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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:50:36 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Alsace, Lorraine et France rhénane + Exposé des droits historiques de la France sur toute la + rive gauche du Rhin + +Author: Stéphen Coubé + +Release Date: December 6, 2005 [EBook #17230] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALSACE, LORRAINE ET FRANCE RHÉNANE *** + + + + +Produced by Michel Laglasse and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. + + + + + + STÉPHEN COUBÉ + + _Dédié aux négociateurs de la paix victorieuse_ + + + + Alsace, Lorraine + et + France rhénane + + + EXPOSÉ DES DROITS HISTORIQUES DE LA FRANCE + SUR TOUTE LA RIVE GAUCHE DU RHIN + + + _Avec Préface de_ M. Maurice BARRÈS + + + + _Je vous apporte le baiser +de la France._ + (Général JOFFRE, + aux habitants de Thann.) + + + + + PARIS + P. LETHIELLEUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR + 10, RUE CASSETTE, 10 + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +PRÉFACE + +I +INTRODUCTION + + La montagne de Sainte-Odile + Les provinces cisrhénanes + L'irrédentisme français + Le nom de «France rhénane» + +II +NOTRE INTÉRÊT NATIONAL + + Intérêt d'ordre militaire + Intérêt d'ordre économique + +III +NOTRE DROIT HISTORIQUE + + L'intérêt corrobore le droit + Valeur du droit historique + Le Rhin «décret de Dieu» (Napoléon) + Droit et intérêt + Le vœu des populations + Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! + Le Rheingelüst, «le désir du Rhin» + +IV +LA RIVE GAUCHE JUSQU'AU Xe SIÈCLE + + Période celtique + Période gallo-romaine + Invasions et infiltrations germaniques + Période franque + +V +L'USURPATION GERMANIQUE + + La rive gauche devient germanique + Protestations de la France + La campagne de Henri II + + +VI +LA PREMIÈRE RECONQUÊTE +DE L'ALSACE + + Les visées de Richelieu sur le Rhin + L'Alsace offerte à la France + Le traité de Westphalie et l'Alsace + La campagne de Turenne + La France gagne le cœur de l'Alsace + L'Alsace, «brasier d'amour pour la France» + + +VII +LA PREMIÈRE RECONQUÊTE +DE LA LORRAINE + + La Lorraine est à nous + La Lotharingie + Le duché de Bar + Politique des ducs de Lorraine + Jeanne d'Arc, lorraine et française + La France reprend les Trois-Évêchés + La France recouvre le duché + + +VIII +LA PREMIÈRE RECONQUÊTE +DE LA FRANCE RHÉNANE + + La Monarchie et les Provinces cisrhénanes + La politique de la Convention + L'annexion de la rive gauche + Les pétitions de 1797 + La France rhénane de 1795 à 1815 + La France rhénane redevient allemande + +IX +L'ALSACE-LORRAINE DE 1870 À 1914 + + Le rapt odieux + Protestation de Mgr Freppel + Protestation des députés Alsaciens-Lorrains + La fidélité de l'Alsace-Lorraine + +X +LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE +DE L'ALSACE-LORRAINE + + La joie de la réunion + Le statut politique de l'Alsace-Lorraine + Le statut religieux de l'Alsace-Lorraine + +XI +LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE +DE LA FRANCE RHÉNANE + + La rive gauche réfractaire à la germanisation + Le don d'assimilation de la France + La Moselle et le Rhin nous désirent + Le mariage de Colette et d'Asmus + +XII +L'AGRANDISSEMENT DE LA BELGIQUE + + La Belgique doit s'agrandir + Objection: La question des races + La question du Limbourg + +XIII +LA QUESTION DU LUXEMBOURG? + + La réunion à la Belgique? + L'annexion par la France? + L'éviction de la maison de Nassau? + Le droit de la population? + Le protectorat de la France? + +XIV +CONCLUSION + + Pas de paix boiteuse et essoufflée (M. Poincaré) + + + * * * * * + + + + + PRÉFACE + + +_M. l'abbé Coubé publie un exposé des droits historiques de la France +sur la rive gauche du Rhin. C'est bien, c'est excellent. Les patriotes +le remercient. Il faut que de tous les côtés l'union sacrée se fasse +pour éclairer les esprits sur une nécessité de salut public. À quelque +parti que nous appartenions, nous devons nous mettre d'accord sur la +précaution à prendre contre les Allemands, afin que nos fils et +petits-fils recueillent le fruit de ce formidable effort. + +Une fois encore, les Allemands viennent de jouer la partie, à leur +heure. Ils voulaient l'empire du monde. Avec quelle brutalité! Nos +provinces éprouvent le poids de leurs lourdes bottes. Nous avons eu la +chance d'avoir un bon chef et des soldats unanimes dans leur résolution. +Nous ne pouvons plus être battus. Mais il faut maintenant appliquer la +règle suprême de la vie pratique et maintenir jusqu'à son plein effet +notre énergie de victoire. + +L'âme d'une action, c'est d'être menée jusqu'au bout. S'il est permis +d'éclairer sa pensée en prenant des exemples et des analogies dans un +ordre bien différent, je rappellerai ce que disait M. Marcellin +Berthelot: «Terminer, rédiger, publier.» Il enseignait par ces trois +mots que l'œuvre intellectuelle n'existe que lorsqu'elle est publiée et +que l'on n'est sûr de sa pensée que lorsqu'on l'a rédigée. + +Il ne faut pas que cette guerre formidable laisse inachevée l'œuvre +sublime de nos soldats. Par-dessus tous les partis, d'un haut point de +vue de nationalisme français, dès maintenant, doivent se concerter tous +ceux qui veulent assurer la sécurité de nos frontières et remplir les +destinées de la France éternelle. + +Nos soldats acceptent de mourir pour le salut de la France (chacun la +définissant un peu à sa manière), et pour rien autre. Ils ne se +sacrifient pas à des combinaisons de conquête politique. Ils veulent +sauver la France et désarmer l'Allemagne. Cette nécessité est la seule +qui s'impose à tous nos esprits. + +Nous n'allons pas perdre notre temps à discuter les arguments de +l'Allemagne, qui prétend avoir des droits sur l'Alsace-Lorraine parce +que cette région serait peuplée de races plus ou moins parentes des +Germains, et qui réclame au même titre la Hollande, la Belgique, la +Suisse, la Franche-Comté, la Champagne, la Bourgogne, etc... Nous ne +discuterons pas davantage la prétention germanique de posséder la loi +sur laquelle l'humanité entière doit se régler. + +Il ne peut plus être question, au long de la charmante Moselle et sur la +rive gauche du Rhin, d'aucune souveraineté de Bavière, ni de Prusse, +d'aucune pensée pangermaniste. Nous voulons la paix du monde, la +sécurité pour nos fils et pour nos petits-fils. + +D'ailleurs, nos enfants seront aisément aimés, sur cette rive gauche. +Nos pères y étaient hautement estimés. Ces beaux territoires, soustraits +à la brutalité prussienne, ne tarderont guère à fournir, sous la +discipline française, d'excellents éléments graves, patients, loyaux, +qui s'équilibreront très bien dans notre nation. Je me rappelle, parmi +les jours les plus heureux de ma vie, ceux que j'ai passés à errer en +bicyclette, en bateau, à pied, de Metz à Coblence, parmi ces forêts, ces +montagnes romanesques, ces petits villages tout pleins de souvenirs de +la Révolution et du Premier Empire. Je n'étais pas en Allemagne, mais +sur des territoires que mettrait au point un seul rayon du soleil de +France. + +Le Rhin est un vieux dieu loyal. Quand il aura reçu des instructions, il +montera très bien la garde pour notre compte et fera une barrière +excellente à la Germanie. Vous verrez, nous nous assoirons comme des +maîtres amicaux sur la rive du fleuve, et nous ranimerons ce que la +Prusse a dénaturé et dégradé, mais qui était bien beau. Nous libérerons +le génie de l'Allemagne qu'ont aimé follement nos pères._ + +_Un délire pangermanique empoisonne à cette heure les peuplades +d'outre-Rhin. Pourtant leurs États particuliers demeurent en général +solides et aimés, en même temps que le Prussien envahisseur est +sourdement détesté. Guérissons des malades. Évitons à ces Allemands de +vivre plus longtemps dans cette unité qui a surexcité en eux le plus +effroyable esprit de domination. C'est un digne rôle pour des vainqueurs +généreux. Et puis, trêve de plaisanterie, ceux qui se sacrifient à cette +heure avec une terrible énergie pour le salut de la patrie se +désespéreraient si leur holocauste devait être rendu inutile. Ils ne +veulent pas avoir été dupés. C'est le salut de la France et la paix du +monde, sans pitié pour l'Allemagne, qu'exigent les mères en deuil, les +soldats et le génie politique._ + +_M. l'abbé Coubé doit être remercié de mettre dans la discussion +publique le fruit de ses études et de sa méditation._ + +_Maurice BARRÈS._ + + + + * * * * * + + + ALSACE, LORRAINE + ET FRANCE RHÉNANE + + + + +I + + +#INTRODUCTION# + +_La montagne de Sainte-Odile._ + +Par un beau jour ensoleillé du mois de juillet 1908, je me trouvais sur +la montagne de Sainte-Odile et, de ce magnifique belvédère, je +contemplais l'immense plaine alsacienne qui s'étend à ses pieds à perte +de vue. Il était midi, lorsque, soudain, de tous les clochers, de toutes +les houblonnières, de tous les bois de sapins, de tous les pieux +villages blottis dans la verdure, j'entendis monter la voix des cloches, +égrenant joyeusement les notes de l'Angélus. Et je me dis: «Quand donc +l'Angélus de la délivrance sonnera-t-il pour l'Alsace? Quand donc l'Ange +lui annoncera-t-il que le Sauveur est venu?» + +Il est venu aujourd'hui le Sauveur. Il est apparu, le drapeau tricolore +à la main, sur la crête des Vosges. Il est descendu dans la plaine, un +peu trop vite peut-être tout d'abord, au mois d'août 1914. Que +voulez-vous? Il était emporté par son cœur qui ne mesure jamais le +danger. Lorsqu'on apprit que nos soldats avaient arraché les +poteaux-frontières, qu'ils s'avançaient vers le Rhin, que leur drapeau +avait flotté sur Mulhouse, une explosion de joie souleva toute la +France. Elle dut bientôt, il est vrai, s'avouer qu'on ne vient pas à +bout en quelques jours, à coups d'enthousiasme, d'une organisation +militaire minutieusement préparée pendant quarante-quatre ans. Mais +l'espérance et la certitude de la victoire, loin d'avoir diminué, n'ont +cessé de croître depuis un an. + +Le Sauveur est là, attendant son heure, l'heure de l'Angélus libérateur. +Il a dit aux habitants de Thann: «_Notre retour est définitif. Vous êtes +français pour toujours. Je suis la France, vous êtes l'Alsace. Je vous +apporte le baiser de la France!_» Et les vieux Alsaciens pleuraient en +entendant Joffre parler ainsi, en voyant le drapeau français claquer sur +leur mairie et leur église, comme au temps de leur enfance. + +L'Alsace et la Lorraine nous sont restées tendrement attachées. La +cigogne n'a cessé de maudire le vautour prussien, paré des plumes de +l'aigle, et elle a hâte d'entendre de nouveau son ami Chantecler jeter +le nom de France du haut des clochers. Le vieux maréchal Fabert nous +fait signe à Metz, Ney à Sarrelouis, Kellermann et Kléber à Strasbourg, +Rapp à Colmar, Lefebvre à Rouffach. La Lorraine est toujours la patrie +de Jeanne d'Arc et toujours française comme elle. L'Alsace est toujours +la terre que Michelet appelait dans une phrase douce et caressante: +«Alsace, petite France, plus France que la France!» La patrie de sainte +Odile nous est restée fidèle, comme ses grands oiseaux blancs le sont à +leurs nids broussailleux. + +Du haut de sa montagne, entourée des hauts sapins qui se dressent à ses +pieds comme des cierges embaumés, sainte Odile bénit nos soldats; car +elle est bien Française la petite sainte Odile! De son vivant elle +repoussait la main gantée de fer des princes allemands qui la voulaient +épouser, comme l'Alsace repousse aujourd'hui la main gantée de sang du +Kaiser. Et Jeanne d'Arc accourt vers elle avec nos drapeaux, et elles +tombent dans les bras l'une de l'autre, en se disant: «Jeanne et Odile, +France, Alsace et Lorraine, restons unies pour toujours!» + +C'est bien entendu! Lorsque sonnera l'heure solennelle de la paix, le +premier droit comme le premier devoir de la France victorieuse sera de +reprendre les deux chères provinces qui lui furent arrachées par un rapt +odieux. Mais là ne devront pas s'arrêter ses revendications. + + + * * * * * + + +_Les provinces cisrhénanes._ + +On trouve en descendant le Rhin, sur la rive gauche du grand fleuve, +trois belles provinces, la Bavière rhénane, la Hesse rhénane, la Prusse +rhénane. Or, ces provinces nous reviennent en vertu d'un droit +historique certain. + +D'abord, elles nous ont longtemps appartenu aux époques celtique, +gallo-romaine, mérovingienne et carolingienne. Germanique à la surface, +leur population, surtout dans les campagnes, est au fond gauloise d'âme +et de sang. Elle ne ressemble pas à celle de l'autre côté du Rhin. +«_Loin des villes_, dit le commandant Espérandieu dans sa remarquable +brochure sur _le Rhin français_, _le type qu'on rencontre communément +est celui des agriculteurs de l'Alsace et de la Lorraine_. Les grandes +agglomérations, où le flot des immigrants s'est porté de préférence, +sont plus allemandes; cependant, sauf à Cologne peut-être, dont la +population a augmenté de façon prodigieuse en moins de cent ans, un +Français n'éprouve nulle part la sensation d'être dépaysé[1].» + +Au IXe et au Xe siècle, ces provinces nous ont été enlevées par une +grande injustice diplomatique, mais elles ont gardé l'indélébile +empreinte celtique. Les laisser à l'Allemagne serait consacrer une +injustice et perpétuer une usurpation: usurpation, c'est le mot dont se +servait Richelieu en parlant de la création du royaume de Lotharingie +qui nous ravit pour la première fois la rive gauche du Rhin. + +Sans remonter à Clovis et à Charlemagne, nous retrouvons dans notre +histoire des titres plus récents que nous étudierons plus loin. +Rappelons ici seulement que ce pays s'est donné à nous et s'est glorifié +d'être français de 1795 à 1815. Il formait quatre départements, la +Sarre, le Mont-Tonnerre, le Rhin-et-Moselle et la Roer. Sarrelouis, la +ville de Louis XIV et la patrie de Ney, Trèves, la plus latine des cités +du Nord dans les premiers siècles, Mayence, Coblentz, Cologne, +Aix-la-Chapelle, anciens _castella_ gallo-romains, toutes ces villes +s'étaient reprises à nous aimer et elles arboraient fièrement nos +couleurs, comme une parure. Elles nous aimeront encore, si tant est +qu'elles nous aient oubliés, quand elles auront réappris à nous +connaître, et nous verrons plus loin que l'amitié sera vite renouée, +quand aura disparu la crainte de la schlague allemande et que la douceur +de la civilisation française aura de nouveau enchanté leurs yeux et +leurs cœurs. + +Ces riches contrées ont d'ailleurs une importance capitale au point de +vue militaire; elles sont nécessaires à notre défense nationale. Ce +serait une suprême imprudence, une folie de les abandonner à l'ennemi, +quand l'occasion propice s'offre à nous de les lui reprendre. + +Foin des doctrines antimilitaristes qui ne cessent de nous crier: Pas +d'annexion! Eh oui! il ne faut pas s'annexer le bien d'autrui, mais on +peut, mais on doit s'annexer son propre bien, quand on en a été +dépouillé par un vol odieux. Loin d'être une violence, c'est la +réparation d'une injustice. + +La France doit donc reprendre ainsi au moins la plus grande partie de +la région cisrhénane, par exemple jusqu'à la ligne de l'Eifel, au nord +de la Moselle. Elle pourrait offrir à la Belgique la partie située au +delà de cette ligne et qui comprend Aix-la-Chapelle et Cologne. Mais si +la Belgique, pour des raisons que je discuterai plus loin, n'en voulait +pas, ce serait à la France d'y établir sa domination absolue ou du moins +son protectorat. À aucun titre, l'Allemagne ne doit garder la moindre +parcelle de territoire ou de puissance sur la rive gauche du Rhin. + +[Note 1: _Le Rhin français_, Paris, Attinger: fr. 60.] + + + * * * * * + + +_L'irrédentisme français_. + +Il existe en Italie un parti des Irrédentistes. Ce sont les patriotes +qui luttent pour la reconquête des terres italiennes, telles que Trieste +et Trente, qui ne sont pas encore rachetées ou délivrées du joug de +l'étranger: _irredente_. Sans doute ce mouvement est allé trop loin et a +même été dirigé contre la France au temps de la défunte Triplice, alors +que quelques agités parlaient de reprendre Nice à la France. Mais, en +soi, il est naturel et légitime, car il est fondé sur le principe des +nationalités bien compris. + +Une nation a le droit de revendiquer un pays où elle retrouve ses +frères, sa race, ses mœurs et où l'appellent une frontière naturelle, un +droit historique découlant d'une possession antérieure, enfin et surtout +le vœu des habitants. + +Eh bien, il doit y avoir un irrédentisme français, appliqué à la rive +gauche du Rhin, parce que cette rive est pour nous un patrimoine sacré. +Elle nous a appartenu pendant plus de mille ans, avant d'être accaparée +par la Germanie. Elle est enchaînée aujourd'hui; nous devons briser ses +fers. Lorsque le Syndic de Chambéry présenta, en 1792, les clefs de sa +ville au général de Montesquiou, il lui dit: «_Nous ne sommes pas un +peuple conquis, nous sommes un peuple délivré_.» Voilà ce que devront +nous dire bientôt tous les habitants de la rive gauche du Rhin. + +Charles VII était un irrédentiste, quand il disait, en 1444: «_Le +royaume de France a été, depuis beaucoup d'années, dépouillé de ses +limites naturelles qui allaient jusqu'au Rhin; il est temps d'y rétablir +sa souveraineté.» + +Turenne était un irrédentiste, lorsqu'il disait au chevalier de la Fare, +en 1674: «_Il ne faut pas qu'il y ait un homme de guerre au repos en +France tant qu'il y aura un Allemand en Alsace_.» + +Lazare Carnot était un irrédentiste, quand il écrivait: «_Les limites +anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les +Pyrénées_.» + +Danton était un irrédentiste, quand il s'écriait à la Convention, le 31 +janvier 1793: «_Les limites de la France sont marquées par la Nature. +Nous les atteindrons à leurs quatre points: à l'Océan, aux bords du +Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées_.» + +Merlin de Douai était un irrédentiste, quand il disait à la même +tribune, le 24 septembre 1795: «_Certes, ce n'est pas pour rentrer +honteusement dans nos anciennes limites que les armées républicaines +vont aujourd'hui, avec tant d'audace et de bravoure, chercher et +anéantir au delà de ce fleuve redoutable_ (le Rhin) _les derniers +ennemis de la liberté_.» + +Cette phrase de Merlin s'applique avec une précision émouvante à notre +temps. Si nos soldats luttent et meurent depuis un an avec tant +d'héroïsme, c'est pour que la France soit à jamais délivrée du péril +teuton. Or la possession des provinces cisrhénanes est indispensable +pour cela: c'est la condition absolue de notre sécurité à l'avenir. Ce +serait tromper et trahir le sang de nos morts que de ne pas aller +jusqu'au bout de nos droits. + +Napoléon était un irrédentiste, lorsqu'il écrivait cette phrase +magnifique, où l'on retrouve la netteté, la majesté et la profondeur +d'une pensée de Bossuet: «_La France reprendra tôt ou tard... ses +limites naturelles, celles du Rhin, qui sont un décret de Dieu, comme +les Alpes et les Pyrénées_.» + +Victor Hugo était un irrédentiste, le jour où il disait: «_Il faut +rendre à la France ce que Dieu lui a donné, la rive gauche du Rhin_.» + +Oui, le Rhin nous attend. Nos drapeaux devront bientôt flotter +joyeusement sur ses rives, de Bâle jusqu'à Cologne. La voix du sang +français qu'il a bu, les ossements de nos pères qui dorment dans sa +longue vallée, notre passé, notre avenir, le décret de Dieu nous y +appellent. Les Allemands aiment à chanter la _Wacht am Rhein_: c'est à +la France maintenant de chanter et surtout de monter, face à l'Est, la +«garde du Rhin». + + + * * * * * + + +_Le nom de «France rhénane»._ + +Supposons un instant le problème résolu de la manière la plus complète. +Les drapeaux français flottent à Trèves, à Mayence, à Coblentz, à +Cologne, à Aix-la-Chapelle. Une question préalable se pose. Comment +appellerons-nous le pays qui s'étend au nord de l'Alsace et de la +Lorraine? + +Il ne peut plus être question des dénominations actuelles, puisqu'elles +ne répondent plus à la réalité. Ces terres n'appartenant plus à la +Bavière, à la Hesse et à la Prusse, ne peuvent plus s'appeler Bavière, +Hesse ou Prusse rhénanes. + +Nous avons rappelé plus haut que cette contrée, réunie à la France de +1795 à 1815, formait les départements de la Sarre, du Mont-Tonnerre, du +Rhin-et-Moselle et de la Roer. On voudra sans doute revenir à cette +ancienne division administrative et ressusciter ces noms: ce sera +logique et patriotique. Mais pour la commodité et la nécessité du +langage, il faudra en plus un vocable général, un nom précis et distinct +englobant ces quatre départements. + +Je propose de les appeler _la France rhénane_. Ce vocable s'inspire du +même principe que les vocables allemands usités jusqu'ici, mais en +tenant compte des conditions nouvelles où se trouveront ces provinces. +Par le mot «rhénane», il désignera, comme toujours, leur position +géographique; par le mot «France», il exprimera leur attribution +politique actuelle, en même temps que leur vraie et ancienne +nationalité. En effet les autochtones de la rive gauche n'ont jamais été +ni bavarois, ni hessois, ni prussiens; ils sont de vieille souche +gauloise, et leur race n'a pas été noyée sous le flot des immigrés, quel +qu'ait été le nombre de ces tard-venus depuis un demi-siècle. + +Nous aurons ainsi trois belles provinces aux noms clairs, sonores, +populaires, aussi doux à nos oreilles qu'à nos cœurs: l'Alsace, la +Lorraine et la France rhénane; trois provinces qui monteront la garde +sur le Rhin. + +J'avais aussi songé à un autre nom, celui d'_Austrasie_. C'était celui +qui, à l'époque mérovingienne, désignait la France de l'Est et la région +rhénane en particulier: il aurait l'avantage d'affirmer notre vieux +droit historique. Lorsque Henri II fit, en 1552, la campagne rhénane où +il reprit Metz, Toul et Verdun, son intention était de reconquérir non +seulement l'Alsace et la Lorraine, mais les autres provinces +cisrhénanes. Ce projet, nous le verrons, fut très populaire en France. +Or le nom que l'on se proposait de donner à la région conquise était +justement celui d'Austrasie. + +Cependant ce nom aurait peut-être des inconvénients: les savants +pourraient lui reprocher de restreindre à une portion de son territoire +l'antique Austrasie qui était plus vaste; le public le trouverait sans +doute trop archaïque, trop mérovingien, pas assez populaire. Aussi je ne +le suggère que pour mémoire. + +Également pour mémoire, je signale l'appellation de _France ripuaire_, +qui serait très justifiée historiquement, car il s'agit de la contrée +qu'habitaient les _Francs Ripuaires_ ou riverains du Rhin: mais ce nom +paraîtrait sans doute aussi un peu archaïque. + +Je ne tiens d'ailleurs pas plus que de raison à celui de France rhénane: +et j'applaudirai à toute autre dénomination plus juste que l'on pourra +proposer. + +Quoi qu'il en soit des noms, et bien qu'ils aient leur importance, +l'essentiel est que la France enlève la rive gauche du Rhin à +l'Allemagne et qu'elle y établisse son influence. Nous allons voir +qu'elle y a un intérêt vital et un droit incontestable. + + + + +#II# + +#NOTRE INTÉRÊT NATIONAL# + + +_Intérêt d'ordre militaire._ + +La France a besoin pour la défense de son territoire de commander toute +la rive gauche du Rhin, soit par elle-même, soit par des alliés dont +elle soit très sûre. La possession de l'Alsace et de la Lorraine est +évidemment la mesure la plus urgente et la plus essentielle; mais elle +ne suffit pas. Les autres provinces cisrhénanes ne doivent pas être +laissées à l'Allemagne, car elles lui fournissent un tremplin d'où elle +peut s'élancer facilement sur la France, par-dessus la Belgique et le +Luxembourg, l'Alsace et la Lorraine. En violant ces contrées, elle est +immédiatement en Franche-Comté, en Bourgogne, en Champagne ou dans le +Nord, et, de là, elle peut gagner Paris en quelques jours. + +Maîtres de Paris, les ennemis peuvent, soit par les moyens de +communication que donne sa centralité, soit par la menace de le saccager +ou de le détruire, écraser la France ou la forcer à capituler. + +Et alors même qu'ils n'arriveraient pas à prendre la capitale, ils +occuperaient, comme en 1870, comme en 1914, un grand nombre de +départements et recommenceraient les horreurs que nous connaissons. + +Si, au contraire, nous sommes les maîtres de toute la rive gauche, de +toutes ses forteresses, de tous les passages du fleuve, et, à plus forte +raison, si nous empêchons, comme nous l'indiquerons plus loin, +l'Allemagne de se fortifier sur la rive droite, il lui sera impossible +de pénétrer, ou du moins de pénétrer bien avant, sur notre territoire et +nous ne reverrons plus jamais les atrocités que les barbares ont si +souvent commises chez nous dans les siècles passés. + +On compte une trentaine de ces invasions dévastatrices sans parler des +violations moins importantes de notre territoire. Depuis le commencement +de la grande Révolution nous en avons eu six. Il s'agit de fermer pour +toujours nos portes à ces cambrioleurs assassins. + +Or, la guerre actuelle nous fournit, par la victoire que nous avons le +droit d'escompter, une occasion merveilleuse de mettre fin à cette +insécurité de nos frontières, de crever une fois pour toutes le nuage de +sang qui déferle toujours vers nous du fond des Allemagnes. + +Maurice Barrès a dit très justement dans l'_Écho de Paris_ du 10 janvier +1915: «C'est la vingt-neuvième fois que les gens d'outre-Rhin viennent +dévaster notre pays. C'est la quatrième fois depuis un siècle. Ils +reviendront chaque fois qu'ils le pourront. Il faut que nous combattions +pour qu'une pareille chose devienne impossible dans notre existence et +dans l'existence de nos enfants et petits-enfants. Il s'agit de chasser +les Allemands, de briser leur unité et de prendre nos sûretés sur le +Rhin.» + +C'est aussi l'opinion de M. J. Dontenville, professeur agrégé +d'histoire: «Nos frontières (de l'Est) sont dangereusement défectueuses, +ouvertes toutes grandes à l'ennemi, beaucoup trop rapprochées de Paris, +tête et cœur de la France. Nous éprouvons le besoin irréductible de les +rectifier, de les fermer, de les tracer loin de la capitale. Depuis +quelque cent ans, guère plus, l'invasion allemande, accompagnée des +pires horreurs, a débordé six fois sur notre malheureuse patrie, en +1792, 1793, 1814, 1815, 1870, 1914. Pourquoi? Parce que nous sommes hors +d'état de protéger nos marches trop vulnérables du Nord-Est. Nous ne +possédons pas nos limites normales, établies par la nature elle-même. Au +contraire, l'ennemi tient les clefs de notre maison où il pénètre ainsi +de prime abord. Une grande bataille par nous perdue, et voilà les armées +qui, sans obstacle, foncent sur Paris. Situation vraiment douloureuse et +effroyable! Ne sommes-nous pas irréprochables de tout point, si, pour la +changer, nous utilisons l'occasion propice? + +«Avec le vicomte de Bonald, nous jugeons que sans le Rhin» la France +n'est pas _finie_ et ne saurait être _stable_. Comme Vauban l'affirmait +à Louis XIV, il faut, par une configuration régulière, rendre à +l'avenir notre _pré carré_[1].» + +M. Savarit écrit: «La capitale, trop rapprochée d'une frontière faible, +reste à la merci «des convoitises éternelles des Germains», à la merci +d'un coup de main audacieux et brutal paralysant sa légitime défense, +comme celui que nous venons de voir échouer... + +«L'ennemi qui tient Paris, s'il est assez féroce pour le piller et même +le détruire--et l'on connaît la fureur teutonique!--tient la France à sa +merci. Le monde même est intéressé, à cause des admirables monuments de +Paris, de ses incomparables collections d'art et d'histoire, de toutes +ses beautés qui sont le patrimoine commun de l'humanité, à la sécurité +de la Grand'Ville. + +«Or, cette sécurité ne peut être garantie, surtout du côté des Barbares, +que par une frontière suffisamment éloignée, une frontière naturellement +forte se prêtant à des travaux de défense efficaces[2].» + +[Note 1: _Après la guerre. Les Allemagnes, la France, la Belgique et +la Hollande_, par J. DONTENVILLE, page 31.--Floury, éditeur, Paris, I, +boulevard des Capucines: fr. 60.] + +[Note 2: _La Frontière du Rhin_, par C.-M. SAVARIT, p. 32.--Floury, +éditeur.] + + + * * * * * + + +_Intérêt d'ordre économique._ + +Il nous est impossible de ne pas tenir compte de l'accroissement de +prospérité matérielle qui découlerait de notre mainmise sur ces +opulentes contrées. + +L'arrondissement de Briey possède une immense réserve de minerais +phosphoreux de fer. Mais c'est vers 1880 seulement que la science a +découvert le moyen de les utiliser pour la fabrication de l'acier. Les +Allemands regrettèrent alors amèrement de n'avoir pas annexé dix ans +plus tôt cette prodigieuse richesse, et l'on sait avec quelle activité +fiévreuse ils l'exploitent depuis le commencement de la guerre; ils y +ont fait, dit-on, des travaux gigantesques, des tunnels, des voies +ferrées qui ont apporté à nos mines une plus-value considérable. + +En 1912, l'Allemagne produisait vingt-sept millions de tonnes de minerai +de fer dont vingt provenaient de la Lorraine annexée. Elle en demandait +en outre onze millions à l'étranger. Or, ces onze millions sont à peu +près le produit annuel du bassin de Briey. Donc, en s'emparant de ce +bassin, comme elle y est fermement résolue, si elle est victorieuse, +elle trouverait chez elle les trente-huit à quarante millions de fer +dont elle a besoin pour sa formidable consommation. + +La même année, la France produisait dix-neuf millions de fer, dont +quatorze provenaient de la Meurthe-et-Moselle. En reprenant aux +Allemands la partie de la Lorraine qu'ils lui ont volée, elle augmentera +sa production de vingt millions, ce qui fera d'elle une des premières +puissances métallurgiques du monde, sinon la première de toutes. Par là +même, avantage non moins précieux, elle appauvrira singulièrement sa +rivale. + +Mais pour que cette immense réserve de fer nous donne tout le rendement +que nous sommes en droit d'en attendre, il nous faudrait avoir sur place +une quantité suffisante de charbon. Or, nous ne l'avions pas en Lorraine +française et nous étions obligés de faire venir le combustible de loin à +grands frais. + +Heureusement, il y a, à peu de distance, dans la Lorraine annexée, un +bassin houiller d'une énorme puissance qui semble placé là tout exprès +pour continuer et compléter notre bassin métallurgique. C'est la vallée +de la Sarre, qui nous a appartenu, et que nous devons d'autant plus +revendiquer que sa richesse jadis ignorée nous apparaît aujourd'hui +aussi inépuisable qu'indispensable à notre industrie. Le bassin de +Sarrebruck ajouté à celui de Briey décuplera la puissance métallurgique +de la France. + +L'Allemagne produisait en 1912 cent soixante-dix-sept millions de tonnes +de houille, dont seize millions provenaient du bassin de la Sarre. La +France n'en trouvait dans ses mines que quarante et un millions dont +vingt-huit dans le Nord et le Pas-de-Calais. Son déficit, qu'elle +comblait par une coûteuse importation, était d'environ seize millions, +c'est-à-dire l'équivalent de la production du bassin de Sarrebruck, d'où +il suit que, en reprenant ce bassin qui lui a été volé, elle trouverait +chez elle tout ce qui lui est nécessaire et ne serait plus tributaire de +l'étranger. + +Douloureuse fatalité! Depuis un an, nos ennemis occupent et exploitent +nos deux sources les plus abondantes de fer et de houille, le bassin de +Briey et les mines du Nord et du Pas-de-Calais. Ils nous ont ainsi +privés du plus formidable instrument de guerre! Au jour des règlements, +il faudra tenir compte non seulement de la valeur matérielle de ces +richesses minérales, mais encore et surtout de la valeur militaire +qu'elles auraient eue pour nous pendant les hostilités[1]. + +Ajoutons un fait d'une grande importance et d'une savoureuse +opportunité: c'est que la majeure partie des gisements houillers de la +Sarre est la propriété privée de la couronne royale de Prusse et que, en +se les appropriant, la France, sans léser les intérêts particuliers, +fera seulement payer à la malfaisante dynastie des Hohenzollern une +modeste partie de la rançon de son pays. + +Si, de plus, nous annexons la province de Cologne et si le régime +douanier de l'Allemagne est renversé à notre profit, nous pourrons faire +venir par des voies ferrées la houille de la vallée de la Ruhr et de la +région westphalienne, encore plus abondante que celle de la vallée de la +Sarre. + +La Prusse rhénane au-dessus de l'Eifel est une contrée très peuplée et +très riche où le commerce et l'industrie ont pris depuis un siècle un +incroyable essor. + +En Alsace, on a découvert entre Cernay et Mulhouse, dans la forêt de +Nonnenbruck, des gisements de potasse qui, d'après les calculs du +spécialiste Foerster, pourraient fournir 300 millions de potasse pure et +vaudraient au moins soixante milliards. L'exploitation en est à peine +commencée. La concession en a été achetée à l'État par de puissantes +sociétés financières de Berlin. Pour ne pas léser les droits des +particuliers, on pourrait forcer le gouvernement allemand, à titre +d'indemnité de guerre, de rembourser l'argent qu'il a perçu de cette +opération, et cette richesse fabuleuse reviendrait alors naturellement à +la France. + +Mais il est une autre richesse plus précieuse encore: c'est une +population de sept à huit millions d'habitants qui s'ajouterait fort +avantageusement à la nôtre et augmenterait sérieusement notre puissance +militaire. Il y a là pour nous un intérêt vital. + +La morale, la religion et le patriotisme gémissent également du fléau de +la dépopulation qui sévit de plus en plus en France. Il faut espérer que +la conscience publique, douloureusement éclairée par la guerre, +comprendra qu'il faut absolument enrayer ce mal, et que les berceaux +s'épanouiront bientôt, drus et joyeux, sur nos tombes sanglantes. Mais, +en attendant, ce sera pour nous un immense avantage de pouvoir tirer +chaque année quelques corps d'armée de cette riche pépinière de +guerriers, de cette rive gauche du Rhin, qui en a tant fourni à la +France sous l'Empire, sous la Révolution et, même avant son annexion, +sous la Monarchie. + +[Note 1: Consulter l'intéressant article: _L'Allemagne et le fer_, +de M. Fernand Engerand, député du Calvados. _Correspondant_ du 25 mars +1915.] + + + + +#III# + +#NOTRE DROIT HISTORIQUE# + + +_L'intérêt corrobore le droit._ + + +Quelques Français trop scrupuleux pourraient faire cette objection: +«Est-ce que les avantages matériels et même la nécessité de la défense +nationale que vous invoquez nous autorisent à occuper les terres de nos +voisins? Nous reprochons justement à de Moltke d'avoir dit: «Il est vrai +que l'Alsace et la Lorraine appartiennent à la France, mais, comme nous +en avons besoin, nous avons le droit de les prendre.» Or n'est-ce pas le +même raisonnement que nous appliquons aux provinces rhénanes? N'est-ce +pas la même désinvolture dans la même injustice?» + +C'est entendu, l'intérêt ne remplace pas le droit et ne le crée pas, +mais, quand il s'y ajoute, il le corrobore. Or, c'est bien notre cas. +Nous ne devons pas prendre le bien d'autrui; mais la question est +précisément, et avant tout, de savoir à qui appartiennent les marches du +Rhin, abstraction faite de l'avantage que leur possession peut assurer à +l'occupant. Or, comme nous le verrons plus loin, elles ont été gauloises +environ deux mille ans avant d'être germaniques. + +L'Allemagne ne les a accaparées qu'au Xe siècle après Jésus-Christ, en +vertu d'une diplomatie légale, mais arbitraire, d'un droit féodal +abusif, qui partageait les nations comme un patrimoine entre les membres +d'une même famille régnante, sans tenir compte des sympathies et des +affinités électives des populations. + +On pourrait dire aussi, sans tomber dans des subtilités de casuistique, +qu'un peuple a le droit de vivre et par conséquent de prendre contre ses +voisins toutes les mesures de défense que leur perfidie et leur +brutalité rendent nécessaires. S'ils en souffrent, ils ne doivent s'en +prendre qu'à eux-mêmes. Par conséquent, alors même que la rive gauche du +Rhin, ce qui n'est pas, appartiendrait historiquement à l'Allemagne, +celle-ci aurait _perdu_ son droit de propriété, par l'usage criminel +qu'elle en a fait depuis un demi-siècle; nous aurions le droit de la lui +enlever à titre de châtiment pour le passé et de précaution pour +l'avenir. + +Cela soit dit pour marquer la différence qui existe entre notre thèse et +le raisonnement d'apache du maréchal de Moltke. Mais nous n'avons même +pas besoin de recourir à ce droit de représailles: nous en avons un +autre plus ancien et plus direct, c'est le droit historique. + + + * * * * * + + +_Valeur du droit historique_ + +Les Allemands font sonner très haut ce qu'ils appellent leur droit +historique. Ils revendiquent toute terre où ont passé leurs pères. +C'est ainsi qu'ils prétendent accaparer notre Bourgogne, notre +Aquitaine, notre Normandie, sous prétexte que ces provinces ont été +jadis habitées par des peuples d'origine germanique, les Burgondes, les +Wisigoths et les Normands. L'empreinte de leur pied sur un sol est pour +eux ineffaçable, sacrée, et constitue un droit de propriété. + +Or, ce droit historique provenant de l'occupation pure et simple est +plus que contestable en lui-même. Il est nul s'il provient d'une +invasion criminelle et si cette tare d'origine n'a pas été effacée par +la prescription, car il n'est alors que le droit du plus fort. Pour +qu'il soit légitime, il faut qu'il soit doublé d'un droit moral +déterminé par les circonstances, par exemple le droit du premier +occupant ou une cession à l'amiable par celui-ci; il faut aussi que, +dans une large mesure, il tienne compte du vœu des habitants. Nous +verrons que, sur ce terrain des volontés et des cœurs, l'avantage est +encore de notre côté. Mais le terrain du fait historique brutal, choisi +par nos adversaires, ne nous est pas moins favorable. + +Il est vrai que les Allemands ont occupé environ pendant sept cents ans +l'Alsace et la Lorraine et pendant neuf cents ans le reste de la rive +gauche du Rhin. Mais nous pouvons leur opposer une possession historique +bien plus longue et bien plus ancienne, une possession que nous +pourrions même appeler préhistorique, car elle se perd dans la nuit des +temps. + +M. René Henry disait dans une conférence publiée par _la Revue du Foyer_ +(1er juin 1912): «Peu m'importent les droits historiques;--_(c'est +aller trop loin)_--sur chaque parcelle de l'Europe, miroir où se +reflètent des puissances qui passent, se sont succédé bien des droits de +cette sorte. Mais pour ceux qui croient à de pareils droits _(il faut en +effet y croire)_ ce sont sans doute, comme en matière hypothécaire, les +plus anciens qui l'emportent: nous avons les premières hypothèques.» + +Les siècles germaniques n'ont pas effacé les siècles gaulois. Ils ont +une tare originelle; ils commencent par un attentat à notre droit, et, +contre le droit d'un peuple qui n'a cessé de protester, il n'y a pas de +prescription, suivant le vieil adage romain: _Quod subreptum erit, ejus +rei aeterna auctoritas esto!_ + +C'est justement ce que va nous démontrer l'étude des vicissitudes +politiques par où ont passé ces provinces rhénanes si ardemment +convoitées de part et d'autre. + + + * * * * * + + +_Le Rhin «décret de Dieu» (Napoléon)_. + +Mais auparavant il est juste de remarquer que ce droit historique +lui-même s'appuie sur un droit plus haut, qui découle de la nature des +choses, de la configuration géographique des territoires, de la +situation et de la direction du Rhin, dont le caractère, j'allais dire +la fonction, de frontière crève les yeux. + +Napoléon a écrit: «_Les frontières des États sont des chaînes de +montagnes ou de grands fleuves ou d'arides et grands déserts. La France +est ainsi défendue par le Rhin, l'Italie par la chaîne des Alpes, +l'Égypte par les déserts de la Libye, de la Nubie et de l'Arabie_.» + +Ces frontières naturelles sont des faits transcendants qui dominent la +volonté et les conventions humaines et contre lesquels se brise la +politique, quand elle ose les braver. Les limites peuvent être violées +pendant quelque temps, mais elles se vengent, semble-t-il, par les +conflits que leur violation fait naître. + +Ce fleuve superbe qui coule du sud au nord entre les terres germaniques +et les terres gauloises est une ligne providentiellement tracée, un +fossé creusé pour nous séparer de l'Allemagne, de la même manière que la +chaîne des Pyrénées nous sépare de l'Espagne. + +Jadis la France a possédé en Espagne la Navarre, tandis que l'Espagne +possédait en France la Cerdagne et le Roussillon. C'était une double +anomalie, un désordre. Le bon sens politique de la France et de +l'Espagne a fini par régulariser cette situation. Tout ce qui est en +deçà des Pyrénées est français; tout ce qui est au delà est espagnol. +Les Pyrénées sont le rempart crénelé de neige et de glace qui sépare les +deux pays. + +Le bon sens exige qu'une démarcation analogue et tout aussi nette existe +entre la France et l'Allemagne, et elle ne peut être que la ligne +argentée du Rhin. C'est indiqué par la nature, par l'auteur de la +nature, par le grand architecte des continents et des nationalités. + +Cette fonction du Rhin est si évidente qu'elle a été en réalité la règle +incontestée de la politique internationale de l'Occident depuis les +temps préhistoriques des Ibères, des Ligures et des vieux Celtes jusqu'à +la fin de l'ère carolingienne. À cette époque seulement, l'ambition de +l'Allemagne parvint à faire main basse sur la rive occidentale du +fleuve. Et voilà près d'un millénaire que cette ambition a tout brouillé +et a détruit l'antique et belle harmonie de la carte géographique de +l'Europe. + +Mais le bon sens politique, comme la conscience de notre droit +historique, n'a cessé d'inspirer tous nos hommes d'État depuis dix +siècles. Nous rapporterons plus loin leurs revendications. Napoléon les +a toutes résumées dans cette phrase lapidaire admirable, que nous avons +citée plus haut, où il déclare que «_la limite du Rhin est un décret de +Dieu, comme les Alpes et les Pyrénées_». + +Si les Allemands ne veulent pas admettre ce décret de Dieu, ce dictamen +du bon sens, ce verdict de la justice, c'est notre droit et notre devoir +de les y soumettre par la force. Leur présence sur la rive celtique du +Rhin est un fait anormal, excentrique, une incongruité, une intrusion, +une insulte à l'histoire, au droit, à la raison, un défi perpétuel, une +menace et un outrage à la France. + +Edgar Quinet signalait ce caractère provocateur de l'occupation +germanique des provinces cisrhénanes lorsqu'il adressait aux Allemands +en 1840 ces paroles éloquentes et douloureuses: + +«Vous ne savez que trop bien que notre frontière est non pas affaiblie, +mais enlevée, et quelle énorme blessure vous nous avez faite tous +ensemble, depuis la Meuse jusqu'aux lignes de Wissembourg! Par là notre +flanc est ouvert... + +«_Considérez un moment combien la possession de la rive gauche du Rhin +a, de votre part, un caractère hostile pour nous. En occupant ce bord +vous ne pouvez vous empêcher de paraître menacer, car vous avez le pied +sur notre seuil. Vous êtes chez nous. Vous pourriez pénétrer jusqu'à +notre foyer sans rencontrer un seul obstacle, tant le piège a été bien +ourdi!_ + +«Au contraire, lorsque cette rive est à nous, notre position n'est +encore que défensive. Nous ne sommes pas debout à votre porte. Le fleuve +reste entre nous, et il est si vrai que ces provinces n'entrent pas +naturellement et nécessairement dans votre organisation nouvelle que +vous n'avez su comment les y rattacher. Quel lien trouvez-vous entre +Sarrebourg et Berlin, entre Landau et Munich?... + +«_Si, pour obtenir votre amitié, il s'agit de laisser éternellement à +vos princes, à vos rois absolus, le pied sur notre gorge et de leur +abandonner pour jamais dans Landau, dans Luxembourg, dans Mayence, les +clefs de Paris, je suis d'avis, d'une part, que ce n'est pas l'intérêt +de votre peuple, de l'autre, que notre devoir est de nous y opposer +jusqu'à notre dernier souffle..._» + + + * * * * * + + +_Droit et intérêt._ + +Il y a deux mobiles qui doivent faire agir une nation, son droit et son +intérêt. Ils lui indiquent clairement son devoir. Notre droit, nous +allons le voir, nous appelle à la rive rhénane où dorment nos aïeux: +notre intérêt réclame la frontière qui pourra seule défendre nos +descendants. + +Si nous ne voulons pas être à la merci d'un coup de main allemand, nous +devons nous appuyer solidement au Rhin, occuper la vallée de la Sarre et +celle de la Moselle, Trèves, dont la Porte Noire nous appelle, +Sarrelouis, Landau, Spire, Worms, Mayence, Coblentz, Bonn, Cologne. Ces +places, qui furent pour nous une menace, deviendront notre sécurité. + +Pour compléter notre défense, il faudra aussi imposer à l'ennemi la +destruction de toutes ses forteresses à une portée de canon sur la rive +droite du fleuve, Istein, Vieux-Brisach, Kehl, Rastadt, Ehrenbreitstein, +Deutz, et lui interdire d'en élever de nouvelles. + +Voilà ce que demande l'intérêt de la France et de l'Europe. Si notre +victoire n'est pas complétée par ces mesures de sûreté, elle sera +manchote et, peut-être, hélas! sans tête et sans bras, comme la victoire +de Samothrace! + + + * * * * * + + +_Le vœu des populations._ + +Le vœu des populations demandant leur réunion à une nation voisine +est-il une condition nécessaire et une condition suffisante pour +permettre à cette nation de les annexer? Beaucoup d'auteurs estiment +qu'il est à la fois l'un et l'autre, c'est-à-dire que d'abord on n'y +peut contrevenir sans injustice et qu'ensuite il peut remplacer tous les +autres droits. + +Il semble bien que le consentement d'un peuple soit nécessaire pour que +l'on puisse disposer de lui, quand il s'agit d'un peuple majeur et +raisonnable, car si l'on prend par exemple une tribu ou même une nation +sauvage, malfaisante, qui n'use de sa force que pour razzier la contrée +d'alentour, il parait juste de la museler, de la soumettre à une +autorité qui saura la contenir, la mater, jusqu'à ce qu'elle soit +assagie, et cela dans l'intérêt même de cette tribu ou nation aussi bien +que de ses voisins. Elle est par le fait assimilée à un mineur qui n'a +pas encore la plénitude de ses droits et qui a besoin d'un tuteur pour +gérer ses intérêts et sa fortune. + +En dehors de ce cas exceptionnel, il semble bien que l'annexion d'un +peuple malgré lui est injuste et nulle de plein droit. Un célèbre +jurisconsulte allemand, le professeur Bluntschli, de Heidelberg, écrit +dans son _Droit international codifié_: «Pour qu'une cession de +territoire soit valable, il faut la reconnaissance par les personnes +habitant le territoire cédé et y jouissant de leurs droits politiques. +Les populations ne sont pas une chose sans droit et sans volonté, dont +on se transmet la propriété.» + +C'est le grand argument que les députés du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la +Meurthe et de la Moselle firent valoir le 17 février 1871 dans la +sublime protestation que M. Keller lut en leur nom devant l'Assemblée +nationale de Bordeaux: «Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs +foyers comme les soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant, +les autres en combattant, signifient à l'Allemagne et au monde +l'immuable volonté de l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises.» +Ils ajoutaient que la France elle-même n'avait pas le droit de céder ces +provinces et que, si elle les cédait, l'acte en serait radicalement nul. +Nous citerons plus loin cette admirable page tout entière. + +C'est aussi le langage que Fustel de Coulanges tenait dans sa réponse à +l'historien Mommsen, selon qui l'Alsace appartenait à l'Allemagne par la +race comme par la langue. «La France, disait Fustel, n'a qu'un seul +motif pour vouloir conserver l'Alsace, c'est que l'Alsace a vaillamment +montré qu'elle voulait rester avec la France. Nous ne combattons pas +pour la contraindre, nous combattons pour vous empêcher de la +contraindre... On a sommé Strasbourg de se rendre, et vous savez +comment il a répondu. Comme les premiers chrétiens confessaient leur +foi, Strasbourg, par le martyre, a confessé qu'il était français.» +Fustel de Coulanges allait trop loin en disant que _le seul motif_ +qu'avait la France de conserver ses provinces était la volonté de +celles-ci. C'est le motif du cœur, le plus puissant peut-être, mais il y +en a d'autres. + +S'il en est ainsi, si un peuple ne peut être annexé sans son +consentement, il s'ensuit, semble-t-il, qu'il peut se donner à qui il +lui plaît et par conséquent que sa libre volonté est aussi une condition +suffisante pour qu'un État puisse l'annexer. + +Quoi qu'il en soit de la théorie, il est certain que si un peuple, outre +les droits historiques qu'il a sur une terre, en vertu d'une occupation +antérieure indiscutée et en vertu de la configuration géographique de +cette terre, est encore appelé par ses habitants, son droit de l'occuper +est clair comme le soleil et que personne ne la lui peut disputer sans +crime. Or, c'est ainsi que l'Alsace-Lorraine est à nous; toute cette +étude va le démontrer. + +Il n'en est pas de même, il est vrai, du moins au même degré, des +provinces cisrhénanes inférieures. Mais cela tient à un siècle de +germanisation intensive qui a nécessairement aveuglé les esprits. +Cependant nous verrons qu'il reste là-bas bien des semences françaises, +enfouies sous terre, toujours vivantes, simplement endormies par un long +hiver et qui lèveront bientôt sous l'haleine printanière des vents de +France; que la population de la Sarre et du Mont-Tonnerre n'éprouvera +nullement à nous voir revenir la douleur que l'Alsace-Lorraine ressentit +à nous voir partir; et qu'enfin, après un loyal essai de civilisation +française, elle bénira bientôt son retour à la maison de famille de ses +pères: ce n'est donc pas lui faire violence que d'escompter dès +maintenant cette volonté future. + + + * * * * * + + +_Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!_ + +Comparé aux grands fleuves de l'Amérique méridionale le Rhin est fort +modeste, mais c'est un des plus puissants et des plus riches cours d'eau +de l'Europe. Sorti des glaciers éternels de la Suisse, il traverse le +lac de Constance, tombe de vingt mètres de haut à Schaffhouse, longe la +plaine d'Alsace, se fraye une trouée héroïque de Mayence à Coblentz +entre le Taunus et le Hunsrück, mire dans ses eaux les tours crénelées +des vieux burgs et voit mûrir les jolis vignobles de vins blancs sur les +coteaux du Rheingau. + +Très fiers de lui, les Allemands revendiquent le monopole de ses deux +rives. Mais c'est un vol manifeste. Par le vœu des populations, par la +voix des souvenirs, le vieux Rhin nous appelle. Si nos hommes d'État +l'ont de tout temps revendiqué, c'est parce qu'il est à nous par sa rive +gauche; c'est parce que, pendant des siècles, les chevaux des Gaulois +et des Francs se sont abreuvés à ses flots et ont piaffé sur ses bords; +c'est parce que Turenne et Condé, Napoléon et ses maréchaux l'ont +franchi; c'est parce que nos barques pavoisées, fleuries, triomphales +ont fendu bien souvent ses eaux vertes de Strasbourg à Cologne. + +On se rappelle avec quelle verve éblouissante Musset a rappelé ces +souvenirs aux Allemands trop portés à les oublier. Ce qui est moins +connu c'est l'impression que ses vers firent sur l'esprit de Henri +Heine: on y voit l'aveu de l'amour que nous garde le pays rhénan. + +Le pangermaniste Becker venait de lancer dans son pays une poésie sur le +_Rhin allemand_, pour lequel il revendiquait l'essence germanique, la +_Deutschheit_ de Fichte. On chantait partout après lui: + + + Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le + demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides. + + Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe + verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots. + + Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps + que les cœurs s'abreuveront de son vin de feu; + + Aussi longtemps que les rocs s'élèveront au milieu de + son courant; aussi longtemps que les hautes cathédrales + se reflèteront dans son miroir. + + Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps + que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes + filles élancées. + + Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu'à ce + que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans + ses vagues. + +Alfred de Musset, piqué au vif, fit à cette provocation la cinglante +réponse que l'on sait: + + + Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! + Il a tenu dans notre verre. + Un couplet qu'on s'en va chantant + Efface-t-il la trace altière + Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang? + + Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! + Son sein porte une plaie ouverte, + Du jour où Condé triomphant + A déchiré sa robe verte. + Où le père a passé, passera bien l'enfant. + + +Dans les trois couplets suivants, le poète rappelait les exploits encore +récents de Napoléon sur le Rhin et il finissait par cette superbe +menace: + + + Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand! + Que vos cathédrales gothiques + S'y reflètent modestement; + Mais craignez que vos airs bachiques + Ne réveillent nos morts de leur repos sanglant! + + +Toute l'Allemagne avait chanté les vers de Becker: toute la France +chanta ceux de Musset. Henri Heine goûta fort la réplique de notre poète +et l'on sait qu'il était dur pour ses compatriotes. Trois ans plus tard, +il retournait en Allemagne; au passage du Rhin, la vue du vieux fleuve +lui inspira ces strophes: + + + Lorsque j'arrivai au pont du Rhin, tout près de la ligne + du port, je vis couler à la lueur de la lune le grand + fleuve. + + «Salut, vénérable Rhin! Comment as-tu vécu depuis? + J'ai pensé plus d'une fois à toi avec désir et avec + regret!» + + C'est ainsi que je parlai, et j'entendis dans les profondeurs + du fleuve des sons étranges et gémissants: c'était + comme la toux sèche d'un vieillard, comme une voix à la + fois grognarde et plaintive. + + «Sois le bienvenu, mon enfant! Cela me fait plaisir que + tu ne m'aies pas oublié! Voilà treize ans que je ne t'ai pas + vu. Pour moi, depuis ce temps, j'ai eu bien des désagréments! + + «À Biberich, j'ai avalé des pierres; vraiment ce n'est + pas trop friand. Mais pourtant les vers de Nicolas Becker + me pèsent encore plus sur l'estomac! + + «Il m'a chanté comme si j'étais encore une vierge pure, + qui ne s'est pas laissé dérober la couronne virginale! + + «Quand j'entends cette sotte chanson, je m'arracherais + bien ma barbe blanche et vraiment je serais tenté de me + noyer dans mes propres flots! + + «Les Français le savent bien que je ne suis pas une + vierge! Ils ont si souvent mêlé à mes flots leurs eaux + victorieuses! + + «Quelle sotte chanson! Et quel sot rimeur que ce + Nicolas Becker avec son Rhin libre! Il m'a affiché de honteuse + façon. Il m'a même, d'une certaine manière, compromis + politiquement. + + «Car quand un jour les Français reviendront, il me + faudra rougir de honte devant eux, _moi qui, tant de fois, + pour leur retour, ai prié le ciel avec des larmes!_ + + «Je les ai toujours tant aimés, ces gentils petits Français! + Chantent-ils, dansent-ils encore comme autrefois? + Portent-ils encore des pantalons blancs? + + «Je serais heureux de les revoir! Mais j'ai peur de leur + persiflage à cause de cette maudite chanson, j'ai peur de + la raillerie et du blâme qu'ils m'infligeront. + + «Alfred de Musset, ce méchant garnement, viendra + peut-être à leur tête en tambour et me tambourinera aux + oreilles toutes ses mauvaises plaisanteries!» + + Telle fut la plainte du vieux fleuve, du père Rhénus. + Il ne pouvait en prendre son parti. Je lui dis mainte parole + consolante pour lui rendre le calme... + + +Ce vieux père Rhénus! Quand je vous disais qu'il nous aime! C'est un +contemporain des Celtes et des Francs Saliens; il a vu passer le grand +Biturige Ambigat, et Clovis, et Charlemagne à la barbe fleurie comme la +sienne; il est même leur aîné. Mais comme il s'intéresse à leurs +petits-enfants! Comme il s'attendrit à leur souvenir! Comme il prie pour +leur retour! Vous voyez bien qu'il est de la famille. Allons, c'est +entendu, vieux père, nous irons te consoler, te porter nous-mêmes de nos +nouvelles et te tambouriner notre _Wacht am Rhein!_ + + + * * * * * + + +_Le Rheingelüst, «le désir du Rhin»_. + +Dans les vieilles légendes, il y a des gouffres qui attirent les +voyageurs. Le Rhin a ce pouvoir mystérieux. Mais il n'apparaît pas comme +un gouffre de mort; c'est la vie et la richesse qu'il charrie. + +Les Allemands ont subi sa fascination à laquelle ils ont donné un nom: +le Rheingelüst, le désir ou la convoitise du Rhin. Nous l'avons +éprouvée, nous aussi, mais quelle différence entre leur sentiment et le +nôtre! + +Le Rhin recèle un trésor dans ses flots. Mal gardé par les Ondines, +enlevé par un monstre, puis par le vieux dieu Wotan, son or a servi à +forger l'anneau du Nibelung, anneau maudit qui chasse l'amour des cœurs +qui le possèdent et qui en sont possédés. + +Voilà bien l'image de la concupiscence, du _Rheingelüst_, des Allemands. +Ils n'ont cherché qu'à s'enrichir en se répandant sur les bords du +fleuve. Ils nous ont volé la part du trésor qui nous revenait, à nous +les riverains des siècles passés. Ils en ont chassé l'amour, car jamais +les reîtres n'ont su se faire aimer des Ondines. + +Nous avons aimé le Rhin nous aussi, et c'était notre droit. D'ailleurs +nous n'allons jamais nulle part sans être précédés par ce noble +fourrier, le droit. Nos pères le mettaient en tête de leurs entreprises. +Notre Charlemagne était «le droit empereur» et notre saint Louis «le roi +droiturier». Avec le droit, c'est aussi l'amour qui nous attire au Rhin. +Les âmes qu'il nourrit nous appellent comme les Ondines de la légende. + +La rive gauche nous crie: «Je suis à vous; je vous ai été fiancée avant +l'arrivée des barbares; je vous ai donné mon anneau d'or. Je l'ai vu, +l'anneau béni, au doigt de Clovis, de Charlemagne, de Henri II, de Louis +XIV et de Napoléon. On vous l'a brisé, on vous en a enlevé les morceaux +en 1815 et en 1870; mais j'ai assez de _Rheingold_ pour en forger un +nouveau, plus splendide que l'ancien. Il est déjà fait, je vous le garde +et je le mettrai au doigt du premier petit soldat bleu qui passera le +pont de Strasbourg.» + +Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! Et nous l'aurons encore. Et vos +monstres et votre dieu Wotan ne nous voleront plus son anneau! + + + + +#IV# + +#LA RIVE GAUCHE JUSQU'AU Xe SIÈCLE# + + +_Période celtique._ + +Longtemps avant d'appartenir aux Gaulois, notre pays a été l'habitat des +Ibères, puis des Ligures. Les Ibères remontent, semble-t-il, aux âges +préhistoriques, à plus de trois mille ans avant Jésus-Christ. Les +Ligures sont venus en Gaule vers l'an 1200 ou 1500. Mais aucune de ces +deux races n'a péri; elles ont mêlé leur sang entre elles, puis à celui +des Celtes qui les ont dominées environ sept à huit siècles avant notre +ère. Il est parfaitement certain que nous sommes les descendants et les +héritiers de ces trois peuples. Or, ils possédaient toute la rive gauche +du Rhin, alors que la Germanie n'existait pas encore. + +Quant à la race celtique elle-même, avant de passer le Rhin elle avait +campé fort longtemps dans l'Europe centrale, en Allemagne. C'est de là +qu'elle se répandit sur la plus grande partie de l'Occident. + +«La puissance des Celtes, dit M. Bloch, arriva à son apogée dans le +courant du IVe siècle avant Jésus-Christ. Leur domination s'étendait +alors sur les Iles Britanniques, sur la moitié de l'Espagne, sur la +France, moins le bassin du Rhône, sur le centre de l'Europe, +c'est-à-dire sur l'Allemagne, moins le nord de ce pays et la Suisse, sur +l'Italie septentrionale, sur les Alpes Orientales et sur toute la région +du Moyen et du Bas Danube. Les villes de _Lugidunum_ (Liegnitz) dans la +Sibérie, de _Noviodunum_ (Isakscha) en Roumanie, de _Carrodunum_ en +Russie, sur le Bas-Dniester, marquaient à l'Est l'extrême frontière de +cet empire colossal[1].» + +Rien n'égale la grandeur de la race celtique dans l'antiquité. Comme une +immense nébuleuse elle s'épanche partout hors de son noyau central. En +dehors de la Germanie, où elle s'est d'abord formée, et de la Gaule, où +elle s'est ensuite condensée, elle forme une Gaule cisalpine dans la +vallée du Pô, une Gaule celtibérique dans la vallée de l'Ebre, une Gaule +britannique, une Gaule balkanique, une Galatie ou Gallo-Grèce jusque +dans l'Asie. Et que voilà bien un vieux titre dont nous pourrions nous +prévaloir pour revendiquer notre part dans le partage de l'Anatolie, si +nous n'en avions de plus récents! «Bien des grandes villes européennes, +dit le savant Camille Jullian, de l'Institut, doivent leur origine aux +Celtes: Cracovie en Pologne, Vienne en Autriche, Coïmbre en Portugal, +York en Angleterre, Milan en Italie ont des noms qui viennent du +gaulois: ce sont des fondations d'hommes de notre pays et de notre +race[2].» + +Les Germains étaient alors humblement soumis aux Celtes. «Cette +subordination, dit M. Bloch, se traduit d'une manière frappante dans +leur langue. On a démêlé en effet dans la langue germanique certains +emprunts faits au vocabulaire celtique. Ils se réduisent à un assez +petit nombre de mots, mais qui ont tous rapport à la politique et à la +guerre, les plus propres par conséquent à démontrer la suprématie du +peuple qui les avait imposés[3].» + +À cette époque, nos pères n'occupaient pas seulement la rive gauche, +mais encore toute la rive droite du Rhin et les contrées adjacentes très +loin à la ronde. Le Rhin fut donc pendant des siècles un fleuve +entièrement celtique. «Le nom du Rhin, _Renos_, est un nom celtique que +les Celtes ont transporté en Italie, en France, en Irlande. En Italie, +ils l'ont donné à la petite rivière du _Reno_, voisine de la ville +qu'ils ont appelée _Bononia_ (Bologne). En France, ils l'ont appliqué à +un affluent de droite de la Loire, le Reins, _Renus_; en Irlande, il a +pris un sens plus général et a désigné la mer[4].» + +Les Celtes, vers le 1er siècle avant Jésus-Christ, abandonnèrent la +rive droite qui devint germanique, mais ils restèrent sur la rive +gauche. La population de cette rive s'est chargée au cours des siècles +d'éléments étrangers, mais elle est restée au fond substantiellement la +même, c'est-à-dire celtique. + +[Note 1: _Histoire de France_ de E. LAVISSE, t. Ier, vol. II, p. +26, par M. BLOCH.] + +[Note 2: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 12. Paris, Hachette.] + +[Note 3: _Histoire de France_ de LAVISSE, t. Ier, vol. II, p. 24, +par M. BLOCH.] + +[Note 4: _Ibidem_, p. 23.] + + + * * * * * + + +_Période gallo-romaine._ + +Lorsque César eut conquis la Gaule, celle-ci adopta rapidement la +civilisation romaine. Elle ne fut jamais l'esclave de Rome, mais son +associée. Ses fils eurent accès aux plus hautes dignités de l'Empire et +deux d'entre eux, Tetricus et Avitus, ceignirent même la couronne +impériale. Les empereurs résidèrent bientôt habituellement en Gaule, à +Arles, à Vienne, à Lyon, à Lutèce, à Trèves. C'est de là que plusieurs +d'entre eux gouvernèrent le monde. + +La terre gallo-romaine, naturellement riche et couverte de monuments +artistiques superbes, exerçait de plus en plus une attraction sur les +Germains moins fortunés. Mais les légions romaines ou gallo-romaines, +parmi lesquelles se distingua à l'origine la fameuse légion de +l'_Alouette_, fondée par César, montaient la garde sur le Rhin. Sous les +ordres de Drusus et de Germanicus, elles refoulèrent si bien les +Barbares qu'ils ne purent jamais s'établir sur la rive occidentale. + +Le Rhin resta donc toujours la limite de la Gaule romaine, comme de la +Gaule celtique. Il en était ainsi au temps de Vercingétorix. César +écrit: «_La Gaule s'étend du Rhin aux Pyrénées et des Alpes à l'Océan._» +M. Gustave Hervé a écrit que «Jules César donnait, il y a deux mille +ans, le Rhin comme limite _à vue de nez_ à la vieille Gaule». Ce mot +étonne de la part d'un professeur français, qui doit savoir que César a +parcouru pendant dix ans la Gaule dans tous les sens, des bords du Rhin +à la Bretagne, qu'il a traité avec toutes ses tribus, qu'il en notait +minutieusement les caractères et la politique. Son témoignage est donc +absolument irréfragable. Il concorde d'ailleurs avec celui des +historiens et géographes grecs et latins des premiers siècles, Strabon, +Tacite, Ptolémée, Polybe, Plutarque, Cyprien, Josèphe et Pline, qui +donnent tous le Rhin comme frontière orientale à la Gaule. Tacite nous +dit: «_La Germanie est séparée de la Gaule par le Rhin._» + +On comprend mieux une pareille critique de part des Allemands. Ils sont +dans leur rôle en diminuant les droits et la grandeur de notre pays. +Voici un exemple curieux de cet acharnement qu'ils mettent à nous +dépouiller de nos gloires. Il a été raconté avec esprit par M. Maurice +Barrès dans l'_Écho de Paris_. + +César et Strabon disent formellement que le territoire des +Médiomatriques, habitants de Metz, s'étendait jusqu'au Rhin. C'est +d'ailleurs _à priori_ très vraisemblable. Un peuple gaulois, maître de +Metz, pouvait facilement par le col de Saverne descendre jusqu'à +Strasbourg et devait tenir à s'appuyer au grand fleuve, véhicule de +richesse. Le nom de Médiomatriques contient le radical Matra ou Motra, +où l'on reconnaît la Moter ou Moder, principale rivière de la +Basse-Alsace. D'ailleurs, personne jusqu'ici n'avait contesté la +véracité et l'authenticité du témoignage de Strabon et de César. Il est +accepté sans objection par Ernest Desjardins dans sa _Géographie de la +Gaule Romaine_. + +Mais il a déplu aux savants allemands que le pays messin et alsacien ait +été gaulois. Ils ont donc décrété que le texte de César était interpolé +et celui de Strabon de seconde main, copié chez un auteur alexandrin, +Timagène, qui vivait à Rome au temps d'Auguste et ne connaissait la +Gaule que par ouï-dire. Ils se sont d'ailleurs bien gardés d'apporter +une preuve sérieuse de ces deux assertions, dont la précision a un air +scientifique destiné à en imposer aux admirateurs de la Kultur. + +Néanmoins, comme tout ce que rêve un Allemand est vérité sacro-sainte, +le géographe Kiepert, dans la dernière édition de son _Atlas antiquus_ +(1914), a placé la limite des Médiomatriques aux Basses-Vosges. De la +sorte, tout ce qui est au delà est baptisé germanique, germanique +l'Alsace, germanique toute la rive gauche. Le tour est joué. Cela +s'appelle en allemand de la science, mais en bon français c'est de la +malhonnêteté. + +Les auteurs du IVe et du Ve siècle nous montrent une vie gallo-romaine +intense sur toute cette rive gauche du Rhin. Les villes ont des noms +latins ou même de vieux noms celtiques; Aix-la-Chapelle c'est _Aquæ_; +Cologne, _Colonia Agrippina_; Coblentz, _Confluentes_, le confluent de +la Moselle et du Rhin; Mayence, _Moguntia_, la ville de Drusus; Worms, +_Borbetomagus_; Spire, _Noviomagus_ des Gaulois, et _Colonia Nemeta_ des +Romains; Trèves, _Colonia Augusta Trevirorum_; Metz, _Divodurum_; +Strasbourg, _Argentoratum_. Les nombreux noms en _gau_, _spey_, _mag_, +_wall_ ou _fall_ indiquent une origine celtique. Le _Druidenberg_, la +montagne des Druides, nous révèle la présence d'un collège de prêtres +gaulois. Les musées de Mayence, de Trèves, de Cologne, regorgent +d'antiquités celtiques et gallo-romaines. + +La plus grande, la plus riche des villes cisrhénanes était Trèves. Sa +situation sur la Moselle, par où elle commandait le cours moyen du Rhin, +lui donnait une extrême importance pour la défense de la Gaule. Aussi +l'Empire en avait fait au IVe siècle la capitale militaire de la Gaule, +le boulevard de l'Occident contre les invasions germaniques. Les légions +s'élançaient de là sur tous les points menacés par les Barbares. +«_C'était_, a dit éloquemment M. Maurice Barrès, _la proue latine que +battaient les flots du Nord._» Le poète Ausone, qui a chanté en un poème +lyrique les charmes de la Moselle, considère Trèves comme la première +ville des Gaules. «C'est elle, dit-il, qui nourrit, habille et arme les +peuples de l'Empire.» + +Sa gigantesque Porte Noire, son palais impérial, ses thermes, ses +arènes, ses mausolées témoignent encore de sa splendeur passée. +«Trèves, nous dit M. Camille Jullian, est aujourd'hui encore par ses +ruines une ville toute romaine: c'est la seule cité du Nord qui +ressemble à Nîmes et à Arles: elle mérite le surnom qu'on a pu lui +donner quelque-fois d'Arles du Nord... À voir toutes ces ruines encore +superbes, on sent le suprême effort du monde romain à la porte de la +barbarie. Pendant tout le IVe siècle la vie militaire de l'Occident +et les espérances de la Gaule et de l'Italie ont tenu dans ces murs[1].» + +[Note 1: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 297.] + + + * * * * * + + +_Invasions et infiltrations germaniques._ + +La possession de la rive gauche du Rhin et même du reste de la Gaule a +été âprement disputée à nos pères par les Germains. Mais ceux-ci n'ont +jamais réussi à s'y installer en maîtres pendant cette période +gallo-romaine. + +Ils y venaient tantôt en dévastateurs, comme des trombes renversant tout +sur leur passage, tantôt en paisibles immigrants qui s'établissaient +dans le pays d'accord avec les indigènes. + +Il faut bien distinguer entre ces dernières infiltrations pacifiques et +les invasions à main armée. Les invasions ne créent aucun droit aux +envahisseurs; au contraire, elles fournissent aux envahis un motif de +résistance et de représailles. Quant aux infiltrations, nous verrons +qu'elles se retournaient spontanément contre la Germanie et que la Gaule +n'eut pas à s'en plaindre. + +_Les invasions germaniques._--Déjà, au second siècle avant Jésus-Christ, +les Cimbres et les Teutons avaient ravagé l'Occident et particulièrement +la Gaule. Ils furent vaincus par Marius, les Cimbres à Verceil dans le +Piémont en l'an 101, et les Teutons près d'Aix-en-Provence en l'an 102. +Ils commirent beaucoup de dégâts, mais le Rhin resta gaulois après leur +disparition. + +En l'an 60 avant Jésus-Christ, deux peuples gaulois étaient en guerre. +Les Séquanes (Franche-Comté), écrasés par les Éduens (Bourgogne), +appellent à leur secours Arioviste, chef germain. Celui-ci accourt avec +une cohue d'aventuriers, Suèves, Marcomans, Triboches, etc. Mais après +avoir délivré les Séquanes, il s'installe dans leur pays et refuse de +partir. César accourt à son tour, et refoule Arioviste et sa horde dans +la Haute-Alsace (en 58). Cet événement fut l'origine de la conquête de +la Gaule par les Romains. + +Au temps d'Auguste, les Barbares recommencent à inquiéter le front +romain. L'empereur résolut de réprimer leurs incursions et de conquérir +la Germanie comme César avait conquis la Gaule. Il en chargea son fils +adoptif Tibère et le frère de celui-ci, Drusus, qui poussèrent des +pointes victorieuses au delà du Rhin. Drusus fit de Mayence une colonie +et une citadelle importante, la vigie gallo-romaine du Rhin. Les +Germains furent soumis. Une de leurs tribus, celle des Ubiens, montra +même bientôt son loyalisme envers Rome, en élevant un autel à Auguste +dans sa cité située sur l'emplacement de la future ville de Cologne. + +Rome défendait bien la rive gauche du Rhin et faisait quelques conquêtes +sur la rive droite, mais ne réussissait pas à soumettre l'immensité +germanique, dont les tribus vaincues relevaient la tête sitôt après le +passage des légions. La nation des Marcomans, fortement établie dans les +monts de Bohême et commandée par son roi Marbod, bravait Tibère retenu +par les révoltes de la Pannonie et de la Dalmatie. + +En l'an 9 après Jésus-Christ, un chef chérusque, Hermann, en latin +Arminius, qui servait dans l'armée romaine, attira perfidement Varus +dans un guet-apens et fit massacrer ses légions dans la forêt de +Teutberg. Les Allemands ont fait de ce traître leur héros national. On +ne s'imagine pas à quel point il est populaire parmi eux et avec quel +enthousiasme leurs poètes l'ont chanté. N'est-il pas doublement leur +modèle et par ses mœurs et par son esprit? Par ses mœurs d'abord: +n'a-t-il pas le premier mis en honneur l'_avant-guerre_, en vivant chez +les Romains pour les étudier et les mieux trahir? Par son esprit +ensuite: il incarne à leurs yeux la haine de Rome et le triomphe du +germanisme sur le monde latin. Non seulement ils ne rougissent pas de sa +félonie, mais ils en sont fiers. L'espionnage, la trahison, les +embûches, tout est légitime et saint, dès qu'il s'agit d'écraser +l'éternelle ennemie, la race latine qui a commis le crime d'éclipser si +longtemps la race tudesque. Tout vrai Germain est un fils et un disciple +d'Arminius. Tout vrai Germain, depuis cet espion jusqu'à Henri IV, +Frédéric Barberousse et Frédéric II, jusqu'à Luther, jusqu'à Guillaume +II, est l'ennemi de Rome. Tout vrai Germain peut répéter la parole que +le Vandale Genséric disait à ses familiers: «_J'entends souvent une voix +qui me dit tout bas d'aller détruire Rome._» + +Comparez les deux héros nationaux de la Gaule et de la Germanie dans +leur lutte contre Rome. Vercingétorix est un héros noble, chevaleresque. +Arminius est un vil bandit. L'un annonce Roland et l'autre Ganelon. + +Le désastre de Teutberg fut un coup douloureux pour Auguste. Il chargea +Tibère, en l'an 11, puis Germanicus, fils de Drusus, en l'an 13, de le +venger. Germanicus mena une brillante campagne jusqu'à l'Elbe. Mais +Tibère devenu empereur en l'an 14, et jaloux sans doute de ses succès, +lui retira, en l'an 16, son commandement. + +On peut se demander ce qui serait arrivé si Tibère avait continué la +politique d'Auguste et si Rome avait subjugué la Germanie après la +Gaule. La face du monde en eût été changée. Peut-être les Germains, +civilisés comme nos pères, seraient-ils aujourd'hui plus fiers qu'eux de +leur latinité et le monde ignorerait-il cette chose odieuse, le +pangermanisme. + +Mais Rome avait compris qu'elle devait renoncer aux projets de conquête +d'Auguste et se contenter d'une puissante défensive. Elle fortifia la +ligne du Rhin inférieur jusqu'à Mayence. La cité des Ubiens s'agrandit +et s'appela _Colonia Agrippina_ (Cologne) en l'an 50, en l'honneur +d'Agrippine, fille de Germanicus. Vespasien, Domitien, Trajan élevèrent +contre la Germanie le _Limes Romanus_, le seuil romain. C'était une +longue muraille ou plutôt une levée de terre de cinq mètres de hauteur +et de huit cents kilomètres de longueur, défendue de quinze en quinze +kilomètres par des fortins, _castella_, qui allait de Coblentz sur le +Rhin au Danube. Le _Limes_ n'aurait pu arrêter une forte invasion, mais +il permettait aux Romains de surveiller l'ennemi et constituait en même +temps une limite douanière. Avec la ligne du Rhin inférieur qu'il +continuait, il protégeait suffisamment la Gaule et l'Italie contre la +barbarie teutonne. Mais on voit que la rive gauche restait toujours +parfaitement gallo-romaine. + +En l'an 70, Civilis, chef de la peuplade des Bataves, entraîna ses +compatriotes, quelques autres tribus germaniques et même les Gaulois +Lingons et Trévires dans une révolte contre Rome. La prêtresse Velléda +enflammait leur ardeur et leur haine contre l'Empire. Des légions +romaines furent encore massacrées. Mais le reste de la Gaule demeura +fidèle et la tentative germanique fut étouffée dans le sang. + +En 275, une invasion mit tout à feu et à sang dans la Gaule. Soixante +villes opulentes où s'élevaient les plus splendides monuments furent +détruites. Mais, comme toujours, les malfaiteurs disparurent et la rive +gauche resta désolée, mais toujours libre et gauloise. + +En 406, nouveaux et plus grands désastres. Tandis que les Wisigoths +pénètrent et s'arrêtent quelque temps en Italie pour venir s'établir en +412 dans le midi de la Gaule, les Burgondes, les Suèves, les Alains, les +Vandales passent le Rhin et commettent les plus épouvantables excès. + +Saint Jérôme s'écrie en gémissant que la Gaule est devenue germanique. +Les Vandales, descendus de la Prusse actuelle entre l'Oder et la +Vistule, se distinguent parmi tous les Barbares par leur barbarie, comme +les Prussiens de nos jours parmi les autres Allemands. La horde se +promène pendant plus d'un siècle à travers l'Occident, couvre de ruines +l'Italie, l'Espagne et l'Afrique du Nord, jusqu'au jour où ses débris +sont exterminés par Bélisaire. + +Mais si les Vandales sont morts, le vandalisme leur a survécu. Les +Germains ont soigneusement recueilli cet héritage de leurs frères. +C'était le germanisme du Ve siècle. Celui du XXe siècle est encore +pire. Guillaume II a dépassé son ancêtre Genséric! + +En 450, Attila se précipite sur la Gaule. Il traîne derrière lui, outre +ses Huns qui sont d'origine tartare, d'innombrables guerriers de race +germanique qu'il a raccolés sur toutes les routes de l'Europe centrale, +et dont la férocité n'est pas moindre que celle de leurs alliés. Mais il +est vaincu à la célèbre journée des champs catalauniques, en 451, par +les Gallo-romains d'Aétius, les Francs de Mérovée et les Wisigoths de +Théodoric. La rive gauche saigne toujours, mais elle est restée +gauloise. + +_Les infiltrations germaniques._--On vient de voir parmi les vainqueurs +d'Attila deux peuples d'origine germanique, les Francs et les Wisigoths. +Ils avaient pénétré en Gaule, eux aussi, l'épée à la main, mais leur +invasion, celle des Francs surtout, n'avait pas eu le caractère de +barbarie qui signalait d'ordinaire celles de leur race. + +Depuis longtemps déjà certaines tribus d'outre-Rhin s'établissaient +pacifiquement sur un territoire que la population gauloise leur +abandonnait. Incorporées à la nation adoptive, elles étaient bientôt +assimilées par elle et épousaient ses intérêts. + +Cette faculté assimilatrice de la Gaule et la faculté correspondante +qu'ont les Germains de se dégermaniser, quand ils entrent en contact +avec la race latine, sont deux facteurs extrêmement importants dont il +faut tenir compte dans nos relations passées et futures avec +l'Allemagne. Elles sont peut-être appelées à aplanir bien des +difficultés dans les règlements de compte qui suivront cette guerre. + +Après le désastre d'Arioviste, César avait permis à quelques milliers de +guerriers, de la tribu des Triboques ou Triboches,--un nom +prédestiné!--de s'installer près de Strasbourg. Les Eburons, qui +habitaient sur la Basse-Meuse--le pays actuel de Liége et de +Maëstricht--étaient également d'origine germanique. Bien accueillis par +la Gaule, ils adoptèrent sa langue et son esprit: sincèrement +naturalisés, ils firent preuve de loyalisme. Les Eburons étaient les +clients de la puissante nation des Trévires; ils prirent des noms +gaulois; leur prince Ambiorix fut un des plus vaillants champions de la +liberté de la Gaule. + +Le plus illustre exemple de cette assimilation fut la fusion des Francs +et des Gaulois au Ve et au VIe siècle. Les Francs, en se faisant +chrétiens, en se mêlant à la race celtique, se dégermanisèrent, se +latinisèrent, se civilisèrent avec une étonnante rapidité, puis, par une +volte-face hardie, se retournèrent contre leurs anciens frères et mirent +fin à leurs brigandages en les battant sous Clovis, à Tolbiac (496). À +partir de ce jour, la barrière du Rhin fut fermée pour des siècles à la +Barbarie: _Gallia Germanis clausa_, comme dira un jour Louis XIV. + + + * * * * * + + +_Période franque._ + +Les Francs ont contraint les Alamans à rentrer dans leurs Allemagnes. La +rive gauche est purifiée de la souillure germanique. Elle reste gauloise +tout en devenant franque. Clovis la visite, il remonte le cours du +fleuve jusqu'en Alsace; il y édifie des églises et des abbayes. Ses +descendants, notamment Clotaire et Dagobert, suivent ses traces. On +retrouve çà et là les ruines ou les souvenirs des monuments qu'ils y +élevèrent. Il faut croire que ces souvenirs restèrent longtemps bien +vivants, car, dix siècles plus tard, comme nous le verrons bientôt, lors +de l'expédition de Henri II sur le Rhin, le maréchal de Vieilleville les +rappelait avec une mélancolique fierté et y voyait le fondement de nos +droits historiques. + +C'est alors que la France se divise en France de l'Est ou Austrasie et +France de l'Ouest ou Neustrie. L'Austrasie comprend la France meusienne, +mosellane et rhénane. Sa capitale est d'abord Reims, puis Metz. Elle +comprend, outre la Hollande et la Belgique, toute la rive gauche du +Rhin, c'est-à-dire la région que nous devons reprendre aujourd'hui: de +là l'idée que nous avons suggérée plus haut, mais sous toutes réserves, +de redonner le nom d'Austrasie à cette région. + +Les rois d'Austrasie étendent leur pouvoir bien au delà du Rhin; ils +vont fréquemment châtier les Barbares de la Bavière et de la Saxe. Ils +détestent l'Allemagne; ils sont donc bien francs et non teutons, quoi +qu'en disent les Teutons de nos jours. + +Sous la dynastie carolingienne la rive gauche est de plus en plus +franque. Charlemagne, roi des Francs, empereur des Romains et conquérant +des Allemagnes, n'est pas germain, bien que les Allemands le +revendiquent. Il appartient comme Clovis à la race franque qui est +depuis longtemps dégermanisée; sa famille est originaire de la Belgique, +mais la Belgique est essentiellement gallo-franque. Il a une résidence à +Aix-la-Chapelle, mais c'est un poste d'où il surveille la Barbarie +germanique et d'où il peut s'élancer pour la réprimer. Son vrai peuple, +c'est le peuple franc de Neustrie et d'Austrasie, sur la fidélité et +l'amour duquel il se repose, tandis qu'il doit toujours batailler et +sévir contre la tumultuaire patrie de Witikind. Celle-ci n'est pour lui +qu'un pays de conquête, une sorte de colonie où il est obligé de porter +le fer et le feu pendant près d'un demi-siècle. + + + + +#V# + +#L'USURPATION GERMANIQUE# + + +_La Rive gauche devient germanique._ + +Au traité de Verdun en 843, l'empire de Charlemagne est divisé entre les +trois fils de Louis le Débonnaire. Charles le Chauve a la France, Louis +le Germanique l'Allemagne, tandis que Lothaire, outre le titre +d'empereur, l'Italie et une partie de la Germanie entre Rhin et Weser, +obtient un royaume intermédiaire qui s'étend du Nord au Sud entre le +Rhin, l'Escaut et la Meuse et comprend en plus la Bourgogne et la +Provence. + +Ce royaume, sorte d'État-tampon entre la France et l'Allemagne, coïncide +à peu près avec l'ancienne Austrasie; mais en 855, lorsque Lothaire +Ier abdique, la partie septentrionale, qui s'étend du lac Léman à la +mer du Nord, échoit à son fils Lothaire II, et prend de lui le nom de +Lotharingie d'où est dérivé celui de Lorraine. + +La rive gauche est ainsi détachée de la Gaule pour la première fois, +mais elle n'est pas rattachée à l'Allemagne: elle est neutre. + +Et elle reste neutre de 843 à 869, à la mort de Lothaire II, pendant +vingt-six ans. Elle fait alors en grande partie retour à la France pour +dix ans, de 869 à 879, sous le sceptre de Charles le Chauve. + +En 879 elle devient pour la première fois allemande sous le roi de +Germanie Arnoulf et le reste trente-deux ans. En 911 elle redevient +française sous Charles le Simple pendant douze ans, jusqu'en 923 où elle +est définitivement et pour des siècles incorporée à l'Allemagne. + +Pour résumer, la rive gauche du Rhin, ibérique et ligurique pendant des +siècles, est gauloise, gallo-romaine, puis gallo-franque, environ mille +ans avant le Christ et près de mille ans après lui. Voilà pour nous, +fils des Ibères, des Ligures, des Gaulois, des Latins et des Francs, un +droit historique, une possession bi-millénaire qui fait pâlir tous les +titres de l'Allemagne. + +L'Allemagne n'avait aucun droit à mettre la main sur cette région. Elle +sortait de chez elle. Elle prenait un bien qui nous appartenait de temps +immémorial. C'était une usurpation, comme le dira un jour Richelieu, un +rapt politique. À qui en revenait la faute? À la cupidité des souverains +allemands trop bien servie par les institutions du temps. + +Le partage que les Carolingiens se firent à plusieurs reprises de +l'immense empire paternel était arbitraire, inspiré par leur ambition +personnelle. Ils ne tenaient compte que des avantages qu'ils retiraient +de l'héritage sans se demander si cet héritage n'avait pas des droits: +il en avait cependant, car ce n'était pas une terre morte, mais un +peuple vivant ou plutôt un monde de peuples. + +Le nombre des parts et, par suite, la condition et le groupement des +peuples dépendaient d'une circonstance fortuite, du nombre des +héritiers. Si, au lieu d'être trois, les fils de Louis le Débonnaire +avaient été deux au traité de Verdun, l'un aurait eu l'Allemagne et +l'autre la France, et la rive gauche fût restée française au lieu de +former le royaume hybride de Lotharingie: s'ils avaient été dix, on +aurait créé dix royaumes pour les apanager. Du droit des populations, de +leurs vœux, de leurs affinités ethniques et morales, il n'était pas +question. + + + * * * * * + + +_Protestations de la France._ + +On ne voit pas dans les chroniques que l'attribution de leur pays à la +Germanie ait soulevé des protestations parmi les peuples cisrhénans. +Mais ce silence n'est pas surprenant; les intéressés n'étaient pas +consultés; ils avaient l'habitude de se résigner, n'ayant aucun moyen de +faire triompher leur droit, et, s'ils avaient crié, leur cri fût demeuré +sans écho. + +Cependant la mainmise de l'Allemagne sur notre domaine était si +irrégulière que, à défaut du menu peuple sacrifié, les rois de France et +nos hommes d'État ne cessèrent de protester au cours des siècles +jusqu'au jour où ils finirent par obtenir plus ou moins complètement +justice. + +Cette conscience que nos pères avaient de leurs droits est la cause +qui, pendant un siècle environ, fit, comme nous l'avons vu, osciller la +possession de la Lotharingie entre les rois de France et ceux +d'Allemagne. À la mort de Lothaire II, décédé sans enfants en 869, les +seigneurs et prélats du royaume appelèrent non pas Louis le Germanique, +mais Charles le Chauve que l'archevêque de Reims, Hincmar, alla sacrer +roi de Lotharingie à Metz. + +Il en fut encore de même en 911: les grands de ce royaume élurent le roi +de France, Charles le Simple, qui sut faire respecter par Conrad et +Henri l'Oiseleur ses droits sur l'Alsace et la Lorraine. + +Lorsque la conquête du pays contesté eut été consommée au profit des +souverains de la Germanie et alors même qu'elle semblait devoir être +éternelle, sa légitimité paraissait douteuse à des Allemands eux-mêmes. +Au XIIe siècle, Otton de Freissingen, évêque de Bavière, petit-fils et +neveu d'empereurs, écrivant la vie de Frédéric Barberousse, dit +incidemment que, «_le Rhin franchi, on se trouve passé d'Allemagne en +Gaule_»; il regarde même comme gauloises, non seulement les villes +d'Alsace, mais Spire et Mayence. + +En 1299, Philippe le Bel a une entrevue à Vaucouleurs avec l'empereur +Albert d'Autriche. À cette nouvelle, toute la France tressaille, +persuadée qu'une pareille rencontre ne peut avoir pour objet que la +rétrocession de nos antiques possessions rhénanes. Guillaume de Nangis +écrit: «On dit qu'il fut convenu alors que le royaume de France, dont +l'extrême frontière était marquée par le cours de la Meuse, reculerait +jusqu'au Rhin.» + +En 1208, Philippe-Auguste revendique Metz et une partie de la Lorraine. +S'il ne réussit pas à les reconquérir, il a, du moins, la gloire de +battre les Allemands à Bouvines. + +Charles VII, à peine délivré des Anglais, songe à bouter les Allemands +eux aussi hors du royaume, c'est-à-dire à reprendre non seulement +l'Alsace et la Lorraine mais encore toute la rive gauche du Rhin. Voici +les importantes paroles qu'il prononçait en 1444: «_Le royaume de France +a été depuis beaucoup d'années dépouillé de ses limites naturelles qui +allaient jusqu'au Rhin; il est temps d'y rétablir sa souveraineté._» + +Il passa immédiatement des paroles aux actes, en concertant avec son +fils, le futur Louis XI, une action vigoureuse sur le Rhin. Le Dauphin +pénétra dans la Haute-Alsace par Belfort, à la tête de 20.000 +Écorcheurs, soudards à qui la cessation de la guerre avec l'Angleterre +créait de redoutables loisirs et dont il fallait débarrasser le royaume. +Il voulut s'emparer de la ville de Bâle, et, à la fin d'août 1444, +infligea aux Suisses la sanglante défaite de Saint-Jacques. Les +ambassadeurs impériaux étant venus lui faire des remontrances le 2 +septembre, il leur dit qu'il avait pris les armes «pour recouvrer +certaines terres, soumises anciennement à la couronne de France, qui +s'étaient soustraites, volontairement et frauduleusement, à l'obéissance +de cette couronne». Puis il fit prendre à ses troupes leurs quartiers +d'hiver en Alsace, où elles se livrèrent à de terribles excès. + +De son côté, le roi en personne s'empara, le 4 septembre, d'Épinal. Mais +il ne put entrer dans Metz qui lui ferma ses portes. Les ambassadeurs de +la cité ayant été reçus en audience royale, le conseiller Jean Rabateau +leur dit: «_Le roi prouvera suffisamment, si besoin est, par les +chroniques et par l'histoire, que les Messins ont été, de tout temps, +sujets du roi, de ses prédécesseurs et du royaume_.» Charles se contenta +d'affirmer ainsi ses droits, mais renonça pour le moment à les faire +triompher en face de la résistance énergique des Messins. L'année +suivante il conquit Toul et Verdun. + +Cette double expédition n'eut pas de suites immédiates. Mais elle posa +la question, elle affirma les droits de la couronne, elle orienta la +politique française vers «les limites naturelles». Elle impressionna les +esprits en Alsace et commença à les tourner vers la France au grand +dépit des germanisants. L'humaniste Wimpheling, de Schlestadt, +(1450-1528), s'emporte dans sa _Germanie_ contre «ceux qui, par +ignorance, se laissent aller à croire aux droits antiques des Valois sur +la rive gauche du Rhin et qui préfèrent la France au Saint-Empire +germanique_». Il y avait donc dès cette époque un parti français en +Alsace. Il aurait été beaucoup plus fort, si le roi et le dauphin +avaient su réprimer la barbarie des Écorcheurs. + + + * * * * * + + +_La campagne de Henri II._ + +Charles VII avait échoué devant Metz. Sa conquête de Toul et de Verdun +avait été éphémère. Henri II recommença la même tentative en 1522 et fut +plus heureux. Il reprit les trois grandes villes lorraines. Ce fut le +premier pas de la France dans la voie de la reconquête. Mais cette +campagne a un intérêt plus général, car elle manifeste les visées de la +monarchie sur les provinces voisines elles-mêmes et sa résolution de les +reprendre coûte que coûte. + +Dans un lit de justice tenu à Paris au mois de février, Henri II avait +annoncé qu'il allait faire la guerre à l'Allemagne: dans un manifeste +contre Charles-Quint, il faisait revivre les anciens droits de la France +contre sa rivale héréditaire. Cette nouvelle excita d'ardentes +espérances et un immense enthousiasme dans le pays. On ne parlait que +d'aller démembrer l'Empire et de reconstituer l'antique royaume +d'«Austrasie». L'idée de reprendre le Rhin exaltait toutes les têtes, +tous les cœurs, et rien ne prouve mieux combien grand était le +patriotisme antigermanique. + +Le maréchal de Vieilleville nous dit: «_Toute la jeunesse se dérobait +de père et de mère pour se faire enrôler; les boutiques demeuraient +vides d'artisans, tant était grande l'ardeur, en toutes qualités de +gens, de faire ce voyage et de voir la rivière du Rhin!_» + +Rabelais écrivait alors le prologue du IIIe livre de _Pantagruel_. Il +se laisse gagner à l'enthousiasme général: «Par tout ce très noble +royaume de France... un chascun aujour'huy part à la fortification de +sa patrie et la défendre; part au repoulsement des ennemis et les +offendre; le tout en police tant belle, en ordonnance si mirifique et à +profit tant évident pour l'avenir, car _désormais sera France +superbement bornée et seront Français en repos assurés... _» + +Le 10 avril, en même temps que le connétable de Montmorency prend Metz, +le roi reçoit les clefs de Toul. De là, il se rend à Nancy, puis, par le +col de Saverne, il descend dans la plaine de l'Alsace. Le maréchal de +Vieilleville qui faisait partie de l'expédition raconte que, arrivé sur +une crête des Vosges, il resta ébloui du spectacle qui s'offrait à son +regard: + +«Tant que la vue se peut étendre, dit-il dans ses _Mémoires_, on +découvrait une belle et fort grande plaine qui dure près de six grandes +lieues de pays, peuplée de gros et grands villages, riches et opulents, +de bois, rivières, ruisseaux, prairies et autres lieux de profits.» + +À son retour le roi s'empara de Verdun en juillet. Cette expédition, +commencée sous les meilleurs auspices, ne réussit qu'à prendre les +Trois-Evêchés, mais échoua tristement en Alsace et dans les provinces +rhénanes: les maladresses des chefs et les violences des soldats en +furent la cause. Nos troupes furent bien reçues à Wissembourg, mais +repoussées ou mal accueillies partout ailleurs, à Strasbourg, à Spire, +à Haguenau. + +Cet échec laissa d'amers regrets au cœur de la France. Le maréchal de +Vieilleville rappelle avec tristesse que la rive gauche du Rhin nous +revient et qu'elle est pleine de souvenirs de la munificence française: +«Toutes les églises, cathédrales et grosses abbayes, écrit-il, sont +bâties et fondées de nos rois, comme aussi les tours et anciens châteaux +et la plupart des murs et enceintes des meilleures villes. Même un seul +roi, nommé Dagobert, a fondé douze beaux monastères sur la rivière du +Rhin et établi Strasbourg en évêché, imitant en cette dévotion le roi +Clotaire son père, qui en avait fondé trois ou quatre et érigé Trèves en +archevêché.» On voit que nos pères connaissaient et savaient invoquer le +droit historique. + +D'après Sully et d'Aubigné, Henri IV avait formé un «grand dessein», +celui d'anéantir la maison de Habsbourg et de reconstituer la chrétienté +sur un nouveau plan. Il y a lieu de croire que Sully, qui avait de +l'imagination, a embelli ou exagéré le projet du Roi, mais ce projet a +existé. Or, il comportait l'émiettement de l'Allemagne et la reprise des +terres françaises perdues au Xe siècle. Mais d'autre part, et c'est en +quoi éclate le bon sens du Béarnais, il n'impliquait pas d'annexion sur +la rive droite du Rhin. Déjà Henri IV avait préparé une puissante armée, +appuyée par les meilleures finances de son temps, et il allait partir +pour Clèves, quand le poignard de Ravaillac l'arrêta. + + + + +#VI# + + +#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE +DE L'ALSACE# + + +_Les visées de Richelieu sur le Rhin._ + +Les temps approchaient où la France, devenue plus forte, allait enfin +réaliser son rêve séculaire, la reconquête des terres cisrhénanes. Mais +elle devait procéder par étapes et reprendre successivement l'Alsace, la +Lorraine et la province du Rhin inférieur. + +Richelieu affirme énergiquement les droits de la France sur la rive +gauche du Rhin: «_La suzeraineté du duché de Lorraine_, disait-il, +_n'appartient à l'Empereur que par une antique usurpation sur la +couronne de France._» + +Il a écrit dans son Testament politique: «_J'ai voulu rendre à la Gaule +les limites que la nature lui a destinées, identifier la Gaule avec la +France et, partout où fut l'ancienne Gaule, y restituer la nouvelle._» + +Après la reprise du duché de Bar sur Charles de Lorraine, un conseiller +du roi écrivait: + +«Nos ancêtres ne devaient point souffrir, du moins parmi les Français, +que les terres de l'ancien royaume de Lorraine qui bornent la France +fussent appelées «Terres de l'Empire», à cause du préjudice qu'elle en +recevait. Il n'y a point de doute que cette dénomination a ôté de la +mémoire des peuples que ces terres aient été usurpées sur la France. + +«Maintenant que notre monarque a reconquis plusieurs provinces, villes, +cités et places d'importance de son ancien royaume de Lorraine, il faut +bannir cette appellation de «Terres de l'Empire», lorsqu'il sera +question de désigner celles qui sont entre la Meuse et le Rhin.» + +Richelieu est résolu d'aller jusqu'au bout, mais, prudent et avisé, il +ne veut pas compromettre le succès par une attaque brusquée. Il déclare +en 1629, dans un «avis au Roi», qu'«_il faut penser à se fortifier à +Metz et s'avancer jusqu'à Strasbourg, s'il est possible, pour acquérir +une entrée en Allemagne, ce qu'il faut faire avec beaucoup de temps, +grande discrétion et une douce et couverte conduite._» + + + * * * * * + + +_L'Alsace offerte à la France._ + +Mais des événements inattendus amenèrent bien plus vite que Richelieu ne +l'avait espéré le retour de l'Alsace à la France. + +En 1632, les Suédois, alliés de la France, avaient occupé l'Alsace, +terre d'Empire, et l'avaient terriblement saccagée. Plusieurs villes, +entre autres Saverne et Haguenau, pour échapper à leur fureur, se +donnèrent à la France. En 1634, les Suédois et les princes confédérés +d'Allemagne, voulant obtenir des secours de Louis XIII, offrirent de +lui remettre l'Alsace en dépôt. + +Comprenant sans doute que cette conquête serait précaire et susciterait +de grosses difficultés, Richelieu ne l'accepta pas directement pour la +France, mais en confia provisoirement le gouvernement à notre allié +Bernard de Saxe-Weimar, se réservant de l'annexer en des temps +meilleurs. Bernard eut fort à faire pour défendre l'Alsace contre nos +ennemis: mais, grâce à son activité et au subside annuel de quatre +millions de livres qu'il recevait de Paris, il parvint à consolider son +autorité. Cependant il prenait goût au métier de souverain et commençait +à montrer des velléités d'indépendance qui inquiétaient Richelieu, +lorsqu'il mourut fort opportunément le 18 juillet 1639. Les capitaines +de son armée offrirent de nouveau l'Alsace à la France, qui, cette fois, +ne se fit plus scrupule de l'accepter et de l'occuper (octobre 1639). + + + * * * * * + + +_Le traité de Westphalie et l'Alsace._ + +Mazarin qui succéda à Richelieu en 1642 avait les mêmes vues que lui sur +les provinces rhénanes. «_Il faut_, écrivait-il, _étendre nos frontières +au Rhin de toutes parts._» On voit, par ce mot: de toutes parts, qu'il +ne se contentait pas de l'Alsace. + +Pendant les négociations qui aboutirent au traité de Westphalie nos +diplomates, le comte d'Avaux et Abel Servien, réclamèrent énergiquement +l'Alsace. Le 17 septembre 1646, ils étaient arrivés à leurs fins et ils +écrivaient à la régente: «Madame, Brisach et son territoire, les deux +Alsaces et le Sundgau sont accordés... _Votre Majesté aura cette gloire +que, dans un temps de minorité, Elle aura étendu les limites de la +France jusqu'à ses plus anciennes bornes._» Et en effet le traité de +Westphalie, signé le 24 octobre 1648, nous garantissait l'Alsace. + +Il est vrai qu'il contenait des clauses obscures et contradictoires. +Dans la pensée de ses ambassadeurs, la France obtenait la province en +toute souveraineté. Mais, dans la pensée de l'Allemagne, il y avait +mille restrictions à son pouvoir: elle ne recevait que les domaines +alsaciens des Habsbourg, c'est-à-dire presque toute la Haute-Alsace et +presque rien en Basse-Alsace. Strasbourg, ville libre jusque-là, +prétendait bien continuer à l'ètre. Les dix villes de la Décapole, parmi +lesquelles étaient Landau, Wissembourg, Haguenau, Colmar, Munster, etc., +espéraient aussi garder leur indépendance. De là des tiraillements et +des insolences que Louis XIV supporta d'abord patiemment pour ne pas +compromettre une conquête encore mal assise. Mais, en 1673, craignant +des révoltes plus dangereuses, il rasa les murs de Colmar et des autres +cités récalcitrantes. + + + * * * * * + + +_La campagne de Turenne._ + +Le 1er octobre 1674, les Impériaux et les Prussiens passèrent le Rhin +à Strasbourg, grâce à la complicité des habitants. Mais ils se +conduisirent en bandits. Un chroniqueur de Colmar écrivait: «Ils ont +tout emporté, saccagé, fenêtres, portes, chambres, églises, jardins; ils +ont fait du pays un vrai désert.» + +Ce que voyant, Louis XIV envoie Turenne en Alsace. Ce grand homme de +guerre, par une des manœuvres les plus hardies et les plus savantes +qu'aient enregistrées les annales militaires, abandonne ostensiblement +Saverne et, tandis que le grand Électeur de Brandebourg, le croyant +rentré en France pour l'hiver, disperse ses troupes par toute l'Alsace, +il se glisse sans bruit derrière le rideau des Vosges à travers les +neiges et les glaces, rentre brusquement en Alsace par la trouée de +Belfort le 28 décembre 1674, prend Mulhouse le 29, bat les +Brandebourgeois à Turkheim le 5 janvier et, dans une marche foudroyante, +refoule les ennemis au delà de Strasbourg et les oblige à repasser le +Rhin. + +Ce grand général, que Napoléon admirait tant, était un ardent patriote, +un irrédentiste intransigeant. C'est alors, tandis qu'il cheminait le +long des Vosges, qu'il dit un jour au chevalier de la Fare cette parole +que nous avons déjà citée: «_Il ne faut pas qu'il y ait un homme de +guerre en repos en France tant qu'il y aura un Allemand en Alsace._» Bel +axiome où brille le sens le plus clair de nos droits et de nos intérêts +et que tout Français devrait graver au fond de son cœur. + +Le traité de Nimègue consacra en 1678 cette conquête de Turenne en nous +attribuant l'Alsace et en dissipant les ambiguïtés qu'avait laissé +subsister le traité de Westphalie en 1648. Cependant les Allemands +mirent de la mauvaise grâce à s'y soumettre et fomentèrent des +résistances çà et là, notamment à Strasbourg où ils avaient des +intelligences. Louis XIV résolut d'agir en maître. En 1681, Louvois +entra brusquement dans la ville, suivi d'une armée de 35.000 hommes. +Vauban y éleva une imprenable citadelle et une médaille fut frappée qui +portait cette fière légende: «_Gallia Germanis clausa_, la France fermée +aux Allemands. + + + * * * * * + + +_La France gagne le cœur de l'Alsace._ + +La conquête matérielle n'est rien sans la conquête des cœurs. La France +sut gagner en peu de temps l'amour et la reconnaissance de l'Alsace. À +vrai dire, elle avait déjà commencé depuis longtemps au grand dépit des +Allemands. L'un d'eux Jean-Michel Moscherosch, mort en 1669 et qui vécut +longtemps à Strasbourg, se montre gallophobe exaspéré autant que +misanthrope aigri dans ses _Visions de Philandre de Sittewald_ et dans +_À la mode Kerhaus_. Ce qui l'exaspère, c'est de voir le succès qu'ont +les modes, les lettres et les idées de France et la facilité avec +laquelle elle subjugue les esprits et les cœurs des vaincus. + +Mais ce fut surtout à partir du jour où elle fut installée en Alsace que +la France se fit aimer des habitants. Elle les traita avec douceur; elle +leur laissa dans une large mesure leurs anciens privilèges. Elle leur +donna des intendants qui avaient pour mot d'ordre de respecter leurs +traditions administratives, judiciaires, scolaires, tout en corrigeant +les abus qui pesaient principalement sur le menu peuple. + +C'est ainsi que, à la grande joie des populations, un édit du 1er +septembre 1679 enleva aux petits et grands seigneurs le droit +d'emprisonner, de bannir, de frapper d'amende ou de châtiments corporels +les gens de leur seigneurie, et ils furent soumis, comme les autres, à +la justice ordinaire. + +Un des intendants royaux, Jacques de La Grange, nommé en 1674 et qui +remplit ses fonctions pendant un quart de siècle, contribua plus que les +autres, par son tact et son habileté, à _franciser_ le pays sans heurt +et sans violence. + +On permettait l'usage de l'allemand non seulement dans la famille, les +écoles, les églises, mais dans les actes administratifs et judiciaires. +Un règlement du Conseil d'État proclama pour le principe en 1685 que le +français serait la langue des tribunaux: mais il fut convenu, par ordre +du gouvernement, que, dans la pratique, la liberté la plus entière +serait laissée à cet égard. + +Malgré cette tolérance, ou peut-être à cause même de cette tolérance, +l'Alsace apprit vite le français. L'intendant de La Grange résumait +impartialement la situation, lorsqu'il écrivait en 1698: «La langue +commune de la province est l'allemand; cependant il ne s'y trouve guère +de personnes un peu distinguées qui ne parlent assez le français pour se +faire entendre et tout le monde s'applique à le faire apprendre à ses +enfants, en sorte que cette langue sera bientôt commune à la province.» + +Cette prédiction était complètement réalisée au milieu du XVIIIe +siècle. Toute l'Alsace parlait ou entendait le français. M. Rod. Reuss, +protestant et républicain, fait à ce propos cette réflexion: «Ce +résultat peut être regardé comme d'autant plus satisfaisant qu'il a été +obtenu en dehors de toute ingérence officielle sérieuse, et que la +monarchie des Bourbons, de la paix de Westphalie à la Révolution, n'a +jamais songé à entraver l'usage de la langue allemande en Alsace, ni +considéré sa suppression comme nécessaire pour hâter l'assimilation de +la province[1].» On sait que l'Allemagne tiendra plus tard la ligne de +conduite opposée et fera tous ses efforts, sans y réussir, pour +discréditer et étouffer le français. + +[Note 1: _Hist. d'Alsace_, par Rod. REUSS, p. 165. Paris, +Boivin,1912.] + + + * * * * * + + +_L'Alsace, «brasier d'amour pour la France»._ + +Par ce gouvernement maternel, la France eut vite gagné les cœurs. En +1709, c'est-à-dire moins de trente ans après l'entrée définitive des +Français à Strasbourg, le baron de Schmettau, ambassadeur du roi de +Prusse Frédéric 1er, présentait à La Haye, aux représentants des +puissances coalisées contre Louis XIV, un mémoire où on lit cet aveu si +honorable pour la France: + +«_Il est notoire que les habitants de l'Alsace sont plus Français que +les Parisiens, et que le roi de France est si sûr de leur affection à +son service et à sa gloire, qu'il leur ordonne de se fournir de fusils, +de pistolets, de hallebardes, d'épées, de poudre et de plomb, toutes les +fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin +et qu'ils courent en foule sur les bords du Rhin pour en empêcher ou du +moins disputer le passage à la nation germanique, au péril évident de +leurs propres vies, comme s'ils allaient en triomphe._ + +«_En sorte que l'Empereur et l'empire doivent être persuadés qu'en +reprenant l'Alsace seule, sans recouvrer la Franche-Comté, ils ne +trouveront qu'un amas de terre morte pour l'auguste maison d'Autriche, +et qui couvera un brasier d'amour pour la France et de fervents désirs +pour le retour de son règne en ce pays, auquel ils donneront toujours +conseil, faveur, aide et secours dans l'occasion._» + +Puis l'auteur conclut que l'Autriche doit reprendre la _Franche-Comté_ à +la France et rétablir l'entière indépendance de la _Lorraine_. «_Ce +seront là,_ dit-il, _deux forts caveçons aux Alsaciens, soit qu'on les +laisse au pouvoir du roi de France qu'ils adorent, soit qu'on lui en ôte +les biens et les revenus, car on ne pourra pas lui ôter les cœurs +d'autre manière que par une chaîne de deux cents ans_[1].» + +Une chaîne de deux cents ans! Deux cents ans de servitude et de +tyrannie! Voilà donc sur quoi l'Allemagne compte pour enlever les cœurs +à la France. Or il a suffi à celle-ci de trente ans de gouvernement, +avec les souvenirs du passé, pour faire de l'Alsace «_un brasier +d'amour_» à son égard, pour que «_les Alsaciens adorent le roi de +France_», pour qu'ils «courent en foule sur les bords du Rhin en +disputer le passage à la nation germanique». Voilà la différence des +deux méthodes: d'un côté la violence, de l'autre côté l'amour! + +En 1710 paraissait à Ratisbonne un ouvrage, la _Topographie d'Alsace_, +dont l'auteur, François d'Ichtersheim, très germanophile, faisait cet +aveu à l'honneur de la France: «Le Conseil souverain existe encore à +Colmar et y fait régner une stricte justice. Ce qu'il faut +particulièrement louer chez les tribunaux français, c'est que les procès +n'y durent pas longtemps,... les frais n'y sont pas considérables et +surtout on n'y regarde aucunement à la situation (sociale) des +plaideurs, et l'on y voit tout aussi souvent le sujet gagner son procès +contre son seigneur, le pauvre contre le riche, le laïque contre un +clerc, le chrétien contre le juif, que _vice versa_[2].» + +L'amour de la France ne fit que croître au cours du XVIIIe siècle. +Lorsque Louis XV vint à Strasbourg en 1744, il fut reçu avec une +splendeur et un enthousiasme indescriptibles. Les belles planches +gravées par Weiss nous ont conservé le souvenir de ces fêtes. + +Pendant la Révolution, l'Alsace, qui avait formé deux départements, le +Haut-Rhin et le Bas-Rhin, se signala par son dévouement à la France. +Elle tressaillit la première aux accents de la _Marseillaise_, composée +en 1792 à Strasbourg par Rouget de l'Isle, à la prière du maire +Dietrich. Elle vit plusieurs de ses fils, Kléber, Kellermann, Rapp, +Lefebvre, s'illustrer au service de la patrie. Elle connut comme eux +l'ivresse des gloires impériales. + +Après la chute de Napoléon, les patriotes allemands s'agitèrent +violemment pour obtenir des Congrès de Paris et de Vienne que l'Alsace +fût retirée à la France. L'un d'eux, le poète Moritz Arndt, déjà connu +par sa haine contre les Welches, fit une brochure intitulée: «_Le Rhin, +fleuve allemand et non pas frontière allemande._» Ces prétentions +excitèrent la colère des Alsaciens. + +Les négociateurs des Traités de 1815 nous enlevèrent la région +cisrhénane, mais n'osèrent toucher ni à l'Alsace ni à la Lorraine. Ces +provinces étaient trop profondément françaises pour que leur +confiscation pût passer sans provoquer des émeutes ni déchaîner la +guerre. Elles restèrent donc attachées à la France jusqu'en 1870. + +Leur amour pour notre pays grandit encore au cours du XIXe siècle. +Elles lui devaient la paix, le bonheur, la richesse, une douce et +brillante civilisation. Alors que l'Allemagne forçait tous ses sujets à +parler allemand, Charles X félicitait les Alsaciens de leur fidélité à +leur vieux dialecte et à leurs coutumes. + +En 1848, l'Alsace célébra solennellement le second centenaire de sa +réunion à la France. Le maire de Strasbourg, Édouard Kratz, qui avait +pris l'initiative de ces fêtes, disait dans une circulaire: «Nous +n'avons plus besoin de faire, une profession de foi solennelle et +publique de notre inviolable attachement à la France... La France ne +doute pas de nous, elle a foi dans l'Alsace. Mais si l'Allemagne se +berce encore d'illusions chimériques, si elle croit trouver dans la +persistance de la langue allemande au sein de nos campagnes un signe de +sympathie irrésistible et d'attraction vers elle, qu'elle se détrompe! +L'Alsace est aussi française que la Belgique, la Flandre et le pays des +Basques, et elle veut le rester.» + +L'Allemagne ne voulut pas entendre. En 1861, le botaniste Kirschleger, +professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg, assistait à Spire à +un congrès de naturalistes. Les Allemands, avec le tact qui les +distingue, lui parlèrent en termes tels du retour de l'Alsace à la +Confédération germanique qu'il ne put s'empêcher de leur répondre avec +vivacité: «Vous devriez au moins nous demander notre sentiment. Or nous +voulons rester Français.» + +[Note 1: LAMBERTY, _Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIIe +siècle, t. V.--Cité par DONTENVILLE dans _Après la guerre_, p. 40.] + +[Note 2: ROD. REUSS, _Histoire d'Alsace_, p. 141.] + + + + +#VII# + +#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE +DE LA LORRAINE# + + +_La Lorraine est à nous._ + +Quand une terre d'un seul tenant a des limites bien définies, elle ne +présente pas de difficultés de frontières, ou du moins la question en +est facilement résolue par le droit ou par la force. C'est le cas de +l'Alsace qui, nettement limitée par un grand fleuve et une chaîne de +montagnes, est revenue d'un seul bloc à la France au XVIIe siècle. + +Au contraire une plaine qui n'a ni fleuves, ni montagnes, ni mer pour +l'encercler, ouverte à tous les vents du ciel et de la politique, peut +devenir l'enjeu de sanglantes compétitions, et la question de ses +frontières est souvent un imbroglio diplomatique épineux. C'est le cas +de la Lorraine dont la limite a singulièrement varié et dont la surface +a été maintes fois morcelée. La France ne l'a reconquise que +successivement: le Barrois occidental ou mouvant sous Philippe-le-Bel; +les Trois-Évêchés sous Henri II; le Duché sous Louis XV. Elle y a mis du +temps, mais elle n'a cessé d'y tendre patiemment, inlassablement, à +travers toutes les complications politiques. + +Il le fallait bien, car la Lorraine est à nous par cent titres divers, +par sa position géographique sur nos frontières, par une possession de +vingt siècles antérieure à celle de l'Allemagne qui n'en compte pas dix, +par son génie, clair et lumineux comme un paysage de Claude Lorrain, par +son cœur, ses aspirations et sa langue. Elle n'a d'ailleurs eu avec +l'Empire que le lien artificiel et extérieur de l'hommage féodal, car +elle a su pratiquement s'en rendre indépendante dans sa vie intérieure. +Elle est à nous par Jeanne d'Arc qui fut, comme nous le verrons, à la +fois lorraine et française. Elle est à nous parce que, si l'Allemagne +nous l'a enlevée au Xe siècle, nous n'avons cessé de la réclamer et +elle n'a cessé de jeter vers la France un regard de tendresse filiale. +Elle est chose de France, chose vivante et bien-aimée et elle crie vers +nous: _res clamat domino_. + +Un coup d'œil sur son histoire va nous montrer nos droits historiques et +les invincibles et éternelles attractions qui devaient un jour la jeter +de nouveau dans les bras de la France. + + + * * * * * + + +_La Lotharingie._ + +La Lorraine est le nom modernisé de l'ancienne Lotharingie ou royaume de +Lothaire. Cet immense royaume s'étendait entre le Rhin d'une part et +l'Escaut et la Meuse d'autre part. Il enclavait la Hollande, la +Belgique, les provinces cisrhénanes, la Lorraine actuelle, l'Alsace et +même la Bourgogne, la Franche-Comté et la Suisse. Peu à peu, en perdant +ses provinces périphériques, il s'est réduit à un noyau central qui est +la Lorraine actuelle. + +Ces terres avaient, pendant des siècles, jusqu'en 843, fait partie du +domaine celtique, gallo-romain et franc sous un autre nom, celui +d'Austrasie. Et voilà, nous le répétons, un droit historique +incontestable. + +La Lotharingie ne s'est détachée de la France qu'après une suite +d'oscillations qui la portaient tantôt de notre côté, tantôt du côté de +l'Allemagne: on la voit successivement neutre sous les deux Lothaire, +franque sous Charles le Chauve, germanique sous Arnoulf, franque sous +Charles le Simple et enfin germanique pour longtemps sous Henri +l'Oiseleur en 923. + +En 954, Otton le Grand fait du royaume de Belgique un duché et le donne +à son frère Brunon, archevêque de Cologne. Celui-ci divise le duché en +deux en 959: la Basse-Lotharingie ou Lotharingie ripuaire ou Lothier, +comprenant la Flandre, le Brabant, Liége, la Hollande, Cologne; et la +Haute-Lotharingie ou Lotharingie mosellane. + +La Basse-Lotharingie s'est transformée en Belgique et son histoire ne +nous regarde pas. La Haute-Lotharingie au contraire est devenue la +Lorraine actuelle. Après diverses vicissitudes, elle est donnée en 1048 +par l'empereur à Gérard d'Alsace, souche de la famille ducale de +Lorraine. + +Pendant des siècles elle relève de l'Empire, mais sa dépendance est plus +nominale que réelle. Il est difficile de dire si elle est plus +française qu'allemande. Française, elle l'est de cœur et de langue; mais +elle est allemande par l'hommage féodal. Ses ducs sont pratiquement +indépendants, si bien qu'ils s'allient avec qui ils veulent. + +De bonne heure les Trois-Évêchés lorrains de Metz, Toul et Verdun sont +reconnus indépendants sous le gouvernement de leurs évêques; ils sont +souvent en guerre, celui de Metz surtout, avec les ducs de Lorraine. Un +de ceux-ci, Mathieu Ier, fait de Nancy sa capitale en 1150. + + + * * * * * + + +_Le duché de Bar._ + +Le duché de Bar était aussi lorrain, mais fut longtemps indépendant du +duché de Lorraine. À l'origine, lorsque Brunon, archevêque de Cologne, +divisa la Lotharingie, il en céda la partie mosellane à son neveu +Frédéric Ier, comte de Bar, qui devint ainsi le premier duc de +Lorraine. Sous Philippe le Bel, Henri III, comte de Bar, ayant aidé son +beau-père, Édouard Ier, roi d'Angleterre, fut vaincu, fait prisonnier +et dut, pour sa rançon, faire hommage au roi de France de la partie du +Barrois située sur la rive gauche de la Meuse, qui s'appela depuis lors +Barrois royal ou mouvant et resta attaché à la couronne. Ce fut le +premier pas fait par la France dans la voie de la reconquête. + +En 1354, le comté de Bar fut érigé en duché en faveur de Robert, comte +de Bar. Les trois premiers fils de Robert étant morts sans postérité en +1415, à la bataille d'Azincourt où ils combattaient pour la France, le +quatrième, Louis, cardinal de Bar, céda ses droits à son neveu René +d'Anjou qui épousa Isabelle, fille unique et héritière de Charles II de +Lorraine. + +Le Barrois réuni ainsi à la Lorraine en fut bientôt séparé, mais pour +peu de temps, car René II, comte de Vaudémont et duc de Bar, ayant +épousé Yolande d'Anjou, fille de René Ier et héritière de Lorraine, +le porta de nouveau et définitivement dans la maison ducale dont il a +depuis suivi les destinées. + + + * * * * * + + +_Politique des ducs de Lorraine._ + +Les ducs de Lorraine prouvèrent souvent leur amour pour la France. +Thibaut II aide Philippe le Bel à la bataille de Mons-en-Puelle en 1304. +Ferri IV meurt en combattant pour nous à la bataille de Cassel en 1328 +et Raoul à celle de Crécy en 1346. Jean Ier nous défend en 1356 à la +bataille de Poitiers, où il est fait prisonnier. + +Charles II, au contraire, se jette avec fougue dans le parti +anglo-bourguignon et lutte avec acharnement contre la France. C'est avec +lui que Jeanne d'Arc a une entrevue qui n'aboutit à rien. N'ayant pas de +fils, il marie sa fille Isabelle à René d'Anjou: voici dans quelles +circonstances. + +Le dernier duc de Bar venait de mourir avec ses deux frères en 1415 en +combattant pour la France à la sanglante journée d'Azincourt. Le Barrois +revint à son oncle, le cardinal Louis de Bar, évêque de Châlons. Mais +celui-ci le céda à son petit-neveu René d'Anjou qui n'avait que dix ans. +L'année suivante, il faisait épouser au jeune duc la fille et +l'héritière de Charles II, réunissant ainsi sur la même tête les +couronnes de Bar et de Lorraine. Lui-même il échangeait la même année +l'évêché de Châlons pour celui de Verdun. + +Comme Charles II avait pris parti pour l'Angleterre, René d'Anjou, son +gendre, fut, pendant quelques années, obligé de marcher avec lui contre +la France. Mais en 1429, émerveillé des exploits de Jeanne d'Arc et +d'ailleurs sollicité par ses sympathies de famille, car il était par sa +sœur le beau-frère du roi de France Charles VII, il abandonna la cause +anglo-bourguignonne et vint se ranger le 3 août auprès de la Pucelle. + +Ainsi donc si la Lorraine s'était tournée avec son vieux duc contre la +France, elle nous revenait avec son jeune successeur René d'Anjou: +c'était là une de ces vicissitudes qu'amenait fatalement le régime des +mariages et des apanages féodaux. Ce fut le grand vice de la féodalité +de briser au profit des grandes maisons l'unité nationale. Le XVe +siècle en présente le plus lamentable exemple dans la défection de la +Bourgogne qui eut pour répercussion pendant quelque temps celle de la +Lorraine. Il n'en faut pas accuser le patriotisme des populations que +l'on ne consultait pas, et qui étaient d'autant plus facilement +entraînées dans les querelles de leurs princes qu'elles ne croyaient pas +combattre contre la France, mais contre une dynastie. C'était bien ainsi +que les ducs de Bourgogne et même, chose curieuse mais certaine, les +rois anglais eux-mêmes présentaient leur cause; ils se prétendaient bons +Français et, de fait, ils avaient tous du sang capétien dans les veines. +La faute en est donc aux institutions, au régime des apanages en +particulier. Et c'est le grand service que nos rois ont rendu à la +nation d'avoir combattu et aboli ce régime. Ils n'y avaient aucun +mérite, dira-t-on, car ils luttaient pour eux-mêmes, pour la grandeur de +leur maison. Soit, si l'on veut, mais c'est justement en quoi éclate le +bienfait de la royauté chrétienne. C'était bien la maison de France, +puisque sa grandeur coïncidait adéquatement avec la grandeur de la +France et dépendait par-dessus tout de l'unité nationale. + +Mais si la Lorraine nous a manqué dans la personne de Louis II, elle a +bien compensé cette défaillance dans la personne de Jeanne d'Arc. Jeanne +était-elle donc lorraine? N'était-elle pas française? Elle était l'un et +l'autre. + + + * * * * * + + +_Jeanne d'Arc lorraine et française._ + + +Mais, d'autre part, Jeanne était tout aussi incontestablement française, +non seulement de cœur et d'esprit, non seulement par sa finesse, sa +verve et sa vivacité gauloise, mais encore par son sang et sa +nationalité. Le Barrois relevait par moitié de l'Empire et de la France; +de l'Empire pour la rive droite de la Meuse, de la France pour la rive +gauche; de l'Empire pour Commercy et Pont-à-Mousson, de la France pour +Bar-le-Duc, Saint-Mihiel et surtout, nous verrons pourquoi, Vaucouleurs. +Cette partie occidentale du duché s'appelait, depuis Philippe le Bel, le +Barrois royal ou mouvant, parce qu'elle était dans la mouvance ou sous +la suzeraineté de nos rois[1]. + +Le Barrois mouvant était contigu à la Champagne et dans la mouvance +immédiate des comtes de Champagne: c'est même par cette province qu'il +ressortissait à la France. On trouve à la bibliothèque de Troyes une +carte dressée en 1785 par l'ingénieur Courtalon et annexée à son +_Histoire des Comtes de Champagne_, restée inédite. On y voit une +division de la Champagne, appelée Champagne-Lorraine; c'est, d'après +l'explication de l'auteur, la partie de la Lorraine dont les comtes de +Champagne étaient les suzerains[2]. + +J'ai dit que la région de Vaucouleurs appartenait à la France à un titre +particulier. C'est qu'en effet elle avait été cédée en 1342 par le sire +Ancel de Joinville à Philippe de Valois en échange de Méry-sur-Seine. On +ne voit pas figurer Domremy et Greux parmi les dépendances de la +châtellenie dans l'acte de cession, mais il y a des raisons de croire +que ces villages en faisaient partie[3]. + +Il est du moins certain qu'ils appartenaient en 1429 au roi de France, +car celui-ci, à la demande de Jeanne, les exempta à jamais de tout +impôt; or, il est clair qu'il n'aurait pu agir ainsi si ces lieux +avaient été soumis au duc de Bar. + +Dans le procès de Rouen, le promoteur d'Estivet écrivit ces paroles qui +furent soumises à la Pucelle et reconnues exactes par elle: «_Jeanne est +née à Domremy-sur-Meuse, au diocèse de Toul, dans le bailliage de +Chaumont, dans la prévôté de Monteclère et d'Andelot._» Or, Chaumont, +Monteclère et Andelot faisaient partie du comté de Champagne et le +gouvernement anglo-français y avait établi ses fonctionnaires après le +traité de Troyes. Si Jeanne avait été sujette du duc de Bar, elle aurait +relevé de la prévôté barroise de Gondrecourt. + +Aussi les contemporains attribuaient à la Libératrice la nationalité +française. Le _Mystère du Siège d'Orléans_ lui met ces paroles sur les +lèvres: + + + Quant est de l'ostel de mon père, + Il est en pays barrois, + Honneste et loyal françois[4]. + + +Jeanne est donc bien, à la suite de son père, barroise ou lorraine et +champenoise ou française. Il faut bien comprendre que cette dualité de +nationalité était non seulement possible mais fréquente à une époque où, +par le jeu du droit féodal, les sujets appartenaient au lieu où ils +étaient nés et au pays dont ce lieu était le fief. + +On pourrait se demander si, au cas où Jeanne fût née en plein duché de +Lorraine, par exemple à Nancy, elle serait encore française. Il faut +répondre affirmativement, nous semble-t-il. Elle aurait encore été +française par la langue, par la race, par l'appel du sang, par les +profondes empreintes d'une terre restée celtique et franque, après comme +avant le traité de Verdun. + +Cependant elle l'aurait été moins qu'elle ne l'est par le fait de sa +naissance sur la rive gauche de la Meuse. En fixant son berceau sur la +limite des deux pays, dans le voisinage de Vaucouleurs, où, cinq fois +depuis Robert le Pieux et saint Henri jusqu'à Philippe le Bel et Albert +d'Autriche, les souverains de France et d'Allemagne se sont donné +rendez-vous, Dieu a voulu, semble-t-il, faire d'elle le trait d'union de +la France et de la Lorraine. + +Le comte de Pange, qui soutient énergiquement la nationalité lorraine de +la Pucelle dans son ouvrage sur _le Pays de Jeanne d'Arc_, a écrit à M. +Hanotaux: «_j affirme que la bonne lorraine est, par la volonté divine, +le précurseur nécessaire de l'œuvre de Richelieu. Elle est l'affirmation +miraculeuse du droit divin de la couronne de France sur le peuple +français de Lorraine._» Sur quoi M. Hanotaux ajoute judicieusement: «Sur +ces bases l'accord est établi entre les deux systèmes[5].» + + +[Note 1: AYROLES, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. II, p. 64.] + +[Note 2: AYROLES, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. II, p. 247.] + +[Note 3: «Domremy et Greux étaient du Barrois, sous la mouvance de +France, frontière de Champagne et de Lorraine, assez près et au-dessus +de Vaucouleurs, petite ville sur la même frontière qui est de domination +française.» (LENGLET DU FRESNOY, _Histoire de Jeanne d'Arc_, t. II, p. +2.)] + +[Note 4: _Jeanne d'Arc_, par G. HANOTAUX, p. 4. Hachette, Paris.--M. +Hanotaux affirme, comme le P. Ayroles, la nationalité française de la +Pucelle, mais il reconnaît, avec Langlet du Fresnoy, que Domremy était +du Barrois, et, avec le _Mystère du Siège d'Orléans_, que Jeanne «venue +est de terre lointaine,--de Barrois, pays de Lorraine». Seulement le +fait d'être du Barrois n'excluait pas la nationalité française (p.4 et +79).] + +[Note 5: _Jeanne d'Arc_, par G. HANOTAUX, p. 80.] + + + * * * * * + + +_La France reprend les Trois-Évêchés._ + +René II, duc de Lorraine (1473-1508), accentua encore la politique +française de René Ier. Il combattit avec Louis XI contre Charles le +Téméraire, et c'est sous les murs de sa capitale, Nancy, que mourut le +grand-duc d'Occident en 1477. + +Antoine le Bon (1508-1543), son fils, accompagna Louis XII et François +Ier dans leurs expéditions d'Italie, se distingua à Agnadel et à +Marignan, et tailla en pièces à Saverne (1525) une armée d'anabaptistes +allemands qui menaçait ses États. + +Charles III (1543-1608) se montra, lui aussi, bon français. Il fut élevé +à la cour de France. Il s'y trouvait en 1552 et n'avait que neuf ans +lorsque Henri II fit la conquête de Metz, Toul et Verdun, non pas au +détriment du jeune duc, son pupille et son futur gendre, car, depuis +longtemps, les Trois-Évêchés étaient séparés du duché, mais au détriment +de l'Empire allemand auquel ils devaient allégeance. + +Les trois villes avaient jadis été gauloises, mais étaient tombées au +Xe siècle, sous Henri l'Oiseleur, au pouvoir de l'Allemagne. Elles +avaient profité des troubles du moyen âge pour se rendre à peu près +indépendantes sous le gouvernement de leurs évêques et de leur noblesse: +elles ne devaient que l'hommage à l'Empire. + +D'autre part, elles avaient souvent montré des sympathies à la France. +Un évêque de Toul, Thomas de Bourlémont, qui mourut en 1353, était si +dévoué à notre pays qu'il avait voulu faire passer sa principauté sous +la suzeraineté du roi. C'était prématuré. + +Mais, deux siècles plus tard, Henri II, comme nous l'avons vu, s'empara +des Trois-Évêchés. Charles-Quint fut très affecté de cette perte, +surtout de celle de Metz, plus proche du Rhin et qui devait être plus +inféodée à l'Allemagne. Aussi vint-il avec une armée de 60.000 hommes et +son meilleur général, le duc d'Albe, mettre le siège devant la ville le +8 septembre 1552. + +Mais François de Guise, le plus grand homme de guerre de son temps, s'y +était enfermé avec l'élite de la noblesse française. Il s'immortalisa +par une savante résistance, si bien que Charles-Quint, dont l'armée +était décimée par la maladie et le froid, et dont tous les stratagèmes +avaient été déjoués par son adversaire, dut se résigner à la retraite le +1er janvier 1553. + +À partir de ce jour, les trois villes ne cessèrent d'être françaises +jusqu'en 1871 où l'une d'elles retomba sous le joug allemand. Metz, qui +avait jusque-là résisté à tous les assauts et qu'on avait surnommée +_Metz la Pucelle_, fut violée par les Prussiens en 1871. + + + * * * * * + + +_La France recouvre le duché._ + +Le duc Charles III épousa Claude de France, fille de Henri II et de +Catherine de Médicis. Beau-frère des trois derniers Valois et cousin du +duc Henri de Guise, lequel était un cadet de la maison de Lorraine, il +entra dans la Ligue après l'assassinat de son parent. Il en fut un des +chefs et ne se réconcilia qu'en 1593 avec Henri IV. + +Charles IV (1624-1675) se prononça au contraire contre la France pendant +la guerre de Trente Ans; il en fut puni par l'occupation de ses États, +où il ne rentra qu'après s'être réconcilié avec Louis XIV en 1649. Mais, +en 1662, il vendit ses droits au roi moyennant une rente de 200.000 +écus. + +Charles V, son neveu (1675-1690), prit bien le titre de duc de Lorraine, +mais il ne fut qu'un duc _in partibus_, car Louis XIV dont il était +l'ennemi acharné ne lui permit pas de rentrer dans ses États. + +Léopold (1690-1729) rentra en possession du duché à la paix de Ryswick +en 1697. + +François III (1729-1737), qui avait épousé Marie-Thérèse en 1736, +renonça en 1737 à ses États pour devenir grand-duc de Toscane, et, un +peu plus tard, empereur d'Autriche sous le nom de François Ier. Il +fut père de Marie-Antoinette, reine de France. + +La maison de Lorraine renonçait pour toujours à son duché et fondait par +ce mariage la maison de Habsbourg-Lorraine qui règne aujourd'hui sur +l'Autriche, dans la personne du triste François-Joseph. + +Le duché fut donné à Stanislas Leczinski, ex-roi de Pologne, avec clause +de réversibilité sur la France à la mort de ce prince qui régna de 1737 +à 1766. + +En 1766, le duché revint donc sans coup férir à la France. Uni au +Barrois qu'il avait englobé depuis longtemps, aux Trois-Évêchés conquis +en 1522, au Luxembourg français cédé par l'Espagne au traité des +Pyrénées en 1651, au pays de la Sarre cédé par l'Empire au traité +d'Utrecht en 1713, au duché de Bouillon enlevé par Louis XIV à l'évêque +de Liége, il forma un grand gouvernement. + +Après des siècles de politique patiente et habile, l'irrédentisme +français triomphait: l'usurpation signalée par Richelieu était réparée; +la Lorraine était de nouveau française; elle devait le rester, ainsi que +l'Alsace, jusqu'en 1871. + + + + +#VIII# + +#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE +DE LA FRANCE RHÉNANE# + + +_La monarchie et les provinces cisrhénanes._ + +Tout en recouvrant l'Alsace et la Lorraine, la monarchie ne perdait pas +de vue les droits de la France sur les terres cisrhénanes situées au +nord de la Lauter. Ces terres avaient jadis fait partie de notre +patrimoine, mais, séparées de nous par la Belgique, elles nous étaient +devenues plus étrangères que l'Alsace et la Lorraine dont nous n'avons +jamais perdu le contact. Néanmoins notre droit persistait et jamais les +rois de France n'en avaient admis la prescription. Dans l'expédition où +il reprit les villes lorraines de Metz, Toul et Verdun et poussa une +pointe en Alsace, Henri II songeait au cours inférieur du Rhin et l'on +disait autour de lui qu'il allait relever _le royaume d'Austrasie_. + +Louis XIV avait les mêmes vues. En 1685, à la mort de Charles, dernier +Électeur palatin de la branche de Simmern, il réclama au nom de sa +belle-sœur Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur unique du défunt, la +partie du Palatinat située au nord de l'Alsace: il envoya même une armée +qui l'occupa quelque temps. Mais la Ligue d'Augsbourg amena une +diversion en élargissant le théâtre de la guerre. La paix de Ryswick +lui laissa l'Alsace, mais sans lui donner le Palatinat. + +De leur côté, les habitants de ces provinces n'oubliaient pas leurs +origines gauloises. On les appelait et ils s'appelaient eux-mêmes «_les +Allemands de France_». Allemands, ils l'étaient par la langue et par le +droit de suzeraineté que l'Empire s'était arrogé sur eux depuis Otton +Ier. Ce droit constituait d'ailleurs un lien assez lâche, si bien que +ce pays pouvait être considéré comme une agglomération de petites +républiques presque indépendantes. Mais s'ils étaient nominalement +d'Empire, ils étaient encore plus de France par le sang, par le +souvenir, par le cœur. C'étaient eux qui fournissaient presque +entièrement les effectifs des «_régiments allemands_» au service de la +France. + +Des relations cordiales s'étaient nouées depuis longtemps entre le +cabinet de Versailles et les villes d'Aix-la-Chapelle, de Cologne, de +Mayence et de Trèves. Les Électeurs ecclésiastiques de ces trois +dernières villes recevaient de nous des subsides et s'appuyaient sur +nous pour sauvegarder leur indépendance vis-à-vis de l'Empire: en +retour, ils nous rendaient d'appréciables services. En temps de guerre, +ils nous avaient souvent autorisés à occuper presque tout leur +territoire, à y créer des magasins, à y recruter de nombreux soldats, à +garnir de nos troupes leurs villes et leurs forteresses. C'était une +sorte de protectorat discret, et nous avions là une clientèle politique +qui nous mettait à l'abri des agressions subites d'outre-Rhin. Un +électeur de Trèves avait donné sa voix à François Ier, quand celui-ci +disputait l'Empire à Charles-Quint. + +Ces liens se resserrèrent de plus en plus au XVIIIe siècle. En 1787, +Gérard de Rayneval écrivait dans un rapport au Ministre des Affaires +Étrangères: «_L'Électeur de Mayence se conduit très bien à l'égard de la +France. L'électeur de Trèves voudrait être Français... L'électeur de +Deux-Ponts est attaché à la France par sentiment, par intérêt et par +reconnaissance... Le prince-évêque de Liége est attaché à la France._» + +Telle était la situation de la rive gauche du Rhin par rapport à la +France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. L'Europe qui la +connaissait ne niait pas nos droits; Frédéric II, roi de Prusse, les +reconnaissait formellement: «_Il serait à désirer_, disait-il, _que le +Rhin pût continuer à faire la lisière de la monarchie française._» + + + * * * * * + + +_La politique de la Convention._ + +La Révolution continua sur ce point l'œuvre de la monarchie. Elle fut +irrédentiste. Elle estima qu'elle devait, non pas précisément conquérir, +mais racheter ou délivrer du joug allemand les populations rhénanes. + +Les socialistes qui se réclament des principes de la Révolution sont +donc en opposition avec les grands ancêtres quand ils s'écrient: «_Pas +d'annexion!_» Danton, lui, voulait l'annexion et le criait du haut de +la tribune. Lazare Carnot, Sieyès, Cambacérès, Dubois-Crancé voulaient +l'annexion. Merlin de Douai fit un éloquent discours pour la demander. +Toute la Convention la vota. Elle aurait certainement condamné comme +traîtres à la patrie ceux qui auraient tenu les propos des +internationalistes de nos jours. + +La monarchie avait bien préparé les voies par sa politique habile et +bienveillante à l'égard des électorats. La France était déjà aimée +depuis longtemps des populations cisrhénanes. Elle leur apparut à +l'aurore de la Révolution avec une nouvelle auréole, comme le champion +des idées de liberté et de fraternité qui grisaient alors toutes les +têtes. L'heure était venue de répondre aux aspirations de tout un +peuple. + +Les circonstances étaient favorables à la fin de 1792. Nous étions en +guerre avec la Prusse et l'Autriche. Kellermann et Dumouriez venaient de +battre les Prussiens de Brunswick à Valmy (20 septembre). Dumouriez +avait gagné (15 novembre) sur les Autrichiens la victoire de Jemmapes +qui lui avait livré la Belgique. + +La Belgique jusqu'alors sous le joug de l'Autriche n'aimait pas cette +puissance. Elle s'était vue dépouillée de ses franchises et de ses +privilèges par le maniaque Joseph II. À la fin de 1789, elle se révolta; +elle se proclamait libre en janvier 1790 et se constituait en république +des _États Belgiques Unis_. Mais bientôt elle retombait sous le pouvoir +de ses anciens maîtres. + +La République française aurait pu, en 1792, profiter des sentiments de +ce pays pour le délivrer du joug autrichien. Les grandes villes, +Bruxelles, Gand, Anvers, faisaient des vœux pour nous. Elles nous +appelaient, non comme des maîtres, mais comme des libérateurs. Elles +nous demandaient la délivrance, suivie d'une étroite alliance. Étant +donné le tempérament politique de la Belgique, son amour de la liberté, +sa juste fierté, il y avait tout avantage à l'aider, mais il était +dangereux de la vouloir soumettre. + +La Convention crut pouvoir aller jusque-là, jusqu'à l'annexion: ce fut +une violence, que les Belges ne lui ont pas encore pardonnée, comme on +le voit dans leurs Histoires. Elle aggrava encore sa faute en inaugurant +dans ces religieuses provinces le régime de pillages et d'exécutions +sanglantes de la Terreur. + +D'ailleurs la conquête de la Belgique n'alla pas sans difficultés. +Dumouriez avait d'abord occupé le pays en un mois, à la grande joie des +habitants, après la bataille de Jemmapes. Mais il fut vaincu à Neerwinde +en 1793 par les Autrichiens du prince de Cobourg et dut se retirer. Le +26 juin 1794, Cobourg était battu à Fleurus par Jourdan; la France +s'empara de nouveau de la Belgique et l'annexa par la loi du 1er +octobre 1795. + +Au commencement de 1794, Pichegru avait conquis la Hollande. En 1795, le +Luxembourg succomba à son tour. Ces trois pays, Belgique, Hollande, +Luxembourg, furent divisés en dix-sept départements et firent partie +intégrante de la République française et de l'Empire jusqu'aux traités +de 1815. + +La Convention, mise en goût par ses premiers succès, se jetait ainsi +dans la voie des agrandissements. Dès le 27 novembre 1792, Grégoire +avait déclaré dans un rapport que, si la République s'abstenait de +conquêtes proprement dites, elle n'entendait pas s'interdire les +annexions qui lui seraient librement demandées, chaque peuple étant +souverain et maître de faire de sa souveraineté l'usage que bon lui +semblait. + +Cette théorie est juste à la condition d'être appliquée loyalement, mais +elle est dangereuse, car un gouvernement ambitieux peut toujours +prétendre qu'en annexant un pays où il entretient des intelligences il +est appelé par le vœu des habitants, et c'est, semble-t-il, ce qui +arriva dans la conquête par la France de la Belgique et de la Hollande. +Quoi qu'il en soit de ces pays à qui des siècles d'existence nationale +avaient créé un droit à l'indépendance, la prétention de la France sur +les provinces rhénanes était légitime, et la Convention ne fit que +poursuivre à l'égard de ce pays la politique de la Royauté. + +À la séance du 31 janvier 1793, Danton s'écriait: «_Les limites de la +France sont marquées par la nature_. Nous les atteindrons à leurs quatre +points, à l'Océan, aux bords du Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées.» + +On lit dans les instructions envoyées par le Comité de Salut public à +son agent Grouvelle, en date du 15 janvier 1795: «_Les frontières de la +République doivent être portées au Rhin. Ce fleuve, l'ancienne limite +des Gaules, peut seul garantir la paix entre la France et l'Allemagne.» + +C'était aussi l'opinion de Lazare Carnot: «_Les limites anciennes et +naturelles de la France_ sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées.» + +Cambacérès disait lui aussi en parlant des mêmes frontières: «Nous +tracerons d'une main sûre _les limites naturelles de la République_.» + +Il faut remarquer ce mot de «_limites naturelles_» qui revient +constamment sur les lèvres de tous nos hommes d'État, particulièrement à +cette époque. C'était le mot d'ordre de la Convention. + + + * * * * * + + +_L'annexion de la rive gauche_. + +Les armées françaises entrèrent en campagne à la fin de septembre 1792. +La ville de Trèves fut brillamment enlevée. Custine envahissant le +Palatinat battit les Autrichiens à Spire et s'empara de la ville. Le +1er octobre, il prenait Worms. Le 2 octobre, il entrait à Mayence qui +acclamait nos soldats et il y plantait l'arbre de la liberté. Le 13 +novembre 1792, un Mayençais, Georges Forster, disait au club de cette +ville: «Le Rhin, un grand fleuve navigable, est _la frontière +naturelle_ d'une grande République qui ne désire pas faire de conquêtes, +qui n'accepte que les pays qui s'unissent librement à elle, et qui a le +droit de demander, pour la guerre que lui ont insolemment déclarée ses +ennemis, une juste indemnité! Le Rhin, si l'on s'en remet à l'équité, +doit rester la frontière de la France.» + +Le 22, un détachement de l'armée de Custine passait le Rhin et entrait à +Francfort. Cette nouvelle jeta l'épouvante dans tous les cercles +d'Allemagne. + +Néanmoins l'ennemi se ressaisit. Une armée de Prussiens, de Hessois et +d'Autrichiens investit Mayence en avril 1793. Bientôt le roi de Prusse, +Frédéric-Guillaume, vint presser les travaux du siège. La ville fut +héroïquement défendue, mais, faute de vivres, dut capituler à la fin de +juillet. Vainement Kléber en 1795 et Jourdan en 1796 tentèrent-ils de +reprendre Mayence. Jourdan, trahi par Pichegru, dur se retirer avec +pertes devant les Autrichiens. Ce ne fut qu'après le traité de +Campo-Formio que les Français rentrèrent à Mayence le 30 décembre 1797: +ils devaient l'occuper jusqu'en 1814. + +Cologne accueillit nos troupes avec enthousiasme le 6 octobre 1794, et +planta sur la place du Marché un arbre de la liberté. + +Mais déjà une loi du 30 mars 1793 avait organisé les provinces rhénanes +en les divisant en quatre départements. + +La Sarre, comprenant le bassin de cette rivière et une grande partie de +l'Électorat de Trèves, avait Trèves pour chef-lieu, et Birkenfeld, Prum +et Sarrebruck pour villes principales: 173.000 habitants. + +Le Mont-Tonnerre comprenait l'électorat de Mayence, le Palatinat, les +évêchés de Worms et de Spire, le duché des Deux-Ponts. Chef-lieu: +Mayence; villes principales: Deux-Ponts, Bingen, Kaiserslautern, +Germersheim, Spire et Worms: 342.000 habitants. + +Le Rhin-et-Moselle comprenait une partie du Palatinat et des Électorats +de Trèves et de Cologne. Chef-lieu: Coblentz; villes principales: Bonn, +Simmern, Kreuznach, Saint-Goar: 255.000 habitants. + +La Roer comprenait les provinces de Clèves, Gueldre, Juliers, +Aix-la-Chapelle et Cologne. Chef-lieu: Aix-la-Chapelle; villes +principales: Clèves, Gueldre, Montjoie, Cologne, Juliers, Créfeld: +617.000 habitants. + +À la tête de chaque département était un préfet, placé lui-même sous +l'autorité d'un «commissaire du gouvernement dans les pays entre Meuse +et Rhin et Rhin et Moselle». + +Néanmoins l'instabilité de la conquète que l'ennemi disputa âprement en +1794 et 1795 ne permettait pas d'accorder aux habitants le même statut +politique qu'aux autres Français. On attendait que l'autorité de nos +armes fût suffisamment établie pour que l'on n'eût plus à craindre un +retour offensif de l'Autriche. + +C'est ce qui arriva au traité de Bâle (4 avril 1795), conclu entre la +Prusse et la France. Barthélemy, l'agent de la République, avait pour +mandat de maintenir nos droits aux «_limites naturelles_». Notons +toujours ce mot qui exprime bien la perpétuelle et inlassable tendance +de la France. Mais la situation européenne n'étant pas encore +équilibrée, il fut stipulé que la République retirerait ses troupes de +la rive droite du Rhin, ce qui était la sagesse même, et qu'elle +continuerait à occuper la rive gauche jusqu'à la paix générale avec +l'Empire Germanique, où le sort des provinces rhénanes serait +définitivement réglé. + +Le droit de la France était ainsi réservé. La Convention ne le perdit +pas de vue. Le 24 septembre suivant, Merlin de Douai l'affirmait une +fois de plus en demandant à l'Assemblée de préparer diplomatiquement +l'annexion. Voici ses paroles patriotiques: + +«_Il n'est personne parmi nous qui ne tienne invariablement à cette +grande vérité, souvent proclamée à cette tribune et toujours couverte de +l'approbation la plus générale, que l'affermissement de la République et +le repos de l'Europe sont essentiellement attachés au reculement de +notre territoire jusqu'au Rhin; et certes, ce n'est pas pour rentrer +honteusement dans nos anciennes limites que les armées républicaines +vont aujourd'hui, avec tant d'audace et de bravoure, chercher et +anéantir au delà de ce fleuve redoutable les derniers ennemis de notre +liberté._ + +«Mais nous respectons les traités et, puisque, par ceux que nous avons +conclus avec la Prusse et la Hesse, le règlement définitif du sort des +pays qui longent la rive gauche du Rhin est renvoyé à l'époque de la +pacification générale, ce n'est point par des actes de législation, +c'est uniquement par des actes de diplomatie, amenés par nos victoires +et nécessités par l'épuisement de nos ennemis, que _nous devons nous +assurer la conservation de cette barrière formidable._» + +Après les succès de Bonaparte en Italie, le traité de Campo-Formio, +signé le 17 octobre 1797, confirma en les amplifiant les cessions faites +à la République par le traité de Bâle. Il donnait enfin à la France les +fameuses «limites naturelles» qu'elle réclamait depuis tant de siècles +et pour lesquelles elle venait de combattre héroïquement depuis cinq +ans. + + + * * * * * + + +_Les pétitions de 1797._ + +C'est alors que les populations ripuaires songèrent à demander à la +République tous les droits dont jouissaient les autres départements. +Elles réclamaient leur complète incorporation à la France. Un vaste +pétitionnement s'organisa, sous la direction du commissaire du +gouvernement Rudler, à la fin de l'année 1797[1]. + +Les chefs de famille furent invités à se prononcer sur la nationalité de +leur choix. Aucune pression ne fut exercée sur eux. Aucun de ceux qui +refusèrent de signer ne fut inquiété. Il y en eut des milliers. +Cependant l'immense majorité opta pour la France. + +La pétition de Mayence porte 4.000 signatures dont chacune répond à _un +feu_. Étant donné que la ville n'avait guère que 25.000 habitants, et en +supposant, ce qui n'est pas exagéré, que le feu comptait en moyenne +quatre ou cinq personnes, le père, la mère et deux ou trois enfants, il +apparaît que le nombre des abstentions dut être bien faible, ou même à +peu près nul. + +Le canton de Worstadt donne 1.886 signatures et 354 abstentions. Celui +de Niderolm, 2.157 signatures et 193 abstentions. Celui d'Amweiler, +2.171 signatures et 138 abstentions. La ville de Spire, 426 signatures +et 313 abstentions, mais toutes les communes de ce canton se prononcent +à l'unanimité pour la France. + +Les sentiments exprimés dans ces requêtes sont ardemment patriotiques. +Les signataires font valoir les droits historiques qui les rattachent à +la France. + +Ceux du canton des Deux-Ponts s'expriment ainsi: + +«_Issus des mêmes ancêtres_, imbus des mêmes principes, parce que ce +sont les principes de la raison et de la justice, nous sommes dignes +d'être rangés sous les mêmes lois que les Français.» + +Les habitants du canton de Bingen font allusion à la différence de +caractère qui existe entre la race gauloise de la rive gauche et la race +germanique de la rive droite, et cela est très important: + +«Vos guerriers qui ont tant de fois combattu sur nos champs et qui, +revenant de leurs champs de bataille, se sont alternativement reposés +chez nous, vous diront combien ils ont appris à distinguer les habitants +de la rive gauche de ceux des autres pays conquis, qu'étant à l'abri de +toutes trahisons et hostilités, comme au sein de leurs propres familles, +ils pouvaient se livrer au sommeil avec sécurité; que le plus pauvre +d'entre nous partageait d'un grand cœur le dernier morceau de pain avec +eux...» + +Les gens du canton de Bechtheim écrivent: + +«Déjà nous apercevons que la Mère-Patrie, loin de nous traiter en +ennemis vaincus et de nous tenir plus longtemps sous le joug de la +conquête, s'empresse de nous faire approcher au bonheur de ses enfants +et de bannir pour jamais de notre souvenir les horreurs des pillages, +des évacuations et autres suites de la guerre...» + +[Note 1: Ces pétitions sont conservées aux Archives nationales où +elles constituent des dossiers spéciaux de la série F. Le commandant +Espérandieu en a donné de larges extraits dans son intéressante +brochure: _Le Rhin français_ (Paris, Attinger, 2, rue Antoine-Dubois: +fr. 60). Nous lui empruntons les détails qui suivent.] + + + * * * * * + + +_La France rhénane de 1795 à 1815._ + +Comme le disaient les habitants de Bechtheim, la mère-patrie se montrait +généreuse et libérale envers ses nouveaux enfants. Elle les délivrait +des dîmes, des corvées et des autres charges féodales. Elle leur +permettait, comme la monarchie l'avait fait pour l'Alsace, l'usage de +leur dialecte. Elle les attirait à elle par sa bonté, par le charme +irrésistible de sa brillante civilisation. + +Napoléon observa la même ligne de conduite. Il trouva dans la population +des bords du Rhin d'excellents soldats qui combattirent vaillamment pour +la France et que sa gloire enthousiasmait. Le souvenir du grand homme +entretint au foyer rhénan la flamme du patriotisme français longtemps +après que le pays fut redevenu allemand, et, jusqu'à la fin du XIXe +siècle, nombreux furent ceux que leur aïeul avait bercés au récit des +guerres de l'Empire. Napoléon aimait ces provinces; comme un jour on lui +parlait d'y interdire l'usage de l'allemand, il s'y opposa en disant: +«_Laissez ces braves gens parler leur langue; ils sabrent en français_.» + +Napoléon continua la politique de la Monarchie et de la Révolution sur +la rive gauche du Rhin. Nous avons cité plus haut les paroles mémorables +qu'il a dites sur la nécessité et sur le décret divin de cette frontière +naturelle. Mais son ambition l'emporta trop loin. Il franchit le fleuve +et voulut accaparer la rive droite: il poussa même beaucoup plus avant +et alla se perdre en Russie. + +S'il se fût tenu à «notre limite naturelle», l'Europe ne l'eût pas +inquiété. Elle trouvait en effet fort légitime notre occupation du pays +cisrhénan. + +Longtemps avant ces événements, Frédéric II, roi de Prusse, avait +reconnu notre droit en disant: «_Il serait à désirer que le Rhin pût +continuer à faire la lisière de la monarchie française_.» + +En 1806, à la veille d'Iéna, Frédéric-Guillaume III ne demandait qu'une +chose à Napoléon; c'était de repasser le Rhin dont il ne lui contestait +nullement la rive occidentale. + +De même en avril 1812, avant la campagne de Russie, le czar réclamait +encore que «les armées françaises évacuassent la Prusse et se +retirassent derrière le Rhin.» + +À la conférence de Francfort, avant la campagne de France, Metternich, +au nom des alliés, offre toujours à la France ses limites naturelles et +il les définit ainsi: «_La France sera renfermée entre le Rhin, les +Alpes et les Pyrénées_.» + + + * * * * * + + +_La France rhénane redevient allemande._ + +Autant la France a raison d'exiger la rive gauche du Rhin, autant elle +aurait tort de prétendre à la possession de la rive droite: cette +possession n'aurait d'autre effet que d'attirer la colère de +l'Allemagne, qui la lui enlèverait bientôt et prétendrait à son tour +franchir le fleuve en sens inverse. Cette ambition fut une des erreurs +de Napoléon. L'Europe la lui fit payer chèrement. + +Par les Traités de Vienne et de Paris en 1815 elle enlevait à la France +les provinces cisrhénanes qu'elle partageait entre la Hesse, la Bavière +et la Prusse. On comprend l'avantage fait à la Hesse qui est riveraine +de droite du fleuve, comme aussi la part attribuée à la Bavière qui +avait déjà occupé le Palatinat, mais l'installation de la Prusse +au-dessus de la Moselle était une chose toute nouvelle, un défi +audacieux à la France, et ne reposait que sur le droit du plus fort. La +Prusse n'avait aucune racine dans le pays; elle ne s'y imposa que par la +violence. + +Ici encore on voit la différence entre la manière française et la +manière allemande. En 1797 les populations rhénanes s'étaient données +librement à la France. En 1815 elles ne furent pas consultées. Elles +furent arrachées à la patrie qu'elles aimaient et soumises de force au +caporalisme prussien. + + + + +#IX# + +#L'ALSACE-LORRAINE DE 1870 À 1914# + + +_Le rapt odieux._ + +Le traité de Francfort, signé le 20 mai 1871, enlevait à la France +l'Alsace et une partie de la Lorraine. C'était un rapt plus odieux que +celui du Xe siècle que Richelieu avait qualifié d'usurpation, plus +odieux même que celui de 1815 qui nous avait dépouillés de la plaine +rhénane inférieure, parce que les liens qui nous unissaient aux deux +chères provinces étaient devenus avec le temps plus étroits et plus +sacrés. + +Cet acte était d'autant plus inexcusable que l'Allemagne allait contre +le principe dont elle s'était souvent réclamée, le principe des +nationalités qui implique celui de la liberté des peuples et le droit +pour ceux-ci de se rattacher à la patrie de leur sang et de leur cœur. + +Dans un discours prononcé le 28 mars 1915 à la Ligue de l'Enseignement, +M. Paul Deschanel mettait très bien en lumière la différence qui existe +entre le recouvrement de l'Alsace et de la Lorraine par la France aux +XVIIe et XVIIIe siècles et leur annexion par l'Allemagne en 1871. + +«Depuis quarante-quatre ans, la paix entre la France et l'Allemagne +était nécessairement précaire. La faiblesse du traité de Francfort, +c'était la contradiction entre le principe des nationalités invoqué par +le vainqueur jusqu'à sa victoire et les brutalités de la conquête: +c'était l'antagonisme entre un principe sacré, le droit pour les peuples +de disposer d'eux-mêmes, et la monstrueuse prétention de les asservir +par la force. La protestation des Alsaciens-Lorrains, obligés de quitter +l'Assemblée nationale, le 1er mars 1871, et, trois ans après, de +quitter le Reichstag, qui ne leur permettait pas de voter sur leur +incorporation à l'empire (20 février 1874), fit éclater cette +contradiction au grand jour. + +Lorsque l'Alsace avait été conquise par la France, au XVIIe siècle, +l'empire germanique n'était pas un corps de nation; lorsque l'Alsace +nous fut ravie par la Prusse, au XIXe siècle, elle était partie +intégrante de la conscience française. + +«Quand même un jour la France eût abandonné ceux qui avaient été la +rançon de ses fautes, il n'eût pas dépendu d'elle d'effacer un problème +éternel comme la morale et la justice.» + + + * * * * * + + +_Protestation de Mgr Freppel._ + +Immense fut la consternation de l'Alsace et de la Lorraine lorsqu'elles +furent arrachées à la mère-patrie par le traité de Francfort. + +Ayant appris que l'Allemagne exigeait la cession des deux provinces, un +Alsacien de vieille souche, né à Obernai, Mgr Freppel, évêque d'Angers, +exhalait l'angoisse de la terre natale et cherchait à écarter d'elle le +coup fatal, dans une lettre magnifique et poignante adressée le 12 +février au vieux Guillaume. Nul n'a mieux exprimé le patriotisme +français de l'Alsace et prédit avec plus de clairvoyance les suites +violentes qu'aurait tôt ou tard la brutalité du ravisseur. C'est un +monument historique qu'on nous permettra de rappeler, malgré sa +longueur. + +«SIRE, + +«... La guerre a été favorable à vos armes; vous avez eu la plus haute +fortune militaire qui puisse échoir à un souverain, celle de vaincre les +armées de la France. Ne soyez pas surpris d'entendre dire à un ministre +de l'Évangile qu'il vous reste à vous vaincre vous-même. Autant le +succès peut flatter une âme guerrière, autant la modération après la +victoire a de quoi séduire un cœur généreux. L'Écriture Sainte l'a dit: +«Celui qui sait se dominer est supérieur à celui qui prend des villes.» +Dans la vie des peuples, d'ailleurs, la guerre ne saurait être un +accident; c'est à leur procurer une paix durable que doivent tendre les +efforts de ceux qui les gouvernent. + +«Il semble résulter de divers documents que la cession de l'Alsace +serait l'une des conditions proposées pour la paix future. Si telle +était votre pensée, Sire, je supplierais Votre Majesté de renoncer à un +projet non moins funeste à l'Allemagne qu'à la France. _Croyez-en un +évêque qui vous le dit devant Dieu et la main sur sa conscience: +l'Alsace ne vous appartiendra jamais. Vous pourrez chercher à la réduire +sous le joug; vous ne la dompterez pas_. + +«Ne vous laissez pas induire en erreur par ceux qui voudraient faire +naître dans votre esprit une pareille illusion: j'ai passé en Alsace +vingt-cinq années de ma vie; je suis resté depuis lors en communauté +d'idées et de sentiments avec tous ses enfants; je n'en connais pas un +qui consente à cesser d'être Français. Catholiques ou protestants tous +ont sucé avec le lait de leurs mères l'amour de la France, et cet amour +a été, comme il demeurera, l'une des passions de leur vie. + +«Pasteur d'un diocèse où, certes, le patriotisme est ardent, je n'y ai +pas trouvé, je puis le dire à Votre Majesté, un attachement à la +nationalité française plus vif ni plus profond que dans ma province +natale. Le même esprit vivra, soyez-en sûr, dans la génération qui +s'élève comme dans celles qui suivront: rien ne pourra y faire, les +séductions pas plus que les menaces. Car, pour s'en dépouiller, il leur +faudrait oublier, avec leurs devoirs et leurs intérêts, la mémoire et +jusqu'au nom de leurs pères, qui, pendant deux cents ans, ont vécu, +combattu, triomphé et souffert à côté des fils de la France; et ces +choses-là ne s'oublient point; elles sont sacrées comme la pierre du +temple et la tombe de l'ancêtre. Les épreuves de l'heure ne feront que +resserrer les liens scellés une fois de plus par des sacrifices +réciproques. + +«_L'union de l'Alsace avec la France n'est pas, en effet, une de ces +alliances factices ou purement conventionnelles qui peuvent se rompre +avec le temps et par le hasard des événements: il y a entre l'une et +l'autre identité complète de tendances, d'aspirations nationales, +d'esprit civil et politique. Que la langue allemande se soit conservée +dans une partie du peuple, peu importe, si, depuis deux siècles, cette +langue ne sait plus exprimer que des sentiments français_. + +«Mais qu'importent, encore une fois, des questions qui appartiennent +désormais au domaine de la linguistique et de l'archéologie? Les +Alsaciens, et c'est là le point capital, sont Français de cœur et d'âme; +et, quoi que l'on puisse faire dans l'avenir, les petits-fils des +Kléber, des Kellermann et des Lefebvre n'oublieront jamais le sang qui +coule dans leurs veines. Et dès lors, Sire, j'ose demander à Votre +Majesté de quel profit pourrait être pour l'Allemagne la possession +d'une province sans cesse attirée vers la mère-patrie par ses souvenirs, +par ses affections, par ses espérances et ses vœux? + +«Ne serait-ce pas là une cause d'affaiblissement plutôt qu'un élément de +force? Un sujet permanent de troubles et d'inquiétudes au lieu d'une +garantie de paix et de tranquillité? Et la France, Sire, la France qui +peut être vaincue mais non anéantie, acceptera-t-elle dans l'avenir une +situation qu'on la forcerait de subir aujourd'hui? Pour elle, céder +l'Alsace équivaut au sacrifice d'une mère à laquelle on arrache l'enfant +qui ne veut pas se séparer d'elle. Ce sacrifice l'Assemblée nationale le +fera ou ne le fera pas! Mais ce qu'elle ne pourra pas faire malgré son +bon vouloir et sa sincérité, c'est de détruire dans l'âme des Alsaciens +leur attachement à la mère-patrie; ce qu'elle ne fera jamais, c'est de +fermer une plaie qui restera saignante au cœur de la France. + +«Votre Majesté a trop de pénétration d'esprit pour ne pas voir, avec +toute l'Europe, qu'un pareil démembrement ouvrirait la voie à des +revendications perpétuelles. + +«Au lieu d'opérer un rapprochement qui est dans les vœux de tous, on ne +ferait qu'allumer entre deux grands peuples des haines irréconciliables. +Il est impossible de se le dissimuler, une si grave atteinte portée à +l'intégrité du territoire français laisserait dans les cœurs des +ferments de colère qui éclateraient tôt ou tard et ramèneraient la +guerre avec toutes ses horreurs. Quelle triste perspective pour les deux +pays! Serions-nous donc condamnés à revoir la guerre de Trente Ans à une +époque où les progrès de la civilisation et la multiplicité des +relations industrielles et commerciales semblaient avoir rendu +impossible à jamais le retour de ces luttes fratricides? Et qui donc +voudrait assumer devant Dieu et devant les hommes la responsabilité d'un +pareil souvenir? + +«L'histoire enseigne que les paix durables sont celles qui profitent au +vainqueur sans exaspérer le vaincu. Si Votre Majesté ne cède pas à +l'idée de vouloir séparer de la France une province qui ne veut être +allemande à aucun prix, elle peut assurer la paix pour longtemps. Car, +dans ce cas, nous n'hésitons pas à le dire, il n'y aurait aucun motif +pour la France de reprendre les armes: son passé lui permet d'avouer +sans honte qu'elle a été surprise; et ce qu'elle a pu faire depuis +quatre mois, au milieu d'une désorganisation sans pareille, montre assez +de quoi elle serait capable avec une meilleure direction de ses forces. +Mais, Votre Majesté l'avouera sans peine, la raison et l'intérêt +commandent de ne pas infliger à l'amour-propre national des blessures +incurables. + +«Ce sera notre devoir à nous, ministres de l'Évangile, d'apaiser les +ressentiments qui n'auraient plus de raison d'être; mais, en exigeant +que la France se mutile de ses propres mains, vous nous rendriez, Sire, +la tâche impossible; tous nos efforts échoueraient contre le poids d'une +humiliation intolérable, lors même que la foi et le patriotisme ne nous +feraient pas une obligation de conseiller au pays la mort plutôt que le +déshonneur. + +«Sire, les événements vous ont fait une situation telle qu'un mot de +votre part peut décider pour l'avenir la question de la paix ou de la +guerre en Europe. Ce mot, je le demande à Votre Majesté, comme Alsacien, +pour mes compatriotes qui tiennent à la patrie française par le fond de +leur cœur. Je vous le demande pour la France et pour l'Allemagne, +également lasses de s'entre-tuer sans profit ni pour l'une ni pour +l'autre; j'ose enfin vous le demander au nom de Dieu, dont la volonté ne +saurait être que les nations, faites pour s'entr'aider dans +l'accomplissement de leurs destinées, se poursuivent de leurs haines +réciproques et s'épuisent dans leurs luttes sanglantes. Or, laissez-moi, +en terminant, le répéter avec tout homme qui sait réfléchir: _la France +laissée intacte, c'est la paix assurée pour de longues années; la France +mutilée, c'est la guerre dans l'avenir, quoi que l'on en dise et quoi +que l'on fasse_. Entre ces deux alternatives, Votre Majesté, justement +préoccupée des intérêts de l'Allemagne, ne saurait hésiter un instant. + +«C'est dans cet espoir que j'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre +Majesté, le très humble serviteur. + +«CHARLES-ÉMILE FREPPEL, «_Évêque d'Angers_.» Angers, 12 février 1871. + + +Le vaillant prélat resta toujours fidèle à sa petite patrie. Il ordonna +par son testament que son cœur serait porté à Obernai, quand l'Alsace +serait redevenue française. Voilà bien la tendre délicatesse de l'âme +alsacienne! Ce cœur mort, qui attend depuis vingt-quatre ans l'heure de +la délivrance, tressaillira bientôt au bruit de notre victoire et fera +une douce et triomphale rentrée dans son cher village. Quelle joie pour +lui et quelle joie là-bas quand il passera à travers les houblons et +les sapins qu'il aimait, parmi ses compatriotes qui sont toujours fiers +de lui et lui ont élevé un monument. Tout est plein de son souvenir à +Obernai; tout parle de lui et de la France, comme j'ai pu le constater +en y passant en 1908. + +Je me rappelais un mot qu'il m'avait dit dans ma jeunesse. C'était en +1873; j'avais eu l'honneur de composer et de lire devant lui à Angers +une adresse où je louais son zèle pour la religion et la patrie. Il la +prit de ma main et, lui que nous appelions en souriant _le fougueux +prélat_, me dit cette parole dont je ne fus pas peu fier: «_J'aime cela, +mon ami, ça sent la poudre!_» Cher et noble évêque, grand Alsacien, +grand Français, toute votre vie se résume en ces trois cris: Vive Dieu! +Vive l'Alsace! Vive la France! + + + * * * * * + + +_Protestation des députés Alsaciens-Lorrains_. + +Un autre illustre Alsacien, Émile Keller, député du Haut-Rhin, fit +entendre, au nom de ses collègues et de toute la population des deux +provinces, une protestation solennelle qui restera à la fois comme un +témoignage de la douleur patriotique de l'Alsace-Lorraine et comme un +monument du droit public. C'était le 17 février 1871. Il s'agissait pour +l'Assemblée Nationale de Bordeaux de ratifier ou de rejeter les +premières ouvertures de la paix, c'est-à-dire de décider si la France +voulait ou non continuer la guerre. + +Une partie de l'Assemblée, voyant dans les conditions imposées par +l'Allemagne un sacrifice trop dur et un attentat à l'honneur de la +France, voulait, malgré l'affaiblissement du pays, reprendre les armes. +C'était l'avis des députés des deux provinces menacées. Ils ne voulaient +à aucun prix que leur petite patrie fût séparée de la grande. Ils +affirmaient que la France n'avait pas le droit d'y consentir et que son +consentement était à l'avance frappé de nullité. Aussi l'émotion de +l'Assemblée était intense, lorsque M. Keller, élu le premier sur la +liste du Haut-Rhin par 68.864 voix, et encore revêtu de son uniforme +d'officier, monta à la tribune pour lire la protestation de ses +collègues d'Alsace et de Lorraine, parmi lesquels se trouvait Léon +Gambetta, élu sur les quatre listes du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de la +Meurthe et de la Moselle. Grave et sombre, au milieu d'un silence +solennel, de temps en temps interrompu par des marques de douloureuse +sympathie, Emile Keller lut cette déclaration[1]: + +«I.--L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées. + +«Associées depuis plus de deux siècles à la France dans la bonne comme +dans la mauvaise fortune, ces deux provinces, sans cesse exposées aux +coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifiées pour la grandeur +nationale; elles ont scellé de leur sang l'indissoluble pacte qui les +rattache à l'unité française. Mises aujourd'hui en question par les +prétentions étrangères, elles affirment à travers les obstacles et tous +les dangers, sous le joug même de l'envahisseur, leur inébranlable +fidélité. + +«Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs foyers comme les +soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant, les autres en +combattant, signifient à l'Allemagne et au monde l'immuable volonté de +l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises. _(Bravo! bravo! à +gauche et dans plusieurs autres parties de la salle.)_ + +«II.--La France ne peut consentir ni signer la cession de la Lorraine et +de l'Alsace. _(Très bien!)_ Elle ne peut pas, sans mettre en péril la +continuité de son existence nationale, porter elle-même un coup mortel à +sa propre unité en abandonnant ceux qui ont conquis, par deux cents ans +de dévouement patriotique, le droit d'être défendus par le pays tout +entier contre les entreprises de la Force victorieuse. + +«Une Assemblée, même issue du suffrage universel, ne pourrait invoquer +sa souveraineté, pour couvrir ou ratifier les exigences destructives de +l'unité nationale. _(Approbations à gauche.)_ Elle s'arrogerait un droit +qui n'appartient même pas au peuple réuni dans ses comices. _(Même +mouvement.)_ + +«Un pareil excès de pouvoir, qui aurait pour effet de mutiler la Mère +commune, dénoncerait aux justes sévérités de l'histoire ceux qui s'en +rendraient coupables. + +«La France peut subir les coups de la Force, elle ne peut sanctionner +ses arrêts. _(Applaudissements.)_ + +«III.--L'Europe ne peut permettre ni ratifier l'abandon de l'Alsace et +de la Lorraine. + +«Gardiennes des règles de la justice et du droit des gens, les nations +civilisées ne sauraient rester plus longtemps insensibles au sort de +leurs voisines, sous peine d'être à leur tour victimes des attentats +qu'elles auraient tolérés. L'Europe moderne ne peut laisser saisir un +peuple comme un vil troupeau; elle ne peut rester sourde aux +protestations répétées des populations menacées; elle doit à sa propre +conservation d'interdire de pareils abus de la Force. Elle sait +d'ailleurs que l'unité de la France est aujourd'hui, comme dans le +passé, une garantie de l'ordre général du monde, une barrière contre +l'esprit de conquête et d'invasion. + +«La paix, faite au prix d'une cession de territoire, ne serait qu'une +trêve ruineuse et non une paix définitive. Elle serait pour tous une +cause d'agitation intestine, une provocation légitime et permanente à la +guerre. Et quant à nous, Alsaciens et Lorrains, nous serions prêts à +recommencer la guerre aujourd'hui, demain, à toute heure, à tout +instant. _(Très bien! sur plusieurs bancs.)_ + +«En résumé, l'Alsace et la Lorraine protestent hautement contre toute +cession. La France ne peut la consentir; l'Europe ne peut la +sanctionner. + +«_En foi de quoi nous prenons nos concitoyens de France, les +gouvernements et les peuples du monde entier à témoin que nous tenons +d'avance pour nuls et non avenus tous actes et traités, votes ou +plébiscite, qui consentiraient abandon en faveur de l'Étranger de tout +ou partie de nos provinces de l'Alsace et de la Lorraine_. (Bravos +nombreux.) + +«_Nous proclamons par les présentes à jamais inviolable le droit des +Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française_ +(Très bien!) _et nous jurons tant pour nous que pour nos commettants, +nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement, et +par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs_.» (Bravo! +bravo! Applaudissements répétés sur tous les bancs.) + +M. Welschinger, qui assistait à cette séance, raconte qu'il vit couler +des larmes de bien des yeux et que M. Thiers lui-même, qui devait +combattre la continuation de la guerre, pleurait derrière ses lunettes +d'or en montant à la tribune. La résolution suivante fut adoptée: +«L'Assemblée Nationale, accueillant avec la plus vive sympathie la +déclaration de M. Keller et de ses collègues, s'en remet à la sagesse et +au patriotisme de ses négociateurs.» + +Il était malheureusement évident que la France ne pouvait poursuivre la +résistance à outrance. Une enquête officielle fit connaître d'une +manière certaine que ses forces militaires, armes, munitions, +approvisionnements étaient dans un état lamentable d'infériorité et de +détresse. Le couteau sous la gorge elle dut dire son _fiat_. Elle le +prononça le 1er mars à l'Assemblée de Bordeaux. + +Vainement M. Keller jeta-t-il un dernier cri, un cri sublime de +protestation, qui fit tressaillir tous ses auditeurs. «... On vous dit +qu'on cède à perpétuité l'Alsace. Je vous déclare que l'Alsace restera +française. Au fond du cœur, vous-mêmes le pensez. _(Oui! oui!)_ Oui, +vous pensez que l'Alsace est française. Vous voulez la reconquérir le +plus tôt possible. Vous voulez qu'elle redevienne française et je défie +qui que ce soit de dire le contraire... Avant de quitter cette enceinte, +j'ai tenu à protester, comme Alsacien et comme Français, contre un +traité qui est à la fois une injustice, un mensonge et un déshonneur; et +si l'Assemblée devait le ratifier, j'en appelle à Dieu, vengeur des +causes justes; j'en appelle à la postérité qui nous jugera les uns et +les autres; j'en appelle à tous les peuples qui ne peuvent pas +indéfiniment se laisser vendre comme un vil bétail; j'en appelle enfin à +l'épée des gens de cœur qui, le plus tôt possible, déchireront ce +détestable traité!» _(Applaudissements répétés.)_ + +De son côté, M. Jules Grosjean, troisième élu du Bas-Rhin et ancien +préfet de ce département, montait à la tribune pour s'unir à la +protestation de M. Keller et adresser non pas le dernier adieu, mais le +suprême au revoir, des deux provinces martyres à la mère-patrie. + +«_Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force, +à la domination de l'Étranger, nous avons un dernier devoir à remplir_. + +«_Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose +de nous sans notre consentement_. (Très bien! Très bien!) + +«La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à +chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous +dictera. + +«Au moment de quitter cette enceinte où notre dignité ne nous permet +plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême +que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance +pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre et +d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment +arrachés. (_Vive émotion et applaudissements unanimes_.) + +«Nous vous suivrons de nos vœux et nous attendrons avec une confiance +entière dans l'avenir que la France régénérée reprenne le cours de sa +grande destinée. + +«_Nos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille +commune, conserveront à la France absente de leurs foyers une affection +filiale jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place_.» (Nouveaux +applaudissements.) + +Trois ans plus tard, en 1874, une nouvelle protestation eut lieu, non +plus en France, mais en plein Reichstag, lorsque les quinze députés des +provinces annexées y furent admis. M. Teutsch, député de Saverne et +ancien député du Bas-Rhin à l'Assemblée de Bordeaux, fut leur +porte-parole, en lisant cette proposition: + +«Plaise au Reichstag décider: que les populations d'Alsace-Lorraine, +incorporées sans leur consentement à l'empire d'Allemagne par le traité +de Francfort, seront appelées à se prononcer d'une manière spéciale sur +cette incorporation.» + +L'orateur citait ensuite l'opinion de Bluntschli sur la nullité des +annexions contraires au vœu des habitants, opinion que nous avons +rapportée plus haut, puis il ajoutait: «Vous le voyez, Messieurs, nous +ne trouvons dans les enseignements de la morale et de la justice rien, +absolument rien, qui puisse faire pardonner notre annexion à l'empire. +Notre raison se trouve en cela d'accord avec notre cœur.» + +Il était naturel qu'une Chambre allemande repoussât un appel à des +populations qui auraient voté leur retour à la France: elle aurait pu du +moins, en rejetant la proposition, rendre hommage au sentiment d'honneur +et à la douleur qui l'avaient inspirée. Or elle couvrit de cris et de +sifflets la voix de l'orateur. Taut de bassesse dans la haine +déshonorerait une tribu sauvage. + +[Note 1: Nous l'empruntons à la brochure de M. Henri WELSCHINGER: +_La protestation de l'Alsace-Lorraine_, Paris, Berger-Levrault, 1914.] + + + * * * * * + + +_La fidélité de l'Alsace-Lorraine_. + +Toute autre puissance aurait cherché à guérir la blessure de +l'Alsace-Lorraine à force de douceur et de délicatesse. La Prusse ne +réussit qu'à l'envenimer par sa brutalité. La conquête des cœurs lui est +à jamais interdite. Au rebours de la France elle n'a jamais aimé, ni par +suite su se faire aimer. Lorsque le gros Asmus, épris de Colette, +étalait devant elle ses grâces d'ours mal léché, la petite Messine se +détournait de lui en pensant à la France. + +Je le sais, on a dit qu'elle n'a pas toujours été insensible aux soupirs +d'Asmus, que petit à petit la violence de l'Allemagne lui devenait +douce. C'est une calomnie, et M. l'abbé Wetterlé, dans sa conférence du +27 janvier 1915, a démontré que les faits allégués n'étaient que des +apparences et que le cœur de l'Alsace nous était toujours resté fidèle. +Qu'il y ait eu quelques renégats, comme Zorn de Bulach, c'était +inévitable, mais leur nombre est si insignifiant que la chose n'a aucune +importance. + +Sur une population de 1.800.000 habitants, il y avait ces dernières +années en Alsace-Lorraine 300.000 immigrés allemands qui, naturellement, +détestaient la France, mais qui, évidemment, ne comptent pas dans +l'estimation des sympathies véritablement alsaciennes et lorraines. +Mais comme ils faisaient sonner très haut leur verbe et leurs bottes, on +a été tenté d'attribuer leurs propos et leurs sentiments aux vieux +Alsaciens et Lorrains. + +Ceux-ci, par contre, se taisaient le plus souvent. Ils étaient traqués, +espionnés, châtiés pour le crime de désaffection allemande, regardé +comme un crime de trahison. Il leur fallait vivre cependant et, par +amour pour l'Alsace et pour la France elle-même, garder leur race, +s'attacher à la terre natale pour la rendre un jour à la mère-patrie. + +Des protestations violentes, des révoltes de leur part auraient pu +amener une guerre prématurée entre la France et l'Allemagne, guerre dont +l'issue était fort douteuse et dont leur patriotisme français lui-même +leur défendait d'assumer la responsabilité. M. Wetterlé a fait valoir +cet argument avec autant de force que de sagacité: + +«Si l'Alsace-Lorraine était martyrisée pour sa fidélité à un passé +glorieux, elle ne souhaitait nullement qu'à cause d'elle les horreurs +d'une grande guerre fussent déchaînées sur l'Europe. Elle affirmait sa +volonté de rester elle-même, mais, plutôt que de provoquer d'abominables +hécatombes, elle se serait résignée à souffrir encore davantage. Elle +aimait trop sincèrement la France pour l'exposer aux ruines et aux +deuils d'un conflit dont l'issue lui paraissait douteuse. Patiemment, +elle attendait donc la revanche du droit violé; mais elle ne prétendait +nullement devancer l'heure de la justice[1].» + +Néanmoins, sous cette surface de résignation, il était facile à +l'observateur de constater la persévérance de l'amitié française et la +sourde fermentation de la haine contre l'Allemagne. Les Alsaciens se +délectaient à feuilleter les albums de Hansi et de Zislin où ils +retrouvaient leur âme tendre et ironiste, où ils voyaient étalés dans +leur platitude et leur hideur les ridicules du professeur Knatschke et +les vices des Teutons en général. + +M. René Sudre a raconté, dans le _Matin_, une visite qu'il fit à +Mulhouse en mai 1914. Il revenait du Congrès socialiste international de +Colmar où les Allemands avaient soigneusement écarté la question +d'Alsace-Lorraine et où les autres, des Français égarés dans cette +galère, n'avaient osé la soulever, et il se demandait si le pays n'avait +pas, lui aussi, oublié. Or, il arrivait à Mulhouse un jour de fête: il +vit passer un interminable défilé de sociétés de gymnastique, de +musique, de cyclisme, mais c'était l'allure et la cadence françaises et +nullement le pas de l'oie. D'innombrables bannières frémissaient au +vent, mais pas une n'avait les couleurs germaniques ni l'aigle impérial: +par contre, de toutes les poches sortaient de jolis mouchoirs +tricolores, joyeux et provocants; et, en tête d'un orphéon, un brave +homme narquois portait un énorme bouquet de bluets, de marguerites et +de coquelicots, qu'un policier en casque à pointe avait le bon esprit de +ne pas regarder. À certains jours, malgré le désir de rester dans les +bornes de la prudence, le sentiment national français éclatait avec une +telle véhémence que l'Allemagne entière en frémissait de dépit et +d'inquiétude. + +«On le vit bien, dit l'abbé Wetterlé, aux cérémonies de Noisseville et +de Wissembourg, quand, la Lorraine d'abord, l'Alsace ensuite, élevèrent +de splendides monuments aux soldats morts pour la patrie. Jamais on +n'avait vu chez nous pareil concours de peuple, jamais un recueillement +aussi solennel, jamais une affirmation aussi émouvante du culte du +souvenir. Quand, à Wissembourg (octobre 1909), tomba le voile qui +recouvrait l'imposante statue de la _Gloire_ et que la fanfare sonna la +_Marseillaise_, une émotion intense s'empara de tous les assistants. Les +jeunes gens, après un moment de surprise, entonnèrent bravement l'hymne +national français, tandis que des yeux brouillés de mes voisins, de +vieux parlementaires, tombaient de grosses larmes. Ah! ce refrain chanté +avec tant de confiance par la jeunesse, ces larmes silencieuses qui +sillonnaient les joues des anciens, n'était-ce pas là toute +l'Alsace-Lorraine avec ses impérissables regrets, mais aussi avec ses +généreux espoirs[2]?» + +Parfois, c'était l'arrogance allemande qui servait la cause française +mieux que toutes les propagandes. L'incident de Saverne, les brutalités +insolentes de von Forstner, traitant de _wackes_ les habitants, la +violence de la police sévissant contre des inoffensifs ou contre des +hommes vénérables, couvraient l'Allemagne de ridicule et exaltaient +l'indignation contre elle en même temps que l'amour de la France dans +les cœurs alsaciens-lorrains. + +La rumeur populaire trouva même parfois un solennel écho jusque dans +l'enceinte du Reichstag. En 1896, le député alsacien Jacques Preiss +s'écriait: «Cette paix de cimetière, qui plane sur le pays, dit que +l'Alsace est satisfaite. Mais ce n'est là qu'une apparence: le cœur +garde sa douleur et son espérance.» + +La patrie de Kléber et de Kellermann était donc bien toujours «la petite +France» de Michelet, «plus France que la France». Elle vivait de +souvenir et d'espérance obstinément, inlassablement. Mais ce que nous +venons de dire de l'Alsace s'applique aussi à la Lorraine. On a dit que +ces deux provinces sont deux boulets attachés aux pieds du +pangermanisme, et que, comme rien ne ressemble tant à un boulet qu'un +autre boulet, il suffit de regarder l'une pour connaître l'autre. La +Lorraine est donc aussi française que l'Alsace. Mais voici un trait +délicieux qui montre que les Allemands sont bien édifiés à cet égard. Je +l'emprunte à un article de Maurice Barrès. + +«Un matin, dans la gare de Maubeuge, occupée par les Allemands, arriva +un train sanitaire. On en descendit les blessés et entre autres un +malheureux soldat de la garde prussienne. Demi-mort, à quoi bon le +traîner plus loin? Sa civière fut déposée dans une cour. + +«Passe un major français, un de ceux qu'après la prise de la ville les +Allemands ont gardés pour les aider auprès des malades. Le moribond voit +ce Français, parvient à lui faire signe de s'approcher et fiévreusement +embrasse le pantalon rouge. Un sous-officier boche qui passait haussa +les épaules et dit: «_C'est un Messin!_» + +Sous la trame transparente d'un roman Maurice Barrès nous a donné une +belle tranche d'histoire messine, dans _Colette Baudoche_. Les humbles +femmes qu'il met en scène, polies et mesurées à la française jusque dans +les élans de leur patriotisme, jettent en souriant leurs fléchettes sur +la baudruche du pédantisme prussien, mais comme on sent bien partout +l'impérissable amour qui brûle dans leur cœur pour la France! Sous la +mousse légère de leurs ironies, quel flot puissant de passion +irrédentiste qui s'épanchera un jour de leur cœur dans le cœur de leurs +fils! Le geste de Colette repoussant Asmus est bien, comme le dit la +dernière ligne du livre, «_un geste qui nous appelle_». + +[Note 1: _La Pensée française en Alsace-Lorraine_, par M. l'abbé +WETTERLÉ, p. 35, Paris, Plon-Nourrit.] + +[Note 2: _La Pensée française en Alsace-Lorraine_, par M. l'abbé +WETTERLÉ, p. 41. Paris, Plon-Nourrit.] + + + + +#X# + +#LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE +DE L'ALSACE-LORRAINE# + + +_La joie de la réunion_. + +Et voici que la France a répondu à ce geste. Un an, un an déjà, au +moment où nous écrivons ces lignes, s'est écoulé depuis qu'elle a mis la +main à son épée rédemptrice! Mais les libérateurs ne la déposeront pas +jusqu'à ce qu'ils aient bouté les barbares «hors de toute France»! + +Hors de toute France! C'est le mot charmant de Jeanne d'Arc! Hors de +toute France, c'est hors de l'Alsace, hors de la Lorraine, hors de +toutes les jolies provinces rhénanes qui s'échelonnent de Strasbourg à +la mer du Nord. Les barbares au delà du Rhin, sur la rive droite du +Rhin! Voilà leur place! + +Oui, bientôt, ils auront cessé d'asphyxier de leur haleine physique et +morale notre rive gauche, et nous en serons délivrés pour toujours. Metz +retrouvera sa virginité; ce n'est plus elle seulement, mais +l'Alsace-Lorraine, qui s'appellera Pucelle, et qui n'aura plus à +craindre l'étreinte du reître sanglant. + + + * * * * * + + +_Le statut politique de l'Alsace-Lorraine_. + +_Pas de neutralisation!_ Il faut réunir purement et simplement les deux +vieilles provinces celtiques. On a émis l'idée baroque d'en faire une +sorte d'État-tampon entre la France et l'Allemagne, État dont +l'indépendance et la neutralité seraient garanties par les grandes +puissances. + +C'est là une proposition intolérable. Ce serait une injustice flagrante, +la violation des droits les plus certains et de la France et de l'Alsace +qui réclament toutes deux une union absolue. Ce serait la séparation; +or, on ne peut séparer ainsi une fille et une mère ni supposer sans leur +faire injure qu'elles y puissent consentir. + +Ce serait la conception dangereuse et absurde jadis réalisée par la +constitution du royaume de Lotharingie, royaume instable qui devait +nécessairement pencher vers la France ou l'Allemagne et qui en effet ne +dura pas. Après de douloureuses oscillations, il tomba du côté de +l'Allemagne. + +Il en serait à plus forte raison de même de nos jours, car nous sommes +payés pour savoir quel cas l'Allemagne fait de la neutralité de ses +voisins. Elle chercherait à la première occasion à accaparer +l'Alsace-Lorraine et ce serait de nouveau la guerre. Ce serait donc une +suprême imprudence, une insanité criminelle de ne pas reprendre ces +provinces qui ont besoin de nous comme nous avons besoin d'elles. + +_Pas de referendum non plus!_ + +Arguant de ce principe excellent qu'il faut tenir compte de la volonté +des populations dans le règlement de leur sort, le congrès socialiste +international de Londres (février 1915) a proposé de faire voter les +Alsaciens-Lorrains sur le statut politique et la nationalité qu'ils +préfèrent, de leur offrir le choix entre la France et l'Allemagne. + +Ce referendum est inutile et injurieux pour les intéressés. + +Il y a longtemps que leur choix est fait. Il y en a 300.000 parmi eux +qui voteraient évidemment pour l'Allemagne; ce sont les immigrés +allemands. Mais, en vérité, ce serait par trop fort de permettre aux +oppresseurs de décider du sort des opprimés! Il faudrait alors +logiquement inviter Guillaume lui-même, qui possède des châteaux en +Alsace, à venir déposer son bulletin de vote et à déclarer si, comme +Alsacien, il opte pour la France ou pour l'Allemagne! On ne saurait +s'attarder une minute à une idée aussi saugrenue. Les immigrés qui ne +seraient pas contents d'appartenir à la France n'ont qu'à repasser +précipitamment le Rhin, avec leurs frusques que l'on visitera à la +douane, de peur qu'il ne s'y trouve quelques-unes de nos pendules. + +Les autres, au nombre d'un million et demi, soupirent depuis un +demi-siècle après leur véritable patrie, et nous leur ferions l'injure +de douter de leurs sentiments en leur demandant de les exprimer de +nouveau par un vote! Mais ils les ont exprimés mille et mille fois +depuis 1870 en bravant la schlague! Mille et mille fois ils ont gémi de +la tyrannie des Allemands et nous leur proposerions de s'y soumettre +bénévolement après les en avoir délivrés au prix de quels sacrifices! En +vérité ce serait se moquer des larmes de l'Alsace et du sang de nos +soldats! + +Ce serait exactement comme si, après avoir chassé les barbares des +départements qu'ils occupent actuellement, nous demandions aux habitants +de Lille, de Cambrai, de Saint-Quentin et de Mézières d'opter entre la +France et l'Allemagne dont ils ont connu la douceur et les charmes +depuis un an! On ne demande pas à des fils de choisir entre leur mère et +une marâtre! On ne met pas en délibération un droit clair comme le jour! + +Ce droit, notre droit comme celui de nos frères, Maurice Barrès l'a +exprimé en novembre 1914, en ces quelques lignes simples et limpides +comme un axiome de géométrie: + +«L'Allemagne en nous déclarant la guerre a déchiré le traité de +Francfort et supprimé toutes ses conséquences. Donc nous sommes ramenés +à quarante-quatre ans en arrière. L'Alsace-Lorraine est un pays français +qui vient d'être momentanément occupé par l'ennemi. Il faut la +considérer comme les autres parties de la France que les Allemands +occupent depuis quatre mois.» + +D'ailleurs, nous avons eu la satisfaction d'entendre le gouvernement de +la République affirmer énergiquement cette thèse qui est celle du bon +sens, de la justice et du patriotisme. + +Le 18 février 1915, M. Viviani, président du Conseil, interpellé sur le +vote réclamé par le Congrès socialiste de Londres, déclarait, aux +applaudissements de la Chambre, que «la question n'a pas lieu d'être +posée, puisque les provinces qui nous ont été arrachées par la force +devront nous être rendues, non par l'effet d'une conquête, mais par +l'effet d'une restitution». + +M. Poincaré avait déjà dit, le 7 décembre 1914, que la France voulait +«une paix garantie par la réparation intégrale des droits violés et +prémunie contre les attentats futurs». Cette phrase dit tout: la justice +pour le passé, la sécurité pour l'avenir, voilà nos deux raisons de +reprendre l'Alsace et la Lorraine. + +Dans le discours qu'il a prononcé le 14 juillet 1915 lors de la +translation des cendres de Rouget de l'Isle aux Invalides, le Président +de la République affirmait de nouveau le devoir qu'a la France de +refaire l'intégrité de son territoire. Or, cette intégrité suppose la +reprise non seulement de Lille et de Mézières, mais de Metz et de +Strasbourg. M. Poincaré signalait aussi éloquemment le danger qu'il y +aurait pour nous à nous contenter d'une «paix boiteuse, essoufflée», +qui n'irait pas jusqu'à la satisfaction complète de nos droits. Voici +ces bonnes et fortes paroles: + +«_Mais, puisqu'on nous a contraints à tirer l'épée, nous n'avons pas le +droit, Messieurs, de la remettre au fourreau, avant le jour où nous +aurons vengé nos morts et où la victoire commune des alliés nous +permettra de réparer nos ruines, de refaire la France intégrale et de +nous prémunir efficacement contre le retour périodique des +provocations_. + +«_De quoi demain serait-il fait s'il était possible qu'une paix boiteuse +vînt jamais s'asseoir, essoufflée, sur les décombres de nos villes +détruites? Un nouveau traité draconien serait aussitôt imposé à notre +lassitude et nous tomberions, pour toujours, dans la vassalité +politique, morale et économique de nos ennemis. Industriels, +cultivateurs, ouvriers français seraient à la merci de rivaux +triomphants et la France humiliée s'affaisserait dans le découragement +et dans le mépris d'elle-même_. + +«_Qui donc pourrait s'attarder un instant à de telles visions? Qui donc +oserait faire cette injure au bon sens public et à la clairvoyance +nationale? Il n'est pas un seul de nos soldats, il n'est pas un seul +citoyen, il n'est pas une seule femme de France qui ne comprenne +clairement que tout l'avenir de notre race, et non seulement son +honneur, mais son existence même, sont suspendus aux lourdes minutes de +cette guerre inexorable. Nous avons la volonté de vaincre, nous avons la +certitude de vaincre. Nous avons confiance en notre force et en celle de +nos alliés comme nous avons confiance en notre droit_. + +«_Non, non, que nos ennemis ne s'y trompent pas! Ce n'est pas pour +signer une paix précaire, trève inquiète et fugitive entre une guerre +écourtée et une guerre plus terrible, ce n'est pas pour rester exposée +demain à de nouvelles attaques et à des périls mortels que la France +s'est levée tout entière, frémissante, aux mâles accents de la_ +Marseillaise. + +«_Ce n'est pas pour préparer l'abdication du pays que toutes les +générations rapprochées ont formé une armée de héros, que tant d'actions +d'éclat sont, tous les jours, accomplies, que tant de familles portent +des deuils glorieux et font stoïquement à la Patrie le sacrifice de +leurs plus chères affections. Ce n'est pas pour vivre dans l'abaissement +et pour mourir bientôt dans les remords que le peuple français a déjà +contenu la formidable ruée de l'Allemagne, qu'il a rejeté de la Marne +sur l'Yser l'aile droite de l'ennemi maîtrisé, qu'il a réalisé, depuis +près d'un an, tant de prodiges de grandeur et de beauté_.» + +Voilà, éloquemment exprimé, notre devoir: venger nos morts, réparer nos +ruines, refaire la France intégrale, nous prémunir efficacement contre +le retour périodique des provocations! Mais la France serait-elle +intégrale sans l'Alsace-Lorraine, et serait-elle en sécurité s'il +restait un seul canon allemand sur la rive gauche du Rhin? + + + * * * * * + + +_Le statut religieux de l'Alsace-Lorraine_. + +J'aborde ici une question délicate qui s'agite au plus intime des âmes +alsaciennes et lorraines, dans le tréfonds de leur conscience. Les +populations riveraines du Rhin et de la Moselle ont des traditions +religieuses auxquelles elles sont profondément attachées. Ce serait pour +elles une croix très dure, si elles perdaient, en venant à nous, la +liberté d'y conformer leur conduite. Rien n'est plus angoissant pour des +âmes libres que de sentir un antagonisme s'élever entre leur patriotisme +et leur foi. S'il pouvait y avoir chez nos frères une hésitation à se +rattacher à la France, elle viendrait de cette crainte. + +M. Franck-Chauveau, ancien vice-président du Sénat, a traité cette +question dans ces paroles d'une largeur de vues et d'une franchise +courageuses: + +«Sans doute, si les populations rhénanes deviennent nôtres, nous devrons +apporter dans nos rapports avec elles une sagesse et un doigté auxquels +beaucoup de politiciens ne sont pas habitués. On prétend qu'un certain +nombre de nos parlementaires s'inquiètent des sentiments religieux de +cette population, et qu'ils y trouveraient une objection contre +l'annexion des pays rhénans. En effet, ces pays sont catholiques, et le +Centre, au Reichstag, est composé surtout des représentants des +provinces rhénanes. On raconte même qu'un de nos députés +radicaux-socialistes, parlant des Alsaciens-Lorrains, témoignait une +certaine appréhension et posait cette incroyable question: «Mais comment +voteront-ils?» + +«Nous avons peine à le croire. Si, après les épreuves que nous +traversons, après l'union autour du drapeau, après l'exaltation unanime +des âmes dans le sacrifice, après l'aspiration de tous vers un objet +idéal sublime, les luttes religieuses devaient renaître, si les +persécutions contre tel ou tel groupe de Français devaient continuer, ce +serait triste et ce serait grave. + +«Mais si l'on prétendait appliquer ces procédés à nos frères +d'Alsace-Lorraine, ou aux pays que nous considérons comme une partie +essentielle de la défense nationale, si des esprits étroits voulaient y +porter atteinte à la liberté religieuse, si l'on se refusait à +comprendre la situation, à substituer à la politique de division et de +coterie une politique de tolérance et d'union qui seule peut rattacher +ces populations à la patrie française, ce serait vraiment à désespérer +de notre pays. Et la France, qui s'est montrée si admirable devant +l'agresseur, n'a pas mérité qu'on lui fasse cette injure. Non; elle ne +persécutera pas une partie de ses enfants, elle ne sacrifiera pas à des +intérêts étroits et sectaires les larges vues du patriotisme, elle +appliquera à ses fils reconquis, comme à ses enfants d'adoption, la +seule politique qui puisse les rattacher définitivement à la patrie.» + +Au début de la guerre, dans un des premiers villages où l'autorité +militaire installa une école française, l'instituteur, un brave sergent, +au moment de commencer la classe, voyant les élèves rester debout, les +pria de s'asseoir. Mais les enfants hésitaient, visiblement embarrassés. +Étonné, il leur en demanda la raison. Ils répondirent: «_C'est pour la +prière, Monsieur!_» Le jeune maître qui avait de la présence d'esprit et +du tact reprit: «C'est bien, mes enfants, mais, en France, ce n'est pas +le professeur qui fait la prière. Allons, quel est celui de vous qui va +la dire?» + +Évidemment, l'omission de cet acte religieux eût choqué ces petites +âmes. Voilà, me semble-t-il, l'image de l'impression que produirait +l'hostilité contre les croyances du pays. + +Les Allemands ont eu l'habileté de respecter, de favoriser même ces +croyances. Ils ont laissé subsister le Concordat français de 1801. Le +parlement de Strasbourg a même, par plusieurs lois successives, +généreusement élevé le traitement des ministres des différents cultes, +en le portant à 2.625 francs pour les succursalistes, à 4.000 pour les +rabbins, à 5.500 pour les pasteurs dont les charges sont plus lourdes. + +La loi Falloux, modifiée par des ordonnances en 1873, est toujours en +vigueur. L'enseignement a gardé son caractère confessionnel dans les +écoles primaires, sauf dans quatre communes, dans les lycées et les +collèges et dans les écoles normales d'instituteurs. + +Enfin les congrégations religieuses établies dans le pays y sont +légalement autorisées. + +Cette situation religieuse est totalement différente de celle de la +France. Il serait souverainement imprudent et injuste, de la part du +gouvernement, de la bouleverser. C'est l'opinion d'un grand nombre +d'anticléricaux en deçà et au delà des Vosges. Il y a cependant là une +vraie difficulté et elle ne semble pas pouvoir être solutionnée +autrement que par une entente avec le Saint-Siège. + +L'Alsace-Lorraine compte sur la bonne volonté, l'habileté et la loyauté +de nos hommes d'État. Elle a heureusement une garantie. Ce sont les +paroles qu'ont prononcées les deux hommes les plus qualifiés pour parler +en l'occurrence au nom de notre pays. + +Le général Joffre a dit aux habitants de Thann: + +«_La France apporte, avec les libertés qu'elle a toujours respectées, le +respect de vos libertés à vous, des libertés alsaciennes, de vos +traditions, de vos convictions, de vos mœurs_.» + +Et M. Poincaré a confirmé cette promesse en ces termes: + +«_La France, tout en respectant les traditions et les libertés des +provinces qui lui ont été arrachées par la force, leur rendra leur place +au foyer de la patrie._» + +Ces paroles sont définitives: elles ont la valeur d'une parole +d'honneur, d'un engagement officiel. Elles sont, comme le disait l'abbé +Collin, la charte de l'Alsace-Lorraine. La France n'oubliera pas «_le +pacte de Thann_». + + + + +#XI# + +#LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE +DE LA FRANCE RHÉNANE# + + +_La rive gauche réfractaire à la germanisation._ + +Après le rapt de 1815, l'Allemagne, de nouveau maîtresse des belles +provinces ripuaires, s'efforça de leur faire oublier la France. Mais +elle procéda comme toujours _manu militari_, avec sa violence et sa +lourdeur habituelles. Elle interdit la langue française que l'on +commençait à parler, surtout dans les villes. Elle détruisit les +monuments de nos gloires. Mais tous ses efforts échouèrent. + +Le prussien Schmettau avait dit en 1709 qu'il faudrait «une chaîne de +deux cents ans» pour asservir l'Alsace à l'Allemagne et lui faire +oublier notre pays. On pourrait en dire à peu près autant de la région +voisine qu'habite une race également celtique. Le souvenir français y +est demeuré toujours vivant. Quelques faits vont le prouver. + +En 1865, la Hesse voulut célébrer le cinquantenaire de l'annexion des +terres qu'elle avait acquises au Traité de Vienne. Mais le Conseil +municipal de Mayence refusa à une forte majorité de s'associer à cette +manifestation. Les enfants de ceux qui avaient lutté en 1793 contre la +Prusse et contre la Hesse avaient gardé la nostalgie de la France et, +comme les captifs antiques, ils suspendaient leurs lyres aux branches +des arbres sur les rives du fleuve profané, pour ne pas chanter en +l'honneur de leurs conquérants. + +Cette affection que nous gardait la rive gauche dut être plus vive et +plus profonde qu'on ne l'imagine. Mais un mot de Guillaume Ier nous +en révèle la persistance. Il hésitait en 1871 à annexer +l'Alsace-Lorraine et la raison qu'il en donnait, c'était l'exemple de la +province voisine. «_Jamais,_ disait-il, _nous n'en viendrons à bout. +Rappelez-vous le mal que nous avons eu à germaniser les Rhénans_.» Vers +la fin de sa vie, répondant à des conseillers qui s'impatientaient de +l'esprit réfractaire de l'Alsace-Lorraine, il disait encore: + +«_Les Français n'ont occupé la province rhénane que vingt ans à peine +et, après soixante-dix ans, leurs traces n'y sont pas effacées_.» + +Il paraît que les vieux habitants disent encore qu'ils vont «en Prusse» +pour signifier qu'ils passent sur la rive droite du fleuve. Sa rive +gauche est donc toujours pour eux la France! + +Il faut croire que Bismarck avait conscience de la faillite de la +germanisation dans les provinces rhénanes, car à la veille de Sadowa, +alors qu'il méditait son coup de force contre l'Autriche et ne craignait +que l'opposition de la France, il aurait volontiers, pour gagner la +neutralité de Napoléon, abandonné la rive gauche du Rhin. Il confia un +soir au général italien Govone: «Je suis beaucoup moins Allemand que +Prussien, et je n'aurais aucune difficulté à souscrire la cession à la +France de tout le pays compris entre le Rhin et la Moselle, le +Palatinat, Oldenbourg (enclave de Birkenfeld) et une partie de la +province prussienne.» Dans une conversation avec un autre diplomate, il +parlait même de nous céder toute la rive gauche... Il est probable +qu'après le coup de Sadowa, mis en appétit par la victoire, il ne pensa +plus à nous céder la région cisrhénane et qu'il y pensa encore moins +après 1870. + +Voici encore à cet égard deux anecdotes qui en disent long: + +Le colonel Biottot a écrit: + +«En 1870, je traversai le Palatinat en prisonnier: à une station du +convoi, je me penche à la portière en murmurant: «Où sommes-nous?» Une +voix me répond du dehors: «Dans le département «_du Mont-Tonnerre!!!_» +C'était un membre de la Croix-Rouge de la région offrant ses services. À +Mayence, accueil sympathique; on regrette manifestement notre défaite, +le grand duc de Hesse-Cassel tout le premier. Il nous fait servir un +repas et nous rend visite: souvenir français, influence persistante de +chevalerie, que n'a pu étouffer la barbarie poméranienne!» + +J.-J. Weiss a raconté que, visitant Trèves, en septembre 1871, il fut +pris à partie par un petit homme courbé et cassé qui lui dit sur un ton +de mépris: «Que sont donc devenus les Français pour s'être laissé +battre par les Prussiens?--Mais, lui répliqua l'écrivain, estimez-vous +si peu les Prussiens? Ne l'êtes-vous pas?--_Oui_, dit-il, _sujet +prussien; mais Trévirois et fils de Trévirois. Vous connaissez le +proverbe: Où le Prussien a une fois p..., il ne pousse plus rien! Et +puis, mon père a été soldat du grand Napoléon!_» + + + * * * * * + + +_Le don d'assimilation de la France_. + +Nous avons vu que, en 1865, les autochtones cisrhénans étaient encore +bien fidèles à la France, puisqu'ils refusaient de fêter le +cinquantenaire de leur annexion à l'Allemagne. Mais les cinquante années +écoulées depuis lors n'ont-elles pas effacé notre souvenir? + +Il est certain que la germanisation a dû progresser. Une œuvre, +poursuivie pendant cent ans avec la ténacité que mettent les Allemands à +toutes leurs entreprises ambitieuses, ne peut être tout à fait stérile, +en dépit de leurs maladresses. Il est clair aussi que les circonstances +les ont servis. Le succès prodigieux, obtenu par la Prusse sur +l'Autriche en 1866 et sur la France en 1870, lui a donné un immense +prestige dans le monde entier. Le développement économique de +l'Allemagne, en enrichissant tous les États confédérés dont elle se +compose, les a attachés à sa fortune par le lien de l'intérêt. Il faut +aussi tenir compte de l'immigration qui a recouvert plusieurs contrées +de la rive gauche d'une nuée d'Allemands d'outre-Rhin. Enfin il faut y +ajouter la propagande intellectuelle, littéraire, intense qui +caractérise cette nation. Ces quatre causes, militaire, économique, +ethnique, intellectuelle ont dû agir puissamment au détriment de la +France. + +Cependant, bien des indices permettent de croire qu'elle regagnerait +très facilement et très vite le terrain perdu. + +Cet espoir se fonde sur deux facultés des races en présence, facultés +contradictoires et complémentaires: c'est la faculté d'assimilation +active de la race latine et la faculté d'assimilation passive de la race +germanique. + +La race latine s'assimile très facilement et très vite les races qu'elle +touche, parce qu'elle les prend par l'esprit et par le cœur. Elle les +domine de toute la hauteur de son idéal; elle les séduit par la beauté +et le charme de sa civilisation; elle les attire par l'aménité de son +caractère, par sa bonté et son affection quasi maternelle. Elle les +frappe à son image; elle les latinise. Elle exerce cet empire non +seulement sur ses vaincus, mais sur ses vainqueurs. C'est au fond +l'empire éternel de l'esprit sur la matière, la victoire de l'idée sur +la force. + +L'antiquité avait vu cette chose étrange et qui étonnait Horace, la +Grèce, vaincue par Rome, imposer à Rome sa pensée et sa culture: + +_Graecia capta ferum victorem cepit..._ + +C'était la beauté grecque qui domptait la violence romaine. C'était +l'Hélène éternelle qui, après avoir séduit l'Asie et les vieillards de +Troie, séduisait les forts et les sages de l'Italie. + +Plus tard, Rome domine la Gaule, mais, comme elle s'est transformée, +comme elle ne représente plus seulement la force matérielle, mais aussi +la force morale et spirituelle, elle s'assimile notre patrie, elle lui +donne sa forme divine; la terre de Vercingétorix se latinise. + +Au Ve siècle, la Gaule est envahie et soumise par les Francs. Cette +fois, c'est le phénomène de la Grèce, vaincue et victorieuse de Rome, +qui se renouvelle: + +_Gallia capta ferum victorem cepit..._ + +Les Francs se dégermanisent en se christianisant et la France naît de +là. + +La même vertu opère sur les Wisigoths, les Burgondes, les Lombards, les +Normands, qui se dépouillent eux aussi, à l'exemple des Francs, de leur +barbarie ancestrale et se plient facilement à la discipline +intellectuelle et morale de la France. De là sort une race qui n'a plus +rien de la férocité germanique. + +C'est un phénomène moral qui rappelle certaine réaction chimique; des +acides violents, corrosifs ou toxiques, unis à un métal, à une base, +perdent leur nocivité et forment un sel neutre, doué de nouvelles et +précieuses propriétés. Ainsi l'acide germanique ou même prussique de +certains peuples, neutralisé par la base celtique ou le franc métal +latin, a donné des races parfaites. + +Cette assimilation serait d'autant plus facile sur les populations +ripuaires qu'elles ne sont pas de race gothique ni burgonde, mais de +vieille souche gauloise, sur laquelle s'est greffé le rameau franc. Elle +s'est accomplie avec la plus grande aisance pendant l'occupation +française de 1797 à 1815. Elle aura encore lieu bientôt quand nous +aurons recouvré «nos limites naturelles». + +On se rappelle ce que nous avons dit plus haut sur le type ethnique et +physique de la population. En dehors des bourgs-pourris de l'immigration +allemande, elle n'est germanique qu'à fleur de peau, mais gallo-franque +de sang et de cœur. Si les paysans ont oublié les chartes et les +chroniques des temps mérovingiens, ils ont en revanche entendu parler +sous le chaume de Custine, de Kléber et de Napoléon, sous lesquels ont +servi leurs grands-pères. Plus d'un prendrait encore plaisir, comme en +1870, à répondre à l'étranger lui demandant où il est: «_Département du +Mont-Tonnerre!!!_» + +Il est dans tout ce pays, suivant l'heureuse expression de M. Charles +Maurras, dans _l'Action Française, «des virtualités de développement +français ultérieur_». + + + * * * * * + + +_La Moselle et le Rhin nous désirent._ + +En 1815, lorsque leur pays fut adjugé à l'Allemagne, beaucoup de Rhénans +s'expatrièrent pour ne pas devenir Teutons. Le descendant de l'un de ces +émigrés de vieille souche rhénane écrivait récemment à Maurice Barrès: + +«Mon trisaïeul P.G..., maire de Sarrelouis sous Louis XV, créa dans les +environs de cette ville, ainsi que dans le duché de Nassau-Sarrebruck, +des forges d'acier, des fonderies qui fournirent quantité d'armes et de +munitions aux armées de la République et de l'Empire. Ces établissements +furent annexés à la Prusse en même temps que Sarrelouis et Sarrebruck, à +la suite de la deuxième invasion en 1815. Mon grand-oncle, un ami de +Berryer qui relate le fait dans ses _Mémoires_, ne voulut pas survivre à +la rectification de la frontière et signa son testament: «G..., mort +Français.» Plus tard, mon père, désirant conserver sa nationalité +française, créa de nouvelles usines aux environs de Saint-Avold. Et +celles-ci ayant été à leur tour annexées à l'Allemagne en 1871, nous +sommes venus en Meurthe-et-Moselle...» + +«Voilà, ajoute M. Barrès, qui vous donne une idée, n'est-ce pas, de la +vie qu'à travers les générations on nous fait mener dans l'Est, et on +s'expliquera que nous demandions des garanties! Mais, écoutons encore +les renseignements de mon correspondant: + +«Ayant conservé, me dit-il, de nombreuses relations avec des familles +restées de l'autre côté de la frontière, et même en Prusse, au delà de +l'ancienne limite de 1815, je crois connaître l'esprit des classes +dirigeantes de ces pays. Ces gens ont conservé non seulement des mœurs +et des goûts français, mais encore des relations fréquentes, voire même +intimes, avec les branches de leurs familles demeurées françaises, +habitant la Lorraine et Paris. Je citerai... Avec le temps, ces +familles, qui ont une influence considérable dans le pays, seraient +certainement ralliées à notre domination.» + +«Qu'est-ce que je vous disais! Il n'y a pas, à mon goût, de pays plus +excitants pour l'imagination que la vallée de la Sarre, la divine +Moselle, le grand-duché de Luxembourg, toutes ces terres qui nous +attendent éternellement.» + +M. Diehl, professeur à la Sorbonne, membre de l'Institut et Alsacien, +disait récemment à M. Barrès qu'après la reprise de l'Alsace, il irait +volontiers avec Ernest Lavisse et quelques autres de ses collègues +professer à Strasbourg et il demandait à l'académicien s'il ne voudrait +pas se joindre à eux pour aller, lui aussi, porter la bonne parole à nos +frères rachetés. M. Barrès lui fit, dans l'_Écho de Paris_, cette +réponse où éclate son amour ou même sa préférence à quelques égards +pour les rives de la Moselle avec la certitude qu'il a de les voir +bientôt refrancisées. + +«Ah, mon cher monsieur Diehl, je ferai tout ce que Strasbourg et Metz +voudront; mais quand je rêve, ou plutôt quand je réfléchis, je me vois +surtout m'allant promener librement à Luxembourg, où j'ai déjà des amis, +et plus loin dans ces belles villes de Trèves, de Coblence et plus bas +encore pour y faire aimer la France, car ces populations auront à +choisir de se rattacher à nous et de partager fraternellement notre +existence, ou bien de garder leurs destinées propres sous la garantie +d'une neutralité perpétuelle. + +«Il ne peut plus être question au long de la charmante Moselle et sur la +rive gauche du Rhin d'aucune souveraineté de Bavière, ni de Prusse, +d'aucune pensée pangermaniste. Nous voulons la paix du monde, la +sécurité pour nos fils et pour nos petits-fils. + +«D'ailleurs, nos enfants seront aisément aimés, sur cette rive gauche. +Nos pères y étaient hautement estimés. Ces beaux territoires, soustraits +à la brutalité prussienne, ne tarderont guère à fournir, sous la +discipline française, d'excellents éléments graves, patients, loyaux, +qui s'équilibreront très bien dans notre nation. Je me rappelle, parmi +les jours les plus heureux de ma vie, ceux que j'ai passés à errer en +bicyclette, en bateau, à pied, de Metz à Coblence, parmi ces forêts, ces +montagnes romanesques, ces petits villages tout pleins de souvenirs de +la Révolution et du premier Empire. + +«Je n'étais pas en Allemagne, mais sur des territoires qu'un seul rayon +de soleil de France mettrait au point. Le Rhin est un vieux dieu loyal. +Quand il aura reçu des instructions, il montera très bien la garde pour +notre compte et fera une barrière excellente à la Germanie. Vous verrez, +nous nous assoirons comme des maîtres amicaux sur la rive du fleuve, et +nous ranimerons ce que la Prusse, «le sale peuple» (n'en déplaise au +professeur maboul de l'Université de Bordeaux), a dénaturé et dégradé, +mais qui était bien beau. Nous libérerons le génie de l'Allemagne qu'ont +aimé follement nos pères.» + +Voici un autre rhénan qui exprime le même ardent désir de fêter bientôt +le retour de son pays à la France. Il a écrit à M. Jacques Bainville une +lettre que celui-ci a citée dans l'_Action Française_. + +«Oui, insistez sur la nécessité pour notre pays de retrouver au moins la +France de 1814. Dans bien des coins et bien des familles, il est resté +un vivant souvenir des temps passés et ce sera une surprise pour +beaucoup de constater la facilité d'assimilation par nous de ces terres +qui sont encore sous la botte prussienne. Il n'y a pas seulement le +charbon, il n'y a pas seulement la riche industrie de la vallée de la +_Sarre_. Il y a le souvenir, il y a le sang français, les années +dépensées par Vauban, à Sarrelouis, _chez moi_. Il y a Ney, Grenier, +quinze divisionnaires et généraux de brigade donnés à la France par +cette petite ville et ses environs immédiats. L'an dernier (novembre +1913), nous enterrions, avec quelques amis, le dernier de ces braves, le +général Étienne. Il repose dans le cimetière de son village natal: +_Beaumarais_. Est-ce un nom allemand? Et Vaudrevouge et Bourg-Dauphin et +Picard? Sont-ce des noms allemands encore?... + +«Tout ce pays est peuplé de descendants des colons de Louis XIV. Ney, +Grenier, Leroy, Donnevert, Beauchamp, Bertinchamp, Cordier, Landry, sont +des noms que vous retrouverez sur toutes les échoppes de Sarrelouis. + +«Pensez à ma famille maternelle, les..., les..., qui sont restés sur la +brèche depuis cent ans, alors que toutes les vieilles familles +s'éteignaient peu à peu; nous nous sommes passé le flambeau de +génération en génération, au milieu de quels sacrifices et de quels +déboires! Est-ce pour échouer au port? + +«Grand Dieu, non, je l'espère. S'il fallait renoncer à cet espoir, nos +morts sortiraient de leur tombe pour maudire les _petits Français_ qui +les auraient laissés en terre étrangère...» + +M. Jacques Bainville ajoute éloquemment: + +«N'est-elle pas profondément dramatique cette protestation d'un soldat +de 1915 contre les cruels abandons de 1815? Ce sont trois générations +qui crient à travers les lignes de cette lettre. Ce sont des voix +d'outre-tombe qui parlent par la bouche de ce contemporain... + +«Alors (car c'est le moment de faire appel à tous les sentiments, à +toutes les forces) on peut demander à Gustave Hervé, qui se réclame si +souvent de la tradition révolutionnaire, s'il a oublié que, tout le long +du XIXe siècle (jusqu'à 1870, ô ironie!), l'abolition des traités de +1815 et la reprise des territoires perdus après Waterloo ont été +l'article fondamental du programme des démocrates français. Ah! ce ne +sont pas seulement les vieilles familles françaises de Sarrelouis qui se +retourneront dans la tombe en écoutant les sarcasmes d'Hervé sur la rive +gauche du Rhin. C'est Armand Carrel, c'est Armand Marrast, c'est Louis +Blanc, Barbès, Blanqui, tous ceux qui ne séparaient pas de leur +propagande pour la Révolution, et la République le sentiment national, +tous ceux pour qui le premier devoir de la France libérale devait être +d'achever la nation et de lui rendre les Français séparés de leurs +frères et tombés sous le despotisme étranger...» + + + * * * * * + + +_Le mariage de Colette et d'Asmus_. + +Il y a en terre mosellane et rhénane des gens de souche celtique mais +que des siècles de kultur ont plus ou moins profondément germanisés; il +y en a aussi qui sont de purs Allemands immigrés depuis plus ou moins de +générations. Eh bien, je crois que le don d'assimilation, le charme de +la race latine, opérera même sur ceux-là. + +Ils éprouveront bientôt, au contact intime de notre civilisation, cet +étonnement ému qui saisit le gros Asmus, tout frais émoulu de ses +pédantes Universités, à son arrivée à Metz et dans sa visite à la place +Stanislas de Nancy. Ils voudront se hausser à cette finesse de la vraie +culture que l'on ne soupçonne pas en Poméranie ni même sous l'allée des +Tilleuls. + +Ce sont bien les deux races éternellement antagonistes que Maurice +Barrès a mises en regard dans son roman. Mais il peut arriver que leur +antagonisme cesse à certains jours et que l'une soit attirée vers +l'autre par une mystérieuse sympathie. C'est le sentiment qu'éprouve +Asmus. Sous le clair regard de Colette, il sent fondre son pangermanisme +comme sous un rayon de soleil et il oublie la savante demoiselle de +Kœnigsberg. La petite Messine elle aussi est troublée et il semble +presque qu'elle va dire oui, quand un sursaut de sa race, un tour de +sang, lui fait dire non. C'est là le sentiment patriotique que Maurice +Barrès a voulu mettre en relief et auquel il faut applaudir. + +Et cependant, à la réflexion, on se demande si une autre solution, dont +l'auteur lui-même nous fournit les éléments, eût été contraire au +patriotisme. Si un mariage avait eu lieu, n'est-ce pas Colette, et en +elle la France, qui aurait conquis et assimilé le Germain? + +C'était la pensée que Jaurès exprimait ainsi: + +«Est-il possible, écrivait-il, qu'une Colette et qu'un Ehrmann, qui +parviennent à imprimer jusque dans l'esprit du vainqueur une noble image +de la France, s'obstinent à repousser ceux sur qui le charme français +aura opéré? Entre M. Ehrmann et l'élite des Allemands immigrés, il se +créera un lien subtil et fort, une communication d'ordre supérieur, et +l'idée viendra un jour à ce jeune homme que cette mutuelle sympathie +pourrait s'élargir jusqu'à envelopper les deux nations. Et Colette? Elle +refuse de se marier avec Asmus, soit. Mais elle a hésité; on a entrevu +que si elle épousait Asmus elle travaillerait avec lui à réconcilier +Français et Allemands, et par là le livre de M. Barrès nous prédispose à +l'indulgence... + +«Ainsi, concluait Jaurès en interpellant M. Barrès, parce que vous avez +le sens de la vie, vous ne pouvez enfermer l'ample mouvement des choses +dans les formules étroites que vous préférez. Vous vous démentez et vous +vous dépassez vous-même, à votre insu, en nous suggérant, malgré que +vous en ayez, l'idée d'une revanche plus haute, celle du génie français +parvenant à se faire comprendre du génie allemand et à le combattre.» + +«Je n'ai jamais oublié, continue Barrès, cet article de Jaurès. Il est +de grande portée. Étant donnée l'opposition de ses idées doctrinales et +de mes idées propres, les faits sur lesquels nous nous accordions +prenaient à mes yeux une rare valeur. La civilisation française dans +les pays annexés conquiert les Allemands, s'impose à leurs professeurs, +transforme leurs mœurs, voilà ce que Jaurès me concédait, en ajoutant +qu'il avait bien pu en être toujours ainsi. + +«Il se pourrait bien, disait-il, que depuis deux mille ans, il y eût, de +ce côté-ci du Rhin, des Colette qui ne veulent pas épouser des Asmus. +Quand par force le mariage s'est accompli M. Asmus, après s'être fait +appeler quelque temps M. Asmus-Baudoche, s'est trouvé, un beau jour, +Baudoche tout court, ne voulant plus rien savoir des Asmus.» + +Jaurès allait trop loin. Il voulait un colossal mariage entre la France +et l'Empire allemand, mariage où la France aurait tout sacrifié, mais où +elle aurait, en revanche, fécondé de sa grâce le génie du Reître. Ce fut +là, comme dit Barrès, «l'effroyable chimère» du tribun socialiste, car +le Reître, quand il est chez lui, est brutal et rappelle un peu trop +Barbe-Bleue. Mais quand il n'est pas chez lui, il est en effet maniable +et civilisable. + +Jamais nous ne dégermaniserons la Germanie chez elle. Là où elle est +indépendante, elle est trop orgueilleuse pour se laisser polir par une +idée étrangère. Quand les Allemands opèrent par masses compactes, en +temps de paix comme à la guerre, ils sont impénétrables, ils se +défendent: aucun souffle du dehors ne peut circuler dans cette forêt +touffue. Au contraire, quand ils sont à l'étranger, sans espoir de +pouvoir l'emporter par l'espionnage et la trahison, ils sont dociles, +serviles même et éminemment assimilables. + +«C'est, dit Onésime Reclus, celui de tous les peuples qui se confond le +plus vite avec les citoyens de son pays d'émigration. Personne ne dit +mieux que lui: La patrie c'est là où l'on est bien! La patrie n'est pas +où je naquis, mais où je mange. Ils disent en leur langue: Je chante la +chanson de celui dont je mange le pain: _Wessen brod ich esse, dessen +Liede ich singe._ Ils n'ont de force, de vitalité, de durée qu'en masse +et, comme on sait, c'est ainsi qu'ils vont à l'assaut. Partout, en +France, en Italie, en Algérie, aux États-Unis, en Canada, en Argentine, +en Chili, leur disparition ne demande qu'une ou deux générations[1].» + +Et c'est pourquoi le rêve de Jaurès, ramené à une plus modeste échelle, +ne serait pas une chimère. Le Germain ou le Germanisé, chez nous, en +terre rhénane de rive gauche, serait vite francisé. + +C'était aussi la pensée de Frédéric Mistral. Le poète de Mireille +écrivait à Barrès, à propos de _Colette Baudoche_, cette lettre curieuse +et de grand sens: + +«_Vous rendez si sympathiques le terroir et la race (de Metz) que le bon +gros Allemand Frédéric Asmus est vaincu en peu de temps, et vaincu de +façon si naturelle et si honnête qu'on regrette vraiment la maussaderie +finale de la petite Colette. Étant donné que le germanisme finit +toujours par se fondre dans la latinité,--à preuve la fusion rapide des +innombrables envahisseurs de l'empire romain,--il est certain que, par +le seul effet des influences naturelles, les immigrés allemands sont +destinés à faire des fils et petits-fils lorrains, et par eux la +Lorraine reprendra son autonomie. Je remarque en Provence que les fils +des Métèques sont généralement plus ardents que les indigènes de vieille +roche. C'est le mystère de la greffe. Donc j'aurais vu avec plaisir le +bon docteur Asmus contribuer à repeupler Metz de jeunes patriotes. Il +méritait bien cette jolie récompense.» + +Changez Metz; mettez à la place Trèves, Mayence, Coblence, même Cologne +et Aix-la-Chapelle, ce sera encore vrai. + +Encore une fois, il s'agit d'une opération restreinte et tentée dans des +conditions spéciales; nous ne prétendons pas conquérir l'Allemagne et la +dégermaniser chez elle. Colette aurait tort d'aller essayer son pouvoir +sur la rive droite: mais la rive gauche lui appartient, et, en +descendant le Rhin, de Strasbourg à Cologne, elle porte partout avec +elle le sceptre de la beauté latine. + +L'académicien en convient, me semble-t-il, quand il écrit, dans le même +article si suggestif que je viens d'exploiter: + +«C'est l'opération que nous réussirons à Trèves et à Coblence et dans +toutes ces charmantes petites villes de la basse Moselle. Aisément, par +la douceur de la vie française que nous y transporterons, nous ferons le +plus beau mariage. Des unions, qui n'étaient pas possibles à Strasbourg +et à Metz, le deviendront; car il y a la manière, et ce ne sera plus la +manière prussienne. Ils étaient légion, hier, les Allemands qui se +tournaient vers nous comme les plantes vers le soleil. Le dur génie +destructeur de la Prusse les contrariait, les contraignait, les +dénaturait. Libérés de cette barbare tutelle, les bords du Rhin, trop +heureux de respirer à leur aise, prendront leur libre rythme, aisément +accordé au nôtre. + +«_Dans l'intérieur de notre frontière rhénane_ pourra s'épanouir, avec +le temps, le rêve de Mistral, qui ne voulait pas comprendre les +obligations que l'honneur imposait aux filles d'Alsace et de Lorraine et +qui souhaitait le mélange des deux races pour le profit du monde +français et latin.» + +[Note 1: Onésime RECLUS, _Le Rhin français, annexion de la rive +gauche_, p. 75. Paris, Attinger, 1915.] + + + + +#XII# + +#L'AGRANDISSEMENT DE LA BELGIQUE# + + +_La Belgique doit s'agrandir_. + +Après la cruelle expérience qu'elle vient de faire de la bonne foi +germanique, la Belgique ne peut plus se fier à la parole de l'Allemagne. +Elle _doit_ pouvoir _se défendre_ et par conséquent elle _doit se +fortifier_ et pour cela _s'agrandir_. + +Sans doute, l'Allemagne vaincue sera bientôt affaiblie, ruinée par la +guerre et désarmée par les conditions qui lui seront imposées; sans +doute les puissances actuellement coalisées contre elle continueront +pendant la paix à se tenir étroitement unies et à veiller au salut de +l'univers, en empêchant l'ennemi commun de se relever; sans doute aussi, +par conséquent, la Belgique pourra compter sur leur assistance pour +sauvegarder son intégrité et son indépendance contre une nouvelle +agression de l'Est. Mais elle aurait tort de s'en tenir là et de compter +sur une neutralité, même garantie par les grands États, dont elle sait +le cas que l'on fait à Berlin. Elle doit se dire que l'Allemagne +cherchera à se refaire et à se venger. Elle doit prendre toutes les +précautions possibles: et la meilleure c'est la force personnelle et non +le secours d'autrui. + +Elle se suiciderait, si elle refusait les moyens que lui offrira la +commune victoire des Alliés de se rendre inattaquable. C'est pour elle +une nécessité vitale, un devoir de conscience patriotique, de les +employer tous. C'est aussi un devoir international, devoir qu'elle a +contracté envers l'Europe. Sa chute entraînerait de nouvelles +catastrophes mondiales dont nous ne nous voulons plus et qu'elle doit +s'éviter et nous éviter. + +Pour écarter ce danger, on ne lui demande qu'un seul sacrifice, celui de +sa modestie. On ne lui demande que de se laisser enrichir et agrandir. +Elle doit accepter les terres que lui offriront les Alliés, à savoir la +partie de la Prusse rhénane située au nord de l'Eifel, riche contrée qui +comprend Aix-la-Chapelle, Cologne et Crefeld, plus certaines +rectifications de frontières du côté de la Hollande et du Luxembourg, +dont nous parlons plus bas. + + + * * * * * + + +_Objection: la question des races._ + +Il paraît que la chose ne va pas toute seule. Un certain nombre de +Belges voient de mauvais œil cet accroissement de territoire. Ils +estiment que leur nation n'est pas assez nombreuse, pas assez forte pour +s'assimiler la population relativement considérable de la région +rhénane. Elle a déjà la race flamande et la race wallone qui ne +s'entendent pas trop bien. La race teutonique ne serait-elle pas un +troisième élément hostile, un ferment de division morale et politique, +une cause de perpétuelles perturbations? + +C'est entendu, ce danger existe. Mais entre deux maux il faut choisir le +moindre. Or le danger d'une nouvelle invasion barbare, le danger de +laisser l'Allemagne puissante et vindicative à ses portes, le danger de +rester une petite nation exposée à tous les coups, soumise à tous les +affronts et à toutes les servitudes, menacée tous les jours d'une mort +peu glorieuse, nous semble autrement grave pour la vie et l'honneur de +la Belgique que le danger de complications intérieures qu'elle peut +d'ailleurs écarter pour une grande part. + +En effet, avec l'habileté et le doigté dont elle a souvent fait preuve, +elle peut atténuer, sinon faire disparaître complètement le mal. La race +allemande est servile; elle se courbe sous la force; elle accepte +facilement le régime qui lui parle de haut. C'est la plus assimilable de +toutes les races. Elle l'a montré dans le passé. La barbarie des Francs, +des Burgondes, des Wisigoths a fondu comme la glace au rayonnement de la +civilisation gallo-romaine. Le fier Sicambre est devenu le doux +Sicambre, _mitis Sicamber_, de saint Remy. Les gens d'Aix-la-Chapelle et +de Cologne se feront parfaitement avec le temps au régime belge. + +Nous n'avons pas à entrer ici dans les problèmes que soulèvera la vie +intérieure de la Belgique agrandie. Ses hommes d'État ont souvent fait +preuve d'un haut sens politique. Ils sauront faire régner la paix et +l'harmonie entre les races de leur nation. Les Flamands et les Wallons +y contribueront en s'unissant, comme ils le font surtout depuis la +guerre. Ils sont capables de tous les efforts que leur demande le +patriotisme. Ce sentiment ne sera pas amoindri chez eux par l'adjonction +d'un troisième élément de population. Les Ripuaires se mettront vite au +pas, plus vite qu'ils ne se sont mis au pas de l'oie après leur annexion +à la Prusse en 1815. + +Cependant la Belgique est à la fois juge et partie dans cette grave +question. Nous pouvons lui exposer notre point de vue: à elle de dire le +dernier mot. Si, malgré tout, elle ne veut pas d'annexion, on ne l'y +peut contraindre. Toutefois, il existe un petit territoire au moins +qu'elle sera certainement heureuse de reprendre, celui de _Malmédy_ et +de _Montjoie_ qui a été détaché du pays de Liége et réuni contre toute +raison et tout droit à la Prusse par le traité de Vienne: c'est une +population entièrement wallonne. + +_Quant à la Prusse rhénane septentrionale, si nos voisins n'en veulent +pas, la France avisera à un autre moyen d'en éliminer le virus +germanique. Elle devra ou bien établir un gouvernement ou un principat +entièrement soumis à son protectorat, ou bien se l'annexer purement et +simplement, comme elle le fit en 1797: nous avons vu qu'elle y a tous +les droits. C'est, semble-t-il, le parti le plus simple et qui créerait +le moins de difficultés._ + + + * * * * * + + +_La question du Limbourg._ + +Enfin, il est une rectification de frontière qui doit également être +envisagée: au nord-est celle du Limbourg, au sud-est celle du +Luxembourg. + +Le Limbourg a été en 1839 très maladroitement partagé entre la Belgique +et la Hollande. Prenez une carte, vous verrez que la partie méridionale +du Limbourg hollandais, qui contient Maëstricht, est placée de guingois +sur le flanc du Limbourg belge et forme une sorte de poche bizarre, +excentrique, qui déborde de la Hollande pour pénétrer dans les chairs de +la Belgique. La ville de Maëstricht avec son territoire revient donc à +celle-ci par droit de configuration géographique, sans compter que, +ayant fait jadis partie de la principauté de Liége, elle lui revient +aussi par droit historique. + +Ce modeste accroissement ne peut soulever de la part de la Belgique une +objection semblable à celle que fait naître l'annexion de la Prusse +rhénane, car il ne s'agit ni de la Prusse, ni du Rhin, mais d'une ville +meusienne, d'un territoire restreint, facilement assimilable pour la +Belgique en raison des affinités de langue, de race et de mœurs qu'il +lui offre. + +La seule difficulté que l'on puisse craindre surgirait du côté de la +Hollande dont le consentement est évidemment nécessaire. Mais il semble +qu'elle ne le refuserait pas, si on lui offrait en compensation la Frise +allemande qui est beaucoup plus vaste et qui compléterait d'ailleurs +avantageusement la Frise hollandaise. Cette province est est un bien en +quelque sorte patrimonial de la Hollande, bien qui lui a été arraché et +qu'elle doit être heureuse de recouvrer. + +Au sud-est est le grand-duché de Luxembourg. Mais, comme sa possession +intéresse également la France, la question mérite d'être traitée à part. + + + + +#XIII# + +#LA QUESTION DU LUXEMBOURG# + + +La question du Luxembourg ne saurait être éludée. Il n'est indifférent à +personne que ce petit État placé sur la grande route de la France et de +l'Allemagne subisse l'influence de l'une ou de l'autre de ces +puissances. + +Trois solutions seulement sont acceptables du point de vue de notre +sécurité et de la paix générale: ou sa réunion à la Belgique, ou son +annexion par la France, ou sa neutralité sous le protectorat de la +France. Quelles sont les raisons qui militent pour ou contre chacune de +ces solutions? + + + * * * * * + + +_La réunion à la Belgique._ + +Cette solution ne manque pas de bases historique et juridique. Les deux +pays ont été longtemps unis dans les divers partages qui ont été faits +de la Lotharingie. Le duché a une situation intermédiaire entre la +Haute-Lorraine qui est française et la Basse-Lorraine ou Lothier d'où +est sortie la Belgique. Il a presque toujours suivi le sort de cette +nation: il a appartenu comme elle à l'Empire germanique, à la maison de +Bourgogne, à la maison de Habsbourg, à la France sous la Révolution et +l'Empire; il a fait avec elle partie du royaume des Pays-Bas de 1815 à +1830; il s'est révolté avec elle contre la Hollande. Une moitié du pays +a été donnée à la Belgique en 1830 et forme depuis lors le Luxembourg +belge: l'autre moitié compléterait harmonieusement cette province. +L'Europe pourrait donc l'offrir au roi Albert. Quant au droit de la +maison de Nassau nous en parlerons plus loin. + +Mais les mêmes raisons qui font hésiter la Belgique à prendre Cologne +pourraient aussi la faire reculer devant l'annexion du Luxembourg. Et +puis, à parler franchement, il nous semble que ses droits et ses +intérêts le cèdent ici à ceux de la France. + + + * * * * * + + +_L'annexion par la France._ + +L'annexion par la France aurait pour elle un droit historique et +l'intérêt de notre défense nationale. + +Le Luxembourg fut d'abord gaulois pendant des siècles et jusqu'à la fin +de l'époque carolingienne. Au XVe siècle il échappa à l'Empire +germanique pour passer à la maison française de Bourgogne, puis, par +l'héritière de cette maison, à celle de Habsbourg. Une partie du pays, +qui comprenait Thionville et Montmédy, nous fut cédée en 1659 par le +traité des Pyrénées. En 1684, Louis XIV s'empara de la ville même de +Luxembourg dont Vauban fit la place la plus forte de l'Europe. Après +treize ans de possession, Louis XIV la retrocéda avec regrets à +l'Espagne au traité de Ryswick en 1697. + +Vauban s'intéressait vivement à la possession du Luxembourg. Quand la +ville tomba en notre pouvoir en 1684, il fit éclater son enthousiasme en +ces termes: «C'est la plus glorieuse conquête que le roi ait jamais +faite, qui mettra notre frontière en tel état que les Allemands ne +pourront jamais attaquer le royaume par ce côté-là.» Quand nous dùmes +abandonner la place en 1697, Vauban en conçut un profond chagrin et la +plus vive indignation: «Nous fournissons, écrivait-il, à nos ennemis de +quoi nous donner les étrivières... Nous perdons pour jamais l'occasion +de nous borner par le Rhin.» + +Nous avons de nouveau possédé le Luxembourg pendant vingt ans sous la +Révolution et sous l'Empire. Il formait alors le département des Forêts. + +Il nous fut enlevé en 1815 et fit partie, avec la Belgique et la +Hollande, du royaume des Pays-Bas. En 1831, après la révolution de +Belgique, il fut partagé, comme nous l'avons vu, entre ce pays et la +Hollande. Le roi de Hollande, Guillaume Ier, garda une partie du +Luxembourg avec le titre de grand-duc. Mais la ville faisait +militairement partie de la Confédération germanique et avait une +garnison allemande. En 1842, le Luxembourg entra dans le Zollverein et +par là se germanisa de plus en plus. En 1866, la Confédération +germanique ayant été dissoute, Napoléon III demanda le retrait des +troupes allemandes et songea à obtenir de la Hollande la cession du +grand-duché. La guerre faillit à cette occasion éclater en 1867 entre la +France et la Prusse. Mais, la même année, la Conférence de Londres +neutralisa le Luxembourg, sous la garantie des grandes puissances et +sous la souveraineté personnelle de Guillaume III, roi de Hollande. + +L'Allemagne continua cependant à tenir ce petit pays sous sa tutelle. En +1871, elle acquit l'exploitation de ses chemins de fer. + +En 1890, Guillaume III étant mort sans héritier mâle, le Luxembourg +passa par droit de succession à son parent Adolphe de Nassau. Ce prince +avait été, en 1866, dépouillé de ses États héréditaires par la Prusse +contre laquelle il s'était déclaré pendant la guerre d'Autriche. Mais, +en 1890, la Prusse ne s'opposa point à ce qu'il recueillit l'héritage du +roi de Hollande et cette gracieuseté amena une réconciliation entre les +Nassau et les Hohenzollern. La Grande-Duchesse actuelle, Marie, est la +fille, d'Adolphe. + +Voilà donc un pays qui pendant longtemps et à plusieurs reprises a été +français et qui est aujourd'hui prussianisé. Il y a là un danger. Si la +citadelle de Vauban a été démantelée en 1867, la position stratégique de +la ville est toujours très importante. Elle barre le chemin entre Meuse +et Moselle. Elle ouvre ou ferme l'accès de l'Argonne, de Châlons et de +Paris. + +En 1792, le duc de Brunswick partit de Coblence, remonta la Moselle, +masqua à sa gauche la Lorraine par un corps de troupes et, choisissant +Luxembourg comme base d'opération, se lança de là par Longwy et Verdun +vers le cœur de la Champagne. + +En 1914, les Allemands, en violant le territoire du Grand-Duché, ont +prouvé qu'il avait gardé son importance militaire pour ou contre nous. +C'est donc pour la France une impérieuse nécessité de s'en emparer ou du +moins d'empêcher qu'il ne reste au pouvoir de l'Allemagne. + + + * * * * * + + +_L'éviction de la Maison de Nassau._ + +L'annexion du Luxembourg à la Belgique ou à la France emporterait tout +d'abord l'éviction de la maison de Nassau. Mais serait-ce là un geste +bien élégant? Ne serait-ce pas une violence peu en harmonie avec nos +habitudes chevaleresques et même avec nos principes de justice et de +liberté? + +On peut répondre à cette objection par un argument topique. Guillaume +Ier n'a pas hésité un instant en 1866 à dépouiller de ses États +héréditaires cette maison de Nassau, une des plus anciennes et des plus +fameuses de l'Europe, simplement parce qu'elle s'était déclarée pour +l'Autriche contre la Prusse. Il chassa brutalement Adolphe et s'annexa +son duché. Il est vrai que, en 1890, Adolphe ayant hérité de son parent +le roi Guillaume III de Hollande le grand-duché de Luxembourg, la Prusse +daigna lui permettre d'entrer en possession de cet héritage. Les deux +familles se réconcilièrent à cette occasion, mais le Hohenzollern +roublard garda sa proie de la rive droite en permettant au Nassau de +s'installer sur la rive gauche. + +Dès lors pourquoi la France serait-elle plus galante que l'Allemagne +envers une famille allemande? Pourquoi serait-elle tenue de dédommager +des Teutons du tort que leur ont fait d'autres Teutons? Si les Nassau +ont un droit dynastique, c'est avant tout sur la vieille principauté +d'où ils tirent leur nom et sur laquelle ils ont régné sept cents ans. +Que la Prusse leur rende ce qu'elle leur a volé sur la rive droite et +qu'elle nous laisse la rive gauche qui ne lui appartient pas. Si les +diplomates tiennent à ne pas contrister la Grande-Duchesse Marie, ils +n'auraient qu'à condamner Guillaume à lui restituer le duché de Nassau. + +Le droit de cette princesse sur le Luxembourg découle de celui de la +maison royale de Hollande, branche cadette de la maison de Nassau. Or si +l'on pèse ce droit hollandais, il est permis de le trouver fort léger. +C'est en 1815 que l'Europe, sous l'influence de la Prusse, enleva le +Luxembourg à la France pour l'offrir au souverain des Pays-Bas. Elle ne +fit pas tant de façons pour nous dépouiller. Pourquoi en 1915 +aurions-nous plus de scrupules, si nous jugeons que la possession d'un +pays qui fut notre si longtemps est aujourd'hui indispensable à notre +sécurité? + +Une autre raison pourrait s'ajouter à celles que nous venons d'exposer +de remercier la dynastie régnante: c'est l'attitude qu'elle a prise avec +son gouvernement dans la guerre actuelle. On a dit que, sous les dehors +d'une résistance et d'une protestation pour la forme, elle a eu des +complaisances excessives pour les envahisseurs. On a critiqué certaines +démarches de M. Eyschen, le ministre omnipotent, et la facilité avec +laquelle la jeune Grande-Duchesse a accepté les compensations offertes +par l'Allemagne et les bouquets de roses de Guillaume II. Il lui était +peut-être difficile de refuser des fleurs, mais s'il est vrai que le +grand-duché a manqué aux devoirs d'une loyale neutralité, ce serait sans +doute un facteur important qui légitimerait des représailles et surtout +des mesures de prudence pour l'avenir. Toutefois, il est difficile au +public de savoir la vérité à cet égard et il est possible qu'il n'y ait +là que des bruits malveillants: or, des on-dit ne peuvent baser une +action politique digne et sérieuse. Les gouvernements alliés savent sans +doute mieux que nous à quoi s'en tenir sur la loyauté du gouvernement +luxembourgeois, et leur sagesse en tiendra compte dans la mesure qui +convient. + +Mais les autres raisons que nous avons données, et qui sont d'un ordre +plus élevé et plus général, suffisent à motiver notre reprise de ce +pays, si les Alliés jugent à propos de la décider. Je sais bien, comme +l'a dit le poète, qu'il ne faut pas frapper une femme, même avec une +fleur; mais serait-ce frapper la Grande-Duchesse que de la reconduire +triomphalement à la frontière et de l'envoyer régner au delà du Rhin sur +la principauté de ses pères? Nous pourrions au besoin ajouter quelques +roses de consolation à celles que lui a offertes l'ami Guillaume. + + + * * * * * + + +_Le droit de la population._ + +Il reste un problème qui ne semble pas difficile à résoudre, c'est le +droit de la population. Il est certain qu'elle déteste les Prussiens et +sera heureuse de toute mesure qui la soustraira à leur domination. Cette +haine s'est singulièrement accrue pendant cette guerre, où ils ont +traité le Luxembourg en pays conquis. Au contraire, la population a des +sympathies anciennes et profondes pour la France. + +La preuve absolue, éclatante, magnifique, que le Luxembourg est +francophile, c'est, si le fait rapporté par la _Luxemburger Zeitung_ est +exact, que la plupart de ses jeunes gens en âge de porter les armes, +8.678 sur 220.000 habitants, ont pris du service comme volontaires dans +l'armée française. Dans toutes les villes qu'ils ont traversées pour +aller de Bayonne au front, ils ont été chaleureusement accueillis au cri +de: _Vive le Luxembourg!_ auquel ils répondaient par celui de: _Vive la +France!_ Le même fait a été certifié par un journal de Trèves, la +_Trierische Landeszeitung_, et ce journal ajoute que, d'après un +communiqué de Berlin, _il n'y a pas de volontaires luxembourgeois dans +l'armée allemande_. + +Le chiffre que nous venons de donner a été contesté, je le sais: on a +fait observer que le Luxembourg n'a qu'une armée régulière de 250 +hommes. Cette raison ne prouve rien. Si le grand-duché n'a que 250 +soldats, c'est qu'il n'a pas besoin d'en avoir davantage. Mais un pays +peut facilement donner 12% de sa population au service militaire. Le +Luxembourg compte 220.000 habitants; en défalquant de ce nombre 20.000 +étrangers, c'est 24.000 soldats qu'il peut fournir. Il n'est donc pas +_impossible_ qu'il nous ait envoyé 8.678 volontaires. + +MM. Franc-Nohain et Paul Delay, dans leur _Histoire Anecdotique de la +Guerre_, parlent de 800 Luxembourgeois engagés à Paris, dans la seule +journée du 21 août 1914. Mais il faut ajouter à ce nombre ceux qui se +sont fait inscrire à Paris même, les jours suivants, puis ceux qui se +sont enrôlés en province, surtout dans nos grandes villes industrielles +où il y a beaucoup d'étrangers, et enfin tous ceux qui ont pu venir +depuis lors de leur pays, et nous savons qu'ils ont eu toute facilité +pour passer par la Suisse ou la Hollande. Ces trois données doivent +majorer sensiblement le chiffre initial de 800. D'ailleurs nous ne +voyons pas quel intérèt l'Allemagne, s'il est vrai qu'elle a inspiré ces +articles, aurait à faire savoir qu'elle est aussi haïe au Luxembourg que +la France y est aimée. + +Néanmoins le chiffre donné est relativement si considérable que nous le +mentionnons sous toutes réserves. Il ne semble pas d'autre part qu'il +puisse être abaissé au-dessous de plusieurs milliers, et c'est déjà une +preuve indéniable de l'amour que l'on a pour la France dans le +Luxembourg. + +Un des catholiques les plus éminents du grand-duché, M. Prüm, que j'ai +eu l'honneur de connaître en Belgique et qui est devenu, depuis, mon +collègue au Comité permanent des Congrès Eucharistiques internationaux, +était un intellectuel de culture germanique. Son aversion pour la +politique anticléricale, où il voyait une importation française, avait +même fait de lui un antifrançais convaincu. Mais les atrocités et les +impiétés commises par les Allemands en Belgique lui ont ouvert les yeux. +Il a été surtout révolté par les déclarations de M. Erzberger, leader du +Centre allemand, où sue le pangermanisme le plus éhonté, le plus +barbare, le plus monstrueusement orgueilleux. Il lui a écrit une lettre +ouverte où il lui démontre que ses principes sont incompatibles avec la +doctrine catholique. Sur une plainte de l'intéressé, la lettre a été +poursuivie par le procureur général du Luxembourg. Mais rien n'a plus +servi que ce procès à rendre M. Prüm populaire, les Allemands odieux et +le parti français puissant au Luxembourg. + +La population luxembourgeoise parle, il est vrai, en majorité, un +dialecte germanique, mais, comme pour l'Alsace, ce n'est pas un obstacle +à la francisation. Le français est la langue officielle. La bourgeoisie +et la noblesse se servent des deux langues et envoient leurs enfants +dans les pensions de Paris ou de Bruxelles. Le peuple pourra donc +continuer à parler allemand, comme les Alsaciens, et à aimer nos +institutions. + +Quant à la dynastie tudesque dont il jouit depuis 1890 par la grâce des +Hohenzollern, il y a lieu de croire qu'il n'a pour elle qu'un loyalisme +peu profond. Et il doit se rendre compte, après l'odieuse violation de +son territoire en août 1914, de l'avantage qu'il y aurait pour lui à +faire partie d'une grande nation comme la France. + + + * * * * * + + +_Le protectorat de la France_ + +Si, pour des raisons supérieures, les Alliés rejetaient les deux +solutions précédentes, il est une combinaison qui pourrait encore +sauvegarder tous les intérêts et écarter le péril germanique: ce serait +la neutralisation du Luxembourg sous le protectorat de la France, soit +que l'on garde la maison de Nassau, soit qu'on l'écarte et qu'on la +remplace par un gouvernement républicain ou autre. Ce protectorat +pourrait d'ailleurs n'être qu'un régime de transition qui préparerait +les voies à une prochaine incorporation du pays à la France. + + + + +#XIV# + +#CONCLUSION# + + +_Pas de paix boiteuse et essoufflée._ +(M. POINCARÉ.) + +Je ne suis qu'un simple citoyen français, mais ce titre me donne le +droit de dire ce que j'estime utile et nécessaire au bien de mon pays, +et c'est pourquoi je me suis permis de dédier ces pages aux négociateurs +de la paix future. Je les adjure de se pénétrer de notre droit +historique et de notre intérêt national en ce qui concerne la rive +gauche du Rhin et de ne pas hésiter à réclamer notre dû. + +Ils devront accomplir une œuvre colossale, grandiose d'où dépendront +pour des siècles la splendeur et la sécurité de la France; ils auront à +reconstruire une Europe nouvelle sur les bases de l'ordre et de la +justice. Le sort de l'Alsace-Lorraine est la première question qui se +présentera à eux. Ils la trancheront évidemment dans le sens indiqué par +les déclarations de MM. Poincaré et Viviani, en réunissant de nouveau +ces petites Frances à la grande France. Mais la question des autres +provinces rhénanes vient immédiatement après, et une solution semblable +s'impose à la conscience de nos diplomates. + +Certains hommes politiques chercheront à les influencer dans un sens +contraire, en leur criant: «_Pas de conquêtes! pas d'annexions!_» Qu'ils +restent sourds à ces suggestions antipatriotiques! Nous ne leur +demandons pas de nous attribuer les terres d'autrui, mais de reprendre +les nôtres, de refaire, suivant l'expression de Vauban, «_notre pré +carré_», comme il l'était au temps de Clovis, de la Révolution et du +premier Empire. + +J'adjure les hommes politiques et les publicistes socialistes qui +repoussent toute annexion de considérer qu'ils vont contre le programme +traditionnel de la Révolution et de la Démocratie depuis plus de cent +ans. Qu'ils relisent les discours prononcés à la Convention; ils verront +que l'idée fixe des plus célèbres révolutionnaires fut de réunir toute +la rive gauche du Rhin à la France; ils prétendaient que ce n'était pas +là une annexion ou une conquête proprement dite, mais une restitution ou +une reprise de notre bien. Ainsi pensaient Danton, Carnot, Sieyès, +Cambacérès, Dubois-Crancé, Merlin de Douai, Grégoire[1]. + +Telle a été aussi l'opinion de Victor Hugo, des historiens de l'école +libérale ou révolutionnaire, comme Thiers, Henri Martin, Louis Blanc, +Edgar Quinet, et de la plupart des publicistes et des hommes politiques +du XIXe siècle, Armand Carrel, Armand Marrast, Barbès, Blanqui, Émile +de Girardin. Les mânes des grands ancêtres frémiraient d'indignation +contre les épigones qui renieraient leur programme. + +Si les Allemands étaient vainqueurs, ils n'hésiteraient pas à s'annexer +une partie de notre pays sur lequel ils n'ont aucun droit historique. +Leurs écrivains militaires les plus célèbres, le général von Klausewitz, +le général Bronsart de Schellendorf, le général Bernhardi nous ont dit +clairement que l'Allemagne entendait nous prendre à la prochaine guerre +le nord de la France, de la Somme à la Loire, la Picardie, la Champagne, +la Bourgogne et la Franche-Comté. Le comte Bernstorff, ambassadeur +allemand aux États-Unis, déclarait que son pays nous enlèverait tous les +territoires situés au nord et à l'est d'une ligne tirée de Saint-Valery +à Lyon, soit un bon tiers de la France, y compris Paris. + +Nous ne devons donc pas hésiter à reprendre à ces insatiables bandits le +sol qu'ils nous ont enlevé, et qui est nécessaire à notre défense +nationale. Ce serait une folie, un crime, de ne pas assurer à la France +les garanties nécessaires à la défense de son droit et de son +territoire. _Pas de paix boiteuse et essoufflée!_ comme le disait M. +Poincaré! Pas de modestie insensée qui nous remettrait bientôt sur les +bras une guerre plus terrible que celle-ci, et nous ferait maudire et +mépriser de la postérité! + +Une occasion va se présenter à nous, unique dans l'histoire, d'accomplir +un acte dont le retentissement sera immortel. Nous souffrons de +l'abominable traité de Francfort qui nous arracha l'Alsace et la +Lorraine; nous souffrons des traités de 1815 qui nous enlevèrent les +provinces rhénanes inférieures; nous souffrons même, après plus de mille +ans, du traité de Verdun qui démembra pour la première fois notre +patrie. Que le prochain traité répare pour mille ans, si c'est possible, +toutes ces erreurs et toutes ces fautes. Reprenons nos anciennes +provinces, l'Alsace, la Lorraine et la France rhénane,--et que nos +sentinelles montent éternellement la garde sur le Rhin! + +[Note 1: Voir plus haut dans le chapitre VIII: _Politique de la +Convention_.] + + + + * * * * * + + +PARIS (VIe) +Librairie de P. LETHIELLEUX, Éditeur +10, rue Cassette, 10 + + +#ŒUVRES DE M. L'ABBÉ COUBÉ# + + +#GLOIRES ET BIENFAITS DE L'EUCHARISTIE# + In-8 écu 3.50 + +#GLOIRES ET BIENFAITS DE LA SAINTE VIERGE# + In-8 écu 3.50 + +#GLOIRES ET BIENFAITS DES SAINTS# + In-8 écu 3.50 + +#NOS ALLIÉS DU CIEL# + In-8 écu 3.00 + +#DISCOURS DE MARIAGE# + In-8 écu 3fr. + Ce recueil de seize discours de M. l'abbé Coubé expose la doctrine + catholique sur la nature et la dignité du sacrement de mariage, les + devoirs qu'il impose aux chrétiens, les grâces qu'il leur confère. + Il les met en garde contre les opinions courantes destructives de la + foi conjugale et les fins de cette institution divine. Inutile de + dire que prononcés dans des églises, ils peuvent être mis entre + toutes les mains. Les prêtres surtout y trouveront une aide pour les + discours analogues qu'ils auront à composer. C'est d'ailleurs à la + demande de plusieurs d'entre eux, qui en ont eu connaissance, que + ces discours, imprimés à part pour les familles intéressées, ont été + réunis en vo1ume. + + Titre des discours: + La Pensée de Dieu dans le Mariage.--L'Épée, la Plume et la + Croix.--L'Amour du Devoir.--Dieu, France et Marguerite.--Le Mariage + du Marin.--Le Culte de la beauté.--Sur la mer de Tibériade.--Sois + Féal! _Sursum Corda!_--Le Mariage de la Sainte Vierge.--À Cana de + Galilée.--Le Mariage du jeune Tobie.--Le Mariage de Rébecca.--À Dieu + vat!--La Lutte pour la Vie.--Un coin de Ciel bleu.--La Chambre + nuptiale. + + +#L'AME DE JEANNE D'ARC# + In-8 écu 4fr. + +#JEANNE D'ARC ET LA FRANCE# + In-8 écu 2fr. + +#L'ÉPOPÉE DE JEANNE D'ARC# + _EN DIX CHANTS_, par l'abbé S. COUBÉ + _EN DIX TABLEAUX_, par le Commandant LIÉNARD + In-8 écu 2 fr. + C'est une vie de Jeanne distribuée en dix chapitres qui forment + comme les dix chants d'une épopée en prose et illustrée par dix + belles gravures en couleurs du Commandant Liénard. Ces gravures, + finement exécutées, sont de petits chefs-d'œuvre aux tonalités les + plus opposées et les plus brillantes, depuis les effets de neige de + la pleine de Vaucouleurs jusqu'aux rouges lueurs des torches + embrasant les rues d'Orléans. Le texte de M. l'abbé Coubé en offre + un commentaire tout vibrant de patriotisme. + +#Alsace, Lorraine et France rhénane# + EXPOSÉ DES DROITS HISTORIQUES + DE LA FRANCE + SUR TOUTE LA RIVE GAUCHE DU RHIN + In-12 2fr. + +#Les Gloires de la France + et les Crimes de l'Allemagne# + ANTAGONISME SÉCULAIRE + DE LA FRANCE ET DE L'ALLEMAGNE + In-12 3.50 + +#L'Ame de Jeanne d'Arc#, panégyriques et discours religieux + (6e édition) 4 + +#Jeanne d'Arc et la France#, conférences et discours patriotiques + (3e édition) 2 + +#Discours de mariage# (4e édition) 3 + +#Gloires et Bienfaits de l'Eucharistie# + (5e édition) 3.50 + +#Gloires et Bienfaits + de la Sainte Vierge# + (4e édit.) 3.50 + +#Gloires et Bienfaits des Saints# + (2e édition) 3.50 + +#Nos Alliés du Ciel# (5e édition) 3 + +#L'Épopée de Jeanne d'Arc#, en 10 chants, par l'abbé + S. COUBÉ, et en 10 tableaux, par le commandant LIÉNARD. + In-8 écu (10 gravures en couleur) 2 + +#Alsace, Lorraine et France rhénane.# Exposé des droits + historiques de la France sur toute la rive gauche du Rhin. + Préface de M. MAURICE BARRÈS. In-12 2 + +#Les Gloires de la France et les Crimes de l'Allemagne.# + Antagonisme séculaire de la France et de l'Allemagne. + In-12 3.50 + +#La Communion hebdomadaire# (12e mille. Librairie + Téqui) 1.50 + +#L'Idéal.# Revue mensuelle d'études religieuses apologétiques + et sociales. Directeur: M. l'abbé COUBÉ. (Bureaux, 29, rue + Chevert.) + France 4 + Étranger (U. P.) 5 + + +Paris.--DEVALOIS. 144. av. du Maine (11 dans le passage). + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Alsace, Lorraine et France rhénane +by Stéphen Coubé + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALSACE, LORRAINE ET FRANCE RHÉNANE *** + +***** This file should be named 17230-0.txt or 17230-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/3/17230/ + +Produced by Michel Laglasse and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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