera pas. + +Dès ce moment, Rose prêta l'oreille, avec une attention surprenante, à +tout ce que je lui disais pour l'encourager et pour chasser de son +esprit l'idée de sa fin prochaine. Nous causâmes longtemps de notre +heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de +notre vie. + +--Lorsque madame Pavelyn revint auprès de nous pour nous faire remarquer +que le soleil était déjà très-haut et que la chaleur pourrait être +nuisible à Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et +j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la mère de Rose, par des +paroles où respirait une confiance profondément sentie. + +Nous rentrâmes dans la maison. + +Je restai toute la journée au château à causer avec Rose et avec ses +parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque intérêt pour +eux, et diminuer ou dissiper leurs craintes. + +Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Rose. Chaque fois, elle +s'efforça d'affermir en mon coeur sa foi illimitée dans l'impuissance de +la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande influence, car, +lorsque le soir fut venu et que Rose, qui se sentait très-fatiguée, alla +se reposer, je quittai le château le sourire aux lèvres, et ce sourire +n'était autre chose qu'un défi triomphant que je jetais à la mort. + + + + +XXXII + + +Pendant quelques jours, Rose recouvra peu à peu plus de force et de +gaieté, à mesure qu'elle réussissait, à force d'assauts répétés, à me +communiquer son étrange amour de la mort. + +Et, en effet, quoique je conservasse encore l'espoir de la voir guérir, +l'idée qu'elle pouvait mourir ne m'épouvantait pas toujours. Il y avait +même des moments où, de même que Rose, je ne considérais la mort que +comme un événement qui, sans interrompre la vie, affranchit l'âme de +ses liens matériels et la met en possession de la puissance infinie +qu'elle doit à son essence divine. + +Ainsi, si Rose devait quitter la terre, elle me verrait néanmoins, elle +m'entendrait, elle connaîtrait les pensées de mon coeur, elle serait +avec moi, et ne me quitterait pas jusqu'au moment où je pourrais à mon +tour m'endormir de l'éternel sommeil du corps. + +Qu'était-ce pour moi que quelques années d'attente, si ces années +restaient éclairées par la lumière du souvenir? Si j'étais soutenu dans +ce court exil par la certitude de sa présence? Et combien plus grande +serait notre joie, là-haut dans le ciel, en nous réunissant pour +l'éternité! De semblables pensées s'élevaient sans cesse dans mon +esprit. Il est bien vrai que souvent la crainte de la mort me faisait +frissonner; et que, lorsque j'étais seul, des larmes jaillissaient de +mes yeux; mais ce n'était que la dernière lutte de ma nature terrestre +contre la crainte innée de son anéantissement. + +Enfin, sous l'influence des paroles exaltées de Rose, j'allai si loin +dans cette manière d'envisager la mort et l'avenir, que je savais parler +pendant des heures entières avec un calme parfait, et même avec une +sorte d'heureuse quiétude, de choses qui font trembler les hommes et qui +autrefois m'eussent fait défaillir d'épouvante et de douleur. + +Peut-être y avait-il alors quelque chose d'outré dans cette +superstition; peut-être semble-t-il inexplicable qu'en si peu de temps +j'aie pu élever mon esprit à une notion surnaturelle de l'éternité; mais +lors même que Rose se fût trompée, sa puissance sur moi était si +absolue, qu'elle aurait pu m'inspirer une foi aveugle en des choses qui +ne peuvent exister. Et quel art, quelle éloquence irrésistible +n'employait-elle pas pour étouffer tous les doutes qui s'élevaient en +moi! Je n'avais pas besoin de parler; elle lisait ma pensée dans mes +yeux; elle pressentait mes émotions et entendait les battements de mon +coeur; car elle répondait à toutes mes hésitations, combattait mon +incertitude et dissipait mes doutes avant que j'eusse pu soupçonner +moi-même quelles pensées allaient s'éveiller dans mon esprit. + +Depuis que nos âmes étaient parvenues à un accord aussi parfait, jamais +la moindre tristesse ne venait assombrir nos esprits. Il y avait dans +nos entretiens quelque chose de divin, de surnaturel, qui souvent nous +emportait si loin, que nous parlions comme si nos âmes étaient déjà +indissolublement unies dans la patrie éternelle. + +Un jour, cependant, Rose parut rêveuse et taciturne. + +Quand je parvenais à faire éclore un sourire sur ses lèvres, ce signe de +gaieté disparaissait immédiatement de son visage; elle semblait +distraite, et il était facile de voir qu'elle n'était pas aussi bien que +la veille. + +Ses parents commençaient à craindre que le mieux qui s'était déclaré +dans son état ne continuât point. La noble fille faisait de grands +efforts sur elle-même pour affecter la gaieté et la confiance, afin de +consoler sa mère. Je lus dans ses yeux qu'une pensée importune la +poursuivait, et je tâchai de savoir ce qui l'inquiétait ainsi. Mais elle +évita, non sans être embarrassée, de répondre à mes questions, et +résista pendant deux jours à mes instances, en essayant de me faire +croire que sa mélancolie était la suite d'une agitation nerveuse et +maladive. + +Dans la matinée du troisième jour, je la trouvai assise dans son +fauteuil de malade, sous l'ombre du tilleul. Elle était seule. Je lui +demandai comment elle se trouvait, et si elle avait eu un bon repos la +nuit. Nous parlâmes ainsi pendant quelques instants de sa maladie; mais +je m'aperçus bientôt que ses idées étaient ailleurs, et qu'elle +m'écoutait avec distraction. + +--Rose, soupirai-je avec un accent de triste reproche, vous avez donc +des secrets pour moi? Il y a quelque chose qui vous afflige, et vous me +refusez ma part de votre douleur? + +--Non, Léon, répondit-elle, je n'ai pas de secrets pour vous, et j'ai +voulu être seule pour vous confier les inquiétudes qui m'ont ravi la +paix du coeur. Elle est bien terrible, la crainte qui depuis deux jours +s'est élevée, en moi, et qui s'est changée en une terreur insurmontable. +J'ai une prière à vous faire, un grand sacrifice à vous demander; vous +me l'accorderez, n'est-ce pas, Léon? + +Je l'assurai que rien ne me coûterait pour satisfaire ses moindres +souhaits, et j'attendis avec une certaine anxiété la confidence +annoncée. + +--Léon, dit-elle, depuis trois jours et trois nuits une affreuse pensée +se dresse comme un fantôme devant mes yeux. Notre inclination l'un pour +l'autre est née dans notre coeur à notre insu. Nous l'avons combattue, +nous avons lutté sans pouvoir la vaincre; nous le croyons, au moins. +Mais, dans ce combat, avons-nous bien usé toutes nos forces, jusqu'à la +dernière? Et s'il était vrai que, tout en luttant, nous eussions +pourtant nourri et caressé en nous-même ce sentiment d'amour, nous +serions coupables; le lien qui unit nos âmes ne serait qu'une faiblesse +indigne, un fol égarement. Ô Léon, je vais bientôt paraître devant Dieu! + +J'essayai de la tranquilliser en lui montrant la chasteté et la pureté +de notre amour. Je lui prouvai avec une conviction complète qu'un pareil +sentiment, dégagé de tous les désirs terrestres, ne pouvait pas être +coupable, et que, si réellement nous n'avions pas lutté jusqu'au bout +contre le voeu de notre coeur, Dieu, dans sa souveraine justice, ne +ferait pas un crime à de pauvres créatures de leur faiblesse. + +Sans me répondre, elle reprit le fil de ses pensées. + +--Il y a autre chose qui m'inquiète: vous m'avez promis, Léon, de ne +jamais cesser de penser à moi après ma mort;--mais, si les nécessités +matérielles de la vie vous forcent à travailler, si vous devez chercher +loin d'ici vos moyens d'existence, que notre humble Bodeghem ne peut pas +vous offrir, comment pourrez-vous rester fidèle à mon souvenir? comment +veillerez-vous sur ma tombe? Et mon âme, du haut du ciel, ne vous +verra-t-elle pas errer sur la terre avec un coeur refroidi, d'où les +soins de la vie auront effacé le souvenir? + +Il n'était pas facile de trouver des paroles persuasives pour combattre +victorieusement ces doutes. + +Je renouvelai ma promesse, et lui jurai que chaque battement de mon +coeur raviverait en moi son souvenir et l'espoir d'être bientôt réuni à +elle dans le sein de Dieu. + +Elle parut sortir d'un rêve, et s'écria: + +--Léon, avant de mourir, je voudrais être votre femme.... + +Ces mots me firent frissonner et pâlir. Était-ce la surprise, la crainte +ou la joie? + +Je ne sais, mais j'étais extrêmement ému, et je m'écriai en levant les +bras au ciel: + +--Dieu! Rose, que dites-vous? Ma femme, vous! sur la terre?... + +--Voyez-vous, Léon, reprit-elle avec un calme solennel, si la loi nous +avait unis, et que la bénédiction du prêtre eût sanctifié notre amour, +notre affection ne serait pas seulement légitimée aux yeux du monde, +mais aussi devant Dieu, au nom duquel nous serions indissolublement +unis. Alors je pourrais paraître sans crainte devant son tribunal +redoutable, je pourrais vous aimer dans la patrie des âmes; et vous, +vous pourriez garder ma mémoire ici-bas avec une pieuse fidélité; car je +veillerais sur mon époux, et vous penseriez à l'hymen que le ciel même +aurait béni. + +Mon coeur battait d'enthousiasme et d'admiration. Rose serait ma femme! +nos âmes recevraient le sceau ineffaçable de l'union des âmes! + +--Et d'ailleurs, poursuivit Rose, ce mariage me permettrait de préserver +ma mémoire de toute faiblesse dans votre coeur; car, Léon, je veux vivre +dans vos pensées, sans avoir à lutter en vous contre des soins +matériels. Si je devenais votre femme, vous consentiriez, n'est-ce pas, +à recevoir de mes mains la dot qui vous donnerait les moyens d'être +toujours fidèle à ma mémoire jusqu'au jour où sonnera l'heure de votre +délivrance? + +Je balbutiai quelques mots de gratitude et de bonheur; mais je lui +objectai que ses parents s'accueilleraient pas avec plaisir cet étrange +et triste désir. + +Elle me répondit qu'elle en avait déjà parlé à sa mère, et qu'elle était +convaincue que son père y consentirait avec joie. Elle ne voulait pas me +forcer, cependant, et essaya de me démontrer que c'était un grand +sacrifice qu'elle exigeait de moi; que, si mon esprit avait la moindre +hésitation ou entrevoyait la plus légère objection, je ne devais point +accepter sa proposition, m'enchaîner pour jamais à une femme qui +reposerait peut-être bientôt sous la froide terre du cimetière; mais +que, si ma tendresse était assez profonde et assez dévouée pour +consacrer ma vie à une morte, elle me demandait mon consentement comme +la plus grande preuve d'amour que je pusse lui donner. + +Ému jusqu'aux larmes, je l'assurai que je n'avais jamais osé espérer +tant de bonheur, et que la bénédiction du prêtre, en sanctifiant notre +amour, m'apporterait une félicité inexprimable. + +Elle me regarda jusqu'au fond des yeux avec l'éclat de l'exaltation sur +le visage, et reprit: + +--Maintenant, Léon, vous ne verrez plus sur mon visage aucune trace de +chagrin. J'attendrai avec une joyeuse espérance le moment solennel de +notre mariage; et si Dieu me laisse vivre jusque-là, vienne alors +l'impuissante mort! Elle ne pourra ni m'effrayer ni m'attrister, car +elle ne brisera rien, elle n'affaiblira rien, elle ne séparera rien.... +Venez Léon, rentrons maintenant. Après le dîner, quand vous serez parti, +je parlerai à mon père de notre union prochaine. Ciel! quel bonheur, +quelle joie! Marcher ainsi au bras de mon fiancé, me sentir soutenue car +celui qui sera mon époux avant peu!... + +Nous rentrâmes. M. et madame Pavelyn virent avec étonnement le +changement qui s'était opéré en Rose. Elle ne cessait pas de sourire, et +se réjouissait avec ivresse, comme si la santé lui était revenue +subitement. + +À midi, lorsque je quittai le château pour rentrer chez mes parents, +Rose m'adressa encore un clin d'oeil pour me promettre que son voeu +s'accomplirait infailliblement. + + + + +XXXIII + + +Rose avait, le jour même, parlé à ses parents de son désir d'être unie à +moi par les liens du mariage. Son père, qui eût fait volontiers les plus +grands sacrifices pour lui épargner le moindre chagrin, lui avait +accordé sans aucune objection tout ce qu'elle désirait, et m'avait même +supplié de ne pas refuser cette satisfaction à sa pauvre fille. Il +espérait que la joie de voir s'accomplir ainsi son voeu le plus cher +donnerait à Rose un nouveau courage et de nouvelles forces pour lutter +victorieusement contre sa cruelle maladie. + +Chose étrange, pourtant! Dès le lendemain matin, nous remarquâmes que +l'état de Rose avait sensiblement empiré. Ses yeux avaient perdu leur +éclat; ses lèvres étaient décolorées, et il y avait dans son regard +vitreux quelque chose d'humide qui attestait un affaiblissement des +forces vitales. + +C'était donc vrai, ce que Rose m'avait dit plus d'une fois! +L'amélioration que nous avions cru remarquer en elle n'était qu'une +apparence trompeuse. Par un incroyable effort sur elle-même, elle avait +rassemblé toutes les forces de son âme pour me rendre douce et familière +l'idée de sa mort, et ce qu'il lui restait de cette force mourante, +elle l'avait employé à nous faire consentir, ses parents et moi à son +mariage. + +Maintenant que ce but suprême était atteint, elle défaillait, et en une +seule nuit la maladie avait repris toute se violence et se développait +avec une rapidité nouvelle. + +Rose, cependant, souriait et parlait gaiement. Aucune pensée triste ne +jetait une ombre sur son visage; et, quoique son corps fût de plus en +plus consumé par la maladie, son esprit restait calme, tranquille, et +d'une étonnante vivacité. + +Assurément, la certitude que Rose allait mourir ne m'effrayait plus, et +je pouvais causer tranquillement avec elle, pendant des journées +entières, de son départ pour une autre patrie; mais il arrivait +cependant que la vue de sa pâleur cadavérique et sa toux douloureuse me +faisaient frissonner malgré moi, et éveillaient en moi un sentiment de +pénible compassion. Elle lisait au fond de mon coeur. Dès qu'une vague +pensée d'angoisse ou de tristesse se glissait dans mon esprit, elle +fixait ses yeux sur les miens avec une expression de doux reproche, et +me rappelait au mépris de la mort corporelle, et à la foi la plus vive +en la vie éternelle de l'âme. + +M. et madame Pavelyn reconnaissaient avec la plus profonde douleur +qu'ils s'étaient laissé abuser par une vaine espérance. Chaque fois +qu'ils regardaient leur enfant et qu'ils voyaient, pour ainsi dire heure +par heure, les progrès de la maladie, leurs larmes coulaient en +abondance. Mais ils subirent insensiblement l'irrésistible influence de +la confiance sans bornes de Rose et de l'inexplicable lucidité de son +esprit; ils parurent enfin attendre avec une sorte de résignation la +séparation fatale, et cessèrent de pleurer si amèrement. + +Dans l'intervalle, les préparatifs de notre mariage furent achevés en +grande hâte. + +M. Pavelyn fit tout ce qui était en son pouvoir pour abréger autant que +possible les formalités légales et religieuses; car, quoique Rose nous +assurât qu'elle vivrait au moins assez longtemps pour atteindre le jour +solennel, nous commencions à craindre que la mort ne vînt la frapper à +l'improviste, avant que son dernier voeu fut rempli. + +Rose voulait être belle ce jour-là, belle et gaie comme il convient à +une épousée. Avec quelle joie enfantine elle nous parlait de la toilette +que l'on était en train de lui faire à Anvers, des bijoux qui devaient +parer ses bras et sa poitrine, et de la couronne de fleurs d'oranger qui +ornerait sa tête. + +Pauvre vierge, elle était comme un squelette vivant; elle ne pouvait +plus se lever sans aide de son fauteuil; elle haletait péniblement pour +aspirer dans ses poumons rétrécis un peu d'air frais; souvent une toux +sifflante, un vrai râle menaçait de l'étouffer! il était visible que son +corps souffrait d'atroces tortures... et cependant elle parlait avec +une exaltation naïve de sa belle robe de noces et de sa blanche +couronne de mariée! + +Son mal s'aggrava si rapidement pendant les derniers jours qui devaient +précéder notre mariage, que, ses parents et moi, nous étions convaincus, +hélas! qu'elle n'atteindrait pas le moment souhaité! + +En effet, depuis près d'une semaine, elle n'avait pu quitter son lit; +son estomac refusait toute nourriture; elle gémissait péniblement, comme +si sa dernière lutte contre la mort victorieuse avait commencé, et son +sommeil était sans cessé troublé par une sueur nocturne, ce terrible +signe que l'âme est en travail pour se dégager des liens du corps! + +Qu'elle fut affreuse pour moi, la nuit qui devait faire place au jour +solennel! + +Rose mourrait-elle sans voir notre amour légitimé et sanctifié par la +bénédiction du prêtre? + +Devait-elle entreprendre l'éternel voyage accablée de tristesse et de +crainte? + +Ah! si le ciel en avait décidé ainsi, que son agonie serait +terrible!--Car l'imperturbable quiétude et l'admirable courage qu'elle +avait montrés n'avaient leur source que dans l'espoir que Dieu +pardonnerait à l'épouse légitime la faiblesse de la pauvre jeune fille. +Elle exhalait son dernier souffle, son coeur ne battait pour ainsi dire +plus, la main de la mort s'étendait pesante sur sa poitrine.... + +Ces pensées, cette angoisse, ce désespoir passaient comme des spectres, +devant mes yeux terrifiés, tandis que, dans ma cruelle insomnie, +j'étais assis à côté de mon lit, arrosant de mes larmes le plancher de +ma chambre. Le moindre bruit me faisait frissonner et me causait une +terreur inexprimable. À chaque instant, je croyais entendre les pas d'un +messager qui viendrait me dire: + +--Elle est morte! + +Enfin, quand le ciel s'éclaira des premières lueurs du matin, un +domestique arriva. + +J'épiais en tremblant les paroles sur ses lèvres, car je ne doutais pas +qu'il ne vînt me broyer le coeur par l'affreuse nouvelle; mais, au +contraire, je poussai un cri de joie insensé.... Rose vivait encore; +elle allait mieux, même! Dieu, dans sa miséricorde, avait permis que le +soleil qui devait éclairer notre hymen se levât encore pour elle! + +Je m'apprêtai à la hâte pour la solennité avec un nouveau courage et une +foi raffermie. Moi aussi, je devais être beau et paré comme un heureux +époux. Rose l'avait voulu ainsi. + +Il fallait me hâter; car, maintenant que le jour était venu, il n'y +avait plus d'obstacle, et nous ne pouvions pas perdre un seul instant. + +Peu après, j'étais en route pour le château, suivi de mes parents, et je +montais dans la chambre de la malade, où notre union devait être +célébrée. + +Il y avait déjà beaucoup de personnes présentes; le maire et son +secrétaire, le prêtre et son servant, les témoins et les amis. + +Rose était assise dans un fauteuil à coussins. À mon apparition, elle me +sourit avec une expression de béatitude céleste, en remerciant Dieu de +lui avoir fait la grâce de triompher de la mort jusqu'à ce jour;--mais, +moi, quoiqu'elle voulût m'arracher des paroles de joie, je ne pouvais +parler, et je tenais mon regard fixé sur elle, avec une admiration +stupide.... + +Je ne sais pas ce qui se passa en moi. Cette robe de noces, d'une +blancheur immaculée, emblème de l'absence du corps matériel; cette +couronne de mariée, blanche comme la neige, que mon imagination nimbait +de rayons comme la couronne lumineuse d'une sainte; ces yeux, si vagues +et si profonds, qu'ils semblaient me regarder du fond de l'éternité; la +beauté mystique et surnaturelle de Rose en ce moment, égaraient mes +sens. Ce n'était pas le corps de Rose qui était là, devant moi dans ce +fauteuil; non, elle n'avait plus rien de terrestre: c'était son âme, son +âme bienheureuse, qui était descendue du sein de Dieu pour remplir une +promesse chère! + +Quel devait être l'étonnement des assistants! Rose pénétra le trouble de +mes sens, et se réjouit de me voir si plein d'espoir et de foi. Tandis +que chacun se faisait violence pour ne pas pleurer, et que quelques-uns +se détournaient pour cacher une larme furtive, nous nous souriions l'un +à l'autre, comme si le ciel s'ouvrait à nos yeux, où brillaient le +bonheur et le ravissement.... + +La voix du maire, qui s'était approché, tenant un écrit à la main, pour +nous lire le texte de la loi, m'arracha violemment à ma douce extase. +Rose, à qui mon exaltation avait prêté des forces suprêmes, se coucha +sur ses coussins et écouta, la poitrine haletante et les yeux presque +éteints, la voix du maire.... + +Enfin, lorsqu'on lui demanda si elle consentait à être ma femme, le oui +fatal sortit encore clair et distinct de ses lèvres.... Mais alors elle +ferma les yeux, et sa tête glissa, défaillante, sur l'appui du +fauteuil.... + +Des cris de douleur et de pitié retentirent dans la chambre, des larmes +jaillirent de tous les yeux? et chacun se précipita au secours de la +mourante. + +La garde-malade la prit dans ses bras et la coucha dans son lit.... +J'attendais en tremblant l'annonce de sa mort. Hélas! nous étions bien +mariés légitimement devant le monde; mais Dieu refuserait--il sa +bénédiction à notre amour? La pauvre Rose devait-elle descendre dans la +tombe sans cette dernière et suprême satisfaction?... + +Mon épouvante m'avait trompé: la position horizontale qu'on venait de +lui donner fit refluer vers le coeur de la malade le peu de sang qui +circulait encore dans ses veines. Elle ouvrit bientôt les yeux, et dit +au prêtre, par un signe, qu'elle était prête à faire entre ses mains le +serment solennel. + +Sans perdre de temps, le ministre du Seigneur commença à réciter sur +nous les prières de l'Église. Il unit nos mains, nous fit jurer une +fidélité éternelle; puis, d'un ton émouvant, qui résonna dans mon coeur +comme une voix des cieux: + +--Soyez bénis, dit-il: Dieu vous a inséparablement unis! + +Un cri de triomphe souleva le sein de Rose. Elle m'attira vers elle, me +pressa dans ses bras, et me dit dans ce premier et dernier embrassement: + +--Mon noble ami, mon cher époux, maintenant j'ai vécu assez sur la +terre. Je vais partir: la voix de Dieu m'appelle. Je suis heureuse. +Adieu! pensez à moi, tenez votre promesse. Que l'espoir reste, la +lumière de votre vie. Jusqu'à ce que l'époux et l'épouse puissent boire +ensemble à la source de l'amour éternel.... Léon, Léon, adieu! + +Elle parut prise d'une convulsion; je reculai, non pas de crainte, mais +de respect pour le solennel mystère de la délivrance de l'âme qui allait +s'accomplir. + +Rose fit encore un mouvement; elle prit le crucifix placé sur son coeur, +le porta à ses lèvres, leva au ciel ses yeux mourants, et demeura ainsi +immobile.... + +Tandis que le prêtre murmurait les prières de l'Église sur la mourante, +je tenais les yeux fixés sur elle comme en extase. + +Ah! comme elle était belle, ce doux ange qui avait pour auréole une +couronne de mariée! comme la béatitude, rayonnait sur ses traits +souriants! Quel espoir, quelle foi, quelle élévation vers Dieu dans son +regard immobile! + +Je joignis les mains en frémissant de respect et d'admiration: la voix +du prêtre résonnait dans le silence de la chambre. + +--Priez, dit-il tristement, priez mes enfants; son âme est montée au +ciel! + +Tous tombèrent à genoux; je tombai devant le lit en levant les bras vers +le souverain arbitre des destinées humaines, pour le remercier de sa +bonté infinie. + + + + +CONCLUSION + +J'étais resté deux jours et deux nuits dans la demeure du vieux +sculpteur. Son long et triste récit avait plus d'une fois fait couler +mes larmes; et avant même d'avoir entendu la fin de l'histoire de sa +vie, une si profonde admiration s'était élevée en moi, que je ne pouvais +plus le regarder sans être ému de vénération et de respect. + +Au moment où j'allais partir, je serrai une dernière fois, avec une +ardeur fébrile, les mains du vieillard, qui était pour moi la +personnification vivante de l'espérance et de l'amour, et qui m'avait +fait comprendre l'étonnante puissance du souvenir. + +Mon chemin me conduisit à travers le cimetière: je m'arrêtai près de la +tombe de fer, et je contemplai longtemps, oublieux de moi-même comme +dans un rêve, ces fleurs aussi vivaces et aussi fraîches encore après +quarante ans que la mémoire de celle dont elles ombrageaient les +cendres.... + +Peu à peu, ma tête pencha plus profondément sur ma poitrine, et je +répandis des larmes silencieuses sur la tombe de la douce Rose, la +victime d'un amour chaste et infini.... + +Et, continuant ma route, je remerciai Dieu d'avoir donné à sa faible +créature l'espérance qui ne meurt jamais, comme un ange gardien, et le +souvenir toujours renaissant, comme une source intarissable de +consolation et de force! + + + +F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER *** + +***** This file should be named 17242-8.txt or 17242-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/4/17242/ + +Produced by Frank van Drogen, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17242-8.zip b/17242-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b3bb7b0 --- /dev/null +++ b/17242-8.zip diff --git a/17242-h.zip b/17242-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..47cdbb5 --- /dev/null +++ b/17242-h.zip diff --git a/17242-h/17242-h.htm b/17242-h/17242-h.htm new file mode 100644 index 0000000..287ee4d --- /dev/null +++ b/17242-h/17242-h.htm @@ -0,0 +1,8707 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of LA TOMBE DE FER, par HENRI CONSCIENCE. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + P {text-indent: 4% } + P.noindent {text-indent: 0% } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La tombe de fer + +Author: Hendrik Conscience + +Release Date: December 6, 2005 [EBook #17242] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER *** + + + + +Produced by Frank van Drogen, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + +<h1><a name="Page_1" id="Page_1"></a><a name="Page_2" id="Page_2"></a><a name="Page_3" id="Page_3"></a>COLLECTION MICHEL LÉVY</h1> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>OEUVRES COMPLÈTES</h2> + +<h3>DE</h3> + +<h3>HENRI CONSCIENCE</h3> + +<h1>LA TOMBE DE FER</h1> +<a name="Page_4" id="Page_4"></a><a name="Page_5" id="Page_5"></a> + +<h2>PAR</h2> + +<h1>HENRI CONSCIENCE</h1> + +<h3>NOUVELLE ÉDITION</h3> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h3> + +<h3>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h3> + +<h3>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h3> +<hr style="width: 5%;" /> +<h3>1878</h3> +<hr style="width: 5%;" /> +<a name="Page_6" id="Page_6"></a><a name="Page_7" id="Page_7"></a> + +<p><a href="#PROLOGUE"><b>PROLOGUE</b></a><br /></p> +<p><b>Chapitres:</b> +<a href="#I"><b>I,</b></a> +<a href="#II"><b>II,</b></a> +<a href="#III"><b>III,</b></a> +<a href="#IV"><b>IV,</b></a> +<a href="#V"><b>V,</b></a> +<a href="#VI"><b>VI,</b></a> +<a href="#VII"><b>VII,</b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a> +<a href="#IX"><b>IX,</b></a> +<a href="#X"><b>X,</b></a> +<a href="#XI"><b>XI,</b></a> +<a href="#XII"><b>XII,</b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV,</b></a> +<a href="#XV"><b>XV,</b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI,</b></a> +<a href="#XVII"><b>XVII,</b></a> +<a href="#XVIII"><b>XVIII,</b></a> +<a href="#XIX"><b>XIX,</b></a> +<a href="#XX"><b>XX,</b></a> +<a href="#XXI"><b>XXI,</b></a> +<a href="#XXII"><b>XXII,</b></a> +<a href="#XXIII"><b>XXIII,</b></a> +<a href="#XXIV"><b>XXIV,</b></a> +<a href="#XXV"><b>XXV,</b></a> +<a href="#XXVI"><b>XXVI,</b></a> +<a href="#XXVII"><b>XXVII,</b></a> +<a href="#XXVIII"><b>XXVIII,</b></a> +<a href="#XXIX"><b>XXIX,</b></a> +<a href="#XXX"><b>XXX,</b></a> +<a href="#XXXI"><b>XXXI,</b></a> +<a href="#XXXII"><b>XXXII,</b></a> +<a href="#XXXIII"><b>XXXIII</b></a></p> +<p><a href="#CONCLUSION"><b>CONCLUSION</b></a></p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PROLOGUE" id="PROLOGUE"></a>PROLOGUE</h2> + + +<p>La classe du village était finie....</p> + +<p>Voilà Mieken, la jolie enfant blonde, qui s'en retourne à la maison avec +son ardoise sous le bras. Son voisin Janneken, tête frisée aux cheveux +noirs, marche à côté d'elle.[1]</p> + +<p>[Note 1: Mieken et Janneken, petite Marie, petit Jean.]</p> + +<p>Chemin faissant, ils cueillent dans le seigle des bluets bleus et des +coquelicots rouges.</p> + +<p>Ils s'asseoient sur le seuil de pierre fruste à l'entrée du cimetière.<a name="Page_8" id="Page_8"></a></p> + +<p>Janneken tresse une couronne avec les fleurs. La petite fille trouve que +cela dure trop longtemps et témoigne son impatience de posséder la +couronne....</p> + +<p>Mais Janneken travaille avec une attention sérieuse. Sans savoir ce qui +le pousse, il arrange et entremêle les fleurs, cherche l'harmonie des +couleurs et essaie de temps à autre la couronne sur la tête de sa +gentille compagne.</p> + +<p>Un sentiment d'amitié ou d'amour a-t-il fait déjà de l'enfant un artiste +précoce?</p> + +<p>Derrière ces innocents amis s'étend le champ de l'éternel repos, avec +son silence que rien ne trouble, avec ses tombes verdoyantes et ses +croix renversées....</p> + +<p>L'humble petite église s'élève au-dessus du champ des morts. Sa vieille +tour, lourde et massive à la base, ressemble à un vieillard pleurant sur +ses enfants qui ne sont plus; mais bientôt ses formes deviennent plus +sveltes, et elle s'élance vers le ciel comme une aiguille et montre +l'étoile d'or de l'espérance scintillant au-dessus des générations qui +dorment dans le sein de la terre.</p> + +<p>Le soleil répand sa joyeuse lumière sur le cimetière; les fleurs se +balancent sur les tombes au souffle du vent chaud du midi; les oiseaux +chantent dans les tilleuls qui ombragent le gazon bénit; des papillons +bigarrés voltigent au-dessus des petites croix de bois.... Mais rien ne +trouble le silence solennel ni la religieuse solitude du jardin des +morts.</p> + +<p>Janneken a achevé son oeuvre. Sur la tête de Mieken rayonne la couronne<a name="Page_9" id="Page_9"></a> +rouge et bleue qu'il a tressée pour elle.</p> + +<p>Tous deux entrent dans le sentier qui serpente à travers le cimetière.</p> + +<p>Janneken voit une marguerite blanche briller comme une étoile d'argent +sur une tombe. Il fait un saut de côté, arrache la fleur de sa tige et +la fixe sur le front de son amie.</p> + +<p>C'est le joyau le plus précieux dans le diadème d'une reine,—reine dont +la royauté naissante est la vie, dont le sceptre est la beauté, dont les +trésors sont la candeur et la foi....</p> + +<p>Mieken s'avance toute joyeuse, ses yeux bleus brillent d'un orgueil +enfantin et mêlent leur doux éclat à celui des bluets qui s'agitent sur +son front.</p> + +<p>Mais elle s'arrête et regarde en souriant une petite croix de bois dont +la fraîche guirlande de fleurs indique une tombe nouvellement fermée.</p> + +<p>—La couronne que tu portes est bien plus belle, dit Janneken.</p> + +<p>—C'est là qu'est enterrée la petite Lotte, du charron, dit la petite +fille, rêveuse.</p> + +<p>—Malheureuse petite Lotte! répond le petit garçon; elle ne pourra plus +aller à l'école avec nous.</p> + +<p>—Mais elle est au ciel, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, elle est au ciel, la pauvre fille!</p> + +<p>—Pourquoi es-tu donc triste de ce que la petite Lotte est au ciel? +demanda Mieken étonnée. Elle est si bien<a name="Page_10" id="Page_10"></a> au ciel! On peut s'y promener +du matin au soir avec les jolis petits anges, on y reçoit des friandises +à plein tablier, tous les jours y sont des dimanches, on y joue et on y +chante sans cesse; et quand on est fatigué de jouer, la bon Dieu vous +prend sur ses genoux et vous endort en vous embrassant!</p> + +<p>—Oui, oui, il doit faire bon au ciel, soupire Janneken, absorbée dans +ses pensées.</p> + +<p>—J'ai vu Lotte, lorsqu'elle était déjà devenue un petit ange, et +qu'elle dormait un long sommeil avant d'aller au ciel, reprend Mieken. +Ah! qu'elle était belle! Elle avait une belle robe blanche, et sa figure +et ses mains étaient encore plus blanches que sa robe; elle portait sur +ses cheveux une couronne de fleurs d'or et d'argent, avec des petites +étoiles et des perles, comme l'Enfant Jésus dans l'église.[2] Et Lotte +souriait si doucement dans son sommeil, qu'on eût dit qu'elle rêvait +déjà du ciel. Je ne vis pas ses ailes, mais sa mère me dit qu'elles +étaient repliées sous son dos afin de se reposer pour le long voyage.... +Car le ciel est bien loin, bien loin d'ici, Janneken!</p> + +<p>[Note 2: Dans certaines parties de la Belgique, c'est la coutume de +parer d'une couronne de fleurs artificielles le front des enfants mort.]</p> + +<p>—Viens, Mieken, murmura le petit garçon en l'éloignant avec la main de +la petite tombe. Je ne voudrais pas mourir tout de même, car je ne +pourrais plus jouer avec toi.</p> + +<p>—<a name="Page_11" id="Page_11"></a>Mais, si nous pouvions aller au ciel ensemble, ce serait bien ainsi, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, non, ne parle plus de cela, répliqua Janneken avec tristesse. +Cela me fait peine. Ah! Mieken, n'es-tu donc pas contente sur la terre?</p> + +<p>Ils s'approchèrent de l'autre côté de l'église.</p> + +<p>Il y a là, contre le mur, un petit enclos fermé d'une grille de fer +établie pour protéger une tombe contre les pieds des passants. Une porte +à serrure est ménagée dans la grille, et, à deux pas de là, est un banc +en bois de chêne dont la surface est polie par un long usage.</p> + +<p>Dans l'enclos, pas de pierre portant le nom du mort chéri; mais le sol +est couvert de fleurs délicieuses. Il est visible qu'une main pieuse les +soigne et les arrose; car, tandis que dans le reste du cimetière, le +gazon est à demi grillé par la chaleur de l'été, les fleurs de la tombe +montrent une fraîcheur et une vitalité surprenantes.</p> + +<p>—Tiens! s'écrie la petite fille, encore de nouvelles fleurs sur la +tombe de fer.... Des fleurs sorties de terre et écloses en une seule +nuit; c'est étrange, n'est-ce pas? Des fleurs qu'on ne trouve nulle +part, ni dans les prés, ni dans les champs, ni dans les bois!</p> + +<p>—O innocente Mieken! c'est toujours l'ermite qui les plante là!</p> + +<p>—Oui. Alors, que signifie ce banc usé? c'est la dame blanche qui vient +s'asseoir toutes les nuits sur le banc, prés de la tombe de fer, jusqu'à +ce que les coqs chantent?<a name="Page_12" id="Page_12"></a></p> + +<p>—Non, c'est le vieil ermite qui vient prier tous les jours sur le banc.</p> + +<p>—Mais qui peut être enterré là, Janneken? Ma mère na le sait pas.</p> + +<p>—Je l'ai demandé à mon père. C'est une vilaine histoire que je ne puis +comprendre. Je crois que l'ermite a été marié avec une femme qui était +déjà morte....</p> + +<p>—Vois, Janneken, la belle fleur! interrompit la petite fille en +admiration; avec des feuilles jaunes comme de l'or et un cœur rouge +comme du sang....</p> + +<p>Le petit garçon regarda de tous côtés avec défiance et dit:</p> + +<p>—Je cueillerais bien cette fleur pour l'ajouter à ta couronne, Mieken; +mais j'ai peur que l'ermite ne me voie.</p> + +<p>—Non, non, ne la cueille pas, dit l'enfant effrayée. La dame blanche le +saurait.</p> + +<p>Mais Janneken se pencha au-dessus du grillage de fer et s'allongea pour +saisir la belle fleur.</p> + +<p>—Fuis, fuis, voilà l'ermite! s'écria Mieken.</p> + +<p>Et les deux enfants s'élancèrent effrayés hors du cimetière.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a name="Page_13" id="Page_13"></a>I</h2> + + +<p>Par une belle journée d'été, je cheminais, le bâton de voyage à la main, +le long d'une des chaussées, qui, d'Anvers, se dirigent vers la Campine. +J'étais las de rêver et de jouir du spectacle de la nature; car la +longue route avait fatigué mes membres, et la chaleur étouffante avait +émoussé la sensibilité de mon cerveau.</p> + +<p>Ce n'était pas que j'eusse fait une longue journée de marche, ni +précipité mon pas de manière à épuiser mes forces. J'étais parti de la +ville le matin de bonne heure et j'avais marché, je m'étais assis au +bord de la route, j'avais causé avec des gens de l'auberge; j'avais +cueilli des herbes et effeuillé des fleurs, et, ainsi rêvant, flânant et +jouant avec un plaisir enfantin, je n'avais fait que trois lieues de +chemin quand le soleil commençait déjà à descendre vers l'horizon.</p> + +<p>Ce fut avec use véritable satisfaction que j'entendis<a name="Page_14" id="Page_14"></a> derrière moi un +bruit lointain de roues, et que je distinguai, dans un nuage dépoussière +lumineux, la gigantesque masse noire qui m'annonçait l'arrivée de la +diligence.</p> + +<p>Lorsque la lourde voiture s'approcha enfin de l'endroit où je me +trouvais, je fis un signe au conducteur qui, de loin, m'avait déjà +envoyé un salut amical, comme à une vieille connaissance.</p> + +<p>Il arrêta ses chevaux, ouvrit la diligence et répondit à ma question +télégraphique:</p> + +<p>—Il y a encore place dans le coupé. Où allons-nous par ce temps +étouffant?</p> + +<p>—Descendez-moi au chemin de Bodeghem.</p> + +<p>—Bien, monsieur.... En route!</p> + +<p>Je sautai dans la diligence, et, avant que je fusse assis, les chevaux +avaient repris leur trot cadencé.</p> + +<p>Il n'y avait qu'un voyageur dans le coupé; un vieillard à cheveux gris +qui avait répondu à mon salut par un «bonjour, monsieur», prononcé à +voix basse, presque sans me regarder, et semblait peu porté à la +conversation.</p> + +<p>Pendant un certain temps, je regardai par la portière, contemplant +distraitement les arbres qui défilaient rapidement les uns après les +autres devant les glaces delà diligence.</p> + +<p>Mais bientôt un retour de curiosité reporta mon attention sur mon +compagnon de voyage, et, comme il tenait la tête et le regard baissés, +je pus l'observer et l'examiner à loisir.</p> + +<p>Il n'y avait rien de bien remarquable en lui. Il paraissait avoir passé +la soixantaine; ses cheveux étaient<a name="Page_15" id="Page_15"></a> blancs comme l'argent, et son dos +me parut légèrement voûté. Les traits de son visage étaient doux et +portaient les traces d'une beauté flétrie. Ses vêtements simples, mais +riches, étaient ceux d'un homme qui appartient à la bonne +bourgeoisie.—L'immobilité de ses yeux grands ouverts, un sourire qui se +jouait parfois sur ses lèvres, et le pli de la réflexion au-dessus de +ses sourcils indiquaient qu'il était préoccupé en ce moment d'une pensée +absorbante.</p> + +<p>Ce qui attira plus particulièrement mon attention, c'est un petit bloc +d'albâtre placé à côté de lui sur le banc. Comme cet objet, encore +informe, ressemblait assez bien au socle d'une pendule, et que je voyais +trois ou quatre instruments en acier d'une forme particulière sortir en +partie d'un papier placé près du morceau d'albâtre, je crus ne pas me +tromper en concluant que mon compagnon de voyage devait être un +horloger.</p> + +<p>Après un long silence, je me hasardai à lui adresser cette phrase +banale:</p> + +<p>—Il fait bien chaud aujourd'hui, n'est-ce pas, monsieur?</p> + +<p>Il sursauta comme s'il s'éveillait d'un rêve, se tourna vers moi et +répondit avec un sourire aimable:</p> + +<p>—En effet, il fait très-chaud, monsieur.</p> + +<p>Puis il détourna les yeux de nouveau et reprit sa position première.</p> + +<p>Je ne me sentais pas grande envie de faire plus ample connaissance avec +un homme qui était si avare de ses paroles et si peu porté à la +conversation. D'ailleurs,<a name="Page_16" id="Page_16"></a> son visage, que je venais seulement de voir +entièrement, m'avait inspiré une sorte de respect, à cause de la majesté +empreinte dans tous ses traits, où se lisaient les signes du génie et du +sentiment.</p> + +<p>Je me blottis dans un coin de la diligence, je fermai les yeux, et je +rêvai tant et si bien, que je finis par m'assoupir.</p> + +<p>—Les voyageurs pour Bodeghem! cria le conducteur en ouvrant la +portière.</p> + +<p>Je sautai sur la chaussée et payai ma place. Le conducteur remonta sur +son siège, fouetta ses chevaux, et me cria en guise d'adieu:</p> + +<p>—Bon voyage, monsieur Conscience! et ne racontez pas trop de fables sur +la tombe de fer.</p> + +<p>Tout étonné, je suivis des yeux le conducteur. Qui pouvait avoir révélé +le but de mon voyage, puisque, tout le long de ma route, je n'en avais +dit mot à personne?</p> + +<p>Une voix qui prononçait mon nom derrière moi me fit retourner la tête.</p> + +<p>Je vis s'approcher, le chapeau à la main, le sourire aux lèvres, et son +bloc d'albâtre sous le bras, mon singulier compagnon de la diligence. Il +était sans doute descendu après moi sans que je l'eusse remarqué.</p> + +<p>Il me salua d'un air cordial, et me dit:</p> + +<p>—Vous êtes M. Conscience, le chantre de notre humble Campine? Excusez +mon importunité et permettez-moi de vous serrer la main; il y a si +longtemps que je souhaitais de vous voir....<a name="Page_17" id="Page_17"></a></p> + +<p>Je balbutiai quelques paroles pour remercier le bon vieillard de son +amabilité.</p> + +<p>—Et vous allez à Bodeghem? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui; mais je n'y resterai pas longtemps; je compte être à Benkelhout +avant ce soir, pour y passer la nuit.</p> + +<p>—J'aurai du moins le bonheur d'être votre compagnon de route, et +peut-être votre guide jusqu'à Bodeghem; car vous n'êtes pas encore venu +dans notre pauvre petit village oublié?</p> + +<p>—Non, monsieur, pas encore, et c'est avec plaisir que je profiterai de +votre obligeance, à condition que vous me permettrez de vous décharger +de cette pierre.</p> + +<p>—N'y faites pas attention: mes cheveux son blancs, et mon dos commence +à se voûter, mais les jambes et le cœur sont encore bons.</p> + +<p>J'insistai pour porter la pierre, en invoquant son grand âge, mes forces +plus juvéniles et le respect que l'on doit à la vieillesse; mais il +s'excusa et se défendit avec ténacité; enfin, je lui pris son fardeau +presque de force et l'obligeai ainsi de me suivre sur la route +sablonneuse.</p> + +<p>Pour mettre un terme aux témoignages de son regret, je lui demandai:</p> + +<p>—Ce bloc d'albâtre est destiné, sans doute, à la base d'une pendule? +Monsieur est probablement horloger?</p> + +<p>—Horloger? répondit-il en riant. Non, je suis sculpteur.</p> + +<p>—Vraiment! je suis donc en compagnie d'un artiste? J'en suis charmé.</p> + +<p>—Un amateur, monsieur.<a name="Page_18" id="Page_18"></a></p> + +<p>—Et vous demeurez à Bodeghem depuis longtemps déjà?</p> + +<p>—Depuis au moins quarante ans.</p> + +<p>—Peut-être votre nom ne m'est-il pas inconnu.</p> + +<p>Le vieillard secoua la tête, et répondit après une pause:</p> + +<p>—Vous êtes encore trop jeune, monsieur, pour connaître mon nom. Ce +n'est pas que, dans le monde des arts, on n'ait fait quelque bruit +autour de ce nom; mais cela ne dura pas longtemps; plus de trente ans se +sont écoulés depuis.</p> + +<p>—N'avez-vous jamais exposé quelqu'une de vos œuvres? demandai-je.</p> + +<p>—Une seule fois. C'était en 1824. Il y avait un grand mouvement dans le +domaine des arts, parce que la paix donnait l'essor à toutes les forces +vives de la nation. Malheureusement, chacun était assujetti à ces règles +étroites que la prétendue école de David avait tracées comme des +conditions de la beauté; on voulait imiter en tout l'antiquité grecque, +mais on ne lui avait emprunté que l'apparence et les formes matérielles, +et, faute d'une âme qui pût animer les créations de la nouvelle école, +on avait eu recours aux poses théâtrales et aux gestes exagérés. Toute +figure, peinte ou sculptée, qui n'était pas roide, solennelle et sans +âme, ne pouvait trouver grâce aux yeux d'un public dont le goût était +perverti. C'est dans ces circonstances que j'exposai ma première œuvre.</p> + +<p>—C'était une statue couchée, en marbre: une jeune fille, étendue sur +son lit de mort, tenant encore le crucifix dans des mains jointes, comme +la mort l'avait surprise. J'avais éclairé les traits sans vie de ma +statue d'un<a name="Page_19" id="Page_19"></a> joyeux sourire, d'une expression de confiance, d'espoir et +de béatitude. Mon but était de fixer sur le marbre le moment suprême où +l'âme quitte le corps et le force cependant encore à manifester la joie +que lui fait éprouver la certitude d'une vie meilleure. Cette œuvre, +que j'avais nommée <i>le Pressentiment de l'éternité</i>, souleva une sorte +d'émeute parmi les artistes. La plupart se déchaînèrent contre moi avec +une espèce de fureur et critiquèrent ma statue comme le fruit d'un +esprit malade, et comme une hérésie contre les préceptes alors en +honneur. En effet, les formes de ma statue étaient maigres, délicates, +fines et rêveuses: la forme matérielle était sacrifiée à l'expression +morale d'une idée ou d'un sentiment. Il y eut aussi beaucoup de +personnes qui parurent admirer mon œuvre, et qui m'encouragèrent en me +disant que j'étais prédestiné à faire une révolution dans l'école, et à +élever l'art chrétien au-dessus de l'art païen; mais plus je trouvai de +défenseurs, plus je vis s'élever contre moi d'ennemis acharnés. Si la +lutte s'était bornée à la discussion des défauts et des mérites de ma +statue, je n'y eusse point succombé; mais mes adversaires, aveuglés par +la passion, se mirent à chercher dans mon passé des prétextes pour me +livrer à la risée du public. Ils firent, sans le vouloir, saigner mon +cœur par de profondes blessures, et profanèrent des souvenirs qui +m'étaient plus chers que la vie. Depuis ce moment, j'ai eu peur de la +publicité, et je n'ai plus jamais rien exposé.</p> + +<p>Il y avait dans les paroles du vieillard, un calme tou<a name="Page_20" id="Page_20"></a>chant et une +émouvante sérénité. En ce moment, sa figure me parut si noble et si +majestueuse, que j'en fus profondément ému, et ce ne fut qu'après un +moment de réflexion que je lui demandai:</p> + +<p>—Et ne travaillez-vous plus du tout, maintenant?</p> + +<p>—Je travaille encore de temps en temps, dit-il. Il me serait impossible +de m'en abstenir, lors même que je le voudrais. L'art est devenu pour +mon cœur un besoin impérieux, parce qu'il est la baguette magique avec +laquelle j'évoque les plus douces pensées de mon passé, et me transporte +dans le printemps de ma vie.</p> + +<p>Le chemin était devenu très-sablonneux, et nous avancions à grand'peine. +Cela interrompit notre conversation pendant quelques minutes. Lorsque je +pus reprendre ma place à côté du vieillard, je lui demandai:</p> + +<p>—Si je ne me trompe, vous avez lu quelques-uns de mes ouvrages. Vous +aimez donc la littérature?</p> + +<p>—Je ne lis pas beaucoup, répondit-il; cependant Je possède la plupart +de vos œuvres.</p> + +<p>—Et ont-elles su vous plaire?</p> + +<p>—Vos récits de la Campine, et vos esquisses morales surtout; oui, plus +que vous ne sauriez vous l'imaginer. Il en est que j'ai relus plus de +dix fois. Ce ne sont pas les histoires mêmes qui me font encore plaisir +après plusieurs lectures; c'est le ton, une sorte d'harmonie secrète qui +s'accorde avec mon humeur et qui me ravit.</p> + +<p>Je regardai le vieillard d'un oeil interrogateur pour obtenir de plus +amples explications.<a name="Page_21" id="Page_21"></a></p> + +<p>—Dans les récits dont je veux parler, dit-il, régnent une sorte de +simplicité naïve, de douce sensibilité et d'inébranlable espérance: un +sentiment sincère d'admiration de la nature, de reconnaissance envers +Dieu, et d'amour de l'humanité. Ces lectures m'ont souvent touché +vivement, mais elles ne me fatiguent pas; et quand j'ai fini un de ces +ouvrage, je me sens consolé, je suis plus croyant, plus aimant, et je me +réjouis au fond du coeur en découvrant que des cordes si tendres et si +pures, qu'on croirait propres aux seuls enfants, vibrent et résonnent +encore dans mon âme. Je bégayai quelques excuses et m'efforçai de faire +avouer au vieillard qu'il louait mes ouvrages plus qu'ils ne le +méritaient, probablement par un sentiment de bienveillance ou de +sympathie. Mais il repoussa cette excuse et reprit en forme de +conclusion:</p> + +<p>—C'est vrai, chaque homme sent d'une manière qui lui est propre, qui +peut être innée en lui, mais qui provient cependant des sensations de sa +jeunesse et des événements qui ont dominé sa vie. Je ne puis donc pas +prétendre que chacun doit nécessairement sentir comme moi. Quoi qu'il en +soit, n'eussé-je trouvé dans vos ouvrages que la religion du souvenir et +la loi dans un avenir meilleur, cela aurait suffi pour me les faire +aimer. Il y a, en outre, des raisons que je ne puis vous dire.</p> + +<p>Nous nous trouvions en ce moment près de deux ou trois paysans qui +venaient à notre rencontre sur la route.<a name="Page_22" id="Page_22"></a> Nous gardâmes le silence +jusqu'à ce qu'ils nous eussent croisés. Alors le vieillard me demanda:</p> + +<p>—Vous ne ferez que traverser Bodeghem, pour aller ce soir loger à +Benkelhout? Ce n'est donc pas un dessein particulier qui vous amène dans +notre petit village?</p> + +<p>—Si fait. J'avais l'intention de prendre, en passant, quelques +renseignements sur une chose qui m'a été racontée; mais, puisque vous +êtes si bon et si serviable, pourquoi ne vous demanderais-je pas ce que +je désire savoir? Il y a dans le cimetière de Bodeghem une tombe de fer, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Il y a, en effet, une tombe que les villageois naïfs appellent la +tombe de fer, parce qu'elle est entourée d'un grillage; mais cette tombe +n'offre rien de remarquable.</p> + +<p>La voix du vieillard me parut avoir tout à fait changé de ton; elle +était retenue et sèche comme s'il avait voulu éloigner ou abréger la +conversation.</p> + +<p>—Il pousse toujours des fleurs nouvelles sur cette tombe? demandai-je.</p> + +<p>—Il y pousse toujours des fleurs, répéta-t-il.</p> + +<p>—Il y a un banc de bois près de la tombe, et ce banc est usé, parce +qu'un esprit, la dame blanche, vient s'y asseoir toutes les nuits depuis +des années?</p> + +<p>—Un conte d'enfant, dit le vieillard avec un sourire sur les lèvres.</p> + +<p>—Je sais bien, monsieur, que ce ne peut être qu'un<a name="Page_23" id="Page_23"></a> conte; mais, du +moins, il y a quelqu'un qui soigne les fleurs sur la tombe; car c'est +sans doute aussi une fable que ces fleurs sortant d'elles-mêmes de +terre?</p> + +<p>Comme mon compagnon ne répondait pas immédiatement à ma question, je lui +dis:</p> + +<p>—Il y a quelques jours, une paysanne de ces environs vint me demander +conseil pour obtenir la grâce de son fils, qui avait été condamné à une +forte amende pour un délit de chasse. Je la fis causer.—C'est ainsi que +j'ai surpris toutes les particularités de la vie simple des +paysans.—Elle m'a parlé de la tombe de fer, des fleurs qui se +renouvellent toujours, de la dame blanche, et d'un ermite qui reste à +prier des journées entières près de la tombe. Soyez assez bon pour me +dire ce qu'il y a de vrai dans le récit de la paysanne.</p> + +<p>—La chose est toute simple, répondit mon compagnon. L'homme que l'on +appelle l'ermite, parce qu'il vit solitaire, soigne et orne la tombe +d'une personne qui lui fut plus chère que la lumière de ses yeux. En +vivant ainsi, depuis la séparation fatale, près d'un tombeau, et en +concentrant toute son affection sur ce tombeau, il triomphe de la mort +même; car qui peut dire que l'épouse que la tombe croyait lui ravir +l'ait quitté réellement, quand il la voit à chaque instant, quand elle +renaît cent fois par jour dans sa pensée?</p> + +<p>Je regardai le vieillard avec étonnement: ses yeux brillaient d'un éclat +étrange et soc visage rayonnait d'enthousiasme.<a name="Page_24" id="Page_24"></a></p> + +<p>Il remarqua l'impression que ses paroles avaient faite sur moi et +surmonta son émotion. Il montra du doigt le chemin et me dit d'un ton +plus calme:</p> + +<p>—Voilà notre petite église. Si nous avions suivi la traverse, nous +pourrions déjà apercevoir de loin la tombe de fer.</p> + +<p>Je ne fis presque pas attention à ce qu'il me montrait, et je demandai +d'un air rêveur:</p> + +<p>—Une épouse, dites-vous, monsieur? C'est donc une femme mariée qui +repose sous la tombe de fer?</p> + +<p>—Une vierge pure comme les lis avant de se faner, murmura-t-il.</p> + +<p>—Mais mariée?</p> + +<p>—Vierge et épouse, en effet.</p> + +<p>Je ne savais que penser du ton solennel avec lequel le vieillard avait +prononcé ces derniers mots. Je commençais à être en proie à une +singulière émotion. Je m'imaginais que la tombe de fer devait cacher une +histoire touchante, et ma curiosité était piquée au plus haut point.</p> + +<p>Assurément, le vieillard devina que j'allais insister pour obtenir une +explication plus précise, il me prit le bloc d'albâtre avant que je +pusse soupçonner son intention; et, comme je m'efforçais de continuer à +porter le fardeau, il m'assura que, du moins dans le village, il devait +refuser mon aide, et échappa, à mon grand dépit, aux questions qui se +pressaient déjà sur mes lèvres. Il marcha vers l'entrée du cimetière en +disant:<a name="Page_25" id="Page_25"></a></p> + +<p>—Venez, je vous montrerai la tombe de fer. Voyez là-bas, près du mur de +l'église, ces fleurs derrière ce grillage, c'est la tombe de fer.</p> + +<p>Je, m'approchai de l'endroit désigné et je regardai avec étonnement dans +le petit enclos. Je cherchai vainement une pierre ou un signe quelconque +qui m'apprît le nom de cette morte tant regrettée. Rien que des fleurs, +mais des fleurs si belles, si rares, et assorties avec un sentiment si +profond de la forme et de la couleur, que la main d'un amant pouvait +seule atteindre à ce degré d'harmonie. Pour moi, il était indubitable +que l'ermite—si réellement un ermite veillait sur la tombe—devait +être jeune et bercé encore par les plus douces illusions de la vie. +Mais, en regardant le banc de bois aminci par l'usage, je commençai à +revenir de ma première idée.</p> + +<p>—Depuis combien de temps ce banc est-il là? demandai-je au vieillard.</p> + +<p>—Depuis quarante ans.</p> + +<p>—C'est assurément l'ermite qui l'a usé ainsi en s'y asseyant ou s'y +agenouillant pour prier?</p> + +<p>—C'est l'ermite, répondit mon guide.</p> + +<p>—Mais cela dépasse les forces humaines! m'écriai-je avec admiration. +S'asseoir pendant, quarante ans près d'une tombe! Si c'est de l'amour, +quel sentiment profond, immense, infini! Le sacrifice, le dévouement, la +fusion d'une âme qui vit sur la terre avec une âme qui habite déjà le +ciel! On pourrait appeler cela de i'idolâ<a name="Page_26" id="Page_26"></a>trie, si cette aspiration vers +le ciel n'attestait pas une foi robuste en la bonté divine et dans la +félicité d'un avenir sans fin. Vivre pour une morte et avec une morte!</p> + +<p>—Elle n'est pas morte, murmura le vieillard.</p> + +<p>—Pas morte? répétai-je. Quels mystères, quels prodiges cachent donc ces +fleurs?</p> + +<p>—Vous feignez de ne pas me comprendre, monsieur, dit le vieillard avec +un accent calme et profond; votre coeur m'a pourtant si bien compris! +Morte? Mais pendant que je vous parle, je la vois, elle me sourit, +j'entends sa voix; elle me crie du milieu de ses fleurs; «Le temps +devient court: j'attends, j'attends!»</p> + +<p>—Elle vous attend! m'écriai-je avec stupeur. Est-ce donc vous qui avez +usé ainsi ce banc de bois?</p> + +<p>—Nul autre que moi.</p> + +<p>—L'ermite?...</p> + +<p>—Est le vieillard que le hasard vous a donné pour guide, le sculpteur +dont vous avez porté l'albâtre, sans savoir quel souvenir sacré il y +taillera.... Mais venez avec moi, ne me demandez plus rien. Voyez là, +derrière le mur du cimetière, c'est ma demeure; suivez-moi, je vous +dirai des choses que nul autre que vous n'a jamais sues aussi bien que +vous allez les savoir.</p> + +<p>Je me laissai conduire hors du cimetière, sans rien dire. Chemin +faisant, le vieillard reprit:</p> + +<p>—Depuis que ce tombeau de fer est là, je n'ai jamais épanché les +sentiments de mon coeur dans le sein de<a name="Page_27" id="Page_27"></a> personne. Je vous aime parce +que, dans vos ouvrages, je vous ai trouvé capable de comprendre une vie +que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche +à sa fin: un pressentiment secret me dit que je la verrai bientôt +autrement que par le souvenir. Recevez la confidence de ce que j'ai +espéré et souffert, et, lorsque je reposerai à côté d'elle dans le +tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle +vaille la peine d'être écrite.</p> + +<p>Il s'arrêta derrière le mur du cimetière et sonna à la porte d'une +maison à façade blanche, dont les fenêtres étaient fermées par des +volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous +entrions, le vieillard dit:</p> + +<p>—Catherine, voici un ami qui dînera avec moi. Mettez un second couvert.</p> + +<p>La servante s'éloigna sans mot dire.</p> + +<p>Je voulus m'excuser de l'embarras que ma présence causait au vieillard +et à sa vieille servante; mais il me prit la main et me conduisit au +fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste +jardin tout émaillé de fleurs. L'aspect de cette chambre m'étonna. +J'aurais pu me croire transporté par enchantement dans une salle d'étude +de l'Académie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que +j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les +pareils des centaines de fois.</p> + +<p>—Jetez un rapide coup d'oeil sur ces objets, me dit le vieillard. Ils +jouent tous un rôle plus ou moins impor<a name="Page_28" id="Page_28"></a>tant dans l'histoire que je vais +vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication à leur +sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait à des répétitions +fastidieuses.</p> + +<p>Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon hôte me montra tout d'abord, +et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient +toutes sortes de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de +chevaux et d'autres animaux, très-grossièrement taillés au couteau dans +du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'étalaient deux ou trois +figures assez rares, à côté d'une de ces boîtes d'opale où les femmes +mettent des pastilles de menthe ou des dragées de citron. On y voyait +aussi un couteau à manche de nacre, et plusieurs médailles d'or et +d'argent avec des rubans verts fanés.</p> + +<p>En faisant le tour de la chambre, je vis successivement le long des murs +toutes les <i>études</i> ordinaires des jeunes élèves de l'académie d'Anvers: +des nez, des oreilles, des mains, des têtes, puis des figures entières; +plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre glaise séchée, puis +aussi en plâtre.</p> + +<p>Je ne vis qu'une seule composition caractéristique; au bout de cette +chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup de prix, car il +l'avait enfermée dans une armoire vitrée pour la garder de la poussière +et de l'humidité. C'était un groupe en plâtre représentant une jeune +femme qui pose la main gauche sur la tête d'un enfant; tandis que +l'autre, étendue en avant, semble montrer à<a name="Page_29" id="Page_29"></a> cet enfant la route de +l'avenir. Dans le sourire protecteur de la femme, et dans l'expression +reconnaissante des traits de l'enfant, il y avait un sentiment profond +et presque mystérieux qui m'émut et me fit rêver.</p> + +<p>Après avoir regardé quelque temps en silence cette oeuvre singulière, je +dis à mon hôte:</p> + +<p>—Cette statue n'est pas une création de fantaisie, quoiqu'elle ne soit +pas conçue non plus d'après les règles classiques. La nature seule a été +le modèle de l'artiste. N'est-il pas vrai, monsieur, cette femme a vécu?</p> + +<p>—Elle a vécu, répéta le vieillard avec un soupir dont le son étrange me +surprit.</p> + +<p>—Quoi! m'écriai-je, je vois l'image de la femme qui repose...?</p> + +<p>—Qui repose sous la tombe de fer;</p> + +<p>—Elle était donc belle?</p> + +<p>—Belle comme le rêve éternel des poètes.</p> + +<p>Je me tus, craignant d'attrister le vieillard par mes questions +indiscrètes.</p> + +<p>Il alla au fond de la chambre, ouvrit une grande porta et dit:</p> + +<p>—Jusqu'à présent vous n'avez vu que les études de l'élève: souvenirs +qui font ma vie, pourtant: Entrez, vous pourrez juger aussi l'artiste. +Ce serait une véritable joie pour lui si ses oeuvres pouvaient lui +assurer votre approbation ou du moins votre sympathie.</p> + +<p>La salle où il me fit entrer était éclairée par le haut<a name="Page_30" id="Page_30"></a> un grand nombre +de statues de marbre et d'albâtre dont la vue me frappa d'admiration au +premier coup d'oeil.</p> + +<p>Toutes ces oeuvres étaient évidemment l'expression d'une même pensée +reproduite sous des formes diverses. Il n'y en avait aucune qui ne +parlât de la mort et de la résurrection à une vie meilleure. C'était un +ange aux ailes déployées qui portait vers sa céleste patrie une jeune +fille endormie;—c'était le génie de l'immortalité ouvrant une tombe et +montrant à l'âme réveillée le chemin de la lumière;—c'était cette même +jeune fille se dressant à moitié hors d'une tombe, et étendant les mains +avec un sourire de désir, comme si elle appelait quelqu'un;—c'était un +jeune garçon agenouillé sur une pierre tumulaire, et tenant embrassée +une ancre symbolique;—c'était l'oiseau Phénix, s'élevant avec des +forces nouvelles du bûcher qui a consumé sa dépouille +vieillie;—c'étaient enfin beaucoup de figures représentant sous une +forme saisissante l'image de la vie future après la mort.</p> + +<p>Toutes ces compositions respiraient la sincérité profonde du sentiment +de leur auteur, et semblaient vivre, non point par la perfection de leur +forme corporelle, mais par quelque chose de plus élevé, par l'empreinte +de l'âme que l'artiste avait imprimée dans toutes les parties de son +oeuvre, en y versant un reflet de sa propre âme. Les formes des statues +étaient à la vérité grêles et maigres, mais il y avait dans l'ensemble +de ces créations une expression de pensée si parfaite, des proportions +si<a name="Page_31" id="Page_31"></a> harmonieuses, tant de naturel et néanmoins tant de poésie, qu'en les +regardant je me sentis comme transporté dans un monde de pensées +mystiques et presque surhumaines.</p> + +<p>—Que tout cela est beau! m'écriai-je enthousiasmé. Monsieur, vous ne +devez pas tenir plus longtemps cachés ces chefs-d'oeuvre sublimes. +Enrichissez d'un nom illustre le livre d'or de votre patrie, ajoutez un +brillant fleuron à sa couronne artistique!</p> + +<p>Il sourit à mon exclamation; l'impression favorable que son talent avait +produite sur moi parut lui faire plaisir; mais une sorte de raillerie +ironique brillait dans son regard, comme pour me taxer d'exagération.</p> + +<p>—Je dis la vérité, croyez-moi, repris-je. Exposez vos ouvrages, et un +cri d'admiration s'élèvera de la foule des artistes. S'ils ont été +égarés autrefois par l'admiration exclusive des formes extérieures, il y +a aujourd'hui une grande tendance vers des idées moins plastiques; l'art +se tourne vers l'expression des pensées, des sentiments et des plus +nobles aspirations de l'homme. Non, non, ne privez pas l'école flamande +de si parfaits modèles.</p> + +<p>Le vieillard avait courbé la tête et murmurait en se parlant à lui-même:</p> + +<p>—Livrer en pâture à la foule mes souvenirs, tous les battements de mon +coeur? Permettre à la malveillance de soulever le voile de ma vie, et +appeler la raillerie sur tout ce qui est sacré pour moi?...</p> + +<p>En ce moment, la vieille servante ouvrit la porte et annonça que le +dîner était servi.<a name="Page_32" id="Page_32"></a></p> + +<p>—Venez, monsieur, me dit le sculpteur, visiblement satisfait de cette +interruption. La table de l'ermite ne vous offrira pas de mets +recherchés; mais il y en aura assez pour restaurer les forces d'un homme +qui, comme vous, aime la vie de campagne.</p> + +<p>Nous nous mîmes à table, nous mangeâmes assez rapidement deux ou trois +bons plats, auxquels je fis honneur, d'autant plus que la présence de la +servante m'empêchait de parler de ce qui occupait mon esprit.</p> + +<p>Après le repas, le vieillard me conduisit dans une serre assez +spacieuse. Je sus ainsi d'où venaient les fleurs exotiques et rares qui +croissaient sur la tombe de fer.</p> + +<p>Après avoir traversé cette, serre, nous entrâmes dans un jardin +délicieux, émaillé de mille fleurs charmantes; ce qui me fit dire en +riant que bien des gens voudraient être ermites dans un pareil ermitage.</p> + +<p>Mais le vieillard, sans répondre à ma, plaisanterie, me conduisit sous +un berceau de clématite et de chèvre feuille, s'assit sur un banc, me +montra une place à côté de lui et dit:</p> + +<p>—Vous logerez chez moi.... Pas d'excuses; mon histoire est plus longue +que vous ne croyez. Si vous voulez la connaître tout entière, il faut +vous soumettre à cette nécessité. Ce n'est pas une gêne pour moi; la +servante a déjà reçu l'ordre de préparer votre chambre. Vous n'en +dormirez pas plus mal qu'à l'<i>Aigle</i>, où vous aviez l'intention de +passer la nuit. C'est donc convenu; vous serez l'hôte de l'ermite. +Armez-vous de patience, et<a name="Page_33" id="Page_33"></a> pardonnez à un vieillard, qui ne vit que par +ses souvenirs, s'il vous raconte parfois des particularités ou des +sensations puériles qui n'ont d'importance que pour lui seul. En un mot, +souffrez que mon récit me fasse revivre encore une fois dans le passé. +Après cette prière, je commence mon histoire sans autre préambule.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + + +<p>À un quart de lieue d'ici, près d'un clair ruisseau, s'élève une toute +petite ferme nommée la <i>Maison d'eau</i> et entourée de bois et de +prairies.</p> + +<p>Elle était habitée, il y a cinquante ans, par maître Wolvenaer, un +sabotier connu des boutiquiers de la ville pour les jolies chaussures de +bois qu'il savait tailler. Son état, lui procurait, à la sueur de son +front, assez de bénéfices pour subvenir aux besoins d'une nombreuse +famille; car il n'avait pas moins de six enfants, encore tous en bas +âge.</p> + +<p>Comme il tenait en fermage un petit lopin de terre, et que sa femme +vaquait le plus souvent aux travaux des champs, il y avait dans la +maison, du sabotier une sorte de bien-être ou du moins d'aisance.</p> + +<p>Assurément le laborieux artisan eût été tout à fait heureux si une cause +incessante de tristesse n'avait assombri son horizon. Parmi ses six +enfants, il y en avait un,—<a name="Page_34" id="Page_34"></a>un garçon de onze ans,—qui se faisait +remarquer par une beauté extraordinaire. Il avait des cheveux noirs +bouclés, des yeux bruns étincelants, et des traits d'une remarquable +pureté.... Mais le pauvre enfant ne savait point parler. Dans les +premiers mois de sa naissance, il était tombé de son berceau la tête en +avant. Il avait eu des convulsions affreuses, et lutté longtemps contre +la mort. On crut que dans cet accident la langue avait été frappée de +paralysie; car, quoiqu'il ne pût articuler aucun son distinct, il +entendait cependant fort bien.</p> + +<p>Le sabotier était mon père; l'enfant muet n'était autre que moi qui vous +parle en ce moment.</p> + +<p>Mon père m'aimait et me plaignait de tout son coeur. Souvent, quand je +me tenais en silence à côté de son établi, il interrompait tout à coup +son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de +pitié. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je tâchais de le +consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son +chagrin, le plus souvent mes caresses ne réussissaient qu'à le faire +pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais +il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et perçants, des +sons inarticulés et sauvages qui lui déchiraient l'âme. D'ailleurs, +comme tous les muets, j'étais d'une sensibilité extrême, et mes moindres +gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce +que j'éprouvais, étaient violents et exagérés comme ceux d'un insensé.<a name="Page_35" id="Page_35"></a></p> + +<p>Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais été victime +n'avait pas troublé mon cerveau: mes frères et soeurs me croyaient +<i>innocent</i>, c'est-à-dire à peu près idiot; les enfants du village +avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou.</p> + +<p>Si jeune que je fusse, j'étais profondément blessé d'être ainsi méconnu +de tout le monde. Lorsque en menant paître nos vaches, j'étais assis +solitaire, pendant de longues journées, au bord de la prairie, il +m'arrivait parfois de pleurer amèrement pendant des heures entières; +parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec +qui j'eusse tant aimer de jouer, se moquaient de moi et m'évitaient à +cause de mon infirmité! Je me sentais la force de prouver que je ne +méritais pas le nom de fou; j'avais soif d'amitié, et même d'estime, et +peut-être y avait-il en moi une sorte d'orgueil qui m'inspirait un désir +maladif de me distinguer par l'une ou l'autre qualité.</p> + +<p>Peut-être trouverait-on dans cette aspiration confuse de mon esprit la +raison du travail singulier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je +n'allais à la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux +de saule. Je m'appliquais à y tailler avec mon couteau des images de +bêtes et de gens, et souvent je restais des journées entières absorbé +dans mon travail, la sueur au front. Si je réussissais, d'après mon +idée, à tirer du bois une figure plus ou moins ressemblante, je sautais, +je dansais et je riais comme si j'avais remporté quelque victoire; <a name="Page_36" id="Page_36"></a>mais +si, malgré mes efforts, aucune figure reconnaissable n'apparaissait sous +mon couteau, je laissais tomber mon oeuvre avec découragement, et je me +tordais les bras de dépit et de chagrin.</p> + +<p>Mon père, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les épaules +avec une triste compassion. La vanité singulière que je paraissais tirer +de mes grossières et ridicules ébauches le chagrinait comme s'il eût vu +une raison de plus pour douter de la clarté de mon intelligence.</p> + +<p>Quant à moi, il me suffisait que ma mère sourit quelquefois à mon +travail, que mes soeurs s'amusassent à jouer avec mes figures, et +qu'aucun de mes deux frères, plus âgés que moi cependant, ne sût en +faire autant.</p> + +<p>Un jour, j'avais travaillé avec ardeur, depuis le matin jusque bien +avant dans l'après-midi, à imiter la figure de notre vieux curé. Lorsque +je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait rougir de honte +si un souvenir précieux et sacré pour moi n'y était attaché;—Mais alors +il me sembla si bien réussi, que j'en fus transporté de joie et que, en +ramenant les vaches à l'étable, je tirai au moins cent fois de ma poche +l'informe figure pour l'admirer. Que le corps et les vêtements +ressemblassent de près ou de loin à ceux du curé, ce n'était pas cela +qui m'inquiétait; mais j'avais imité facilement son tricorne, et cela, +du moins, était reconnaissable au premier coup d'oeil.</p> + +<p>De crainte que mes soeurs ne voulussent jouer avec <a name="Page_37" id="Page_37"></a>ma petite statuette, +je la tins cachée et ne la montrai pas en rentrant au logis.</p> + +<p>Je m'assis dans un coin de la chambre, la main dans la poche, caressant +mon chef-d'oeuvre, et plongé dans de douces pensées.</p> + +<p>Mon père était allé à la ville pour les affaires de son commerce; ma +mère, mes frères et mes soeurs étaient à la maison et parlaient du +propriétaire de notre ferme. Ils avaient appris qu'il était l'acquéreur +du château de Bodeghem, et que ce jour même, il était venu au village +dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle propriété.</p> + +<p>Ma mère parlait à voix basse, pour ne pas éveiller l'attention de +l'innocent muet; car il ne savait que se taire et rester immobile, ou +crier comme un possédé.</p> + +<p>Pendant que ma mère causait de cette importante nouvelle, la porte +s'ouvrit tout à coup, et une dame richement vêtue entra dans notre +demeure, tenant à la main une petite demoiselle qui avait à peine une +année de moins que moi.</p> + +<p>Cette dame était la femme de notre propriétaire, et elle connaissait +très-bien ma mère, pour avoir reçu plusieurs fois de ses mains le prix +de son fermage. Aussi se mit-elle à lui parler familièrement de la +maison de campagne que son mari venait d'acheter, ajoutant que désormais +elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d'aller +voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari, +possédait dans les environs.<a name="Page_38" id="Page_38"></a></p> + +<p>Mes frères et soeurs écoutaient curieusement ce que disait cette dame.</p> + +<p>Pour moi, j'avais sauté sur mes pieds, et je me tenais debout, comme +frappé d'immobilité, devant la petite demoiselle. Mes membres +tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon coeur battait +violemment, et, pour la première fois de ma vie, l'émotion qui m'agitait +ne se manifesta point par des cris sauvages.</p> + +<p>L'apparition d'un ange, tel que je pouvais le concevoir d'après les +descriptions de ma mère, ne m'eût pas plus profondément remué; car un +ange ne pouvait être plus beau que cette enfant ne l'était à mes yeux. +Son front et ses joues étaient blancs et polis comme l'albâtre. Ses +petites lèvres étaient fraîches et vermeilles comme des feuilles de +rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel pendant une claire +journée d'été. Autour de l'ovale régulier de son joli visage, ses +cheveux blonds, épais et soyeux, tombaient en boucles abondantes. Elle +était vêtue de soie et de satin; elle avait un collier de corail, des +bracelets d'or, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers rouges.</p> + +<p>Tout en elle m'étonnait et me frappait d'une admiration croissante, même +sa pâleur, sa délicatesse maladive, car cette délicatesse même la fit +passer à mes yeux pour une créature supérieure, d'une essence infiniment +au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village.</p> + +<p>La petite fille me regarda pendant quelques minutes <a name="Page_39" id="Page_39"></a>avec ses yeux bleus +profonds, comme pour me demander l'explication de ma singulière +attitude. Puis un sourire tranquille et doux entr'ouvrit ses lèvres. Ce +sourire pénétra dans mon coeur comme un rayon de lumière et m'arracha un +cri sauvage. Je sautai en arrière et levai les bras au ciel, comme si le +sourire de la jeune fille était quelque chose de miraculeux qui me fit +perdre l'esprit.</p> + +<p>Mon cri étrange attira l'attention de la dame.</p> + +<p>—Qu'a donc ce petit garçon? demanda-t-elle à ma mère.</p> + +<p>—C'est notre petit Léon. Ne faites pas attention au bruit qu'il fait, +madame Pavelyn. Il est muet et fait de vains efforts pour parler.</p> + +<p>En achevant ces mots, elle porta le doigt à son front pour faire +comprendre qu'il fallait m'excuser parce que je ne possédais pas tout +mon bon sens, et que j'étais innocent.</p> + +<p>Souvent déjà j'avais surpris des signes semblables faits par mon père ou +ma mère, et je savais fort bien ce qu'ils voulaient dire. Cela m'avait +toujours fait de la peine; mais, en ce moment, devant la créature +angélique qui me regardait, cette pantomime humiliante me blessa comme +si j'avais été frappé au coeur d'un coup de couteau. Aussi le son qui +s'éleva de ma poitrine n'était pas un cri, c'était une plainte douce et +profonde, une sorte de prière pour implorer la pitié. Je courbai la tête +et me mis à pleurer.</p> + +<p>—Un si joli petit garçon! c'est bien malheureux, vraiment, murmura la +dame.<a name="Page_40" id="Page_40"></a></p> + +<p>Et se tournant vers la petite demoiselle, elle ajouta:</p> + +<p>—Rose, ce pauvre enfant est muet. Il aimerait tant parler! Mais c'est +parce qu'il ne la peut pas qu'il pleure si amèrement. Donne-lui la main, +Rose; une marque de pitié le consolera.</p> + +<p>Encouragé par l'intérêt de la dame, je levai la tête. Je vis venir à moi +la noble enfant, avec le même sourire enchanteur qui m'avait déjà si +profondément ému.</p> + +<p>Elle me prit la main, la serra et la caressa, tandis que sa bouche +murmurait des paroles qui résonnaient à mes oreilles comme une musique +céleste.</p> + +<p>Je jetai sur mes frères et mes soeurs un regard de fierté; cette marque +d'amitié que la petite demoiselle venait de me donner, me vengeait de +leur dédain et avait rempli mon coeur de joie et de courage.</p> + +<p>Assurément, la compatissante enfant sut lire dans mon regard étincelant +l'expression d'une gratitude infinie; car elle me serra la main avec +plus d'amitié et me dit d'un ton si doux, que je me mis à trembler de +tous mes membres:</p> + +<p>—Vous vous appelez Léon? C'est un joli nom. Ah! quel dommage que vous +ne sachiez point parler!</p> + +<p>L'émotion m'arracha quelques cris confus.</p> + +<p>—Il ne faut pas crier ainsi, reprit-elle; cela est laid. +N'apprendrez-vous jamais à parler, pauvre petit Léon? jamais?</p> + +<p>Je ne savate pas ce qui se passait en moi, il me semblait qu'en ce +moment je me fusse laissé couper la main <a name="Page_41" id="Page_41"></a>pour pouvoir dire un mot un +seul mot intelligible. Je fus pris d'une violente convulsion; mes +membres se tordirent, mon visage devint bleu. Je ne criai pas, mais je +fis un effort surhumain pour prononcer le nom charmant de celle qui, +deux fois, avait dit le mien avec tant d'amitié.</p> + +<p>Quelque chose se déchira dans ma gorge, et le nom de Rose! Rose! +retentit par deux fois, clair et sonore, dans la chambre.</p> + +<p>Épuisé par cet effort gigantesque, je me laissai tomber sur une chaise, +et j'y restai étendu, le sourire du bonheur et de l'extase sur la +figure.</p> + +<p>—Oh! Dieu soit loué, mon fils a parlé! s'écria ma mère, les larmes aux +yeux.</p> + +<p>Elle accourut vers moi, me prit la main et me supplia de répéter encore +une fois les mots que j'avais prononcés; mais je sentis bien, après de +longs efforts infructueux, que je ne serais plus capable d'une si +violente tension de mes forces.</p> + +<p>Cependant j'étais enchanté du succès obtenu, et j'essayai de faire +comprendre par signes que j'avais confiance et que j'espérais bien +pouvoir apprendre à parler. Je ne cessais de montrer la jolie +demoiselle, et je joignais les mains devant elle pour faire entendre que +c'était à elle que je serais redevable de la parole, du bonheur de ma +vie, et je la remerciai comme un ange envoyé de Dieu pour rapporter +l'espoir et la délivrance.</p> + +<p>Rose était visiblement touchée de ces marques de re<a name="Page_42" id="Page_42"></a>connaissance, et une +joie sincère brillait dans ses yeux bleus. Sans doute il était doux à +son coeur compatissant de croire que sa présence avait été un bienfait +pour un pauvre enfant comme moi.</p> + +<p>Elle tira sa mère par son châle pour l'obliger à se baisser, lui dit +quelque chose à l'oreille, et, sur un signe affirmatif, elle s'approcha +de moi.</p> + +<p>Elle mit la main dans sa poche et en tira une petite boîte d'une pierre +blanche, transparente et couverte de fleurs et d'étoiles d'or et +d'argent. Elle me glissa cet objet dans la main en disant:</p> + +<p>—Tenez, Léon, ceci est pour vous. Il y a là-dedans du sucre qui vous +plaira fort. Il faut faire tout votre possible pour apprendre à parler, +et, quand vous le saurez, je vous donnerai de plus belles choses encore.</p> + +<p>L'aimable enfant n'avait assurément d'autre intention que de me +consoler. Elle me disait ces douces paroles par charité pure, et comme +une aumône faite à un malheureux. Mais sa pitié fit sur moi une +impression plus profonde qu'elle n'eût pu s'y attendre. Ses paroles +tombèrent une à une, comme une rosée bienfaisante, sur mon coeur +oppressé, et se gravèrent en traits ineffaçables dans mon souvenir. J'en +fus si touché, que je continuai à tourner et à retourner machinalement +dans mes mains sa jolie petite boîte, et je ne remarquai même pas que ma +mère me la prit pour l'admirer à son tour.</p> + +<p>Alors je revins à moi, et j'essayai de faire comprendre à la jolie +demoiselle combien j'étais triste de ne <a name="Page_43" id="Page_43"></a>pouvoir rien faire pour la +remercier de son cadeau. Je tirai de ma poche la figure du curé et la +mis dans la main de ma bienfaitrice, en lui disant par gestes que je +l'avais taillée moi-même et que je la lui donnais en échange de sa +boîte.</p> + +<p>La dame, en voyant cet objet informe, parut surprise de ma simplicité. +Ma mère m'excusa en disant que je m'occupais pendant des jours entiers à +tailler de petites statuettes, et que, naturellement, je croyais que +cela valait quelque chose. Mes frères et mes soeurs se mirent à rire de +ma présomption.</p> + +<p>Rose regardait sans rien dire mon pauvre cadeau, mettait le bonhomme +debout sur sa main, le retournait et avait l'air de s'en amuser +beaucoup.</p> + +<p>Que m'importait que tout le monde se moquât de mon ouvrage, si elle +seule, qui s'était faite ma protectrice, le jugeait digne de son +attention? Aussi, un sentiment de joie ineffable inonda mon coeur +lorsque Rose refusa de se laisser prendre l'image du curé par ma mère, +et dit à la sienne:</p> + +<p>—Non, je vous en prie, laissez-moi la conserver. Ce pauvre petit garçon +l'a faite lui-même, et c'est vraiment joli. Je la montrerai à mon père, +et je jouerai avec, ce soir.</p> + +<p>—Voilà bien les enfants, fermière Wolvenaer! dit la dame en haussant +les épaules. Donnez-leur des jouets et des poupées qui ont coûté +beaucoup d'argent, et ils préfèrent s'amuser d'une chose sans valeur; +puis, au <a name="Page_44" id="Page_44"></a>bout de quelques heures, le joujou est oublié et abandonné, et +ils n'y pensent plus.</p> + +<p>Mes yeux contrits et mes signes demandèrent à Rose si tel serait aussi +le sort de mon humble présent. Un signe de tête me tranquillisa. Elle +m'avait compris, et son geste me promettait qu'elle conserverait mon +petit curé.</p> + +<p>—Portez-vous bien, dit la dame; il est temps que nous partions. M. +Pavelyn nous attendrait. Peut-être la voiture est-elle déjà prête. Vous +comprenez que, cette année, nous n'habiterons pas le château; car il est +tout à fait vide; il doit être restauré, repeint et meublé. Il ne sera +prêt qu'au printemps. Alors je reviendrai vous voir, car j'aime à me +trouver au milieu des villageois. Aujourd'hui, nous ne sommes venus que +pour visiter le château.... Rose, nous partons. Donne encore ta main à +ce pauvre Léon en signe d'adieu, et retournons auprès de ton père.</p> + +<p>Il était facile de lire sur mon visage que l'annonce de ce départ +précipité m'affligeait. Rose me serra la main encore une fois, et me dit +à l'oreille:—Il ne faut pas être triste, Léon. Apprenez bien vite à +parler, alors je reviendrai, et faites encore de semblables figures pour +moi; j'en serai bien contente.</p> + +<p>Je mis mes deux mains devant mes yeux pour ne pas la voir partir.</p> + +<p>Je restai si longtemps dans cette position, que ma mère se mit à me +gronder durement de mon impolitesse, et me menaça de faire connaître à +mon père ma conduite déraisonnable.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a name="Page_45" id="Page_45"></a>III</h2> + + +<p>Il serait difficile de vous dire la vive impression que la visite de la +petite demoiselle avait faite sur mon esprit. Mes parents mêmes avaient +peine à reconnaître en moi leur petit sauvage. Mes idées avaient pris +une certaine gravité, et il était bien rare qu'un de ces cris sans nom +qui m'échappaient si souvent autrefois, sortît de ma bouche. Quand +j'étais à la maison, je me blottissais ordinairement dans un coin de la +chambre, et j'y restais assis, immobile et silencieux, le regard perdu +dans l'espace. J'avais sans cesse devant les yeux la tendre et blanche +apparition qui me souriait, me serrait la main et murmurait amicalement +à mon oreille: «Apprenez bien vite à parler, alors je reviendrai.»</p> + +<p>Je ne jouais presque plus avec mes frères et mes soeurs, je fuyais les +autres enfants du village. Penser à elle était l'unique occupation de +mon esprit, répéter sans cesse dans mon coeur ses douces paroles +suffisait à ma vie.</p> + +<p>Je crains, monsieur, que vous ne m'accusiez, à part vous, d'exagération. +Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous +paraît assuré<a name="Page_46" id="Page_46"></a>ment pas naturelle? Cependant, vous qui, plus que tout +autre, avez conservé vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez +avoir reconnu que le coeur d'un enfant se laisse toucher plus facilement +et plus profondément que celui d'une personne chez qui la raison et +l'expérience ont émoussé plus ou moins la sensibilité. Il est vrai que +les émotions de l'enfant sont ordinairement plus fugitives; mais, moi, +l'absence de la parole me plaçait dans une situation toute particulière +en me réduisant à une méditation solitaire. Les mêmes pensées se +représentaient cent fois à mon esprit, et, par cette réaction +continuelle de mon âme sur elle-même, mon sentiment acquit une +profondeur qui eût pu paraître outrée et maladive chez un enfant doué de +la parole.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, les témoignages de tendre pitié que m'avait donnés +la jolie petite demoiselle m'avaient rempli d'une grande fierté; et—que +ce fût l'orgueil, la reconnaissance, ou une secrète sympathie qui me +troublât—toujours est-il que, soir et matin, et même pendant la nuit, +l'image de ma bienfaitrice se plaçait devant mes yeux, et toutes les +forces de mon âme semblaient s'être concentrées sur cette seule pensée.</p> + +<p>Cette distraction singulière et le regard incertain de mes yeux étaient +considérés par mes parents comme de fâcheux symptômes, et ils ne +doutaient pas que ma raison ne fût menacée d'une faiblesse incurable.</p> + +<p>Plus d'une fois, quand ils exprimaient cette crainte, je m'efforçai de +leur faire comprendre qu'ils se trompaient; <a name="Page_47" id="Page_47"></a>mais alors je criais et je +hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu'augmenter leur peine; et, +comme mes propres cris m'étaient désagréables maintenant, je pris en +aversion ces inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole.</p> + +<p>Tout se passa entre mes parents et moi de la même façon qu'avant la +visite de madame Pavelyn. Bientôt on ne s'occupa presque plus de moi; +et, pour épargner autant que possible à mon père la vue pénible de son +fils innocent, ma mère m'envoyait à la prairie avec les vaches pendant +des journées entières.</p> + +<p>Là, dans une solitude complète, je pouvais réfléchir et rêver depuis +l'aube du jour jusqu'à ce que la nuit tombante me rappelât à la maison. +Mais je ne passais pas mes journées dans l'oisiveté, ma bienfaitrice +m'avait dit deux choses: «Apprenez bien vite à parler, et faites-moi +encore des figures.»</p> + +<p>Ce dernier voeu, je pouvais facilement l'accomplir; mais le premier! +apprendre à parler!</p> + +<p>Son désir était une loi dont l'inflexibilité m'effrayait et à laquelle, +pourtant, je voulais obéir, dût ma gorge se déchirer sous mes efforts.</p> + +<p>Pendant deux longs mois, je m'efforçai constamment de répéter encore une +fois son nom; je faisais toutes sortes de grimaces, je contractais mes +lèvres, je me remplissais la bouche de petits morceaux de bois, je +tirais rudement ma langue rebelle; mais quoique la sueur perlât sur mon +front, son nom chéri ne voulut point sortir <a name="Page_48" id="Page_48"></a>de mon gosier, ni +distinctement, ni plus ou moins mal articulé.—Chose étonnante, +j'entendais bien, et je pouvais même juger de la justesse et de la +valeur des sons produits; il n'y avait aucun mouvement de la voix +humaine que je fusse incapable d'exécuter quelquefois par hasard, aucune +lettre que je ne pusse prononcer. Mais on eût dit que les nerfs de +l'appareil vocal s'étaient brouillés en moi, et ne pouvaient obéir à ma +volonté. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait +d'autres sons aux lèvres. Et quoique je me préparasse souvent pendant +des heures entières avant de pousser un son, avec la certitude que, +cette fois, du moins, ma voix ne tromperait pas mes efforts, chaque fois +j'étais frappé de la même déception amère.</p> + +<p>Je n'exagère point en vous disant que cent fois j'ai versé des larmes, +que je me suis arraché les cheveux, et que je me suis roulé +convulsivement par terre avec un désespoir et une rage qui +ressemblaient, en effet, à la folie la plus complète.</p> + +<p>Peu à peu, il me fallut reconnaître mon impuissance et perdre décidément +tout espoir d'apprendre à parler. Alors je devins triste, découragé et +languissant. Le sentiment de fierté qu'avait fait naître en moi la +compassion de Rose m'avait fait croire un instant que j'aurais la force +de me tirer de l'abaissement. Cette consolante, cette radieuse +perspective s'était refermée devant mes yeux. Un nuage sombre avait +voilé l'étoile scintillante qui éclairait mon avenir. Je resterais +éternellement le <a name="Page_49" id="Page_49"></a>muet innocent, la malheureuse créature qui ne pouvait +pas même exprimer sa reconnaissance à ceux qui la plaignaient.</p> + +<p>Je restai près d'un mois anéanti par cette effroyable conviction. Enfin, +lorsque la dernière étincelle d'espérance fut éteinte en moi, j'acceptai +mon triste sort avec résignation, et un peu de paix rentra dans mon âme.</p> + +<p>Alors je recommençai à tailler des figurines de bois de saule, mais non +plus par orgueil, ni avec l'espoir de me distinguer en quelque point des +autres enfants; non, je n'étais mû que par un sentiment passif de +reconnaissance et de devoir. Je savais que mon travail serait agréable à +la charitable petite demoiselle; c'était là le seul mobile de mon +activité.</p> + +<p>En peu de temps, j'avais fabriqué un certain nombre de statuettes. Il y +avait des figurines que je désignais sous le nom de vaches, de chevaux, +de moutons et de porcs, quoiqu'elles ressemblassent toutes +singulièrement les unes aux autres; il y avait aussi des maisons, des +églises, des oiseaux et des hommes; mais ce qui me plaisait le mieux, ce +que je regardais avec complaisance, c'était une figure de garde +champêtre, avec son grand chapeau sur la tête et son sabre reluisant +dans la main.</p> + +<p>J'avais, après beaucoup d'instances, obtenu de ma mère la clef d'un +tiroir de notre commode. J'y serrai mes petits chefs-d'oeuvre, pour ne +les en retirer qu'au moment où Rose reviendrait à Bodeghem. Personne ne +pouvait voir ces produits de mon art. Elle seule, pour <a name="Page_50" id="Page_50"></a>qui je les avais +faits, devait les recevoir de mes mains avant que personne les eût +touchés.</p> + +<p>Ainsi les mois se passèrent, ainsi vint l'hiver qui devait précéder son +retour.</p> + +<p>Vers la nouvelle année, ma mère devait aller à la ville payer le terme +échu de notre fermage. A force de prières et de supplications, je la +décidai à prendre avec elle la figurine du garde champêtre, et à me +promettre qu'elle la donnerait à la petite fille de notre propriétaire.</p> + +<p>Durant l'absence de ma mère, je fus étrangement agité: je courais autour +de la maison et dans les champs, poussé par une grande inquiétude. Que +dirait Rose de mon ouvrage? Sourirait-elle, et serait-elle contente de +mon envoi? Dans tous les cas, ma mère lui parlerait de moi, et, de son +côté, elle dirait quelque chose à mon adresse. Il me semblait, dans mon +attente anxieuse, que j'entendais Rose prononcer mon nom;—car ce ne +pouvait être une autre voix que la sienne, ce timbre argentin qui +résonnait au fond de mon âme, et me faisait tressaillir et regarder +autour de moi, comme si je l'entendais murmurer d'une voix +compatissante: «Pauvre petit Léon!»</p> + +<p>Dans l'après-midi, j'étais sur la chaussée, à plus d'une demi-lieue de +notre demeure, pour voir si ma mère ne revenait pas encore. Dès que je +l'aperçus, je courus à sa rencontre, et lui demandai, les bras tendus et +les yeux étincelants, comment on avait reçu là-bas mon petit garde +champêtre.</p> + +<p><a name="Page_51" id="Page_51"></a>M. Pavelyn avait examiné la statuette avec curiosité, et en avait ri de +bon coeur; Rose s'était montrée satisfaite et m'avait fait remercier de +mon cadeau; elle avait ajouté qu'au printemps prochain, elle viendrait +au château avec ses parents, et qu'elle serait heureuse d'avoir beaucoup +de ces petites figures pour s'en amuser.</p> + +<p>Ma joie était inexprimable; emporté par mon émotion, je me mis à sauter +et à crier comme je le faisais autrefois....</p> + +<p>Quelques paroles de ma mère me calmèrent subitement, et firent tomber +toute ma joie. Rose avait demandé si le pauvre Léon ne savait pas encore +parler. Cette question me rappela au sentiment de mon impuissance et à +la conscience de mon malheur.</p> + +<p>Hélas! la bonne Rose m'avait dit: «Vous devez apprendre à parler»; et +moi, pauvre déshérité de ce monde, j'étais toujours aussi muet que lors +de sa visite chez nous. J'eusse sacrifié la moitié de ma vie pour +pouvoir accomplir son ordre charitable; mais il ne m'était pas donné de +lui offrir cette preuve de ma gratitude.</p> + +<p>Je courbai la tête, et marchai silencieusement dans le sentier +sablonneux, tenant ma mère par la main, et, bien que, pour relever mon +courage, elle me racontât beaucoup d'autres choses de la gentille petite +demoiselle, elle ne parvint pas à me consoler.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a name="Page_52" id="Page_52"></a>IV</h2> + + +<p>Les gelées avaient cessé, et le dégel avait fait disparaître la neige de +nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l'angélique +créature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes pensées.</p> + +<p>Dans mon impatience, je me promenais tous les matins par les bois et les +chemins pour voir si les plantes printanières ne donnaient pas encore +signe de réveil. J'épiais les bourgeons des aunes et des coudriers qui +devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni; j'attendais +avec un désir impatient la première feuille de l'anémone des bois, qui +se montre avant toutes les autres au pied des jeunes chênes; je suivais +du regard les oiseaux, pour découvrir dans leur bec le fétu de paille, +gage de leur confiance dans le retour du beau temps.</p> + +<p>Après beaucoup de nuits froides, l'air devint plus doux, et, à ma grande +joie, je remarquai les signes de plus en plus sensibles du réveil de la +nature. Bientôt les violettes parfumèrent la berge des fossés du côté du +midi: les boutons d'or dorèrent la prairie, et des milliers de +pâquerettes firent briller leurs étoiles d'argent sur le velours de +l'herbe tendre. Puis fleurirent l'épine noire, <a name="Page_53" id="Page_53"></a>le fraisier et la +lychnide. Les arbres et les arbrisseaux déployaient petit à petit leur +feuillage, et le seringat montrait déjà les boutons des touffes de +fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la fraîche +atmosphère du mois de mai.</p> + +<p>Le moment si longtemps attendu n'était donc plus loin; chaque jour, Rose +pouvait quitter la ville et venir demeurer au château; car il faisait un +temps doux et un clair soleil qui invitaient irrésistiblement à s'aller +promener aux champs.</p> + +<p>Pauvre insensé que j'étais! au lieu de sentir ma joie redoubler, je +sentais, au contraire, mon courage tomber et une inquiétude secrète +descendre dans mon coeur, à mesure que le moment désiré approchait.</p> + +<p>Elle me demanderait: «Ne savez-vous pas encore parler»? et moi, le rouge +de la honte au front, le coeur plein de dépit et de chagrin, il me +faudrait lui répondre par signes que j'étais muet comme auparavant. Une +fois que cette idée naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et +dans des proportions insensées, parce que rien ne venait la combattre. +Je pâlissais quelquefois tout à coup, quand mon esprit agité faisait +surgir devant mes yeux l'image de la petite Rose; je tremblais en +entendant tomber de ses lèvres la fatale question: «Ne savez-vous pas +encore parler»?</p> + +<p>Je redevins triste, solitaire, et plongé dans de pénibles rêveries.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment, je m'étais appliqué avec ardeur à tail<a name="Page_54" id="Page_54"></a>ler des +figurines. Comme mon tiroir en était plein depuis longtemps, j'avais +donné les moins réussies à mes soeurs, et j'en avais fait de nouvelles, +et de meilleures, à mon avis.</p> + +<p>Mais, en ce moment, mon découragement allait si loin, que je n'avais +plus ni la force ni l'envie de poursuivre mon travail, et que, pendant +plus de deux semaines, je gardai dans ma poche la clef du tiroir, sans y +toucher.</p> + +<p>Ce fut bien pis encore lorsque mon père, revenant un lundi du marché, +nous annonça que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite +fille viendraient au château. Dès ce moment, on eût dit qu'un mal secret +me travaillait les nerfs. Il m'arrivait de pâlir et de frissonner vingt +fois en une heure, sans cause apparente. Ma mère me croyait malade, et +elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont +bonnes contre la fièvre. Je buvais le remède sans dire la cause de ma +singulière agitation; mais, dès que je le pouvais, je courais bien loin +de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude +pouvait me délivrer de cette terrible question: «Ne savez-vous pas +encore parler?» qui raisonnait sans cesse à mon oreille, et me +poursuivait comme une accusation.</p> + +<p>Je ne sais comment expliquer cela; mais, tout en redoutant l'arrivée de +Rose beaucoup plus que je ne la désirais, tout en me réfugiant dans les +bois pour n'être pas présent lors de sa visite chez nous, je me sentais +entraîné, malgré moi, dans les environs du château et dans le chemin +qu'elle devait suivre pour venir à notre <a name="Page_55" id="Page_55"></a>ferme. Il est bien vrai +qu'après quelques instants je m'enfuyais; mais chaque fois, je revenais +à la même place, presque sans en avoir conscience.</p> + +<p>Un certain jour—c'était le 20 mai de l'année 1806—j'avais erré dans +les bois depuis l'aube du jour, et j'étais arrivé enfin dans l'avenue du +château. Après avoir regardé longtemps les bâtiments, derrière les +bosquets de seringats, je m'étais retourné; j'avais appuyé ma tête entre +un tronc d'arbre, et je regardais la terre, plongé dans de douloureuses +réflexions.</p> + +<p>Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi; mais je fus réveillé +tout à coup par le son argentin d'une voix qui criait de loin avec un +accent de joie:</p> + +<p>—Léon! Léon!</p> + +<p>C'était la voix de Rose, la même voix qui me parlait toujours dans mes +rêves. Aussi, je ne m'empressais pas de tourner la tête, car je croyais +à une nouvelle illusion de mes sens.</p> + +<p>Je fus saisi d'un tremblement violent. Je vis Rose, Rose elle-même, qui, +entre un beau monsieur et une belle dame, et suivie d'une bonne, sortait +du jardin da château et entrait dans l'avenue.</p> + +<p>Elle tirait le monsieur par la main pour courir vers moi; mais le +monsieur, qui était son père, la retint jusqu'au moment où elle ne fut +plus qu'à quatre ou cinq pas de moi; alors il ne put contenir plus +longtemps l'impatience de sa fille.—Elle bondit en avant, et saisit ma +main tremblante; j'étais blême, et je voyais déjà avec <a name="Page_56" id="Page_56"></a>inquiétude +sortir de ses lèvres la question; si redoutée.</p> + +<p>En effet, ses premiers mots furent:</p> + +<p>—Eh bien, Léon, savez-vous parler?</p> + +<p>Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, et mes larmes silencieuses +lui apprirent que j'étais muet comme auparavant.</p> + +<p>—Pauvre Léon! dit l'excellente enfant. Il ne faut pas pleurer pour +cela.... Prenez courage; l'année dernière, vous avez su prononcer mon +nom. Vous apprendrez à parler petit à petit.</p> + +<p>Dans l'intervalle, ses parents s'étaient rapprochés de nous. Son père +mit sa main sur ma tête et me força, par un doux mouvement, à lever les +yeux vers lui. Il dit avec un accent plein de bienveillance:</p> + +<p>—C'est donc là le petit garçon du sabotier qui t'a donné le petit curé +et le petit garde champêtre? De beaux yeux, des cheveux superbes: c'est +un joli enfant.—Et tu ne sais point parler du tout? me demanda-t-il. Un +garçon adroit et leste comme toi serait muet et resterait muet? Ce +serait certainement un grand malheur.... Et pourquoi pleures-tu, petit? +Quelqu'un t'a-t-il fait du mal?</p> + +<p>—Non, mon père, il pleure, parce qu'il ne sait pas parler, dit la +petite demoiselle en soupirant.</p> + +<p>—Eh bien, puisqu'il entend et qu'il a pu prononcer ton nom, il ne doit +pas lui être impossible d'apprendre à parler. Si l'on voulait se donner +un peu de peine.... Mais ces enfants de paysans, on les laisse courir à +l'abandon, et, par eux-mêmes, ils n'apprécient pas la valeur de la +parole.<a name="Page_57" id="Page_57"></a></p> + +<p>En entendant ces mots, je ne pus me retenir davantage; l'accusation +qu'ils contenaient me blessa cruellement. J'essayai, par toutes sortes +de gestes et de cris inarticulés, de démontrer au père de Rose que la +bonne volonté ne m'avait pas manqué, et que, pendant des mois, j'avais +fait vraiment tous mes efforts pour répéter encore une fois le nom de sa +fille.</p> + +<p>Il me regarda avec étonnement, mais avec une bienveillance évidente; mes +yeux étincelaient; mes mouvements étaient pleins d'énergie, et +j'expliquai, par des signes intelligibles, que je me laisserais +volontiers couper le bras gauche en échange du don de la parole. Il me +prit les mains, comprima mes gestes et m'obligea à me tenir tranquille; +puis je l'entendis qui disait à la dame:</p> + +<p>—Malheureux petit garçon, n'est-ce pas? C'est un bel enfant, et bien +intéressant! Et la femme Wolvenaer prétend qu'il y a quelque chose de +dérangé dans sa cervelle? Non, non, elle se trompe assurément. Cet +enfant n'est pas idiot du tout; au contraire, il a l'esprit net et +éveillé.</p> + +<p>Le regard que mes yeux lancèrent au père de Rose rayonnait sans doute +d'une reconnaissance bien sincère, car je remarquai que le compatissant +monsieur en fut profondément touché.</p> + +<p>Je me sentais tout à fait consolé, et plein d'un nouveau courage, et je +me disposais à exprimer ma gratitude par de nouveaux signes; mais Rose +avait repris ma main et me demanda si j'avais taillé des statuettes pour +elle.<a name="Page_58" id="Page_58"></a></p> + +<p>Je comptai rapidement sur mes doigts, j'ouvris les bras tout grands et +je tournai ma clef sous ses yeux, pour lui faire comprendre que j'en +avais sculpté beaucoup, tout un tas, et qu'elles étaient à la maison +enfermées dans une armoire.</p> + +<p>Rose, en proie à une vive curiosité, pria instamment ses parents de se +hâter, pour qu'elle pût voir plus tôt les petites figures.</p> + +<p>Ses parents cédèrent à son désir; quelques instants après, M. Pavelyn +entrait avec sa famille dans notre humble demeure.</p> + +<p>Sans faire attention aux saluts et aux cérémonies de mes parents, je +m'élançai vers la commode; je tirai le tiroir qui renfermait mon travail +de six mois, et je me mis à étaler toutes mes figurines sur notre grande +table.</p> + +<p>Je les arrangeai les unes à la suite des autres, processionnellement, +comme une caravane d'hommes et de bêtes en voyage. Il y en avait tant, +que le cortège finit par couvrir toute la table, et qu'il ne resta plus +de place pour mes petites maisons et mes églises.</p> + +<p>Un étonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle, +et, lorsqu'elle put embrasser d'un seul coup d'oeil toute cette richesse +et que je lui fis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit +abattre des mains et à sauter de joie. Cette joie me rendit extrêmement +heureux et me fit croire que j'avais fait des choses réellement +admirables, puisque j'avais atteint si complètement le but de mes +efforts.<a name="Page_59" id="Page_59"></a></p> + +<p>J'expliquai longuement à Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce +que représentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches +sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l'office du +berger rassemblant ses moutons et les ramenant à l'étable, je plaçais +les oiseaux les uns après les autres sur le faîte des maisons et le +clocher des églises, comme s'ils s'y fussent perchés de leur propre vol.</p> + +<p>Rose, ouvrant ses grands yeux bleus, regardait sans rien dire les +petites scènes que je jouais devant elle; mais elle semblait ravie d'une +joie enfantine. Un sentiment de bonheur infini inondait mon coeur. Mes +parents étaient en conversation avec M. et madame Pavelyn, et mes frères +et soeurs écoutaient ce qui se disait. Rose et moi nous n'étions occupés +que de nous; elle ne prêtait attention qu'à mes figurines et à mes +jeux....</p> + +<p>La sueur perlait sur mon front à cause des efforts que je faisais pour +lui faire comprendre clairement par signes ce que je voulais exprimer. +Je venais de lui montrer un chasseur qui abat un lièvre et le chien qui +va chercher le gibier touché. Puis je simulai un combat entre deux +soldats en leur faisant pousser leurs grands sabres l'un contre l'autre. +Je jouai sans doute cette scène d'une manière très-vive et +très-compréhensible, car Rose paraissait émue et effrayée; mais quand +l'un de mes soldats fut renversé par son ennemi, et que, dans sa chute, +il fit tomber toute une rangée de vaches, de chevaux, et même d'arbres +et de liaisons, nous poussâmes tous deux un <a name="Page_60" id="Page_60"></a>long éclat de rire, et Rose +dansa de plaisir; pour augmenter encore sa joie, je me mis à courir et à +sauter autour de la table en poussant des cris sauvages.</p> + +<p>Le bruit que nous faisions interrompit la conversation des parents de +Rose avec mon père. Ils nous regardèrent un instant avec satisfaction et +parurent charmés de voir que leur fille s'amusait si franchement et +rougissait de plaisir.</p> + +<p>Le monsieur s'approcha de la table, prit çà et là quelques-unes des plus +singulières ou peut-être des meilleures petites figures, les examina +avec bienveillance et hocha la tête d'un air content; puis il me frappa +sur l'épaule en disant:</p> + +<p>—As-tu fait tout cela seul? Bravo, mon petit garçon! Ce n'est certes +pas très-beau; mais il y a quelque chose; il y a un certain esprit dans +ces deux gendarmes qui s'avancent là-bas avec leurs longues jambes. Et +que vas-tu faire de toute cette légion d'hommes et de bêtes?</p> + +<p>Je montrai du doigt sa fille.</p> + +<p>—Tout cela est pour moi, mon père, s'écria Rose. Ah! comme je vais +pouvoir jouer! Léon m'apprendra comment ils doivent marcher les uns +derrière les autres, chacun à son rang, comme ils sont là maintenant.</p> + +<p>—Mais, Rose, objecta le père, pourquoi dépouiller ce pauvre enfant de +tous ses joujoux?</p> + +<p>Je courus à la muraille pour prendre un panier en osier, j'y rassemblai +mes figurines et je le tendis à Rose. Elle hésitait à accepter mon +cadeau et regardait <a name="Page_61" id="Page_61"></a>son père d'un air interrogateur. Je prévoyais un +refus et je frémissais de crainte; mais je joignis les mains devant M. +et madame Pavelyn d'un air si suppliant, et dans mes yeux brillants se +lisait une prière si ardente, qu'ils appelèrent leur bonne, qui était +restée près de la porte, et lui remirent le panier qui contenait mes +oeuvres. Je levai les bras au ciel en signe de joie et je poussai un cri +de triomphe.</p> + +<p>Notre propriétaire s'entretint encore un instant de Rose et de moi avec +mes parents. Ce que je pus saisir de leurs paroles dites à voix basse, +c'est que leur fille était d'une santé délicate et que l'air des champs +lui ferait du bien.</p> + +<p>Ils exprimaient aussi la satisfaction qu'ils éprouvaient à voir Rose, +qui ordinairement montrait si peu d'ardeur au jeu, s'amuser de si bon +coeur et avec tant d'animation.</p> + +<p>Après cette conversation, M. Pavelyn me prit la main et me dit d'un ton +fort aimable:</p> + +<p>—Nous devons partir maintenant, Léon; mais viens demain au château, +vers une heure; Rose te fera aussi un cadeau en échange de tes petites +figures. C'est une chose que nous avons apportée de la ville pour toi. +Tu dîneras avec nous, et tu pourras jouer et courir avec Rose dans le +beau jardin. Adieu, mon bon petit garçon.</p> + +<p>—Léon, Léon, s'écria la petite fille en sortant, à demain, à demain! +Oh! comme nous nous amuserons!</p> + +<p>Je tombai tout tremblant sur une chaise.—Quoi! je <a name="Page_62" id="Page_62"></a>dînerais au château, +à la même table que Rose! Ses parents me témoignaient autant d'amitié et +de compassion qu'elle-même! Moi, le muet, j'étais donc choisi et préféré +entre mes frères et soeurs?—Demain! demain!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> + + +<p>Combien mon sommeil fut agité cette nuit-là. Cent fois je rêvai que, la +main dans celle de Rose, je jouais dans un beau jardin, beau comme le +paradis, que ma mère m'avait souvent décrit. Mous courions, nous +dansions, nous sautions, et nous nous amusions avec un plaisir et une +béatitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paroles, +et moi, malheureux! dans mon rêve, j'avais le don de la parole, et je +lui témoignais ma reconnaissance en un langage clair et plein de +sentiment.</p> + +<p>Puis la scène changeait de nouveau; j'étais assis à une grande table et +je mangeais des mets si succulents et de si appétissantes friandises, +que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la +boutique du sacristain n'étaient que de la Saint-Jean auprès d'un pareil +régal.</p> + +<p>D'autres fois, mon imagination s'évertuait à résoudre <a name="Page_63" id="Page_63"></a>l'énigme qui +occupait mon esprit et piquait ma curiosité depuis la veille. Rose +m'avait promis un cadeau en échange de mes figurines. Quel pouvait être +ce cadeau? il m'était impossible de faire une supposition probable. Je +pensais bien à un grand cheval de bois, à une belle cravate, à un grand +gâteau, et à beaucoup d'autres choses; mais ma raison me disait que je +me trompais assurément.</p> + +<p>Abusé par mon impatience, je me levai au milieu de la nuit, croyant que +c'était déjà le matin; mais ma mère me renvoya dans mon lit. Enfin, le +jour commença à poindre. A peine avions-nous pris le café, que +j'importunai ma mère pour qu'elle fit ma toilette et sortît de la +commode mes habits du dimanche. Elle eut peine à me faire comprendre que +je ne devais aller au château qu'après midi, et que j'avais encore une +demi-journée à attendre. Je restai longtemps assis dans un coin de la +chambre, l'oeil fixé sur l'aiguille de l'horloge. Après que j'eus essayé +deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma mère que +l'horloge était arrêtée et qu'elle devait la faire marcher, elle me prit +par l'épaule, et me mit à la porte, en me défendant de remettre les +pieds dans la maison avant que midi sonnât au clocher.</p> + +<p>J'errai dans les bois et dans les champs, je revins dans le village, je +tournai autour de l'église, et je regardai avec dépit l'aiguille +paresseuse du cadran, jusqu'à ce qu'enfin le premier coup de midi +retentit dans les airs et me fit pousser un cri de joie. +<a name="Page_64" id="Page_64"></a></p> + +<p>Lorsque je revins à la maison, on était à table chez nous. Je pris ma +place accoutumée à côté de mon père; mais mon assiette resta vide, bien +entendu, puisque je devais dîner au château. Mes parents parlaient en +riant des mets succulents que je goûterais ce jour-là; mes frères et mes +soeurs restaient silencieux et me considéraient d'un regard peu amical. +L'épaisse bouillie paraissait leur être moins agréable encore que +d'habitude, et plus d'une fois ils laissèrent retomber la cuiller dans +leur assiette avec découragement, lorsque mon père parlait en +plaisantant d'oiseaux rôtis et de châteaux de massepains. Pour moi, je +ne faisais guère attention à ce qui se disait; ces descriptions +alléchantes ne m'intéressaient point; je ne voyais que le sourire qui, +sur l'aimable visage de Rose, rayonnait délicieusement vers moi.</p> + +<p>Dès que le dîner fut fini, ma mère me prit sur ses genoux, et commença à +me déshabiller. Elle me lava avec de l'eau chaude et du savon, et +mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps +avant que ma toilette fût achevée, car je devais être aussi beau que +possible, quoique mon père prétendît qu'il était absurde de me revêtir +de mes habits de fête pour aller jouer.</p> + +<p>Avant de me laisser partir, ma mère me plaça devant elle, et me dit d'un +air grave et sévère comment je devais me comporter au château, et ce que +je pouvais faire et ne pas faire. Elle n'oublia rien: je devais +soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais de<a name="Page_65" id="Page_65"></a>vant +les portes; je devais ôter ma casquette et saluer, me moucher dans le +mouchoir qu'elle avait mis dans la poche de mon pantalon; je ne pouvais +pas crier ni faire de gestes, et, si l'on me donnait quelque chose, je +ne devais pas manquer de me baiser la main, non-seulement parce que cela +était poli, mais encore parce que, ne sachant point parler, je n'avais +pas d'autre moyen de témoigner ma reconnaissance.</p> + +<p>Une heure sonnait à la tour lorsque ma mère me donna le baiser d'adieu, +et que, frémissant d'impatience, je m'élançai hors de la maison.</p> + +<p>Je courus tout d'une haleine à travers le village et l'avenue du +château; mais, lorsque j'approchai de la grille ouverte et que je +n'aperçus personne dans ce jardin, je fus pris d'une frayeur secrète. +J'entrai cependant dans le vaste jardin à pas lents et indécis, +regardant de tous côtés si je ne voyais personne.—Qu'elle était belle +la perspective qui se déployait devant mes yeux étonnés! Une large +pelouse, pareille à une prairie s'étendait de tous côtés jusqu'au pied +des grands arbres. Au milieu du gazon vert coulait une eau claire que +j'aurais prise pour le même ruisseau qui passait à côté de notre maison; +mais elle était plus large et plus profonde. Un pont arrondi comme un +arc gigantesque s'élançait d'un bord à l'autre. Ce pont était formé de +branches de chêne admirablement entrelacées, et il me parut que je +n'oserais jamais le traverser, de peur qu'il ne se rompît sous mon +poids.<a name="Page_66" id="Page_66"></a></p> + +<p>Autour du jardin s'élevaient de grands arbres, serrés comme une forêt +impénétrable; au pied de ces grands arbres, les lilas croissaient en si +grande abondance, que leurs fleurs empourprées, entouraient tout le +jardin comme une immense guirlande et parfumaient l'air de l'odeur la +plus délicieuse.—Partout où je promenais mes regards, le long des +sentiers et dans les massifs, je voyais des fleurs ou des plantes qui +m'étaient totalement inconnues, et qui m'étonnaient par leurs formes +bizarres et leurs brillantes couleurs.</p> + +<p>La solitude complète et le silence solennel qui y régnait me firent +peur. Je ne m'approchai du château que pas à pas. Mon coeur battait dans +ma poitrine, et assurément je n'eusse pas osé aller plus loin; mais une +porte s'ouvrit tout à coup, et Rose accourut toute joyeuse à ma +rencontre. Elle me prit par la main, m'entraîna vers le bâtiment et dit +en me grondant:</p> + +<p>—Pourquoi restes-tu si longtemps? Ce n'est pas bien à toi, Léon. Nous +avons déjà commencé à dîner. Mon père pourrait être fâché.</p> + +<p>Elle lut sur mon visage que ces paroles me faisaient peur.</p> + +<p>—Allons, allons! s'écria-t-elle, c'est pour rire que je dis cela. Il ne +faut pas avoir peur; sois gai. Ah! comme nous allons tout à l'heure +jouer et courir dans le beau jardin, n'est-ce pas? Quel dommage que tu +ne saches point parler! Mais, c'est égal, je te comprends bien.</p> + +<p>Ma bienfaitrice me conduisit dans le bâtiment et me fit traverser un +long vestibule. Me souvenant des leçons de <a name="Page_67" id="Page_67"></a>ma mère, j'essuyais mes +pieds à tous les paillassons que je rencontrais sur mon passage, si bien +que Rose s'écriait en plaisantant:</p> + +<p>—Mais, Léon, qu'as-tu donc aux pieds? Finis donc, c'est assez.</p> + +<p>Au bout du vestibule se tenait un homme dont les habits étaient galonnés +d'argent. J'ôtai ma casquette et je le saluai avec un respect craintif; +mais lui, sans dire mot, ouvrit un des battants de la porte devant +laquelle il se tenait.</p> + +<p>Je vis une grande salle dont les murs étincelaient de baguettes d'or. +Les parents de Rose étaient assis autour d'une table. Je restai debout +sur le seuil de la porte, ma casquette à la main, entendant à peine les +paroles de bienvenue que m'adressaient M. et madame Pavelyn.</p> + +<p>Rose me conduisit à une chaise, près de la table, et m'obligea à m'y +asseoir. La tête me tournait; je tenais les yeux baissés, confus et +tremblant.</p> + +<p>Un domestique m'attacha une grande serviette blanche devant la poitrine, +de façon que je pouvais à peine remuer les bras.</p> + +<p>Les parents de Rose, et même le domestique, semblaient s'amuser beaucoup +de mon embarras et riaient tout bas. La compatissante petite fille seule +tâchait de m'encourager en m'adressant de douces paroles.</p> + +<p>M. et madame Pavelyn se mirent à rire plus franchement encore lorsque je +baisai ma main pour remercier <a name="Page_68" id="Page_68"></a>le domestique, qui avait placé un morceau +de pain à côté de mon assiette.</p> + +<p>J'étais tout à fait troublé; la sueur perlait sur mon front et le coeur +me battait si fort que j'avais peine à reprendre haleine. La soupe +fumait devant moi dans mon assiette et chacun m'engageait à manger. Mais +j'étais étourdi, et je contemplais mon assiette d'un oeil hébété.</p> + +<p>Rose eut pitié de ma confusion, et vint à mon secours. Elle avança sa +chaise aussi près que possible de la mienne, arrangea plus commodément +la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main. +D'abord j'obéis machinalement à ce qu'elle me disait; mais ensuite, +grâce à l'amabilité de ses paroles encourageantes je m'enhardis un peu. +Elle veillait comme une bonne petite mère sur son gauche protégé. Elle +fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit +quel goût ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette +et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il +fallait m'essuyer les mains et les lèvres avec ma serviette. En un mot, +elle m'apprit à manger convenablement, avec une attention délicate et +une tendre sollicitude qui pénétrèrent mon coeur de reconnaissance.</p> + +<p>Il y avait des tartes et des sucreries d'une douceur extrême et d'un +parfum exquis; mais je ne sentais presque pas le goût de ce que je +mangeais. La richesse du salon où je me trouvais, l'or qui brillait sur +les murs, les glaces qui multipliaient tout, et où le regard se per<a name="Page_69" id="Page_69"></a>dait +dans un lointain infini, tout cela m'écrasait par sa grandeur et son +éclat. Une chose surtout excitait mon admiration, et attirait +irrésistiblement mon regard. C'était une grande statue blanche qui se +trouvait à ma gauche, sur un grand piédestal, contre le mur. Je ne +pouvais me rendre compte de ce qu'elle représentait. C'était un homme à +moitié nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui +paraissait vouloir s'élancer dans les airs. Il avait deux petites ailes +derrière la tête et deux ailes à chaque pied; il tenait dans sa main +droite deux serpents entrelacés.</p> + +<p>Déjà Rose, voyant mon étonnement, m'avait dit que cette statue +représentait le dieu Mercure; mais, comme ma mère, en me faisant réciter +mon catéchisme, ne m'avait jamais parlé d'un dieu semblable, +l'explication ne m'apprit rien. Ce n'était pas, d'ailleurs, la +signification de la statue que mes yeux cherchaient dans cette oeuvre +d'art. J'étais étonné qu'on pût imiter si bien, par le bois ou la +pierre, le corps et la figure de l'homme, qu'ils semblaient vivre; car +plus d'une fois j'avais baissé la tête en frissonnant, craignant que ce +dieu inconnu ne sautât sur moi. J'examinai aussi avec une attention +curieuse comment la statue était faite, et je m'efforçai d'en graver les +formes dans ma mémoire, comme si jamais il m'eût été possible de tailler +dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose qui y ressemblât.</p> + +<p>Pendant le dîner, on avait versé du vin dans mon verre, et l'on m'en +avait fait boire. La rouge liqueur me <a name="Page_70" id="Page_70"></a>parut âcre et amère. Lorsqu'on +servit le dessert, Rose me dit qu'on allait apporter du vin doux qui me +plairait bien. Tandis qu'elle parlait encore, le domestique s'approcha +de la table avec une bouteille tout argentée. Je regardai curieusement +ce qu'il allait faire avec une espèce de pince qu'il tenait à la +main....</p> + +<p>Tout à coup, une détonation retentit, pareille à celle d'une arme à feu; +et, comme Rose cachait sa figure dans ses mains en poussant un grand +cri, je crus qu'il lui était arrivé malheur.</p> + +<p>Tremblant comme un roseau; je sautai sur mes pieds; un cri de frayeur +sortit de ma poitrine, et je criai distinctement:</p> + +<p>—Rose! Rose!</p> + +<p>—Ah! ah! le pauvre Léon a parlé de nouveau, dit la petite fille avec +joie. Vous l'avez entendu, n'est-ce pas, papa? Il a prononcé mon nom +aussi bien et aussi distinctement qu'une personne qui sait parler.</p> + +<p>Elle me fit comprendre en riant que cette détonation n'était pas autre +chose que le bruit produit par le bouchon qui s'était échappé avec force +du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait +semblant d'être effrayée. Pour calmer mon effroi, elle me mit dans la +main un verre de vin mousseux, et me força de le vider presque +entièrement.</p> + +<p>Pendant ce temps, ses parents parlaient de moi et de l'étrange phénomène +dont ils venaient d'être témoins. M. Pavelyn me fit essayer encore une +fois de répéter le <a name="Page_71" id="Page_71"></a>nom de sa fille; mais il fut obligé de reconnaître, +lorsque j'eus fait plusieurs efforts inutiles, qu'il m'était devenu de +nouveau tout à fait impossible d'articuler un son déterminé par la seule +force de ma volonté.</p> + +<p>—C'est sous l'impression de la frayeur ou d'une émotion violente que ce +garçon prononce un mot par hasard, dit-il à madame Pavelyn. J'ai lu +plusieurs fois que des gens muets depuis leur enfance avaient recouvré +la parole sous le coup de quelque terrible événement. Pareille chose +pourrait arriver au fils de maître Wolvenaer. Mais qui sait si quelque +chose le frappera ou l'effrayera jamais assez profondément pour lui +donner complètement et définitivement la parole?</p> + +<p>Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire; mais ses paroles me +firent tomber dans de profondes réflexions, d'où je ne fus tiré que +lorsque M. Pavelyn dit à Rose d'aller chercher son cadeau et de me le +donner.</p> + +<p>La jeune fille sortit de la chambre par une porte latérale, et rentra +bientôt en me montrant un objet qui était enveloppé d'un papier. Pendant +qu'elle s'approchait de moi, elle le tira de son enveloppe, puis elle le +mit dans ma main. C'était une espèce de couteau fermé; mais il brillait +comme de l'argent, et le manche était fait d'une sorte de coquille où la +lumière faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argentés.</p> + +<p>Rose me le reprit; et, tout en ouvrant successivement les différentes +lames qu'il portait, elle me dit:</p> + +<p>—Léon, ceci est mon cadeau pour toutes les petites <a name="Page_72" id="Page_72"></a>figurines que tu +m'as faites. Vois, cette première lame est un grand et fort couteau avec +lequel tu pourrais presque couper un petit arbre; ceci est un canif; en +voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime ... et +une scie, et une vrille, et un ciseau ... le tout solidement fait en +acier anglais, fin et bien trempé, comme dit mon père. C'est maintenant +que tu pourras tailler des statuettes, n'est-ce pas?... Je l'ai choisi +moi-même, Léon, reprit-elle pendant que je considérais le joli couteau +avec une admiration mêlée de stupeur. Ma mère voulait te donner un grand +gâteau; mais je savais bien qu'un cadeau comme celui-ci te ferait plus +de plaisir. Je ne me suis pas trompée, n'est-il pas vrai?</p> + +<p>Deux larmes tombèrent sur mes joues, et je me mis à baiser mes deux +mains en poussant des cris étouffés, que je ne pouvais retenir. Mes yeux +parlaient sans doute en ce moment un langage bien expressif, car tous +ceux qui me regardaient, même le domestique, furent profondément touchés +de la reconnaissance qu'ils y lisaient.</p> + +<p>Je tenais dans ma main le précieux cadeau de Rose; je fermais et +j'ouvrais alternativement les petits couteaux, la lime et la petite +scie, et déjà je m'en servais en imagination. Quelle richesse! Des +outils de toute espèce! tout un atelier! Comme désormais je pourrais +tailler des figures du matin au soir, pour elle, ma douce protectrice! +et comme je travaillerais mieux et plus facilement avec ces instruments +choisis et donnés par elle!</p> + +<p>J'étais tellement agité par la joie et par l'admiration, <a name="Page_73" id="Page_73"></a>que je +n'entendis pas ce que M. Pavelyn me disait:</p> + +<p>—Allons, mon garçon, reprit-il en élevant la voix, rends le beau +couteau à Rose pour qu'elle le mette de côté jusqu'au moment où tu +retourneras à la maison, sinon, il te ferait oublier de jouer. Allez +ensemble au jardin maintenant, courez et sautez tant que vous pourrez. +Le temps est doux et sain; nous prendrons le café dehors, en plein air, +et nous verrons de loin si vous vous amusez comme il faut.</p> + +<p>Je sortis de la salle avec Rose. Chemin faisant, elle prit deux petits +filets de soie verte, qui étaient pendus à côté de l'escalier; elle m'en +donna un, et m'expliqua que nous allions à la chasse aux papillons.</p> + +<p>Dès que je me vis sous le ciel bleu, en pleine liberté et tout seul avec +Rose, la timidité, qui pesait sur mon coeur comme un plomb, disparut, et +je respirai à longs traits.</p> + +<p>Rose me dit que, le matin, elle avait couru près de deux heures après +les papillons sans pouvoir en attraper un seul; mais que, moi qui étais +fort et leste, j'en prendrais bien quelques-uns pour elle.</p> + +<p>A peine eut-elle dit ces mots, que nous vîmes deux papillons blancs +sortir du bosquet de seringats et voltiger sur la pelouse. Je poussai un +cri, et nous nous précipitâmes tous deux sur cette première proie de nos +désirs.</p> + +<p>Tout en dansant, en riant et en sautant, nous poursuivions les +papillons; mais, soit que je ne fusse pas en<a name="Page_74" id="Page_74"></a>core assez habile à manier +le filet, soit que les petites bêtes épouvantées eussent l'adresse de +nous éviter, il y avait plus d'un quart d'heure que nous courrions sans +le moindre succès. La sueur mouillait nos fronts, nos joues brûlaient de +plaisir et d'ardeur.</p> + +<p>M. et madame Pavelyn, assis devant le château sur une terrasse, +prenaient part à notre joie et battaient des mains chaque fois que Rose, +par un bond léger, trahissait la force et le plaisir de vivre.</p> + +<p>Enfin j'attrapai un des papillons blancs dans mon filet. Ce fut une joie +et une réjouissance, comme si nous eussions trouvé un trésor. Rose +courut vers ses parents, qui riaient de bon coeur de son émotion. On +alla chercher une boîte, et le papillon fut piqué dedans.</p> + +<p>M. Pavelyn dit qu'il était très-content, et que je pourrais venir jouer +souvent si Rose continuait à s'amuser de si bon coeur; mais la jeune +fille n'eut pas la patience d'attendre que son père eût fini de parler. +Elle m'entraîna vers la pelouse en s'écriant:</p> + +<p>—Vois, là-bas! deux papillons, trois papillons, quatre papillons! Vite! +vite!</p> + +<p>Je pris encore quelques-unes de ces pauvres petites bêtes. Chaque fois, +nous les apportions à M. Pavelyn, qui feignait de partager notre joie +triomphante, et qui tenait la boîte prête.</p> + +<p>Enfin Rose parvint aussi à en prendre un, qui ouvrait et fermait ses +ailes au soleil sur le tronc d'un arbre. C'é<a name="Page_75" id="Page_75"></a>tait un papillon d'un rouge +foncé avec des taches d'argent et d'azur.</p> + +<p>Il est impossible de peindre la joie de Rose. Comme une biche échappée, +elle traversa la pelouse et vola vers ses parents avec tant de rapidité, +que je ne pouvais presque pas la suivre. Elle avait pris elle-même la +resplendissante petite bête; il lui semblait que désormais aucun +papillon ne pourrait lui échapper. Et, un instant après, elle courait de +nouveau avec passion.</p> + +<p>Nous continuâmes pendant longtemps cette amusante chasse. M. et madame +Pavelyn étaient rentrés après avoir pris le café.</p> + +<p>Pendant que je bondissais, le filet en l'air, devant le bosquet de +seringats, Rose en poursuivant un papillon dans une direction opposée, +s'était éloignée de moi.</p> + +<p>Tout à coup j'entends un violent craquement.... Je tourne les yeux vers +l'endroit d'où ce bruit étrange était parti! Ciel! quel horrible +tableau! j'aperçois Rose qui tombe par-dessus l'appui brisé du pont et +qui s'enfonce dans l'eau en poussant un cri de détresse!—Ma langue se +déchire; le sang jaillit hors de ma bouche; je crie avec toute la force +qu'un muet peut donner à ses cris; mais ce sont des paroles qui sortent +de mon gosier, des paroles claires et distinctes:</p> + +<p>—Rose, Rose! du secours, du secours! Dieu, Dieu!...</p> + +<p>Mon exclamation perçante retentit à travers le jardin, jusque dans les +appartements du château.</p> + +<p>Je m'élance; j'ai des ailes; mes pieds brûlent la terre....<a name="Page_76" id="Page_76"></a> Du haut du +pont, mes yeux égarés ne voient plus rien qu'un pan de la robe de ma +bienfaitrice.... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans +l'étang à côté d'elle. L'eau me vient presque aux lèvres; mais je sens +que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je +prends sa tête entre mes deux mains, et je la soulève au-dessus de +l'eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l'eau pénètre dans ma +poitrine par le nez et par la bouche, avec l'air que j'aspire; je +suffoque, et je sens mes forces m'abandonner. Alors descend en moi la +certitude que je me noie, que je vais mourir; mais ce n'est pas la +crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprême: non, c'est +la douloureuse pensée que Rose aussi va mourir. Même quand la dernière +convulsion ranime en moi la vie, je n'éprouve aucun autre sentiment que +le regret et la douleur du malheur de Rose....</p> + +<p>Je ne sus naturellement que plus tard ce qu'il advint de nous.</p> + +<p>Mon puissant cri de détresse avait retenti jusque dans le château. M. et +madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, étaient +sortis tout effrayés, et avaient regardé autour d'eux pour savoir ce qui +était arrivé. Pendant que l'on nous cherchait devant et derrière le +château, et qu'on appelait Rose à grands cris, un des domestiques +s'approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune maîtresse qui +flottait sur l'eau. Il descendit le long du bord de l'étang, repêcha +Rose, qui était sans connaissance, et la porta sur la pelouse.</p> + +<p><a name="Page_77" id="Page_77"></a>Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanimé et ruisselant de sa +fille, était tombée évanouie dans les bras de son mari, avec un cri de +terreur mortelle; M, Pavelyn la confia aux soins d'une servante, et se +précipita, à demi mort d'inquiétude, vers sa fille.</p> + +<p>Rose, qui n'avait pas été longtemps sous l'eau; et qui avait respiré +aussi longtemps que j'avais pu lui tenir la tête dehors, ne tarda pas à +donner signe de vie et à rouvrir les yeux.</p> + +<p>Le premier mot que M. Pavelyn prononça, après avoir manifesté sa joie de +voir son enfant sauvée, fut mon nom. Alors le domestique qui l'avait +repêchée se rappela avoir senti quelque chose sous l'eau et avoir été +obligé de déchirer le tablier de Rose pour la dégager d'un objet qui +semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l'étang, me trouva +sans peine, et me déposa sur le gazon, non loin de l'endroit où l'on +s'empressait pour faire revenir Rose à elle-même.</p> + +<p>C'était une scène effroyable.... Ici, une mère qui s'était évanouie +devant l'horrible conviction qu'elle avait vu le cadavre de son enfant +noyée; là, un père au désespoir, rappelant par ses baisers le sentiment +et la vie dans le corps inerte de sa fille; plus loin, celui d'un petit +garçon étendu sans mouvement, comme si son âme l'avait abandonné pour +toujours.</p> + +<p>M. Pavelyn, malgré son émotion, n'avait point perdu sa présence +d'esprit. Il avait envoyé immédiatement chez le docteur un des +jardiniers qui étaient accourus, en lui <a name="Page_78" id="Page_78"></a>recommandant de fermer la +grille et de ne parler à personne dans le village de ce qui venait +d'arriver. Puis il avait fait porter sa fille près de sa femme évanouie, +afin de pouvoir les soigner toutes deux en même temps. Il parvint à +faire sortir madame Pavelyn de son évanouissement, et avec l'aide de ses +domestiques il la ramena immédiatement dans la maison, ainsi que son +enfant.</p> + +<p>Pendant ce temps, d'autres gens étaient occupés à me frictionner et à me +rouler par terre; mais, malgré tous leurs efforts, je ne donnais aucun +signe de vie.</p> + +<p>Dès que M. Pavelyn eut rassuré sa femme et couché sa fille dans un lit +chaud, il revint à l'endroit où l'on était en train de me souffler de la +fumée de tabac dans le nez. Cet homme généreux s'agenouilla près de moi, +me prit les deux mains, et essaya de me rappeler à la vie. Rose, qui +avait repris tout à fait connaissance, lui avait raconté que j'avais +sauté dans l'étang et soulevé sa tête au-dessus de l'eau pour l'empêcher +de se noyer. Son père lui avait fait accroire que j'étais également +revenu à moi, car il craignait avec raison que, dans la situation où +elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portât un coup fatal.</p> + +<p>M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pièce était +très-éloignée de la chambre à coucher de sa fille. On apporta des +literies, on me déshabilla, et on me couvrit d'épaisses couvertures de +laine. Le docteur arriva enfin, et employa des remèdes énergiques pour +ramener la respiration et le pouls, qui avait cessé <a name="Page_79" id="Page_79"></a>de battre. Il +réussit enfin après de longs efforts. Je commençai à faire quelques +mouvements, et j'ouvris les yeux. Mais je n'entendais ni ne voyais, et, +quoique l'on pût dire à mon oreille, ou quelques signes que l'on me fit, +je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi. +Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire à mes parents, avec +toute la prudence possible, que j'étais tombé dans l'eau, et que le +froid et la frayeur m'avaient un peu dérangé.</p> + +<p>Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au château. En +me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et +exigèrent qu'on me portât dans leur demeure, pour être soigné là.</p> + +<p>Mon père m'enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de +laine, m'emporta à la maison dans ses bras, et me mit dans mon lit.</p> + +<p>Grâce aux médicaments prescrits par le docteur, une violente réaction +s'opéra en moi, et je fus saisi d'une fièvre qui menaça mes jours pour +la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne +produisît un transport au cerveau, et ne mît brusquement fin à mes +souffrances.</p> + +<p>Je restai dans cet état jusqu'après minuit; alors la fièvre me quitta +peu à peu, et je tombai bientôt dans un profond sommeil. Le docteur +déclara que le plus grand danger était passé, et il crut pouvoir +affirmer que l'accident n'aurait pas de suites fâcheuses pour moi. Ma +mère et ma soeur aînée restèrent seules à veiller à mon chevet.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a name="Page_80" id="Page_80"></a>VI</h2> + + +<p>Lorsque j'ouvris les yeux le lendemain, assez tard dans la matinée, +j'aperçus avec stupéfaction le doux visage de Rose, qui était assise à +mon chevet et tenait ma main dans la sienne.</p> + +<p>C'était donc bien sa voix qui, en murmurant à mon oreille: «Pauvre petit +Léon!» m'avait réveillé de mon long sommeil. Et d'un coup d'oeil rapide, +j'aperçus aussi mes parents, mes deux soeurs, la bonne de Rose et une +voisine.</p> + +<p>D'abord je ne me rappelai rien de ce qui s'était passé, et je regardai +ma protectrice avec stupeur, comme pour lui demander pourquoi elle était +ainsi assise près de mon lit.</p> + +<p>—Sois tranquille, bon Léon, me dit-elle, tu seras bientôt guéri; mais +nous ne jouerons plus jamais près de l'étang.</p> + +<p>Alors la mémoire de ce qui était arrivé me revint tout à coup; et un cri +triomphant souleva ma poitrine, et je m'écriai, avec le rire d'une joie +étourdie:</p> + +<p>—Rose! vous vivez!... Ce rêve....</p> + +<p>—<a name="Page_81" id="Page_81"></a>Il parle, il a parlé! s'écrièrent mes parents en accourant auprès de +mon lit, les bras levés.</p> + +<p>Moi, plus surpris qu'eux-mêmes en entendant mes propres paroles, je +frémis et je tins la bouche close, de crainte qu'un second effort ne +vînt de nouveau prouver mon impuissance, et ne me frappât du plus cruel +désenchantement.</p> + +<p>Mon père m'embrassa avec émotion.</p> + +<p>—Léon, mon pauvre fils, oh! parle, parle encore, pour que je puisse +remercier le bon Dieu, en toute confiance, de ce bienfait inattendu.</p> + +<p>Sans détourner mon regard de Rose, je murmurai encore tout étourdi:</p> + +<p>—Parler? Oui! Rose ... l'eau.... Pas morte.... Heureux, heureux!...</p> + +<p>La petite fille frappa dans ses mains avec joie; mes parents pleuraient +et adressaient au ciel leurs actions de grâces. Pendant ce temps, je +prononçais, avec une volubilité fiévreuse, une foule de mots sans +signification et sans suite, uniquement pour entendre encore le son de +ma voix et m'assurer que, cette fois, le don de la parole m'était +définitivement acquis. Ceux qui m'entouraient ne paraissaient pas moins +étonnés que moi du babil embrouillé qui tombait de mes lèvres, et tous +me considéraient avec une bienheureuse surprise, comme si un miracle +s'opérait devant leurs yeux.</p> + +<p>Enfin Rose se mit à raconter comment nous avions joué ensemble dans le +jardin du château, comment j'a<a name="Page_82" id="Page_82"></a>vais sauté dans l'étang, et comment nous +avions été retirés de l'eau tous les deux, par un domestique.</p> + +<p>Mes parents, après un premier épanchement de joie, ajoutèrent quelques +explications au récit de Rose, et j'appris ainsi tout ce qui s'était +passé la veille.</p> + +<p>J'avais risqué ma vie pour sauver la vie à Rose! Elle m'aimait pour +cela, disait-elle, et ses parents m'étaient reconnaissants de ma +reconnaissance et de mon courage. Je m'étais rendu digne de la +protection de M. Pavelyn; cet événement m'avait rapproché de Rose ... +et, eu outre, Dieu, sans doute pour me récompenser, m'avait doué de la +parole et m'avait tiré de mon abaissement moral. J'étais si fier et si +joyeux que mes yeux étincelaient d'orgueil.</p> + +<p>J'avais encore un peu de peine à parler, et souvent mon langage était +confus. Je savais bien dire les substantifs, les noms des choses et des +personnes; mais l'enchaînement et la construction des mots +m'embarrassaient.</p> + +<p>Ma maladie avait eu si peu de suites, que, dès que le calme fut rentré +dans mon esprit, je témoignai un grand désir de manger, et je demandai +une tartine. Ma mère m'apporta un peu de pain émietté dans du lait, et +il fallut me contenter de cela, quoique j'eusse assez grand'faim, me +semblait-il, pour dévorer un pain de seigle tout entier. A mon +désespoir, on ne me permit pas non plus de me lever, parce que le +docteur l'avait défendu.</p> + +<p>Rose causa lentement avec moi, et s'efforça, par mille <a name="Page_83" id="Page_83"></a>démonstrations +amicales, de me témoigner sa reconnaissance. Sitôt que je serais tout à +fait guéri, nous irions jouer encore dans le beau jardin du château; +mais je ne devais plus avoir peur de l'eau, parce que le jardinier était +déjà occupé à entourer l'étang d'une palissade à claire-voie et à +construire sur le pont un nouveau garde-fou d'une solidité +très-rassurante.</p> + +<p>L'aimable petite fille me quitta au bout d'une bonne demi-heure, pour +aller annoncer à ses parents l'heureuse nouvelle de ma guérison. Elle +revint dans l'après-midi, et m'apporta deux ou trois verres de gelée de +framboise et de groseille, si rafraîchissante et si douce, que je ne me +rappelais pas avoir jamais goûté rien de si bon.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut retournée chez elle, le docteur vint, qui dit que je +pouvais me lever et commencer à manger peu à peu. D'après son opinion, +j'étais tout à fait guéri.</p> + +<p>Je passai toute la soirée de ce jour-là assis alternativement dans le +giron de ma mère et sur les genoux de mon père, et je dus parler, parler +encore et toujours, pour les charmer par le son de ma voix.</p> + +<p>Lorsque ma mère m'eut couché dans mon lit avec une croix au front et un +dernier baiser sur les lèvres, je m'assoupis tout doucement, et les +songes les plus agréables, les plus heureux, bercèrent mon sommeil.</p> + +<p>Le lendemain matin, je me levai comme s'il ne m'était rien arrivé, et je +déjeunai avec mes frères et mes soeurs. Pendant toute la nuit, j'avais +rêvé du beau couteau que Rose m'avait donné. Je me rappelai que M. +Pavelyn me <a name="Page_84" id="Page_84"></a>l'avait fait mettre de côté. Le couteau me trottait dans la +tête, et j'aurais volontiers couru au château pour aller le chercher, si +j'avais seulement osé risquer une pareille hardiesse.</p> + +<p>Comme Rose ne venait pas, malgré ma longue attente, je sortis de la +maison et je me promenai tout seul dans le chemin qui menait au château.</p> + +<p>Bientôt je l'aperçus qui sortait avec sa bonne de la grille du château, +et qui me faisait de loin des signes d'une joie extraordinaire. Quand +elle fut près de moi, elle me prit la main, et me dit avec des +transports de plaisir:</p> + +<p>—Léon, Léon, j'ai une si bonne nouvelle!... Ah! si tu savais ce que +c'est, tu sauterais de bonheur. Moi-même, j'en suis si contente pour +toi, que je sens battre mon coeur. Sais-tu où nous allons? Chez ton père +et ta mère. Ils doivent venir au château pour parler de toi.</p> + +<p>—De moi? Mon père au château! murmurai-je étonné.</p> + +<p>Elle répondit avec un grand sérieux et en baissant la voix, comme si sa +bonne ne devait pas nous entendre:</p> + +<p>—Léon, tu n'es qu'un enfant de paysan, n'est-il pas vrai? Mon père le +dit, du moins. Si tu restes toujours comme tu es maintenant, tu +deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie, +faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon père a dit que tu +méritais un meilleur sort, parce que c'est toi qui m'as empêchée de me +noyer. Il compte te faire instruire et te <a name="Page_85" id="Page_85"></a>donner une bonne éducation. +C'est ce qu'il veut dire lui-même à tes parents.</p> + +<p>Profondément agité, quoique ne comprenant pas bien toute l'importance de +cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux.</p> + +<p>—N'es-tu pas content? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu +devrais pourtant te réjouir! L'instruction est une richesse aussi; c'est +par l'instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme +remarquable dans le monde.... Et vois-tu, Léon, reprit-elle après une +pause, j'aime beaucoup à jouer avec toi; cependant je regrette que tu ne +sois qu'un petit paysan. Mon père te fera étudier; alors tu ne seras +plus un paysan, et tu seras habillé convenablement; alors surtout, en +ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons +ensemble comme frère et soeur! n'est-ce pas beau?</p> + +<p>Je serais son frère! cette pensée fit rouler des larmes sur mes joues; +alors seulement, l'avenir promis s'ouvrit devant moi avec tout son éclat +et tout son bonheur.</p> + +<p>—Oh! c'est trop beau! m'écriai-je, Rose, ma soeur! C'est trop, c'est +trop!</p> + +<p>Nous fîmes quelques pas en silence; puis elle me dit avec calme en me +parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plutôt comme une +tendre mère:</p> + +<p>—Il faut être toujours bien sage, Léon, et bien étudier, entends-tu? Je +t'aiderai, je t'apprendrai tes lettres; car je sais lire comme il faut, +moi, en flamand et <a name="Page_86" id="Page_86"></a>en français. J'ai beaucoup de livres avec de belles +images: <i>le Petit-Poucet, Peau-d'âne, Gulliver dans la lune</i>. Si tu +n'apprends pas bien, je te mettrai dans le coin; mais, si tu fais bien +attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des +bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite à lire, n'est-ce pas! et ma mère +m'achètera de nouveaux livres où il y aura de belles histoires. Ah! +c'est alors que nous nous amuserons!</p> + +<p>Pour toute réponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie +qu'elle me dépeignait, et où je voyais plus loin qu'elle, me paraissait +le bonheur suprême; aussi je doutais qu'elle me fût réservée.</p> + +<p>—Ma mère voulait t'envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand, +reprit Rose; mais mon père, qui t'aime beaucoup, Léon, dit que cela ne +vaut rien. Il veut faire de toi un sculpteur. Un sculpteur est un homme +qui fait des statues pareilles à ce dieu Mercure que tu as vu dans notre +salle à manger: c'est un artiste; et un artiste, dit mon père, est prisé +aussi haut dans le monde que l'homme le plus riche.</p> + +<p>—Ah! devenir sculpteur, être votre frère!... m'écriai-je en levant les +bras au ciel.</p> + +<p>Nous étions près de notre maison, et nous entrâmes. Rose s'acquitta de +son message. Mes parents s'habillèrent en toute hâte et furent bientôt +prêts à suivre la jeune fille et sa bonne.</p> + +<p>Depuis que Rose m'avait dit que son père voulait faire de moi un +sculpteur, j'éprouvais un ardent désir de pos<a name="Page_87" id="Page_87"></a>séder le beau couteau et +d'essayer tout de suite mon talent. J'en parlai à Rose, et elle me +promit, en partant qu'elle le remettrait à ma mère pour me l'apporter.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> + + +<p>Lorsque mes parents revinrent du château, une joie extraordinaire +brillait dans leurs yeux. Ma mère m'embrassa avec transport sur les deux +joues; mon père me posa la main sur la tête avec un sentiment de fierté, +et me prédît le plus beau destin.</p> + +<p>M. Pavelyn avait demandé leur consentement pour me prendre sous sa +protection; il voulait me faire étudier, me faire donner une bonne +éducation, et prendre soin de moi jusqu'au moment où je pourrais faire +mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me récompenser par +là de l'acte de dévouement qui, selon lui, avait probablement sauvé la +vie à sa fille.</p> + +<p>Longtemps mes parents s'efforcèrent de me faire comprendre tout le prix +de cette faveur, et de me prémunir contre l'oubli des devoirs et les +entraînements de l'orgueil. Ils me recommandèrent de me montrer toujours +profondément reconnaissant envers mes généreux pro<a name="Page_88" id="Page_88"></a>tecteurs; de me +rappeler qu'ils étaient nos bienfaiteurs, et que je n'étais qu'un pauvre +enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application +constante; de n'être jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout +de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m'avait donnés pour +père et pour mère, me chérissaient tendrement et ne formaient pas de +voeu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux.</p> + +<p>Ces derniers mots, dans la bouche de ma mère, me touchèrent +profondément, et ce fut par de douces caresses et par des baisers +répétés, que je chassai de son coeur la crainte qui l'attristait.</p> + +<p>Dès le lendemain, on m'envoya à l'école du village pour recevoir les +premières leçons de lecture et d'écriture.</p> + +<p>M. Pavelyn avait fait venir le maître d'école au château, lui avait +déclaré ses intentions à mon égard, et lui avait promis, en sus de la +rétribution ordinaire, une bonne récompense, si, par ses soins +particuliers, il me faisait faire des progrès assez rapides pour +regagner le temps perdu.</p> + +<p>Cet instituteur était un homme plein d'activité, qui ne demandait pas +mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne +volonté. Aussi, dès ce moment, il donna autant de soins à mon +instruction que si j'eusse été son propre fils.</p> + +<p>Chaque après-midi, dès que la classe était finie, j'allais au château +jouer avec Rose. Durant une couple <a name="Page_89" id="Page_89"></a>d'heures, nous folâtrions à travers +le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l'intérêt de la santé de sa fille, +nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au château jouer +un nouveau jeu, où Rose trouvait plus de plaisir qu'à tous les autres: +je devais m'asseoir à une table, et répéter dans un livre ma leçon de la +journée. La bonne petite fille était ma maîtresse d'école. Elle me +louait et me grondait avec un sérieux qui faisait souvent rire sa mère +jusqu'aux larmes; mais il y avait dans ses paroles tant d'amitié et +d'encourageante douceur, que je ne quittais jamais le château le soir +sans sentir plus ardent en moi le désir d'apprendre.</p> + +<p>Grâce à ces encouragements, et avec l'aide de pareils moyens, joints à +une promptitude d'esprit naturelle, je fis en peu de temps des progrès +étonnants, et bientôt je commençai à lire couramment ma langue +maternelle.</p> + +<p>M. Pavelyn, que son commerce obligeait d'aller presque tous les jours à +la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images, +et nous nous en amusions si bien que, plus d'une fois, il fallut nous +chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l'exercice.</p> + +<p>Rose avait commencé aussi à m'apprendre le français. A cette époque, +notre pays était sous la domination de l'empereur Napoléon, et c'était +seulement par la langue française que l'on pouvait devenir quelque chose +dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite +protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y +avait de la prévoyance et de la <a name="Page_90" id="Page_90"></a>générosité dans ce jeu enfantin; car il +me fit apprendre insensiblement une foule de mots et même de phrases +entières de la langue française avant que le maître d'école me jugeât +assez avancé en flamand pour m'apprendre les premières notions d'une +langue étrangère.</p> + +<p>Rose ne m'enseignait pas seulement à lire et à comprendre le français; +elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute +grossière, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment +on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou défend la +bienséance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me +l'inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils +de paysans ressemblait à un morceau de cire qu'elle pétrissait et +façonnait de manière à en faire une créature qui fût son égale par la +distinction des goûts, la pureté du langage et le développement de +l'intelligence.</p> + +<p>Rose remplissait si fidèlement et si sérieusement son rôle de +protectrice à mon égard, que madame Pavelyn l'appelait ma <i>petite mère</i>. +Il arrivait souvent, lorsque nous étions occupés de nos livres, le soir, +dans le château, et que je me hasardais à demander quelque chose à +madame Pavelyn, qu'elle me répondît en plaisantant:</p> + +<p>—Votre petite mère vous le dira; votre petite mère le sait bien.</p> + +<p>Alors Rose levait la tête, et une fierté singulière brillait dans ses +yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère et d'avoir un +enfant qui lui serait redeva<a name="Page_91" id="Page_91"></a>ble de la lumière de son esprit et +probablement du bonheur de sa vie!</p> + +<p>Je savais alors parler très-bien et fort distinctement; on vantait même +la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant, +lorsque j'étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue, +j'avais été un crieur furieux, maintenant j'étais devenu plus calme, et +mon humeur était fort tranquille. Probablement mes études assidues +avaient contribué beaucoup à donner cette gravité précoce à mon esprit +enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma mère y avaient +contribué plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la +maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles:</p> + +<p>—Léon, n'oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs. +Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant.</p> + +<p>Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'année où Rose devait quitter +le château avec ses parents, pour aller passer l'hiver à la ville. Avant +son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que +je n'oubliasse point d'apprendre et d'étudier avec application. Si je +remplissais convenablement ce voeu, elle m'aimerait bien, et me +donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut assise dans la voiture qui devait l'emporter, et que je +la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d'un ton +moitié sérieux, moitié railleur:<a name="Page_92" id="Page_92"></a></p> + +<p>—Adieu, Léon! étudie bien, et fais en sorte que ta petite mère soit +contente de toi à son retour. L'hiver ne dure pas longtemps: il faut te +dépêcher et apprendre bien le français, entends-tu?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> + + +<p>Le maître d'école était fier de mes progrès surprenants, dont il +s'attribuait seul le mérite. En effet, il ne pouvait savoir quelle part +considérable Rose avait prise à mon instruction.</p> + +<p>Le brave homme me citait, à plusieurs lieues à la ronde, comme une +preuve de son savoir et de son activité; et il s'ensuivit qu'il s'occupa +de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout +particulier.</p> + +<p>J'avançai si bien pendant cet hiver, qu'à la prière de mes parents je +tins moi-même une classe dans notre maison, et que je devins le +professeur zélé de mes frères et de mes soeurs.</p> + +<p>Le printemps s'approchait petit à petit, et les arbres déployaient leur +première verdure. Chaque jour, avant et après la classe, j'allais, +jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore.</p> + +<p><a name="Page_93" id="Page_93"></a>Qu'elle restait longtemps absente! Les lilas avaient fleuri, et étaient +déjà flétris. Les cerises commençaient à rougir, et le château, avec ses +persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du +beau jardin!</p> + +<p>Un jour du mois de juin, pendant que j'étais assis sur un banc dans la +maison du maître d'école, parmi les autres enfants, et que j'apprenais +la leçon qu'on m'avait donnée, M. Pavelyn parut tout à coup au milieu de +la classe. Je poussai un cri; et, tout tremblant, je tins les yeux fixés +sur la porte, dans l'espoir de voir paraître encore quelqu'un; mais je +fus trompé dans mon attente.</p> + +<p>M. Pavelyn ne fit pas attention à mon émotion. Il causa un instant tout +bas avec le maître d'école, et lui demanda probablement si j'avais fait +des progrès, car il me fallut montrer immédiatement tous mes cahiers. On +me fit lire en français et en flamand; on me fit faire une +multiplication difficile; on me fit montrer les villes et les rivières +sur une carte géographique; et M. Pavelyn lui-même me fit écrire en +français quelques lignes qu'il me dicta à haute voix.</p> + +<p>Lorsque j'eus subi toutes ces épreuves d'une manière satisfaisante, le +père de Rose me tapa familièrement sur l'épaule, et me dit avec beaucoup +de bienveillance:</p> + +<p>—Tu as bien étudié, mon garçon! Je suis tout à fait content de toi. Tu +as bien employé ton temps, et tu t'es montré reconnaissant des soins de +ton maître. Continue ainsi.... Mais pourquoi me regardes-tu si +singulièrement?<a name="Page_94" id="Page_94"></a> Tu me demandes si Rose est arrivé au château? Je t'en +parlerai tout à l'heure.</p> + +<p>En achevant ces mots, il entra avec le maître d'école dans la maison, et +me laissa livré à une incertitude pénible. Rose était-elle au château, +oui ou non? Elle était malade, peut-être? Qu'est-ce que son père allait +me dire d'elle?</p> + +<p>Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l'école et dit:</p> + +<p>—Viens, mon garçon, suis-moi: tu as congé pour ce matin.</p> + +<p>Je le suivis hors de l'école. Chemin faisant, il se mit à me raconter +que madame Pavelyn avait été très-souffrante cet hiver, par suite d'une +inflammation des bronches. Elle était partie avec Rose pour Marseille, +dans le pays où croissent les oliviers, pour s'y guérir de sa maladie de +poitrine. A Marseille, madame Pavelyn avait un frère qui y avait fondé +une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa mère +chez son oncle et sa tante. Rose n'était ni forte ni bien portante, et +le séjour d'une contrée au climat si doux ne pouvait manquer de lui +faire du bien.</p> + +<p>C'est ce que je compris du récit de M. Pavelyn. Je ne répondis rien; +mais mes yeux étaient mouillés de larmes retenues avec peine. Le père de +Rose le remarqua et tâcha de me consoler, en m'assurant que sa fille +serait de retour avant la fin de l'année, et que je pourrais encore +jouer avec elle, pendant l'été, dans le jardin du <a name="Page_95" id="Page_95"></a>château. Il me dit +beaucoup de choses aimables, m'encouragea à étudier avec ardeur, pour +être à même de commencer bientôt mon apprentissage de sculpteur; et il +me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait être la récompense de mon +zèle. Puis il me donna à entendre qu'il viendrait rarement au château, +et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d'aller chaque +jour, après la classe, me promener avec mes parents et jouer avec mes +frères et soeurs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir. +En ce moment, M. Pavelyn n'avait pas le temps d'aller voir mes parents; +mais je pouvais leur annoncer qu'il irait certainement leur faire une +visite la première fois qu'il reviendrait à Bodeghem.</p> + +<p>Après ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma tête, et me +dit:</p> + +<p>—Va, mon garçon, amuse-toi jusqu'à midi; sois toujours sage et +studieux: je resterai ton ami, et j'aurai soin que tu ne manques de rien +en ce monde.</p> + +<p>Il me quitta, et prit un chemin qui menait à la grande ferme.</p> + +<p>La tête basse, et arrosant de mes larmes la poussière du chemin, je me +traînai jusqu'à la maison, et je racontai à mes parents, avec les signes +d'une véritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m'avait dit. Ils +essayèrent de me consoler en m'objectant que quelques mois seraient vite +passés, et qu'alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis à +cette contrariété avec une sorte de résignation, et je m'appliquai avec +plus d'ar<a name="Page_96" id="Page_96"></a>deur qu'auparavant à l'étude des principes de la langue +française.</p> + +<p>M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l'été au château et à la maison +de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me fit +même dîner deux fois avec lui; mais si bien qu'il me traitât, sa +généreuse protection ne sut point adoucir la douleur que me causait +l'absence de Rose.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> + + +<p>Un dimanche après midi, je me promenais sur la grande route à une +demi-lieue de notre demeure. L'automne était déjà avancé, et les arbres +commençaient à perdre leur feuillage.</p> + +<p>Depuis un mois, j'avais le coeur gros comme si je ne devais plus revoir +Rose. Mon courage était tombé tout à fait; un voile de tristesse et de +chagrin avait assombri mon esprit; je ne pouvais plus étudier, et le +maître d'école me reprochait tous les jours mon inexpliquable +distraction.</p> + +<p>Je ne pensais plus qu'à elle du matin au soir, et, même pendant mon +sommeil, je versais souvent des larmes amères. Jusque-là, j'avais écouté +les consolations <a name="Page_97" id="Page_97"></a>de ma mère; j'avais espéré tant qu'avait duré le bon +temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que +les matinées froides annonçaient l'hiver, une douloureuse incertitude +avait étouffé peu à peu ma dernière lueur da confiance. Elle ne +viendrait plus cette année à Bodeghem,—et, même, la reverrais-je +jamais?</p> + +<p>Telles étaient les pensées qui me poursuivaient continuellement; et, +quoique je fusse bien convaincu qu'en aucun cas elle ne pouvait revenir +avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-être une +espérance secrète, qui me poussait à aller me promener bien loin sur la +grande route, comme si mon âme voulait s'élancer à sa rencontre.</p> + +<p>Ce jour-là, j'étais assis au bord de la chaussée, le dos tourné vers une +jeune sapinière, et, plongé dans mes tristes réflexions, j'effeuillais +machinalement les fleurs jaunes des chrysantèmes, lorsque tout à coup le +roulement d'une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un +cri de joyeuse surprise. C'était bien la voiture de M. Pavelyn qui +arrivait dans le lointain. Mais Rose y était-elle? Pourquoi y +serait-elle cette fois-ci, puisque la même voiture était si souvent +venue sans elle à Bodeghem?</p> + +<p>Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l'espoir et le doute, +la voiture avait passé. Je n'avais pas vu Rose!... Mais tout à coup la +glace de la voiture s'abaissa.</p> + +<p>—Léon! Léon! cria sa voix douce.</p> + +<p><a name="Page_98" id="Page_98"></a>Et j'aperçus sa figure angélique qui me souriait, et sa main qui me +désignait avec des signes de joie.</p> + +<p>La voiture s'arrêta; je m'approchai lentement et en chancelant, quoique +le cocher me criât de me dépêcher. Je tremblais, mon coeur battait +violemment, et tout s'obscurcit devant mes yeux, comme si j'allais +succomber à mon émotion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans +la voiture, et ferma la portière.</p> + +<p>Alors je regardai Rose dans les yeux, j'entendis sa voix me dire avec +joie:</p> + +<p>—Voici ta petite mère de retour!</p> + +<p>Et je sentis ses mains presser les miennes....</p> + +<p>Malgré tout ce que me dirent d'abord M. et madame Pavelyn pour me +calmer, je ne pouvais surmonter mon émotion. Ils savaient bien que +c'était le retour de Rose qui m'agitait ainsi, et cette marque de +gratitude envers leur fille leur faire plaisir.</p> + +<p>Enfin les tendres paroles de Rose me rappelèrent à moi-même, et, à +travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs.</p> + +<p>—Mais, Léon, écoute donc ce que je te dis, s'écria Rose. Nous venons à +Bodeghem pour te chercher.</p> + +<p>Je la regardai avec stupeur.</p> + +<p>—Oui, oui, pour te chercher: tu vas venir avec nous à Anvers. Tu auras +un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste!</p> + +<p>M. Pavelyn m'expliqua d'un ton plus calme quelle <a name="Page_99" id="Page_99"></a>était son intention. +Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu'au lendemain +matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je +vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Académie +venaient de s'ouvrir, et j'étais assez âgé pour ne pas perdre une année +sans commencer mes études d'artiste. Quant à mes études scolaires, il me +fournirait les moyens de les continuer en même temps.</p> + +<p>J'allais devenir artiste, sculpteur! j'étais si touché, si ému de cette +heureuse certitude, que, dans mon égarement, je saisis les mains de mon +bienfaiteur. Je les baisai à différentes reprises, et les arrosai de +larmes d'amour et de reconnaissance.</p> + +<p>Tandis qu'il me retirait sa main, en me recommandant avec +attendrissement d'être studieux et attentif, la voiture s'arrêta devant +la grille du château.</p> + +<p>Dès que nous fûmes au salon, Rose commença à m'interroger pour savoir +jusqu'à quel point j'étais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en +reconnaissant que je l'avais dépassée en plusieurs branches; mais elle +fut flattée cependant d'être beaucoup plus versée que moi dans la langue +française; elle me fit lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je +subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle se fit de nouveau +l'angélique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais +voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me +soumis avec autant d'humilité qu'un enfant se soumet à sa mère. Rose me +parla du beau <a name="Page_100" id="Page_100"></a>pays où fleurissaient les amandiers et les oliviers, de +montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me +vanta la riche nature du Midi, so ciel pur et sa température saine et +vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'était plus aussi pâle +qu'auparavant. Le hâle d'un brun clair que le soleil du Midi avait +répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé.</p> + +<p>En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait +devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins +pour moi, que j'avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux +yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles, +comme les sons d'une musique enchanteresse.</p> + +<p>Je fus très-étonné lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures +étaient sonnées au clocher du village, et qu'il était temps d'aller me +coucher. Cette demi-journée n'avait pas duré une heure pour moi.</p> + +<p>Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame +Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents +leur désir de m'emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait +frémi à l'idée que son enfant la plus cher—le petit garçon que chacun +admirait à cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs—allait +s'éloigner d'elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient +fait com<a name="Page_101" id="Page_101"></a>prendre qu'un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à +mon bonheur à venir. D'ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze +jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu'en hiver; M. +Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que, +dans la belle saison, il n'eût l'occasion de m'amener dans sa voiture. +Mes parents ne devaient s'inquiéter en rien des frais de mon entretien +en ville, ni de mes vêtements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn +pourvoirait à tout cela; et, si je restais bon et honnête, si je voulais +étudier avec zèle, il me protégerait et me soutiendrait jusqu'à ce que +je fusse en état de me frayer un chemin dans le monde et de me créer une +position indépendante.</p> + +<p>Le lendemain matin, lorsque ma mère m'eut revêtu de mes plus beaux +habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit à +pleurer en silence et à me serrer sur son coeur avec une tendresse +inquiète. Mes soeurs et mes frères pleuraient également, et moi, bien +qu'heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma +mère. Des larmes de douleur et d'inquiétude coulaient dans notre +demeure, comme si l'adieu que nous allions échanger devait être éternel. +Mon père seul résistait à son émotion, et tâchait de nous ramener à une +idée plus nette de la réalité. Il n'y voyait qu'une faveur particulière +du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, et il lui semblait qu'au lieu +de pleurer, nous de<a name="Page_102" id="Page_102"></a>vions être joyeux et remercier Dieu de sa bonté.</p> + +<p>Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arrêta devant notre demeure, et que +le moment fatal de la séparation fut arrivé, ma mère m'étreignit de +nouveau sur son coeur en murmurant à mon oreille:</p> + +<p>—Léon, mon cher Léon, aime toujours ta pauvre mère! que l'orgueil ne te +fasse jamais oublier que tu n'es qu'un pauvre enfant de paysans; +respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux....</p> + +<p>Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s'étouffa dans sa poitrine +haletante.</p> + +<p>Mes frères et mes soeurs vinrent tour à tour me donner le baiser +d'adieu, et enfin mon père fit le signe de la croix sur mon front, et me +donna sa bénédiction avec une simplicité solennelle.</p> + +<p>Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j'eus un +moment d'hésitation. J'étais prêt à courir vers ma mère, qui pleurait +derrière la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure; je +lui tendais les bras, et j'allais demander à rester avec elle; mais mon +père et le domestique, pour abréger cette scène douloureuse, me +portèrent dans la voiture.</p> + +<p>Le fouet claqua ... et les chevaux entraînèrent la légère voiture avec +tant de rapidité, qu'en un clin d'oeil notre maison et même le village +natal avaient disparu à mes regards.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a name="Page_103" id="Page_103"></a>X</h2> + + +<p>M. Pavelyn avait aidé un de ses plus anciens serviteurs, qui avait été +le magasinier de son père, à ouvrir une boutique d'épiceries. Cet homme +demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand'Place, à +Anvers. Comme ils n'avaient pas d'enfants, leur maison était beaucoup +trop grande pour eux, et plus d'une chambre restait inoccupée. M. +Pavelyn m'avait placé chez ces bonnes gens. J'y avais deux chambres pour +mon usage, une chambre à coucher, et une autre pour écrire et dessiner.</p> + +<p>Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent, +ils étaient chargés de me le donner ou de me le procurer à ma première +demande, aussi longtemps qu'ils n'auraient pas reçu d'autres ordres de +mon protecteur. Je mangeais à leur table, et, le soir, je m'asseyais +avec eux à leur foyer.</p> + +<p>Maître Jean et sa femme Pétronille étaient de braves gens qui me +témoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une +scrupuleuse exactitude ce qu'ils étaient chargés de faire pour moi; mais +ils ne <a name="Page_104" id="Page_104"></a>prenaient pas à leur pensionnaire un intérêt particulier.</p> + +<p>Dès le second jour de mon arrivée à Anvers, un domestique de M. Pavelyn +m'avait conduit à l'Académie, où l'on avait gardé une place pour moi.</p> + +<p>J'étais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner +des feuilles au trait.</p> + +<p>Mes journées se divisaient ainsi:</p> + +<p>Le matin, après mon déjeuner, j'allais à l'atelier d'un jeune sculpteur, +chargé par M. Pavelyn de me donner des leçons, et j'y restais à dessiner +des ornements jusqu'à ce que la cloche de midi m'annonçât qu'il était +temps d'aller dîner. L'après-midi, j'avais deux heures pour faire mes +devoirs d'écriture et pour apprendre mes leçons. Ensuite, j'allais à la +maison de M. Pavelyn pour recevoir, en même temps que Rose, les leçons +d'un professeur français. Nous passions le reste de la journée, jusqu'à +l'heure des cours de l'Académie, à jouer et à causer, et parfois nous +nous amusions au piano. Rose, qui savait déjà un peu de musique, +essayait de m'apprendre les chansons qu'elle avait retenues. Elle ne +chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine; et d'ailleurs +sa voix, quoique douce et pure, était très-faible. Moi, au contraire, +j'avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance, +je chantasse faux quelquefois, et que je traînasse le son comme les +paysans ont coutume de le faite, Rose se plaisait à entendre ma voix +sonore.... Ou peut-être ne me faisait-elle <a name="Page_105" id="Page_105"></a>chanter si souvent que pour +apprendre à son protégé ce qu'elle savait de musique?—Quoi qu'il en +soit, notre vie, pour autant que nous pouvions être ensemble, était un +paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin.</p> + +<p>Tous les quinze jours, j'allais à Bodeghem passer le dimanche et une +partie du lundi avec mes parents. Ma mère, qui voyait bien que je la +chérissais toujours autant, et que j'aimais à me trouver auprès d'elle, +se consolait de mon absence et souriait à mon bel avenir.</p> + +<p>Les autres dimanches, j'allais dîner chez mes bienfaiteurs, m'asseoir à +table à côté de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soirée.</p> + +<p>Ce que ma mère me répétait sans cesse était gravé profondément dans mon +coeur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre +mes protecteurs et moi.—Je ne l'eusse jamais oublié, car la conscience +de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux.</p> + +<p>Mon extrême modestie, mon ardente gratitude, mon humilité vraie, étaient +très-agréables à M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter à tout venant +comme un enfant doué d'un excellent caractère. Souvent il me présentait +à ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que +j'étais l'enfant d'un sabotier et qu'il avait résolu néanmoins de faire +de moi un artiste distingué. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa +protection le fils d'un paysan,—une pauvre créature ignorante,—<a name="Page_106" id="Page_106"></a>et il +voulait en faire un sculpteur qui honorât sa patrie par des oeuvres +sublimes. Il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer le but de +ses bienfaits et de prôner d'avance la carrière brillante qu'il voulait +ouvrir pour moi.</p> + +<p>En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m'aimait parce que son enfant +jouissait de ma présence et en était heureuse.</p> + +<p>Pendant cet hiver, la mère de Rose souffrit beaucoup d'un asthme, et +elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays près de +la mer Bleue, disant que l'air de Marseille seul pouvait la guérir de sa +maladie; mais, d'un autre côté, elle ne pouvait consentir à vivre loin +de sa fille ou à priver M. Pavelyn de la présence de son enfant.</p> + +<p>A mesure que l'hiver avança et que les jours humides arrivèrent, la +maladie de madame Pavelyn empira d'une façon inquiétante. Rose, +constamment enfermée dans la maison, était redevenue pâle, et elle +commençait aussi à tousser de temps en temps....</p> + +<p>Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il +décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille, et y resterait +auprès de son frère, jusqu'à ce que la bienfaisante influence de l'air +du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait +également, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la +mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de +Marseille.<a name="Page_107" id="Page_107"></a> Une fois que cette décision fut bien arrêtée dans l'esprit +de M. Pavelyn, il n'y eut plus à en revenir. Rose et moi, nous pleurâmes +beaucoup à l'idée d'une aussi longue séparation; mais c'était pour sa +santé et pour la santé de sa mère. D'ailleurs, elle devait revenir en +septembre; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à +Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers.</p> + +<p>Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins +de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la +lumière de ma vie.</p> + +<p>Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à +Dieu la santé et la force pour elle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> + + +<p>J'approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particulière +dans le monde, j'avais beaucoup réfléchi, et éprouvé des sensations +très-vives. Mon esprit et ma sensibilité s'étaient développés plus que +mon âge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n'était plus +là, pour oublier un peu de bonheur qui me manquait chaque jour, je +passais tout le temps que l'étude des arts me laissait disponible à lire +des livres de toute <a name="Page_108" id="Page_108"></a>espèce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me +prêtaient mes camarades de l'Académie. Rose, en partant, m'avait +instamment recommandé de bien apprendre la langue française, pour que, +plus tard, je n'eusse jamais à rougir, dans le monde, de mon ignorance; +mais ce n'était pas le seul mobile qui me poussât à orner mon esprit de +toutes les connaissances qui se trouvaient à ma portée. J'avais +pressenti que Rose, demeurant maintenant dans un pensionnat renommé, +reviendrait très-instruite dans toutes les branches dont se compose +l'éducation. Faudrait-il qu'elle me considérât comme un garçon ignorant +qui n'avait pas su profiter de la généreuse protection de son père pour +devenir un homme bien élevé? Peut-être y avait-il au fond du coeur du +fils du sabotier un désir secret, de devenir son égal, du moins +moralement, et de rester digne de son amitié et de son estime, même +lorsque l'âge aurait approfondi l'abîme que la naissance creusait entre +elle et lui.</p> + +<p>A l'Académie, je faisais de notables progrès. En un an, je passai de la +classe des ornements dans celle des figures. Je me dépitais pourtant +d'être obligé de rester si longtemps dans les classes de dessin; mais, +si je continuais à m'appliquer avec ardeur, j'avais l'espoir de passer, +à la rentrée des cours d'hiver, dans la classe de modelage.</p> + +<p>Tous les quinze jours, j'allais dîner, comme auparavant, chez M. +Pavelyn, et je devais porter avec moi mes dessins achevés, pour donner +des preuves de mes pro<a name="Page_109" id="Page_109"></a>grès. Mon protecteur était content de moi et +m'encourageait sans cesse par les témoignages de sa bienveillance et de +sa générosité.</p> + +<p>Ainsi le mois de septembre approcha insensiblement: Rose allait revenir!</p> + +<p>Tous les jours j'allais sonner à la porte de M. Pavelyn pour demander à +la femme de chambre s'il n'était pas arrivé de lettre.</p> + +<p>Une après-midi, M. Pavelyn m'envoya un domestique à l'atelier de mon +maître sculpteur, et me fit dire de passer chez lui.</p> + +<p>Lorsque je parus en sa présence, il me montra, avec une tristesse mêlée +de regret, une lettre de sa femme, et il m'apprit ce qu'elle contenait. +Madame Pavelyn écrivait qu'elle ne se sentait pas encore bien guérie de +sa maladie de poitrine, et qu'elle craignait de revenir précisément à +l'entrée de l'hiver. Son mal empirerait infailliblement, croyait-elle. +Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu'au printemps +chez son frère, à Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Rose, +puisqu'elle s'instruisait à merveille, qu'elle se trouvait heureuse, et +devenait chaque jour plus forte et mieux portante. Si cette longue +absence faisait trop de peine à M. Pavelyn, et qu'il désirât vivement de +revoir sa fille cette année, elle le priait de faire le voyage de +Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour +tontes deux un bonheur dont, elles lui seraient reconnaissantes toute +leur vie.<a name="Page_110" id="Page_110"></a></p> + +<p>M. Pavelyn était fort affligé du contenu de cette lettre; mais enfin il +se soumit à la nécessité: il résolut d'écrire à sa femme que son +commerce ne lui permettait pas de quitter Anvers en ce moment, mais +qu'il irait à Marseille au commencement du mois de mai pour chercher +Rose et sa mère.</p> + +<p>Je quittai la maison de mon protecteur le coeur plein de tristesse; +ainsi, sept à huit mois devaient encore s'écouler avant qu'il me fût +donné de revoir Rose! un siècle de vains désirs et de muets +découragements!</p> + +<p>Il n'y avait rien à faire, qu'à me résigner à la volonté du ciel. Ce qui +contribuait un peu à rasséréner mon esprit et à distraire mes pensées, +c'est que j'avais passé dans la classe de modelage, et que je commençais +à façonner des formes humaines avec de l'argile. J'étais donc entré dans +la carrière de la sculpture. Non-seulement j'éprouvais un grand plaisir +à satisfaire ainsi mon penchant naturel, mais, dans cette classe, je +travaillais au milieu d'artistes de tout âge dont le langage spirituel +et la gaieté me faisaient parfois oublier la plaie de mon coeur.</p> + +<p>A la fin du mois d'avril, M. Pavelyn partit pour Marseille. Je comptai +avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage. +Dans ma pensée, je le vis arriver à Marseille; une larme me tomba des +yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son +père; je l'entendais demander:</p> + +<p>—Et comment se porte Léon?<a name="Page_111" id="Page_111"></a></p> + +<p>Madame Pavelyn était décidément guérie; sa fille était devenue forte et +vermeille.... Elles ne devraient donc plus retourner à Marseille!</p> + +<p>Mais de quelle douleur et de quel désenchantement je fus frappé lorsque +M. Pavelyn revint enfin! J'étais sur le seuil de leur maison au moment +même où la chaise de poste s'arrêta devant la porte. Mon coeur battait +violemment; j'étais pâle et tremblant d'émotion; mes yeux avides +tâchaient de voir à travers les parois de la voiture. M. et madame +Pavelyn descendirent.... Ils étaient seuls!</p> + +<p>J'entrai derrière mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur +souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma pâleur, +m'expliqua que Rose était restée à Marseille pour y terminer son +éducation. Le séjour de cette belle contrée devait probablement +améliorer et fortifier sa santé. D'ailleurs, elle était fille unique de +parents très-riches, et destinée par conséquent à voir la haute société. +Nulle part mieux que là où elle était maintenant, elle ne pouvait se +préparer, par une éducation brillante, à faire son entrée dans le monde.</p> + +<p>Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait désiré vivement +la suivre à Anvers, ne fût-ce que pour me voir une fois, mais qu'on +n'avait pu accéder à ce désir, parce que son père ou sa mère eût été +obligé de recommencer un long voyage pour la reconduire à Marseille. M. +Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle passerait six +semaines de vacances dans sa ville natale.<a name="Page_112" id="Page_112"></a></p> + +<p>Ces explications me furent données à la hâte, car mes protecteurs +étaient fatigués, du long trajet qu'ils venaient de faire en chaise de +poste, et ils montèrent immédiatement dans leur appartement pour se +débarrasser de leurs habits de voyage.</p> + +<p>Je m'enfuis chez moi, et je m'enfermai dans ma chambre. La nuit me +surprit la tête couchée sur ma table, abîmé dans la douleur, et +maudissant la cruauté du sort.</p> + +<p>Pendant plusieurs jours, j'eus le coeur gros et l'esprit assombri; mais +peu à peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn, +et je concentrai toutes mes forces sur mes études. J'étais déjà dans la +classe des antiques; pas assez avancé toutefois pour travailler d'après +ma propre inspiration; mais le langage enthousiaste et plein de foi de +mes camarades m'avait rempli d'ardeur et de confiance en l'avenir. Je +comprenais maintenant que l'art est un moyen d'acquérir de la gloire et +de la réputation dans le monde. Je tremblais d'émotion à l'idée que, si +Dieu et la nature avaient réellement fait de moi un sculpteur, je +pourrais devenir presque l'égal de Rose.... Une pareille pensée me +pénétrait d'une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler +et pâlir, par la crainte qu'un semblable espoir ne fût l'inspiration +d'un coupable orgueil.</p> + +<p>Dans l'été de cette année, une maladie contagieuse désola certains +quartiers d'Anvers. Une petite vérole d'une malignité extrême avait +enlevé un grand nombre d'enfants, et même quelques hommes faits.<a name="Page_113" id="Page_113"></a></p> + +<p>A la fin du mois d'août, lorsque M. Pavelyn s'apprêtait à aller chercher +sa fille à Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite +vérole. On se hâta d'écrire à Rose qu'elle ne pouvait pas revenir cette +année-là, parce qu'une maladie contagieuse sévissait à Anvers, et même +dans la maison de son père. Madame Pavelyn, par un préjugé qui était +encore assez répandu à cette époque, avait toujours refusé de laisser +vacciner sa fille. Par conséquent, Rose était plus que les autres +exposée au danger d'être atteinte du fléau.</p> + +<p>Certes, je souffris cruellement d'être trompé de nouveau dans mon +espoir, et de ne pouvoir revoir celle dont la charmante image et le +sourire amical étaient toujours devant mes yeux. Mais, moi-même, j'avais +eu peur en songeant qu'elle allait revenir en un moment si dangereux, et +la résolution de ses parents m'avait réjoui. D'ailleurs, j'avais seize +ans. J'avais donc atteint l'âge où l'esprit prend déjà quelque chose de +la gravité de l'homme. La fréquentation d'artistes, souvent beaucoup +plus âgés que moi, avait également contribué, pour une large part, à +transformer ma naïveté d'enfant en une connaissance plus exacte et plus +juste de la vie.</p> + +<p>Comme l'absence prolongée de Rose m'avait fait faire de sérieuses +réflexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement +que, dans son enfance, elle avait pu donner son amitié au fils d'un +pauvre paysan, jouer familièrement avec lui, et même l'aimer comme un +frère; mais que, dans un âge plus avancé, une pareille <a name="Page_114" id="Page_114"></a>familiarité +blesserait les convenances du monde et nuirait peut-être à sa +considération. La seule chose que je pusse espérer, c'est qu'elle +prendrait plaisir aux progrès de son protégé, et, peut-être, qu'elle +aimerait encore à se rappeler les beaux moments que nous avions passés +ensemble dans notre heureuse enfance.</p> + +<p>Voilà ce que me disait ma raison, quoique mon coeur se refusât à +renoncer au rêve resplendissant qui était la lumière de mon âme. Rose +était toujours présente à ma pensée; non pas Rose telle qu'elle devait +être aujourd'hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure pâle et +délicate, avec ses yeux bleus et ses petites lèvres rouges sur +lesquelles était empreint un sourire d'amitié pour moi.</p> + +<p>Ce souvenir m'était si cher, qu'à force d'y penser je tombai dans une +sorte de fol égarement, et que je craignais parfois le retour de Rose. +Telle qu'elle était à présent, elle ne pouvait plus, comme autrefois, +accorder sa confiance et son amitié à l'humble fils de paysans, dont +l'entretien et l'éducation étaient payés par son père.... Et la Rose de +la réalité ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus +heureux? Ces souvenirs, qui vivent aujourd'hui dans tous les battements +de mon coeur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme?</p> + +<p>Cependant je m'effrayai et m'affligeai extrêmement, lorsque je +remarquai, vers la fin de l'été, que la respiration de madame Pavelyn +devenait oppressée, et qu'elle toussait quelquefois.... Ma crainte se +réalisa. Madame<a name="Page_115" id="Page_115"></a> Pavelyn allait retourner à Marseille, chez son frère, +pour y passer l'hiver. Donc, Rose ne reviendrait pas à la maison non +plus; mais, l'automne suivant, on pourrait regarder son éducation comme +tout à fait terminée, et alors elle reviendrait pour tout de bon à +Anvers. Si la maladie de poitrine de madame Pavelyn n'était pas +entièrement guérie alors, ce serait un signe que l'air du Midi n'y +faisait pas grand'chose, et alors elle essayerait, à Anvers même, des +remèdes plus efficaces.</p> + +<p>Je me consolai de nouveau, autant que possible, du moins, et je +m'efforçai d'oublier, ou plutôt d'adoucir mon chagrin par l'étude de +l'art et la lecture de bons ouvrages.</p> + +<p>A l'Académie, je modelais avec autant d'ardeur que de courage, d'après +les belles statues que l'antiquité grecque a léguées à notre admiration. +Dans l'atelier de mon maître, je m'exerçais à sculpter le bois et la +pierre, et j'étais devenu fort habile dans cette branche.</p> + +<p>Je n'abusais pas de la générosité de mes bienfaiteurs quoiqu'ils +m'exhortassent à ne pas être trop économe, et à m'amuser parfois aussi +avec mes camarades, comme le comporte la vie d'artiste, je modérais mes +dépenses, et j'évitais de recourir à l'aide de mes protecteurs, comme si +l'argent de ma mère suffisait à mon entretien.</p> + +<p>M. Pavelyn avait une antipathie personnelle contre les artistes qui, par +leur mise négligée, semblent attester leur manque de soin et leur +ignorance des convenances sociales. Lorsqu'aux dimanches convenus, +j'étais assis à <a name="Page_116" id="Page_116"></a>table auprès de lui et qu'il remarquait dans mon +costume quelque chose qui n'était pas convenable ou qui commençait à +s'user, il le faisait immédiatement remplacer. Ajoutez à cela la +régularité de mes traits, et vous comprendrez que je ressemblais plutôt +à un fils de bonne famille qu'à un enfant de paysans, qui ne possédait +rien au monde que la générosité de ses protecteurs.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> + + +<p>Depuis six mois j'avais passé de la classe des antiques dans la classe +<i>d'après nature</i>, qui était alors le plus haut degré de l'enseignement à +l'Académie d'Anvers. Encore une année, et mes études artistiques +allaient être terminées.</p> + +<p>Peu à peu s'éleva en moi un désir impérieux d'essayer dans la solitude +de ma chambre ma force créatrice. Cent fois déjà j'avais ébauché en +terre glaise les inspirations de ma fantaisie; mais ce n'était qu'un +travail futile, destiné à être pétri de nouveau pour le modelage +d'autres figures.</p> + +<p>Cette fois, je voulais faire une oeuvre consciencieuse, lentement, en y +appliquant toutes les forces de mon in<a name="Page_117" id="Page_117"></a>telligence, et avec la perfection +que mon savoir me permettait d'y donner.</p> + +<p>Rose avait accepté jadis avec amour l'ouvrage informe d'un pauvre +enfant, et allumé ainsi dans son coeur le feu sacré de l'amour des arts.</p> + +<p>Maintenant, l'enfant était devenu un sculpteur, et il était assez +confiant dans sa force pour mettre la main à une création spontanée.</p> + +<p>A qui la première oeuvre de l'artiste pouvait-elle être destinée, sinon +à celle qui était la cause unique et la source de son existence +intellectuelle, de son génie et de son espoir?</p> + +<p>Comme cette pensée me soumit! Elle m'aveuglait à ce point que, quoique +mes études fussent encore incomplètes, je ne doutais pas que je ne +parvinsse à produira un chef-d'oeuvre, et ce chef-d'oeuvre dont les +formes n'étaient que confusément dessinées dans mon cerveau, je +l'admirais et je l'aimais d'avance avec une passion extraordinaire et +une foi profonde.</p> + +<p>Rose devait revenir dans deux mois; je ne pouvais avoir achevé mon +oeuvre en si peu de temps; mais l'anniversaire de sa naissance tombait à +la fin du mois de janvier.</p> + +<p>C'était une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes +travaux, et ainsi j'aurais assez de temps pour réaliser mon projet avec +le soin le plus minutieux. Je n'en dirais rien à personne, pas même à M. +Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d'autant plus grande si <a name="Page_118" id="Page_118"></a>je +pouvais les surprendre à l'improviste par une belle oeuvre d'art bien +réussie.</p> + +<p>Après avoir longtemps rêvé et réfléchi, après avoir examiné cinquante +sujets, et en avoir ébauché presque autant en terre glaise, je me +décidai enfin pour un groupe qui devait représenter <i>la Protection</i>, et +je parvins, non sans une longue étude! à arrêter une composition +définitive.</p> + +<p>Sur un socle figurant un gazon était un enfant, un petit garçon, +agenouillé, la tête courbée, et dans la posture d'une créature humble et +qui a besoin de secours. Son bras s'appuyait sur le dos d'un agneau +endormi, et sa houlette était à ses pieds.</p> + +<p>A côté du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre +enfant,—une petite fille,—dont la main droite était posée en signe de +protection sur la tête du petit garçon, tandis que sa main gauche +s'étendait dans l'espace, comme si elle voulait dire:</p> + +<p>—Prends courage! là-bas resplendit l'étoile de ton avenir.</p> + +<p>J'étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des images qui +vivaient dans mes yeux. Cela m'empêcha, quelque peine que je me +donnasse, de suivre les règles classiques de l'école.</p> + +<p>Mes figures n'étaient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans +leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui +s'écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus +immaté<a name="Page_119" id="Page_119"></a>rielles et plus poétiques du vieil art chrétien, auquel on donne +à tort l'épithète d'art gothique.</p> + +<p>A mesure que mon oeuvre avançait et que les têtes des statues que +j'achevai d'abord prirent leur expression véritable, je commençai à +sentir tant d'amour pour ma création, que je restais parfois des heures +entières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'ébauchoir à la +main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la +jeune protectrice.</p> + +<p>Il me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle +avait une âme qui était en communication avec la mienne.</p> + +<p>Une pareille folie vous fait hocher la tête? En effet, monsieur, vous +devez savoir par expérience que l'esprit de l'artiste s'envole parfois +si loin, qu'il franchit les limites de la réalité et se perd dans les +ténèbres de l'aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui +m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.</p> + +<p>Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille +sur le pauvre petit garçon, quelque chose de si touchant et si +profondément sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais +le sourire de ma statue.</p> + +<p>Ce n'était pas étonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la même +expression qui avait illuminé le visage de Rose lorsqu'elle serra pour +la première fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de paysans.</p> + +<p>Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma sta<a name="Page_120" id="Page_120"></a>tue n'étaient +autres que ceux de l'angélique et délicate figure qui s'était gravée +éternellement dans mon coeur? Oh! les années avaient sans doute bien +changé Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu'elle était sans +cesse présente à mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chère +création, la faisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et +charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> + + +<p>Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l'après-midi, je travaillais +avec ardeur à ma statue, lorsqu'on frappa à la porte de ma chambre. Un +domestique m'apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle +Pavelyn, et il ajouta qu'elle avait manifesté le désir de me voir sans +retard.</p> + +<p>Je contins mon émotion en présence du domestique; mais, dès qu'il eut +descendu les premières marches de l'escalier, je me mis à bondir dans ma +chambre, en levant les mains en l'air, et à danser et à chanter de joie, +comme un enfant. Rose était donc revenue! Après une si longue absence, +j'allais la revoir, enfin! Encore quelques minutes, et je serais devant +elle! Cette fois, ce <a name="Page_121" id="Page_121"></a>n'était point un vain espoir, une illusion: +c'était l'heureuse réalité!</p> + +<p>Je revêtis à la hâte mes meilleurs habits, et je m'arrangeai avec soin. +Il n'eût pas été poli de faire attendre Rose et de paraître indifférent. +Cependant, je mis assez de temps à ma toilette. Je désirais me faire +aussi beau que possible. Ce désir se justifiait suffisamment à mes +propres yeux parce que c'était un jour solennel, et que M. Pavelyn +serait froissé si je me présentais chez lui en costume négligé; mais le +principal motif de ma coquetterie était l'impérieux besoin d'obtenir +l'approbation de Rose par quelque mérite que ce fût.</p> + +<p>Lorsqu'au bout d'un bon quart d'heure, je traversai les rues de la ville +en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me +poussait en avant, et j'avais envie de courir à toutes jambes; mais je +me contins, et me forçai au contraire à marcher très-lentement.</p> + +<p>Le sentiment des convenances s'était élevé en moi et me mettait en garde +contre ma propre agitation. Il me disait que ce n'était pas la petite +Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que +j'allais rencontrer; il me rappelait à la réserve, au respect et à la +conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de +ma mère, je résolus de modérer ma joie, et d'aborder Rose avec une +politesse calme, jusqu'à ce qu'elle-même, par l'amabilité de son +accueil, me donnât le droit d'épancher librement la joie que son heureux +retour faisait déborder en mon coeur.<a name="Page_122" id="Page_122"></a></p> + +<p>Lorsque j'approchai de la maison de M. Pavelyn, mon coeur battait +violemment, et l'impatience et l'incertitude faisaient perler la sueur +sur mon front.</p> + +<p>Un domestique attendait sur le seuil de la porte. Il m'introduisit au +salon ... et, là, je me trouvai tout à coup en présence de Rose, qui fit +un pas vers moi, s'arrêta toute surprise, et me dit en guise de salut:</p> + +<p>—Monsieur Léon, que vous êtes devenu grand! Je ne vous reconnais plus, +maintenant.</p> + +<p>—Mademoiselle, balbutiai-je d'une voix à peine intelligible, je +remercie Dieu du fond du coeur de ce qu'il vous permet de rentrer saine +et sauve dans votre patrie.</p> + +<p>Nous étions en face l'un de l'autre à nous regarder, moi, avec des joues +pâles et des yeux hagards; elle, avec une remarquable liberté d'esprit, +et sans autre signe d'émotion qu'un léger sourire qui n'exprimait qu'un +certain étonnement causé par le changement de ma taille et de mes +traits.</p> + +<p>Etait-ce là Rose, cette angélique enfant, dont la douce amitié avait +jadis versé la lumière de l'espérance et du bonheur dans les ténèbres de +mon mutisme; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont +la petite voix argentine chantait encore à mon oreille, dont les yeux +bleus rayonnaient à mon approche du doux éclat d'une fraternelle +affection?—cette demoiselle, déjà aussi grande que sa mère, vêtue avec +luxe, d'un port si majestueux et d'une beauté si frappante, qu'après un +<a name="Page_123" id="Page_123"></a>premier coup d'oeil, je n'osais plus lever le regard sur elle?</p> + +<p>A mon trouble se mêlait aussi un sentiment de regret et d'amertume. En +effet, je ne m'étais pas trompé: la Rose dont l'image avait vécu +jusque-là dans mes rêves n'existait plus; la douce illusion de mon âme +s'était évanouie pour jamais.</p> + +<p>M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j'étais frappé du changement +survenu dans la taille de leur fille, s'amusaient de mon embarras, et +m'adressèrent quelques plaisanteries amicales.</p> + +<p>—Mais, monsieur Léon, s'écria Rose, je puis à peine maîtriser mon +étonnement. Quand je quittai Anvers la dernière fois, vous étiez encore +un petit garçon; vous êtes un homme maintenant!... Venez, asseyons-nous. +Racontez-moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous êtes +content, n'est-ce pas? Vous allez toujours bien?</p> + +<p>J'acceptai le siège qu'elle m'offrait. Sa voix était toujours aussi +douce qu'auparavant; mais il y avait dans son langage un ton de +légèreté, d'autorité et de protection qui, en présence de ma profonde +émotion, me parut une marque d'indifférence. Cette froideur me rappela à +la conscience de ma situation. Je répondis à ses questions avec réserve +et avec respect; parfois aussi avec une chaleur mal contenue, surtout +lorsque je trouvais l'occasion de lui exprimer ma reconnaissance, et de +lui rappeler que je lui devais le bonheur de ma vie;—que si ja<a name="Page_124" id="Page_124"></a>mais je +pouvais obtenir quelques succès dans la carrière des arts, acquérir +quelque renommée et honorer ma patrie, je n'oublierais point que sa +généreuse bonté avait décidé de mon sort en ce monde.</p> + +<p>Mademoiselle Pavelyn paraissait écouter avec plaisir, non-seulement les +témoignages de ma gratitude, mais encore tout ce que je disais. Il me +fallut lui parler de mes études à l'Académie, des livres que j'avais +lus, et des connaissances dont j'avais acquis par moi-même les +principes.</p> + +<p>Elle se montra franchement satisfaite des progrès de mon instruction, et +me félicita de la pureté et de l'élégance de mon élocution. D'après son +opinion, je pouvais me présenter maintenant dans la meilleure compagnie, +avec l'assurance de n'y être jamais déplacé pour tout ce qui concernait +l'esprit et les usages.</p> + +<p>Sa voix et ses paroles avaient toujours le même ton protecteur qui me +faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creusée +entre elle et moi. Elle, qui me parlait et m'interrogeait, c'était +mademoiselle Pavelyn, l'héritière d'un des plus riches négociants +d'Anvers; moi, qui lui répondais humblement, j'étais le pauvre fils de +paysans à qui la générosité de ses parents avait donné un peu +d'éducation et quelques chances de succès dans l'avenir. Il ne pouvait +pas, il ne devait pas en être autrement, je le savais bien. Néanmoins +cela m'arrachait ma plus chère illusion, et ce brusque désenchantement +avait fait dans mon coeur une blessure sai<a name="Page_125" id="Page_125"></a>gnante. Aussi tout ce que je +disais était empreint d'une tristesse résignée; il y avait dans toutes +mes paroles une sorte de mélancolie douloureuse qui provoqua plus d'une +remarque de la part de mademoiselle Pavelyn, mais qui résista cependant +à ses encouragements.</p> + +<p>Enfin elle cessa son interrogatoire, et commença à son tour à me faire +le récit de son séjour dans le beau pays des oliviers. Elle me décrivit +cette contrée avec tant d'admiration, et me parla avec tant de sentiment +de la merveilleuse nature du Midi, qu'elle me fit vivre pour ainsi dire +avec elle sur les côtes de la mer bleue.</p> + +<p>Alors j'oubliai un peu mon chagrin pour écouter ses paroles +enchanteresses. J'éprouvai une joie extrême, lorsque, par bonté sans +doute, elle me rappela les amusements de notre naïve enfance, le beau +jardin, les papillons, le pont sur l'étang, et même les petites +figurines de bois qu'elle avait reçues de moi avec tant de plaisir. Je +m'abîmais avec un oubli complet du présent dans le souvenir de ces temps +bénis, et il me paraissait que le visage angélique de la petite Rose me +souriait encore sous les traits plus sérieux de mademoiselle Pavelyn. +C'était bien encore la même voix argentine, avec plus de sonorité et une +plus grande richesse d'accent, toutefois; mais toujours tendre et +amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commença à briller dans mon +coeur. Peut-être m'étais-je trompé! peut-être la petite Rose, ce rêve de +mon âme, n'était-elle que voilée sous une forme plus parfaite!<a name="Page_126" id="Page_126"></a></p> + +<p>Mais cette pensée consolante fut bientôt étouffée en moi par l'arrivée +de deux dames—une mère et sa fille qui avaient appris le retour de +mademoiselle Pavelyn, et n'avaient pas pu attendre plus longtemps pour +lui présenter leurs souhaits de bonheur.</p> + +<p>Je m'étais levé, et, par respect, j'avais fait un pas en arrière. Après +avoir échangé un premier salut avec Rose et sa-mère, les deux dames me +saluèrent également avec une amabilité toute particulière. Il y avait +tant de cordialité dans leur sourire, qu'elles se trompaient évidemment +sur ma personne et mes relations avec M. Pavelyn. Pendant que Rose +parlait de son séjour à Marseille, pour satisfaire la curiosité de ces +dames, celles-ci me considéraient avec un visible intérêt. La plus âgée +surtout me quittait à peine des yeux, et m'adressait de temps en temps +la parole pour me demander mon sentiment sur ce qui se disait. Elle +paraissait éprouver pour moi de la sympathie et même un certain respect, +car le moindre mot qui tombait de mes lèvres lui faisait incliner la +tête avec une vive approbation.</p> + +<p>Enfin elle manifesta ouvertement le désir de me connaître.</p> + +<p>—Monsieur Wolvenaer est statuaire, dit Rose.</p> + +<p>—Amateur? demanda la dame.</p> + +<p>—Non, un véritable artiste qui a donné pour but à sa vie de travailler +pour la gloire de sa patrie.</p> + +<p>La vieille dame haussa les épaules, et répondit avec un étonnement mêlé +de regret:<a name="Page_127" id="Page_127"></a></p> + +<p>—Je me suis trompée; je croyais que monsieur était un cousin à vous.</p> + +<p>Sa fille s'écria avec un sourire légèrement railleur:</p> + +<p>—Ah! monsieur est artiste? On ne le dirait pas. Combien il y a +d'artistes à Anvers aujourd'hui! Avant-hier, à la soirée de M. Decock, +il y en avait bien cinq ou six!</p> + +<p>Mademoiselle Pavelyn s'aperçut certainement, à l'expression de mon +visage, que les paroles des deux dames ne m'étaient pas agréables, car +elle répondit avec intention:</p> + +<p>—Cela prouve que le bon goût et l'amour des arts se répandent de plus +en plus dans les hautes classes de la société anversoise. Il n'y a rien +qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu'il prête aux +arts.</p> + +<p>—Excusez-nous, ma chère demoiselle Pavelyn, répliqua la dame; vous vous +méprenez sur la portée de notre observation. Ce que ma fille voulait +dire était tout à fait à la louange de monsieur. En effet, si tous les +artistes étaient distingués et de bonne famille, comme monsieur, leur +présence serait désirable partout; mais, vous savez....</p> + +<p>Ces derniers mots parurent affecter désagréablement M. Pavelyn, car il +interrompit la dame et se mit à démontrer, avec une chaleur à peine +contenue, qu'il était honorable au plus haut point pour un homme de +s'élever dans le monde par ses propres forces; et il termina, comme +d'habitude, en se vantant qu'il ferait de moi un <a name="Page_128" id="Page_128"></a>artiste remarquable, +quoique je fusse le fils d'un de ses fermiers, d'un pauvre sabotier.</p> + +<p>Le rouge de la honte couvrit mon front; je serrai les dents par un +mouvement nerveux; je me sentais blessé et humilié.</p> + +<p>Cent fois, M. Pavelyn avait rappelé, en présence de ses connaissances, +que mon père était un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention, +et ne manquait jamais l'occasion de montrer qu'il mettait son +amour-propre à faire du fils d'un paysan un homme bien élevé et un +artiste distingué.</p> + +<p>Pourquoi donc mon coeur saignait-il maintenant à la révélation de la +profession de mon père? C'était la première fois que je ressentais cette +sensation. Aussi fus-je vivement choqué en découvrant en moi un pareil +amour-propre, et je fis un effort violent pour surmonter mon dépit.</p> + +<p>Les paroles de M. Pavelyn ne firent point sur l'esprit des deux dames +l'effet qu'il en attendait. Dès qu'elles surent que je n'étais que son +protégé, leur visage exprima soudain l'indifférence, ou quelque chose de +plus désobligeant encore, et elles s'empressèrent de porter la +conversation sur un autre sujet, sans me regarder davantage, absolument +comme si je n'avais pas été présent.</p> + +<p>Mon sang bouillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de +chagrin et d'humiliation. Que n'eussé-je pas donné pour être en ce +moment à cent lieues de<a name="Page_129" id="Page_129"></a> Rose! Je luttais désespérément en moi-même +contre les révoltes de mon orgueil blessé, qui s'indignait contre mes +bienfaiteurs mêmes; mais je restai maître de mon émotion, et je ne +trahis rien de ce qui se passait en moi.</p> + +<p>Au bout d'un instant, deux messieurs entrèrent dans le salon, et les +mêmes cérémonies recommencèrent. L'idée que j'allais subir une seconde +fois la même humiliation me fit trembler. Sous prétexte que je +dérangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et que j'étais attendu +ailleurs, je demandai à M. Pavelyn la permission de me retirer, lui +promettant de renouveler ma visite dès le lendemain, dans la matinée.</p> + +<p>La permission me fut accordée immédiatement, car j'étais de trop, en +effet; mais Rose même me dit de ne pas venir le lendemain, parce qu'elle +devait sortir toute la journée avec sa mère pour faire visite à des amis +et à des connaissances.</p> + +<p>Je pris mon chapeau et sortis du salon après avoir salué tout le monde.</p> + +<p>Mademoiselle Pavelyn seule m'accompagna jusqu'à la porte. Sans doute, +j'aurais dû lui savoir bon gré de cette bienveillante attention; mais la +politesse de Rose était si cérémonieuse, et son salut: «Au revoir, +monsieur Wolvenaer!» sonna si froidement à mon oreille, que je sortis de +la maison, le cerveau étourdi et le coeur brisé.</p> + +<p>Un flot de pensées me traversa le cerveau; je sentis l'impérieuse +nécessité d'être seul pour me recueillir et <a name="Page_130" id="Page_130"></a>débrouiller mes idées. Ma +douleur faillit même déborder en pleine rue; j'avais peine à comprimer +les larmes qui gonflaient mon coeur oppressé, et je n'eus pas plus tôt +ouvert la porte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise +et me pris à pleurer à chaudes larmes.</p> + +<p>Je demeurai longtemps immobile, écrasé sous le poids de pénibles +réflexions. Enfin, l'épanchement de la douleur rendit un peu de lucidité +à mon esprit. Je commençai à m'élever contre mon inexplicable égarement +et à m'accuser moi-même de folie.</p> + +<p>Qu'avais-je espéré? qu'osais-je prétendre? Rose n'avait-elle pas été +aimable avec moi? Quel droit avais-je d'exiger ou de souhaiter +davantage? La profession de mon père m'avait fait rougir comme un +affront! mon coeur s'était révolté contre mes bienfaiteurs! C'était donc +mon orgueil qui avait été déçu! un amour-propre coupable avait donc +chassé de mon coeur la reconnaissance! les exhortations de ma mère +n'avaient donc point été sans cause! Ces conseils salutaires, je les +avais oubliés; j'avais honte de mon humble naissance, et j'avais osé +croire que l'égalité et la familiarité continueraient à exister entre le +pauvre protégé et la fille de ses riches protecteurs. Insensé que +j'étais! je ne le comprenais que trop maintenant: entre elle et moi, il +n'y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienfait, tout +un monde de distance!</p> + +<p>Sous le poids de ces tristes pensées, je me levai brus<a name="Page_131" id="Page_131"></a>quement et me mis +à arpenter ma chambre de long en large; j'avais peur de moi-même, et je +me frappais le front avec amertume. L'orgueilleuse présomption que je +croyais avoir découverte en moi me semblait horrible; et si des larmes +jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une +sorte de rage aveugle contre moi-même.</p> + +<p>Cette agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que +j'avais fait pour être jugé si sévèrement. N'avais-je pas le plus +profond respect et la plus sincère reconnaissance pour mes bienfaiteurs? +Me sentais-je capable de manquer jamais par un mot, ou seulement par une +pensée, à ce que je leur devais? Et alors je m'écriai triomphant, avec +une entière conviction:</p> + +<p>—Non, non, plutôt mourir que de méconnaître jamais, par orgueil ou par +ingratitude, les bienfaits reçus. Jamais, jamais!...</p> + +<p>Vous souriez, monsieur. Je devine votre pensée. Vous vous dites que mon +émotion pouvait bien avoir une autre cause; qu'un sentiment plus égoïste +que la gratitude m'avait rendu si sensible en présence de Rose, et +m'avait fait désirer si vivement son estime et son amitié. En un mot, +vous supposez que j'aimais Rose, non pas seulement parce qu'elle était +femme et belle. Vous vous trompez. Si le germe d'un pareil sentiment +était caché dans un des replis les plus secrets de mon coeur, comme les +événements futurs le démontreront, à cette époque, <a name="Page_132" id="Page_132"></a>il y dormait encore +ignoré de moi-même, et son existence influait si peu sur mes idées, que, +durant ce douloureux examen de mon coeur où j'avais essayé de sonder +tous les secrets de mon émotion, je n'avais ni soupçonné ni redouté la +présence d'un semblable sentiment.</p> + +<p>Enfin, j'envisageai ma position avec plus de calme, et je finis par me +moquer de moi-même, comme d'un esprit simple et naïf qui s'était créé un +monde d'après ses souvenirs, et qui prolongeait indéfiniment son +heureuse enfance, sans voir que le temps avait, de tous côtés, fait +surgir la réalité pour dissiper en lui les illusions de ce rêve obstiné.</p> + +<p>Il était donc naturel que ce désenchantement soudain m'eût fait du mal; +mais le coup ne pouvait se répéter: le bandeau était tombé maintenant, +et désormais, j'envisagerais les choses sous leur jour véritable, d'un +regard assuré, ainsi que le devoir et la raison l'exigeaient d'un +adolescent qui allait devenir un homme.</p> + +<p>A la suite de ces réflexions, je résolus, avec une remarquable +tranquillité d'esprit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme +s'il n'y avait entre eux et moi d'autre lien que leur bienfait, et +d'accepter mon sort tel que me l'avaient fait la bonté de Dieu et leur +générosité.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a name="Page_133" id="Page_133"></a>XIV</h2> + + +<p>Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j'avais +lieu d'être content de l'affection qu'elle me témoignait; mais, malgré +la résolution que j'avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose +manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un +brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force +de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui +m'envahissait, mais non point de la surmonter entièrement.</p> + +<p>L'amitié que Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne +s'écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais +elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de +<i>monsieur</i>. Son langage, toujours affable, était entouré d'une politesse +trop étudiée pour être jamais familière et confiante.</p> + +<p>Quant à moi, qui m'étais condamné au respect et à la déférence, et +m'étais fait une loi de ne pas aller au delà, il est facile de +comprendre que son exemple m'imposait une réserve plus grande encore.<a name="Page_134" id="Page_134"></a></p> + +<p>La conséquence de notre position respective fut que je ne me sentais +plus tenté d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le +commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me +représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma +soeur d'autrefois, ma chère petite mère! Le plus souvent, il se passait +une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M. +Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le dimanche, +jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de +dîner chez mes bienfaiteurs.</p> + +<p>Après trois mois de cette réserve, un changement radical se fit peu à +peu et presque insensiblement dans la manière d'être de Rose à mon +égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de +cordialité dans son sourire; elle commençait, me semblait-il, à désirer +ma présence, et paraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir +chez son père. Elle insinua même à ses parents de m'imposer comme un +devoir une visite tous les huit jours.</p> + +<p>Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle +m'apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix, +disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de +pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu'il +fût précédé du mot <i>monsieur</i>; mais, chaque fois, comme si elle était +confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon +nom accompagné du mot voulu par la stricte politesse.<a name="Page_135" id="Page_135"></a></p> + +<p>Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi avec un regard +étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans +que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par +la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans +les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n'était donc qu'un +souvenir qui me troublait....</p> + +<p>Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma présence, elle tombait par +moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos +entretiens, elle s'absorbait dans d'étranges rêveries. Ses parents +l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se +laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures, +puis qu'elle s'abandonnait à des transports de joie tout à fait +singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi +inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et +le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette +supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre envie de +quitter de nouveau sa ville natale.</p> + +<p>Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la +naissance de Rose. Ma statue était entièrement achevée, et j'avais déjà +fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre.</p> + +<p>Lorsque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au +ciseau et à l'ébauchoir les lignes saillantes produites par les +jointures du moule, ma chambre et l'escalier de la maison où j'étais +logé furent <a name="Page_136" id="Page_136"></a>tellement remplis de plâtre, que maître Jean en parla à M. +Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j'avais travaillé, pour +ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et qu'en ce moment +je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient.</p> + +<p>La description que maître Jean, mon hôte, fit de mes statues et de ce +qu'elles représentaient, piqua tellement la curiosité de M. Pavelyn, +qu'il voulut apprendre de moi-même à quoi j'avais travaillé si longtemps +en secret.</p> + +<p>Je lui avouai la chose telle qu'elle était, en ajoutant que je voulais +offrir à Rose ma première oeuvre d'art, et que je lui avais caché ce +projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma +composition tout achevée, si mon oeuvre obtenait son approbation, comme +je l'espérais.</p> + +<p>Mon protecteur fut charmé d'apprendre que j'avais assez de confiance en +mes forces pour exécuter seul une création à moi, sans consulter mes +maîtres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut +très-impatient de juger par ses propres yeux du succès de mes efforts; +il prenait tant d'intérêt à ce premier essai, il attachait tant de prix +à ce premier produit de mon art, qu'il n'y eu pas mis plus +d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait +travaillé de ses mains.</p> + +<p>Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt que mes statues +seraient tout à fait sorties du moule, et que j'y aurais mis la dernière +main.<a name="Page_137" id="Page_137"></a></p> + +<p>Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je +lui montrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et +éclairé en plein par le jour de ma fenêtre.</p> + +<p>Il regarda mon oeuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon +coeur commençait déjà à se serrer à la pensée que ce silence était +peut-être un signe de désapprobation,—lorsque tout à coup M. Pavelyn me +prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l'accent d'une +émotion sincère:</p> + +<p>—Léon, tu n'as pas seulement créé une belle oeuvre d'art, mais, ce qui +vaut mieux, tu es un bon et brave garçon. Ah! je ne me trompe pas sur le +sens de ta composition. L'ange de la protection qui s'élève au-dessus du +groupe, c'est ma fille, n'est-ce pas? Par un sentiment de délicatesse, +tu as reproduit les traits de son visage tels qu'ils étaient à l'époque +où nous avons acheté le château de Bodeghem. Elle est parfaitement +ressemblante; il me semble que toute cette, époque revit sous mes yeux. +Et ce petit garçon qui courbe la tête, qui est-il? Léon, tu as trop +d'humilité; mais avoir fait de ta première création une marque de +reconnaissance, c'est un acte qui t'honore. Léon, je suis content de +toi.</p> + +<p>Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu'il croyait découvrir +dans mon oeuvre; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer +ses éloges; car d'après lui, j'avais produit un chef-d'oeuvre.</p> + +<p>Je l'écoutais avec un joyeux battement de coeur et des <a name="Page_138" id="Page_138"></a>larmes de +bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si séduisante la première +approbation qu'un artiste reçoit comme le gage d'une future renommée! +Mon bienfaiteur admirait l'ouvrage de mes mains.</p> + +<p>J'étais donc bien véritablement un artiste, peut-être encore hésitant et +inhabile, mais un artiste cependant!</p> + +<p>M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez remarquable pour +mériter d'être exposée publiquement, et il regrettait que, dans le cours +de cette année, il n'y eût point d'exposition. Au milieu de ses +réflexions, il se frappa le front tout à coup, et s'écria avec joie:</p> + +<p>—Ah! l'heureuse idée! J'y suis, écoute.... J'ai l'intention de donner +cet hiver une grande soirée pour fêter le retour de ma fille, ou plutôt +pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour +anniversaire de la naissance de Rose? L'après-dînée, tu lui feras +présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de +notre grand salon, une niche où l'on pourra placer ton oeuvre. Le soir, +elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et +connaissances, l'élite du commerce anversois, apprécieront et admireront +ton talent.</p> + +<p>Je hasardai quelques objections, et je tâchai de faire comprendre à mon +protecteur que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour me +soumettre déjà au jugement du public; mais la chose était arrêtée dans +son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu'il y renonçât.</p> + +<p>Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions rela<a name="Page_139" id="Page_139"></a>tives à +l'exposition de ma statue, et lorsqu'il descendit l'escalier, il +m'envoya encore des félicitations et des paroles d'encouragement.</p> + +<p>Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au +ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespérée.</p> + +<p>Je restai longtemps en contemplation devant ma statue: je m'en +rapprochais, je m'en éloignais; je tournais à l'entour, je bégayais des +mots sans suite, je riais, je dansais.... Dans mon ravissement je +croyais en effet découvrir dans mon oeuvre une foule de beautés qui +m'avaient échappé d'abord, et je n'étais pas loin d'éprouver la même +admiration que M. Pavelyn.</p> + +<p>Enfin ma chambre devint trop étroite pour me permettre de donner +carrière aux élans de la joie qui débordait de mon coeur.</p> + +<p>Je descendis l'escalier quatre à quatre, et je m'élançai dans la rue. Ma +poitrine était gonflée; je marchais la tête levée et l'éclat de la +fierté dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient +savoir qu'ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque +enfantine j'étais étonné de voir la plupart d'entre eux passer leur +chemin sans même jeter un regard sur moi. Quoi qu'il en fût, je +ressentais un bonheur ineffable, et je continuais à me promener avec +ivresse, jusqu'au moment où l'heure de la classe du soir m'appela à +l'Académie.</p> + +<p>Mes camarades me trouvèrent maussade et ennuyeux, parce que je ne +faisais pas attention à ce qui se disait <a name="Page_140" id="Page_140"></a>autour de moi, et que je ne +répondais point à leurs questions.</p> + +<p>J'étais trop profondément plongé dans mes douces rêveries. Ce qui me +troublait, c'était un heureux secret que je ne pouvais point profaner en +le révélant à qui que ce fût.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2> + + +<p>Le jour si ardemment désiré était enfin venu; encore quelques heures, et +la brillante soirée allait commencer.</p> + +<p>Mon groupe avait été transporté dans la maison de mon protecteur, et +deux ouvriers étaient occupés à le placer sur un beau piédestal, d'après +mes indications.</p> + +<p>M. Pavelyn, qui était présent à ce travail, se frottait les mains de +joie, et montrait une extrême impatience, parce que je l'empêchais +d'aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prétexte que +j'avais ça et là quelques corrections à faire à ma statue.</p> + +<p>J'étais en proie à des transes mortelles; tout semblait trembler en moi; +j'avais peine à reprendre haleine; ma gorge était sèche, et quoique je +sentisse l'émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon +front.<a name="Page_141" id="Page_141"></a></p> + +<p>Moment solennel! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux +sur ma création.</p> + +<p>Elle qui était et avait toujours été le but unique de toutes mes +pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger!</p> + +<p>Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon coeur, ou me donnerait-il des +forces et un courage surnaturels?</p> + +<p>Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où +elle s'élevait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien +sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle était +placée! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur +des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous côtés!</p> + +<p>En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le +reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient +animées; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une +vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d'impalpable et de +transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait être surpris +et charmé au premier coup d'oeil.</p> + +<p>J'avais donc cent chances contre une que la première impression de mon +oeuvre sur l'esprit de Rose serait favorable. Quelle récompense! quel +gage d'un glorieux avenir!</p> + +<p>Tandis que je m'oubliais dans l'admiration naïve de mes statues, M. +Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant +qu'il allait chercher sa femme et sa fille.<a name="Page_142" id="Page_142"></a></p> + +<p>Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arrêt qui +allait être prononcé ne devait-il pas décider de ma vie? Pouvais-je +avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m'eût applaudi, si +l'approbation de Rose manquait à mon talent?</p> + +<p>J'étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis +tout mon sang refluer violemment vers mon coeur, et que, le visage pâle +comme un linge, je fus obligé de m'appuyer contre un meuble, pour ne +point succomber à mon inexprimable émotion.</p> + +<p>Rose s'approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire, +tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c'était un présent que je lui +offrais, et faisait remarquer à sa femme et à sa fille que les traits de +l'ange de la protection, comme il l'appelait, n'étaient autre que ceux +d'une petite fille dont la pitié avait doté le pays d'un artiste +distingué.</p> + +<p>Rose n'entendait probablement pas les paroles de son père. Elle +regardait mon oeuvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts.</p> + +<p>Je voyais sa poitrine s'élever et descendre; je voyais l'émotion monter +à ses joues en nuages roses....</p> + +<p>—Eh bien, que penses-tu de ce chef-d'oeuvre, Rose? On dirait qu'il te +frappe de mutisme. C'est bien, n'est-ce pas?</p> + +<p>Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de +mon coeur s'arrêtèrent. Elle paraissait <a name="Page_143" id="Page_143"></a>me demander quelque chose ... +mais quoi?</p> + +<p>—Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son père en riant. +Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Léon.</p> + +<p>—Ah! c'est trop beau, beaucoup trop beau! balbutia-t-elle.</p> + +<p>Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son +émotion, elle se détourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux.</p> + +<p>Dire ce que j'éprouvais est impossible.</p> + +<p>J'étais étourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon coeur débordait +de bonheur, et je voyais devant mes yeux troublés toute une moisson de +lauriers et de palmes qui s'étendait vers moi.</p> + +<p>Je voyais l'avenir s'ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses +mille mains l'artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique, +avait rendu capable d'enfanter des merveilles.</p> + +<p>Enfin notre émotion se calma un peu, grâce aux observations plaisantes +de M. et madame Pavelyn.</p> + +<p>Alors on parla avec plus de détails de ma composition, et, pour surcroît +de bonheur, j'entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de +Rose le témoignage de son admiration.</p> + +<p>Elle ne me parlait guère cependant, et paraissait en proie à des pensées +absorbantes; mais ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et, chaque +fois que son regard s'arrêtait sur moi, j'étais remué jusqu'au fond de +l'âme par une sensation inconnue.<a name="Page_144" id="Page_144"></a></p> + +<p>Le temps se passa avec la rapidité de l'éclair; nous n'avions même pas +remarqué que la lumière du jour diminuait, et que le crépuscule +commençait à tomber.</p> + +<p>M. Pavelyn était joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et +esquissait avec complaisance l'avenir que sa protection m'avait préparé. +Il ne m'abandonnerait pas avant que j'eusse acquis la fortune et la +renommée; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrêtés dans leur +carrière par la nécessité de travailler de trop bonne heure pour gagner +de l'argent; mais il débarrasserait mon chemin de cette barrière, et me +fournirait les moyens de ne m'occuper que de véritables oeuvres d'art.</p> + +<p>L'arrivée des ouvriers et des domestiques qui venaient éclairer les +salons avertit M. Pavelyn qu'il était temps pour lui et ces dames +d'aller achever leur toilette; et il m'engagea à rentrer chez moi +sur-le-champ, afin de m'apprêter également pour la soirée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2> + + +<p>Lorsque je revins dans la maison de mon protecteur, un grand nombre +d'invités étaient déjà arrivés. A mon entrée, je fus ébloui par la +richesse de la toilette des <a name="Page_145" id="Page_145"></a>dames: tout ce que je voyais était soie, +dentelles, or et pierreries.</p> + +<p>J'aurais certainement hésité à me mêler à des personnes que leur fortune +plaçait si fort au-dessus de moi; mais M. Pavelyn me prit par la main, +et, tout en me présentant à la société comme l'auteur de sa belle +statue, il m'amena devant mon oeuvre, qui était entourée d'un cercle de +spectateurs.</p> + +<p>Chacun m'adressa des paroles d'encouragement; quelques personnes +m'exprimèrent plus chaudement que les antres leur admiration pour ce +premier début; toutes me félicitèrent et me prédirent une carrière +brillante. Pendant assez longtemps, je fus l'objet de l'attention +générale.</p> + +<p>Rose s'était aussi approchée de ma statue. Elle paraissait recueillir +avec plus de satisfaction que moi-même les louanges qui tombaient des +lèvres des assistants, et chaque fois que l'un d'eux s'écriait: «C'est +magnifique! c'est parfait!» la joie éclatait dans ses yeux, et un doux +sourire illuminait son visage.</p> + +<p>Que Rose était belle ce jour-là! Dans la couronne de ses boucles blondes +s'épanouissaient des roses blanches dans le calice desquelles +resplendissaient des étincelles de diamants. Autour de son cou +serpentait un collier de perles d'Orient aux reflets nacrés; une robe de +satin semé d'argent dessinait sa taille svelte, et flottait derrière +elle en plis onduleux. Un flot de dentelles transparentes l'enveloppait +comme d'une vapeur de neige; <a name="Page_146" id="Page_146"></a>mais ce qu'il y avait de plus séduisant et +de plus beau en elle, c'étaient ses grands yeux bleus, l'aimable sourire +qui entr'ouvrait ses lèvres, la distinction de ses traits délicats, et +l'élégance de sa taille de reine.</p> + +<p>Chaque fois que je la regardais, un frisson d'admiration et de respect +parcourait mes veines. Elle faisait sur mon esprit le même effet qu'une +créature surnaturelle, éblouissante de beauté et de majesté, qui serait +apparue à mes yeux. Aussi, j'osais à peine jeter sur elle un regard +furtif, même pendant qu'elle prenait une part, si sincère à mon bonheur, +en causant de ma statue avec les invités.</p> + +<p>La plupart des personnes présentes m'avaient déjà vu dans la maison de +M. Pavelyn, et savaient que j'étais son protégé.</p> + +<p>Je ne souffrais donc pas de le voir raconter et répéter avec mille +détails, à tous ceux qui voulaient l'entendre, comment il avait +découvert en moi d'heureuses dispositions; et comment, grâce à sa seule +perspicacité, la Belgique compterait bientôt un éminent sculpteur de +plus.</p> + +<p>Près de mon oeuvre, je me sentais assez grand pour ne pas désirer une +plus noble origine; et même, quand M. Pavelyn, dans l'enthousiasme de +son récit, déclara que j'étais le fils d'un sabotier, cette révélation +ne me blessa point.</p> + +<p>Elle fit cependant une impression pénible sur Rose, car elle frémit en +entendant prononcer le mot fatal, et la rougeur du dépit ou de la honte +colora son front.<a name="Page_147" id="Page_147"></a></p> + +<p>L'effet ne fut pas moins défavorable sur la société, car un silence +embarrassant succéda à l'animation de la conversation. Bien des lèvres +se pincèrent dédaigneusement, et j'entendis derrière moi la voix d'une +demoiselle qui murmurait à l'oreille de son voisin:</p> + +<p>—Un sabotier? un jeune homme si habile? C'est vraiment dommage.</p> + +<p>Insensiblement, l'attention des invités se détourna de ma statue, et +l'on commença à se répandre dans les salons.</p> + +<p>Les dames quittèrent les premières le cercle des curieux, et prirent +place sur des sièges rangés le long des murs.</p> + +<p>Deux ou trois messieurs seulement restèrent à causer avec moi de mon +oeuvre et de l'art en général. L'un d'eux, était un homme d'un goût +délicat et d'une science profonde; il ne faisait pas comme les deux +autres, qui me louaient sans savoir pourquoi, et me froissaient par leur +insupportable ton de protection; au contraire, il analysa ma composition +sous mes yeux, devina mes intentions, et pénétra, à mon grand +étonnement, les raisons des formes particulières que j'avais trouvées à +mes figures. L'éloge, dans sa bouche, me remplit d'orgueil, parce que +j'avais la conviction que son sentiment était fondé sur une véritable +connaissance. Lorsqu'il critiqua quelques parties de mon groupe, il le +fit avec tant de délicatesse, que sa critique m'éleva à mes propres +yeux, parce qu'elle me prouva qu'il me jugeait assez artiste pour être +en <a name="Page_148" id="Page_148"></a>garde contre la prétention d'une perfection impossible.</p> + +<p>Ma conversation avec le vieux monsieur dura longtemps, mais pas assez +longtemps pour moi, cependant, car elle me devenait une source +inépuisable d'encouragement et de foi, en même temps qu'elle augmentait +mon amour de l'art.</p> + +<p>Aussi, c'est avec regret que je vis cet entretien instructif interrompu +par l'approche de trois ou quatre personnes qui vinrent chercher le +vieux monsieur et l'emmenèrent vers une vieille dame, à côté de laquelle +il s'assit sans s'inquiéter de moi davantage.</p> + +<p>Alors, me trouvant tout à fait seul à côté d'un groupe de messieurs qui +causaient, je laissai mes yeux errer dans le vaste salon. Quels flots de +soie et de dentelles, quel étincellement de diamants, d'or et de +pierreries que toutes ces dames rangées le long du mur! Qu'elles étaient +charmantes, les figures de ces jeunes femmes épanouies comme de fraîches +fleurs au printemps de la vie! Mais pourtant aucune n'était aussi belle +que Rose Pavelyn.</p> + +<p>D'autres que moi devaient être pénétrés de de cette idée; car, tandis +qu'auprès des autres dames se trouvaient à peine un ou deux messieurs +pour leur présenter leurs devoirs de politesse, autour de Rose se +formait tout un cercle de charmants cavaliers dont l'empressement était +un hommage rendu à sa beauté.</p> + +<p>Entre tous, je distinguai un jeune homme remarquable par la distinction +de ses traits, par l'élégance de ses vê<a name="Page_149" id="Page_149"></a>tements, et par la grâce de ses +manières, qui, plus que les autres, s'efforçait de captiver l'attention +de Rose.</p> + +<p>Un frisson glacial parcourut mes membres, comme si la vue de ce beau +jeune homme m'avait effrayé. Une tristesse morne assombrit mon esprit. +Mon coeur s'élança vers Rose avec violence: j'aurais voulu me trouver +parmi les jeunes gens qui lui adressaient leurs galanteries; il me +semblait que j'avais bien quelque droit de prendre ma part de l'éclat +qui rayonnait dans ses yeux, du joyeux sourire qui se jouait sur ses +lèvres, des paroles aimables avec lesquelles elle remerciait ses +adorateurs charmés.</p> + +<p>Mais tous ces jeune gens étaient les fils des plus riches maisons +d'Anvers, et aucun d'eux peut-être ne possédait pas moins d'un million. +Qu'étais-je, au contraire, moi? Un pauvre garçon, le fils d'un +sabotier,—M. Pavelyn venait de le dire,—et, pour toute fortune, je ne +possédais qu'un coeur sensible, une foi profonde dans l'art, et quelque +espérance d'un avenir glorieux.</p> + +<p>Je reconnus clairement que, pour ce monde de la richesse matérielle, qui +m'avait admis dans son sein comme son protégé, avec une sorte de pitié, +je n'étais qu'une créature humble et inférieure, et que mon devoir me +défendait sévèrement de m'y donner la moindre importance.</p> + +<p>Aussi, j'étais bien fermement décidé à me tenir autant que possible +éloigné de Rose, pour ne blesser qui que ce fût et ne courir dans le +chemin de personne. Néanmoins, <a name="Page_150" id="Page_150"></a>le sentiment de mon infériorité m'était +pénible, et plus d'une fois je me mordis les lèvres lorsqu'un mouvement +autour de Rose ou les gestes de ses adorateurs me faisaient croire +qu'ils étaient transportés par un mot spirituel, ou par le charme de sa +conversation.</p> + +<p>Je n'osais toujours point tourner les yeux vers l'endroit où elle se +trouvait; peut-être eut-on pu lire sur mon visage altéré ce qui se +passait en moi; et cette attention de ma part n'eût-elle point semblé +une injure pour la fille de mes bienfaiteurs?</p> + +<p>Cette crainte fit que je me tournai tout à fait d'un autre côté, et que +je résolus de diriger mes regards vers une autre partie de la salle. +Mais bientôt je succombai à l'attraction puissante qu'elle exerçait sur +mon âme, et mes yeux se portèrent de nouveau vers l'endroit où elle +était assise.</p> + +<p>Il se fit par hasard une ouverture dans le cercle de jeunes gens qui se +pressaient autour d'elle. Elle me vit; nos yeux se rencontrèrent. Un +sourire d'une douceur ineffable, une expression de joie et d'amitié +rayonna vers moi; elle me fit de la main un signe si amical et si +charmant, que tous les jeunes gens me regardèrent avec étonnement. Le +cercle se referma.</p> + +<p>Il se passa en moi quelque chose d'étrange; je levai la tête avec +fierté, et il me sembla que j'avais grandi; je respirai à longs traits, +et, pendant que la joie inondait mon coeur, je promenai mes yeux avec +assurance sur la foule des invités, comme si ce simple sourire de<a name="Page_151" id="Page_151"></a> Rose +m'avait fait plus noble et plus riche qu'eux tous.</p> + +<p>Alors aussi je trouvai assez de force sur moi-même pour accomplir ce que +je croyais mon devoir: je détournai mes yeux de Rose et résolus de ne +plus l'exposer au danger d'éveiller, d'une façon défavorable peut-être, +l'attention de la société par les témoignages de son amitié pour moi. +C'était assez de son sourire pour que je n'eusse plus à désirer d'autres +encouragements. Mon embarras avait disparu, et je me sentais tout à fait +libre et léger d'esprit.</p> + +<p>Alors je m'aperçus que je n'avais pas encore quitté ma première place, +et que j'étais resté debout près de ma statue, immobile comme une +sentinelle. J'imitai la plupart des assistants, je me promenai lentement +à travers le salon, sans vanité, mais aussi sans trop d'humilité.</p> + +<p>Dans un coin était assise, au milieu de plusieurs autres personnes, une +vieille dame qui m'adressa la parole, et qui, après quelques compliments +échangés, m'offrit un siège à côté d'elle, pour causer un peu de mon art +et de ma statue, comme elle disait.</p> + +<p>Je fus enchanté de trouver un prétexte pour m'asseoir, car je commençais +à me fatiguer d'être debout.</p> + +<p>La vieille dame était une femme d'esprit qui avait beaucoup voyagé et +beaucoup lu; elle me montra un grand amour de l'art, et me parla avec +une vive admiration des magnifiques sculptures de l'Italie, des +chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de Canova. Elle m'indiqua aussi, avec +une sagacité qui attestait une science vérita<a name="Page_152" id="Page_152"></a>ble, les plus belles +parties de ma statue, et exprima, la conviction que j'étais appelé à un +brillant avenir. Une jolie demoiselle, qui était assise à côté d'elle, +se mêla à notre conversation, et me charma par la poésie de son langage +et par la séduisante douceur de sa voix. C'était la fille cadette de la +vieille dame, et celle-ci me la présenta comme une excellente +musicienne.</p> + +<p>J'étais heureux pendant cet entretien avec les deux dames, et j'oubliai, +de même qu'elles, sans doute, la distance qu'il y avait entre nos +positions respectives dans le monde.</p> + +<p>Je causais ainsi depuis une demi-heure à peu près, sans songer à autre +chose, lorsque, par hasard, je tournai la tête vers Rose. Le cercle des +jeunes gens qui l'entouraient s'était éclairci, et je pouvais maintenant +la voir sans obstacle. Ses yeux étaient fixés sur moi; mais il y avait, +me semblait-il, quelque chose de triste et de douloureux dans son +regard. Nul sourire ne vint, cette fois, éclairer son visage; au +contraire, ses lèvres se serrèrent, comme si elle voulait m'adresser un +reproche; mais elle détourna les yeux sur-le-champ.</p> + +<p>Je me trompais probablement quant à l'expression que je croyais avoir +lue sur les traits de Rose. Pourquoi eût-elle été triste au milieu de +cette fête joyeuse? Peut-être était-elle sous l'influence d'un de ces +accès de mélancolie auxquels elle était sujette. Quoi qu'il en soit, je +n'eus pas le temps d'y songer plus longuement en cet instant, car les +sons du piano se firent entendre, et peu après la <a name="Page_153" id="Page_153"></a>voix sonore d'une +jeune chanteuse retentit dans le salon, et captiva irrésistiblement mon +attention par son expression pleine de sentiment et sa délicieuse +harmonie.</p> + +<p>Un jeune homme succéda à la chanteuse, et mérita également les suffrages +de la compagnie.</p> + +<p>Tandis que je causais musique et chant avec les dames, je remarquai que +beaucoup de personnes, et même M. Pavelyn, engageaient Rose à se laisser +conduire au piano. Elle paraissait refuser. Son père vint à moi et me +pria de joindre mes efforts aux siens pour décider Rose à chanter. Il +croyait que, si je voulais consentir à exécuter le grand duo que nous +étions habitués à chanter ensemble, elle ne résisterait pas plus +longtemps au désir général.</p> + +<p>Je suivis mon protecteur, et je proposai à Rose d'aller ensemble au +piano et de chanter avec moi son duo préféré. Le beau jeune homme, qui +n'avait pas cessé de se tenir à ses côtés, joignit ses instances aux +miennes. Rose répondit qu'elle ne se sentait pas bien, que la chaleur du +salon l'incommodait, qu'elle n'était pas disposée à chanter, et qu'elle +saurait gré à la compagnie de vouloir bien l'excuser.</p> + +<p>Je voyais sur son visage une tristesse profonde, quelque chose d'amer et +de découragé qui me fit croire à la sincérité de ses paroles. Néanmoins, +j'insistai encore, croyant que le chant dissiperait peut-être sa +mélancolie.<a name="Page_154" id="Page_154"></a></p> + +<p>Mais alors Rose me dit avec l'accent d'une souffrance plus vive:</p> + +<p>—C'est cruel de me tourmenter ainsi, monsieur. Mademoiselle Pauline +Vanden Berge est une excellente musicienne. Ne le savez-vous pas! Elle a +une plus belle voix que moi, et elle sait bien le duo. Pourquoi ne lui +demandez-vous pas de chanter avec vous?... Mais, par pitié, laissez-moi +en paix.</p> + +<p>Je fus péniblement affecté du ton douloureux des paroles de Rose; mais +M. Pavelyn ne me laissa pas le temps d'exprimer mes regrets; contrarié +du refus de Rose, il me conduisit directement vers la demoiselle à côté +de laquelle j'avais été si longtemps assis, et la supplia de vouloir +bien chanter avec moi le duo désigné.</p> + +<p>J'essayai de m'excuser et je fis quelque résistance; car je n'avais +qu'une connaissance très-superficielle de la musique, et je courais +risque de me rendre ridicule en trahissant mon ignorance; mais +mademoiselle Vanden Berge se montra si empressée, et M. Pavelyn +m'engagea si instamment, que, presque sans le savoir, je me trouvai +devant le piano, à côté de la jolie chanteuse. À mon grand étonnement, +le duo alla passablement bien, et, après les premières notes, je me +sentis stimulé par l'aisance et la sonorité de ma voix. Quand le morceau +fut achevé, l'auditoire nous applaudit avec une satisfaction visible, et +chacun, y compris mademoiselle Vanden Berge, me félicita de l'expression +et de la pureté de ma voix.<a name="Page_155" id="Page_155"></a></p> + +<p>Lorsque j'eus ramené ma partenaire à sa place, je m'approchai de Rose. +Elle aussi me dit que j'avais chanté d'une façon remarquable, et mieux +que jamais; mais aussi, ajouta-t-elle, la voix de mademoiselle Vanden +Berge se mariait si bien à la mienne!</p> + +<p>Comme la même tristesse se peignait toujours sur son visage, je +m'efforçai de la consoler et de lui rendre courage en lui disant que son +indisposition ne tarderait pas à se passer.</p> + +<p>J'appelai un valet pour lui faire offrir un rafraîchissement, et je lui +conseillai de sortir quelques instants du salon pour prendre l'air. Elle +refusa tout avec une sorte de langueur, et ne me cacha pas que le plus +grand plaisir que je pusse lui faire serait de ne plus lui parler de +cela et ne pas l'importuner davantage.</p> + +<p>Dans l'intervalle, le piano avait fait entendre les premières mesures +d'une valse, et déjà quelques couples, invités par ce prélude, +s'apprêtaient à danser. Beaucoup de jeunes gens accoururent vers Rose, +et se disputèrent l'honneur de danser la première valse avec elle.</p> + +<p>Je fus repoussé, et je reculai à pas lents et tout pensif jusqu'au fond +de la salle, pour ne pas gêner les danseurs.</p> + +<p>Une grande tristesse descendit peu à peu dans mon esprit.</p> + +<p>Je ne m'affligeais pas seulement de savoir Rose indisposée et obligée de +se priver du plaisir de prendre part à la danse, mais il y avait dans le +ton des paroles qu'elle <a name="Page_156" id="Page_156"></a>m'avait adressées quelque chose dont je +cherchais vainement à pénétrer la signification.</p> + +<p>Je restai longtemps plongé dans mes réflexions, et j'avais presque +oublié toute cette jeunesse qui s'amusait sous mes yeux. Les valses et +les quadrilles se succédaient sans relâche sans que j'eusse pu dire +combien de fois le piano avait interrompu ses joyeux accords.</p> + +<p>La vieille madame Vanden Berge s'approcha de moi avec sa fille, et +toutes deux se mirent à me plaisanter sur ma sombre rêverie. Elles +m'assurèrent qu'elles s'étaient engagées à me faire danser bon gré mal +gré. Ces coeurs généreux s'imaginaient que mon humilité m'empêchait +d'inviter aucune des dames présentes, et que mon isolement, au milieu de +cette nombreuse compagnie, devait m'embarrasser et me chagriner. C'était +par bonté d'âme qu'elles étaient venues à moi pour me tirer de cet +embarras.</p> + +<p>J'eus beau m'en défendre, il n'y avait pas moyens de refuser. Il fallut +faire danser la jolie mademoiselle Vanden Berge: elle-même me le +demandait et il eût été impoli de décliner une si flatteuse invitation. +D'ailleurs, quelques jeunes gens qui m'entouraient avaient l'air de rire +de ce qu'ils appelaient ma sauvagerie ou mon manque d'usage.</p> + +<p>Je conduisis donc mademoiselle Vanden Berge à la danse. De la place où +je me trouvais, dans la rangée des danseurs, je ne pouvais pas voir Rose +sans tourner la tête avec affectation.<a name="Page_157" id="Page_157"></a></p> + +<p>J'avais le coeur gros, et, loin de trouver du plaisir dans l'aimable +conversation de ma danseuse, je m'ennuyais horriblement. Néanmoins, par +politesse, je fis de mon mieux pour cacher cette fâcheuse disposition de +mon esprit et je dansai, du moins en apparence, aussi gaiement que les +autres.</p> + +<p>Poussé par une irrésistible curiosité à connaître quel était le jeune +homme qui, sans le savoir, m'avait fait au coeur une blessure profonde, +je demandai à ma danseuse qui il était. Elle me dit qu'il se nommait +Conrad de Somerghem, et qu'il était le fils d'un riche banquier de la +rue de l'Empereur. Ces détails augmentèrent mon inquiétude, et me firent +redouter je ne sais quel danger.</p> + +<p>Aussitôt que la dernière note du piano m'eut rendu ma liberté, et que +j'eus remercié mademoiselle Vanden Berge de l'honneur qu'elle m'avait +accordé, je fis quelques pas dans le salon pour me rapprocher de Rose. +La chaise où elle avait été assise était vide, et, lorsque, après avoir +enfin regardé autour de moi, je demandai à M. Pavelyn où était Rose, il +me répondit avec un léger mécontentement:</p> + +<p>—Elle s'est retirée dans sa chambre. Je ne sais pas ce qu'elle a; c'est +encore un caprice, un accès de mélancolie. Demain ce sera fini. Fais +comme si tu n'avais pas remarqué la disparition de ma fille, sinon son +absence nuirait à l'entrain de la fête.</p> + +<p>J'errai encore quelque temps d'un bout à l'autre de la <a name="Page_158" id="Page_158"></a>salle, plein de +tristesse et en proie à une certaine inquiétude, comme si j'eusse été +assailli par la crainte vague d'un malheur imminent.</p> + +<p>Enfin mon coeur se serra si fort au milieu de la gaieté générale, que +j'insistai à diverses reprises auprès de M. Pavelyn pour qu'il me permît +de partir, ce qu'il finit par m'accorder.</p> + +<p>Lorsque je passai le seuil de la porte, et que je mis le pied dans la +rue, un long soupir souleva ma poitrine, et je pressai le pas dans la +nuit pour m'éloigner du bruit de la fête et pour être seul avec mes +douloureuses pensées.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2> + + +<p>Lorsque je me présentai le lendemain chez mon bienfaiteur pour +m'informer de la santé de sa fille, je rencontrai M. Pavelyn sur le +seuil de sa porte, prêt à sortir.</p> + +<p>Il me dit que l'indisposition de sa fille n'avait pas eu de suites, +comme il l'avait prévu d'ailleurs. Rose semblait un peu triste et +fatiguée; mais elle n'était pas réellement malade, ainsi que je pouvais +m'en convaincre en la voyant à son piano.</p> + +<p>En achevant ces mots, il sortit.<a name="Page_159" id="Page_159"></a></p> + +<p>J'ouvris la porte et je me trouvai dans un salon contigu à la pièce où +Rose et ses parents avaient l'habitude de se tenir. Les sons du piano +frappèrent mon oreille, et me firent une impression si profonde, que je +m'arrêtai pour écouter, immobile....</p> + +<p>Ce que Rose jouait sur le clavier n'était autre chose que la mélodie du +grand duo que nous avions chanté si souvent ensemble. C'était une +mélodie vive et gaie, qui réjouissait l'esprit et chassait la +mélancolie. En ce moment, au contraire, elle ressemblait à la plainte +d'une âme désolée. La mesure était lente et traînante; les notes, +frappées sans force, chantaient plaintivement, comme si la main d'un +artiste plongé dans une tristesse profonde eût parcouru lentement et +distraitement le clavier.</p> + +<p>Cette musique étrange me fit frissonner. Quel chagrin inconnu y avait-il +dans le coeur de Rose, pour qu'un chant joyeux se transformât sous ses +doigts en une plainte touchante?</p> + +<p>J'ouvris la porte, et j'entrai. Rose était toute seule.</p> + +<p>Mon apparition lui causa une émotion visible; son front se couvrit d'une +vive rougeur, à laquelle succéda une pâleur extrême.</p> + +<p>Mon entrée lui avait fait peur. Il y avait un secret entre elle et moi. +Probablement j'avais surpris dans cette mélodie plaintive une émotion +qu'elle voulait tenir cachée.</p> + +<p>Maîtrisant avec peine mes impressions, je lui parlai de son +indisposition de la veille, et lui exprimai ma joie de <a name="Page_160" id="Page_160"></a>la trouver tout +à fait rétablie. Elle parut très-embarrassée, et ne répondît que par des +paroles confuses; mais tout à coup elle se leva, et me priant de +l'excuser, parce qu'elle avait quelque chose à dire à la bonne, elle +tira la cordon de la sonnette.</p> + +<p>Je ne pus entendre l'ordre qu'elle donna tout bas à la servante; mais un +instant après madame Pavelyn entra dans la chambre et demanda avec une +visible inquiétude:</p> + +<p>—Tu me fais appeler, Rose? n'es-tu pas bien portante?</p> + +<p>—C'est que, maman, je ne sais pas.... J'ai un violent mal de tête, je +me sens indisposée, répondit Rose.</p> + +<p>—Va dans ta chambre, mon enfant: le repos te remettra, dit madame +Pavelyn.</p> + +<p>—Non, non, mère, ce n'est pas si grave, dit Rose; mais je t'en prie, +reste auprès de moi!</p> + +<p>Madame Pavelyn, moitié triste et moitié souriante, prit un siège et se +mit à parler de l'indisposition de sa fille, à l'encourager et à la +consoler, en lui disant que c'était une chose très-ordinaire et qui ne +pouvait être considérée comme menaçant sérieusement sa santé. Puis +l'entretien tomba sur la soirée. Rose avait, en présence de sa mère, +repris un peu d'assurance et un peu de liberté d'esprit. Elle prononça +quelque mots d'un ton que je n'avais jamais découvert dans sa voix. Elle +montra une indifférence presque complète lorsque sa mère parla de ma +statue, et, quand elle en trouvait l'occasion, elle me té<a name="Page_161" id="Page_161"></a>moignait une +politesse si cérémonieuse, que la tournure de ses phrases semblait me +faire comprendre avec une sorte d'affectation qu'elle était aigrie +contre moi. L'amertume étrange de sa voix, chaque fois qu'elle +m'appelait «monsieur Wolvenaer», eût même pu faire croire qu'elle +voulait m'humilier ou me blesser.</p> + +<p>Pour moi, je souffrais si cruellement; et j'eusse versé des pleurs, si +un profond dépit, une amertume secrète ne m'avaient donné la force de me +contenir. Le respect et la conscience de ma véritable position à l'égard +de mes bienfaiteurs me firent supporter cette douloureuse épreuve sans +donner aucun signe de mécontentement ou de fierté blessée.</p> + +<p>Je cherchai même un prétexte pour m'en aller, et j'abrégeai ma visite +autant que les convenances le permettaient.</p> + +<p>Au moment où je prenais mon chapeau pour sortir, Rose me salua en +s'inclinant profondément, et, tandis que les mots cérémonieux, de +«monsieur Wolvenaer» tombaient de ses lèvres, elle me lança un regard +perçant, si plein de reproches, qu'on eût dit qu'elle me jurait une +haine éternelle.</p> + +<p>Une fois dans la rue, je marchai la tête basse, sans avoir conscience de +ce qui se passait autour de moi, et tout étourdi par les pensées qui +envahissaient mon cerveau.</p> + +<p>Il y avait déjà longtemps que j'étais seul dans ma chambre, et les +ténèbres régnaient toujours dans mon <a name="Page_162" id="Page_162"></a>esprit. Peut-être repoussais-je la +clarté qui, pareille à un fugitif éclair, se faisait parfois dans mes +idées. En effet, un abîme de malheurs était béant devant mes pieds, et +j'avais peur de la lumière qui pouvait m'en faire sonder la profondeur.</p> + +<p>J'avais devant les yeux l'image du jeune homme qui n'avait pas quitté +Rose pendant toute la durée de la fête.</p> + +<p>Je lisais sur ses traits le désir de plaire, et dans les yeux et sur les +lèvres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu'elle +acceptait ses hommages avec un bonheur extrême.</p> + +<p>Rose aimait! Ses bizarreries inexplicables, sa mélancolie, sa +sensibilité nerveuse n'avaient d'autre cause que le trouble de son +coeur, qui s'était ouvert à une passion envahissante, et luttait +vainement contre l'ardeur d'un premier amour....</p> + +<p>C'était donc vrai! un homme avait touché le coeur de Rose, et ce +penchant pour cet homme était si puissant et y avait pris tant de place, +qu'il en avait chassé le sentiment de l'amitié. L'amour d'un autre homme +s'était donc élevé, comme une barrière infranchissable, entre elle et +son malheureux protégé. Et, quoique les souvenirs de notre passé +parussent me donner quelque droit à partager son affection avec le +nouvel élu de son coeur, elle me refusait cette part pour donner son âme +tout entière à celui qu'elle préférait. Oui, elle me haïrait, elle +devait me haïr, elle me haïssait déjà. Ses yeux ne m'a<a name="Page_163" id="Page_163"></a>vaient-ils pas +lancé un sanglant reproche, comme une déclaration d'inimitié éternelle?</p> + +<p>Que la vie de l'homme est pleine de vicissitudes et dominée par la plus +cruelle fatalité!</p> + +<p>Cette soirée, où j'avais exposé ma première oeuvre d'art; où j'avais, en +présence de Rose, recueilli les éloges les plus flatteurs; qui devait +être pour moi le point de départ de ma réputation future,—cette soirée +allait, au contraire, être la cause du malheur de ma vie; elle allait +m'ôter tout mon courage et toute ma foi, faire peser sur moi la haine de +Rose comme une malédiction, étouffer tous mes souvenirs, et séparer +violemment et pour toujours mon passé de mon avenir.</p> + +<p>C'est avec de pareilles réflexions que je croyais me tromper moi-même +sur la véritable nature de mes sentiments et de mon émotion +extraordinaire.</p> + +<p>Je croyais n'être que triste et découragé; mes yeux étaient restés secs.</p> + +<p>Je sentais sur mon front le froid d'une pâleur mortelle; mes dents +étaient serrées convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais +les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les +phalanges de mes doigts.</p> + +<p>Si j'avais pu repousser plus longtemps la clarté qui descendait peu à +peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper entièrement les ténèbres +de ma pensée! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable, +<a name="Page_164" id="Page_164"></a>m'arrachait le bandeau et me forçait de regarder au fond de mon propre +coeur....</p> + +<p>Un cri d'horreur et de désespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon +visage dans mes mains, et un torrent de larmes brûlantes ruissela à +travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doute possible.</p> + +<p>J'aimais la fille de mes bienfaiteurs!</p> + +<p>Je l'aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un +amour sans bornes. Cet amour, né dans mon enfance, avait vécu et grandi +avec moi. Il avait été la cause de mon goût pour les arts, de mon +ambition, de ma foi dans l'avenir.... Ma pauvre mère! elle, avait prévu +que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insensé! +Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d'un sabotier, est +tiré de la misère par la générosité de personnes riches; on lui donne +des moyens de développer son intelligence et de se distinguer dans le +monde comme artiste.... Et lui, pour récompense d'une pareille bonté, il +outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille +jusque sur leur unique enfant!</p> + +<p>Ces pensées me firent frémir et m'arrachèrent d'abondantes larmes. Une +fois même, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma +coupable passion et de me donner le courage de résister à ma faiblesse.</p> + +<p>Quel était mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller +finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays étranger? Mais +comment expliquer <a name="Page_165" id="Page_165"></a>cette disparition à mes parents et à M. Pavelyn? +Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une lâche +ingratitude, et emporter leur malédiction? D'ailleurs, les concours de +l'Académie allaient bientôt commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes +condisciples mêmes ne doutaient pas que je n'obtinsse les premiers prix. +Cette victoire devait décider de mon avenir, et écarter beaucoup +d'obstacles de mon chemin.</p> + +<p>Je ne pouvais renoncer à la chance de remporter le prix d'honneur à +l'Académie; car, si j'étais en proie à un sentiment qui me dominait +complètement et me faisait cruellement souffrir, l'amour de l'art et le +désir de me distinguer par là dans le monde étaient néanmoins assez +vivaces en moi pour n'être point étouffés par la crainte d'un malheur +imminent.</p> + +<p>Je parvins enfin à envisager ma position arec plus de calme.</p> + +<p>J'aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi +longtemps que les battements de mon coeur; mais je pouvais le tenir +caché dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne +laisserait soupçonner l'existence. Il n'y aurait donc alors ni +ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au +monde, excepté moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de +mon âme. Je frémissais bien à l'idée qu'en présence de Rose je ne +resterais pas maître de moi, et que je trahirais peut-être +involontairement les mouvements de mon coeur.<a name="Page_166" id="Page_166"></a> Mais alors je me disais +que Rose me haïssait; et je me réjouissais en songeant que cette +disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec +un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect inébranlable, je serais +réservé, prudent et simplement poli, et j'éviterais ainsi toutes les +occasions d'éveiller le plus léger soupçon dans l'esprit de Rose ou de +n'importe qui.</p> + +<p>Si je pouvais accomplir fidèlement cette résolution, il n'y avait pas +grand danger dans le sentiment qui s'était révélé en moi.... Et +peut-être puiserais-je dans l'énergie de ma volonté et dans son aversion +pour moi la force nécessaire pour triompher de mon fol amour.</p> + +<p>Pendant quelques instants je souris à cette idée, à demi consolé; mais +insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le +voile magique qui, depuis mon enfance avait entouré ma vie, était +déchiré en lambeaux! Rose me haïssait!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2> + + +<p>Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me présenter dans +la maison de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon hôte m'avait dit plus +d'une fois que Rose n'était pas malade.<a name="Page_167" id="Page_167"></a></p> + +<p>Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer +au danger d'expliquer mon absence, puisque le dimanche où je devais +aller dîner chez mes protecteurs était arrivé.</p> + +<p>Je me présentai avec préméditation chez M. Pavelyn à l'heure où l'on +avait coutume de se mettre à table.</p> + +<p>Je trouvai par conséquent toute la famille réunie. Rose était +très-mélancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes +d'aigreur qu'une froideur extrême, et une certaine affectation à ne pas +m'adresser directement la parole. Elle évitait ostensiblement de causer +avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baissés ou fixés sur sa +mère. À part cela, elle ne paraissait nullement embarrassée, et causait +avec une entière liberté d'esprit. Elle ne prononça qu'une seule fois +mon nom; mais la formule cérémonieuse de «monsieur Wolvenaer» ne sonna +pas avec la même amertume que la dernière fois que je l'avais entendu +sortir de sa bouche.</p> + +<p>Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation +tombée, ni pour l'égayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit. +Je fis bien tous mes efforts pour paraître gai; mais chaque fois, mes +pensées m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable +mélancolie.</p> + +<p>M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il +pouvait l'excuser, parce qu'elle n'était pas tout à fait bien portante, +comme l'indiquait sa visible pâleur; mais moi qui n'avais aucune raison +d'être <a name="Page_168" id="Page_168"></a>triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par +mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une +conversation animée.</p> + +<p>Dès que le dîner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose +sous prétexte que rien n'égaye l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa +de se mettre au piano; elle paraissait même craindre la musique; car +lorsque, pour complaire à M. Pavelyn, je me disposai à chanter—bien à +contre-coeur,—Rose déclara qu'elle se sentait incapable de supporter +les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal à la tête, +disait-elle, et ses nerfs agités étaient d'une sensibilité extrême.</p> + +<p>Après s'être donné beaucoup de peine pour rendre à Rose sa bonne humeur, +M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la +servante avec une impatience mal déguisée, et lui ordonna d'avancer la +table à jeu en me priant de faire avec lui une partie d'échecs, comme +nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement +assez tard dans la soirée.</p> + +<p>À peine avions-nous commencé à jouer, que madame Pavelyn nous annonça +qu'à la prière de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu, +pour prendre l'air. En passant elles iraient peut-être faire une visite +chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre à Rose de +souhaiter le bonjour à son amie Émilie. Il était donc bien possible +qu'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles +restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les +envoyer chercher.<a name="Page_169" id="Page_169"></a></p> + +<p>Pendant que j'étais assis devant l'échiquier, calculant en apparence les +chances du jeu, je songeais au départ de Rose. Elle allait dans la rue +de l'Empereur, dans la maison même où demeurait le jeune homme qui +m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie +de la journée en compagnie de Conrad de Somerghem! L'idée que son départ +n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profondément. Elle +allait se promener par un temps froid et désagréable, parce qu'elle ne +voulait pas rester où j'étais! Elle avait conçu tant d'aversion pour moi +qu'elle ne pouvait plus supporter ma présence! On ne pouvait pas +témoigner plus clairement sa haine!...</p> + +<p>Distrait par ces pensées, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord, +M. Pavelyn rit de ma distraction; mais à la seconde bévue que je commis, +il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une sévérité qui me +rappela au sentiment du devoir, et dès lors je fis un effort surhumain +pour concentrer toute mon attention sur le jeu.</p> + +<p>Par bonheur, je gagnai la première partie; mais je perdis la deuxième et +la troisième.</p> + +<p>Nous cessâmes de jouer; la brièveté des journées d'hiver faisait tomber +la nuit de bonne heure, et l'obscurité commençait à se faire dans la +chambre.</p> + +<p>M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit à causer avec moi de +choses et d'autres.</p> + +<p>Il me parla du prochain concours de l'Académie, et <a name="Page_170" id="Page_170"></a>m'engagea à réunir +tous mes efforts pour obtenir la médaille d'or. D'après lui, le prix +d'honneur pouvait difficilement m'échapper; néanmoins, il croyait que je +ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succès. Il me +conjura donc de ne rien négliger pour sortir victorieux de la lutte; il +me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma +reconnaissance, et comme une récompense de tout ce qu'il avait fait pour +moi depuis mon enfance.</p> + +<p>Je fus profondément touché du bienveillant intérêt que me témoignait mon +bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il désirait, +dussé-je pour cela tenter l'impossible.</p> + +<p>Nous parlâmes aussi de Rose. Il se plaignit de l'inexplicable mélancolie +qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et menaçait même +de miner sa santé. Quatre fois depuis huit jours, sa mère l'avait +surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de +larmes; elle était toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et +calme, maussade et désagréable pour tout le monde. On avait insisté pour +savoir si elle désirait ou souhaitait quelque chose; mais elle +prétendait n'avoir aucun désir, et croyait qu'une indisposition nerveuse +était la seule cause de son malaise et de sa mélancolie obstinée.</p> + +<p>M. Pavelyn n'était pas sans crainte; il savait que, dans son +adolescence, sa fille avait eu une santé très-délicate, et que, même à +présent, elle n'avait pas de forces à per<a name="Page_171" id="Page_171"></a>dre. Il me dit qu'à la +première occasion, il irait à Bruxelles consulter un médecin célèbre sur +l'état de Rose; mais il ne voulait rien en dire à celle-ci, ni amener +chez lui des médecins de la ville, de crainte de l'effrayer, elle et sa +mère.</p> + +<p>Quand mon entretien fut épuisé sur ce sujet, je demandai à mon +protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il +avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles +n'étaient pas rentrées à la nuit tombante. Il me serra la main, et, en +guise de salut, m'adressa encore quelques paroles d'encouragement afin +de me recommander de faire tout mon possible pour réussir dans le +prochain concours de l'Académie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2> + + +<p>Depuis lors, la manière d'être de Rose envers moi ne changea plus; elle +demeura également froide, et saisit tontes les occasions de s'éloigner +lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n'oubliait +jamais les règles de la politesse, et semblait prendre peu à peu la +force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte +que, quand elle devait m'a<a name="Page_172" id="Page_172"></a>dresser la parole, elle le faisait avec une +amabilité toute particulière; néanmoins, ce n'était que de la politesse; +je ne pouvais me tromper sur le sentiment désagréable qu'elle avait +conçu contre moi.</p> + +<p>Elle était habituellement fort pâle et maigrissait visiblement. Ses +parents qui l'avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient +peut-être pas que ses joues commençaient à perdre de leur rondeur; mais +moi qui ne rendais visite à son père qu'une fois tous les quinze jours, +j'observai facilement les effets de l'amour qui était né dans son coeur +le jour de cette fatale soirée, et qui avait empoisonné ma vie à venir.</p> + +<p>Non, le sort n'est pas juste, et il n'y a pas, comme on le dit, une +compensation à toutes les contrariétés dans l'existence humaine. Qu'il +était heureux et grand, celui dont l'image régnait ainsi dans l'âme de +Rose! qu'il devait être heureux, l'homme choisi par elle, l'objet de son +chaste mais ardent amour! Pour être à sa place, j'aurais je crois, +renoncé à ce que j'avais de plus cher au monde, à toute autre espérance, +même à mon art! Non seulement j'étais écrasé sous le poids de sa haine, +non-seulement je la voyais dépérir d'amour pour un autre, mais, moi, +humble créature que j'étais, je ne pouvais pas même élever les yeux +jusqu'à elle du fond de mon infériorité! La jalousie qui me consumait +était une passion coupable, et, quoique je fusse résolu à garder mon +secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne connût la +cruelle blessure qui saignait dans mon coeur, quoique <a name="Page_173" id="Page_173"></a>sa haine +m'interdît toute espérance, cependant, dans le plus profond de mon âme, +je ne pouvais étouffer l'amour dont je conservais l'impénétrable secret, +et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reçus me +commandaient d'arracher de mon coeur. Ma vie était devenue un affreux +combat une lutte acharnée contre des pensées ennemies.</p> + +<p>Je tombai bientôt dans une sombre incertitude; il me semblait que je me +détestais moi-même; et, souvent lorsque j'étais seul, songeant à mon +impuissance et à ma lâcheté, je me frappais rudement le front comme pour +exercer une juste vengeance.</p> + +<p>Ah! j'étais malheureux, malheureux plus qu'on ne pourrait le concevoir. +Rose avait été le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi, +c'était mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma +faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon coeur. La lutte +vaine épuisait mes forces: je maigrissais, et j'avais le pressentiment +d'une maladie prochaine.</p> + +<p>Chez mes protecteurs, j'expliquais ma pâleur par la fatigue de mes +études constantes pour me préparer au au concours de l'académie et je +disais vrai en partie.</p> + +<p>M. Pavelyn me conseilla de modérer un peu cet enthousiasme, et Rose +elle-même, peut-être par un reste de pitié, essaya aussi de me faire +comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma santé.</p> + +<p>Enfin les concours l'Académie s'ouvrirent; d'abord les concours +inférieurs, tels que la composition, l'ex<a name="Page_174" id="Page_174"></a>pression, la perspective et +l'anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l'année +précédente, j'avais obtenu la première ou la seconde place dans ces +différentes branches. La médaille d'or, la couronne d'honneur dans la +classe de la sculpture étaient le prix du concours de modelage d'après +nature, qui était le dernier et devait durer six jours.</p> + +<p>L'approche de cette lutte décisive, l'incertitude du succès de mes +ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le coeur comme un ver +mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait défaillir.</p> + +<p>C'était le matin du jour fixé pour le commencement du concours de +modelage d'après nature; ce concours devait s'ouvrir à six heures du +soir; les concurrents devaient consacrer six soirées de deux heures +chacune à la reproduction de chaque modèle. Il y avait donc dix-huit ou +vingt jours pour les trois épreuves prescrites.</p> + +<p>Dans mon empressement à ne rien négliger et à appeler à mon aide toutes +les chances de succès, j'étais assis de très-bonne heure dans ma +chambre, et j'étudiais, d'après une petite figure anatomique, la +musculature du corps humain. Insensiblement une étrange sensation de +froid se répandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de +tête, et des frissons nerveux m'agitèrent de la tête aux pieds. D'abord, +je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se réaliser mon +pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait +peut-être longtemps sur mon lit.<a name="Page_175" id="Page_175"></a></p> + +<p>Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais +m'échapper la médaille d'or. Bientôt je fus pris d'un tremblement +général; mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que +tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement.</p> + +<p>Je compris que je souffrais de la fièvre, qui régnait alors assez +fréquemment à Anvers. Ce n'était que la fièvre! Peut-être cette +indisposition ne m'empêcherait-elle pas de concourir pour le grand prix. +Cette idée calma mon inquiétude, et je me mis au lit à moitié consolé.</p> + +<p>La fièvre suivit son cours habituel. Après une bonne heure de frissons +glacés, la chaleur de la réaction fit bouillir mon sang et mon cerveau, +jusqu'au moment où je tombai enfin dans le repos de l'épuisement, et +sentis que l'accès était passé.</p> + +<p>En ce moment, la voix de mon hôtesse vint m'avertir que le dîner était +servi.</p> + +<p>Je répondis que je n'avais pas envie de manger; qu'elle me rendrait un +service en me faisant un peu de thé et en conservant mon dîner sur le +feu.</p> + +<p>Je parvins à lui faire croire que mon indisposition n'avait rien de +grave. Elle m'apporta le breuvage rafraîchissant, en ajoutant que le +dîner serait prêt à l'heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en +paix.</p> + +<p>Quelle que fût ma fatigue, et bien que résistant à peine à mon envie de +dormir, je me levai et je m'habillai. À mesure que la journée +s'avançait, je sentais mes forces <a name="Page_176" id="Page_176"></a>revenir, et, à la tombée du soir, je +me rendis à l'Académie, où je commençai, avec beaucoup de courage, et +presque avec gaieté, mon modelage d'après un modèle vivant. Il me +semblait bien que mes yeux n'étaient pas très-clairs et que la fièvre +avait laissé un peu d'étourdissement dans mon cerveau; mais je surmontai +cette gêne à force de volonté, et lorsque les deux heures furent +écoulées, je rentrai chez moi tout à fait content de mon ouvrage.</p> + +<p>La fièvre me laissa tranquille toute une journée, puis elle revint +presque à la même heure.</p> + +<p>Je cachai autant que possible la gravité de ma maladie à maître Jean et +à sa femme, et les priai de n'en rien dire à mes protecteurs, afin de ne +pas les inquiéter inutilement.</p> + +<p>J'espérais toujours que la fièvre cesserait après quelques accès, et je +craignais d'ailleurs que M. Pavelyn, s'il me savait malade, ne +n'empêchât de prendre part au concours de l'Académie.</p> + +<p>Lorsque j'eus souffert ainsi cinq ou six accès, et que je fus +sensiblement amaigri, tant par la maladie, que par mon travail, maître +Jean me déclara qu'il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon état à M. +Pavelyn.</p> + +<p>Je le tranquillisai en lui promettant d'aller le lendemain chez mes +bienfaiteurs et de les informer moi-même de mon indisposition.</p> + +<p>Le lendemain, je me présentai en effet dans la maison M. Pavelyn. Il +poussa un cri d'étonnement dès qu'il <a name="Page_177" id="Page_177"></a>aperçut mon visage pâle et mes +joues creuses; Rose me considéra d'abord avec un regard singulier, +triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la tête, +et, si je n'avais été certain de son aversion pour moi, j'aurais pu +croire que les traces de la maladie sur mon visage l'avaient frappée +d'une profonde émotion.</p> + +<p>J'expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fièvre +comme d'un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul, +aussitôt que la fin du concours m'accorderait le repos nécessaire. M. +Pavelyn me plaignait avec une sympathie véritable; il me loua de mon +grand courage, mais il tenait trop à mon triomphe probable pour +m'engager à me retirer du concours.</p> + +<p>L'attitude de Rose en ce moment m'étonna. Elle essaya de me faire +comprendre que j'avais grand tort de sacrifier ainsi ma santé à l'espoir +incertain d'une victoire dont je pouvais me passer facilement.</p> + +<p>J'étais, croyait-elle, un artiste assez puissant pour m'ouvrir une +carrière brillante sans le secours de ce succès. Et, comme son père, et +moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se +fâcha très-fort; une amertume et un dépit croissants se montrèrent! dans +ses paroles, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus résister à l'agitation +de ses nerfs elle sortit de la salle, la figure cachée dans ses mains, +pour aller s'enfermer dans sa chambre. Sa mère la suivit en silence.</p> + +<p>J'étais tout à fait abattu et ne savais plus que décider.</p> + +<p>Quoique Rose me donnât des signes d'aversion et ne <a name="Page_178" id="Page_178"></a>pût décidément plus +rien souffrir de moi, je fus péniblement frappé au coeur en +reconnaissant que son système nerveux était atteint d'une sensibilité +maladive.</p> + +<p>J'avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse +impatience, quelque chose de plaintif et de désespéré qui m'avait +effrayé.</p> + +<p>M. Pavelyn essaya de me rassurer en me disant que l'emportement et +l'humeur de Rose ne devaient pas m'étonner; ce n'était autre chose que +la suite de l'agitation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon +comme d'habitude et reconnaîtrait son tort.</p> + +<p>D'après mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours à moins +que je ne reconnusse moi-même mon impuissance. Il me laissait donc tout +à fait libre. Mais, comme, malgré la fièvre, j'avais déjà concouru +pendant dix jours, il n'y avait nulle raison de croire que je ne +pourrais pas aller jusqu'au bout.</p> + +<p>M. Pavelyn promit en outre de m'envoyer un excellent médecin, qui +déciderait, dans tous les cas, si ma participation au concours pouvait +en effet m'être fatale.</p> + +<p>Je retournai chez moi la tête remplie de pensés tristes, mais fermement +résolu à subir jusqu'au bout les épreuves du concours, le docteur +lui-même dût-il me le défendre. Mon triomphe devait être pour mon +protecteur une récompense de ses bienfaits; quand mon nom serait +proclamé par toute la ville comme celui d'un artiste au<a name="Page_179" id="Page_179"></a>quel un glorieux +avenir était promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-être sortir +un peu de son humble infériorité. Folle pensée qui me troublait! Mais il +était riche et considéré dans le monde, celui qui m'avait ravi la +lumière de ma vie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2> + + +<p>Je n'étais pas depuis plus d'une heure dans ma chambre, lorsque le +docteur se présenta.</p> + +<p>Après quelques questions sur la durée de mon mal, il me dit qu'il y +avait beaucoup de fièvres malignes à Anvers, quoique ce ne fût pas la +saison des fièvres. Néanmoins, il crut pouvoir me prédire que mon +indisposition aurait disparu dans une dizaine de jours. Il me prescrivit +un mélange de quinquina et de racines amères, qu'il me vanta comme +presque infaillible contre la fièvre des polders anversois. Il me promit +de revenir, quoiqu'il le jugeât inutile; mais c'était le désir de M. +Pavelyn, qui l'avait chargé de ma guérison.</p> + +<p>Le lendemain était mon jour de fièvre. Dès le matin de bonne heure, la +femme de maître Jean monta et descendit l'escalier sous toute sorte de +prétextes. Elle apporta auprès de mon lit des confitures et des sirops, +me <a name="Page_180" id="Page_180"></a>demanda avec une tendre pitié si je me sentais bien, et me témoigna +tant d'intérêt, que je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si +indifférente d'ordinaire, était devenue tout à coup aussi sensible à mes +souffrances qu'une mère qui veille au chevet de son fils malade.</p> + +<p>Durant quatre jours, mon étonnement alla croissant; car les soins dont +m'entourait dame Pétronille étaient vraiment extraordinaires. Rien ne +semblait assez bon pour moi; le parquet que je foulais était trop rude +pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gré, couvert le +plancher de mon atelier de tous les morceaux de tapis qu'elle avait pu +rassembler. Pendant toute la journée, elle venait voir si j'entretenais +bien soigneusement le feu dans le poêle, et si elle voyait la moindre +petite fente dans la porte ou dans la fenêtre, elle la bouchait +hermétiquement, pour me préserver des courants d'air.</p> + +<p>À force d'insister pour connaître les raisons de cette sollicitude peu +commune, je finis par décider Pétronille à parler.</p> + +<p>Rose, Rose l'avait priée, les larmes aux yeux, d'avoir soin de moi et de +me surveiller comme une mère surveille son enfant! Ainsi, malgré son +amour pour un autre, son coeur avait gardé une place à la pitié pour les +souffrances de son ami d'enfance!</p> + +<p>Cette pensée me combla de joie et me fit sourire pendant toute une +demi-journée; mais insensiblement je me roidis contre l'espérance +insensée qui m'agitait, et je me <a name="Page_181" id="Page_181"></a>persuadai que le rêve bienheureux où +s'égarait mon âme n'était qu'une vaine illusion.</p> + +<p>Que Rose eût pitié de ma maladie, cela n'était-il pas tout naturel? +Avais-je jamais douté de sa bonté innée et de la générosité de son +coeur? Mais pouvais-je espérer qu'il lui fût possible de me rendre son +affection, maintenant qu'un autre, un autre qu'elle aimait, était venu +se placer entre elle et moi? Quoi qu'il en soit, malgré mes efforts pour +me désenchanter moi-même, et bien que le nom de Conrad de Somerghem +bourdonnât sans cesse à mes oreilles, la confidence de la vieille femme +me laissa une douce incertitude et une grande consolation.</p> + +<p>Les remèdes que le docteur m'avait prescrits n'arrêtèrent pas la fièvre. +Au contraire, la maladie parut redoubler de violence par l'effet des +médicaments, et cependant le médecin me prédisait une guérison +prochaine, parce que les derniers accès de fièvre s'étaient déclarés +plus tard que d'habitude et avaient duré près de deux heures de moins.</p> + +<p>J'allais tous les jours à l'Académie, et j'y travaillais avec une ardeur +et une passion qui contribuaient probablement beaucoup à aggraver ma +maladie et à épuiser mes forces. Heureusement, jusqu'alors les accès de +la fièvre avaient commencé assez tôt dans la journée pour me laisser un +peu de repos et de présence d'esprit vers l'heure où je devais aller à +l'Académie. A la fin, mon épuisement était si grand et la maigreur de +mes joues <a name="Page_182" id="Page_182"></a>si frappante, que je reculais avec frayeur chaque fois que je +me regardais dans un miroir.</p> + +<p>Je n'osais pas cacher plus longtemps mon indisposition à mes parents, et +d'ailleurs j'éprouvais un désir ardent de voir ma mère.</p> + +<p>Je lui écrivis, en des termes très-rassurants, que j'avais un peu de +fièvre et que je ne pourrais pas aller le dimanche suivant à Bodeghem +comme je l'avais promis: non pas tant à cause de mon indisposition, que +parce que le concours de l'Académie me fatiguait extrêmement; je la +tranquillisai autant que possible, tout en la suppliant de venir me voir +le dimanche à Anvers, et en ajoutant que je lui serais +très-reconnaissant de cette marque d'amour.</p> + +<p>J'écrivis cette lettre le vendredi; elle devait donc la recevoir le +lendemain à midi, et, par conséquent, assez à temps pour se préparer à +venir en ville le dimanche.</p> + +<p>Le samedi, la troisième épreuve du concours devait être terminée. À +cause de l'affaiblissement de mes forces, j'étais resté un peu en +retard, et il me fallait, pendant ces deux dernières heures, travailler +sans relâche pour achever une troisième composition.</p> + +<p>C'était mon jour de fièvre; cela m'inquiétait, car je savais par +expérience qu'après un accès du mal, je n'avais pas la conception aussi +nette ni l'esprit aussi clair que d'habitude.</p> + +<p>À mon grand étonnement, je ne sentis pas de fièvre de toute la journée, +et, quand vint le soir, comme je <a name="Page_183" id="Page_183"></a>m'apprêtais à aller à l'Académie, je +sautai de joie, dans la conviction que je pourrais mettre la dernière +main à mon travail avec toute la plénitude de mes moyens....</p> + +<p>Mais à peine avais-je ôté mon habit de travail, pour me laver les mains +et le visage, que je fus pris d'un frisson qui me parcourut l'épine +dorsale comme un filet d'eau glacée.</p> + +<p>Je compris! La fièvre était là. En ce moment!</p> + +<p>Aggravé par ma frayeur, l'accès de fièvre se manifesta immédiatement +dans toute sa force.</p> + +<p>Je sentais déjà trembler mes lèvres.—Me laisserais-je abattre par la +maladie, et renoncerais-je au triomphe si ardemment désiré? +Succomberais-je au moment même où ma main semblait près de toucher la +couronne de laurier? Oh! non, non; il fallait continuer la lutte, dût la +mort même se trouver sur mon chemin pour me retenir!</p> + +<p>Agité comme un insensé, je m'habillai tant bien que mal, je descendis +l'escalier en courant et je m'élançai dans la rue. Il faisait presque +noir, heureusement!</p> + +<p>Je pouvais donc échapper à l'attention des passants. Comme ils eussent +été étonnés si, en plein jour, ils avaient vu un jeune homme, la pâleur +de la mort sur les joues, claquant des dents, chancelant sur ses jambes +comme un homme ivre, se cramponnant avec ses mains tremblantes aux +barreaux des fenêtres, et se traînant le long des maisons, comme s'il +allait tomber dans une faiblesse mortelle.<a name="Page_184" id="Page_184"></a></p> + +<p>Je parvins cependant à l'Académie au moment où mes concurrents prenaient +place autour du modèle vivant. Mon état leur inspira une profonde +compassion. Tous m'entourèrent et m'engagèrent vivement à retourner chez +moi; ils voulaient même, disaient-ils, signer tous ensemble une +supplique afin de prier les juges du concours de juger mon oeuvre +inachevée comme si elle était tout à fait terminée.</p> + +<p>Je fus extrêmement reconnaissant de cette marque de générosité et +d'affection vraie; mais je repoussai tous ces conseils, même ceux des +professeurs, et je me mis à ma place pour commencer mon travail, quoique +mes mains eussent peine à tenir l'ébauchoir.</p> + +<p>La volonté de l'homme est une puissance sans bornes; je fis tant +d'efforts sur moi-même, que je domptai les frissons de la fièvre, et, +malgré mon étourdissement et la confusion de mon esprit, mon travail +avança si bien qu'il était achevé au moment où la cloche de l'Académie, +sonnant huit heures, vint annoncer que le concours était clos. Mais +alors mes nerfs se détendirent et la fièvre me reprit avec violence +inouïe. Tout devint obscur devant mes yeux; je m'appuyai sur un banc et +je faillis tomber par terre, sans force.</p> + +<p>Deux de mes camarades me prirent sous les bras; et, suivis de cinq ou +six autres, qui me plaignaient avec une tendre compassion ils me +conduisirent dans ma demeure et ne me quittèrent que lorsque je fus +couché.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a name="Page_185" id="Page_185"></a>XXI</h2> + + +<p>Dame Pétronille veilla auprès de mon lit jusqu'à ce que l'accès fût tout +à fait passé; alors, après l'avoir rassurée sur mon état, j'exigeai +qu'elle allât prendre son repos. Sa chambre n'était séparée de la mienne +que par une mince cloison: si j'avais besoin de quelque chose, je +frapperais pour l'avertir.</p> + +<p>À peine était-elle partie, que je tombai dans un profond sommeil qui fut +troublé toute la nuit par mille rêves effrayants.</p> + +<p>Je me vis d'abord dans un temple magnifique retentissant du chant des +prêtres et des accords de la plus douce musique; des nuages d'encens +remplissaient le saint lieu.</p> + +<p>Je souffrais un cruel martyre, et je pleurais à chaudes larmes; car +devant l'autel était agenouillée une jeune femme dont la tête était +ceinte de la couronne de mariage, et, à côté d'elle, un jeune homme en +habit de marié.</p> + +<p>Comme mon coeur se glaça de désespoir et d'épouvante lorsque le oui +fatal tomba des lèvres de Rose, et que la bénédiction du prêtre +l'enchaîna pour toujours à l'ennemi.</p> + +<p><a name="Page_186" id="Page_186"></a>Cependant, lorsqu'elle quitta l'autel et passa devant moi au bras de +son époux, je levai sur elle des regards plaintifs: mon âme implora un +peu de pitié pour ma souffrance mortelle; mais Rose me jeta un coup +d'oeil plein de haine, et son mari un regard plein d'un mépris +triomphant.</p> + +<p>Un cri d'angoisse s'échappa de ma poitrine et retentit dans le +temple... et je m'éveillai, le front trempé d'une sueur froide.</p> + +<p>Lorsque je m'assoupis de nouveau et que mes yeux se fermèrent, je me +trouvai dans la maison de M. Pavelyn. C'était le jour où les juges du +concours devaient s'assembler, et nous attendions leur sentence avec +confiance. Tout à coup l'appariteur de l'Académie se présente; de +joyeuses acclamations le saluent et devancent l'annonce de mon triomphe; +mais il fait connaître qu'un autre concurrent a mérité la palme, et que +je n'ai obtenu que la dixième place.</p> + +<p>Mon bienfaiteur m'accuse de négligence et de présomption; il me retire +sa protection. Rose déclare qu'il ne peut plus y avoir rien de commun +entre elle et un homme qui n'a ni assez de courage ni assez de génie +pour s'élever jusqu'à elle par son art. La tête basse, le coeur brisé, +et mourant de honte, je quitte la maison de ceux qui furent mes +bienfaiteurs. Ils me chassent! Leur arrêt: «Vous n'êtes pas un artiste!» +retentit derrière moi comme une malédiction....</p> + +<p>Il me fallut plus d'une heure pour surmonter l'impres<a name="Page_187" id="Page_187"></a>sion pénible que +cette vision m'avait causée. Cependant je finis par m'endormir de +nouveau; alors mon imagination me transporta dans mon village natal. +Comment mes parents avaient-ils pénétré le secret de mon coeur, je n'en +sais rien; mais je voyais le regard de mon père enflammé de colère et le +visage de ma mère mouillé de larmes. Tous deux me reprochaient le fol +orgueil qui m'avait conduit jusqu'à la plus lâche ingratitude.</p> + +<p>J'avais osé lever les yeux sur la fille de mes protecteurs, j'avais +dissipé toutes les forces de mon âme à caresser ce sentiment coupable et +manqué ainsi le but des bienfaits reçus.... Dieu m'avait puni en me +ravissant la lumière de l'esprit et le feu du génie. Ma mère se +plaignait d'un ton plein d'amertume de ce que je l'eusse rendue +malheureuse, et mon père, emporté par une colère furieuse, me frappait +de sa malédiction....</p> + +<p>Quelle nuit, hélas! remplie de visions épouvantables et me présageant +des malheurs dont la seule possibilité me faisait trembler en plein +jour.</p> + +<p>Je craignais le sommeil, qui, chaque fois, me replongeait dans ces +rêves, et je faisais de pénibles efforts pour tenir mes yeux ouverts; +mais, après une longue lutte, je sentis défaillir mes forces: je +succombai de nouveau, et, vaincu, je laissai tomber ma tête alourdie sur +l'oreiller.</p> + +<p>Sans doute, mon imagination avait épuisé la série des spectres qui +pouvaient m'effrayer; car, dès ce moment, mon sommeil ne fut plus +troublé ni interrompu par des <a name="Page_188" id="Page_188"></a>songes; et, lorsque je fus éveillé, +très-tard dans la matinée, par le bruit que dame Pétronille faisait dans +ma chambre, je ne me sentais pas bien malade; mais j'étais extrêmement +fatigué, et mon esprit restait assombri d'une grande tristesse.</p> + +<p>Après avoir bu une couple de tasses de thé et apaisé les plaintes de mon +estomac en mangeant quelques tranches de pain, j'essayai de nouveau de +m'endormir; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et ma mère, qui avait +quitté son village à la pointe du jour, entra dans ma chambre.</p> + +<p>Les larmes jaillirent de ses yeux; elle me serra dans ses bras avec un +cri d'inquiétude et de compassion, n'interrompant ses baisers que pour +me reprocher de ne pas lui avoir donné plus tôt connaissance de ma +maladie. Ma maigreur et la pâleur de mes joues l'épouvantaient et la +faisaient pleurer abondamment, chaque fois qu'elle levait la tête pour +me regarder.</p> + +<p>Je l'embrassai avec une reconnaissance infinie, et je tâchai de lui +faire comprendre que je n'avais pas autre chose que la fièvre; que cette +fièvre, tout en faisant maigrir le malade en peu de temps, n'était ni +dangereuse ni difficile à guérir; que je serais même rétabli, depuis +longtemps, si le concours de l'Académie ne m'avait agité et fatigué +outre mesure. Pour dissiper ses craintes et pour la consoler, je feignis +d'être gai, j'affectai de rire et de plaisanter, afin de lui faire +croire qu'elle avait tort de s'inquiéter de mon état.<a name="Page_189" id="Page_189"></a></p> + +<p>Ma mère résista d'abord à tous mes efforts; mais peu à peu elle se +rassura, et ses larmes cessèrent de couler. Nous nous mîmes alors à +causer plus librement de différentes choses; de l'espérance que j'avais +de sortir triomphant de la lutte, de mon père, de mes soeurs, de M. +Pavelyn et de Rose.</p> + +<p>À mesure que se dissipait la tristesse de ma mère, ma mélancolie +augmentait; je n'éprouvais plus le besoin de paraître gai; et d'ailleurs +la conversation, en roulant sur Rose, rouvrit la plaie de mon coeur et +frappa mon esprit d'un insurmontable abattement. Ma mère conclut, de mes +plaintes vagues et des réticences de mes paroles, que je voulais lui +cacher quelque chose d'important.</p> + +<p>Je ne sus pas résister plus longtemps à ses tendres instances, et je +finis par lui avouer la véritable cause de mon chagrin et probablement +aussi de ma maladie; je lui dis que depuis quelque temps Rose me portait +une haine inexplicable et fuyait ma présence, qu'elle ne me parlait +qu'avec amertume et que souvent elle m'humiliait avec intention.</p> + +<p>Je n'osai pas lui avouer que mon coeur était dévoré d'un amour secret; +car j'avais honte de cette passion coupable, et je savais que le moindre +soupçon d'un pareil égarement eût désespéré ma mère;—mais je lui +rappelai en termes chaleureux que Rose avait abrité mon enfance sous +l'ombrage protecteur de son amitié, et qu'elle était la seule cause de +tous les événements qui avaient changé ma vie. Que sa haine me rendit +malheu<a name="Page_190" id="Page_190"></a>reux, c'était une chose dont ma mère ne pouvait pas douter, à ce +que je croyais, et il n'était pas étonnant que cette haine, jointe à +d'autres causes d'inquiétude, m'eût troublé l'esprit et m'eût rendu +malade.</p> + +<p>Ma bonne mère secoua la tête avec incrédulité, et sourit même en +entendant mon explication; elle traita ma douleur de rêve absurde et +sans fondement; peut-être, sans le savoir, avais-je donné à Rose +quelques raisons d'un dépit passager, mais ma mère prétendait avoir des +preuves incontestables que mademoiselle Pavelyn me portait toujours la +même affection qu'auparavant. Il n'y avait pas cinq semaines que Rose, +par un jour de clair soleil, était allée à Bodeghem avec sa mère.</p> + +<p>Je savais cela; j'avais vu avec beaucoup de peine que mademoiselle +Pavelyn ne m'avait rien dit de ce voyage, et que madame Pavelyn seule +m'avait apporté les bons souhaits de mes parents.</p> + +<p>Ma mère me raconta avec une sorte de joyeux enthousiasme que Rose, au +lieu de profiter du beau temps, avait passé toute cette journée auprès +d'elle, et lui avait témoigné plus d'amitié et d'affection que jamais; +que cent fois elle avait recommencé à parler de moi, de la noblesse de +mon caractère, du brillant avenir qui m'attendait, et du bonheur qu'elle +éprouvait à songer qu'elle avait contribué en quelque chose à m'assurer +un sort heureux en ce monde. Oui, Rose avait avoué que tous les soirs +elle adressait au ciel une ardente prière pour qu'il m'accordât la palme +dans le concours de l'Académie.<a name="Page_191" id="Page_191"></a></p> + +<p>J'écoutais avec étonnement. La voix de ma mère me semblait douce comme +une musique enchanteresse, et mon coeur battait avec force en entendant +son récit;—mais ce n'était qu'une illusion passagère; car, dès qu'elle +cessait de parler, l'image d'un fier et beau jeune homme se dressait +devant mes yeux, et la fatale réalité m'apparaissait de nouveau.</p> + +<p>Je confiai à ma mère que, depuis peu de temps, une vive inclination +s'était déclarée dans le coeur de Rose pour un jeune homme d'une haute +naissance et d'une grande fortune, que l'amour avait étouffé en elle +l'amitié, et que, sans que je susse pourquoi, elle avait commencé à me +haïr depuis le moment où un autre sentiment plus vif et plus puissant +s'était emparé de son coeur. Pour confirmer ma confidence, je racontai +tout ce qui m'était arrivé depuis lors; comment, en toute circonstance, +Rose me parlait avec aigreur et dépit, comment elle me blessait avec +intention et saisissait tous les prétextes pour sortir de chez elle +chaque fois que je m'y trouvais.</p> + +<p>Je racontai tout cela d'un ton si désolé et en insistant si fort sur les +détails qui prouvaient l'aversion de Rose pour moi, que ma mère en vint +à douter de ce qu'elle devait croire. Elle supposa même que ma crainte +pouvait être fondée, et me consola de son mieux en me faisant espérer +que l'état maladif de Rose était peut-être la seule cause du peu +d'amitié qu'elle me témoignait, chose qui lui paraissait à peu près +certaine, puisque, d'après <a name="Page_192" id="Page_192"></a>mon explication, M. et madame Pavelyn se +plaignaient également de la mélancolie de leur fille; en outre, elle me +rappela que j'étais devenu un homme, et qu'il ne pouvait plus y avoir +entre mademoiselle Pavelyn et moi la même confiance que lorsque nous +étions tous les deux de candides enfants.</p> + +<p>Après que ma mère eut passé quelques heures auprès de mon lit, elle se +leva et me dit qu'elle ne pouvait pas retourner à Bodeghem avant d'avoir +été rendre ses devoirs à M. et madame Pavelyn. Elle pouvait rester +encore une partie de la matinée avec moi; mais elle espérait que, si +elle pouvait voir Rose et lui parler, elle apprendrait d'elle que les +torts dont je me plaignais étaient purement imaginaires, sinon pour le +tout, du moins en partie; s'il en était ainsi, elle m'apporterait cette +consolation avec une grande joie, et, en tout cas, elle reviendrait +encore causer quelque temps avec moi.</p> + +<p>Dès que ma mère fat partie, des idées étranges s'emparèrent de mon +esprit. Rose, lors de sa dernière visite à Bodeghem, avait comblé ma +mère de marques d'affection et d'un amour presque filial; elle avait +parlé avec enthousiasme de mon avenir, de la noblesse de mon caractère, +et ajouté que tous les soirs elle priait Dieu pour qu'il me fit sortir +vainqueur du concours.</p> + +<p>Je ne me rappelais plus vers quelle époque Rose était allée à Bodeghem, +aussi longtemps que ma mère était restée près de moi, je m'étais efforcé +de lui prouver que j'avais des raisons de croire à la haine de Rose +contre <a name="Page_193" id="Page_193"></a>moi; mais maintenant, resté seul, je me mis à interroger ma +mémoire, et je supputai si exactement les jours et les événements, que +j'arrivai à une conclusion imprévue qui fit que je me dressai dans mon +lit avec un cri de joyeuse incertitude. Ne m'étais-je pas trompé? Cela +était-il possible? Mais comment résister à l'évidente vérité? Au moment +où Rose, en présence de ma mère, montrait pour moi une si vive affection +et un intérêt si grand, il y avait neuf jours déjà que la fatale soirée +était passée! Que fallait-il croire? L'amour avait-il laissé dans son +coeur une large place à l'amitié? Mon chagrin n'était-il réellement +qu'un mauvais rêve? Mais alors comment expliquer sa conduite envers moi? +Oh! non, non, je ne pouvais pas ouvrir mon coeur à cet espoir décevant; +N'avais-je pas vu plus d'une fois les yeux de Rose s'animer contre moi +du feu de la haine! Sa voix, lorsqu'elle s'adressait à moi, ne +trahissait-elle pas l'amertume, le dépit, et peut-être même le dédain? +et cependant pourquoi, elle, la franchise et la bonté même, eût-elle été +tromper inutilement ma pauvre mère?</p> + +<p>Longtemps mon esprit craintif flotta entre la joie et l'inquiétude, +entre la douleur et l'espérance, jusqu'au moment où je reconnus de +nouveau le pas de ma mère qui montait l'escalier.</p> + +<p>Elle ouvrit la porte et entra doucement, croyant sans doute que j'étais +assoupi. Un voile de tristesse couvrait son visage, et je vis à son +regard morne qu'elle était profondément affligée.<a name="Page_194" id="Page_194"></a></p> + +<p>—N'est-ce pas, ma mère, demandai-je avec une amère ironie, n'est-ce +pas, je ne me suis pas trompé? Vous aussi, vous êtes convaincue que Rose +me hait.</p> + +<p>Elle secoua négativement la tête et poussa un douloureux soupir.</p> + +<p>Je lui pris la main, et je tâchai de dissiper sa tristesse, en +l'exhortant à prendre patience; la perte de l'affection de celle qui +avait été jusqu'alors la providence de ma vie pouvait bien me désoler +pendant quelque temps; mais, à la fin, l'homme s'habitue à son sort, +quelque pénible qu'il soit; et moi aussi, je finirais par me consoler +peu à peu.</p> + +<p>Ma mère, sans me répondre, se mit à pleurer abondamment; ses larmes +roulaient silencieusement sur ses joues, pareilles à des perles humides.</p> + +<p>—C'est pis encore que je ne l'avais cru, n'est-ce pas? dis-je. +Peut-être votre amour pour moi exagère-t-il le mal que vous avez +découvert; mais ne pleurez pas, ma mère, je trouverai la force de +surmonter mon chagrin. Nous avons du moins cette consolation que je n'ai +rien fait pour mériter la haine de mademoiselle Pavelyn.</p> + +<p>Ma mère mit sa main sur ma bouche, et s'écria avec angoisse:</p> + +<p>—Tais-toi, tais-toi, Léon, tu blasphèmes!</p> + +<p>Je la regardai avec stupéfaction, et demandai en balbutiant +l'explication de ces étonnantes paroles.</p> + +<p>Elle parut redouter l'explication que j'implorais, et <a name="Page_195" id="Page_195"></a>garda un moment +le silence, en me considérant avec des yeux si pleins de compassion, que +je me mis à trembler sous son regard.</p> + +<p>Enfin elle répondit à mes instances pour connaître la cause de ses +larmes:</p> + +<p>—Ah! Léon, plût à Dieu que Rose te hait! Mon coeur maternel ne serait +pas déchiré en ce moment par le pressentiment d'un terrible malheur. +Comment est-il possible que tu te sois trompé ainsi toi-même?... Faut-il +que ce soit moi, ta mère, qui t'arrache le bandeau? Hélas, je n'ose pas! +Et cependant, c'est un devoir de te montrer le danger qui te menace.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? Quel est le sens de vos paroles, ma mère? +m'écriai-je. Parlez, parlez, vous me faites frémir! Un terrible malheur!</p> + +<p>Ma mère poussa un soupir étouffé; elle luttait visiblement contre le +désir de me faire la confidence que je demandais.</p> + +<p>Enfin elle approcha sa bouche tout près de mon oreille, et répondit sans +cesser de pleurer:</p> + +<p>—Léon, mon pauvre fils, un grand malheur te menace! tu crois que Rose +te hait depuis que son coeur s'est ouvert à l'amour?</p> + +<p>Et, baissant la voix davantage, elle murmura d'une façon à peine +intelligible:</p> + +<p>—S'il est vrai qu'elle a de l'amour pour quelqu'un, si elle aime un +homme, ce n'est assurément personne, personne que....<a name="Page_196" id="Page_196"></a></p> + +<p>—Que qui? m'écriai-je tremblant de crainte et d'espoir.</p> + +<p>—Personne que toi, mon malheureux enfant!</p> + +<p>On eût dit que cette révélation avait suspendu la vie en moi pendant un +instant; je ne parlais pas, je ne respirais pas, je tenais les yeux +fermés pour m'abandonner tout entier aux mille pensées tumultueuses que +cette nouvelle faisait tourbillonner dans mon cerveau.</p> + +<p>Lorsque je rouvris les yeux, ma mère tenait sa figure cachée dans ses +mains et pleurait en silence. Je rassemblai toute ma force d'âme et fis +un violent effort sur moi-même pour surmonter mon émotion.</p> + +<p>—Ma mère, ma chère mère! dis-je, vous vous êtes assurément trompée.... +Ce que vous croyez est impossible. Avez-vous vu Rose?</p> + +<p>—J'ai passé une demi-heure seule avec elle.</p> + +<p>—Et c'est elle-même qui vous a dit de pareilles choses?</p> + +<p>—Non, Léon; nous n'avons parlé de rien de semblable.</p> + +<p>—Vous voyez bien, ma mère, vous vous inquiétez à tort. Rose a été sans +doute très-aimable avec vous, et, pour vous faire plaisir, elle a +également parlé de moi avec bonté. Je crois conclure de vos paroles +qu'elle ne m'est pas encore devenue tout à fait hostile. Cet espoir, +m'est une douce consolation dans mon chagrin.</p> + +<p>Un triste sourire plissa les lèvres de ma mère; elle semblait refuser +d'accueillir mes doutes. Toutefois, <a name="Page_197" id="Page_197"></a>après beaucoup d'efforts de ma part +pour ébranler sa conviction, elle admit la supposition qu'elle pouvait +s'être trompée sur le sens des paroles de mademoiselle Pavelyn; et, en +effet, celle-ci ne lui avait rien dit de positif. Alors, ma mère se mit +à me montrer quelle source de chagrin et d'humiliation allait s'ouvrir +pour M. et madame Pavelyn si ses soupçons étaient fondés; elle me +rappela un à un tous les bienfaits qu'ils m'avaient prodigués depuis mon +enfance, et tenta de me faire comprendre qu'il était de mon devoir, +devant Dieu et devant mes généreux protecteurs, d'ôter à l'égarement du +coeur de Rose tout aliment et toute occasion de se développer, s'il +était vrai que son amitié pour moi se fût changée en un autre sentiment. +D'après elle, je devais rendre mes visites chez M. Pavelyn aussi rares +que le permettraient la plus stricte politesse et les limites extrêmes +des convenances. Et, dussé-je courir le risque d'irriter Rose contre +moi, il fallait me montrer froid et peu expansif avec elle.</p> + +<p>Pendant que ma mère, avec une tendresse touchante, s'efforçait ainsi de +m'armer contre le danger qui me menaçait, j'eus plusieurs fois envie de +la laisser lire dans mon coeur, de lui demander des forces contre ma +propre faiblesse; mais, chaque fois je reculai avec terreur devant cette +révélation, qui eût sans doute comblé ma mère d'inquiétude et de +douleur. D'ailleurs, mon père eût appris par elle que je m'étais laissé +entraîner vers un sentiment qui ne pouvait avoir à ses yeux d'autre +source <a name="Page_198" id="Page_198"></a>qu'un fol orgueil et une lâche ingratitude. Dans sa sévérité et +dans sa loyauté d'honnête homme, il se serait certainement cru obligé +d'avertir immédiatement M. Pavelyn, et de venir lui dire que j'étais +devenu indigne de son estime et de sa protection. C'eût été le comble du +malheur, aussi bien pour mes protecteurs que pour moi. Mon secret devait +rester enseveli au fond de mon coeur, et, si je pouvais le garder jusque +sur mon lit de mort, quel autre que moi seul en aurait à souffrir.</p> + +<p>Je ne dis donc rien à ma mère qui pût lui faire soupçonner le moins du +monde mon amour pour Rose, et je promis de suivre en tout son conseil, +comme je l'avais déjà suivi, d'ailleurs, depuis la fatale soirée.</p> + +<p>Ma mère exigea que je lui écrivisse encore vers la fin de la semaine; +elle me dit que, si la fièvre ne me quittait pas, maintenant que le +concours était passé, elle m'enverrait mon père pour délibérer avec moi +si je ne ferais pas mieux d'aller à Bodeghem jusqu'à mon entière +guérison.</p> + +<p>Elle m'embrassa encore une fois, me parla avec une confiance qu'elle +n'avait pas elle-même, et me quitta enfin en se retournant vingt fois +pour me dire adieu.</p> + +<p>Après son départ, j'oubliai le monde entier pour me plonger dans la +contemplation de mon bonheur.</p> + +<p>Je m'étais donc trompé ce n'était pas le fils du riche banquier, ce +n'était pas M. Conrad de Somerghem qui possédait l'amour de Rose; non, +non, moi, moi seul j'étais aimé!<a name="Page_199" id="Page_199"></a></p> + +<p>Elle était coupable peut-être, la joie qui m'égarait jusqu'à la folie, +qui me faisait rire et qui faisait battre mon coeur comme si le ciel se +fût ouvert pour me recevoir; mais j'étais devenu aveugle.</p> + +<p>Je ne voyais que son amour; je n'entendais que la voix de ma mère qui me +répétait:</p> + +<p>—S'il y a un homme sur la terre qui soit aimé de Rose, ce n'est pas un +autre que toi, mon fils, Léon Wolvenaer!</p> + +<p>Ma poitrine se gonflait d'orgueil, mon coeur sautait de joie; quelque +chose me donnait la certitude que j'étais complètement guéri de ma +maladie. Alors, mon sang circula avec une force inconnue dans mes +veines; je sautai à bas de mon lit, car j'avais besoin de mouvement et +d'espace.</p> + +<p>Un moment, mon esprit fut traversé par la pensée que je me préparais au +plus amer désenchantement, que ma mère s'était trompée, et qu'à ma +première visite dans la maison de M. Pavelyn, mon illusion s'évanouirait +comme un vain rêve; mais cela n'amoindrit pas ma joie, car ce doute même +était déjà un bonheur inexprimable!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a name="Page_200" id="Page_200"></a>XXII</h2> + + +<p>Le lendemain, mon exaltation était déjà bien calmée. D'abord je m'étais +laissé aller à cette idée enchanteresse, que Rose aurait jamais pu +m'aimer; mais insensiblement une réaction violente s'était produite en +moi contre ma propre émotion. Mon esprit, si ardent qu'il eût été à +espérer le retour de l'affection de Rose, se mit à invoquer les unes +après les autres toutes les raisons qui pouvaient me prouver que ma mère +avait pu se tromper; et, à la fin, je tombai dans un doute affligeant +qui m'était plus pénible que la certitude même de la haine de Rose.</p> + +<p>Assailli et pourchassé par mes pensées inquiètes, je sortis de ma +demeure aussitôt que le soleil eut paru sur l'horizon, et j'errai autour +de la ville, dans les campagnes solitaires, rêvant, parlant et +gesticulant, comme si j'avais voulu démontrer une douloureuse vérité à +un compagnon invisible.</p> + +<p>J'errai ainsi trois ou quatre jours, ne songeant à rien au monde qu'au +parti que j'avais à prendre, et dont la délibération laborieuse +absorbait toutes les forces de mon âme.—La fièvre m'avait quitté.<a name="Page_201" id="Page_201"></a></p> + +<p>Suivant le conseil de ma mère, je voulais, même au risque de déplaire à +M. Pavelyn, éviter autant que possible toutes les occasions de me +trouver en présence de Rose. Cependant je me sentais irrésistiblement +poussé à manquer à cette promesse. Qu'est-ce qui pouvait jeter un peu de +lumière sur mon affreuse incertitude? Comment pourrais-je reconnaître +mon devoir, si je ne m'assurais point, par une visite à la maison de mon +bienfaiteur, s'il y avait réellement quelque changement dans les +dispositions de Rose à mon égard?</p> + +<p>Je résolus de céder encore une fois au désir de mon coeur; après cela, +je ne m'approcherais plus jamais de Rose, sans y être absolument forcé.</p> + +<p>Je résistai encore une couple de jours à une envie qui n'était pas tout +à fait justifiée à mes propres yeux; puis je me présentai, tremblant +d'émotion et de crainte, dans la maison de M. Pavelyn.</p> + +<p>Rose me montra une froideur plus grande encore qu'à l'ordinaire; à peine +daigna-t-elle me saluer, et je n'étais en sa présence que depuis +quelques minutes, lorsque déjà elle inventa des prétextes pour sortir de +l'appartement; il va sans dire qu'elle ne prit aucune part à ma +conversation avec ses parents. Elle se détourna constamment de moi et se +comporta absolument comme si elle ne se fût pas aperçue que j'étais là. +Je me sentis profondément blessé, car, je ne pouvais le méconnaître, sa +haine contre moi était devenue beaucoup plus évidente qu'auparavant. +L'amertume et la <a name="Page_202" id="Page_202"></a>mauvaise humeur pouvaient être les suites passagères +d'une indisposition nerveuse; mais la complète indifférence qu'elle me +témoignait maintenant n'était-elle pas un signe certain de mépris et +d'aversion?</p> + +<p>Lorsque, ma visite terminée, je sortis de chez M. Pavelyn, j'étais +affreusement triste. Mon coeur n'était agité cependant d'aucun mouvement +violent; au contraire, je courbais la tête avec résignation sous le +poids du désenchantement, et j'acceptais sans murmurer mon triste sort.</p> + +<p>Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux +laissaient encore échapper des larmes; mais je comprimais immédiatement +ce réveil de ma douleur comme le signe d'une tristesse sans espoir et +sans but.</p> + +<p>J'avais rassemblé assez de forces pour suivre fidèlement le conseil de +ma mère; non-seulement, durant quinze jours, je ne me montrai pas chez +M. Pavelyn, mais j'évitai même de passer par les rues où je courais +risque de rencontrer quelqu'un de sa famille, et j'inventai une excuse +pour ne pas dîner chez lui le dimanche suivant.</p> + +<p>Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ses rêveries importunes +qui m'épuisaient, par une chose qui me tenait fort à coeur, quoique, +depuis quelques jours, je l'eusse presque tout à fait oubliée.</p> + +<p>Un de mes camarades de l'Académie était venu me voir et avait passé une +partie de l'après-midi avec moi. Les examinateurs, m'avait-il dit, se +réunissaient tous les <a name="Page_203" id="Page_203"></a>matins, depuis une semaine, et ils avaient déjà +jugé les compositions de plusieurs concours inférieurs. Chaque jour, ils +pouvaient prononcer leur décision sur le concours de modelage d'après +nature; cela dépendait de la rapidité de leur travail. Dans tous les +cas, vers la fin de la semaine, j'apprendrais la nouvelle de mon +triomphe, à ce que croyait mon camarade, car il ne doutait pas que je ne +fusse proclamé vainqueur.</p> + +<p>Cet élève appartenait, comme moi, à la classe d'après nature, et suivait +les cours de dessin pour se préparer à la peinture historique. C'était +un garçon jovial, plein de passion pour l'art et de foi dans la vie. Il +me décrivit, avec gaieté l'honneur insigne qui allait m'être décerné: on +me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers +de spectateurs; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou +la médaille d'or; le préfet—c'est ainsi qu'on nommait le gouverneur +dans ce temps-là—conduirait les lauréats des classes supérieures dans +sa voiture à son hôtel, et les réunirait à sa table avec les principaux +notables de la ville.</p> + +<p>Mon camarade, emporté par la chaleur de son imagination enthousiaste, me +prédit la plus brillante carrière et fit miroiter devant mes yeux, +non-seulement l'éclat de la renommée, mais aussi les trésors d'une +fortune qui devait être infailliblement le fruit de mes hautes +dispositions. Il me montra les souverains me comblant de leurs faveurs, +et moi-même habitant un palais, adoré et <a name="Page_204" id="Page_204"></a>respecté de toute la nation +comme une des gloires de la patrie.</p> + +<p>Je me laissai entraîner par ces prédictions, non pas jusqu'à espérer +qu'un sort si brillant serait peut-être un jour le mien, mais son +langage coloré et son noble enthousiasme relevèrent mon courage et me +firent envisager l'avenir avec confiance et même avec orgueil.</p> + +<p>Lorsqu'il m'eut quitté, la réflexion ne fit qu'augmenter les bonnes +dispositions que ce nouvel ordre d'idées avait fait naître en moi, et je +m'écriai avec un geste énergique:</p> + +<p>—Eh bien, puisque celle pour qui mon coeur bat depuis mon enfance n'a +pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour +sur cette autre idole de mon âme: sur l'art!</p> + +<p>Depuis lors, je me sentis fort et consolé; et, bien que, de temps en +temps, la froide figure de Rose vînt se placer devant mes yeux, et +courbât mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me +flatter que j'avais découvert dans l'amour de la science le moyen +d'étouffer peu à peu un autre sentiment qui me rongeait le coeur comme +un ver cruel.</p> + +<p>Cette disposition nouvelle rasséréna tellement mon esprit, que, le +lendemain matin, je pris, pour la première fois depuis le commencement +du concours, un morceau de terre glaise, que je pétris de diverses +manières, suivant l'inspiration de ma fantaisie.</p> + +<p>Enfin mon idée s'était arrêtée plus particulièrement <a name="Page_205" id="Page_205"></a>sur l'exécution +d'un petit groupe dont la composition me souriait, parce qu'il était +l'expression de ma situation présente. C'était un jeune homme entre +l'Amour et l'Art, et qui, attiré et séduit par tous les deux, finit par +repousser la couronne de roses de l'Amour, pour prendre la couronne de +laurier de l'Art.</p> + +<p>Pendant que je travaillais en silence, pour donner à ce groupe les +formes propres à l'expression finale de ma pensée, la porte de ma +chambre s'ouvrit brusquement, et, avant que j'eusse pu faire un pas pour +voir qui venait me déranger si mal à propos et avec si peu de gêne, M. +Pavelyn me serra dans ses bras en me félicitant joyeusement de ma +victoire. Il n'y avait pas une demi-heure que les juges du concours +d'après nature avaient fait connaître leur décision. Mon généreux +protecteur, qui, depuis longtemps, avait promis à l'appariteur de +l'Académie une bonne récompense afin d'apprendre le premier l'heureuse +nouvelle, avait reçu immédiatement avis de la décision solennelle, et il +était accouru tout d'une haleine pour saluer l'heureux vainqueur, +l'artiste qui lui devait son talent et son succès.</p> + +<p>Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie à cause de mon +triomphe, que d'émotion à cause de la tendre amitié de M. Pavelyn. Il +était plus content que moi; une fierté rayonnante étincelait dans ses +yeux, et il se réjouissait avec une sincérité aussi grande que s'il +avait obtenu lui-même la couronne de laurier.</p> + +<p>Après le premier épanchement de sa joie, il dit qu'il <a name="Page_206" id="Page_206"></a>avait résolu +depuis longtemps de me faire un cadeau si j'obtenais le grand prix de +l'Académie. Ce cadeau, il me l'offrit sur-le-champ. C'était une montre +d'or, avec une chaîne d'or et une clef dans laquelle était enchâssée une +pierre précieuse.</p> + +<p>Tremblant d'émotion à la vue de ce riche présent, vivement touché de la +généreuse délicatesse avec laquelle il m'était offert, emporté par un +mouvement irréfléchi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon +bienfaiteur et je l'embrassai en pleurant avec la même tendresse que +s'il eût été mon père.</p> + +<p>C'était la première fois de ma vie que je me laissais aller à un pareil +mouvement. À peine eus-je serré M. Pavelyn contre ma poitrine, que je +reculai, dans la crainte que ma hardiesse n'eût blessé mon protecteur; +mais il me considérait avec des yeux humides, et paraissait ému à ne +pouvoir parler.</p> + +<p>Après un instant de silence, il me prit la main et dit:</p> + +<p>—Léon, tu as un noble coeur; je donnerais la moitié de ma fortune pour +que Dieu m'eût accordé un fils avec un coeur comme le tien. Mais il m'a +permis du moins de te protéger comme un père, d'assurer ton bonheur en +ce monde. Je me tiens pour suffisamment récompensé par ta reconnaissance +et par l'espoir d'avoir donné à ma patrie un artiste distingué. Je vais +te quitter, mon fils; de pareilles émotions ne me font pas de bien; et, +d'ailleurs, tu dois écrire immédiatement à tes parents pour leur +<a name="Page_207" id="Page_207"></a>annoncer ton triomphe. Viens, cette après-midi, à trois heures, après +la fin de la Bourse; alors nous serons plus calmes. J'ai donné l'ordre +d'apprêter la table comme pour un festin. Rose paraît maintenant un peu +plus courageuse et plus gaie; la nouvelle de ton succès l'a rendue +joyeuse. Allons, à cette après-midi; nous boirons un bon verre à ton +premier prix, et nous passerons gaiement quelques heures.</p> + +<p>Il me secoua encore une fois la main et descendit l'escalier.</p> + +<p>Je demeurai un instant debout près de la porte de ma chambre, le front +dans mes mains, me demandant si je n'étais pas le jouet d'un rêve; mais +ce doute ne fut qu'un éclair. Un sourire de béatitude éclaira mon +visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour +de ma chambre, comme un insensé qui ne sait plus ce qu'il fait. Ce qui +me rendait fou de joie, ce c'était pas la nouvelle de mon triomphe; sans +doute, ce bonheur eût suffi pour me causer la plus vive satisfaction; +mais, malgré ma raison et malgré ma volonté, mon pauvre coeur était si +avide de tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes +les raisons que j'avais d'être heureux, il n'appréciait que celle qui +pouvait jeter un rayon de lumière dans son morne désespoir.</p> + +<p>M. Pavelyn n'avait-il pas dit qu'il aurait donné la moitié de sa fortune +pour que Dieu lui eût accordé un fils tel que moi? Étranges et +mystérieuses paroles! Rose s'était réjouie de mon triomphe! Dieu, dans +sa bonté in<a name="Page_208" id="Page_208"></a>finie, avait-il résolu de me combler en un seul jour de plus +de bonheur que n'en peut supporter un faible mortel?</p> + +<p>Je fus tiré de ces pensées confuses par l'arrivée de maître Jean et de +dame Pétronille, qui avaient appris de M. Pavelyn que je venais de +remporter le grand prix de l'Académie, et qui apparurent dans ma +chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres, pour boire à +la santé du <i>primus</i>.</p> + +<p>Avant que la bouteille fût vidée, l'appariteur de l'Académie vint +m'apporter l'avis officiel de la décision des juges; immédiatement +après, trois ou quatre de mes camarades accoururent dans ma chambre; et, +comme la nouvelle de ma victoire s'était répandue rapidement dans toute +la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement +m'apporter leurs félicitations. À peine, au milieu de toutes ces allées +et venues, trouvai-je le temps d'écrire en toute hâte à mes parents; et, +lorsque approcha l'heure où je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus +obligé d'interdire ma porte aux visiteurs pour être libre de consacrer +quelques minutes à ma toilette.</p> + +<p>Je sortis de ma chambre le coeur joyeux et l'esprit léger. Toutes ces +félicitations et tous ces compliments m'avaient rehaussé à mes propres +yeux; ce que M. Pavelyn n'avait dit m'avait aussi rempli d'estime pour +moi-même, et il me semblait que, bien qu'il ne pût jamais y avoir +égalité entre le fils d'un humble paysan et la fille de ses +<a name="Page_209" id="Page_209"></a>bienfaiteurs, la distance entre elle et lui était singulièrement +rapprochée par le triomphe de l'artiste. Mais, comme tous mes châteaux +en Espagne tombèrent en ruine à mon premier pas dans la maison de mes +protecteurs! Rose était devenue malade tout à coup, et se trouvait au +lit; cette fois, il n'était pas question d'une indisposition imaginaire, +ni d'une bizarrerie d'humeur; on avait fait chercher le médecin, et il +avait déclaré que Rose était atteinte d'une légère fièvre.</p> + +<p>Madame Pavelyn, après m'avoir félicité, nous quitta pour aller veiller +auprès du lit de sa fille; elle ne prit point part au dîner, et ne parut +qu'une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n'allait pas plus +mal, et qu'elle semblait dormir paisiblement.</p> + +<p>M. Pavelyn était inquiet de l'état de son enfant; ce qu'il disait +n'était pas de nature à me tirer de la tristesse qui assombrissait mon +esprit. Le festin qu'il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas +gai; il ne parla pas beaucoup, absorbé qu'il était dans des pensées +inquiètes. Rose était-elle, en effet, réellement malade? Hélas! cette +crainte me faisait trembler et pâlir! Avait-elle feint cette +indisposition pour éviter ma présence et pour n'être pas obligée de me +féliciter? Quoi qu'il en fût et quelque direction que je donnasse à mes +réflexions, de tous côtés je ne voyais que des motifs de chagrin et +d'angoisse. Aussi, lorsque je quittai mon protecteur, j'avais le coeur +plus serré et l'esprit plus abattu que si le prix de l'académie m'eût +échappé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a name="Page_210" id="Page_210"></a>XXIII</h2> + + +<p>Deux jours après, j'appris de maître Jean, mon hôte, que l'indisposition +de Rose ne devait pas avoir eu de suites, puisqu'il l'avait vue revenir +de l'église avec la femme de chambre.</p> + +<p>J'avais donc des raisons de croire qu'elle n'avait feint cette maladie +que pour ne pas assister au festin donné en mon honneur.</p> + +<p>Cette idée me blessa vivement, et je pris la résolution de ne plus faire +un pas de longtemps pour voir Rose. Mais, après avoir lutté contre +moi-même pendant deux semaines, ma volonté défaillit, et je me rendis +chez son père. Rose était partie pour Bodeghem avec sa mère; M. Pavelyn +devait aller les y rejoindre le surlendemain, et ils resteraient +probablement ensemble au château, afin de jouir du printemps, jusqu'au +jour fixé pour la distribution solennelle des prix de l'Académie.</p> + +<p>Mon protecteur me demanda si je voulais l'accompagner à Bodeghem.</p> + +<p>J'en mourais d'envie, et le coeur me battait rien que d'y songer; mais +je réfléchis que Rose voudrait probablement revenir en ville aussitôt +qu'elle me verrait paraître à Bodeghem.<a name="Page_211" id="Page_211"></a></p> + +<p>Je l'obligerais donc à quitter le château; et, d'ailleurs, priverais-je +ma mère du plaisir qu'elle trouvait dans la compagnie de Rose!</p> + +<p>Je refusai donc sous de vains prétextes, et je laissai M. Pavelyn partir +seul pour Bodeghem.</p> + +<p>La famille de mes bienfaiteurs resta très-longtemps au château sans +donner aucun avis de son retour.</p> + +<p>J'avais parfois la crainte que Rose ne trouvât un motif pour ne pas +assister à la distribution des prix. Mais, alors, je réfléchissais que, +pour rien au monde, M. Pavelyn ne renoncerait au plaisir de voir +couronner son protégé devant des milliers de personnes, et je conservai +l'espoir qu'il ne permettrait pas à Rose de manquer à cette solennité.</p> + +<p>Le jour de la distribution des prix arriva enfin. Une vaste salle, que +l'on appelait la <i>Sodalité</i>, était disposée et décorée avec beaucoup de +luxe pour cette cérémonie. Le long des murs flottaient des draperies de +velours rouge, relevées de distance en distance par des aigles +impériales dont les serres étendues tenaient des branches de laurier, +comme si elles voulaient couronner les vainqueurs au nom de leur +puissant souverain. Dans chaque coin s'élevait une gigantesque statue de +la Renommée, la trompette à la bouche, proclamant le nom de ceux pour +qui la carrière des arts allait s'ouvrir sous de favorables auspices; au +fond de la salle, sur une estrade, se trouvaient les autorités du +département et de la ville: le préfet et le sous-préfet, le maire, le +président de la cour <a name="Page_212" id="Page_212"></a>impériale, une foule de généraux et de +fonctionnaires civils, tellement chamarrés d'or et de décorations, que +la vue de cette richesse éblouissait les yeux et faisait battre le coeur +d'admiration et de respect. Au fond de l'estrade, on voyait une +nombreuse musique militaire qui, déjà avant le commencement de la +cérémonie, faisait retentir la salle du son belliqueux des fanfares et +des roulements des tambours. Toute la salle était remplie de spectateurs +de tous les états: en avant, sur des fauteuils et des banquettes de +velours, étaient assis les membres des principales familles d'Anvers, la +noblesse, les riches propriétaires et les négociants notables avec leurs +femmes et leurs filles; plus loin, les bons bourgeois, et plus loin +encore, la classe ouvrière, que l'on pouvait reconnaître aux blouses +bleues des hommes et aux bonnets blancs des femmes.</p> + +<p>Sur ces milliers de visages de riches et de pauvres brillaient une +joyeuse attente et une vive animation; on eût pu croire que chacun des +spectateurs était venu là pour applaudir au triomphe d'un fils chéri; +car tel est le peuple à Anvers: le moindre ouvrier comprend et aime les +arts et s'intéresse à la renommée de l'école anversoise.</p> + +<p>Les élèves qui avaient remporté les prix, et qui devaient être appelés +tour à tour pour aller recevoir leurs médailles des mains du préfet, +étaient assis sur des bancs à part, au côté gauche de la salle.</p> + +<p>De la place où je me trouvais, je ne pouvais pas bien <a name="Page_213" id="Page_213"></a>voir ce qui se +passait à l'entrée de la salle; dix fois par minute, je me levais de mon +banc pour promener mes regards impatients sur le public. Tant que +l'affluence des spectateurs avait duré sans interruption, j'avais nourri +l'espoir de voir bientôt paraître mes bienfaiteurs; mais, maintenant que +la musique avait déjà commencé l'ouverture qui devait précéder la +distribution des prix, mon coeur se serrait et je me sentais pâlir; ils +n'étaient pas encore venus! En me levant, je pouvais voir que les sièges +qu'on avait réservés pour eux au premier rang des spectateurs restaient +toujours vides.</p> + +<p>Ainsi, ni M. Pavelyn, ni sa femme, ni sa fille n'assisteraient à mon +triomphe! Quelle valeur pouvaient avoir pour moi les applaudissements du +monde entier, si lui, mon bienfaiteur, si elle, qui m'avait fait +artiste, ne les entendaient pas? Hélas! Rose avait refusé de venir à la +distribution des prix: ma crainte s'était donc réalisée!</p> + +<p>Les derniers accords de la musique s'éteignirent.... Un long soupir +souleva ma poitrine, comme si mon coeur était soulagé d'un poids +écrasant.</p> + +<p>Je voyais M. et madame Pavelyn ... et Rose! Dieu merci, mon +pressentiment m'avait trompé!</p> + +<p>Un doux sourire éclaira ma physionomie; je frémis de bonheur; la salle +de fête se remplit pour moi de tous les rayons que mon âme ravie +répandait sur tout ce que mes yeux pouvaient atteindre.</p> + +<p>Comme Rose était assise entre ses parents, au premier rang, je ne voyais +pas sa figure; mais je pouvais, en <a name="Page_214" id="Page_214"></a>regardant entre les rangs des +spectateurs, tenir mon regard fixé sur elle. Il me sembla bientôt qu'un +courant de fluide invisible s'établissait entre elle et moi pour nous +mettre en communication secrète; je croyais entendre son coeur battre à +l'unisson du mien....</p> + +<p>Je fus tiré de ce rêve étrange par la voix de M. le préfet, qui prononça +un discours éloquent sur la noble et utile mission des arts dans la +société, et qui fit l'éloge de ceux qui consacrent leur vie avec +dévouement à l'illustration de la patrie et de l'humanité. Après quoi, +les sons de la musique se mêlèrent aux applaudissements des auditeurs, +et la distribution des prix commença. Vingt élèves au moins devaient +être appelés tour à tour sur l'estrade; car toutes les classes de +l'Académie, jusqu'à la dernière, avaient concouru. Un grand nombre de +ces vainqueurs étaient des enfants que l'on voulait encourager en leur +donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n'était que pour les +classes supérieures des trois branches principales que les prix avaient +une valeur sérieuse, parce qu'ils étaient un signe que les vainqueurs +qui allaient entrer dans la carrière des arts étaient armés de toutes +les forces et de toutes les chances de réussite que l'enseignement +académique peut donner à des élèves intelligents et laborieux. D'abord, +on devait distribuer les prix du concours d'architecture, puis ceux de +la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la +classe de sculpture; par conséquent, puisque l'on commençait chaque fois +par les <a name="Page_215" id="Page_215"></a>classes inférieures, la médaille d'or que j'avais méritée +devait être distribuée la dernière, et mon couronnement devait clôturer +la cérémonie.</p> + +<p>Pendant que les élèves appelés montaient tour à tour sur l'estrade et +recevaient leurs prix au milieu des félicitations générales et des +accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux; elle +applaudissait chaque lauréat; je la voyais battre des mains avec force, +et, lorsque le premier prix d'architecture fut délivré, je crus +distinguer, à travers le bruit de mille acclamations, sa voix douce qui +criait avec enthousiasme:</p> + +<p>—Bravo! bravo! bravo!</p> + +<p>D'abord, je fus enchanté de voir que Rose prenait si franchement part à +l'émotion générale; je pouvais donc espérer qu'elle ne me refuserait pas +ses applaudissements. Être applaudi par Rose, entendre son cri de joie +retentir à mes oreilles! Quel bonheur, quel éloge pouvait être comparé à +un pareil suffrage?</p> + +<p>Peu à peu cependant, un sentiment d'inquiétude se glissa dans mon coeur; +si Rose continuait ainsi à encourager, à applaudir chaque élève +couronné, ses mains ne se fatigueraient-elles pas? et son enthousiasme +ne se refroidirait-il pas pour le moment où je serais sur l'estrade, lui +demandant une part de ses félicitations? La cérémonie durait si +longtemps et on couronnait tant de lauréats, que je commençais à +compter, avec une jalousie inquiète, chaque battement de mains de Rose, +comme si j'eusse cru que la moindre marque de son approbation, <a name="Page_216" id="Page_216"></a>fût un +vol qui m'était fait. Enfin, mon nom fut appelé, et je montai +l'escalier, le coeur palpitant, jusque devant M. le préfet, qui +m'attendait debout et se mit a m'adresser une courte allocution.</p> + +<p>Je n'entendis pas ce qu'il me disait. Mon oeil fixe ne quittait pas la +place où Rose était assise: je voulais voir quelle impression mon +triomphe produisait sur elle; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me +regardaient avec le sourire du bonheur et de la fierté dans les yeux, +Rose tenait le front baissé; elle avait laissé retomber le voile de +dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment +même, elle me refusait les applaudissements qu'elle avait si +libéralement prodigués aux autres!</p> + +<p>Je fus si cruellement frappé par cette amère désillusion, que je restai +presque insensible à ce qui se passait autour de moi. Le maire de la +ville suspendit la médaille d'or à mon cou et m'embrassa; M. le préfet +posa la couronne de laurier sur ma tête et donna le signal des +applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations +s'élevèrent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations +dix fois répétées remplirent la salle.... Mais Rose ne bougeait pas!</p> + +<p>La poitrine oppressée, les yeux obscurcis, pleurant intérieurement et +chancelant sur mes jambes, je descendis de l'estrade et je me disposai à +retourner à ma place, mais M. Pavelyn s'élança en avant, me prit la +main, et, par un mouvement joyeux, m'entraînât auprès de sa <a name="Page_217" id="Page_217"></a>femme. Là, +il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public.</p> + +<p>Madame Pavelyn me pressa les mains, et tous deux me comblèrent des +marques les plus vives de leur intérêt et leur affection.</p> + +<p>—Allons, Rose, dit le père à sa fille, qui n'avait pas encore levé les +yeux sur moi, maîtrise ton émotion, mon enfant. Léon pourrait bien +croire que tu restes insensible à son beau triomphe; donne-lui au moins +la main pour lui prouver que, du fond du coeur, tu prends part à son +succès.</p> + +<p>En disant ces mots, il leva le voile de dentelles qui cachait te visage +de Rose!... Ciel! elle pleurait!...</p> + +<p>J'osais à peine en croire mes yeux; elle avait applaudi avec joie les +autres vainqueurs; mon triomphe faisait couler des larmes +d'attendrissement sur ses joues!</p> + +<p>Elle se leva lentement et jeta un seul regard dans mes yeux, mais un +long regard où toute son âme semblait se répandre, une plainte, une +prière, un rayon d'affection sans bornes, une révélation qui arrêta le +sang dans mes veines et me fit devenir plus pâle qu'un cadavre.</p> + +<p>Obéissant à l'invitation de son père, elle mit sa main dans la mienne +sans dire un mot; sa main tremblait comme si la fièvre agitait ses +nerfs, et cette main, quoique froide comme glace, me brûla les doigts et +me fit frissonner au contact d'un courant magnétique qui s'établit entre +elle et moi.</p> + +<p>Ô mon Dieu! j'avais lu dans son coeur comme dans <a name="Page_218" id="Page_218"></a>un livre ouvert! il +n'y avait plus moyen de douter, ses yeux me l'avaient dit assez +clairement; ma mère ne s'était donc pas trompée: aimé de celle qui était +la source de ma foi et le but de ma vie!</p> + +<p>Jusque-là, M. et madame Pavelyn avaient considéré ma stupeur et les +larmes de Rose comme une suite naturelle de l'émotion que nous avait +causée mon couronnement solennel; mais qui sait si nous n'eussions point +trahi pour tout le monde ce que nos yeux s'étaient dit dans ce regard +que je n'oublierai jamais, si la divine Providence ne nous eût gardés de +cette disgrâce?</p> + +<p>Les autorités et les notables avaient quitté leur place, la musique +avait cessé de jouer, et la salle était presque tout à fait vide. Deux +ou trois professeurs vinrent m'annoncer que le préfet venait de monter +dans sa voiture, et qu'il n'était pas poli à moi de faire attendre le +chef du département. En disant ces mots, ils me prirent par les bras, +et, me laissant à peine le temps de m'excuser auprès de mes +bienfaiteurs, ils m'entraînèrent vers la sortie de la salle. Chemin +faisant je retournai la tête encore une fois: mes yeux rencontrèrent +ceux de Rose: je ne m'étais pas trompé, j'étais bien l'homme le plus +heureux de la terre!</p> + +<p>Je montai en voiture d'un pied léger. M. le préfet me fit, en riant, +d'aimables reproches, me dit de m'asseoir à côté de lui, et donna le +signal du départ. La voiture était une calèche de gala, traînée par +quatre beaux chevaux. Il y avait sur le siège deux laquais galonnés, en +<a name="Page_219" id="Page_219"></a>grande livrée, et, derrière la voiture, deux chasseurs avec des plumets +verts à leur chapeau. Il y avait dans la voiture, outre M. le préfet, +les trois lauréats des classes supérieures d'architecture, de dessin et +de peinture; mais, comme il avait plu à M. le préfet de me faire asseoir +à côté de lui, j'avais l'air d'être quelque chose de plus que mes +camarades. Nous avions gardé la couronne de laurier sur la tête, comme +c'était l'usage, et la médaille d'or brillait sur notre poitrine.</p> + +<p>Sur notre passage, la foule s'arrêtait pour nous applaudir; les +acclamations et les vivats retentissaient même au loin à notre approche. +Je tenais la tête levée, et je laissais errer mes regards sur la foule +avec un immense orgueil. Je me sentais si grand, qu'un roi qui passe au +milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa supériorité un sentiment +plus intime que moi en ce moment. Ceux qui me voyaient devaient croire +que mon triomphe m'avait aveuglé et rendu orgueilleux.... Mais comme ils +se trompaient! Ce n'était pas le lauréat de la sculpture qui, la +poitrine gonflée et les yeux étincelants de fierté, semblait vouloir +dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomphateur superbe, +c'était l'homme qui se savait aimé de Rose. Ces honneurs, ces couronnes, +ces acclamations de la foule enthousiaste étaient bien suffisants pour +faire tourner la tête à un jeune homme; mais ma tête à moi était ceinte +de la couronne de roses de l'Amour.</p> + +<p>Les applaudissements de l'univers entier n'étaient <a name="Page_220" id="Page_220"></a>rien auprès du seul +regard qui, des yeux de Rose, avait rayonné vers moi!</p> + +<p>Aussitôt que nous fûmes descendus à l'hôtel de la préfecture, nous +prîmes place au banquet avec les personnes les plus considérables du +département. Un de mes camarades était assis à côté du maire de la +ville; un autre à côté du général en chef; moi, je me trouvais à la +droite du préfet, qui paraissait m'accorder un intérêt tout particulier, +et qui disait tout haut que je lui plaisais beaucoup parce que j'étais +un jeune homme d'un caractère gai.</p> + +<p>Et, en effet, pendant que j'étais assis à côté de lui dans la voiture, +il m'avait adressé différentes fois la parole pour m'engager à avoir +confiance dans l'avenir; je lui avais répondu avec tant d'animation, +avec tant de foi et de gaieté, que le brave homme, qui ne connaissait +pas la source de cette exaltation, m'avait admiré comme un jeune artiste +du plus heureux naturel.</p> + +<p>Je ne comprends pas quelle force le regard de Rose m'avait donnée, et +comment la certitude d'être aimé d'elle avait ouvert tout d'un coup les +sources de mon intelligence et de mon imagination; mais on avait à peine +fini les premiers services, que chacun s'occupait de moi, et que je +tenais pour ainsi dire le dé de la conversation. Tout ce qui sortait de +ma bouche était si sensé, si original de forme, si spirituel, et en même +temps si plein d'amabilité, que tous les invités me donnaient la +réplique à l'envie pour m'engager à continuer. Et grâce à <a name="Page_221" id="Page_221"></a>moi, ce +banquet, qui autrement eût sans doute été aussi ennuyeux que solennel, +se changea en une fête joyeuse où chacun rit et s'amusa de très-bon +coeur.</p> + +<p>Certainement je n'aurais pas osé me laisser aller ainsi en présence des +personnes les plus haut placées; mais tous les convives, et notamment M. +le préfet, m'encourageaient et semblaient me remercier de la gaieté que +je répandais comme à pleines mains sur toute la réunion.</p> + +<p>Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de +victoire, un toast à M. le préfet, le protecteur des arts dans le +département de l'Escaut.</p> + +<p>J'avais sans doute à moitié perdu la tête; mais cette folie, au lieu +d'obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d'une +clarté admirable. En prononçant mon toast, je fus si éloquent, si +heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si +entraînants et si profondément sentis, que je tirai des larmes des yeux +de tous les auditeurs, et que chacun vint me serrer la main avec +attendrissement.</p> + +<p>Lorsqu'on eut bu également à la santé du général en chef et du maire de +la ville, un des invités dit que sans aucun doute, je savais chanter; je +ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour +titre: le <i>Bonheur d'être aimé</i>. Inutile d'ajouter que je ravis tout le +monde, car toute mon âme vibrait dans ce chant, et, d'ailleurs, je +n'avais jamais eu la voix si pure et si sonore.</p> + +<p>Je chantai plusieurs romances; et lorsque le préfet se <a name="Page_222" id="Page_222"></a>leva enfin pour +donner le signal de la retraite, les convives les plus distingués +s'empressèrent autour de moi pour me témoigner leur satisfaction et leur +bienveillance.</p> + +<p>Soit que ces louanges générales m'eussent troublé quelque peu le +cerveau, soit que je fusse étourdi pour avoir pris quelques verres de +champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me +ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumières, +étincelante des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel: le monde était +changé pour moi en un paradis resplendissant!</p> + +<p>Pauvre âme, tu buvais à long traits à la coupe du plaisir, sans songer +qu'au fond il restait beaucoup de fiel.... Et cependant, ô mon Dieu, si +triste que soit le sort qui m'était réservé, soyez béni pour cette +demi-journée de félicité!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h2> + + +<p>Comme la force de l'homme pour jouir est bornée! comme elle est immense +pour souffrir! Quand une chose l'attriste, il a beau appeler à son +secours toute sa raison et toute sa volonté, son chagrin le poursuivra +et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa +<a name="Page_223" id="Page_223"></a>blessure ne cessera pas de saigner; mais qu'il voie ses souhaits les +plus chers accomplis, qu'il touche au faîte des félicités humaines, et à +l'instant ses forces diminuent, et son âme retourne par des fluctuations +incertaines à ce sentiment de douleur qui paraît être sa destination +naturelle.</p> + +<p>La veille, j'avais nagé dans la félicité; le triomphe le plus éclatant, +les applaudissements de mille adorateurs; les louanges, l'envie de +tous ... la révélation de l'amour de Rose, tout cela réuni ne suffisait-il +pas au bonheur de ma vie entière? et pourtant il y avait déjà plusieurs +heures que j'étais assis dans ma chambre, les bras croisés sur ma +poitrine et la tête courbée sous le poids de pensées pleines +d'inquiétude!</p> + +<p>Je luttai néanmoins contre le découragement qui voulait s'emparer de +moi.</p> + +<p>J'essayai de faire revivre les scènes délicieuses de la veille, je +voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule; je +voulais revoir les larmes qui avaient brillé dans les yeux pleins +d'amour de Rose. En un mot, j'avais peur de la tristesse qui +m'envahissait, et je tâchais d'élever entre elle et moi comme un +bouclier le souvenir de mon bonheur; mais, malgré tous mes efforts pour +retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse, +je ne pus faire renaître dans mon imagination les sensations que j'avais +éprouvées la veille. Fatigué de cette lutte inutile, je retombai sur mon +siège, et je jetai avec terreur un regard <a name="Page_224" id="Page_224"></a>en dedans de moi-même pour y +chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c'était la voix de +ma conscience, que, dans mon désir insensé d'être heureux, j'avais tâché +d'étouffer.... Mais enfin je courbai la tête, vaincu, et je prêtai +l'oreille malgré moi à ce que me disait ma conscience implacable.</p> + +<p>Hélas! ma joie était de l'ingratitude, mon bonheur était un crime. +Affreuse vérité!</p> + +<p>Je n'étais rien sur la terre que par M. Pavelyn. Tout ce que je +possédais, instruction, intelligence, espoir de renommée, même les +habits qui me couvraient, étaient ses bienfaits! Et, non content des +dons généreux que sa bonté avaient si prodigalement semés sur ma route, +j'osais, au mépris de son bonheur, nourrir un penchant dont la seule +révélation le frapperait de honte et d'effroi, lui et toute sa famille! +Le fils du sabotier s'était senti heureux parce qu'il était aimé de +Rose! Dans un si fol aveuglement, quels pouvaient être les désirs +secrets de mon coeur? Horreur! Entraîner la fille de son bienfaiteur à +une mésalliance et lui préparer, à elle et à ses parents, une existence +empoisonnée à jamais par le chagrin d'une pareille humiliation. Ces +reproches de ma conscience, malgré mes efforts pour les repousser, +pesèrent peu à peu si lourdement sur mon esprit, que je me sentis +bientôt écrasé sous cette douloureuse mais évidente vérité.</p> + +<p>Je demeurai immobile, la poitrine oppressée et le visage pâle.<a name="Page_225" id="Page_225"></a></p> + +<p>J'étais incapable de commettre une lâcheté, et je frémissais à la seule +idée que je pourrais devenir ingrat, mais il en coûta à ma pauvre âme de +bien pénibles efforts pour parvenir à étouffer l'espérance sans cesse +renaissante.</p> + +<p>Lorsqu' enfin j'eus écouté, les uns après les autres, tous les reproches +de ma conscience et reconnu ma folie, l'image du devoir se dressa devant +mes yeux pour exiger de moi plus qu'un renoncement passif. Il me disait, +qu'il ne suffisait pas d'arracher de mon coeur jusqu'à la dernière +racine de cet amour coupable, mais que je devais tuer moi-même dans le +sein de Rose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres +mains mon espoir, ma foi, tout mon être, éteindre la seule lumière de ma +vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un abîme.... +Nul moyen d'échapper au sacrifice, le devoir était devant moi, +impérieux, inexorable, me montrant d'un côté la reconnaissance et le +respect; de l'autre, la honte et la lâcheté.</p> + +<p>Enfin mon parti fut pris.</p> + +<p>Je m'éloignerais de mes bienfaiteurs; j'ôterais tout aliment à +l'inclination de Rose; par une absence prolongée, je lui laisserais +croire non-seulement que j'étais insensible à son amour, mais encore que +sa présence m'était devenue désagréable et que je la fuyais avec +intention. Cruelle résolution! Si Rose aimait comme moi, quel calice +amer j'allais lui faire vider jusqu'à la lie! Mais, quoique ma pitié +pour ce qu'elle allait souffrir me <a name="Page_226" id="Page_226"></a>mît les larmes aux yeux, il n'y +avait rien à y faire; il fallait courber la tête sous la verge de la +fatalité.</p> + +<p>Quitter tout à coup la ville ou le pays, c'est ce que je n'osais pas +faire; mais j'avais résolu de partir immédiatement pour Bodeghem, de +rester longtemps, très-longtemps auprès de mes parents, afin d'habituer +peu à peu mes bienfaiteurs à mon absence. Là, je pèserais mûrement, dans +la solitude, ce qu'il me restait à faire, et, si je le jugeais à propos, +je partirais de Bodeghem pour Bruxelles, afin de voir si je ne pourrais +pas y trouver de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur, afin de +subvenir à mes besoins.</p> + +<p>Ce que je craignais, c'était de manquer de courage pour accomplir mon +pénible devoir.</p> + +<p>Je remplis mes malles à la hâte de mon linge, de mes habits et de tout +ce qui m'appartenait, comme un homme qui fait ses préparatifs pour un +long voyage.</p> + +<p>Je ferais chercher ces malles dans quelques jours par le messager de +notre village, et j'écrirais à M. Pavelyn pour excuser mon départ subit +en lui disant que je me sentais indisposé et fatigué, et que j'étais +parti pour Bodeghem afin d'y prendre du repos et d'y recouvrer mes +forces.</p> + +<p>Pour arriver à la porte de la ville, je devais traverser la place de +Meir et passer devant la demeure de M. Pavelyn; mais je ne voulais pas +m'exposer au danger d'être vu ou rencontré par lui ou par Rose; car je +me défiais de ma faiblesse, et je ne méconnaissais pas que le <a name="Page_227" id="Page_227"></a>moindre +événement pourrait me faire chanceler dans ma résolution. Je pris donc +le parti de passer par la rue des Rennes, de traverser le cimetière Vert +et de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la +place de Meir. Au moment où je mettais la main à la serrure, je jetai +encore un long regard dans cette petite chambre qui m'avait vu devenir +un homme, qui avait reçu la confidence de mes joies, de mes espérances, +de mes chagrins; une larme mouilla mes paupières, et je m'arrachai avec +violence de ce lieu chéri, comme un banni s'arrache des bras d'un ami +qu'il ne reverra peut-être jamais.</p> + +<p>Lorsque je me trouvai au grand air et que j'entrai dans la rue des +Rennes, il pouvait être dix heures du matin. Ce triste adieu pesait +lourdement sur mon coeur; un voile noir était suspendu devant mes yeux; +je ne faisait aucune attention aux passants, et je marchais abîmé dans +de douloureuses rêveries....</p> + +<p>Tout à coup je m'arrêtai, mes pieds cessèrent leur mouvement; je levai +la tête avec surprise et je reculai au milieu de la rue en poussant un +cri plaintif: je me trouvais devant la porte de M. Pavelyn! Comment +étais-je arrivé là? Ah! pendant que je me désolais, pendant que je +m'abandonnais au cours de mes rêveries, l'âme de Rose, par une puissance +mystérieuse, avait attiré mon âme comme l'aimant attire le fer!</p> + +<p>Je voulus m'éloigner; mais voilà que je vois la servante qui me fait +signe de la fenêtre qu'elle va m'ouvrir la porte.<a name="Page_228" id="Page_228"></a></p> + +<p>Je n'ose pas fuir. Que penserait-on d'une conduite aussi inexplicable? +Peut-être ferais-je mieux d'informer en quelques mots M. Pavelyn de mon +départ. Pour cela, je ne dois qu'entrer et sortir.... La porte s'ouvrit, +et j'entrai avec l'intention d'abréger mes adieux. La servante me +conduisit jusqu'à la porte de la salle où se trouvait M. Pavelyn.</p> + +<p>Comment il se fit qu'en ce moment je ne trahis pas mon secret, c'est ce +que je ne comprends pas encore! Peut-être un découragement complet +comprimait-il les mouvements tumultueux de mon coeur et les rendait-il +moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux +déjeuner était servi. A cette table Rose assise, et près d'elle, tout +près d'elle, Conrad de Somerghem!...</p> + +<p>Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait être +le père de Conrad, car les traits caractéristiques de leurs visages +étaient les mêmes.</p> + +<p>M. Pavelyn me laissa à peine le temps de saisir d'un coup d'oeil furtif +la scène que j'avais devant moi. À mon apparition, il se leva tout +joyeux, me serra la main et me fit asseoir à côté de lui; puis il se mit +à parler avec beaucoup d'éloges de mon triomphe et de mon avenir +d'artiste, en me présentant à ses convives comme un jeune homme bon, +courageux et plein de gratitude.</p> + +<p>M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient très-animés, et je +supposai que le vin d'Espagne que je voyais sur la table les avait mis +en belle humeur. Ils <a name="Page_229" id="Page_229"></a>parlaient sans s'arrêter et à voix haute, et +m'accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils répondaient le +plus souvent eux-mêmes, sans me laisser le temps de placer un +mot—heureusement! car mon attention et mes pensées étaient ailleurs.</p> + +<p>De l'autre côté de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage +radieux de bonheur, il penchait la tête vers Rose et, en souriant, lui +disait à l'oreille des mots que je ne pouvais entendre, mais qui +trouvaient un douloureux écho dans mon coeur. Il y avait dans sa joie et +dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me +faisait frémir d'indignation et me blessait comme s'il insultait celle +que j'aimais plus que la lumière de mes yeux.</p> + +<p>Rose l'écoutait avec une politesse patiente et essayait même de sourire.</p> + +<p>Elle ne m'avait adressé qu'un seul regard. Je crus comprendre qu'elle se +plaignait de la cruauté de son sort, et qu'elle implorait ma pitié pour +ses souffrances.</p> + +<p>Que se passait-il donc là? Dieu! cela pouvait-il être? Pourquoi donc les +deux pères se font-ils des signes d'intelligence et de satisfaction? +Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fixés sur Conrad de +Somerghem ses yeux humides de larmes d'attendrissement?</p> + +<p>Une crainte affreuse m'agitait; mon coeur battait à se rompre; je +sentais approcher le moment où je ne saurais plus me contenir, et où mon +terrible secret, allait m'échapper. Je me levai et dis en bégayant à M. +Pa<a name="Page_230" id="Page_230"></a>velyn que j'avais formé le projet d'aller à Bodeghem et de passer +quelque temps chez mes parents, pour me remettre des suites de la fièvre +et de la fatigue des concours.</p> + +<p>Je n'avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes +intentions, et je n'étais venu que pour lui faire mes adieux et lui +présenter mes respects, ainsi qu'à sa famille.</p> + +<p>Je le priai donc de vouloir bien me permettre de prendre congé de lui.</p> + +<p>M. Pavelyn essaya de me faire rester; mais, comme j'insistais, il me dit +que j'avais raison, en effet, d'aller chercher un peu de repos après +tant d'efforts et tant d'agitation, et il m'engagea même à prolonger mon +séjour à Bodeghem jusqu'au moment où je me sentirais tout à fait remis +de mes fatigues. J'adressai à Rose un dernier regard, je saluai tout le +monde, et je sortis du salon.</p> + +<p>Dans l'antichambre, au moment où je me baissais pour reprendre mon +chapeau et ma canne, que j'y avais déposés, je fus surpris tout à coup +par une voix de femme qui parlait tout bas à mon oreille.</p> + +<p>Je me redressai en tressaillant, et je pâlis sans doute, car la femme +qui avait murmuré à mon oreille quelques paroles que je n'avais pas +comprises, s'écria en riant:</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur Léon, comme vous vous effrayez facilement! vous +voilà blanc de peur, comme si <a name="Page_231" id="Page_231"></a>vous aviez cru voir apparaître un spectre +derrière vous!</p> + +<p>C'était la femme de chambre de madame Pavelyn, une fille qui me portait +beaucoup d'affection; cependant, en ce moment, sa présence inattendue +m'avait fait de la peine, et je la regardai avec amertume.</p> + +<p>—Allons, allons, dit-elle d'un ton léger, ne soyez pas si fâché parce +que je vous ai fait tressaillir. Je voulais vous dire quelque chose, +mais vous le savez déjà, n'est-ce-pas?</p> + +<p>—La grande nouvelle! Non? N'avez-vous pas vu ce beau jeune homme +là-dedans? Il est riche à millions et noble de naissance....</p> + +<p>—Eh bien? eh bien! m'écriai-je, frémissant de crainte et d'impatience.</p> + +<p>—Ainsi vous ne le savez pas encore? dit-elle en retenant sa voix. Rose +va se marier. Ce jeune monsieur est son fiancé....</p> + +<p>Cette nouvelle me déchira si cruellement le coeur, et il me fallut faire +tant d'efforts pour cacher mon désespoir, que je me précipitai hors de +la porte en poussant un éclat de rire insensé, sans savoir où je +courais.</p> + +<p>Quelques minutes après, je me trouvais de nouveau dans ma chambre, me +demandant avec étonnement ce que j'y venais faire. Pourquoi m'éloigner, +pourquoi quitter la ville, peut-être le pays, maintenant que Rose allait +se marier, et qu'une barrière infranchissable allait se dresser entre +elle et moi? Non, ce n'était pas cette <a name="Page_232" id="Page_232"></a>idée qui m'avait ramené dans ma +chambre, ce n'était que l'habitude.</p> + +<p>À ces murailles, j'avais confié tous mes secrets, tous les battements de +mon coeur; le besoin d'un épanchement solitaire m'avait ramené là; et, +cette fois encore, le plancher vermoulu but mes larmes amères.</p> + +<p>Insensiblement mon sang commença à bouillir, et bientôt une +indescriptible rage sécha mes yeux. Je formai le projet d'attendre +Conrad de Somerghem en plein jour dans la rue, de le traiter de lâche, +de lui cracher au visage, de lui dire qu'un de nous devait mourir, et +que, s'il n'était pas un ignoble poltron, il consentirait à ce que +l'épée ou le pistolet décidât entre nous. Mais, alors, un sourire +ironique contracta mes lèvres, car je reconnus que j'étais d'une trop +basse extraction pour pouvoir espérer que M. de Somerghem accueillerait +mon cartel autrement qu'avec mépris; peut-être me jetterait-on en prison +comme un fou dangereux;—et, d'ailleurs, cette agression violente ne +ferait-elle pas du secret de mon amour un scandale public? Et mes +bienfaiteurs, et ma mère?</p> + +<p>Je tombai anéanti sur une chaise; je cachai dans mes mains ma tête +brûlante, hurlant et grinçant des dents, en reconnaissant ma complète +impuissance! Je me levai en sursaut en entendant les pas d'une personne +qui montait rapidement l'escalier de ma chambre. C'était dame +Pétronille, qui accourut vers moi les bras tendus, en s'écriant avec +joie:<a name="Page_233" id="Page_233"></a></p> + +<p>—Monsieur Léon, grande nouvelle, grande nouvelle! Le savez-vous déjà? +Rose va se marier.</p> + +<p>Je la regardai avec des yeux hagards.</p> + +<p>—Oui, oui, cette nouvelle vous surprend et vous agite, je le conçois, +dit-elle. Elle m'a fait aussi beaucoup d'impression, lorsque mon mari, +qui revient à l'instant de son ouvrage, me l'a apprise.</p> + +<p>«Si j'étais à votre place, je courrais chez M. Pavelyn pour féliciter +Rose. Cela leur fera beaucoup de plaisir, car c'est un très-beau +mariage, et ils sont fort contents....»</p> + +<p>Elle parlait encore, pendant que je descendais l'escalier en courant +pour lui échapper.</p> + +<p>Maître Jean fumait sa pipe sur la porte; il se retourna au bruit de mes +pas et dit en riant, pendant qu'il s'écartait pour me laisser passer:</p> + +<p>—Vous êtes si pressé? vous le savez déjà? Rose va se marier.</p> + +<p>Mais, moi, je ne me connaissais plus; je faillis le renverser, et je +m'élançai dans la rue avec une précipitation furieuse.</p> + +<p>Les passants et les maisons, tout me criait: «Le savez-vous déjà? Rose +va se marier.» Et, lorsque j'atteignis enfin la porte de la ville, et +vis devant moi la rase campagne et le chemin qui devait me conduire à +Bodeghem, il me sembla que la ville avait réuni toutes ses voix pour +crier encore derrière moi:</p> + +<p>—Le savez-vous déjà? Rose va se marier!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a name="Page_234" id="Page_234"></a>XXV</h2> + + +<p>J'étais à Bodeghem. Mes parents croyaient, comme M. Pavelyn, que j'étais +revenu dans mon village natal pour me rétablir de ma maladie et me +reposer des fatigues du concours de l'Académie. Ma faiblesse évidente et +la maigreur de mon visage donnaient une apparence de vérité à cette +supposition. Certainement, si j'avais fait mon apparition dans la maison +paternelle dans l'état de démence où j'avais quitté la ville, chacun, et +surtout ma mère, aurait deviné qu'il m'était arrivé quelque chose +d'extraordinaire, et qu'une douleur mortelle m'avait brisé le coeur; +mais, après ma fuite d'Anvers, j'avais eu le temps de me calmer peu à +peu. L'air frais, le calme des champs, la fatigue d'un long voyage à +pied avaient dompté mes passions et laissé pénétrer dans mon esprit la +lumière de la raison. Deux heures avant d'arriver au village natal, +j'avais retrouvé la pleine conscience de mon devoir. J'avais résolu de +nouveau d'enfermer dans mon coeur le secret de ma douleur et de le +garder jusqu'au tombeau. Maintenant que Rose allait se marier, la +moindre confidence de mon amour, le moindre signe même qui pouvait +trahir ses sentiments ou les miens eût été <a name="Page_235" id="Page_235"></a>une lâcheté ou une mauvaise +action. Je ne pouvais rien dire, même à ma mère; sinon mon père finirait +sans doute par en savoir quelque chose, et, dans son honnêteté +inflexible, il m'accablerait de reproches dont mes frères et mes soeurs +pourraient deviner la cause.</p> + +<p>Je n'avais donc laissé soupçonner à personne la véritable cause de mon +retour inattendu au village natal, et, comme j'étais encore pâle et +maigre, je n'eus pas beaucoup de peine à faire croire à tout le monde +que ma tristesse et ma taciturnité n'étaient que les suites de ma +faiblesse physique.</p> + +<p>Ma mère m'avait bien parlé du danger qu'elle m'avait montré lors de son +dernier voyage à Anvers; mais je l'avais rassurée en lui disant que nous +nous étions trompés tous les deux sur les dispositions de Rose à mon +égard, et que, depuis, je l'avais trouvée la même qu'autrefois.</p> + +<p>Dès ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine +liberté. Elle m'entoura des plus tendres soins, me prépara des tisanes +qui, d'après elle, devaient me fortifier, et me força de prendre une +nourriture choisie; mais il ne lui paraissait pas désagréable que je +restasse des journées entières absent de la maison, et que, le soir, +j'allasse me coucher avant tout le monde, pour être seul et ne pas +devoir parler; car, lorsque parfois mon père me faisait des reproches au +sujet de ma conduite singulière, elle me défendait en disant que le +grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre la paix que +j'avais perdue.<a name="Page_236" id="Page_236"></a></p> + +<p>J'aurais peine à vous raconter la singulière vie que je menais à +Bodeghem. J'errais sans cesse dans le château inhabité, dans les bois et +dans les endroits solitaires, l'esprit assailli par un rêve qui, pareil +à un nuage épais, me tenait séparé du reste du monde. J'avais beau +appeler à mon secours toute ma raison et toute ma volonté pour dissiper +le brouillard de mon esprit, c'était peine inutile; je ne voyais que +Rose et son regard plaintif, je ne sentais que le ver du chagrin qui me +rongeait le coeur, je n'entendais que ces mots effroyables: «Le +savez-vous? Rose va se marier!» qui me poursuivaient sans m'accorder un +instant de répit.</p> + +<p>La violence de la passion et l'amertume du désespoir s'étaient tout à +fait évanouies en moi; je ne haïssais et n'accusais personne au monde, +pas même le sort cruel, pas même le futur époux de Rose, et l'image de +mon rival, lorsqu'elle se présentait devant mes yeux, ne m'arrachait +aucun signe de colère ni de haine. Un chagrin immense, une résignation +rêveuse, une sorte d'exaltation maladive dans ma douleur, avaient +remplacé en moi tous les mouvements violents du coeur. Convaincu dès +lors que je n'étais pas né pour trouver jamais le bonheur dans le monde +réel, je rassemblai un à un tous les souvenirs de ma vie passée, et, +avec ces souvenirs, je me fis un monde imaginaire, où mon âme trouva la +seule source de paix et de consolation qui pouvait encore s'ouvrir pour +elle.</p> + +<p>En me promenant dans le jardin du château je m'ar<a name="Page_237" id="Page_237"></a>rêtais sur le pont et +regardais l'eau en tremblant; puis, retournant à des pensées moins +tristes, je contemplais pendant des heures la pelouse qui s'étendait à +côté. Je voyais dans mon esprit une petite fille délicate et jolie comme +un ange, et, à côté de cette charmante créature, un pauvre petit garçon +qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre mot et au +moindre sourire de la petite fille, étincelaient d'admiration, de +reconnaissance et d'orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants, +je tremblais d'une bienheureuse émotion quand j'apercevais sur le visage +de la petite fille un sourire d'amitié pour le petit garçon; j'assistais +à leurs jeux quand ils traçaient un parterre de fleurs dans le petit +sentier, je courais avec eux derrière les papillons, j'écoutais leurs +paroles, je comptais les battements de leur coeur, et je reconnaissais +avec une cruelle satisfaction qu'alors déjà une puissance fatale +dominait ces innocentes créatures, et avait déposé dans leur coeur le +germe d'un amour infini.—J'interrogeais les arbres, les fleurs, les +oiseaux, pour faire revivre devant moi le souvenir du bonheur perdu, +jusqu'à ce que le crépuscule du soir et la fatigue de mon cerveau +vinssent m'avertir qu'il était temps de retourner à la maison.</p> + +<p>D'autres fois, j'errais dans les bois, et je cherchais les arbres +auxquels j'avais jadis raconté mes chagrins ou confié mes espérances; je +reconnaissais tous les endroits où je m'étais assis, et je croyais voir +briller encore dans l'herbe les larmes que j'y avais versées huit ans +aupa<a name="Page_238" id="Page_238"></a>ravant.—Dans ce temps-là, je pleurais de bonheur; le soleil de +l'espoir inondait mon coeur de sa lumière! Maintenant, je n'avais plus +d'espoir; ma vie était fermée par le mur sombre de l'impossibilité; +c'est pour cela que je n'avais plus de larmes. Les larmes sont une +plainte et une prière pour demander du secours ou de la pitié. Pourquoi +me plaindrais-je ou implorerais-je la pitié, moi, à qui aucune puissance +terrestre ne pouvait donner ce que mon coeur désirait; moi, dont les +chagrins par leur nature même, devaient être éternels?</p> + +<p>D'autres fois encore, je m'asseyais au bord de la prairie où l'enfant +muet avait travaillé pendant des semaines et des mois à tailler des +figures.—Chers trésors, avec lesquels il voulait acheter un +sourire!—Je voyais l'endroit où l'enfant s'était roulé par terre dans +les convulsions du désespoir, parce que sa langue lui refusait des sons +intelligibles; je voyais le peuplier blanc dont l'écorce portait encore +les signes mystérieux par lesquels l'enfant avait voulu exprimer une +chose qu'il ne comprenait pas lui-même. Les vaches qui broutaient dans +la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argentées +au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me +rappelait les souvenirs du passé et ma belle jeunesse, et me faisait +oublier ma morne douleur en montrant à mon imagination l'image d'un +bonheur qui avait été, et qui ne reviendrait plus pour moi....</p> + +<p>Il y avait déjà longtemps que j'étais à Bodeghem; ces rêveries que rien +ne dérangeait, cette solitude complète, <a name="Page_239" id="Page_239"></a>cette vie au milieu des +souvenirs qui berçaient mon âme m'étaient si douces, que je n'avais pas +songé une seule fois à la nécessité de me créer une existence +indépendante au moyen de mon art. Quelques observations calmes, mais +sévères, de mon père, me rappelèrent enfin à la conscience de ma +position.</p> + +<p>Un matin que j'allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon +père m'appela dans son atelier. Il me déclara que ma conduite lui +semblait blâmable et d'autant moins compréhensible, que je ne disais +jamais un mot au sujet de mes intentions pour l'avenir; il me dit que +j'étais un homme maintenant et que je devais avoir assez de fierté pour +ne vouloir pas toujours rester à la charge de M. Pavelyn. Je n'étais pas +encore tout à fait guéri de mon indisposition, et mon père comprenait +bien que j'eusse encore besoin de repos; mais cela ne pouvait pas +m'empêcher, croyait-il, de penser à mon avenir.</p> + +<p>Je reconnus la sagesse de son avertissement, et je promis de suivre son +conseil. En effet, dès que je fus hors du village, dans les champs, je +me mis à réfléchir à ce qu'il me restait à faire. Je ne voulus pas +retourner à Anvers. Je ne me sentais plus poussé à me rapprocher de +Rose. Elle se marierait et m'oublierait. Je souhaitais sincèrement +qu'elle fût heureuse sur la terre; mais je ne la verrais plus jamais; +j'étais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu'avec moi; +mais, s'il ne m'était pas donné de vivre en sa présence, je <a name="Page_240" id="Page_240"></a>porterais +sa mémoire et son image dans mon coeur jusqu'à ce que la tombe se +refermât sur mon secret et sur ma souffrance. Je ne franchirais donc +plus l'enceinte d'Anvers. Je ne pouvais qu'aller à Bruxelles pour y +chercher de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur; mais que dirait M. +Pavelyn d'une pareille décision? La lui faire connaître serait imprudent +et ridicule; car il ne me permettrait jamais d'aller travailler à la +journée chez un autre artiste, ni même de chercher la fortune et la +renommée dans une ville éloignée, où il ne pourrait prendre part à mes +succès et me prodiguer ses encouragements.</p> + +<p>En réfléchissant ainsi comment je pourrais exécuter mon projet sans +blesser profondément mon bienfaiteur, j'étais arrivé très-loin dans les +champs, et je me tenais appuyé sur le parapet d'un pont, regardant +couler lentement l'eau du ruisseau; mais je ne voyais rien. Toutes les +facultés de mon esprit étaient concentrées sur la question qui, pareille +à une énigme insoluble, se présentait depuis une heure à mon cerveau;</p> + +<p>Eh ce moment, j'entendis prononcer mon nom derrière moi. Je me +retournai: c'était ma soeur cadette qui me cherchait et qui accourait +vers moi tenant ses sabots à la main.</p> + +<p>—Frère, s'écria-t-elle, vite! tu dois aller au château. M. Pavelyn est +à Bodeghem.</p> + +<p>—M. Pavelyn? demandai-je tremblant de surprise. <a name="Page_241" id="Page_241"></a>Et madame ... et +mademoiselle ... sont-elles avec lui?</p> + +<p>—Il est seul, frère, tout à fait seul. Je l'ai vu descendre de voiture, +et il m'a chargé de te dire qu'il voulait te parler. Ma mère m'a envoyée +pour te chercher. Heureusement, le maréchal-ferrant a su me montrer par +où tu étais sorti du village.</p> + +<p>La certitude que Rose n'accompagnait pas son père avait dissipé tout à +fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma soeur au village, +répondant çà et là un mot à son innocente conversation, mon esprit +craintif essaya bien de m'inquiéter en me demandant pourquoi M. Pavelyn +pouvait être venu à Bodeghem et désirait me parler; mais je me rassurai +par cette réflexion que, puisque mon protecteur avait l'habitude de +venir chaque semaine passer au moins une demi-journée à son château, il +y avait plutôt lieu de m'étonner qu'il eût laissé s'écouler trois +semaines sans y paraître. Pourquoi d'ailleurs, aujourd'hui qu'il était +au village, retournerait-il à Anvers sans m'avoir vu?</p> + +<p>À l'entrée du château, je rencontrai un domestique qui me dit que M. +Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais +probablement dans le bosquet, au bout de l'allée des hêtres, puisqu'il +s'était dirigé de ce côté.</p> + +<p>Je suivis le chemin indiqué et traversai rapidement la longue avenue des +vieux hêtres. Quand j'arrivai dans le bosquet, j'aperçus mon protecteur +dans le lointain; il était assis sur un banc de bois au pied d'un arbre, +la tête profondément courbée, et les bras croisés <a name="Page_242" id="Page_242"></a>sur sa poitrine, +comme un homme qui est plongé dans de graves réflexions. Craignant de le +surprendre désagréablement je fis du bruit pour annoncer ma présence; +mais j'étais déjà tout près de lui lorsqu'il leva la tête et tourna les +yeux vers moi. Un doux et aimable sourire se dessina sur ses lèvres; il +me tendit la main sans se lever et me dit:</p> + +<p>—Te voilà, mon bon Léon: je suis charmé de te voir. Comment vas-tu +maintenant? Tu es encore très-maigre; l'air de la campagne ne t'a pas +encore entièrement rétabli; mais avec le temps, cela viendra.</p> + +<p>Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j'en avais observé si +attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus +persuadé que son coeur était rempli en ce moment d'une profonde +tristesse. Mon visage trahit probablement ma pensée, car il ne me laissa +pas le temps d'exprimer mon inquiétude.</p> + +<p>—Tu lis sur mes traits que j'ai du chagrin, n'est-ce pas? dit-il. Tu ne +te trompes pas, Léon; mais je me sens très-malheureux. Depuis quelque +jours l'avenir me paraît sombre comme la nuit. Cependant, j'ai encore +une espérance; j'ai pensé que, toi sur qui j'ai veillé comme un tendre +père, tu pourrais seul peut-être, préserver ma vieillesse d'un éternel +chagrin, et j'ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens +te demander.</p> + +<p>Les larmes aux yeux, je l'assurai que je bénirais Dieu, <a name="Page_243" id="Page_243"></a>s'il me +permettait de prouver ma reconnaissance à mes bienfaiteurs par un +sacrifice quelconque, fût-ce au prix de ma vie.</p> + +<p>—Ce que je vais te demander est une chose bien étrange, poursuivit-il; +mais elle n'exige de ta part aucun sacrifice. Je désire seulement que si +tu acceptes la mission que je vais te confier, tu emploies toute ton +éloquence et tu fasses tous tes efforts pour réussir; car, si cette +dernière tentative devait rester vaine comme les autres, c'en serait +fait pour toujours de l'espoir et du repos de ma vie. Assieds-toi là, à +côté de moi, et écoute ce que je vais te dire.</p> + +<p>Profondément ému par le ton triste et solennel de M. Pavelyn, je +m'assis, sans rien dire, à côté de lui, et il commença ainsi:</p> + +<p>—Tu sais, Léon, que Rose n'a jamais eu une forte santé. Sa mère et moi, +pendant son enfance, avons toujours craint de la perdre. Aussi, combien +nous avons remercié Dieu, quand elle revint de Marseille, si fraîche, si +bien portante et si belle! Mais notre joie devait être de courte durée. +À peine était-elle rentrée à la maison depuis quelques mois, qu'elle +devint maigre et maladive. Un chagrin secret, sans cause connue, minait +ses forces, et nous fûmes repris de cette crainte affreuse qui avait +empoisonné une partie de notre vie. Je n'osais le dire à personne; mais +une pensée horrible me poursuivait. Je voyais constamment devant mes +yeux comme un fantôme qui menaçait mon en<a name="Page_244" id="Page_244"></a>fant, l'implacable maladie que +l'on appelle la phthisie.</p> + +<p>Je pâlis, et un cri d'angoisse involontaire s'échappa de ma poitrine; +mais M. Pavelyn, donnant à mon émotion son interprétation la plus +naturelle, reprit sans s'arrêter:</p> + +<p>—Je me suis rendu secrètement à Bruxelles, j'y ai consulté un médecin +célèbre, qui a été jadis mon compagnon d'études. Pour mieux juger de +l'état de Rose, il est venu à Anvers: il a passé toute une après-dînée +avec nous, en compagnie de Rose, comme un vieil ami, qui ne voulait pas +quitter Anvers sans venir me voir.</p> + +<p>Avant qu'il nous quittât, je le conduisis dans mon cabinet pour savoir +si mon horrible crainte était fondée.</p> + +<p>Il me déclara que Rose n'était pas phthisique.</p> + +<p>Je levai les mains au ciel avec un cri de joie.</p> + +<p>—Oh! merci, merci! m'écriai-je étourdiment, c'eût été trop cruel.</p> + +<p>—Tu m'interromps mal à propos, dit tristement M. Pavelyn. Plût à Dieu +que la déclaration du médecin se fût arrêtée là! Mais non; il me fit +comprendre que Rose, sans être atteinte d'une maladie des poumons, était +cependant dangereusement malade, et que probablement elle mourrait après +avoir langui longtemps, si je ne me hâtais d'avoir recours au seul moyen +qui pût encore la sauver.</p> + +<p>D'après lui, ce moyen, c'était de la marier.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a name="Page_245" id="Page_245"></a>XXVI</h2> + + +<p>Jusqu'alors, j'avais maîtrisé mon inquiétude, et pour ainsi dire retenu +mon haleine; mais alors ma poitrine s'abaissa en laissant échapper un +long soupir.</p> + +<p>—Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t'affectent +péniblement, Léon; mais laisse-moi continuer, tu verras que j'ai des +raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m'avait dit que +le mariage, en plaçant ma fille dans d'autres conditions et dans un +autre milieu, en la chargeant des soins d'un ménage, lui donnerait +l'occupation et les distractions nécessaires pour la fortifier et pour +calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un époux. La tâche était +difficile, parce qu'elle devait être accomplie tout de suite. Dès +l'enfance de Rose, le rêve de sa mère et le mien avaient été de lui +donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune, +comme notre seule héritière, et son éducation distinguée, sinon la +beauté de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable +ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps +un époux qui réalisât notre rêve, au moins en partie? Je m'étais torturé +l'esprit pendant <a name="Page_246" id="Page_246"></a>plusieurs semaines, et je commençais à désespérer. Il +y avait cependant un jeune homme que j'eusse accepté avec joie pour mon +gendre; mais la fortune de ses parents était au moins quatre fois aussi +grande que la mienne, et je prévoyais un refus. Je fus au comble de la +joie lorsque le père du jeune homme, sur un mot vague de ma part, +déclara qu'un mariage entre son fils et ma fille lui serais +très-agréable, et qu'il donnait d'avance son consentement si les jeunes +gens se convenaient. Le même jour son fils avait accepté la proposition +avec une joie extraordinaire. Pour moi, j'étais au comble de mes voeux. +Un pareil mariage! C'était une brillante alliance qui devait mêler le +sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem.—C'est du jeune M. de +Somerghem que je parle; tu l'as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton +départ pour Bodeghem; tu l'as vu à notre soirée. Il n'a pas quitté Rose +un seul instant.—C'est un jeune homme élégant et distingué. Haute +noblesse, fortune colossale, éducation brillante, beauté de visage, il a +tout pour lui. En bien, Léon, nous avons parlé à Rose de ce mariage; +nous lui avons fait comprendre qu'il était nécessaire pour la sauver +d'une maladie de langueur; nous l'avons suppliée de consentir en lui +disant qu'elle nous donnerait une grande preuve d'amour.—Elle refuse! +M. Pavelyn se tut et attendit une réponse. Pendant qu'il parlait, +j'étais si profondément plongé dans mes douloureuses réflexions; la +révélation de l'état menaçant de Rose m'avait porté un coup si cruel +que, pour <a name="Page_247" id="Page_247"></a>toute réponse, je répétai les derniers mots de mon +interlocuteur, et murmurai d'une voix à peine intelligible:</p> + +<p>—Elle refuse!</p> + +<p>—Oui, Léon, reprit M. Pavelyn, elle refuse! Rien ne peut la faire +changer de résolution. Je ne sais pas comment cela se fait; mais ce +mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m'afflige si +profondément? Non-seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce +projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les +Somerghem d'un refus si offensant? Ah!... comme père, je suis menacé +d'un chagrin éternel, et, comme homme, d'un insupportable affront! Toi +seul, mon bon Léon, tu peux peut-être détourner de moi ce terrible +malheur. Rose a pour toi une amitié sincère; tu es jeune comme elle, tu +es éloquent; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son +coeur. Fais-lui comprendre et démontre-lui qu'elle doit accepter ce +mariage; c'est un service inappréciable que je te prie de me rendre. Oh! +puisses-tu réussir, et je m'estimerais payé cent fois de tout ce que +j'ai fait pour toi! N'est-ce pas, Léon, tu rassembleras toutes tes +forces pour obtenir de Rose son consentement à ce mariage.</p> + +<p>Depuis quelques minutes, j'avais prévu ce que M. Pavelyn allait me dire. +Moi, moi-même! je devais supplier Rose d'épouser Conrad de Somerghem.... +Au premier abord, cette pensée m'avait fait frissonner; mais tout à coup +un retour s'était fait dans mes réflexions. Ce mariage était peut-être, +en effet, le seul moyen de sauver<a name="Page_248" id="Page_248"></a> Rose d'une consomption mortelle. +L'homme dont j'avais reçu les bienfaits implorait cet effort de ma +reconnaissance. Oh! il n'y avait pas à hésiter; si je ne voulais pas +passer à mes propres yeux pour un être lâche, égoïste et méprisable, il +fallait accomplir le sacrifice franchement et résolument. Aussi +répartis-je que j'étais prêt à partir avec lui pour Anvers, afin de +conseiller à Rose d'épouser M. de Somerghem.</p> + +<p>—Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son +amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments +possibles?</p> + +<p>—Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir à ma +parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de +faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage +peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hésiter?</p> + +<p>—C'est une tâche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu +ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille, +jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une +fois elle a fermement décidé quelque chose, on s'aperçoit alors qu'elle +est douée d'une singulière force de volonté. Souvent je m'en suis +secrètement réjoui, car j'y voyais le signe d'un caractère noble et +fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous +ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté!</p> + +<p>M, Pavelyn s'était levé et marchait lentement dans l'avenue des hêtres. +Croyant qu'il voulait me mener im<a name="Page_249" id="Page_249"></a>médiatement à Anvers, je lui demandai +un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon père et m'habiller +convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins +jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait +que son père m'avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient +beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la +diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un +prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.</p> + +<p>Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire +sentir quel prix il attachait à ma réussite, et il me conjura de ne rien +épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il +appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard.</p> + +<p>Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'était +allégé par l'espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal +qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme +je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu'elle m'aimait, je +ne doutais pas que, d'après mes conseils, elle ne se soumit à la +nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J'avais exprimé +plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en était +sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra +encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la +confiance:</p> + +<p>—À demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera <a name="Page_250" id="Page_250"></a>la force de remplir +heureusement ta noble mission.</p> + +<p>Je suivis des yeux la voiture, jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait +disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier +solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu réfléchir avec +toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche +inattendue m'avait placé; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus +besoin de surmonter mon émotion, mon coeur se mit à battre violemment, +je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se +révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte +contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j'envisageai +sous un tout autre point de vue la tâche qui m'était imposée. J'aimais +la fille de mes bienfaiteurs; peut-être n'avais-je pas fait ce que +j'eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination; +peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers +Dieu. J'avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons +pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure était venue de +prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s'immoler au +bonheur de celle qui en était l'objet. Certes, c'était une mission +pénible que j'avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore +son coeur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice +fût consommé, mais j'offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition +de mon égarement, et, si j'étais coupable, il m'accorderait peut-être, +avec son pardon, la paix du coeur que j'avais perdu.<a name="Page_251" id="Page_251"></a></p> + +<p>Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que +celles qui pouvaient m'encourager à accomplir franchement ma terrible +tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h2> + + +<p>Le lendemain, lorsque je descendis de la diligence à la porte de la +ville et que j'entrai dans la rue qui devait me conduire immédiatement à +la maison de M. Pavelyn, il me fallut rassembler toute mon énergie pour +ne point défaillir au moment d'accomplir ma tâche. Jusqu'alors, j'étais +parvenu à combattre mon hésitation et ma crainte; mais, maintenant que +chaque pas me rapprochait du moment fatal, je sentais ma force +m'abandonner. Mon coeur battait violemment, et de temps en temps un +frisson glacial parcourait mes membres. Ce n'est pas que j'hésitasse +dans ma résolution, ni que j'eusse quelque regret d'avoir accepté la +douloureuse mission; mais il y avait en moi une puissance secrète qui +luttait contre ma volonté, et dont les efforts tumultueux augmentaient à +chaque instant ma frayeur et mes souffrances.</p> + +<p>Après m'être arrêté deux ou trois fois en chemin pour maîtriser mon +agitation, je crus avoir repris un peu de calme, et je sonnai hardiment +à la porte de M. Pavelyn.<a name="Page_252" id="Page_252"></a></p> + +<p>Comme je me présentai à l'heure convenue, M. Pavelyn épiait mon arrivée. +Il vint à ma rencontre dans le vestibule, me serra la main avec joie, et +m'introduisit sur-le-champ dans la chambre où sa fille était assise +auprès d'une table, tenant une broderie à la main.</p> + +<p>—Vois, Rose! s'écria-t-il gaiement, voici Léon qui vient nous voir.</p> + +<p>Elle leva la tête de dessus son ouvrage. Son visage s'illumina de +l'éclat d'une joie indescriptible, ses yeux firent rayonner vers moi un +regard plein d'amour et de reconnaissance. Ma présence seule la rendait +heureuse.... Pauvre victime d'un penchant défendu!</p> + +<p>L'effet que cette démonstration, dont le sens ne pouvait m'échapper, +produisit sur moi fut si profond, que je dus faire un effort pour +retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Mais Rose, que mon arrivée +inattendue avait surprise, se rendit immédiatement maîtresse de son +émotion. Après avoir balbutié un aimable salut, elle avait repris tout +son calme, et, dans ses réponses à ce que son père ou moi lui disions, +il n'y avait plus rien qui pût faire soupçonner une profonde émotion.</p> + +<p>Nous causâmes pendant quelque temps de choses presque indifférentes; +puis M. Pavelyn porta la conversation sur le mariage. Il fit comme si je +ne savais rien de Rose, énuméra brièvement toutes les raison qui +devaient décider sa fille à accepter cette brillante alliance, et me +demanda ensuite directement quelle était mon opinion sur cette affaire.<a name="Page_253" id="Page_253"></a></p> + +<p>—Il ne peut y avoir de doute, affirmai-je: mademoiselle Rose doit +donner son consentement; car un pareil mariage....</p> + +<p>Un coup d'oeil de Rose fit expirer la parole sur mes lèvres. Elle me +considérait avec étonnement, avec reproche et avec effroi; un pénible +sourire errait sur ses lèvres, sourire presque imperceptible, mais +convulsif comme celui d'une personne qui a reçu une blessure mortelles +et qui ne veut pas se plaindre.</p> + +<p>M. Pavelyn, remarquant mon hésitation, vint à mon secours et dit +quelques mots pour m'encourager à continuer ma tâche.</p> + +<p>Je recommençai avec douceur, mais avec résolution, à lui conseiller de +se marier. Elle avait baissé la tête et paraissait m'écouter avec +patience, sinon avec indifférence.</p> + +<p>D'abord je fis valoir ta grande fortune de Conrad da Somerghem, sa haute +noblesse et l'excellence de ses qualités. J'allais invoquer la raison +principale et parler à Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents, +lorsque M. Pavelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivi son père +des yeux et me considéra avec un regard qui me fit frémir et me frappa +de stupeur. Comme le langage de l'âme est admirablement clair!</p> + +<p>Rose n'avait point parlé, et cependant j'avais compris mot pour mot ce +qu'elle m'avait dit. Hélas! elle m'accusait d'avoir conspiré avec son +père pour faire violence à ses sentiments. Elle me reprochait cette ruse +cruelle et la blessure dont je venais volontairement de déchirer <a name="Page_254" id="Page_254"></a>son +coeur. J'étais extrêmement ému, et je bégayais quelques mots d'excuse; +mais elle, avec un calme qui me dominait, me dit doucement:</p> + +<p>—C'est bien, Léon, continuez. Accomplissez sans hésiter votre mission; +je vous écouterai jusqu'au bout.</p> + +<p>Je sentais des larmes prêtes à jaillir de mes yeux; mon coeur était +serré, la pâleur de l'angoisse décolorait mon visage. Alors, la crainte +me fit résister violemment à mon émotion. J'appelai à mon secours la +conscience du devoir et toute l'énergie de ma volonté. Je repris d'une +voix tremblante:</p> + +<p>—Rose, vous êtes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur! Ah! +délivrez-les de l'angoisse qui abrégerait leurs jours. Ils vous ont +donné la vie; toutes leurs espérances sont concentrées sur vous. Si la +consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils +mourraient de désespoir. Si c'est un sacrifice, un pénible sacrifice +même que l'on exige de vous, acceptez-le, je vous en supplie, par pitié, +par amour pour votre bon père, pour votre tendre mère!</p> + +<p>Je croyais avoir fait quelque impression sur l'esprit de Rose; mais, +voyant que je m'étais trompé, je m'interrompis.</p> + +<p>—Malheureux Léon! dit-elle en soupirant, pourquoi retourner ainsi le +poignard dans votre coeur et dans le mien? La consomption, dites-vous? +Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon coeur un +sentiment qui est devenu ma vie même. J'aime mieux mou<a name="Page_255" id="Page_255"></a>rir de +consomption! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui +s'est emparé de mon âme; alors, du moins, je l'emporterai avec moi dans +la tombe sans l'avoir souillé par une promesse parjure!</p> + +<p>Je fus si profondément ému à cette révélation du secret de son coeur; +ces affreuses paroles: consomption, mort, tombe, m'inspirèrent une telle +frayeur et une si vive pitié, qu'un torrent de larmes ruissela sur mes +joues. Je voulus parler, la voix s'arrêta dans mon gosier.</p> + +<p>—Ne pleurez pas, Léon, dit Rose; la fatalité cruelle qui pèse sur nous +ne peut se fléchir par des larmes. Dieu nous a refusé le bonheur sur la +terre, courbons la tête avec résignation et sans nous plaindre. J'en +mourrai peut-être; mais pourquoi croire qu'il ne reste plus d'espoir +après la mort? N'y a-t-il donc pas une seconde vie?</p> + +<p>Égaré, hors de moi, succombant presque à ma douleur, je m'écriai d'une +voix entrecoupée par les sanglots:</p> + +<p>—Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose! Oh! Rose, écoutez-moi! Ce +mariage doit briser un coeur dont chaque battement était un soupir pour +vous; il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu'à vous aimer, il +doit tuer une âme qui vous adorait comme la Divinité; mais il doit aussi +vous sauver de la mort qui vous menace, il doit épargner à vos parents, +à mes bienfaiteurs, le plus affreux désespoir; il doit excuser notre +égarement devant Dieu!... Oh! Rose, par les souvenirs de notre enfance, +par tout ce que j'ai espéré et souffert, par mon amour insensé, mais +sans bornes, pour celle qui <a name="Page_256" id="Page_256"></a>m'a fait artiste, oh! je vous en conjure, +laissez-vous fléchir! Accordez-moi un seul moyen de reconnaître les +bienfaits de votre père, et ne m'ôtez pas l'espérance que vous resterez +sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah! voyez, Rose! voyez, je vous +en supplie à genoux.... Écoutez, exaucez ma prière!</p> + +<p>Je me laissai tomber à genoux en versant d'abondantes larmes et en +tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de +stupeur s'était passé en elle: une joie excessive brillait sur sa +physionomie. Les bienheureux qui voient s'entrouvrir le ciel n'ont pas +un sourire plus céleste. Pendant que je répétais ma prière avec plus +d'ardeur, elle me tendit la main et me dit:</p> + +<p>—Ah! j'en étais sûre, et cependant, je n'osais pas y croire tout à +fait; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, Léon! Si Dieu +a décidé de ma vie, maintenant je puis mourir!</p> + +<p>Tout à coup je fus saisi d'une émotion terrible, je sautai debout en +tremblant, et je courbai la tête en poussant un cri étouffé. Une porte +s'était ouverte, et M. Pavelyn m'avait vu agenouillé aux pieds de sa +fille! Cependant ce n'était pas cela qui m'agitait; car j'aurais +facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante; mais, dans le +regard qu'il fixait sur moi, il y avait tant d'amertume et un courroux +si sombre, quoiqu'il fût contenu, que je ne pus douter qu'il n'eût +surpris le secret de mon amour pour sa fille.</p> + +<p>Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d'une son<a name="Page_257" id="Page_257"></a>nette et attendit +l'arrivée d'un domestique. Ce fut un moment anxieux; un silence de mort +régnait dans le salon; Rose tenait ses yeux baissés; j'étais plus mort +que vif, et je dus m'appuyer au marbre de la cheminée pour ne pas plier +sur mes jambes chancelantes.</p> + +<p>Une servante parut.</p> + +<p>—Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de +venir auprès d'elle sur-le-champ.</p> + +<p>Dès que la servante eut disparu, mon protecteur, irrité, me dit d'une +voix dont l'altération glaça mon sang dans mes veines:</p> + +<p>—Venez, suivez-moi; je dois être seul avec vous.</p> + +<p>Comme dans mon trouble et ma défaillance je ne m'empressais pas de lui +obéir, il me saisit par la main et m'entraîna hors du salon. Près de la +porte, je retournai la tête, dans un mouvement involontaire: c'était mon +âme qui, par un dernier regard, voulait dire un éternel adieu à l'âme +qu'elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt levé vers le ciel, comme +une prophétesse; ses traits étaient illuminés; l'espérance et la foi +rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu'elle +me disait adieu jusque dans le sein de Dieu.</p> + +<p>M. Pavelyn paraissait péniblement affecté de l'attitude de sa fille, car +il me serrait le poignet et m'entraîna à grands pas dans une chambre +retirée dont il ferma la porte derrière lui.</p> + +<p>Je demeurai immobile à la place même où mon bienfai<a name="Page_258" id="Page_258"></a>teur m'avait +conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda +silencieusement; je ne pus supporter ce regard, et je me laissai tomber +sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes larmes.</p> + +<p>—Ainsi, voilà ma récompense! s'écria M. Pavelyn d'une voix altérée. Cet +enfant que j'ai tiré de la pauvreté, que j'ai aimé comme un fils, que +j'ai comblé de bienfaits, cet enfant était un serpent qui s'est glissé +dans ma famille pour empoisonner ma vie! Le fils du sabotier, non +content d'oser lever les yeux sur l'héritière de ma fortune et de mon +nom, voudrait entraîner ma fille unique à partager son coupable amour! +Insensé! La reconnaissance n'avait-elle donc pas assez de puissance dans +votre coeur pour étouffer une pareille inclination? Ne prévoyiez-vous +pas que vous alliez commettre une lâcheté et un crime! Qu'avez-vous osé +croire? qu'avez-vous osé espérer? Ah! c'est une malédiction de Dieu.</p> + +<p>J'étais pâle comme la mort; je tremblais; je me tordais les mains de +désespoir; je tendais les bras vers M. Pavelyn en bégayant des paroles +confuses. Mon émotion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon +désespoir sans bornes éveillèrent quelque compassion dans le coeur de +mon bienfaiteur; car ce fut avec moins de colère qu'il reprit:</p> + +<p>—Non, ne répétez pas l'aveu de votre coupable égarement; j'ai tout +entendu. Hélas! puisse le ciel vous le pardonner! Tandis que je vous +prodiguais mon amitié, et que je songeais nuit et jour à votre avenir, +vous par<a name="Page_259" id="Page_259"></a>liez à mon enfant d'un amour qui devait abréger notre vie à +tous, et couvrir notre tombe d'une honte ineffaçable.</p> + +<p>La blessure sanglante que me fit cette accusation me rendit la parole; +j'essayai, à travers mes sanglots, de faire comprendre à M. Pavelyn que +je n'avais jamais, avant cette journée fatale, trahi par un mot ni par +un signe la malheureuse passion que j'avais pour Rose. Je lui dis +combien j'avais lutté et souffert; comment j'étais retourné à Bodeghem +avec l'intention de ne plus fouler le pavé de la ville d'Anvers, et +comment mon amaigrissement et ma fièvre n'étaient que la conséquence du +combat désespéré que j'avais livré contre moi-même.—Enfin, je me jetai +aux pieds de mon bienfaiteur, et, les arrosant de mes larmes, j'implorai +sa pitié et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, fût-ce au bout +de la terre; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa +malédiction. Il me releva d'un geste bref et répondit:</p> + +<p>—Malheureux, je vous ai tant aimé, que, maintenant encore, je puis +croire à votre innocence! Je ne vous ferai donc plus de reproches +inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre fol amour +pour Rose, ni de sa faiblesse.... C'est un grand bonheur, oui, oui; car, +si quelqu'un avait surpris ce terrible secret, où irais-je cacher ma +honte? Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur? Et +Conrad de Somerghem qui se saurait repoussé pour un.... Non, je surmonte +<a name="Page_260" id="Page_260"></a>ma colère, mon indignation; c'est une consolation pour moi que, +maintenant du moins, vous sentiez ce qu'un devoir inexorable exige de +vous. C'est assez. Le silence, l'éternel oubli doit ensevelir ce secret; +vous comprendrez, je l'espère, que vous devez quitter immédiatement +cette maison. Partez, allez loin, très-loin; que personne de nous +n'entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout puisse oublier +jusqu'à votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, Léon, si +vous êtes reconnaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne +volonté et avec conscience à cette nécessité.... On a besoin d'argent +pour voyager; je ne veux pas que vous manquiez de rien.</p> + +<p>À ces mots, il posa une bourse à côté de moi sur la table; mais, moi, +anéanti par tant de bonté, je m'élançai vers lui, et lui pris les mains +que j'arrosai de mes larmes en m'écriant:</p> + +<p>—Oh! merci, merci! je prierai Dieu sans cesse pour qu'il vous accorde +ses bénédictions! Adieu! ayez pitié de l'infortuné dont le dernier +soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh! mon Dieu.... Adieu, +noble coeur, généreux protecteur, adieu!</p> + +<p>En achevant ces mots, je m'enfuis. Je me précipitai dans la rue comme un +aveugle, et, poursuivi par l'angoisse et le désespoir, je courus droit +devant moi, sans savoir ce que je faisais. Je sortis de la ville par la +première porte qui se présenta devant moi, et lorsque j'arrivai au bout +du faubourg et que je vis le monde ouvert <a name="Page_261" id="Page_261"></a>devant moi je poussai un cri +de joie, et je redoublai de vitesse, comme si chaque pas qui m'éloignait +de la demeure de mon bienfaiteur devait diminuer le poids de ma honte et +l'horreur de mon crime.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h2> + + +<p>Le premier jour de ma fuite, je tombai d'épuisement près d'un village +non loin de Bruxelles. Quoique j'eusse refusé le secours que m'avait +offert mon protecteur, je n'étais pas sans argent. Je possédais trois +napoléons d'or et quatre ou cinq francs en menue monnaie. Après quelques +moments de repos, j'entrai dans le village et je cherchai une auberge. +Le lendemain, au point du jour, je repris mon voyage dans la direction +de la France, car je croyais que, dans ce grand pays dont je connaissais +bien la langue, je trouverais mieux qu'ailleurs les moyens de me cacher +et de soutenir ma vie amère sans qu'on en apprît jamais rien à Anvers.</p> + +<p>Après avoir marché pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai +enfin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux +environs de Compiègne. Maintenant qu'il y avait entre Rose et moi une +distance de cinquante à soixante lieues, maintenant que <a name="Page_262" id="Page_262"></a>je me savais +éloigné de toutes les grandes routes et que je n'avais plus à craindre +que l'on pût découvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la +nécessité de continuer mon voyage. Les gens chez qui j'étais logé ne +m'inquiétaient pas par des questions indiscrètes et ne s'étonnaient pas +de ma singulière taciturnité.</p> + +<p>Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons où l'on pouvait +rêver tout à son aise, et à peu de distance s'étendait la forêt +impériale de Compiègne, où les malheureux peuvent s'égarer dans la plus +complète solitude avec leurs tristes pensées.</p> + +<p>C'était le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette +forêt que je passais mes journées, immobile pendant des heures entières, +les yeux fixés sur un même point et les bras croisés sur ma poitrine; ou +bien allant et venant, riant et soupirant, répandant sur le gazon la +rosée de mes larmes jusqu'à ce que la cloche de midi ou l'obscurité du +soir me rappelât au village.</p> + +<p>Je pensais à ma mère, à M. Pavelyn et à mon avenir perdu: je sentais les +remords de ma conscience; je voyais pleurer mes bienfaiteurs à la vue du +dépérissement de leur enfant; j'entendais une malédiction sortir de leur +bouche contre l'ingrat dont l'orgueil insensé était la cause du malheur +de leur vie; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions +qui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon âme malade assez de +force pour les chasser, et pour évoquer à leur place une autre image, +une resplendissante et admirable appari<a name="Page_263" id="Page_263"></a>tion. Alors Rose s'élevait à mes +yeux, des brouillards de la forêt, avec le sourire de l'espérance aux +lèvres, le feu de l'enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt +le ciel, comme elle m'était apparue lors de notre fatal et éternel +adieu. D'autres fois, j'écoutais une voix plaintive et je voyais à +travers le feuillage l'ombre vaporeuse d'une vierge angélique. C'était +l'âme de Rose qui venait me répéter l'aveu de son amour. «Plutôt mourir! +plutôt mourir!» murmurait-elle à mon oreille d'une voix solennelle et +touchante. Et alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me +sentais heureux par-dessus tous les hommes, et je riais au fond de la +forêt solitaire, comme un pauvre fou qui a perdu la conscience de +lui-même.</p> + +<p>Malgré le dérangement maladif de mon esprit, je songeais à ma mère avec +une profonde inquiétude. Elle ne s'étonnerait pas pendant la première +semaine de mon départ combien je resterais de jours à Anvers; mais enfin +elle s'informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elle +point frappée en apprenant que j'avais disparu sans laisser aucune trace +derrière moi! Je devais et je voulais lui écrire. Mais que lui dirais-je +dans cette lettre? Je ne pouvais pas lui révéler la vérité; car je +voulais accomplir avec une religieuse fidélité la promesse que j'avais +faite à mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour +commencer une lettre mensongère; mais le mensonge ne voulait pas sortir +de ma plume.</p> + +<p>Après une lutte qui dura quatre jours, je cédai enfin à <a name="Page_264" id="Page_264"></a>l'impérieuse +nécessité, et j'écrivis à ma mère. Je lui dis avec mille protestations +d'amour, et en implorant son pardon, que je voulais entreprendre un +voyage en France, en Allemagne et en Italie, pour compléter mon +éducation d'artiste. Que j'étais parti sans lui dire adieu, de crainte +que mes parents ou M. Pavelyn ne me détournassent de l'exécution d'un +projet qui me poursuivait depuis plus d'une année et qui m'avait rendu +malade. J'ajoutai qu'elle ne devait pas être inquiète de moi, que je lui +donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours à elle +avec amour et que je reviendrais le plus tôt possible, avec la ferme +volonté d'embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse.</p> + +<p>Pour ne pas laisser deviner à mes parents le lieu de mon séjour ou le +lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la +chaussée voisine, et je me fis conduire jusqu'à Reims, où je jetai ma +lettre à la poste. Le soir, j'étais revenu dans le village.</p> + +<p>Cette lettre à ma mère m'avait coûté bien des efforts incroyables; mais, +maintenant qu'elle était partie et que je pouvais espérer que mes +parents seraient du moins rassurés sur mon existence, je sentais mon +coeur déchargé d'un poids étouffant, et mon esprit tout à fait libre de +se livrer, dans un oubli complet, à ses continuelles rêveries.</p> + +<p>Je n'aurais point, de longtemps, songé à quitter mon village, solitaire, +car j'aimais la forêt de Compiègne et ses sentiers ombreux; mais je +m'aperçus bientôt que mes finances étaient presque épuisées. D'ailleurs, +mes <a name="Page_265" id="Page_265"></a>singulières allures commençaient à être remarquées dans le village, +et l'on me faisait des questions indiscrètes qui me déplaisaient. Il +fallait donc prendre un parti et m'en aller. Paris était le seul endroit +où je pusse me rendre avec l'espoir de rester inconnu et caché dans la +foule, et de trouver de l'ouvrage comme sculpteur, afin d'échapper à la +misère qui me menaçait.</p> + +<p>Deux jours après, j'entrais, le bâton de voyage à la main, dans la +capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un petit +hôtel garni; mais alors, rappelé à l'économie par la vue de ma dernière +pièce de cinq francs, je cherchai un logement moins coûteux. Je pris +possession d'une petite chambre sous les combles d'une haute maison dans +la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière le Panthéon. De là, mes +yeux embrassaient tout le panorama de l'immense cité, et mon regard +pouvait se perdre pendant des heures dans l'horizon brumeux, comme dans +l'infini. À mes pieds grondait le roulement de milliers de voitures; +au-dessus de ma tête bruissait le mouvement d'un million d'habitants; +j'entendais même, dans la maison qui me servait d'asile, le chant de +gens joyeux, le cri des enfants, et les appels des personnes qui +montaient et descendaient l'escalier; mais tous ces bruits m'étaient +étrangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je +me sentais plus loin du monde et plus isolé que dans le petit village +perdu près de Compiègne.</p> + +<p>Dès la première heure de mon séjour dans cette petite <a name="Page_266" id="Page_266"></a>chambre, elle me +devint chère. Quelle autre patrie était mieux faite pour mon âme +attristée, que cet étroit réduit, perdu sous le toit d'une maison qui +était elle-même un petit monde, mais avec un horizon sans limites, où +mes pensées pouvaient s'égarer en toute liberté?</p> + +<p>Si la nécessité n'avait pas interrompu mes rêves, il me semble que +j'aurais passé toute ma vie la tête penchée hors de ma petite fenêtre. +Mais il n'y avait pas moyen d'oublier que la pauvreté se tenait à mes +côtés. Je m'arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je descendis dans la +rue, pour aller demander de l'ouvrage chez les maîtres statuaires, comme +je l'avais déjà fait infructueusement depuis plusieurs jours.</p> + +<p>Ce jour-là, je devais être plus heureux. Je m'adressai à un sculpteur +très-estimé, qui demeurait dans une maison de la rue de Seine, en lui +disant que j'étais un jeune artiste, un premier prix de l'Académie +d'Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner +dans ses études; mais que, me trouvant sans argent, j'étais obligé de +chercher de l'ouvrage pour vivre. L'humilité de mon langage lui inspira +sans doute de la confiance; car il ne m'en demanda pas davantage, et me +conduisit sur-le-champ dans un grand atelier où beaucoup de jeunes gens +et même d'hommes faits étaient occupés à tailler dans le bois et dans la +pierre différentes statues, et des ornements de toute espèce.—Il appela +le chef de l'atelier, lui dit quelques mots à voix basse; puis, se +tournant vers moi:<a name="Page_267" id="Page_267"></a></p> + +<p>—On va vous mettre à l'épreuve, mon garçon, dit-il. Ce soir, je verrai +ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l'ouvrage. À +l'oeuvre donc, et bon courage!</p> + +<p>On m'apporta une petite ébauche en plâtre représentant un archange, et +un bloc de bois de tilleul, où je devais tailler la tête de l'ange +jusqu'au cou, grande quatre fois comme le modèle. On me procura en même +temps tout ce qu'il me fallait: un établi, des outils, et même une +blouse grise, pour ne pas souiller mes habits.</p> + +<p>Vers le soir, j'avais presque entièrement terminé la tête d'ange. +J'étais content de moi-même, car j'avais la conviction que mon essai +était parfaitement réussi. Aussi, je travaillais avec tant d'ardeur, que +je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur était +derrière moi, et regardait ce que je faisais.</p> + +<p>Il me tapa sur l'épaule, et me dit avec un sourire aimable:</p> + +<p>—Oh! oh! mon gaillard, vous osez corriger le modèle! C'est égal, j'aime +cela, quand la hardiesse marche de pair avec le talent. Je suis +satisfait; vous travaillerez pour moi; et, pour vous faire voir que je +veux du bien à de jeunes artistes comme vous, je vous donnerai le +salaire d'un premier ouvrier.</p> + +<p>Depuis ce jour, je travaillai dans le grand atelier au milieu de +nombreux compagnons. Il y avait à exécuter, pour une église de la ville +de Bordeaux, un grand autel avec toutes ses statues et tous ses +ornements. L'ouvrage <a name="Page_268" id="Page_268"></a>se trouvait en retard et était pressé. C'est à +cette circonstance que je devais mon admission immédiate.</p> + +<p>Dès le premier jour de mon entrée à l'atelier, mes camarades avaient +tâché de savoir qui j'étais. Au commencement, ils excusèrent ma +discrétion et ma réserve; mais bientôt mon continuel silence les aigrit, +et je devins de plus en plus l'objet de leurs railleries, sinon de leur +haine.—Cette disposition hostile de mes camarades m'affligea; je fis +tous mes efforts pour être un peu plus communicatif, et pour leur être +agréable; mais j'eus beau me faire violence, je ne parvins pas à chasser +les images qui, même pendant que je travaillais avec ardeur, étaient +sans cesse présentes à mon esprit, et l'emportaient dans le monde des +idées tristes.... Rose, toujours Rose! qui me montrait le ciel comme la +patrie des pauvres bannis du bonheur, et murmurait à mon oreille: +«Plutôt mourir! plutôt mourir!»</p> + +<p>Lorsque la fin des heures de travail me rendait ma liberté, je prenais +mon vol, comme un oiseau échappé de sa cage, vers la montagne +Sainte-Geneviève, et je m'asseyais sur une chaise devant ma petite +fenêtre, et je regardais d'un oeil vague les reflets dorés du soir, et +je rêvais d'elle, de son sourire et de son aveu; ou bien je pensais à sa +maladie, au chagrin de ma pauvre mère, et je pleurais, et je suppliais +Dieu, les mains levées vers lui, de la protéger et de me pardonner, dans +sa miséricorde infinie. Et je ne quittais ma place favorite que quand la +fatigue m'obligeait à me mettre au lit pour réparer mes forces.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a name="Page_269" id="Page_269"></a>XXIX</h2> + + +<p>Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades à +l'achèvement du grand autel.</p> + +<p>Un jour, le sculpteur me fit appeler dans son atelier particulier. Il me +montra un modèle de plâtre—qu'à son ancre symbolique on pouvait +reconnaître pour une personnification de l'Espérance,—et me dit de +l'examiner avec attention, parce qu'il désirait avoir mon avis.</p> + +<p>—Eh bien, demanda-t-il après quelques instants, que pensez-vous de +cette statue?</p> + +<p>—Telle qu'elle est comprise, je la trouve extrêmement belle, +répondis-je d'un ton craintif.</p> + +<p>—Telle qu'elle est comprise? répéta-t-il. Il y a donc une restriction? +Voyons, parlez franchement; je ne vous ai pas appelé ici pour recevoir +vos éloges, il manque quelque chose à cette ébauche. Si vous pouvez +trouver ce que c'est, vous me rendrez service; car cela commence à +m'ennuyer terriblement.</p> + +<p>—Mon talent est trop borné, murmurai-je, pour que j'ose critiquer une +si belle oeuvre; cependant je reconnais que, si j'avais dû +l'entreprendre moi-même, mon <a name="Page_270" id="Page_270"></a>imagination me l'eût fait concevoir moins +bien sans doute, mais autrement.</p> + +<p>—Mais comment l'auriez-vous conçue? C'est précisément là ce que je veux +savoir, s'écria mon maître avec impatience.</p> + +<p>Je lui expliquai que, d'après moi, la beauté corporelle que les Grecs +ont recherchée, répondait sans doute à leurs moeurs et à leur religion; +que le christianisme, regardant le corps comme poussière, avait plutôt +pour but, dans l'art, de traduire les émotions de l'âme immortelle. +L'ébauche de la statue de l'Espérance, si elle était mon ouvrage, ne +ressemblerait donc pas tant à une divinité grecque; je la ferais plus +humaine, trop humaine probablement.</p> + +<p>Mon maître paraissait écouter mes paroles avec plaisir Il m'arracha +encore une remarque sur l'expression du visage de sa statue. D'abord, je +tâchai de lui faire comprendre, avec la plus grande réserve, que je +trouvais l'expression trop calme, trop froide, et manquant d'élan vers +celui qui est la source de toute espérance. Insensiblement je me laissai +entraîner par mon sentiment; on avait touché une des cordes de mon +coeur, qui n'en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je +représentai l'espérance comme l'unique source de toute foi, de toute +religion, de toute joie;—car, si le Créateur n'avait pas mis au coeur +de l'homme l'étincelle lumineuse de l'espérance, où celui-ci +trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les +douleurs et la travail de <a name="Page_271" id="Page_271"></a>la vie, s'il ne savait pas qu'un être suprême +lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances?</p> + +<p>Mon maître fut vivement touché de mon langage enthousiaste, et, tout en +me disant que je me laissais peut-être exalter jusqu'à l'exagération, il +me serra la main avec une satisfaction sincère.</p> + +<p>Il m'expliqua pourquoi cette ébauche l'ennuyait, comme il me l'avait +dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d'un magnifique cabinet +d'objets d'art, lui avait commandé la statue de marbre de l'Espérance, +pour être placée au milieu de plusieurs chefs-d'oeuvre de sculpture. Ce +banquier, originaire d'Allemagne, était un homme très-religieux. Il +avait sur l'art d'autres idées que celles qui sont reçues en France. +Plusieurs fois déjà, il était venu voir le modèle ébauché, et, chaque +fois, il s'en était montré mécontent, malgré les nombreuses +modifications que mon maître y avait faites. Le banquier avait à peu +près les mêmes idées que moi sur les exigences de ce que nous appelons +l'art chrétien, et cela étonnait grandement mon maître. Quoiqu'il en +soit, mon maître tenait beaucoup à satisfaire le riche amateur, et il me +pria instamment de lui dire d'une façon plus précise et plus détaillée +comment je croyais que la pose, l'expression et les formes de sa statue +devaient être pour répondre au voeu du banquier.</p> + +<p>Je parlai si longtemps et je conseillai tant de changements, qu'à la fin +aucune des parties de sa composition n'avait échappé à mes critiques, +cependant comme je par<a name="Page_272" id="Page_272"></a>lais avec beaucoup de respect, ma franchise ne +blessa pas le sculpteur. Il secoua la tête d'un air pensif, et dit:</p> + +<p>—Vous autres, hommes du Nord, vous comprenez l'art autrement que nous +le comprenons en France aujourd'hui. Qui a tort? Qui a raison? Nous +laisserons la question pendante. En tous cas, je me fais vieux, et ce +n'est pas à mon âge que l'on change son esprit et ses yeux. Il m'est +impossible de satisfaire le banquier; et cependant je serais +profondément désolé si je devais perdre quelque chose de son estime et +de sa haute protection.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>—Mais, mon brave garçon, demanda tout à coup mon maître, si je vous +priais de faire une maquette d'après vos idées, y mettriez-vous le +cachet de vos sentiments sur l'art chrétien?</p> + +<p>—J'ose l'espérer, quant à l'idée du moins, répondis-je. Quant aux +formes et aux proportions des différentes parties, votre main de maître +devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et +inexpérimenté.</p> + +<p>—Ah! c'est naturellement ainsi que je l'entends, s'écria le sculpteur. +Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pièces de l'autel achevé. +Pour le placer dans l'église, je serai au moins huit jours absent. Il y +a là-haut, au troisième étage, une petite chambre où je travaille +quelquefois. J'y ferai monter de la terre glaise. C'est là que vous +ferez votre ébauche. Il y a une sonnette; l'apprenti viendra à votre +appel pour recevoir vos <a name="Page_273" id="Page_273"></a>ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette +chambre. Je défendrai que personne vienne vous déranger. Vous profiterez +de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous +pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous êtes capable.... Ainsi +c'est dit, n'est-ce pas, demain vous vous mettrez à l'oeuvre? Et vous me +ferez une Espérance chrétienne.</p> + +<p>Je promis de faire de mon mieux pour mériter son approbation.</p> + +<p>Le lendemain, je pétrissais l'argile avec passion, car j'étais si +exalté, et je voyais mon idéal si net et si vivant devant mes yeux que +je jugeai inutile de modeler une ébauche en petit pour me guider dans +mon travail.</p> + +<p>Quelle serait ma statue? Où trouverais-je mon inspiration? Mais qui, sur +la terre, avait, comme moi, vu l'Espérance incarnée en une créature +humaine? Rose! Rose avec son doigt tendu vers le ciel, avec toute son +âme dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illuminé par la foi en +une vie meilleure, levé vers Dieu, la source de toute espérance!—Oh! +j'étais encore artiste! Toute la vivacité de mon esprit m'était revenue; +je ne pensais plus qu'à ma création, et je me sentis si heureux et si +grand, que, sans m'en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l'argile +que je pétrissais sous mes doigts fiévreux. Et, comment en eût-il été +autrement? Ce que je faisais c'était l'incarnation de mon amour, de ma +croyance, de mon espoir! Rose était là, devant moi; comme l'ange +inspirateur de l'artiste! Et moi, en travail<a name="Page_274" id="Page_274"></a>lant, je me sentais plus +près d'elle, et en communication plus intime avec son âme que dans mes +rêves les plus trompeurs. Aussi l'argile se façonnait comme par +enchantement entre mes mains. J'aurais eu vingt bras, que je n'eusse pas +pu travailler plus vite!</p> + +<p>Cependant, lorsque j'eus entièrement modelé ma statue avec son caractère +propre, mais encore grossièrement ébauché, une difficulté que j'avais +vainement essayé d'écarter m'effraya. Non-seulement ma statue avait +l'attitude solennelle et l'expression enthousiaste de Rose au moment où +elle m'avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c'était si exactement +sa figure, que ma main avait involontairement imprimé, sur ses traits et +dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue était donc +trop grêle de formes et trop maigre.</p> + +<p>Je luttai longtemps pour corriger ce défaut; enfin je réussis en partie, +et mon ébauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui +ôter son apparence maladive.</p> + +<p>Alors je me mis à travailler avec plus de confiance et plus d'ardeur, et +je poussai si vivement l'exécution, que je passai presque tout le +huitième jour à contempler mon oeuvre avec ravissement, ne voyant plus +aucune correction à y faire.</p> + +<p>Mon maître était revenu dans l'après-midi. Je reconnus sa voix dans +l'escalier, et j'attendis, coeur palpitant, qu'il ouvrit la porte de ma +chambre. Quel serait son jugement?<a name="Page_275" id="Page_275"></a></p> + +<p>Enfin il parut, et s'écria aussitôt qu'il me vit:</p> + +<p>—Eh bien, mon garçon, a-t-on réussi? a-t-on bien travaillé? Voyons +comment vous comprenez l'Espérance chrétienne.</p> + +<p>A ces mots, il s'approcha de ma statue; mais il recula, frappé d'un +sentiment dont je ne pus me rendre compte, et la considéra un instant en +se parlant à lui-même.—Puis il s'élança vers moi, me prit la main, la +serra avec force, et dit d'une voix émue:</p> + +<p>—Mais vous êtes un artiste, vous! un grand artiste! Les formes sont un +peu grêles; mais cela ne fait rien, je les corrigerai. Vous avez trop +d'inspiration et trop de talent pour ne pas acquérir, avec le temps, une +grande célébrité. Pauvre garçon! vous perdez votre temps ici, à tailler +le bois et la pierre pour gagner un morceau de pain! Cela n'est pas +juste; à chacun selon son mérite; je vous procurerai les moyens de vous +faire connaître.... Et, en attendant, je double dès aujourd'hui votre +salaire. Tant que vous resterez ici, vous ne serez pas mon ouvrier, vous +serez mon ami; nous causerons de l'art ensemble; j'apporterai mon +expérience, et vous, l'enthousiasme de votre coeur jeune et chaud. Nous +y gagnerons tous les deux.</p> + +<p>Je remerciai mon généreux maître, les larmes aux yeux; mais il ne me +laissa pas le temps d'exprimer ce que je sentais.</p> + +<p>—Je cours chez le banquier, s'écria-t-il. Il faut qu'il vienne, qu'il +vienne à l'instant. Il serait bien difficile <a name="Page_276" id="Page_276"></a>s'il n'était pas content, +cette fois. S'il est chez lui, je le ramène avec moi. Jetez ces morceaux +d'argile, et laissez descendre un peu le rideau; votre statue ne reçoit +pas assez de lumière.</p> + +<p>À ces mots, il descendit l'escalier quatre à quatre, me laissant en +proie à une émotion d'orgueil et de joie.</p> + +<p>Après une demi-heure d'attente, j'entendis un bruit de pas qui montaient +à l'étage où se trouvait mon atelier. Je me retirai dans un coin de la +chambre pour ne gêner personne, et je m'assis devant une table en +faisant semblant de dessiner.</p> + +<p>J'entendis un cri d'admiration poussé par le banquier, qui dit à mon +maître:</p> + +<p>—C'est superbe! je vous félicite. Vous avez enfin compris mieux que moi +ce que je désirais. Recevez mes sincères remerciements. Oh! la nature +vit! Et quelle expression, quel élan vers Dieu! Oui, oui! c'est ainsi +qu'il faut représenter l'Espérance des chrétiens....</p> + +<p>—Et si je vous disais que je ne suis pas l'auteur de cette statue? +répliqua mon maître.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda le banquier surpris.</p> + +<p>—J'y changerai bien quelque chose, répondit le sculpteur. Elle est trop +maigre, et il y a, çà et là, de petits détails qui doivent être +corrigés; mais je ne veux pas m'attribuer le mérite d'autrui. L'auteur +de la statue que vous admirez est le jeune homme que vous voyez dessiner +à cette table.<a name="Page_277" id="Page_277"></a></p> + +<p>Et, se tournant vers moi, il me cria:</p> + +<p>—Venez ici, mon ami, et recevez vous-même les éloges qui vous +appartiennent légitimement.</p> + +<p>J'obéis. Le banquier s'avança vers moi et se mit à me louer +chaleureusement et à vanter mon oeuvre. Ému et confus, je tenais les +yeux baissés; mais mon maître me frappa vivement sur l'épaule, et +s'écria:</p> + +<p>—Ah! monsieur Léon, vous êtes là comme une timide jeune fille. Levez la +tête et regardez hardiment devant vous, comme un artiste tel que vous a +le droit de le faire.</p> + +<p>Le banquier se gratta le front en murmurant:</p> + +<p>—Monsieur Léon? Ce serait étrange! qui sait? En effet; maître, je +connais tous vos élèves, mais ce jeune homme, je ne l'ai pas encore vu +ici.—Vous vous nommez donc Léon? demanda-t-il en s'adressant à moi. +Excusez mon indiscrétion, je vous prie. Quelle est votre patrie? quelle +ville habitent vos parents? quel est votre nom de famille?</p> + +<p>Je répondis à ses questions avec franchise.</p> + +<p>C'est merveilleux! dit-il. Sans cette statue, je ne vous aurais +peut-être jamais trouvé. Cependant il y a quinze jours que je vous fais +chercher dans tous les ateliers et les musées de Paris. Mais qui se fût +imaginé que je vous trouverais dans une maison où je connais tout le +monde? J'ai une lettre pour vous, une lettre très-pressée. Elle est d'un +riche négociant d'Anvers. Mais vous devez le connaître: M. Pavelyn est +son nom. Je ne sais ce qu'il <a name="Page_278" id="Page_278"></a>vous veut, mais il me supplie de ne pas +perdre un instant pour vous remettre sa lettre, si je vous découvre. Je +lui ai promis de ne rien négliger pour satisfaire son ardent désir. Je +vais envoyer immédiatement mon domestique, qui m'attend en bas, demander +la lettre à mon premier commis. Il ira en voiture, et sera de retour en +un instant.</p> + +<p>Il descendit pour donner ses ordres, puis remonta sur-le-champ dans +l'atelier. Il regarda encore ma statue, loua en particulier chacun des +mérites qu'il croyait y découvrir, causa avec moi de l'art païen, de +l'art gothique et de l'art moderne, et me promit sa puissante +protection.</p> + +<p>Il fut interrompu par l'arrivée de son valet, qui lui présenta une +lettre cachetée, qu'il me remit immédiatement.</p> + +<p>C'était bien M. Pavelyn qui avait écrit mon nom sur l'enveloppe. J'étais +tremblant et pâle d'une curiosité inquiète en ouvrant la lettre.... +Mais, dès que j'en eus parcouru les deux premières lignes, un voile +descendit devant mes yeux; je poussai un cri déchirant; mes jambes se +dérobèrent sous moi, et je m'affaissai au pied de ma statue.</p> + +<p>Mon maître me prit dans ses bras; le valet qui avait apporté la lettre +prit de l'eau dans un vase, et se disposait à mouiller mon front. Mais +je n'étais pas tout à fait évanoui, et je fis signe qu'on me laissât +respirer un peu. Je ne pouvais croire l'écrit qui gisait tout ouvert à +mes <a name="Page_279" id="Page_279"></a>pieds, et mon premier mouvement fut de le reprendre et d'y porter +les yeux de nouveau. Je lus à voix haute les affreuses paroles qui +m'avaient fait succomber à ma douleur et à mon épouvante:</p> + +<p>«Venez, venez vite, Léon! hélas! elle marche d'un pas rapide vers la +mort. Un seul espoir nous reste: votre présence peut encore, peut-être, +lui sauver la vie. Venez! ma pauvre Rose vous appelle jour et nuit!»</p> + +<p>Je n'en lus pas davantage. Avec un nouveau cri, j'arrachai ma blouse +grise, et je saisis mes vêtements.</p> + +<p>—Mais qu'avez-vous? que voulez-vous faire? s'écria mon maître, effrayé +de la violence de mes mouvements.</p> + +<p>—Partir, je dois partir! m'écriai-je. Elle meurt! elle m'appelle! +Adieu!</p> + +<p>—Elle meurt? Qui? demanda-t-on.</p> + +<p>—Là-bas! elle! l'Espérance ... ma statue! hurlai-je comme un fou.</p> + +<p>Mon maître se plaça devant la porte et me barra le passage.</p> + +<p>—Pauvre garçon! dit-il; je ne puis vous laisser partir ainsi; votre +cerveau est dérangé.</p> + +<p>Je lui dis d'un ton suppliant et les mains jointes:</p> + +<p>—Oh! non, non, vous vous trompez: je ne suis pas fou. Jugez, jugez +vous-même! J'étais un pauvre enfant muet; un autre enfant, la fille de +gens riches, m'a tiré de la misère, m'a instruit, et a fait de moi un +artiste. Devenue femme, elle a aimé son protégé avec tant de passion, +qu'elle paie de sa vie ce malheureux amour! Peut-<a name="Page_280" id="Page_280"></a>être en ce moment +est-elle étendue sur son lit de mort, elle m'appelle pour la sauver, +pour lui fermer les yeux.... Et je ne volerais pas à son appel de +détresse? Ah! je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi partir!</p> + +<p>—Je comprends, répondit mon maître, les yeux mouillés de larmes; mais +vous ne retournerez pas du moins à Anvers à pied; avez-vous de l'argent?</p> + +<p>—De l'argent? balbutiai-je frappé de cette question. De l'argent? Dans +ma chambre ... trop peu, peut-être.</p> + +<p>Le généreux artiste tira quelques napoléons de sa poche, me les glissa +dans la main et dit:</p> + +<p>—Tenez, que Dieu vous protège pendant le voyage. Partez le plus vite +possible; nous compterons après.</p> + +<p>À peine vis-je la porte ouverte devant moi, que je me précipitai dans +l'escalier en poussant un cri de joie, et je m'élançai dans la rue....</p> + +<p>Deux heures après, j'étais dans la chaise de poste qui devait me ramener +en Belgique.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h2> + + +<p>Après un voyage rapide, quoique terriblement lent au gré de ma fiévreuse +impatience, j'arrivai à Anvers dans l'après-midi. Je m'élançai hors de +la chaise de poste avant <a name="Page_281" id="Page_281"></a>qu'elle fût complètement arrêtée, et courus +tout d'une haleine jusqu'à la maison de M. Pavelyn; mais là, j'appris +par un domestique que, depuis une dizaine de jours, toute la famille +s'était rendue au château de Bodeghem, dans l'espoir que l'air de la +campagne fortifierait un peu la malade.</p> + +<p>Sans perdre un instant, je courus chez un loueur de voitures et fis +atteler deux bons chevaux à une légère calèche; je lui promis double +salaire ... et, un quart d'heure après, nous brûlions le pavé de la +grande route de Bodeghem avec la rapidité du vent.</p> + +<p>Je fis arrêter la voiture devant la grille du château, je jetai une +pièce d'or au cocher, et je sautai dans le jardin. À la porte du +château, un domestique me salua avec un cri de joie: il me conduisit +dans le vestibule en toute hâte, et, sans dire un mot, ouvrit la porte +d'une chambre et s'écria:</p> + +<p>—Voici M. Léon!</p> + +<p>Trois ou quatre voix répondirent par un cri de joie à cette annonce. Je +vis Rose se lever en sursaut de son fauteuil de malade tout chargé de +coussins; je vis ma mère qui tenait une des mains de la pauvre malade; +je vis M. et madame Pavelyn dont le visage s'illuminait de joie à mon +apparition.... Mais Rose! hélas! comme la maladie l'avait changée! Ces +joues creuses, ces yeux vitreux, ces lèvres bleues! Il était donc vrai +que la mort avait marqué sa victime; je n'étais venu que pour la voir +mourir!<a name="Page_282" id="Page_282"></a></p> + +<p>À cette affreuse pensée, je fus frappé d'un désespoir immense; je sentis +mes jambes se dérober sons moi; j'essayai de parler; mais on eût dit que +j'étais redevenu muet.</p> + +<p>Je remuais vainement les lèvres; aucun son ne sortait de ma bouche.... +Un torrent de larmes s'échappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur +une chaise, anéanti et sans force, la tête cachée dans mes mains +appuyées sur le bord de la table.</p> + +<p>J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles +consolatrices; je sentais les bras de ma mère qui s'efforçaient de me +faire lever la tête pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main +et tâchait de me tirer de la douleur où j'étais plongé par les +témoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible à tout, +et ne répondis que par des sanglots, jusqu'au moment où Rose murmura à +mon oreille avec l'accent de la plus ardente prière:</p> + +<p>—Léon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins pitié de ma pauvre +mère. Vous lui déchirez cruellement le coeur! Pour l'amour de moi, +montrez-vous courageux et rassuré sur mon sort!</p> + +<p>Ces paroles ma rappelèrent un peu à moi-même; je fis un effort pour +surmonter ma douleur, et je levai la tête. Tandis que des larmes +silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive +émotion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes +bienfaiteurs et de ma mère avait agité mon âme....<a name="Page_283" id="Page_283"></a></p> + +<p>Mais Rose interrompit cette explication embarrassée, et dit en me +montrant une chaise à côté d'elle:</p> + +<p>—Venez, Léon, asseyez-vous à côté de moi. Je ne puis pas causer avec +vous de si loin, cela me fatigue la poitrine.</p> + +<p>Quand je lui eus obéi, elle me regarda avec un sourire radieux, et +plongea dans mes yeux un regard d'une singulière profondeur. L'amour et +le bonheur éclairaient son pâle visage; mais cette quiétude, cette joie, +sur ses traits flétris, me frappèrent d'une angoisse nouvelle, et je +penchai la tête sur ma poitrine.</p> + +<p>—Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une +voix calme et gaie. Ah! si vous n'étiez pas venu, je n'aurais peut-être +pas eu la force ni le courage d'espérer une vie plus longue; mais, +maintenant que vous voilà, je me sens déjà beaucoup mieux. Mon coeur bat +plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de +mes forces, qui me donne la certitude que j'échapperai à la consomption. +Vous verrez: dès demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec +ma bonne mère; nous parlerons de notre enfance; nous évoquerons nos plus +doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la +beauté de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je +reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement à la santé. Oui, +oui, Léon, j'en suis sûre; le bon Dieu vous a destiné à me rendre deux +fois la vie. Votre vue seule suffit pour me guérir. Prenez donc courage, +vous tous <a name="Page_284" id="Page_284"></a>qui m'aimez si tendrement; car la lumière de la délivrance a +lui pour moi.</p> + +<p>Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une +profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commençai à chanceler +dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui éclaira mon visage +trahit le doux espoir qui était descendu dans mon coeur.</p> + +<p>Rose parla encore pendant quelque temps avec la même confiance exaltée, +jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de larmes dans les yeux de sa mère et +qu'elle crût avoir effacé l'impression de mon désespoir. Alors elle se +mit à m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres +détails, comment j'avais vécu pendant ma longue absence, et ce qui +m'était arrivé.</p> + +<p>Pour m'engager à en faire le récit circonstancié, elle prétendit qu'il +n'y avait pas de meilleur moyen, pour guérir un malade, que de lui faire +oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m'interrompit souvent +par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si +gaie, que je finis par croire que je m'étais effrayé à tort, et qu'il +n'y avait aucune raison de désespérer d'une prompte guérison.</p> + +<p>M. et madame Pavelyn écoutaient, les yeux brillants de bonheur; et il +était visible qu'ils s'abandonnaient plus encore que moi à cette douce +espérance.</p> + +<p>Mon bienfaiteur prit part à la conversation; il fut extrêmement +affectueux et me montra à différentes reprises que, malgré son chagrin, +il n'avait cessé de m'aimer.<a name="Page_285" id="Page_285"></a></p> + +<p>Comme j'étais arrivé à Bodeghem très-tard dans l'après-midi, le +crépuscule du soir commençait déjà à obscurcir la clarté du jour, +pendant que nous oubliions nos peines et nos inquiétudes dans une +conversation pleine de charme et de consolation. Rose nous étonnait par +sa vivacité, son courage et sa gaieté. Ses lèvres avaient repris leurs +fraîches couleurs par la circulation d'un sang plus chaud; ses yeux +brillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant +de liberté d'esprit et tant de force, qu'il ne restait plus en elle +d'autres symptômes de maladie que l'extrême maigreur de ses joues et de +ses membres.</p> + +<p>En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle. +Lui aussi parut stupéfait du changement favorable qu'il remarqua sur la +physionomie de Rose, et il secoua la tête en souriant.</p> + +<p>Après m'avoir cordialement souhaité la bienvenue, comme à une vieille +connaissance, il s'approcha de la malade et lui tâta le pouls pendant +quelques minutes.</p> + +<p>Puis il dit d'une voix qui trahissait une certaine inquiétude:</p> + +<p>—Quelle agitation dans le sang! Cette force nouvelle est étonnante. +Espérons; une réaction favorable va peut-être se déclarer; mais, si nous +ne faisions pas cesser cette émotion trop vive, maintenant qu'il en est +temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle Rose est +très-fatiguée, quoiqu'elle n'en ait pas l'air. Il faut qu'elle prenne du +repos. Ainsi, monsieur Léon, <a name="Page_286" id="Page_286"></a>vous qui avez plus de force sur vous-même, +quittez-la maintenant. Et vous, mademoiselle, remettez à demain le +plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte +pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, l'entretien que mon +devoir m'oblige à faire cesser.</p> + +<p>Nous avions tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil +très-sage; car, maintenant que notre attention était éveillée, nous ne +pouvions méconnaître que Rose fût dans un état d'agitation extrême.</p> + +<p>Ma mère prit pour prétexte que mon père, qui était allé dans un village +voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour à la maison, +et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps mon retour.</p> + +<p>Rose me supplia à mains jointes de revenir la voir le lendemain de +très-bonne heure. Ses yeux bleus faisaient rayonner sur moi un sourire +d'une douceur céleste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai +consolé et presque heureux, à côté de ma mère, vers notre demeure.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h2> + + +<p>Le lendemain, après une nuit agitée par des rêves pleins d'espoir et +d'inquiétude, je me levai aux premières lueurs du matin; mais, si vif +que fût mon désir d'ê<a name="Page_287" id="Page_287"></a>tre auprès de Rose, je restai avec mes parents +pour leur parler de ma fuite et de ma position.</p> + +<p>Je sentais, et ma mère me l'avait bien fait comprendre, que Rose avait +été très-fatiguée, et que je ne pouvais pas la priver d'un repos si +nécessaire par une visite trop matinale.</p> + +<p>Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j'osai me diriger vers +le château.</p> + +<p>En entrant dans le jardin, je vis de loin Rose assise avec sa mère sous +l'ombrage d'un tilleul touffu. Cette preuve que les émotions de la +veille ne lui avaient pas été fatales me rendit si joyeux, que je +poussai un cri de triomphe.</p> + +<p>Tandis que j'exprimais ma joie et mon espoir, Rose me fit signe de +m'asseoir à côte d'elle.</p> + +<p>Madame Pavelyn, après avoir échangé quelques paroles avec nous, se leva +et s'éloigna sous prétexte d'aller chercher quelque chose dans la +maison.</p> + +<p>Dès qu'elle eut disparu, Rose me dit:</p> + +<p>—Léon, j'ai prié ma mère de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai +pas pu causer librement avec vous; parlons un peu à coeur ouvert. +Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pensé à moi, beaucoup +pensé à moi?</p> + +<p>—Ô Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon à penser à +vous, à vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine....</p> + +<p>—Non, non, soyez tranquille, Léon, répliqua-t-elle en <a name="Page_288" id="Page_288"></a>souriant. J'ai +tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et à +quelles pensées votre esprit a été en proie. Mon âme vous a accompagné +dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai +entendu vos lèvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire à mon image +qui se plaçait devant vos yeux. Ne vous étonnez pas de cela, Léon. Pour +compter les battements de votre coeur, si loin, que vous fussiez, je +n'avais qu'à poser la main sur mon propre coeur, et je suis certaine que +ses moindres pulsations avaient un écho dans le vôtre. Nos deux +existences n'en font qu'une.</p> + +<p>Tremblant d'émotion, je joignis les mains et balbutiai des paroles +d'ardente reconnaissance.</p> + +<p>La voix de Rose était si douce, le contentement illuminait sa pâle +figure d'un éclat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon coeur +palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante rosée.</p> + +<p>Il devait y avoir dans l'esprit de Rose des idées qu'elle ne disait pas; +au lieu de répondre à ce que je lui disais, elle me demanda tout à coup:</p> + +<p>—Et si la maladie m'avait emportée avant votre retour, Léon, vous +auriez toujours pensé à votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et +vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelât à lui, pour +pouvoir reposer à côté d'elle dans le cimetière?</p> + +<p>—Oh! ne dites pas de si horribles choses, m'écriai-je. Vous êtes déjà +beaucoup mieux aujourd'hui, vous guérirez, n'en doutez pas; mais vous +devez faire un peu d'ef<a name="Page_289" id="Page_289"></a>forts, Rose, pour chasser de votre esprit cette +crainte sans fondement. Faites-le du moins par pitié pour moi.</p> + +<p>—J'ai eu dernièrement un rêve étrange, dit-elle, un rêve qui n'a pas +duré plus de la moitié de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre +vingt ans et plus dans l'avenir. J'étais morte.... Non, ne vous agitez +pas, Léon: ce n'était qu'une vision dans mon sommeil.... Moi aussi, +j'avais pleuré, j'avais frémi à l'idée de la mort, parce que je croyais +qu'elle allait me séparer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la +terre. Comme je m'étais trompée! Du sein de Dieu, le regard de mon âme +s'étendait jusqu'aux dernières limites de l'univers. Mon existence était +devenue si puissante, si perfectionnée et si multiple, que mon âme, sans +quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis +désolés. C'était ici, dans ce petit coin du monde où se trouve mon cher +Bodeghem, que mon âme avait jeté les yeux. Ma tombe était derrière la +petite église. J'y voyais quelqu'un, quelqu'un que j'avais peut-être +trop aimé sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes +mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs années. +Souvent je me tenais à côté de lui; je n'entendais pas seulement ce +qu'il disait, mais je percevais les moindres émotions de son coeur aussi +distinctement que s'il me les eût clairement décrites. Lui aussi avait +conscience de ma présence, car ses yeux me suivaient pendant qu'il +souriait à mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le +consoler, de lui donner confiance dans la <a name="Page_290" id="Page_290"></a>réunion éternelle de nos deux +âmes, il répondait à mon inspiration secrète comme si des lèvres +matérielles eussent parlé à son entendement. La mort n'avait pas séparé +l'âme déjà bienheureuse de l'âme encore souffrante!</p> + +<p>J'étais pâle et frémissant en écoutant les paroles de Rose. Je sentais +les larmes monter de mon coeur serré à mes yeux; mais sa voix était d'un +calme si solennel et si émouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai +un regard plein d'un respect mêlé d'effroi sur ses yeux étincelants. Il +était évident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si +tristes et si étonnantes, et je prévoyais avec anxiété une révélation +affreuse.</p> + +<p>—Léon, dit-elle, hier vous avez frémi d'effroi au premier aspect de mon +visage amaigri. Vous avez vu l'image de la mort à mes côtés, n'est-ce +pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez à une vie meilleure, +n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre, +les âmes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie +éternelle?</p> + +<p>Elle se tut, et parut attendre une réponse affirmative; mais je ne me +sentais pas la force de parler, et, la tête penchée sur ma poitrine, je +me mis à pleurer en silence.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, Léon, dit-elle. Si je remplis votre coeur de tristesse, +c'est pour vous épargner de plus grandes souffrances au moment où mon +enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; <a name="Page_291" id="Page_291"></a>car, +Léon, quand vous dites que je guérirai, vous exprimez votre espoir, +n'est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et +impitoyable! Si ce n'était point par compassion pour vous, ce serait par +égoïsme que je parlerais ainsi. J'accepte le faible espoir de guérison +que l'on s'efforce d'inspirer à la pauvre malade; mais je veux s'il +plaît à Dieu de me rappeler à lui, fermer les yeux sans chanceler dans +ma foi, joyeuse et triomphante dans l'impuissante mort! Vous pleurez de +tristesse sur le sort qui me menace, Léon! Ah! dites-moi que, si votre +crainte devait se réaliser, mon rêve deviendrait une vérité; +promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir +de Rose jusqu'à la fin de vos jours. Laissez mon âme emporter l'espoir +que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l'attachait à votre +âme. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera +pas; que la foi, l'inébranlable foi en une éternité de bonheur vous +donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire +sur les lèvres, comme on prend congé d'un ami qui vous précède dans un +beau voyage.</p> + +<p>J'étais écrasé sous le poids de ma douleur; et je luttais avec désespoir +contre l'idée que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais +que, malgré moi, l'idée de la mort pénétrait victorieusement dans mon +âme et se rendait maîtresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait +cette affreuse conviction me faisait trembler; je n'osais point parler.<a name="Page_292" id="Page_292"></a></p> + +<p>Rose implora d'une voix douce et plaintive un mot d'assentiment, et me +dit qu'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues souffrances, pour +sa lutte mortelle contre son amour, pour son dépérissement, que la +promesse qu'elle me resterait chère après sa mort.</p> + +<p>Supplié avec cette insistance, je lui fis la promesse qu'elle +souhaitait, et, poussé par mon exaltation croissante, j'affirmai que je +ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de +chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un +élan vers elle.</p> + +<p>Elle me prit la main et dit avec une joie extrême:</p> + +<p>—Croyons maintenant que je puis encore guérir. Je serai tranquille, et +j'aurai la force d'espérer. Quoi que Dieu décide de moi, je puis mourir: +la mort ne nous séparera pas.</p> + +<p>Dès ce moment, Rose prêta l'oreille, avec une attention surprenante, à +tout ce que je lui disais pour l'encourager et pour chasser de son +esprit l'idée de sa fin prochaine. Nous causâmes longtemps de notre +heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de +notre vie.</p> + +<p>—Lorsque madame Pavelyn revint auprès de nous pour nous faire remarquer +que le soleil était déjà très-haut et que la chaleur pourrait être +nuisible à Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et +j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la mère de Rose, par des +paroles où respirait une confiance profondément sentie.</p> + +<p>Nous rentrâmes dans la maison.<a name="Page_293" id="Page_293"></a></p> + +<p>Je restai toute la journée au château à causer avec Rose et avec ses +parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque intérêt pour +eux, et diminuer ou dissiper leurs craintes.</p> + +<p>Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Rose. Chaque fois, elle +s'efforça d'affermir en mon coeur sa foi illimitée dans l'impuissance de +la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande influence, car, +lorsque le soir fut venu et que Rose, qui se sentait très-fatiguée, alla +se reposer, je quittai le château le sourire aux lèvres, et ce sourire +n'était autre chose qu'un défi triomphant que je jetais à la mort.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h2> + + +<p>Pendant quelques jours, Rose recouvra peu à peu plus de force et de +gaieté, à mesure qu'elle réussissait, à force d'assauts répétés, à me +communiquer son étrange amour de la mort.</p> + +<p>Et, en effet, quoique je conservasse encore l'espoir de la voir guérir, +l'idée qu'elle pouvait mourir ne m'épouvantait pas toujours. Il y avait +même des moments où, de même que Rose, je ne considérais la mort que +comme un événement qui, sans interrompre la vie, <a name="Page_294" id="Page_294"></a>affranchit l'âme de +ses liens matériels et la met en possession de la puissance infinie +qu'elle doit à son essence divine.</p> + +<p>Ainsi, si Rose devait quitter la terre, elle me verrait néanmoins, elle +m'entendrait, elle connaîtrait les pensées de mon coeur, elle serait +avec moi, et ne me quitterait pas jusqu'au moment où je pourrais à mon +tour m'endormir de l'éternel sommeil du corps.</p> + +<p>Qu'était-ce pour moi que quelques années d'attente, si ces années +restaient éclairées par la lumière du souvenir? Si j'étais soutenu dans +ce court exil par la certitude de sa présence? Et combien plus grande +serait notre joie, là-haut dans le ciel, en nous réunissant pour +l'éternité! De semblables pensées s'élevaient sans cesse dans mon +esprit. Il est bien vrai que souvent la crainte de la mort me faisait +frissonner; et que, lorsque j'étais seul, des larmes jaillissaient de +mes yeux; mais ce n'était que la dernière lutte de ma nature terrestre +contre la crainte innée de son anéantissement.</p> + +<p>Enfin, sous l'influence des paroles exaltées de Rose, j'allai si loin +dans cette manière d'envisager la mort et l'avenir, que je savais parler +pendant des heures entières avec un calme parfait, et même avec une +sorte d'heureuse quiétude, de choses qui font trembler les hommes et qui +autrefois m'eussent fait défaillir d'épouvante et de douleur.</p> + +<p>Peut-être y avait-il alors quelque chose d'outré dans cette +superstition; peut-être semble-t-il inexplicable <a name="Page_295" id="Page_295"></a>qu'en si peu de temps +j'aie pu élever mon esprit à une notion surnaturelle de l'éternité; mais +lors même que Rose se fût trompée, sa puissance sur moi était si +absolue, qu'elle aurait pu m'inspirer une foi aveugle en des choses qui +ne peuveut exister. Et quel art, quelle éloquence irrésistible +n'employait-elle pas pour étouffer tous les doutes qui s'élevaient en +moi! Je n'avais pas besoin de parler; elle lisait ma pensée dans mes +yeux; elle pressentait mes émotions et entendait les battements de mon +coeur; car elle répondait à toutes mes hésitations, combattait mon +incertitude et dissipait mes doutes avant que j'eusse pu soupçonner +moi-même quelles pensées allaient s'éveiller dans mon esprit.</p> + +<p>Depuis que nos âmes étaient parvenues à un accord aussi parfait, jamais +la moindre tristesse ne venait assombrir nos esprits. Il y avait dans +nos entretiens quelque chose de divin, de surnaturel, qui souvent nous +emportait si loin, que nous parlions comme si nos âmes étaient déjà +indissolublement unies dans la patrie éternelle.</p> + +<p>Un jour, cependant, Rose parut rêveuse et taciturne.</p> + +<p>Quand je parvenais à faire éclore un sourire sur ses lèvres, ce signe de +gaieté disparaissait immédiatement de son visage; elle semblait +distraite, et il était facile de voir qu'elle n'était pas aussi bien que +la veille.</p> + +<p>Ses parents commençaient à craindre que le mieux qui s'était déclaré +dans son état ne continuât point. La noble fille faisait de grands +efforts sur elle-même pour affecter <a name="Page_296" id="Page_296"></a>la gaieté et la confiance, afin de +consoler sa mère. Je lus dans ses yeux qu'une pensée importune la +poursuivait, et je tâchai de savoir ce qui l'inquiétait ainsi. Mais elle +évita, non sans être embarrassée, de répondre à mes questions, et +résista pendant deux jours à mes instances, en essayant de me faire +croire que sa mélancolie était la suite d'une agitation nerveuse et +maladive.</p> + +<p>Dans la matinée du troisième jour, je la trouvai assise dans son +fauteuil de malade, sous l'ombre du tilleul. Elle était seule. Je lui +demandai comment elle se trouvait, et si elle avait eu un bon repos la +nuit. Nous parlâmes ainsi pendant quelques instants de sa maladie; mais +je m'aperçus bientôt que ses idées étaient ailleurs, et qu'elle +m'écoutait avec distraction.</p> + +<p>—Rose, soupirai-je avec un accent de triste reproche, vous avez donc +des secrets pour moi? Il y a quelque chose qui vous afflige, et vous me +refusez ma part de votre douleur?</p> + +<p>—Non, Léon, répondit-elle, je n'ai pas de secrets pour vous, et j'ai +voulu être seule pour vous confier les inquiétudes qui m'ont ravi la +paix du coeur. Elle est bien terrible, la crainte qui depuis deux jours +s'est élevée, en moi, et qui s'est changée en une terreur insurmontable. +J'ai une prière à vous faire, un grand sacrifice à vous demander; vous +me l'accorderez, n'est-ce pas, Léon?</p> + +<p>Je l'assurai que rien ne me coûterait pour satisfaire ses moindres +souhaits, et j'attendis avec une certaine anxiété la confidence +annoncée.<a name="Page_297" id="Page_297"></a></p> + +<p>—Léon, dit-elle, depuis trois jours et trois nuits une affreuse pensée +se dresse comme un fantôme devant mes yeux. Notre inclination l'un pour +l'autre est née dans notre coeur à notre insu. Nous l'avons combattue, +nous avons lutté sans pouvoir la vaincre; nous le croyons, au moins. +Mais, dans ce combat, avons-nous bien usé toutes nos forces, jusqu'à la +dernière? Et s'il était vrai que, tout en luttant, nous eussions +pourtant nourri et caressé en nous-même ce sentiment d'amour, nous +serions coupables; le lien qui unit nos âmes ne serait qu'une faiblesse +indigne, un fol égarement. Ô Léon, je vais bientôt paraître devant Dieu!</p> + +<p>J'essayai de la tranquilliser en lui montrant la chasteté et la pureté +de notre amour. Je lui prouvai avec une conviction complète qu'un pareil +sentiment, dégagé de tous les désirs terrestres, ne pouvait pas être +coupable, et que, si réellement nous n'avions pas lutté jusqu'au bout +contre le voeu de notre coeur, Dieu, dans sa souveraine justice, ne +ferait pas un crime à de pauvres créatures de leur faiblesse.</p> + +<p>Sans me répondre, elle reprit le fil de ses pensées.</p> + +<p>—Il y a autre chose qui m'inquiète: vous m'avez promis, Léon, de ne +jamais cesser de penser à moi après ma mort;—mais, si les nécessités +matérielles de la vie vous forcent à travailler, si vous devez chercher +loin d'ici vos moyens d'existence, que notre humble Bodeghem ne peut pas +vous offrir, comment pourrez-vous rester fidèle à mon souvenir? comment +veillerez-vous <a name="Page_298" id="Page_298"></a>sur ma tombe? Et mon âme, du haut du ciel, ne vous +verra-t-elle pas errer sur la terre avec un coeur refroidi, d'où les +soins de la vie auront effacé le souvenir?</p> + +<p>Il n'était pas facile de trouver des paroles persuasives pour combattre +victorieusement ces doutes.</p> + +<p>Je renouvelai ma promesse, et lui jurai que chaque battement de mon +coeur raviverait en moi son souvenir et l'espoir d'être bientôt réuni à +elle dans le sein de Dieu.</p> + +<p>Elle parut sortir d'un rêve, et s'écria:</p> + +<p>—Léon, avant de mourir, je voudrais être votre femme....</p> + +<p>Ces mots me firent frissonner et pâlir. Était-ce la surprise, la crainte +ou la joie?</p> + +<p>Je ne sais, mais j'étais extrêmement ému, et je m'écriai en levant les +bras au ciel:</p> + +<p>—Dieu! Rose, que dites-vous? Ma femme, vous! sur la terre?...</p> + +<p>—Voyez-vous, Léon, reprit-elle avec un calme solennel, si la loi nous +avait unis, et que la bénédiction du prêtre eût sanctifié notre amour, +notre affection ne serait pas seulement légitimée aux yeux du monde, +mais aussi devant Dieu, au nom duquel nous serions indissolublement +unis. Alors je pourrais paraître sans crainte devant son tribunal +redoutable, je pourrais vous aimer dans la patrie des âmes; et vous, +vous pourriez garder ma mémoire ici-bas avec une pieuse fidélité; car je +veillerais sur mon époux, et vous penseriez à l'hymen que le ciel même +aurait béni.<a name="Page_299" id="Page_299"></a></p> + +<p>Mon coeur battait d'enthousiasme et d'admiration. Rose serait ma femme! +nos âmes recevraient le sceau ineffaçable de l'union des âmes!</p> + +<p>—Et d'ailleurs, poursuivit Rose, ce mariage me permettrait de préserver +ma mémoire de toute faiblesse dans votre coeur; car, Léon, je veux vivre +dans vos pensées, sans avoir à lutter en vous contre des soins +matériels. Si je devenais votre femme, vous consentiriez, n'est-ce pas, +à recevoir de mes mains la dot qui vous donnerait les moyens d'être +toujours fidèle à ma mémoire jusqu'au jour où sonnera l'heure de votre +délivrance?</p> + +<p>Je balbutiai quelques mots de gratitude et de bonheur; mais je lui +objectai que ses parents s'accueilleraient pas avec plaisir cet étrange +et triste désir.</p> + +<p>Elle me répondit qu'elle en avait déjà parlé à sa mère, et qu'elle était +convaincue que son père y consentirait avec joie. Elle ne voulait pas me +forcer, cependant, et essaya de me démontrer que c'était un grand +sacrifice qu'elle exigeait de moi; que, si mon esprit avait la moindre +hésitation ou entrevoyait la plus légère objection, je ne devais point +accepter sa proposition, m'enchaîner pour jamais à une femme qui +reposerait peut-être bientôt sous la froide terre du cimetière; mais +que, si ma tendresse était assez profonde et assez dévouée pour +consacrer ma vie à une morte, elle me demandait mon consentement comme +la plus grande preuve d'amour que je pusse lui donner.<a name="Page_300" id="Page_300"></a></p> + +<p>Ému jusqu'aux larmes, je l'assurai que je n'avais jamais osé espérer +tant de bonheur, et que la bénédiction du prêtre, en sanctifiant notre +amour, m'apporterait une félicité inexprimable.</p> + +<p>Elle me regarda jusqu'au fond des yeux avec l'éclat de l'exaltation sur +le visage, et reprit:</p> + +<p>—Maintenant, Léon, vous ne verrez plus sur mon visage aucune trace de +chagrin. J'attendrai avec une joyeuse espérance le moment solennel de +notre mariage; et si Dieu me laisse vivre jusque-là, vienne alors +l'impuissante mort! Elle ne pourra ni m'effrayer ni m'attrister, car +elle ne brisera rien, elle n'affaiblira rien, elle ne séparera rien.... +Venez Léon, rentrons maintenant. Après le dîner, quand vous serez parti, +je parlerai à mon père de notre union prochaine. Ciel! quel bonheur, +quelle joie! Marcher ainsi au bras de mon fiancé, me sentir soutenue car +celui qui sera mon époux avant peu!...</p> + +<p>Nous rentrâmes. M. et madame Pavelyn virent avec étonnement le +changement qui s'était opéré en Rose. Elle ne cessait pas de sourire, et +se réjouissait avec ivresse, comme si la santé lui était revenue +subitement.</p> + +<p>À midi, lorsque je quittai le château pour rentrer chez mes parents, +Rose m'adressa encore un clin d'oeil pour me promettre que son voeu +s'accomplirait infailliblement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a name="Page_301" id="Page_301"></a>XXXIII</h2> + + +<p>Rose avait, le jour même, parlé à ses parents de son désir d'être unie à +moi par les liens du mariage. Son père, qui eût fait volontiers les plus +grands sacrifices pour lui épargner le moindre chagrin, lui avait +accordé sans aucune objection tout ce qu'elle désirait, et m'avait même +supplié de ne pas refuser cette satisfaction à sa pauvre fille. Il +espérait que la joie de voir s'accomplir ainsi son voeu le plus cher +donnerait à Rose un nouveau courage et de nouvelles forces pour lutter +victorieusement contre sa cruelle maladie.</p> + +<p>Chose étrange, pourtant! Dès le lendemain matin, nous remarquâmes que +l'état de Rose avait sensiblement empiré. Ses yeux avaient perdu leur +éclat; ses lèvres étaient décolorées, et il y avait dans son regard +vitreux quelque chose d'humide qui attestait un affaiblissement des +forces vitales.</p> + +<p>C'était donc vrai, ce que Rose m'avait dit plus d'une fois! +L'amélioration que nous avions cru remarquer en elle n'était qu'une +apparence trompeuse. Par un incroyable effort sur elle-même, elle avait +rassemblé toutes les forces de son âme pour me rendre douce et familière +<a name="Page_302" id="Page_302"></a>l'idée de sa mort, et ce qu'il lui restait de cette force mourante, +elle l'avait employé à nous faire consentir, ses parents et moi à son +mariage.</p> + +<p>Maintenant que ce but suprême était atteint, elle défaillait, et en une +seule nuit la maladie avait repris toute se violence et se développait +avec une rapidité nouvelle.</p> + +<p>Rose, cependant, souriait et parlait gaiement. Aucune pensée triste ne +jetait une ombre sur son visage; et, quoique son corps fût de plus en +plus consumé par la maladie, son esprit restait calme, tranquille, et +d'une étonnante vivacité.</p> + +<p>Assurément, la certitude que Rose allait mourir ne m'effrayait plus, et +je pouvais causer tranquillement avec elle, pendant des journées +entières, de son départ pour une autre patrie; mais il arrivait +cependant que la vue de sa pâleur cadavérique et sa toux douloureuse me +faisaient frissonner malgré moi, et éveillaient en moi un sentiment de +pénible compassion. Elle lisait au fond de mon coeur. Dès qu'une vague +pensée d'angoisse ou de tristesse se glissait dans mon esprit, elle +fixait ses yeux sur les miens avec une expression de doux reproche, et +me rappelait au mépris de la mort corporelle, et à la foi la plus vive +en la vie éternelle de l'âme.</p> + +<p>M. et madame Pavelyn reconnaissaient avec la plus profonde douleur +qu'ils s'étaient laissé abuser par une vaine espérance. Chaque fois +qu'ils regardaient leur enfant et qu'ils voyaient, pour ainsi dire heure +par heure, <a name="Page_303" id="Page_303"></a>les progrès de la maladie, leurs larmes coulaient en +abondance. Mais ils subirent insensiblement l'irrésistible influence de +la confiance sans bornes de Rose et de l'inexplicable lucidité de son +esprit; ils parurent enfin attendre avec une sorte de résignation la +séparation fatale, et cessèrent de pleurer si amèrement.</p> + +<p>Dans l'intervalle, les préparatifs de notre mariage furent achevés en +grande hâte.</p> + +<p>M. Pavelyn fit tout ce qui était en son pouvoir pour abréger autant que +possible les formalités légales et religieuses; car, quoique Rose nous +assurât qu'elle vivrait au moins assez longtemps pour atteindre le jour +solennel, nous commencions à craindre que la mort ne vînt la frapper à +l'improviste, avant que son dernier voeu fut rempli.</p> + +<p>Rose voulait être belle ce jour-là, belle et gaie comme il convient à +une épousée. Avec quelle joie enfantine elle nous parlait de la toilette +que l'on était en train de lui faire à Anvers, des bijoux qui devaient +parer ses bras et sa poitrine, et de la couronne de fleurs d'oranger qui +ornerait sa tête.</p> + +<p>Pauvre vierge, elle était comme un squelette vivant; elle ne pouvait +plus se lever sans aide de son fauteuil; elle haletait péniblement pour +aspirer dans ses poumons rétrécis un peu d'air frais; souvent une toux +sifflante, un vrai râle menaçait de l'étouffer! il était visible que son +corps souffrait d'atroces tortures ... et cependant elle parlait avec +une exaltation naïve de sa belle <a name="Page_304" id="Page_304"></a>robe de noces et de sa blanche +couronne de mariée!</p> + +<p>Son mal s'aggrava si rapidement pendant les derniers jours qui devaient +précéder notre mariage, que, ses parents et moi, nous étions convaincus, +hélas! qu'elle n'atteindrait pas le moment souhaité!</p> + +<p>En effet, depuis près d'une semaine, elle n'avait pu quitter son lit; +son estomac refusait toute nourriture; elle gémissait péniblement, comme +si sa dernière lutte contre la mort victorieuse avait commencé, et son +sommeil était sans cessé troublé par une sueur nocturne, ce terrible +signe que l'âme est en travail pour se dégager des liens du corps!</p> + +<p>Qu'elle fut affreuse pour moi, la nuit qui devait faire place au jour +solennel!</p> + +<p>Rose mourrait-elle sans voir notre amour légitimé et sanctifié par la +bénédiction du prêtre?</p> + +<p>Devait-elle entreprendre l'éternel voyage accablée de tristesse et de +crainte?</p> + +<p>Ah! si le ciel en avait décidé ainsi, que son agonie serait +terrible!—Car l'imperturbable quiétude et l'admirable courage qu'elle +avait montrés n'avaient leur source que dans l'espoir que Dieu +pardonnerait à l'épouse légitime la faiblesse de la pauvre jeune fille. +Elle exhalait son dernier souffle, son coeur ne battait pour ainsi dire +plus, la main de la mort s'étendait pesante sur sa poitrine....</p> + +<p>Ces pensées, cette angoisse, ce désespoir passaient comme des spectres, +devant mes yeux terrifiés, tandis <a name="Page_305" id="Page_305"></a>que, dans ma cruelle insomnie, +j'étais assis à côté de mon lit, arrosant de mes larmes le plancher de +ma chambre. Le moindre bruit me faisait frissonner et me causait une +terreur inexprimable. À chaque instant, je croyais entendre les pas d'un +messager qui viendrait me dire:</p> + +<p>—Elle est morte!</p> + +<p>Enfin, quand le ciel s'éclaira des premières lueurs du matin, un +domestique arriva.</p> + +<p>J'épiais en tremblant les paroles sur ses lèvres, car je ne doutais pas +qu'il ne vînt me broyer le coeur par l'affreuse nouvelle; mais, au +contraire, je poussai un cri de joie insensé.... Rose vivait encore; +elle allait mieux, même! Dieu, dans sa miséricorde, avait permis que le +soleil qui devait éclairer notre hymen se levât encore pour elle!</p> + +<p>Je m'apprêtai à la hâte pour la solennité avec un nouveau courage et une +foi raffermie. Moi aussi, je devais être beau et paré comme un heureux +époux. Rose l'avait voulu ainsi.</p> + +<p>Il fallait me hâter; car, maintenant que le jour était venu, il n'y +avait plus d'obstacle, et nous ne pouvions pas perdre un seul instant.</p> + +<p>Peu après, j'étais en route pour le château, suivi de mes parents, et je +montais dans la chambre de la malade, où notre union devait être +célébrée.</p> + +<p>Il y avait déjà beaucoup de personnes présentes; le maire et son +secrétaire, le prêtre et son servant, les témoins et les amis.<a name="Page_306" id="Page_306"></a></p> + +<p>Rose était assise dans un fauteuil à coussins. À mon apparition, elle me +sourit avec une expression de béatitude céleste, en remerciant Dieu de +lui avoir fait la grâce de triompher de la mort jusqu'à ce jour;—mais, +moi, quoiqu'elle voulût m'arracher des paroles de joie, je ne pouvais +parler, et je tenais mon regard fixé sur elle, avec une admiration +stupide....</p> + +<p>Je ne sais pas ce qui se passa en moi. Cette robe de noces, d'une +blancheur immaculée, emblème de l'absence du corps matériel; cette +couronne de mariée, blanche comme la neige, que mon imagination nimbait +de rayons comme la couronne lumineuse d'une sainte; ces yeux, si vagues +et si profonds, qu'ils semblaient me regarder du fond de l'éternité; la +beauté mystique et surnaturelle de Rose en ce moment, égaraient mes +sens. Ce n'était pas le corps de Rose qui était là, devant moi dans ce +fauteuil; non, elle n'avait plus rien de terrestre: c'était son âme, son +âme bienheureuse, qui était descendue du sein de Dieu pour remplir une +promesse chère!</p> + +<p>Quel devait être l'étonnement des assistants! Rose pénétra le trouble de +mes sens, et se réjouit de me voir si plein d'espoir et de foi. Tandis +que chacun se faisait violence pour ne pas pleurer, et que quelques-uns +se détournaient pour cacher une larme furtive, nous nous souriions l'un +à l'autre, comme si le ciel s'ouvrait à nos yeux, où brillaient le +bonheur et le ravissement....</p> + +<p>La voix du maire, qui s'était approché, tenant un écrit <a name="Page_307" id="Page_307"></a>à la main, pour +nous lire le texte de la loi, m'arracha violemment à ma douce extase. +Rose, à qui mon exaltation avait prêté des forces suprêmes, se coucha +sur ses coussins et écouta, la poitrine haletante et les yeux presque +éteints, la voix du maire....</p> + +<p>Enfin, lorsqu'on lui demanda si elle consentait à être ma femme, le oui +fatal sortit encore clair et distinct de ses lèvres.... Mais alors elle +ferma les yeux, et sa tête glissa, défaillante, sur l'appui du +fauteuil....</p> + +<p>Des cris de douleur et de pitié retentirent dans la chambre, des larmes +jaillirent de tous les yeux? et chacun se précipita au secours de la +mourante.</p> + +<p>La garde-malade la prit dans ses bras et la coucha dans son lit.... +J'attendais en tremblant l'annonce de sa mort. Hélas! nous étions bien +mariés légitimement devant le monde; mais Dieu refuserait—il sa +bénédiction à notre amour? La pauvre Rose devait-elle descendre dans la +tombe sans cette dernière et suprême satisfaction?...</p> + +<p>Mon épouvante m'avait trompé: la position horizontale qu'on venait de +lui donner fit refluer vers le coeur de la malade le peu de sang qui +circulait encore dans ses veines. Elle ouvrit bientôt les yeux, et dit +au prêtre, par un signe, qu'elle était prête à faire entre ses mains le +serment solennel.</p> + +<p>Sans perdre de temps, le ministre du Seigneur commença à réciter sur +nous les prières de l'Église. Il unit nos mains, nous fit jurer une +fidélité éternelle; puis, <a name="Page_308" id="Page_308"></a>d'un ton émouvant, qui résonna dans mon coeur +comme une voix des cieux:</p> + +<p>—Soyez bénis, dit-il: Dieu vous a inséparablement unis!</p> + +<p>Un cri de triomphe souleva le sein de Rose. Elle m'attira vers elle, me +pressa dans ses bras, et me dit dans ce premier et dernier embrassement:</p> + +<p>—Mon noble ami, mon cher époux, maintenant j'ai vécu assez sur la +terre. Je vais partir: la voix de Dieu m'appelle. Je suis heureuse. +Adieu! pensez à moi, tenez votre promesse. Que l'espoir reste, la +lumière de votre vie. Jusqu'à ce que l'époux et l'épouse puissent boire +ensemble à la source de l'amour éternel.... Léon, Léon, adieu!</p> + +<p>Elle parut prise d'une convulsion; je reculai, non pas de crainte, mais +de respect pour le solennel mystère de la délivrance de l'âme qui allait +s'accomplir.</p> + +<p>Rose fit encore un mouvement; elle prit le crucifix placé sur son coeur, +le porta à ses lèvres, leva au ciel ses yeux mourants, et demeura ainsi +immobile....</p> + +<p>Tandis que le prêtre murmurait les prières de l'Église sur la mourante, +je tenais les yeux fixés sur elle comme en extase.</p> + +<p>Ah! comme elle était belle, ce doux ange qui avait pour auréole une +couronne de mariée! comme la béatitude, rayonnait sur ses traits +souriants! Quel espoir, quelle foi, quelle élévation vers Dieu dans son +regard immobile!<a name="Page_309" id="Page_309"></a></p> + +<p>Je joignis les mains en frémissant de respect et d'admiration: la voix +du prêtre résonnait dans le silence de la chambre.</p> + +<p>—Priez, dit-il tristement, priez mes enfants; son âme est montée au +ciel!</p> + +<p>Tous tombèrent à genoux; je tombai devant le lit en levant les bras vers +le souverain arbitre des destinées humaines, pour le remercier de sa +bonté infinie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CONCLUSION" id="CONCLUSION"></a>CONCLUSION</h2> + +<p>J'étais resté deux jours et deux nuits dans la demeure du vieux +sculpteur. Son long et triste récit avait plus d'une fois fait couler +mes larmes; et avant même d'avoir entendu la fin de l'histoire de sa +vie, une si profonde admiration s'était élevée en moi, que je ne pouvais +plus le regarder sans être ému de vénération et de respect.</p> + +<p>Au moment où j'allais partir, je serrai une dernière fois, avec une +ardeur fébrile, les mains du vieillard, qui était pour moi la +personnification vivante de l'espérance et de l'amour, et qui m'avait +fait comprendre l'étonnante puissance du souvenir.</p> + +<p>Mon chemin me conduisit à travers le cimetière: je m'arrêtai près de la +tombe de fer, et je contemplai long<a name="Page_310" id="Page_310"></a>temps, oublieux de moi-même comme +dans un rêve, ces fleurs aussi vivaces et aussi fraîches encore après +quarante ans que la mémoire de celle dont elles ombrageaient les +cendres....</p> + +<p>Peu à peu, ma tête pencha plus profondément sur ma poitrine, et je +répandis des larmes silencieuses sur la tombe de la douce Rose, la +victime d'un amour chaste et infini....</p> + +<p>Et, continuant ma route, je remerciai Dieu d'avoir donné à sa faible +créature l'espérance qui ne meurt jamais, comme un ange gardien, et le +souvenir toujours renaissant, comme une source intarissable de +consolation et de force!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>F. AUREAU.—IMPRIMERIE DE LAGNY.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER *** + +***** This file should be named 17242-h.htm or 17242-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/4/17242/ + +Produced by Frank van Drogen, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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