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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:50:39 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La tombe de fer
+
+Author: Hendrik Conscience
+
+Release Date: December 6, 2005 [EBook #17242]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+
+LA TOMBE DE FER
+
+PAR
+
+HENRI CONSCIENCE
+
+
+
+
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1878
+
+
+
+
+TOMBE DE FER
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+
+La classe du village était finie....
+
+Voilà Mieken, la jolie enfant blonde, qui s'en retourne à la maison avec
+son ardoise sous le bras. Son voisin Janneken, tête frisée aux cheveux
+noirs, marche à côté d'elle.[1]
+
+[Note 1: Mieken et Janneken, petite Marie, petit Jean.]
+
+Chemin faisant, ils cueillent dans le seigle des bluets bleus et des
+coquelicots rouges.
+
+Ils s'asseoient sur le seuil de pierre fruste à l'entrée du cimetière.
+
+Janneken tresse une couronne avec les fleurs. La petite fille trouve que
+cela dure trop longtemps et témoigne son impatience de posséder la
+couronne....
+
+Mais Janneken travaille avec une attention sérieuse. Sans savoir ce qui
+le pousse, il arrange et entremêle les fleurs, cherche l'harmonie des
+couleurs et essaie de temps à autre la couronne sur la tête de sa
+gentille compagne.
+
+Un sentiment d'amitié ou d'amour a-t-il fait déjà de l'enfant un artiste
+précoce?
+
+Derrière ces innocents amis s'étend le champ de l'éternel repos, avec
+son silence que rien ne trouble, avec ses tombes verdoyantes et ses
+croix renversées....
+
+L'humble petite église s'élève au-dessus du champ des morts. Sa vieille
+tour, lourde et massive à la base, ressemble à un vieillard pleurant sur
+ses enfants qui ne sont plus; mais bientôt ses formes deviennent plus
+sveltes, et elle s'élance vers le ciel comme une aiguille et montre
+l'étoile d'or de l'espérance scintillant au-dessus des générations qui
+dorment dans le sein de la terre.
+
+Le soleil répand sa joyeuse lumière sur le cimetière; les fleurs se
+balancent sur les tombes au souffle du vent chaud du midi; les oiseaux
+chantent dans les tilleuls qui ombragent le gazon bénit; des papillons
+bigarrés voltigent au-dessus des petites croix de bois.... Mais rien ne
+trouble le silence solennel ni la religieuse solitude du jardin des
+morts.
+
+Janneken a achevé son œuvre. Sur la tête de Mieken rayonne la couronne
+rouge et bleue qu'il a tressée pour elle.
+
+Tous deux entrent dans le sentier qui serpente à travers le cimetière.
+
+Janneken voit une marguerite blanche briller comme une étoile d'argent
+sur une tombe. Il fait un saut de côté, arrache la fleur de sa tige et
+la fixe sur le front de son amie.
+
+C'est le joyau le plus précieux dans le diadème d'une reine,--reine dont
+la royauté naissante est la vie, dont le sceptre est la beauté, dont les
+trésors sont la candeur et la foi....
+
+Mieken s'avance toute joyeuse, ses yeux bleus brillent d'un orgueil
+enfantin et mêlent leur doux éclat à celui des bluets qui s'agitent sur
+son front.
+
+Mais elle s'arrête et regarde en souriant une petite croix de bois dont
+la fraîche guirlande de fleurs indique une tombe nouvellement fermée.
+
+--La couronne que tu portes est bien plus belle, dit Janneken.
+
+--C'est là qu'est enterrée la petite Lotte, du charron, dit la petite
+fille, rêveuse.
+
+--Malheureuse petite Lotte! répond le petit garçon; elle ne pourra plus
+aller à l'école avec nous.
+
+--Mais elle est au ciel, n'est-ce pas?
+
+--Oui, elle est au ciel, la pauvre fille!
+
+--Pourquoi es-tu donc triste de ce que la petite Lotte est au ciel?
+demanda Mieken étonnée. Elle est si bien au ciel! On peut s'y promener
+du matin au soir avec les jolis petits anges, on y reçoit des friandises
+à plein tablier, tous les jours y sont des dimanches, on y joue et on y
+chante sans cesse; et quand on est fatigué de jouer, la bon Dieu vous
+prend sur ses genoux et vous endort en vous embrassant!
+
+--Oui, oui, il doit faire bon au ciel, soupire Janneken, absorbée dans
+ses pensées.
+
+--J'ai vu Lotte, lorsqu'elle était déjà devenue un petit ange, et
+qu'elle dormait un long sommeil avant d'aller au ciel, reprend Mieken.
+Ah! qu'elle était belle! Elle avait une belle robe blanche, et sa figure
+et ses mains étaient encore plus blanches que sa robe; elle portait sur
+ses cheveux une couronne de fleurs d'or et d'argent, avec des petites
+étoiles et des perles, comme l'Enfant Jésus dans l'église[2]. Et Lotte
+souriait si doucement dans son sommeil, qu'on eût dit qu'elle rêvait
+déjà du ciel. Je ne vis pas ses ailes, mais sa mère me dit qu'elles
+étaient repliées sous son dos afin de se reposer pour le long voyage....
+Car le ciel est bien loin, bien loin d'ici, Janneken!
+
+[Note 2: Dans certaines parties de la Belgique, c'est la coutume de parer
+d'une couronne de fleurs artificielles le front des enfants mort.]
+
+--Viens, Mieken, murmura le petit garçon en l'éloignant avec la main de
+la petite tombe. Je ne voudrais pas mourir tout de même, car je ne
+pourrais plus jouer avec toi.
+
+--Mais, si nous pouvions aller au ciel ensemble, ce serait bien ainsi,
+n'est-ce pas?
+
+--Non, non, ne parle plus de cela, répliqua Janneken avec tristesse.
+Cela me fait peine. Ah! Mieken, n'es-tu donc pas contente sur la terre?
+
+Ils s'approchèrent de l'autre côté de l'église.
+
+Il y a là, contre le mur, un petit enclos fermé d'une grille de fer
+établie pour protéger une tombe contre les pieds des passants. Une porte
+à serrure est ménagée dans la grille, et, à deux pas de là, est un banc
+en bois de chêne dont la surface est polie par un long usage.
+
+Dans l'enclos, pas de pierre portant le nom du mort chéri; mais le sol
+est couvert de fleurs délicieuses. Il est visible qu'une main pieuse les
+soigne et les arrose; car, tandis que dans le reste du cimetière, le
+gazon est à demi grillé par la chaleur de l'été, les fleurs de la tombe
+montrent une fraîcheur et une vitalité surprenantes.
+
+--Tiens! s'écrie la petite fille, encore de nouvelles fleurs sur la
+tombe de fer.... Des fleurs sorties de terre et écloses en une seule
+nuit; c'est étrange, n'est-ce pas? Des fleurs qu'on ne trouve nulle
+part, ni dans les prés, ni dans les champs, ni dans les bois!
+
+--O innocente Mieken! c'est toujours l'ermite qui les plante là!
+
+--Oui. Alors, que signifie ce banc usé? c'est la dame blanche qui vient
+s'asseoir toutes les nuits sur le banc, prés de la tombe de fer, jusqu'à
+ce que les coqs chantent?
+
+--Non, c'est le vieil ermite qui vient prier tous les jours sur le banc.
+
+--Mais qui peut être enterré là, Janneken? Ma mère na le sait pas.
+
+--Je l'ai demandé à mon père. C'est une vilaine histoire que je ne puis
+comprendre. Je crois que l'ermite a été marié avec une femme qui était
+déjà morte....
+
+--Vois, Janneken, la belle fleur! interrompit la petite fille en
+admiration; avec des feuilles jaunes comme de l'or et un cœur rouge
+comme du sang....
+
+Le petit garçon regarda de tous côtés avec défiance et dit:
+
+--Je cueillerais bien cette fleur pour l'ajouter à ta couronne, Mieken;
+mais j'ai peur que l'ermite ne me voie.
+
+--Non, non, ne la cueille pas, dit l'enfant effrayée. La dame blanche le
+saurait.
+
+Mais Janneken se pencha au-dessus du grillage de fer et s'allongea pour
+saisir la belle fleur.
+
+--Fuis, fuis, voilà l'ermite! s'écria Mieken.
+
+Et les deux enfants s'élancèrent effrayés hors du cimetière.
+
+
+
+
+I
+
+
+Par une belle journée d'été, je cheminais, le bâton de voyage à la main,
+le long d'une des chaussées, qui, d'Anvers, se dirigent vers la Campine.
+J'étais las de rêver et de jouir du spectacle de la nature; car la
+longue route avait fatigué mes membres, et la chaleur étouffante avait
+émoussé la sensibilité de mon cerveau.
+
+Ce n'était pas que j'eusse fait une longue journée de marche, ni
+précipité mon pas de manière à épuiser mes forces. J'étais parti de la
+ville le matin de bonne heure et j'avais marché, je m'étais assis au
+bord de la route, j'avais causé avec des gens de l'auberge; j'avais
+cueilli des herbes et effeuillé des fleurs, et, ainsi rêvant, flânant et
+jouant avec un plaisir enfantin, je n'avais fait que trois lieues de
+chemin quand le soleil commençait déjà à descendre vers l'horizon.
+
+Ce fut avec use véritable satisfaction que j'entendis derrière moi un
+bruit lointain de roues, et que je distinguai, dans un nuage dépoussière
+lumineux, la gigantesque masse noire qui m'annonçait l'arrivée de la
+diligence.
+
+Lorsque la lourde voiture s'approcha enfin de l'endroit où je me
+trouvais, je fis un signe au conducteur qui, de loin, m'avait déjà
+envoyé un salut amical, comme à une vieille connaissance.
+
+Il arrêta ses chevaux, ouvrit la diligence et répondit à ma question
+télégraphique:
+
+--Il y a encore place dans le coupé. Où allons-nous par ce temps
+étouffant?
+
+--Descendez-moi au chemin de Bodeghem.
+
+--Bien, monsieur.... En route!
+
+Je sautai dans la diligence, et, avant que je fusse assis, les chevaux
+avaient repris leur trot cadencé.
+
+Il n'y avait qu'un voyageur dans le coupé; un vieillard à cheveux gris
+qui avait répondu à mon salut par un «bonjour, monsieur», prononcé à
+voix basse, presque sans me regarder, et semblait peu porté à la
+conversation.
+
+Pendant un certain temps, je regardai par la portière, contemplant
+distraitement les arbres qui défilaient rapidement les uns après les
+autres devant les glaces delà diligence.
+
+Mais bientôt un retour de curiosité reporta mon attention sur mon
+compagnon de voyage, et, comme il tenait la tête et le regard baissés,
+je pus l'observer et l'examiner à loisir.
+
+Il n'y avait rien de bien remarquable en lui. Il paraissait avoir passé
+la soixantaine; ses cheveux étaient blancs comme l'argent, et son dos
+me parut légèrement voûté. Les traits de son visage étaient doux et
+portaient les traces d'une beauté flétrie. Ses vêtements simples, mais
+riches, étaient ceux d'un homme qui appartient à la bonne
+bourgeoisie.--L'immobilité de ses yeux grands ouverts, un sourire qui se
+jouait parfois sur ses lèvres, et le pli de la réflexion au-dessus de
+ses sourcils indiquaient qu'il était préoccupé en ce moment d'une pensée
+absorbante.
+
+Ce qui attira plus particulièrement mon attention, c'est un petit bloc
+d'albâtre placé à côté de lui sur le banc. Comme cet objet, encore
+informe, ressemblait assez bien au socle d'une pendule, et que je voyais
+trois ou quatre instruments en acier d'une forme particulière sortir en
+partie d'un papier placé près du morceau d'albâtre, je crus ne pas me
+tromper en concluant que mon compagnon de voyage devait être un
+horloger.
+
+Après un long silence, je me hasardai à lui adresser cette phrase
+banale:
+
+--Il fait bien chaud aujourd'hui, n'est-ce pas, monsieur?
+
+Il sursauta comme s'il s'éveillait d'un rêve, se tourna vers moi et
+répondit avec un sourire aimable:
+
+--En effet, il fait très-chaud, monsieur.
+
+Puis il détourna les yeux de nouveau et reprit sa position première.
+
+Je ne me sentais pas grande envie de faire plus ample connaissance avec
+un homme qui était si avare de ses paroles et si peu porté à la
+conversation. D'ailleurs, son visage, que je venais seulement de voir
+entièrement, m'avait inspiré une sorte de respect, à cause de la majesté
+empreinte dans tous ses traits, où se lisaient les signes du génie et du
+sentiment.
+
+Je me blottis dans un coin de la diligence, je fermai les yeux, et je
+rêvai tant et si bien, que je finis par m'assoupir.
+
+--Les voyageurs pour Bodeghem! cria le conducteur en ouvrant la
+portière.
+
+Je sautai sur la chaussée et payai ma place. Le conducteur remonta sur
+son siège, fouetta ses chevaux, et me cria en guise d'adieu:
+
+--Bon voyage, monsieur Conscience! et ne racontez pas trop de fables sur
+la tombe de fer.
+
+Tout étonné, je suivis des yeux le conducteur. Qui pouvait avoir révélé
+le but de mon voyage, puisque, tout le long de ma route, je n'en avais
+dit mot à personne?
+
+Une voix qui prononçait mon nom derrière moi me fit retourner la tête.
+
+Je vis s'approcher, le chapeau à la main, le sourire aux lèvres, et son
+bloc d'albâtre sous le bras, mon singulier compagnon de la diligence. Il
+était sans doute descendu après moi sans que je l'eusse remarqué.
+
+Il me salua d'un air cordial, et me dit:
+
+--Vous êtes M. Conscience, le chantre de notre humble Campine? Excusez
+mon importunité et permettez-moi de vous serrer la main; il y a si
+longtemps que je souhaitais de vous voir....
+
+Je balbutiai quelques paroles pour remercier le bon vieillard de son
+amabilité.
+
+--Et vous allez à Bodeghem? demanda-t-il.
+
+--Oui; mais je n'y resterai pas longtemps; je compte être à Benkelhout
+avant ce soir, pour y passer la nuit.
+
+--J'aurai du moins le bonheur d'être votre compagnon de route, et
+peut-être votre guide jusqu'à Bodeghem; car vous n'êtes pas encore venu
+dans notre pauvre petit village oublié?
+
+--Non, monsieur, pas encore, et c'est avec plaisir que je profiterai de
+votre obligeance, à condition que vous me permettrez de vous décharger
+de cette pierre.
+
+--N'y faites pas attention: mes cheveux son blancs, et mon dos commence
+à se voûter, mais les jambes et le cœur sont encore bons.
+
+J'insistai pour porter la pierre, en invoquant son grand âge, mes forces
+plus juvéniles et le respect que l'on doit à la vieillesse; mais il
+s'excusa et se défendit avec ténacité; enfin, je lui pris son fardeau
+presque de force et l'obligeai ainsi de me suivre sur la route
+sablonneuse.
+
+Pour mettre un terme aux témoignages de son regret, je lui demandai:
+
+--Ce bloc d'albâtre est destiné, sans doute, à la base d'une pendule?
+Monsieur est probablement horloger?
+
+--Horloger? répondit-il en riant. Non, je suis sculpteur.
+
+--Vraiment! je suis donc en compagnie d'un artiste? J'en suis charmé.
+
+--Un amateur, monsieur.
+
+--Et vous demeurez à Bodeghem depuis longtemps déjà?
+
+--Depuis au moins quarante ans.
+
+--Peut-être votre nom ne m'est-il pas inconnu.
+
+Le vieillard secoua la tête, et répondit après une pause:
+
+--Vous êtes encore trop jeune, monsieur, pour connaître mon nom. Ce
+n'est pas que, dans le monde des arts, on n'ait fait quelque bruit
+autour de ce nom; mais cela ne dura pas longtemps; plus de trente ans se
+sont écoulés depuis.
+
+--N'avez-vous jamais exposé quelqu'une de vos œuvres? demandai-je.
+
+--Une seule fois. C'était en 1824. Il y avait un grand mouvement dans le
+domaine des arts, parce que la paix donnait l'essor à toutes les forces
+vives de la nation. Malheureusement, chacun était assujetti à ces règles
+étroites que la prétendue école de David avait tracées comme des
+conditions de la beauté; on voulait imiter en tout l'antiquité grecque,
+mais on ne lui avait emprunté que l'apparence et les formes matérielles,
+et, faute d'une âme qui pût animer les créations de la nouvelle école,
+on avait eu recours aux poses théâtrales et aux gestes exagérés. Toute
+figure, peinte ou sculptée, qui n'était pas roide, solennelle et sans
+âme, ne pouvait trouver grâce aux yeux d'un public dont le goût était
+perverti. C'est dans ces circonstances que j'exposai ma première œuvre.
+
+--C'était une statue couchée, en marbre: une jeune fille, étendue sur
+son lit de mort, tenant encore le crucifix dans des mains jointes, comme
+la mort l'avait surprise. J'avais éclairé les traits sans vie de ma
+statue d'un joyeux sourire, d'une expression de confiance, d'espoir et
+de béatitude. Mon but était de fixer sur le marbre le moment suprême où
+l'âme quitte le corps et le force cependant encore à manifester la joie
+que lui fait éprouver la certitude d'une vie meilleure. Cette œuvre,
+que j'avais nommée _le Pressentiment de l'éternité_, souleva une sorte
+d'émeute parmi les artistes. La plupart se déchaînèrent contre moi avec
+une espèce de fureur et critiquèrent ma statue comme le fruit d'un
+esprit malade, et comme une hérésie contre les préceptes alors en
+honneur. En effet, les formes de ma statue étaient maigres, délicates,
+fines et rêveuses: la forme matérielle était sacrifiée à l'expression
+morale d'une idée ou d'un sentiment. Il y eut aussi beaucoup de
+personnes qui parurent admirer mon œuvre, et qui m'encouragèrent en me
+disant que j'étais prédestiné à faire une révolution dans l'école, et à
+élever l'art chrétien au-dessus de l'art païen; mais plus je trouvai de
+défenseurs, plus je vis s'élever contre moi d'ennemis acharnés. Si la
+lutte s'était bornée à la discussion des défauts et des mérites de ma
+statue, je n'y eusse point succombé; mais mes adversaires, aveuglés par
+la passion, se mirent à chercher dans mon passé des prétextes pour me
+livrer à la risée du public. Ils firent, sans le vouloir, saigner mon
+cœur par de profondes blessures, et profanèrent des souvenirs qui
+m'étaient plus chers que la vie. Depuis ce moment, j'ai eu peur de la
+publicité, et je n'ai plus jamais rien exposé.
+
+Il y avait dans les paroles du vieillard, un calme touchant et une
+émouvante sérénité. En ce moment, sa figure me parut si noble et si
+majestueuse, que j'en fus profondément ému, et ce ne fut qu'après un
+moment de réflexion que je lui demandai:
+
+--Et ne travaillez-vous plus du tout, maintenant?
+
+--Je travaille encore de temps en temps, dit-il. Il me serait impossible
+de m'en abstenir, lors même que je le voudrais. L'art est devenu pour
+mon cœur un besoin impérieux, parce qu'il est la baguette magique avec
+laquelle j'évoque les plus douces pensées de mon passé, et me transporte
+dans le printemps de ma vie.
+
+Le chemin était devenu très-sablonneux, et nous avancions à grand'peine.
+Cela interrompit notre conversation pendant quelques minutes. Lorsque je
+pus reprendre ma place à côté du vieillard, je lui demandai:
+
+--Si je ne me trompe, vous avez lu quelques-uns de mes ouvrages. Vous
+aimez donc la littérature?
+
+--Je ne lis pas beaucoup, répondit-il; cependant Je possède la plupart
+de vos œuvres.
+
+--Et ont-elles su vous plaire?
+
+--Vos récits de la Campine, et vos esquisses morales surtout; oui, plus
+que vous ne sauriez vous l'imaginer. Il en est que j'ai relus plus de
+dix fois. Ce ne sont pas les histoires mêmes qui me font encore plaisir
+après plusieurs lectures; c'est le ton, une sorte d'harmonie secrète qui
+s'accorde avec mon humeur et qui me ravit.
+
+Je regardai le vieillard d'un œil interrogateur pour obtenir de plus
+amples explications.
+
+--Dans les récits dont je veux parler, dit-il, règnent une sorte de
+simplicité naïve, de douce sensibilité et d'inébranlable espérance: un
+sentiment sincère d'admiration de la nature, de reconnaissance envers
+Dieu, et d'amour de l'humanité. Ces lectures m'ont souvent touché
+vivement, mais elles ne me fatiguent pas; et quand j'ai fini un de ces
+ouvrage, je me sens consolé, je suis plus croyant, plus aimant, et je me
+réjouis au fond du cœur en découvrant que des cordes si tendres et si
+pures, qu'on croirait propres aux seuls enfants, vibrent et résonnent
+encore dans mon âme. Je bégayai quelques excuses et m'efforçai de faire
+avouer au vieillard qu'il louait mes ouvrages plus qu'ils ne le
+méritaient, probablement par un sentiment de bienveillance ou de
+sympathie. Mais il repoussa cette excuse et reprit en forme de
+conclusion:
+
+--C'est vrai, chaque homme sent d'une manière qui lui est propre, qui
+peut être innée en lui, mais qui provient cependant des sensations de sa
+jeunesse et des événements qui ont dominé sa vie. Je ne puis donc pas
+prétendre que chacun doit nécessairement sentir comme moi. Quoi qu'il en
+soit, n'eussé-je trouvé dans vos ouvrages que la religion du souvenir et
+la loi dans un avenir meilleur, cela aurait suffi pour me les faire
+aimer. Il y a, en outre, des raisons que je ne puis vous dire.
+
+Nous nous trouvions en ce moment près de deux ou trois paysans qui
+venaient à notre rencontre sur la route. Nous gardâmes le silence
+jusqu'à ce qu'ils nous eussent croisés. Alors le vieillard me demanda:
+
+--Vous ne ferez que traverser Bodeghem, pour aller ce soir loger à
+Benkelhout? Ce n'est donc pas un dessein particulier qui vous amène dans
+notre petit village?
+
+--Si fait. J'avais l'intention de prendre, en passant, quelques
+renseignements sur une chose qui m'a été racontée; mais, puisque vous
+êtes si bon et si serviable, pourquoi ne vous demanderais-je pas ce que
+je désire savoir? Il y a dans le cimetière de Bodeghem une tombe de fer,
+n'est-ce pas?
+
+--Il y a, en effet, une tombe que les villageois naïfs appellent la
+tombe de fer, parce qu'elle est entourée d'un grillage; mais cette tombe
+n'offre rien de remarquable.
+
+La voix du vieillard me parut avoir tout à fait changé de ton; elle
+était retenue et sèche comme s'il avait voulu éloigner ou abréger la
+conversation.
+
+--Il pousse toujours des fleurs nouvelles sur cette tombe? demandai-je.
+
+--Il y pousse toujours des fleurs, répéta-t-il.
+
+--Il y a un banc de bois près de la tombe, et ce banc est usé, parce
+qu'un esprit, la dame blanche, vient s'y asseoir toutes les nuits depuis
+des années?
+
+--Un conte d'enfant, dit le vieillard avec un sourire sur les lèvres.
+
+--Je sais bien, monsieur, que ce ne peut être qu'un conte; mais, du
+moins, il y a quelqu'un qui soigne les fleurs sur la tombe; car c'est
+sans doute aussi une fable que ces fleurs sortant d'elles-mêmes de
+terre?
+
+Comme mon compagnon ne répondait pas immédiatement à ma question, je lui
+dis:
+
+--Il y a quelques jours, une paysanne de ces environs vint me demander
+conseil pour obtenir la grâce de son fils, qui avait été condamné à une
+forte amende pour un délit de chasse. Je la fis causer.--C'est ainsi que
+j'ai surpris toutes les particularités de la vie simple des
+paysans.--Elle m'a parlé de la tombe de fer, des fleurs qui se
+renouvellent toujours, de la dame blanche, et d'un ermite qui reste à
+prier des journées entières près de la tombe. Soyez assez bon pour me
+dire ce qu'il y a de vrai dans le récit de la paysanne.
+
+--La chose est toute simple, répondit mon compagnon. L'homme que l'on
+appelle l'ermite, parce qu'il vit solitaire, soigne et orne la tombe
+d'une personne qui lui fut plus chère que la lumière de ses yeux. En
+vivant ainsi, depuis la séparation fatale, près d'un tombeau, et en
+concentrant toute son affection sur ce tombeau, il triomphe de la mort
+même; car qui peut dire que l'épouse que la tombe croyait lui ravir
+l'ait quitté réellement, quand il la voit à chaque instant, quand elle
+renaît cent fois par jour dans sa pensée?
+
+Je regardai le vieillard avec étonnement: ses yeux brillaient d'un éclat
+étrange et soc visage rayonnait d'enthousiasme.
+
+Il remarqua l'impression que ses paroles avaient faite sur moi et
+surmonta son émotion. Il montra du doigt le chemin et me dit d'un ton
+plus calme:
+
+--Voilà notre petite église. Si nous avions suivi la traverse, nous
+pourrions déjà apercevoir de loin la tombe de fer.
+
+Je ne fis presque pas attention à ce qu'il me montrait, et je demandai
+d'un air rêveur:
+
+--Une épouse, dites-vous, monsieur? C'est donc une femme mariée qui
+repose sous la tombe de fer?
+
+--Une vierge pure comme les lis avant de se faner, murmura-t-il.
+
+--Mais mariée?
+
+--Vierge et épouse, en effet.
+
+Je ne savais que penser du ton solennel avec lequel le vieillard avait
+prononcé ces derniers mots. Je commençais à être en proie à une
+singulière émotion. Je m'imaginais que la tombe de fer devait cacher une
+histoire touchante, et ma curiosité était piquée au plus haut point.
+
+Assurément, le vieillard devina que j'allais insister pour obtenir une
+explication plus précise, il me prit le bloc d'albâtre avant que je
+pusse soupçonner son intention; et, comme je m'efforçais de continuer à
+porter le fardeau, il m'assura que, du moins dans le village, il devait
+refuser mon aide, et échappa, à mon grand dépit, aux questions qui se
+pressaient déjà sur mes lèvres. Il marcha vers l'entrée du cimetière en
+disant:
+
+--Venez, je vous montrerai la tombe de fer. Voyez là-bas, près du mur de
+l'église, ces fleurs derrière ce grillage, c'est la tombe de fer.
+
+Je, m'approchai de l'endroit désigné et je regardai avec étonnement dans
+le petit enclos. Je cherchai vainement une pierre ou un signe quelconque
+qui m'apprît le nom de cette morte tant regrettée. Rien que des fleurs,
+mais des fleurs si belles, si rares, et assorties avec un sentiment si
+profond de la forme et de la couleur, que la main d'un amant pouvait
+seule atteindre à ce degré d'harmonie. Pour moi, il était indubitable
+que l'ermite--si réellement un ermite veillait sur la tombe--devait
+être jeune et bercé encore par les plus douces illusions de la vie.
+Mais, en regardant le banc de bois aminci par l'usage, je commençai à
+revenir de ma première idée.
+
+--Depuis combien de temps ce banc est-il là? demandai-je au vieillard.
+
+--Depuis quarante ans.
+
+--C'est assurément l'ermite qui l'a usé ainsi en s'y asseyant ou s'y
+agenouillant pour prier?
+
+--C'est l'ermite, répondit mon guide.
+
+--Mais cela dépasse les forces humaines! m'écriai-je avec admiration.
+S'asseoir pendant, quarante ans près d'une tombe! Si c'est de l'amour,
+quel sentiment profond, immense, infini! Le sacrifice, le dévouement, la
+fusion d'une âme qui vit sur la terre avec une âme qui habite déjà le
+ciel! On pourrait appeler cela de i'idolâtrie, si cette aspiration vers
+le ciel n'attestait pas une foi robuste en la bonté divine et dans la
+félicité d'un avenir sans fin. Vivre pour une morte et avec une morte!
+
+--Elle n'est pas morte, murmura le vieillard.
+
+--Pas morte? répétai-je. Quels mystères, quels prodiges cachent donc ces
+fleurs?
+
+--Vous feignez de ne pas me comprendre, monsieur, dit le vieillard avec
+un accent calme et profond; votre cœur m'a pourtant si bien compris!
+Morte? Mais pendant que je vous parle, je la vois, elle me sourit,
+j'entends sa voix; elle me crie du milieu de ses fleurs; «Le temps
+devient court: j'attends, j'attends!»
+
+--Elle vous attend! m'écriai-je avec stupeur. Est-ce donc vous qui avez
+usé ainsi ce banc de bois?
+
+--Nul autre que moi.
+
+--L'ermite?...
+
+--Est le vieillard que le hasard vous a donné pour guide, le sculpteur
+dont vous avez porté l'albâtre, sans savoir quel souvenir sacré il y
+taillera.... Mais venez avec moi, ne me demandez plus rien. Voyez là,
+derrière le mur du cimetière, c'est ma demeure; suivez-moi, je vous
+dirai des choses que nul autre que vous n'a jamais sues aussi bien que
+vous allez les savoir.
+
+Je me laissai conduire hors du cimetière, sans rien dire. Chemin
+faisant, le vieillard reprit:
+
+--Depuis que ce tombeau de fer est là, je n'ai jamais épanché les
+sentiments de mon cœur dans le sein de personne. Je vous aime parce
+que, dans vos ouvrages, je vous ai trouvé capable de comprendre une vie
+que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche
+à sa fin: un pressentiment secret me dit que je la verrai bientôt
+autrement que par le souvenir. Recevez la confidence de ce que j'ai
+espéré et souffert, et, lorsque je reposerai à côté d'elle dans le
+tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle
+vaille la peine d'être écrite.
+
+Il s'arrêta derrière le mur du cimetière et sonna à la porte d'une
+maison à façade blanche, dont les fenêtres étaient fermées par des
+volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous
+entrions, le vieillard dit:
+
+--Catherine, voici un ami qui dînera avec moi. Mettez un second couvert.
+
+La servante s'éloigna sans mot dire.
+
+Je voulus m'excuser de l'embarras que ma présence causait au vieillard
+et à sa vieille servante; mais il me prit la main et me conduisit au
+fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste
+jardin tout émaillé de fleurs. L'aspect de cette chambre m'étonna.
+J'aurais pu me croire transporté par enchantement dans une salle d'étude
+de l'Académie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que
+j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les
+pareils des centaines de fois.
+
+--Jetez un rapide coup d'œil sur ces objets, me dit le vieillard. Ils
+jouent tous un rôle plus ou moins important dans l'histoire que je vais
+vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication à leur
+sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait à des répétitions
+fastidieuses.
+
+Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon hôte me montra tout d'abord,
+et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient
+toutes sortes de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de
+chevaux et d'autres animaux, très-grossièrement taillés au couteau dans
+du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'étalaient deux ou trois
+figures assez rares, à côté d'une de ces boîtes d'opale où les femmes
+mettent des pastilles de menthe ou des dragées de citron. On y voyait
+aussi un couteau à manche de nacre, et plusieurs médailles d'or et
+d'argent avec des rubans verts fanés.
+
+En faisant le tour de la chambre, je vis successivement le long des murs
+toutes les _études_ ordinaires des jeunes élèves de l'académie d'Anvers:
+des nez, des oreilles, des mains, des têtes, puis des figures entières;
+plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre glaise séchée, puis
+aussi en plâtre.
+
+Je ne vis qu'une seule composition caractéristique; au bout de cette
+chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup de prix, car il
+l'avait enfermée dans une armoire vitrée pour la garder de la poussière
+et de l'humidité. C'était un groupe en plâtre représentant une jeune
+femme qui pose la main gauche sur la tête d'un enfant; tandis que
+l'autre, étendue en avant, semble montrer à cet enfant la route de
+l'avenir. Dans le sourire protecteur de la femme, et dans l'expression
+reconnaissante des traits de l'enfant, il y avait un sentiment profond
+et presque mystérieux qui m'émut et me fit rêver.
+
+Après avoir regardé quelque temps en silence cette œuvre singulière, je
+dis à mon hôte:
+
+--Cette statue n'est pas une création de fantaisie, quoiqu'elle ne soit
+pas conçue non plus d'après les règles classiques. La nature seule a été
+le modèle de l'artiste. N'est-il pas vrai, monsieur, cette femme a vécu?
+
+--Elle a vécu, répéta le vieillard avec un soupir dont le son étrange me
+surprit.
+
+--Quoi! m'écriai-je, je vois l'image de la femme qui repose...?
+
+--Qui repose sous la tombe de fer;
+
+--Elle était donc belle?
+
+--Belle comme le rêve éternel des poètes.
+
+Je me tus, craignant d'attrister le vieillard par mes questions
+indiscrètes.
+
+Il alla au fond de la chambre, ouvrit une grande porta et dit:
+
+--Jusqu'à présent vous n'avez vu que les études de l'élève: souvenirs
+qui font ma vie, pourtant: Entrez, vous pourrez juger aussi l'artiste.
+Ce serait une véritable joie pour lui si ses œuvres pouvaient lui
+assurer votre approbation ou du moins votre sympathie.
+
+La salle où il me fit entrer était éclairée par le haut un grand nombre
+de statues de marbre et d'albâtre dont la vue me frappa d'admiration au
+premier coup d'œil.
+
+Toutes ces œuvres étaient évidemment l'expression d'une même pensée
+reproduite sous des formes diverses. Il n'y en avait aucune qui ne
+parlât de la mort et de la résurrection à une vie meilleure. C'était un
+ange aux ailes déployées qui portait vers sa céleste patrie une jeune
+fille endormie;--c'était le génie de l'immortalité ouvrant une tombe et
+montrant à l'âme réveillée le chemin de la lumière;--c'était cette même
+jeune fille se dressant à moitié hors d'une tombe, et étendant les mains
+avec un sourire de désir, comme si elle appelait quelqu'un;--c'était un
+jeune garçon agenouillé sur une pierre tumulaire, et tenant embrassée
+une ancre symbolique;--c'était l'oiseau Phénix, s'élevant avec des
+forces nouvelles du bûcher qui a consumé sa dépouille
+vieillie;--c'étaient enfin beaucoup de figures représentant sous une
+forme saisissante l'image de la vie future après la mort.
+
+Toutes ces compositions respiraient la sincérité profonde du sentiment
+de leur auteur, et semblaient vivre, non point par la perfection de leur
+forme corporelle, mais par quelque chose de plus élevé, par l'empreinte
+de l'âme que l'artiste avait imprimée dans toutes les parties de son
+œuvre, en y versant un reflet de sa propre âme. Les formes des statues
+étaient à la vérité grêles et maigres, mais il y avait dans l'ensemble
+de ces créations une expression de pensée si parfaite, des proportions
+si harmonieuses, tant de naturel et néanmoins tant de poésie, qu'en les
+regardant je me sentis comme transporté dans un monde de pensées
+mystiques et presque surhumaines.
+
+--Que tout cela est beau! m'écriai-je enthousiasmé. Monsieur, vous ne
+devez pas tenir plus longtemps cachés ces chefs-d'œuvre sublimes.
+Enrichissez d'un nom illustre le livre d'or de votre patrie, ajoutez un
+brillant fleuron à sa couronne artistique!
+
+Il sourit à mon exclamation; l'impression favorable que son talent avait
+produite sur moi parut lui faire plaisir; mais une sorte de raillerie
+ironique brillait dans son regard, comme pour me taxer d'exagération.
+
+--Je dis la vérité, croyez-moi, repris-je. Exposez vos ouvrages, et un
+cri d'admiration s'élèvera de la foule des artistes. S'ils ont été
+égarés autrefois par l'admiration exclusive des formes extérieures, il y
+a aujourd'hui une grande tendance vers des idées moins plastiques; l'art
+se tourne vers l'expression des pensées, des sentiments et des plus
+nobles aspirations de l'homme. Non, non, ne privez pas l'école flamande
+de si parfaits modèles.
+
+Le vieillard avait courbé la tête et murmurait en se parlant à lui-même:
+
+--Livrer en pâture à la foule mes souvenirs, tous les battements de mon
+cœur? Permettre à la malveillance de soulever le voile de ma vie, et
+appeler la raillerie sur tout ce qui est sacré pour moi?...
+
+En ce moment, la vieille servante ouvrit la porte et annonça que le
+dîner était servi.
+
+--Venez, monsieur, me dit le sculpteur, visiblement satisfait de cette
+interruption. La table de l'ermite ne vous offrira pas de mets
+recherchés; mais il y en aura assez pour restaurer les forces d'un homme
+qui, comme vous, aime la vie de campagne.
+
+Nous nous mîmes à table, nous mangeâmes assez rapidement deux ou trois
+bons plats, auxquels je fis honneur, d'autant plus que la présence de la
+servante m'empêchait de parler de ce qui occupait mon esprit.
+
+Après le repas, le vieillard me conduisit dans une serre assez
+spacieuse. Je sus ainsi d'où venaient les fleurs exotiques et rares qui
+croissaient sur la tombe de fer.
+
+Après avoir traversé cette, serre, nous entrâmes dans un jardin
+délicieux, émaillé de mille fleurs charmantes; ce qui me fit dire en
+riant que bien des gens voudraient être ermites dans un pareil ermitage.
+
+Mais le vieillard, sans répondre à ma, plaisanterie, me conduisit sous
+un berceau de clématite et de chèvre feuille, s'assit sur un banc, me
+montra une place à côté de lui et dit:
+
+--Vous logerez chez moi.... Pas d'excuses; mon histoire est plus longue
+que vous ne croyez. Si vous voulez la connaître tout entière, il faut
+vous soumettre à cette nécessité. Ce n'est pas une gêne pour moi; la
+servante a déjà reçu l'ordre de préparer votre chambre. Vous n'en
+dormirez pas plus mal qu'à l'_Aigle_, où vous aviez l'intention de
+passer la nuit. C'est donc convenu; vous serez l'hôte de l'ermite.
+Armez-vous de patience, et pardonnez à un vieillard, qui ne vit que par
+ses souvenirs, s'il vous raconte parfois des particularités ou des
+sensations puériles qui n'ont d'importance que pour lui seul. En un mot,
+souffrez que mon récit me fasse revivre encore une fois dans le passé.
+Après cette prière, je commence mon histoire sans autre préambule.
+
+
+
+
+II
+
+
+À un quart de lieue d'ici, près d'un clair ruisseau, s'élève une toute
+petite ferme nommée la _Maison d'eau_ et entourée de bois et de
+prairies.
+
+Elle était habitée, il y a cinquante ans, par maître Wolvenaer, un
+sabotier connu des boutiquiers de la ville pour les jolies chaussures de
+bois qu'il savait tailler. Son état, lui procurait, à la sueur de son
+front, assez de bénéfices pour subvenir aux besoins d'une nombreuse
+famille; car il n'avait pas moins de six enfants, encore tous en bas
+âge.
+
+Comme il tenait en fermage un petit lopin de terre, et que sa femme
+vaquait le plus souvent aux travaux des champs, il y avait dans la
+maison, du sabotier une sorte de bien-être ou du moins d'aisance.
+
+Assurément le laborieux artisan eût été tout à fait heureux si une cause
+incessante de tristesse n'avait assombri son horizon. Parmi ses six
+enfants, il y en avait un,--un garçon de onze ans,--qui se faisait
+remarquer par une beauté extraordinaire. Il avait des cheveux noirs
+bouclés, des yeux bruns étincelants, et des traits d'une remarquable
+pureté.... Mais le pauvre enfant ne savait point parler. Dans les
+premiers mois de sa naissance, il était tombé de son berceau la tête en
+avant. Il avait eu des convulsions affreuses, et lutté longtemps contre
+la mort. On crut que dans cet accident la langue avait été frappée de
+paralysie; car, quoiqu'il ne pût articuler aucun son distinct, il
+entendait cependant fort bien.
+
+Le sabotier était mon père; l'enfant muet n'était autre que moi qui vous
+parle en ce moment.
+
+Mon père m'aimait et me plaignait de tout son cœur. Souvent, quand je
+me tenais en silence à côté de son établi, il interrompait tout à coup
+son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de
+pitié. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je tâchais de le
+consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son
+chagrin, le plus souvent mes caresses ne réussissaient qu'à le faire
+pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais
+il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et perçants, des
+sons inarticulés et sauvages qui lui déchiraient l'âme. D'ailleurs,
+comme tous les muets, j'étais d'une sensibilité extrême, et mes moindres
+gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce
+que j'éprouvais, étaient violents et exagérés comme ceux d'un insensé.
+
+Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais été victime
+n'avait pas troublé mon cerveau: mes frères et sœurs me croyaient
+_innocent_, c'est-à-dire à peu près idiot; les enfants du village
+avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou.
+
+Si jeune que je fusse, j'étais profondément blessé d'être ainsi méconnu
+de tout le monde. Lorsque en menant paître nos vaches, j'étais assis
+solitaire, pendant de longues journées, au bord de la prairie, il
+m'arrivait parfois de pleurer amèrement pendant des heures entières;
+parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec
+qui j'eusse tant aimer de jouer, se moquaient de moi et m'évitaient à
+cause de mon infirmité! Je me sentais la force de prouver que je ne
+méritais pas le nom de fou; j'avais soif d'amitié, et même d'estime, et
+peut-être y avait-il en moi une sorte d'orgueil qui m'inspirait un désir
+maladif de me distinguer par l'une ou l'autre qualité.
+
+Peut-être trouverait-on dans cette aspiration confuse de mon esprit la
+raison du travail singulier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je
+n'allais à la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux
+de saule. Je m'appliquais à y tailler avec mon couteau des images de
+bêtes et de gens, et souvent je restais des journées entières absorbé
+dans mon travail, la sueur au front. Si je réussissais, d'après mon
+idée, à tirer du bois une figure plus ou moins ressemblante, je sautais,
+je dansais et je riais comme si j'avais remporté quelque victoire; mais
+si, malgré mes efforts, aucune figure reconnaissable n'apparaissait sous
+mon couteau, je laissais tomber mon œuvre avec découragement, et je me
+tordais les bras de dépit et de chagrin.
+
+Mon père, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les épaules
+avec une triste compassion. La vanité singulière que je paraissais tirer
+de mes grossières et ridicules ébauches le chagrinait comme s'il eût vu
+une raison de plus pour douter de la clarté de mon intelligence.
+
+Quant à moi, il me suffisait que ma mère sourit quelquefois à mon
+travail, que mes sœurs s'amusassent à jouer avec mes figures, et
+qu'aucun de mes deux frères, plus âgés que moi cependant, ne sût en
+faire autant.
+
+Un jour, j'avais travaillé avec ardeur, depuis le matin jusque bien
+avant dans l'après-midi, à imiter la figure de notre vieux curé. Lorsque
+je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait rougir de honte
+si un souvenir précieux et sacré pour moi n'y était attaché;--Mais alors
+il me sembla si bien réussi, que j'en fus transporté de joie et que, en
+ramenant les vaches à l'étable, je tirai au moins cent fois de ma poche
+l'informe figure pour l'admirer. Que le corps et les vêtements
+ressemblassent de près ou de loin à ceux du curé, ce n'était pas cela
+qui m'inquiétait; mais j'avais imité facilement son tricorne, et cela,
+du moins, était reconnaissable au premier coup d'œil.
+
+De crainte que mes sœurs ne voulussent jouer avec ma petite statuette,
+je la tins cachée et ne la montrai pas en rentrant au logis.
+
+Je m'assis dans un coin de la chambre, la main dans la poche, caressant
+mon chef-d'œuvre, et plongé dans de douces pensées.
+
+Mon père était allé à la ville pour les affaires de son commerce; ma
+mère, mes frères et mes sœurs étaient à la maison et parlaient du
+propriétaire de notre ferme. Ils avaient appris qu'il était l'acquéreur
+du château de Bodeghem, et que ce jour même, il était venu au village
+dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle propriété.
+
+Ma mère parlait à voix basse, pour ne pas éveiller l'attention de
+l'innocent muet; car il ne savait que se taire et rester immobile, ou
+crier comme un possédé.
+
+Pendant que ma mère causait de cette importante nouvelle, la porte
+s'ouvrit tout à coup, et une dame richement vêtue entra dans notre
+demeure, tenant à la main une petite demoiselle qui avait à peine une
+année de moins que moi.
+
+Cette dame était la femme de notre propriétaire, et elle connaissait
+très-bien ma mère, pour avoir reçu plusieurs fois de ses mains le prix
+de son fermage. Aussi se mit-elle à lui parler familièrement de la
+maison de campagne que son mari venait d'acheter, ajoutant que désormais
+elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d'aller
+voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari,
+possédait dans les environs.
+
+Mes frères et sœurs écoutaient curieusement ce que disait cette dame.
+
+Pour moi, j'avais sauté sur mes pieds, et je me tenais debout, comme
+frappé d'immobilité, devant la petite demoiselle. Mes membres
+tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon cœur battait
+violemment, et, pour la première fois de ma vie, l'émotion qui m'agitait
+ne se manifesta point par des cris sauvages.
+
+L'apparition d'un ange, tel que je pouvais le concevoir d'après les
+descriptions de ma mère, ne m'eût pas plus profondément remué; car un
+ange ne pouvait être plus beau que cette enfant ne l'était à mes yeux.
+Son front et ses joues étaient blancs et polis comme l'albâtre. Ses
+petites lèvres étaient fraîches et vermeilles comme des feuilles de
+rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel pendant une claire
+journée d'été. Autour de l'ovale régulier de son joli visage, ses
+cheveux blonds, épais et soyeux, tombaient en boucles abondantes. Elle
+était vêtue de soie et de satin; elle avait un collier de corail, des
+bracelets d'or, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers rouges.
+
+Tout en elle m'étonnait et me frappait d'une admiration croissante, même
+sa pâleur, sa délicatesse maladive, car cette délicatesse même la fit
+passer à mes yeux pour une créature supérieure, d'une essence infiniment
+au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village.
+
+La petite fille me regarda pendant quelques minutes avec ses yeux bleus
+profonds, comme pour me demander l'explication de ma singulière
+attitude. Puis un sourire tranquille et doux entr'ouvrit ses lèvres. Ce
+sourire pénétra dans mon cœur comme un rayon de lumière et m'arracha un
+cri sauvage. Je sautai en arrière et levai les bras au ciel, comme si le
+sourire de la jeune fille était quelque chose de miraculeux qui me fit
+perdre l'esprit.
+
+Mon cri étrange attira l'attention de la dame.
+
+--Qu'a donc ce petit garçon? demanda-t-elle à ma mère.
+
+--C'est notre petit Léon. Ne faites pas attention au bruit qu'il fait,
+madame Pavelyn. Il est muet et fait de vains efforts pour parler.
+
+En achevant ces mots, elle porta le doigt à son front pour faire
+comprendre qu'il fallait m'excuser parce que je ne possédais pas tout
+mon bon sens, et que j'étais innocent.
+
+Souvent déjà j'avais surpris des signes semblables faits par mon père ou
+ma mère, et je savais fort bien ce qu'ils voulaient dire. Cela m'avait
+toujours fait de la peine; mais, en ce moment, devant la créature
+angélique qui me regardait, cette pantomime humiliante me blessa comme
+si j'avais été frappé au cœur d'un coup de couteau. Aussi le son qui
+s'éleva de ma poitrine n'était pas un cri, c'était une plainte douce et
+profonde, une sorte de prière pour implorer la pitié. Je courbai la tête
+et me mis à pleurer.
+
+--Un si joli petit garçon! c'est bien malheureux, vraiment, murmura la
+dame.
+
+Et se tournant vers la petite demoiselle, elle ajouta:
+
+--Rose, ce pauvre enfant est muet. Il aimerait tant parler! Mais c'est
+parce qu'il ne la peut pas qu'il pleure si amèrement. Donne-lui la main,
+Rose; une marque de pitié le consolera.
+
+Encouragé par l'intérêt de la dame, je levai la tête. Je vis venir à moi
+la noble enfant, avec le même sourire enchanteur qui m'avait déjà si
+profondément ému.
+
+Elle me prit la main, la serra et la caressa, tandis que sa bouche
+murmurait des paroles qui résonnaient à mes oreilles comme une musique
+céleste.
+
+Je jetai sur mes frères et mes sœurs un regard de fierté; cette marque
+d'amitié que la petite demoiselle venait de me donner, me vengeait de
+leur dédain et avait rempli mon cœur de joie et de courage.
+
+Assurément, la compatissante enfant sut lire dans mon regard étincelant
+l'expression d'une gratitude infinie; car elle me serra la main avec
+plus d'amitié et me dit d'un ton si doux, que je me mis à trembler de
+tous mes membres:
+
+--Vous vous appelez Léon? C'est un joli nom. Ah! quel dommage que vous
+ne sachiez point parler!
+
+L'émotion m'arracha quelques cris confus.
+
+--Il ne faut pas crier ainsi, reprit-elle; cela est laid.
+N'apprendrez-vous jamais à parler, pauvre petit Léon? jamais?
+
+Je ne savate pas ce qui se passait en moi, il me semblait qu'en ce
+moment je me fusse laissé couper la main pour pouvoir dire un mot un
+seul mot intelligible. Je fus pris d'une violente convulsion; mes
+membres se tordirent, mon visage devint bleu. Je ne criai pas, mais je
+fis un effort surhumain pour prononcer le nom charmant de celle qui,
+deux fois, avait dit le mien avec tant d'amitié.
+
+Quelque chose se déchira dans ma gorge, et le nom de Rose! Rose!
+retentit par deux fois, clair et sonore, dans la chambre.
+
+Épuisé par cet effort gigantesque, je me laissai tomber sur une chaise,
+et j'y restai étendu, le sourire du bonheur et de l'extase sur la
+figure.
+
+--Oh! Dieu soit loué, mon fils a parlé! s'écria ma mère, les larmes aux
+yeux.
+
+Elle accourut vers moi, me prit la main et me supplia de répéter encore
+une fois les mots que j'avais prononcés; mais je sentis bien, après de
+longs efforts infructueux, que je ne serais plus capable d'une si
+violente tension de mes forces.
+
+Cependant j'étais enchanté du succès obtenu, et j'essayai de faire
+comprendre par signes que j'avais confiance et que j'espérais bien
+pouvoir apprendre à parler. Je ne cessais de montrer la jolie
+demoiselle, et je joignais les mains devant elle pour faire entendre que
+c'était à elle que je serais redevable de la parole, du bonheur de ma
+vie, et je la remerciai comme un ange envoyé de Dieu pour rapporter
+l'espoir et la délivrance.
+
+Rose était visiblement touchée de ces marques de reconnaissance, et une
+joie sincère brillait dans ses yeux bleus. Sans doute il était doux à
+son cœur compatissant de croire que sa présence avait été un bienfait
+pour un pauvre enfant comme moi.
+
+Elle tira sa mère par son châle pour l'obliger à se baisser, lui dit
+quelque chose à l'oreille, et, sur un signe affirmatif, elle s'approcha
+de moi.
+
+Elle mit la main dans sa poche et en tira une petite boîte d'une pierre
+blanche, transparente et couverte de fleurs et d'étoiles d'or et
+d'argent. Elle me glissa cet objet dans la main en disant:
+
+--Tenez, Léon, ceci est pour vous. Il y a là-dedans du sucre qui vous
+plaira fort. Il faut faire tout votre possible pour apprendre à parler,
+et, quand vous le saurez, je vous donnerai de plus belles choses encore.
+
+L'aimable enfant n'avait assurément d'autre intention que de me
+consoler. Elle me disait ces douces paroles par charité pure, et comme
+une aumône faite à un malheureux. Mais sa pitié fit sur moi une
+impression plus profonde qu'elle n'eût pu s'y attendre. Ses paroles
+tombèrent une à une, comme une rosée bienfaisante, sur mon cœur
+oppressé, et se gravèrent en traits ineffaçables dans mon souvenir. J'en
+fus si touché, que je continuai à tourner et à retourner machinalement
+dans mes mains sa jolie petite boîte, et je ne remarquai même pas que ma
+mère me la prit pour l'admirer à son tour.
+
+Alors je revins à moi, et j'essayai de faire comprendre à la jolie
+demoiselle combien j'étais triste de ne pouvoir rien faire pour la
+remercier de son cadeau. Je tirai de ma poche la figure du curé et la
+mis dans la main de ma bienfaitrice, en lui disant par gestes que je
+l'avais taillée moi-même et que je la lui donnais en échange de sa
+boîte.
+
+La dame, en voyant cet objet informe, parut surprise de ma simplicité.
+Ma mère m'excusa en disant que je m'occupais pendant des jours entiers à
+tailler de petites statuettes, et que, naturellement, je croyais que
+cela valait quelque chose. Mes frères et mes sœurs se mirent à rire de
+ma présomption.
+
+Rose regardait sans rien dire mon pauvre cadeau, mettait le bonhomme
+debout sur sa main, le retournait et avait l'air de s'en amuser
+beaucoup.
+
+Que m'importait que tout le monde se moquât de mon ouvrage, si elle
+seule, qui s'était faite ma protectrice, le jugeait digne de son
+attention? Aussi, un sentiment de joie ineffable inonda mon cœur
+lorsque Rose refusa de se laisser prendre l'image du curé par ma mère,
+et dit à la sienne:
+
+--Non, je vous en prie, laissez-moi la conserver. Ce pauvre petit garçon
+l'a faite lui-même, et c'est vraiment joli. Je la montrerai à mon père,
+et je jouerai avec, ce soir.
+
+--Voilà bien les enfants, fermière Wolvenaer! dit la dame en haussant
+les épaules. Donnez-leur des jouets et des poupées qui ont coûté
+beaucoup d'argent, et ils préfèrent s'amuser d'une chose sans valeur;
+puis, au bout de quelques heures, le joujou est oublié et abandonné, et
+ils n'y pensent plus.
+
+Mes yeux contrits et mes signes demandèrent à Rose si tel serait aussi
+le sort de mon humble présent. Un signe de tête me tranquillisa. Elle
+m'avait compris, et son geste me promettait qu'elle conserverait mon
+petit curé.
+
+--Portez-vous bien, dit la dame; il est temps que nous partions. M.
+Pavelyn nous attendrait. Peut-être la voiture est-elle déjà prête. Vous
+comprenez que, cette année, nous n'habiterons pas le château; car il est
+tout à fait vide; il doit être restauré, repeint et meublé. Il ne sera
+prêt qu'au printemps. Alors je reviendrai vous voir, car j'aime à me
+trouver au milieu des villageois. Aujourd'hui, nous ne sommes venus que
+pour visiter le château.... Rose, nous partons. Donne encore ta main à
+ce pauvre Léon en signe d'adieu, et retournons auprès de ton père.
+
+Il était facile de lire sur mon visage que l'annonce de ce départ
+précipité m'affligeait. Rose me serra la main encore une fois, et me dit
+à l'oreille:--Il ne faut pas être triste, Léon. Apprenez bien vite à
+parler, alors je reviendrai, et faites encore de semblables figures pour
+moi; j'en serai bien contente.
+
+Je mis mes deux mains devant mes yeux pour ne pas la voir partir.
+
+Je restai si longtemps dans cette position, que ma mère se mit à me
+gronder durement de mon impolitesse, et me menaça de faire connaître à
+mon père ma conduite déraisonnable.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il serait difficile de vous dire la vive impression que la visite de la
+petite demoiselle avait faite sur mon esprit. Mes parents mêmes avaient
+peine à reconnaître en moi leur petit sauvage. Mes idées avaient pris
+une certaine gravité, et il était bien rare qu'un de ces cris sans nom
+qui m'échappaient si souvent autrefois, sortît de ma bouche. Quand
+j'étais à la maison, je me blottissais ordinairement dans un coin de la
+chambre, et j'y restais assis, immobile et silencieux, le regard perdu
+dans l'espace. J'avais sans cesse devant les yeux la tendre et blanche
+apparition qui me souriait, me serrait la main et murmurait amicalement
+à mon oreille: «Apprenez bien vite à parler, alors je reviendrai.»
+
+Je ne jouais presque plus avec mes frères et mes sœurs, je fuyais les
+autres enfants du village. Penser à elle était l'unique occupation de
+mon esprit, répéter sans cesse dans mon cœur ses douces paroles
+suffisait à ma vie.
+
+Je crains, monsieur, que vous ne m'accusiez, à part vous, d'exagération.
+Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous
+paraît assurément pas naturelle? Cependant, vous qui, plus que tout
+autre, avez conservé vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez
+avoir reconnu que le cœur d'un enfant se laisse toucher plus facilement
+et plus profondément que celui d'une personne chez qui la raison et
+l'expérience ont émoussé plus ou moins la sensibilité. Il est vrai que
+les émotions de l'enfant sont ordinairement plus fugitives; mais, moi,
+l'absence de la parole me plaçait dans une situation toute particulière
+en me réduisant à une méditation solitaire. Les mêmes pensées se
+représentaient cent fois à mon esprit, et, par cette réaction
+continuelle de mon âme sur elle-même, mon sentiment acquit une
+profondeur qui eût pu paraître outrée et maladive chez un enfant doué de
+la parole.
+
+Quoi qu'il en soit, les témoignages de tendre pitié que m'avait donnés
+la jolie petite demoiselle m'avaient rempli d'une grande fierté; et--que
+ce fût l'orgueil, la reconnaissance, ou une secrète sympathie qui me
+troublât--toujours est-il que, soir et matin, et même pendant la nuit,
+l'image de ma bienfaitrice se plaçait devant mes yeux, et toutes les
+forces de mon âme semblaient s'être concentrées sur cette seule pensée.
+
+Cette distraction singulière et le regard incertain de mes yeux étaient
+considérés par mes parents comme de fâcheux symptômes, et ils ne
+doutaient pas que ma raison ne fût menacée d'une faiblesse incurable.
+
+Plus d'une fois, quand ils exprimaient cette crainte, je m'efforçai de
+leur faire comprendre qu'ils se trompaient; mais alors je criais et je
+hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu'augmenter leur peine; et,
+comme mes propres cris m'étaient désagréables maintenant, je pris en
+aversion ces inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole.
+
+Tout se passa entre mes parents et moi de la même façon qu'avant la
+visite de madame Pavelyn. Bientôt on ne s'occupa presque plus de moi;
+et, pour épargner autant que possible à mon père la vue pénible de son
+fils innocent, ma mère m'envoyait à la prairie avec les vaches pendant
+des journées entières.
+
+Là, dans une solitude complète, je pouvais réfléchir et rêver depuis
+l'aube du jour jusqu'à ce que la nuit tombante me rappelât à la maison.
+Mais je ne passais pas mes journées dans l'oisiveté, ma bienfaitrice
+m'avait dit deux choses: «Apprenez bien vite à parler, et faites-moi
+encore des figures.»
+
+Ce dernier vœu, je pouvais facilement l'accomplir; mais le premier!
+apprendre à parler!
+
+Son désir était une loi dont l'inflexibilité m'effrayait et à laquelle,
+pourtant, je voulais obéir, dût ma gorge se déchirer sous mes efforts.
+
+Pendant deux longs mois, je m'efforçai constamment de répéter encore une
+fois son nom; je faisais toutes sortes de grimaces, je contractais mes
+lèvres, je me remplissais la bouche de petits morceaux de bois, je
+tirais rudement ma langue rebelle; mais quoique la sueur perlât sur mon
+front, son nom chéri ne voulut point sortir de mon gosier, ni
+distinctement, ni plus ou moins mal articulé.--Chose étonnante,
+j'entendais bien, et je pouvais même juger de la justesse et de la
+valeur des sons produits; il n'y avait aucun mouvement de la voix
+humaine que je fusse incapable d'exécuter quelquefois par hasard, aucune
+lettre que je ne pusse prononcer. Mais on eût dit que les nerfs de
+l'appareil vocal s'étaient brouillés en moi, et ne pouvaient obéir à ma
+volonté. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait
+d'autres sons aux lèvres. Et quoique je me préparasse souvent pendant
+des heures entières avant de pousser un son, avec la certitude que,
+cette fois, du moins, ma voix ne tromperait pas mes efforts, chaque fois
+j'étais frappé de la même déception amère.
+
+Je n'exagère point en vous disant que cent fois j'ai versé des larmes,
+que je me suis arraché les cheveux, et que je me suis roulé
+convulsivement par terre avec un désespoir et une rage qui
+ressemblaient, en effet, à la folie la plus complète.
+
+Peu à peu, il me fallut reconnaître mon impuissance et perdre décidément
+tout espoir d'apprendre à parler. Alors je devins triste, découragé et
+languissant. Le sentiment de fierté qu'avait fait naître en moi la
+compassion de Rose m'avait fait croire un instant que j'aurais la force
+de me tirer de l'abaissement. Cette consolante, cette radieuse
+perspective s'était refermée devant mes yeux. Un nuage sombre avait
+voilé l'étoile scintillante qui éclairait mon avenir. Je resterais
+éternellement le muet innocent, la malheureuse créature qui ne pouvait
+pas même exprimer sa reconnaissance à ceux qui la plaignaient.
+
+Je restai près d'un mois anéanti par cette effroyable conviction. Enfin,
+lorsque la dernière étincelle d'espérance fut éteinte en moi, j'acceptai
+mon triste sort avec résignation, et un peu de paix rentra dans mon âme.
+
+Alors je recommençai à tailler des figurines de bois de saule, mais non
+plus par orgueil, ni avec l'espoir de me distinguer en quelque point des
+autres enfants; non, je n'étais mû que par un sentiment passif de
+reconnaissance et de devoir. Je savais que mon travail serait agréable à
+la charitable petite demoiselle; c'était là le seul mobile de mon
+activité.
+
+En peu de temps, j'avais fabriqué un certain nombre de statuettes. Il y
+avait des figurines que je désignais sous le nom de vaches, de chevaux,
+de moutons et de porcs, quoiqu'elles ressemblassent toutes
+singulièrement les unes aux autres; il y avait aussi des maisons, des
+églises, des oiseaux et des hommes; mais ce qui me plaisait le mieux, ce
+que je regardais avec complaisance, c'était une figure de garde
+champêtre, avec son grand chapeau sur la tête et son sabre reluisant
+dans la main.
+
+J'avais, après beaucoup d'instances, obtenu de ma mère la clef d'un
+tiroir de notre commode. J'y serrai mes petits chefs-d'œuvre, pour ne
+les en retirer qu'au moment où Rose reviendrait à Bodeghem. Personne ne
+pouvait voir ces produits de mon art. Elle seule, pour qui je les avais
+faits, devait les recevoir de mes mains avant que personne les eût
+touchés.
+
+Ainsi les mois se passèrent, ainsi vint l'hiver qui devait précéder son
+retour.
+
+Vers la nouvelle année, ma mère devait aller à la ville payer le terme
+échu de notre fermage. A force de prières et de supplications, je la
+décidai à prendre avec elle la figurine du garde champêtre, et à me
+promettre qu'elle la donnerait à la petite fille de notre propriétaire.
+
+Durant l'absence de ma mère, je fus étrangement agité: je courais autour
+de la maison et dans les champs, poussé par une grande inquiétude. Que
+dirait Rose de mon ouvrage? Sourirait-elle, et serait-elle contente de
+mon envoi? Dans tous les cas, ma mère lui parlerait de moi, et, de son
+côté, elle dirait quelque chose à mon adresse. Il me semblait, dans mon
+attente anxieuse, que j'entendais Rose prononcer mon nom;--car ce ne
+pouvait être une autre voix que la sienne, ce timbre argentin qui
+résonnait au fond de mon âme, et me faisait tressaillir et regarder
+autour de moi, comme si je l'entendais murmurer d'une voix
+compatissante: «Pauvre petit Léon!»
+
+Dans l'après-midi, j'étais sur la chaussée, à plus d'une demi-lieue de
+notre demeure, pour voir si ma mère ne revenait pas encore. Dès que je
+l'aperçus, je courus à sa rencontre, et lui demandai, les bras tendus et
+les yeux étincelants, comment on avait reçu là-bas mon petit garde
+champêtre.
+
+M. Pavelyn avait examiné la statuette avec curiosité, et en avait ri de
+bon cœur; Rose s'était montrée satisfaite et m'avait fait remercier de
+mon cadeau; elle avait ajouté qu'au printemps prochain, elle viendrait
+au château avec ses parents, et qu'elle serait heureuse d'avoir beaucoup
+de ces petites figures pour s'en amuser.
+
+Ma joie était inexprimable; emporté par mon émotion, je me mis à sauter
+et à crier comme je le faisais autrefois....
+
+Quelques paroles de ma mère me calmèrent subitement, et firent tomber
+toute ma joie. Rose avait demandé si le pauvre Léon ne savait pas encore
+parler. Cette question me rappela au sentiment de mon impuissance et à
+la conscience de mon malheur.
+
+Hélas! la bonne Rose m'avait dit: «Vous devez apprendre à parler»; et
+moi, pauvre déshérité de ce monde, j'étais toujours aussi muet que lors
+de sa visite chez nous. J'eusse sacrifié la moitié de ma vie pour
+pouvoir accomplir son ordre charitable; mais il ne m'était pas donné de
+lui offrir cette preuve de ma gratitude.
+
+Je courbai la tête, et marchai silencieusement dans le sentier
+sablonneux, tenant ma mère par la main, et, bien que, pour relever mon
+courage, elle me racontât beaucoup d'autres choses de la gentille petite
+demoiselle, elle ne parvint pas à me consoler.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Les gelées avaient cessé, et le dégel avait fait disparaître la neige de
+nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l'angélique
+créature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes pensées.
+
+Dans mon impatience, je me promenais tous les matins par les bois et les
+chemins pour voir si les plantes printanières ne donnaient pas encore
+signe de réveil. J'épiais les bourgeons des aunes et des coudriers qui
+devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni; j'attendais
+avec un désir impatient la première feuille de l'anémone des bois, qui
+se montre avant toutes les autres au pied des jeunes chênes; je suivais
+du regard les oiseaux, pour découvrir dans leur bec le fétu de paille,
+gage de leur confiance dans le retour du beau temps.
+
+Après beaucoup de nuits froides, l'air devint plus doux, et, à ma grande
+joie, je remarquai les signes de plus en plus sensibles du réveil de la
+nature. Bientôt les violettes parfumèrent la berge des fossés du côté du
+midi: les boutons d'or dorèrent la prairie, et des milliers de
+pâquerettes firent briller leurs étoiles d'argent sur le velours de
+l'herbe tendre. Puis fleurirent l'épine noire, le fraisier et la
+lychnide. Les arbres et les arbrisseaux déployaient petit à petit leur
+feuillage, et le seringat montrait déjà les boutons des touffes de
+fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la fraîche
+atmosphère du mois de mai.
+
+Le moment si longtemps attendu n'était donc plus loin; chaque jour, Rose
+pouvait quitter la ville et venir demeurer au château; car il faisait un
+temps doux et un clair soleil qui invitaient irrésistiblement à s'aller
+promener aux champs.
+
+Pauvre insensé que j'étais! au lieu de sentir ma joie redoubler, je
+sentais, au contraire, mon courage tomber et une inquiétude secrète
+descendre dans mon cœur, à mesure que le moment désiré approchait.
+
+Elle me demanderait: «Ne savez-vous pas encore parler»? et moi, le rouge
+de la honte au front, le cœur plein de dépit et de chagrin, il me
+faudrait lui répondre par signes que j'étais muet comme auparavant. Une
+fois que cette idée naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et
+dans des proportions insensées, parce que rien ne venait la combattre.
+Je pâlissais quelquefois tout à coup, quand mon esprit agité faisait
+surgir devant mes yeux l'image de la petite Rose; je tremblais en
+entendant tomber de ses lèvres la fatale question: «Ne savez-vous pas
+encore parler»?
+
+Je redevins triste, solitaire, et plongé dans de pénibles rêveries.
+
+Jusqu'à ce moment, je m'étais appliqué avec ardeur à tailler des
+figurines. Comme mon tiroir en était plein depuis longtemps, j'avais
+donné les moins réussies à mes sœurs, et j'en avais fait de nouvelles,
+et de meilleures, à mon avis.
+
+Mais, en ce moment, mon découragement allait si loin, que je n'avais
+plus ni la force ni l'envie de poursuivre mon travail, et que, pendant
+plus de deux semaines, je gardai dans ma poche la clef du tiroir, sans y
+toucher.
+
+Ce fut bien pis encore lorsque mon père, revenant un lundi du marché,
+nous annonça que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite
+fille viendraient au château. Dès ce moment, on eût dit qu'un mal secret
+me travaillait les nerfs. Il m'arrivait de pâlir et de frissonner vingt
+fois en une heure, sans cause apparente. Ma mère me croyait malade, et
+elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont
+bonnes contre la fièvre. Je buvais le remède sans dire la cause de ma
+singulière agitation; mais, dès que je le pouvais, je courais bien loin
+de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude
+pouvait me délivrer de cette terrible question: «Ne savez-vous pas
+encore parler?» qui raisonnait sans cesse à mon oreille, et me
+poursuivait comme une accusation.
+
+Je ne sais comment expliquer cela; mais, tout en redoutant l'arrivée de
+Rose beaucoup plus que je ne la désirais, tout en me réfugiant dans les
+bois pour n'être pas présent lors de sa visite chez nous, je me sentais
+entraîné, malgré moi, dans les environs du château et dans le chemin
+qu'elle devait suivre pour venir à notre ferme. Il est bien vrai
+qu'après quelques instants je m'enfuyais; mais chaque fois, je revenais
+à la même place, presque sans en avoir conscience.
+
+Un certain jour--c'était le 20 mai de l'année 1806--j'avais erré dans
+les bois depuis l'aube du jour, et j'étais arrivé enfin dans l'avenue du
+château. Après avoir regardé longtemps les bâtiments, derrière les
+bosquets de seringats, je m'étais retourné; j'avais appuyé ma tête entre
+un tronc d'arbre, et je regardais la terre, plongé dans de douloureuses
+réflexions.
+
+Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi; mais je fus réveillé
+tout à coup par le son argentin d'une voix qui criait de loin avec un
+accent de joie:
+
+--Léon! Léon!
+
+C'était la voix de Rose, la même voix qui me parlait toujours dans mes
+rêves. Aussi, je ne m'empressais pas de tourner la tête, car je croyais
+à une nouvelle illusion de mes sens.
+
+Je fus saisi d'un tremblement violent. Je vis Rose, Rose elle-même, qui,
+entre un beau monsieur et une belle dame, et suivie d'une bonne, sortait
+du jardin da château et entrait dans l'avenue.
+
+Elle tirait le monsieur par la main pour courir vers moi; mais le
+monsieur, qui était son père, la retint jusqu'au moment où elle ne fut
+plus qu'à quatre ou cinq pas de moi; alors il ne put contenir plus
+longtemps l'impatience de sa fille.--Elle bondit en avant, et saisit ma
+main tremblante; j'étais blême, et je voyais déjà avec inquiétude
+sortir de ses lèvres la question; si redoutée.
+
+En effet, ses premiers mots furent:
+
+--Eh bien, Léon, savez-vous parler?
+
+Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, et mes larmes silencieuses
+lui apprirent que j'étais muet comme auparavant.
+
+--Pauvre Léon! dit l'excellente enfant. Il ne faut pas pleurer pour
+cela.... Prenez courage; l'année dernière, vous avez su prononcer mon
+nom. Vous apprendrez à parler petit à petit.
+
+Dans l'intervalle, ses parents s'étaient rapprochés de nous. Son père
+mit sa main sur ma tête et me força, par un doux mouvement, à lever les
+yeux vers lui. Il dit avec un accent plein de bienveillance:
+
+--C'est donc là le petit garçon du sabotier qui t'a donné le petit curé
+et le petit garde champêtre? De beaux yeux, des cheveux superbes: c'est
+un joli enfant.--Et tu ne sais point parler du tout? me demanda-t-il. Un
+garçon adroit et leste comme toi serait muet et resterait muet? Ce
+serait certainement un grand malheur.... Et pourquoi pleures-tu, petit?
+Quelqu'un t'a-t-il fait du mal?
+
+--Non, mon père, il pleure, parce qu'il ne sait pas parler, dit la
+petite demoiselle en soupirant.
+
+--Eh bien, puisqu'il entend et qu'il a pu prononcer ton nom, il ne doit
+pas lui être impossible d'apprendre à parler. Si l'on voulait se donner
+un peu de peine.... Mais ces enfants de paysans, on les laisse courir à
+l'abandon, et, par eux-mêmes, ils n'apprécient pas la valeur de la
+parole.
+
+En entendant ces mots, je ne pus me retenir davantage; l'accusation
+qu'ils contenaient me blessa cruellement. J'essayai, par toutes sortes
+de gestes et de cris inarticulés, de démontrer au père de Rose que la
+bonne volonté ne m'avait pas manqué, et que, pendant des mois, j'avais
+fait vraiment tous mes efforts pour répéter encore une fois le nom de sa
+fille.
+
+Il me regarda avec étonnement, mais avec une bienveillance évidente; mes
+yeux étincelaient; mes mouvements étaient pleins d'énergie, et
+j'expliquai, par des signes intelligibles, que je me laisserais
+volontiers couper le bras gauche en échange du don de la parole. Il me
+prit les mains, comprima mes gestes et m'obligea à me tenir tranquille;
+puis je l'entendis qui disait à la dame:
+
+--Malheureux petit garçon, n'est-ce pas? C'est un bel enfant, et bien
+intéressant! Et la femme Wolvenaer prétend qu'il y a quelque chose de
+dérangé dans sa cervelle? Non, non, elle se trompe assurément. Cet
+enfant n'est pas idiot du tout; au contraire, il a l'esprit net et
+éveillé.
+
+Le regard que mes yeux lancèrent au père de Rose rayonnait sans doute
+d'une reconnaissance bien sincère, car je remarquai que le compatissant
+monsieur en fut profondément touché.
+
+Je me sentais tout à fait consolé, et plein d'un nouveau courage, et je
+me disposais à exprimer ma gratitude par de nouveaux signes; mais Rose
+avait repris ma main et me demanda si j'avais taillé des statuettes pour
+elle.
+
+Je comptai rapidement sur mes doigts, j'ouvris les bras tout grands et
+je tournai ma clef sous ses yeux, pour lui faire comprendre que j'en
+avais sculpté beaucoup, tout un tas, et qu'elles étaient à la maison
+enfermées dans une armoire.
+
+Rose, en proie à une vive curiosité, pria instamment ses parents de se
+hâter, pour qu'elle pût voir plus tôt les petites figures.
+
+Ses parents cédèrent à son désir; quelques instants après, M. Pavelyn
+entrait avec sa famille dans notre humble demeure.
+
+Sans faire attention aux saluts et aux cérémonies de mes parents, je
+m'élançai vers la commode; je tirai le tiroir qui renfermait mon travail
+de six mois, et je me mis à étaler toutes mes figurines sur notre grande
+table.
+
+Je les arrangeai les unes à la suite des autres, processionnellement,
+comme une caravane d'hommes et de bêtes en voyage. Il y en avait tant,
+que le cortège finit par couvrir toute la table, et qu'il ne resta plus
+de place pour mes petites maisons et mes églises.
+
+Un étonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle,
+et, lorsqu'elle put embrasser d'un seul coup d'œil toute cette richesse
+et que je lui fis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit
+abattre des mains et à sauter de joie. Cette joie me rendit extrêmement
+heureux et me fit croire que j'avais fait des choses réellement
+admirables, puisque j'avais atteint si complètement le but de mes
+efforts.
+
+J'expliquai longuement à Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce
+que représentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches
+sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l'office du
+berger rassemblant ses moutons et les ramenant à l'étable, je plaçais
+les oiseaux les uns après les autres sur le faîte des maisons et le
+clocher des églises, comme s'ils s'y fussent perchés de leur propre vol.
+
+Rose, ouvrant ses grands yeux bleus, regardait sans rien dire les
+petites scènes que je jouais devant elle; mais elle semblait ravie d'une
+joie enfantine. Un sentiment de bonheur infini inondait mon cœur. Mes
+parents étaient en conversation avec M. et madame Pavelyn, et mes frères
+et sœurs écoutaient ce qui se disait. Rose et moi nous n'étions occupés
+que de nous; elle ne prêtait attention qu'à mes figurines et à mes
+jeux....
+
+La sueur perlait sur mon front à cause des efforts que je faisais pour
+lui faire comprendre clairement par signes ce que je voulais exprimer.
+Je venais de lui montrer un chasseur qui abat un lièvre et le chien qui
+va chercher le gibier touché. Puis je simulai un combat entre deux
+soldats en leur faisant pousser leurs grands sabres l'un contre l'autre.
+Je jouai sans doute cette scène d'une manière très-vive et
+très-compréhensible, car Rose paraissait émue et effrayée; mais quand
+l'un de mes soldats fut renversé par son ennemi, et que, dans sa chute,
+il fit tomber toute une rangée de vaches, de chevaux, et même d'arbres
+et de liaisons, nous poussâmes tous deux un long éclat de rire, et Rose
+dansa de plaisir; pour augmenter encore sa joie, je me mis à courir et à
+sauter autour de la table en poussant des cris sauvages.
+
+Le bruit que nous faisions interrompit la conversation des parents de
+Rose avec mon père. Ils nous regardèrent un instant avec satisfaction et
+parurent charmés de voir que leur fille s'amusait si franchement et
+rougissait de plaisir.
+
+Le monsieur s'approcha de la table, prit çà et là quelques-unes des plus
+singulières ou peut-être des meilleures petites figures, les examina
+avec bienveillance et hocha la tête d'un air content; puis il me frappa
+sur l'épaule en disant:
+
+--As-tu fait tout cela seul? Bravo, mon petit garçon! Ce n'est certes
+pas très-beau; mais il y a quelque chose; il y a un certain esprit dans
+ces deux gendarmes qui s'avancent là-bas avec leurs longues jambes. Et
+que vas-tu faire de toute cette légion d'hommes et de bêtes?
+
+Je montrai du doigt sa fille.
+
+--Tout cela est pour moi, mon père, s'écria Rose. Ah! comme je vais
+pouvoir jouer! Léon m'apprendra comment ils doivent marcher les uns
+derrière les autres, chacun à son rang, comme ils sont là maintenant.
+
+--Mais, Rose, objecta le père, pourquoi dépouiller ce pauvre enfant de
+tous ses joujoux?
+
+Je courus à la muraille pour prendre un panier en osier, j'y rassemblai
+mes figurines et je le tendis à Rose. Elle hésitait à accepter mon
+cadeau et regardait son père d'un air interrogateur. Je prévoyais un
+refus et je frémissais de crainte; mais je joignis les mains devant M.
+et madame Pavelyn d'un air si suppliant, et dans mes yeux brillants se
+lisait une prière si ardente, qu'ils appelèrent leur bonne, qui était
+restée près de la porte, et lui remirent le panier qui contenait mes
+œuvres. Je levai les bras au ciel en signe de joie et je poussai un cri
+de triomphe.
+
+Notre propriétaire s'entretint encore un instant de Rose et de moi avec
+mes parents. Ce que je pus saisir de leurs paroles dites à voix basse,
+c'est que leur fille était d'une santé délicate et que l'air des champs
+lui ferait du bien.
+
+Ils exprimaient aussi la satisfaction qu'ils éprouvaient à voir Rose,
+qui ordinairement montrait si peu d'ardeur au jeu, s'amuser de si bon
+cœur et avec tant d'animation.
+
+Après cette conversation, M. Pavelyn me prit la main et me dit d'un ton
+fort aimable:
+
+--Nous devons partir maintenant, Léon; mais viens demain au château,
+vers une heure; Rose te fera aussi un cadeau en échange de tes petites
+figures. C'est une chose que nous avons apportée de la ville pour toi.
+Tu dîneras avec nous, et tu pourras jouer et courir avec Rose dans le
+beau jardin. Adieu, mon bon petit garçon.
+
+--Léon, Léon, s'écria la petite fille en sortant, à demain, à demain!
+Oh! comme nous nous amuserons!
+
+Je tombai tout tremblant sur une chaise.--Quoi! je dînerais au château,
+à la même table que Rose! Ses parents me témoignaient autant d'amitié et
+de compassion qu'elle-même! Moi, le muet, j'étais donc choisi et préféré
+entre mes frères et sœurs?--Demain! demain!
+
+
+
+
+V
+
+
+Combien mon sommeil fut agité cette nuit-là. Cent fois je rêvai que, la
+main dans celle de Rose, je jouais dans un beau jardin, beau comme le
+paradis, que ma mère m'avait souvent décrit. Mous courions, nous
+dansions, nous sautions, et nous nous amusions avec un plaisir et une
+béatitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paroles,
+et moi, malheureux! dans mon rêve, j'avais le don de la parole, et je
+lui témoignais ma reconnaissance en un langage clair et plein de
+sentiment.
+
+Puis la scène changeait de nouveau; j'étais assis à une grande table et
+je mangeais des mets si succulents et de si appétissantes friandises,
+que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la
+boutique du sacristain n'étaient que de la Saint-Jean auprès d'un pareil
+régal.
+
+D'autres fois, mon imagination s'évertuait à résoudre l'énigme qui
+occupait mon esprit et piquait ma curiosité depuis la veille. Rose
+m'avait promis un cadeau en échange de mes figurines. Quel pouvait être
+ce cadeau? il m'était impossible de faire une supposition probable. Je
+pensais bien à un grand cheval de bois, à une belle cravate, à un grand
+gâteau, et à beaucoup d'autres choses; mais ma raison me disait que je
+me trompais assurément.
+
+Abusé par mon impatience, je me levai au milieu de la nuit, croyant que
+c'était déjà le matin; mais ma mère me renvoya dans mon lit. Enfin, le
+jour commença à poindre. A peine avions-nous pris le café, que
+j'importunai ma mère pour qu'elle fit ma toilette et sortît de la
+commode mes habits du dimanche. Elle eut peine à me faire comprendre que
+je ne devais aller au château qu'après midi, et que j'avais encore une
+demi-journée à attendre. Je restai longtemps assis dans un coin de la
+chambre, l'œil fixé sur l'aiguille de l'horloge. Après que j'eus essayé
+deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma mère que
+l'horloge était arrêtée et qu'elle devait la faire marcher, elle me prit
+par l'épaule, et me mit à la porte, en me défendant de remettre les
+pieds dans la maison avant que midi sonnât au clocher.
+
+J'errai dans les bois et dans les champs, je revins dans le village, je
+tournai autour de l'église, et je regardai avec dépit l'aiguille
+paresseuse du cadran, jusqu'à ce qu'enfin le premier coup de midi
+retentit dans les airs et me fit pousser un cri de joie.
+
+Lorsque je revins à la maison, on était à table chez nous. Je pris ma
+place accoutumée à côté de mon père; mais mon assiette resta vide, bien
+entendu, puisque je devais dîner au château. Mes parents parlaient en
+riant des mets succulents que je goûterais ce jour-là; mes frères et mes
+sœurs restaient silencieux et me considéraient d'un regard peu amical.
+L'épaisse bouillie paraissait leur être moins agréable encore que
+d'habitude, et plus d'une fois ils laissèrent retomber la cuiller dans
+leur assiette avec découragement, lorsque mon père parlait en
+plaisantant d'oiseaux rôtis et de châteaux de massepains. Pour moi, je
+ne faisais guère attention à ce qui se disait; ces descriptions
+alléchantes ne m'intéressaient point; je ne voyais que le sourire qui,
+sur l'aimable visage de Rose, rayonnait délicieusement vers moi.
+
+Dès que le dîner fut fini, ma mère me prit sur ses genoux, et commença à
+me déshabiller. Elle me lava avec de l'eau chaude et du savon, et
+mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps
+avant que ma toilette fût achevée, car je devais être aussi beau que
+possible, quoique mon père prétendît qu'il était absurde de me revêtir
+de mes habits de fête pour aller jouer.
+
+Avant de me laisser partir, ma mère me plaça devant elle, et me dit d'un
+air grave et sévère comment je devais me comporter au château, et ce que
+je pouvais faire et ne pas faire. Elle n'oublia rien: je devais
+soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais devant
+les portes; je devais ôter ma casquette et saluer, me moucher dans le
+mouchoir qu'elle avait mis dans la poche de mon pantalon; je ne pouvais
+pas crier ni faire de gestes, et, si l'on me donnait quelque chose, je
+ne devais pas manquer de me baiser la main, non-seulement parce que cela
+était poli, mais encore parce que, ne sachant point parler, je n'avais
+pas d'autre moyen de témoigner ma reconnaissance.
+
+Une heure sonnait à la tour lorsque ma mère me donna le baiser d'adieu,
+et que, frémissant d'impatience, je m'élançai hors de la maison.
+
+Je courus tout d'une haleine à travers le village et l'avenue du
+château; mais, lorsque j'approchai de la grille ouverte et que je
+n'aperçus personne dans ce jardin, je fus pris d'une frayeur secrète.
+J'entrai cependant dans le vaste jardin à pas lents et indécis,
+regardant de tous côtés si je ne voyais personne.--Qu'elle était belle
+la perspective qui se déployait devant mes yeux étonnés! Une large
+pelouse, pareille à une prairie s'étendait de tous côtés jusqu'au pied
+des grands arbres. Au milieu du gazon vert coulait une eau claire que
+j'aurais prise pour le même ruisseau qui passait à côté de notre maison;
+mais elle était plus large et plus profonde. Un pont arrondi comme un
+arc gigantesque s'élançait d'un bord à l'autre. Ce pont était formé de
+branches de chêne admirablement entrelacées, et il me parut que je
+n'oserais jamais le traverser, de peur qu'il ne se rompît sous mon
+poids.
+
+Autour du jardin s'élevaient de grands arbres, serrés comme une forêt
+impénétrable; au pied de ces grands arbres, les lilas croissaient en si
+grande abondance, que leurs fleurs empourprées, entouraient tout le
+jardin comme une immense guirlande et parfumaient l'air de l'odeur la
+plus délicieuse.--Partout où je promenais mes regards, le long des
+sentiers et dans les massifs, je voyais des fleurs ou des plantes qui
+m'étaient totalement inconnues, et qui m'étonnaient par leurs formes
+bizarres et leurs brillantes couleurs.
+
+La solitude complète et le silence solennel qui y régnait me firent
+peur. Je ne m'approchai du château que pas à pas. Mon cœur battait dans
+ma poitrine, et assurément je n'eusse pas osé aller plus loin; mais une
+porte s'ouvrit tout à coup, et Rose accourut toute joyeuse à ma
+rencontre. Elle me prit par la main, m'entraîna vers le bâtiment et dit
+en me grondant:
+
+--Pourquoi restes-tu si longtemps? Ce n'est pas bien à toi, Léon. Nous
+avons déjà commencé à dîner. Mon père pourrait être fâché.
+
+Elle lut sur mon visage que ces paroles me faisaient peur.
+
+--Allons, allons! s'écria-t-elle, c'est pour rire que je dis cela. Il ne
+faut pas avoir peur; sois gai. Ah! comme nous allons tout à l'heure
+jouer et courir dans le beau jardin, n'est-ce pas? Quel dommage que tu
+ne saches point parler! Mais, c'est égal, je te comprends bien.
+
+Ma bienfaitrice me conduisit dans le bâtiment et me fit traverser un
+long vestibule. Me souvenant des leçons de ma mère, j'essuyais mes
+pieds à tous les paillassons que je rencontrais sur mon passage, si bien
+que Rose s'écriait en plaisantant:
+
+--Mais, Léon, qu'as-tu donc aux pieds? Finis donc, c'est assez.
+
+Au bout du vestibule se tenait un homme dont les habits étaient galonnés
+d'argent. J'ôtai ma casquette et je le saluai avec un respect craintif;
+mais lui, sans dire mot, ouvrit un des battants de la porte devant
+laquelle il se tenait.
+
+Je vis une grande salle dont les murs étincelaient de baguettes d'or.
+Les parents de Rose étaient assis autour d'une table. Je restai debout
+sur le seuil de la porte, ma casquette à la main, entendant à peine les
+paroles de bienvenue que m'adressaient M. et madame Pavelyn.
+
+Rose me conduisit à une chaise, près de la table, et m'obligea à m'y
+asseoir. La tête me tournait; je tenais les yeux baissés, confus et
+tremblant.
+
+Un domestique m'attacha une grande serviette blanche devant la poitrine,
+de façon que je pouvais à peine remuer les bras.
+
+Les parents de Rose, et même le domestique, semblaient s'amuser beaucoup
+de mon embarras et riaient tout bas. La compatissante petite fille seule
+tâchait de m'encourager en m'adressant de douces paroles.
+
+M. et madame Pavelyn se mirent à rire plus franchement encore lorsque je
+baisai ma main pour remercier le domestique, qui avait placé un morceau
+de pain à côté de mon assiette.
+
+J'étais tout à fait troublé; la sueur perlait sur mon front et le cœur
+me battait si fort que j'avais peine à reprendre haleine. La soupe
+fumait devant moi dans mon assiette et chacun m'engageait à manger. Mais
+j'étais étourdi, et je contemplais mon assiette d'un œil hébété.
+
+Rose eut pitié de ma confusion, et vint à mon secours. Elle avança sa
+chaise aussi près que possible de la mienne, arrangea plus commodément
+la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main.
+D'abord j'obéis machinalement à ce qu'elle me disait; mais ensuite,
+grâce à l'amabilité de ses paroles encourageantes je m'enhardis un peu.
+Elle veillait comme une bonne petite mère sur son gauche protégé. Elle
+fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit
+quel goût ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette
+et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il
+fallait m'essuyer les mains et les lèvres avec ma serviette. En un mot,
+elle m'apprit à manger convenablement, avec une attention délicate et
+une tendre sollicitude qui pénétrèrent mon cœur de reconnaissance.
+
+Il y avait des tartes et des sucreries d'une douceur extrême et d'un
+parfum exquis; mais je ne sentais presque pas le goût de ce que je
+mangeais. La richesse du salon où je me trouvais, l'or qui brillait sur
+les murs, les glaces qui multipliaient tout, et où le regard se perdait
+dans un lointain infini, tout cela m'écrasait par sa grandeur et son
+éclat. Une chose surtout excitait mon admiration, et attirait
+irrésistiblement mon regard. C'était une grande statue blanche qui se
+trouvait à ma gauche, sur un grand piédestal, contre le mur. Je ne
+pouvais me rendre compte de ce qu'elle représentait. C'était un homme à
+moitié nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui
+paraissait vouloir s'élancer dans les airs. Il avait deux petites ailes
+derrière la tête et deux ailes à chaque pied; il tenait dans sa main
+droite deux serpents entrelacés.
+
+Déjà Rose, voyant mon étonnement, m'avait dit que cette statue
+représentait le dieu Mercure; mais, comme ma mère, en me faisant réciter
+mon catéchisme, ne m'avait jamais parlé d'un dieu semblable,
+l'explication ne m'apprit rien. Ce n'était pas, d'ailleurs, la
+signification de la statue que mes yeux cherchaient dans cette œuvre
+d'art. J'étais étonné qu'on pût imiter si bien, par le bois ou la
+pierre, le corps et la figure de l'homme, qu'ils semblaient vivre; car
+plus d'une fois j'avais baissé la tête en frissonnant, craignant que ce
+dieu inconnu ne sautât sur moi. J'examinai aussi avec une attention
+curieuse comment la statue était faite, et je m'efforçai d'en graver les
+formes dans ma mémoire, comme si jamais il m'eût été possible de tailler
+dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose qui y ressemblât.
+
+Pendant le dîner, on avait versé du vin dans mon verre, et l'on m'en
+avait fait boire. La rouge liqueur me parut âcre et amère. Lorsqu'on
+servit le dessert, Rose me dit qu'on allait apporter du vin doux qui me
+plairait bien. Tandis qu'elle parlait encore, le domestique s'approcha
+de la table avec une bouteille tout argentée. Je regardai curieusement
+ce qu'il allait faire avec une espèce de pince qu'il tenait à la
+main....
+
+Tout à coup, une détonation retentit, pareille à celle d'une arme à feu;
+et, comme Rose cachait sa figure dans ses mains en poussant un grand
+cri, je crus qu'il lui était arrivé malheur.
+
+Tremblant comme un roseau; je sautai sur mes pieds; un cri de frayeur
+sortit de ma poitrine, et je criai distinctement:
+
+--Rose! Rose!
+
+--Ah! ah! le pauvre Léon a parlé de nouveau, dit la petite fille avec
+joie. Vous l'avez entendu, n'est-ce pas, papa? Il a prononcé mon nom
+aussi bien et aussi distinctement qu'une personne qui sait parler.
+
+Elle me fit comprendre en riant que cette détonation n'était pas autre
+chose que le bruit produit par le bouchon qui s'était échappé avec force
+du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait
+semblant d'être effrayée. Pour calmer mon effroi, elle me mit dans la
+main un verre de vin mousseux, et me força de le vider presque
+entièrement.
+
+Pendant ce temps, ses parents parlaient de moi et de l'étrange phénomène
+dont ils venaient d'être témoins. M. Pavelyn me fit essayer encore une
+fois de répéter le nom de sa fille; mais il fut obligé de reconnaître,
+lorsque j'eus fait plusieurs efforts inutiles, qu'il m'était devenu de
+nouveau tout à fait impossible d'articuler un son déterminé par la seule
+force de ma volonté.
+
+--C'est sous l'impression de la frayeur ou d'une émotion violente que ce
+garçon prononce un mot par hasard, dit-il à madame Pavelyn. J'ai lu
+plusieurs fois que des gens muets depuis leur enfance avaient recouvré
+la parole sous le coup de quelque terrible événement. Pareille chose
+pourrait arriver au fils de maître Wolvenaer. Mais qui sait si quelque
+chose le frappera ou l'effrayera jamais assez profondément pour lui
+donner complètement et définitivement la parole?
+
+Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire; mais ses paroles me
+firent tomber dans de profondes réflexions, d'où je ne fus tiré que
+lorsque M. Pavelyn dit à Rose d'aller chercher son cadeau et de me le
+donner.
+
+La jeune fille sortit de la chambre par une porte latérale, et rentra
+bientôt en me montrant un objet qui était enveloppé d'un papier. Pendant
+qu'elle s'approchait de moi, elle le tira de son enveloppe, puis elle le
+mit dans ma main. C'était une espèce de couteau fermé; mais il brillait
+comme de l'argent, et le manche était fait d'une sorte de coquille où la
+lumière faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argentés.
+
+Rose me le reprit; et, tout en ouvrant successivement les différentes
+lames qu'il portait, elle me dit:
+
+--Léon, ceci est mon cadeau pour toutes les petites figurines que tu
+m'as faites. Vois, cette première lame est un grand et fort couteau avec
+lequel tu pourrais presque couper un petit arbre; ceci est un canif; en
+voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime... et
+une scie, et une vrille, et un ciseau... le tout solidement fait en
+acier anglais, fin et bien trempé, comme dit mon père. C'est maintenant
+que tu pourras tailler des statuettes, n'est-ce pas?... Je l'ai choisi
+moi-même, Léon, reprit-elle pendant que je considérais le joli couteau
+avec une admiration mêlée de stupeur. Ma mère voulait te donner un grand
+gâteau; mais je savais bien qu'un cadeau comme celui-ci te ferait plus
+de plaisir. Je ne me suis pas trompée, n'est-il pas vrai?
+
+Deux larmes tombèrent sur mes joues, et je me mis à baiser mes deux
+mains en poussant des cris étouffés, que je ne pouvais retenir. Mes yeux
+parlaient sans doute en ce moment un langage bien expressif, car tous
+ceux qui me regardaient, même le domestique, furent profondément touchés
+de la reconnaissance qu'ils y lisaient.
+
+Je tenais dans ma main le précieux cadeau de Rose; je fermais et
+j'ouvrais alternativement les petits couteaux, la lime et la petite
+scie, et déjà je m'en servais en imagination. Quelle richesse! Des
+outils de toute espèce! tout un atelier! Comme désormais je pourrais
+tailler des figures du matin au soir, pour elle, ma douce protectrice!
+et comme je travaillerais mieux et plus facilement avec ces instruments
+choisis et donnés par elle!
+
+J'étais tellement agité par la joie et par l'admiration, que je
+n'entendis pas ce que M. Pavelyn me disait:
+
+--Allons, mon garçon, reprit-il en élevant la voix, rends le beau
+couteau à Rose pour qu'elle le mette de côté jusqu'au moment où tu
+retourneras à la maison, sinon, il te ferait oublier de jouer. Allez
+ensemble au jardin maintenant, courez et sautez tant que vous pourrez.
+Le temps est doux et sain; nous prendrons le café dehors, en plein air,
+et nous verrons de loin si vous vous amusez comme il faut.
+
+Je sortis de la salle avec Rose. Chemin faisant, elle prit deux petits
+filets de soie verte, qui étaient pendus à côté de l'escalier; elle m'en
+donna un, et m'expliqua que nous allions à la chasse aux papillons.
+
+Dès que je me vis sous le ciel bleu, en pleine liberté et tout seul avec
+Rose, la timidité, qui pesait sur mon cœur comme un plomb, disparut, et
+je respirai à longs traits.
+
+Rose me dit que, le matin, elle avait couru près de deux heures après
+les papillons sans pouvoir en attraper un seul; mais que, moi qui étais
+fort et leste, j'en prendrais bien quelques-uns pour elle.
+
+A peine eut-elle dit ces mots, que nous vîmes deux papillons blancs
+sortir du bosquet de seringats et voltiger sur la pelouse. Je poussai un
+cri, et nous nous précipitâmes tous deux sur cette première proie de nos
+désirs.
+
+Tout en dansant, en riant et en sautant, nous poursuivions les
+papillons; mais, soit que je ne fusse pas encore assez habile à manier
+le filet, soit que les petites bêtes épouvantées eussent l'adresse de
+nous éviter, il y avait plus d'un quart d'heure que nous courrions sans
+le moindre succès. La sueur mouillait nos fronts, nos joues brûlaient de
+plaisir et d'ardeur.
+
+M. et madame Pavelyn, assis devant le château sur une terrasse,
+prenaient part à notre joie et battaient des mains chaque fois que Rose,
+par un bond léger, trahissait la force et le plaisir de vivre.
+
+Enfin j'attrapai un des papillons blancs dans mon filet. Ce fut une joie
+et une réjouissance, comme si nous eussions trouvé un trésor. Rose
+courut vers ses parents, qui riaient de bon cœur de son émotion. On
+alla chercher une boîte, et le papillon fut piqué dedans.
+
+M. Pavelyn dit qu'il était très-content, et que je pourrais venir jouer
+souvent si Rose continuait à s'amuser de si bon cœur; mais la jeune
+fille n'eut pas la patience d'attendre que son père eût fini de parler.
+Elle m'entraîna vers la pelouse en s'écriant:
+
+--Vois, là-bas! deux papillons, trois papillons, quatre papillons! Vite!
+vite!
+
+Je pris encore quelques-unes de ces pauvres petites bêtes. Chaque fois,
+nous les apportions à M. Pavelyn, qui feignait de partager notre joie
+triomphante, et qui tenait la boîte prête.
+
+Enfin Rose parvint aussi à en prendre un, qui ouvrait et fermait ses
+ailes au soleil sur le tronc d'un arbre. C'était un papillon d'un rouge
+foncé avec des taches d'argent et d'azur.
+
+Il est impossible de peindre la joie de Rose. Comme une biche échappée,
+elle traversa la pelouse et vola vers ses parents avec tant de rapidité,
+que je ne pouvais presque pas la suivre. Elle avait pris elle-même la
+resplendissante petite bête; il lui semblait que désormais aucun
+papillon ne pourrait lui échapper. Et, un instant après, elle courait de
+nouveau avec passion.
+
+Nous continuâmes pendant longtemps cette amusante chasse. M. et madame
+Pavelyn étaient rentrés après avoir pris le café.
+
+Pendant que je bondissais, le filet en l'air, devant le bosquet de
+seringats, Rose en poursuivant un papillon dans une direction opposée,
+s'était éloignée de moi.
+
+Tout à coup j'entends un violent craquement.... Je tourne les yeux vers
+l'endroit d'où ce bruit étrange était parti! Ciel! quel horrible
+tableau! j'aperçois Rose qui tombe par-dessus l'appui brisé du pont et
+qui s'enfonce dans l'eau en poussant un cri de détresse!--Ma langue se
+déchire; le sang jaillit hors de ma bouche; je crie avec toute la force
+qu'un muet peut donner à ses cris; mais ce sont des paroles qui sortent
+de mon gosier, des paroles claires et distinctes:
+
+--Rose, Rose! du secours, du secours! Dieu, Dieu!...
+
+Mon exclamation perçante retentit à travers le jardin, jusque dans les
+appartements du château.
+
+Je m'élance; j'ai des ailes; mes pieds brûlent la terre.... Du haut du
+pont, mes yeux égarés ne voient plus rien qu'un pan de la robe de ma
+bienfaitrice.... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans
+l'étang à côté d'elle. L'eau me vient presque aux lèvres; mais je sens
+que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je
+prends sa tête entre mes deux mains, et je la soulève au-dessus de
+l'eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l'eau pénètre dans ma
+poitrine par le nez et par la bouche, avec l'air que j'aspire; je
+suffoque, et je sens mes forces m'abandonner. Alors descend en moi la
+certitude que je me noie, que je vais mourir; mais ce n'est pas la
+crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprême: non, c'est
+la douloureuse pensée que Rose aussi va mourir. Même quand la dernière
+convulsion ranime en moi la vie, je n'éprouve aucun autre sentiment que
+le regret et la douleur du malheur de Rose....
+
+Je ne sus naturellement que plus tard ce qu'il advint de nous.
+
+Mon puissant cri de détresse avait retenti jusque dans le château. M. et
+madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, étaient
+sortis tout effrayés, et avaient regardé autour d'eux pour savoir ce qui
+était arrivé. Pendant que l'on nous cherchait devant et derrière le
+château, et qu'on appelait Rose à grands cris, un des domestiques
+s'approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune maîtresse qui
+flottait sur l'eau. Il descendit le long du bord de l'étang, repêcha
+Rose, qui était sans connaissance, et la porta sur la pelouse.
+
+Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanimé et ruisselant de sa
+fille, était tombée évanouie dans les bras de son mari, avec un cri de
+terreur mortelle; M, Pavelyn la confia aux soins d'une servante, et se
+précipita, à demi mort d'inquiétude, vers sa fille.
+
+Rose, qui n'avait pas été longtemps sous l'eau; et qui avait respiré
+aussi longtemps que j'avais pu lui tenir la tête dehors, ne tarda pas à
+donner signe de vie et à rouvrir les yeux.
+
+Le premier mot que M. Pavelyn prononça, après avoir manifesté sa joie de
+voir son enfant sauvée, fut mon nom. Alors le domestique qui l'avait
+repêchée se rappela avoir senti quelque chose sous l'eau et avoir été
+obligé de déchirer le tablier de Rose pour la dégager d'un objet qui
+semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l'étang, me trouva
+sans peine, et me déposa sur le gazon, non loin de l'endroit où l'on
+s'empressait pour faire revenir Rose à elle-même.
+
+C'était une scène effroyable.... Ici, une mère qui s'était évanouie
+devant l'horrible conviction qu'elle avait vu le cadavre de son enfant
+noyée; là, un père au désespoir, rappelant par ses baisers le sentiment
+et la vie dans le corps inerte de sa fille; plus loin, celui d'un petit
+garçon étendu sans mouvement, comme si son âme l'avait abandonné pour
+toujours.
+
+M. Pavelyn, malgré son émotion, n'avait point perdu sa présence
+d'esprit. Il avait envoyé immédiatement chez le docteur un des
+jardiniers qui étaient accourus, en lui recommandant de fermer la
+grille et de ne parler à personne dans le village de ce qui venait
+d'arriver. Puis il avait fait porter sa fille près de sa femme évanouie,
+afin de pouvoir les soigner toutes deux en même temps. Il parvint à
+faire sortir madame Pavelyn de son évanouissement, et avec l'aide de ses
+domestiques il la ramena immédiatement dans la maison, ainsi que son
+enfant.
+
+Pendant ce temps, d'autres gens étaient occupés à me frictionner et à me
+rouler par terre; mais, malgré tous leurs efforts, je ne donnais aucun
+signe de vie.
+
+Dès que M. Pavelyn eut rassuré sa femme et couché sa fille dans un lit
+chaud, il revint à l'endroit où l'on était en train de me souffler de la
+fumée de tabac dans le nez. Cet homme généreux s'agenouilla près de moi,
+me prit les deux mains, et essaya de me rappeler à la vie. Rose, qui
+avait repris tout à fait connaissance, lui avait raconté que j'avais
+sauté dans l'étang et soulevé sa tête au-dessus de l'eau pour l'empêcher
+de se noyer. Son père lui avait fait accroire que j'étais également
+revenu à moi, car il craignait avec raison que, dans la situation où
+elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portât un coup fatal.
+
+M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pièce était
+très-éloignée de la chambre à coucher de sa fille. On apporta des
+literies, on me déshabilla, et on me couvrit d'épaisses couvertures de
+laine. Le docteur arriva enfin, et employa des remèdes énergiques pour
+ramener la respiration et le pouls, qui avait cessé de battre. Il
+réussit enfin après de longs efforts. Je commençai à faire quelques
+mouvements, et j'ouvris les yeux. Mais je n'entendais ni ne voyais, et,
+quoique l'on pût dire à mon oreille, ou quelques signes que l'on me fit,
+je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi.
+Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire à mes parents, avec
+toute la prudence possible, que j'étais tombé dans l'eau, et que le
+froid et la frayeur m'avaient un peu dérangé.
+
+Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au château. En
+me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et
+exigèrent qu'on me portât dans leur demeure, pour être soigné là.
+
+Mon père m'enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de
+laine, m'emporta à la maison dans ses bras, et me mit dans mon lit.
+
+Grâce aux médicaments prescrits par le docteur, une violente réaction
+s'opéra en moi, et je fus saisi d'une fièvre qui menaça mes jours pour
+la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne
+produisît un transport au cerveau, et ne mît brusquement fin à mes
+souffrances.
+
+Je restai dans cet état jusqu'après minuit; alors la fièvre me quitta
+peu à peu, et je tombai bientôt dans un profond sommeil. Le docteur
+déclara que le plus grand danger était passé, et il crut pouvoir
+affirmer que l'accident n'aurait pas de suites fâcheuses pour moi. Ma
+mère et ma sœur aînée restèrent seules à veiller à mon chevet.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Lorsque j'ouvris les yeux le lendemain, assez tard dans la matinée,
+j'aperçus avec stupéfaction le doux visage de Rose, qui était assise à
+mon chevet et tenait ma main dans la sienne.
+
+C'était donc bien sa voix qui, en murmurant à mon oreille: «Pauvre petit
+Léon!» m'avait réveillé de mon long sommeil. Et d'un coup d'œil rapide,
+j'aperçus aussi mes parents, mes deux sœurs, la bonne de Rose et une
+voisine.
+
+D'abord je ne me rappelai rien de ce qui s'était passé, et je regardai
+ma protectrice avec stupeur, comme pour lui demander pourquoi elle était
+ainsi assise près de mon lit.
+
+--Sois tranquille, bon Léon, me dit-elle, tu seras bientôt guéri; mais
+nous ne jouerons plus jamais près de l'étang.
+
+Alors la mémoire de ce qui était arrivé me revint tout à coup; et un cri
+triomphant souleva ma poitrine, et je m'écriai, avec le rire d'une joie
+étourdie:
+
+--Rose! vous vivez!... Ce rêve....
+
+--Il parle, il a parlé! s'écrièrent mes parents en accourant auprès de
+mon lit, les bras levés.
+
+Moi, plus surpris qu'eux-mêmes en entendant mes propres paroles, je
+frémis et je tins la bouche close, de crainte qu'un second effort ne
+vînt de nouveau prouver mon impuissance, et ne me frappât du plus cruel
+désenchantement.
+
+Mon père m'embrassa avec émotion.
+
+--Léon, mon pauvre fils, oh! parle, parle encore, pour que je puisse
+remercier le bon Dieu, en toute confiance, de ce bienfait inattendu.
+
+Sans détourner mon regard de Rose, je murmurai encore tout étourdi:
+
+--Parler? Oui! Rose... l'eau.... Pas morte.... Heureux, heureux!...
+
+La petite fille frappa dans ses mains avec joie; mes parents pleuraient
+et adressaient au ciel leurs actions de grâces. Pendant ce temps, je
+prononçais, avec une volubilité fiévreuse, une foule de mots sans
+signification et sans suite, uniquement pour entendre encore le son de
+ma voix et m'assurer que, cette fois, le don de la parole m'était
+définitivement acquis. Ceux qui m'entouraient ne paraissaient pas moins
+étonnés que moi du babil embrouillé qui tombait de mes lèvres, et tous
+me considéraient avec une bienheureuse surprise, comme si un miracle
+s'opérait devant leurs yeux.
+
+Enfin Rose se mit à raconter comment nous avions joué ensemble dans le
+jardin du château, comment j'avais sauté dans l'étang, et comment nous
+avions été retirés de l'eau tous les deux, par un domestique.
+
+Mes parents, après un premier épanchement de joie, ajoutèrent quelques
+explications au récit de Rose, et j'appris ainsi tout ce qui s'était
+passé la veille.
+
+J'avais risqué ma vie pour sauver la vie à Rose! Elle m'aimait pour
+cela, disait-elle, et ses parents m'étaient reconnaissants de ma
+reconnaissance et de mon courage. Je m'étais rendu digne de la
+protection de M. Pavelyn; cet événement m'avait rapproché de Rose...
+et, eu outre, Dieu, sans doute pour me récompenser, m'avait doué de la
+parole et m'avait tiré de mon abaissement moral. J'étais si fier et si
+joyeux que mes yeux étincelaient d'orgueil.
+
+J'avais encore un peu de peine à parler, et souvent mon langage était
+confus. Je savais bien dire les substantifs, les noms des choses et des
+personnes; mais l'enchaînement et la construction des mots
+m'embarrassaient.
+
+Ma maladie avait eu si peu de suites, que, dès que le calme fut rentré
+dans mon esprit, je témoignai un grand désir de manger, et je demandai
+une tartine. Ma mère m'apporta un peu de pain émietté dans du lait, et
+il fallut me contenter de cela, quoique j'eusse assez grand'faim, me
+semblait-il, pour dévorer un pain de seigle tout entier. A mon
+désespoir, on ne me permit pas non plus de me lever, parce que le
+docteur l'avait défendu.
+
+Rose causa lentement avec moi, et s'efforça, par mille démonstrations
+amicales, de me témoigner sa reconnaissance. Sitôt que je serais tout à
+fait guéri, nous irions jouer encore dans le beau jardin du château;
+mais je ne devais plus avoir peur de l'eau, parce que le jardinier était
+déjà occupé à entourer l'étang d'une palissade à claire-voie et à
+construire sur le pont un nouveau garde-fou d'une solidité
+très-rassurante.
+
+L'aimable petite fille me quitta au bout d'une bonne demi-heure, pour
+aller annoncer à ses parents l'heureuse nouvelle de ma guérison. Elle
+revint dans l'après-midi, et m'apporta deux ou trois verres de gelée de
+framboise et de groseille, si rafraîchissante et si douce, que je ne me
+rappelais pas avoir jamais goûté rien de si bon.
+
+Lorsqu'elle fut retournée chez elle, le docteur vint, qui dit que je
+pouvais me lever et commencer à manger peu à peu. D'après son opinion,
+j'étais tout à fait guéri.
+
+Je passai toute la soirée de ce jour-là assis alternativement dans le
+giron de ma mère et sur les genoux de mon père, et je dus parler, parler
+encore et toujours, pour les charmer par le son de ma voix.
+
+Lorsque ma mère m'eut couché dans mon lit avec une croix au front et un
+dernier baiser sur les lèvres, je m'assoupis tout doucement, et les
+songes les plus agréables, les plus heureux, bercèrent mon sommeil.
+
+Le lendemain matin, je me levai comme s'il ne m'était rien arrivé, et je
+déjeunai avec mes frères et mes sœurs. Pendant toute la nuit, j'avais
+rêvé du beau couteau que Rose m'avait donné. Je me rappelai que M.
+Pavelyn me l'avait fait mettre de côté. Le couteau me trottait dans la
+tête, et j'aurais volontiers couru au château pour aller le chercher, si
+j'avais seulement osé risquer une pareille hardiesse.
+
+Comme Rose ne venait pas, malgré ma longue attente, je sortis de la
+maison et je me promenai tout seul dans le chemin qui menait au château.
+
+Bientôt je l'aperçus qui sortait avec sa bonne de la grille du château,
+et qui me faisait de loin des signes d'une joie extraordinaire. Quand
+elle fut près de moi, elle me prit la main, et me dit avec des
+transports de plaisir:
+
+--Léon, Léon, j'ai une si bonne nouvelle!... Ah! si tu savais ce que
+c'est, tu sauterais de bonheur. Moi-même, j'en suis si contente pour
+toi, que je sens battre mon cœur. Sais-tu où nous allons? Chez ton père
+et ta mère. Ils doivent venir au château pour parler de toi.
+
+--De moi? Mon père au château! murmurai-je étonné.
+
+Elle répondit avec un grand sérieux et en baissant la voix, comme si sa
+bonne ne devait pas nous entendre:
+
+--Léon, tu n'es qu'un enfant de paysan, n'est-il pas vrai? Mon père le
+dit, du moins. Si tu restes toujours comme tu es maintenant, tu
+deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie,
+faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon père a dit que tu
+méritais un meilleur sort, parce que c'est toi qui m'as empêchée de me
+noyer. Il compte te faire instruire et te donner une bonne éducation.
+C'est ce qu'il veut dire lui-même à tes parents.
+
+Profondément agité, quoique ne comprenant pas bien toute l'importance de
+cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux.
+
+--N'es-tu pas content? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu
+devrais pourtant te réjouir! L'instruction est une richesse aussi; c'est
+par l'instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme
+remarquable dans le monde.... Et vois-tu, Léon, reprit-elle après une
+pause, j'aime beaucoup à jouer avec toi; cependant je regrette que tu ne
+sois qu'un petit paysan. Mon père te fera étudier; alors tu ne seras
+plus un paysan, et tu seras habillé convenablement; alors surtout, en
+ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons
+ensemble comme frère et sœur! n'est-ce pas beau?
+
+Je serais son frère! cette pensée fit rouler des larmes sur mes joues;
+alors seulement, l'avenir promis s'ouvrit devant moi avec tout son éclat
+et tout son bonheur.
+
+--Oh! c'est trop beau! m'écriai-je, Rose, ma sœur! C'est trop, c'est
+trop!
+
+Nous fîmes quelques pas en silence; puis elle me dit avec calme en me
+parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plutôt comme une
+tendre mère:
+
+--Il faut être toujours bien sage, Léon, et bien étudier, entends-tu? Je
+t'aiderai, je t'apprendrai tes lettres; car je sais lire comme il faut,
+moi, en flamand et en français. J'ai beaucoup de livres avec de belles
+images: _le Petit-Poucet, Peau-d'âne, Gulliver dans la lune_. Si tu
+n'apprends pas bien, je te mettrai dans le coin; mais, si tu fais bien
+attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des
+bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite à lire, n'est-ce pas! et ma mère
+m'achètera de nouveaux livres où il y aura de belles histoires. Ah!
+c'est alors que nous nous amuserons!
+
+Pour toute réponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie
+qu'elle me dépeignait, et où je voyais plus loin qu'elle, me paraissait
+le bonheur suprême; aussi je doutais qu'elle me fût réservée.
+
+--Ma mère voulait t'envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand,
+reprit Rose; mais mon père, qui t'aime beaucoup, Léon, dit que cela ne
+vaut rien. Il veut faire de toi un sculpteur. Un sculpteur est un homme
+qui fait des statues pareilles à ce dieu Mercure que tu as vu dans notre
+salle à manger: c'est un artiste; et un artiste, dit mon père, est prisé
+aussi haut dans le monde que l'homme le plus riche.
+
+--Ah! devenir sculpteur, être votre frère!... m'écriai-je en levant les
+bras au ciel.
+
+Nous étions près de notre maison, et nous entrâmes. Rose s'acquitta de
+son message. Mes parents s'habillèrent en toute hâte et furent bientôt
+prêts à suivre la jeune fille et sa bonne.
+
+Depuis que Rose m'avait dit que son père voulait faire de moi un
+sculpteur, j'éprouvais un ardent désir de posséder le beau couteau et
+d'essayer tout de suite mon talent. J'en parlai à Rose, et elle me
+promit, en partant qu'elle le remettrait à ma mère pour me l'apporter.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lorsque mes parents revinrent du château, une joie extraordinaire
+brillait dans leurs yeux. Ma mère m'embrassa avec transport sur les deux
+joues; mon père me posa la main sur la tête avec un sentiment de fierté,
+et me prédît le plus beau destin.
+
+M. Pavelyn avait demandé leur consentement pour me prendre sous sa
+protection; il voulait me faire étudier, me faire donner une bonne
+éducation, et prendre soin de moi jusqu'au moment où je pourrais faire
+mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me récompenser par
+là de l'acte de dévouement qui, selon lui, avait probablement sauvé la
+vie à sa fille.
+
+Longtemps mes parents s'efforcèrent de me faire comprendre tout le prix
+de cette faveur, et de me prémunir contre l'oubli des devoirs et les
+entraînements de l'orgueil. Ils me recommandèrent de me montrer toujours
+profondément reconnaissant envers mes généreux protecteurs; de me
+rappeler qu'ils étaient nos bienfaiteurs, et que je n'étais qu'un pauvre
+enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application
+constante; de n'être jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout
+de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m'avait donnés pour
+père et pour mère, me chérissaient tendrement et ne formaient pas de
+vœu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux.
+
+Ces derniers mots, dans la bouche de ma mère, me touchèrent
+profondément, et ce fut par de douces caresses et par des baisers
+répétés, que je chassai de son cœur la crainte qui l'attristait.
+
+Dès le lendemain, on m'envoya à l'école du village pour recevoir les
+premières leçons de lecture et d'écriture.
+
+M. Pavelyn avait fait venir le maître d'école au château, lui avait
+déclaré ses intentions à mon égard, et lui avait promis, en sus de la
+rétribution ordinaire, une bonne récompense, si, par ses soins
+particuliers, il me faisait faire des progrès assez rapides pour
+regagner le temps perdu.
+
+Cet instituteur était un homme plein d'activité, qui ne demandait pas
+mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne
+volonté. Aussi, dès ce moment, il donna autant de soins à mon
+instruction que si j'eusse été son propre fils.
+
+Chaque après-midi, dès que la classe était finie, j'allais au château
+jouer avec Rose. Durant une couple d'heures, nous folâtrions à travers
+le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l'intérêt de la santé de sa fille,
+nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au château jouer
+un nouveau jeu, où Rose trouvait plus de plaisir qu'à tous les autres:
+je devais m'asseoir à une table, et répéter dans un livre ma leçon de la
+journée. La bonne petite fille était ma maîtresse d'école. Elle me
+louait et me grondait avec un sérieux qui faisait souvent rire sa mère
+jusqu'aux larmes; mais il y avait dans ses paroles tant d'amitié et
+d'encourageante douceur, que je ne quittais jamais le château le soir
+sans sentir plus ardent en moi le désir d'apprendre.
+
+Grâce à ces encouragements, et avec l'aide de pareils moyens, joints à
+une promptitude d'esprit naturelle, je fis en peu de temps des progrès
+étonnants, et bientôt je commençai à lire couramment ma langue
+maternelle.
+
+M. Pavelyn, que son commerce obligeait d'aller presque tous les jours à
+la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images,
+et nous nous en amusions si bien que, plus d'une fois, il fallut nous
+chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l'exercice.
+
+Rose avait commencé aussi à m'apprendre le français. A cette époque,
+notre pays était sous la domination de l'empereur Napoléon, et c'était
+seulement par la langue française que l'on pouvait devenir quelque chose
+dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite
+protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y
+avait de la prévoyance et de la générosité dans ce jeu enfantin; car il
+me fit apprendre insensiblement une foule de mots et même de phrases
+entières de la langue française avant que le maître d'école me jugeât
+assez avancé en flamand pour m'apprendre les premières notions d'une
+langue étrangère.
+
+Rose ne m'enseignait pas seulement à lire et à comprendre le français;
+elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute
+grossière, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment
+on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou défend la
+bienséance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me
+l'inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils
+de paysans ressemblait à un morceau de cire qu'elle pétrissait et
+façonnait de manière à en faire une créature qui fût son égale par la
+distinction des goûts, la pureté du langage et le développement de
+l'intelligence.
+
+Rose remplissait si fidèlement et si sérieusement son rôle de
+protectrice à mon égard, que madame Pavelyn l'appelait ma _petite mère_.
+Il arrivait souvent, lorsque nous étions occupés de nos livres, le soir,
+dans le château, et que je me hasardais à demander quelque chose à
+madame Pavelyn, qu'elle me répondît en plaisantant:
+
+--Votre petite mère vous le dira; votre petite mère le sait bien.
+
+Alors Rose levait la tête, et une fierté singulière brillait dans ses
+yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère et d'avoir un
+enfant qui lui serait redevable de la lumière de son esprit et
+probablement du bonheur de sa vie!
+
+Je savais alors parler très-bien et fort distinctement; on vantait même
+la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant,
+lorsque j'étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue,
+j'avais été un crieur furieux, maintenant j'étais devenu plus calme, et
+mon humeur était fort tranquille. Probablement mes études assidues
+avaient contribué beaucoup à donner cette gravité précoce à mon esprit
+enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma mère y avaient
+contribué plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la
+maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles:
+
+--Léon, n'oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs.
+Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant.
+
+Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'année où Rose devait quitter
+le château avec ses parents, pour aller passer l'hiver à la ville. Avant
+son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que
+je n'oubliasse point d'apprendre et d'étudier avec application. Si je
+remplissais convenablement ce vœu, elle m'aimerait bien, et me
+donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense.
+
+Lorsqu'elle fut assise dans la voiture qui devait l'emporter, et que je
+la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d'un ton
+moitié sérieux, moitié railleur:
+
+--Adieu, Léon! étudie bien, et fais en sorte que ta petite mère soit
+contente de toi à son retour. L'hiver ne dure pas longtemps: il faut te
+dépêcher et apprendre bien le français, entends-tu?
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le maître d'école était fier de mes progrès surprenants, dont il
+s'attribuait seul le mérite. En effet, il ne pouvait savoir quelle part
+considérable Rose avait prise à mon instruction.
+
+Le brave homme me citait, à plusieurs lieues à la ronde, comme une
+preuve de son savoir et de son activité; et il s'ensuivit qu'il s'occupa
+de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout
+particulier.
+
+J'avançai si bien pendant cet hiver, qu'à la prière de mes parents je
+tins moi-même une classe dans notre maison, et que je devins le
+professeur zélé de mes frères et de mes sœurs.
+
+Le printemps s'approchait petit à petit, et les arbres déployaient leur
+première verdure. Chaque jour, avant et après la classe, j'allais,
+jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore.
+
+Qu'elle restait longtemps absente! Les lilas avaient fleuri, et étaient
+déjà flétris. Les cerises commençaient à rougir, et le château, avec ses
+persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du
+beau jardin!
+
+Un jour du mois de juin, pendant que j'étais assis sur un banc dans la
+maison du maître d'école, parmi les autres enfants, et que j'apprenais
+la leçon qu'on m'avait donnée, M. Pavelyn parut tout à coup au milieu de
+la classe. Je poussai un cri; et, tout tremblant, je tins les yeux fixés
+sur la porte, dans l'espoir de voir paraître encore quelqu'un; mais je
+fus trompé dans mon attente.
+
+M. Pavelyn ne fit pas attention à mon émotion. Il causa un instant tout
+bas avec le maître d'école, et lui demanda probablement si j'avais fait
+des progrès, car il me fallut montrer immédiatement tous mes cahiers. On
+me fit lire en français et en flamand; on me fit faire une
+multiplication difficile; on me fit montrer les villes et les rivières
+sur une carte géographique; et M. Pavelyn lui-même me fit écrire en
+français quelques lignes qu'il me dicta à haute voix.
+
+Lorsque j'eus subi toutes ces épreuves d'une manière satisfaisante, le
+père de Rose me tapa familièrement sur l'épaule, et me dit avec beaucoup
+de bienveillance:
+
+--Tu as bien étudié, mon garçon! Je suis tout à fait content de toi. Tu
+as bien employé ton temps, et tu t'es montré reconnaissant des soins de
+ton maître. Continue ainsi.... Mais pourquoi me regardes-tu si
+singulièrement? Tu me demandes si Rose est arrivé au château? Je t'en
+parlerai tout à l'heure.
+
+En achevant ces mots, il entra avec le maître d'école dans la maison, et
+me laissa livré à une incertitude pénible. Rose était-elle au château,
+oui ou non? Elle était malade, peut-être? Qu'est-ce que son père allait
+me dire d'elle?
+
+Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l'école et dit:
+
+--Viens, mon garçon, suis-moi: tu as congé pour ce matin.
+
+Je le suivis hors de l'école. Chemin faisant, il se mit à me raconter
+que madame Pavelyn avait été très-souffrante cet hiver, par suite d'une
+inflammation des bronches. Elle était partie avec Rose pour Marseille,
+dans le pays où croissent les oliviers, pour s'y guérir de sa maladie de
+poitrine. A Marseille, madame Pavelyn avait un frère qui y avait fondé
+une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa mère
+chez son oncle et sa tante. Rose n'était ni forte ni bien portante, et
+le séjour d'une contrée au climat si doux ne pouvait manquer de lui
+faire du bien.
+
+C'est ce que je compris du récit de M. Pavelyn. Je ne répondis rien;
+mais mes yeux étaient mouillés de larmes retenues avec peine. Le père de
+Rose le remarqua et tâcha de me consoler, en m'assurant que sa fille
+serait de retour avant la fin de l'année, et que je pourrais encore
+jouer avec elle, pendant l'été, dans le jardin du château. Il me dit
+beaucoup de choses aimables, m'encouragea à étudier avec ardeur, pour
+être à même de commencer bientôt mon apprentissage de sculpteur; et il
+me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait être la récompense de mon
+zèle. Puis il me donna à entendre qu'il viendrait rarement au château,
+et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d'aller chaque
+jour, après la classe, me promener avec mes parents et jouer avec mes
+frères et sœurs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir.
+En ce moment, M. Pavelyn n'avait pas le temps d'aller voir mes parents;
+mais je pouvais leur annoncer qu'il irait certainement leur faire une
+visite la première fois qu'il reviendrait à Bodeghem.
+
+Après ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma tête, et me
+dit:
+
+--Va, mon garçon, amuse-toi jusqu'à midi; sois toujours sage et
+studieux: je resterai ton ami, et j'aurai soin que tu ne manques de rien
+en ce monde.
+
+Il me quitta, et prit un chemin qui menait à la grande ferme.
+
+La tête basse, et arrosant de mes larmes la poussière du chemin, je me
+traînai jusqu'à la maison, et je racontai à mes parents, avec les signes
+d'une véritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m'avait dit. Ils
+essayèrent de me consoler en m'objectant que quelques mois seraient vite
+passés, et qu'alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis à
+cette contrariété avec une sorte de résignation, et je m'appliquai avec
+plus d'ardeur qu'auparavant à l'étude des principes de la langue
+française.
+
+M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l'été au château et à la maison
+de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me fit
+même dîner deux fois avec lui; mais si bien qu'il me traitât, sa
+généreuse protection ne sut point adoucir la douleur que me causait
+l'absence de Rose.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un dimanche après midi, je me promenais sur la grande route à une
+demi-lieue de notre demeure. L'automne était déjà avancé, et les arbres
+commençaient à perdre leur feuillage.
+
+Depuis un mois, j'avais le cœur gros comme si je ne devais plus revoir
+Rose. Mon courage était tombé tout à fait; un voile de tristesse et de
+chagrin avait assombri mon esprit; je ne pouvais plus étudier, et le
+maître d'école me reprochait tous les jours mon inexpliquable
+distraction.
+
+Je ne pensais plus qu'à elle du matin au soir, et, même pendant mon
+sommeil, je versais souvent des larmes amères. Jusque-là, j'avais écouté
+les consolations de ma mère; j'avais espéré tant qu'avait duré le bon
+temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que
+les matinées froides annonçaient l'hiver, une douloureuse incertitude
+avait étouffé peu à peu ma dernière lueur da confiance. Elle ne
+viendrait plus cette année à Bodeghem,--et, même, la reverrais-je
+jamais?
+
+Telles étaient les pensées qui me poursuivaient continuellement; et,
+quoique je fusse bien convaincu qu'en aucun cas elle ne pouvait revenir
+avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-être une
+espérance secrète, qui me poussait à aller me promener bien loin sur la
+grande route, comme si mon âme voulait s'élancer à sa rencontre.
+
+Ce jour-là, j'étais assis au bord de la chaussée, le dos tourné vers une
+jeune sapinière, et, plongé dans mes tristes réflexions, j'effeuillais
+machinalement les fleurs jaunes des chrysantèmes, lorsque tout à coup le
+roulement d'une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un
+cri de joyeuse surprise. C'était bien la voiture de M. Pavelyn qui
+arrivait dans le lointain. Mais Rose y était-elle? Pourquoi y
+serait-elle cette fois-ci, puisque la même voiture était si souvent
+venue sans elle à Bodeghem?
+
+Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l'espoir et le doute,
+la voiture avait passé. Je n'avais pas vu Rose!... Mais tout à coup la
+glace de la voiture s'abaissa.
+
+--Léon! Léon! cria sa voix douce.
+
+Et j'aperçus sa figure angélique qui me souriait, et sa main qui me
+désignait avec des signes de joie.
+
+La voiture s'arrêta; je m'approchai lentement et en chancelant, quoique
+le cocher me criât de me dépêcher. Je tremblais, mon cœur battait
+violemment, et tout s'obscurcit devant mes yeux, comme si j'allais
+succomber à mon émotion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans
+la voiture, et ferma la portière.
+
+Alors je regardai Rose dans les yeux, j'entendis sa voix me dire avec
+joie:
+
+--Voici ta petite mère de retour!
+
+Et je sentis ses mains presser les miennes....
+
+Malgré tout ce que me dirent d'abord M. et madame Pavelyn pour me
+calmer, je ne pouvais surmonter mon émotion. Ils savaient bien que
+c'était le retour de Rose qui m'agitait ainsi, et cette marque de
+gratitude envers leur fille leur faire plaisir.
+
+Enfin les tendres paroles de Rose me rappelèrent à moi-même, et, à
+travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs.
+
+--Mais, Léon, écoute donc ce que je te dis, s'écria Rose. Nous venons à
+Bodeghem pour te chercher.
+
+Je la regardai avec stupeur.
+
+--Oui, oui, pour te chercher: tu vas venir avec nous à Anvers. Tu auras
+un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste!
+
+M. Pavelyn m'expliqua d'un ton plus calme quelle était son intention.
+Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu'au lendemain
+matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je
+vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Académie
+venaient de s'ouvrir, et j'étais assez âgé pour ne pas perdre une année
+sans commencer mes études d'artiste. Quant à mes études scolaires, il me
+fournirait les moyens de les continuer en même temps.
+
+J'allais devenir artiste, sculpteur! j'étais si touché, si ému de cette
+heureuse certitude, que, dans mon égarement, je saisis les mains de mon
+bienfaiteur. Je les baisai à différentes reprises, et les arrosai de
+larmes d'amour et de reconnaissance.
+
+Tandis qu'il me retirait sa main, en me recommandant avec
+attendrissement d'être studieux et attentif, la voiture s'arrêta devant
+la grille du château.
+
+Dès que nous fûmes au salon, Rose commença à m'interroger pour savoir
+jusqu'à quel point j'étais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en
+reconnaissant que je l'avais dépassée en plusieurs branches; mais elle
+fut flattée cependant d'être beaucoup plus versée que moi dans la langue
+française; elle me fit lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je
+subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle se fit de nouveau
+l'angélique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais
+voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me
+soumis avec autant d'humilité qu'un enfant se soumet à sa mère. Rose me
+parla du beau pays où fleurissaient les amandiers et les oliviers, de
+montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me
+vanta la riche nature du Midi, son ciel pur et sa température saine et
+vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'était plus aussi pâle
+qu'auparavant. Le hâle d'un brun clair que le soleil du Midi avait
+répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé.
+
+En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait
+devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins
+pour moi, que j'avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux
+yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles,
+comme les sons d'une musique enchanteresse.
+
+Je fus très-étonné lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures
+étaient sonnées au clocher du village, et qu'il était temps d'aller me
+coucher. Cette demi-journée n'avait pas duré une heure pour moi.
+
+Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame
+Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents
+leur désir de m'emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait
+frémi à l'idée que son enfant la plus cher--le petit garçon que chacun
+admirait à cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs--allait
+s'éloigner d'elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient
+fait comprendre qu'un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à
+mon bonheur à venir. D'ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze
+jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu'en hiver; M.
+Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que,
+dans la belle saison, il n'eût l'occasion de m'amener dans sa voiture.
+Mes parents ne devaient s'inquiéter en rien des frais de mon entretien
+en ville, ni de mes vêtements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn
+pourvoirait à tout cela; et, si je restais bon et honnête, si je voulais
+étudier avec zèle, il me protégerait et me soutiendrait jusqu'à ce que
+je fusse en état de me frayer un chemin dans le monde et de me créer une
+position indépendante.
+
+Le lendemain matin, lorsque ma mère m'eut revêtu de mes plus beaux
+habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit à
+pleurer en silence et à me serrer sur son cœur avec une tendresse
+inquiète. Mes sœurs et mes frères pleuraient également, et moi, bien
+qu'heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma
+mère. Des larmes de douleur et d'inquiétude coulaient dans notre
+demeure, comme si l'adieu que nous allions échanger devait être éternel.
+Mon père seul résistait à son émotion, et tâchait de nous ramener à une
+idée plus nette de la réalité. Il n'y voyait qu'une faveur particulière
+du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, et il lui semblait qu'au lieu
+de pleurer, nous devions être joyeux et remercier Dieu de sa bonté.
+
+Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arrêta devant notre demeure, et que
+le moment fatal de la séparation fut arrivé, ma mère m'étreignit de
+nouveau sur son cœur en murmurant à mon oreille:
+
+--Léon, mon cher Léon, aime toujours ta pauvre mère! que l'orgueil ne te
+fasse jamais oublier que tu n'es qu'un pauvre enfant de paysans;
+respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux....
+
+Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s'étouffa dans sa poitrine
+haletante.
+
+Mes frères et mes sœurs vinrent tour à tour me donner le baiser
+d'adieu, et enfin mon père fit le signe de la croix sur mon front, et me
+donna sa bénédiction avec une simplicité solennelle.
+
+Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j'eus un
+moment d'hésitation. J'étais prêt à courir vers ma mère, qui pleurait
+derrière la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure; je
+lui tendais les bras, et j'allais demander à rester avec elle; mais mon
+père et le domestique, pour abréger cette scène douloureuse, me
+portèrent dans la voiture.
+
+Le fouet claqua... et les chevaux entraînèrent la légère voiture avec
+tant de rapidité, qu'en un clin d'œil notre maison et même le village
+natal avaient disparu à mes regards.
+
+
+
+
+X
+
+
+M. Pavelyn avait aidé un de ses plus anciens serviteurs, qui avait été
+le magasinier de son père, à ouvrir une boutique d'épiceries. Cet homme
+demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand'Place, à
+Anvers. Comme ils n'avaient pas d'enfants, leur maison était beaucoup
+trop grande pour eux, et plus d'une chambre restait inoccupée. M.
+Pavelyn m'avait placé chez ces bonnes gens. J'y avais deux chambres pour
+mon usage, une chambre à coucher, et une autre pour écrire et dessiner.
+
+Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent,
+ils étaient chargés de me le donner ou de me le procurer à ma première
+demande, aussi longtemps qu'ils n'auraient pas reçu d'autres ordres de
+mon protecteur. Je mangeais à leur table, et, le soir, je m'asseyais
+avec eux à leur foyer.
+
+Maître Jean et sa femme Pétronille étaient de braves gens qui me
+témoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une
+scrupuleuse exactitude ce qu'ils étaient chargés de faire pour moi; mais
+ils ne prenaient pas à leur pensionnaire un intérêt particulier.
+
+Dès le second jour de mon arrivée à Anvers, un domestique de M. Pavelyn
+m'avait conduit à l'Académie, où l'on avait gardé une place pour moi.
+
+J'étais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner
+des feuilles au trait.
+
+Mes journées se divisaient ainsi:
+
+Le matin, après mon déjeuner, j'allais à l'atelier d'un jeune sculpteur,
+chargé par M. Pavelyn de me donner des leçons, et j'y restais à dessiner
+des ornements jusqu'à ce que la cloche de midi m'annonçât qu'il était
+temps d'aller dîner. L'après-midi, j'avais deux heures pour faire mes
+devoirs d'écriture et pour apprendre mes leçons. Ensuite, j'allais à la
+maison de M. Pavelyn pour recevoir, en même temps que Rose, les leçons
+d'un professeur français. Nous passions le reste de la journée, jusqu'à
+l'heure des cours de l'Académie, à jouer et à causer, et parfois nous
+nous amusions au piano. Rose, qui savait déjà un peu de musique,
+essayait de m'apprendre les chansons qu'elle avait retenues. Elle ne
+chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine; et d'ailleurs
+sa voix, quoique douce et pure, était très-faible. Moi, au contraire,
+j'avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance,
+je chantasse faux quelquefois, et que je traînasse le son comme les
+paysans ont coutume de le faite, Rose se plaisait à entendre ma voix
+sonore.... Ou peut-être ne me faisait-elle chanter si souvent que pour
+apprendre à son protégé ce qu'elle savait de musique?--Quoi qu'il en
+soit, notre vie, pour autant que nous pouvions être ensemble, était un
+paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin.
+
+Tous les quinze jours, j'allais à Bodeghem passer le dimanche et une
+partie du lundi avec mes parents. Ma mère, qui voyait bien que je la
+chérissais toujours autant, et que j'aimais à me trouver auprès d'elle,
+se consolait de mon absence et souriait à mon bel avenir.
+
+Les autres dimanches, j'allais dîner chez mes bienfaiteurs, m'asseoir à
+table à côté de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soirée.
+
+Ce que ma mère me répétait sans cesse était gravé profondément dans mon
+cœur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre
+mes protecteurs et moi.--Je ne l'eusse jamais oublié, car la conscience
+de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux.
+
+Mon extrême modestie, mon ardente gratitude, mon humilité vraie, étaient
+très-agréables à M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter à tout venant
+comme un enfant doué d'un excellent caractère. Souvent il me présentait
+à ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que
+j'étais l'enfant d'un sabotier et qu'il avait résolu néanmoins de faire
+de moi un artiste distingué. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa
+protection le fils d'un paysan,--une pauvre créature ignorante,--et il
+voulait en faire un sculpteur qui honorât sa patrie par des œuvres
+sublimes. Il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer le but de
+ses bienfaits et de prôner d'avance la carrière brillante qu'il voulait
+ouvrir pour moi.
+
+En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m'aimait parce que son enfant
+jouissait de ma présence et en était heureuse.
+
+Pendant cet hiver, la mère de Rose souffrit beaucoup d'un asthme, et
+elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays près de
+la mer Bleue, disant que l'air de Marseille seul pouvait la guérir de sa
+maladie; mais, d'un autre côté, elle ne pouvait consentir à vivre loin
+de sa fille ou à priver M. Pavelyn de la présence de son enfant.
+
+A mesure que l'hiver avança et que les jours humides arrivèrent, la
+maladie de madame Pavelyn empira d'une façon inquiétante. Rose,
+constamment enfermée dans la maison, était redevenue pâle, et elle
+commençait aussi à tousser de temps en temps....
+
+Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il
+décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille, et y resterait
+auprès de son frère, jusqu'à ce que la bienfaisante influence de l'air
+du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait
+également, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la
+mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de
+Marseille. Une fois que cette décision fut bien arrêtée dans l'esprit
+de M. Pavelyn, il n'y eut plus à en revenir. Rose et moi, nous pleurâmes
+beaucoup à l'idée d'une aussi longue séparation; mais c'était pour sa
+santé et pour la santé de sa mère. D'ailleurs, elle devait revenir en
+septembre; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à
+Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers.
+
+Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins
+de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la
+lumière de ma vie.
+
+Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à
+Dieu la santé et la force pour elle.
+
+
+
+
+XI
+
+
+J'approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particulière
+dans le monde, j'avais beaucoup réfléchi, et éprouvé des sensations
+très-vives. Mon esprit et ma sensibilité s'étaient développés plus que
+mon âge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n'était plus
+là, pour oublier un peu de bonheur qui me manquait chaque jour, je
+passais tout le temps que l'étude des arts me laissait disponible à lire
+des livres de toute espèce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me
+prêtaient mes camarades de l'Académie. Rose, en partant, m'avait
+instamment recommandé de bien apprendre la langue française, pour que,
+plus tard, je n'eusse jamais à rougir, dans le monde, de mon ignorance;
+mais ce n'était pas le seul mobile qui me poussât à orner mon esprit de
+toutes les connaissances qui se trouvaient à ma portée. J'avais
+pressenti que Rose, demeurant maintenant dans un pensionnat renommé,
+reviendrait très-instruite dans toutes les branches dont se compose
+l'éducation. Faudrait-il qu'elle me considérât comme un garçon ignorant
+qui n'avait pas su profiter de la généreuse protection de son père pour
+devenir un homme bien élevé? Peut-être y avait-il au fond du cœur du
+fils du sabotier un désir secret, de devenir son égal, du moins
+moralement, et de rester digne de son amitié et de son estime, même
+lorsque l'âge aurait approfondi l'abîme que la naissance creusait entre
+elle et lui.
+
+A l'Académie, je faisais de notables progrès. En un an, je passai de la
+classe des ornements dans celle des figures. Je me dépitais pourtant
+d'être obligé de rester si longtemps dans les classes de dessin; mais,
+si je continuais à m'appliquer avec ardeur, j'avais l'espoir de passer,
+à la rentrée des cours d'hiver, dans la classe de modelage.
+
+Tous les quinze jours, j'allais dîner, comme auparavant, chez M.
+Pavelyn, et je devais porter avec moi mes dessins achevés, pour donner
+des preuves de mes progrès. Mon protecteur était content de moi et
+m'encourageait sans cesse par les témoignages de sa bienveillance et de
+sa générosité.
+
+Ainsi le mois de septembre approcha insensiblement: Rose allait revenir!
+
+Tous les jours j'allais sonner à la porte de M. Pavelyn pour demander à
+la femme de chambre s'il n'était pas arrivé de lettre.
+
+Une après-midi, M. Pavelyn m'envoya un domestique à l'atelier de mon
+maître sculpteur, et me fit dire de passer chez lui.
+
+Lorsque je parus en sa présence, il me montra, avec une tristesse mêlée
+de regret, une lettre de sa femme, et il m'apprit ce qu'elle contenait.
+Madame Pavelyn écrivait qu'elle ne se sentait pas encore bien guérie de
+sa maladie de poitrine, et qu'elle craignait de revenir précisément à
+l'entrée de l'hiver. Son mal empirerait infailliblement, croyait-elle.
+Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu'au printemps
+chez son frère, à Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Rose,
+puisqu'elle s'instruisait à merveille, qu'elle se trouvait heureuse, et
+devenait chaque jour plus forte et mieux portante. Si cette longue
+absence faisait trop de peine à M. Pavelyn, et qu'il désirât vivement de
+revoir sa fille cette année, elle le priait de faire le voyage de
+Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour
+tontes deux un bonheur dont, elles lui seraient reconnaissantes toute
+leur vie.
+
+M. Pavelyn était fort affligé du contenu de cette lettre; mais enfin il
+se soumit à la nécessité: il résolut d'écrire à sa femme que son
+commerce ne lui permettait pas de quitter Anvers en ce moment, mais
+qu'il irait à Marseille au commencement du mois de mai pour chercher
+Rose et sa mère.
+
+Je quittai la maison de mon protecteur le cœur plein de tristesse;
+ainsi, sept à huit mois devaient encore s'écouler avant qu'il me fût
+donné de revoir Rose! un siècle de vains désirs et de muets
+découragements!
+
+Il n'y avait rien à faire, qu'à me résigner à la volonté du ciel. Ce qui
+contribuait un peu à rasséréner mon esprit et à distraire mes pensées,
+c'est que j'avais passé dans la classe de modelage, et que je commençais
+à façonner des formes humaines avec de l'argile. J'étais donc entré dans
+la carrière de la sculpture. Non-seulement j'éprouvais un grand plaisir
+à satisfaire ainsi mon penchant naturel, mais, dans cette classe, je
+travaillais au milieu d'artistes de tout âge dont le langage spirituel
+et la gaieté me faisaient parfois oublier la plaie de mon cœur.
+
+A la fin du mois d'avril, M. Pavelyn partit pour Marseille. Je comptai
+avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage.
+Dans ma pensée, je le vis arriver à Marseille; une larme me tomba des
+yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son
+père; je l'entendais demander:
+
+--Et comment se porte Léon?
+
+Madame Pavelyn était décidément guérie; sa fille était devenue forte et
+vermeille.... Elles ne devraient donc plus retourner à Marseille!
+
+Mais de quelle douleur et de quel désenchantement je fus frappé lorsque
+M. Pavelyn revint enfin! J'étais sur le seuil de leur maison au moment
+même où la chaise de poste s'arrêta devant la porte. Mon cœur battait
+violemment; j'étais pâle et tremblant d'émotion; mes yeux avides
+tâchaient de voir à travers les parois de la voiture. M. et madame
+Pavelyn descendirent.... Ils étaient seuls!
+
+J'entrai derrière mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur
+souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma pâleur,
+m'expliqua que Rose était restée à Marseille pour y terminer son
+éducation. Le séjour de cette belle contrée devait probablement
+améliorer et fortifier sa santé. D'ailleurs, elle était fille unique de
+parents très-riches, et destinée par conséquent à voir la haute société.
+Nulle part mieux que là où elle était maintenant, elle ne pouvait se
+préparer, par une éducation brillante, à faire son entrée dans le monde.
+
+Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait désiré vivement
+la suivre à Anvers, ne fût-ce que pour me voir une fois, mais qu'on
+n'avait pu accéder à ce désir, parce que son père ou sa mère eût été
+obligé de recommencer un long voyage pour la reconduire à Marseille. M.
+Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle passerait six
+semaines de vacances dans sa ville natale.
+
+Ces explications me furent données à la hâte, car mes protecteurs
+étaient fatigués, du long trajet qu'ils venaient de faire en chaise de
+poste, et ils montèrent immédiatement dans leur appartement pour se
+débarrasser de leurs habits de voyage.
+
+Je m'enfuis chez moi, et je m'enfermai dans ma chambre. La nuit me
+surprit la tête couchée sur ma table, abîmé dans la douleur, et
+maudissant la cruauté du sort.
+
+Pendant plusieurs jours, j'eus le cœur gros et l'esprit assombri; mais
+peu à peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn,
+et je concentrai toutes mes forces sur mes études. J'étais déjà dans la
+classe des antiques; pas assez avancé toutefois pour travailler d'après
+ma propre inspiration; mais le langage enthousiaste et plein de foi de
+mes camarades m'avait rempli d'ardeur et de confiance en l'avenir. Je
+comprenais maintenant que l'art est un moyen d'acquérir de la gloire et
+de la réputation dans le monde. Je tremblais d'émotion à l'idée que, si
+Dieu et la nature avaient réellement fait de moi un sculpteur, je
+pourrais devenir presque l'égal de Rose.... Une pareille pensée me
+pénétrait d'une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler
+et pâlir, par la crainte qu'un semblable espoir ne fût l'inspiration
+d'un coupable orgueil.
+
+Dans l'été de cette année, une maladie contagieuse désola certains
+quartiers d'Anvers. Une petite vérole d'une malignité extrême avait
+enlevé un grand nombre d'enfants, et même quelques hommes faits.
+
+A la fin du mois d'août, lorsque M. Pavelyn s'apprêtait à aller chercher
+sa fille à Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite
+vérole. On se hâta d'écrire à Rose qu'elle ne pouvait pas revenir cette
+année-là, parce qu'une maladie contagieuse sévissait à Anvers, et même
+dans la maison de son père. Madame Pavelyn, par un préjugé qui était
+encore assez répandu à cette époque, avait toujours refusé de laisser
+vacciner sa fille. Par conséquent, Rose était plus que les autres
+exposée au danger d'être atteinte du fléau.
+
+Certes, je souffris cruellement d'être trompé de nouveau dans mon
+espoir, et de ne pouvoir revoir celle dont la charmante image et le
+sourire amical étaient toujours devant mes yeux. Mais, moi-même, j'avais
+eu peur en songeant qu'elle allait revenir en un moment si dangereux, et
+la résolution de ses parents m'avait réjoui. D'ailleurs, j'avais seize
+ans. J'avais donc atteint l'âge où l'esprit prend déjà quelque chose de
+la gravité de l'homme. La fréquentation d'artistes, souvent beaucoup
+plus âgés que moi, avait également contribué, pour une large part, à
+transformer ma naïveté d'enfant en une connaissance plus exacte et plus
+juste de la vie.
+
+Comme l'absence prolongée de Rose m'avait fait faire de sérieuses
+réflexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement
+que, dans son enfance, elle avait pu donner son amitié au fils d'un
+pauvre paysan, jouer familièrement avec lui, et même l'aimer comme un
+frère; mais que, dans un âge plus avancé, une pareille familiarité
+blesserait les convenances du monde et nuirait peut-être à sa
+considération. La seule chose que je pusse espérer, c'est qu'elle
+prendrait plaisir aux progrès de son protégé, et, peut-être, qu'elle
+aimerait encore à se rappeler les beaux moments que nous avions passés
+ensemble dans notre heureuse enfance.
+
+Voilà ce que me disait ma raison, quoique mon cœur se refusât à
+renoncer au rêve resplendissant qui était la lumière de mon âme. Rose
+était toujours présente à ma pensée; non pas Rose telle qu'elle devait
+être aujourd'hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure pâle et
+délicate, avec ses yeux bleus et ses petites lèvres rouges sur
+lesquelles était empreint un sourire d'amitié pour moi.
+
+Ce souvenir m'était si cher, qu'à force d'y penser je tombai dans une
+sorte de fol égarement, et que je craignais parfois le retour de Rose.
+Telle qu'elle était à présent, elle ne pouvait plus, comme autrefois,
+accorder sa confiance et son amitié à l'humble fils de paysans, dont
+l'entretien et l'éducation étaient payés par son père.... Et la Rose de
+la réalité ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus
+heureux? Ces souvenirs, qui vivent aujourd'hui dans tous les battements
+de mon cœur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme?
+
+Cependant je m'effrayai et m'affligeai extrêmement, lorsque je
+remarquai, vers la fin de l'été, que la respiration de madame Pavelyn
+devenait oppressée, et qu'elle toussait quelquefois.... Ma crainte se
+réalisa. Madame Pavelyn allait retourner à Marseille, chez son frère,
+pour y passer l'hiver. Donc, Rose ne reviendrait pas à la maison non
+plus; mais, l'automne suivant, on pourrait regarder son éducation comme
+tout à fait terminée, et alors elle reviendrait pour tout de bon à
+Anvers. Si la maladie de poitrine de madame Pavelyn n'était pas
+entièrement guérie alors, ce serait un signe que l'air du Midi n'y
+faisait pas grand'chose, et alors elle essayerait, à Anvers même, des
+remèdes plus efficaces.
+
+Je me consolai de nouveau, autant que possible, du moins, et je
+m'efforçai d'oublier, ou plutôt d'adoucir mon chagrin par l'étude de
+l'art et la lecture de bons ouvrages.
+
+A l'Académie, je modelais avec autant d'ardeur que de courage, d'après
+les belles statues que l'antiquité grecque a léguées à notre admiration.
+Dans l'atelier de mon maître, je m'exerçais à sculpter le bois et la
+pierre, et j'étais devenu fort habile dans cette branche.
+
+Je n'abusais pas de la générosité de mes bienfaiteurs quoiqu'ils
+m'exhortassent à ne pas être trop économe, et à m'amuser parfois aussi
+avec mes camarades, comme le comporte la vie d'artiste, je modérais mes
+dépenses, et j'évitais de recourir à l'aide de mes protecteurs, comme si
+l'argent de ma mère suffisait à mon entretien.
+
+M. Pavelyn avait une antipathie personnelle contre les artistes qui, par
+leur mise négligée, semblent attester leur manque de soin et leur
+ignorance des convenances sociales. Lorsqu'aux dimanches convenus,
+j'étais assis à table auprès de lui et qu'il remarquait dans mon
+costume quelque chose qui n'était pas convenable ou qui commençait à
+s'user, il le faisait immédiatement remplacer. Ajoutez à cela la
+régularité de mes traits, et vous comprendrez que je ressemblais plutôt
+à un fils de bonne famille qu'à un enfant de paysans, qui ne possédait
+rien au monde que la générosité de ses protecteurs.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Depuis six mois j'avais passé de la classe des antiques dans la classe
+_d'après nature_, qui était alors le plus haut degré de l'enseignement à
+l'Académie d'Anvers. Encore une année, et mes études artistiques
+allaient être terminées.
+
+Peu à peu s'éleva en moi un désir impérieux d'essayer dans la solitude
+de ma chambre ma force créatrice. Cent fois déjà j'avais ébauché en
+terre glaise les inspirations de ma fantaisie; mais ce n'était qu'un
+travail futile, destiné à être pétri de nouveau pour le modelage
+d'autres figures.
+
+Cette fois, je voulais faire une œuvre consciencieuse, lentement, en y
+appliquant toutes les forces de mon intelligence, et avec la perfection
+que mon savoir me permettait d'y donner.
+
+Rose avait accepté jadis avec amour l'ouvrage informe d'un pauvre
+enfant, et allumé ainsi dans son cœur le feu sacré de l'amour des arts.
+
+Maintenant, l'enfant était devenu un sculpteur, et il était assez
+confiant dans sa force pour mettre la main à une création spontanée.
+
+A qui la première œuvre de l'artiste pouvait-elle être destinée, sinon
+à celle qui était la cause unique et la source de son existence
+intellectuelle, de son génie et de son espoir?
+
+Comme cette pensée me soumit! Elle m'aveuglait à ce point que, quoique
+mes études fussent encore incomplètes, je ne doutais pas que je ne
+parvinsse à produira un chef-d'œuvre, et ce chef-d'œuvre dont les
+formes n'étaient que confusément dessinées dans mon cerveau, je
+l'admirais et je l'aimais d'avance avec une passion extraordinaire et
+une foi profonde.
+
+Rose devait revenir dans deux mois; je ne pouvais avoir achevé mon
+œuvre en si peu de temps; mais l'anniversaire de sa naissance tombait à
+la fin du mois de janvier.
+
+C'était une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes
+travaux, et ainsi j'aurais assez de temps pour réaliser mon projet avec
+le soin le plus minutieux. Je n'en dirais rien à personne, pas même à M.
+Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d'autant plus grande si je
+pouvais les surprendre à l'improviste par une belle œuvre d'art bien
+réussie.
+
+Après avoir longtemps rêvé et réfléchi, après avoir examiné cinquante
+sujets, et en avoir ébauché presque autant en terre glaise, je me
+décidai enfin pour un groupe qui devait représenter _la Protection_, et
+je parvins, non sans une longue étude! à arrêter une composition
+définitive.
+
+Sur un socle figurant un gazon était un enfant, un petit garçon,
+agenouillé, la tête courbée, et dans la posture d'une créature humble et
+qui a besoin de secours. Son bras s'appuyait sur le dos d'un agneau
+endormi, et sa houlette était à ses pieds.
+
+A côté du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre
+enfant,--une petite fille,--dont la main droite était posée en signe de
+protection sur la tête du petit garçon, tandis que sa main gauche
+s'étendait dans l'espace, comme si elle voulait dire:
+
+--Prends courage! là-bas resplendit l'étoile de ton avenir.
+
+J'étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des images qui
+vivaient dans mes yeux. Cela m'empêcha, quelque peine que je me
+donnasse, de suivre les règles classiques de l'école.
+
+Mes figures n'étaient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans
+leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui
+s'écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus
+immatérielles et plus poétiques du vieil art chrétien, auquel on donne
+à tort l'épithète d'art gothique.
+
+A mesure que mon œuvre avançait et que les têtes des statues que
+j'achevai d'abord prirent leur expression véritable, je commençai à
+sentir tant d'amour pour ma création, que je restais parfois des heures
+entières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'ébauchoir à la
+main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la
+jeune protectrice.
+
+Il me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle
+avait une âme qui était en communication avec la mienne.
+
+Une pareille folie vous fait hocher la tête? En effet, monsieur, vous
+devez savoir par expérience que l'esprit de l'artiste s'envole parfois
+si loin, qu'il franchit les limites de la réalité et se perd dans les
+ténèbres de l'aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui
+m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.
+
+Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille
+sur le pauvre petit garçon, quelque chose de si touchant et si
+profondément sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais
+le sourire de ma statue.
+
+Ce n'était pas étonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la même
+expression qui avait illuminé le visage de Rose lorsqu'elle serra pour
+la première fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de paysans.
+
+Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma statue n'étaient
+autres que ceux de l'angélique et délicate figure qui s'était gravée
+éternellement dans mon cœur? Oh! les années avaient sans doute bien
+changé Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu'elle était sans
+cesse présente à mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chère
+création, la faisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et
+charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l'après-midi, je travaillais
+avec ardeur à ma statue, lorsqu'on frappa à la porte de ma chambre. Un
+domestique m'apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle
+Pavelyn, et il ajouta qu'elle avait manifesté le désir de me voir sans
+retard.
+
+Je contins mon émotion en présence du domestique; mais, dès qu'il eut
+descendu les premières marches de l'escalier, je me mis à bondir dans ma
+chambre, en levant les mains en l'air, et à danser et à chanter de joie,
+comme un enfant. Rose était donc revenue! Après une si longue absence,
+j'allais la revoir, enfin! Encore quelques minutes, et je serais devant
+elle! Cette fois, ce n'était point un vain espoir, une illusion:
+c'était l'heureuse réalité!
+
+Je revêtis à la hâte mes meilleurs habits, et je m'arrangeai avec soin.
+Il n'eût pas été poli de faire attendre Rose et de paraître indifférent.
+Cependant, je mis assez de temps à ma toilette. Je désirais me faire
+aussi beau que possible. Ce désir se justifiait suffisamment à mes
+propres yeux parce que c'était un jour solennel, et que M. Pavelyn
+serait froissé si je me présentais chez lui en costume négligé; mais le
+principal motif de ma coquetterie était l'impérieux besoin d'obtenir
+l'approbation de Rose par quelque mérite que ce fût.
+
+Lorsqu'au bout d'un bon quart d'heure, je traversai les rues de la ville
+en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me
+poussait en avant, et j'avais envie de courir à toutes jambes; mais je
+me contins, et me forçai au contraire à marcher très-lentement.
+
+Le sentiment des convenances s'était élevé en moi et me mettait en garde
+contre ma propre agitation. Il me disait que ce n'était pas la petite
+Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que
+j'allais rencontrer; il me rappelait à la réserve, au respect et à la
+conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de
+ma mère, je résolus de modérer ma joie, et d'aborder Rose avec une
+politesse calme, jusqu'à ce qu'elle-même, par l'amabilité de son
+accueil, me donnât le droit d'épancher librement la joie que son heureux
+retour faisait déborder en mon cœur.
+
+Lorsque j'approchai de la maison de M. Pavelyn, mon cœur battait
+violemment, et l'impatience et l'incertitude faisaient perler la sueur
+sur mon front.
+
+Un domestique attendait sur le seuil de la porte. Il m'introduisit au
+salon... et, là, je me trouvai tout à coup en présence de Rose, qui fit
+un pas vers moi, s'arrêta toute surprise, et me dit en guise de salut:
+
+--Monsieur Léon, que vous êtes devenu grand! Je ne vous reconnais plus,
+maintenant.
+
+--Mademoiselle, balbutiai-je d'une voix à peine intelligible, je
+remercie Dieu du fond du cœur de ce qu'il vous permet de rentrer saine
+et sauve dans votre patrie.
+
+Nous étions en face l'un de l'autre à nous regarder, moi, avec des joues
+pâles et des yeux hagards; elle, avec une remarquable liberté d'esprit,
+et sans autre signe d'émotion qu'un léger sourire qui n'exprimait qu'un
+certain étonnement causé par le changement de ma taille et de mes
+traits.
+
+Etait-ce là Rose, cette angélique enfant, dont la douce amitié avait
+jadis versé la lumière de l'espérance et du bonheur dans les ténèbres de
+mon mutisme; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont
+la petite voix argentine chantait encore à mon oreille, dont les yeux
+bleus rayonnaient à mon approche du doux éclat d'une fraternelle
+affection?--cette demoiselle, déjà aussi grande que sa mère, vêtue avec
+luxe, d'un port si majestueux et d'une beauté si frappante, qu'après un
+premier coup d'œil, je n'osais plus lever le regard sur elle?
+
+A mon trouble se mêlait aussi un sentiment de regret et d'amertume. En
+effet, je ne m'étais pas trompé: la Rose dont l'image avait vécu
+jusque-là dans mes rêves n'existait plus; la douce illusion de mon âme
+s'était évanouie pour jamais.
+
+M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j'étais frappé du changement
+survenu dans la taille de leur fille, s'amusaient de mon embarras, et
+m'adressèrent quelques plaisanteries amicales.
+
+--Mais, monsieur Léon, s'écria Rose, je puis à peine maîtriser mon
+étonnement. Quand je quittai Anvers la dernière fois, vous étiez encore
+un petit garçon; vous êtes un homme maintenant!... Venez, asseyons-nous.
+Racontez-moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous êtes
+content, n'est-ce pas? Vous allez toujours bien?
+
+J'acceptai le siège qu'elle m'offrait. Sa voix était toujours aussi
+douce qu'auparavant; mais il y avait dans son langage un ton de
+légèreté, d'autorité et de protection qui, en présence de ma profonde
+émotion, me parut une marque d'indifférence. Cette froideur me rappela à
+la conscience de ma situation. Je répondis à ses questions avec réserve
+et avec respect; parfois aussi avec une chaleur mal contenue, surtout
+lorsque je trouvais l'occasion de lui exprimer ma reconnaissance, et de
+lui rappeler que je lui devais le bonheur de ma vie;--que si jamais je
+pouvais obtenir quelques succès dans la carrière des arts, acquérir
+quelque renommée et honorer ma patrie, je n'oublierais point que sa
+généreuse bonté avait décidé de mon sort en ce monde.
+
+Mademoiselle Pavelyn paraissait écouter avec plaisir, non-seulement les
+témoignages de ma gratitude, mais encore tout ce que je disais. Il me
+fallut lui parler de mes études à l'Académie, des livres que j'avais
+lus, et des connaissances dont j'avais acquis par moi-même les
+principes.
+
+Elle se montra franchement satisfaite des progrès de mon instruction, et
+me félicita de la pureté et de l'élégance de mon élocution. D'après son
+opinion, je pouvais me présenter maintenant dans la meilleure compagnie,
+avec l'assurance de n'y être jamais déplacé pour tout ce qui concernait
+l'esprit et les usages.
+
+Sa voix et ses paroles avaient toujours le même ton protecteur qui me
+faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creusée
+entre elle et moi. Elle, qui me parlait et m'interrogeait, c'était
+mademoiselle Pavelyn, l'héritière d'un des plus riches négociants
+d'Anvers; moi, qui lui répondais humblement, j'étais le pauvre fils de
+paysans à qui la générosité de ses parents avait donné un peu
+d'éducation et quelques chances de succès dans l'avenir. Il ne pouvait
+pas, il ne devait pas en être autrement, je le savais bien. Néanmoins
+cela m'arrachait ma plus chère illusion, et ce brusque désenchantement
+avait fait dans mon cœur une blessure saignante. Aussi tout ce que je
+disais était empreint d'une tristesse résignée; il y avait dans toutes
+mes paroles une sorte de mélancolie douloureuse qui provoqua plus d'une
+remarque de la part de mademoiselle Pavelyn, mais qui résista cependant
+à ses encouragements.
+
+Enfin elle cessa son interrogatoire, et commença à son tour à me faire
+le récit de son séjour dans le beau pays des oliviers. Elle me décrivit
+cette contrée avec tant d'admiration, et me parla avec tant de sentiment
+de la merveilleuse nature du Midi, qu'elle me fit vivre pour ainsi dire
+avec elle sur les côtes de la mer bleue.
+
+Alors j'oubliai un peu mon chagrin pour écouter ses paroles
+enchanteresses. J'éprouvai une joie extrême, lorsque, par bonté sans
+doute, elle me rappela les amusements de notre naïve enfance, le beau
+jardin, les papillons, le pont sur l'étang, et même les petites
+figurines de bois qu'elle avait reçues de moi avec tant de plaisir. Je
+m'abîmais avec un oubli complet du présent dans le souvenir de ces temps
+bénis, et il me paraissait que le visage angélique de la petite Rose me
+souriait encore sous les traits plus sérieux de mademoiselle Pavelyn.
+C'était bien encore la même voix argentine, avec plus de sonorité et une
+plus grande richesse d'accent, toutefois; mais toujours tendre et
+amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commença à briller dans mon
+cœur. Peut-être m'étais-je trompé! peut-être la petite Rose, ce rêve de
+mon âme, n'était-elle que voilée sous une forme plus parfaite!
+
+Mais cette pensée consolante fut bientôt étouffée en moi par l'arrivée
+de deux dames--une mère et sa fille qui avaient appris le retour de
+mademoiselle Pavelyn, et n'avaient pas pu attendre plus longtemps pour
+lui présenter leurs souhaits de bonheur.
+
+Je m'étais levé, et, par respect, j'avais fait un pas en arrière. Après
+avoir échangé un premier salut avec Rose et sa-mère, les deux dames me
+saluèrent également avec une amabilité toute particulière. Il y avait
+tant de cordialité dans leur sourire, qu'elles se trompaient évidemment
+sur ma personne et mes relations avec M. Pavelyn. Pendant que Rose
+parlait de son séjour à Marseille, pour satisfaire la curiosité de ces
+dames, celles-ci me considéraient avec un visible intérêt. La plus âgée
+surtout me quittait à peine des yeux, et m'adressait de temps en temps
+la parole pour me demander mon sentiment sur ce qui se disait. Elle
+paraissait éprouver pour moi de la sympathie et même un certain respect,
+car le moindre mot qui tombait de mes lèvres lui faisait incliner la
+tête avec une vive approbation.
+
+Enfin elle manifesta ouvertement le désir de me connaître.
+
+--Monsieur Wolvenaer est statuaire, dit Rose.
+
+--Amateur? demanda la dame.
+
+--Non, un véritable artiste qui a donné pour but à sa vie de travailler
+pour la gloire de sa patrie.
+
+La vieille dame haussa les épaules, et répondit avec un étonnement mêlé
+de regret:
+
+--Je me suis trompée; je croyais que monsieur était un cousin à vous.
+
+Sa fille s'écria avec un sourire légèrement railleur:
+
+--Ah! monsieur est artiste? On ne le dirait pas. Combien il y a
+d'artistes à Anvers aujourd'hui! Avant-hier, à la soirée de M. Decock,
+il y en avait bien cinq ou six!
+
+Mademoiselle Pavelyn s'aperçut certainement, à l'expression de mon
+visage, que les paroles des deux dames ne m'étaient pas agréables, car
+elle répondit avec intention:
+
+--Cela prouve que le bon goût et l'amour des arts se répandent de plus
+en plus dans les hautes classes de la société anversoise. Il n'y a rien
+qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu'il prête aux
+arts.
+
+--Excusez-nous, ma chère demoiselle Pavelyn, répliqua la dame; vous vous
+méprenez sur la portée de notre observation. Ce que ma fille voulait
+dire était tout à fait à la louange de monsieur. En effet, si tous les
+artistes étaient distingués et de bonne famille, comme monsieur, leur
+présence serait désirable partout; mais, vous savez....
+
+Ces derniers mots parurent affecter désagréablement M. Pavelyn, car il
+interrompit la dame et se mit à démontrer, avec une chaleur à peine
+contenue, qu'il était honorable au plus haut point pour un homme de
+s'élever dans le monde par ses propres forces; et il termina, comme
+d'habitude, en se vantant qu'il ferait de moi un artiste remarquable,
+quoique je fusse le fils d'un de ses fermiers, d'un pauvre sabotier.
+
+Le rouge de la honte couvrit mon front; je serrai les dents par un
+mouvement nerveux; je me sentais blessé et humilié.
+
+Cent fois, M. Pavelyn avait rappelé, en présence de ses connaissances,
+que mon père était un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention,
+et ne manquait jamais l'occasion de montrer qu'il mettait son
+amour-propre à faire du fils d'un paysan un homme bien élevé et un
+artiste distingué.
+
+Pourquoi donc mon cœur saignait-il maintenant à la révélation de la
+profession de mon père? C'était la première fois que je ressentais cette
+sensation. Aussi fus-je vivement choqué en découvrant en moi un pareil
+amour-propre, et je fis un effort violent pour surmonter mon dépit.
+
+Les paroles de M. Pavelyn ne firent point sur l'esprit des deux dames
+l'effet qu'il en attendait. Dès qu'elles surent que je n'étais que son
+protégé, leur visage exprima soudain l'indifférence, ou quelque chose de
+plus désobligeant encore, et elles s'empressèrent de porter la
+conversation sur un autre sujet, sans me regarder davantage, absolument
+comme si je n'avais pas été présent.
+
+Mon sang bouillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de
+chagrin et d'humiliation. Que n'eussé-je pas donné pour être en ce
+moment à cent lieues de Rose! Je luttais désespérément en moi-même
+contre les révoltes de mon orgueil blessé, qui s'indignait contre mes
+bienfaiteurs mêmes; mais je restai maître de mon émotion, et je ne
+trahis rien de ce qui se passait en moi.
+
+Au bout d'un instant, deux messieurs entrèrent dans le salon, et les
+mêmes cérémonies recommencèrent. L'idée que j'allais subir une seconde
+fois la même humiliation me fit trembler. Sous prétexte que je
+dérangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et que j'étais attendu
+ailleurs, je demandai à M. Pavelyn la permission de me retirer, lui
+promettant de renouveler ma visite dès le lendemain, dans la matinée.
+
+La permission me fut accordée immédiatement, car j'étais de trop, en
+effet; mais Rose même me dit de ne pas venir le lendemain, parce qu'elle
+devait sortir toute la journée avec sa mère pour faire visite à des amis
+et à des connaissances.
+
+Je pris mon chapeau et sortis du salon après avoir salué tout le monde.
+
+Mademoiselle Pavelyn seule m'accompagna jusqu'à la porte. Sans doute,
+j'aurais dû lui savoir bon gré de cette bienveillante attention; mais la
+politesse de Rose était si cérémonieuse, et son salut: «Au revoir,
+monsieur Wolvenaer!» sonna si froidement à mon oreille, que je sortis de
+la maison, le cerveau étourdi et le cœur brisé.
+
+Un flot de pensées me traversa le cerveau; je sentis l'impérieuse
+nécessité d'être seul pour me recueillir et débrouiller mes idées. Ma
+douleur faillit même déborder en pleine rue; j'avais peine à comprimer
+les larmes qui gonflaient mon cœur oppressé, et je n'eus pas plus tôt
+ouvert la porte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise
+et me pris à pleurer à chaudes larmes.
+
+Je demeurai longtemps immobile, écrasé sous le poids de pénibles
+réflexions. Enfin, l'épanchement de la douleur rendit un peu de lucidité
+à mon esprit. Je commençai à m'élever contre mon inexplicable égarement
+et à m'accuser moi-même de folie.
+
+Qu'avais-je espéré? qu'osais-je prétendre? Rose n'avait-elle pas été
+aimable avec moi? Quel droit avais-je d'exiger ou de souhaiter
+davantage? La profession de mon père m'avait fait rougir comme un
+affront! mon cœur s'était révolté contre mes bienfaiteurs! C'était donc
+mon orgueil qui avait été déçu! un amour-propre coupable avait donc
+chassé de mon cœur la reconnaissance! les exhortations de ma mère
+n'avaient donc point été sans cause! Ces conseils salutaires, je les
+avais oubliés; j'avais honte de mon humble naissance, et j'avais osé
+croire que l'égalité et la familiarité continueraient à exister entre le
+pauvre protégé et la fille de ses riches protecteurs. Insensé que
+j'étais! je ne le comprenais que trop maintenant: entre elle et moi, il
+n'y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienfait, tout
+un monde de distance!
+
+Sous le poids de ces tristes pensées, je me levai brusquement et me mis
+à arpenter ma chambre de long en large; j'avais peur de moi-même, et je
+me frappais le front avec amertume. L'orgueilleuse présomption que je
+croyais avoir découverte en moi me semblait horrible; et si des larmes
+jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une
+sorte de rage aveugle contre moi-même.
+
+Cette agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que
+j'avais fait pour être jugé si sévèrement. N'avais-je pas le plus
+profond respect et la plus sincère reconnaissance pour mes bienfaiteurs?
+Me sentais-je capable de manquer jamais par un mot, ou seulement par une
+pensée, à ce que je leur devais? Et alors je m'écriai triomphant, avec
+une entière conviction:
+
+--Non, non, plutôt mourir que de méconnaître jamais, par orgueil ou par
+ingratitude, les bienfaits reçus. Jamais, jamais!...
+
+Vous souriez, monsieur. Je devine votre pensée. Vous vous dites que mon
+émotion pouvait bien avoir une autre cause; qu'un sentiment plus égoïste
+que la gratitude m'avait rendu si sensible en présence de Rose, et
+m'avait fait désirer si vivement son estime et son amitié. En un mot,
+vous supposez que j'aimais Rose, non pas seulement parce qu'elle était
+femme et belle. Vous vous trompez. Si le germe d'un pareil sentiment
+était caché dans un des replis les plus secrets de mon cœur, comme les
+événements futurs le démontreront, à cette époque, il y dormait encore
+ignoré de moi-même, et son existence influait si peu sur mes idées, que,
+durant ce douloureux examen de mon cœur où j'avais essayé de sonder
+tous les secrets de mon émotion, je n'avais ni soupçonné ni redouté la
+présence d'un semblable sentiment.
+
+Enfin, j'envisageai ma position avec plus de calme, et je finis par me
+moquer de moi-même, comme d'un esprit simple et naïf qui s'était créé un
+monde d'après ses souvenirs, et qui prolongeait indéfiniment son
+heureuse enfance, sans voir que le temps avait, de tous côtés, fait
+surgir la réalité pour dissiper en lui les illusions de ce rêve obstiné.
+
+Il était donc naturel que ce désenchantement soudain m'eût fait du mal;
+mais le coup ne pouvait se répéter: le bandeau était tombé maintenant,
+et désormais, j'envisagerais les choses sous leur jour véritable, d'un
+regard assuré, ainsi que le devoir et la raison l'exigeaient d'un
+adolescent qui allait devenir un homme.
+
+A la suite de ces réflexions, je résolus, avec une remarquable
+tranquillité d'esprit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme
+s'il n'y avait entre eux et moi d'autre lien que leur bienfait, et
+d'accepter mon sort tel que me l'avaient fait la bonté de Dieu et leur
+générosité.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j'avais
+lieu d'être content de l'affection qu'elle me témoignait; mais, malgré
+la résolution que j'avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose
+manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un
+brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force
+de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui
+m'envahissait, mais non point de la surmonter entièrement.
+
+L'amitié que Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne
+s'écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais
+elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de
+_monsieur_. Son langage, toujours affable, était entouré d'une politesse
+trop étudiée pour être jamais familière et confiante.
+
+Quant à moi, qui m'étais condamné au respect et à la déférence, et
+m'étais fait une loi de ne pas aller au delà, il est facile de
+comprendre que son exemple m'imposait une réserve plus grande encore.
+
+La conséquence de notre position respective fut que je ne me sentais
+plus tenté d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le
+commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me
+représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma
+sœur d'autrefois, ma chère petite mère! Le plus souvent, il se passait
+une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M.
+Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le dimanche,
+jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de
+dîner chez mes bienfaiteurs.
+
+Après trois mois de cette réserve, un changement radical se fit peu à
+peu et presque insensiblement dans la manière d'être de Rose à mon
+égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de
+cordialité dans son sourire; elle commençait, me semblait-il, à désirer
+ma présence, et paraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir
+chez son père. Elle insinua même à ses parents de m'imposer comme un
+devoir une visite tous les huit jours.
+
+Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle
+m'apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix,
+disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de
+pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu'il
+fût précédé du mot _monsieur_; mais, chaque fois, comme si elle était
+confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon
+nom accompagné du mot voulu par la stricte politesse.
+
+Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi avec un regard
+étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans
+que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par
+la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans
+les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n'était donc qu'un
+souvenir qui me troublait....
+
+Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma présence, elle tombait par
+moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos
+entretiens, elle s'absorbait dans d'étranges rêveries. Ses parents
+l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se
+laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures,
+puis qu'elle s'abandonnait à des transports de joie tout à fait
+singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi
+inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et
+le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette
+supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre envie de
+quitter de nouveau sa ville natale.
+
+Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la
+naissance de Rose. Ma statue était entièrement achevée, et j'avais déjà
+fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre.
+
+Lorsque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au
+ciseau et à l'ébauchoir les lignes saillantes produites par les
+jointures du moule, ma chambre et l'escalier de la maison où j'étais
+logé furent tellement remplis de plâtre, que maître Jean en parla à M.
+Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j'avais travaillé, pour
+ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et qu'en ce moment
+je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient.
+
+La description que maître Jean, mon hôte, fit de mes statues et de ce
+qu'elles représentaient, piqua tellement la curiosité de M. Pavelyn,
+qu'il voulut apprendre de moi-même à quoi j'avais travaillé si longtemps
+en secret.
+
+Je lui avouai la chose telle qu'elle était, en ajoutant que je voulais
+offrir à Rose ma première œuvre d'art, et que je lui avais caché ce
+projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma
+composition tout achevée, si mon œuvre obtenait son approbation, comme
+je l'espérais.
+
+Mon protecteur fut charmé d'apprendre que j'avais assez de confiance en
+mes forces pour exécuter seul une création à moi, sans consulter mes
+maîtres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut
+très-impatient de juger par ses propres yeux du succès de mes efforts;
+il prenait tant d'intérêt à ce premier essai, il attachait tant de prix
+à ce premier produit de mon art, qu'il n'y eu pas mis plus
+d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait
+travaillé de ses mains.
+
+Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt que mes statues
+seraient tout à fait sorties du moule, et que j'y aurais mis la dernière
+main.
+
+Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je
+lui montrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et
+éclairé en plein par le jour de ma fenêtre.
+
+Il regarda mon œuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon
+cœur commençait déjà à se serrer à la pensée que ce silence était
+peut-être un signe de désapprobation,--lorsque tout à coup M. Pavelyn me
+prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l'accent d'une
+émotion sincère:
+
+--Léon, tu n'as pas seulement créé une belle œuvre d'art, mais, ce qui
+vaut mieux, tu es un bon et brave garçon. Ah! je ne me trompe pas sur le
+sens de ta composition. L'ange de la protection qui s'élève au-dessus du
+groupe, c'est ma fille, n'est-ce pas? Par un sentiment de délicatesse,
+tu as reproduit les traits de son visage tels qu'ils étaient à l'époque
+où nous avons acheté le château de Bodeghem. Elle est parfaitement
+ressemblante; il me semble que toute cette, époque revit sous mes yeux.
+Et ce petit garçon qui courbe la tête, qui est-il? Léon, tu as trop
+d'humilité; mais avoir fait de ta première création une marque de
+reconnaissance, c'est un acte qui t'honore. Léon, je suis content de
+toi.
+
+Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu'il croyait découvrir
+dans mon œuvre; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer
+ses éloges; car d'après lui, j'avais produit un chef-d'œuvre.
+
+Je l'écoutais avec un joyeux battement de cœur et des larmes de
+bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si séduisante la première
+approbation qu'un artiste reçoit comme le gage d'une future renommée!
+Mon bienfaiteur admirait l'ouvrage de mes mains.
+
+J'étais donc bien véritablement un artiste, peut-être encore hésitant et
+inhabile, mais un artiste cependant!
+
+M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez remarquable pour
+mériter d'être exposée publiquement, et il regrettait que, dans le cours
+de cette année, il n'y eût point d'exposition. Au milieu de ses
+réflexions, il se frappa le front tout à coup, et s'écria avec joie:
+
+--Ah! l'heureuse idée! J'y suis, écoute.... J'ai l'intention de donner
+cet hiver une grande soirée pour fêter le retour de ma fille, ou plutôt
+pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour
+anniversaire de la naissance de Rose? L'après-dînée, tu lui feras
+présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de
+notre grand salon, une niche où l'on pourra placer ton œuvre. Le soir,
+elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et
+connaissances, l'élite du commerce anversois, apprécieront et admireront
+ton talent.
+
+Je hasardai quelques objections, et je tâchai de faire comprendre à mon
+protecteur que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour me
+soumettre déjà au jugement du public; mais la chose était arrêtée dans
+son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu'il y renonçât.
+
+Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives à
+l'exposition de ma statue, et lorsqu'il descendit l'escalier, il
+m'envoya encore des félicitations et des paroles d'encouragement.
+
+Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au
+ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespérée.
+
+Je restai longtemps en contemplation devant ma statue: je m'en
+rapprochais, je m'en éloignais; je tournais à l'entour, je bégayais des
+mots sans suite, je riais, je dansais.... Dans mon ravissement je
+croyais en effet découvrir dans mon œuvre une foule de beautés qui
+m'avaient échappé d'abord, et je n'étais pas loin d'éprouver la même
+admiration que M. Pavelyn.
+
+Enfin ma chambre devint trop étroite pour me permettre de donner
+carrière aux élans de la joie qui débordait de mon cœur.
+
+Je descendis l'escalier quatre à quatre, et je m'élançai dans la rue. Ma
+poitrine était gonflée; je marchais la tête levée et l'éclat de la
+fierté dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient
+savoir qu'ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque
+enfantine j'étais étonné de voir la plupart d'entre eux passer leur
+chemin sans même jeter un regard sur moi. Quoi qu'il en fût, je
+ressentais un bonheur ineffable, et je continuais à me promener avec
+ivresse, jusqu'au moment où l'heure de la classe du soir m'appela à
+l'Académie.
+
+Mes camarades me trouvèrent maussade et ennuyeux, parce que je ne
+faisais pas attention à ce qui se disait autour de moi, et que je ne
+répondais point à leurs questions.
+
+J'étais trop profondément plongé dans mes douces rêveries. Ce qui me
+troublait, c'était un heureux secret que je ne pouvais point profaner en
+le révélant à qui que ce fût.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Le jour si ardemment désiré était enfin venu; encore quelques heures, et
+la brillante soirée allait commencer.
+
+Mon groupe avait été transporté dans la maison de mon protecteur, et
+deux ouvriers étaient occupés à le placer sur un beau piédestal, d'après
+mes indications.
+
+M. Pavelyn, qui était présent à ce travail, se frottait les mains de
+joie, et montrait une extrême impatience, parce que je l'empêchais
+d'aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prétexte que
+j'avais ça et là quelques corrections à faire à ma statue.
+
+J'étais en proie à des transes mortelles; tout semblait trembler en moi;
+j'avais peine à reprendre haleine; ma gorge était sèche, et quoique je
+sentisse l'émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon
+front.
+
+Moment solennel! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux
+sur ma création.
+
+Elle qui était et avait toujours été le but unique de toutes mes
+pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger!
+
+Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon cœur, ou me donnerait-il des
+forces et un courage surnaturels?
+
+Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où
+elle s'élevait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien
+sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle était
+placée! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur
+des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous côtés!
+
+En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le
+reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient
+animées; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une
+vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d'impalpable et de
+transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait être surpris
+et charmé au premier coup d'œil.
+
+J'avais donc cent chances contre une que la première impression de mon
+œuvre sur l'esprit de Rose serait favorable. Quelle récompense! quel
+gage d'un glorieux avenir!
+
+Tandis que je m'oubliais dans l'admiration naïve de mes statues, M.
+Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant
+qu'il allait chercher sa femme et sa fille.
+
+Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arrêt qui
+allait être prononcé ne devait-il pas décider de ma vie? Pouvais-je
+avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m'eût applaudi, si
+l'approbation de Rose manquait à mon talent?
+
+J'étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis
+tout mon sang refluer violemment vers mon cœur, et que, le visage pâle
+comme un linge, je fus obligé de m'appuyer contre un meuble, pour ne
+point succomber à mon inexprimable émotion.
+
+Rose s'approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire,
+tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c'était un présent que je lui
+offrais, et faisait remarquer à sa femme et à sa fille que les traits de
+l'ange de la protection, comme il l'appelait, n'étaient autre que ceux
+d'une petite fille dont la pitié avait doté le pays d'un artiste
+distingué.
+
+Rose n'entendait probablement pas les paroles de son père. Elle
+regardait mon œuvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts.
+
+Je voyais sa poitrine s'élever et descendre; je voyais l'émotion monter
+à ses joues en nuages roses....
+
+--Eh bien, que penses-tu de ce chef-d'œuvre, Rose? On dirait qu'il te
+frappe de mutisme. C'est bien, n'est-ce pas?
+
+Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de
+mon cœur s'arrêtèrent. Elle paraissait me demander quelque chose...
+mais quoi?
+
+--Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son père en riant.
+Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Léon.
+
+--Ah! c'est trop beau, beaucoup trop beau! balbutia-t-elle.
+
+Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son
+émotion, elle se détourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux.
+
+Dire ce que j'éprouvais est impossible.
+
+J'étais étourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon cœur débordait
+de bonheur, et je voyais devant mes yeux troublés toute une moisson de
+lauriers et de palmes qui s'étendait vers moi.
+
+Je voyais l'avenir s'ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses
+mille mains l'artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique,
+avait rendu capable d'enfanter des merveilles.
+
+Enfin notre émotion se calma un peu, grâce aux observations plaisantes
+de M. et madame Pavelyn.
+
+Alors on parla avec plus de détails de ma composition, et, pour surcroît
+de bonheur, j'entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de
+Rose le témoignage de son admiration.
+
+Elle ne me parlait guère cependant, et paraissait en proie à des pensées
+absorbantes; mais ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et, chaque
+fois que son regard s'arrêtait sur moi, j'étais remué jusqu'au fond de
+l'âme par une sensation inconnue.
+
+Le temps se passa avec la rapidité de l'éclair; nous n'avions même pas
+remarqué que la lumière du jour diminuait, et que le crépuscule
+commençait à tomber.
+
+M. Pavelyn était joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et
+esquissait avec complaisance l'avenir que sa protection m'avait préparé.
+Il ne m'abandonnerait pas avant que j'eusse acquis la fortune et la
+renommée; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrêtés dans leur
+carrière par la nécessité de travailler de trop bonne heure pour gagner
+de l'argent; mais il débarrasserait mon chemin de cette barrière, et me
+fournirait les moyens de ne m'occuper que de véritables œuvres d'art.
+
+L'arrivée des ouvriers et des domestiques qui venaient éclairer les
+salons avertit M. Pavelyn qu'il était temps pour lui et ces dames
+d'aller achever leur toilette; et il m'engagea à rentrer chez moi
+sur-le-champ, afin de m'apprêter également pour la soirée.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Lorsque je revins dans la maison de mon protecteur, un grand nombre
+d'invités étaient déjà arrivés. A mon entrée, je fus ébloui par la
+richesse de la toilette des dames: tout ce que je voyais était soie,
+dentelles, or et pierreries.
+
+J'aurais certainement hésité à me mêler à des personnes que leur fortune
+plaçait si fort au-dessus de moi; mais M. Pavelyn me prit par la main,
+et, tout en me présentant à la société comme l'auteur de sa belle
+statue, il m'amena devant mon œuvre, qui était entourée d'un cercle de
+spectateurs.
+
+Chacun m'adressa des paroles d'encouragement; quelques personnes
+m'exprimèrent plus chaudement que les antres leur admiration pour ce
+premier début; toutes me félicitèrent et me prédirent une carrière
+brillante. Pendant assez longtemps, je fus l'objet de l'attention
+générale.
+
+Rose s'était aussi approchée de ma statue. Elle paraissait recueillir
+avec plus de satisfaction que moi-même les louanges qui tombaient des
+lèvres des assistants, et chaque fois que l'un d'eux s'écriait: «C'est
+magnifique! c'est parfait!» la joie éclatait dans ses yeux, et un doux
+sourire illuminait son visage.
+
+Que Rose était belle ce jour-là! Dans la couronne de ses boucles blondes
+s'épanouissaient des roses blanches dans le calice desquelles
+resplendissaient des étincelles de diamants. Autour de son cou
+serpentait un collier de perles d'Orient aux reflets nacrés; une robe de
+satin semé d'argent dessinait sa taille svelte, et flottait derrière
+elle en plis onduleux. Un flot de dentelles transparentes l'enveloppait
+comme d'une vapeur de neige; mais ce qu'il y avait de plus séduisant et
+de plus beau en elle, c'étaient ses grands yeux bleus, l'aimable sourire
+qui entr'ouvrait ses lèvres, la distinction de ses traits délicats, et
+l'élégance de sa taille de reine.
+
+Chaque fois que je la regardais, un frisson d'admiration et de respect
+parcourait mes veines. Elle faisait sur mon esprit le même effet qu'une
+créature surnaturelle, éblouissante de beauté et de majesté, qui serait
+apparue à mes yeux. Aussi, j'osais à peine jeter sur elle un regard
+furtif, même pendant qu'elle prenait une part, si sincère à mon bonheur,
+en causant de ma statue avec les invités.
+
+La plupart des personnes présentes m'avaient déjà vu dans la maison de
+M. Pavelyn, et savaient que j'étais son protégé.
+
+Je ne souffrais donc pas de le voir raconter et répéter avec mille
+détails, à tous ceux qui voulaient l'entendre, comment il avait
+découvert en moi d'heureuses dispositions; et comment, grâce à sa seule
+perspicacité, la Belgique compterait bientôt un éminent sculpteur de
+plus.
+
+Près de mon œuvre, je me sentais assez grand pour ne pas désirer une
+plus noble origine; et même, quand M. Pavelyn, dans l'enthousiasme de
+son récit, déclara que j'étais le fils d'un sabotier, cette révélation
+ne me blessa point.
+
+Elle fit cependant une impression pénible sur Rose, car elle frémit en
+entendant prononcer le mot fatal, et la rougeur du dépit ou de la honte
+colora son front.
+
+L'effet ne fut pas moins défavorable sur la société, car un silence
+embarrassant succéda à l'animation de la conversation. Bien des lèvres
+se pincèrent dédaigneusement, et j'entendis derrière moi la voix d'une
+demoiselle qui murmurait à l'oreille de son voisin:
+
+--Un sabotier? un jeune homme si habile? C'est vraiment dommage.
+
+Insensiblement, l'attention des invités se détourna de ma statue, et
+l'on commença à se répandre dans les salons.
+
+Les dames quittèrent les premières le cercle des curieux, et prirent
+place sur des sièges rangés le long des murs.
+
+Deux ou trois messieurs seulement restèrent à causer avec moi de mon
+œuvre et de l'art en général. L'un d'eux, était un homme d'un goût
+délicat et d'une science profonde; il ne faisait pas comme les deux
+autres, qui me louaient sans savoir pourquoi, et me froissaient par leur
+insupportable ton de protection; au contraire, il analysa ma composition
+sous mes yeux, devina mes intentions, et pénétra, à mon grand
+étonnement, les raisons des formes particulières que j'avais trouvées à
+mes figures. L'éloge, dans sa bouche, me remplit d'orgueil, parce que
+j'avais la conviction que son sentiment était fondé sur une véritable
+connaissance. Lorsqu'il critiqua quelques parties de mon groupe, il le
+fit avec tant de délicatesse, que sa critique m'éleva à mes propres
+yeux, parce qu'elle me prouva qu'il me jugeait assez artiste pour être
+en garde contre la prétention d'une perfection impossible.
+
+Ma conversation avec le vieux monsieur dura longtemps, mais pas assez
+longtemps pour moi, cependant, car elle me devenait une source
+inépuisable d'encouragement et de foi, en même temps qu'elle augmentait
+mon amour de l'art.
+
+Aussi, c'est avec regret que je vis cet entretien instructif interrompu
+par l'approche de trois ou quatre personnes qui vinrent chercher le
+vieux monsieur et l'emmenèrent vers une vieille dame, à côté de laquelle
+il s'assit sans s'inquiéter de moi davantage.
+
+Alors, me trouvant tout à fait seul à côté d'un groupe de messieurs qui
+causaient, je laissai mes yeux errer dans le vaste salon. Quels flots de
+soie et de dentelles, quel étincellement de diamants, d'or et de
+pierreries que toutes ces dames rangées le long du mur! Qu'elles étaient
+charmantes, les figures de ces jeunes femmes épanouies comme de fraîches
+fleurs au printemps de la vie! Mais pourtant aucune n'était aussi belle
+que Rose Pavelyn.
+
+D'autres que moi devaient être pénétrés de de cette idée; car, tandis
+qu'auprès des autres dames se trouvaient à peine un ou deux messieurs
+pour leur présenter leurs devoirs de politesse, autour de Rose se
+formait tout un cercle de charmants cavaliers dont l'empressement était
+un hommage rendu à sa beauté.
+
+Entre tous, je distinguai un jeune homme remarquable par la distinction
+de ses traits, par l'élégance de ses vêtements, et par la grâce de ses
+manières, qui, plus que les autres, s'efforçait de captiver l'attention
+de Rose.
+
+Un frisson glacial parcourut mes membres, comme si la vue de ce beau
+jeune homme m'avait effrayé. Une tristesse morne assombrit mon esprit.
+Mon cœur s'élança vers Rose avec violence: j'aurais voulu me trouver
+parmi les jeunes gens qui lui adressaient leurs galanteries; il me
+semblait que j'avais bien quelque droit de prendre ma part de l'éclat
+qui rayonnait dans ses yeux, du joyeux sourire qui se jouait sur ses
+lèvres, des paroles aimables avec lesquelles elle remerciait ses
+adorateurs charmés.
+
+Mais tous ces jeune gens étaient les fils des plus riches maisons
+d'Anvers, et aucun d'eux peut-être ne possédait pas moins d'un million.
+Qu'étais-je, au contraire, moi? Un pauvre garçon, le fils d'un
+sabotier,--M. Pavelyn venait de le dire,--et, pour toute fortune, je ne
+possédais qu'un cœur sensible, une foi profonde dans l'art, et quelque
+espérance d'un avenir glorieux.
+
+Je reconnus clairement que, pour ce monde de la richesse matérielle, qui
+m'avait admis dans son sein comme son protégé, avec une sorte de pitié,
+je n'étais qu'une créature humble et inférieure, et que mon devoir me
+défendait sévèrement de m'y donner la moindre importance.
+
+Aussi, j'étais bien fermement décidé à me tenir autant que possible
+éloigné de Rose, pour ne blesser qui que ce fût et ne courir dans le
+chemin de personne. Néanmoins, le sentiment de mon infériorité m'était
+pénible, et plus d'une fois je me mordis les lèvres lorsqu'un mouvement
+autour de Rose ou les gestes de ses adorateurs me faisaient croire
+qu'ils étaient transportés par un mot spirituel, ou par le charme de sa
+conversation.
+
+Je n'osais toujours point tourner les yeux vers l'endroit où elle se
+trouvait; peut-être eut-on pu lire sur mon visage altéré ce qui se
+passait en moi; et cette attention de ma part n'eût-elle point semblé
+une injure pour la fille de mes bienfaiteurs?
+
+Cette crainte fit que je me tournai tout à fait d'un autre côté, et que
+je résolus de diriger mes regards vers une autre partie de la salle.
+Mais bientôt je succombai à l'attraction puissante qu'elle exerçait sur
+mon âme, et mes yeux se portèrent de nouveau vers l'endroit où elle
+était assise.
+
+Il se fit par hasard une ouverture dans le cercle de jeunes gens qui se
+pressaient autour d'elle. Elle me vit; nos yeux se rencontrèrent. Un
+sourire d'une douceur ineffable, une expression de joie et d'amitié
+rayonna vers moi; elle me fit de la main un signe si amical et si
+charmant, que tous les jeunes gens me regardèrent avec étonnement. Le
+cercle se referma.
+
+Il se passa en moi quelque chose d'étrange; je levai la tête avec
+fierté, et il me sembla que j'avais grandi; je respirai à longs traits,
+et, pendant que la joie inondait mon cœur, je promenai mes yeux avec
+assurance sur la foule des invités, comme si ce simple sourire de Rose
+m'avait fait plus noble et plus riche qu'eux tous.
+
+Alors aussi je trouvai assez de force sur moi-même pour accomplir ce que
+je croyais mon devoir: je détournai mes yeux de Rose et résolus de ne
+plus l'exposer au danger d'éveiller, d'une façon défavorable peut-être,
+l'attention de la société par les témoignages de son amitié pour moi.
+C'était assez de son sourire pour que je n'eusse plus à désirer d'autres
+encouragements. Mon embarras avait disparu, et je me sentais tout à fait
+libre et léger d'esprit.
+
+Alors je m'aperçus que je n'avais pas encore quitté ma première place,
+et que j'étais resté debout près de ma statue, immobile comme une
+sentinelle. J'imitai la plupart des assistants, je me promenai lentement
+à travers le salon, sans vanité, mais aussi sans trop d'humilité.
+
+Dans un coin était assise, au milieu de plusieurs autres personnes, une
+vieille dame qui m'adressa la parole, et qui, après quelques compliments
+échangés, m'offrit un siège à côté d'elle, pour causer un peu de mon art
+et de ma statue, comme elle disait.
+
+Je fus enchanté de trouver un prétexte pour m'asseoir, car je commençais
+à me fatiguer d'être debout.
+
+La vieille dame était une femme d'esprit qui avait beaucoup voyagé et
+beaucoup lu; elle me montra un grand amour de l'art, et me parla avec
+une vive admiration des magnifiques sculptures de l'Italie, des
+chefs-d'œuvre de Michel-Ange et de Canova. Elle m'indiqua aussi, avec
+une sagacité qui attestait une science véritable, les plus belles
+parties de ma statue, et exprima, la conviction que j'étais appelé à un
+brillant avenir. Une jolie demoiselle, qui était assise à côté d'elle,
+se mêla à notre conversation, et me charma par la poésie de son langage
+et par la séduisante douceur de sa voix. C'était la fille cadette de la
+vieille dame, et celle-ci me la présenta comme une excellente
+musicienne.
+
+J'étais heureux pendant cet entretien avec les deux dames, et j'oubliai,
+de même qu'elles, sans doute, la distance qu'il y avait entre nos
+positions respectives dans le monde.
+
+Je causais ainsi depuis une demi-heure à peu près, sans songer à autre
+chose, lorsque, par hasard, je tournai la tête vers Rose. Le cercle des
+jeunes gens qui l'entouraient s'était éclairci, et je pouvais maintenant
+la voir sans obstacle. Ses yeux étaient fixés sur moi; mais il y avait,
+me semblait-il, quelque chose de triste et de douloureux dans son
+regard. Nul sourire ne vint, cette fois, éclairer son visage; au
+contraire, ses lèvres se serrèrent, comme si elle voulait m'adresser un
+reproche; mais elle détourna les yeux sur-le-champ.
+
+Je me trompais probablement quant à l'expression que je croyais avoir
+lue sur les traits de Rose. Pourquoi eût-elle été triste au milieu de
+cette fête joyeuse? Peut-être était-elle sous l'influence d'un de ces
+accès de mélancolie auxquels elle était sujette. Quoi qu'il en soit, je
+n'eus pas le temps d'y songer plus longuement en cet instant, car les
+sons du piano se firent entendre, et peu après la voix sonore d'une
+jeune chanteuse retentit dans le salon, et captiva irrésistiblement mon
+attention par son expression pleine de sentiment et sa délicieuse
+harmonie.
+
+Un jeune homme succéda à la chanteuse, et mérita également les suffrages
+de la compagnie.
+
+Tandis que je causais musique et chant avec les dames, je remarquai que
+beaucoup de personnes, et même M. Pavelyn, engageaient Rose à se laisser
+conduire au piano. Elle paraissait refuser. Son père vint à moi et me
+pria de joindre mes efforts aux siens pour décider Rose à chanter. Il
+croyait que, si je voulais consentir à exécuter le grand duo que nous
+étions habitués à chanter ensemble, elle ne résisterait pas plus
+longtemps au désir général.
+
+Je suivis mon protecteur, et je proposai à Rose d'aller ensemble au
+piano et de chanter avec moi son duo préféré. Le beau jeune homme, qui
+n'avait pas cessé de se tenir à ses côtés, joignit ses instances aux
+miennes. Rose répondit qu'elle ne se sentait pas bien, que la chaleur du
+salon l'incommodait, qu'elle n'était pas disposée à chanter, et qu'elle
+saurait gré à la compagnie de vouloir bien l'excuser.
+
+Je voyais sur son visage une tristesse profonde, quelque chose d'amer et
+de découragé qui me fit croire à la sincérité de ses paroles. Néanmoins,
+j'insistai encore, croyant que le chant dissiperait peut-être sa
+mélancolie.
+
+Mais alors Rose me dit avec l'accent d'une souffrance plus vive:
+
+--C'est cruel de me tourmenter ainsi, monsieur. Mademoiselle Pauline
+Vanden Berge est une excellente musicienne. Ne le savez-vous pas! Elle a
+une plus belle voix que moi, et elle sait bien le duo. Pourquoi ne lui
+demandez-vous pas de chanter avec vous?... Mais, par pitié, laissez-moi
+en paix.
+
+Je fus péniblement affecté du ton douloureux des paroles de Rose; mais
+M. Pavelyn ne me laissa pas le temps d'exprimer mes regrets; contrarié
+du refus de Rose, il me conduisit directement vers la demoiselle à côté
+de laquelle j'avais été si longtemps assis, et la supplia de vouloir
+bien chanter avec moi le duo désigné.
+
+J'essayai de m'excuser et je fis quelque résistance; car je n'avais
+qu'une connaissance très-superficielle de la musique, et je courais
+risque de me rendre ridicule en trahissant mon ignorance; mais
+mademoiselle Vanden Berge se montra si empressée, et M. Pavelyn
+m'engagea si instamment, que, presque sans le savoir, je me trouvai
+devant le piano, à côté de la jolie chanteuse. À mon grand étonnement,
+le duo alla passablement bien, et, après les premières notes, je me
+sentis stimulé par l'aisance et la sonorité de ma voix. Quand le morceau
+fut achevé, l'auditoire nous applaudit avec une satisfaction visible, et
+chacun, y compris mademoiselle Vanden Berge, me félicita de l'expression
+et de la pureté de ma voix.
+
+Lorsque j'eus ramené ma partenaire à sa place, je m'approchai de Rose.
+Elle aussi me dit que j'avais chanté d'une façon remarquable, et mieux
+que jamais; mais aussi, ajouta-t-elle, la voix de mademoiselle Vanden
+Berge se mariait si bien à la mienne!
+
+Comme la même tristesse se peignait toujours sur son visage, je
+m'efforçai de la consoler et de lui rendre courage en lui disant que son
+indisposition ne tarderait pas à se passer.
+
+J'appelai un valet pour lui faire offrir un rafraîchissement, et je lui
+conseillai de sortir quelques instants du salon pour prendre l'air. Elle
+refusa tout avec une sorte de langueur, et ne me cacha pas que le plus
+grand plaisir que je pusse lui faire serait de ne plus lui parler de
+cela et ne pas l'importuner davantage.
+
+Dans l'intervalle, le piano avait fait entendre les premières mesures
+d'une valse, et déjà quelques couples, invités par ce prélude,
+s'apprêtaient à danser. Beaucoup de jeunes gens accoururent vers Rose,
+et se disputèrent l'honneur de danser la première valse avec elle.
+
+Je fus repoussé, et je reculai à pas lents et tout pensif jusqu'au fond
+de la salle, pour ne pas gêner les danseurs.
+
+Une grande tristesse descendit peu à peu dans mon esprit.
+
+Je ne m'affligeais pas seulement de savoir Rose indisposée et obligée de
+se priver du plaisir de prendre part à la danse, mais il y avait dans le
+ton des paroles qu'elle m'avait adressées quelque chose dont je
+cherchais vainement à pénétrer la signification.
+
+Je restai longtemps plongé dans mes réflexions, et j'avais presque
+oublié toute cette jeunesse qui s'amusait sous mes yeux. Les valses et
+les quadrilles se succédaient sans relâche sans que j'eusse pu dire
+combien de fois le piano avait interrompu ses joyeux accords.
+
+La vieille madame Vanden Berge s'approcha de moi avec sa fille, et
+toutes deux se mirent à me plaisanter sur ma sombre rêverie. Elles
+m'assurèrent qu'elles s'étaient engagées à me faire danser bon gré mal
+gré. Ces cœurs généreux s'imaginaient que mon humilité m'empêchait
+d'inviter aucune des dames présentes, et que mon isolement, au milieu de
+cette nombreuse compagnie, devait m'embarrasser et me chagriner. C'était
+par bonté d'âme qu'elles étaient venues à moi pour me tirer de cet
+embarras.
+
+J'eus beau m'en défendre, il n'y avait pas moyens de refuser. Il fallut
+faire danser la jolie mademoiselle Vanden Berge: elle-même me le
+demandait et il eût été impoli de décliner une si flatteuse invitation.
+D'ailleurs, quelques jeunes gens qui m'entouraient avaient l'air de rire
+de ce qu'ils appelaient ma sauvagerie ou mon manque d'usage.
+
+Je conduisis donc mademoiselle Vanden Berge à la danse. De la place où
+je me trouvais, dans la rangée des danseurs, je ne pouvais pas voir Rose
+sans tourner la tête avec affectation.
+
+J'avais le cœur gros, et, loin de trouver du plaisir dans l'aimable
+conversation de ma danseuse, je m'ennuyais horriblement. Néanmoins, par
+politesse, je fis de mon mieux pour cacher cette fâcheuse disposition de
+mon esprit et je dansai, du moins en apparence, aussi gaiement que les
+autres.
+
+Poussé par une irrésistible curiosité à connaître quel était le jeune
+homme qui, sans le savoir, m'avait fait au cœur une blessure profonde,
+je demandai à ma danseuse qui il était. Elle me dit qu'il se nommait
+Conrad de Somerghem, et qu'il était le fils d'un riche banquier de la
+rue de l'Empereur. Ces détails augmentèrent mon inquiétude, et me firent
+redouter je ne sais quel danger.
+
+Aussitôt que la dernière note du piano m'eut rendu ma liberté, et que
+j'eus remercié mademoiselle Vanden Berge de l'honneur qu'elle m'avait
+accordé, je fis quelques pas dans le salon pour me rapprocher de Rose.
+La chaise où elle avait été assise était vide, et, lorsque, après avoir
+enfin regardé autour de moi, je demandai à M. Pavelyn où était Rose, il
+me répondit avec un léger mécontentement:
+
+--Elle s'est retirée dans sa chambre. Je ne sais pas ce qu'elle a; c'est
+encore un caprice, un accès de mélancolie. Demain ce sera fini. Fais
+comme si tu n'avais pas remarqué la disparition de ma fille, sinon son
+absence nuirait à l'entrain de la fête.
+
+J'errai encore quelque temps d'un bout à l'autre de la salle, plein de
+tristesse et en proie à une certaine inquiétude, comme si j'eusse été
+assailli par la crainte vague d'un malheur imminent.
+
+Enfin mon cœur se serra si fort au milieu de la gaieté générale, que
+j'insistai à diverses reprises auprès de M. Pavelyn pour qu'il me permît
+de partir, ce qu'il finit par m'accorder.
+
+Lorsque je passai le seuil de la porte, et que je mis le pied dans la
+rue, un long soupir souleva ma poitrine, et je pressai le pas dans la
+nuit pour m'éloigner du bruit de la fête et pour être seul avec mes
+douloureuses pensées.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Lorsque je me présentai le lendemain chez mon bienfaiteur pour
+m'informer de la santé de sa fille, je rencontrai M. Pavelyn sur le
+seuil de sa porte, prêt à sortir.
+
+Il me dit que l'indisposition de sa fille n'avait pas eu de suites,
+comme il l'avait prévu d'ailleurs. Rose semblait un peu triste et
+fatiguée; mais elle n'était pas réellement malade, ainsi que je pouvais
+m'en convaincre en la voyant à son piano.
+
+En achevant ces mots, il sortit.
+
+J'ouvris la porte et je me trouvai dans un salon contigu à la pièce où
+Rose et ses parents avaient l'habitude de se tenir. Les sons du piano
+frappèrent mon oreille, et me firent une impression si profonde, que je
+m'arrêtai pour écouter, immobile....
+
+Ce que Rose jouait sur le clavier n'était autre chose que la mélodie du
+grand duo que nous avions chanté si souvent ensemble. C'était une
+mélodie vive et gaie, qui réjouissait l'esprit et chassait la
+mélancolie. En ce moment, au contraire, elle ressemblait à la plainte
+d'une âme désolée. La mesure était lente et traînante; les notes,
+frappées sans force, chantaient plaintivement, comme si la main d'un
+artiste plongé dans une tristesse profonde eût parcouru lentement et
+distraitement le clavier.
+
+Cette musique étrange me fit frissonner. Quel chagrin inconnu y avait-il
+dans le cœur de Rose, pour qu'un chant joyeux se transformât sous ses
+doigts en une plainte touchante?
+
+J'ouvris la porte, et j'entrai. Rose était toute seule.
+
+Mon apparition lui causa une émotion visible; son front se couvrit d'une
+vive rougeur, à laquelle succéda une pâleur extrême.
+
+Mon entrée lui avait fait peur. Il y avait un secret entre elle et moi.
+Probablement j'avais surpris dans cette mélodie plaintive une émotion
+qu'elle voulait tenir cachée.
+
+Maîtrisant avec peine mes impressions, je lui parlai de son
+indisposition de la veille, et lui exprimai ma joie de la trouver tout
+à fait rétablie. Elle parut très-embarrassée, et ne répondît que par des
+paroles confuses; mais tout à coup elle se leva, et me priant de
+l'excuser, parce qu'elle avait quelque chose à dire à la bonne, elle
+tira la cordon de la sonnette.
+
+Je ne pus entendre l'ordre qu'elle donna tout bas à la servante; mais un
+instant après madame Pavelyn entra dans la chambre et demanda avec une
+visible inquiétude:
+
+--Tu me fais appeler, Rose? n'es-tu pas bien portante?
+
+--C'est que, maman, je ne sais pas.... J'ai un violent mal de tête, je
+me sens indisposée, répondit Rose.
+
+--Va dans ta chambre, mon enfant: le repos te remettra, dit madame
+Pavelyn.
+
+--Non, non, mère, ce n'est pas si grave, dit Rose; mais je t'en prie,
+reste auprès de moi!
+
+Madame Pavelyn, moitié triste et moitié souriante, prit un siège et se
+mit à parler de l'indisposition de sa fille, à l'encourager et à la
+consoler, en lui disant que c'était une chose très-ordinaire et qui ne
+pouvait être considérée comme menaçant sérieusement sa santé. Puis
+l'entretien tomba sur la soirée. Rose avait, en présence de sa mère,
+repris un peu d'assurance et un peu de liberté d'esprit. Elle prononça
+quelque mots d'un ton que je n'avais jamais découvert dans sa voix. Elle
+montra une indifférence presque complète lorsque sa mère parla de ma
+statue, et, quand elle en trouvait l'occasion, elle me témoignait une
+politesse si cérémonieuse, que la tournure de ses phrases semblait me
+faire comprendre avec une sorte d'affectation qu'elle était aigrie
+contre moi. L'amertume étrange de sa voix, chaque fois qu'elle
+m'appelait «monsieur Wolvenaer», eût même pu faire croire qu'elle
+voulait m'humilier ou me blesser.
+
+Pour moi, je souffrais si cruellement; et j'eusse versé des pleurs, si
+un profond dépit, une amertume secrète ne m'avaient donné la force de me
+contenir. Le respect et la conscience de ma véritable position à l'égard
+de mes bienfaiteurs me firent supporter cette douloureuse épreuve sans
+donner aucun signe de mécontentement ou de fierté blessée.
+
+Je cherchai même un prétexte pour m'en aller, et j'abrégeai ma visite
+autant que les convenances le permettaient.
+
+Au moment où je prenais mon chapeau pour sortir, Rose me salua en
+s'inclinant profondément, et, tandis que les mots cérémonieux, de
+«monsieur Wolvenaer» tombaient de ses lèvres, elle me lança un regard
+perçant, si plein de reproches, qu'on eût dit qu'elle me jurait une
+haine éternelle.
+
+Une fois dans la rue, je marchai la tête basse, sans avoir conscience de
+ce qui se passait autour de moi, et tout étourdi par les pensées qui
+envahissaient mon cerveau.
+
+Il y avait déjà longtemps que j'étais seul dans ma chambre, et les
+ténèbres régnaient toujours dans mon esprit. Peut-être repoussais-je la
+clarté qui, pareille à un fugitif éclair, se faisait parfois dans mes
+idées. En effet, un abîme de malheurs était béant devant mes pieds, et
+j'avais peur de la lumière qui pouvait m'en faire sonder la profondeur.
+
+J'avais devant les yeux l'image du jeune homme qui n'avait pas quitté
+Rose pendant toute la durée de la fête.
+
+Je lisais sur ses traits le désir de plaire, et dans les yeux et sur les
+lèvres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu'elle
+acceptait ses hommages avec un bonheur extrême.
+
+Rose aimait! Ses bizarreries inexplicables, sa mélancolie, sa
+sensibilité nerveuse n'avaient d'autre cause que le trouble de son
+cœur, qui s'était ouvert à une passion envahissante, et luttait
+vainement contre l'ardeur d'un premier amour....
+
+C'était donc vrai! un homme avait touché le cœur de Rose, et ce
+penchant pour cet homme était si puissant et y avait pris tant de place,
+qu'il en avait chassé le sentiment de l'amitié. L'amour d'un autre homme
+s'était donc élevé, comme une barrière infranchissable, entre elle et
+son malheureux protégé. Et, quoique les souvenirs de notre passé
+parussent me donner quelque droit à partager son affection avec le
+nouvel élu de son cœur, elle me refusait cette part pour donner son âme
+tout entière à celui qu'elle préférait. Oui, elle me haïrait, elle
+devait me haïr, elle me haïssait déjà. Ses yeux ne m'avaient-ils pas
+lancé un sanglant reproche, comme une déclaration d'inimitié éternelle?
+
+Que la vie de l'homme est pleine de vicissitudes et dominée par la plus
+cruelle fatalité!
+
+Cette soirée, où j'avais exposé ma première œuvre d'art; où j'avais, en
+présence de Rose, recueilli les éloges les plus flatteurs; qui devait
+être pour moi le point de départ de ma réputation future,--cette soirée
+allait, au contraire, être la cause du malheur de ma vie; elle allait
+m'ôter tout mon courage et toute ma foi, faire peser sur moi la haine de
+Rose comme une malédiction, étouffer tous mes souvenirs, et séparer
+violemment et pour toujours mon passé de mon avenir.
+
+C'est avec de pareilles réflexions que je croyais me tromper moi-même
+sur la véritable nature de mes sentiments et de mon émotion
+extraordinaire.
+
+Je croyais n'être que triste et découragé; mes yeux étaient restés secs.
+
+Je sentais sur mon front le froid d'une pâleur mortelle; mes dents
+étaient serrées convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais
+les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les
+phalanges de mes doigts.
+
+Si j'avais pu repousser plus longtemps la clarté qui descendait peu à
+peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper entièrement les ténèbres
+de ma pensée! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable,
+m'arrachait le bandeau et me forçait de regarder au fond de mon propre
+cœur....
+
+Un cri d'horreur et de désespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon
+visage dans mes mains, et un torrent de larmes brûlantes ruissela à
+travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doute possible.
+
+J'aimais la fille de mes bienfaiteurs!
+
+Je l'aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un
+amour sans bornes. Cet amour, né dans mon enfance, avait vécu et grandi
+avec moi. Il avait été la cause de mon goût pour les arts, de mon
+ambition, de ma foi dans l'avenir.... Ma pauvre mère! elle, avait prévu
+que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insensé!
+Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d'un sabotier, est
+tiré de la misère par la générosité de personnes riches; on lui donne
+des moyens de développer son intelligence et de se distinguer dans le
+monde comme artiste.... Et lui, pour récompense d'une pareille bonté, il
+outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille
+jusque sur leur unique enfant!
+
+Ces pensées me firent frémir et m'arrachèrent d'abondantes larmes. Une
+fois même, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma
+coupable passion et de me donner le courage de résister à ma faiblesse.
+
+Quel était mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller
+finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays étranger? Mais
+comment expliquer cette disparition à mes parents et à M. Pavelyn?
+Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une lâche
+ingratitude, et emporter leur malédiction? D'ailleurs, les concours de
+l'Académie allaient bientôt commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes
+condisciples mêmes ne doutaient pas que je n'obtinsse les premiers prix.
+Cette victoire devait décider de mon avenir, et écarter beaucoup
+d'obstacles de mon chemin.
+
+Je ne pouvais renoncer à la chance de remporter le prix d'honneur à
+l'Académie; car, si j'étais en proie à un sentiment qui me dominait
+complètement et me faisait cruellement souffrir, l'amour de l'art et le
+désir de me distinguer par là dans le monde étaient néanmoins assez
+vivaces en moi pour n'être point étouffés par la crainte d'un malheur
+imminent.
+
+Je parvins enfin à envisager ma position arec plus de calme.
+
+J'aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi
+longtemps que les battements de mon cœur; mais je pouvais le tenir
+caché dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne
+laisserait soupçonner l'existence. Il n'y aurait donc alors ni
+ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au
+monde, excepté moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de
+mon âme. Je frémissais bien à l'idée qu'en présence de Rose je ne
+resterais pas maître de moi, et que je trahirais peut-être
+involontairement les mouvements de mon cœur. Mais alors je me disais
+que Rose me haïssait; et je me réjouissais en songeant que cette
+disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec
+un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect inébranlable, je serais
+réservé, prudent et simplement poli, et j'éviterais ainsi toutes les
+occasions d'éveiller le plus léger soupçon dans l'esprit de Rose ou de
+n'importe qui.
+
+Si je pouvais accomplir fidèlement cette résolution, il n'y avait pas
+grand danger dans le sentiment qui s'était révélé en moi.... Et
+peut-être puiserais-je dans l'énergie de ma volonté et dans son aversion
+pour moi la force nécessaire pour triompher de mon fol amour.
+
+Pendant quelques instants je souris à cette idée, à demi consolé; mais
+insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le
+voile magique qui, depuis mon enfance avait entouré ma vie, était
+déchiré en lambeaux! Rose me haïssait!
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me présenter dans
+la maison de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon hôte m'avait dit plus
+d'une fois que Rose n'était pas malade.
+
+Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer
+au danger d'expliquer mon absence, puisque le dimanche où je devais
+aller dîner chez mes protecteurs était arrivé.
+
+Je me présentai avec préméditation chez M. Pavelyn à l'heure où l'on
+avait coutume de se mettre à table.
+
+Je trouvai par conséquent toute la famille réunie. Rose était
+très-mélancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes
+d'aigreur qu'une froideur extrême, et une certaine affectation à ne pas
+m'adresser directement la parole. Elle évitait ostensiblement de causer
+avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baissés ou fixés sur sa
+mère. À part cela, elle ne paraissait nullement embarrassée, et causait
+avec une entière liberté d'esprit. Elle ne prononça qu'une seule fois
+mon nom; mais la formule cérémonieuse de «monsieur Wolvenaer» ne sonna
+pas avec la même amertume que la dernière fois que je l'avais entendu
+sortir de sa bouche.
+
+Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation
+tombée, ni pour l'égayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit.
+Je fis bien tous mes efforts pour paraître gai; mais chaque fois, mes
+pensées m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable
+mélancolie.
+
+M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il
+pouvait l'excuser, parce qu'elle n'était pas tout à fait bien portante,
+comme l'indiquait sa visible pâleur; mais moi qui n'avais aucune raison
+d'être triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par
+mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une
+conversation animée.
+
+Dès que le dîner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose
+sous prétexte que rien n'égaye l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa
+de se mettre au piano; elle paraissait même craindre la musique; car
+lorsque, pour complaire à M. Pavelyn, je me disposai à chanter--bien à
+contre-cœur,--Rose déclara qu'elle se sentait incapable de supporter
+les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal à la tête,
+disait-elle, et ses nerfs agités étaient d'une sensibilité extrême.
+
+Après s'être donné beaucoup de peine pour rendre à Rose sa bonne humeur,
+M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la
+servante avec une impatience mal déguisée, et lui ordonna d'avancer la
+table à jeu en me priant de faire avec lui une partie d'échecs, comme
+nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement
+assez tard dans la soirée.
+
+À peine avions-nous commencé à jouer, que madame Pavelyn nous annonça
+qu'à la prière de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu,
+pour prendre l'air. En passant elles iraient peut-être faire une visite
+chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre à Rose de
+souhaiter le bonjour à son amie Émilie. Il était donc bien possible
+qu'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles
+restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les
+envoyer chercher.
+
+Pendant que j'étais assis devant l'échiquier, calculant en apparence les
+chances du jeu, je songeais au départ de Rose. Elle allait dans la rue
+de l'Empereur, dans la maison même où demeurait le jeune homme qui
+m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie
+de la journée en compagnie de Conrad de Somerghem! L'idée que son départ
+n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profondément. Elle
+allait se promener par un temps froid et désagréable, parce qu'elle ne
+voulait pas rester où j'étais! Elle avait conçu tant d'aversion pour moi
+qu'elle ne pouvait plus supporter ma présence! On ne pouvait pas
+témoigner plus clairement sa haine!...
+
+Distrait par ces pensées, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord,
+M. Pavelyn rit de ma distraction; mais à la seconde bévue que je commis,
+il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une sévérité qui me
+rappela au sentiment du devoir, et dès lors je fis un effort surhumain
+pour concentrer toute mon attention sur le jeu.
+
+Par bonheur, je gagnai la première partie; mais je perdis la deuxième et
+la troisième.
+
+Nous cessâmes de jouer; la brièveté des journées d'hiver faisait tomber
+la nuit de bonne heure, et l'obscurité commençait à se faire dans la
+chambre.
+
+M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit à causer avec moi de
+choses et d'autres.
+
+Il me parla du prochain concours de l'Académie, et m'engagea à réunir
+tous mes efforts pour obtenir la médaille d'or. D'après lui, le prix
+d'honneur pouvait difficilement m'échapper; néanmoins, il croyait que je
+ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succès. Il me
+conjura donc de ne rien négliger pour sortir victorieux de la lutte; il
+me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma
+reconnaissance, et comme une récompense de tout ce qu'il avait fait pour
+moi depuis mon enfance.
+
+Je fus profondément touché du bienveillant intérêt que me témoignait mon
+bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il désirait,
+dussé-je pour cela tenter l'impossible.
+
+Nous parlâmes aussi de Rose. Il se plaignit de l'inexplicable mélancolie
+qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et menaçait même
+de miner sa santé. Quatre fois depuis huit jours, sa mère l'avait
+surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de
+larmes; elle était toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et
+calme, maussade et désagréable pour tout le monde. On avait insisté pour
+savoir si elle désirait ou souhaitait quelque chose; mais elle
+prétendait n'avoir aucun désir, et croyait qu'une indisposition nerveuse
+était la seule cause de son malaise et de sa mélancolie obstinée.
+
+M. Pavelyn n'était pas sans crainte; il savait que, dans son
+adolescence, sa fille avait eu une santé très-délicate, et que, même à
+présent, elle n'avait pas de forces à perdre. Il me dit qu'à la
+première occasion, il irait à Bruxelles consulter un médecin célèbre sur
+l'état de Rose; mais il ne voulait rien en dire à celle-ci, ni amener
+chez lui des médecins de la ville, de crainte de l'effrayer, elle et sa
+mère.
+
+Quand mon entretien fut épuisé sur ce sujet, je demandai à mon
+protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il
+avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles
+n'étaient pas rentrées à la nuit tombante. Il me serra la main, et, en
+guise de salut, m'adressa encore quelques paroles d'encouragement afin
+de me recommander de faire tout mon possible pour réussir dans le
+prochain concours de l'Académie.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Depuis lors, la manière d'être de Rose envers moi ne changea plus; elle
+demeura également froide, et saisit tontes les occasions de s'éloigner
+lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n'oubliait
+jamais les règles de la politesse, et semblait prendre peu à peu la
+force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte
+que, quand elle devait m'adresser la parole, elle le faisait avec une
+amabilité toute particulière; néanmoins, ce n'était que de la politesse;
+je ne pouvais me tromper sur le sentiment désagréable qu'elle avait
+conçu contre moi.
+
+Elle était habituellement fort pâle et maigrissait visiblement. Ses
+parents qui l'avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient
+peut-être pas que ses joues commençaient à perdre de leur rondeur; mais
+moi qui ne rendais visite à son père qu'une fois tous les quinze jours,
+j'observai facilement les effets de l'amour qui était né dans son cœur
+le jour de cette fatale soirée, et qui avait empoisonné ma vie à venir.
+
+Non, le sort n'est pas juste, et il n'y a pas, comme on le dit, une
+compensation à toutes les contrariétés dans l'existence humaine. Qu'il
+était heureux et grand, celui dont l'image régnait ainsi dans l'âme de
+Rose! qu'il devait être heureux, l'homme choisi par elle, l'objet de son
+chaste mais ardent amour! Pour être à sa place, j'aurais je crois,
+renoncé à ce que j'avais de plus cher au monde, à toute autre espérance,
+même à mon art! Non seulement j'étais écrasé sous le poids de sa haine,
+non-seulement je la voyais dépérir d'amour pour un autre, mais, moi,
+humble créature que j'étais, je ne pouvais pas même élever les yeux
+jusqu'à elle du fond de mon infériorité! La jalousie qui me consumait
+était une passion coupable, et, quoique je fusse résolu à garder mon
+secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne connût la
+cruelle blessure qui saignait dans mon cœur, quoique sa haine
+m'interdît toute espérance, cependant, dans le plus profond de mon âme,
+je ne pouvais étouffer l'amour dont je conservais l'impénétrable secret,
+et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reçus me
+commandaient d'arracher de mon cœur. Ma vie était devenue un affreux
+combat une lutte acharnée contre des pensées ennemies.
+
+Je tombai bientôt dans une sombre incertitude; il me semblait que je me
+détestais moi-même; et, souvent lorsque j'étais seul, songeant à mon
+impuissance et à ma lâcheté, je me frappais rudement le front comme pour
+exercer une juste vengeance.
+
+Ah! j'étais malheureux, malheureux plus qu'on ne pourrait le concevoir.
+Rose avait été le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi,
+c'était mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma
+faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon cœur. La lutte
+vaine épuisait mes forces: je maigrissais, et j'avais le pressentiment
+d'une maladie prochaine.
+
+Chez mes protecteurs, j'expliquais ma pâleur par la fatigue de mes
+études constantes pour me préparer au au concours de l'académie et je
+disais vrai en partie.
+
+M. Pavelyn me conseilla de modérer un peu cet enthousiasme, et Rose
+elle-même, peut-être par un reste de pitié, essaya aussi de me faire
+comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma santé.
+
+Enfin les concours l'Académie s'ouvrirent; d'abord les concours
+inférieurs, tels que la composition, l'expression, la perspective et
+l'anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l'année
+précédente, j'avais obtenu la première ou la seconde place dans ces
+différentes branches. La médaille d'or, la couronne d'honneur dans la
+classe de la sculpture étaient le prix du concours de modelage d'après
+nature, qui était le dernier et devait durer six jours.
+
+L'approche de cette lutte décisive, l'incertitude du succès de mes
+ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le cœur comme un ver
+mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait défaillir.
+
+C'était le matin du jour fixé pour le commencement du concours de
+modelage d'après nature; ce concours devait s'ouvrir à six heures du
+soir; les concurrents devaient consacrer six soirées de deux heures
+chacune à la reproduction de chaque modèle. Il y avait donc dix-huit ou
+vingt jours pour les trois épreuves prescrites.
+
+Dans mon empressement à ne rien négliger et à appeler à mon aide toutes
+les chances de succès, j'étais assis de très-bonne heure dans ma
+chambre, et j'étudiais, d'après une petite figure anatomique, la
+musculature du corps humain. Insensiblement une étrange sensation de
+froid se répandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de
+tête, et des frissons nerveux m'agitèrent de la tête aux pieds. D'abord,
+je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se réaliser mon
+pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait
+peut-être longtemps sur mon lit.
+
+Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais
+m'échapper la médaille d'or. Bientôt je fus pris d'un tremblement
+général; mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que
+tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement.
+
+Je compris que je souffrais de la fièvre, qui régnait alors assez
+fréquemment à Anvers. Ce n'était que la fièvre! Peut-être cette
+indisposition ne m'empêcherait-elle pas de concourir pour le grand prix.
+Cette idée calma mon inquiétude, et je me mis au lit à moitié consolé.
+
+La fièvre suivit son cours habituel. Après une bonne heure de frissons
+glacés, la chaleur de la réaction fit bouillir mon sang et mon cerveau,
+jusqu'au moment où je tombai enfin dans le repos de l'épuisement, et
+sentis que l'accès était passé.
+
+En ce moment, la voix de mon hôtesse vint m'avertir que le dîner était
+servi.
+
+Je répondis que je n'avais pas envie de manger; qu'elle me rendrait un
+service en me faisant un peu de thé et en conservant mon dîner sur le
+feu.
+
+Je parvins à lui faire croire que mon indisposition n'avait rien de
+grave. Elle m'apporta le breuvage rafraîchissant, en ajoutant que le
+dîner serait prêt à l'heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en
+paix.
+
+Quelle que fût ma fatigue, et bien que résistant à peine à mon envie de
+dormir, je me levai et je m'habillai. À mesure que la journée
+s'avançait, je sentais mes forces revenir, et, à la tombée du soir, je
+me rendis à l'Académie, où je commençai, avec beaucoup de courage, et
+presque avec gaieté, mon modelage d'après un modèle vivant. Il me
+semblait bien que mes yeux n'étaient pas très-clairs et que la fièvre
+avait laissé un peu d'étourdissement dans mon cerveau; mais je surmontai
+cette gêne à force de volonté, et lorsque les deux heures furent
+écoulées, je rentrai chez moi tout à fait content de mon ouvrage.
+
+La fièvre me laissa tranquille toute une journée, puis elle revint
+presque à la même heure.
+
+Je cachai autant que possible la gravité de ma maladie à maître Jean et
+à sa femme, et les priai de n'en rien dire à mes protecteurs, afin de ne
+pas les inquiéter inutilement.
+
+J'espérais toujours que la fièvre cesserait après quelques accès, et je
+craignais d'ailleurs que M. Pavelyn, s'il me savait malade, ne
+n'empêchât de prendre part au concours de l'Académie.
+
+Lorsque j'eus souffert ainsi cinq ou six accès, et que je fus
+sensiblement amaigri, tant par la maladie, que par mon travail, maître
+Jean me déclara qu'il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon état à M.
+Pavelyn.
+
+Je le tranquillisai en lui promettant d'aller le lendemain chez mes
+bienfaiteurs et de les informer moi-même de mon indisposition.
+
+Le lendemain, je me présentai en effet dans la maison M. Pavelyn. Il
+poussa un cri d'étonnement dès qu'il aperçut mon visage pâle et mes
+joues creuses; Rose me considéra d'abord avec un regard singulier,
+triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la tête,
+et, si je n'avais été certain de son aversion pour moi, j'aurais pu
+croire que les traces de la maladie sur mon visage l'avaient frappée
+d'une profonde émotion.
+
+J'expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fièvre
+comme d'un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul,
+aussitôt que la fin du concours m'accorderait le repos nécessaire. M.
+Pavelyn me plaignait avec une sympathie véritable; il me loua de mon
+grand courage, mais il tenait trop à mon triomphe probable pour
+m'engager à me retirer du concours.
+
+L'attitude de Rose en ce moment m'étonna. Elle essaya de me faire
+comprendre que j'avais grand tort de sacrifier ainsi ma santé à l'espoir
+incertain d'une victoire dont je pouvais me passer facilement.
+
+J'étais, croyait-elle, un artiste assez puissant pour m'ouvrir une
+carrière brillante sans le secours de ce succès. Et, comme son père, et
+moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se
+fâcha très-fort; une amertume et un dépit croissants se montrèrent! dans
+ses paroles, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus résister à l'agitation
+de ses nerfs elle sortit de la salle, la figure cachée dans ses mains,
+pour aller s'enfermer dans sa chambre. Sa mère la suivit en silence.
+
+J'étais tout à fait abattu et ne savais plus que décider.
+
+Quoique Rose me donnât des signes d'aversion et ne pût décidément plus
+rien souffrir de moi, je fus péniblement frappé au cœur en
+reconnaissant que son système nerveux était atteint d'une sensibilité
+maladive.
+
+J'avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse
+impatience, quelque chose de plaintif et de désespéré qui m'avait
+effrayé.
+
+M. Pavelyn essaya de me rassurer en me disant que l'emportement et
+l'humeur de Rose ne devaient pas m'étonner; ce n'était autre chose que
+la suite de l'agitation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon
+comme d'habitude et reconnaîtrait son tort.
+
+D'après mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours à moins
+que je ne reconnusse moi-même mon impuissance. Il me laissait donc tout
+à fait libre. Mais, comme, malgré la fièvre, j'avais déjà concouru
+pendant dix jours, il n'y avait nulle raison de croire que je ne
+pourrais pas aller jusqu'au bout.
+
+M. Pavelyn promit en outre de m'envoyer un excellent médecin, qui
+déciderait, dans tous les cas, si ma participation au concours pouvait
+en effet m'être fatale.
+
+Je retournai chez moi la tête remplie de pensés tristes, mais fermement
+résolu à subir jusqu'au bout les épreuves du concours, le docteur
+lui-même dût-il me le défendre. Mon triomphe devait être pour mon
+protecteur une récompense de ses bienfaits; quand mon nom serait
+proclamé par toute la ville comme celui d'un artiste auquel un glorieux
+avenir était promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-être sortir
+un peu de son humble infériorité. Folle pensée qui me troublait! Mais il
+était riche et considéré dans le monde, celui qui m'avait ravi la
+lumière de ma vie.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Je n'étais pas depuis plus d'une heure dans ma chambre, lorsque le
+docteur se présenta.
+
+Après quelques questions sur la durée de mon mal, il me dit qu'il y
+avait beaucoup de fièvres malignes à Anvers, quoique ce ne fût pas la
+saison des fièvres. Néanmoins, il crut pouvoir me prédire que mon
+indisposition aurait disparu dans une dizaine de jours. Il me prescrivit
+un mélange de quinquina et de racines amères, qu'il me vanta comme
+presque infaillible contre la fièvre des polders anversois. Il me promit
+de revenir, quoiqu'il le jugeât inutile; mais c'était le désir de M.
+Pavelyn, qui l'avait chargé de ma guérison.
+
+Le lendemain était mon jour de fièvre. Dès le matin de bonne heure, la
+femme de maître Jean monta et descendit l'escalier sous toute sorte de
+prétextes. Elle apporta auprès de mon lit des confitures et des sirops,
+me demanda avec une tendre pitié si je me sentais bien, et me témoigna
+tant d'intérêt, que je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si
+indifférente d'ordinaire, était devenue tout à coup aussi sensible à mes
+souffrances qu'une mère qui veille au chevet de son fils malade.
+
+Durant quatre jours, mon étonnement alla croissant; car les soins dont
+m'entourait dame Pétronille étaient vraiment extraordinaires. Rien ne
+semblait assez bon pour moi; le parquet que je foulais était trop rude
+pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gré, couvert le
+plancher de mon atelier de tous les morceaux de tapis qu'elle avait pu
+rassembler. Pendant toute la journée, elle venait voir si j'entretenais
+bien soigneusement le feu dans le poêle, et si elle voyait la moindre
+petite fente dans la porte ou dans la fenêtre, elle la bouchait
+hermétiquement, pour me préserver des courants d'air.
+
+À force d'insister pour connaître les raisons de cette sollicitude peu
+commune, je finis par décider Pétronille à parler.
+
+Rose, Rose l'avait priée, les larmes aux yeux, d'avoir soin de moi et de
+me surveiller comme une mère surveille son enfant! Ainsi, malgré son
+amour pour un autre, son cœur avait gardé une place à la pitié pour les
+souffrances de son ami d'enfance!
+
+Cette pensée me combla de joie et me fit sourire pendant toute une
+demi-journée; mais insensiblement je me roidis contre l'espérance
+insensée qui m'agitait, et je me persuadai que le rêve bienheureux où
+s'égarait mon âme n'était qu'une vaine illusion.
+
+Que Rose eût pitié de ma maladie, cela n'était-il pas tout naturel?
+Avais-je jamais douté de sa bonté innée et de la générosité de son
+cœur? Mais pouvais-je espérer qu'il lui fût possible de me rendre son
+affection, maintenant qu'un autre, un autre qu'elle aimait, était venu
+se placer entre elle et moi? Quoi qu'il en soit, malgré mes efforts pour
+me désenchanter moi-même, et bien que le nom de Conrad de Somerghem
+bourdonnât sans cesse à mes oreilles, la confidence de la vieille femme
+me laissa une douce incertitude et une grande consolation.
+
+Les remèdes que le docteur m'avait prescrits n'arrêtèrent pas la fièvre.
+Au contraire, la maladie parut redoubler de violence par l'effet des
+médicaments, et cependant le médecin me prédisait une guérison
+prochaine, parce que les derniers accès de fièvre s'étaient déclarés
+plus tard que d'habitude et avaient duré près de deux heures de moins.
+
+J'allais tous les jours à l'Académie, et j'y travaillais avec une ardeur
+et une passion qui contribuaient probablement beaucoup à aggraver ma
+maladie et à épuiser mes forces. Heureusement, jusqu'alors les accès de
+la fièvre avaient commencé assez tôt dans la journée pour me laisser un
+peu de repos et de présence d'esprit vers l'heure où je devais aller à
+l'Académie. A la fin, mon épuisement était si grand et la maigreur de
+mes joues si frappante, que je reculais avec frayeur chaque fois que je
+me regardais dans un miroir.
+
+Je n'osais pas cacher plus longtemps mon indisposition à mes parents, et
+d'ailleurs j'éprouvais un désir ardent de voir ma mère.
+
+Je lui écrivis, en des termes très-rassurants, que j'avais un peu de
+fièvre et que je ne pourrais pas aller le dimanche suivant à Bodeghem
+comme je l'avais promis: non pas tant à cause de mon indisposition, que
+parce que le concours de l'Académie me fatiguait extrêmement; je la
+tranquillisai autant que possible, tout en la suppliant de venir me voir
+le dimanche à Anvers, et en ajoutant que je lui serais très-reconnaissant
+de cette marque d'amour.
+
+J'écrivis cette lettre le vendredi; elle devait donc la recevoir le
+lendemain à midi, et, par conséquent, assez à temps pour se préparer à
+venir en ville le dimanche.
+
+Le samedi, la troisième épreuve du concours devait être terminée. À
+cause de l'affaiblissement de mes forces, j'étais resté un peu en
+retard, et il me fallait, pendant ces deux dernières heures, travailler
+sans relâche pour achever une troisième composition.
+
+C'était mon jour de fièvre; cela m'inquiétait, car je savais par
+expérience qu'après un accès du mal, je n'avais pas la conception aussi
+nette ni l'esprit aussi clair que d'habitude.
+
+À mon grand étonnement, je ne sentis pas de fièvre de toute la journée,
+et, quand vint le soir, comme je m'apprêtais à aller à l'Académie, je
+sautai de joie, dans la conviction que je pourrais mettre la dernière
+main à mon travail avec toute la plénitude de mes moyens....
+
+Mais à peine avais-je ôté mon habit de travail, pour me laver les mains
+et le visage, que je fus pris d'un frisson qui me parcourut l'épine
+dorsale comme un filet d'eau glacée.
+
+Je compris! La fièvre était là. En ce moment!
+
+Aggravé par ma frayeur, l'accès de fièvre se manifesta immédiatement
+dans toute sa force.
+
+Je sentais déjà trembler mes lèvres.--Me laisserais-je abattre par la
+maladie, et renoncerais-je au triomphe si ardemment désiré?
+Succomberais-je au moment même où ma main semblait près de toucher la
+couronne de laurier? Oh! non, non; il fallait continuer la lutte, dût la
+mort même se trouver sur mon chemin pour me retenir!
+
+Agité comme un insensé, je m'habillai tant bien que mal, je descendis
+l'escalier en courant et je m'élançai dans la rue. Il faisait presque
+noir, heureusement!
+
+Je pouvais donc échapper à l'attention des passants. Comme ils eussent
+été étonnés si, en plein jour, ils avaient vu un jeune homme, la pâleur
+de la mort sur les joues, claquant des dents, chancelant sur ses jambes
+comme un homme ivre, se cramponnant avec ses mains tremblantes aux
+barreaux des fenêtres, et se traînant le long des maisons, comme s'il
+allait tomber dans une faiblesse mortelle.
+
+Je parvins cependant à l'Académie au moment où mes concurrents prenaient
+place autour du modèle vivant. Mon état leur inspira une profonde
+compassion. Tous m'entourèrent et m'engagèrent vivement à retourner chez
+moi; ils voulaient même, disaient-ils, signer tous ensemble une
+supplique afin de prier les juges du concours de juger mon œuvre
+inachevée comme si elle était tout à fait terminée.
+
+Je fus extrêmement reconnaissant de cette marque de générosité et
+d'affection vraie; mais je repoussai tous ces conseils, même ceux des
+professeurs, et je me mis à ma place pour commencer mon travail, quoique
+mes mains eussent peine à tenir l'ébauchoir.
+
+La volonté de l'homme est une puissance sans bornes; je fis tant
+d'efforts sur moi-même, que je domptai les frissons de la fièvre, et,
+malgré mon étourdissement et la confusion de mon esprit, mon travail
+avança si bien qu'il était achevé au moment où la cloche de l'Académie,
+sonnant huit heures, vint annoncer que le concours était clos. Mais
+alors mes nerfs se détendirent et la fièvre me reprit avec violence
+inouïe. Tout devint obscur devant mes yeux; je m'appuyai sur un banc et
+je faillis tomber par terre, sans force.
+
+Deux de mes camarades me prirent sous les bras; et, suivis de cinq ou
+six autres, qui me plaignaient avec une tendre compassion ils me
+conduisirent dans ma demeure et ne me quittèrent que lorsque je fus
+couché.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Dame Pétronille veilla auprès de mon lit jusqu'à ce que l'accès fût tout
+à fait passé; alors, après l'avoir rassurée sur mon état, j'exigeai
+qu'elle allât prendre son repos. Sa chambre n'était séparée de la mienne
+que par une mince cloison: si j'avais besoin de quelque chose, je
+frapperais pour l'avertir.
+
+À peine était-elle partie, que je tombai dans un profond sommeil qui fut
+troublé toute la nuit par mille rêves effrayants.
+
+Je me vis d'abord dans un temple magnifique retentissant du chant des
+prêtres et des accords de la plus douce musique; des nuages d'encens
+remplissaient le saint lieu.
+
+Je souffrais un cruel martyre, et je pleurais à chaudes larmes; car
+devant l'autel était agenouillée une jeune femme dont la tête était
+ceinte de la couronne de mariage, et, à côté d'elle, un jeune homme en
+habit de marié.
+
+Comme mon cœur se glaça de désespoir et d'épouvante lorsque le oui
+fatal tomba des lèvres de Rose, et que la bénédiction du prêtre
+l'enchaîna pour toujours à l'ennemi.
+
+Cependant, lorsqu'elle quitta l'autel et passa devant moi au bras de
+son époux, je levai sur elle des regards plaintifs: mon âme implora un
+peu de pitié pour ma souffrance mortelle; mais Rose me jeta un coup
+d'œil plein de haine, et son mari un regard plein d'un mépris
+triomphant.
+
+Un cri d'angoisse s'échappa de ma poitrine et retentit dans le
+temple... et je m'éveillai, le front trempé d'une sueur froide.
+
+Lorsque je m'assoupis de nouveau et que mes yeux se fermèrent, je me
+trouvai dans la maison de M. Pavelyn. C'était le jour où les juges du
+concours devaient s'assembler, et nous attendions leur sentence avec
+confiance. Tout à coup l'appariteur de l'Académie se présente; de
+joyeuses acclamations le saluent et devancent l'annonce de mon triomphe;
+mais il fait connaître qu'un autre concurrent a mérité la palme, et que
+je n'ai obtenu que la dixième place.
+
+Mon bienfaiteur m'accuse de négligence et de présomption; il me retire
+sa protection. Rose déclare qu'il ne peut plus y avoir rien de commun
+entre elle et un homme qui n'a ni assez de courage ni assez de génie
+pour s'élever jusqu'à elle par son art. La tête basse, le cœur brisé,
+et mourant de honte, je quitte la maison de ceux qui furent mes
+bienfaiteurs. Ils me chassent! Leur arrêt: «Vous n'êtes pas un artiste!»
+retentit derrière moi comme une malédiction....
+
+Il me fallut plus d'une heure pour surmonter l'impression pénible que
+cette vision m'avait causée. Cependant je finis par m'endormir de
+nouveau; alors mon imagination me transporta dans mon village natal.
+Comment mes parents avaient-ils pénétré le secret de mon cœur, je n'en
+sais rien; mais je voyais le regard de mon père enflammé de colère et le
+visage de ma mère mouillé de larmes. Tous deux me reprochaient le fol
+orgueil qui m'avait conduit jusqu'à la plus lâche ingratitude.
+
+J'avais osé lever les yeux sur la fille de mes protecteurs, j'avais
+dissipé toutes les forces de mon âme à caresser ce sentiment coupable et
+manqué ainsi le but des bienfaits reçus.... Dieu m'avait puni en me
+ravissant la lumière de l'esprit et le feu du génie. Ma mère se
+plaignait d'un ton plein d'amertume de ce que je l'eusse rendue
+malheureuse, et mon père, emporté par une colère furieuse, me frappait
+de sa malédiction....
+
+Quelle nuit, hélas! remplie de visions épouvantables et me présageant
+des malheurs dont la seule possibilité me faisait trembler en plein
+jour.
+
+Je craignais le sommeil, qui, chaque fois, me replongeait dans ces
+rêves, et je faisais de pénibles efforts pour tenir mes yeux ouverts;
+mais, après une longue lutte, je sentis défaillir mes forces: je
+succombai de nouveau, et, vaincu, je laissai tomber ma tête alourdie sur
+l'oreiller.
+
+Sans doute, mon imagination avait épuisé la série des spectres qui
+pouvaient m'effrayer; car, dès ce moment, mon sommeil ne fut plus
+troublé ni interrompu par des songes; et, lorsque je fus éveillé,
+très-tard dans la matinée, par le bruit que dame Pétronille faisait dans
+ma chambre, je ne me sentais pas bien malade; mais j'étais extrêmement
+fatigué, et mon esprit restait assombri d'une grande tristesse.
+
+Après avoir bu une couple de tasses de thé et apaisé les plaintes de mon
+estomac en mangeant quelques tranches de pain, j'essayai de nouveau de
+m'endormir; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et ma mère, qui avait
+quitté son village à la pointe du jour, entra dans ma chambre.
+
+Les larmes jaillirent de ses yeux; elle me serra dans ses bras avec un
+cri d'inquiétude et de compassion, n'interrompant ses baisers que pour
+me reprocher de ne pas lui avoir donné plus tôt connaissance de ma
+maladie. Ma maigreur et la pâleur de mes joues l'épouvantaient et la
+faisaient pleurer abondamment, chaque fois qu'elle levait la tête pour
+me regarder.
+
+Je l'embrassai avec une reconnaissance infinie, et je tâchai de lui
+faire comprendre que je n'avais pas autre chose que la fièvre; que cette
+fièvre, tout en faisant maigrir le malade en peu de temps, n'était ni
+dangereuse ni difficile à guérir; que je serais même rétabli, depuis
+longtemps, si le concours de l'Académie ne m'avait agité et fatigué
+outre mesure. Pour dissiper ses craintes et pour la consoler, je feignis
+d'être gai, j'affectai de rire et de plaisanter, afin de lui faire
+croire qu'elle avait tort de s'inquiéter de mon état.
+
+Ma mère résista d'abord à tous mes efforts; mais peu à peu elle se
+rassura, et ses larmes cessèrent de couler. Nous nous mîmes alors à
+causer plus librement de différentes choses; de l'espérance que j'avais
+de sortir triomphant de la lutte, de mon père, de mes sœurs, de M.
+Pavelyn et de Rose.
+
+À mesure que se dissipait la tristesse de ma mère, ma mélancolie
+augmentait; je n'éprouvais plus le besoin de paraître gai; et d'ailleurs
+la conversation, en roulant sur Rose, rouvrit la plaie de mon cœur et
+frappa mon esprit d'un insurmontable abattement. Ma mère conclut, de mes
+plaintes vagues et des réticences de mes paroles, que je voulais lui
+cacher quelque chose d'important.
+
+Je ne sus pas résister plus longtemps à ses tendres instances, et je
+finis par lui avouer la véritable cause de mon chagrin et probablement
+aussi de ma maladie; je lui dis que depuis quelque temps Rose me portait
+une haine inexplicable et fuyait ma présence, qu'elle ne me parlait
+qu'avec amertume et que souvent elle m'humiliait avec intention.
+
+Je n'osai pas lui avouer que mon cœur était dévoré d'un amour secret;
+car j'avais honte de cette passion coupable, et je savais que le moindre
+soupçon d'un pareil égarement eût désespéré ma mère;--mais je lui
+rappelai en termes chaleureux que Rose avait abrité mon enfance sous
+l'ombrage protecteur de son amitié, et qu'elle était la seule cause de
+tous les événements qui avaient changé ma vie. Que sa haine me rendit
+malheureux, c'était une chose dont ma mère ne pouvait pas douter, à ce
+que je croyais, et il n'était pas étonnant que cette haine, jointe à
+d'autres causes d'inquiétude, m'eût troublé l'esprit et m'eût rendu
+malade.
+
+Ma bonne mère secoua la tête avec incrédulité, et sourit même en
+entendant mon explication; elle traita ma douleur de rêve absurde et
+sans fondement; peut-être, sans le savoir, avais-je donné à Rose
+quelques raisons d'un dépit passager, mais ma mère prétendait avoir des
+preuves incontestables que mademoiselle Pavelyn me portait toujours la
+même affection qu'auparavant. Il n'y avait pas cinq semaines que Rose,
+par un jour de clair soleil, était allée à Bodeghem avec sa mère.
+
+Je savais cela; j'avais vu avec beaucoup de peine que mademoiselle
+Pavelyn ne m'avait rien dit de ce voyage, et que madame Pavelyn seule
+m'avait apporté les bons souhaits de mes parents.
+
+Ma mère me raconta avec une sorte de joyeux enthousiasme que Rose, au
+lieu de profiter du beau temps, avait passé toute cette journée auprès
+d'elle, et lui avait témoigné plus d'amitié et d'affection que jamais;
+que cent fois elle avait recommencé à parler de moi, de la noblesse de
+mon caractère, du brillant avenir qui m'attendait, et du bonheur qu'elle
+éprouvait à songer qu'elle avait contribué en quelque chose à m'assurer
+un sort heureux en ce monde. Oui, Rose avait avoué que tous les soirs
+elle adressait au ciel une ardente prière pour qu'il m'accordât la palme
+dans le concours de l'Académie.
+
+J'écoutais avec étonnement. La voix de ma mère me semblait douce comme
+une musique enchanteresse, et mon cœur battait avec force en entendant
+son récit;--mais ce n'était qu'une illusion passagère; car, dès qu'elle
+cessait de parler, l'image d'un fier et beau jeune homme se dressait
+devant mes yeux, et la fatale réalité m'apparaissait de nouveau.
+
+Je confiai à ma mère que, depuis peu de temps, une vive inclination
+s'était déclarée dans le cœur de Rose pour un jeune homme d'une haute
+naissance et d'une grande fortune, que l'amour avait étouffé en elle
+l'amitié, et que, sans que je susse pourquoi, elle avait commencé à me
+haïr depuis le moment où un autre sentiment plus vif et plus puissant
+s'était emparé de son cœur. Pour confirmer ma confidence, je racontai
+tout ce qui m'était arrivé depuis lors; comment, en toute circonstance,
+Rose me parlait avec aigreur et dépit, comment elle me blessait avec
+intention et saisissait tous les prétextes pour sortir de chez elle
+chaque fois que je m'y trouvais.
+
+Je racontai tout cela d'un ton si désolé et en insistant si fort sur les
+détails qui prouvaient l'aversion de Rose pour moi, que ma mère en vint
+à douter de ce qu'elle devait croire. Elle supposa même que ma crainte
+pouvait être fondée, et me consola de son mieux en me faisant espérer
+que l'état maladif de Rose était peut-être la seule cause du peu
+d'amitié qu'elle me témoignait, chose qui lui paraissait à peu près
+certaine, puisque, d'après mon explication, M. et madame Pavelyn se
+plaignaient également de la mélancolie de leur fille; en outre, elle me
+rappela que j'étais devenu un homme, et qu'il ne pouvait plus y avoir
+entre mademoiselle Pavelyn et moi la même confiance que lorsque nous
+étions tous les deux de candides enfants.
+
+Après que ma mère eut passé quelques heures auprès de mon lit, elle se
+leva et me dit qu'elle ne pouvait pas retourner à Bodeghem avant d'avoir
+été rendre ses devoirs à M. et madame Pavelyn. Elle pouvait rester
+encore une partie de la matinée avec moi; mais elle espérait que, si
+elle pouvait voir Rose et lui parler, elle apprendrait d'elle que les
+torts dont je me plaignais étaient purement imaginaires, sinon pour le
+tout, du moins en partie; s'il en était ainsi, elle m'apporterait cette
+consolation avec une grande joie, et, en tout cas, elle reviendrait
+encore causer quelque temps avec moi.
+
+Dès que ma mère fat partie, des idées étranges s'emparèrent de mon
+esprit. Rose, lors de sa dernière visite à Bodeghem, avait comblé ma
+mère de marques d'affection et d'un amour presque filial; elle avait
+parlé avec enthousiasme de mon avenir, de la noblesse de mon caractère,
+et ajouté que tous les soirs elle priait Dieu pour qu'il me fit sortir
+vainqueur du concours.
+
+Je ne me rappelais plus vers quelle époque Rose était allée à Bodeghem,
+aussi longtemps que ma mère était restée près de moi, je m'étais efforcé
+de lui prouver que j'avais des raisons de croire à la haine de Rose
+contre moi; mais maintenant, resté seul, je me mis à interroger ma
+mémoire, et je supputai si exactement les jours et les événements, que
+j'arrivai à une conclusion imprévue qui fit que je me dressai dans mon
+lit avec un cri de joyeuse incertitude. Ne m'étais-je pas trompé? Cela
+était-il possible? Mais comment résister à l'évidente vérité? Au moment
+où Rose, en présence de ma mère, montrait pour moi une si vive affection
+et un intérêt si grand, il y avait neuf jours déjà que la fatale soirée
+était passée! Que fallait-il croire? L'amour avait-il laissé dans son
+cœur une large place à l'amitié? Mon chagrin n'était-il réellement
+qu'un mauvais rêve? Mais alors comment expliquer sa conduite envers moi?
+Oh! non, non, je ne pouvais pas ouvrir mon cœur à cet espoir décevant;
+N'avais-je pas vu plus d'une fois les yeux de Rose s'animer contre moi
+du feu de la haine! Sa voix, lorsqu'elle s'adressait à moi, ne
+trahissait-elle pas l'amertume, le dépit, et peut-être même le dédain?
+et cependant pourquoi, elle, la franchise et la bonté même, eût-elle été
+tromper inutilement ma pauvre mère?
+
+Longtemps mon esprit craintif flotta entre la joie et l'inquiétude,
+entre la douleur et l'espérance, jusqu'au moment où je reconnus de
+nouveau le pas de ma mère qui montait l'escalier.
+
+Elle ouvrit la porte et entra doucement, croyant sans doute que j'étais
+assoupi. Un voile de tristesse couvrait son visage, et je vis à son
+regard morne qu'elle était profondément affligée.
+
+--N'est-ce pas, ma mère, demandai-je avec une amère ironie, n'est-ce
+pas, je ne me suis pas trompé? Vous aussi, vous êtes convaincue que Rose
+me hait.
+
+Elle secoua négativement la tête et poussa un douloureux soupir.
+
+Je lui pris la main, et je tâchai de dissiper sa tristesse, en
+l'exhortant à prendre patience; la perte de l'affection de celle qui
+avait été jusqu'alors la providence de ma vie pouvait bien me désoler
+pendant quelque temps; mais, à la fin, l'homme s'habitue à son sort,
+quelque pénible qu'il soit; et moi aussi, je finirais par me consoler
+peu à peu.
+
+Ma mère, sans me répondre, se mit à pleurer abondamment; ses larmes
+roulaient silencieusement sur ses joues, pareilles à des perles humides.
+
+--C'est pis encore que je ne l'avais cru, n'est-ce pas? dis-je.
+Peut-être votre amour pour moi exagère-t-il le mal que vous avez
+découvert; mais ne pleurez pas, ma mère, je trouverai la force de
+surmonter mon chagrin. Nous avons du moins cette consolation que je n'ai
+rien fait pour mériter la haine de mademoiselle Pavelyn.
+
+Ma mère mit sa main sur ma bouche, et s'écria avec angoisse:
+
+--Tais-toi, tais-toi, Léon, tu blasphèmes!
+
+Je la regardai avec stupéfaction, et demandai en balbutiant
+l'explication de ces étonnantes paroles.
+
+Elle parut redouter l'explication que j'implorais, et garda un moment
+le silence, en me considérant avec des yeux si pleins de compassion, que
+je me mis à trembler sous son regard.
+
+Enfin elle répondit à mes instances pour connaître la cause de ses
+larmes:
+
+--Ah! Léon, plût à Dieu que Rose te hait! Mon cœur maternel ne serait
+pas déchiré en ce moment par le pressentiment d'un terrible malheur.
+Comment est-il possible que tu te sois trompé ainsi toi-même?... Faut-il
+que ce soit moi, ta mère, qui t'arrache le bandeau? Hélas, je n'ose pas!
+Et cependant, c'est un devoir de te montrer le danger qui te menace.
+
+--Que voulez-vous dire? Quel est le sens de vos paroles, ma mère?
+m'écriai-je. Parlez, parlez, vous me faites frémir! Un terrible malheur!
+
+Ma mère poussa un soupir étouffé; elle luttait visiblement contre le
+désir de me faire la confidence que je demandais.
+
+Enfin elle approcha sa bouche tout près de mon oreille, et répondit sans
+cesser de pleurer:
+
+--Léon, mon pauvre fils, un grand malheur te menace! tu crois que Rose
+te hait depuis que son cœur s'est ouvert à l'amour?
+
+Et, baissant la voix davantage, elle murmura d'une façon à peine
+intelligible:
+
+--S'il est vrai qu'elle a de l'amour pour quelqu'un, si elle aime un
+homme, ce n'est assurément personne, personne que....
+
+--Que qui? m'écriai-je tremblant de crainte et d'espoir.
+
+--Personne que toi, mon malheureux enfant!
+
+On eût dit que cette révélation avait suspendu la vie en moi pendant un
+instant; je ne parlais pas, je ne respirais pas, je tenais les yeux
+fermés pour m'abandonner tout entier aux mille pensées tumultueuses que
+cette nouvelle faisait tourbillonner dans mon cerveau.
+
+Lorsque je rouvris les yeux, ma mère tenait sa figure cachée dans ses
+mains et pleurait en silence. Je rassemblai toute ma force d'âme et fis
+un violent effort sur moi-même pour surmonter mon émotion.
+
+--Ma mère, ma chère mère! dis-je, vous vous êtes assurément trompée....
+Ce que vous croyez est impossible. Avez-vous vu Rose?
+
+--J'ai passé une demi-heure seule avec elle.
+
+--Et c'est elle-même qui vous a dit de pareilles choses?
+
+--Non, Léon; nous n'avons parlé de rien de semblable.
+
+--Vous voyez bien, ma mère, vous vous inquiétez à tort. Rose a été sans
+doute très-aimable avec vous, et, pour vous faire plaisir, elle a
+également parlé de moi avec bonté. Je crois conclure de vos paroles
+qu'elle ne m'est pas encore devenue tout à fait hostile. Cet espoir,
+m'est une douce consolation dans mon chagrin.
+
+Un triste sourire plissa les lèvres de ma mère; elle semblait refuser
+d'accueillir mes doutes. Toutefois, après beaucoup d'efforts de ma part
+pour ébranler sa conviction, elle admit la supposition qu'elle pouvait
+s'être trompée sur le sens des paroles de mademoiselle Pavelyn; et, en
+effet, celle-ci ne lui avait rien dit de positif. Alors, ma mère se mit
+à me montrer quelle source de chagrin et d'humiliation allait s'ouvrir
+pour M. et madame Pavelyn si ses soupçons étaient fondés; elle me
+rappela un à un tous les bienfaits qu'ils m'avaient prodigués depuis mon
+enfance, et tenta de me faire comprendre qu'il était de mon devoir,
+devant Dieu et devant mes généreux protecteurs, d'ôter à l'égarement du
+cœur de Rose tout aliment et toute occasion de se développer, s'il
+était vrai que son amitié pour moi se fût changée en un autre sentiment.
+D'après elle, je devais rendre mes visites chez M. Pavelyn aussi rares
+que le permettraient la plus stricte politesse et les limites extrêmes
+des convenances. Et, dussé-je courir le risque d'irriter Rose contre
+moi, il fallait me montrer froid et peu expansif avec elle.
+
+Pendant que ma mère, avec une tendresse touchante, s'efforçait ainsi de
+m'armer contre le danger qui me menaçait, j'eus plusieurs fois envie de
+la laisser lire dans mon cœur, de lui demander des forces contre ma
+propre faiblesse; mais, chaque fois je reculai avec terreur devant cette
+révélation, qui eût sans doute comblé ma mère d'inquiétude et de
+douleur. D'ailleurs, mon père eût appris par elle que je m'étais laissé
+entraîner vers un sentiment qui ne pouvait avoir à ses yeux d'autre
+source qu'un fol orgueil et une lâche ingratitude. Dans sa sévérité et
+dans sa loyauté d'honnête homme, il se serait certainement cru obligé
+d'avertir immédiatement M. Pavelyn, et de venir lui dire que j'étais
+devenu indigne de son estime et de sa protection. C'eût été le comble du
+malheur, aussi bien pour mes protecteurs que pour moi. Mon secret devait
+rester enseveli au fond de mon cœur, et, si je pouvais le garder jusque
+sur mon lit de mort, quel autre que moi seul en aurait à souffrir.
+
+Je ne dis donc rien à ma mère qui pût lui faire soupçonner le moins du
+monde mon amour pour Rose, et je promis de suivre en tout son conseil,
+comme je l'avais déjà suivi, d'ailleurs, depuis la fatale soirée.
+
+Ma mère exigea que je lui écrivisse encore vers la fin de la semaine;
+elle me dit que, si la fièvre ne me quittait pas, maintenant que le
+concours était passé, elle m'enverrait mon père pour délibérer avec moi
+si je ne ferais pas mieux d'aller à Bodeghem jusqu'à mon entière
+guérison.
+
+Elle m'embrassa encore une fois, me parla avec une confiance qu'elle
+n'avait pas elle-même, et me quitta enfin en se retournant vingt fois
+pour me dire adieu.
+
+Après son départ, j'oubliai le monde entier pour me plonger dans la
+contemplation de mon bonheur.
+
+Je m'étais donc trompé ce n'était pas le fils du riche banquier, ce
+n'était pas M. Conrad de Somerghem qui possédait l'amour de Rose; non,
+non, moi, moi seul j'étais aimé!
+
+Elle était coupable peut-être, la joie qui m'égarait jusqu'à la folie,
+qui me faisait rire et qui faisait battre mon cœur comme si le ciel se
+fût ouvert pour me recevoir; mais j'étais devenu aveugle.
+
+Je ne voyais que son amour; je n'entendais que la voix de ma mère qui me
+répétait:
+
+--S'il y a un homme sur la terre qui soit aimé de Rose, ce n'est pas un
+autre que toi, mon fils, Léon Wolvenaer!
+
+Ma poitrine se gonflait d'orgueil, mon cœur sautait de joie; quelque
+chose me donnait la certitude que j'étais complètement guéri de ma
+maladie. Alors, mon sang circula avec une force inconnue dans mes
+veines; je sautai à bas de mon lit, car j'avais besoin de mouvement et
+d'espace.
+
+Un moment, mon esprit fut traversé par la pensée que je me préparais au
+plus amer désenchantement, que ma mère s'était trompée, et qu'à ma
+première visite dans la maison de M. Pavelyn, mon illusion s'évanouirait
+comme un vain rêve; mais cela n'amoindrit pas ma joie, car ce doute même
+était déjà un bonheur inexprimable!
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Le lendemain, mon exaltation était déjà bien calmée. D'abord je m'étais
+laissé aller à cette idée enchanteresse, que Rose aurait jamais pu
+m'aimer; mais insensiblement une réaction violente s'était produite en
+moi contre ma propre émotion. Mon esprit, si ardent qu'il eût été à
+espérer le retour de l'affection de Rose, se mit à invoquer les unes
+après les autres toutes les raisons qui pouvaient me prouver que ma mère
+avait pu se tromper; et, à la fin, je tombai dans un doute affligeant
+qui m'était plus pénible que la certitude même de la haine de Rose.
+
+Assailli et pourchassé par mes pensées inquiètes, je sortis de ma
+demeure aussitôt que le soleil eut paru sur l'horizon, et j'errai autour
+de la ville, dans les campagnes solitaires, rêvant, parlant et
+gesticulant, comme si j'avais voulu démontrer une douloureuse vérité à
+un compagnon invisible.
+
+J'errai ainsi trois ou quatre jours, ne songeant à rien au monde qu'au
+parti que j'avais à prendre, et dont la délibération laborieuse
+absorbait toutes les forces de mon âme.--La fièvre m'avait quitté.
+
+Suivant le conseil de ma mère, je voulais, même au risque de déplaire à
+M. Pavelyn, éviter autant que possible toutes les occasions de me
+trouver en présence de Rose. Cependant je me sentais irrésistiblement
+poussé à manquer à cette promesse. Qu'est-ce qui pouvait jeter un peu de
+lumière sur mon affreuse incertitude? Comment pourrais-je reconnaître
+mon devoir, si je ne m'assurais point, par une visite à la maison de mon
+bienfaiteur, s'il y avait réellement quelque changement dans les
+dispositions de Rose à mon égard?
+
+Je résolus de céder encore une fois au désir de mon cœur; après cela,
+je ne m'approcherais plus jamais de Rose, sans y être absolument forcé.
+
+Je résistai encore une couple de jours à une envie qui n'était pas tout
+à fait justifiée à mes propres yeux; puis je me présentai, tremblant
+d'émotion et de crainte, dans la maison de M. Pavelyn.
+
+Rose me montra une froideur plus grande encore qu'à l'ordinaire; à peine
+daigna-t-elle me saluer, et je n'étais en sa présence que depuis
+quelques minutes, lorsque déjà elle inventa des prétextes pour sortir de
+l'appartement; il va sans dire qu'elle ne prit aucune part à ma
+conversation avec ses parents. Elle se détourna constamment de moi et se
+comporta absolument comme si elle ne se fût pas aperçue que j'étais là.
+Je me sentis profondément blessé, car, je ne pouvais le méconnaître, sa
+haine contre moi était devenue beaucoup plus évidente qu'auparavant.
+L'amertume et la mauvaise humeur pouvaient être les suites passagères
+d'une indisposition nerveuse; mais la complète indifférence qu'elle me
+témoignait maintenant n'était-elle pas un signe certain de mépris et
+d'aversion?
+
+Lorsque, ma visite terminée, je sortis de chez M. Pavelyn, j'étais
+affreusement triste. Mon cœur n'était agité cependant d'aucun mouvement
+violent; au contraire, je courbais la tête avec résignation sous le
+poids du désenchantement, et j'acceptais sans murmurer mon triste sort.
+
+Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux
+laissaient encore échapper des larmes; mais je comprimais immédiatement
+ce réveil de ma douleur comme le signe d'une tristesse sans espoir et
+sans but.
+
+J'avais rassemblé assez de forces pour suivre fidèlement le conseil de
+ma mère; non-seulement, durant quinze jours, je ne me montrai pas chez
+M. Pavelyn, mais j'évitai même de passer par les rues où je courais
+risque de rencontrer quelqu'un de sa famille, et j'inventai une excuse
+pour ne pas dîner chez lui le dimanche suivant.
+
+Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ses rêveries importunes
+qui m'épuisaient, par une chose qui me tenait fort à cœur, quoique,
+depuis quelques jours, je l'eusse presque tout à fait oubliée.
+
+Un de mes camarades de l'Académie était venu me voir et avait passé une
+partie de l'après-midi avec moi. Les examinateurs, m'avait-il dit, se
+réunissaient tous les matins, depuis une semaine, et ils avaient déjà
+jugé les compositions de plusieurs concours inférieurs. Chaque jour, ils
+pouvaient prononcer leur décision sur le concours de modelage d'après
+nature; cela dépendait de la rapidité de leur travail. Dans tous les
+cas, vers la fin de la semaine, j'apprendrais la nouvelle de mon
+triomphe, à ce que croyait mon camarade, car il ne doutait pas que je ne
+fusse proclamé vainqueur.
+
+Cet élève appartenait, comme moi, à la classe d'après nature, et suivait
+les cours de dessin pour se préparer à la peinture historique. C'était
+un garçon jovial, plein de passion pour l'art et de foi dans la vie. Il
+me décrivit, avec gaieté l'honneur insigne qui allait m'être décerné: on
+me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers
+de spectateurs; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou
+la médaille d'or; le préfet--c'est ainsi qu'on nommait le gouverneur
+dans ce temps-là--conduirait les lauréats des classes supérieures dans
+sa voiture à son hôtel, et les réunirait à sa table avec les principaux
+notables de la ville.
+
+Mon camarade, emporté par la chaleur de son imagination enthousiaste, me
+prédit la plus brillante carrière et fit miroiter devant mes yeux,
+non-seulement l'éclat de la renommée, mais aussi les trésors d'une
+fortune qui devait être infailliblement le fruit de mes hautes
+dispositions. Il me montra les souverains me comblant de leurs faveurs,
+et moi-même habitant un palais, adoré et respecté de toute la nation
+comme une des gloires de la patrie.
+
+Je me laissai entraîner par ces prédictions, non pas jusqu'à espérer
+qu'un sort si brillant serait peut-être un jour le mien, mais son
+langage coloré et son noble enthousiasme relevèrent mon courage et me
+firent envisager l'avenir avec confiance et même avec orgueil.
+
+Lorsqu'il m'eut quitté, la réflexion ne fit qu'augmenter les bonnes
+dispositions que ce nouvel ordre d'idées avait fait naître en moi, et je
+m'écriai avec un geste énergique:
+
+--Eh bien, puisque celle pour qui mon cœur bat depuis mon enfance n'a
+pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour
+sur cette autre idole de mon âme: sur l'art!
+
+Depuis lors, je me sentis fort et consolé; et, bien que, de temps en
+temps, la froide figure de Rose vînt se placer devant mes yeux, et
+courbât mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me
+flatter que j'avais découvert dans l'amour de la science le moyen
+d'étouffer peu à peu un autre sentiment qui me rongeait le cœur comme
+un ver cruel.
+
+Cette disposition nouvelle rasséréna tellement mon esprit, que, le
+lendemain matin, je pris, pour la première fois depuis le commencement
+du concours, un morceau de terre glaise, que je pétris de diverses
+manières, suivant l'inspiration de ma fantaisie.
+
+Enfin mon idée s'était arrêtée plus particulièrement sur l'exécution
+d'un petit groupe dont la composition me souriait, parce qu'il était
+l'expression de ma situation présente. C'était un jeune homme entre
+l'Amour et l'Art, et qui, attiré et séduit par tous les deux, finit par
+repousser la couronne de roses de l'Amour, pour prendre la couronne de
+laurier de l'Art.
+
+Pendant que je travaillais en silence, pour donner à ce groupe les
+formes propres à l'expression finale de ma pensée, la porte de ma
+chambre s'ouvrit brusquement, et, avant que j'eusse pu faire un pas pour
+voir qui venait me déranger si mal à propos et avec si peu de gêne, M.
+Pavelyn me serra dans ses bras en me félicitant joyeusement de ma
+victoire. Il n'y avait pas une demi-heure que les juges du concours
+d'après nature avaient fait connaître leur décision. Mon généreux
+protecteur, qui, depuis longtemps, avait promis à l'appariteur de
+l'Académie une bonne récompense afin d'apprendre le premier l'heureuse
+nouvelle, avait reçu immédiatement avis de la décision solennelle, et il
+était accouru tout d'une haleine pour saluer l'heureux vainqueur,
+l'artiste qui lui devait son talent et son succès.
+
+Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie à cause de mon
+triomphe, que d'émotion à cause de la tendre amitié de M. Pavelyn. Il
+était plus content que moi; une fierté rayonnante étincelait dans ses
+yeux, et il se réjouissait avec une sincérité aussi grande que s'il
+avait obtenu lui-même la couronne de laurier.
+
+Après le premier épanchement de sa joie, il dit qu'il avait résolu
+depuis longtemps de me faire un cadeau si j'obtenais le grand prix de
+l'Académie. Ce cadeau, il me l'offrit sur-le-champ. C'était une montre
+d'or, avec une chaîne d'or et une clef dans laquelle était enchâssée une
+pierre précieuse.
+
+Tremblant d'émotion à la vue de ce riche présent, vivement touché de la
+généreuse délicatesse avec laquelle il m'était offert, emporté par un
+mouvement irréfléchi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon
+bienfaiteur et je l'embrassai en pleurant avec la même tendresse que
+s'il eût été mon père.
+
+C'était la première fois de ma vie que je me laissais aller à un pareil
+mouvement. À peine eus-je serré M. Pavelyn contre ma poitrine, que je
+reculai, dans la crainte que ma hardiesse n'eût blessé mon protecteur;
+mais il me considérait avec des yeux humides, et paraissait ému à ne
+pouvoir parler.
+
+Après un instant de silence, il me prit la main et dit:
+
+--Léon, tu as un noble cœur; je donnerais la moitié de ma fortune pour
+que Dieu m'eût accordé un fils avec un cœur comme le tien. Mais il m'a
+permis du moins de te protéger comme un père, d'assurer ton bonheur en
+ce monde. Je me tiens pour suffisamment récompensé par ta reconnaissance
+et par l'espoir d'avoir donné à ma patrie un artiste distingué. Je vais
+te quitter, mon fils; de pareilles émotions ne me font pas de bien; et,
+d'ailleurs, tu dois écrire immédiatement à tes parents pour leur
+annoncer ton triomphe. Viens, cette après-midi, à trois heures, après
+la fin de la Bourse; alors nous serons plus calmes. J'ai donné l'ordre
+d'apprêter la table comme pour un festin. Rose paraît maintenant un peu
+plus courageuse et plus gaie; la nouvelle de ton succès l'a rendue
+joyeuse. Allons, à cette après-midi; nous boirons un bon verre à ton
+premier prix, et nous passerons gaiement quelques heures.
+
+Il me secoua encore une fois la main et descendit l'escalier.
+
+Je demeurai un instant debout près de la porte de ma chambre, le front
+dans mes mains, me demandant si je n'étais pas le jouet d'un rêve; mais
+ce doute ne fut qu'un éclair. Un sourire de béatitude éclaira mon
+visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour
+de ma chambre, comme un insensé qui ne sait plus ce qu'il fait. Ce qui
+me rendait fou de joie, ce c'était pas la nouvelle de mon triomphe; sans
+doute, ce bonheur eût suffi pour me causer la plus vive satisfaction;
+mais, malgré ma raison et malgré ma volonté, mon pauvre cœur était si
+avide de tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes
+les raisons que j'avais d'être heureux, il n'appréciait que celle qui
+pouvait jeter un rayon de lumière dans son morne désespoir.
+
+M. Pavelyn n'avait-il pas dit qu'il aurait donné la moitié de sa fortune
+pour que Dieu lui eût accordé un fils tel que moi? Étranges et
+mystérieuses paroles! Rose s'était réjouie de mon triomphe! Dieu, dans
+sa bonté infinie, avait-il résolu de me combler en un seul jour de plus
+de bonheur que n'en peut supporter un faible mortel?
+
+Je fus tiré de ces pensées confuses par l'arrivée de maître Jean et de
+dame Pétronille, qui avaient appris de M. Pavelyn que je venais de
+remporter le grand prix de l'Académie, et qui apparurent dans ma
+chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres, pour boire à
+la santé du _primus_.
+
+Avant que la bouteille fût vidée, l'appariteur de l'Académie vint
+m'apporter l'avis officiel de la décision des juges; immédiatement
+après, trois ou quatre de mes camarades accoururent dans ma chambre; et,
+comme la nouvelle de ma victoire s'était répandue rapidement dans toute
+la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement
+m'apporter leurs félicitations. À peine, au milieu de toutes ces allées
+et venues, trouvai-je le temps d'écrire en toute hâte à mes parents; et,
+lorsque approcha l'heure où je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus
+obligé d'interdire ma porte aux visiteurs pour être libre de consacrer
+quelques minutes à ma toilette.
+
+Je sortis de ma chambre le cœur joyeux et l'esprit léger. Toutes ces
+félicitations et tous ces compliments m'avaient rehaussé à mes propres
+yeux; ce que M. Pavelyn n'avait dit m'avait aussi rempli d'estime pour
+moi-même, et il me semblait que, bien qu'il ne pût jamais y avoir
+égalité entre le fils d'un humble paysan et la fille de ses
+bienfaiteurs, la distance entre elle et lui était singulièrement
+rapprochée par le triomphe de l'artiste. Mais, comme tous mes châteaux
+en Espagne tombèrent en ruine à mon premier pas dans la maison de mes
+protecteurs! Rose était devenue malade tout à coup, et se trouvait au
+lit; cette fois, il n'était pas question d'une indisposition imaginaire,
+ni d'une bizarrerie d'humeur; on avait fait chercher le médecin, et il
+avait déclaré que Rose était atteinte d'une légère fièvre.
+
+Madame Pavelyn, après m'avoir félicité, nous quitta pour aller veiller
+auprès du lit de sa fille; elle ne prit point part au dîner, et ne parut
+qu'une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n'allait pas plus
+mal, et qu'elle semblait dormir paisiblement.
+
+M. Pavelyn était inquiet de l'état de son enfant; ce qu'il disait
+n'était pas de nature à me tirer de la tristesse qui assombrissait mon
+esprit. Le festin qu'il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas
+gai; il ne parla pas beaucoup, absorbé qu'il était dans des pensées
+inquiètes. Rose était-elle, en effet, réellement malade? Hélas! cette
+crainte me faisait trembler et pâlir! Avait-elle feint cette
+indisposition pour éviter ma présence et pour n'être pas obligée de me
+féliciter? Quoi qu'il en fût et quelque direction que je donnasse à mes
+réflexions, de tous côtés je ne voyais que des motifs de chagrin et
+d'angoisse. Aussi, lorsque je quittai mon protecteur, j'avais le cœur
+plus serré et l'esprit plus abattu que si le prix de l'académie m'eût
+échappé.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Deux jours après, j'appris de maître Jean, mon hôte, que l'indisposition
+de Rose ne devait pas avoir eu de suites, puisqu'il l'avait vue revenir
+de l'église avec la femme de chambre.
+
+J'avais donc des raisons de croire qu'elle n'avait feint cette maladie
+que pour ne pas assister au festin donné en mon honneur.
+
+Cette idée me blessa vivement, et je pris la résolution de ne plus faire
+un pas de longtemps pour voir Rose. Mais, après avoir lutté contre
+moi-même pendant deux semaines, ma volonté défaillit, et je me rendis
+chez son père. Rose était partie pour Bodeghem avec sa mère; M. Pavelyn
+devait aller les y rejoindre le surlendemain, et ils resteraient
+probablement ensemble au château, afin de jouir du printemps, jusqu'au
+jour fixé pour la distribution solennelle des prix de l'Académie.
+
+Mon protecteur me demanda si je voulais l'accompagner à Bodeghem.
+
+J'en mourais d'envie, et le cœur me battait rien que d'y songer; mais
+je réfléchis que Rose voudrait probablement revenir en ville aussitôt
+qu'elle me verrait paraître à Bodeghem.
+
+Je l'obligerais donc à quitter le château; et, d'ailleurs, priverais-je
+ma mère du plaisir qu'elle trouvait dans la compagnie de Rose!
+
+Je refusai donc sous de vains prétextes, et je laissai M. Pavelyn partir
+seul pour Bodeghem.
+
+La famille de mes bienfaiteurs resta très-longtemps au château sans
+donner aucun avis de son retour.
+
+J'avais parfois la crainte que Rose ne trouvât un motif pour ne pas
+assister à la distribution des prix. Mais, alors, je réfléchissais que,
+pour rien au monde, M. Pavelyn ne renoncerait au plaisir de voir
+couronner son protégé devant des milliers de personnes, et je conservai
+l'espoir qu'il ne permettrait pas à Rose de manquer à cette solennité.
+
+Le jour de la distribution des prix arriva enfin. Une vaste salle, que
+l'on appelait la _Sodalité_, était disposée et décorée avec beaucoup de
+luxe pour cette cérémonie. Le long des murs flottaient des draperies de
+velours rouge, relevées de distance en distance par des aigles
+impériales dont les serres étendues tenaient des branches de laurier,
+comme si elles voulaient couronner les vainqueurs au nom de leur
+puissant souverain. Dans chaque coin s'élevait une gigantesque statue de
+la Renommée, la trompette à la bouche, proclamant le nom de ceux pour
+qui la carrière des arts allait s'ouvrir sous de favorables auspices; au
+fond de la salle, sur une estrade, se trouvaient les autorités du
+département et de la ville: le préfet et le sous-préfet, le maire, le
+président de la cour impériale, une foule de généraux et de
+fonctionnaires civils, tellement chamarrés d'or et de décorations, que
+la vue de cette richesse éblouissait les yeux et faisait battre le cœur
+d'admiration et de respect. Au fond de l'estrade, on voyait une
+nombreuse musique militaire qui, déjà avant le commencement de la
+cérémonie, faisait retentir la salle du son belliqueux des fanfares et
+des roulements des tambours. Toute la salle était remplie de spectateurs
+de tous les états: en avant, sur des fauteuils et des banquettes de
+velours, étaient assis les membres des principales familles d'Anvers, la
+noblesse, les riches propriétaires et les négociants notables avec leurs
+femmes et leurs filles; plus loin, les bons bourgeois, et plus loin
+encore, la classe ouvrière, que l'on pouvait reconnaître aux blouses
+bleues des hommes et aux bonnets blancs des femmes.
+
+Sur ces milliers de visages de riches et de pauvres brillaient une
+joyeuse attente et une vive animation; on eût pu croire que chacun des
+spectateurs était venu là pour applaudir au triomphe d'un fils chéri;
+car tel est le peuple à Anvers: le moindre ouvrier comprend et aime les
+arts et s'intéresse à la renommée de l'école anversoise.
+
+Les élèves qui avaient remporté les prix, et qui devaient être appelés
+tour à tour pour aller recevoir leurs médailles des mains du préfet,
+étaient assis sur des bancs à part, au côté gauche de la salle.
+
+De la place où je me trouvais, je ne pouvais pas bien voir ce qui se
+passait à l'entrée de la salle; dix fois par minute, je me levais de mon
+banc pour promener mes regards impatients sur le public. Tant que
+l'affluence des spectateurs avait duré sans interruption, j'avais nourri
+l'espoir de voir bientôt paraître mes bienfaiteurs; mais, maintenant que
+la musique avait déjà commencé l'ouverture qui devait précéder la
+distribution des prix, mon cœur se serrait et je me sentais pâlir; ils
+n'étaient pas encore venus! En me levant, je pouvais voir que les sièges
+qu'on avait réservés pour eux au premier rang des spectateurs restaient
+toujours vides.
+
+Ainsi, ni M. Pavelyn, ni sa femme, ni sa fille n'assisteraient à mon
+triomphe! Quelle valeur pouvaient avoir pour moi les applaudissements du
+monde entier, si lui, mon bienfaiteur, si elle, qui m'avait fait
+artiste, ne les entendaient pas? Hélas! Rose avait refusé de venir à la
+distribution des prix: ma crainte s'était donc réalisée!
+
+Les derniers accords de la musique s'éteignirent.... Un long soupir
+souleva ma poitrine, comme si mon cœur était soulagé d'un poids
+écrasant.
+
+Je voyais M. et madame Pavelyn... et Rose! Dieu merci, mon
+pressentiment m'avait trompé!
+
+Un doux sourire éclaira ma physionomie; je frémis de bonheur; la salle
+de fête se remplit pour moi de tous les rayons que mon âme ravie
+répandait sur tout ce que mes yeux pouvaient atteindre.
+
+Comme Rose était assise entre ses parents, au premier rang, je ne voyais
+pas sa figure; mais je pouvais, en regardant entre les rangs des
+spectateurs, tenir mon regard fixé sur elle. Il me sembla bientôt qu'un
+courant de fluide invisible s'établissait entre elle et moi pour nous
+mettre en communication secrète; je croyais entendre son cœur battre à
+l'unisson du mien....
+
+Je fus tiré de ce rêve étrange par la voix de M. le préfet, qui prononça
+un discours éloquent sur la noble et utile mission des arts dans la
+société, et qui fit l'éloge de ceux qui consacrent leur vie avec
+dévouement à l'illustration de la patrie et de l'humanité. Après quoi,
+les sons de la musique se mêlèrent aux applaudissements des auditeurs,
+et la distribution des prix commença. Vingt élèves au moins devaient
+être appelés tour à tour sur l'estrade; car toutes les classes de
+l'Académie, jusqu'à la dernière, avaient concouru. Un grand nombre de
+ces vainqueurs étaient des enfants que l'on voulait encourager en leur
+donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n'était que pour les
+classes supérieures des trois branches principales que les prix avaient
+une valeur sérieuse, parce qu'ils étaient un signe que les vainqueurs
+qui allaient entrer dans la carrière des arts étaient armés de toutes
+les forces et de toutes les chances de réussite que l'enseignement
+académique peut donner à des élèves intelligents et laborieux. D'abord,
+on devait distribuer les prix du concours d'architecture, puis ceux de
+la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la
+classe de sculpture; par conséquent, puisque l'on commençait chaque fois
+par les classes inférieures, la médaille d'or que j'avais méritée
+devait être distribuée la dernière, et mon couronnement devait clôturer
+la cérémonie.
+
+Pendant que les élèves appelés montaient tour à tour sur l'estrade et
+recevaient leurs prix au milieu des félicitations générales et des
+accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux; elle
+applaudissait chaque lauréat; je la voyais battre des mains avec force,
+et, lorsque le premier prix d'architecture fut délivré, je crus
+distinguer, à travers le bruit de mille acclamations, sa voix douce qui
+criait avec enthousiasme:
+
+--Bravo! bravo! bravo!
+
+D'abord, je fus enchanté de voir que Rose prenait si franchement part à
+l'émotion générale; je pouvais donc espérer qu'elle ne me refuserait pas
+ses applaudissements. Être applaudi par Rose, entendre son cri de joie
+retentir à mes oreilles! Quel bonheur, quel éloge pouvait être comparé à
+un pareil suffrage?
+
+Peu à peu cependant, un sentiment d'inquiétude se glissa dans mon cœur;
+si Rose continuait ainsi à encourager, à applaudir chaque élève
+couronné, ses mains ne se fatigueraient-elles pas? et son enthousiasme
+ne se refroidirait-il pas pour le moment où je serais sur l'estrade, lui
+demandant une part de ses félicitations? La cérémonie durait si
+longtemps et on couronnait tant de lauréats, que je commençais à
+compter, avec une jalousie inquiète, chaque battement de mains de Rose,
+comme si j'eusse cru que la moindre marque de son approbation, fût un
+vol qui m'était fait. Enfin, mon nom fut appelé, et je montai
+l'escalier, le cœur palpitant, jusque devant M. le préfet, qui
+m'attendait debout et se mit à m'adresser une courte allocution.
+
+Je n'entendis pas ce qu'il me disait. Mon œil fixe ne quittait pas la
+place où Rose était assise: je voulais voir quelle impression mon
+triomphe produisait sur elle; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me
+regardaient avec le sourire du bonheur et de la fierté dans les yeux,
+Rose tenait le front baissé; elle avait laissé retomber le voile de
+dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment
+même, elle me refusait les applaudissements qu'elle avait si
+libéralement prodigués aux autres!
+
+Je fus si cruellement frappé par cette amère désillusion, que je restai
+presque insensible à ce qui se passait autour de moi. Le maire de la
+ville suspendit la médaille d'or à mon cou et m'embrassa; M. le préfet
+posa la couronne de laurier sur ma tête et donna le signal des
+applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations
+s'élevèrent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations
+dix fois répétées remplirent la salle.... Mais Rose ne bougeait pas!
+
+La poitrine oppressée, les yeux obscurcis, pleurant intérieurement et
+chancelant sur mes jambes, je descendis de l'estrade et je me disposai à
+retourner à ma place, mais M. Pavelyn s'élança en avant, me prit la
+main, et, par un mouvement joyeux, m'entraînât auprès de sa femme. Là,
+il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public.
+
+Madame Pavelyn me pressa les mains, et tous deux me comblèrent des
+marques les plus vives de leur intérêt et leur affection.
+
+--Allons, Rose, dit le père à sa fille, qui n'avait pas encore levé les
+yeux sur moi, maîtrise ton émotion, mon enfant. Léon pourrait bien
+croire que tu restes insensible à son beau triomphe; donne-lui au moins
+la main pour lui prouver que, du fond du cœur, tu prends part à son
+succès.
+
+En disant ces mots, il leva le voile de dentelles qui cachait te visage
+de Rose!... Ciel! elle pleurait!...
+
+J'osais à peine en croire mes yeux; elle avait applaudi avec joie les
+autres vainqueurs; mon triomphe faisait couler des larmes
+d'attendrissement sur ses joues!
+
+Elle se leva lentement et jeta un seul regard dans mes yeux, mais un
+long regard où toute son âme semblait se répandre, une plainte, une
+prière, un rayon d'affection sans bornes, une révélation qui arrêta le
+sang dans mes veines et me fit devenir plus pâle qu'un cadavre.
+
+Obéissant à l'invitation de son père, elle mit sa main dans la mienne
+sans dire un mot; sa main tremblait comme si la fièvre agitait ses
+nerfs, et cette main, quoique froide comme glace, me brûla les doigts et
+me fit frissonner au contact d'un courant magnétique qui s'établit entre
+elle et moi.
+
+Ô mon Dieu! j'avais lu dans son cœur comme dans un livre ouvert! il
+n'y avait plus moyen de douter, ses yeux me l'avaient dit assez
+clairement; ma mère ne s'était donc pas trompée: aimé de celle qui était
+la source de ma foi et le but de ma vie!
+
+Jusque-là, M. et madame Pavelyn avaient considéré ma stupeur et les
+larmes de Rose comme une suite naturelle de l'émotion que nous avait
+causée mon couronnement solennel; mais qui sait si nous n'eussions point
+trahi pour tout le monde ce que nos yeux s'étaient dit dans ce regard
+que je n'oublierai jamais, si la divine Providence ne nous eût gardés de
+cette disgrâce?
+
+Les autorités et les notables avaient quitté leur place, la musique
+avait cessé de jouer, et la salle était presque tout à fait vide. Deux
+ou trois professeurs vinrent m'annoncer que le préfet venait de monter
+dans sa voiture, et qu'il n'était pas poli à moi de faire attendre le
+chef du département. En disant ces mots, ils me prirent par les bras,
+et, me laissant à peine le temps de m'excuser auprès de mes
+bienfaiteurs, ils m'entraînèrent vers la sortie de la salle. Chemin
+faisant je retournai la tête encore une fois: mes yeux rencontrèrent
+ceux de Rose: je ne m'étais pas trompé, j'étais bien l'homme le plus
+heureux de la terre!
+
+Je montai en voiture d'un pied léger. M. le préfet me fit, en riant,
+d'aimables reproches, me dit de m'asseoir à côté de lui, et donna le
+signal du départ. La voiture était une calèche de gala, traînée par
+quatre beaux chevaux. Il y avait sur le siège deux laquais galonnés, en
+grande livrée, et, derrière la voiture, deux chasseurs avec des plumets
+verts à leur chapeau. Il y avait dans la voiture, outre M. le préfet,
+les trois lauréats des classes supérieures d'architecture, de dessin et
+de peinture; mais, comme il avait plu à M. le préfet de me faire asseoir
+à côté de lui, j'avais l'air d'être quelque chose de plus que mes
+camarades. Nous avions gardé la couronne de laurier sur la tête, comme
+c'était l'usage, et la médaille d'or brillait sur notre poitrine.
+
+Sur notre passage, la foule s'arrêtait pour nous applaudir; les
+acclamations et les vivats retentissaient même au loin à notre approche.
+Je tenais la tête levée, et je laissais errer mes regards sur la foule
+avec un immense orgueil. Je me sentais si grand, qu'un roi qui passe au
+milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa supériorité un sentiment
+plus intime que moi en ce moment. Ceux qui me voyaient devaient croire
+que mon triomphe m'avait aveuglé et rendu orgueilleux.... Mais comme ils
+se trompaient! Ce n'était pas le lauréat de la sculpture qui, la
+poitrine gonflée et les yeux étincelants de fierté, semblait vouloir
+dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomphateur superbe,
+c'était l'homme qui se savait aimé de Rose. Ces honneurs, ces couronnes,
+ces acclamations de la foule enthousiaste étaient bien suffisants pour
+faire tourner la tête à un jeune homme; mais ma tête à moi était ceinte
+de la couronne de roses de l'Amour.
+
+Les applaudissements de l'univers entier n'étaient rien auprès du seul
+regard qui, des yeux de Rose, avait rayonné vers moi!
+
+Aussitôt que nous fûmes descendus à l'hôtel de la préfecture, nous
+prîmes place au banquet avec les personnes les plus considérables du
+département. Un de mes camarades était assis à côté du maire de la
+ville; un autre à côté du général en chef; moi, je me trouvais à la
+droite du préfet, qui paraissait m'accorder un intérêt tout particulier,
+et qui disait tout haut que je lui plaisais beaucoup parce que j'étais
+un jeune homme d'un caractère gai.
+
+Et, en effet, pendant que j'étais assis à côté de lui dans la voiture,
+il m'avait adressé différentes fois la parole pour m'engager à avoir
+confiance dans l'avenir; je lui avais répondu avec tant d'animation,
+avec tant de foi et de gaieté, que le brave homme, qui ne connaissait
+pas la source de cette exaltation, m'avait admiré comme un jeune artiste
+du plus heureux naturel.
+
+Je ne comprends pas quelle force le regard de Rose m'avait donnée, et
+comment la certitude d'être aimé d'elle avait ouvert tout d'un coup les
+sources de mon intelligence et de mon imagination; mais on avait à peine
+fini les premiers services, que chacun s'occupait de moi, et que je
+tenais pour ainsi dire le dé de la conversation. Tout ce qui sortait de
+ma bouche était si sensé, si original de forme, si spirituel, et en même
+temps si plein d'amabilité, que tous les invités me donnaient la
+réplique à l'envie pour m'engager à continuer. Et grâce à moi, ce
+banquet, qui autrement eût sans doute été aussi ennuyeux que solennel,
+se changea en une fête joyeuse où chacun rit et s'amusa de très-bon
+cœur.
+
+Certainement je n'aurais pas osé me laisser aller ainsi en présence des
+personnes les plus haut placées; mais tous les convives, et notamment M.
+le préfet, m'encourageaient et semblaient me remercier de la gaieté que
+je répandais comme à pleines mains sur toute la réunion.
+
+Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de
+victoire, un toast à M. le préfet, le protecteur des arts dans le
+département de l'Escaut.
+
+J'avais sans doute à moitié perdu la tête; mais cette folie, au lieu
+d'obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d'une
+clarté admirable. En prononçant mon toast, je fus si éloquent, si
+heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si
+entraînants et si profondément sentis, que je tirai des larmes des yeux
+de tous les auditeurs, et que chacun vint me serrer la main avec
+attendrissement.
+
+Lorsqu'on eut bu également à la santé du général en chef et du maire de
+la ville, un des invités dit que sans aucun doute, je savais chanter; je
+ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour
+titre: le _Bonheur d'être aimé_. Inutile d'ajouter que je ravis tout le
+monde, car toute mon âme vibrait dans ce chant, et, d'ailleurs, je
+n'avais jamais eu la voix si pure et si sonore.
+
+Je chantai plusieurs romances; et lorsque le préfet se leva enfin pour
+donner le signal de la retraite, les convives les plus distingués
+s'empressèrent autour de moi pour me témoigner leur satisfaction et leur
+bienveillance.
+
+Soit que ces louanges générales m'eussent troublé quelque peu le
+cerveau, soit que je fusse étourdi pour avoir pris quelques verres de
+champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me
+ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumières,
+étincelante des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel: le monde était
+changé pour moi en un paradis resplendissant!
+
+Pauvre âme, tu buvais à long traits à la coupe du plaisir, sans songer
+qu'au fond il restait beaucoup de fiel.... Et cependant, ô mon Dieu, si
+triste que soit le sort qui m'était réservé, soyez béni pour cette
+demi-journée de félicité!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Comme la force de l'homme pour jouir est bornée! comme elle est immense
+pour souffrir! Quand une chose l'attriste, il a beau appeler à son
+secours toute sa raison et toute sa volonté, son chagrin le poursuivra
+et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa
+blessure ne cessera pas de saigner; mais qu'il voie ses souhaits les
+plus chers accomplis, qu'il touche au faîte des félicités humaines, et à
+l'instant ses forces diminuent, et son âme retourne par des fluctuations
+incertaines à ce sentiment de douleur qui paraît être sa destination
+naturelle.
+
+La veille, j'avais nagé dans la félicité; le triomphe le plus éclatant,
+les applaudissements de mille adorateurs; les louanges, l'envie de
+tous... la révélation de l'amour de Rose, tout cela réuni ne suffisait-il
+pas au bonheur de ma vie entière? et pourtant il y avait déjà plusieurs
+heures que j'étais assis dans ma chambre, les bras croisés sur ma
+poitrine et la tête courbée sous le poids de pensées pleines
+d'inquiétude!
+
+Je luttai néanmoins contre le découragement qui voulait s'emparer de
+moi.
+
+J'essayai de faire revivre les scènes délicieuses de la veille, je
+voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule; je
+voulais revoir les larmes qui avaient brillé dans les yeux pleins
+d'amour de Rose. En un mot, j'avais peur de la tristesse qui
+m'envahissait, et je tâchais d'élever entre elle et moi comme un
+bouclier le souvenir de mon bonheur; mais, malgré tous mes efforts pour
+retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse,
+je ne pus faire renaître dans mon imagination les sensations que j'avais
+éprouvées la veille. Fatigué de cette lutte inutile, je retombai sur mon
+siège, et je jetai avec terreur un regard en dedans de moi-même pour y
+chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c'était la voix de
+ma conscience, que, dans mon désir insensé d'être heureux, j'avais tâché
+d'étouffer.... Mais enfin je courbai la tête, vaincu, et je prêtai
+l'oreille malgré moi à ce que me disait ma conscience implacable.
+
+Hélas! ma joie était de l'ingratitude, mon bonheur était un crime.
+Affreuse vérité!
+
+Je n'étais rien sur la terre que par M. Pavelyn. Tout ce que je
+possédais, instruction, intelligence, espoir de renommée, même les
+habits qui me couvraient, étaient ses bienfaits! Et, non content des
+dons généreux que sa bonté avaient si prodigalement semés sur ma route,
+j'osais, au mépris de son bonheur, nourrir un penchant dont la seule
+révélation le frapperait de honte et d'effroi, lui et toute sa famille!
+Le fils du sabotier s'était senti heureux parce qu'il était aimé de
+Rose! Dans un si fol aveuglement, quels pouvaient être les désirs
+secrets de mon cœur? Horreur! Entraîner la fille de son bienfaiteur à
+une mésalliance et lui préparer, à elle et à ses parents, une existence
+empoisonnée à jamais par le chagrin d'une pareille humiliation. Ces
+reproches de ma conscience, malgré mes efforts pour les repousser,
+pesèrent peu à peu si lourdement sur mon esprit, que je me sentis
+bientôt écrasé sous cette douloureuse mais évidente vérité.
+
+Je demeurai immobile, la poitrine oppressée et le visage pâle.
+
+J'étais incapable de commettre une lâcheté, et je frémissais à la seule
+idée que je pourrais devenir ingrat, mais il en coûta à ma pauvre âme de
+bien pénibles efforts pour parvenir à étouffer l'espérance sans cesse
+renaissante.
+
+Lorsqu' enfin j'eus écouté, les uns après les autres, tous les reproches
+de ma conscience et reconnu ma folie, l'image du devoir se dressa devant
+mes yeux pour exiger de moi plus qu'un renoncement passif. Il me disait,
+qu'il ne suffisait pas d'arracher de mon cœur jusqu'à la dernière
+racine de cet amour coupable, mais que je devais tuer moi-même dans le
+sein de Rose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres
+mains mon espoir, ma foi, tout mon être, éteindre la seule lumière de ma
+vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un abîme....
+Nul moyen d'échapper au sacrifice, le devoir était devant moi,
+impérieux, inexorable, me montrant d'un côté la reconnaissance et le
+respect; de l'autre, la honte et la lâcheté.
+
+Enfin mon parti fut pris.
+
+Je m'éloignerais de mes bienfaiteurs; j'ôterais tout aliment à
+l'inclination de Rose; par une absence prolongée, je lui laisserais
+croire non-seulement que j'étais insensible à son amour, mais encore que
+sa présence m'était devenue désagréable et que je la fuyais avec
+intention. Cruelle résolution! Si Rose aimait comme moi, quel calice
+amer j'allais lui faire vider jusqu'à la lie! Mais, quoique ma pitié
+pour ce qu'elle allait souffrir me mît les larmes aux yeux, il n'y
+avait rien à y faire; il fallait courber la tête sous la verge de la
+fatalité.
+
+Quitter tout à coup la ville ou le pays, c'est ce que je n'osais pas
+faire; mais j'avais résolu de partir immédiatement pour Bodeghem, de
+rester longtemps, très-longtemps auprès de mes parents, afin d'habituer
+peu à peu mes bienfaiteurs à mon absence. Là, je pèserais mûrement, dans
+la solitude, ce qu'il me restait à faire, et, si je le jugeais à propos,
+je partirais de Bodeghem pour Bruxelles, afin de voir si je ne pourrais
+pas y trouver de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur, afin de
+subvenir à mes besoins.
+
+Ce que je craignais, c'était de manquer de courage pour accomplir mon
+pénible devoir.
+
+Je remplis mes malles à la hâte de mon linge, de mes habits et de tout
+ce qui m'appartenait, comme un homme qui fait ses préparatifs pour un
+long voyage.
+
+Je ferais chercher ces malles dans quelques jours par le messager de
+notre village, et j'écrirais à M. Pavelyn pour excuser mon départ subit
+en lui disant que je me sentais indisposé et fatigué, et que j'étais
+parti pour Bodeghem afin d'y prendre du repos et d'y recouvrer mes
+forces.
+
+Pour arriver à la porte de la ville, je devais traverser la place de
+Meir et passer devant la demeure de M. Pavelyn; mais je ne voulais pas
+m'exposer au danger d'être vu ou rencontré par lui ou par Rose; car je
+me défiais de ma faiblesse, et je ne méconnaissais pas que le moindre
+événement pourrait me faire chanceler dans ma résolution. Je pris donc
+le parti de passer par la rue des Rennes, de traverser le cimetière Vert
+et de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la
+place de Meir. Au moment où je mettais la main à la serrure, je jetai
+encore un long regard dans cette petite chambre qui m'avait vu devenir
+un homme, qui avait reçu la confidence de mes joies, de mes espérances,
+de mes chagrins; une larme mouilla mes paupières, et je m'arrachai avec
+violence de ce lieu chéri, comme un banni s'arrache des bras d'un ami
+qu'il ne reverra peut-être jamais.
+
+Lorsque je me trouvai au grand air et que j'entrai dans la rue des
+Rennes, il pouvait être dix heures du matin. Ce triste adieu pesait
+lourdement sur mon cœur; un voile noir était suspendu devant mes yeux;
+je ne faisait aucune attention aux passants, et je marchais abîmé dans
+de douloureuses rêveries....
+
+Tout à coup je m'arrêtai, mes pieds cessèrent leur mouvement; je levai
+la tête avec surprise et je reculai au milieu de la rue en poussant un
+cri plaintif: je me trouvais devant la porte de M. Pavelyn! Comment
+étais-je arrivé là? Ah! pendant que je me désolais, pendant que je
+m'abandonnais au cours de mes rêveries, l'âme de Rose, par une puissance
+mystérieuse, avait attiré mon âme comme l'aimant attire le fer!
+
+Je voulus m'éloigner; mais voilà que je vois la servante qui me fait
+signe de la fenêtre qu'elle va m'ouvrir la porte.
+
+Je n'ose pas fuir. Que penserait-on d'une conduite aussi inexplicable?
+Peut-être ferais-je mieux d'informer en quelques mots M. Pavelyn de mon
+départ. Pour cela, je ne dois qu'entrer et sortir.... La porte s'ouvrit,
+et j'entrai avec l'intention d'abréger mes adieux. La servante me
+conduisit jusqu'à la porte de la salle où se trouvait M. Pavelyn.
+
+Comment il se fit qu'en ce moment je ne trahis pas mon secret, c'est ce
+que je ne comprends pas encore! Peut-être un découragement complet
+comprimait-il les mouvements tumultueux de mon cœur et les rendait-il
+moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux
+déjeuner était servi. A cette table Rose assise, et près d'elle, tout
+près d'elle, Conrad de Somerghem!...
+
+Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait être
+le père de Conrad, car les traits caractéristiques de leurs visages
+étaient les mêmes.
+
+M. Pavelyn me laissa à peine le temps de saisir d'un coup d'œil furtif
+la scène que j'avais devant moi. À mon apparition, il se leva tout
+joyeux, me serra la main et me fit asseoir à côté de lui; puis il se mit
+à parler avec beaucoup d'éloges de mon triomphe et de mon avenir
+d'artiste, en me présentant à ses convives comme un jeune homme bon,
+courageux et plein de gratitude.
+
+M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient très-animés, et je
+supposai que le vin d'Espagne que je voyais sur la table les avait mis
+en belle humeur. Ils parlaient sans s'arrêter et à voix haute, et
+m'accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils répondaient le
+plus souvent eux-mêmes, sans me laisser le temps de placer un
+mot--heureusement! car mon attention et mes pensées étaient ailleurs.
+
+De l'autre côté de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage
+radieux de bonheur, il penchait la tête vers Rose et, en souriant, lui
+disait à l'oreille des mots que je ne pouvais entendre, mais qui
+trouvaient un douloureux écho dans mon cœur. Il y avait dans sa joie et
+dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me
+faisait frémir d'indignation et me blessait comme s'il insultait celle
+que j'aimais plus que la lumière de mes yeux.
+
+Rose l'écoutait avec une politesse patiente et essayait même de sourire.
+
+Elle ne m'avait adressé qu'un seul regard. Je crus comprendre qu'elle se
+plaignait de la cruauté de son sort, et qu'elle implorait ma pitié pour
+ses souffrances.
+
+Que se passait-il donc là? Dieu! cela pouvait-il être? Pourquoi donc les
+deux pères se font-ils des signes d'intelligence et de satisfaction?
+Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fixés sur Conrad de
+Somerghem ses yeux humides de larmes d'attendrissement?
+
+Une crainte affreuse m'agitait; mon cœur battait à se rompre; je
+sentais approcher le moment où je ne saurais plus me contenir, et où mon
+terrible secret, allait m'échapper. Je me levai et dis en bégayant à M.
+Pavelyn que j'avais formé le projet d'aller à Bodeghem et de passer
+quelque temps chez mes parents, pour me remettre des suites de la fièvre
+et de la fatigue des concours.
+
+Je n'avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes
+intentions, et je n'étais venu que pour lui faire mes adieux et lui
+présenter mes respects, ainsi qu'à sa famille.
+
+Je le priai donc de vouloir bien me permettre de prendre congé de lui.
+
+M. Pavelyn essaya de me faire rester; mais, comme j'insistais, il me dit
+que j'avais raison, en effet, d'aller chercher un peu de repos après
+tant d'efforts et tant d'agitation, et il m'engagea même à prolonger mon
+séjour à Bodeghem jusqu'au moment où je me sentirais tout à fait remis
+de mes fatigues. J'adressai à Rose un dernier regard, je saluai tout le
+monde, et je sortis du salon.
+
+Dans l'antichambre, au moment où je me baissais pour reprendre mon
+chapeau et ma canne, que j'y avais déposés, je fus surpris tout à coup
+par une voix de femme qui parlait tout bas à mon oreille.
+
+Je me redressai en tressaillant, et je pâlis sans doute, car la femme
+qui avait murmuré à mon oreille quelques paroles que je n'avais pas
+comprises, s'écria en riant:
+
+--Mon Dieu, monsieur Léon, comme vous vous effrayez facilement! vous
+voilà blanc de peur, comme si vous aviez cru voir apparaître un spectre
+derrière vous!
+
+C'était la femme de chambre de madame Pavelyn, une fille qui me portait
+beaucoup d'affection; cependant, en ce moment, sa présence inattendue
+m'avait fait de la peine, et je la regardai avec amertume.
+
+--Allons, allons, dit-elle d'un ton léger, ne soyez pas si fâché parce
+que je vous ai fait tressaillir. Je voulais vous dire quelque chose,
+mais vous le savez déjà, n'est-ce-pas?
+
+--La grande nouvelle! Non? N'avez-vous pas vu ce beau jeune homme
+là-dedans? Il est riche à millions et noble de naissance....
+
+--Eh bien? eh bien! m'écriai-je, frémissant de crainte et d'impatience.
+
+--Ainsi vous ne le savez pas encore? dit-elle en retenant sa voix. Rose
+va se marier. Ce jeune monsieur est son fiancé....
+
+Cette nouvelle me déchira si cruellement le cœur, et il me fallut faire
+tant d'efforts pour cacher mon désespoir, que je me précipitai hors de
+la porte en poussant un éclat de rire insensé, sans savoir où je
+courais.
+
+Quelques minutes après, je me trouvais de nouveau dans ma chambre, me
+demandant avec étonnement ce que j'y venais faire. Pourquoi m'éloigner,
+pourquoi quitter la ville, peut-être le pays, maintenant que Rose allait
+se marier, et qu'une barrière infranchissable allait se dresser entre
+elle et moi? Non, ce n'était pas cette idée qui m'avait ramené dans ma
+chambre, ce n'était que l'habitude.
+
+À ces murailles, j'avais confié tous mes secrets, tous les battements de
+mon cœur; le besoin d'un épanchement solitaire m'avait ramené là; et,
+cette fois encore, le plancher vermoulu but mes larmes amères.
+
+Insensiblement mon sang commença à bouillir, et bientôt une
+indescriptible rage sécha mes yeux. Je formai le projet d'attendre
+Conrad de Somerghem en plein jour dans la rue, de le traiter de lâche,
+de lui cracher au visage, de lui dire qu'un de nous devait mourir, et
+que, s'il n'était pas un ignoble poltron, il consentirait à ce que
+l'épée ou le pistolet décidât entre nous. Mais, alors, un sourire
+ironique contracta mes lèvres, car je reconnus que j'étais d'une trop
+basse extraction pour pouvoir espérer que M. de Somerghem accueillerait
+mon cartel autrement qu'avec mépris; peut-être me jetterait-on en prison
+comme un fou dangereux;--et, d'ailleurs, cette agression violente ne
+ferait-elle pas du secret de mon amour un scandale public? Et mes
+bienfaiteurs, et ma mère?
+
+Je tombai anéanti sur une chaise; je cachai dans mes mains ma tête
+brûlante, hurlant et grinçant des dents, en reconnaissant ma complète
+impuissance! Je me levai en sursaut en entendant les pas d'une personne
+qui montait rapidement l'escalier de ma chambre. C'était dame
+Pétronille, qui accourut vers moi les bras tendus, en s'écriant avec
+joie:
+
+--Monsieur Léon, grande nouvelle, grande nouvelle! Le savez-vous déjà?
+Rose va se marier.
+
+Je la regardai avec des yeux hagards.
+
+--Oui, oui, cette nouvelle vous surprend et vous agite, je le conçois,
+dit-elle. Elle m'a fait aussi beaucoup d'impression, lorsque mon mari,
+qui revient à l'instant de son ouvrage, me l'a apprise.
+
+«Si j'étais à votre place, je courrais chez M. Pavelyn pour féliciter
+Rose. Cela leur fera beaucoup de plaisir, car c'est un très-beau
+mariage, et ils sont fort contents....»
+
+Elle parlait encore, pendant que je descendais l'escalier en courant
+pour lui échapper.
+
+Maître Jean fumait sa pipe sur la porte; il se retourna au bruit de mes
+pas et dit en riant, pendant qu'il s'écartait pour me laisser passer:
+
+--Vous êtes si pressé? vous le savez déjà? Rose va se marier.
+
+Mais, moi, je ne me connaissais plus; je faillis le renverser, et je
+m'élançai dans la rue avec une précipitation furieuse.
+
+Les passants et les maisons, tout me criait: «Le savez-vous déjà? Rose
+va se marier.» Et, lorsque j'atteignis enfin la porte de la ville, et
+vis devant moi la rase campagne et le chemin qui devait me conduire à
+Bodeghem, il me sembla que la ville avait réuni toutes ses voix pour
+crier encore derrière moi:
+
+--Le savez-vous déjà? Rose va se marier!
+
+
+
+
+XXV
+
+
+J'étais à Bodeghem. Mes parents croyaient, comme M. Pavelyn, que j'étais
+revenu dans mon village natal pour me rétablir de ma maladie et me
+reposer des fatigues du concours de l'Académie. Ma faiblesse évidente et
+la maigreur de mon visage donnaient une apparence de vérité à cette
+supposition. Certainement, si j'avais fait mon apparition dans la maison
+paternelle dans l'état de démence où j'avais quitté la ville, chacun, et
+surtout ma mère, aurait deviné qu'il m'était arrivé quelque chose
+d'extraordinaire, et qu'une douleur mortelle m'avait brisé le cœur;
+mais, après ma fuite d'Anvers, j'avais eu le temps de me calmer peu à
+peu. L'air frais, le calme des champs, la fatigue d'un long voyage à
+pied avaient dompté mes passions et laissé pénétrer dans mon esprit la
+lumière de la raison. Deux heures avant d'arriver au village natal,
+j'avais retrouvé la pleine conscience de mon devoir. J'avais résolu de
+nouveau d'enfermer dans mon cœur le secret de ma douleur et de le
+garder jusqu'au tombeau. Maintenant que Rose allait se marier, la
+moindre confidence de mon amour, le moindre signe même qui pouvait
+trahir ses sentiments ou les miens eût été une lâcheté ou une mauvaise
+action. Je ne pouvais rien dire, même à ma mère; sinon mon père finirait
+sans doute par en savoir quelque chose, et, dans son honnêteté
+inflexible, il m'accablerait de reproches dont mes frères et mes sœurs
+pourraient deviner la cause.
+
+Je n'avais donc laissé soupçonner à personne la véritable cause de mon
+retour inattendu au village natal, et, comme j'étais encore pâle et
+maigre, je n'eus pas beaucoup de peine à faire croire à tout le monde
+que ma tristesse et ma taciturnité n'étaient que les suites de ma
+faiblesse physique.
+
+Ma mère m'avait bien parlé du danger qu'elle m'avait montré lors de son
+dernier voyage à Anvers; mais je l'avais rassurée en lui disant que nous
+nous étions trompés tous les deux sur les dispositions de Rose à mon
+égard, et que, depuis, je l'avais trouvée la même qu'autrefois.
+
+Dès ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine
+liberté. Elle m'entoura des plus tendres soins, me prépara des tisanes
+qui, d'après elle, devaient me fortifier, et me força de prendre une
+nourriture choisie; mais il ne lui paraissait pas désagréable que je
+restasse des journées entières absent de la maison, et que, le soir,
+j'allasse me coucher avant tout le monde, pour être seul et ne pas
+devoir parler; car, lorsque parfois mon père me faisait des reproches au
+sujet de ma conduite singulière, elle me défendait en disant que le
+grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre la paix que
+j'avais perdue.
+
+J'aurais peine à vous raconter la singulière vie que je menais à
+Bodeghem. J'errais sans cesse dans le château inhabité, dans les bois et
+dans les endroits solitaires, l'esprit assailli par un rêve qui, pareil
+à un nuage épais, me tenait séparé du reste du monde. J'avais beau
+appeler à mon secours toute ma raison et toute ma volonté pour dissiper
+le brouillard de mon esprit, c'était peine inutile; je ne voyais que
+Rose et son regard plaintif, je ne sentais que le ver du chagrin qui me
+rongeait le cœur, je n'entendais que ces mots effroyables: «Le
+savez-vous? Rose va se marier!» qui me poursuivaient sans m'accorder un
+instant de répit.
+
+La violence de la passion et l'amertume du désespoir s'étaient tout à
+fait évanouies en moi; je ne haïssais et n'accusais personne au monde,
+pas même le sort cruel, pas même le futur époux de Rose, et l'image de
+mon rival, lorsqu'elle se présentait devant mes yeux, ne m'arrachait
+aucun signe de colère ni de haine. Un chagrin immense, une résignation
+rêveuse, une sorte d'exaltation maladive dans ma douleur, avaient
+remplacé en moi tous les mouvements violents du cœur. Convaincu dès
+lors que je n'étais pas né pour trouver jamais le bonheur dans le monde
+réel, je rassemblai un à un tous les souvenirs de ma vie passée, et,
+avec ces souvenirs, je me fis un monde imaginaire, où mon âme trouva la
+seule source de paix et de consolation qui pouvait encore s'ouvrir pour
+elle.
+
+En me promenant dans le jardin du château je m'arrêtais sur le pont et
+regardais l'eau en tremblant; puis, retournant à des pensées moins
+tristes, je contemplais pendant des heures la pelouse qui s'étendait à
+côté. Je voyais dans mon esprit une petite fille délicate et jolie comme
+un ange, et, à côté de cette charmante créature, un pauvre petit garçon
+qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre mot et au
+moindre sourire de la petite fille, étincelaient d'admiration, de
+reconnaissance et d'orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants,
+je tremblais d'une bienheureuse émotion quand j'apercevais sur le visage
+de la petite fille un sourire d'amitié pour le petit garçon; j'assistais
+à leurs jeux quand ils traçaient un parterre de fleurs dans le petit
+sentier, je courais avec eux derrière les papillons, j'écoutais leurs
+paroles, je comptais les battements de leur cœur, et je reconnaissais
+avec une cruelle satisfaction qu'alors déjà une puissance fatale
+dominait ces innocentes créatures, et avait déposé dans leur cœur le
+germe d'un amour infini.--J'interrogeais les arbres, les fleurs, les
+oiseaux, pour faire revivre devant moi le souvenir du bonheur perdu,
+jusqu'à ce que le crépuscule du soir et la fatigue de mon cerveau
+vinssent m'avertir qu'il était temps de retourner à la maison.
+
+D'autres fois, j'errais dans les bois, et je cherchais les arbres
+auxquels j'avais jadis raconté mes chagrins ou confié mes espérances; je
+reconnaissais tous les endroits où je m'étais assis, et je croyais voir
+briller encore dans l'herbe les larmes que j'y avais versées huit ans
+auparavant.--Dans ce temps-là, je pleurais de bonheur; le soleil de
+l'espoir inondait mon cœur de sa lumière! Maintenant, je n'avais plus
+d'espoir; ma vie était fermée par le mur sombre de l'impossibilité;
+c'est pour cela que je n'avais plus de larmes. Les larmes sont une
+plainte et une prière pour demander du secours ou de la pitié. Pourquoi
+me plaindrais-je ou implorerais-je la pitié, moi, à qui aucune puissance
+terrestre ne pouvait donner ce que mon cœur désirait; moi, dont les
+chagrins par leur nature même, devaient être éternels?
+
+D'autres fois encore, je m'asseyais au bord de la prairie où l'enfant
+muet avait travaillé pendant des semaines et des mois à tailler des
+figures.--Chers trésors, avec lesquels il voulait acheter un
+sourire!--Je voyais l'endroit où l'enfant s'était roulé par terre dans
+les convulsions du désespoir, parce que sa langue lui refusait des sons
+intelligibles; je voyais le peuplier blanc dont l'écorce portait encore
+les signes mystérieux par lesquels l'enfant avait voulu exprimer une
+chose qu'il ne comprenait pas lui-même. Les vaches qui broutaient dans
+la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argentées
+au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me
+rappelait les souvenirs du passé et ma belle jeunesse, et me faisait
+oublier ma morne douleur en montrant à mon imagination l'image d'un
+bonheur qui avait été, et qui ne reviendrait plus pour moi....
+
+Il y avait déjà longtemps que j'étais à Bodeghem; ces rêveries que rien
+ne dérangeait, cette solitude complète, cette vie au milieu des
+souvenirs qui berçaient mon âme m'étaient si douces, que je n'avais pas
+songé une seule fois à la nécessité de me créer une existence
+indépendante au moyen de mon art. Quelques observations calmes, mais
+sévères, de mon père, me rappelèrent enfin à la conscience de ma
+position.
+
+Un matin que j'allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon
+père m'appela dans son atelier. Il me déclara que ma conduite lui
+semblait blâmable et d'autant moins compréhensible, que je ne disais
+jamais un mot au sujet de mes intentions pour l'avenir; il me dit que
+j'étais un homme maintenant et que je devais avoir assez de fierté pour
+ne vouloir pas toujours rester à la charge de M. Pavelyn. Je n'étais pas
+encore tout à fait guéri de mon indisposition, et mon père comprenait
+bien que j'eusse encore besoin de repos; mais cela ne pouvait pas
+m'empêcher, croyait-il, de penser à mon avenir.
+
+Je reconnus la sagesse de son avertissement, et je promis de suivre son
+conseil. En effet, dès que je fus hors du village, dans les champs, je
+me mis à réfléchir à ce qu'il me restait à faire. Je ne voulus pas
+retourner à Anvers. Je ne me sentais plus poussé à me rapprocher de
+Rose. Elle se marierait et m'oublierait. Je souhaitais sincèrement
+qu'elle fût heureuse sur la terre; mais je ne la verrais plus jamais;
+j'étais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu'avec moi;
+mais, s'il ne m'était pas donné de vivre en sa présence, je porterais
+sa mémoire et son image dans mon cœur jusqu'à ce que la tombe se
+refermât sur mon secret et sur ma souffrance. Je ne franchirais donc
+plus l'enceinte d'Anvers. Je ne pouvais qu'aller à Bruxelles pour y
+chercher de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur; mais que dirait M.
+Pavelyn d'une pareille décision? La lui faire connaître serait imprudent
+et ridicule; car il ne me permettrait jamais d'aller travailler à la
+journée chez un autre artiste, ni même de chercher la fortune et la
+renommée dans une ville éloignée, où il ne pourrait prendre part à mes
+succès et me prodiguer ses encouragements.
+
+En réfléchissant ainsi comment je pourrais exécuter mon projet sans
+blesser profondément mon bienfaiteur, j'étais arrivé très-loin dans les
+champs, et je me tenais appuyé sur le parapet d'un pont, regardant
+couler lentement l'eau du ruisseau; mais je ne voyais rien. Toutes les
+facultés de mon esprit étaient concentrées sur la question qui, pareille
+à une énigme insoluble, se présentait depuis une heure à mon cerveau;
+
+Eh ce moment, j'entendis prononcer mon nom derrière moi. Je me
+retournai: c'était ma sœur cadette qui me cherchait et qui accourait
+vers moi tenant ses sabots à la main.
+
+--Frère, s'écria-t-elle, vite! tu dois aller au château. M. Pavelyn est
+à Bodeghem.
+
+--M. Pavelyn? demandai-je tremblant de surprise. Et madame... et
+mademoiselle... sont-elles avec lui?
+
+--Il est seul, frère, tout à fait seul. Je l'ai vu descendre de voiture,
+et il m'a chargé de te dire qu'il voulait te parler. Ma mère m'a envoyée
+pour te chercher. Heureusement, le maréchal-ferrant a su me montrer par
+où tu étais sorti du village.
+
+La certitude que Rose n'accompagnait pas son père avait dissipé tout à
+fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma sœur au village,
+répondant çà et là un mot à son innocente conversation, mon esprit
+craintif essaya bien de m'inquiéter en me demandant pourquoi M. Pavelyn
+pouvait être venu à Bodeghem et désirait me parler; mais je me rassurai
+par cette réflexion que, puisque mon protecteur avait l'habitude de
+venir chaque semaine passer au moins une demi-journée à son château, il
+y avait plutôt lieu de m'étonner qu'il eût laissé s'écouler trois
+semaines sans y paraître. Pourquoi d'ailleurs, aujourd'hui qu'il était
+au village, retournerait-il à Anvers sans m'avoir vu?
+
+À l'entrée du château, je rencontrai un domestique qui me dit que M.
+Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais
+probablement dans le bosquet, au bout de l'allée des hêtres, puisqu'il
+s'était dirigé de ce côté.
+
+Je suivis le chemin indiqué et traversai rapidement la longue avenue des
+vieux hêtres. Quand j'arrivai dans le bosquet, j'aperçus mon protecteur
+dans le lointain; il était assis sur un banc de bois au pied d'un arbre,
+la tête profondément courbée, et les bras croisés sur sa poitrine,
+comme un homme qui est plongé dans de graves réflexions. Craignant de le
+surprendre désagréablement je fis du bruit pour annoncer ma présence;
+mais j'étais déjà tout près de lui lorsqu'il leva la tête et tourna les
+yeux vers moi. Un doux et aimable sourire se dessina sur ses lèvres; il
+me tendit la main sans se lever et me dit:
+
+--Te voilà, mon bon Léon: je suis charmé de te voir. Comment vas-tu
+maintenant? Tu es encore très-maigre; l'air de la campagne ne t'a pas
+encore entièrement rétabli; mais avec le temps, cela viendra.
+
+Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j'en avais observé si
+attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus
+persuadé que son cœur était rempli en ce moment d'une profonde
+tristesse. Mon visage trahit probablement ma pensée, car il ne me laissa
+pas le temps d'exprimer mon inquiétude.
+
+--Tu lis sur mes traits que j'ai du chagrin, n'est-ce pas? dit-il. Tu ne
+te trompes pas, Léon; mais je me sens très-malheureux. Depuis quelque
+jours l'avenir me paraît sombre comme la nuit. Cependant, j'ai encore
+une espérance; j'ai pensé que, toi sur qui j'ai veillé comme un tendre
+père, tu pourrais seul peut-être, préserver ma vieillesse d'un éternel
+chagrin, et j'ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens
+te demander.
+
+Les larmes aux yeux, je l'assurai que je bénirais Dieu, s'il me
+permettait de prouver ma reconnaissance à mes bienfaiteurs par un
+sacrifice quelconque, fût-ce au prix de ma vie.
+
+--Ce que je vais te demander est une chose bien étrange, poursuivit-il;
+mais elle n'exige de ta part aucun sacrifice. Je désire seulement que si
+tu acceptes la mission que je vais te confier, tu emploies toute ton
+éloquence et tu fasses tous tes efforts pour réussir; car, si cette
+dernière tentative devait rester vaine comme les autres, c'en serait
+fait pour toujours de l'espoir et du repos de ma vie. Assieds-toi là, à
+côté de moi, et écoute ce que je vais te dire.
+
+Profondément ému par le ton triste et solennel de M. Pavelyn, je
+m'assis, sans rien dire, à côté de lui, et il commença ainsi:
+
+--Tu sais, Léon, que Rose n'a jamais eu une forte santé. Sa mère et moi,
+pendant son enfance, avons toujours craint de la perdre. Aussi, combien
+nous avons remercié Dieu, quand elle revint de Marseille, si fraîche, si
+bien portante et si belle! Mais notre joie devait être de courte durée.
+À peine était-elle rentrée à la maison depuis quelques mois, qu'elle
+devint maigre et maladive. Un chagrin secret, sans cause connue, minait
+ses forces, et nous fûmes repris de cette crainte affreuse qui avait
+empoisonné une partie de notre vie. Je n'osais le dire à personne; mais
+une pensée horrible me poursuivait. Je voyais constamment devant mes
+yeux comme un fantôme qui menaçait mon enfant, l'implacable maladie que
+l'on appelle la phthisie.
+
+Je pâlis, et un cri d'angoisse involontaire s'échappa de ma poitrine;
+mais M. Pavelyn, donnant à mon émotion son interprétation la plus
+naturelle, reprit sans s'arrêter:
+
+--Je me suis rendu secrètement à Bruxelles, j'y ai consulté un médecin
+célèbre, qui a été jadis mon compagnon d'études. Pour mieux juger de
+l'état de Rose, il est venu à Anvers: il a passé toute une après-dînée
+avec nous, en compagnie de Rose, comme un vieil ami, qui ne voulait pas
+quitter Anvers sans venir me voir.
+
+Avant qu'il nous quittât, je le conduisis dans mon cabinet pour savoir
+si mon horrible crainte était fondée.
+
+Il me déclara que Rose n'était pas phthisique.
+
+Je levai les mains au ciel avec un cri de joie.
+
+--Oh! merci, merci! m'écriai-je étourdiment, c'eût été trop cruel.
+
+--Tu m'interromps mal à propos, dit tristement M. Pavelyn. Plût à Dieu
+que la déclaration du médecin se fût arrêtée là! Mais non; il me fit
+comprendre que Rose, sans être atteinte d'une maladie des poumons, était
+cependant dangereusement malade, et que probablement elle mourrait après
+avoir langui longtemps, si je ne me hâtais d'avoir recours au seul moyen
+qui pût encore la sauver.
+
+D'après lui, ce moyen, c'était de la marier.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Jusqu'alors, j'avais maîtrisé mon inquiétude, et pour ainsi dire retenu
+mon haleine; mais alors ma poitrine s'abaissa en laissant échapper un
+long soupir.
+
+--Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t'affectent
+péniblement, Léon; mais laisse-moi continuer, tu verras que j'ai des
+raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m'avait dit que
+le mariage, en plaçant ma fille dans d'autres conditions et dans un
+autre milieu, en la chargeant des soins d'un ménage, lui donnerait
+l'occupation et les distractions nécessaires pour la fortifier et pour
+calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un époux. La tâche était
+difficile, parce qu'elle devait être accomplie tout de suite. Dès
+l'enfance de Rose, le rêve de sa mère et le mien avaient été de lui
+donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune,
+comme notre seule héritière, et son éducation distinguée, sinon la
+beauté de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable
+ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps
+un époux qui réalisât notre rêve, au moins en partie? Je m'étais torturé
+l'esprit pendant plusieurs semaines, et je commençais à désespérer. Il
+y avait cependant un jeune homme que j'eusse accepté avec joie pour mon
+gendre; mais la fortune de ses parents était au moins quatre fois aussi
+grande que la mienne, et je prévoyais un refus. Je fus au comble de la
+joie lorsque le père du jeune homme, sur un mot vague de ma part,
+déclara qu'un mariage entre son fils et ma fille lui serais
+très-agréable, et qu'il donnait d'avance son consentement si les jeunes
+gens se convenaient. Le même jour son fils avait accepté la proposition
+avec une joie extraordinaire. Pour moi, j'étais au comble de mes vœux.
+Un pareil mariage! C'était une brillante alliance qui devait mêler le
+sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem.--C'est du jeune M. de
+Somerghem que je parle; tu l'as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton
+départ pour Bodeghem; tu l'as vu à notre soirée. Il n'a pas quitté Rose
+un seul instant.--C'est un jeune homme élégant et distingué. Haute
+noblesse, fortune colossale, éducation brillante, beauté de visage, il a
+tout pour lui. En bien, Léon, nous avons parlé à Rose de ce mariage;
+nous lui avons fait comprendre qu'il était nécessaire pour la sauver
+d'une maladie de langueur; nous l'avons suppliée de consentir en lui
+disant qu'elle nous donnerait une grande preuve d'amour.--Elle refuse!
+M. Pavelyn se tut et attendit une réponse. Pendant qu'il parlait,
+j'étais si profondément plongé dans mes douloureuses réflexions; la
+révélation de l'état menaçant de Rose m'avait porté un coup si cruel
+que, pour toute réponse, je répétai les derniers mots de mon
+interlocuteur, et murmurai d'une voix à peine intelligible:
+
+--Elle refuse!
+
+--Oui, Léon, reprit M. Pavelyn, elle refuse! Rien ne peut la faire
+changer de résolution. Je ne sais pas comment cela se fait; mais ce
+mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m'afflige si
+profondément? Non-seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce
+projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les
+Somerghem d'un refus si offensant? Ah!... comme père, je suis menacé
+d'un chagrin éternel, et, comme homme, d'un insupportable affront! Toi
+seul, mon bon Léon, tu peux peut-être détourner de moi ce terrible
+malheur. Rose a pour toi une amitié sincère; tu es jeune comme elle, tu
+es éloquent; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son
+cœur. Fais-lui comprendre et démontre-lui qu'elle doit accepter ce
+mariage; c'est un service inappréciable que je te prie de me rendre. Oh!
+puisses-tu réussir, et je m'estimerais payé cent fois de tout ce que
+j'ai fait pour toi! N'est-ce pas, Léon, tu rassembleras toutes tes
+forces pour obtenir de Rose son consentement à ce mariage.
+
+Depuis quelques minutes, j'avais prévu ce que M. Pavelyn allait me dire.
+Moi, moi-même! je devais supplier Rose d'épouser Conrad de Somerghem....
+Au premier abord, cette pensée m'avait fait frissonner; mais tout à coup
+un retour s'était fait dans mes réflexions. Ce mariage était peut-être,
+en effet, le seul moyen de sauver Rose d'une consomption mortelle.
+L'homme dont j'avais reçu les bienfaits implorait cet effort de ma
+reconnaissance. Oh! il n'y avait pas à hésiter; si je ne voulais pas
+passer à mes propres yeux pour un être lâche, égoïste et méprisable, il
+fallait accomplir le sacrifice franchement et résolument. Aussi
+répartis-je que j'étais prêt à partir avec lui pour Anvers, afin de
+conseiller à Rose d'épouser M. de Somerghem.
+
+--Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son
+amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments
+possibles?
+
+--Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir à ma
+parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de
+faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage
+peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hésiter?
+
+--C'est une tâche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu
+ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille,
+jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une
+fois elle a fermement décidé quelque chose, on s'aperçoit alors qu'elle
+est douée d'une singulière force de volonté. Souvent je m'en suis
+secrètement réjoui, car j'y voyais le signe d'un caractère noble et
+fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous
+ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté!
+
+M, Pavelyn s'était levé et marchait lentement dans l'avenue des hêtres.
+Croyant qu'il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai
+un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon père et m'habiller
+convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins
+jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait
+que son père m'avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient
+beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la
+diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un
+prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.
+
+Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire
+sentir quel prix il attachait à ma réussite, et il me conjura de ne rien
+épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il
+appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard.
+
+Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'était
+allégé par l'espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal
+qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme
+je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu'elle m'aimait, je
+ne doutais pas que, d'après mes conseils, elle ne se soumit à la
+nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J'avais exprimé
+plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en était
+sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra
+encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la
+confiance:
+
+--À demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera la force de remplir
+heureusement ta noble mission.
+
+Je suivis des yeux la voiture, jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait
+disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier
+solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu réfléchir avec
+toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche
+inattendue m'avait placé; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus
+besoin de surmonter mon émotion, mon cœur se mit à battre violemment,
+je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se
+révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte
+contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j'envisageai
+sous un tout autre point de vue la tâche qui m'était imposée. J'aimais
+la fille de mes bienfaiteurs; peut-être n'avais-je pas fait ce que
+j'eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination;
+peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers
+Dieu. J'avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons
+pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure était venue de
+prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s'immoler au
+bonheur de celle qui en était l'objet. Certes, c'était une mission
+pénible que j'avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore
+son cœur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice
+fût consommé, mais j'offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition
+de mon égarement, et, si j'étais coupable, il m'accorderait peut-être,
+avec son pardon, la paix du cœur que j'avais perdu.
+
+Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que
+celles qui pouvaient m'encourager à accomplir franchement ma terrible
+tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Le lendemain, lorsque je descendis de la diligence à la porte de la
+ville et que j'entrai dans la rue qui devait me conduire immédiatement à
+la maison de M. Pavelyn, il me fallut rassembler toute mon énergie pour
+ne point défaillir au moment d'accomplir ma tâche. Jusqu'alors, j'étais
+parvenu à combattre mon hésitation et ma crainte; mais, maintenant que
+chaque pas me rapprochait du moment fatal, je sentais ma force
+m'abandonner. Mon cœur battait violemment, et de temps en temps un
+frisson glacial parcourait mes membres. Ce n'est pas que j'hésitasse
+dans ma résolution, ni que j'eusse quelque regret d'avoir accepté la
+douloureuse mission; mais il y avait en moi une puissance secrète qui
+luttait contre ma volonté, et dont les efforts tumultueux augmentaient à
+chaque instant ma frayeur et mes souffrances.
+
+Après m'être arrêté deux ou trois fois en chemin pour maîtriser mon
+agitation, je crus avoir repris un peu de calme, et je sonnai hardiment
+à la porte de M. Pavelyn.
+
+Comme je me présentai à l'heure convenue, M. Pavelyn épiait mon arrivée.
+Il vint à ma rencontre dans le vestibule, me serra la main avec joie, et
+m'introduisit sur-le-champ dans la chambre où sa fille était assise
+auprès d'une table, tenant une broderie à la main.
+
+--Vois, Rose! s'écria-t-il gaiement, voici Léon qui vient nous voir.
+
+Elle leva la tête de dessus son ouvrage. Son visage s'illumina de
+l'éclat d'une joie indescriptible, ses yeux firent rayonner vers moi un
+regard plein d'amour et de reconnaissance. Ma présence seule la rendait
+heureuse.... Pauvre victime d'un penchant défendu!
+
+L'effet que cette démonstration, dont le sens ne pouvait m'échapper,
+produisit sur moi fut si profond, que je dus faire un effort pour
+retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Mais Rose, que mon arrivée
+inattendue avait surprise, se rendit immédiatement maîtresse de son
+émotion. Après avoir balbutié un aimable salut, elle avait repris tout
+son calme, et, dans ses réponses à ce que son père ou moi lui disions,
+il n'y avait plus rien qui pût faire soupçonner une profonde émotion.
+
+Nous causâmes pendant quelque temps de choses presque indifférentes;
+puis M. Pavelyn porta la conversation sur le mariage. Il fit comme si je
+ne savais rien de Rose, énuméra brièvement toutes les raison qui
+devaient décider sa fille à accepter cette brillante alliance, et me
+demanda ensuite directement quelle était mon opinion sur cette affaire.
+
+--Il ne peut y avoir de doute, affirmai-je: mademoiselle Rose doit
+donner son consentement; car un pareil mariage....
+
+Un coup d'œil de Rose fit expirer la parole sur mes lèvres. Elle me
+considérait avec étonnement, avec reproche et avec effroi; un pénible
+sourire errait sur ses lèvres, sourire presque imperceptible, mais
+convulsif comme celui d'une personne qui a reçu une blessure mortelles
+et qui ne veut pas se plaindre.
+
+M. Pavelyn, remarquant mon hésitation, vint à mon secours et dit
+quelques mots pour m'encourager à continuer ma tâche.
+
+Je recommençai avec douceur, mais avec résolution, à lui conseiller de
+se marier. Elle avait baissé la tête et paraissait m'écouter avec
+patience, sinon avec indifférence.
+
+D'abord je fis valoir ta grande fortune de Conrad da Somerghem, sa haute
+noblesse et l'excellence de ses qualités. J'allais invoquer la raison
+principale et parler à Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents,
+lorsque M. Pavelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivi son père
+des yeux et me considéra avec un regard qui me fit frémir et me frappa
+de stupeur. Comme le langage de l'âme est admirablement clair!
+
+Rose n'avait point parlé, et cependant j'avais compris mot pour mot ce
+qu'elle m'avait dit. Hélas! elle m'accusait d'avoir conspiré avec son
+père pour faire violence à ses sentiments. Elle me reprochait cette ruse
+cruelle et la blessure dont je venais volontairement de déchirer son
+cœur. J'étais extrêmement ému, et je bégayais quelques mots d'excuse;
+mais elle, avec un calme qui me dominait, me dit doucement:
+
+--C'est bien, Léon, continuez. Accomplissez sans hésiter votre mission;
+je vous écouterai jusqu'au bout.
+
+Je sentais des larmes prêtes à jaillir de mes yeux; mon cœur était
+serré, la pâleur de l'angoisse décolorait mon visage. Alors, la crainte
+me fit résister violemment à mon émotion. J'appelai à mon secours la
+conscience du devoir et toute l'énergie de ma volonté. Je repris d'une
+voix tremblante:
+
+--Rose, vous êtes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur! Ah!
+délivrez-les de l'angoisse qui abrégerait leurs jours. Ils vous ont
+donné la vie; toutes leurs espérances sont concentrées sur vous. Si la
+consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils
+mourraient de désespoir. Si c'est un sacrifice, un pénible sacrifice
+même que l'on exige de vous, acceptez-le, je vous en supplie, par pitié,
+par amour pour votre bon père, pour votre tendre mère!
+
+Je croyais avoir fait quelque impression sur l'esprit de Rose; mais,
+voyant que je m'étais trompé, je m'interrompis.
+
+--Malheureux Léon! dit-elle en soupirant, pourquoi retourner ainsi le
+poignard dans votre cœur et dans le mien? La consomption, dites-vous?
+Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon cœur un
+sentiment qui est devenu ma vie même. J'aime mieux mourir de
+consomption! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui
+s'est emparé de mon âme; alors, du moins, je l'emporterai avec moi dans
+la tombe sans l'avoir souillé par une promesse parjure!
+
+Je fus si profondément ému à cette révélation du secret de son cœur;
+ces affreuses paroles: consomption, mort, tombe, m'inspirèrent une telle
+frayeur et une si vive pitié, qu'un torrent de larmes ruissela sur mes
+joues. Je voulus parler, la voix s'arrêta dans mon gosier.
+
+--Ne pleurez pas, Léon, dit Rose; la fatalité cruelle qui pèse sur nous
+ne peut se fléchir par des larmes. Dieu nous a refusé le bonheur sur la
+terre, courbons la tête avec résignation et sans nous plaindre. J'en
+mourrai peut-être; mais pourquoi croire qu'il ne reste plus d'espoir
+après la mort? N'y a-t-il donc pas une seconde vie?
+
+Égaré, hors de moi, succombant presque à ma douleur, je m'écriai d'une
+voix entrecoupée par les sanglots:
+
+--Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose! Oh! Rose, écoutez-moi! Ce
+mariage doit briser un cœur dont chaque battement était un soupir pour
+vous; il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu'à vous aimer, il
+doit tuer une âme qui vous adorait comme la Divinité; mais il doit aussi
+vous sauver de la mort qui vous menace, il doit épargner à vos parents,
+à mes bienfaiteurs, le plus affreux désespoir; il doit excuser notre
+égarement devant Dieu!... Oh! Rose, par les souvenirs de notre enfance,
+par tout ce que j'ai espéré et souffert, par mon amour insensé, mais
+sans bornes, pour celle qui m'a fait artiste, oh! je vous en conjure,
+laissez-vous fléchir! Accordez-moi un seul moyen de reconnaître les
+bienfaits de votre père, et ne m'ôtez pas l'espérance que vous resterez
+sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah! voyez, Rose! voyez, je vous
+en supplie à genoux.... Écoutez, exaucez ma prière!
+
+Je me laissai tomber à genoux en versant d'abondantes larmes et en
+tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de
+stupeur s'était passé en elle: une joie excessive brillait sur sa
+physionomie. Les bienheureux qui voient s'entrouvrir le ciel n'ont pas
+un sourire plus céleste. Pendant que je répétais ma prière avec plus
+d'ardeur, elle me tendit la main et me dit:
+
+--Ah! j'en étais sûre, et cependant, je n'osais pas y croire tout à
+fait; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, Léon! Si Dieu
+a décidé de ma vie, maintenant je puis mourir!
+
+Tout à coup je fus saisi d'une émotion terrible, je sautai debout en
+tremblant, et je courbai la tête en poussant un cri étouffé. Une porte
+s'était ouverte, et M. Pavelyn m'avait vu agenouillé aux pieds de sa
+fille! Cependant ce n'était pas cela qui m'agitait; car j'aurais
+facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante; mais, dans le
+regard qu'il fixait sur moi, il y avait tant d'amertume et un courroux
+si sombre, quoiqu'il fût contenu, que je ne pus douter qu'il n'eût
+surpris le secret de mon amour pour sa fille.
+
+Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d'une sonnette et attendit
+l'arrivée d'un domestique. Ce fut un moment anxieux; un silence de mort
+régnait dans le salon; Rose tenait ses yeux baissés; j'étais plus mort
+que vif, et je dus m'appuyer au marbre de la cheminée pour ne pas plier
+sur mes jambes chancelantes.
+
+Une servante parut.
+
+--Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de
+venir auprès d'elle sur-le-champ.
+
+Dès que la servante eut disparu, mon protecteur, irrité, me dit d'une
+voix dont l'altération glaça mon sang dans mes veines:
+
+--Venez, suivez-moi; je dois être seul avec vous.
+
+Comme dans mon trouble et ma défaillance je ne m'empressais pas de lui
+obéir, il me saisit par la main et m'entraîna hors du salon. Près de la
+porte, je retournai la tête, dans un mouvement involontaire: c'était mon
+âme qui, par un dernier regard, voulait dire un éternel adieu à l'âme
+qu'elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt levé vers le ciel, comme
+une prophétesse; ses traits étaient illuminés; l'espérance et la foi
+rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu'elle
+me disait adieu jusque dans le sein de Dieu.
+
+M. Pavelyn paraissait péniblement affecté de l'attitude de sa fille, car
+il me serrait le poignet et m'entraîna à grands pas dans une chambre
+retirée dont il ferma la porte derrière lui.
+
+Je demeurai immobile à la place même où mon bienfaiteur m'avait
+conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda
+silencieusement; je ne pus supporter ce regard, et je me laissai tomber
+sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes larmes.
+
+--Ainsi, voilà ma récompense! s'écria M. Pavelyn d'une voix altérée. Cet
+enfant que j'ai tiré de la pauvreté, que j'ai aimé comme un fils, que
+j'ai comblé de bienfaits, cet enfant était un serpent qui s'est glissé
+dans ma famille pour empoisonner ma vie! Le fils du sabotier, non
+content d'oser lever les yeux sur l'héritière de ma fortune et de mon
+nom, voudrait entraîner ma fille unique à partager son coupable amour!
+Insensé! La reconnaissance n'avait-elle donc pas assez de puissance dans
+votre cœur pour étouffer une pareille inclination? Ne prévoyiez-vous
+pas que vous alliez commettre une lâcheté et un crime! Qu'avez-vous osé
+croire? qu'avez-vous osé espérer? Ah! c'est une malédiction de Dieu.
+
+J'étais pâle comme la mort; je tremblais; je me tordais les mains de
+désespoir; je tendais les bras vers M. Pavelyn en bégayant des paroles
+confuses. Mon émotion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon
+désespoir sans bornes éveillèrent quelque compassion dans le cœur de
+mon bienfaiteur; car ce fut avec moins de colère qu'il reprit:
+
+--Non, ne répétez pas l'aveu de votre coupable égarement; j'ai tout
+entendu. Hélas! puisse le ciel vous le pardonner! Tandis que je vous
+prodiguais mon amitié, et que je songeais nuit et jour à votre avenir,
+vous parliez à mon enfant d'un amour qui devait abréger notre vie à
+tous, et couvrir notre tombe d'une honte ineffaçable.
+
+La blessure sanglante que me fit cette accusation me rendit la parole;
+j'essayai, à travers mes sanglots, de faire comprendre à M. Pavelyn que
+je n'avais jamais, avant cette journée fatale, trahi par un mot ni par
+un signe la malheureuse passion que j'avais pour Rose. Je lui dis
+combien j'avais lutté et souffert; comment j'étais retourné à Bodeghem
+avec l'intention de ne plus fouler le pavé de la ville d'Anvers, et
+comment mon amaigrissement et ma fièvre n'étaient que la conséquence du
+combat désespéré que j'avais livré contre moi-même.--Enfin, je me jetai
+aux pieds de mon bienfaiteur, et, les arrosant de mes larmes, j'implorai
+sa pitié et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, fût-ce au bout
+de la terre; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa
+malédiction. Il me releva d'un geste bref et répondit:
+
+--Malheureux, je vous ai tant aimé, que, maintenant encore, je puis
+croire à votre innocence! Je ne vous ferai donc plus de reproches
+inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre fol amour
+pour Rose, ni de sa faiblesse.... C'est un grand bonheur, oui, oui; car,
+si quelqu'un avait surpris ce terrible secret, où irais-je cacher ma
+honte? Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur? Et
+Conrad de Somerghem qui se saurait repoussé pour un.... Non, je surmonte
+ma colère, mon indignation; c'est une consolation pour moi que,
+maintenant du moins, vous sentiez ce qu'un devoir inexorable exige de
+vous. C'est assez. Le silence, l'éternel oubli doit ensevelir ce secret;
+vous comprendrez, je l'espère, que vous devez quitter immédiatement
+cette maison. Partez, allez loin, très-loin; que personne de nous
+n'entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout puisse oublier
+jusqu'à votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, Léon, si
+vous êtes reconnaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne
+volonté et avec conscience à cette nécessité.... On a besoin d'argent
+pour voyager; je ne veux pas que vous manquiez de rien.
+
+À ces mots, il posa une bourse à côté de moi sur la table; mais, moi,
+anéanti par tant de bonté, je m'élançai vers lui, et lui pris les mains
+que j'arrosai de mes larmes en m'écriant:
+
+--Oh! merci, merci! je prierai Dieu sans cesse pour qu'il vous accorde
+ses bénédictions! Adieu! ayez pitié de l'infortuné dont le dernier
+soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh! mon Dieu.... Adieu,
+noble cœur, généreux protecteur, adieu!
+
+En achevant ces mots, je m'enfuis. Je me précipitai dans la rue comme un
+aveugle, et, poursuivi par l'angoisse et le désespoir, je courus droit
+devant moi, sans savoir ce que je faisais. Je sortis de la ville par la
+première porte qui se présenta devant moi, et lorsque j'arrivai au bout
+du faubourg et que je vis le monde ouvert devant moi je poussai un cri
+de joie, et je redoublai de vitesse, comme si chaque pas qui m'éloignait
+de la demeure de mon bienfaiteur devait diminuer le poids de ma honte et
+l'horreur de mon crime.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Le premier jour de ma fuite, je tombai d'épuisement près d'un village
+non loin de Bruxelles. Quoique j'eusse refusé le secours que m'avait
+offert mon protecteur, je n'étais pas sans argent. Je possédais trois
+napoléons d'or et quatre ou cinq francs en menue monnaie. Après quelques
+moments de repos, j'entrai dans le village et je cherchai une auberge.
+Le lendemain, au point du jour, je repris mon voyage dans la direction
+de la France, car je croyais que, dans ce grand pays dont je connaissais
+bien la langue, je trouverais mieux qu'ailleurs les moyens de me cacher
+et de soutenir ma vie amère sans qu'on en apprît jamais rien à Anvers.
+
+Après avoir marché pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai
+enfin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux
+environs de Compiègne. Maintenant qu'il y avait entre Rose et moi une
+distance de cinquante à soixante lieues, maintenant que je me savais
+éloigné de toutes les grandes routes et que je n'avais plus à craindre
+que l'on pût découvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la
+nécessité de continuer mon voyage. Les gens chez qui j'étais logé ne
+m'inquiétaient pas par des questions indiscrètes et ne s'étonnaient pas
+de ma singulière taciturnité.
+
+Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons où l'on pouvait
+rêver tout à son aise, et à peu de distance s'étendait la forêt
+impériale de Compiègne, où les malheureux peuvent s'égarer dans la plus
+complète solitude avec leurs tristes pensées.
+
+C'était le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette
+forêt que je passais mes journées, immobile pendant des heures entières,
+les yeux fixés sur un même point et les bras croisés sur ma poitrine; ou
+bien allant et venant, riant et soupirant, répandant sur le gazon la
+rosée de mes larmes jusqu'à ce que la cloche de midi ou l'obscurité du
+soir me rappelât au village.
+
+Je pensais à ma mère, à M. Pavelyn et à mon avenir perdu: je sentais les
+remords de ma conscience; je voyais pleurer mes bienfaiteurs à la vue du
+dépérissement de leur enfant; j'entendais une malédiction sortir de leur
+bouche contre l'ingrat dont l'orgueil insensé était la cause du malheur
+de leur vie; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions
+qui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon âme malade assez de
+force pour les chasser, et pour évoquer à leur place une autre image,
+une resplendissante et admirable apparition. Alors Rose s'élevait à mes
+yeux, des brouillards de la forêt, avec le sourire de l'espérance aux
+lèvres, le feu de l'enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt
+le ciel, comme elle m'était apparue lors de notre fatal et éternel
+adieu. D'autres fois, j'écoutais une voix plaintive et je voyais à
+travers le feuillage l'ombre vaporeuse d'une vierge angélique. C'était
+l'âme de Rose qui venait me répéter l'aveu de son amour. «Plutôt mourir!
+plutôt mourir!» murmurait-elle à mon oreille d'une voix solennelle et
+touchante. Et alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me
+sentais heureux par-dessus tous les hommes, et je riais au fond de la
+forêt solitaire, comme un pauvre fou qui a perdu la conscience de
+lui-même.
+
+Malgré le dérangement maladif de mon esprit, je songeais à ma mère avec
+une profonde inquiétude. Elle ne s'étonnerait pas pendant la première
+semaine de mon départ combien je resterais de jours à Anvers; mais enfin
+elle s'informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elle
+point frappée en apprenant que j'avais disparu sans laisser aucune trace
+derrière moi! Je devais et je voulais lui écrire. Mais que lui dirais-je
+dans cette lettre? Je ne pouvais pas lui révéler la vérité; car je
+voulais accomplir avec une religieuse fidélité la promesse que j'avais
+faite à mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour
+commencer une lettre mensongère; mais le mensonge ne voulait pas sortir
+de ma plume.
+
+Après une lutte qui dura quatre jours, je cédai enfin à l'impérieuse
+nécessité, et j'écrivis à ma mère. Je lui dis avec mille protestations
+d'amour, et en implorant son pardon, que je voulais entreprendre un
+voyage en France, en Allemagne et en Italie, pour compléter mon
+éducation d'artiste. Que j'étais parti sans lui dire adieu, de crainte
+que mes parents ou M. Pavelyn ne me détournassent de l'exécution d'un
+projet qui me poursuivait depuis plus d'une année et qui m'avait rendu
+malade. J'ajoutai qu'elle ne devait pas être inquiète de moi, que je lui
+donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours à elle
+avec amour et que je reviendrais le plus tôt possible, avec la ferme
+volonté d'embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse.
+
+Pour ne pas laisser deviner à mes parents le lieu de mon séjour ou le
+lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la
+chaussée voisine, et je me fis conduire jusqu'à Reims, où je jetai ma
+lettre à la poste. Le soir, j'étais revenu dans le village.
+
+Cette lettre à ma mère m'avait coûté bien des efforts incroyables; mais,
+maintenant qu'elle était partie et que je pouvais espérer que mes
+parents seraient du moins rassurés sur mon existence, je sentais mon
+cœur déchargé d'un poids étouffant, et mon esprit tout à fait libre de
+se livrer, dans un oubli complet, à ses continuelles rêveries.
+
+Je n'aurais point, de longtemps, songé à quitter mon village, solitaire,
+car j'aimais la forêt de Compiègne et ses sentiers ombreux; mais je
+m'aperçus bientôt que mes finances étaient presque épuisées. D'ailleurs,
+mes singulières allures commençaient à être remarquées dans le village,
+et l'on me faisait des questions indiscrètes qui me déplaisaient. Il
+fallait donc prendre un parti et m'en aller. Paris était le seul endroit
+où je pusse me rendre avec l'espoir de rester inconnu et caché dans la
+foule, et de trouver de l'ouvrage comme sculpteur, afin d'échapper à la
+misère qui me menaçait.
+
+Deux jours après, j'entrais, le bâton de voyage à la main, dans la
+capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un petit
+hôtel garni; mais alors, rappelé à l'économie par la vue de ma dernière
+pièce de cinq francs, je cherchai un logement moins coûteux. Je pris
+possession d'une petite chambre sous les combles d'une haute maison dans
+la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière le Panthéon. De là, mes
+yeux embrassaient tout le panorama de l'immense cité, et mon regard
+pouvait se perdre pendant des heures dans l'horizon brumeux, comme dans
+l'infini. À mes pieds grondait le roulement de milliers de voitures;
+au-dessus de ma tête bruissait le mouvement d'un million d'habitants;
+j'entendais même, dans la maison qui me servait d'asile, le chant de
+gens joyeux, le cri des enfants, et les appels des personnes qui
+montaient et descendaient l'escalier; mais tous ces bruits m'étaient
+étrangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je
+me sentais plus loin du monde et plus isolé que dans le petit village
+perdu près de Compiègne.
+
+Dès la première heure de mon séjour dans cette petite chambre, elle me
+devint chère. Quelle autre patrie était mieux faite pour mon âme
+attristée, que cet étroit réduit, perdu sous le toit d'une maison qui
+était elle-même un petit monde, mais avec un horizon sans limites, où
+mes pensées pouvaient s'égarer en toute liberté?
+
+Si la nécessité n'avait pas interrompu mes rêves, il me semble que
+j'aurais passé toute ma vie la tête penchée hors de ma petite fenêtre.
+Mais il n'y avait pas moyen d'oublier que la pauvreté se tenait à mes
+côtés. Je m'arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je descendis dans la
+rue, pour aller demander de l'ouvrage chez les maîtres statuaires, comme
+je l'avais déjà fait infructueusement depuis plusieurs jours.
+
+Ce jour-là, je devais être plus heureux. Je m'adressai à un sculpteur
+très-estimé, qui demeurait dans une maison de la rue de Seine, en lui
+disant que j'étais un jeune artiste, un premier prix de l'Académie
+d'Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner
+dans ses études; mais que, me trouvant sans argent, j'étais obligé de
+chercher de l'ouvrage pour vivre. L'humilité de mon langage lui inspira
+sans doute de la confiance; car il ne m'en demanda pas davantage, et me
+conduisit sur-le-champ dans un grand atelier où beaucoup de jeunes gens
+et même d'hommes faits étaient occupés à tailler dans le bois et dans la
+pierre différentes statues, et des ornements de toute espèce.--Il appela
+le chef de l'atelier, lui dit quelques mots à voix basse; puis, se
+tournant vers moi:
+
+--On va vous mettre à l'épreuve, mon garçon, dit-il. Ce soir, je verrai
+ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l'ouvrage. À
+l'œuvre donc, et bon courage!
+
+On m'apporta une petite ébauche en plâtre représentant un archange, et
+un bloc de bois de tilleul, où je devais tailler la tête de l'ange
+jusqu'au cou, grande quatre fois comme le modèle. On me procura en même
+temps tout ce qu'il me fallait: un établi, des outils, et même une
+blouse grise, pour ne pas souiller mes habits.
+
+Vers le soir, j'avais presque entièrement terminé la tête d'ange.
+J'étais content de moi-même, car j'avais la conviction que mon essai
+était parfaitement réussi. Aussi, je travaillais avec tant d'ardeur, que
+je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur était
+derrière moi, et regardait ce que je faisais.
+
+Il me tapa sur l'épaule, et me dit avec un sourire aimable:
+
+--Oh! oh! mon gaillard, vous osez corriger le modèle! C'est égal, j'aime
+cela, quand la hardiesse marche de pair avec le talent. Je suis
+satisfait; vous travaillerez pour moi; et, pour vous faire voir que je
+veux du bien à de jeunes artistes comme vous, je vous donnerai le
+salaire d'un premier ouvrier.
+
+Depuis ce jour, je travaillai dans le grand atelier au milieu de
+nombreux compagnons. Il y avait à exécuter, pour une église de la ville
+de Bordeaux, un grand autel avec toutes ses statues et tous ses
+ornements. L'ouvrage se trouvait en retard et était pressé. C'est à
+cette circonstance que je devais mon admission immédiate.
+
+Dès le premier jour de mon entrée à l'atelier, mes camarades avaient
+tâché de savoir qui j'étais. Au commencement, ils excusèrent ma
+discrétion et ma réserve; mais bientôt mon continuel silence les aigrit,
+et je devins de plus en plus l'objet de leurs railleries, sinon de leur
+haine.--Cette disposition hostile de mes camarades m'affligea; je fis
+tous mes efforts pour être un peu plus communicatif, et pour leur être
+agréable; mais j'eus beau me faire violence, je ne parvins pas à chasser
+les images qui, même pendant que je travaillais avec ardeur, étaient
+sans cesse présentes à mon esprit, et l'emportaient dans le monde des
+idées tristes.... Rose, toujours Rose! qui me montrait le ciel comme la
+patrie des pauvres bannis du bonheur, et murmurait à mon oreille:
+«Plutôt mourir! plutôt mourir!»
+
+Lorsque la fin des heures de travail me rendait ma liberté, je prenais
+mon vol, comme un oiseau échappé de sa cage, vers la montagne
+Sainte-Geneviève, et je m'asseyais sur une chaise devant ma petite
+fenêtre, et je regardais d'un œil vague les reflets dorés du soir, et
+je rêvais d'elle, de son sourire et de son aveu; ou bien je pensais à sa
+maladie, au chagrin de ma pauvre mère, et je pleurais, et je suppliais
+Dieu, les mains levées vers lui, de la protéger et de me pardonner, dans
+sa miséricorde infinie. Et je ne quittais ma place favorite que quand la
+fatigue m'obligeait à me mettre au lit pour réparer mes forces.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades à
+l'achèvement du grand autel.
+
+Un jour, le sculpteur me fit appeler dans son atelier particulier. Il me
+montra un modèle de plâtre--qu'à son ancre symbolique on pouvait
+reconnaître pour une personnification de l'Espérance,--et me dit de
+l'examiner avec attention, parce qu'il désirait avoir mon avis.
+
+--Eh bien, demanda-t-il après quelques instants, que pensez-vous de
+cette statue?
+
+--Telle qu'elle est comprise, je la trouve extrêmement belle,
+répondis-je d'un ton craintif.
+
+--Telle qu'elle est comprise? répéta-t-il. Il y a donc une restriction?
+Voyons, parlez franchement; je ne vous ai pas appelé ici pour recevoir
+vos éloges, il manque quelque chose à cette ébauche. Si vous pouvez
+trouver ce que c'est, vous me rendrez service; car cela commence à
+m'ennuyer terriblement.
+
+--Mon talent est trop borné, murmurai-je, pour que j'ose critiquer une
+si belle œuvre; cependant je reconnais que, si j'avais dû
+l'entreprendre moi-même, mon imagination me l'eût fait concevoir moins
+bien sans doute, mais autrement.
+
+--Mais comment l'auriez-vous conçue? C'est précisément là ce que je veux
+savoir, s'écria mon maître avec impatience.
+
+Je lui expliquai que, d'après moi, la beauté corporelle que les Grecs
+ont recherchée, répondait sans doute à leurs mœurs et à leur religion;
+que le christianisme, regardant le corps comme poussière, avait plutôt
+pour but, dans l'art, de traduire les émotions de l'âme immortelle.
+L'ébauche de la statue de l'Espérance, si elle était mon ouvrage, ne
+ressemblerait donc pas tant à une divinité grecque; je la ferais plus
+humaine, trop humaine probablement.
+
+Mon maître paraissait écouter mes paroles avec plaisir Il m'arracha
+encore une remarque sur l'expression du visage de sa statue. D'abord, je
+tâchai de lui faire comprendre, avec la plus grande réserve, que je
+trouvais l'expression trop calme, trop froide, et manquant d'élan vers
+celui qui est la source de toute espérance. Insensiblement je me laissai
+entraîner par mon sentiment; on avait touché une des cordes de mon
+cœur, qui n'en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je
+représentai l'espérance comme l'unique source de toute foi, de toute
+religion, de toute joie;--car, si le Créateur n'avait pas mis au cœur
+de l'homme l'étincelle lumineuse de l'espérance, où celui-ci
+trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les
+douleurs et la travail de la vie, s'il ne savait pas qu'un être suprême
+lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances?
+
+Mon maître fut vivement touché de mon langage enthousiaste, et, tout en
+me disant que je me laissais peut-être exalter jusqu'à l'exagération, il
+me serra la main avec une satisfaction sincère.
+
+Il m'expliqua pourquoi cette ébauche l'ennuyait, comme il me l'avait
+dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d'un magnifique cabinet
+d'objets d'art, lui avait commandé la statue de marbre de l'Espérance,
+pour être placée au milieu de plusieurs chefs-d'œuvre de sculpture. Ce
+banquier, originaire d'Allemagne, était un homme très-religieux. Il
+avait sur l'art d'autres idées que celles qui sont reçues en France.
+Plusieurs fois déjà, il était venu voir le modèle ébauché, et, chaque
+fois, il s'en était montré mécontent, malgré les nombreuses
+modifications que mon maître y avait faites. Le banquier avait à peu
+près les mêmes idées que moi sur les exigences de ce que nous appelons
+l'art chrétien, et cela étonnait grandement mon maître. Quoiqu'il en
+soit, mon maître tenait beaucoup à satisfaire le riche amateur, et il me
+pria instamment de lui dire d'une façon plus précise et plus détaillée
+comment je croyais que la pose, l'expression et les formes de sa statue
+devaient être pour répondre au vœu du banquier.
+
+Je parlai si longtemps et je conseillai tant de changements, qu'à la fin
+aucune des parties de sa composition n'avait échappé à mes critiques,
+cependant comme je parlais avec beaucoup de respect, ma franchise ne
+blessa pas le sculpteur. Il secoua la tête d'un air pensif, et dit:
+
+--Vous autres, hommes du Nord, vous comprenez l'art autrement que nous
+le comprenons en France aujourd'hui. Qui a tort? Qui a raison? Nous
+laisserons la question pendante. En tous cas, je me fais vieux, et ce
+n'est pas à mon âge que l'on change son esprit et ses yeux. Il m'est
+impossible de satisfaire le banquier; et cependant je serais
+profondément désolé si je devais perdre quelque chose de son estime et
+de sa haute protection.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Mais, mon brave garçon, demanda tout à coup mon maître, si je vous
+priais de faire une maquette d'après vos idées, y mettriez-vous le
+cachet de vos sentiments sur l'art chrétien?
+
+--J'ose l'espérer, quant à l'idée du moins, répondis-je. Quant aux
+formes et aux proportions des différentes parties, votre main de maître
+devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et
+inexpérimenté.
+
+--Ah! c'est naturellement ainsi que je l'entends, s'écria le sculpteur.
+Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pièces de l'autel achevé.
+Pour le placer dans l'église, je serai au moins huit jours absent. Il y
+a là-haut, au troisième étage, une petite chambre où je travaille
+quelquefois. J'y ferai monter de la terre glaise. C'est là que vous
+ferez votre ébauche. Il y a une sonnette; l'apprenti viendra à votre
+appel pour recevoir vos ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette
+chambre. Je défendrai que personne vienne vous déranger. Vous profiterez
+de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous
+pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous êtes capable.... Ainsi
+c'est dit, n'est-ce pas, demain vous vous mettrez à l'œuvre? Et vous me
+ferez une Espérance chrétienne.
+
+Je promis de faire de mon mieux pour mériter son approbation.
+
+Le lendemain, je pétrissais l'argile avec passion, car j'étais si
+exalté, et je voyais mon idéal si net et si vivant devant mes yeux que
+je jugeai inutile de modeler une ébauche en petit pour me guider dans
+mon travail.
+
+Quelle serait ma statue? Où trouverais-je mon inspiration? Mais qui, sur
+la terre, avait, comme moi, vu l'Espérance incarnée en une créature
+humaine? Rose! Rose avec son doigt tendu vers le ciel, avec toute son
+âme dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illuminé par la foi en
+une vie meilleure, levé vers Dieu, la source de toute espérance!--Oh!
+j'étais encore artiste! Toute la vivacité de mon esprit m'était revenue;
+je ne pensais plus qu'à ma création, et je me sentis si heureux et si
+grand, que, sans m'en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l'argile
+que je pétrissais sous mes doigts fiévreux. Et, comment en eût-il été
+autrement? Ce que je faisais c'était l'incarnation de mon amour, de ma
+croyance, de mon espoir! Rose était là, devant moi; comme l'ange
+inspirateur de l'artiste! Et moi, en travaillant, je me sentais plus
+près d'elle, et en communication plus intime avec son âme que dans mes
+rêves les plus trompeurs. Aussi l'argile se façonnait comme par
+enchantement entre mes mains. J'aurais eu vingt bras, que je n'eusse pas
+pu travailler plus vite!
+
+Cependant, lorsque j'eus entièrement modelé ma statue avec son caractère
+propre, mais encore grossièrement ébauché, une difficulté que j'avais
+vainement essayé d'écarter m'effraya. Non-seulement ma statue avait
+l'attitude solennelle et l'expression enthousiaste de Rose au moment où
+elle m'avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c'était si exactement
+sa figure, que ma main avait involontairement imprimé, sur ses traits et
+dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue était donc
+trop grêle de formes et trop maigre.
+
+Je luttai longtemps pour corriger ce défaut; enfin je réussis en partie,
+et mon ébauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui
+ôter son apparence maladive.
+
+Alors je me mis à travailler avec plus de confiance et plus d'ardeur, et
+je poussai si vivement l'exécution, que je passai presque tout le
+huitième jour à contempler mon œuvre avec ravissement, ne voyant plus
+aucune correction à y faire.
+
+Mon maître était revenu dans l'après-midi. Je reconnus sa voix dans
+l'escalier, et j'attendis, cœur palpitant, qu'il ouvrit la porte de ma
+chambre. Quel serait son jugement?
+
+Enfin il parut, et s'écria aussitôt qu'il me vit:
+
+--Eh bien, mon garçon, a-t-on réussi? a-t-on bien travaillé? Voyons
+comment vous comprenez l'Espérance chrétienne.
+
+A ces mots, il s'approcha de ma statue; mais il recula, frappé d'un
+sentiment dont je ne pus me rendre compte, et la considéra un instant en
+se parlant à lui-même.--Puis il s'élança vers moi, me prit la main, la
+serra avec force, et dit d'une voix émue:
+
+--Mais vous êtes un artiste, vous! un grand artiste! Les formes sont un
+peu grêles; mais cela ne fait rien, je les corrigerai. Vous avez trop
+d'inspiration et trop de talent pour ne pas acquérir, avec le temps, une
+grande célébrité. Pauvre garçon! vous perdez votre temps ici, à tailler
+le bois et la pierre pour gagner un morceau de pain! Cela n'est pas
+juste; à chacun selon son mérite; je vous procurerai les moyens de vous
+faire connaître.... Et, en attendant, je double dès aujourd'hui votre
+salaire. Tant que vous resterez ici, vous ne serez pas mon ouvrier, vous
+serez mon ami; nous causerons de l'art ensemble; j'apporterai mon
+expérience, et vous, l'enthousiasme de votre cœur jeune et chaud. Nous
+y gagnerons tous les deux.
+
+Je remerciai mon généreux maître, les larmes aux yeux; mais il ne me
+laissa pas le temps d'exprimer ce que je sentais.
+
+--Je cours chez le banquier, s'écria-t-il. Il faut qu'il vienne, qu'il
+vienne à l'instant. Il serait bien difficile s'il n'était pas content,
+cette fois. S'il est chez lui, je le ramène avec moi. Jetez ces morceaux
+d'argile, et laissez descendre un peu le rideau; votre statue ne reçoit
+pas assez de lumière.
+
+À ces mots, il descendit l'escalier quatre à quatre, me laissant en
+proie à une émotion d'orgueil et de joie.
+
+Après une demi-heure d'attente, j'entendis un bruit de pas qui montaient
+à l'étage où se trouvait mon atelier. Je me retirai dans un coin de la
+chambre pour ne gêner personne, et je m'assis devant une table en
+faisant semblant de dessiner.
+
+J'entendis un cri d'admiration poussé par le banquier, qui dit à mon
+maître:
+
+--C'est superbe! je vous félicite. Vous avez enfin compris mieux que moi
+ce que je désirais. Recevez mes sincères remerciements. Oh! la nature
+vit! Et quelle expression, quel élan vers Dieu! Oui, oui! c'est ainsi
+qu'il faut représenter l'Espérance des chrétiens....
+
+--Et si je vous disais que je ne suis pas l'auteur de cette statue?
+répliqua mon maître.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda le banquier surpris.
+
+--J'y changerai bien quelque chose, répondit le sculpteur. Elle est trop
+maigre, et il y a, çà et là, de petits détails qui doivent être
+corrigés; mais je ne veux pas m'attribuer le mérite d'autrui. L'auteur
+de la statue que vous admirez est le jeune homme que vous voyez dessiner
+à cette table.
+
+Et, se tournant vers moi, il me cria:
+
+--Venez ici, mon ami, et recevez vous-même les éloges qui vous
+appartiennent légitimement.
+
+J'obéis. Le banquier s'avança vers moi et se mit à me louer
+chaleureusement et à vanter mon œuvre. Ému et confus, je tenais les
+yeux baissés; mais mon maître me frappa vivement sur l'épaule, et
+s'écria:
+
+--Ah! monsieur Léon, vous êtes là comme une timide jeune fille. Levez la
+tête et regardez hardiment devant vous, comme un artiste tel que vous a
+le droit de le faire.
+
+Le banquier se gratta le front en murmurant:
+
+--Monsieur Léon? Ce serait étrange! qui sait? En effet; maître, je
+connais tous vos élèves, mais ce jeune homme, je ne l'ai pas encore vu
+ici.--Vous vous nommez donc Léon? demanda-t-il en s'adressant à moi.
+Excusez mon indiscrétion, je vous prie. Quelle est votre patrie? quelle
+ville habitent vos parents? quel est votre nom de famille?
+
+Je répondis à ses questions avec franchise.
+
+C'est merveilleux! dit-il. Sans cette statue, je ne vous aurais
+peut-être jamais trouvé. Cependant il y a quinze jours que je vous fais
+chercher dans tous les ateliers et les musées de Paris. Mais qui se fût
+imaginé que je vous trouverais dans une maison où je connais tout le
+monde? J'ai une lettre pour vous, une lettre très-pressée. Elle est d'un
+riche négociant d'Anvers. Mais vous devez le connaître: M. Pavelyn est
+son nom. Je ne sais ce qu'il vous veut, mais il me supplie de ne pas
+perdre un instant pour vous remettre sa lettre, si je vous découvre. Je
+lui ai promis de ne rien négliger pour satisfaire son ardent désir. Je
+vais envoyer immédiatement mon domestique, qui m'attend en bas, demander
+la lettre à mon premier commis. Il ira en voiture, et sera de retour en
+un instant.
+
+Il descendit pour donner ses ordres, puis remonta sur-le-champ dans
+l'atelier. Il regarda encore ma statue, loua en particulier chacun des
+mérites qu'il croyait y découvrir, causa avec moi de l'art païen, de
+l'art gothique et de l'art moderne, et me promit sa puissante
+protection.
+
+Il fut interrompu par l'arrivée de son valet, qui lui présenta une
+lettre cachetée, qu'il me remit immédiatement.
+
+C'était bien M. Pavelyn qui avait écrit mon nom sur l'enveloppe. J'étais
+tremblant et pâle d'une curiosité inquiète en ouvrant la lettre....
+Mais, dès que j'en eus parcouru les deux premières lignes, un voile
+descendit devant mes yeux; je poussai un cri déchirant; mes jambes se
+dérobèrent sous moi, et je m'affaissai au pied de ma statue.
+
+Mon maître me prit dans ses bras; le valet qui avait apporté la lettre
+prit de l'eau dans un vase, et se disposait à mouiller mon front. Mais
+je n'étais pas tout à fait évanoui, et je fis signe qu'on me laissât
+respirer un peu. Je ne pouvais croire l'écrit qui gisait tout ouvert à
+mes pieds, et mon premier mouvement fut de le reprendre et d'y porter
+les yeux de nouveau. Je lus à voix haute les affreuses paroles qui
+m'avaient fait succomber à ma douleur et à mon épouvante:
+
+«Venez, venez vite, Léon! hélas! elle marche d'un pas rapide vers la
+mort. Un seul espoir nous reste: votre présence peut encore, peut-être,
+lui sauver la vie. Venez! ma pauvre Rose vous appelle jour et nuit!»
+
+Je n'en lus pas davantage. Avec un nouveau cri, j'arrachai ma blouse
+grise, et je saisis mes vêtements.
+
+--Mais qu'avez-vous? que voulez-vous faire? s'écria mon maître, effrayé
+de la violence de mes mouvements.
+
+--Partir, je dois partir! m'écriai-je. Elle meurt! elle m'appelle!
+Adieu!
+
+--Elle meurt? Qui? demanda-t-on.
+
+--Là-bas! elle! l'Espérance... ma statue! hurlai-je comme un fou.
+
+Mon maître se plaça devant la porte et me barra le passage.
+
+--Pauvre garçon! dit-il; je ne puis vous laisser partir ainsi; votre
+cerveau est dérangé.
+
+Je lui dis d'un ton suppliant et les mains jointes:
+
+--Oh! non, non, vous vous trompez: je ne suis pas fou. Jugez, jugez
+vous-même! J'étais un pauvre enfant muet; un autre enfant, la fille de
+gens riches, m'a tiré de la misère, m'a instruit, et a fait de moi un
+artiste. Devenue femme, elle a aimé son protégé avec tant de passion,
+qu'elle paie de sa vie ce malheureux amour! Peut-être en ce moment
+est-elle étendue sur son lit de mort, elle m'appelle pour la sauver,
+pour lui fermer les yeux.... Et je ne volerais pas à son appel de
+détresse? Ah! je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi partir!
+
+--Je comprends, répondit mon maître, les yeux mouillés de larmes; mais
+vous ne retournerez pas du moins à Anvers à pied; avez-vous de l'argent?
+
+--De l'argent? balbutiai-je frappé de cette question. De l'argent? Dans
+ma chambre... trop peu, peut-être.
+
+Le généreux artiste tira quelques napoléons de sa poche, me les glissa
+dans la main et dit:
+
+--Tenez, que Dieu vous protège pendant le voyage. Partez le plus vite
+possible; nous compterons après.
+
+À peine vis-je la porte ouverte devant moi, que je me précipitai dans
+l'escalier en poussant un cri de joie, et je m'élançai dans la rue....
+
+Deux heures après, j'étais dans la chaise de poste qui devait me ramener
+en Belgique.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Après un voyage rapide, quoique terriblement lent au gré de ma fiévreuse
+impatience, j'arrivai à Anvers dans l'après-midi. Je m'élançai hors de
+la chaise de poste avant qu'elle fût complètement arrêtée, et courus
+tout d'une haleine jusqu'à la maison de M. Pavelyn; mais là, j'appris
+par un domestique que, depuis une dizaine de jours, toute la famille
+s'était rendue au château de Bodeghem, dans l'espoir que l'air de la
+campagne fortifierait un peu la malade.
+
+Sans perdre un instant, je courus chez un loueur de voitures et fis
+atteler deux bons chevaux à une légère calèche; je lui promis double
+salaire... et, un quart d'heure après, nous brûlions le pavé de la
+grande route de Bodeghem avec la rapidité du vent.
+
+Je fis arrêter la voiture devant la grille du château, je jetai une
+pièce d'or au cocher, et je sautai dans le jardin. À la porte du
+château, un domestique me salua avec un cri de joie: il me conduisit
+dans le vestibule en toute hâte, et, sans dire un mot, ouvrit la porte
+d'une chambre et s'écria:
+
+--Voici M. Léon!
+
+Trois ou quatre voix répondirent par un cri de joie à cette annonce. Je
+vis Rose se lever en sursaut de son fauteuil de malade tout chargé de
+coussins; je vis ma mère qui tenait une des mains de la pauvre malade;
+je vis M. et madame Pavelyn dont le visage s'illuminait de joie à mon
+apparition.... Mais Rose! hélas! comme la maladie l'avait changée! Ces
+joues creuses, ces yeux vitreux, ces lèvres bleues! Il était donc vrai
+que la mort avait marqué sa victime; je n'étais venu que pour la voir
+mourir!
+
+À cette affreuse pensée, je fus frappé d'un désespoir immense; je sentis
+mes jambes se dérober sons moi; j'essayai de parler; mais on eût dit que
+j'étais redevenu muet.
+
+Je remuais vainement les lèvres; aucun son ne sortait de ma bouche....
+Un torrent de larmes s'échappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur
+une chaise, anéanti et sans force, la tête cachée dans mes mains
+appuyées sur le bord de la table.
+
+J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles
+consolatrices; je sentais les bras de ma mère qui s'efforçaient de me
+faire lever la tête pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main
+et tâchait de me tirer de la douleur où j'étais plongé par les
+témoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible à tout,
+et ne répondis que par des sanglots, jusqu'au moment où Rose murmura à
+mon oreille avec l'accent de la plus ardente prière:
+
+--Léon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins pitié de ma pauvre
+mère. Vous lui déchirez cruellement le cœur! Pour l'amour de moi,
+montrez-vous courageux et rassuré sur mon sort!
+
+Ces paroles ma rappelèrent un peu à moi-même; je fis un effort pour
+surmonter ma douleur, et je levai la tête. Tandis que des larmes
+silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive
+émotion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes
+bienfaiteurs et de ma mère avait agité mon âme....
+
+Mais Rose interrompit cette explication embarrassée, et dit en me
+montrant une chaise à côté d'elle:
+
+--Venez, Léon, asseyez-vous à côté de moi. Je ne puis pas causer avec
+vous de si loin, cela me fatigue la poitrine.
+
+Quand je lui eus obéi, elle me regarda avec un sourire radieux, et
+plongea dans mes yeux un regard d'une singulière profondeur. L'amour et
+le bonheur éclairaient son pâle visage; mais cette quiétude, cette joie,
+sur ses traits flétris, me frappèrent d'une angoisse nouvelle, et je
+penchai la tête sur ma poitrine.
+
+--Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une
+voix calme et gaie. Ah! si vous n'étiez pas venu, je n'aurais peut-être
+pas eu la force ni le courage d'espérer une vie plus longue; mais,
+maintenant que vous voilà, je me sens déjà beaucoup mieux. Mon cœur bat
+plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de
+mes forces, qui me donne la certitude que j'échapperai à la consomption.
+Vous verrez: dès demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec
+ma bonne mère; nous parlerons de notre enfance; nous évoquerons nos plus
+doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la
+beauté de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je
+reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement à la santé. Oui,
+oui, Léon, j'en suis sûre; le bon Dieu vous a destiné à me rendre deux
+fois la vie. Votre vue seule suffit pour me guérir. Prenez donc courage,
+vous tous qui m'aimez si tendrement; car la lumière de la délivrance a
+lui pour moi.
+
+Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une
+profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commençai à chanceler
+dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui éclaira mon visage
+trahit le doux espoir qui était descendu dans mon cœur.
+
+Rose parla encore pendant quelque temps avec la même confiance exaltée,
+jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de larmes dans les yeux de sa mère et
+qu'elle crût avoir effacé l'impression de mon désespoir. Alors elle se
+mit à m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres
+détails, comment j'avais vécu pendant ma longue absence, et ce qui
+m'était arrivé.
+
+Pour m'engager à en faire le récit circonstancié, elle prétendit qu'il
+n'y avait pas de meilleur moyen, pour guérir un malade, que de lui faire
+oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m'interrompit souvent
+par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si
+gaie, que je finis par croire que je m'étais effrayé à tort, et qu'il
+n'y avait aucune raison de désespérer d'une prompte guérison.
+
+M. et madame Pavelyn écoutaient, les yeux brillants de bonheur; et il
+était visible qu'ils s'abandonnaient plus encore que moi à cette douce
+espérance.
+
+Mon bienfaiteur prit part à la conversation; il fut extrêmement
+affectueux et me montra à différentes reprises que, malgré son chagrin,
+il n'avait cessé de m'aimer.
+
+Comme j'étais arrivé à Bodeghem très-tard dans l'après-midi, le
+crépuscule du soir commençait déjà à obscurcir la clarté du jour,
+pendant que nous oubliions nos peines et nos inquiétudes dans une
+conversation pleine de charme et de consolation. Rose nous étonnait par
+sa vivacité, son courage et sa gaieté. Ses lèvres avaient repris leurs
+fraîches couleurs par la circulation d'un sang plus chaud; ses yeux
+brillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant
+de liberté d'esprit et tant de force, qu'il ne restait plus en elle
+d'autres symptômes de maladie que l'extrême maigreur de ses joues et de
+ses membres.
+
+En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle.
+Lui aussi parut stupéfait du changement favorable qu'il remarqua sur la
+physionomie de Rose, et il secoua la tête en souriant.
+
+Après m'avoir cordialement souhaité la bienvenue, comme à une vieille
+connaissance, il s'approcha de la malade et lui tâta le pouls pendant
+quelques minutes.
+
+Puis il dit d'une voix qui trahissait une certaine inquiétude:
+
+--Quelle agitation dans le sang! Cette force nouvelle est étonnante.
+Espérons; une réaction favorable va peut-être se déclarer; mais, si nous
+ne faisions pas cesser cette émotion trop vive, maintenant qu'il en est
+temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle Rose est
+très-fatiguée, quoiqu'elle n'en ait pas l'air. Il faut qu'elle prenne du
+repos. Ainsi, monsieur Léon, vous qui avez plus de force sur vous-même,
+quittez-la maintenant. Et vous, mademoiselle, remettez à demain le
+plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte
+pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, l'entretien que mon
+devoir m'oblige à faire cesser.
+
+Nous avions tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil
+très-sage; car, maintenant que notre attention était éveillée, nous ne
+pouvions méconnaître que Rose fût dans un état d'agitation extrême.
+
+Ma mère prit pour prétexte que mon père, qui était allé dans un village
+voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour à la maison,
+et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps mon retour.
+
+Rose me supplia à mains jointes de revenir la voir le lendemain de
+très-bonne heure. Ses yeux bleus faisaient rayonner sur moi un sourire
+d'une douceur céleste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai
+consolé et presque heureux, à côté de ma mère, vers notre demeure.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Le lendemain, après une nuit agitée par des rêves pleins d'espoir et
+d'inquiétude, je me levai aux premières lueurs du matin; mais, si vif
+que fût mon désir d'être auprès de Rose, je restai avec mes parents
+pour leur parler de ma fuite et de ma position.
+
+Je sentais, et ma mère me l'avait bien fait comprendre, que Rose avait
+été très-fatiguée, et que je ne pouvais pas la priver d'un repos si
+nécessaire par une visite trop matinale.
+
+Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j'osai me diriger vers
+le château.
+
+En entrant dans le jardin, je vis de loin Rose assise avec sa mère sous
+l'ombrage d'un tilleul touffu. Cette preuve que les émotions de la
+veille ne lui avaient pas été fatales me rendit si joyeux, que je
+poussai un cri de triomphe.
+
+Tandis que j'exprimais ma joie et mon espoir, Rose me fit signe de
+m'asseoir à côte d'elle.
+
+Madame Pavelyn, après avoir échangé quelques paroles avec nous, se leva
+et s'éloigna sous prétexte d'aller chercher quelque chose dans la
+maison.
+
+Dès qu'elle eut disparu, Rose me dit:
+
+--Léon, j'ai prié ma mère de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai
+pas pu causer librement avec vous; parlons un peu à cœur ouvert.
+Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pensé à moi, beaucoup
+pensé à moi?
+
+--Ô Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon à penser à
+vous, à vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine....
+
+--Non, non, soyez tranquille, Léon, répliqua-t-elle en souriant. J'ai
+tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et à
+quelles pensées votre esprit a été en proie. Mon âme vous a accompagné
+dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai
+entendu vos lèvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire à mon image
+qui se plaçait devant vos yeux. Ne vous étonnez pas de cela, Léon. Pour
+compter les battements de votre cœur, si loin, que vous fussiez, je
+n'avais qu'à poser la main sur mon propre cœur, et je suis certaine que
+ses moindres pulsations avaient un écho dans le vôtre. Nos deux
+existences n'en font qu'une.
+
+Tremblant d'émotion, je joignis les mains et balbutiai des paroles
+d'ardente reconnaissance.
+
+La voix de Rose était si douce, le contentement illuminait sa pâle
+figure d'un éclat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon cœur
+palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante rosée.
+
+Il devait y avoir dans l'esprit de Rose des idées qu'elle ne disait pas;
+au lieu de répondre à ce que je lui disais, elle me demanda tout à coup:
+
+--Et si la maladie m'avait emportée avant votre retour, Léon, vous
+auriez toujours pensé à votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et
+vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelât à lui, pour
+pouvoir reposer à côté d'elle dans le cimetière?
+
+--Oh! ne dites pas de si horribles choses, m'écriai-je. Vous êtes déjà
+beaucoup mieux aujourd'hui, vous guérirez, n'en doutez pas; mais vous
+devez faire un peu d'efforts, Rose, pour chasser de votre esprit cette
+crainte sans fondement. Faites-le du moins par pitié pour moi.
+
+--J'ai eu dernièrement un rêve étrange, dit-elle, un rêve qui n'a pas
+duré plus de la moitié de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre
+vingt ans et plus dans l'avenir. J'étais morte.... Non, ne vous agitez
+pas, Léon: ce n'était qu'une vision dans mon sommeil.... Moi aussi,
+j'avais pleuré, j'avais frémi à l'idée de la mort, parce que je croyais
+qu'elle allait me séparer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la
+terre. Comme je m'étais trompée! Du sein de Dieu, le regard de mon âme
+s'étendait jusqu'aux dernières limites de l'univers. Mon existence était
+devenue si puissante, si perfectionnée et si multiple, que mon âme, sans
+quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis
+désolés. C'était ici, dans ce petit coin du monde où se trouve mon cher
+Bodeghem, que mon âme avait jeté les yeux. Ma tombe était derrière la
+petite église. J'y voyais quelqu'un, quelqu'un que j'avais peut-être
+trop aimé sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes
+mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs années.
+Souvent je me tenais à côté de lui; je n'entendais pas seulement ce
+qu'il disait, mais je percevais les moindres émotions de son cœur aussi
+distinctement que s'il me les eût clairement décrites. Lui aussi avait
+conscience de ma présence, car ses yeux me suivaient pendant qu'il
+souriait à mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le
+consoler, de lui donner confiance dans la réunion éternelle de nos deux
+âmes, il répondait à mon inspiration secrète comme si des lèvres
+matérielles eussent parlé à son entendement. La mort n'avait pas séparé
+l'âme déjà bienheureuse de l'âme encore souffrante!
+
+J'étais pâle et frémissant en écoutant les paroles de Rose. Je sentais
+les larmes monter de mon cœur serré à mes yeux; mais sa voix était d'un
+calme si solennel et si émouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai
+un regard plein d'un respect mêlé d'effroi sur ses yeux étincelants. Il
+était évident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si
+tristes et si étonnantes, et je prévoyais avec anxiété une révélation
+affreuse.
+
+--Léon, dit-elle, hier vous avez frémi d'effroi au premier aspect de mon
+visage amaigri. Vous avez vu l'image de la mort à mes côtés, n'est-ce
+pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez à une vie meilleure,
+n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre,
+les âmes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie
+éternelle?
+
+Elle se tut, et parut attendre une réponse affirmative; mais je ne me
+sentais pas la force de parler, et, la tête penchée sur ma poitrine, je
+me mis à pleurer en silence.
+
+--Pardonnez-moi, Léon, dit-elle. Si je remplis votre cœur de tristesse,
+c'est pour vous épargner de plus grandes souffrances au moment où mon
+enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; car,
+Léon, quand vous dites que je guérirai, vous exprimez votre espoir,
+n'est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et
+impitoyable! Si ce n'était point par compassion pour vous, ce serait par
+égoïsme que je parlerais ainsi. J'accepte le faible espoir de guérison
+que l'on s'efforce d'inspirer à la pauvre malade; mais je veux s'il
+plaît à Dieu de me rappeler à lui, fermer les yeux sans chanceler dans
+ma foi, joyeuse et triomphante dans l'impuissante mort! Vous pleurez de
+tristesse sur le sort qui me menace, Léon! Ah! dites-moi que, si votre
+crainte devait se réaliser, mon rêve deviendrait une vérité;
+promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir
+de Rose jusqu'à la fin de vos jours. Laissez mon âme emporter l'espoir
+que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l'attachait à votre
+âme. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera
+pas; que la foi, l'inébranlable foi en une éternité de bonheur vous
+donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire
+sur les lèvres, comme on prend congé d'un ami qui vous précède dans un
+beau voyage.
+
+J'étais écrasé sous le poids de ma douleur; et je luttais avec désespoir
+contre l'idée que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais
+que, malgré moi, l'idée de la mort pénétrait victorieusement dans mon
+âme et se rendait maîtresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait
+cette affreuse conviction me faisait trembler; je n'osais point parler.
+
+Rose implora d'une voix douce et plaintive un mot d'assentiment, et me
+dit qu'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues souffrances, pour
+sa lutte mortelle contre son amour, pour son dépérissement, que la
+promesse qu'elle me resterait chère après sa mort.
+
+Supplié avec cette insistance, je lui fis la promesse qu'elle
+souhaitait, et, poussé par mon exaltation croissante, j'affirmai que je
+ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de
+chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un
+élan vers elle.
+
+Elle me prit la main et dit avec une joie extrême:
+
+--Croyons maintenant que je puis encore guérir. Je serai tranquille, et
+j'aurai la force d'espérer. Quoi que Dieu décide de moi, je puis mourir:
+la mort ne nous séparera pas.
+
+Dès ce moment, Rose prêta l'oreille, avec une attention surprenante, à
+tout ce que je lui disais pour l'encourager et pour chasser de son
+esprit l'idée de sa fin prochaine. Nous causâmes longtemps de notre
+heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de
+notre vie.
+
+--Lorsque madame Pavelyn revint auprès de nous pour nous faire remarquer
+que le soleil était déjà très-haut et que la chaleur pourrait être
+nuisible à Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et
+j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la mère de Rose, par des
+paroles où respirait une confiance profondément sentie.
+
+Nous rentrâmes dans la maison.
+
+Je restai toute la journée au château à causer avec Rose et avec ses
+parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque intérêt pour
+eux, et diminuer ou dissiper leurs craintes.
+
+Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Rose. Chaque fois, elle
+s'efforça d'affermir en mon cœur sa foi illimitée dans l'impuissance de
+la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande influence, car,
+lorsque le soir fut venu et que Rose, qui se sentait très-fatiguée, alla
+se reposer, je quittai le château le sourire aux lèvres, et ce sourire
+n'était autre chose qu'un défi triomphant que je jetais à la mort.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Pendant quelques jours, Rose recouvra peu à peu plus de force et de
+gaieté, à mesure qu'elle réussissait, à force d'assauts répétés, à me
+communiquer son étrange amour de la mort.
+
+Et, en effet, quoique je conservasse encore l'espoir de la voir guérir,
+l'idée qu'elle pouvait mourir ne m'épouvantait pas toujours. Il y avait
+même des moments où, de même que Rose, je ne considérais la mort que
+comme un événement qui, sans interrompre la vie, affranchit l'âme de
+ses liens matériels et la met en possession de la puissance infinie
+qu'elle doit à son essence divine.
+
+Ainsi, si Rose devait quitter la terre, elle me verrait néanmoins, elle
+m'entendrait, elle connaîtrait les pensées de mon cœur, elle serait
+avec moi, et ne me quitterait pas jusqu'au moment où je pourrais à mon
+tour m'endormir de l'éternel sommeil du corps.
+
+Qu'était-ce pour moi que quelques années d'attente, si ces années
+restaient éclairées par la lumière du souvenir? Si j'étais soutenu dans
+ce court exil par la certitude de sa présence? Et combien plus grande
+serait notre joie, là-haut dans le ciel, en nous réunissant pour
+l'éternité! De semblables pensées s'élevaient sans cesse dans mon
+esprit. Il est bien vrai que souvent la crainte de la mort me faisait
+frissonner; et que, lorsque j'étais seul, des larmes jaillissaient de
+mes yeux; mais ce n'était que la dernière lutte de ma nature terrestre
+contre la crainte innée de son anéantissement.
+
+Enfin, sous l'influence des paroles exaltées de Rose, j'allai si loin
+dans cette manière d'envisager la mort et l'avenir, que je savais parler
+pendant des heures entières avec un calme parfait, et même avec une
+sorte d'heureuse quiétude, de choses qui font trembler les hommes et qui
+autrefois m'eussent fait défaillir d'épouvante et de douleur.
+
+Peut-être y avait-il alors quelque chose d'outré dans cette
+superstition; peut-être semble-t-il inexplicable qu'en si peu de temps
+j'aie pu élever mon esprit à une notion surnaturelle de l'éternité; mais
+lors même que Rose se fût trompée, sa puissance sur moi était si
+absolue, qu'elle aurait pu m'inspirer une foi aveugle en des choses qui
+ne peuvent exister. Et quel art, quelle éloquence irrésistible
+n'employait-elle pas pour étouffer tous les doutes qui s'élevaient en
+moi! Je n'avais pas besoin de parler; elle lisait ma pensée dans mes
+yeux; elle pressentait mes émotions et entendait les battements de mon
+cœur; car elle répondait à toutes mes hésitations, combattait mon
+incertitude et dissipait mes doutes avant que j'eusse pu soupçonner
+moi-même quelles pensées allaient s'éveiller dans mon esprit.
+
+Depuis que nos âmes étaient parvenues à un accord aussi parfait, jamais
+la moindre tristesse ne venait assombrir nos esprits. Il y avait dans
+nos entretiens quelque chose de divin, de surnaturel, qui souvent nous
+emportait si loin, que nous parlions comme si nos âmes étaient déjà
+indissolublement unies dans la patrie éternelle.
+
+Un jour, cependant, Rose parut rêveuse et taciturne.
+
+Quand je parvenais à faire éclore un sourire sur ses lèvres, ce signe de
+gaieté disparaissait immédiatement de son visage; elle semblait
+distraite, et il était facile de voir qu'elle n'était pas aussi bien que
+la veille.
+
+Ses parents commençaient à craindre que le mieux qui s'était déclaré
+dans son état ne continuât point. La noble fille faisait de grands
+efforts sur elle-même pour affecter la gaieté et la confiance, afin de
+consoler sa mère. Je lus dans ses yeux qu'une pensée importune la
+poursuivait, et je tâchai de savoir ce qui l'inquiétait ainsi. Mais elle
+évita, non sans être embarrassée, de répondre à mes questions, et
+résista pendant deux jours à mes instances, en essayant de me faire
+croire que sa mélancolie était la suite d'une agitation nerveuse et
+maladive.
+
+Dans la matinée du troisième jour, je la trouvai assise dans son
+fauteuil de malade, sous l'ombre du tilleul. Elle était seule. Je lui
+demandai comment elle se trouvait, et si elle avait eu un bon repos la
+nuit. Nous parlâmes ainsi pendant quelques instants de sa maladie; mais
+je m'aperçus bientôt que ses idées étaient ailleurs, et qu'elle
+m'écoutait avec distraction.
+
+--Rose, soupirai-je avec un accent de triste reproche, vous avez donc
+des secrets pour moi? Il y a quelque chose qui vous afflige, et vous me
+refusez ma part de votre douleur?
+
+--Non, Léon, répondit-elle, je n'ai pas de secrets pour vous, et j'ai
+voulu être seule pour vous confier les inquiétudes qui m'ont ravi la
+paix du cœur. Elle est bien terrible, la crainte qui depuis deux jours
+s'est élevée, en moi, et qui s'est changée en une terreur insurmontable.
+J'ai une prière à vous faire, un grand sacrifice à vous demander; vous
+me l'accorderez, n'est-ce pas, Léon?
+
+Je l'assurai que rien ne me coûterait pour satisfaire ses moindres
+souhaits, et j'attendis avec une certaine anxiété la confidence
+annoncée.
+
+--Léon, dit-elle, depuis trois jours et trois nuits une affreuse pensée
+se dresse comme un fantôme devant mes yeux. Notre inclination l'un pour
+l'autre est née dans notre cœur à notre insu. Nous l'avons combattue,
+nous avons lutté sans pouvoir la vaincre; nous le croyons, au moins.
+Mais, dans ce combat, avons-nous bien usé toutes nos forces, jusqu'à la
+dernière? Et s'il était vrai que, tout en luttant, nous eussions
+pourtant nourri et caressé en nous-même ce sentiment d'amour, nous
+serions coupables; le lien qui unit nos âmes ne serait qu'une faiblesse
+indigne, un fol égarement. Ô Léon, je vais bientôt paraître devant Dieu!
+
+J'essayai de la tranquilliser en lui montrant la chasteté et la pureté
+de notre amour. Je lui prouvai avec une conviction complète qu'un pareil
+sentiment, dégagé de tous les désirs terrestres, ne pouvait pas être
+coupable, et que, si réellement nous n'avions pas lutté jusqu'au bout
+contre le vœu de notre cœur, Dieu, dans sa souveraine justice, ne
+ferait pas un crime à de pauvres créatures de leur faiblesse.
+
+Sans me répondre, elle reprit le fil de ses pensées.
+
+--Il y a autre chose qui m'inquiète: vous m'avez promis, Léon, de ne
+jamais cesser de penser à moi après ma mort;--mais, si les nécessités
+matérielles de la vie vous forcent à travailler, si vous devez chercher
+loin d'ici vos moyens d'existence, que notre humble Bodeghem ne peut pas
+vous offrir, comment pourrez-vous rester fidèle à mon souvenir? comment
+veillerez-vous sur ma tombe? Et mon âme, du haut du ciel, ne vous
+verra-t-elle pas errer sur la terre avec un cœur refroidi, d'où les
+soins de la vie auront effacé le souvenir?
+
+Il n'était pas facile de trouver des paroles persuasives pour combattre
+victorieusement ces doutes.
+
+Je renouvelai ma promesse, et lui jurai que chaque battement de mon
+cœur raviverait en moi son souvenir et l'espoir d'être bientôt réuni à
+elle dans le sein de Dieu.
+
+Elle parut sortir d'un rêve, et s'écria:
+
+--Léon, avant de mourir, je voudrais être votre femme....
+
+Ces mots me firent frissonner et pâlir. Était-ce la surprise, la crainte
+ou la joie?
+
+Je ne sais, mais j'étais extrêmement ému, et je m'écriai en levant les
+bras au ciel:
+
+--Dieu! Rose, que dites-vous? Ma femme, vous! sur la terre?...
+
+--Voyez-vous, Léon, reprit-elle avec un calme solennel, si la loi nous
+avait unis, et que la bénédiction du prêtre eût sanctifié notre amour,
+notre affection ne serait pas seulement légitimée aux yeux du monde,
+mais aussi devant Dieu, au nom duquel nous serions indissolublement
+unis. Alors je pourrais paraître sans crainte devant son tribunal
+redoutable, je pourrais vous aimer dans la patrie des âmes; et vous,
+vous pourriez garder ma mémoire ici-bas avec une pieuse fidélité; car je
+veillerais sur mon époux, et vous penseriez à l'hymen que le ciel même
+aurait béni.
+
+Mon cœur battait d'enthousiasme et d'admiration. Rose serait ma femme!
+nos âmes recevraient le sceau ineffaçable de l'union des âmes!
+
+--Et d'ailleurs, poursuivit Rose, ce mariage me permettrait de préserver
+ma mémoire de toute faiblesse dans votre cœur; car, Léon, je veux vivre
+dans vos pensées, sans avoir à lutter en vous contre des soins
+matériels. Si je devenais votre femme, vous consentiriez, n'est-ce pas,
+à recevoir de mes mains la dot qui vous donnerait les moyens d'être
+toujours fidèle à ma mémoire jusqu'au jour où sonnera l'heure de votre
+délivrance?
+
+Je balbutiai quelques mots de gratitude et de bonheur; mais je lui
+objectai que ses parents s'accueilleraient pas avec plaisir cet étrange
+et triste désir.
+
+Elle me répondit qu'elle en avait déjà parlé à sa mère, et qu'elle était
+convaincue que son père y consentirait avec joie. Elle ne voulait pas me
+forcer, cependant, et essaya de me démontrer que c'était un grand
+sacrifice qu'elle exigeait de moi; que, si mon esprit avait la moindre
+hésitation ou entrevoyait la plus légère objection, je ne devais point
+accepter sa proposition, m'enchaîner pour jamais à une femme qui
+reposerait peut-être bientôt sous la froide terre du cimetière; mais
+que, si ma tendresse était assez profonde et assez dévouée pour
+consacrer ma vie à une morte, elle me demandait mon consentement comme
+la plus grande preuve d'amour que je pusse lui donner.
+
+Ému jusqu'aux larmes, je l'assurai que je n'avais jamais osé espérer
+tant de bonheur, et que la bénédiction du prêtre, en sanctifiant notre
+amour, m'apporterait une félicité inexprimable.
+
+Elle me regarda jusqu'au fond des yeux avec l'éclat de l'exaltation sur
+le visage, et reprit:
+
+--Maintenant, Léon, vous ne verrez plus sur mon visage aucune trace de
+chagrin. J'attendrai avec une joyeuse espérance le moment solennel de
+notre mariage; et si Dieu me laisse vivre jusque-là, vienne alors
+l'impuissante mort! Elle ne pourra ni m'effrayer ni m'attrister, car
+elle ne brisera rien, elle n'affaiblira rien, elle ne séparera rien....
+Venez Léon, rentrons maintenant. Après le dîner, quand vous serez parti,
+je parlerai à mon père de notre union prochaine. Ciel! quel bonheur,
+quelle joie! Marcher ainsi au bras de mon fiancé, me sentir soutenue car
+celui qui sera mon époux avant peu!...
+
+Nous rentrâmes. M. et madame Pavelyn virent avec étonnement le
+changement qui s'était opéré en Rose. Elle ne cessait pas de sourire, et
+se réjouissait avec ivresse, comme si la santé lui était revenue
+subitement.
+
+À midi, lorsque je quittai le château pour rentrer chez mes parents,
+Rose m'adressa encore un clin d'œil pour me promettre que son vœu
+s'accomplirait infailliblement.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Rose avait, le jour même, parlé à ses parents de son désir d'être unie à
+moi par les liens du mariage. Son père, qui eût fait volontiers les plus
+grands sacrifices pour lui épargner le moindre chagrin, lui avait
+accordé sans aucune objection tout ce qu'elle désirait, et m'avait même
+supplié de ne pas refuser cette satisfaction à sa pauvre fille. Il
+espérait que la joie de voir s'accomplir ainsi son vœu le plus cher
+donnerait à Rose un nouveau courage et de nouvelles forces pour lutter
+victorieusement contre sa cruelle maladie.
+
+Chose étrange, pourtant! Dès le lendemain matin, nous remarquâmes que
+l'état de Rose avait sensiblement empiré. Ses yeux avaient perdu leur
+éclat; ses lèvres étaient décolorées, et il y avait dans son regard
+vitreux quelque chose d'humide qui attestait un affaiblissement des
+forces vitales.
+
+C'était donc vrai, ce que Rose m'avait dit plus d'une fois!
+L'amélioration que nous avions cru remarquer en elle n'était qu'une
+apparence trompeuse. Par un incroyable effort sur elle-même, elle avait
+rassemblé toutes les forces de son âme pour me rendre douce et familière
+l'idée de sa mort, et ce qu'il lui restait de cette force mourante,
+elle l'avait employé à nous faire consentir, ses parents et moi à son
+mariage.
+
+Maintenant que ce but suprême était atteint, elle défaillait, et en une
+seule nuit la maladie avait repris toute se violence et se développait
+avec une rapidité nouvelle.
+
+Rose, cependant, souriait et parlait gaiement. Aucune pensée triste ne
+jetait une ombre sur son visage; et, quoique son corps fût de plus en
+plus consumé par la maladie, son esprit restait calme, tranquille, et
+d'une étonnante vivacité.
+
+Assurément, la certitude que Rose allait mourir ne m'effrayait plus, et
+je pouvais causer tranquillement avec elle, pendant des journées
+entières, de son départ pour une autre patrie; mais il arrivait
+cependant que la vue de sa pâleur cadavérique et sa toux douloureuse me
+faisaient frissonner malgré moi, et éveillaient en moi un sentiment de
+pénible compassion. Elle lisait au fond de mon cœur. Dès qu'une vague
+pensée d'angoisse ou de tristesse se glissait dans mon esprit, elle
+fixait ses yeux sur les miens avec une expression de doux reproche, et
+me rappelait au mépris de la mort corporelle, et à la foi la plus vive
+en la vie éternelle de l'âme.
+
+M. et madame Pavelyn reconnaissaient avec la plus profonde douleur
+qu'ils s'étaient laissé abuser par une vaine espérance. Chaque fois
+qu'ils regardaient leur enfant et qu'ils voyaient, pour ainsi dire heure
+par heure, les progrès de la maladie, leurs larmes coulaient en
+abondance. Mais ils subirent insensiblement l'irrésistible influence de
+la confiance sans bornes de Rose et de l'inexplicable lucidité de son
+esprit; ils parurent enfin attendre avec une sorte de résignation la
+séparation fatale, et cessèrent de pleurer si amèrement.
+
+Dans l'intervalle, les préparatifs de notre mariage furent achevés en
+grande hâte.
+
+M. Pavelyn fit tout ce qui était en son pouvoir pour abréger autant que
+possible les formalités légales et religieuses; car, quoique Rose nous
+assurât qu'elle vivrait au moins assez longtemps pour atteindre le jour
+solennel, nous commencions à craindre que la mort ne vînt la frapper à
+l'improviste, avant que son dernier vœu fut rempli.
+
+Rose voulait être belle ce jour-là, belle et gaie comme il convient à
+une épousée. Avec quelle joie enfantine elle nous parlait de la toilette
+que l'on était en train de lui faire à Anvers, des bijoux qui devaient
+parer ses bras et sa poitrine, et de la couronne de fleurs d'oranger qui
+ornerait sa tête.
+
+Pauvre vierge, elle était comme un squelette vivant; elle ne pouvait
+plus se lever sans aide de son fauteuil; elle haletait péniblement pour
+aspirer dans ses poumons rétrécis un peu d'air frais; souvent une toux
+sifflante, un vrai râle menaçait de l'étouffer! il était visible que son
+corps souffrait d'atroces tortures... et cependant elle parlait avec
+une exaltation naïve de sa belle robe de noces et de sa blanche
+couronne de mariée!
+
+Son mal s'aggrava si rapidement pendant les derniers jours qui devaient
+précéder notre mariage, que, ses parents et moi, nous étions convaincus,
+hélas! qu'elle n'atteindrait pas le moment souhaité!
+
+En effet, depuis près d'une semaine, elle n'avait pu quitter son lit;
+son estomac refusait toute nourriture; elle gémissait péniblement, comme
+si sa dernière lutte contre la mort victorieuse avait commencé, et son
+sommeil était sans cessé troublé par une sueur nocturne, ce terrible
+signe que l'âme est en travail pour se dégager des liens du corps!
+
+Qu'elle fut affreuse pour moi, la nuit qui devait faire place au jour
+solennel!
+
+Rose mourrait-elle sans voir notre amour légitimé et sanctifié par la
+bénédiction du prêtre?
+
+Devait-elle entreprendre l'éternel voyage accablée de tristesse et de
+crainte?
+
+Ah! si le ciel en avait décidé ainsi, que son agonie serait
+terrible!--Car l'imperturbable quiétude et l'admirable courage qu'elle
+avait montrés n'avaient leur source que dans l'espoir que Dieu
+pardonnerait à l'épouse légitime la faiblesse de la pauvre jeune fille.
+Elle exhalait son dernier souffle, son cœur ne battait pour ainsi dire
+plus, la main de la mort s'étendait pesante sur sa poitrine....
+
+Ces pensées, cette angoisse, ce désespoir passaient comme des spectres,
+devant mes yeux terrifiés, tandis que, dans ma cruelle insomnie,
+j'étais assis à côté de mon lit, arrosant de mes larmes le plancher de
+ma chambre. Le moindre bruit me faisait frissonner et me causait une
+terreur inexprimable. À chaque instant, je croyais entendre les pas d'un
+messager qui viendrait me dire:
+
+--Elle est morte!
+
+Enfin, quand le ciel s'éclaira des premières lueurs du matin, un
+domestique arriva.
+
+J'épiais en tremblant les paroles sur ses lèvres, car je ne doutais pas
+qu'il ne vînt me broyer le cœur par l'affreuse nouvelle; mais, au
+contraire, je poussai un cri de joie insensé.... Rose vivait encore;
+elle allait mieux, même! Dieu, dans sa miséricorde, avait permis que le
+soleil qui devait éclairer notre hymen se levât encore pour elle!
+
+Je m'apprêtai à la hâte pour la solennité avec un nouveau courage et une
+foi raffermie. Moi aussi, je devais être beau et paré comme un heureux
+époux. Rose l'avait voulu ainsi.
+
+Il fallait me hâter; car, maintenant que le jour était venu, il n'y
+avait plus d'obstacle, et nous ne pouvions pas perdre un seul instant.
+
+Peu après, j'étais en route pour le château, suivi de mes parents, et je
+montais dans la chambre de la malade, où notre union devait être
+célébrée.
+
+Il y avait déjà beaucoup de personnes présentes; le maire et son
+secrétaire, le prêtre et son servant, les témoins et les amis.
+
+Rose était assise dans un fauteuil à coussins. À mon apparition, elle me
+sourit avec une expression de béatitude céleste, en remerciant Dieu de
+lui avoir fait la grâce de triompher de la mort jusqu'à ce jour;--mais,
+moi, quoiqu'elle voulût m'arracher des paroles de joie, je ne pouvais
+parler, et je tenais mon regard fixé sur elle, avec une admiration
+stupide....
+
+Je ne sais pas ce qui se passa en moi. Cette robe de noces, d'une
+blancheur immaculée, emblème de l'absence du corps matériel; cette
+couronne de mariée, blanche comme la neige, que mon imagination nimbait
+de rayons comme la couronne lumineuse d'une sainte; ces yeux, si vagues
+et si profonds, qu'ils semblaient me regarder du fond de l'éternité; la
+beauté mystique et surnaturelle de Rose en ce moment, égaraient mes
+sens. Ce n'était pas le corps de Rose qui était là, devant moi dans ce
+fauteuil; non, elle n'avait plus rien de terrestre: c'était son âme, son
+âme bienheureuse, qui était descendue du sein de Dieu pour remplir une
+promesse chère!
+
+Quel devait être l'étonnement des assistants! Rose pénétra le trouble de
+mes sens, et se réjouit de me voir si plein d'espoir et de foi. Tandis
+que chacun se faisait violence pour ne pas pleurer, et que quelques-uns
+se détournaient pour cacher une larme furtive, nous nous souriions l'un
+à l'autre, comme si le ciel s'ouvrait à nos yeux, où brillaient le
+bonheur et le ravissement....
+
+La voix du maire, qui s'était approché, tenant un écrit à la main, pour
+nous lire le texte de la loi, m'arracha violemment à ma douce extase.
+Rose, à qui mon exaltation avait prêté des forces suprêmes, se coucha
+sur ses coussins et écouta, la poitrine haletante et les yeux presque
+éteints, la voix du maire....
+
+Enfin, lorsqu'on lui demanda si elle consentait à être ma femme, le oui
+fatal sortit encore clair et distinct de ses lèvres.... Mais alors elle
+ferma les yeux, et sa tête glissa, défaillante, sur l'appui du
+fauteuil....
+
+Des cris de douleur et de pitié retentirent dans la chambre, des larmes
+jaillirent de tous les yeux? et chacun se précipita au secours de la
+mourante.
+
+La garde-malade la prit dans ses bras et la coucha dans son lit....
+J'attendais en tremblant l'annonce de sa mort. Hélas! nous étions bien
+mariés légitimement devant le monde; mais Dieu refuserait--il sa
+bénédiction à notre amour? La pauvre Rose devait-elle descendre dans la
+tombe sans cette dernière et suprême satisfaction?...
+
+Mon épouvante m'avait trompé: la position horizontale qu'on venait de
+lui donner fit refluer vers le cœur de la malade le peu de sang qui
+circulait encore dans ses veines. Elle ouvrit bientôt les yeux, et dit
+au prêtre, par un signe, qu'elle était prête à faire entre ses mains le
+serment solennel.
+
+Sans perdre de temps, le ministre du Seigneur commença à réciter sur
+nous les prières de l'Église. Il unit nos mains, nous fit jurer une
+fidélité éternelle; puis, d'un ton émouvant, qui résonna dans mon cœur
+comme une voix des cieux:
+
+--Soyez bénis, dit-il: Dieu vous a inséparablement unis!
+
+Un cri de triomphe souleva le sein de Rose. Elle m'attira vers elle, me
+pressa dans ses bras, et me dit dans ce premier et dernier embrassement:
+
+--Mon noble ami, mon cher époux, maintenant j'ai vécu assez sur la
+terre. Je vais partir: la voix de Dieu m'appelle. Je suis heureuse.
+Adieu! pensez à moi, tenez votre promesse. Que l'espoir reste, la
+lumière de votre vie. Jusqu'à ce que l'époux et l'épouse puissent boire
+ensemble à la source de l'amour éternel.... Léon, Léon, adieu!
+
+Elle parut prise d'une convulsion; je reculai, non pas de crainte, mais
+de respect pour le solennel mystère de la délivrance de l'âme qui allait
+s'accomplir.
+
+Rose fit encore un mouvement; elle prit le crucifix placé sur son cœur,
+le porta à ses lèvres, leva au ciel ses yeux mourants, et demeura ainsi
+immobile....
+
+Tandis que le prêtre murmurait les prières de l'Église sur la mourante,
+je tenais les yeux fixés sur elle comme en extase.
+
+Ah! comme elle était belle, ce doux ange qui avait pour auréole une
+couronne de mariée! comme la béatitude, rayonnait sur ses traits
+souriants! Quel espoir, quelle foi, quelle élévation vers Dieu dans son
+regard immobile!
+
+Je joignis les mains en frémissant de respect et d'admiration: la voix
+du prêtre résonnait dans le silence de la chambre.
+
+--Priez, dit-il tristement, priez mes enfants; son âme est montée au
+ciel!
+
+Tous tombèrent à genoux; je tombai devant le lit en levant les bras vers
+le souverain arbitre des destinées humaines, pour le remercier de sa
+bonté infinie.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+J'étais resté deux jours et deux nuits dans la demeure du vieux
+sculpteur. Son long et triste récit avait plus d'une fois fait couler
+mes larmes; et avant même d'avoir entendu la fin de l'histoire de sa
+vie, une si profonde admiration s'était élevée en moi, que je ne pouvais
+plus le regarder sans être ému de vénération et de respect.
+
+Au moment où j'allais partir, je serrai une dernière fois, avec une
+ardeur fébrile, les mains du vieillard, qui était pour moi la
+personnification vivante de l'espérance et de l'amour, et qui m'avait
+fait comprendre l'étonnante puissance du souvenir.
+
+Mon chemin me conduisit à travers le cimetière: je m'arrêtai près de la
+tombe de fer, et je contemplai longtemps, oublieux de moi-même comme
+dans un rêve, ces fleurs aussi vivaces et aussi fraîches encore après
+quarante ans que la mémoire de celle dont elles ombrageaient les
+cendres....
+
+Peu à peu, ma tête pencha plus profondément sur ma poitrine, et je
+répandis des larmes silencieuses sur la tombe de la douce Rose, la
+victime d'un amour chaste et infini....
+
+Et, continuant ma route, je remerciai Dieu d'avoir donné à sa faible
+créature l'espérance qui ne meurt jamais, comme un ange gardien, et le
+souvenir toujours renaissant, comme une source intarissable de
+consolation et de force!
+
+
+
+F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER ***
+
+***** This file should be named 17242-0.txt or 17242-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Frank van Drogen, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,8605 @@
+The Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La tombe de fer
+
+Author: Hendrik Conscience
+
+Release Date: December 6, 2005 [EBook #17242]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+LA TOMBE DE FER
+
+PAR
+
+HENRI CONSCIENCE
+
+
+
+
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1878
+
+
+
+
+TOMBE DE FER
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+
+La classe du village était finie....
+
+Voilà Mieken, la jolie enfant blonde, qui s'en retourne à la maison avec
+son ardoise sous le bras. Son voisin Janneken, tête frisée aux cheveux
+noirs, marche à côté d'elle.[1]
+
+[Note 1: Mieken et Janneken, petite Marie, petit Jean.]
+
+Chemin faisant, ils cueillent dans le seigle des bluets bleus et des
+coquelicots rouges.
+
+Ils s'asseoient sur le seuil de pierre fruste à l'entrée du cimetière.
+
+Janneken tresse une couronne avec les fleurs. La petite fille trouve que
+cela dure trop longtemps et témoigne son impatience de posséder la
+couronne....
+
+Mais Janneken travaille avec une attention sérieuse. Sans savoir ce qui
+le pousse, il arrange et entremêle les fleurs, cherche l'harmonie des
+couleurs et essaie de temps à autre la couronne sur la tête de sa
+gentille compagne.
+
+Un sentiment d'amitié ou d'amour a-t-il fait déjà de l'enfant un artiste
+précoce?
+
+Derrière ces innocents amis s'étend le champ de l'éternel repos, avec
+son silence que rien ne trouble, avec ses tombes verdoyantes et ses
+croix renversées....
+
+L'humble petite église s'élève au-dessus du champ des morts. Sa vieille
+tour, lourde et massive à la base, ressemble à un vieillard pleurant sur
+ses enfants qui ne sont plus; mais bientôt ses formes deviennent plus
+sveltes, et elle s'élance vers le ciel comme une aiguille et montre
+l'étoile d'or de l'espérance scintillant au-dessus des générations qui
+dorment dans le sein de la terre.
+
+Le soleil répand sa joyeuse lumière sur le cimetière; les fleurs se
+balancent sur les tombes au souffle du vent chaud du midi; les oiseaux
+chantent dans les tilleuls qui ombragent le gazon bénit; des papillons
+bigarrés voltigent au-dessus des petites croix de bois.... Mais rien ne
+trouble le silence solennel ni la religieuse solitude du jardin des
+morts.
+
+Janneken a achevé son oeuvre. Sur la tête de Mieken rayonne la couronne
+rouge et bleue qu'il a tressée pour elle.
+
+Tous deux entrent dans le sentier qui serpente à travers le cimetière.
+
+Janneken voit une marguerite blanche briller comme une étoile d'argent
+sur une tombe. Il fait un saut de côté, arrache la fleur de sa tige et
+la fixe sur le front de son amie.
+
+C'est le joyau le plus précieux dans le diadème d'une reine,--reine dont
+la royauté naissante est la vie, dont le sceptre est la beauté, dont les
+trésors sont la candeur et la foi....
+
+Mieken s'avance toute joyeuse, ses yeux bleus brillent d'un orgueil
+enfantin et mêlent leur doux éclat à celui des bluets qui s'agitent sur
+son front.
+
+Mais elle s'arrête et regarde en souriant une petite croix de bois dont
+la fraîche guirlande de fleurs indique une tombe nouvellement fermée.
+
+--La couronne que tu portes est bien plus belle, dit Janneken.
+
+--C'est là qu'est enterrée la petite Lotte, du charron, dit la petite
+fille, rêveuse.
+
+--Malheureuse petite Lotte! répond le petit garçon; elle ne pourra plus
+aller à l'école avec nous.
+
+--Mais elle est au ciel, n'est-ce pas?
+
+--Oui, elle est au ciel, la pauvre fille!
+
+--Pourquoi es-tu donc triste de ce que la petite Lotte est au ciel?
+demanda Mieken étonnée. Elle est si bien au ciel! On peut s'y promener
+du matin au soir avec les jolis petits anges, on y reçoit des friandises
+à plein tablier, tous les jours y sont des dimanches, on y joue et on y
+chante sans cesse; et quand on est fatigué de jouer, la bon Dieu vous
+prend sur ses genoux et vous endort en vous embrassant!
+
+--Oui, oui, il doit faire bon au ciel, soupire Janneken, absorbée dans
+ses pensées.
+
+--J'ai vu Lotte, lorsqu'elle était déjà devenue un petit ange, et
+qu'elle dormait un long sommeil avant d'aller au ciel, reprend Mieken.
+Ah! qu'elle était belle! Elle avait une belle robe blanche, et sa figure
+et ses mains étaient encore plus blanches que sa robe; elle portait sur
+ses cheveux une couronne de fleurs d'or et d'argent, avec des petites
+étoiles et des perles, comme l'Enfant Jésus dans l'église[2]. Et Lotte
+souriait si doucement dans son sommeil, qu'on eût dit qu'elle rêvait
+déjà du ciel. Je ne vis pas ses ailes, mais sa mère me dit qu'elles
+étaient repliées sous son dos afin de se reposer pour le long voyage....
+Car le ciel est bien loin, bien loin d'ici, Janneken!
+
+[Note 2: Dans certaines parties de la Belgique, c'est la coutume de parer
+d'une couronne de fleurs artificielles le front des enfants mort.]
+
+--Viens, Mieken, murmura le petit garçon en l'éloignant avec la main de
+la petite tombe. Je ne voudrais pas mourir tout de même, car je ne
+pourrais plus jouer avec toi.
+
+--Mais, si nous pouvions aller au ciel ensemble, ce serait bien ainsi,
+n'est-ce pas?
+
+--Non, non, ne parle plus de cela, répliqua Janneken avec tristesse.
+Cela me fait peine. Ah! Mieken, n'es-tu donc pas contente sur la terre?
+
+Ils s'approchèrent de l'autre côté de l'église.
+
+Il y a là, contre le mur, un petit enclos fermé d'une grille de fer
+établie pour protéger une tombe contre les pieds des passants. Une porte
+à serrure est ménagée dans la grille, et, à deux pas de là, est un banc
+en bois de chêne dont la surface est polie par un long usage.
+
+Dans l'enclos, pas de pierre portant le nom du mort chéri; mais le sol
+est couvert de fleurs délicieuses. Il est visible qu'une main pieuse les
+soigne et les arrose; car, tandis que dans le reste du cimetière, le
+gazon est à demi grillé par la chaleur de l'été, les fleurs de la tombe
+montrent une fraîcheur et une vitalité surprenantes.
+
+--Tiens! s'écrie la petite fille, encore de nouvelles fleurs sur la
+tombe de fer.... Des fleurs sorties de terre et écloses en une seule
+nuit; c'est étrange, n'est-ce pas? Des fleurs qu'on ne trouve nulle
+part, ni dans les prés, ni dans les champs, ni dans les bois!
+
+--O innocente Mieken! c'est toujours l'ermite qui les plante là!
+
+--Oui. Alors, que signifie ce banc usé? c'est la dame blanche qui vient
+s'asseoir toutes les nuits sur le banc, prés de la tombe de fer, jusqu'à
+ce que les coqs chantent?
+
+--Non, c'est le vieil ermite qui vient prier tous les jours sur le banc.
+
+--Mais qui peut être enterré là, Janneken? Ma mère na le sait pas.
+
+--Je l'ai demandé à mon père. C'est une vilaine histoire que je ne puis
+comprendre. Je crois que l'ermite a été marié avec une femme qui était
+déjà morte....
+
+--Vois, Janneken, la belle fleur! interrompit la petite fille en
+admiration; avec des feuilles jaunes comme de l'or et un coeur rouge
+comme du sang....
+
+Le petit garçon regarda de tous côtés avec défiance et dit:
+
+--Je cueillerais bien cette fleur pour l'ajouter à ta couronne, Mieken;
+mais j'ai peur que l'ermite ne me voie.
+
+--Non, non, ne la cueille pas, dit l'enfant effrayée. La dame blanche le
+saurait.
+
+Mais Janneken se pencha au-dessus du grillage de fer et s'allongea pour
+saisir la belle fleur.
+
+--Fuis, fuis, voilà l'ermite! s'écria Mieken.
+
+Et les deux enfants s'élancèrent effrayés hors du cimetière.
+
+
+
+
+I
+
+
+Par une belle journée d'été, je cheminais, le bâton de voyage à la main,
+le long d'une des chaussées, qui, d'Anvers, se dirigent vers la Campine.
+J'étais las de rêver et de jouir du spectacle de la nature; car la
+longue route avait fatigué mes membres, et la chaleur étouffante avait
+émoussé la sensibilité de mon cerveau.
+
+Ce n'était pas que j'eusse fait une longue journée de marche, ni
+précipité mon pas de manière à épuiser mes forces. J'étais parti de la
+ville le matin de bonne heure et j'avais marché, je m'étais assis au
+bord de la route, j'avais causé avec des gens de l'auberge; j'avais
+cueilli des herbes et effeuillé des fleurs, et, ainsi rêvant, flânant et
+jouant avec un plaisir enfantin, je n'avais fait que trois lieues de
+chemin quand le soleil commençait déjà à descendre vers l'horizon.
+
+Ce fut avec use véritable satisfaction que j'entendis derrière moi un
+bruit lointain de roues, et que je distinguai, dans un nuage dépoussière
+lumineux, la gigantesque masse noire qui m'annonçait l'arrivée de la
+diligence.
+
+Lorsque la lourde voiture s'approcha enfin de l'endroit où je me
+trouvais, je fis un signe au conducteur qui, de loin, m'avait déjà
+envoyé un salut amical, comme à une vieille connaissance.
+
+Il arrêta ses chevaux, ouvrit la diligence et répondit à ma question
+télégraphique:
+
+--Il y a encore place dans le coupé. Où allons-nous par ce temps
+étouffant?
+
+--Descendez-moi au chemin de Bodeghem.
+
+--Bien, monsieur.... En route!
+
+Je sautai dans la diligence, et, avant que je fusse assis, les chevaux
+avaient repris leur trot cadencé.
+
+Il n'y avait qu'un voyageur dans le coupé; un vieillard à cheveux gris
+qui avait répondu à mon salut par un «bonjour, monsieur», prononcé à
+voix basse, presque sans me regarder, et semblait peu porté à la
+conversation.
+
+Pendant un certain temps, je regardai par la portière, contemplant
+distraitement les arbres qui défilaient rapidement les uns après les
+autres devant les glaces delà diligence.
+
+Mais bientôt un retour de curiosité reporta mon attention sur mon
+compagnon de voyage, et, comme il tenait la tête et le regard baissés,
+je pus l'observer et l'examiner à loisir.
+
+Il n'y avait rien de bien remarquable en lui. Il paraissait avoir passé
+la soixantaine; ses cheveux étaient blancs comme l'argent, et son dos
+me parut légèrement voûté. Les traits de son visage étaient doux et
+portaient les traces d'une beauté flétrie. Ses vêtements simples, mais
+riches, étaient ceux d'un homme qui appartient à la bonne
+bourgeoisie.--L'immobilité de ses yeux grands ouverts, un sourire qui se
+jouait parfois sur ses lèvres, et le pli de la réflexion au-dessus de
+ses sourcils indiquaient qu'il était préoccupé en ce moment d'une pensée
+absorbante.
+
+Ce qui attira plus particulièrement mon attention, c'est un petit bloc
+d'albâtre placé à côté de lui sur le banc. Comme cet objet, encore
+informe, ressemblait assez bien au socle d'une pendule, et que je voyais
+trois ou quatre instruments en acier d'une forme particulière sortir en
+partie d'un papier placé près du morceau d'albâtre, je crus ne pas me
+tromper en concluant que mon compagnon de voyage devait être un
+horloger.
+
+Après un long silence, je me hasardai à lui adresser cette phrase
+banale:
+
+--Il fait bien chaud aujourd'hui, n'est-ce pas, monsieur?
+
+Il sursauta comme s'il s'éveillait d'un rêve, se tourna vers moi et
+répondit avec un sourire aimable:
+
+--En effet, il fait très-chaud, monsieur.
+
+Puis il détourna les yeux de nouveau et reprit sa position première.
+
+Je ne me sentais pas grande envie de faire plus ample connaissance avec
+un homme qui était si avare de ses paroles et si peu porté à la
+conversation. D'ailleurs, son visage, que je venais seulement de voir
+entièrement, m'avait inspiré une sorte de respect, à cause de la majesté
+empreinte dans tous ses traits, où se lisaient les signes du génie et du
+sentiment.
+
+Je me blottis dans un coin de la diligence, je fermai les yeux, et je
+rêvai tant et si bien, que je finis par m'assoupir.
+
+--Les voyageurs pour Bodeghem! cria le conducteur en ouvrant la
+portière.
+
+Je sautai sur la chaussée et payai ma place. Le conducteur remonta sur
+son siège, fouetta ses chevaux, et me cria en guise d'adieu:
+
+--Bon voyage, monsieur Conscience! et ne racontez pas trop de fables sur
+la tombe de fer.
+
+Tout étonné, je suivis des yeux le conducteur. Qui pouvait avoir révélé
+le but de mon voyage, puisque, tout le long de ma route, je n'en avais
+dit mot à personne?
+
+Une voix qui prononçait mon nom derrière moi me fit retourner la tête.
+
+Je vis s'approcher, le chapeau à la main, le sourire aux lèvres, et son
+bloc d'albâtre sous le bras, mon singulier compagnon de la diligence. Il
+était sans doute descendu après moi sans que je l'eusse remarqué.
+
+Il me salua d'un air cordial, et me dit:
+
+--Vous êtes M. Conscience, le chantre de notre humble Campine? Excusez
+mon importunité et permettez-moi de vous serrer la main; il y a si
+longtemps que je souhaitais de vous voir....
+
+Je balbutiai quelques paroles pour remercier le bon vieillard de son
+amabilité.
+
+--Et vous allez à Bodeghem? demanda-t-il.
+
+--Oui; mais je n'y resterai pas longtemps; je compte être à Benkelhout
+avant ce soir, pour y passer la nuit.
+
+--J'aurai du moins le bonheur d'être votre compagnon de route, et
+peut-être votre guide jusqu'à Bodeghem; car vous n'êtes pas encore venu
+dans notre pauvre petit village oublié?
+
+--Non, monsieur, pas encore, et c'est avec plaisir que je profiterai de
+votre obligeance, à condition que vous me permettrez de vous décharger
+de cette pierre.
+
+--N'y faites pas attention: mes cheveux son blancs, et mon dos commence
+à se voûter, mais les jambes et le coeur sont encore bons.
+
+J'insistai pour porter la pierre, en invoquant son grand âge, mes forces
+plus juvéniles et le respect que l'on doit à la vieillesse; mais il
+s'excusa et se défendit avec ténacité; enfin, je lui pris son fardeau
+presque de force et l'obligeai ainsi de me suivre sur la route
+sablonneuse.
+
+Pour mettre un terme aux témoignages de son regret, je lui demandai:
+
+--Ce bloc d'albâtre est destiné, sans doute, à la base d'une pendule?
+Monsieur est probablement horloger?
+
+--Horloger? répondit-il en riant. Non, je suis sculpteur.
+
+--Vraiment! je suis donc en compagnie d'un artiste? J'en suis charmé.
+
+--Un amateur, monsieur.
+
+--Et vous demeurez à Bodeghem depuis longtemps déjà?
+
+--Depuis au moins quarante ans.
+
+--Peut-être votre nom ne m'est-il pas inconnu.
+
+Le vieillard secoua la tête, et répondit après une pause:
+
+--Vous êtes encore trop jeune, monsieur, pour connaître mon nom. Ce
+n'est pas que, dans le monde des arts, on n'ait fait quelque bruit
+autour de ce nom; mais cela ne dura pas longtemps; plus de trente ans se
+sont écoulés depuis.
+
+--N'avez-vous jamais exposé quelqu'une de vos oeuvres? demandai-je.
+
+--Une seule fois. C'était en 1824. Il y avait un grand mouvement dans le
+domaine des arts, parce que la paix donnait l'essor à toutes les forces
+vives de la nation. Malheureusement, chacun était assujetti à ces règles
+étroites que la prétendue école de David avait tracées comme des
+conditions de la beauté; on voulait imiter en tout l'antiquité grecque,
+mais on ne lui avait emprunté que l'apparence et les formes matérielles,
+et, faute d'une âme qui pût animer les créations de la nouvelle école,
+on avait eu recours aux poses théâtrales et aux gestes exagérés. Toute
+figure, peinte ou sculptée, qui n'était pas roide, solennelle et sans
+âme, ne pouvait trouver grâce aux yeux d'un public dont le goût était
+perverti. C'est dans ces circonstances que j'exposai ma première oeuvre.
+
+--C'était une statue couchée, en marbre: une jeune fille, étendue sur
+son lit de mort, tenant encore le crucifix dans des mains jointes, comme
+la mort l'avait surprise. J'avais éclairé les traits sans vie de ma
+statue d'un joyeux sourire, d'une expression de confiance, d'espoir et
+de béatitude. Mon but était de fixer sur le marbre le moment suprême où
+l'âme quitte le corps et le force cependant encore à manifester la joie
+que lui fait éprouver la certitude d'une vie meilleure. Cette oeuvre,
+que j'avais nommée _le Pressentiment de l'éternité_, souleva une sorte
+d'émeute parmi les artistes. La plupart se déchaînèrent contre moi avec
+une espèce de fureur et critiquèrent ma statue comme le fruit d'un
+esprit malade, et comme une hérésie contre les préceptes alors en
+honneur. En effet, les formes de ma statue étaient maigres, délicates,
+fines et rêveuses: la forme matérielle était sacrifiée à l'expression
+morale d'une idée ou d'un sentiment. Il y eut aussi beaucoup de
+personnes qui parurent admirer mon oeuvre, et qui m'encouragèrent en me
+disant que j'étais prédestiné à faire une révolution dans l'école, et à
+élever l'art chrétien au-dessus de l'art païen; mais plus je trouvai de
+défenseurs, plus je vis s'élever contre moi d'ennemis acharnés. Si la
+lutte s'était bornée à la discussion des défauts et des mérites de ma
+statue, je n'y eusse point succombé; mais mes adversaires, aveuglés par
+la passion, se mirent à chercher dans mon passé des prétextes pour me
+livrer à la risée du public. Ils firent, sans le vouloir, saigner mon
+coeur par de profondes blessures, et profanèrent des souvenirs qui
+m'étaient plus chers que la vie. Depuis ce moment, j'ai eu peur de la
+publicité, et je n'ai plus jamais rien exposé.
+
+Il y avait dans les paroles du vieillard, un calme touchant et une
+émouvante sérénité. En ce moment, sa figure me parut si noble et si
+majestueuse, que j'en fus profondément ému, et ce ne fut qu'après un
+moment de réflexion que je lui demandai:
+
+--Et ne travaillez-vous plus du tout, maintenant?
+
+--Je travaille encore de temps en temps, dit-il. Il me serait impossible
+de m'en abstenir, lors même que je le voudrais. L'art est devenu pour
+mon coeur un besoin impérieux, parce qu'il est la baguette magique avec
+laquelle j'évoque les plus douces pensées de mon passé, et me transporte
+dans le printemps de ma vie.
+
+Le chemin était devenu très-sablonneux, et nous avancions à grand'peine.
+Cela interrompit notre conversation pendant quelques minutes. Lorsque je
+pus reprendre ma place à côté du vieillard, je lui demandai:
+
+--Si je ne me trompe, vous avez lu quelques-uns de mes ouvrages. Vous
+aimez donc la littérature?
+
+--Je ne lis pas beaucoup, répondit-il; cependant Je possède la plupart
+de vos oeuvres.
+
+--Et ont-elles su vous plaire?
+
+--Vos récits de la Campine, et vos esquisses morales surtout; oui, plus
+que vous ne sauriez vous l'imaginer. Il en est que j'ai relus plus de
+dix fois. Ce ne sont pas les histoires mêmes qui me font encore plaisir
+après plusieurs lectures; c'est le ton, une sorte d'harmonie secrète qui
+s'accorde avec mon humeur et qui me ravit.
+
+Je regardai le vieillard d'un oeil interrogateur pour obtenir de plus
+amples explications.
+
+--Dans les récits dont je veux parler, dit-il, règnent une sorte de
+simplicité naïve, de douce sensibilité et d'inébranlable espérance: un
+sentiment sincère d'admiration de la nature, de reconnaissance envers
+Dieu, et d'amour de l'humanité. Ces lectures m'ont souvent touché
+vivement, mais elles ne me fatiguent pas; et quand j'ai fini un de ces
+ouvrage, je me sens consolé, je suis plus croyant, plus aimant, et je me
+réjouis au fond du coeur en découvrant que des cordes si tendres et si
+pures, qu'on croirait propres aux seuls enfants, vibrent et résonnent
+encore dans mon âme. Je bégayai quelques excuses et m'efforçai de faire
+avouer au vieillard qu'il louait mes ouvrages plus qu'ils ne le
+méritaient, probablement par un sentiment de bienveillance ou de
+sympathie. Mais il repoussa cette excuse et reprit en forme de
+conclusion:
+
+--C'est vrai, chaque homme sent d'une manière qui lui est propre, qui
+peut être innée en lui, mais qui provient cependant des sensations de sa
+jeunesse et des événements qui ont dominé sa vie. Je ne puis donc pas
+prétendre que chacun doit nécessairement sentir comme moi. Quoi qu'il en
+soit, n'eussé-je trouvé dans vos ouvrages que la religion du souvenir et
+la loi dans un avenir meilleur, cela aurait suffi pour me les faire
+aimer. Il y a, en outre, des raisons que je ne puis vous dire.
+
+Nous nous trouvions en ce moment près de deux ou trois paysans qui
+venaient à notre rencontre sur la route. Nous gardâmes le silence
+jusqu'à ce qu'ils nous eussent croisés. Alors le vieillard me demanda:
+
+--Vous ne ferez que traverser Bodeghem, pour aller ce soir loger à
+Benkelhout? Ce n'est donc pas un dessein particulier qui vous amène dans
+notre petit village?
+
+--Si fait. J'avais l'intention de prendre, en passant, quelques
+renseignements sur une chose qui m'a été racontée; mais, puisque vous
+êtes si bon et si serviable, pourquoi ne vous demanderais-je pas ce que
+je désire savoir? Il y a dans le cimetière de Bodeghem une tombe de fer,
+n'est-ce pas?
+
+--Il y a, en effet, une tombe que les villageois naïfs appellent la
+tombe de fer, parce qu'elle est entourée d'un grillage; mais cette tombe
+n'offre rien de remarquable.
+
+La voix du vieillard me parut avoir tout à fait changé de ton; elle
+était retenue et sèche comme s'il avait voulu éloigner ou abréger la
+conversation.
+
+--Il pousse toujours des fleurs nouvelles sur cette tombe? demandai-je.
+
+--Il y pousse toujours des fleurs, répéta-t-il.
+
+--Il y a un banc de bois près de la tombe, et ce banc est usé, parce
+qu'un esprit, la dame blanche, vient s'y asseoir toutes les nuits depuis
+des années?
+
+--Un conte d'enfant, dit le vieillard avec un sourire sur les lèvres.
+
+--Je sais bien, monsieur, que ce ne peut être qu'un conte; mais, du
+moins, il y a quelqu'un qui soigne les fleurs sur la tombe; car c'est
+sans doute aussi une fable que ces fleurs sortant d'elles-mêmes de
+terre?
+
+Comme mon compagnon ne répondait pas immédiatement à ma question, je lui
+dis:
+
+--Il y a quelques jours, une paysanne de ces environs vint me demander
+conseil pour obtenir la grâce de son fils, qui avait été condamné à une
+forte amende pour un délit de chasse. Je la fis causer.--C'est ainsi que
+j'ai surpris toutes les particularités de la vie simple des
+paysans.--Elle m'a parlé de la tombe de fer, des fleurs qui se
+renouvellent toujours, de la dame blanche, et d'un ermite qui reste à
+prier des journées entières près de la tombe. Soyez assez bon pour me
+dire ce qu'il y a de vrai dans le récit de la paysanne.
+
+--La chose est toute simple, répondit mon compagnon. L'homme que l'on
+appelle l'ermite, parce qu'il vit solitaire, soigne et orne la tombe
+d'une personne qui lui fut plus chère que la lumière de ses yeux. En
+vivant ainsi, depuis la séparation fatale, près d'un tombeau, et en
+concentrant toute son affection sur ce tombeau, il triomphe de la mort
+même; car qui peut dire que l'épouse que la tombe croyait lui ravir
+l'ait quitté réellement, quand il la voit à chaque instant, quand elle
+renaît cent fois par jour dans sa pensée?
+
+Je regardai le vieillard avec étonnement: ses yeux brillaient d'un éclat
+étrange et soc visage rayonnait d'enthousiasme.
+
+Il remarqua l'impression que ses paroles avaient faite sur moi et
+surmonta son émotion. Il montra du doigt le chemin et me dit d'un ton
+plus calme:
+
+--Voilà notre petite église. Si nous avions suivi la traverse, nous
+pourrions déjà apercevoir de loin la tombe de fer.
+
+Je ne fis presque pas attention à ce qu'il me montrait, et je demandai
+d'un air rêveur:
+
+--Une épouse, dites-vous, monsieur? C'est donc une femme mariée qui
+repose sous la tombe de fer?
+
+--Une vierge pure comme les lis avant de se faner, murmura-t-il.
+
+--Mais mariée?
+
+--Vierge et épouse, en effet.
+
+Je ne savais que penser du ton solennel avec lequel le vieillard avait
+prononcé ces derniers mots. Je commençais à être en proie à une
+singulière émotion. Je m'imaginais que la tombe de fer devait cacher une
+histoire touchante, et ma curiosité était piquée au plus haut point.
+
+Assurément, le vieillard devina que j'allais insister pour obtenir une
+explication plus précise, il me prit le bloc d'albâtre avant que je
+pusse soupçonner son intention; et, comme je m'efforçais de continuer à
+porter le fardeau, il m'assura que, du moins dans le village, il devait
+refuser mon aide, et échappa, à mon grand dépit, aux questions qui se
+pressaient déjà sur mes lèvres. Il marcha vers l'entrée du cimetière en
+disant:
+
+--Venez, je vous montrerai la tombe de fer. Voyez là-bas, près du mur de
+l'église, ces fleurs derrière ce grillage, c'est la tombe de fer.
+
+Je, m'approchai de l'endroit désigné et je regardai avec étonnement dans
+le petit enclos. Je cherchai vainement une pierre ou un signe quelconque
+qui m'apprît le nom de cette morte tant regrettée. Rien que des fleurs,
+mais des fleurs si belles, si rares, et assorties avec un sentiment si
+profond de la forme et de la couleur, que la main d'un amant pouvait
+seule atteindre à ce degré d'harmonie. Pour moi, il était indubitable
+que l'ermite--si réellement un ermite veillait sur la tombe--devait
+être jeune et bercé encore par les plus douces illusions de la vie.
+Mais, en regardant le banc de bois aminci par l'usage, je commençai à
+revenir de ma première idée.
+
+--Depuis combien de temps ce banc est-il là? demandai-je au vieillard.
+
+--Depuis quarante ans.
+
+--C'est assurément l'ermite qui l'a usé ainsi en s'y asseyant ou s'y
+agenouillant pour prier?
+
+--C'est l'ermite, répondit mon guide.
+
+--Mais cela dépasse les forces humaines! m'écriai-je avec admiration.
+S'asseoir pendant, quarante ans près d'une tombe! Si c'est de l'amour,
+quel sentiment profond, immense, infini! Le sacrifice, le dévouement, la
+fusion d'une âme qui vit sur la terre avec une âme qui habite déjà le
+ciel! On pourrait appeler cela de i'idolâtrie, si cette aspiration vers
+le ciel n'attestait pas une foi robuste en la bonté divine et dans la
+félicité d'un avenir sans fin. Vivre pour une morte et avec une morte!
+
+--Elle n'est pas morte, murmura le vieillard.
+
+--Pas morte? répétai-je. Quels mystères, quels prodiges cachent donc ces
+fleurs?
+
+--Vous feignez de ne pas me comprendre, monsieur, dit le vieillard avec
+un accent calme et profond; votre coeur m'a pourtant si bien compris!
+Morte? Mais pendant que je vous parle, je la vois, elle me sourit,
+j'entends sa voix; elle me crie du milieu de ses fleurs; «Le temps
+devient court: j'attends, j'attends!»
+
+--Elle vous attend! m'écriai-je avec stupeur. Est-ce donc vous qui avez
+usé ainsi ce banc de bois?
+
+--Nul autre que moi.
+
+--L'ermite?...
+
+--Est le vieillard que le hasard vous a donné pour guide, le sculpteur
+dont vous avez porté l'albâtre, sans savoir quel souvenir sacré il y
+taillera.... Mais venez avec moi, ne me demandez plus rien. Voyez là,
+derrière le mur du cimetière, c'est ma demeure; suivez-moi, je vous
+dirai des choses que nul autre que vous n'a jamais sues aussi bien que
+vous allez les savoir.
+
+Je me laissai conduire hors du cimetière, sans rien dire. Chemin
+faisant, le vieillard reprit:
+
+--Depuis que ce tombeau de fer est là, je n'ai jamais épanché les
+sentiments de mon coeur dans le sein de personne. Je vous aime parce
+que, dans vos ouvrages, je vous ai trouvé capable de comprendre une vie
+que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche
+à sa fin: un pressentiment secret me dit que je la verrai bientôt
+autrement que par le souvenir. Recevez la confidence de ce que j'ai
+espéré et souffert, et, lorsque je reposerai à côté d'elle dans le
+tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle
+vaille la peine d'être écrite.
+
+Il s'arrêta derrière le mur du cimetière et sonna à la porte d'une
+maison à façade blanche, dont les fenêtres étaient fermées par des
+volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous
+entrions, le vieillard dit:
+
+--Catherine, voici un ami qui dînera avec moi. Mettez un second couvert.
+
+La servante s'éloigna sans mot dire.
+
+Je voulus m'excuser de l'embarras que ma présence causait au vieillard
+et à sa vieille servante; mais il me prit la main et me conduisit au
+fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste
+jardin tout émaillé de fleurs. L'aspect de cette chambre m'étonna.
+J'aurais pu me croire transporté par enchantement dans une salle d'étude
+de l'Académie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que
+j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les
+pareils des centaines de fois.
+
+--Jetez un rapide coup d'oeil sur ces objets, me dit le vieillard. Ils
+jouent tous un rôle plus ou moins important dans l'histoire que je vais
+vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication à leur
+sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait à des répétitions
+fastidieuses.
+
+Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon hôte me montra tout d'abord,
+et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient
+toutes sortes de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de
+chevaux et d'autres animaux, très-grossièrement taillés au couteau dans
+du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'étalaient deux ou trois
+figures assez rares, à côté d'une de ces boîtes d'opale où les femmes
+mettent des pastilles de menthe ou des dragées de citron. On y voyait
+aussi un couteau à manche de nacre, et plusieurs médailles d'or et
+d'argent avec des rubans verts fanés.
+
+En faisant le tour de la chambre, je vis successivement le long des murs
+toutes les _études_ ordinaires des jeunes élèves de l'académie d'Anvers:
+des nez, des oreilles, des mains, des têtes, puis des figures entières;
+plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre glaise séchée, puis
+aussi en plâtre.
+
+Je ne vis qu'une seule composition caractéristique; au bout de cette
+chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup de prix, car il
+l'avait enfermée dans une armoire vitrée pour la garder de la poussière
+et de l'humidité. C'était un groupe en plâtre représentant une jeune
+femme qui pose la main gauche sur la tête d'un enfant; tandis que
+l'autre, étendue en avant, semble montrer à cet enfant la route de
+l'avenir. Dans le sourire protecteur de la femme, et dans l'expression
+reconnaissante des traits de l'enfant, il y avait un sentiment profond
+et presque mystérieux qui m'émut et me fit rêver.
+
+Après avoir regardé quelque temps en silence cette oeuvre singulière, je
+dis à mon hôte:
+
+--Cette statue n'est pas une création de fantaisie, quoiqu'elle ne soit
+pas conçue non plus d'après les règles classiques. La nature seule a été
+le modèle de l'artiste. N'est-il pas vrai, monsieur, cette femme a vécu?
+
+--Elle a vécu, répéta le vieillard avec un soupir dont le son étrange me
+surprit.
+
+--Quoi! m'écriai-je, je vois l'image de la femme qui repose...?
+
+--Qui repose sous la tombe de fer;
+
+--Elle était donc belle?
+
+--Belle comme le rêve éternel des poètes.
+
+Je me tus, craignant d'attrister le vieillard par mes questions
+indiscrètes.
+
+Il alla au fond de la chambre, ouvrit une grande porta et dit:
+
+--Jusqu'à présent vous n'avez vu que les études de l'élève: souvenirs
+qui font ma vie, pourtant: Entrez, vous pourrez juger aussi l'artiste.
+Ce serait une véritable joie pour lui si ses oeuvres pouvaient lui
+assurer votre approbation ou du moins votre sympathie.
+
+La salle où il me fit entrer était éclairée par le haut un grand nombre
+de statues de marbre et d'albâtre dont la vue me frappa d'admiration au
+premier coup d'oeil.
+
+Toutes ces oeuvres étaient évidemment l'expression d'une même pensée
+reproduite sous des formes diverses. Il n'y en avait aucune qui ne
+parlât de la mort et de la résurrection à une vie meilleure. C'était un
+ange aux ailes déployées qui portait vers sa céleste patrie une jeune
+fille endormie;--c'était le génie de l'immortalité ouvrant une tombe et
+montrant à l'âme réveillée le chemin de la lumière;--c'était cette même
+jeune fille se dressant à moitié hors d'une tombe, et étendant les mains
+avec un sourire de désir, comme si elle appelait quelqu'un;--c'était un
+jeune garçon agenouillé sur une pierre tumulaire, et tenant embrassée
+une ancre symbolique;--c'était l'oiseau Phénix, s'élevant avec des
+forces nouvelles du bûcher qui a consumé sa dépouille
+vieillie;--c'étaient enfin beaucoup de figures représentant sous une
+forme saisissante l'image de la vie future après la mort.
+
+Toutes ces compositions respiraient la sincérité profonde du sentiment
+de leur auteur, et semblaient vivre, non point par la perfection de leur
+forme corporelle, mais par quelque chose de plus élevé, par l'empreinte
+de l'âme que l'artiste avait imprimée dans toutes les parties de son
+oeuvre, en y versant un reflet de sa propre âme. Les formes des statues
+étaient à la vérité grêles et maigres, mais il y avait dans l'ensemble
+de ces créations une expression de pensée si parfaite, des proportions
+si harmonieuses, tant de naturel et néanmoins tant de poésie, qu'en les
+regardant je me sentis comme transporté dans un monde de pensées
+mystiques et presque surhumaines.
+
+--Que tout cela est beau! m'écriai-je enthousiasmé. Monsieur, vous ne
+devez pas tenir plus longtemps cachés ces chefs-d'oeuvre sublimes.
+Enrichissez d'un nom illustre le livre d'or de votre patrie, ajoutez un
+brillant fleuron à sa couronne artistique!
+
+Il sourit à mon exclamation; l'impression favorable que son talent avait
+produite sur moi parut lui faire plaisir; mais une sorte de raillerie
+ironique brillait dans son regard, comme pour me taxer d'exagération.
+
+--Je dis la vérité, croyez-moi, repris-je. Exposez vos ouvrages, et un
+cri d'admiration s'élèvera de la foule des artistes. S'ils ont été
+égarés autrefois par l'admiration exclusive des formes extérieures, il y
+a aujourd'hui une grande tendance vers des idées moins plastiques; l'art
+se tourne vers l'expression des pensées, des sentiments et des plus
+nobles aspirations de l'homme. Non, non, ne privez pas l'école flamande
+de si parfaits modèles.
+
+Le vieillard avait courbé la tête et murmurait en se parlant à lui-même:
+
+--Livrer en pâture à la foule mes souvenirs, tous les battements de mon
+coeur? Permettre à la malveillance de soulever le voile de ma vie, et
+appeler la raillerie sur tout ce qui est sacré pour moi?...
+
+En ce moment, la vieille servante ouvrit la porte et annonça que le
+dîner était servi.
+
+--Venez, monsieur, me dit le sculpteur, visiblement satisfait de cette
+interruption. La table de l'ermite ne vous offrira pas de mets
+recherchés; mais il y en aura assez pour restaurer les forces d'un homme
+qui, comme vous, aime la vie de campagne.
+
+Nous nous mîmes à table, nous mangeâmes assez rapidement deux ou trois
+bons plats, auxquels je fis honneur, d'autant plus que la présence de la
+servante m'empêchait de parler de ce qui occupait mon esprit.
+
+Après le repas, le vieillard me conduisit dans une serre assez
+spacieuse. Je sus ainsi d'où venaient les fleurs exotiques et rares qui
+croissaient sur la tombe de fer.
+
+Après avoir traversé cette, serre, nous entrâmes dans un jardin
+délicieux, émaillé de mille fleurs charmantes; ce qui me fit dire en
+riant que bien des gens voudraient être ermites dans un pareil ermitage.
+
+Mais le vieillard, sans répondre à ma, plaisanterie, me conduisit sous
+un berceau de clématite et de chèvre feuille, s'assit sur un banc, me
+montra une place à côté de lui et dit:
+
+--Vous logerez chez moi.... Pas d'excuses; mon histoire est plus longue
+que vous ne croyez. Si vous voulez la connaître tout entière, il faut
+vous soumettre à cette nécessité. Ce n'est pas une gêne pour moi; la
+servante a déjà reçu l'ordre de préparer votre chambre. Vous n'en
+dormirez pas plus mal qu'à l'_Aigle_, où vous aviez l'intention de
+passer la nuit. C'est donc convenu; vous serez l'hôte de l'ermite.
+Armez-vous de patience, et pardonnez à un vieillard, qui ne vit que par
+ses souvenirs, s'il vous raconte parfois des particularités ou des
+sensations puériles qui n'ont d'importance que pour lui seul. En un mot,
+souffrez que mon récit me fasse revivre encore une fois dans le passé.
+Après cette prière, je commence mon histoire sans autre préambule.
+
+
+
+
+II
+
+
+À un quart de lieue d'ici, près d'un clair ruisseau, s'élève une toute
+petite ferme nommée la _Maison d'eau_ et entourée de bois et de
+prairies.
+
+Elle était habitée, il y a cinquante ans, par maître Wolvenaer, un
+sabotier connu des boutiquiers de la ville pour les jolies chaussures de
+bois qu'il savait tailler. Son état, lui procurait, à la sueur de son
+front, assez de bénéfices pour subvenir aux besoins d'une nombreuse
+famille; car il n'avait pas moins de six enfants, encore tous en bas
+âge.
+
+Comme il tenait en fermage un petit lopin de terre, et que sa femme
+vaquait le plus souvent aux travaux des champs, il y avait dans la
+maison, du sabotier une sorte de bien-être ou du moins d'aisance.
+
+Assurément le laborieux artisan eût été tout à fait heureux si une cause
+incessante de tristesse n'avait assombri son horizon. Parmi ses six
+enfants, il y en avait un,--un garçon de onze ans,--qui se faisait
+remarquer par une beauté extraordinaire. Il avait des cheveux noirs
+bouclés, des yeux bruns étincelants, et des traits d'une remarquable
+pureté.... Mais le pauvre enfant ne savait point parler. Dans les
+premiers mois de sa naissance, il était tombé de son berceau la tête en
+avant. Il avait eu des convulsions affreuses, et lutté longtemps contre
+la mort. On crut que dans cet accident la langue avait été frappée de
+paralysie; car, quoiqu'il ne pût articuler aucun son distinct, il
+entendait cependant fort bien.
+
+Le sabotier était mon père; l'enfant muet n'était autre que moi qui vous
+parle en ce moment.
+
+Mon père m'aimait et me plaignait de tout son coeur. Souvent, quand je
+me tenais en silence à côté de son établi, il interrompait tout à coup
+son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de
+pitié. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je tâchais de le
+consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son
+chagrin, le plus souvent mes caresses ne réussissaient qu'à le faire
+pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais
+il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et perçants, des
+sons inarticulés et sauvages qui lui déchiraient l'âme. D'ailleurs,
+comme tous les muets, j'étais d'une sensibilité extrême, et mes moindres
+gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce
+que j'éprouvais, étaient violents et exagérés comme ceux d'un insensé.
+
+Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais été victime
+n'avait pas troublé mon cerveau: mes frères et soeurs me croyaient
+_innocent_, c'est-à-dire à peu près idiot; les enfants du village
+avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou.
+
+Si jeune que je fusse, j'étais profondément blessé d'être ainsi méconnu
+de tout le monde. Lorsque en menant paître nos vaches, j'étais assis
+solitaire, pendant de longues journées, au bord de la prairie, il
+m'arrivait parfois de pleurer amèrement pendant des heures entières;
+parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec
+qui j'eusse tant aimer de jouer, se moquaient de moi et m'évitaient à
+cause de mon infirmité! Je me sentais la force de prouver que je ne
+méritais pas le nom de fou; j'avais soif d'amitié, et même d'estime, et
+peut-être y avait-il en moi une sorte d'orgueil qui m'inspirait un désir
+maladif de me distinguer par l'une ou l'autre qualité.
+
+Peut-être trouverait-on dans cette aspiration confuse de mon esprit la
+raison du travail singulier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je
+n'allais à la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux
+de saule. Je m'appliquais à y tailler avec mon couteau des images de
+bêtes et de gens, et souvent je restais des journées entières absorbé
+dans mon travail, la sueur au front. Si je réussissais, d'après mon
+idée, à tirer du bois une figure plus ou moins ressemblante, je sautais,
+je dansais et je riais comme si j'avais remporté quelque victoire; mais
+si, malgré mes efforts, aucune figure reconnaissable n'apparaissait sous
+mon couteau, je laissais tomber mon oeuvre avec découragement, et je me
+tordais les bras de dépit et de chagrin.
+
+Mon père, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les épaules
+avec une triste compassion. La vanité singulière que je paraissais tirer
+de mes grossières et ridicules ébauches le chagrinait comme s'il eût vu
+une raison de plus pour douter de la clarté de mon intelligence.
+
+Quant à moi, il me suffisait que ma mère sourit quelquefois à mon
+travail, que mes soeurs s'amusassent à jouer avec mes figures, et
+qu'aucun de mes deux frères, plus âgés que moi cependant, ne sût en
+faire autant.
+
+Un jour, j'avais travaillé avec ardeur, depuis le matin jusque bien
+avant dans l'après-midi, à imiter la figure de notre vieux curé. Lorsque
+je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait rougir de honte
+si un souvenir précieux et sacré pour moi n'y était attaché;--Mais alors
+il me sembla si bien réussi, que j'en fus transporté de joie et que, en
+ramenant les vaches à l'étable, je tirai au moins cent fois de ma poche
+l'informe figure pour l'admirer. Que le corps et les vêtements
+ressemblassent de près ou de loin à ceux du curé, ce n'était pas cela
+qui m'inquiétait; mais j'avais imité facilement son tricorne, et cela,
+du moins, était reconnaissable au premier coup d'oeil.
+
+De crainte que mes soeurs ne voulussent jouer avec ma petite statuette,
+je la tins cachée et ne la montrai pas en rentrant au logis.
+
+Je m'assis dans un coin de la chambre, la main dans la poche, caressant
+mon chef-d'oeuvre, et plongé dans de douces pensées.
+
+Mon père était allé à la ville pour les affaires de son commerce; ma
+mère, mes frères et mes soeurs étaient à la maison et parlaient du
+propriétaire de notre ferme. Ils avaient appris qu'il était l'acquéreur
+du château de Bodeghem, et que ce jour même, il était venu au village
+dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle propriété.
+
+Ma mère parlait à voix basse, pour ne pas éveiller l'attention de
+l'innocent muet; car il ne savait que se taire et rester immobile, ou
+crier comme un possédé.
+
+Pendant que ma mère causait de cette importante nouvelle, la porte
+s'ouvrit tout à coup, et une dame richement vêtue entra dans notre
+demeure, tenant à la main une petite demoiselle qui avait à peine une
+année de moins que moi.
+
+Cette dame était la femme de notre propriétaire, et elle connaissait
+très-bien ma mère, pour avoir reçu plusieurs fois de ses mains le prix
+de son fermage. Aussi se mit-elle à lui parler familièrement de la
+maison de campagne que son mari venait d'acheter, ajoutant que désormais
+elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d'aller
+voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari,
+possédait dans les environs.
+
+Mes frères et soeurs écoutaient curieusement ce que disait cette dame.
+
+Pour moi, j'avais sauté sur mes pieds, et je me tenais debout, comme
+frappé d'immobilité, devant la petite demoiselle. Mes membres
+tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon coeur battait
+violemment, et, pour la première fois de ma vie, l'émotion qui m'agitait
+ne se manifesta point par des cris sauvages.
+
+L'apparition d'un ange, tel que je pouvais le concevoir d'après les
+descriptions de ma mère, ne m'eût pas plus profondément remué; car un
+ange ne pouvait être plus beau que cette enfant ne l'était à mes yeux.
+Son front et ses joues étaient blancs et polis comme l'albâtre. Ses
+petites lèvres étaient fraîches et vermeilles comme des feuilles de
+rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel pendant une claire
+journée d'été. Autour de l'ovale régulier de son joli visage, ses
+cheveux blonds, épais et soyeux, tombaient en boucles abondantes. Elle
+était vêtue de soie et de satin; elle avait un collier de corail, des
+bracelets d'or, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers rouges.
+
+Tout en elle m'étonnait et me frappait d'une admiration croissante, même
+sa pâleur, sa délicatesse maladive, car cette délicatesse même la fit
+passer à mes yeux pour une créature supérieure, d'une essence infiniment
+au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village.
+
+La petite fille me regarda pendant quelques minutes avec ses yeux bleus
+profonds, comme pour me demander l'explication de ma singulière
+attitude. Puis un sourire tranquille et doux entr'ouvrit ses lèvres. Ce
+sourire pénétra dans mon coeur comme un rayon de lumière et m'arracha un
+cri sauvage. Je sautai en arrière et levai les bras au ciel, comme si le
+sourire de la jeune fille était quelque chose de miraculeux qui me fit
+perdre l'esprit.
+
+Mon cri étrange attira l'attention de la dame.
+
+--Qu'a donc ce petit garçon? demanda-t-elle à ma mère.
+
+--C'est notre petit Léon. Ne faites pas attention au bruit qu'il fait,
+madame Pavelyn. Il est muet et fait de vains efforts pour parler.
+
+En achevant ces mots, elle porta le doigt à son front pour faire
+comprendre qu'il fallait m'excuser parce que je ne possédais pas tout
+mon bon sens, et que j'étais innocent.
+
+Souvent déjà j'avais surpris des signes semblables faits par mon père ou
+ma mère, et je savais fort bien ce qu'ils voulaient dire. Cela m'avait
+toujours fait de la peine; mais, en ce moment, devant la créature
+angélique qui me regardait, cette pantomime humiliante me blessa comme
+si j'avais été frappé au coeur d'un coup de couteau. Aussi le son qui
+s'éleva de ma poitrine n'était pas un cri, c'était une plainte douce et
+profonde, une sorte de prière pour implorer la pitié. Je courbai la tête
+et me mis à pleurer.
+
+--Un si joli petit garçon! c'est bien malheureux, vraiment, murmura la
+dame.
+
+Et se tournant vers la petite demoiselle, elle ajouta:
+
+--Rose, ce pauvre enfant est muet. Il aimerait tant parler! Mais c'est
+parce qu'il ne la peut pas qu'il pleure si amèrement. Donne-lui la main,
+Rose; une marque de pitié le consolera.
+
+Encouragé par l'intérêt de la dame, je levai la tête. Je vis venir à moi
+la noble enfant, avec le même sourire enchanteur qui m'avait déjà si
+profondément ému.
+
+Elle me prit la main, la serra et la caressa, tandis que sa bouche
+murmurait des paroles qui résonnaient à mes oreilles comme une musique
+céleste.
+
+Je jetai sur mes frères et mes soeurs un regard de fierté; cette marque
+d'amitié que la petite demoiselle venait de me donner, me vengeait de
+leur dédain et avait rempli mon coeur de joie et de courage.
+
+Assurément, la compatissante enfant sut lire dans mon regard étincelant
+l'expression d'une gratitude infinie; car elle me serra la main avec
+plus d'amitié et me dit d'un ton si doux, que je me mis à trembler de
+tous mes membres:
+
+--Vous vous appelez Léon? C'est un joli nom. Ah! quel dommage que vous
+ne sachiez point parler!
+
+L'émotion m'arracha quelques cris confus.
+
+--Il ne faut pas crier ainsi, reprit-elle; cela est laid.
+N'apprendrez-vous jamais à parler, pauvre petit Léon? jamais?
+
+Je ne savate pas ce qui se passait en moi, il me semblait qu'en ce
+moment je me fusse laissé couper la main pour pouvoir dire un mot un
+seul mot intelligible. Je fus pris d'une violente convulsion; mes
+membres se tordirent, mon visage devint bleu. Je ne criai pas, mais je
+fis un effort surhumain pour prononcer le nom charmant de celle qui,
+deux fois, avait dit le mien avec tant d'amitié.
+
+Quelque chose se déchira dans ma gorge, et le nom de Rose! Rose!
+retentit par deux fois, clair et sonore, dans la chambre.
+
+Épuisé par cet effort gigantesque, je me laissai tomber sur une chaise,
+et j'y restai étendu, le sourire du bonheur et de l'extase sur la
+figure.
+
+--Oh! Dieu soit loué, mon fils a parlé! s'écria ma mère, les larmes aux
+yeux.
+
+Elle accourut vers moi, me prit la main et me supplia de répéter encore
+une fois les mots que j'avais prononcés; mais je sentis bien, après de
+longs efforts infructueux, que je ne serais plus capable d'une si
+violente tension de mes forces.
+
+Cependant j'étais enchanté du succès obtenu, et j'essayai de faire
+comprendre par signes que j'avais confiance et que j'espérais bien
+pouvoir apprendre à parler. Je ne cessais de montrer la jolie
+demoiselle, et je joignais les mains devant elle pour faire entendre que
+c'était à elle que je serais redevable de la parole, du bonheur de ma
+vie, et je la remerciai comme un ange envoyé de Dieu pour rapporter
+l'espoir et la délivrance.
+
+Rose était visiblement touchée de ces marques de reconnaissance, et une
+joie sincère brillait dans ses yeux bleus. Sans doute il était doux à
+son coeur compatissant de croire que sa présence avait été un bienfait
+pour un pauvre enfant comme moi.
+
+Elle tira sa mère par son châle pour l'obliger à se baisser, lui dit
+quelque chose à l'oreille, et, sur un signe affirmatif, elle s'approcha
+de moi.
+
+Elle mit la main dans sa poche et en tira une petite boîte d'une pierre
+blanche, transparente et couverte de fleurs et d'étoiles d'or et
+d'argent. Elle me glissa cet objet dans la main en disant:
+
+--Tenez, Léon, ceci est pour vous. Il y a là-dedans du sucre qui vous
+plaira fort. Il faut faire tout votre possible pour apprendre à parler,
+et, quand vous le saurez, je vous donnerai de plus belles choses encore.
+
+L'aimable enfant n'avait assurément d'autre intention que de me
+consoler. Elle me disait ces douces paroles par charité pure, et comme
+une aumône faite à un malheureux. Mais sa pitié fit sur moi une
+impression plus profonde qu'elle n'eût pu s'y attendre. Ses paroles
+tombèrent une à une, comme une rosée bienfaisante, sur mon coeur
+oppressé, et se gravèrent en traits ineffaçables dans mon souvenir. J'en
+fus si touché, que je continuai à tourner et à retourner machinalement
+dans mes mains sa jolie petite boîte, et je ne remarquai même pas que ma
+mère me la prit pour l'admirer à son tour.
+
+Alors je revins à moi, et j'essayai de faire comprendre à la jolie
+demoiselle combien j'étais triste de ne pouvoir rien faire pour la
+remercier de son cadeau. Je tirai de ma poche la figure du curé et la
+mis dans la main de ma bienfaitrice, en lui disant par gestes que je
+l'avais taillée moi-même et que je la lui donnais en échange de sa
+boîte.
+
+La dame, en voyant cet objet informe, parut surprise de ma simplicité.
+Ma mère m'excusa en disant que je m'occupais pendant des jours entiers à
+tailler de petites statuettes, et que, naturellement, je croyais que
+cela valait quelque chose. Mes frères et mes soeurs se mirent à rire de
+ma présomption.
+
+Rose regardait sans rien dire mon pauvre cadeau, mettait le bonhomme
+debout sur sa main, le retournait et avait l'air de s'en amuser
+beaucoup.
+
+Que m'importait que tout le monde se moquât de mon ouvrage, si elle
+seule, qui s'était faite ma protectrice, le jugeait digne de son
+attention? Aussi, un sentiment de joie ineffable inonda mon coeur
+lorsque Rose refusa de se laisser prendre l'image du curé par ma mère,
+et dit à la sienne:
+
+--Non, je vous en prie, laissez-moi la conserver. Ce pauvre petit garçon
+l'a faite lui-même, et c'est vraiment joli. Je la montrerai à mon père,
+et je jouerai avec, ce soir.
+
+--Voilà bien les enfants, fermière Wolvenaer! dit la dame en haussant
+les épaules. Donnez-leur des jouets et des poupées qui ont coûté
+beaucoup d'argent, et ils préfèrent s'amuser d'une chose sans valeur;
+puis, au bout de quelques heures, le joujou est oublié et abandonné, et
+ils n'y pensent plus.
+
+Mes yeux contrits et mes signes demandèrent à Rose si tel serait aussi
+le sort de mon humble présent. Un signe de tête me tranquillisa. Elle
+m'avait compris, et son geste me promettait qu'elle conserverait mon
+petit curé.
+
+--Portez-vous bien, dit la dame; il est temps que nous partions. M.
+Pavelyn nous attendrait. Peut-être la voiture est-elle déjà prête. Vous
+comprenez que, cette année, nous n'habiterons pas le château; car il est
+tout à fait vide; il doit être restauré, repeint et meublé. Il ne sera
+prêt qu'au printemps. Alors je reviendrai vous voir, car j'aime à me
+trouver au milieu des villageois. Aujourd'hui, nous ne sommes venus que
+pour visiter le château.... Rose, nous partons. Donne encore ta main à
+ce pauvre Léon en signe d'adieu, et retournons auprès de ton père.
+
+Il était facile de lire sur mon visage que l'annonce de ce départ
+précipité m'affligeait. Rose me serra la main encore une fois, et me dit
+à l'oreille:--Il ne faut pas être triste, Léon. Apprenez bien vite à
+parler, alors je reviendrai, et faites encore de semblables figures pour
+moi; j'en serai bien contente.
+
+Je mis mes deux mains devant mes yeux pour ne pas la voir partir.
+
+Je restai si longtemps dans cette position, que ma mère se mit à me
+gronder durement de mon impolitesse, et me menaça de faire connaître à
+mon père ma conduite déraisonnable.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il serait difficile de vous dire la vive impression que la visite de la
+petite demoiselle avait faite sur mon esprit. Mes parents mêmes avaient
+peine à reconnaître en moi leur petit sauvage. Mes idées avaient pris
+une certaine gravité, et il était bien rare qu'un de ces cris sans nom
+qui m'échappaient si souvent autrefois, sortît de ma bouche. Quand
+j'étais à la maison, je me blottissais ordinairement dans un coin de la
+chambre, et j'y restais assis, immobile et silencieux, le regard perdu
+dans l'espace. J'avais sans cesse devant les yeux la tendre et blanche
+apparition qui me souriait, me serrait la main et murmurait amicalement
+à mon oreille: «Apprenez bien vite à parler, alors je reviendrai.»
+
+Je ne jouais presque plus avec mes frères et mes soeurs, je fuyais les
+autres enfants du village. Penser à elle était l'unique occupation de
+mon esprit, répéter sans cesse dans mon coeur ses douces paroles
+suffisait à ma vie.
+
+Je crains, monsieur, que vous ne m'accusiez, à part vous, d'exagération.
+Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous
+paraît assurément pas naturelle? Cependant, vous qui, plus que tout
+autre, avez conservé vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez
+avoir reconnu que le coeur d'un enfant se laisse toucher plus facilement
+et plus profondément que celui d'une personne chez qui la raison et
+l'expérience ont émoussé plus ou moins la sensibilité. Il est vrai que
+les émotions de l'enfant sont ordinairement plus fugitives; mais, moi,
+l'absence de la parole me plaçait dans une situation toute particulière
+en me réduisant à une méditation solitaire. Les mêmes pensées se
+représentaient cent fois à mon esprit, et, par cette réaction
+continuelle de mon âme sur elle-même, mon sentiment acquit une
+profondeur qui eût pu paraître outrée et maladive chez un enfant doué de
+la parole.
+
+Quoi qu'il en soit, les témoignages de tendre pitié que m'avait donnés
+la jolie petite demoiselle m'avaient rempli d'une grande fierté; et--que
+ce fût l'orgueil, la reconnaissance, ou une secrète sympathie qui me
+troublât--toujours est-il que, soir et matin, et même pendant la nuit,
+l'image de ma bienfaitrice se plaçait devant mes yeux, et toutes les
+forces de mon âme semblaient s'être concentrées sur cette seule pensée.
+
+Cette distraction singulière et le regard incertain de mes yeux étaient
+considérés par mes parents comme de fâcheux symptômes, et ils ne
+doutaient pas que ma raison ne fût menacée d'une faiblesse incurable.
+
+Plus d'une fois, quand ils exprimaient cette crainte, je m'efforçai de
+leur faire comprendre qu'ils se trompaient; mais alors je criais et je
+hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu'augmenter leur peine; et,
+comme mes propres cris m'étaient désagréables maintenant, je pris en
+aversion ces inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole.
+
+Tout se passa entre mes parents et moi de la même façon qu'avant la
+visite de madame Pavelyn. Bientôt on ne s'occupa presque plus de moi;
+et, pour épargner autant que possible à mon père la vue pénible de son
+fils innocent, ma mère m'envoyait à la prairie avec les vaches pendant
+des journées entières.
+
+Là, dans une solitude complète, je pouvais réfléchir et rêver depuis
+l'aube du jour jusqu'à ce que la nuit tombante me rappelât à la maison.
+Mais je ne passais pas mes journées dans l'oisiveté, ma bienfaitrice
+m'avait dit deux choses: «Apprenez bien vite à parler, et faites-moi
+encore des figures.»
+
+Ce dernier voeu, je pouvais facilement l'accomplir; mais le premier!
+apprendre à parler!
+
+Son désir était une loi dont l'inflexibilité m'effrayait et à laquelle,
+pourtant, je voulais obéir, dût ma gorge se déchirer sous mes efforts.
+
+Pendant deux longs mois, je m'efforçai constamment de répéter encore une
+fois son nom; je faisais toutes sortes de grimaces, je contractais mes
+lèvres, je me remplissais la bouche de petits morceaux de bois, je
+tirais rudement ma langue rebelle; mais quoique la sueur perlât sur mon
+front, son nom chéri ne voulut point sortir de mon gosier, ni
+distinctement, ni plus ou moins mal articulé.--Chose étonnante,
+j'entendais bien, et je pouvais même juger de la justesse et de la
+valeur des sons produits; il n'y avait aucun mouvement de la voix
+humaine que je fusse incapable d'exécuter quelquefois par hasard, aucune
+lettre que je ne pusse prononcer. Mais on eût dit que les nerfs de
+l'appareil vocal s'étaient brouillés en moi, et ne pouvaient obéir à ma
+volonté. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait
+d'autres sons aux lèvres. Et quoique je me préparasse souvent pendant
+des heures entières avant de pousser un son, avec la certitude que,
+cette fois, du moins, ma voix ne tromperait pas mes efforts, chaque fois
+j'étais frappé de la même déception amère.
+
+Je n'exagère point en vous disant que cent fois j'ai versé des larmes,
+que je me suis arraché les cheveux, et que je me suis roulé
+convulsivement par terre avec un désespoir et une rage qui
+ressemblaient, en effet, à la folie la plus complète.
+
+Peu à peu, il me fallut reconnaître mon impuissance et perdre décidément
+tout espoir d'apprendre à parler. Alors je devins triste, découragé et
+languissant. Le sentiment de fierté qu'avait fait naître en moi la
+compassion de Rose m'avait fait croire un instant que j'aurais la force
+de me tirer de l'abaissement. Cette consolante, cette radieuse
+perspective s'était refermée devant mes yeux. Un nuage sombre avait
+voilé l'étoile scintillante qui éclairait mon avenir. Je resterais
+éternellement le muet innocent, la malheureuse créature qui ne pouvait
+pas même exprimer sa reconnaissance à ceux qui la plaignaient.
+
+Je restai près d'un mois anéanti par cette effroyable conviction. Enfin,
+lorsque la dernière étincelle d'espérance fut éteinte en moi, j'acceptai
+mon triste sort avec résignation, et un peu de paix rentra dans mon âme.
+
+Alors je recommençai à tailler des figurines de bois de saule, mais non
+plus par orgueil, ni avec l'espoir de me distinguer en quelque point des
+autres enfants; non, je n'étais mû que par un sentiment passif de
+reconnaissance et de devoir. Je savais que mon travail serait agréable à
+la charitable petite demoiselle; c'était là le seul mobile de mon
+activité.
+
+En peu de temps, j'avais fabriqué un certain nombre de statuettes. Il y
+avait des figurines que je désignais sous le nom de vaches, de chevaux,
+de moutons et de porcs, quoiqu'elles ressemblassent toutes
+singulièrement les unes aux autres; il y avait aussi des maisons, des
+églises, des oiseaux et des hommes; mais ce qui me plaisait le mieux, ce
+que je regardais avec complaisance, c'était une figure de garde
+champêtre, avec son grand chapeau sur la tête et son sabre reluisant
+dans la main.
+
+J'avais, après beaucoup d'instances, obtenu de ma mère la clef d'un
+tiroir de notre commode. J'y serrai mes petits chefs-d'oeuvre, pour ne
+les en retirer qu'au moment où Rose reviendrait à Bodeghem. Personne ne
+pouvait voir ces produits de mon art. Elle seule, pour qui je les avais
+faits, devait les recevoir de mes mains avant que personne les eût
+touchés.
+
+Ainsi les mois se passèrent, ainsi vint l'hiver qui devait précéder son
+retour.
+
+Vers la nouvelle année, ma mère devait aller à la ville payer le terme
+échu de notre fermage. A force de prières et de supplications, je la
+décidai à prendre avec elle la figurine du garde champêtre, et à me
+promettre qu'elle la donnerait à la petite fille de notre propriétaire.
+
+Durant l'absence de ma mère, je fus étrangement agité: je courais autour
+de la maison et dans les champs, poussé par une grande inquiétude. Que
+dirait Rose de mon ouvrage? Sourirait-elle, et serait-elle contente de
+mon envoi? Dans tous les cas, ma mère lui parlerait de moi, et, de son
+côté, elle dirait quelque chose à mon adresse. Il me semblait, dans mon
+attente anxieuse, que j'entendais Rose prononcer mon nom;--car ce ne
+pouvait être une autre voix que la sienne, ce timbre argentin qui
+résonnait au fond de mon âme, et me faisait tressaillir et regarder
+autour de moi, comme si je l'entendais murmurer d'une voix
+compatissante: «Pauvre petit Léon!»
+
+Dans l'après-midi, j'étais sur la chaussée, à plus d'une demi-lieue de
+notre demeure, pour voir si ma mère ne revenait pas encore. Dès que je
+l'aperçus, je courus à sa rencontre, et lui demandai, les bras tendus et
+les yeux étincelants, comment on avait reçu là-bas mon petit garde
+champêtre.
+
+M. Pavelyn avait examiné la statuette avec curiosité, et en avait ri de
+bon coeur; Rose s'était montrée satisfaite et m'avait fait remercier de
+mon cadeau; elle avait ajouté qu'au printemps prochain, elle viendrait
+au château avec ses parents, et qu'elle serait heureuse d'avoir beaucoup
+de ces petites figures pour s'en amuser.
+
+Ma joie était inexprimable; emporté par mon émotion, je me mis à sauter
+et à crier comme je le faisais autrefois....
+
+Quelques paroles de ma mère me calmèrent subitement, et firent tomber
+toute ma joie. Rose avait demandé si le pauvre Léon ne savait pas encore
+parler. Cette question me rappela au sentiment de mon impuissance et à
+la conscience de mon malheur.
+
+Hélas! la bonne Rose m'avait dit: «Vous devez apprendre à parler»; et
+moi, pauvre déshérité de ce monde, j'étais toujours aussi muet que lors
+de sa visite chez nous. J'eusse sacrifié la moitié de ma vie pour
+pouvoir accomplir son ordre charitable; mais il ne m'était pas donné de
+lui offrir cette preuve de ma gratitude.
+
+Je courbai la tête, et marchai silencieusement dans le sentier
+sablonneux, tenant ma mère par la main, et, bien que, pour relever mon
+courage, elle me racontât beaucoup d'autres choses de la gentille petite
+demoiselle, elle ne parvint pas à me consoler.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Les gelées avaient cessé, et le dégel avait fait disparaître la neige de
+nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l'angélique
+créature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes pensées.
+
+Dans mon impatience, je me promenais tous les matins par les bois et les
+chemins pour voir si les plantes printanières ne donnaient pas encore
+signe de réveil. J'épiais les bourgeons des aunes et des coudriers qui
+devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni; j'attendais
+avec un désir impatient la première feuille de l'anémone des bois, qui
+se montre avant toutes les autres au pied des jeunes chênes; je suivais
+du regard les oiseaux, pour découvrir dans leur bec le fétu de paille,
+gage de leur confiance dans le retour du beau temps.
+
+Après beaucoup de nuits froides, l'air devint plus doux, et, à ma grande
+joie, je remarquai les signes de plus en plus sensibles du réveil de la
+nature. Bientôt les violettes parfumèrent la berge des fossés du côté du
+midi: les boutons d'or dorèrent la prairie, et des milliers de
+pâquerettes firent briller leurs étoiles d'argent sur le velours de
+l'herbe tendre. Puis fleurirent l'épine noire, le fraisier et la
+lychnide. Les arbres et les arbrisseaux déployaient petit à petit leur
+feuillage, et le seringat montrait déjà les boutons des touffes de
+fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la fraîche
+atmosphère du mois de mai.
+
+Le moment si longtemps attendu n'était donc plus loin; chaque jour, Rose
+pouvait quitter la ville et venir demeurer au château; car il faisait un
+temps doux et un clair soleil qui invitaient irrésistiblement à s'aller
+promener aux champs.
+
+Pauvre insensé que j'étais! au lieu de sentir ma joie redoubler, je
+sentais, au contraire, mon courage tomber et une inquiétude secrète
+descendre dans mon coeur, à mesure que le moment désiré approchait.
+
+Elle me demanderait: «Ne savez-vous pas encore parler»? et moi, le rouge
+de la honte au front, le coeur plein de dépit et de chagrin, il me
+faudrait lui répondre par signes que j'étais muet comme auparavant. Une
+fois que cette idée naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et
+dans des proportions insensées, parce que rien ne venait la combattre.
+Je pâlissais quelquefois tout à coup, quand mon esprit agité faisait
+surgir devant mes yeux l'image de la petite Rose; je tremblais en
+entendant tomber de ses lèvres la fatale question: «Ne savez-vous pas
+encore parler»?
+
+Je redevins triste, solitaire, et plongé dans de pénibles rêveries.
+
+Jusqu'à ce moment, je m'étais appliqué avec ardeur à tailler des
+figurines. Comme mon tiroir en était plein depuis longtemps, j'avais
+donné les moins réussies à mes soeurs, et j'en avais fait de nouvelles,
+et de meilleures, à mon avis.
+
+Mais, en ce moment, mon découragement allait si loin, que je n'avais
+plus ni la force ni l'envie de poursuivre mon travail, et que, pendant
+plus de deux semaines, je gardai dans ma poche la clef du tiroir, sans y
+toucher.
+
+Ce fut bien pis encore lorsque mon père, revenant un lundi du marché,
+nous annonça que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite
+fille viendraient au château. Dès ce moment, on eût dit qu'un mal secret
+me travaillait les nerfs. Il m'arrivait de pâlir et de frissonner vingt
+fois en une heure, sans cause apparente. Ma mère me croyait malade, et
+elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont
+bonnes contre la fièvre. Je buvais le remède sans dire la cause de ma
+singulière agitation; mais, dès que je le pouvais, je courais bien loin
+de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude
+pouvait me délivrer de cette terrible question: «Ne savez-vous pas
+encore parler?» qui raisonnait sans cesse à mon oreille, et me
+poursuivait comme une accusation.
+
+Je ne sais comment expliquer cela; mais, tout en redoutant l'arrivée de
+Rose beaucoup plus que je ne la désirais, tout en me réfugiant dans les
+bois pour n'être pas présent lors de sa visite chez nous, je me sentais
+entraîné, malgré moi, dans les environs du château et dans le chemin
+qu'elle devait suivre pour venir à notre ferme. Il est bien vrai
+qu'après quelques instants je m'enfuyais; mais chaque fois, je revenais
+à la même place, presque sans en avoir conscience.
+
+Un certain jour--c'était le 20 mai de l'année 1806--j'avais erré dans
+les bois depuis l'aube du jour, et j'étais arrivé enfin dans l'avenue du
+château. Après avoir regardé longtemps les bâtiments, derrière les
+bosquets de seringats, je m'étais retourné; j'avais appuyé ma tête entre
+un tronc d'arbre, et je regardais la terre, plongé dans de douloureuses
+réflexions.
+
+Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi; mais je fus réveillé
+tout à coup par le son argentin d'une voix qui criait de loin avec un
+accent de joie:
+
+--Léon! Léon!
+
+C'était la voix de Rose, la même voix qui me parlait toujours dans mes
+rêves. Aussi, je ne m'empressais pas de tourner la tête, car je croyais
+à une nouvelle illusion de mes sens.
+
+Je fus saisi d'un tremblement violent. Je vis Rose, Rose elle-même, qui,
+entre un beau monsieur et une belle dame, et suivie d'une bonne, sortait
+du jardin da château et entrait dans l'avenue.
+
+Elle tirait le monsieur par la main pour courir vers moi; mais le
+monsieur, qui était son père, la retint jusqu'au moment où elle ne fut
+plus qu'à quatre ou cinq pas de moi; alors il ne put contenir plus
+longtemps l'impatience de sa fille.--Elle bondit en avant, et saisit ma
+main tremblante; j'étais blême, et je voyais déjà avec inquiétude
+sortir de ses lèvres la question; si redoutée.
+
+En effet, ses premiers mots furent:
+
+--Eh bien, Léon, savez-vous parler?
+
+Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, et mes larmes silencieuses
+lui apprirent que j'étais muet comme auparavant.
+
+--Pauvre Léon! dit l'excellente enfant. Il ne faut pas pleurer pour
+cela.... Prenez courage; l'année dernière, vous avez su prononcer mon
+nom. Vous apprendrez à parler petit à petit.
+
+Dans l'intervalle, ses parents s'étaient rapprochés de nous. Son père
+mit sa main sur ma tête et me força, par un doux mouvement, à lever les
+yeux vers lui. Il dit avec un accent plein de bienveillance:
+
+--C'est donc là le petit garçon du sabotier qui t'a donné le petit curé
+et le petit garde champêtre? De beaux yeux, des cheveux superbes: c'est
+un joli enfant.--Et tu ne sais point parler du tout? me demanda-t-il. Un
+garçon adroit et leste comme toi serait muet et resterait muet? Ce
+serait certainement un grand malheur.... Et pourquoi pleures-tu, petit?
+Quelqu'un t'a-t-il fait du mal?
+
+--Non, mon père, il pleure, parce qu'il ne sait pas parler, dit la
+petite demoiselle en soupirant.
+
+--Eh bien, puisqu'il entend et qu'il a pu prononcer ton nom, il ne doit
+pas lui être impossible d'apprendre à parler. Si l'on voulait se donner
+un peu de peine.... Mais ces enfants de paysans, on les laisse courir à
+l'abandon, et, par eux-mêmes, ils n'apprécient pas la valeur de la
+parole.
+
+En entendant ces mots, je ne pus me retenir davantage; l'accusation
+qu'ils contenaient me blessa cruellement. J'essayai, par toutes sortes
+de gestes et de cris inarticulés, de démontrer au père de Rose que la
+bonne volonté ne m'avait pas manqué, et que, pendant des mois, j'avais
+fait vraiment tous mes efforts pour répéter encore une fois le nom de sa
+fille.
+
+Il me regarda avec étonnement, mais avec une bienveillance évidente; mes
+yeux étincelaient; mes mouvements étaient pleins d'énergie, et
+j'expliquai, par des signes intelligibles, que je me laisserais
+volontiers couper le bras gauche en échange du don de la parole. Il me
+prit les mains, comprima mes gestes et m'obligea à me tenir tranquille;
+puis je l'entendis qui disait à la dame:
+
+--Malheureux petit garçon, n'est-ce pas? C'est un bel enfant, et bien
+intéressant! Et la femme Wolvenaer prétend qu'il y a quelque chose de
+dérangé dans sa cervelle? Non, non, elle se trompe assurément. Cet
+enfant n'est pas idiot du tout; au contraire, il a l'esprit net et
+éveillé.
+
+Le regard que mes yeux lancèrent au père de Rose rayonnait sans doute
+d'une reconnaissance bien sincère, car je remarquai que le compatissant
+monsieur en fut profondément touché.
+
+Je me sentais tout à fait consolé, et plein d'un nouveau courage, et je
+me disposais à exprimer ma gratitude par de nouveaux signes; mais Rose
+avait repris ma main et me demanda si j'avais taillé des statuettes pour
+elle.
+
+Je comptai rapidement sur mes doigts, j'ouvris les bras tout grands et
+je tournai ma clef sous ses yeux, pour lui faire comprendre que j'en
+avais sculpté beaucoup, tout un tas, et qu'elles étaient à la maison
+enfermées dans une armoire.
+
+Rose, en proie à une vive curiosité, pria instamment ses parents de se
+hâter, pour qu'elle pût voir plus tôt les petites figures.
+
+Ses parents cédèrent à son désir; quelques instants après, M. Pavelyn
+entrait avec sa famille dans notre humble demeure.
+
+Sans faire attention aux saluts et aux cérémonies de mes parents, je
+m'élançai vers la commode; je tirai le tiroir qui renfermait mon travail
+de six mois, et je me mis à étaler toutes mes figurines sur notre grande
+table.
+
+Je les arrangeai les unes à la suite des autres, processionnellement,
+comme une caravane d'hommes et de bêtes en voyage. Il y en avait tant,
+que le cortège finit par couvrir toute la table, et qu'il ne resta plus
+de place pour mes petites maisons et mes églises.
+
+Un étonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle,
+et, lorsqu'elle put embrasser d'un seul coup d'oeil toute cette richesse
+et que je lui fis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit
+abattre des mains et à sauter de joie. Cette joie me rendit extrêmement
+heureux et me fit croire que j'avais fait des choses réellement
+admirables, puisque j'avais atteint si complètement le but de mes
+efforts.
+
+J'expliquai longuement à Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce
+que représentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches
+sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l'office du
+berger rassemblant ses moutons et les ramenant à l'étable, je plaçais
+les oiseaux les uns après les autres sur le faîte des maisons et le
+clocher des églises, comme s'ils s'y fussent perchés de leur propre vol.
+
+Rose, ouvrant ses grands yeux bleus, regardait sans rien dire les
+petites scènes que je jouais devant elle; mais elle semblait ravie d'une
+joie enfantine. Un sentiment de bonheur infini inondait mon coeur. Mes
+parents étaient en conversation avec M. et madame Pavelyn, et mes frères
+et soeurs écoutaient ce qui se disait. Rose et moi nous n'étions occupés
+que de nous; elle ne prêtait attention qu'à mes figurines et à mes
+jeux....
+
+La sueur perlait sur mon front à cause des efforts que je faisais pour
+lui faire comprendre clairement par signes ce que je voulais exprimer.
+Je venais de lui montrer un chasseur qui abat un lièvre et le chien qui
+va chercher le gibier touché. Puis je simulai un combat entre deux
+soldats en leur faisant pousser leurs grands sabres l'un contre l'autre.
+Je jouai sans doute cette scène d'une manière très-vive et
+très-compréhensible, car Rose paraissait émue et effrayée; mais quand
+l'un de mes soldats fut renversé par son ennemi, et que, dans sa chute,
+il fit tomber toute une rangée de vaches, de chevaux, et même d'arbres
+et de liaisons, nous poussâmes tous deux un long éclat de rire, et Rose
+dansa de plaisir; pour augmenter encore sa joie, je me mis à courir et à
+sauter autour de la table en poussant des cris sauvages.
+
+Le bruit que nous faisions interrompit la conversation des parents de
+Rose avec mon père. Ils nous regardèrent un instant avec satisfaction et
+parurent charmés de voir que leur fille s'amusait si franchement et
+rougissait de plaisir.
+
+Le monsieur s'approcha de la table, prit çà et là quelques-unes des plus
+singulières ou peut-être des meilleures petites figures, les examina
+avec bienveillance et hocha la tête d'un air content; puis il me frappa
+sur l'épaule en disant:
+
+--As-tu fait tout cela seul? Bravo, mon petit garçon! Ce n'est certes
+pas très-beau; mais il y a quelque chose; il y a un certain esprit dans
+ces deux gendarmes qui s'avancent là-bas avec leurs longues jambes. Et
+que vas-tu faire de toute cette légion d'hommes et de bêtes?
+
+Je montrai du doigt sa fille.
+
+--Tout cela est pour moi, mon père, s'écria Rose. Ah! comme je vais
+pouvoir jouer! Léon m'apprendra comment ils doivent marcher les uns
+derrière les autres, chacun à son rang, comme ils sont là maintenant.
+
+--Mais, Rose, objecta le père, pourquoi dépouiller ce pauvre enfant de
+tous ses joujoux?
+
+Je courus à la muraille pour prendre un panier en osier, j'y rassemblai
+mes figurines et je le tendis à Rose. Elle hésitait à accepter mon
+cadeau et regardait son père d'un air interrogateur. Je prévoyais un
+refus et je frémissais de crainte; mais je joignis les mains devant M.
+et madame Pavelyn d'un air si suppliant, et dans mes yeux brillants se
+lisait une prière si ardente, qu'ils appelèrent leur bonne, qui était
+restée près de la porte, et lui remirent le panier qui contenait mes
+oeuvres. Je levai les bras au ciel en signe de joie et je poussai un cri
+de triomphe.
+
+Notre propriétaire s'entretint encore un instant de Rose et de moi avec
+mes parents. Ce que je pus saisir de leurs paroles dites à voix basse,
+c'est que leur fille était d'une santé délicate et que l'air des champs
+lui ferait du bien.
+
+Ils exprimaient aussi la satisfaction qu'ils éprouvaient à voir Rose,
+qui ordinairement montrait si peu d'ardeur au jeu, s'amuser de si bon
+coeur et avec tant d'animation.
+
+Après cette conversation, M. Pavelyn me prit la main et me dit d'un ton
+fort aimable:
+
+--Nous devons partir maintenant, Léon; mais viens demain au château,
+vers une heure; Rose te fera aussi un cadeau en échange de tes petites
+figures. C'est une chose que nous avons apportée de la ville pour toi.
+Tu dîneras avec nous, et tu pourras jouer et courir avec Rose dans le
+beau jardin. Adieu, mon bon petit garçon.
+
+--Léon, Léon, s'écria la petite fille en sortant, à demain, à demain!
+Oh! comme nous nous amuserons!
+
+Je tombai tout tremblant sur une chaise.--Quoi! je dînerais au château,
+à la même table que Rose! Ses parents me témoignaient autant d'amitié et
+de compassion qu'elle-même! Moi, le muet, j'étais donc choisi et préféré
+entre mes frères et soeurs?--Demain! demain!
+
+
+
+
+V
+
+
+Combien mon sommeil fut agité cette nuit-là. Cent fois je rêvai que, la
+main dans celle de Rose, je jouais dans un beau jardin, beau comme le
+paradis, que ma mère m'avait souvent décrit. Mous courions, nous
+dansions, nous sautions, et nous nous amusions avec un plaisir et une
+béatitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paroles,
+et moi, malheureux! dans mon rêve, j'avais le don de la parole, et je
+lui témoignais ma reconnaissance en un langage clair et plein de
+sentiment.
+
+Puis la scène changeait de nouveau; j'étais assis à une grande table et
+je mangeais des mets si succulents et de si appétissantes friandises,
+que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la
+boutique du sacristain n'étaient que de la Saint-Jean auprès d'un pareil
+régal.
+
+D'autres fois, mon imagination s'évertuait à résoudre l'énigme qui
+occupait mon esprit et piquait ma curiosité depuis la veille. Rose
+m'avait promis un cadeau en échange de mes figurines. Quel pouvait être
+ce cadeau? il m'était impossible de faire une supposition probable. Je
+pensais bien à un grand cheval de bois, à une belle cravate, à un grand
+gâteau, et à beaucoup d'autres choses; mais ma raison me disait que je
+me trompais assurément.
+
+Abusé par mon impatience, je me levai au milieu de la nuit, croyant que
+c'était déjà le matin; mais ma mère me renvoya dans mon lit. Enfin, le
+jour commença à poindre. A peine avions-nous pris le café, que
+j'importunai ma mère pour qu'elle fit ma toilette et sortît de la
+commode mes habits du dimanche. Elle eut peine à me faire comprendre que
+je ne devais aller au château qu'après midi, et que j'avais encore une
+demi-journée à attendre. Je restai longtemps assis dans un coin de la
+chambre, l'oeil fixé sur l'aiguille de l'horloge. Après que j'eus essayé
+deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma mère que
+l'horloge était arrêtée et qu'elle devait la faire marcher, elle me prit
+par l'épaule, et me mit à la porte, en me défendant de remettre les
+pieds dans la maison avant que midi sonnât au clocher.
+
+J'errai dans les bois et dans les champs, je revins dans le village, je
+tournai autour de l'église, et je regardai avec dépit l'aiguille
+paresseuse du cadran, jusqu'à ce qu'enfin le premier coup de midi
+retentit dans les airs et me fit pousser un cri de joie.
+
+Lorsque je revins à la maison, on était à table chez nous. Je pris ma
+place accoutumée à côté de mon père; mais mon assiette resta vide, bien
+entendu, puisque je devais dîner au château. Mes parents parlaient en
+riant des mets succulents que je goûterais ce jour-là; mes frères et mes
+soeurs restaient silencieux et me considéraient d'un regard peu amical.
+L'épaisse bouillie paraissait leur être moins agréable encore que
+d'habitude, et plus d'une fois ils laissèrent retomber la cuiller dans
+leur assiette avec découragement, lorsque mon père parlait en
+plaisantant d'oiseaux rôtis et de châteaux de massepains. Pour moi, je
+ne faisais guère attention à ce qui se disait; ces descriptions
+alléchantes ne m'intéressaient point; je ne voyais que le sourire qui,
+sur l'aimable visage de Rose, rayonnait délicieusement vers moi.
+
+Dès que le dîner fut fini, ma mère me prit sur ses genoux, et commença à
+me déshabiller. Elle me lava avec de l'eau chaude et du savon, et
+mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps
+avant que ma toilette fût achevée, car je devais être aussi beau que
+possible, quoique mon père prétendît qu'il était absurde de me revêtir
+de mes habits de fête pour aller jouer.
+
+Avant de me laisser partir, ma mère me plaça devant elle, et me dit d'un
+air grave et sévère comment je devais me comporter au château, et ce que
+je pouvais faire et ne pas faire. Elle n'oublia rien: je devais
+soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais devant
+les portes; je devais ôter ma casquette et saluer, me moucher dans le
+mouchoir qu'elle avait mis dans la poche de mon pantalon; je ne pouvais
+pas crier ni faire de gestes, et, si l'on me donnait quelque chose, je
+ne devais pas manquer de me baiser la main, non-seulement parce que cela
+était poli, mais encore parce que, ne sachant point parler, je n'avais
+pas d'autre moyen de témoigner ma reconnaissance.
+
+Une heure sonnait à la tour lorsque ma mère me donna le baiser d'adieu,
+et que, frémissant d'impatience, je m'élançai hors de la maison.
+
+Je courus tout d'une haleine à travers le village et l'avenue du
+château; mais, lorsque j'approchai de la grille ouverte et que je
+n'aperçus personne dans ce jardin, je fus pris d'une frayeur secrète.
+J'entrai cependant dans le vaste jardin à pas lents et indécis,
+regardant de tous côtés si je ne voyais personne.--Qu'elle était belle
+la perspective qui se déployait devant mes yeux étonnés! Une large
+pelouse, pareille à une prairie s'étendait de tous côtés jusqu'au pied
+des grands arbres. Au milieu du gazon vert coulait une eau claire que
+j'aurais prise pour le même ruisseau qui passait à côté de notre maison;
+mais elle était plus large et plus profonde. Un pont arrondi comme un
+arc gigantesque s'élançait d'un bord à l'autre. Ce pont était formé de
+branches de chêne admirablement entrelacées, et il me parut que je
+n'oserais jamais le traverser, de peur qu'il ne se rompît sous mon
+poids.
+
+Autour du jardin s'élevaient de grands arbres, serrés comme une forêt
+impénétrable; au pied de ces grands arbres, les lilas croissaient en si
+grande abondance, que leurs fleurs empourprées, entouraient tout le
+jardin comme une immense guirlande et parfumaient l'air de l'odeur la
+plus délicieuse.--Partout où je promenais mes regards, le long des
+sentiers et dans les massifs, je voyais des fleurs ou des plantes qui
+m'étaient totalement inconnues, et qui m'étonnaient par leurs formes
+bizarres et leurs brillantes couleurs.
+
+La solitude complète et le silence solennel qui y régnait me firent
+peur. Je ne m'approchai du château que pas à pas. Mon coeur battait dans
+ma poitrine, et assurément je n'eusse pas osé aller plus loin; mais une
+porte s'ouvrit tout à coup, et Rose accourut toute joyeuse à ma
+rencontre. Elle me prit par la main, m'entraîna vers le bâtiment et dit
+en me grondant:
+
+--Pourquoi restes-tu si longtemps? Ce n'est pas bien à toi, Léon. Nous
+avons déjà commencé à dîner. Mon père pourrait être fâché.
+
+Elle lut sur mon visage que ces paroles me faisaient peur.
+
+--Allons, allons! s'écria-t-elle, c'est pour rire que je dis cela. Il ne
+faut pas avoir peur; sois gai. Ah! comme nous allons tout à l'heure
+jouer et courir dans le beau jardin, n'est-ce pas? Quel dommage que tu
+ne saches point parler! Mais, c'est égal, je te comprends bien.
+
+Ma bienfaitrice me conduisit dans le bâtiment et me fit traverser un
+long vestibule. Me souvenant des leçons de ma mère, j'essuyais mes
+pieds à tous les paillassons que je rencontrais sur mon passage, si bien
+que Rose s'écriait en plaisantant:
+
+--Mais, Léon, qu'as-tu donc aux pieds? Finis donc, c'est assez.
+
+Au bout du vestibule se tenait un homme dont les habits étaient galonnés
+d'argent. J'ôtai ma casquette et je le saluai avec un respect craintif;
+mais lui, sans dire mot, ouvrit un des battants de la porte devant
+laquelle il se tenait.
+
+Je vis une grande salle dont les murs étincelaient de baguettes d'or.
+Les parents de Rose étaient assis autour d'une table. Je restai debout
+sur le seuil de la porte, ma casquette à la main, entendant à peine les
+paroles de bienvenue que m'adressaient M. et madame Pavelyn.
+
+Rose me conduisit à une chaise, près de la table, et m'obligea à m'y
+asseoir. La tête me tournait; je tenais les yeux baissés, confus et
+tremblant.
+
+Un domestique m'attacha une grande serviette blanche devant la poitrine,
+de façon que je pouvais à peine remuer les bras.
+
+Les parents de Rose, et même le domestique, semblaient s'amuser beaucoup
+de mon embarras et riaient tout bas. La compatissante petite fille seule
+tâchait de m'encourager en m'adressant de douces paroles.
+
+M. et madame Pavelyn se mirent à rire plus franchement encore lorsque je
+baisai ma main pour remercier le domestique, qui avait placé un morceau
+de pain à côté de mon assiette.
+
+J'étais tout à fait troublé; la sueur perlait sur mon front et le coeur
+me battait si fort que j'avais peine à reprendre haleine. La soupe
+fumait devant moi dans mon assiette et chacun m'engageait à manger. Mais
+j'étais étourdi, et je contemplais mon assiette d'un oeil hébété.
+
+Rose eut pitié de ma confusion, et vint à mon secours. Elle avança sa
+chaise aussi près que possible de la mienne, arrangea plus commodément
+la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main.
+D'abord j'obéis machinalement à ce qu'elle me disait; mais ensuite,
+grâce à l'amabilité de ses paroles encourageantes je m'enhardis un peu.
+Elle veillait comme une bonne petite mère sur son gauche protégé. Elle
+fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit
+quel goût ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette
+et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il
+fallait m'essuyer les mains et les lèvres avec ma serviette. En un mot,
+elle m'apprit à manger convenablement, avec une attention délicate et
+une tendre sollicitude qui pénétrèrent mon coeur de reconnaissance.
+
+Il y avait des tartes et des sucreries d'une douceur extrême et d'un
+parfum exquis; mais je ne sentais presque pas le goût de ce que je
+mangeais. La richesse du salon où je me trouvais, l'or qui brillait sur
+les murs, les glaces qui multipliaient tout, et où le regard se perdait
+dans un lointain infini, tout cela m'écrasait par sa grandeur et son
+éclat. Une chose surtout excitait mon admiration, et attirait
+irrésistiblement mon regard. C'était une grande statue blanche qui se
+trouvait à ma gauche, sur un grand piédestal, contre le mur. Je ne
+pouvais me rendre compte de ce qu'elle représentait. C'était un homme à
+moitié nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui
+paraissait vouloir s'élancer dans les airs. Il avait deux petites ailes
+derrière la tête et deux ailes à chaque pied; il tenait dans sa main
+droite deux serpents entrelacés.
+
+Déjà Rose, voyant mon étonnement, m'avait dit que cette statue
+représentait le dieu Mercure; mais, comme ma mère, en me faisant réciter
+mon catéchisme, ne m'avait jamais parlé d'un dieu semblable,
+l'explication ne m'apprit rien. Ce n'était pas, d'ailleurs, la
+signification de la statue que mes yeux cherchaient dans cette oeuvre
+d'art. J'étais étonné qu'on pût imiter si bien, par le bois ou la
+pierre, le corps et la figure de l'homme, qu'ils semblaient vivre; car
+plus d'une fois j'avais baissé la tête en frissonnant, craignant que ce
+dieu inconnu ne sautât sur moi. J'examinai aussi avec une attention
+curieuse comment la statue était faite, et je m'efforçai d'en graver les
+formes dans ma mémoire, comme si jamais il m'eût été possible de tailler
+dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose qui y ressemblât.
+
+Pendant le dîner, on avait versé du vin dans mon verre, et l'on m'en
+avait fait boire. La rouge liqueur me parut âcre et amère. Lorsqu'on
+servit le dessert, Rose me dit qu'on allait apporter du vin doux qui me
+plairait bien. Tandis qu'elle parlait encore, le domestique s'approcha
+de la table avec une bouteille tout argentée. Je regardai curieusement
+ce qu'il allait faire avec une espèce de pince qu'il tenait à la
+main....
+
+Tout à coup, une détonation retentit, pareille à celle d'une arme à feu;
+et, comme Rose cachait sa figure dans ses mains en poussant un grand
+cri, je crus qu'il lui était arrivé malheur.
+
+Tremblant comme un roseau; je sautai sur mes pieds; un cri de frayeur
+sortit de ma poitrine, et je criai distinctement:
+
+--Rose! Rose!
+
+--Ah! ah! le pauvre Léon a parlé de nouveau, dit la petite fille avec
+joie. Vous l'avez entendu, n'est-ce pas, papa? Il a prononcé mon nom
+aussi bien et aussi distinctement qu'une personne qui sait parler.
+
+Elle me fit comprendre en riant que cette détonation n'était pas autre
+chose que le bruit produit par le bouchon qui s'était échappé avec force
+du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait
+semblant d'être effrayée. Pour calmer mon effroi, elle me mit dans la
+main un verre de vin mousseux, et me força de le vider presque
+entièrement.
+
+Pendant ce temps, ses parents parlaient de moi et de l'étrange phénomène
+dont ils venaient d'être témoins. M. Pavelyn me fit essayer encore une
+fois de répéter le nom de sa fille; mais il fut obligé de reconnaître,
+lorsque j'eus fait plusieurs efforts inutiles, qu'il m'était devenu de
+nouveau tout à fait impossible d'articuler un son déterminé par la seule
+force de ma volonté.
+
+--C'est sous l'impression de la frayeur ou d'une émotion violente que ce
+garçon prononce un mot par hasard, dit-il à madame Pavelyn. J'ai lu
+plusieurs fois que des gens muets depuis leur enfance avaient recouvré
+la parole sous le coup de quelque terrible événement. Pareille chose
+pourrait arriver au fils de maître Wolvenaer. Mais qui sait si quelque
+chose le frappera ou l'effrayera jamais assez profondément pour lui
+donner complètement et définitivement la parole?
+
+Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire; mais ses paroles me
+firent tomber dans de profondes réflexions, d'où je ne fus tiré que
+lorsque M. Pavelyn dit à Rose d'aller chercher son cadeau et de me le
+donner.
+
+La jeune fille sortit de la chambre par une porte latérale, et rentra
+bientôt en me montrant un objet qui était enveloppé d'un papier. Pendant
+qu'elle s'approchait de moi, elle le tira de son enveloppe, puis elle le
+mit dans ma main. C'était une espèce de couteau fermé; mais il brillait
+comme de l'argent, et le manche était fait d'une sorte de coquille où la
+lumière faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argentés.
+
+Rose me le reprit; et, tout en ouvrant successivement les différentes
+lames qu'il portait, elle me dit:
+
+--Léon, ceci est mon cadeau pour toutes les petites figurines que tu
+m'as faites. Vois, cette première lame est un grand et fort couteau avec
+lequel tu pourrais presque couper un petit arbre; ceci est un canif; en
+voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime... et
+une scie, et une vrille, et un ciseau... le tout solidement fait en
+acier anglais, fin et bien trempé, comme dit mon père. C'est maintenant
+que tu pourras tailler des statuettes, n'est-ce pas?... Je l'ai choisi
+moi-même, Léon, reprit-elle pendant que je considérais le joli couteau
+avec une admiration mêlée de stupeur. Ma mère voulait te donner un grand
+gâteau; mais je savais bien qu'un cadeau comme celui-ci te ferait plus
+de plaisir. Je ne me suis pas trompée, n'est-il pas vrai?
+
+Deux larmes tombèrent sur mes joues, et je me mis à baiser mes deux
+mains en poussant des cris étouffés, que je ne pouvais retenir. Mes yeux
+parlaient sans doute en ce moment un langage bien expressif, car tous
+ceux qui me regardaient, même le domestique, furent profondément touchés
+de la reconnaissance qu'ils y lisaient.
+
+Je tenais dans ma main le précieux cadeau de Rose; je fermais et
+j'ouvrais alternativement les petits couteaux, la lime et la petite
+scie, et déjà je m'en servais en imagination. Quelle richesse! Des
+outils de toute espèce! tout un atelier! Comme désormais je pourrais
+tailler des figures du matin au soir, pour elle, ma douce protectrice!
+et comme je travaillerais mieux et plus facilement avec ces instruments
+choisis et donnés par elle!
+
+J'étais tellement agité par la joie et par l'admiration, que je
+n'entendis pas ce que M. Pavelyn me disait:
+
+--Allons, mon garçon, reprit-il en élevant la voix, rends le beau
+couteau à Rose pour qu'elle le mette de côté jusqu'au moment où tu
+retourneras à la maison, sinon, il te ferait oublier de jouer. Allez
+ensemble au jardin maintenant, courez et sautez tant que vous pourrez.
+Le temps est doux et sain; nous prendrons le café dehors, en plein air,
+et nous verrons de loin si vous vous amusez comme il faut.
+
+Je sortis de la salle avec Rose. Chemin faisant, elle prit deux petits
+filets de soie verte, qui étaient pendus à côté de l'escalier; elle m'en
+donna un, et m'expliqua que nous allions à la chasse aux papillons.
+
+Dès que je me vis sous le ciel bleu, en pleine liberté et tout seul avec
+Rose, la timidité, qui pesait sur mon coeur comme un plomb, disparut, et
+je respirai à longs traits.
+
+Rose me dit que, le matin, elle avait couru près de deux heures après
+les papillons sans pouvoir en attraper un seul; mais que, moi qui étais
+fort et leste, j'en prendrais bien quelques-uns pour elle.
+
+A peine eut-elle dit ces mots, que nous vîmes deux papillons blancs
+sortir du bosquet de seringats et voltiger sur la pelouse. Je poussai un
+cri, et nous nous précipitâmes tous deux sur cette première proie de nos
+désirs.
+
+Tout en dansant, en riant et en sautant, nous poursuivions les
+papillons; mais, soit que je ne fusse pas encore assez habile à manier
+le filet, soit que les petites bêtes épouvantées eussent l'adresse de
+nous éviter, il y avait plus d'un quart d'heure que nous courrions sans
+le moindre succès. La sueur mouillait nos fronts, nos joues brûlaient de
+plaisir et d'ardeur.
+
+M. et madame Pavelyn, assis devant le château sur une terrasse,
+prenaient part à notre joie et battaient des mains chaque fois que Rose,
+par un bond léger, trahissait la force et le plaisir de vivre.
+
+Enfin j'attrapai un des papillons blancs dans mon filet. Ce fut une joie
+et une réjouissance, comme si nous eussions trouvé un trésor. Rose
+courut vers ses parents, qui riaient de bon coeur de son émotion. On
+alla chercher une boîte, et le papillon fut piqué dedans.
+
+M. Pavelyn dit qu'il était très-content, et que je pourrais venir jouer
+souvent si Rose continuait à s'amuser de si bon coeur; mais la jeune
+fille n'eut pas la patience d'attendre que son père eût fini de parler.
+Elle m'entraîna vers la pelouse en s'écriant:
+
+--Vois, là-bas! deux papillons, trois papillons, quatre papillons! Vite!
+vite!
+
+Je pris encore quelques-unes de ces pauvres petites bêtes. Chaque fois,
+nous les apportions à M. Pavelyn, qui feignait de partager notre joie
+triomphante, et qui tenait la boîte prête.
+
+Enfin Rose parvint aussi à en prendre un, qui ouvrait et fermait ses
+ailes au soleil sur le tronc d'un arbre. C'était un papillon d'un rouge
+foncé avec des taches d'argent et d'azur.
+
+Il est impossible de peindre la joie de Rose. Comme une biche échappée,
+elle traversa la pelouse et vola vers ses parents avec tant de rapidité,
+que je ne pouvais presque pas la suivre. Elle avait pris elle-même la
+resplendissante petite bête; il lui semblait que désormais aucun
+papillon ne pourrait lui échapper. Et, un instant après, elle courait de
+nouveau avec passion.
+
+Nous continuâmes pendant longtemps cette amusante chasse. M. et madame
+Pavelyn étaient rentrés après avoir pris le café.
+
+Pendant que je bondissais, le filet en l'air, devant le bosquet de
+seringats, Rose en poursuivant un papillon dans une direction opposée,
+s'était éloignée de moi.
+
+Tout à coup j'entends un violent craquement.... Je tourne les yeux vers
+l'endroit d'où ce bruit étrange était parti! Ciel! quel horrible
+tableau! j'aperçois Rose qui tombe par-dessus l'appui brisé du pont et
+qui s'enfonce dans l'eau en poussant un cri de détresse!--Ma langue se
+déchire; le sang jaillit hors de ma bouche; je crie avec toute la force
+qu'un muet peut donner à ses cris; mais ce sont des paroles qui sortent
+de mon gosier, des paroles claires et distinctes:
+
+--Rose, Rose! du secours, du secours! Dieu, Dieu!...
+
+Mon exclamation perçante retentit à travers le jardin, jusque dans les
+appartements du château.
+
+Je m'élance; j'ai des ailes; mes pieds brûlent la terre.... Du haut du
+pont, mes yeux égarés ne voient plus rien qu'un pan de la robe de ma
+bienfaitrice.... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans
+l'étang à côté d'elle. L'eau me vient presque aux lèvres; mais je sens
+que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je
+prends sa tête entre mes deux mains, et je la soulève au-dessus de
+l'eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l'eau pénètre dans ma
+poitrine par le nez et par la bouche, avec l'air que j'aspire; je
+suffoque, et je sens mes forces m'abandonner. Alors descend en moi la
+certitude que je me noie, que je vais mourir; mais ce n'est pas la
+crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprême: non, c'est
+la douloureuse pensée que Rose aussi va mourir. Même quand la dernière
+convulsion ranime en moi la vie, je n'éprouve aucun autre sentiment que
+le regret et la douleur du malheur de Rose....
+
+Je ne sus naturellement que plus tard ce qu'il advint de nous.
+
+Mon puissant cri de détresse avait retenti jusque dans le château. M. et
+madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, étaient
+sortis tout effrayés, et avaient regardé autour d'eux pour savoir ce qui
+était arrivé. Pendant que l'on nous cherchait devant et derrière le
+château, et qu'on appelait Rose à grands cris, un des domestiques
+s'approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune maîtresse qui
+flottait sur l'eau. Il descendit le long du bord de l'étang, repêcha
+Rose, qui était sans connaissance, et la porta sur la pelouse.
+
+Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanimé et ruisselant de sa
+fille, était tombée évanouie dans les bras de son mari, avec un cri de
+terreur mortelle; M, Pavelyn la confia aux soins d'une servante, et se
+précipita, à demi mort d'inquiétude, vers sa fille.
+
+Rose, qui n'avait pas été longtemps sous l'eau; et qui avait respiré
+aussi longtemps que j'avais pu lui tenir la tête dehors, ne tarda pas à
+donner signe de vie et à rouvrir les yeux.
+
+Le premier mot que M. Pavelyn prononça, après avoir manifesté sa joie de
+voir son enfant sauvée, fut mon nom. Alors le domestique qui l'avait
+repêchée se rappela avoir senti quelque chose sous l'eau et avoir été
+obligé de déchirer le tablier de Rose pour la dégager d'un objet qui
+semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l'étang, me trouva
+sans peine, et me déposa sur le gazon, non loin de l'endroit où l'on
+s'empressait pour faire revenir Rose à elle-même.
+
+C'était une scène effroyable.... Ici, une mère qui s'était évanouie
+devant l'horrible conviction qu'elle avait vu le cadavre de son enfant
+noyée; là, un père au désespoir, rappelant par ses baisers le sentiment
+et la vie dans le corps inerte de sa fille; plus loin, celui d'un petit
+garçon étendu sans mouvement, comme si son âme l'avait abandonné pour
+toujours.
+
+M. Pavelyn, malgré son émotion, n'avait point perdu sa présence
+d'esprit. Il avait envoyé immédiatement chez le docteur un des
+jardiniers qui étaient accourus, en lui recommandant de fermer la
+grille et de ne parler à personne dans le village de ce qui venait
+d'arriver. Puis il avait fait porter sa fille près de sa femme évanouie,
+afin de pouvoir les soigner toutes deux en même temps. Il parvint à
+faire sortir madame Pavelyn de son évanouissement, et avec l'aide de ses
+domestiques il la ramena immédiatement dans la maison, ainsi que son
+enfant.
+
+Pendant ce temps, d'autres gens étaient occupés à me frictionner et à me
+rouler par terre; mais, malgré tous leurs efforts, je ne donnais aucun
+signe de vie.
+
+Dès que M. Pavelyn eut rassuré sa femme et couché sa fille dans un lit
+chaud, il revint à l'endroit où l'on était en train de me souffler de la
+fumée de tabac dans le nez. Cet homme généreux s'agenouilla près de moi,
+me prit les deux mains, et essaya de me rappeler à la vie. Rose, qui
+avait repris tout à fait connaissance, lui avait raconté que j'avais
+sauté dans l'étang et soulevé sa tête au-dessus de l'eau pour l'empêcher
+de se noyer. Son père lui avait fait accroire que j'étais également
+revenu à moi, car il craignait avec raison que, dans la situation où
+elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portât un coup fatal.
+
+M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pièce était
+très-éloignée de la chambre à coucher de sa fille. On apporta des
+literies, on me déshabilla, et on me couvrit d'épaisses couvertures de
+laine. Le docteur arriva enfin, et employa des remèdes énergiques pour
+ramener la respiration et le pouls, qui avait cessé de battre. Il
+réussit enfin après de longs efforts. Je commençai à faire quelques
+mouvements, et j'ouvris les yeux. Mais je n'entendais ni ne voyais, et,
+quoique l'on pût dire à mon oreille, ou quelques signes que l'on me fit,
+je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi.
+Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire à mes parents, avec
+toute la prudence possible, que j'étais tombé dans l'eau, et que le
+froid et la frayeur m'avaient un peu dérangé.
+
+Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au château. En
+me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et
+exigèrent qu'on me portât dans leur demeure, pour être soigné là.
+
+Mon père m'enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de
+laine, m'emporta à la maison dans ses bras, et me mit dans mon lit.
+
+Grâce aux médicaments prescrits par le docteur, une violente réaction
+s'opéra en moi, et je fus saisi d'une fièvre qui menaça mes jours pour
+la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne
+produisît un transport au cerveau, et ne mît brusquement fin à mes
+souffrances.
+
+Je restai dans cet état jusqu'après minuit; alors la fièvre me quitta
+peu à peu, et je tombai bientôt dans un profond sommeil. Le docteur
+déclara que le plus grand danger était passé, et il crut pouvoir
+affirmer que l'accident n'aurait pas de suites fâcheuses pour moi. Ma
+mère et ma soeur aînée restèrent seules à veiller à mon chevet.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Lorsque j'ouvris les yeux le lendemain, assez tard dans la matinée,
+j'aperçus avec stupéfaction le doux visage de Rose, qui était assise à
+mon chevet et tenait ma main dans la sienne.
+
+C'était donc bien sa voix qui, en murmurant à mon oreille: «Pauvre petit
+Léon!» m'avait réveillé de mon long sommeil. Et d'un coup d'oeil rapide,
+j'aperçus aussi mes parents, mes deux soeurs, la bonne de Rose et une
+voisine.
+
+D'abord je ne me rappelai rien de ce qui s'était passé, et je regardai
+ma protectrice avec stupeur, comme pour lui demander pourquoi elle était
+ainsi assise près de mon lit.
+
+--Sois tranquille, bon Léon, me dit-elle, tu seras bientôt guéri; mais
+nous ne jouerons plus jamais près de l'étang.
+
+Alors la mémoire de ce qui était arrivé me revint tout à coup; et un cri
+triomphant souleva ma poitrine, et je m'écriai, avec le rire d'une joie
+étourdie:
+
+--Rose! vous vivez!... Ce rêve....
+
+--Il parle, il a parlé! s'écrièrent mes parents en accourant auprès de
+mon lit, les bras levés.
+
+Moi, plus surpris qu'eux-mêmes en entendant mes propres paroles, je
+frémis et je tins la bouche close, de crainte qu'un second effort ne
+vînt de nouveau prouver mon impuissance, et ne me frappât du plus cruel
+désenchantement.
+
+Mon père m'embrassa avec émotion.
+
+--Léon, mon pauvre fils, oh! parle, parle encore, pour que je puisse
+remercier le bon Dieu, en toute confiance, de ce bienfait inattendu.
+
+Sans détourner mon regard de Rose, je murmurai encore tout étourdi:
+
+--Parler? Oui! Rose... l'eau.... Pas morte.... Heureux, heureux!...
+
+La petite fille frappa dans ses mains avec joie; mes parents pleuraient
+et adressaient au ciel leurs actions de grâces. Pendant ce temps, je
+prononçais, avec une volubilité fiévreuse, une foule de mots sans
+signification et sans suite, uniquement pour entendre encore le son de
+ma voix et m'assurer que, cette fois, le don de la parole m'était
+définitivement acquis. Ceux qui m'entouraient ne paraissaient pas moins
+étonnés que moi du babil embrouillé qui tombait de mes lèvres, et tous
+me considéraient avec une bienheureuse surprise, comme si un miracle
+s'opérait devant leurs yeux.
+
+Enfin Rose se mit à raconter comment nous avions joué ensemble dans le
+jardin du château, comment j'avais sauté dans l'étang, et comment nous
+avions été retirés de l'eau tous les deux, par un domestique.
+
+Mes parents, après un premier épanchement de joie, ajoutèrent quelques
+explications au récit de Rose, et j'appris ainsi tout ce qui s'était
+passé la veille.
+
+J'avais risqué ma vie pour sauver la vie à Rose! Elle m'aimait pour
+cela, disait-elle, et ses parents m'étaient reconnaissants de ma
+reconnaissance et de mon courage. Je m'étais rendu digne de la
+protection de M. Pavelyn; cet événement m'avait rapproché de Rose...
+et, eu outre, Dieu, sans doute pour me récompenser, m'avait doué de la
+parole et m'avait tiré de mon abaissement moral. J'étais si fier et si
+joyeux que mes yeux étincelaient d'orgueil.
+
+J'avais encore un peu de peine à parler, et souvent mon langage était
+confus. Je savais bien dire les substantifs, les noms des choses et des
+personnes; mais l'enchaînement et la construction des mots
+m'embarrassaient.
+
+Ma maladie avait eu si peu de suites, que, dès que le calme fut rentré
+dans mon esprit, je témoignai un grand désir de manger, et je demandai
+une tartine. Ma mère m'apporta un peu de pain émietté dans du lait, et
+il fallut me contenter de cela, quoique j'eusse assez grand'faim, me
+semblait-il, pour dévorer un pain de seigle tout entier. A mon
+désespoir, on ne me permit pas non plus de me lever, parce que le
+docteur l'avait défendu.
+
+Rose causa lentement avec moi, et s'efforça, par mille démonstrations
+amicales, de me témoigner sa reconnaissance. Sitôt que je serais tout à
+fait guéri, nous irions jouer encore dans le beau jardin du château;
+mais je ne devais plus avoir peur de l'eau, parce que le jardinier était
+déjà occupé à entourer l'étang d'une palissade à claire-voie et à
+construire sur le pont un nouveau garde-fou d'une solidité
+très-rassurante.
+
+L'aimable petite fille me quitta au bout d'une bonne demi-heure, pour
+aller annoncer à ses parents l'heureuse nouvelle de ma guérison. Elle
+revint dans l'après-midi, et m'apporta deux ou trois verres de gelée de
+framboise et de groseille, si rafraîchissante et si douce, que je ne me
+rappelais pas avoir jamais goûté rien de si bon.
+
+Lorsqu'elle fut retournée chez elle, le docteur vint, qui dit que je
+pouvais me lever et commencer à manger peu à peu. D'après son opinion,
+j'étais tout à fait guéri.
+
+Je passai toute la soirée de ce jour-là assis alternativement dans le
+giron de ma mère et sur les genoux de mon père, et je dus parler, parler
+encore et toujours, pour les charmer par le son de ma voix.
+
+Lorsque ma mère m'eut couché dans mon lit avec une croix au front et un
+dernier baiser sur les lèvres, je m'assoupis tout doucement, et les
+songes les plus agréables, les plus heureux, bercèrent mon sommeil.
+
+Le lendemain matin, je me levai comme s'il ne m'était rien arrivé, et je
+déjeunai avec mes frères et mes soeurs. Pendant toute la nuit, j'avais
+rêvé du beau couteau que Rose m'avait donné. Je me rappelai que M.
+Pavelyn me l'avait fait mettre de côté. Le couteau me trottait dans la
+tête, et j'aurais volontiers couru au château pour aller le chercher, si
+j'avais seulement osé risquer une pareille hardiesse.
+
+Comme Rose ne venait pas, malgré ma longue attente, je sortis de la
+maison et je me promenai tout seul dans le chemin qui menait au château.
+
+Bientôt je l'aperçus qui sortait avec sa bonne de la grille du château,
+et qui me faisait de loin des signes d'une joie extraordinaire. Quand
+elle fut près de moi, elle me prit la main, et me dit avec des
+transports de plaisir:
+
+--Léon, Léon, j'ai une si bonne nouvelle!... Ah! si tu savais ce que
+c'est, tu sauterais de bonheur. Moi-même, j'en suis si contente pour
+toi, que je sens battre mon coeur. Sais-tu où nous allons? Chez ton père
+et ta mère. Ils doivent venir au château pour parler de toi.
+
+--De moi? Mon père au château! murmurai-je étonné.
+
+Elle répondit avec un grand sérieux et en baissant la voix, comme si sa
+bonne ne devait pas nous entendre:
+
+--Léon, tu n'es qu'un enfant de paysan, n'est-il pas vrai? Mon père le
+dit, du moins. Si tu restes toujours comme tu es maintenant, tu
+deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie,
+faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon père a dit que tu
+méritais un meilleur sort, parce que c'est toi qui m'as empêchée de me
+noyer. Il compte te faire instruire et te donner une bonne éducation.
+C'est ce qu'il veut dire lui-même à tes parents.
+
+Profondément agité, quoique ne comprenant pas bien toute l'importance de
+cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux.
+
+--N'es-tu pas content? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu
+devrais pourtant te réjouir! L'instruction est une richesse aussi; c'est
+par l'instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme
+remarquable dans le monde.... Et vois-tu, Léon, reprit-elle après une
+pause, j'aime beaucoup à jouer avec toi; cependant je regrette que tu ne
+sois qu'un petit paysan. Mon père te fera étudier; alors tu ne seras
+plus un paysan, et tu seras habillé convenablement; alors surtout, en
+ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons
+ensemble comme frère et soeur! n'est-ce pas beau?
+
+Je serais son frère! cette pensée fit rouler des larmes sur mes joues;
+alors seulement, l'avenir promis s'ouvrit devant moi avec tout son éclat
+et tout son bonheur.
+
+--Oh! c'est trop beau! m'écriai-je, Rose, ma soeur! C'est trop, c'est
+trop!
+
+Nous fîmes quelques pas en silence; puis elle me dit avec calme en me
+parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plutôt comme une
+tendre mère:
+
+--Il faut être toujours bien sage, Léon, et bien étudier, entends-tu? Je
+t'aiderai, je t'apprendrai tes lettres; car je sais lire comme il faut,
+moi, en flamand et en français. J'ai beaucoup de livres avec de belles
+images: _le Petit-Poucet, Peau-d'âne, Gulliver dans la lune_. Si tu
+n'apprends pas bien, je te mettrai dans le coin; mais, si tu fais bien
+attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des
+bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite à lire, n'est-ce pas! et ma mère
+m'achètera de nouveaux livres où il y aura de belles histoires. Ah!
+c'est alors que nous nous amuserons!
+
+Pour toute réponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie
+qu'elle me dépeignait, et où je voyais plus loin qu'elle, me paraissait
+le bonheur suprême; aussi je doutais qu'elle me fût réservée.
+
+--Ma mère voulait t'envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand,
+reprit Rose; mais mon père, qui t'aime beaucoup, Léon, dit que cela ne
+vaut rien. Il veut faire de toi un sculpteur. Un sculpteur est un homme
+qui fait des statues pareilles à ce dieu Mercure que tu as vu dans notre
+salle à manger: c'est un artiste; et un artiste, dit mon père, est prisé
+aussi haut dans le monde que l'homme le plus riche.
+
+--Ah! devenir sculpteur, être votre frère!... m'écriai-je en levant les
+bras au ciel.
+
+Nous étions près de notre maison, et nous entrâmes. Rose s'acquitta de
+son message. Mes parents s'habillèrent en toute hâte et furent bientôt
+prêts à suivre la jeune fille et sa bonne.
+
+Depuis que Rose m'avait dit que son père voulait faire de moi un
+sculpteur, j'éprouvais un ardent désir de posséder le beau couteau et
+d'essayer tout de suite mon talent. J'en parlai à Rose, et elle me
+promit, en partant qu'elle le remettrait à ma mère pour me l'apporter.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lorsque mes parents revinrent du château, une joie extraordinaire
+brillait dans leurs yeux. Ma mère m'embrassa avec transport sur les deux
+joues; mon père me posa la main sur la tête avec un sentiment de fierté,
+et me prédît le plus beau destin.
+
+M. Pavelyn avait demandé leur consentement pour me prendre sous sa
+protection; il voulait me faire étudier, me faire donner une bonne
+éducation, et prendre soin de moi jusqu'au moment où je pourrais faire
+mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me récompenser par
+là de l'acte de dévouement qui, selon lui, avait probablement sauvé la
+vie à sa fille.
+
+Longtemps mes parents s'efforcèrent de me faire comprendre tout le prix
+de cette faveur, et de me prémunir contre l'oubli des devoirs et les
+entraînements de l'orgueil. Ils me recommandèrent de me montrer toujours
+profondément reconnaissant envers mes généreux protecteurs; de me
+rappeler qu'ils étaient nos bienfaiteurs, et que je n'étais qu'un pauvre
+enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application
+constante; de n'être jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout
+de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m'avait donnés pour
+père et pour mère, me chérissaient tendrement et ne formaient pas de
+voeu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux.
+
+Ces derniers mots, dans la bouche de ma mère, me touchèrent
+profondément, et ce fut par de douces caresses et par des baisers
+répétés, que je chassai de son coeur la crainte qui l'attristait.
+
+Dès le lendemain, on m'envoya à l'école du village pour recevoir les
+premières leçons de lecture et d'écriture.
+
+M. Pavelyn avait fait venir le maître d'école au château, lui avait
+déclaré ses intentions à mon égard, et lui avait promis, en sus de la
+rétribution ordinaire, une bonne récompense, si, par ses soins
+particuliers, il me faisait faire des progrès assez rapides pour
+regagner le temps perdu.
+
+Cet instituteur était un homme plein d'activité, qui ne demandait pas
+mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne
+volonté. Aussi, dès ce moment, il donna autant de soins à mon
+instruction que si j'eusse été son propre fils.
+
+Chaque après-midi, dès que la classe était finie, j'allais au château
+jouer avec Rose. Durant une couple d'heures, nous folâtrions à travers
+le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l'intérêt de la santé de sa fille,
+nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au château jouer
+un nouveau jeu, où Rose trouvait plus de plaisir qu'à tous les autres:
+je devais m'asseoir à une table, et répéter dans un livre ma leçon de la
+journée. La bonne petite fille était ma maîtresse d'école. Elle me
+louait et me grondait avec un sérieux qui faisait souvent rire sa mère
+jusqu'aux larmes; mais il y avait dans ses paroles tant d'amitié et
+d'encourageante douceur, que je ne quittais jamais le château le soir
+sans sentir plus ardent en moi le désir d'apprendre.
+
+Grâce à ces encouragements, et avec l'aide de pareils moyens, joints à
+une promptitude d'esprit naturelle, je fis en peu de temps des progrès
+étonnants, et bientôt je commençai à lire couramment ma langue
+maternelle.
+
+M. Pavelyn, que son commerce obligeait d'aller presque tous les jours à
+la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images,
+et nous nous en amusions si bien que, plus d'une fois, il fallut nous
+chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l'exercice.
+
+Rose avait commencé aussi à m'apprendre le français. A cette époque,
+notre pays était sous la domination de l'empereur Napoléon, et c'était
+seulement par la langue française que l'on pouvait devenir quelque chose
+dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite
+protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y
+avait de la prévoyance et de la générosité dans ce jeu enfantin; car il
+me fit apprendre insensiblement une foule de mots et même de phrases
+entières de la langue française avant que le maître d'école me jugeât
+assez avancé en flamand pour m'apprendre les premières notions d'une
+langue étrangère.
+
+Rose ne m'enseignait pas seulement à lire et à comprendre le français;
+elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute
+grossière, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment
+on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou défend la
+bienséance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me
+l'inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils
+de paysans ressemblait à un morceau de cire qu'elle pétrissait et
+façonnait de manière à en faire une créature qui fût son égale par la
+distinction des goûts, la pureté du langage et le développement de
+l'intelligence.
+
+Rose remplissait si fidèlement et si sérieusement son rôle de
+protectrice à mon égard, que madame Pavelyn l'appelait ma _petite mère_.
+Il arrivait souvent, lorsque nous étions occupés de nos livres, le soir,
+dans le château, et que je me hasardais à demander quelque chose à
+madame Pavelyn, qu'elle me répondît en plaisantant:
+
+--Votre petite mère vous le dira; votre petite mère le sait bien.
+
+Alors Rose levait la tête, et une fierté singulière brillait dans ses
+yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère et d'avoir un
+enfant qui lui serait redevable de la lumière de son esprit et
+probablement du bonheur de sa vie!
+
+Je savais alors parler très-bien et fort distinctement; on vantait même
+la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant,
+lorsque j'étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue,
+j'avais été un crieur furieux, maintenant j'étais devenu plus calme, et
+mon humeur était fort tranquille. Probablement mes études assidues
+avaient contribué beaucoup à donner cette gravité précoce à mon esprit
+enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma mère y avaient
+contribué plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la
+maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles:
+
+--Léon, n'oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs.
+Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant.
+
+Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'année où Rose devait quitter
+le château avec ses parents, pour aller passer l'hiver à la ville. Avant
+son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que
+je n'oubliasse point d'apprendre et d'étudier avec application. Si je
+remplissais convenablement ce voeu, elle m'aimerait bien, et me
+donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense.
+
+Lorsqu'elle fut assise dans la voiture qui devait l'emporter, et que je
+la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d'un ton
+moitié sérieux, moitié railleur:
+
+--Adieu, Léon! étudie bien, et fais en sorte que ta petite mère soit
+contente de toi à son retour. L'hiver ne dure pas longtemps: il faut te
+dépêcher et apprendre bien le français, entends-tu?
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le maître d'école était fier de mes progrès surprenants, dont il
+s'attribuait seul le mérite. En effet, il ne pouvait savoir quelle part
+considérable Rose avait prise à mon instruction.
+
+Le brave homme me citait, à plusieurs lieues à la ronde, comme une
+preuve de son savoir et de son activité; et il s'ensuivit qu'il s'occupa
+de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout
+particulier.
+
+J'avançai si bien pendant cet hiver, qu'à la prière de mes parents je
+tins moi-même une classe dans notre maison, et que je devins le
+professeur zélé de mes frères et de mes soeurs.
+
+Le printemps s'approchait petit à petit, et les arbres déployaient leur
+première verdure. Chaque jour, avant et après la classe, j'allais,
+jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore.
+
+Qu'elle restait longtemps absente! Les lilas avaient fleuri, et étaient
+déjà flétris. Les cerises commençaient à rougir, et le château, avec ses
+persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du
+beau jardin!
+
+Un jour du mois de juin, pendant que j'étais assis sur un banc dans la
+maison du maître d'école, parmi les autres enfants, et que j'apprenais
+la leçon qu'on m'avait donnée, M. Pavelyn parut tout à coup au milieu de
+la classe. Je poussai un cri; et, tout tremblant, je tins les yeux fixés
+sur la porte, dans l'espoir de voir paraître encore quelqu'un; mais je
+fus trompé dans mon attente.
+
+M. Pavelyn ne fit pas attention à mon émotion. Il causa un instant tout
+bas avec le maître d'école, et lui demanda probablement si j'avais fait
+des progrès, car il me fallut montrer immédiatement tous mes cahiers. On
+me fit lire en français et en flamand; on me fit faire une
+multiplication difficile; on me fit montrer les villes et les rivières
+sur une carte géographique; et M. Pavelyn lui-même me fit écrire en
+français quelques lignes qu'il me dicta à haute voix.
+
+Lorsque j'eus subi toutes ces épreuves d'une manière satisfaisante, le
+père de Rose me tapa familièrement sur l'épaule, et me dit avec beaucoup
+de bienveillance:
+
+--Tu as bien étudié, mon garçon! Je suis tout à fait content de toi. Tu
+as bien employé ton temps, et tu t'es montré reconnaissant des soins de
+ton maître. Continue ainsi.... Mais pourquoi me regardes-tu si
+singulièrement? Tu me demandes si Rose est arrivé au château? Je t'en
+parlerai tout à l'heure.
+
+En achevant ces mots, il entra avec le maître d'école dans la maison, et
+me laissa livré à une incertitude pénible. Rose était-elle au château,
+oui ou non? Elle était malade, peut-être? Qu'est-ce que son père allait
+me dire d'elle?
+
+Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l'école et dit:
+
+--Viens, mon garçon, suis-moi: tu as congé pour ce matin.
+
+Je le suivis hors de l'école. Chemin faisant, il se mit à me raconter
+que madame Pavelyn avait été très-souffrante cet hiver, par suite d'une
+inflammation des bronches. Elle était partie avec Rose pour Marseille,
+dans le pays où croissent les oliviers, pour s'y guérir de sa maladie de
+poitrine. A Marseille, madame Pavelyn avait un frère qui y avait fondé
+une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa mère
+chez son oncle et sa tante. Rose n'était ni forte ni bien portante, et
+le séjour d'une contrée au climat si doux ne pouvait manquer de lui
+faire du bien.
+
+C'est ce que je compris du récit de M. Pavelyn. Je ne répondis rien;
+mais mes yeux étaient mouillés de larmes retenues avec peine. Le père de
+Rose le remarqua et tâcha de me consoler, en m'assurant que sa fille
+serait de retour avant la fin de l'année, et que je pourrais encore
+jouer avec elle, pendant l'été, dans le jardin du château. Il me dit
+beaucoup de choses aimables, m'encouragea à étudier avec ardeur, pour
+être à même de commencer bientôt mon apprentissage de sculpteur; et il
+me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait être la récompense de mon
+zèle. Puis il me donna à entendre qu'il viendrait rarement au château,
+et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d'aller chaque
+jour, après la classe, me promener avec mes parents et jouer avec mes
+frères et soeurs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir.
+En ce moment, M. Pavelyn n'avait pas le temps d'aller voir mes parents;
+mais je pouvais leur annoncer qu'il irait certainement leur faire une
+visite la première fois qu'il reviendrait à Bodeghem.
+
+Après ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma tête, et me
+dit:
+
+--Va, mon garçon, amuse-toi jusqu'à midi; sois toujours sage et
+studieux: je resterai ton ami, et j'aurai soin que tu ne manques de rien
+en ce monde.
+
+Il me quitta, et prit un chemin qui menait à la grande ferme.
+
+La tête basse, et arrosant de mes larmes la poussière du chemin, je me
+traînai jusqu'à la maison, et je racontai à mes parents, avec les signes
+d'une véritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m'avait dit. Ils
+essayèrent de me consoler en m'objectant que quelques mois seraient vite
+passés, et qu'alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis à
+cette contrariété avec une sorte de résignation, et je m'appliquai avec
+plus d'ardeur qu'auparavant à l'étude des principes de la langue
+française.
+
+M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l'été au château et à la maison
+de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me fit
+même dîner deux fois avec lui; mais si bien qu'il me traitât, sa
+généreuse protection ne sut point adoucir la douleur que me causait
+l'absence de Rose.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un dimanche après midi, je me promenais sur la grande route à une
+demi-lieue de notre demeure. L'automne était déjà avancé, et les arbres
+commençaient à perdre leur feuillage.
+
+Depuis un mois, j'avais le coeur gros comme si je ne devais plus revoir
+Rose. Mon courage était tombé tout à fait; un voile de tristesse et de
+chagrin avait assombri mon esprit; je ne pouvais plus étudier, et le
+maître d'école me reprochait tous les jours mon inexpliquable
+distraction.
+
+Je ne pensais plus qu'à elle du matin au soir, et, même pendant mon
+sommeil, je versais souvent des larmes amères. Jusque-là, j'avais écouté
+les consolations de ma mère; j'avais espéré tant qu'avait duré le bon
+temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que
+les matinées froides annonçaient l'hiver, une douloureuse incertitude
+avait étouffé peu à peu ma dernière lueur da confiance. Elle ne
+viendrait plus cette année à Bodeghem,--et, même, la reverrais-je
+jamais?
+
+Telles étaient les pensées qui me poursuivaient continuellement; et,
+quoique je fusse bien convaincu qu'en aucun cas elle ne pouvait revenir
+avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-être une
+espérance secrète, qui me poussait à aller me promener bien loin sur la
+grande route, comme si mon âme voulait s'élancer à sa rencontre.
+
+Ce jour-là, j'étais assis au bord de la chaussée, le dos tourné vers une
+jeune sapinière, et, plongé dans mes tristes réflexions, j'effeuillais
+machinalement les fleurs jaunes des chrysantèmes, lorsque tout à coup le
+roulement d'une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un
+cri de joyeuse surprise. C'était bien la voiture de M. Pavelyn qui
+arrivait dans le lointain. Mais Rose y était-elle? Pourquoi y
+serait-elle cette fois-ci, puisque la même voiture était si souvent
+venue sans elle à Bodeghem?
+
+Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l'espoir et le doute,
+la voiture avait passé. Je n'avais pas vu Rose!... Mais tout à coup la
+glace de la voiture s'abaissa.
+
+--Léon! Léon! cria sa voix douce.
+
+Et j'aperçus sa figure angélique qui me souriait, et sa main qui me
+désignait avec des signes de joie.
+
+La voiture s'arrêta; je m'approchai lentement et en chancelant, quoique
+le cocher me criât de me dépêcher. Je tremblais, mon coeur battait
+violemment, et tout s'obscurcit devant mes yeux, comme si j'allais
+succomber à mon émotion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans
+la voiture, et ferma la portière.
+
+Alors je regardai Rose dans les yeux, j'entendis sa voix me dire avec
+joie:
+
+--Voici ta petite mère de retour!
+
+Et je sentis ses mains presser les miennes....
+
+Malgré tout ce que me dirent d'abord M. et madame Pavelyn pour me
+calmer, je ne pouvais surmonter mon émotion. Ils savaient bien que
+c'était le retour de Rose qui m'agitait ainsi, et cette marque de
+gratitude envers leur fille leur faire plaisir.
+
+Enfin les tendres paroles de Rose me rappelèrent à moi-même, et, à
+travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs.
+
+--Mais, Léon, écoute donc ce que je te dis, s'écria Rose. Nous venons à
+Bodeghem pour te chercher.
+
+Je la regardai avec stupeur.
+
+--Oui, oui, pour te chercher: tu vas venir avec nous à Anvers. Tu auras
+un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste!
+
+M. Pavelyn m'expliqua d'un ton plus calme quelle était son intention.
+Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu'au lendemain
+matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je
+vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Académie
+venaient de s'ouvrir, et j'étais assez âgé pour ne pas perdre une année
+sans commencer mes études d'artiste. Quant à mes études scolaires, il me
+fournirait les moyens de les continuer en même temps.
+
+J'allais devenir artiste, sculpteur! j'étais si touché, si ému de cette
+heureuse certitude, que, dans mon égarement, je saisis les mains de mon
+bienfaiteur. Je les baisai à différentes reprises, et les arrosai de
+larmes d'amour et de reconnaissance.
+
+Tandis qu'il me retirait sa main, en me recommandant avec
+attendrissement d'être studieux et attentif, la voiture s'arrêta devant
+la grille du château.
+
+Dès que nous fûmes au salon, Rose commença à m'interroger pour savoir
+jusqu'à quel point j'étais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en
+reconnaissant que je l'avais dépassée en plusieurs branches; mais elle
+fut flattée cependant d'être beaucoup plus versée que moi dans la langue
+française; elle me fit lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je
+subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle se fit de nouveau
+l'angélique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais
+voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me
+soumis avec autant d'humilité qu'un enfant se soumet à sa mère. Rose me
+parla du beau pays où fleurissaient les amandiers et les oliviers, de
+montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me
+vanta la riche nature du Midi, son ciel pur et sa température saine et
+vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'était plus aussi pâle
+qu'auparavant. Le hâle d'un brun clair que le soleil du Midi avait
+répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé.
+
+En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait
+devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins
+pour moi, que j'avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux
+yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles,
+comme les sons d'une musique enchanteresse.
+
+Je fus très-étonné lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures
+étaient sonnées au clocher du village, et qu'il était temps d'aller me
+coucher. Cette demi-journée n'avait pas duré une heure pour moi.
+
+Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame
+Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents
+leur désir de m'emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait
+frémi à l'idée que son enfant la plus cher--le petit garçon que chacun
+admirait à cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs--allait
+s'éloigner d'elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient
+fait comprendre qu'un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à
+mon bonheur à venir. D'ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze
+jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu'en hiver; M.
+Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que,
+dans la belle saison, il n'eût l'occasion de m'amener dans sa voiture.
+Mes parents ne devaient s'inquiéter en rien des frais de mon entretien
+en ville, ni de mes vêtements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn
+pourvoirait à tout cela; et, si je restais bon et honnête, si je voulais
+étudier avec zèle, il me protégerait et me soutiendrait jusqu'à ce que
+je fusse en état de me frayer un chemin dans le monde et de me créer une
+position indépendante.
+
+Le lendemain matin, lorsque ma mère m'eut revêtu de mes plus beaux
+habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit à
+pleurer en silence et à me serrer sur son coeur avec une tendresse
+inquiète. Mes soeurs et mes frères pleuraient également, et moi, bien
+qu'heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma
+mère. Des larmes de douleur et d'inquiétude coulaient dans notre
+demeure, comme si l'adieu que nous allions échanger devait être éternel.
+Mon père seul résistait à son émotion, et tâchait de nous ramener à une
+idée plus nette de la réalité. Il n'y voyait qu'une faveur particulière
+du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, et il lui semblait qu'au lieu
+de pleurer, nous devions être joyeux et remercier Dieu de sa bonté.
+
+Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arrêta devant notre demeure, et que
+le moment fatal de la séparation fut arrivé, ma mère m'étreignit de
+nouveau sur son coeur en murmurant à mon oreille:
+
+--Léon, mon cher Léon, aime toujours ta pauvre mère! que l'orgueil ne te
+fasse jamais oublier que tu n'es qu'un pauvre enfant de paysans;
+respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux....
+
+Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s'étouffa dans sa poitrine
+haletante.
+
+Mes frères et mes soeurs vinrent tour à tour me donner le baiser
+d'adieu, et enfin mon père fit le signe de la croix sur mon front, et me
+donna sa bénédiction avec une simplicité solennelle.
+
+Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j'eus un
+moment d'hésitation. J'étais prêt à courir vers ma mère, qui pleurait
+derrière la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure; je
+lui tendais les bras, et j'allais demander à rester avec elle; mais mon
+père et le domestique, pour abréger cette scène douloureuse, me
+portèrent dans la voiture.
+
+Le fouet claqua... et les chevaux entraînèrent la légère voiture avec
+tant de rapidité, qu'en un clin d'oeil notre maison et même le village
+natal avaient disparu à mes regards.
+
+
+
+
+X
+
+
+M. Pavelyn avait aidé un de ses plus anciens serviteurs, qui avait été
+le magasinier de son père, à ouvrir une boutique d'épiceries. Cet homme
+demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand'Place, à
+Anvers. Comme ils n'avaient pas d'enfants, leur maison était beaucoup
+trop grande pour eux, et plus d'une chambre restait inoccupée. M.
+Pavelyn m'avait placé chez ces bonnes gens. J'y avais deux chambres pour
+mon usage, une chambre à coucher, et une autre pour écrire et dessiner.
+
+Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent,
+ils étaient chargés de me le donner ou de me le procurer à ma première
+demande, aussi longtemps qu'ils n'auraient pas reçu d'autres ordres de
+mon protecteur. Je mangeais à leur table, et, le soir, je m'asseyais
+avec eux à leur foyer.
+
+Maître Jean et sa femme Pétronille étaient de braves gens qui me
+témoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une
+scrupuleuse exactitude ce qu'ils étaient chargés de faire pour moi; mais
+ils ne prenaient pas à leur pensionnaire un intérêt particulier.
+
+Dès le second jour de mon arrivée à Anvers, un domestique de M. Pavelyn
+m'avait conduit à l'Académie, où l'on avait gardé une place pour moi.
+
+J'étais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner
+des feuilles au trait.
+
+Mes journées se divisaient ainsi:
+
+Le matin, après mon déjeuner, j'allais à l'atelier d'un jeune sculpteur,
+chargé par M. Pavelyn de me donner des leçons, et j'y restais à dessiner
+des ornements jusqu'à ce que la cloche de midi m'annonçât qu'il était
+temps d'aller dîner. L'après-midi, j'avais deux heures pour faire mes
+devoirs d'écriture et pour apprendre mes leçons. Ensuite, j'allais à la
+maison de M. Pavelyn pour recevoir, en même temps que Rose, les leçons
+d'un professeur français. Nous passions le reste de la journée, jusqu'à
+l'heure des cours de l'Académie, à jouer et à causer, et parfois nous
+nous amusions au piano. Rose, qui savait déjà un peu de musique,
+essayait de m'apprendre les chansons qu'elle avait retenues. Elle ne
+chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine; et d'ailleurs
+sa voix, quoique douce et pure, était très-faible. Moi, au contraire,
+j'avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance,
+je chantasse faux quelquefois, et que je traînasse le son comme les
+paysans ont coutume de le faite, Rose se plaisait à entendre ma voix
+sonore.... Ou peut-être ne me faisait-elle chanter si souvent que pour
+apprendre à son protégé ce qu'elle savait de musique?--Quoi qu'il en
+soit, notre vie, pour autant que nous pouvions être ensemble, était un
+paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin.
+
+Tous les quinze jours, j'allais à Bodeghem passer le dimanche et une
+partie du lundi avec mes parents. Ma mère, qui voyait bien que je la
+chérissais toujours autant, et que j'aimais à me trouver auprès d'elle,
+se consolait de mon absence et souriait à mon bel avenir.
+
+Les autres dimanches, j'allais dîner chez mes bienfaiteurs, m'asseoir à
+table à côté de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soirée.
+
+Ce que ma mère me répétait sans cesse était gravé profondément dans mon
+coeur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre
+mes protecteurs et moi.--Je ne l'eusse jamais oublié, car la conscience
+de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux.
+
+Mon extrême modestie, mon ardente gratitude, mon humilité vraie, étaient
+très-agréables à M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter à tout venant
+comme un enfant doué d'un excellent caractère. Souvent il me présentait
+à ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que
+j'étais l'enfant d'un sabotier et qu'il avait résolu néanmoins de faire
+de moi un artiste distingué. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa
+protection le fils d'un paysan,--une pauvre créature ignorante,--et il
+voulait en faire un sculpteur qui honorât sa patrie par des oeuvres
+sublimes. Il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer le but de
+ses bienfaits et de prôner d'avance la carrière brillante qu'il voulait
+ouvrir pour moi.
+
+En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m'aimait parce que son enfant
+jouissait de ma présence et en était heureuse.
+
+Pendant cet hiver, la mère de Rose souffrit beaucoup d'un asthme, et
+elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays près de
+la mer Bleue, disant que l'air de Marseille seul pouvait la guérir de sa
+maladie; mais, d'un autre côté, elle ne pouvait consentir à vivre loin
+de sa fille ou à priver M. Pavelyn de la présence de son enfant.
+
+A mesure que l'hiver avança et que les jours humides arrivèrent, la
+maladie de madame Pavelyn empira d'une façon inquiétante. Rose,
+constamment enfermée dans la maison, était redevenue pâle, et elle
+commençait aussi à tousser de temps en temps....
+
+Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il
+décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille, et y resterait
+auprès de son frère, jusqu'à ce que la bienfaisante influence de l'air
+du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait
+également, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la
+mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de
+Marseille. Une fois que cette décision fut bien arrêtée dans l'esprit
+de M. Pavelyn, il n'y eut plus à en revenir. Rose et moi, nous pleurâmes
+beaucoup à l'idée d'une aussi longue séparation; mais c'était pour sa
+santé et pour la santé de sa mère. D'ailleurs, elle devait revenir en
+septembre; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à
+Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers.
+
+Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins
+de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la
+lumière de ma vie.
+
+Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à
+Dieu la santé et la force pour elle.
+
+
+
+
+XI
+
+
+J'approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particulière
+dans le monde, j'avais beaucoup réfléchi, et éprouvé des sensations
+très-vives. Mon esprit et ma sensibilité s'étaient développés plus que
+mon âge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n'était plus
+là, pour oublier un peu de bonheur qui me manquait chaque jour, je
+passais tout le temps que l'étude des arts me laissait disponible à lire
+des livres de toute espèce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me
+prêtaient mes camarades de l'Académie. Rose, en partant, m'avait
+instamment recommandé de bien apprendre la langue française, pour que,
+plus tard, je n'eusse jamais à rougir, dans le monde, de mon ignorance;
+mais ce n'était pas le seul mobile qui me poussât à orner mon esprit de
+toutes les connaissances qui se trouvaient à ma portée. J'avais
+pressenti que Rose, demeurant maintenant dans un pensionnat renommé,
+reviendrait très-instruite dans toutes les branches dont se compose
+l'éducation. Faudrait-il qu'elle me considérât comme un garçon ignorant
+qui n'avait pas su profiter de la généreuse protection de son père pour
+devenir un homme bien élevé? Peut-être y avait-il au fond du coeur du
+fils du sabotier un désir secret, de devenir son égal, du moins
+moralement, et de rester digne de son amitié et de son estime, même
+lorsque l'âge aurait approfondi l'abîme que la naissance creusait entre
+elle et lui.
+
+A l'Académie, je faisais de notables progrès. En un an, je passai de la
+classe des ornements dans celle des figures. Je me dépitais pourtant
+d'être obligé de rester si longtemps dans les classes de dessin; mais,
+si je continuais à m'appliquer avec ardeur, j'avais l'espoir de passer,
+à la rentrée des cours d'hiver, dans la classe de modelage.
+
+Tous les quinze jours, j'allais dîner, comme auparavant, chez M.
+Pavelyn, et je devais porter avec moi mes dessins achevés, pour donner
+des preuves de mes progrès. Mon protecteur était content de moi et
+m'encourageait sans cesse par les témoignages de sa bienveillance et de
+sa générosité.
+
+Ainsi le mois de septembre approcha insensiblement: Rose allait revenir!
+
+Tous les jours j'allais sonner à la porte de M. Pavelyn pour demander à
+la femme de chambre s'il n'était pas arrivé de lettre.
+
+Une après-midi, M. Pavelyn m'envoya un domestique à l'atelier de mon
+maître sculpteur, et me fit dire de passer chez lui.
+
+Lorsque je parus en sa présence, il me montra, avec une tristesse mêlée
+de regret, une lettre de sa femme, et il m'apprit ce qu'elle contenait.
+Madame Pavelyn écrivait qu'elle ne se sentait pas encore bien guérie de
+sa maladie de poitrine, et qu'elle craignait de revenir précisément à
+l'entrée de l'hiver. Son mal empirerait infailliblement, croyait-elle.
+Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu'au printemps
+chez son frère, à Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Rose,
+puisqu'elle s'instruisait à merveille, qu'elle se trouvait heureuse, et
+devenait chaque jour plus forte et mieux portante. Si cette longue
+absence faisait trop de peine à M. Pavelyn, et qu'il désirât vivement de
+revoir sa fille cette année, elle le priait de faire le voyage de
+Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour
+tontes deux un bonheur dont, elles lui seraient reconnaissantes toute
+leur vie.
+
+M. Pavelyn était fort affligé du contenu de cette lettre; mais enfin il
+se soumit à la nécessité: il résolut d'écrire à sa femme que son
+commerce ne lui permettait pas de quitter Anvers en ce moment, mais
+qu'il irait à Marseille au commencement du mois de mai pour chercher
+Rose et sa mère.
+
+Je quittai la maison de mon protecteur le coeur plein de tristesse;
+ainsi, sept à huit mois devaient encore s'écouler avant qu'il me fût
+donné de revoir Rose! un siècle de vains désirs et de muets
+découragements!
+
+Il n'y avait rien à faire, qu'à me résigner à la volonté du ciel. Ce qui
+contribuait un peu à rasséréner mon esprit et à distraire mes pensées,
+c'est que j'avais passé dans la classe de modelage, et que je commençais
+à façonner des formes humaines avec de l'argile. J'étais donc entré dans
+la carrière de la sculpture. Non-seulement j'éprouvais un grand plaisir
+à satisfaire ainsi mon penchant naturel, mais, dans cette classe, je
+travaillais au milieu d'artistes de tout âge dont le langage spirituel
+et la gaieté me faisaient parfois oublier la plaie de mon coeur.
+
+A la fin du mois d'avril, M. Pavelyn partit pour Marseille. Je comptai
+avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage.
+Dans ma pensée, je le vis arriver à Marseille; une larme me tomba des
+yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son
+père; je l'entendais demander:
+
+--Et comment se porte Léon?
+
+Madame Pavelyn était décidément guérie; sa fille était devenue forte et
+vermeille.... Elles ne devraient donc plus retourner à Marseille!
+
+Mais de quelle douleur et de quel désenchantement je fus frappé lorsque
+M. Pavelyn revint enfin! J'étais sur le seuil de leur maison au moment
+même où la chaise de poste s'arrêta devant la porte. Mon coeur battait
+violemment; j'étais pâle et tremblant d'émotion; mes yeux avides
+tâchaient de voir à travers les parois de la voiture. M. et madame
+Pavelyn descendirent.... Ils étaient seuls!
+
+J'entrai derrière mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur
+souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma pâleur,
+m'expliqua que Rose était restée à Marseille pour y terminer son
+éducation. Le séjour de cette belle contrée devait probablement
+améliorer et fortifier sa santé. D'ailleurs, elle était fille unique de
+parents très-riches, et destinée par conséquent à voir la haute société.
+Nulle part mieux que là où elle était maintenant, elle ne pouvait se
+préparer, par une éducation brillante, à faire son entrée dans le monde.
+
+Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait désiré vivement
+la suivre à Anvers, ne fût-ce que pour me voir une fois, mais qu'on
+n'avait pu accéder à ce désir, parce que son père ou sa mère eût été
+obligé de recommencer un long voyage pour la reconduire à Marseille. M.
+Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle passerait six
+semaines de vacances dans sa ville natale.
+
+Ces explications me furent données à la hâte, car mes protecteurs
+étaient fatigués, du long trajet qu'ils venaient de faire en chaise de
+poste, et ils montèrent immédiatement dans leur appartement pour se
+débarrasser de leurs habits de voyage.
+
+Je m'enfuis chez moi, et je m'enfermai dans ma chambre. La nuit me
+surprit la tête couchée sur ma table, abîmé dans la douleur, et
+maudissant la cruauté du sort.
+
+Pendant plusieurs jours, j'eus le coeur gros et l'esprit assombri; mais
+peu à peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn,
+et je concentrai toutes mes forces sur mes études. J'étais déjà dans la
+classe des antiques; pas assez avancé toutefois pour travailler d'après
+ma propre inspiration; mais le langage enthousiaste et plein de foi de
+mes camarades m'avait rempli d'ardeur et de confiance en l'avenir. Je
+comprenais maintenant que l'art est un moyen d'acquérir de la gloire et
+de la réputation dans le monde. Je tremblais d'émotion à l'idée que, si
+Dieu et la nature avaient réellement fait de moi un sculpteur, je
+pourrais devenir presque l'égal de Rose.... Une pareille pensée me
+pénétrait d'une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler
+et pâlir, par la crainte qu'un semblable espoir ne fût l'inspiration
+d'un coupable orgueil.
+
+Dans l'été de cette année, une maladie contagieuse désola certains
+quartiers d'Anvers. Une petite vérole d'une malignité extrême avait
+enlevé un grand nombre d'enfants, et même quelques hommes faits.
+
+A la fin du mois d'août, lorsque M. Pavelyn s'apprêtait à aller chercher
+sa fille à Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite
+vérole. On se hâta d'écrire à Rose qu'elle ne pouvait pas revenir cette
+année-là, parce qu'une maladie contagieuse sévissait à Anvers, et même
+dans la maison de son père. Madame Pavelyn, par un préjugé qui était
+encore assez répandu à cette époque, avait toujours refusé de laisser
+vacciner sa fille. Par conséquent, Rose était plus que les autres
+exposée au danger d'être atteinte du fléau.
+
+Certes, je souffris cruellement d'être trompé de nouveau dans mon
+espoir, et de ne pouvoir revoir celle dont la charmante image et le
+sourire amical étaient toujours devant mes yeux. Mais, moi-même, j'avais
+eu peur en songeant qu'elle allait revenir en un moment si dangereux, et
+la résolution de ses parents m'avait réjoui. D'ailleurs, j'avais seize
+ans. J'avais donc atteint l'âge où l'esprit prend déjà quelque chose de
+la gravité de l'homme. La fréquentation d'artistes, souvent beaucoup
+plus âgés que moi, avait également contribué, pour une large part, à
+transformer ma naïveté d'enfant en une connaissance plus exacte et plus
+juste de la vie.
+
+Comme l'absence prolongée de Rose m'avait fait faire de sérieuses
+réflexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement
+que, dans son enfance, elle avait pu donner son amitié au fils d'un
+pauvre paysan, jouer familièrement avec lui, et même l'aimer comme un
+frère; mais que, dans un âge plus avancé, une pareille familiarité
+blesserait les convenances du monde et nuirait peut-être à sa
+considération. La seule chose que je pusse espérer, c'est qu'elle
+prendrait plaisir aux progrès de son protégé, et, peut-être, qu'elle
+aimerait encore à se rappeler les beaux moments que nous avions passés
+ensemble dans notre heureuse enfance.
+
+Voilà ce que me disait ma raison, quoique mon coeur se refusât à
+renoncer au rêve resplendissant qui était la lumière de mon âme. Rose
+était toujours présente à ma pensée; non pas Rose telle qu'elle devait
+être aujourd'hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure pâle et
+délicate, avec ses yeux bleus et ses petites lèvres rouges sur
+lesquelles était empreint un sourire d'amitié pour moi.
+
+Ce souvenir m'était si cher, qu'à force d'y penser je tombai dans une
+sorte de fol égarement, et que je craignais parfois le retour de Rose.
+Telle qu'elle était à présent, elle ne pouvait plus, comme autrefois,
+accorder sa confiance et son amitié à l'humble fils de paysans, dont
+l'entretien et l'éducation étaient payés par son père.... Et la Rose de
+la réalité ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus
+heureux? Ces souvenirs, qui vivent aujourd'hui dans tous les battements
+de mon coeur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme?
+
+Cependant je m'effrayai et m'affligeai extrêmement, lorsque je
+remarquai, vers la fin de l'été, que la respiration de madame Pavelyn
+devenait oppressée, et qu'elle toussait quelquefois.... Ma crainte se
+réalisa. Madame Pavelyn allait retourner à Marseille, chez son frère,
+pour y passer l'hiver. Donc, Rose ne reviendrait pas à la maison non
+plus; mais, l'automne suivant, on pourrait regarder son éducation comme
+tout à fait terminée, et alors elle reviendrait pour tout de bon à
+Anvers. Si la maladie de poitrine de madame Pavelyn n'était pas
+entièrement guérie alors, ce serait un signe que l'air du Midi n'y
+faisait pas grand'chose, et alors elle essayerait, à Anvers même, des
+remèdes plus efficaces.
+
+Je me consolai de nouveau, autant que possible, du moins, et je
+m'efforçai d'oublier, ou plutôt d'adoucir mon chagrin par l'étude de
+l'art et la lecture de bons ouvrages.
+
+A l'Académie, je modelais avec autant d'ardeur que de courage, d'après
+les belles statues que l'antiquité grecque a léguées à notre admiration.
+Dans l'atelier de mon maître, je m'exerçais à sculpter le bois et la
+pierre, et j'étais devenu fort habile dans cette branche.
+
+Je n'abusais pas de la générosité de mes bienfaiteurs quoiqu'ils
+m'exhortassent à ne pas être trop économe, et à m'amuser parfois aussi
+avec mes camarades, comme le comporte la vie d'artiste, je modérais mes
+dépenses, et j'évitais de recourir à l'aide de mes protecteurs, comme si
+l'argent de ma mère suffisait à mon entretien.
+
+M. Pavelyn avait une antipathie personnelle contre les artistes qui, par
+leur mise négligée, semblent attester leur manque de soin et leur
+ignorance des convenances sociales. Lorsqu'aux dimanches convenus,
+j'étais assis à table auprès de lui et qu'il remarquait dans mon
+costume quelque chose qui n'était pas convenable ou qui commençait à
+s'user, il le faisait immédiatement remplacer. Ajoutez à cela la
+régularité de mes traits, et vous comprendrez que je ressemblais plutôt
+à un fils de bonne famille qu'à un enfant de paysans, qui ne possédait
+rien au monde que la générosité de ses protecteurs.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Depuis six mois j'avais passé de la classe des antiques dans la classe
+_d'après nature_, qui était alors le plus haut degré de l'enseignement à
+l'Académie d'Anvers. Encore une année, et mes études artistiques
+allaient être terminées.
+
+Peu à peu s'éleva en moi un désir impérieux d'essayer dans la solitude
+de ma chambre ma force créatrice. Cent fois déjà j'avais ébauché en
+terre glaise les inspirations de ma fantaisie; mais ce n'était qu'un
+travail futile, destiné à être pétri de nouveau pour le modelage
+d'autres figures.
+
+Cette fois, je voulais faire une oeuvre consciencieuse, lentement, en y
+appliquant toutes les forces de mon intelligence, et avec la perfection
+que mon savoir me permettait d'y donner.
+
+Rose avait accepté jadis avec amour l'ouvrage informe d'un pauvre
+enfant, et allumé ainsi dans son coeur le feu sacré de l'amour des arts.
+
+Maintenant, l'enfant était devenu un sculpteur, et il était assez
+confiant dans sa force pour mettre la main à une création spontanée.
+
+A qui la première oeuvre de l'artiste pouvait-elle être destinée, sinon
+à celle qui était la cause unique et la source de son existence
+intellectuelle, de son génie et de son espoir?
+
+Comme cette pensée me soumit! Elle m'aveuglait à ce point que, quoique
+mes études fussent encore incomplètes, je ne doutais pas que je ne
+parvinsse à produira un chef-d'oeuvre, et ce chef-d'oeuvre dont les
+formes n'étaient que confusément dessinées dans mon cerveau, je
+l'admirais et je l'aimais d'avance avec une passion extraordinaire et
+une foi profonde.
+
+Rose devait revenir dans deux mois; je ne pouvais avoir achevé mon
+oeuvre en si peu de temps; mais l'anniversaire de sa naissance tombait à
+la fin du mois de janvier.
+
+C'était une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes
+travaux, et ainsi j'aurais assez de temps pour réaliser mon projet avec
+le soin le plus minutieux. Je n'en dirais rien à personne, pas même à M.
+Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d'autant plus grande si je
+pouvais les surprendre à l'improviste par une belle oeuvre d'art bien
+réussie.
+
+Après avoir longtemps rêvé et réfléchi, après avoir examiné cinquante
+sujets, et en avoir ébauché presque autant en terre glaise, je me
+décidai enfin pour un groupe qui devait représenter _la Protection_, et
+je parvins, non sans une longue étude! à arrêter une composition
+définitive.
+
+Sur un socle figurant un gazon était un enfant, un petit garçon,
+agenouillé, la tête courbée, et dans la posture d'une créature humble et
+qui a besoin de secours. Son bras s'appuyait sur le dos d'un agneau
+endormi, et sa houlette était à ses pieds.
+
+A côté du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre
+enfant,--une petite fille,--dont la main droite était posée en signe de
+protection sur la tête du petit garçon, tandis que sa main gauche
+s'étendait dans l'espace, comme si elle voulait dire:
+
+--Prends courage! là-bas resplendit l'étoile de ton avenir.
+
+J'étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des images qui
+vivaient dans mes yeux. Cela m'empêcha, quelque peine que je me
+donnasse, de suivre les règles classiques de l'école.
+
+Mes figures n'étaient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans
+leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui
+s'écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus
+immatérielles et plus poétiques du vieil art chrétien, auquel on donne
+à tort l'épithète d'art gothique.
+
+A mesure que mon oeuvre avançait et que les têtes des statues que
+j'achevai d'abord prirent leur expression véritable, je commençai à
+sentir tant d'amour pour ma création, que je restais parfois des heures
+entières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'ébauchoir à la
+main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la
+jeune protectrice.
+
+Il me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle
+avait une âme qui était en communication avec la mienne.
+
+Une pareille folie vous fait hocher la tête? En effet, monsieur, vous
+devez savoir par expérience que l'esprit de l'artiste s'envole parfois
+si loin, qu'il franchit les limites de la réalité et se perd dans les
+ténèbres de l'aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui
+m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.
+
+Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille
+sur le pauvre petit garçon, quelque chose de si touchant et si
+profondément sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais
+le sourire de ma statue.
+
+Ce n'était pas étonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la même
+expression qui avait illuminé le visage de Rose lorsqu'elle serra pour
+la première fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de paysans.
+
+Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma statue n'étaient
+autres que ceux de l'angélique et délicate figure qui s'était gravée
+éternellement dans mon coeur? Oh! les années avaient sans doute bien
+changé Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu'elle était sans
+cesse présente à mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chère
+création, la faisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et
+charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l'après-midi, je travaillais
+avec ardeur à ma statue, lorsqu'on frappa à la porte de ma chambre. Un
+domestique m'apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle
+Pavelyn, et il ajouta qu'elle avait manifesté le désir de me voir sans
+retard.
+
+Je contins mon émotion en présence du domestique; mais, dès qu'il eut
+descendu les premières marches de l'escalier, je me mis à bondir dans ma
+chambre, en levant les mains en l'air, et à danser et à chanter de joie,
+comme un enfant. Rose était donc revenue! Après une si longue absence,
+j'allais la revoir, enfin! Encore quelques minutes, et je serais devant
+elle! Cette fois, ce n'était point un vain espoir, une illusion:
+c'était l'heureuse réalité!
+
+Je revêtis à la hâte mes meilleurs habits, et je m'arrangeai avec soin.
+Il n'eût pas été poli de faire attendre Rose et de paraître indifférent.
+Cependant, je mis assez de temps à ma toilette. Je désirais me faire
+aussi beau que possible. Ce désir se justifiait suffisamment à mes
+propres yeux parce que c'était un jour solennel, et que M. Pavelyn
+serait froissé si je me présentais chez lui en costume négligé; mais le
+principal motif de ma coquetterie était l'impérieux besoin d'obtenir
+l'approbation de Rose par quelque mérite que ce fût.
+
+Lorsqu'au bout d'un bon quart d'heure, je traversai les rues de la ville
+en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me
+poussait en avant, et j'avais envie de courir à toutes jambes; mais je
+me contins, et me forçai au contraire à marcher très-lentement.
+
+Le sentiment des convenances s'était élevé en moi et me mettait en garde
+contre ma propre agitation. Il me disait que ce n'était pas la petite
+Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que
+j'allais rencontrer; il me rappelait à la réserve, au respect et à la
+conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de
+ma mère, je résolus de modérer ma joie, et d'aborder Rose avec une
+politesse calme, jusqu'à ce qu'elle-même, par l'amabilité de son
+accueil, me donnât le droit d'épancher librement la joie que son heureux
+retour faisait déborder en mon coeur.
+
+Lorsque j'approchai de la maison de M. Pavelyn, mon coeur battait
+violemment, et l'impatience et l'incertitude faisaient perler la sueur
+sur mon front.
+
+Un domestique attendait sur le seuil de la porte. Il m'introduisit au
+salon... et, là, je me trouvai tout à coup en présence de Rose, qui fit
+un pas vers moi, s'arrêta toute surprise, et me dit en guise de salut:
+
+--Monsieur Léon, que vous êtes devenu grand! Je ne vous reconnais plus,
+maintenant.
+
+--Mademoiselle, balbutiai-je d'une voix à peine intelligible, je
+remercie Dieu du fond du coeur de ce qu'il vous permet de rentrer saine
+et sauve dans votre patrie.
+
+Nous étions en face l'un de l'autre à nous regarder, moi, avec des joues
+pâles et des yeux hagards; elle, avec une remarquable liberté d'esprit,
+et sans autre signe d'émotion qu'un léger sourire qui n'exprimait qu'un
+certain étonnement causé par le changement de ma taille et de mes
+traits.
+
+Etait-ce là Rose, cette angélique enfant, dont la douce amitié avait
+jadis versé la lumière de l'espérance et du bonheur dans les ténèbres de
+mon mutisme; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont
+la petite voix argentine chantait encore à mon oreille, dont les yeux
+bleus rayonnaient à mon approche du doux éclat d'une fraternelle
+affection?--cette demoiselle, déjà aussi grande que sa mère, vêtue avec
+luxe, d'un port si majestueux et d'une beauté si frappante, qu'après un
+premier coup d'oeil, je n'osais plus lever le regard sur elle?
+
+A mon trouble se mêlait aussi un sentiment de regret et d'amertume. En
+effet, je ne m'étais pas trompé: la Rose dont l'image avait vécu
+jusque-là dans mes rêves n'existait plus; la douce illusion de mon âme
+s'était évanouie pour jamais.
+
+M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j'étais frappé du changement
+survenu dans la taille de leur fille, s'amusaient de mon embarras, et
+m'adressèrent quelques plaisanteries amicales.
+
+--Mais, monsieur Léon, s'écria Rose, je puis à peine maîtriser mon
+étonnement. Quand je quittai Anvers la dernière fois, vous étiez encore
+un petit garçon; vous êtes un homme maintenant!... Venez, asseyons-nous.
+Racontez-moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous êtes
+content, n'est-ce pas? Vous allez toujours bien?
+
+J'acceptai le siège qu'elle m'offrait. Sa voix était toujours aussi
+douce qu'auparavant; mais il y avait dans son langage un ton de
+légèreté, d'autorité et de protection qui, en présence de ma profonde
+émotion, me parut une marque d'indifférence. Cette froideur me rappela à
+la conscience de ma situation. Je répondis à ses questions avec réserve
+et avec respect; parfois aussi avec une chaleur mal contenue, surtout
+lorsque je trouvais l'occasion de lui exprimer ma reconnaissance, et de
+lui rappeler que je lui devais le bonheur de ma vie;--que si jamais je
+pouvais obtenir quelques succès dans la carrière des arts, acquérir
+quelque renommée et honorer ma patrie, je n'oublierais point que sa
+généreuse bonté avait décidé de mon sort en ce monde.
+
+Mademoiselle Pavelyn paraissait écouter avec plaisir, non-seulement les
+témoignages de ma gratitude, mais encore tout ce que je disais. Il me
+fallut lui parler de mes études à l'Académie, des livres que j'avais
+lus, et des connaissances dont j'avais acquis par moi-même les
+principes.
+
+Elle se montra franchement satisfaite des progrès de mon instruction, et
+me félicita de la pureté et de l'élégance de mon élocution. D'après son
+opinion, je pouvais me présenter maintenant dans la meilleure compagnie,
+avec l'assurance de n'y être jamais déplacé pour tout ce qui concernait
+l'esprit et les usages.
+
+Sa voix et ses paroles avaient toujours le même ton protecteur qui me
+faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creusée
+entre elle et moi. Elle, qui me parlait et m'interrogeait, c'était
+mademoiselle Pavelyn, l'héritière d'un des plus riches négociants
+d'Anvers; moi, qui lui répondais humblement, j'étais le pauvre fils de
+paysans à qui la générosité de ses parents avait donné un peu
+d'éducation et quelques chances de succès dans l'avenir. Il ne pouvait
+pas, il ne devait pas en être autrement, je le savais bien. Néanmoins
+cela m'arrachait ma plus chère illusion, et ce brusque désenchantement
+avait fait dans mon coeur une blessure saignante. Aussi tout ce que je
+disais était empreint d'une tristesse résignée; il y avait dans toutes
+mes paroles une sorte de mélancolie douloureuse qui provoqua plus d'une
+remarque de la part de mademoiselle Pavelyn, mais qui résista cependant
+à ses encouragements.
+
+Enfin elle cessa son interrogatoire, et commença à son tour à me faire
+le récit de son séjour dans le beau pays des oliviers. Elle me décrivit
+cette contrée avec tant d'admiration, et me parla avec tant de sentiment
+de la merveilleuse nature du Midi, qu'elle me fit vivre pour ainsi dire
+avec elle sur les côtes de la mer bleue.
+
+Alors j'oubliai un peu mon chagrin pour écouter ses paroles
+enchanteresses. J'éprouvai une joie extrême, lorsque, par bonté sans
+doute, elle me rappela les amusements de notre naïve enfance, le beau
+jardin, les papillons, le pont sur l'étang, et même les petites
+figurines de bois qu'elle avait reçues de moi avec tant de plaisir. Je
+m'abîmais avec un oubli complet du présent dans le souvenir de ces temps
+bénis, et il me paraissait que le visage angélique de la petite Rose me
+souriait encore sous les traits plus sérieux de mademoiselle Pavelyn.
+C'était bien encore la même voix argentine, avec plus de sonorité et une
+plus grande richesse d'accent, toutefois; mais toujours tendre et
+amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commença à briller dans mon
+coeur. Peut-être m'étais-je trompé! peut-être la petite Rose, ce rêve de
+mon âme, n'était-elle que voilée sous une forme plus parfaite!
+
+Mais cette pensée consolante fut bientôt étouffée en moi par l'arrivée
+de deux dames--une mère et sa fille qui avaient appris le retour de
+mademoiselle Pavelyn, et n'avaient pas pu attendre plus longtemps pour
+lui présenter leurs souhaits de bonheur.
+
+Je m'étais levé, et, par respect, j'avais fait un pas en arrière. Après
+avoir échangé un premier salut avec Rose et sa-mère, les deux dames me
+saluèrent également avec une amabilité toute particulière. Il y avait
+tant de cordialité dans leur sourire, qu'elles se trompaient évidemment
+sur ma personne et mes relations avec M. Pavelyn. Pendant que Rose
+parlait de son séjour à Marseille, pour satisfaire la curiosité de ces
+dames, celles-ci me considéraient avec un visible intérêt. La plus âgée
+surtout me quittait à peine des yeux, et m'adressait de temps en temps
+la parole pour me demander mon sentiment sur ce qui se disait. Elle
+paraissait éprouver pour moi de la sympathie et même un certain respect,
+car le moindre mot qui tombait de mes lèvres lui faisait incliner la
+tête avec une vive approbation.
+
+Enfin elle manifesta ouvertement le désir de me connaître.
+
+--Monsieur Wolvenaer est statuaire, dit Rose.
+
+--Amateur? demanda la dame.
+
+--Non, un véritable artiste qui a donné pour but à sa vie de travailler
+pour la gloire de sa patrie.
+
+La vieille dame haussa les épaules, et répondit avec un étonnement mêlé
+de regret:
+
+--Je me suis trompée; je croyais que monsieur était un cousin à vous.
+
+Sa fille s'écria avec un sourire légèrement railleur:
+
+--Ah! monsieur est artiste? On ne le dirait pas. Combien il y a
+d'artistes à Anvers aujourd'hui! Avant-hier, à la soirée de M. Decock,
+il y en avait bien cinq ou six!
+
+Mademoiselle Pavelyn s'aperçut certainement, à l'expression de mon
+visage, que les paroles des deux dames ne m'étaient pas agréables, car
+elle répondit avec intention:
+
+--Cela prouve que le bon goût et l'amour des arts se répandent de plus
+en plus dans les hautes classes de la société anversoise. Il n'y a rien
+qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu'il prête aux
+arts.
+
+--Excusez-nous, ma chère demoiselle Pavelyn, répliqua la dame; vous vous
+méprenez sur la portée de notre observation. Ce que ma fille voulait
+dire était tout à fait à la louange de monsieur. En effet, si tous les
+artistes étaient distingués et de bonne famille, comme monsieur, leur
+présence serait désirable partout; mais, vous savez....
+
+Ces derniers mots parurent affecter désagréablement M. Pavelyn, car il
+interrompit la dame et se mit à démontrer, avec une chaleur à peine
+contenue, qu'il était honorable au plus haut point pour un homme de
+s'élever dans le monde par ses propres forces; et il termina, comme
+d'habitude, en se vantant qu'il ferait de moi un artiste remarquable,
+quoique je fusse le fils d'un de ses fermiers, d'un pauvre sabotier.
+
+Le rouge de la honte couvrit mon front; je serrai les dents par un
+mouvement nerveux; je me sentais blessé et humilié.
+
+Cent fois, M. Pavelyn avait rappelé, en présence de ses connaissances,
+que mon père était un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention,
+et ne manquait jamais l'occasion de montrer qu'il mettait son
+amour-propre à faire du fils d'un paysan un homme bien élevé et un
+artiste distingué.
+
+Pourquoi donc mon coeur saignait-il maintenant à la révélation de la
+profession de mon père? C'était la première fois que je ressentais cette
+sensation. Aussi fus-je vivement choqué en découvrant en moi un pareil
+amour-propre, et je fis un effort violent pour surmonter mon dépit.
+
+Les paroles de M. Pavelyn ne firent point sur l'esprit des deux dames
+l'effet qu'il en attendait. Dès qu'elles surent que je n'étais que son
+protégé, leur visage exprima soudain l'indifférence, ou quelque chose de
+plus désobligeant encore, et elles s'empressèrent de porter la
+conversation sur un autre sujet, sans me regarder davantage, absolument
+comme si je n'avais pas été présent.
+
+Mon sang bouillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de
+chagrin et d'humiliation. Que n'eussé-je pas donné pour être en ce
+moment à cent lieues de Rose! Je luttais désespérément en moi-même
+contre les révoltes de mon orgueil blessé, qui s'indignait contre mes
+bienfaiteurs mêmes; mais je restai maître de mon émotion, et je ne
+trahis rien de ce qui se passait en moi.
+
+Au bout d'un instant, deux messieurs entrèrent dans le salon, et les
+mêmes cérémonies recommencèrent. L'idée que j'allais subir une seconde
+fois la même humiliation me fit trembler. Sous prétexte que je
+dérangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et que j'étais attendu
+ailleurs, je demandai à M. Pavelyn la permission de me retirer, lui
+promettant de renouveler ma visite dès le lendemain, dans la matinée.
+
+La permission me fut accordée immédiatement, car j'étais de trop, en
+effet; mais Rose même me dit de ne pas venir le lendemain, parce qu'elle
+devait sortir toute la journée avec sa mère pour faire visite à des amis
+et à des connaissances.
+
+Je pris mon chapeau et sortis du salon après avoir salué tout le monde.
+
+Mademoiselle Pavelyn seule m'accompagna jusqu'à la porte. Sans doute,
+j'aurais dû lui savoir bon gré de cette bienveillante attention; mais la
+politesse de Rose était si cérémonieuse, et son salut: «Au revoir,
+monsieur Wolvenaer!» sonna si froidement à mon oreille, que je sortis de
+la maison, le cerveau étourdi et le coeur brisé.
+
+Un flot de pensées me traversa le cerveau; je sentis l'impérieuse
+nécessité d'être seul pour me recueillir et débrouiller mes idées. Ma
+douleur faillit même déborder en pleine rue; j'avais peine à comprimer
+les larmes qui gonflaient mon coeur oppressé, et je n'eus pas plus tôt
+ouvert la porte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise
+et me pris à pleurer à chaudes larmes.
+
+Je demeurai longtemps immobile, écrasé sous le poids de pénibles
+réflexions. Enfin, l'épanchement de la douleur rendit un peu de lucidité
+à mon esprit. Je commençai à m'élever contre mon inexplicable égarement
+et à m'accuser moi-même de folie.
+
+Qu'avais-je espéré? qu'osais-je prétendre? Rose n'avait-elle pas été
+aimable avec moi? Quel droit avais-je d'exiger ou de souhaiter
+davantage? La profession de mon père m'avait fait rougir comme un
+affront! mon coeur s'était révolté contre mes bienfaiteurs! C'était donc
+mon orgueil qui avait été déçu! un amour-propre coupable avait donc
+chassé de mon coeur la reconnaissance! les exhortations de ma mère
+n'avaient donc point été sans cause! Ces conseils salutaires, je les
+avais oubliés; j'avais honte de mon humble naissance, et j'avais osé
+croire que l'égalité et la familiarité continueraient à exister entre le
+pauvre protégé et la fille de ses riches protecteurs. Insensé que
+j'étais! je ne le comprenais que trop maintenant: entre elle et moi, il
+n'y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienfait, tout
+un monde de distance!
+
+Sous le poids de ces tristes pensées, je me levai brusquement et me mis
+à arpenter ma chambre de long en large; j'avais peur de moi-même, et je
+me frappais le front avec amertume. L'orgueilleuse présomption que je
+croyais avoir découverte en moi me semblait horrible; et si des larmes
+jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une
+sorte de rage aveugle contre moi-même.
+
+Cette agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que
+j'avais fait pour être jugé si sévèrement. N'avais-je pas le plus
+profond respect et la plus sincère reconnaissance pour mes bienfaiteurs?
+Me sentais-je capable de manquer jamais par un mot, ou seulement par une
+pensée, à ce que je leur devais? Et alors je m'écriai triomphant, avec
+une entière conviction:
+
+--Non, non, plutôt mourir que de méconnaître jamais, par orgueil ou par
+ingratitude, les bienfaits reçus. Jamais, jamais!...
+
+Vous souriez, monsieur. Je devine votre pensée. Vous vous dites que mon
+émotion pouvait bien avoir une autre cause; qu'un sentiment plus égoïste
+que la gratitude m'avait rendu si sensible en présence de Rose, et
+m'avait fait désirer si vivement son estime et son amitié. En un mot,
+vous supposez que j'aimais Rose, non pas seulement parce qu'elle était
+femme et belle. Vous vous trompez. Si le germe d'un pareil sentiment
+était caché dans un des replis les plus secrets de mon coeur, comme les
+événements futurs le démontreront, à cette époque, il y dormait encore
+ignoré de moi-même, et son existence influait si peu sur mes idées, que,
+durant ce douloureux examen de mon coeur où j'avais essayé de sonder
+tous les secrets de mon émotion, je n'avais ni soupçonné ni redouté la
+présence d'un semblable sentiment.
+
+Enfin, j'envisageai ma position avec plus de calme, et je finis par me
+moquer de moi-même, comme d'un esprit simple et naïf qui s'était créé un
+monde d'après ses souvenirs, et qui prolongeait indéfiniment son
+heureuse enfance, sans voir que le temps avait, de tous côtés, fait
+surgir la réalité pour dissiper en lui les illusions de ce rêve obstiné.
+
+Il était donc naturel que ce désenchantement soudain m'eût fait du mal;
+mais le coup ne pouvait se répéter: le bandeau était tombé maintenant,
+et désormais, j'envisagerais les choses sous leur jour véritable, d'un
+regard assuré, ainsi que le devoir et la raison l'exigeaient d'un
+adolescent qui allait devenir un homme.
+
+A la suite de ces réflexions, je résolus, avec une remarquable
+tranquillité d'esprit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme
+s'il n'y avait entre eux et moi d'autre lien que leur bienfait, et
+d'accepter mon sort tel que me l'avaient fait la bonté de Dieu et leur
+générosité.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j'avais
+lieu d'être content de l'affection qu'elle me témoignait; mais, malgré
+la résolution que j'avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose
+manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un
+brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force
+de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui
+m'envahissait, mais non point de la surmonter entièrement.
+
+L'amitié que Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne
+s'écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais
+elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de
+_monsieur_. Son langage, toujours affable, était entouré d'une politesse
+trop étudiée pour être jamais familière et confiante.
+
+Quant à moi, qui m'étais condamné au respect et à la déférence, et
+m'étais fait une loi de ne pas aller au delà, il est facile de
+comprendre que son exemple m'imposait une réserve plus grande encore.
+
+La conséquence de notre position respective fut que je ne me sentais
+plus tenté d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le
+commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me
+représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma
+soeur d'autrefois, ma chère petite mère! Le plus souvent, il se passait
+une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M.
+Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le dimanche,
+jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de
+dîner chez mes bienfaiteurs.
+
+Après trois mois de cette réserve, un changement radical se fit peu à
+peu et presque insensiblement dans la manière d'être de Rose à mon
+égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de
+cordialité dans son sourire; elle commençait, me semblait-il, à désirer
+ma présence, et paraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir
+chez son père. Elle insinua même à ses parents de m'imposer comme un
+devoir une visite tous les huit jours.
+
+Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle
+m'apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix,
+disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de
+pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu'il
+fût précédé du mot _monsieur_; mais, chaque fois, comme si elle était
+confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon
+nom accompagné du mot voulu par la stricte politesse.
+
+Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi avec un regard
+étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans
+que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par
+la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans
+les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n'était donc qu'un
+souvenir qui me troublait....
+
+Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma présence, elle tombait par
+moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos
+entretiens, elle s'absorbait dans d'étranges rêveries. Ses parents
+l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se
+laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures,
+puis qu'elle s'abandonnait à des transports de joie tout à fait
+singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi
+inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et
+le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette
+supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre envie de
+quitter de nouveau sa ville natale.
+
+Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la
+naissance de Rose. Ma statue était entièrement achevée, et j'avais déjà
+fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre.
+
+Lorsque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au
+ciseau et à l'ébauchoir les lignes saillantes produites par les
+jointures du moule, ma chambre et l'escalier de la maison où j'étais
+logé furent tellement remplis de plâtre, que maître Jean en parla à M.
+Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j'avais travaillé, pour
+ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et qu'en ce moment
+je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient.
+
+La description que maître Jean, mon hôte, fit de mes statues et de ce
+qu'elles représentaient, piqua tellement la curiosité de M. Pavelyn,
+qu'il voulut apprendre de moi-même à quoi j'avais travaillé si longtemps
+en secret.
+
+Je lui avouai la chose telle qu'elle était, en ajoutant que je voulais
+offrir à Rose ma première oeuvre d'art, et que je lui avais caché ce
+projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma
+composition tout achevée, si mon oeuvre obtenait son approbation, comme
+je l'espérais.
+
+Mon protecteur fut charmé d'apprendre que j'avais assez de confiance en
+mes forces pour exécuter seul une création à moi, sans consulter mes
+maîtres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut
+très-impatient de juger par ses propres yeux du succès de mes efforts;
+il prenait tant d'intérêt à ce premier essai, il attachait tant de prix
+à ce premier produit de mon art, qu'il n'y eu pas mis plus
+d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait
+travaillé de ses mains.
+
+Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt que mes statues
+seraient tout à fait sorties du moule, et que j'y aurais mis la dernière
+main.
+
+Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je
+lui montrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et
+éclairé en plein par le jour de ma fenêtre.
+
+Il regarda mon oeuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon
+coeur commençait déjà à se serrer à la pensée que ce silence était
+peut-être un signe de désapprobation,--lorsque tout à coup M. Pavelyn me
+prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l'accent d'une
+émotion sincère:
+
+--Léon, tu n'as pas seulement créé une belle oeuvre d'art, mais, ce qui
+vaut mieux, tu es un bon et brave garçon. Ah! je ne me trompe pas sur le
+sens de ta composition. L'ange de la protection qui s'élève au-dessus du
+groupe, c'est ma fille, n'est-ce pas? Par un sentiment de délicatesse,
+tu as reproduit les traits de son visage tels qu'ils étaient à l'époque
+où nous avons acheté le château de Bodeghem. Elle est parfaitement
+ressemblante; il me semble que toute cette, époque revit sous mes yeux.
+Et ce petit garçon qui courbe la tête, qui est-il? Léon, tu as trop
+d'humilité; mais avoir fait de ta première création une marque de
+reconnaissance, c'est un acte qui t'honore. Léon, je suis content de
+toi.
+
+Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu'il croyait découvrir
+dans mon oeuvre; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer
+ses éloges; car d'après lui, j'avais produit un chef-d'oeuvre.
+
+Je l'écoutais avec un joyeux battement de coeur et des larmes de
+bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si séduisante la première
+approbation qu'un artiste reçoit comme le gage d'une future renommée!
+Mon bienfaiteur admirait l'ouvrage de mes mains.
+
+J'étais donc bien véritablement un artiste, peut-être encore hésitant et
+inhabile, mais un artiste cependant!
+
+M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez remarquable pour
+mériter d'être exposée publiquement, et il regrettait que, dans le cours
+de cette année, il n'y eût point d'exposition. Au milieu de ses
+réflexions, il se frappa le front tout à coup, et s'écria avec joie:
+
+--Ah! l'heureuse idée! J'y suis, écoute.... J'ai l'intention de donner
+cet hiver une grande soirée pour fêter le retour de ma fille, ou plutôt
+pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour
+anniversaire de la naissance de Rose? L'après-dînée, tu lui feras
+présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de
+notre grand salon, une niche où l'on pourra placer ton oeuvre. Le soir,
+elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et
+connaissances, l'élite du commerce anversois, apprécieront et admireront
+ton talent.
+
+Je hasardai quelques objections, et je tâchai de faire comprendre à mon
+protecteur que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour me
+soumettre déjà au jugement du public; mais la chose était arrêtée dans
+son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu'il y renonçât.
+
+Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives à
+l'exposition de ma statue, et lorsqu'il descendit l'escalier, il
+m'envoya encore des félicitations et des paroles d'encouragement.
+
+Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au
+ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespérée.
+
+Je restai longtemps en contemplation devant ma statue: je m'en
+rapprochais, je m'en éloignais; je tournais à l'entour, je bégayais des
+mots sans suite, je riais, je dansais.... Dans mon ravissement je
+croyais en effet découvrir dans mon oeuvre une foule de beautés qui
+m'avaient échappé d'abord, et je n'étais pas loin d'éprouver la même
+admiration que M. Pavelyn.
+
+Enfin ma chambre devint trop étroite pour me permettre de donner
+carrière aux élans de la joie qui débordait de mon coeur.
+
+Je descendis l'escalier quatre à quatre, et je m'élançai dans la rue. Ma
+poitrine était gonflée; je marchais la tête levée et l'éclat de la
+fierté dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient
+savoir qu'ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque
+enfantine j'étais étonné de voir la plupart d'entre eux passer leur
+chemin sans même jeter un regard sur moi. Quoi qu'il en fût, je
+ressentais un bonheur ineffable, et je continuais à me promener avec
+ivresse, jusqu'au moment où l'heure de la classe du soir m'appela à
+l'Académie.
+
+Mes camarades me trouvèrent maussade et ennuyeux, parce que je ne
+faisais pas attention à ce qui se disait autour de moi, et que je ne
+répondais point à leurs questions.
+
+J'étais trop profondément plongé dans mes douces rêveries. Ce qui me
+troublait, c'était un heureux secret que je ne pouvais point profaner en
+le révélant à qui que ce fût.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Le jour si ardemment désiré était enfin venu; encore quelques heures, et
+la brillante soirée allait commencer.
+
+Mon groupe avait été transporté dans la maison de mon protecteur, et
+deux ouvriers étaient occupés à le placer sur un beau piédestal, d'après
+mes indications.
+
+M. Pavelyn, qui était présent à ce travail, se frottait les mains de
+joie, et montrait une extrême impatience, parce que je l'empêchais
+d'aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prétexte que
+j'avais ça et là quelques corrections à faire à ma statue.
+
+J'étais en proie à des transes mortelles; tout semblait trembler en moi;
+j'avais peine à reprendre haleine; ma gorge était sèche, et quoique je
+sentisse l'émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon
+front.
+
+Moment solennel! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux
+sur ma création.
+
+Elle qui était et avait toujours été le but unique de toutes mes
+pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger!
+
+Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon coeur, ou me donnerait-il des
+forces et un courage surnaturels?
+
+Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où
+elle s'élevait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien
+sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle était
+placée! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur
+des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous côtés!
+
+En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le
+reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient
+animées; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une
+vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d'impalpable et de
+transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait être surpris
+et charmé au premier coup d'oeil.
+
+J'avais donc cent chances contre une que la première impression de mon
+oeuvre sur l'esprit de Rose serait favorable. Quelle récompense! quel
+gage d'un glorieux avenir!
+
+Tandis que je m'oubliais dans l'admiration naïve de mes statues, M.
+Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant
+qu'il allait chercher sa femme et sa fille.
+
+Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arrêt qui
+allait être prononcé ne devait-il pas décider de ma vie? Pouvais-je
+avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m'eût applaudi, si
+l'approbation de Rose manquait à mon talent?
+
+J'étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis
+tout mon sang refluer violemment vers mon coeur, et que, le visage pâle
+comme un linge, je fus obligé de m'appuyer contre un meuble, pour ne
+point succomber à mon inexprimable émotion.
+
+Rose s'approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire,
+tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c'était un présent que je lui
+offrais, et faisait remarquer à sa femme et à sa fille que les traits de
+l'ange de la protection, comme il l'appelait, n'étaient autre que ceux
+d'une petite fille dont la pitié avait doté le pays d'un artiste
+distingué.
+
+Rose n'entendait probablement pas les paroles de son père. Elle
+regardait mon oeuvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts.
+
+Je voyais sa poitrine s'élever et descendre; je voyais l'émotion monter
+à ses joues en nuages roses....
+
+--Eh bien, que penses-tu de ce chef-d'oeuvre, Rose? On dirait qu'il te
+frappe de mutisme. C'est bien, n'est-ce pas?
+
+Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de
+mon coeur s'arrêtèrent. Elle paraissait me demander quelque chose...
+mais quoi?
+
+--Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son père en riant.
+Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Léon.
+
+--Ah! c'est trop beau, beaucoup trop beau! balbutia-t-elle.
+
+Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son
+émotion, elle se détourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux.
+
+Dire ce que j'éprouvais est impossible.
+
+J'étais étourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon coeur débordait
+de bonheur, et je voyais devant mes yeux troublés toute une moisson de
+lauriers et de palmes qui s'étendait vers moi.
+
+Je voyais l'avenir s'ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses
+mille mains l'artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique,
+avait rendu capable d'enfanter des merveilles.
+
+Enfin notre émotion se calma un peu, grâce aux observations plaisantes
+de M. et madame Pavelyn.
+
+Alors on parla avec plus de détails de ma composition, et, pour surcroît
+de bonheur, j'entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de
+Rose le témoignage de son admiration.
+
+Elle ne me parlait guère cependant, et paraissait en proie à des pensées
+absorbantes; mais ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et, chaque
+fois que son regard s'arrêtait sur moi, j'étais remué jusqu'au fond de
+l'âme par une sensation inconnue.
+
+Le temps se passa avec la rapidité de l'éclair; nous n'avions même pas
+remarqué que la lumière du jour diminuait, et que le crépuscule
+commençait à tomber.
+
+M. Pavelyn était joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et
+esquissait avec complaisance l'avenir que sa protection m'avait préparé.
+Il ne m'abandonnerait pas avant que j'eusse acquis la fortune et la
+renommée; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrêtés dans leur
+carrière par la nécessité de travailler de trop bonne heure pour gagner
+de l'argent; mais il débarrasserait mon chemin de cette barrière, et me
+fournirait les moyens de ne m'occuper que de véritables oeuvres d'art.
+
+L'arrivée des ouvriers et des domestiques qui venaient éclairer les
+salons avertit M. Pavelyn qu'il était temps pour lui et ces dames
+d'aller achever leur toilette; et il m'engagea à rentrer chez moi
+sur-le-champ, afin de m'apprêter également pour la soirée.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Lorsque je revins dans la maison de mon protecteur, un grand nombre
+d'invités étaient déjà arrivés. A mon entrée, je fus ébloui par la
+richesse de la toilette des dames: tout ce que je voyais était soie,
+dentelles, or et pierreries.
+
+J'aurais certainement hésité à me mêler à des personnes que leur fortune
+plaçait si fort au-dessus de moi; mais M. Pavelyn me prit par la main,
+et, tout en me présentant à la société comme l'auteur de sa belle
+statue, il m'amena devant mon oeuvre, qui était entourée d'un cercle de
+spectateurs.
+
+Chacun m'adressa des paroles d'encouragement; quelques personnes
+m'exprimèrent plus chaudement que les antres leur admiration pour ce
+premier début; toutes me félicitèrent et me prédirent une carrière
+brillante. Pendant assez longtemps, je fus l'objet de l'attention
+générale.
+
+Rose s'était aussi approchée de ma statue. Elle paraissait recueillir
+avec plus de satisfaction que moi-même les louanges qui tombaient des
+lèvres des assistants, et chaque fois que l'un d'eux s'écriait: «C'est
+magnifique! c'est parfait!» la joie éclatait dans ses yeux, et un doux
+sourire illuminait son visage.
+
+Que Rose était belle ce jour-là! Dans la couronne de ses boucles blondes
+s'épanouissaient des roses blanches dans le calice desquelles
+resplendissaient des étincelles de diamants. Autour de son cou
+serpentait un collier de perles d'Orient aux reflets nacrés; une robe de
+satin semé d'argent dessinait sa taille svelte, et flottait derrière
+elle en plis onduleux. Un flot de dentelles transparentes l'enveloppait
+comme d'une vapeur de neige; mais ce qu'il y avait de plus séduisant et
+de plus beau en elle, c'étaient ses grands yeux bleus, l'aimable sourire
+qui entr'ouvrait ses lèvres, la distinction de ses traits délicats, et
+l'élégance de sa taille de reine.
+
+Chaque fois que je la regardais, un frisson d'admiration et de respect
+parcourait mes veines. Elle faisait sur mon esprit le même effet qu'une
+créature surnaturelle, éblouissante de beauté et de majesté, qui serait
+apparue à mes yeux. Aussi, j'osais à peine jeter sur elle un regard
+furtif, même pendant qu'elle prenait une part, si sincère à mon bonheur,
+en causant de ma statue avec les invités.
+
+La plupart des personnes présentes m'avaient déjà vu dans la maison de
+M. Pavelyn, et savaient que j'étais son protégé.
+
+Je ne souffrais donc pas de le voir raconter et répéter avec mille
+détails, à tous ceux qui voulaient l'entendre, comment il avait
+découvert en moi d'heureuses dispositions; et comment, grâce à sa seule
+perspicacité, la Belgique compterait bientôt un éminent sculpteur de
+plus.
+
+Près de mon oeuvre, je me sentais assez grand pour ne pas désirer une
+plus noble origine; et même, quand M. Pavelyn, dans l'enthousiasme de
+son récit, déclara que j'étais le fils d'un sabotier, cette révélation
+ne me blessa point.
+
+Elle fit cependant une impression pénible sur Rose, car elle frémit en
+entendant prononcer le mot fatal, et la rougeur du dépit ou de la honte
+colora son front.
+
+L'effet ne fut pas moins défavorable sur la société, car un silence
+embarrassant succéda à l'animation de la conversation. Bien des lèvres
+se pincèrent dédaigneusement, et j'entendis derrière moi la voix d'une
+demoiselle qui murmurait à l'oreille de son voisin:
+
+--Un sabotier? un jeune homme si habile? C'est vraiment dommage.
+
+Insensiblement, l'attention des invités se détourna de ma statue, et
+l'on commença à se répandre dans les salons.
+
+Les dames quittèrent les premières le cercle des curieux, et prirent
+place sur des sièges rangés le long des murs.
+
+Deux ou trois messieurs seulement restèrent à causer avec moi de mon
+oeuvre et de l'art en général. L'un d'eux, était un homme d'un goût
+délicat et d'une science profonde; il ne faisait pas comme les deux
+autres, qui me louaient sans savoir pourquoi, et me froissaient par leur
+insupportable ton de protection; au contraire, il analysa ma composition
+sous mes yeux, devina mes intentions, et pénétra, à mon grand
+étonnement, les raisons des formes particulières que j'avais trouvées à
+mes figures. L'éloge, dans sa bouche, me remplit d'orgueil, parce que
+j'avais la conviction que son sentiment était fondé sur une véritable
+connaissance. Lorsqu'il critiqua quelques parties de mon groupe, il le
+fit avec tant de délicatesse, que sa critique m'éleva à mes propres
+yeux, parce qu'elle me prouva qu'il me jugeait assez artiste pour être
+en garde contre la prétention d'une perfection impossible.
+
+Ma conversation avec le vieux monsieur dura longtemps, mais pas assez
+longtemps pour moi, cependant, car elle me devenait une source
+inépuisable d'encouragement et de foi, en même temps qu'elle augmentait
+mon amour de l'art.
+
+Aussi, c'est avec regret que je vis cet entretien instructif interrompu
+par l'approche de trois ou quatre personnes qui vinrent chercher le
+vieux monsieur et l'emmenèrent vers une vieille dame, à côté de laquelle
+il s'assit sans s'inquiéter de moi davantage.
+
+Alors, me trouvant tout à fait seul à côté d'un groupe de messieurs qui
+causaient, je laissai mes yeux errer dans le vaste salon. Quels flots de
+soie et de dentelles, quel étincellement de diamants, d'or et de
+pierreries que toutes ces dames rangées le long du mur! Qu'elles étaient
+charmantes, les figures de ces jeunes femmes épanouies comme de fraîches
+fleurs au printemps de la vie! Mais pourtant aucune n'était aussi belle
+que Rose Pavelyn.
+
+D'autres que moi devaient être pénétrés de de cette idée; car, tandis
+qu'auprès des autres dames se trouvaient à peine un ou deux messieurs
+pour leur présenter leurs devoirs de politesse, autour de Rose se
+formait tout un cercle de charmants cavaliers dont l'empressement était
+un hommage rendu à sa beauté.
+
+Entre tous, je distinguai un jeune homme remarquable par la distinction
+de ses traits, par l'élégance de ses vêtements, et par la grâce de ses
+manières, qui, plus que les autres, s'efforçait de captiver l'attention
+de Rose.
+
+Un frisson glacial parcourut mes membres, comme si la vue de ce beau
+jeune homme m'avait effrayé. Une tristesse morne assombrit mon esprit.
+Mon coeur s'élança vers Rose avec violence: j'aurais voulu me trouver
+parmi les jeunes gens qui lui adressaient leurs galanteries; il me
+semblait que j'avais bien quelque droit de prendre ma part de l'éclat
+qui rayonnait dans ses yeux, du joyeux sourire qui se jouait sur ses
+lèvres, des paroles aimables avec lesquelles elle remerciait ses
+adorateurs charmés.
+
+Mais tous ces jeune gens étaient les fils des plus riches maisons
+d'Anvers, et aucun d'eux peut-être ne possédait pas moins d'un million.
+Qu'étais-je, au contraire, moi? Un pauvre garçon, le fils d'un
+sabotier,--M. Pavelyn venait de le dire,--et, pour toute fortune, je ne
+possédais qu'un coeur sensible, une foi profonde dans l'art, et quelque
+espérance d'un avenir glorieux.
+
+Je reconnus clairement que, pour ce monde de la richesse matérielle, qui
+m'avait admis dans son sein comme son protégé, avec une sorte de pitié,
+je n'étais qu'une créature humble et inférieure, et que mon devoir me
+défendait sévèrement de m'y donner la moindre importance.
+
+Aussi, j'étais bien fermement décidé à me tenir autant que possible
+éloigné de Rose, pour ne blesser qui que ce fût et ne courir dans le
+chemin de personne. Néanmoins, le sentiment de mon infériorité m'était
+pénible, et plus d'une fois je me mordis les lèvres lorsqu'un mouvement
+autour de Rose ou les gestes de ses adorateurs me faisaient croire
+qu'ils étaient transportés par un mot spirituel, ou par le charme de sa
+conversation.
+
+Je n'osais toujours point tourner les yeux vers l'endroit où elle se
+trouvait; peut-être eut-on pu lire sur mon visage altéré ce qui se
+passait en moi; et cette attention de ma part n'eût-elle point semblé
+une injure pour la fille de mes bienfaiteurs?
+
+Cette crainte fit que je me tournai tout à fait d'un autre côté, et que
+je résolus de diriger mes regards vers une autre partie de la salle.
+Mais bientôt je succombai à l'attraction puissante qu'elle exerçait sur
+mon âme, et mes yeux se portèrent de nouveau vers l'endroit où elle
+était assise.
+
+Il se fit par hasard une ouverture dans le cercle de jeunes gens qui se
+pressaient autour d'elle. Elle me vit; nos yeux se rencontrèrent. Un
+sourire d'une douceur ineffable, une expression de joie et d'amitié
+rayonna vers moi; elle me fit de la main un signe si amical et si
+charmant, que tous les jeunes gens me regardèrent avec étonnement. Le
+cercle se referma.
+
+Il se passa en moi quelque chose d'étrange; je levai la tête avec
+fierté, et il me sembla que j'avais grandi; je respirai à longs traits,
+et, pendant que la joie inondait mon coeur, je promenai mes yeux avec
+assurance sur la foule des invités, comme si ce simple sourire de Rose
+m'avait fait plus noble et plus riche qu'eux tous.
+
+Alors aussi je trouvai assez de force sur moi-même pour accomplir ce que
+je croyais mon devoir: je détournai mes yeux de Rose et résolus de ne
+plus l'exposer au danger d'éveiller, d'une façon défavorable peut-être,
+l'attention de la société par les témoignages de son amitié pour moi.
+C'était assez de son sourire pour que je n'eusse plus à désirer d'autres
+encouragements. Mon embarras avait disparu, et je me sentais tout à fait
+libre et léger d'esprit.
+
+Alors je m'aperçus que je n'avais pas encore quitté ma première place,
+et que j'étais resté debout près de ma statue, immobile comme une
+sentinelle. J'imitai la plupart des assistants, je me promenai lentement
+à travers le salon, sans vanité, mais aussi sans trop d'humilité.
+
+Dans un coin était assise, au milieu de plusieurs autres personnes, une
+vieille dame qui m'adressa la parole, et qui, après quelques compliments
+échangés, m'offrit un siège à côté d'elle, pour causer un peu de mon art
+et de ma statue, comme elle disait.
+
+Je fus enchanté de trouver un prétexte pour m'asseoir, car je commençais
+à me fatiguer d'être debout.
+
+La vieille dame était une femme d'esprit qui avait beaucoup voyagé et
+beaucoup lu; elle me montra un grand amour de l'art, et me parla avec
+une vive admiration des magnifiques sculptures de l'Italie, des
+chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de Canova. Elle m'indiqua aussi, avec
+une sagacité qui attestait une science véritable, les plus belles
+parties de ma statue, et exprima, la conviction que j'étais appelé à un
+brillant avenir. Une jolie demoiselle, qui était assise à côté d'elle,
+se mêla à notre conversation, et me charma par la poésie de son langage
+et par la séduisante douceur de sa voix. C'était la fille cadette de la
+vieille dame, et celle-ci me la présenta comme une excellente
+musicienne.
+
+J'étais heureux pendant cet entretien avec les deux dames, et j'oubliai,
+de même qu'elles, sans doute, la distance qu'il y avait entre nos
+positions respectives dans le monde.
+
+Je causais ainsi depuis une demi-heure à peu près, sans songer à autre
+chose, lorsque, par hasard, je tournai la tête vers Rose. Le cercle des
+jeunes gens qui l'entouraient s'était éclairci, et je pouvais maintenant
+la voir sans obstacle. Ses yeux étaient fixés sur moi; mais il y avait,
+me semblait-il, quelque chose de triste et de douloureux dans son
+regard. Nul sourire ne vint, cette fois, éclairer son visage; au
+contraire, ses lèvres se serrèrent, comme si elle voulait m'adresser un
+reproche; mais elle détourna les yeux sur-le-champ.
+
+Je me trompais probablement quant à l'expression que je croyais avoir
+lue sur les traits de Rose. Pourquoi eût-elle été triste au milieu de
+cette fête joyeuse? Peut-être était-elle sous l'influence d'un de ces
+accès de mélancolie auxquels elle était sujette. Quoi qu'il en soit, je
+n'eus pas le temps d'y songer plus longuement en cet instant, car les
+sons du piano se firent entendre, et peu après la voix sonore d'une
+jeune chanteuse retentit dans le salon, et captiva irrésistiblement mon
+attention par son expression pleine de sentiment et sa délicieuse
+harmonie.
+
+Un jeune homme succéda à la chanteuse, et mérita également les suffrages
+de la compagnie.
+
+Tandis que je causais musique et chant avec les dames, je remarquai que
+beaucoup de personnes, et même M. Pavelyn, engageaient Rose à se laisser
+conduire au piano. Elle paraissait refuser. Son père vint à moi et me
+pria de joindre mes efforts aux siens pour décider Rose à chanter. Il
+croyait que, si je voulais consentir à exécuter le grand duo que nous
+étions habitués à chanter ensemble, elle ne résisterait pas plus
+longtemps au désir général.
+
+Je suivis mon protecteur, et je proposai à Rose d'aller ensemble au
+piano et de chanter avec moi son duo préféré. Le beau jeune homme, qui
+n'avait pas cessé de se tenir à ses côtés, joignit ses instances aux
+miennes. Rose répondit qu'elle ne se sentait pas bien, que la chaleur du
+salon l'incommodait, qu'elle n'était pas disposée à chanter, et qu'elle
+saurait gré à la compagnie de vouloir bien l'excuser.
+
+Je voyais sur son visage une tristesse profonde, quelque chose d'amer et
+de découragé qui me fit croire à la sincérité de ses paroles. Néanmoins,
+j'insistai encore, croyant que le chant dissiperait peut-être sa
+mélancolie.
+
+Mais alors Rose me dit avec l'accent d'une souffrance plus vive:
+
+--C'est cruel de me tourmenter ainsi, monsieur. Mademoiselle Pauline
+Vanden Berge est une excellente musicienne. Ne le savez-vous pas! Elle a
+une plus belle voix que moi, et elle sait bien le duo. Pourquoi ne lui
+demandez-vous pas de chanter avec vous?... Mais, par pitié, laissez-moi
+en paix.
+
+Je fus péniblement affecté du ton douloureux des paroles de Rose; mais
+M. Pavelyn ne me laissa pas le temps d'exprimer mes regrets; contrarié
+du refus de Rose, il me conduisit directement vers la demoiselle à côté
+de laquelle j'avais été si longtemps assis, et la supplia de vouloir
+bien chanter avec moi le duo désigné.
+
+J'essayai de m'excuser et je fis quelque résistance; car je n'avais
+qu'une connaissance très-superficielle de la musique, et je courais
+risque de me rendre ridicule en trahissant mon ignorance; mais
+mademoiselle Vanden Berge se montra si empressée, et M. Pavelyn
+m'engagea si instamment, que, presque sans le savoir, je me trouvai
+devant le piano, à côté de la jolie chanteuse. À mon grand étonnement,
+le duo alla passablement bien, et, après les premières notes, je me
+sentis stimulé par l'aisance et la sonorité de ma voix. Quand le morceau
+fut achevé, l'auditoire nous applaudit avec une satisfaction visible, et
+chacun, y compris mademoiselle Vanden Berge, me félicita de l'expression
+et de la pureté de ma voix.
+
+Lorsque j'eus ramené ma partenaire à sa place, je m'approchai de Rose.
+Elle aussi me dit que j'avais chanté d'une façon remarquable, et mieux
+que jamais; mais aussi, ajouta-t-elle, la voix de mademoiselle Vanden
+Berge se mariait si bien à la mienne!
+
+Comme la même tristesse se peignait toujours sur son visage, je
+m'efforçai de la consoler et de lui rendre courage en lui disant que son
+indisposition ne tarderait pas à se passer.
+
+J'appelai un valet pour lui faire offrir un rafraîchissement, et je lui
+conseillai de sortir quelques instants du salon pour prendre l'air. Elle
+refusa tout avec une sorte de langueur, et ne me cacha pas que le plus
+grand plaisir que je pusse lui faire serait de ne plus lui parler de
+cela et ne pas l'importuner davantage.
+
+Dans l'intervalle, le piano avait fait entendre les premières mesures
+d'une valse, et déjà quelques couples, invités par ce prélude,
+s'apprêtaient à danser. Beaucoup de jeunes gens accoururent vers Rose,
+et se disputèrent l'honneur de danser la première valse avec elle.
+
+Je fus repoussé, et je reculai à pas lents et tout pensif jusqu'au fond
+de la salle, pour ne pas gêner les danseurs.
+
+Une grande tristesse descendit peu à peu dans mon esprit.
+
+Je ne m'affligeais pas seulement de savoir Rose indisposée et obligée de
+se priver du plaisir de prendre part à la danse, mais il y avait dans le
+ton des paroles qu'elle m'avait adressées quelque chose dont je
+cherchais vainement à pénétrer la signification.
+
+Je restai longtemps plongé dans mes réflexions, et j'avais presque
+oublié toute cette jeunesse qui s'amusait sous mes yeux. Les valses et
+les quadrilles se succédaient sans relâche sans que j'eusse pu dire
+combien de fois le piano avait interrompu ses joyeux accords.
+
+La vieille madame Vanden Berge s'approcha de moi avec sa fille, et
+toutes deux se mirent à me plaisanter sur ma sombre rêverie. Elles
+m'assurèrent qu'elles s'étaient engagées à me faire danser bon gré mal
+gré. Ces coeurs généreux s'imaginaient que mon humilité m'empêchait
+d'inviter aucune des dames présentes, et que mon isolement, au milieu de
+cette nombreuse compagnie, devait m'embarrasser et me chagriner. C'était
+par bonté d'âme qu'elles étaient venues à moi pour me tirer de cet
+embarras.
+
+J'eus beau m'en défendre, il n'y avait pas moyens de refuser. Il fallut
+faire danser la jolie mademoiselle Vanden Berge: elle-même me le
+demandait et il eût été impoli de décliner une si flatteuse invitation.
+D'ailleurs, quelques jeunes gens qui m'entouraient avaient l'air de rire
+de ce qu'ils appelaient ma sauvagerie ou mon manque d'usage.
+
+Je conduisis donc mademoiselle Vanden Berge à la danse. De la place où
+je me trouvais, dans la rangée des danseurs, je ne pouvais pas voir Rose
+sans tourner la tête avec affectation.
+
+J'avais le coeur gros, et, loin de trouver du plaisir dans l'aimable
+conversation de ma danseuse, je m'ennuyais horriblement. Néanmoins, par
+politesse, je fis de mon mieux pour cacher cette fâcheuse disposition de
+mon esprit et je dansai, du moins en apparence, aussi gaiement que les
+autres.
+
+Poussé par une irrésistible curiosité à connaître quel était le jeune
+homme qui, sans le savoir, m'avait fait au coeur une blessure profonde,
+je demandai à ma danseuse qui il était. Elle me dit qu'il se nommait
+Conrad de Somerghem, et qu'il était le fils d'un riche banquier de la
+rue de l'Empereur. Ces détails augmentèrent mon inquiétude, et me firent
+redouter je ne sais quel danger.
+
+Aussitôt que la dernière note du piano m'eut rendu ma liberté, et que
+j'eus remercié mademoiselle Vanden Berge de l'honneur qu'elle m'avait
+accordé, je fis quelques pas dans le salon pour me rapprocher de Rose.
+La chaise où elle avait été assise était vide, et, lorsque, après avoir
+enfin regardé autour de moi, je demandai à M. Pavelyn où était Rose, il
+me répondit avec un léger mécontentement:
+
+--Elle s'est retirée dans sa chambre. Je ne sais pas ce qu'elle a; c'est
+encore un caprice, un accès de mélancolie. Demain ce sera fini. Fais
+comme si tu n'avais pas remarqué la disparition de ma fille, sinon son
+absence nuirait à l'entrain de la fête.
+
+J'errai encore quelque temps d'un bout à l'autre de la salle, plein de
+tristesse et en proie à une certaine inquiétude, comme si j'eusse été
+assailli par la crainte vague d'un malheur imminent.
+
+Enfin mon coeur se serra si fort au milieu de la gaieté générale, que
+j'insistai à diverses reprises auprès de M. Pavelyn pour qu'il me permît
+de partir, ce qu'il finit par m'accorder.
+
+Lorsque je passai le seuil de la porte, et que je mis le pied dans la
+rue, un long soupir souleva ma poitrine, et je pressai le pas dans la
+nuit pour m'éloigner du bruit de la fête et pour être seul avec mes
+douloureuses pensées.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Lorsque je me présentai le lendemain chez mon bienfaiteur pour
+m'informer de la santé de sa fille, je rencontrai M. Pavelyn sur le
+seuil de sa porte, prêt à sortir.
+
+Il me dit que l'indisposition de sa fille n'avait pas eu de suites,
+comme il l'avait prévu d'ailleurs. Rose semblait un peu triste et
+fatiguée; mais elle n'était pas réellement malade, ainsi que je pouvais
+m'en convaincre en la voyant à son piano.
+
+En achevant ces mots, il sortit.
+
+J'ouvris la porte et je me trouvai dans un salon contigu à la pièce où
+Rose et ses parents avaient l'habitude de se tenir. Les sons du piano
+frappèrent mon oreille, et me firent une impression si profonde, que je
+m'arrêtai pour écouter, immobile....
+
+Ce que Rose jouait sur le clavier n'était autre chose que la mélodie du
+grand duo que nous avions chanté si souvent ensemble. C'était une
+mélodie vive et gaie, qui réjouissait l'esprit et chassait la
+mélancolie. En ce moment, au contraire, elle ressemblait à la plainte
+d'une âme désolée. La mesure était lente et traînante; les notes,
+frappées sans force, chantaient plaintivement, comme si la main d'un
+artiste plongé dans une tristesse profonde eût parcouru lentement et
+distraitement le clavier.
+
+Cette musique étrange me fit frissonner. Quel chagrin inconnu y avait-il
+dans le coeur de Rose, pour qu'un chant joyeux se transformât sous ses
+doigts en une plainte touchante?
+
+J'ouvris la porte, et j'entrai. Rose était toute seule.
+
+Mon apparition lui causa une émotion visible; son front se couvrit d'une
+vive rougeur, à laquelle succéda une pâleur extrême.
+
+Mon entrée lui avait fait peur. Il y avait un secret entre elle et moi.
+Probablement j'avais surpris dans cette mélodie plaintive une émotion
+qu'elle voulait tenir cachée.
+
+Maîtrisant avec peine mes impressions, je lui parlai de son
+indisposition de la veille, et lui exprimai ma joie de la trouver tout
+à fait rétablie. Elle parut très-embarrassée, et ne répondît que par des
+paroles confuses; mais tout à coup elle se leva, et me priant de
+l'excuser, parce qu'elle avait quelque chose à dire à la bonne, elle
+tira la cordon de la sonnette.
+
+Je ne pus entendre l'ordre qu'elle donna tout bas à la servante; mais un
+instant après madame Pavelyn entra dans la chambre et demanda avec une
+visible inquiétude:
+
+--Tu me fais appeler, Rose? n'es-tu pas bien portante?
+
+--C'est que, maman, je ne sais pas.... J'ai un violent mal de tête, je
+me sens indisposée, répondit Rose.
+
+--Va dans ta chambre, mon enfant: le repos te remettra, dit madame
+Pavelyn.
+
+--Non, non, mère, ce n'est pas si grave, dit Rose; mais je t'en prie,
+reste auprès de moi!
+
+Madame Pavelyn, moitié triste et moitié souriante, prit un siège et se
+mit à parler de l'indisposition de sa fille, à l'encourager et à la
+consoler, en lui disant que c'était une chose très-ordinaire et qui ne
+pouvait être considérée comme menaçant sérieusement sa santé. Puis
+l'entretien tomba sur la soirée. Rose avait, en présence de sa mère,
+repris un peu d'assurance et un peu de liberté d'esprit. Elle prononça
+quelque mots d'un ton que je n'avais jamais découvert dans sa voix. Elle
+montra une indifférence presque complète lorsque sa mère parla de ma
+statue, et, quand elle en trouvait l'occasion, elle me témoignait une
+politesse si cérémonieuse, que la tournure de ses phrases semblait me
+faire comprendre avec une sorte d'affectation qu'elle était aigrie
+contre moi. L'amertume étrange de sa voix, chaque fois qu'elle
+m'appelait «monsieur Wolvenaer», eût même pu faire croire qu'elle
+voulait m'humilier ou me blesser.
+
+Pour moi, je souffrais si cruellement; et j'eusse versé des pleurs, si
+un profond dépit, une amertume secrète ne m'avaient donné la force de me
+contenir. Le respect et la conscience de ma véritable position à l'égard
+de mes bienfaiteurs me firent supporter cette douloureuse épreuve sans
+donner aucun signe de mécontentement ou de fierté blessée.
+
+Je cherchai même un prétexte pour m'en aller, et j'abrégeai ma visite
+autant que les convenances le permettaient.
+
+Au moment où je prenais mon chapeau pour sortir, Rose me salua en
+s'inclinant profondément, et, tandis que les mots cérémonieux, de
+«monsieur Wolvenaer» tombaient de ses lèvres, elle me lança un regard
+perçant, si plein de reproches, qu'on eût dit qu'elle me jurait une
+haine éternelle.
+
+Une fois dans la rue, je marchai la tête basse, sans avoir conscience de
+ce qui se passait autour de moi, et tout étourdi par les pensées qui
+envahissaient mon cerveau.
+
+Il y avait déjà longtemps que j'étais seul dans ma chambre, et les
+ténèbres régnaient toujours dans mon esprit. Peut-être repoussais-je la
+clarté qui, pareille à un fugitif éclair, se faisait parfois dans mes
+idées. En effet, un abîme de malheurs était béant devant mes pieds, et
+j'avais peur de la lumière qui pouvait m'en faire sonder la profondeur.
+
+J'avais devant les yeux l'image du jeune homme qui n'avait pas quitté
+Rose pendant toute la durée de la fête.
+
+Je lisais sur ses traits le désir de plaire, et dans les yeux et sur les
+lèvres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu'elle
+acceptait ses hommages avec un bonheur extrême.
+
+Rose aimait! Ses bizarreries inexplicables, sa mélancolie, sa
+sensibilité nerveuse n'avaient d'autre cause que le trouble de son
+coeur, qui s'était ouvert à une passion envahissante, et luttait
+vainement contre l'ardeur d'un premier amour....
+
+C'était donc vrai! un homme avait touché le coeur de Rose, et ce
+penchant pour cet homme était si puissant et y avait pris tant de place,
+qu'il en avait chassé le sentiment de l'amitié. L'amour d'un autre homme
+s'était donc élevé, comme une barrière infranchissable, entre elle et
+son malheureux protégé. Et, quoique les souvenirs de notre passé
+parussent me donner quelque droit à partager son affection avec le
+nouvel élu de son coeur, elle me refusait cette part pour donner son âme
+tout entière à celui qu'elle préférait. Oui, elle me haïrait, elle
+devait me haïr, elle me haïssait déjà. Ses yeux ne m'avaient-ils pas
+lancé un sanglant reproche, comme une déclaration d'inimitié éternelle?
+
+Que la vie de l'homme est pleine de vicissitudes et dominée par la plus
+cruelle fatalité!
+
+Cette soirée, où j'avais exposé ma première oeuvre d'art; où j'avais, en
+présence de Rose, recueilli les éloges les plus flatteurs; qui devait
+être pour moi le point de départ de ma réputation future,--cette soirée
+allait, au contraire, être la cause du malheur de ma vie; elle allait
+m'ôter tout mon courage et toute ma foi, faire peser sur moi la haine de
+Rose comme une malédiction, étouffer tous mes souvenirs, et séparer
+violemment et pour toujours mon passé de mon avenir.
+
+C'est avec de pareilles réflexions que je croyais me tromper moi-même
+sur la véritable nature de mes sentiments et de mon émotion
+extraordinaire.
+
+Je croyais n'être que triste et découragé; mes yeux étaient restés secs.
+
+Je sentais sur mon front le froid d'une pâleur mortelle; mes dents
+étaient serrées convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais
+les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les
+phalanges de mes doigts.
+
+Si j'avais pu repousser plus longtemps la clarté qui descendait peu à
+peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper entièrement les ténèbres
+de ma pensée! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable,
+m'arrachait le bandeau et me forçait de regarder au fond de mon propre
+coeur....
+
+Un cri d'horreur et de désespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon
+visage dans mes mains, et un torrent de larmes brûlantes ruissela à
+travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doute possible.
+
+J'aimais la fille de mes bienfaiteurs!
+
+Je l'aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un
+amour sans bornes. Cet amour, né dans mon enfance, avait vécu et grandi
+avec moi. Il avait été la cause de mon goût pour les arts, de mon
+ambition, de ma foi dans l'avenir.... Ma pauvre mère! elle, avait prévu
+que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insensé!
+Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d'un sabotier, est
+tiré de la misère par la générosité de personnes riches; on lui donne
+des moyens de développer son intelligence et de se distinguer dans le
+monde comme artiste.... Et lui, pour récompense d'une pareille bonté, il
+outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille
+jusque sur leur unique enfant!
+
+Ces pensées me firent frémir et m'arrachèrent d'abondantes larmes. Une
+fois même, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma
+coupable passion et de me donner le courage de résister à ma faiblesse.
+
+Quel était mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller
+finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays étranger? Mais
+comment expliquer cette disparition à mes parents et à M. Pavelyn?
+Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une lâche
+ingratitude, et emporter leur malédiction? D'ailleurs, les concours de
+l'Académie allaient bientôt commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes
+condisciples mêmes ne doutaient pas que je n'obtinsse les premiers prix.
+Cette victoire devait décider de mon avenir, et écarter beaucoup
+d'obstacles de mon chemin.
+
+Je ne pouvais renoncer à la chance de remporter le prix d'honneur à
+l'Académie; car, si j'étais en proie à un sentiment qui me dominait
+complètement et me faisait cruellement souffrir, l'amour de l'art et le
+désir de me distinguer par là dans le monde étaient néanmoins assez
+vivaces en moi pour n'être point étouffés par la crainte d'un malheur
+imminent.
+
+Je parvins enfin à envisager ma position arec plus de calme.
+
+J'aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi
+longtemps que les battements de mon coeur; mais je pouvais le tenir
+caché dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne
+laisserait soupçonner l'existence. Il n'y aurait donc alors ni
+ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au
+monde, excepté moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de
+mon âme. Je frémissais bien à l'idée qu'en présence de Rose je ne
+resterais pas maître de moi, et que je trahirais peut-être
+involontairement les mouvements de mon coeur. Mais alors je me disais
+que Rose me haïssait; et je me réjouissais en songeant que cette
+disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec
+un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect inébranlable, je serais
+réservé, prudent et simplement poli, et j'éviterais ainsi toutes les
+occasions d'éveiller le plus léger soupçon dans l'esprit de Rose ou de
+n'importe qui.
+
+Si je pouvais accomplir fidèlement cette résolution, il n'y avait pas
+grand danger dans le sentiment qui s'était révélé en moi.... Et
+peut-être puiserais-je dans l'énergie de ma volonté et dans son aversion
+pour moi la force nécessaire pour triompher de mon fol amour.
+
+Pendant quelques instants je souris à cette idée, à demi consolé; mais
+insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le
+voile magique qui, depuis mon enfance avait entouré ma vie, était
+déchiré en lambeaux! Rose me haïssait!
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me présenter dans
+la maison de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon hôte m'avait dit plus
+d'une fois que Rose n'était pas malade.
+
+Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer
+au danger d'expliquer mon absence, puisque le dimanche où je devais
+aller dîner chez mes protecteurs était arrivé.
+
+Je me présentai avec préméditation chez M. Pavelyn à l'heure où l'on
+avait coutume de se mettre à table.
+
+Je trouvai par conséquent toute la famille réunie. Rose était
+très-mélancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes
+d'aigreur qu'une froideur extrême, et une certaine affectation à ne pas
+m'adresser directement la parole. Elle évitait ostensiblement de causer
+avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baissés ou fixés sur sa
+mère. À part cela, elle ne paraissait nullement embarrassée, et causait
+avec une entière liberté d'esprit. Elle ne prononça qu'une seule fois
+mon nom; mais la formule cérémonieuse de «monsieur Wolvenaer» ne sonna
+pas avec la même amertume que la dernière fois que je l'avais entendu
+sortir de sa bouche.
+
+Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation
+tombée, ni pour l'égayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit.
+Je fis bien tous mes efforts pour paraître gai; mais chaque fois, mes
+pensées m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable
+mélancolie.
+
+M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il
+pouvait l'excuser, parce qu'elle n'était pas tout à fait bien portante,
+comme l'indiquait sa visible pâleur; mais moi qui n'avais aucune raison
+d'être triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par
+mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une
+conversation animée.
+
+Dès que le dîner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose
+sous prétexte que rien n'égaye l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa
+de se mettre au piano; elle paraissait même craindre la musique; car
+lorsque, pour complaire à M. Pavelyn, je me disposai à chanter--bien à
+contre-coeur,--Rose déclara qu'elle se sentait incapable de supporter
+les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal à la tête,
+disait-elle, et ses nerfs agités étaient d'une sensibilité extrême.
+
+Après s'être donné beaucoup de peine pour rendre à Rose sa bonne humeur,
+M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la
+servante avec une impatience mal déguisée, et lui ordonna d'avancer la
+table à jeu en me priant de faire avec lui une partie d'échecs, comme
+nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement
+assez tard dans la soirée.
+
+À peine avions-nous commencé à jouer, que madame Pavelyn nous annonça
+qu'à la prière de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu,
+pour prendre l'air. En passant elles iraient peut-être faire une visite
+chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre à Rose de
+souhaiter le bonjour à son amie Émilie. Il était donc bien possible
+qu'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles
+restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les
+envoyer chercher.
+
+Pendant que j'étais assis devant l'échiquier, calculant en apparence les
+chances du jeu, je songeais au départ de Rose. Elle allait dans la rue
+de l'Empereur, dans la maison même où demeurait le jeune homme qui
+m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie
+de la journée en compagnie de Conrad de Somerghem! L'idée que son départ
+n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profondément. Elle
+allait se promener par un temps froid et désagréable, parce qu'elle ne
+voulait pas rester où j'étais! Elle avait conçu tant d'aversion pour moi
+qu'elle ne pouvait plus supporter ma présence! On ne pouvait pas
+témoigner plus clairement sa haine!...
+
+Distrait par ces pensées, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord,
+M. Pavelyn rit de ma distraction; mais à la seconde bévue que je commis,
+il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une sévérité qui me
+rappela au sentiment du devoir, et dès lors je fis un effort surhumain
+pour concentrer toute mon attention sur le jeu.
+
+Par bonheur, je gagnai la première partie; mais je perdis la deuxième et
+la troisième.
+
+Nous cessâmes de jouer; la brièveté des journées d'hiver faisait tomber
+la nuit de bonne heure, et l'obscurité commençait à se faire dans la
+chambre.
+
+M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit à causer avec moi de
+choses et d'autres.
+
+Il me parla du prochain concours de l'Académie, et m'engagea à réunir
+tous mes efforts pour obtenir la médaille d'or. D'après lui, le prix
+d'honneur pouvait difficilement m'échapper; néanmoins, il croyait que je
+ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succès. Il me
+conjura donc de ne rien négliger pour sortir victorieux de la lutte; il
+me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma
+reconnaissance, et comme une récompense de tout ce qu'il avait fait pour
+moi depuis mon enfance.
+
+Je fus profondément touché du bienveillant intérêt que me témoignait mon
+bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il désirait,
+dussé-je pour cela tenter l'impossible.
+
+Nous parlâmes aussi de Rose. Il se plaignit de l'inexplicable mélancolie
+qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et menaçait même
+de miner sa santé. Quatre fois depuis huit jours, sa mère l'avait
+surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de
+larmes; elle était toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et
+calme, maussade et désagréable pour tout le monde. On avait insisté pour
+savoir si elle désirait ou souhaitait quelque chose; mais elle
+prétendait n'avoir aucun désir, et croyait qu'une indisposition nerveuse
+était la seule cause de son malaise et de sa mélancolie obstinée.
+
+M. Pavelyn n'était pas sans crainte; il savait que, dans son
+adolescence, sa fille avait eu une santé très-délicate, et que, même à
+présent, elle n'avait pas de forces à perdre. Il me dit qu'à la
+première occasion, il irait à Bruxelles consulter un médecin célèbre sur
+l'état de Rose; mais il ne voulait rien en dire à celle-ci, ni amener
+chez lui des médecins de la ville, de crainte de l'effrayer, elle et sa
+mère.
+
+Quand mon entretien fut épuisé sur ce sujet, je demandai à mon
+protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il
+avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles
+n'étaient pas rentrées à la nuit tombante. Il me serra la main, et, en
+guise de salut, m'adressa encore quelques paroles d'encouragement afin
+de me recommander de faire tout mon possible pour réussir dans le
+prochain concours de l'Académie.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Depuis lors, la manière d'être de Rose envers moi ne changea plus; elle
+demeura également froide, et saisit tontes les occasions de s'éloigner
+lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n'oubliait
+jamais les règles de la politesse, et semblait prendre peu à peu la
+force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte
+que, quand elle devait m'adresser la parole, elle le faisait avec une
+amabilité toute particulière; néanmoins, ce n'était que de la politesse;
+je ne pouvais me tromper sur le sentiment désagréable qu'elle avait
+conçu contre moi.
+
+Elle était habituellement fort pâle et maigrissait visiblement. Ses
+parents qui l'avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient
+peut-être pas que ses joues commençaient à perdre de leur rondeur; mais
+moi qui ne rendais visite à son père qu'une fois tous les quinze jours,
+j'observai facilement les effets de l'amour qui était né dans son coeur
+le jour de cette fatale soirée, et qui avait empoisonné ma vie à venir.
+
+Non, le sort n'est pas juste, et il n'y a pas, comme on le dit, une
+compensation à toutes les contrariétés dans l'existence humaine. Qu'il
+était heureux et grand, celui dont l'image régnait ainsi dans l'âme de
+Rose! qu'il devait être heureux, l'homme choisi par elle, l'objet de son
+chaste mais ardent amour! Pour être à sa place, j'aurais je crois,
+renoncé à ce que j'avais de plus cher au monde, à toute autre espérance,
+même à mon art! Non seulement j'étais écrasé sous le poids de sa haine,
+non-seulement je la voyais dépérir d'amour pour un autre, mais, moi,
+humble créature que j'étais, je ne pouvais pas même élever les yeux
+jusqu'à elle du fond de mon infériorité! La jalousie qui me consumait
+était une passion coupable, et, quoique je fusse résolu à garder mon
+secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne connût la
+cruelle blessure qui saignait dans mon coeur, quoique sa haine
+m'interdît toute espérance, cependant, dans le plus profond de mon âme,
+je ne pouvais étouffer l'amour dont je conservais l'impénétrable secret,
+et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reçus me
+commandaient d'arracher de mon coeur. Ma vie était devenue un affreux
+combat une lutte acharnée contre des pensées ennemies.
+
+Je tombai bientôt dans une sombre incertitude; il me semblait que je me
+détestais moi-même; et, souvent lorsque j'étais seul, songeant à mon
+impuissance et à ma lâcheté, je me frappais rudement le front comme pour
+exercer une juste vengeance.
+
+Ah! j'étais malheureux, malheureux plus qu'on ne pourrait le concevoir.
+Rose avait été le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi,
+c'était mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma
+faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon coeur. La lutte
+vaine épuisait mes forces: je maigrissais, et j'avais le pressentiment
+d'une maladie prochaine.
+
+Chez mes protecteurs, j'expliquais ma pâleur par la fatigue de mes
+études constantes pour me préparer au au concours de l'académie et je
+disais vrai en partie.
+
+M. Pavelyn me conseilla de modérer un peu cet enthousiasme, et Rose
+elle-même, peut-être par un reste de pitié, essaya aussi de me faire
+comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma santé.
+
+Enfin les concours l'Académie s'ouvrirent; d'abord les concours
+inférieurs, tels que la composition, l'expression, la perspective et
+l'anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l'année
+précédente, j'avais obtenu la première ou la seconde place dans ces
+différentes branches. La médaille d'or, la couronne d'honneur dans la
+classe de la sculpture étaient le prix du concours de modelage d'après
+nature, qui était le dernier et devait durer six jours.
+
+L'approche de cette lutte décisive, l'incertitude du succès de mes
+ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le coeur comme un ver
+mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait défaillir.
+
+C'était le matin du jour fixé pour le commencement du concours de
+modelage d'après nature; ce concours devait s'ouvrir à six heures du
+soir; les concurrents devaient consacrer six soirées de deux heures
+chacune à la reproduction de chaque modèle. Il y avait donc dix-huit ou
+vingt jours pour les trois épreuves prescrites.
+
+Dans mon empressement à ne rien négliger et à appeler à mon aide toutes
+les chances de succès, j'étais assis de très-bonne heure dans ma
+chambre, et j'étudiais, d'après une petite figure anatomique, la
+musculature du corps humain. Insensiblement une étrange sensation de
+froid se répandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de
+tête, et des frissons nerveux m'agitèrent de la tête aux pieds. D'abord,
+je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se réaliser mon
+pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait
+peut-être longtemps sur mon lit.
+
+Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais
+m'échapper la médaille d'or. Bientôt je fus pris d'un tremblement
+général; mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que
+tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement.
+
+Je compris que je souffrais de la fièvre, qui régnait alors assez
+fréquemment à Anvers. Ce n'était que la fièvre! Peut-être cette
+indisposition ne m'empêcherait-elle pas de concourir pour le grand prix.
+Cette idée calma mon inquiétude, et je me mis au lit à moitié consolé.
+
+La fièvre suivit son cours habituel. Après une bonne heure de frissons
+glacés, la chaleur de la réaction fit bouillir mon sang et mon cerveau,
+jusqu'au moment où je tombai enfin dans le repos de l'épuisement, et
+sentis que l'accès était passé.
+
+En ce moment, la voix de mon hôtesse vint m'avertir que le dîner était
+servi.
+
+Je répondis que je n'avais pas envie de manger; qu'elle me rendrait un
+service en me faisant un peu de thé et en conservant mon dîner sur le
+feu.
+
+Je parvins à lui faire croire que mon indisposition n'avait rien de
+grave. Elle m'apporta le breuvage rafraîchissant, en ajoutant que le
+dîner serait prêt à l'heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en
+paix.
+
+Quelle que fût ma fatigue, et bien que résistant à peine à mon envie de
+dormir, je me levai et je m'habillai. À mesure que la journée
+s'avançait, je sentais mes forces revenir, et, à la tombée du soir, je
+me rendis à l'Académie, où je commençai, avec beaucoup de courage, et
+presque avec gaieté, mon modelage d'après un modèle vivant. Il me
+semblait bien que mes yeux n'étaient pas très-clairs et que la fièvre
+avait laissé un peu d'étourdissement dans mon cerveau; mais je surmontai
+cette gêne à force de volonté, et lorsque les deux heures furent
+écoulées, je rentrai chez moi tout à fait content de mon ouvrage.
+
+La fièvre me laissa tranquille toute une journée, puis elle revint
+presque à la même heure.
+
+Je cachai autant que possible la gravité de ma maladie à maître Jean et
+à sa femme, et les priai de n'en rien dire à mes protecteurs, afin de ne
+pas les inquiéter inutilement.
+
+J'espérais toujours que la fièvre cesserait après quelques accès, et je
+craignais d'ailleurs que M. Pavelyn, s'il me savait malade, ne
+n'empêchât de prendre part au concours de l'Académie.
+
+Lorsque j'eus souffert ainsi cinq ou six accès, et que je fus
+sensiblement amaigri, tant par la maladie, que par mon travail, maître
+Jean me déclara qu'il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon état à M.
+Pavelyn.
+
+Je le tranquillisai en lui promettant d'aller le lendemain chez mes
+bienfaiteurs et de les informer moi-même de mon indisposition.
+
+Le lendemain, je me présentai en effet dans la maison M. Pavelyn. Il
+poussa un cri d'étonnement dès qu'il aperçut mon visage pâle et mes
+joues creuses; Rose me considéra d'abord avec un regard singulier,
+triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la tête,
+et, si je n'avais été certain de son aversion pour moi, j'aurais pu
+croire que les traces de la maladie sur mon visage l'avaient frappée
+d'une profonde émotion.
+
+J'expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fièvre
+comme d'un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul,
+aussitôt que la fin du concours m'accorderait le repos nécessaire. M.
+Pavelyn me plaignait avec une sympathie véritable; il me loua de mon
+grand courage, mais il tenait trop à mon triomphe probable pour
+m'engager à me retirer du concours.
+
+L'attitude de Rose en ce moment m'étonna. Elle essaya de me faire
+comprendre que j'avais grand tort de sacrifier ainsi ma santé à l'espoir
+incertain d'une victoire dont je pouvais me passer facilement.
+
+J'étais, croyait-elle, un artiste assez puissant pour m'ouvrir une
+carrière brillante sans le secours de ce succès. Et, comme son père, et
+moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se
+fâcha très-fort; une amertume et un dépit croissants se montrèrent! dans
+ses paroles, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus résister à l'agitation
+de ses nerfs elle sortit de la salle, la figure cachée dans ses mains,
+pour aller s'enfermer dans sa chambre. Sa mère la suivit en silence.
+
+J'étais tout à fait abattu et ne savais plus que décider.
+
+Quoique Rose me donnât des signes d'aversion et ne pût décidément plus
+rien souffrir de moi, je fus péniblement frappé au coeur en
+reconnaissant que son système nerveux était atteint d'une sensibilité
+maladive.
+
+J'avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse
+impatience, quelque chose de plaintif et de désespéré qui m'avait
+effrayé.
+
+M. Pavelyn essaya de me rassurer en me disant que l'emportement et
+l'humeur de Rose ne devaient pas m'étonner; ce n'était autre chose que
+la suite de l'agitation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon
+comme d'habitude et reconnaîtrait son tort.
+
+D'après mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours à moins
+que je ne reconnusse moi-même mon impuissance. Il me laissait donc tout
+à fait libre. Mais, comme, malgré la fièvre, j'avais déjà concouru
+pendant dix jours, il n'y avait nulle raison de croire que je ne
+pourrais pas aller jusqu'au bout.
+
+M. Pavelyn promit en outre de m'envoyer un excellent médecin, qui
+déciderait, dans tous les cas, si ma participation au concours pouvait
+en effet m'être fatale.
+
+Je retournai chez moi la tête remplie de pensés tristes, mais fermement
+résolu à subir jusqu'au bout les épreuves du concours, le docteur
+lui-même dût-il me le défendre. Mon triomphe devait être pour mon
+protecteur une récompense de ses bienfaits; quand mon nom serait
+proclamé par toute la ville comme celui d'un artiste auquel un glorieux
+avenir était promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-être sortir
+un peu de son humble infériorité. Folle pensée qui me troublait! Mais il
+était riche et considéré dans le monde, celui qui m'avait ravi la
+lumière de ma vie.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Je n'étais pas depuis plus d'une heure dans ma chambre, lorsque le
+docteur se présenta.
+
+Après quelques questions sur la durée de mon mal, il me dit qu'il y
+avait beaucoup de fièvres malignes à Anvers, quoique ce ne fût pas la
+saison des fièvres. Néanmoins, il crut pouvoir me prédire que mon
+indisposition aurait disparu dans une dizaine de jours. Il me prescrivit
+un mélange de quinquina et de racines amères, qu'il me vanta comme
+presque infaillible contre la fièvre des polders anversois. Il me promit
+de revenir, quoiqu'il le jugeât inutile; mais c'était le désir de M.
+Pavelyn, qui l'avait chargé de ma guérison.
+
+Le lendemain était mon jour de fièvre. Dès le matin de bonne heure, la
+femme de maître Jean monta et descendit l'escalier sous toute sorte de
+prétextes. Elle apporta auprès de mon lit des confitures et des sirops,
+me demanda avec une tendre pitié si je me sentais bien, et me témoigna
+tant d'intérêt, que je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si
+indifférente d'ordinaire, était devenue tout à coup aussi sensible à mes
+souffrances qu'une mère qui veille au chevet de son fils malade.
+
+Durant quatre jours, mon étonnement alla croissant; car les soins dont
+m'entourait dame Pétronille étaient vraiment extraordinaires. Rien ne
+semblait assez bon pour moi; le parquet que je foulais était trop rude
+pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gré, couvert le
+plancher de mon atelier de tous les morceaux de tapis qu'elle avait pu
+rassembler. Pendant toute la journée, elle venait voir si j'entretenais
+bien soigneusement le feu dans le poêle, et si elle voyait la moindre
+petite fente dans la porte ou dans la fenêtre, elle la bouchait
+hermétiquement, pour me préserver des courants d'air.
+
+À force d'insister pour connaître les raisons de cette sollicitude peu
+commune, je finis par décider Pétronille à parler.
+
+Rose, Rose l'avait priée, les larmes aux yeux, d'avoir soin de moi et de
+me surveiller comme une mère surveille son enfant! Ainsi, malgré son
+amour pour un autre, son coeur avait gardé une place à la pitié pour les
+souffrances de son ami d'enfance!
+
+Cette pensée me combla de joie et me fit sourire pendant toute une
+demi-journée; mais insensiblement je me roidis contre l'espérance
+insensée qui m'agitait, et je me persuadai que le rêve bienheureux où
+s'égarait mon âme n'était qu'une vaine illusion.
+
+Que Rose eût pitié de ma maladie, cela n'était-il pas tout naturel?
+Avais-je jamais douté de sa bonté innée et de la générosité de son
+coeur? Mais pouvais-je espérer qu'il lui fût possible de me rendre son
+affection, maintenant qu'un autre, un autre qu'elle aimait, était venu
+se placer entre elle et moi? Quoi qu'il en soit, malgré mes efforts pour
+me désenchanter moi-même, et bien que le nom de Conrad de Somerghem
+bourdonnât sans cesse à mes oreilles, la confidence de la vieille femme
+me laissa une douce incertitude et une grande consolation.
+
+Les remèdes que le docteur m'avait prescrits n'arrêtèrent pas la fièvre.
+Au contraire, la maladie parut redoubler de violence par l'effet des
+médicaments, et cependant le médecin me prédisait une guérison
+prochaine, parce que les derniers accès de fièvre s'étaient déclarés
+plus tard que d'habitude et avaient duré près de deux heures de moins.
+
+J'allais tous les jours à l'Académie, et j'y travaillais avec une ardeur
+et une passion qui contribuaient probablement beaucoup à aggraver ma
+maladie et à épuiser mes forces. Heureusement, jusqu'alors les accès de
+la fièvre avaient commencé assez tôt dans la journée pour me laisser un
+peu de repos et de présence d'esprit vers l'heure où je devais aller à
+l'Académie. A la fin, mon épuisement était si grand et la maigreur de
+mes joues si frappante, que je reculais avec frayeur chaque fois que je
+me regardais dans un miroir.
+
+Je n'osais pas cacher plus longtemps mon indisposition à mes parents, et
+d'ailleurs j'éprouvais un désir ardent de voir ma mère.
+
+Je lui écrivis, en des termes très-rassurants, que j'avais un peu de
+fièvre et que je ne pourrais pas aller le dimanche suivant à Bodeghem
+comme je l'avais promis: non pas tant à cause de mon indisposition, que
+parce que le concours de l'Académie me fatiguait extrêmement; je la
+tranquillisai autant que possible, tout en la suppliant de venir me voir
+le dimanche à Anvers, et en ajoutant que je lui serais très-reconnaissant
+de cette marque d'amour.
+
+J'écrivis cette lettre le vendredi; elle devait donc la recevoir le
+lendemain à midi, et, par conséquent, assez à temps pour se préparer à
+venir en ville le dimanche.
+
+Le samedi, la troisième épreuve du concours devait être terminée. À
+cause de l'affaiblissement de mes forces, j'étais resté un peu en
+retard, et il me fallait, pendant ces deux dernières heures, travailler
+sans relâche pour achever une troisième composition.
+
+C'était mon jour de fièvre; cela m'inquiétait, car je savais par
+expérience qu'après un accès du mal, je n'avais pas la conception aussi
+nette ni l'esprit aussi clair que d'habitude.
+
+À mon grand étonnement, je ne sentis pas de fièvre de toute la journée,
+et, quand vint le soir, comme je m'apprêtais à aller à l'Académie, je
+sautai de joie, dans la conviction que je pourrais mettre la dernière
+main à mon travail avec toute la plénitude de mes moyens....
+
+Mais à peine avais-je ôté mon habit de travail, pour me laver les mains
+et le visage, que je fus pris d'un frisson qui me parcourut l'épine
+dorsale comme un filet d'eau glacée.
+
+Je compris! La fièvre était là. En ce moment!
+
+Aggravé par ma frayeur, l'accès de fièvre se manifesta immédiatement
+dans toute sa force.
+
+Je sentais déjà trembler mes lèvres.--Me laisserais-je abattre par la
+maladie, et renoncerais-je au triomphe si ardemment désiré?
+Succomberais-je au moment même où ma main semblait près de toucher la
+couronne de laurier? Oh! non, non; il fallait continuer la lutte, dût la
+mort même se trouver sur mon chemin pour me retenir!
+
+Agité comme un insensé, je m'habillai tant bien que mal, je descendis
+l'escalier en courant et je m'élançai dans la rue. Il faisait presque
+noir, heureusement!
+
+Je pouvais donc échapper à l'attention des passants. Comme ils eussent
+été étonnés si, en plein jour, ils avaient vu un jeune homme, la pâleur
+de la mort sur les joues, claquant des dents, chancelant sur ses jambes
+comme un homme ivre, se cramponnant avec ses mains tremblantes aux
+barreaux des fenêtres, et se traînant le long des maisons, comme s'il
+allait tomber dans une faiblesse mortelle.
+
+Je parvins cependant à l'Académie au moment où mes concurrents prenaient
+place autour du modèle vivant. Mon état leur inspira une profonde
+compassion. Tous m'entourèrent et m'engagèrent vivement à retourner chez
+moi; ils voulaient même, disaient-ils, signer tous ensemble une
+supplique afin de prier les juges du concours de juger mon oeuvre
+inachevée comme si elle était tout à fait terminée.
+
+Je fus extrêmement reconnaissant de cette marque de générosité et
+d'affection vraie; mais je repoussai tous ces conseils, même ceux des
+professeurs, et je me mis à ma place pour commencer mon travail, quoique
+mes mains eussent peine à tenir l'ébauchoir.
+
+La volonté de l'homme est une puissance sans bornes; je fis tant
+d'efforts sur moi-même, que je domptai les frissons de la fièvre, et,
+malgré mon étourdissement et la confusion de mon esprit, mon travail
+avança si bien qu'il était achevé au moment où la cloche de l'Académie,
+sonnant huit heures, vint annoncer que le concours était clos. Mais
+alors mes nerfs se détendirent et la fièvre me reprit avec violence
+inouïe. Tout devint obscur devant mes yeux; je m'appuyai sur un banc et
+je faillis tomber par terre, sans force.
+
+Deux de mes camarades me prirent sous les bras; et, suivis de cinq ou
+six autres, qui me plaignaient avec une tendre compassion ils me
+conduisirent dans ma demeure et ne me quittèrent que lorsque je fus
+couché.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Dame Pétronille veilla auprès de mon lit jusqu'à ce que l'accès fût tout
+à fait passé; alors, après l'avoir rassurée sur mon état, j'exigeai
+qu'elle allât prendre son repos. Sa chambre n'était séparée de la mienne
+que par une mince cloison: si j'avais besoin de quelque chose, je
+frapperais pour l'avertir.
+
+À peine était-elle partie, que je tombai dans un profond sommeil qui fut
+troublé toute la nuit par mille rêves effrayants.
+
+Je me vis d'abord dans un temple magnifique retentissant du chant des
+prêtres et des accords de la plus douce musique; des nuages d'encens
+remplissaient le saint lieu.
+
+Je souffrais un cruel martyre, et je pleurais à chaudes larmes; car
+devant l'autel était agenouillée une jeune femme dont la tête était
+ceinte de la couronne de mariage, et, à côté d'elle, un jeune homme en
+habit de marié.
+
+Comme mon coeur se glaça de désespoir et d'épouvante lorsque le oui
+fatal tomba des lèvres de Rose, et que la bénédiction du prêtre
+l'enchaîna pour toujours à l'ennemi.
+
+Cependant, lorsqu'elle quitta l'autel et passa devant moi au bras de
+son époux, je levai sur elle des regards plaintifs: mon âme implora un
+peu de pitié pour ma souffrance mortelle; mais Rose me jeta un coup
+d'oeil plein de haine, et son mari un regard plein d'un mépris
+triomphant.
+
+Un cri d'angoisse s'échappa de ma poitrine et retentit dans le
+temple... et je m'éveillai, le front trempé d'une sueur froide.
+
+Lorsque je m'assoupis de nouveau et que mes yeux se fermèrent, je me
+trouvai dans la maison de M. Pavelyn. C'était le jour où les juges du
+concours devaient s'assembler, et nous attendions leur sentence avec
+confiance. Tout à coup l'appariteur de l'Académie se présente; de
+joyeuses acclamations le saluent et devancent l'annonce de mon triomphe;
+mais il fait connaître qu'un autre concurrent a mérité la palme, et que
+je n'ai obtenu que la dixième place.
+
+Mon bienfaiteur m'accuse de négligence et de présomption; il me retire
+sa protection. Rose déclare qu'il ne peut plus y avoir rien de commun
+entre elle et un homme qui n'a ni assez de courage ni assez de génie
+pour s'élever jusqu'à elle par son art. La tête basse, le coeur brisé,
+et mourant de honte, je quitte la maison de ceux qui furent mes
+bienfaiteurs. Ils me chassent! Leur arrêt: «Vous n'êtes pas un artiste!»
+retentit derrière moi comme une malédiction....
+
+Il me fallut plus d'une heure pour surmonter l'impression pénible que
+cette vision m'avait causée. Cependant je finis par m'endormir de
+nouveau; alors mon imagination me transporta dans mon village natal.
+Comment mes parents avaient-ils pénétré le secret de mon coeur, je n'en
+sais rien; mais je voyais le regard de mon père enflammé de colère et le
+visage de ma mère mouillé de larmes. Tous deux me reprochaient le fol
+orgueil qui m'avait conduit jusqu'à la plus lâche ingratitude.
+
+J'avais osé lever les yeux sur la fille de mes protecteurs, j'avais
+dissipé toutes les forces de mon âme à caresser ce sentiment coupable et
+manqué ainsi le but des bienfaits reçus.... Dieu m'avait puni en me
+ravissant la lumière de l'esprit et le feu du génie. Ma mère se
+plaignait d'un ton plein d'amertume de ce que je l'eusse rendue
+malheureuse, et mon père, emporté par une colère furieuse, me frappait
+de sa malédiction....
+
+Quelle nuit, hélas! remplie de visions épouvantables et me présageant
+des malheurs dont la seule possibilité me faisait trembler en plein
+jour.
+
+Je craignais le sommeil, qui, chaque fois, me replongeait dans ces
+rêves, et je faisais de pénibles efforts pour tenir mes yeux ouverts;
+mais, après une longue lutte, je sentis défaillir mes forces: je
+succombai de nouveau, et, vaincu, je laissai tomber ma tête alourdie sur
+l'oreiller.
+
+Sans doute, mon imagination avait épuisé la série des spectres qui
+pouvaient m'effrayer; car, dès ce moment, mon sommeil ne fut plus
+troublé ni interrompu par des songes; et, lorsque je fus éveillé,
+très-tard dans la matinée, par le bruit que dame Pétronille faisait dans
+ma chambre, je ne me sentais pas bien malade; mais j'étais extrêmement
+fatigué, et mon esprit restait assombri d'une grande tristesse.
+
+Après avoir bu une couple de tasses de thé et apaisé les plaintes de mon
+estomac en mangeant quelques tranches de pain, j'essayai de nouveau de
+m'endormir; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et ma mère, qui avait
+quitté son village à la pointe du jour, entra dans ma chambre.
+
+Les larmes jaillirent de ses yeux; elle me serra dans ses bras avec un
+cri d'inquiétude et de compassion, n'interrompant ses baisers que pour
+me reprocher de ne pas lui avoir donné plus tôt connaissance de ma
+maladie. Ma maigreur et la pâleur de mes joues l'épouvantaient et la
+faisaient pleurer abondamment, chaque fois qu'elle levait la tête pour
+me regarder.
+
+Je l'embrassai avec une reconnaissance infinie, et je tâchai de lui
+faire comprendre que je n'avais pas autre chose que la fièvre; que cette
+fièvre, tout en faisant maigrir le malade en peu de temps, n'était ni
+dangereuse ni difficile à guérir; que je serais même rétabli, depuis
+longtemps, si le concours de l'Académie ne m'avait agité et fatigué
+outre mesure. Pour dissiper ses craintes et pour la consoler, je feignis
+d'être gai, j'affectai de rire et de plaisanter, afin de lui faire
+croire qu'elle avait tort de s'inquiéter de mon état.
+
+Ma mère résista d'abord à tous mes efforts; mais peu à peu elle se
+rassura, et ses larmes cessèrent de couler. Nous nous mîmes alors à
+causer plus librement de différentes choses; de l'espérance que j'avais
+de sortir triomphant de la lutte, de mon père, de mes soeurs, de M.
+Pavelyn et de Rose.
+
+À mesure que se dissipait la tristesse de ma mère, ma mélancolie
+augmentait; je n'éprouvais plus le besoin de paraître gai; et d'ailleurs
+la conversation, en roulant sur Rose, rouvrit la plaie de mon coeur et
+frappa mon esprit d'un insurmontable abattement. Ma mère conclut, de mes
+plaintes vagues et des réticences de mes paroles, que je voulais lui
+cacher quelque chose d'important.
+
+Je ne sus pas résister plus longtemps à ses tendres instances, et je
+finis par lui avouer la véritable cause de mon chagrin et probablement
+aussi de ma maladie; je lui dis que depuis quelque temps Rose me portait
+une haine inexplicable et fuyait ma présence, qu'elle ne me parlait
+qu'avec amertume et que souvent elle m'humiliait avec intention.
+
+Je n'osai pas lui avouer que mon coeur était dévoré d'un amour secret;
+car j'avais honte de cette passion coupable, et je savais que le moindre
+soupçon d'un pareil égarement eût désespéré ma mère;--mais je lui
+rappelai en termes chaleureux que Rose avait abrité mon enfance sous
+l'ombrage protecteur de son amitié, et qu'elle était la seule cause de
+tous les événements qui avaient changé ma vie. Que sa haine me rendit
+malheureux, c'était une chose dont ma mère ne pouvait pas douter, à ce
+que je croyais, et il n'était pas étonnant que cette haine, jointe à
+d'autres causes d'inquiétude, m'eût troublé l'esprit et m'eût rendu
+malade.
+
+Ma bonne mère secoua la tête avec incrédulité, et sourit même en
+entendant mon explication; elle traita ma douleur de rêve absurde et
+sans fondement; peut-être, sans le savoir, avais-je donné à Rose
+quelques raisons d'un dépit passager, mais ma mère prétendait avoir des
+preuves incontestables que mademoiselle Pavelyn me portait toujours la
+même affection qu'auparavant. Il n'y avait pas cinq semaines que Rose,
+par un jour de clair soleil, était allée à Bodeghem avec sa mère.
+
+Je savais cela; j'avais vu avec beaucoup de peine que mademoiselle
+Pavelyn ne m'avait rien dit de ce voyage, et que madame Pavelyn seule
+m'avait apporté les bons souhaits de mes parents.
+
+Ma mère me raconta avec une sorte de joyeux enthousiasme que Rose, au
+lieu de profiter du beau temps, avait passé toute cette journée auprès
+d'elle, et lui avait témoigné plus d'amitié et d'affection que jamais;
+que cent fois elle avait recommencé à parler de moi, de la noblesse de
+mon caractère, du brillant avenir qui m'attendait, et du bonheur qu'elle
+éprouvait à songer qu'elle avait contribué en quelque chose à m'assurer
+un sort heureux en ce monde. Oui, Rose avait avoué que tous les soirs
+elle adressait au ciel une ardente prière pour qu'il m'accordât la palme
+dans le concours de l'Académie.
+
+J'écoutais avec étonnement. La voix de ma mère me semblait douce comme
+une musique enchanteresse, et mon coeur battait avec force en entendant
+son récit;--mais ce n'était qu'une illusion passagère; car, dès qu'elle
+cessait de parler, l'image d'un fier et beau jeune homme se dressait
+devant mes yeux, et la fatale réalité m'apparaissait de nouveau.
+
+Je confiai à ma mère que, depuis peu de temps, une vive inclination
+s'était déclarée dans le coeur de Rose pour un jeune homme d'une haute
+naissance et d'une grande fortune, que l'amour avait étouffé en elle
+l'amitié, et que, sans que je susse pourquoi, elle avait commencé à me
+haïr depuis le moment où un autre sentiment plus vif et plus puissant
+s'était emparé de son coeur. Pour confirmer ma confidence, je racontai
+tout ce qui m'était arrivé depuis lors; comment, en toute circonstance,
+Rose me parlait avec aigreur et dépit, comment elle me blessait avec
+intention et saisissait tous les prétextes pour sortir de chez elle
+chaque fois que je m'y trouvais.
+
+Je racontai tout cela d'un ton si désolé et en insistant si fort sur les
+détails qui prouvaient l'aversion de Rose pour moi, que ma mère en vint
+à douter de ce qu'elle devait croire. Elle supposa même que ma crainte
+pouvait être fondée, et me consola de son mieux en me faisant espérer
+que l'état maladif de Rose était peut-être la seule cause du peu
+d'amitié qu'elle me témoignait, chose qui lui paraissait à peu près
+certaine, puisque, d'après mon explication, M. et madame Pavelyn se
+plaignaient également de la mélancolie de leur fille; en outre, elle me
+rappela que j'étais devenu un homme, et qu'il ne pouvait plus y avoir
+entre mademoiselle Pavelyn et moi la même confiance que lorsque nous
+étions tous les deux de candides enfants.
+
+Après que ma mère eut passé quelques heures auprès de mon lit, elle se
+leva et me dit qu'elle ne pouvait pas retourner à Bodeghem avant d'avoir
+été rendre ses devoirs à M. et madame Pavelyn. Elle pouvait rester
+encore une partie de la matinée avec moi; mais elle espérait que, si
+elle pouvait voir Rose et lui parler, elle apprendrait d'elle que les
+torts dont je me plaignais étaient purement imaginaires, sinon pour le
+tout, du moins en partie; s'il en était ainsi, elle m'apporterait cette
+consolation avec une grande joie, et, en tout cas, elle reviendrait
+encore causer quelque temps avec moi.
+
+Dès que ma mère fat partie, des idées étranges s'emparèrent de mon
+esprit. Rose, lors de sa dernière visite à Bodeghem, avait comblé ma
+mère de marques d'affection et d'un amour presque filial; elle avait
+parlé avec enthousiasme de mon avenir, de la noblesse de mon caractère,
+et ajouté que tous les soirs elle priait Dieu pour qu'il me fit sortir
+vainqueur du concours.
+
+Je ne me rappelais plus vers quelle époque Rose était allée à Bodeghem,
+aussi longtemps que ma mère était restée près de moi, je m'étais efforcé
+de lui prouver que j'avais des raisons de croire à la haine de Rose
+contre moi; mais maintenant, resté seul, je me mis à interroger ma
+mémoire, et je supputai si exactement les jours et les événements, que
+j'arrivai à une conclusion imprévue qui fit que je me dressai dans mon
+lit avec un cri de joyeuse incertitude. Ne m'étais-je pas trompé? Cela
+était-il possible? Mais comment résister à l'évidente vérité? Au moment
+où Rose, en présence de ma mère, montrait pour moi une si vive affection
+et un intérêt si grand, il y avait neuf jours déjà que la fatale soirée
+était passée! Que fallait-il croire? L'amour avait-il laissé dans son
+coeur une large place à l'amitié? Mon chagrin n'était-il réellement
+qu'un mauvais rêve? Mais alors comment expliquer sa conduite envers moi?
+Oh! non, non, je ne pouvais pas ouvrir mon coeur à cet espoir décevant;
+N'avais-je pas vu plus d'une fois les yeux de Rose s'animer contre moi
+du feu de la haine! Sa voix, lorsqu'elle s'adressait à moi, ne
+trahissait-elle pas l'amertume, le dépit, et peut-être même le dédain?
+et cependant pourquoi, elle, la franchise et la bonté même, eût-elle été
+tromper inutilement ma pauvre mère?
+
+Longtemps mon esprit craintif flotta entre la joie et l'inquiétude,
+entre la douleur et l'espérance, jusqu'au moment où je reconnus de
+nouveau le pas de ma mère qui montait l'escalier.
+
+Elle ouvrit la porte et entra doucement, croyant sans doute que j'étais
+assoupi. Un voile de tristesse couvrait son visage, et je vis à son
+regard morne qu'elle était profondément affligée.
+
+--N'est-ce pas, ma mère, demandai-je avec une amère ironie, n'est-ce
+pas, je ne me suis pas trompé? Vous aussi, vous êtes convaincue que Rose
+me hait.
+
+Elle secoua négativement la tête et poussa un douloureux soupir.
+
+Je lui pris la main, et je tâchai de dissiper sa tristesse, en
+l'exhortant à prendre patience; la perte de l'affection de celle qui
+avait été jusqu'alors la providence de ma vie pouvait bien me désoler
+pendant quelque temps; mais, à la fin, l'homme s'habitue à son sort,
+quelque pénible qu'il soit; et moi aussi, je finirais par me consoler
+peu à peu.
+
+Ma mère, sans me répondre, se mit à pleurer abondamment; ses larmes
+roulaient silencieusement sur ses joues, pareilles à des perles humides.
+
+--C'est pis encore que je ne l'avais cru, n'est-ce pas? dis-je.
+Peut-être votre amour pour moi exagère-t-il le mal que vous avez
+découvert; mais ne pleurez pas, ma mère, je trouverai la force de
+surmonter mon chagrin. Nous avons du moins cette consolation que je n'ai
+rien fait pour mériter la haine de mademoiselle Pavelyn.
+
+Ma mère mit sa main sur ma bouche, et s'écria avec angoisse:
+
+--Tais-toi, tais-toi, Léon, tu blasphèmes!
+
+Je la regardai avec stupéfaction, et demandai en balbutiant
+l'explication de ces étonnantes paroles.
+
+Elle parut redouter l'explication que j'implorais, et garda un moment
+le silence, en me considérant avec des yeux si pleins de compassion, que
+je me mis à trembler sous son regard.
+
+Enfin elle répondit à mes instances pour connaître la cause de ses
+larmes:
+
+--Ah! Léon, plût à Dieu que Rose te hait! Mon coeur maternel ne serait
+pas déchiré en ce moment par le pressentiment d'un terrible malheur.
+Comment est-il possible que tu te sois trompé ainsi toi-même?... Faut-il
+que ce soit moi, ta mère, qui t'arrache le bandeau? Hélas, je n'ose pas!
+Et cependant, c'est un devoir de te montrer le danger qui te menace.
+
+--Que voulez-vous dire? Quel est le sens de vos paroles, ma mère?
+m'écriai-je. Parlez, parlez, vous me faites frémir! Un terrible malheur!
+
+Ma mère poussa un soupir étouffé; elle luttait visiblement contre le
+désir de me faire la confidence que je demandais.
+
+Enfin elle approcha sa bouche tout près de mon oreille, et répondit sans
+cesser de pleurer:
+
+--Léon, mon pauvre fils, un grand malheur te menace! tu crois que Rose
+te hait depuis que son coeur s'est ouvert à l'amour?
+
+Et, baissant la voix davantage, elle murmura d'une façon à peine
+intelligible:
+
+--S'il est vrai qu'elle a de l'amour pour quelqu'un, si elle aime un
+homme, ce n'est assurément personne, personne que....
+
+--Que qui? m'écriai-je tremblant de crainte et d'espoir.
+
+--Personne que toi, mon malheureux enfant!
+
+On eût dit que cette révélation avait suspendu la vie en moi pendant un
+instant; je ne parlais pas, je ne respirais pas, je tenais les yeux
+fermés pour m'abandonner tout entier aux mille pensées tumultueuses que
+cette nouvelle faisait tourbillonner dans mon cerveau.
+
+Lorsque je rouvris les yeux, ma mère tenait sa figure cachée dans ses
+mains et pleurait en silence. Je rassemblai toute ma force d'âme et fis
+un violent effort sur moi-même pour surmonter mon émotion.
+
+--Ma mère, ma chère mère! dis-je, vous vous êtes assurément trompée....
+Ce que vous croyez est impossible. Avez-vous vu Rose?
+
+--J'ai passé une demi-heure seule avec elle.
+
+--Et c'est elle-même qui vous a dit de pareilles choses?
+
+--Non, Léon; nous n'avons parlé de rien de semblable.
+
+--Vous voyez bien, ma mère, vous vous inquiétez à tort. Rose a été sans
+doute très-aimable avec vous, et, pour vous faire plaisir, elle a
+également parlé de moi avec bonté. Je crois conclure de vos paroles
+qu'elle ne m'est pas encore devenue tout à fait hostile. Cet espoir,
+m'est une douce consolation dans mon chagrin.
+
+Un triste sourire plissa les lèvres de ma mère; elle semblait refuser
+d'accueillir mes doutes. Toutefois, après beaucoup d'efforts de ma part
+pour ébranler sa conviction, elle admit la supposition qu'elle pouvait
+s'être trompée sur le sens des paroles de mademoiselle Pavelyn; et, en
+effet, celle-ci ne lui avait rien dit de positif. Alors, ma mère se mit
+à me montrer quelle source de chagrin et d'humiliation allait s'ouvrir
+pour M. et madame Pavelyn si ses soupçons étaient fondés; elle me
+rappela un à un tous les bienfaits qu'ils m'avaient prodigués depuis mon
+enfance, et tenta de me faire comprendre qu'il était de mon devoir,
+devant Dieu et devant mes généreux protecteurs, d'ôter à l'égarement du
+coeur de Rose tout aliment et toute occasion de se développer, s'il
+était vrai que son amitié pour moi se fût changée en un autre sentiment.
+D'après elle, je devais rendre mes visites chez M. Pavelyn aussi rares
+que le permettraient la plus stricte politesse et les limites extrêmes
+des convenances. Et, dussé-je courir le risque d'irriter Rose contre
+moi, il fallait me montrer froid et peu expansif avec elle.
+
+Pendant que ma mère, avec une tendresse touchante, s'efforçait ainsi de
+m'armer contre le danger qui me menaçait, j'eus plusieurs fois envie de
+la laisser lire dans mon coeur, de lui demander des forces contre ma
+propre faiblesse; mais, chaque fois je reculai avec terreur devant cette
+révélation, qui eût sans doute comblé ma mère d'inquiétude et de
+douleur. D'ailleurs, mon père eût appris par elle que je m'étais laissé
+entraîner vers un sentiment qui ne pouvait avoir à ses yeux d'autre
+source qu'un fol orgueil et une lâche ingratitude. Dans sa sévérité et
+dans sa loyauté d'honnête homme, il se serait certainement cru obligé
+d'avertir immédiatement M. Pavelyn, et de venir lui dire que j'étais
+devenu indigne de son estime et de sa protection. C'eût été le comble du
+malheur, aussi bien pour mes protecteurs que pour moi. Mon secret devait
+rester enseveli au fond de mon coeur, et, si je pouvais le garder jusque
+sur mon lit de mort, quel autre que moi seul en aurait à souffrir.
+
+Je ne dis donc rien à ma mère qui pût lui faire soupçonner le moins du
+monde mon amour pour Rose, et je promis de suivre en tout son conseil,
+comme je l'avais déjà suivi, d'ailleurs, depuis la fatale soirée.
+
+Ma mère exigea que je lui écrivisse encore vers la fin de la semaine;
+elle me dit que, si la fièvre ne me quittait pas, maintenant que le
+concours était passé, elle m'enverrait mon père pour délibérer avec moi
+si je ne ferais pas mieux d'aller à Bodeghem jusqu'à mon entière
+guérison.
+
+Elle m'embrassa encore une fois, me parla avec une confiance qu'elle
+n'avait pas elle-même, et me quitta enfin en se retournant vingt fois
+pour me dire adieu.
+
+Après son départ, j'oubliai le monde entier pour me plonger dans la
+contemplation de mon bonheur.
+
+Je m'étais donc trompé ce n'était pas le fils du riche banquier, ce
+n'était pas M. Conrad de Somerghem qui possédait l'amour de Rose; non,
+non, moi, moi seul j'étais aimé!
+
+Elle était coupable peut-être, la joie qui m'égarait jusqu'à la folie,
+qui me faisait rire et qui faisait battre mon coeur comme si le ciel se
+fût ouvert pour me recevoir; mais j'étais devenu aveugle.
+
+Je ne voyais que son amour; je n'entendais que la voix de ma mère qui me
+répétait:
+
+--S'il y a un homme sur la terre qui soit aimé de Rose, ce n'est pas un
+autre que toi, mon fils, Léon Wolvenaer!
+
+Ma poitrine se gonflait d'orgueil, mon coeur sautait de joie; quelque
+chose me donnait la certitude que j'étais complètement guéri de ma
+maladie. Alors, mon sang circula avec une force inconnue dans mes
+veines; je sautai à bas de mon lit, car j'avais besoin de mouvement et
+d'espace.
+
+Un moment, mon esprit fut traversé par la pensée que je me préparais au
+plus amer désenchantement, que ma mère s'était trompée, et qu'à ma
+première visite dans la maison de M. Pavelyn, mon illusion s'évanouirait
+comme un vain rêve; mais cela n'amoindrit pas ma joie, car ce doute même
+était déjà un bonheur inexprimable!
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Le lendemain, mon exaltation était déjà bien calmée. D'abord je m'étais
+laissé aller à cette idée enchanteresse, que Rose aurait jamais pu
+m'aimer; mais insensiblement une réaction violente s'était produite en
+moi contre ma propre émotion. Mon esprit, si ardent qu'il eût été à
+espérer le retour de l'affection de Rose, se mit à invoquer les unes
+après les autres toutes les raisons qui pouvaient me prouver que ma mère
+avait pu se tromper; et, à la fin, je tombai dans un doute affligeant
+qui m'était plus pénible que la certitude même de la haine de Rose.
+
+Assailli et pourchassé par mes pensées inquiètes, je sortis de ma
+demeure aussitôt que le soleil eut paru sur l'horizon, et j'errai autour
+de la ville, dans les campagnes solitaires, rêvant, parlant et
+gesticulant, comme si j'avais voulu démontrer une douloureuse vérité à
+un compagnon invisible.
+
+J'errai ainsi trois ou quatre jours, ne songeant à rien au monde qu'au
+parti que j'avais à prendre, et dont la délibération laborieuse
+absorbait toutes les forces de mon âme.--La fièvre m'avait quitté.
+
+Suivant le conseil de ma mère, je voulais, même au risque de déplaire à
+M. Pavelyn, éviter autant que possible toutes les occasions de me
+trouver en présence de Rose. Cependant je me sentais irrésistiblement
+poussé à manquer à cette promesse. Qu'est-ce qui pouvait jeter un peu de
+lumière sur mon affreuse incertitude? Comment pourrais-je reconnaître
+mon devoir, si je ne m'assurais point, par une visite à la maison de mon
+bienfaiteur, s'il y avait réellement quelque changement dans les
+dispositions de Rose à mon égard?
+
+Je résolus de céder encore une fois au désir de mon coeur; après cela,
+je ne m'approcherais plus jamais de Rose, sans y être absolument forcé.
+
+Je résistai encore une couple de jours à une envie qui n'était pas tout
+à fait justifiée à mes propres yeux; puis je me présentai, tremblant
+d'émotion et de crainte, dans la maison de M. Pavelyn.
+
+Rose me montra une froideur plus grande encore qu'à l'ordinaire; à peine
+daigna-t-elle me saluer, et je n'étais en sa présence que depuis
+quelques minutes, lorsque déjà elle inventa des prétextes pour sortir de
+l'appartement; il va sans dire qu'elle ne prit aucune part à ma
+conversation avec ses parents. Elle se détourna constamment de moi et se
+comporta absolument comme si elle ne se fût pas aperçue que j'étais là.
+Je me sentis profondément blessé, car, je ne pouvais le méconnaître, sa
+haine contre moi était devenue beaucoup plus évidente qu'auparavant.
+L'amertume et la mauvaise humeur pouvaient être les suites passagères
+d'une indisposition nerveuse; mais la complète indifférence qu'elle me
+témoignait maintenant n'était-elle pas un signe certain de mépris et
+d'aversion?
+
+Lorsque, ma visite terminée, je sortis de chez M. Pavelyn, j'étais
+affreusement triste. Mon coeur n'était agité cependant d'aucun mouvement
+violent; au contraire, je courbais la tête avec résignation sous le
+poids du désenchantement, et j'acceptais sans murmurer mon triste sort.
+
+Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux
+laissaient encore échapper des larmes; mais je comprimais immédiatement
+ce réveil de ma douleur comme le signe d'une tristesse sans espoir et
+sans but.
+
+J'avais rassemblé assez de forces pour suivre fidèlement le conseil de
+ma mère; non-seulement, durant quinze jours, je ne me montrai pas chez
+M. Pavelyn, mais j'évitai même de passer par les rues où je courais
+risque de rencontrer quelqu'un de sa famille, et j'inventai une excuse
+pour ne pas dîner chez lui le dimanche suivant.
+
+Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ses rêveries importunes
+qui m'épuisaient, par une chose qui me tenait fort à coeur, quoique,
+depuis quelques jours, je l'eusse presque tout à fait oubliée.
+
+Un de mes camarades de l'Académie était venu me voir et avait passé une
+partie de l'après-midi avec moi. Les examinateurs, m'avait-il dit, se
+réunissaient tous les matins, depuis une semaine, et ils avaient déjà
+jugé les compositions de plusieurs concours inférieurs. Chaque jour, ils
+pouvaient prononcer leur décision sur le concours de modelage d'après
+nature; cela dépendait de la rapidité de leur travail. Dans tous les
+cas, vers la fin de la semaine, j'apprendrais la nouvelle de mon
+triomphe, à ce que croyait mon camarade, car il ne doutait pas que je ne
+fusse proclamé vainqueur.
+
+Cet élève appartenait, comme moi, à la classe d'après nature, et suivait
+les cours de dessin pour se préparer à la peinture historique. C'était
+un garçon jovial, plein de passion pour l'art et de foi dans la vie. Il
+me décrivit, avec gaieté l'honneur insigne qui allait m'être décerné: on
+me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers
+de spectateurs; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou
+la médaille d'or; le préfet--c'est ainsi qu'on nommait le gouverneur
+dans ce temps-là--conduirait les lauréats des classes supérieures dans
+sa voiture à son hôtel, et les réunirait à sa table avec les principaux
+notables de la ville.
+
+Mon camarade, emporté par la chaleur de son imagination enthousiaste, me
+prédit la plus brillante carrière et fit miroiter devant mes yeux,
+non-seulement l'éclat de la renommée, mais aussi les trésors d'une
+fortune qui devait être infailliblement le fruit de mes hautes
+dispositions. Il me montra les souverains me comblant de leurs faveurs,
+et moi-même habitant un palais, adoré et respecté de toute la nation
+comme une des gloires de la patrie.
+
+Je me laissai entraîner par ces prédictions, non pas jusqu'à espérer
+qu'un sort si brillant serait peut-être un jour le mien, mais son
+langage coloré et son noble enthousiasme relevèrent mon courage et me
+firent envisager l'avenir avec confiance et même avec orgueil.
+
+Lorsqu'il m'eut quitté, la réflexion ne fit qu'augmenter les bonnes
+dispositions que ce nouvel ordre d'idées avait fait naître en moi, et je
+m'écriai avec un geste énergique:
+
+--Eh bien, puisque celle pour qui mon coeur bat depuis mon enfance n'a
+pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour
+sur cette autre idole de mon âme: sur l'art!
+
+Depuis lors, je me sentis fort et consolé; et, bien que, de temps en
+temps, la froide figure de Rose vînt se placer devant mes yeux, et
+courbât mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me
+flatter que j'avais découvert dans l'amour de la science le moyen
+d'étouffer peu à peu un autre sentiment qui me rongeait le coeur comme
+un ver cruel.
+
+Cette disposition nouvelle rasséréna tellement mon esprit, que, le
+lendemain matin, je pris, pour la première fois depuis le commencement
+du concours, un morceau de terre glaise, que je pétris de diverses
+manières, suivant l'inspiration de ma fantaisie.
+
+Enfin mon idée s'était arrêtée plus particulièrement sur l'exécution
+d'un petit groupe dont la composition me souriait, parce qu'il était
+l'expression de ma situation présente. C'était un jeune homme entre
+l'Amour et l'Art, et qui, attiré et séduit par tous les deux, finit par
+repousser la couronne de roses de l'Amour, pour prendre la couronne de
+laurier de l'Art.
+
+Pendant que je travaillais en silence, pour donner à ce groupe les
+formes propres à l'expression finale de ma pensée, la porte de ma
+chambre s'ouvrit brusquement, et, avant que j'eusse pu faire un pas pour
+voir qui venait me déranger si mal à propos et avec si peu de gêne, M.
+Pavelyn me serra dans ses bras en me félicitant joyeusement de ma
+victoire. Il n'y avait pas une demi-heure que les juges du concours
+d'après nature avaient fait connaître leur décision. Mon généreux
+protecteur, qui, depuis longtemps, avait promis à l'appariteur de
+l'Académie une bonne récompense afin d'apprendre le premier l'heureuse
+nouvelle, avait reçu immédiatement avis de la décision solennelle, et il
+était accouru tout d'une haleine pour saluer l'heureux vainqueur,
+l'artiste qui lui devait son talent et son succès.
+
+Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie à cause de mon
+triomphe, que d'émotion à cause de la tendre amitié de M. Pavelyn. Il
+était plus content que moi; une fierté rayonnante étincelait dans ses
+yeux, et il se réjouissait avec une sincérité aussi grande que s'il
+avait obtenu lui-même la couronne de laurier.
+
+Après le premier épanchement de sa joie, il dit qu'il avait résolu
+depuis longtemps de me faire un cadeau si j'obtenais le grand prix de
+l'Académie. Ce cadeau, il me l'offrit sur-le-champ. C'était une montre
+d'or, avec une chaîne d'or et une clef dans laquelle était enchâssée une
+pierre précieuse.
+
+Tremblant d'émotion à la vue de ce riche présent, vivement touché de la
+généreuse délicatesse avec laquelle il m'était offert, emporté par un
+mouvement irréfléchi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon
+bienfaiteur et je l'embrassai en pleurant avec la même tendresse que
+s'il eût été mon père.
+
+C'était la première fois de ma vie que je me laissais aller à un pareil
+mouvement. À peine eus-je serré M. Pavelyn contre ma poitrine, que je
+reculai, dans la crainte que ma hardiesse n'eût blessé mon protecteur;
+mais il me considérait avec des yeux humides, et paraissait ému à ne
+pouvoir parler.
+
+Après un instant de silence, il me prit la main et dit:
+
+--Léon, tu as un noble coeur; je donnerais la moitié de ma fortune pour
+que Dieu m'eût accordé un fils avec un coeur comme le tien. Mais il m'a
+permis du moins de te protéger comme un père, d'assurer ton bonheur en
+ce monde. Je me tiens pour suffisamment récompensé par ta reconnaissance
+et par l'espoir d'avoir donné à ma patrie un artiste distingué. Je vais
+te quitter, mon fils; de pareilles émotions ne me font pas de bien; et,
+d'ailleurs, tu dois écrire immédiatement à tes parents pour leur
+annoncer ton triomphe. Viens, cette après-midi, à trois heures, après
+la fin de la Bourse; alors nous serons plus calmes. J'ai donné l'ordre
+d'apprêter la table comme pour un festin. Rose paraît maintenant un peu
+plus courageuse et plus gaie; la nouvelle de ton succès l'a rendue
+joyeuse. Allons, à cette après-midi; nous boirons un bon verre à ton
+premier prix, et nous passerons gaiement quelques heures.
+
+Il me secoua encore une fois la main et descendit l'escalier.
+
+Je demeurai un instant debout près de la porte de ma chambre, le front
+dans mes mains, me demandant si je n'étais pas le jouet d'un rêve; mais
+ce doute ne fut qu'un éclair. Un sourire de béatitude éclaira mon
+visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour
+de ma chambre, comme un insensé qui ne sait plus ce qu'il fait. Ce qui
+me rendait fou de joie, ce c'était pas la nouvelle de mon triomphe; sans
+doute, ce bonheur eût suffi pour me causer la plus vive satisfaction;
+mais, malgré ma raison et malgré ma volonté, mon pauvre coeur était si
+avide de tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes
+les raisons que j'avais d'être heureux, il n'appréciait que celle qui
+pouvait jeter un rayon de lumière dans son morne désespoir.
+
+M. Pavelyn n'avait-il pas dit qu'il aurait donné la moitié de sa fortune
+pour que Dieu lui eût accordé un fils tel que moi? Étranges et
+mystérieuses paroles! Rose s'était réjouie de mon triomphe! Dieu, dans
+sa bonté infinie, avait-il résolu de me combler en un seul jour de plus
+de bonheur que n'en peut supporter un faible mortel?
+
+Je fus tiré de ces pensées confuses par l'arrivée de maître Jean et de
+dame Pétronille, qui avaient appris de M. Pavelyn que je venais de
+remporter le grand prix de l'Académie, et qui apparurent dans ma
+chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres, pour boire à
+la santé du _primus_.
+
+Avant que la bouteille fût vidée, l'appariteur de l'Académie vint
+m'apporter l'avis officiel de la décision des juges; immédiatement
+après, trois ou quatre de mes camarades accoururent dans ma chambre; et,
+comme la nouvelle de ma victoire s'était répandue rapidement dans toute
+la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement
+m'apporter leurs félicitations. À peine, au milieu de toutes ces allées
+et venues, trouvai-je le temps d'écrire en toute hâte à mes parents; et,
+lorsque approcha l'heure où je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus
+obligé d'interdire ma porte aux visiteurs pour être libre de consacrer
+quelques minutes à ma toilette.
+
+Je sortis de ma chambre le coeur joyeux et l'esprit léger. Toutes ces
+félicitations et tous ces compliments m'avaient rehaussé à mes propres
+yeux; ce que M. Pavelyn n'avait dit m'avait aussi rempli d'estime pour
+moi-même, et il me semblait que, bien qu'il ne pût jamais y avoir
+égalité entre le fils d'un humble paysan et la fille de ses
+bienfaiteurs, la distance entre elle et lui était singulièrement
+rapprochée par le triomphe de l'artiste. Mais, comme tous mes châteaux
+en Espagne tombèrent en ruine à mon premier pas dans la maison de mes
+protecteurs! Rose était devenue malade tout à coup, et se trouvait au
+lit; cette fois, il n'était pas question d'une indisposition imaginaire,
+ni d'une bizarrerie d'humeur; on avait fait chercher le médecin, et il
+avait déclaré que Rose était atteinte d'une légère fièvre.
+
+Madame Pavelyn, après m'avoir félicité, nous quitta pour aller veiller
+auprès du lit de sa fille; elle ne prit point part au dîner, et ne parut
+qu'une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n'allait pas plus
+mal, et qu'elle semblait dormir paisiblement.
+
+M. Pavelyn était inquiet de l'état de son enfant; ce qu'il disait
+n'était pas de nature à me tirer de la tristesse qui assombrissait mon
+esprit. Le festin qu'il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas
+gai; il ne parla pas beaucoup, absorbé qu'il était dans des pensées
+inquiètes. Rose était-elle, en effet, réellement malade? Hélas! cette
+crainte me faisait trembler et pâlir! Avait-elle feint cette
+indisposition pour éviter ma présence et pour n'être pas obligée de me
+féliciter? Quoi qu'il en fût et quelque direction que je donnasse à mes
+réflexions, de tous côtés je ne voyais que des motifs de chagrin et
+d'angoisse. Aussi, lorsque je quittai mon protecteur, j'avais le coeur
+plus serré et l'esprit plus abattu que si le prix de l'académie m'eût
+échappé.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Deux jours après, j'appris de maître Jean, mon hôte, que l'indisposition
+de Rose ne devait pas avoir eu de suites, puisqu'il l'avait vue revenir
+de l'église avec la femme de chambre.
+
+J'avais donc des raisons de croire qu'elle n'avait feint cette maladie
+que pour ne pas assister au festin donné en mon honneur.
+
+Cette idée me blessa vivement, et je pris la résolution de ne plus faire
+un pas de longtemps pour voir Rose. Mais, après avoir lutté contre
+moi-même pendant deux semaines, ma volonté défaillit, et je me rendis
+chez son père. Rose était partie pour Bodeghem avec sa mère; M. Pavelyn
+devait aller les y rejoindre le surlendemain, et ils resteraient
+probablement ensemble au château, afin de jouir du printemps, jusqu'au
+jour fixé pour la distribution solennelle des prix de l'Académie.
+
+Mon protecteur me demanda si je voulais l'accompagner à Bodeghem.
+
+J'en mourais d'envie, et le coeur me battait rien que d'y songer; mais
+je réfléchis que Rose voudrait probablement revenir en ville aussitôt
+qu'elle me verrait paraître à Bodeghem.
+
+Je l'obligerais donc à quitter le château; et, d'ailleurs, priverais-je
+ma mère du plaisir qu'elle trouvait dans la compagnie de Rose!
+
+Je refusai donc sous de vains prétextes, et je laissai M. Pavelyn partir
+seul pour Bodeghem.
+
+La famille de mes bienfaiteurs resta très-longtemps au château sans
+donner aucun avis de son retour.
+
+J'avais parfois la crainte que Rose ne trouvât un motif pour ne pas
+assister à la distribution des prix. Mais, alors, je réfléchissais que,
+pour rien au monde, M. Pavelyn ne renoncerait au plaisir de voir
+couronner son protégé devant des milliers de personnes, et je conservai
+l'espoir qu'il ne permettrait pas à Rose de manquer à cette solennité.
+
+Le jour de la distribution des prix arriva enfin. Une vaste salle, que
+l'on appelait la _Sodalité_, était disposée et décorée avec beaucoup de
+luxe pour cette cérémonie. Le long des murs flottaient des draperies de
+velours rouge, relevées de distance en distance par des aigles
+impériales dont les serres étendues tenaient des branches de laurier,
+comme si elles voulaient couronner les vainqueurs au nom de leur
+puissant souverain. Dans chaque coin s'élevait une gigantesque statue de
+la Renommée, la trompette à la bouche, proclamant le nom de ceux pour
+qui la carrière des arts allait s'ouvrir sous de favorables auspices; au
+fond de la salle, sur une estrade, se trouvaient les autorités du
+département et de la ville: le préfet et le sous-préfet, le maire, le
+président de la cour impériale, une foule de généraux et de
+fonctionnaires civils, tellement chamarrés d'or et de décorations, que
+la vue de cette richesse éblouissait les yeux et faisait battre le coeur
+d'admiration et de respect. Au fond de l'estrade, on voyait une
+nombreuse musique militaire qui, déjà avant le commencement de la
+cérémonie, faisait retentir la salle du son belliqueux des fanfares et
+des roulements des tambours. Toute la salle était remplie de spectateurs
+de tous les états: en avant, sur des fauteuils et des banquettes de
+velours, étaient assis les membres des principales familles d'Anvers, la
+noblesse, les riches propriétaires et les négociants notables avec leurs
+femmes et leurs filles; plus loin, les bons bourgeois, et plus loin
+encore, la classe ouvrière, que l'on pouvait reconnaître aux blouses
+bleues des hommes et aux bonnets blancs des femmes.
+
+Sur ces milliers de visages de riches et de pauvres brillaient une
+joyeuse attente et une vive animation; on eût pu croire que chacun des
+spectateurs était venu là pour applaudir au triomphe d'un fils chéri;
+car tel est le peuple à Anvers: le moindre ouvrier comprend et aime les
+arts et s'intéresse à la renommée de l'école anversoise.
+
+Les élèves qui avaient remporté les prix, et qui devaient être appelés
+tour à tour pour aller recevoir leurs médailles des mains du préfet,
+étaient assis sur des bancs à part, au côté gauche de la salle.
+
+De la place où je me trouvais, je ne pouvais pas bien voir ce qui se
+passait à l'entrée de la salle; dix fois par minute, je me levais de mon
+banc pour promener mes regards impatients sur le public. Tant que
+l'affluence des spectateurs avait duré sans interruption, j'avais nourri
+l'espoir de voir bientôt paraître mes bienfaiteurs; mais, maintenant que
+la musique avait déjà commencé l'ouverture qui devait précéder la
+distribution des prix, mon coeur se serrait et je me sentais pâlir; ils
+n'étaient pas encore venus! En me levant, je pouvais voir que les sièges
+qu'on avait réservés pour eux au premier rang des spectateurs restaient
+toujours vides.
+
+Ainsi, ni M. Pavelyn, ni sa femme, ni sa fille n'assisteraient à mon
+triomphe! Quelle valeur pouvaient avoir pour moi les applaudissements du
+monde entier, si lui, mon bienfaiteur, si elle, qui m'avait fait
+artiste, ne les entendaient pas? Hélas! Rose avait refusé de venir à la
+distribution des prix: ma crainte s'était donc réalisée!
+
+Les derniers accords de la musique s'éteignirent.... Un long soupir
+souleva ma poitrine, comme si mon coeur était soulagé d'un poids
+écrasant.
+
+Je voyais M. et madame Pavelyn... et Rose! Dieu merci, mon
+pressentiment m'avait trompé!
+
+Un doux sourire éclaira ma physionomie; je frémis de bonheur; la salle
+de fête se remplit pour moi de tous les rayons que mon âme ravie
+répandait sur tout ce que mes yeux pouvaient atteindre.
+
+Comme Rose était assise entre ses parents, au premier rang, je ne voyais
+pas sa figure; mais je pouvais, en regardant entre les rangs des
+spectateurs, tenir mon regard fixé sur elle. Il me sembla bientôt qu'un
+courant de fluide invisible s'établissait entre elle et moi pour nous
+mettre en communication secrète; je croyais entendre son coeur battre à
+l'unisson du mien....
+
+Je fus tiré de ce rêve étrange par la voix de M. le préfet, qui prononça
+un discours éloquent sur la noble et utile mission des arts dans la
+société, et qui fit l'éloge de ceux qui consacrent leur vie avec
+dévouement à l'illustration de la patrie et de l'humanité. Après quoi,
+les sons de la musique se mêlèrent aux applaudissements des auditeurs,
+et la distribution des prix commença. Vingt élèves au moins devaient
+être appelés tour à tour sur l'estrade; car toutes les classes de
+l'Académie, jusqu'à la dernière, avaient concouru. Un grand nombre de
+ces vainqueurs étaient des enfants que l'on voulait encourager en leur
+donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n'était que pour les
+classes supérieures des trois branches principales que les prix avaient
+une valeur sérieuse, parce qu'ils étaient un signe que les vainqueurs
+qui allaient entrer dans la carrière des arts étaient armés de toutes
+les forces et de toutes les chances de réussite que l'enseignement
+académique peut donner à des élèves intelligents et laborieux. D'abord,
+on devait distribuer les prix du concours d'architecture, puis ceux de
+la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la
+classe de sculpture; par conséquent, puisque l'on commençait chaque fois
+par les classes inférieures, la médaille d'or que j'avais méritée
+devait être distribuée la dernière, et mon couronnement devait clôturer
+la cérémonie.
+
+Pendant que les élèves appelés montaient tour à tour sur l'estrade et
+recevaient leurs prix au milieu des félicitations générales et des
+accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux; elle
+applaudissait chaque lauréat; je la voyais battre des mains avec force,
+et, lorsque le premier prix d'architecture fut délivré, je crus
+distinguer, à travers le bruit de mille acclamations, sa voix douce qui
+criait avec enthousiasme:
+
+--Bravo! bravo! bravo!
+
+D'abord, je fus enchanté de voir que Rose prenait si franchement part à
+l'émotion générale; je pouvais donc espérer qu'elle ne me refuserait pas
+ses applaudissements. Être applaudi par Rose, entendre son cri de joie
+retentir à mes oreilles! Quel bonheur, quel éloge pouvait être comparé à
+un pareil suffrage?
+
+Peu à peu cependant, un sentiment d'inquiétude se glissa dans mon coeur;
+si Rose continuait ainsi à encourager, à applaudir chaque élève
+couronné, ses mains ne se fatigueraient-elles pas? et son enthousiasme
+ne se refroidirait-il pas pour le moment où je serais sur l'estrade, lui
+demandant une part de ses félicitations? La cérémonie durait si
+longtemps et on couronnait tant de lauréats, que je commençais à
+compter, avec une jalousie inquiète, chaque battement de mains de Rose,
+comme si j'eusse cru que la moindre marque de son approbation, fût un
+vol qui m'était fait. Enfin, mon nom fut appelé, et je montai
+l'escalier, le coeur palpitant, jusque devant M. le préfet, qui
+m'attendait debout et se mit à m'adresser une courte allocution.
+
+Je n'entendis pas ce qu'il me disait. Mon oeil fixe ne quittait pas la
+place où Rose était assise: je voulais voir quelle impression mon
+triomphe produisait sur elle; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me
+regardaient avec le sourire du bonheur et de la fierté dans les yeux,
+Rose tenait le front baissé; elle avait laissé retomber le voile de
+dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment
+même, elle me refusait les applaudissements qu'elle avait si
+libéralement prodigués aux autres!
+
+Je fus si cruellement frappé par cette amère désillusion, que je restai
+presque insensible à ce qui se passait autour de moi. Le maire de la
+ville suspendit la médaille d'or à mon cou et m'embrassa; M. le préfet
+posa la couronne de laurier sur ma tête et donna le signal des
+applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations
+s'élevèrent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations
+dix fois répétées remplirent la salle.... Mais Rose ne bougeait pas!
+
+La poitrine oppressée, les yeux obscurcis, pleurant intérieurement et
+chancelant sur mes jambes, je descendis de l'estrade et je me disposai à
+retourner à ma place, mais M. Pavelyn s'élança en avant, me prit la
+main, et, par un mouvement joyeux, m'entraînât auprès de sa femme. Là,
+il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public.
+
+Madame Pavelyn me pressa les mains, et tous deux me comblèrent des
+marques les plus vives de leur intérêt et leur affection.
+
+--Allons, Rose, dit le père à sa fille, qui n'avait pas encore levé les
+yeux sur moi, maîtrise ton émotion, mon enfant. Léon pourrait bien
+croire que tu restes insensible à son beau triomphe; donne-lui au moins
+la main pour lui prouver que, du fond du coeur, tu prends part à son
+succès.
+
+En disant ces mots, il leva le voile de dentelles qui cachait te visage
+de Rose!... Ciel! elle pleurait!...
+
+J'osais à peine en croire mes yeux; elle avait applaudi avec joie les
+autres vainqueurs; mon triomphe faisait couler des larmes
+d'attendrissement sur ses joues!
+
+Elle se leva lentement et jeta un seul regard dans mes yeux, mais un
+long regard où toute son âme semblait se répandre, une plainte, une
+prière, un rayon d'affection sans bornes, une révélation qui arrêta le
+sang dans mes veines et me fit devenir plus pâle qu'un cadavre.
+
+Obéissant à l'invitation de son père, elle mit sa main dans la mienne
+sans dire un mot; sa main tremblait comme si la fièvre agitait ses
+nerfs, et cette main, quoique froide comme glace, me brûla les doigts et
+me fit frissonner au contact d'un courant magnétique qui s'établit entre
+elle et moi.
+
+Ô mon Dieu! j'avais lu dans son coeur comme dans un livre ouvert! il
+n'y avait plus moyen de douter, ses yeux me l'avaient dit assez
+clairement; ma mère ne s'était donc pas trompée: aimé de celle qui était
+la source de ma foi et le but de ma vie!
+
+Jusque-là, M. et madame Pavelyn avaient considéré ma stupeur et les
+larmes de Rose comme une suite naturelle de l'émotion que nous avait
+causée mon couronnement solennel; mais qui sait si nous n'eussions point
+trahi pour tout le monde ce que nos yeux s'étaient dit dans ce regard
+que je n'oublierai jamais, si la divine Providence ne nous eût gardés de
+cette disgrâce?
+
+Les autorités et les notables avaient quitté leur place, la musique
+avait cessé de jouer, et la salle était presque tout à fait vide. Deux
+ou trois professeurs vinrent m'annoncer que le préfet venait de monter
+dans sa voiture, et qu'il n'était pas poli à moi de faire attendre le
+chef du département. En disant ces mots, ils me prirent par les bras,
+et, me laissant à peine le temps de m'excuser auprès de mes
+bienfaiteurs, ils m'entraînèrent vers la sortie de la salle. Chemin
+faisant je retournai la tête encore une fois: mes yeux rencontrèrent
+ceux de Rose: je ne m'étais pas trompé, j'étais bien l'homme le plus
+heureux de la terre!
+
+Je montai en voiture d'un pied léger. M. le préfet me fit, en riant,
+d'aimables reproches, me dit de m'asseoir à côté de lui, et donna le
+signal du départ. La voiture était une calèche de gala, traînée par
+quatre beaux chevaux. Il y avait sur le siège deux laquais galonnés, en
+grande livrée, et, derrière la voiture, deux chasseurs avec des plumets
+verts à leur chapeau. Il y avait dans la voiture, outre M. le préfet,
+les trois lauréats des classes supérieures d'architecture, de dessin et
+de peinture; mais, comme il avait plu à M. le préfet de me faire asseoir
+à côté de lui, j'avais l'air d'être quelque chose de plus que mes
+camarades. Nous avions gardé la couronne de laurier sur la tête, comme
+c'était l'usage, et la médaille d'or brillait sur notre poitrine.
+
+Sur notre passage, la foule s'arrêtait pour nous applaudir; les
+acclamations et les vivats retentissaient même au loin à notre approche.
+Je tenais la tête levée, et je laissais errer mes regards sur la foule
+avec un immense orgueil. Je me sentais si grand, qu'un roi qui passe au
+milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa supériorité un sentiment
+plus intime que moi en ce moment. Ceux qui me voyaient devaient croire
+que mon triomphe m'avait aveuglé et rendu orgueilleux.... Mais comme ils
+se trompaient! Ce n'était pas le lauréat de la sculpture qui, la
+poitrine gonflée et les yeux étincelants de fierté, semblait vouloir
+dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomphateur superbe,
+c'était l'homme qui se savait aimé de Rose. Ces honneurs, ces couronnes,
+ces acclamations de la foule enthousiaste étaient bien suffisants pour
+faire tourner la tête à un jeune homme; mais ma tête à moi était ceinte
+de la couronne de roses de l'Amour.
+
+Les applaudissements de l'univers entier n'étaient rien auprès du seul
+regard qui, des yeux de Rose, avait rayonné vers moi!
+
+Aussitôt que nous fûmes descendus à l'hôtel de la préfecture, nous
+prîmes place au banquet avec les personnes les plus considérables du
+département. Un de mes camarades était assis à côté du maire de la
+ville; un autre à côté du général en chef; moi, je me trouvais à la
+droite du préfet, qui paraissait m'accorder un intérêt tout particulier,
+et qui disait tout haut que je lui plaisais beaucoup parce que j'étais
+un jeune homme d'un caractère gai.
+
+Et, en effet, pendant que j'étais assis à côté de lui dans la voiture,
+il m'avait adressé différentes fois la parole pour m'engager à avoir
+confiance dans l'avenir; je lui avais répondu avec tant d'animation,
+avec tant de foi et de gaieté, que le brave homme, qui ne connaissait
+pas la source de cette exaltation, m'avait admiré comme un jeune artiste
+du plus heureux naturel.
+
+Je ne comprends pas quelle force le regard de Rose m'avait donnée, et
+comment la certitude d'être aimé d'elle avait ouvert tout d'un coup les
+sources de mon intelligence et de mon imagination; mais on avait à peine
+fini les premiers services, que chacun s'occupait de moi, et que je
+tenais pour ainsi dire le dé de la conversation. Tout ce qui sortait de
+ma bouche était si sensé, si original de forme, si spirituel, et en même
+temps si plein d'amabilité, que tous les invités me donnaient la
+réplique à l'envie pour m'engager à continuer. Et grâce à moi, ce
+banquet, qui autrement eût sans doute été aussi ennuyeux que solennel,
+se changea en une fête joyeuse où chacun rit et s'amusa de très-bon
+coeur.
+
+Certainement je n'aurais pas osé me laisser aller ainsi en présence des
+personnes les plus haut placées; mais tous les convives, et notamment M.
+le préfet, m'encourageaient et semblaient me remercier de la gaieté que
+je répandais comme à pleines mains sur toute la réunion.
+
+Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de
+victoire, un toast à M. le préfet, le protecteur des arts dans le
+département de l'Escaut.
+
+J'avais sans doute à moitié perdu la tête; mais cette folie, au lieu
+d'obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d'une
+clarté admirable. En prononçant mon toast, je fus si éloquent, si
+heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si
+entraînants et si profondément sentis, que je tirai des larmes des yeux
+de tous les auditeurs, et que chacun vint me serrer la main avec
+attendrissement.
+
+Lorsqu'on eut bu également à la santé du général en chef et du maire de
+la ville, un des invités dit que sans aucun doute, je savais chanter; je
+ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour
+titre: le _Bonheur d'être aimé_. Inutile d'ajouter que je ravis tout le
+monde, car toute mon âme vibrait dans ce chant, et, d'ailleurs, je
+n'avais jamais eu la voix si pure et si sonore.
+
+Je chantai plusieurs romances; et lorsque le préfet se leva enfin pour
+donner le signal de la retraite, les convives les plus distingués
+s'empressèrent autour de moi pour me témoigner leur satisfaction et leur
+bienveillance.
+
+Soit que ces louanges générales m'eussent troublé quelque peu le
+cerveau, soit que je fusse étourdi pour avoir pris quelques verres de
+champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me
+ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumières,
+étincelante des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel: le monde était
+changé pour moi en un paradis resplendissant!
+
+Pauvre âme, tu buvais à long traits à la coupe du plaisir, sans songer
+qu'au fond il restait beaucoup de fiel.... Et cependant, ô mon Dieu, si
+triste que soit le sort qui m'était réservé, soyez béni pour cette
+demi-journée de félicité!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Comme la force de l'homme pour jouir est bornée! comme elle est immense
+pour souffrir! Quand une chose l'attriste, il a beau appeler à son
+secours toute sa raison et toute sa volonté, son chagrin le poursuivra
+et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa
+blessure ne cessera pas de saigner; mais qu'il voie ses souhaits les
+plus chers accomplis, qu'il touche au faîte des félicités humaines, et à
+l'instant ses forces diminuent, et son âme retourne par des fluctuations
+incertaines à ce sentiment de douleur qui paraît être sa destination
+naturelle.
+
+La veille, j'avais nagé dans la félicité; le triomphe le plus éclatant,
+les applaudissements de mille adorateurs; les louanges, l'envie de
+tous... la révélation de l'amour de Rose, tout cela réuni ne suffisait-il
+pas au bonheur de ma vie entière? et pourtant il y avait déjà plusieurs
+heures que j'étais assis dans ma chambre, les bras croisés sur ma
+poitrine et la tête courbée sous le poids de pensées pleines
+d'inquiétude!
+
+Je luttai néanmoins contre le découragement qui voulait s'emparer de
+moi.
+
+J'essayai de faire revivre les scènes délicieuses de la veille, je
+voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule; je
+voulais revoir les larmes qui avaient brillé dans les yeux pleins
+d'amour de Rose. En un mot, j'avais peur de la tristesse qui
+m'envahissait, et je tâchais d'élever entre elle et moi comme un
+bouclier le souvenir de mon bonheur; mais, malgré tous mes efforts pour
+retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse,
+je ne pus faire renaître dans mon imagination les sensations que j'avais
+éprouvées la veille. Fatigué de cette lutte inutile, je retombai sur mon
+siège, et je jetai avec terreur un regard en dedans de moi-même pour y
+chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c'était la voix de
+ma conscience, que, dans mon désir insensé d'être heureux, j'avais tâché
+d'étouffer.... Mais enfin je courbai la tête, vaincu, et je prêtai
+l'oreille malgré moi à ce que me disait ma conscience implacable.
+
+Hélas! ma joie était de l'ingratitude, mon bonheur était un crime.
+Affreuse vérité!
+
+Je n'étais rien sur la terre que par M. Pavelyn. Tout ce que je
+possédais, instruction, intelligence, espoir de renommée, même les
+habits qui me couvraient, étaient ses bienfaits! Et, non content des
+dons généreux que sa bonté avaient si prodigalement semés sur ma route,
+j'osais, au mépris de son bonheur, nourrir un penchant dont la seule
+révélation le frapperait de honte et d'effroi, lui et toute sa famille!
+Le fils du sabotier s'était senti heureux parce qu'il était aimé de
+Rose! Dans un si fol aveuglement, quels pouvaient être les désirs
+secrets de mon coeur? Horreur! Entraîner la fille de son bienfaiteur à
+une mésalliance et lui préparer, à elle et à ses parents, une existence
+empoisonnée à jamais par le chagrin d'une pareille humiliation. Ces
+reproches de ma conscience, malgré mes efforts pour les repousser,
+pesèrent peu à peu si lourdement sur mon esprit, que je me sentis
+bientôt écrasé sous cette douloureuse mais évidente vérité.
+
+Je demeurai immobile, la poitrine oppressée et le visage pâle.
+
+J'étais incapable de commettre une lâcheté, et je frémissais à la seule
+idée que je pourrais devenir ingrat, mais il en coûta à ma pauvre âme de
+bien pénibles efforts pour parvenir à étouffer l'espérance sans cesse
+renaissante.
+
+Lorsqu' enfin j'eus écouté, les uns après les autres, tous les reproches
+de ma conscience et reconnu ma folie, l'image du devoir se dressa devant
+mes yeux pour exiger de moi plus qu'un renoncement passif. Il me disait,
+qu'il ne suffisait pas d'arracher de mon coeur jusqu'à la dernière
+racine de cet amour coupable, mais que je devais tuer moi-même dans le
+sein de Rose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres
+mains mon espoir, ma foi, tout mon être, éteindre la seule lumière de ma
+vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un abîme....
+Nul moyen d'échapper au sacrifice, le devoir était devant moi,
+impérieux, inexorable, me montrant d'un côté la reconnaissance et le
+respect; de l'autre, la honte et la lâcheté.
+
+Enfin mon parti fut pris.
+
+Je m'éloignerais de mes bienfaiteurs; j'ôterais tout aliment à
+l'inclination de Rose; par une absence prolongée, je lui laisserais
+croire non-seulement que j'étais insensible à son amour, mais encore que
+sa présence m'était devenue désagréable et que je la fuyais avec
+intention. Cruelle résolution! Si Rose aimait comme moi, quel calice
+amer j'allais lui faire vider jusqu'à la lie! Mais, quoique ma pitié
+pour ce qu'elle allait souffrir me mît les larmes aux yeux, il n'y
+avait rien à y faire; il fallait courber la tête sous la verge de la
+fatalité.
+
+Quitter tout à coup la ville ou le pays, c'est ce que je n'osais pas
+faire; mais j'avais résolu de partir immédiatement pour Bodeghem, de
+rester longtemps, très-longtemps auprès de mes parents, afin d'habituer
+peu à peu mes bienfaiteurs à mon absence. Là, je pèserais mûrement, dans
+la solitude, ce qu'il me restait à faire, et, si je le jugeais à propos,
+je partirais de Bodeghem pour Bruxelles, afin de voir si je ne pourrais
+pas y trouver de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur, afin de
+subvenir à mes besoins.
+
+Ce que je craignais, c'était de manquer de courage pour accomplir mon
+pénible devoir.
+
+Je remplis mes malles à la hâte de mon linge, de mes habits et de tout
+ce qui m'appartenait, comme un homme qui fait ses préparatifs pour un
+long voyage.
+
+Je ferais chercher ces malles dans quelques jours par le messager de
+notre village, et j'écrirais à M. Pavelyn pour excuser mon départ subit
+en lui disant que je me sentais indisposé et fatigué, et que j'étais
+parti pour Bodeghem afin d'y prendre du repos et d'y recouvrer mes
+forces.
+
+Pour arriver à la porte de la ville, je devais traverser la place de
+Meir et passer devant la demeure de M. Pavelyn; mais je ne voulais pas
+m'exposer au danger d'être vu ou rencontré par lui ou par Rose; car je
+me défiais de ma faiblesse, et je ne méconnaissais pas que le moindre
+événement pourrait me faire chanceler dans ma résolution. Je pris donc
+le parti de passer par la rue des Rennes, de traverser le cimetière Vert
+et de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la
+place de Meir. Au moment où je mettais la main à la serrure, je jetai
+encore un long regard dans cette petite chambre qui m'avait vu devenir
+un homme, qui avait reçu la confidence de mes joies, de mes espérances,
+de mes chagrins; une larme mouilla mes paupières, et je m'arrachai avec
+violence de ce lieu chéri, comme un banni s'arrache des bras d'un ami
+qu'il ne reverra peut-être jamais.
+
+Lorsque je me trouvai au grand air et que j'entrai dans la rue des
+Rennes, il pouvait être dix heures du matin. Ce triste adieu pesait
+lourdement sur mon coeur; un voile noir était suspendu devant mes yeux;
+je ne faisait aucune attention aux passants, et je marchais abîmé dans
+de douloureuses rêveries....
+
+Tout à coup je m'arrêtai, mes pieds cessèrent leur mouvement; je levai
+la tête avec surprise et je reculai au milieu de la rue en poussant un
+cri plaintif: je me trouvais devant la porte de M. Pavelyn! Comment
+étais-je arrivé là? Ah! pendant que je me désolais, pendant que je
+m'abandonnais au cours de mes rêveries, l'âme de Rose, par une puissance
+mystérieuse, avait attiré mon âme comme l'aimant attire le fer!
+
+Je voulus m'éloigner; mais voilà que je vois la servante qui me fait
+signe de la fenêtre qu'elle va m'ouvrir la porte.
+
+Je n'ose pas fuir. Que penserait-on d'une conduite aussi inexplicable?
+Peut-être ferais-je mieux d'informer en quelques mots M. Pavelyn de mon
+départ. Pour cela, je ne dois qu'entrer et sortir.... La porte s'ouvrit,
+et j'entrai avec l'intention d'abréger mes adieux. La servante me
+conduisit jusqu'à la porte de la salle où se trouvait M. Pavelyn.
+
+Comment il se fit qu'en ce moment je ne trahis pas mon secret, c'est ce
+que je ne comprends pas encore! Peut-être un découragement complet
+comprimait-il les mouvements tumultueux de mon coeur et les rendait-il
+moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux
+déjeuner était servi. A cette table Rose assise, et près d'elle, tout
+près d'elle, Conrad de Somerghem!...
+
+Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait être
+le père de Conrad, car les traits caractéristiques de leurs visages
+étaient les mêmes.
+
+M. Pavelyn me laissa à peine le temps de saisir d'un coup d'oeil furtif
+la scène que j'avais devant moi. À mon apparition, il se leva tout
+joyeux, me serra la main et me fit asseoir à côté de lui; puis il se mit
+à parler avec beaucoup d'éloges de mon triomphe et de mon avenir
+d'artiste, en me présentant à ses convives comme un jeune homme bon,
+courageux et plein de gratitude.
+
+M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient très-animés, et je
+supposai que le vin d'Espagne que je voyais sur la table les avait mis
+en belle humeur. Ils parlaient sans s'arrêter et à voix haute, et
+m'accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils répondaient le
+plus souvent eux-mêmes, sans me laisser le temps de placer un
+mot--heureusement! car mon attention et mes pensées étaient ailleurs.
+
+De l'autre côté de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage
+radieux de bonheur, il penchait la tête vers Rose et, en souriant, lui
+disait à l'oreille des mots que je ne pouvais entendre, mais qui
+trouvaient un douloureux écho dans mon coeur. Il y avait dans sa joie et
+dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me
+faisait frémir d'indignation et me blessait comme s'il insultait celle
+que j'aimais plus que la lumière de mes yeux.
+
+Rose l'écoutait avec une politesse patiente et essayait même de sourire.
+
+Elle ne m'avait adressé qu'un seul regard. Je crus comprendre qu'elle se
+plaignait de la cruauté de son sort, et qu'elle implorait ma pitié pour
+ses souffrances.
+
+Que se passait-il donc là? Dieu! cela pouvait-il être? Pourquoi donc les
+deux pères se font-ils des signes d'intelligence et de satisfaction?
+Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fixés sur Conrad de
+Somerghem ses yeux humides de larmes d'attendrissement?
+
+Une crainte affreuse m'agitait; mon coeur battait à se rompre; je
+sentais approcher le moment où je ne saurais plus me contenir, et où mon
+terrible secret, allait m'échapper. Je me levai et dis en bégayant à M.
+Pavelyn que j'avais formé le projet d'aller à Bodeghem et de passer
+quelque temps chez mes parents, pour me remettre des suites de la fièvre
+et de la fatigue des concours.
+
+Je n'avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes
+intentions, et je n'étais venu que pour lui faire mes adieux et lui
+présenter mes respects, ainsi qu'à sa famille.
+
+Je le priai donc de vouloir bien me permettre de prendre congé de lui.
+
+M. Pavelyn essaya de me faire rester; mais, comme j'insistais, il me dit
+que j'avais raison, en effet, d'aller chercher un peu de repos après
+tant d'efforts et tant d'agitation, et il m'engagea même à prolonger mon
+séjour à Bodeghem jusqu'au moment où je me sentirais tout à fait remis
+de mes fatigues. J'adressai à Rose un dernier regard, je saluai tout le
+monde, et je sortis du salon.
+
+Dans l'antichambre, au moment où je me baissais pour reprendre mon
+chapeau et ma canne, que j'y avais déposés, je fus surpris tout à coup
+par une voix de femme qui parlait tout bas à mon oreille.
+
+Je me redressai en tressaillant, et je pâlis sans doute, car la femme
+qui avait murmuré à mon oreille quelques paroles que je n'avais pas
+comprises, s'écria en riant:
+
+--Mon Dieu, monsieur Léon, comme vous vous effrayez facilement! vous
+voilà blanc de peur, comme si vous aviez cru voir apparaître un spectre
+derrière vous!
+
+C'était la femme de chambre de madame Pavelyn, une fille qui me portait
+beaucoup d'affection; cependant, en ce moment, sa présence inattendue
+m'avait fait de la peine, et je la regardai avec amertume.
+
+--Allons, allons, dit-elle d'un ton léger, ne soyez pas si fâché parce
+que je vous ai fait tressaillir. Je voulais vous dire quelque chose,
+mais vous le savez déjà, n'est-ce-pas?
+
+--La grande nouvelle! Non? N'avez-vous pas vu ce beau jeune homme
+là-dedans? Il est riche à millions et noble de naissance....
+
+--Eh bien? eh bien! m'écriai-je, frémissant de crainte et d'impatience.
+
+--Ainsi vous ne le savez pas encore? dit-elle en retenant sa voix. Rose
+va se marier. Ce jeune monsieur est son fiancé....
+
+Cette nouvelle me déchira si cruellement le coeur, et il me fallut faire
+tant d'efforts pour cacher mon désespoir, que je me précipitai hors de
+la porte en poussant un éclat de rire insensé, sans savoir où je
+courais.
+
+Quelques minutes après, je me trouvais de nouveau dans ma chambre, me
+demandant avec étonnement ce que j'y venais faire. Pourquoi m'éloigner,
+pourquoi quitter la ville, peut-être le pays, maintenant que Rose allait
+se marier, et qu'une barrière infranchissable allait se dresser entre
+elle et moi? Non, ce n'était pas cette idée qui m'avait ramené dans ma
+chambre, ce n'était que l'habitude.
+
+À ces murailles, j'avais confié tous mes secrets, tous les battements de
+mon coeur; le besoin d'un épanchement solitaire m'avait ramené là; et,
+cette fois encore, le plancher vermoulu but mes larmes amères.
+
+Insensiblement mon sang commença à bouillir, et bientôt une
+indescriptible rage sécha mes yeux. Je formai le projet d'attendre
+Conrad de Somerghem en plein jour dans la rue, de le traiter de lâche,
+de lui cracher au visage, de lui dire qu'un de nous devait mourir, et
+que, s'il n'était pas un ignoble poltron, il consentirait à ce que
+l'épée ou le pistolet décidât entre nous. Mais, alors, un sourire
+ironique contracta mes lèvres, car je reconnus que j'étais d'une trop
+basse extraction pour pouvoir espérer que M. de Somerghem accueillerait
+mon cartel autrement qu'avec mépris; peut-être me jetterait-on en prison
+comme un fou dangereux;--et, d'ailleurs, cette agression violente ne
+ferait-elle pas du secret de mon amour un scandale public? Et mes
+bienfaiteurs, et ma mère?
+
+Je tombai anéanti sur une chaise; je cachai dans mes mains ma tête
+brûlante, hurlant et grinçant des dents, en reconnaissant ma complète
+impuissance! Je me levai en sursaut en entendant les pas d'une personne
+qui montait rapidement l'escalier de ma chambre. C'était dame
+Pétronille, qui accourut vers moi les bras tendus, en s'écriant avec
+joie:
+
+--Monsieur Léon, grande nouvelle, grande nouvelle! Le savez-vous déjà?
+Rose va se marier.
+
+Je la regardai avec des yeux hagards.
+
+--Oui, oui, cette nouvelle vous surprend et vous agite, je le conçois,
+dit-elle. Elle m'a fait aussi beaucoup d'impression, lorsque mon mari,
+qui revient à l'instant de son ouvrage, me l'a apprise.
+
+«Si j'étais à votre place, je courrais chez M. Pavelyn pour féliciter
+Rose. Cela leur fera beaucoup de plaisir, car c'est un très-beau
+mariage, et ils sont fort contents....»
+
+Elle parlait encore, pendant que je descendais l'escalier en courant
+pour lui échapper.
+
+Maître Jean fumait sa pipe sur la porte; il se retourna au bruit de mes
+pas et dit en riant, pendant qu'il s'écartait pour me laisser passer:
+
+--Vous êtes si pressé? vous le savez déjà? Rose va se marier.
+
+Mais, moi, je ne me connaissais plus; je faillis le renverser, et je
+m'élançai dans la rue avec une précipitation furieuse.
+
+Les passants et les maisons, tout me criait: «Le savez-vous déjà? Rose
+va se marier.» Et, lorsque j'atteignis enfin la porte de la ville, et
+vis devant moi la rase campagne et le chemin qui devait me conduire à
+Bodeghem, il me sembla que la ville avait réuni toutes ses voix pour
+crier encore derrière moi:
+
+--Le savez-vous déjà? Rose va se marier!
+
+
+
+
+XXV
+
+
+J'étais à Bodeghem. Mes parents croyaient, comme M. Pavelyn, que j'étais
+revenu dans mon village natal pour me rétablir de ma maladie et me
+reposer des fatigues du concours de l'Académie. Ma faiblesse évidente et
+la maigreur de mon visage donnaient une apparence de vérité à cette
+supposition. Certainement, si j'avais fait mon apparition dans la maison
+paternelle dans l'état de démence où j'avais quitté la ville, chacun, et
+surtout ma mère, aurait deviné qu'il m'était arrivé quelque chose
+d'extraordinaire, et qu'une douleur mortelle m'avait brisé le coeur;
+mais, après ma fuite d'Anvers, j'avais eu le temps de me calmer peu à
+peu. L'air frais, le calme des champs, la fatigue d'un long voyage à
+pied avaient dompté mes passions et laissé pénétrer dans mon esprit la
+lumière de la raison. Deux heures avant d'arriver au village natal,
+j'avais retrouvé la pleine conscience de mon devoir. J'avais résolu de
+nouveau d'enfermer dans mon coeur le secret de ma douleur et de le
+garder jusqu'au tombeau. Maintenant que Rose allait se marier, la
+moindre confidence de mon amour, le moindre signe même qui pouvait
+trahir ses sentiments ou les miens eût été une lâcheté ou une mauvaise
+action. Je ne pouvais rien dire, même à ma mère; sinon mon père finirait
+sans doute par en savoir quelque chose, et, dans son honnêteté
+inflexible, il m'accablerait de reproches dont mes frères et mes soeurs
+pourraient deviner la cause.
+
+Je n'avais donc laissé soupçonner à personne la véritable cause de mon
+retour inattendu au village natal, et, comme j'étais encore pâle et
+maigre, je n'eus pas beaucoup de peine à faire croire à tout le monde
+que ma tristesse et ma taciturnité n'étaient que les suites de ma
+faiblesse physique.
+
+Ma mère m'avait bien parlé du danger qu'elle m'avait montré lors de son
+dernier voyage à Anvers; mais je l'avais rassurée en lui disant que nous
+nous étions trompés tous les deux sur les dispositions de Rose à mon
+égard, et que, depuis, je l'avais trouvée la même qu'autrefois.
+
+Dès ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine
+liberté. Elle m'entoura des plus tendres soins, me prépara des tisanes
+qui, d'après elle, devaient me fortifier, et me força de prendre une
+nourriture choisie; mais il ne lui paraissait pas désagréable que je
+restasse des journées entières absent de la maison, et que, le soir,
+j'allasse me coucher avant tout le monde, pour être seul et ne pas
+devoir parler; car, lorsque parfois mon père me faisait des reproches au
+sujet de ma conduite singulière, elle me défendait en disant que le
+grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre la paix que
+j'avais perdue.
+
+J'aurais peine à vous raconter la singulière vie que je menais à
+Bodeghem. J'errais sans cesse dans le château inhabité, dans les bois et
+dans les endroits solitaires, l'esprit assailli par un rêve qui, pareil
+à un nuage épais, me tenait séparé du reste du monde. J'avais beau
+appeler à mon secours toute ma raison et toute ma volonté pour dissiper
+le brouillard de mon esprit, c'était peine inutile; je ne voyais que
+Rose et son regard plaintif, je ne sentais que le ver du chagrin qui me
+rongeait le coeur, je n'entendais que ces mots effroyables: «Le
+savez-vous? Rose va se marier!» qui me poursuivaient sans m'accorder un
+instant de répit.
+
+La violence de la passion et l'amertume du désespoir s'étaient tout à
+fait évanouies en moi; je ne haïssais et n'accusais personne au monde,
+pas même le sort cruel, pas même le futur époux de Rose, et l'image de
+mon rival, lorsqu'elle se présentait devant mes yeux, ne m'arrachait
+aucun signe de colère ni de haine. Un chagrin immense, une résignation
+rêveuse, une sorte d'exaltation maladive dans ma douleur, avaient
+remplacé en moi tous les mouvements violents du coeur. Convaincu dès
+lors que je n'étais pas né pour trouver jamais le bonheur dans le monde
+réel, je rassemblai un à un tous les souvenirs de ma vie passée, et,
+avec ces souvenirs, je me fis un monde imaginaire, où mon âme trouva la
+seule source de paix et de consolation qui pouvait encore s'ouvrir pour
+elle.
+
+En me promenant dans le jardin du château je m'arrêtais sur le pont et
+regardais l'eau en tremblant; puis, retournant à des pensées moins
+tristes, je contemplais pendant des heures la pelouse qui s'étendait à
+côté. Je voyais dans mon esprit une petite fille délicate et jolie comme
+un ange, et, à côté de cette charmante créature, un pauvre petit garçon
+qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre mot et au
+moindre sourire de la petite fille, étincelaient d'admiration, de
+reconnaissance et d'orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants,
+je tremblais d'une bienheureuse émotion quand j'apercevais sur le visage
+de la petite fille un sourire d'amitié pour le petit garçon; j'assistais
+à leurs jeux quand ils traçaient un parterre de fleurs dans le petit
+sentier, je courais avec eux derrière les papillons, j'écoutais leurs
+paroles, je comptais les battements de leur coeur, et je reconnaissais
+avec une cruelle satisfaction qu'alors déjà une puissance fatale
+dominait ces innocentes créatures, et avait déposé dans leur coeur le
+germe d'un amour infini.--J'interrogeais les arbres, les fleurs, les
+oiseaux, pour faire revivre devant moi le souvenir du bonheur perdu,
+jusqu'à ce que le crépuscule du soir et la fatigue de mon cerveau
+vinssent m'avertir qu'il était temps de retourner à la maison.
+
+D'autres fois, j'errais dans les bois, et je cherchais les arbres
+auxquels j'avais jadis raconté mes chagrins ou confié mes espérances; je
+reconnaissais tous les endroits où je m'étais assis, et je croyais voir
+briller encore dans l'herbe les larmes que j'y avais versées huit ans
+auparavant.--Dans ce temps-là, je pleurais de bonheur; le soleil de
+l'espoir inondait mon coeur de sa lumière! Maintenant, je n'avais plus
+d'espoir; ma vie était fermée par le mur sombre de l'impossibilité;
+c'est pour cela que je n'avais plus de larmes. Les larmes sont une
+plainte et une prière pour demander du secours ou de la pitié. Pourquoi
+me plaindrais-je ou implorerais-je la pitié, moi, à qui aucune puissance
+terrestre ne pouvait donner ce que mon coeur désirait; moi, dont les
+chagrins par leur nature même, devaient être éternels?
+
+D'autres fois encore, je m'asseyais au bord de la prairie où l'enfant
+muet avait travaillé pendant des semaines et des mois à tailler des
+figures.--Chers trésors, avec lesquels il voulait acheter un
+sourire!--Je voyais l'endroit où l'enfant s'était roulé par terre dans
+les convulsions du désespoir, parce que sa langue lui refusait des sons
+intelligibles; je voyais le peuplier blanc dont l'écorce portait encore
+les signes mystérieux par lesquels l'enfant avait voulu exprimer une
+chose qu'il ne comprenait pas lui-même. Les vaches qui broutaient dans
+la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argentées
+au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me
+rappelait les souvenirs du passé et ma belle jeunesse, et me faisait
+oublier ma morne douleur en montrant à mon imagination l'image d'un
+bonheur qui avait été, et qui ne reviendrait plus pour moi....
+
+Il y avait déjà longtemps que j'étais à Bodeghem; ces rêveries que rien
+ne dérangeait, cette solitude complète, cette vie au milieu des
+souvenirs qui berçaient mon âme m'étaient si douces, que je n'avais pas
+songé une seule fois à la nécessité de me créer une existence
+indépendante au moyen de mon art. Quelques observations calmes, mais
+sévères, de mon père, me rappelèrent enfin à la conscience de ma
+position.
+
+Un matin que j'allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon
+père m'appela dans son atelier. Il me déclara que ma conduite lui
+semblait blâmable et d'autant moins compréhensible, que je ne disais
+jamais un mot au sujet de mes intentions pour l'avenir; il me dit que
+j'étais un homme maintenant et que je devais avoir assez de fierté pour
+ne vouloir pas toujours rester à la charge de M. Pavelyn. Je n'étais pas
+encore tout à fait guéri de mon indisposition, et mon père comprenait
+bien que j'eusse encore besoin de repos; mais cela ne pouvait pas
+m'empêcher, croyait-il, de penser à mon avenir.
+
+Je reconnus la sagesse de son avertissement, et je promis de suivre son
+conseil. En effet, dès que je fus hors du village, dans les champs, je
+me mis à réfléchir à ce qu'il me restait à faire. Je ne voulus pas
+retourner à Anvers. Je ne me sentais plus poussé à me rapprocher de
+Rose. Elle se marierait et m'oublierait. Je souhaitais sincèrement
+qu'elle fût heureuse sur la terre; mais je ne la verrais plus jamais;
+j'étais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu'avec moi;
+mais, s'il ne m'était pas donné de vivre en sa présence, je porterais
+sa mémoire et son image dans mon coeur jusqu'à ce que la tombe se
+refermât sur mon secret et sur ma souffrance. Je ne franchirais donc
+plus l'enceinte d'Anvers. Je ne pouvais qu'aller à Bruxelles pour y
+chercher de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur; mais que dirait M.
+Pavelyn d'une pareille décision? La lui faire connaître serait imprudent
+et ridicule; car il ne me permettrait jamais d'aller travailler à la
+journée chez un autre artiste, ni même de chercher la fortune et la
+renommée dans une ville éloignée, où il ne pourrait prendre part à mes
+succès et me prodiguer ses encouragements.
+
+En réfléchissant ainsi comment je pourrais exécuter mon projet sans
+blesser profondément mon bienfaiteur, j'étais arrivé très-loin dans les
+champs, et je me tenais appuyé sur le parapet d'un pont, regardant
+couler lentement l'eau du ruisseau; mais je ne voyais rien. Toutes les
+facultés de mon esprit étaient concentrées sur la question qui, pareille
+à une énigme insoluble, se présentait depuis une heure à mon cerveau;
+
+Eh ce moment, j'entendis prononcer mon nom derrière moi. Je me
+retournai: c'était ma soeur cadette qui me cherchait et qui accourait
+vers moi tenant ses sabots à la main.
+
+--Frère, s'écria-t-elle, vite! tu dois aller au château. M. Pavelyn est
+à Bodeghem.
+
+--M. Pavelyn? demandai-je tremblant de surprise. Et madame... et
+mademoiselle... sont-elles avec lui?
+
+--Il est seul, frère, tout à fait seul. Je l'ai vu descendre de voiture,
+et il m'a chargé de te dire qu'il voulait te parler. Ma mère m'a envoyée
+pour te chercher. Heureusement, le maréchal-ferrant a su me montrer par
+où tu étais sorti du village.
+
+La certitude que Rose n'accompagnait pas son père avait dissipé tout à
+fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma soeur au village,
+répondant çà et là un mot à son innocente conversation, mon esprit
+craintif essaya bien de m'inquiéter en me demandant pourquoi M. Pavelyn
+pouvait être venu à Bodeghem et désirait me parler; mais je me rassurai
+par cette réflexion que, puisque mon protecteur avait l'habitude de
+venir chaque semaine passer au moins une demi-journée à son château, il
+y avait plutôt lieu de m'étonner qu'il eût laissé s'écouler trois
+semaines sans y paraître. Pourquoi d'ailleurs, aujourd'hui qu'il était
+au village, retournerait-il à Anvers sans m'avoir vu?
+
+À l'entrée du château, je rencontrai un domestique qui me dit que M.
+Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais
+probablement dans le bosquet, au bout de l'allée des hêtres, puisqu'il
+s'était dirigé de ce côté.
+
+Je suivis le chemin indiqué et traversai rapidement la longue avenue des
+vieux hêtres. Quand j'arrivai dans le bosquet, j'aperçus mon protecteur
+dans le lointain; il était assis sur un banc de bois au pied d'un arbre,
+la tête profondément courbée, et les bras croisés sur sa poitrine,
+comme un homme qui est plongé dans de graves réflexions. Craignant de le
+surprendre désagréablement je fis du bruit pour annoncer ma présence;
+mais j'étais déjà tout près de lui lorsqu'il leva la tête et tourna les
+yeux vers moi. Un doux et aimable sourire se dessina sur ses lèvres; il
+me tendit la main sans se lever et me dit:
+
+--Te voilà, mon bon Léon: je suis charmé de te voir. Comment vas-tu
+maintenant? Tu es encore très-maigre; l'air de la campagne ne t'a pas
+encore entièrement rétabli; mais avec le temps, cela viendra.
+
+Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j'en avais observé si
+attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus
+persuadé que son coeur était rempli en ce moment d'une profonde
+tristesse. Mon visage trahit probablement ma pensée, car il ne me laissa
+pas le temps d'exprimer mon inquiétude.
+
+--Tu lis sur mes traits que j'ai du chagrin, n'est-ce pas? dit-il. Tu ne
+te trompes pas, Léon; mais je me sens très-malheureux. Depuis quelque
+jours l'avenir me paraît sombre comme la nuit. Cependant, j'ai encore
+une espérance; j'ai pensé que, toi sur qui j'ai veillé comme un tendre
+père, tu pourrais seul peut-être, préserver ma vieillesse d'un éternel
+chagrin, et j'ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens
+te demander.
+
+Les larmes aux yeux, je l'assurai que je bénirais Dieu, s'il me
+permettait de prouver ma reconnaissance à mes bienfaiteurs par un
+sacrifice quelconque, fût-ce au prix de ma vie.
+
+--Ce que je vais te demander est une chose bien étrange, poursuivit-il;
+mais elle n'exige de ta part aucun sacrifice. Je désire seulement que si
+tu acceptes la mission que je vais te confier, tu emploies toute ton
+éloquence et tu fasses tous tes efforts pour réussir; car, si cette
+dernière tentative devait rester vaine comme les autres, c'en serait
+fait pour toujours de l'espoir et du repos de ma vie. Assieds-toi là, à
+côté de moi, et écoute ce que je vais te dire.
+
+Profondément ému par le ton triste et solennel de M. Pavelyn, je
+m'assis, sans rien dire, à côté de lui, et il commença ainsi:
+
+--Tu sais, Léon, que Rose n'a jamais eu une forte santé. Sa mère et moi,
+pendant son enfance, avons toujours craint de la perdre. Aussi, combien
+nous avons remercié Dieu, quand elle revint de Marseille, si fraîche, si
+bien portante et si belle! Mais notre joie devait être de courte durée.
+À peine était-elle rentrée à la maison depuis quelques mois, qu'elle
+devint maigre et maladive. Un chagrin secret, sans cause connue, minait
+ses forces, et nous fûmes repris de cette crainte affreuse qui avait
+empoisonné une partie de notre vie. Je n'osais le dire à personne; mais
+une pensée horrible me poursuivait. Je voyais constamment devant mes
+yeux comme un fantôme qui menaçait mon enfant, l'implacable maladie que
+l'on appelle la phthisie.
+
+Je pâlis, et un cri d'angoisse involontaire s'échappa de ma poitrine;
+mais M. Pavelyn, donnant à mon émotion son interprétation la plus
+naturelle, reprit sans s'arrêter:
+
+--Je me suis rendu secrètement à Bruxelles, j'y ai consulté un médecin
+célèbre, qui a été jadis mon compagnon d'études. Pour mieux juger de
+l'état de Rose, il est venu à Anvers: il a passé toute une après-dînée
+avec nous, en compagnie de Rose, comme un vieil ami, qui ne voulait pas
+quitter Anvers sans venir me voir.
+
+Avant qu'il nous quittât, je le conduisis dans mon cabinet pour savoir
+si mon horrible crainte était fondée.
+
+Il me déclara que Rose n'était pas phthisique.
+
+Je levai les mains au ciel avec un cri de joie.
+
+--Oh! merci, merci! m'écriai-je étourdiment, c'eût été trop cruel.
+
+--Tu m'interromps mal à propos, dit tristement M. Pavelyn. Plût à Dieu
+que la déclaration du médecin se fût arrêtée là! Mais non; il me fit
+comprendre que Rose, sans être atteinte d'une maladie des poumons, était
+cependant dangereusement malade, et que probablement elle mourrait après
+avoir langui longtemps, si je ne me hâtais d'avoir recours au seul moyen
+qui pût encore la sauver.
+
+D'après lui, ce moyen, c'était de la marier.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Jusqu'alors, j'avais maîtrisé mon inquiétude, et pour ainsi dire retenu
+mon haleine; mais alors ma poitrine s'abaissa en laissant échapper un
+long soupir.
+
+--Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t'affectent
+péniblement, Léon; mais laisse-moi continuer, tu verras que j'ai des
+raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m'avait dit que
+le mariage, en plaçant ma fille dans d'autres conditions et dans un
+autre milieu, en la chargeant des soins d'un ménage, lui donnerait
+l'occupation et les distractions nécessaires pour la fortifier et pour
+calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un époux. La tâche était
+difficile, parce qu'elle devait être accomplie tout de suite. Dès
+l'enfance de Rose, le rêve de sa mère et le mien avaient été de lui
+donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune,
+comme notre seule héritière, et son éducation distinguée, sinon la
+beauté de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable
+ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps
+un époux qui réalisât notre rêve, au moins en partie? Je m'étais torturé
+l'esprit pendant plusieurs semaines, et je commençais à désespérer. Il
+y avait cependant un jeune homme que j'eusse accepté avec joie pour mon
+gendre; mais la fortune de ses parents était au moins quatre fois aussi
+grande que la mienne, et je prévoyais un refus. Je fus au comble de la
+joie lorsque le père du jeune homme, sur un mot vague de ma part,
+déclara qu'un mariage entre son fils et ma fille lui serais
+très-agréable, et qu'il donnait d'avance son consentement si les jeunes
+gens se convenaient. Le même jour son fils avait accepté la proposition
+avec une joie extraordinaire. Pour moi, j'étais au comble de mes voeux.
+Un pareil mariage! C'était une brillante alliance qui devait mêler le
+sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem.--C'est du jeune M. de
+Somerghem que je parle; tu l'as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton
+départ pour Bodeghem; tu l'as vu à notre soirée. Il n'a pas quitté Rose
+un seul instant.--C'est un jeune homme élégant et distingué. Haute
+noblesse, fortune colossale, éducation brillante, beauté de visage, il a
+tout pour lui. En bien, Léon, nous avons parlé à Rose de ce mariage;
+nous lui avons fait comprendre qu'il était nécessaire pour la sauver
+d'une maladie de langueur; nous l'avons suppliée de consentir en lui
+disant qu'elle nous donnerait une grande preuve d'amour.--Elle refuse!
+M. Pavelyn se tut et attendit une réponse. Pendant qu'il parlait,
+j'étais si profondément plongé dans mes douloureuses réflexions; la
+révélation de l'état menaçant de Rose m'avait porté un coup si cruel
+que, pour toute réponse, je répétai les derniers mots de mon
+interlocuteur, et murmurai d'une voix à peine intelligible:
+
+--Elle refuse!
+
+--Oui, Léon, reprit M. Pavelyn, elle refuse! Rien ne peut la faire
+changer de résolution. Je ne sais pas comment cela se fait; mais ce
+mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m'afflige si
+profondément? Non-seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce
+projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les
+Somerghem d'un refus si offensant? Ah!... comme père, je suis menacé
+d'un chagrin éternel, et, comme homme, d'un insupportable affront! Toi
+seul, mon bon Léon, tu peux peut-être détourner de moi ce terrible
+malheur. Rose a pour toi une amitié sincère; tu es jeune comme elle, tu
+es éloquent; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son
+coeur. Fais-lui comprendre et démontre-lui qu'elle doit accepter ce
+mariage; c'est un service inappréciable que je te prie de me rendre. Oh!
+puisses-tu réussir, et je m'estimerais payé cent fois de tout ce que
+j'ai fait pour toi! N'est-ce pas, Léon, tu rassembleras toutes tes
+forces pour obtenir de Rose son consentement à ce mariage.
+
+Depuis quelques minutes, j'avais prévu ce que M. Pavelyn allait me dire.
+Moi, moi-même! je devais supplier Rose d'épouser Conrad de Somerghem....
+Au premier abord, cette pensée m'avait fait frissonner; mais tout à coup
+un retour s'était fait dans mes réflexions. Ce mariage était peut-être,
+en effet, le seul moyen de sauver Rose d'une consomption mortelle.
+L'homme dont j'avais reçu les bienfaits implorait cet effort de ma
+reconnaissance. Oh! il n'y avait pas à hésiter; si je ne voulais pas
+passer à mes propres yeux pour un être lâche, égoïste et méprisable, il
+fallait accomplir le sacrifice franchement et résolument. Aussi
+répartis-je que j'étais prêt à partir avec lui pour Anvers, afin de
+conseiller à Rose d'épouser M. de Somerghem.
+
+--Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son
+amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments
+possibles?
+
+--Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir à ma
+parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de
+faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage
+peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hésiter?
+
+--C'est une tâche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu
+ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille,
+jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une
+fois elle a fermement décidé quelque chose, on s'aperçoit alors qu'elle
+est douée d'une singulière force de volonté. Souvent je m'en suis
+secrètement réjoui, car j'y voyais le signe d'un caractère noble et
+fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous
+ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté!
+
+M, Pavelyn s'était levé et marchait lentement dans l'avenue des hêtres.
+Croyant qu'il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai
+un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon père et m'habiller
+convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins
+jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait
+que son père m'avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient
+beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la
+diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un
+prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.
+
+Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire
+sentir quel prix il attachait à ma réussite, et il me conjura de ne rien
+épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il
+appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard.
+
+Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'était
+allégé par l'espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal
+qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme
+je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu'elle m'aimait, je
+ne doutais pas que, d'après mes conseils, elle ne se soumit à la
+nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J'avais exprimé
+plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en était
+sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra
+encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la
+confiance:
+
+--À demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera la force de remplir
+heureusement ta noble mission.
+
+Je suivis des yeux la voiture, jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait
+disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier
+solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu réfléchir avec
+toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche
+inattendue m'avait placé; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus
+besoin de surmonter mon émotion, mon coeur se mit à battre violemment,
+je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se
+révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte
+contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j'envisageai
+sous un tout autre point de vue la tâche qui m'était imposée. J'aimais
+la fille de mes bienfaiteurs; peut-être n'avais-je pas fait ce que
+j'eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination;
+peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers
+Dieu. J'avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons
+pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure était venue de
+prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s'immoler au
+bonheur de celle qui en était l'objet. Certes, c'était une mission
+pénible que j'avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore
+son coeur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice
+fût consommé, mais j'offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition
+de mon égarement, et, si j'étais coupable, il m'accorderait peut-être,
+avec son pardon, la paix du coeur que j'avais perdu.
+
+Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que
+celles qui pouvaient m'encourager à accomplir franchement ma terrible
+tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Le lendemain, lorsque je descendis de la diligence à la porte de la
+ville et que j'entrai dans la rue qui devait me conduire immédiatement à
+la maison de M. Pavelyn, il me fallut rassembler toute mon énergie pour
+ne point défaillir au moment d'accomplir ma tâche. Jusqu'alors, j'étais
+parvenu à combattre mon hésitation et ma crainte; mais, maintenant que
+chaque pas me rapprochait du moment fatal, je sentais ma force
+m'abandonner. Mon coeur battait violemment, et de temps en temps un
+frisson glacial parcourait mes membres. Ce n'est pas que j'hésitasse
+dans ma résolution, ni que j'eusse quelque regret d'avoir accepté la
+douloureuse mission; mais il y avait en moi une puissance secrète qui
+luttait contre ma volonté, et dont les efforts tumultueux augmentaient à
+chaque instant ma frayeur et mes souffrances.
+
+Après m'être arrêté deux ou trois fois en chemin pour maîtriser mon
+agitation, je crus avoir repris un peu de calme, et je sonnai hardiment
+à la porte de M. Pavelyn.
+
+Comme je me présentai à l'heure convenue, M. Pavelyn épiait mon arrivée.
+Il vint à ma rencontre dans le vestibule, me serra la main avec joie, et
+m'introduisit sur-le-champ dans la chambre où sa fille était assise
+auprès d'une table, tenant une broderie à la main.
+
+--Vois, Rose! s'écria-t-il gaiement, voici Léon qui vient nous voir.
+
+Elle leva la tête de dessus son ouvrage. Son visage s'illumina de
+l'éclat d'une joie indescriptible, ses yeux firent rayonner vers moi un
+regard plein d'amour et de reconnaissance. Ma présence seule la rendait
+heureuse.... Pauvre victime d'un penchant défendu!
+
+L'effet que cette démonstration, dont le sens ne pouvait m'échapper,
+produisit sur moi fut si profond, que je dus faire un effort pour
+retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Mais Rose, que mon arrivée
+inattendue avait surprise, se rendit immédiatement maîtresse de son
+émotion. Après avoir balbutié un aimable salut, elle avait repris tout
+son calme, et, dans ses réponses à ce que son père ou moi lui disions,
+il n'y avait plus rien qui pût faire soupçonner une profonde émotion.
+
+Nous causâmes pendant quelque temps de choses presque indifférentes;
+puis M. Pavelyn porta la conversation sur le mariage. Il fit comme si je
+ne savais rien de Rose, énuméra brièvement toutes les raison qui
+devaient décider sa fille à accepter cette brillante alliance, et me
+demanda ensuite directement quelle était mon opinion sur cette affaire.
+
+--Il ne peut y avoir de doute, affirmai-je: mademoiselle Rose doit
+donner son consentement; car un pareil mariage....
+
+Un coup d'oeil de Rose fit expirer la parole sur mes lèvres. Elle me
+considérait avec étonnement, avec reproche et avec effroi; un pénible
+sourire errait sur ses lèvres, sourire presque imperceptible, mais
+convulsif comme celui d'une personne qui a reçu une blessure mortelles
+et qui ne veut pas se plaindre.
+
+M. Pavelyn, remarquant mon hésitation, vint à mon secours et dit
+quelques mots pour m'encourager à continuer ma tâche.
+
+Je recommençai avec douceur, mais avec résolution, à lui conseiller de
+se marier. Elle avait baissé la tête et paraissait m'écouter avec
+patience, sinon avec indifférence.
+
+D'abord je fis valoir ta grande fortune de Conrad da Somerghem, sa haute
+noblesse et l'excellence de ses qualités. J'allais invoquer la raison
+principale et parler à Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents,
+lorsque M. Pavelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivi son père
+des yeux et me considéra avec un regard qui me fit frémir et me frappa
+de stupeur. Comme le langage de l'âme est admirablement clair!
+
+Rose n'avait point parlé, et cependant j'avais compris mot pour mot ce
+qu'elle m'avait dit. Hélas! elle m'accusait d'avoir conspiré avec son
+père pour faire violence à ses sentiments. Elle me reprochait cette ruse
+cruelle et la blessure dont je venais volontairement de déchirer son
+coeur. J'étais extrêmement ému, et je bégayais quelques mots d'excuse;
+mais elle, avec un calme qui me dominait, me dit doucement:
+
+--C'est bien, Léon, continuez. Accomplissez sans hésiter votre mission;
+je vous écouterai jusqu'au bout.
+
+Je sentais des larmes prêtes à jaillir de mes yeux; mon coeur était
+serré, la pâleur de l'angoisse décolorait mon visage. Alors, la crainte
+me fit résister violemment à mon émotion. J'appelai à mon secours la
+conscience du devoir et toute l'énergie de ma volonté. Je repris d'une
+voix tremblante:
+
+--Rose, vous êtes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur! Ah!
+délivrez-les de l'angoisse qui abrégerait leurs jours. Ils vous ont
+donné la vie; toutes leurs espérances sont concentrées sur vous. Si la
+consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils
+mourraient de désespoir. Si c'est un sacrifice, un pénible sacrifice
+même que l'on exige de vous, acceptez-le, je vous en supplie, par pitié,
+par amour pour votre bon père, pour votre tendre mère!
+
+Je croyais avoir fait quelque impression sur l'esprit de Rose; mais,
+voyant que je m'étais trompé, je m'interrompis.
+
+--Malheureux Léon! dit-elle en soupirant, pourquoi retourner ainsi le
+poignard dans votre coeur et dans le mien? La consomption, dites-vous?
+Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon coeur un
+sentiment qui est devenu ma vie même. J'aime mieux mourir de
+consomption! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui
+s'est emparé de mon âme; alors, du moins, je l'emporterai avec moi dans
+la tombe sans l'avoir souillé par une promesse parjure!
+
+Je fus si profondément ému à cette révélation du secret de son coeur;
+ces affreuses paroles: consomption, mort, tombe, m'inspirèrent une telle
+frayeur et une si vive pitié, qu'un torrent de larmes ruissela sur mes
+joues. Je voulus parler, la voix s'arrêta dans mon gosier.
+
+--Ne pleurez pas, Léon, dit Rose; la fatalité cruelle qui pèse sur nous
+ne peut se fléchir par des larmes. Dieu nous a refusé le bonheur sur la
+terre, courbons la tête avec résignation et sans nous plaindre. J'en
+mourrai peut-être; mais pourquoi croire qu'il ne reste plus d'espoir
+après la mort? N'y a-t-il donc pas une seconde vie?
+
+Égaré, hors de moi, succombant presque à ma douleur, je m'écriai d'une
+voix entrecoupée par les sanglots:
+
+--Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose! Oh! Rose, écoutez-moi! Ce
+mariage doit briser un coeur dont chaque battement était un soupir pour
+vous; il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu'à vous aimer, il
+doit tuer une âme qui vous adorait comme la Divinité; mais il doit aussi
+vous sauver de la mort qui vous menace, il doit épargner à vos parents,
+à mes bienfaiteurs, le plus affreux désespoir; il doit excuser notre
+égarement devant Dieu!... Oh! Rose, par les souvenirs de notre enfance,
+par tout ce que j'ai espéré et souffert, par mon amour insensé, mais
+sans bornes, pour celle qui m'a fait artiste, oh! je vous en conjure,
+laissez-vous fléchir! Accordez-moi un seul moyen de reconnaître les
+bienfaits de votre père, et ne m'ôtez pas l'espérance que vous resterez
+sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah! voyez, Rose! voyez, je vous
+en supplie à genoux.... Écoutez, exaucez ma prière!
+
+Je me laissai tomber à genoux en versant d'abondantes larmes et en
+tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de
+stupeur s'était passé en elle: une joie excessive brillait sur sa
+physionomie. Les bienheureux qui voient s'entrouvrir le ciel n'ont pas
+un sourire plus céleste. Pendant que je répétais ma prière avec plus
+d'ardeur, elle me tendit la main et me dit:
+
+--Ah! j'en étais sûre, et cependant, je n'osais pas y croire tout à
+fait; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, Léon! Si Dieu
+a décidé de ma vie, maintenant je puis mourir!
+
+Tout à coup je fus saisi d'une émotion terrible, je sautai debout en
+tremblant, et je courbai la tête en poussant un cri étouffé. Une porte
+s'était ouverte, et M. Pavelyn m'avait vu agenouillé aux pieds de sa
+fille! Cependant ce n'était pas cela qui m'agitait; car j'aurais
+facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante; mais, dans le
+regard qu'il fixait sur moi, il y avait tant d'amertume et un courroux
+si sombre, quoiqu'il fût contenu, que je ne pus douter qu'il n'eût
+surpris le secret de mon amour pour sa fille.
+
+Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d'une sonnette et attendit
+l'arrivée d'un domestique. Ce fut un moment anxieux; un silence de mort
+régnait dans le salon; Rose tenait ses yeux baissés; j'étais plus mort
+que vif, et je dus m'appuyer au marbre de la cheminée pour ne pas plier
+sur mes jambes chancelantes.
+
+Une servante parut.
+
+--Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de
+venir auprès d'elle sur-le-champ.
+
+Dès que la servante eut disparu, mon protecteur, irrité, me dit d'une
+voix dont l'altération glaça mon sang dans mes veines:
+
+--Venez, suivez-moi; je dois être seul avec vous.
+
+Comme dans mon trouble et ma défaillance je ne m'empressais pas de lui
+obéir, il me saisit par la main et m'entraîna hors du salon. Près de la
+porte, je retournai la tête, dans un mouvement involontaire: c'était mon
+âme qui, par un dernier regard, voulait dire un éternel adieu à l'âme
+qu'elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt levé vers le ciel, comme
+une prophétesse; ses traits étaient illuminés; l'espérance et la foi
+rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu'elle
+me disait adieu jusque dans le sein de Dieu.
+
+M. Pavelyn paraissait péniblement affecté de l'attitude de sa fille, car
+il me serrait le poignet et m'entraîna à grands pas dans une chambre
+retirée dont il ferma la porte derrière lui.
+
+Je demeurai immobile à la place même où mon bienfaiteur m'avait
+conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda
+silencieusement; je ne pus supporter ce regard, et je me laissai tomber
+sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes larmes.
+
+--Ainsi, voilà ma récompense! s'écria M. Pavelyn d'une voix altérée. Cet
+enfant que j'ai tiré de la pauvreté, que j'ai aimé comme un fils, que
+j'ai comblé de bienfaits, cet enfant était un serpent qui s'est glissé
+dans ma famille pour empoisonner ma vie! Le fils du sabotier, non
+content d'oser lever les yeux sur l'héritière de ma fortune et de mon
+nom, voudrait entraîner ma fille unique à partager son coupable amour!
+Insensé! La reconnaissance n'avait-elle donc pas assez de puissance dans
+votre coeur pour étouffer une pareille inclination? Ne prévoyiez-vous
+pas que vous alliez commettre une lâcheté et un crime! Qu'avez-vous osé
+croire? qu'avez-vous osé espérer? Ah! c'est une malédiction de Dieu.
+
+J'étais pâle comme la mort; je tremblais; je me tordais les mains de
+désespoir; je tendais les bras vers M. Pavelyn en bégayant des paroles
+confuses. Mon émotion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon
+désespoir sans bornes éveillèrent quelque compassion dans le coeur de
+mon bienfaiteur; car ce fut avec moins de colère qu'il reprit:
+
+--Non, ne répétez pas l'aveu de votre coupable égarement; j'ai tout
+entendu. Hélas! puisse le ciel vous le pardonner! Tandis que je vous
+prodiguais mon amitié, et que je songeais nuit et jour à votre avenir,
+vous parliez à mon enfant d'un amour qui devait abréger notre vie à
+tous, et couvrir notre tombe d'une honte ineffaçable.
+
+La blessure sanglante que me fit cette accusation me rendit la parole;
+j'essayai, à travers mes sanglots, de faire comprendre à M. Pavelyn que
+je n'avais jamais, avant cette journée fatale, trahi par un mot ni par
+un signe la malheureuse passion que j'avais pour Rose. Je lui dis
+combien j'avais lutté et souffert; comment j'étais retourné à Bodeghem
+avec l'intention de ne plus fouler le pavé de la ville d'Anvers, et
+comment mon amaigrissement et ma fièvre n'étaient que la conséquence du
+combat désespéré que j'avais livré contre moi-même.--Enfin, je me jetai
+aux pieds de mon bienfaiteur, et, les arrosant de mes larmes, j'implorai
+sa pitié et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, fût-ce au bout
+de la terre; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa
+malédiction. Il me releva d'un geste bref et répondit:
+
+--Malheureux, je vous ai tant aimé, que, maintenant encore, je puis
+croire à votre innocence! Je ne vous ferai donc plus de reproches
+inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre fol amour
+pour Rose, ni de sa faiblesse.... C'est un grand bonheur, oui, oui; car,
+si quelqu'un avait surpris ce terrible secret, où irais-je cacher ma
+honte? Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur? Et
+Conrad de Somerghem qui se saurait repoussé pour un.... Non, je surmonte
+ma colère, mon indignation; c'est une consolation pour moi que,
+maintenant du moins, vous sentiez ce qu'un devoir inexorable exige de
+vous. C'est assez. Le silence, l'éternel oubli doit ensevelir ce secret;
+vous comprendrez, je l'espère, que vous devez quitter immédiatement
+cette maison. Partez, allez loin, très-loin; que personne de nous
+n'entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout puisse oublier
+jusqu'à votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, Léon, si
+vous êtes reconnaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne
+volonté et avec conscience à cette nécessité.... On a besoin d'argent
+pour voyager; je ne veux pas que vous manquiez de rien.
+
+À ces mots, il posa une bourse à côté de moi sur la table; mais, moi,
+anéanti par tant de bonté, je m'élançai vers lui, et lui pris les mains
+que j'arrosai de mes larmes en m'écriant:
+
+--Oh! merci, merci! je prierai Dieu sans cesse pour qu'il vous accorde
+ses bénédictions! Adieu! ayez pitié de l'infortuné dont le dernier
+soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh! mon Dieu.... Adieu,
+noble coeur, généreux protecteur, adieu!
+
+En achevant ces mots, je m'enfuis. Je me précipitai dans la rue comme un
+aveugle, et, poursuivi par l'angoisse et le désespoir, je courus droit
+devant moi, sans savoir ce que je faisais. Je sortis de la ville par la
+première porte qui se présenta devant moi, et lorsque j'arrivai au bout
+du faubourg et que je vis le monde ouvert devant moi je poussai un cri
+de joie, et je redoublai de vitesse, comme si chaque pas qui m'éloignait
+de la demeure de mon bienfaiteur devait diminuer le poids de ma honte et
+l'horreur de mon crime.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Le premier jour de ma fuite, je tombai d'épuisement près d'un village
+non loin de Bruxelles. Quoique j'eusse refusé le secours que m'avait
+offert mon protecteur, je n'étais pas sans argent. Je possédais trois
+napoléons d'or et quatre ou cinq francs en menue monnaie. Après quelques
+moments de repos, j'entrai dans le village et je cherchai une auberge.
+Le lendemain, au point du jour, je repris mon voyage dans la direction
+de la France, car je croyais que, dans ce grand pays dont je connaissais
+bien la langue, je trouverais mieux qu'ailleurs les moyens de me cacher
+et de soutenir ma vie amère sans qu'on en apprît jamais rien à Anvers.
+
+Après avoir marché pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai
+enfin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux
+environs de Compiègne. Maintenant qu'il y avait entre Rose et moi une
+distance de cinquante à soixante lieues, maintenant que je me savais
+éloigné de toutes les grandes routes et que je n'avais plus à craindre
+que l'on pût découvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la
+nécessité de continuer mon voyage. Les gens chez qui j'étais logé ne
+m'inquiétaient pas par des questions indiscrètes et ne s'étonnaient pas
+de ma singulière taciturnité.
+
+Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons où l'on pouvait
+rêver tout à son aise, et à peu de distance s'étendait la forêt
+impériale de Compiègne, où les malheureux peuvent s'égarer dans la plus
+complète solitude avec leurs tristes pensées.
+
+C'était le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette
+forêt que je passais mes journées, immobile pendant des heures entières,
+les yeux fixés sur un même point et les bras croisés sur ma poitrine; ou
+bien allant et venant, riant et soupirant, répandant sur le gazon la
+rosée de mes larmes jusqu'à ce que la cloche de midi ou l'obscurité du
+soir me rappelât au village.
+
+Je pensais à ma mère, à M. Pavelyn et à mon avenir perdu: je sentais les
+remords de ma conscience; je voyais pleurer mes bienfaiteurs à la vue du
+dépérissement de leur enfant; j'entendais une malédiction sortir de leur
+bouche contre l'ingrat dont l'orgueil insensé était la cause du malheur
+de leur vie; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions
+qui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon âme malade assez de
+force pour les chasser, et pour évoquer à leur place une autre image,
+une resplendissante et admirable apparition. Alors Rose s'élevait à mes
+yeux, des brouillards de la forêt, avec le sourire de l'espérance aux
+lèvres, le feu de l'enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt
+le ciel, comme elle m'était apparue lors de notre fatal et éternel
+adieu. D'autres fois, j'écoutais une voix plaintive et je voyais à
+travers le feuillage l'ombre vaporeuse d'une vierge angélique. C'était
+l'âme de Rose qui venait me répéter l'aveu de son amour. «Plutôt mourir!
+plutôt mourir!» murmurait-elle à mon oreille d'une voix solennelle et
+touchante. Et alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me
+sentais heureux par-dessus tous les hommes, et je riais au fond de la
+forêt solitaire, comme un pauvre fou qui a perdu la conscience de
+lui-même.
+
+Malgré le dérangement maladif de mon esprit, je songeais à ma mère avec
+une profonde inquiétude. Elle ne s'étonnerait pas pendant la première
+semaine de mon départ combien je resterais de jours à Anvers; mais enfin
+elle s'informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elle
+point frappée en apprenant que j'avais disparu sans laisser aucune trace
+derrière moi! Je devais et je voulais lui écrire. Mais que lui dirais-je
+dans cette lettre? Je ne pouvais pas lui révéler la vérité; car je
+voulais accomplir avec une religieuse fidélité la promesse que j'avais
+faite à mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour
+commencer une lettre mensongère; mais le mensonge ne voulait pas sortir
+de ma plume.
+
+Après une lutte qui dura quatre jours, je cédai enfin à l'impérieuse
+nécessité, et j'écrivis à ma mère. Je lui dis avec mille protestations
+d'amour, et en implorant son pardon, que je voulais entreprendre un
+voyage en France, en Allemagne et en Italie, pour compléter mon
+éducation d'artiste. Que j'étais parti sans lui dire adieu, de crainte
+que mes parents ou M. Pavelyn ne me détournassent de l'exécution d'un
+projet qui me poursuivait depuis plus d'une année et qui m'avait rendu
+malade. J'ajoutai qu'elle ne devait pas être inquiète de moi, que je lui
+donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours à elle
+avec amour et que je reviendrais le plus tôt possible, avec la ferme
+volonté d'embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse.
+
+Pour ne pas laisser deviner à mes parents le lieu de mon séjour ou le
+lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la
+chaussée voisine, et je me fis conduire jusqu'à Reims, où je jetai ma
+lettre à la poste. Le soir, j'étais revenu dans le village.
+
+Cette lettre à ma mère m'avait coûté bien des efforts incroyables; mais,
+maintenant qu'elle était partie et que je pouvais espérer que mes
+parents seraient du moins rassurés sur mon existence, je sentais mon
+coeur déchargé d'un poids étouffant, et mon esprit tout à fait libre de
+se livrer, dans un oubli complet, à ses continuelles rêveries.
+
+Je n'aurais point, de longtemps, songé à quitter mon village, solitaire,
+car j'aimais la forêt de Compiègne et ses sentiers ombreux; mais je
+m'aperçus bientôt que mes finances étaient presque épuisées. D'ailleurs,
+mes singulières allures commençaient à être remarquées dans le village,
+et l'on me faisait des questions indiscrètes qui me déplaisaient. Il
+fallait donc prendre un parti et m'en aller. Paris était le seul endroit
+où je pusse me rendre avec l'espoir de rester inconnu et caché dans la
+foule, et de trouver de l'ouvrage comme sculpteur, afin d'échapper à la
+misère qui me menaçait.
+
+Deux jours après, j'entrais, le bâton de voyage à la main, dans la
+capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un petit
+hôtel garni; mais alors, rappelé à l'économie par la vue de ma dernière
+pièce de cinq francs, je cherchai un logement moins coûteux. Je pris
+possession d'une petite chambre sous les combles d'une haute maison dans
+la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière le Panthéon. De là, mes
+yeux embrassaient tout le panorama de l'immense cité, et mon regard
+pouvait se perdre pendant des heures dans l'horizon brumeux, comme dans
+l'infini. À mes pieds grondait le roulement de milliers de voitures;
+au-dessus de ma tête bruissait le mouvement d'un million d'habitants;
+j'entendais même, dans la maison qui me servait d'asile, le chant de
+gens joyeux, le cri des enfants, et les appels des personnes qui
+montaient et descendaient l'escalier; mais tous ces bruits m'étaient
+étrangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je
+me sentais plus loin du monde et plus isolé que dans le petit village
+perdu près de Compiègne.
+
+Dès la première heure de mon séjour dans cette petite chambre, elle me
+devint chère. Quelle autre patrie était mieux faite pour mon âme
+attristée, que cet étroit réduit, perdu sous le toit d'une maison qui
+était elle-même un petit monde, mais avec un horizon sans limites, où
+mes pensées pouvaient s'égarer en toute liberté?
+
+Si la nécessité n'avait pas interrompu mes rêves, il me semble que
+j'aurais passé toute ma vie la tête penchée hors de ma petite fenêtre.
+Mais il n'y avait pas moyen d'oublier que la pauvreté se tenait à mes
+côtés. Je m'arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je descendis dans la
+rue, pour aller demander de l'ouvrage chez les maîtres statuaires, comme
+je l'avais déjà fait infructueusement depuis plusieurs jours.
+
+Ce jour-là, je devais être plus heureux. Je m'adressai à un sculpteur
+très-estimé, qui demeurait dans une maison de la rue de Seine, en lui
+disant que j'étais un jeune artiste, un premier prix de l'Académie
+d'Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner
+dans ses études; mais que, me trouvant sans argent, j'étais obligé de
+chercher de l'ouvrage pour vivre. L'humilité de mon langage lui inspira
+sans doute de la confiance; car il ne m'en demanda pas davantage, et me
+conduisit sur-le-champ dans un grand atelier où beaucoup de jeunes gens
+et même d'hommes faits étaient occupés à tailler dans le bois et dans la
+pierre différentes statues, et des ornements de toute espèce.--Il appela
+le chef de l'atelier, lui dit quelques mots à voix basse; puis, se
+tournant vers moi:
+
+--On va vous mettre à l'épreuve, mon garçon, dit-il. Ce soir, je verrai
+ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l'ouvrage. À
+l'oeuvre donc, et bon courage!
+
+On m'apporta une petite ébauche en plâtre représentant un archange, et
+un bloc de bois de tilleul, où je devais tailler la tête de l'ange
+jusqu'au cou, grande quatre fois comme le modèle. On me procura en même
+temps tout ce qu'il me fallait: un établi, des outils, et même une
+blouse grise, pour ne pas souiller mes habits.
+
+Vers le soir, j'avais presque entièrement terminé la tête d'ange.
+J'étais content de moi-même, car j'avais la conviction que mon essai
+était parfaitement réussi. Aussi, je travaillais avec tant d'ardeur, que
+je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur était
+derrière moi, et regardait ce que je faisais.
+
+Il me tapa sur l'épaule, et me dit avec un sourire aimable:
+
+--Oh! oh! mon gaillard, vous osez corriger le modèle! C'est égal, j'aime
+cela, quand la hardiesse marche de pair avec le talent. Je suis
+satisfait; vous travaillerez pour moi; et, pour vous faire voir que je
+veux du bien à de jeunes artistes comme vous, je vous donnerai le
+salaire d'un premier ouvrier.
+
+Depuis ce jour, je travaillai dans le grand atelier au milieu de
+nombreux compagnons. Il y avait à exécuter, pour une église de la ville
+de Bordeaux, un grand autel avec toutes ses statues et tous ses
+ornements. L'ouvrage se trouvait en retard et était pressé. C'est à
+cette circonstance que je devais mon admission immédiate.
+
+Dès le premier jour de mon entrée à l'atelier, mes camarades avaient
+tâché de savoir qui j'étais. Au commencement, ils excusèrent ma
+discrétion et ma réserve; mais bientôt mon continuel silence les aigrit,
+et je devins de plus en plus l'objet de leurs railleries, sinon de leur
+haine.--Cette disposition hostile de mes camarades m'affligea; je fis
+tous mes efforts pour être un peu plus communicatif, et pour leur être
+agréable; mais j'eus beau me faire violence, je ne parvins pas à chasser
+les images qui, même pendant que je travaillais avec ardeur, étaient
+sans cesse présentes à mon esprit, et l'emportaient dans le monde des
+idées tristes.... Rose, toujours Rose! qui me montrait le ciel comme la
+patrie des pauvres bannis du bonheur, et murmurait à mon oreille:
+«Plutôt mourir! plutôt mourir!»
+
+Lorsque la fin des heures de travail me rendait ma liberté, je prenais
+mon vol, comme un oiseau échappé de sa cage, vers la montagne
+Sainte-Geneviève, et je m'asseyais sur une chaise devant ma petite
+fenêtre, et je regardais d'un oeil vague les reflets dorés du soir, et
+je rêvais d'elle, de son sourire et de son aveu; ou bien je pensais à sa
+maladie, au chagrin de ma pauvre mère, et je pleurais, et je suppliais
+Dieu, les mains levées vers lui, de la protéger et de me pardonner, dans
+sa miséricorde infinie. Et je ne quittais ma place favorite que quand la
+fatigue m'obligeait à me mettre au lit pour réparer mes forces.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades à
+l'achèvement du grand autel.
+
+Un jour, le sculpteur me fit appeler dans son atelier particulier. Il me
+montra un modèle de plâtre--qu'à son ancre symbolique on pouvait
+reconnaître pour une personnification de l'Espérance,--et me dit de
+l'examiner avec attention, parce qu'il désirait avoir mon avis.
+
+--Eh bien, demanda-t-il après quelques instants, que pensez-vous de
+cette statue?
+
+--Telle qu'elle est comprise, je la trouve extrêmement belle,
+répondis-je d'un ton craintif.
+
+--Telle qu'elle est comprise? répéta-t-il. Il y a donc une restriction?
+Voyons, parlez franchement; je ne vous ai pas appelé ici pour recevoir
+vos éloges, il manque quelque chose à cette ébauche. Si vous pouvez
+trouver ce que c'est, vous me rendrez service; car cela commence à
+m'ennuyer terriblement.
+
+--Mon talent est trop borné, murmurai-je, pour que j'ose critiquer une
+si belle oeuvre; cependant je reconnais que, si j'avais dû
+l'entreprendre moi-même, mon imagination me l'eût fait concevoir moins
+bien sans doute, mais autrement.
+
+--Mais comment l'auriez-vous conçue? C'est précisément là ce que je veux
+savoir, s'écria mon maître avec impatience.
+
+Je lui expliquai que, d'après moi, la beauté corporelle que les Grecs
+ont recherchée, répondait sans doute à leurs moeurs et à leur religion;
+que le christianisme, regardant le corps comme poussière, avait plutôt
+pour but, dans l'art, de traduire les émotions de l'âme immortelle.
+L'ébauche de la statue de l'Espérance, si elle était mon ouvrage, ne
+ressemblerait donc pas tant à une divinité grecque; je la ferais plus
+humaine, trop humaine probablement.
+
+Mon maître paraissait écouter mes paroles avec plaisir Il m'arracha
+encore une remarque sur l'expression du visage de sa statue. D'abord, je
+tâchai de lui faire comprendre, avec la plus grande réserve, que je
+trouvais l'expression trop calme, trop froide, et manquant d'élan vers
+celui qui est la source de toute espérance. Insensiblement je me laissai
+entraîner par mon sentiment; on avait touché une des cordes de mon
+coeur, qui n'en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je
+représentai l'espérance comme l'unique source de toute foi, de toute
+religion, de toute joie;--car, si le Créateur n'avait pas mis au coeur
+de l'homme l'étincelle lumineuse de l'espérance, où celui-ci
+trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les
+douleurs et la travail de la vie, s'il ne savait pas qu'un être suprême
+lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances?
+
+Mon maître fut vivement touché de mon langage enthousiaste, et, tout en
+me disant que je me laissais peut-être exalter jusqu'à l'exagération, il
+me serra la main avec une satisfaction sincère.
+
+Il m'expliqua pourquoi cette ébauche l'ennuyait, comme il me l'avait
+dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d'un magnifique cabinet
+d'objets d'art, lui avait commandé la statue de marbre de l'Espérance,
+pour être placée au milieu de plusieurs chefs-d'oeuvre de sculpture. Ce
+banquier, originaire d'Allemagne, était un homme très-religieux. Il
+avait sur l'art d'autres idées que celles qui sont reçues en France.
+Plusieurs fois déjà, il était venu voir le modèle ébauché, et, chaque
+fois, il s'en était montré mécontent, malgré les nombreuses
+modifications que mon maître y avait faites. Le banquier avait à peu
+près les mêmes idées que moi sur les exigences de ce que nous appelons
+l'art chrétien, et cela étonnait grandement mon maître. Quoiqu'il en
+soit, mon maître tenait beaucoup à satisfaire le riche amateur, et il me
+pria instamment de lui dire d'une façon plus précise et plus détaillée
+comment je croyais que la pose, l'expression et les formes de sa statue
+devaient être pour répondre au voeu du banquier.
+
+Je parlai si longtemps et je conseillai tant de changements, qu'à la fin
+aucune des parties de sa composition n'avait échappé à mes critiques,
+cependant comme je parlais avec beaucoup de respect, ma franchise ne
+blessa pas le sculpteur. Il secoua la tête d'un air pensif, et dit:
+
+--Vous autres, hommes du Nord, vous comprenez l'art autrement que nous
+le comprenons en France aujourd'hui. Qui a tort? Qui a raison? Nous
+laisserons la question pendante. En tous cas, je me fais vieux, et ce
+n'est pas à mon âge que l'on change son esprit et ses yeux. Il m'est
+impossible de satisfaire le banquier; et cependant je serais
+profondément désolé si je devais perdre quelque chose de son estime et
+de sa haute protection.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Mais, mon brave garçon, demanda tout à coup mon maître, si je vous
+priais de faire une maquette d'après vos idées, y mettriez-vous le
+cachet de vos sentiments sur l'art chrétien?
+
+--J'ose l'espérer, quant à l'idée du moins, répondis-je. Quant aux
+formes et aux proportions des différentes parties, votre main de maître
+devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et
+inexpérimenté.
+
+--Ah! c'est naturellement ainsi que je l'entends, s'écria le sculpteur.
+Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pièces de l'autel achevé.
+Pour le placer dans l'église, je serai au moins huit jours absent. Il y
+a là-haut, au troisième étage, une petite chambre où je travaille
+quelquefois. J'y ferai monter de la terre glaise. C'est là que vous
+ferez votre ébauche. Il y a une sonnette; l'apprenti viendra à votre
+appel pour recevoir vos ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette
+chambre. Je défendrai que personne vienne vous déranger. Vous profiterez
+de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous
+pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous êtes capable.... Ainsi
+c'est dit, n'est-ce pas, demain vous vous mettrez à l'oeuvre? Et vous me
+ferez une Espérance chrétienne.
+
+Je promis de faire de mon mieux pour mériter son approbation.
+
+Le lendemain, je pétrissais l'argile avec passion, car j'étais si
+exalté, et je voyais mon idéal si net et si vivant devant mes yeux que
+je jugeai inutile de modeler une ébauche en petit pour me guider dans
+mon travail.
+
+Quelle serait ma statue? Où trouverais-je mon inspiration? Mais qui, sur
+la terre, avait, comme moi, vu l'Espérance incarnée en une créature
+humaine? Rose! Rose avec son doigt tendu vers le ciel, avec toute son
+âme dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illuminé par la foi en
+une vie meilleure, levé vers Dieu, la source de toute espérance!--Oh!
+j'étais encore artiste! Toute la vivacité de mon esprit m'était revenue;
+je ne pensais plus qu'à ma création, et je me sentis si heureux et si
+grand, que, sans m'en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l'argile
+que je pétrissais sous mes doigts fiévreux. Et, comment en eût-il été
+autrement? Ce que je faisais c'était l'incarnation de mon amour, de ma
+croyance, de mon espoir! Rose était là, devant moi; comme l'ange
+inspirateur de l'artiste! Et moi, en travaillant, je me sentais plus
+près d'elle, et en communication plus intime avec son âme que dans mes
+rêves les plus trompeurs. Aussi l'argile se façonnait comme par
+enchantement entre mes mains. J'aurais eu vingt bras, que je n'eusse pas
+pu travailler plus vite!
+
+Cependant, lorsque j'eus entièrement modelé ma statue avec son caractère
+propre, mais encore grossièrement ébauché, une difficulté que j'avais
+vainement essayé d'écarter m'effraya. Non-seulement ma statue avait
+l'attitude solennelle et l'expression enthousiaste de Rose au moment où
+elle m'avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c'était si exactement
+sa figure, que ma main avait involontairement imprimé, sur ses traits et
+dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue était donc
+trop grêle de formes et trop maigre.
+
+Je luttai longtemps pour corriger ce défaut; enfin je réussis en partie,
+et mon ébauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui
+ôter son apparence maladive.
+
+Alors je me mis à travailler avec plus de confiance et plus d'ardeur, et
+je poussai si vivement l'exécution, que je passai presque tout le
+huitième jour à contempler mon oeuvre avec ravissement, ne voyant plus
+aucune correction à y faire.
+
+Mon maître était revenu dans l'après-midi. Je reconnus sa voix dans
+l'escalier, et j'attendis, coeur palpitant, qu'il ouvrit la porte de ma
+chambre. Quel serait son jugement?
+
+Enfin il parut, et s'écria aussitôt qu'il me vit:
+
+--Eh bien, mon garçon, a-t-on réussi? a-t-on bien travaillé? Voyons
+comment vous comprenez l'Espérance chrétienne.
+
+A ces mots, il s'approcha de ma statue; mais il recula, frappé d'un
+sentiment dont je ne pus me rendre compte, et la considéra un instant en
+se parlant à lui-même.--Puis il s'élança vers moi, me prit la main, la
+serra avec force, et dit d'une voix émue:
+
+--Mais vous êtes un artiste, vous! un grand artiste! Les formes sont un
+peu grêles; mais cela ne fait rien, je les corrigerai. Vous avez trop
+d'inspiration et trop de talent pour ne pas acquérir, avec le temps, une
+grande célébrité. Pauvre garçon! vous perdez votre temps ici, à tailler
+le bois et la pierre pour gagner un morceau de pain! Cela n'est pas
+juste; à chacun selon son mérite; je vous procurerai les moyens de vous
+faire connaître.... Et, en attendant, je double dès aujourd'hui votre
+salaire. Tant que vous resterez ici, vous ne serez pas mon ouvrier, vous
+serez mon ami; nous causerons de l'art ensemble; j'apporterai mon
+expérience, et vous, l'enthousiasme de votre coeur jeune et chaud. Nous
+y gagnerons tous les deux.
+
+Je remerciai mon généreux maître, les larmes aux yeux; mais il ne me
+laissa pas le temps d'exprimer ce que je sentais.
+
+--Je cours chez le banquier, s'écria-t-il. Il faut qu'il vienne, qu'il
+vienne à l'instant. Il serait bien difficile s'il n'était pas content,
+cette fois. S'il est chez lui, je le ramène avec moi. Jetez ces morceaux
+d'argile, et laissez descendre un peu le rideau; votre statue ne reçoit
+pas assez de lumière.
+
+À ces mots, il descendit l'escalier quatre à quatre, me laissant en
+proie à une émotion d'orgueil et de joie.
+
+Après une demi-heure d'attente, j'entendis un bruit de pas qui montaient
+à l'étage où se trouvait mon atelier. Je me retirai dans un coin de la
+chambre pour ne gêner personne, et je m'assis devant une table en
+faisant semblant de dessiner.
+
+J'entendis un cri d'admiration poussé par le banquier, qui dit à mon
+maître:
+
+--C'est superbe! je vous félicite. Vous avez enfin compris mieux que moi
+ce que je désirais. Recevez mes sincères remerciements. Oh! la nature
+vit! Et quelle expression, quel élan vers Dieu! Oui, oui! c'est ainsi
+qu'il faut représenter l'Espérance des chrétiens....
+
+--Et si je vous disais que je ne suis pas l'auteur de cette statue?
+répliqua mon maître.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda le banquier surpris.
+
+--J'y changerai bien quelque chose, répondit le sculpteur. Elle est trop
+maigre, et il y a, çà et là, de petits détails qui doivent être
+corrigés; mais je ne veux pas m'attribuer le mérite d'autrui. L'auteur
+de la statue que vous admirez est le jeune homme que vous voyez dessiner
+à cette table.
+
+Et, se tournant vers moi, il me cria:
+
+--Venez ici, mon ami, et recevez vous-même les éloges qui vous
+appartiennent légitimement.
+
+J'obéis. Le banquier s'avança vers moi et se mit à me louer
+chaleureusement et à vanter mon oeuvre. Ému et confus, je tenais les
+yeux baissés; mais mon maître me frappa vivement sur l'épaule, et
+s'écria:
+
+--Ah! monsieur Léon, vous êtes là comme une timide jeune fille. Levez la
+tête et regardez hardiment devant vous, comme un artiste tel que vous a
+le droit de le faire.
+
+Le banquier se gratta le front en murmurant:
+
+--Monsieur Léon? Ce serait étrange! qui sait? En effet; maître, je
+connais tous vos élèves, mais ce jeune homme, je ne l'ai pas encore vu
+ici.--Vous vous nommez donc Léon? demanda-t-il en s'adressant à moi.
+Excusez mon indiscrétion, je vous prie. Quelle est votre patrie? quelle
+ville habitent vos parents? quel est votre nom de famille?
+
+Je répondis à ses questions avec franchise.
+
+C'est merveilleux! dit-il. Sans cette statue, je ne vous aurais
+peut-être jamais trouvé. Cependant il y a quinze jours que je vous fais
+chercher dans tous les ateliers et les musées de Paris. Mais qui se fût
+imaginé que je vous trouverais dans une maison où je connais tout le
+monde? J'ai une lettre pour vous, une lettre très-pressée. Elle est d'un
+riche négociant d'Anvers. Mais vous devez le connaître: M. Pavelyn est
+son nom. Je ne sais ce qu'il vous veut, mais il me supplie de ne pas
+perdre un instant pour vous remettre sa lettre, si je vous découvre. Je
+lui ai promis de ne rien négliger pour satisfaire son ardent désir. Je
+vais envoyer immédiatement mon domestique, qui m'attend en bas, demander
+la lettre à mon premier commis. Il ira en voiture, et sera de retour en
+un instant.
+
+Il descendit pour donner ses ordres, puis remonta sur-le-champ dans
+l'atelier. Il regarda encore ma statue, loua en particulier chacun des
+mérites qu'il croyait y découvrir, causa avec moi de l'art païen, de
+l'art gothique et de l'art moderne, et me promit sa puissante
+protection.
+
+Il fut interrompu par l'arrivée de son valet, qui lui présenta une
+lettre cachetée, qu'il me remit immédiatement.
+
+C'était bien M. Pavelyn qui avait écrit mon nom sur l'enveloppe. J'étais
+tremblant et pâle d'une curiosité inquiète en ouvrant la lettre....
+Mais, dès que j'en eus parcouru les deux premières lignes, un voile
+descendit devant mes yeux; je poussai un cri déchirant; mes jambes se
+dérobèrent sous moi, et je m'affaissai au pied de ma statue.
+
+Mon maître me prit dans ses bras; le valet qui avait apporté la lettre
+prit de l'eau dans un vase, et se disposait à mouiller mon front. Mais
+je n'étais pas tout à fait évanoui, et je fis signe qu'on me laissât
+respirer un peu. Je ne pouvais croire l'écrit qui gisait tout ouvert à
+mes pieds, et mon premier mouvement fut de le reprendre et d'y porter
+les yeux de nouveau. Je lus à voix haute les affreuses paroles qui
+m'avaient fait succomber à ma douleur et à mon épouvante:
+
+«Venez, venez vite, Léon! hélas! elle marche d'un pas rapide vers la
+mort. Un seul espoir nous reste: votre présence peut encore, peut-être,
+lui sauver la vie. Venez! ma pauvre Rose vous appelle jour et nuit!»
+
+Je n'en lus pas davantage. Avec un nouveau cri, j'arrachai ma blouse
+grise, et je saisis mes vêtements.
+
+--Mais qu'avez-vous? que voulez-vous faire? s'écria mon maître, effrayé
+de la violence de mes mouvements.
+
+--Partir, je dois partir! m'écriai-je. Elle meurt! elle m'appelle!
+Adieu!
+
+--Elle meurt? Qui? demanda-t-on.
+
+--Là-bas! elle! l'Espérance... ma statue! hurlai-je comme un fou.
+
+Mon maître se plaça devant la porte et me barra le passage.
+
+--Pauvre garçon! dit-il; je ne puis vous laisser partir ainsi; votre
+cerveau est dérangé.
+
+Je lui dis d'un ton suppliant et les mains jointes:
+
+--Oh! non, non, vous vous trompez: je ne suis pas fou. Jugez, jugez
+vous-même! J'étais un pauvre enfant muet; un autre enfant, la fille de
+gens riches, m'a tiré de la misère, m'a instruit, et a fait de moi un
+artiste. Devenue femme, elle a aimé son protégé avec tant de passion,
+qu'elle paie de sa vie ce malheureux amour! Peut-être en ce moment
+est-elle étendue sur son lit de mort, elle m'appelle pour la sauver,
+pour lui fermer les yeux.... Et je ne volerais pas à son appel de
+détresse? Ah! je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi partir!
+
+--Je comprends, répondit mon maître, les yeux mouillés de larmes; mais
+vous ne retournerez pas du moins à Anvers à pied; avez-vous de l'argent?
+
+--De l'argent? balbutiai-je frappé de cette question. De l'argent? Dans
+ma chambre... trop peu, peut-être.
+
+Le généreux artiste tira quelques napoléons de sa poche, me les glissa
+dans la main et dit:
+
+--Tenez, que Dieu vous protège pendant le voyage. Partez le plus vite
+possible; nous compterons après.
+
+À peine vis-je la porte ouverte devant moi, que je me précipitai dans
+l'escalier en poussant un cri de joie, et je m'élançai dans la rue....
+
+Deux heures après, j'étais dans la chaise de poste qui devait me ramener
+en Belgique.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Après un voyage rapide, quoique terriblement lent au gré de ma fiévreuse
+impatience, j'arrivai à Anvers dans l'après-midi. Je m'élançai hors de
+la chaise de poste avant qu'elle fût complètement arrêtée, et courus
+tout d'une haleine jusqu'à la maison de M. Pavelyn; mais là, j'appris
+par un domestique que, depuis une dizaine de jours, toute la famille
+s'était rendue au château de Bodeghem, dans l'espoir que l'air de la
+campagne fortifierait un peu la malade.
+
+Sans perdre un instant, je courus chez un loueur de voitures et fis
+atteler deux bons chevaux à une légère calèche; je lui promis double
+salaire... et, un quart d'heure après, nous brûlions le pavé de la
+grande route de Bodeghem avec la rapidité du vent.
+
+Je fis arrêter la voiture devant la grille du château, je jetai une
+pièce d'or au cocher, et je sautai dans le jardin. À la porte du
+château, un domestique me salua avec un cri de joie: il me conduisit
+dans le vestibule en toute hâte, et, sans dire un mot, ouvrit la porte
+d'une chambre et s'écria:
+
+--Voici M. Léon!
+
+Trois ou quatre voix répondirent par un cri de joie à cette annonce. Je
+vis Rose se lever en sursaut de son fauteuil de malade tout chargé de
+coussins; je vis ma mère qui tenait une des mains de la pauvre malade;
+je vis M. et madame Pavelyn dont le visage s'illuminait de joie à mon
+apparition.... Mais Rose! hélas! comme la maladie l'avait changée! Ces
+joues creuses, ces yeux vitreux, ces lèvres bleues! Il était donc vrai
+que la mort avait marqué sa victime; je n'étais venu que pour la voir
+mourir!
+
+À cette affreuse pensée, je fus frappé d'un désespoir immense; je sentis
+mes jambes se dérober sons moi; j'essayai de parler; mais on eût dit que
+j'étais redevenu muet.
+
+Je remuais vainement les lèvres; aucun son ne sortait de ma bouche....
+Un torrent de larmes s'échappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur
+une chaise, anéanti et sans force, la tête cachée dans mes mains
+appuyées sur le bord de la table.
+
+J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles
+consolatrices; je sentais les bras de ma mère qui s'efforçaient de me
+faire lever la tête pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main
+et tâchait de me tirer de la douleur où j'étais plongé par les
+témoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible à tout,
+et ne répondis que par des sanglots, jusqu'au moment où Rose murmura à
+mon oreille avec l'accent de la plus ardente prière:
+
+--Léon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins pitié de ma pauvre
+mère. Vous lui déchirez cruellement le coeur! Pour l'amour de moi,
+montrez-vous courageux et rassuré sur mon sort!
+
+Ces paroles ma rappelèrent un peu à moi-même; je fis un effort pour
+surmonter ma douleur, et je levai la tête. Tandis que des larmes
+silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive
+émotion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes
+bienfaiteurs et de ma mère avait agité mon âme....
+
+Mais Rose interrompit cette explication embarrassée, et dit en me
+montrant une chaise à côté d'elle:
+
+--Venez, Léon, asseyez-vous à côté de moi. Je ne puis pas causer avec
+vous de si loin, cela me fatigue la poitrine.
+
+Quand je lui eus obéi, elle me regarda avec un sourire radieux, et
+plongea dans mes yeux un regard d'une singulière profondeur. L'amour et
+le bonheur éclairaient son pâle visage; mais cette quiétude, cette joie,
+sur ses traits flétris, me frappèrent d'une angoisse nouvelle, et je
+penchai la tête sur ma poitrine.
+
+--Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une
+voix calme et gaie. Ah! si vous n'étiez pas venu, je n'aurais peut-être
+pas eu la force ni le courage d'espérer une vie plus longue; mais,
+maintenant que vous voilà, je me sens déjà beaucoup mieux. Mon coeur bat
+plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de
+mes forces, qui me donne la certitude que j'échapperai à la consomption.
+Vous verrez: dès demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec
+ma bonne mère; nous parlerons de notre enfance; nous évoquerons nos plus
+doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la
+beauté de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je
+reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement à la santé. Oui,
+oui, Léon, j'en suis sûre; le bon Dieu vous a destiné à me rendre deux
+fois la vie. Votre vue seule suffit pour me guérir. Prenez donc courage,
+vous tous qui m'aimez si tendrement; car la lumière de la délivrance a
+lui pour moi.
+
+Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une
+profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commençai à chanceler
+dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui éclaira mon visage
+trahit le doux espoir qui était descendu dans mon coeur.
+
+Rose parla encore pendant quelque temps avec la même confiance exaltée,
+jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de larmes dans les yeux de sa mère et
+qu'elle crût avoir effacé l'impression de mon désespoir. Alors elle se
+mit à m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres
+détails, comment j'avais vécu pendant ma longue absence, et ce qui
+m'était arrivé.
+
+Pour m'engager à en faire le récit circonstancié, elle prétendit qu'il
+n'y avait pas de meilleur moyen, pour guérir un malade, que de lui faire
+oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m'interrompit souvent
+par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si
+gaie, que je finis par croire que je m'étais effrayé à tort, et qu'il
+n'y avait aucune raison de désespérer d'une prompte guérison.
+
+M. et madame Pavelyn écoutaient, les yeux brillants de bonheur; et il
+était visible qu'ils s'abandonnaient plus encore que moi à cette douce
+espérance.
+
+Mon bienfaiteur prit part à la conversation; il fut extrêmement
+affectueux et me montra à différentes reprises que, malgré son chagrin,
+il n'avait cessé de m'aimer.
+
+Comme j'étais arrivé à Bodeghem très-tard dans l'après-midi, le
+crépuscule du soir commençait déjà à obscurcir la clarté du jour,
+pendant que nous oubliions nos peines et nos inquiétudes dans une
+conversation pleine de charme et de consolation. Rose nous étonnait par
+sa vivacité, son courage et sa gaieté. Ses lèvres avaient repris leurs
+fraîches couleurs par la circulation d'un sang plus chaud; ses yeux
+brillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant
+de liberté d'esprit et tant de force, qu'il ne restait plus en elle
+d'autres symptômes de maladie que l'extrême maigreur de ses joues et de
+ses membres.
+
+En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle.
+Lui aussi parut stupéfait du changement favorable qu'il remarqua sur la
+physionomie de Rose, et il secoua la tête en souriant.
+
+Après m'avoir cordialement souhaité la bienvenue, comme à une vieille
+connaissance, il s'approcha de la malade et lui tâta le pouls pendant
+quelques minutes.
+
+Puis il dit d'une voix qui trahissait une certaine inquiétude:
+
+--Quelle agitation dans le sang! Cette force nouvelle est étonnante.
+Espérons; une réaction favorable va peut-être se déclarer; mais, si nous
+ne faisions pas cesser cette émotion trop vive, maintenant qu'il en est
+temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle Rose est
+très-fatiguée, quoiqu'elle n'en ait pas l'air. Il faut qu'elle prenne du
+repos. Ainsi, monsieur Léon, vous qui avez plus de force sur vous-même,
+quittez-la maintenant. Et vous, mademoiselle, remettez à demain le
+plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte
+pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, l'entretien que mon
+devoir m'oblige à faire cesser.
+
+Nous avions tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil
+très-sage; car, maintenant que notre attention était éveillée, nous ne
+pouvions méconnaître que Rose fût dans un état d'agitation extrême.
+
+Ma mère prit pour prétexte que mon père, qui était allé dans un village
+voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour à la maison,
+et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps mon retour.
+
+Rose me supplia à mains jointes de revenir la voir le lendemain de
+très-bonne heure. Ses yeux bleus faisaient rayonner sur moi un sourire
+d'une douceur céleste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai
+consolé et presque heureux, à côté de ma mère, vers notre demeure.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Le lendemain, après une nuit agitée par des rêves pleins d'espoir et
+d'inquiétude, je me levai aux premières lueurs du matin; mais, si vif
+que fût mon désir d'être auprès de Rose, je restai avec mes parents
+pour leur parler de ma fuite et de ma position.
+
+Je sentais, et ma mère me l'avait bien fait comprendre, que Rose avait
+été très-fatiguée, et que je ne pouvais pas la priver d'un repos si
+nécessaire par une visite trop matinale.
+
+Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j'osai me diriger vers
+le château.
+
+En entrant dans le jardin, je vis de loin Rose assise avec sa mère sous
+l'ombrage d'un tilleul touffu. Cette preuve que les émotions de la
+veille ne lui avaient pas été fatales me rendit si joyeux, que je
+poussai un cri de triomphe.
+
+Tandis que j'exprimais ma joie et mon espoir, Rose me fit signe de
+m'asseoir à côte d'elle.
+
+Madame Pavelyn, après avoir échangé quelques paroles avec nous, se leva
+et s'éloigna sous prétexte d'aller chercher quelque chose dans la
+maison.
+
+Dès qu'elle eut disparu, Rose me dit:
+
+--Léon, j'ai prié ma mère de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai
+pas pu causer librement avec vous; parlons un peu à coeur ouvert.
+Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pensé à moi, beaucoup
+pensé à moi?
+
+--Ô Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon à penser à
+vous, à vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine....
+
+--Non, non, soyez tranquille, Léon, répliqua-t-elle en souriant. J'ai
+tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et à
+quelles pensées votre esprit a été en proie. Mon âme vous a accompagné
+dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai
+entendu vos lèvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire à mon image
+qui se plaçait devant vos yeux. Ne vous étonnez pas de cela, Léon. Pour
+compter les battements de votre coeur, si loin, que vous fussiez, je
+n'avais qu'à poser la main sur mon propre coeur, et je suis certaine que
+ses moindres pulsations avaient un écho dans le vôtre. Nos deux
+existences n'en font qu'une.
+
+Tremblant d'émotion, je joignis les mains et balbutiai des paroles
+d'ardente reconnaissance.
+
+La voix de Rose était si douce, le contentement illuminait sa pâle
+figure d'un éclat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon coeur
+palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante rosée.
+
+Il devait y avoir dans l'esprit de Rose des idées qu'elle ne disait pas;
+au lieu de répondre à ce que je lui disais, elle me demanda tout à coup:
+
+--Et si la maladie m'avait emportée avant votre retour, Léon, vous
+auriez toujours pensé à votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et
+vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelât à lui, pour
+pouvoir reposer à côté d'elle dans le cimetière?
+
+--Oh! ne dites pas de si horribles choses, m'écriai-je. Vous êtes déjà
+beaucoup mieux aujourd'hui, vous guérirez, n'en doutez pas; mais vous
+devez faire un peu d'efforts, Rose, pour chasser de votre esprit cette
+crainte sans fondement. Faites-le du moins par pitié pour moi.
+
+--J'ai eu dernièrement un rêve étrange, dit-elle, un rêve qui n'a pas
+duré plus de la moitié de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre
+vingt ans et plus dans l'avenir. J'étais morte.... Non, ne vous agitez
+pas, Léon: ce n'était qu'une vision dans mon sommeil.... Moi aussi,
+j'avais pleuré, j'avais frémi à l'idée de la mort, parce que je croyais
+qu'elle allait me séparer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la
+terre. Comme je m'étais trompée! Du sein de Dieu, le regard de mon âme
+s'étendait jusqu'aux dernières limites de l'univers. Mon existence était
+devenue si puissante, si perfectionnée et si multiple, que mon âme, sans
+quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis
+désolés. C'était ici, dans ce petit coin du monde où se trouve mon cher
+Bodeghem, que mon âme avait jeté les yeux. Ma tombe était derrière la
+petite église. J'y voyais quelqu'un, quelqu'un que j'avais peut-être
+trop aimé sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes
+mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs années.
+Souvent je me tenais à côté de lui; je n'entendais pas seulement ce
+qu'il disait, mais je percevais les moindres émotions de son coeur aussi
+distinctement que s'il me les eût clairement décrites. Lui aussi avait
+conscience de ma présence, car ses yeux me suivaient pendant qu'il
+souriait à mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le
+consoler, de lui donner confiance dans la réunion éternelle de nos deux
+âmes, il répondait à mon inspiration secrète comme si des lèvres
+matérielles eussent parlé à son entendement. La mort n'avait pas séparé
+l'âme déjà bienheureuse de l'âme encore souffrante!
+
+J'étais pâle et frémissant en écoutant les paroles de Rose. Je sentais
+les larmes monter de mon coeur serré à mes yeux; mais sa voix était d'un
+calme si solennel et si émouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai
+un regard plein d'un respect mêlé d'effroi sur ses yeux étincelants. Il
+était évident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si
+tristes et si étonnantes, et je prévoyais avec anxiété une révélation
+affreuse.
+
+--Léon, dit-elle, hier vous avez frémi d'effroi au premier aspect de mon
+visage amaigri. Vous avez vu l'image de la mort à mes côtés, n'est-ce
+pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez à une vie meilleure,
+n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre,
+les âmes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie
+éternelle?
+
+Elle se tut, et parut attendre une réponse affirmative; mais je ne me
+sentais pas la force de parler, et, la tête penchée sur ma poitrine, je
+me mis à pleurer en silence.
+
+--Pardonnez-moi, Léon, dit-elle. Si je remplis votre coeur de tristesse,
+c'est pour vous épargner de plus grandes souffrances au moment où mon
+enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; car,
+Léon, quand vous dites que je guérirai, vous exprimez votre espoir,
+n'est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et
+impitoyable! Si ce n'était point par compassion pour vous, ce serait par
+égoïsme que je parlerais ainsi. J'accepte le faible espoir de guérison
+que l'on s'efforce d'inspirer à la pauvre malade; mais je veux s'il
+plaît à Dieu de me rappeler à lui, fermer les yeux sans chanceler dans
+ma foi, joyeuse et triomphante dans l'impuissante mort! Vous pleurez de
+tristesse sur le sort qui me menace, Léon! Ah! dites-moi que, si votre
+crainte devait se réaliser, mon rêve deviendrait une vérité;
+promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir
+de Rose jusqu'à la fin de vos jours. Laissez mon âme emporter l'espoir
+que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l'attachait à votre
+âme. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera
+pas; que la foi, l'inébranlable foi en une éternité de bonheur vous
+donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire
+sur les lèvres, comme on prend congé d'un ami qui vous précède dans un
+beau voyage.
+
+J'étais écrasé sous le poids de ma douleur; et je luttais avec désespoir
+contre l'idée que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais
+que, malgré moi, l'idée de la mort pénétrait victorieusement dans mon
+âme et se rendait maîtresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait
+cette affreuse conviction me faisait trembler; je n'osais point parler.
+
+Rose implora d'une voix douce et plaintive un mot d'assentiment, et me
+dit qu'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues souffrances, pour
+sa lutte mortelle contre son amour, pour son dépérissement, que la
+promesse qu'elle me resterait chère après sa mort.
+
+Supplié avec cette insistance, je lui fis la promesse qu'elle
+souhaitait, et, poussé par mon exaltation croissante, j'affirmai que je
+ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de
+chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un
+élan vers elle.
+
+Elle me prit la main et dit avec une joie extrême:
+
+--Croyons maintenant que je puis encore guérir. Je serai tranquille, et
+j'aurai la force d'espérer. Quoi que Dieu décide de moi, je puis mourir:
+la mort ne nous séparera pas.
+
+Dès ce moment, Rose prêta l'oreille, avec une attention surprenante, à
+tout ce que je lui disais pour l'encourager et pour chasser de son
+esprit l'idée de sa fin prochaine. Nous causâmes longtemps de notre
+heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de
+notre vie.
+
+--Lorsque madame Pavelyn revint auprès de nous pour nous faire remarquer
+que le soleil était déjà très-haut et que la chaleur pourrait être
+nuisible à Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et
+j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la mère de Rose, par des
+paroles où respirait une confiance profondément sentie.
+
+Nous rentrâmes dans la maison.
+
+Je restai toute la journée au château à causer avec Rose et avec ses
+parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque intérêt pour
+eux, et diminuer ou dissiper leurs craintes.
+
+Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Rose. Chaque fois, elle
+s'efforça d'affermir en mon coeur sa foi illimitée dans l'impuissance de
+la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande influence, car,
+lorsque le soir fut venu et que Rose, qui se sentait très-fatiguée, alla
+se reposer, je quittai le château le sourire aux lèvres, et ce sourire
+n'était autre chose qu'un défi triomphant que je jetais à la mort.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Pendant quelques jours, Rose recouvra peu à peu plus de force et de
+gaieté, à mesure qu'elle réussissait, à force d'assauts répétés, à me
+communiquer son étrange amour de la mort.
+
+Et, en effet, quoique je conservasse encore l'espoir de la voir guérir,
+l'idée qu'elle pouvait mourir ne m'épouvantait pas toujours. Il y avait
+même des moments où, de même que Rose, je ne considérais la mort que
+comme un événement qui, sans interrompre la vie, affranchit l'âme de
+ses liens matériels et la met en possession de la puissance infinie
+qu'elle doit à son essence divine.
+
+Ainsi, si Rose devait quitter la terre, elle me verrait néanmoins, elle
+m'entendrait, elle connaîtrait les pensées de mon coeur, elle serait
+avec moi, et ne me quitterait pas jusqu'au moment où je pourrais à mon
+tour m'endormir de l'éternel sommeil du corps.
+
+Qu'était-ce pour moi que quelques années d'attente, si ces années
+restaient éclairées par la lumière du souvenir? Si j'étais soutenu dans
+ce court exil par la certitude de sa présence? Et combien plus grande
+serait notre joie, là-haut dans le ciel, en nous réunissant pour
+l'éternité! De semblables pensées s'élevaient sans cesse dans mon
+esprit. Il est bien vrai que souvent la crainte de la mort me faisait
+frissonner; et que, lorsque j'étais seul, des larmes jaillissaient de
+mes yeux; mais ce n'était que la dernière lutte de ma nature terrestre
+contre la crainte innée de son anéantissement.
+
+Enfin, sous l'influence des paroles exaltées de Rose, j'allai si loin
+dans cette manière d'envisager la mort et l'avenir, que je savais parler
+pendant des heures entières avec un calme parfait, et même avec une
+sorte d'heureuse quiétude, de choses qui font trembler les hommes et qui
+autrefois m'eussent fait défaillir d'épouvante et de douleur.
+
+Peut-être y avait-il alors quelque chose d'outré dans cette
+superstition; peut-être semble-t-il inexplicable qu'en si peu de temps
+j'aie pu élever mon esprit à une notion surnaturelle de l'éternité; mais
+lors même que Rose se fût trompée, sa puissance sur moi était si
+absolue, qu'elle aurait pu m'inspirer une foi aveugle en des choses qui
+ne peuvent exister. Et quel art, quelle éloquence irrésistible
+n'employait-elle pas pour étouffer tous les doutes qui s'élevaient en
+moi! Je n'avais pas besoin de parler; elle lisait ma pensée dans mes
+yeux; elle pressentait mes émotions et entendait les battements de mon
+coeur; car elle répondait à toutes mes hésitations, combattait mon
+incertitude et dissipait mes doutes avant que j'eusse pu soupçonner
+moi-même quelles pensées allaient s'éveiller dans mon esprit.
+
+Depuis que nos âmes étaient parvenues à un accord aussi parfait, jamais
+la moindre tristesse ne venait assombrir nos esprits. Il y avait dans
+nos entretiens quelque chose de divin, de surnaturel, qui souvent nous
+emportait si loin, que nous parlions comme si nos âmes étaient déjà
+indissolublement unies dans la patrie éternelle.
+
+Un jour, cependant, Rose parut rêveuse et taciturne.
+
+Quand je parvenais à faire éclore un sourire sur ses lèvres, ce signe de
+gaieté disparaissait immédiatement de son visage; elle semblait
+distraite, et il était facile de voir qu'elle n'était pas aussi bien que
+la veille.
+
+Ses parents commençaient à craindre que le mieux qui s'était déclaré
+dans son état ne continuât point. La noble fille faisait de grands
+efforts sur elle-même pour affecter la gaieté et la confiance, afin de
+consoler sa mère. Je lus dans ses yeux qu'une pensée importune la
+poursuivait, et je tâchai de savoir ce qui l'inquiétait ainsi. Mais elle
+évita, non sans être embarrassée, de répondre à mes questions, et
+résista pendant deux jours à mes instances, en essayant de me faire
+croire que sa mélancolie était la suite d'une agitation nerveuse et
+maladive.
+
+Dans la matinée du troisième jour, je la trouvai assise dans son
+fauteuil de malade, sous l'ombre du tilleul. Elle était seule. Je lui
+demandai comment elle se trouvait, et si elle avait eu un bon repos la
+nuit. Nous parlâmes ainsi pendant quelques instants de sa maladie; mais
+je m'aperçus bientôt que ses idées étaient ailleurs, et qu'elle
+m'écoutait avec distraction.
+
+--Rose, soupirai-je avec un accent de triste reproche, vous avez donc
+des secrets pour moi? Il y a quelque chose qui vous afflige, et vous me
+refusez ma part de votre douleur?
+
+--Non, Léon, répondit-elle, je n'ai pas de secrets pour vous, et j'ai
+voulu être seule pour vous confier les inquiétudes qui m'ont ravi la
+paix du coeur. Elle est bien terrible, la crainte qui depuis deux jours
+s'est élevée, en moi, et qui s'est changée en une terreur insurmontable.
+J'ai une prière à vous faire, un grand sacrifice à vous demander; vous
+me l'accorderez, n'est-ce pas, Léon?
+
+Je l'assurai que rien ne me coûterait pour satisfaire ses moindres
+souhaits, et j'attendis avec une certaine anxiété la confidence
+annoncée.
+
+--Léon, dit-elle, depuis trois jours et trois nuits une affreuse pensée
+se dresse comme un fantôme devant mes yeux. Notre inclination l'un pour
+l'autre est née dans notre coeur à notre insu. Nous l'avons combattue,
+nous avons lutté sans pouvoir la vaincre; nous le croyons, au moins.
+Mais, dans ce combat, avons-nous bien usé toutes nos forces, jusqu'à la
+dernière? Et s'il était vrai que, tout en luttant, nous eussions
+pourtant nourri et caressé en nous-même ce sentiment d'amour, nous
+serions coupables; le lien qui unit nos âmes ne serait qu'une faiblesse
+indigne, un fol égarement. Ô Léon, je vais bientôt paraître devant Dieu!
+
+J'essayai de la tranquilliser en lui montrant la chasteté et la pureté
+de notre amour. Je lui prouvai avec une conviction complète qu'un pareil
+sentiment, dégagé de tous les désirs terrestres, ne pouvait pas être
+coupable, et que, si réellement nous n'avions pas lutté jusqu'au bout
+contre le voeu de notre coeur, Dieu, dans sa souveraine justice, ne
+ferait pas un crime à de pauvres créatures de leur faiblesse.
+
+Sans me répondre, elle reprit le fil de ses pensées.
+
+--Il y a autre chose qui m'inquiète: vous m'avez promis, Léon, de ne
+jamais cesser de penser à moi après ma mort;--mais, si les nécessités
+matérielles de la vie vous forcent à travailler, si vous devez chercher
+loin d'ici vos moyens d'existence, que notre humble Bodeghem ne peut pas
+vous offrir, comment pourrez-vous rester fidèle à mon souvenir? comment
+veillerez-vous sur ma tombe? Et mon âme, du haut du ciel, ne vous
+verra-t-elle pas errer sur la terre avec un coeur refroidi, d'où les
+soins de la vie auront effacé le souvenir?
+
+Il n'était pas facile de trouver des paroles persuasives pour combattre
+victorieusement ces doutes.
+
+Je renouvelai ma promesse, et lui jurai que chaque battement de mon
+coeur raviverait en moi son souvenir et l'espoir d'être bientôt réuni à
+elle dans le sein de Dieu.
+
+Elle parut sortir d'un rêve, et s'écria:
+
+--Léon, avant de mourir, je voudrais être votre femme....
+
+Ces mots me firent frissonner et pâlir. Était-ce la surprise, la crainte
+ou la joie?
+
+Je ne sais, mais j'étais extrêmement ému, et je m'écriai en levant les
+bras au ciel:
+
+--Dieu! Rose, que dites-vous? Ma femme, vous! sur la terre?...
+
+--Voyez-vous, Léon, reprit-elle avec un calme solennel, si la loi nous
+avait unis, et que la bénédiction du prêtre eût sanctifié notre amour,
+notre affection ne serait pas seulement légitimée aux yeux du monde,
+mais aussi devant Dieu, au nom duquel nous serions indissolublement
+unis. Alors je pourrais paraître sans crainte devant son tribunal
+redoutable, je pourrais vous aimer dans la patrie des âmes; et vous,
+vous pourriez garder ma mémoire ici-bas avec une pieuse fidélité; car je
+veillerais sur mon époux, et vous penseriez à l'hymen que le ciel même
+aurait béni.
+
+Mon coeur battait d'enthousiasme et d'admiration. Rose serait ma femme!
+nos âmes recevraient le sceau ineffaçable de l'union des âmes!
+
+--Et d'ailleurs, poursuivit Rose, ce mariage me permettrait de préserver
+ma mémoire de toute faiblesse dans votre coeur; car, Léon, je veux vivre
+dans vos pensées, sans avoir à lutter en vous contre des soins
+matériels. Si je devenais votre femme, vous consentiriez, n'est-ce pas,
+à recevoir de mes mains la dot qui vous donnerait les moyens d'être
+toujours fidèle à ma mémoire jusqu'au jour où sonnera l'heure de votre
+délivrance?
+
+Je balbutiai quelques mots de gratitude et de bonheur; mais je lui
+objectai que ses parents s'accueilleraient pas avec plaisir cet étrange
+et triste désir.
+
+Elle me répondit qu'elle en avait déjà parlé à sa mère, et qu'elle était
+convaincue que son père y consentirait avec joie. Elle ne voulait pas me
+forcer, cependant, et essaya de me démontrer que c'était un grand
+sacrifice qu'elle exigeait de moi; que, si mon esprit avait la moindre
+hésitation ou entrevoyait la plus légère objection, je ne devais point
+accepter sa proposition, m'enchaîner pour jamais à une femme qui
+reposerait peut-être bientôt sous la froide terre du cimetière; mais
+que, si ma tendresse était assez profonde et assez dévouée pour
+consacrer ma vie à une morte, elle me demandait mon consentement comme
+la plus grande preuve d'amour que je pusse lui donner.
+
+Ému jusqu'aux larmes, je l'assurai que je n'avais jamais osé espérer
+tant de bonheur, et que la bénédiction du prêtre, en sanctifiant notre
+amour, m'apporterait une félicité inexprimable.
+
+Elle me regarda jusqu'au fond des yeux avec l'éclat de l'exaltation sur
+le visage, et reprit:
+
+--Maintenant, Léon, vous ne verrez plus sur mon visage aucune trace de
+chagrin. J'attendrai avec une joyeuse espérance le moment solennel de
+notre mariage; et si Dieu me laisse vivre jusque-là, vienne alors
+l'impuissante mort! Elle ne pourra ni m'effrayer ni m'attrister, car
+elle ne brisera rien, elle n'affaiblira rien, elle ne séparera rien....
+Venez Léon, rentrons maintenant. Après le dîner, quand vous serez parti,
+je parlerai à mon père de notre union prochaine. Ciel! quel bonheur,
+quelle joie! Marcher ainsi au bras de mon fiancé, me sentir soutenue car
+celui qui sera mon époux avant peu!...
+
+Nous rentrâmes. M. et madame Pavelyn virent avec étonnement le
+changement qui s'était opéré en Rose. Elle ne cessait pas de sourire, et
+se réjouissait avec ivresse, comme si la santé lui était revenue
+subitement.
+
+À midi, lorsque je quittai le château pour rentrer chez mes parents,
+Rose m'adressa encore un clin d'oeil pour me promettre que son voeu
+s'accomplirait infailliblement.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Rose avait, le jour même, parlé à ses parents de son désir d'être unie à
+moi par les liens du mariage. Son père, qui eût fait volontiers les plus
+grands sacrifices pour lui épargner le moindre chagrin, lui avait
+accordé sans aucune objection tout ce qu'elle désirait, et m'avait même
+supplié de ne pas refuser cette satisfaction à sa pauvre fille. Il
+espérait que la joie de voir s'accomplir ainsi son voeu le plus cher
+donnerait à Rose un nouveau courage et de nouvelles forces pour lutter
+victorieusement contre sa cruelle maladie.
+
+Chose étrange, pourtant! Dès le lendemain matin, nous remarquâmes que
+l'état de Rose avait sensiblement empiré. Ses yeux avaient perdu leur
+éclat; ses lèvres étaient décolorées, et il y avait dans son regard
+vitreux quelque chose d'humide qui attestait un affaiblissement des
+forces vitales.
+
+C'était donc vrai, ce que Rose m'avait dit plus d'une fois!
+L'amélioration que nous avions cru remarquer en elle n'était qu'une
+apparence trompeuse. Par un incroyable effort sur elle-même, elle avait
+rassemblé toutes les forces de son âme pour me rendre douce et familière
+l'idée de sa mort, et ce qu'il lui restait de cette force mourante,
+elle l'avait employé à nous faire consentir, ses parents et moi à son
+mariage.
+
+Maintenant que ce but suprême était atteint, elle défaillait, et en une
+seule nuit la maladie avait repris toute se violence et se développait
+avec une rapidité nouvelle.
+
+Rose, cependant, souriait et parlait gaiement. Aucune pensée triste ne
+jetait une ombre sur son visage; et, quoique son corps fût de plus en
+plus consumé par la maladie, son esprit restait calme, tranquille, et
+d'une étonnante vivacité.
+
+Assurément, la certitude que Rose allait mourir ne m'effrayait plus, et
+je pouvais causer tranquillement avec elle, pendant des journées
+entières, de son départ pour une autre patrie; mais il arrivait
+cependant que la vue de sa pâleur cadavérique et sa toux douloureuse me
+faisaient frissonner malgré moi, et éveillaient en moi un sentiment de
+pénible compassion. Elle lisait au fond de mon coeur. Dès qu'une vague
+pensée d'angoisse ou de tristesse se glissait dans mon esprit, elle
+fixait ses yeux sur les miens avec une expression de doux reproche, et
+me rappelait au mépris de la mort corporelle, et à la foi la plus vive
+en la vie éternelle de l'âme.
+
+M. et madame Pavelyn reconnaissaient avec la plus profonde douleur
+qu'ils s'étaient laissé abuser par une vaine espérance. Chaque fois
+qu'ils regardaient leur enfant et qu'ils voyaient, pour ainsi dire heure
+par heure, les progrès de la maladie, leurs larmes coulaient en
+abondance. Mais ils subirent insensiblement l'irrésistible influence de
+la confiance sans bornes de Rose et de l'inexplicable lucidité de son
+esprit; ils parurent enfin attendre avec une sorte de résignation la
+séparation fatale, et cessèrent de pleurer si amèrement.
+
+Dans l'intervalle, les préparatifs de notre mariage furent achevés en
+grande hâte.
+
+M. Pavelyn fit tout ce qui était en son pouvoir pour abréger autant que
+possible les formalités légales et religieuses; car, quoique Rose nous
+assurât qu'elle vivrait au moins assez longtemps pour atteindre le jour
+solennel, nous commencions à craindre que la mort ne vînt la frapper à
+l'improviste, avant que son dernier voeu fut rempli.
+
+Rose voulait être belle ce jour-là, belle et gaie comme il convient à
+une épousée. Avec quelle joie enfantine elle nous parlait de la toilette
+que l'on était en train de lui faire à Anvers, des bijoux qui devaient
+parer ses bras et sa poitrine, et de la couronne de fleurs d'oranger qui
+ornerait sa tête.
+
+Pauvre vierge, elle était comme un squelette vivant; elle ne pouvait
+plus se lever sans aide de son fauteuil; elle haletait péniblement pour
+aspirer dans ses poumons rétrécis un peu d'air frais; souvent une toux
+sifflante, un vrai râle menaçait de l'étouffer! il était visible que son
+corps souffrait d'atroces tortures... et cependant elle parlait avec
+une exaltation naïve de sa belle robe de noces et de sa blanche
+couronne de mariée!
+
+Son mal s'aggrava si rapidement pendant les derniers jours qui devaient
+précéder notre mariage, que, ses parents et moi, nous étions convaincus,
+hélas! qu'elle n'atteindrait pas le moment souhaité!
+
+En effet, depuis près d'une semaine, elle n'avait pu quitter son lit;
+son estomac refusait toute nourriture; elle gémissait péniblement, comme
+si sa dernière lutte contre la mort victorieuse avait commencé, et son
+sommeil était sans cessé troublé par une sueur nocturne, ce terrible
+signe que l'âme est en travail pour se dégager des liens du corps!
+
+Qu'elle fut affreuse pour moi, la nuit qui devait faire place au jour
+solennel!
+
+Rose mourrait-elle sans voir notre amour légitimé et sanctifié par la
+bénédiction du prêtre?
+
+Devait-elle entreprendre l'éternel voyage accablée de tristesse et de
+crainte?
+
+Ah! si le ciel en avait décidé ainsi, que son agonie serait
+terrible!--Car l'imperturbable quiétude et l'admirable courage qu'elle
+avait montrés n'avaient leur source que dans l'espoir que Dieu
+pardonnerait à l'épouse légitime la faiblesse de la pauvre jeune fille.
+Elle exhalait son dernier souffle, son coeur ne battait pour ainsi dire
+plus, la main de la mort s'étendait pesante sur sa poitrine....
+
+Ces pensées, cette angoisse, ce désespoir passaient comme des spectres,
+devant mes yeux terrifiés, tandis que, dans ma cruelle insomnie,
+j'étais assis à côté de mon lit, arrosant de mes larmes le plancher de
+ma chambre. Le moindre bruit me faisait frissonner et me causait une
+terreur inexprimable. À chaque instant, je croyais entendre les pas d'un
+messager qui viendrait me dire:
+
+--Elle est morte!
+
+Enfin, quand le ciel s'éclaira des premières lueurs du matin, un
+domestique arriva.
+
+J'épiais en tremblant les paroles sur ses lèvres, car je ne doutais pas
+qu'il ne vînt me broyer le coeur par l'affreuse nouvelle; mais, au
+contraire, je poussai un cri de joie insensé.... Rose vivait encore;
+elle allait mieux, même! Dieu, dans sa miséricorde, avait permis que le
+soleil qui devait éclairer notre hymen se levât encore pour elle!
+
+Je m'apprêtai à la hâte pour la solennité avec un nouveau courage et une
+foi raffermie. Moi aussi, je devais être beau et paré comme un heureux
+époux. Rose l'avait voulu ainsi.
+
+Il fallait me hâter; car, maintenant que le jour était venu, il n'y
+avait plus d'obstacle, et nous ne pouvions pas perdre un seul instant.
+
+Peu après, j'étais en route pour le château, suivi de mes parents, et je
+montais dans la chambre de la malade, où notre union devait être
+célébrée.
+
+Il y avait déjà beaucoup de personnes présentes; le maire et son
+secrétaire, le prêtre et son servant, les témoins et les amis.
+
+Rose était assise dans un fauteuil à coussins. À mon apparition, elle me
+sourit avec une expression de béatitude céleste, en remerciant Dieu de
+lui avoir fait la grâce de triompher de la mort jusqu'à ce jour;--mais,
+moi, quoiqu'elle voulût m'arracher des paroles de joie, je ne pouvais
+parler, et je tenais mon regard fixé sur elle, avec une admiration
+stupide....
+
+Je ne sais pas ce qui se passa en moi. Cette robe de noces, d'une
+blancheur immaculée, emblème de l'absence du corps matériel; cette
+couronne de mariée, blanche comme la neige, que mon imagination nimbait
+de rayons comme la couronne lumineuse d'une sainte; ces yeux, si vagues
+et si profonds, qu'ils semblaient me regarder du fond de l'éternité; la
+beauté mystique et surnaturelle de Rose en ce moment, égaraient mes
+sens. Ce n'était pas le corps de Rose qui était là, devant moi dans ce
+fauteuil; non, elle n'avait plus rien de terrestre: c'était son âme, son
+âme bienheureuse, qui était descendue du sein de Dieu pour remplir une
+promesse chère!
+
+Quel devait être l'étonnement des assistants! Rose pénétra le trouble de
+mes sens, et se réjouit de me voir si plein d'espoir et de foi. Tandis
+que chacun se faisait violence pour ne pas pleurer, et que quelques-uns
+se détournaient pour cacher une larme furtive, nous nous souriions l'un
+à l'autre, comme si le ciel s'ouvrait à nos yeux, où brillaient le
+bonheur et le ravissement....
+
+La voix du maire, qui s'était approché, tenant un écrit à la main, pour
+nous lire le texte de la loi, m'arracha violemment à ma douce extase.
+Rose, à qui mon exaltation avait prêté des forces suprêmes, se coucha
+sur ses coussins et écouta, la poitrine haletante et les yeux presque
+éteints, la voix du maire....
+
+Enfin, lorsqu'on lui demanda si elle consentait à être ma femme, le oui
+fatal sortit encore clair et distinct de ses lèvres.... Mais alors elle
+ferma les yeux, et sa tête glissa, défaillante, sur l'appui du
+fauteuil....
+
+Des cris de douleur et de pitié retentirent dans la chambre, des larmes
+jaillirent de tous les yeux? et chacun se précipita au secours de la
+mourante.
+
+La garde-malade la prit dans ses bras et la coucha dans son lit....
+J'attendais en tremblant l'annonce de sa mort. Hélas! nous étions bien
+mariés légitimement devant le monde; mais Dieu refuserait--il sa
+bénédiction à notre amour? La pauvre Rose devait-elle descendre dans la
+tombe sans cette dernière et suprême satisfaction?...
+
+Mon épouvante m'avait trompé: la position horizontale qu'on venait de
+lui donner fit refluer vers le coeur de la malade le peu de sang qui
+circulait encore dans ses veines. Elle ouvrit bientôt les yeux, et dit
+au prêtre, par un signe, qu'elle était prête à faire entre ses mains le
+serment solennel.
+
+Sans perdre de temps, le ministre du Seigneur commença à réciter sur
+nous les prières de l'Église. Il unit nos mains, nous fit jurer une
+fidélité éternelle; puis, d'un ton émouvant, qui résonna dans mon coeur
+comme une voix des cieux:
+
+--Soyez bénis, dit-il: Dieu vous a inséparablement unis!
+
+Un cri de triomphe souleva le sein de Rose. Elle m'attira vers elle, me
+pressa dans ses bras, et me dit dans ce premier et dernier embrassement:
+
+--Mon noble ami, mon cher époux, maintenant j'ai vécu assez sur la
+terre. Je vais partir: la voix de Dieu m'appelle. Je suis heureuse.
+Adieu! pensez à moi, tenez votre promesse. Que l'espoir reste, la
+lumière de votre vie. Jusqu'à ce que l'époux et l'épouse puissent boire
+ensemble à la source de l'amour éternel.... Léon, Léon, adieu!
+
+Elle parut prise d'une convulsion; je reculai, non pas de crainte, mais
+de respect pour le solennel mystère de la délivrance de l'âme qui allait
+s'accomplir.
+
+Rose fit encore un mouvement; elle prit le crucifix placé sur son coeur,
+le porta à ses lèvres, leva au ciel ses yeux mourants, et demeura ainsi
+immobile....
+
+Tandis que le prêtre murmurait les prières de l'Église sur la mourante,
+je tenais les yeux fixés sur elle comme en extase.
+
+Ah! comme elle était belle, ce doux ange qui avait pour auréole une
+couronne de mariée! comme la béatitude, rayonnait sur ses traits
+souriants! Quel espoir, quelle foi, quelle élévation vers Dieu dans son
+regard immobile!
+
+Je joignis les mains en frémissant de respect et d'admiration: la voix
+du prêtre résonnait dans le silence de la chambre.
+
+--Priez, dit-il tristement, priez mes enfants; son âme est montée au
+ciel!
+
+Tous tombèrent à genoux; je tombai devant le lit en levant les bras vers
+le souverain arbitre des destinées humaines, pour le remercier de sa
+bonté infinie.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+J'étais resté deux jours et deux nuits dans la demeure du vieux
+sculpteur. Son long et triste récit avait plus d'une fois fait couler
+mes larmes; et avant même d'avoir entendu la fin de l'histoire de sa
+vie, une si profonde admiration s'était élevée en moi, que je ne pouvais
+plus le regarder sans être ému de vénération et de respect.
+
+Au moment où j'allais partir, je serrai une dernière fois, avec une
+ardeur fébrile, les mains du vieillard, qui était pour moi la
+personnification vivante de l'espérance et de l'amour, et qui m'avait
+fait comprendre l'étonnante puissance du souvenir.
+
+Mon chemin me conduisit à travers le cimetière: je m'arrêtai près de la
+tombe de fer, et je contemplai longtemps, oublieux de moi-même comme
+dans un rêve, ces fleurs aussi vivaces et aussi fraîches encore après
+quarante ans que la mémoire de celle dont elles ombrageaient les
+cendres....
+
+Peu à peu, ma tête pencha plus profondément sur ma poitrine, et je
+répandis des larmes silencieuses sur la tombe de la douce Rose, la
+victime d'un amour chaste et infini....
+
+Et, continuant ma route, je remerciai Dieu d'avoir donné à sa faible
+créature l'espérance qui ne meurt jamais, comme un ange gardien, et le
+souvenir toujours renaissant, comme une source intarissable de
+consolation et de force!
+
+
+
+F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.
+
+
+
+
+
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+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER ***
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+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La tombe de fer
+
+Author: Hendrik Conscience
+
+Release Date: December 6, 2005 [EBook #17242]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+<h1><a name="Page_1" id="Page_1"></a><a name="Page_2" id="Page_2"></a><a name="Page_3" id="Page_3"></a>COLLECTION MICHEL L&Eacute;VY</h1>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>OEUVRES COMPL&Egrave;TES</h2>
+
+<h3>DE</h3>
+
+<h3>HENRI CONSCIENCE</h3>
+
+<h1>LA TOMBE DE FER</h1>
+<a name="Page_4" id="Page_4"></a><a name="Page_5" id="Page_5"></a>
+
+<h2>PAR</h2>
+
+<h1>HENRI CONSCIENCE</h1>
+
+<h3>NOUVELLE &Eacute;DITION</h3>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h3>CALMANN L&Eacute;VY, &Eacute;DITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL L&Eacute;VY FR&Egrave;RES</h3>
+
+<h3>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h3>
+
+<h3>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h3>
+<hr style="width: 5%;" />
+<h3>1878</h3>
+<hr style="width: 5%;" />
+<a name="Page_6" id="Page_6"></a><a name="Page_7" id="Page_7"></a>
+
+<p><a href="#PROLOGUE"><b>PROLOGUE</b></a><br /></p>
+<p><b>Chapitres:</b>
+<a href="#I"><b>I,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#II"><b>II,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#III"><b>III,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#IV"><b>IV,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#V"><b>V,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#VI"><b>VI,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#VII"><b>VII,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#IX"><b>IX,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#X"><b>X,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XI"><b>XI,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XII"><b>XII,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XIV"><b>XIV,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XV"><b>XV,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XVI"><b>XVI,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XVII"><b>XVII,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XVIII"><b>XVIII,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XIX"><b>XIX,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XX"><b>XX,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXI"><b>XXI,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXII"><b>XXII,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXIII"><b>XXIII,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXIV"><b>XXIV,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXV"><b>XXV,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXVI"><b>XXVI,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXVII"><b>XXVII,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXVIII"><b>XXVIII,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXIX"><b>XXIX,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXX"><b>XXX,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXXI"><b>XXXI,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXXII"><b>XXXII,</b></a>&nbsp;&nbsp;
+<a href="#XXXIII"><b>XXXIII</b></a></p>
+<p><a href="#CONCLUSION"><b>CONCLUSION</b></a></p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PROLOGUE" id="PROLOGUE"></a>PROLOGUE</h2>
+
+
+<p>La classe du village &eacute;tait finie....</p>
+
+<p>Voil&agrave; Mieken, la jolie enfant blonde, qui s'en retourne &agrave; la maison avec
+son ardoise sous le bras. Son voisin Janneken, t&ecirc;te fris&eacute;e aux cheveux
+noirs, marche &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle.[1]</p>
+
+<p>[Note 1: Mieken et Janneken, petite Marie, petit Jean.]</p>
+
+<p>Chemin faissant, ils cueillent dans le seigle des bluets bleus et des
+coquelicots rouges.</p>
+
+<p>Ils s'asseoient sur le seuil de pierre fruste &agrave; l'entr&eacute;e du cimeti&egrave;re.<a name="Page_8" id="Page_8"></a></p>
+
+<p>Janneken tresse une couronne avec les fleurs. La petite fille trouve que
+cela dure trop longtemps et t&eacute;moigne son impatience de poss&eacute;der la
+couronne....</p>
+
+<p>Mais Janneken travaille avec une attention s&eacute;rieuse. Sans savoir ce qui
+le pousse, il arrange et entrem&ecirc;le les fleurs, cherche l'harmonie des
+couleurs et essaie de temps &agrave; autre la couronne sur la t&ecirc;te de sa
+gentille compagne.</p>
+
+<p>Un sentiment d'amiti&eacute; ou d'amour a-t-il fait d&eacute;j&agrave; de l'enfant un artiste
+pr&eacute;coce?</p>
+
+<p>Derri&egrave;re ces innocents amis s'&eacute;tend le champ de l'&eacute;ternel repos, avec
+son silence que rien ne trouble, avec ses tombes verdoyantes et ses
+croix renvers&eacute;es....</p>
+
+<p>L'humble petite &eacute;glise s'&eacute;l&egrave;ve au-dessus du champ des morts. Sa vieille
+tour, lourde et massive &agrave; la base, ressemble &agrave; un vieillard pleurant sur
+ses enfants qui ne sont plus; mais bient&ocirc;t ses formes deviennent plus
+sveltes, et elle s'&eacute;lance vers le ciel comme une aiguille et montre
+l'&eacute;toile d'or de l'esp&eacute;rance scintillant au-dessus des g&eacute;n&eacute;rations qui
+dorment dans le sein de la terre.</p>
+
+<p>Le soleil r&eacute;pand sa joyeuse lumi&egrave;re sur le cimeti&egrave;re; les fleurs se
+balancent sur les tombes au souffle du vent chaud du midi; les oiseaux
+chantent dans les tilleuls qui ombragent le gazon b&eacute;nit; des papillons
+bigarr&eacute;s voltigent au-dessus des petites croix de bois.... Mais rien ne
+trouble le silence solennel ni la religieuse solitude du jardin des
+morts.</p>
+
+<p>Janneken a achev&eacute; son oeuvre. Sur la t&ecirc;te de Mieken rayonne la couronne<a name="Page_9" id="Page_9"></a>
+rouge et bleue qu'il a tress&eacute;e pour elle.</p>
+
+<p>Tous deux entrent dans le sentier qui serpente &agrave; travers le cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Janneken voit une marguerite blanche briller comme une &eacute;toile d'argent
+sur une tombe. Il fait un saut de c&ocirc;t&eacute;, arrache la fleur de sa tige et
+la fixe sur le front de son amie.</p>
+
+<p>C'est le joyau le plus pr&eacute;cieux dans le diad&egrave;me d'une reine,&mdash;reine dont
+la royaut&eacute; naissante est la vie, dont le sceptre est la beaut&eacute;, dont les
+tr&eacute;sors sont la candeur et la foi....</p>
+
+<p>Mieken s'avance toute joyeuse, ses yeux bleus brillent d'un orgueil
+enfantin et m&ecirc;lent leur doux &eacute;clat &agrave; celui des bluets qui s'agitent sur
+son front.</p>
+
+<p>Mais elle s'arr&ecirc;te et regarde en souriant une petite croix de bois dont
+la fra&icirc;che guirlande de fleurs indique une tombe nouvellement ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;La couronne que tu portes est bien plus belle, dit Janneken.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; qu'est enterr&eacute;e la petite Lotte, du charron, dit la petite
+fille, r&ecirc;veuse.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse petite Lotte! r&eacute;pond le petit gar&ccedil;on; elle ne pourra plus
+aller &agrave; l'&eacute;cole avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle est au ciel, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle est au ciel, la pauvre fille!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi es-tu donc triste de ce que la petite Lotte est au ciel?
+demanda Mieken &eacute;tonn&eacute;e. Elle est si bien<a name="Page_10" id="Page_10"></a> au ciel! On peut s'y promener
+du matin au soir avec les jolis petits anges, on y re&ccedil;oit des friandises
+&agrave; plein tablier, tous les jours y sont des dimanches, on y joue et on y
+chante sans cesse; et quand on est fatigu&eacute; de jouer, la bon Dieu vous
+prend sur ses genoux et vous endort en vous embrassant!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, il doit faire bon au ciel, soupire Janneken, absorb&eacute;e dans
+ses pens&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu Lotte, lorsqu'elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; devenue un petit ange, et
+qu'elle dormait un long sommeil avant d'aller au ciel, reprend Mieken.
+Ah! qu'elle &eacute;tait belle! Elle avait une belle robe blanche, et sa figure
+et ses mains &eacute;taient encore plus blanches que sa robe; elle portait sur
+ses cheveux une couronne de fleurs d'or et d'argent, avec des petites
+&eacute;toiles et des perles, comme l'Enfant J&eacute;sus dans l'&eacute;glise.[2] Et Lotte
+souriait si doucement dans son sommeil, qu'on e&ucirc;t dit qu'elle r&ecirc;vait
+d&eacute;j&agrave; du ciel. Je ne vis pas ses ailes, mais sa m&egrave;re me dit qu'elles
+&eacute;taient repli&eacute;es sous son dos afin de se reposer pour le long voyage....
+Car le ciel est bien loin, bien loin d'ici, Janneken!</p>
+
+<p>[Note 2: Dans certaines parties de la Belgique, c'est la coutume de
+parer d'une couronne de fleurs artificielles le front des enfants mort.]</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Mieken, murmura le petit gar&ccedil;on en l'&eacute;loignant avec la main de
+la petite tombe. Je ne voudrais pas mourir tout de m&ecirc;me, car je ne
+pourrais plus jouer avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Page_11" id="Page_11"></a>Mais, si nous pouvions aller au ciel ensemble, ce serait bien ainsi,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne parle plus de cela, r&eacute;pliqua Janneken avec tristesse.
+Cela me fait peine. Ah! Mieken, n'es-tu donc pas contente sur la terre?</p>
+
+<p>Ils s'approch&egrave;rent de l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Il y a l&agrave;, contre le mur, un petit enclos ferm&eacute; d'une grille de fer
+&eacute;tablie pour prot&eacute;ger une tombe contre les pieds des passants. Une porte
+&agrave; serrure est m&eacute;nag&eacute;e dans la grille, et, &agrave; deux pas de l&agrave;, est un banc
+en bois de ch&ecirc;ne dont la surface est polie par un long usage.</p>
+
+<p>Dans l'enclos, pas de pierre portant le nom du mort ch&eacute;ri; mais le sol
+est couvert de fleurs d&eacute;licieuses. Il est visible qu'une main pieuse les
+soigne et les arrose; car, tandis que dans le reste du cimeti&egrave;re, le
+gazon est &agrave; demi grill&eacute; par la chaleur de l'&eacute;t&eacute;, les fleurs de la tombe
+montrent une fra&icirc;cheur et une vitalit&eacute; surprenantes.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! s'&eacute;crie la petite fille, encore de nouvelles fleurs sur la
+tombe de fer.... Des fleurs sorties de terre et &eacute;closes en une seule
+nuit; c'est &eacute;trange, n'est-ce pas? Des fleurs qu'on ne trouve nulle
+part, ni dans les pr&eacute;s, ni dans les champs, ni dans les bois!</p>
+
+<p>&mdash;O innocente Mieken! c'est toujours l'ermite qui les plante l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Alors, que signifie ce banc us&eacute;? c'est la dame blanche qui vient
+s'asseoir toutes les nuits sur le banc, pr&eacute;s de la tombe de fer, jusqu'&agrave;
+ce que les coqs chantent?<a name="Page_12" id="Page_12"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est le vieil ermite qui vient prier tous les jours sur le banc.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui peut &ecirc;tre enterr&eacute; l&agrave;, Janneken? Ma m&egrave;re na le sait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai demand&eacute; &agrave; mon p&egrave;re. C'est une vilaine histoire que je ne puis
+comprendre. Je crois que l'ermite a &eacute;t&eacute; mari&eacute; avec une femme qui &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; morte....</p>
+
+<p>&mdash;Vois, Janneken, la belle fleur! interrompit la petite fille en
+admiration; avec des feuilles jaunes comme de l'or et un c&oelig;ur rouge
+comme du sang....</p>
+
+<p>Le petit gar&ccedil;on regarda de tous c&ocirc;t&eacute;s avec d&eacute;fiance et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je cueillerais bien cette fleur pour l'ajouter &agrave; ta couronne, Mieken;
+mais j'ai peur que l'ermite ne me voie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne la cueille pas, dit l'enfant effray&eacute;e. La dame blanche le
+saurait.</p>
+
+<p>Mais Janneken se pencha au-dessus du grillage de fer et s'allongea pour
+saisir la belle fleur.</p>
+
+<p>&mdash;Fuis, fuis, voil&agrave; l'ermite! s'&eacute;cria Mieken.</p>
+
+<p>Et les deux enfants s'&eacute;lanc&egrave;rent effray&eacute;s hors du cimeti&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a name="Page_13" id="Page_13"></a>I</h2>
+
+
+<p>Par une belle journ&eacute;e d'&eacute;t&eacute;, je cheminais, le b&acirc;ton de voyage &agrave; la main,
+le long d'une des chauss&eacute;es, qui, d'Anvers, se dirigent vers la Campine.
+J'&eacute;tais las de r&ecirc;ver et de jouir du spectacle de la nature; car la
+longue route avait fatigu&eacute; mes membres, et la chaleur &eacute;touffante avait
+&eacute;mouss&eacute; la sensibilit&eacute; de mon cerveau.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas que j'eusse fait une longue journ&eacute;e de marche, ni
+pr&eacute;cipit&eacute; mon pas de mani&egrave;re &agrave; &eacute;puiser mes forces. J'&eacute;tais parti de la
+ville le matin de bonne heure et j'avais march&eacute;, je m'&eacute;tais assis au
+bord de la route, j'avais caus&eacute; avec des gens de l'auberge; j'avais
+cueilli des herbes et effeuill&eacute; des fleurs, et, ainsi r&ecirc;vant, fl&acirc;nant et
+jouant avec un plaisir enfantin, je n'avais fait que trois lieues de
+chemin quand le soleil commen&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; &agrave; descendre vers l'horizon.</p>
+
+<p>Ce fut avec use v&eacute;ritable satisfaction que j'entendis<a name="Page_14" id="Page_14"></a> derri&egrave;re moi un
+bruit lointain de roues, et que je distinguai, dans un nuage d&eacute;poussi&egrave;re
+lumineux, la gigantesque masse noire qui m'annon&ccedil;ait l'arriv&eacute;e de la
+diligence.</p>
+
+<p>Lorsque la lourde voiture s'approcha enfin de l'endroit o&ugrave; je me
+trouvais, je fis un signe au conducteur qui, de loin, m'avait d&eacute;j&agrave;
+envoy&eacute; un salut amical, comme &agrave; une vieille connaissance.</p>
+
+<p>Il arr&ecirc;ta ses chevaux, ouvrit la diligence et r&eacute;pondit &agrave; ma question
+t&eacute;l&eacute;graphique:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore place dans le coup&eacute;. O&ugrave; allons-nous par ce temps
+&eacute;touffant?</p>
+
+<p>&mdash;Descendez-moi au chemin de Bodeghem.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur.... En route!</p>
+
+<p>Je sautai dans la diligence, et, avant que je fusse assis, les chevaux
+avaient repris leur trot cadenc&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'un voyageur dans le coup&eacute;; un vieillard &agrave; cheveux gris
+qui avait r&eacute;pondu &agrave; mon salut par un &laquo;bonjour, monsieur&raquo;, prononc&eacute; &agrave;
+voix basse, presque sans me regarder, et semblait peu port&eacute; &agrave; la
+conversation.</p>
+
+<p>Pendant un certain temps, je regardai par la porti&egrave;re, contemplant
+distraitement les arbres qui d&eacute;filaient rapidement les uns apr&egrave;s les
+autres devant les glaces del&agrave; diligence.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t un retour de curiosit&eacute; reporta mon attention sur mon
+compagnon de voyage, et, comme il tenait la t&ecirc;te et le regard baiss&eacute;s,
+je pus l'observer et l'examiner &agrave; loisir.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien de bien remarquable en lui. Il paraissait avoir pass&eacute;
+la soixantaine; ses cheveux &eacute;taient<a name="Page_15" id="Page_15"></a> blancs comme l'argent, et son dos
+me parut l&eacute;g&egrave;rement vo&ucirc;t&eacute;. Les traits de son visage &eacute;taient doux et
+portaient les traces d'une beaut&eacute; fl&eacute;trie. Ses v&ecirc;tements simples, mais
+riches, &eacute;taient ceux d'un homme qui appartient &agrave; la bonne
+bourgeoisie.&mdash;L'immobilit&eacute; de ses yeux grands ouverts, un sourire qui se
+jouait parfois sur ses l&egrave;vres, et le pli de la r&eacute;flexion au-dessus de
+ses sourcils indiquaient qu'il &eacute;tait pr&eacute;occup&eacute; en ce moment d'une pens&eacute;e
+absorbante.</p>
+
+<p>Ce qui attira plus particuli&egrave;rement mon attention, c'est un petit bloc
+d'alb&acirc;tre plac&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui sur le banc. Comme cet objet, encore
+informe, ressemblait assez bien au socle d'une pendule, et que je voyais
+trois ou quatre instruments en acier d'une forme particuli&egrave;re sortir en
+partie d'un papier plac&eacute; pr&egrave;s du morceau d'alb&acirc;tre, je crus ne pas me
+tromper en concluant que mon compagnon de voyage devait &ecirc;tre un
+horloger.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un long silence, je me hasardai &agrave; lui adresser cette phrase
+banale:</p>
+
+<p>&mdash;Il fait bien chaud aujourd'hui, n'est-ce pas, monsieur?</p>
+
+<p>Il sursauta comme s'il s'&eacute;veillait d'un r&ecirc;ve, se tourna vers moi et
+r&eacute;pondit avec un sourire aimable:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il fait tr&egrave;s-chaud, monsieur.</p>
+
+<p>Puis il d&eacute;tourna les yeux de nouveau et reprit sa position premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Je ne me sentais pas grande envie de faire plus ample connaissance avec
+un homme qui &eacute;tait si avare de ses paroles et si peu port&eacute; &agrave; la
+conversation. D'ailleurs,<a name="Page_16" id="Page_16"></a> son visage, que je venais seulement de voir
+enti&egrave;rement, m'avait inspir&eacute; une sorte de respect, &agrave; cause de la majest&eacute;
+empreinte dans tous ses traits, o&ugrave; se lisaient les signes du g&eacute;nie et du
+sentiment.</p>
+
+<p>Je me blottis dans un coin de la diligence, je fermai les yeux, et je
+r&ecirc;vai tant et si bien, que je finis par m'assoupir.</p>
+
+<p>&mdash;Les voyageurs pour Bodeghem! cria le conducteur en ouvrant la
+porti&egrave;re.</p>
+
+<p>Je sautai sur la chauss&eacute;e et payai ma place. Le conducteur remonta sur
+son si&egrave;ge, fouetta ses chevaux, et me cria en guise d'adieu:</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage, monsieur Conscience! et ne racontez pas trop de fables sur
+la tombe de fer.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tonn&eacute;, je suivis des yeux le conducteur. Qui pouvait avoir r&eacute;v&eacute;l&eacute;
+le but de mon voyage, puisque, tout le long de ma route, je n'en avais
+dit mot &agrave; personne?</p>
+
+<p>Une voix qui pronon&ccedil;ait mon nom derri&egrave;re moi me fit retourner la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Je vis s'approcher, le chapeau &agrave; la main, le sourire aux l&egrave;vres, et son
+bloc d'alb&acirc;tre sous le bras, mon singulier compagnon de la diligence. Il
+&eacute;tait sans doute descendu apr&egrave;s moi sans que je l'eusse remarqu&eacute;.</p>
+
+<p>Il me salua d'un air cordial, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes M. Conscience, le chantre de notre humble Campine? Excusez
+mon importunit&eacute; et permettez-moi de vous serrer la main; il y a si
+longtemps que je souhaitais de vous voir....<a name="Page_17" id="Page_17"></a></p>
+
+<p>Je balbutiai quelques paroles pour remercier le bon vieillard de son
+amabilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez &agrave; Bodeghem? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais je n'y resterai pas longtemps; je compte &ecirc;tre &agrave; Benkelhout
+avant ce soir, pour y passer la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai du moins le bonheur d'&ecirc;tre votre compagnon de route, et
+peut-&ecirc;tre votre guide jusqu'&agrave; Bodeghem; car vous n'&ecirc;tes pas encore venu
+dans notre pauvre petit village oubli&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, pas encore, et c'est avec plaisir que je profiterai de
+votre obligeance, &agrave; condition que vous me permettrez de vous d&eacute;charger
+de cette pierre.</p>
+
+<p>&mdash;N'y faites pas attention: mes cheveux son blancs, et mon dos commence
+&agrave; se vo&ucirc;ter, mais les jambes et le c&oelig;ur sont encore bons.</p>
+
+<p>J'insistai pour porter la pierre, en invoquant son grand &acirc;ge, mes forces
+plus juv&eacute;niles et le respect que l'on doit &agrave; la vieillesse; mais il
+s'excusa et se d&eacute;fendit avec t&eacute;nacit&eacute;; enfin, je lui pris son fardeau
+presque de force et l'obligeai ainsi de me suivre sur la route
+sablonneuse.</p>
+
+<p>Pour mettre un terme aux t&eacute;moignages de son regret, je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Ce bloc d'alb&acirc;tre est destin&eacute;, sans doute, &agrave; la base d'une pendule?
+Monsieur est probablement horloger?</p>
+
+<p>&mdash;Horloger? r&eacute;pondit-il en riant. Non, je suis sculpteur.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! je suis donc en compagnie d'un artiste? J'en suis charm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Un amateur, monsieur.<a name="Page_18" id="Page_18"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et vous demeurez &agrave; Bodeghem depuis longtemps d&eacute;j&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis au moins quarante ans.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre votre nom ne m'est-il pas inconnu.</p>
+
+<p>Le vieillard secoua la t&ecirc;te, et r&eacute;pondit apr&egrave;s une pause:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes encore trop jeune, monsieur, pour conna&icirc;tre mon nom. Ce
+n'est pas que, dans le monde des arts, on n'ait fait quelque bruit
+autour de ce nom; mais cela ne dura pas longtemps; plus de trente ans se
+sont &eacute;coul&eacute;s depuis.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous jamais expos&eacute; quelqu'une de vos &oelig;uvres? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule fois. C'&eacute;tait en 1824. Il y avait un grand mouvement dans le
+domaine des arts, parce que la paix donnait l'essor &agrave; toutes les forces
+vives de la nation. Malheureusement, chacun &eacute;tait assujetti &agrave; ces r&egrave;gles
+&eacute;troites que la pr&eacute;tendue &eacute;cole de David avait trac&eacute;es comme des
+conditions de la beaut&eacute;; on voulait imiter en tout l'antiquit&eacute; grecque,
+mais on ne lui avait emprunt&eacute; que l'apparence et les formes mat&eacute;rielles,
+et, faute d'une &acirc;me qui p&ucirc;t animer les cr&eacute;ations de la nouvelle &eacute;cole,
+on avait eu recours aux poses th&eacute;&acirc;trales et aux gestes exag&eacute;r&eacute;s. Toute
+figure, peinte ou sculpt&eacute;e, qui n'&eacute;tait pas roide, solennelle et sans
+&acirc;me, ne pouvait trouver gr&acirc;ce aux yeux d'un public dont le go&ucirc;t &eacute;tait
+perverti. C'est dans ces circonstances que j'exposai ma premi&egrave;re &oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait une statue couch&eacute;e, en marbre: une jeune fille, &eacute;tendue sur
+son lit de mort, tenant encore le crucifix dans des mains jointes, comme
+la mort l'avait surprise. J'avais &eacute;clair&eacute; les traits sans vie de ma
+statue d'un<a name="Page_19" id="Page_19"></a> joyeux sourire, d'une expression de confiance, d'espoir et
+de b&eacute;atitude. Mon but &eacute;tait de fixer sur le marbre le moment supr&ecirc;me o&ugrave;
+l'&acirc;me quitte le corps et le force cependant encore &agrave; manifester la joie
+que lui fait &eacute;prouver la certitude d'une vie meilleure. Cette &oelig;uvre,
+que j'avais nomm&eacute;e <i>le Pressentiment de l'&eacute;ternit&eacute;</i>, souleva une sorte
+d'&eacute;meute parmi les artistes. La plupart se d&eacute;cha&icirc;n&egrave;rent contre moi avec
+une esp&egrave;ce de fureur et critiqu&egrave;rent ma statue comme le fruit d'un
+esprit malade, et comme une h&eacute;r&eacute;sie contre les pr&eacute;ceptes alors en
+honneur. En effet, les formes de ma statue &eacute;taient maigres, d&eacute;licates,
+fines et r&ecirc;veuses: la forme mat&eacute;rielle &eacute;tait sacrifi&eacute;e &agrave; l'expression
+morale d'une id&eacute;e ou d'un sentiment. Il y eut aussi beaucoup de
+personnes qui parurent admirer mon &oelig;uvre, et qui m'encourag&egrave;rent en me
+disant que j'&eacute;tais pr&eacute;destin&eacute; &agrave; faire une r&eacute;volution dans l'&eacute;cole, et &agrave;
+&eacute;lever l'art chr&eacute;tien au-dessus de l'art pa&iuml;en; mais plus je trouvai de
+d&eacute;fenseurs, plus je vis s'&eacute;lever contre moi d'ennemis acharn&eacute;s. Si la
+lutte s'&eacute;tait born&eacute;e &agrave; la discussion des d&eacute;fauts et des m&eacute;rites de ma
+statue, je n'y eusse point succomb&eacute;; mais mes adversaires, aveugl&eacute;s par
+la passion, se mirent &agrave; chercher dans mon pass&eacute; des pr&eacute;textes pour me
+livrer &agrave; la ris&eacute;e du public. Ils firent, sans le vouloir, saigner mon
+c&oelig;ur par de profondes blessures, et profan&egrave;rent des souvenirs qui
+m'&eacute;taient plus chers que la vie. Depuis ce moment, j'ai eu peur de la
+publicit&eacute;, et je n'ai plus jamais rien expos&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait dans les paroles du vieillard, un calme tou<a name="Page_20" id="Page_20"></a>chant et une
+&eacute;mouvante s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. En ce moment, sa figure me parut si noble et si
+majestueuse, que j'en fus profond&eacute;ment &eacute;mu, et ce ne fut qu'apr&egrave;s un
+moment de r&eacute;flexion que je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Et ne travaillez-vous plus du tout, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je travaille encore de temps en temps, dit-il. Il me serait impossible
+de m'en abstenir, lors m&ecirc;me que je le voudrais. L'art est devenu pour
+mon c&oelig;ur un besoin imp&eacute;rieux, parce qu'il est la baguette magique avec
+laquelle j'&eacute;voque les plus douces pens&eacute;es de mon pass&eacute;, et me transporte
+dans le printemps de ma vie.</p>
+
+<p>Le chemin &eacute;tait devenu tr&egrave;s-sablonneux, et nous avancions &agrave; grand'peine.
+Cela interrompit notre conversation pendant quelques minutes. Lorsque je
+pus reprendre ma place &agrave; c&ocirc;t&eacute; du vieillard, je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne me trompe, vous avez lu quelques-uns de mes ouvrages. Vous
+aimez donc la litt&eacute;rature?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lis pas beaucoup, r&eacute;pondit-il; cependant Je poss&egrave;de la plupart
+de vos &oelig;uvres.</p>
+
+<p>&mdash;Et ont-elles su vous plaire?</p>
+
+<p>&mdash;Vos r&eacute;cits de la Campine, et vos esquisses morales surtout; oui, plus
+que vous ne sauriez vous l'imaginer. Il en est que j'ai relus plus de
+dix fois. Ce ne sont pas les histoires m&ecirc;mes qui me font encore plaisir
+apr&egrave;s plusieurs lectures; c'est le ton, une sorte d'harmonie secr&egrave;te qui
+s'accorde avec mon humeur et qui me ravit.</p>
+
+<p>Je regardai le vieillard d'un oeil interrogateur pour obtenir de plus
+amples explications.<a name="Page_21" id="Page_21"></a></p>
+
+<p>&mdash;Dans les r&eacute;cits dont je veux parler, dit-il, r&eacute;gnent une sorte de
+simplicit&eacute; na&iuml;ve, de douce sensibilit&eacute; et d'in&eacute;branlable esp&eacute;rance: un
+sentiment sinc&egrave;re d'admiration de la nature, de reconnaissance envers
+Dieu, et d'amour de l'humanit&eacute;. Ces lectures m'ont souvent touch&eacute;
+vivement, mais elles ne me fatiguent pas; et quand j'ai fini un de ces
+ouvrage, je me sens consol&eacute;, je suis plus croyant, plus aimant, et je me
+r&eacute;jouis au fond du coeur en d&eacute;couvrant que des cordes si tendres et si
+pures, qu'on croirait propres aux seuls enfants, vibrent et r&eacute;sonnent
+encore dans mon &acirc;me. Je b&eacute;gayai quelques excuses et m'effor&ccedil;ai de faire
+avouer au vieillard qu'il louait mes ouvrages plus qu'ils ne le
+m&eacute;ritaient, probablement par un sentiment de bienveillance ou de
+sympathie. Mais il repoussa cette excuse et reprit en forme de
+conclusion:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, chaque homme sent d'une mani&egrave;re qui lui est propre, qui
+peut &ecirc;tre inn&eacute;e en lui, mais qui provient cependant des sensations de sa
+jeunesse et des &eacute;v&eacute;nements qui ont domin&eacute; sa vie. Je ne puis donc pas
+pr&eacute;tendre que chacun doit n&eacute;cessairement sentir comme moi. Quoi qu'il en
+soit, n'euss&eacute;-je trouv&eacute; dans vos ouvrages que la religion du souvenir et
+la loi dans un avenir meilleur, cela aurait suffi pour me les faire
+aimer. Il y a, en outre, des raisons que je ne puis vous dire.</p>
+
+<p>Nous nous trouvions en ce moment pr&egrave;s de deux ou trois paysans qui
+venaient &agrave; notre rencontre sur la route.<a name="Page_22" id="Page_22"></a> Nous gard&acirc;mes le silence
+jusqu'&agrave; ce qu'ils nous eussent crois&eacute;s. Alors le vieillard me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne ferez que traverser Bodeghem, pour aller ce soir loger &agrave;
+Benkelhout? Ce n'est donc pas un dessein particulier qui vous am&egrave;ne dans
+notre petit village?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. J'avais l'intention de prendre, en passant, quelques
+renseignements sur une chose qui m'a &eacute;t&eacute; racont&eacute;e; mais, puisque vous
+&ecirc;tes si bon et si serviable, pourquoi ne vous demanderais-je pas ce que
+je d&eacute;sire savoir? Il y a dans le cimeti&egrave;re de Bodeghem une tombe de fer,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, en effet, une tombe que les villageois na&iuml;fs appellent la
+tombe de fer, parce qu'elle est entour&eacute;e d'un grillage; mais cette tombe
+n'offre rien de remarquable.</p>
+
+<p>La voix du vieillard me parut avoir tout &agrave; fait chang&eacute; de ton; elle
+&eacute;tait retenue et s&egrave;che comme s'il avait voulu &eacute;loigner ou abr&eacute;ger la
+conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Il pousse toujours des fleurs nouvelles sur cette tombe? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Il y pousse toujours des fleurs, r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un banc de bois pr&egrave;s de la tombe, et ce banc est us&eacute;, parce
+qu'un esprit, la dame blanche, vient s'y asseoir toutes les nuits depuis
+des ann&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Un conte d'enfant, dit le vieillard avec un sourire sur les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, monsieur, que ce ne peut &ecirc;tre qu'un<a name="Page_23" id="Page_23"></a> conte; mais, du
+moins, il y a quelqu'un qui soigne les fleurs sur la tombe; car c'est
+sans doute aussi une fable que ces fleurs sortant d'elles-m&ecirc;mes de
+terre?</p>
+
+<p>Comme mon compagnon ne r&eacute;pondait pas imm&eacute;diatement &agrave; ma question, je lui
+dis:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelques jours, une paysanne de ces environs vint me demander
+conseil pour obtenir la gr&acirc;ce de son fils, qui avait &eacute;t&eacute; condamn&eacute; &agrave; une
+forte amende pour un d&eacute;lit de chasse. Je la fis causer.&mdash;C'est ainsi que
+j'ai surpris toutes les particularit&eacute;s de la vie simple des
+paysans.&mdash;Elle m'a parl&eacute; de la tombe de fer, des fleurs qui se
+renouvellent toujours, de la dame blanche, et d'un ermite qui reste &agrave;
+prier des journ&eacute;es enti&egrave;res pr&egrave;s de la tombe. Soyez assez bon pour me
+dire ce qu'il y a de vrai dans le r&eacute;cit de la paysanne.</p>
+
+<p>&mdash;La chose est toute simple, r&eacute;pondit mon compagnon. L'homme que l'on
+appelle l'ermite, parce qu'il vit solitaire, soigne et orne la tombe
+d'une personne qui lui fut plus ch&egrave;re que la lumi&egrave;re de ses yeux. En
+vivant ainsi, depuis la s&eacute;paration fatale, pr&egrave;s d'un tombeau, et en
+concentrant toute son affection sur ce tombeau, il triomphe de la mort
+m&ecirc;me; car qui peut dire que l'&eacute;pouse que la tombe croyait lui ravir
+l'ait quitt&eacute; r&eacute;ellement, quand il la voit &agrave; chaque instant, quand elle
+rena&icirc;t cent fois par jour dans sa pens&eacute;e?</p>
+
+<p>Je regardai le vieillard avec &eacute;tonnement: ses yeux brillaient d'un &eacute;clat
+&eacute;trange et soc visage rayonnait d'enthousiasme.<a name="Page_24" id="Page_24"></a></p>
+
+<p>Il remarqua l'impression que ses paroles avaient faite sur moi et
+surmonta son &eacute;motion. Il montra du doigt le chemin et me dit d'un ton
+plus calme:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; notre petite &eacute;glise. Si nous avions suivi la traverse, nous
+pourrions d&eacute;j&agrave; apercevoir de loin la tombe de fer.</p>
+
+<p>Je ne fis presque pas attention &agrave; ce qu'il me montrait, et je demandai
+d'un air r&ecirc;veur:</p>
+
+<p>&mdash;Une &eacute;pouse, dites-vous, monsieur? C'est donc une femme mari&eacute;e qui
+repose sous la tombe de fer?</p>
+
+<p>&mdash;Une vierge pure comme les lis avant de se faner, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mari&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Vierge et &eacute;pouse, en effet.</p>
+
+<p>Je ne savais que penser du ton solennel avec lequel le vieillard avait
+prononc&eacute; ces derniers mots. Je commen&ccedil;ais &agrave; &ecirc;tre en proie &agrave; une
+singuli&egrave;re &eacute;motion. Je m'imaginais que la tombe de fer devait cacher une
+histoire touchante, et ma curiosit&eacute; &eacute;tait piqu&eacute;e au plus haut point.</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, le vieillard devina que j'allais insister pour obtenir une
+explication plus pr&eacute;cise, il me prit le bloc d'alb&acirc;tre avant que je
+pusse soup&ccedil;onner son intention; et, comme je m'effor&ccedil;ais de continuer &agrave;
+porter le fardeau, il m'assura que, du moins dans le village, il devait
+refuser mon aide, et &eacute;chappa, &agrave; mon grand d&eacute;pit, aux questions qui se
+pressaient d&eacute;j&agrave; sur mes l&egrave;vres. Il marcha vers l'entr&eacute;e du cimeti&egrave;re en
+disant:<a name="Page_25" id="Page_25"></a></p>
+
+<p>&mdash;Venez, je vous montrerai la tombe de fer. Voyez l&agrave;-bas, pr&egrave;s du mur de
+l'&eacute;glise, ces fleurs derri&egrave;re ce grillage, c'est la tombe de fer.</p>
+
+<p>Je, m'approchai de l'endroit d&eacute;sign&eacute; et je regardai avec &eacute;tonnement dans
+le petit enclos. Je cherchai vainement une pierre ou un signe quelconque
+qui m'appr&icirc;t le nom de cette morte tant regrett&eacute;e. Rien que des fleurs,
+mais des fleurs si belles, si rares, et assorties avec un sentiment si
+profond de la forme et de la couleur, que la main d'un amant pouvait
+seule atteindre &agrave; ce degr&eacute; d'harmonie. Pour moi, il &eacute;tait indubitable
+que l'ermite&mdash;si r&eacute;ellement un ermite veillait sur la tombe&mdash;devait
+&ecirc;tre jeune et berc&eacute; encore par les plus douces illusions de la vie.
+Mais, en regardant le banc de bois aminci par l'usage, je commen&ccedil;ai &agrave;
+revenir de ma premi&egrave;re id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps ce banc est-il l&agrave;? demandai-je au vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quarante ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assur&eacute;ment l'ermite qui l'a us&eacute; ainsi en s'y asseyant ou s'y
+agenouillant pour prier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'ermite, r&eacute;pondit mon guide.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela d&eacute;passe les forces humaines! m'&eacute;criai-je avec admiration.
+S'asseoir pendant, quarante ans pr&egrave;s d'une tombe! Si c'est de l'amour,
+quel sentiment profond, immense, infini! Le sacrifice, le d&eacute;vouement, la
+fusion d'une &acirc;me qui vit sur la terre avec une &acirc;me qui habite d&eacute;j&agrave; le
+ciel! On pourrait appeler cela de i'idol&acirc;<a name="Page_26" id="Page_26"></a>trie, si cette aspiration vers
+le ciel n'attestait pas une foi robuste en la bont&eacute; divine et dans la
+f&eacute;licit&eacute; d'un avenir sans fin. Vivre pour une morte et avec une morte!</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas morte, murmura le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Pas morte? r&eacute;p&eacute;tai-je. Quels myst&egrave;res, quels prodiges cachent donc ces
+fleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Vous feignez de ne pas me comprendre, monsieur, dit le vieillard avec
+un accent calme et profond; votre coeur m'a pourtant si bien compris!
+Morte? Mais pendant que je vous parle, je la vois, elle me sourit,
+j'entends sa voix; elle me crie du milieu de ses fleurs; &laquo;Le temps
+devient court: j'attends, j'attends!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous attend! m'&eacute;criai-je avec stupeur. Est-ce donc vous qui avez
+us&eacute; ainsi ce banc de bois?</p>
+
+<p>&mdash;Nul autre que moi.</p>
+
+<p>&mdash;L'ermite?...</p>
+
+<p>&mdash;Est le vieillard que le hasard vous a donn&eacute; pour guide, le sculpteur
+dont vous avez port&eacute; l'alb&acirc;tre, sans savoir quel souvenir sacr&eacute; il y
+taillera.... Mais venez avec moi, ne me demandez plus rien. Voyez l&agrave;,
+derri&egrave;re le mur du cimeti&egrave;re, c'est ma demeure; suivez-moi, je vous
+dirai des choses que nul autre que vous n'a jamais sues aussi bien que
+vous allez les savoir.</p>
+
+<p>Je me laissai conduire hors du cimeti&egrave;re, sans rien dire. Chemin
+faisant, le vieillard reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que ce tombeau de fer est l&agrave;, je n'ai jamais &eacute;panch&eacute; les
+sentiments de mon coeur dans le sein de<a name="Page_27" id="Page_27"></a> personne. Je vous aime parce
+que, dans vos ouvrages, je vous ai trouv&eacute; capable de comprendre une vie
+que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche
+&agrave; sa fin: un pressentiment secret me dit que je la verrai bient&ocirc;t
+autrement que par le souvenir. Recevez la confidence de ce que j'ai
+esp&eacute;r&eacute; et souffert, et, lorsque je reposerai &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle dans le
+tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle
+vaille la peine d'&ecirc;tre &eacute;crite.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta derri&egrave;re le mur du cimeti&egrave;re et sonna &agrave; la porte d'une
+maison &agrave; fa&ccedil;ade blanche, dont les fen&ecirc;tres &eacute;taient ferm&eacute;es par des
+volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous
+entrions, le vieillard dit:</p>
+
+<p>&mdash;Catherine, voici un ami qui d&icirc;nera avec moi. Mettez un second couvert.</p>
+
+<p>La servante s'&eacute;loigna sans mot dire.</p>
+
+<p>Je voulus m'excuser de l'embarras que ma pr&eacute;sence causait au vieillard
+et &agrave; sa vieille servante; mais il me prit la main et me conduisit au
+fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste
+jardin tout &eacute;maill&eacute; de fleurs. L'aspect de cette chambre m'&eacute;tonna.
+J'aurais pu me croire transport&eacute; par enchantement dans une salle d'&eacute;tude
+de l'Acad&eacute;mie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que
+j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les
+pareils des centaines de fois.</p>
+
+<p>&mdash;Jetez un rapide coup d'oeil sur ces objets, me dit le vieillard. Ils
+jouent tous un r&ocirc;le plus ou moins impor<a name="Page_28" id="Page_28"></a>tant dans l'histoire que je vais
+vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication &agrave; leur
+sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait &agrave; des r&eacute;p&eacute;titions
+fastidieuses.</p>
+
+<p>Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon h&ocirc;te me montra tout d'abord,
+et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient
+toutes sortes de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de
+chevaux et d'autres animaux, tr&egrave;s-grossi&egrave;rement taill&eacute;s au couteau dans
+du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'&eacute;talaient deux ou trois
+figures assez rares, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une de ces bo&icirc;tes d'opale o&ugrave; les femmes
+mettent des pastilles de menthe ou des drag&eacute;es de citron. On y voyait
+aussi un couteau &agrave; manche de nacre, et plusieurs m&eacute;dailles d'or et
+d'argent avec des rubans verts fan&eacute;s.</p>
+
+<p>En faisant le tour de la chambre, je vis successivement le long des murs
+toutes les <i>&eacute;tudes</i> ordinaires des jeunes &eacute;l&egrave;ves de l'acad&eacute;mie d'Anvers:
+des nez, des oreilles, des mains, des t&ecirc;tes, puis des figures enti&egrave;res;
+plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre glaise s&eacute;ch&eacute;e, puis
+aussi en pl&acirc;tre.</p>
+
+<p>Je ne vis qu'une seule composition caract&eacute;ristique; au bout de cette
+chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup de prix, car il
+l'avait enferm&eacute;e dans une armoire vitr&eacute;e pour la garder de la poussi&egrave;re
+et de l'humidit&eacute;. C'&eacute;tait un groupe en pl&acirc;tre repr&eacute;sentant une jeune
+femme qui pose la main gauche sur la t&ecirc;te d'un enfant; tandis que
+l'autre, &eacute;tendue en avant, semble montrer &agrave;<a name="Page_29" id="Page_29"></a> cet enfant la route de
+l'avenir. Dans le sourire protecteur de la femme, et dans l'expression
+reconnaissante des traits de l'enfant, il y avait un sentiment profond
+et presque myst&eacute;rieux qui m'&eacute;mut et me fit r&ecirc;ver.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir regard&eacute; quelque temps en silence cette oeuvre singuli&egrave;re, je
+dis &agrave; mon h&ocirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Cette statue n'est pas une cr&eacute;ation de fantaisie, quoiqu'elle ne soit
+pas con&ccedil;ue non plus d'apr&egrave;s les r&egrave;gles classiques. La nature seule a &eacute;t&eacute;
+le mod&egrave;le de l'artiste. N'est-il pas vrai, monsieur, cette femme a v&eacute;cu?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a v&eacute;cu, r&eacute;p&eacute;ta le vieillard avec un soupir dont le son &eacute;trange me
+surprit.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! m'&eacute;criai-je, je vois l'image de la femme qui repose...?</p>
+
+<p>&mdash;Qui repose sous la tombe de fer;</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait donc belle?</p>
+
+<p>&mdash;Belle comme le r&ecirc;ve &eacute;ternel des po&egrave;tes.</p>
+
+<p>Je me tus, craignant d'attrister le vieillard par mes questions
+indiscr&egrave;tes.</p>
+
+<p>Il alla au fond de la chambre, ouvrit une grande porta et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent vous n'avez vu que les &eacute;tudes de l'&eacute;l&egrave;ve: souvenirs
+qui font ma vie, pourtant: Entrez, vous pourrez juger aussi l'artiste.
+Ce serait une v&eacute;ritable joie pour lui si ses oeuvres pouvaient lui
+assurer votre approbation ou du moins votre sympathie.</p>
+
+<p>La salle o&ugrave; il me fit entrer &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e par le haut<a name="Page_30" id="Page_30"></a> un grand nombre
+de statues de marbre et d'alb&acirc;tre dont la vue me frappa d'admiration au
+premier coup d'oeil.</p>
+
+<p>Toutes ces oeuvres &eacute;taient &eacute;videmment l'expression d'une m&ecirc;me pens&eacute;e
+reproduite sous des formes diverses. Il n'y en avait aucune qui ne
+parl&acirc;t de la mort et de la r&eacute;surrection &agrave; une vie meilleure. C'&eacute;tait un
+ange aux ailes d&eacute;ploy&eacute;es qui portait vers sa c&eacute;leste patrie une jeune
+fille endormie;&mdash;c'&eacute;tait le g&eacute;nie de l'immortalit&eacute; ouvrant une tombe et
+montrant &agrave; l'&acirc;me r&eacute;veill&eacute;e le chemin de la lumi&egrave;re;&mdash;c'&eacute;tait cette m&ecirc;me
+jeune fille se dressant &agrave; moiti&eacute; hors d'une tombe, et &eacute;tendant les mains
+avec un sourire de d&eacute;sir, comme si elle appelait quelqu'un;&mdash;c'&eacute;tait un
+jeune gar&ccedil;on agenouill&eacute; sur une pierre tumulaire, et tenant embrass&eacute;e
+une ancre symbolique;&mdash;c'&eacute;tait l'oiseau Ph&eacute;nix, s'&eacute;levant avec des
+forces nouvelles du b&ucirc;cher qui a consum&eacute; sa d&eacute;pouille
+vieillie;&mdash;c'&eacute;taient enfin beaucoup de figures repr&eacute;sentant sous une
+forme saisissante l'image de la vie future apr&egrave;s la mort.</p>
+
+<p>Toutes ces compositions respiraient la sinc&eacute;rit&eacute; profonde du sentiment
+de leur auteur, et semblaient vivre, non point par la perfection de leur
+forme corporelle, mais par quelque chose de plus &eacute;lev&eacute;, par l'empreinte
+de l'&acirc;me que l'artiste avait imprim&eacute;e dans toutes les parties de son
+oeuvre, en y versant un reflet de sa propre &acirc;me. Les formes des statues
+&eacute;taient &agrave; la v&eacute;rit&eacute; gr&ecirc;les et maigres, mais il y avait dans l'ensemble
+de ces cr&eacute;ations une expression de pens&eacute;e si parfaite, des proportions
+si<a name="Page_31" id="Page_31"></a> harmonieuses, tant de naturel et n&eacute;anmoins tant de po&eacute;sie, qu'en les
+regardant je me sentis comme transport&eacute; dans un monde de pens&eacute;es
+mystiques et presque surhumaines.</p>
+
+<p>&mdash;Que tout cela est beau! m'&eacute;criai-je enthousiasm&eacute;. Monsieur, vous ne
+devez pas tenir plus longtemps cach&eacute;s ces chefs-d'oeuvre sublimes.
+Enrichissez d'un nom illustre le livre d'or de votre patrie, ajoutez un
+brillant fleuron &agrave; sa couronne artistique!</p>
+
+<p>Il sourit &agrave; mon exclamation; l'impression favorable que son talent avait
+produite sur moi parut lui faire plaisir; mais une sorte de raillerie
+ironique brillait dans son regard, comme pour me taxer d'exag&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis la v&eacute;rit&eacute;, croyez-moi, repris-je. Exposez vos ouvrages, et un
+cri d'admiration s'&eacute;l&egrave;vera de la foule des artistes. S'ils ont &eacute;t&eacute;
+&eacute;gar&eacute;s autrefois par l'admiration exclusive des formes ext&eacute;rieures, il y
+a aujourd'hui une grande tendance vers des id&eacute;es moins plastiques; l'art
+se tourne vers l'expression des pens&eacute;es, des sentiments et des plus
+nobles aspirations de l'homme. Non, non, ne privez pas l'&eacute;cole flamande
+de si parfaits mod&egrave;les.</p>
+
+<p>Le vieillard avait courb&eacute; la t&ecirc;te et murmurait en se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Livrer en p&acirc;ture &agrave; la foule mes souvenirs, tous les battements de mon
+coeur? Permettre &agrave; la malveillance de soulever le voile de ma vie, et
+appeler la raillerie sur tout ce qui est sacr&eacute; pour moi?...</p>
+
+<p>En ce moment, la vieille servante ouvrit la porte et annon&ccedil;a que le
+d&icirc;ner &eacute;tait servi.<a name="Page_32" id="Page_32"></a></p>
+
+<p>&mdash;Venez, monsieur, me dit le sculpteur, visiblement satisfait de cette
+interruption. La table de l'ermite ne vous offrira pas de mets
+recherch&eacute;s; mais il y en aura assez pour restaurer les forces d'un homme
+qui, comme vous, aime la vie de campagne.</p>
+
+<p>Nous nous m&icirc;mes &agrave; table, nous mange&acirc;mes assez rapidement deux ou trois
+bons plats, auxquels je fis honneur, d'autant plus que la pr&eacute;sence de la
+servante m'emp&ecirc;chait de parler de ce qui occupait mon esprit.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le repas, le vieillard me conduisit dans une serre assez
+spacieuse. Je sus ainsi d'o&ugrave; venaient les fleurs exotiques et rares qui
+croissaient sur la tombe de fer.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; cette, serre, nous entr&acirc;mes dans un jardin
+d&eacute;licieux, &eacute;maill&eacute; de mille fleurs charmantes; ce qui me fit dire en
+riant que bien des gens voudraient &ecirc;tre ermites dans un pareil ermitage.</p>
+
+<p>Mais le vieillard, sans r&eacute;pondre &agrave; ma, plaisanterie, me conduisit sous
+un berceau de cl&eacute;matite et de ch&egrave;vre feuille, s'assit sur un banc, me
+montra une place &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous logerez chez moi.... Pas d'excuses; mon histoire est plus longue
+que vous ne croyez. Si vous voulez la conna&icirc;tre tout enti&egrave;re, il faut
+vous soumettre &agrave; cette n&eacute;cessit&eacute;. Ce n'est pas une g&ecirc;ne pour moi; la
+servante a d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u l'ordre de pr&eacute;parer votre chambre. Vous n'en
+dormirez pas plus mal qu'&agrave; l'<i>Aigle</i>, o&ugrave; vous aviez l'intention de
+passer la nuit. C'est donc convenu; vous serez l'h&ocirc;te de l'ermite.
+Armez-vous de patience, et<a name="Page_33" id="Page_33"></a> pardonnez &agrave; un vieillard, qui ne vit que par
+ses souvenirs, s'il vous raconte parfois des particularit&eacute;s ou des
+sensations pu&eacute;riles qui n'ont d'importance que pour lui seul. En un mot,
+souffrez que mon r&eacute;cit me fasse revivre encore une fois dans le pass&eacute;.
+Apr&egrave;s cette pri&egrave;re, je commence mon histoire sans autre pr&eacute;ambule.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+
+<p>&Agrave; un quart de lieue d'ici, pr&egrave;s d'un clair ruisseau, s'&eacute;l&egrave;ve une toute
+petite ferme nomm&eacute;e la <i>Maison d'eau</i> et entour&eacute;e de bois et de
+prairies.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait habit&eacute;e, il y a cinquante ans, par ma&icirc;tre Wolvenaer, un
+sabotier connu des boutiquiers de la ville pour les jolies chaussures de
+bois qu'il savait tailler. Son &eacute;tat, lui procurait, &agrave; la sueur de son
+front, assez de b&eacute;n&eacute;fices pour subvenir aux besoins d'une nombreuse
+famille; car il n'avait pas moins de six enfants, encore tous en bas
+&acirc;ge.</p>
+
+<p>Comme il tenait en fermage un petit lopin de terre, et que sa femme
+vaquait le plus souvent aux travaux des champs, il y avait dans la
+maison, du sabotier une sorte de bien-&ecirc;tre ou du moins d'aisance.</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment le laborieux artisan e&ucirc;t &eacute;t&eacute; tout &agrave; fait heureux si une cause
+incessante de tristesse n'avait assombri son horizon. Parmi ses six
+enfants, il y en avait un,&mdash;<a name="Page_34" id="Page_34"></a>un gar&ccedil;on de onze ans,&mdash;qui se faisait
+remarquer par une beaut&eacute; extraordinaire. Il avait des cheveux noirs
+boucl&eacute;s, des yeux bruns &eacute;tincelants, et des traits d'une remarquable
+puret&eacute;.... Mais le pauvre enfant ne savait point parler. Dans les
+premiers mois de sa naissance, il &eacute;tait tomb&eacute; de son berceau la t&ecirc;te en
+avant. Il avait eu des convulsions affreuses, et lutt&eacute; longtemps contre
+la mort. On crut que dans cet accident la langue avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e de
+paralysie; car, quoiqu'il ne p&ucirc;t articuler aucun son distinct, il
+entendait cependant fort bien.</p>
+
+<p>Le sabotier &eacute;tait mon p&egrave;re; l'enfant muet n'&eacute;tait autre que moi qui vous
+parle en ce moment.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re m'aimait et me plaignait de tout son coeur. Souvent, quand je
+me tenais en silence &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son &eacute;tabli, il interrompait tout &agrave; coup
+son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de
+piti&eacute;. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je t&acirc;chais de le
+consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son
+chagrin, le plus souvent mes caresses ne r&eacute;ussissaient qu'&agrave; le faire
+pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais
+il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et per&ccedil;ants, des
+sons inarticul&eacute;s et sauvages qui lui d&eacute;chiraient l'&acirc;me. D'ailleurs,
+comme tous les muets, j'&eacute;tais d'une sensibilit&eacute; extr&ecirc;me, et mes moindres
+gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce
+que j'&eacute;prouvais, &eacute;taient violents et exag&eacute;r&eacute;s comme ceux d'un insens&eacute;.<a name="Page_35" id="Page_35"></a></p>
+
+<p>Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais &eacute;t&eacute; victime
+n'avait pas troubl&eacute; mon cerveau: mes fr&egrave;res et soeurs me croyaient
+<i>innocent</i>, c'est-&agrave;-dire &agrave; peu pr&egrave;s idiot; les enfants du village
+avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou.</p>
+
+<p>Si jeune que je fusse, j'&eacute;tais profond&eacute;ment bless&eacute; d'&ecirc;tre ainsi m&eacute;connu
+de tout le monde. Lorsque en menant pa&icirc;tre nos vaches, j'&eacute;tais assis
+solitaire, pendant de longues journ&eacute;es, au bord de la prairie, il
+m'arrivait parfois de pleurer am&egrave;rement pendant des heures enti&egrave;res;
+parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec
+qui j'eusse tant aimer de jouer, se moquaient de moi et m'&eacute;vitaient &agrave;
+cause de mon infirmit&eacute;! Je me sentais la force de prouver que je ne
+m&eacute;ritais pas le nom de fou; j'avais soif d'amiti&eacute;, et m&ecirc;me d'estime, et
+peut-&ecirc;tre y avait-il en moi une sorte d'orgueil qui m'inspirait un d&eacute;sir
+maladif de me distinguer par l'une ou l'autre qualit&eacute;.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre trouverait-on dans cette aspiration confuse de mon esprit la
+raison du travail singulier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je
+n'allais &agrave; la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux
+de saule. Je m'appliquais &agrave; y tailler avec mon couteau des images de
+b&ecirc;tes et de gens, et souvent je restais des journ&eacute;es enti&egrave;res absorb&eacute;
+dans mon travail, la sueur au front. Si je r&eacute;ussissais, d'apr&egrave;s mon
+id&eacute;e, &agrave; tirer du bois une figure plus ou moins ressemblante, je sautais,
+je dansais et je riais comme si j'avais remport&eacute; quelque victoire; <a name="Page_36" id="Page_36"></a>mais
+si, malgr&eacute; mes efforts, aucune figure reconnaissable n'apparaissait sous
+mon couteau, je laissais tomber mon oeuvre avec d&eacute;couragement, et je me
+tordais les bras de d&eacute;pit et de chagrin.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les &eacute;paules
+avec une triste compassion. La vanit&eacute; singuli&egrave;re que je paraissais tirer
+de mes grossi&egrave;res et ridicules &eacute;bauches le chagrinait comme s'il e&ucirc;t vu
+une raison de plus pour douter de la clart&eacute; de mon intelligence.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, il me suffisait que ma m&egrave;re sourit quelquefois &agrave; mon
+travail, que mes soeurs s'amusassent &agrave; jouer avec mes figures, et
+qu'aucun de mes deux fr&egrave;res, plus &acirc;g&eacute;s que moi cependant, ne s&ucirc;t en
+faire autant.</p>
+
+<p>Un jour, j'avais travaill&eacute; avec ardeur, depuis le matin jusque bien
+avant dans l'apr&egrave;s-midi, &agrave; imiter la figure de notre vieux cur&eacute;. Lorsque
+je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait rougir de honte
+si un souvenir pr&eacute;cieux et sacr&eacute; pour moi n'y &eacute;tait attach&eacute;;&mdash;Mais alors
+il me sembla si bien r&eacute;ussi, que j'en fus transport&eacute; de joie et que, en
+ramenant les vaches &agrave; l'&eacute;table, je tirai au moins cent fois de ma poche
+l'informe figure pour l'admirer. Que le corps et les v&ecirc;tements
+ressemblassent de pr&egrave;s ou de loin &agrave; ceux du cur&eacute;, ce n'&eacute;tait pas cela
+qui m'inqui&eacute;tait; mais j'avais imit&eacute; facilement son tricorne, et cela,
+du moins, &eacute;tait reconnaissable au premier coup d'oeil.</p>
+
+<p>De crainte que mes soeurs ne voulussent jouer avec <a name="Page_37" id="Page_37"></a>ma petite statuette,
+je la tins cach&eacute;e et ne la montrai pas en rentrant au logis.</p>
+
+<p>Je m'assis dans un coin de la chambre, la main dans la poche, caressant
+mon chef-d'oeuvre, et plong&eacute; dans de douces pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re &eacute;tait all&eacute; &agrave; la ville pour les affaires de son commerce; ma
+m&egrave;re, mes fr&egrave;res et mes soeurs &eacute;taient &agrave; la maison et parlaient du
+propri&eacute;taire de notre ferme. Ils avaient appris qu'il &eacute;tait l'acqu&eacute;reur
+du ch&acirc;teau de Bodeghem, et que ce jour m&ecirc;me, il &eacute;tait venu au village
+dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle propri&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re parlait &agrave; voix basse, pour ne pas &eacute;veiller l'attention de
+l'innocent muet; car il ne savait que se taire et rester immobile, ou
+crier comme un poss&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant que ma m&egrave;re causait de cette importante nouvelle, la porte
+s'ouvrit tout &agrave; coup, et une dame richement v&ecirc;tue entra dans notre
+demeure, tenant &agrave; la main une petite demoiselle qui avait &agrave; peine une
+ann&eacute;e de moins que moi.</p>
+
+<p>Cette dame &eacute;tait la femme de notre propri&eacute;taire, et elle connaissait
+tr&egrave;s-bien ma m&egrave;re, pour avoir re&ccedil;u plusieurs fois de ses mains le prix
+de son fermage. Aussi se mit-elle &agrave; lui parler famili&egrave;rement de la
+maison de campagne que son mari venait d'acheter, ajoutant que d&eacute;sormais
+elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d'aller
+voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari,
+poss&eacute;dait dans les environs.<a name="Page_38" id="Page_38"></a></p>
+
+<p>Mes fr&egrave;res et soeurs &eacute;coutaient curieusement ce que disait cette dame.</p>
+
+<p>Pour moi, j'avais saut&eacute; sur mes pieds, et je me tenais debout, comme
+frapp&eacute; d'immobilit&eacute;, devant la petite demoiselle. Mes membres
+tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon coeur battait
+violemment, et, pour la premi&egrave;re fois de ma vie, l'&eacute;motion qui m'agitait
+ne se manifesta point par des cris sauvages.</p>
+
+<p>L'apparition d'un ange, tel que je pouvais le concevoir d'apr&egrave;s les
+descriptions de ma m&egrave;re, ne m'e&ucirc;t pas plus profond&eacute;ment remu&eacute;; car un
+ange ne pouvait &ecirc;tre plus beau que cette enfant ne l'&eacute;tait &agrave; mes yeux.
+Son front et ses joues &eacute;taient blancs et polis comme l'alb&acirc;tre. Ses
+petites l&egrave;vres &eacute;taient fra&icirc;ches et vermeilles comme des feuilles de
+rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel pendant une claire
+journ&eacute;e d'&eacute;t&eacute;. Autour de l'ovale r&eacute;gulier de son joli visage, ses
+cheveux blonds, &eacute;pais et soyeux, tombaient en boucles abondantes. Elle
+&eacute;tait v&ecirc;tue de soie et de satin; elle avait un collier de corail, des
+bracelets d'or, et ses petits pieds &eacute;taient chauss&eacute;s de souliers rouges.</p>
+
+<p>Tout en elle m'&eacute;tonnait et me frappait d'une admiration croissante, m&ecirc;me
+sa p&acirc;leur, sa d&eacute;licatesse maladive, car cette d&eacute;licatesse m&ecirc;me la fit
+passer &agrave; mes yeux pour une cr&eacute;ature sup&eacute;rieure, d'une essence infiniment
+au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village.</p>
+
+<p>La petite fille me regarda pendant quelques minutes <a name="Page_39" id="Page_39"></a>avec ses yeux bleus
+profonds, comme pour me demander l'explication de ma singuli&egrave;re
+attitude. Puis un sourire tranquille et doux entr'ouvrit ses l&egrave;vres. Ce
+sourire p&eacute;n&eacute;tra dans mon coeur comme un rayon de lumi&egrave;re et m'arracha un
+cri sauvage. Je sautai en arri&egrave;re et levai les bras au ciel, comme si le
+sourire de la jeune fille &eacute;tait quelque chose de miraculeux qui me fit
+perdre l'esprit.</p>
+
+<p>Mon cri &eacute;trange attira l'attention de la dame.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a donc ce petit gar&ccedil;on? demanda-t-elle &agrave; ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre petit L&eacute;on. Ne faites pas attention au bruit qu'il fait,
+madame Pavelyn. Il est muet et fait de vains efforts pour parler.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, elle porta le doigt &agrave; son front pour faire
+comprendre qu'il fallait m'excuser parce que je ne poss&eacute;dais pas tout
+mon bon sens, et que j'&eacute;tais innocent.</p>
+
+<p>Souvent d&eacute;j&agrave; j'avais surpris des signes semblables faits par mon p&egrave;re ou
+ma m&egrave;re, et je savais fort bien ce qu'ils voulaient dire. Cela m'avait
+toujours fait de la peine; mais, en ce moment, devant la cr&eacute;ature
+ang&eacute;lique qui me regardait, cette pantomime humiliante me blessa comme
+si j'avais &eacute;t&eacute; frapp&eacute; au coeur d'un coup de couteau. Aussi le son qui
+s'&eacute;leva de ma poitrine n'&eacute;tait pas un cri, c'&eacute;tait une plainte douce et
+profonde, une sorte de pri&egrave;re pour implorer la piti&eacute;. Je courbai la t&ecirc;te
+et me mis &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Un si joli petit gar&ccedil;on! c'est bien malheureux, vraiment, murmura la
+dame.<a name="Page_40" id="Page_40"></a></p>
+
+<p>Et se tournant vers la petite demoiselle, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Rose, ce pauvre enfant est muet. Il aimerait tant parler! Mais c'est
+parce qu'il ne la peut pas qu'il pleure si am&egrave;rement. Donne-lui la main,
+Rose; une marque de piti&eacute; le consolera.</p>
+
+<p>Encourag&eacute; par l'int&eacute;r&ecirc;t de la dame, je levai la t&ecirc;te. Je vis venir &agrave; moi
+la noble enfant, avec le m&ecirc;me sourire enchanteur qui m'avait d&eacute;j&agrave; si
+profond&eacute;ment &eacute;mu.</p>
+
+<p>Elle me prit la main, la serra et la caressa, tandis que sa bouche
+murmurait des paroles qui r&eacute;sonnaient &agrave; mes oreilles comme une musique
+c&eacute;leste.</p>
+
+<p>Je jetai sur mes fr&egrave;res et mes soeurs un regard de fiert&eacute;; cette marque
+d'amiti&eacute; que la petite demoiselle venait de me donner, me vengeait de
+leur d&eacute;dain et avait rempli mon coeur de joie et de courage.</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, la compatissante enfant sut lire dans mon regard &eacute;tincelant
+l'expression d'une gratitude infinie; car elle me serra la main avec
+plus d'amiti&eacute; et me dit d'un ton si doux, que je me mis &agrave; trembler de
+tous mes membres:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous appelez L&eacute;on? C'est un joli nom. Ah! quel dommage que vous
+ne sachiez point parler!</p>
+
+<p>L'&eacute;motion m'arracha quelques cris confus.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas crier ainsi, reprit-elle; cela est laid.
+N'apprendrez-vous jamais &agrave; parler, pauvre petit L&eacute;on? jamais?</p>
+
+<p>Je ne savate pas ce qui se passait en moi, il me semblait qu'en ce
+moment je me fusse laiss&eacute; couper la main <a name="Page_41" id="Page_41"></a>pour pouvoir dire un mot un
+seul mot intelligible. Je fus pris d'une violente convulsion; mes
+membres se tordirent, mon visage devint bleu. Je ne criai pas, mais je
+fis un effort surhumain pour prononcer le nom charmant de celle qui,
+deux fois, avait dit le mien avec tant d'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Quelque chose se d&eacute;chira dans ma gorge, et le nom de Rose! Rose!
+retentit par deux fois, clair et sonore, dans la chambre.</p>
+
+<p>&Eacute;puis&eacute; par cet effort gigantesque, je me laissai tomber sur une chaise,
+et j'y restai &eacute;tendu, le sourire du bonheur et de l'extase sur la
+figure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Dieu soit lou&eacute;, mon fils a parl&eacute;! s'&eacute;cria ma m&egrave;re, les larmes aux
+yeux.</p>
+
+<p>Elle accourut vers moi, me prit la main et me supplia de r&eacute;p&eacute;ter encore
+une fois les mots que j'avais prononc&eacute;s; mais je sentis bien, apr&egrave;s de
+longs efforts infructueux, que je ne serais plus capable d'une si
+violente tension de mes forces.</p>
+
+<p>Cependant j'&eacute;tais enchant&eacute; du succ&egrave;s obtenu, et j'essayai de faire
+comprendre par signes que j'avais confiance et que j'esp&eacute;rais bien
+pouvoir apprendre &agrave; parler. Je ne cessais de montrer la jolie
+demoiselle, et je joignais les mains devant elle pour faire entendre que
+c'&eacute;tait &agrave; elle que je serais redevable de la parole, du bonheur de ma
+vie, et je la remerciai comme un ange envoy&eacute; de Dieu pour rapporter
+l'espoir et la d&eacute;livrance.</p>
+
+<p>Rose &eacute;tait visiblement touch&eacute;e de ces marques de re<a name="Page_42" id="Page_42"></a>connaissance, et une
+joie sinc&egrave;re brillait dans ses yeux bleus. Sans doute il &eacute;tait doux &agrave;
+son coeur compatissant de croire que sa pr&eacute;sence avait &eacute;t&eacute; un bienfait
+pour un pauvre enfant comme moi.</p>
+
+<p>Elle tira sa m&egrave;re par son ch&acirc;le pour l'obliger &agrave; se baisser, lui dit
+quelque chose &agrave; l'oreille, et, sur un signe affirmatif, elle s'approcha
+de moi.</p>
+
+<p>Elle mit la main dans sa poche et en tira une petite bo&icirc;te d'une pierre
+blanche, transparente et couverte de fleurs et d'&eacute;toiles d'or et
+d'argent. Elle me glissa cet objet dans la main en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, L&eacute;on, ceci est pour vous. Il y a l&agrave;-dedans du sucre qui vous
+plaira fort. Il faut faire tout votre possible pour apprendre &agrave; parler,
+et, quand vous le saurez, je vous donnerai de plus belles choses encore.</p>
+
+<p>L'aimable enfant n'avait assur&eacute;ment d'autre intention que de me
+consoler. Elle me disait ces douces paroles par charit&eacute; pure, et comme
+une aum&ocirc;ne faite &agrave; un malheureux. Mais sa piti&eacute; fit sur moi une
+impression plus profonde qu'elle n'e&ucirc;t pu s'y attendre. Ses paroles
+tomb&egrave;rent une &agrave; une, comme une ros&eacute;e bienfaisante, sur mon coeur
+oppress&eacute;, et se grav&egrave;rent en traits ineffa&ccedil;ables dans mon souvenir. J'en
+fus si touch&eacute;, que je continuai &agrave; tourner et &agrave; retourner machinalement
+dans mes mains sa jolie petite bo&icirc;te, et je ne remarquai m&ecirc;me pas que ma
+m&egrave;re me la prit pour l'admirer &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Alors je revins &agrave; moi, et j'essayai de faire comprendre &agrave; la jolie
+demoiselle combien j'&eacute;tais triste de ne <a name="Page_43" id="Page_43"></a>pouvoir rien faire pour la
+remercier de son cadeau. Je tirai de ma poche la figure du cur&eacute; et la
+mis dans la main de ma bienfaitrice, en lui disant par gestes que je
+l'avais taill&eacute;e moi-m&ecirc;me et que je la lui donnais en &eacute;change de sa
+bo&icirc;te.</p>
+
+<p>La dame, en voyant cet objet informe, parut surprise de ma simplicit&eacute;.
+Ma m&egrave;re m'excusa en disant que je m'occupais pendant des jours entiers &agrave;
+tailler de petites statuettes, et que, naturellement, je croyais que
+cela valait quelque chose. Mes fr&egrave;res et mes soeurs se mirent &agrave; rire de
+ma pr&eacute;somption.</p>
+
+<p>Rose regardait sans rien dire mon pauvre cadeau, mettait le bonhomme
+debout sur sa main, le retournait et avait l'air de s'en amuser
+beaucoup.</p>
+
+<p>Que m'importait que tout le monde se moqu&acirc;t de mon ouvrage, si elle
+seule, qui s'&eacute;tait faite ma protectrice, le jugeait digne de son
+attention? Aussi, un sentiment de joie ineffable inonda mon coeur
+lorsque Rose refusa de se laisser prendre l'image du cur&eacute; par ma m&egrave;re,
+et dit &agrave; la sienne:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous en prie, laissez-moi la conserver. Ce pauvre petit gar&ccedil;on
+l'a faite lui-m&ecirc;me, et c'est vraiment joli. Je la montrerai &agrave; mon p&egrave;re,
+et je jouerai avec, ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; bien les enfants, fermi&egrave;re Wolvenaer! dit la dame en haussant
+les &eacute;paules. Donnez-leur des jouets et des poup&eacute;es qui ont co&ucirc;t&eacute;
+beaucoup d'argent, et ils pr&eacute;f&egrave;rent s'amuser d'une chose sans valeur;
+puis, au <a name="Page_44" id="Page_44"></a>bout de quelques heures, le joujou est oubli&eacute; et abandonn&eacute;, et
+ils n'y pensent plus.</p>
+
+<p>Mes yeux contrits et mes signes demand&egrave;rent &agrave; Rose si tel serait aussi
+le sort de mon humble pr&eacute;sent. Un signe de t&ecirc;te me tranquillisa. Elle
+m'avait compris, et son geste me promettait qu'elle conserverait mon
+petit cur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Portez-vous bien, dit la dame; il est temps que nous partions. M.
+Pavelyn nous attendrait. Peut-&ecirc;tre la voiture est-elle d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;te. Vous
+comprenez que, cette ann&eacute;e, nous n'habiterons pas le ch&acirc;teau; car il est
+tout &agrave; fait vide; il doit &ecirc;tre restaur&eacute;, repeint et meubl&eacute;. Il ne sera
+pr&ecirc;t qu'au printemps. Alors je reviendrai vous voir, car j'aime &agrave; me
+trouver au milieu des villageois. Aujourd'hui, nous ne sommes venus que
+pour visiter le ch&acirc;teau.... Rose, nous partons. Donne encore ta main &agrave;
+ce pauvre L&eacute;on en signe d'adieu, et retournons aupr&egrave;s de ton p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait facile de lire sur mon visage que l'annonce de ce d&eacute;part
+pr&eacute;cipit&eacute; m'affligeait. Rose me serra la main encore une fois, et me dit
+&agrave; l'oreille:&mdash;Il ne faut pas &ecirc;tre triste, L&eacute;on. Apprenez bien vite &agrave;
+parler, alors je reviendrai, et faites encore de semblables figures pour
+moi; j'en serai bien contente.</p>
+
+<p>Je mis mes deux mains devant mes yeux pour ne pas la voir partir.</p>
+
+<p>Je restai si longtemps dans cette position, que ma m&egrave;re se mit &agrave; me
+gronder durement de mon impolitesse, et me mena&ccedil;a de faire conna&icirc;tre &agrave;
+mon p&egrave;re ma conduite d&eacute;raisonnable.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a name="Page_45" id="Page_45"></a>III</h2>
+
+
+<p>Il serait difficile de vous dire la vive impression que la visite de la
+petite demoiselle avait faite sur mon esprit. Mes parents m&ecirc;mes avaient
+peine &agrave; reconna&icirc;tre en moi leur petit sauvage. Mes id&eacute;es avaient pris
+une certaine gravit&eacute;, et il &eacute;tait bien rare qu'un de ces cris sans nom
+qui m'&eacute;chappaient si souvent autrefois, sort&icirc;t de ma bouche. Quand
+j'&eacute;tais &agrave; la maison, je me blottissais ordinairement dans un coin de la
+chambre, et j'y restais assis, immobile et silencieux, le regard perdu
+dans l'espace. J'avais sans cesse devant les yeux la tendre et blanche
+apparition qui me souriait, me serrait la main et murmurait amicalement
+&agrave; mon oreille: &laquo;Apprenez bien vite &agrave; parler, alors je reviendrai.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne jouais presque plus avec mes fr&egrave;res et mes soeurs, je fuyais les
+autres enfants du village. Penser &agrave; elle &eacute;tait l'unique occupation de
+mon esprit, r&eacute;p&eacute;ter sans cesse dans mon coeur ses douces paroles
+suffisait &agrave; ma vie.</p>
+
+<p>Je crains, monsieur, que vous ne m'accusiez, &agrave; part vous, d'exag&eacute;ration.
+Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous
+para&icirc;t assur&eacute;<a name="Page_46" id="Page_46"></a>ment pas naturelle? Cependant, vous qui, plus que tout
+autre, avez conserv&eacute; vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez
+avoir reconnu que le coeur d'un enfant se laisse toucher plus facilement
+et plus profond&eacute;ment que celui d'une personne chez qui la raison et
+l'exp&eacute;rience ont &eacute;mouss&eacute; plus ou moins la sensibilit&eacute;. Il est vrai que
+les &eacute;motions de l'enfant sont ordinairement plus fugitives; mais, moi,
+l'absence de la parole me pla&ccedil;ait dans une situation toute particuli&egrave;re
+en me r&eacute;duisant &agrave; une m&eacute;ditation solitaire. Les m&ecirc;mes pens&eacute;es se
+repr&eacute;sentaient cent fois &agrave; mon esprit, et, par cette r&eacute;action
+continuelle de mon &acirc;me sur elle-m&ecirc;me, mon sentiment acquit une
+profondeur qui e&ucirc;t pu para&icirc;tre outr&eacute;e et maladive chez un enfant dou&eacute; de
+la parole.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, les t&eacute;moignages de tendre piti&eacute; que m'avait donn&eacute;s
+la jolie petite demoiselle m'avaient rempli d'une grande fiert&eacute;; et&mdash;que
+ce f&ucirc;t l'orgueil, la reconnaissance, ou une secr&egrave;te sympathie qui me
+troubl&acirc;t&mdash;toujours est-il que, soir et matin, et m&ecirc;me pendant la nuit,
+l'image de ma bienfaitrice se pla&ccedil;ait devant mes yeux, et toutes les
+forces de mon &acirc;me semblaient s'&ecirc;tre concentr&eacute;es sur cette seule pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette distraction singuli&egrave;re et le regard incertain de mes yeux &eacute;taient
+consid&eacute;r&eacute;s par mes parents comme de f&acirc;cheux sympt&ocirc;mes, et ils ne
+doutaient pas que ma raison ne f&ucirc;t menac&eacute;e d'une faiblesse incurable.</p>
+
+<p>Plus d'une fois, quand ils exprimaient cette crainte, je m'effor&ccedil;ai de
+leur faire comprendre qu'ils se trompaient; <a name="Page_47" id="Page_47"></a>mais alors je criais et je
+hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu'augmenter leur peine; et,
+comme mes propres cris m'&eacute;taient d&eacute;sagr&eacute;ables maintenant, je pris en
+aversion ces inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole.</p>
+
+<p>Tout se passa entre mes parents et moi de la m&ecirc;me fa&ccedil;on qu'avant la
+visite de madame Pavelyn. Bient&ocirc;t on ne s'occupa presque plus de moi;
+et, pour &eacute;pargner autant que possible &agrave; mon p&egrave;re la vue p&eacute;nible de son
+fils innocent, ma m&egrave;re m'envoyait &agrave; la prairie avec les vaches pendant
+des journ&eacute;es enti&egrave;res.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans une solitude compl&egrave;te, je pouvais r&eacute;fl&eacute;chir et r&ecirc;ver depuis
+l'aube du jour jusqu'&agrave; ce que la nuit tombante me rappel&acirc;t &agrave; la maison.
+Mais je ne passais pas mes journ&eacute;es dans l'oisivet&eacute;, ma bienfaitrice
+m'avait dit deux choses: &laquo;Apprenez bien vite &agrave; parler, et faites-moi
+encore des figures.&raquo;</p>
+
+<p>Ce dernier voeu, je pouvais facilement l'accomplir; mais le premier!
+apprendre &agrave; parler!</p>
+
+<p>Son d&eacute;sir &eacute;tait une loi dont l'inflexibilit&eacute; m'effrayait et &agrave; laquelle,
+pourtant, je voulais ob&eacute;ir, d&ucirc;t ma gorge se d&eacute;chirer sous mes efforts.</p>
+
+<p>Pendant deux longs mois, je m'effor&ccedil;ai constamment de r&eacute;p&eacute;ter encore une
+fois son nom; je faisais toutes sortes de grimaces, je contractais mes
+l&egrave;vres, je me remplissais la bouche de petits morceaux de bois, je
+tirais rudement ma langue rebelle; mais quoique la sueur perl&acirc;t sur mon
+front, son nom ch&eacute;ri ne voulut point sortir <a name="Page_48" id="Page_48"></a>de mon gosier, ni
+distinctement, ni plus ou moins mal articul&eacute;.&mdash;Chose &eacute;tonnante,
+j'entendais bien, et je pouvais m&ecirc;me juger de la justesse et de la
+valeur des sons produits; il n'y avait aucun mouvement de la voix
+humaine que je fusse incapable d'ex&eacute;cuter quelquefois par hasard, aucune
+lettre que je ne pusse prononcer. Mais on e&ucirc;t dit que les nerfs de
+l'appareil vocal s'&eacute;taient brouill&eacute;s en moi, et ne pouvaient ob&eacute;ir &agrave; ma
+volont&eacute;. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait
+d'autres sons aux l&egrave;vres. Et quoique je me pr&eacute;parasse souvent pendant
+des heures enti&egrave;res avant de pousser un son, avec la certitude que,
+cette fois, du moins, ma voix ne tromperait pas mes efforts, chaque fois
+j'&eacute;tais frapp&eacute; de la m&ecirc;me d&eacute;ception am&egrave;re.</p>
+
+<p>Je n'exag&egrave;re point en vous disant que cent fois j'ai vers&eacute; des larmes,
+que je me suis arrach&eacute; les cheveux, et que je me suis roul&eacute;
+convulsivement par terre avec un d&eacute;sespoir et une rage qui
+ressemblaient, en effet, &agrave; la folie la plus compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, il me fallut reconna&icirc;tre mon impuissance et perdre d&eacute;cid&eacute;ment
+tout espoir d'apprendre &agrave; parler. Alors je devins triste, d&eacute;courag&eacute; et
+languissant. Le sentiment de fiert&eacute; qu'avait fait na&icirc;tre en moi la
+compassion de Rose m'avait fait croire un instant que j'aurais la force
+de me tirer de l'abaissement. Cette consolante, cette radieuse
+perspective s'&eacute;tait referm&eacute;e devant mes yeux. Un nuage sombre avait
+voil&eacute; l'&eacute;toile scintillante qui &eacute;clairait mon avenir. Je resterais
+&eacute;ternellement le <a name="Page_49" id="Page_49"></a>muet innocent, la malheureuse cr&eacute;ature qui ne pouvait
+pas m&ecirc;me exprimer sa reconnaissance &agrave; ceux qui la plaignaient.</p>
+
+<p>Je restai pr&egrave;s d'un mois an&eacute;anti par cette effroyable conviction. Enfin,
+lorsque la derni&egrave;re &eacute;tincelle d'esp&eacute;rance fut &eacute;teinte en moi, j'acceptai
+mon triste sort avec r&eacute;signation, et un peu de paix rentra dans mon &acirc;me.</p>
+
+<p>Alors je recommen&ccedil;ai &agrave; tailler des figurines de bois de saule, mais non
+plus par orgueil, ni avec l'espoir de me distinguer en quelque point des
+autres enfants; non, je n'&eacute;tais m&ucirc; que par un sentiment passif de
+reconnaissance et de devoir. Je savais que mon travail serait agr&eacute;able &agrave;
+la charitable petite demoiselle; c'&eacute;tait l&agrave; le seul mobile de mon
+activit&eacute;.</p>
+
+<p>En peu de temps, j'avais fabriqu&eacute; un certain nombre de statuettes. Il y
+avait des figurines que je d&eacute;signais sous le nom de vaches, de chevaux,
+de moutons et de porcs, quoiqu'elles ressemblassent toutes
+singuli&egrave;rement les unes aux autres; il y avait aussi des maisons, des
+&eacute;glises, des oiseaux et des hommes; mais ce qui me plaisait le mieux, ce
+que je regardais avec complaisance, c'&eacute;tait une figure de garde
+champ&ecirc;tre, avec son grand chapeau sur la t&ecirc;te et son sabre reluisant
+dans la main.</p>
+
+<p>J'avais, apr&egrave;s beaucoup d'instances, obtenu de ma m&egrave;re la clef d'un
+tiroir de notre commode. J'y serrai mes petits chefs-d'oeuvre, pour ne
+les en retirer qu'au moment o&ugrave; Rose reviendrait &agrave; Bodeghem. Personne ne
+pouvait voir ces produits de mon art. Elle seule, pour <a name="Page_50" id="Page_50"></a>qui je les avais
+faits, devait les recevoir de mes mains avant que personne les e&ucirc;t
+touch&eacute;s.</p>
+
+<p>Ainsi les mois se pass&egrave;rent, ainsi vint l'hiver qui devait pr&eacute;c&eacute;der son
+retour.</p>
+
+<p>Vers la nouvelle ann&eacute;e, ma m&egrave;re devait aller &agrave; la ville payer le terme
+&eacute;chu de notre fermage. A force de pri&egrave;res et de supplications, je la
+d&eacute;cidai &agrave; prendre avec elle la figurine du garde champ&ecirc;tre, et &agrave; me
+promettre qu'elle la donnerait &agrave; la petite fille de notre propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>Durant l'absence de ma m&egrave;re, je fus &eacute;trangement agit&eacute;: je courais autour
+de la maison et dans les champs, pouss&eacute; par une grande inqui&eacute;tude. Que
+dirait Rose de mon ouvrage? Sourirait-elle, et serait-elle contente de
+mon envoi? Dans tous les cas, ma m&egrave;re lui parlerait de moi, et, de son
+c&ocirc;t&eacute;, elle dirait quelque chose &agrave; mon adresse. Il me semblait, dans mon
+attente anxieuse, que j'entendais Rose prononcer mon nom;&mdash;car ce ne
+pouvait &ecirc;tre une autre voix que la sienne, ce timbre argentin qui
+r&eacute;sonnait au fond de mon &acirc;me, et me faisait tressaillir et regarder
+autour de moi, comme si je l'entendais murmurer d'une voix
+compatissante: &laquo;Pauvre petit L&eacute;on!&raquo;</p>
+
+<p>Dans l'apr&egrave;s-midi, j'&eacute;tais sur la chauss&eacute;e, &agrave; plus d'une demi-lieue de
+notre demeure, pour voir si ma m&egrave;re ne revenait pas encore. D&egrave;s que je
+l'aper&ccedil;us, je courus &agrave; sa rencontre, et lui demandai, les bras tendus et
+les yeux &eacute;tincelants, comment on avait re&ccedil;u l&agrave;-bas mon petit garde
+champ&ecirc;tre.</p>
+
+<p><a name="Page_51" id="Page_51"></a>M. Pavelyn avait examin&eacute; la statuette avec curiosit&eacute;, et en avait ri de
+bon coeur; Rose s'&eacute;tait montr&eacute;e satisfaite et m'avait fait remercier de
+mon cadeau; elle avait ajout&eacute; qu'au printemps prochain, elle viendrait
+au ch&acirc;teau avec ses parents, et qu'elle serait heureuse d'avoir beaucoup
+de ces petites figures pour s'en amuser.</p>
+
+<p>Ma joie &eacute;tait inexprimable; emport&eacute; par mon &eacute;motion, je me mis &agrave; sauter
+et &agrave; crier comme je le faisais autrefois....</p>
+
+<p>Quelques paroles de ma m&egrave;re me calm&egrave;rent subitement, et firent tomber
+toute ma joie. Rose avait demand&eacute; si le pauvre L&eacute;on ne savait pas encore
+parler. Cette question me rappela au sentiment de mon impuissance et &agrave;
+la conscience de mon malheur.</p>
+
+<p>H&eacute;las! la bonne Rose m'avait dit: &laquo;Vous devez apprendre &agrave; parler&raquo;; et
+moi, pauvre d&eacute;sh&eacute;rit&eacute; de ce monde, j'&eacute;tais toujours aussi muet que lors
+de sa visite chez nous. J'eusse sacrifi&eacute; la moiti&eacute; de ma vie pour
+pouvoir accomplir son ordre charitable; mais il ne m'&eacute;tait pas donn&eacute; de
+lui offrir cette preuve de ma gratitude.</p>
+
+<p>Je courbai la t&ecirc;te, et marchai silencieusement dans le sentier
+sablonneux, tenant ma m&egrave;re par la main, et, bien que, pour relever mon
+courage, elle me racont&acirc;t beaucoup d'autres choses de la gentille petite
+demoiselle, elle ne parvint pas &agrave; me consoler.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a name="Page_52" id="Page_52"></a>IV</h2>
+
+
+<p>Les gel&eacute;es avaient cess&eacute;, et le d&eacute;gel avait fait dispara&icirc;tre la neige de
+nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l'ang&eacute;lique
+cr&eacute;ature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Dans mon impatience, je me promenais tous les matins par les bois et les
+chemins pour voir si les plantes printani&egrave;res ne donnaient pas encore
+signe de r&eacute;veil. J'&eacute;piais les bourgeons des aunes et des coudriers qui
+devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni; j'attendais
+avec un d&eacute;sir impatient la premi&egrave;re feuille de l'an&eacute;mone des bois, qui
+se montre avant toutes les autres au pied des jeunes ch&ecirc;nes; je suivais
+du regard les oiseaux, pour d&eacute;couvrir dans leur bec le f&eacute;tu de paille,
+gage de leur confiance dans le retour du beau temps.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s beaucoup de nuits froides, l'air devint plus doux, et, &agrave; ma grande
+joie, je remarquai les signes de plus en plus sensibles du r&eacute;veil de la
+nature. Bient&ocirc;t les violettes parfum&egrave;rent la berge des foss&eacute;s du c&ocirc;t&eacute; du
+midi: les boutons d'or dor&egrave;rent la prairie, et des milliers de
+p&acirc;querettes firent briller leurs &eacute;toiles d'argent sur le velours de
+l'herbe tendre. Puis fleurirent l'&eacute;pine noire, <a name="Page_53" id="Page_53"></a>le fraisier et la
+lychnide. Les arbres et les arbrisseaux d&eacute;ployaient petit &agrave; petit leur
+feuillage, et le seringat montrait d&eacute;j&agrave; les boutons des touffes de
+fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la fra&icirc;che
+atmosph&egrave;re du mois de mai.</p>
+
+<p>Le moment si longtemps attendu n'&eacute;tait donc plus loin; chaque jour, Rose
+pouvait quitter la ville et venir demeurer au ch&acirc;teau; car il faisait un
+temps doux et un clair soleil qui invitaient irr&eacute;sistiblement &agrave; s'aller
+promener aux champs.</p>
+
+<p>Pauvre insens&eacute; que j'&eacute;tais! au lieu de sentir ma joie redoubler, je
+sentais, au contraire, mon courage tomber et une inqui&eacute;tude secr&egrave;te
+descendre dans mon coeur, &agrave; mesure que le moment d&eacute;sir&eacute; approchait.</p>
+
+<p>Elle me demanderait: &laquo;Ne savez-vous pas encore parler&raquo;? et moi, le rouge
+de la honte au front, le coeur plein de d&eacute;pit et de chagrin, il me
+faudrait lui r&eacute;pondre par signes que j'&eacute;tais muet comme auparavant. Une
+fois que cette id&eacute;e naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et
+dans des proportions insens&eacute;es, parce que rien ne venait la combattre.
+Je p&acirc;lissais quelquefois tout &agrave; coup, quand mon esprit agit&eacute; faisait
+surgir devant mes yeux l'image de la petite Rose; je tremblais en
+entendant tomber de ses l&egrave;vres la fatale question: &laquo;Ne savez-vous pas
+encore parler&raquo;?</p>
+
+<p>Je redevins triste, solitaire, et plong&eacute; dans de p&eacute;nibles r&ecirc;veries.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; ce moment, je m'&eacute;tais appliqu&eacute; avec ardeur &agrave; tail<a name="Page_54" id="Page_54"></a>ler des
+figurines. Comme mon tiroir en &eacute;tait plein depuis longtemps, j'avais
+donn&eacute; les moins r&eacute;ussies &agrave; mes soeurs, et j'en avais fait de nouvelles,
+et de meilleures, &agrave; mon avis.</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, mon d&eacute;couragement allait si loin, que je n'avais
+plus ni la force ni l'envie de poursuivre mon travail, et que, pendant
+plus de deux semaines, je gardai dans ma poche la clef du tiroir, sans y
+toucher.</p>
+
+<p>Ce fut bien pis encore lorsque mon p&egrave;re, revenant un lundi du march&eacute;,
+nous annon&ccedil;a que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite
+fille viendraient au ch&acirc;teau. D&egrave;s ce moment, on e&ucirc;t dit qu'un mal secret
+me travaillait les nerfs. Il m'arrivait de p&acirc;lir et de frissonner vingt
+fois en une heure, sans cause apparente. Ma m&egrave;re me croyait malade, et
+elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont
+bonnes contre la fi&egrave;vre. Je buvais le rem&egrave;de sans dire la cause de ma
+singuli&egrave;re agitation; mais, d&egrave;s que je le pouvais, je courais bien loin
+de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude
+pouvait me d&eacute;livrer de cette terrible question: &laquo;Ne savez-vous pas
+encore parler?&raquo; qui raisonnait sans cesse &agrave; mon oreille, et me
+poursuivait comme une accusation.</p>
+
+<p>Je ne sais comment expliquer cela; mais, tout en redoutant l'arriv&eacute;e de
+Rose beaucoup plus que je ne la d&eacute;sirais, tout en me r&eacute;fugiant dans les
+bois pour n'&ecirc;tre pas pr&eacute;sent lors de sa visite chez nous, je me sentais
+entra&icirc;n&eacute;, malgr&eacute; moi, dans les environs du ch&acirc;teau et dans le chemin
+qu'elle devait suivre pour venir &agrave; notre <a name="Page_55" id="Page_55"></a>ferme. Il est bien vrai
+qu'apr&egrave;s quelques instants je m'enfuyais; mais chaque fois, je revenais
+&agrave; la m&ecirc;me place, presque sans en avoir conscience.</p>
+
+<p>Un certain jour&mdash;c'&eacute;tait le 20 mai de l'ann&eacute;e 1806&mdash;j'avais err&eacute; dans
+les bois depuis l'aube du jour, et j'&eacute;tais arriv&eacute; enfin dans l'avenue du
+ch&acirc;teau. Apr&egrave;s avoir regard&eacute; longtemps les b&acirc;timents, derri&egrave;re les
+bosquets de seringats, je m'&eacute;tais retourn&eacute;; j'avais appuy&eacute; ma t&ecirc;te entre
+un tronc d'arbre, et je regardais la terre, plong&eacute; dans de douloureuses
+r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi; mais je fus r&eacute;veill&eacute;
+tout &agrave; coup par le son argentin d'une voix qui criait de loin avec un
+accent de joie:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on! L&eacute;on!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la voix de Rose, la m&ecirc;me voix qui me parlait toujours dans mes
+r&ecirc;ves. Aussi, je ne m'empressais pas de tourner la t&ecirc;te, car je croyais
+&agrave; une nouvelle illusion de mes sens.</p>
+
+<p>Je fus saisi d'un tremblement violent. Je vis Rose, Rose elle-m&ecirc;me, qui,
+entre un beau monsieur et une belle dame, et suivie d'une bonne, sortait
+du jardin da ch&acirc;teau et entrait dans l'avenue.</p>
+
+<p>Elle tirait le monsieur par la main pour courir vers moi; mais le
+monsieur, qui &eacute;tait son p&egrave;re, la retint jusqu'au moment o&ugrave; elle ne fut
+plus qu'&agrave; quatre ou cinq pas de moi; alors il ne put contenir plus
+longtemps l'impatience de sa fille.&mdash;Elle bondit en avant, et saisit ma
+main tremblante; j'&eacute;tais bl&ecirc;me, et je voyais d&eacute;j&agrave; avec <a name="Page_56" id="Page_56"></a>inqui&eacute;tude
+sortir de ses l&egrave;vres la question; si redout&eacute;e.</p>
+
+<p>En effet, ses premiers mots furent:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, L&eacute;on, savez-vous parler?</p>
+
+<p>Je laissai tomber ma t&ecirc;te sur ma poitrine, et mes larmes silencieuses
+lui apprirent que j'&eacute;tais muet comme auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre L&eacute;on! dit l'excellente enfant. Il ne faut pas pleurer pour
+cela.... Prenez courage; l'ann&eacute;e derni&egrave;re, vous avez su prononcer mon
+nom. Vous apprendrez &agrave; parler petit &agrave; petit.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle, ses parents s'&eacute;taient rapproch&eacute;s de nous. Son p&egrave;re
+mit sa main sur ma t&ecirc;te et me for&ccedil;a, par un doux mouvement, &agrave; lever les
+yeux vers lui. Il dit avec un accent plein de bienveillance:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc l&agrave; le petit gar&ccedil;on du sabotier qui t'a donn&eacute; le petit cur&eacute;
+et le petit garde champ&ecirc;tre? De beaux yeux, des cheveux superbes: c'est
+un joli enfant.&mdash;Et tu ne sais point parler du tout? me demanda-t-il. Un
+gar&ccedil;on adroit et leste comme toi serait muet et resterait muet? Ce
+serait certainement un grand malheur.... Et pourquoi pleures-tu, petit?
+Quelqu'un t'a-t-il fait du mal?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon p&egrave;re, il pleure, parce qu'il ne sait pas parler, dit la
+petite demoiselle en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisqu'il entend et qu'il a pu prononcer ton nom, il ne doit
+pas lui &ecirc;tre impossible d'apprendre &agrave; parler. Si l'on voulait se donner
+un peu de peine.... Mais ces enfants de paysans, on les laisse courir &agrave;
+l'abandon, et, par eux-m&ecirc;mes, ils n'appr&eacute;cient pas la valeur de la
+parole.<a name="Page_57" id="Page_57"></a></p>
+
+<p>En entendant ces mots, je ne pus me retenir davantage; l'accusation
+qu'ils contenaient me blessa cruellement. J'essayai, par toutes sortes
+de gestes et de cris inarticul&eacute;s, de d&eacute;montrer au p&egrave;re de Rose que la
+bonne volont&eacute; ne m'avait pas manqu&eacute;, et que, pendant des mois, j'avais
+fait vraiment tous mes efforts pour r&eacute;p&eacute;ter encore une fois le nom de sa
+fille.</p>
+
+<p>Il me regarda avec &eacute;tonnement, mais avec une bienveillance &eacute;vidente; mes
+yeux &eacute;tincelaient; mes mouvements &eacute;taient pleins d'&eacute;nergie, et
+j'expliquai, par des signes intelligibles, que je me laisserais
+volontiers couper le bras gauche en &eacute;change du don de la parole. Il me
+prit les mains, comprima mes gestes et m'obligea &agrave; me tenir tranquille;
+puis je l'entendis qui disait &agrave; la dame:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux petit gar&ccedil;on, n'est-ce pas? C'est un bel enfant, et bien
+int&eacute;ressant! Et la femme Wolvenaer pr&eacute;tend qu'il y a quelque chose de
+d&eacute;rang&eacute; dans sa cervelle? Non, non, elle se trompe assur&eacute;ment. Cet
+enfant n'est pas idiot du tout; au contraire, il a l'esprit net et
+&eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>Le regard que mes yeux lanc&egrave;rent au p&egrave;re de Rose rayonnait sans doute
+d'une reconnaissance bien sinc&egrave;re, car je remarquai que le compatissant
+monsieur en fut profond&eacute;ment touch&eacute;.</p>
+
+<p>Je me sentais tout &agrave; fait consol&eacute;, et plein d'un nouveau courage, et je
+me disposais &agrave; exprimer ma gratitude par de nouveaux signes; mais Rose
+avait repris ma main et me demanda si j'avais taill&eacute; des statuettes pour
+elle.<a name="Page_58" id="Page_58"></a></p>
+
+<p>Je comptai rapidement sur mes doigts, j'ouvris les bras tout grands et
+je tournai ma clef sous ses yeux, pour lui faire comprendre que j'en
+avais sculpt&eacute; beaucoup, tout un tas, et qu'elles &eacute;taient &agrave; la maison
+enferm&eacute;es dans une armoire.</p>
+
+<p>Rose, en proie &agrave; une vive curiosit&eacute;, pria instamment ses parents de se
+h&acirc;ter, pour qu'elle p&ucirc;t voir plus t&ocirc;t les petites figures.</p>
+
+<p>Ses parents c&eacute;d&egrave;rent &agrave; son d&eacute;sir; quelques instants apr&egrave;s, M. Pavelyn
+entrait avec sa famille dans notre humble demeure.</p>
+
+<p>Sans faire attention aux saluts et aux c&eacute;r&eacute;monies de mes parents, je
+m'&eacute;lan&ccedil;ai vers la commode; je tirai le tiroir qui renfermait mon travail
+de six mois, et je me mis &agrave; &eacute;taler toutes mes figurines sur notre grande
+table.</p>
+
+<p>Je les arrangeai les unes &agrave; la suite des autres, processionnellement,
+comme une caravane d'hommes et de b&ecirc;tes en voyage. Il y en avait tant,
+que le cort&egrave;ge finit par couvrir toute la table, et qu'il ne resta plus
+de place pour mes petites maisons et mes &eacute;glises.</p>
+
+<p>Un &eacute;tonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle,
+et, lorsqu'elle put embrasser d'un seul coup d'oeil toute cette richesse
+et que je lui fis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit
+abattre des mains et &agrave; sauter de joie. Cette joie me rendit extr&ecirc;mement
+heureux et me fit croire que j'avais fait des choses r&eacute;ellement
+admirables, puisque j'avais atteint si compl&egrave;tement le but de mes
+efforts.<a name="Page_59" id="Page_59"></a></p>
+
+<p>J'expliquai longuement &agrave; Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce
+que repr&eacute;sentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches
+sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l'office du
+berger rassemblant ses moutons et les ramenant &agrave; l'&eacute;table, je pla&ccedil;ais
+les oiseaux les uns apr&egrave;s les autres sur le fa&icirc;te des maisons et le
+clocher des &eacute;glises, comme s'ils s'y fussent perch&eacute;s de leur propre vol.</p>
+
+<p>Rose, ouvrant ses grands yeux bleus, regardait sans rien dire les
+petites sc&egrave;nes que je jouais devant elle; mais elle semblait ravie d'une
+joie enfantine. Un sentiment de bonheur infini inondait mon coeur. Mes
+parents &eacute;taient en conversation avec M. et madame Pavelyn, et mes fr&egrave;res
+et soeurs &eacute;coutaient ce qui se disait. Rose et moi nous n'&eacute;tions occup&eacute;s
+que de nous; elle ne pr&ecirc;tait attention qu'&agrave; mes figurines et &agrave; mes
+jeux....</p>
+
+<p>La sueur perlait sur mon front &agrave; cause des efforts que je faisais pour
+lui faire comprendre clairement par signes ce que je voulais exprimer.
+Je venais de lui montrer un chasseur qui abat un li&egrave;vre et le chien qui
+va chercher le gibier touch&eacute;. Puis je simulai un combat entre deux
+soldats en leur faisant pousser leurs grands sabres l'un contre l'autre.
+Je jouai sans doute cette sc&egrave;ne d'une mani&egrave;re tr&egrave;s-vive et
+tr&egrave;s-compr&eacute;hensible, car Rose paraissait &eacute;mue et effray&eacute;e; mais quand
+l'un de mes soldats fut renvers&eacute; par son ennemi, et que, dans sa chute,
+il fit tomber toute une rang&eacute;e de vaches, de chevaux, et m&ecirc;me d'arbres
+et de liaisons, nous pouss&acirc;mes tous deux un <a name="Page_60" id="Page_60"></a>long &eacute;clat de rire, et Rose
+dansa de plaisir; pour augmenter encore sa joie, je me mis &agrave; courir et &agrave;
+sauter autour de la table en poussant des cris sauvages.</p>
+
+<p>Le bruit que nous faisions interrompit la conversation des parents de
+Rose avec mon p&egrave;re. Ils nous regard&egrave;rent un instant avec satisfaction et
+parurent charm&eacute;s de voir que leur fille s'amusait si franchement et
+rougissait de plaisir.</p>
+
+<p>Le monsieur s'approcha de la table, prit &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques-unes des plus
+singuli&egrave;res ou peut-&ecirc;tre des meilleures petites figures, les examina
+avec bienveillance et hocha la t&ecirc;te d'un air content; puis il me frappa
+sur l'&eacute;paule en disant:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu fait tout cela seul? Bravo, mon petit gar&ccedil;on! Ce n'est certes
+pas tr&egrave;s-beau; mais il y a quelque chose; il y a un certain esprit dans
+ces deux gendarmes qui s'avancent l&agrave;-bas avec leurs longues jambes. Et
+que vas-tu faire de toute cette l&eacute;gion d'hommes et de b&ecirc;tes?</p>
+
+<p>Je montrai du doigt sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est pour moi, mon p&egrave;re, s'&eacute;cria Rose. Ah! comme je vais
+pouvoir jouer! L&eacute;on m'apprendra comment ils doivent marcher les uns
+derri&egrave;re les autres, chacun &agrave; son rang, comme ils sont l&agrave; maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Rose, objecta le p&egrave;re, pourquoi d&eacute;pouiller ce pauvre enfant de
+tous ses joujoux?</p>
+
+<p>Je courus &agrave; la muraille pour prendre un panier en osier, j'y rassemblai
+mes figurines et je le tendis &agrave; Rose. Elle h&eacute;sitait &agrave; accepter mon
+cadeau et regardait <a name="Page_61" id="Page_61"></a>son p&egrave;re d'un air interrogateur. Je pr&eacute;voyais un
+refus et je fr&eacute;missais de crainte; mais je joignis les mains devant M.
+et madame Pavelyn d'un air si suppliant, et dans mes yeux brillants se
+lisait une pri&egrave;re si ardente, qu'ils appel&egrave;rent leur bonne, qui &eacute;tait
+rest&eacute;e pr&egrave;s de la porte, et lui remirent le panier qui contenait mes
+oeuvres. Je levai les bras au ciel en signe de joie et je poussai un cri
+de triomphe.</p>
+
+<p>Notre propri&eacute;taire s'entretint encore un instant de Rose et de moi avec
+mes parents. Ce que je pus saisir de leurs paroles dites &agrave; voix basse,
+c'est que leur fille &eacute;tait d'une sant&eacute; d&eacute;licate et que l'air des champs
+lui ferait du bien.</p>
+
+<p>Ils exprimaient aussi la satisfaction qu'ils &eacute;prouvaient &agrave; voir Rose,
+qui ordinairement montrait si peu d'ardeur au jeu, s'amuser de si bon
+coeur et avec tant d'animation.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette conversation, M. Pavelyn me prit la main et me dit d'un ton
+fort aimable:</p>
+
+<p>&mdash;Nous devons partir maintenant, L&eacute;on; mais viens demain au ch&acirc;teau,
+vers une heure; Rose te fera aussi un cadeau en &eacute;change de tes petites
+figures. C'est une chose que nous avons apport&eacute;e de la ville pour toi.
+Tu d&icirc;neras avec nous, et tu pourras jouer et courir avec Rose dans le
+beau jardin. Adieu, mon bon petit gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, L&eacute;on, s'&eacute;cria la petite fille en sortant, &agrave; demain, &agrave; demain!
+Oh! comme nous nous amuserons!</p>
+
+<p>Je tombai tout tremblant sur une chaise.&mdash;Quoi! je <a name="Page_62" id="Page_62"></a>d&icirc;nerais au ch&acirc;teau,
+&agrave; la m&ecirc;me table que Rose! Ses parents me t&eacute;moignaient autant d'amiti&eacute; et
+de compassion qu'elle-m&ecirc;me! Moi, le muet, j'&eacute;tais donc choisi et pr&eacute;f&eacute;r&eacute;
+entre mes fr&egrave;res et soeurs?&mdash;Demain! demain!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
+
+
+<p>Combien mon sommeil fut agit&eacute; cette nuit-l&agrave;. Cent fois je r&ecirc;vai que, la
+main dans celle de Rose, je jouais dans un beau jardin, beau comme le
+paradis, que ma m&egrave;re m'avait souvent d&eacute;crit. Mous courions, nous
+dansions, nous sautions, et nous nous amusions avec un plaisir et une
+b&eacute;atitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paroles,
+et moi, malheureux! dans mon r&ecirc;ve, j'avais le don de la parole, et je
+lui t&eacute;moignais ma reconnaissance en un langage clair et plein de
+sentiment.</p>
+
+<p>Puis la sc&egrave;ne changeait de nouveau; j'&eacute;tais assis &agrave; une grande table et
+je mangeais des mets si succulents et de si app&eacute;tissantes friandises,
+que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la
+boutique du sacristain n'&eacute;taient que de la Saint-Jean aupr&egrave;s d'un pareil
+r&eacute;gal.</p>
+
+<p>D'autres fois, mon imagination s'&eacute;vertuait &agrave; r&eacute;soudre <a name="Page_63" id="Page_63"></a>l'&eacute;nigme qui
+occupait mon esprit et piquait ma curiosit&eacute; depuis la veille. Rose
+m'avait promis un cadeau en &eacute;change de mes figurines. Quel pouvait &ecirc;tre
+ce cadeau? il m'&eacute;tait impossible de faire une supposition probable. Je
+pensais bien &agrave; un grand cheval de bois, &agrave; une belle cravate, &agrave; un grand
+g&acirc;teau, et &agrave; beaucoup d'autres choses; mais ma raison me disait que je
+me trompais assur&eacute;ment.</p>
+
+<p>Abus&eacute; par mon impatience, je me levai au milieu de la nuit, croyant que
+c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; le matin; mais ma m&egrave;re me renvoya dans mon lit. Enfin, le
+jour commen&ccedil;a &agrave; poindre. A peine avions-nous pris le caf&eacute;, que
+j'importunai ma m&egrave;re pour qu'elle fit ma toilette et sort&icirc;t de la
+commode mes habits du dimanche. Elle eut peine &agrave; me faire comprendre que
+je ne devais aller au ch&acirc;teau qu'apr&egrave;s midi, et que j'avais encore une
+demi-journ&eacute;e &agrave; attendre. Je restai longtemps assis dans un coin de la
+chambre, l'oeil fix&eacute; sur l'aiguille de l'horloge. Apr&egrave;s que j'eus essay&eacute;
+deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma m&egrave;re que
+l'horloge &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e et qu'elle devait la faire marcher, elle me prit
+par l'&eacute;paule, et me mit &agrave; la porte, en me d&eacute;fendant de remettre les
+pieds dans la maison avant que midi sonn&acirc;t au clocher.</p>
+
+<p>J'errai dans les bois et dans les champs, je revins dans le village, je
+tournai autour de l'&eacute;glise, et je regardai avec d&eacute;pit l'aiguille
+paresseuse du cadran, jusqu'&agrave; ce qu'enfin le premier coup de midi
+retentit dans les airs et me fit pousser un cri de joie.
+<a name="Page_64" id="Page_64"></a></p>
+
+<p>Lorsque je revins &agrave; la maison, on &eacute;tait &agrave; table chez nous. Je pris ma
+place accoutum&eacute;e &agrave; c&ocirc;t&eacute; de mon p&egrave;re; mais mon assiette resta vide, bien
+entendu, puisque je devais d&icirc;ner au ch&acirc;teau. Mes parents parlaient en
+riant des mets succulents que je go&ucirc;terais ce jour-l&agrave;; mes fr&egrave;res et mes
+soeurs restaient silencieux et me consid&eacute;raient d'un regard peu amical.
+L'&eacute;paisse bouillie paraissait leur &ecirc;tre moins agr&eacute;able encore que
+d'habitude, et plus d'une fois ils laiss&egrave;rent retomber la cuiller dans
+leur assiette avec d&eacute;couragement, lorsque mon p&egrave;re parlait en
+plaisantant d'oiseaux r&ocirc;tis et de ch&acirc;teaux de massepains. Pour moi, je
+ne faisais gu&egrave;re attention &agrave; ce qui se disait; ces descriptions
+all&eacute;chantes ne m'int&eacute;ressaient point; je ne voyais que le sourire qui,
+sur l'aimable visage de Rose, rayonnait d&eacute;licieusement vers moi.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le d&icirc;ner fut fini, ma m&egrave;re me prit sur ses genoux, et commen&ccedil;a &agrave;
+me d&eacute;shabiller. Elle me lava avec de l'eau chaude et du savon, et
+mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps
+avant que ma toilette f&ucirc;t achev&eacute;e, car je devais &ecirc;tre aussi beau que
+possible, quoique mon p&egrave;re pr&eacute;tend&icirc;t qu'il &eacute;tait absurde de me rev&ecirc;tir
+de mes habits de f&ecirc;te pour aller jouer.</p>
+
+<p>Avant de me laisser partir, ma m&egrave;re me pla&ccedil;a devant elle, et me dit d'un
+air grave et s&eacute;v&egrave;re comment je devais me comporter au ch&acirc;teau, et ce que
+je pouvais faire et ne pas faire. Elle n'oublia rien: je devais
+soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais de<a name="Page_65" id="Page_65"></a>vant
+les portes; je devais &ocirc;ter ma casquette et saluer, me moucher dans le
+mouchoir qu'elle avait mis dans la poche de mon pantalon; je ne pouvais
+pas crier ni faire de gestes, et, si l'on me donnait quelque chose, je
+ne devais pas manquer de me baiser la main, non-seulement parce que cela
+&eacute;tait poli, mais encore parce que, ne sachant point parler, je n'avais
+pas d'autre moyen de t&eacute;moigner ma reconnaissance.</p>
+
+<p>Une heure sonnait &agrave; la tour lorsque ma m&egrave;re me donna le baiser d'adieu,
+et que, fr&eacute;missant d'impatience, je m'&eacute;lan&ccedil;ai hors de la maison.</p>
+
+<p>Je courus tout d'une haleine &agrave; travers le village et l'avenue du
+ch&acirc;teau; mais, lorsque j'approchai de la grille ouverte et que je
+n'aper&ccedil;us personne dans ce jardin, je fus pris d'une frayeur secr&egrave;te.
+J'entrai cependant dans le vaste jardin &agrave; pas lents et ind&eacute;cis,
+regardant de tous c&ocirc;t&eacute;s si je ne voyais personne.&mdash;Qu'elle &eacute;tait belle
+la perspective qui se d&eacute;ployait devant mes yeux &eacute;tonn&eacute;s! Une large
+pelouse, pareille &agrave; une prairie s'&eacute;tendait de tous c&ocirc;t&eacute;s jusqu'au pied
+des grands arbres. Au milieu du gazon vert coulait une eau claire que
+j'aurais prise pour le m&ecirc;me ruisseau qui passait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de notre maison;
+mais elle &eacute;tait plus large et plus profonde. Un pont arrondi comme un
+arc gigantesque s'&eacute;lan&ccedil;ait d'un bord &agrave; l'autre. Ce pont &eacute;tait form&eacute; de
+branches de ch&ecirc;ne admirablement entrelac&eacute;es, et il me parut que je
+n'oserais jamais le traverser, de peur qu'il ne se romp&icirc;t sous mon
+poids.<a name="Page_66" id="Page_66"></a></p>
+
+<p>Autour du jardin s'&eacute;levaient de grands arbres, serr&eacute;s comme une for&ecirc;t
+imp&eacute;n&eacute;trable; au pied de ces grands arbres, les lilas croissaient en si
+grande abondance, que leurs fleurs empourpr&eacute;es, entouraient tout le
+jardin comme une immense guirlande et parfumaient l'air de l'odeur la
+plus d&eacute;licieuse.&mdash;Partout o&ugrave; je promenais mes regards, le long des
+sentiers et dans les massifs, je voyais des fleurs ou des plantes qui
+m'&eacute;taient totalement inconnues, et qui m'&eacute;tonnaient par leurs formes
+bizarres et leurs brillantes couleurs.</p>
+
+<p>La solitude compl&egrave;te et le silence solennel qui y r&eacute;gnait me firent
+peur. Je ne m'approchai du ch&acirc;teau que pas &agrave; pas. Mon coeur battait dans
+ma poitrine, et assur&eacute;ment je n'eusse pas os&eacute; aller plus loin; mais une
+porte s'ouvrit tout &agrave; coup, et Rose accourut toute joyeuse &agrave; ma
+rencontre. Elle me prit par la main, m'entra&icirc;na vers le b&acirc;timent et dit
+en me grondant:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi restes-tu si longtemps? Ce n'est pas bien &agrave; toi, L&eacute;on. Nous
+avons d&eacute;j&agrave; commenc&eacute; &agrave; d&icirc;ner. Mon p&egrave;re pourrait &ecirc;tre f&acirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>Elle lut sur mon visage que ces paroles me faisaient peur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons! s'&eacute;cria-t-elle, c'est pour rire que je dis cela. Il ne
+faut pas avoir peur; sois gai. Ah! comme nous allons tout &agrave; l'heure
+jouer et courir dans le beau jardin, n'est-ce pas? Quel dommage que tu
+ne saches point parler! Mais, c'est &eacute;gal, je te comprends bien.</p>
+
+<p>Ma bienfaitrice me conduisit dans le b&acirc;timent et me fit traverser un
+long vestibule. Me souvenant des le&ccedil;ons de <a name="Page_67" id="Page_67"></a>ma m&egrave;re, j'essuyais mes
+pieds &agrave; tous les paillassons que je rencontrais sur mon passage, si bien
+que Rose s'&eacute;criait en plaisantant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, L&eacute;on, qu'as-tu donc aux pieds? Finis donc, c'est assez.</p>
+
+<p>Au bout du vestibule se tenait un homme dont les habits &eacute;taient galonn&eacute;s
+d'argent. J'&ocirc;tai ma casquette et je le saluai avec un respect craintif;
+mais lui, sans dire mot, ouvrit un des battants de la porte devant
+laquelle il se tenait.</p>
+
+<p>Je vis une grande salle dont les murs &eacute;tincelaient de baguettes d'or.
+Les parents de Rose &eacute;taient assis autour d'une table. Je restai debout
+sur le seuil de la porte, ma casquette &agrave; la main, entendant &agrave; peine les
+paroles de bienvenue que m'adressaient M. et madame Pavelyn.</p>
+
+<p>Rose me conduisit &agrave; une chaise, pr&egrave;s de la table, et m'obligea &agrave; m'y
+asseoir. La t&ecirc;te me tournait; je tenais les yeux baiss&eacute;s, confus et
+tremblant.</p>
+
+<p>Un domestique m'attacha une grande serviette blanche devant la poitrine,
+de fa&ccedil;on que je pouvais &agrave; peine remuer les bras.</p>
+
+<p>Les parents de Rose, et m&ecirc;me le domestique, semblaient s'amuser beaucoup
+de mon embarras et riaient tout bas. La compatissante petite fille seule
+t&acirc;chait de m'encourager en m'adressant de douces paroles.</p>
+
+<p>M. et madame Pavelyn se mirent &agrave; rire plus franchement encore lorsque je
+baisai ma main pour remercier <a name="Page_68" id="Page_68"></a>le domestique, qui avait plac&eacute; un morceau
+de pain &agrave; c&ocirc;t&eacute; de mon assiette.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais tout &agrave; fait troubl&eacute;; la sueur perlait sur mon front et le coeur
+me battait si fort que j'avais peine &agrave; reprendre haleine. La soupe
+fumait devant moi dans mon assiette et chacun m'engageait &agrave; manger. Mais
+j'&eacute;tais &eacute;tourdi, et je contemplais mon assiette d'un oeil h&eacute;b&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Rose eut piti&eacute; de ma confusion, et vint &agrave; mon secours. Elle avan&ccedil;a sa
+chaise aussi pr&egrave;s que possible de la mienne, arrangea plus commod&eacute;ment
+la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main.
+D'abord j'ob&eacute;is machinalement &agrave; ce qu'elle me disait; mais ensuite,
+gr&acirc;ce &agrave; l'amabilit&eacute; de ses paroles encourageantes je m'enhardis un peu.
+Elle veillait comme une bonne petite m&egrave;re sur son gauche prot&eacute;g&eacute;. Elle
+fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit
+quel go&ucirc;t ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette
+et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il
+fallait m'essuyer les mains et les l&egrave;vres avec ma serviette. En un mot,
+elle m'apprit &agrave; manger convenablement, avec une attention d&eacute;licate et
+une tendre sollicitude qui p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent mon coeur de reconnaissance.</p>
+
+<p>Il y avait des tartes et des sucreries d'une douceur extr&ecirc;me et d'un
+parfum exquis; mais je ne sentais presque pas le go&ucirc;t de ce que je
+mangeais. La richesse du salon o&ugrave; je me trouvais, l'or qui brillait sur
+les murs, les glaces qui multipliaient tout, et o&ugrave; le regard se per<a name="Page_69" id="Page_69"></a>dait
+dans un lointain infini, tout cela m'&eacute;crasait par sa grandeur et son
+&eacute;clat. Une chose surtout excitait mon admiration, et attirait
+irr&eacute;sistiblement mon regard. C'&eacute;tait une grande statue blanche qui se
+trouvait &agrave; ma gauche, sur un grand pi&eacute;destal, contre le mur. Je ne
+pouvais me rendre compte de ce qu'elle repr&eacute;sentait. C'&eacute;tait un homme &agrave;
+moiti&eacute; nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui
+paraissait vouloir s'&eacute;lancer dans les airs. Il avait deux petites ailes
+derri&egrave;re la t&ecirc;te et deux ailes &agrave; chaque pied; il tenait dans sa main
+droite deux serpents entrelac&eacute;s.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; Rose, voyant mon &eacute;tonnement, m'avait dit que cette statue
+repr&eacute;sentait le dieu Mercure; mais, comme ma m&egrave;re, en me faisant r&eacute;citer
+mon cat&eacute;chisme, ne m'avait jamais parl&eacute; d'un dieu semblable,
+l'explication ne m'apprit rien. Ce n'&eacute;tait pas, d'ailleurs, la
+signification de la statue que mes yeux cherchaient dans cette oeuvre
+d'art. J'&eacute;tais &eacute;tonn&eacute; qu'on p&ucirc;t imiter si bien, par le bois ou la
+pierre, le corps et la figure de l'homme, qu'ils semblaient vivre; car
+plus d'une fois j'avais baiss&eacute; la t&ecirc;te en frissonnant, craignant que ce
+dieu inconnu ne saut&acirc;t sur moi. J'examinai aussi avec une attention
+curieuse comment la statue &eacute;tait faite, et je m'effor&ccedil;ai d'en graver les
+formes dans ma m&eacute;moire, comme si jamais il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; possible de tailler
+dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose qui y ressembl&acirc;t.</p>
+
+<p>Pendant le d&icirc;ner, on avait vers&eacute; du vin dans mon verre, et l'on m'en
+avait fait boire. La rouge liqueur me <a name="Page_70" id="Page_70"></a>parut &acirc;cre et am&egrave;re. Lorsqu'on
+servit le dessert, Rose me dit qu'on allait apporter du vin doux qui me
+plairait bien. Tandis qu'elle parlait encore, le domestique s'approcha
+de la table avec une bouteille tout argent&eacute;e. Je regardai curieusement
+ce qu'il allait faire avec une esp&egrave;ce de pince qu'il tenait &agrave; la
+main....</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, une d&eacute;tonation retentit, pareille &agrave; celle d'une arme &agrave; feu;
+et, comme Rose cachait sa figure dans ses mains en poussant un grand
+cri, je crus qu'il lui &eacute;tait arriv&eacute; malheur.</p>
+
+<p>Tremblant comme un roseau; je sautai sur mes pieds; un cri de frayeur
+sortit de ma poitrine, et je criai distinctement:</p>
+
+<p>&mdash;Rose! Rose!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! le pauvre L&eacute;on a parl&eacute; de nouveau, dit la petite fille avec
+joie. Vous l'avez entendu, n'est-ce pas, papa? Il a prononc&eacute; mon nom
+aussi bien et aussi distinctement qu'une personne qui sait parler.</p>
+
+<p>Elle me fit comprendre en riant que cette d&eacute;tonation n'&eacute;tait pas autre
+chose que le bruit produit par le bouchon qui s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; avec force
+du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait
+semblant d'&ecirc;tre effray&eacute;e. Pour calmer mon effroi, elle me mit dans la
+main un verre de vin mousseux, et me for&ccedil;a de le vider presque
+enti&egrave;rement.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, ses parents parlaient de moi et de l'&eacute;trange ph&eacute;nom&egrave;ne
+dont ils venaient d'&ecirc;tre t&eacute;moins. M. Pavelyn me fit essayer encore une
+fois de r&eacute;p&eacute;ter le <a name="Page_71" id="Page_71"></a>nom de sa fille; mais il fut oblig&eacute; de reconna&icirc;tre,
+lorsque j'eus fait plusieurs efforts inutiles, qu'il m'&eacute;tait devenu de
+nouveau tout &agrave; fait impossible d'articuler un son d&eacute;termin&eacute; par la seule
+force de ma volont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sous l'impression de la frayeur ou d'une &eacute;motion violente que ce
+gar&ccedil;on prononce un mot par hasard, dit-il &agrave; madame Pavelyn. J'ai lu
+plusieurs fois que des gens muets depuis leur enfance avaient recouvr&eacute;
+la parole sous le coup de quelque terrible &eacute;v&eacute;nement. Pareille chose
+pourrait arriver au fils de ma&icirc;tre Wolvenaer. Mais qui sait si quelque
+chose le frappera ou l'effrayera jamais assez profond&eacute;ment pour lui
+donner compl&egrave;tement et d&eacute;finitivement la parole?</p>
+
+<p>Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire; mais ses paroles me
+firent tomber dans de profondes r&eacute;flexions, d'o&ugrave; je ne fus tir&eacute; que
+lorsque M. Pavelyn dit &agrave; Rose d'aller chercher son cadeau et de me le
+donner.</p>
+
+<p>La jeune fille sortit de la chambre par une porte lat&eacute;rale, et rentra
+bient&ocirc;t en me montrant un objet qui &eacute;tait envelopp&eacute; d'un papier. Pendant
+qu'elle s'approchait de moi, elle le tira de son enveloppe, puis elle le
+mit dans ma main. C'&eacute;tait une esp&egrave;ce de couteau ferm&eacute;; mais il brillait
+comme de l'argent, et le manche &eacute;tait fait d'une sorte de coquille o&ugrave; la
+lumi&egrave;re faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argent&eacute;s.</p>
+
+<p>Rose me le reprit; et, tout en ouvrant successivement les diff&eacute;rentes
+lames qu'il portait, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, ceci est mon cadeau pour toutes les petites <a name="Page_72" id="Page_72"></a>figurines que tu
+m'as faites. Vois, cette premi&egrave;re lame est un grand et fort couteau avec
+lequel tu pourrais presque couper un petit arbre; ceci est un canif; en
+voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime ... et
+une scie, et une vrille, et un ciseau ... le tout solidement fait en
+acier anglais, fin et bien tremp&eacute;, comme dit mon p&egrave;re. C'est maintenant
+que tu pourras tailler des statuettes, n'est-ce pas?... Je l'ai choisi
+moi-m&ecirc;me, L&eacute;on, reprit-elle pendant que je consid&eacute;rais le joli couteau
+avec une admiration m&ecirc;l&eacute;e de stupeur. Ma m&egrave;re voulait te donner un grand
+g&acirc;teau; mais je savais bien qu'un cadeau comme celui-ci te ferait plus
+de plaisir. Je ne me suis pas tromp&eacute;e, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>Deux larmes tomb&egrave;rent sur mes joues, et je me mis &agrave; baiser mes deux
+mains en poussant des cris &eacute;touff&eacute;s, que je ne pouvais retenir. Mes yeux
+parlaient sans doute en ce moment un langage bien expressif, car tous
+ceux qui me regardaient, m&ecirc;me le domestique, furent profond&eacute;ment touch&eacute;s
+de la reconnaissance qu'ils y lisaient.</p>
+
+<p>Je tenais dans ma main le pr&eacute;cieux cadeau de Rose; je fermais et
+j'ouvrais alternativement les petits couteaux, la lime et la petite
+scie, et d&eacute;j&agrave; je m'en servais en imagination. Quelle richesse! Des
+outils de toute esp&egrave;ce! tout un atelier! Comme d&eacute;sormais je pourrais
+tailler des figures du matin au soir, pour elle, ma douce protectrice!
+et comme je travaillerais mieux et plus facilement avec ces instruments
+choisis et donn&eacute;s par elle!</p>
+
+<p>J'&eacute;tais tellement agit&eacute; par la joie et par l'admiration, <a name="Page_73" id="Page_73"></a>que je
+n'entendis pas ce que M. Pavelyn me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon gar&ccedil;on, reprit-il en &eacute;levant la voix, rends le beau
+couteau &agrave; Rose pour qu'elle le mette de c&ocirc;t&eacute; jusqu'au moment o&ugrave; tu
+retourneras &agrave; la maison, sinon, il te ferait oublier de jouer. Allez
+ensemble au jardin maintenant, courez et sautez tant que vous pourrez.
+Le temps est doux et sain; nous prendrons le caf&eacute; dehors, en plein air,
+et nous verrons de loin si vous vous amusez comme il faut.</p>
+
+<p>Je sortis de la salle avec Rose. Chemin faisant, elle prit deux petits
+filets de soie verte, qui &eacute;taient pendus &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'escalier; elle m'en
+donna un, et m'expliqua que nous allions &agrave; la chasse aux papillons.</p>
+
+<p>D&egrave;s que je me vis sous le ciel bleu, en pleine libert&eacute; et tout seul avec
+Rose, la timidit&eacute;, qui pesait sur mon coeur comme un plomb, disparut, et
+je respirai &agrave; longs traits.</p>
+
+<p>Rose me dit que, le matin, elle avait couru pr&egrave;s de deux heures apr&egrave;s
+les papillons sans pouvoir en attraper un seul; mais que, moi qui &eacute;tais
+fort et leste, j'en prendrais bien quelques-uns pour elle.</p>
+
+<p>A peine eut-elle dit ces mots, que nous v&icirc;mes deux papillons blancs
+sortir du bosquet de seringats et voltiger sur la pelouse. Je poussai un
+cri, et nous nous pr&eacute;cipit&acirc;mes tous deux sur cette premi&egrave;re proie de nos
+d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>Tout en dansant, en riant et en sautant, nous poursuivions les
+papillons; mais, soit que je ne fusse pas en<a name="Page_74" id="Page_74"></a>core assez habile &agrave; manier
+le filet, soit que les petites b&ecirc;tes &eacute;pouvant&eacute;es eussent l'adresse de
+nous &eacute;viter, il y avait plus d'un quart d'heure que nous courrions sans
+le moindre succ&egrave;s. La sueur mouillait nos fronts, nos joues br&ucirc;laient de
+plaisir et d'ardeur.</p>
+
+<p>M. et madame Pavelyn, assis devant le ch&acirc;teau sur une terrasse,
+prenaient part &agrave; notre joie et battaient des mains chaque fois que Rose,
+par un bond l&eacute;ger, trahissait la force et le plaisir de vivre.</p>
+
+<p>Enfin j'attrapai un des papillons blancs dans mon filet. Ce fut une joie
+et une r&eacute;jouissance, comme si nous eussions trouv&eacute; un tr&eacute;sor. Rose
+courut vers ses parents, qui riaient de bon coeur de son &eacute;motion. On
+alla chercher une bo&icirc;te, et le papillon fut piqu&eacute; dedans.</p>
+
+<p>M. Pavelyn dit qu'il &eacute;tait tr&egrave;s-content, et que je pourrais venir jouer
+souvent si Rose continuait &agrave; s'amuser de si bon coeur; mais la jeune
+fille n'eut pas la patience d'attendre que son p&egrave;re e&ucirc;t fini de parler.
+Elle m'entra&icirc;na vers la pelouse en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Vois, l&agrave;-bas! deux papillons, trois papillons, quatre papillons! Vite!
+vite!</p>
+
+<p>Je pris encore quelques-unes de ces pauvres petites b&ecirc;tes. Chaque fois,
+nous les apportions &agrave; M. Pavelyn, qui feignait de partager notre joie
+triomphante, et qui tenait la bo&icirc;te pr&ecirc;te.</p>
+
+<p>Enfin Rose parvint aussi &agrave; en prendre un, qui ouvrait et fermait ses
+ailes au soleil sur le tronc d'un arbre. C'&eacute;<a name="Page_75" id="Page_75"></a>tait un papillon d'un rouge
+fonc&eacute; avec des taches d'argent et d'azur.</p>
+
+<p>Il est impossible de peindre la joie de Rose. Comme une biche &eacute;chapp&eacute;e,
+elle traversa la pelouse et vola vers ses parents avec tant de rapidit&eacute;,
+que je ne pouvais presque pas la suivre. Elle avait pris elle-m&ecirc;me la
+resplendissante petite b&ecirc;te; il lui semblait que d&eacute;sormais aucun
+papillon ne pourrait lui &eacute;chapper. Et, un instant apr&egrave;s, elle courait de
+nouveau avec passion.</p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes pendant longtemps cette amusante chasse. M. et madame
+Pavelyn &eacute;taient rentr&eacute;s apr&egrave;s avoir pris le caf&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant que je bondissais, le filet en l'air, devant le bosquet de
+seringats, Rose en poursuivant un papillon dans une direction oppos&eacute;e,
+s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute;e de moi.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup j'entends un violent craquement.... Je tourne les yeux vers
+l'endroit d'o&ugrave; ce bruit &eacute;trange &eacute;tait parti! Ciel! quel horrible
+tableau! j'aper&ccedil;ois Rose qui tombe par-dessus l'appui bris&eacute; du pont et
+qui s'enfonce dans l'eau en poussant un cri de d&eacute;tresse!&mdash;Ma langue se
+d&eacute;chire; le sang jaillit hors de ma bouche; je crie avec toute la force
+qu'un muet peut donner &agrave; ses cris; mais ce sont des paroles qui sortent
+de mon gosier, des paroles claires et distinctes:</p>
+
+<p>&mdash;Rose, Rose! du secours, du secours! Dieu, Dieu!...</p>
+
+<p>Mon exclamation per&ccedil;ante retentit &agrave; travers le jardin, jusque dans les
+appartements du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;lance; j'ai des ailes; mes pieds br&ucirc;lent la terre....<a name="Page_76" id="Page_76"></a> Du haut du
+pont, mes yeux &eacute;gar&eacute;s ne voient plus rien qu'un pan de la robe de ma
+bienfaitrice.... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans
+l'&eacute;tang &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle. L'eau me vient presque aux l&egrave;vres; mais je sens
+que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je
+prends sa t&ecirc;te entre mes deux mains, et je la soul&egrave;ve au-dessus de
+l'eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l'eau p&eacute;n&egrave;tre dans ma
+poitrine par le nez et par la bouche, avec l'air que j'aspire; je
+suffoque, et je sens mes forces m'abandonner. Alors descend en moi la
+certitude que je me noie, que je vais mourir; mais ce n'est pas la
+crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment supr&ecirc;me: non, c'est
+la douloureuse pens&eacute;e que Rose aussi va mourir. M&ecirc;me quand la derni&egrave;re
+convulsion ranime en moi la vie, je n'&eacute;prouve aucun autre sentiment que
+le regret et la douleur du malheur de Rose....</p>
+
+<p>Je ne sus naturellement que plus tard ce qu'il advint de nous.</p>
+
+<p>Mon puissant cri de d&eacute;tresse avait retenti jusque dans le ch&acirc;teau. M. et
+madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, &eacute;taient
+sortis tout effray&eacute;s, et avaient regard&eacute; autour d'eux pour savoir ce qui
+&eacute;tait arriv&eacute;. Pendant que l'on nous cherchait devant et derri&egrave;re le
+ch&acirc;teau, et qu'on appelait Rose &agrave; grands cris, un des domestiques
+s'approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune ma&icirc;tresse qui
+flottait sur l'eau. Il descendit le long du bord de l'&eacute;tang, rep&ecirc;cha
+Rose, qui &eacute;tait sans connaissance, et la porta sur la pelouse.</p>
+
+<p><a name="Page_77" id="Page_77"></a>Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanim&eacute; et ruisselant de sa
+fille, &eacute;tait tomb&eacute;e &eacute;vanouie dans les bras de son mari, avec un cri de
+terreur mortelle; M, Pavelyn la confia aux soins d'une servante, et se
+pr&eacute;cipita, &agrave; demi mort d'inqui&eacute;tude, vers sa fille.</p>
+
+<p>Rose, qui n'avait pas &eacute;t&eacute; longtemps sous l'eau; et qui avait respir&eacute;
+aussi longtemps que j'avais pu lui tenir la t&ecirc;te dehors, ne tarda pas &agrave;
+donner signe de vie et &agrave; rouvrir les yeux.</p>
+
+<p>Le premier mot que M. Pavelyn pronon&ccedil;a, apr&egrave;s avoir manifest&eacute; sa joie de
+voir son enfant sauv&eacute;e, fut mon nom. Alors le domestique qui l'avait
+rep&ecirc;ch&eacute;e se rappela avoir senti quelque chose sous l'eau et avoir &eacute;t&eacute;
+oblig&eacute; de d&eacute;chirer le tablier de Rose pour la d&eacute;gager d'un objet qui
+semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l'&eacute;tang, me trouva
+sans peine, et me d&eacute;posa sur le gazon, non loin de l'endroit o&ugrave; l'on
+s'empressait pour faire revenir Rose &agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une sc&egrave;ne effroyable.... Ici, une m&egrave;re qui s'&eacute;tait &eacute;vanouie
+devant l'horrible conviction qu'elle avait vu le cadavre de son enfant
+noy&eacute;e; l&agrave;, un p&egrave;re au d&eacute;sespoir, rappelant par ses baisers le sentiment
+et la vie dans le corps inerte de sa fille; plus loin, celui d'un petit
+gar&ccedil;on &eacute;tendu sans mouvement, comme si son &acirc;me l'avait abandonn&eacute; pour
+toujours.</p>
+
+<p>M. Pavelyn, malgr&eacute; son &eacute;motion, n'avait point perdu sa pr&eacute;sence
+d'esprit. Il avait envoy&eacute; imm&eacute;diatement chez le docteur un des
+jardiniers qui &eacute;taient accourus, en lui <a name="Page_78" id="Page_78"></a>recommandant de fermer la
+grille et de ne parler &agrave; personne dans le village de ce qui venait
+d'arriver. Puis il avait fait porter sa fille pr&egrave;s de sa femme &eacute;vanouie,
+afin de pouvoir les soigner toutes deux en m&ecirc;me temps. Il parvint &agrave;
+faire sortir madame Pavelyn de son &eacute;vanouissement, et avec l'aide de ses
+domestiques il la ramena imm&eacute;diatement dans la maison, ainsi que son
+enfant.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, d'autres gens &eacute;taient occup&eacute;s &agrave; me frictionner et &agrave; me
+rouler par terre; mais, malgr&eacute; tous leurs efforts, je ne donnais aucun
+signe de vie.</p>
+
+<p>D&egrave;s que M. Pavelyn eut rassur&eacute; sa femme et couch&eacute; sa fille dans un lit
+chaud, il revint &agrave; l'endroit o&ugrave; l'on &eacute;tait en train de me souffler de la
+fum&eacute;e de tabac dans le nez. Cet homme g&eacute;n&eacute;reux s'agenouilla pr&egrave;s de moi,
+me prit les deux mains, et essaya de me rappeler &agrave; la vie. Rose, qui
+avait repris tout &agrave; fait connaissance, lui avait racont&eacute; que j'avais
+saut&eacute; dans l'&eacute;tang et soulev&eacute; sa t&ecirc;te au-dessus de l'eau pour l'emp&ecirc;cher
+de se noyer. Son p&egrave;re lui avait fait accroire que j'&eacute;tais &eacute;galement
+revenu &agrave; moi, car il craignait avec raison que, dans la situation o&ugrave;
+elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui port&acirc;t un coup fatal.</p>
+
+<p>M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pi&egrave;ce &eacute;tait
+tr&egrave;s-&eacute;loign&eacute;e de la chambre &agrave; coucher de sa fille. On apporta des
+literies, on me d&eacute;shabilla, et on me couvrit d'&eacute;paisses couvertures de
+laine. Le docteur arriva enfin, et employa des rem&egrave;des &eacute;nergiques pour
+ramener la respiration et le pouls, qui avait cess&eacute; <a name="Page_79" id="Page_79"></a>de battre. Il
+r&eacute;ussit enfin apr&egrave;s de longs efforts. Je commen&ccedil;ai &agrave; faire quelques
+mouvements, et j'ouvris les yeux. Mais je n'entendais ni ne voyais, et,
+quoique l'on p&ucirc;t dire &agrave; mon oreille, ou quelques signes que l'on me fit,
+je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi.
+Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire &agrave; mes parents, avec
+toute la prudence possible, que j'&eacute;tais tomb&eacute; dans l'eau, et que le
+froid et la frayeur m'avaient un peu d&eacute;rang&eacute;.</p>
+
+<p>Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au ch&acirc;teau. En
+me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et
+exig&egrave;rent qu'on me port&acirc;t dans leur demeure, pour &ecirc;tre soign&eacute; l&agrave;.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re m'enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de
+laine, m'emporta &agrave; la maison dans ses bras, et me mit dans mon lit.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce aux m&eacute;dicaments prescrits par le docteur, une violente r&eacute;action
+s'op&eacute;ra en moi, et je fus saisi d'une fi&egrave;vre qui mena&ccedil;a mes jours pour
+la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne
+produis&icirc;t un transport au cerveau, et ne m&icirc;t brusquement fin &agrave; mes
+souffrances.</p>
+
+<p>Je restai dans cet &eacute;tat jusqu'apr&egrave;s minuit; alors la fi&egrave;vre me quitta
+peu &agrave; peu, et je tombai bient&ocirc;t dans un profond sommeil. Le docteur
+d&eacute;clara que le plus grand danger &eacute;tait pass&eacute;, et il crut pouvoir
+affirmer que l'accident n'aurait pas de suites f&acirc;cheuses pour moi. Ma
+m&egrave;re et ma soeur a&icirc;n&eacute;e rest&egrave;rent seules &agrave; veiller &agrave; mon chevet.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a name="Page_80" id="Page_80"></a>VI</h2>
+
+
+<p>Lorsque j'ouvris les yeux le lendemain, assez tard dans la matin&eacute;e,
+j'aper&ccedil;us avec stup&eacute;faction le doux visage de Rose, qui &eacute;tait assise &agrave;
+mon chevet et tenait ma main dans la sienne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc bien sa voix qui, en murmurant &agrave; mon oreille: &laquo;Pauvre petit
+L&eacute;on!&raquo; m'avait r&eacute;veill&eacute; de mon long sommeil. Et d'un coup d'oeil rapide,
+j'aper&ccedil;us aussi mes parents, mes deux soeurs, la bonne de Rose et une
+voisine.</p>
+
+<p>D'abord je ne me rappelai rien de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, et je regardai
+ma protectrice avec stupeur, comme pour lui demander pourquoi elle &eacute;tait
+ainsi assise pr&egrave;s de mon lit.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, bon L&eacute;on, me dit-elle, tu seras bient&ocirc;t gu&eacute;ri; mais
+nous ne jouerons plus jamais pr&egrave;s de l'&eacute;tang.</p>
+
+<p>Alors la m&eacute;moire de ce qui &eacute;tait arriv&eacute; me revint tout &agrave; coup; et un cri
+triomphant souleva ma poitrine, et je m'&eacute;criai, avec le rire d'une joie
+&eacute;tourdie:</p>
+
+<p>&mdash;Rose! vous vivez!... Ce r&ecirc;ve....</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Page_81" id="Page_81"></a>Il parle, il a parl&eacute;! s'&eacute;cri&egrave;rent mes parents en accourant aupr&egrave;s de
+mon lit, les bras lev&eacute;s.</p>
+
+<p>Moi, plus surpris qu'eux-m&ecirc;mes en entendant mes propres paroles, je
+fr&eacute;mis et je tins la bouche close, de crainte qu'un second effort ne
+v&icirc;nt de nouveau prouver mon impuissance, et ne me frapp&acirc;t du plus cruel
+d&eacute;senchantement.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re m'embrassa avec &eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, mon pauvre fils, oh! parle, parle encore, pour que je puisse
+remercier le bon Dieu, en toute confiance, de ce bienfait inattendu.</p>
+
+<p>Sans d&eacute;tourner mon regard de Rose, je murmurai encore tout &eacute;tourdi:</p>
+
+<p>&mdash;Parler? Oui! Rose ... l'eau.... Pas morte.... Heureux, heureux!...</p>
+
+<p>La petite fille frappa dans ses mains avec joie; mes parents pleuraient
+et adressaient au ciel leurs actions de gr&acirc;ces. Pendant ce temps, je
+pronon&ccedil;ais, avec une volubilit&eacute; fi&eacute;vreuse, une foule de mots sans
+signification et sans suite, uniquement pour entendre encore le son de
+ma voix et m'assurer que, cette fois, le don de la parole m'&eacute;tait
+d&eacute;finitivement acquis. Ceux qui m'entouraient ne paraissaient pas moins
+&eacute;tonn&eacute;s que moi du babil embrouill&eacute; qui tombait de mes l&egrave;vres, et tous
+me consid&eacute;raient avec une bienheureuse surprise, comme si un miracle
+s'op&eacute;rait devant leurs yeux.</p>
+
+<p>Enfin Rose se mit &agrave; raconter comment nous avions jou&eacute; ensemble dans le
+jardin du ch&acirc;teau, comment j'a<a name="Page_82" id="Page_82"></a>vais saut&eacute; dans l'&eacute;tang, et comment nous
+avions &eacute;t&eacute; retir&eacute;s de l'eau tous les deux, par un domestique.</p>
+
+<p>Mes parents, apr&egrave;s un premier &eacute;panchement de joie, ajout&egrave;rent quelques
+explications au r&eacute;cit de Rose, et j'appris ainsi tout ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; la veille.</p>
+
+<p>J'avais risqu&eacute; ma vie pour sauver la vie &agrave; Rose! Elle m'aimait pour
+cela, disait-elle, et ses parents m'&eacute;taient reconnaissants de ma
+reconnaissance et de mon courage. Je m'&eacute;tais rendu digne de la
+protection de M. Pavelyn; cet &eacute;v&eacute;nement m'avait rapproch&eacute; de Rose ...
+et, eu outre, Dieu, sans doute pour me r&eacute;compenser, m'avait dou&eacute; de la
+parole et m'avait tir&eacute; de mon abaissement moral. J'&eacute;tais si fier et si
+joyeux que mes yeux &eacute;tincelaient d'orgueil.</p>
+
+<p>J'avais encore un peu de peine &agrave; parler, et souvent mon langage &eacute;tait
+confus. Je savais bien dire les substantifs, les noms des choses et des
+personnes; mais l'encha&icirc;nement et la construction des mots
+m'embarrassaient.</p>
+
+<p>Ma maladie avait eu si peu de suites, que, d&egrave;s que le calme fut rentr&eacute;
+dans mon esprit, je t&eacute;moignai un grand d&eacute;sir de manger, et je demandai
+une tartine. Ma m&egrave;re m'apporta un peu de pain &eacute;miett&eacute; dans du lait, et
+il fallut me contenter de cela, quoique j'eusse assez grand'faim, me
+semblait-il, pour d&eacute;vorer un pain de seigle tout entier. A mon
+d&eacute;sespoir, on ne me permit pas non plus de me lever, parce que le
+docteur l'avait d&eacute;fendu.</p>
+
+<p>Rose causa lentement avec moi, et s'effor&ccedil;a, par mille <a name="Page_83" id="Page_83"></a>d&eacute;monstrations
+amicales, de me t&eacute;moigner sa reconnaissance. Sit&ocirc;t que je serais tout &agrave;
+fait gu&eacute;ri, nous irions jouer encore dans le beau jardin du ch&acirc;teau;
+mais je ne devais plus avoir peur de l'eau, parce que le jardinier &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; occup&eacute; &agrave; entourer l'&eacute;tang d'une palissade &agrave; claire-voie et &agrave;
+construire sur le pont un nouveau garde-fou d'une solidit&eacute;
+tr&egrave;s-rassurante.</p>
+
+<p>L'aimable petite fille me quitta au bout d'une bonne demi-heure, pour
+aller annoncer &agrave; ses parents l'heureuse nouvelle de ma gu&eacute;rison. Elle
+revint dans l'apr&egrave;s-midi, et m'apporta deux ou trois verres de gel&eacute;e de
+framboise et de groseille, si rafra&icirc;chissante et si douce, que je ne me
+rappelais pas avoir jamais go&ucirc;t&eacute; rien de si bon.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut retourn&eacute;e chez elle, le docteur vint, qui dit que je
+pouvais me lever et commencer &agrave; manger peu &agrave; peu. D'apr&egrave;s son opinion,
+j'&eacute;tais tout &agrave; fait gu&eacute;ri.</p>
+
+<p>Je passai toute la soir&eacute;e de ce jour-l&agrave; assis alternativement dans le
+giron de ma m&egrave;re et sur les genoux de mon p&egrave;re, et je dus parler, parler
+encore et toujours, pour les charmer par le son de ma voix.</p>
+
+<p>Lorsque ma m&egrave;re m'eut couch&eacute; dans mon lit avec une croix au front et un
+dernier baiser sur les l&egrave;vres, je m'assoupis tout doucement, et les
+songes les plus agr&eacute;ables, les plus heureux, berc&egrave;rent mon sommeil.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je me levai comme s'il ne m'&eacute;tait rien arriv&eacute;, et je
+d&eacute;jeunai avec mes fr&egrave;res et mes soeurs. Pendant toute la nuit, j'avais
+r&ecirc;v&eacute; du beau couteau que Rose m'avait donn&eacute;. Je me rappelai que M.
+Pavelyn me <a name="Page_84" id="Page_84"></a>l'avait fait mettre de c&ocirc;t&eacute;. Le couteau me trottait dans la
+t&ecirc;te, et j'aurais volontiers couru au ch&acirc;teau pour aller le chercher, si
+j'avais seulement os&eacute; risquer une pareille hardiesse.</p>
+
+<p>Comme Rose ne venait pas, malgr&eacute; ma longue attente, je sortis de la
+maison et je me promenai tout seul dans le chemin qui menait au ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t je l'aper&ccedil;us qui sortait avec sa bonne de la grille du ch&acirc;teau,
+et qui me faisait de loin des signes d'une joie extraordinaire. Quand
+elle fut pr&egrave;s de moi, elle me prit la main, et me dit avec des
+transports de plaisir:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, L&eacute;on, j'ai une si bonne nouvelle!... Ah! si tu savais ce que
+c'est, tu sauterais de bonheur. Moi-m&ecirc;me, j'en suis si contente pour
+toi, que je sens battre mon coeur. Sais-tu o&ugrave; nous allons? Chez ton p&egrave;re
+et ta m&egrave;re. Ils doivent venir au ch&acirc;teau pour parler de toi.</p>
+
+<p>&mdash;De moi? Mon p&egrave;re au ch&acirc;teau! murmurai-je &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit avec un grand s&eacute;rieux et en baissant la voix, comme si sa
+bonne ne devait pas nous entendre:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, tu n'es qu'un enfant de paysan, n'est-il pas vrai? Mon p&egrave;re le
+dit, du moins. Si tu restes toujours comme tu es maintenant, tu
+deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie,
+faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon p&egrave;re a dit que tu
+m&eacute;ritais un meilleur sort, parce que c'est toi qui m'as emp&ecirc;ch&eacute;e de me
+noyer. Il compte te faire instruire et te <a name="Page_85" id="Page_85"></a>donner une bonne &eacute;ducation.
+C'est ce qu'il veut dire lui-m&ecirc;me &agrave; tes parents.</p>
+
+<p>Profond&eacute;ment agit&eacute;, quoique ne comprenant pas bien toute l'importance de
+cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;N'es-tu pas content? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu
+devrais pourtant te r&eacute;jouir! L'instruction est une richesse aussi; c'est
+par l'instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme
+remarquable dans le monde.... Et vois-tu, L&eacute;on, reprit-elle apr&egrave;s une
+pause, j'aime beaucoup &agrave; jouer avec toi; cependant je regrette que tu ne
+sois qu'un petit paysan. Mon p&egrave;re te fera &eacute;tudier; alors tu ne seras
+plus un paysan, et tu seras habill&eacute; convenablement; alors surtout, en
+ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons
+ensemble comme fr&egrave;re et soeur! n'est-ce pas beau?</p>
+
+<p>Je serais son fr&egrave;re! cette pens&eacute;e fit rouler des larmes sur mes joues;
+alors seulement, l'avenir promis s'ouvrit devant moi avec tout son &eacute;clat
+et tout son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est trop beau! m'&eacute;criai-je, Rose, ma soeur! C'est trop, c'est
+trop!</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes quelques pas en silence; puis elle me dit avec calme en me
+parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plut&ocirc;t comme une
+tendre m&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut &ecirc;tre toujours bien sage, L&eacute;on, et bien &eacute;tudier, entends-tu? Je
+t'aiderai, je t'apprendrai tes lettres; car je sais lire comme il faut,
+moi, en flamand et <a name="Page_86" id="Page_86"></a>en fran&ccedil;ais. J'ai beaucoup de livres avec de belles
+images: <i>le Petit-Poucet, Peau-d'&acirc;ne, Gulliver dans la lune</i>. Si tu
+n'apprends pas bien, je te mettrai dans le coin; mais, si tu fais bien
+attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des
+bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite &agrave; lire, n'est-ce pas! et ma m&egrave;re
+m'ach&egrave;tera de nouveaux livres o&ugrave; il y aura de belles histoires. Ah!
+c'est alors que nous nous amuserons!</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie
+qu'elle me d&eacute;peignait, et o&ugrave; je voyais plus loin qu'elle, me paraissait
+le bonheur supr&ecirc;me; aussi je doutais qu'elle me f&ucirc;t r&eacute;serv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re voulait t'envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand,
+reprit Rose; mais mon p&egrave;re, qui t'aime beaucoup, L&eacute;on, dit que cela ne
+vaut rien. Il veut faire de toi un sculpteur. Un sculpteur est un homme
+qui fait des statues pareilles &agrave; ce dieu Mercure que tu as vu dans notre
+salle &agrave; manger: c'est un artiste; et un artiste, dit mon p&egrave;re, est pris&eacute;
+aussi haut dans le monde que l'homme le plus riche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! devenir sculpteur, &ecirc;tre votre fr&egrave;re!... m'&eacute;criai-je en levant les
+bras au ciel.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions pr&egrave;s de notre maison, et nous entr&acirc;mes. Rose s'acquitta de
+son message. Mes parents s'habill&egrave;rent en toute h&acirc;te et furent bient&ocirc;t
+pr&ecirc;ts &agrave; suivre la jeune fille et sa bonne.</p>
+
+<p>Depuis que Rose m'avait dit que son p&egrave;re voulait faire de moi un
+sculpteur, j'&eacute;prouvais un ardent d&eacute;sir de pos<a name="Page_87" id="Page_87"></a>s&eacute;der le beau couteau et
+d'essayer tout de suite mon talent. J'en parlai &agrave; Rose, et elle me
+promit, en partant qu'elle le remettrait &agrave; ma m&egrave;re pour me l'apporter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
+
+
+<p>Lorsque mes parents revinrent du ch&acirc;teau, une joie extraordinaire
+brillait dans leurs yeux. Ma m&egrave;re m'embrassa avec transport sur les deux
+joues; mon p&egrave;re me posa la main sur la t&ecirc;te avec un sentiment de fiert&eacute;,
+et me pr&eacute;d&icirc;t le plus beau destin.</p>
+
+<p>M. Pavelyn avait demand&eacute; leur consentement pour me prendre sous sa
+protection; il voulait me faire &eacute;tudier, me faire donner une bonne
+&eacute;ducation, et prendre soin de moi jusqu'au moment o&ugrave; je pourrais faire
+mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me r&eacute;compenser par
+l&agrave; de l'acte de d&eacute;vouement qui, selon lui, avait probablement sauv&eacute; la
+vie &agrave; sa fille.</p>
+
+<p>Longtemps mes parents s'efforc&egrave;rent de me faire comprendre tout le prix
+de cette faveur, et de me pr&eacute;munir contre l'oubli des devoirs et les
+entra&icirc;nements de l'orgueil. Ils me recommand&egrave;rent de me montrer toujours
+profond&eacute;ment reconnaissant envers mes g&eacute;n&eacute;reux pro<a name="Page_88" id="Page_88"></a>tecteurs; de me
+rappeler qu'ils &eacute;taient nos bienfaiteurs, et que je n'&eacute;tais qu'un pauvre
+enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application
+constante; de n'&ecirc;tre jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout
+de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m'avait donn&eacute;s pour
+p&egrave;re et pour m&egrave;re, me ch&eacute;rissaient tendrement et ne formaient pas de
+voeu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux.</p>
+
+<p>Ces derniers mots, dans la bouche de ma m&egrave;re, me touch&egrave;rent
+profond&eacute;ment, et ce fut par de douces caresses et par des baisers
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, que je chassai de son coeur la crainte qui l'attristait.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain, on m'envoya &agrave; l'&eacute;cole du village pour recevoir les
+premi&egrave;res le&ccedil;ons de lecture et d'&eacute;criture.</p>
+
+<p>M. Pavelyn avait fait venir le ma&icirc;tre d'&eacute;cole au ch&acirc;teau, lui avait
+d&eacute;clar&eacute; ses intentions &agrave; mon &eacute;gard, et lui avait promis, en sus de la
+r&eacute;tribution ordinaire, une bonne r&eacute;compense, si, par ses soins
+particuliers, il me faisait faire des progr&egrave;s assez rapides pour
+regagner le temps perdu.</p>
+
+<p>Cet instituteur &eacute;tait un homme plein d'activit&eacute;, qui ne demandait pas
+mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne
+volont&eacute;. Aussi, d&egrave;s ce moment, il donna autant de soins &agrave; mon
+instruction que si j'eusse &eacute;t&eacute; son propre fils.</p>
+
+<p>Chaque apr&egrave;s-midi, d&egrave;s que la classe &eacute;tait finie, j'allais au ch&acirc;teau
+jouer avec Rose. Durant une couple <a name="Page_89" id="Page_89"></a>d'heures, nous fol&acirc;trions &agrave; travers
+le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de la sant&eacute; de sa fille,
+nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au ch&acirc;teau jouer
+un nouveau jeu, o&ugrave; Rose trouvait plus de plaisir qu'&agrave; tous les autres:
+je devais m'asseoir &agrave; une table, et r&eacute;p&eacute;ter dans un livre ma le&ccedil;on de la
+journ&eacute;e. La bonne petite fille &eacute;tait ma ma&icirc;tresse d'&eacute;cole. Elle me
+louait et me grondait avec un s&eacute;rieux qui faisait souvent rire sa m&egrave;re
+jusqu'aux larmes; mais il y avait dans ses paroles tant d'amiti&eacute; et
+d'encourageante douceur, que je ne quittais jamais le ch&acirc;teau le soir
+sans sentir plus ardent en moi le d&eacute;sir d'apprendre.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; ces encouragements, et avec l'aide de pareils moyens, joints &agrave;
+une promptitude d'esprit naturelle, je fis en peu de temps des progr&egrave;s
+&eacute;tonnants, et bient&ocirc;t je commen&ccedil;ai &agrave; lire couramment ma langue
+maternelle.</p>
+
+<p>M. Pavelyn, que son commerce obligeait d'aller presque tous les jours &agrave;
+la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images,
+et nous nous en amusions si bien que, plus d'une fois, il fallut nous
+chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l'exercice.</p>
+
+<p>Rose avait commenc&eacute; aussi &agrave; m'apprendre le fran&ccedil;ais. A cette &eacute;poque,
+notre pays &eacute;tait sous la domination de l'empereur Napol&eacute;on, et c'&eacute;tait
+seulement par la langue fran&ccedil;aise que l'on pouvait devenir quelque chose
+dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite
+protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y
+avait de la pr&eacute;voyance et de la <a name="Page_90" id="Page_90"></a>g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; dans ce jeu enfantin; car il
+me fit apprendre insensiblement une foule de mots et m&ecirc;me de phrases
+enti&egrave;res de la langue fran&ccedil;aise avant que le ma&icirc;tre d'&eacute;cole me juge&acirc;t
+assez avanc&eacute; en flamand pour m'apprendre les premi&egrave;res notions d'une
+langue &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Rose ne m'enseignait pas seulement &agrave; lire et &agrave; comprendre le fran&ccedil;ais;
+elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute
+grossi&egrave;re, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment
+on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou d&eacute;fend la
+biens&eacute;ance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me
+l'inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils
+de paysans ressemblait &agrave; un morceau de cire qu'elle p&eacute;trissait et
+fa&ccedil;onnait de mani&egrave;re &agrave; en faire une cr&eacute;ature qui f&ucirc;t son &eacute;gale par la
+distinction des go&ucirc;ts, la puret&eacute; du langage et le d&eacute;veloppement de
+l'intelligence.</p>
+
+<p>Rose remplissait si fid&egrave;lement et si s&eacute;rieusement son r&ocirc;le de
+protectrice &agrave; mon &eacute;gard, que madame Pavelyn l'appelait ma <i>petite m&egrave;re</i>.
+Il arrivait souvent, lorsque nous &eacute;tions occup&eacute;s de nos livres, le soir,
+dans le ch&acirc;teau, et que je me hasardais &agrave; demander quelque chose &agrave;
+madame Pavelyn, qu'elle me r&eacute;pond&icirc;t en plaisantant:</p>
+
+<p>&mdash;Votre petite m&egrave;re vous le dira; votre petite m&egrave;re le sait bien.</p>
+
+<p>Alors Rose levait la t&ecirc;te, et une fiert&eacute; singuli&egrave;re brillait dans ses
+yeux. Elle &eacute;tait si heureuse de porter le nom de m&egrave;re et d'avoir un
+enfant qui lui serait redeva<a name="Page_91" id="Page_91"></a>ble de la lumi&egrave;re de son esprit et
+probablement du bonheur de sa vie!</p>
+
+<p>Je savais alors parler tr&egrave;s-bien et fort distinctement; on vantait m&ecirc;me
+la sonorit&eacute; de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant,
+lorsque j'&eacute;tais encha&icirc;n&eacute; par les liens qui paralysaient ma langue,
+j'avais &eacute;t&eacute; un crieur furieux, maintenant j'&eacute;tais devenu plus calme, et
+mon humeur &eacute;tait fort tranquille. Probablement mes &eacute;tudes assidues
+avaient contribu&eacute; beaucoup &agrave; donner cette gravit&eacute; pr&eacute;coce &agrave; mon esprit
+enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma m&egrave;re y avaient
+contribu&eacute; plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la
+maison pour aller au ch&acirc;teau, ma m&egrave;re me r&eacute;p&eacute;tait les m&ecirc;mes paroles:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, n'oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs.
+Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant.</p>
+
+<p>Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'ann&eacute;e o&ugrave; Rose devait quitter
+le ch&acirc;teau avec ses parents, pour aller passer l'hiver &agrave; la ville. Avant
+son d&eacute;part, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que
+je n'oubliasse point d'apprendre et d'&eacute;tudier avec application. Si je
+remplissais convenablement ce voeu, elle m'aimerait bien, et me
+donnerait beaucoup de belles choses pour ma r&eacute;compense.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut assise dans la voiture qui devait l'emporter, et que je
+la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d'un ton
+moiti&eacute; s&eacute;rieux, moiti&eacute; railleur:<a name="Page_92" id="Page_92"></a></p>
+
+<p>&mdash;Adieu, L&eacute;on! &eacute;tudie bien, et fais en sorte que ta petite m&egrave;re soit
+contente de toi &agrave; son retour. L'hiver ne dure pas longtemps: il faut te
+d&eacute;p&ecirc;cher et apprendre bien le fran&ccedil;ais, entends-tu?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
+
+
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;cole &eacute;tait fier de mes progr&egrave;s surprenants, dont il
+s'attribuait seul le m&eacute;rite. En effet, il ne pouvait savoir quelle part
+consid&eacute;rable Rose avait prise &agrave; mon instruction.</p>
+
+<p>Le brave homme me citait, &agrave; plusieurs lieues &agrave; la ronde, comme une
+preuve de son savoir et de son activit&eacute;; et il s'ensuivit qu'il s'occupa
+de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout
+particulier.</p>
+
+<p>J'avan&ccedil;ai si bien pendant cet hiver, qu'&agrave; la pri&egrave;re de mes parents je
+tins moi-m&ecirc;me une classe dans notre maison, et que je devins le
+professeur z&eacute;l&eacute; de mes fr&egrave;res et de mes soeurs.</p>
+
+<p>Le printemps s'approchait petit &agrave; petit, et les arbres d&eacute;ployaient leur
+premi&egrave;re verdure. Chaque jour, avant et apr&egrave;s la classe, j'allais,
+jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore.</p>
+
+<p><a name="Page_93" id="Page_93"></a>Qu'elle restait longtemps absente! Les lilas avaient fleuri, et &eacute;taient
+d&eacute;j&agrave; fl&eacute;tris. Les cerises commen&ccedil;aient &agrave; rougir, et le ch&acirc;teau, avec ses
+persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du
+beau jardin!</p>
+
+<p>Un jour du mois de juin, pendant que j'&eacute;tais assis sur un banc dans la
+maison du ma&icirc;tre d'&eacute;cole, parmi les autres enfants, et que j'apprenais
+la le&ccedil;on qu'on m'avait donn&eacute;e, M. Pavelyn parut tout &agrave; coup au milieu de
+la classe. Je poussai un cri; et, tout tremblant, je tins les yeux fix&eacute;s
+sur la porte, dans l'espoir de voir para&icirc;tre encore quelqu'un; mais je
+fus tromp&eacute; dans mon attente.</p>
+
+<p>M. Pavelyn ne fit pas attention &agrave; mon &eacute;motion. Il causa un instant tout
+bas avec le ma&icirc;tre d'&eacute;cole, et lui demanda probablement si j'avais fait
+des progr&egrave;s, car il me fallut montrer imm&eacute;diatement tous mes cahiers. On
+me fit lire en fran&ccedil;ais et en flamand; on me fit faire une
+multiplication difficile; on me fit montrer les villes et les rivi&egrave;res
+sur une carte g&eacute;ographique; et M. Pavelyn lui-m&ecirc;me me fit &eacute;crire en
+fran&ccedil;ais quelques lignes qu'il me dicta &agrave; haute voix.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus subi toutes ces &eacute;preuves d'une mani&egrave;re satisfaisante, le
+p&egrave;re de Rose me tapa famili&egrave;rement sur l'&eacute;paule, et me dit avec beaucoup
+de bienveillance:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien &eacute;tudi&eacute;, mon gar&ccedil;on! Je suis tout &agrave; fait content de toi. Tu
+as bien employ&eacute; ton temps, et tu t'es montr&eacute; reconnaissant des soins de
+ton ma&icirc;tre. Continue ainsi.... Mais pourquoi me regardes-tu si
+singuli&egrave;rement?<a name="Page_94" id="Page_94"></a> Tu me demandes si Rose est arriv&eacute; au ch&acirc;teau? Je t'en
+parlerai tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il entra avec le ma&icirc;tre d'&eacute;cole dans la maison, et
+me laissa livr&eacute; &agrave; une incertitude p&eacute;nible. Rose &eacute;tait-elle au ch&acirc;teau,
+oui ou non? Elle &eacute;tait malade, peut-&ecirc;tre? Qu'est-ce que son p&egrave;re allait
+me dire d'elle?</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l'&eacute;cole et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon gar&ccedil;on, suis-moi: tu as cong&eacute; pour ce matin.</p>
+
+<p>Je le suivis hors de l'&eacute;cole. Chemin faisant, il se mit &agrave; me raconter
+que madame Pavelyn avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-souffrante cet hiver, par suite d'une
+inflammation des bronches. Elle &eacute;tait partie avec Rose pour Marseille,
+dans le pays o&ugrave; croissent les oliviers, pour s'y gu&eacute;rir de sa maladie de
+poitrine. A Marseille, madame Pavelyn avait un fr&egrave;re qui y avait fond&eacute;
+une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa m&egrave;re
+chez son oncle et sa tante. Rose n'&eacute;tait ni forte ni bien portante, et
+le s&eacute;jour d'une contr&eacute;e au climat si doux ne pouvait manquer de lui
+faire du bien.</p>
+
+<p>C'est ce que je compris du r&eacute;cit de M. Pavelyn. Je ne r&eacute;pondis rien;
+mais mes yeux &eacute;taient mouill&eacute;s de larmes retenues avec peine. Le p&egrave;re de
+Rose le remarqua et t&acirc;cha de me consoler, en m'assurant que sa fille
+serait de retour avant la fin de l'ann&eacute;e, et que je pourrais encore
+jouer avec elle, pendant l'&eacute;t&eacute;, dans le jardin du <a name="Page_95" id="Page_95"></a>ch&acirc;teau. Il me dit
+beaucoup de choses aimables, m'encouragea &agrave; &eacute;tudier avec ardeur, pour
+&ecirc;tre &agrave; m&ecirc;me de commencer bient&ocirc;t mon apprentissage de sculpteur; et il
+me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait &ecirc;tre la r&eacute;compense de mon
+z&egrave;le. Puis il me donna &agrave; entendre qu'il viendrait rarement au ch&acirc;teau,
+et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d'aller chaque
+jour, apr&egrave;s la classe, me promener avec mes parents et jouer avec mes
+fr&egrave;res et soeurs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir.
+En ce moment, M. Pavelyn n'avait pas le temps d'aller voir mes parents;
+mais je pouvais leur annoncer qu'il irait certainement leur faire une
+visite la premi&egrave;re fois qu'il reviendrait &agrave; Bodeghem.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma t&ecirc;te, et me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon gar&ccedil;on, amuse-toi jusqu'&agrave; midi; sois toujours sage et
+studieux: je resterai ton ami, et j'aurai soin que tu ne manques de rien
+en ce monde.</p>
+
+<p>Il me quitta, et prit un chemin qui menait &agrave; la grande ferme.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te basse, et arrosant de mes larmes la poussi&egrave;re du chemin, je me
+tra&icirc;nai jusqu'&agrave; la maison, et je racontai &agrave; mes parents, avec les signes
+d'une v&eacute;ritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m'avait dit. Ils
+essay&egrave;rent de me consoler en m'objectant que quelques mois seraient vite
+pass&eacute;s, et qu'alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis &agrave;
+cette contrari&eacute;t&eacute; avec une sorte de r&eacute;signation, et je m'appliquai avec
+plus d'ar<a name="Page_96" id="Page_96"></a>deur qu'auparavant &agrave; l'&eacute;tude des principes de la langue
+fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l'&eacute;t&eacute; au ch&acirc;teau et &agrave; la maison
+de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me fit
+m&ecirc;me d&icirc;ner deux fois avec lui; mais si bien qu'il me trait&acirc;t, sa
+g&eacute;n&eacute;reuse protection ne sut point adoucir la douleur que me causait
+l'absence de Rose.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
+
+
+<p>Un dimanche apr&egrave;s midi, je me promenais sur la grande route &agrave; une
+demi-lieue de notre demeure. L'automne &eacute;tait d&eacute;j&agrave; avanc&eacute;, et les arbres
+commen&ccedil;aient &agrave; perdre leur feuillage.</p>
+
+<p>Depuis un mois, j'avais le coeur gros comme si je ne devais plus revoir
+Rose. Mon courage &eacute;tait tomb&eacute; tout &agrave; fait; un voile de tristesse et de
+chagrin avait assombri mon esprit; je ne pouvais plus &eacute;tudier, et le
+ma&icirc;tre d'&eacute;cole me reprochait tous les jours mon inexpliquable
+distraction.</p>
+
+<p>Je ne pensais plus qu'&agrave; elle du matin au soir, et, m&ecirc;me pendant mon
+sommeil, je versais souvent des larmes am&egrave;res. Jusque-l&agrave;, j'avais &eacute;cout&eacute;
+les consolations <a name="Page_97" id="Page_97"></a>de ma m&egrave;re; j'avais esp&eacute;r&eacute; tant qu'avait dur&eacute; le bon
+temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que
+les matin&eacute;es froides annon&ccedil;aient l'hiver, une douloureuse incertitude
+avait &eacute;touff&eacute; peu &agrave; peu ma derni&egrave;re lueur da confiance. Elle ne
+viendrait plus cette ann&eacute;e &agrave; Bodeghem,&mdash;et, m&ecirc;me, la reverrais-je
+jamais?</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient les pens&eacute;es qui me poursuivaient continuellement; et,
+quoique je fusse bien convaincu qu'en aucun cas elle ne pouvait revenir
+avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-&ecirc;tre une
+esp&eacute;rance secr&egrave;te, qui me poussait &agrave; aller me promener bien loin sur la
+grande route, comme si mon &acirc;me voulait s'&eacute;lancer &agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, j'&eacute;tais assis au bord de la chauss&eacute;e, le dos tourn&eacute; vers une
+jeune sapini&egrave;re, et, plong&eacute; dans mes tristes r&eacute;flexions, j'effeuillais
+machinalement les fleurs jaunes des chrysant&egrave;mes, lorsque tout &agrave; coup le
+roulement d'une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un
+cri de joyeuse surprise. C'&eacute;tait bien la voiture de M. Pavelyn qui
+arrivait dans le lointain. Mais Rose y &eacute;tait-elle? Pourquoi y
+serait-elle cette fois-ci, puisque la m&ecirc;me voiture &eacute;tait si souvent
+venue sans elle &agrave; Bodeghem?</p>
+
+<p>Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l'espoir et le doute,
+la voiture avait pass&eacute;. Je n'avais pas vu Rose!... Mais tout &agrave; coup la
+glace de la voiture s'abaissa.</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on! L&eacute;on! cria sa voix douce.</p>
+
+<p><a name="Page_98" id="Page_98"></a>Et j'aper&ccedil;us sa figure ang&eacute;lique qui me souriait, et sa main qui me
+d&eacute;signait avec des signes de joie.</p>
+
+<p>La voiture s'arr&ecirc;ta; je m'approchai lentement et en chancelant, quoique
+le cocher me cri&acirc;t de me d&eacute;p&ecirc;cher. Je tremblais, mon coeur battait
+violemment, et tout s'obscurcit devant mes yeux, comme si j'allais
+succomber &agrave; mon &eacute;motion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans
+la voiture, et ferma la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>Alors je regardai Rose dans les yeux, j'entendis sa voix me dire avec
+joie:</p>
+
+<p>&mdash;Voici ta petite m&egrave;re de retour!</p>
+
+<p>Et je sentis ses mains presser les miennes....</p>
+
+<p>Malgr&eacute; tout ce que me dirent d'abord M. et madame Pavelyn pour me
+calmer, je ne pouvais surmonter mon &eacute;motion. Ils savaient bien que
+c'&eacute;tait le retour de Rose qui m'agitait ainsi, et cette marque de
+gratitude envers leur fille leur faire plaisir.</p>
+
+<p>Enfin les tendres paroles de Rose me rappel&egrave;rent &agrave; moi-m&ecirc;me, et, &agrave;
+travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, L&eacute;on, &eacute;coute donc ce que je te dis, s'&eacute;cria Rose. Nous venons &agrave;
+Bodeghem pour te chercher.</p>
+
+<p>Je la regardai avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, pour te chercher: tu vas venir avec nous &agrave; Anvers. Tu auras
+un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste!</p>
+
+<p>M. Pavelyn m'expliqua d'un ton plus calme quelle <a name="Page_99" id="Page_99"></a>&eacute;tait son intention.
+Il ne pouvait rester au ch&acirc;teau avec sa famille que jusqu'au lendemain
+matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je
+vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Acad&eacute;mie
+venaient de s'ouvrir, et j'&eacute;tais assez &acirc;g&eacute; pour ne pas perdre une ann&eacute;e
+sans commencer mes &eacute;tudes d'artiste. Quant &agrave; mes &eacute;tudes scolaires, il me
+fournirait les moyens de les continuer en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>J'allais devenir artiste, sculpteur! j'&eacute;tais si touch&eacute;, si &eacute;mu de cette
+heureuse certitude, que, dans mon &eacute;garement, je saisis les mains de mon
+bienfaiteur. Je les baisai &agrave; diff&eacute;rentes reprises, et les arrosai de
+larmes d'amour et de reconnaissance.</p>
+
+<p>Tandis qu'il me retirait sa main, en me recommandant avec
+attendrissement d'&ecirc;tre studieux et attentif, la voiture s'arr&ecirc;ta devant
+la grille du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>D&egrave;s que nous f&ucirc;mes au salon, Rose commen&ccedil;a &agrave; m'interroger pour savoir
+jusqu'&agrave; quel point j'&eacute;tais instruit maintenant. Elle fut bien &eacute;tonn&eacute;e en
+reconnaissant que je l'avais d&eacute;pass&eacute;e en plusieurs branches; mais elle
+fut flatt&eacute;e cependant d'&ecirc;tre beaucoup plus vers&eacute;e que moi dans la langue
+fran&ccedil;aise; elle me fit lire et &eacute;crire, me reprit ou me loua selon que je
+subis plus ou moins bien les &eacute;preuves. En un mot, elle se fit de nouveau
+l'ang&eacute;lique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais
+voulu &ecirc;tre son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me
+soumis avec autant d'humilit&eacute; qu'un enfant se soumet &agrave; sa m&egrave;re. Rose me
+parla du beau <a name="Page_100" id="Page_100"></a>pays o&ugrave; fleurissaient les amandiers et les oliviers, de
+montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me
+vanta la riche nature du Midi, so ciel pur et sa temp&eacute;rature saine et
+vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'&eacute;tait plus aussi p&acirc;le
+qu'auparavant. Le h&acirc;le d'un brun clair que le soleil du Midi avait
+r&eacute;pandu sur son visage lui donnait un air de force et de sant&eacute;.</p>
+
+<p>En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait
+devant moi, nous pass&acirc;mes une soir&eacute;e si compl&egrave;tement heureuse, du moins
+pour moi, que j'avais oubli&eacute; le monde entier pour ne voir que ses doux
+yeux fix&eacute;s sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles,
+comme les sons d'une musique enchanteresse.</p>
+
+<p>Je fus tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute; lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures
+&eacute;taient sonn&eacute;es au clocher du village, et qu'il &eacute;tait temps d'aller me
+coucher. Cette demi-journ&eacute;e n'avait pas dur&eacute; une heure pour moi.</p>
+
+<p>Pendant que je jouais au ch&acirc;teau avec Rose, oubliant tout, M. et madame
+Pavelyn &eacute;taient all&eacute;s &agrave; la maison, et avaient manifest&eacute; &agrave; mes parents
+leur d&eacute;sir de m'emmener avec eux &agrave; Anvers le lendemain. Ma m&egrave;re avait
+fr&eacute;mi &agrave; l'id&eacute;e que son enfant la plus cher&mdash;le petit gar&ccedil;on que chacun
+admirait &agrave; cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs&mdash;allait
+s'&eacute;loigner d'elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient
+fait com<a name="Page_101" id="Page_101"></a>prendre qu'un pareil sacrifice de sa part &eacute;tait n&eacute;cessaire &agrave;
+mon bonheur &agrave; venir. D'ailleurs, il fut d&eacute;cid&eacute; que, tous les quinze
+jours au moins, je viendrais &agrave; Bodeghem, tant en &eacute;t&eacute; qu'en hiver; M.
+Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, &agrave; moins que,
+dans la belle saison, il n'e&ucirc;t l'occasion de m'amener dans sa voiture.
+Mes parents ne devaient s'inqui&eacute;ter en rien des frais de mon entretien
+en ville, ni de mes v&ecirc;tements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn
+pourvoirait &agrave; tout cela; et, si je restais bon et honn&ecirc;te, si je voulais
+&eacute;tudier avec z&egrave;le, il me prot&eacute;gerait et me soutiendrait jusqu'&agrave; ce que
+je fusse en &eacute;tat de me frayer un chemin dans le monde et de me cr&eacute;er une
+position ind&eacute;pendante.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, lorsque ma m&egrave;re m'eut rev&ecirc;tu de mes plus beaux
+habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit &agrave;
+pleurer en silence et &agrave; me serrer sur son coeur avec une tendresse
+inqui&egrave;te. Mes soeurs et mes fr&egrave;res pleuraient &eacute;galement, et moi, bien
+qu'heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma
+m&egrave;re. Des larmes de douleur et d'inqui&eacute;tude coulaient dans notre
+demeure, comme si l'adieu que nous allions &eacute;changer devait &ecirc;tre &eacute;ternel.
+Mon p&egrave;re seul r&eacute;sistait &agrave; son &eacute;motion, et t&acirc;chait de nous ramener &agrave; une
+id&eacute;e plus nette de la r&eacute;alit&eacute;. Il n'y voyait qu'une faveur particuli&egrave;re
+du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, et il lui semblait qu'au lieu
+de pleurer, nous de<a name="Page_102" id="Page_102"></a>vions &ecirc;tre joyeux et remercier Dieu de sa bont&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arr&ecirc;ta devant notre demeure, et que
+le moment fatal de la s&eacute;paration fut arriv&eacute;, ma m&egrave;re m'&eacute;treignit de
+nouveau sur son coeur en murmurant &agrave; mon oreille:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, mon cher L&eacute;on, aime toujours ta pauvre m&egrave;re! que l'orgueil ne te
+fasse jamais oublier que tu n'es qu'un pauvre enfant de paysans;
+respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux....</p>
+
+<p>Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s'&eacute;touffa dans sa poitrine
+haletante.</p>
+
+<p>Mes fr&egrave;res et mes soeurs vinrent tour &agrave; tour me donner le baiser
+d'adieu, et enfin mon p&egrave;re fit le signe de la croix sur mon front, et me
+donna sa b&eacute;n&eacute;diction avec une simplicit&eacute; solennelle.</p>
+
+<p>Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j'eus un
+moment d'h&eacute;sitation. J'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; courir vers ma m&egrave;re, qui pleurait
+derri&egrave;re la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure; je
+lui tendais les bras, et j'allais demander &agrave; rester avec elle; mais mon
+p&egrave;re et le domestique, pour abr&eacute;ger cette sc&egrave;ne douloureuse, me
+port&egrave;rent dans la voiture.</p>
+
+<p>Le fouet claqua ... et les chevaux entra&icirc;n&egrave;rent la l&eacute;g&egrave;re voiture avec
+tant de rapidit&eacute;, qu'en un clin d'oeil notre maison et m&ecirc;me le village
+natal avaient disparu &agrave; mes regards.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a name="Page_103" id="Page_103"></a>X</h2>
+
+
+<p>M. Pavelyn avait aid&eacute; un de ses plus anciens serviteurs, qui avait &eacute;t&eacute;
+le magasinier de son p&egrave;re, &agrave; ouvrir une boutique d'&eacute;piceries. Cet homme
+demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand'Place, &agrave;
+Anvers. Comme ils n'avaient pas d'enfants, leur maison &eacute;tait beaucoup
+trop grande pour eux, et plus d'une chambre restait inoccup&eacute;e. M.
+Pavelyn m'avait plac&eacute; chez ces bonnes gens. J'y avais deux chambres pour
+mon usage, une chambre &agrave; coucher, et une autre pour &eacute;crire et dessiner.</p>
+
+<p>Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent,
+ils &eacute;taient charg&eacute;s de me le donner ou de me le procurer &agrave; ma premi&egrave;re
+demande, aussi longtemps qu'ils n'auraient pas re&ccedil;u d'autres ordres de
+mon protecteur. Je mangeais &agrave; leur table, et, le soir, je m'asseyais
+avec eux &agrave; leur foyer.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Jean et sa femme P&eacute;tronille &eacute;taient de braves gens qui me
+t&eacute;moignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une
+scrupuleuse exactitude ce qu'ils &eacute;taient charg&eacute;s de faire pour moi; mais
+ils ne <a name="Page_104" id="Page_104"></a>prenaient pas &agrave; leur pensionnaire un int&eacute;r&ecirc;t particulier.</p>
+
+<p>D&egrave;s le second jour de mon arriv&eacute;e &agrave; Anvers, un domestique de M. Pavelyn
+m'avait conduit &agrave; l'Acad&eacute;mie, o&ugrave; l'on avait gard&eacute; une place pour moi.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner
+des feuilles au trait.</p>
+
+<p>Mes journ&eacute;es se divisaient ainsi:</p>
+
+<p>Le matin, apr&egrave;s mon d&eacute;jeuner, j'allais &agrave; l'atelier d'un jeune sculpteur,
+charg&eacute; par M. Pavelyn de me donner des le&ccedil;ons, et j'y restais &agrave; dessiner
+des ornements jusqu'&agrave; ce que la cloche de midi m'annon&ccedil;&acirc;t qu'il &eacute;tait
+temps d'aller d&icirc;ner. L'apr&egrave;s-midi, j'avais deux heures pour faire mes
+devoirs d'&eacute;criture et pour apprendre mes le&ccedil;ons. Ensuite, j'allais &agrave; la
+maison de M. Pavelyn pour recevoir, en m&ecirc;me temps que Rose, les le&ccedil;ons
+d'un professeur fran&ccedil;ais. Nous passions le reste de la journ&eacute;e, jusqu'&agrave;
+l'heure des cours de l'Acad&eacute;mie, &agrave; jouer et &agrave; causer, et parfois nous
+nous amusions au piano. Rose, qui savait d&eacute;j&agrave; un peu de musique,
+essayait de m'apprendre les chansons qu'elle avait retenues. Elle ne
+chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine; et d'ailleurs
+sa voix, quoique douce et pure, &eacute;tait tr&egrave;s-faible. Moi, au contraire,
+j'avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance,
+je chantasse faux quelquefois, et que je tra&icirc;nasse le son comme les
+paysans ont coutume de le faite, Rose se plaisait &agrave; entendre ma voix
+sonore.... Ou peut-&ecirc;tre ne me faisait-elle <a name="Page_105" id="Page_105"></a>chanter si souvent que pour
+apprendre &agrave; son prot&eacute;g&eacute; ce qu'elle savait de musique?&mdash;Quoi qu'il en
+soit, notre vie, pour autant que nous pouvions &ecirc;tre ensemble, &eacute;tait un
+paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin.</p>
+
+<p>Tous les quinze jours, j'allais &agrave; Bodeghem passer le dimanche et une
+partie du lundi avec mes parents. Ma m&egrave;re, qui voyait bien que je la
+ch&eacute;rissais toujours autant, et que j'aimais &agrave; me trouver aupr&egrave;s d'elle,
+se consolait de mon absence et souriait &agrave; mon bel avenir.</p>
+
+<p>Les autres dimanches, j'allais d&icirc;ner chez mes bienfaiteurs, m'asseoir &agrave;
+table &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce que ma m&egrave;re me r&eacute;p&eacute;tait sans cesse &eacute;tait grav&eacute; profond&eacute;ment dans mon
+coeur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre
+mes protecteurs et moi.&mdash;Je ne l'eusse jamais oubli&eacute;, car la conscience
+de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux.</p>
+
+<p>Mon extr&ecirc;me modestie, mon ardente gratitude, mon humilit&eacute; vraie, &eacute;taient
+tr&egrave;s-agr&eacute;ables &agrave; M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter &agrave; tout venant
+comme un enfant dou&eacute; d'un excellent caract&egrave;re. Souvent il me pr&eacute;sentait
+&agrave; ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que
+j'&eacute;tais l'enfant d'un sabotier et qu'il avait r&eacute;solu n&eacute;anmoins de faire
+de moi un artiste distingu&eacute;. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa
+protection le fils d'un paysan,&mdash;une pauvre cr&eacute;ature ignorante,&mdash;<a name="Page_106" id="Page_106"></a>et il
+voulait en faire un sculpteur qui honor&acirc;t sa patrie par des oeuvres
+sublimes. Il ne laissait &eacute;chapper aucune occasion de proclamer le but de
+ses bienfaits et de pr&ocirc;ner d'avance la carri&egrave;re brillante qu'il voulait
+ouvrir pour moi.</p>
+
+<p>En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m'aimait parce que son enfant
+jouissait de ma pr&eacute;sence et en &eacute;tait heureuse.</p>
+
+<p>Pendant cet hiver, la m&egrave;re de Rose souffrit beaucoup d'un asthme, et
+elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays pr&egrave;s de
+la mer Bleue, disant que l'air de Marseille seul pouvait la gu&eacute;rir de sa
+maladie; mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, elle ne pouvait consentir &agrave; vivre loin
+de sa fille ou &agrave; priver M. Pavelyn de la pr&eacute;sence de son enfant.</p>
+
+<p>A mesure que l'hiver avan&ccedil;a et que les jours humides arriv&egrave;rent, la
+maladie de madame Pavelyn empira d'une fa&ccedil;on inqui&eacute;tante. Rose,
+constamment enferm&eacute;e dans la maison, &eacute;tait redevenue p&acirc;le, et elle
+commen&ccedil;ait aussi &agrave; tousser de temps en temps....</p>
+
+<p>Alors M. Pavelyn prit un parti extr&ecirc;me. Malgr&eacute; toutes les objections, il
+d&eacute;cida que sa femme irait &agrave; Marseille avec sa fille, et y resterait
+aupr&egrave;s de son fr&egrave;re, jusqu'&agrave; ce que la bienfaisante influence de l'air
+du Midi e&ucirc;t gu&eacute;ri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait
+&eacute;galement, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son &eacute;ducation, on la
+mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de
+Marseille.<a name="Page_107" id="Page_107"></a> Une fois que cette d&eacute;cision fut bien arr&ecirc;t&eacute;e dans l'esprit
+de M. Pavelyn, il n'y eut plus &agrave; en revenir. Rose et moi, nous pleur&acirc;mes
+beaucoup &agrave; l'id&eacute;e d'une aussi longue s&eacute;paration; mais c'&eacute;tait pour sa
+sant&eacute; et pour la sant&eacute; de sa m&egrave;re. D'ailleurs, elle devait revenir en
+septembre; et, si elle &eacute;tait bien portante, elle ne retournerait plus &agrave;
+Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois &agrave; Anvers.</p>
+
+<p>Ce fut le 10 f&eacute;vrier 1808, &agrave; neuf heures du matin, que mes yeux pleins
+de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la
+lumi&egrave;re de ma vie.</p>
+
+<p>Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment &agrave;
+Dieu la sant&eacute; et la force pour elle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
+
+
+<p>J'approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particuli&egrave;re
+dans le monde, j'avais beaucoup r&eacute;fl&eacute;chi, et &eacute;prouv&eacute; des sensations
+tr&egrave;s-vives. Mon esprit et ma sensibilit&eacute; s'&eacute;taient d&eacute;velopp&eacute;s plus que
+mon &acirc;ge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n'&eacute;tait plus
+l&agrave;, pour oublier un peu de bonheur qui me manquait chaque jour, je
+passais tout le temps que l'&eacute;tude des arts me laissait disponible &agrave; lire
+des livres de toute <a name="Page_108" id="Page_108"></a>esp&egrave;ce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me
+pr&ecirc;taient mes camarades de l'Acad&eacute;mie. Rose, en partant, m'avait
+instamment recommand&eacute; de bien apprendre la langue fran&ccedil;aise, pour que,
+plus tard, je n'eusse jamais &agrave; rougir, dans le monde, de mon ignorance;
+mais ce n'&eacute;tait pas le seul mobile qui me pouss&acirc;t &agrave; orner mon esprit de
+toutes les connaissances qui se trouvaient &agrave; ma port&eacute;e. J'avais
+pressenti que Rose, demeurant maintenant dans un pensionnat renomm&eacute;,
+reviendrait tr&egrave;s-instruite dans toutes les branches dont se compose
+l'&eacute;ducation. Faudrait-il qu'elle me consid&eacute;r&acirc;t comme un gar&ccedil;on ignorant
+qui n'avait pas su profiter de la g&eacute;n&eacute;reuse protection de son p&egrave;re pour
+devenir un homme bien &eacute;lev&eacute;? Peut-&ecirc;tre y avait-il au fond du coeur du
+fils du sabotier un d&eacute;sir secret, de devenir son &eacute;gal, du moins
+moralement, et de rester digne de son amiti&eacute; et de son estime, m&ecirc;me
+lorsque l'&acirc;ge aurait approfondi l'ab&icirc;me que la naissance creusait entre
+elle et lui.</p>
+
+<p>A l'Acad&eacute;mie, je faisais de notables progr&egrave;s. En un an, je passai de la
+classe des ornements dans celle des figures. Je me d&eacute;pitais pourtant
+d'&ecirc;tre oblig&eacute; de rester si longtemps dans les classes de dessin; mais,
+si je continuais &agrave; m'appliquer avec ardeur, j'avais l'espoir de passer,
+&agrave; la rentr&eacute;e des cours d'hiver, dans la classe de modelage.</p>
+
+<p>Tous les quinze jours, j'allais d&icirc;ner, comme auparavant, chez M.
+Pavelyn, et je devais porter avec moi mes dessins achev&eacute;s, pour donner
+des preuves de mes pro<a name="Page_109" id="Page_109"></a>gr&egrave;s. Mon protecteur &eacute;tait content de moi et
+m'encourageait sans cesse par les t&eacute;moignages de sa bienveillance et de
+sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi le mois de septembre approcha insensiblement: Rose allait revenir!</p>
+
+<p>Tous les jours j'allais sonner &agrave; la porte de M. Pavelyn pour demander &agrave;
+la femme de chambre s'il n'&eacute;tait pas arriv&eacute; de lettre.</p>
+
+<p>Une apr&egrave;s-midi, M. Pavelyn m'envoya un domestique &agrave; l'atelier de mon
+ma&icirc;tre sculpteur, et me fit dire de passer chez lui.</p>
+
+<p>Lorsque je parus en sa pr&eacute;sence, il me montra, avec une tristesse m&ecirc;l&eacute;e
+de regret, une lettre de sa femme, et il m'apprit ce qu'elle contenait.
+Madame Pavelyn &eacute;crivait qu'elle ne se sentait pas encore bien gu&eacute;rie de
+sa maladie de poitrine, et qu'elle craignait de revenir pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave;
+l'entr&eacute;e de l'hiver. Son mal empirerait infailliblement, croyait-elle.
+Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu'au printemps
+chez son fr&egrave;re, &agrave; Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Rose,
+puisqu'elle s'instruisait &agrave; merveille, qu'elle se trouvait heureuse, et
+devenait chaque jour plus forte et mieux portante. Si cette longue
+absence faisait trop de peine &agrave; M. Pavelyn, et qu'il d&eacute;sir&acirc;t vivement de
+revoir sa fille cette ann&eacute;e, elle le priait de faire le voyage de
+Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour
+tontes deux un bonheur dont, elles lui seraient reconnaissantes toute
+leur vie.<a name="Page_110" id="Page_110"></a></p>
+
+<p>M. Pavelyn &eacute;tait fort afflig&eacute; du contenu de cette lettre; mais enfin il
+se soumit &agrave; la n&eacute;cessit&eacute;: il r&eacute;solut d'&eacute;crire &agrave; sa femme que son
+commerce ne lui permettait pas de quitter Anvers en ce moment, mais
+qu'il irait &agrave; Marseille au commencement du mois de mai pour chercher
+Rose et sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Je quittai la maison de mon protecteur le coeur plein de tristesse;
+ainsi, sept &agrave; huit mois devaient encore s'&eacute;couler avant qu'il me f&ucirc;t
+donn&eacute; de revoir Rose! un si&egrave;cle de vains d&eacute;sirs et de muets
+d&eacute;couragements!</p>
+
+<p>Il n'y avait rien &agrave; faire, qu'&agrave; me r&eacute;signer &agrave; la volont&eacute; du ciel. Ce qui
+contribuait un peu &agrave; rass&eacute;r&eacute;ner mon esprit et &agrave; distraire mes pens&eacute;es,
+c'est que j'avais pass&eacute; dans la classe de modelage, et que je commen&ccedil;ais
+&agrave; fa&ccedil;onner des formes humaines avec de l'argile. J'&eacute;tais donc entr&eacute; dans
+la carri&egrave;re de la sculpture. Non-seulement j'&eacute;prouvais un grand plaisir
+&agrave; satisfaire ainsi mon penchant naturel, mais, dans cette classe, je
+travaillais au milieu d'artistes de tout &acirc;ge dont le langage spirituel
+et la gaiet&eacute; me faisaient parfois oublier la plaie de mon coeur.</p>
+
+<p>A la fin du mois d'avril, M. Pavelyn partit pour Marseille. Je comptai
+avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage.
+Dans ma pens&eacute;e, je le vis arriver &agrave; Marseille; une larme me tomba des
+yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son
+p&egrave;re; je l'entendais demander:</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se porte L&eacute;on?<a name="Page_111" id="Page_111"></a></p>
+
+<p>Madame Pavelyn &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;ment gu&eacute;rie; sa fille &eacute;tait devenue forte et
+vermeille.... Elles ne devraient donc plus retourner &agrave; Marseille!</p>
+
+<p>Mais de quelle douleur et de quel d&eacute;senchantement je fus frapp&eacute; lorsque
+M. Pavelyn revint enfin! J'&eacute;tais sur le seuil de leur maison au moment
+m&ecirc;me o&ugrave; la chaise de poste s'arr&ecirc;ta devant la porte. Mon coeur battait
+violemment; j'&eacute;tais p&acirc;le et tremblant d'&eacute;motion; mes yeux avides
+t&acirc;chaient de voir &agrave; travers les parois de la voiture. M. et madame
+Pavelyn descendirent.... Ils &eacute;taient seuls!</p>
+
+<p>J'entrai derri&egrave;re mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur
+souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma p&acirc;leur,
+m'expliqua que Rose &eacute;tait rest&eacute;e &agrave; Marseille pour y terminer son
+&eacute;ducation. Le s&eacute;jour de cette belle contr&eacute;e devait probablement
+am&eacute;liorer et fortifier sa sant&eacute;. D'ailleurs, elle &eacute;tait fille unique de
+parents tr&egrave;s-riches, et destin&eacute;e par cons&eacute;quent &agrave; voir la haute soci&eacute;t&eacute;.
+Nulle part mieux que l&agrave; o&ugrave; elle &eacute;tait maintenant, elle ne pouvait se
+pr&eacute;parer, par une &eacute;ducation brillante, &agrave; faire son entr&eacute;e dans le monde.</p>
+
+<p>Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait d&eacute;sir&eacute; vivement
+la suivre &agrave; Anvers, ne f&ucirc;t-ce que pour me voir une fois, mais qu'on
+n'avait pu acc&eacute;der &agrave; ce d&eacute;sir, parce que son p&egrave;re ou sa m&egrave;re e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+oblig&eacute; de recommencer un long voyage pour la reconduire &agrave; Marseille. M.
+Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle passerait six
+semaines de vacances dans sa ville natale.<a name="Page_112" id="Page_112"></a></p>
+
+<p>Ces explications me furent donn&eacute;es &agrave; la h&acirc;te, car mes protecteurs
+&eacute;taient fatigu&eacute;s, du long trajet qu'ils venaient de faire en chaise de
+poste, et ils mont&egrave;rent imm&eacute;diatement dans leur appartement pour se
+d&eacute;barrasser de leurs habits de voyage.</p>
+
+<p>Je m'enfuis chez moi, et je m'enfermai dans ma chambre. La nuit me
+surprit la t&ecirc;te couch&eacute;e sur ma table, ab&icirc;m&eacute; dans la douleur, et
+maudissant la cruaut&eacute; du sort.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs jours, j'eus le coeur gros et l'esprit assombri; mais
+peu &agrave; peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn,
+et je concentrai toutes mes forces sur mes &eacute;tudes. J'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; dans la
+classe des antiques; pas assez avanc&eacute; toutefois pour travailler d'apr&egrave;s
+ma propre inspiration; mais le langage enthousiaste et plein de foi de
+mes camarades m'avait rempli d'ardeur et de confiance en l'avenir. Je
+comprenais maintenant que l'art est un moyen d'acqu&eacute;rir de la gloire et
+de la r&eacute;putation dans le monde. Je tremblais d'&eacute;motion &agrave; l'id&eacute;e que, si
+Dieu et la nature avaient r&eacute;ellement fait de moi un sculpteur, je
+pourrais devenir presque l'&eacute;gal de Rose.... Une pareille pens&eacute;e me
+p&eacute;n&eacute;trait d'une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler
+et p&acirc;lir, par la crainte qu'un semblable espoir ne f&ucirc;t l'inspiration
+d'un coupable orgueil.</p>
+
+<p>Dans l'&eacute;t&eacute; de cette ann&eacute;e, une maladie contagieuse d&eacute;sola certains
+quartiers d'Anvers. Une petite v&eacute;role d'une malignit&eacute; extr&ecirc;me avait
+enlev&eacute; un grand nombre d'enfants, et m&ecirc;me quelques hommes faits.<a name="Page_113" id="Page_113"></a></p>
+
+<p>A la fin du mois d'ao&ucirc;t, lorsque M. Pavelyn s'appr&ecirc;tait &agrave; aller chercher
+sa fille &agrave; Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite
+v&eacute;role. On se h&acirc;ta d'&eacute;crire &agrave; Rose qu'elle ne pouvait pas revenir cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, parce qu'une maladie contagieuse s&eacute;vissait &agrave; Anvers, et m&ecirc;me
+dans la maison de son p&egrave;re. Madame Pavelyn, par un pr&eacute;jug&eacute; qui &eacute;tait
+encore assez r&eacute;pandu &agrave; cette &eacute;poque, avait toujours refus&eacute; de laisser
+vacciner sa fille. Par cons&eacute;quent, Rose &eacute;tait plus que les autres
+expos&eacute;e au danger d'&ecirc;tre atteinte du fl&eacute;au.</p>
+
+<p>Certes, je souffris cruellement d'&ecirc;tre tromp&eacute; de nouveau dans mon
+espoir, et de ne pouvoir revoir celle dont la charmante image et le
+sourire amical &eacute;taient toujours devant mes yeux. Mais, moi-m&ecirc;me, j'avais
+eu peur en songeant qu'elle allait revenir en un moment si dangereux, et
+la r&eacute;solution de ses parents m'avait r&eacute;joui. D'ailleurs, j'avais seize
+ans. J'avais donc atteint l'&acirc;ge o&ugrave; l'esprit prend d&eacute;j&agrave; quelque chose de
+la gravit&eacute; de l'homme. La fr&eacute;quentation d'artistes, souvent beaucoup
+plus &acirc;g&eacute;s que moi, avait &eacute;galement contribu&eacute;, pour une large part, &agrave;
+transformer ma na&iuml;vet&eacute; d'enfant en une connaissance plus exacte et plus
+juste de la vie.</p>
+
+<p>Comme l'absence prolong&eacute;e de Rose m'avait fait faire de s&eacute;rieuses
+r&eacute;flexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement
+que, dans son enfance, elle avait pu donner son amiti&eacute; au fils d'un
+pauvre paysan, jouer famili&egrave;rement avec lui, et m&ecirc;me l'aimer comme un
+fr&egrave;re; mais que, dans un &acirc;ge plus avanc&eacute;, une pareille <a name="Page_114" id="Page_114"></a>familiarit&eacute;
+blesserait les convenances du monde et nuirait peut-&ecirc;tre &agrave; sa
+consid&eacute;ration. La seule chose que je pusse esp&eacute;rer, c'est qu'elle
+prendrait plaisir aux progr&egrave;s de son prot&eacute;g&eacute;, et, peut-&ecirc;tre, qu'elle
+aimerait encore &agrave; se rappeler les beaux moments que nous avions pass&eacute;s
+ensemble dans notre heureuse enfance.</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que me disait ma raison, quoique mon coeur se refus&acirc;t &agrave;
+renoncer au r&ecirc;ve resplendissant qui &eacute;tait la lumi&egrave;re de mon &acirc;me. Rose
+&eacute;tait toujours pr&eacute;sente &agrave; ma pens&eacute;e; non pas Rose telle qu'elle devait
+&ecirc;tre aujourd'hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure p&acirc;le et
+d&eacute;licate, avec ses yeux bleus et ses petites l&egrave;vres rouges sur
+lesquelles &eacute;tait empreint un sourire d'amiti&eacute; pour moi.</p>
+
+<p>Ce souvenir m'&eacute;tait si cher, qu'&agrave; force d'y penser je tombai dans une
+sorte de fol &eacute;garement, et que je craignais parfois le retour de Rose.
+Telle qu'elle &eacute;tait &agrave; pr&eacute;sent, elle ne pouvait plus, comme autrefois,
+accorder sa confiance et son amiti&eacute; &agrave; l'humble fils de paysans, dont
+l'entretien et l'&eacute;ducation &eacute;taient pay&eacute;s par son p&egrave;re.... Et la Rose de
+la r&eacute;alit&eacute; ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus
+heureux? Ces souvenirs, qui vivent aujourd'hui dans tous les battements
+de mon coeur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme?</p>
+
+<p>Cependant je m'effrayai et m'affligeai extr&ecirc;mement, lorsque je
+remarquai, vers la fin de l'&eacute;t&eacute;, que la respiration de madame Pavelyn
+devenait oppress&eacute;e, et qu'elle toussait quelquefois.... Ma crainte se
+r&eacute;alisa. Madame<a name="Page_115" id="Page_115"></a> Pavelyn allait retourner &agrave; Marseille, chez son fr&egrave;re,
+pour y passer l'hiver. Donc, Rose ne reviendrait pas &agrave; la maison non
+plus; mais, l'automne suivant, on pourrait regarder son &eacute;ducation comme
+tout &agrave; fait termin&eacute;e, et alors elle reviendrait pour tout de bon &agrave;
+Anvers. Si la maladie de poitrine de madame Pavelyn n'&eacute;tait pas
+enti&egrave;rement gu&eacute;rie alors, ce serait un signe que l'air du Midi n'y
+faisait pas grand'chose, et alors elle essayerait, &agrave; Anvers m&ecirc;me, des
+rem&egrave;des plus efficaces.</p>
+
+<p>Je me consolai de nouveau, autant que possible, du moins, et je
+m'effor&ccedil;ai d'oublier, ou plut&ocirc;t d'adoucir mon chagrin par l'&eacute;tude de
+l'art et la lecture de bons ouvrages.</p>
+
+<p>A l'Acad&eacute;mie, je modelais avec autant d'ardeur que de courage, d'apr&egrave;s
+les belles statues que l'antiquit&eacute; grecque a l&eacute;gu&eacute;es &agrave; notre admiration.
+Dans l'atelier de mon ma&icirc;tre, je m'exer&ccedil;ais &agrave; sculpter le bois et la
+pierre, et j'&eacute;tais devenu fort habile dans cette branche.</p>
+
+<p>Je n'abusais pas de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de mes bienfaiteurs quoiqu'ils
+m'exhortassent &agrave; ne pas &ecirc;tre trop &eacute;conome, et &agrave; m'amuser parfois aussi
+avec mes camarades, comme le comporte la vie d'artiste, je mod&eacute;rais mes
+d&eacute;penses, et j'&eacute;vitais de recourir &agrave; l'aide de mes protecteurs, comme si
+l'argent de ma m&egrave;re suffisait &agrave; mon entretien.</p>
+
+<p>M. Pavelyn avait une antipathie personnelle contre les artistes qui, par
+leur mise n&eacute;glig&eacute;e, semblent attester leur manque de soin et leur
+ignorance des convenances sociales. Lorsqu'aux dimanches convenus,
+j'&eacute;tais assis &agrave; <a name="Page_116" id="Page_116"></a>table aupr&egrave;s de lui et qu'il remarquait dans mon
+costume quelque chose qui n'&eacute;tait pas convenable ou qui commen&ccedil;ait &agrave;
+s'user, il le faisait imm&eacute;diatement remplacer. Ajoutez &agrave; cela la
+r&eacute;gularit&eacute; de mes traits, et vous comprendrez que je ressemblais plut&ocirc;t
+&agrave; un fils de bonne famille qu'&agrave; un enfant de paysans, qui ne poss&eacute;dait
+rien au monde que la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de ses protecteurs.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
+
+
+<p>Depuis six mois j'avais pass&eacute; de la classe des antiques dans la classe
+<i>d'apr&egrave;s nature</i>, qui &eacute;tait alors le plus haut degr&eacute; de l'enseignement &agrave;
+l'Acad&eacute;mie d'Anvers. Encore une ann&eacute;e, et mes &eacute;tudes artistiques
+allaient &ecirc;tre termin&eacute;es.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu s'&eacute;leva en moi un d&eacute;sir imp&eacute;rieux d'essayer dans la solitude
+de ma chambre ma force cr&eacute;atrice. Cent fois d&eacute;j&agrave; j'avais &eacute;bauch&eacute; en
+terre glaise les inspirations de ma fantaisie; mais ce n'&eacute;tait qu'un
+travail futile, destin&eacute; &agrave; &ecirc;tre p&eacute;tri de nouveau pour le modelage
+d'autres figures.</p>
+
+<p>Cette fois, je voulais faire une oeuvre consciencieuse, lentement, en y
+appliquant toutes les forces de mon in<a name="Page_117" id="Page_117"></a>telligence, et avec la perfection
+que mon savoir me permettait d'y donner.</p>
+
+<p>Rose avait accept&eacute; jadis avec amour l'ouvrage informe d'un pauvre
+enfant, et allum&eacute; ainsi dans son coeur le feu sacr&eacute; de l'amour des arts.</p>
+
+<p>Maintenant, l'enfant &eacute;tait devenu un sculpteur, et il &eacute;tait assez
+confiant dans sa force pour mettre la main &agrave; une cr&eacute;ation spontan&eacute;e.</p>
+
+<p>A qui la premi&egrave;re oeuvre de l'artiste pouvait-elle &ecirc;tre destin&eacute;e, sinon
+&agrave; celle qui &eacute;tait la cause unique et la source de son existence
+intellectuelle, de son g&eacute;nie et de son espoir?</p>
+
+<p>Comme cette pens&eacute;e me soumit! Elle m'aveuglait &agrave; ce point que, quoique
+mes &eacute;tudes fussent encore incompl&egrave;tes, je ne doutais pas que je ne
+parvinsse &agrave; produira un chef-d'oeuvre, et ce chef-d'oeuvre dont les
+formes n'&eacute;taient que confus&eacute;ment dessin&eacute;es dans mon cerveau, je
+l'admirais et je l'aimais d'avance avec une passion extraordinaire et
+une foi profonde.</p>
+
+<p>Rose devait revenir dans deux mois; je ne pouvais avoir achev&eacute; mon
+oeuvre en si peu de temps; mais l'anniversaire de sa naissance tombait &agrave;
+la fin du mois de janvier.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes
+travaux, et ainsi j'aurais assez de temps pour r&eacute;aliser mon projet avec
+le soin le plus minutieux. Je n'en dirais rien &agrave; personne, pas m&ecirc;me &agrave; M.
+Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d'autant plus grande si <a name="Page_118" id="Page_118"></a>je
+pouvais les surprendre &agrave; l'improviste par une belle oeuvre d'art bien
+r&eacute;ussie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir longtemps r&ecirc;v&eacute; et r&eacute;fl&eacute;chi, apr&egrave;s avoir examin&eacute; cinquante
+sujets, et en avoir &eacute;bauch&eacute; presque autant en terre glaise, je me
+d&eacute;cidai enfin pour un groupe qui devait repr&eacute;senter <i>la Protection</i>, et
+je parvins, non sans une longue &eacute;tude! &agrave; arr&ecirc;ter une composition
+d&eacute;finitive.</p>
+
+<p>Sur un socle figurant un gazon &eacute;tait un enfant, un petit gar&ccedil;on,
+agenouill&eacute;, la t&ecirc;te courb&eacute;e, et dans la posture d'une cr&eacute;ature humble et
+qui a besoin de secours. Son bras s'appuyait sur le dos d'un agneau
+endormi, et sa houlette &eacute;tait &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre
+enfant,&mdash;une petite fille,&mdash;dont la main droite &eacute;tait pos&eacute;e en signe de
+protection sur la t&ecirc;te du petit gar&ccedil;on, tandis que sa main gauche
+s'&eacute;tendait dans l'espace, comme si elle voulait dire:</p>
+
+<p>&mdash;Prends courage! l&agrave;-bas resplendit l'&eacute;toile de ton avenir.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais domin&eacute; par les souvenirs de mon enfance et par des images qui
+vivaient dans mes yeux. Cela m'emp&ecirc;cha, quelque peine que je me
+donnasse, de suivre les r&egrave;gles classiques de l'&eacute;cole.</p>
+
+<p>Mes figures n'&eacute;taient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans
+leurs proportions une maigreur, une sorte de r&eacute;alisme de formes qui
+s'&eacute;cartait de la beaut&eacute; grecque, mais qui se rapprochait des formes plus
+immat&eacute;<a name="Page_119" id="Page_119"></a>rielles et plus po&eacute;tiques du vieil art chr&eacute;tien, auquel on donne
+&agrave; tort l'&eacute;pith&egrave;te d'art gothique.</p>
+
+<p>A mesure que mon oeuvre avan&ccedil;ait et que les t&ecirc;tes des statues que
+j'achevai d'abord prirent leur expression v&eacute;ritable, je commen&ccedil;ai &agrave;
+sentir tant d'amour pour ma cr&eacute;ation, que je restais parfois des heures
+enti&egrave;res dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'&eacute;bauchoir &agrave; la
+main, et tenant avec ravissement mes yeux fix&eacute;s sur le visage de la
+jeune protectrice.</p>
+
+<p>Il me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle
+avait une &acirc;me qui &eacute;tait en communication avec la mienne.</p>
+
+<p>Une pareille folie vous fait hocher la t&ecirc;te? En effet, monsieur, vous
+devez savoir par exp&eacute;rience que l'esprit de l'artiste s'envole parfois
+si loin, qu'il franchit les limites de la r&eacute;alit&eacute; et se perd dans les
+t&eacute;n&egrave;bres de l'aberration. Mais vous comprendrez ais&eacute;ment ce qui
+m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.</p>
+
+<p>Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille
+sur le pauvre petit gar&ccedil;on, quelque chose de si touchant et si
+profond&eacute;ment sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais
+le sourire de ma statue.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas &eacute;tonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la m&ecirc;me
+expression qui avait illumin&eacute; le visage de Rose lorsqu'elle serra pour
+la premi&egrave;re fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de paysans.</p>
+
+<p>Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma sta<a name="Page_120" id="Page_120"></a>tue n'&eacute;taient
+autres que ceux de l'ang&eacute;lique et d&eacute;licate figure qui s'&eacute;tait grav&eacute;e
+&eacute;ternellement dans mon coeur? Oh! les ann&eacute;es avaient sans doute bien
+chang&eacute; Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu'elle &eacute;tait sans
+cesse pr&eacute;sente &agrave; mon esprit; mais ma statue, du moins, ma ch&egrave;re
+cr&eacute;ation, la faisait revivre devant mes yeux, na&iuml;ve, d&eacute;licate, douce et
+charmante comme la caressante amie du pauvre petit L&eacute;on.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
+
+
+<p>Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l'apr&egrave;s-midi, je travaillais
+avec ardeur &agrave; ma statue, lorsqu'on frappa &agrave; la porte de ma chambre. Un
+domestique m'apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle
+Pavelyn, et il ajouta qu'elle avait manifest&eacute; le d&eacute;sir de me voir sans
+retard.</p>
+
+<p>Je contins mon &eacute;motion en pr&eacute;sence du domestique; mais, d&egrave;s qu'il eut
+descendu les premi&egrave;res marches de l'escalier, je me mis &agrave; bondir dans ma
+chambre, en levant les mains en l'air, et &agrave; danser et &agrave; chanter de joie,
+comme un enfant. Rose &eacute;tait donc revenue! Apr&egrave;s une si longue absence,
+j'allais la revoir, enfin! Encore quelques minutes, et je serais devant
+elle! Cette fois, ce <a name="Page_121" id="Page_121"></a>n'&eacute;tait point un vain espoir, une illusion:
+c'&eacute;tait l'heureuse r&eacute;alit&eacute;!</p>
+
+<p>Je rev&ecirc;tis &agrave; la h&acirc;te mes meilleurs habits, et je m'arrangeai avec soin.
+Il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; poli de faire attendre Rose et de para&icirc;tre indiff&eacute;rent.
+Cependant, je mis assez de temps &agrave; ma toilette. Je d&eacute;sirais me faire
+aussi beau que possible. Ce d&eacute;sir se justifiait suffisamment &agrave; mes
+propres yeux parce que c'&eacute;tait un jour solennel, et que M. Pavelyn
+serait froiss&eacute; si je me pr&eacute;sentais chez lui en costume n&eacute;glig&eacute;; mais le
+principal motif de ma coquetterie &eacute;tait l'imp&eacute;rieux besoin d'obtenir
+l'approbation de Rose par quelque m&eacute;rite que ce f&ucirc;t.</p>
+
+<p>Lorsqu'au bout d'un bon quart d'heure, je traversai les rues de la ville
+en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me
+poussait en avant, et j'avais envie de courir &agrave; toutes jambes; mais je
+me contins, et me for&ccedil;ai au contraire &agrave; marcher tr&egrave;s-lentement.</p>
+
+<p>Le sentiment des convenances s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute; en moi et me mettait en garde
+contre ma propre agitation. Il me disait que ce n'&eacute;tait pas la petite
+Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que
+j'allais rencontrer; il me rappelait &agrave; la r&eacute;serve, au respect et &agrave; la
+conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de
+ma m&egrave;re, je r&eacute;solus de mod&eacute;rer ma joie, et d'aborder Rose avec une
+politesse calme, jusqu'&agrave; ce qu'elle-m&ecirc;me, par l'amabilit&eacute; de son
+accueil, me donn&acirc;t le droit d'&eacute;pancher librement la joie que son heureux
+retour faisait d&eacute;border en mon coeur.<a name="Page_122" id="Page_122"></a></p>
+
+<p>Lorsque j'approchai de la maison de M. Pavelyn, mon coeur battait
+violemment, et l'impatience et l'incertitude faisaient perler la sueur
+sur mon front.</p>
+
+<p>Un domestique attendait sur le seuil de la porte. Il m'introduisit au
+salon ... et, l&agrave;, je me trouvai tout &agrave; coup en pr&eacute;sence de Rose, qui fit
+un pas vers moi, s'arr&ecirc;ta toute surprise, et me dit en guise de salut:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur L&eacute;on, que vous &ecirc;tes devenu grand! Je ne vous reconnais plus,
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, balbutiai-je d'une voix &agrave; peine intelligible, je
+remercie Dieu du fond du coeur de ce qu'il vous permet de rentrer saine
+et sauve dans votre patrie.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions en face l'un de l'autre &agrave; nous regarder, moi, avec des joues
+p&acirc;les et des yeux hagards; elle, avec une remarquable libert&eacute; d'esprit,
+et sans autre signe d'&eacute;motion qu'un l&eacute;ger sourire qui n'exprimait qu'un
+certain &eacute;tonnement caus&eacute; par le changement de ma taille et de mes
+traits.</p>
+
+<p>Etait-ce l&agrave; Rose, cette ang&eacute;lique enfant, dont la douce amiti&eacute; avait
+jadis vers&eacute; la lumi&egrave;re de l'esp&eacute;rance et du bonheur dans les t&eacute;n&egrave;bres de
+mon mutisme; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont
+la petite voix argentine chantait encore &agrave; mon oreille, dont les yeux
+bleus rayonnaient &agrave; mon approche du doux &eacute;clat d'une fraternelle
+affection?&mdash;cette demoiselle, d&eacute;j&agrave; aussi grande que sa m&egrave;re, v&ecirc;tue avec
+luxe, d'un port si majestueux et d'une beaut&eacute; si frappante, qu'apr&egrave;s un
+<a name="Page_123" id="Page_123"></a>premier coup d'oeil, je n'osais plus lever le regard sur elle?</p>
+
+<p>A mon trouble se m&ecirc;lait aussi un sentiment de regret et d'amertume. En
+effet, je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;: la Rose dont l'image avait v&eacute;cu
+jusque-l&agrave; dans mes r&ecirc;ves n'existait plus; la douce illusion de mon &acirc;me
+s'&eacute;tait &eacute;vanouie pour jamais.</p>
+
+<p>M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j'&eacute;tais frapp&eacute; du changement
+survenu dans la taille de leur fille, s'amusaient de mon embarras, et
+m'adress&egrave;rent quelques plaisanteries amicales.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur L&eacute;on, s'&eacute;cria Rose, je puis &agrave; peine ma&icirc;triser mon
+&eacute;tonnement. Quand je quittai Anvers la derni&egrave;re fois, vous &eacute;tiez encore
+un petit gar&ccedil;on; vous &ecirc;tes un homme maintenant!... Venez, asseyons-nous.
+Racontez-moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous &ecirc;tes
+content, n'est-ce pas? Vous allez toujours bien?</p>
+
+<p>J'acceptai le si&egrave;ge qu'elle m'offrait. Sa voix &eacute;tait toujours aussi
+douce qu'auparavant; mais il y avait dans son langage un ton de
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, d'autorit&eacute; et de protection qui, en pr&eacute;sence de ma profonde
+&eacute;motion, me parut une marque d'indiff&eacute;rence. Cette froideur me rappela &agrave;
+la conscience de ma situation. Je r&eacute;pondis &agrave; ses questions avec r&eacute;serve
+et avec respect; parfois aussi avec une chaleur mal contenue, surtout
+lorsque je trouvais l'occasion de lui exprimer ma reconnaissance, et de
+lui rappeler que je lui devais le bonheur de ma vie;&mdash;que si ja<a name="Page_124" id="Page_124"></a>mais je
+pouvais obtenir quelques succ&egrave;s dans la carri&egrave;re des arts, acqu&eacute;rir
+quelque renomm&eacute;e et honorer ma patrie, je n'oublierais point que sa
+g&eacute;n&eacute;reuse bont&eacute; avait d&eacute;cid&eacute; de mon sort en ce monde.</p>
+
+<p>Mademoiselle Pavelyn paraissait &eacute;couter avec plaisir, non-seulement les
+t&eacute;moignages de ma gratitude, mais encore tout ce que je disais. Il me
+fallut lui parler de mes &eacute;tudes &agrave; l'Acad&eacute;mie, des livres que j'avais
+lus, et des connaissances dont j'avais acquis par moi-m&ecirc;me les
+principes.</p>
+
+<p>Elle se montra franchement satisfaite des progr&egrave;s de mon instruction, et
+me f&eacute;licita de la puret&eacute; et de l'&eacute;l&eacute;gance de mon &eacute;locution. D'apr&egrave;s son
+opinion, je pouvais me pr&eacute;senter maintenant dans la meilleure compagnie,
+avec l'assurance de n'y &ecirc;tre jamais d&eacute;plac&eacute; pour tout ce qui concernait
+l'esprit et les usages.</p>
+
+<p>Sa voix et ses paroles avaient toujours le m&ecirc;me ton protecteur qui me
+faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creus&eacute;e
+entre elle et moi. Elle, qui me parlait et m'interrogeait, c'&eacute;tait
+mademoiselle Pavelyn, l'h&eacute;riti&egrave;re d'un des plus riches n&eacute;gociants
+d'Anvers; moi, qui lui r&eacute;pondais humblement, j'&eacute;tais le pauvre fils de
+paysans &agrave; qui la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de ses parents avait donn&eacute; un peu
+d'&eacute;ducation et quelques chances de succ&egrave;s dans l'avenir. Il ne pouvait
+pas, il ne devait pas en &ecirc;tre autrement, je le savais bien. N&eacute;anmoins
+cela m'arrachait ma plus ch&egrave;re illusion, et ce brusque d&eacute;senchantement
+avait fait dans mon coeur une blessure sai<a name="Page_125" id="Page_125"></a>gnante. Aussi tout ce que je
+disais &eacute;tait empreint d'une tristesse r&eacute;sign&eacute;e; il y avait dans toutes
+mes paroles une sorte de m&eacute;lancolie douloureuse qui provoqua plus d'une
+remarque de la part de mademoiselle Pavelyn, mais qui r&eacute;sista cependant
+&agrave; ses encouragements.</p>
+
+<p>Enfin elle cessa son interrogatoire, et commen&ccedil;a &agrave; son tour &agrave; me faire
+le r&eacute;cit de son s&eacute;jour dans le beau pays des oliviers. Elle me d&eacute;crivit
+cette contr&eacute;e avec tant d'admiration, et me parla avec tant de sentiment
+de la merveilleuse nature du Midi, qu'elle me fit vivre pour ainsi dire
+avec elle sur les c&ocirc;tes de la mer bleue.</p>
+
+<p>Alors j'oubliai un peu mon chagrin pour &eacute;couter ses paroles
+enchanteresses. J'&eacute;prouvai une joie extr&ecirc;me, lorsque, par bont&eacute; sans
+doute, elle me rappela les amusements de notre na&iuml;ve enfance, le beau
+jardin, les papillons, le pont sur l'&eacute;tang, et m&ecirc;me les petites
+figurines de bois qu'elle avait re&ccedil;ues de moi avec tant de plaisir. Je
+m'ab&icirc;mais avec un oubli complet du pr&eacute;sent dans le souvenir de ces temps
+b&eacute;nis, et il me paraissait que le visage ang&eacute;lique de la petite Rose me
+souriait encore sous les traits plus s&eacute;rieux de mademoiselle Pavelyn.
+C'&eacute;tait bien encore la m&ecirc;me voix argentine, avec plus de sonorit&eacute; et une
+plus grande richesse d'accent, toutefois; mais toujours tendre et
+amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commen&ccedil;a &agrave; briller dans mon
+coeur. Peut-&ecirc;tre m'&eacute;tais-je tromp&eacute;! peut-&ecirc;tre la petite Rose, ce r&ecirc;ve de
+mon &acirc;me, n'&eacute;tait-elle que voil&eacute;e sous une forme plus parfaite!<a name="Page_126" id="Page_126"></a></p>
+
+<p>Mais cette pens&eacute;e consolante fut bient&ocirc;t &eacute;touff&eacute;e en moi par l'arriv&eacute;e
+de deux dames&mdash;une m&egrave;re et sa fille qui avaient appris le retour de
+mademoiselle Pavelyn, et n'avaient pas pu attendre plus longtemps pour
+lui pr&eacute;senter leurs souhaits de bonheur.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais lev&eacute;, et, par respect, j'avais fait un pas en arri&egrave;re. Apr&egrave;s
+avoir &eacute;chang&eacute; un premier salut avec Rose et sa-m&egrave;re, les deux dames me
+salu&egrave;rent &eacute;galement avec une amabilit&eacute; toute particuli&egrave;re. Il y avait
+tant de cordialit&eacute; dans leur sourire, qu'elles se trompaient &eacute;videmment
+sur ma personne et mes relations avec M. Pavelyn. Pendant que Rose
+parlait de son s&eacute;jour &agrave; Marseille, pour satisfaire la curiosit&eacute; de ces
+dames, celles-ci me consid&eacute;raient avec un visible int&eacute;r&ecirc;t. La plus &acirc;g&eacute;e
+surtout me quittait &agrave; peine des yeux, et m'adressait de temps en temps
+la parole pour me demander mon sentiment sur ce qui se disait. Elle
+paraissait &eacute;prouver pour moi de la sympathie et m&ecirc;me un certain respect,
+car le moindre mot qui tombait de mes l&egrave;vres lui faisait incliner la
+t&ecirc;te avec une vive approbation.</p>
+
+<p>Enfin elle manifesta ouvertement le d&eacute;sir de me conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Wolvenaer est statuaire, dit Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Amateur? demanda la dame.</p>
+
+<p>&mdash;Non, un v&eacute;ritable artiste qui a donn&eacute; pour but &agrave; sa vie de travailler
+pour la gloire de sa patrie.</p>
+
+<p>La vieille dame haussa les &eacute;paules, et r&eacute;pondit avec un &eacute;tonnement m&ecirc;l&eacute;
+de regret:<a name="Page_127" id="Page_127"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je me suis tromp&eacute;e; je croyais que monsieur &eacute;tait un cousin &agrave; vous.</p>
+
+<p>Sa fille s'&eacute;cria avec un sourire l&eacute;g&egrave;rement railleur:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur est artiste? On ne le dirait pas. Combien il y a
+d'artistes &agrave; Anvers aujourd'hui! Avant-hier, &agrave; la soir&eacute;e de M. Decock,
+il y en avait bien cinq ou six!</p>
+
+<p>Mademoiselle Pavelyn s'aper&ccedil;ut certainement, &agrave; l'expression de mon
+visage, que les paroles des deux dames ne m'&eacute;taient pas agr&eacute;ables, car
+elle r&eacute;pondit avec intention:</p>
+
+<p>&mdash;Cela prouve que le bon go&ucirc;t et l'amour des arts se r&eacute;pandent de plus
+en plus dans les hautes classes de la soci&eacute;t&eacute; anversoise. Il n'y a rien
+qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu'il pr&ecirc;te aux
+arts.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-nous, ma ch&egrave;re demoiselle Pavelyn, r&eacute;pliqua la dame; vous vous
+m&eacute;prenez sur la port&eacute;e de notre observation. Ce que ma fille voulait
+dire &eacute;tait tout &agrave; fait &agrave; la louange de monsieur. En effet, si tous les
+artistes &eacute;taient distingu&eacute;s et de bonne famille, comme monsieur, leur
+pr&eacute;sence serait d&eacute;sirable partout; mais, vous savez....</p>
+
+<p>Ces derniers mots parurent affecter d&eacute;sagr&eacute;ablement M. Pavelyn, car il
+interrompit la dame et se mit &agrave; d&eacute;montrer, avec une chaleur &agrave; peine
+contenue, qu'il &eacute;tait honorable au plus haut point pour un homme de
+s'&eacute;lever dans le monde par ses propres forces; et il termina, comme
+d'habitude, en se vantant qu'il ferait de moi un <a name="Page_128" id="Page_128"></a>artiste remarquable,
+quoique je fusse le fils d'un de ses fermiers, d'un pauvre sabotier.</p>
+
+<p>Le rouge de la honte couvrit mon front; je serrai les dents par un
+mouvement nerveux; je me sentais bless&eacute; et humili&eacute;.</p>
+
+<p>Cent fois, M. Pavelyn avait rappel&eacute;, en pr&eacute;sence de ses connaissances,
+que mon p&egrave;re &eacute;tait un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention,
+et ne manquait jamais l'occasion de montrer qu'il mettait son
+amour-propre &agrave; faire du fils d'un paysan un homme bien &eacute;lev&eacute; et un
+artiste distingu&eacute;.</p>
+
+<p>Pourquoi donc mon coeur saignait-il maintenant &agrave; la r&eacute;v&eacute;lation de la
+profession de mon p&egrave;re? C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que je ressentais cette
+sensation. Aussi fus-je vivement choqu&eacute; en d&eacute;couvrant en moi un pareil
+amour-propre, et je fis un effort violent pour surmonter mon d&eacute;pit.</p>
+
+<p>Les paroles de M. Pavelyn ne firent point sur l'esprit des deux dames
+l'effet qu'il en attendait. D&egrave;s qu'elles surent que je n'&eacute;tais que son
+prot&eacute;g&eacute;, leur visage exprima soudain l'indiff&eacute;rence, ou quelque chose de
+plus d&eacute;sobligeant encore, et elles s'empress&egrave;rent de porter la
+conversation sur un autre sujet, sans me regarder davantage, absolument
+comme si je n'avais pas &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Mon sang bouillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de
+chagrin et d'humiliation. Que n'euss&eacute;-je pas donn&eacute; pour &ecirc;tre en ce
+moment &agrave; cent lieues de<a name="Page_129" id="Page_129"></a> Rose! Je luttais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment en moi-m&ecirc;me
+contre les r&eacute;voltes de mon orgueil bless&eacute;, qui s'indignait contre mes
+bienfaiteurs m&ecirc;mes; mais je restai ma&icirc;tre de mon &eacute;motion, et je ne
+trahis rien de ce qui se passait en moi.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, deux messieurs entr&egrave;rent dans le salon, et les
+m&ecirc;mes c&eacute;r&eacute;monies recommenc&egrave;rent. L'id&eacute;e que j'allais subir une seconde
+fois la m&ecirc;me humiliation me fit trembler. Sous pr&eacute;texte que je
+d&eacute;rangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et que j'&eacute;tais attendu
+ailleurs, je demandai &agrave; M. Pavelyn la permission de me retirer, lui
+promettant de renouveler ma visite d&egrave;s le lendemain, dans la matin&eacute;e.</p>
+
+<p>La permission me fut accord&eacute;e imm&eacute;diatement, car j'&eacute;tais de trop, en
+effet; mais Rose m&ecirc;me me dit de ne pas venir le lendemain, parce qu'elle
+devait sortir toute la journ&eacute;e avec sa m&egrave;re pour faire visite &agrave; des amis
+et &agrave; des connaissances.</p>
+
+<p>Je pris mon chapeau et sortis du salon apr&egrave;s avoir salu&eacute; tout le monde.</p>
+
+<p>Mademoiselle Pavelyn seule m'accompagna jusqu'&agrave; la porte. Sans doute,
+j'aurais d&ucirc; lui savoir bon gr&eacute; de cette bienveillante attention; mais la
+politesse de Rose &eacute;tait si c&eacute;r&eacute;monieuse, et son salut: &laquo;Au revoir,
+monsieur Wolvenaer!&raquo; sonna si froidement &agrave; mon oreille, que je sortis de
+la maison, le cerveau &eacute;tourdi et le coeur bris&eacute;.</p>
+
+<p>Un flot de pens&eacute;es me traversa le cerveau; je sentis l'imp&eacute;rieuse
+n&eacute;cessit&eacute; d'&ecirc;tre seul pour me recueillir et <a name="Page_130" id="Page_130"></a>d&eacute;brouiller mes id&eacute;es. Ma
+douleur faillit m&ecirc;me d&eacute;border en pleine rue; j'avais peine &agrave; comprimer
+les larmes qui gonflaient mon coeur oppress&eacute;, et je n'eus pas plus t&ocirc;t
+ouvert la porte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise
+et me pris &agrave; pleurer &agrave; chaudes larmes.</p>
+
+<p>Je demeurai longtemps immobile, &eacute;cras&eacute; sous le poids de p&eacute;nibles
+r&eacute;flexions. Enfin, l'&eacute;panchement de la douleur rendit un peu de lucidit&eacute;
+&agrave; mon esprit. Je commen&ccedil;ai &agrave; m'&eacute;lever contre mon inexplicable &eacute;garement
+et &agrave; m'accuser moi-m&ecirc;me de folie.</p>
+
+<p>Qu'avais-je esp&eacute;r&eacute;? qu'osais-je pr&eacute;tendre? Rose n'avait-elle pas &eacute;t&eacute;
+aimable avec moi? Quel droit avais-je d'exiger ou de souhaiter
+davantage? La profession de mon p&egrave;re m'avait fait rougir comme un
+affront! mon coeur s'&eacute;tait r&eacute;volt&eacute; contre mes bienfaiteurs! C'&eacute;tait donc
+mon orgueil qui avait &eacute;t&eacute; d&eacute;&ccedil;u! un amour-propre coupable avait donc
+chass&eacute; de mon coeur la reconnaissance! les exhortations de ma m&egrave;re
+n'avaient donc point &eacute;t&eacute; sans cause! Ces conseils salutaires, je les
+avais oubli&eacute;s; j'avais honte de mon humble naissance, et j'avais os&eacute;
+croire que l'&eacute;galit&eacute; et la familiarit&eacute; continueraient &agrave; exister entre le
+pauvre prot&eacute;g&eacute; et la fille de ses riches protecteurs. Insens&eacute; que
+j'&eacute;tais! je ne le comprenais que trop maintenant: entre elle et moi, il
+n'y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienfait, tout
+un monde de distance!</p>
+
+<p>Sous le poids de ces tristes pens&eacute;es, je me levai brus<a name="Page_131" id="Page_131"></a>quement et me mis
+&agrave; arpenter ma chambre de long en large; j'avais peur de moi-m&ecirc;me, et je
+me frappais le front avec amertume. L'orgueilleuse pr&eacute;somption que je
+croyais avoir d&eacute;couverte en moi me semblait horrible; et si des larmes
+jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une
+sorte de rage aveugle contre moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cette agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que
+j'avais fait pour &ecirc;tre jug&eacute; si s&eacute;v&egrave;rement. N'avais-je pas le plus
+profond respect et la plus sinc&egrave;re reconnaissance pour mes bienfaiteurs?
+Me sentais-je capable de manquer jamais par un mot, ou seulement par une
+pens&eacute;e, &agrave; ce que je leur devais? Et alors je m'&eacute;criai triomphant, avec
+une enti&egrave;re conviction:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, plut&ocirc;t mourir que de m&eacute;conna&icirc;tre jamais, par orgueil ou par
+ingratitude, les bienfaits re&ccedil;us. Jamais, jamais!...</p>
+
+<p>Vous souriez, monsieur. Je devine votre pens&eacute;e. Vous vous dites que mon
+&eacute;motion pouvait bien avoir une autre cause; qu'un sentiment plus &eacute;go&iuml;ste
+que la gratitude m'avait rendu si sensible en pr&eacute;sence de Rose, et
+m'avait fait d&eacute;sirer si vivement son estime et son amiti&eacute;. En un mot,
+vous supposez que j'aimais Rose, non pas seulement parce qu'elle &eacute;tait
+femme et belle. Vous vous trompez. Si le germe d'un pareil sentiment
+&eacute;tait cach&eacute; dans un des replis les plus secrets de mon coeur, comme les
+&eacute;v&eacute;nements futurs le d&eacute;montreront, &agrave; cette &eacute;poque, <a name="Page_132" id="Page_132"></a>il y dormait encore
+ignor&eacute; de moi-m&ecirc;me, et son existence influait si peu sur mes id&eacute;es, que,
+durant ce douloureux examen de mon coeur o&ugrave; j'avais essay&eacute; de sonder
+tous les secrets de mon &eacute;motion, je n'avais ni soup&ccedil;onn&eacute; ni redout&eacute; la
+pr&eacute;sence d'un semblable sentiment.</p>
+
+<p>Enfin, j'envisageai ma position avec plus de calme, et je finis par me
+moquer de moi-m&ecirc;me, comme d'un esprit simple et na&iuml;f qui s'&eacute;tait cr&eacute;&eacute; un
+monde d'apr&egrave;s ses souvenirs, et qui prolongeait ind&eacute;finiment son
+heureuse enfance, sans voir que le temps avait, de tous c&ocirc;t&eacute;s, fait
+surgir la r&eacute;alit&eacute; pour dissiper en lui les illusions de ce r&ecirc;ve obstin&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait donc naturel que ce d&eacute;senchantement soudain m'e&ucirc;t fait du mal;
+mais le coup ne pouvait se r&eacute;p&eacute;ter: le bandeau &eacute;tait tomb&eacute; maintenant,
+et d&eacute;sormais, j'envisagerais les choses sous leur jour v&eacute;ritable, d'un
+regard assur&eacute;, ainsi que le devoir et la raison l'exigeaient d'un
+adolescent qui allait devenir un homme.</p>
+
+<p>A la suite de ces r&eacute;flexions, je r&eacute;solus, avec une remarquable
+tranquillit&eacute; d'esprit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme
+s'il n'y avait entre eux et moi d'autre lien que leur bienfait, et
+d'accepter mon sort tel que me l'avaient fait la bont&eacute; de Dieu et leur
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a name="Page_133" id="Page_133"></a>XIV</h2>
+
+
+<p>Apr&egrave;s ce jour, Rose resta &eacute;galement bienveillante pour moi, et j'avais
+lieu d'&ecirc;tre content de l'affection qu'elle me t&eacute;moignait; mais, malgr&eacute;
+la r&eacute;solution que j'avais prise de chasser de vains r&ecirc;ves, quelque chose
+manquait &agrave; mon bonheur. Une inqui&eacute;tude secr&egrave;te descendait comme un
+brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force
+de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette m&eacute;lancolie qui
+m'envahissait, mais non point de la surmonter enti&egrave;rement.</p>
+
+<p>L'amiti&eacute; que Rose me t&eacute;moignait et nos conversations les plus intimes ne
+s'&eacute;cartaient jamais des r&egrave;gles de la plus stricte convenance, et jamais
+elle ne pronon&ccedil;ait mon nom sans y ajouter le mot c&eacute;r&eacute;monieux de
+<i>monsieur</i>. Son langage, toujours affable, &eacute;tait entour&eacute; d'une politesse
+trop &eacute;tudi&eacute;e pour &ecirc;tre jamais famili&egrave;re et confiante.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, qui m'&eacute;tais condamn&eacute; au respect et &agrave; la d&eacute;f&eacute;rence, et
+m'&eacute;tais fait une loi de ne pas aller au del&agrave;, il est facile de
+comprendre que son exemple m'imposait une r&eacute;serve plus grande encore.<a name="Page_134" id="Page_134"></a></p>
+
+<p>La cons&eacute;quence de notre position respective fut que je ne me sentais
+plus tent&eacute; d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le
+commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me
+repr&eacute;sentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma
+soeur d'autrefois, ma ch&egrave;re petite m&egrave;re! Le plus souvent, il se passait
+une quinzaine de jours entre chacune de mes visites &agrave; la maison de M.
+Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le dimanche,
+jour qui, depuis des ann&eacute;es, &eacute;tait celui o&ugrave; je ne manquais point de
+d&icirc;ner chez mes bienfaiteurs.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s trois mois de cette r&eacute;serve, un changement radical se fit peu &agrave;
+peu et presque insensiblement dans la mani&egrave;re d'&ecirc;tre de Rose &agrave; mon
+&eacute;gard. Il y avait plus de sensibilit&eacute; dans ses paroles, plus de
+cordialit&eacute; dans son sourire; elle commen&ccedil;ait, me semblait-il, &agrave; d&eacute;sirer
+ma pr&eacute;sence, et paraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir
+chez son p&egrave;re. Elle insinua m&ecirc;me &agrave; ses parents de m'imposer comme un
+devoir une visite tous les huit jours.</p>
+
+<p>Il lui vint une envie singuli&egrave;re de chanter au piano avec moi, et elle
+m'apprit les plus beaux airs qui &eacute;taient en vogue alors. Ma voix,
+disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de
+p&eacute;n&eacute;trant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui &eacute;chappait sans qu'il
+f&ucirc;t pr&eacute;c&eacute;d&eacute; du mot <i>monsieur</i>; mais, chaque fois, comme si elle &eacute;tait
+confuse de son oubli, elle se reprenait imm&eacute;diatement, et r&eacute;p&eacute;tait mon
+nom accompagn&eacute; du mot voulu par la stricte politesse.<a name="Page_135" id="Page_135"></a></p>
+
+<p>Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fix&eacute;s sur moi avec un regard
+&eacute;trange, dont la profondeur et la fermet&eacute; me faisaient frissonner sans
+que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par
+la raison que ces regards &eacute;taient les m&ecirc;mes que ceux qui brillaient dans
+les yeux de Rose lorsque nous &eacute;tions enfants. Ce n'&eacute;tait donc qu'un
+souvenir qui me troublait....</p>
+
+<p>Si Rose &eacute;tait toujours gaie et enjou&eacute;e en ma pr&eacute;sence, elle tombait par
+moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos
+entretiens, elle s'absorbait dans d'&eacute;tranges r&ecirc;veries. Ses parents
+l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se
+laissait aller &agrave; des songeries silencieuses pendant de longues heures,
+puis qu'elle s'abandonnait &agrave; des transports de joie tout &agrave; fait
+singuliers pour retomber imm&eacute;diatement dans une m&eacute;lancolie tout aussi
+inexpliqu&eacute;e. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et
+le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette
+supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre envie de
+quitter de nouveau sa ville natale.</p>
+
+<p>Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la
+naissance de Rose. Ma statue &eacute;tait enti&egrave;rement achev&eacute;e, et j'avais d&eacute;j&agrave;
+fait les pr&eacute;paratifs n&eacute;cessaires pour la mouler en pl&acirc;tre.</p>
+
+<p>Lorsque mon travail fut avanc&eacute; &agrave; ce point que je commen&ccedil;ai &agrave; enlever au
+ciseau et &agrave; l'&eacute;bauchoir les lignes saillantes produites par les
+jointures du moule, ma chambre et l'escalier de la maison o&ugrave; j'&eacute;tais
+log&eacute; furent <a name="Page_136" id="Page_136"></a>tellement remplis de pl&acirc;tre, que ma&icirc;tre Jean en parla &agrave; M.
+Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j'avais travaill&eacute;, pour
+ainsi dire sans boire ni manger, &agrave; une double statue, et qu'en ce moment
+je salissais sa maison autant que si dix ma&ccedil;ons y travaillaient.</p>
+
+<p>La description que ma&icirc;tre Jean, mon h&ocirc;te, fit de mes statues et de ce
+qu'elles repr&eacute;sentaient, piqua tellement la curiosit&eacute; de M. Pavelyn,
+qu'il voulut apprendre de moi-m&ecirc;me &agrave; quoi j'avais travaill&eacute; si longtemps
+en secret.</p>
+
+<p>Je lui avouai la chose telle qu'elle &eacute;tait, en ajoutant que je voulais
+offrir &agrave; Rose ma premi&egrave;re oeuvre d'art, et que je lui avais cach&eacute; ce
+projet pour la surprendre plus agr&eacute;ablement en lui donnant ma
+composition tout achev&eacute;e, si mon oeuvre obtenait son approbation, comme
+je l'esp&eacute;rais.</p>
+
+<p>Mon protecteur fut charm&eacute; d'apprendre que j'avais assez de confiance en
+mes forces pour ex&eacute;cuter seul une cr&eacute;ation &agrave; moi, sans consulter mes
+ma&icirc;tres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut
+tr&egrave;s-impatient de juger par ses propres yeux du succ&egrave;s de mes efforts;
+il prenait tant d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ce premier essai, il attachait tant de prix
+&agrave; ce premier produit de mon art, qu'il n'y eu pas mis plus
+d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait
+travaill&eacute; de ses mains.</p>
+
+<p>Je dus lui promettre de le mener &agrave; mon atelier aussit&ocirc;t que mes statues
+seraient tout &agrave; fait sorties du moule, et que j'y aurais mis la derni&egrave;re
+main.<a name="Page_137" id="Page_137"></a></p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je
+lui montrai mon groupe achev&eacute;, plac&eacute; sur un pi&eacute;destal de bois, et
+&eacute;clair&eacute; en plein par le jour de ma fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Il regarda mon oeuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon
+coeur commen&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; &agrave; se serrer &agrave; la pens&eacute;e que ce silence &eacute;tait
+peut-&ecirc;tre un signe de d&eacute;sapprobation,&mdash;lorsque tout &agrave; coup M. Pavelyn me
+prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l'accent d'une
+&eacute;motion sinc&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, tu n'as pas seulement cr&eacute;&eacute; une belle oeuvre d'art, mais, ce qui
+vaut mieux, tu es un bon et brave gar&ccedil;on. Ah! je ne me trompe pas sur le
+sens de ta composition. L'ange de la protection qui s'&eacute;l&egrave;ve au-dessus du
+groupe, c'est ma fille, n'est-ce pas? Par un sentiment de d&eacute;licatesse,
+tu as reproduit les traits de son visage tels qu'ils &eacute;taient &agrave; l'&eacute;poque
+o&ugrave; nous avons achet&eacute; le ch&acirc;teau de Bodeghem. Elle est parfaitement
+ressemblante; il me semble que toute cette, &eacute;poque revit sous mes yeux.
+Et ce petit gar&ccedil;on qui courbe la t&ecirc;te, qui est-il? L&eacute;on, tu as trop
+d'humilit&eacute;; mais avoir fait de ta premi&egrave;re cr&eacute;ation une marque de
+reconnaissance, c'est un acte qui t'honore. L&eacute;on, je suis content de
+toi.</p>
+
+<p>Alors il se mit &agrave; &eacute;num&eacute;rer en d&eacute;tail les m&eacute;rites qu'il croyait d&eacute;couvrir
+dans mon oeuvre; son affection pour moi lui faisait assur&eacute;ment exag&eacute;rer
+ses &eacute;loges; car d'apr&egrave;s lui, j'avais produit un chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Je l'&eacute;coutais avec un joyeux battement de coeur et des <a name="Page_138" id="Page_138"></a>larmes de
+bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si s&eacute;duisante la premi&egrave;re
+approbation qu'un artiste re&ccedil;oit comme le gage d'une future renomm&eacute;e!
+Mon bienfaiteur admirait l'ouvrage de mes mains.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais donc bien v&eacute;ritablement un artiste, peut-&ecirc;tre encore h&eacute;sitant et
+inhabile, mais un artiste cependant!</p>
+
+<p>M. Pavelyn pr&eacute;tendait que ma composition &eacute;tait assez remarquable pour
+m&eacute;riter d'&ecirc;tre expos&eacute;e publiquement, et il regrettait que, dans le cours
+de cette ann&eacute;e, il n'y e&ucirc;t point d'exposition. Au milieu de ses
+r&eacute;flexions, il se frappa le front tout &agrave; coup, et s'&eacute;cria avec joie:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'heureuse id&eacute;e! J'y suis, &eacute;coute.... J'ai l'intention de donner
+cet hiver une grande soir&eacute;e pour f&ecirc;ter le retour de ma fille, ou plut&ocirc;t
+pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour
+anniversaire de la naissance de Rose? L'apr&egrave;s-d&icirc;n&eacute;e, tu lui feras
+pr&eacute;sent de ton groupe. Je ferai pr&eacute;parer par les tapissiers, au fond de
+notre grand salon, une niche o&ugrave; l'on pourra placer ton oeuvre. Le soir,
+elle sera le plus bel ornement de ma f&ecirc;te, et tous mes amis et
+connaissances, l'&eacute;lite du commerce anversois, appr&eacute;cieront et admireront
+ton talent.</p>
+
+<p>Je hasardai quelques objections, et je t&acirc;chai de faire comprendre &agrave; mon
+protecteur que j'&eacute;tais trop jeune et trop inexp&eacute;riment&eacute; pour me
+soumettre d&eacute;j&agrave; au jugement du public; mais la chose &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e dans
+son esprit, et son id&eacute;e lui souriait trop pour qu'il y renon&ccedil;&acirc;t.</p>
+
+<p>Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions rela<a name="Page_139" id="Page_139"></a>tives &agrave;
+l'exposition de ma statue, et lorsqu'il descendit l'escalier, il
+m'envoya encore des f&eacute;licitations et des paroles d'encouragement.</p>
+
+<p>Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au
+ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Je restai longtemps en contemplation devant ma statue: je m'en
+rapprochais, je m'en &eacute;loignais; je tournais &agrave; l'entour, je b&eacute;gayais des
+mots sans suite, je riais, je dansais.... Dans mon ravissement je
+croyais en effet d&eacute;couvrir dans mon oeuvre une foule de beaut&eacute;s qui
+m'avaient &eacute;chapp&eacute; d'abord, et je n'&eacute;tais pas loin d'&eacute;prouver la m&ecirc;me
+admiration que M. Pavelyn.</p>
+
+<p>Enfin ma chambre devint trop &eacute;troite pour me permettre de donner
+carri&egrave;re aux &eacute;lans de la joie qui d&eacute;bordait de mon coeur.</p>
+
+<p>Je descendis l'escalier quatre &agrave; quatre, et je m'&eacute;lan&ccedil;ai dans la rue. Ma
+poitrine &eacute;tait gonfl&eacute;e; je marchais la t&ecirc;te lev&eacute;e et l'&eacute;clat de la
+fiert&eacute; dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient
+savoir qu'ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque
+enfantine j'&eacute;tais &eacute;tonn&eacute; de voir la plupart d'entre eux passer leur
+chemin sans m&ecirc;me jeter un regard sur moi. Quoi qu'il en f&ucirc;t, je
+ressentais un bonheur ineffable, et je continuais &agrave; me promener avec
+ivresse, jusqu'au moment o&ugrave; l'heure de la classe du soir m'appela &agrave;
+l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>Mes camarades me trouv&egrave;rent maussade et ennuyeux, parce que je ne
+faisais pas attention &agrave; ce qui se disait <a name="Page_140" id="Page_140"></a>autour de moi, et que je ne
+r&eacute;pondais point &agrave; leurs questions.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais trop profond&eacute;ment plong&eacute; dans mes douces r&ecirc;veries. Ce qui me
+troublait, c'&eacute;tait un heureux secret que je ne pouvais point profaner en
+le r&eacute;v&eacute;lant &agrave; qui que ce f&ucirc;t.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2>
+
+
+<p>Le jour si ardemment d&eacute;sir&eacute; &eacute;tait enfin venu; encore quelques heures, et
+la brillante soir&eacute;e allait commencer.</p>
+
+<p>Mon groupe avait &eacute;t&eacute; transport&eacute; dans la maison de mon protecteur, et
+deux ouvriers &eacute;taient occup&eacute;s &agrave; le placer sur un beau pi&eacute;destal, d'apr&egrave;s
+mes indications.</p>
+
+<p>M. Pavelyn, qui &eacute;tait pr&eacute;sent &agrave; ce travail, se frottait les mains de
+joie, et montrait une extr&ecirc;me impatience, parce que je l'emp&ecirc;chais
+d'aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous pr&eacute;texte que
+j'avais &ccedil;a et l&agrave; quelques corrections &agrave; faire &agrave; ma statue.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais en proie &agrave; des transes mortelles; tout semblait trembler en moi;
+j'avais peine &agrave; reprendre haleine; ma gorge &eacute;tait s&egrave;che, et quoique je
+sentisse l'&eacute;motion me br&ucirc;ler les joues, une sueur froide mouillait mon
+front.<a name="Page_141" id="Page_141"></a></p>
+
+<p>Moment solennel! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux
+sur ma cr&eacute;ation.</p>
+
+<p>Elle qui &eacute;tait et avait toujours &eacute;t&eacute; le but unique de toutes mes
+pens&eacute;es, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger!</p>
+
+<p>Son arr&ecirc;t &eacute;toufferait-il la foi dans mon coeur, ou me donnerait-il des
+forces et un courage surnaturels?</p>
+
+<p>Que ma statue &eacute;tait belle et saisissante dans la niche somptueuse o&ugrave;
+elle s'&eacute;levait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien
+sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle &eacute;tait
+plac&eacute;e! Comme elle &eacute;clipsait, par son &eacute;clatante blancheur, la splendeur
+des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous c&ocirc;t&eacute;s!</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, baign&eacute;es ainsi dans une vive lumi&egrave;re, et caress&eacute;es par le
+reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient
+anim&eacute;es; on e&ucirc;t dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une
+vapeur &eacute;th&eacute;r&eacute;e, un fluide myst&eacute;rieux, quelque chose d'impalpable et de
+transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait &ecirc;tre surpris
+et charm&eacute; au premier coup d'oeil.</p>
+
+<p>J'avais donc cent chances contre une que la premi&egrave;re impression de mon
+oeuvre sur l'esprit de Rose serait favorable. Quelle r&eacute;compense! quel
+gage d'un glorieux avenir!</p>
+
+<p>Tandis que je m'oubliais dans l'admiration na&iuml;ve de mes statues, M.
+Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant
+qu'il allait chercher sa femme et sa fille.<a name="Page_142" id="Page_142"></a></p>
+
+<p>Je me pris &agrave; trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arr&ecirc;t qui
+allait &ecirc;tre prononc&eacute; ne devait-il pas d&eacute;cider de ma vie? Pouvais-je
+avoir foi en moi-m&ecirc;me, lors m&ecirc;me que le monde entier m'e&ucirc;t applaudi, si
+l'approbation de Rose manquait &agrave; mon talent?</p>
+
+<p>J'&eacute;tais tellement &eacute;mu en la voyant para&icirc;tre dans le salon, que je sentis
+tout mon sang refluer violemment vers mon coeur, et que, le visage p&acirc;le
+comme un linge, je fus oblig&eacute; de m'appuyer contre un meuble, pour ne
+point succomber &agrave; mon inexprimable &eacute;motion.</p>
+
+<p>Rose s'approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire,
+tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c'&eacute;tait un pr&eacute;sent que je lui
+offrais, et faisait remarquer &agrave; sa femme et &agrave; sa fille que les traits de
+l'ange de la protection, comme il l'appelait, n'&eacute;taient autre que ceux
+d'une petite fille dont la piti&eacute; avait dot&eacute; le pays d'un artiste
+distingu&eacute;.</p>
+
+<p>Rose n'entendait probablement pas les paroles de son p&egrave;re. Elle
+regardait mon oeuvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts.</p>
+
+<p>Je voyais sa poitrine s'&eacute;lever et descendre; je voyais l'&eacute;motion monter
+&agrave; ses joues en nuages roses....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que penses-tu de ce chef-d'oeuvre, Rose? On dirait qu'il te
+frappe de mutisme. C'est bien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de
+mon coeur s'arr&ecirc;t&egrave;rent. Elle paraissait <a name="Page_143" id="Page_143"></a>me demander quelque chose ...
+mais quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son p&egrave;re en riant.
+Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de L&eacute;on.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est trop beau, beaucoup trop beau! balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son
+&eacute;motion, elle se d&eacute;tourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux.</p>
+
+<p>Dire ce que j'&eacute;prouvais est impossible.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais &eacute;tourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon coeur d&eacute;bordait
+de bonheur, et je voyais devant mes yeux troubl&eacute;s toute une moisson de
+lauriers et de palmes qui s'&eacute;tendait vers moi.</p>
+
+<p>Je voyais l'avenir s'ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses
+mille mains l'artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique,
+avait rendu capable d'enfanter des merveilles.</p>
+
+<p>Enfin notre &eacute;motion se calma un peu, gr&acirc;ce aux observations plaisantes
+de M. et madame Pavelyn.</p>
+
+<p>Alors on parla avec plus de d&eacute;tails de ma composition, et, pour surcro&icirc;t
+de bonheur, j'entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de
+Rose le t&eacute;moignage de son admiration.</p>
+
+<p>Elle ne me parlait gu&egrave;re cependant, et paraissait en proie &agrave; des pens&eacute;es
+absorbantes; mais ses yeux brillaient d'un &eacute;clat singulier, et, chaque
+fois que son regard s'arr&ecirc;tait sur moi, j'&eacute;tais remu&eacute; jusqu'au fond de
+l'&acirc;me par une sensation inconnue.<a name="Page_144" id="Page_144"></a></p>
+
+<p>Le temps se passa avec la rapidit&eacute; de l'&eacute;clair; nous n'avions m&ecirc;me pas
+remarqu&eacute; que la lumi&egrave;re du jour diminuait, et que le cr&eacute;puscule
+commen&ccedil;ait &agrave; tomber.</p>
+
+<p>M. Pavelyn &eacute;tait joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et
+esquissait avec complaisance l'avenir que sa protection m'avait pr&eacute;par&eacute;.
+Il ne m'abandonnerait pas avant que j'eusse acquis la fortune et la
+renomm&eacute;e; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arr&ecirc;t&eacute;s dans leur
+carri&egrave;re par la n&eacute;cessit&eacute; de travailler de trop bonne heure pour gagner
+de l'argent; mais il d&eacute;barrasserait mon chemin de cette barri&egrave;re, et me
+fournirait les moyens de ne m'occuper que de v&eacute;ritables oeuvres d'art.</p>
+
+<p>L'arriv&eacute;e des ouvriers et des domestiques qui venaient &eacute;clairer les
+salons avertit M. Pavelyn qu'il &eacute;tait temps pour lui et ces dames
+d'aller achever leur toilette; et il m'engagea &agrave; rentrer chez moi
+sur-le-champ, afin de m'appr&ecirc;ter &eacute;galement pour la soir&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2>
+
+
+<p>Lorsque je revins dans la maison de mon protecteur, un grand nombre
+d'invit&eacute;s &eacute;taient d&eacute;j&agrave; arriv&eacute;s. A mon entr&eacute;e, je fus &eacute;bloui par la
+richesse de la toilette des <a name="Page_145" id="Page_145"></a>dames: tout ce que je voyais &eacute;tait soie,
+dentelles, or et pierreries.</p>
+
+<p>J'aurais certainement h&eacute;sit&eacute; &agrave; me m&ecirc;ler &agrave; des personnes que leur fortune
+pla&ccedil;ait si fort au-dessus de moi; mais M. Pavelyn me prit par la main,
+et, tout en me pr&eacute;sentant &agrave; la soci&eacute;t&eacute; comme l'auteur de sa belle
+statue, il m'amena devant mon oeuvre, qui &eacute;tait entour&eacute;e d'un cercle de
+spectateurs.</p>
+
+<p>Chacun m'adressa des paroles d'encouragement; quelques personnes
+m'exprim&egrave;rent plus chaudement que les antres leur admiration pour ce
+premier d&eacute;but; toutes me f&eacute;licit&egrave;rent et me pr&eacute;dirent une carri&egrave;re
+brillante. Pendant assez longtemps, je fus l'objet de l'attention
+g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Rose s'&eacute;tait aussi approch&eacute;e de ma statue. Elle paraissait recueillir
+avec plus de satisfaction que moi-m&ecirc;me les louanges qui tombaient des
+l&egrave;vres des assistants, et chaque fois que l'un d'eux s'&eacute;criait: &laquo;C'est
+magnifique! c'est parfait!&raquo; la joie &eacute;clatait dans ses yeux, et un doux
+sourire illuminait son visage.</p>
+
+<p>Que Rose &eacute;tait belle ce jour-l&agrave;! Dans la couronne de ses boucles blondes
+s'&eacute;panouissaient des roses blanches dans le calice desquelles
+resplendissaient des &eacute;tincelles de diamants. Autour de son cou
+serpentait un collier de perles d'Orient aux reflets nacr&eacute;s; une robe de
+satin sem&eacute; d'argent dessinait sa taille svelte, et flottait derri&egrave;re
+elle en plis onduleux. Un flot de dentelles transparentes l'enveloppait
+comme d'une vapeur de neige; <a name="Page_146" id="Page_146"></a>mais ce qu'il y avait de plus s&eacute;duisant et
+de plus beau en elle, c'&eacute;taient ses grands yeux bleus, l'aimable sourire
+qui entr'ouvrait ses l&egrave;vres, la distinction de ses traits d&eacute;licats, et
+l'&eacute;l&eacute;gance de sa taille de reine.</p>
+
+<p>Chaque fois que je la regardais, un frisson d'admiration et de respect
+parcourait mes veines. Elle faisait sur mon esprit le m&ecirc;me effet qu'une
+cr&eacute;ature surnaturelle, &eacute;blouissante de beaut&eacute; et de majest&eacute;, qui serait
+apparue &agrave; mes yeux. Aussi, j'osais &agrave; peine jeter sur elle un regard
+furtif, m&ecirc;me pendant qu'elle prenait une part, si sinc&egrave;re &agrave; mon bonheur,
+en causant de ma statue avec les invit&eacute;s.</p>
+
+<p>La plupart des personnes pr&eacute;sentes m'avaient d&eacute;j&agrave; vu dans la maison de
+M. Pavelyn, et savaient que j'&eacute;tais son prot&eacute;g&eacute;.</p>
+
+<p>Je ne souffrais donc pas de le voir raconter et r&eacute;p&eacute;ter avec mille
+d&eacute;tails, &agrave; tous ceux qui voulaient l'entendre, comment il avait
+d&eacute;couvert en moi d'heureuses dispositions; et comment, gr&acirc;ce &agrave; sa seule
+perspicacit&eacute;, la Belgique compterait bient&ocirc;t un &eacute;minent sculpteur de
+plus.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de mon oeuvre, je me sentais assez grand pour ne pas d&eacute;sirer une
+plus noble origine; et m&ecirc;me, quand M. Pavelyn, dans l'enthousiasme de
+son r&eacute;cit, d&eacute;clara que j'&eacute;tais le fils d'un sabotier, cette r&eacute;v&eacute;lation
+ne me blessa point.</p>
+
+<p>Elle fit cependant une impression p&eacute;nible sur Rose, car elle fr&eacute;mit en
+entendant prononcer le mot fatal, et la rougeur du d&eacute;pit ou de la honte
+colora son front.<a name="Page_147" id="Page_147"></a></p>
+
+<p>L'effet ne fut pas moins d&eacute;favorable sur la soci&eacute;t&eacute;, car un silence
+embarrassant succ&eacute;da &agrave; l'animation de la conversation. Bien des l&egrave;vres
+se pinc&egrave;rent d&eacute;daigneusement, et j'entendis derri&egrave;re moi la voix d'une
+demoiselle qui murmurait &agrave; l'oreille de son voisin:</p>
+
+<p>&mdash;Un sabotier? un jeune homme si habile? C'est vraiment dommage.</p>
+
+<p>Insensiblement, l'attention des invit&eacute;s se d&eacute;tourna de ma statue, et
+l'on commen&ccedil;a &agrave; se r&eacute;pandre dans les salons.</p>
+
+<p>Les dames quitt&egrave;rent les premi&egrave;res le cercle des curieux, et prirent
+place sur des si&egrave;ges rang&eacute;s le long des murs.</p>
+
+<p>Deux ou trois messieurs seulement rest&egrave;rent &agrave; causer avec moi de mon
+oeuvre et de l'art en g&eacute;n&eacute;ral. L'un d'eux, &eacute;tait un homme d'un go&ucirc;t
+d&eacute;licat et d'une science profonde; il ne faisait pas comme les deux
+autres, qui me louaient sans savoir pourquoi, et me froissaient par leur
+insupportable ton de protection; au contraire, il analysa ma composition
+sous mes yeux, devina mes intentions, et p&eacute;n&eacute;tra, &agrave; mon grand
+&eacute;tonnement, les raisons des formes particuli&egrave;res que j'avais trouv&eacute;es &agrave;
+mes figures. L'&eacute;loge, dans sa bouche, me remplit d'orgueil, parce que
+j'avais la conviction que son sentiment &eacute;tait fond&eacute; sur une v&eacute;ritable
+connaissance. Lorsqu'il critiqua quelques parties de mon groupe, il le
+fit avec tant de d&eacute;licatesse, que sa critique m'&eacute;leva &agrave; mes propres
+yeux, parce qu'elle me prouva qu'il me jugeait assez artiste pour &ecirc;tre
+en <a name="Page_148" id="Page_148"></a>garde contre la pr&eacute;tention d'une perfection impossible.</p>
+
+<p>Ma conversation avec le vieux monsieur dura longtemps, mais pas assez
+longtemps pour moi, cependant, car elle me devenait une source
+in&eacute;puisable d'encouragement et de foi, en m&ecirc;me temps qu'elle augmentait
+mon amour de l'art.</p>
+
+<p>Aussi, c'est avec regret que je vis cet entretien instructif interrompu
+par l'approche de trois ou quatre personnes qui vinrent chercher le
+vieux monsieur et l'emmen&egrave;rent vers une vieille dame, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de laquelle
+il s'assit sans s'inqui&eacute;ter de moi davantage.</p>
+
+<p>Alors, me trouvant tout &agrave; fait seul &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un groupe de messieurs qui
+causaient, je laissai mes yeux errer dans le vaste salon. Quels flots de
+soie et de dentelles, quel &eacute;tincellement de diamants, d'or et de
+pierreries que toutes ces dames rang&eacute;es le long du mur! Qu'elles &eacute;taient
+charmantes, les figures de ces jeunes femmes &eacute;panouies comme de fra&icirc;ches
+fleurs au printemps de la vie! Mais pourtant aucune n'&eacute;tait aussi belle
+que Rose Pavelyn.</p>
+
+<p>D'autres que moi devaient &ecirc;tre p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s de de cette id&eacute;e; car, tandis
+qu'aupr&egrave;s des autres dames se trouvaient &agrave; peine un ou deux messieurs
+pour leur pr&eacute;senter leurs devoirs de politesse, autour de Rose se
+formait tout un cercle de charmants cavaliers dont l'empressement &eacute;tait
+un hommage rendu &agrave; sa beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Entre tous, je distinguai un jeune homme remarquable par la distinction
+de ses traits, par l'&eacute;l&eacute;gance de ses v&ecirc;<a name="Page_149" id="Page_149"></a>tements, et par la gr&acirc;ce de ses
+mani&egrave;res, qui, plus que les autres, s'effor&ccedil;ait de captiver l'attention
+de Rose.</p>
+
+<p>Un frisson glacial parcourut mes membres, comme si la vue de ce beau
+jeune homme m'avait effray&eacute;. Une tristesse morne assombrit mon esprit.
+Mon coeur s'&eacute;lan&ccedil;a vers Rose avec violence: j'aurais voulu me trouver
+parmi les jeunes gens qui lui adressaient leurs galanteries; il me
+semblait que j'avais bien quelque droit de prendre ma part de l'&eacute;clat
+qui rayonnait dans ses yeux, du joyeux sourire qui se jouait sur ses
+l&egrave;vres, des paroles aimables avec lesquelles elle remerciait ses
+adorateurs charm&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais tous ces jeune gens &eacute;taient les fils des plus riches maisons
+d'Anvers, et aucun d'eux peut-&ecirc;tre ne poss&eacute;dait pas moins d'un million.
+Qu'&eacute;tais-je, au contraire, moi? Un pauvre gar&ccedil;on, le fils d'un
+sabotier,&mdash;M. Pavelyn venait de le dire,&mdash;et, pour toute fortune, je ne
+poss&eacute;dais qu'un coeur sensible, une foi profonde dans l'art, et quelque
+esp&eacute;rance d'un avenir glorieux.</p>
+
+<p>Je reconnus clairement que, pour ce monde de la richesse mat&eacute;rielle, qui
+m'avait admis dans son sein comme son prot&eacute;g&eacute;, avec une sorte de piti&eacute;,
+je n'&eacute;tais qu'une cr&eacute;ature humble et inf&eacute;rieure, et que mon devoir me
+d&eacute;fendait s&eacute;v&egrave;rement de m'y donner la moindre importance.</p>
+
+<p>Aussi, j'&eacute;tais bien fermement d&eacute;cid&eacute; &agrave; me tenir autant que possible
+&eacute;loign&eacute; de Rose, pour ne blesser qui que ce f&ucirc;t et ne courir dans le
+chemin de personne. N&eacute;anmoins, <a name="Page_150" id="Page_150"></a>le sentiment de mon inf&eacute;riorit&eacute; m'&eacute;tait
+p&eacute;nible, et plus d'une fois je me mordis les l&egrave;vres lorsqu'un mouvement
+autour de Rose ou les gestes de ses adorateurs me faisaient croire
+qu'ils &eacute;taient transport&eacute;s par un mot spirituel, ou par le charme de sa
+conversation.</p>
+
+<p>Je n'osais toujours point tourner les yeux vers l'endroit o&ugrave; elle se
+trouvait; peut-&ecirc;tre eut-on pu lire sur mon visage alt&eacute;r&eacute; ce qui se
+passait en moi; et cette attention de ma part n'e&ucirc;t-elle point sembl&eacute;
+une injure pour la fille de mes bienfaiteurs?</p>
+
+<p>Cette crainte fit que je me tournai tout &agrave; fait d'un autre c&ocirc;t&eacute;, et que
+je r&eacute;solus de diriger mes regards vers une autre partie de la salle.
+Mais bient&ocirc;t je succombai &agrave; l'attraction puissante qu'elle exer&ccedil;ait sur
+mon &acirc;me, et mes yeux se port&egrave;rent de nouveau vers l'endroit o&ugrave; elle
+&eacute;tait assise.</p>
+
+<p>Il se fit par hasard une ouverture dans le cercle de jeunes gens qui se
+pressaient autour d'elle. Elle me vit; nos yeux se rencontr&egrave;rent. Un
+sourire d'une douceur ineffable, une expression de joie et d'amiti&eacute;
+rayonna vers moi; elle me fit de la main un signe si amical et si
+charmant, que tous les jeunes gens me regard&egrave;rent avec &eacute;tonnement. Le
+cercle se referma.</p>
+
+<p>Il se passa en moi quelque chose d'&eacute;trange; je levai la t&ecirc;te avec
+fiert&eacute;, et il me sembla que j'avais grandi; je respirai &agrave; longs traits,
+et, pendant que la joie inondait mon coeur, je promenai mes yeux avec
+assurance sur la foule des invit&eacute;s, comme si ce simple sourire de<a name="Page_151" id="Page_151"></a> Rose
+m'avait fait plus noble et plus riche qu'eux tous.</p>
+
+<p>Alors aussi je trouvai assez de force sur moi-m&ecirc;me pour accomplir ce que
+je croyais mon devoir: je d&eacute;tournai mes yeux de Rose et r&eacute;solus de ne
+plus l'exposer au danger d'&eacute;veiller, d'une fa&ccedil;on d&eacute;favorable peut-&ecirc;tre,
+l'attention de la soci&eacute;t&eacute; par les t&eacute;moignages de son amiti&eacute; pour moi.
+C'&eacute;tait assez de son sourire pour que je n'eusse plus &agrave; d&eacute;sirer d'autres
+encouragements. Mon embarras avait disparu, et je me sentais tout &agrave; fait
+libre et l&eacute;ger d'esprit.</p>
+
+<p>Alors je m'aper&ccedil;us que je n'avais pas encore quitt&eacute; ma premi&egrave;re place,
+et que j'&eacute;tais rest&eacute; debout pr&egrave;s de ma statue, immobile comme une
+sentinelle. J'imitai la plupart des assistants, je me promenai lentement
+&agrave; travers le salon, sans vanit&eacute;, mais aussi sans trop d'humilit&eacute;.</p>
+
+<p>Dans un coin &eacute;tait assise, au milieu de plusieurs autres personnes, une
+vieille dame qui m'adressa la parole, et qui, apr&egrave;s quelques compliments
+&eacute;chang&eacute;s, m'offrit un si&egrave;ge &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, pour causer un peu de mon art
+et de ma statue, comme elle disait.</p>
+
+<p>Je fus enchant&eacute; de trouver un pr&eacute;texte pour m'asseoir, car je commen&ccedil;ais
+&agrave; me fatiguer d'&ecirc;tre debout.</p>
+
+<p>La vieille dame &eacute;tait une femme d'esprit qui avait beaucoup voyag&eacute; et
+beaucoup lu; elle me montra un grand amour de l'art, et me parla avec
+une vive admiration des magnifiques sculptures de l'Italie, des
+chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de Canova. Elle m'indiqua aussi, avec
+une sagacit&eacute; qui attestait une science v&eacute;rita<a name="Page_152" id="Page_152"></a>ble, les plus belles
+parties de ma statue, et exprima, la conviction que j'&eacute;tais appel&eacute; &agrave; un
+brillant avenir. Une jolie demoiselle, qui &eacute;tait assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle,
+se m&ecirc;la &agrave; notre conversation, et me charma par la po&eacute;sie de son langage
+et par la s&eacute;duisante douceur de sa voix. C'&eacute;tait la fille cadette de la
+vieille dame, et celle-ci me la pr&eacute;senta comme une excellente
+musicienne.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais heureux pendant cet entretien avec les deux dames, et j'oubliai,
+de m&ecirc;me qu'elles, sans doute, la distance qu'il y avait entre nos
+positions respectives dans le monde.</p>
+
+<p>Je causais ainsi depuis une demi-heure &agrave; peu pr&egrave;s, sans songer &agrave; autre
+chose, lorsque, par hasard, je tournai la t&ecirc;te vers Rose. Le cercle des
+jeunes gens qui l'entouraient s'&eacute;tait &eacute;clairci, et je pouvais maintenant
+la voir sans obstacle. Ses yeux &eacute;taient fix&eacute;s sur moi; mais il y avait,
+me semblait-il, quelque chose de triste et de douloureux dans son
+regard. Nul sourire ne vint, cette fois, &eacute;clairer son visage; au
+contraire, ses l&egrave;vres se serr&egrave;rent, comme si elle voulait m'adresser un
+reproche; mais elle d&eacute;tourna les yeux sur-le-champ.</p>
+
+<p>Je me trompais probablement quant &agrave; l'expression que je croyais avoir
+lue sur les traits de Rose. Pourquoi e&ucirc;t-elle &eacute;t&eacute; triste au milieu de
+cette f&ecirc;te joyeuse? Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-elle sous l'influence d'un de ces
+acc&egrave;s de m&eacute;lancolie auxquels elle &eacute;tait sujette. Quoi qu'il en soit, je
+n'eus pas le temps d'y songer plus longuement en cet instant, car les
+sons du piano se firent entendre, et peu apr&egrave;s la <a name="Page_153" id="Page_153"></a>voix sonore d'une
+jeune chanteuse retentit dans le salon, et captiva irr&eacute;sistiblement mon
+attention par son expression pleine de sentiment et sa d&eacute;licieuse
+harmonie.</p>
+
+<p>Un jeune homme succ&eacute;da &agrave; la chanteuse, et m&eacute;rita &eacute;galement les suffrages
+de la compagnie.</p>
+
+<p>Tandis que je causais musique et chant avec les dames, je remarquai que
+beaucoup de personnes, et m&ecirc;me M. Pavelyn, engageaient Rose &agrave; se laisser
+conduire au piano. Elle paraissait refuser. Son p&egrave;re vint &agrave; moi et me
+pria de joindre mes efforts aux siens pour d&eacute;cider Rose &agrave; chanter. Il
+croyait que, si je voulais consentir &agrave; ex&eacute;cuter le grand duo que nous
+&eacute;tions habitu&eacute;s &agrave; chanter ensemble, elle ne r&eacute;sisterait pas plus
+longtemps au d&eacute;sir g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Je suivis mon protecteur, et je proposai &agrave; Rose d'aller ensemble au
+piano et de chanter avec moi son duo pr&eacute;f&eacute;r&eacute;. Le beau jeune homme, qui
+n'avait pas cess&eacute; de se tenir &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, joignit ses instances aux
+miennes. Rose r&eacute;pondit qu'elle ne se sentait pas bien, que la chaleur du
+salon l'incommodait, qu'elle n'&eacute;tait pas dispos&eacute;e &agrave; chanter, et qu'elle
+saurait gr&eacute; &agrave; la compagnie de vouloir bien l'excuser.</p>
+
+<p>Je voyais sur son visage une tristesse profonde, quelque chose d'amer et
+de d&eacute;courag&eacute; qui me fit croire &agrave; la sinc&eacute;rit&eacute; de ses paroles. N&eacute;anmoins,
+j'insistai encore, croyant que le chant dissiperait peut-&ecirc;tre sa
+m&eacute;lancolie.<a name="Page_154" id="Page_154"></a></p>
+
+<p>Mais alors Rose me dit avec l'accent d'une souffrance plus vive:</p>
+
+<p>&mdash;C'est cruel de me tourmenter ainsi, monsieur. Mademoiselle Pauline
+Vanden Berge est une excellente musicienne. Ne le savez-vous pas! Elle a
+une plus belle voix que moi, et elle sait bien le duo. Pourquoi ne lui
+demandez-vous pas de chanter avec vous?... Mais, par piti&eacute;, laissez-moi
+en paix.</p>
+
+<p>Je fus p&eacute;niblement affect&eacute; du ton douloureux des paroles de Rose; mais
+M. Pavelyn ne me laissa pas le temps d'exprimer mes regrets; contrari&eacute;
+du refus de Rose, il me conduisit directement vers la demoiselle &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de laquelle j'avais &eacute;t&eacute; si longtemps assis, et la supplia de vouloir
+bien chanter avec moi le duo d&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>J'essayai de m'excuser et je fis quelque r&eacute;sistance; car je n'avais
+qu'une connaissance tr&egrave;s-superficielle de la musique, et je courais
+risque de me rendre ridicule en trahissant mon ignorance; mais
+mademoiselle Vanden Berge se montra si empress&eacute;e, et M. Pavelyn
+m'engagea si instamment, que, presque sans le savoir, je me trouvai
+devant le piano, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la jolie chanteuse. &Agrave; mon grand &eacute;tonnement,
+le duo alla passablement bien, et, apr&egrave;s les premi&egrave;res notes, je me
+sentis stimul&eacute; par l'aisance et la sonorit&eacute; de ma voix. Quand le morceau
+fut achev&eacute;, l'auditoire nous applaudit avec une satisfaction visible, et
+chacun, y compris mademoiselle Vanden Berge, me f&eacute;licita de l'expression
+et de la puret&eacute; de ma voix.<a name="Page_155" id="Page_155"></a></p>
+
+<p>Lorsque j'eus ramen&eacute; ma partenaire &agrave; sa place, je m'approchai de Rose.
+Elle aussi me dit que j'avais chant&eacute; d'une fa&ccedil;on remarquable, et mieux
+que jamais; mais aussi, ajouta-t-elle, la voix de mademoiselle Vanden
+Berge se mariait si bien &agrave; la mienne!</p>
+
+<p>Comme la m&ecirc;me tristesse se peignait toujours sur son visage, je
+m'effor&ccedil;ai de la consoler et de lui rendre courage en lui disant que son
+indisposition ne tarderait pas &agrave; se passer.</p>
+
+<p>J'appelai un valet pour lui faire offrir un rafra&icirc;chissement, et je lui
+conseillai de sortir quelques instants du salon pour prendre l'air. Elle
+refusa tout avec une sorte de langueur, et ne me cacha pas que le plus
+grand plaisir que je pusse lui faire serait de ne plus lui parler de
+cela et ne pas l'importuner davantage.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle, le piano avait fait entendre les premi&egrave;res mesures
+d'une valse, et d&eacute;j&agrave; quelques couples, invit&eacute;s par ce pr&eacute;lude,
+s'appr&ecirc;taient &agrave; danser. Beaucoup de jeunes gens accoururent vers Rose,
+et se disput&egrave;rent l'honneur de danser la premi&egrave;re valse avec elle.</p>
+
+<p>Je fus repouss&eacute;, et je reculai &agrave; pas lents et tout pensif jusqu'au fond
+de la salle, pour ne pas g&ecirc;ner les danseurs.</p>
+
+<p>Une grande tristesse descendit peu &agrave; peu dans mon esprit.</p>
+
+<p>Je ne m'affligeais pas seulement de savoir Rose indispos&eacute;e et oblig&eacute;e de
+se priver du plaisir de prendre part &agrave; la danse, mais il y avait dans le
+ton des paroles qu'elle <a name="Page_156" id="Page_156"></a>m'avait adress&eacute;es quelque chose dont je
+cherchais vainement &agrave; p&eacute;n&eacute;trer la signification.</p>
+
+<p>Je restai longtemps plong&eacute; dans mes r&eacute;flexions, et j'avais presque
+oubli&eacute; toute cette jeunesse qui s'amusait sous mes yeux. Les valses et
+les quadrilles se succ&eacute;daient sans rel&acirc;che sans que j'eusse pu dire
+combien de fois le piano avait interrompu ses joyeux accords.</p>
+
+<p>La vieille madame Vanden Berge s'approcha de moi avec sa fille, et
+toutes deux se mirent &agrave; me plaisanter sur ma sombre r&ecirc;verie. Elles
+m'assur&egrave;rent qu'elles s'&eacute;taient engag&eacute;es &agrave; me faire danser bon gr&eacute; mal
+gr&eacute;. Ces coeurs g&eacute;n&eacute;reux s'imaginaient que mon humilit&eacute; m'emp&ecirc;chait
+d'inviter aucune des dames pr&eacute;sentes, et que mon isolement, au milieu de
+cette nombreuse compagnie, devait m'embarrasser et me chagriner. C'&eacute;tait
+par bont&eacute; d'&acirc;me qu'elles &eacute;taient venues &agrave; moi pour me tirer de cet
+embarras.</p>
+
+<p>J'eus beau m'en d&eacute;fendre, il n'y avait pas moyens de refuser. Il fallut
+faire danser la jolie mademoiselle Vanden Berge: elle-m&ecirc;me me le
+demandait et il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impoli de d&eacute;cliner une si flatteuse invitation.
+D'ailleurs, quelques jeunes gens qui m'entouraient avaient l'air de rire
+de ce qu'ils appelaient ma sauvagerie ou mon manque d'usage.</p>
+
+<p>Je conduisis donc mademoiselle Vanden Berge &agrave; la danse. De la place o&ugrave;
+je me trouvais, dans la rang&eacute;e des danseurs, je ne pouvais pas voir Rose
+sans tourner la t&ecirc;te avec affectation.<a name="Page_157" id="Page_157"></a></p>
+
+<p>J'avais le coeur gros, et, loin de trouver du plaisir dans l'aimable
+conversation de ma danseuse, je m'ennuyais horriblement. N&eacute;anmoins, par
+politesse, je fis de mon mieux pour cacher cette f&acirc;cheuse disposition de
+mon esprit et je dansai, du moins en apparence, aussi gaiement que les
+autres.</p>
+
+<p>Pouss&eacute; par une irr&eacute;sistible curiosit&eacute; &agrave; conna&icirc;tre quel &eacute;tait le jeune
+homme qui, sans le savoir, m'avait fait au coeur une blessure profonde,
+je demandai &agrave; ma danseuse qui il &eacute;tait. Elle me dit qu'il se nommait
+Conrad de Somerghem, et qu'il &eacute;tait le fils d'un riche banquier de la
+rue de l'Empereur. Ces d&eacute;tails augment&egrave;rent mon inqui&eacute;tude, et me firent
+redouter je ne sais quel danger.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que la derni&egrave;re note du piano m'eut rendu ma libert&eacute;, et que
+j'eus remerci&eacute; mademoiselle Vanden Berge de l'honneur qu'elle m'avait
+accord&eacute;, je fis quelques pas dans le salon pour me rapprocher de Rose.
+La chaise o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; assise &eacute;tait vide, et, lorsque, apr&egrave;s avoir
+enfin regard&eacute; autour de moi, je demandai &agrave; M. Pavelyn o&ugrave; &eacute;tait Rose, il
+me r&eacute;pondit avec un l&eacute;ger m&eacute;contentement:</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est retir&eacute;e dans sa chambre. Je ne sais pas ce qu'elle a; c'est
+encore un caprice, un acc&egrave;s de m&eacute;lancolie. Demain ce sera fini. Fais
+comme si tu n'avais pas remarqu&eacute; la disparition de ma fille, sinon son
+absence nuirait &agrave; l'entrain de la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>J'errai encore quelque temps d'un bout &agrave; l'autre de la <a name="Page_158" id="Page_158"></a>salle, plein de
+tristesse et en proie &agrave; une certaine inqui&eacute;tude, comme si j'eusse &eacute;t&eacute;
+assailli par la crainte vague d'un malheur imminent.</p>
+
+<p>Enfin mon coeur se serra si fort au milieu de la gaiet&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, que
+j'insistai &agrave; diverses reprises aupr&egrave;s de M. Pavelyn pour qu'il me perm&icirc;t
+de partir, ce qu'il finit par m'accorder.</p>
+
+<p>Lorsque je passai le seuil de la porte, et que je mis le pied dans la
+rue, un long soupir souleva ma poitrine, et je pressai le pas dans la
+nuit pour m'&eacute;loigner du bruit de la f&ecirc;te et pour &ecirc;tre seul avec mes
+douloureuses pens&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2>
+
+
+<p>Lorsque je me pr&eacute;sentai le lendemain chez mon bienfaiteur pour
+m'informer de la sant&eacute; de sa fille, je rencontrai M. Pavelyn sur le
+seuil de sa porte, pr&ecirc;t &agrave; sortir.</p>
+
+<p>Il me dit que l'indisposition de sa fille n'avait pas eu de suites,
+comme il l'avait pr&eacute;vu d'ailleurs. Rose semblait un peu triste et
+fatigu&eacute;e; mais elle n'&eacute;tait pas r&eacute;ellement malade, ainsi que je pouvais
+m'en convaincre en la voyant &agrave; son piano.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il sortit.<a name="Page_159" id="Page_159"></a></p>
+
+<p>J'ouvris la porte et je me trouvai dans un salon contigu &agrave; la pi&egrave;ce o&ugrave;
+Rose et ses parents avaient l'habitude de se tenir. Les sons du piano
+frapp&egrave;rent mon oreille, et me firent une impression si profonde, que je
+m'arr&ecirc;tai pour &eacute;couter, immobile....</p>
+
+<p>Ce que Rose jouait sur le clavier n'&eacute;tait autre chose que la m&eacute;lodie du
+grand duo que nous avions chant&eacute; si souvent ensemble. C'&eacute;tait une
+m&eacute;lodie vive et gaie, qui r&eacute;jouissait l'esprit et chassait la
+m&eacute;lancolie. En ce moment, au contraire, elle ressemblait &agrave; la plainte
+d'une &acirc;me d&eacute;sol&eacute;e. La mesure &eacute;tait lente et tra&icirc;nante; les notes,
+frapp&eacute;es sans force, chantaient plaintivement, comme si la main d'un
+artiste plong&eacute; dans une tristesse profonde e&ucirc;t parcouru lentement et
+distraitement le clavier.</p>
+
+<p>Cette musique &eacute;trange me fit frissonner. Quel chagrin inconnu y avait-il
+dans le coeur de Rose, pour qu'un chant joyeux se transform&acirc;t sous ses
+doigts en une plainte touchante?</p>
+
+<p>J'ouvris la porte, et j'entrai. Rose &eacute;tait toute seule.</p>
+
+<p>Mon apparition lui causa une &eacute;motion visible; son front se couvrit d'une
+vive rougeur, &agrave; laquelle succ&eacute;da une p&acirc;leur extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mon entr&eacute;e lui avait fait peur. Il y avait un secret entre elle et moi.
+Probablement j'avais surpris dans cette m&eacute;lodie plaintive une &eacute;motion
+qu'elle voulait tenir cach&eacute;e.</p>
+
+<p>Ma&icirc;trisant avec peine mes impressions, je lui parlai de son
+indisposition de la veille, et lui exprimai ma joie de <a name="Page_160" id="Page_160"></a>la trouver tout
+&agrave; fait r&eacute;tablie. Elle parut tr&egrave;s-embarrass&eacute;e, et ne r&eacute;pond&icirc;t que par des
+paroles confuses; mais tout &agrave; coup elle se leva, et me priant de
+l'excuser, parce qu'elle avait quelque chose &agrave; dire &agrave; la bonne, elle
+tira la cordon de la sonnette.</p>
+
+<p>Je ne pus entendre l'ordre qu'elle donna tout bas &agrave; la servante; mais un
+instant apr&egrave;s madame Pavelyn entra dans la chambre et demanda avec une
+visible inqui&eacute;tude:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais appeler, Rose? n'es-tu pas bien portante?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, maman, je ne sais pas.... J'ai un violent mal de t&ecirc;te, je
+me sens indispos&eacute;e, r&eacute;pondit Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Va dans ta chambre, mon enfant: le repos te remettra, dit madame
+Pavelyn.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, m&egrave;re, ce n'est pas si grave, dit Rose; mais je t'en prie,
+reste aupr&egrave;s de moi!</p>
+
+<p>Madame Pavelyn, moiti&eacute; triste et moiti&eacute; souriante, prit un si&egrave;ge et se
+mit &agrave; parler de l'indisposition de sa fille, &agrave; l'encourager et &agrave; la
+consoler, en lui disant que c'&eacute;tait une chose tr&egrave;s-ordinaire et qui ne
+pouvait &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e comme mena&ccedil;ant s&eacute;rieusement sa sant&eacute;. Puis
+l'entretien tomba sur la soir&eacute;e. Rose avait, en pr&eacute;sence de sa m&egrave;re,
+repris un peu d'assurance et un peu de libert&eacute; d'esprit. Elle pronon&ccedil;a
+quelque mots d'un ton que je n'avais jamais d&eacute;couvert dans sa voix. Elle
+montra une indiff&eacute;rence presque compl&egrave;te lorsque sa m&egrave;re parla de ma
+statue, et, quand elle en trouvait l'occasion, elle me t&eacute;<a name="Page_161" id="Page_161"></a>moignait une
+politesse si c&eacute;r&eacute;monieuse, que la tournure de ses phrases semblait me
+faire comprendre avec une sorte d'affectation qu'elle &eacute;tait aigrie
+contre moi. L'amertume &eacute;trange de sa voix, chaque fois qu'elle
+m'appelait &laquo;monsieur Wolvenaer&raquo;, e&ucirc;t m&ecirc;me pu faire croire qu'elle
+voulait m'humilier ou me blesser.</p>
+
+<p>Pour moi, je souffrais si cruellement; et j'eusse vers&eacute; des pleurs, si
+un profond d&eacute;pit, une amertume secr&egrave;te ne m'avaient donn&eacute; la force de me
+contenir. Le respect et la conscience de ma v&eacute;ritable position &agrave; l'&eacute;gard
+de mes bienfaiteurs me firent supporter cette douloureuse &eacute;preuve sans
+donner aucun signe de m&eacute;contentement ou de fiert&eacute; bless&eacute;e.</p>
+
+<p>Je cherchai m&ecirc;me un pr&eacute;texte pour m'en aller, et j'abr&eacute;geai ma visite
+autant que les convenances le permettaient.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; je prenais mon chapeau pour sortir, Rose me salua en
+s'inclinant profond&eacute;ment, et, tandis que les mots c&eacute;r&eacute;monieux, de
+&laquo;monsieur Wolvenaer&raquo; tombaient de ses l&egrave;vres, elle me lan&ccedil;a un regard
+per&ccedil;ant, si plein de reproches, qu'on e&ucirc;t dit qu'elle me jurait une
+haine &eacute;ternelle.</p>
+
+<p>Une fois dans la rue, je marchai la t&ecirc;te basse, sans avoir conscience de
+ce qui se passait autour de moi, et tout &eacute;tourdi par les pens&eacute;es qui
+envahissaient mon cerveau.</p>
+
+<p>Il y avait d&eacute;j&agrave; longtemps que j'&eacute;tais seul dans ma chambre, et les
+t&eacute;n&egrave;bres r&eacute;gnaient toujours dans mon <a name="Page_162" id="Page_162"></a>esprit. Peut-&ecirc;tre repoussais-je la
+clart&eacute; qui, pareille &agrave; un fugitif &eacute;clair, se faisait parfois dans mes
+id&eacute;es. En effet, un ab&icirc;me de malheurs &eacute;tait b&eacute;ant devant mes pieds, et
+j'avais peur de la lumi&egrave;re qui pouvait m'en faire sonder la profondeur.</p>
+
+<p>J'avais devant les yeux l'image du jeune homme qui n'avait pas quitt&eacute;
+Rose pendant toute la dur&eacute;e de la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Je lisais sur ses traits le d&eacute;sir de plaire, et dans les yeux et sur les
+l&egrave;vres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu'elle
+acceptait ses hommages avec un bonheur extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Rose aimait! Ses bizarreries inexplicables, sa m&eacute;lancolie, sa
+sensibilit&eacute; nerveuse n'avaient d'autre cause que le trouble de son
+coeur, qui s'&eacute;tait ouvert &agrave; une passion envahissante, et luttait
+vainement contre l'ardeur d'un premier amour....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc vrai! un homme avait touch&eacute; le coeur de Rose, et ce
+penchant pour cet homme &eacute;tait si puissant et y avait pris tant de place,
+qu'il en avait chass&eacute; le sentiment de l'amiti&eacute;. L'amour d'un autre homme
+s'&eacute;tait donc &eacute;lev&eacute;, comme une barri&egrave;re infranchissable, entre elle et
+son malheureux prot&eacute;g&eacute;. Et, quoique les souvenirs de notre pass&eacute;
+parussent me donner quelque droit &agrave; partager son affection avec le
+nouvel &eacute;lu de son coeur, elle me refusait cette part pour donner son &acirc;me
+tout enti&egrave;re &agrave; celui qu'elle pr&eacute;f&eacute;rait. Oui, elle me ha&iuml;rait, elle
+devait me ha&iuml;r, elle me ha&iuml;ssait d&eacute;j&agrave;. Ses yeux ne m'a<a name="Page_163" id="Page_163"></a>vaient-ils pas
+lanc&eacute; un sanglant reproche, comme une d&eacute;claration d'inimiti&eacute; &eacute;ternelle?</p>
+
+<p>Que la vie de l'homme est pleine de vicissitudes et domin&eacute;e par la plus
+cruelle fatalit&eacute;!</p>
+
+<p>Cette soir&eacute;e, o&ugrave; j'avais expos&eacute; ma premi&egrave;re oeuvre d'art; o&ugrave; j'avais, en
+pr&eacute;sence de Rose, recueilli les &eacute;loges les plus flatteurs; qui devait
+&ecirc;tre pour moi le point de d&eacute;part de ma r&eacute;putation future,&mdash;cette soir&eacute;e
+allait, au contraire, &ecirc;tre la cause du malheur de ma vie; elle allait
+m'&ocirc;ter tout mon courage et toute ma foi, faire peser sur moi la haine de
+Rose comme une mal&eacute;diction, &eacute;touffer tous mes souvenirs, et s&eacute;parer
+violemment et pour toujours mon pass&eacute; de mon avenir.</p>
+
+<p>C'est avec de pareilles r&eacute;flexions que je croyais me tromper moi-m&ecirc;me
+sur la v&eacute;ritable nature de mes sentiments et de mon &eacute;motion
+extraordinaire.</p>
+
+<p>Je croyais n'&ecirc;tre que triste et d&eacute;courag&eacute;; mes yeux &eacute;taient rest&eacute;s secs.</p>
+
+<p>Je sentais sur mon front le froid d'une p&acirc;leur mortelle; mes dents
+&eacute;taient serr&eacute;es convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais
+les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les
+phalanges de mes doigts.</p>
+
+<p>Si j'avais pu repousser plus longtemps la clart&eacute; qui descendait peu &agrave;
+peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper enti&egrave;rement les t&eacute;n&egrave;bres
+de ma pens&eacute;e! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable,
+<a name="Page_164" id="Page_164"></a>m'arrachait le bandeau et me for&ccedil;ait de regarder au fond de mon propre
+coeur....</p>
+
+<p>Un cri d'horreur et de d&eacute;sespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon
+visage dans mes mains, et un torrent de larmes br&ucirc;lantes ruissela &agrave;
+travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doute possible.</p>
+
+<p>J'aimais la fille de mes bienfaiteurs!</p>
+
+<p>Je l'aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un
+amour sans bornes. Cet amour, n&eacute; dans mon enfance, avait v&eacute;cu et grandi
+avec moi. Il avait &eacute;t&eacute; la cause de mon go&ucirc;t pour les arts, de mon
+ambition, de ma foi dans l'avenir.... Ma pauvre m&egrave;re! elle, avait pr&eacute;vu
+que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insens&eacute;!
+Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d'un sabotier, est
+tir&eacute; de la mis&egrave;re par la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de personnes riches; on lui donne
+des moyens de d&eacute;velopper son intelligence et de se distinguer dans le
+monde comme artiste.... Et lui, pour r&eacute;compense d'une pareille bont&eacute;, il
+outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille
+jusque sur leur unique enfant!</p>
+
+<p>Ces pens&eacute;es me firent fr&eacute;mir et m'arrach&egrave;rent d'abondantes larmes. Une
+fois m&ecirc;me, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma
+coupable passion et de me donner le courage de r&eacute;sister &agrave; ma faiblesse.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller
+finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays &eacute;tranger? Mais
+comment expliquer <a name="Page_165" id="Page_165"></a>cette disparition &agrave; mes parents et &agrave; M. Pavelyn?
+Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une l&acirc;che
+ingratitude, et emporter leur mal&eacute;diction? D'ailleurs, les concours de
+l'Acad&eacute;mie allaient bient&ocirc;t commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes
+condisciples m&ecirc;mes ne doutaient pas que je n'obtinsse les premiers prix.
+Cette victoire devait d&eacute;cider de mon avenir, et &eacute;carter beaucoup
+d'obstacles de mon chemin.</p>
+
+<p>Je ne pouvais renoncer &agrave; la chance de remporter le prix d'honneur &agrave;
+l'Acad&eacute;mie; car, si j'&eacute;tais en proie &agrave; un sentiment qui me dominait
+compl&egrave;tement et me faisait cruellement souffrir, l'amour de l'art et le
+d&eacute;sir de me distinguer par l&agrave; dans le monde &eacute;taient n&eacute;anmoins assez
+vivaces en moi pour n'&ecirc;tre point &eacute;touff&eacute;s par la crainte d'un malheur
+imminent.</p>
+
+<p>Je parvins enfin &agrave; envisager ma position arec plus de calme.</p>
+
+<p>J'aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi
+longtemps que les battements de mon coeur; mais je pouvais le tenir
+cach&eacute; dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne
+laisserait soup&ccedil;onner l'existence. Il n'y aurait donc alors ni
+ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au
+monde, except&eacute; moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de
+mon &acirc;me. Je fr&eacute;missais bien &agrave; l'id&eacute;e qu'en pr&eacute;sence de Rose je ne
+resterais pas ma&icirc;tre de moi, et que je trahirais peut-&ecirc;tre
+involontairement les mouvements de mon coeur.<a name="Page_166" id="Page_166"></a> Mais alors je me disais
+que Rose me ha&iuml;ssait; et je me r&eacute;jouissais en songeant que cette
+disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec
+un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect in&eacute;branlable, je serais
+r&eacute;serv&eacute;, prudent et simplement poli, et j'&eacute;viterais ainsi toutes les
+occasions d'&eacute;veiller le plus l&eacute;ger soup&ccedil;on dans l'esprit de Rose ou de
+n'importe qui.</p>
+
+<p>Si je pouvais accomplir fid&egrave;lement cette r&eacute;solution, il n'y avait pas
+grand danger dans le sentiment qui s'&eacute;tait r&eacute;v&eacute;l&eacute; en moi.... Et
+peut-&ecirc;tre puiserais-je dans l'&eacute;nergie de ma volont&eacute; et dans son aversion
+pour moi la force n&eacute;cessaire pour triompher de mon fol amour.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants je souris &agrave; cette id&eacute;e, &agrave; demi consol&eacute;; mais
+insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le
+voile magique qui, depuis mon enfance avait entour&eacute; ma vie, &eacute;tait
+d&eacute;chir&eacute; en lambeaux! Rose me ha&iuml;ssait!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2>
+
+
+<p>Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me pr&eacute;senter dans
+la maison de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon h&ocirc;te m'avait dit plus
+d'une fois que Rose n'&eacute;tait pas malade.<a name="Page_167" id="Page_167"></a></p>
+
+<p>Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer
+au danger d'expliquer mon absence, puisque le dimanche o&ugrave; je devais
+aller d&icirc;ner chez mes protecteurs &eacute;tait arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Je me pr&eacute;sentai avec pr&eacute;m&eacute;ditation chez M. Pavelyn &agrave; l'heure o&ugrave; l'on
+avait coutume de se mettre &agrave; table.</p>
+
+<p>Je trouvai par cons&eacute;quent toute la famille r&eacute;unie. Rose &eacute;tait
+tr&egrave;s-m&eacute;lancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes
+d'aigreur qu'une froideur extr&ecirc;me, et une certaine affectation &agrave; ne pas
+m'adresser directement la parole. Elle &eacute;vitait ostensiblement de causer
+avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baiss&eacute;s ou fix&eacute;s sur sa
+m&egrave;re. &Agrave; part cela, elle ne paraissait nullement embarrass&eacute;e, et causait
+avec une enti&egrave;re libert&eacute; d'esprit. Elle ne pronon&ccedil;a qu'une seule fois
+mon nom; mais la formule c&eacute;r&eacute;monieuse de &laquo;monsieur Wolvenaer&raquo; ne sonna
+pas avec la m&ecirc;me amertume que la derni&egrave;re fois que je l'avais entendu
+sortir de sa bouche.</p>
+
+<p>Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation
+tomb&eacute;e, ni pour l'&eacute;gayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit.
+Je fis bien tous mes efforts pour para&icirc;tre gai; mais chaque fois, mes
+pens&eacute;es m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable
+m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il
+pouvait l'excuser, parce qu'elle n'&eacute;tait pas tout &agrave; fait bien portante,
+comme l'indiquait sa visible p&acirc;leur; mais moi qui n'avais aucune raison
+d'&ecirc;tre <a name="Page_168" id="Page_168"></a>triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par
+mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une
+conversation anim&eacute;e.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le d&icirc;ner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose
+sous pr&eacute;texte que rien n'&eacute;gaye l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa
+de se mettre au piano; elle paraissait m&ecirc;me craindre la musique; car
+lorsque, pour complaire &agrave; M. Pavelyn, je me disposai &agrave; chanter&mdash;bien &agrave;
+contre-coeur,&mdash;Rose d&eacute;clara qu'elle se sentait incapable de supporter
+les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal &agrave; la t&ecirc;te,
+disait-elle, et ses nerfs agit&eacute;s &eacute;taient d'une sensibilit&eacute; extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre donn&eacute; beaucoup de peine pour rendre &agrave; Rose sa bonne humeur,
+M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la
+servante avec une impatience mal d&eacute;guis&eacute;e, et lui ordonna d'avancer la
+table &agrave; jeu en me priant de faire avec lui une partie d'&eacute;checs, comme
+nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement
+assez tard dans la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avions-nous commenc&eacute; &agrave; jouer, que madame Pavelyn nous annon&ccedil;a
+qu'&agrave; la pri&egrave;re de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu,
+pour prendre l'air. En passant elles iraient peut-&ecirc;tre faire une visite
+chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre &agrave; Rose de
+souhaiter le bonjour &agrave; son amie &Eacute;milie. Il &eacute;tait donc bien possible
+qu'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles
+restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les
+envoyer chercher.<a name="Page_169" id="Page_169"></a></p>
+
+<p>Pendant que j'&eacute;tais assis devant l'&eacute;chiquier, calculant en apparence les
+chances du jeu, je songeais au d&eacute;part de Rose. Elle allait dans la rue
+de l'Empereur, dans la maison m&ecirc;me o&ugrave; demeurait le jeune homme qui
+m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie
+de la journ&eacute;e en compagnie de Conrad de Somerghem! L'id&eacute;e que son d&eacute;part
+n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profond&eacute;ment. Elle
+allait se promener par un temps froid et d&eacute;sagr&eacute;able, parce qu'elle ne
+voulait pas rester o&ugrave; j'&eacute;tais! Elle avait con&ccedil;u tant d'aversion pour moi
+qu'elle ne pouvait plus supporter ma pr&eacute;sence! On ne pouvait pas
+t&eacute;moigner plus clairement sa haine!...</p>
+
+<p>Distrait par ces pens&eacute;es, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord,
+M. Pavelyn rit de ma distraction; mais &agrave; la seconde b&eacute;vue que je commis,
+il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; qui me
+rappela au sentiment du devoir, et d&egrave;s lors je fis un effort surhumain
+pour concentrer toute mon attention sur le jeu.</p>
+
+<p>Par bonheur, je gagnai la premi&egrave;re partie; mais je perdis la deuxi&egrave;me et
+la troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>Nous cess&acirc;mes de jouer; la bri&egrave;vet&eacute; des journ&eacute;es d'hiver faisait tomber
+la nuit de bonne heure, et l'obscurit&eacute; commen&ccedil;ait &agrave; se faire dans la
+chambre.</p>
+
+<p>M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit &agrave; causer avec moi de
+choses et d'autres.</p>
+
+<p>Il me parla du prochain concours de l'Acad&eacute;mie, et <a name="Page_170" id="Page_170"></a>m'engagea &agrave; r&eacute;unir
+tous mes efforts pour obtenir la m&eacute;daille d'or. D'apr&egrave;s lui, le prix
+d'honneur pouvait difficilement m'&eacute;chapper; n&eacute;anmoins, il croyait que je
+ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succ&egrave;s. Il me
+conjura donc de ne rien n&eacute;gliger pour sortir victorieux de la lutte; il
+me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma
+reconnaissance, et comme une r&eacute;compense de tout ce qu'il avait fait pour
+moi depuis mon enfance.</p>
+
+<p>Je fus profond&eacute;ment touch&eacute; du bienveillant int&eacute;r&ecirc;t que me t&eacute;moignait mon
+bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il d&eacute;sirait,
+duss&eacute;-je pour cela tenter l'impossible.</p>
+
+<p>Nous parl&acirc;mes aussi de Rose. Il se plaignit de l'inexplicable m&eacute;lancolie
+qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et mena&ccedil;ait m&ecirc;me
+de miner sa sant&eacute;. Quatre fois depuis huit jours, sa m&egrave;re l'avait
+surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de
+larmes; elle &eacute;tait toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et
+calme, maussade et d&eacute;sagr&eacute;able pour tout le monde. On avait insist&eacute; pour
+savoir si elle d&eacute;sirait ou souhaitait quelque chose; mais elle
+pr&eacute;tendait n'avoir aucun d&eacute;sir, et croyait qu'une indisposition nerveuse
+&eacute;tait la seule cause de son malaise et de sa m&eacute;lancolie obstin&eacute;e.</p>
+
+<p>M. Pavelyn n'&eacute;tait pas sans crainte; il savait que, dans son
+adolescence, sa fille avait eu une sant&eacute; tr&egrave;s-d&eacute;licate, et que, m&ecirc;me &agrave;
+pr&eacute;sent, elle n'avait pas de forces &agrave; per<a name="Page_171" id="Page_171"></a>dre. Il me dit qu'&agrave; la
+premi&egrave;re occasion, il irait &agrave; Bruxelles consulter un m&eacute;decin c&eacute;l&egrave;bre sur
+l'&eacute;tat de Rose; mais il ne voulait rien en dire &agrave; celle-ci, ni amener
+chez lui des m&eacute;decins de la ville, de crainte de l'effrayer, elle et sa
+m&egrave;re.</p>
+
+<p>Quand mon entretien fut &eacute;puis&eacute; sur ce sujet, je demandai &agrave; mon
+protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il
+avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles
+n'&eacute;taient pas rentr&eacute;es &agrave; la nuit tombante. Il me serra la main, et, en
+guise de salut, m'adressa encore quelques paroles d'encouragement afin
+de me recommander de faire tout mon possible pour r&eacute;ussir dans le
+prochain concours de l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2>
+
+
+<p>Depuis lors, la mani&egrave;re d'&ecirc;tre de Rose envers moi ne changea plus; elle
+demeura &eacute;galement froide, et saisit tontes les occasions de s'&eacute;loigner
+lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n'oubliait
+jamais les r&egrave;gles de la politesse, et semblait prendre peu &agrave; peu la
+force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte
+que, quand elle devait m'a<a name="Page_172" id="Page_172"></a>dresser la parole, elle le faisait avec une
+amabilit&eacute; toute particuli&egrave;re; n&eacute;anmoins, ce n'&eacute;tait que de la politesse;
+je ne pouvais me tromper sur le sentiment d&eacute;sagr&eacute;able qu'elle avait
+con&ccedil;u contre moi.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait habituellement fort p&acirc;le et maigrissait visiblement. Ses
+parents qui l'avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient
+peut-&ecirc;tre pas que ses joues commen&ccedil;aient &agrave; perdre de leur rondeur; mais
+moi qui ne rendais visite &agrave; son p&egrave;re qu'une fois tous les quinze jours,
+j'observai facilement les effets de l'amour qui &eacute;tait n&eacute; dans son coeur
+le jour de cette fatale soir&eacute;e, et qui avait empoisonn&eacute; ma vie &agrave; venir.</p>
+
+<p>Non, le sort n'est pas juste, et il n'y a pas, comme on le dit, une
+compensation &agrave; toutes les contrari&eacute;t&eacute;s dans l'existence humaine. Qu'il
+&eacute;tait heureux et grand, celui dont l'image r&eacute;gnait ainsi dans l'&acirc;me de
+Rose! qu'il devait &ecirc;tre heureux, l'homme choisi par elle, l'objet de son
+chaste mais ardent amour! Pour &ecirc;tre &agrave; sa place, j'aurais je crois,
+renonc&eacute; &agrave; ce que j'avais de plus cher au monde, &agrave; toute autre esp&eacute;rance,
+m&ecirc;me &agrave; mon art! Non seulement j'&eacute;tais &eacute;cras&eacute; sous le poids de sa haine,
+non-seulement je la voyais d&eacute;p&eacute;rir d'amour pour un autre, mais, moi,
+humble cr&eacute;ature que j'&eacute;tais, je ne pouvais pas m&ecirc;me &eacute;lever les yeux
+jusqu'&agrave; elle du fond de mon inf&eacute;riorit&eacute;! La jalousie qui me consumait
+&eacute;tait une passion coupable, et, quoique je fusse r&eacute;solu &agrave; garder mon
+secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne conn&ucirc;t la
+cruelle blessure qui saignait dans mon coeur, quoique <a name="Page_173" id="Page_173"></a>sa haine
+m'interd&icirc;t toute esp&eacute;rance, cependant, dans le plus profond de mon &acirc;me,
+je ne pouvais &eacute;touffer l'amour dont je conservais l'imp&eacute;n&eacute;trable secret,
+et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits re&ccedil;us me
+commandaient d'arracher de mon coeur. Ma vie &eacute;tait devenue un affreux
+combat une lutte acharn&eacute;e contre des pens&eacute;es ennemies.</p>
+
+<p>Je tombai bient&ocirc;t dans une sombre incertitude; il me semblait que je me
+d&eacute;testais moi-m&ecirc;me; et, souvent lorsque j'&eacute;tais seul, songeant &agrave; mon
+impuissance et &agrave; ma l&acirc;chet&eacute;, je me frappais rudement le front comme pour
+exercer une juste vengeance.</p>
+
+<p>Ah! j'&eacute;tais malheureux, malheureux plus qu'on ne pourrait le concevoir.
+Rose avait &eacute;t&eacute; le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi,
+c'&eacute;tait mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma
+faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon coeur. La lutte
+vaine &eacute;puisait mes forces: je maigrissais, et j'avais le pressentiment
+d'une maladie prochaine.</p>
+
+<p>Chez mes protecteurs, j'expliquais ma p&acirc;leur par la fatigue de mes
+&eacute;tudes constantes pour me pr&eacute;parer au au concours de l'acad&eacute;mie et je
+disais vrai en partie.</p>
+
+<p>M. Pavelyn me conseilla de mod&eacute;rer un peu cet enthousiasme, et Rose
+elle-m&ecirc;me, peut-&ecirc;tre par un reste de piti&eacute;, essaya aussi de me faire
+comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma sant&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin les concours l'Acad&eacute;mie s'ouvrirent; d'abord les concours
+inf&eacute;rieurs, tels que la composition, l'ex<a name="Page_174" id="Page_174"></a>pression, la perspective et
+l'anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente, j'avais obtenu la premi&egrave;re ou la seconde place dans ces
+diff&eacute;rentes branches. La m&eacute;daille d'or, la couronne d'honneur dans la
+classe de la sculpture &eacute;taient le prix du concours de modelage d'apr&egrave;s
+nature, qui &eacute;tait le dernier et devait durer six jours.</p>
+
+<p>L'approche de cette lutte d&eacute;cisive, l'incertitude du succ&egrave;s de mes
+ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le coeur comme un ver
+mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait d&eacute;faillir.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le matin du jour fix&eacute; pour le commencement du concours de
+modelage d'apr&egrave;s nature; ce concours devait s'ouvrir &agrave; six heures du
+soir; les concurrents devaient consacrer six soir&eacute;es de deux heures
+chacune &agrave; la reproduction de chaque mod&egrave;le. Il y avait donc dix-huit ou
+vingt jours pour les trois &eacute;preuves prescrites.</p>
+
+<p>Dans mon empressement &agrave; ne rien n&eacute;gliger et &agrave; appeler &agrave; mon aide toutes
+les chances de succ&egrave;s, j'&eacute;tais assis de tr&egrave;s-bonne heure dans ma
+chambre, et j'&eacute;tudiais, d'apr&egrave;s une petite figure anatomique, la
+musculature du corps humain. Insensiblement une &eacute;trange sensation de
+froid se r&eacute;pandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de
+t&ecirc;te, et des frissons nerveux m'agit&egrave;rent de la t&ecirc;te aux pieds. D'abord,
+je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se r&eacute;aliser mon
+pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait
+peut-&ecirc;tre longtemps sur mon lit.<a name="Page_175" id="Page_175"></a></p>
+
+<p>Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais
+m'&eacute;chapper la m&eacute;daille d'or. Bient&ocirc;t je fus pris d'un tremblement
+g&eacute;n&eacute;ral; mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que
+tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement.</p>
+
+<p>Je compris que je souffrais de la fi&egrave;vre, qui r&eacute;gnait alors assez
+fr&eacute;quemment &agrave; Anvers. Ce n'&eacute;tait que la fi&egrave;vre! Peut-&ecirc;tre cette
+indisposition ne m'emp&ecirc;cherait-elle pas de concourir pour le grand prix.
+Cette id&eacute;e calma mon inqui&eacute;tude, et je me mis au lit &agrave; moiti&eacute; consol&eacute;.</p>
+
+<p>La fi&egrave;vre suivit son cours habituel. Apr&egrave;s une bonne heure de frissons
+glac&eacute;s, la chaleur de la r&eacute;action fit bouillir mon sang et mon cerveau,
+jusqu'au moment o&ugrave; je tombai enfin dans le repos de l'&eacute;puisement, et
+sentis que l'acc&egrave;s &eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>En ce moment, la voix de mon h&ocirc;tesse vint m'avertir que le d&icirc;ner &eacute;tait
+servi.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis que je n'avais pas envie de manger; qu'elle me rendrait un
+service en me faisant un peu de th&eacute; et en conservant mon d&icirc;ner sur le
+feu.</p>
+
+<p>Je parvins &agrave; lui faire croire que mon indisposition n'avait rien de
+grave. Elle m'apporta le breuvage rafra&icirc;chissant, en ajoutant que le
+d&icirc;ner serait pr&ecirc;t &agrave; l'heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en
+paix.</p>
+
+<p>Quelle que f&ucirc;t ma fatigue, et bien que r&eacute;sistant &agrave; peine &agrave; mon envie de
+dormir, je me levai et je m'habillai. &Agrave; mesure que la journ&eacute;e
+s'avan&ccedil;ait, je sentais mes forces <a name="Page_176" id="Page_176"></a>revenir, et, &agrave; la tomb&eacute;e du soir, je
+me rendis &agrave; l'Acad&eacute;mie, o&ugrave; je commen&ccedil;ai, avec beaucoup de courage, et
+presque avec gaiet&eacute;, mon modelage d'apr&egrave;s un mod&egrave;le vivant. Il me
+semblait bien que mes yeux n'&eacute;taient pas tr&egrave;s-clairs et que la fi&egrave;vre
+avait laiss&eacute; un peu d'&eacute;tourdissement dans mon cerveau; mais je surmontai
+cette g&ecirc;ne &agrave; force de volont&eacute;, et lorsque les deux heures furent
+&eacute;coul&eacute;es, je rentrai chez moi tout &agrave; fait content de mon ouvrage.</p>
+
+<p>La fi&egrave;vre me laissa tranquille toute une journ&eacute;e, puis elle revint
+presque &agrave; la m&ecirc;me heure.</p>
+
+<p>Je cachai autant que possible la gravit&eacute; de ma maladie &agrave; ma&icirc;tre Jean et
+&agrave; sa femme, et les priai de n'en rien dire &agrave; mes protecteurs, afin de ne
+pas les inqui&eacute;ter inutilement.</p>
+
+<p>J'esp&eacute;rais toujours que la fi&egrave;vre cesserait apr&egrave;s quelques acc&egrave;s, et je
+craignais d'ailleurs que M. Pavelyn, s'il me savait malade, ne
+n'emp&ecirc;ch&acirc;t de prendre part au concours de l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus souffert ainsi cinq ou six acc&egrave;s, et que je fus
+sensiblement amaigri, tant par la maladie, que par mon travail, ma&icirc;tre
+Jean me d&eacute;clara qu'il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon &eacute;tat &agrave; M.
+Pavelyn.</p>
+
+<p>Je le tranquillisai en lui promettant d'aller le lendemain chez mes
+bienfaiteurs et de les informer moi-m&ecirc;me de mon indisposition.</p>
+
+<p>Le lendemain, je me pr&eacute;sentai en effet dans la maison M. Pavelyn. Il
+poussa un cri d'&eacute;tonnement d&egrave;s qu'il <a name="Page_177" id="Page_177"></a>aper&ccedil;ut mon visage p&acirc;le et mes
+joues creuses; Rose me consid&eacute;ra d'abord avec un regard singulier,
+triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la t&ecirc;te,
+et, si je n'avais &eacute;t&eacute; certain de son aversion pour moi, j'aurais pu
+croire que les traces de la maladie sur mon visage l'avaient frapp&eacute;e
+d'une profonde &eacute;motion.</p>
+
+<p>J'expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fi&egrave;vre
+comme d'un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul,
+aussit&ocirc;t que la fin du concours m'accorderait le repos n&eacute;cessaire. M.
+Pavelyn me plaignait avec une sympathie v&eacute;ritable; il me loua de mon
+grand courage, mais il tenait trop &agrave; mon triomphe probable pour
+m'engager &agrave; me retirer du concours.</p>
+
+<p>L'attitude de Rose en ce moment m'&eacute;tonna. Elle essaya de me faire
+comprendre que j'avais grand tort de sacrifier ainsi ma sant&eacute; &agrave; l'espoir
+incertain d'une victoire dont je pouvais me passer facilement.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais, croyait-elle, un artiste assez puissant pour m'ouvrir une
+carri&egrave;re brillante sans le secours de ce succ&egrave;s. Et, comme son p&egrave;re, et
+moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se
+f&acirc;cha tr&egrave;s-fort; une amertume et un d&eacute;pit croissants se montr&egrave;rent! dans
+ses paroles, jusqu'&agrave; ce qu'enfin, ne pouvant plus r&eacute;sister &agrave; l'agitation
+de ses nerfs elle sortit de la salle, la figure cach&eacute;e dans ses mains,
+pour aller s'enfermer dans sa chambre. Sa m&egrave;re la suivit en silence.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais tout &agrave; fait abattu et ne savais plus que d&eacute;cider.</p>
+
+<p>Quoique Rose me donn&acirc;t des signes d'aversion et ne <a name="Page_178" id="Page_178"></a>p&ucirc;t d&eacute;cid&eacute;ment plus
+rien souffrir de moi, je fus p&eacute;niblement frapp&eacute; au coeur en
+reconnaissant que son syst&egrave;me nerveux &eacute;tait atteint d'une sensibilit&eacute;
+maladive.</p>
+
+<p>J'avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse
+impatience, quelque chose de plaintif et de d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; qui m'avait
+effray&eacute;.</p>
+
+<p>M. Pavelyn essaya de me rassurer en me disant que l'emportement et
+l'humeur de Rose ne devaient pas m'&eacute;tonner; ce n'&eacute;tait autre chose que
+la suite de l'agitation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon
+comme d'habitude et reconna&icirc;trait son tort.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours &agrave; moins
+que je ne reconnusse moi-m&ecirc;me mon impuissance. Il me laissait donc tout
+&agrave; fait libre. Mais, comme, malgr&eacute; la fi&egrave;vre, j'avais d&eacute;j&agrave; concouru
+pendant dix jours, il n'y avait nulle raison de croire que je ne
+pourrais pas aller jusqu'au bout.</p>
+
+<p>M. Pavelyn promit en outre de m'envoyer un excellent m&eacute;decin, qui
+d&eacute;ciderait, dans tous les cas, si ma participation au concours pouvait
+en effet m'&ecirc;tre fatale.</p>
+
+<p>Je retournai chez moi la t&ecirc;te remplie de pens&eacute;s tristes, mais fermement
+r&eacute;solu &agrave; subir jusqu'au bout les &eacute;preuves du concours, le docteur
+lui-m&ecirc;me d&ucirc;t-il me le d&eacute;fendre. Mon triomphe devait &ecirc;tre pour mon
+protecteur une r&eacute;compense de ses bienfaits; quand mon nom serait
+proclam&eacute; par toute la ville comme celui d'un artiste au<a name="Page_179" id="Page_179"></a>quel un glorieux
+avenir &eacute;tait promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-&ecirc;tre sortir
+un peu de son humble inf&eacute;riorit&eacute;. Folle pens&eacute;e qui me troublait! Mais il
+&eacute;tait riche et consid&eacute;r&eacute; dans le monde, celui qui m'avait ravi la
+lumi&egrave;re de ma vie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2>
+
+
+<p>Je n'&eacute;tais pas depuis plus d'une heure dans ma chambre, lorsque le
+docteur se pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques questions sur la dur&eacute;e de mon mal, il me dit qu'il y
+avait beaucoup de fi&egrave;vres malignes &agrave; Anvers, quoique ce ne f&ucirc;t pas la
+saison des fi&egrave;vres. N&eacute;anmoins, il crut pouvoir me pr&eacute;dire que mon
+indisposition aurait disparu dans une dizaine de jours. Il me prescrivit
+un m&eacute;lange de quinquina et de racines am&egrave;res, qu'il me vanta comme
+presque infaillible contre la fi&egrave;vre des polders anversois. Il me promit
+de revenir, quoiqu'il le juge&acirc;t inutile; mais c'&eacute;tait le d&eacute;sir de M.
+Pavelyn, qui l'avait charg&eacute; de ma gu&eacute;rison.</p>
+
+<p>Le lendemain &eacute;tait mon jour de fi&egrave;vre. D&egrave;s le matin de bonne heure, la
+femme de ma&icirc;tre Jean monta et descendit l'escalier sous toute sorte de
+pr&eacute;textes. Elle apporta aupr&egrave;s de mon lit des confitures et des sirops,
+me <a name="Page_180" id="Page_180"></a>demanda avec une tendre piti&eacute; si je me sentais bien, et me t&eacute;moigna
+tant d'int&eacute;r&ecirc;t, que je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si
+indiff&eacute;rente d'ordinaire, &eacute;tait devenue tout &agrave; coup aussi sensible &agrave; mes
+souffrances qu'une m&egrave;re qui veille au chevet de son fils malade.</p>
+
+<p>Durant quatre jours, mon &eacute;tonnement alla croissant; car les soins dont
+m'entourait dame P&eacute;tronille &eacute;taient vraiment extraordinaires. Rien ne
+semblait assez bon pour moi; le parquet que je foulais &eacute;tait trop rude
+pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gr&eacute;, couvert le
+plancher de mon atelier de tous les morceaux de tapis qu'elle avait pu
+rassembler. Pendant toute la journ&eacute;e, elle venait voir si j'entretenais
+bien soigneusement le feu dans le po&ecirc;le, et si elle voyait la moindre
+petite fente dans la porte ou dans la fen&ecirc;tre, elle la bouchait
+herm&eacute;tiquement, pour me pr&eacute;server des courants d'air.</p>
+
+<p>&Agrave; force d'insister pour conna&icirc;tre les raisons de cette sollicitude peu
+commune, je finis par d&eacute;cider P&eacute;tronille &agrave; parler.</p>
+
+<p>Rose, Rose l'avait pri&eacute;e, les larmes aux yeux, d'avoir soin de moi et de
+me surveiller comme une m&egrave;re surveille son enfant! Ainsi, malgr&eacute; son
+amour pour un autre, son coeur avait gard&eacute; une place &agrave; la piti&eacute; pour les
+souffrances de son ami d'enfance!</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e me combla de joie et me fit sourire pendant toute une
+demi-journ&eacute;e; mais insensiblement je me roidis contre l'esp&eacute;rance
+insens&eacute;e qui m'agitait, et je me <a name="Page_181" id="Page_181"></a>persuadai que le r&ecirc;ve bienheureux o&ugrave;
+s'&eacute;garait mon &acirc;me n'&eacute;tait qu'une vaine illusion.</p>
+
+<p>Que Rose e&ucirc;t piti&eacute; de ma maladie, cela n'&eacute;tait-il pas tout naturel?
+Avais-je jamais dout&eacute; de sa bont&eacute; inn&eacute;e et de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de son
+coeur? Mais pouvais-je esp&eacute;rer qu'il lui f&ucirc;t possible de me rendre son
+affection, maintenant qu'un autre, un autre qu'elle aimait, &eacute;tait venu
+se placer entre elle et moi? Quoi qu'il en soit, malgr&eacute; mes efforts pour
+me d&eacute;senchanter moi-m&ecirc;me, et bien que le nom de Conrad de Somerghem
+bourdonn&acirc;t sans cesse &agrave; mes oreilles, la confidence de la vieille femme
+me laissa une douce incertitude et une grande consolation.</p>
+
+<p>Les rem&egrave;des que le docteur m'avait prescrits n'arr&ecirc;t&egrave;rent pas la fi&egrave;vre.
+Au contraire, la maladie parut redoubler de violence par l'effet des
+m&eacute;dicaments, et cependant le m&eacute;decin me pr&eacute;disait une gu&eacute;rison
+prochaine, parce que les derniers acc&egrave;s de fi&egrave;vre s'&eacute;taient d&eacute;clar&eacute;s
+plus tard que d'habitude et avaient dur&eacute; pr&egrave;s de deux heures de moins.</p>
+
+<p>J'allais tous les jours &agrave; l'Acad&eacute;mie, et j'y travaillais avec une ardeur
+et une passion qui contribuaient probablement beaucoup &agrave; aggraver ma
+maladie et &agrave; &eacute;puiser mes forces. Heureusement, jusqu'alors les acc&egrave;s de
+la fi&egrave;vre avaient commenc&eacute; assez t&ocirc;t dans la journ&eacute;e pour me laisser un
+peu de repos et de pr&eacute;sence d'esprit vers l'heure o&ugrave; je devais aller &agrave;
+l'Acad&eacute;mie. A la fin, mon &eacute;puisement &eacute;tait si grand et la maigreur de
+mes joues <a name="Page_182" id="Page_182"></a>si frappante, que je reculais avec frayeur chaque fois que je
+me regardais dans un miroir.</p>
+
+<p>Je n'osais pas cacher plus longtemps mon indisposition &agrave; mes parents, et
+d'ailleurs j'&eacute;prouvais un d&eacute;sir ardent de voir ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Je lui &eacute;crivis, en des termes tr&egrave;s-rassurants, que j'avais un peu de
+fi&egrave;vre et que je ne pourrais pas aller le dimanche suivant &agrave; Bodeghem
+comme je l'avais promis: non pas tant &agrave; cause de mon indisposition, que
+parce que le concours de l'Acad&eacute;mie me fatiguait extr&ecirc;mement; je la
+tranquillisai autant que possible, tout en la suppliant de venir me voir
+le dimanche &agrave; Anvers, et en ajoutant que je lui serais
+tr&egrave;s-reconnaissant de cette marque d'amour.</p>
+
+<p>J'&eacute;crivis cette lettre le vendredi; elle devait donc la recevoir le
+lendemain &agrave; midi, et, par cons&eacute;quent, assez &agrave; temps pour se pr&eacute;parer &agrave;
+venir en ville le dimanche.</p>
+
+<p>Le samedi, la troisi&egrave;me &eacute;preuve du concours devait &ecirc;tre termin&eacute;e. &Agrave;
+cause de l'affaiblissement de mes forces, j'&eacute;tais rest&eacute; un peu en
+retard, et il me fallait, pendant ces deux derni&egrave;res heures, travailler
+sans rel&acirc;che pour achever une troisi&egrave;me composition.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait mon jour de fi&egrave;vre; cela m'inqui&eacute;tait, car je savais par
+exp&eacute;rience qu'apr&egrave;s un acc&egrave;s du mal, je n'avais pas la conception aussi
+nette ni l'esprit aussi clair que d'habitude.</p>
+
+<p>&Agrave; mon grand &eacute;tonnement, je ne sentis pas de fi&egrave;vre de toute la journ&eacute;e,
+et, quand vint le soir, comme je <a name="Page_183" id="Page_183"></a>m'appr&ecirc;tais &agrave; aller &agrave; l'Acad&eacute;mie, je
+sautai de joie, dans la conviction que je pourrais mettre la derni&egrave;re
+main &agrave; mon travail avec toute la pl&eacute;nitude de mes moyens....</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine avais-je &ocirc;t&eacute; mon habit de travail, pour me laver les mains
+et le visage, que je fus pris d'un frisson qui me parcourut l'&eacute;pine
+dorsale comme un filet d'eau glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Je compris! La fi&egrave;vre &eacute;tait l&agrave;. En ce moment!</p>
+
+<p>Aggrav&eacute; par ma frayeur, l'acc&egrave;s de fi&egrave;vre se manifesta imm&eacute;diatement
+dans toute sa force.</p>
+
+<p>Je sentais d&eacute;j&agrave; trembler mes l&egrave;vres.&mdash;Me laisserais-je abattre par la
+maladie, et renoncerais-je au triomphe si ardemment d&eacute;sir&eacute;?
+Succomberais-je au moment m&ecirc;me o&ugrave; ma main semblait pr&egrave;s de toucher la
+couronne de laurier? Oh! non, non; il fallait continuer la lutte, d&ucirc;t la
+mort m&ecirc;me se trouver sur mon chemin pour me retenir!</p>
+
+<p>Agit&eacute; comme un insens&eacute;, je m'habillai tant bien que mal, je descendis
+l'escalier en courant et je m'&eacute;lan&ccedil;ai dans la rue. Il faisait presque
+noir, heureusement!</p>
+
+<p>Je pouvais donc &eacute;chapper &agrave; l'attention des passants. Comme ils eussent
+&eacute;t&eacute; &eacute;tonn&eacute;s si, en plein jour, ils avaient vu un jeune homme, la p&acirc;leur
+de la mort sur les joues, claquant des dents, chancelant sur ses jambes
+comme un homme ivre, se cramponnant avec ses mains tremblantes aux
+barreaux des fen&ecirc;tres, et se tra&icirc;nant le long des maisons, comme s'il
+allait tomber dans une faiblesse mortelle.<a name="Page_184" id="Page_184"></a></p>
+
+<p>Je parvins cependant &agrave; l'Acad&eacute;mie au moment o&ugrave; mes concurrents prenaient
+place autour du mod&egrave;le vivant. Mon &eacute;tat leur inspira une profonde
+compassion. Tous m'entour&egrave;rent et m'engag&egrave;rent vivement &agrave; retourner chez
+moi; ils voulaient m&ecirc;me, disaient-ils, signer tous ensemble une
+supplique afin de prier les juges du concours de juger mon oeuvre
+inachev&eacute;e comme si elle &eacute;tait tout &agrave; fait termin&eacute;e.</p>
+
+<p>Je fus extr&ecirc;mement reconnaissant de cette marque de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et
+d'affection vraie; mais je repoussai tous ces conseils, m&ecirc;me ceux des
+professeurs, et je me mis &agrave; ma place pour commencer mon travail, quoique
+mes mains eussent peine &agrave; tenir l'&eacute;bauchoir.</p>
+
+<p>La volont&eacute; de l'homme est une puissance sans bornes; je fis tant
+d'efforts sur moi-m&ecirc;me, que je domptai les frissons de la fi&egrave;vre, et,
+malgr&eacute; mon &eacute;tourdissement et la confusion de mon esprit, mon travail
+avan&ccedil;a si bien qu'il &eacute;tait achev&eacute; au moment o&ugrave; la cloche de l'Acad&eacute;mie,
+sonnant huit heures, vint annoncer que le concours &eacute;tait clos. Mais
+alors mes nerfs se d&eacute;tendirent et la fi&egrave;vre me reprit avec violence
+inou&iuml;e. Tout devint obscur devant mes yeux; je m'appuyai sur un banc et
+je faillis tomber par terre, sans force.</p>
+
+<p>Deux de mes camarades me prirent sous les bras; et, suivis de cinq ou
+six autres, qui me plaignaient avec une tendre compassion ils me
+conduisirent dans ma demeure et ne me quitt&egrave;rent que lorsque je fus
+couch&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a name="Page_185" id="Page_185"></a>XXI</h2>
+
+
+<p>Dame P&eacute;tronille veilla aupr&egrave;s de mon lit jusqu'&agrave; ce que l'acc&egrave;s f&ucirc;t tout
+&agrave; fait pass&eacute;; alors, apr&egrave;s l'avoir rassur&eacute;e sur mon &eacute;tat, j'exigeai
+qu'elle all&acirc;t prendre son repos. Sa chambre n'&eacute;tait s&eacute;par&eacute;e de la mienne
+que par une mince cloison: si j'avais besoin de quelque chose, je
+frapperais pour l'avertir.</p>
+
+<p>&Agrave; peine &eacute;tait-elle partie, que je tombai dans un profond sommeil qui fut
+troubl&eacute; toute la nuit par mille r&ecirc;ves effrayants.</p>
+
+<p>Je me vis d'abord dans un temple magnifique retentissant du chant des
+pr&ecirc;tres et des accords de la plus douce musique; des nuages d'encens
+remplissaient le saint lieu.</p>
+
+<p>Je souffrais un cruel martyre, et je pleurais &agrave; chaudes larmes; car
+devant l'autel &eacute;tait agenouill&eacute;e une jeune femme dont la t&ecirc;te &eacute;tait
+ceinte de la couronne de mariage, et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, un jeune homme en
+habit de mari&eacute;.</p>
+
+<p>Comme mon coeur se gla&ccedil;a de d&eacute;sespoir et d'&eacute;pouvante lorsque le oui
+fatal tomba des l&egrave;vres de Rose, et que la b&eacute;n&eacute;diction du pr&ecirc;tre
+l'encha&icirc;na pour toujours &agrave; l'ennemi.</p>
+
+<p><a name="Page_186" id="Page_186"></a>Cependant, lorsqu'elle quitta l'autel et passa devant moi au bras de
+son &eacute;poux, je levai sur elle des regards plaintifs: mon &acirc;me implora un
+peu de piti&eacute; pour ma souffrance mortelle; mais Rose me jeta un coup
+d'oeil plein de haine, et son mari un regard plein d'un m&eacute;pris
+triomphant.</p>
+
+<p>Un cri d'angoisse s'&eacute;chappa de ma poitrine et retentit dans le
+temple... et je m'&eacute;veillai, le front tremp&eacute; d'une sueur froide.</p>
+
+<p>Lorsque je m'assoupis de nouveau et que mes yeux se ferm&egrave;rent, je me
+trouvai dans la maison de M. Pavelyn. C'&eacute;tait le jour o&ugrave; les juges du
+concours devaient s'assembler, et nous attendions leur sentence avec
+confiance. Tout &agrave; coup l'appariteur de l'Acad&eacute;mie se pr&eacute;sente; de
+joyeuses acclamations le saluent et devancent l'annonce de mon triomphe;
+mais il fait conna&icirc;tre qu'un autre concurrent a m&eacute;rit&eacute; la palme, et que
+je n'ai obtenu que la dixi&egrave;me place.</p>
+
+<p>Mon bienfaiteur m'accuse de n&eacute;gligence et de pr&eacute;somption; il me retire
+sa protection. Rose d&eacute;clare qu'il ne peut plus y avoir rien de commun
+entre elle et un homme qui n'a ni assez de courage ni assez de g&eacute;nie
+pour s'&eacute;lever jusqu'&agrave; elle par son art. La t&ecirc;te basse, le coeur bris&eacute;,
+et mourant de honte, je quitte la maison de ceux qui furent mes
+bienfaiteurs. Ils me chassent! Leur arr&ecirc;t: &laquo;Vous n'&ecirc;tes pas un artiste!&raquo;
+retentit derri&egrave;re moi comme une mal&eacute;diction....</p>
+
+<p>Il me fallut plus d'une heure pour surmonter l'impres<a name="Page_187" id="Page_187"></a>sion p&eacute;nible que
+cette vision m'avait caus&eacute;e. Cependant je finis par m'endormir de
+nouveau; alors mon imagination me transporta dans mon village natal.
+Comment mes parents avaient-ils p&eacute;n&eacute;tr&eacute; le secret de mon coeur, je n'en
+sais rien; mais je voyais le regard de mon p&egrave;re enflamm&eacute; de col&egrave;re et le
+visage de ma m&egrave;re mouill&eacute; de larmes. Tous deux me reprochaient le fol
+orgueil qui m'avait conduit jusqu'&agrave; la plus l&acirc;che ingratitude.</p>
+
+<p>J'avais os&eacute; lever les yeux sur la fille de mes protecteurs, j'avais
+dissip&eacute; toutes les forces de mon &acirc;me &agrave; caresser ce sentiment coupable et
+manqu&eacute; ainsi le but des bienfaits re&ccedil;us.... Dieu m'avait puni en me
+ravissant la lumi&egrave;re de l'esprit et le feu du g&eacute;nie. Ma m&egrave;re se
+plaignait d'un ton plein d'amertume de ce que je l'eusse rendue
+malheureuse, et mon p&egrave;re, emport&eacute; par une col&egrave;re furieuse, me frappait
+de sa mal&eacute;diction....</p>
+
+<p>Quelle nuit, h&eacute;las! remplie de visions &eacute;pouvantables et me pr&eacute;sageant
+des malheurs dont la seule possibilit&eacute; me faisait trembler en plein
+jour.</p>
+
+<p>Je craignais le sommeil, qui, chaque fois, me replongeait dans ces
+r&ecirc;ves, et je faisais de p&eacute;nibles efforts pour tenir mes yeux ouverts;
+mais, apr&egrave;s une longue lutte, je sentis d&eacute;faillir mes forces: je
+succombai de nouveau, et, vaincu, je laissai tomber ma t&ecirc;te alourdie sur
+l'oreiller.</p>
+
+<p>Sans doute, mon imagination avait &eacute;puis&eacute; la s&eacute;rie des spectres qui
+pouvaient m'effrayer; car, d&egrave;s ce moment, mon sommeil ne fut plus
+troubl&eacute; ni interrompu par des <a name="Page_188" id="Page_188"></a>songes; et, lorsque je fus &eacute;veill&eacute;,
+tr&egrave;s-tard dans la matin&eacute;e, par le bruit que dame P&eacute;tronille faisait dans
+ma chambre, je ne me sentais pas bien malade; mais j'&eacute;tais extr&ecirc;mement
+fatigu&eacute;, et mon esprit restait assombri d'une grande tristesse.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir bu une couple de tasses de th&eacute; et apais&eacute; les plaintes de mon
+estomac en mangeant quelques tranches de pain, j'essayai de nouveau de
+m'endormir; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et ma m&egrave;re, qui avait
+quitt&eacute; son village &agrave; la pointe du jour, entra dans ma chambre.</p>
+
+<p>Les larmes jaillirent de ses yeux; elle me serra dans ses bras avec un
+cri d'inqui&eacute;tude et de compassion, n'interrompant ses baisers que pour
+me reprocher de ne pas lui avoir donn&eacute; plus t&ocirc;t connaissance de ma
+maladie. Ma maigreur et la p&acirc;leur de mes joues l'&eacute;pouvantaient et la
+faisaient pleurer abondamment, chaque fois qu'elle levait la t&ecirc;te pour
+me regarder.</p>
+
+<p>Je l'embrassai avec une reconnaissance infinie, et je t&acirc;chai de lui
+faire comprendre que je n'avais pas autre chose que la fi&egrave;vre; que cette
+fi&egrave;vre, tout en faisant maigrir le malade en peu de temps, n'&eacute;tait ni
+dangereuse ni difficile &agrave; gu&eacute;rir; que je serais m&ecirc;me r&eacute;tabli, depuis
+longtemps, si le concours de l'Acad&eacute;mie ne m'avait agit&eacute; et fatigu&eacute;
+outre mesure. Pour dissiper ses craintes et pour la consoler, je feignis
+d'&ecirc;tre gai, j'affectai de rire et de plaisanter, afin de lui faire
+croire qu'elle avait tort de s'inqui&eacute;ter de mon &eacute;tat.<a name="Page_189" id="Page_189"></a></p>
+
+<p>Ma m&egrave;re r&eacute;sista d'abord &agrave; tous mes efforts; mais peu &agrave; peu elle se
+rassura, et ses larmes cess&egrave;rent de couler. Nous nous m&icirc;mes alors &agrave;
+causer plus librement de diff&eacute;rentes choses; de l'esp&eacute;rance que j'avais
+de sortir triomphant de la lutte, de mon p&egrave;re, de mes soeurs, de M.
+Pavelyn et de Rose.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que se dissipait la tristesse de ma m&egrave;re, ma m&eacute;lancolie
+augmentait; je n'&eacute;prouvais plus le besoin de para&icirc;tre gai; et d'ailleurs
+la conversation, en roulant sur Rose, rouvrit la plaie de mon coeur et
+frappa mon esprit d'un insurmontable abattement. Ma m&egrave;re conclut, de mes
+plaintes vagues et des r&eacute;ticences de mes paroles, que je voulais lui
+cacher quelque chose d'important.</p>
+
+<p>Je ne sus pas r&eacute;sister plus longtemps &agrave; ses tendres instances, et je
+finis par lui avouer la v&eacute;ritable cause de mon chagrin et probablement
+aussi de ma maladie; je lui dis que depuis quelque temps Rose me portait
+une haine inexplicable et fuyait ma pr&eacute;sence, qu'elle ne me parlait
+qu'avec amertume et que souvent elle m'humiliait avec intention.</p>
+
+<p>Je n'osai pas lui avouer que mon coeur &eacute;tait d&eacute;vor&eacute; d'un amour secret;
+car j'avais honte de cette passion coupable, et je savais que le moindre
+soup&ccedil;on d'un pareil &eacute;garement e&ucirc;t d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; ma m&egrave;re;&mdash;mais je lui
+rappelai en termes chaleureux que Rose avait abrit&eacute; mon enfance sous
+l'ombrage protecteur de son amiti&eacute;, et qu'elle &eacute;tait la seule cause de
+tous les &eacute;v&eacute;nements qui avaient chang&eacute; ma vie. Que sa haine me rendit
+malheu<a name="Page_190" id="Page_190"></a>reux, c'&eacute;tait une chose dont ma m&egrave;re ne pouvait pas douter, &agrave; ce
+que je croyais, et il n'&eacute;tait pas &eacute;tonnant que cette haine, jointe &agrave;
+d'autres causes d'inqui&eacute;tude, m'e&ucirc;t troubl&eacute; l'esprit et m'e&ucirc;t rendu
+malade.</p>
+
+<p>Ma bonne m&egrave;re secoua la t&ecirc;te avec incr&eacute;dulit&eacute;, et sourit m&ecirc;me en
+entendant mon explication; elle traita ma douleur de r&ecirc;ve absurde et
+sans fondement; peut-&ecirc;tre, sans le savoir, avais-je donn&eacute; &agrave; Rose
+quelques raisons d'un d&eacute;pit passager, mais ma m&egrave;re pr&eacute;tendait avoir des
+preuves incontestables que mademoiselle Pavelyn me portait toujours la
+m&ecirc;me affection qu'auparavant. Il n'y avait pas cinq semaines que Rose,
+par un jour de clair soleil, &eacute;tait all&eacute;e &agrave; Bodeghem avec sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Je savais cela; j'avais vu avec beaucoup de peine que mademoiselle
+Pavelyn ne m'avait rien dit de ce voyage, et que madame Pavelyn seule
+m'avait apport&eacute; les bons souhaits de mes parents.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re me raconta avec une sorte de joyeux enthousiasme que Rose, au
+lieu de profiter du beau temps, avait pass&eacute; toute cette journ&eacute;e aupr&egrave;s
+d'elle, et lui avait t&eacute;moign&eacute; plus d'amiti&eacute; et d'affection que jamais;
+que cent fois elle avait recommenc&eacute; &agrave; parler de moi, de la noblesse de
+mon caract&egrave;re, du brillant avenir qui m'attendait, et du bonheur qu'elle
+&eacute;prouvait &agrave; songer qu'elle avait contribu&eacute; en quelque chose &agrave; m'assurer
+un sort heureux en ce monde. Oui, Rose avait avou&eacute; que tous les soirs
+elle adressait au ciel une ardente pri&egrave;re pour qu'il m'accord&acirc;t la palme
+dans le concours de l'Acad&eacute;mie.<a name="Page_191" id="Page_191"></a></p>
+
+<p>J'&eacute;coutais avec &eacute;tonnement. La voix de ma m&egrave;re me semblait douce comme
+une musique enchanteresse, et mon coeur battait avec force en entendant
+son r&eacute;cit;&mdash;mais ce n'&eacute;tait qu'une illusion passag&egrave;re; car, d&egrave;s qu'elle
+cessait de parler, l'image d'un fier et beau jeune homme se dressait
+devant mes yeux, et la fatale r&eacute;alit&eacute; m'apparaissait de nouveau.</p>
+
+<p>Je confiai &agrave; ma m&egrave;re que, depuis peu de temps, une vive inclination
+s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute;e dans le coeur de Rose pour un jeune homme d'une haute
+naissance et d'une grande fortune, que l'amour avait &eacute;touff&eacute; en elle
+l'amiti&eacute;, et que, sans que je susse pourquoi, elle avait commenc&eacute; &agrave; me
+ha&iuml;r depuis le moment o&ugrave; un autre sentiment plus vif et plus puissant
+s'&eacute;tait empar&eacute; de son coeur. Pour confirmer ma confidence, je racontai
+tout ce qui m'&eacute;tait arriv&eacute; depuis lors; comment, en toute circonstance,
+Rose me parlait avec aigreur et d&eacute;pit, comment elle me blessait avec
+intention et saisissait tous les pr&eacute;textes pour sortir de chez elle
+chaque fois que je m'y trouvais.</p>
+
+<p>Je racontai tout cela d'un ton si d&eacute;sol&eacute; et en insistant si fort sur les
+d&eacute;tails qui prouvaient l'aversion de Rose pour moi, que ma m&egrave;re en vint
+&agrave; douter de ce qu'elle devait croire. Elle supposa m&ecirc;me que ma crainte
+pouvait &ecirc;tre fond&eacute;e, et me consola de son mieux en me faisant esp&eacute;rer
+que l'&eacute;tat maladif de Rose &eacute;tait peut-&ecirc;tre la seule cause du peu
+d'amiti&eacute; qu'elle me t&eacute;moignait, chose qui lui paraissait &agrave; peu pr&egrave;s
+certaine, puisque, d'apr&egrave;s <a name="Page_192" id="Page_192"></a>mon explication, M. et madame Pavelyn se
+plaignaient &eacute;galement de la m&eacute;lancolie de leur fille; en outre, elle me
+rappela que j'&eacute;tais devenu un homme, et qu'il ne pouvait plus y avoir
+entre mademoiselle Pavelyn et moi la m&ecirc;me confiance que lorsque nous
+&eacute;tions tous les deux de candides enfants.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que ma m&egrave;re eut pass&eacute; quelques heures aupr&egrave;s de mon lit, elle se
+leva et me dit qu'elle ne pouvait pas retourner &agrave; Bodeghem avant d'avoir
+&eacute;t&eacute; rendre ses devoirs &agrave; M. et madame Pavelyn. Elle pouvait rester
+encore une partie de la matin&eacute;e avec moi; mais elle esp&eacute;rait que, si
+elle pouvait voir Rose et lui parler, elle apprendrait d'elle que les
+torts dont je me plaignais &eacute;taient purement imaginaires, sinon pour le
+tout, du moins en partie; s'il en &eacute;tait ainsi, elle m'apporterait cette
+consolation avec une grande joie, et, en tout cas, elle reviendrait
+encore causer quelque temps avec moi.</p>
+
+<p>D&egrave;s que ma m&egrave;re fat partie, des id&eacute;es &eacute;tranges s'empar&egrave;rent de mon
+esprit. Rose, lors de sa derni&egrave;re visite &agrave; Bodeghem, avait combl&eacute; ma
+m&egrave;re de marques d'affection et d'un amour presque filial; elle avait
+parl&eacute; avec enthousiasme de mon avenir, de la noblesse de mon caract&egrave;re,
+et ajout&eacute; que tous les soirs elle priait Dieu pour qu'il me fit sortir
+vainqueur du concours.</p>
+
+<p>Je ne me rappelais plus vers quelle &eacute;poque Rose &eacute;tait all&eacute;e &agrave; Bodeghem,
+aussi longtemps que ma m&egrave;re &eacute;tait rest&eacute;e pr&egrave;s de moi, je m'&eacute;tais efforc&eacute;
+de lui prouver que j'avais des raisons de croire &agrave; la haine de Rose
+contre <a name="Page_193" id="Page_193"></a>moi; mais maintenant, rest&eacute; seul, je me mis &agrave; interroger ma
+m&eacute;moire, et je supputai si exactement les jours et les &eacute;v&eacute;nements, que
+j'arrivai &agrave; une conclusion impr&eacute;vue qui fit que je me dressai dans mon
+lit avec un cri de joyeuse incertitude. Ne m'&eacute;tais-je pas tromp&eacute;? Cela
+&eacute;tait-il possible? Mais comment r&eacute;sister &agrave; l'&eacute;vidente v&eacute;rit&eacute;? Au moment
+o&ugrave; Rose, en pr&eacute;sence de ma m&egrave;re, montrait pour moi une si vive affection
+et un int&eacute;r&ecirc;t si grand, il y avait neuf jours d&eacute;j&agrave; que la fatale soir&eacute;e
+&eacute;tait pass&eacute;e! Que fallait-il croire? L'amour avait-il laiss&eacute; dans son
+coeur une large place &agrave; l'amiti&eacute;? Mon chagrin n'&eacute;tait-il r&eacute;ellement
+qu'un mauvais r&ecirc;ve? Mais alors comment expliquer sa conduite envers moi?
+Oh! non, non, je ne pouvais pas ouvrir mon coeur &agrave; cet espoir d&eacute;cevant;
+N'avais-je pas vu plus d'une fois les yeux de Rose s'animer contre moi
+du feu de la haine! Sa voix, lorsqu'elle s'adressait &agrave; moi, ne
+trahissait-elle pas l'amertume, le d&eacute;pit, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me le d&eacute;dain?
+et cependant pourquoi, elle, la franchise et la bont&eacute; m&ecirc;me, e&ucirc;t-elle &eacute;t&eacute;
+tromper inutilement ma pauvre m&egrave;re?</p>
+
+<p>Longtemps mon esprit craintif flotta entre la joie et l'inqui&eacute;tude,
+entre la douleur et l'esp&eacute;rance, jusqu'au moment o&ugrave; je reconnus de
+nouveau le pas de ma m&egrave;re qui montait l'escalier.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte et entra doucement, croyant sans doute que j'&eacute;tais
+assoupi. Un voile de tristesse couvrait son visage, et je vis &agrave; son
+regard morne qu'elle &eacute;tait profond&eacute;ment afflig&eacute;e.<a name="Page_194" id="Page_194"></a></p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, ma m&egrave;re, demandai-je avec une am&egrave;re ironie, n'est-ce
+pas, je ne me suis pas tromp&eacute;? Vous aussi, vous &ecirc;tes convaincue que Rose
+me hait.</p>
+
+<p>Elle secoua n&eacute;gativement la t&ecirc;te et poussa un douloureux soupir.</p>
+
+<p>Je lui pris la main, et je t&acirc;chai de dissiper sa tristesse, en
+l'exhortant &agrave; prendre patience; la perte de l'affection de celle qui
+avait &eacute;t&eacute; jusqu'alors la providence de ma vie pouvait bien me d&eacute;soler
+pendant quelque temps; mais, &agrave; la fin, l'homme s'habitue &agrave; son sort,
+quelque p&eacute;nible qu'il soit; et moi aussi, je finirais par me consoler
+peu &agrave; peu.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re, sans me r&eacute;pondre, se mit &agrave; pleurer abondamment; ses larmes
+roulaient silencieusement sur ses joues, pareilles &agrave; des perles humides.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pis encore que je ne l'avais cru, n'est-ce pas? dis-je.
+Peut-&ecirc;tre votre amour pour moi exag&egrave;re-t-il le mal que vous avez
+d&eacute;couvert; mais ne pleurez pas, ma m&egrave;re, je trouverai la force de
+surmonter mon chagrin. Nous avons du moins cette consolation que je n'ai
+rien fait pour m&eacute;riter la haine de mademoiselle Pavelyn.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re mit sa main sur ma bouche, et s'&eacute;cria avec angoisse:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tais-toi, L&eacute;on, tu blasph&egrave;mes!</p>
+
+<p>Je la regardai avec stup&eacute;faction, et demandai en balbutiant
+l'explication de ces &eacute;tonnantes paroles.</p>
+
+<p>Elle parut redouter l'explication que j'implorais, et <a name="Page_195" id="Page_195"></a>garda un moment
+le silence, en me consid&eacute;rant avec des yeux si pleins de compassion, que
+je me mis &agrave; trembler sous son regard.</p>
+
+<p>Enfin elle r&eacute;pondit &agrave; mes instances pour conna&icirc;tre la cause de ses
+larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! L&eacute;on, pl&ucirc;t &agrave; Dieu que Rose te hait! Mon coeur maternel ne serait
+pas d&eacute;chir&eacute; en ce moment par le pressentiment d'un terrible malheur.
+Comment est-il possible que tu te sois tromp&eacute; ainsi toi-m&ecirc;me?... Faut-il
+que ce soit moi, ta m&egrave;re, qui t'arrache le bandeau? H&eacute;las, je n'ose pas!
+Et cependant, c'est un devoir de te montrer le danger qui te menace.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? Quel est le sens de vos paroles, ma m&egrave;re?
+m'&eacute;criai-je. Parlez, parlez, vous me faites fr&eacute;mir! Un terrible malheur!</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re poussa un soupir &eacute;touff&eacute;; elle luttait visiblement contre le
+d&eacute;sir de me faire la confidence que je demandais.</p>
+
+<p>Enfin elle approcha sa bouche tout pr&egrave;s de mon oreille, et r&eacute;pondit sans
+cesser de pleurer:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, mon pauvre fils, un grand malheur te menace! tu crois que Rose
+te hait depuis que son coeur s'est ouvert &agrave; l'amour?</p>
+
+<p>Et, baissant la voix davantage, elle murmura d'une fa&ccedil;on &agrave; peine
+intelligible:</p>
+
+<p>&mdash;S'il est vrai qu'elle a de l'amour pour quelqu'un, si elle aime un
+homme, ce n'est assur&eacute;ment personne, personne que....<a name="Page_196" id="Page_196"></a></p>
+
+<p>&mdash;Que qui? m'&eacute;criai-je tremblant de crainte et d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Personne que toi, mon malheureux enfant!</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit que cette r&eacute;v&eacute;lation avait suspendu la vie en moi pendant un
+instant; je ne parlais pas, je ne respirais pas, je tenais les yeux
+ferm&eacute;s pour m'abandonner tout entier aux mille pens&eacute;es tumultueuses que
+cette nouvelle faisait tourbillonner dans mon cerveau.</p>
+
+<p>Lorsque je rouvris les yeux, ma m&egrave;re tenait sa figure cach&eacute;e dans ses
+mains et pleurait en silence. Je rassemblai toute ma force d'&acirc;me et fis
+un violent effort sur moi-m&ecirc;me pour surmonter mon &eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, ma ch&egrave;re m&egrave;re! dis-je, vous vous &ecirc;tes assur&eacute;ment tromp&eacute;e....
+Ce que vous croyez est impossible. Avez-vous vu Rose?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pass&eacute; une demi-heure seule avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est elle-m&ecirc;me qui vous a dit de pareilles choses?</p>
+
+<p>&mdash;Non, L&eacute;on; nous n'avons parl&eacute; de rien de semblable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, ma m&egrave;re, vous vous inqui&eacute;tez &agrave; tort. Rose a &eacute;t&eacute; sans
+doute tr&egrave;s-aimable avec vous, et, pour vous faire plaisir, elle a
+&eacute;galement parl&eacute; de moi avec bont&eacute;. Je crois conclure de vos paroles
+qu'elle ne m'est pas encore devenue tout &agrave; fait hostile. Cet espoir,
+m'est une douce consolation dans mon chagrin.</p>
+
+<p>Un triste sourire plissa les l&egrave;vres de ma m&egrave;re; elle semblait refuser
+d'accueillir mes doutes. Toutefois, <a name="Page_197" id="Page_197"></a>apr&egrave;s beaucoup d'efforts de ma part
+pour &eacute;branler sa conviction, elle admit la supposition qu'elle pouvait
+s'&ecirc;tre tromp&eacute;e sur le sens des paroles de mademoiselle Pavelyn; et, en
+effet, celle-ci ne lui avait rien dit de positif. Alors, ma m&egrave;re se mit
+&agrave; me montrer quelle source de chagrin et d'humiliation allait s'ouvrir
+pour M. et madame Pavelyn si ses soup&ccedil;ons &eacute;taient fond&eacute;s; elle me
+rappela un &agrave; un tous les bienfaits qu'ils m'avaient prodigu&eacute;s depuis mon
+enfance, et tenta de me faire comprendre qu'il &eacute;tait de mon devoir,
+devant Dieu et devant mes g&eacute;n&eacute;reux protecteurs, d'&ocirc;ter &agrave; l'&eacute;garement du
+coeur de Rose tout aliment et toute occasion de se d&eacute;velopper, s'il
+&eacute;tait vrai que son amiti&eacute; pour moi se f&ucirc;t chang&eacute;e en un autre sentiment.
+D'apr&egrave;s elle, je devais rendre mes visites chez M. Pavelyn aussi rares
+que le permettraient la plus stricte politesse et les limites extr&ecirc;mes
+des convenances. Et, duss&eacute;-je courir le risque d'irriter Rose contre
+moi, il fallait me montrer froid et peu expansif avec elle.</p>
+
+<p>Pendant que ma m&egrave;re, avec une tendresse touchante, s'effor&ccedil;ait ainsi de
+m'armer contre le danger qui me mena&ccedil;ait, j'eus plusieurs fois envie de
+la laisser lire dans mon coeur, de lui demander des forces contre ma
+propre faiblesse; mais, chaque fois je reculai avec terreur devant cette
+r&eacute;v&eacute;lation, qui e&ucirc;t sans doute combl&eacute; ma m&egrave;re d'inqui&eacute;tude et de
+douleur. D'ailleurs, mon p&egrave;re e&ucirc;t appris par elle que je m'&eacute;tais laiss&eacute;
+entra&icirc;ner vers un sentiment qui ne pouvait avoir &agrave; ses yeux d'autre
+source <a name="Page_198" id="Page_198"></a>qu'un fol orgueil et une l&acirc;che ingratitude. Dans sa s&eacute;v&eacute;rit&eacute; et
+dans sa loyaut&eacute; d'honn&ecirc;te homme, il se serait certainement cru oblig&eacute;
+d'avertir imm&eacute;diatement M. Pavelyn, et de venir lui dire que j'&eacute;tais
+devenu indigne de son estime et de sa protection. C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le comble du
+malheur, aussi bien pour mes protecteurs que pour moi. Mon secret devait
+rester enseveli au fond de mon coeur, et, si je pouvais le garder jusque
+sur mon lit de mort, quel autre que moi seul en aurait &agrave; souffrir.</p>
+
+<p>Je ne dis donc rien &agrave; ma m&egrave;re qui p&ucirc;t lui faire soup&ccedil;onner le moins du
+monde mon amour pour Rose, et je promis de suivre en tout son conseil,
+comme je l'avais d&eacute;j&agrave; suivi, d'ailleurs, depuis la fatale soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re exigea que je lui &eacute;crivisse encore vers la fin de la semaine;
+elle me dit que, si la fi&egrave;vre ne me quittait pas, maintenant que le
+concours &eacute;tait pass&eacute;, elle m'enverrait mon p&egrave;re pour d&eacute;lib&eacute;rer avec moi
+si je ne ferais pas mieux d'aller &agrave; Bodeghem jusqu'&agrave; mon enti&egrave;re
+gu&eacute;rison.</p>
+
+<p>Elle m'embrassa encore une fois, me parla avec une confiance qu'elle
+n'avait pas elle-m&ecirc;me, et me quitta enfin en se retournant vingt fois
+pour me dire adieu.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s son d&eacute;part, j'oubliai le monde entier pour me plonger dans la
+contemplation de mon bonheur.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais donc tromp&eacute; ce n'&eacute;tait pas le fils du riche banquier, ce
+n'&eacute;tait pas M. Conrad de Somerghem qui poss&eacute;dait l'amour de Rose; non,
+non, moi, moi seul j'&eacute;tais aim&eacute;!<a name="Page_199" id="Page_199"></a></p>
+
+<p>Elle &eacute;tait coupable peut-&ecirc;tre, la joie qui m'&eacute;garait jusqu'&agrave; la folie,
+qui me faisait rire et qui faisait battre mon coeur comme si le ciel se
+f&ucirc;t ouvert pour me recevoir; mais j'&eacute;tais devenu aveugle.</p>
+
+<p>Je ne voyais que son amour; je n'entendais que la voix de ma m&egrave;re qui me
+r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a un homme sur la terre qui soit aim&eacute; de Rose, ce n'est pas un
+autre que toi, mon fils, L&eacute;on Wolvenaer!</p>
+
+<p>Ma poitrine se gonflait d'orgueil, mon coeur sautait de joie; quelque
+chose me donnait la certitude que j'&eacute;tais compl&egrave;tement gu&eacute;ri de ma
+maladie. Alors, mon sang circula avec une force inconnue dans mes
+veines; je sautai &agrave; bas de mon lit, car j'avais besoin de mouvement et
+d'espace.</p>
+
+<p>Un moment, mon esprit fut travers&eacute; par la pens&eacute;e que je me pr&eacute;parais au
+plus amer d&eacute;senchantement, que ma m&egrave;re s'&eacute;tait tromp&eacute;e, et qu'&agrave; ma
+premi&egrave;re visite dans la maison de M. Pavelyn, mon illusion s'&eacute;vanouirait
+comme un vain r&ecirc;ve; mais cela n'amoindrit pas ma joie, car ce doute m&ecirc;me
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; un bonheur inexprimable!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a name="Page_200" id="Page_200"></a>XXII</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, mon exaltation &eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien calm&eacute;e. D'abord je m'&eacute;tais
+laiss&eacute; aller &agrave; cette id&eacute;e enchanteresse, que Rose aurait jamais pu
+m'aimer; mais insensiblement une r&eacute;action violente s'&eacute;tait produite en
+moi contre ma propre &eacute;motion. Mon esprit, si ardent qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &agrave;
+esp&eacute;rer le retour de l'affection de Rose, se mit &agrave; invoquer les unes
+apr&egrave;s les autres toutes les raisons qui pouvaient me prouver que ma m&egrave;re
+avait pu se tromper; et, &agrave; la fin, je tombai dans un doute affligeant
+qui m'&eacute;tait plus p&eacute;nible que la certitude m&ecirc;me de la haine de Rose.</p>
+
+<p>Assailli et pourchass&eacute; par mes pens&eacute;es inqui&egrave;tes, je sortis de ma
+demeure aussit&ocirc;t que le soleil eut paru sur l'horizon, et j'errai autour
+de la ville, dans les campagnes solitaires, r&ecirc;vant, parlant et
+gesticulant, comme si j'avais voulu d&eacute;montrer une douloureuse v&eacute;rit&eacute; &agrave;
+un compagnon invisible.</p>
+
+<p>J'errai ainsi trois ou quatre jours, ne songeant &agrave; rien au monde qu'au
+parti que j'avais &agrave; prendre, et dont la d&eacute;lib&eacute;ration laborieuse
+absorbait toutes les forces de mon &acirc;me.&mdash;La fi&egrave;vre m'avait quitt&eacute;.<a name="Page_201" id="Page_201"></a></p>
+
+<p>Suivant le conseil de ma m&egrave;re, je voulais, m&ecirc;me au risque de d&eacute;plaire &agrave;
+M. Pavelyn, &eacute;viter autant que possible toutes les occasions de me
+trouver en pr&eacute;sence de Rose. Cependant je me sentais irr&eacute;sistiblement
+pouss&eacute; &agrave; manquer &agrave; cette promesse. Qu'est-ce qui pouvait jeter un peu de
+lumi&egrave;re sur mon affreuse incertitude? Comment pourrais-je reconna&icirc;tre
+mon devoir, si je ne m'assurais point, par une visite &agrave; la maison de mon
+bienfaiteur, s'il y avait r&eacute;ellement quelque changement dans les
+dispositions de Rose &agrave; mon &eacute;gard?</p>
+
+<p>Je r&eacute;solus de c&eacute;der encore une fois au d&eacute;sir de mon coeur; apr&egrave;s cela,
+je ne m'approcherais plus jamais de Rose, sans y &ecirc;tre absolument forc&eacute;.</p>
+
+<p>Je r&eacute;sistai encore une couple de jours &agrave; une envie qui n'&eacute;tait pas tout
+&agrave; fait justifi&eacute;e &agrave; mes propres yeux; puis je me pr&eacute;sentai, tremblant
+d'&eacute;motion et de crainte, dans la maison de M. Pavelyn.</p>
+
+<p>Rose me montra une froideur plus grande encore qu'&agrave; l'ordinaire; &agrave; peine
+daigna-t-elle me saluer, et je n'&eacute;tais en sa pr&eacute;sence que depuis
+quelques minutes, lorsque d&eacute;j&agrave; elle inventa des pr&eacute;textes pour sortir de
+l'appartement; il va sans dire qu'elle ne prit aucune part &agrave; ma
+conversation avec ses parents. Elle se d&eacute;tourna constamment de moi et se
+comporta absolument comme si elle ne se f&ucirc;t pas aper&ccedil;ue que j'&eacute;tais l&agrave;.
+Je me sentis profond&eacute;ment bless&eacute;, car, je ne pouvais le m&eacute;conna&icirc;tre, sa
+haine contre moi &eacute;tait devenue beaucoup plus &eacute;vidente qu'auparavant.
+L'amertume et la <a name="Page_202" id="Page_202"></a>mauvaise humeur pouvaient &ecirc;tre les suites passag&egrave;res
+d'une indisposition nerveuse; mais la compl&egrave;te indiff&eacute;rence qu'elle me
+t&eacute;moignait maintenant n'&eacute;tait-elle pas un signe certain de m&eacute;pris et
+d'aversion?</p>
+
+<p>Lorsque, ma visite termin&eacute;e, je sortis de chez M. Pavelyn, j'&eacute;tais
+affreusement triste. Mon coeur n'&eacute;tait agit&eacute; cependant d'aucun mouvement
+violent; au contraire, je courbais la t&ecirc;te avec r&eacute;signation sous le
+poids du d&eacute;senchantement, et j'acceptais sans murmurer mon triste sort.</p>
+
+<p>Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux
+laissaient encore &eacute;chapper des larmes; mais je comprimais imm&eacute;diatement
+ce r&eacute;veil de ma douleur comme le signe d'une tristesse sans espoir et
+sans but.</p>
+
+<p>J'avais rassembl&eacute; assez de forces pour suivre fid&egrave;lement le conseil de
+ma m&egrave;re; non-seulement, durant quinze jours, je ne me montrai pas chez
+M. Pavelyn, mais j'&eacute;vitai m&ecirc;me de passer par les rues o&ugrave; je courais
+risque de rencontrer quelqu'un de sa famille, et j'inventai une excuse
+pour ne pas d&icirc;ner chez lui le dimanche suivant.</p>
+
+<p>Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ses r&ecirc;veries importunes
+qui m'&eacute;puisaient, par une chose qui me tenait fort &agrave; coeur, quoique,
+depuis quelques jours, je l'eusse presque tout &agrave; fait oubli&eacute;e.</p>
+
+<p>Un de mes camarades de l'Acad&eacute;mie &eacute;tait venu me voir et avait pass&eacute; une
+partie de l'apr&egrave;s-midi avec moi. Les examinateurs, m'avait-il dit, se
+r&eacute;unissaient tous les <a name="Page_203" id="Page_203"></a>matins, depuis une semaine, et ils avaient d&eacute;j&agrave;
+jug&eacute; les compositions de plusieurs concours inf&eacute;rieurs. Chaque jour, ils
+pouvaient prononcer leur d&eacute;cision sur le concours de modelage d'apr&egrave;s
+nature; cela d&eacute;pendait de la rapidit&eacute; de leur travail. Dans tous les
+cas, vers la fin de la semaine, j'apprendrais la nouvelle de mon
+triomphe, &agrave; ce que croyait mon camarade, car il ne doutait pas que je ne
+fusse proclam&eacute; vainqueur.</p>
+
+<p>Cet &eacute;l&egrave;ve appartenait, comme moi, &agrave; la classe d'apr&egrave;s nature, et suivait
+les cours de dessin pour se pr&eacute;parer &agrave; la peinture historique. C'&eacute;tait
+un gar&ccedil;on jovial, plein de passion pour l'art et de foi dans la vie. Il
+me d&eacute;crivit, avec gaiet&eacute; l'honneur insigne qui allait m'&ecirc;tre d&eacute;cern&eacute;: on
+me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers
+de spectateurs; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou
+la m&eacute;daille d'or; le pr&eacute;fet&mdash;c'est ainsi qu'on nommait le gouverneur
+dans ce temps-l&agrave;&mdash;conduirait les laur&eacute;ats des classes sup&eacute;rieures dans
+sa voiture &agrave; son h&ocirc;tel, et les r&eacute;unirait &agrave; sa table avec les principaux
+notables de la ville.</p>
+
+<p>Mon camarade, emport&eacute; par la chaleur de son imagination enthousiaste, me
+pr&eacute;dit la plus brillante carri&egrave;re et fit miroiter devant mes yeux,
+non-seulement l'&eacute;clat de la renomm&eacute;e, mais aussi les tr&eacute;sors d'une
+fortune qui devait &ecirc;tre infailliblement le fruit de mes hautes
+dispositions. Il me montra les souverains me comblant de leurs faveurs,
+et moi-m&ecirc;me habitant un palais, ador&eacute; et <a name="Page_204" id="Page_204"></a>respect&eacute; de toute la nation
+comme une des gloires de la patrie.</p>
+
+<p>Je me laissai entra&icirc;ner par ces pr&eacute;dictions, non pas jusqu'&agrave; esp&eacute;rer
+qu'un sort si brillant serait peut-&ecirc;tre un jour le mien, mais son
+langage color&eacute; et son noble enthousiasme relev&egrave;rent mon courage et me
+firent envisager l'avenir avec confiance et m&ecirc;me avec orgueil.</p>
+
+<p>Lorsqu'il m'eut quitt&eacute;, la r&eacute;flexion ne fit qu'augmenter les bonnes
+dispositions que ce nouvel ordre d'id&eacute;es avait fait na&icirc;tre en moi, et je
+m'&eacute;criai avec un geste &eacute;nergique:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisque celle pour qui mon coeur bat depuis mon enfance n'a
+pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour
+sur cette autre idole de mon &acirc;me: sur l'art!</p>
+
+<p>Depuis lors, je me sentis fort et consol&eacute;; et, bien que, de temps en
+temps, la froide figure de Rose v&icirc;nt se placer devant mes yeux, et
+courb&acirc;t mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me
+flatter que j'avais d&eacute;couvert dans l'amour de la science le moyen
+d'&eacute;touffer peu &agrave; peu un autre sentiment qui me rongeait le coeur comme
+un ver cruel.</p>
+
+<p>Cette disposition nouvelle rass&eacute;r&eacute;na tellement mon esprit, que, le
+lendemain matin, je pris, pour la premi&egrave;re fois depuis le commencement
+du concours, un morceau de terre glaise, que je p&eacute;tris de diverses
+mani&egrave;res, suivant l'inspiration de ma fantaisie.</p>
+
+<p>Enfin mon id&eacute;e s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e plus particuli&egrave;rement <a name="Page_205" id="Page_205"></a>sur l'ex&eacute;cution
+d'un petit groupe dont la composition me souriait, parce qu'il &eacute;tait
+l'expression de ma situation pr&eacute;sente. C'&eacute;tait un jeune homme entre
+l'Amour et l'Art, et qui, attir&eacute; et s&eacute;duit par tous les deux, finit par
+repousser la couronne de roses de l'Amour, pour prendre la couronne de
+laurier de l'Art.</p>
+
+<p>Pendant que je travaillais en silence, pour donner &agrave; ce groupe les
+formes propres &agrave; l'expression finale de ma pens&eacute;e, la porte de ma
+chambre s'ouvrit brusquement, et, avant que j'eusse pu faire un pas pour
+voir qui venait me d&eacute;ranger si mal &agrave; propos et avec si peu de g&ecirc;ne, M.
+Pavelyn me serra dans ses bras en me f&eacute;licitant joyeusement de ma
+victoire. Il n'y avait pas une demi-heure que les juges du concours
+d'apr&egrave;s nature avaient fait conna&icirc;tre leur d&eacute;cision. Mon g&eacute;n&eacute;reux
+protecteur, qui, depuis longtemps, avait promis &agrave; l'appariteur de
+l'Acad&eacute;mie une bonne r&eacute;compense afin d'apprendre le premier l'heureuse
+nouvelle, avait re&ccedil;u imm&eacute;diatement avis de la d&eacute;cision solennelle, et il
+&eacute;tait accouru tout d'une haleine pour saluer l'heureux vainqueur,
+l'artiste qui lui devait son talent et son succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie &agrave; cause de mon
+triomphe, que d'&eacute;motion &agrave; cause de la tendre amiti&eacute; de M. Pavelyn. Il
+&eacute;tait plus content que moi; une fiert&eacute; rayonnante &eacute;tincelait dans ses
+yeux, et il se r&eacute;jouissait avec une sinc&eacute;rit&eacute; aussi grande que s'il
+avait obtenu lui-m&ecirc;me la couronne de laurier.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le premier &eacute;panchement de sa joie, il dit qu'il <a name="Page_206" id="Page_206"></a>avait r&eacute;solu
+depuis longtemps de me faire un cadeau si j'obtenais le grand prix de
+l'Acad&eacute;mie. Ce cadeau, il me l'offrit sur-le-champ. C'&eacute;tait une montre
+d'or, avec une cha&icirc;ne d'or et une clef dans laquelle &eacute;tait ench&acirc;ss&eacute;e une
+pierre pr&eacute;cieuse.</p>
+
+<p>Tremblant d'&eacute;motion &agrave; la vue de ce riche pr&eacute;sent, vivement touch&eacute; de la
+g&eacute;n&eacute;reuse d&eacute;licatesse avec laquelle il m'&eacute;tait offert, emport&eacute; par un
+mouvement irr&eacute;fl&eacute;chi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon
+bienfaiteur et je l'embrassai en pleurant avec la m&ecirc;me tendresse que
+s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois de ma vie que je me laissais aller &agrave; un pareil
+mouvement. &Agrave; peine eus-je serr&eacute; M. Pavelyn contre ma poitrine, que je
+reculai, dans la crainte que ma hardiesse n'e&ucirc;t bless&eacute; mon protecteur;
+mais il me consid&eacute;rait avec des yeux humides, et paraissait &eacute;mu &agrave; ne
+pouvoir parler.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un instant de silence, il me prit la main et dit:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, tu as un noble coeur; je donnerais la moiti&eacute; de ma fortune pour
+que Dieu m'e&ucirc;t accord&eacute; un fils avec un coeur comme le tien. Mais il m'a
+permis du moins de te prot&eacute;ger comme un p&egrave;re, d'assurer ton bonheur en
+ce monde. Je me tiens pour suffisamment r&eacute;compens&eacute; par ta reconnaissance
+et par l'espoir d'avoir donn&eacute; &agrave; ma patrie un artiste distingu&eacute;. Je vais
+te quitter, mon fils; de pareilles &eacute;motions ne me font pas de bien; et,
+d'ailleurs, tu dois &eacute;crire imm&eacute;diatement &agrave; tes parents pour leur
+<a name="Page_207" id="Page_207"></a>annoncer ton triomphe. Viens, cette apr&egrave;s-midi, &agrave; trois heures, apr&egrave;s
+la fin de la Bourse; alors nous serons plus calmes. J'ai donn&eacute; l'ordre
+d'appr&ecirc;ter la table comme pour un festin. Rose para&icirc;t maintenant un peu
+plus courageuse et plus gaie; la nouvelle de ton succ&egrave;s l'a rendue
+joyeuse. Allons, &agrave; cette apr&egrave;s-midi; nous boirons un bon verre &agrave; ton
+premier prix, et nous passerons gaiement quelques heures.</p>
+
+<p>Il me secoua encore une fois la main et descendit l'escalier.</p>
+
+<p>Je demeurai un instant debout pr&egrave;s de la porte de ma chambre, le front
+dans mes mains, me demandant si je n'&eacute;tais pas le jouet d'un r&ecirc;ve; mais
+ce doute ne fut qu'un &eacute;clair. Un sourire de b&eacute;atitude &eacute;claira mon
+visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour
+de ma chambre, comme un insens&eacute; qui ne sait plus ce qu'il fait. Ce qui
+me rendait fou de joie, ce c'&eacute;tait pas la nouvelle de mon triomphe; sans
+doute, ce bonheur e&ucirc;t suffi pour me causer la plus vive satisfaction;
+mais, malgr&eacute; ma raison et malgr&eacute; ma volont&eacute;, mon pauvre coeur &eacute;tait si
+avide de tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes
+les raisons que j'avais d'&ecirc;tre heureux, il n'appr&eacute;ciait que celle qui
+pouvait jeter un rayon de lumi&egrave;re dans son morne d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>M. Pavelyn n'avait-il pas dit qu'il aurait donn&eacute; la moiti&eacute; de sa fortune
+pour que Dieu lui e&ucirc;t accord&eacute; un fils tel que moi? &Eacute;tranges et
+myst&eacute;rieuses paroles! Rose s'&eacute;tait r&eacute;jouie de mon triomphe! Dieu, dans
+sa bont&eacute; in<a name="Page_208" id="Page_208"></a>finie, avait-il r&eacute;solu de me combler en un seul jour de plus
+de bonheur que n'en peut supporter un faible mortel?</p>
+
+<p>Je fus tir&eacute; de ces pens&eacute;es confuses par l'arriv&eacute;e de ma&icirc;tre Jean et de
+dame P&eacute;tronille, qui avaient appris de M. Pavelyn que je venais de
+remporter le grand prix de l'Acad&eacute;mie, et qui apparurent dans ma
+chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres, pour boire &agrave;
+la sant&eacute; du <i>primus</i>.</p>
+
+<p>Avant que la bouteille f&ucirc;t vid&eacute;e, l'appariteur de l'Acad&eacute;mie vint
+m'apporter l'avis officiel de la d&eacute;cision des juges; imm&eacute;diatement
+apr&egrave;s, trois ou quatre de mes camarades accoururent dans ma chambre; et,
+comme la nouvelle de ma victoire s'&eacute;tait r&eacute;pandue rapidement dans toute
+la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement
+m'apporter leurs f&eacute;licitations. &Agrave; peine, au milieu de toutes ces all&eacute;es
+et venues, trouvai-je le temps d'&eacute;crire en toute h&acirc;te &agrave; mes parents; et,
+lorsque approcha l'heure o&ugrave; je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus
+oblig&eacute; d'interdire ma porte aux visiteurs pour &ecirc;tre libre de consacrer
+quelques minutes &agrave; ma toilette.</p>
+
+<p>Je sortis de ma chambre le coeur joyeux et l'esprit l&eacute;ger. Toutes ces
+f&eacute;licitations et tous ces compliments m'avaient rehauss&eacute; &agrave; mes propres
+yeux; ce que M. Pavelyn n'avait dit m'avait aussi rempli d'estime pour
+moi-m&ecirc;me, et il me semblait que, bien qu'il ne p&ucirc;t jamais y avoir
+&eacute;galit&eacute; entre le fils d'un humble paysan et la fille de ses
+<a name="Page_209" id="Page_209"></a>bienfaiteurs, la distance entre elle et lui &eacute;tait singuli&egrave;rement
+rapproch&eacute;e par le triomphe de l'artiste. Mais, comme tous mes ch&acirc;teaux
+en Espagne tomb&egrave;rent en ruine &agrave; mon premier pas dans la maison de mes
+protecteurs! Rose &eacute;tait devenue malade tout &agrave; coup, et se trouvait au
+lit; cette fois, il n'&eacute;tait pas question d'une indisposition imaginaire,
+ni d'une bizarrerie d'humeur; on avait fait chercher le m&eacute;decin, et il
+avait d&eacute;clar&eacute; que Rose &eacute;tait atteinte d'une l&eacute;g&egrave;re fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Madame Pavelyn, apr&egrave;s m'avoir f&eacute;licit&eacute;, nous quitta pour aller veiller
+aupr&egrave;s du lit de sa fille; elle ne prit point part au d&icirc;ner, et ne parut
+qu'une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n'allait pas plus
+mal, et qu'elle semblait dormir paisiblement.</p>
+
+<p>M. Pavelyn &eacute;tait inquiet de l'&eacute;tat de son enfant; ce qu'il disait
+n'&eacute;tait pas de nature &agrave; me tirer de la tristesse qui assombrissait mon
+esprit. Le festin qu'il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas
+gai; il ne parla pas beaucoup, absorb&eacute; qu'il &eacute;tait dans des pens&eacute;es
+inqui&egrave;tes. Rose &eacute;tait-elle, en effet, r&eacute;ellement malade? H&eacute;las! cette
+crainte me faisait trembler et p&acirc;lir! Avait-elle feint cette
+indisposition pour &eacute;viter ma pr&eacute;sence et pour n'&ecirc;tre pas oblig&eacute;e de me
+f&eacute;liciter? Quoi qu'il en f&ucirc;t et quelque direction que je donnasse &agrave; mes
+r&eacute;flexions, de tous c&ocirc;t&eacute;s je ne voyais que des motifs de chagrin et
+d'angoisse. Aussi, lorsque je quittai mon protecteur, j'avais le coeur
+plus serr&eacute; et l'esprit plus abattu que si le prix de l'acad&eacute;mie m'e&ucirc;t
+&eacute;chapp&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a name="Page_210" id="Page_210"></a>XXIII</h2>
+
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, j'appris de ma&icirc;tre Jean, mon h&ocirc;te, que l'indisposition
+de Rose ne devait pas avoir eu de suites, puisqu'il l'avait vue revenir
+de l'&eacute;glise avec la femme de chambre.</p>
+
+<p>J'avais donc des raisons de croire qu'elle n'avait feint cette maladie
+que pour ne pas assister au festin donn&eacute; en mon honneur.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e me blessa vivement, et je pris la r&eacute;solution de ne plus faire
+un pas de longtemps pour voir Rose. Mais, apr&egrave;s avoir lutt&eacute; contre
+moi-m&ecirc;me pendant deux semaines, ma volont&eacute; d&eacute;faillit, et je me rendis
+chez son p&egrave;re. Rose &eacute;tait partie pour Bodeghem avec sa m&egrave;re; M. Pavelyn
+devait aller les y rejoindre le surlendemain, et ils resteraient
+probablement ensemble au ch&acirc;teau, afin de jouir du printemps, jusqu'au
+jour fix&eacute; pour la distribution solennelle des prix de l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>Mon protecteur me demanda si je voulais l'accompagner &agrave; Bodeghem.</p>
+
+<p>J'en mourais d'envie, et le coeur me battait rien que d'y songer; mais
+je r&eacute;fl&eacute;chis que Rose voudrait probablement revenir en ville aussit&ocirc;t
+qu'elle me verrait para&icirc;tre &agrave; Bodeghem.<a name="Page_211" id="Page_211"></a></p>
+
+<p>Je l'obligerais donc &agrave; quitter le ch&acirc;teau; et, d'ailleurs, priverais-je
+ma m&egrave;re du plaisir qu'elle trouvait dans la compagnie de Rose!</p>
+
+<p>Je refusai donc sous de vains pr&eacute;textes, et je laissai M. Pavelyn partir
+seul pour Bodeghem.</p>
+
+<p>La famille de mes bienfaiteurs resta tr&egrave;s-longtemps au ch&acirc;teau sans
+donner aucun avis de son retour.</p>
+
+<p>J'avais parfois la crainte que Rose ne trouv&acirc;t un motif pour ne pas
+assister &agrave; la distribution des prix. Mais, alors, je r&eacute;fl&eacute;chissais que,
+pour rien au monde, M. Pavelyn ne renoncerait au plaisir de voir
+couronner son prot&eacute;g&eacute; devant des milliers de personnes, et je conservai
+l'espoir qu'il ne permettrait pas &agrave; Rose de manquer &agrave; cette solennit&eacute;.</p>
+
+<p>Le jour de la distribution des prix arriva enfin. Une vaste salle, que
+l'on appelait la <i>Sodalit&eacute;</i>, &eacute;tait dispos&eacute;e et d&eacute;cor&eacute;e avec beaucoup de
+luxe pour cette c&eacute;r&eacute;monie. Le long des murs flottaient des draperies de
+velours rouge, relev&eacute;es de distance en distance par des aigles
+imp&eacute;riales dont les serres &eacute;tendues tenaient des branches de laurier,
+comme si elles voulaient couronner les vainqueurs au nom de leur
+puissant souverain. Dans chaque coin s'&eacute;levait une gigantesque statue de
+la Renomm&eacute;e, la trompette &agrave; la bouche, proclamant le nom de ceux pour
+qui la carri&egrave;re des arts allait s'ouvrir sous de favorables auspices; au
+fond de la salle, sur une estrade, se trouvaient les autorit&eacute;s du
+d&eacute;partement et de la ville: le pr&eacute;fet et le sous-pr&eacute;fet, le maire, le
+pr&eacute;sident de la cour <a name="Page_212" id="Page_212"></a>imp&eacute;riale, une foule de g&eacute;n&eacute;raux et de
+fonctionnaires civils, tellement chamarr&eacute;s d'or et de d&eacute;corations, que
+la vue de cette richesse &eacute;blouissait les yeux et faisait battre le coeur
+d'admiration et de respect. Au fond de l'estrade, on voyait une
+nombreuse musique militaire qui, d&eacute;j&agrave; avant le commencement de la
+c&eacute;r&eacute;monie, faisait retentir la salle du son belliqueux des fanfares et
+des roulements des tambours. Toute la salle &eacute;tait remplie de spectateurs
+de tous les &eacute;tats: en avant, sur des fauteuils et des banquettes de
+velours, &eacute;taient assis les membres des principales familles d'Anvers, la
+noblesse, les riches propri&eacute;taires et les n&eacute;gociants notables avec leurs
+femmes et leurs filles; plus loin, les bons bourgeois, et plus loin
+encore, la classe ouvri&egrave;re, que l'on pouvait reconna&icirc;tre aux blouses
+bleues des hommes et aux bonnets blancs des femmes.</p>
+
+<p>Sur ces milliers de visages de riches et de pauvres brillaient une
+joyeuse attente et une vive animation; on e&ucirc;t pu croire que chacun des
+spectateurs &eacute;tait venu l&agrave; pour applaudir au triomphe d'un fils ch&eacute;ri;
+car tel est le peuple &agrave; Anvers: le moindre ouvrier comprend et aime les
+arts et s'int&eacute;resse &agrave; la renomm&eacute;e de l'&eacute;cole anversoise.</p>
+
+<p>Les &eacute;l&egrave;ves qui avaient remport&eacute; les prix, et qui devaient &ecirc;tre appel&eacute;s
+tour &agrave; tour pour aller recevoir leurs m&eacute;dailles des mains du pr&eacute;fet,
+&eacute;taient assis sur des bancs &agrave; part, au c&ocirc;t&eacute; gauche de la salle.</p>
+
+<p>De la place o&ugrave; je me trouvais, je ne pouvais pas bien <a name="Page_213" id="Page_213"></a>voir ce qui se
+passait &agrave; l'entr&eacute;e de la salle; dix fois par minute, je me levais de mon
+banc pour promener mes regards impatients sur le public. Tant que
+l'affluence des spectateurs avait dur&eacute; sans interruption, j'avais nourri
+l'espoir de voir bient&ocirc;t para&icirc;tre mes bienfaiteurs; mais, maintenant que
+la musique avait d&eacute;j&agrave; commenc&eacute; l'ouverture qui devait pr&eacute;c&eacute;der la
+distribution des prix, mon coeur se serrait et je me sentais p&acirc;lir; ils
+n'&eacute;taient pas encore venus! En me levant, je pouvais voir que les si&egrave;ges
+qu'on avait r&eacute;serv&eacute;s pour eux au premier rang des spectateurs restaient
+toujours vides.</p>
+
+<p>Ainsi, ni M. Pavelyn, ni sa femme, ni sa fille n'assisteraient &agrave; mon
+triomphe! Quelle valeur pouvaient avoir pour moi les applaudissements du
+monde entier, si lui, mon bienfaiteur, si elle, qui m'avait fait
+artiste, ne les entendaient pas? H&eacute;las! Rose avait refus&eacute; de venir &agrave; la
+distribution des prix: ma crainte s'&eacute;tait donc r&eacute;alis&eacute;e!</p>
+
+<p>Les derniers accords de la musique s'&eacute;teignirent.... Un long soupir
+souleva ma poitrine, comme si mon coeur &eacute;tait soulag&eacute; d'un poids
+&eacute;crasant.</p>
+
+<p>Je voyais M. et madame Pavelyn ... et Rose! Dieu merci, mon
+pressentiment m'avait tromp&eacute;!</p>
+
+<p>Un doux sourire &eacute;claira ma physionomie; je fr&eacute;mis de bonheur; la salle
+de f&ecirc;te se remplit pour moi de tous les rayons que mon &acirc;me ravie
+r&eacute;pandait sur tout ce que mes yeux pouvaient atteindre.</p>
+
+<p>Comme Rose &eacute;tait assise entre ses parents, au premier rang, je ne voyais
+pas sa figure; mais je pouvais, en <a name="Page_214" id="Page_214"></a>regardant entre les rangs des
+spectateurs, tenir mon regard fix&eacute; sur elle. Il me sembla bient&ocirc;t qu'un
+courant de fluide invisible s'&eacute;tablissait entre elle et moi pour nous
+mettre en communication secr&egrave;te; je croyais entendre son coeur battre &agrave;
+l'unisson du mien....</p>
+
+<p>Je fus tir&eacute; de ce r&ecirc;ve &eacute;trange par la voix de M. le pr&eacute;fet, qui pronon&ccedil;a
+un discours &eacute;loquent sur la noble et utile mission des arts dans la
+soci&eacute;t&eacute;, et qui fit l'&eacute;loge de ceux qui consacrent leur vie avec
+d&eacute;vouement &agrave; l'illustration de la patrie et de l'humanit&eacute;. Apr&egrave;s quoi,
+les sons de la musique se m&ecirc;l&egrave;rent aux applaudissements des auditeurs,
+et la distribution des prix commen&ccedil;a. Vingt &eacute;l&egrave;ves au moins devaient
+&ecirc;tre appel&eacute;s tour &agrave; tour sur l'estrade; car toutes les classes de
+l'Acad&eacute;mie, jusqu'&agrave; la derni&egrave;re, avaient concouru. Un grand nombre de
+ces vainqueurs &eacute;taient des enfants que l'on voulait encourager en leur
+donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n'&eacute;tait que pour les
+classes sup&eacute;rieures des trois branches principales que les prix avaient
+une valeur s&eacute;rieuse, parce qu'ils &eacute;taient un signe que les vainqueurs
+qui allaient entrer dans la carri&egrave;re des arts &eacute;taient arm&eacute;s de toutes
+les forces et de toutes les chances de r&eacute;ussite que l'enseignement
+acad&eacute;mique peut donner &agrave; des &eacute;l&egrave;ves intelligents et laborieux. D'abord,
+on devait distribuer les prix du concours d'architecture, puis ceux de
+la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la
+classe de sculpture; par cons&eacute;quent, puisque l'on commen&ccedil;ait chaque fois
+par les <a name="Page_215" id="Page_215"></a>classes inf&eacute;rieures, la m&eacute;daille d'or que j'avais m&eacute;rit&eacute;e
+devait &ecirc;tre distribu&eacute;e la derni&egrave;re, et mon couronnement devait cl&ocirc;turer
+la c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>Pendant que les &eacute;l&egrave;ves appel&eacute;s montaient tour &agrave; tour sur l'estrade et
+recevaient leurs prix au milieu des f&eacute;licitations g&eacute;n&eacute;rales et des
+accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux; elle
+applaudissait chaque laur&eacute;at; je la voyais battre des mains avec force,
+et, lorsque le premier prix d'architecture fut d&eacute;livr&eacute;, je crus
+distinguer, &agrave; travers le bruit de mille acclamations, sa voix douce qui
+criait avec enthousiasme:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo! bravo!</p>
+
+<p>D'abord, je fus enchant&eacute; de voir que Rose prenait si franchement part &agrave;
+l'&eacute;motion g&eacute;n&eacute;rale; je pouvais donc esp&eacute;rer qu'elle ne me refuserait pas
+ses applaudissements. &Ecirc;tre applaudi par Rose, entendre son cri de joie
+retentir &agrave; mes oreilles! Quel bonheur, quel &eacute;loge pouvait &ecirc;tre compar&eacute; &agrave;
+un pareil suffrage?</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu cependant, un sentiment d'inqui&eacute;tude se glissa dans mon coeur;
+si Rose continuait ainsi &agrave; encourager, &agrave; applaudir chaque &eacute;l&egrave;ve
+couronn&eacute;, ses mains ne se fatigueraient-elles pas? et son enthousiasme
+ne se refroidirait-il pas pour le moment o&ugrave; je serais sur l'estrade, lui
+demandant une part de ses f&eacute;licitations? La c&eacute;r&eacute;monie durait si
+longtemps et on couronnait tant de laur&eacute;ats, que je commen&ccedil;ais &agrave;
+compter, avec une jalousie inqui&egrave;te, chaque battement de mains de Rose,
+comme si j'eusse cru que la moindre marque de son approbation, <a name="Page_216" id="Page_216"></a>f&ucirc;t un
+vol qui m'&eacute;tait fait. Enfin, mon nom fut appel&eacute;, et je montai
+l'escalier, le coeur palpitant, jusque devant M. le pr&eacute;fet, qui
+m'attendait debout et se mit a m'adresser une courte allocution.</p>
+
+<p>Je n'entendis pas ce qu'il me disait. Mon oeil fixe ne quittait pas la
+place o&ugrave; Rose &eacute;tait assise: je voulais voir quelle impression mon
+triomphe produisait sur elle; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me
+regardaient avec le sourire du bonheur et de la fiert&eacute; dans les yeux,
+Rose tenait le front baiss&eacute;; elle avait laiss&eacute; retomber le voile de
+dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment
+m&ecirc;me, elle me refusait les applaudissements qu'elle avait si
+lib&eacute;ralement prodigu&eacute;s aux autres!</p>
+
+<p>Je fus si cruellement frapp&eacute; par cette am&egrave;re d&eacute;sillusion, que je restai
+presque insensible &agrave; ce qui se passait autour de moi. Le maire de la
+ville suspendit la m&eacute;daille d'or &agrave; mon cou et m'embrassa; M. le pr&eacute;fet
+posa la couronne de laurier sur ma t&ecirc;te et donna le signal des
+applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations
+s'&eacute;lev&egrave;rent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations
+dix fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;es remplirent la salle.... Mais Rose ne bougeait pas!</p>
+
+<p>La poitrine oppress&eacute;e, les yeux obscurcis, pleurant int&eacute;rieurement et
+chancelant sur mes jambes, je descendis de l'estrade et je me disposai &agrave;
+retourner &agrave; ma place, mais M. Pavelyn s'&eacute;lan&ccedil;a en avant, me prit la
+main, et, par un mouvement joyeux, m'entra&icirc;n&acirc;t aupr&egrave;s de sa <a name="Page_217" id="Page_217"></a>femme. L&agrave;,
+il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public.</p>
+
+<p>Madame Pavelyn me pressa les mains, et tous deux me combl&egrave;rent des
+marques les plus vives de leur int&eacute;r&ecirc;t et leur affection.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Rose, dit le p&egrave;re &agrave; sa fille, qui n'avait pas encore lev&eacute; les
+yeux sur moi, ma&icirc;trise ton &eacute;motion, mon enfant. L&eacute;on pourrait bien
+croire que tu restes insensible &agrave; son beau triomphe; donne-lui au moins
+la main pour lui prouver que, du fond du coeur, tu prends part &agrave; son
+succ&egrave;s.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il leva le voile de dentelles qui cachait te visage
+de Rose!... Ciel! elle pleurait!...</p>
+
+<p>J'osais &agrave; peine en croire mes yeux; elle avait applaudi avec joie les
+autres vainqueurs; mon triomphe faisait couler des larmes
+d'attendrissement sur ses joues!</p>
+
+<p>Elle se leva lentement et jeta un seul regard dans mes yeux, mais un
+long regard o&ugrave; toute son &acirc;me semblait se r&eacute;pandre, une plainte, une
+pri&egrave;re, un rayon d'affection sans bornes, une r&eacute;v&eacute;lation qui arr&ecirc;ta le
+sang dans mes veines et me fit devenir plus p&acirc;le qu'un cadavre.</p>
+
+<p>Ob&eacute;issant &agrave; l'invitation de son p&egrave;re, elle mit sa main dans la mienne
+sans dire un mot; sa main tremblait comme si la fi&egrave;vre agitait ses
+nerfs, et cette main, quoique froide comme glace, me br&ucirc;la les doigts et
+me fit frissonner au contact d'un courant magn&eacute;tique qui s'&eacute;tablit entre
+elle et moi.</p>
+
+<p>&Ocirc; mon Dieu! j'avais lu dans son coeur comme dans <a name="Page_218" id="Page_218"></a>un livre ouvert! il
+n'y avait plus moyen de douter, ses yeux me l'avaient dit assez
+clairement; ma m&egrave;re ne s'&eacute;tait donc pas tromp&eacute;e: aim&eacute; de celle qui &eacute;tait
+la source de ma foi et le but de ma vie!</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, M. et madame Pavelyn avaient consid&eacute;r&eacute; ma stupeur et les
+larmes de Rose comme une suite naturelle de l'&eacute;motion que nous avait
+caus&eacute;e mon couronnement solennel; mais qui sait si nous n'eussions point
+trahi pour tout le monde ce que nos yeux s'&eacute;taient dit dans ce regard
+que je n'oublierai jamais, si la divine Providence ne nous e&ucirc;t gard&eacute;s de
+cette disgr&acirc;ce?</p>
+
+<p>Les autorit&eacute;s et les notables avaient quitt&eacute; leur place, la musique
+avait cess&eacute; de jouer, et la salle &eacute;tait presque tout &agrave; fait vide. Deux
+ou trois professeurs vinrent m'annoncer que le pr&eacute;fet venait de monter
+dans sa voiture, et qu'il n'&eacute;tait pas poli &agrave; moi de faire attendre le
+chef du d&eacute;partement. En disant ces mots, ils me prirent par les bras,
+et, me laissant &agrave; peine le temps de m'excuser aupr&egrave;s de mes
+bienfaiteurs, ils m'entra&icirc;n&egrave;rent vers la sortie de la salle. Chemin
+faisant je retournai la t&ecirc;te encore une fois: mes yeux rencontr&egrave;rent
+ceux de Rose: je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;, j'&eacute;tais bien l'homme le plus
+heureux de la terre!</p>
+
+<p>Je montai en voiture d'un pied l&eacute;ger. M. le pr&eacute;fet me fit, en riant,
+d'aimables reproches, me dit de m'asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, et donna le
+signal du d&eacute;part. La voiture &eacute;tait une cal&egrave;che de gala, tra&icirc;n&eacute;e par
+quatre beaux chevaux. Il y avait sur le si&egrave;ge deux laquais galonn&eacute;s, en
+<a name="Page_219" id="Page_219"></a>grande livr&eacute;e, et, derri&egrave;re la voiture, deux chasseurs avec des plumets
+verts &agrave; leur chapeau. Il y avait dans la voiture, outre M. le pr&eacute;fet,
+les trois laur&eacute;ats des classes sup&eacute;rieures d'architecture, de dessin et
+de peinture; mais, comme il avait plu &agrave; M. le pr&eacute;fet de me faire asseoir
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, j'avais l'air d'&ecirc;tre quelque chose de plus que mes
+camarades. Nous avions gard&eacute; la couronne de laurier sur la t&ecirc;te, comme
+c'&eacute;tait l'usage, et la m&eacute;daille d'or brillait sur notre poitrine.</p>
+
+<p>Sur notre passage, la foule s'arr&ecirc;tait pour nous applaudir; les
+acclamations et les vivats retentissaient m&ecirc;me au loin &agrave; notre approche.
+Je tenais la t&ecirc;te lev&eacute;e, et je laissais errer mes regards sur la foule
+avec un immense orgueil. Je me sentais si grand, qu'un roi qui passe au
+milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa sup&eacute;riorit&eacute; un sentiment
+plus intime que moi en ce moment. Ceux qui me voyaient devaient croire
+que mon triomphe m'avait aveugl&eacute; et rendu orgueilleux.... Mais comme ils
+se trompaient! Ce n'&eacute;tait pas le laur&eacute;at de la sculpture qui, la
+poitrine gonfl&eacute;e et les yeux &eacute;tincelants de fiert&eacute;, semblait vouloir
+dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomphateur superbe,
+c'&eacute;tait l'homme qui se savait aim&eacute; de Rose. Ces honneurs, ces couronnes,
+ces acclamations de la foule enthousiaste &eacute;taient bien suffisants pour
+faire tourner la t&ecirc;te &agrave; un jeune homme; mais ma t&ecirc;te &agrave; moi &eacute;tait ceinte
+de la couronne de roses de l'Amour.</p>
+
+<p>Les applaudissements de l'univers entier n'&eacute;taient <a name="Page_220" id="Page_220"></a>rien aupr&egrave;s du seul
+regard qui, des yeux de Rose, avait rayonn&eacute; vers moi!</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que nous f&ucirc;mes descendus &agrave; l'h&ocirc;tel de la pr&eacute;fecture, nous
+pr&icirc;mes place au banquet avec les personnes les plus consid&eacute;rables du
+d&eacute;partement. Un de mes camarades &eacute;tait assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; du maire de la
+ville; un autre &agrave; c&ocirc;t&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral en chef; moi, je me trouvais &agrave; la
+droite du pr&eacute;fet, qui paraissait m'accorder un int&eacute;r&ecirc;t tout particulier,
+et qui disait tout haut que je lui plaisais beaucoup parce que j'&eacute;tais
+un jeune homme d'un caract&egrave;re gai.</p>
+
+<p>Et, en effet, pendant que j'&eacute;tais assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui dans la voiture,
+il m'avait adress&eacute; diff&eacute;rentes fois la parole pour m'engager &agrave; avoir
+confiance dans l'avenir; je lui avais r&eacute;pondu avec tant d'animation,
+avec tant de foi et de gaiet&eacute;, que le brave homme, qui ne connaissait
+pas la source de cette exaltation, m'avait admir&eacute; comme un jeune artiste
+du plus heureux naturel.</p>
+
+<p>Je ne comprends pas quelle force le regard de Rose m'avait donn&eacute;e, et
+comment la certitude d'&ecirc;tre aim&eacute; d'elle avait ouvert tout d'un coup les
+sources de mon intelligence et de mon imagination; mais on avait &agrave; peine
+fini les premiers services, que chacun s'occupait de moi, et que je
+tenais pour ainsi dire le d&eacute; de la conversation. Tout ce qui sortait de
+ma bouche &eacute;tait si sens&eacute;, si original de forme, si spirituel, et en m&ecirc;me
+temps si plein d'amabilit&eacute;, que tous les invit&eacute;s me donnaient la
+r&eacute;plique &agrave; l'envie pour m'engager &agrave; continuer. Et gr&acirc;ce &agrave; <a name="Page_221" id="Page_221"></a>moi, ce
+banquet, qui autrement e&ucirc;t sans doute &eacute;t&eacute; aussi ennuyeux que solennel,
+se changea en une f&ecirc;te joyeuse o&ugrave; chacun rit et s'amusa de tr&egrave;s-bon
+coeur.</p>
+
+<p>Certainement je n'aurais pas os&eacute; me laisser aller ainsi en pr&eacute;sence des
+personnes les plus haut plac&eacute;es; mais tous les convives, et notamment M.
+le pr&eacute;fet, m'encourageaient et semblaient me remercier de la gaiet&eacute; que
+je r&eacute;pandais comme &agrave; pleines mains sur toute la r&eacute;union.</p>
+
+<p>Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de
+victoire, un toast &agrave; M. le pr&eacute;fet, le protecteur des arts dans le
+d&eacute;partement de l'Escaut.</p>
+
+<p>J'avais sans doute &agrave; moiti&eacute; perdu la t&ecirc;te; mais cette folie, au lieu
+d'obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d'une
+clart&eacute; admirable. En pronon&ccedil;ant mon toast, je fus si &eacute;loquent, si
+heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si
+entra&icirc;nants et si profond&eacute;ment sentis, que je tirai des larmes des yeux
+de tous les auditeurs, et que chacun vint me serrer la main avec
+attendrissement.</p>
+
+<p>Lorsqu'on eut bu &eacute;galement &agrave; la sant&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral en chef et du maire de
+la ville, un des invit&eacute;s dit que sans aucun doute, je savais chanter; je
+ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour
+titre: le <i>Bonheur d'&ecirc;tre aim&eacute;</i>. Inutile d'ajouter que je ravis tout le
+monde, car toute mon &acirc;me vibrait dans ce chant, et, d'ailleurs, je
+n'avais jamais eu la voix si pure et si sonore.</p>
+
+<p>Je chantai plusieurs romances; et lorsque le pr&eacute;fet se <a name="Page_222" id="Page_222"></a>leva enfin pour
+donner le signal de la retraite, les convives les plus distingu&eacute;s
+s'empress&egrave;rent autour de moi pour me t&eacute;moigner leur satisfaction et leur
+bienveillance.</p>
+
+<p>Soit que ces louanges g&eacute;n&eacute;rales m'eussent troubl&eacute; quelque peu le
+cerveau, soit que je fusse &eacute;tourdi pour avoir pris quelques verres de
+champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me
+ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumi&egrave;res,
+&eacute;tincelante des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel: le monde &eacute;tait
+chang&eacute; pour moi en un paradis resplendissant!</p>
+
+<p>Pauvre &acirc;me, tu buvais &agrave; long traits &agrave; la coupe du plaisir, sans songer
+qu'au fond il restait beaucoup de fiel.... Et cependant, &ocirc; mon Dieu, si
+triste que soit le sort qui m'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute;, soyez b&eacute;ni pour cette
+demi-journ&eacute;e de f&eacute;licit&eacute;!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h2>
+
+
+<p>Comme la force de l'homme pour jouir est born&eacute;e! comme elle est immense
+pour souffrir! Quand une chose l'attriste, il a beau appeler &agrave; son
+secours toute sa raison et toute sa volont&eacute;, son chagrin le poursuivra
+et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa
+<a name="Page_223" id="Page_223"></a>blessure ne cessera pas de saigner; mais qu'il voie ses souhaits les
+plus chers accomplis, qu'il touche au fa&icirc;te des f&eacute;licit&eacute;s humaines, et &agrave;
+l'instant ses forces diminuent, et son &acirc;me retourne par des fluctuations
+incertaines &agrave; ce sentiment de douleur qui para&icirc;t &ecirc;tre sa destination
+naturelle.</p>
+
+<p>La veille, j'avais nag&eacute; dans la f&eacute;licit&eacute;; le triomphe le plus &eacute;clatant,
+les applaudissements de mille adorateurs; les louanges, l'envie de
+tous ... la r&eacute;v&eacute;lation de l'amour de Rose, tout cela r&eacute;uni ne suffisait-il
+pas au bonheur de ma vie enti&egrave;re? et pourtant il y avait d&eacute;j&agrave; plusieurs
+heures que j'&eacute;tais assis dans ma chambre, les bras crois&eacute;s sur ma
+poitrine et la t&ecirc;te courb&eacute;e sous le poids de pens&eacute;es pleines
+d'inqui&eacute;tude!</p>
+
+<p>Je luttai n&eacute;anmoins contre le d&eacute;couragement qui voulait s'emparer de
+moi.</p>
+
+<p>J'essayai de faire revivre les sc&egrave;nes d&eacute;licieuses de la veille, je
+voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule; je
+voulais revoir les larmes qui avaient brill&eacute; dans les yeux pleins
+d'amour de Rose. En un mot, j'avais peur de la tristesse qui
+m'envahissait, et je t&acirc;chais d'&eacute;lever entre elle et moi comme un
+bouclier le souvenir de mon bonheur; mais, malgr&eacute; tous mes efforts pour
+retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse,
+je ne pus faire rena&icirc;tre dans mon imagination les sensations que j'avais
+&eacute;prouv&eacute;es la veille. Fatigu&eacute; de cette lutte inutile, je retombai sur mon
+si&egrave;ge, et je jetai avec terreur un regard <a name="Page_224" id="Page_224"></a>en dedans de moi-m&ecirc;me pour y
+chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c'&eacute;tait la voix de
+ma conscience, que, dans mon d&eacute;sir insens&eacute; d'&ecirc;tre heureux, j'avais t&acirc;ch&eacute;
+d'&eacute;touffer.... Mais enfin je courbai la t&ecirc;te, vaincu, et je pr&ecirc;tai
+l'oreille malgr&eacute; moi &agrave; ce que me disait ma conscience implacable.</p>
+
+<p>H&eacute;las! ma joie &eacute;tait de l'ingratitude, mon bonheur &eacute;tait un crime.
+Affreuse v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>Je n'&eacute;tais rien sur la terre que par M. Pavelyn. Tout ce que je
+poss&eacute;dais, instruction, intelligence, espoir de renomm&eacute;e, m&ecirc;me les
+habits qui me couvraient, &eacute;taient ses bienfaits! Et, non content des
+dons g&eacute;n&eacute;reux que sa bont&eacute; avaient si prodigalement sem&eacute;s sur ma route,
+j'osais, au m&eacute;pris de son bonheur, nourrir un penchant dont la seule
+r&eacute;v&eacute;lation le frapperait de honte et d'effroi, lui et toute sa famille!
+Le fils du sabotier s'&eacute;tait senti heureux parce qu'il &eacute;tait aim&eacute; de
+Rose! Dans un si fol aveuglement, quels pouvaient &ecirc;tre les d&eacute;sirs
+secrets de mon coeur? Horreur! Entra&icirc;ner la fille de son bienfaiteur &agrave;
+une m&eacute;salliance et lui pr&eacute;parer, &agrave; elle et &agrave; ses parents, une existence
+empoisonn&eacute;e &agrave; jamais par le chagrin d'une pareille humiliation. Ces
+reproches de ma conscience, malgr&eacute; mes efforts pour les repousser,
+pes&egrave;rent peu &agrave; peu si lourdement sur mon esprit, que je me sentis
+bient&ocirc;t &eacute;cras&eacute; sous cette douloureuse mais &eacute;vidente v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Je demeurai immobile, la poitrine oppress&eacute;e et le visage p&acirc;le.<a name="Page_225" id="Page_225"></a></p>
+
+<p>J'&eacute;tais incapable de commettre une l&acirc;chet&eacute;, et je fr&eacute;missais &agrave; la seule
+id&eacute;e que je pourrais devenir ingrat, mais il en co&ucirc;ta &agrave; ma pauvre &acirc;me de
+bien p&eacute;nibles efforts pour parvenir &agrave; &eacute;touffer l'esp&eacute;rance sans cesse
+renaissante.</p>
+
+<p>Lorsqu' enfin j'eus &eacute;cout&eacute;, les uns apr&egrave;s les autres, tous les reproches
+de ma conscience et reconnu ma folie, l'image du devoir se dressa devant
+mes yeux pour exiger de moi plus qu'un renoncement passif. Il me disait,
+qu'il ne suffisait pas d'arracher de mon coeur jusqu'&agrave; la derni&egrave;re
+racine de cet amour coupable, mais que je devais tuer moi-m&ecirc;me dans le
+sein de Rose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres
+mains mon espoir, ma foi, tout mon &ecirc;tre, &eacute;teindre la seule lumi&egrave;re de ma
+vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un ab&icirc;me....
+Nul moyen d'&eacute;chapper au sacrifice, le devoir &eacute;tait devant moi,
+imp&eacute;rieux, inexorable, me montrant d'un c&ocirc;t&eacute; la reconnaissance et le
+respect; de l'autre, la honte et la l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin mon parti fut pris.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;loignerais de mes bienfaiteurs; j'&ocirc;terais tout aliment &agrave;
+l'inclination de Rose; par une absence prolong&eacute;e, je lui laisserais
+croire non-seulement que j'&eacute;tais insensible &agrave; son amour, mais encore que
+sa pr&eacute;sence m'&eacute;tait devenue d&eacute;sagr&eacute;able et que je la fuyais avec
+intention. Cruelle r&eacute;solution! Si Rose aimait comme moi, quel calice
+amer j'allais lui faire vider jusqu'&agrave; la lie! Mais, quoique ma piti&eacute;
+pour ce qu'elle allait souffrir me <a name="Page_226" id="Page_226"></a>m&icirc;t les larmes aux yeux, il n'y
+avait rien &agrave; y faire; il fallait courber la t&ecirc;te sous la verge de la
+fatalit&eacute;.</p>
+
+<p>Quitter tout &agrave; coup la ville ou le pays, c'est ce que je n'osais pas
+faire; mais j'avais r&eacute;solu de partir imm&eacute;diatement pour Bodeghem, de
+rester longtemps, tr&egrave;s-longtemps aupr&egrave;s de mes parents, afin d'habituer
+peu &agrave; peu mes bienfaiteurs &agrave; mon absence. L&agrave;, je p&egrave;serais m&ucirc;rement, dans
+la solitude, ce qu'il me restait &agrave; faire, et, si je le jugeais &agrave; propos,
+je partirais de Bodeghem pour Bruxelles, afin de voir si je ne pourrais
+pas y trouver de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur, afin de
+subvenir &agrave; mes besoins.</p>
+
+<p>Ce que je craignais, c'&eacute;tait de manquer de courage pour accomplir mon
+p&eacute;nible devoir.</p>
+
+<p>Je remplis mes malles &agrave; la h&acirc;te de mon linge, de mes habits et de tout
+ce qui m'appartenait, comme un homme qui fait ses pr&eacute;paratifs pour un
+long voyage.</p>
+
+<p>Je ferais chercher ces malles dans quelques jours par le messager de
+notre village, et j'&eacute;crirais &agrave; M. Pavelyn pour excuser mon d&eacute;part subit
+en lui disant que je me sentais indispos&eacute; et fatigu&eacute;, et que j'&eacute;tais
+parti pour Bodeghem afin d'y prendre du repos et d'y recouvrer mes
+forces.</p>
+
+<p>Pour arriver &agrave; la porte de la ville, je devais traverser la place de
+Meir et passer devant la demeure de M. Pavelyn; mais je ne voulais pas
+m'exposer au danger d'&ecirc;tre vu ou rencontr&eacute; par lui ou par Rose; car je
+me d&eacute;fiais de ma faiblesse, et je ne m&eacute;connaissais pas que le <a name="Page_227" id="Page_227"></a>moindre
+&eacute;v&eacute;nement pourrait me faire chanceler dans ma r&eacute;solution. Je pris donc
+le parti de passer par la rue des Rennes, de traverser le cimeti&egrave;re Vert
+et de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la
+place de Meir. Au moment o&ugrave; je mettais la main &agrave; la serrure, je jetai
+encore un long regard dans cette petite chambre qui m'avait vu devenir
+un homme, qui avait re&ccedil;u la confidence de mes joies, de mes esp&eacute;rances,
+de mes chagrins; une larme mouilla mes paupi&egrave;res, et je m'arrachai avec
+violence de ce lieu ch&eacute;ri, comme un banni s'arrache des bras d'un ami
+qu'il ne reverra peut-&ecirc;tre jamais.</p>
+
+<p>Lorsque je me trouvai au grand air et que j'entrai dans la rue des
+Rennes, il pouvait &ecirc;tre dix heures du matin. Ce triste adieu pesait
+lourdement sur mon coeur; un voile noir &eacute;tait suspendu devant mes yeux;
+je ne faisait aucune attention aux passants, et je marchais ab&icirc;m&eacute; dans
+de douloureuses r&ecirc;veries....</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup je m'arr&ecirc;tai, mes pieds cess&egrave;rent leur mouvement; je levai
+la t&ecirc;te avec surprise et je reculai au milieu de la rue en poussant un
+cri plaintif: je me trouvais devant la porte de M. Pavelyn! Comment
+&eacute;tais-je arriv&eacute; l&agrave;? Ah! pendant que je me d&eacute;solais, pendant que je
+m'abandonnais au cours de mes r&ecirc;veries, l'&acirc;me de Rose, par une puissance
+myst&eacute;rieuse, avait attir&eacute; mon &acirc;me comme l'aimant attire le fer!</p>
+
+<p>Je voulus m'&eacute;loigner; mais voil&agrave; que je vois la servante qui me fait
+signe de la fen&ecirc;tre qu'elle va m'ouvrir la porte.<a name="Page_228" id="Page_228"></a></p>
+
+<p>Je n'ose pas fuir. Que penserait-on d'une conduite aussi inexplicable?
+Peut-&ecirc;tre ferais-je mieux d'informer en quelques mots M. Pavelyn de mon
+d&eacute;part. Pour cela, je ne dois qu'entrer et sortir.... La porte s'ouvrit,
+et j'entrai avec l'intention d'abr&eacute;ger mes adieux. La servante me
+conduisit jusqu'&agrave; la porte de la salle o&ugrave; se trouvait M. Pavelyn.</p>
+
+<p>Comment il se fit qu'en ce moment je ne trahis pas mon secret, c'est ce
+que je ne comprends pas encore! Peut-&ecirc;tre un d&eacute;couragement complet
+comprimait-il les mouvements tumultueux de mon coeur et les rendait-il
+moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux
+d&eacute;jeuner &eacute;tait servi. A cette table Rose assise, et pr&egrave;s d'elle, tout
+pr&egrave;s d'elle, Conrad de Somerghem!...</p>
+
+<p>Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait &ecirc;tre
+le p&egrave;re de Conrad, car les traits caract&eacute;ristiques de leurs visages
+&eacute;taient les m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>M. Pavelyn me laissa &agrave; peine le temps de saisir d'un coup d'oeil furtif
+la sc&egrave;ne que j'avais devant moi. &Agrave; mon apparition, il se leva tout
+joyeux, me serra la main et me fit asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui; puis il se mit
+&agrave; parler avec beaucoup d'&eacute;loges de mon triomphe et de mon avenir
+d'artiste, en me pr&eacute;sentant &agrave; ses convives comme un jeune homme bon,
+courageux et plein de gratitude.</p>
+
+<p>M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient tr&egrave;s-anim&eacute;s, et je
+supposai que le vin d'Espagne que je voyais sur la table les avait mis
+en belle humeur. Ils <a name="Page_229" id="Page_229"></a>parlaient sans s'arr&ecirc;ter et &agrave; voix haute, et
+m'accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils r&eacute;pondaient le
+plus souvent eux-m&ecirc;mes, sans me laisser le temps de placer un
+mot&mdash;heureusement! car mon attention et mes pens&eacute;es &eacute;taient ailleurs.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage
+radieux de bonheur, il penchait la t&ecirc;te vers Rose et, en souriant, lui
+disait &agrave; l'oreille des mots que je ne pouvais entendre, mais qui
+trouvaient un douloureux &eacute;cho dans mon coeur. Il y avait dans sa joie et
+dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me
+faisait fr&eacute;mir d'indignation et me blessait comme s'il insultait celle
+que j'aimais plus que la lumi&egrave;re de mes yeux.</p>
+
+<p>Rose l'&eacute;coutait avec une politesse patiente et essayait m&ecirc;me de sourire.</p>
+
+<p>Elle ne m'avait adress&eacute; qu'un seul regard. Je crus comprendre qu'elle se
+plaignait de la cruaut&eacute; de son sort, et qu'elle implorait ma piti&eacute; pour
+ses souffrances.</p>
+
+<p>Que se passait-il donc l&agrave;? Dieu! cela pouvait-il &ecirc;tre? Pourquoi donc les
+deux p&egrave;res se font-ils des signes d'intelligence et de satisfaction?
+Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fix&eacute;s sur Conrad de
+Somerghem ses yeux humides de larmes d'attendrissement?</p>
+
+<p>Une crainte affreuse m'agitait; mon coeur battait &agrave; se rompre; je
+sentais approcher le moment o&ugrave; je ne saurais plus me contenir, et o&ugrave; mon
+terrible secret, allait m'&eacute;chapper. Je me levai et dis en b&eacute;gayant &agrave; M.
+Pa<a name="Page_230" id="Page_230"></a>velyn que j'avais form&eacute; le projet d'aller &agrave; Bodeghem et de passer
+quelque temps chez mes parents, pour me remettre des suites de la fi&egrave;vre
+et de la fatigue des concours.</p>
+
+<p>Je n'avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes
+intentions, et je n'&eacute;tais venu que pour lui faire mes adieux et lui
+pr&eacute;senter mes respects, ainsi qu'&agrave; sa famille.</p>
+
+<p>Je le priai donc de vouloir bien me permettre de prendre cong&eacute; de lui.</p>
+
+<p>M. Pavelyn essaya de me faire rester; mais, comme j'insistais, il me dit
+que j'avais raison, en effet, d'aller chercher un peu de repos apr&egrave;s
+tant d'efforts et tant d'agitation, et il m'engagea m&ecirc;me &agrave; prolonger mon
+s&eacute;jour &agrave; Bodeghem jusqu'au moment o&ugrave; je me sentirais tout &agrave; fait remis
+de mes fatigues. J'adressai &agrave; Rose un dernier regard, je saluai tout le
+monde, et je sortis du salon.</p>
+
+<p>Dans l'antichambre, au moment o&ugrave; je me baissais pour reprendre mon
+chapeau et ma canne, que j'y avais d&eacute;pos&eacute;s, je fus surpris tout &agrave; coup
+par une voix de femme qui parlait tout bas &agrave; mon oreille.</p>
+
+<p>Je me redressai en tressaillant, et je p&acirc;lis sans doute, car la femme
+qui avait murmur&eacute; &agrave; mon oreille quelques paroles que je n'avais pas
+comprises, s'&eacute;cria en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur L&eacute;on, comme vous vous effrayez facilement! vous
+voil&agrave; blanc de peur, comme si <a name="Page_231" id="Page_231"></a>vous aviez cru voir appara&icirc;tre un spectre
+derri&egrave;re vous!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la femme de chambre de madame Pavelyn, une fille qui me portait
+beaucoup d'affection; cependant, en ce moment, sa pr&eacute;sence inattendue
+m'avait fait de la peine, et je la regardai avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit-elle d'un ton l&eacute;ger, ne soyez pas si f&acirc;ch&eacute; parce
+que je vous ai fait tressaillir. Je voulais vous dire quelque chose,
+mais vous le savez d&eacute;j&agrave;, n'est-ce-pas?</p>
+
+<p>&mdash;La grande nouvelle! Non? N'avez-vous pas vu ce beau jeune homme
+l&agrave;-dedans? Il est riche &agrave; millions et noble de naissance....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? eh bien! m'&eacute;criai-je, fr&eacute;missant de crainte et d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous ne le savez pas encore? dit-elle en retenant sa voix. Rose
+va se marier. Ce jeune monsieur est son fianc&eacute;....</p>
+
+<p>Cette nouvelle me d&eacute;chira si cruellement le coeur, et il me fallut faire
+tant d'efforts pour cacher mon d&eacute;sespoir, que je me pr&eacute;cipitai hors de
+la porte en poussant un &eacute;clat de rire insens&eacute;, sans savoir o&ugrave; je
+courais.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, je me trouvais de nouveau dans ma chambre, me
+demandant avec &eacute;tonnement ce que j'y venais faire. Pourquoi m'&eacute;loigner,
+pourquoi quitter la ville, peut-&ecirc;tre le pays, maintenant que Rose allait
+se marier, et qu'une barri&egrave;re infranchissable allait se dresser entre
+elle et moi? Non, ce n'&eacute;tait pas cette <a name="Page_232" id="Page_232"></a>id&eacute;e qui m'avait ramen&eacute; dans ma
+chambre, ce n'&eacute;tait que l'habitude.</p>
+
+<p>&Agrave; ces murailles, j'avais confi&eacute; tous mes secrets, tous les battements de
+mon coeur; le besoin d'un &eacute;panchement solitaire m'avait ramen&eacute; l&agrave;; et,
+cette fois encore, le plancher vermoulu but mes larmes am&egrave;res.</p>
+
+<p>Insensiblement mon sang commen&ccedil;a &agrave; bouillir, et bient&ocirc;t une
+indescriptible rage s&eacute;cha mes yeux. Je formai le projet d'attendre
+Conrad de Somerghem en plein jour dans la rue, de le traiter de l&acirc;che,
+de lui cracher au visage, de lui dire qu'un de nous devait mourir, et
+que, s'il n'&eacute;tait pas un ignoble poltron, il consentirait &agrave; ce que
+l'&eacute;p&eacute;e ou le pistolet d&eacute;cid&acirc;t entre nous. Mais, alors, un sourire
+ironique contracta mes l&egrave;vres, car je reconnus que j'&eacute;tais d'une trop
+basse extraction pour pouvoir esp&eacute;rer que M. de Somerghem accueillerait
+mon cartel autrement qu'avec m&eacute;pris; peut-&ecirc;tre me jetterait-on en prison
+comme un fou dangereux;&mdash;et, d'ailleurs, cette agression violente ne
+ferait-elle pas du secret de mon amour un scandale public? Et mes
+bienfaiteurs, et ma m&egrave;re?</p>
+
+<p>Je tombai an&eacute;anti sur une chaise; je cachai dans mes mains ma t&ecirc;te
+br&ucirc;lante, hurlant et grin&ccedil;ant des dents, en reconnaissant ma compl&egrave;te
+impuissance! Je me levai en sursaut en entendant les pas d'une personne
+qui montait rapidement l'escalier de ma chambre. C'&eacute;tait dame
+P&eacute;tronille, qui accourut vers moi les bras tendus, en s'&eacute;criant avec
+joie:<a name="Page_233" id="Page_233"></a></p>
+
+<p>&mdash;Monsieur L&eacute;on, grande nouvelle, grande nouvelle! Le savez-vous d&eacute;j&agrave;?
+Rose va se marier.</p>
+
+<p>Je la regardai avec des yeux hagards.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, cette nouvelle vous surprend et vous agite, je le con&ccedil;ois,
+dit-elle. Elle m'a fait aussi beaucoup d'impression, lorsque mon mari,
+qui revient &agrave; l'instant de son ouvrage, me l'a apprise.</p>
+
+<p>&laquo;Si j'&eacute;tais &agrave; votre place, je courrais chez M. Pavelyn pour f&eacute;liciter
+Rose. Cela leur fera beaucoup de plaisir, car c'est un tr&egrave;s-beau
+mariage, et ils sont fort contents....&raquo;</p>
+
+<p>Elle parlait encore, pendant que je descendais l'escalier en courant
+pour lui &eacute;chapper.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Jean fumait sa pipe sur la porte; il se retourna au bruit de mes
+pas et dit en riant, pendant qu'il s'&eacute;cartait pour me laisser passer:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes si press&eacute;? vous le savez d&eacute;j&agrave;? Rose va se marier.</p>
+
+<p>Mais, moi, je ne me connaissais plus; je faillis le renverser, et je
+m'&eacute;lan&ccedil;ai dans la rue avec une pr&eacute;cipitation furieuse.</p>
+
+<p>Les passants et les maisons, tout me criait: &laquo;Le savez-vous d&eacute;j&agrave;? Rose
+va se marier.&raquo; Et, lorsque j'atteignis enfin la porte de la ville, et
+vis devant moi la rase campagne et le chemin qui devait me conduire &agrave;
+Bodeghem, il me sembla que la ville avait r&eacute;uni toutes ses voix pour
+crier encore derri&egrave;re moi:</p>
+
+<p>&mdash;Le savez-vous d&eacute;j&agrave;? Rose va se marier!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a name="Page_234" id="Page_234"></a>XXV</h2>
+
+
+<p>J'&eacute;tais &agrave; Bodeghem. Mes parents croyaient, comme M. Pavelyn, que j'&eacute;tais
+revenu dans mon village natal pour me r&eacute;tablir de ma maladie et me
+reposer des fatigues du concours de l'Acad&eacute;mie. Ma faiblesse &eacute;vidente et
+la maigreur de mon visage donnaient une apparence de v&eacute;rit&eacute; &agrave; cette
+supposition. Certainement, si j'avais fait mon apparition dans la maison
+paternelle dans l'&eacute;tat de d&eacute;mence o&ugrave; j'avais quitt&eacute; la ville, chacun, et
+surtout ma m&egrave;re, aurait devin&eacute; qu'il m'&eacute;tait arriv&eacute; quelque chose
+d'extraordinaire, et qu'une douleur mortelle m'avait bris&eacute; le coeur;
+mais, apr&egrave;s ma fuite d'Anvers, j'avais eu le temps de me calmer peu &agrave;
+peu. L'air frais, le calme des champs, la fatigue d'un long voyage &agrave;
+pied avaient dompt&eacute; mes passions et laiss&eacute; p&eacute;n&eacute;trer dans mon esprit la
+lumi&egrave;re de la raison. Deux heures avant d'arriver au village natal,
+j'avais retrouv&eacute; la pleine conscience de mon devoir. J'avais r&eacute;solu de
+nouveau d'enfermer dans mon coeur le secret de ma douleur et de le
+garder jusqu'au tombeau. Maintenant que Rose allait se marier, la
+moindre confidence de mon amour, le moindre signe m&ecirc;me qui pouvait
+trahir ses sentiments ou les miens e&ucirc;t &eacute;t&eacute; <a name="Page_235" id="Page_235"></a>une l&acirc;chet&eacute; ou une mauvaise
+action. Je ne pouvais rien dire, m&ecirc;me &agrave; ma m&egrave;re; sinon mon p&egrave;re finirait
+sans doute par en savoir quelque chose, et, dans son honn&ecirc;tet&eacute;
+inflexible, il m'accablerait de reproches dont mes fr&egrave;res et mes soeurs
+pourraient deviner la cause.</p>
+
+<p>Je n'avais donc laiss&eacute; soup&ccedil;onner &agrave; personne la v&eacute;ritable cause de mon
+retour inattendu au village natal, et, comme j'&eacute;tais encore p&acirc;le et
+maigre, je n'eus pas beaucoup de peine &agrave; faire croire &agrave; tout le monde
+que ma tristesse et ma taciturnit&eacute; n'&eacute;taient que les suites de ma
+faiblesse physique.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re m'avait bien parl&eacute; du danger qu'elle m'avait montr&eacute; lors de son
+dernier voyage &agrave; Anvers; mais je l'avais rassur&eacute;e en lui disant que nous
+nous &eacute;tions tromp&eacute;s tous les deux sur les dispositions de Rose &agrave; mon
+&eacute;gard, et que, depuis, je l'avais trouv&eacute;e la m&ecirc;me qu'autrefois.</p>
+
+<p>D&egrave;s ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine
+libert&eacute;. Elle m'entoura des plus tendres soins, me pr&eacute;para des tisanes
+qui, d'apr&egrave;s elle, devaient me fortifier, et me for&ccedil;a de prendre une
+nourriture choisie; mais il ne lui paraissait pas d&eacute;sagr&eacute;able que je
+restasse des journ&eacute;es enti&egrave;res absent de la maison, et que, le soir,
+j'allasse me coucher avant tout le monde, pour &ecirc;tre seul et ne pas
+devoir parler; car, lorsque parfois mon p&egrave;re me faisait des reproches au
+sujet de ma conduite singuli&egrave;re, elle me d&eacute;fendait en disant que le
+grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre la paix que
+j'avais perdue.<a name="Page_236" id="Page_236"></a></p>
+
+<p>J'aurais peine &agrave; vous raconter la singuli&egrave;re vie que je menais &agrave;
+Bodeghem. J'errais sans cesse dans le ch&acirc;teau inhabit&eacute;, dans les bois et
+dans les endroits solitaires, l'esprit assailli par un r&ecirc;ve qui, pareil
+&agrave; un nuage &eacute;pais, me tenait s&eacute;par&eacute; du reste du monde. J'avais beau
+appeler &agrave; mon secours toute ma raison et toute ma volont&eacute; pour dissiper
+le brouillard de mon esprit, c'&eacute;tait peine inutile; je ne voyais que
+Rose et son regard plaintif, je ne sentais que le ver du chagrin qui me
+rongeait le coeur, je n'entendais que ces mots effroyables: &laquo;Le
+savez-vous? Rose va se marier!&raquo; qui me poursuivaient sans m'accorder un
+instant de r&eacute;pit.</p>
+
+<p>La violence de la passion et l'amertume du d&eacute;sespoir s'&eacute;taient tout &agrave;
+fait &eacute;vanouies en moi; je ne ha&iuml;ssais et n'accusais personne au monde,
+pas m&ecirc;me le sort cruel, pas m&ecirc;me le futur &eacute;poux de Rose, et l'image de
+mon rival, lorsqu'elle se pr&eacute;sentait devant mes yeux, ne m'arrachait
+aucun signe de col&egrave;re ni de haine. Un chagrin immense, une r&eacute;signation
+r&ecirc;veuse, une sorte d'exaltation maladive dans ma douleur, avaient
+remplac&eacute; en moi tous les mouvements violents du coeur. Convaincu d&egrave;s
+lors que je n'&eacute;tais pas n&eacute; pour trouver jamais le bonheur dans le monde
+r&eacute;el, je rassemblai un &agrave; un tous les souvenirs de ma vie pass&eacute;e, et,
+avec ces souvenirs, je me fis un monde imaginaire, o&ugrave; mon &acirc;me trouva la
+seule source de paix et de consolation qui pouvait encore s'ouvrir pour
+elle.</p>
+
+<p>En me promenant dans le jardin du ch&acirc;teau je m'ar<a name="Page_237" id="Page_237"></a>r&ecirc;tais sur le pont et
+regardais l'eau en tremblant; puis, retournant &agrave; des pens&eacute;es moins
+tristes, je contemplais pendant des heures la pelouse qui s'&eacute;tendait &agrave;
+c&ocirc;t&eacute;. Je voyais dans mon esprit une petite fille d&eacute;licate et jolie comme
+un ange, et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette charmante cr&eacute;ature, un pauvre petit gar&ccedil;on
+qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre mot et au
+moindre sourire de la petite fille, &eacute;tincelaient d'admiration, de
+reconnaissance et d'orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants,
+je tremblais d'une bienheureuse &eacute;motion quand j'apercevais sur le visage
+de la petite fille un sourire d'amiti&eacute; pour le petit gar&ccedil;on; j'assistais
+&agrave; leurs jeux quand ils tra&ccedil;aient un parterre de fleurs dans le petit
+sentier, je courais avec eux derri&egrave;re les papillons, j'&eacute;coutais leurs
+paroles, je comptais les battements de leur coeur, et je reconnaissais
+avec une cruelle satisfaction qu'alors d&eacute;j&agrave; une puissance fatale
+dominait ces innocentes cr&eacute;atures, et avait d&eacute;pos&eacute; dans leur coeur le
+germe d'un amour infini.&mdash;J'interrogeais les arbres, les fleurs, les
+oiseaux, pour faire revivre devant moi le souvenir du bonheur perdu,
+jusqu'&agrave; ce que le cr&eacute;puscule du soir et la fatigue de mon cerveau
+vinssent m'avertir qu'il &eacute;tait temps de retourner &agrave; la maison.</p>
+
+<p>D'autres fois, j'errais dans les bois, et je cherchais les arbres
+auxquels j'avais jadis racont&eacute; mes chagrins ou confi&eacute; mes esp&eacute;rances; je
+reconnaissais tous les endroits o&ugrave; je m'&eacute;tais assis, et je croyais voir
+briller encore dans l'herbe les larmes que j'y avais vers&eacute;es huit ans
+aupa<a name="Page_238" id="Page_238"></a>ravant.&mdash;Dans ce temps-l&agrave;, je pleurais de bonheur; le soleil de
+l'espoir inondait mon coeur de sa lumi&egrave;re! Maintenant, je n'avais plus
+d'espoir; ma vie &eacute;tait ferm&eacute;e par le mur sombre de l'impossibilit&eacute;;
+c'est pour cela que je n'avais plus de larmes. Les larmes sont une
+plainte et une pri&egrave;re pour demander du secours ou de la piti&eacute;. Pourquoi
+me plaindrais-je ou implorerais-je la piti&eacute;, moi, &agrave; qui aucune puissance
+terrestre ne pouvait donner ce que mon coeur d&eacute;sirait; moi, dont les
+chagrins par leur nature m&ecirc;me, devaient &ecirc;tre &eacute;ternels?</p>
+
+<p>D'autres fois encore, je m'asseyais au bord de la prairie o&ugrave; l'enfant
+muet avait travaill&eacute; pendant des semaines et des mois &agrave; tailler des
+figures.&mdash;Chers tr&eacute;sors, avec lesquels il voulait acheter un
+sourire!&mdash;Je voyais l'endroit o&ugrave; l'enfant s'&eacute;tait roul&eacute; par terre dans
+les convulsions du d&eacute;sespoir, parce que sa langue lui refusait des sons
+intelligibles; je voyais le peuplier blanc dont l'&eacute;corce portait encore
+les signes myst&eacute;rieux par lesquels l'enfant avait voulu exprimer une
+chose qu'il ne comprenait pas lui-m&ecirc;me. Les vaches qui broutaient dans
+la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argent&eacute;es
+au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me
+rappelait les souvenirs du pass&eacute; et ma belle jeunesse, et me faisait
+oublier ma morne douleur en montrant &agrave; mon imagination l'image d'un
+bonheur qui avait &eacute;t&eacute;, et qui ne reviendrait plus pour moi....</p>
+
+<p>Il y avait d&eacute;j&agrave; longtemps que j'&eacute;tais &agrave; Bodeghem; ces r&ecirc;veries que rien
+ne d&eacute;rangeait, cette solitude compl&egrave;te, <a name="Page_239" id="Page_239"></a>cette vie au milieu des
+souvenirs qui ber&ccedil;aient mon &acirc;me m'&eacute;taient si douces, que je n'avais pas
+song&eacute; une seule fois &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; de me cr&eacute;er une existence
+ind&eacute;pendante au moyen de mon art. Quelques observations calmes, mais
+s&eacute;v&egrave;res, de mon p&egrave;re, me rappel&egrave;rent enfin &agrave; la conscience de ma
+position.</p>
+
+<p>Un matin que j'allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon
+p&egrave;re m'appela dans son atelier. Il me d&eacute;clara que ma conduite lui
+semblait bl&acirc;mable et d'autant moins compr&eacute;hensible, que je ne disais
+jamais un mot au sujet de mes intentions pour l'avenir; il me dit que
+j'&eacute;tais un homme maintenant et que je devais avoir assez de fiert&eacute; pour
+ne vouloir pas toujours rester &agrave; la charge de M. Pavelyn. Je n'&eacute;tais pas
+encore tout &agrave; fait gu&eacute;ri de mon indisposition, et mon p&egrave;re comprenait
+bien que j'eusse encore besoin de repos; mais cela ne pouvait pas
+m'emp&ecirc;cher, croyait-il, de penser &agrave; mon avenir.</p>
+
+<p>Je reconnus la sagesse de son avertissement, et je promis de suivre son
+conseil. En effet, d&egrave;s que je fus hors du village, dans les champs, je
+me mis &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; ce qu'il me restait &agrave; faire. Je ne voulus pas
+retourner &agrave; Anvers. Je ne me sentais plus pouss&eacute; &agrave; me rapprocher de
+Rose. Elle se marierait et m'oublierait. Je souhaitais sinc&egrave;rement
+qu'elle f&ucirc;t heureuse sur la terre; mais je ne la verrais plus jamais;
+j'&eacute;tais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu'avec moi;
+mais, s'il ne m'&eacute;tait pas donn&eacute; de vivre en sa pr&eacute;sence, je <a name="Page_240" id="Page_240"></a>porterais
+sa m&eacute;moire et son image dans mon coeur jusqu'&agrave; ce que la tombe se
+referm&acirc;t sur mon secret et sur ma souffrance. Je ne franchirais donc
+plus l'enceinte d'Anvers. Je ne pouvais qu'aller &agrave; Bruxelles pour y
+chercher de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur; mais que dirait M.
+Pavelyn d'une pareille d&eacute;cision? La lui faire conna&icirc;tre serait imprudent
+et ridicule; car il ne me permettrait jamais d'aller travailler &agrave; la
+journ&eacute;e chez un autre artiste, ni m&ecirc;me de chercher la fortune et la
+renomm&eacute;e dans une ville &eacute;loign&eacute;e, o&ugrave; il ne pourrait prendre part &agrave; mes
+succ&egrave;s et me prodiguer ses encouragements.</p>
+
+<p>En r&eacute;fl&eacute;chissant ainsi comment je pourrais ex&eacute;cuter mon projet sans
+blesser profond&eacute;ment mon bienfaiteur, j'&eacute;tais arriv&eacute; tr&egrave;s-loin dans les
+champs, et je me tenais appuy&eacute; sur le parapet d'un pont, regardant
+couler lentement l'eau du ruisseau; mais je ne voyais rien. Toutes les
+facult&eacute;s de mon esprit &eacute;taient concentr&eacute;es sur la question qui, pareille
+&agrave; une &eacute;nigme insoluble, se pr&eacute;sentait depuis une heure &agrave; mon cerveau;</p>
+
+<p>Eh ce moment, j'entendis prononcer mon nom derri&egrave;re moi. Je me
+retournai: c'&eacute;tait ma soeur cadette qui me cherchait et qui accourait
+vers moi tenant ses sabots &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Fr&egrave;re, s'&eacute;cria-t-elle, vite! tu dois aller au ch&acirc;teau. M. Pavelyn est
+&agrave; Bodeghem.</p>
+
+<p>&mdash;M. Pavelyn? demandai-je tremblant de surprise. <a name="Page_241" id="Page_241"></a>Et madame ... et
+mademoiselle ... sont-elles avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Il est seul, fr&egrave;re, tout &agrave; fait seul. Je l'ai vu descendre de voiture,
+et il m'a charg&eacute; de te dire qu'il voulait te parler. Ma m&egrave;re m'a envoy&eacute;e
+pour te chercher. Heureusement, le mar&eacute;chal-ferrant a su me montrer par
+o&ugrave; tu &eacute;tais sorti du village.</p>
+
+<p>La certitude que Rose n'accompagnait pas son p&egrave;re avait dissip&eacute; tout &agrave;
+fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma soeur au village,
+r&eacute;pondant &ccedil;&agrave; et l&agrave; un mot &agrave; son innocente conversation, mon esprit
+craintif essaya bien de m'inqui&eacute;ter en me demandant pourquoi M. Pavelyn
+pouvait &ecirc;tre venu &agrave; Bodeghem et d&eacute;sirait me parler; mais je me rassurai
+par cette r&eacute;flexion que, puisque mon protecteur avait l'habitude de
+venir chaque semaine passer au moins une demi-journ&eacute;e &agrave; son ch&acirc;teau, il
+y avait plut&ocirc;t lieu de m'&eacute;tonner qu'il e&ucirc;t laiss&eacute; s'&eacute;couler trois
+semaines sans y para&icirc;tre. Pourquoi d'ailleurs, aujourd'hui qu'il &eacute;tait
+au village, retournerait-il &agrave; Anvers sans m'avoir vu?</p>
+
+<p>&Agrave; l'entr&eacute;e du ch&acirc;teau, je rencontrai un domestique qui me dit que M.
+Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais
+probablement dans le bosquet, au bout de l'all&eacute;e des h&ecirc;tres, puisqu'il
+s'&eacute;tait dirig&eacute; de ce c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Je suivis le chemin indiqu&eacute; et traversai rapidement la longue avenue des
+vieux h&ecirc;tres. Quand j'arrivai dans le bosquet, j'aper&ccedil;us mon protecteur
+dans le lointain; il &eacute;tait assis sur un banc de bois au pied d'un arbre,
+la t&ecirc;te profond&eacute;ment courb&eacute;e, et les bras crois&eacute;s <a name="Page_242" id="Page_242"></a>sur sa poitrine,
+comme un homme qui est plong&eacute; dans de graves r&eacute;flexions. Craignant de le
+surprendre d&eacute;sagr&eacute;ablement je fis du bruit pour annoncer ma pr&eacute;sence;
+mais j'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; tout pr&egrave;s de lui lorsqu'il leva la t&ecirc;te et tourna les
+yeux vers moi. Un doux et aimable sourire se dessina sur ses l&egrave;vres; il
+me tendit la main sans se lever et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Te voil&agrave;, mon bon L&eacute;on: je suis charm&eacute; de te voir. Comment vas-tu
+maintenant? Tu es encore tr&egrave;s-maigre; l'air de la campagne ne t'a pas
+encore enti&egrave;rement r&eacute;tabli; mais avec le temps, cela viendra.</p>
+
+<p>Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j'en avais observ&eacute; si
+attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus
+persuad&eacute; que son coeur &eacute;tait rempli en ce moment d'une profonde
+tristesse. Mon visage trahit probablement ma pens&eacute;e, car il ne me laissa
+pas le temps d'exprimer mon inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Tu lis sur mes traits que j'ai du chagrin, n'est-ce pas? dit-il. Tu ne
+te trompes pas, L&eacute;on; mais je me sens tr&egrave;s-malheureux. Depuis quelque
+jours l'avenir me para&icirc;t sombre comme la nuit. Cependant, j'ai encore
+une esp&eacute;rance; j'ai pens&eacute; que, toi sur qui j'ai veill&eacute; comme un tendre
+p&egrave;re, tu pourrais seul peut-&ecirc;tre, pr&eacute;server ma vieillesse d'un &eacute;ternel
+chagrin, et j'ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens
+te demander.</p>
+
+<p>Les larmes aux yeux, je l'assurai que je b&eacute;nirais Dieu, <a name="Page_243" id="Page_243"></a>s'il me
+permettait de prouver ma reconnaissance &agrave; mes bienfaiteurs par un
+sacrifice quelconque, f&ucirc;t-ce au prix de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vais te demander est une chose bien &eacute;trange, poursuivit-il;
+mais elle n'exige de ta part aucun sacrifice. Je d&eacute;sire seulement que si
+tu acceptes la mission que je vais te confier, tu emploies toute ton
+&eacute;loquence et tu fasses tous tes efforts pour r&eacute;ussir; car, si cette
+derni&egrave;re tentative devait rester vaine comme les autres, c'en serait
+fait pour toujours de l'espoir et du repos de ma vie. Assieds-toi l&agrave;, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de moi, et &eacute;coute ce que je vais te dire.</p>
+
+<p>Profond&eacute;ment &eacute;mu par le ton triste et solennel de M. Pavelyn, je
+m'assis, sans rien dire, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, et il commen&ccedil;a ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, L&eacute;on, que Rose n'a jamais eu une forte sant&eacute;. Sa m&egrave;re et moi,
+pendant son enfance, avons toujours craint de la perdre. Aussi, combien
+nous avons remerci&eacute; Dieu, quand elle revint de Marseille, si fra&icirc;che, si
+bien portante et si belle! Mais notre joie devait &ecirc;tre de courte dur&eacute;e.
+&Agrave; peine &eacute;tait-elle rentr&eacute;e &agrave; la maison depuis quelques mois, qu'elle
+devint maigre et maladive. Un chagrin secret, sans cause connue, minait
+ses forces, et nous f&ucirc;mes repris de cette crainte affreuse qui avait
+empoisonn&eacute; une partie de notre vie. Je n'osais le dire &agrave; personne; mais
+une pens&eacute;e horrible me poursuivait. Je voyais constamment devant mes
+yeux comme un fant&ocirc;me qui mena&ccedil;ait mon en<a name="Page_244" id="Page_244"></a>fant, l'implacable maladie que
+l'on appelle la phthisie.</p>
+
+<p>Je p&acirc;lis, et un cri d'angoisse involontaire s'&eacute;chappa de ma poitrine;
+mais M. Pavelyn, donnant &agrave; mon &eacute;motion son interpr&eacute;tation la plus
+naturelle, reprit sans s'arr&ecirc;ter:</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis rendu secr&egrave;tement &agrave; Bruxelles, j'y ai consult&eacute; un m&eacute;decin
+c&eacute;l&egrave;bre, qui a &eacute;t&eacute; jadis mon compagnon d'&eacute;tudes. Pour mieux juger de
+l'&eacute;tat de Rose, il est venu &agrave; Anvers: il a pass&eacute; toute une apr&egrave;s-d&icirc;n&eacute;e
+avec nous, en compagnie de Rose, comme un vieil ami, qui ne voulait pas
+quitter Anvers sans venir me voir.</p>
+
+<p>Avant qu'il nous quitt&acirc;t, je le conduisis dans mon cabinet pour savoir
+si mon horrible crainte &eacute;tait fond&eacute;e.</p>
+
+<p>Il me d&eacute;clara que Rose n'&eacute;tait pas phthisique.</p>
+
+<p>Je levai les mains au ciel avec un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, merci! m'&eacute;criai-je &eacute;tourdiment, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; trop cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'interromps mal &agrave; propos, dit tristement M. Pavelyn. Pl&ucirc;t &agrave; Dieu
+que la d&eacute;claration du m&eacute;decin se f&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute;e l&agrave;! Mais non; il me fit
+comprendre que Rose, sans &ecirc;tre atteinte d'une maladie des poumons, &eacute;tait
+cependant dangereusement malade, et que probablement elle mourrait apr&egrave;s
+avoir langui longtemps, si je ne me h&acirc;tais d'avoir recours au seul moyen
+qui p&ucirc;t encore la sauver.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s lui, ce moyen, c'&eacute;tait de la marier.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a name="Page_245" id="Page_245"></a>XXVI</h2>
+
+
+<p>Jusqu'alors, j'avais ma&icirc;tris&eacute; mon inqui&eacute;tude, et pour ainsi dire retenu
+mon haleine; mais alors ma poitrine s'abaissa en laissant &eacute;chapper un
+long soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t'affectent
+p&eacute;niblement, L&eacute;on; mais laisse-moi continuer, tu verras que j'ai des
+raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m'avait dit que
+le mariage, en pla&ccedil;ant ma fille dans d'autres conditions et dans un
+autre milieu, en la chargeant des soins d'un m&eacute;nage, lui donnerait
+l'occupation et les distractions n&eacute;cessaires pour la fortifier et pour
+calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un &eacute;poux. La t&acirc;che &eacute;tait
+difficile, parce qu'elle devait &ecirc;tre accomplie tout de suite. D&egrave;s
+l'enfance de Rose, le r&ecirc;ve de sa m&egrave;re et le mien avaient &eacute;t&eacute; de lui
+donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune,
+comme notre seule h&eacute;riti&egrave;re, et son &eacute;ducation distingu&eacute;e, sinon la
+beaut&eacute; de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable
+ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps
+un &eacute;poux qui r&eacute;alis&acirc;t notre r&ecirc;ve, au moins en partie? Je m'&eacute;tais tortur&eacute;
+l'esprit pendant <a name="Page_246" id="Page_246"></a>plusieurs semaines, et je commen&ccedil;ais &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer. Il
+y avait cependant un jeune homme que j'eusse accept&eacute; avec joie pour mon
+gendre; mais la fortune de ses parents &eacute;tait au moins quatre fois aussi
+grande que la mienne, et je pr&eacute;voyais un refus. Je fus au comble de la
+joie lorsque le p&egrave;re du jeune homme, sur un mot vague de ma part,
+d&eacute;clara qu'un mariage entre son fils et ma fille lui serais
+tr&egrave;s-agr&eacute;able, et qu'il donnait d'avance son consentement si les jeunes
+gens se convenaient. Le m&ecirc;me jour son fils avait accept&eacute; la proposition
+avec une joie extraordinaire. Pour moi, j'&eacute;tais au comble de mes voeux.
+Un pareil mariage! C'&eacute;tait une brillante alliance qui devait m&ecirc;ler le
+sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem.&mdash;C'est du jeune M. de
+Somerghem que je parle; tu l'as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton
+d&eacute;part pour Bodeghem; tu l'as vu &agrave; notre soir&eacute;e. Il n'a pas quitt&eacute; Rose
+un seul instant.&mdash;C'est un jeune homme &eacute;l&eacute;gant et distingu&eacute;. Haute
+noblesse, fortune colossale, &eacute;ducation brillante, beaut&eacute; de visage, il a
+tout pour lui. En bien, L&eacute;on, nous avons parl&eacute; &agrave; Rose de ce mariage;
+nous lui avons fait comprendre qu'il &eacute;tait n&eacute;cessaire pour la sauver
+d'une maladie de langueur; nous l'avons suppli&eacute;e de consentir en lui
+disant qu'elle nous donnerait une grande preuve d'amour.&mdash;Elle refuse!
+M. Pavelyn se tut et attendit une r&eacute;ponse. Pendant qu'il parlait,
+j'&eacute;tais si profond&eacute;ment plong&eacute; dans mes douloureuses r&eacute;flexions; la
+r&eacute;v&eacute;lation de l'&eacute;tat mena&ccedil;ant de Rose m'avait port&eacute; un coup si cruel
+que, pour <a name="Page_247" id="Page_247"></a>toute r&eacute;ponse, je r&eacute;p&eacute;tai les derniers mots de mon
+interlocuteur, et murmurai d'une voix &agrave; peine intelligible:</p>
+
+<p>&mdash;Elle refuse!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, L&eacute;on, reprit M. Pavelyn, elle refuse! Rien ne peut la faire
+changer de r&eacute;solution. Je ne sais pas comment cela se fait; mais ce
+mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m'afflige si
+profond&eacute;ment? Non-seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce
+projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les
+Somerghem d'un refus si offensant? Ah!... comme p&egrave;re, je suis menac&eacute;
+d'un chagrin &eacute;ternel, et, comme homme, d'un insupportable affront! Toi
+seul, mon bon L&eacute;on, tu peux peut-&ecirc;tre d&eacute;tourner de moi ce terrible
+malheur. Rose a pour toi une amiti&eacute; sinc&egrave;re; tu es jeune comme elle, tu
+es &eacute;loquent; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son
+coeur. Fais-lui comprendre et d&eacute;montre-lui qu'elle doit accepter ce
+mariage; c'est un service inappr&eacute;ciable que je te prie de me rendre. Oh!
+puisses-tu r&eacute;ussir, et je m'estimerais pay&eacute; cent fois de tout ce que
+j'ai fait pour toi! N'est-ce pas, L&eacute;on, tu rassembleras toutes tes
+forces pour obtenir de Rose son consentement &agrave; ce mariage.</p>
+
+<p>Depuis quelques minutes, j'avais pr&eacute;vu ce que M. Pavelyn allait me dire.
+Moi, moi-m&ecirc;me! je devais supplier Rose d'&eacute;pouser Conrad de Somerghem....
+Au premier abord, cette pens&eacute;e m'avait fait frissonner; mais tout &agrave; coup
+un retour s'&eacute;tait fait dans mes r&eacute;flexions. Ce mariage &eacute;tait peut-&ecirc;tre,
+en effet, le seul moyen de sauver<a name="Page_248" id="Page_248"></a> Rose d'une consomption mortelle.
+L'homme dont j'avais re&ccedil;u les bienfaits implorait cet effort de ma
+reconnaissance. Oh! il n'y avait pas &agrave; h&eacute;siter; si je ne voulais pas
+passer &agrave; mes propres yeux pour un &ecirc;tre l&acirc;che, &eacute;go&iuml;ste et m&eacute;prisable, il
+fallait accomplir le sacrifice franchement et r&eacute;solument. Aussi
+r&eacute;partis-je que j'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; partir avec lui pour Anvers, afin de
+conseiller &agrave; Rose d'&eacute;pouser M. de Somerghem.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son
+amiti&eacute; pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments
+possibles?</p>
+
+<p>&mdash;Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir &agrave; ma
+parole, r&eacute;pondis-je. Fiez-vous &agrave; ma gratitude et &agrave; mon ardent d&eacute;sir de
+faire tout ce qui peut vous &ecirc;tre agr&eacute;able. Vous dites que ce mariage
+peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je h&eacute;siter?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une t&acirc;che difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu
+ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille,
+jamais &eacute;go&iuml;ste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une
+fois elle a fermement d&eacute;cid&eacute; quelque chose, on s'aper&ccedil;oit alors qu'elle
+est dou&eacute;e d'une singuli&egrave;re force de volont&eacute;. Souvent je m'en suis
+secr&egrave;tement r&eacute;joui, car j'y voyais le signe d'un caract&egrave;re noble et
+fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement &agrave; craindre que nous
+ne soyons, nous et elle-m&ecirc;me, les victimes de cette force de volont&eacute;!</p>
+
+<p>M, Pavelyn s'&eacute;tait lev&eacute; et marchait lentement dans l'avenue des h&ecirc;tres.
+Croyant qu'il voulait me mener im<a name="Page_249" id="Page_249"></a>m&eacute;diatement &agrave; Anvers, je lui demandai
+un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon p&egrave;re et m'habiller
+convenablement; mais il me dit que je devais rester &agrave; Bodeghem au moins
+jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose soup&ccedil;onnerait
+que son p&egrave;re m'avait impos&eacute; cette mission, et mes conseils perdraient
+beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la
+diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un
+pr&eacute;texte pour faire tomber la conversation sur le mariage.</p>
+
+<p>Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire
+sentir quel prix il attachait &agrave; ma r&eacute;ussite, et il me conjura de ne rien
+&eacute;pargner pour atteindre mon but. D&egrave;s que nous approch&acirc;mes du ch&acirc;teau, il
+appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard.</p>
+
+<p>Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'&eacute;tait
+all&eacute;g&eacute; par l'espoir que je d&eacute;tournerais de lui et de son enfant le mal
+qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspir&eacute; cette esp&eacute;rance. Comme
+je supposais que Rose avait refus&eacute; le mariage parce qu'elle m'aimait, je
+ne doutais pas que, d'apr&egrave;s mes conseils, elle ne se soumit &agrave; la
+n&eacute;cessit&eacute; reconnue, quel que p&ucirc;t &ecirc;tre le sacrifice. J'avais exprim&eacute;
+plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en &eacute;tait
+sinc&egrave;rement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra
+encore les deux mains et me dit avec un regard o&ugrave; brillait de nouveau la
+confiance:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; demain donc, mon bon L&eacute;on; Dieu te donnera <a name="Page_250" id="Page_250"></a>la force de remplir
+heureusement ta noble mission.</p>
+
+<p>Je suivis des yeux la voiture, jusqu'&agrave; ce qu'elle e&ucirc;t tout &agrave; fait
+disparu &agrave; mes regards; puis je quittai le ch&acirc;teau et pris un sentier
+solitaire. En pr&eacute;sence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu r&eacute;fl&eacute;chir avec
+toute la lucidit&eacute; voulue &agrave; la position nouvelle o&ugrave; sa d&eacute;marche
+inattendue m'avait plac&eacute;; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus
+besoin de surmonter mon &eacute;motion, mon coeur se mit &agrave; battre violemment,
+je me sentis p&acirc;lir et mes jambes se d&eacute;rober sous moi. Mon &acirc;me voulait se
+r&eacute;volter contre le sacrifice de sa derni&egrave;re esp&eacute;rance, mais cette lutte
+contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bient&ocirc;t j'envisageai
+sous un tout autre point de vue la t&acirc;che qui m'&eacute;tait impos&eacute;e. J'aimais
+la fille de mes bienfaiteurs; peut-&ecirc;tre n'avais-je pas fait ce que
+j'eusse d&ucirc; faire pour combattre et pour &eacute;touffer cette inclination;
+peut-&ecirc;tre &eacute;tais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers
+Dieu. J'avais bien cherch&eacute; dans ma conscience toute sorte de raisons
+pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure &eacute;tait venue de
+prouver que mon amour &eacute;tait assez pur et assez noble pour s'immoler au
+bonheur de celle qui en &eacute;tait l'objet. Certes, c'&eacute;tait une mission
+p&eacute;nible que j'avais accept&eacute;e, et je pr&eacute;voyais que bien des fois encore
+son coeur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice
+f&ucirc;t consomm&eacute;, mais j'offrirais mes souffrances &agrave; Dieu comme une punition
+de mon &eacute;garement, et, si j'&eacute;tais coupable, il m'accorderait peut-&ecirc;tre,
+avec son pardon, la paix du coeur que j'avais perdu.<a name="Page_251" id="Page_251"></a></p>
+
+<p>Ainsi r&ecirc;vant et fermement r&eacute;solu &agrave; chasser toutes pens&eacute;es autres que
+celles qui pouvaient m'encourager &agrave; accomplir franchement ma terrible
+t&acirc;che, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, lorsque je descendis de la diligence &agrave; la porte de la
+ville et que j'entrai dans la rue qui devait me conduire imm&eacute;diatement &agrave;
+la maison de M. Pavelyn, il me fallut rassembler toute mon &eacute;nergie pour
+ne point d&eacute;faillir au moment d'accomplir ma t&acirc;che. Jusqu'alors, j'&eacute;tais
+parvenu &agrave; combattre mon h&eacute;sitation et ma crainte; mais, maintenant que
+chaque pas me rapprochait du moment fatal, je sentais ma force
+m'abandonner. Mon coeur battait violemment, et de temps en temps un
+frisson glacial parcourait mes membres. Ce n'est pas que j'h&eacute;sitasse
+dans ma r&eacute;solution, ni que j'eusse quelque regret d'avoir accept&eacute; la
+douloureuse mission; mais il y avait en moi une puissance secr&egrave;te qui
+luttait contre ma volont&eacute;, et dont les efforts tumultueux augmentaient &agrave;
+chaque instant ma frayeur et mes souffrances.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s m'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; deux ou trois fois en chemin pour ma&icirc;triser mon
+agitation, je crus avoir repris un peu de calme, et je sonnai hardiment
+&agrave; la porte de M. Pavelyn.<a name="Page_252" id="Page_252"></a></p>
+
+<p>Comme je me pr&eacute;sentai &agrave; l'heure convenue, M. Pavelyn &eacute;piait mon arriv&eacute;e.
+Il vint &agrave; ma rencontre dans le vestibule, me serra la main avec joie, et
+m'introduisit sur-le-champ dans la chambre o&ugrave; sa fille &eacute;tait assise
+aupr&egrave;s d'une table, tenant une broderie &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vois, Rose! s'&eacute;cria-t-il gaiement, voici L&eacute;on qui vient nous voir.</p>
+
+<p>Elle leva la t&ecirc;te de dessus son ouvrage. Son visage s'illumina de
+l'&eacute;clat d'une joie indescriptible, ses yeux firent rayonner vers moi un
+regard plein d'amour et de reconnaissance. Ma pr&eacute;sence seule la rendait
+heureuse.... Pauvre victime d'un penchant d&eacute;fendu!</p>
+
+<p>L'effet que cette d&eacute;monstration, dont le sens ne pouvait m'&eacute;chapper,
+produisit sur moi fut si profond, que je dus faire un effort pour
+retenir les larmes qui montaient &agrave; mes yeux. Mais Rose, que mon arriv&eacute;e
+inattendue avait surprise, se rendit imm&eacute;diatement ma&icirc;tresse de son
+&eacute;motion. Apr&egrave;s avoir balbuti&eacute; un aimable salut, elle avait repris tout
+son calme, et, dans ses r&eacute;ponses &agrave; ce que son p&egrave;re ou moi lui disions,
+il n'y avait plus rien qui p&ucirc;t faire soup&ccedil;onner une profonde &eacute;motion.</p>
+
+<p>Nous caus&acirc;mes pendant quelque temps de choses presque indiff&eacute;rentes;
+puis M. Pavelyn porta la conversation sur le mariage. Il fit comme si je
+ne savais rien de Rose, &eacute;num&eacute;ra bri&egrave;vement toutes les raison qui
+devaient d&eacute;cider sa fille &agrave; accepter cette brillante alliance, et me
+demanda ensuite directement quelle &eacute;tait mon opinion sur cette affaire.<a name="Page_253" id="Page_253"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il ne peut y avoir de doute, affirmai-je: mademoiselle Rose doit
+donner son consentement; car un pareil mariage....</p>
+
+<p>Un coup d'oeil de Rose fit expirer la parole sur mes l&egrave;vres. Elle me
+consid&eacute;rait avec &eacute;tonnement, avec reproche et avec effroi; un p&eacute;nible
+sourire errait sur ses l&egrave;vres, sourire presque imperceptible, mais
+convulsif comme celui d'une personne qui a re&ccedil;u une blessure mortelles
+et qui ne veut pas se plaindre.</p>
+
+<p>M. Pavelyn, remarquant mon h&eacute;sitation, vint &agrave; mon secours et dit
+quelques mots pour m'encourager &agrave; continuer ma t&acirc;che.</p>
+
+<p>Je recommen&ccedil;ai avec douceur, mais avec r&eacute;solution, &agrave; lui conseiller de
+se marier. Elle avait baiss&eacute; la t&ecirc;te et paraissait m'&eacute;couter avec
+patience, sinon avec indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>D'abord je fis valoir ta grande fortune de Conrad da Somerghem, sa haute
+noblesse et l'excellence de ses qualit&eacute;s. J'allais invoquer la raison
+principale et parler &agrave; Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents,
+lorsque M. Pavelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivi son p&egrave;re
+des yeux et me consid&eacute;ra avec un regard qui me fit fr&eacute;mir et me frappa
+de stupeur. Comme le langage de l'&acirc;me est admirablement clair!</p>
+
+<p>Rose n'avait point parl&eacute;, et cependant j'avais compris mot pour mot ce
+qu'elle m'avait dit. H&eacute;las! elle m'accusait d'avoir conspir&eacute; avec son
+p&egrave;re pour faire violence &agrave; ses sentiments. Elle me reprochait cette ruse
+cruelle et la blessure dont je venais volontairement de d&eacute;chirer <a name="Page_254" id="Page_254"></a>son
+coeur. J'&eacute;tais extr&ecirc;mement &eacute;mu, et je b&eacute;gayais quelques mots d'excuse;
+mais elle, avec un calme qui me dominait, me dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, L&eacute;on, continuez. Accomplissez sans h&eacute;siter votre mission;
+je vous &eacute;couterai jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Je sentais des larmes pr&ecirc;tes &agrave; jaillir de mes yeux; mon coeur &eacute;tait
+serr&eacute;, la p&acirc;leur de l'angoisse d&eacute;colorait mon visage. Alors, la crainte
+me fit r&eacute;sister violemment &agrave; mon &eacute;motion. J'appelai &agrave; mon secours la
+conscience du devoir et toute l'&eacute;nergie de ma volont&eacute;. Je repris d'une
+voix tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Rose, vous &ecirc;tes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur! Ah!
+d&eacute;livrez-les de l'angoisse qui abr&eacute;gerait leurs jours. Ils vous ont
+donn&eacute; la vie; toutes leurs esp&eacute;rances sont concentr&eacute;es sur vous. Si la
+consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils
+mourraient de d&eacute;sespoir. Si c'est un sacrifice, un p&eacute;nible sacrifice
+m&ecirc;me que l'on exige de vous, acceptez-le, je vous en supplie, par piti&eacute;,
+par amour pour votre bon p&egrave;re, pour votre tendre m&egrave;re!</p>
+
+<p>Je croyais avoir fait quelque impression sur l'esprit de Rose; mais,
+voyant que je m'&eacute;tais tromp&eacute;, je m'interrompis.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux L&eacute;on! dit-elle en soupirant, pourquoi retourner ainsi le
+poignard dans votre coeur et dans le mien? La consomption, dites-vous?
+Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon coeur un
+sentiment qui est devenu ma vie m&ecirc;me. J'aime mieux mou<a name="Page_255" id="Page_255"></a>rir de
+consomption! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui
+s'est empar&eacute; de mon &acirc;me; alors, du moins, je l'emporterai avec moi dans
+la tombe sans l'avoir souill&eacute; par une promesse parjure!</p>
+
+<p>Je fus si profond&eacute;ment &eacute;mu &agrave; cette r&eacute;v&eacute;lation du secret de son coeur;
+ces affreuses paroles: consomption, mort, tombe, m'inspir&egrave;rent une telle
+frayeur et une si vive piti&eacute;, qu'un torrent de larmes ruissela sur mes
+joues. Je voulus parler, la voix s'arr&ecirc;ta dans mon gosier.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleurez pas, L&eacute;on, dit Rose; la fatalit&eacute; cruelle qui p&egrave;se sur nous
+ne peut se fl&eacute;chir par des larmes. Dieu nous a refus&eacute; le bonheur sur la
+terre, courbons la t&ecirc;te avec r&eacute;signation et sans nous plaindre. J'en
+mourrai peut-&ecirc;tre; mais pourquoi croire qu'il ne reste plus d'espoir
+apr&egrave;s la mort? N'y a-t-il donc pas une seconde vie?</p>
+
+<p>&Eacute;gar&eacute;, hors de moi, succombant presque &agrave; ma douleur, je m'&eacute;criai d'une
+voix entrecoup&eacute;e par les sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose! Oh! Rose, &eacute;coutez-moi! Ce
+mariage doit briser un coeur dont chaque battement &eacute;tait un soupir pour
+vous; il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu'&agrave; vous aimer, il
+doit tuer une &acirc;me qui vous adorait comme la Divinit&eacute;; mais il doit aussi
+vous sauver de la mort qui vous menace, il doit &eacute;pargner &agrave; vos parents,
+&agrave; mes bienfaiteurs, le plus affreux d&eacute;sespoir; il doit excuser notre
+&eacute;garement devant Dieu!... Oh! Rose, par les souvenirs de notre enfance,
+par tout ce que j'ai esp&eacute;r&eacute; et souffert, par mon amour insens&eacute;, mais
+sans bornes, pour celle qui <a name="Page_256" id="Page_256"></a>m'a fait artiste, oh! je vous en conjure,
+laissez-vous fl&eacute;chir! Accordez-moi un seul moyen de reconna&icirc;tre les
+bienfaits de votre p&egrave;re, et ne m'&ocirc;tez pas l'esp&eacute;rance que vous resterez
+sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah! voyez, Rose! voyez, je vous
+en supplie &agrave; genoux.... &Eacute;coutez, exaucez ma pri&egrave;re!</p>
+
+<p>Je me laissai tomber &agrave; genoux en versant d'abondantes larmes et en
+tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de
+stupeur s'&eacute;tait pass&eacute; en elle: une joie excessive brillait sur sa
+physionomie. Les bienheureux qui voient s'entrouvrir le ciel n'ont pas
+un sourire plus c&eacute;leste. Pendant que je r&eacute;p&eacute;tais ma pri&egrave;re avec plus
+d'ardeur, elle me tendit la main et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'en &eacute;tais s&ucirc;re, et cependant, je n'osais pas y croire tout &agrave;
+fait; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, L&eacute;on! Si Dieu
+a d&eacute;cid&eacute; de ma vie, maintenant je puis mourir!</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup je fus saisi d'une &eacute;motion terrible, je sautai debout en
+tremblant, et je courbai la t&ecirc;te en poussant un cri &eacute;touff&eacute;. Une porte
+s'&eacute;tait ouverte, et M. Pavelyn m'avait vu agenouill&eacute; aux pieds de sa
+fille! Cependant ce n'&eacute;tait pas cela qui m'agitait; car j'aurais
+facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante; mais, dans le
+regard qu'il fixait sur moi, il y avait tant d'amertume et un courroux
+si sombre, quoiqu'il f&ucirc;t contenu, que je ne pus douter qu'il n'e&ucirc;t
+surpris le secret de mon amour pour sa fille.</p>
+
+<p>Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d'une son<a name="Page_257" id="Page_257"></a>nette et attendit
+l'arriv&eacute;e d'un domestique. Ce fut un moment anxieux; un silence de mort
+r&eacute;gnait dans le salon; Rose tenait ses yeux baiss&eacute;s; j'&eacute;tais plus mort
+que vif, et je dus m'appuyer au marbre de la chemin&eacute;e pour ne pas plier
+sur mes jambes chancelantes.</p>
+
+<p>Une servante parut.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de
+venir aupr&egrave;s d'elle sur-le-champ.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la servante eut disparu, mon protecteur, irrit&eacute;, me dit d'une
+voix dont l'alt&eacute;ration gla&ccedil;a mon sang dans mes veines:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, suivez-moi; je dois &ecirc;tre seul avec vous.</p>
+
+<p>Comme dans mon trouble et ma d&eacute;faillance je ne m'empressais pas de lui
+ob&eacute;ir, il me saisit par la main et m'entra&icirc;na hors du salon. Pr&egrave;s de la
+porte, je retournai la t&ecirc;te, dans un mouvement involontaire: c'&eacute;tait mon
+&acirc;me qui, par un dernier regard, voulait dire un &eacute;ternel adieu &agrave; l'&acirc;me
+qu'elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt lev&eacute; vers le ciel, comme
+une proph&eacute;tesse; ses traits &eacute;taient illumin&eacute;s; l'esp&eacute;rance et la foi
+rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu'elle
+me disait adieu jusque dans le sein de Dieu.</p>
+
+<p>M. Pavelyn paraissait p&eacute;niblement affect&eacute; de l'attitude de sa fille, car
+il me serrait le poignet et m'entra&icirc;na &agrave; grands pas dans une chambre
+retir&eacute;e dont il ferma la porte derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Je demeurai immobile &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave; mon bienfai<a name="Page_258" id="Page_258"></a>teur m'avait
+conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda
+silencieusement; je ne pus supporter ce regard, et je me laissai tomber
+sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, voil&agrave; ma r&eacute;compense! s'&eacute;cria M. Pavelyn d'une voix alt&eacute;r&eacute;e. Cet
+enfant que j'ai tir&eacute; de la pauvret&eacute;, que j'ai aim&eacute; comme un fils, que
+j'ai combl&eacute; de bienfaits, cet enfant &eacute;tait un serpent qui s'est gliss&eacute;
+dans ma famille pour empoisonner ma vie! Le fils du sabotier, non
+content d'oser lever les yeux sur l'h&eacute;riti&egrave;re de ma fortune et de mon
+nom, voudrait entra&icirc;ner ma fille unique &agrave; partager son coupable amour!
+Insens&eacute;! La reconnaissance n'avait-elle donc pas assez de puissance dans
+votre coeur pour &eacute;touffer une pareille inclination? Ne pr&eacute;voyiez-vous
+pas que vous alliez commettre une l&acirc;chet&eacute; et un crime! Qu'avez-vous os&eacute;
+croire? qu'avez-vous os&eacute; esp&eacute;rer? Ah! c'est une mal&eacute;diction de Dieu.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais p&acirc;le comme la mort; je tremblais; je me tordais les mains de
+d&eacute;sespoir; je tendais les bras vers M. Pavelyn en b&eacute;gayant des paroles
+confuses. Mon &eacute;motion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon
+d&eacute;sespoir sans bornes &eacute;veill&egrave;rent quelque compassion dans le coeur de
+mon bienfaiteur; car ce fut avec moins de col&egrave;re qu'il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne r&eacute;p&eacute;tez pas l'aveu de votre coupable &eacute;garement; j'ai tout
+entendu. H&eacute;las! puisse le ciel vous le pardonner! Tandis que je vous
+prodiguais mon amiti&eacute;, et que je songeais nuit et jour &agrave; votre avenir,
+vous par<a name="Page_259" id="Page_259"></a>liez &agrave; mon enfant d'un amour qui devait abr&eacute;ger notre vie &agrave;
+tous, et couvrir notre tombe d'une honte ineffa&ccedil;able.</p>
+
+<p>La blessure sanglante que me fit cette accusation me rendit la parole;
+j'essayai, &agrave; travers mes sanglots, de faire comprendre &agrave; M. Pavelyn que
+je n'avais jamais, avant cette journ&eacute;e fatale, trahi par un mot ni par
+un signe la malheureuse passion que j'avais pour Rose. Je lui dis
+combien j'avais lutt&eacute; et souffert; comment j'&eacute;tais retourn&eacute; &agrave; Bodeghem
+avec l'intention de ne plus fouler le pav&eacute; de la ville d'Anvers, et
+comment mon amaigrissement et ma fi&egrave;vre n'&eacute;taient que la cons&eacute;quence du
+combat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; que j'avais livr&eacute; contre moi-m&ecirc;me.&mdash;Enfin, je me jetai
+aux pieds de mon bienfaiteur, et, les arrosant de mes larmes, j'implorai
+sa piti&eacute; et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, f&ucirc;t-ce au bout
+de la terre; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa
+mal&eacute;diction. Il me releva d'un geste bref et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux, je vous ai tant aim&eacute;, que, maintenant encore, je puis
+croire &agrave; votre innocence! Je ne vous ferai donc plus de reproches
+inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre fol amour
+pour Rose, ni de sa faiblesse.... C'est un grand bonheur, oui, oui; car,
+si quelqu'un avait surpris ce terrible secret, o&ugrave; irais-je cacher ma
+honte? Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur? Et
+Conrad de Somerghem qui se saurait repouss&eacute; pour un.... Non, je surmonte
+<a name="Page_260" id="Page_260"></a>ma col&egrave;re, mon indignation; c'est une consolation pour moi que,
+maintenant du moins, vous sentiez ce qu'un devoir inexorable exige de
+vous. C'est assez. Le silence, l'&eacute;ternel oubli doit ensevelir ce secret;
+vous comprendrez, je l'esp&egrave;re, que vous devez quitter imm&eacute;diatement
+cette maison. Partez, allez loin, tr&egrave;s-loin; que personne de nous
+n'entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout puisse oublier
+jusqu'&agrave; votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, L&eacute;on, si
+vous &ecirc;tes reconnaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne
+volont&eacute; et avec conscience &agrave; cette n&eacute;cessit&eacute;.... On a besoin d'argent
+pour voyager; je ne veux pas que vous manquiez de rien.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, il posa une bourse &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi sur la table; mais, moi,
+an&eacute;anti par tant de bont&eacute;, je m'&eacute;lan&ccedil;ai vers lui, et lui pris les mains
+que j'arrosai de mes larmes en m'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, merci! je prierai Dieu sans cesse pour qu'il vous accorde
+ses b&eacute;n&eacute;dictions! Adieu! ayez piti&eacute; de l'infortun&eacute; dont le dernier
+soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh! mon Dieu.... Adieu,
+noble coeur, g&eacute;n&eacute;reux protecteur, adieu!</p>
+
+<p>En achevant ces mots, je m'enfuis. Je me pr&eacute;cipitai dans la rue comme un
+aveugle, et, poursuivi par l'angoisse et le d&eacute;sespoir, je courus droit
+devant moi, sans savoir ce que je faisais. Je sortis de la ville par la
+premi&egrave;re porte qui se pr&eacute;senta devant moi, et lorsque j'arrivai au bout
+du faubourg et que je vis le monde ouvert <a name="Page_261" id="Page_261"></a>devant moi je poussai un cri
+de joie, et je redoublai de vitesse, comme si chaque pas qui m'&eacute;loignait
+de la demeure de mon bienfaiteur devait diminuer le poids de ma honte et
+l'horreur de mon crime.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h2>
+
+
+<p>Le premier jour de ma fuite, je tombai d'&eacute;puisement pr&egrave;s d'un village
+non loin de Bruxelles. Quoique j'eusse refus&eacute; le secours que m'avait
+offert mon protecteur, je n'&eacute;tais pas sans argent. Je poss&eacute;dais trois
+napol&eacute;ons d'or et quatre ou cinq francs en menue monnaie. Apr&egrave;s quelques
+moments de repos, j'entrai dans le village et je cherchai une auberge.
+Le lendemain, au point du jour, je repris mon voyage dans la direction
+de la France, car je croyais que, dans ce grand pays dont je connaissais
+bien la langue, je trouverais mieux qu'ailleurs les moyens de me cacher
+et de soutenir ma vie am&egrave;re sans qu'on en appr&icirc;t jamais rien &agrave; Anvers.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir march&eacute; pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai
+enfin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux
+environs de Compi&egrave;gne. Maintenant qu'il y avait entre Rose et moi une
+distance de cinquante &agrave; soixante lieues, maintenant que <a name="Page_262" id="Page_262"></a>je me savais
+&eacute;loign&eacute; de toutes les grandes routes et que je n'avais plus &agrave; craindre
+que l'on p&ucirc;t d&eacute;couvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la
+n&eacute;cessit&eacute; de continuer mon voyage. Les gens chez qui j'&eacute;tais log&eacute; ne
+m'inqui&eacute;taient pas par des questions indiscr&egrave;tes et ne s'&eacute;tonnaient pas
+de ma singuli&egrave;re taciturnit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons o&ugrave; l'on pouvait
+r&ecirc;ver tout &agrave; son aise, et &agrave; peu de distance s'&eacute;tendait la for&ecirc;t
+imp&eacute;riale de Compi&egrave;gne, o&ugrave; les malheureux peuvent s'&eacute;garer dans la plus
+compl&egrave;te solitude avec leurs tristes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette
+for&ecirc;t que je passais mes journ&eacute;es, immobile pendant des heures enti&egrave;res,
+les yeux fix&eacute;s sur un m&ecirc;me point et les bras crois&eacute;s sur ma poitrine; ou
+bien allant et venant, riant et soupirant, r&eacute;pandant sur le gazon la
+ros&eacute;e de mes larmes jusqu'&agrave; ce que la cloche de midi ou l'obscurit&eacute; du
+soir me rappel&acirc;t au village.</p>
+
+<p>Je pensais &agrave; ma m&egrave;re, &agrave; M. Pavelyn et &agrave; mon avenir perdu: je sentais les
+remords de ma conscience; je voyais pleurer mes bienfaiteurs &agrave; la vue du
+d&eacute;p&eacute;rissement de leur enfant; j'entendais une mal&eacute;diction sortir de leur
+bouche contre l'ingrat dont l'orgueil insens&eacute; &eacute;tait la cause du malheur
+de leur vie; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions
+qui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon &acirc;me malade assez de
+force pour les chasser, et pour &eacute;voquer &agrave; leur place une autre image,
+une resplendissante et admirable appari<a name="Page_263" id="Page_263"></a>tion. Alors Rose s'&eacute;levait &agrave; mes
+yeux, des brouillards de la for&ecirc;t, avec le sourire de l'esp&eacute;rance aux
+l&egrave;vres, le feu de l'enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt
+le ciel, comme elle m'&eacute;tait apparue lors de notre fatal et &eacute;ternel
+adieu. D'autres fois, j'&eacute;coutais une voix plaintive et je voyais &agrave;
+travers le feuillage l'ombre vaporeuse d'une vierge ang&eacute;lique. C'&eacute;tait
+l'&acirc;me de Rose qui venait me r&eacute;p&eacute;ter l'aveu de son amour. &laquo;Plut&ocirc;t mourir!
+plut&ocirc;t mourir!&raquo; murmurait-elle &agrave; mon oreille d'une voix solennelle et
+touchante. Et alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me
+sentais heureux par-dessus tous les hommes, et je riais au fond de la
+for&ecirc;t solitaire, comme un pauvre fou qui a perdu la conscience de
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le d&eacute;rangement maladif de mon esprit, je songeais &agrave; ma m&egrave;re avec
+une profonde inqui&eacute;tude. Elle ne s'&eacute;tonnerait pas pendant la premi&egrave;re
+semaine de mon d&eacute;part combien je resterais de jours &agrave; Anvers; mais enfin
+elle s'informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elle
+point frapp&eacute;e en apprenant que j'avais disparu sans laisser aucune trace
+derri&egrave;re moi! Je devais et je voulais lui &eacute;crire. Mais que lui dirais-je
+dans cette lettre? Je ne pouvais pas lui r&eacute;v&eacute;ler la v&eacute;rit&eacute;; car je
+voulais accomplir avec une religieuse fid&eacute;lit&eacute; la promesse que j'avais
+faite &agrave; mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour
+commencer une lettre mensong&egrave;re; mais le mensonge ne voulait pas sortir
+de ma plume.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une lutte qui dura quatre jours, je c&eacute;dai enfin &agrave; <a name="Page_264" id="Page_264"></a>l'imp&eacute;rieuse
+n&eacute;cessit&eacute;, et j'&eacute;crivis &agrave; ma m&egrave;re. Je lui dis avec mille protestations
+d'amour, et en implorant son pardon, que je voulais entreprendre un
+voyage en France, en Allemagne et en Italie, pour compl&eacute;ter mon
+&eacute;ducation d'artiste. Que j'&eacute;tais parti sans lui dire adieu, de crainte
+que mes parents ou M. Pavelyn ne me d&eacute;tournassent de l'ex&eacute;cution d'un
+projet qui me poursuivait depuis plus d'une ann&eacute;e et qui m'avait rendu
+malade. J'ajoutai qu'elle ne devait pas &ecirc;tre inqui&egrave;te de moi, que je lui
+donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours &agrave; elle
+avec amour et que je reviendrais le plus t&ocirc;t possible, avec la ferme
+volont&eacute; d'embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse.</p>
+
+<p>Pour ne pas laisser deviner &agrave; mes parents le lieu de mon s&eacute;jour ou le
+lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la
+chauss&eacute;e voisine, et je me fis conduire jusqu'&agrave; Reims, o&ugrave; je jetai ma
+lettre &agrave; la poste. Le soir, j'&eacute;tais revenu dans le village.</p>
+
+<p>Cette lettre &agrave; ma m&egrave;re m'avait co&ucirc;t&eacute; bien des efforts incroyables; mais,
+maintenant qu'elle &eacute;tait partie et que je pouvais esp&eacute;rer que mes
+parents seraient du moins rassur&eacute;s sur mon existence, je sentais mon
+coeur d&eacute;charg&eacute; d'un poids &eacute;touffant, et mon esprit tout &agrave; fait libre de
+se livrer, dans un oubli complet, &agrave; ses continuelles r&ecirc;veries.</p>
+
+<p>Je n'aurais point, de longtemps, song&eacute; &agrave; quitter mon village, solitaire,
+car j'aimais la for&ecirc;t de Compi&egrave;gne et ses sentiers ombreux; mais je
+m'aper&ccedil;us bient&ocirc;t que mes finances &eacute;taient presque &eacute;puis&eacute;es. D'ailleurs,
+mes <a name="Page_265" id="Page_265"></a>singuli&egrave;res allures commen&ccedil;aient &agrave; &ecirc;tre remarqu&eacute;es dans le village,
+et l'on me faisait des questions indiscr&egrave;tes qui me d&eacute;plaisaient. Il
+fallait donc prendre un parti et m'en aller. Paris &eacute;tait le seul endroit
+o&ugrave; je pusse me rendre avec l'espoir de rester inconnu et cach&eacute; dans la
+foule, et de trouver de l'ouvrage comme sculpteur, afin d'&eacute;chapper &agrave; la
+mis&egrave;re qui me mena&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, j'entrais, le b&acirc;ton de voyage &agrave; la main, dans la
+capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un petit
+h&ocirc;tel garni; mais alors, rappel&eacute; &agrave; l'&eacute;conomie par la vue de ma derni&egrave;re
+pi&egrave;ce de cinq francs, je cherchai un logement moins co&ucirc;teux. Je pris
+possession d'une petite chambre sous les combles d'une haute maison dans
+la rue de la Montagne-Sainte-Genevi&egrave;ve, derri&egrave;re le Panth&eacute;on. De l&agrave;, mes
+yeux embrassaient tout le panorama de l'immense cit&eacute;, et mon regard
+pouvait se perdre pendant des heures dans l'horizon brumeux, comme dans
+l'infini. &Agrave; mes pieds grondait le roulement de milliers de voitures;
+au-dessus de ma t&ecirc;te bruissait le mouvement d'un million d'habitants;
+j'entendais m&ecirc;me, dans la maison qui me servait d'asile, le chant de
+gens joyeux, le cri des enfants, et les appels des personnes qui
+montaient et descendaient l'escalier; mais tous ces bruits m'&eacute;taient
+&eacute;trangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je
+me sentais plus loin du monde et plus isol&eacute; que dans le petit village
+perdu pr&egrave;s de Compi&egrave;gne.</p>
+
+<p>D&egrave;s la premi&egrave;re heure de mon s&eacute;jour dans cette petite <a name="Page_266" id="Page_266"></a>chambre, elle me
+devint ch&egrave;re. Quelle autre patrie &eacute;tait mieux faite pour mon &acirc;me
+attrist&eacute;e, que cet &eacute;troit r&eacute;duit, perdu sous le toit d'une maison qui
+&eacute;tait elle-m&ecirc;me un petit monde, mais avec un horizon sans limites, o&ugrave;
+mes pens&eacute;es pouvaient s'&eacute;garer en toute libert&eacute;?</p>
+
+<p>Si la n&eacute;cessit&eacute; n'avait pas interrompu mes r&ecirc;ves, il me semble que
+j'aurais pass&eacute; toute ma vie la t&ecirc;te pench&eacute;e hors de ma petite fen&ecirc;tre.
+Mais il n'y avait pas moyen d'oublier que la pauvret&eacute; se tenait &agrave; mes
+c&ocirc;t&eacute;s. Je m'arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je descendis dans la
+rue, pour aller demander de l'ouvrage chez les ma&icirc;tres statuaires, comme
+je l'avais d&eacute;j&agrave; fait infructueusement depuis plusieurs jours.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, je devais &ecirc;tre plus heureux. Je m'adressai &agrave; un sculpteur
+tr&egrave;s-estim&eacute;, qui demeurait dans une maison de la rue de Seine, en lui
+disant que j'&eacute;tais un jeune artiste, un premier prix de l'Acad&eacute;mie
+d'Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner
+dans ses &eacute;tudes; mais que, me trouvant sans argent, j'&eacute;tais oblig&eacute; de
+chercher de l'ouvrage pour vivre. L'humilit&eacute; de mon langage lui inspira
+sans doute de la confiance; car il ne m'en demanda pas davantage, et me
+conduisit sur-le-champ dans un grand atelier o&ugrave; beaucoup de jeunes gens
+et m&ecirc;me d'hommes faits &eacute;taient occup&eacute;s &agrave; tailler dans le bois et dans la
+pierre diff&eacute;rentes statues, et des ornements de toute esp&egrave;ce.&mdash;Il appela
+le chef de l'atelier, lui dit quelques mots &agrave; voix basse; puis, se
+tournant vers moi:<a name="Page_267" id="Page_267"></a></p>
+
+<p>&mdash;On va vous mettre &agrave; l'&eacute;preuve, mon gar&ccedil;on, dit-il. Ce soir, je verrai
+ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l'ouvrage. &Agrave;
+l'oeuvre donc, et bon courage!</p>
+
+<p>On m'apporta une petite &eacute;bauche en pl&acirc;tre repr&eacute;sentant un archange, et
+un bloc de bois de tilleul, o&ugrave; je devais tailler la t&ecirc;te de l'ange
+jusqu'au cou, grande quatre fois comme le mod&egrave;le. On me procura en m&ecirc;me
+temps tout ce qu'il me fallait: un &eacute;tabli, des outils, et m&ecirc;me une
+blouse grise, pour ne pas souiller mes habits.</p>
+
+<p>Vers le soir, j'avais presque enti&egrave;rement termin&eacute; la t&ecirc;te d'ange.
+J'&eacute;tais content de moi-m&ecirc;me, car j'avais la conviction que mon essai
+&eacute;tait parfaitement r&eacute;ussi. Aussi, je travaillais avec tant d'ardeur, que
+je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur &eacute;tait
+derri&egrave;re moi, et regardait ce que je faisais.</p>
+
+<p>Il me tapa sur l'&eacute;paule, et me dit avec un sourire aimable:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! mon gaillard, vous osez corriger le mod&egrave;le! C'est &eacute;gal, j'aime
+cela, quand la hardiesse marche de pair avec le talent. Je suis
+satisfait; vous travaillerez pour moi; et, pour vous faire voir que je
+veux du bien &agrave; de jeunes artistes comme vous, je vous donnerai le
+salaire d'un premier ouvrier.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, je travaillai dans le grand atelier au milieu de
+nombreux compagnons. Il y avait &agrave; ex&eacute;cuter, pour une &eacute;glise de la ville
+de Bordeaux, un grand autel avec toutes ses statues et tous ses
+ornements. L'ouvrage <a name="Page_268" id="Page_268"></a>se trouvait en retard et &eacute;tait press&eacute;. C'est &agrave;
+cette circonstance que je devais mon admission imm&eacute;diate.</p>
+
+<p>D&egrave;s le premier jour de mon entr&eacute;e &agrave; l'atelier, mes camarades avaient
+t&acirc;ch&eacute; de savoir qui j'&eacute;tais. Au commencement, ils excus&egrave;rent ma
+discr&eacute;tion et ma r&eacute;serve; mais bient&ocirc;t mon continuel silence les aigrit,
+et je devins de plus en plus l'objet de leurs railleries, sinon de leur
+haine.&mdash;Cette disposition hostile de mes camarades m'affligea; je fis
+tous mes efforts pour &ecirc;tre un peu plus communicatif, et pour leur &ecirc;tre
+agr&eacute;able; mais j'eus beau me faire violence, je ne parvins pas &agrave; chasser
+les images qui, m&ecirc;me pendant que je travaillais avec ardeur, &eacute;taient
+sans cesse pr&eacute;sentes &agrave; mon esprit, et l'emportaient dans le monde des
+id&eacute;es tristes.... Rose, toujours Rose! qui me montrait le ciel comme la
+patrie des pauvres bannis du bonheur, et murmurait &agrave; mon oreille:
+&laquo;Plut&ocirc;t mourir! plut&ocirc;t mourir!&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque la fin des heures de travail me rendait ma libert&eacute;, je prenais
+mon vol, comme un oiseau &eacute;chapp&eacute; de sa cage, vers la montagne
+Sainte-Genevi&egrave;ve, et je m'asseyais sur une chaise devant ma petite
+fen&ecirc;tre, et je regardais d'un oeil vague les reflets dor&eacute;s du soir, et
+je r&ecirc;vais d'elle, de son sourire et de son aveu; ou bien je pensais &agrave; sa
+maladie, au chagrin de ma pauvre m&egrave;re, et je pleurais, et je suppliais
+Dieu, les mains lev&eacute;es vers lui, de la prot&eacute;ger et de me pardonner, dans
+sa mis&eacute;ricorde infinie. Et je ne quittais ma place favorite que quand la
+fatigue m'obligeait &agrave; me mettre au lit pour r&eacute;parer mes forces.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a name="Page_269" id="Page_269"></a>XXIX</h2>
+
+
+<p>Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades &agrave;
+l'ach&egrave;vement du grand autel.</p>
+
+<p>Un jour, le sculpteur me fit appeler dans son atelier particulier. Il me
+montra un mod&egrave;le de pl&acirc;tre&mdash;qu'&agrave; son ancre symbolique on pouvait
+reconna&icirc;tre pour une personnification de l'Esp&eacute;rance,&mdash;et me dit de
+l'examiner avec attention, parce qu'il d&eacute;sirait avoir mon avis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda-t-il apr&egrave;s quelques instants, que pensez-vous de
+cette statue?</p>
+
+<p>&mdash;Telle qu'elle est comprise, je la trouve extr&ecirc;mement belle,
+r&eacute;pondis-je d'un ton craintif.</p>
+
+<p>&mdash;Telle qu'elle est comprise? r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Il y a donc une restriction?
+Voyons, parlez franchement; je ne vous ai pas appel&eacute; ici pour recevoir
+vos &eacute;loges, il manque quelque chose &agrave; cette &eacute;bauche. Si vous pouvez
+trouver ce que c'est, vous me rendrez service; car cela commence &agrave;
+m'ennuyer terriblement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon talent est trop born&eacute;, murmurai-je, pour que j'ose critiquer une
+si belle oeuvre; cependant je reconnais que, si j'avais d&ucirc;
+l'entreprendre moi-m&ecirc;me, mon <a name="Page_270" id="Page_270"></a>imagination me l'e&ucirc;t fait concevoir moins
+bien sans doute, mais autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment l'auriez-vous con&ccedil;ue? C'est pr&eacute;cis&eacute;ment l&agrave; ce que je veux
+savoir, s'&eacute;cria mon ma&icirc;tre avec impatience.</p>
+
+<p>Je lui expliquai que, d'apr&egrave;s moi, la beaut&eacute; corporelle que les Grecs
+ont recherch&eacute;e, r&eacute;pondait sans doute &agrave; leurs moeurs et &agrave; leur religion;
+que le christianisme, regardant le corps comme poussi&egrave;re, avait plut&ocirc;t
+pour but, dans l'art, de traduire les &eacute;motions de l'&acirc;me immortelle.
+L'&eacute;bauche de la statue de l'Esp&eacute;rance, si elle &eacute;tait mon ouvrage, ne
+ressemblerait donc pas tant &agrave; une divinit&eacute; grecque; je la ferais plus
+humaine, trop humaine probablement.</p>
+
+<p>Mon ma&icirc;tre paraissait &eacute;couter mes paroles avec plaisir Il m'arracha
+encore une remarque sur l'expression du visage de sa statue. D'abord, je
+t&acirc;chai de lui faire comprendre, avec la plus grande r&eacute;serve, que je
+trouvais l'expression trop calme, trop froide, et manquant d'&eacute;lan vers
+celui qui est la source de toute esp&eacute;rance. Insensiblement je me laissai
+entra&icirc;ner par mon sentiment; on avait touch&eacute; une des cordes de mon
+coeur, qui n'en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je
+repr&eacute;sentai l'esp&eacute;rance comme l'unique source de toute foi, de toute
+religion, de toute joie;&mdash;car, si le Cr&eacute;ateur n'avait pas mis au coeur
+de l'homme l'&eacute;tincelle lumineuse de l'esp&eacute;rance, o&ugrave; celui-ci
+trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les
+douleurs et la travail de <a name="Page_271" id="Page_271"></a>la vie, s'il ne savait pas qu'un &ecirc;tre supr&ecirc;me
+lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances?</p>
+
+<p>Mon ma&icirc;tre fut vivement touch&eacute; de mon langage enthousiaste, et, tout en
+me disant que je me laissais peut-&ecirc;tre exalter jusqu'&agrave; l'exag&eacute;ration, il
+me serra la main avec une satisfaction sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>Il m'expliqua pourquoi cette &eacute;bauche l'ennuyait, comme il me l'avait
+dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d'un magnifique cabinet
+d'objets d'art, lui avait command&eacute; la statue de marbre de l'Esp&eacute;rance,
+pour &ecirc;tre plac&eacute;e au milieu de plusieurs chefs-d'oeuvre de sculpture. Ce
+banquier, originaire d'Allemagne, &eacute;tait un homme tr&egrave;s-religieux. Il
+avait sur l'art d'autres id&eacute;es que celles qui sont re&ccedil;ues en France.
+Plusieurs fois d&eacute;j&agrave;, il &eacute;tait venu voir le mod&egrave;le &eacute;bauch&eacute;, et, chaque
+fois, il s'en &eacute;tait montr&eacute; m&eacute;content, malgr&eacute; les nombreuses
+modifications que mon ma&icirc;tre y avait faites. Le banquier avait &agrave; peu
+pr&egrave;s les m&ecirc;mes id&eacute;es que moi sur les exigences de ce que nous appelons
+l'art chr&eacute;tien, et cela &eacute;tonnait grandement mon ma&icirc;tre. Quoiqu'il en
+soit, mon ma&icirc;tre tenait beaucoup &agrave; satisfaire le riche amateur, et il me
+pria instamment de lui dire d'une fa&ccedil;on plus pr&eacute;cise et plus d&eacute;taill&eacute;e
+comment je croyais que la pose, l'expression et les formes de sa statue
+devaient &ecirc;tre pour r&eacute;pondre au voeu du banquier.</p>
+
+<p>Je parlai si longtemps et je conseillai tant de changements, qu'&agrave; la fin
+aucune des parties de sa composition n'avait &eacute;chapp&eacute; &agrave; mes critiques,
+cependant comme je par<a name="Page_272" id="Page_272"></a>lais avec beaucoup de respect, ma franchise ne
+blessa pas le sculpteur. Il secoua la t&ecirc;te d'un air pensif, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres, hommes du Nord, vous comprenez l'art autrement que nous
+le comprenons en France aujourd'hui. Qui a tort? Qui a raison? Nous
+laisserons la question pendante. En tous cas, je me fais vieux, et ce
+n'est pas &agrave; mon &acirc;ge que l'on change son esprit et ses yeux. Il m'est
+impossible de satisfaire le banquier; et cependant je serais
+profond&eacute;ment d&eacute;sol&eacute; si je devais perdre quelque chose de son estime et
+de sa haute protection.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon brave gar&ccedil;on, demanda tout &agrave; coup mon ma&icirc;tre, si je vous
+priais de faire une maquette d'apr&egrave;s vos id&eacute;es, y mettriez-vous le
+cachet de vos sentiments sur l'art chr&eacute;tien?</p>
+
+<p>&mdash;J'ose l'esp&eacute;rer, quant &agrave; l'id&eacute;e du moins, r&eacute;pondis-je. Quant aux
+formes et aux proportions des diff&eacute;rentes parties, votre main de ma&icirc;tre
+devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et
+inexp&eacute;riment&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est naturellement ainsi que je l'entends, s'&eacute;cria le sculpteur.
+Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pi&egrave;ces de l'autel achev&eacute;.
+Pour le placer dans l'&eacute;glise, je serai au moins huit jours absent. Il y
+a l&agrave;-haut, au troisi&egrave;me &eacute;tage, une petite chambre o&ugrave; je travaille
+quelquefois. J'y ferai monter de la terre glaise. C'est l&agrave; que vous
+ferez votre &eacute;bauche. Il y a une sonnette; l'apprenti viendra &agrave; votre
+appel pour recevoir vos <a name="Page_273" id="Page_273"></a>ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette
+chambre. Je d&eacute;fendrai que personne vienne vous d&eacute;ranger. Vous profiterez
+de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous
+pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous &ecirc;tes capable.... Ainsi
+c'est dit, n'est-ce pas, demain vous vous mettrez &agrave; l'oeuvre? Et vous me
+ferez une Esp&eacute;rance chr&eacute;tienne.</p>
+
+<p>Je promis de faire de mon mieux pour m&eacute;riter son approbation.</p>
+
+<p>Le lendemain, je p&eacute;trissais l'argile avec passion, car j'&eacute;tais si
+exalt&eacute;, et je voyais mon id&eacute;al si net et si vivant devant mes yeux que
+je jugeai inutile de modeler une &eacute;bauche en petit pour me guider dans
+mon travail.</p>
+
+<p>Quelle serait ma statue? O&ugrave; trouverais-je mon inspiration? Mais qui, sur
+la terre, avait, comme moi, vu l'Esp&eacute;rance incarn&eacute;e en une cr&eacute;ature
+humaine? Rose! Rose avec son doigt tendu vers le ciel, avec toute son
+&acirc;me dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illumin&eacute; par la foi en
+une vie meilleure, lev&eacute; vers Dieu, la source de toute esp&eacute;rance!&mdash;Oh!
+j'&eacute;tais encore artiste! Toute la vivacit&eacute; de mon esprit m'&eacute;tait revenue;
+je ne pensais plus qu'&agrave; ma cr&eacute;ation, et je me sentis si heureux et si
+grand, que, sans m'en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l'argile
+que je p&eacute;trissais sous mes doigts fi&eacute;vreux. Et, comment en e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute;
+autrement? Ce que je faisais c'&eacute;tait l'incarnation de mon amour, de ma
+croyance, de mon espoir! Rose &eacute;tait l&agrave;, devant moi; comme l'ange
+inspirateur de l'artiste! Et moi, en travail<a name="Page_274" id="Page_274"></a>lant, je me sentais plus
+pr&egrave;s d'elle, et en communication plus intime avec son &acirc;me que dans mes
+r&ecirc;ves les plus trompeurs. Aussi l'argile se fa&ccedil;onnait comme par
+enchantement entre mes mains. J'aurais eu vingt bras, que je n'eusse pas
+pu travailler plus vite!</p>
+
+<p>Cependant, lorsque j'eus enti&egrave;rement model&eacute; ma statue avec son caract&egrave;re
+propre, mais encore grossi&egrave;rement &eacute;bauch&eacute;, une difficult&eacute; que j'avais
+vainement essay&eacute; d'&eacute;carter m'effraya. Non-seulement ma statue avait
+l'attitude solennelle et l'expression enthousiaste de Rose au moment o&ugrave;
+elle m'avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c'&eacute;tait si exactement
+sa figure, que ma main avait involontairement imprim&eacute;, sur ses traits et
+dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue &eacute;tait donc
+trop gr&ecirc;le de formes et trop maigre.</p>
+
+<p>Je luttai longtemps pour corriger ce d&eacute;faut; enfin je r&eacute;ussis en partie,
+et mon &eacute;bauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui
+&ocirc;ter son apparence maladive.</p>
+
+<p>Alors je me mis &agrave; travailler avec plus de confiance et plus d'ardeur, et
+je poussai si vivement l'ex&eacute;cution, que je passai presque tout le
+huiti&egrave;me jour &agrave; contempler mon oeuvre avec ravissement, ne voyant plus
+aucune correction &agrave; y faire.</p>
+
+<p>Mon ma&icirc;tre &eacute;tait revenu dans l'apr&egrave;s-midi. Je reconnus sa voix dans
+l'escalier, et j'attendis, coeur palpitant, qu'il ouvrit la porte de ma
+chambre. Quel serait son jugement?<a name="Page_275" id="Page_275"></a></p>
+
+<p>Enfin il parut, et s'&eacute;cria aussit&ocirc;t qu'il me vit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon gar&ccedil;on, a-t-on r&eacute;ussi? a-t-on bien travaill&eacute;? Voyons
+comment vous comprenez l'Esp&eacute;rance chr&eacute;tienne.</p>
+
+<p>A ces mots, il s'approcha de ma statue; mais il recula, frapp&eacute; d'un
+sentiment dont je ne pus me rendre compte, et la consid&eacute;ra un instant en
+se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me.&mdash;Puis il s'&eacute;lan&ccedil;a vers moi, me prit la main, la
+serra avec force, et dit d'une voix &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous &ecirc;tes un artiste, vous! un grand artiste! Les formes sont un
+peu gr&ecirc;les; mais cela ne fait rien, je les corrigerai. Vous avez trop
+d'inspiration et trop de talent pour ne pas acqu&eacute;rir, avec le temps, une
+grande c&eacute;l&eacute;brit&eacute;. Pauvre gar&ccedil;on! vous perdez votre temps ici, &agrave; tailler
+le bois et la pierre pour gagner un morceau de pain! Cela n'est pas
+juste; &agrave; chacun selon son m&eacute;rite; je vous procurerai les moyens de vous
+faire conna&icirc;tre.... Et, en attendant, je double d&egrave;s aujourd'hui votre
+salaire. Tant que vous resterez ici, vous ne serez pas mon ouvrier, vous
+serez mon ami; nous causerons de l'art ensemble; j'apporterai mon
+exp&eacute;rience, et vous, l'enthousiasme de votre coeur jeune et chaud. Nous
+y gagnerons tous les deux.</p>
+
+<p>Je remerciai mon g&eacute;n&eacute;reux ma&icirc;tre, les larmes aux yeux; mais il ne me
+laissa pas le temps d'exprimer ce que je sentais.</p>
+
+<p>&mdash;Je cours chez le banquier, s'&eacute;cria-t-il. Il faut qu'il vienne, qu'il
+vienne &agrave; l'instant. Il serait bien difficile <a name="Page_276" id="Page_276"></a>s'il n'&eacute;tait pas content,
+cette fois. S'il est chez lui, je le ram&egrave;ne avec moi. Jetez ces morceaux
+d'argile, et laissez descendre un peu le rideau; votre statue ne re&ccedil;oit
+pas assez de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, il descendit l'escalier quatre &agrave; quatre, me laissant en
+proie &agrave; une &eacute;motion d'orgueil et de joie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une demi-heure d'attente, j'entendis un bruit de pas qui montaient
+&agrave; l'&eacute;tage o&ugrave; se trouvait mon atelier. Je me retirai dans un coin de la
+chambre pour ne g&ecirc;ner personne, et je m'assis devant une table en
+faisant semblant de dessiner.</p>
+
+<p>J'entendis un cri d'admiration pouss&eacute; par le banquier, qui dit &agrave; mon
+ma&icirc;tre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est superbe! je vous f&eacute;licite. Vous avez enfin compris mieux que moi
+ce que je d&eacute;sirais. Recevez mes sinc&egrave;res remerciements. Oh! la nature
+vit! Et quelle expression, quel &eacute;lan vers Dieu! Oui, oui! c'est ainsi
+qu'il faut repr&eacute;senter l'Esp&eacute;rance des chr&eacute;tiens....</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous disais que je ne suis pas l'auteur de cette statue?
+r&eacute;pliqua mon ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda le banquier surpris.</p>
+
+<p>&mdash;J'y changerai bien quelque chose, r&eacute;pondit le sculpteur. Elle est trop
+maigre, et il y a, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, de petits d&eacute;tails qui doivent &ecirc;tre
+corrig&eacute;s; mais je ne veux pas m'attribuer le m&eacute;rite d'autrui. L'auteur
+de la statue que vous admirez est le jeune homme que vous voyez dessiner
+&agrave; cette table.<a name="Page_277" id="Page_277"></a></p>
+
+<p>Et, se tournant vers moi, il me cria:</p>
+
+<p>&mdash;Venez ici, mon ami, et recevez vous-m&ecirc;me les &eacute;loges qui vous
+appartiennent l&eacute;gitimement.</p>
+
+<p>J'ob&eacute;is. Le banquier s'avan&ccedil;a vers moi et se mit &agrave; me louer
+chaleureusement et &agrave; vanter mon oeuvre. &Eacute;mu et confus, je tenais les
+yeux baiss&eacute;s; mais mon ma&icirc;tre me frappa vivement sur l'&eacute;paule, et
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur L&eacute;on, vous &ecirc;tes l&agrave; comme une timide jeune fille. Levez la
+t&ecirc;te et regardez hardiment devant vous, comme un artiste tel que vous a
+le droit de le faire.</p>
+
+<p>Le banquier se gratta le front en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur L&eacute;on? Ce serait &eacute;trange! qui sait? En effet; ma&icirc;tre, je
+connais tous vos &eacute;l&egrave;ves, mais ce jeune homme, je ne l'ai pas encore vu
+ici.&mdash;Vous vous nommez donc L&eacute;on? demanda-t-il en s'adressant &agrave; moi.
+Excusez mon indiscr&eacute;tion, je vous prie. Quelle est votre patrie? quelle
+ville habitent vos parents? quel est votre nom de famille?</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis &agrave; ses questions avec franchise.</p>
+
+<p>C'est merveilleux! dit-il. Sans cette statue, je ne vous aurais
+peut-&ecirc;tre jamais trouv&eacute;. Cependant il y a quinze jours que je vous fais
+chercher dans tous les ateliers et les mus&eacute;es de Paris. Mais qui se f&ucirc;t
+imagin&eacute; que je vous trouverais dans une maison o&ugrave; je connais tout le
+monde? J'ai une lettre pour vous, une lettre tr&egrave;s-press&eacute;e. Elle est d'un
+riche n&eacute;gociant d'Anvers. Mais vous devez le conna&icirc;tre: M. Pavelyn est
+son nom. Je ne sais ce qu'il <a name="Page_278" id="Page_278"></a>vous veut, mais il me supplie de ne pas
+perdre un instant pour vous remettre sa lettre, si je vous d&eacute;couvre. Je
+lui ai promis de ne rien n&eacute;gliger pour satisfaire son ardent d&eacute;sir. Je
+vais envoyer imm&eacute;diatement mon domestique, qui m'attend en bas, demander
+la lettre &agrave; mon premier commis. Il ira en voiture, et sera de retour en
+un instant.</p>
+
+<p>Il descendit pour donner ses ordres, puis remonta sur-le-champ dans
+l'atelier. Il regarda encore ma statue, loua en particulier chacun des
+m&eacute;rites qu'il croyait y d&eacute;couvrir, causa avec moi de l'art pa&iuml;en, de
+l'art gothique et de l'art moderne, et me promit sa puissante
+protection.</p>
+
+<p>Il fut interrompu par l'arriv&eacute;e de son valet, qui lui pr&eacute;senta une
+lettre cachet&eacute;e, qu'il me remit imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien M. Pavelyn qui avait &eacute;crit mon nom sur l'enveloppe. J'&eacute;tais
+tremblant et p&acirc;le d'une curiosit&eacute; inqui&egrave;te en ouvrant la lettre....
+Mais, d&egrave;s que j'en eus parcouru les deux premi&egrave;res lignes, un voile
+descendit devant mes yeux; je poussai un cri d&eacute;chirant; mes jambes se
+d&eacute;rob&egrave;rent sous moi, et je m'affaissai au pied de ma statue.</p>
+
+<p>Mon ma&icirc;tre me prit dans ses bras; le valet qui avait apport&eacute; la lettre
+prit de l'eau dans un vase, et se disposait &agrave; mouiller mon front. Mais
+je n'&eacute;tais pas tout &agrave; fait &eacute;vanoui, et je fis signe qu'on me laiss&acirc;t
+respirer un peu. Je ne pouvais croire l'&eacute;crit qui gisait tout ouvert &agrave;
+mes <a name="Page_279" id="Page_279"></a>pieds, et mon premier mouvement fut de le reprendre et d'y porter
+les yeux de nouveau. Je lus &agrave; voix haute les affreuses paroles qui
+m'avaient fait succomber &agrave; ma douleur et &agrave; mon &eacute;pouvante:</p>
+
+<p>&laquo;Venez, venez vite, L&eacute;on! h&eacute;las! elle marche d'un pas rapide vers la
+mort. Un seul espoir nous reste: votre pr&eacute;sence peut encore, peut-&ecirc;tre,
+lui sauver la vie. Venez! ma pauvre Rose vous appelle jour et nuit!&raquo;</p>
+
+<p>Je n'en lus pas davantage. Avec un nouveau cri, j'arrachai ma blouse
+grise, et je saisis mes v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'avez-vous? que voulez-vous faire? s'&eacute;cria mon ma&icirc;tre, effray&eacute;
+de la violence de mes mouvements.</p>
+
+<p>&mdash;Partir, je dois partir! m'&eacute;criai-je. Elle meurt! elle m'appelle!
+Adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Elle meurt? Qui? demanda-t-on.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-bas! elle! l'Esp&eacute;rance ... ma statue! hurlai-je comme un fou.</p>
+
+<p>Mon ma&icirc;tre se pla&ccedil;a devant la porte et me barra le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gar&ccedil;on! dit-il; je ne puis vous laisser partir ainsi; votre
+cerveau est d&eacute;rang&eacute;.</p>
+
+<p>Je lui dis d'un ton suppliant et les mains jointes:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, vous vous trompez: je ne suis pas fou. Jugez, jugez
+vous-m&ecirc;me! J'&eacute;tais un pauvre enfant muet; un autre enfant, la fille de
+gens riches, m'a tir&eacute; de la mis&egrave;re, m'a instruit, et a fait de moi un
+artiste. Devenue femme, elle a aim&eacute; son prot&eacute;g&eacute; avec tant de passion,
+qu'elle paie de sa vie ce malheureux amour! Peut-<a name="Page_280" id="Page_280"></a>&ecirc;tre en ce moment
+est-elle &eacute;tendue sur son lit de mort, elle m'appelle pour la sauver,
+pour lui fermer les yeux.... Et je ne volerais pas &agrave; son appel de
+d&eacute;tresse? Ah! je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi partir!</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, r&eacute;pondit mon ma&icirc;tre, les yeux mouill&eacute;s de larmes; mais
+vous ne retournerez pas du moins &agrave; Anvers &agrave; pied; avez-vous de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent? balbutiai-je frapp&eacute; de cette question. De l'argent? Dans
+ma chambre ... trop peu, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;reux artiste tira quelques napol&eacute;ons de sa poche, me les glissa
+dans la main et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, que Dieu vous prot&egrave;ge pendant le voyage. Partez le plus vite
+possible; nous compterons apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&Agrave; peine vis-je la porte ouverte devant moi, que je me pr&eacute;cipitai dans
+l'escalier en poussant un cri de joie, et je m'&eacute;lan&ccedil;ai dans la rue....</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s, j'&eacute;tais dans la chaise de poste qui devait me ramener
+en Belgique.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h2>
+
+
+<p>Apr&egrave;s un voyage rapide, quoique terriblement lent au gr&eacute; de ma fi&eacute;vreuse
+impatience, j'arrivai &agrave; Anvers dans l'apr&egrave;s-midi. Je m'&eacute;lan&ccedil;ai hors de
+la chaise de poste avant <a name="Page_281" id="Page_281"></a>qu'elle f&ucirc;t compl&egrave;tement arr&ecirc;t&eacute;e, et courus
+tout d'une haleine jusqu'&agrave; la maison de M. Pavelyn; mais l&agrave;, j'appris
+par un domestique que, depuis une dizaine de jours, toute la famille
+s'&eacute;tait rendue au ch&acirc;teau de Bodeghem, dans l'espoir que l'air de la
+campagne fortifierait un peu la malade.</p>
+
+<p>Sans perdre un instant, je courus chez un loueur de voitures et fis
+atteler deux bons chevaux &agrave; une l&eacute;g&egrave;re cal&egrave;che; je lui promis double
+salaire ... et, un quart d'heure apr&egrave;s, nous br&ucirc;lions le pav&eacute; de la
+grande route de Bodeghem avec la rapidit&eacute; du vent.</p>
+
+<p>Je fis arr&ecirc;ter la voiture devant la grille du ch&acirc;teau, je jetai une
+pi&egrave;ce d'or au cocher, et je sautai dans le jardin. &Agrave; la porte du
+ch&acirc;teau, un domestique me salua avec un cri de joie: il me conduisit
+dans le vestibule en toute h&acirc;te, et, sans dire un mot, ouvrit la porte
+d'une chambre et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Voici M. L&eacute;on!</p>
+
+<p>Trois ou quatre voix r&eacute;pondirent par un cri de joie &agrave; cette annonce. Je
+vis Rose se lever en sursaut de son fauteuil de malade tout charg&eacute; de
+coussins; je vis ma m&egrave;re qui tenait une des mains de la pauvre malade;
+je vis M. et madame Pavelyn dont le visage s'illuminait de joie &agrave; mon
+apparition.... Mais Rose! h&eacute;las! comme la maladie l'avait chang&eacute;e! Ces
+joues creuses, ces yeux vitreux, ces l&egrave;vres bleues! Il &eacute;tait donc vrai
+que la mort avait marqu&eacute; sa victime; je n'&eacute;tais venu que pour la voir
+mourir!<a name="Page_282" id="Page_282"></a></p>
+
+<p>&Agrave; cette affreuse pens&eacute;e, je fus frapp&eacute; d'un d&eacute;sespoir immense; je sentis
+mes jambes se d&eacute;rober sons moi; j'essayai de parler; mais on e&ucirc;t dit que
+j'&eacute;tais redevenu muet.</p>
+
+<p>Je remuais vainement les l&egrave;vres; aucun son ne sortait de ma bouche....
+Un torrent de larmes s'&eacute;chappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur
+une chaise, an&eacute;anti et sans force, la t&ecirc;te cach&eacute;e dans mes mains
+appuy&eacute;es sur le bord de la table.</p>
+
+<p>J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles
+consolatrices; je sentais les bras de ma m&egrave;re qui s'effor&ccedil;aient de me
+faire lever la t&ecirc;te pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main
+et t&acirc;chait de me tirer de la douleur o&ugrave; j'&eacute;tais plong&eacute; par les
+t&eacute;moignages de la plus vive affection; mais je restai insensible &agrave; tout,
+et ne r&eacute;pondis que par des sanglots, jusqu'au moment o&ugrave; Rose murmura &agrave;
+mon oreille avec l'accent de la plus ardente pri&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, merci pour vos larmes; mais ayez du moins piti&eacute; de ma pauvre
+m&egrave;re. Vous lui d&eacute;chirez cruellement le coeur! Pour l'amour de moi,
+montrez-vous courageux et rassur&eacute; sur mon sort!</p>
+
+<p>Ces paroles ma rappel&egrave;rent un peu &agrave; moi-m&ecirc;me; je fis un effort pour
+surmonter ma douleur, et je levai la t&ecirc;te. Tandis que des larmes
+silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive
+&eacute;motion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes
+bienfaiteurs et de ma m&egrave;re avait agit&eacute; mon &acirc;me....<a name="Page_283" id="Page_283"></a></p>
+
+<p>Mais Rose interrompit cette explication embarrass&eacute;e, et dit en me
+montrant une chaise &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, L&eacute;on, asseyez-vous &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi. Je ne puis pas causer avec
+vous de si loin, cela me fatigue la poitrine.</p>
+
+<p>Quand je lui eus ob&eacute;i, elle me regarda avec un sourire radieux, et
+plongea dans mes yeux un regard d'une singuli&egrave;re profondeur. L'amour et
+le bonheur &eacute;clairaient son p&acirc;le visage; mais cette qui&eacute;tude, cette joie,
+sur ses traits fl&eacute;tris, me frapp&egrave;rent d'une angoisse nouvelle, et je
+penchai la t&ecirc;te sur ma poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une
+voix calme et gaie. Ah! si vous n'&eacute;tiez pas venu, je n'aurais peut-&ecirc;tre
+pas eu la force ni le courage d'esp&eacute;rer une vie plus longue; mais,
+maintenant que vous voil&agrave;, je me sens d&eacute;j&agrave; beaucoup mieux. Mon coeur bat
+plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de
+mes forces, qui me donne la certitude que j'&eacute;chapperai &agrave; la consomption.
+Vous verrez: d&egrave;s demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec
+ma bonne m&egrave;re; nous parlerons de notre enfance; nous &eacute;voquerons nos plus
+doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la
+beaut&eacute; de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je
+reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement &agrave; la sant&eacute;. Oui,
+oui, L&eacute;on, j'en suis s&ucirc;re; le bon Dieu vous a destin&eacute; &agrave; me rendre deux
+fois la vie. Votre vue seule suffit pour me gu&eacute;rir. Prenez donc courage,
+vous tous <a name="Page_284" id="Page_284"></a>qui m'aimez si tendrement; car la lumi&egrave;re de la d&eacute;livrance a
+lui pour moi.</p>
+
+<p>Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une
+profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commen&ccedil;ai &agrave; chanceler
+dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui &eacute;claira mon visage
+trahit le doux espoir qui &eacute;tait descendu dans mon coeur.</p>
+
+<p>Rose parla encore pendant quelque temps avec la m&ecirc;me confiance exalt&eacute;e,
+jusqu'&agrave; ce qu'elle ne v&icirc;t plus de larmes dans les yeux de sa m&egrave;re et
+qu'elle cr&ucirc;t avoir effac&eacute; l'impression de mon d&eacute;sespoir. Alors elle se
+mit &agrave; m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres
+d&eacute;tails, comment j'avais v&eacute;cu pendant ma longue absence, et ce qui
+m'&eacute;tait arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Pour m'engager &agrave; en faire le r&eacute;cit circonstanci&eacute;, elle pr&eacute;tendit qu'il
+n'y avait pas de meilleur moyen, pour gu&eacute;rir un malade, que de lui faire
+oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m'interrompit souvent
+par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si
+gaie, que je finis par croire que je m'&eacute;tais effray&eacute; &agrave; tort, et qu'il
+n'y avait aucune raison de d&eacute;sesp&eacute;rer d'une prompte gu&eacute;rison.</p>
+
+<p>M. et madame Pavelyn &eacute;coutaient, les yeux brillants de bonheur; et il
+&eacute;tait visible qu'ils s'abandonnaient plus encore que moi &agrave; cette douce
+esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Mon bienfaiteur prit part &agrave; la conversation; il fut extr&ecirc;mement
+affectueux et me montra &agrave; diff&eacute;rentes reprises que, malgr&eacute; son chagrin,
+il n'avait cess&eacute; de m'aimer.<a name="Page_285" id="Page_285"></a></p>
+
+<p>Comme j'&eacute;tais arriv&eacute; &agrave; Bodeghem tr&egrave;s-tard dans l'apr&egrave;s-midi, le
+cr&eacute;puscule du soir commen&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; &agrave; obscurcir la clart&eacute; du jour,
+pendant que nous oubliions nos peines et nos inqui&eacute;tudes dans une
+conversation pleine de charme et de consolation. Rose nous &eacute;tonnait par
+sa vivacit&eacute;, son courage et sa gaiet&eacute;. Ses l&egrave;vres avaient repris leurs
+fra&icirc;ches couleurs par la circulation d'un sang plus chaud; ses yeux
+brillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant
+de libert&eacute; d'esprit et tant de force, qu'il ne restait plus en elle
+d'autres sympt&ocirc;mes de maladie que l'extr&ecirc;me maigreur de ses joues et de
+ses membres.</p>
+
+<p>En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle.
+Lui aussi parut stup&eacute;fait du changement favorable qu'il remarqua sur la
+physionomie de Rose, et il secoua la t&ecirc;te en souriant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s m'avoir cordialement souhait&eacute; la bienvenue, comme &agrave; une vieille
+connaissance, il s'approcha de la malade et lui t&acirc;ta le pouls pendant
+quelques minutes.</p>
+
+<p>Puis il dit d'une voix qui trahissait une certaine inqui&eacute;tude:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle agitation dans le sang! Cette force nouvelle est &eacute;tonnante.
+Esp&eacute;rons; une r&eacute;action favorable va peut-&ecirc;tre se d&eacute;clarer; mais, si nous
+ne faisions pas cesser cette &eacute;motion trop vive, maintenant qu'il en est
+temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle Rose est
+tr&egrave;s-fatigu&eacute;e, quoiqu'elle n'en ait pas l'air. Il faut qu'elle prenne du
+repos. Ainsi, monsieur L&eacute;on, <a name="Page_286" id="Page_286"></a>vous qui avez plus de force sur vous-m&ecirc;me,
+quittez-la maintenant. Et vous, mademoiselle, remettez &agrave; demain le
+plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte
+pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, l'entretien que mon
+devoir m'oblige &agrave; faire cesser.</p>
+
+<p>Nous avions tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil
+tr&egrave;s-sage; car, maintenant que notre attention &eacute;tait &eacute;veill&eacute;e, nous ne
+pouvions m&eacute;conna&icirc;tre que Rose f&ucirc;t dans un &eacute;tat d'agitation extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re prit pour pr&eacute;texte que mon p&egrave;re, qui &eacute;tait all&eacute; dans un village
+voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour &agrave; la maison,
+et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps mon retour.</p>
+
+<p>Rose me supplia &agrave; mains jointes de revenir la voir le lendemain de
+tr&egrave;s-bonne heure. Ses yeux bleus faisaient rayonner sur moi un sourire
+d'une douceur c&eacute;leste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai
+consol&eacute; et presque heureux, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ma m&egrave;re, vers notre demeure.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, apr&egrave;s une nuit agit&eacute;e par des r&ecirc;ves pleins d'espoir et
+d'inqui&eacute;tude, je me levai aux premi&egrave;res lueurs du matin; mais, si vif
+que f&ucirc;t mon d&eacute;sir d'&ecirc;<a name="Page_287" id="Page_287"></a>tre aupr&egrave;s de Rose, je restai avec mes parents
+pour leur parler de ma fuite et de ma position.</p>
+
+<p>Je sentais, et ma m&egrave;re me l'avait bien fait comprendre, que Rose avait
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s-fatigu&eacute;e, et que je ne pouvais pas la priver d'un repos si
+n&eacute;cessaire par une visite trop matinale.</p>
+
+<p>Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j'osai me diriger vers
+le ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>En entrant dans le jardin, je vis de loin Rose assise avec sa m&egrave;re sous
+l'ombrage d'un tilleul touffu. Cette preuve que les &eacute;motions de la
+veille ne lui avaient pas &eacute;t&eacute; fatales me rendit si joyeux, que je
+poussai un cri de triomphe.</p>
+
+<p>Tandis que j'exprimais ma joie et mon espoir, Rose me fit signe de
+m'asseoir &agrave; c&ocirc;te d'elle.</p>
+
+<p>Madame Pavelyn, apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; quelques paroles avec nous, se leva
+et s'&eacute;loigna sous pr&eacute;texte d'aller chercher quelque chose dans la
+maison.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle eut disparu, Rose me dit:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, j'ai pri&eacute; ma m&egrave;re de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai
+pas pu causer librement avec vous; parlons un peu &agrave; coeur ouvert.
+Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pens&eacute; &agrave; moi, beaucoup
+pens&eacute; &agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon &agrave; penser &agrave;
+vous, &agrave; vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine....</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, soyez tranquille, L&eacute;on, r&eacute;pliqua-t-elle en <a name="Page_288" id="Page_288"></a>souriant. J'ai
+tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et &agrave;
+quelles pens&eacute;es votre esprit a &eacute;t&eacute; en proie. Mon &acirc;me vous a accompagn&eacute;
+dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai
+entendu vos l&egrave;vres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire &agrave; mon image
+qui se pla&ccedil;ait devant vos yeux. Ne vous &eacute;tonnez pas de cela, L&eacute;on. Pour
+compter les battements de votre coeur, si loin, que vous fussiez, je
+n'avais qu'&agrave; poser la main sur mon propre coeur, et je suis certaine que
+ses moindres pulsations avaient un &eacute;cho dans le v&ocirc;tre. Nos deux
+existences n'en font qu'une.</p>
+
+<p>Tremblant d'&eacute;motion, je joignis les mains et balbutiai des paroles
+d'ardente reconnaissance.</p>
+
+<p>La voix de Rose &eacute;tait si douce, le contentement illuminait sa p&acirc;le
+figure d'un &eacute;clat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon coeur
+palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante ros&eacute;e.</p>
+
+<p>Il devait y avoir dans l'esprit de Rose des id&eacute;es qu'elle ne disait pas;
+au lieu de r&eacute;pondre &agrave; ce que je lui disais, elle me demanda tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Et si la maladie m'avait emport&eacute;e avant votre retour, L&eacute;on, vous
+auriez toujours pens&eacute; &agrave; votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et
+vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappel&acirc;t &agrave; lui, pour
+pouvoir reposer &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle dans le cimeti&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne dites pas de si horribles choses, m'&eacute;criai-je. Vous &ecirc;tes d&eacute;j&agrave;
+beaucoup mieux aujourd'hui, vous gu&eacute;rirez, n'en doutez pas; mais vous
+devez faire un peu d'ef<a name="Page_289" id="Page_289"></a>forts, Rose, pour chasser de votre esprit cette
+crainte sans fondement. Faites-le du moins par piti&eacute; pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu derni&egrave;rement un r&ecirc;ve &eacute;trange, dit-elle, un r&ecirc;ve qui n'a pas
+dur&eacute; plus de la moiti&eacute; de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre
+vingt ans et plus dans l'avenir. J'&eacute;tais morte.... Non, ne vous agitez
+pas, L&eacute;on: ce n'&eacute;tait qu'une vision dans mon sommeil.... Moi aussi,
+j'avais pleur&eacute;, j'avais fr&eacute;mi &agrave; l'id&eacute;e de la mort, parce que je croyais
+qu'elle allait me s&eacute;parer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la
+terre. Comme je m'&eacute;tais tromp&eacute;e! Du sein de Dieu, le regard de mon &acirc;me
+s'&eacute;tendait jusqu'aux derni&egrave;res limites de l'univers. Mon existence &eacute;tait
+devenue si puissante, si perfectionn&eacute;e et si multiple, que mon &acirc;me, sans
+quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis
+d&eacute;sol&eacute;s. C'&eacute;tait ici, dans ce petit coin du monde o&ugrave; se trouve mon cher
+Bodeghem, que mon &acirc;me avait jet&eacute; les yeux. Ma tombe &eacute;tait derri&egrave;re la
+petite &eacute;glise. J'y voyais quelqu'un, quelqu'un que j'avais peut-&ecirc;tre
+trop aim&eacute; sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes
+mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs ann&eacute;es.
+Souvent je me tenais &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui; je n'entendais pas seulement ce
+qu'il disait, mais je percevais les moindres &eacute;motions de son coeur aussi
+distinctement que s'il me les e&ucirc;t clairement d&eacute;crites. Lui aussi avait
+conscience de ma pr&eacute;sence, car ses yeux me suivaient pendant qu'il
+souriait &agrave; mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le
+consoler, de lui donner confiance dans la <a name="Page_290" id="Page_290"></a>r&eacute;union &eacute;ternelle de nos deux
+&acirc;mes, il r&eacute;pondait &agrave; mon inspiration secr&egrave;te comme si des l&egrave;vres
+mat&eacute;rielles eussent parl&eacute; &agrave; son entendement. La mort n'avait pas s&eacute;par&eacute;
+l'&acirc;me d&eacute;j&agrave; bienheureuse de l'&acirc;me encore souffrante!</p>
+
+<p>J'&eacute;tais p&acirc;le et fr&eacute;missant en &eacute;coutant les paroles de Rose. Je sentais
+les larmes monter de mon coeur serr&eacute; &agrave; mes yeux; mais sa voix &eacute;tait d'un
+calme si solennel et si &eacute;mouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai
+un regard plein d'un respect m&ecirc;l&eacute; d'effroi sur ses yeux &eacute;tincelants. Il
+&eacute;tait &eacute;vident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si
+tristes et si &eacute;tonnantes, et je pr&eacute;voyais avec anxi&eacute;t&eacute; une r&eacute;v&eacute;lation
+affreuse.</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, dit-elle, hier vous avez fr&eacute;mi d'effroi au premier aspect de mon
+visage amaigri. Vous avez vu l'image de la mort &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s, n'est-ce
+pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez &agrave; une vie meilleure,
+n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre,
+les &acirc;mes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie
+&eacute;ternelle?</p>
+
+<p>Elle se tut, et parut attendre une r&eacute;ponse affirmative; mais je ne me
+sentais pas la force de parler, et, la t&ecirc;te pench&eacute;e sur ma poitrine, je
+me mis &agrave; pleurer en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, L&eacute;on, dit-elle. Si je remplis votre coeur de tristesse,
+c'est pour vous &eacute;pargner de plus grandes souffrances au moment o&ugrave; mon
+enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; <a name="Page_291" id="Page_291"></a>car,
+L&eacute;on, quand vous dites que je gu&eacute;rirai, vous exprimez votre espoir,
+n'est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et
+impitoyable! Si ce n'&eacute;tait point par compassion pour vous, ce serait par
+&eacute;go&iuml;sme que je parlerais ainsi. J'accepte le faible espoir de gu&eacute;rison
+que l'on s'efforce d'inspirer &agrave; la pauvre malade; mais je veux s'il
+pla&icirc;t &agrave; Dieu de me rappeler &agrave; lui, fermer les yeux sans chanceler dans
+ma foi, joyeuse et triomphante dans l'impuissante mort! Vous pleurez de
+tristesse sur le sort qui me menace, L&eacute;on! Ah! dites-moi que, si votre
+crainte devait se r&eacute;aliser, mon r&ecirc;ve deviendrait une v&eacute;rit&eacute;;
+promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir
+de Rose jusqu'&agrave; la fin de vos jours. Laissez mon &acirc;me emporter l'espoir
+que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l'attachait &agrave; votre
+&acirc;me. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera
+pas; que la foi, l'in&eacute;branlable foi en une &eacute;ternit&eacute; de bonheur vous
+donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire
+sur les l&egrave;vres, comme on prend cong&eacute; d'un ami qui vous pr&eacute;c&egrave;de dans un
+beau voyage.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais &eacute;cras&eacute; sous le poids de ma douleur; et je luttais avec d&eacute;sespoir
+contre l'id&eacute;e que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais
+que, malgr&eacute; moi, l'id&eacute;e de la mort p&eacute;n&eacute;trait victorieusement dans mon
+&acirc;me et se rendait ma&icirc;tresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait
+cette affreuse conviction me faisait trembler; je n'osais point parler.<a name="Page_292" id="Page_292"></a></p>
+
+<p>Rose implora d'une voix douce et plaintive un mot d'assentiment, et me
+dit qu'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues souffrances, pour
+sa lutte mortelle contre son amour, pour son d&eacute;p&eacute;rissement, que la
+promesse qu'elle me resterait ch&egrave;re apr&egrave;s sa mort.</p>
+
+<p>Suppli&eacute; avec cette insistance, je lui fis la promesse qu'elle
+souhaitait, et, pouss&eacute; par mon exaltation croissante, j'affirmai que je
+ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de
+chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un
+&eacute;lan vers elle.</p>
+
+<p>Elle me prit la main et dit avec une joie extr&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Croyons maintenant que je puis encore gu&eacute;rir. Je serai tranquille, et
+j'aurai la force d'esp&eacute;rer. Quoi que Dieu d&eacute;cide de moi, je puis mourir:
+la mort ne nous s&eacute;parera pas.</p>
+
+<p>D&egrave;s ce moment, Rose pr&ecirc;ta l'oreille, avec une attention surprenante, &agrave;
+tout ce que je lui disais pour l'encourager et pour chasser de son
+esprit l'id&eacute;e de sa fin prochaine. Nous caus&acirc;mes longtemps de notre
+heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de
+notre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque madame Pavelyn revint aupr&egrave;s de nous pour nous faire remarquer
+que le soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-haut et que la chaleur pourrait &ecirc;tre
+nuisible &agrave; Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et
+j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la m&egrave;re de Rose, par des
+paroles o&ugrave; respirait une confiance profond&eacute;ment sentie.</p>
+
+<p>Nous rentr&acirc;mes dans la maison.<a name="Page_293" id="Page_293"></a></p>
+
+<p>Je restai toute la journ&eacute;e au ch&acirc;teau &agrave; causer avec Rose et avec ses
+parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque int&eacute;r&ecirc;t pour
+eux, et diminuer ou dissiper leurs craintes.</p>
+
+<p>Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Rose. Chaque fois, elle
+s'effor&ccedil;a d'affermir en mon coeur sa foi illimit&eacute;e dans l'impuissance de
+la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande influence, car,
+lorsque le soir fut venu et que Rose, qui se sentait tr&egrave;s-fatigu&eacute;e, alla
+se reposer, je quittai le ch&acirc;teau le sourire aux l&egrave;vres, et ce sourire
+n'&eacute;tait autre chose qu'un d&eacute;fi triomphant que je jetais &agrave; la mort.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h2>
+
+
+<p>Pendant quelques jours, Rose recouvra peu &agrave; peu plus de force et de
+gaiet&eacute;, &agrave; mesure qu'elle r&eacute;ussissait, &agrave; force d'assauts r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, &agrave; me
+communiquer son &eacute;trange amour de la mort.</p>
+
+<p>Et, en effet, quoique je conservasse encore l'espoir de la voir gu&eacute;rir,
+l'id&eacute;e qu'elle pouvait mourir ne m'&eacute;pouvantait pas toujours. Il y avait
+m&ecirc;me des moments o&ugrave;, de m&ecirc;me que Rose, je ne consid&eacute;rais la mort que
+comme un &eacute;v&eacute;nement qui, sans interrompre la vie, <a name="Page_294" id="Page_294"></a>affranchit l'&acirc;me de
+ses liens mat&eacute;riels et la met en possession de la puissance infinie
+qu'elle doit &agrave; son essence divine.</p>
+
+<p>Ainsi, si Rose devait quitter la terre, elle me verrait n&eacute;anmoins, elle
+m'entendrait, elle conna&icirc;trait les pens&eacute;es de mon coeur, elle serait
+avec moi, et ne me quitterait pas jusqu'au moment o&ugrave; je pourrais &agrave; mon
+tour m'endormir de l'&eacute;ternel sommeil du corps.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-ce pour moi que quelques ann&eacute;es d'attente, si ces ann&eacute;es
+restaient &eacute;clair&eacute;es par la lumi&egrave;re du souvenir? Si j'&eacute;tais soutenu dans
+ce court exil par la certitude de sa pr&eacute;sence? Et combien plus grande
+serait notre joie, l&agrave;-haut dans le ciel, en nous r&eacute;unissant pour
+l'&eacute;ternit&eacute;! De semblables pens&eacute;es s'&eacute;levaient sans cesse dans mon
+esprit. Il est bien vrai que souvent la crainte de la mort me faisait
+frissonner; et que, lorsque j'&eacute;tais seul, des larmes jaillissaient de
+mes yeux; mais ce n'&eacute;tait que la derni&egrave;re lutte de ma nature terrestre
+contre la crainte inn&eacute;e de son an&eacute;antissement.</p>
+
+<p>Enfin, sous l'influence des paroles exalt&eacute;es de Rose, j'allai si loin
+dans cette mani&egrave;re d'envisager la mort et l'avenir, que je savais parler
+pendant des heures enti&egrave;res avec un calme parfait, et m&ecirc;me avec une
+sorte d'heureuse qui&eacute;tude, de choses qui font trembler les hommes et qui
+autrefois m'eussent fait d&eacute;faillir d'&eacute;pouvante et de douleur.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre y avait-il alors quelque chose d'outr&eacute; dans cette
+superstition; peut-&ecirc;tre semble-t-il inexplicable <a name="Page_295" id="Page_295"></a>qu'en si peu de temps
+j'aie pu &eacute;lever mon esprit &agrave; une notion surnaturelle de l'&eacute;ternit&eacute;; mais
+lors m&ecirc;me que Rose se f&ucirc;t tromp&eacute;e, sa puissance sur moi &eacute;tait si
+absolue, qu'elle aurait pu m'inspirer une foi aveugle en des choses qui
+ne peuveut exister. Et quel art, quelle &eacute;loquence irr&eacute;sistible
+n'employait-elle pas pour &eacute;touffer tous les doutes qui s'&eacute;levaient en
+moi! Je n'avais pas besoin de parler; elle lisait ma pens&eacute;e dans mes
+yeux; elle pressentait mes &eacute;motions et entendait les battements de mon
+coeur; car elle r&eacute;pondait &agrave; toutes mes h&eacute;sitations, combattait mon
+incertitude et dissipait mes doutes avant que j'eusse pu soup&ccedil;onner
+moi-m&ecirc;me quelles pens&eacute;es allaient s'&eacute;veiller dans mon esprit.</p>
+
+<p>Depuis que nos &acirc;mes &eacute;taient parvenues &agrave; un accord aussi parfait, jamais
+la moindre tristesse ne venait assombrir nos esprits. Il y avait dans
+nos entretiens quelque chose de divin, de surnaturel, qui souvent nous
+emportait si loin, que nous parlions comme si nos &acirc;mes &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+indissolublement unies dans la patrie &eacute;ternelle.</p>
+
+<p>Un jour, cependant, Rose parut r&ecirc;veuse et taciturne.</p>
+
+<p>Quand je parvenais &agrave; faire &eacute;clore un sourire sur ses l&egrave;vres, ce signe de
+gaiet&eacute; disparaissait imm&eacute;diatement de son visage; elle semblait
+distraite, et il &eacute;tait facile de voir qu'elle n'&eacute;tait pas aussi bien que
+la veille.</p>
+
+<p>Ses parents commen&ccedil;aient &agrave; craindre que le mieux qui s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute;
+dans son &eacute;tat ne continu&acirc;t point. La noble fille faisait de grands
+efforts sur elle-m&ecirc;me pour affecter <a name="Page_296" id="Page_296"></a>la gaiet&eacute; et la confiance, afin de
+consoler sa m&egrave;re. Je lus dans ses yeux qu'une pens&eacute;e importune la
+poursuivait, et je t&acirc;chai de savoir ce qui l'inqui&eacute;tait ainsi. Mais elle
+&eacute;vita, non sans &ecirc;tre embarrass&eacute;e, de r&eacute;pondre &agrave; mes questions, et
+r&eacute;sista pendant deux jours &agrave; mes instances, en essayant de me faire
+croire que sa m&eacute;lancolie &eacute;tait la suite d'une agitation nerveuse et
+maladive.</p>
+
+<p>Dans la matin&eacute;e du troisi&egrave;me jour, je la trouvai assise dans son
+fauteuil de malade, sous l'ombre du tilleul. Elle &eacute;tait seule. Je lui
+demandai comment elle se trouvait, et si elle avait eu un bon repos la
+nuit. Nous parl&acirc;mes ainsi pendant quelques instants de sa maladie; mais
+je m'aper&ccedil;us bient&ocirc;t que ses id&eacute;es &eacute;taient ailleurs, et qu'elle
+m'&eacute;coutait avec distraction.</p>
+
+<p>&mdash;Rose, soupirai-je avec un accent de triste reproche, vous avez donc
+des secrets pour moi? Il y a quelque chose qui vous afflige, et vous me
+refusez ma part de votre douleur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, L&eacute;on, r&eacute;pondit-elle, je n'ai pas de secrets pour vous, et j'ai
+voulu &ecirc;tre seule pour vous confier les inqui&eacute;tudes qui m'ont ravi la
+paix du coeur. Elle est bien terrible, la crainte qui depuis deux jours
+s'est &eacute;lev&eacute;e, en moi, et qui s'est chang&eacute;e en une terreur insurmontable.
+J'ai une pri&egrave;re &agrave; vous faire, un grand sacrifice &agrave; vous demander; vous
+me l'accorderez, n'est-ce pas, L&eacute;on?</p>
+
+<p>Je l'assurai que rien ne me co&ucirc;terait pour satisfaire ses moindres
+souhaits, et j'attendis avec une certaine anxi&eacute;t&eacute; la confidence
+annonc&eacute;e.<a name="Page_297" id="Page_297"></a></p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, dit-elle, depuis trois jours et trois nuits une affreuse pens&eacute;e
+se dresse comme un fant&ocirc;me devant mes yeux. Notre inclination l'un pour
+l'autre est n&eacute;e dans notre coeur &agrave; notre insu. Nous l'avons combattue,
+nous avons lutt&eacute; sans pouvoir la vaincre; nous le croyons, au moins.
+Mais, dans ce combat, avons-nous bien us&eacute; toutes nos forces, jusqu'&agrave; la
+derni&egrave;re? Et s'il &eacute;tait vrai que, tout en luttant, nous eussions
+pourtant nourri et caress&eacute; en nous-m&ecirc;me ce sentiment d'amour, nous
+serions coupables; le lien qui unit nos &acirc;mes ne serait qu'une faiblesse
+indigne, un fol &eacute;garement. &Ocirc; L&eacute;on, je vais bient&ocirc;t para&icirc;tre devant Dieu!</p>
+
+<p>J'essayai de la tranquilliser en lui montrant la chastet&eacute; et la puret&eacute;
+de notre amour. Je lui prouvai avec une conviction compl&egrave;te qu'un pareil
+sentiment, d&eacute;gag&eacute; de tous les d&eacute;sirs terrestres, ne pouvait pas &ecirc;tre
+coupable, et que, si r&eacute;ellement nous n'avions pas lutt&eacute; jusqu'au bout
+contre le voeu de notre coeur, Dieu, dans sa souveraine justice, ne
+ferait pas un crime &agrave; de pauvres cr&eacute;atures de leur faiblesse.</p>
+
+<p>Sans me r&eacute;pondre, elle reprit le fil de ses pens&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a autre chose qui m'inqui&egrave;te: vous m'avez promis, L&eacute;on, de ne
+jamais cesser de penser &agrave; moi apr&egrave;s ma mort;&mdash;mais, si les n&eacute;cessit&eacute;s
+mat&eacute;rielles de la vie vous forcent &agrave; travailler, si vous devez chercher
+loin d'ici vos moyens d'existence, que notre humble Bodeghem ne peut pas
+vous offrir, comment pourrez-vous rester fid&egrave;le &agrave; mon souvenir? comment
+veillerez-vous <a name="Page_298" id="Page_298"></a>sur ma tombe? Et mon &acirc;me, du haut du ciel, ne vous
+verra-t-elle pas errer sur la terre avec un coeur refroidi, d'o&ugrave; les
+soins de la vie auront effac&eacute; le souvenir?</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas facile de trouver des paroles persuasives pour combattre
+victorieusement ces doutes.</p>
+
+<p>Je renouvelai ma promesse, et lui jurai que chaque battement de mon
+coeur raviverait en moi son souvenir et l'espoir d'&ecirc;tre bient&ocirc;t r&eacute;uni &agrave;
+elle dans le sein de Dieu.</p>
+
+<p>Elle parut sortir d'un r&ecirc;ve, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;on, avant de mourir, je voudrais &ecirc;tre votre femme....</p>
+
+<p>Ces mots me firent frissonner et p&acirc;lir. &Eacute;tait-ce la surprise, la crainte
+ou la joie?</p>
+
+<p>Je ne sais, mais j'&eacute;tais extr&ecirc;mement &eacute;mu, et je m'&eacute;criai en levant les
+bras au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! Rose, que dites-vous? Ma femme, vous! sur la terre?...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, L&eacute;on, reprit-elle avec un calme solennel, si la loi nous
+avait unis, et que la b&eacute;n&eacute;diction du pr&ecirc;tre e&ucirc;t sanctifi&eacute; notre amour,
+notre affection ne serait pas seulement l&eacute;gitim&eacute;e aux yeux du monde,
+mais aussi devant Dieu, au nom duquel nous serions indissolublement
+unis. Alors je pourrais para&icirc;tre sans crainte devant son tribunal
+redoutable, je pourrais vous aimer dans la patrie des &acirc;mes; et vous,
+vous pourriez garder ma m&eacute;moire ici-bas avec une pieuse fid&eacute;lit&eacute;; car je
+veillerais sur mon &eacute;poux, et vous penseriez &agrave; l'hymen que le ciel m&ecirc;me
+aurait b&eacute;ni.<a name="Page_299" id="Page_299"></a></p>
+
+<p>Mon coeur battait d'enthousiasme et d'admiration. Rose serait ma femme!
+nos &acirc;mes recevraient le sceau ineffa&ccedil;able de l'union des &acirc;mes!</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ailleurs, poursuivit Rose, ce mariage me permettrait de pr&eacute;server
+ma m&eacute;moire de toute faiblesse dans votre coeur; car, L&eacute;on, je veux vivre
+dans vos pens&eacute;es, sans avoir &agrave; lutter en vous contre des soins
+mat&eacute;riels. Si je devenais votre femme, vous consentiriez, n'est-ce pas,
+&agrave; recevoir de mes mains la dot qui vous donnerait les moyens d'&ecirc;tre
+toujours fid&egrave;le &agrave; ma m&eacute;moire jusqu'au jour o&ugrave; sonnera l'heure de votre
+d&eacute;livrance?</p>
+
+<p>Je balbutiai quelques mots de gratitude et de bonheur; mais je lui
+objectai que ses parents s'accueilleraient pas avec plaisir cet &eacute;trange
+et triste d&eacute;sir.</p>
+
+<p>Elle me r&eacute;pondit qu'elle en avait d&eacute;j&agrave; parl&eacute; &agrave; sa m&egrave;re, et qu'elle &eacute;tait
+convaincue que son p&egrave;re y consentirait avec joie. Elle ne voulait pas me
+forcer, cependant, et essaya de me d&eacute;montrer que c'&eacute;tait un grand
+sacrifice qu'elle exigeait de moi; que, si mon esprit avait la moindre
+h&eacute;sitation ou entrevoyait la plus l&eacute;g&egrave;re objection, je ne devais point
+accepter sa proposition, m'encha&icirc;ner pour jamais &agrave; une femme qui
+reposerait peut-&ecirc;tre bient&ocirc;t sous la froide terre du cimeti&egrave;re; mais
+que, si ma tendresse &eacute;tait assez profonde et assez d&eacute;vou&eacute;e pour
+consacrer ma vie &agrave; une morte, elle me demandait mon consentement comme
+la plus grande preuve d'amour que je pusse lui donner.<a name="Page_300" id="Page_300"></a></p>
+
+<p>&Eacute;mu jusqu'aux larmes, je l'assurai que je n'avais jamais os&eacute; esp&eacute;rer
+tant de bonheur, et que la b&eacute;n&eacute;diction du pr&ecirc;tre, en sanctifiant notre
+amour, m'apporterait une f&eacute;licit&eacute; inexprimable.</p>
+
+<p>Elle me regarda jusqu'au fond des yeux avec l'&eacute;clat de l'exaltation sur
+le visage, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, L&eacute;on, vous ne verrez plus sur mon visage aucune trace de
+chagrin. J'attendrai avec une joyeuse esp&eacute;rance le moment solennel de
+notre mariage; et si Dieu me laisse vivre jusque-l&agrave;, vienne alors
+l'impuissante mort! Elle ne pourra ni m'effrayer ni m'attrister, car
+elle ne brisera rien, elle n'affaiblira rien, elle ne s&eacute;parera rien....
+Venez L&eacute;on, rentrons maintenant. Apr&egrave;s le d&icirc;ner, quand vous serez parti,
+je parlerai &agrave; mon p&egrave;re de notre union prochaine. Ciel! quel bonheur,
+quelle joie! Marcher ainsi au bras de mon fianc&eacute;, me sentir soutenue car
+celui qui sera mon &eacute;poux avant peu!...</p>
+
+<p>Nous rentr&acirc;mes. M. et madame Pavelyn virent avec &eacute;tonnement le
+changement qui s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; en Rose. Elle ne cessait pas de sourire, et
+se r&eacute;jouissait avec ivresse, comme si la sant&eacute; lui &eacute;tait revenue
+subitement.</p>
+
+<p>&Agrave; midi, lorsque je quittai le ch&acirc;teau pour rentrer chez mes parents,
+Rose m'adressa encore un clin d'oeil pour me promettre que son voeu
+s'accomplirait infailliblement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a name="Page_301" id="Page_301"></a>XXXIII</h2>
+
+
+<p>Rose avait, le jour m&ecirc;me, parl&eacute; &agrave; ses parents de son d&eacute;sir d'&ecirc;tre unie &agrave;
+moi par les liens du mariage. Son p&egrave;re, qui e&ucirc;t fait volontiers les plus
+grands sacrifices pour lui &eacute;pargner le moindre chagrin, lui avait
+accord&eacute; sans aucune objection tout ce qu'elle d&eacute;sirait, et m'avait m&ecirc;me
+suppli&eacute; de ne pas refuser cette satisfaction &agrave; sa pauvre fille. Il
+esp&eacute;rait que la joie de voir s'accomplir ainsi son voeu le plus cher
+donnerait &agrave; Rose un nouveau courage et de nouvelles forces pour lutter
+victorieusement contre sa cruelle maladie.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange, pourtant! D&egrave;s le lendemain matin, nous remarqu&acirc;mes que
+l'&eacute;tat de Rose avait sensiblement empir&eacute;. Ses yeux avaient perdu leur
+&eacute;clat; ses l&egrave;vres &eacute;taient d&eacute;color&eacute;es, et il y avait dans son regard
+vitreux quelque chose d'humide qui attestait un affaiblissement des
+forces vitales.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc vrai, ce que Rose m'avait dit plus d'une fois!
+L'am&eacute;lioration que nous avions cru remarquer en elle n'&eacute;tait qu'une
+apparence trompeuse. Par un incroyable effort sur elle-m&ecirc;me, elle avait
+rassembl&eacute; toutes les forces de son &acirc;me pour me rendre douce et famili&egrave;re
+<a name="Page_302" id="Page_302"></a>l'id&eacute;e de sa mort, et ce qu'il lui restait de cette force mourante,
+elle l'avait employ&eacute; &agrave; nous faire consentir, ses parents et moi &agrave; son
+mariage.</p>
+
+<p>Maintenant que ce but supr&ecirc;me &eacute;tait atteint, elle d&eacute;faillait, et en une
+seule nuit la maladie avait repris toute se violence et se d&eacute;veloppait
+avec une rapidit&eacute; nouvelle.</p>
+
+<p>Rose, cependant, souriait et parlait gaiement. Aucune pens&eacute;e triste ne
+jetait une ombre sur son visage; et, quoique son corps f&ucirc;t de plus en
+plus consum&eacute; par la maladie, son esprit restait calme, tranquille, et
+d'une &eacute;tonnante vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, la certitude que Rose allait mourir ne m'effrayait plus, et
+je pouvais causer tranquillement avec elle, pendant des journ&eacute;es
+enti&egrave;res, de son d&eacute;part pour une autre patrie; mais il arrivait
+cependant que la vue de sa p&acirc;leur cadav&eacute;rique et sa toux douloureuse me
+faisaient frissonner malgr&eacute; moi, et &eacute;veillaient en moi un sentiment de
+p&eacute;nible compassion. Elle lisait au fond de mon coeur. D&egrave;s qu'une vague
+pens&eacute;e d'angoisse ou de tristesse se glissait dans mon esprit, elle
+fixait ses yeux sur les miens avec une expression de doux reproche, et
+me rappelait au m&eacute;pris de la mort corporelle, et &agrave; la foi la plus vive
+en la vie &eacute;ternelle de l'&acirc;me.</p>
+
+<p>M. et madame Pavelyn reconnaissaient avec la plus profonde douleur
+qu'ils s'&eacute;taient laiss&eacute; abuser par une vaine esp&eacute;rance. Chaque fois
+qu'ils regardaient leur enfant et qu'ils voyaient, pour ainsi dire heure
+par heure, <a name="Page_303" id="Page_303"></a>les progr&egrave;s de la maladie, leurs larmes coulaient en
+abondance. Mais ils subirent insensiblement l'irr&eacute;sistible influence de
+la confiance sans bornes de Rose et de l'inexplicable lucidit&eacute; de son
+esprit; ils parurent enfin attendre avec une sorte de r&eacute;signation la
+s&eacute;paration fatale, et cess&egrave;rent de pleurer si am&egrave;rement.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle, les pr&eacute;paratifs de notre mariage furent achev&eacute;s en
+grande h&acirc;te.</p>
+
+<p>M. Pavelyn fit tout ce qui &eacute;tait en son pouvoir pour abr&eacute;ger autant que
+possible les formalit&eacute;s l&eacute;gales et religieuses; car, quoique Rose nous
+assur&acirc;t qu'elle vivrait au moins assez longtemps pour atteindre le jour
+solennel, nous commencions &agrave; craindre que la mort ne v&icirc;nt la frapper &agrave;
+l'improviste, avant que son dernier voeu fut rempli.</p>
+
+<p>Rose voulait &ecirc;tre belle ce jour-l&agrave;, belle et gaie comme il convient &agrave;
+une &eacute;pous&eacute;e. Avec quelle joie enfantine elle nous parlait de la toilette
+que l'on &eacute;tait en train de lui faire &agrave; Anvers, des bijoux qui devaient
+parer ses bras et sa poitrine, et de la couronne de fleurs d'oranger qui
+ornerait sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Pauvre vierge, elle &eacute;tait comme un squelette vivant; elle ne pouvait
+plus se lever sans aide de son fauteuil; elle haletait p&eacute;niblement pour
+aspirer dans ses poumons r&eacute;tr&eacute;cis un peu d'air frais; souvent une toux
+sifflante, un vrai r&acirc;le mena&ccedil;ait de l'&eacute;touffer! il &eacute;tait visible que son
+corps souffrait d'atroces tortures ... et cependant elle parlait avec
+une exaltation na&iuml;ve de sa belle <a name="Page_304" id="Page_304"></a>robe de noces et de sa blanche
+couronne de mari&eacute;e!</p>
+
+<p>Son mal s'aggrava si rapidement pendant les derniers jours qui devaient
+pr&eacute;c&eacute;der notre mariage, que, ses parents et moi, nous &eacute;tions convaincus,
+h&eacute;las! qu'elle n'atteindrait pas le moment souhait&eacute;!</p>
+
+<p>En effet, depuis pr&egrave;s d'une semaine, elle n'avait pu quitter son lit;
+son estomac refusait toute nourriture; elle g&eacute;missait p&eacute;niblement, comme
+si sa derni&egrave;re lutte contre la mort victorieuse avait commenc&eacute;, et son
+sommeil &eacute;tait sans cess&eacute; troubl&eacute; par une sueur nocturne, ce terrible
+signe que l'&acirc;me est en travail pour se d&eacute;gager des liens du corps!</p>
+
+<p>Qu'elle fut affreuse pour moi, la nuit qui devait faire place au jour
+solennel!</p>
+
+<p>Rose mourrait-elle sans voir notre amour l&eacute;gitim&eacute; et sanctifi&eacute; par la
+b&eacute;n&eacute;diction du pr&ecirc;tre?</p>
+
+<p>Devait-elle entreprendre l'&eacute;ternel voyage accabl&eacute;e de tristesse et de
+crainte?</p>
+
+<p>Ah! si le ciel en avait d&eacute;cid&eacute; ainsi, que son agonie serait
+terrible!&mdash;Car l'imperturbable qui&eacute;tude et l'admirable courage qu'elle
+avait montr&eacute;s n'avaient leur source que dans l'espoir que Dieu
+pardonnerait &agrave; l'&eacute;pouse l&eacute;gitime la faiblesse de la pauvre jeune fille.
+Elle exhalait son dernier souffle, son coeur ne battait pour ainsi dire
+plus, la main de la mort s'&eacute;tendait pesante sur sa poitrine....</p>
+
+<p>Ces pens&eacute;es, cette angoisse, ce d&eacute;sespoir passaient comme des spectres,
+devant mes yeux terrifi&eacute;s, tandis <a name="Page_305" id="Page_305"></a>que, dans ma cruelle insomnie,
+j'&eacute;tais assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de mon lit, arrosant de mes larmes le plancher de
+ma chambre. Le moindre bruit me faisait frissonner et me causait une
+terreur inexprimable. &Agrave; chaque instant, je croyais entendre les pas d'un
+messager qui viendrait me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte!</p>
+
+<p>Enfin, quand le ciel s'&eacute;claira des premi&egrave;res lueurs du matin, un
+domestique arriva.</p>
+
+<p>J'&eacute;piais en tremblant les paroles sur ses l&egrave;vres, car je ne doutais pas
+qu'il ne v&icirc;nt me broyer le coeur par l'affreuse nouvelle; mais, au
+contraire, je poussai un cri de joie insens&eacute;.... Rose vivait encore;
+elle allait mieux, m&ecirc;me! Dieu, dans sa mis&eacute;ricorde, avait permis que le
+soleil qui devait &eacute;clairer notre hymen se lev&acirc;t encore pour elle!</p>
+
+<p>Je m'appr&ecirc;tai &agrave; la h&acirc;te pour la solennit&eacute; avec un nouveau courage et une
+foi raffermie. Moi aussi, je devais &ecirc;tre beau et par&eacute; comme un heureux
+&eacute;poux. Rose l'avait voulu ainsi.</p>
+
+<p>Il fallait me h&acirc;ter; car, maintenant que le jour &eacute;tait venu, il n'y
+avait plus d'obstacle, et nous ne pouvions pas perdre un seul instant.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s, j'&eacute;tais en route pour le ch&acirc;teau, suivi de mes parents, et je
+montais dans la chambre de la malade, o&ugrave; notre union devait &ecirc;tre
+c&eacute;l&eacute;br&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y avait d&eacute;j&agrave; beaucoup de personnes pr&eacute;sentes; le maire et son
+secr&eacute;taire, le pr&ecirc;tre et son servant, les t&eacute;moins et les amis.<a name="Page_306" id="Page_306"></a></p>
+
+<p>Rose &eacute;tait assise dans un fauteuil &agrave; coussins. &Agrave; mon apparition, elle me
+sourit avec une expression de b&eacute;atitude c&eacute;leste, en remerciant Dieu de
+lui avoir fait la gr&acirc;ce de triompher de la mort jusqu'&agrave; ce jour;&mdash;mais,
+moi, quoiqu'elle voul&ucirc;t m'arracher des paroles de joie, je ne pouvais
+parler, et je tenais mon regard fix&eacute; sur elle, avec une admiration
+stupide....</p>
+
+<p>Je ne sais pas ce qui se passa en moi. Cette robe de noces, d'une
+blancheur immacul&eacute;e, embl&egrave;me de l'absence du corps mat&eacute;riel; cette
+couronne de mari&eacute;e, blanche comme la neige, que mon imagination nimbait
+de rayons comme la couronne lumineuse d'une sainte; ces yeux, si vagues
+et si profonds, qu'ils semblaient me regarder du fond de l'&eacute;ternit&eacute;; la
+beaut&eacute; mystique et surnaturelle de Rose en ce moment, &eacute;garaient mes
+sens. Ce n'&eacute;tait pas le corps de Rose qui &eacute;tait l&agrave;, devant moi dans ce
+fauteuil; non, elle n'avait plus rien de terrestre: c'&eacute;tait son &acirc;me, son
+&acirc;me bienheureuse, qui &eacute;tait descendue du sein de Dieu pour remplir une
+promesse ch&egrave;re!</p>
+
+<p>Quel devait &ecirc;tre l'&eacute;tonnement des assistants! Rose p&eacute;n&eacute;tra le trouble de
+mes sens, et se r&eacute;jouit de me voir si plein d'espoir et de foi. Tandis
+que chacun se faisait violence pour ne pas pleurer, et que quelques-uns
+se d&eacute;tournaient pour cacher une larme furtive, nous nous souriions l'un
+&agrave; l'autre, comme si le ciel s'ouvrait &agrave; nos yeux, o&ugrave; brillaient le
+bonheur et le ravissement....</p>
+
+<p>La voix du maire, qui s'&eacute;tait approch&eacute;, tenant un &eacute;crit <a name="Page_307" id="Page_307"></a>&agrave; la main, pour
+nous lire le texte de la loi, m'arracha violemment &agrave; ma douce extase.
+Rose, &agrave; qui mon exaltation avait pr&ecirc;t&eacute; des forces supr&ecirc;mes, se coucha
+sur ses coussins et &eacute;couta, la poitrine haletante et les yeux presque
+&eacute;teints, la voix du maire....</p>
+
+<p>Enfin, lorsqu'on lui demanda si elle consentait &agrave; &ecirc;tre ma femme, le oui
+fatal sortit encore clair et distinct de ses l&egrave;vres.... Mais alors elle
+ferma les yeux, et sa t&ecirc;te glissa, d&eacute;faillante, sur l'appui du
+fauteuil....</p>
+
+<p>Des cris de douleur et de piti&eacute; retentirent dans la chambre, des larmes
+jaillirent de tous les yeux? et chacun se pr&eacute;cipita au secours de la
+mourante.</p>
+
+<p>La garde-malade la prit dans ses bras et la coucha dans son lit....
+J'attendais en tremblant l'annonce de sa mort. H&eacute;las! nous &eacute;tions bien
+mari&eacute;s l&eacute;gitimement devant le monde; mais Dieu refuserait&mdash;il sa
+b&eacute;n&eacute;diction &agrave; notre amour? La pauvre Rose devait-elle descendre dans la
+tombe sans cette derni&egrave;re et supr&ecirc;me satisfaction?...</p>
+
+<p>Mon &eacute;pouvante m'avait tromp&eacute;: la position horizontale qu'on venait de
+lui donner fit refluer vers le coeur de la malade le peu de sang qui
+circulait encore dans ses veines. Elle ouvrit bient&ocirc;t les yeux, et dit
+au pr&ecirc;tre, par un signe, qu'elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; faire entre ses mains le
+serment solennel.</p>
+
+<p>Sans perdre de temps, le ministre du Seigneur commen&ccedil;a &agrave; r&eacute;citer sur
+nous les pri&egrave;res de l'&Eacute;glise. Il unit nos mains, nous fit jurer une
+fid&eacute;lit&eacute; &eacute;ternelle; puis, <a name="Page_308" id="Page_308"></a>d'un ton &eacute;mouvant, qui r&eacute;sonna dans mon coeur
+comme une voix des cieux:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez b&eacute;nis, dit-il: Dieu vous a ins&eacute;parablement unis!</p>
+
+<p>Un cri de triomphe souleva le sein de Rose. Elle m'attira vers elle, me
+pressa dans ses bras, et me dit dans ce premier et dernier embrassement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon noble ami, mon cher &eacute;poux, maintenant j'ai v&eacute;cu assez sur la
+terre. Je vais partir: la voix de Dieu m'appelle. Je suis heureuse.
+Adieu! pensez &agrave; moi, tenez votre promesse. Que l'espoir reste, la
+lumi&egrave;re de votre vie. Jusqu'&agrave; ce que l'&eacute;poux et l'&eacute;pouse puissent boire
+ensemble &agrave; la source de l'amour &eacute;ternel.... L&eacute;on, L&eacute;on, adieu!</p>
+
+<p>Elle parut prise d'une convulsion; je reculai, non pas de crainte, mais
+de respect pour le solennel myst&egrave;re de la d&eacute;livrance de l'&acirc;me qui allait
+s'accomplir.</p>
+
+<p>Rose fit encore un mouvement; elle prit le crucifix plac&eacute; sur son coeur,
+le porta &agrave; ses l&egrave;vres, leva au ciel ses yeux mourants, et demeura ainsi
+immobile....</p>
+
+<p>Tandis que le pr&ecirc;tre murmurait les pri&egrave;res de l'&Eacute;glise sur la mourante,
+je tenais les yeux fix&eacute;s sur elle comme en extase.</p>
+
+<p>Ah! comme elle &eacute;tait belle, ce doux ange qui avait pour aur&eacute;ole une
+couronne de mari&eacute;e! comme la b&eacute;atitude, rayonnait sur ses traits
+souriants! Quel espoir, quelle foi, quelle &eacute;l&eacute;vation vers Dieu dans son
+regard immobile!<a name="Page_309" id="Page_309"></a></p>
+
+<p>Je joignis les mains en fr&eacute;missant de respect et d'admiration: la voix
+du pr&ecirc;tre r&eacute;sonnait dans le silence de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Priez, dit-il tristement, priez mes enfants; son &acirc;me est mont&eacute;e au
+ciel!</p>
+
+<p>Tous tomb&egrave;rent &agrave; genoux; je tombai devant le lit en levant les bras vers
+le souverain arbitre des destin&eacute;es humaines, pour le remercier de sa
+bont&eacute; infinie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CONCLUSION" id="CONCLUSION"></a>CONCLUSION</h2>
+
+<p>J'&eacute;tais rest&eacute; deux jours et deux nuits dans la demeure du vieux
+sculpteur. Son long et triste r&eacute;cit avait plus d'une fois fait couler
+mes larmes; et avant m&ecirc;me d'avoir entendu la fin de l'histoire de sa
+vie, une si profonde admiration s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e en moi, que je ne pouvais
+plus le regarder sans &ecirc;tre &eacute;mu de v&eacute;n&eacute;ration et de respect.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; j'allais partir, je serrai une derni&egrave;re fois, avec une
+ardeur f&eacute;brile, les mains du vieillard, qui &eacute;tait pour moi la
+personnification vivante de l'esp&eacute;rance et de l'amour, et qui m'avait
+fait comprendre l'&eacute;tonnante puissance du souvenir.</p>
+
+<p>Mon chemin me conduisit &agrave; travers le cimeti&egrave;re: je m'arr&ecirc;tai pr&egrave;s de la
+tombe de fer, et je contemplai long<a name="Page_310" id="Page_310"></a>temps, oublieux de moi-m&ecirc;me comme
+dans un r&ecirc;ve, ces fleurs aussi vivaces et aussi fra&icirc;ches encore apr&egrave;s
+quarante ans que la m&eacute;moire de celle dont elles ombrageaient les
+cendres....</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, ma t&ecirc;te pencha plus profond&eacute;ment sur ma poitrine, et je
+r&eacute;pandis des larmes silencieuses sur la tombe de la douce Rose, la
+victime d'un amour chaste et infini....</p>
+
+<p>Et, continuant ma route, je remerciai Dieu d'avoir donn&eacute; &agrave; sa faible
+cr&eacute;ature l'esp&eacute;rance qui ne meurt jamais, comme un ange gardien, et le
+souvenir toujours renaissant, comme une source intarissable de
+consolation et de force!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>F. AUREAU.&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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