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+Project Gutenberg's Alsace, Lorraine et France rhénane, by Stéphen Coubé
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Alsace, Lorraine et France rhénane
+ Exposé des droits historiques de la France sur toute la
+ rive gauche du Rhin
+
+Author: Stéphen Coubé
+
+Release Date: December 6, 2005 [EBook #17230]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALSACE, LORRAINE ET FRANCE RHÉNANE ***
+
+
+
+
+Produced by Michel Laglasse and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+
+
+
+
+
+ STÉPHEN COUBÉ
+
+ _Dédié aux négociateurs de la paix victorieuse_
+
+
+
+ Alsace, Lorraine
+ et
+ France rhénane
+
+
+ EXPOSÉ DES DROITS HISTORIQUES DE LA FRANCE
+ SUR TOUTE LA RIVE GAUCHE DU RHIN
+
+
+ _Avec Préface de_ M. Maurice BARRÈS
+
+
+
+ _Je vous apporte le baiser
+de la France._
+ (Général JOFFRE,
+ aux habitants de Thann.)
+
+
+
+
+ PARIS
+ P. LETHIELLEUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ 10, RUE CASSETTE, 10
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+PRÉFACE
+
+I
+INTRODUCTION
+
+ La montagne de Sainte-Odile
+ Les provinces cisrhénanes
+ L'irrédentisme français
+ Le nom de «France rhénane»
+
+II
+NOTRE INTÉRÊT NATIONAL
+
+ Intérêt d'ordre militaire
+ Intérêt d'ordre économique
+
+III
+NOTRE DROIT HISTORIQUE
+
+ L'intérêt corrobore le droit
+ Valeur du droit historique
+ Le Rhin «décret de Dieu» (Napoléon)
+ Droit et intérêt
+ Le vœu des populations
+ Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!
+ Le Rheingelüst, «le désir du Rhin»
+
+IV
+LA RIVE GAUCHE JUSQU'AU Xe SIÈCLE
+
+ Période celtique
+ Période gallo-romaine
+ Invasions et infiltrations germaniques
+ Période franque
+
+V
+L'USURPATION GERMANIQUE
+
+ La rive gauche devient germanique
+ Protestations de la France
+ La campagne de Henri II
+
+
+VI
+LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE L'ALSACE
+
+ Les visées de Richelieu sur le Rhin
+ L'Alsace offerte à la France
+ Le traité de Westphalie et l'Alsace
+ La campagne de Turenne
+ La France gagne le cœur de l'Alsace
+ L'Alsace, «brasier d'amour pour la France»
+
+
+VII
+LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE LA LORRAINE
+
+ La Lorraine est à nous
+ La Lotharingie
+ Le duché de Bar
+ Politique des ducs de Lorraine
+ Jeanne d'Arc, lorraine et française
+ La France reprend les Trois-Évêchés
+ La France recouvre le duché
+
+
+VIII
+LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE LA FRANCE RHÉNANE
+
+ La Monarchie et les Provinces cisrhénanes
+ La politique de la Convention
+ L'annexion de la rive gauche
+ Les pétitions de 1797
+ La France rhénane de 1795 à 1815
+ La France rhénane redevient allemande
+
+IX
+L'ALSACE-LORRAINE DE 1870 À 1914
+
+ Le rapt odieux
+ Protestation de Mgr Freppel
+ Protestation des députés Alsaciens-Lorrains
+ La fidélité de l'Alsace-Lorraine
+
+X
+LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE
+DE L'ALSACE-LORRAINE
+
+ La joie de la réunion
+ Le statut politique de l'Alsace-Lorraine
+ Le statut religieux de l'Alsace-Lorraine
+
+XI
+LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE
+DE LA FRANCE RHÉNANE
+
+ La rive gauche réfractaire à la germanisation
+ Le don d'assimilation de la France
+ La Moselle et le Rhin nous désirent
+ Le mariage de Colette et d'Asmus
+
+XII
+L'AGRANDISSEMENT DE LA BELGIQUE
+
+ La Belgique doit s'agrandir
+ Objection: La question des races
+ La question du Limbourg
+
+XIII
+LA QUESTION DU LUXEMBOURG?
+
+ La réunion à la Belgique?
+ L'annexion par la France?
+ L'éviction de la maison de Nassau?
+ Le droit de la population?
+ Le protectorat de la France?
+
+XIV
+CONCLUSION
+
+ Pas de paix boiteuse et essoufflée (M. Poincaré)
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+
+_M. l'abbé Coubé publie un exposé des droits historiques de la France
+sur la rive gauche du Rhin. C'est bien, c'est excellent. Les patriotes
+le remercient. Il faut que de tous les côtés l'union sacrée se fasse
+pour éclairer les esprits sur une nécessité de salut public. À quelque
+parti que nous appartenions, nous devons nous mettre d'accord sur la
+précaution à prendre contre les Allemands, afin que nos fils et
+petits-fils recueillent le fruit de ce formidable effort.
+
+Une fois encore, les Allemands viennent de jouer la partie, à leur
+heure. Ils voulaient l'empire du monde. Avec quelle brutalité! Nos
+provinces éprouvent le poids de leurs lourdes bottes. Nous avons eu la
+chance d'avoir un bon chef et des soldats unanimes dans leur résolution.
+Nous ne pouvons plus être battus. Mais il faut maintenant appliquer la
+règle suprême de la vie pratique et maintenir jusqu'à son plein effet
+notre énergie de victoire.
+
+L'âme d'une action, c'est d'être menée jusqu'au bout. S'il est permis
+d'éclairer sa pensée en prenant des exemples et des analogies dans un
+ordre bien différent, je rappellerai ce que disait M. Marcellin
+Berthelot: «Terminer, rédiger, publier.» Il enseignait par ces trois
+mots que l'œuvre intellectuelle n'existe que lorsqu'elle est publiée et
+que l'on n'est sûr de sa pensée que lorsqu'on l'a rédigée.
+
+Il ne faut pas que cette guerre formidable laisse inachevée l'œuvre
+sublime de nos soldats. Par-dessus tous les partis, d'un haut point de
+vue de nationalisme français, dès maintenant, doivent se concerter tous
+ceux qui veulent assurer la sécurité de nos frontières et remplir les
+destinées de la France éternelle.
+
+Nos soldats acceptent de mourir pour le salut de la France (chacun la
+définissant un peu à sa manière), et pour rien autre. Ils ne se
+sacrifient pas à des combinaisons de conquête politique. Ils veulent
+sauver la France et désarmer l'Allemagne. Cette nécessité est la seule
+qui s'impose à tous nos esprits.
+
+Nous n'allons pas perdre notre temps à discuter les arguments de
+l'Allemagne, qui prétend avoir des droits sur l'Alsace-Lorraine parce
+que cette région serait peuplée de races plus ou moins parentes des
+Germains, et qui réclame au même titre la Hollande, la Belgique, la
+Suisse, la Franche-Comté, la Champagne, la Bourgogne, etc... Nous ne
+discuterons pas davantage la prétention germanique de posséder la loi
+sur laquelle l'humanité entière doit se régler.
+
+Il ne peut plus être question, au long de la charmante Moselle et sur la
+rive gauche du Rhin, d'aucune souveraineté de Bavière, ni de Prusse,
+d'aucune pensée pangermaniste. Nous voulons la paix du monde, la
+sécurité pour nos fils et pour nos petits-fils.
+
+D'ailleurs, nos enfants seront aisément aimés, sur cette rive gauche.
+Nos pères y étaient hautement estimés. Ces beaux territoires, soustraits
+à la brutalité prussienne, ne tarderont guère à fournir, sous la
+discipline française, d'excellents éléments graves, patients, loyaux,
+qui s'équilibreront très bien dans notre nation. Je me rappelle, parmi
+les jours les plus heureux de ma vie, ceux que j'ai passés à errer en
+bicyclette, en bateau, à pied, de Metz à Coblence, parmi ces forêts, ces
+montagnes romanesques, ces petits villages tout pleins de souvenirs de
+la Révolution et du Premier Empire. Je n'étais pas en Allemagne, mais
+sur des territoires que mettrait au point un seul rayon du soleil de
+France.
+
+Le Rhin est un vieux dieu loyal. Quand il aura reçu des instructions, il
+montera très bien la garde pour notre compte et fera une barrière
+excellente à la Germanie. Vous verrez, nous nous assoirons comme des
+maîtres amicaux sur la rive du fleuve, et nous ranimerons ce que la
+Prusse a dénaturé et dégradé, mais qui était bien beau. Nous libérerons
+le génie de l'Allemagne qu'ont aimé follement nos pères._
+
+_Un délire pangermanique empoisonne à cette heure les peuplades
+d'outre-Rhin. Pourtant leurs États particuliers demeurent en général
+solides et aimés, en même temps que le Prussien envahisseur est
+sourdement détesté. Guérissons des malades. Évitons à ces Allemands de
+vivre plus longtemps dans cette unité qui a surexcité en eux le plus
+effroyable esprit de domination. C'est un digne rôle pour des vainqueurs
+généreux. Et puis, trêve de plaisanterie, ceux qui se sacrifient à cette
+heure avec une terrible énergie pour le salut de la patrie se
+désespéreraient si leur holocauste devait être rendu inutile. Ils ne
+veulent pas avoir été dupés. C'est le salut de la France et la paix du
+monde, sans pitié pour l'Allemagne, qu'exigent les mères en deuil, les
+soldats et le génie politique._
+
+_M. l'abbé Coubé doit être remercié de mettre dans la discussion
+publique le fruit de ses études et de sa méditation._
+
+_Maurice BARRÈS._
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+ ALSACE, LORRAINE
+ ET FRANCE RHÉNANE
+
+
+
+
+I
+
+
+#INTRODUCTION#
+
+_La montagne de Sainte-Odile._
+
+Par un beau jour ensoleillé du mois de juillet 1908, je me trouvais sur
+la montagne de Sainte-Odile et, de ce magnifique belvédère, je
+contemplais l'immense plaine alsacienne qui s'étend à ses pieds à perte
+de vue. Il était midi, lorsque, soudain, de tous les clochers, de toutes
+les houblonnières, de tous les bois de sapins, de tous les pieux
+villages blottis dans la verdure, j'entendis monter la voix des cloches,
+égrenant joyeusement les notes de l'Angélus. Et je me dis: «Quand donc
+l'Angélus de la délivrance sonnera-t-il pour l'Alsace? Quand donc l'Ange
+lui annoncera-t-il que le Sauveur est venu?»
+
+Il est venu aujourd'hui le Sauveur. Il est apparu, le drapeau tricolore
+à la main, sur la crête des Vosges. Il est descendu dans la plaine, un
+peu trop vite peut-être tout d'abord, au mois d'août 1914. Que
+voulez-vous? Il était emporté par son cœur qui ne mesure jamais le
+danger. Lorsqu'on apprit que nos soldats avaient arraché les
+poteaux-frontières, qu'ils s'avançaient vers le Rhin, que leur drapeau
+avait flotté sur Mulhouse, une explosion de joie souleva toute la
+France. Elle dut bientôt, il est vrai, s'avouer qu'on ne vient pas à
+bout en quelques jours, à coups d'enthousiasme, d'une organisation
+militaire minutieusement préparée pendant quarante-quatre ans. Mais
+l'espérance et la certitude de la victoire, loin d'avoir diminué, n'ont
+cessé de croître depuis un an.
+
+Le Sauveur est là, attendant son heure, l'heure de l'Angélus libérateur.
+Il a dit aux habitants de Thann: «_Notre retour est définitif. Vous êtes
+français pour toujours. Je suis la France, vous êtes l'Alsace. Je vous
+apporte le baiser de la France!_» Et les vieux Alsaciens pleuraient en
+entendant Joffre parler ainsi, en voyant le drapeau français claquer sur
+leur mairie et leur église, comme au temps de leur enfance.
+
+L'Alsace et la Lorraine nous sont restées tendrement attachées. La
+cigogne n'a cessé de maudire le vautour prussien, paré des plumes de
+l'aigle, et elle a hâte d'entendre de nouveau son ami Chantecler jeter
+le nom de France du haut des clochers. Le vieux maréchal Fabert nous
+fait signe à Metz, Ney à Sarrelouis, Kellermann et Kléber à Strasbourg,
+Rapp à Colmar, Lefebvre à Rouffach. La Lorraine est toujours la patrie
+de Jeanne d'Arc et toujours française comme elle. L'Alsace est toujours
+la terre que Michelet appelait dans une phrase douce et caressante:
+«Alsace, petite France, plus France que la France!» La patrie de sainte
+Odile nous est restée fidèle, comme ses grands oiseaux blancs le sont à
+leurs nids broussailleux.
+
+Du haut de sa montagne, entourée des hauts sapins qui se dressent à ses
+pieds comme des cierges embaumés, sainte Odile bénit nos soldats; car
+elle est bien Française la petite sainte Odile! De son vivant elle
+repoussait la main gantée de fer des princes allemands qui la voulaient
+épouser, comme l'Alsace repousse aujourd'hui la main gantée de sang du
+Kaiser. Et Jeanne d'Arc accourt vers elle avec nos drapeaux, et elles
+tombent dans les bras l'une de l'autre, en se disant: «Jeanne et Odile,
+France, Alsace et Lorraine, restons unies pour toujours!»
+
+C'est bien entendu! Lorsque sonnera l'heure solennelle de la paix, le
+premier droit comme le premier devoir de la France victorieuse sera de
+reprendre les deux chères provinces qui lui furent arrachées par un rapt
+odieux. Mais là ne devront pas s'arrêter ses revendications.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Les provinces cisrhénanes._
+
+On trouve en descendant le Rhin, sur la rive gauche du grand fleuve,
+trois belles provinces, la Bavière rhénane, la Hesse rhénane, la Prusse
+rhénane. Or, ces provinces nous reviennent en vertu d'un droit
+historique certain.
+
+D'abord, elles nous ont longtemps appartenu aux époques celtique,
+gallo-romaine, mérovingienne et carolingienne. Germanique à la surface,
+leur population, surtout dans les campagnes, est au fond gauloise d'âme
+et de sang. Elle ne ressemble pas à celle de l'autre côté du Rhin.
+«_Loin des villes_, dit le commandant Espérandieu dans sa remarquable
+brochure sur _le Rhin français_, _le type qu'on rencontre communément
+est celui des agriculteurs de l'Alsace et de la Lorraine_. Les grandes
+agglomérations, où le flot des immigrants s'est porté de préférence,
+sont plus allemandes; cependant, sauf à Cologne peut-être, dont la
+population a augmenté de façon prodigieuse en moins de cent ans, un
+Français n'éprouve nulle part la sensation d'être dépaysé[1].»
+
+Au IXe et au Xe siècle, ces provinces nous ont été enlevées par une
+grande injustice diplomatique, mais elles ont gardé l'indélébile
+empreinte celtique. Les laisser à l'Allemagne serait consacrer une
+injustice et perpétuer une usurpation: usurpation, c'est le mot dont se
+servait Richelieu en parlant de la création du royaume de Lotharingie
+qui nous ravit pour la première fois la rive gauche du Rhin.
+
+Sans remonter à Clovis et à Charlemagne, nous retrouvons dans notre
+histoire des titres plus récents que nous étudierons plus loin.
+Rappelons ici seulement que ce pays s'est donné à nous et s'est glorifié
+d'être français de 1795 à 1815. Il formait quatre départements, la
+Sarre, le Mont-Tonnerre, le Rhin-et-Moselle et la Roer. Sarrelouis, la
+ville de Louis XIV et la patrie de Ney, Trèves, la plus latine des cités
+du Nord dans les premiers siècles, Mayence, Coblentz, Cologne,
+Aix-la-Chapelle, anciens _castella_ gallo-romains, toutes ces villes
+s'étaient reprises à nous aimer et elles arboraient fièrement nos
+couleurs, comme une parure. Elles nous aimeront encore, si tant est
+qu'elles nous aient oubliés, quand elles auront réappris à nous
+connaître, et nous verrons plus loin que l'amitié sera vite renouée,
+quand aura disparu la crainte de la schlague allemande et que la douceur
+de la civilisation française aura de nouveau enchanté leurs yeux et
+leurs cœurs.
+
+Ces riches contrées ont d'ailleurs une importance capitale au point de
+vue militaire; elles sont nécessaires à notre défense nationale. Ce
+serait une suprême imprudence, une folie de les abandonner à l'ennemi,
+quand l'occasion propice s'offre à nous de les lui reprendre.
+
+Foin des doctrines antimilitaristes qui ne cessent de nous crier: Pas
+d'annexion! Eh oui! il ne faut pas s'annexer le bien d'autrui, mais on
+peut, mais on doit s'annexer son propre bien, quand on en a été
+dépouillé par un vol odieux. Loin d'être une violence, c'est la
+réparation d'une injustice.
+
+La France doit donc reprendre ainsi au moins la plus grande partie de
+la région cisrhénane, par exemple jusqu'à la ligne de l'Eifel, au nord
+de la Moselle. Elle pourrait offrir à la Belgique la partie située au
+delà de cette ligne et qui comprend Aix-la-Chapelle et Cologne. Mais si
+la Belgique, pour des raisons que je discuterai plus loin, n'en voulait
+pas, ce serait à la France d'y établir sa domination absolue ou du moins
+son protectorat. À aucun titre, l'Allemagne ne doit garder la moindre
+parcelle de territoire ou de puissance sur la rive gauche du Rhin.
+
+[Note 1: _Le Rhin français_, Paris, Attinger: fr. 60.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'irrédentisme français_.
+
+Il existe en Italie un parti des Irrédentistes. Ce sont les patriotes
+qui luttent pour la reconquête des terres italiennes, telles que Trieste
+et Trente, qui ne sont pas encore rachetées ou délivrées du joug de
+l'étranger: _irredente_. Sans doute ce mouvement est allé trop loin et a
+même été dirigé contre la France au temps de la défunte Triplice, alors
+que quelques agités parlaient de reprendre Nice à la France. Mais, en
+soi, il est naturel et légitime, car il est fondé sur le principe des
+nationalités bien compris.
+
+Une nation a le droit de revendiquer un pays où elle retrouve ses
+frères, sa race, ses mœurs et où l'appellent une frontière naturelle, un
+droit historique découlant d'une possession antérieure, enfin et surtout
+le vœu des habitants.
+
+Eh bien, il doit y avoir un irrédentisme français, appliqué à la rive
+gauche du Rhin, parce que cette rive est pour nous un patrimoine sacré.
+Elle nous a appartenu pendant plus de mille ans, avant d'être accaparée
+par la Germanie. Elle est enchaînée aujourd'hui; nous devons briser ses
+fers. Lorsque le Syndic de Chambéry présenta, en 1792, les clefs de sa
+ville au général de Montesquiou, il lui dit: «_Nous ne sommes pas un
+peuple conquis, nous sommes un peuple délivré_.» Voilà ce que devront
+nous dire bientôt tous les habitants de la rive gauche du Rhin.
+
+Charles VII était un irrédentiste, quand il disait, en 1444: «_Le
+royaume de France a été, depuis beaucoup d'années, dépouillé de ses
+limites naturelles qui allaient jusqu'au Rhin; il est temps d'y rétablir
+sa souveraineté.»
+
+Turenne était un irrédentiste, lorsqu'il disait au chevalier de la Fare,
+en 1674: «_Il ne faut pas qu'il y ait un homme de guerre au repos en
+France tant qu'il y aura un Allemand en Alsace_.»
+
+Lazare Carnot était un irrédentiste, quand il écrivait: «_Les limites
+anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les
+Pyrénées_.»
+
+Danton était un irrédentiste, quand il s'écriait à la Convention, le 31
+janvier 1793: «_Les limites de la France sont marquées par la Nature.
+Nous les atteindrons à leurs quatre points: à l'Océan, aux bords du
+Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées_.»
+
+Merlin de Douai était un irrédentiste, quand il disait à la même
+tribune, le 24 septembre 1795: «_Certes, ce n'est pas pour rentrer
+honteusement dans nos anciennes limites que les armées républicaines
+vont aujourd'hui, avec tant d'audace et de bravoure, chercher et
+anéantir au delà de ce fleuve redoutable_ (le Rhin) _les derniers
+ennemis de la liberté_.»
+
+Cette phrase de Merlin s'applique avec une précision émouvante à notre
+temps. Si nos soldats luttent et meurent depuis un an avec tant
+d'héroïsme, c'est pour que la France soit à jamais délivrée du péril
+teuton. Or la possession des provinces cisrhénanes est indispensable
+pour cela: c'est la condition absolue de notre sécurité à l'avenir. Ce
+serait tromper et trahir le sang de nos morts que de ne pas aller
+jusqu'au bout de nos droits.
+
+Napoléon était un irrédentiste, lorsqu'il écrivait cette phrase
+magnifique, où l'on retrouve la netteté, la majesté et la profondeur
+d'une pensée de Bossuet: «_La France reprendra tôt ou tard... ses
+limites naturelles, celles du Rhin, qui sont un décret de Dieu, comme
+les Alpes et les Pyrénées_.»
+
+Victor Hugo était un irrédentiste, le jour où il disait: «_Il faut
+rendre à la France ce que Dieu lui a donné, la rive gauche du Rhin_.»
+
+Oui, le Rhin nous attend. Nos drapeaux devront bientôt flotter
+joyeusement sur ses rives, de Bâle jusqu'à Cologne. La voix du sang
+français qu'il a bu, les ossements de nos pères qui dorment dans sa
+longue vallée, notre passé, notre avenir, le décret de Dieu nous y
+appellent. Les Allemands aiment à chanter la _Wacht am Rhein_: c'est à
+la France maintenant de chanter et surtout de monter, face à l'Est, la
+«garde du Rhin».
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le nom de «France rhénane»._
+
+Supposons un instant le problème résolu de la manière la plus complète.
+Les drapeaux français flottent à Trèves, à Mayence, à Coblentz, à
+Cologne, à Aix-la-Chapelle. Une question préalable se pose. Comment
+appellerons-nous le pays qui s'étend au nord de l'Alsace et de la
+Lorraine?
+
+Il ne peut plus être question des dénominations actuelles, puisqu'elles
+ne répondent plus à la réalité. Ces terres n'appartenant plus à la
+Bavière, à la Hesse et à la Prusse, ne peuvent plus s'appeler Bavière,
+Hesse ou Prusse rhénanes.
+
+Nous avons rappelé plus haut que cette contrée, réunie à la France de
+1795 à 1815, formait les départements de la Sarre, du Mont-Tonnerre, du
+Rhin-et-Moselle et de la Roer. On voudra sans doute revenir à cette
+ancienne division administrative et ressusciter ces noms: ce sera
+logique et patriotique. Mais pour la commodité et la nécessité du
+langage, il faudra en plus un vocable général, un nom précis et distinct
+englobant ces quatre départements.
+
+Je propose de les appeler _la France rhénane_. Ce vocable s'inspire du
+même principe que les vocables allemands usités jusqu'ici, mais en
+tenant compte des conditions nouvelles où se trouveront ces provinces.
+Par le mot «rhénane», il désignera, comme toujours, leur position
+géographique; par le mot «France», il exprimera leur attribution
+politique actuelle, en même temps que leur vraie et ancienne
+nationalité. En effet les autochtones de la rive gauche n'ont jamais été
+ni bavarois, ni hessois, ni prussiens; ils sont de vieille souche
+gauloise, et leur race n'a pas été noyée sous le flot des immigrés, quel
+qu'ait été le nombre de ces tard-venus depuis un demi-siècle.
+
+Nous aurons ainsi trois belles provinces aux noms clairs, sonores,
+populaires, aussi doux à nos oreilles qu'à nos cœurs: l'Alsace, la
+Lorraine et la France rhénane; trois provinces qui monteront la garde
+sur le Rhin.
+
+J'avais aussi songé à un autre nom, celui d'_Austrasie_. C'était celui
+qui, à l'époque mérovingienne, désignait la France de l'Est et la région
+rhénane en particulier: il aurait l'avantage d'affirmer notre vieux
+droit historique. Lorsque Henri II fit, en 1552, la campagne rhénane où
+il reprit Metz, Toul et Verdun, son intention était de reconquérir non
+seulement l'Alsace et la Lorraine, mais les autres provinces
+cisrhénanes. Ce projet, nous le verrons, fut très populaire en France.
+Or le nom que l'on se proposait de donner à la région conquise était
+justement celui d'Austrasie.
+
+Cependant ce nom aurait peut-être des inconvénients: les savants
+pourraient lui reprocher de restreindre à une portion de son territoire
+l'antique Austrasie qui était plus vaste; le public le trouverait sans
+doute trop archaïque, trop mérovingien, pas assez populaire. Aussi je ne
+le suggère que pour mémoire.
+
+Également pour mémoire, je signale l'appellation de _France ripuaire_,
+qui serait très justifiée historiquement, car il s'agit de la contrée
+qu'habitaient les _Francs Ripuaires_ ou riverains du Rhin: mais ce nom
+paraîtrait sans doute aussi un peu archaïque.
+
+Je ne tiens d'ailleurs pas plus que de raison à celui de France rhénane:
+et j'applaudirai à toute autre dénomination plus juste que l'on pourra
+proposer.
+
+Quoi qu'il en soit des noms, et bien qu'ils aient leur importance,
+l'essentiel est que la France enlève la rive gauche du Rhin à
+l'Allemagne et qu'elle y établisse son influence. Nous allons voir
+qu'elle y a un intérêt vital et un droit incontestable.
+
+
+
+
+#II#
+
+#NOTRE INTÉRÊT NATIONAL#
+
+
+_Intérêt d'ordre militaire._
+
+La France a besoin pour la défense de son territoire de commander toute
+la rive gauche du Rhin, soit par elle-même, soit par des alliés dont
+elle soit très sûre. La possession de l'Alsace et de la Lorraine est
+évidemment la mesure la plus urgente et la plus essentielle; mais elle
+ne suffit pas. Les autres provinces cisrhénanes ne doivent pas être
+laissées à l'Allemagne, car elles lui fournissent un tremplin d'où elle
+peut s'élancer facilement sur la France, par-dessus la Belgique et le
+Luxembourg, l'Alsace et la Lorraine. En violant ces contrées, elle est
+immédiatement en Franche-Comté, en Bourgogne, en Champagne ou dans le
+Nord, et, de là, elle peut gagner Paris en quelques jours.
+
+Maîtres de Paris, les ennemis peuvent, soit par les moyens de
+communication que donne sa centralité, soit par la menace de le saccager
+ou de le détruire, écraser la France ou la forcer à capituler.
+
+Et alors même qu'ils n'arriveraient pas à prendre la capitale, ils
+occuperaient, comme en 1870, comme en 1914, un grand nombre de
+départements et recommenceraient les horreurs que nous connaissons.
+
+Si, au contraire, nous sommes les maîtres de toute la rive gauche, de
+toutes ses forteresses, de tous les passages du fleuve, et, à plus forte
+raison, si nous empêchons, comme nous l'indiquerons plus loin,
+l'Allemagne de se fortifier sur la rive droite, il lui sera impossible
+de pénétrer, ou du moins de pénétrer bien avant, sur notre territoire et
+nous ne reverrons plus jamais les atrocités que les barbares ont si
+souvent commises chez nous dans les siècles passés.
+
+On compte une trentaine de ces invasions dévastatrices sans parler des
+violations moins importantes de notre territoire. Depuis le commencement
+de la grande Révolution nous en avons eu six. Il s'agit de fermer pour
+toujours nos portes à ces cambrioleurs assassins.
+
+Or, la guerre actuelle nous fournit, par la victoire que nous avons le
+droit d'escompter, une occasion merveilleuse de mettre fin à cette
+insécurité de nos frontières, de crever une fois pour toutes le nuage de
+sang qui déferle toujours vers nous du fond des Allemagnes.
+
+Maurice Barrès a dit très justement dans l'_Écho de Paris_ du 10 janvier
+1915: «C'est la vingt-neuvième fois que les gens d'outre-Rhin viennent
+dévaster notre pays. C'est la quatrième fois depuis un siècle. Ils
+reviendront chaque fois qu'ils le pourront. Il faut que nous combattions
+pour qu'une pareille chose devienne impossible dans notre existence et
+dans l'existence de nos enfants et petits-enfants. Il s'agit de chasser
+les Allemands, de briser leur unité et de prendre nos sûretés sur le
+Rhin.»
+
+C'est aussi l'opinion de M. J. Dontenville, professeur agrégé
+d'histoire: «Nos frontières (de l'Est) sont dangereusement défectueuses,
+ouvertes toutes grandes à l'ennemi, beaucoup trop rapprochées de Paris,
+tête et cœur de la France. Nous éprouvons le besoin irréductible de les
+rectifier, de les fermer, de les tracer loin de la capitale. Depuis
+quelque cent ans, guère plus, l'invasion allemande, accompagnée des
+pires horreurs, a débordé six fois sur notre malheureuse patrie, en
+1792, 1793, 1814, 1815, 1870, 1914. Pourquoi? Parce que nous sommes hors
+d'état de protéger nos marches trop vulnérables du Nord-Est. Nous ne
+possédons pas nos limites normales, établies par la nature elle-même. Au
+contraire, l'ennemi tient les clefs de notre maison où il pénètre ainsi
+de prime abord. Une grande bataille par nous perdue, et voilà les armées
+qui, sans obstacle, foncent sur Paris. Situation vraiment douloureuse et
+effroyable! Ne sommes-nous pas irréprochables de tout point, si, pour la
+changer, nous utilisons l'occasion propice?
+
+«Avec le vicomte de Bonald, nous jugeons que sans le Rhin» la France
+n'est pas _finie_ et ne saurait être _stable_. Comme Vauban l'affirmait
+à Louis XIV, il faut, par une configuration régulière, rendre à
+l'avenir notre _pré carré_[1].»
+
+M. Savarit écrit: «La capitale, trop rapprochée d'une frontière faible,
+reste à la merci «des convoitises éternelles des Germains», à la merci
+d'un coup de main audacieux et brutal paralysant sa légitime défense,
+comme celui que nous venons de voir échouer...
+
+«L'ennemi qui tient Paris, s'il est assez féroce pour le piller et même
+le détruire--et l'on connaît la fureur teutonique!--tient la France à sa
+merci. Le monde même est intéressé, à cause des admirables monuments de
+Paris, de ses incomparables collections d'art et d'histoire, de toutes
+ses beautés qui sont le patrimoine commun de l'humanité, à la sécurité
+de la Grand'Ville.
+
+«Or, cette sécurité ne peut être garantie, surtout du côté des Barbares,
+que par une frontière suffisamment éloignée, une frontière naturellement
+forte se prêtant à des travaux de défense efficaces[2].»
+
+[Note 1: _Après la guerre. Les Allemagnes, la France, la Belgique et
+la Hollande_, par J. DONTENVILLE, page 31.--Floury, éditeur, Paris, I,
+boulevard des Capucines: fr. 60.]
+
+[Note 2: _La Frontière du Rhin_, par C.-M. SAVARIT, p. 32.--Floury,
+éditeur.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Intérêt d'ordre économique._
+
+Il nous est impossible de ne pas tenir compte de l'accroissement de
+prospérité matérielle qui découlerait de notre mainmise sur ces
+opulentes contrées.
+
+L'arrondissement de Briey possède une immense réserve de minerais
+phosphoreux de fer. Mais c'est vers 1880 seulement que la science a
+découvert le moyen de les utiliser pour la fabrication de l'acier. Les
+Allemands regrettèrent alors amèrement de n'avoir pas annexé dix ans
+plus tôt cette prodigieuse richesse, et l'on sait avec quelle activité
+fiévreuse ils l'exploitent depuis le commencement de la guerre; ils y
+ont fait, dit-on, des travaux gigantesques, des tunnels, des voies
+ferrées qui ont apporté à nos mines une plus-value considérable.
+
+En 1912, l'Allemagne produisait vingt-sept millions de tonnes de minerai
+de fer dont vingt provenaient de la Lorraine annexée. Elle en demandait
+en outre onze millions à l'étranger. Or, ces onze millions sont à peu
+près le produit annuel du bassin de Briey. Donc, en s'emparant de ce
+bassin, comme elle y est fermement résolue, si elle est victorieuse,
+elle trouverait chez elle les trente-huit à quarante millions de fer
+dont elle a besoin pour sa formidable consommation.
+
+La même année, la France produisait dix-neuf millions de fer, dont
+quatorze provenaient de la Meurthe-et-Moselle. En reprenant aux
+Allemands la partie de la Lorraine qu'ils lui ont volée, elle augmentera
+sa production de vingt millions, ce qui fera d'elle une des premières
+puissances métallurgiques du monde, sinon la première de toutes. Par là
+même, avantage non moins précieux, elle appauvrira singulièrement sa
+rivale.
+
+Mais pour que cette immense réserve de fer nous donne tout le rendement
+que nous sommes en droit d'en attendre, il nous faudrait avoir sur place
+une quantité suffisante de charbon. Or, nous ne l'avions pas en Lorraine
+française et nous étions obligés de faire venir le combustible de loin à
+grands frais.
+
+Heureusement, il y a, à peu de distance, dans la Lorraine annexée, un
+bassin houiller d'une énorme puissance qui semble placé là tout exprès
+pour continuer et compléter notre bassin métallurgique. C'est la vallée
+de la Sarre, qui nous a appartenu, et que nous devons d'autant plus
+revendiquer que sa richesse jadis ignorée nous apparaît aujourd'hui
+aussi inépuisable qu'indispensable à notre industrie. Le bassin de
+Sarrebruck ajouté à celui de Briey décuplera la puissance métallurgique
+de la France.
+
+L'Allemagne produisait en 1912 cent soixante-dix-sept millions de tonnes
+de houille, dont seize millions provenaient du bassin de la Sarre. La
+France n'en trouvait dans ses mines que quarante et un millions dont
+vingt-huit dans le Nord et le Pas-de-Calais. Son déficit, qu'elle
+comblait par une coûteuse importation, était d'environ seize millions,
+c'est-à-dire l'équivalent de la production du bassin de Sarrebruck, d'où
+il suit que, en reprenant ce bassin qui lui a été volé, elle trouverait
+chez elle tout ce qui lui est nécessaire et ne serait plus tributaire de
+l'étranger.
+
+Douloureuse fatalité! Depuis un an, nos ennemis occupent et exploitent
+nos deux sources les plus abondantes de fer et de houille, le bassin de
+Briey et les mines du Nord et du Pas-de-Calais. Ils nous ont ainsi
+privés du plus formidable instrument de guerre! Au jour des règlements,
+il faudra tenir compte non seulement de la valeur matérielle de ces
+richesses minérales, mais encore et surtout de la valeur militaire
+qu'elles auraient eue pour nous pendant les hostilités[1].
+
+Ajoutons un fait d'une grande importance et d'une savoureuse
+opportunité: c'est que la majeure partie des gisements houillers de la
+Sarre est la propriété privée de la couronne royale de Prusse et que, en
+se les appropriant, la France, sans léser les intérêts particuliers,
+fera seulement payer à la malfaisante dynastie des Hohenzollern une
+modeste partie de la rançon de son pays.
+
+Si, de plus, nous annexons la province de Cologne et si le régime
+douanier de l'Allemagne est renversé à notre profit, nous pourrons faire
+venir par des voies ferrées la houille de la vallée de la Ruhr et de la
+région westphalienne, encore plus abondante que celle de la vallée de la
+Sarre.
+
+La Prusse rhénane au-dessus de l'Eifel est une contrée très peuplée et
+très riche où le commerce et l'industrie ont pris depuis un siècle un
+incroyable essor.
+
+En Alsace, on a découvert entre Cernay et Mulhouse, dans la forêt de
+Nonnenbruck, des gisements de potasse qui, d'après les calculs du
+spécialiste Foerster, pourraient fournir 300 millions de potasse pure et
+vaudraient au moins soixante milliards. L'exploitation en est à peine
+commencée. La concession en a été achetée à l'État par de puissantes
+sociétés financières de Berlin. Pour ne pas léser les droits des
+particuliers, on pourrait forcer le gouvernement allemand, à titre
+d'indemnité de guerre, de rembourser l'argent qu'il a perçu de cette
+opération, et cette richesse fabuleuse reviendrait alors naturellement à
+la France.
+
+Mais il est une autre richesse plus précieuse encore: c'est une
+population de sept à huit millions d'habitants qui s'ajouterait fort
+avantageusement à la nôtre et augmenterait sérieusement notre puissance
+militaire. Il y a là pour nous un intérêt vital.
+
+La morale, la religion et le patriotisme gémissent également du fléau de
+la dépopulation qui sévit de plus en plus en France. Il faut espérer que
+la conscience publique, douloureusement éclairée par la guerre,
+comprendra qu'il faut absolument enrayer ce mal, et que les berceaux
+s'épanouiront bientôt, drus et joyeux, sur nos tombes sanglantes. Mais,
+en attendant, ce sera pour nous un immense avantage de pouvoir tirer
+chaque année quelques corps d'armée de cette riche pépinière de
+guerriers, de cette rive gauche du Rhin, qui en a tant fourni à la
+France sous l'Empire, sous la Révolution et, même avant son annexion,
+sous la Monarchie.
+
+[Note 1: Consulter l'intéressant article: _L'Allemagne et le fer_,
+de M. Fernand Engerand, député du Calvados. _Correspondant_ du 25 mars
+1915.]
+
+
+
+
+#III#
+
+#NOTRE DROIT HISTORIQUE#
+
+
+_L'intérêt corrobore le droit._
+
+
+Quelques Français trop scrupuleux pourraient faire cette objection:
+«Est-ce que les avantages matériels et même la nécessité de la défense
+nationale que vous invoquez nous autorisent à occuper les terres de nos
+voisins? Nous reprochons justement à de Moltke d'avoir dit: «Il est vrai
+que l'Alsace et la Lorraine appartiennent à la France, mais, comme nous
+en avons besoin, nous avons le droit de les prendre.» Or n'est-ce pas le
+même raisonnement que nous appliquons aux provinces rhénanes? N'est-ce
+pas la même désinvolture dans la même injustice?»
+
+C'est entendu, l'intérêt ne remplace pas le droit et ne le crée pas,
+mais, quand il s'y ajoute, il le corrobore. Or, c'est bien notre cas.
+Nous ne devons pas prendre le bien d'autrui; mais la question est
+précisément, et avant tout, de savoir à qui appartiennent les marches du
+Rhin, abstraction faite de l'avantage que leur possession peut assurer à
+l'occupant. Or, comme nous le verrons plus loin, elles ont été gauloises
+environ deux mille ans avant d'être germaniques.
+
+L'Allemagne ne les a accaparées qu'au Xe siècle après Jésus-Christ, en
+vertu d'une diplomatie légale, mais arbitraire, d'un droit féodal
+abusif, qui partageait les nations comme un patrimoine entre les membres
+d'une même famille régnante, sans tenir compte des sympathies et des
+affinités électives des populations.
+
+On pourrait dire aussi, sans tomber dans des subtilités de casuistique,
+qu'un peuple a le droit de vivre et par conséquent de prendre contre ses
+voisins toutes les mesures de défense que leur perfidie et leur
+brutalité rendent nécessaires. S'ils en souffrent, ils ne doivent s'en
+prendre qu'à eux-mêmes. Par conséquent, alors même que la rive gauche du
+Rhin, ce qui n'est pas, appartiendrait historiquement à l'Allemagne,
+celle-ci aurait _perdu_ son droit de propriété, par l'usage criminel
+qu'elle en a fait depuis un demi-siècle; nous aurions le droit de la lui
+enlever à titre de châtiment pour le passé et de précaution pour
+l'avenir.
+
+Cela soit dit pour marquer la différence qui existe entre notre thèse et
+le raisonnement d'apache du maréchal de Moltke. Mais nous n'avons même
+pas besoin de recourir à ce droit de représailles: nous en avons un
+autre plus ancien et plus direct, c'est le droit historique.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Valeur du droit historique_
+
+Les Allemands font sonner très haut ce qu'ils appellent leur droit
+historique. Ils revendiquent toute terre où ont passé leurs pères.
+C'est ainsi qu'ils prétendent accaparer notre Bourgogne, notre
+Aquitaine, notre Normandie, sous prétexte que ces provinces ont été
+jadis habitées par des peuples d'origine germanique, les Burgondes, les
+Wisigoths et les Normands. L'empreinte de leur pied sur un sol est pour
+eux ineffaçable, sacrée, et constitue un droit de propriété.
+
+Or, ce droit historique provenant de l'occupation pure et simple est
+plus que contestable en lui-même. Il est nul s'il provient d'une
+invasion criminelle et si cette tare d'origine n'a pas été effacée par
+la prescription, car il n'est alors que le droit du plus fort. Pour
+qu'il soit légitime, il faut qu'il soit doublé d'un droit moral
+déterminé par les circonstances, par exemple le droit du premier
+occupant ou une cession à l'amiable par celui-ci; il faut aussi que,
+dans une large mesure, il tienne compte du vœu des habitants. Nous
+verrons que, sur ce terrain des volontés et des cœurs, l'avantage est
+encore de notre côté. Mais le terrain du fait historique brutal, choisi
+par nos adversaires, ne nous est pas moins favorable.
+
+Il est vrai que les Allemands ont occupé environ pendant sept cents ans
+l'Alsace et la Lorraine et pendant neuf cents ans le reste de la rive
+gauche du Rhin. Mais nous pouvons leur opposer une possession historique
+bien plus longue et bien plus ancienne, une possession que nous
+pourrions même appeler préhistorique, car elle se perd dans la nuit des
+temps.
+
+M. René Henry disait dans une conférence publiée par _la Revue du Foyer_
+(1er juin 1912): «Peu m'importent les droits historiques;--_(c'est
+aller trop loin)_--sur chaque parcelle de l'Europe, miroir où se
+reflètent des puissances qui passent, se sont succédé bien des droits de
+cette sorte. Mais pour ceux qui croient à de pareils droits _(il faut en
+effet y croire)_ ce sont sans doute, comme en matière hypothécaire, les
+plus anciens qui l'emportent: nous avons les premières hypothèques.»
+
+Les siècles germaniques n'ont pas effacé les siècles gaulois. Ils ont
+une tare originelle; ils commencent par un attentat à notre droit, et,
+contre le droit d'un peuple qui n'a cessé de protester, il n'y a pas de
+prescription, suivant le vieil adage romain: _Quod subreptum erit, ejus
+rei aeterna auctoritas esto!_
+
+C'est justement ce que va nous démontrer l'étude des vicissitudes
+politiques par où ont passé ces provinces rhénanes si ardemment
+convoitées de part et d'autre.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le Rhin «décret de Dieu» (Napoléon)_.
+
+Mais auparavant il est juste de remarquer que ce droit historique
+lui-même s'appuie sur un droit plus haut, qui découle de la nature des
+choses, de la configuration géographique des territoires, de la
+situation et de la direction du Rhin, dont le caractère, j'allais dire
+la fonction, de frontière crève les yeux.
+
+Napoléon a écrit: «_Les frontières des États sont des chaînes de
+montagnes ou de grands fleuves ou d'arides et grands déserts. La France
+est ainsi défendue par le Rhin, l'Italie par la chaîne des Alpes,
+l'Égypte par les déserts de la Libye, de la Nubie et de l'Arabie_.»
+
+Ces frontières naturelles sont des faits transcendants qui dominent la
+volonté et les conventions humaines et contre lesquels se brise la
+politique, quand elle ose les braver. Les limites peuvent être violées
+pendant quelque temps, mais elles se vengent, semble-t-il, par les
+conflits que leur violation fait naître.
+
+Ce fleuve superbe qui coule du sud au nord entre les terres germaniques
+et les terres gauloises est une ligne providentiellement tracée, un
+fossé creusé pour nous séparer de l'Allemagne, de la même manière que la
+chaîne des Pyrénées nous sépare de l'Espagne.
+
+Jadis la France a possédé en Espagne la Navarre, tandis que l'Espagne
+possédait en France la Cerdagne et le Roussillon. C'était une double
+anomalie, un désordre. Le bon sens politique de la France et de
+l'Espagne a fini par régulariser cette situation. Tout ce qui est en
+deçà des Pyrénées est français; tout ce qui est au delà est espagnol.
+Les Pyrénées sont le rempart crénelé de neige et de glace qui sépare les
+deux pays.
+
+Le bon sens exige qu'une démarcation analogue et tout aussi nette existe
+entre la France et l'Allemagne, et elle ne peut être que la ligne
+argentée du Rhin. C'est indiqué par la nature, par l'auteur de la
+nature, par le grand architecte des continents et des nationalités.
+
+Cette fonction du Rhin est si évidente qu'elle a été en réalité la règle
+incontestée de la politique internationale de l'Occident depuis les
+temps préhistoriques des Ibères, des Ligures et des vieux Celtes jusqu'à
+la fin de l'ère carolingienne. À cette époque seulement, l'ambition de
+l'Allemagne parvint à faire main basse sur la rive occidentale du
+fleuve. Et voilà près d'un millénaire que cette ambition a tout brouillé
+et a détruit l'antique et belle harmonie de la carte géographique de
+l'Europe.
+
+Mais le bon sens politique, comme la conscience de notre droit
+historique, n'a cessé d'inspirer tous nos hommes d'État depuis dix
+siècles. Nous rapporterons plus loin leurs revendications. Napoléon les
+a toutes résumées dans cette phrase lapidaire admirable, que nous avons
+citée plus haut, où il déclare que «_la limite du Rhin est un décret de
+Dieu, comme les Alpes et les Pyrénées_».
+
+Si les Allemands ne veulent pas admettre ce décret de Dieu, ce dictamen
+du bon sens, ce verdict de la justice, c'est notre droit et notre devoir
+de les y soumettre par la force. Leur présence sur la rive celtique du
+Rhin est un fait anormal, excentrique, une incongruité, une intrusion,
+une insulte à l'histoire, au droit, à la raison, un défi perpétuel, une
+menace et un outrage à la France.
+
+Edgar Quinet signalait ce caractère provocateur de l'occupation
+germanique des provinces cisrhénanes lorsqu'il adressait aux Allemands
+en 1840 ces paroles éloquentes et douloureuses:
+
+«Vous ne savez que trop bien que notre frontière est non pas affaiblie,
+mais enlevée, et quelle énorme blessure vous nous avez faite tous
+ensemble, depuis la Meuse jusqu'aux lignes de Wissembourg! Par là notre
+flanc est ouvert...
+
+«_Considérez un moment combien la possession de la rive gauche du Rhin
+a, de votre part, un caractère hostile pour nous. En occupant ce bord
+vous ne pouvez vous empêcher de paraître menacer, car vous avez le pied
+sur notre seuil. Vous êtes chez nous. Vous pourriez pénétrer jusqu'à
+notre foyer sans rencontrer un seul obstacle, tant le piège a été bien
+ourdi!_
+
+«Au contraire, lorsque cette rive est à nous, notre position n'est
+encore que défensive. Nous ne sommes pas debout à votre porte. Le fleuve
+reste entre nous, et il est si vrai que ces provinces n'entrent pas
+naturellement et nécessairement dans votre organisation nouvelle que
+vous n'avez su comment les y rattacher. Quel lien trouvez-vous entre
+Sarrebourg et Berlin, entre Landau et Munich?...
+
+«_Si, pour obtenir votre amitié, il s'agit de laisser éternellement à
+vos princes, à vos rois absolus, le pied sur notre gorge et de leur
+abandonner pour jamais dans Landau, dans Luxembourg, dans Mayence, les
+clefs de Paris, je suis d'avis, d'une part, que ce n'est pas l'intérêt
+de votre peuple, de l'autre, que notre devoir est de nous y opposer
+jusqu'à notre dernier souffle..._»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Droit et intérêt._
+
+Il y a deux mobiles qui doivent faire agir une nation, son droit et son
+intérêt. Ils lui indiquent clairement son devoir. Notre droit, nous
+allons le voir, nous appelle à la rive rhénane où dorment nos aïeux:
+notre intérêt réclame la frontière qui pourra seule défendre nos
+descendants.
+
+Si nous ne voulons pas être à la merci d'un coup de main allemand, nous
+devons nous appuyer solidement au Rhin, occuper la vallée de la Sarre et
+celle de la Moselle, Trèves, dont la Porte Noire nous appelle,
+Sarrelouis, Landau, Spire, Worms, Mayence, Coblentz, Bonn, Cologne. Ces
+places, qui furent pour nous une menace, deviendront notre sécurité.
+
+Pour compléter notre défense, il faudra aussi imposer à l'ennemi la
+destruction de toutes ses forteresses à une portée de canon sur la rive
+droite du fleuve, Istein, Vieux-Brisach, Kehl, Rastadt, Ehrenbreitstein,
+Deutz, et lui interdire d'en élever de nouvelles.
+
+Voilà ce que demande l'intérêt de la France et de l'Europe. Si notre
+victoire n'est pas complétée par ces mesures de sûreté, elle sera
+manchote et, peut-être, hélas! sans tête et sans bras, comme la victoire
+de Samothrace!
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le vœu des populations._
+
+Le vœu des populations demandant leur réunion à une nation voisine
+est-il une condition nécessaire et une condition suffisante pour
+permettre à cette nation de les annexer? Beaucoup d'auteurs estiment
+qu'il est à la fois l'un et l'autre, c'est-à-dire que d'abord on n'y
+peut contrevenir sans injustice et qu'ensuite il peut remplacer tous les
+autres droits.
+
+Il semble bien que le consentement d'un peuple soit nécessaire pour que
+l'on puisse disposer de lui, quand il s'agit d'un peuple majeur et
+raisonnable, car si l'on prend par exemple une tribu ou même une nation
+sauvage, malfaisante, qui n'use de sa force que pour razzier la contrée
+d'alentour, il parait juste de la museler, de la soumettre à une
+autorité qui saura la contenir, la mater, jusqu'à ce qu'elle soit
+assagie, et cela dans l'intérêt même de cette tribu ou nation aussi bien
+que de ses voisins. Elle est par le fait assimilée à un mineur qui n'a
+pas encore la plénitude de ses droits et qui a besoin d'un tuteur pour
+gérer ses intérêts et sa fortune.
+
+En dehors de ce cas exceptionnel, il semble bien que l'annexion d'un
+peuple malgré lui est injuste et nulle de plein droit. Un célèbre
+jurisconsulte allemand, le professeur Bluntschli, de Heidelberg, écrit
+dans son _Droit international codifié_: «Pour qu'une cession de
+territoire soit valable, il faut la reconnaissance par les personnes
+habitant le territoire cédé et y jouissant de leurs droits politiques.
+Les populations ne sont pas une chose sans droit et sans volonté, dont
+on se transmet la propriété.»
+
+C'est le grand argument que les députés du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la
+Meurthe et de la Moselle firent valoir le 17 février 1871 dans la
+sublime protestation que M. Keller lut en leur nom devant l'Assemblée
+nationale de Bordeaux: «Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs
+foyers comme les soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant,
+les autres en combattant, signifient à l'Allemagne et au monde
+l'immuable volonté de l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises.»
+Ils ajoutaient que la France elle-même n'avait pas le droit de céder ces
+provinces et que, si elle les cédait, l'acte en serait radicalement nul.
+Nous citerons plus loin cette admirable page tout entière.
+
+C'est aussi le langage que Fustel de Coulanges tenait dans sa réponse à
+l'historien Mommsen, selon qui l'Alsace appartenait à l'Allemagne par la
+race comme par la langue. «La France, disait Fustel, n'a qu'un seul
+motif pour vouloir conserver l'Alsace, c'est que l'Alsace a vaillamment
+montré qu'elle voulait rester avec la France. Nous ne combattons pas
+pour la contraindre, nous combattons pour vous empêcher de la
+contraindre... On a sommé Strasbourg de se rendre, et vous savez
+comment il a répondu. Comme les premiers chrétiens confessaient leur
+foi, Strasbourg, par le martyre, a confessé qu'il était français.»
+Fustel de Coulanges allait trop loin en disant que _le seul motif_
+qu'avait la France de conserver ses provinces était la volonté de
+celles-ci. C'est le motif du cœur, le plus puissant peut-être, mais il y
+en a d'autres.
+
+S'il en est ainsi, si un peuple ne peut être annexé sans son
+consentement, il s'ensuit, semble-t-il, qu'il peut se donner à qui il
+lui plaît et par conséquent que sa libre volonté est aussi une condition
+suffisante pour qu'un État puisse l'annexer.
+
+Quoi qu'il en soit de la théorie, il est certain que si un peuple, outre
+les droits historiques qu'il a sur une terre, en vertu d'une occupation
+antérieure indiscutée et en vertu de la configuration géographique de
+cette terre, est encore appelé par ses habitants, son droit de l'occuper
+est clair comme le soleil et que personne ne la lui peut disputer sans
+crime. Or, c'est ainsi que l'Alsace-Lorraine est à nous; toute cette
+étude va le démontrer.
+
+Il n'en est pas de même, il est vrai, du moins au même degré, des
+provinces cisrhénanes inférieures. Mais cela tient à un siècle de
+germanisation intensive qui a nécessairement aveuglé les esprits.
+Cependant nous verrons qu'il reste là-bas bien des semences françaises,
+enfouies sous terre, toujours vivantes, simplement endormies par un long
+hiver et qui lèveront bientôt sous l'haleine printanière des vents de
+France; que la population de la Sarre et du Mont-Tonnerre n'éprouvera
+nullement à nous voir revenir la douleur que l'Alsace-Lorraine ressentit
+à nous voir partir; et qu'enfin, après un loyal essai de civilisation
+française, elle bénira bientôt son retour à la maison de famille de ses
+pères: ce n'est donc pas lui faire violence que d'escompter dès
+maintenant cette volonté future.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!_
+
+Comparé aux grands fleuves de l'Amérique méridionale le Rhin est fort
+modeste, mais c'est un des plus puissants et des plus riches cours d'eau
+de l'Europe. Sorti des glaciers éternels de la Suisse, il traverse le
+lac de Constance, tombe de vingt mètres de haut à Schaffhouse, longe la
+plaine d'Alsace, se fraye une trouée héroïque de Mayence à Coblentz
+entre le Taunus et le Hunsrück, mire dans ses eaux les tours crénelées
+des vieux burgs et voit mûrir les jolis vignobles de vins blancs sur les
+coteaux du Rheingau.
+
+Très fiers de lui, les Allemands revendiquent le monopole de ses deux
+rives. Mais c'est un vol manifeste. Par le vœu des populations, par la
+voix des souvenirs, le vieux Rhin nous appelle. Si nos hommes d'État
+l'ont de tout temps revendiqué, c'est parce qu'il est à nous par sa rive
+gauche; c'est parce que, pendant des siècles, les chevaux des Gaulois
+et des Francs se sont abreuvés à ses flots et ont piaffé sur ses bords;
+c'est parce que Turenne et Condé, Napoléon et ses maréchaux l'ont
+franchi; c'est parce que nos barques pavoisées, fleuries, triomphales
+ont fendu bien souvent ses eaux vertes de Strasbourg à Cologne.
+
+On se rappelle avec quelle verve éblouissante Musset a rappelé ces
+souvenirs aux Allemands trop portés à les oublier. Ce qui est moins
+connu c'est l'impression que ses vers firent sur l'esprit de Henri
+Heine: on y voit l'aveu de l'amour que nous garde le pays rhénan.
+
+Le pangermaniste Becker venait de lancer dans son pays une poésie sur le
+_Rhin allemand_, pour lequel il revendiquait l'essence germanique, la
+_Deutschheit_ de Fichte. On chantait partout après lui:
+
+
+ Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le
+ demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides.
+
+ Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe
+ verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.
+
+ Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps
+ que les cœurs s'abreuveront de son vin de feu;
+
+ Aussi longtemps que les rocs s'élèveront au milieu de
+ son courant; aussi longtemps que les hautes cathédrales
+ se reflèteront dans son miroir.
+
+ Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps
+ que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes
+ filles élancées.
+
+ Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu'à ce
+ que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans
+ ses vagues.
+
+Alfred de Musset, piqué au vif, fit à cette provocation la cinglante
+réponse que l'on sait:
+
+
+ Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!
+ Il a tenu dans notre verre.
+ Un couplet qu'on s'en va chantant
+ Efface-t-il la trace altière
+ Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang?
+
+ Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!
+ Son sein porte une plaie ouverte,
+ Du jour où Condé triomphant
+ A déchiré sa robe verte.
+ Où le père a passé, passera bien l'enfant.
+
+
+Dans les trois couplets suivants, le poète rappelait les exploits encore
+récents de Napoléon sur le Rhin et il finissait par cette superbe
+menace:
+
+
+ Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand!
+ Que vos cathédrales gothiques
+ S'y reflètent modestement;
+ Mais craignez que vos airs bachiques
+ Ne réveillent nos morts de leur repos sanglant!
+
+
+Toute l'Allemagne avait chanté les vers de Becker: toute la France
+chanta ceux de Musset. Henri Heine goûta fort la réplique de notre poète
+et l'on sait qu'il était dur pour ses compatriotes. Trois ans plus tard,
+il retournait en Allemagne; au passage du Rhin, la vue du vieux fleuve
+lui inspira ces strophes:
+
+
+ Lorsque j'arrivai au pont du Rhin, tout près de la ligne
+ du port, je vis couler à la lueur de la lune le grand
+ fleuve.
+
+ «Salut, vénérable Rhin! Comment as-tu vécu depuis?
+ J'ai pensé plus d'une fois à toi avec désir et avec
+ regret!»
+
+ C'est ainsi que je parlai, et j'entendis dans les profondeurs
+ du fleuve des sons étranges et gémissants: c'était
+ comme la toux sèche d'un vieillard, comme une voix à la
+ fois grognarde et plaintive.
+
+ «Sois le bienvenu, mon enfant! Cela me fait plaisir que
+ tu ne m'aies pas oublié! Voilà treize ans que je ne t'ai pas
+ vu. Pour moi, depuis ce temps, j'ai eu bien des désagréments!
+
+ «À Biberich, j'ai avalé des pierres; vraiment ce n'est
+ pas trop friand. Mais pourtant les vers de Nicolas Becker
+ me pèsent encore plus sur l'estomac!
+
+ «Il m'a chanté comme si j'étais encore une vierge pure,
+ qui ne s'est pas laissé dérober la couronne virginale!
+
+ «Quand j'entends cette sotte chanson, je m'arracherais
+ bien ma barbe blanche et vraiment je serais tenté de me
+ noyer dans mes propres flots!
+
+ «Les Français le savent bien que je ne suis pas une
+ vierge! Ils ont si souvent mêlé à mes flots leurs eaux
+ victorieuses!
+
+ «Quelle sotte chanson! Et quel sot rimeur que ce
+ Nicolas Becker avec son Rhin libre! Il m'a affiché de honteuse
+ façon. Il m'a même, d'une certaine manière, compromis
+ politiquement.
+
+ «Car quand un jour les Français reviendront, il me
+ faudra rougir de honte devant eux, _moi qui, tant de fois,
+ pour leur retour, ai prié le ciel avec des larmes!_
+
+ «Je les ai toujours tant aimés, ces gentils petits Français!
+ Chantent-ils, dansent-ils encore comme autrefois?
+ Portent-ils encore des pantalons blancs?
+
+ «Je serais heureux de les revoir! Mais j'ai peur de leur
+ persiflage à cause de cette maudite chanson, j'ai peur de
+ la raillerie et du blâme qu'ils m'infligeront.
+
+ «Alfred de Musset, ce méchant garnement, viendra
+ peut-être à leur tête en tambour et me tambourinera aux
+ oreilles toutes ses mauvaises plaisanteries!»
+
+ Telle fut la plainte du vieux fleuve, du père Rhénus.
+ Il ne pouvait en prendre son parti. Je lui dis mainte parole
+ consolante pour lui rendre le calme...
+
+
+Ce vieux père Rhénus! Quand je vous disais qu'il nous aime! C'est un
+contemporain des Celtes et des Francs Saliens; il a vu passer le grand
+Biturige Ambigat, et Clovis, et Charlemagne à la barbe fleurie comme la
+sienne; il est même leur aîné. Mais comme il s'intéresse à leurs
+petits-enfants! Comme il s'attendrit à leur souvenir! Comme il prie pour
+leur retour! Vous voyez bien qu'il est de la famille. Allons, c'est
+entendu, vieux père, nous irons te consoler, te porter nous-mêmes de nos
+nouvelles et te tambouriner notre _Wacht am Rhein!_
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le Rheingelüst, «le désir du Rhin»_.
+
+Dans les vieilles légendes, il y a des gouffres qui attirent les
+voyageurs. Le Rhin a ce pouvoir mystérieux. Mais il n'apparaît pas comme
+un gouffre de mort; c'est la vie et la richesse qu'il charrie.
+
+Les Allemands ont subi sa fascination à laquelle ils ont donné un nom:
+le Rheingelüst, le désir ou la convoitise du Rhin. Nous l'avons
+éprouvée, nous aussi, mais quelle différence entre leur sentiment et le
+nôtre!
+
+Le Rhin recèle un trésor dans ses flots. Mal gardé par les Ondines,
+enlevé par un monstre, puis par le vieux dieu Wotan, son or a servi à
+forger l'anneau du Nibelung, anneau maudit qui chasse l'amour des cœurs
+qui le possèdent et qui en sont possédés.
+
+Voilà bien l'image de la concupiscence, du _Rheingelüst_, des Allemands.
+Ils n'ont cherché qu'à s'enrichir en se répandant sur les bords du
+fleuve. Ils nous ont volé la part du trésor qui nous revenait, à nous
+les riverains des siècles passés. Ils en ont chassé l'amour, car jamais
+les reîtres n'ont su se faire aimer des Ondines.
+
+Nous avons aimé le Rhin nous aussi, et c'était notre droit. D'ailleurs
+nous n'allons jamais nulle part sans être précédés par ce noble
+fourrier, le droit. Nos pères le mettaient en tête de leurs entreprises.
+Notre Charlemagne était «le droit empereur» et notre saint Louis «le roi
+droiturier». Avec le droit, c'est aussi l'amour qui nous attire au Rhin.
+Les âmes qu'il nourrit nous appellent comme les Ondines de la légende.
+
+La rive gauche nous crie: «Je suis à vous; je vous ai été fiancée avant
+l'arrivée des barbares; je vous ai donné mon anneau d'or. Je l'ai vu,
+l'anneau béni, au doigt de Clovis, de Charlemagne, de Henri II, de Louis
+XIV et de Napoléon. On vous l'a brisé, on vous en a enlevé les morceaux
+en 1815 et en 1870; mais j'ai assez de _Rheingold_ pour en forger un
+nouveau, plus splendide que l'ancien. Il est déjà fait, je vous le garde
+et je le mettrai au doigt du premier petit soldat bleu qui passera le
+pont de Strasbourg.»
+
+Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! Et nous l'aurons encore. Et vos
+monstres et votre dieu Wotan ne nous voleront plus son anneau!
+
+
+
+
+#IV#
+
+#LA RIVE GAUCHE JUSQU'AU Xe SIÈCLE#
+
+
+_Période celtique._
+
+Longtemps avant d'appartenir aux Gaulois, notre pays a été l'habitat des
+Ibères, puis des Ligures. Les Ibères remontent, semble-t-il, aux âges
+préhistoriques, à plus de trois mille ans avant Jésus-Christ. Les
+Ligures sont venus en Gaule vers l'an 1200 ou 1500. Mais aucune de ces
+deux races n'a péri; elles ont mêlé leur sang entre elles, puis à celui
+des Celtes qui les ont dominées environ sept à huit siècles avant notre
+ère. Il est parfaitement certain que nous sommes les descendants et les
+héritiers de ces trois peuples. Or, ils possédaient toute la rive gauche
+du Rhin, alors que la Germanie n'existait pas encore.
+
+Quant à la race celtique elle-même, avant de passer le Rhin elle avait
+campé fort longtemps dans l'Europe centrale, en Allemagne. C'est de là
+qu'elle se répandit sur la plus grande partie de l'Occident.
+
+«La puissance des Celtes, dit M. Bloch, arriva à son apogée dans le
+courant du IVe siècle avant Jésus-Christ. Leur domination s'étendait
+alors sur les Iles Britanniques, sur la moitié de l'Espagne, sur la
+France, moins le bassin du Rhône, sur le centre de l'Europe,
+c'est-à-dire sur l'Allemagne, moins le nord de ce pays et la Suisse, sur
+l'Italie septentrionale, sur les Alpes Orientales et sur toute la région
+du Moyen et du Bas Danube. Les villes de _Lugidunum_ (Liegnitz) dans la
+Sibérie, de _Noviodunum_ (Isakscha) en Roumanie, de _Carrodunum_ en
+Russie, sur le Bas-Dniester, marquaient à l'Est l'extrême frontière de
+cet empire colossal[1].»
+
+Rien n'égale la grandeur de la race celtique dans l'antiquité. Comme une
+immense nébuleuse elle s'épanche partout hors de son noyau central. En
+dehors de la Germanie, où elle s'est d'abord formée, et de la Gaule, où
+elle s'est ensuite condensée, elle forme une Gaule cisalpine dans la
+vallée du Pô, une Gaule celtibérique dans la vallée de l'Ebre, une Gaule
+britannique, une Gaule balkanique, une Galatie ou Gallo-Grèce jusque
+dans l'Asie. Et que voilà bien un vieux titre dont nous pourrions nous
+prévaloir pour revendiquer notre part dans le partage de l'Anatolie, si
+nous n'en avions de plus récents! «Bien des grandes villes européennes,
+dit le savant Camille Jullian, de l'Institut, doivent leur origine aux
+Celtes: Cracovie en Pologne, Vienne en Autriche, Coïmbre en Portugal,
+York en Angleterre, Milan en Italie ont des noms qui viennent du
+gaulois: ce sont des fondations d'hommes de notre pays et de notre
+race[2].»
+
+Les Germains étaient alors humblement soumis aux Celtes. «Cette
+subordination, dit M. Bloch, se traduit d'une manière frappante dans
+leur langue. On a démêlé en effet dans la langue germanique certains
+emprunts faits au vocabulaire celtique. Ils se réduisent à un assez
+petit nombre de mots, mais qui ont tous rapport à la politique et à la
+guerre, les plus propres par conséquent à démontrer la suprématie du
+peuple qui les avait imposés[3].»
+
+À cette époque, nos pères n'occupaient pas seulement la rive gauche,
+mais encore toute la rive droite du Rhin et les contrées adjacentes très
+loin à la ronde. Le Rhin fut donc pendant des siècles un fleuve
+entièrement celtique. «Le nom du Rhin, _Renos_, est un nom celtique que
+les Celtes ont transporté en Italie, en France, en Irlande. En Italie,
+ils l'ont donné à la petite rivière du _Reno_, voisine de la ville
+qu'ils ont appelée _Bononia_ (Bologne). En France, ils l'ont appliqué à
+un affluent de droite de la Loire, le Reins, _Renus_; en Irlande, il a
+pris un sens plus général et a désigné la mer[4].»
+
+Les Celtes, vers le 1er siècle avant Jésus-Christ, abandonnèrent la
+rive droite qui devint germanique, mais ils restèrent sur la rive
+gauche. La population de cette rive s'est chargée au cours des siècles
+d'éléments étrangers, mais elle est restée au fond substantiellement la
+même, c'est-à-dire celtique.
+
+[Note 1: _Histoire de France_ de E. LAVISSE, t. Ier, vol. II, p.
+26, par M. BLOCH.]
+
+[Note 2: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 12. Paris, Hachette.]
+
+[Note 3: _Histoire de France_ de LAVISSE, t. Ier, vol. II, p. 24,
+par M. BLOCH.]
+
+[Note 4: _Ibidem_, p. 23.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Période gallo-romaine._
+
+Lorsque César eut conquis la Gaule, celle-ci adopta rapidement la
+civilisation romaine. Elle ne fut jamais l'esclave de Rome, mais son
+associée. Ses fils eurent accès aux plus hautes dignités de l'Empire et
+deux d'entre eux, Tetricus et Avitus, ceignirent même la couronne
+impériale. Les empereurs résidèrent bientôt habituellement en Gaule, à
+Arles, à Vienne, à Lyon, à Lutèce, à Trèves. C'est de là que plusieurs
+d'entre eux gouvernèrent le monde.
+
+La terre gallo-romaine, naturellement riche et couverte de monuments
+artistiques superbes, exerçait de plus en plus une attraction sur les
+Germains moins fortunés. Mais les légions romaines ou gallo-romaines,
+parmi lesquelles se distingua à l'origine la fameuse légion de
+l'_Alouette_, fondée par César, montaient la garde sur le Rhin. Sous les
+ordres de Drusus et de Germanicus, elles refoulèrent si bien les
+Barbares qu'ils ne purent jamais s'établir sur la rive occidentale.
+
+Le Rhin resta donc toujours la limite de la Gaule romaine, comme de la
+Gaule celtique. Il en était ainsi au temps de Vercingétorix. César
+écrit: «_La Gaule s'étend du Rhin aux Pyrénées et des Alpes à l'Océan._»
+M. Gustave Hervé a écrit que «Jules César donnait, il y a deux mille
+ans, le Rhin comme limite _à vue de nez_ à la vieille Gaule». Ce mot
+étonne de la part d'un professeur français, qui doit savoir que César a
+parcouru pendant dix ans la Gaule dans tous les sens, des bords du Rhin
+à la Bretagne, qu'il a traité avec toutes ses tribus, qu'il en notait
+minutieusement les caractères et la politique. Son témoignage est donc
+absolument irréfragable. Il concorde d'ailleurs avec celui des
+historiens et géographes grecs et latins des premiers siècles, Strabon,
+Tacite, Ptolémée, Polybe, Plutarque, Cyprien, Josèphe et Pline, qui
+donnent tous le Rhin comme frontière orientale à la Gaule. Tacite nous
+dit: «_La Germanie est séparée de la Gaule par le Rhin._»
+
+On comprend mieux une pareille critique de part des Allemands. Ils sont
+dans leur rôle en diminuant les droits et la grandeur de notre pays.
+Voici un exemple curieux de cet acharnement qu'ils mettent à nous
+dépouiller de nos gloires. Il a été raconté avec esprit par M. Maurice
+Barrès dans l'_Écho de Paris_.
+
+César et Strabon disent formellement que le territoire des
+Médiomatriques, habitants de Metz, s'étendait jusqu'au Rhin. C'est
+d'ailleurs _à priori_ très vraisemblable. Un peuple gaulois, maître de
+Metz, pouvait facilement par le col de Saverne descendre jusqu'à
+Strasbourg et devait tenir à s'appuyer au grand fleuve, véhicule de
+richesse. Le nom de Médiomatriques contient le radical Matra ou Motra,
+où l'on reconnaît la Moter ou Moder, principale rivière de la
+Basse-Alsace. D'ailleurs, personne jusqu'ici n'avait contesté la
+véracité et l'authenticité du témoignage de Strabon et de César. Il est
+accepté sans objection par Ernest Desjardins dans sa _Géographie de la
+Gaule Romaine_.
+
+Mais il a déplu aux savants allemands que le pays messin et alsacien ait
+été gaulois. Ils ont donc décrété que le texte de César était interpolé
+et celui de Strabon de seconde main, copié chez un auteur alexandrin,
+Timagène, qui vivait à Rome au temps d'Auguste et ne connaissait la
+Gaule que par ouï-dire. Ils se sont d'ailleurs bien gardés d'apporter
+une preuve sérieuse de ces deux assertions, dont la précision a un air
+scientifique destiné à en imposer aux admirateurs de la Kultur.
+
+Néanmoins, comme tout ce que rêve un Allemand est vérité sacro-sainte,
+le géographe Kiepert, dans la dernière édition de son _Atlas antiquus_
+(1914), a placé la limite des Médiomatriques aux Basses-Vosges. De la
+sorte, tout ce qui est au delà est baptisé germanique, germanique
+l'Alsace, germanique toute la rive gauche. Le tour est joué. Cela
+s'appelle en allemand de la science, mais en bon français c'est de la
+malhonnêteté.
+
+Les auteurs du IVe et du Ve siècle nous montrent une vie gallo-romaine
+intense sur toute cette rive gauche du Rhin. Les villes ont des noms
+latins ou même de vieux noms celtiques; Aix-la-Chapelle c'est _Aquæ_;
+Cologne, _Colonia Agrippina_; Coblentz, _Confluentes_, le confluent de
+la Moselle et du Rhin; Mayence, _Moguntia_, la ville de Drusus; Worms,
+_Borbetomagus_; Spire, _Noviomagus_ des Gaulois, et _Colonia Nemeta_ des
+Romains; Trèves, _Colonia Augusta Trevirorum_; Metz, _Divodurum_;
+Strasbourg, _Argentoratum_. Les nombreux noms en _gau_, _spey_, _mag_,
+_wall_ ou _fall_ indiquent une origine celtique. Le _Druidenberg_, la
+montagne des Druides, nous révèle la présence d'un collège de prêtres
+gaulois. Les musées de Mayence, de Trèves, de Cologne, regorgent
+d'antiquités celtiques et gallo-romaines.
+
+La plus grande, la plus riche des villes cisrhénanes était Trèves. Sa
+situation sur la Moselle, par où elle commandait le cours moyen du Rhin,
+lui donnait une extrême importance pour la défense de la Gaule. Aussi
+l'Empire en avait fait au IVe siècle la capitale militaire de la Gaule,
+le boulevard de l'Occident contre les invasions germaniques. Les légions
+s'élançaient de là sur tous les points menacés par les Barbares.
+«_C'était_, a dit éloquemment M. Maurice Barrès, _la proue latine que
+battaient les flots du Nord._» Le poète Ausone, qui a chanté en un poème
+lyrique les charmes de la Moselle, considère Trèves comme la première
+ville des Gaules. «C'est elle, dit-il, qui nourrit, habille et arme les
+peuples de l'Empire.»
+
+Sa gigantesque Porte Noire, son palais impérial, ses thermes, ses
+arènes, ses mausolées témoignent encore de sa splendeur passée.
+«Trèves, nous dit M. Camille Jullian, est aujourd'hui encore par ses
+ruines une ville toute romaine: c'est la seule cité du Nord qui
+ressemble à Nîmes et à Arles: elle mérite le surnom qu'on a pu lui
+donner quelque-fois d'Arles du Nord... À voir toutes ces ruines encore
+superbes, on sent le suprême effort du monde romain à la porte de la
+barbarie. Pendant tout le IVe siècle la vie militaire de l'Occident
+et les espérances de la Gaule et de l'Italie ont tenu dans ces murs[1].»
+
+[Note 1: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 297.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Invasions et infiltrations germaniques._
+
+La possession de la rive gauche du Rhin et même du reste de la Gaule a
+été âprement disputée à nos pères par les Germains. Mais ceux-ci n'ont
+jamais réussi à s'y installer en maîtres pendant cette période
+gallo-romaine.
+
+Ils y venaient tantôt en dévastateurs, comme des trombes renversant tout
+sur leur passage, tantôt en paisibles immigrants qui s'établissaient
+dans le pays d'accord avec les indigènes.
+
+Il faut bien distinguer entre ces dernières infiltrations pacifiques et
+les invasions à main armée. Les invasions ne créent aucun droit aux
+envahisseurs; au contraire, elles fournissent aux envahis un motif de
+résistance et de représailles. Quant aux infiltrations, nous verrons
+qu'elles se retournaient spontanément contre la Germanie et que la Gaule
+n'eut pas à s'en plaindre.
+
+_Les invasions germaniques._--Déjà, au second siècle avant Jésus-Christ,
+les Cimbres et les Teutons avaient ravagé l'Occident et particulièrement
+la Gaule. Ils furent vaincus par Marius, les Cimbres à Verceil dans le
+Piémont en l'an 101, et les Teutons près d'Aix-en-Provence en l'an 102.
+Ils commirent beaucoup de dégâts, mais le Rhin resta gaulois après leur
+disparition.
+
+En l'an 60 avant Jésus-Christ, deux peuples gaulois étaient en guerre.
+Les Séquanes (Franche-Comté), écrasés par les Éduens (Bourgogne),
+appellent à leur secours Arioviste, chef germain. Celui-ci accourt avec
+une cohue d'aventuriers, Suèves, Marcomans, Triboches, etc. Mais après
+avoir délivré les Séquanes, il s'installe dans leur pays et refuse de
+partir. César accourt à son tour, et refoule Arioviste et sa horde dans
+la Haute-Alsace (en 58). Cet événement fut l'origine de la conquête de
+la Gaule par les Romains.
+
+Au temps d'Auguste, les Barbares recommencent à inquiéter le front
+romain. L'empereur résolut de réprimer leurs incursions et de conquérir
+la Germanie comme César avait conquis la Gaule. Il en chargea son fils
+adoptif Tibère et le frère de celui-ci, Drusus, qui poussèrent des
+pointes victorieuses au delà du Rhin. Drusus fit de Mayence une colonie
+et une citadelle importante, la vigie gallo-romaine du Rhin. Les
+Germains furent soumis. Une de leurs tribus, celle des Ubiens, montra
+même bientôt son loyalisme envers Rome, en élevant un autel à Auguste
+dans sa cité située sur l'emplacement de la future ville de Cologne.
+
+Rome défendait bien la rive gauche du Rhin et faisait quelques conquêtes
+sur la rive droite, mais ne réussissait pas à soumettre l'immensité
+germanique, dont les tribus vaincues relevaient la tête sitôt après le
+passage des légions. La nation des Marcomans, fortement établie dans les
+monts de Bohême et commandée par son roi Marbod, bravait Tibère retenu
+par les révoltes de la Pannonie et de la Dalmatie.
+
+En l'an 9 après Jésus-Christ, un chef chérusque, Hermann, en latin
+Arminius, qui servait dans l'armée romaine, attira perfidement Varus
+dans un guet-apens et fit massacrer ses légions dans la forêt de
+Teutberg. Les Allemands ont fait de ce traître leur héros national. On
+ne s'imagine pas à quel point il est populaire parmi eux et avec quel
+enthousiasme leurs poètes l'ont chanté. N'est-il pas doublement leur
+modèle et par ses mœurs et par son esprit? Par ses mœurs d'abord:
+n'a-t-il pas le premier mis en honneur l'_avant-guerre_, en vivant chez
+les Romains pour les étudier et les mieux trahir? Par son esprit
+ensuite: il incarne à leurs yeux la haine de Rome et le triomphe du
+germanisme sur le monde latin. Non seulement ils ne rougissent pas de sa
+félonie, mais ils en sont fiers. L'espionnage, la trahison, les
+embûches, tout est légitime et saint, dès qu'il s'agit d'écraser
+l'éternelle ennemie, la race latine qui a commis le crime d'éclipser si
+longtemps la race tudesque. Tout vrai Germain est un fils et un disciple
+d'Arminius. Tout vrai Germain, depuis cet espion jusqu'à Henri IV,
+Frédéric Barberousse et Frédéric II, jusqu'à Luther, jusqu'à Guillaume
+II, est l'ennemi de Rome. Tout vrai Germain peut répéter la parole que
+le Vandale Genséric disait à ses familiers: «_J'entends souvent une voix
+qui me dit tout bas d'aller détruire Rome._»
+
+Comparez les deux héros nationaux de la Gaule et de la Germanie dans
+leur lutte contre Rome. Vercingétorix est un héros noble, chevaleresque.
+Arminius est un vil bandit. L'un annonce Roland et l'autre Ganelon.
+
+Le désastre de Teutberg fut un coup douloureux pour Auguste. Il chargea
+Tibère, en l'an 11, puis Germanicus, fils de Drusus, en l'an 13, de le
+venger. Germanicus mena une brillante campagne jusqu'à l'Elbe. Mais
+Tibère devenu empereur en l'an 14, et jaloux sans doute de ses succès,
+lui retira, en l'an 16, son commandement.
+
+On peut se demander ce qui serait arrivé si Tibère avait continué la
+politique d'Auguste et si Rome avait subjugué la Germanie après la
+Gaule. La face du monde en eût été changée. Peut-être les Germains,
+civilisés comme nos pères, seraient-ils aujourd'hui plus fiers qu'eux de
+leur latinité et le monde ignorerait-il cette chose odieuse, le
+pangermanisme.
+
+Mais Rome avait compris qu'elle devait renoncer aux projets de conquête
+d'Auguste et se contenter d'une puissante défensive. Elle fortifia la
+ligne du Rhin inférieur jusqu'à Mayence. La cité des Ubiens s'agrandit
+et s'appela _Colonia Agrippina_ (Cologne) en l'an 50, en l'honneur
+d'Agrippine, fille de Germanicus. Vespasien, Domitien, Trajan élevèrent
+contre la Germanie le _Limes Romanus_, le seuil romain. C'était une
+longue muraille ou plutôt une levée de terre de cinq mètres de hauteur
+et de huit cents kilomètres de longueur, défendue de quinze en quinze
+kilomètres par des fortins, _castella_, qui allait de Coblentz sur le
+Rhin au Danube. Le _Limes_ n'aurait pu arrêter une forte invasion, mais
+il permettait aux Romains de surveiller l'ennemi et constituait en même
+temps une limite douanière. Avec la ligne du Rhin inférieur qu'il
+continuait, il protégeait suffisamment la Gaule et l'Italie contre la
+barbarie teutonne. Mais on voit que la rive gauche restait toujours
+parfaitement gallo-romaine.
+
+En l'an 70, Civilis, chef de la peuplade des Bataves, entraîna ses
+compatriotes, quelques autres tribus germaniques et même les Gaulois
+Lingons et Trévires dans une révolte contre Rome. La prêtresse Velléda
+enflammait leur ardeur et leur haine contre l'Empire. Des légions
+romaines furent encore massacrées. Mais le reste de la Gaule demeura
+fidèle et la tentative germanique fut étouffée dans le sang.
+
+En 275, une invasion mit tout à feu et à sang dans la Gaule. Soixante
+villes opulentes où s'élevaient les plus splendides monuments furent
+détruites. Mais, comme toujours, les malfaiteurs disparurent et la rive
+gauche resta désolée, mais toujours libre et gauloise.
+
+En 406, nouveaux et plus grands désastres. Tandis que les Wisigoths
+pénètrent et s'arrêtent quelque temps en Italie pour venir s'établir en
+412 dans le midi de la Gaule, les Burgondes, les Suèves, les Alains, les
+Vandales passent le Rhin et commettent les plus épouvantables excès.
+
+Saint Jérôme s'écrie en gémissant que la Gaule est devenue germanique.
+Les Vandales, descendus de la Prusse actuelle entre l'Oder et la
+Vistule, se distinguent parmi tous les Barbares par leur barbarie, comme
+les Prussiens de nos jours parmi les autres Allemands. La horde se
+promène pendant plus d'un siècle à travers l'Occident, couvre de ruines
+l'Italie, l'Espagne et l'Afrique du Nord, jusqu'au jour où ses débris
+sont exterminés par Bélisaire.
+
+Mais si les Vandales sont morts, le vandalisme leur a survécu. Les
+Germains ont soigneusement recueilli cet héritage de leurs frères.
+C'était le germanisme du Ve siècle. Celui du XXe siècle est encore
+pire. Guillaume II a dépassé son ancêtre Genséric!
+
+En 450, Attila se précipite sur la Gaule. Il traîne derrière lui, outre
+ses Huns qui sont d'origine tartare, d'innombrables guerriers de race
+germanique qu'il a raccolés sur toutes les routes de l'Europe centrale,
+et dont la férocité n'est pas moindre que celle de leurs alliés. Mais il
+est vaincu à la célèbre journée des champs catalauniques, en 451, par
+les Gallo-romains d'Aétius, les Francs de Mérovée et les Wisigoths de
+Théodoric. La rive gauche saigne toujours, mais elle est restée
+gauloise.
+
+_Les infiltrations germaniques._--On vient de voir parmi les vainqueurs
+d'Attila deux peuples d'origine germanique, les Francs et les Wisigoths.
+Ils avaient pénétré en Gaule, eux aussi, l'épée à la main, mais leur
+invasion, celle des Francs surtout, n'avait pas eu le caractère de
+barbarie qui signalait d'ordinaire celles de leur race.
+
+Depuis longtemps déjà certaines tribus d'outre-Rhin s'établissaient
+pacifiquement sur un territoire que la population gauloise leur
+abandonnait. Incorporées à la nation adoptive, elles étaient bientôt
+assimilées par elle et épousaient ses intérêts.
+
+Cette faculté assimilatrice de la Gaule et la faculté correspondante
+qu'ont les Germains de se dégermaniser, quand ils entrent en contact
+avec la race latine, sont deux facteurs extrêmement importants dont il
+faut tenir compte dans nos relations passées et futures avec
+l'Allemagne. Elles sont peut-être appelées à aplanir bien des
+difficultés dans les règlements de compte qui suivront cette guerre.
+
+Après le désastre d'Arioviste, César avait permis à quelques milliers de
+guerriers, de la tribu des Triboques ou Triboches,--un nom
+prédestiné!--de s'installer près de Strasbourg. Les Eburons, qui
+habitaient sur la Basse-Meuse--le pays actuel de Liége et de
+Maëstricht--étaient également d'origine germanique. Bien accueillis par
+la Gaule, ils adoptèrent sa langue et son esprit: sincèrement
+naturalisés, ils firent preuve de loyalisme. Les Eburons étaient les
+clients de la puissante nation des Trévires; ils prirent des noms
+gaulois; leur prince Ambiorix fut un des plus vaillants champions de la
+liberté de la Gaule.
+
+Le plus illustre exemple de cette assimilation fut la fusion des Francs
+et des Gaulois au Ve et au VIe siècle. Les Francs, en se faisant
+chrétiens, en se mêlant à la race celtique, se dégermanisèrent, se
+latinisèrent, se civilisèrent avec une étonnante rapidité, puis, par une
+volte-face hardie, se retournèrent contre leurs anciens frères et mirent
+fin à leurs brigandages en les battant sous Clovis, à Tolbiac (496). À
+partir de ce jour, la barrière du Rhin fut fermée pour des siècles à la
+Barbarie: _Gallia Germanis clausa_, comme dira un jour Louis XIV.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Période franque._
+
+Les Francs ont contraint les Alamans à rentrer dans leurs Allemagnes. La
+rive gauche est purifiée de la souillure germanique. Elle reste gauloise
+tout en devenant franque. Clovis la visite, il remonte le cours du
+fleuve jusqu'en Alsace; il y édifie des églises et des abbayes. Ses
+descendants, notamment Clotaire et Dagobert, suivent ses traces. On
+retrouve çà et là les ruines ou les souvenirs des monuments qu'ils y
+élevèrent. Il faut croire que ces souvenirs restèrent longtemps bien
+vivants, car, dix siècles plus tard, comme nous le verrons bientôt, lors
+de l'expédition de Henri II sur le Rhin, le maréchal de Vieilleville les
+rappelait avec une mélancolique fierté et y voyait le fondement de nos
+droits historiques.
+
+C'est alors que la France se divise en France de l'Est ou Austrasie et
+France de l'Ouest ou Neustrie. L'Austrasie comprend la France meusienne,
+mosellane et rhénane. Sa capitale est d'abord Reims, puis Metz. Elle
+comprend, outre la Hollande et la Belgique, toute la rive gauche du
+Rhin, c'est-à-dire la région que nous devons reprendre aujourd'hui: de
+là l'idée que nous avons suggérée plus haut, mais sous toutes réserves,
+de redonner le nom d'Austrasie à cette région.
+
+Les rois d'Austrasie étendent leur pouvoir bien au delà du Rhin; ils
+vont fréquemment châtier les Barbares de la Bavière et de la Saxe. Ils
+détestent l'Allemagne; ils sont donc bien francs et non teutons, quoi
+qu'en disent les Teutons de nos jours.
+
+Sous la dynastie carolingienne la rive gauche est de plus en plus
+franque. Charlemagne, roi des Francs, empereur des Romains et conquérant
+des Allemagnes, n'est pas germain, bien que les Allemands le
+revendiquent. Il appartient comme Clovis à la race franque qui est
+depuis longtemps dégermanisée; sa famille est originaire de la Belgique,
+mais la Belgique est essentiellement gallo-franque. Il a une résidence à
+Aix-la-Chapelle, mais c'est un poste d'où il surveille la Barbarie
+germanique et d'où il peut s'élancer pour la réprimer. Son vrai peuple,
+c'est le peuple franc de Neustrie et d'Austrasie, sur la fidélité et
+l'amour duquel il se repose, tandis qu'il doit toujours batailler et
+sévir contre la tumultuaire patrie de Witikind. Celle-ci n'est pour lui
+qu'un pays de conquête, une sorte de colonie où il est obligé de porter
+le fer et le feu pendant près d'un demi-siècle.
+
+
+
+
+#V#
+
+#L'USURPATION GERMANIQUE#
+
+
+_La Rive gauche devient germanique._
+
+Au traité de Verdun en 843, l'empire de Charlemagne est divisé entre les
+trois fils de Louis le Débonnaire. Charles le Chauve a la France, Louis
+le Germanique l'Allemagne, tandis que Lothaire, outre le titre
+d'empereur, l'Italie et une partie de la Germanie entre Rhin et Weser,
+obtient un royaume intermédiaire qui s'étend du Nord au Sud entre le
+Rhin, l'Escaut et la Meuse et comprend en plus la Bourgogne et la
+Provence.
+
+Ce royaume, sorte d'État-tampon entre la France et l'Allemagne, coïncide
+à peu près avec l'ancienne Austrasie; mais en 855, lorsque Lothaire
+Ier abdique, la partie septentrionale, qui s'étend du lac Léman à la
+mer du Nord, échoit à son fils Lothaire II, et prend de lui le nom de
+Lotharingie d'où est dérivé celui de Lorraine.
+
+La rive gauche est ainsi détachée de la Gaule pour la première fois,
+mais elle n'est pas rattachée à l'Allemagne: elle est neutre.
+
+Et elle reste neutre de 843 à 869, à la mort de Lothaire II, pendant
+vingt-six ans. Elle fait alors en grande partie retour à la France pour
+dix ans, de 869 à 879, sous le sceptre de Charles le Chauve.
+
+En 879 elle devient pour la première fois allemande sous le roi de
+Germanie Arnoulf et le reste trente-deux ans. En 911 elle redevient
+française sous Charles le Simple pendant douze ans, jusqu'en 923 où elle
+est définitivement et pour des siècles incorporée à l'Allemagne.
+
+Pour résumer, la rive gauche du Rhin, ibérique et ligurique pendant des
+siècles, est gauloise, gallo-romaine, puis gallo-franque, environ mille
+ans avant le Christ et près de mille ans après lui. Voilà pour nous,
+fils des Ibères, des Ligures, des Gaulois, des Latins et des Francs, un
+droit historique, une possession bi-millénaire qui fait pâlir tous les
+titres de l'Allemagne.
+
+L'Allemagne n'avait aucun droit à mettre la main sur cette région. Elle
+sortait de chez elle. Elle prenait un bien qui nous appartenait de temps
+immémorial. C'était une usurpation, comme le dira un jour Richelieu, un
+rapt politique. À qui en revenait la faute? À la cupidité des souverains
+allemands trop bien servie par les institutions du temps.
+
+Le partage que les Carolingiens se firent à plusieurs reprises de
+l'immense empire paternel était arbitraire, inspiré par leur ambition
+personnelle. Ils ne tenaient compte que des avantages qu'ils retiraient
+de l'héritage sans se demander si cet héritage n'avait pas des droits:
+il en avait cependant, car ce n'était pas une terre morte, mais un
+peuple vivant ou plutôt un monde de peuples.
+
+Le nombre des parts et, par suite, la condition et le groupement des
+peuples dépendaient d'une circonstance fortuite, du nombre des
+héritiers. Si, au lieu d'être trois, les fils de Louis le Débonnaire
+avaient été deux au traité de Verdun, l'un aurait eu l'Allemagne et
+l'autre la France, et la rive gauche fût restée française au lieu de
+former le royaume hybride de Lotharingie: s'ils avaient été dix, on
+aurait créé dix royaumes pour les apanager. Du droit des populations, de
+leurs vœux, de leurs affinités ethniques et morales, il n'était pas
+question.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Protestations de la France._
+
+On ne voit pas dans les chroniques que l'attribution de leur pays à la
+Germanie ait soulevé des protestations parmi les peuples cisrhénans.
+Mais ce silence n'est pas surprenant; les intéressés n'étaient pas
+consultés; ils avaient l'habitude de se résigner, n'ayant aucun moyen de
+faire triompher leur droit, et, s'ils avaient crié, leur cri fût demeuré
+sans écho.
+
+Cependant la mainmise de l'Allemagne sur notre domaine était si
+irrégulière que, à défaut du menu peuple sacrifié, les rois de France et
+nos hommes d'État ne cessèrent de protester au cours des siècles
+jusqu'au jour où ils finirent par obtenir plus ou moins complètement
+justice.
+
+Cette conscience que nos pères avaient de leurs droits est la cause
+qui, pendant un siècle environ, fit, comme nous l'avons vu, osciller la
+possession de la Lotharingie entre les rois de France et ceux
+d'Allemagne. À la mort de Lothaire II, décédé sans enfants en 869, les
+seigneurs et prélats du royaume appelèrent non pas Louis le Germanique,
+mais Charles le Chauve que l'archevêque de Reims, Hincmar, alla sacrer
+roi de Lotharingie à Metz.
+
+Il en fut encore de même en 911: les grands de ce royaume élurent le roi
+de France, Charles le Simple, qui sut faire respecter par Conrad et
+Henri l'Oiseleur ses droits sur l'Alsace et la Lorraine.
+
+Lorsque la conquête du pays contesté eut été consommée au profit des
+souverains de la Germanie et alors même qu'elle semblait devoir être
+éternelle, sa légitimité paraissait douteuse à des Allemands eux-mêmes.
+Au XIIe siècle, Otton de Freissingen, évêque de Bavière, petit-fils et
+neveu d'empereurs, écrivant la vie de Frédéric Barberousse, dit
+incidemment que, «_le Rhin franchi, on se trouve passé d'Allemagne en
+Gaule_»; il regarde même comme gauloises, non seulement les villes
+d'Alsace, mais Spire et Mayence.
+
+En 1299, Philippe le Bel a une entrevue à Vaucouleurs avec l'empereur
+Albert d'Autriche. À cette nouvelle, toute la France tressaille,
+persuadée qu'une pareille rencontre ne peut avoir pour objet que la
+rétrocession de nos antiques possessions rhénanes. Guillaume de Nangis
+écrit: «On dit qu'il fut convenu alors que le royaume de France, dont
+l'extrême frontière était marquée par le cours de la Meuse, reculerait
+jusqu'au Rhin.»
+
+En 1208, Philippe-Auguste revendique Metz et une partie de la Lorraine.
+S'il ne réussit pas à les reconquérir, il a, du moins, la gloire de
+battre les Allemands à Bouvines.
+
+Charles VII, à peine délivré des Anglais, songe à bouter les Allemands
+eux aussi hors du royaume, c'est-à-dire à reprendre non seulement
+l'Alsace et la Lorraine mais encore toute la rive gauche du Rhin. Voici
+les importantes paroles qu'il prononçait en 1444: «_Le royaume de France
+a été depuis beaucoup d'années dépouillé de ses limites naturelles qui
+allaient jusqu'au Rhin; il est temps d'y rétablir sa souveraineté._»
+
+Il passa immédiatement des paroles aux actes, en concertant avec son
+fils, le futur Louis XI, une action vigoureuse sur le Rhin. Le Dauphin
+pénétra dans la Haute-Alsace par Belfort, à la tête de 20.000
+Écorcheurs, soudards à qui la cessation de la guerre avec l'Angleterre
+créait de redoutables loisirs et dont il fallait débarrasser le royaume.
+Il voulut s'emparer de la ville de Bâle, et, à la fin d'août 1444,
+infligea aux Suisses la sanglante défaite de Saint-Jacques. Les
+ambassadeurs impériaux étant venus lui faire des remontrances le 2
+septembre, il leur dit qu'il avait pris les armes «pour recouvrer
+certaines terres, soumises anciennement à la couronne de France, qui
+s'étaient soustraites, volontairement et frauduleusement, à l'obéissance
+de cette couronne». Puis il fit prendre à ses troupes leurs quartiers
+d'hiver en Alsace, où elles se livrèrent à de terribles excès.
+
+De son côté, le roi en personne s'empara, le 4 septembre, d'Épinal. Mais
+il ne put entrer dans Metz qui lui ferma ses portes. Les ambassadeurs de
+la cité ayant été reçus en audience royale, le conseiller Jean Rabateau
+leur dit: «_Le roi prouvera suffisamment, si besoin est, par les
+chroniques et par l'histoire, que les Messins ont été, de tout temps,
+sujets du roi, de ses prédécesseurs et du royaume_.» Charles se contenta
+d'affirmer ainsi ses droits, mais renonça pour le moment à les faire
+triompher en face de la résistance énergique des Messins. L'année
+suivante il conquit Toul et Verdun.
+
+Cette double expédition n'eut pas de suites immédiates. Mais elle posa
+la question, elle affirma les droits de la couronne, elle orienta la
+politique française vers «les limites naturelles». Elle impressionna les
+esprits en Alsace et commença à les tourner vers la France au grand
+dépit des germanisants. L'humaniste Wimpheling, de Schlestadt,
+(1450-1528), s'emporte dans sa _Germanie_ contre «ceux qui, par
+ignorance, se laissent aller à croire aux droits antiques des Valois sur
+la rive gauche du Rhin et qui préfèrent la France au Saint-Empire
+germanique_». Il y avait donc dès cette époque un parti français en
+Alsace. Il aurait été beaucoup plus fort, si le roi et le dauphin
+avaient su réprimer la barbarie des Écorcheurs.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La campagne de Henri II._
+
+Charles VII avait échoué devant Metz. Sa conquête de Toul et de Verdun
+avait été éphémère. Henri II recommença la même tentative en 1522 et fut
+plus heureux. Il reprit les trois grandes villes lorraines. Ce fut le
+premier pas de la France dans la voie de la reconquête. Mais cette
+campagne a un intérêt plus général, car elle manifeste les visées de la
+monarchie sur les provinces voisines elles-mêmes et sa résolution de les
+reprendre coûte que coûte.
+
+Dans un lit de justice tenu à Paris au mois de février, Henri II avait
+annoncé qu'il allait faire la guerre à l'Allemagne: dans un manifeste
+contre Charles-Quint, il faisait revivre les anciens droits de la France
+contre sa rivale héréditaire. Cette nouvelle excita d'ardentes
+espérances et un immense enthousiasme dans le pays. On ne parlait que
+d'aller démembrer l'Empire et de reconstituer l'antique royaume
+d'«Austrasie». L'idée de reprendre le Rhin exaltait toutes les têtes,
+tous les cœurs, et rien ne prouve mieux combien grand était le
+patriotisme antigermanique.
+
+Le maréchal de Vieilleville nous dit: «_Toute la jeunesse se dérobait
+de père et de mère pour se faire enrôler; les boutiques demeuraient
+vides d'artisans, tant était grande l'ardeur, en toutes qualités de
+gens, de faire ce voyage et de voir la rivière du Rhin!_»
+
+Rabelais écrivait alors le prologue du IIIe livre de _Pantagruel_. Il
+se laisse gagner à l'enthousiasme général: «Par tout ce très noble
+royaume de France... un chascun aujour'huy part à la fortification de
+sa patrie et la défendre; part au repoulsement des ennemis et les
+offendre; le tout en police tant belle, en ordonnance si mirifique et à
+profit tant évident pour l'avenir, car _désormais sera France
+superbement bornée et seront Français en repos assurés... _»
+
+Le 10 avril, en même temps que le connétable de Montmorency prend Metz,
+le roi reçoit les clefs de Toul. De là, il se rend à Nancy, puis, par le
+col de Saverne, il descend dans la plaine de l'Alsace. Le maréchal de
+Vieilleville qui faisait partie de l'expédition raconte que, arrivé sur
+une crête des Vosges, il resta ébloui du spectacle qui s'offrait à son
+regard:
+
+«Tant que la vue se peut étendre, dit-il dans ses _Mémoires_, on
+découvrait une belle et fort grande plaine qui dure près de six grandes
+lieues de pays, peuplée de gros et grands villages, riches et opulents,
+de bois, rivières, ruisseaux, prairies et autres lieux de profits.»
+
+À son retour le roi s'empara de Verdun en juillet. Cette expédition,
+commencée sous les meilleurs auspices, ne réussit qu'à prendre les
+Trois-Evêchés, mais échoua tristement en Alsace et dans les provinces
+rhénanes: les maladresses des chefs et les violences des soldats en
+furent la cause. Nos troupes furent bien reçues à Wissembourg, mais
+repoussées ou mal accueillies partout ailleurs, à Strasbourg, à Spire,
+à Haguenau.
+
+Cet échec laissa d'amers regrets au cœur de la France. Le maréchal de
+Vieilleville rappelle avec tristesse que la rive gauche du Rhin nous
+revient et qu'elle est pleine de souvenirs de la munificence française:
+«Toutes les églises, cathédrales et grosses abbayes, écrit-il, sont
+bâties et fondées de nos rois, comme aussi les tours et anciens châteaux
+et la plupart des murs et enceintes des meilleures villes. Même un seul
+roi, nommé Dagobert, a fondé douze beaux monastères sur la rivière du
+Rhin et établi Strasbourg en évêché, imitant en cette dévotion le roi
+Clotaire son père, qui en avait fondé trois ou quatre et érigé Trèves en
+archevêché.» On voit que nos pères connaissaient et savaient invoquer le
+droit historique.
+
+D'après Sully et d'Aubigné, Henri IV avait formé un «grand dessein»,
+celui d'anéantir la maison de Habsbourg et de reconstituer la chrétienté
+sur un nouveau plan. Il y a lieu de croire que Sully, qui avait de
+l'imagination, a embelli ou exagéré le projet du Roi, mais ce projet a
+existé. Or, il comportait l'émiettement de l'Allemagne et la reprise des
+terres françaises perdues au Xe siècle. Mais d'autre part, et c'est en
+quoi éclate le bon sens du Béarnais, il n'impliquait pas d'annexion sur
+la rive droite du Rhin. Déjà Henri IV avait préparé une puissante armée,
+appuyée par les meilleures finances de son temps, et il allait partir
+pour Clèves, quand le poignard de Ravaillac l'arrêta.
+
+
+
+
+#VI#
+
+
+#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE L'ALSACE#
+
+
+_Les visées de Richelieu sur le Rhin._
+
+Les temps approchaient où la France, devenue plus forte, allait enfin
+réaliser son rêve séculaire, la reconquête des terres cisrhénanes. Mais
+elle devait procéder par étapes et reprendre successivement l'Alsace, la
+Lorraine et la province du Rhin inférieur.
+
+Richelieu affirme énergiquement les droits de la France sur la rive
+gauche du Rhin: «_La suzeraineté du duché de Lorraine_, disait-il,
+_n'appartient à l'Empereur que par une antique usurpation sur la
+couronne de France._»
+
+Il a écrit dans son Testament politique: «_J'ai voulu rendre à la Gaule
+les limites que la nature lui a destinées, identifier la Gaule avec la
+France et, partout où fut l'ancienne Gaule, y restituer la nouvelle._»
+
+Après la reprise du duché de Bar sur Charles de Lorraine, un conseiller
+du roi écrivait:
+
+«Nos ancêtres ne devaient point souffrir, du moins parmi les Français,
+que les terres de l'ancien royaume de Lorraine qui bornent la France
+fussent appelées «Terres de l'Empire», à cause du préjudice qu'elle en
+recevait. Il n'y a point de doute que cette dénomination a ôté de la
+mémoire des peuples que ces terres aient été usurpées sur la France.
+
+«Maintenant que notre monarque a reconquis plusieurs provinces, villes,
+cités et places d'importance de son ancien royaume de Lorraine, il faut
+bannir cette appellation de «Terres de l'Empire», lorsqu'il sera
+question de désigner celles qui sont entre la Meuse et le Rhin.»
+
+Richelieu est résolu d'aller jusqu'au bout, mais, prudent et avisé, il
+ne veut pas compromettre le succès par une attaque brusquée. Il déclare
+en 1629, dans un «avis au Roi», qu'«_il faut penser à se fortifier à
+Metz et s'avancer jusqu'à Strasbourg, s'il est possible, pour acquérir
+une entrée en Allemagne, ce qu'il faut faire avec beaucoup de temps,
+grande discrétion et une douce et couverte conduite._»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'Alsace offerte à la France._
+
+Mais des événements inattendus amenèrent bien plus vite que Richelieu ne
+l'avait espéré le retour de l'Alsace à la France.
+
+En 1632, les Suédois, alliés de la France, avaient occupé l'Alsace,
+terre d'Empire, et l'avaient terriblement saccagée. Plusieurs villes,
+entre autres Saverne et Haguenau, pour échapper à leur fureur, se
+donnèrent à la France. En 1634, les Suédois et les princes confédérés
+d'Allemagne, voulant obtenir des secours de Louis XIII, offrirent de
+lui remettre l'Alsace en dépôt.
+
+Comprenant sans doute que cette conquête serait précaire et susciterait
+de grosses difficultés, Richelieu ne l'accepta pas directement pour la
+France, mais en confia provisoirement le gouvernement à notre allié
+Bernard de Saxe-Weimar, se réservant de l'annexer en des temps
+meilleurs. Bernard eut fort à faire pour défendre l'Alsace contre nos
+ennemis: mais, grâce à son activité et au subside annuel de quatre
+millions de livres qu'il recevait de Paris, il parvint à consolider son
+autorité. Cependant il prenait goût au métier de souverain et commençait
+à montrer des velléités d'indépendance qui inquiétaient Richelieu,
+lorsqu'il mourut fort opportunément le 18 juillet 1639. Les capitaines
+de son armée offrirent de nouveau l'Alsace à la France, qui, cette fois,
+ne se fit plus scrupule de l'accepter et de l'occuper (octobre 1639).
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le traité de Westphalie et l'Alsace._
+
+Mazarin qui succéda à Richelieu en 1642 avait les mêmes vues que lui sur
+les provinces rhénanes. «_Il faut_, écrivait-il, _étendre nos frontières
+au Rhin de toutes parts._» On voit, par ce mot: de toutes parts, qu'il
+ne se contentait pas de l'Alsace.
+
+Pendant les négociations qui aboutirent au traité de Westphalie nos
+diplomates, le comte d'Avaux et Abel Servien, réclamèrent énergiquement
+l'Alsace. Le 17 septembre 1646, ils étaient arrivés à leurs fins et ils
+écrivaient à la régente: «Madame, Brisach et son territoire, les deux
+Alsaces et le Sundgau sont accordés... _Votre Majesté aura cette gloire
+que, dans un temps de minorité, Elle aura étendu les limites de la
+France jusqu'à ses plus anciennes bornes._» Et en effet le traité de
+Westphalie, signé le 24 octobre 1648, nous garantissait l'Alsace.
+
+Il est vrai qu'il contenait des clauses obscures et contradictoires.
+Dans la pensée de ses ambassadeurs, la France obtenait la province en
+toute souveraineté. Mais, dans la pensée de l'Allemagne, il y avait
+mille restrictions à son pouvoir: elle ne recevait que les domaines
+alsaciens des Habsbourg, c'est-à-dire presque toute la Haute-Alsace et
+presque rien en Basse-Alsace. Strasbourg, ville libre jusque-là,
+prétendait bien continuer à l'ètre. Les dix villes de la Décapole, parmi
+lesquelles étaient Landau, Wissembourg, Haguenau, Colmar, Munster, etc.,
+espéraient aussi garder leur indépendance. De là des tiraillements et
+des insolences que Louis XIV supporta d'abord patiemment pour ne pas
+compromettre une conquête encore mal assise. Mais, en 1673, craignant
+des révoltes plus dangereuses, il rasa les murs de Colmar et des autres
+cités récalcitrantes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La campagne de Turenne._
+
+Le 1er octobre 1674, les Impériaux et les Prussiens passèrent le Rhin
+à Strasbourg, grâce à la complicité des habitants. Mais ils se
+conduisirent en bandits. Un chroniqueur de Colmar écrivait: «Ils ont
+tout emporté, saccagé, fenêtres, portes, chambres, églises, jardins; ils
+ont fait du pays un vrai désert.»
+
+Ce que voyant, Louis XIV envoie Turenne en Alsace. Ce grand homme de
+guerre, par une des manœuvres les plus hardies et les plus savantes
+qu'aient enregistrées les annales militaires, abandonne ostensiblement
+Saverne et, tandis que le grand Électeur de Brandebourg, le croyant
+rentré en France pour l'hiver, disperse ses troupes par toute l'Alsace,
+il se glisse sans bruit derrière le rideau des Vosges à travers les
+neiges et les glaces, rentre brusquement en Alsace par la trouée de
+Belfort le 28 décembre 1674, prend Mulhouse le 29, bat les
+Brandebourgeois à Turkheim le 5 janvier et, dans une marche foudroyante,
+refoule les ennemis au delà de Strasbourg et les oblige à repasser le
+Rhin.
+
+Ce grand général, que Napoléon admirait tant, était un ardent patriote,
+un irrédentiste intransigeant. C'est alors, tandis qu'il cheminait le
+long des Vosges, qu'il dit un jour au chevalier de la Fare cette parole
+que nous avons déjà citée: «_Il ne faut pas qu'il y ait un homme de
+guerre en repos en France tant qu'il y aura un Allemand en Alsace._» Bel
+axiome où brille le sens le plus clair de nos droits et de nos intérêts
+et que tout Français devrait graver au fond de son cœur.
+
+Le traité de Nimègue consacra en 1678 cette conquête de Turenne en nous
+attribuant l'Alsace et en dissipant les ambiguïtés qu'avait laissé
+subsister le traité de Westphalie en 1648. Cependant les Allemands
+mirent de la mauvaise grâce à s'y soumettre et fomentèrent des
+résistances çà et là, notamment à Strasbourg où ils avaient des
+intelligences. Louis XIV résolut d'agir en maître. En 1681, Louvois
+entra brusquement dans la ville, suivi d'une armée de 35.000 hommes.
+Vauban y éleva une imprenable citadelle et une médaille fut frappée qui
+portait cette fière légende: «_Gallia Germanis clausa_, la France fermée
+aux Allemands.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La France gagne le cœur de l'Alsace._
+
+La conquête matérielle n'est rien sans la conquête des cœurs. La France
+sut gagner en peu de temps l'amour et la reconnaissance de l'Alsace. À
+vrai dire, elle avait déjà commencé depuis longtemps au grand dépit des
+Allemands. L'un d'eux Jean-Michel Moscherosch, mort en 1669 et qui vécut
+longtemps à Strasbourg, se montre gallophobe exaspéré autant que
+misanthrope aigri dans ses _Visions de Philandre de Sittewald_ et dans
+_À la mode Kerhaus_. Ce qui l'exaspère, c'est de voir le succès qu'ont
+les modes, les lettres et les idées de France et la facilité avec
+laquelle elle subjugue les esprits et les cœurs des vaincus.
+
+Mais ce fut surtout à partir du jour où elle fut installée en Alsace que
+la France se fit aimer des habitants. Elle les traita avec douceur; elle
+leur laissa dans une large mesure leurs anciens privilèges. Elle leur
+donna des intendants qui avaient pour mot d'ordre de respecter leurs
+traditions administratives, judiciaires, scolaires, tout en corrigeant
+les abus qui pesaient principalement sur le menu peuple.
+
+C'est ainsi que, à la grande joie des populations, un édit du 1er
+septembre 1679 enleva aux petits et grands seigneurs le droit
+d'emprisonner, de bannir, de frapper d'amende ou de châtiments corporels
+les gens de leur seigneurie, et ils furent soumis, comme les autres, à
+la justice ordinaire.
+
+Un des intendants royaux, Jacques de La Grange, nommé en 1674 et qui
+remplit ses fonctions pendant un quart de siècle, contribua plus que les
+autres, par son tact et son habileté, à _franciser_ le pays sans heurt
+et sans violence.
+
+On permettait l'usage de l'allemand non seulement dans la famille, les
+écoles, les églises, mais dans les actes administratifs et judiciaires.
+Un règlement du Conseil d'État proclama pour le principe en 1685 que le
+français serait la langue des tribunaux: mais il fut convenu, par ordre
+du gouvernement, que, dans la pratique, la liberté la plus entière
+serait laissée à cet égard.
+
+Malgré cette tolérance, ou peut-être à cause même de cette tolérance,
+l'Alsace apprit vite le français. L'intendant de La Grange résumait
+impartialement la situation, lorsqu'il écrivait en 1698: «La langue
+commune de la province est l'allemand; cependant il ne s'y trouve guère
+de personnes un peu distinguées qui ne parlent assez le français pour se
+faire entendre et tout le monde s'applique à le faire apprendre à ses
+enfants, en sorte que cette langue sera bientôt commune à la province.»
+
+Cette prédiction était complètement réalisée au milieu du XVIIIe
+siècle. Toute l'Alsace parlait ou entendait le français. M. Rod. Reuss,
+protestant et républicain, fait à ce propos cette réflexion: «Ce
+résultat peut être regardé comme d'autant plus satisfaisant qu'il a été
+obtenu en dehors de toute ingérence officielle sérieuse, et que la
+monarchie des Bourbons, de la paix de Westphalie à la Révolution, n'a
+jamais songé à entraver l'usage de la langue allemande en Alsace, ni
+considéré sa suppression comme nécessaire pour hâter l'assimilation de
+la province[1].» On sait que l'Allemagne tiendra plus tard la ligne de
+conduite opposée et fera tous ses efforts, sans y réussir, pour
+discréditer et étouffer le français.
+
+[Note 1: _Hist. d'Alsace_, par Rod. REUSS, p. 165. Paris,
+Boivin,1912.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'Alsace, «brasier d'amour pour la France»._
+
+Par ce gouvernement maternel, la France eut vite gagné les cœurs. En
+1709, c'est-à-dire moins de trente ans après l'entrée définitive des
+Français à Strasbourg, le baron de Schmettau, ambassadeur du roi de
+Prusse Frédéric 1er, présentait à La Haye, aux représentants des
+puissances coalisées contre Louis XIV, un mémoire où on lit cet aveu si
+honorable pour la France:
+
+«_Il est notoire que les habitants de l'Alsace sont plus Français que
+les Parisiens, et que le roi de France est si sûr de leur affection à
+son service et à sa gloire, qu'il leur ordonne de se fournir de fusils,
+de pistolets, de hallebardes, d'épées, de poudre et de plomb, toutes les
+fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin
+et qu'ils courent en foule sur les bords du Rhin pour en empêcher ou du
+moins disputer le passage à la nation germanique, au péril évident de
+leurs propres vies, comme s'ils allaient en triomphe._
+
+«_En sorte que l'Empereur et l'empire doivent être persuadés qu'en
+reprenant l'Alsace seule, sans recouvrer la Franche-Comté, ils ne
+trouveront qu'un amas de terre morte pour l'auguste maison d'Autriche,
+et qui couvera un brasier d'amour pour la France et de fervents désirs
+pour le retour de son règne en ce pays, auquel ils donneront toujours
+conseil, faveur, aide et secours dans l'occasion._»
+
+Puis l'auteur conclut que l'Autriche doit reprendre la _Franche-Comté_ à
+la France et rétablir l'entière indépendance de la _Lorraine_. «_Ce
+seront là,_ dit-il, _deux forts caveçons aux Alsaciens, soit qu'on les
+laisse au pouvoir du roi de France qu'ils adorent, soit qu'on lui en ôte
+les biens et les revenus, car on ne pourra pas lui ôter les cœurs
+d'autre manière que par une chaîne de deux cents ans_[1].»
+
+Une chaîne de deux cents ans! Deux cents ans de servitude et de
+tyrannie! Voilà donc sur quoi l'Allemagne compte pour enlever les cœurs
+à la France. Or il a suffi à celle-ci de trente ans de gouvernement,
+avec les souvenirs du passé, pour faire de l'Alsace «_un brasier
+d'amour_» à son égard, pour que «_les Alsaciens adorent le roi de
+France_», pour qu'ils «courent en foule sur les bords du Rhin en
+disputer le passage à la nation germanique». Voilà la différence des
+deux méthodes: d'un côté la violence, de l'autre côté l'amour!
+
+En 1710 paraissait à Ratisbonne un ouvrage, la _Topographie d'Alsace_,
+dont l'auteur, François d'Ichtersheim, très germanophile, faisait cet
+aveu à l'honneur de la France: «Le Conseil souverain existe encore à
+Colmar et y fait régner une stricte justice. Ce qu'il faut
+particulièrement louer chez les tribunaux français, c'est que les procès
+n'y durent pas longtemps,... les frais n'y sont pas considérables et
+surtout on n'y regarde aucunement à la situation (sociale) des
+plaideurs, et l'on y voit tout aussi souvent le sujet gagner son procès
+contre son seigneur, le pauvre contre le riche, le laïque contre un
+clerc, le chrétien contre le juif, que _vice versa_[2].»
+
+L'amour de la France ne fit que croître au cours du XVIIIe siècle.
+Lorsque Louis XV vint à Strasbourg en 1744, il fut reçu avec une
+splendeur et un enthousiasme indescriptibles. Les belles planches
+gravées par Weiss nous ont conservé le souvenir de ces fêtes.
+
+Pendant la Révolution, l'Alsace, qui avait formé deux départements, le
+Haut-Rhin et le Bas-Rhin, se signala par son dévouement à la France.
+Elle tressaillit la première aux accents de la _Marseillaise_, composée
+en 1792 à Strasbourg par Rouget de l'Isle, à la prière du maire
+Dietrich. Elle vit plusieurs de ses fils, Kléber, Kellermann, Rapp,
+Lefebvre, s'illustrer au service de la patrie. Elle connut comme eux
+l'ivresse des gloires impériales.
+
+Après la chute de Napoléon, les patriotes allemands s'agitèrent
+violemment pour obtenir des Congrès de Paris et de Vienne que l'Alsace
+fût retirée à la France. L'un d'eux, le poète Moritz Arndt, déjà connu
+par sa haine contre les Welches, fit une brochure intitulée: «_Le Rhin,
+fleuve allemand et non pas frontière allemande._» Ces prétentions
+excitèrent la colère des Alsaciens.
+
+Les négociateurs des Traités de 1815 nous enlevèrent la région
+cisrhénane, mais n'osèrent toucher ni à l'Alsace ni à la Lorraine. Ces
+provinces étaient trop profondément françaises pour que leur
+confiscation pût passer sans provoquer des émeutes ni déchaîner la
+guerre. Elles restèrent donc attachées à la France jusqu'en 1870.
+
+Leur amour pour notre pays grandit encore au cours du XIXe siècle.
+Elles lui devaient la paix, le bonheur, la richesse, une douce et
+brillante civilisation. Alors que l'Allemagne forçait tous ses sujets à
+parler allemand, Charles X félicitait les Alsaciens de leur fidélité à
+leur vieux dialecte et à leurs coutumes.
+
+En 1848, l'Alsace célébra solennellement le second centenaire de sa
+réunion à la France. Le maire de Strasbourg, Édouard Kratz, qui avait
+pris l'initiative de ces fêtes, disait dans une circulaire: «Nous
+n'avons plus besoin de faire, une profession de foi solennelle et
+publique de notre inviolable attachement à la France... La France ne
+doute pas de nous, elle a foi dans l'Alsace. Mais si l'Allemagne se
+berce encore d'illusions chimériques, si elle croit trouver dans la
+persistance de la langue allemande au sein de nos campagnes un signe de
+sympathie irrésistible et d'attraction vers elle, qu'elle se détrompe!
+L'Alsace est aussi française que la Belgique, la Flandre et le pays des
+Basques, et elle veut le rester.»
+
+L'Allemagne ne voulut pas entendre. En 1861, le botaniste Kirschleger,
+professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg, assistait à Spire à
+un congrès de naturalistes. Les Allemands, avec le tact qui les
+distingue, lui parlèrent en termes tels du retour de l'Alsace à la
+Confédération germanique qu'il ne put s'empêcher de leur répondre avec
+vivacité: «Vous devriez au moins nous demander notre sentiment. Or nous
+voulons rester Français.»
+
+[Note 1: LAMBERTY, _Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIIe
+siècle, t. V.--Cité par DONTENVILLE dans _Après la guerre_, p. 40.]
+
+[Note 2: ROD. REUSS, _Histoire d'Alsace_, p. 141.]
+
+
+
+
+#VII#
+
+#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE LA LORRAINE#
+
+
+_La Lorraine est à nous._
+
+Quand une terre d'un seul tenant a des limites bien définies, elle ne
+présente pas de difficultés de frontières, ou du moins la question en
+est facilement résolue par le droit ou par la force. C'est le cas de
+l'Alsace qui, nettement limitée par un grand fleuve et une chaîne de
+montagnes, est revenue d'un seul bloc à la France au XVIIe siècle.
+
+Au contraire une plaine qui n'a ni fleuves, ni montagnes, ni mer pour
+l'encercler, ouverte à tous les vents du ciel et de la politique, peut
+devenir l'enjeu de sanglantes compétitions, et la question de ses
+frontières est souvent un imbroglio diplomatique épineux. C'est le cas
+de la Lorraine dont la limite a singulièrement varié et dont la surface
+a été maintes fois morcelée. La France ne l'a reconquise que
+successivement: le Barrois occidental ou mouvant sous Philippe-le-Bel;
+les Trois-Évêchés sous Henri II; le Duché sous Louis XV. Elle y a mis du
+temps, mais elle n'a cessé d'y tendre patiemment, inlassablement, à
+travers toutes les complications politiques.
+
+Il le fallait bien, car la Lorraine est à nous par cent titres divers,
+par sa position géographique sur nos frontières, par une possession de
+vingt siècles antérieure à celle de l'Allemagne qui n'en compte pas dix,
+par son génie, clair et lumineux comme un paysage de Claude Lorrain, par
+son cœur, ses aspirations et sa langue. Elle n'a d'ailleurs eu avec
+l'Empire que le lien artificiel et extérieur de l'hommage féodal, car
+elle a su pratiquement s'en rendre indépendante dans sa vie intérieure.
+Elle est à nous par Jeanne d'Arc qui fut, comme nous le verrons, à la
+fois lorraine et française. Elle est à nous parce que, si l'Allemagne
+nous l'a enlevée au Xe siècle, nous n'avons cessé de la réclamer et
+elle n'a cessé de jeter vers la France un regard de tendresse filiale.
+Elle est chose de France, chose vivante et bien-aimée et elle crie vers
+nous: _res clamat domino_.
+
+Un coup d'œil sur son histoire va nous montrer nos droits historiques et
+les invincibles et éternelles attractions qui devaient un jour la jeter
+de nouveau dans les bras de la France.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La Lotharingie._
+
+La Lorraine est le nom modernisé de l'ancienne Lotharingie ou royaume de
+Lothaire. Cet immense royaume s'étendait entre le Rhin d'une part et
+l'Escaut et la Meuse d'autre part. Il enclavait la Hollande, la
+Belgique, les provinces cisrhénanes, la Lorraine actuelle, l'Alsace et
+même la Bourgogne, la Franche-Comté et la Suisse. Peu à peu, en perdant
+ses provinces périphériques, il s'est réduit à un noyau central qui est
+la Lorraine actuelle.
+
+Ces terres avaient, pendant des siècles, jusqu'en 843, fait partie du
+domaine celtique, gallo-romain et franc sous un autre nom, celui
+d'Austrasie. Et voilà, nous le répétons, un droit historique
+incontestable.
+
+La Lotharingie ne s'est détachée de la France qu'après une suite
+d'oscillations qui la portaient tantôt de notre côté, tantôt du côté de
+l'Allemagne: on la voit successivement neutre sous les deux Lothaire,
+franque sous Charles le Chauve, germanique sous Arnoulf, franque sous
+Charles le Simple et enfin germanique pour longtemps sous Henri
+l'Oiseleur en 923.
+
+En 954, Otton le Grand fait du royaume de Belgique un duché et le donne
+à son frère Brunon, archevêque de Cologne. Celui-ci divise le duché en
+deux en 959: la Basse-Lotharingie ou Lotharingie ripuaire ou Lothier,
+comprenant la Flandre, le Brabant, Liége, la Hollande, Cologne; et la
+Haute-Lotharingie ou Lotharingie mosellane.
+
+La Basse-Lotharingie s'est transformée en Belgique et son histoire ne
+nous regarde pas. La Haute-Lotharingie au contraire est devenue la
+Lorraine actuelle. Après diverses vicissitudes, elle est donnée en 1048
+par l'empereur à Gérard d'Alsace, souche de la famille ducale de
+Lorraine.
+
+Pendant des siècles elle relève de l'Empire, mais sa dépendance est plus
+nominale que réelle. Il est difficile de dire si elle est plus
+française qu'allemande. Française, elle l'est de cœur et de langue; mais
+elle est allemande par l'hommage féodal. Ses ducs sont pratiquement
+indépendants, si bien qu'ils s'allient avec qui ils veulent.
+
+De bonne heure les Trois-Évêchés lorrains de Metz, Toul et Verdun sont
+reconnus indépendants sous le gouvernement de leurs évêques; ils sont
+souvent en guerre, celui de Metz surtout, avec les ducs de Lorraine. Un
+de ceux-ci, Mathieu Ier, fait de Nancy sa capitale en 1150.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le duché de Bar._
+
+Le duché de Bar était aussi lorrain, mais fut longtemps indépendant du
+duché de Lorraine. À l'origine, lorsque Brunon, archevêque de Cologne,
+divisa la Lotharingie, il en céda la partie mosellane à son neveu
+Frédéric Ier, comte de Bar, qui devint ainsi le premier duc de
+Lorraine. Sous Philippe le Bel, Henri III, comte de Bar, ayant aidé son
+beau-père, Édouard Ier, roi d'Angleterre, fut vaincu, fait prisonnier
+et dut, pour sa rançon, faire hommage au roi de France de la partie du
+Barrois située sur la rive gauche de la Meuse, qui s'appela depuis lors
+Barrois royal ou mouvant et resta attaché à la couronne. Ce fut le
+premier pas fait par la France dans la voie de la reconquête.
+
+En 1354, le comté de Bar fut érigé en duché en faveur de Robert, comte
+de Bar. Les trois premiers fils de Robert étant morts sans postérité en
+1415, à la bataille d'Azincourt où ils combattaient pour la France, le
+quatrième, Louis, cardinal de Bar, céda ses droits à son neveu René
+d'Anjou qui épousa Isabelle, fille unique et héritière de Charles II de
+Lorraine.
+
+Le Barrois réuni ainsi à la Lorraine en fut bientôt séparé, mais pour
+peu de temps, car René II, comte de Vaudémont et duc de Bar, ayant
+épousé Yolande d'Anjou, fille de René Ier et héritière de Lorraine,
+le porta de nouveau et définitivement dans la maison ducale dont il a
+depuis suivi les destinées.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Politique des ducs de Lorraine._
+
+Les ducs de Lorraine prouvèrent souvent leur amour pour la France.
+Thibaut II aide Philippe le Bel à la bataille de Mons-en-Puelle en 1304.
+Ferri IV meurt en combattant pour nous à la bataille de Cassel en 1328
+et Raoul à celle de Crécy en 1346. Jean Ier nous défend en 1356 à la
+bataille de Poitiers, où il est fait prisonnier.
+
+Charles II, au contraire, se jette avec fougue dans le parti
+anglo-bourguignon et lutte avec acharnement contre la France. C'est avec
+lui que Jeanne d'Arc a une entrevue qui n'aboutit à rien. N'ayant pas de
+fils, il marie sa fille Isabelle à René d'Anjou: voici dans quelles
+circonstances.
+
+Le dernier duc de Bar venait de mourir avec ses deux frères en 1415 en
+combattant pour la France à la sanglante journée d'Azincourt. Le Barrois
+revint à son oncle, le cardinal Louis de Bar, évêque de Châlons. Mais
+celui-ci le céda à son petit-neveu René d'Anjou qui n'avait que dix ans.
+L'année suivante, il faisait épouser au jeune duc la fille et
+l'héritière de Charles II, réunissant ainsi sur la même tête les
+couronnes de Bar et de Lorraine. Lui-même il échangeait la même année
+l'évêché de Châlons pour celui de Verdun.
+
+Comme Charles II avait pris parti pour l'Angleterre, René d'Anjou, son
+gendre, fut, pendant quelques années, obligé de marcher avec lui contre
+la France. Mais en 1429, émerveillé des exploits de Jeanne d'Arc et
+d'ailleurs sollicité par ses sympathies de famille, car il était par sa
+sœur le beau-frère du roi de France Charles VII, il abandonna la cause
+anglo-bourguignonne et vint se ranger le 3 août auprès de la Pucelle.
+
+Ainsi donc si la Lorraine s'était tournée avec son vieux duc contre la
+France, elle nous revenait avec son jeune successeur René d'Anjou:
+c'était là une de ces vicissitudes qu'amenait fatalement le régime des
+mariages et des apanages féodaux. Ce fut le grand vice de la féodalité
+de briser au profit des grandes maisons l'unité nationale. Le XVe
+siècle en présente le plus lamentable exemple dans la défection de la
+Bourgogne qui eut pour répercussion pendant quelque temps celle de la
+Lorraine. Il n'en faut pas accuser le patriotisme des populations que
+l'on ne consultait pas, et qui étaient d'autant plus facilement
+entraînées dans les querelles de leurs princes qu'elles ne croyaient pas
+combattre contre la France, mais contre une dynastie. C'était bien ainsi
+que les ducs de Bourgogne et même, chose curieuse mais certaine, les
+rois anglais eux-mêmes présentaient leur cause; ils se prétendaient bons
+Français et, de fait, ils avaient tous du sang capétien dans les veines.
+La faute en est donc aux institutions, au régime des apanages en
+particulier. Et c'est le grand service que nos rois ont rendu à la
+nation d'avoir combattu et aboli ce régime. Ils n'y avaient aucun
+mérite, dira-t-on, car ils luttaient pour eux-mêmes, pour la grandeur de
+leur maison. Soit, si l'on veut, mais c'est justement en quoi éclate le
+bienfait de la royauté chrétienne. C'était bien la maison de France,
+puisque sa grandeur coïncidait adéquatement avec la grandeur de la
+France et dépendait par-dessus tout de l'unité nationale.
+
+Mais si la Lorraine nous a manqué dans la personne de Louis II, elle a
+bien compensé cette défaillance dans la personne de Jeanne d'Arc. Jeanne
+était-elle donc lorraine? N'était-elle pas française? Elle était l'un et
+l'autre.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Jeanne d'Arc lorraine et française._
+
+
+Mais, d'autre part, Jeanne était tout aussi incontestablement française,
+non seulement de cœur et d'esprit, non seulement par sa finesse, sa
+verve et sa vivacité gauloise, mais encore par son sang et sa
+nationalité. Le Barrois relevait par moitié de l'Empire et de la France;
+de l'Empire pour la rive droite de la Meuse, de la France pour la rive
+gauche; de l'Empire pour Commercy et Pont-à-Mousson, de la France pour
+Bar-le-Duc, Saint-Mihiel et surtout, nous verrons pourquoi, Vaucouleurs.
+Cette partie occidentale du duché s'appelait, depuis Philippe le Bel, le
+Barrois royal ou mouvant, parce qu'elle était dans la mouvance ou sous
+la suzeraineté de nos rois[1].
+
+Le Barrois mouvant était contigu à la Champagne et dans la mouvance
+immédiate des comtes de Champagne: c'est même par cette province qu'il
+ressortissait à la France. On trouve à la bibliothèque de Troyes une
+carte dressée en 1785 par l'ingénieur Courtalon et annexée à son
+_Histoire des Comtes de Champagne_, restée inédite. On y voit une
+division de la Champagne, appelée Champagne-Lorraine; c'est, d'après
+l'explication de l'auteur, la partie de la Lorraine dont les comtes de
+Champagne étaient les suzerains[2].
+
+J'ai dit que la région de Vaucouleurs appartenait à la France à un titre
+particulier. C'est qu'en effet elle avait été cédée en 1342 par le sire
+Ancel de Joinville à Philippe de Valois en échange de Méry-sur-Seine. On
+ne voit pas figurer Domremy et Greux parmi les dépendances de la
+châtellenie dans l'acte de cession, mais il y a des raisons de croire
+que ces villages en faisaient partie[3].
+
+Il est du moins certain qu'ils appartenaient en 1429 au roi de France,
+car celui-ci, à la demande de Jeanne, les exempta à jamais de tout
+impôt; or, il est clair qu'il n'aurait pu agir ainsi si ces lieux
+avaient été soumis au duc de Bar.
+
+Dans le procès de Rouen, le promoteur d'Estivet écrivit ces paroles qui
+furent soumises à la Pucelle et reconnues exactes par elle: «_Jeanne est
+née à Domremy-sur-Meuse, au diocèse de Toul, dans le bailliage de
+Chaumont, dans la prévôté de Monteclère et d'Andelot._» Or, Chaumont,
+Monteclère et Andelot faisaient partie du comté de Champagne et le
+gouvernement anglo-français y avait établi ses fonctionnaires après le
+traité de Troyes. Si Jeanne avait été sujette du duc de Bar, elle aurait
+relevé de la prévôté barroise de Gondrecourt.
+
+Aussi les contemporains attribuaient à la Libératrice la nationalité
+française. Le _Mystère du Siège d'Orléans_ lui met ces paroles sur les
+lèvres:
+
+
+ Quant est de l'ostel de mon père,
+ Il est en pays barrois,
+ Honneste et loyal françois[4].
+
+
+Jeanne est donc bien, à la suite de son père, barroise ou lorraine et
+champenoise ou française. Il faut bien comprendre que cette dualité de
+nationalité était non seulement possible mais fréquente à une époque où,
+par le jeu du droit féodal, les sujets appartenaient au lieu où ils
+étaient nés et au pays dont ce lieu était le fief.
+
+On pourrait se demander si, au cas où Jeanne fût née en plein duché de
+Lorraine, par exemple à Nancy, elle serait encore française. Il faut
+répondre affirmativement, nous semble-t-il. Elle aurait encore été
+française par la langue, par la race, par l'appel du sang, par les
+profondes empreintes d'une terre restée celtique et franque, après comme
+avant le traité de Verdun.
+
+Cependant elle l'aurait été moins qu'elle ne l'est par le fait de sa
+naissance sur la rive gauche de la Meuse. En fixant son berceau sur la
+limite des deux pays, dans le voisinage de Vaucouleurs, où, cinq fois
+depuis Robert le Pieux et saint Henri jusqu'à Philippe le Bel et Albert
+d'Autriche, les souverains de France et d'Allemagne se sont donné
+rendez-vous, Dieu a voulu, semble-t-il, faire d'elle le trait d'union de
+la France et de la Lorraine.
+
+Le comte de Pange, qui soutient énergiquement la nationalité lorraine de
+la Pucelle dans son ouvrage sur _le Pays de Jeanne d'Arc_, a écrit à M.
+Hanotaux: «_j affirme que la bonne lorraine est, par la volonté divine,
+le précurseur nécessaire de l'œuvre de Richelieu. Elle est l'affirmation
+miraculeuse du droit divin de la couronne de France sur le peuple
+français de Lorraine._» Sur quoi M. Hanotaux ajoute judicieusement: «Sur
+ces bases l'accord est établi entre les deux systèmes[5].»
+
+
+[Note 1: AYROLES, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. II, p. 64.]
+
+[Note 2: AYROLES, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. II, p. 247.]
+
+[Note 3: «Domremy et Greux étaient du Barrois, sous la mouvance de
+France, frontière de Champagne et de Lorraine, assez près et au-dessus
+de Vaucouleurs, petite ville sur la même frontière qui est de domination
+française.» (LENGLET DU FRESNOY, _Histoire de Jeanne d'Arc_, t. II, p.
+2.)]
+
+[Note 4: _Jeanne d'Arc_, par G. HANOTAUX, p. 4. Hachette, Paris.--M.
+Hanotaux affirme, comme le P. Ayroles, la nationalité française de la
+Pucelle, mais il reconnaît, avec Langlet du Fresnoy, que Domremy était
+du Barrois, et, avec le _Mystère du Siège d'Orléans_, que Jeanne «venue
+est de terre lointaine,--de Barrois, pays de Lorraine». Seulement le
+fait d'être du Barrois n'excluait pas la nationalité française (p.4 et
+79).]
+
+[Note 5: _Jeanne d'Arc_, par G. HANOTAUX, p. 80.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La France reprend les Trois-Évêchés._
+
+René II, duc de Lorraine (1473-1508), accentua encore la politique
+française de René Ier. Il combattit avec Louis XI contre Charles le
+Téméraire, et c'est sous les murs de sa capitale, Nancy, que mourut le
+grand-duc d'Occident en 1477.
+
+Antoine le Bon (1508-1543), son fils, accompagna Louis XII et François
+Ier dans leurs expéditions d'Italie, se distingua à Agnadel et à
+Marignan, et tailla en pièces à Saverne (1525) une armée d'anabaptistes
+allemands qui menaçait ses États.
+
+Charles III (1543-1608) se montra, lui aussi, bon français. Il fut élevé
+à la cour de France. Il s'y trouvait en 1552 et n'avait que neuf ans
+lorsque Henri II fit la conquête de Metz, Toul et Verdun, non pas au
+détriment du jeune duc, son pupille et son futur gendre, car, depuis
+longtemps, les Trois-Évêchés étaient séparés du duché, mais au détriment
+de l'Empire allemand auquel ils devaient allégeance.
+
+Les trois villes avaient jadis été gauloises, mais étaient tombées au
+Xe siècle, sous Henri l'Oiseleur, au pouvoir de l'Allemagne. Elles
+avaient profité des troubles du moyen âge pour se rendre à peu près
+indépendantes sous le gouvernement de leurs évêques et de leur noblesse:
+elles ne devaient que l'hommage à l'Empire.
+
+D'autre part, elles avaient souvent montré des sympathies à la France.
+Un évêque de Toul, Thomas de Bourlémont, qui mourut en 1353, était si
+dévoué à notre pays qu'il avait voulu faire passer sa principauté sous
+la suzeraineté du roi. C'était prématuré.
+
+Mais, deux siècles plus tard, Henri II, comme nous l'avons vu, s'empara
+des Trois-Évêchés. Charles-Quint fut très affecté de cette perte,
+surtout de celle de Metz, plus proche du Rhin et qui devait être plus
+inféodée à l'Allemagne. Aussi vint-il avec une armée de 60.000 hommes et
+son meilleur général, le duc d'Albe, mettre le siège devant la ville le
+8 septembre 1552.
+
+Mais François de Guise, le plus grand homme de guerre de son temps, s'y
+était enfermé avec l'élite de la noblesse française. Il s'immortalisa
+par une savante résistance, si bien que Charles-Quint, dont l'armée
+était décimée par la maladie et le froid, et dont tous les stratagèmes
+avaient été déjoués par son adversaire, dut se résigner à la retraite le
+1er janvier 1553.
+
+À partir de ce jour, les trois villes ne cessèrent d'être françaises
+jusqu'en 1871 où l'une d'elles retomba sous le joug allemand. Metz, qui
+avait jusque-là résisté à tous les assauts et qu'on avait surnommée
+_Metz la Pucelle_, fut violée par les Prussiens en 1871.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La France recouvre le duché._
+
+Le duc Charles III épousa Claude de France, fille de Henri II et de
+Catherine de Médicis. Beau-frère des trois derniers Valois et cousin du
+duc Henri de Guise, lequel était un cadet de la maison de Lorraine, il
+entra dans la Ligue après l'assassinat de son parent. Il en fut un des
+chefs et ne se réconcilia qu'en 1593 avec Henri IV.
+
+Charles IV (1624-1675) se prononça au contraire contre la France pendant
+la guerre de Trente Ans; il en fut puni par l'occupation de ses États,
+où il ne rentra qu'après s'être réconcilié avec Louis XIV en 1649. Mais,
+en 1662, il vendit ses droits au roi moyennant une rente de 200.000
+écus.
+
+Charles V, son neveu (1675-1690), prit bien le titre de duc de Lorraine,
+mais il ne fut qu'un duc _in partibus_, car Louis XIV dont il était
+l'ennemi acharné ne lui permit pas de rentrer dans ses États.
+
+Léopold (1690-1729) rentra en possession du duché à la paix de Ryswick
+en 1697.
+
+François III (1729-1737), qui avait épousé Marie-Thérèse en 1736,
+renonça en 1737 à ses États pour devenir grand-duc de Toscane, et, un
+peu plus tard, empereur d'Autriche sous le nom de François Ier. Il
+fut père de Marie-Antoinette, reine de France.
+
+La maison de Lorraine renonçait pour toujours à son duché et fondait par
+ce mariage la maison de Habsbourg-Lorraine qui règne aujourd'hui sur
+l'Autriche, dans la personne du triste François-Joseph.
+
+Le duché fut donné à Stanislas Leczinski, ex-roi de Pologne, avec clause
+de réversibilité sur la France à la mort de ce prince qui régna de 1737
+à 1766.
+
+En 1766, le duché revint donc sans coup férir à la France. Uni au
+Barrois qu'il avait englobé depuis longtemps, aux Trois-Évêchés conquis
+en 1522, au Luxembourg français cédé par l'Espagne au traité des
+Pyrénées en 1651, au pays de la Sarre cédé par l'Empire au traité
+d'Utrecht en 1713, au duché de Bouillon enlevé par Louis XIV à l'évêque
+de Liége, il forma un grand gouvernement.
+
+Après des siècles de politique patiente et habile, l'irrédentisme
+français triomphait: l'usurpation signalée par Richelieu était réparée;
+la Lorraine était de nouveau française; elle devait le rester, ainsi que
+l'Alsace, jusqu'en 1871.
+
+
+
+
+#VIII#
+
+#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE LA FRANCE RHÉNANE#
+
+
+_La monarchie et les provinces cisrhénanes._
+
+Tout en recouvrant l'Alsace et la Lorraine, la monarchie ne perdait pas
+de vue les droits de la France sur les terres cisrhénanes situées au
+nord de la Lauter. Ces terres avaient jadis fait partie de notre
+patrimoine, mais, séparées de nous par la Belgique, elles nous étaient
+devenues plus étrangères que l'Alsace et la Lorraine dont nous n'avons
+jamais perdu le contact. Néanmoins notre droit persistait et jamais les
+rois de France n'en avaient admis la prescription. Dans l'expédition où
+il reprit les villes lorraines de Metz, Toul et Verdun et poussa une
+pointe en Alsace, Henri II songeait au cours inférieur du Rhin et l'on
+disait autour de lui qu'il allait relever _le royaume d'Austrasie_.
+
+Louis XIV avait les mêmes vues. En 1685, à la mort de Charles, dernier
+Électeur palatin de la branche de Simmern, il réclama au nom de sa
+belle-sœur Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur unique du défunt, la
+partie du Palatinat située au nord de l'Alsace: il envoya même une armée
+qui l'occupa quelque temps. Mais la Ligue d'Augsbourg amena une
+diversion en élargissant le théâtre de la guerre. La paix de Ryswick
+lui laissa l'Alsace, mais sans lui donner le Palatinat.
+
+De leur côté, les habitants de ces provinces n'oubliaient pas leurs
+origines gauloises. On les appelait et ils s'appelaient eux-mêmes «_les
+Allemands de France_». Allemands, ils l'étaient par la langue et par le
+droit de suzeraineté que l'Empire s'était arrogé sur eux depuis Otton
+Ier. Ce droit constituait d'ailleurs un lien assez lâche, si bien que
+ce pays pouvait être considéré comme une agglomération de petites
+républiques presque indépendantes. Mais s'ils étaient nominalement
+d'Empire, ils étaient encore plus de France par le sang, par le
+souvenir, par le cœur. C'étaient eux qui fournissaient presque
+entièrement les effectifs des «_régiments allemands_» au service de la
+France.
+
+Des relations cordiales s'étaient nouées depuis longtemps entre le
+cabinet de Versailles et les villes d'Aix-la-Chapelle, de Cologne, de
+Mayence et de Trèves. Les Électeurs ecclésiastiques de ces trois
+dernières villes recevaient de nous des subsides et s'appuyaient sur
+nous pour sauvegarder leur indépendance vis-à-vis de l'Empire: en
+retour, ils nous rendaient d'appréciables services. En temps de guerre,
+ils nous avaient souvent autorisés à occuper presque tout leur
+territoire, à y créer des magasins, à y recruter de nombreux soldats, à
+garnir de nos troupes leurs villes et leurs forteresses. C'était une
+sorte de protectorat discret, et nous avions là une clientèle politique
+qui nous mettait à l'abri des agressions subites d'outre-Rhin. Un
+électeur de Trèves avait donné sa voix à François Ier, quand celui-ci
+disputait l'Empire à Charles-Quint.
+
+Ces liens se resserrèrent de plus en plus au XVIIIe siècle. En 1787,
+Gérard de Rayneval écrivait dans un rapport au Ministre des Affaires
+Étrangères: «_L'Électeur de Mayence se conduit très bien à l'égard de la
+France. L'électeur de Trèves voudrait être Français... L'électeur de
+Deux-Ponts est attaché à la France par sentiment, par intérêt et par
+reconnaissance... Le prince-évêque de Liége est attaché à la France._»
+
+Telle était la situation de la rive gauche du Rhin par rapport à la
+France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. L'Europe qui la
+connaissait ne niait pas nos droits; Frédéric II, roi de Prusse, les
+reconnaissait formellement: «_Il serait à désirer_, disait-il, _que le
+Rhin pût continuer à faire la lisière de la monarchie française._»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La politique de la Convention._
+
+La Révolution continua sur ce point l'œuvre de la monarchie. Elle fut
+irrédentiste. Elle estima qu'elle devait, non pas précisément conquérir,
+mais racheter ou délivrer du joug allemand les populations rhénanes.
+
+Les socialistes qui se réclament des principes de la Révolution sont
+donc en opposition avec les grands ancêtres quand ils s'écrient: «_Pas
+d'annexion!_» Danton, lui, voulait l'annexion et le criait du haut de
+la tribune. Lazare Carnot, Sieyès, Cambacérès, Dubois-Crancé voulaient
+l'annexion. Merlin de Douai fit un éloquent discours pour la demander.
+Toute la Convention la vota. Elle aurait certainement condamné comme
+traîtres à la patrie ceux qui auraient tenu les propos des
+internationalistes de nos jours.
+
+La monarchie avait bien préparé les voies par sa politique habile et
+bienveillante à l'égard des électorats. La France était déjà aimée
+depuis longtemps des populations cisrhénanes. Elle leur apparut à
+l'aurore de la Révolution avec une nouvelle auréole, comme le champion
+des idées de liberté et de fraternité qui grisaient alors toutes les
+têtes. L'heure était venue de répondre aux aspirations de tout un
+peuple.
+
+Les circonstances étaient favorables à la fin de 1792. Nous étions en
+guerre avec la Prusse et l'Autriche. Kellermann et Dumouriez venaient de
+battre les Prussiens de Brunswick à Valmy (20 septembre). Dumouriez
+avait gagné (15 novembre) sur les Autrichiens la victoire de Jemmapes
+qui lui avait livré la Belgique.
+
+La Belgique jusqu'alors sous le joug de l'Autriche n'aimait pas cette
+puissance. Elle s'était vue dépouillée de ses franchises et de ses
+privilèges par le maniaque Joseph II. À la fin de 1789, elle se révolta;
+elle se proclamait libre en janvier 1790 et se constituait en république
+des _États Belgiques Unis_. Mais bientôt elle retombait sous le pouvoir
+de ses anciens maîtres.
+
+La République française aurait pu, en 1792, profiter des sentiments de
+ce pays pour le délivrer du joug autrichien. Les grandes villes,
+Bruxelles, Gand, Anvers, faisaient des vœux pour nous. Elles nous
+appelaient, non comme des maîtres, mais comme des libérateurs. Elles
+nous demandaient la délivrance, suivie d'une étroite alliance. Étant
+donné le tempérament politique de la Belgique, son amour de la liberté,
+sa juste fierté, il y avait tout avantage à l'aider, mais il était
+dangereux de la vouloir soumettre.
+
+La Convention crut pouvoir aller jusque-là, jusqu'à l'annexion: ce fut
+une violence, que les Belges ne lui ont pas encore pardonnée, comme on
+le voit dans leurs Histoires. Elle aggrava encore sa faute en inaugurant
+dans ces religieuses provinces le régime de pillages et d'exécutions
+sanglantes de la Terreur.
+
+D'ailleurs la conquête de la Belgique n'alla pas sans difficultés.
+Dumouriez avait d'abord occupé le pays en un mois, à la grande joie des
+habitants, après la bataille de Jemmapes. Mais il fut vaincu à Neerwinde
+en 1793 par les Autrichiens du prince de Cobourg et dut se retirer. Le
+26 juin 1794, Cobourg était battu à Fleurus par Jourdan; la France
+s'empara de nouveau de la Belgique et l'annexa par la loi du 1er
+octobre 1795.
+
+Au commencement de 1794, Pichegru avait conquis la Hollande. En 1795, le
+Luxembourg succomba à son tour. Ces trois pays, Belgique, Hollande,
+Luxembourg, furent divisés en dix-sept départements et firent partie
+intégrante de la République française et de l'Empire jusqu'aux traités
+de 1815.
+
+La Convention, mise en goût par ses premiers succès, se jetait ainsi
+dans la voie des agrandissements. Dès le 27 novembre 1792, Grégoire
+avait déclaré dans un rapport que, si la République s'abstenait de
+conquêtes proprement dites, elle n'entendait pas s'interdire les
+annexions qui lui seraient librement demandées, chaque peuple étant
+souverain et maître de faire de sa souveraineté l'usage que bon lui
+semblait.
+
+Cette théorie est juste à la condition d'être appliquée loyalement, mais
+elle est dangereuse, car un gouvernement ambitieux peut toujours
+prétendre qu'en annexant un pays où il entretient des intelligences il
+est appelé par le vœu des habitants, et c'est, semble-t-il, ce qui
+arriva dans la conquête par la France de la Belgique et de la Hollande.
+Quoi qu'il en soit de ces pays à qui des siècles d'existence nationale
+avaient créé un droit à l'indépendance, la prétention de la France sur
+les provinces rhénanes était légitime, et la Convention ne fit que
+poursuivre à l'égard de ce pays la politique de la Royauté.
+
+À la séance du 31 janvier 1793, Danton s'écriait: «_Les limites de la
+France sont marquées par la nature_. Nous les atteindrons à leurs quatre
+points, à l'Océan, aux bords du Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées.»
+
+On lit dans les instructions envoyées par le Comité de Salut public à
+son agent Grouvelle, en date du 15 janvier 1795: «_Les frontières de la
+République doivent être portées au Rhin. Ce fleuve, l'ancienne limite
+des Gaules, peut seul garantir la paix entre la France et l'Allemagne.»
+
+C'était aussi l'opinion de Lazare Carnot: «_Les limites anciennes et
+naturelles de la France_ sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées.»
+
+Cambacérès disait lui aussi en parlant des mêmes frontières: «Nous
+tracerons d'une main sûre _les limites naturelles de la République_.»
+
+Il faut remarquer ce mot de «_limites naturelles_» qui revient
+constamment sur les lèvres de tous nos hommes d'État, particulièrement à
+cette époque. C'était le mot d'ordre de la Convention.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'annexion de la rive gauche_.
+
+Les armées françaises entrèrent en campagne à la fin de septembre 1792.
+La ville de Trèves fut brillamment enlevée. Custine envahissant le
+Palatinat battit les Autrichiens à Spire et s'empara de la ville. Le
+1er octobre, il prenait Worms. Le 2 octobre, il entrait à Mayence qui
+acclamait nos soldats et il y plantait l'arbre de la liberté. Le 13
+novembre 1792, un Mayençais, Georges Forster, disait au club de cette
+ville: «Le Rhin, un grand fleuve navigable, est _la frontière
+naturelle_ d'une grande République qui ne désire pas faire de conquêtes,
+qui n'accepte que les pays qui s'unissent librement à elle, et qui a le
+droit de demander, pour la guerre que lui ont insolemment déclarée ses
+ennemis, une juste indemnité! Le Rhin, si l'on s'en remet à l'équité,
+doit rester la frontière de la France.»
+
+Le 22, un détachement de l'armée de Custine passait le Rhin et entrait à
+Francfort. Cette nouvelle jeta l'épouvante dans tous les cercles
+d'Allemagne.
+
+Néanmoins l'ennemi se ressaisit. Une armée de Prussiens, de Hessois et
+d'Autrichiens investit Mayence en avril 1793. Bientôt le roi de Prusse,
+Frédéric-Guillaume, vint presser les travaux du siège. La ville fut
+héroïquement défendue, mais, faute de vivres, dut capituler à la fin de
+juillet. Vainement Kléber en 1795 et Jourdan en 1796 tentèrent-ils de
+reprendre Mayence. Jourdan, trahi par Pichegru, dur se retirer avec
+pertes devant les Autrichiens. Ce ne fut qu'après le traité de
+Campo-Formio que les Français rentrèrent à Mayence le 30 décembre 1797:
+ils devaient l'occuper jusqu'en 1814.
+
+Cologne accueillit nos troupes avec enthousiasme le 6 octobre 1794, et
+planta sur la place du Marché un arbre de la liberté.
+
+Mais déjà une loi du 30 mars 1793 avait organisé les provinces rhénanes
+en les divisant en quatre départements.
+
+La Sarre, comprenant le bassin de cette rivière et une grande partie de
+l'Électorat de Trèves, avait Trèves pour chef-lieu, et Birkenfeld, Prum
+et Sarrebruck pour villes principales: 173.000 habitants.
+
+Le Mont-Tonnerre comprenait l'électorat de Mayence, le Palatinat, les
+évêchés de Worms et de Spire, le duché des Deux-Ponts. Chef-lieu:
+Mayence; villes principales: Deux-Ponts, Bingen, Kaiserslautern,
+Germersheim, Spire et Worms: 342.000 habitants.
+
+Le Rhin-et-Moselle comprenait une partie du Palatinat et des Électorats
+de Trèves et de Cologne. Chef-lieu: Coblentz; villes principales: Bonn,
+Simmern, Kreuznach, Saint-Goar: 255.000 habitants.
+
+La Roer comprenait les provinces de Clèves, Gueldre, Juliers,
+Aix-la-Chapelle et Cologne. Chef-lieu: Aix-la-Chapelle; villes
+principales: Clèves, Gueldre, Montjoie, Cologne, Juliers, Créfeld:
+617.000 habitants.
+
+À la tête de chaque département était un préfet, placé lui-même sous
+l'autorité d'un «commissaire du gouvernement dans les pays entre Meuse
+et Rhin et Rhin et Moselle».
+
+Néanmoins l'instabilité de la conquète que l'ennemi disputa âprement en
+1794 et 1795 ne permettait pas d'accorder aux habitants le même statut
+politique qu'aux autres Français. On attendait que l'autorité de nos
+armes fût suffisamment établie pour que l'on n'eût plus à craindre un
+retour offensif de l'Autriche.
+
+C'est ce qui arriva au traité de Bâle (4 avril 1795), conclu entre la
+Prusse et la France. Barthélemy, l'agent de la République, avait pour
+mandat de maintenir nos droits aux «_limites naturelles_». Notons
+toujours ce mot qui exprime bien la perpétuelle et inlassable tendance
+de la France. Mais la situation européenne n'étant pas encore
+équilibrée, il fut stipulé que la République retirerait ses troupes de
+la rive droite du Rhin, ce qui était la sagesse même, et qu'elle
+continuerait à occuper la rive gauche jusqu'à la paix générale avec
+l'Empire Germanique, où le sort des provinces rhénanes serait
+définitivement réglé.
+
+Le droit de la France était ainsi réservé. La Convention ne le perdit
+pas de vue. Le 24 septembre suivant, Merlin de Douai l'affirmait une
+fois de plus en demandant à l'Assemblée de préparer diplomatiquement
+l'annexion. Voici ses paroles patriotiques:
+
+«_Il n'est personne parmi nous qui ne tienne invariablement à cette
+grande vérité, souvent proclamée à cette tribune et toujours couverte de
+l'approbation la plus générale, que l'affermissement de la République et
+le repos de l'Europe sont essentiellement attachés au reculement de
+notre territoire jusqu'au Rhin; et certes, ce n'est pas pour rentrer
+honteusement dans nos anciennes limites que les armées républicaines
+vont aujourd'hui, avec tant d'audace et de bravoure, chercher et
+anéantir au delà de ce fleuve redoutable les derniers ennemis de notre
+liberté._
+
+«Mais nous respectons les traités et, puisque, par ceux que nous avons
+conclus avec la Prusse et la Hesse, le règlement définitif du sort des
+pays qui longent la rive gauche du Rhin est renvoyé à l'époque de la
+pacification générale, ce n'est point par des actes de législation,
+c'est uniquement par des actes de diplomatie, amenés par nos victoires
+et nécessités par l'épuisement de nos ennemis, que _nous devons nous
+assurer la conservation de cette barrière formidable._»
+
+Après les succès de Bonaparte en Italie, le traité de Campo-Formio,
+signé le 17 octobre 1797, confirma en les amplifiant les cessions faites
+à la République par le traité de Bâle. Il donnait enfin à la France les
+fameuses «limites naturelles» qu'elle réclamait depuis tant de siècles
+et pour lesquelles elle venait de combattre héroïquement depuis cinq
+ans.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Les pétitions de 1797._
+
+C'est alors que les populations ripuaires songèrent à demander à la
+République tous les droits dont jouissaient les autres départements.
+Elles réclamaient leur complète incorporation à la France. Un vaste
+pétitionnement s'organisa, sous la direction du commissaire du
+gouvernement Rudler, à la fin de l'année 1797[1].
+
+Les chefs de famille furent invités à se prononcer sur la nationalité de
+leur choix. Aucune pression ne fut exercée sur eux. Aucun de ceux qui
+refusèrent de signer ne fut inquiété. Il y en eut des milliers.
+Cependant l'immense majorité opta pour la France.
+
+La pétition de Mayence porte 4.000 signatures dont chacune répond à _un
+feu_. Étant donné que la ville n'avait guère que 25.000 habitants, et en
+supposant, ce qui n'est pas exagéré, que le feu comptait en moyenne
+quatre ou cinq personnes, le père, la mère et deux ou trois enfants, il
+apparaît que le nombre des abstentions dut être bien faible, ou même à
+peu près nul.
+
+Le canton de Worstadt donne 1.886 signatures et 354 abstentions. Celui
+de Niderolm, 2.157 signatures et 193 abstentions. Celui d'Amweiler,
+2.171 signatures et 138 abstentions. La ville de Spire, 426 signatures
+et 313 abstentions, mais toutes les communes de ce canton se prononcent
+à l'unanimité pour la France.
+
+Les sentiments exprimés dans ces requêtes sont ardemment patriotiques.
+Les signataires font valoir les droits historiques qui les rattachent à
+la France.
+
+Ceux du canton des Deux-Ponts s'expriment ainsi:
+
+«_Issus des mêmes ancêtres_, imbus des mêmes principes, parce que ce
+sont les principes de la raison et de la justice, nous sommes dignes
+d'être rangés sous les mêmes lois que les Français.»
+
+Les habitants du canton de Bingen font allusion à la différence de
+caractère qui existe entre la race gauloise de la rive gauche et la race
+germanique de la rive droite, et cela est très important:
+
+«Vos guerriers qui ont tant de fois combattu sur nos champs et qui,
+revenant de leurs champs de bataille, se sont alternativement reposés
+chez nous, vous diront combien ils ont appris à distinguer les habitants
+de la rive gauche de ceux des autres pays conquis, qu'étant à l'abri de
+toutes trahisons et hostilités, comme au sein de leurs propres familles,
+ils pouvaient se livrer au sommeil avec sécurité; que le plus pauvre
+d'entre nous partageait d'un grand cœur le dernier morceau de pain avec
+eux...»
+
+Les gens du canton de Bechtheim écrivent:
+
+«Déjà nous apercevons que la Mère-Patrie, loin de nous traiter en
+ennemis vaincus et de nous tenir plus longtemps sous le joug de la
+conquête, s'empresse de nous faire approcher au bonheur de ses enfants
+et de bannir pour jamais de notre souvenir les horreurs des pillages,
+des évacuations et autres suites de la guerre...»
+
+[Note 1: Ces pétitions sont conservées aux Archives nationales où
+elles constituent des dossiers spéciaux de la série F. Le commandant
+Espérandieu en a donné de larges extraits dans son intéressante
+brochure: _Le Rhin français_ (Paris, Attinger, 2, rue Antoine-Dubois:
+fr. 60). Nous lui empruntons les détails qui suivent.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La France rhénane de 1795 à 1815._
+
+Comme le disaient les habitants de Bechtheim, la mère-patrie se montrait
+généreuse et libérale envers ses nouveaux enfants. Elle les délivrait
+des dîmes, des corvées et des autres charges féodales. Elle leur
+permettait, comme la monarchie l'avait fait pour l'Alsace, l'usage de
+leur dialecte. Elle les attirait à elle par sa bonté, par le charme
+irrésistible de sa brillante civilisation.
+
+Napoléon observa la même ligne de conduite. Il trouva dans la population
+des bords du Rhin d'excellents soldats qui combattirent vaillamment pour
+la France et que sa gloire enthousiasmait. Le souvenir du grand homme
+entretint au foyer rhénan la flamme du patriotisme français longtemps
+après que le pays fut redevenu allemand, et, jusqu'à la fin du XIXe
+siècle, nombreux furent ceux que leur aïeul avait bercés au récit des
+guerres de l'Empire. Napoléon aimait ces provinces; comme un jour on lui
+parlait d'y interdire l'usage de l'allemand, il s'y opposa en disant:
+«_Laissez ces braves gens parler leur langue; ils sabrent en français_.»
+
+Napoléon continua la politique de la Monarchie et de la Révolution sur
+la rive gauche du Rhin. Nous avons cité plus haut les paroles mémorables
+qu'il a dites sur la nécessité et sur le décret divin de cette frontière
+naturelle. Mais son ambition l'emporta trop loin. Il franchit le fleuve
+et voulut accaparer la rive droite: il poussa même beaucoup plus avant
+et alla se perdre en Russie.
+
+S'il se fût tenu à «notre limite naturelle», l'Europe ne l'eût pas
+inquiété. Elle trouvait en effet fort légitime notre occupation du pays
+cisrhénan.
+
+Longtemps avant ces événements, Frédéric II, roi de Prusse, avait
+reconnu notre droit en disant: «_Il serait à désirer que le Rhin pût
+continuer à faire la lisière de la monarchie française_.»
+
+En 1806, à la veille d'Iéna, Frédéric-Guillaume III ne demandait qu'une
+chose à Napoléon; c'était de repasser le Rhin dont il ne lui contestait
+nullement la rive occidentale.
+
+De même en avril 1812, avant la campagne de Russie, le czar réclamait
+encore que «les armées françaises évacuassent la Prusse et se
+retirassent derrière le Rhin.»
+
+À la conférence de Francfort, avant la campagne de France, Metternich,
+au nom des alliés, offre toujours à la France ses limites naturelles et
+il les définit ainsi: «_La France sera renfermée entre le Rhin, les
+Alpes et les Pyrénées_.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La France rhénane redevient allemande._
+
+Autant la France a raison d'exiger la rive gauche du Rhin, autant elle
+aurait tort de prétendre à la possession de la rive droite: cette
+possession n'aurait d'autre effet que d'attirer la colère de
+l'Allemagne, qui la lui enlèverait bientôt et prétendrait à son tour
+franchir le fleuve en sens inverse. Cette ambition fut une des erreurs
+de Napoléon. L'Europe la lui fit payer chèrement.
+
+Par les Traités de Vienne et de Paris en 1815 elle enlevait à la France
+les provinces cisrhénanes qu'elle partageait entre la Hesse, la Bavière
+et la Prusse. On comprend l'avantage fait à la Hesse qui est riveraine
+de droite du fleuve, comme aussi la part attribuée à la Bavière qui
+avait déjà occupé le Palatinat, mais l'installation de la Prusse
+au-dessus de la Moselle était une chose toute nouvelle, un défi
+audacieux à la France, et ne reposait que sur le droit du plus fort. La
+Prusse n'avait aucune racine dans le pays; elle ne s'y imposa que par la
+violence.
+
+Ici encore on voit la différence entre la manière française et la
+manière allemande. En 1797 les populations rhénanes s'étaient données
+librement à la France. En 1815 elles ne furent pas consultées. Elles
+furent arrachées à la patrie qu'elles aimaient et soumises de force au
+caporalisme prussien.
+
+
+
+
+#IX#
+
+#L'ALSACE-LORRAINE DE 1870 À 1914#
+
+
+_Le rapt odieux._
+
+Le traité de Francfort, signé le 20 mai 1871, enlevait à la France
+l'Alsace et une partie de la Lorraine. C'était un rapt plus odieux que
+celui du Xe siècle que Richelieu avait qualifié d'usurpation, plus
+odieux même que celui de 1815 qui nous avait dépouillés de la plaine
+rhénane inférieure, parce que les liens qui nous unissaient aux deux
+chères provinces étaient devenus avec le temps plus étroits et plus
+sacrés.
+
+Cet acte était d'autant plus inexcusable que l'Allemagne allait contre
+le principe dont elle s'était souvent réclamée, le principe des
+nationalités qui implique celui de la liberté des peuples et le droit
+pour ceux-ci de se rattacher à la patrie de leur sang et de leur cœur.
+
+Dans un discours prononcé le 28 mars 1915 à la Ligue de l'Enseignement,
+M. Paul Deschanel mettait très bien en lumière la différence qui existe
+entre le recouvrement de l'Alsace et de la Lorraine par la France aux
+XVIIe et XVIIIe siècles et leur annexion par l'Allemagne en 1871.
+
+«Depuis quarante-quatre ans, la paix entre la France et l'Allemagne
+était nécessairement précaire. La faiblesse du traité de Francfort,
+c'était la contradiction entre le principe des nationalités invoqué par
+le vainqueur jusqu'à sa victoire et les brutalités de la conquête:
+c'était l'antagonisme entre un principe sacré, le droit pour les peuples
+de disposer d'eux-mêmes, et la monstrueuse prétention de les asservir
+par la force. La protestation des Alsaciens-Lorrains, obligés de quitter
+l'Assemblée nationale, le 1er mars 1871, et, trois ans après, de
+quitter le Reichstag, qui ne leur permettait pas de voter sur leur
+incorporation à l'empire (20 février 1874), fit éclater cette
+contradiction au grand jour.
+
+Lorsque l'Alsace avait été conquise par la France, au XVIIe siècle,
+l'empire germanique n'était pas un corps de nation; lorsque l'Alsace
+nous fut ravie par la Prusse, au XIXe siècle, elle était partie
+intégrante de la conscience française.
+
+«Quand même un jour la France eût abandonné ceux qui avaient été la
+rançon de ses fautes, il n'eût pas dépendu d'elle d'effacer un problème
+éternel comme la morale et la justice.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Protestation de Mgr Freppel._
+
+Immense fut la consternation de l'Alsace et de la Lorraine lorsqu'elles
+furent arrachées à la mère-patrie par le traité de Francfort.
+
+Ayant appris que l'Allemagne exigeait la cession des deux provinces, un
+Alsacien de vieille souche, né à Obernai, Mgr Freppel, évêque d'Angers,
+exhalait l'angoisse de la terre natale et cherchait à écarter d'elle le
+coup fatal, dans une lettre magnifique et poignante adressée le 12
+février au vieux Guillaume. Nul n'a mieux exprimé le patriotisme
+français de l'Alsace et prédit avec plus de clairvoyance les suites
+violentes qu'aurait tôt ou tard la brutalité du ravisseur. C'est un
+monument historique qu'on nous permettra de rappeler, malgré sa
+longueur.
+
+«SIRE,
+
+«... La guerre a été favorable à vos armes; vous avez eu la plus haute
+fortune militaire qui puisse échoir à un souverain, celle de vaincre les
+armées de la France. Ne soyez pas surpris d'entendre dire à un ministre
+de l'Évangile qu'il vous reste à vous vaincre vous-même. Autant le
+succès peut flatter une âme guerrière, autant la modération après la
+victoire a de quoi séduire un cœur généreux. L'Écriture Sainte l'a dit:
+«Celui qui sait se dominer est supérieur à celui qui prend des villes.»
+Dans la vie des peuples, d'ailleurs, la guerre ne saurait être un
+accident; c'est à leur procurer une paix durable que doivent tendre les
+efforts de ceux qui les gouvernent.
+
+«Il semble résulter de divers documents que la cession de l'Alsace
+serait l'une des conditions proposées pour la paix future. Si telle
+était votre pensée, Sire, je supplierais Votre Majesté de renoncer à un
+projet non moins funeste à l'Allemagne qu'à la France. _Croyez-en un
+évêque qui vous le dit devant Dieu et la main sur sa conscience:
+l'Alsace ne vous appartiendra jamais. Vous pourrez chercher à la réduire
+sous le joug; vous ne la dompterez pas_.
+
+«Ne vous laissez pas induire en erreur par ceux qui voudraient faire
+naître dans votre esprit une pareille illusion: j'ai passé en Alsace
+vingt-cinq années de ma vie; je suis resté depuis lors en communauté
+d'idées et de sentiments avec tous ses enfants; je n'en connais pas un
+qui consente à cesser d'être Français. Catholiques ou protestants tous
+ont sucé avec le lait de leurs mères l'amour de la France, et cet amour
+a été, comme il demeurera, l'une des passions de leur vie.
+
+«Pasteur d'un diocèse où, certes, le patriotisme est ardent, je n'y ai
+pas trouvé, je puis le dire à Votre Majesté, un attachement à la
+nationalité française plus vif ni plus profond que dans ma province
+natale. Le même esprit vivra, soyez-en sûr, dans la génération qui
+s'élève comme dans celles qui suivront: rien ne pourra y faire, les
+séductions pas plus que les menaces. Car, pour s'en dépouiller, il leur
+faudrait oublier, avec leurs devoirs et leurs intérêts, la mémoire et
+jusqu'au nom de leurs pères, qui, pendant deux cents ans, ont vécu,
+combattu, triomphé et souffert à côté des fils de la France; et ces
+choses-là ne s'oublient point; elles sont sacrées comme la pierre du
+temple et la tombe de l'ancêtre. Les épreuves de l'heure ne feront que
+resserrer les liens scellés une fois de plus par des sacrifices
+réciproques.
+
+«_L'union de l'Alsace avec la France n'est pas, en effet, une de ces
+alliances factices ou purement conventionnelles qui peuvent se rompre
+avec le temps et par le hasard des événements: il y a entre l'une et
+l'autre identité complète de tendances, d'aspirations nationales,
+d'esprit civil et politique. Que la langue allemande se soit conservée
+dans une partie du peuple, peu importe, si, depuis deux siècles, cette
+langue ne sait plus exprimer que des sentiments français_.
+
+«Mais qu'importent, encore une fois, des questions qui appartiennent
+désormais au domaine de la linguistique et de l'archéologie? Les
+Alsaciens, et c'est là le point capital, sont Français de cœur et d'âme;
+et, quoi que l'on puisse faire dans l'avenir, les petits-fils des
+Kléber, des Kellermann et des Lefebvre n'oublieront jamais le sang qui
+coule dans leurs veines. Et dès lors, Sire, j'ose demander à Votre
+Majesté de quel profit pourrait être pour l'Allemagne la possession
+d'une province sans cesse attirée vers la mère-patrie par ses souvenirs,
+par ses affections, par ses espérances et ses vœux?
+
+«Ne serait-ce pas là une cause d'affaiblissement plutôt qu'un élément de
+force? Un sujet permanent de troubles et d'inquiétudes au lieu d'une
+garantie de paix et de tranquillité? Et la France, Sire, la France qui
+peut être vaincue mais non anéantie, acceptera-t-elle dans l'avenir une
+situation qu'on la forcerait de subir aujourd'hui? Pour elle, céder
+l'Alsace équivaut au sacrifice d'une mère à laquelle on arrache l'enfant
+qui ne veut pas se séparer d'elle. Ce sacrifice l'Assemblée nationale le
+fera ou ne le fera pas! Mais ce qu'elle ne pourra pas faire malgré son
+bon vouloir et sa sincérité, c'est de détruire dans l'âme des Alsaciens
+leur attachement à la mère-patrie; ce qu'elle ne fera jamais, c'est de
+fermer une plaie qui restera saignante au cœur de la France.
+
+«Votre Majesté a trop de pénétration d'esprit pour ne pas voir, avec
+toute l'Europe, qu'un pareil démembrement ouvrirait la voie à des
+revendications perpétuelles.
+
+«Au lieu d'opérer un rapprochement qui est dans les vœux de tous, on ne
+ferait qu'allumer entre deux grands peuples des haines irréconciliables.
+Il est impossible de se le dissimuler, une si grave atteinte portée à
+l'intégrité du territoire français laisserait dans les cœurs des
+ferments de colère qui éclateraient tôt ou tard et ramèneraient la
+guerre avec toutes ses horreurs. Quelle triste perspective pour les deux
+pays! Serions-nous donc condamnés à revoir la guerre de Trente Ans à une
+époque où les progrès de la civilisation et la multiplicité des
+relations industrielles et commerciales semblaient avoir rendu
+impossible à jamais le retour de ces luttes fratricides? Et qui donc
+voudrait assumer devant Dieu et devant les hommes la responsabilité d'un
+pareil souvenir?
+
+«L'histoire enseigne que les paix durables sont celles qui profitent au
+vainqueur sans exaspérer le vaincu. Si Votre Majesté ne cède pas à
+l'idée de vouloir séparer de la France une province qui ne veut être
+allemande à aucun prix, elle peut assurer la paix pour longtemps. Car,
+dans ce cas, nous n'hésitons pas à le dire, il n'y aurait aucun motif
+pour la France de reprendre les armes: son passé lui permet d'avouer
+sans honte qu'elle a été surprise; et ce qu'elle a pu faire depuis
+quatre mois, au milieu d'une désorganisation sans pareille, montre assez
+de quoi elle serait capable avec une meilleure direction de ses forces.
+Mais, Votre Majesté l'avouera sans peine, la raison et l'intérêt
+commandent de ne pas infliger à l'amour-propre national des blessures
+incurables.
+
+«Ce sera notre devoir à nous, ministres de l'Évangile, d'apaiser les
+ressentiments qui n'auraient plus de raison d'être; mais, en exigeant
+que la France se mutile de ses propres mains, vous nous rendriez, Sire,
+la tâche impossible; tous nos efforts échoueraient contre le poids d'une
+humiliation intolérable, lors même que la foi et le patriotisme ne nous
+feraient pas une obligation de conseiller au pays la mort plutôt que le
+déshonneur.
+
+«Sire, les événements vous ont fait une situation telle qu'un mot de
+votre part peut décider pour l'avenir la question de la paix ou de la
+guerre en Europe. Ce mot, je le demande à Votre Majesté, comme Alsacien,
+pour mes compatriotes qui tiennent à la patrie française par le fond de
+leur cœur. Je vous le demande pour la France et pour l'Allemagne,
+également lasses de s'entre-tuer sans profit ni pour l'une ni pour
+l'autre; j'ose enfin vous le demander au nom de Dieu, dont la volonté ne
+saurait être que les nations, faites pour s'entr'aider dans
+l'accomplissement de leurs destinées, se poursuivent de leurs haines
+réciproques et s'épuisent dans leurs luttes sanglantes. Or, laissez-moi,
+en terminant, le répéter avec tout homme qui sait réfléchir: _la France
+laissée intacte, c'est la paix assurée pour de longues années; la France
+mutilée, c'est la guerre dans l'avenir, quoi que l'on en dise et quoi
+que l'on fasse_. Entre ces deux alternatives, Votre Majesté, justement
+préoccupée des intérêts de l'Allemagne, ne saurait hésiter un instant.
+
+«C'est dans cet espoir que j'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre
+Majesté, le très humble serviteur.
+
+«CHARLES-ÉMILE FREPPEL, «_Évêque d'Angers_.» Angers, 12 février 1871.
+
+
+Le vaillant prélat resta toujours fidèle à sa petite patrie. Il ordonna
+par son testament que son cœur serait porté à Obernai, quand l'Alsace
+serait redevenue française. Voilà bien la tendre délicatesse de l'âme
+alsacienne! Ce cœur mort, qui attend depuis vingt-quatre ans l'heure de
+la délivrance, tressaillira bientôt au bruit de notre victoire et fera
+une douce et triomphale rentrée dans son cher village. Quelle joie pour
+lui et quelle joie là-bas quand il passera à travers les houblons et
+les sapins qu'il aimait, parmi ses compatriotes qui sont toujours fiers
+de lui et lui ont élevé un monument. Tout est plein de son souvenir à
+Obernai; tout parle de lui et de la France, comme j'ai pu le constater
+en y passant en 1908.
+
+Je me rappelais un mot qu'il m'avait dit dans ma jeunesse. C'était en
+1873; j'avais eu l'honneur de composer et de lire devant lui à Angers
+une adresse où je louais son zèle pour la religion et la patrie. Il la
+prit de ma main et, lui que nous appelions en souriant _le fougueux
+prélat_, me dit cette parole dont je ne fus pas peu fier: «_J'aime cela,
+mon ami, ça sent la poudre!_» Cher et noble évêque, grand Alsacien,
+grand Français, toute votre vie se résume en ces trois cris: Vive Dieu!
+Vive l'Alsace! Vive la France!
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Protestation des députés Alsaciens-Lorrains_.
+
+Un autre illustre Alsacien, Émile Keller, député du Haut-Rhin, fit
+entendre, au nom de ses collègues et de toute la population des deux
+provinces, une protestation solennelle qui restera à la fois comme un
+témoignage de la douleur patriotique de l'Alsace-Lorraine et comme un
+monument du droit public. C'était le 17 février 1871. Il s'agissait pour
+l'Assemblée Nationale de Bordeaux de ratifier ou de rejeter les
+premières ouvertures de la paix, c'est-à-dire de décider si la France
+voulait ou non continuer la guerre.
+
+Une partie de l'Assemblée, voyant dans les conditions imposées par
+l'Allemagne un sacrifice trop dur et un attentat à l'honneur de la
+France, voulait, malgré l'affaiblissement du pays, reprendre les armes.
+C'était l'avis des députés des deux provinces menacées. Ils ne voulaient
+à aucun prix que leur petite patrie fût séparée de la grande. Ils
+affirmaient que la France n'avait pas le droit d'y consentir et que son
+consentement était à l'avance frappé de nullité. Aussi l'émotion de
+l'Assemblée était intense, lorsque M. Keller, élu le premier sur la
+liste du Haut-Rhin par 68.864 voix, et encore revêtu de son uniforme
+d'officier, monta à la tribune pour lire la protestation de ses
+collègues d'Alsace et de Lorraine, parmi lesquels se trouvait Léon
+Gambetta, élu sur les quatre listes du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de la
+Meurthe et de la Moselle. Grave et sombre, au milieu d'un silence
+solennel, de temps en temps interrompu par des marques de douloureuse
+sympathie, Emile Keller lut cette déclaration[1]:
+
+«I.--L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées.
+
+«Associées depuis plus de deux siècles à la France dans la bonne comme
+dans la mauvaise fortune, ces deux provinces, sans cesse exposées aux
+coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifiées pour la grandeur
+nationale; elles ont scellé de leur sang l'indissoluble pacte qui les
+rattache à l'unité française. Mises aujourd'hui en question par les
+prétentions étrangères, elles affirment à travers les obstacles et tous
+les dangers, sous le joug même de l'envahisseur, leur inébranlable
+fidélité.
+
+«Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs foyers comme les
+soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant, les autres en
+combattant, signifient à l'Allemagne et au monde l'immuable volonté de
+l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises. _(Bravo! bravo! à
+gauche et dans plusieurs autres parties de la salle.)_
+
+«II.--La France ne peut consentir ni signer la cession de la Lorraine et
+de l'Alsace. _(Très bien!)_ Elle ne peut pas, sans mettre en péril la
+continuité de son existence nationale, porter elle-même un coup mortel à
+sa propre unité en abandonnant ceux qui ont conquis, par deux cents ans
+de dévouement patriotique, le droit d'être défendus par le pays tout
+entier contre les entreprises de la Force victorieuse.
+
+«Une Assemblée, même issue du suffrage universel, ne pourrait invoquer
+sa souveraineté, pour couvrir ou ratifier les exigences destructives de
+l'unité nationale. _(Approbations à gauche.)_ Elle s'arrogerait un droit
+qui n'appartient même pas au peuple réuni dans ses comices. _(Même
+mouvement.)_
+
+«Un pareil excès de pouvoir, qui aurait pour effet de mutiler la Mère
+commune, dénoncerait aux justes sévérités de l'histoire ceux qui s'en
+rendraient coupables.
+
+«La France peut subir les coups de la Force, elle ne peut sanctionner
+ses arrêts. _(Applaudissements.)_
+
+«III.--L'Europe ne peut permettre ni ratifier l'abandon de l'Alsace et
+de la Lorraine.
+
+«Gardiennes des règles de la justice et du droit des gens, les nations
+civilisées ne sauraient rester plus longtemps insensibles au sort de
+leurs voisines, sous peine d'être à leur tour victimes des attentats
+qu'elles auraient tolérés. L'Europe moderne ne peut laisser saisir un
+peuple comme un vil troupeau; elle ne peut rester sourde aux
+protestations répétées des populations menacées; elle doit à sa propre
+conservation d'interdire de pareils abus de la Force. Elle sait
+d'ailleurs que l'unité de la France est aujourd'hui, comme dans le
+passé, une garantie de l'ordre général du monde, une barrière contre
+l'esprit de conquête et d'invasion.
+
+«La paix, faite au prix d'une cession de territoire, ne serait qu'une
+trêve ruineuse et non une paix définitive. Elle serait pour tous une
+cause d'agitation intestine, une provocation légitime et permanente à la
+guerre. Et quant à nous, Alsaciens et Lorrains, nous serions prêts à
+recommencer la guerre aujourd'hui, demain, à toute heure, à tout
+instant. _(Très bien! sur plusieurs bancs.)_
+
+«En résumé, l'Alsace et la Lorraine protestent hautement contre toute
+cession. La France ne peut la consentir; l'Europe ne peut la
+sanctionner.
+
+«_En foi de quoi nous prenons nos concitoyens de France, les
+gouvernements et les peuples du monde entier à témoin que nous tenons
+d'avance pour nuls et non avenus tous actes et traités, votes ou
+plébiscite, qui consentiraient abandon en faveur de l'Étranger de tout
+ou partie de nos provinces de l'Alsace et de la Lorraine_. (Bravos
+nombreux.)
+
+«_Nous proclamons par les présentes à jamais inviolable le droit des
+Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française_
+(Très bien!) _et nous jurons tant pour nous que pour nos commettants,
+nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement, et
+par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs_.» (Bravo!
+bravo! Applaudissements répétés sur tous les bancs.)
+
+M. Welschinger, qui assistait à cette séance, raconte qu'il vit couler
+des larmes de bien des yeux et que M. Thiers lui-même, qui devait
+combattre la continuation de la guerre, pleurait derrière ses lunettes
+d'or en montant à la tribune. La résolution suivante fut adoptée:
+«L'Assemblée Nationale, accueillant avec la plus vive sympathie la
+déclaration de M. Keller et de ses collègues, s'en remet à la sagesse et
+au patriotisme de ses négociateurs.»
+
+Il était malheureusement évident que la France ne pouvait poursuivre la
+résistance à outrance. Une enquête officielle fit connaître d'une
+manière certaine que ses forces militaires, armes, munitions,
+approvisionnements étaient dans un état lamentable d'infériorité et de
+détresse. Le couteau sous la gorge elle dut dire son _fiat_. Elle le
+prononça le 1er mars à l'Assemblée de Bordeaux.
+
+Vainement M. Keller jeta-t-il un dernier cri, un cri sublime de
+protestation, qui fit tressaillir tous ses auditeurs. «... On vous dit
+qu'on cède à perpétuité l'Alsace. Je vous déclare que l'Alsace restera
+française. Au fond du cœur, vous-mêmes le pensez. _(Oui! oui!)_ Oui,
+vous pensez que l'Alsace est française. Vous voulez la reconquérir le
+plus tôt possible. Vous voulez qu'elle redevienne française et je défie
+qui que ce soit de dire le contraire... Avant de quitter cette enceinte,
+j'ai tenu à protester, comme Alsacien et comme Français, contre un
+traité qui est à la fois une injustice, un mensonge et un déshonneur; et
+si l'Assemblée devait le ratifier, j'en appelle à Dieu, vengeur des
+causes justes; j'en appelle à la postérité qui nous jugera les uns et
+les autres; j'en appelle à tous les peuples qui ne peuvent pas
+indéfiniment se laisser vendre comme un vil bétail; j'en appelle enfin à
+l'épée des gens de cœur qui, le plus tôt possible, déchireront ce
+détestable traité!» _(Applaudissements répétés.)_
+
+De son côté, M. Jules Grosjean, troisième élu du Bas-Rhin et ancien
+préfet de ce département, montait à la tribune pour s'unir à la
+protestation de M. Keller et adresser non pas le dernier adieu, mais le
+suprême au revoir, des deux provinces martyres à la mère-patrie.
+
+«_Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force,
+à la domination de l'Étranger, nous avons un dernier devoir à remplir_.
+
+«_Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose
+de nous sans notre consentement_. (Très bien! Très bien!)
+
+«La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à
+chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous
+dictera.
+
+«Au moment de quitter cette enceinte où notre dignité ne nous permet
+plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême
+que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance
+pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre et
+d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment
+arrachés. (_Vive émotion et applaudissements unanimes_.)
+
+«Nous vous suivrons de nos vœux et nous attendrons avec une confiance
+entière dans l'avenir que la France régénérée reprenne le cours de sa
+grande destinée.
+
+«_Nos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille
+commune, conserveront à la France absente de leurs foyers une affection
+filiale jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place_.» (Nouveaux
+applaudissements.)
+
+Trois ans plus tard, en 1874, une nouvelle protestation eut lieu, non
+plus en France, mais en plein Reichstag, lorsque les quinze députés des
+provinces annexées y furent admis. M. Teutsch, député de Saverne et
+ancien député du Bas-Rhin à l'Assemblée de Bordeaux, fut leur
+porte-parole, en lisant cette proposition:
+
+«Plaise au Reichstag décider: que les populations d'Alsace-Lorraine,
+incorporées sans leur consentement à l'empire d'Allemagne par le traité
+de Francfort, seront appelées à se prononcer d'une manière spéciale sur
+cette incorporation.»
+
+L'orateur citait ensuite l'opinion de Bluntschli sur la nullité des
+annexions contraires au vœu des habitants, opinion que nous avons
+rapportée plus haut, puis il ajoutait: «Vous le voyez, Messieurs, nous
+ne trouvons dans les enseignements de la morale et de la justice rien,
+absolument rien, qui puisse faire pardonner notre annexion à l'empire.
+Notre raison se trouve en cela d'accord avec notre cœur.»
+
+Il était naturel qu'une Chambre allemande repoussât un appel à des
+populations qui auraient voté leur retour à la France: elle aurait pu du
+moins, en rejetant la proposition, rendre hommage au sentiment d'honneur
+et à la douleur qui l'avaient inspirée. Or elle couvrit de cris et de
+sifflets la voix de l'orateur. Taut de bassesse dans la haine
+déshonorerait une tribu sauvage.
+
+[Note 1: Nous l'empruntons à la brochure de M. Henri WELSCHINGER:
+_La protestation de l'Alsace-Lorraine_, Paris, Berger-Levrault, 1914.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La fidélité de l'Alsace-Lorraine_.
+
+Toute autre puissance aurait cherché à guérir la blessure de
+l'Alsace-Lorraine à force de douceur et de délicatesse. La Prusse ne
+réussit qu'à l'envenimer par sa brutalité. La conquête des cœurs lui est
+à jamais interdite. Au rebours de la France elle n'a jamais aimé, ni par
+suite su se faire aimer. Lorsque le gros Asmus, épris de Colette,
+étalait devant elle ses grâces d'ours mal léché, la petite Messine se
+détournait de lui en pensant à la France.
+
+Je le sais, on a dit qu'elle n'a pas toujours été insensible aux soupirs
+d'Asmus, que petit à petit la violence de l'Allemagne lui devenait
+douce. C'est une calomnie, et M. l'abbé Wetterlé, dans sa conférence du
+27 janvier 1915, a démontré que les faits allégués n'étaient que des
+apparences et que le cœur de l'Alsace nous était toujours resté fidèle.
+Qu'il y ait eu quelques renégats, comme Zorn de Bulach, c'était
+inévitable, mais leur nombre est si insignifiant que la chose n'a aucune
+importance.
+
+Sur une population de 1.800.000 habitants, il y avait ces dernières
+années en Alsace-Lorraine 300.000 immigrés allemands qui, naturellement,
+détestaient la France, mais qui, évidemment, ne comptent pas dans
+l'estimation des sympathies véritablement alsaciennes et lorraines.
+Mais comme ils faisaient sonner très haut leur verbe et leurs bottes, on
+a été tenté d'attribuer leurs propos et leurs sentiments aux vieux
+Alsaciens et Lorrains.
+
+Ceux-ci, par contre, se taisaient le plus souvent. Ils étaient traqués,
+espionnés, châtiés pour le crime de désaffection allemande, regardé
+comme un crime de trahison. Il leur fallait vivre cependant et, par
+amour pour l'Alsace et pour la France elle-même, garder leur race,
+s'attacher à la terre natale pour la rendre un jour à la mère-patrie.
+
+Des protestations violentes, des révoltes de leur part auraient pu
+amener une guerre prématurée entre la France et l'Allemagne, guerre dont
+l'issue était fort douteuse et dont leur patriotisme français lui-même
+leur défendait d'assumer la responsabilité. M. Wetterlé a fait valoir
+cet argument avec autant de force que de sagacité:
+
+«Si l'Alsace-Lorraine était martyrisée pour sa fidélité à un passé
+glorieux, elle ne souhaitait nullement qu'à cause d'elle les horreurs
+d'une grande guerre fussent déchaînées sur l'Europe. Elle affirmait sa
+volonté de rester elle-même, mais, plutôt que de provoquer d'abominables
+hécatombes, elle se serait résignée à souffrir encore davantage. Elle
+aimait trop sincèrement la France pour l'exposer aux ruines et aux
+deuils d'un conflit dont l'issue lui paraissait douteuse. Patiemment,
+elle attendait donc la revanche du droit violé; mais elle ne prétendait
+nullement devancer l'heure de la justice[1].»
+
+Néanmoins, sous cette surface de résignation, il était facile à
+l'observateur de constater la persévérance de l'amitié française et la
+sourde fermentation de la haine contre l'Allemagne. Les Alsaciens se
+délectaient à feuilleter les albums de Hansi et de Zislin où ils
+retrouvaient leur âme tendre et ironiste, où ils voyaient étalés dans
+leur platitude et leur hideur les ridicules du professeur Knatschke et
+les vices des Teutons en général.
+
+M. René Sudre a raconté, dans le _Matin_, une visite qu'il fit à
+Mulhouse en mai 1914. Il revenait du Congrès socialiste international de
+Colmar où les Allemands avaient soigneusement écarté la question
+d'Alsace-Lorraine et où les autres, des Français égarés dans cette
+galère, n'avaient osé la soulever, et il se demandait si le pays n'avait
+pas, lui aussi, oublié. Or, il arrivait à Mulhouse un jour de fête: il
+vit passer un interminable défilé de sociétés de gymnastique, de
+musique, de cyclisme, mais c'était l'allure et la cadence françaises et
+nullement le pas de l'oie. D'innombrables bannières frémissaient au
+vent, mais pas une n'avait les couleurs germaniques ni l'aigle impérial:
+par contre, de toutes les poches sortaient de jolis mouchoirs
+tricolores, joyeux et provocants; et, en tête d'un orphéon, un brave
+homme narquois portait un énorme bouquet de bluets, de marguerites et
+de coquelicots, qu'un policier en casque à pointe avait le bon esprit de
+ne pas regarder. À certains jours, malgré le désir de rester dans les
+bornes de la prudence, le sentiment national français éclatait avec une
+telle véhémence que l'Allemagne entière en frémissait de dépit et
+d'inquiétude.
+
+«On le vit bien, dit l'abbé Wetterlé, aux cérémonies de Noisseville et
+de Wissembourg, quand, la Lorraine d'abord, l'Alsace ensuite, élevèrent
+de splendides monuments aux soldats morts pour la patrie. Jamais on
+n'avait vu chez nous pareil concours de peuple, jamais un recueillement
+aussi solennel, jamais une affirmation aussi émouvante du culte du
+souvenir. Quand, à Wissembourg (octobre 1909), tomba le voile qui
+recouvrait l'imposante statue de la _Gloire_ et que la fanfare sonna la
+_Marseillaise_, une émotion intense s'empara de tous les assistants. Les
+jeunes gens, après un moment de surprise, entonnèrent bravement l'hymne
+national français, tandis que des yeux brouillés de mes voisins, de
+vieux parlementaires, tombaient de grosses larmes. Ah! ce refrain chanté
+avec tant de confiance par la jeunesse, ces larmes silencieuses qui
+sillonnaient les joues des anciens, n'était-ce pas là toute
+l'Alsace-Lorraine avec ses impérissables regrets, mais aussi avec ses
+généreux espoirs[2]?»
+
+Parfois, c'était l'arrogance allemande qui servait la cause française
+mieux que toutes les propagandes. L'incident de Saverne, les brutalités
+insolentes de von Forstner, traitant de _wackes_ les habitants, la
+violence de la police sévissant contre des inoffensifs ou contre des
+hommes vénérables, couvraient l'Allemagne de ridicule et exaltaient
+l'indignation contre elle en même temps que l'amour de la France dans
+les cœurs alsaciens-lorrains.
+
+La rumeur populaire trouva même parfois un solennel écho jusque dans
+l'enceinte du Reichstag. En 1896, le député alsacien Jacques Preiss
+s'écriait: «Cette paix de cimetière, qui plane sur le pays, dit que
+l'Alsace est satisfaite. Mais ce n'est là qu'une apparence: le cœur
+garde sa douleur et son espérance.»
+
+La patrie de Kléber et de Kellermann était donc bien toujours «la petite
+France» de Michelet, «plus France que la France». Elle vivait de
+souvenir et d'espérance obstinément, inlassablement. Mais ce que nous
+venons de dire de l'Alsace s'applique aussi à la Lorraine. On a dit que
+ces deux provinces sont deux boulets attachés aux pieds du
+pangermanisme, et que, comme rien ne ressemble tant à un boulet qu'un
+autre boulet, il suffit de regarder l'une pour connaître l'autre. La
+Lorraine est donc aussi française que l'Alsace. Mais voici un trait
+délicieux qui montre que les Allemands sont bien édifiés à cet égard. Je
+l'emprunte à un article de Maurice Barrès.
+
+«Un matin, dans la gare de Maubeuge, occupée par les Allemands, arriva
+un train sanitaire. On en descendit les blessés et entre autres un
+malheureux soldat de la garde prussienne. Demi-mort, à quoi bon le
+traîner plus loin? Sa civière fut déposée dans une cour.
+
+«Passe un major français, un de ceux qu'après la prise de la ville les
+Allemands ont gardés pour les aider auprès des malades. Le moribond voit
+ce Français, parvient à lui faire signe de s'approcher et fiévreusement
+embrasse le pantalon rouge. Un sous-officier boche qui passait haussa
+les épaules et dit: «_C'est un Messin!_»
+
+Sous la trame transparente d'un roman Maurice Barrès nous a donné une
+belle tranche d'histoire messine, dans _Colette Baudoche_. Les humbles
+femmes qu'il met en scène, polies et mesurées à la française jusque dans
+les élans de leur patriotisme, jettent en souriant leurs fléchettes sur
+la baudruche du pédantisme prussien, mais comme on sent bien partout
+l'impérissable amour qui brûle dans leur cœur pour la France! Sous la
+mousse légère de leurs ironies, quel flot puissant de passion
+irrédentiste qui s'épanchera un jour de leur cœur dans le cœur de leurs
+fils! Le geste de Colette repoussant Asmus est bien, comme le dit la
+dernière ligne du livre, «_un geste qui nous appelle_».
+
+[Note 1: _La Pensée française en Alsace-Lorraine_, par M. l'abbé
+WETTERLÉ, p. 35, Paris, Plon-Nourrit.]
+
+[Note 2: _La Pensée française en Alsace-Lorraine_, par M. l'abbé
+WETTERLÉ, p. 41. Paris, Plon-Nourrit.]
+
+
+
+
+#X#
+
+#LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE
+DE L'ALSACE-LORRAINE#
+
+
+_La joie de la réunion_.
+
+Et voici que la France a répondu à ce geste. Un an, un an déjà, au
+moment où nous écrivons ces lignes, s'est écoulé depuis qu'elle a mis la
+main à son épée rédemptrice! Mais les libérateurs ne la déposeront pas
+jusqu'à ce qu'ils aient bouté les barbares «hors de toute France»!
+
+Hors de toute France! C'est le mot charmant de Jeanne d'Arc! Hors de
+toute France, c'est hors de l'Alsace, hors de la Lorraine, hors de
+toutes les jolies provinces rhénanes qui s'échelonnent de Strasbourg à
+la mer du Nord. Les barbares au delà du Rhin, sur la rive droite du
+Rhin! Voilà leur place!
+
+Oui, bientôt, ils auront cessé d'asphyxier de leur haleine physique et
+morale notre rive gauche, et nous en serons délivrés pour toujours. Metz
+retrouvera sa virginité; ce n'est plus elle seulement, mais
+l'Alsace-Lorraine, qui s'appellera Pucelle, et qui n'aura plus à
+craindre l'étreinte du reître sanglant.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le statut politique de l'Alsace-Lorraine_.
+
+_Pas de neutralisation!_ Il faut réunir purement et simplement les deux
+vieilles provinces celtiques. On a émis l'idée baroque d'en faire une
+sorte d'État-tampon entre la France et l'Allemagne, État dont
+l'indépendance et la neutralité seraient garanties par les grandes
+puissances.
+
+C'est là une proposition intolérable. Ce serait une injustice flagrante,
+la violation des droits les plus certains et de la France et de l'Alsace
+qui réclament toutes deux une union absolue. Ce serait la séparation;
+or, on ne peut séparer ainsi une fille et une mère ni supposer sans leur
+faire injure qu'elles y puissent consentir.
+
+Ce serait la conception dangereuse et absurde jadis réalisée par la
+constitution du royaume de Lotharingie, royaume instable qui devait
+nécessairement pencher vers la France ou l'Allemagne et qui en effet ne
+dura pas. Après de douloureuses oscillations, il tomba du côté de
+l'Allemagne.
+
+Il en serait à plus forte raison de même de nos jours, car nous sommes
+payés pour savoir quel cas l'Allemagne fait de la neutralité de ses
+voisins. Elle chercherait à la première occasion à accaparer
+l'Alsace-Lorraine et ce serait de nouveau la guerre. Ce serait donc une
+suprême imprudence, une insanité criminelle de ne pas reprendre ces
+provinces qui ont besoin de nous comme nous avons besoin d'elles.
+
+_Pas de referendum non plus!_
+
+Arguant de ce principe excellent qu'il faut tenir compte de la volonté
+des populations dans le règlement de leur sort, le congrès socialiste
+international de Londres (février 1915) a proposé de faire voter les
+Alsaciens-Lorrains sur le statut politique et la nationalité qu'ils
+préfèrent, de leur offrir le choix entre la France et l'Allemagne.
+
+Ce referendum est inutile et injurieux pour les intéressés.
+
+Il y a longtemps que leur choix est fait. Il y en a 300.000 parmi eux
+qui voteraient évidemment pour l'Allemagne; ce sont les immigrés
+allemands. Mais, en vérité, ce serait par trop fort de permettre aux
+oppresseurs de décider du sort des opprimés! Il faudrait alors
+logiquement inviter Guillaume lui-même, qui possède des châteaux en
+Alsace, à venir déposer son bulletin de vote et à déclarer si, comme
+Alsacien, il opte pour la France ou pour l'Allemagne! On ne saurait
+s'attarder une minute à une idée aussi saugrenue. Les immigrés qui ne
+seraient pas contents d'appartenir à la France n'ont qu'à repasser
+précipitamment le Rhin, avec leurs frusques que l'on visitera à la
+douane, de peur qu'il ne s'y trouve quelques-unes de nos pendules.
+
+Les autres, au nombre d'un million et demi, soupirent depuis un
+demi-siècle après leur véritable patrie, et nous leur ferions l'injure
+de douter de leurs sentiments en leur demandant de les exprimer de
+nouveau par un vote! Mais ils les ont exprimés mille et mille fois
+depuis 1870 en bravant la schlague! Mille et mille fois ils ont gémi de
+la tyrannie des Allemands et nous leur proposerions de s'y soumettre
+bénévolement après les en avoir délivrés au prix de quels sacrifices! En
+vérité ce serait se moquer des larmes de l'Alsace et du sang de nos
+soldats!
+
+Ce serait exactement comme si, après avoir chassé les barbares des
+départements qu'ils occupent actuellement, nous demandions aux habitants
+de Lille, de Cambrai, de Saint-Quentin et de Mézières d'opter entre la
+France et l'Allemagne dont ils ont connu la douceur et les charmes
+depuis un an! On ne demande pas à des fils de choisir entre leur mère et
+une marâtre! On ne met pas en délibération un droit clair comme le jour!
+
+Ce droit, notre droit comme celui de nos frères, Maurice Barrès l'a
+exprimé en novembre 1914, en ces quelques lignes simples et limpides
+comme un axiome de géométrie:
+
+«L'Allemagne en nous déclarant la guerre a déchiré le traité de
+Francfort et supprimé toutes ses conséquences. Donc nous sommes ramenés
+à quarante-quatre ans en arrière. L'Alsace-Lorraine est un pays français
+qui vient d'être momentanément occupé par l'ennemi. Il faut la
+considérer comme les autres parties de la France que les Allemands
+occupent depuis quatre mois.»
+
+D'ailleurs, nous avons eu la satisfaction d'entendre le gouvernement de
+la République affirmer énergiquement cette thèse qui est celle du bon
+sens, de la justice et du patriotisme.
+
+Le 18 février 1915, M. Viviani, président du Conseil, interpellé sur le
+vote réclamé par le Congrès socialiste de Londres, déclarait, aux
+applaudissements de la Chambre, que «la question n'a pas lieu d'être
+posée, puisque les provinces qui nous ont été arrachées par la force
+devront nous être rendues, non par l'effet d'une conquête, mais par
+l'effet d'une restitution».
+
+M. Poincaré avait déjà dit, le 7 décembre 1914, que la France voulait
+«une paix garantie par la réparation intégrale des droits violés et
+prémunie contre les attentats futurs». Cette phrase dit tout: la justice
+pour le passé, la sécurité pour l'avenir, voilà nos deux raisons de
+reprendre l'Alsace et la Lorraine.
+
+Dans le discours qu'il a prononcé le 14 juillet 1915 lors de la
+translation des cendres de Rouget de l'Isle aux Invalides, le Président
+de la République affirmait de nouveau le devoir qu'a la France de
+refaire l'intégrité de son territoire. Or, cette intégrité suppose la
+reprise non seulement de Lille et de Mézières, mais de Metz et de
+Strasbourg. M. Poincaré signalait aussi éloquemment le danger qu'il y
+aurait pour nous à nous contenter d'une «paix boiteuse, essoufflée»,
+qui n'irait pas jusqu'à la satisfaction complète de nos droits. Voici
+ces bonnes et fortes paroles:
+
+«_Mais, puisqu'on nous a contraints à tirer l'épée, nous n'avons pas le
+droit, Messieurs, de la remettre au fourreau, avant le jour où nous
+aurons vengé nos morts et où la victoire commune des alliés nous
+permettra de réparer nos ruines, de refaire la France intégrale et de
+nous prémunir efficacement contre le retour périodique des
+provocations_.
+
+«_De quoi demain serait-il fait s'il était possible qu'une paix boiteuse
+vînt jamais s'asseoir, essoufflée, sur les décombres de nos villes
+détruites? Un nouveau traité draconien serait aussitôt imposé à notre
+lassitude et nous tomberions, pour toujours, dans la vassalité
+politique, morale et économique de nos ennemis. Industriels,
+cultivateurs, ouvriers français seraient à la merci de rivaux
+triomphants et la France humiliée s'affaisserait dans le découragement
+et dans le mépris d'elle-même_.
+
+«_Qui donc pourrait s'attarder un instant à de telles visions? Qui donc
+oserait faire cette injure au bon sens public et à la clairvoyance
+nationale? Il n'est pas un seul de nos soldats, il n'est pas un seul
+citoyen, il n'est pas une seule femme de France qui ne comprenne
+clairement que tout l'avenir de notre race, et non seulement son
+honneur, mais son existence même, sont suspendus aux lourdes minutes de
+cette guerre inexorable. Nous avons la volonté de vaincre, nous avons la
+certitude de vaincre. Nous avons confiance en notre force et en celle de
+nos alliés comme nous avons confiance en notre droit_.
+
+«_Non, non, que nos ennemis ne s'y trompent pas! Ce n'est pas pour
+signer une paix précaire, trève inquiète et fugitive entre une guerre
+écourtée et une guerre plus terrible, ce n'est pas pour rester exposée
+demain à de nouvelles attaques et à des périls mortels que la France
+s'est levée tout entière, frémissante, aux mâles accents de la_
+Marseillaise.
+
+«_Ce n'est pas pour préparer l'abdication du pays que toutes les
+générations rapprochées ont formé une armée de héros, que tant d'actions
+d'éclat sont, tous les jours, accomplies, que tant de familles portent
+des deuils glorieux et font stoïquement à la Patrie le sacrifice de
+leurs plus chères affections. Ce n'est pas pour vivre dans l'abaissement
+et pour mourir bientôt dans les remords que le peuple français a déjà
+contenu la formidable ruée de l'Allemagne, qu'il a rejeté de la Marne
+sur l'Yser l'aile droite de l'ennemi maîtrisé, qu'il a réalisé, depuis
+près d'un an, tant de prodiges de grandeur et de beauté_.»
+
+Voilà, éloquemment exprimé, notre devoir: venger nos morts, réparer nos
+ruines, refaire la France intégrale, nous prémunir efficacement contre
+le retour périodique des provocations! Mais la France serait-elle
+intégrale sans l'Alsace-Lorraine, et serait-elle en sécurité s'il
+restait un seul canon allemand sur la rive gauche du Rhin?
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le statut religieux de l'Alsace-Lorraine_.
+
+J'aborde ici une question délicate qui s'agite au plus intime des âmes
+alsaciennes et lorraines, dans le tréfonds de leur conscience. Les
+populations riveraines du Rhin et de la Moselle ont des traditions
+religieuses auxquelles elles sont profondément attachées. Ce serait pour
+elles une croix très dure, si elles perdaient, en venant à nous, la
+liberté d'y conformer leur conduite. Rien n'est plus angoissant pour des
+âmes libres que de sentir un antagonisme s'élever entre leur patriotisme
+et leur foi. S'il pouvait y avoir chez nos frères une hésitation à se
+rattacher à la France, elle viendrait de cette crainte.
+
+M. Franck-Chauveau, ancien vice-président du Sénat, a traité cette
+question dans ces paroles d'une largeur de vues et d'une franchise
+courageuses:
+
+«Sans doute, si les populations rhénanes deviennent nôtres, nous devrons
+apporter dans nos rapports avec elles une sagesse et un doigté auxquels
+beaucoup de politiciens ne sont pas habitués. On prétend qu'un certain
+nombre de nos parlementaires s'inquiètent des sentiments religieux de
+cette population, et qu'ils y trouveraient une objection contre
+l'annexion des pays rhénans. En effet, ces pays sont catholiques, et le
+Centre, au Reichstag, est composé surtout des représentants des
+provinces rhénanes. On raconte même qu'un de nos députés
+radicaux-socialistes, parlant des Alsaciens-Lorrains, témoignait une
+certaine appréhension et posait cette incroyable question: «Mais comment
+voteront-ils?»
+
+«Nous avons peine à le croire. Si, après les épreuves que nous
+traversons, après l'union autour du drapeau, après l'exaltation unanime
+des âmes dans le sacrifice, après l'aspiration de tous vers un objet
+idéal sublime, les luttes religieuses devaient renaître, si les
+persécutions contre tel ou tel groupe de Français devaient continuer, ce
+serait triste et ce serait grave.
+
+«Mais si l'on prétendait appliquer ces procédés à nos frères
+d'Alsace-Lorraine, ou aux pays que nous considérons comme une partie
+essentielle de la défense nationale, si des esprits étroits voulaient y
+porter atteinte à la liberté religieuse, si l'on se refusait à
+comprendre la situation, à substituer à la politique de division et de
+coterie une politique de tolérance et d'union qui seule peut rattacher
+ces populations à la patrie française, ce serait vraiment à désespérer
+de notre pays. Et la France, qui s'est montrée si admirable devant
+l'agresseur, n'a pas mérité qu'on lui fasse cette injure. Non; elle ne
+persécutera pas une partie de ses enfants, elle ne sacrifiera pas à des
+intérêts étroits et sectaires les larges vues du patriotisme, elle
+appliquera à ses fils reconquis, comme à ses enfants d'adoption, la
+seule politique qui puisse les rattacher définitivement à la patrie.»
+
+Au début de la guerre, dans un des premiers villages où l'autorité
+militaire installa une école française, l'instituteur, un brave sergent,
+au moment de commencer la classe, voyant les élèves rester debout, les
+pria de s'asseoir. Mais les enfants hésitaient, visiblement embarrassés.
+Étonné, il leur en demanda la raison. Ils répondirent: «_C'est pour la
+prière, Monsieur!_» Le jeune maître qui avait de la présence d'esprit et
+du tact reprit: «C'est bien, mes enfants, mais, en France, ce n'est pas
+le professeur qui fait la prière. Allons, quel est celui de vous qui va
+la dire?»
+
+Évidemment, l'omission de cet acte religieux eût choqué ces petites
+âmes. Voilà, me semble-t-il, l'image de l'impression que produirait
+l'hostilité contre les croyances du pays.
+
+Les Allemands ont eu l'habileté de respecter, de favoriser même ces
+croyances. Ils ont laissé subsister le Concordat français de 1801. Le
+parlement de Strasbourg a même, par plusieurs lois successives,
+généreusement élevé le traitement des ministres des différents cultes,
+en le portant à 2.625 francs pour les succursalistes, à 4.000 pour les
+rabbins, à 5.500 pour les pasteurs dont les charges sont plus lourdes.
+
+La loi Falloux, modifiée par des ordonnances en 1873, est toujours en
+vigueur. L'enseignement a gardé son caractère confessionnel dans les
+écoles primaires, sauf dans quatre communes, dans les lycées et les
+collèges et dans les écoles normales d'instituteurs.
+
+Enfin les congrégations religieuses établies dans le pays y sont
+légalement autorisées.
+
+Cette situation religieuse est totalement différente de celle de la
+France. Il serait souverainement imprudent et injuste, de la part du
+gouvernement, de la bouleverser. C'est l'opinion d'un grand nombre
+d'anticléricaux en deçà et au delà des Vosges. Il y a cependant là une
+vraie difficulté et elle ne semble pas pouvoir être solutionnée
+autrement que par une entente avec le Saint-Siège.
+
+L'Alsace-Lorraine compte sur la bonne volonté, l'habileté et la loyauté
+de nos hommes d'État. Elle a heureusement une garantie. Ce sont les
+paroles qu'ont prononcées les deux hommes les plus qualifiés pour parler
+en l'occurrence au nom de notre pays.
+
+Le général Joffre a dit aux habitants de Thann:
+
+«_La France apporte, avec les libertés qu'elle a toujours respectées, le
+respect de vos libertés à vous, des libertés alsaciennes, de vos
+traditions, de vos convictions, de vos mœurs_.»
+
+Et M. Poincaré a confirmé cette promesse en ces termes:
+
+«_La France, tout en respectant les traditions et les libertés des
+provinces qui lui ont été arrachées par la force, leur rendra leur place
+au foyer de la patrie._»
+
+Ces paroles sont définitives: elles ont la valeur d'une parole
+d'honneur, d'un engagement officiel. Elles sont, comme le disait l'abbé
+Collin, la charte de l'Alsace-Lorraine. La France n'oubliera pas «_le
+pacte de Thann_».
+
+
+
+
+#XI#
+
+#LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE
+DE LA FRANCE RHÉNANE#
+
+
+_La rive gauche réfractaire à la germanisation._
+
+Après le rapt de 1815, l'Allemagne, de nouveau maîtresse des belles
+provinces ripuaires, s'efforça de leur faire oublier la France. Mais
+elle procéda comme toujours _manu militari_, avec sa violence et sa
+lourdeur habituelles. Elle interdit la langue française que l'on
+commençait à parler, surtout dans les villes. Elle détruisit les
+monuments de nos gloires. Mais tous ses efforts échouèrent.
+
+Le prussien Schmettau avait dit en 1709 qu'il faudrait «une chaîne de
+deux cents ans» pour asservir l'Alsace à l'Allemagne et lui faire
+oublier notre pays. On pourrait en dire à peu près autant de la région
+voisine qu'habite une race également celtique. Le souvenir français y
+est demeuré toujours vivant. Quelques faits vont le prouver.
+
+En 1865, la Hesse voulut célébrer le cinquantenaire de l'annexion des
+terres qu'elle avait acquises au Traité de Vienne. Mais le Conseil
+municipal de Mayence refusa à une forte majorité de s'associer à cette
+manifestation. Les enfants de ceux qui avaient lutté en 1793 contre la
+Prusse et contre la Hesse avaient gardé la nostalgie de la France et,
+comme les captifs antiques, ils suspendaient leurs lyres aux branches
+des arbres sur les rives du fleuve profané, pour ne pas chanter en
+l'honneur de leurs conquérants.
+
+Cette affection que nous gardait la rive gauche dut être plus vive et
+plus profonde qu'on ne l'imagine. Mais un mot de Guillaume Ier nous
+en révèle la persistance. Il hésitait en 1871 à annexer
+l'Alsace-Lorraine et la raison qu'il en donnait, c'était l'exemple de la
+province voisine. «_Jamais,_ disait-il, _nous n'en viendrons à bout.
+Rappelez-vous le mal que nous avons eu à germaniser les Rhénans_.» Vers
+la fin de sa vie, répondant à des conseillers qui s'impatientaient de
+l'esprit réfractaire de l'Alsace-Lorraine, il disait encore:
+
+«_Les Français n'ont occupé la province rhénane que vingt ans à peine
+et, après soixante-dix ans, leurs traces n'y sont pas effacées_.»
+
+Il paraît que les vieux habitants disent encore qu'ils vont «en Prusse»
+pour signifier qu'ils passent sur la rive droite du fleuve. Sa rive
+gauche est donc toujours pour eux la France!
+
+Il faut croire que Bismarck avait conscience de la faillite de la
+germanisation dans les provinces rhénanes, car à la veille de Sadowa,
+alors qu'il méditait son coup de force contre l'Autriche et ne craignait
+que l'opposition de la France, il aurait volontiers, pour gagner la
+neutralité de Napoléon, abandonné la rive gauche du Rhin. Il confia un
+soir au général italien Govone: «Je suis beaucoup moins Allemand que
+Prussien, et je n'aurais aucune difficulté à souscrire la cession à la
+France de tout le pays compris entre le Rhin et la Moselle, le
+Palatinat, Oldenbourg (enclave de Birkenfeld) et une partie de la
+province prussienne.» Dans une conversation avec un autre diplomate, il
+parlait même de nous céder toute la rive gauche... Il est probable
+qu'après le coup de Sadowa, mis en appétit par la victoire, il ne pensa
+plus à nous céder la région cisrhénane et qu'il y pensa encore moins
+après 1870.
+
+Voici encore à cet égard deux anecdotes qui en disent long:
+
+Le colonel Biottot a écrit:
+
+«En 1870, je traversai le Palatinat en prisonnier: à une station du
+convoi, je me penche à la portière en murmurant: «Où sommes-nous?» Une
+voix me répond du dehors: «Dans le département «_du Mont-Tonnerre!!!_»
+C'était un membre de la Croix-Rouge de la région offrant ses services. À
+Mayence, accueil sympathique; on regrette manifestement notre défaite,
+le grand duc de Hesse-Cassel tout le premier. Il nous fait servir un
+repas et nous rend visite: souvenir français, influence persistante de
+chevalerie, que n'a pu étouffer la barbarie poméranienne!»
+
+J.-J. Weiss a raconté que, visitant Trèves, en septembre 1871, il fut
+pris à partie par un petit homme courbé et cassé qui lui dit sur un ton
+de mépris: «Que sont donc devenus les Français pour s'être laissé
+battre par les Prussiens?--Mais, lui répliqua l'écrivain, estimez-vous
+si peu les Prussiens? Ne l'êtes-vous pas?--_Oui_, dit-il, _sujet
+prussien; mais Trévirois et fils de Trévirois. Vous connaissez le
+proverbe: Où le Prussien a une fois p..., il ne pousse plus rien! Et
+puis, mon père a été soldat du grand Napoléon!_»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le don d'assimilation de la France_.
+
+Nous avons vu que, en 1865, les autochtones cisrhénans étaient encore
+bien fidèles à la France, puisqu'ils refusaient de fêter le
+cinquantenaire de leur annexion à l'Allemagne. Mais les cinquante années
+écoulées depuis lors n'ont-elles pas effacé notre souvenir?
+
+Il est certain que la germanisation a dû progresser. Une œuvre,
+poursuivie pendant cent ans avec la ténacité que mettent les Allemands à
+toutes leurs entreprises ambitieuses, ne peut être tout à fait stérile,
+en dépit de leurs maladresses. Il est clair aussi que les circonstances
+les ont servis. Le succès prodigieux, obtenu par la Prusse sur
+l'Autriche en 1866 et sur la France en 1870, lui a donné un immense
+prestige dans le monde entier. Le développement économique de
+l'Allemagne, en enrichissant tous les États confédérés dont elle se
+compose, les a attachés à sa fortune par le lien de l'intérêt. Il faut
+aussi tenir compte de l'immigration qui a recouvert plusieurs contrées
+de la rive gauche d'une nuée d'Allemands d'outre-Rhin. Enfin il faut y
+ajouter la propagande intellectuelle, littéraire, intense qui
+caractérise cette nation. Ces quatre causes, militaire, économique,
+ethnique, intellectuelle ont dû agir puissamment au détriment de la
+France.
+
+Cependant, bien des indices permettent de croire qu'elle regagnerait
+très facilement et très vite le terrain perdu.
+
+Cet espoir se fonde sur deux facultés des races en présence, facultés
+contradictoires et complémentaires: c'est la faculté d'assimilation
+active de la race latine et la faculté d'assimilation passive de la race
+germanique.
+
+La race latine s'assimile très facilement et très vite les races qu'elle
+touche, parce qu'elle les prend par l'esprit et par le cœur. Elle les
+domine de toute la hauteur de son idéal; elle les séduit par la beauté
+et le charme de sa civilisation; elle les attire par l'aménité de son
+caractère, par sa bonté et son affection quasi maternelle. Elle les
+frappe à son image; elle les latinise. Elle exerce cet empire non
+seulement sur ses vaincus, mais sur ses vainqueurs. C'est au fond
+l'empire éternel de l'esprit sur la matière, la victoire de l'idée sur
+la force.
+
+L'antiquité avait vu cette chose étrange et qui étonnait Horace, la
+Grèce, vaincue par Rome, imposer à Rome sa pensée et sa culture:
+
+_Graecia capta ferum victorem cepit..._
+
+C'était la beauté grecque qui domptait la violence romaine. C'était
+l'Hélène éternelle qui, après avoir séduit l'Asie et les vieillards de
+Troie, séduisait les forts et les sages de l'Italie.
+
+Plus tard, Rome domine la Gaule, mais, comme elle s'est transformée,
+comme elle ne représente plus seulement la force matérielle, mais aussi
+la force morale et spirituelle, elle s'assimile notre patrie, elle lui
+donne sa forme divine; la terre de Vercingétorix se latinise.
+
+Au Ve siècle, la Gaule est envahie et soumise par les Francs. Cette
+fois, c'est le phénomène de la Grèce, vaincue et victorieuse de Rome,
+qui se renouvelle:
+
+_Gallia capta ferum victorem cepit..._
+
+Les Francs se dégermanisent en se christianisant et la France naît de
+là.
+
+La même vertu opère sur les Wisigoths, les Burgondes, les Lombards, les
+Normands, qui se dépouillent eux aussi, à l'exemple des Francs, de leur
+barbarie ancestrale et se plient facilement à la discipline
+intellectuelle et morale de la France. De là sort une race qui n'a plus
+rien de la férocité germanique.
+
+C'est un phénomène moral qui rappelle certaine réaction chimique; des
+acides violents, corrosifs ou toxiques, unis à un métal, à une base,
+perdent leur nocivité et forment un sel neutre, doué de nouvelles et
+précieuses propriétés. Ainsi l'acide germanique ou même prussique de
+certains peuples, neutralisé par la base celtique ou le franc métal
+latin, a donné des races parfaites.
+
+Cette assimilation serait d'autant plus facile sur les populations
+ripuaires qu'elles ne sont pas de race gothique ni burgonde, mais de
+vieille souche gauloise, sur laquelle s'est greffé le rameau franc. Elle
+s'est accomplie avec la plus grande aisance pendant l'occupation
+française de 1797 à 1815. Elle aura encore lieu bientôt quand nous
+aurons recouvré «nos limites naturelles».
+
+On se rappelle ce que nous avons dit plus haut sur le type ethnique et
+physique de la population. En dehors des bourgs-pourris de l'immigration
+allemande, elle n'est germanique qu'à fleur de peau, mais gallo-franque
+de sang et de cœur. Si les paysans ont oublié les chartes et les
+chroniques des temps mérovingiens, ils ont en revanche entendu parler
+sous le chaume de Custine, de Kléber et de Napoléon, sous lesquels ont
+servi leurs grands-pères. Plus d'un prendrait encore plaisir, comme en
+1870, à répondre à l'étranger lui demandant où il est: «_Département du
+Mont-Tonnerre!!!_»
+
+Il est dans tout ce pays, suivant l'heureuse expression de M. Charles
+Maurras, dans _l'Action Française, «des virtualités de développement
+français ultérieur_».
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La Moselle et le Rhin nous désirent._
+
+En 1815, lorsque leur pays fut adjugé à l'Allemagne, beaucoup de Rhénans
+s'expatrièrent pour ne pas devenir Teutons. Le descendant de l'un de ces
+émigrés de vieille souche rhénane écrivait récemment à Maurice Barrès:
+
+«Mon trisaïeul P.G..., maire de Sarrelouis sous Louis XV, créa dans les
+environs de cette ville, ainsi que dans le duché de Nassau-Sarrebruck,
+des forges d'acier, des fonderies qui fournirent quantité d'armes et de
+munitions aux armées de la République et de l'Empire. Ces établissements
+furent annexés à la Prusse en même temps que Sarrelouis et Sarrebruck, à
+la suite de la deuxième invasion en 1815. Mon grand-oncle, un ami de
+Berryer qui relate le fait dans ses _Mémoires_, ne voulut pas survivre à
+la rectification de la frontière et signa son testament: «G..., mort
+Français.» Plus tard, mon père, désirant conserver sa nationalité
+française, créa de nouvelles usines aux environs de Saint-Avold. Et
+celles-ci ayant été à leur tour annexées à l'Allemagne en 1871, nous
+sommes venus en Meurthe-et-Moselle...»
+
+«Voilà, ajoute M. Barrès, qui vous donne une idée, n'est-ce pas, de la
+vie qu'à travers les générations on nous fait mener dans l'Est, et on
+s'expliquera que nous demandions des garanties! Mais, écoutons encore
+les renseignements de mon correspondant:
+
+«Ayant conservé, me dit-il, de nombreuses relations avec des familles
+restées de l'autre côté de la frontière, et même en Prusse, au delà de
+l'ancienne limite de 1815, je crois connaître l'esprit des classes
+dirigeantes de ces pays. Ces gens ont conservé non seulement des mœurs
+et des goûts français, mais encore des relations fréquentes, voire même
+intimes, avec les branches de leurs familles demeurées françaises,
+habitant la Lorraine et Paris. Je citerai... Avec le temps, ces
+familles, qui ont une influence considérable dans le pays, seraient
+certainement ralliées à notre domination.»
+
+«Qu'est-ce que je vous disais! Il n'y a pas, à mon goût, de pays plus
+excitants pour l'imagination que la vallée de la Sarre, la divine
+Moselle, le grand-duché de Luxembourg, toutes ces terres qui nous
+attendent éternellement.»
+
+M. Diehl, professeur à la Sorbonne, membre de l'Institut et Alsacien,
+disait récemment à M. Barrès qu'après la reprise de l'Alsace, il irait
+volontiers avec Ernest Lavisse et quelques autres de ses collègues
+professer à Strasbourg et il demandait à l'académicien s'il ne voudrait
+pas se joindre à eux pour aller, lui aussi, porter la bonne parole à nos
+frères rachetés. M. Barrès lui fit, dans l'_Écho de Paris_, cette
+réponse où éclate son amour ou même sa préférence à quelques égards
+pour les rives de la Moselle avec la certitude qu'il a de les voir
+bientôt refrancisées.
+
+«Ah, mon cher monsieur Diehl, je ferai tout ce que Strasbourg et Metz
+voudront; mais quand je rêve, ou plutôt quand je réfléchis, je me vois
+surtout m'allant promener librement à Luxembourg, où j'ai déjà des amis,
+et plus loin dans ces belles villes de Trèves, de Coblence et plus bas
+encore pour y faire aimer la France, car ces populations auront à
+choisir de se rattacher à nous et de partager fraternellement notre
+existence, ou bien de garder leurs destinées propres sous la garantie
+d'une neutralité perpétuelle.
+
+«Il ne peut plus être question au long de la charmante Moselle et sur la
+rive gauche du Rhin d'aucune souveraineté de Bavière, ni de Prusse,
+d'aucune pensée pangermaniste. Nous voulons la paix du monde, la
+sécurité pour nos fils et pour nos petits-fils.
+
+«D'ailleurs, nos enfants seront aisément aimés, sur cette rive gauche.
+Nos pères y étaient hautement estimés. Ces beaux territoires, soustraits
+à la brutalité prussienne, ne tarderont guère à fournir, sous la
+discipline française, d'excellents éléments graves, patients, loyaux,
+qui s'équilibreront très bien dans notre nation. Je me rappelle, parmi
+les jours les plus heureux de ma vie, ceux que j'ai passés à errer en
+bicyclette, en bateau, à pied, de Metz à Coblence, parmi ces forêts, ces
+montagnes romanesques, ces petits villages tout pleins de souvenirs de
+la Révolution et du premier Empire.
+
+«Je n'étais pas en Allemagne, mais sur des territoires qu'un seul rayon
+de soleil de France mettrait au point. Le Rhin est un vieux dieu loyal.
+Quand il aura reçu des instructions, il montera très bien la garde pour
+notre compte et fera une barrière excellente à la Germanie. Vous verrez,
+nous nous assoirons comme des maîtres amicaux sur la rive du fleuve, et
+nous ranimerons ce que la Prusse, «le sale peuple» (n'en déplaise au
+professeur maboul de l'Université de Bordeaux), a dénaturé et dégradé,
+mais qui était bien beau. Nous libérerons le génie de l'Allemagne qu'ont
+aimé follement nos pères.»
+
+Voici un autre rhénan qui exprime le même ardent désir de fêter bientôt
+le retour de son pays à la France. Il a écrit à M. Jacques Bainville une
+lettre que celui-ci a citée dans l'_Action Française_.
+
+«Oui, insistez sur la nécessité pour notre pays de retrouver au moins la
+France de 1814. Dans bien des coins et bien des familles, il est resté
+un vivant souvenir des temps passés et ce sera une surprise pour
+beaucoup de constater la facilité d'assimilation par nous de ces terres
+qui sont encore sous la botte prussienne. Il n'y a pas seulement le
+charbon, il n'y a pas seulement la riche industrie de la vallée de la
+_Sarre_. Il y a le souvenir, il y a le sang français, les années
+dépensées par Vauban, à Sarrelouis, _chez moi_. Il y a Ney, Grenier,
+quinze divisionnaires et généraux de brigade donnés à la France par
+cette petite ville et ses environs immédiats. L'an dernier (novembre
+1913), nous enterrions, avec quelques amis, le dernier de ces braves, le
+général Étienne. Il repose dans le cimetière de son village natal:
+_Beaumarais_. Est-ce un nom allemand? Et Vaudrevouge et Bourg-Dauphin et
+Picard? Sont-ce des noms allemands encore?...
+
+«Tout ce pays est peuplé de descendants des colons de Louis XIV. Ney,
+Grenier, Leroy, Donnevert, Beauchamp, Bertinchamp, Cordier, Landry, sont
+des noms que vous retrouverez sur toutes les échoppes de Sarrelouis.
+
+«Pensez à ma famille maternelle, les..., les..., qui sont restés sur la
+brèche depuis cent ans, alors que toutes les vieilles familles
+s'éteignaient peu à peu; nous nous sommes passé le flambeau de
+génération en génération, au milieu de quels sacrifices et de quels
+déboires! Est-ce pour échouer au port?
+
+«Grand Dieu, non, je l'espère. S'il fallait renoncer à cet espoir, nos
+morts sortiraient de leur tombe pour maudire les _petits Français_ qui
+les auraient laissés en terre étrangère...»
+
+M. Jacques Bainville ajoute éloquemment:
+
+«N'est-elle pas profondément dramatique cette protestation d'un soldat
+de 1915 contre les cruels abandons de 1815? Ce sont trois générations
+qui crient à travers les lignes de cette lettre. Ce sont des voix
+d'outre-tombe qui parlent par la bouche de ce contemporain...
+
+«Alors (car c'est le moment de faire appel à tous les sentiments, à
+toutes les forces) on peut demander à Gustave Hervé, qui se réclame si
+souvent de la tradition révolutionnaire, s'il a oublié que, tout le long
+du XIXe siècle (jusqu'à 1870, ô ironie!), l'abolition des traités de
+1815 et la reprise des territoires perdus après Waterloo ont été
+l'article fondamental du programme des démocrates français. Ah! ce ne
+sont pas seulement les vieilles familles françaises de Sarrelouis qui se
+retourneront dans la tombe en écoutant les sarcasmes d'Hervé sur la rive
+gauche du Rhin. C'est Armand Carrel, c'est Armand Marrast, c'est Louis
+Blanc, Barbès, Blanqui, tous ceux qui ne séparaient pas de leur
+propagande pour la Révolution, et la République le sentiment national,
+tous ceux pour qui le premier devoir de la France libérale devait être
+d'achever la nation et de lui rendre les Français séparés de leurs
+frères et tombés sous le despotisme étranger...»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le mariage de Colette et d'Asmus_.
+
+Il y a en terre mosellane et rhénane des gens de souche celtique mais
+que des siècles de kultur ont plus ou moins profondément germanisés; il
+y en a aussi qui sont de purs Allemands immigrés depuis plus ou moins de
+générations. Eh bien, je crois que le don d'assimilation, le charme de
+la race latine, opérera même sur ceux-là.
+
+Ils éprouveront bientôt, au contact intime de notre civilisation, cet
+étonnement ému qui saisit le gros Asmus, tout frais émoulu de ses
+pédantes Universités, à son arrivée à Metz et dans sa visite à la place
+Stanislas de Nancy. Ils voudront se hausser à cette finesse de la vraie
+culture que l'on ne soupçonne pas en Poméranie ni même sous l'allée des
+Tilleuls.
+
+Ce sont bien les deux races éternellement antagonistes que Maurice
+Barrès a mises en regard dans son roman. Mais il peut arriver que leur
+antagonisme cesse à certains jours et que l'une soit attirée vers
+l'autre par une mystérieuse sympathie. C'est le sentiment qu'éprouve
+Asmus. Sous le clair regard de Colette, il sent fondre son pangermanisme
+comme sous un rayon de soleil et il oublie la savante demoiselle de
+Kœnigsberg. La petite Messine elle aussi est troublée et il semble
+presque qu'elle va dire oui, quand un sursaut de sa race, un tour de
+sang, lui fait dire non. C'est là le sentiment patriotique que Maurice
+Barrès a voulu mettre en relief et auquel il faut applaudir.
+
+Et cependant, à la réflexion, on se demande si une autre solution, dont
+l'auteur lui-même nous fournit les éléments, eût été contraire au
+patriotisme. Si un mariage avait eu lieu, n'est-ce pas Colette, et en
+elle la France, qui aurait conquis et assimilé le Germain?
+
+C'était la pensée que Jaurès exprimait ainsi:
+
+«Est-il possible, écrivait-il, qu'une Colette et qu'un Ehrmann, qui
+parviennent à imprimer jusque dans l'esprit du vainqueur une noble image
+de la France, s'obstinent à repousser ceux sur qui le charme français
+aura opéré? Entre M. Ehrmann et l'élite des Allemands immigrés, il se
+créera un lien subtil et fort, une communication d'ordre supérieur, et
+l'idée viendra un jour à ce jeune homme que cette mutuelle sympathie
+pourrait s'élargir jusqu'à envelopper les deux nations. Et Colette? Elle
+refuse de se marier avec Asmus, soit. Mais elle a hésité; on a entrevu
+que si elle épousait Asmus elle travaillerait avec lui à réconcilier
+Français et Allemands, et par là le livre de M. Barrès nous prédispose à
+l'indulgence...
+
+«Ainsi, concluait Jaurès en interpellant M. Barrès, parce que vous avez
+le sens de la vie, vous ne pouvez enfermer l'ample mouvement des choses
+dans les formules étroites que vous préférez. Vous vous démentez et vous
+vous dépassez vous-même, à votre insu, en nous suggérant, malgré que
+vous en ayez, l'idée d'une revanche plus haute, celle du génie français
+parvenant à se faire comprendre du génie allemand et à le combattre.»
+
+«Je n'ai jamais oublié, continue Barrès, cet article de Jaurès. Il est
+de grande portée. Étant donnée l'opposition de ses idées doctrinales et
+de mes idées propres, les faits sur lesquels nous nous accordions
+prenaient à mes yeux une rare valeur. La civilisation française dans
+les pays annexés conquiert les Allemands, s'impose à leurs professeurs,
+transforme leurs mœurs, voilà ce que Jaurès me concédait, en ajoutant
+qu'il avait bien pu en être toujours ainsi.
+
+«Il se pourrait bien, disait-il, que depuis deux mille ans, il y eût, de
+ce côté-ci du Rhin, des Colette qui ne veulent pas épouser des Asmus.
+Quand par force le mariage s'est accompli M. Asmus, après s'être fait
+appeler quelque temps M. Asmus-Baudoche, s'est trouvé, un beau jour,
+Baudoche tout court, ne voulant plus rien savoir des Asmus.»
+
+Jaurès allait trop loin. Il voulait un colossal mariage entre la France
+et l'Empire allemand, mariage où la France aurait tout sacrifié, mais où
+elle aurait, en revanche, fécondé de sa grâce le génie du Reître. Ce fut
+là, comme dit Barrès, «l'effroyable chimère» du tribun socialiste, car
+le Reître, quand il est chez lui, est brutal et rappelle un peu trop
+Barbe-Bleue. Mais quand il n'est pas chez lui, il est en effet maniable
+et civilisable.
+
+Jamais nous ne dégermaniserons la Germanie chez elle. Là où elle est
+indépendante, elle est trop orgueilleuse pour se laisser polir par une
+idée étrangère. Quand les Allemands opèrent par masses compactes, en
+temps de paix comme à la guerre, ils sont impénétrables, ils se
+défendent: aucun souffle du dehors ne peut circuler dans cette forêt
+touffue. Au contraire, quand ils sont à l'étranger, sans espoir de
+pouvoir l'emporter par l'espionnage et la trahison, ils sont dociles,
+serviles même et éminemment assimilables.
+
+«C'est, dit Onésime Reclus, celui de tous les peuples qui se confond le
+plus vite avec les citoyens de son pays d'émigration. Personne ne dit
+mieux que lui: La patrie c'est là où l'on est bien! La patrie n'est pas
+où je naquis, mais où je mange. Ils disent en leur langue: Je chante la
+chanson de celui dont je mange le pain: _Wessen brod ich esse, dessen
+Liede ich singe._ Ils n'ont de force, de vitalité, de durée qu'en masse
+et, comme on sait, c'est ainsi qu'ils vont à l'assaut. Partout, en
+France, en Italie, en Algérie, aux États-Unis, en Canada, en Argentine,
+en Chili, leur disparition ne demande qu'une ou deux générations[1].»
+
+Et c'est pourquoi le rêve de Jaurès, ramené à une plus modeste échelle,
+ne serait pas une chimère. Le Germain ou le Germanisé, chez nous, en
+terre rhénane de rive gauche, serait vite francisé.
+
+C'était aussi la pensée de Frédéric Mistral. Le poète de Mireille
+écrivait à Barrès, à propos de _Colette Baudoche_, cette lettre curieuse
+et de grand sens:
+
+«_Vous rendez si sympathiques le terroir et la race (de Metz) que le bon
+gros Allemand Frédéric Asmus est vaincu en peu de temps, et vaincu de
+façon si naturelle et si honnête qu'on regrette vraiment la maussaderie
+finale de la petite Colette. Étant donné que le germanisme finit
+toujours par se fondre dans la latinité,--à preuve la fusion rapide des
+innombrables envahisseurs de l'empire romain,--il est certain que, par
+le seul effet des influences naturelles, les immigrés allemands sont
+destinés à faire des fils et petits-fils lorrains, et par eux la
+Lorraine reprendra son autonomie. Je remarque en Provence que les fils
+des Métèques sont généralement plus ardents que les indigènes de vieille
+roche. C'est le mystère de la greffe. Donc j'aurais vu avec plaisir le
+bon docteur Asmus contribuer à repeupler Metz de jeunes patriotes. Il
+méritait bien cette jolie récompense.»
+
+Changez Metz; mettez à la place Trèves, Mayence, Coblence, même Cologne
+et Aix-la-Chapelle, ce sera encore vrai.
+
+Encore une fois, il s'agit d'une opération restreinte et tentée dans des
+conditions spéciales; nous ne prétendons pas conquérir l'Allemagne et la
+dégermaniser chez elle. Colette aurait tort d'aller essayer son pouvoir
+sur la rive droite: mais la rive gauche lui appartient, et, en
+descendant le Rhin, de Strasbourg à Cologne, elle porte partout avec
+elle le sceptre de la beauté latine.
+
+L'académicien en convient, me semble-t-il, quand il écrit, dans le même
+article si suggestif que je viens d'exploiter:
+
+«C'est l'opération que nous réussirons à Trèves et à Coblence et dans
+toutes ces charmantes petites villes de la basse Moselle. Aisément, par
+la douceur de la vie française que nous y transporterons, nous ferons le
+plus beau mariage. Des unions, qui n'étaient pas possibles à Strasbourg
+et à Metz, le deviendront; car il y a la manière, et ce ne sera plus la
+manière prussienne. Ils étaient légion, hier, les Allemands qui se
+tournaient vers nous comme les plantes vers le soleil. Le dur génie
+destructeur de la Prusse les contrariait, les contraignait, les
+dénaturait. Libérés de cette barbare tutelle, les bords du Rhin, trop
+heureux de respirer à leur aise, prendront leur libre rythme, aisément
+accordé au nôtre.
+
+«_Dans l'intérieur de notre frontière rhénane_ pourra s'épanouir, avec
+le temps, le rêve de Mistral, qui ne voulait pas comprendre les
+obligations que l'honneur imposait aux filles d'Alsace et de Lorraine et
+qui souhaitait le mélange des deux races pour le profit du monde
+français et latin.»
+
+[Note 1: Onésime RECLUS, _Le Rhin français, annexion de la rive
+gauche_, p. 75. Paris, Attinger, 1915.]
+
+
+
+
+#XII#
+
+#L'AGRANDISSEMENT DE LA BELGIQUE#
+
+
+_La Belgique doit s'agrandir_.
+
+Après la cruelle expérience qu'elle vient de faire de la bonne foi
+germanique, la Belgique ne peut plus se fier à la parole de l'Allemagne.
+Elle _doit_ pouvoir _se défendre_ et par conséquent elle _doit se
+fortifier_ et pour cela _s'agrandir_.
+
+Sans doute, l'Allemagne vaincue sera bientôt affaiblie, ruinée par la
+guerre et désarmée par les conditions qui lui seront imposées; sans
+doute les puissances actuellement coalisées contre elle continueront
+pendant la paix à se tenir étroitement unies et à veiller au salut de
+l'univers, en empêchant l'ennemi commun de se relever; sans doute aussi,
+par conséquent, la Belgique pourra compter sur leur assistance pour
+sauvegarder son intégrité et son indépendance contre une nouvelle
+agression de l'Est. Mais elle aurait tort de s'en tenir là et de compter
+sur une neutralité, même garantie par les grands États, dont elle sait
+le cas que l'on fait à Berlin. Elle doit se dire que l'Allemagne
+cherchera à se refaire et à se venger. Elle doit prendre toutes les
+précautions possibles: et la meilleure c'est la force personnelle et non
+le secours d'autrui.
+
+Elle se suiciderait, si elle refusait les moyens que lui offrira la
+commune victoire des Alliés de se rendre inattaquable. C'est pour elle
+une nécessité vitale, un devoir de conscience patriotique, de les
+employer tous. C'est aussi un devoir international, devoir qu'elle a
+contracté envers l'Europe. Sa chute entraînerait de nouvelles
+catastrophes mondiales dont nous ne nous voulons plus et qu'elle doit
+s'éviter et nous éviter.
+
+Pour écarter ce danger, on ne lui demande qu'un seul sacrifice, celui de
+sa modestie. On ne lui demande que de se laisser enrichir et agrandir.
+Elle doit accepter les terres que lui offriront les Alliés, à savoir la
+partie de la Prusse rhénane située au nord de l'Eifel, riche contrée qui
+comprend Aix-la-Chapelle, Cologne et Crefeld, plus certaines
+rectifications de frontières du côté de la Hollande et du Luxembourg,
+dont nous parlons plus bas.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Objection: la question des races._
+
+Il paraît que la chose ne va pas toute seule. Un certain nombre de
+Belges voient de mauvais œil cet accroissement de territoire. Ils
+estiment que leur nation n'est pas assez nombreuse, pas assez forte pour
+s'assimiler la population relativement considérable de la région
+rhénane. Elle a déjà la race flamande et la race wallone qui ne
+s'entendent pas trop bien. La race teutonique ne serait-elle pas un
+troisième élément hostile, un ferment de division morale et politique,
+une cause de perpétuelles perturbations?
+
+C'est entendu, ce danger existe. Mais entre deux maux il faut choisir le
+moindre. Or le danger d'une nouvelle invasion barbare, le danger de
+laisser l'Allemagne puissante et vindicative à ses portes, le danger de
+rester une petite nation exposée à tous les coups, soumise à tous les
+affronts et à toutes les servitudes, menacée tous les jours d'une mort
+peu glorieuse, nous semble autrement grave pour la vie et l'honneur de
+la Belgique que le danger de complications intérieures qu'elle peut
+d'ailleurs écarter pour une grande part.
+
+En effet, avec l'habileté et le doigté dont elle a souvent fait preuve,
+elle peut atténuer, sinon faire disparaître complètement le mal. La race
+allemande est servile; elle se courbe sous la force; elle accepte
+facilement le régime qui lui parle de haut. C'est la plus assimilable de
+toutes les races. Elle l'a montré dans le passé. La barbarie des Francs,
+des Burgondes, des Wisigoths a fondu comme la glace au rayonnement de la
+civilisation gallo-romaine. Le fier Sicambre est devenu le doux
+Sicambre, _mitis Sicamber_, de saint Remy. Les gens d'Aix-la-Chapelle et
+de Cologne se feront parfaitement avec le temps au régime belge.
+
+Nous n'avons pas à entrer ici dans les problèmes que soulèvera la vie
+intérieure de la Belgique agrandie. Ses hommes d'État ont souvent fait
+preuve d'un haut sens politique. Ils sauront faire régner la paix et
+l'harmonie entre les races de leur nation. Les Flamands et les Wallons
+y contribueront en s'unissant, comme ils le font surtout depuis la
+guerre. Ils sont capables de tous les efforts que leur demande le
+patriotisme. Ce sentiment ne sera pas amoindri chez eux par l'adjonction
+d'un troisième élément de population. Les Ripuaires se mettront vite au
+pas, plus vite qu'ils ne se sont mis au pas de l'oie après leur annexion
+à la Prusse en 1815.
+
+Cependant la Belgique est à la fois juge et partie dans cette grave
+question. Nous pouvons lui exposer notre point de vue: à elle de dire le
+dernier mot. Si, malgré tout, elle ne veut pas d'annexion, on ne l'y
+peut contraindre. Toutefois, il existe un petit territoire au moins
+qu'elle sera certainement heureuse de reprendre, celui de _Malmédy_ et
+de _Montjoie_ qui a été détaché du pays de Liége et réuni contre toute
+raison et tout droit à la Prusse par le traité de Vienne: c'est une
+population entièrement wallonne.
+
+_Quant à la Prusse rhénane septentrionale, si nos voisins n'en veulent
+pas, la France avisera à un autre moyen d'en éliminer le virus
+germanique. Elle devra ou bien établir un gouvernement ou un principat
+entièrement soumis à son protectorat, ou bien se l'annexer purement et
+simplement, comme elle le fit en 1797: nous avons vu qu'elle y a tous
+les droits. C'est, semble-t-il, le parti le plus simple et qui créerait
+le moins de difficultés._
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La question du Limbourg._
+
+Enfin, il est une rectification de frontière qui doit également être
+envisagée: au nord-est celle du Limbourg, au sud-est celle du
+Luxembourg.
+
+Le Limbourg a été en 1839 très maladroitement partagé entre la Belgique
+et la Hollande. Prenez une carte, vous verrez que la partie méridionale
+du Limbourg hollandais, qui contient Maëstricht, est placée de guingois
+sur le flanc du Limbourg belge et forme une sorte de poche bizarre,
+excentrique, qui déborde de la Hollande pour pénétrer dans les chairs de
+la Belgique. La ville de Maëstricht avec son territoire revient donc à
+celle-ci par droit de configuration géographique, sans compter que,
+ayant fait jadis partie de la principauté de Liége, elle lui revient
+aussi par droit historique.
+
+Ce modeste accroissement ne peut soulever de la part de la Belgique une
+objection semblable à celle que fait naître l'annexion de la Prusse
+rhénane, car il ne s'agit ni de la Prusse, ni du Rhin, mais d'une ville
+meusienne, d'un territoire restreint, facilement assimilable pour la
+Belgique en raison des affinités de langue, de race et de mœurs qu'il
+lui offre.
+
+La seule difficulté que l'on puisse craindre surgirait du côté de la
+Hollande dont le consentement est évidemment nécessaire. Mais il semble
+qu'elle ne le refuserait pas, si on lui offrait en compensation la Frise
+allemande qui est beaucoup plus vaste et qui compléterait d'ailleurs
+avantageusement la Frise hollandaise. Cette province est est un bien en
+quelque sorte patrimonial de la Hollande, bien qui lui a été arraché et
+qu'elle doit être heureuse de recouvrer.
+
+Au sud-est est le grand-duché de Luxembourg. Mais, comme sa possession
+intéresse également la France, la question mérite d'être traitée à part.
+
+
+
+
+#XIII#
+
+#LA QUESTION DU LUXEMBOURG#
+
+
+La question du Luxembourg ne saurait être éludée. Il n'est indifférent à
+personne que ce petit État placé sur la grande route de la France et de
+l'Allemagne subisse l'influence de l'une ou de l'autre de ces
+puissances.
+
+Trois solutions seulement sont acceptables du point de vue de notre
+sécurité et de la paix générale: ou sa réunion à la Belgique, ou son
+annexion par la France, ou sa neutralité sous le protectorat de la
+France. Quelles sont les raisons qui militent pour ou contre chacune de
+ces solutions?
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La réunion à la Belgique._
+
+Cette solution ne manque pas de bases historique et juridique. Les deux
+pays ont été longtemps unis dans les divers partages qui ont été faits
+de la Lotharingie. Le duché a une situation intermédiaire entre la
+Haute-Lorraine qui est française et la Basse-Lorraine ou Lothier d'où
+est sortie la Belgique. Il a presque toujours suivi le sort de cette
+nation: il a appartenu comme elle à l'Empire germanique, à la maison de
+Bourgogne, à la maison de Habsbourg, à la France sous la Révolution et
+l'Empire; il a fait avec elle partie du royaume des Pays-Bas de 1815 à
+1830; il s'est révolté avec elle contre la Hollande. Une moitié du pays
+a été donnée à la Belgique en 1830 et forme depuis lors le Luxembourg
+belge: l'autre moitié compléterait harmonieusement cette province.
+L'Europe pourrait donc l'offrir au roi Albert. Quant au droit de la
+maison de Nassau nous en parlerons plus loin.
+
+Mais les mêmes raisons qui font hésiter la Belgique à prendre Cologne
+pourraient aussi la faire reculer devant l'annexion du Luxembourg. Et
+puis, à parler franchement, il nous semble que ses droits et ses
+intérêts le cèdent ici à ceux de la France.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'annexion par la France._
+
+L'annexion par la France aurait pour elle un droit historique et
+l'intérêt de notre défense nationale.
+
+Le Luxembourg fut d'abord gaulois pendant des siècles et jusqu'à la fin
+de l'époque carolingienne. Au XVe siècle il échappa à l'Empire
+germanique pour passer à la maison française de Bourgogne, puis, par
+l'héritière de cette maison, à celle de Habsbourg. Une partie du pays,
+qui comprenait Thionville et Montmédy, nous fut cédée en 1659 par le
+traité des Pyrénées. En 1684, Louis XIV s'empara de la ville même de
+Luxembourg dont Vauban fit la place la plus forte de l'Europe. Après
+treize ans de possession, Louis XIV la retrocéda avec regrets à
+l'Espagne au traité de Ryswick en 1697.
+
+Vauban s'intéressait vivement à la possession du Luxembourg. Quand la
+ville tomba en notre pouvoir en 1684, il fit éclater son enthousiasme en
+ces termes: «C'est la plus glorieuse conquête que le roi ait jamais
+faite, qui mettra notre frontière en tel état que les Allemands ne
+pourront jamais attaquer le royaume par ce côté-là.» Quand nous dùmes
+abandonner la place en 1697, Vauban en conçut un profond chagrin et la
+plus vive indignation: «Nous fournissons, écrivait-il, à nos ennemis de
+quoi nous donner les étrivières... Nous perdons pour jamais l'occasion
+de nous borner par le Rhin.»
+
+Nous avons de nouveau possédé le Luxembourg pendant vingt ans sous la
+Révolution et sous l'Empire. Il formait alors le département des Forêts.
+
+Il nous fut enlevé en 1815 et fit partie, avec la Belgique et la
+Hollande, du royaume des Pays-Bas. En 1831, après la révolution de
+Belgique, il fut partagé, comme nous l'avons vu, entre ce pays et la
+Hollande. Le roi de Hollande, Guillaume Ier, garda une partie du
+Luxembourg avec le titre de grand-duc. Mais la ville faisait
+militairement partie de la Confédération germanique et avait une
+garnison allemande. En 1842, le Luxembourg entra dans le Zollverein et
+par là se germanisa de plus en plus. En 1866, la Confédération
+germanique ayant été dissoute, Napoléon III demanda le retrait des
+troupes allemandes et songea à obtenir de la Hollande la cession du
+grand-duché. La guerre faillit à cette occasion éclater en 1867 entre la
+France et la Prusse. Mais, la même année, la Conférence de Londres
+neutralisa le Luxembourg, sous la garantie des grandes puissances et
+sous la souveraineté personnelle de Guillaume III, roi de Hollande.
+
+L'Allemagne continua cependant à tenir ce petit pays sous sa tutelle. En
+1871, elle acquit l'exploitation de ses chemins de fer.
+
+En 1890, Guillaume III étant mort sans héritier mâle, le Luxembourg
+passa par droit de succession à son parent Adolphe de Nassau. Ce prince
+avait été, en 1866, dépouillé de ses États héréditaires par la Prusse
+contre laquelle il s'était déclaré pendant la guerre d'Autriche. Mais,
+en 1890, la Prusse ne s'opposa point à ce qu'il recueillit l'héritage du
+roi de Hollande et cette gracieuseté amena une réconciliation entre les
+Nassau et les Hohenzollern. La Grande-Duchesse actuelle, Marie, est la
+fille, d'Adolphe.
+
+Voilà donc un pays qui pendant longtemps et à plusieurs reprises a été
+français et qui est aujourd'hui prussianisé. Il y a là un danger. Si la
+citadelle de Vauban a été démantelée en 1867, la position stratégique de
+la ville est toujours très importante. Elle barre le chemin entre Meuse
+et Moselle. Elle ouvre ou ferme l'accès de l'Argonne, de Châlons et de
+Paris.
+
+En 1792, le duc de Brunswick partit de Coblence, remonta la Moselle,
+masqua à sa gauche la Lorraine par un corps de troupes et, choisissant
+Luxembourg comme base d'opération, se lança de là par Longwy et Verdun
+vers le cœur de la Champagne.
+
+En 1914, les Allemands, en violant le territoire du Grand-Duché, ont
+prouvé qu'il avait gardé son importance militaire pour ou contre nous.
+C'est donc pour la France une impérieuse nécessité de s'en emparer ou du
+moins d'empêcher qu'il ne reste au pouvoir de l'Allemagne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'éviction de la Maison de Nassau._
+
+L'annexion du Luxembourg à la Belgique ou à la France emporterait tout
+d'abord l'éviction de la maison de Nassau. Mais serait-ce là un geste
+bien élégant? Ne serait-ce pas une violence peu en harmonie avec nos
+habitudes chevaleresques et même avec nos principes de justice et de
+liberté?
+
+On peut répondre à cette objection par un argument topique. Guillaume
+Ier n'a pas hésité un instant en 1866 à dépouiller de ses États
+héréditaires cette maison de Nassau, une des plus anciennes et des plus
+fameuses de l'Europe, simplement parce qu'elle s'était déclarée pour
+l'Autriche contre la Prusse. Il chassa brutalement Adolphe et s'annexa
+son duché. Il est vrai que, en 1890, Adolphe ayant hérité de son parent
+le roi Guillaume III de Hollande le grand-duché de Luxembourg, la Prusse
+daigna lui permettre d'entrer en possession de cet héritage. Les deux
+familles se réconcilièrent à cette occasion, mais le Hohenzollern
+roublard garda sa proie de la rive droite en permettant au Nassau de
+s'installer sur la rive gauche.
+
+Dès lors pourquoi la France serait-elle plus galante que l'Allemagne
+envers une famille allemande? Pourquoi serait-elle tenue de dédommager
+des Teutons du tort que leur ont fait d'autres Teutons? Si les Nassau
+ont un droit dynastique, c'est avant tout sur la vieille principauté
+d'où ils tirent leur nom et sur laquelle ils ont régné sept cents ans.
+Que la Prusse leur rende ce qu'elle leur a volé sur la rive droite et
+qu'elle nous laisse la rive gauche qui ne lui appartient pas. Si les
+diplomates tiennent à ne pas contrister la Grande-Duchesse Marie, ils
+n'auraient qu'à condamner Guillaume à lui restituer le duché de Nassau.
+
+Le droit de cette princesse sur le Luxembourg découle de celui de la
+maison royale de Hollande, branche cadette de la maison de Nassau. Or si
+l'on pèse ce droit hollandais, il est permis de le trouver fort léger.
+C'est en 1815 que l'Europe, sous l'influence de la Prusse, enleva le
+Luxembourg à la France pour l'offrir au souverain des Pays-Bas. Elle ne
+fit pas tant de façons pour nous dépouiller. Pourquoi en 1915
+aurions-nous plus de scrupules, si nous jugeons que la possession d'un
+pays qui fut notre si longtemps est aujourd'hui indispensable à notre
+sécurité?
+
+Une autre raison pourrait s'ajouter à celles que nous venons d'exposer
+de remercier la dynastie régnante: c'est l'attitude qu'elle a prise avec
+son gouvernement dans la guerre actuelle. On a dit que, sous les dehors
+d'une résistance et d'une protestation pour la forme, elle a eu des
+complaisances excessives pour les envahisseurs. On a critiqué certaines
+démarches de M. Eyschen, le ministre omnipotent, et la facilité avec
+laquelle la jeune Grande-Duchesse a accepté les compensations offertes
+par l'Allemagne et les bouquets de roses de Guillaume II. Il lui était
+peut-être difficile de refuser des fleurs, mais s'il est vrai que le
+grand-duché a manqué aux devoirs d'une loyale neutralité, ce serait sans
+doute un facteur important qui légitimerait des représailles et surtout
+des mesures de prudence pour l'avenir. Toutefois, il est difficile au
+public de savoir la vérité à cet égard et il est possible qu'il n'y ait
+là que des bruits malveillants: or, des on-dit ne peuvent baser une
+action politique digne et sérieuse. Les gouvernements alliés savent sans
+doute mieux que nous à quoi s'en tenir sur la loyauté du gouvernement
+luxembourgeois, et leur sagesse en tiendra compte dans la mesure qui
+convient.
+
+Mais les autres raisons que nous avons données, et qui sont d'un ordre
+plus élevé et plus général, suffisent à motiver notre reprise de ce
+pays, si les Alliés jugent à propos de la décider. Je sais bien, comme
+l'a dit le poète, qu'il ne faut pas frapper une femme, même avec une
+fleur; mais serait-ce frapper la Grande-Duchesse que de la reconduire
+triomphalement à la frontière et de l'envoyer régner au delà du Rhin sur
+la principauté de ses pères? Nous pourrions au besoin ajouter quelques
+roses de consolation à celles que lui a offertes l'ami Guillaume.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le droit de la population._
+
+Il reste un problème qui ne semble pas difficile à résoudre, c'est le
+droit de la population. Il est certain qu'elle déteste les Prussiens et
+sera heureuse de toute mesure qui la soustraira à leur domination. Cette
+haine s'est singulièrement accrue pendant cette guerre, où ils ont
+traité le Luxembourg en pays conquis. Au contraire, la population a des
+sympathies anciennes et profondes pour la France.
+
+La preuve absolue, éclatante, magnifique, que le Luxembourg est
+francophile, c'est, si le fait rapporté par la _Luxemburger Zeitung_ est
+exact, que la plupart de ses jeunes gens en âge de porter les armes,
+8.678 sur 220.000 habitants, ont pris du service comme volontaires dans
+l'armée française. Dans toutes les villes qu'ils ont traversées pour
+aller de Bayonne au front, ils ont été chaleureusement accueillis au cri
+de: _Vive le Luxembourg!_ auquel ils répondaient par celui de: _Vive la
+France!_ Le même fait a été certifié par un journal de Trèves, la
+_Trierische Landeszeitung_, et ce journal ajoute que, d'après un
+communiqué de Berlin, _il n'y a pas de volontaires luxembourgeois dans
+l'armée allemande_.
+
+Le chiffre que nous venons de donner a été contesté, je le sais: on a
+fait observer que le Luxembourg n'a qu'une armée régulière de 250
+hommes. Cette raison ne prouve rien. Si le grand-duché n'a que 250
+soldats, c'est qu'il n'a pas besoin d'en avoir davantage. Mais un pays
+peut facilement donner 12% de sa population au service militaire. Le
+Luxembourg compte 220.000 habitants; en défalquant de ce nombre 20.000
+étrangers, c'est 24.000 soldats qu'il peut fournir. Il n'est donc pas
+_impossible_ qu'il nous ait envoyé 8.678 volontaires.
+
+MM. Franc-Nohain et Paul Delay, dans leur _Histoire Anecdotique de la
+Guerre_, parlent de 800 Luxembourgeois engagés à Paris, dans la seule
+journée du 21 août 1914. Mais il faut ajouter à ce nombre ceux qui se
+sont fait inscrire à Paris même, les jours suivants, puis ceux qui se
+sont enrôlés en province, surtout dans nos grandes villes industrielles
+où il y a beaucoup d'étrangers, et enfin tous ceux qui ont pu venir
+depuis lors de leur pays, et nous savons qu'ils ont eu toute facilité
+pour passer par la Suisse ou la Hollande. Ces trois données doivent
+majorer sensiblement le chiffre initial de 800. D'ailleurs nous ne
+voyons pas quel intérèt l'Allemagne, s'il est vrai qu'elle a inspiré ces
+articles, aurait à faire savoir qu'elle est aussi haïe au Luxembourg que
+la France y est aimée.
+
+Néanmoins le chiffre donné est relativement si considérable que nous le
+mentionnons sous toutes réserves. Il ne semble pas d'autre part qu'il
+puisse être abaissé au-dessous de plusieurs milliers, et c'est déjà une
+preuve indéniable de l'amour que l'on a pour la France dans le
+Luxembourg.
+
+Un des catholiques les plus éminents du grand-duché, M. Prüm, que j'ai
+eu l'honneur de connaître en Belgique et qui est devenu, depuis, mon
+collègue au Comité permanent des Congrès Eucharistiques internationaux,
+était un intellectuel de culture germanique. Son aversion pour la
+politique anticléricale, où il voyait une importation française, avait
+même fait de lui un antifrançais convaincu. Mais les atrocités et les
+impiétés commises par les Allemands en Belgique lui ont ouvert les yeux.
+Il a été surtout révolté par les déclarations de M. Erzberger, leader du
+Centre allemand, où sue le pangermanisme le plus éhonté, le plus
+barbare, le plus monstrueusement orgueilleux. Il lui a écrit une lettre
+ouverte où il lui démontre que ses principes sont incompatibles avec la
+doctrine catholique. Sur une plainte de l'intéressé, la lettre a été
+poursuivie par le procureur général du Luxembourg. Mais rien n'a plus
+servi que ce procès à rendre M. Prüm populaire, les Allemands odieux et
+le parti français puissant au Luxembourg.
+
+La population luxembourgeoise parle, il est vrai, en majorité, un
+dialecte germanique, mais, comme pour l'Alsace, ce n'est pas un obstacle
+à la francisation. Le français est la langue officielle. La bourgeoisie
+et la noblesse se servent des deux langues et envoient leurs enfants
+dans les pensions de Paris ou de Bruxelles. Le peuple pourra donc
+continuer à parler allemand, comme les Alsaciens, et à aimer nos
+institutions.
+
+Quant à la dynastie tudesque dont il jouit depuis 1890 par la grâce des
+Hohenzollern, il y a lieu de croire qu'il n'a pour elle qu'un loyalisme
+peu profond. Et il doit se rendre compte, après l'odieuse violation de
+son territoire en août 1914, de l'avantage qu'il y aurait pour lui à
+faire partie d'une grande nation comme la France.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le protectorat de la France_
+
+Si, pour des raisons supérieures, les Alliés rejetaient les deux
+solutions précédentes, il est une combinaison qui pourrait encore
+sauvegarder tous les intérêts et écarter le péril germanique: ce serait
+la neutralisation du Luxembourg sous le protectorat de la France, soit
+que l'on garde la maison de Nassau, soit qu'on l'écarte et qu'on la
+remplace par un gouvernement républicain ou autre. Ce protectorat
+pourrait d'ailleurs n'être qu'un régime de transition qui préparerait
+les voies à une prochaine incorporation du pays à la France.
+
+
+
+
+#XIV#
+
+#CONCLUSION#
+
+
+_Pas de paix boiteuse et essoufflée._
+(M. POINCARÉ.)
+
+Je ne suis qu'un simple citoyen français, mais ce titre me donne le
+droit de dire ce que j'estime utile et nécessaire au bien de mon pays,
+et c'est pourquoi je me suis permis de dédier ces pages aux négociateurs
+de la paix future. Je les adjure de se pénétrer de notre droit
+historique et de notre intérêt national en ce qui concerne la rive
+gauche du Rhin et de ne pas hésiter à réclamer notre dû.
+
+Ils devront accomplir une œuvre colossale, grandiose d'où dépendront
+pour des siècles la splendeur et la sécurité de la France; ils auront à
+reconstruire une Europe nouvelle sur les bases de l'ordre et de la
+justice. Le sort de l'Alsace-Lorraine est la première question qui se
+présentera à eux. Ils la trancheront évidemment dans le sens indiqué par
+les déclarations de MM. Poincaré et Viviani, en réunissant de nouveau
+ces petites Frances à la grande France. Mais la question des autres
+provinces rhénanes vient immédiatement après, et une solution semblable
+s'impose à la conscience de nos diplomates.
+
+Certains hommes politiques chercheront à les influencer dans un sens
+contraire, en leur criant: «_Pas de conquêtes! pas d'annexions!_» Qu'ils
+restent sourds à ces suggestions antipatriotiques! Nous ne leur
+demandons pas de nous attribuer les terres d'autrui, mais de reprendre
+les nôtres, de refaire, suivant l'expression de Vauban, «_notre pré
+carré_», comme il l'était au temps de Clovis, de la Révolution et du
+premier Empire.
+
+J'adjure les hommes politiques et les publicistes socialistes qui
+repoussent toute annexion de considérer qu'ils vont contre le programme
+traditionnel de la Révolution et de la Démocratie depuis plus de cent
+ans. Qu'ils relisent les discours prononcés à la Convention; ils verront
+que l'idée fixe des plus célèbres révolutionnaires fut de réunir toute
+la rive gauche du Rhin à la France; ils prétendaient que ce n'était pas
+là une annexion ou une conquête proprement dite, mais une restitution ou
+une reprise de notre bien. Ainsi pensaient Danton, Carnot, Sieyès,
+Cambacérès, Dubois-Crancé, Merlin de Douai, Grégoire[1].
+
+Telle a été aussi l'opinion de Victor Hugo, des historiens de l'école
+libérale ou révolutionnaire, comme Thiers, Henri Martin, Louis Blanc,
+Edgar Quinet, et de la plupart des publicistes et des hommes politiques
+du XIXe siècle, Armand Carrel, Armand Marrast, Barbès, Blanqui, Émile
+de Girardin. Les mânes des grands ancêtres frémiraient d'indignation
+contre les épigones qui renieraient leur programme.
+
+Si les Allemands étaient vainqueurs, ils n'hésiteraient pas à s'annexer
+une partie de notre pays sur lequel ils n'ont aucun droit historique.
+Leurs écrivains militaires les plus célèbres, le général von Klausewitz,
+le général Bronsart de Schellendorf, le général Bernhardi nous ont dit
+clairement que l'Allemagne entendait nous prendre à la prochaine guerre
+le nord de la France, de la Somme à la Loire, la Picardie, la Champagne,
+la Bourgogne et la Franche-Comté. Le comte Bernstorff, ambassadeur
+allemand aux États-Unis, déclarait que son pays nous enlèverait tous les
+territoires situés au nord et à l'est d'une ligne tirée de Saint-Valery
+à Lyon, soit un bon tiers de la France, y compris Paris.
+
+Nous ne devons donc pas hésiter à reprendre à ces insatiables bandits le
+sol qu'ils nous ont enlevé, et qui est nécessaire à notre défense
+nationale. Ce serait une folie, un crime, de ne pas assurer à la France
+les garanties nécessaires à la défense de son droit et de son
+territoire. _Pas de paix boiteuse et essoufflée!_ comme le disait M.
+Poincaré! Pas de modestie insensée qui nous remettrait bientôt sur les
+bras une guerre plus terrible que celle-ci, et nous ferait maudire et
+mépriser de la postérité!
+
+Une occasion va se présenter à nous, unique dans l'histoire, d'accomplir
+un acte dont le retentissement sera immortel. Nous souffrons de
+l'abominable traité de Francfort qui nous arracha l'Alsace et la
+Lorraine; nous souffrons des traités de 1815 qui nous enlevèrent les
+provinces rhénanes inférieures; nous souffrons même, après plus de mille
+ans, du traité de Verdun qui démembra pour la première fois notre
+patrie. Que le prochain traité répare pour mille ans, si c'est possible,
+toutes ces erreurs et toutes ces fautes. Reprenons nos anciennes
+provinces, l'Alsace, la Lorraine et la France rhénane,--et que nos
+sentinelles montent éternellement la garde sur le Rhin!
+
+[Note 1: Voir plus haut dans le chapitre VIII: _Politique de la
+Convention_.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+PARIS (VIe)
+Librairie de P. LETHIELLEUX, Éditeur
+10, rue Cassette, 10
+
+
+#ŒUVRES DE M. L'ABBÉ COUBÉ#
+
+
+#GLOIRES ET BIENFAITS DE L'EUCHARISTIE#
+ In-8 écu 3.50
+
+#GLOIRES ET BIENFAITS DE LA SAINTE VIERGE#
+ In-8 écu 3.50
+
+#GLOIRES ET BIENFAITS DES SAINTS#
+ In-8 écu 3.50
+
+#NOS ALLIÉS DU CIEL#
+ In-8 écu 3.00
+
+#DISCOURS DE MARIAGE#
+ In-8 écu 3fr.
+ Ce recueil de seize discours de M. l'abbé Coubé expose la doctrine
+ catholique sur la nature et la dignité du sacrement de mariage, les
+ devoirs qu'il impose aux chrétiens, les grâces qu'il leur confère.
+ Il les met en garde contre les opinions courantes destructives de la
+ foi conjugale et les fins de cette institution divine. Inutile de
+ dire que prononcés dans des églises, ils peuvent être mis entre
+ toutes les mains. Les prêtres surtout y trouveront une aide pour les
+ discours analogues qu'ils auront à composer. C'est d'ailleurs à la
+ demande de plusieurs d'entre eux, qui en ont eu connaissance, que
+ ces discours, imprimés à part pour les familles intéressées, ont été
+ réunis en vo1ume.
+
+ Titre des discours:
+ La Pensée de Dieu dans le Mariage.--L'Épée, la Plume et la
+ Croix.--L'Amour du Devoir.--Dieu, France et Marguerite.--Le Mariage
+ du Marin.--Le Culte de la beauté.--Sur la mer de Tibériade.--Sois
+ Féal! _Sursum Corda!_--Le Mariage de la Sainte Vierge.--À Cana de
+ Galilée.--Le Mariage du jeune Tobie.--Le Mariage de Rébecca.--À Dieu
+ vat!--La Lutte pour la Vie.--Un coin de Ciel bleu.--La Chambre
+ nuptiale.
+
+
+#L'AME DE JEANNE D'ARC#
+ In-8 écu 4fr.
+
+#JEANNE D'ARC ET LA FRANCE#
+ In-8 écu 2fr.
+
+#L'ÉPOPÉE DE JEANNE D'ARC#
+ _EN DIX CHANTS_, par l'abbé S. COUBÉ
+ _EN DIX TABLEAUX_, par le Commandant LIÉNARD
+ In-8 écu 2 fr.
+ C'est une vie de Jeanne distribuée en dix chapitres qui forment
+ comme les dix chants d'une épopée en prose et illustrée par dix
+ belles gravures en couleurs du Commandant Liénard. Ces gravures,
+ finement exécutées, sont de petits chefs-d'œuvre aux tonalités les
+ plus opposées et les plus brillantes, depuis les effets de neige de
+ la pleine de Vaucouleurs jusqu'aux rouges lueurs des torches
+ embrasant les rues d'Orléans. Le texte de M. l'abbé Coubé en offre
+ un commentaire tout vibrant de patriotisme.
+
+#Alsace, Lorraine et France rhénane#
+ EXPOSÉ DES DROITS HISTORIQUES
+ DE LA FRANCE
+ SUR TOUTE LA RIVE GAUCHE DU RHIN
+ In-12 2fr.
+
+#Les Gloires de la France
+ et les Crimes de l'Allemagne#
+ ANTAGONISME SÉCULAIRE
+ DE LA FRANCE ET DE L'ALLEMAGNE
+ In-12 3.50
+
+#L'Ame de Jeanne d'Arc#, panégyriques et discours religieux
+ (6e édition) 4
+
+#Jeanne d'Arc et la France#, conférences et discours patriotiques
+ (3e édition) 2
+
+#Discours de mariage# (4e édition) 3
+
+#Gloires et Bienfaits de l'Eucharistie#
+ (5e édition) 3.50
+
+#Gloires et Bienfaits
+ de la Sainte Vierge#
+ (4e édit.) 3.50
+
+#Gloires et Bienfaits des Saints#
+ (2e édition) 3.50
+
+#Nos Alliés du Ciel# (5e édition) 3
+
+#L'Épopée de Jeanne d'Arc#, en 10 chants, par l'abbé
+ S. COUBÉ, et en 10 tableaux, par le commandant LIÉNARD.
+ In-8 écu (10 gravures en couleur) 2
+
+#Alsace, Lorraine et France rhénane.# Exposé des droits
+ historiques de la France sur toute la rive gauche du Rhin.
+ Préface de M. MAURICE BARRÈS. In-12 2
+
+#Les Gloires de la France et les Crimes de l'Allemagne.#
+ Antagonisme séculaire de la France et de l'Allemagne.
+ In-12 3.50
+
+#La Communion hebdomadaire# (12e mille. Librairie
+ Téqui) 1.50
+
+#L'Idéal.# Revue mensuelle d'études religieuses apologétiques
+ et sociales. Directeur: M. l'abbé COUBÉ. (Bureaux, 29, rue
+ Chevert.)
+ France 4
+ Étranger (U. P.) 5
+
+
+Paris.--DEVALOIS. 144. av. du Maine (11 dans le passage).
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Alsace, Lorraine et France rhénane
+by Stéphen Coubé
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALSACE, LORRAINE ET FRANCE RHÉNANE ***
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+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,5491 @@
+Project Gutenberg's Alsace, Lorraine et France rhénane, by Stéphen Coubé
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Alsace, Lorraine et France rhénane
+ Exposé des droits historiques de la France sur toute la
+ rive gauche du Rhin
+
+Author: Stéphen Coubé
+
+Release Date: December 6, 2005 [EBook #17230]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALSACE, LORRAINE ET FRANCE RHÉNANE ***
+
+
+
+
+Produced by Michel Laglasse and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+
+
+
+
+
+
+ STÉPHEN COUBÉ
+
+ _Dédié aux négociateurs de la paix victorieuse_
+
+
+
+ Alsace, Lorraine
+ et
+ France rhénane
+
+
+ EXPOSÉ DES DROITS HISTORIQUES DE LA FRANCE
+ SUR TOUTE LA RIVE GAUCHE DU RHIN
+
+
+ _Avec Préface de_ M. Maurice BARRÈS
+
+
+
+ _Je vous apporte le baiser
+de la France._
+ (Général JOFFRE,
+ aux habitants de Thann.)
+
+
+
+
+ PARIS
+ P. LETHIELLEUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ 10, RUE CASSETTE, 10
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+PRÉFACE
+
+I
+INTRODUCTION
+
+ La montagne de Sainte-Odile
+ Les provinces cisrhénanes
+ L'irrédentisme français
+ Le nom de «France rhénane»
+
+II
+NOTRE INTÉRÊT NATIONAL
+
+ Intérêt d'ordre militaire
+ Intérêt d'ordre économique
+
+III
+NOTRE DROIT HISTORIQUE
+
+ L'intérêt corrobore le droit
+ Valeur du droit historique
+ Le Rhin «décret de Dieu» (Napoléon)
+ Droit et intérêt
+ Le voeu des populations
+ Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!
+ Le Rheingelüst, «le désir du Rhin»
+
+IV
+LA RIVE GAUCHE JUSQU'AU Xe SIÈCLE
+
+ Période celtique
+ Période gallo-romaine
+ Invasions et infiltrations germaniques
+ Période franque
+
+V
+L'USURPATION GERMANIQUE
+
+ La rive gauche devient germanique
+ Protestations de la France
+ La campagne de Henri II
+
+
+VI
+LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE L'ALSACE
+
+ Les visées de Richelieu sur le Rhin
+ L'Alsace offerte à la France
+ Le traité de Westphalie et l'Alsace
+ La campagne de Turenne
+ La France gagne le coeur de l'Alsace
+ L'Alsace, «brasier d'amour pour la France»
+
+
+VII
+LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE LA LORRAINE
+
+ La Lorraine est à nous
+ La Lotharingie
+ Le duché de Bar
+ Politique des ducs de Lorraine
+ Jeanne d'Arc, lorraine et française
+ La France reprend les Trois-Évêchés
+ La France recouvre le duché
+
+
+VIII
+LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE LA FRANCE RHÉNANE
+
+ La Monarchie et les Provinces cisrhénanes
+ La politique de la Convention
+ L'annexion de la rive gauche
+ Les pétitions de 1797
+ La France rhénane de 1795 à 1815
+ La France rhénane redevient allemande
+
+IX
+L'ALSACE-LORRAINE DE 1870 À 1914
+
+ Le rapt odieux
+ Protestation de Mgr Freppel
+ Protestation des députés Alsaciens-Lorrains
+ La fidélité de l'Alsace-Lorraine
+
+X
+LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE
+DE L'ALSACE-LORRAINE
+
+ La joie de la réunion
+ Le statut politique de l'Alsace-Lorraine
+ Le statut religieux de l'Alsace-Lorraine
+
+XI
+LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE
+DE LA FRANCE RHÉNANE
+
+ La rive gauche réfractaire à la germanisation
+ Le don d'assimilation de la France
+ La Moselle et le Rhin nous désirent
+ Le mariage de Colette et d'Asmus
+
+XII
+L'AGRANDISSEMENT DE LA BELGIQUE
+
+ La Belgique doit s'agrandir
+ Objection: La question des races
+ La question du Limbourg
+
+XIII
+LA QUESTION DU LUXEMBOURG?
+
+ La réunion à la Belgique?
+ L'annexion par la France?
+ L'éviction de la maison de Nassau?
+ Le droit de la population?
+ Le protectorat de la France?
+
+XIV
+CONCLUSION
+
+ Pas de paix boiteuse et essoufflée (M. Poincaré)
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+
+_M. l'abbé Coubé publie un exposé des droits historiques de la France
+sur la rive gauche du Rhin. C'est bien, c'est excellent. Les patriotes
+le remercient. Il faut que de tous les côtés l'union sacrée se fasse
+pour éclairer les esprits sur une nécessité de salut public. À quelque
+parti que nous appartenions, nous devons nous mettre d'accord sur la
+précaution à prendre contre les Allemands, afin que nos fils et
+petits-fils recueillent le fruit de ce formidable effort.
+
+Une fois encore, les Allemands viennent de jouer la partie, à leur
+heure. Ils voulaient l'empire du monde. Avec quelle brutalité! Nos
+provinces éprouvent le poids de leurs lourdes bottes. Nous avons eu la
+chance d'avoir un bon chef et des soldats unanimes dans leur résolution.
+Nous ne pouvons plus être battus. Mais il faut maintenant appliquer la
+règle suprême de la vie pratique et maintenir jusqu'à son plein effet
+notre énergie de victoire.
+
+L'âme d'une action, c'est d'être menée jusqu'au bout. S'il est permis
+d'éclairer sa pensée en prenant des exemples et des analogies dans un
+ordre bien différent, je rappellerai ce que disait M. Marcellin
+Berthelot: «Terminer, rédiger, publier.» Il enseignait par ces trois
+mots que l'oeuvre intellectuelle n'existe que lorsqu'elle est publiée et
+que l'on n'est sûr de sa pensée que lorsqu'on l'a rédigée.
+
+Il ne faut pas que cette guerre formidable laisse inachevée l'oeuvre
+sublime de nos soldats. Par-dessus tous les partis, d'un haut point de
+vue de nationalisme français, dès maintenant, doivent se concerter tous
+ceux qui veulent assurer la sécurité de nos frontières et remplir les
+destinées de la France éternelle.
+
+Nos soldats acceptent de mourir pour le salut de la France (chacun la
+définissant un peu à sa manière), et pour rien autre. Ils ne se
+sacrifient pas à des combinaisons de conquête politique. Ils veulent
+sauver la France et désarmer l'Allemagne. Cette nécessité est la seule
+qui s'impose à tous nos esprits.
+
+Nous n'allons pas perdre notre temps à discuter les arguments de
+l'Allemagne, qui prétend avoir des droits sur l'Alsace-Lorraine parce
+que cette région serait peuplée de races plus ou moins parentes des
+Germains, et qui réclame au même titre la Hollande, la Belgique, la
+Suisse, la Franche-Comté, la Champagne, la Bourgogne, etc... Nous ne
+discuterons pas davantage la prétention germanique de posséder la loi
+sur laquelle l'humanité entière doit se régler.
+
+Il ne peut plus être question, au long de la charmante Moselle et sur la
+rive gauche du Rhin, d'aucune souveraineté de Bavière, ni de Prusse,
+d'aucune pensée pangermaniste. Nous voulons la paix du monde, la
+sécurité pour nos fils et pour nos petits-fils.
+
+D'ailleurs, nos enfants seront aisément aimés, sur cette rive gauche.
+Nos pères y étaient hautement estimés. Ces beaux territoires, soustraits
+à la brutalité prussienne, ne tarderont guère à fournir, sous la
+discipline française, d'excellents éléments graves, patients, loyaux,
+qui s'équilibreront très bien dans notre nation. Je me rappelle, parmi
+les jours les plus heureux de ma vie, ceux que j'ai passés à errer en
+bicyclette, en bateau, à pied, de Metz à Coblence, parmi ces forêts, ces
+montagnes romanesques, ces petits villages tout pleins de souvenirs de
+la Révolution et du Premier Empire. Je n'étais pas en Allemagne, mais
+sur des territoires que mettrait au point un seul rayon du soleil de
+France.
+
+Le Rhin est un vieux dieu loyal. Quand il aura reçu des instructions, il
+montera très bien la garde pour notre compte et fera une barrière
+excellente à la Germanie. Vous verrez, nous nous assoirons comme des
+maîtres amicaux sur la rive du fleuve, et nous ranimerons ce que la
+Prusse a dénaturé et dégradé, mais qui était bien beau. Nous libérerons
+le génie de l'Allemagne qu'ont aimé follement nos pères._
+
+_Un délire pangermanique empoisonne à cette heure les peuplades
+d'outre-Rhin. Pourtant leurs États particuliers demeurent en général
+solides et aimés, en même temps que le Prussien envahisseur est
+sourdement détesté. Guérissons des malades. Évitons à ces Allemands de
+vivre plus longtemps dans cette unité qui a surexcité en eux le plus
+effroyable esprit de domination. C'est un digne rôle pour des vainqueurs
+généreux. Et puis, trêve de plaisanterie, ceux qui se sacrifient à cette
+heure avec une terrible énergie pour le salut de la patrie se
+désespéreraient si leur holocauste devait être rendu inutile. Ils ne
+veulent pas avoir été dupés. C'est le salut de la France et la paix du
+monde, sans pitié pour l'Allemagne, qu'exigent les mères en deuil, les
+soldats et le génie politique._
+
+_M. l'abbé Coubé doit être remercié de mettre dans la discussion
+publique le fruit de ses études et de sa méditation._
+
+_Maurice BARRÈS._
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+ ALSACE, LORRAINE
+ ET FRANCE RHÉNANE
+
+
+
+
+I
+
+
+#INTRODUCTION#
+
+_La montagne de Sainte-Odile._
+
+Par un beau jour ensoleillé du mois de juillet 1908, je me trouvais sur
+la montagne de Sainte-Odile et, de ce magnifique belvédère, je
+contemplais l'immense plaine alsacienne qui s'étend à ses pieds à perte
+de vue. Il était midi, lorsque, soudain, de tous les clochers, de toutes
+les houblonnières, de tous les bois de sapins, de tous les pieux
+villages blottis dans la verdure, j'entendis monter la voix des cloches,
+égrenant joyeusement les notes de l'Angélus. Et je me dis: «Quand donc
+l'Angélus de la délivrance sonnera-t-il pour l'Alsace? Quand donc l'Ange
+lui annoncera-t-il que le Sauveur est venu?»
+
+Il est venu aujourd'hui le Sauveur. Il est apparu, le drapeau tricolore
+à la main, sur la crête des Vosges. Il est descendu dans la plaine, un
+peu trop vite peut-être tout d'abord, au mois d'août 1914. Que
+voulez-vous? Il était emporté par son coeur qui ne mesure jamais le
+danger. Lorsqu'on apprit que nos soldats avaient arraché les
+poteaux-frontières, qu'ils s'avançaient vers le Rhin, que leur drapeau
+avait flotté sur Mulhouse, une explosion de joie souleva toute la
+France. Elle dut bientôt, il est vrai, s'avouer qu'on ne vient pas à
+bout en quelques jours, à coups d'enthousiasme, d'une organisation
+militaire minutieusement préparée pendant quarante-quatre ans. Mais
+l'espérance et la certitude de la victoire, loin d'avoir diminué, n'ont
+cessé de croître depuis un an.
+
+Le Sauveur est là, attendant son heure, l'heure de l'Angélus libérateur.
+Il a dit aux habitants de Thann: «_Notre retour est définitif. Vous êtes
+français pour toujours. Je suis la France, vous êtes l'Alsace. Je vous
+apporte le baiser de la France!_» Et les vieux Alsaciens pleuraient en
+entendant Joffre parler ainsi, en voyant le drapeau français claquer sur
+leur mairie et leur église, comme au temps de leur enfance.
+
+L'Alsace et la Lorraine nous sont restées tendrement attachées. La
+cigogne n'a cessé de maudire le vautour prussien, paré des plumes de
+l'aigle, et elle a hâte d'entendre de nouveau son ami Chantecler jeter
+le nom de France du haut des clochers. Le vieux maréchal Fabert nous
+fait signe à Metz, Ney à Sarrelouis, Kellermann et Kléber à Strasbourg,
+Rapp à Colmar, Lefebvre à Rouffach. La Lorraine est toujours la patrie
+de Jeanne d'Arc et toujours française comme elle. L'Alsace est toujours
+la terre que Michelet appelait dans une phrase douce et caressante:
+«Alsace, petite France, plus France que la France!» La patrie de sainte
+Odile nous est restée fidèle, comme ses grands oiseaux blancs le sont à
+leurs nids broussailleux.
+
+Du haut de sa montagne, entourée des hauts sapins qui se dressent à ses
+pieds comme des cierges embaumés, sainte Odile bénit nos soldats; car
+elle est bien Française la petite sainte Odile! De son vivant elle
+repoussait la main gantée de fer des princes allemands qui la voulaient
+épouser, comme l'Alsace repousse aujourd'hui la main gantée de sang du
+Kaiser. Et Jeanne d'Arc accourt vers elle avec nos drapeaux, et elles
+tombent dans les bras l'une de l'autre, en se disant: «Jeanne et Odile,
+France, Alsace et Lorraine, restons unies pour toujours!»
+
+C'est bien entendu! Lorsque sonnera l'heure solennelle de la paix, le
+premier droit comme le premier devoir de la France victorieuse sera de
+reprendre les deux chères provinces qui lui furent arrachées par un rapt
+odieux. Mais là ne devront pas s'arrêter ses revendications.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Les provinces cisrhénanes._
+
+On trouve en descendant le Rhin, sur la rive gauche du grand fleuve,
+trois belles provinces, la Bavière rhénane, la Hesse rhénane, la Prusse
+rhénane. Or, ces provinces nous reviennent en vertu d'un droit
+historique certain.
+
+D'abord, elles nous ont longtemps appartenu aux époques celtique,
+gallo-romaine, mérovingienne et carolingienne. Germanique à la surface,
+leur population, surtout dans les campagnes, est au fond gauloise d'âme
+et de sang. Elle ne ressemble pas à celle de l'autre côté du Rhin.
+«_Loin des villes_, dit le commandant Espérandieu dans sa remarquable
+brochure sur _le Rhin français_, _le type qu'on rencontre communément
+est celui des agriculteurs de l'Alsace et de la Lorraine_. Les grandes
+agglomérations, où le flot des immigrants s'est porté de préférence,
+sont plus allemandes; cependant, sauf à Cologne peut-être, dont la
+population a augmenté de façon prodigieuse en moins de cent ans, un
+Français n'éprouve nulle part la sensation d'être dépaysé[1].»
+
+Au IXe et au Xe siècle, ces provinces nous ont été enlevées par une
+grande injustice diplomatique, mais elles ont gardé l'indélébile
+empreinte celtique. Les laisser à l'Allemagne serait consacrer une
+injustice et perpétuer une usurpation: usurpation, c'est le mot dont se
+servait Richelieu en parlant de la création du royaume de Lotharingie
+qui nous ravit pour la première fois la rive gauche du Rhin.
+
+Sans remonter à Clovis et à Charlemagne, nous retrouvons dans notre
+histoire des titres plus récents que nous étudierons plus loin.
+Rappelons ici seulement que ce pays s'est donné à nous et s'est glorifié
+d'être français de 1795 à 1815. Il formait quatre départements, la
+Sarre, le Mont-Tonnerre, le Rhin-et-Moselle et la Roer. Sarrelouis, la
+ville de Louis XIV et la patrie de Ney, Trèves, la plus latine des cités
+du Nord dans les premiers siècles, Mayence, Coblentz, Cologne,
+Aix-la-Chapelle, anciens _castella_ gallo-romains, toutes ces villes
+s'étaient reprises à nous aimer et elles arboraient fièrement nos
+couleurs, comme une parure. Elles nous aimeront encore, si tant est
+qu'elles nous aient oubliés, quand elles auront réappris à nous
+connaître, et nous verrons plus loin que l'amitié sera vite renouée,
+quand aura disparu la crainte de la schlague allemande et que la douceur
+de la civilisation française aura de nouveau enchanté leurs yeux et
+leurs coeurs.
+
+Ces riches contrées ont d'ailleurs une importance capitale au point de
+vue militaire; elles sont nécessaires à notre défense nationale. Ce
+serait une suprême imprudence, une folie de les abandonner à l'ennemi,
+quand l'occasion propice s'offre à nous de les lui reprendre.
+
+Foin des doctrines antimilitaristes qui ne cessent de nous crier: Pas
+d'annexion! Eh oui! il ne faut pas s'annexer le bien d'autrui, mais on
+peut, mais on doit s'annexer son propre bien, quand on en a été
+dépouillé par un vol odieux. Loin d'être une violence, c'est la
+réparation d'une injustice.
+
+La France doit donc reprendre ainsi au moins la plus grande partie de
+la région cisrhénane, par exemple jusqu'à la ligne de l'Eifel, au nord
+de la Moselle. Elle pourrait offrir à la Belgique la partie située au
+delà de cette ligne et qui comprend Aix-la-Chapelle et Cologne. Mais si
+la Belgique, pour des raisons que je discuterai plus loin, n'en voulait
+pas, ce serait à la France d'y établir sa domination absolue ou du moins
+son protectorat. À aucun titre, l'Allemagne ne doit garder la moindre
+parcelle de territoire ou de puissance sur la rive gauche du Rhin.
+
+[Note 1: _Le Rhin français_, Paris, Attinger: fr. 60.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'irrédentisme français_.
+
+Il existe en Italie un parti des Irrédentistes. Ce sont les patriotes
+qui luttent pour la reconquête des terres italiennes, telles que Trieste
+et Trente, qui ne sont pas encore rachetées ou délivrées du joug de
+l'étranger: _irredente_. Sans doute ce mouvement est allé trop loin et a
+même été dirigé contre la France au temps de la défunte Triplice, alors
+que quelques agités parlaient de reprendre Nice à la France. Mais, en
+soi, il est naturel et légitime, car il est fondé sur le principe des
+nationalités bien compris.
+
+Une nation a le droit de revendiquer un pays où elle retrouve ses
+frères, sa race, ses moeurs et où l'appellent une frontière naturelle, un
+droit historique découlant d'une possession antérieure, enfin et surtout
+le voeu des habitants.
+
+Eh bien, il doit y avoir un irrédentisme français, appliqué à la rive
+gauche du Rhin, parce que cette rive est pour nous un patrimoine sacré.
+Elle nous a appartenu pendant plus de mille ans, avant d'être accaparée
+par la Germanie. Elle est enchaînée aujourd'hui; nous devons briser ses
+fers. Lorsque le Syndic de Chambéry présenta, en 1792, les clefs de sa
+ville au général de Montesquiou, il lui dit: «_Nous ne sommes pas un
+peuple conquis, nous sommes un peuple délivré_.» Voilà ce que devront
+nous dire bientôt tous les habitants de la rive gauche du Rhin.
+
+Charles VII était un irrédentiste, quand il disait, en 1444: «_Le
+royaume de France a été, depuis beaucoup d'années, dépouillé de ses
+limites naturelles qui allaient jusqu'au Rhin; il est temps d'y rétablir
+sa souveraineté.»
+
+Turenne était un irrédentiste, lorsqu'il disait au chevalier de la Fare,
+en 1674: «_Il ne faut pas qu'il y ait un homme de guerre au repos en
+France tant qu'il y aura un Allemand en Alsace_.»
+
+Lazare Carnot était un irrédentiste, quand il écrivait: «_Les limites
+anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les
+Pyrénées_.»
+
+Danton était un irrédentiste, quand il s'écriait à la Convention, le 31
+janvier 1793: «_Les limites de la France sont marquées par la Nature.
+Nous les atteindrons à leurs quatre points: à l'Océan, aux bords du
+Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées_.»
+
+Merlin de Douai était un irrédentiste, quand il disait à la même
+tribune, le 24 septembre 1795: «_Certes, ce n'est pas pour rentrer
+honteusement dans nos anciennes limites que les armées républicaines
+vont aujourd'hui, avec tant d'audace et de bravoure, chercher et
+anéantir au delà de ce fleuve redoutable_ (le Rhin) _les derniers
+ennemis de la liberté_.»
+
+Cette phrase de Merlin s'applique avec une précision émouvante à notre
+temps. Si nos soldats luttent et meurent depuis un an avec tant
+d'héroïsme, c'est pour que la France soit à jamais délivrée du péril
+teuton. Or la possession des provinces cisrhénanes est indispensable
+pour cela: c'est la condition absolue de notre sécurité à l'avenir. Ce
+serait tromper et trahir le sang de nos morts que de ne pas aller
+jusqu'au bout de nos droits.
+
+Napoléon était un irrédentiste, lorsqu'il écrivait cette phrase
+magnifique, où l'on retrouve la netteté, la majesté et la profondeur
+d'une pensée de Bossuet: «_La France reprendra tôt ou tard... ses
+limites naturelles, celles du Rhin, qui sont un décret de Dieu, comme
+les Alpes et les Pyrénées_.»
+
+Victor Hugo était un irrédentiste, le jour où il disait: «_Il faut
+rendre à la France ce que Dieu lui a donné, la rive gauche du Rhin_.»
+
+Oui, le Rhin nous attend. Nos drapeaux devront bientôt flotter
+joyeusement sur ses rives, de Bâle jusqu'à Cologne. La voix du sang
+français qu'il a bu, les ossements de nos pères qui dorment dans sa
+longue vallée, notre passé, notre avenir, le décret de Dieu nous y
+appellent. Les Allemands aiment à chanter la _Wacht am Rhein_: c'est à
+la France maintenant de chanter et surtout de monter, face à l'Est, la
+«garde du Rhin».
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le nom de «France rhénane»._
+
+Supposons un instant le problème résolu de la manière la plus complète.
+Les drapeaux français flottent à Trèves, à Mayence, à Coblentz, à
+Cologne, à Aix-la-Chapelle. Une question préalable se pose. Comment
+appellerons-nous le pays qui s'étend au nord de l'Alsace et de la
+Lorraine?
+
+Il ne peut plus être question des dénominations actuelles, puisqu'elles
+ne répondent plus à la réalité. Ces terres n'appartenant plus à la
+Bavière, à la Hesse et à la Prusse, ne peuvent plus s'appeler Bavière,
+Hesse ou Prusse rhénanes.
+
+Nous avons rappelé plus haut que cette contrée, réunie à la France de
+1795 à 1815, formait les départements de la Sarre, du Mont-Tonnerre, du
+Rhin-et-Moselle et de la Roer. On voudra sans doute revenir à cette
+ancienne division administrative et ressusciter ces noms: ce sera
+logique et patriotique. Mais pour la commodité et la nécessité du
+langage, il faudra en plus un vocable général, un nom précis et distinct
+englobant ces quatre départements.
+
+Je propose de les appeler _la France rhénane_. Ce vocable s'inspire du
+même principe que les vocables allemands usités jusqu'ici, mais en
+tenant compte des conditions nouvelles où se trouveront ces provinces.
+Par le mot «rhénane», il désignera, comme toujours, leur position
+géographique; par le mot «France», il exprimera leur attribution
+politique actuelle, en même temps que leur vraie et ancienne
+nationalité. En effet les autochtones de la rive gauche n'ont jamais été
+ni bavarois, ni hessois, ni prussiens; ils sont de vieille souche
+gauloise, et leur race n'a pas été noyée sous le flot des immigrés, quel
+qu'ait été le nombre de ces tard-venus depuis un demi-siècle.
+
+Nous aurons ainsi trois belles provinces aux noms clairs, sonores,
+populaires, aussi doux à nos oreilles qu'à nos coeurs: l'Alsace, la
+Lorraine et la France rhénane; trois provinces qui monteront la garde
+sur le Rhin.
+
+J'avais aussi songé à un autre nom, celui d'_Austrasie_. C'était celui
+qui, à l'époque mérovingienne, désignait la France de l'Est et la région
+rhénane en particulier: il aurait l'avantage d'affirmer notre vieux
+droit historique. Lorsque Henri II fit, en 1552, la campagne rhénane où
+il reprit Metz, Toul et Verdun, son intention était de reconquérir non
+seulement l'Alsace et la Lorraine, mais les autres provinces
+cisrhénanes. Ce projet, nous le verrons, fut très populaire en France.
+Or le nom que l'on se proposait de donner à la région conquise était
+justement celui d'Austrasie.
+
+Cependant ce nom aurait peut-être des inconvénients: les savants
+pourraient lui reprocher de restreindre à une portion de son territoire
+l'antique Austrasie qui était plus vaste; le public le trouverait sans
+doute trop archaïque, trop mérovingien, pas assez populaire. Aussi je ne
+le suggère que pour mémoire.
+
+Également pour mémoire, je signale l'appellation de _France ripuaire_,
+qui serait très justifiée historiquement, car il s'agit de la contrée
+qu'habitaient les _Francs Ripuaires_ ou riverains du Rhin: mais ce nom
+paraîtrait sans doute aussi un peu archaïque.
+
+Je ne tiens d'ailleurs pas plus que de raison à celui de France rhénane:
+et j'applaudirai à toute autre dénomination plus juste que l'on pourra
+proposer.
+
+Quoi qu'il en soit des noms, et bien qu'ils aient leur importance,
+l'essentiel est que la France enlève la rive gauche du Rhin à
+l'Allemagne et qu'elle y établisse son influence. Nous allons voir
+qu'elle y a un intérêt vital et un droit incontestable.
+
+
+
+
+#II#
+
+#NOTRE INTÉRÊT NATIONAL#
+
+
+_Intérêt d'ordre militaire._
+
+La France a besoin pour la défense de son territoire de commander toute
+la rive gauche du Rhin, soit par elle-même, soit par des alliés dont
+elle soit très sûre. La possession de l'Alsace et de la Lorraine est
+évidemment la mesure la plus urgente et la plus essentielle; mais elle
+ne suffit pas. Les autres provinces cisrhénanes ne doivent pas être
+laissées à l'Allemagne, car elles lui fournissent un tremplin d'où elle
+peut s'élancer facilement sur la France, par-dessus la Belgique et le
+Luxembourg, l'Alsace et la Lorraine. En violant ces contrées, elle est
+immédiatement en Franche-Comté, en Bourgogne, en Champagne ou dans le
+Nord, et, de là, elle peut gagner Paris en quelques jours.
+
+Maîtres de Paris, les ennemis peuvent, soit par les moyens de
+communication que donne sa centralité, soit par la menace de le saccager
+ou de le détruire, écraser la France ou la forcer à capituler.
+
+Et alors même qu'ils n'arriveraient pas à prendre la capitale, ils
+occuperaient, comme en 1870, comme en 1914, un grand nombre de
+départements et recommenceraient les horreurs que nous connaissons.
+
+Si, au contraire, nous sommes les maîtres de toute la rive gauche, de
+toutes ses forteresses, de tous les passages du fleuve, et, à plus forte
+raison, si nous empêchons, comme nous l'indiquerons plus loin,
+l'Allemagne de se fortifier sur la rive droite, il lui sera impossible
+de pénétrer, ou du moins de pénétrer bien avant, sur notre territoire et
+nous ne reverrons plus jamais les atrocités que les barbares ont si
+souvent commises chez nous dans les siècles passés.
+
+On compte une trentaine de ces invasions dévastatrices sans parler des
+violations moins importantes de notre territoire. Depuis le commencement
+de la grande Révolution nous en avons eu six. Il s'agit de fermer pour
+toujours nos portes à ces cambrioleurs assassins.
+
+Or, la guerre actuelle nous fournit, par la victoire que nous avons le
+droit d'escompter, une occasion merveilleuse de mettre fin à cette
+insécurité de nos frontières, de crever une fois pour toutes le nuage de
+sang qui déferle toujours vers nous du fond des Allemagnes.
+
+Maurice Barrès a dit très justement dans l'_Écho de Paris_ du 10 janvier
+1915: «C'est la vingt-neuvième fois que les gens d'outre-Rhin viennent
+dévaster notre pays. C'est la quatrième fois depuis un siècle. Ils
+reviendront chaque fois qu'ils le pourront. Il faut que nous combattions
+pour qu'une pareille chose devienne impossible dans notre existence et
+dans l'existence de nos enfants et petits-enfants. Il s'agit de chasser
+les Allemands, de briser leur unité et de prendre nos sûretés sur le
+Rhin.»
+
+C'est aussi l'opinion de M. J. Dontenville, professeur agrégé
+d'histoire: «Nos frontières (de l'Est) sont dangereusement défectueuses,
+ouvertes toutes grandes à l'ennemi, beaucoup trop rapprochées de Paris,
+tête et coeur de la France. Nous éprouvons le besoin irréductible de les
+rectifier, de les fermer, de les tracer loin de la capitale. Depuis
+quelque cent ans, guère plus, l'invasion allemande, accompagnée des
+pires horreurs, a débordé six fois sur notre malheureuse patrie, en
+1792, 1793, 1814, 1815, 1870, 1914. Pourquoi? Parce que nous sommes hors
+d'état de protéger nos marches trop vulnérables du Nord-Est. Nous ne
+possédons pas nos limites normales, établies par la nature elle-même. Au
+contraire, l'ennemi tient les clefs de notre maison où il pénètre ainsi
+de prime abord. Une grande bataille par nous perdue, et voilà les armées
+qui, sans obstacle, foncent sur Paris. Situation vraiment douloureuse et
+effroyable! Ne sommes-nous pas irréprochables de tout point, si, pour la
+changer, nous utilisons l'occasion propice?
+
+«Avec le vicomte de Bonald, nous jugeons que sans le Rhin» la France
+n'est pas _finie_ et ne saurait être _stable_. Comme Vauban l'affirmait
+à Louis XIV, il faut, par une configuration régulière, rendre à
+l'avenir notre _pré carré_[1].»
+
+M. Savarit écrit: «La capitale, trop rapprochée d'une frontière faible,
+reste à la merci «des convoitises éternelles des Germains», à la merci
+d'un coup de main audacieux et brutal paralysant sa légitime défense,
+comme celui que nous venons de voir échouer...
+
+«L'ennemi qui tient Paris, s'il est assez féroce pour le piller et même
+le détruire--et l'on connaît la fureur teutonique!--tient la France à sa
+merci. Le monde même est intéressé, à cause des admirables monuments de
+Paris, de ses incomparables collections d'art et d'histoire, de toutes
+ses beautés qui sont le patrimoine commun de l'humanité, à la sécurité
+de la Grand'Ville.
+
+«Or, cette sécurité ne peut être garantie, surtout du côté des Barbares,
+que par une frontière suffisamment éloignée, une frontière naturellement
+forte se prêtant à des travaux de défense efficaces[2].»
+
+[Note 1: _Après la guerre. Les Allemagnes, la France, la Belgique et
+la Hollande_, par J. DONTENVILLE, page 31.--Floury, éditeur, Paris, I,
+boulevard des Capucines: fr. 60.]
+
+[Note 2: _La Frontière du Rhin_, par C.-M. SAVARIT, p. 32.--Floury,
+éditeur.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Intérêt d'ordre économique._
+
+Il nous est impossible de ne pas tenir compte de l'accroissement de
+prospérité matérielle qui découlerait de notre mainmise sur ces
+opulentes contrées.
+
+L'arrondissement de Briey possède une immense réserve de minerais
+phosphoreux de fer. Mais c'est vers 1880 seulement que la science a
+découvert le moyen de les utiliser pour la fabrication de l'acier. Les
+Allemands regrettèrent alors amèrement de n'avoir pas annexé dix ans
+plus tôt cette prodigieuse richesse, et l'on sait avec quelle activité
+fiévreuse ils l'exploitent depuis le commencement de la guerre; ils y
+ont fait, dit-on, des travaux gigantesques, des tunnels, des voies
+ferrées qui ont apporté à nos mines une plus-value considérable.
+
+En 1912, l'Allemagne produisait vingt-sept millions de tonnes de minerai
+de fer dont vingt provenaient de la Lorraine annexée. Elle en demandait
+en outre onze millions à l'étranger. Or, ces onze millions sont à peu
+près le produit annuel du bassin de Briey. Donc, en s'emparant de ce
+bassin, comme elle y est fermement résolue, si elle est victorieuse,
+elle trouverait chez elle les trente-huit à quarante millions de fer
+dont elle a besoin pour sa formidable consommation.
+
+La même année, la France produisait dix-neuf millions de fer, dont
+quatorze provenaient de la Meurthe-et-Moselle. En reprenant aux
+Allemands la partie de la Lorraine qu'ils lui ont volée, elle augmentera
+sa production de vingt millions, ce qui fera d'elle une des premières
+puissances métallurgiques du monde, sinon la première de toutes. Par là
+même, avantage non moins précieux, elle appauvrira singulièrement sa
+rivale.
+
+Mais pour que cette immense réserve de fer nous donne tout le rendement
+que nous sommes en droit d'en attendre, il nous faudrait avoir sur place
+une quantité suffisante de charbon. Or, nous ne l'avions pas en Lorraine
+française et nous étions obligés de faire venir le combustible de loin à
+grands frais.
+
+Heureusement, il y a, à peu de distance, dans la Lorraine annexée, un
+bassin houiller d'une énorme puissance qui semble placé là tout exprès
+pour continuer et compléter notre bassin métallurgique. C'est la vallée
+de la Sarre, qui nous a appartenu, et que nous devons d'autant plus
+revendiquer que sa richesse jadis ignorée nous apparaît aujourd'hui
+aussi inépuisable qu'indispensable à notre industrie. Le bassin de
+Sarrebruck ajouté à celui de Briey décuplera la puissance métallurgique
+de la France.
+
+L'Allemagne produisait en 1912 cent soixante-dix-sept millions de tonnes
+de houille, dont seize millions provenaient du bassin de la Sarre. La
+France n'en trouvait dans ses mines que quarante et un millions dont
+vingt-huit dans le Nord et le Pas-de-Calais. Son déficit, qu'elle
+comblait par une coûteuse importation, était d'environ seize millions,
+c'est-à-dire l'équivalent de la production du bassin de Sarrebruck, d'où
+il suit que, en reprenant ce bassin qui lui a été volé, elle trouverait
+chez elle tout ce qui lui est nécessaire et ne serait plus tributaire de
+l'étranger.
+
+Douloureuse fatalité! Depuis un an, nos ennemis occupent et exploitent
+nos deux sources les plus abondantes de fer et de houille, le bassin de
+Briey et les mines du Nord et du Pas-de-Calais. Ils nous ont ainsi
+privés du plus formidable instrument de guerre! Au jour des règlements,
+il faudra tenir compte non seulement de la valeur matérielle de ces
+richesses minérales, mais encore et surtout de la valeur militaire
+qu'elles auraient eue pour nous pendant les hostilités[1].
+
+Ajoutons un fait d'une grande importance et d'une savoureuse
+opportunité: c'est que la majeure partie des gisements houillers de la
+Sarre est la propriété privée de la couronne royale de Prusse et que, en
+se les appropriant, la France, sans léser les intérêts particuliers,
+fera seulement payer à la malfaisante dynastie des Hohenzollern une
+modeste partie de la rançon de son pays.
+
+Si, de plus, nous annexons la province de Cologne et si le régime
+douanier de l'Allemagne est renversé à notre profit, nous pourrons faire
+venir par des voies ferrées la houille de la vallée de la Ruhr et de la
+région westphalienne, encore plus abondante que celle de la vallée de la
+Sarre.
+
+La Prusse rhénane au-dessus de l'Eifel est une contrée très peuplée et
+très riche où le commerce et l'industrie ont pris depuis un siècle un
+incroyable essor.
+
+En Alsace, on a découvert entre Cernay et Mulhouse, dans la forêt de
+Nonnenbruck, des gisements de potasse qui, d'après les calculs du
+spécialiste Foerster, pourraient fournir 300 millions de potasse pure et
+vaudraient au moins soixante milliards. L'exploitation en est à peine
+commencée. La concession en a été achetée à l'État par de puissantes
+sociétés financières de Berlin. Pour ne pas léser les droits des
+particuliers, on pourrait forcer le gouvernement allemand, à titre
+d'indemnité de guerre, de rembourser l'argent qu'il a perçu de cette
+opération, et cette richesse fabuleuse reviendrait alors naturellement à
+la France.
+
+Mais il est une autre richesse plus précieuse encore: c'est une
+population de sept à huit millions d'habitants qui s'ajouterait fort
+avantageusement à la nôtre et augmenterait sérieusement notre puissance
+militaire. Il y a là pour nous un intérêt vital.
+
+La morale, la religion et le patriotisme gémissent également du fléau de
+la dépopulation qui sévit de plus en plus en France. Il faut espérer que
+la conscience publique, douloureusement éclairée par la guerre,
+comprendra qu'il faut absolument enrayer ce mal, et que les berceaux
+s'épanouiront bientôt, drus et joyeux, sur nos tombes sanglantes. Mais,
+en attendant, ce sera pour nous un immense avantage de pouvoir tirer
+chaque année quelques corps d'armée de cette riche pépinière de
+guerriers, de cette rive gauche du Rhin, qui en a tant fourni à la
+France sous l'Empire, sous la Révolution et, même avant son annexion,
+sous la Monarchie.
+
+[Note 1: Consulter l'intéressant article: _L'Allemagne et le fer_,
+de M. Fernand Engerand, député du Calvados. _Correspondant_ du 25 mars
+1915.]
+
+
+
+
+#III#
+
+#NOTRE DROIT HISTORIQUE#
+
+
+_L'intérêt corrobore le droit._
+
+
+Quelques Français trop scrupuleux pourraient faire cette objection:
+«Est-ce que les avantages matériels et même la nécessité de la défense
+nationale que vous invoquez nous autorisent à occuper les terres de nos
+voisins? Nous reprochons justement à de Moltke d'avoir dit: «Il est vrai
+que l'Alsace et la Lorraine appartiennent à la France, mais, comme nous
+en avons besoin, nous avons le droit de les prendre.» Or n'est-ce pas le
+même raisonnement que nous appliquons aux provinces rhénanes? N'est-ce
+pas la même désinvolture dans la même injustice?»
+
+C'est entendu, l'intérêt ne remplace pas le droit et ne le crée pas,
+mais, quand il s'y ajoute, il le corrobore. Or, c'est bien notre cas.
+Nous ne devons pas prendre le bien d'autrui; mais la question est
+précisément, et avant tout, de savoir à qui appartiennent les marches du
+Rhin, abstraction faite de l'avantage que leur possession peut assurer à
+l'occupant. Or, comme nous le verrons plus loin, elles ont été gauloises
+environ deux mille ans avant d'être germaniques.
+
+L'Allemagne ne les a accaparées qu'au Xe siècle après Jésus-Christ, en
+vertu d'une diplomatie légale, mais arbitraire, d'un droit féodal
+abusif, qui partageait les nations comme un patrimoine entre les membres
+d'une même famille régnante, sans tenir compte des sympathies et des
+affinités électives des populations.
+
+On pourrait dire aussi, sans tomber dans des subtilités de casuistique,
+qu'un peuple a le droit de vivre et par conséquent de prendre contre ses
+voisins toutes les mesures de défense que leur perfidie et leur
+brutalité rendent nécessaires. S'ils en souffrent, ils ne doivent s'en
+prendre qu'à eux-mêmes. Par conséquent, alors même que la rive gauche du
+Rhin, ce qui n'est pas, appartiendrait historiquement à l'Allemagne,
+celle-ci aurait _perdu_ son droit de propriété, par l'usage criminel
+qu'elle en a fait depuis un demi-siècle; nous aurions le droit de la lui
+enlever à titre de châtiment pour le passé et de précaution pour
+l'avenir.
+
+Cela soit dit pour marquer la différence qui existe entre notre thèse et
+le raisonnement d'apache du maréchal de Moltke. Mais nous n'avons même
+pas besoin de recourir à ce droit de représailles: nous en avons un
+autre plus ancien et plus direct, c'est le droit historique.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Valeur du droit historique_
+
+Les Allemands font sonner très haut ce qu'ils appellent leur droit
+historique. Ils revendiquent toute terre où ont passé leurs pères.
+C'est ainsi qu'ils prétendent accaparer notre Bourgogne, notre
+Aquitaine, notre Normandie, sous prétexte que ces provinces ont été
+jadis habitées par des peuples d'origine germanique, les Burgondes, les
+Wisigoths et les Normands. L'empreinte de leur pied sur un sol est pour
+eux ineffaçable, sacrée, et constitue un droit de propriété.
+
+Or, ce droit historique provenant de l'occupation pure et simple est
+plus que contestable en lui-même. Il est nul s'il provient d'une
+invasion criminelle et si cette tare d'origine n'a pas été effacée par
+la prescription, car il n'est alors que le droit du plus fort. Pour
+qu'il soit légitime, il faut qu'il soit doublé d'un droit moral
+déterminé par les circonstances, par exemple le droit du premier
+occupant ou une cession à l'amiable par celui-ci; il faut aussi que,
+dans une large mesure, il tienne compte du voeu des habitants. Nous
+verrons que, sur ce terrain des volontés et des coeurs, l'avantage est
+encore de notre côté. Mais le terrain du fait historique brutal, choisi
+par nos adversaires, ne nous est pas moins favorable.
+
+Il est vrai que les Allemands ont occupé environ pendant sept cents ans
+l'Alsace et la Lorraine et pendant neuf cents ans le reste de la rive
+gauche du Rhin. Mais nous pouvons leur opposer une possession historique
+bien plus longue et bien plus ancienne, une possession que nous
+pourrions même appeler préhistorique, car elle se perd dans la nuit des
+temps.
+
+M. René Henry disait dans une conférence publiée par _la Revue du Foyer_
+(1er juin 1912): «Peu m'importent les droits historiques;--_(c'est
+aller trop loin)_--sur chaque parcelle de l'Europe, miroir où se
+reflètent des puissances qui passent, se sont succédé bien des droits de
+cette sorte. Mais pour ceux qui croient à de pareils droits _(il faut en
+effet y croire)_ ce sont sans doute, comme en matière hypothécaire, les
+plus anciens qui l'emportent: nous avons les premières hypothèques.»
+
+Les siècles germaniques n'ont pas effacé les siècles gaulois. Ils ont
+une tare originelle; ils commencent par un attentat à notre droit, et,
+contre le droit d'un peuple qui n'a cessé de protester, il n'y a pas de
+prescription, suivant le vieil adage romain: _Quod subreptum erit, ejus
+rei aeterna auctoritas esto!_
+
+C'est justement ce que va nous démontrer l'étude des vicissitudes
+politiques par où ont passé ces provinces rhénanes si ardemment
+convoitées de part et d'autre.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le Rhin «décret de Dieu» (Napoléon)_.
+
+Mais auparavant il est juste de remarquer que ce droit historique
+lui-même s'appuie sur un droit plus haut, qui découle de la nature des
+choses, de la configuration géographique des territoires, de la
+situation et de la direction du Rhin, dont le caractère, j'allais dire
+la fonction, de frontière crève les yeux.
+
+Napoléon a écrit: «_Les frontières des États sont des chaînes de
+montagnes ou de grands fleuves ou d'arides et grands déserts. La France
+est ainsi défendue par le Rhin, l'Italie par la chaîne des Alpes,
+l'Égypte par les déserts de la Libye, de la Nubie et de l'Arabie_.»
+
+Ces frontières naturelles sont des faits transcendants qui dominent la
+volonté et les conventions humaines et contre lesquels se brise la
+politique, quand elle ose les braver. Les limites peuvent être violées
+pendant quelque temps, mais elles se vengent, semble-t-il, par les
+conflits que leur violation fait naître.
+
+Ce fleuve superbe qui coule du sud au nord entre les terres germaniques
+et les terres gauloises est une ligne providentiellement tracée, un
+fossé creusé pour nous séparer de l'Allemagne, de la même manière que la
+chaîne des Pyrénées nous sépare de l'Espagne.
+
+Jadis la France a possédé en Espagne la Navarre, tandis que l'Espagne
+possédait en France la Cerdagne et le Roussillon. C'était une double
+anomalie, un désordre. Le bon sens politique de la France et de
+l'Espagne a fini par régulariser cette situation. Tout ce qui est en
+deçà des Pyrénées est français; tout ce qui est au delà est espagnol.
+Les Pyrénées sont le rempart crénelé de neige et de glace qui sépare les
+deux pays.
+
+Le bon sens exige qu'une démarcation analogue et tout aussi nette existe
+entre la France et l'Allemagne, et elle ne peut être que la ligne
+argentée du Rhin. C'est indiqué par la nature, par l'auteur de la
+nature, par le grand architecte des continents et des nationalités.
+
+Cette fonction du Rhin est si évidente qu'elle a été en réalité la règle
+incontestée de la politique internationale de l'Occident depuis les
+temps préhistoriques des Ibères, des Ligures et des vieux Celtes jusqu'à
+la fin de l'ère carolingienne. À cette époque seulement, l'ambition de
+l'Allemagne parvint à faire main basse sur la rive occidentale du
+fleuve. Et voilà près d'un millénaire que cette ambition a tout brouillé
+et a détruit l'antique et belle harmonie de la carte géographique de
+l'Europe.
+
+Mais le bon sens politique, comme la conscience de notre droit
+historique, n'a cessé d'inspirer tous nos hommes d'État depuis dix
+siècles. Nous rapporterons plus loin leurs revendications. Napoléon les
+a toutes résumées dans cette phrase lapidaire admirable, que nous avons
+citée plus haut, où il déclare que «_la limite du Rhin est un décret de
+Dieu, comme les Alpes et les Pyrénées_».
+
+Si les Allemands ne veulent pas admettre ce décret de Dieu, ce dictamen
+du bon sens, ce verdict de la justice, c'est notre droit et notre devoir
+de les y soumettre par la force. Leur présence sur la rive celtique du
+Rhin est un fait anormal, excentrique, une incongruité, une intrusion,
+une insulte à l'histoire, au droit, à la raison, un défi perpétuel, une
+menace et un outrage à la France.
+
+Edgar Quinet signalait ce caractère provocateur de l'occupation
+germanique des provinces cisrhénanes lorsqu'il adressait aux Allemands
+en 1840 ces paroles éloquentes et douloureuses:
+
+«Vous ne savez que trop bien que notre frontière est non pas affaiblie,
+mais enlevée, et quelle énorme blessure vous nous avez faite tous
+ensemble, depuis la Meuse jusqu'aux lignes de Wissembourg! Par là notre
+flanc est ouvert...
+
+«_Considérez un moment combien la possession de la rive gauche du Rhin
+a, de votre part, un caractère hostile pour nous. En occupant ce bord
+vous ne pouvez vous empêcher de paraître menacer, car vous avez le pied
+sur notre seuil. Vous êtes chez nous. Vous pourriez pénétrer jusqu'à
+notre foyer sans rencontrer un seul obstacle, tant le piège a été bien
+ourdi!_
+
+«Au contraire, lorsque cette rive est à nous, notre position n'est
+encore que défensive. Nous ne sommes pas debout à votre porte. Le fleuve
+reste entre nous, et il est si vrai que ces provinces n'entrent pas
+naturellement et nécessairement dans votre organisation nouvelle que
+vous n'avez su comment les y rattacher. Quel lien trouvez-vous entre
+Sarrebourg et Berlin, entre Landau et Munich?...
+
+«_Si, pour obtenir votre amitié, il s'agit de laisser éternellement à
+vos princes, à vos rois absolus, le pied sur notre gorge et de leur
+abandonner pour jamais dans Landau, dans Luxembourg, dans Mayence, les
+clefs de Paris, je suis d'avis, d'une part, que ce n'est pas l'intérêt
+de votre peuple, de l'autre, que notre devoir est de nous y opposer
+jusqu'à notre dernier souffle..._»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Droit et intérêt._
+
+Il y a deux mobiles qui doivent faire agir une nation, son droit et son
+intérêt. Ils lui indiquent clairement son devoir. Notre droit, nous
+allons le voir, nous appelle à la rive rhénane où dorment nos aïeux:
+notre intérêt réclame la frontière qui pourra seule défendre nos
+descendants.
+
+Si nous ne voulons pas être à la merci d'un coup de main allemand, nous
+devons nous appuyer solidement au Rhin, occuper la vallée de la Sarre et
+celle de la Moselle, Trèves, dont la Porte Noire nous appelle,
+Sarrelouis, Landau, Spire, Worms, Mayence, Coblentz, Bonn, Cologne. Ces
+places, qui furent pour nous une menace, deviendront notre sécurité.
+
+Pour compléter notre défense, il faudra aussi imposer à l'ennemi la
+destruction de toutes ses forteresses à une portée de canon sur la rive
+droite du fleuve, Istein, Vieux-Brisach, Kehl, Rastadt, Ehrenbreitstein,
+Deutz, et lui interdire d'en élever de nouvelles.
+
+Voilà ce que demande l'intérêt de la France et de l'Europe. Si notre
+victoire n'est pas complétée par ces mesures de sûreté, elle sera
+manchote et, peut-être, hélas! sans tête et sans bras, comme la victoire
+de Samothrace!
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le voeu des populations._
+
+Le voeu des populations demandant leur réunion à une nation voisine
+est-il une condition nécessaire et une condition suffisante pour
+permettre à cette nation de les annexer? Beaucoup d'auteurs estiment
+qu'il est à la fois l'un et l'autre, c'est-à-dire que d'abord on n'y
+peut contrevenir sans injustice et qu'ensuite il peut remplacer tous les
+autres droits.
+
+Il semble bien que le consentement d'un peuple soit nécessaire pour que
+l'on puisse disposer de lui, quand il s'agit d'un peuple majeur et
+raisonnable, car si l'on prend par exemple une tribu ou même une nation
+sauvage, malfaisante, qui n'use de sa force que pour razzier la contrée
+d'alentour, il parait juste de la museler, de la soumettre à une
+autorité qui saura la contenir, la mater, jusqu'à ce qu'elle soit
+assagie, et cela dans l'intérêt même de cette tribu ou nation aussi bien
+que de ses voisins. Elle est par le fait assimilée à un mineur qui n'a
+pas encore la plénitude de ses droits et qui a besoin d'un tuteur pour
+gérer ses intérêts et sa fortune.
+
+En dehors de ce cas exceptionnel, il semble bien que l'annexion d'un
+peuple malgré lui est injuste et nulle de plein droit. Un célèbre
+jurisconsulte allemand, le professeur Bluntschli, de Heidelberg, écrit
+dans son _Droit international codifié_: «Pour qu'une cession de
+territoire soit valable, il faut la reconnaissance par les personnes
+habitant le territoire cédé et y jouissant de leurs droits politiques.
+Les populations ne sont pas une chose sans droit et sans volonté, dont
+on se transmet la propriété.»
+
+C'est le grand argument que les députés du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la
+Meurthe et de la Moselle firent valoir le 17 février 1871 dans la
+sublime protestation que M. Keller lut en leur nom devant l'Assemblée
+nationale de Bordeaux: «Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs
+foyers comme les soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant,
+les autres en combattant, signifient à l'Allemagne et au monde
+l'immuable volonté de l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises.»
+Ils ajoutaient que la France elle-même n'avait pas le droit de céder ces
+provinces et que, si elle les cédait, l'acte en serait radicalement nul.
+Nous citerons plus loin cette admirable page tout entière.
+
+C'est aussi le langage que Fustel de Coulanges tenait dans sa réponse à
+l'historien Mommsen, selon qui l'Alsace appartenait à l'Allemagne par la
+race comme par la langue. «La France, disait Fustel, n'a qu'un seul
+motif pour vouloir conserver l'Alsace, c'est que l'Alsace a vaillamment
+montré qu'elle voulait rester avec la France. Nous ne combattons pas
+pour la contraindre, nous combattons pour vous empêcher de la
+contraindre... On a sommé Strasbourg de se rendre, et vous savez
+comment il a répondu. Comme les premiers chrétiens confessaient leur
+foi, Strasbourg, par le martyre, a confessé qu'il était français.»
+Fustel de Coulanges allait trop loin en disant que _le seul motif_
+qu'avait la France de conserver ses provinces était la volonté de
+celles-ci. C'est le motif du coeur, le plus puissant peut-être, mais il y
+en a d'autres.
+
+S'il en est ainsi, si un peuple ne peut être annexé sans son
+consentement, il s'ensuit, semble-t-il, qu'il peut se donner à qui il
+lui plaît et par conséquent que sa libre volonté est aussi une condition
+suffisante pour qu'un État puisse l'annexer.
+
+Quoi qu'il en soit de la théorie, il est certain que si un peuple, outre
+les droits historiques qu'il a sur une terre, en vertu d'une occupation
+antérieure indiscutée et en vertu de la configuration géographique de
+cette terre, est encore appelé par ses habitants, son droit de l'occuper
+est clair comme le soleil et que personne ne la lui peut disputer sans
+crime. Or, c'est ainsi que l'Alsace-Lorraine est à nous; toute cette
+étude va le démontrer.
+
+Il n'en est pas de même, il est vrai, du moins au même degré, des
+provinces cisrhénanes inférieures. Mais cela tient à un siècle de
+germanisation intensive qui a nécessairement aveuglé les esprits.
+Cependant nous verrons qu'il reste là-bas bien des semences françaises,
+enfouies sous terre, toujours vivantes, simplement endormies par un long
+hiver et qui lèveront bientôt sous l'haleine printanière des vents de
+France; que la population de la Sarre et du Mont-Tonnerre n'éprouvera
+nullement à nous voir revenir la douleur que l'Alsace-Lorraine ressentit
+à nous voir partir; et qu'enfin, après un loyal essai de civilisation
+française, elle bénira bientôt son retour à la maison de famille de ses
+pères: ce n'est donc pas lui faire violence que d'escompter dès
+maintenant cette volonté future.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!_
+
+Comparé aux grands fleuves de l'Amérique méridionale le Rhin est fort
+modeste, mais c'est un des plus puissants et des plus riches cours d'eau
+de l'Europe. Sorti des glaciers éternels de la Suisse, il traverse le
+lac de Constance, tombe de vingt mètres de haut à Schaffhouse, longe la
+plaine d'Alsace, se fraye une trouée héroïque de Mayence à Coblentz
+entre le Taunus et le Hunsrück, mire dans ses eaux les tours crénelées
+des vieux burgs et voit mûrir les jolis vignobles de vins blancs sur les
+coteaux du Rheingau.
+
+Très fiers de lui, les Allemands revendiquent le monopole de ses deux
+rives. Mais c'est un vol manifeste. Par le voeu des populations, par la
+voix des souvenirs, le vieux Rhin nous appelle. Si nos hommes d'État
+l'ont de tout temps revendiqué, c'est parce qu'il est à nous par sa rive
+gauche; c'est parce que, pendant des siècles, les chevaux des Gaulois
+et des Francs se sont abreuvés à ses flots et ont piaffé sur ses bords;
+c'est parce que Turenne et Condé, Napoléon et ses maréchaux l'ont
+franchi; c'est parce que nos barques pavoisées, fleuries, triomphales
+ont fendu bien souvent ses eaux vertes de Strasbourg à Cologne.
+
+On se rappelle avec quelle verve éblouissante Musset a rappelé ces
+souvenirs aux Allemands trop portés à les oublier. Ce qui est moins
+connu c'est l'impression que ses vers firent sur l'esprit de Henri
+Heine: on y voit l'aveu de l'amour que nous garde le pays rhénan.
+
+Le pangermaniste Becker venait de lancer dans son pays une poésie sur le
+_Rhin allemand_, pour lequel il revendiquait l'essence germanique, la
+_Deutschheit_ de Fichte. On chantait partout après lui:
+
+
+ Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le
+ demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides.
+
+ Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe
+ verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.
+
+ Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps
+ que les coeurs s'abreuveront de son vin de feu;
+
+ Aussi longtemps que les rocs s'élèveront au milieu de
+ son courant; aussi longtemps que les hautes cathédrales
+ se reflèteront dans son miroir.
+
+ Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps
+ que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes
+ filles élancées.
+
+ Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu'à ce
+ que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans
+ ses vagues.
+
+Alfred de Musset, piqué au vif, fit à cette provocation la cinglante
+réponse que l'on sait:
+
+
+ Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!
+ Il a tenu dans notre verre.
+ Un couplet qu'on s'en va chantant
+ Efface-t-il la trace altière
+ Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang?
+
+ Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!
+ Son sein porte une plaie ouverte,
+ Du jour où Condé triomphant
+ A déchiré sa robe verte.
+ Où le père a passé, passera bien l'enfant.
+
+
+Dans les trois couplets suivants, le poète rappelait les exploits encore
+récents de Napoléon sur le Rhin et il finissait par cette superbe
+menace:
+
+
+ Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand!
+ Que vos cathédrales gothiques
+ S'y reflètent modestement;
+ Mais craignez que vos airs bachiques
+ Ne réveillent nos morts de leur repos sanglant!
+
+
+Toute l'Allemagne avait chanté les vers de Becker: toute la France
+chanta ceux de Musset. Henri Heine goûta fort la réplique de notre poète
+et l'on sait qu'il était dur pour ses compatriotes. Trois ans plus tard,
+il retournait en Allemagne; au passage du Rhin, la vue du vieux fleuve
+lui inspira ces strophes:
+
+
+ Lorsque j'arrivai au pont du Rhin, tout près de la ligne
+ du port, je vis couler à la lueur de la lune le grand
+ fleuve.
+
+ «Salut, vénérable Rhin! Comment as-tu vécu depuis?
+ J'ai pensé plus d'une fois à toi avec désir et avec
+ regret!»
+
+ C'est ainsi que je parlai, et j'entendis dans les profondeurs
+ du fleuve des sons étranges et gémissants: c'était
+ comme la toux sèche d'un vieillard, comme une voix à la
+ fois grognarde et plaintive.
+
+ «Sois le bienvenu, mon enfant! Cela me fait plaisir que
+ tu ne m'aies pas oublié! Voilà treize ans que je ne t'ai pas
+ vu. Pour moi, depuis ce temps, j'ai eu bien des désagréments!
+
+ «À Biberich, j'ai avalé des pierres; vraiment ce n'est
+ pas trop friand. Mais pourtant les vers de Nicolas Becker
+ me pèsent encore plus sur l'estomac!
+
+ «Il m'a chanté comme si j'étais encore une vierge pure,
+ qui ne s'est pas laissé dérober la couronne virginale!
+
+ «Quand j'entends cette sotte chanson, je m'arracherais
+ bien ma barbe blanche et vraiment je serais tenté de me
+ noyer dans mes propres flots!
+
+ «Les Français le savent bien que je ne suis pas une
+ vierge! Ils ont si souvent mêlé à mes flots leurs eaux
+ victorieuses!
+
+ «Quelle sotte chanson! Et quel sot rimeur que ce
+ Nicolas Becker avec son Rhin libre! Il m'a affiché de honteuse
+ façon. Il m'a même, d'une certaine manière, compromis
+ politiquement.
+
+ «Car quand un jour les Français reviendront, il me
+ faudra rougir de honte devant eux, _moi qui, tant de fois,
+ pour leur retour, ai prié le ciel avec des larmes!_
+
+ «Je les ai toujours tant aimés, ces gentils petits Français!
+ Chantent-ils, dansent-ils encore comme autrefois?
+ Portent-ils encore des pantalons blancs?
+
+ «Je serais heureux de les revoir! Mais j'ai peur de leur
+ persiflage à cause de cette maudite chanson, j'ai peur de
+ la raillerie et du blâme qu'ils m'infligeront.
+
+ «Alfred de Musset, ce méchant garnement, viendra
+ peut-être à leur tête en tambour et me tambourinera aux
+ oreilles toutes ses mauvaises plaisanteries!»
+
+ Telle fut la plainte du vieux fleuve, du père Rhénus.
+ Il ne pouvait en prendre son parti. Je lui dis mainte parole
+ consolante pour lui rendre le calme...
+
+
+Ce vieux père Rhénus! Quand je vous disais qu'il nous aime! C'est un
+contemporain des Celtes et des Francs Saliens; il a vu passer le grand
+Biturige Ambigat, et Clovis, et Charlemagne à la barbe fleurie comme la
+sienne; il est même leur aîné. Mais comme il s'intéresse à leurs
+petits-enfants! Comme il s'attendrit à leur souvenir! Comme il prie pour
+leur retour! Vous voyez bien qu'il est de la famille. Allons, c'est
+entendu, vieux père, nous irons te consoler, te porter nous-mêmes de nos
+nouvelles et te tambouriner notre _Wacht am Rhein!_
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le Rheingelüst, «le désir du Rhin»_.
+
+Dans les vieilles légendes, il y a des gouffres qui attirent les
+voyageurs. Le Rhin a ce pouvoir mystérieux. Mais il n'apparaît pas comme
+un gouffre de mort; c'est la vie et la richesse qu'il charrie.
+
+Les Allemands ont subi sa fascination à laquelle ils ont donné un nom:
+le Rheingelüst, le désir ou la convoitise du Rhin. Nous l'avons
+éprouvée, nous aussi, mais quelle différence entre leur sentiment et le
+nôtre!
+
+Le Rhin recèle un trésor dans ses flots. Mal gardé par les Ondines,
+enlevé par un monstre, puis par le vieux dieu Wotan, son or a servi à
+forger l'anneau du Nibelung, anneau maudit qui chasse l'amour des coeurs
+qui le possèdent et qui en sont possédés.
+
+Voilà bien l'image de la concupiscence, du _Rheingelüst_, des Allemands.
+Ils n'ont cherché qu'à s'enrichir en se répandant sur les bords du
+fleuve. Ils nous ont volé la part du trésor qui nous revenait, à nous
+les riverains des siècles passés. Ils en ont chassé l'amour, car jamais
+les reîtres n'ont su se faire aimer des Ondines.
+
+Nous avons aimé le Rhin nous aussi, et c'était notre droit. D'ailleurs
+nous n'allons jamais nulle part sans être précédés par ce noble
+fourrier, le droit. Nos pères le mettaient en tête de leurs entreprises.
+Notre Charlemagne était «le droit empereur» et notre saint Louis «le roi
+droiturier». Avec le droit, c'est aussi l'amour qui nous attire au Rhin.
+Les âmes qu'il nourrit nous appellent comme les Ondines de la légende.
+
+La rive gauche nous crie: «Je suis à vous; je vous ai été fiancée avant
+l'arrivée des barbares; je vous ai donné mon anneau d'or. Je l'ai vu,
+l'anneau béni, au doigt de Clovis, de Charlemagne, de Henri II, de Louis
+XIV et de Napoléon. On vous l'a brisé, on vous en a enlevé les morceaux
+en 1815 et en 1870; mais j'ai assez de _Rheingold_ pour en forger un
+nouveau, plus splendide que l'ancien. Il est déjà fait, je vous le garde
+et je le mettrai au doigt du premier petit soldat bleu qui passera le
+pont de Strasbourg.»
+
+Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! Et nous l'aurons encore. Et vos
+monstres et votre dieu Wotan ne nous voleront plus son anneau!
+
+
+
+
+#IV#
+
+#LA RIVE GAUCHE JUSQU'AU Xe SIÈCLE#
+
+
+_Période celtique._
+
+Longtemps avant d'appartenir aux Gaulois, notre pays a été l'habitat des
+Ibères, puis des Ligures. Les Ibères remontent, semble-t-il, aux âges
+préhistoriques, à plus de trois mille ans avant Jésus-Christ. Les
+Ligures sont venus en Gaule vers l'an 1200 ou 1500. Mais aucune de ces
+deux races n'a péri; elles ont mêlé leur sang entre elles, puis à celui
+des Celtes qui les ont dominées environ sept à huit siècles avant notre
+ère. Il est parfaitement certain que nous sommes les descendants et les
+héritiers de ces trois peuples. Or, ils possédaient toute la rive gauche
+du Rhin, alors que la Germanie n'existait pas encore.
+
+Quant à la race celtique elle-même, avant de passer le Rhin elle avait
+campé fort longtemps dans l'Europe centrale, en Allemagne. C'est de là
+qu'elle se répandit sur la plus grande partie de l'Occident.
+
+«La puissance des Celtes, dit M. Bloch, arriva à son apogée dans le
+courant du IVe siècle avant Jésus-Christ. Leur domination s'étendait
+alors sur les Iles Britanniques, sur la moitié de l'Espagne, sur la
+France, moins le bassin du Rhône, sur le centre de l'Europe,
+c'est-à-dire sur l'Allemagne, moins le nord de ce pays et la Suisse, sur
+l'Italie septentrionale, sur les Alpes Orientales et sur toute la région
+du Moyen et du Bas Danube. Les villes de _Lugidunum_ (Liegnitz) dans la
+Sibérie, de _Noviodunum_ (Isakscha) en Roumanie, de _Carrodunum_ en
+Russie, sur le Bas-Dniester, marquaient à l'Est l'extrême frontière de
+cet empire colossal[1].»
+
+Rien n'égale la grandeur de la race celtique dans l'antiquité. Comme une
+immense nébuleuse elle s'épanche partout hors de son noyau central. En
+dehors de la Germanie, où elle s'est d'abord formée, et de la Gaule, où
+elle s'est ensuite condensée, elle forme une Gaule cisalpine dans la
+vallée du Pô, une Gaule celtibérique dans la vallée de l'Ebre, une Gaule
+britannique, une Gaule balkanique, une Galatie ou Gallo-Grèce jusque
+dans l'Asie. Et que voilà bien un vieux titre dont nous pourrions nous
+prévaloir pour revendiquer notre part dans le partage de l'Anatolie, si
+nous n'en avions de plus récents! «Bien des grandes villes européennes,
+dit le savant Camille Jullian, de l'Institut, doivent leur origine aux
+Celtes: Cracovie en Pologne, Vienne en Autriche, Coïmbre en Portugal,
+York en Angleterre, Milan en Italie ont des noms qui viennent du
+gaulois: ce sont des fondations d'hommes de notre pays et de notre
+race[2].»
+
+Les Germains étaient alors humblement soumis aux Celtes. «Cette
+subordination, dit M. Bloch, se traduit d'une manière frappante dans
+leur langue. On a démêlé en effet dans la langue germanique certains
+emprunts faits au vocabulaire celtique. Ils se réduisent à un assez
+petit nombre de mots, mais qui ont tous rapport à la politique et à la
+guerre, les plus propres par conséquent à démontrer la suprématie du
+peuple qui les avait imposés[3].»
+
+À cette époque, nos pères n'occupaient pas seulement la rive gauche,
+mais encore toute la rive droite du Rhin et les contrées adjacentes très
+loin à la ronde. Le Rhin fut donc pendant des siècles un fleuve
+entièrement celtique. «Le nom du Rhin, _Renos_, est un nom celtique que
+les Celtes ont transporté en Italie, en France, en Irlande. En Italie,
+ils l'ont donné à la petite rivière du _Reno_, voisine de la ville
+qu'ils ont appelée _Bononia_ (Bologne). En France, ils l'ont appliqué à
+un affluent de droite de la Loire, le Reins, _Renus_; en Irlande, il a
+pris un sens plus général et a désigné la mer[4].»
+
+Les Celtes, vers le 1er siècle avant Jésus-Christ, abandonnèrent la
+rive droite qui devint germanique, mais ils restèrent sur la rive
+gauche. La population de cette rive s'est chargée au cours des siècles
+d'éléments étrangers, mais elle est restée au fond substantiellement la
+même, c'est-à-dire celtique.
+
+[Note 1: _Histoire de France_ de E. LAVISSE, t. Ier, vol. II, p.
+26, par M. BLOCH.]
+
+[Note 2: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 12. Paris, Hachette.]
+
+[Note 3: _Histoire de France_ de LAVISSE, t. Ier, vol. II, p. 24,
+par M. BLOCH.]
+
+[Note 4: _Ibidem_, p. 23.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Période gallo-romaine._
+
+Lorsque César eut conquis la Gaule, celle-ci adopta rapidement la
+civilisation romaine. Elle ne fut jamais l'esclave de Rome, mais son
+associée. Ses fils eurent accès aux plus hautes dignités de l'Empire et
+deux d'entre eux, Tetricus et Avitus, ceignirent même la couronne
+impériale. Les empereurs résidèrent bientôt habituellement en Gaule, à
+Arles, à Vienne, à Lyon, à Lutèce, à Trèves. C'est de là que plusieurs
+d'entre eux gouvernèrent le monde.
+
+La terre gallo-romaine, naturellement riche et couverte de monuments
+artistiques superbes, exerçait de plus en plus une attraction sur les
+Germains moins fortunés. Mais les légions romaines ou gallo-romaines,
+parmi lesquelles se distingua à l'origine la fameuse légion de
+l'_Alouette_, fondée par César, montaient la garde sur le Rhin. Sous les
+ordres de Drusus et de Germanicus, elles refoulèrent si bien les
+Barbares qu'ils ne purent jamais s'établir sur la rive occidentale.
+
+Le Rhin resta donc toujours la limite de la Gaule romaine, comme de la
+Gaule celtique. Il en était ainsi au temps de Vercingétorix. César
+écrit: «_La Gaule s'étend du Rhin aux Pyrénées et des Alpes à l'Océan._»
+M. Gustave Hervé a écrit que «Jules César donnait, il y a deux mille
+ans, le Rhin comme limite _à vue de nez_ à la vieille Gaule». Ce mot
+étonne de la part d'un professeur français, qui doit savoir que César a
+parcouru pendant dix ans la Gaule dans tous les sens, des bords du Rhin
+à la Bretagne, qu'il a traité avec toutes ses tribus, qu'il en notait
+minutieusement les caractères et la politique. Son témoignage est donc
+absolument irréfragable. Il concorde d'ailleurs avec celui des
+historiens et géographes grecs et latins des premiers siècles, Strabon,
+Tacite, Ptolémée, Polybe, Plutarque, Cyprien, Josèphe et Pline, qui
+donnent tous le Rhin comme frontière orientale à la Gaule. Tacite nous
+dit: «_La Germanie est séparée de la Gaule par le Rhin._»
+
+On comprend mieux une pareille critique de part des Allemands. Ils sont
+dans leur rôle en diminuant les droits et la grandeur de notre pays.
+Voici un exemple curieux de cet acharnement qu'ils mettent à nous
+dépouiller de nos gloires. Il a été raconté avec esprit par M. Maurice
+Barrès dans l'_Écho de Paris_.
+
+César et Strabon disent formellement que le territoire des
+Médiomatriques, habitants de Metz, s'étendait jusqu'au Rhin. C'est
+d'ailleurs _à priori_ très vraisemblable. Un peuple gaulois, maître de
+Metz, pouvait facilement par le col de Saverne descendre jusqu'à
+Strasbourg et devait tenir à s'appuyer au grand fleuve, véhicule de
+richesse. Le nom de Médiomatriques contient le radical Matra ou Motra,
+où l'on reconnaît la Moter ou Moder, principale rivière de la
+Basse-Alsace. D'ailleurs, personne jusqu'ici n'avait contesté la
+véracité et l'authenticité du témoignage de Strabon et de César. Il est
+accepté sans objection par Ernest Desjardins dans sa _Géographie de la
+Gaule Romaine_.
+
+Mais il a déplu aux savants allemands que le pays messin et alsacien ait
+été gaulois. Ils ont donc décrété que le texte de César était interpolé
+et celui de Strabon de seconde main, copié chez un auteur alexandrin,
+Timagène, qui vivait à Rome au temps d'Auguste et ne connaissait la
+Gaule que par ouï-dire. Ils se sont d'ailleurs bien gardés d'apporter
+une preuve sérieuse de ces deux assertions, dont la précision a un air
+scientifique destiné à en imposer aux admirateurs de la Kultur.
+
+Néanmoins, comme tout ce que rêve un Allemand est vérité sacro-sainte,
+le géographe Kiepert, dans la dernière édition de son _Atlas antiquus_
+(1914), a placé la limite des Médiomatriques aux Basses-Vosges. De la
+sorte, tout ce qui est au delà est baptisé germanique, germanique
+l'Alsace, germanique toute la rive gauche. Le tour est joué. Cela
+s'appelle en allemand de la science, mais en bon français c'est de la
+malhonnêteté.
+
+Les auteurs du IVe et du Ve siècle nous montrent une vie gallo-romaine
+intense sur toute cette rive gauche du Rhin. Les villes ont des noms
+latins ou même de vieux noms celtiques; Aix-la-Chapelle c'est _Aquæ_;
+Cologne, _Colonia Agrippina_; Coblentz, _Confluentes_, le confluent de
+la Moselle et du Rhin; Mayence, _Moguntia_, la ville de Drusus; Worms,
+_Borbetomagus_; Spire, _Noviomagus_ des Gaulois, et _Colonia Nemeta_ des
+Romains; Trèves, _Colonia Augusta Trevirorum_; Metz, _Divodurum_;
+Strasbourg, _Argentoratum_. Les nombreux noms en _gau_, _spey_, _mag_,
+_wall_ ou _fall_ indiquent une origine celtique. Le _Druidenberg_, la
+montagne des Druides, nous révèle la présence d'un collège de prêtres
+gaulois. Les musées de Mayence, de Trèves, de Cologne, regorgent
+d'antiquités celtiques et gallo-romaines.
+
+La plus grande, la plus riche des villes cisrhénanes était Trèves. Sa
+situation sur la Moselle, par où elle commandait le cours moyen du Rhin,
+lui donnait une extrême importance pour la défense de la Gaule. Aussi
+l'Empire en avait fait au IVe siècle la capitale militaire de la Gaule,
+le boulevard de l'Occident contre les invasions germaniques. Les légions
+s'élançaient de là sur tous les points menacés par les Barbares.
+«_C'était_, a dit éloquemment M. Maurice Barrès, _la proue latine que
+battaient les flots du Nord._» Le poète Ausone, qui a chanté en un poème
+lyrique les charmes de la Moselle, considère Trèves comme la première
+ville des Gaules. «C'est elle, dit-il, qui nourrit, habille et arme les
+peuples de l'Empire.»
+
+Sa gigantesque Porte Noire, son palais impérial, ses thermes, ses
+arènes, ses mausolées témoignent encore de sa splendeur passée.
+«Trèves, nous dit M. Camille Jullian, est aujourd'hui encore par ses
+ruines une ville toute romaine: c'est la seule cité du Nord qui
+ressemble à Nîmes et à Arles: elle mérite le surnom qu'on a pu lui
+donner quelque-fois d'Arles du Nord... À voir toutes ces ruines encore
+superbes, on sent le suprême effort du monde romain à la porte de la
+barbarie. Pendant tout le IVe siècle la vie militaire de l'Occident
+et les espérances de la Gaule et de l'Italie ont tenu dans ces murs[1].»
+
+[Note 1: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 297.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Invasions et infiltrations germaniques._
+
+La possession de la rive gauche du Rhin et même du reste de la Gaule a
+été âprement disputée à nos pères par les Germains. Mais ceux-ci n'ont
+jamais réussi à s'y installer en maîtres pendant cette période
+gallo-romaine.
+
+Ils y venaient tantôt en dévastateurs, comme des trombes renversant tout
+sur leur passage, tantôt en paisibles immigrants qui s'établissaient
+dans le pays d'accord avec les indigènes.
+
+Il faut bien distinguer entre ces dernières infiltrations pacifiques et
+les invasions à main armée. Les invasions ne créent aucun droit aux
+envahisseurs; au contraire, elles fournissent aux envahis un motif de
+résistance et de représailles. Quant aux infiltrations, nous verrons
+qu'elles se retournaient spontanément contre la Germanie et que la Gaule
+n'eut pas à s'en plaindre.
+
+_Les invasions germaniques._--Déjà, au second siècle avant Jésus-Christ,
+les Cimbres et les Teutons avaient ravagé l'Occident et particulièrement
+la Gaule. Ils furent vaincus par Marius, les Cimbres à Verceil dans le
+Piémont en l'an 101, et les Teutons près d'Aix-en-Provence en l'an 102.
+Ils commirent beaucoup de dégâts, mais le Rhin resta gaulois après leur
+disparition.
+
+En l'an 60 avant Jésus-Christ, deux peuples gaulois étaient en guerre.
+Les Séquanes (Franche-Comté), écrasés par les Éduens (Bourgogne),
+appellent à leur secours Arioviste, chef germain. Celui-ci accourt avec
+une cohue d'aventuriers, Suèves, Marcomans, Triboches, etc. Mais après
+avoir délivré les Séquanes, il s'installe dans leur pays et refuse de
+partir. César accourt à son tour, et refoule Arioviste et sa horde dans
+la Haute-Alsace (en 58). Cet événement fut l'origine de la conquête de
+la Gaule par les Romains.
+
+Au temps d'Auguste, les Barbares recommencent à inquiéter le front
+romain. L'empereur résolut de réprimer leurs incursions et de conquérir
+la Germanie comme César avait conquis la Gaule. Il en chargea son fils
+adoptif Tibère et le frère de celui-ci, Drusus, qui poussèrent des
+pointes victorieuses au delà du Rhin. Drusus fit de Mayence une colonie
+et une citadelle importante, la vigie gallo-romaine du Rhin. Les
+Germains furent soumis. Une de leurs tribus, celle des Ubiens, montra
+même bientôt son loyalisme envers Rome, en élevant un autel à Auguste
+dans sa cité située sur l'emplacement de la future ville de Cologne.
+
+Rome défendait bien la rive gauche du Rhin et faisait quelques conquêtes
+sur la rive droite, mais ne réussissait pas à soumettre l'immensité
+germanique, dont les tribus vaincues relevaient la tête sitôt après le
+passage des légions. La nation des Marcomans, fortement établie dans les
+monts de Bohême et commandée par son roi Marbod, bravait Tibère retenu
+par les révoltes de la Pannonie et de la Dalmatie.
+
+En l'an 9 après Jésus-Christ, un chef chérusque, Hermann, en latin
+Arminius, qui servait dans l'armée romaine, attira perfidement Varus
+dans un guet-apens et fit massacrer ses légions dans la forêt de
+Teutberg. Les Allemands ont fait de ce traître leur héros national. On
+ne s'imagine pas à quel point il est populaire parmi eux et avec quel
+enthousiasme leurs poètes l'ont chanté. N'est-il pas doublement leur
+modèle et par ses moeurs et par son esprit? Par ses moeurs d'abord:
+n'a-t-il pas le premier mis en honneur l'_avant-guerre_, en vivant chez
+les Romains pour les étudier et les mieux trahir? Par son esprit
+ensuite: il incarne à leurs yeux la haine de Rome et le triomphe du
+germanisme sur le monde latin. Non seulement ils ne rougissent pas de sa
+félonie, mais ils en sont fiers. L'espionnage, la trahison, les
+embûches, tout est légitime et saint, dès qu'il s'agit d'écraser
+l'éternelle ennemie, la race latine qui a commis le crime d'éclipser si
+longtemps la race tudesque. Tout vrai Germain est un fils et un disciple
+d'Arminius. Tout vrai Germain, depuis cet espion jusqu'à Henri IV,
+Frédéric Barberousse et Frédéric II, jusqu'à Luther, jusqu'à Guillaume
+II, est l'ennemi de Rome. Tout vrai Germain peut répéter la parole que
+le Vandale Genséric disait à ses familiers: «_J'entends souvent une voix
+qui me dit tout bas d'aller détruire Rome._»
+
+Comparez les deux héros nationaux de la Gaule et de la Germanie dans
+leur lutte contre Rome. Vercingétorix est un héros noble, chevaleresque.
+Arminius est un vil bandit. L'un annonce Roland et l'autre Ganelon.
+
+Le désastre de Teutberg fut un coup douloureux pour Auguste. Il chargea
+Tibère, en l'an 11, puis Germanicus, fils de Drusus, en l'an 13, de le
+venger. Germanicus mena une brillante campagne jusqu'à l'Elbe. Mais
+Tibère devenu empereur en l'an 14, et jaloux sans doute de ses succès,
+lui retira, en l'an 16, son commandement.
+
+On peut se demander ce qui serait arrivé si Tibère avait continué la
+politique d'Auguste et si Rome avait subjugué la Germanie après la
+Gaule. La face du monde en eût été changée. Peut-être les Germains,
+civilisés comme nos pères, seraient-ils aujourd'hui plus fiers qu'eux de
+leur latinité et le monde ignorerait-il cette chose odieuse, le
+pangermanisme.
+
+Mais Rome avait compris qu'elle devait renoncer aux projets de conquête
+d'Auguste et se contenter d'une puissante défensive. Elle fortifia la
+ligne du Rhin inférieur jusqu'à Mayence. La cité des Ubiens s'agrandit
+et s'appela _Colonia Agrippina_ (Cologne) en l'an 50, en l'honneur
+d'Agrippine, fille de Germanicus. Vespasien, Domitien, Trajan élevèrent
+contre la Germanie le _Limes Romanus_, le seuil romain. C'était une
+longue muraille ou plutôt une levée de terre de cinq mètres de hauteur
+et de huit cents kilomètres de longueur, défendue de quinze en quinze
+kilomètres par des fortins, _castella_, qui allait de Coblentz sur le
+Rhin au Danube. Le _Limes_ n'aurait pu arrêter une forte invasion, mais
+il permettait aux Romains de surveiller l'ennemi et constituait en même
+temps une limite douanière. Avec la ligne du Rhin inférieur qu'il
+continuait, il protégeait suffisamment la Gaule et l'Italie contre la
+barbarie teutonne. Mais on voit que la rive gauche restait toujours
+parfaitement gallo-romaine.
+
+En l'an 70, Civilis, chef de la peuplade des Bataves, entraîna ses
+compatriotes, quelques autres tribus germaniques et même les Gaulois
+Lingons et Trévires dans une révolte contre Rome. La prêtresse Velléda
+enflammait leur ardeur et leur haine contre l'Empire. Des légions
+romaines furent encore massacrées. Mais le reste de la Gaule demeura
+fidèle et la tentative germanique fut étouffée dans le sang.
+
+En 275, une invasion mit tout à feu et à sang dans la Gaule. Soixante
+villes opulentes où s'élevaient les plus splendides monuments furent
+détruites. Mais, comme toujours, les malfaiteurs disparurent et la rive
+gauche resta désolée, mais toujours libre et gauloise.
+
+En 406, nouveaux et plus grands désastres. Tandis que les Wisigoths
+pénètrent et s'arrêtent quelque temps en Italie pour venir s'établir en
+412 dans le midi de la Gaule, les Burgondes, les Suèves, les Alains, les
+Vandales passent le Rhin et commettent les plus épouvantables excès.
+
+Saint Jérôme s'écrie en gémissant que la Gaule est devenue germanique.
+Les Vandales, descendus de la Prusse actuelle entre l'Oder et la
+Vistule, se distinguent parmi tous les Barbares par leur barbarie, comme
+les Prussiens de nos jours parmi les autres Allemands. La horde se
+promène pendant plus d'un siècle à travers l'Occident, couvre de ruines
+l'Italie, l'Espagne et l'Afrique du Nord, jusqu'au jour où ses débris
+sont exterminés par Bélisaire.
+
+Mais si les Vandales sont morts, le vandalisme leur a survécu. Les
+Germains ont soigneusement recueilli cet héritage de leurs frères.
+C'était le germanisme du Ve siècle. Celui du XXe siècle est encore
+pire. Guillaume II a dépassé son ancêtre Genséric!
+
+En 450, Attila se précipite sur la Gaule. Il traîne derrière lui, outre
+ses Huns qui sont d'origine tartare, d'innombrables guerriers de race
+germanique qu'il a raccolés sur toutes les routes de l'Europe centrale,
+et dont la férocité n'est pas moindre que celle de leurs alliés. Mais il
+est vaincu à la célèbre journée des champs catalauniques, en 451, par
+les Gallo-romains d'Aétius, les Francs de Mérovée et les Wisigoths de
+Théodoric. La rive gauche saigne toujours, mais elle est restée
+gauloise.
+
+_Les infiltrations germaniques._--On vient de voir parmi les vainqueurs
+d'Attila deux peuples d'origine germanique, les Francs et les Wisigoths.
+Ils avaient pénétré en Gaule, eux aussi, l'épée à la main, mais leur
+invasion, celle des Francs surtout, n'avait pas eu le caractère de
+barbarie qui signalait d'ordinaire celles de leur race.
+
+Depuis longtemps déjà certaines tribus d'outre-Rhin s'établissaient
+pacifiquement sur un territoire que la population gauloise leur
+abandonnait. Incorporées à la nation adoptive, elles étaient bientôt
+assimilées par elle et épousaient ses intérêts.
+
+Cette faculté assimilatrice de la Gaule et la faculté correspondante
+qu'ont les Germains de se dégermaniser, quand ils entrent en contact
+avec la race latine, sont deux facteurs extrêmement importants dont il
+faut tenir compte dans nos relations passées et futures avec
+l'Allemagne. Elles sont peut-être appelées à aplanir bien des
+difficultés dans les règlements de compte qui suivront cette guerre.
+
+Après le désastre d'Arioviste, César avait permis à quelques milliers de
+guerriers, de la tribu des Triboques ou Triboches,--un nom
+prédestiné!--de s'installer près de Strasbourg. Les Eburons, qui
+habitaient sur la Basse-Meuse--le pays actuel de Liége et de
+Maëstricht--étaient également d'origine germanique. Bien accueillis par
+la Gaule, ils adoptèrent sa langue et son esprit: sincèrement
+naturalisés, ils firent preuve de loyalisme. Les Eburons étaient les
+clients de la puissante nation des Trévires; ils prirent des noms
+gaulois; leur prince Ambiorix fut un des plus vaillants champions de la
+liberté de la Gaule.
+
+Le plus illustre exemple de cette assimilation fut la fusion des Francs
+et des Gaulois au Ve et au VIe siècle. Les Francs, en se faisant
+chrétiens, en se mêlant à la race celtique, se dégermanisèrent, se
+latinisèrent, se civilisèrent avec une étonnante rapidité, puis, par une
+volte-face hardie, se retournèrent contre leurs anciens frères et mirent
+fin à leurs brigandages en les battant sous Clovis, à Tolbiac (496). À
+partir de ce jour, la barrière du Rhin fut fermée pour des siècles à la
+Barbarie: _Gallia Germanis clausa_, comme dira un jour Louis XIV.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Période franque._
+
+Les Francs ont contraint les Alamans à rentrer dans leurs Allemagnes. La
+rive gauche est purifiée de la souillure germanique. Elle reste gauloise
+tout en devenant franque. Clovis la visite, il remonte le cours du
+fleuve jusqu'en Alsace; il y édifie des églises et des abbayes. Ses
+descendants, notamment Clotaire et Dagobert, suivent ses traces. On
+retrouve çà et là les ruines ou les souvenirs des monuments qu'ils y
+élevèrent. Il faut croire que ces souvenirs restèrent longtemps bien
+vivants, car, dix siècles plus tard, comme nous le verrons bientôt, lors
+de l'expédition de Henri II sur le Rhin, le maréchal de Vieilleville les
+rappelait avec une mélancolique fierté et y voyait le fondement de nos
+droits historiques.
+
+C'est alors que la France se divise en France de l'Est ou Austrasie et
+France de l'Ouest ou Neustrie. L'Austrasie comprend la France meusienne,
+mosellane et rhénane. Sa capitale est d'abord Reims, puis Metz. Elle
+comprend, outre la Hollande et la Belgique, toute la rive gauche du
+Rhin, c'est-à-dire la région que nous devons reprendre aujourd'hui: de
+là l'idée que nous avons suggérée plus haut, mais sous toutes réserves,
+de redonner le nom d'Austrasie à cette région.
+
+Les rois d'Austrasie étendent leur pouvoir bien au delà du Rhin; ils
+vont fréquemment châtier les Barbares de la Bavière et de la Saxe. Ils
+détestent l'Allemagne; ils sont donc bien francs et non teutons, quoi
+qu'en disent les Teutons de nos jours.
+
+Sous la dynastie carolingienne la rive gauche est de plus en plus
+franque. Charlemagne, roi des Francs, empereur des Romains et conquérant
+des Allemagnes, n'est pas germain, bien que les Allemands le
+revendiquent. Il appartient comme Clovis à la race franque qui est
+depuis longtemps dégermanisée; sa famille est originaire de la Belgique,
+mais la Belgique est essentiellement gallo-franque. Il a une résidence à
+Aix-la-Chapelle, mais c'est un poste d'où il surveille la Barbarie
+germanique et d'où il peut s'élancer pour la réprimer. Son vrai peuple,
+c'est le peuple franc de Neustrie et d'Austrasie, sur la fidélité et
+l'amour duquel il se repose, tandis qu'il doit toujours batailler et
+sévir contre la tumultuaire patrie de Witikind. Celle-ci n'est pour lui
+qu'un pays de conquête, une sorte de colonie où il est obligé de porter
+le fer et le feu pendant près d'un demi-siècle.
+
+
+
+
+#V#
+
+#L'USURPATION GERMANIQUE#
+
+
+_La Rive gauche devient germanique._
+
+Au traité de Verdun en 843, l'empire de Charlemagne est divisé entre les
+trois fils de Louis le Débonnaire. Charles le Chauve a la France, Louis
+le Germanique l'Allemagne, tandis que Lothaire, outre le titre
+d'empereur, l'Italie et une partie de la Germanie entre Rhin et Weser,
+obtient un royaume intermédiaire qui s'étend du Nord au Sud entre le
+Rhin, l'Escaut et la Meuse et comprend en plus la Bourgogne et la
+Provence.
+
+Ce royaume, sorte d'État-tampon entre la France et l'Allemagne, coïncide
+à peu près avec l'ancienne Austrasie; mais en 855, lorsque Lothaire
+Ier abdique, la partie septentrionale, qui s'étend du lac Léman à la
+mer du Nord, échoit à son fils Lothaire II, et prend de lui le nom de
+Lotharingie d'où est dérivé celui de Lorraine.
+
+La rive gauche est ainsi détachée de la Gaule pour la première fois,
+mais elle n'est pas rattachée à l'Allemagne: elle est neutre.
+
+Et elle reste neutre de 843 à 869, à la mort de Lothaire II, pendant
+vingt-six ans. Elle fait alors en grande partie retour à la France pour
+dix ans, de 869 à 879, sous le sceptre de Charles le Chauve.
+
+En 879 elle devient pour la première fois allemande sous le roi de
+Germanie Arnoulf et le reste trente-deux ans. En 911 elle redevient
+française sous Charles le Simple pendant douze ans, jusqu'en 923 où elle
+est définitivement et pour des siècles incorporée à l'Allemagne.
+
+Pour résumer, la rive gauche du Rhin, ibérique et ligurique pendant des
+siècles, est gauloise, gallo-romaine, puis gallo-franque, environ mille
+ans avant le Christ et près de mille ans après lui. Voilà pour nous,
+fils des Ibères, des Ligures, des Gaulois, des Latins et des Francs, un
+droit historique, une possession bi-millénaire qui fait pâlir tous les
+titres de l'Allemagne.
+
+L'Allemagne n'avait aucun droit à mettre la main sur cette région. Elle
+sortait de chez elle. Elle prenait un bien qui nous appartenait de temps
+immémorial. C'était une usurpation, comme le dira un jour Richelieu, un
+rapt politique. À qui en revenait la faute? À la cupidité des souverains
+allemands trop bien servie par les institutions du temps.
+
+Le partage que les Carolingiens se firent à plusieurs reprises de
+l'immense empire paternel était arbitraire, inspiré par leur ambition
+personnelle. Ils ne tenaient compte que des avantages qu'ils retiraient
+de l'héritage sans se demander si cet héritage n'avait pas des droits:
+il en avait cependant, car ce n'était pas une terre morte, mais un
+peuple vivant ou plutôt un monde de peuples.
+
+Le nombre des parts et, par suite, la condition et le groupement des
+peuples dépendaient d'une circonstance fortuite, du nombre des
+héritiers. Si, au lieu d'être trois, les fils de Louis le Débonnaire
+avaient été deux au traité de Verdun, l'un aurait eu l'Allemagne et
+l'autre la France, et la rive gauche fût restée française au lieu de
+former le royaume hybride de Lotharingie: s'ils avaient été dix, on
+aurait créé dix royaumes pour les apanager. Du droit des populations, de
+leurs voeux, de leurs affinités ethniques et morales, il n'était pas
+question.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Protestations de la France._
+
+On ne voit pas dans les chroniques que l'attribution de leur pays à la
+Germanie ait soulevé des protestations parmi les peuples cisrhénans.
+Mais ce silence n'est pas surprenant; les intéressés n'étaient pas
+consultés; ils avaient l'habitude de se résigner, n'ayant aucun moyen de
+faire triompher leur droit, et, s'ils avaient crié, leur cri fût demeuré
+sans écho.
+
+Cependant la mainmise de l'Allemagne sur notre domaine était si
+irrégulière que, à défaut du menu peuple sacrifié, les rois de France et
+nos hommes d'État ne cessèrent de protester au cours des siècles
+jusqu'au jour où ils finirent par obtenir plus ou moins complètement
+justice.
+
+Cette conscience que nos pères avaient de leurs droits est la cause
+qui, pendant un siècle environ, fit, comme nous l'avons vu, osciller la
+possession de la Lotharingie entre les rois de France et ceux
+d'Allemagne. À la mort de Lothaire II, décédé sans enfants en 869, les
+seigneurs et prélats du royaume appelèrent non pas Louis le Germanique,
+mais Charles le Chauve que l'archevêque de Reims, Hincmar, alla sacrer
+roi de Lotharingie à Metz.
+
+Il en fut encore de même en 911: les grands de ce royaume élurent le roi
+de France, Charles le Simple, qui sut faire respecter par Conrad et
+Henri l'Oiseleur ses droits sur l'Alsace et la Lorraine.
+
+Lorsque la conquête du pays contesté eut été consommée au profit des
+souverains de la Germanie et alors même qu'elle semblait devoir être
+éternelle, sa légitimité paraissait douteuse à des Allemands eux-mêmes.
+Au XIIe siècle, Otton de Freissingen, évêque de Bavière, petit-fils et
+neveu d'empereurs, écrivant la vie de Frédéric Barberousse, dit
+incidemment que, «_le Rhin franchi, on se trouve passé d'Allemagne en
+Gaule_»; il regarde même comme gauloises, non seulement les villes
+d'Alsace, mais Spire et Mayence.
+
+En 1299, Philippe le Bel a une entrevue à Vaucouleurs avec l'empereur
+Albert d'Autriche. À cette nouvelle, toute la France tressaille,
+persuadée qu'une pareille rencontre ne peut avoir pour objet que la
+rétrocession de nos antiques possessions rhénanes. Guillaume de Nangis
+écrit: «On dit qu'il fut convenu alors que le royaume de France, dont
+l'extrême frontière était marquée par le cours de la Meuse, reculerait
+jusqu'au Rhin.»
+
+En 1208, Philippe-Auguste revendique Metz et une partie de la Lorraine.
+S'il ne réussit pas à les reconquérir, il a, du moins, la gloire de
+battre les Allemands à Bouvines.
+
+Charles VII, à peine délivré des Anglais, songe à bouter les Allemands
+eux aussi hors du royaume, c'est-à-dire à reprendre non seulement
+l'Alsace et la Lorraine mais encore toute la rive gauche du Rhin. Voici
+les importantes paroles qu'il prononçait en 1444: «_Le royaume de France
+a été depuis beaucoup d'années dépouillé de ses limites naturelles qui
+allaient jusqu'au Rhin; il est temps d'y rétablir sa souveraineté._»
+
+Il passa immédiatement des paroles aux actes, en concertant avec son
+fils, le futur Louis XI, une action vigoureuse sur le Rhin. Le Dauphin
+pénétra dans la Haute-Alsace par Belfort, à la tête de 20.000
+Écorcheurs, soudards à qui la cessation de la guerre avec l'Angleterre
+créait de redoutables loisirs et dont il fallait débarrasser le royaume.
+Il voulut s'emparer de la ville de Bâle, et, à la fin d'août 1444,
+infligea aux Suisses la sanglante défaite de Saint-Jacques. Les
+ambassadeurs impériaux étant venus lui faire des remontrances le 2
+septembre, il leur dit qu'il avait pris les armes «pour recouvrer
+certaines terres, soumises anciennement à la couronne de France, qui
+s'étaient soustraites, volontairement et frauduleusement, à l'obéissance
+de cette couronne». Puis il fit prendre à ses troupes leurs quartiers
+d'hiver en Alsace, où elles se livrèrent à de terribles excès.
+
+De son côté, le roi en personne s'empara, le 4 septembre, d'Épinal. Mais
+il ne put entrer dans Metz qui lui ferma ses portes. Les ambassadeurs de
+la cité ayant été reçus en audience royale, le conseiller Jean Rabateau
+leur dit: «_Le roi prouvera suffisamment, si besoin est, par les
+chroniques et par l'histoire, que les Messins ont été, de tout temps,
+sujets du roi, de ses prédécesseurs et du royaume_.» Charles se contenta
+d'affirmer ainsi ses droits, mais renonça pour le moment à les faire
+triompher en face de la résistance énergique des Messins. L'année
+suivante il conquit Toul et Verdun.
+
+Cette double expédition n'eut pas de suites immédiates. Mais elle posa
+la question, elle affirma les droits de la couronne, elle orienta la
+politique française vers «les limites naturelles». Elle impressionna les
+esprits en Alsace et commença à les tourner vers la France au grand
+dépit des germanisants. L'humaniste Wimpheling, de Schlestadt,
+(1450-1528), s'emporte dans sa _Germanie_ contre «ceux qui, par
+ignorance, se laissent aller à croire aux droits antiques des Valois sur
+la rive gauche du Rhin et qui préfèrent la France au Saint-Empire
+germanique_». Il y avait donc dès cette époque un parti français en
+Alsace. Il aurait été beaucoup plus fort, si le roi et le dauphin
+avaient su réprimer la barbarie des Écorcheurs.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La campagne de Henri II._
+
+Charles VII avait échoué devant Metz. Sa conquête de Toul et de Verdun
+avait été éphémère. Henri II recommença la même tentative en 1522 et fut
+plus heureux. Il reprit les trois grandes villes lorraines. Ce fut le
+premier pas de la France dans la voie de la reconquête. Mais cette
+campagne a un intérêt plus général, car elle manifeste les visées de la
+monarchie sur les provinces voisines elles-mêmes et sa résolution de les
+reprendre coûte que coûte.
+
+Dans un lit de justice tenu à Paris au mois de février, Henri II avait
+annoncé qu'il allait faire la guerre à l'Allemagne: dans un manifeste
+contre Charles-Quint, il faisait revivre les anciens droits de la France
+contre sa rivale héréditaire. Cette nouvelle excita d'ardentes
+espérances et un immense enthousiasme dans le pays. On ne parlait que
+d'aller démembrer l'Empire et de reconstituer l'antique royaume
+d'«Austrasie». L'idée de reprendre le Rhin exaltait toutes les têtes,
+tous les coeurs, et rien ne prouve mieux combien grand était le
+patriotisme antigermanique.
+
+Le maréchal de Vieilleville nous dit: «_Toute la jeunesse se dérobait
+de père et de mère pour se faire enrôler; les boutiques demeuraient
+vides d'artisans, tant était grande l'ardeur, en toutes qualités de
+gens, de faire ce voyage et de voir la rivière du Rhin!_»
+
+Rabelais écrivait alors le prologue du IIIe livre de _Pantagruel_. Il
+se laisse gagner à l'enthousiasme général: «Par tout ce très noble
+royaume de France... un chascun aujour'huy part à la fortification de
+sa patrie et la défendre; part au repoulsement des ennemis et les
+offendre; le tout en police tant belle, en ordonnance si mirifique et à
+profit tant évident pour l'avenir, car _désormais sera France
+superbement bornée et seront Français en repos assurés... _»
+
+Le 10 avril, en même temps que le connétable de Montmorency prend Metz,
+le roi reçoit les clefs de Toul. De là, il se rend à Nancy, puis, par le
+col de Saverne, il descend dans la plaine de l'Alsace. Le maréchal de
+Vieilleville qui faisait partie de l'expédition raconte que, arrivé sur
+une crête des Vosges, il resta ébloui du spectacle qui s'offrait à son
+regard:
+
+«Tant que la vue se peut étendre, dit-il dans ses _Mémoires_, on
+découvrait une belle et fort grande plaine qui dure près de six grandes
+lieues de pays, peuplée de gros et grands villages, riches et opulents,
+de bois, rivières, ruisseaux, prairies et autres lieux de profits.»
+
+À son retour le roi s'empara de Verdun en juillet. Cette expédition,
+commencée sous les meilleurs auspices, ne réussit qu'à prendre les
+Trois-Evêchés, mais échoua tristement en Alsace et dans les provinces
+rhénanes: les maladresses des chefs et les violences des soldats en
+furent la cause. Nos troupes furent bien reçues à Wissembourg, mais
+repoussées ou mal accueillies partout ailleurs, à Strasbourg, à Spire,
+à Haguenau.
+
+Cet échec laissa d'amers regrets au coeur de la France. Le maréchal de
+Vieilleville rappelle avec tristesse que la rive gauche du Rhin nous
+revient et qu'elle est pleine de souvenirs de la munificence française:
+«Toutes les églises, cathédrales et grosses abbayes, écrit-il, sont
+bâties et fondées de nos rois, comme aussi les tours et anciens châteaux
+et la plupart des murs et enceintes des meilleures villes. Même un seul
+roi, nommé Dagobert, a fondé douze beaux monastères sur la rivière du
+Rhin et établi Strasbourg en évêché, imitant en cette dévotion le roi
+Clotaire son père, qui en avait fondé trois ou quatre et érigé Trèves en
+archevêché.» On voit que nos pères connaissaient et savaient invoquer le
+droit historique.
+
+D'après Sully et d'Aubigné, Henri IV avait formé un «grand dessein»,
+celui d'anéantir la maison de Habsbourg et de reconstituer la chrétienté
+sur un nouveau plan. Il y a lieu de croire que Sully, qui avait de
+l'imagination, a embelli ou exagéré le projet du Roi, mais ce projet a
+existé. Or, il comportait l'émiettement de l'Allemagne et la reprise des
+terres françaises perdues au Xe siècle. Mais d'autre part, et c'est en
+quoi éclate le bon sens du Béarnais, il n'impliquait pas d'annexion sur
+la rive droite du Rhin. Déjà Henri IV avait préparé une puissante armée,
+appuyée par les meilleures finances de son temps, et il allait partir
+pour Clèves, quand le poignard de Ravaillac l'arrêta.
+
+
+
+
+#VI#
+
+
+#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE L'ALSACE#
+
+
+_Les visées de Richelieu sur le Rhin._
+
+Les temps approchaient où la France, devenue plus forte, allait enfin
+réaliser son rêve séculaire, la reconquête des terres cisrhénanes. Mais
+elle devait procéder par étapes et reprendre successivement l'Alsace, la
+Lorraine et la province du Rhin inférieur.
+
+Richelieu affirme énergiquement les droits de la France sur la rive
+gauche du Rhin: «_La suzeraineté du duché de Lorraine_, disait-il,
+_n'appartient à l'Empereur que par une antique usurpation sur la
+couronne de France._»
+
+Il a écrit dans son Testament politique: «_J'ai voulu rendre à la Gaule
+les limites que la nature lui a destinées, identifier la Gaule avec la
+France et, partout où fut l'ancienne Gaule, y restituer la nouvelle._»
+
+Après la reprise du duché de Bar sur Charles de Lorraine, un conseiller
+du roi écrivait:
+
+«Nos ancêtres ne devaient point souffrir, du moins parmi les Français,
+que les terres de l'ancien royaume de Lorraine qui bornent la France
+fussent appelées «Terres de l'Empire», à cause du préjudice qu'elle en
+recevait. Il n'y a point de doute que cette dénomination a ôté de la
+mémoire des peuples que ces terres aient été usurpées sur la France.
+
+«Maintenant que notre monarque a reconquis plusieurs provinces, villes,
+cités et places d'importance de son ancien royaume de Lorraine, il faut
+bannir cette appellation de «Terres de l'Empire», lorsqu'il sera
+question de désigner celles qui sont entre la Meuse et le Rhin.»
+
+Richelieu est résolu d'aller jusqu'au bout, mais, prudent et avisé, il
+ne veut pas compromettre le succès par une attaque brusquée. Il déclare
+en 1629, dans un «avis au Roi», qu'«_il faut penser à se fortifier à
+Metz et s'avancer jusqu'à Strasbourg, s'il est possible, pour acquérir
+une entrée en Allemagne, ce qu'il faut faire avec beaucoup de temps,
+grande discrétion et une douce et couverte conduite._»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'Alsace offerte à la France._
+
+Mais des événements inattendus amenèrent bien plus vite que Richelieu ne
+l'avait espéré le retour de l'Alsace à la France.
+
+En 1632, les Suédois, alliés de la France, avaient occupé l'Alsace,
+terre d'Empire, et l'avaient terriblement saccagée. Plusieurs villes,
+entre autres Saverne et Haguenau, pour échapper à leur fureur, se
+donnèrent à la France. En 1634, les Suédois et les princes confédérés
+d'Allemagne, voulant obtenir des secours de Louis XIII, offrirent de
+lui remettre l'Alsace en dépôt.
+
+Comprenant sans doute que cette conquête serait précaire et susciterait
+de grosses difficultés, Richelieu ne l'accepta pas directement pour la
+France, mais en confia provisoirement le gouvernement à notre allié
+Bernard de Saxe-Weimar, se réservant de l'annexer en des temps
+meilleurs. Bernard eut fort à faire pour défendre l'Alsace contre nos
+ennemis: mais, grâce à son activité et au subside annuel de quatre
+millions de livres qu'il recevait de Paris, il parvint à consolider son
+autorité. Cependant il prenait goût au métier de souverain et commençait
+à montrer des velléités d'indépendance qui inquiétaient Richelieu,
+lorsqu'il mourut fort opportunément le 18 juillet 1639. Les capitaines
+de son armée offrirent de nouveau l'Alsace à la France, qui, cette fois,
+ne se fit plus scrupule de l'accepter et de l'occuper (octobre 1639).
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le traité de Westphalie et l'Alsace._
+
+Mazarin qui succéda à Richelieu en 1642 avait les mêmes vues que lui sur
+les provinces rhénanes. «_Il faut_, écrivait-il, _étendre nos frontières
+au Rhin de toutes parts._» On voit, par ce mot: de toutes parts, qu'il
+ne se contentait pas de l'Alsace.
+
+Pendant les négociations qui aboutirent au traité de Westphalie nos
+diplomates, le comte d'Avaux et Abel Servien, réclamèrent énergiquement
+l'Alsace. Le 17 septembre 1646, ils étaient arrivés à leurs fins et ils
+écrivaient à la régente: «Madame, Brisach et son territoire, les deux
+Alsaces et le Sundgau sont accordés... _Votre Majesté aura cette gloire
+que, dans un temps de minorité, Elle aura étendu les limites de la
+France jusqu'à ses plus anciennes bornes._» Et en effet le traité de
+Westphalie, signé le 24 octobre 1648, nous garantissait l'Alsace.
+
+Il est vrai qu'il contenait des clauses obscures et contradictoires.
+Dans la pensée de ses ambassadeurs, la France obtenait la province en
+toute souveraineté. Mais, dans la pensée de l'Allemagne, il y avait
+mille restrictions à son pouvoir: elle ne recevait que les domaines
+alsaciens des Habsbourg, c'est-à-dire presque toute la Haute-Alsace et
+presque rien en Basse-Alsace. Strasbourg, ville libre jusque-là,
+prétendait bien continuer à l'ètre. Les dix villes de la Décapole, parmi
+lesquelles étaient Landau, Wissembourg, Haguenau, Colmar, Munster, etc.,
+espéraient aussi garder leur indépendance. De là des tiraillements et
+des insolences que Louis XIV supporta d'abord patiemment pour ne pas
+compromettre une conquête encore mal assise. Mais, en 1673, craignant
+des révoltes plus dangereuses, il rasa les murs de Colmar et des autres
+cités récalcitrantes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La campagne de Turenne._
+
+Le 1er octobre 1674, les Impériaux et les Prussiens passèrent le Rhin
+à Strasbourg, grâce à la complicité des habitants. Mais ils se
+conduisirent en bandits. Un chroniqueur de Colmar écrivait: «Ils ont
+tout emporté, saccagé, fenêtres, portes, chambres, églises, jardins; ils
+ont fait du pays un vrai désert.»
+
+Ce que voyant, Louis XIV envoie Turenne en Alsace. Ce grand homme de
+guerre, par une des manoeuvres les plus hardies et les plus savantes
+qu'aient enregistrées les annales militaires, abandonne ostensiblement
+Saverne et, tandis que le grand Électeur de Brandebourg, le croyant
+rentré en France pour l'hiver, disperse ses troupes par toute l'Alsace,
+il se glisse sans bruit derrière le rideau des Vosges à travers les
+neiges et les glaces, rentre brusquement en Alsace par la trouée de
+Belfort le 28 décembre 1674, prend Mulhouse le 29, bat les
+Brandebourgeois à Turkheim le 5 janvier et, dans une marche foudroyante,
+refoule les ennemis au delà de Strasbourg et les oblige à repasser le
+Rhin.
+
+Ce grand général, que Napoléon admirait tant, était un ardent patriote,
+un irrédentiste intransigeant. C'est alors, tandis qu'il cheminait le
+long des Vosges, qu'il dit un jour au chevalier de la Fare cette parole
+que nous avons déjà citée: «_Il ne faut pas qu'il y ait un homme de
+guerre en repos en France tant qu'il y aura un Allemand en Alsace._» Bel
+axiome où brille le sens le plus clair de nos droits et de nos intérêts
+et que tout Français devrait graver au fond de son coeur.
+
+Le traité de Nimègue consacra en 1678 cette conquête de Turenne en nous
+attribuant l'Alsace et en dissipant les ambiguïtés qu'avait laissé
+subsister le traité de Westphalie en 1648. Cependant les Allemands
+mirent de la mauvaise grâce à s'y soumettre et fomentèrent des
+résistances çà et là, notamment à Strasbourg où ils avaient des
+intelligences. Louis XIV résolut d'agir en maître. En 1681, Louvois
+entra brusquement dans la ville, suivi d'une armée de 35.000 hommes.
+Vauban y éleva une imprenable citadelle et une médaille fut frappée qui
+portait cette fière légende: «_Gallia Germanis clausa_, la France fermée
+aux Allemands.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La France gagne le coeur de l'Alsace._
+
+La conquête matérielle n'est rien sans la conquête des coeurs. La France
+sut gagner en peu de temps l'amour et la reconnaissance de l'Alsace. À
+vrai dire, elle avait déjà commencé depuis longtemps au grand dépit des
+Allemands. L'un d'eux Jean-Michel Moscherosch, mort en 1669 et qui vécut
+longtemps à Strasbourg, se montre gallophobe exaspéré autant que
+misanthrope aigri dans ses _Visions de Philandre de Sittewald_ et dans
+_À la mode Kerhaus_. Ce qui l'exaspère, c'est de voir le succès qu'ont
+les modes, les lettres et les idées de France et la facilité avec
+laquelle elle subjugue les esprits et les coeurs des vaincus.
+
+Mais ce fut surtout à partir du jour où elle fut installée en Alsace que
+la France se fit aimer des habitants. Elle les traita avec douceur; elle
+leur laissa dans une large mesure leurs anciens privilèges. Elle leur
+donna des intendants qui avaient pour mot d'ordre de respecter leurs
+traditions administratives, judiciaires, scolaires, tout en corrigeant
+les abus qui pesaient principalement sur le menu peuple.
+
+C'est ainsi que, à la grande joie des populations, un édit du 1er
+septembre 1679 enleva aux petits et grands seigneurs le droit
+d'emprisonner, de bannir, de frapper d'amende ou de châtiments corporels
+les gens de leur seigneurie, et ils furent soumis, comme les autres, à
+la justice ordinaire.
+
+Un des intendants royaux, Jacques de La Grange, nommé en 1674 et qui
+remplit ses fonctions pendant un quart de siècle, contribua plus que les
+autres, par son tact et son habileté, à _franciser_ le pays sans heurt
+et sans violence.
+
+On permettait l'usage de l'allemand non seulement dans la famille, les
+écoles, les églises, mais dans les actes administratifs et judiciaires.
+Un règlement du Conseil d'État proclama pour le principe en 1685 que le
+français serait la langue des tribunaux: mais il fut convenu, par ordre
+du gouvernement, que, dans la pratique, la liberté la plus entière
+serait laissée à cet égard.
+
+Malgré cette tolérance, ou peut-être à cause même de cette tolérance,
+l'Alsace apprit vite le français. L'intendant de La Grange résumait
+impartialement la situation, lorsqu'il écrivait en 1698: «La langue
+commune de la province est l'allemand; cependant il ne s'y trouve guère
+de personnes un peu distinguées qui ne parlent assez le français pour se
+faire entendre et tout le monde s'applique à le faire apprendre à ses
+enfants, en sorte que cette langue sera bientôt commune à la province.»
+
+Cette prédiction était complètement réalisée au milieu du XVIIIe
+siècle. Toute l'Alsace parlait ou entendait le français. M. Rod. Reuss,
+protestant et républicain, fait à ce propos cette réflexion: «Ce
+résultat peut être regardé comme d'autant plus satisfaisant qu'il a été
+obtenu en dehors de toute ingérence officielle sérieuse, et que la
+monarchie des Bourbons, de la paix de Westphalie à la Révolution, n'a
+jamais songé à entraver l'usage de la langue allemande en Alsace, ni
+considéré sa suppression comme nécessaire pour hâter l'assimilation de
+la province[1].» On sait que l'Allemagne tiendra plus tard la ligne de
+conduite opposée et fera tous ses efforts, sans y réussir, pour
+discréditer et étouffer le français.
+
+[Note 1: _Hist. d'Alsace_, par Rod. REUSS, p. 165. Paris,
+Boivin,1912.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'Alsace, «brasier d'amour pour la France»._
+
+Par ce gouvernement maternel, la France eut vite gagné les coeurs. En
+1709, c'est-à-dire moins de trente ans après l'entrée définitive des
+Français à Strasbourg, le baron de Schmettau, ambassadeur du roi de
+Prusse Frédéric 1er, présentait à La Haye, aux représentants des
+puissances coalisées contre Louis XIV, un mémoire où on lit cet aveu si
+honorable pour la France:
+
+«_Il est notoire que les habitants de l'Alsace sont plus Français que
+les Parisiens, et que le roi de France est si sûr de leur affection à
+son service et à sa gloire, qu'il leur ordonne de se fournir de fusils,
+de pistolets, de hallebardes, d'épées, de poudre et de plomb, toutes les
+fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin
+et qu'ils courent en foule sur les bords du Rhin pour en empêcher ou du
+moins disputer le passage à la nation germanique, au péril évident de
+leurs propres vies, comme s'ils allaient en triomphe._
+
+«_En sorte que l'Empereur et l'empire doivent être persuadés qu'en
+reprenant l'Alsace seule, sans recouvrer la Franche-Comté, ils ne
+trouveront qu'un amas de terre morte pour l'auguste maison d'Autriche,
+et qui couvera un brasier d'amour pour la France et de fervents désirs
+pour le retour de son règne en ce pays, auquel ils donneront toujours
+conseil, faveur, aide et secours dans l'occasion._»
+
+Puis l'auteur conclut que l'Autriche doit reprendre la _Franche-Comté_ à
+la France et rétablir l'entière indépendance de la _Lorraine_. «_Ce
+seront là,_ dit-il, _deux forts caveçons aux Alsaciens, soit qu'on les
+laisse au pouvoir du roi de France qu'ils adorent, soit qu'on lui en ôte
+les biens et les revenus, car on ne pourra pas lui ôter les coeurs
+d'autre manière que par une chaîne de deux cents ans_[1].»
+
+Une chaîne de deux cents ans! Deux cents ans de servitude et de
+tyrannie! Voilà donc sur quoi l'Allemagne compte pour enlever les coeurs
+à la France. Or il a suffi à celle-ci de trente ans de gouvernement,
+avec les souvenirs du passé, pour faire de l'Alsace «_un brasier
+d'amour_» à son égard, pour que «_les Alsaciens adorent le roi de
+France_», pour qu'ils «courent en foule sur les bords du Rhin en
+disputer le passage à la nation germanique». Voilà la différence des
+deux méthodes: d'un côté la violence, de l'autre côté l'amour!
+
+En 1710 paraissait à Ratisbonne un ouvrage, la _Topographie d'Alsace_,
+dont l'auteur, François d'Ichtersheim, très germanophile, faisait cet
+aveu à l'honneur de la France: «Le Conseil souverain existe encore à
+Colmar et y fait régner une stricte justice. Ce qu'il faut
+particulièrement louer chez les tribunaux français, c'est que les procès
+n'y durent pas longtemps,... les frais n'y sont pas considérables et
+surtout on n'y regarde aucunement à la situation (sociale) des
+plaideurs, et l'on y voit tout aussi souvent le sujet gagner son procès
+contre son seigneur, le pauvre contre le riche, le laïque contre un
+clerc, le chrétien contre le juif, que _vice versa_[2].»
+
+L'amour de la France ne fit que croître au cours du XVIIIe siècle.
+Lorsque Louis XV vint à Strasbourg en 1744, il fut reçu avec une
+splendeur et un enthousiasme indescriptibles. Les belles planches
+gravées par Weiss nous ont conservé le souvenir de ces fêtes.
+
+Pendant la Révolution, l'Alsace, qui avait formé deux départements, le
+Haut-Rhin et le Bas-Rhin, se signala par son dévouement à la France.
+Elle tressaillit la première aux accents de la _Marseillaise_, composée
+en 1792 à Strasbourg par Rouget de l'Isle, à la prière du maire
+Dietrich. Elle vit plusieurs de ses fils, Kléber, Kellermann, Rapp,
+Lefebvre, s'illustrer au service de la patrie. Elle connut comme eux
+l'ivresse des gloires impériales.
+
+Après la chute de Napoléon, les patriotes allemands s'agitèrent
+violemment pour obtenir des Congrès de Paris et de Vienne que l'Alsace
+fût retirée à la France. L'un d'eux, le poète Moritz Arndt, déjà connu
+par sa haine contre les Welches, fit une brochure intitulée: «_Le Rhin,
+fleuve allemand et non pas frontière allemande._» Ces prétentions
+excitèrent la colère des Alsaciens.
+
+Les négociateurs des Traités de 1815 nous enlevèrent la région
+cisrhénane, mais n'osèrent toucher ni à l'Alsace ni à la Lorraine. Ces
+provinces étaient trop profondément françaises pour que leur
+confiscation pût passer sans provoquer des émeutes ni déchaîner la
+guerre. Elles restèrent donc attachées à la France jusqu'en 1870.
+
+Leur amour pour notre pays grandit encore au cours du XIXe siècle.
+Elles lui devaient la paix, le bonheur, la richesse, une douce et
+brillante civilisation. Alors que l'Allemagne forçait tous ses sujets à
+parler allemand, Charles X félicitait les Alsaciens de leur fidélité à
+leur vieux dialecte et à leurs coutumes.
+
+En 1848, l'Alsace célébra solennellement le second centenaire de sa
+réunion à la France. Le maire de Strasbourg, Édouard Kratz, qui avait
+pris l'initiative de ces fêtes, disait dans une circulaire: «Nous
+n'avons plus besoin de faire, une profession de foi solennelle et
+publique de notre inviolable attachement à la France... La France ne
+doute pas de nous, elle a foi dans l'Alsace. Mais si l'Allemagne se
+berce encore d'illusions chimériques, si elle croit trouver dans la
+persistance de la langue allemande au sein de nos campagnes un signe de
+sympathie irrésistible et d'attraction vers elle, qu'elle se détrompe!
+L'Alsace est aussi française que la Belgique, la Flandre et le pays des
+Basques, et elle veut le rester.»
+
+L'Allemagne ne voulut pas entendre. En 1861, le botaniste Kirschleger,
+professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg, assistait à Spire à
+un congrès de naturalistes. Les Allemands, avec le tact qui les
+distingue, lui parlèrent en termes tels du retour de l'Alsace à la
+Confédération germanique qu'il ne put s'empêcher de leur répondre avec
+vivacité: «Vous devriez au moins nous demander notre sentiment. Or nous
+voulons rester Français.»
+
+[Note 1: LAMBERTY, _Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIIe
+siècle, t. V.--Cité par DONTENVILLE dans _Après la guerre_, p. 40.]
+
+[Note 2: ROD. REUSS, _Histoire d'Alsace_, p. 141.]
+
+
+
+
+#VII#
+
+#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE LA LORRAINE#
+
+
+_La Lorraine est à nous._
+
+Quand une terre d'un seul tenant a des limites bien définies, elle ne
+présente pas de difficultés de frontières, ou du moins la question en
+est facilement résolue par le droit ou par la force. C'est le cas de
+l'Alsace qui, nettement limitée par un grand fleuve et une chaîne de
+montagnes, est revenue d'un seul bloc à la France au XVIIe siècle.
+
+Au contraire une plaine qui n'a ni fleuves, ni montagnes, ni mer pour
+l'encercler, ouverte à tous les vents du ciel et de la politique, peut
+devenir l'enjeu de sanglantes compétitions, et la question de ses
+frontières est souvent un imbroglio diplomatique épineux. C'est le cas
+de la Lorraine dont la limite a singulièrement varié et dont la surface
+a été maintes fois morcelée. La France ne l'a reconquise que
+successivement: le Barrois occidental ou mouvant sous Philippe-le-Bel;
+les Trois-Évêchés sous Henri II; le Duché sous Louis XV. Elle y a mis du
+temps, mais elle n'a cessé d'y tendre patiemment, inlassablement, à
+travers toutes les complications politiques.
+
+Il le fallait bien, car la Lorraine est à nous par cent titres divers,
+par sa position géographique sur nos frontières, par une possession de
+vingt siècles antérieure à celle de l'Allemagne qui n'en compte pas dix,
+par son génie, clair et lumineux comme un paysage de Claude Lorrain, par
+son coeur, ses aspirations et sa langue. Elle n'a d'ailleurs eu avec
+l'Empire que le lien artificiel et extérieur de l'hommage féodal, car
+elle a su pratiquement s'en rendre indépendante dans sa vie intérieure.
+Elle est à nous par Jeanne d'Arc qui fut, comme nous le verrons, à la
+fois lorraine et française. Elle est à nous parce que, si l'Allemagne
+nous l'a enlevée au Xe siècle, nous n'avons cessé de la réclamer et
+elle n'a cessé de jeter vers la France un regard de tendresse filiale.
+Elle est chose de France, chose vivante et bien-aimée et elle crie vers
+nous: _res clamat domino_.
+
+Un coup d'oeil sur son histoire va nous montrer nos droits historiques et
+les invincibles et éternelles attractions qui devaient un jour la jeter
+de nouveau dans les bras de la France.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La Lotharingie._
+
+La Lorraine est le nom modernisé de l'ancienne Lotharingie ou royaume de
+Lothaire. Cet immense royaume s'étendait entre le Rhin d'une part et
+l'Escaut et la Meuse d'autre part. Il enclavait la Hollande, la
+Belgique, les provinces cisrhénanes, la Lorraine actuelle, l'Alsace et
+même la Bourgogne, la Franche-Comté et la Suisse. Peu à peu, en perdant
+ses provinces périphériques, il s'est réduit à un noyau central qui est
+la Lorraine actuelle.
+
+Ces terres avaient, pendant des siècles, jusqu'en 843, fait partie du
+domaine celtique, gallo-romain et franc sous un autre nom, celui
+d'Austrasie. Et voilà, nous le répétons, un droit historique
+incontestable.
+
+La Lotharingie ne s'est détachée de la France qu'après une suite
+d'oscillations qui la portaient tantôt de notre côté, tantôt du côté de
+l'Allemagne: on la voit successivement neutre sous les deux Lothaire,
+franque sous Charles le Chauve, germanique sous Arnoulf, franque sous
+Charles le Simple et enfin germanique pour longtemps sous Henri
+l'Oiseleur en 923.
+
+En 954, Otton le Grand fait du royaume de Belgique un duché et le donne
+à son frère Brunon, archevêque de Cologne. Celui-ci divise le duché en
+deux en 959: la Basse-Lotharingie ou Lotharingie ripuaire ou Lothier,
+comprenant la Flandre, le Brabant, Liége, la Hollande, Cologne; et la
+Haute-Lotharingie ou Lotharingie mosellane.
+
+La Basse-Lotharingie s'est transformée en Belgique et son histoire ne
+nous regarde pas. La Haute-Lotharingie au contraire est devenue la
+Lorraine actuelle. Après diverses vicissitudes, elle est donnée en 1048
+par l'empereur à Gérard d'Alsace, souche de la famille ducale de
+Lorraine.
+
+Pendant des siècles elle relève de l'Empire, mais sa dépendance est plus
+nominale que réelle. Il est difficile de dire si elle est plus
+française qu'allemande. Française, elle l'est de coeur et de langue; mais
+elle est allemande par l'hommage féodal. Ses ducs sont pratiquement
+indépendants, si bien qu'ils s'allient avec qui ils veulent.
+
+De bonne heure les Trois-Évêchés lorrains de Metz, Toul et Verdun sont
+reconnus indépendants sous le gouvernement de leurs évêques; ils sont
+souvent en guerre, celui de Metz surtout, avec les ducs de Lorraine. Un
+de ceux-ci, Mathieu Ier, fait de Nancy sa capitale en 1150.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le duché de Bar._
+
+Le duché de Bar était aussi lorrain, mais fut longtemps indépendant du
+duché de Lorraine. À l'origine, lorsque Brunon, archevêque de Cologne,
+divisa la Lotharingie, il en céda la partie mosellane à son neveu
+Frédéric Ier, comte de Bar, qui devint ainsi le premier duc de
+Lorraine. Sous Philippe le Bel, Henri III, comte de Bar, ayant aidé son
+beau-père, Édouard Ier, roi d'Angleterre, fut vaincu, fait prisonnier
+et dut, pour sa rançon, faire hommage au roi de France de la partie du
+Barrois située sur la rive gauche de la Meuse, qui s'appela depuis lors
+Barrois royal ou mouvant et resta attaché à la couronne. Ce fut le
+premier pas fait par la France dans la voie de la reconquête.
+
+En 1354, le comté de Bar fut érigé en duché en faveur de Robert, comte
+de Bar. Les trois premiers fils de Robert étant morts sans postérité en
+1415, à la bataille d'Azincourt où ils combattaient pour la France, le
+quatrième, Louis, cardinal de Bar, céda ses droits à son neveu René
+d'Anjou qui épousa Isabelle, fille unique et héritière de Charles II de
+Lorraine.
+
+Le Barrois réuni ainsi à la Lorraine en fut bientôt séparé, mais pour
+peu de temps, car René II, comte de Vaudémont et duc de Bar, ayant
+épousé Yolande d'Anjou, fille de René Ier et héritière de Lorraine,
+le porta de nouveau et définitivement dans la maison ducale dont il a
+depuis suivi les destinées.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Politique des ducs de Lorraine._
+
+Les ducs de Lorraine prouvèrent souvent leur amour pour la France.
+Thibaut II aide Philippe le Bel à la bataille de Mons-en-Puelle en 1304.
+Ferri IV meurt en combattant pour nous à la bataille de Cassel en 1328
+et Raoul à celle de Crécy en 1346. Jean Ier nous défend en 1356 à la
+bataille de Poitiers, où il est fait prisonnier.
+
+Charles II, au contraire, se jette avec fougue dans le parti
+anglo-bourguignon et lutte avec acharnement contre la France. C'est avec
+lui que Jeanne d'Arc a une entrevue qui n'aboutit à rien. N'ayant pas de
+fils, il marie sa fille Isabelle à René d'Anjou: voici dans quelles
+circonstances.
+
+Le dernier duc de Bar venait de mourir avec ses deux frères en 1415 en
+combattant pour la France à la sanglante journée d'Azincourt. Le Barrois
+revint à son oncle, le cardinal Louis de Bar, évêque de Châlons. Mais
+celui-ci le céda à son petit-neveu René d'Anjou qui n'avait que dix ans.
+L'année suivante, il faisait épouser au jeune duc la fille et
+l'héritière de Charles II, réunissant ainsi sur la même tête les
+couronnes de Bar et de Lorraine. Lui-même il échangeait la même année
+l'évêché de Châlons pour celui de Verdun.
+
+Comme Charles II avait pris parti pour l'Angleterre, René d'Anjou, son
+gendre, fut, pendant quelques années, obligé de marcher avec lui contre
+la France. Mais en 1429, émerveillé des exploits de Jeanne d'Arc et
+d'ailleurs sollicité par ses sympathies de famille, car il était par sa
+soeur le beau-frère du roi de France Charles VII, il abandonna la cause
+anglo-bourguignonne et vint se ranger le 3 août auprès de la Pucelle.
+
+Ainsi donc si la Lorraine s'était tournée avec son vieux duc contre la
+France, elle nous revenait avec son jeune successeur René d'Anjou:
+c'était là une de ces vicissitudes qu'amenait fatalement le régime des
+mariages et des apanages féodaux. Ce fut le grand vice de la féodalité
+de briser au profit des grandes maisons l'unité nationale. Le XVe
+siècle en présente le plus lamentable exemple dans la défection de la
+Bourgogne qui eut pour répercussion pendant quelque temps celle de la
+Lorraine. Il n'en faut pas accuser le patriotisme des populations que
+l'on ne consultait pas, et qui étaient d'autant plus facilement
+entraînées dans les querelles de leurs princes qu'elles ne croyaient pas
+combattre contre la France, mais contre une dynastie. C'était bien ainsi
+que les ducs de Bourgogne et même, chose curieuse mais certaine, les
+rois anglais eux-mêmes présentaient leur cause; ils se prétendaient bons
+Français et, de fait, ils avaient tous du sang capétien dans les veines.
+La faute en est donc aux institutions, au régime des apanages en
+particulier. Et c'est le grand service que nos rois ont rendu à la
+nation d'avoir combattu et aboli ce régime. Ils n'y avaient aucun
+mérite, dira-t-on, car ils luttaient pour eux-mêmes, pour la grandeur de
+leur maison. Soit, si l'on veut, mais c'est justement en quoi éclate le
+bienfait de la royauté chrétienne. C'était bien la maison de France,
+puisque sa grandeur coïncidait adéquatement avec la grandeur de la
+France et dépendait par-dessus tout de l'unité nationale.
+
+Mais si la Lorraine nous a manqué dans la personne de Louis II, elle a
+bien compensé cette défaillance dans la personne de Jeanne d'Arc. Jeanne
+était-elle donc lorraine? N'était-elle pas française? Elle était l'un et
+l'autre.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Jeanne d'Arc lorraine et française._
+
+
+Mais, d'autre part, Jeanne était tout aussi incontestablement française,
+non seulement de coeur et d'esprit, non seulement par sa finesse, sa
+verve et sa vivacité gauloise, mais encore par son sang et sa
+nationalité. Le Barrois relevait par moitié de l'Empire et de la France;
+de l'Empire pour la rive droite de la Meuse, de la France pour la rive
+gauche; de l'Empire pour Commercy et Pont-à-Mousson, de la France pour
+Bar-le-Duc, Saint-Mihiel et surtout, nous verrons pourquoi, Vaucouleurs.
+Cette partie occidentale du duché s'appelait, depuis Philippe le Bel, le
+Barrois royal ou mouvant, parce qu'elle était dans la mouvance ou sous
+la suzeraineté de nos rois[1].
+
+Le Barrois mouvant était contigu à la Champagne et dans la mouvance
+immédiate des comtes de Champagne: c'est même par cette province qu'il
+ressortissait à la France. On trouve à la bibliothèque de Troyes une
+carte dressée en 1785 par l'ingénieur Courtalon et annexée à son
+_Histoire des Comtes de Champagne_, restée inédite. On y voit une
+division de la Champagne, appelée Champagne-Lorraine; c'est, d'après
+l'explication de l'auteur, la partie de la Lorraine dont les comtes de
+Champagne étaient les suzerains[2].
+
+J'ai dit que la région de Vaucouleurs appartenait à la France à un titre
+particulier. C'est qu'en effet elle avait été cédée en 1342 par le sire
+Ancel de Joinville à Philippe de Valois en échange de Méry-sur-Seine. On
+ne voit pas figurer Domremy et Greux parmi les dépendances de la
+châtellenie dans l'acte de cession, mais il y a des raisons de croire
+que ces villages en faisaient partie[3].
+
+Il est du moins certain qu'ils appartenaient en 1429 au roi de France,
+car celui-ci, à la demande de Jeanne, les exempta à jamais de tout
+impôt; or, il est clair qu'il n'aurait pu agir ainsi si ces lieux
+avaient été soumis au duc de Bar.
+
+Dans le procès de Rouen, le promoteur d'Estivet écrivit ces paroles qui
+furent soumises à la Pucelle et reconnues exactes par elle: «_Jeanne est
+née à Domremy-sur-Meuse, au diocèse de Toul, dans le bailliage de
+Chaumont, dans la prévôté de Monteclère et d'Andelot._» Or, Chaumont,
+Monteclère et Andelot faisaient partie du comté de Champagne et le
+gouvernement anglo-français y avait établi ses fonctionnaires après le
+traité de Troyes. Si Jeanne avait été sujette du duc de Bar, elle aurait
+relevé de la prévôté barroise de Gondrecourt.
+
+Aussi les contemporains attribuaient à la Libératrice la nationalité
+française. Le _Mystère du Siège d'Orléans_ lui met ces paroles sur les
+lèvres:
+
+
+ Quant est de l'ostel de mon père,
+ Il est en pays barrois,
+ Honneste et loyal françois[4].
+
+
+Jeanne est donc bien, à la suite de son père, barroise ou lorraine et
+champenoise ou française. Il faut bien comprendre que cette dualité de
+nationalité était non seulement possible mais fréquente à une époque où,
+par le jeu du droit féodal, les sujets appartenaient au lieu où ils
+étaient nés et au pays dont ce lieu était le fief.
+
+On pourrait se demander si, au cas où Jeanne fût née en plein duché de
+Lorraine, par exemple à Nancy, elle serait encore française. Il faut
+répondre affirmativement, nous semble-t-il. Elle aurait encore été
+française par la langue, par la race, par l'appel du sang, par les
+profondes empreintes d'une terre restée celtique et franque, après comme
+avant le traité de Verdun.
+
+Cependant elle l'aurait été moins qu'elle ne l'est par le fait de sa
+naissance sur la rive gauche de la Meuse. En fixant son berceau sur la
+limite des deux pays, dans le voisinage de Vaucouleurs, où, cinq fois
+depuis Robert le Pieux et saint Henri jusqu'à Philippe le Bel et Albert
+d'Autriche, les souverains de France et d'Allemagne se sont donné
+rendez-vous, Dieu a voulu, semble-t-il, faire d'elle le trait d'union de
+la France et de la Lorraine.
+
+Le comte de Pange, qui soutient énergiquement la nationalité lorraine de
+la Pucelle dans son ouvrage sur _le Pays de Jeanne d'Arc_, a écrit à M.
+Hanotaux: «_j affirme que la bonne lorraine est, par la volonté divine,
+le précurseur nécessaire de l'oeuvre de Richelieu. Elle est l'affirmation
+miraculeuse du droit divin de la couronne de France sur le peuple
+français de Lorraine._» Sur quoi M. Hanotaux ajoute judicieusement: «Sur
+ces bases l'accord est établi entre les deux systèmes[5].»
+
+
+[Note 1: AYROLES, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. II, p. 64.]
+
+[Note 2: AYROLES, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. II, p. 247.]
+
+[Note 3: «Domremy et Greux étaient du Barrois, sous la mouvance de
+France, frontière de Champagne et de Lorraine, assez près et au-dessus
+de Vaucouleurs, petite ville sur la même frontière qui est de domination
+française.» (LENGLET DU FRESNOY, _Histoire de Jeanne d'Arc_, t. II, p.
+2.)]
+
+[Note 4: _Jeanne d'Arc_, par G. HANOTAUX, p. 4. Hachette, Paris.--M.
+Hanotaux affirme, comme le P. Ayroles, la nationalité française de la
+Pucelle, mais il reconnaît, avec Langlet du Fresnoy, que Domremy était
+du Barrois, et, avec le _Mystère du Siège d'Orléans_, que Jeanne «venue
+est de terre lointaine,--de Barrois, pays de Lorraine». Seulement le
+fait d'être du Barrois n'excluait pas la nationalité française (p.4 et
+79).]
+
+[Note 5: _Jeanne d'Arc_, par G. HANOTAUX, p. 80.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La France reprend les Trois-Évêchés._
+
+René II, duc de Lorraine (1473-1508), accentua encore la politique
+française de René Ier. Il combattit avec Louis XI contre Charles le
+Téméraire, et c'est sous les murs de sa capitale, Nancy, que mourut le
+grand-duc d'Occident en 1477.
+
+Antoine le Bon (1508-1543), son fils, accompagna Louis XII et François
+Ier dans leurs expéditions d'Italie, se distingua à Agnadel et à
+Marignan, et tailla en pièces à Saverne (1525) une armée d'anabaptistes
+allemands qui menaçait ses États.
+
+Charles III (1543-1608) se montra, lui aussi, bon français. Il fut élevé
+à la cour de France. Il s'y trouvait en 1552 et n'avait que neuf ans
+lorsque Henri II fit la conquête de Metz, Toul et Verdun, non pas au
+détriment du jeune duc, son pupille et son futur gendre, car, depuis
+longtemps, les Trois-Évêchés étaient séparés du duché, mais au détriment
+de l'Empire allemand auquel ils devaient allégeance.
+
+Les trois villes avaient jadis été gauloises, mais étaient tombées au
+Xe siècle, sous Henri l'Oiseleur, au pouvoir de l'Allemagne. Elles
+avaient profité des troubles du moyen âge pour se rendre à peu près
+indépendantes sous le gouvernement de leurs évêques et de leur noblesse:
+elles ne devaient que l'hommage à l'Empire.
+
+D'autre part, elles avaient souvent montré des sympathies à la France.
+Un évêque de Toul, Thomas de Bourlémont, qui mourut en 1353, était si
+dévoué à notre pays qu'il avait voulu faire passer sa principauté sous
+la suzeraineté du roi. C'était prématuré.
+
+Mais, deux siècles plus tard, Henri II, comme nous l'avons vu, s'empara
+des Trois-Évêchés. Charles-Quint fut très affecté de cette perte,
+surtout de celle de Metz, plus proche du Rhin et qui devait être plus
+inféodée à l'Allemagne. Aussi vint-il avec une armée de 60.000 hommes et
+son meilleur général, le duc d'Albe, mettre le siège devant la ville le
+8 septembre 1552.
+
+Mais François de Guise, le plus grand homme de guerre de son temps, s'y
+était enfermé avec l'élite de la noblesse française. Il s'immortalisa
+par une savante résistance, si bien que Charles-Quint, dont l'armée
+était décimée par la maladie et le froid, et dont tous les stratagèmes
+avaient été déjoués par son adversaire, dut se résigner à la retraite le
+1er janvier 1553.
+
+À partir de ce jour, les trois villes ne cessèrent d'être françaises
+jusqu'en 1871 où l'une d'elles retomba sous le joug allemand. Metz, qui
+avait jusque-là résisté à tous les assauts et qu'on avait surnommée
+_Metz la Pucelle_, fut violée par les Prussiens en 1871.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La France recouvre le duché._
+
+Le duc Charles III épousa Claude de France, fille de Henri II et de
+Catherine de Médicis. Beau-frère des trois derniers Valois et cousin du
+duc Henri de Guise, lequel était un cadet de la maison de Lorraine, il
+entra dans la Ligue après l'assassinat de son parent. Il en fut un des
+chefs et ne se réconcilia qu'en 1593 avec Henri IV.
+
+Charles IV (1624-1675) se prononça au contraire contre la France pendant
+la guerre de Trente Ans; il en fut puni par l'occupation de ses États,
+où il ne rentra qu'après s'être réconcilié avec Louis XIV en 1649. Mais,
+en 1662, il vendit ses droits au roi moyennant une rente de 200.000
+écus.
+
+Charles V, son neveu (1675-1690), prit bien le titre de duc de Lorraine,
+mais il ne fut qu'un duc _in partibus_, car Louis XIV dont il était
+l'ennemi acharné ne lui permit pas de rentrer dans ses États.
+
+Léopold (1690-1729) rentra en possession du duché à la paix de Ryswick
+en 1697.
+
+François III (1729-1737), qui avait épousé Marie-Thérèse en 1736,
+renonça en 1737 à ses États pour devenir grand-duc de Toscane, et, un
+peu plus tard, empereur d'Autriche sous le nom de François Ier. Il
+fut père de Marie-Antoinette, reine de France.
+
+La maison de Lorraine renonçait pour toujours à son duché et fondait par
+ce mariage la maison de Habsbourg-Lorraine qui règne aujourd'hui sur
+l'Autriche, dans la personne du triste François-Joseph.
+
+Le duché fut donné à Stanislas Leczinski, ex-roi de Pologne, avec clause
+de réversibilité sur la France à la mort de ce prince qui régna de 1737
+à 1766.
+
+En 1766, le duché revint donc sans coup férir à la France. Uni au
+Barrois qu'il avait englobé depuis longtemps, aux Trois-Évêchés conquis
+en 1522, au Luxembourg français cédé par l'Espagne au traité des
+Pyrénées en 1651, au pays de la Sarre cédé par l'Empire au traité
+d'Utrecht en 1713, au duché de Bouillon enlevé par Louis XIV à l'évêque
+de Liége, il forma un grand gouvernement.
+
+Après des siècles de politique patiente et habile, l'irrédentisme
+français triomphait: l'usurpation signalée par Richelieu était réparée;
+la Lorraine était de nouveau française; elle devait le rester, ainsi que
+l'Alsace, jusqu'en 1871.
+
+
+
+
+#VIII#
+
+#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
+DE LA FRANCE RHÉNANE#
+
+
+_La monarchie et les provinces cisrhénanes._
+
+Tout en recouvrant l'Alsace et la Lorraine, la monarchie ne perdait pas
+de vue les droits de la France sur les terres cisrhénanes situées au
+nord de la Lauter. Ces terres avaient jadis fait partie de notre
+patrimoine, mais, séparées de nous par la Belgique, elles nous étaient
+devenues plus étrangères que l'Alsace et la Lorraine dont nous n'avons
+jamais perdu le contact. Néanmoins notre droit persistait et jamais les
+rois de France n'en avaient admis la prescription. Dans l'expédition où
+il reprit les villes lorraines de Metz, Toul et Verdun et poussa une
+pointe en Alsace, Henri II songeait au cours inférieur du Rhin et l'on
+disait autour de lui qu'il allait relever _le royaume d'Austrasie_.
+
+Louis XIV avait les mêmes vues. En 1685, à la mort de Charles, dernier
+Électeur palatin de la branche de Simmern, il réclama au nom de sa
+belle-soeur Élisabeth-Charlotte d'Orléans, soeur unique du défunt, la
+partie du Palatinat située au nord de l'Alsace: il envoya même une armée
+qui l'occupa quelque temps. Mais la Ligue d'Augsbourg amena une
+diversion en élargissant le théâtre de la guerre. La paix de Ryswick
+lui laissa l'Alsace, mais sans lui donner le Palatinat.
+
+De leur côté, les habitants de ces provinces n'oubliaient pas leurs
+origines gauloises. On les appelait et ils s'appelaient eux-mêmes «_les
+Allemands de France_». Allemands, ils l'étaient par la langue et par le
+droit de suzeraineté que l'Empire s'était arrogé sur eux depuis Otton
+Ier. Ce droit constituait d'ailleurs un lien assez lâche, si bien que
+ce pays pouvait être considéré comme une agglomération de petites
+républiques presque indépendantes. Mais s'ils étaient nominalement
+d'Empire, ils étaient encore plus de France par le sang, par le
+souvenir, par le coeur. C'étaient eux qui fournissaient presque
+entièrement les effectifs des «_régiments allemands_» au service de la
+France.
+
+Des relations cordiales s'étaient nouées depuis longtemps entre le
+cabinet de Versailles et les villes d'Aix-la-Chapelle, de Cologne, de
+Mayence et de Trèves. Les Électeurs ecclésiastiques de ces trois
+dernières villes recevaient de nous des subsides et s'appuyaient sur
+nous pour sauvegarder leur indépendance vis-à-vis de l'Empire: en
+retour, ils nous rendaient d'appréciables services. En temps de guerre,
+ils nous avaient souvent autorisés à occuper presque tout leur
+territoire, à y créer des magasins, à y recruter de nombreux soldats, à
+garnir de nos troupes leurs villes et leurs forteresses. C'était une
+sorte de protectorat discret, et nous avions là une clientèle politique
+qui nous mettait à l'abri des agressions subites d'outre-Rhin. Un
+électeur de Trèves avait donné sa voix à François Ier, quand celui-ci
+disputait l'Empire à Charles-Quint.
+
+Ces liens se resserrèrent de plus en plus au XVIIIe siècle. En 1787,
+Gérard de Rayneval écrivait dans un rapport au Ministre des Affaires
+Étrangères: «_L'Électeur de Mayence se conduit très bien à l'égard de la
+France. L'électeur de Trèves voudrait être Français... L'électeur de
+Deux-Ponts est attaché à la France par sentiment, par intérêt et par
+reconnaissance... Le prince-évêque de Liége est attaché à la France._»
+
+Telle était la situation de la rive gauche du Rhin par rapport à la
+France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. L'Europe qui la
+connaissait ne niait pas nos droits; Frédéric II, roi de Prusse, les
+reconnaissait formellement: «_Il serait à désirer_, disait-il, _que le
+Rhin pût continuer à faire la lisière de la monarchie française._»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La politique de la Convention._
+
+La Révolution continua sur ce point l'oeuvre de la monarchie. Elle fut
+irrédentiste. Elle estima qu'elle devait, non pas précisément conquérir,
+mais racheter ou délivrer du joug allemand les populations rhénanes.
+
+Les socialistes qui se réclament des principes de la Révolution sont
+donc en opposition avec les grands ancêtres quand ils s'écrient: «_Pas
+d'annexion!_» Danton, lui, voulait l'annexion et le criait du haut de
+la tribune. Lazare Carnot, Sieyès, Cambacérès, Dubois-Crancé voulaient
+l'annexion. Merlin de Douai fit un éloquent discours pour la demander.
+Toute la Convention la vota. Elle aurait certainement condamné comme
+traîtres à la patrie ceux qui auraient tenu les propos des
+internationalistes de nos jours.
+
+La monarchie avait bien préparé les voies par sa politique habile et
+bienveillante à l'égard des électorats. La France était déjà aimée
+depuis longtemps des populations cisrhénanes. Elle leur apparut à
+l'aurore de la Révolution avec une nouvelle auréole, comme le champion
+des idées de liberté et de fraternité qui grisaient alors toutes les
+têtes. L'heure était venue de répondre aux aspirations de tout un
+peuple.
+
+Les circonstances étaient favorables à la fin de 1792. Nous étions en
+guerre avec la Prusse et l'Autriche. Kellermann et Dumouriez venaient de
+battre les Prussiens de Brunswick à Valmy (20 septembre). Dumouriez
+avait gagné (15 novembre) sur les Autrichiens la victoire de Jemmapes
+qui lui avait livré la Belgique.
+
+La Belgique jusqu'alors sous le joug de l'Autriche n'aimait pas cette
+puissance. Elle s'était vue dépouillée de ses franchises et de ses
+privilèges par le maniaque Joseph II. À la fin de 1789, elle se révolta;
+elle se proclamait libre en janvier 1790 et se constituait en république
+des _États Belgiques Unis_. Mais bientôt elle retombait sous le pouvoir
+de ses anciens maîtres.
+
+La République française aurait pu, en 1792, profiter des sentiments de
+ce pays pour le délivrer du joug autrichien. Les grandes villes,
+Bruxelles, Gand, Anvers, faisaient des voeux pour nous. Elles nous
+appelaient, non comme des maîtres, mais comme des libérateurs. Elles
+nous demandaient la délivrance, suivie d'une étroite alliance. Étant
+donné le tempérament politique de la Belgique, son amour de la liberté,
+sa juste fierté, il y avait tout avantage à l'aider, mais il était
+dangereux de la vouloir soumettre.
+
+La Convention crut pouvoir aller jusque-là, jusqu'à l'annexion: ce fut
+une violence, que les Belges ne lui ont pas encore pardonnée, comme on
+le voit dans leurs Histoires. Elle aggrava encore sa faute en inaugurant
+dans ces religieuses provinces le régime de pillages et d'exécutions
+sanglantes de la Terreur.
+
+D'ailleurs la conquête de la Belgique n'alla pas sans difficultés.
+Dumouriez avait d'abord occupé le pays en un mois, à la grande joie des
+habitants, après la bataille de Jemmapes. Mais il fut vaincu à Neerwinde
+en 1793 par les Autrichiens du prince de Cobourg et dut se retirer. Le
+26 juin 1794, Cobourg était battu à Fleurus par Jourdan; la France
+s'empara de nouveau de la Belgique et l'annexa par la loi du 1er
+octobre 1795.
+
+Au commencement de 1794, Pichegru avait conquis la Hollande. En 1795, le
+Luxembourg succomba à son tour. Ces trois pays, Belgique, Hollande,
+Luxembourg, furent divisés en dix-sept départements et firent partie
+intégrante de la République française et de l'Empire jusqu'aux traités
+de 1815.
+
+La Convention, mise en goût par ses premiers succès, se jetait ainsi
+dans la voie des agrandissements. Dès le 27 novembre 1792, Grégoire
+avait déclaré dans un rapport que, si la République s'abstenait de
+conquêtes proprement dites, elle n'entendait pas s'interdire les
+annexions qui lui seraient librement demandées, chaque peuple étant
+souverain et maître de faire de sa souveraineté l'usage que bon lui
+semblait.
+
+Cette théorie est juste à la condition d'être appliquée loyalement, mais
+elle est dangereuse, car un gouvernement ambitieux peut toujours
+prétendre qu'en annexant un pays où il entretient des intelligences il
+est appelé par le voeu des habitants, et c'est, semble-t-il, ce qui
+arriva dans la conquête par la France de la Belgique et de la Hollande.
+Quoi qu'il en soit de ces pays à qui des siècles d'existence nationale
+avaient créé un droit à l'indépendance, la prétention de la France sur
+les provinces rhénanes était légitime, et la Convention ne fit que
+poursuivre à l'égard de ce pays la politique de la Royauté.
+
+À la séance du 31 janvier 1793, Danton s'écriait: «_Les limites de la
+France sont marquées par la nature_. Nous les atteindrons à leurs quatre
+points, à l'Océan, aux bords du Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées.»
+
+On lit dans les instructions envoyées par le Comité de Salut public à
+son agent Grouvelle, en date du 15 janvier 1795: «_Les frontières de la
+République doivent être portées au Rhin. Ce fleuve, l'ancienne limite
+des Gaules, peut seul garantir la paix entre la France et l'Allemagne.»
+
+C'était aussi l'opinion de Lazare Carnot: «_Les limites anciennes et
+naturelles de la France_ sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées.»
+
+Cambacérès disait lui aussi en parlant des mêmes frontières: «Nous
+tracerons d'une main sûre _les limites naturelles de la République_.»
+
+Il faut remarquer ce mot de «_limites naturelles_» qui revient
+constamment sur les lèvres de tous nos hommes d'État, particulièrement à
+cette époque. C'était le mot d'ordre de la Convention.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'annexion de la rive gauche_.
+
+Les armées françaises entrèrent en campagne à la fin de septembre 1792.
+La ville de Trèves fut brillamment enlevée. Custine envahissant le
+Palatinat battit les Autrichiens à Spire et s'empara de la ville. Le
+1er octobre, il prenait Worms. Le 2 octobre, il entrait à Mayence qui
+acclamait nos soldats et il y plantait l'arbre de la liberté. Le 13
+novembre 1792, un Mayençais, Georges Forster, disait au club de cette
+ville: «Le Rhin, un grand fleuve navigable, est _la frontière
+naturelle_ d'une grande République qui ne désire pas faire de conquêtes,
+qui n'accepte que les pays qui s'unissent librement à elle, et qui a le
+droit de demander, pour la guerre que lui ont insolemment déclarée ses
+ennemis, une juste indemnité! Le Rhin, si l'on s'en remet à l'équité,
+doit rester la frontière de la France.»
+
+Le 22, un détachement de l'armée de Custine passait le Rhin et entrait à
+Francfort. Cette nouvelle jeta l'épouvante dans tous les cercles
+d'Allemagne.
+
+Néanmoins l'ennemi se ressaisit. Une armée de Prussiens, de Hessois et
+d'Autrichiens investit Mayence en avril 1793. Bientôt le roi de Prusse,
+Frédéric-Guillaume, vint presser les travaux du siège. La ville fut
+héroïquement défendue, mais, faute de vivres, dut capituler à la fin de
+juillet. Vainement Kléber en 1795 et Jourdan en 1796 tentèrent-ils de
+reprendre Mayence. Jourdan, trahi par Pichegru, dur se retirer avec
+pertes devant les Autrichiens. Ce ne fut qu'après le traité de
+Campo-Formio que les Français rentrèrent à Mayence le 30 décembre 1797:
+ils devaient l'occuper jusqu'en 1814.
+
+Cologne accueillit nos troupes avec enthousiasme le 6 octobre 1794, et
+planta sur la place du Marché un arbre de la liberté.
+
+Mais déjà une loi du 30 mars 1793 avait organisé les provinces rhénanes
+en les divisant en quatre départements.
+
+La Sarre, comprenant le bassin de cette rivière et une grande partie de
+l'Électorat de Trèves, avait Trèves pour chef-lieu, et Birkenfeld, Prum
+et Sarrebruck pour villes principales: 173.000 habitants.
+
+Le Mont-Tonnerre comprenait l'électorat de Mayence, le Palatinat, les
+évêchés de Worms et de Spire, le duché des Deux-Ponts. Chef-lieu:
+Mayence; villes principales: Deux-Ponts, Bingen, Kaiserslautern,
+Germersheim, Spire et Worms: 342.000 habitants.
+
+Le Rhin-et-Moselle comprenait une partie du Palatinat et des Électorats
+de Trèves et de Cologne. Chef-lieu: Coblentz; villes principales: Bonn,
+Simmern, Kreuznach, Saint-Goar: 255.000 habitants.
+
+La Roer comprenait les provinces de Clèves, Gueldre, Juliers,
+Aix-la-Chapelle et Cologne. Chef-lieu: Aix-la-Chapelle; villes
+principales: Clèves, Gueldre, Montjoie, Cologne, Juliers, Créfeld:
+617.000 habitants.
+
+À la tête de chaque département était un préfet, placé lui-même sous
+l'autorité d'un «commissaire du gouvernement dans les pays entre Meuse
+et Rhin et Rhin et Moselle».
+
+Néanmoins l'instabilité de la conquète que l'ennemi disputa âprement en
+1794 et 1795 ne permettait pas d'accorder aux habitants le même statut
+politique qu'aux autres Français. On attendait que l'autorité de nos
+armes fût suffisamment établie pour que l'on n'eût plus à craindre un
+retour offensif de l'Autriche.
+
+C'est ce qui arriva au traité de Bâle (4 avril 1795), conclu entre la
+Prusse et la France. Barthélemy, l'agent de la République, avait pour
+mandat de maintenir nos droits aux «_limites naturelles_». Notons
+toujours ce mot qui exprime bien la perpétuelle et inlassable tendance
+de la France. Mais la situation européenne n'étant pas encore
+équilibrée, il fut stipulé que la République retirerait ses troupes de
+la rive droite du Rhin, ce qui était la sagesse même, et qu'elle
+continuerait à occuper la rive gauche jusqu'à la paix générale avec
+l'Empire Germanique, où le sort des provinces rhénanes serait
+définitivement réglé.
+
+Le droit de la France était ainsi réservé. La Convention ne le perdit
+pas de vue. Le 24 septembre suivant, Merlin de Douai l'affirmait une
+fois de plus en demandant à l'Assemblée de préparer diplomatiquement
+l'annexion. Voici ses paroles patriotiques:
+
+«_Il n'est personne parmi nous qui ne tienne invariablement à cette
+grande vérité, souvent proclamée à cette tribune et toujours couverte de
+l'approbation la plus générale, que l'affermissement de la République et
+le repos de l'Europe sont essentiellement attachés au reculement de
+notre territoire jusqu'au Rhin; et certes, ce n'est pas pour rentrer
+honteusement dans nos anciennes limites que les armées républicaines
+vont aujourd'hui, avec tant d'audace et de bravoure, chercher et
+anéantir au delà de ce fleuve redoutable les derniers ennemis de notre
+liberté._
+
+«Mais nous respectons les traités et, puisque, par ceux que nous avons
+conclus avec la Prusse et la Hesse, le règlement définitif du sort des
+pays qui longent la rive gauche du Rhin est renvoyé à l'époque de la
+pacification générale, ce n'est point par des actes de législation,
+c'est uniquement par des actes de diplomatie, amenés par nos victoires
+et nécessités par l'épuisement de nos ennemis, que _nous devons nous
+assurer la conservation de cette barrière formidable._»
+
+Après les succès de Bonaparte en Italie, le traité de Campo-Formio,
+signé le 17 octobre 1797, confirma en les amplifiant les cessions faites
+à la République par le traité de Bâle. Il donnait enfin à la France les
+fameuses «limites naturelles» qu'elle réclamait depuis tant de siècles
+et pour lesquelles elle venait de combattre héroïquement depuis cinq
+ans.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Les pétitions de 1797._
+
+C'est alors que les populations ripuaires songèrent à demander à la
+République tous les droits dont jouissaient les autres départements.
+Elles réclamaient leur complète incorporation à la France. Un vaste
+pétitionnement s'organisa, sous la direction du commissaire du
+gouvernement Rudler, à la fin de l'année 1797[1].
+
+Les chefs de famille furent invités à se prononcer sur la nationalité de
+leur choix. Aucune pression ne fut exercée sur eux. Aucun de ceux qui
+refusèrent de signer ne fut inquiété. Il y en eut des milliers.
+Cependant l'immense majorité opta pour la France.
+
+La pétition de Mayence porte 4.000 signatures dont chacune répond à _un
+feu_. Étant donné que la ville n'avait guère que 25.000 habitants, et en
+supposant, ce qui n'est pas exagéré, que le feu comptait en moyenne
+quatre ou cinq personnes, le père, la mère et deux ou trois enfants, il
+apparaît que le nombre des abstentions dut être bien faible, ou même à
+peu près nul.
+
+Le canton de Worstadt donne 1.886 signatures et 354 abstentions. Celui
+de Niderolm, 2.157 signatures et 193 abstentions. Celui d'Amweiler,
+2.171 signatures et 138 abstentions. La ville de Spire, 426 signatures
+et 313 abstentions, mais toutes les communes de ce canton se prononcent
+à l'unanimité pour la France.
+
+Les sentiments exprimés dans ces requêtes sont ardemment patriotiques.
+Les signataires font valoir les droits historiques qui les rattachent à
+la France.
+
+Ceux du canton des Deux-Ponts s'expriment ainsi:
+
+«_Issus des mêmes ancêtres_, imbus des mêmes principes, parce que ce
+sont les principes de la raison et de la justice, nous sommes dignes
+d'être rangés sous les mêmes lois que les Français.»
+
+Les habitants du canton de Bingen font allusion à la différence de
+caractère qui existe entre la race gauloise de la rive gauche et la race
+germanique de la rive droite, et cela est très important:
+
+«Vos guerriers qui ont tant de fois combattu sur nos champs et qui,
+revenant de leurs champs de bataille, se sont alternativement reposés
+chez nous, vous diront combien ils ont appris à distinguer les habitants
+de la rive gauche de ceux des autres pays conquis, qu'étant à l'abri de
+toutes trahisons et hostilités, comme au sein de leurs propres familles,
+ils pouvaient se livrer au sommeil avec sécurité; que le plus pauvre
+d'entre nous partageait d'un grand coeur le dernier morceau de pain avec
+eux...»
+
+Les gens du canton de Bechtheim écrivent:
+
+«Déjà nous apercevons que la Mère-Patrie, loin de nous traiter en
+ennemis vaincus et de nous tenir plus longtemps sous le joug de la
+conquête, s'empresse de nous faire approcher au bonheur de ses enfants
+et de bannir pour jamais de notre souvenir les horreurs des pillages,
+des évacuations et autres suites de la guerre...»
+
+[Note 1: Ces pétitions sont conservées aux Archives nationales où
+elles constituent des dossiers spéciaux de la série F. Le commandant
+Espérandieu en a donné de larges extraits dans son intéressante
+brochure: _Le Rhin français_ (Paris, Attinger, 2, rue Antoine-Dubois:
+fr. 60). Nous lui empruntons les détails qui suivent.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La France rhénane de 1795 à 1815._
+
+Comme le disaient les habitants de Bechtheim, la mère-patrie se montrait
+généreuse et libérale envers ses nouveaux enfants. Elle les délivrait
+des dîmes, des corvées et des autres charges féodales. Elle leur
+permettait, comme la monarchie l'avait fait pour l'Alsace, l'usage de
+leur dialecte. Elle les attirait à elle par sa bonté, par le charme
+irrésistible de sa brillante civilisation.
+
+Napoléon observa la même ligne de conduite. Il trouva dans la population
+des bords du Rhin d'excellents soldats qui combattirent vaillamment pour
+la France et que sa gloire enthousiasmait. Le souvenir du grand homme
+entretint au foyer rhénan la flamme du patriotisme français longtemps
+après que le pays fut redevenu allemand, et, jusqu'à la fin du XIXe
+siècle, nombreux furent ceux que leur aïeul avait bercés au récit des
+guerres de l'Empire. Napoléon aimait ces provinces; comme un jour on lui
+parlait d'y interdire l'usage de l'allemand, il s'y opposa en disant:
+«_Laissez ces braves gens parler leur langue; ils sabrent en français_.»
+
+Napoléon continua la politique de la Monarchie et de la Révolution sur
+la rive gauche du Rhin. Nous avons cité plus haut les paroles mémorables
+qu'il a dites sur la nécessité et sur le décret divin de cette frontière
+naturelle. Mais son ambition l'emporta trop loin. Il franchit le fleuve
+et voulut accaparer la rive droite: il poussa même beaucoup plus avant
+et alla se perdre en Russie.
+
+S'il se fût tenu à «notre limite naturelle», l'Europe ne l'eût pas
+inquiété. Elle trouvait en effet fort légitime notre occupation du pays
+cisrhénan.
+
+Longtemps avant ces événements, Frédéric II, roi de Prusse, avait
+reconnu notre droit en disant: «_Il serait à désirer que le Rhin pût
+continuer à faire la lisière de la monarchie française_.»
+
+En 1806, à la veille d'Iéna, Frédéric-Guillaume III ne demandait qu'une
+chose à Napoléon; c'était de repasser le Rhin dont il ne lui contestait
+nullement la rive occidentale.
+
+De même en avril 1812, avant la campagne de Russie, le czar réclamait
+encore que «les armées françaises évacuassent la Prusse et se
+retirassent derrière le Rhin.»
+
+À la conférence de Francfort, avant la campagne de France, Metternich,
+au nom des alliés, offre toujours à la France ses limites naturelles et
+il les définit ainsi: «_La France sera renfermée entre le Rhin, les
+Alpes et les Pyrénées_.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La France rhénane redevient allemande._
+
+Autant la France a raison d'exiger la rive gauche du Rhin, autant elle
+aurait tort de prétendre à la possession de la rive droite: cette
+possession n'aurait d'autre effet que d'attirer la colère de
+l'Allemagne, qui la lui enlèverait bientôt et prétendrait à son tour
+franchir le fleuve en sens inverse. Cette ambition fut une des erreurs
+de Napoléon. L'Europe la lui fit payer chèrement.
+
+Par les Traités de Vienne et de Paris en 1815 elle enlevait à la France
+les provinces cisrhénanes qu'elle partageait entre la Hesse, la Bavière
+et la Prusse. On comprend l'avantage fait à la Hesse qui est riveraine
+de droite du fleuve, comme aussi la part attribuée à la Bavière qui
+avait déjà occupé le Palatinat, mais l'installation de la Prusse
+au-dessus de la Moselle était une chose toute nouvelle, un défi
+audacieux à la France, et ne reposait que sur le droit du plus fort. La
+Prusse n'avait aucune racine dans le pays; elle ne s'y imposa que par la
+violence.
+
+Ici encore on voit la différence entre la manière française et la
+manière allemande. En 1797 les populations rhénanes s'étaient données
+librement à la France. En 1815 elles ne furent pas consultées. Elles
+furent arrachées à la patrie qu'elles aimaient et soumises de force au
+caporalisme prussien.
+
+
+
+
+#IX#
+
+#L'ALSACE-LORRAINE DE 1870 À 1914#
+
+
+_Le rapt odieux._
+
+Le traité de Francfort, signé le 20 mai 1871, enlevait à la France
+l'Alsace et une partie de la Lorraine. C'était un rapt plus odieux que
+celui du Xe siècle que Richelieu avait qualifié d'usurpation, plus
+odieux même que celui de 1815 qui nous avait dépouillés de la plaine
+rhénane inférieure, parce que les liens qui nous unissaient aux deux
+chères provinces étaient devenus avec le temps plus étroits et plus
+sacrés.
+
+Cet acte était d'autant plus inexcusable que l'Allemagne allait contre
+le principe dont elle s'était souvent réclamée, le principe des
+nationalités qui implique celui de la liberté des peuples et le droit
+pour ceux-ci de se rattacher à la patrie de leur sang et de leur coeur.
+
+Dans un discours prononcé le 28 mars 1915 à la Ligue de l'Enseignement,
+M. Paul Deschanel mettait très bien en lumière la différence qui existe
+entre le recouvrement de l'Alsace et de la Lorraine par la France aux
+XVIIe et XVIIIe siècles et leur annexion par l'Allemagne en 1871.
+
+«Depuis quarante-quatre ans, la paix entre la France et l'Allemagne
+était nécessairement précaire. La faiblesse du traité de Francfort,
+c'était la contradiction entre le principe des nationalités invoqué par
+le vainqueur jusqu'à sa victoire et les brutalités de la conquête:
+c'était l'antagonisme entre un principe sacré, le droit pour les peuples
+de disposer d'eux-mêmes, et la monstrueuse prétention de les asservir
+par la force. La protestation des Alsaciens-Lorrains, obligés de quitter
+l'Assemblée nationale, le 1er mars 1871, et, trois ans après, de
+quitter le Reichstag, qui ne leur permettait pas de voter sur leur
+incorporation à l'empire (20 février 1874), fit éclater cette
+contradiction au grand jour.
+
+Lorsque l'Alsace avait été conquise par la France, au XVIIe siècle,
+l'empire germanique n'était pas un corps de nation; lorsque l'Alsace
+nous fut ravie par la Prusse, au XIXe siècle, elle était partie
+intégrante de la conscience française.
+
+«Quand même un jour la France eût abandonné ceux qui avaient été la
+rançon de ses fautes, il n'eût pas dépendu d'elle d'effacer un problème
+éternel comme la morale et la justice.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Protestation de Mgr Freppel._
+
+Immense fut la consternation de l'Alsace et de la Lorraine lorsqu'elles
+furent arrachées à la mère-patrie par le traité de Francfort.
+
+Ayant appris que l'Allemagne exigeait la cession des deux provinces, un
+Alsacien de vieille souche, né à Obernai, Mgr Freppel, évêque d'Angers,
+exhalait l'angoisse de la terre natale et cherchait à écarter d'elle le
+coup fatal, dans une lettre magnifique et poignante adressée le 12
+février au vieux Guillaume. Nul n'a mieux exprimé le patriotisme
+français de l'Alsace et prédit avec plus de clairvoyance les suites
+violentes qu'aurait tôt ou tard la brutalité du ravisseur. C'est un
+monument historique qu'on nous permettra de rappeler, malgré sa
+longueur.
+
+«SIRE,
+
+«... La guerre a été favorable à vos armes; vous avez eu la plus haute
+fortune militaire qui puisse échoir à un souverain, celle de vaincre les
+armées de la France. Ne soyez pas surpris d'entendre dire à un ministre
+de l'Évangile qu'il vous reste à vous vaincre vous-même. Autant le
+succès peut flatter une âme guerrière, autant la modération après la
+victoire a de quoi séduire un coeur généreux. L'Écriture Sainte l'a dit:
+«Celui qui sait se dominer est supérieur à celui qui prend des villes.»
+Dans la vie des peuples, d'ailleurs, la guerre ne saurait être un
+accident; c'est à leur procurer une paix durable que doivent tendre les
+efforts de ceux qui les gouvernent.
+
+«Il semble résulter de divers documents que la cession de l'Alsace
+serait l'une des conditions proposées pour la paix future. Si telle
+était votre pensée, Sire, je supplierais Votre Majesté de renoncer à un
+projet non moins funeste à l'Allemagne qu'à la France. _Croyez-en un
+évêque qui vous le dit devant Dieu et la main sur sa conscience:
+l'Alsace ne vous appartiendra jamais. Vous pourrez chercher à la réduire
+sous le joug; vous ne la dompterez pas_.
+
+«Ne vous laissez pas induire en erreur par ceux qui voudraient faire
+naître dans votre esprit une pareille illusion: j'ai passé en Alsace
+vingt-cinq années de ma vie; je suis resté depuis lors en communauté
+d'idées et de sentiments avec tous ses enfants; je n'en connais pas un
+qui consente à cesser d'être Français. Catholiques ou protestants tous
+ont sucé avec le lait de leurs mères l'amour de la France, et cet amour
+a été, comme il demeurera, l'une des passions de leur vie.
+
+«Pasteur d'un diocèse où, certes, le patriotisme est ardent, je n'y ai
+pas trouvé, je puis le dire à Votre Majesté, un attachement à la
+nationalité française plus vif ni plus profond que dans ma province
+natale. Le même esprit vivra, soyez-en sûr, dans la génération qui
+s'élève comme dans celles qui suivront: rien ne pourra y faire, les
+séductions pas plus que les menaces. Car, pour s'en dépouiller, il leur
+faudrait oublier, avec leurs devoirs et leurs intérêts, la mémoire et
+jusqu'au nom de leurs pères, qui, pendant deux cents ans, ont vécu,
+combattu, triomphé et souffert à côté des fils de la France; et ces
+choses-là ne s'oublient point; elles sont sacrées comme la pierre du
+temple et la tombe de l'ancêtre. Les épreuves de l'heure ne feront que
+resserrer les liens scellés une fois de plus par des sacrifices
+réciproques.
+
+«_L'union de l'Alsace avec la France n'est pas, en effet, une de ces
+alliances factices ou purement conventionnelles qui peuvent se rompre
+avec le temps et par le hasard des événements: il y a entre l'une et
+l'autre identité complète de tendances, d'aspirations nationales,
+d'esprit civil et politique. Que la langue allemande se soit conservée
+dans une partie du peuple, peu importe, si, depuis deux siècles, cette
+langue ne sait plus exprimer que des sentiments français_.
+
+«Mais qu'importent, encore une fois, des questions qui appartiennent
+désormais au domaine de la linguistique et de l'archéologie? Les
+Alsaciens, et c'est là le point capital, sont Français de coeur et d'âme;
+et, quoi que l'on puisse faire dans l'avenir, les petits-fils des
+Kléber, des Kellermann et des Lefebvre n'oublieront jamais le sang qui
+coule dans leurs veines. Et dès lors, Sire, j'ose demander à Votre
+Majesté de quel profit pourrait être pour l'Allemagne la possession
+d'une province sans cesse attirée vers la mère-patrie par ses souvenirs,
+par ses affections, par ses espérances et ses voeux?
+
+«Ne serait-ce pas là une cause d'affaiblissement plutôt qu'un élément de
+force? Un sujet permanent de troubles et d'inquiétudes au lieu d'une
+garantie de paix et de tranquillité? Et la France, Sire, la France qui
+peut être vaincue mais non anéantie, acceptera-t-elle dans l'avenir une
+situation qu'on la forcerait de subir aujourd'hui? Pour elle, céder
+l'Alsace équivaut au sacrifice d'une mère à laquelle on arrache l'enfant
+qui ne veut pas se séparer d'elle. Ce sacrifice l'Assemblée nationale le
+fera ou ne le fera pas! Mais ce qu'elle ne pourra pas faire malgré son
+bon vouloir et sa sincérité, c'est de détruire dans l'âme des Alsaciens
+leur attachement à la mère-patrie; ce qu'elle ne fera jamais, c'est de
+fermer une plaie qui restera saignante au coeur de la France.
+
+«Votre Majesté a trop de pénétration d'esprit pour ne pas voir, avec
+toute l'Europe, qu'un pareil démembrement ouvrirait la voie à des
+revendications perpétuelles.
+
+«Au lieu d'opérer un rapprochement qui est dans les voeux de tous, on ne
+ferait qu'allumer entre deux grands peuples des haines irréconciliables.
+Il est impossible de se le dissimuler, une si grave atteinte portée à
+l'intégrité du territoire français laisserait dans les coeurs des
+ferments de colère qui éclateraient tôt ou tard et ramèneraient la
+guerre avec toutes ses horreurs. Quelle triste perspective pour les deux
+pays! Serions-nous donc condamnés à revoir la guerre de Trente Ans à une
+époque où les progrès de la civilisation et la multiplicité des
+relations industrielles et commerciales semblaient avoir rendu
+impossible à jamais le retour de ces luttes fratricides? Et qui donc
+voudrait assumer devant Dieu et devant les hommes la responsabilité d'un
+pareil souvenir?
+
+«L'histoire enseigne que les paix durables sont celles qui profitent au
+vainqueur sans exaspérer le vaincu. Si Votre Majesté ne cède pas à
+l'idée de vouloir séparer de la France une province qui ne veut être
+allemande à aucun prix, elle peut assurer la paix pour longtemps. Car,
+dans ce cas, nous n'hésitons pas à le dire, il n'y aurait aucun motif
+pour la France de reprendre les armes: son passé lui permet d'avouer
+sans honte qu'elle a été surprise; et ce qu'elle a pu faire depuis
+quatre mois, au milieu d'une désorganisation sans pareille, montre assez
+de quoi elle serait capable avec une meilleure direction de ses forces.
+Mais, Votre Majesté l'avouera sans peine, la raison et l'intérêt
+commandent de ne pas infliger à l'amour-propre national des blessures
+incurables.
+
+«Ce sera notre devoir à nous, ministres de l'Évangile, d'apaiser les
+ressentiments qui n'auraient plus de raison d'être; mais, en exigeant
+que la France se mutile de ses propres mains, vous nous rendriez, Sire,
+la tâche impossible; tous nos efforts échoueraient contre le poids d'une
+humiliation intolérable, lors même que la foi et le patriotisme ne nous
+feraient pas une obligation de conseiller au pays la mort plutôt que le
+déshonneur.
+
+«Sire, les événements vous ont fait une situation telle qu'un mot de
+votre part peut décider pour l'avenir la question de la paix ou de la
+guerre en Europe. Ce mot, je le demande à Votre Majesté, comme Alsacien,
+pour mes compatriotes qui tiennent à la patrie française par le fond de
+leur coeur. Je vous le demande pour la France et pour l'Allemagne,
+également lasses de s'entre-tuer sans profit ni pour l'une ni pour
+l'autre; j'ose enfin vous le demander au nom de Dieu, dont la volonté ne
+saurait être que les nations, faites pour s'entr'aider dans
+l'accomplissement de leurs destinées, se poursuivent de leurs haines
+réciproques et s'épuisent dans leurs luttes sanglantes. Or, laissez-moi,
+en terminant, le répéter avec tout homme qui sait réfléchir: _la France
+laissée intacte, c'est la paix assurée pour de longues années; la France
+mutilée, c'est la guerre dans l'avenir, quoi que l'on en dise et quoi
+que l'on fasse_. Entre ces deux alternatives, Votre Majesté, justement
+préoccupée des intérêts de l'Allemagne, ne saurait hésiter un instant.
+
+«C'est dans cet espoir que j'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre
+Majesté, le très humble serviteur.
+
+«CHARLES-ÉMILE FREPPEL, «_Évêque d'Angers_.» Angers, 12 février 1871.
+
+
+Le vaillant prélat resta toujours fidèle à sa petite patrie. Il ordonna
+par son testament que son coeur serait porté à Obernai, quand l'Alsace
+serait redevenue française. Voilà bien la tendre délicatesse de l'âme
+alsacienne! Ce coeur mort, qui attend depuis vingt-quatre ans l'heure de
+la délivrance, tressaillira bientôt au bruit de notre victoire et fera
+une douce et triomphale rentrée dans son cher village. Quelle joie pour
+lui et quelle joie là-bas quand il passera à travers les houblons et
+les sapins qu'il aimait, parmi ses compatriotes qui sont toujours fiers
+de lui et lui ont élevé un monument. Tout est plein de son souvenir à
+Obernai; tout parle de lui et de la France, comme j'ai pu le constater
+en y passant en 1908.
+
+Je me rappelais un mot qu'il m'avait dit dans ma jeunesse. C'était en
+1873; j'avais eu l'honneur de composer et de lire devant lui à Angers
+une adresse où je louais son zèle pour la religion et la patrie. Il la
+prit de ma main et, lui que nous appelions en souriant _le fougueux
+prélat_, me dit cette parole dont je ne fus pas peu fier: «_J'aime cela,
+mon ami, ça sent la poudre!_» Cher et noble évêque, grand Alsacien,
+grand Français, toute votre vie se résume en ces trois cris: Vive Dieu!
+Vive l'Alsace! Vive la France!
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Protestation des députés Alsaciens-Lorrains_.
+
+Un autre illustre Alsacien, Émile Keller, député du Haut-Rhin, fit
+entendre, au nom de ses collègues et de toute la population des deux
+provinces, une protestation solennelle qui restera à la fois comme un
+témoignage de la douleur patriotique de l'Alsace-Lorraine et comme un
+monument du droit public. C'était le 17 février 1871. Il s'agissait pour
+l'Assemblée Nationale de Bordeaux de ratifier ou de rejeter les
+premières ouvertures de la paix, c'est-à-dire de décider si la France
+voulait ou non continuer la guerre.
+
+Une partie de l'Assemblée, voyant dans les conditions imposées par
+l'Allemagne un sacrifice trop dur et un attentat à l'honneur de la
+France, voulait, malgré l'affaiblissement du pays, reprendre les armes.
+C'était l'avis des députés des deux provinces menacées. Ils ne voulaient
+à aucun prix que leur petite patrie fût séparée de la grande. Ils
+affirmaient que la France n'avait pas le droit d'y consentir et que son
+consentement était à l'avance frappé de nullité. Aussi l'émotion de
+l'Assemblée était intense, lorsque M. Keller, élu le premier sur la
+liste du Haut-Rhin par 68.864 voix, et encore revêtu de son uniforme
+d'officier, monta à la tribune pour lire la protestation de ses
+collègues d'Alsace et de Lorraine, parmi lesquels se trouvait Léon
+Gambetta, élu sur les quatre listes du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de la
+Meurthe et de la Moselle. Grave et sombre, au milieu d'un silence
+solennel, de temps en temps interrompu par des marques de douloureuse
+sympathie, Emile Keller lut cette déclaration[1]:
+
+«I.--L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées.
+
+«Associées depuis plus de deux siècles à la France dans la bonne comme
+dans la mauvaise fortune, ces deux provinces, sans cesse exposées aux
+coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifiées pour la grandeur
+nationale; elles ont scellé de leur sang l'indissoluble pacte qui les
+rattache à l'unité française. Mises aujourd'hui en question par les
+prétentions étrangères, elles affirment à travers les obstacles et tous
+les dangers, sous le joug même de l'envahisseur, leur inébranlable
+fidélité.
+
+«Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs foyers comme les
+soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant, les autres en
+combattant, signifient à l'Allemagne et au monde l'immuable volonté de
+l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises. _(Bravo! bravo! à
+gauche et dans plusieurs autres parties de la salle.)_
+
+«II.--La France ne peut consentir ni signer la cession de la Lorraine et
+de l'Alsace. _(Très bien!)_ Elle ne peut pas, sans mettre en péril la
+continuité de son existence nationale, porter elle-même un coup mortel à
+sa propre unité en abandonnant ceux qui ont conquis, par deux cents ans
+de dévouement patriotique, le droit d'être défendus par le pays tout
+entier contre les entreprises de la Force victorieuse.
+
+«Une Assemblée, même issue du suffrage universel, ne pourrait invoquer
+sa souveraineté, pour couvrir ou ratifier les exigences destructives de
+l'unité nationale. _(Approbations à gauche.)_ Elle s'arrogerait un droit
+qui n'appartient même pas au peuple réuni dans ses comices. _(Même
+mouvement.)_
+
+«Un pareil excès de pouvoir, qui aurait pour effet de mutiler la Mère
+commune, dénoncerait aux justes sévérités de l'histoire ceux qui s'en
+rendraient coupables.
+
+«La France peut subir les coups de la Force, elle ne peut sanctionner
+ses arrêts. _(Applaudissements.)_
+
+«III.--L'Europe ne peut permettre ni ratifier l'abandon de l'Alsace et
+de la Lorraine.
+
+«Gardiennes des règles de la justice et du droit des gens, les nations
+civilisées ne sauraient rester plus longtemps insensibles au sort de
+leurs voisines, sous peine d'être à leur tour victimes des attentats
+qu'elles auraient tolérés. L'Europe moderne ne peut laisser saisir un
+peuple comme un vil troupeau; elle ne peut rester sourde aux
+protestations répétées des populations menacées; elle doit à sa propre
+conservation d'interdire de pareils abus de la Force. Elle sait
+d'ailleurs que l'unité de la France est aujourd'hui, comme dans le
+passé, une garantie de l'ordre général du monde, une barrière contre
+l'esprit de conquête et d'invasion.
+
+«La paix, faite au prix d'une cession de territoire, ne serait qu'une
+trêve ruineuse et non une paix définitive. Elle serait pour tous une
+cause d'agitation intestine, une provocation légitime et permanente à la
+guerre. Et quant à nous, Alsaciens et Lorrains, nous serions prêts à
+recommencer la guerre aujourd'hui, demain, à toute heure, à tout
+instant. _(Très bien! sur plusieurs bancs.)_
+
+«En résumé, l'Alsace et la Lorraine protestent hautement contre toute
+cession. La France ne peut la consentir; l'Europe ne peut la
+sanctionner.
+
+«_En foi de quoi nous prenons nos concitoyens de France, les
+gouvernements et les peuples du monde entier à témoin que nous tenons
+d'avance pour nuls et non avenus tous actes et traités, votes ou
+plébiscite, qui consentiraient abandon en faveur de l'Étranger de tout
+ou partie de nos provinces de l'Alsace et de la Lorraine_. (Bravos
+nombreux.)
+
+«_Nous proclamons par les présentes à jamais inviolable le droit des
+Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française_
+(Très bien!) _et nous jurons tant pour nous que pour nos commettants,
+nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement, et
+par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs_.» (Bravo!
+bravo! Applaudissements répétés sur tous les bancs.)
+
+M. Welschinger, qui assistait à cette séance, raconte qu'il vit couler
+des larmes de bien des yeux et que M. Thiers lui-même, qui devait
+combattre la continuation de la guerre, pleurait derrière ses lunettes
+d'or en montant à la tribune. La résolution suivante fut adoptée:
+«L'Assemblée Nationale, accueillant avec la plus vive sympathie la
+déclaration de M. Keller et de ses collègues, s'en remet à la sagesse et
+au patriotisme de ses négociateurs.»
+
+Il était malheureusement évident que la France ne pouvait poursuivre la
+résistance à outrance. Une enquête officielle fit connaître d'une
+manière certaine que ses forces militaires, armes, munitions,
+approvisionnements étaient dans un état lamentable d'infériorité et de
+détresse. Le couteau sous la gorge elle dut dire son _fiat_. Elle le
+prononça le 1er mars à l'Assemblée de Bordeaux.
+
+Vainement M. Keller jeta-t-il un dernier cri, un cri sublime de
+protestation, qui fit tressaillir tous ses auditeurs. «... On vous dit
+qu'on cède à perpétuité l'Alsace. Je vous déclare que l'Alsace restera
+française. Au fond du coeur, vous-mêmes le pensez. _(Oui! oui!)_ Oui,
+vous pensez que l'Alsace est française. Vous voulez la reconquérir le
+plus tôt possible. Vous voulez qu'elle redevienne française et je défie
+qui que ce soit de dire le contraire... Avant de quitter cette enceinte,
+j'ai tenu à protester, comme Alsacien et comme Français, contre un
+traité qui est à la fois une injustice, un mensonge et un déshonneur; et
+si l'Assemblée devait le ratifier, j'en appelle à Dieu, vengeur des
+causes justes; j'en appelle à la postérité qui nous jugera les uns et
+les autres; j'en appelle à tous les peuples qui ne peuvent pas
+indéfiniment se laisser vendre comme un vil bétail; j'en appelle enfin à
+l'épée des gens de coeur qui, le plus tôt possible, déchireront ce
+détestable traité!» _(Applaudissements répétés.)_
+
+De son côté, M. Jules Grosjean, troisième élu du Bas-Rhin et ancien
+préfet de ce département, montait à la tribune pour s'unir à la
+protestation de M. Keller et adresser non pas le dernier adieu, mais le
+suprême au revoir, des deux provinces martyres à la mère-patrie.
+
+«_Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force,
+à la domination de l'Étranger, nous avons un dernier devoir à remplir_.
+
+«_Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose
+de nous sans notre consentement_. (Très bien! Très bien!)
+
+«La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à
+chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous
+dictera.
+
+«Au moment de quitter cette enceinte où notre dignité ne nous permet
+plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême
+que nous trouvons au fond de nos coeurs est une pensée de reconnaissance
+pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre et
+d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment
+arrachés. (_Vive émotion et applaudissements unanimes_.)
+
+«Nous vous suivrons de nos voeux et nous attendrons avec une confiance
+entière dans l'avenir que la France régénérée reprenne le cours de sa
+grande destinée.
+
+«_Nos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille
+commune, conserveront à la France absente de leurs foyers une affection
+filiale jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place_.» (Nouveaux
+applaudissements.)
+
+Trois ans plus tard, en 1874, une nouvelle protestation eut lieu, non
+plus en France, mais en plein Reichstag, lorsque les quinze députés des
+provinces annexées y furent admis. M. Teutsch, député de Saverne et
+ancien député du Bas-Rhin à l'Assemblée de Bordeaux, fut leur
+porte-parole, en lisant cette proposition:
+
+«Plaise au Reichstag décider: que les populations d'Alsace-Lorraine,
+incorporées sans leur consentement à l'empire d'Allemagne par le traité
+de Francfort, seront appelées à se prononcer d'une manière spéciale sur
+cette incorporation.»
+
+L'orateur citait ensuite l'opinion de Bluntschli sur la nullité des
+annexions contraires au voeu des habitants, opinion que nous avons
+rapportée plus haut, puis il ajoutait: «Vous le voyez, Messieurs, nous
+ne trouvons dans les enseignements de la morale et de la justice rien,
+absolument rien, qui puisse faire pardonner notre annexion à l'empire.
+Notre raison se trouve en cela d'accord avec notre coeur.»
+
+Il était naturel qu'une Chambre allemande repoussât un appel à des
+populations qui auraient voté leur retour à la France: elle aurait pu du
+moins, en rejetant la proposition, rendre hommage au sentiment d'honneur
+et à la douleur qui l'avaient inspirée. Or elle couvrit de cris et de
+sifflets la voix de l'orateur. Taut de bassesse dans la haine
+déshonorerait une tribu sauvage.
+
+[Note 1: Nous l'empruntons à la brochure de M. Henri WELSCHINGER:
+_La protestation de l'Alsace-Lorraine_, Paris, Berger-Levrault, 1914.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La fidélité de l'Alsace-Lorraine_.
+
+Toute autre puissance aurait cherché à guérir la blessure de
+l'Alsace-Lorraine à force de douceur et de délicatesse. La Prusse ne
+réussit qu'à l'envenimer par sa brutalité. La conquête des coeurs lui est
+à jamais interdite. Au rebours de la France elle n'a jamais aimé, ni par
+suite su se faire aimer. Lorsque le gros Asmus, épris de Colette,
+étalait devant elle ses grâces d'ours mal léché, la petite Messine se
+détournait de lui en pensant à la France.
+
+Je le sais, on a dit qu'elle n'a pas toujours été insensible aux soupirs
+d'Asmus, que petit à petit la violence de l'Allemagne lui devenait
+douce. C'est une calomnie, et M. l'abbé Wetterlé, dans sa conférence du
+27 janvier 1915, a démontré que les faits allégués n'étaient que des
+apparences et que le coeur de l'Alsace nous était toujours resté fidèle.
+Qu'il y ait eu quelques renégats, comme Zorn de Bulach, c'était
+inévitable, mais leur nombre est si insignifiant que la chose n'a aucune
+importance.
+
+Sur une population de 1.800.000 habitants, il y avait ces dernières
+années en Alsace-Lorraine 300.000 immigrés allemands qui, naturellement,
+détestaient la France, mais qui, évidemment, ne comptent pas dans
+l'estimation des sympathies véritablement alsaciennes et lorraines.
+Mais comme ils faisaient sonner très haut leur verbe et leurs bottes, on
+a été tenté d'attribuer leurs propos et leurs sentiments aux vieux
+Alsaciens et Lorrains.
+
+Ceux-ci, par contre, se taisaient le plus souvent. Ils étaient traqués,
+espionnés, châtiés pour le crime de désaffection allemande, regardé
+comme un crime de trahison. Il leur fallait vivre cependant et, par
+amour pour l'Alsace et pour la France elle-même, garder leur race,
+s'attacher à la terre natale pour la rendre un jour à la mère-patrie.
+
+Des protestations violentes, des révoltes de leur part auraient pu
+amener une guerre prématurée entre la France et l'Allemagne, guerre dont
+l'issue était fort douteuse et dont leur patriotisme français lui-même
+leur défendait d'assumer la responsabilité. M. Wetterlé a fait valoir
+cet argument avec autant de force que de sagacité:
+
+«Si l'Alsace-Lorraine était martyrisée pour sa fidélité à un passé
+glorieux, elle ne souhaitait nullement qu'à cause d'elle les horreurs
+d'une grande guerre fussent déchaînées sur l'Europe. Elle affirmait sa
+volonté de rester elle-même, mais, plutôt que de provoquer d'abominables
+hécatombes, elle se serait résignée à souffrir encore davantage. Elle
+aimait trop sincèrement la France pour l'exposer aux ruines et aux
+deuils d'un conflit dont l'issue lui paraissait douteuse. Patiemment,
+elle attendait donc la revanche du droit violé; mais elle ne prétendait
+nullement devancer l'heure de la justice[1].»
+
+Néanmoins, sous cette surface de résignation, il était facile à
+l'observateur de constater la persévérance de l'amitié française et la
+sourde fermentation de la haine contre l'Allemagne. Les Alsaciens se
+délectaient à feuilleter les albums de Hansi et de Zislin où ils
+retrouvaient leur âme tendre et ironiste, où ils voyaient étalés dans
+leur platitude et leur hideur les ridicules du professeur Knatschke et
+les vices des Teutons en général.
+
+M. René Sudre a raconté, dans le _Matin_, une visite qu'il fit à
+Mulhouse en mai 1914. Il revenait du Congrès socialiste international de
+Colmar où les Allemands avaient soigneusement écarté la question
+d'Alsace-Lorraine et où les autres, des Français égarés dans cette
+galère, n'avaient osé la soulever, et il se demandait si le pays n'avait
+pas, lui aussi, oublié. Or, il arrivait à Mulhouse un jour de fête: il
+vit passer un interminable défilé de sociétés de gymnastique, de
+musique, de cyclisme, mais c'était l'allure et la cadence françaises et
+nullement le pas de l'oie. D'innombrables bannières frémissaient au
+vent, mais pas une n'avait les couleurs germaniques ni l'aigle impérial:
+par contre, de toutes les poches sortaient de jolis mouchoirs
+tricolores, joyeux et provocants; et, en tête d'un orphéon, un brave
+homme narquois portait un énorme bouquet de bluets, de marguerites et
+de coquelicots, qu'un policier en casque à pointe avait le bon esprit de
+ne pas regarder. À certains jours, malgré le désir de rester dans les
+bornes de la prudence, le sentiment national français éclatait avec une
+telle véhémence que l'Allemagne entière en frémissait de dépit et
+d'inquiétude.
+
+«On le vit bien, dit l'abbé Wetterlé, aux cérémonies de Noisseville et
+de Wissembourg, quand, la Lorraine d'abord, l'Alsace ensuite, élevèrent
+de splendides monuments aux soldats morts pour la patrie. Jamais on
+n'avait vu chez nous pareil concours de peuple, jamais un recueillement
+aussi solennel, jamais une affirmation aussi émouvante du culte du
+souvenir. Quand, à Wissembourg (octobre 1909), tomba le voile qui
+recouvrait l'imposante statue de la _Gloire_ et que la fanfare sonna la
+_Marseillaise_, une émotion intense s'empara de tous les assistants. Les
+jeunes gens, après un moment de surprise, entonnèrent bravement l'hymne
+national français, tandis que des yeux brouillés de mes voisins, de
+vieux parlementaires, tombaient de grosses larmes. Ah! ce refrain chanté
+avec tant de confiance par la jeunesse, ces larmes silencieuses qui
+sillonnaient les joues des anciens, n'était-ce pas là toute
+l'Alsace-Lorraine avec ses impérissables regrets, mais aussi avec ses
+généreux espoirs[2]?»
+
+Parfois, c'était l'arrogance allemande qui servait la cause française
+mieux que toutes les propagandes. L'incident de Saverne, les brutalités
+insolentes de von Forstner, traitant de _wackes_ les habitants, la
+violence de la police sévissant contre des inoffensifs ou contre des
+hommes vénérables, couvraient l'Allemagne de ridicule et exaltaient
+l'indignation contre elle en même temps que l'amour de la France dans
+les coeurs alsaciens-lorrains.
+
+La rumeur populaire trouva même parfois un solennel écho jusque dans
+l'enceinte du Reichstag. En 1896, le député alsacien Jacques Preiss
+s'écriait: «Cette paix de cimetière, qui plane sur le pays, dit que
+l'Alsace est satisfaite. Mais ce n'est là qu'une apparence: le coeur
+garde sa douleur et son espérance.»
+
+La patrie de Kléber et de Kellermann était donc bien toujours «la petite
+France» de Michelet, «plus France que la France». Elle vivait de
+souvenir et d'espérance obstinément, inlassablement. Mais ce que nous
+venons de dire de l'Alsace s'applique aussi à la Lorraine. On a dit que
+ces deux provinces sont deux boulets attachés aux pieds du
+pangermanisme, et que, comme rien ne ressemble tant à un boulet qu'un
+autre boulet, il suffit de regarder l'une pour connaître l'autre. La
+Lorraine est donc aussi française que l'Alsace. Mais voici un trait
+délicieux qui montre que les Allemands sont bien édifiés à cet égard. Je
+l'emprunte à un article de Maurice Barrès.
+
+«Un matin, dans la gare de Maubeuge, occupée par les Allemands, arriva
+un train sanitaire. On en descendit les blessés et entre autres un
+malheureux soldat de la garde prussienne. Demi-mort, à quoi bon le
+traîner plus loin? Sa civière fut déposée dans une cour.
+
+«Passe un major français, un de ceux qu'après la prise de la ville les
+Allemands ont gardés pour les aider auprès des malades. Le moribond voit
+ce Français, parvient à lui faire signe de s'approcher et fiévreusement
+embrasse le pantalon rouge. Un sous-officier boche qui passait haussa
+les épaules et dit: «_C'est un Messin!_»
+
+Sous la trame transparente d'un roman Maurice Barrès nous a donné une
+belle tranche d'histoire messine, dans _Colette Baudoche_. Les humbles
+femmes qu'il met en scène, polies et mesurées à la française jusque dans
+les élans de leur patriotisme, jettent en souriant leurs fléchettes sur
+la baudruche du pédantisme prussien, mais comme on sent bien partout
+l'impérissable amour qui brûle dans leur coeur pour la France! Sous la
+mousse légère de leurs ironies, quel flot puissant de passion
+irrédentiste qui s'épanchera un jour de leur coeur dans le coeur de leurs
+fils! Le geste de Colette repoussant Asmus est bien, comme le dit la
+dernière ligne du livre, «_un geste qui nous appelle_».
+
+[Note 1: _La Pensée française en Alsace-Lorraine_, par M. l'abbé
+WETTERLÉ, p. 35, Paris, Plon-Nourrit.]
+
+[Note 2: _La Pensée française en Alsace-Lorraine_, par M. l'abbé
+WETTERLÉ, p. 41. Paris, Plon-Nourrit.]
+
+
+
+
+#X#
+
+#LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE
+DE L'ALSACE-LORRAINE#
+
+
+_La joie de la réunion_.
+
+Et voici que la France a répondu à ce geste. Un an, un an déjà, au
+moment où nous écrivons ces lignes, s'est écoulé depuis qu'elle a mis la
+main à son épée rédemptrice! Mais les libérateurs ne la déposeront pas
+jusqu'à ce qu'ils aient bouté les barbares «hors de toute France»!
+
+Hors de toute France! C'est le mot charmant de Jeanne d'Arc! Hors de
+toute France, c'est hors de l'Alsace, hors de la Lorraine, hors de
+toutes les jolies provinces rhénanes qui s'échelonnent de Strasbourg à
+la mer du Nord. Les barbares au delà du Rhin, sur la rive droite du
+Rhin! Voilà leur place!
+
+Oui, bientôt, ils auront cessé d'asphyxier de leur haleine physique et
+morale notre rive gauche, et nous en serons délivrés pour toujours. Metz
+retrouvera sa virginité; ce n'est plus elle seulement, mais
+l'Alsace-Lorraine, qui s'appellera Pucelle, et qui n'aura plus à
+craindre l'étreinte du reître sanglant.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le statut politique de l'Alsace-Lorraine_.
+
+_Pas de neutralisation!_ Il faut réunir purement et simplement les deux
+vieilles provinces celtiques. On a émis l'idée baroque d'en faire une
+sorte d'État-tampon entre la France et l'Allemagne, État dont
+l'indépendance et la neutralité seraient garanties par les grandes
+puissances.
+
+C'est là une proposition intolérable. Ce serait une injustice flagrante,
+la violation des droits les plus certains et de la France et de l'Alsace
+qui réclament toutes deux une union absolue. Ce serait la séparation;
+or, on ne peut séparer ainsi une fille et une mère ni supposer sans leur
+faire injure qu'elles y puissent consentir.
+
+Ce serait la conception dangereuse et absurde jadis réalisée par la
+constitution du royaume de Lotharingie, royaume instable qui devait
+nécessairement pencher vers la France ou l'Allemagne et qui en effet ne
+dura pas. Après de douloureuses oscillations, il tomba du côté de
+l'Allemagne.
+
+Il en serait à plus forte raison de même de nos jours, car nous sommes
+payés pour savoir quel cas l'Allemagne fait de la neutralité de ses
+voisins. Elle chercherait à la première occasion à accaparer
+l'Alsace-Lorraine et ce serait de nouveau la guerre. Ce serait donc une
+suprême imprudence, une insanité criminelle de ne pas reprendre ces
+provinces qui ont besoin de nous comme nous avons besoin d'elles.
+
+_Pas de referendum non plus!_
+
+Arguant de ce principe excellent qu'il faut tenir compte de la volonté
+des populations dans le règlement de leur sort, le congrès socialiste
+international de Londres (février 1915) a proposé de faire voter les
+Alsaciens-Lorrains sur le statut politique et la nationalité qu'ils
+préfèrent, de leur offrir le choix entre la France et l'Allemagne.
+
+Ce referendum est inutile et injurieux pour les intéressés.
+
+Il y a longtemps que leur choix est fait. Il y en a 300.000 parmi eux
+qui voteraient évidemment pour l'Allemagne; ce sont les immigrés
+allemands. Mais, en vérité, ce serait par trop fort de permettre aux
+oppresseurs de décider du sort des opprimés! Il faudrait alors
+logiquement inviter Guillaume lui-même, qui possède des châteaux en
+Alsace, à venir déposer son bulletin de vote et à déclarer si, comme
+Alsacien, il opte pour la France ou pour l'Allemagne! On ne saurait
+s'attarder une minute à une idée aussi saugrenue. Les immigrés qui ne
+seraient pas contents d'appartenir à la France n'ont qu'à repasser
+précipitamment le Rhin, avec leurs frusques que l'on visitera à la
+douane, de peur qu'il ne s'y trouve quelques-unes de nos pendules.
+
+Les autres, au nombre d'un million et demi, soupirent depuis un
+demi-siècle après leur véritable patrie, et nous leur ferions l'injure
+de douter de leurs sentiments en leur demandant de les exprimer de
+nouveau par un vote! Mais ils les ont exprimés mille et mille fois
+depuis 1870 en bravant la schlague! Mille et mille fois ils ont gémi de
+la tyrannie des Allemands et nous leur proposerions de s'y soumettre
+bénévolement après les en avoir délivrés au prix de quels sacrifices! En
+vérité ce serait se moquer des larmes de l'Alsace et du sang de nos
+soldats!
+
+Ce serait exactement comme si, après avoir chassé les barbares des
+départements qu'ils occupent actuellement, nous demandions aux habitants
+de Lille, de Cambrai, de Saint-Quentin et de Mézières d'opter entre la
+France et l'Allemagne dont ils ont connu la douceur et les charmes
+depuis un an! On ne demande pas à des fils de choisir entre leur mère et
+une marâtre! On ne met pas en délibération un droit clair comme le jour!
+
+Ce droit, notre droit comme celui de nos frères, Maurice Barrès l'a
+exprimé en novembre 1914, en ces quelques lignes simples et limpides
+comme un axiome de géométrie:
+
+«L'Allemagne en nous déclarant la guerre a déchiré le traité de
+Francfort et supprimé toutes ses conséquences. Donc nous sommes ramenés
+à quarante-quatre ans en arrière. L'Alsace-Lorraine est un pays français
+qui vient d'être momentanément occupé par l'ennemi. Il faut la
+considérer comme les autres parties de la France que les Allemands
+occupent depuis quatre mois.»
+
+D'ailleurs, nous avons eu la satisfaction d'entendre le gouvernement de
+la République affirmer énergiquement cette thèse qui est celle du bon
+sens, de la justice et du patriotisme.
+
+Le 18 février 1915, M. Viviani, président du Conseil, interpellé sur le
+vote réclamé par le Congrès socialiste de Londres, déclarait, aux
+applaudissements de la Chambre, que «la question n'a pas lieu d'être
+posée, puisque les provinces qui nous ont été arrachées par la force
+devront nous être rendues, non par l'effet d'une conquête, mais par
+l'effet d'une restitution».
+
+M. Poincaré avait déjà dit, le 7 décembre 1914, que la France voulait
+«une paix garantie par la réparation intégrale des droits violés et
+prémunie contre les attentats futurs». Cette phrase dit tout: la justice
+pour le passé, la sécurité pour l'avenir, voilà nos deux raisons de
+reprendre l'Alsace et la Lorraine.
+
+Dans le discours qu'il a prononcé le 14 juillet 1915 lors de la
+translation des cendres de Rouget de l'Isle aux Invalides, le Président
+de la République affirmait de nouveau le devoir qu'a la France de
+refaire l'intégrité de son territoire. Or, cette intégrité suppose la
+reprise non seulement de Lille et de Mézières, mais de Metz et de
+Strasbourg. M. Poincaré signalait aussi éloquemment le danger qu'il y
+aurait pour nous à nous contenter d'une «paix boiteuse, essoufflée»,
+qui n'irait pas jusqu'à la satisfaction complète de nos droits. Voici
+ces bonnes et fortes paroles:
+
+«_Mais, puisqu'on nous a contraints à tirer l'épée, nous n'avons pas le
+droit, Messieurs, de la remettre au fourreau, avant le jour où nous
+aurons vengé nos morts et où la victoire commune des alliés nous
+permettra de réparer nos ruines, de refaire la France intégrale et de
+nous prémunir efficacement contre le retour périodique des
+provocations_.
+
+«_De quoi demain serait-il fait s'il était possible qu'une paix boiteuse
+vînt jamais s'asseoir, essoufflée, sur les décombres de nos villes
+détruites? Un nouveau traité draconien serait aussitôt imposé à notre
+lassitude et nous tomberions, pour toujours, dans la vassalité
+politique, morale et économique de nos ennemis. Industriels,
+cultivateurs, ouvriers français seraient à la merci de rivaux
+triomphants et la France humiliée s'affaisserait dans le découragement
+et dans le mépris d'elle-même_.
+
+«_Qui donc pourrait s'attarder un instant à de telles visions? Qui donc
+oserait faire cette injure au bon sens public et à la clairvoyance
+nationale? Il n'est pas un seul de nos soldats, il n'est pas un seul
+citoyen, il n'est pas une seule femme de France qui ne comprenne
+clairement que tout l'avenir de notre race, et non seulement son
+honneur, mais son existence même, sont suspendus aux lourdes minutes de
+cette guerre inexorable. Nous avons la volonté de vaincre, nous avons la
+certitude de vaincre. Nous avons confiance en notre force et en celle de
+nos alliés comme nous avons confiance en notre droit_.
+
+«_Non, non, que nos ennemis ne s'y trompent pas! Ce n'est pas pour
+signer une paix précaire, trève inquiète et fugitive entre une guerre
+écourtée et une guerre plus terrible, ce n'est pas pour rester exposée
+demain à de nouvelles attaques et à des périls mortels que la France
+s'est levée tout entière, frémissante, aux mâles accents de la_
+Marseillaise.
+
+«_Ce n'est pas pour préparer l'abdication du pays que toutes les
+générations rapprochées ont formé une armée de héros, que tant d'actions
+d'éclat sont, tous les jours, accomplies, que tant de familles portent
+des deuils glorieux et font stoïquement à la Patrie le sacrifice de
+leurs plus chères affections. Ce n'est pas pour vivre dans l'abaissement
+et pour mourir bientôt dans les remords que le peuple français a déjà
+contenu la formidable ruée de l'Allemagne, qu'il a rejeté de la Marne
+sur l'Yser l'aile droite de l'ennemi maîtrisé, qu'il a réalisé, depuis
+près d'un an, tant de prodiges de grandeur et de beauté_.»
+
+Voilà, éloquemment exprimé, notre devoir: venger nos morts, réparer nos
+ruines, refaire la France intégrale, nous prémunir efficacement contre
+le retour périodique des provocations! Mais la France serait-elle
+intégrale sans l'Alsace-Lorraine, et serait-elle en sécurité s'il
+restait un seul canon allemand sur la rive gauche du Rhin?
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le statut religieux de l'Alsace-Lorraine_.
+
+J'aborde ici une question délicate qui s'agite au plus intime des âmes
+alsaciennes et lorraines, dans le tréfonds de leur conscience. Les
+populations riveraines du Rhin et de la Moselle ont des traditions
+religieuses auxquelles elles sont profondément attachées. Ce serait pour
+elles une croix très dure, si elles perdaient, en venant à nous, la
+liberté d'y conformer leur conduite. Rien n'est plus angoissant pour des
+âmes libres que de sentir un antagonisme s'élever entre leur patriotisme
+et leur foi. S'il pouvait y avoir chez nos frères une hésitation à se
+rattacher à la France, elle viendrait de cette crainte.
+
+M. Franck-Chauveau, ancien vice-président du Sénat, a traité cette
+question dans ces paroles d'une largeur de vues et d'une franchise
+courageuses:
+
+«Sans doute, si les populations rhénanes deviennent nôtres, nous devrons
+apporter dans nos rapports avec elles une sagesse et un doigté auxquels
+beaucoup de politiciens ne sont pas habitués. On prétend qu'un certain
+nombre de nos parlementaires s'inquiètent des sentiments religieux de
+cette population, et qu'ils y trouveraient une objection contre
+l'annexion des pays rhénans. En effet, ces pays sont catholiques, et le
+Centre, au Reichstag, est composé surtout des représentants des
+provinces rhénanes. On raconte même qu'un de nos députés
+radicaux-socialistes, parlant des Alsaciens-Lorrains, témoignait une
+certaine appréhension et posait cette incroyable question: «Mais comment
+voteront-ils?»
+
+«Nous avons peine à le croire. Si, après les épreuves que nous
+traversons, après l'union autour du drapeau, après l'exaltation unanime
+des âmes dans le sacrifice, après l'aspiration de tous vers un objet
+idéal sublime, les luttes religieuses devaient renaître, si les
+persécutions contre tel ou tel groupe de Français devaient continuer, ce
+serait triste et ce serait grave.
+
+«Mais si l'on prétendait appliquer ces procédés à nos frères
+d'Alsace-Lorraine, ou aux pays que nous considérons comme une partie
+essentielle de la défense nationale, si des esprits étroits voulaient y
+porter atteinte à la liberté religieuse, si l'on se refusait à
+comprendre la situation, à substituer à la politique de division et de
+coterie une politique de tolérance et d'union qui seule peut rattacher
+ces populations à la patrie française, ce serait vraiment à désespérer
+de notre pays. Et la France, qui s'est montrée si admirable devant
+l'agresseur, n'a pas mérité qu'on lui fasse cette injure. Non; elle ne
+persécutera pas une partie de ses enfants, elle ne sacrifiera pas à des
+intérêts étroits et sectaires les larges vues du patriotisme, elle
+appliquera à ses fils reconquis, comme à ses enfants d'adoption, la
+seule politique qui puisse les rattacher définitivement à la patrie.»
+
+Au début de la guerre, dans un des premiers villages où l'autorité
+militaire installa une école française, l'instituteur, un brave sergent,
+au moment de commencer la classe, voyant les élèves rester debout, les
+pria de s'asseoir. Mais les enfants hésitaient, visiblement embarrassés.
+Étonné, il leur en demanda la raison. Ils répondirent: «_C'est pour la
+prière, Monsieur!_» Le jeune maître qui avait de la présence d'esprit et
+du tact reprit: «C'est bien, mes enfants, mais, en France, ce n'est pas
+le professeur qui fait la prière. Allons, quel est celui de vous qui va
+la dire?»
+
+Évidemment, l'omission de cet acte religieux eût choqué ces petites
+âmes. Voilà, me semble-t-il, l'image de l'impression que produirait
+l'hostilité contre les croyances du pays.
+
+Les Allemands ont eu l'habileté de respecter, de favoriser même ces
+croyances. Ils ont laissé subsister le Concordat français de 1801. Le
+parlement de Strasbourg a même, par plusieurs lois successives,
+généreusement élevé le traitement des ministres des différents cultes,
+en le portant à 2.625 francs pour les succursalistes, à 4.000 pour les
+rabbins, à 5.500 pour les pasteurs dont les charges sont plus lourdes.
+
+La loi Falloux, modifiée par des ordonnances en 1873, est toujours en
+vigueur. L'enseignement a gardé son caractère confessionnel dans les
+écoles primaires, sauf dans quatre communes, dans les lycées et les
+collèges et dans les écoles normales d'instituteurs.
+
+Enfin les congrégations religieuses établies dans le pays y sont
+légalement autorisées.
+
+Cette situation religieuse est totalement différente de celle de la
+France. Il serait souverainement imprudent et injuste, de la part du
+gouvernement, de la bouleverser. C'est l'opinion d'un grand nombre
+d'anticléricaux en deçà et au delà des Vosges. Il y a cependant là une
+vraie difficulté et elle ne semble pas pouvoir être solutionnée
+autrement que par une entente avec le Saint-Siège.
+
+L'Alsace-Lorraine compte sur la bonne volonté, l'habileté et la loyauté
+de nos hommes d'État. Elle a heureusement une garantie. Ce sont les
+paroles qu'ont prononcées les deux hommes les plus qualifiés pour parler
+en l'occurrence au nom de notre pays.
+
+Le général Joffre a dit aux habitants de Thann:
+
+«_La France apporte, avec les libertés qu'elle a toujours respectées, le
+respect de vos libertés à vous, des libertés alsaciennes, de vos
+traditions, de vos convictions, de vos moeurs_.»
+
+Et M. Poincaré a confirmé cette promesse en ces termes:
+
+«_La France, tout en respectant les traditions et les libertés des
+provinces qui lui ont été arrachées par la force, leur rendra leur place
+au foyer de la patrie._»
+
+Ces paroles sont définitives: elles ont la valeur d'une parole
+d'honneur, d'un engagement officiel. Elles sont, comme le disait l'abbé
+Collin, la charte de l'Alsace-Lorraine. La France n'oubliera pas «_le
+pacte de Thann_».
+
+
+
+
+#XI#
+
+#LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE
+DE LA FRANCE RHÉNANE#
+
+
+_La rive gauche réfractaire à la germanisation._
+
+Après le rapt de 1815, l'Allemagne, de nouveau maîtresse des belles
+provinces ripuaires, s'efforça de leur faire oublier la France. Mais
+elle procéda comme toujours _manu militari_, avec sa violence et sa
+lourdeur habituelles. Elle interdit la langue française que l'on
+commençait à parler, surtout dans les villes. Elle détruisit les
+monuments de nos gloires. Mais tous ses efforts échouèrent.
+
+Le prussien Schmettau avait dit en 1709 qu'il faudrait «une chaîne de
+deux cents ans» pour asservir l'Alsace à l'Allemagne et lui faire
+oublier notre pays. On pourrait en dire à peu près autant de la région
+voisine qu'habite une race également celtique. Le souvenir français y
+est demeuré toujours vivant. Quelques faits vont le prouver.
+
+En 1865, la Hesse voulut célébrer le cinquantenaire de l'annexion des
+terres qu'elle avait acquises au Traité de Vienne. Mais le Conseil
+municipal de Mayence refusa à une forte majorité de s'associer à cette
+manifestation. Les enfants de ceux qui avaient lutté en 1793 contre la
+Prusse et contre la Hesse avaient gardé la nostalgie de la France et,
+comme les captifs antiques, ils suspendaient leurs lyres aux branches
+des arbres sur les rives du fleuve profané, pour ne pas chanter en
+l'honneur de leurs conquérants.
+
+Cette affection que nous gardait la rive gauche dut être plus vive et
+plus profonde qu'on ne l'imagine. Mais un mot de Guillaume Ier nous
+en révèle la persistance. Il hésitait en 1871 à annexer
+l'Alsace-Lorraine et la raison qu'il en donnait, c'était l'exemple de la
+province voisine. «_Jamais,_ disait-il, _nous n'en viendrons à bout.
+Rappelez-vous le mal que nous avons eu à germaniser les Rhénans_.» Vers
+la fin de sa vie, répondant à des conseillers qui s'impatientaient de
+l'esprit réfractaire de l'Alsace-Lorraine, il disait encore:
+
+«_Les Français n'ont occupé la province rhénane que vingt ans à peine
+et, après soixante-dix ans, leurs traces n'y sont pas effacées_.»
+
+Il paraît que les vieux habitants disent encore qu'ils vont «en Prusse»
+pour signifier qu'ils passent sur la rive droite du fleuve. Sa rive
+gauche est donc toujours pour eux la France!
+
+Il faut croire que Bismarck avait conscience de la faillite de la
+germanisation dans les provinces rhénanes, car à la veille de Sadowa,
+alors qu'il méditait son coup de force contre l'Autriche et ne craignait
+que l'opposition de la France, il aurait volontiers, pour gagner la
+neutralité de Napoléon, abandonné la rive gauche du Rhin. Il confia un
+soir au général italien Govone: «Je suis beaucoup moins Allemand que
+Prussien, et je n'aurais aucune difficulté à souscrire la cession à la
+France de tout le pays compris entre le Rhin et la Moselle, le
+Palatinat, Oldenbourg (enclave de Birkenfeld) et une partie de la
+province prussienne.» Dans une conversation avec un autre diplomate, il
+parlait même de nous céder toute la rive gauche... Il est probable
+qu'après le coup de Sadowa, mis en appétit par la victoire, il ne pensa
+plus à nous céder la région cisrhénane et qu'il y pensa encore moins
+après 1870.
+
+Voici encore à cet égard deux anecdotes qui en disent long:
+
+Le colonel Biottot a écrit:
+
+«En 1870, je traversai le Palatinat en prisonnier: à une station du
+convoi, je me penche à la portière en murmurant: «Où sommes-nous?» Une
+voix me répond du dehors: «Dans le département «_du Mont-Tonnerre!!!_»
+C'était un membre de la Croix-Rouge de la région offrant ses services. À
+Mayence, accueil sympathique; on regrette manifestement notre défaite,
+le grand duc de Hesse-Cassel tout le premier. Il nous fait servir un
+repas et nous rend visite: souvenir français, influence persistante de
+chevalerie, que n'a pu étouffer la barbarie poméranienne!»
+
+J.-J. Weiss a raconté que, visitant Trèves, en septembre 1871, il fut
+pris à partie par un petit homme courbé et cassé qui lui dit sur un ton
+de mépris: «Que sont donc devenus les Français pour s'être laissé
+battre par les Prussiens?--Mais, lui répliqua l'écrivain, estimez-vous
+si peu les Prussiens? Ne l'êtes-vous pas?--_Oui_, dit-il, _sujet
+prussien; mais Trévirois et fils de Trévirois. Vous connaissez le
+proverbe: Où le Prussien a une fois p..., il ne pousse plus rien! Et
+puis, mon père a été soldat du grand Napoléon!_»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le don d'assimilation de la France_.
+
+Nous avons vu que, en 1865, les autochtones cisrhénans étaient encore
+bien fidèles à la France, puisqu'ils refusaient de fêter le
+cinquantenaire de leur annexion à l'Allemagne. Mais les cinquante années
+écoulées depuis lors n'ont-elles pas effacé notre souvenir?
+
+Il est certain que la germanisation a dû progresser. Une oeuvre,
+poursuivie pendant cent ans avec la ténacité que mettent les Allemands à
+toutes leurs entreprises ambitieuses, ne peut être tout à fait stérile,
+en dépit de leurs maladresses. Il est clair aussi que les circonstances
+les ont servis. Le succès prodigieux, obtenu par la Prusse sur
+l'Autriche en 1866 et sur la France en 1870, lui a donné un immense
+prestige dans le monde entier. Le développement économique de
+l'Allemagne, en enrichissant tous les États confédérés dont elle se
+compose, les a attachés à sa fortune par le lien de l'intérêt. Il faut
+aussi tenir compte de l'immigration qui a recouvert plusieurs contrées
+de la rive gauche d'une nuée d'Allemands d'outre-Rhin. Enfin il faut y
+ajouter la propagande intellectuelle, littéraire, intense qui
+caractérise cette nation. Ces quatre causes, militaire, économique,
+ethnique, intellectuelle ont dû agir puissamment au détriment de la
+France.
+
+Cependant, bien des indices permettent de croire qu'elle regagnerait
+très facilement et très vite le terrain perdu.
+
+Cet espoir se fonde sur deux facultés des races en présence, facultés
+contradictoires et complémentaires: c'est la faculté d'assimilation
+active de la race latine et la faculté d'assimilation passive de la race
+germanique.
+
+La race latine s'assimile très facilement et très vite les races qu'elle
+touche, parce qu'elle les prend par l'esprit et par le coeur. Elle les
+domine de toute la hauteur de son idéal; elle les séduit par la beauté
+et le charme de sa civilisation; elle les attire par l'aménité de son
+caractère, par sa bonté et son affection quasi maternelle. Elle les
+frappe à son image; elle les latinise. Elle exerce cet empire non
+seulement sur ses vaincus, mais sur ses vainqueurs. C'est au fond
+l'empire éternel de l'esprit sur la matière, la victoire de l'idée sur
+la force.
+
+L'antiquité avait vu cette chose étrange et qui étonnait Horace, la
+Grèce, vaincue par Rome, imposer à Rome sa pensée et sa culture:
+
+_Graecia capta ferum victorem cepit..._
+
+C'était la beauté grecque qui domptait la violence romaine. C'était
+l'Hélène éternelle qui, après avoir séduit l'Asie et les vieillards de
+Troie, séduisait les forts et les sages de l'Italie.
+
+Plus tard, Rome domine la Gaule, mais, comme elle s'est transformée,
+comme elle ne représente plus seulement la force matérielle, mais aussi
+la force morale et spirituelle, elle s'assimile notre patrie, elle lui
+donne sa forme divine; la terre de Vercingétorix se latinise.
+
+Au Ve siècle, la Gaule est envahie et soumise par les Francs. Cette
+fois, c'est le phénomène de la Grèce, vaincue et victorieuse de Rome,
+qui se renouvelle:
+
+_Gallia capta ferum victorem cepit..._
+
+Les Francs se dégermanisent en se christianisant et la France naît de
+là.
+
+La même vertu opère sur les Wisigoths, les Burgondes, les Lombards, les
+Normands, qui se dépouillent eux aussi, à l'exemple des Francs, de leur
+barbarie ancestrale et se plient facilement à la discipline
+intellectuelle et morale de la France. De là sort une race qui n'a plus
+rien de la férocité germanique.
+
+C'est un phénomène moral qui rappelle certaine réaction chimique; des
+acides violents, corrosifs ou toxiques, unis à un métal, à une base,
+perdent leur nocivité et forment un sel neutre, doué de nouvelles et
+précieuses propriétés. Ainsi l'acide germanique ou même prussique de
+certains peuples, neutralisé par la base celtique ou le franc métal
+latin, a donné des races parfaites.
+
+Cette assimilation serait d'autant plus facile sur les populations
+ripuaires qu'elles ne sont pas de race gothique ni burgonde, mais de
+vieille souche gauloise, sur laquelle s'est greffé le rameau franc. Elle
+s'est accomplie avec la plus grande aisance pendant l'occupation
+française de 1797 à 1815. Elle aura encore lieu bientôt quand nous
+aurons recouvré «nos limites naturelles».
+
+On se rappelle ce que nous avons dit plus haut sur le type ethnique et
+physique de la population. En dehors des bourgs-pourris de l'immigration
+allemande, elle n'est germanique qu'à fleur de peau, mais gallo-franque
+de sang et de coeur. Si les paysans ont oublié les chartes et les
+chroniques des temps mérovingiens, ils ont en revanche entendu parler
+sous le chaume de Custine, de Kléber et de Napoléon, sous lesquels ont
+servi leurs grands-pères. Plus d'un prendrait encore plaisir, comme en
+1870, à répondre à l'étranger lui demandant où il est: «_Département du
+Mont-Tonnerre!!!_»
+
+Il est dans tout ce pays, suivant l'heureuse expression de M. Charles
+Maurras, dans _l'Action Française, «des virtualités de développement
+français ultérieur_».
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La Moselle et le Rhin nous désirent._
+
+En 1815, lorsque leur pays fut adjugé à l'Allemagne, beaucoup de Rhénans
+s'expatrièrent pour ne pas devenir Teutons. Le descendant de l'un de ces
+émigrés de vieille souche rhénane écrivait récemment à Maurice Barrès:
+
+«Mon trisaïeul P.G..., maire de Sarrelouis sous Louis XV, créa dans les
+environs de cette ville, ainsi que dans le duché de Nassau-Sarrebruck,
+des forges d'acier, des fonderies qui fournirent quantité d'armes et de
+munitions aux armées de la République et de l'Empire. Ces établissements
+furent annexés à la Prusse en même temps que Sarrelouis et Sarrebruck, à
+la suite de la deuxième invasion en 1815. Mon grand-oncle, un ami de
+Berryer qui relate le fait dans ses _Mémoires_, ne voulut pas survivre à
+la rectification de la frontière et signa son testament: «G..., mort
+Français.» Plus tard, mon père, désirant conserver sa nationalité
+française, créa de nouvelles usines aux environs de Saint-Avold. Et
+celles-ci ayant été à leur tour annexées à l'Allemagne en 1871, nous
+sommes venus en Meurthe-et-Moselle...»
+
+«Voilà, ajoute M. Barrès, qui vous donne une idée, n'est-ce pas, de la
+vie qu'à travers les générations on nous fait mener dans l'Est, et on
+s'expliquera que nous demandions des garanties! Mais, écoutons encore
+les renseignements de mon correspondant:
+
+«Ayant conservé, me dit-il, de nombreuses relations avec des familles
+restées de l'autre côté de la frontière, et même en Prusse, au delà de
+l'ancienne limite de 1815, je crois connaître l'esprit des classes
+dirigeantes de ces pays. Ces gens ont conservé non seulement des moeurs
+et des goûts français, mais encore des relations fréquentes, voire même
+intimes, avec les branches de leurs familles demeurées françaises,
+habitant la Lorraine et Paris. Je citerai... Avec le temps, ces
+familles, qui ont une influence considérable dans le pays, seraient
+certainement ralliées à notre domination.»
+
+«Qu'est-ce que je vous disais! Il n'y a pas, à mon goût, de pays plus
+excitants pour l'imagination que la vallée de la Sarre, la divine
+Moselle, le grand-duché de Luxembourg, toutes ces terres qui nous
+attendent éternellement.»
+
+M. Diehl, professeur à la Sorbonne, membre de l'Institut et Alsacien,
+disait récemment à M. Barrès qu'après la reprise de l'Alsace, il irait
+volontiers avec Ernest Lavisse et quelques autres de ses collègues
+professer à Strasbourg et il demandait à l'académicien s'il ne voudrait
+pas se joindre à eux pour aller, lui aussi, porter la bonne parole à nos
+frères rachetés. M. Barrès lui fit, dans l'_Écho de Paris_, cette
+réponse où éclate son amour ou même sa préférence à quelques égards
+pour les rives de la Moselle avec la certitude qu'il a de les voir
+bientôt refrancisées.
+
+«Ah, mon cher monsieur Diehl, je ferai tout ce que Strasbourg et Metz
+voudront; mais quand je rêve, ou plutôt quand je réfléchis, je me vois
+surtout m'allant promener librement à Luxembourg, où j'ai déjà des amis,
+et plus loin dans ces belles villes de Trèves, de Coblence et plus bas
+encore pour y faire aimer la France, car ces populations auront à
+choisir de se rattacher à nous et de partager fraternellement notre
+existence, ou bien de garder leurs destinées propres sous la garantie
+d'une neutralité perpétuelle.
+
+«Il ne peut plus être question au long de la charmante Moselle et sur la
+rive gauche du Rhin d'aucune souveraineté de Bavière, ni de Prusse,
+d'aucune pensée pangermaniste. Nous voulons la paix du monde, la
+sécurité pour nos fils et pour nos petits-fils.
+
+«D'ailleurs, nos enfants seront aisément aimés, sur cette rive gauche.
+Nos pères y étaient hautement estimés. Ces beaux territoires, soustraits
+à la brutalité prussienne, ne tarderont guère à fournir, sous la
+discipline française, d'excellents éléments graves, patients, loyaux,
+qui s'équilibreront très bien dans notre nation. Je me rappelle, parmi
+les jours les plus heureux de ma vie, ceux que j'ai passés à errer en
+bicyclette, en bateau, à pied, de Metz à Coblence, parmi ces forêts, ces
+montagnes romanesques, ces petits villages tout pleins de souvenirs de
+la Révolution et du premier Empire.
+
+«Je n'étais pas en Allemagne, mais sur des territoires qu'un seul rayon
+de soleil de France mettrait au point. Le Rhin est un vieux dieu loyal.
+Quand il aura reçu des instructions, il montera très bien la garde pour
+notre compte et fera une barrière excellente à la Germanie. Vous verrez,
+nous nous assoirons comme des maîtres amicaux sur la rive du fleuve, et
+nous ranimerons ce que la Prusse, «le sale peuple» (n'en déplaise au
+professeur maboul de l'Université de Bordeaux), a dénaturé et dégradé,
+mais qui était bien beau. Nous libérerons le génie de l'Allemagne qu'ont
+aimé follement nos pères.»
+
+Voici un autre rhénan qui exprime le même ardent désir de fêter bientôt
+le retour de son pays à la France. Il a écrit à M. Jacques Bainville une
+lettre que celui-ci a citée dans l'_Action Française_.
+
+«Oui, insistez sur la nécessité pour notre pays de retrouver au moins la
+France de 1814. Dans bien des coins et bien des familles, il est resté
+un vivant souvenir des temps passés et ce sera une surprise pour
+beaucoup de constater la facilité d'assimilation par nous de ces terres
+qui sont encore sous la botte prussienne. Il n'y a pas seulement le
+charbon, il n'y a pas seulement la riche industrie de la vallée de la
+_Sarre_. Il y a le souvenir, il y a le sang français, les années
+dépensées par Vauban, à Sarrelouis, _chez moi_. Il y a Ney, Grenier,
+quinze divisionnaires et généraux de brigade donnés à la France par
+cette petite ville et ses environs immédiats. L'an dernier (novembre
+1913), nous enterrions, avec quelques amis, le dernier de ces braves, le
+général Étienne. Il repose dans le cimetière de son village natal:
+_Beaumarais_. Est-ce un nom allemand? Et Vaudrevouge et Bourg-Dauphin et
+Picard? Sont-ce des noms allemands encore?...
+
+«Tout ce pays est peuplé de descendants des colons de Louis XIV. Ney,
+Grenier, Leroy, Donnevert, Beauchamp, Bertinchamp, Cordier, Landry, sont
+des noms que vous retrouverez sur toutes les échoppes de Sarrelouis.
+
+«Pensez à ma famille maternelle, les..., les..., qui sont restés sur la
+brèche depuis cent ans, alors que toutes les vieilles familles
+s'éteignaient peu à peu; nous nous sommes passé le flambeau de
+génération en génération, au milieu de quels sacrifices et de quels
+déboires! Est-ce pour échouer au port?
+
+«Grand Dieu, non, je l'espère. S'il fallait renoncer à cet espoir, nos
+morts sortiraient de leur tombe pour maudire les _petits Français_ qui
+les auraient laissés en terre étrangère...»
+
+M. Jacques Bainville ajoute éloquemment:
+
+«N'est-elle pas profondément dramatique cette protestation d'un soldat
+de 1915 contre les cruels abandons de 1815? Ce sont trois générations
+qui crient à travers les lignes de cette lettre. Ce sont des voix
+d'outre-tombe qui parlent par la bouche de ce contemporain...
+
+«Alors (car c'est le moment de faire appel à tous les sentiments, à
+toutes les forces) on peut demander à Gustave Hervé, qui se réclame si
+souvent de la tradition révolutionnaire, s'il a oublié que, tout le long
+du XIXe siècle (jusqu'à 1870, ô ironie!), l'abolition des traités de
+1815 et la reprise des territoires perdus après Waterloo ont été
+l'article fondamental du programme des démocrates français. Ah! ce ne
+sont pas seulement les vieilles familles françaises de Sarrelouis qui se
+retourneront dans la tombe en écoutant les sarcasmes d'Hervé sur la rive
+gauche du Rhin. C'est Armand Carrel, c'est Armand Marrast, c'est Louis
+Blanc, Barbès, Blanqui, tous ceux qui ne séparaient pas de leur
+propagande pour la Révolution, et la République le sentiment national,
+tous ceux pour qui le premier devoir de la France libérale devait être
+d'achever la nation et de lui rendre les Français séparés de leurs
+frères et tombés sous le despotisme étranger...»
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le mariage de Colette et d'Asmus_.
+
+Il y a en terre mosellane et rhénane des gens de souche celtique mais
+que des siècles de kultur ont plus ou moins profondément germanisés; il
+y en a aussi qui sont de purs Allemands immigrés depuis plus ou moins de
+générations. Eh bien, je crois que le don d'assimilation, le charme de
+la race latine, opérera même sur ceux-là.
+
+Ils éprouveront bientôt, au contact intime de notre civilisation, cet
+étonnement ému qui saisit le gros Asmus, tout frais émoulu de ses
+pédantes Universités, à son arrivée à Metz et dans sa visite à la place
+Stanislas de Nancy. Ils voudront se hausser à cette finesse de la vraie
+culture que l'on ne soupçonne pas en Poméranie ni même sous l'allée des
+Tilleuls.
+
+Ce sont bien les deux races éternellement antagonistes que Maurice
+Barrès a mises en regard dans son roman. Mais il peut arriver que leur
+antagonisme cesse à certains jours et que l'une soit attirée vers
+l'autre par une mystérieuse sympathie. C'est le sentiment qu'éprouve
+Asmus. Sous le clair regard de Colette, il sent fondre son pangermanisme
+comme sous un rayon de soleil et il oublie la savante demoiselle de
+Koenigsberg. La petite Messine elle aussi est troublée et il semble
+presque qu'elle va dire oui, quand un sursaut de sa race, un tour de
+sang, lui fait dire non. C'est là le sentiment patriotique que Maurice
+Barrès a voulu mettre en relief et auquel il faut applaudir.
+
+Et cependant, à la réflexion, on se demande si une autre solution, dont
+l'auteur lui-même nous fournit les éléments, eût été contraire au
+patriotisme. Si un mariage avait eu lieu, n'est-ce pas Colette, et en
+elle la France, qui aurait conquis et assimilé le Germain?
+
+C'était la pensée que Jaurès exprimait ainsi:
+
+«Est-il possible, écrivait-il, qu'une Colette et qu'un Ehrmann, qui
+parviennent à imprimer jusque dans l'esprit du vainqueur une noble image
+de la France, s'obstinent à repousser ceux sur qui le charme français
+aura opéré? Entre M. Ehrmann et l'élite des Allemands immigrés, il se
+créera un lien subtil et fort, une communication d'ordre supérieur, et
+l'idée viendra un jour à ce jeune homme que cette mutuelle sympathie
+pourrait s'élargir jusqu'à envelopper les deux nations. Et Colette? Elle
+refuse de se marier avec Asmus, soit. Mais elle a hésité; on a entrevu
+que si elle épousait Asmus elle travaillerait avec lui à réconcilier
+Français et Allemands, et par là le livre de M. Barrès nous prédispose à
+l'indulgence...
+
+«Ainsi, concluait Jaurès en interpellant M. Barrès, parce que vous avez
+le sens de la vie, vous ne pouvez enfermer l'ample mouvement des choses
+dans les formules étroites que vous préférez. Vous vous démentez et vous
+vous dépassez vous-même, à votre insu, en nous suggérant, malgré que
+vous en ayez, l'idée d'une revanche plus haute, celle du génie français
+parvenant à se faire comprendre du génie allemand et à le combattre.»
+
+«Je n'ai jamais oublié, continue Barrès, cet article de Jaurès. Il est
+de grande portée. Étant donnée l'opposition de ses idées doctrinales et
+de mes idées propres, les faits sur lesquels nous nous accordions
+prenaient à mes yeux une rare valeur. La civilisation française dans
+les pays annexés conquiert les Allemands, s'impose à leurs professeurs,
+transforme leurs moeurs, voilà ce que Jaurès me concédait, en ajoutant
+qu'il avait bien pu en être toujours ainsi.
+
+«Il se pourrait bien, disait-il, que depuis deux mille ans, il y eût, de
+ce côté-ci du Rhin, des Colette qui ne veulent pas épouser des Asmus.
+Quand par force le mariage s'est accompli M. Asmus, après s'être fait
+appeler quelque temps M. Asmus-Baudoche, s'est trouvé, un beau jour,
+Baudoche tout court, ne voulant plus rien savoir des Asmus.»
+
+Jaurès allait trop loin. Il voulait un colossal mariage entre la France
+et l'Empire allemand, mariage où la France aurait tout sacrifié, mais où
+elle aurait, en revanche, fécondé de sa grâce le génie du Reître. Ce fut
+là, comme dit Barrès, «l'effroyable chimère» du tribun socialiste, car
+le Reître, quand il est chez lui, est brutal et rappelle un peu trop
+Barbe-Bleue. Mais quand il n'est pas chez lui, il est en effet maniable
+et civilisable.
+
+Jamais nous ne dégermaniserons la Germanie chez elle. Là où elle est
+indépendante, elle est trop orgueilleuse pour se laisser polir par une
+idée étrangère. Quand les Allemands opèrent par masses compactes, en
+temps de paix comme à la guerre, ils sont impénétrables, ils se
+défendent: aucun souffle du dehors ne peut circuler dans cette forêt
+touffue. Au contraire, quand ils sont à l'étranger, sans espoir de
+pouvoir l'emporter par l'espionnage et la trahison, ils sont dociles,
+serviles même et éminemment assimilables.
+
+«C'est, dit Onésime Reclus, celui de tous les peuples qui se confond le
+plus vite avec les citoyens de son pays d'émigration. Personne ne dit
+mieux que lui: La patrie c'est là où l'on est bien! La patrie n'est pas
+où je naquis, mais où je mange. Ils disent en leur langue: Je chante la
+chanson de celui dont je mange le pain: _Wessen brod ich esse, dessen
+Liede ich singe._ Ils n'ont de force, de vitalité, de durée qu'en masse
+et, comme on sait, c'est ainsi qu'ils vont à l'assaut. Partout, en
+France, en Italie, en Algérie, aux États-Unis, en Canada, en Argentine,
+en Chili, leur disparition ne demande qu'une ou deux générations[1].»
+
+Et c'est pourquoi le rêve de Jaurès, ramené à une plus modeste échelle,
+ne serait pas une chimère. Le Germain ou le Germanisé, chez nous, en
+terre rhénane de rive gauche, serait vite francisé.
+
+C'était aussi la pensée de Frédéric Mistral. Le poète de Mireille
+écrivait à Barrès, à propos de _Colette Baudoche_, cette lettre curieuse
+et de grand sens:
+
+«_Vous rendez si sympathiques le terroir et la race (de Metz) que le bon
+gros Allemand Frédéric Asmus est vaincu en peu de temps, et vaincu de
+façon si naturelle et si honnête qu'on regrette vraiment la maussaderie
+finale de la petite Colette. Étant donné que le germanisme finit
+toujours par se fondre dans la latinité,--à preuve la fusion rapide des
+innombrables envahisseurs de l'empire romain,--il est certain que, par
+le seul effet des influences naturelles, les immigrés allemands sont
+destinés à faire des fils et petits-fils lorrains, et par eux la
+Lorraine reprendra son autonomie. Je remarque en Provence que les fils
+des Métèques sont généralement plus ardents que les indigènes de vieille
+roche. C'est le mystère de la greffe. Donc j'aurais vu avec plaisir le
+bon docteur Asmus contribuer à repeupler Metz de jeunes patriotes. Il
+méritait bien cette jolie récompense.»
+
+Changez Metz; mettez à la place Trèves, Mayence, Coblence, même Cologne
+et Aix-la-Chapelle, ce sera encore vrai.
+
+Encore une fois, il s'agit d'une opération restreinte et tentée dans des
+conditions spéciales; nous ne prétendons pas conquérir l'Allemagne et la
+dégermaniser chez elle. Colette aurait tort d'aller essayer son pouvoir
+sur la rive droite: mais la rive gauche lui appartient, et, en
+descendant le Rhin, de Strasbourg à Cologne, elle porte partout avec
+elle le sceptre de la beauté latine.
+
+L'académicien en convient, me semble-t-il, quand il écrit, dans le même
+article si suggestif que je viens d'exploiter:
+
+«C'est l'opération que nous réussirons à Trèves et à Coblence et dans
+toutes ces charmantes petites villes de la basse Moselle. Aisément, par
+la douceur de la vie française que nous y transporterons, nous ferons le
+plus beau mariage. Des unions, qui n'étaient pas possibles à Strasbourg
+et à Metz, le deviendront; car il y a la manière, et ce ne sera plus la
+manière prussienne. Ils étaient légion, hier, les Allemands qui se
+tournaient vers nous comme les plantes vers le soleil. Le dur génie
+destructeur de la Prusse les contrariait, les contraignait, les
+dénaturait. Libérés de cette barbare tutelle, les bords du Rhin, trop
+heureux de respirer à leur aise, prendront leur libre rythme, aisément
+accordé au nôtre.
+
+«_Dans l'intérieur de notre frontière rhénane_ pourra s'épanouir, avec
+le temps, le rêve de Mistral, qui ne voulait pas comprendre les
+obligations que l'honneur imposait aux filles d'Alsace et de Lorraine et
+qui souhaitait le mélange des deux races pour le profit du monde
+français et latin.»
+
+[Note 1: Onésime RECLUS, _Le Rhin français, annexion de la rive
+gauche_, p. 75. Paris, Attinger, 1915.]
+
+
+
+
+#XII#
+
+#L'AGRANDISSEMENT DE LA BELGIQUE#
+
+
+_La Belgique doit s'agrandir_.
+
+Après la cruelle expérience qu'elle vient de faire de la bonne foi
+germanique, la Belgique ne peut plus se fier à la parole de l'Allemagne.
+Elle _doit_ pouvoir _se défendre_ et par conséquent elle _doit se
+fortifier_ et pour cela _s'agrandir_.
+
+Sans doute, l'Allemagne vaincue sera bientôt affaiblie, ruinée par la
+guerre et désarmée par les conditions qui lui seront imposées; sans
+doute les puissances actuellement coalisées contre elle continueront
+pendant la paix à se tenir étroitement unies et à veiller au salut de
+l'univers, en empêchant l'ennemi commun de se relever; sans doute aussi,
+par conséquent, la Belgique pourra compter sur leur assistance pour
+sauvegarder son intégrité et son indépendance contre une nouvelle
+agression de l'Est. Mais elle aurait tort de s'en tenir là et de compter
+sur une neutralité, même garantie par les grands États, dont elle sait
+le cas que l'on fait à Berlin. Elle doit se dire que l'Allemagne
+cherchera à se refaire et à se venger. Elle doit prendre toutes les
+précautions possibles: et la meilleure c'est la force personnelle et non
+le secours d'autrui.
+
+Elle se suiciderait, si elle refusait les moyens que lui offrira la
+commune victoire des Alliés de se rendre inattaquable. C'est pour elle
+une nécessité vitale, un devoir de conscience patriotique, de les
+employer tous. C'est aussi un devoir international, devoir qu'elle a
+contracté envers l'Europe. Sa chute entraînerait de nouvelles
+catastrophes mondiales dont nous ne nous voulons plus et qu'elle doit
+s'éviter et nous éviter.
+
+Pour écarter ce danger, on ne lui demande qu'un seul sacrifice, celui de
+sa modestie. On ne lui demande que de se laisser enrichir et agrandir.
+Elle doit accepter les terres que lui offriront les Alliés, à savoir la
+partie de la Prusse rhénane située au nord de l'Eifel, riche contrée qui
+comprend Aix-la-Chapelle, Cologne et Crefeld, plus certaines
+rectifications de frontières du côté de la Hollande et du Luxembourg,
+dont nous parlons plus bas.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Objection: la question des races._
+
+Il paraît que la chose ne va pas toute seule. Un certain nombre de
+Belges voient de mauvais oeil cet accroissement de territoire. Ils
+estiment que leur nation n'est pas assez nombreuse, pas assez forte pour
+s'assimiler la population relativement considérable de la région
+rhénane. Elle a déjà la race flamande et la race wallone qui ne
+s'entendent pas trop bien. La race teutonique ne serait-elle pas un
+troisième élément hostile, un ferment de division morale et politique,
+une cause de perpétuelles perturbations?
+
+C'est entendu, ce danger existe. Mais entre deux maux il faut choisir le
+moindre. Or le danger d'une nouvelle invasion barbare, le danger de
+laisser l'Allemagne puissante et vindicative à ses portes, le danger de
+rester une petite nation exposée à tous les coups, soumise à tous les
+affronts et à toutes les servitudes, menacée tous les jours d'une mort
+peu glorieuse, nous semble autrement grave pour la vie et l'honneur de
+la Belgique que le danger de complications intérieures qu'elle peut
+d'ailleurs écarter pour une grande part.
+
+En effet, avec l'habileté et le doigté dont elle a souvent fait preuve,
+elle peut atténuer, sinon faire disparaître complètement le mal. La race
+allemande est servile; elle se courbe sous la force; elle accepte
+facilement le régime qui lui parle de haut. C'est la plus assimilable de
+toutes les races. Elle l'a montré dans le passé. La barbarie des Francs,
+des Burgondes, des Wisigoths a fondu comme la glace au rayonnement de la
+civilisation gallo-romaine. Le fier Sicambre est devenu le doux
+Sicambre, _mitis Sicamber_, de saint Remy. Les gens d'Aix-la-Chapelle et
+de Cologne se feront parfaitement avec le temps au régime belge.
+
+Nous n'avons pas à entrer ici dans les problèmes que soulèvera la vie
+intérieure de la Belgique agrandie. Ses hommes d'État ont souvent fait
+preuve d'un haut sens politique. Ils sauront faire régner la paix et
+l'harmonie entre les races de leur nation. Les Flamands et les Wallons
+y contribueront en s'unissant, comme ils le font surtout depuis la
+guerre. Ils sont capables de tous les efforts que leur demande le
+patriotisme. Ce sentiment ne sera pas amoindri chez eux par l'adjonction
+d'un troisième élément de population. Les Ripuaires se mettront vite au
+pas, plus vite qu'ils ne se sont mis au pas de l'oie après leur annexion
+à la Prusse en 1815.
+
+Cependant la Belgique est à la fois juge et partie dans cette grave
+question. Nous pouvons lui exposer notre point de vue: à elle de dire le
+dernier mot. Si, malgré tout, elle ne veut pas d'annexion, on ne l'y
+peut contraindre. Toutefois, il existe un petit territoire au moins
+qu'elle sera certainement heureuse de reprendre, celui de _Malmédy_ et
+de _Montjoie_ qui a été détaché du pays de Liége et réuni contre toute
+raison et tout droit à la Prusse par le traité de Vienne: c'est une
+population entièrement wallonne.
+
+_Quant à la Prusse rhénane septentrionale, si nos voisins n'en veulent
+pas, la France avisera à un autre moyen d'en éliminer le virus
+germanique. Elle devra ou bien établir un gouvernement ou un principat
+entièrement soumis à son protectorat, ou bien se l'annexer purement et
+simplement, comme elle le fit en 1797: nous avons vu qu'elle y a tous
+les droits. C'est, semble-t-il, le parti le plus simple et qui créerait
+le moins de difficultés._
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La question du Limbourg._
+
+Enfin, il est une rectification de frontière qui doit également être
+envisagée: au nord-est celle du Limbourg, au sud-est celle du
+Luxembourg.
+
+Le Limbourg a été en 1839 très maladroitement partagé entre la Belgique
+et la Hollande. Prenez une carte, vous verrez que la partie méridionale
+du Limbourg hollandais, qui contient Maëstricht, est placée de guingois
+sur le flanc du Limbourg belge et forme une sorte de poche bizarre,
+excentrique, qui déborde de la Hollande pour pénétrer dans les chairs de
+la Belgique. La ville de Maëstricht avec son territoire revient donc à
+celle-ci par droit de configuration géographique, sans compter que,
+ayant fait jadis partie de la principauté de Liége, elle lui revient
+aussi par droit historique.
+
+Ce modeste accroissement ne peut soulever de la part de la Belgique une
+objection semblable à celle que fait naître l'annexion de la Prusse
+rhénane, car il ne s'agit ni de la Prusse, ni du Rhin, mais d'une ville
+meusienne, d'un territoire restreint, facilement assimilable pour la
+Belgique en raison des affinités de langue, de race et de moeurs qu'il
+lui offre.
+
+La seule difficulté que l'on puisse craindre surgirait du côté de la
+Hollande dont le consentement est évidemment nécessaire. Mais il semble
+qu'elle ne le refuserait pas, si on lui offrait en compensation la Frise
+allemande qui est beaucoup plus vaste et qui compléterait d'ailleurs
+avantageusement la Frise hollandaise. Cette province est est un bien en
+quelque sorte patrimonial de la Hollande, bien qui lui a été arraché et
+qu'elle doit être heureuse de recouvrer.
+
+Au sud-est est le grand-duché de Luxembourg. Mais, comme sa possession
+intéresse également la France, la question mérite d'être traitée à part.
+
+
+
+
+#XIII#
+
+#LA QUESTION DU LUXEMBOURG#
+
+
+La question du Luxembourg ne saurait être éludée. Il n'est indifférent à
+personne que ce petit État placé sur la grande route de la France et de
+l'Allemagne subisse l'influence de l'une ou de l'autre de ces
+puissances.
+
+Trois solutions seulement sont acceptables du point de vue de notre
+sécurité et de la paix générale: ou sa réunion à la Belgique, ou son
+annexion par la France, ou sa neutralité sous le protectorat de la
+France. Quelles sont les raisons qui militent pour ou contre chacune de
+ces solutions?
+
+
+ * * * * *
+
+
+_La réunion à la Belgique._
+
+Cette solution ne manque pas de bases historique et juridique. Les deux
+pays ont été longtemps unis dans les divers partages qui ont été faits
+de la Lotharingie. Le duché a une situation intermédiaire entre la
+Haute-Lorraine qui est française et la Basse-Lorraine ou Lothier d'où
+est sortie la Belgique. Il a presque toujours suivi le sort de cette
+nation: il a appartenu comme elle à l'Empire germanique, à la maison de
+Bourgogne, à la maison de Habsbourg, à la France sous la Révolution et
+l'Empire; il a fait avec elle partie du royaume des Pays-Bas de 1815 à
+1830; il s'est révolté avec elle contre la Hollande. Une moitié du pays
+a été donnée à la Belgique en 1830 et forme depuis lors le Luxembourg
+belge: l'autre moitié compléterait harmonieusement cette province.
+L'Europe pourrait donc l'offrir au roi Albert. Quant au droit de la
+maison de Nassau nous en parlerons plus loin.
+
+Mais les mêmes raisons qui font hésiter la Belgique à prendre Cologne
+pourraient aussi la faire reculer devant l'annexion du Luxembourg. Et
+puis, à parler franchement, il nous semble que ses droits et ses
+intérêts le cèdent ici à ceux de la France.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'annexion par la France._
+
+L'annexion par la France aurait pour elle un droit historique et
+l'intérêt de notre défense nationale.
+
+Le Luxembourg fut d'abord gaulois pendant des siècles et jusqu'à la fin
+de l'époque carolingienne. Au XVe siècle il échappa à l'Empire
+germanique pour passer à la maison française de Bourgogne, puis, par
+l'héritière de cette maison, à celle de Habsbourg. Une partie du pays,
+qui comprenait Thionville et Montmédy, nous fut cédée en 1659 par le
+traité des Pyrénées. En 1684, Louis XIV s'empara de la ville même de
+Luxembourg dont Vauban fit la place la plus forte de l'Europe. Après
+treize ans de possession, Louis XIV la retrocéda avec regrets à
+l'Espagne au traité de Ryswick en 1697.
+
+Vauban s'intéressait vivement à la possession du Luxembourg. Quand la
+ville tomba en notre pouvoir en 1684, il fit éclater son enthousiasme en
+ces termes: «C'est la plus glorieuse conquête que le roi ait jamais
+faite, qui mettra notre frontière en tel état que les Allemands ne
+pourront jamais attaquer le royaume par ce côté-là.» Quand nous dùmes
+abandonner la place en 1697, Vauban en conçut un profond chagrin et la
+plus vive indignation: «Nous fournissons, écrivait-il, à nos ennemis de
+quoi nous donner les étrivières... Nous perdons pour jamais l'occasion
+de nous borner par le Rhin.»
+
+Nous avons de nouveau possédé le Luxembourg pendant vingt ans sous la
+Révolution et sous l'Empire. Il formait alors le département des Forêts.
+
+Il nous fut enlevé en 1815 et fit partie, avec la Belgique et la
+Hollande, du royaume des Pays-Bas. En 1831, après la révolution de
+Belgique, il fut partagé, comme nous l'avons vu, entre ce pays et la
+Hollande. Le roi de Hollande, Guillaume Ier, garda une partie du
+Luxembourg avec le titre de grand-duc. Mais la ville faisait
+militairement partie de la Confédération germanique et avait une
+garnison allemande. En 1842, le Luxembourg entra dans le Zollverein et
+par là se germanisa de plus en plus. En 1866, la Confédération
+germanique ayant été dissoute, Napoléon III demanda le retrait des
+troupes allemandes et songea à obtenir de la Hollande la cession du
+grand-duché. La guerre faillit à cette occasion éclater en 1867 entre la
+France et la Prusse. Mais, la même année, la Conférence de Londres
+neutralisa le Luxembourg, sous la garantie des grandes puissances et
+sous la souveraineté personnelle de Guillaume III, roi de Hollande.
+
+L'Allemagne continua cependant à tenir ce petit pays sous sa tutelle. En
+1871, elle acquit l'exploitation de ses chemins de fer.
+
+En 1890, Guillaume III étant mort sans héritier mâle, le Luxembourg
+passa par droit de succession à son parent Adolphe de Nassau. Ce prince
+avait été, en 1866, dépouillé de ses États héréditaires par la Prusse
+contre laquelle il s'était déclaré pendant la guerre d'Autriche. Mais,
+en 1890, la Prusse ne s'opposa point à ce qu'il recueillit l'héritage du
+roi de Hollande et cette gracieuseté amena une réconciliation entre les
+Nassau et les Hohenzollern. La Grande-Duchesse actuelle, Marie, est la
+fille, d'Adolphe.
+
+Voilà donc un pays qui pendant longtemps et à plusieurs reprises a été
+français et qui est aujourd'hui prussianisé. Il y a là un danger. Si la
+citadelle de Vauban a été démantelée en 1867, la position stratégique de
+la ville est toujours très importante. Elle barre le chemin entre Meuse
+et Moselle. Elle ouvre ou ferme l'accès de l'Argonne, de Châlons et de
+Paris.
+
+En 1792, le duc de Brunswick partit de Coblence, remonta la Moselle,
+masqua à sa gauche la Lorraine par un corps de troupes et, choisissant
+Luxembourg comme base d'opération, se lança de là par Longwy et Verdun
+vers le coeur de la Champagne.
+
+En 1914, les Allemands, en violant le territoire du Grand-Duché, ont
+prouvé qu'il avait gardé son importance militaire pour ou contre nous.
+C'est donc pour la France une impérieuse nécessité de s'en emparer ou du
+moins d'empêcher qu'il ne reste au pouvoir de l'Allemagne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_L'éviction de la Maison de Nassau._
+
+L'annexion du Luxembourg à la Belgique ou à la France emporterait tout
+d'abord l'éviction de la maison de Nassau. Mais serait-ce là un geste
+bien élégant? Ne serait-ce pas une violence peu en harmonie avec nos
+habitudes chevaleresques et même avec nos principes de justice et de
+liberté?
+
+On peut répondre à cette objection par un argument topique. Guillaume
+Ier n'a pas hésité un instant en 1866 à dépouiller de ses États
+héréditaires cette maison de Nassau, une des plus anciennes et des plus
+fameuses de l'Europe, simplement parce qu'elle s'était déclarée pour
+l'Autriche contre la Prusse. Il chassa brutalement Adolphe et s'annexa
+son duché. Il est vrai que, en 1890, Adolphe ayant hérité de son parent
+le roi Guillaume III de Hollande le grand-duché de Luxembourg, la Prusse
+daigna lui permettre d'entrer en possession de cet héritage. Les deux
+familles se réconcilièrent à cette occasion, mais le Hohenzollern
+roublard garda sa proie de la rive droite en permettant au Nassau de
+s'installer sur la rive gauche.
+
+Dès lors pourquoi la France serait-elle plus galante que l'Allemagne
+envers une famille allemande? Pourquoi serait-elle tenue de dédommager
+des Teutons du tort que leur ont fait d'autres Teutons? Si les Nassau
+ont un droit dynastique, c'est avant tout sur la vieille principauté
+d'où ils tirent leur nom et sur laquelle ils ont régné sept cents ans.
+Que la Prusse leur rende ce qu'elle leur a volé sur la rive droite et
+qu'elle nous laisse la rive gauche qui ne lui appartient pas. Si les
+diplomates tiennent à ne pas contrister la Grande-Duchesse Marie, ils
+n'auraient qu'à condamner Guillaume à lui restituer le duché de Nassau.
+
+Le droit de cette princesse sur le Luxembourg découle de celui de la
+maison royale de Hollande, branche cadette de la maison de Nassau. Or si
+l'on pèse ce droit hollandais, il est permis de le trouver fort léger.
+C'est en 1815 que l'Europe, sous l'influence de la Prusse, enleva le
+Luxembourg à la France pour l'offrir au souverain des Pays-Bas. Elle ne
+fit pas tant de façons pour nous dépouiller. Pourquoi en 1915
+aurions-nous plus de scrupules, si nous jugeons que la possession d'un
+pays qui fut notre si longtemps est aujourd'hui indispensable à notre
+sécurité?
+
+Une autre raison pourrait s'ajouter à celles que nous venons d'exposer
+de remercier la dynastie régnante: c'est l'attitude qu'elle a prise avec
+son gouvernement dans la guerre actuelle. On a dit que, sous les dehors
+d'une résistance et d'une protestation pour la forme, elle a eu des
+complaisances excessives pour les envahisseurs. On a critiqué certaines
+démarches de M. Eyschen, le ministre omnipotent, et la facilité avec
+laquelle la jeune Grande-Duchesse a accepté les compensations offertes
+par l'Allemagne et les bouquets de roses de Guillaume II. Il lui était
+peut-être difficile de refuser des fleurs, mais s'il est vrai que le
+grand-duché a manqué aux devoirs d'une loyale neutralité, ce serait sans
+doute un facteur important qui légitimerait des représailles et surtout
+des mesures de prudence pour l'avenir. Toutefois, il est difficile au
+public de savoir la vérité à cet égard et il est possible qu'il n'y ait
+là que des bruits malveillants: or, des on-dit ne peuvent baser une
+action politique digne et sérieuse. Les gouvernements alliés savent sans
+doute mieux que nous à quoi s'en tenir sur la loyauté du gouvernement
+luxembourgeois, et leur sagesse en tiendra compte dans la mesure qui
+convient.
+
+Mais les autres raisons que nous avons données, et qui sont d'un ordre
+plus élevé et plus général, suffisent à motiver notre reprise de ce
+pays, si les Alliés jugent à propos de la décider. Je sais bien, comme
+l'a dit le poète, qu'il ne faut pas frapper une femme, même avec une
+fleur; mais serait-ce frapper la Grande-Duchesse que de la reconduire
+triomphalement à la frontière et de l'envoyer régner au delà du Rhin sur
+la principauté de ses pères? Nous pourrions au besoin ajouter quelques
+roses de consolation à celles que lui a offertes l'ami Guillaume.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le droit de la population._
+
+Il reste un problème qui ne semble pas difficile à résoudre, c'est le
+droit de la population. Il est certain qu'elle déteste les Prussiens et
+sera heureuse de toute mesure qui la soustraira à leur domination. Cette
+haine s'est singulièrement accrue pendant cette guerre, où ils ont
+traité le Luxembourg en pays conquis. Au contraire, la population a des
+sympathies anciennes et profondes pour la France.
+
+La preuve absolue, éclatante, magnifique, que le Luxembourg est
+francophile, c'est, si le fait rapporté par la _Luxemburger Zeitung_ est
+exact, que la plupart de ses jeunes gens en âge de porter les armes,
+8.678 sur 220.000 habitants, ont pris du service comme volontaires dans
+l'armée française. Dans toutes les villes qu'ils ont traversées pour
+aller de Bayonne au front, ils ont été chaleureusement accueillis au cri
+de: _Vive le Luxembourg!_ auquel ils répondaient par celui de: _Vive la
+France!_ Le même fait a été certifié par un journal de Trèves, la
+_Trierische Landeszeitung_, et ce journal ajoute que, d'après un
+communiqué de Berlin, _il n'y a pas de volontaires luxembourgeois dans
+l'armée allemande_.
+
+Le chiffre que nous venons de donner a été contesté, je le sais: on a
+fait observer que le Luxembourg n'a qu'une armée régulière de 250
+hommes. Cette raison ne prouve rien. Si le grand-duché n'a que 250
+soldats, c'est qu'il n'a pas besoin d'en avoir davantage. Mais un pays
+peut facilement donner 12% de sa population au service militaire. Le
+Luxembourg compte 220.000 habitants; en défalquant de ce nombre 20.000
+étrangers, c'est 24.000 soldats qu'il peut fournir. Il n'est donc pas
+_impossible_ qu'il nous ait envoyé 8.678 volontaires.
+
+MM. Franc-Nohain et Paul Delay, dans leur _Histoire Anecdotique de la
+Guerre_, parlent de 800 Luxembourgeois engagés à Paris, dans la seule
+journée du 21 août 1914. Mais il faut ajouter à ce nombre ceux qui se
+sont fait inscrire à Paris même, les jours suivants, puis ceux qui se
+sont enrôlés en province, surtout dans nos grandes villes industrielles
+où il y a beaucoup d'étrangers, et enfin tous ceux qui ont pu venir
+depuis lors de leur pays, et nous savons qu'ils ont eu toute facilité
+pour passer par la Suisse ou la Hollande. Ces trois données doivent
+majorer sensiblement le chiffre initial de 800. D'ailleurs nous ne
+voyons pas quel intérèt l'Allemagne, s'il est vrai qu'elle a inspiré ces
+articles, aurait à faire savoir qu'elle est aussi haïe au Luxembourg que
+la France y est aimée.
+
+Néanmoins le chiffre donné est relativement si considérable que nous le
+mentionnons sous toutes réserves. Il ne semble pas d'autre part qu'il
+puisse être abaissé au-dessous de plusieurs milliers, et c'est déjà une
+preuve indéniable de l'amour que l'on a pour la France dans le
+Luxembourg.
+
+Un des catholiques les plus éminents du grand-duché, M. Prüm, que j'ai
+eu l'honneur de connaître en Belgique et qui est devenu, depuis, mon
+collègue au Comité permanent des Congrès Eucharistiques internationaux,
+était un intellectuel de culture germanique. Son aversion pour la
+politique anticléricale, où il voyait une importation française, avait
+même fait de lui un antifrançais convaincu. Mais les atrocités et les
+impiétés commises par les Allemands en Belgique lui ont ouvert les yeux.
+Il a été surtout révolté par les déclarations de M. Erzberger, leader du
+Centre allemand, où sue le pangermanisme le plus éhonté, le plus
+barbare, le plus monstrueusement orgueilleux. Il lui a écrit une lettre
+ouverte où il lui démontre que ses principes sont incompatibles avec la
+doctrine catholique. Sur une plainte de l'intéressé, la lettre a été
+poursuivie par le procureur général du Luxembourg. Mais rien n'a plus
+servi que ce procès à rendre M. Prüm populaire, les Allemands odieux et
+le parti français puissant au Luxembourg.
+
+La population luxembourgeoise parle, il est vrai, en majorité, un
+dialecte germanique, mais, comme pour l'Alsace, ce n'est pas un obstacle
+à la francisation. Le français est la langue officielle. La bourgeoisie
+et la noblesse se servent des deux langues et envoient leurs enfants
+dans les pensions de Paris ou de Bruxelles. Le peuple pourra donc
+continuer à parler allemand, comme les Alsaciens, et à aimer nos
+institutions.
+
+Quant à la dynastie tudesque dont il jouit depuis 1890 par la grâce des
+Hohenzollern, il y a lieu de croire qu'il n'a pour elle qu'un loyalisme
+peu profond. Et il doit se rendre compte, après l'odieuse violation de
+son territoire en août 1914, de l'avantage qu'il y aurait pour lui à
+faire partie d'une grande nation comme la France.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Le protectorat de la France_
+
+Si, pour des raisons supérieures, les Alliés rejetaient les deux
+solutions précédentes, il est une combinaison qui pourrait encore
+sauvegarder tous les intérêts et écarter le péril germanique: ce serait
+la neutralisation du Luxembourg sous le protectorat de la France, soit
+que l'on garde la maison de Nassau, soit qu'on l'écarte et qu'on la
+remplace par un gouvernement républicain ou autre. Ce protectorat
+pourrait d'ailleurs n'être qu'un régime de transition qui préparerait
+les voies à une prochaine incorporation du pays à la France.
+
+
+
+
+#XIV#
+
+#CONCLUSION#
+
+
+_Pas de paix boiteuse et essoufflée._
+(M. POINCARÉ.)
+
+Je ne suis qu'un simple citoyen français, mais ce titre me donne le
+droit de dire ce que j'estime utile et nécessaire au bien de mon pays,
+et c'est pourquoi je me suis permis de dédier ces pages aux négociateurs
+de la paix future. Je les adjure de se pénétrer de notre droit
+historique et de notre intérêt national en ce qui concerne la rive
+gauche du Rhin et de ne pas hésiter à réclamer notre dû.
+
+Ils devront accomplir une oeuvre colossale, grandiose d'où dépendront
+pour des siècles la splendeur et la sécurité de la France; ils auront à
+reconstruire une Europe nouvelle sur les bases de l'ordre et de la
+justice. Le sort de l'Alsace-Lorraine est la première question qui se
+présentera à eux. Ils la trancheront évidemment dans le sens indiqué par
+les déclarations de MM. Poincaré et Viviani, en réunissant de nouveau
+ces petites Frances à la grande France. Mais la question des autres
+provinces rhénanes vient immédiatement après, et une solution semblable
+s'impose à la conscience de nos diplomates.
+
+Certains hommes politiques chercheront à les influencer dans un sens
+contraire, en leur criant: «_Pas de conquêtes! pas d'annexions!_» Qu'ils
+restent sourds à ces suggestions antipatriotiques! Nous ne leur
+demandons pas de nous attribuer les terres d'autrui, mais de reprendre
+les nôtres, de refaire, suivant l'expression de Vauban, «_notre pré
+carré_», comme il l'était au temps de Clovis, de la Révolution et du
+premier Empire.
+
+J'adjure les hommes politiques et les publicistes socialistes qui
+repoussent toute annexion de considérer qu'ils vont contre le programme
+traditionnel de la Révolution et de la Démocratie depuis plus de cent
+ans. Qu'ils relisent les discours prononcés à la Convention; ils verront
+que l'idée fixe des plus célèbres révolutionnaires fut de réunir toute
+la rive gauche du Rhin à la France; ils prétendaient que ce n'était pas
+là une annexion ou une conquête proprement dite, mais une restitution ou
+une reprise de notre bien. Ainsi pensaient Danton, Carnot, Sieyès,
+Cambacérès, Dubois-Crancé, Merlin de Douai, Grégoire[1].
+
+Telle a été aussi l'opinion de Victor Hugo, des historiens de l'école
+libérale ou révolutionnaire, comme Thiers, Henri Martin, Louis Blanc,
+Edgar Quinet, et de la plupart des publicistes et des hommes politiques
+du XIXe siècle, Armand Carrel, Armand Marrast, Barbès, Blanqui, Émile
+de Girardin. Les mânes des grands ancêtres frémiraient d'indignation
+contre les épigones qui renieraient leur programme.
+
+Si les Allemands étaient vainqueurs, ils n'hésiteraient pas à s'annexer
+une partie de notre pays sur lequel ils n'ont aucun droit historique.
+Leurs écrivains militaires les plus célèbres, le général von Klausewitz,
+le général Bronsart de Schellendorf, le général Bernhardi nous ont dit
+clairement que l'Allemagne entendait nous prendre à la prochaine guerre
+le nord de la France, de la Somme à la Loire, la Picardie, la Champagne,
+la Bourgogne et la Franche-Comté. Le comte Bernstorff, ambassadeur
+allemand aux États-Unis, déclarait que son pays nous enlèverait tous les
+territoires situés au nord et à l'est d'une ligne tirée de Saint-Valery
+à Lyon, soit un bon tiers de la France, y compris Paris.
+
+Nous ne devons donc pas hésiter à reprendre à ces insatiables bandits le
+sol qu'ils nous ont enlevé, et qui est nécessaire à notre défense
+nationale. Ce serait une folie, un crime, de ne pas assurer à la France
+les garanties nécessaires à la défense de son droit et de son
+territoire. _Pas de paix boiteuse et essoufflée!_ comme le disait M.
+Poincaré! Pas de modestie insensée qui nous remettrait bientôt sur les
+bras une guerre plus terrible que celle-ci, et nous ferait maudire et
+mépriser de la postérité!
+
+Une occasion va se présenter à nous, unique dans l'histoire, d'accomplir
+un acte dont le retentissement sera immortel. Nous souffrons de
+l'abominable traité de Francfort qui nous arracha l'Alsace et la
+Lorraine; nous souffrons des traités de 1815 qui nous enlevèrent les
+provinces rhénanes inférieures; nous souffrons même, après plus de mille
+ans, du traité de Verdun qui démembra pour la première fois notre
+patrie. Que le prochain traité répare pour mille ans, si c'est possible,
+toutes ces erreurs et toutes ces fautes. Reprenons nos anciennes
+provinces, l'Alsace, la Lorraine et la France rhénane,--et que nos
+sentinelles montent éternellement la garde sur le Rhin!
+
+[Note 1: Voir plus haut dans le chapitre VIII: _Politique de la
+Convention_.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+PARIS (VIe)
+Librairie de P. LETHIELLEUX, Éditeur
+10, rue Cassette, 10
+
+
+#OEUVRES DE M. L'ABBÉ COUBÉ#
+
+
+#GLOIRES ET BIENFAITS DE L'EUCHARISTIE#
+ In-8 écu 3.50
+
+#GLOIRES ET BIENFAITS DE LA SAINTE VIERGE#
+ In-8 écu 3.50
+
+#GLOIRES ET BIENFAITS DES SAINTS#
+ In-8 écu 3.50
+
+#NOS ALLIÉS DU CIEL#
+ In-8 écu 3.00
+
+#DISCOURS DE MARIAGE#
+ In-8 écu 3fr.
+ Ce recueil de seize discours de M. l'abbé Coubé expose la doctrine
+ catholique sur la nature et la dignité du sacrement de mariage, les
+ devoirs qu'il impose aux chrétiens, les grâces qu'il leur confère.
+ Il les met en garde contre les opinions courantes destructives de la
+ foi conjugale et les fins de cette institution divine. Inutile de
+ dire que prononcés dans des églises, ils peuvent être mis entre
+ toutes les mains. Les prêtres surtout y trouveront une aide pour les
+ discours analogues qu'ils auront à composer. C'est d'ailleurs à la
+ demande de plusieurs d'entre eux, qui en ont eu connaissance, que
+ ces discours, imprimés à part pour les familles intéressées, ont été
+ réunis en vo1ume.
+
+ Titre des discours:
+ La Pensée de Dieu dans le Mariage.--L'Épée, la Plume et la
+ Croix.--L'Amour du Devoir.--Dieu, France et Marguerite.--Le Mariage
+ du Marin.--Le Culte de la beauté.--Sur la mer de Tibériade.--Sois
+ Féal! _Sursum Corda!_--Le Mariage de la Sainte Vierge.--À Cana de
+ Galilée.--Le Mariage du jeune Tobie.--Le Mariage de Rébecca.--À Dieu
+ vat!--La Lutte pour la Vie.--Un coin de Ciel bleu.--La Chambre
+ nuptiale.
+
+
+#L'AME DE JEANNE D'ARC#
+ In-8 écu 4fr.
+
+#JEANNE D'ARC ET LA FRANCE#
+ In-8 écu 2fr.
+
+#L'ÉPOPÉE DE JEANNE D'ARC#
+ _EN DIX CHANTS_, par l'abbé S. COUBÉ
+ _EN DIX TABLEAUX_, par le Commandant LIÉNARD
+ In-8 écu 2 fr.
+ C'est une vie de Jeanne distribuée en dix chapitres qui forment
+ comme les dix chants d'une épopée en prose et illustrée par dix
+ belles gravures en couleurs du Commandant Liénard. Ces gravures,
+ finement exécutées, sont de petits chefs-d'oeuvre aux tonalités les
+ plus opposées et les plus brillantes, depuis les effets de neige de
+ la pleine de Vaucouleurs jusqu'aux rouges lueurs des torches
+ embrasant les rues d'Orléans. Le texte de M. l'abbé Coubé en offre
+ un commentaire tout vibrant de patriotisme.
+
+#Alsace, Lorraine et France rhénane#
+ EXPOSÉ DES DROITS HISTORIQUES
+ DE LA FRANCE
+ SUR TOUTE LA RIVE GAUCHE DU RHIN
+ In-12 2fr.
+
+#Les Gloires de la France
+ et les Crimes de l'Allemagne#
+ ANTAGONISME SÉCULAIRE
+ DE LA FRANCE ET DE L'ALLEMAGNE
+ In-12 3.50
+
+#L'Ame de Jeanne d'Arc#, panégyriques et discours religieux
+ (6e édition) 4
+
+#Jeanne d'Arc et la France#, conférences et discours patriotiques
+ (3e édition) 2
+
+#Discours de mariage# (4e édition) 3
+
+#Gloires et Bienfaits de l'Eucharistie#
+ (5e édition) 3.50
+
+#Gloires et Bienfaits
+ de la Sainte Vierge#
+ (4e édit.) 3.50
+
+#Gloires et Bienfaits des Saints#
+ (2e édition) 3.50
+
+#Nos Alliés du Ciel# (5e édition) 3
+
+#L'Épopée de Jeanne d'Arc#, en 10 chants, par l'abbé
+ S. COUBÉ, et en 10 tableaux, par le commandant LIÉNARD.
+ In-8 écu (10 gravures en couleur) 2
+
+#Alsace, Lorraine et France rhénane.# Exposé des droits
+ historiques de la France sur toute la rive gauche du Rhin.
+ Préface de M. MAURICE BARRÈS. In-12 2
+
+#Les Gloires de la France et les Crimes de l'Allemagne.#
+ Antagonisme séculaire de la France et de l'Allemagne.
+ In-12 3.50
+
+#La Communion hebdomadaire# (12e mille. Librairie
+ Téqui) 1.50
+
+#L'Idéal.# Revue mensuelle d'études religieuses apologétiques
+ et sociales. Directeur: M. l'abbé COUBÉ. (Bureaux, 29, rue
+ Chevert.)
+ France 4
+ Étranger (U. P.) 5
+
+
+Paris.--DEVALOIS. 144. av. du Maine (11 dans le passage).
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Alsace, Lorraine et France rhénane
+by Stéphen Coubé
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALSACE, LORRAINE ET FRANCE RHÉNANE ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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