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+The Project Gutenberg EBook of La philosophie de M. Bergson, by Albert Farges
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La philosophie de M. Bergson
+
+Author: Albert Farges
+
+Release Date: October 16, 2005 [EBook #16887]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+
+
+LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON
+
+_Professeur au Collège de France_
+
+EXPOSÉ & CRITIQUE
+
+par
+
+MGR ALBERT FARGES
+
+ANCIEN DIRECTEUR
+
+A SAINT-SULPICE ET A L'INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS
+
+DOCTEUR EN PHILOSOPHIE ET EN THÉOLOGIE
+
+LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+PARIS
+
+
+ * * * * *
+
+
+IMPRIMATUR
+
+Parisiis, die decima junii 1912.
+
+ALFRED BAUDRILLART,
+_vic. gen. Rect_.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Au lecteur.
+
+ Introduction générale.
+
+ I. La Notion bergsonienne du Temps.
+
+ II. La Liberté humaine.
+
+ III. L'Union de l'Ame et du Corps.
+
+ IV. La Philosophie du Devenir pur.
+
+ V. L'Evolution des Mondes.
+
+ VI. Théorie de la Connaissance sensible.
+
+ VII. Théorie de la Connaissance intellectuelle.
+
+ VIII. Théorie de l'Intuition.
+
+ --Note sur le «Pragmatisme» de M. Bergson.
+
+ IX. Le Problème de la Contingence et de la Destinée humaine.
+
+ --Note sur le «Monisme» de M. Bergson.
+
+ Conclusion générale.
+
+ (Notes: à la fin du texte.--M.D.)
+
+
+ * * * * *
+
+
+AU LECTEUR
+
+La Philosophie de M. Bergson se compose de deux parties assez
+dissemblables: les théories pures et leurs conséquences pratiques.
+
+Les conséquences pratiques qui ébranlent les anciennes thèses classiques
+de la philosophie spiritualiste sur la vérité absolue des premiers
+principes de la raison, et par suite sur Dieu, l'âme humaine,
+l'immortalité, la morale et la religion, sont facilement comprises de la
+plupart de ses auditeurs ou lecteurs, et c'est à peu près la seule chose
+qu'ils en retiendront, sur la foi du maître: _Magister dixit_!
+
+Les théories pures, au contraire, qui doivent préparer et asseoir ces
+conclusions subversives, sont d'une subtilité si éthérée et si nuageuse,
+qu'elles pourraient être dites _ésotériques_. Seuls, les initiés peuvent
+se flatter d'en pénétrer le sens métaphysique, et encore n'est-il pas
+sûr qu'ils puissent le saisir bien clairement ni tout y comprendre.
+
+Quant aux profanes--je parle des plus intelligents d'entre eux et des
+plus exercés aux subtilités de la métaphysique,--ils seront vite
+déroutés et découragés par une terminologie nouvelle et bizarre, où les
+mots sont trop souvent détournés des usages reçus, vidés de leur sens
+naturel, et aussi par des métaphores à jet continu, qui déguisent la
+pensée bien plus qu'elles ne l'expriment.
+
+C'est à eux que ce travail s'adresse. Ils veulent se rendre compte,
+vérifier si les conséquences pratiques si graves et si troublantes de la
+philosophie nouvelle sont bien assises sur des principes solides et
+incontestables, car, pour eux, l'autorité du maître est le dernier et le
+plus pauvre des arguments, selon le mot célèbre de saint Thomas: _Locus
+ab auctoritate quæ fundatur super ratione humana, est infirmissimus_[1].
+
+Pour les aider et les guider dans une recherche si délicate et si
+laborieuse, nous n'aurons rien négligé, ni la lecture annotée et l'étude
+de tous les ouvrages ou articles de revue de M. Bergson et de ses
+principaux disciples, ni l'assistance aux cours du Collège de France,
+ni le commerce avec les initiés.
+
+Que si, malgré ces précautions, nous nous étions encore mépris sur le
+sens de quelques détails secondaires, notre bonne foi, du moins, serait
+hors de conteste, et nous nous en consolerions au souvenir de ces
+discussions passionnées qui ont retenti récemment dans la presse des
+deux Mondes, sur l'interprétation de certains points obscurs de la
+pensée de M. Bergson, et auxquelles son intervention seule a pu mettre
+fin[2].
+
+Nous tenions à protester, dès le début, non seulement de notre bonne
+foi, mais aussi de notre respect sincère pour la personne du maître. Ses
+manières simples et modestes, où l'on ne sent rien d'un pédantisme si
+fréquent ni d'un sectarisme à la mode, son ton toujours grave qui semble
+le plus souvent convaincu, son talent incontestable d'artiste et de
+virtuose, inspirent plutôt la sympathie. Et si ses doctrines, en ce
+qu'elles ont de paradoxal et, de vraiment sophistique, méritent
+d'importantes critiques et même une juste sévérité dans le blâme, nous
+ne prendrons qu'à regret cette attitude et pour accomplir ce que nous
+croyons être pour nous un devoir.
+
+Du reste, il n'y a pas que des théories fausses à relever dans cette
+nouvelle philosophie. Il y a nombre d'idées bonnes et même excellentes
+que nous serons heureux de mettre en relief et de louer aussi souvent
+que nous les rencontrerons.
+
+C'est assez dire que ce volume, bien loin d'être une œuvre de parti
+pris ou de polémique personnelle, sera tout au contraire un travail de
+critique sereine, calme et impartiale, aussi objective qu'il nous sera
+possible.
+
+Pour en assurer l'objectivité parfaite, nous ne reculerons pas devant le
+labeur ingrat des citations et des références minutieuses auxquelles on
+pourra constamment se reporter. De cette façon, quand notre subtil
+auteur se retranchera derrière la défense banale qu'on _ne l'a pas
+compris_, le lecteur pourra lui répliquer: _à qui la faute_?...
+C'est le système philosophique de M. Bergson que nous jugerons d'après
+les textes authentiques, et nullement ses intentions ni sa pensée intime,
+encore moins sa pensée définitive, que notre critique ne saurait viser
+et réserve expressément.
+
+Nous avions déjà touché à la philosophie de M. Bergson en esquissant les
+grandes lignes de la _Théorie fondamentale de l'Acte et de la Puissance
+ou du Devenir,_ mais d'une manière assez indirecte. Nous avions dû
+mettre alors en parallèle avec les théories de l'école péripatéticienne
+et thomiste que nous exposions, celles de la philosophie nouvelle.
+Mais cette critique n'était faite que par occasion, d'une manière
+accidentelle et très incomplète. Aujourd'hui, nous abordons de front
+l'œuvre du maître, pour en saisir les détails et l'ensemble, et suivre
+l'évolution de sa pensée à travers tous les écrits qu'il a publiés
+depuis sa thèse de 1889.
+
+Cet ouvrage--malgré quelques répétitions nécessaires--ne fera donc pas
+double emploi avec le premier, qui pourra toujours être consulté
+utilement par ceux qui aiment les parallèles et les contrastes. Nous
+y renverrons quelquefois[3].
+
+ * * * * *
+
+Et maintenant, souhaitons à ce petit livre d'aller au loin produire un
+peu de bien! Sans doute, il n'a pas la prétention naïve de convertir les
+Bergsoniens qui récusent les lumières de l'Intelligence, de la Raison et
+du Sens commun. Ce n'est pas d'arguments dont ces esprits ont besoin,
+mais de remèdes. Puisse-t-il du moins rassurer les autres, tous ceux qui
+n'ont pas laissé s'atrophier en eux ces facultés maîtresses de notre
+nature humaine, et les préserver à jamais d'une telle «catastrophe
+intérieure»[4]. Et comme ce résultat purement négatif serait insuffisant
+à  asseoir leurs convictions spiritualistes, puisse-t-il les aider à
+s'orienter vers les lumières si sûres de la Philosophie traditionnelle.
+
+N'obtiendrait-il ce succès qu'auprès de cette nouvelle jeunesse qui se
+lève--avide de théories lumineuses et fortes, et dédaigneuse de ce
+qu'elle a déjà nommé une «philosophie des phosphorescences et des
+velléités»[5],--nous nous estimerions amplement récompensé notre peine!
+
+
+ * * * * *
+
+
+LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON[6]
+
+
+INTRODUCTION GÉNÉRALE
+
+Suivant une formule chère à son école: M. Bergson _est en train de se
+faire_[7]. Nous ne parlons pas ici de sa réputation qui est déjà
+faite--non seulement en France, mais dans les deux hémisphères--et ne
+saurait guère s'amplifier davantage. A peu près dès le début de son
+enseignement à Paris, elle a retenti bruyamment et elle est devenue
+rapidement mondiale, grâce à une certaine presse et à cette unanimité de
+réclame mutuelle dont nos adversaires ont le secret,--et qui devraient
+être pour nous une leçon plus profitable d'union.
+
+Sur la foi de sa renommée, bien des gens se pâment d'admiration à tout
+ce qui tombe aujourd'hui de ses lèvres ou sort de sa plume. Et je ne
+parle pas seulement du public féminin qui assiège sa chaire du Collège
+de France, ni des admirateurs par snobisme, incapables de comprendre le
+premier mot de théories si subtiles et si obscures,--mais aussi d'hommes
+de talent et de penseurs sérieux qu'on est surpris de rencontrer dans ce
+concert d'adulation universelle.
+
+Nous pourrions en citer plusieurs parmi ses collègues de l'Université ou
+de l'Ecole normale, dont les éloges enthousiastes atteignent à un degré
+de lyrisme déconcertant.
+
+L'un d'eux, dans un volume que nous avons sous les yeux, écrit qu'il
+faut classer M. Henri Bergson, non seulement «parmi les très grands
+philosophes de tous les pays et de tous les temps»,--mais encore le
+proclamer «comme le seul philosophe de premier ordre qu'aient eu la
+France depuis Descartes, et l'Europe depuis Kant». Il ajoute
+expressément que Leibnitz, Malebranche, Spinosa, sont facilement
+éclipsés, ainsi que Fichte, Schelling et Hegel. Enfin, il conclut
+pompeusement: «Tel est le rythme de l'histoire des systèmes: de loin en
+loin, un héros heureux de la pensée s'étant enfoncé très avant dans les
+profondeurs du réel en ramène au jour de l'intelligence des intuitions
+merveilleuses, richesse brute que lui-même et des générations après lui
+s'emploient à élaborer. Avec un Descartes, avec un Kant, M. Bergson,
+sans aucun doute, est de ces héros-là.»
+
+Après ces dithyrambes, on peut tirer l'échelle et redire avec assurance
+que la réputation du maître est déjà  faite et qu'elle n'est plus à
+faire.
+
+Le secret de ce succès inouï serait peut-être curieux à rechercher mais
+il n'est pas temps encore. Attendons la fin de ce travail pour le mieux
+comprendre.
+
+En disant que M. Bergson est _en train de se faire_, je n'ai donc voulu
+parler que de sa philosophie, qu'il n'a révélée au monde que peu à peu,
+à travers les hésitations, on, comme, il l'avoue lui-même, «les zigzags
+d'une doctrine qui se développe, c'est-à-dire qui se perd, se retrouve
+et se corrige indéfiniment elle-même»[8].
+
+Encore aujourd'hui est-elle loin d'être complète. Comportera-t-elle une
+Théodicée, une Morale? et lesquelles?... Bien des doutes sont encore
+permis sur de si graves sujets, et quoiqu'il soit bien délicat et
+presque téméraire de vouloir décrire le tracé de cette seconde courbe,
+de la pensée bergsonienne, avant qu'elle ait été formée, nous
+essayerons, à la fin de ce volume, d'en indiquer l'orientation
+probable--sous toutes réserves,--les effets de l'_Evolution créatrice_
+étant toujours «imprévisibles» et sans aucune proportion avec leurs
+antécédents, d'après M. Bergson. Au demeurant, ce qui a paru jusqu'à ce
+jour du nouveau système est déjà considérable, quoique restreint aux
+faibles dimensions de trois volumes de moyenne étendue[9] et de quelques
+articles de revues[10],--sans parler d'un opuscule artistique sur le
+_Rire_ ou la _Signification du comique_, que notre point de vue nous
+permettra de négliger.
+
+ * * * * *
+
+Le premier de ces trois volumes, _Essai sur les données immédiates de la
+Conscience_, fut sa thèse de doctorat soutenue à la Sorbonne en 1889.
+Nous assistions à cette soutenance avec le regretté Mgr d'Hulst et
+quelques amis, philosophes de profession, aux yeux desquels le nouveau
+Docteur se révéla du premier coup comme un penseur original, d'une
+subtilité infiniment compliquée et nuageuse à la manière de Kant. La
+seule différence, nous semblait-il, c'est que, dans cette pénombre
+habituelle de la pensée, brillait parfois, comme un feu d'artifice,
+l'image, la métaphore à effet, et même le trait d'esprit français:
+choses inouïes chez le philosophe de Kœnigsberg et tous ses
+compatriotes.
+
+L'auditoire en était à la fois charmé et déconcerté, lorsqu'un des
+membres du jury, le vénérable M. Ravaisson--si j'ai bonne
+mémoire,--interprète peut-être inconscient de cette impression générale,
+se laissa aller--pour terminer le compliment d'usage--à adresser, avec
+son fin sourire, cet éloge significatif au candidat: «Je n'ai pas
+toujours pu vous saisir, mais j'aime à croire, Monsieur, que vous vous
+êtes compris!» Aussitôt un murmure unanime d'approbation souligna ce
+trait qui portait au vif.
+
+La difficulté de comprendre cet ouvrage--comme tous les suivants, du
+reste--vient sans doute du fond et de la forme, de ce qui est dit,
+mais encore plus peut-être de ce qui n'est point dit, de ce qui est
+sous-entendu ou dit seulement à demi-mot et au passage, alors que ce
+serait le plus intéressant et le plus important à connaître.
+
+C'est le cadre et l'orientation qui font défaut. L'auteur semble nous
+conduire dans une nuit noire, à travers des chemins de traverse étroits
+et compliqués, sans nous dire où il veut nous mener. Sans doute, notre
+guide a son secret--du moins on doit lui supposer un secret,--car on ne
+peut admettre qu'il nous conduise à l'aventure. Mais ce secret, il ne le
+révèle que peu à peu, et par doses fragmentaires insuffisantes à nous
+rassurer.
+
+Ainsi, par exemple, dans ce premier volume, son avant-propos nous
+avertit qu'il va traiter de la liberté psychologique et résoudre--grâce
+à une nouvelle méthode vaguement indiquée--les difficultés
+insurmontables soulevées contre elle.
+
+Or, celle «nouvelle méthode» n'est pas sans nous inquiéter quelque peu,
+car on pressent déjà qu'elle pourrait bien devenir le principal, au lieu
+d'être l'accessoire, et déborder le sujet annoncé au point de le
+transformer en un simple épisode.
+
+De fait, après avoir lu et refermé le volume, cette impression persiste
+et, loin de s'atténuer, redouble. Le malaise produit par l'incertitude
+du but que l'on poursuit devient plus aigu. La liberté elle-même,
+annoncée comme sujet principal de cette étude, a passé au second plan.
+Ce qui domine, c'est la théorie nouvelle du Temps ou de la Durée, qui
+serait plus exactement le titre de l'ouvrage, car la Liberté n'est plus
+qu'un simple corollaire. Cette théorie elle-même semble si grosse des
+conséquences les plus redoutables et les plus imprévues, qu'on pressent
+qu'elle va devenir la base infiniment subtile et comme la pointe
+d'aiguille sur laquelle devra se tenir en équilibre la masse imposante
+de l'édifice futur.
+
+Avant d'examiner la solidité d'un tel fondement, faisons tout de suite
+connaître au lecteur l'édifice lui-même--au moins dans son plan général
+et ses plus grandes lignes,--telles qu'elles nous seront exposées par
+les volumes suivants. Et puisque l'auteur a cru si utile à son jeu de ne
+le démasquer pleinement qu'à la fin--semblable à ces prestidigitateurs
+qui n'annoncent leurs tours d'adresse que lorsqu'ils ont réussi,--la
+critique doit user de la tactique contraire et révéler du premier coup
+où l'on veut en venir.
+
+ * * * * *
+
+Tout d'abord l'auteur a--comme on dit vulgairement--une idée de
+derrière la tête, qui est sa préoccupation dominante, quoiqu'il n'en
+dise rien ni dans son avant-propos ni dans le corps de l'ouvrage. C'est
+à peine s'il nous la laisse entrevoir discrètement dans une allusion
+finale.
+
+Il s'agit pour lui, comme pour tous ceux qui aspirent à devenir chefs
+d'école, de faire une grande révolution en philosophie. Et cette
+révolution, il la fera d'abord contre la tyrannie devenue insupportable
+du kantisme. Plus tard, lorsqu'il se sentira plus de force et d'audace,
+ce sera contre la philosophie tout entière, des Eléates et de Platon
+jusqu'à nos jours, qu'il partira en guerre. Tous les penseurs de
+l'humanité avant lui avaient, paraît il, ignoré la méthode; à suivre
+pour découvrir la vérité; aucun n'avait encore su se placer au véritable
+point de vue; aussi n'avaient-ils posé que des «pseudo-problèmes». En un
+mot, ils étaient tous intellectualistes, et M. Bergson se proclamera
+antiintellectualiste.
+
+Cette prétention de supprimer d'un trait de plume l'expérience séculaire
+de l'humanité, lentement accumulée à travers les âges par les plus
+grands génies, est d'ailleurs une audace indispensable pour quiconque
+veut désormais devenir chef d'école. Descartes et Kant avaient donné le
+ton et agi de même, en faisant table rase du passé, et en ignorant de
+parti pris «qu'il y eût avant eux des hommes qui aient pensé».
+
+Le procédé est donc classique: tout novateur commence par renverser; et
+c'est le genre où il excelle.
+
+Pour le moment, le nouveau docteur ne rêve encore que de détrôner Kant,
+en terrassant le kantisme. Kant fut pourtant le maître de sa formation
+intellectuelle. Aux environs de 1880, lorsqu'il était sur les bancs du
+lycée Condorcet ou bien sur ceux de l'Ecole normale, la doctrine
+officielle de l'_Alma mater_ était un kantisme rigoureux, s'en tenant à
+la _Critique de la Raison pure_ et affectant de dédaigner les
+amendements et les restaurations de la _Raison pratique_.
+
+Or, ce joug commençait à peser sur les esprits. Les plus jeunes et les
+plus indépendants aspiraient à le briser, et M. Bergson conçut alors son
+plan de destruction. Certes, il fallait du courage et de l'audace pour
+renverser l'idole. M. Bergson aura l'un et l'autre, mais il saura les
+allier à une prudence consommée. Il gardera fidèlement le secret du
+complot et n'en fera l'aveu que le jour où l'idole vermoulue sera
+remplacée par une autre, car--suivant un mot célèbre--on ne détruit que
+ce que l'on remplace.
+
+Dans le cours de ce premier volume, on trouvera bien des traits acérés
+contre le kantisme, mais ils ne visent guère que des détails du système.
+A l'avant-dernière page de la conclusion seulement, il laisse entendre
+son dessein de s'attaquer au fondement lui-même de ce système qui
+interdit à l'esprit humain l'entrée dans le domaine du réel et de
+l'absolu.
+
+«Kant, déclare M. Bergson, a mieux aimé ... élever une barrière
+infranchissable entre le monde des phénomènes, qu'il livre tout entier à
+notre entendement, et celui des choses _en soi_, dont il interdit
+l'entrée. Mais peut-être cette distinction est-elle trop tranchée et
+cette barrière plus aisée à franchir qu'on ne le suppose.»[11]
+
+Nous verrons bientôt comment M. Bergson espère la franchir aisément,
+grâce à sa théorie de l'Intuition supra-intellectuelle. Et lorsqu'il
+aura réussi, ou cru réussir sa savante manœuvre, nous l'entendrons
+faire triomphalement cette profession de foi anti-kantiste: «Dans
+l'absolu nous sommes, nous circulons et vivons. La connaissance, que
+nous en avons est incomplète, sans doute, mais non pas extérieure ou
+relative. C'est l'être même, dans ses profondeurs, que nous atteignons
+par le développement combiné et progressif de la science et de la
+philosophie.»[12]
+
+De l'autre côté de l'Océan, fera écho W. James, en traitant
+dédaigneusement la _Critique de la raison pure_ comme «le plus rare et
+le plus compliqué de tous les vieux musées de bric-à-brac». Et cette
+irrévérence à l'égard du vieux maître déchu ne soulèvera pas, même en
+France, la moindre protestation indignée. Au contraire, la _Revue
+philosophique_ avouera, en gémissant, que c'est là «une conclusion à
+laquelle la presque totalité des philosophes est déjà venue avec
+éclat»[13].
+
+Quoi qu'il en soit, dès le début, M. Bergson refuse de respecter
+l'interdiction fondamentale du maître. Il n'accepte plus sa consigne, et
+passe outre à ses défenses. Au fond de son cœur, le kantisme a vécu.
+
+Déjà, les premiers disciples de Kant avaient agi de même. Les écoles de
+Schelling, de Fichte, de Hegel, au lieu de s'abstenir de toute
+spéculation sur l'absolu, comme d'un fruit défendu, en firent, au
+contraire, comme on le sait, de véritables débauches.
+
+M. Bergson n'aura qu'à les imiter, à sa manière, dans leur révolte, et
+il sera applaudi par tous ceux--ils sont nombreux--qui sont fatigués
+d'entendre répéter que tout n'est pour nous qu'apparence et illusion, et
+qui ont enfin senti s'aiguiser en eux la faim et la soif du réel et de
+l'absolu, pendant ces trop longs jours d'abstinence kantienne.
+Malheureusement, comme la raison pure, si peu comprise et si critiquée
+par Kant, lui inspire encore la même défiance, il fera la gageure de
+s'en passer dans ses spéculations, de ne se servir que d'une prétendue
+_intuition_ esthétique supra-intellectuelle, qui lui permettra de
+retourner à l'envers les notions les plus essentielles de la raison
+humaine. Son antiintellectualisme convaincu l'acculera à nous inventer
+une métaphysique nouvelle à rebours des évidences fondamentales du sens
+commun.
+
+Ce sens commun lui-même deviendra un organe gênant qu'on finira par
+amputer. Après s'être incliné devant lui très respectueusement dans une
+Préface[14], on ne s'occupera plus de ses perpétuelles protestations, et
+les enfants terribles de la nouvelle école ne cesseront de nous «mettre
+en garde contre les illusions de l'évidence vulgaire[15]», contre les
+notions communes d'intelligibilité, de raison, de vérité, en proclamant
+audacieusement qu'il n'en faut plus! Pour eux, le sens commun ne fournit
+que des recettes pratiques, sans aucune valeur intellectuelle.
+
+L'édifice métaphysique bergsonien sera donc nettement
+antiintellectualiste, et voici ses principales thèses que nous allons
+essayer de formuler,--autant toutefois qu'il est possible de préciser et
+de réduire en formules des assertions extrêmement vagues et fuyantes,
+ennemies-nées de la précision et de la clarté didactiques.
+
+ * * * * *
+
+L'idée mère et la pensée maîtresse de tout le nouveau système est celle
+du vieil Héraclite: _L'être n'est pas, tout est devenir pur_,
+c'est-à-dire perpétuel et intégral changement, en sorte que rien ne
+demeure le même dans cette fuite perpétuelle de la réalité: Πάντα ΄ρει
+καί ούδεν μένει[16]. Il en donnait la comparaison célèbre: On ne se
+baigne pas deux fois dans le même fleuve ni même une seule fois, puisque
+tout change sans cesse et dans le fleuve et dans le baigneur, qui ne
+sont jamais les mêmes.
+
+Or, cette fluidité universelle des êtres, dont la vie est le type
+premier, d'après M. Bergson, c'est ce qu'il a appelé le Temps ou la
+Durée pure, et dont il a fait la «substance résistante» ou «l'étoffe»
+même des choses, s'il est permis toutefois d'appeler de ce nom ce qui
+est l'inconsistance et la fluidité même.
+
+De cette première négation de l'être, on va voir découler les plus
+graves conséquences, soit _métaphysiques,_ soit _logiques_, soit
+_critériologiques_.
+
+Au point de vue _métaphysique_, la catégorie de substance est biffée.
+
+Il n'y a plus que des modes d'être sans être, des attributs sans sujet,
+des actions sans agent ou des passions sans patient; ce qui est
+radicalement inintelligible. Bien plus, les catégories d'accidents ou de
+modes sont réduites à une seule: le mouvement perpétuel. Qualité,
+quantité, etc., ne sont et ne peuvent être que des modes de mouvements:
+ce qui n'est pas moins inintelligible.
+
+Au point de vue _logique_, si l'être n'est pas, il ne saurait être
+identique à lui-même, et le principe d'identité ou de non-contradiction
+est ruiné, entraînant à sa suite la ruine de tous les autres principes
+de la raison, qui, en dernière analyse, s'appuient tous sur le premier,
+sur l'impossibilité que l'être et le non-être, le oui et le non soient
+identiques. Pour la nouvelle école, au contraire, le contradictoire est
+sans doute impensable--vu la constitution actuelle de notre
+esprit,--mais nullement impossible. Bien plus, il est le fond même de
+toute réalité dans la nature, où tout est à la fois lui-même et autre
+que lui-même, puisque tout y est devenir pur, c'est-à-dire
+l'hétérogénéité même et la contradiction perpétuelle de l'être et du
+non-être simultanés.
+
+Cependant nos nouveaux philosophes veulent bien conserver à ces premiers
+principes de la raison un rôle pratique et tout provisoire. Ainsi, la
+formule _deux et deux font quatre_ n'exprime aucune vérité absolue et
+définitive, mais elle reste «commode» et «utile», puisqu'elle
+réussit[17],--comme si son utilité pour régler avec mon débiteur n'était
+pas précisément le fruit de sa vérité mathématique et absolue!
+
+Au point de vue _critériologique_, les conséquences ne sont pas moins
+révolutionnaires. Puisque tout est fluent, et qu'il n'y a rien de stable
+ni en moi ni hors de moi, la pensée abstraite qui nous montre des types
+fixes, des notions éternelles, des principes immuables et nécessaires,
+en un mot, des vérités absolues, ne saurait être qu'une faculté
+mensongère à laquelle nous ne pouvons plus nous fier.
+
+La nouvelle école se proclame donc antiintellectualiste; elle fulmine
+contre «les concepts figés, cristallisés et morts, d'où la vie s'est
+retirée», et contre toutes les combinaisons par induction ou déduction
+de ces «entités conceptuelles», désormais «vieux jeu»; elle proclame
+qu'il faut «renoncer tout à fait au rationnel», suivant la maxime
+favorite de W. James,--et son moyen consisterait à remplacer l'autorité
+«périmée» de l'intelligence, soit intuitive, soit discursive, par une
+autre faculté qu'elle appelle l'_intuition,_ mais qu'elle n'a jamais pu
+clairement définir. Cette faculté serait comme un sentiment esthétique,
+une sympathie divinatrice, entièrement libéré du joug de la raison et de
+la logique. «Au delà et au-dessus de la logique!» ou bien: «Vers les
+profondeurs supra-logiques!» Telle serait, d'après M. Le Roy, sa
+véritable devise[18].
+
+Voilà  en quelques traits synthétiques--sur lesquels nous aurons à
+revenir en détail très longuement[19]--l'esprit de la philosophie
+nouvelle. Tout son développement futur tient en germe dans ces quelques
+principes,--si toutefois l'on peut encore parler de principes, après la
+suppression des premiers principes.
+
+C'est à leur lumière qu'il faut lire les ouvrages de M. Bergson, où tout
+s'éclaire, si on ne les perd jamais de vue. Tout, disons-nous, ou plutôt
+_presque_ tout, car il reste encore un petit nombre de paragraphes dans
+tels et tels chapitres qui semblent des énigmes mystérieuses ou presque
+indéchiffrables, même pour les plus vieux professeurs de métaphysique.
+Mais on peut ouvrir le secret des autres et pénétrer leur synthèse, avec
+un peu de patience, grâce à cette merveilleuse clé.
+
+Nous allons en faire l'expérience, en parcourant ensemble les principaux
+passages de ces trois volumes. Mais auparavant, une autre remarque
+générale s'impose. Après avoir parlé du _fond_, il faut encore parler de
+la _forme_ dont cette philosophie nouvelle aime à se parer.
+
+ * * * * *
+
+Si le lecteur a bien compris combien cette nouvelle métaphysique est au
+rebours de celle du sens commun, ou, si l'on veut, de celle que M.
+Bergson lui-même a appelée «la métaphysique naturelle de l'intelligence
+humaine»[20], il n'aura pas de peine à pressentir que pour la faire
+accepter de ses lecteurs ou de ses auditeurs, un professeur doit avoir à
+son service, non seulement un grand talent littéraire, mais encore
+certains procédés spéciaux, dont il importe de dévoiler les secrets.
+
+_D'abord_, c'est l'usage constant et l'abus de la métaphore et, des
+images qu'un artiste, un poète, comme lui, sait manier avec une adresse
+et une originalité consommées, dignes du plus séduisant des
+prestidigitateurs.
+
+Nous sommes loin du temps où Aristote proscrivait de tout langage
+philosophique et s'interdisait sévèrement à lui-même l'emploi de la
+métaphore, cette «maîtresse d'erreur», comme il l'appelait, cette grande
+et incomparable magicienne qui sait donner au faux un si grand
+prestige[21]. La vérité n'en a nul besoin et doit savoir s'en passer.
+Seule, elle peut montrer son visage à découvert, tandis que le faux a
+toujours besoin d'une parure étrangère et d'un déguisement pour se faire
+accepter.
+
+Or, si nous assistons aujourd'hui aux cours publics les plus réputés de
+la nouvelle école, si nous feuilletons ses ouvrages philosophiques à
+grand succès, nous nous surprenons comme enveloppés par un tourbillon
+ininterrompu d'images qui rivalisent d'éclat et de charme imprévu. La
+métaphore a tout envahi, si bien qu'il ne reste plus de place pour la
+démonstration des thèses. C'est elle qui a remplacé la preuve. On a même
+érigé en principe que seule elle prouve, en nous donnant l'intuition du
+réel.
+
+«Qu'on ne s'étonne pas, écrit M. Le Roy, de me voir donner plus de
+métaphores que de raisonnements: la métaphore est le langage naturel de
+la métaphysique, pour autant que celle-ci consiste en une _vivification
+de l'inexprimable_, en une _saisie du supra-logique par le dynamisme
+créateur de l'esprit._»[22]--Eh bien! Aristote et Platon ont déjà appelé
+tout cela: σοϕίζεσται.
+
+Les exemples abondent. Il suffit d'ouvrir au hasard le volume de
+l'_Evolution créatrice_ et d'en lire une page pour constater que le
+culte de la métaphore y est élevé à la hauteur d'un procédé réfléchi
+d'exposition philosophique.
+
+Ici, c'est la comparaison du cinématographe qui fait paraître continus
+et fluents des instantanés disjoints et immobiles. Là, c'est l'image du
+kaleïdoscope qui, dans le continu morcelé et fragmenté, met un ordre
+enchanteur mais illusoire. Ailleurs, ce sont les brillantes fusées du
+feu d'artifice, qui figurent l'Evolution créatrice s'élevant en pensée
+étincelante pour retomber en matière, etc.
+
+Ce procédé a plusieurs avantages, en outre de la vie et du charme dont,
+il pare les théories les plus abstruses. D'abord, il joue le rôle d'un
+prisme qui redresse et met d'aplomb les thèses de sens commun renversées
+par nos antiintellectualistes, rassurant ainsi les légitimes inquiétudes
+des auditeurs.
+
+Expliquons notre pensée:
+
+Pour nous faire comprendre la formule d'Héraclite: _tout passe et rien
+ne demeure_ dans un être, en sorte qu'il n'est jamais le même, ni dans
+sa forme ni dans son fonds,--on emploie la comparaison célèbre du
+courant d'eau vive ou du fleuve. Or, le fleuve, au contraire, demeure le
+même dans son être substantiel, son eau restant la même, tant qu'elle
+coule de la source à l'embouchure. Ainsi, au lieu de nous présenter une
+image de la mobilité perpétuelle et totale de l'être, on nous offre
+celle d'un simple voyage, qui est la permanence même de l'être dont la
+position seule varie. Au lieu de nous offrir un exemple de changement
+total et perpétuel, on choisit celui de la plus faible et plus
+superficielle mutation. En sorte que la théorie du mobilisme absolu, qui
+renversait la raison, se trouve comme redressée et rendue acceptable par
+le mirage d'une métaphore qui a fait paraître droit ce qui était à
+l'envers.
+
+Autre exemple: Si j'avance que la substance est une notion inutile et
+périmée; qu'il y a des modes d'être sans être, des attributs sans sujet,
+des actions sans agent, il faudra, pour ne pas trop effaroucher mon
+auditoire, que je lui trouve un équivalent ou un semblant d'équivalent.
+Pour cela, j'aurai recours à une image. Je dirai, par exemple, qu'il y a
+sous les phénomènes «un centre de jaillissement»[23], et je répéterai la
+comparaison du feu d'artifice si familière à M. Bergson; je comparerai
+donc l'Evolution créatrice à ces milliers de fusées qui s'élèvent dans
+les airs en éventail, après être parties d'un centre unique de
+jaillissement--et mon auditoire, qui, avec son bon sens naturel, a déjà
+mis un artificier derrière ce centre de jaillissement, acceptera et
+applaudira la brillante image, très facile à saisir parce qu'elle a
+naturellement redressé une théorie à rebours et inintelligible.
+
+De même, pour expliquer la mémoire que la suppression de la substance
+permanente ou de l'identité de la personne rendrait absurde--eh! comment
+_revoir_, par exemple, si l'on n'est plus resté le même?--on supposera
+que «dans chaque cellule cérébrale, partout où quelque chose vit, il y a
+ouvert quelque part un _registre_ où le temps s'inscrit»[24].--Mais aux
+yeux du simple bon sens, qu'est-ce qu' «un registre ouvert», où peuvent
+s'inscrire le passé, le présent et l'avenir, sinon une chose qui
+demeure, une substance, où s'enregistrent en passant les phénomènes qui
+se déroulent et disparaissent? Interprétée dans son sens naturel, la
+métaphore fait donc réapparaître aux yeux de tous la substance qu'on
+croyait disparue, et l'esprit se déclare satisfait. Encore une fois,
+l'image a joué le rôle du prisme redresseur de la pensée renversée, ou,
+si l'on préfère; une autre comparaison, nous dirons que ces images sont
+des pièces vraies destinées à suggérer une impression fausse,
+puisqu'elles laissent entendre qu'elles sont l'expression fidèle des
+théories: ce qui n'est pas. Elles donnent l'illusion que l'auteur
+respecte précisément ce qu'il condamne.
+
+Mais le procédé que nous critiquons ne consiste pas seulement en abus
+d'images et de métaphores, il y ajoute une _terminologie_ nouvelle, où
+les liens consacrés par l'usage qui rattachaient les mots aux idées
+correspondantes sont volontairement disloqués et brisés. On fait même
+parfois signifier aux mots exactement le contraire du sens
+universellement reçu.
+
+Par exemple, le mot _durer_, dans toutes les langues, signifie _demeurer
+le même_, au moins quant au fonds de son être et malgré des changements
+accidentels de forme. Or, dans le vocabulaire nouveau, _durer_ signifie
+_ne jamais demeurer le même_, en sorte qu'une chose qui cesserait de
+changer totalement et perpétuellement cesserait par là même de
+durer[25].
+
+De là, un idiome mystérieux et étrange, ou plutôt une multitude
+d'idiomes, car, dans la nouvelle école, chacun se forge le sien, à son
+gré, comme pour étourdir le lecteur par des obscurités systématiques et
+par le flou des idées. On dirait qu'ils ont adopté la devise de Renan:
+«Le vague est seul vrai», parce qu'il peut seul rendre la fluidité
+insaisissable et protéiforme de toute chose. Oh! combien ils sont loin
+de vouloir mériter l'éloge que Barthélémy Saint-Hilaire adressait à la
+scolastique, d'être par sa précision et sa clarté «toute française et
+toute parisienne»[26]. Et ne croyez pas qu'ils cherchent à s'excuser de
+leur obscurité; au contraire, ils s'en vantent: «Ce qui est clair n'est
+plus intéressant, écrit M. Le Roy, puisque c'est ce à propos de quoi
+tout travail de genèse est achevé.... La philosophie a le droit d'être
+obscure, elle en a le devoir pour autant qu'elle doit toujours ou
+s'approfondir ou s'élever.... Le discours est subordonné à l'action et
+le clair à l'obscur.»[27]
+
+Encore une fois, dirons-nous avec Aristote et Platon, cela s'appelle
+tout simplement σοϕίζεσται[28]. Aussi bien le divin Platon ajoutait-il
+cette jolie définition du sophiste: «C'est un animal changeant qui ne se
+laisse pas prendre, comme on dit, d'une seule main ... une espèce bien
+difficile à saisir.»[29]
+
+Cette impression, du reste, ne nous est, pas personnelle, et nous
+n'avons encore rencontré aucun lecteur des ouvrages de cette, école qui
+n'en ait facilement convenu. Voici, par exemple, ce qu'écrivait l'un
+d'eux, philosophe de profession:
+
+«Grisé de métaphores, ravi par les mouvements audacieux de sa phrase,
+comme l'aéronaute téméraire qui s'abandonne avec ivresse aux bonds
+imprévus de sa nacelle, il (le philosophe bergsonien) croit s'élever
+vers une réalité plus pure, alors qu'il monte dans les nuages en
+attendant la chute.... C'est l'image d'une nef délestée, désemparée, qui
+s'élève, s'abaisse, se précipite, se ralentit, tourbillonne, suivant les
+méandres les plus fantaisistes et les plus inquiétants, au gré du
+talent, à la vitesse de l'inspiration, à la merci de la passion ou du
+sentiment. Le lien qui rattache les mots aux idées a été brisé....
+Affranchis des lois de l'usage, comme d'autant de conventions
+tyranniques, tantôt les mots disloqués se détachent de leur contexte
+naturel, tantôt ils forment des groupements révolutionnaires; la plupart
+du temps ils se soustraient à toute association normale.... Les mots
+nous apparaissaient chargés de souvenirs et de liens multiples, avec une
+physionomie caractéristique, accompagnés d'un cortège régulier d'idées,
+d'images et de sentiments, incorporés enfin et étroitement subordonnés
+au monde réel. Dans le vocabulaire nouveau, ils se présentent sans
+aïeux, sans histoire, sans tradition, disposés à tout signifier, comme
+dans une société anarchique ou jacobine tous les individus sont prêts à
+remplir toutes les fonctions, sans être préparés à aucune.... Il suffit
+de saisir une bonne fois le procédé.... On tire ainsi du langage de
+prestigieux effets, dissociant les alliances d'idées ou de choses
+apparemment les plus infrangibles, réconciliant les termes les plus
+opposés, formant d'éblouissantes synthèses, résolvant les problèmes les
+plus compliqués....»[30]
+
+Si telle est l'impression d'un professionnel de la philosophie, celle
+des «Philistins», et des plus savants d'entre eux, ne sera que pire. Le
+rêve de ce grand homme, écrivait M. Le Dantec, serait «d'être plongé
+dans un _in pace_ parfaitement noir, et de s'y trouver suspendu sans
+contact avec les parois du cachot. Là, sans être troublé dans sa
+méditation par la vue, l'audition ou le contact, qui donnent des objets
+externes une notion fausse ou superficielle, le philosophe, enfin dégagé
+de toutes les entraves de la nature, vivrait dans sa pensée profonde la
+vie totale de l'Univers»[31].
+
+Cette ironie, un peu lourde, il est vrai, indique bien l'impression de
+noir parfait que la lecture de M. Bergson a dû laisser à ce savant, ami
+des méthodes positives et de la clarté.
+
+Ainsi, pour l'un, c'est le vertige; pour l'autre, la nuit noire.... Et
+cependant, nombreuses sont les âmes simples ou insuffisamment instruites
+des premiers principes d'une saine philosophie qui se laissent prendre
+aux prestigieux effets produits par de nouvelles associations de mots et
+d'images. Noua en avons rencontré, par exemple, qui se pâmaient
+d'admiration devant le seul titre de l'_Evolution créatrice_. En
+apparence, en effet, le mot est heureux et n'a rien de choquant. On y
+trouve un sujet, un attribut, un verbe sous-entendu, et l'esprit est
+satisfait: _l'Evolution est créatice._ Mais si l'on va au delà des mots,
+jusqu'au fond de la pensée de l'auteur, et si l'on demande: 1º _Qui est
+créateur_?--Personne. C'est l'évolution qui se fait elle-même; c'est
+donc une création sans aucun créateur.
+
+Si l'on demande en outre: 2° _De quoi est-elle créatrice?_--De rien,
+sinon d'elle-même! puisqu'il n'y a plus d'être, de chose! créée, et que
+tout est devenir, c'est-à-dire évolution pure. En sorte que c'est une
+création sans aucun créateur et sans aucune chose créée![32]--Alors,
+après cette découverte, tout s'obscurcit et devient incohérent: c'est le
+chaos des idées pour le simple bon sens. Mais l'étiquette, avec sa
+brillante métaphore, a su masquer parfaitement l'opposition des idées
+avec le sens commun. Tant est grande la magie des mots! Nos farouches
+contempteurs des idées «cristallisées et mortes», nos iconoclastes de
+toutes les idoles du langage et de la tradition, sont les premiers à se
+payer de mots et les seuls à adorer des métaphores!
+
+Nous voici donc bien avertis sur les procédés littéraires et méthodiques
+de notre auteur, ainsi que sur l'esprit et la portée philosophique du
+nouveau système. Nous pouvons désormais entreprendre l'analyse des
+écrits de M. Bergson, en commençant par son premier-né, sa fameuse thèse
+sur la théorie nouvelle du Temps ou de la Durée pure, qui sera comme le
+_leit-motiv_ de toutes ses autres théories. Nous nous bornerons
+toutefois aux grandes lignes et à une vue synthétique, évitant de les
+obscurcir par la critique, d'ailleurs facile, d'innombrables détails.
+
+
+ * * * * *
+
+Note.
+
+Si la nébulosité systématique de la nouvelle école a des avantages
+incontestables pour ses auteurs, elle a aussi des inconvénients, car
+elle permet à l'imagination de chacun de découvrir dans chaque nuée tout
+ce qui lui plaît, voire même les figures les plus opposées aux
+intentions de l'inventeur. M. Bergson ne pouvait manquer d'en être la
+première victime et de s'en plaindre amèrement. Il sera pour le moins
+curieux et très suggestif d'entendre ses protestations indignées contre
+les multiples défigurations de sa pensée que se sont permises MM. les
+professeurs des Lycées, auprès desquels M. Binet avait ouvert une
+enquête pour connaître l'influence de la philosophie bergsonienne sur
+leur enseignement. A ce sujet, le lecteur lira avec intérêt l'extrait
+suivant de la séance de la _Société française de Philosophie,_ qui, le
+28 nov. 1907, a mis aux prises M. Binet et M. Bergson.
+
+«M. BINET.--Ma seconde question s'adresse spécialement à notre savant
+collègue M. Bergson, que nous avons la bonne fortune de compter
+aujourd'hui parmi nous. Il a vu (par l'enquête) quelle influence sa
+philosophie exerce sur l'enseignement secondaire. Il a vu aussi les
+doutes, les hésitations de certains maîtres, qui avouent très
+franchement qu'il ne sont pas encore parvenus à trouver la _formule
+d'adaptation de ses idées_ à l'état d'intelligence de leurs l'élèves. Il
+me semble bien que M. Bergson doit être intéressé par le renseignement
+si curieux et si sincère que nos correspondants lui apportent. Nous
+serions heureux de connaître d'abord, si ce n'est pas indiscret, son
+impression de séance. Nous souhaitons aussi qu'après réflexion il puisse
+trouver les indications et les conseils qui aplaniront les difficultés
+que rencontre la propagation de ses idées.
+
+«M. BERGSON.--J'avoue ne rien comprendre à certaines observations (des
+professeurs de lycée) dont M. Binet vient de donner lecture. M. Binet
+paraît désirer que je m'explique sur les questions qu'elles soulèvent.
+C'est de lui ou de ses correspondants que je réclame cette explication.
+Dans les théories qu'ils m'attribuent, je ne reconnais rien de moi, rien
+que j'aie jamais pensé, enseigné, écrit.... Où, quand, sous quelque
+forme ai-je dit quelque chose de tout cela? Qu'on me montre dans ce que
+j'ai écrit une ligne, un mot, qui puisse s'interpréter de cette manière,
+etc.» _(Bulletin de la Société française de philosophie_, numéro de
+janvier, 1908, p. 20, 21.)
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+LA NOTION BERGSONIENNE DU TEMPS.
+
+
+La nouvelle notion du Temps imaginée par M. Bergson est de la plus haute
+importance, puisqu'il en a fait le centre et le pivot de tout son
+nouveau système philosophique.
+
+Au premier abord, il semble bien subtil et même paradoxal de vouloir
+fonder une philosophie tout entière, une explication totale des choses
+sur la notion du Temps. A la réflexion, toutefois, et au souvenir de la
+merveilleuse synthèse péripatéticienne entièrement élevée sur la notion
+du Mouvement--notion si voisine de celle du Temps,--on est plutôt tenté
+de faire crédit à l'auteur, non sans quelque défiance il est vrai, car
+si le Mouvement est un phénomène patent qui tombe sous les sens, il n'en
+est pas de même du Temps, le plus obscur et le plus mystérieux peut-être
+de tous les phénomènes de la nature. Ce contraste avait déjà été
+remarqué par les anciens, lorsqu'ils disaient: _Motus sensibus ipsis
+patet, non autem tempus_. Aussi pouvons-nous craindre très légitimement
+que le sophisme ne trouve plus facilement à s'embusquer derrière ces
+ombres profondes, et qu'au lieu de bâtir sur le roc, comme Aristote, M.
+Bergson ne puisse édifier que sur le sable mouvant des conjectures.
+
+Quoi qu'il en soit, essayons d'expliquer aussi clairement que possible
+sa pensée toujours subtile et nuageuse, d'en montrer les côtés spécieux
+et d'en préciser les points faibles. Pour cela, commençons par faire
+connaître le résultat final de sa longue et laborieuse étude sur la
+notion du Temps.
+
+Le Temps étant l'antithèse de l'Espace, il est bon de rapprocher ces
+deux notions pour en éclairer le sens par leur contraste. L'un et
+l'autre, dans la philosophie traditionnelle, sont des _quantités
+continues_, homogènes et mesurables; mais les parties de l'Espace sont
+coexistantes et _simultanées_, tandis que les parties du Temps sont
+_successives_ et fluentes.
+
+Or, dans le système de M. Bergson, l'Espace est défini par _quantité_ et
+_homogénéité_, et partant par _mensurabilité._ C'est le propre de la
+matière. Toute quantité, soit discrète comme le nombre, soit continue
+comme les grandeurs, est de l'espace. «L'espace, dit-il, doit se définir
+l'homogène.... Inversement, tout milieu homogène et indéfini sera de
+l'espace.»[33]
+
+Au contraire, le Temps est défini par _qualité_ pure et _hétérogénéité_
+pure, exclusive de toute quantité, de toute homogénéité, et partant de
+toute mensurabilité. C'est le propre de l'esprit. Ainsi le Temps vrai
+n'a ni parties virtuellement multiples, ni quantité par où il soit
+mesurable, ni homogénéité qui permette de comparer une durée à une autre
+durée et de les dire égales ou inégales.
+
+«La durée pure, écrit M. Bergson, n'est qu'une succession de changements
+qualitatifs qui se fondent, qui se pénètrent, sans contours précis, sans
+aucune tendance à s'extérioriser les uns par rapport aux autres, sans
+aucune parenté avec le nombre. Ce serait l'hétérogénéité pure.»[34]
+
+Cette notion est sans doute à l'opposé de toutes les conceptions
+agnostiques ou idéalistes, kantistes ou leibnitziennes. Mais elle n'eut
+pas moins éloignée de toutes les définitions connues des écoles
+réalistes, qui sont unanimes à faire du Temps une quantité, notamment de
+la célèbre définition aristotélicienne, déclarant que le Temps est _le
+nombre ou la mesure du mouvement, selon l'avant et l'après_. Άριθμος
+κινήσεως κατά το πρότερον και ϋστερον[35].
+
+Et ce n'est pas seulement la pensée philosophique que contredit la
+nouvelle notion, ce sont encore les données de la Science expérimentale
+et du simple bon sens. La fiction d'un temps simple, impossible à
+mesurer, apparaît en effet du premier coup comme un défi au sens commun.
+Quant à la Science qui parvient à mesurer le temps et même à le prédire
+par des calculs d'une précision si merveilleuse, elle donne chaque jour
+à cette fiction le plus éclatant démenti.
+
+Que telle soit bien pourtant la pensée de M. Bergson, on n'en saurait
+douter. Pour lui, le temps _vrai_ ne se mesure point; celui de la
+science et du sens commun n'est qu'une illusion et une chimère, comme il
+le répète à satiété, sous toutes les formes, dans tout le cours de ses
+ouvrages, notamment dans les cinquante pages (57 à 107) du deuxième
+chapitre de son _Essai sur les Données immédiates de la conscience_,
+entièrement consacrées à combattre cette illusion.
+
+En lisant tous les longs et subtils développements donnés par l'auteur à
+cette thèse, il est impossible à un philosophe quelque peu au courant
+des notions de Métaphysique générale ou d'Ontologie, de ne pas être
+frappé du nombre et de la gravité des confusions d'idées qu'on y
+rencontre. Les notions classiques les plus fondamentales ont été plus ou
+moins vidées de leur sens naturel, mutilées, chavirées comme à plaisir,
+au point d'étourdir et de saisir comme de vertige un lecteur
+inexpérimenté. Si l'on nous permettait l'expression à la mode, nous
+dirions--sans vouloir suspecter en rien les intentions de l'auteur--que
+c'est là comme un vrai «sabotage» de l'Ontologie. On croirait même à un
+«sabotage» réglé, méthodique, car ces confusions d'idées, qui semblent
+se succéder en désordre, conservent entre elles un ordre stratégique
+très étudié et très savant. Nous les comparerions volontiers à cette
+série de tranchées profondes et obscures où l'assiégeant se croit en
+sûreté, à l'abri des traits de l'ennemi, et qui le conduisent sous
+terre, très méthodiquement, jusqu'au pied de la place assiégée dont il
+veut faire l'assaut. Ici, la place assiégée s'appelle la notion
+traditionnelle du Temps.
+
+Or, voici la série de ces confusions dans leur stratégie savante. Ne
+pouvant les relever toutes, pour ne pas trop fatiguer ou embrouiller nos
+lecteurs, contentons-nous d'indiquer les principales:
+
+1° Confusion de la _quantité_ avec la _qualité_; 2° de l'_unité_ avec le
+_nombre_; 3° du _nombre_ avec l'_espace_; 4° de l'_espace_ avec
+l'_homogène_; 5° du _temps_ avec le _mouvement_; 6° enfin--c'est
+l'erreur capitale,--confusion du _temps_ avec l'_hétérogène_.
+
+Plusieurs de ces confusions étaient trop évidentes pour ne pas causer
+l'étonnement et comme le scandale des philosophes quelque peu familiers
+avec les notions d'Ontologie. Aussi, malgré le prestige de la chaire
+officielle du haut de laquelle elles tombaient dans le public, ont-elles
+déjà soulevé les critiques et les protestations éparses d'un bon nombre
+de professeurs, nullement suspects d'attaches scolastiques, voire même
+de la part de certains collègues en Sorbonne, comme le regretté M.
+Huvelin dans sa brillante thèse de doctorat sur les _Eléments principaux
+de la représentation_, où la notion bergsonienne du Temps est
+vigoureusement, quoique très incomplètement, réfutée.
+
+Mais ces critiques partielles, éparses çà et là dans les thèses et les
+revues contemporaines, sont loin d'avoir tout dit, ce nous semble, ni
+même le principal, à notre sens. Encore moins ont-elles montré, dans une
+vue d'ensemble, la synthèse et le lien de toutes ces erreurs partielles
+de la Philosophie nouvelle. Il y a donc encore place, croyons-nous, pour
+une réfutation plus méthodique et plus complète, sinon de tous les
+détails, ce qui serait infini, au moins des grandes lignes de cette
+philosophie à la mode.
+
+Nous en commencerons l'essai par l'analyse des six confusions
+fondamentales que nous venons d'énumérer.
+
+ * * * * *
+
+1. Une première confusion, découverte au point de départ et à la racine
+de la théorie nouvelle, est celle de la _quantité_ avec la _qualité_.
+Pour la mettre en lumière, rappelons brièvement les deux notions
+classiques.
+
+La _quantité_, au sens étymologique du mot, est ce qui répond à l'une
+des deux questions: quelle est la grandeur de tel objet? combien y
+a-t-il d'objets? C'est donc la quantité qui fait le plus ou le moins
+dans les dimensions ou dans le nombre des objets.
+
+On la définit: _ce qui est divisible_ (au moins idéalement et
+virtuellement) en parties homogènes ou de même espèce. Ποσον λέγεται το
+δίαιρετόν[36].
+
+Si ces parties, avant la division, sont déjà distinctes, on a la
+quantité _discrète_ ou le nombre: dix hommes, une douzaine de pommes. Si
+ces parties, avant leur division, sont au contraire indistinctes, en
+sorte que la fin de l'une soit aussi le commencement de l'autre, on a la
+quantité _continue_ ou extensive, soit dans l'espace, soit dans le
+temps.
+
+Nous avons dit: divisible en parties de même espèce, car la division de
+l'eau en hydrogène et oxygène ne dit pas sa quantité, et la réunion du
+cheval et du cavalier ne saurait former un nombre.
+
+La _qualité_, au contraire, est la manière d'être qui perfectionne un
+objet, soit dans son être, comme la beauté, la durée, soit dans son
+opération, comme la vertu. Ainsi la force est une qualité de la matière,
+la santé une qualité des vivants, la science une qualité de
+l'esprit[37].
+
+On voit par là combien profonde est la différence entre la quantité et
+la qualité, entre le _quantum_ et le _quale_. La qualité fait les êtres
+semblables ou dissemblables; la quantité les rend égaux ou inégaux.
+
+Ce serait donc ne pas s'entendre de soutenir avec M. Bergson que «la
+quantité est toujours de la qualité à l'état naissant»[38]. A moins
+qu'on ne veuille jouer avec l'identité des contraires et l'indifférence
+des différents....
+
+Mais ce n'est pas à dire que la qualité elle-même ne puisse avoir des
+degrés, c'est-à-dire du plus ou du moins dans la même perfection, et
+partant une certaine grandeur ou une certaine _intensité_. Et comme
+toute intensité est reconnue susceptible de grandir ou de diminuer, il
+est tout naturel de chercher de combien elle grandit ou de combien elle
+diminue, c'est-à-dire de la mesurer. Et si on peut la mesurer, elle
+a une quantité. Or, on peut la mesurer: c'est ce qui ne saurait être nié.
+
+Que si on ne la peut mesurer directement, comme on mesure l'étendue par
+la superposition d'un étalon, on pourra du moins la mesurer
+indirectement par les effets sensibles qu'elle produit dans la matière.
+Ainsi une force de tension ou une force musculaire se mesureront par
+leurs effets sur un dynamomètre; et la force calorique par ses effets de
+dilatation sur le mercure du thermomètre. Par d'autres ingénieux
+procédés, les savants ont réussi à mesurer l'intensité des autres forces
+de la nature: lumière, son, magnétisme, électricité, etc.
+
+On peut aussi mesurer l'intensité d'une qualité par sa comparaison avec
+une autre de même espèce. Ainsi deux forces qui s'équilibrent seront
+égales. Si l'une l'emporte, elle sera dite plus grande et sa rivale plus
+petite. Cette comparaison permet, dans un concours, de classer les plus
+forts et les plus faibles avec une précision quasi-mathématique.
+
+Enfin, on peut parfois mesurer une qualité d'intensité variable en la
+comparant avec elle-même. Par exemple, on mesure une douleur actuelle
+par comparaison avec le degré maximum d'acuité ou le degré minimum déjà
+expérimenté. Et quoique cette appréciation soit plus vague et bien moins
+rigoureuse que les précédentes, il arrive parfois qu'une douleur peut
+paraître approximativement deux fois plus forte qu'à son début, et
+qu'ensuite elle semble avoir diminué d'autant. Il y a donc des qualités
+mesurables, c'est-à-dire douées de quantité.
+
+La quantité peut donc être intensive aussi bien qu'extensive, et
+vouloir, avec M. Bergson, réduire toute quantité à de l'étendue ou à des
+rapports de contenance dans l'espace est un système préconçu, _a
+priori_, que la plus élémentaire observation se charge de démentir.
+
+Nous n'irons pas cependant jusqu'à prétendre, avec M. Fouillée[39], que
+toute quantité est premièrement et essentiellement intensive, en sorte
+qu'elle ne deviendrait extensive que par une projection plus ou moins
+illusoire dans l'espace. Mais nous accorderons que les dimensions de
+volume ou de masse sont plutôt une vue extérieure et superficielle de
+l'être quantitatif, tandis que son intensité est une vue plus profonde
+de son essence. Celle-ci est la «racine»--le mot est de saint
+Thomas;--l'autre est son extension, sa manifestation dans l'espace.
+
+C'est ce degré ou cette intensité dans la qualité que les scolastiques
+avaient appelé _quantité virtuelle, quantitas virtutis,_ et qu'ils
+avaient déjà si souvent et si profondément analysé. Si M. Bergson avait
+connu leurs travaux, il n'aurait jamais essayé de confondre l'intensité
+d'une qualité avec cette qualité elle-même ou une simple «nuance» de
+cette qualité. Une «nuance» peut suffire à rendre deux qualités
+semblables ou dissemblables; elle ne suffit pas à les rendre égales ou
+inégales d'intensité.
+
+Pour légitimer sa grave confusion, voici la raison qu'il a essayé de
+faire valoir:
+
+En appelant du même nom de grandeur la grandeur extensive et la grandeur
+intensive, «on reconnaît par là, dit-il, qu'il y a quelque chose de
+commun à ces deux formes de la grandeur, puisqu'on les appelle grandeur
+l'une et l'autre et qu'on les déclare également susceptibles de croître
+et de diminuer. Mais que peut-il y avoir de commun au point de vue de la
+grandeur entre l'extensif et l'intensif, entre l'étendu et
+l'inétendu?»[40]
+
+Je réponds: ce qu'il y a de commun, c'est la _divisibilité,_ au moins
+idéale et virtuelle, car il y a plusieurs espèces de divisibilité et
+autant d'espèces de quantité, nous dit saint Thomas, que d'espèces de
+divisibilité[41].
+
+Lorsque vous mesurez la force ou la violence d'un coup de poing sur un
+dynamomètre, vous reconnaissez des degrés différents dans l'intensité
+des effets produits et partant dans l'intensité de la force elle-même
+qui les produit.
+
+Sans doute, en divisant ensuite par la pensée ces degrés d'une force, on
+ne divise pas la force elle-même en parties réellement multiples et
+séparables, mais on l'estime équivalente à  du multiple. Ce qui suffit à
+calculer sa quantité. Ainsi l'on peut juger que tel homme en vaut deux;
+et qu'un hercule de foire en vaut dix. Telle est la quantité virtuelle.
+
+Sans doute encore, en divisant par la pensée ces degrés d'une même
+force, on ne divise pas de l'espace.
+
+Mais il y a bien d'autres choses que l'espace qui sont divisibles,
+chacune à sa manière, quoi qu'en dise M. Bergson. Il y a le nombre
+abstrait des mathématiciens qu'on divise en unités; la vitesse d'un
+mouvement que l'on divise en degrés; le discours dont les parties ne
+sont pas de l'espace; le temps dont les heures et minutes ne sont pas
+davantage de l'espace. Le nier serait fermer les yeux aux expériences
+les plus élémentaires pour y substituer des théories préconçues.
+
+Or, la divisibilité, sous quelque mode qu'elle s'opère, réelle ou
+idéale, c'est--nous l'avons dit--la définition même de la quantité, de
+l'aveu de tous les philosophes sans exception, même de ceux qui ont
+cherché à la quantité une raison d'être ou une racine encore plus
+profonde.
+
+Concluons qu'il y a vraiment deux espèces de quantité continue dont les
+parties sont virtuelles ou indistinctes: 1° la quantité _extensive_
+dans le temps ou dans l'espace; 2° la quantité _intensive_ dans la
+qualité.
+
+Si M. Bergson a nié celle dernière, c'est parce que la qualité lui a
+paru simple et exclusive, de toute quantité: ce qui est vrai de la
+quantité extensive qu'elle exclut, et non de la quantité intensive
+qu'elle admet. Or, répétons-le, l'intensité n'est pas une qualité, mais
+une grandeur de la qualité, puisqu'elle donne du plus ou du moins à la
+même qualité, la rend égale à  une autre de même degré, ou équivalente à
+plusieurs autres de degré moindre, et partant mesurable.
+
+C'est la même méprise qui conduira bientôt le même auteur jusqu'à cette
+conséquence autrement grave, de nier la quantité et la divisibilité du
+temps. Telle est la logique de l'erreur: insignifiante au point de
+départ, elle peut mener à un abîme, suivant l'adage: _Parvus error in
+principio, magnus est in fine_.[42]
+
+Que le temps soit aussi qualitatif, personne n'en doute. Le temps est
+beau ou mauvais, la vie est gaie ou triste; et tous les intervalles de
+la durée se distinguent ainsi par des caractères intérieurs très
+variables. Mais de quel droit conclure: le temps est qualité, donc il
+n'est pas quantité! alors qu'il peut être l'un et l'autre à des points
+de vue différents. Il est l'un essentiellement et l'autre
+accidentellement.
+
+Nous traiterons bientôt ce sujet de la nature du temps. Pour le moment,
+il nous suffit de laisser entrevoir ici le germe des confusions futures
+dans cette première confusion de la quantité intensive avec une pure
+qualité. Comme si la qualité était incompatible avec toute quantité!
+
+Assurément, les contradictoires s'excluent; mais les divers et les
+contraires--sans s'identifier aucunement--se marient à merveille dans
+les réalités de la nature, et c'est le cas de la quantité et de la
+qualité, qui à la fois se distinguent et s'allient fort bien[43].
+
+II. La deuxième confusion signalée est celle de l'_unité_ avec le
+_nombre_. On trouve, en effet, dans le chapitre indiqué du même ouvrage
+cette étonnante proposition qui résume sa pensée: «Les unités, à leur
+tour, sont de véritables nombres»[44].--Mais si les unités sont un
+nombre de fractions, ce nombre est-il pair ou impair?...--Ni l'un ni
+l'autre, assurément, et cette simple réplique du bon sens fait
+pressentir le sophisme qui essaye de confondre l'unité dont les parties,
+n'étant que virtuelles et indistinctes, sont sans nombre, avec une somme
+ou un produit dont les parties, étant toujours distinctes et actuelles,
+sont toujours un nombre.
+
+L'unité et la somme peuvent, il est vrai, l'une et l'autre, être
+appelées des synthèses. Mais il y a deux conceptions fort différentes de
+la synthèse. La _synthèse-résultat_, née de l'assemblage de plusieurs
+éléments, est postérieure à ses éléments: telle est la somme. Au
+contraire, la _synthèse-principe_ est antérieure à ses éléments auxquels
+elle donne naissance par sa division: telle est l'unité[45], non
+seulement l'unité abstraite du mathématicien, mais encore l'unité
+concrète. Telle est, par exemple, l'unité de la cellule-mère, dont le
+fractionnement graduel produira les cellules dérivées de tel ou tel
+organisme complet. C'est ce qui a fait dire à Aristote que l'unité est
+antérieure aux parties: Τὸ ὅλον πρότερον άναγκαιον εϊναι τοϋ μέρουσ[46].
+
+Bien loin d'avoir en elle un certain _nombre fini_ et déterminé de
+fractions réelles, l'unité n'en a aucune, tant qu'elle n'est pas
+divisée, soit physiquement, soit mentalement. Quant aux fractions
+purement possibles, elles sont _sans nombre_, car l'indéfini n'est pas
+un nombre. Et c'est pour cela qu'Aristote a soutenu que les fractions
+sont en puissance et non pas en acte dans l'unité: μάλιστα μὲν δυνάμει,
+ει δέ μή ένεργία[47].
+
+Que si on leur supposait un _nombre infini_, on tomberait aussitôt dans
+l'absurde, car un nombre infini actuellement réalisé est une
+impossibilité manifeste. L'admettrait-on, qu'on retomberait dans une
+autre contradiction. En effet, chacune de ses parties sera supposée
+simple ou quantitative. Si on les disait quantitatives, les fractions
+totalisées seraient infinies et partant beaucoup plus grandes que
+l'unité, qui n'a rien d'infini: ce qui est impossible.
+
+Si on les disait, au contraire, simples et inétendues, une ligne A B
+serait composée d'un nombre infini de points sans étendue; un mouvement
+A B serait composé d'un nombre infini de positions sans mouvement; et la
+durée T, d'un nombre infini d'instants sans durée. C'est alors que M.
+Bergson aurait beau jeu à nous reprocher de constituer l'étendue avec
+l'inétendu, le mouvement avec l'immobile, la durée avec ce qui ne dure
+pas! Mais nous n'avons jamais mérité un tel reproche. Pour nous, au
+contraire, le point n'est pas une partie de la ligne ni du mouvement;
+l'instant n'est pas une partie du temps. Le point n'est que la fin ou le
+commencement d'une ligne ou d'un mouvement: l'instant, la fin ou le
+commencement d'une durée, ou bien le passage d'une partie à la
+suivante[48].
+
+Voilà le sens métaphysique et rigoureux de ces termes. Ce qui n'empêche
+pas de prendre aussi l'instant au sens psychologique[49], comme un
+_minima_ de durée perceptible à la conscience. Mais alors ce _minima_
+n'est plus instantané, il a une durée finie--comme tous les prétendus
+instantanés des photographes,--et la durée totale n'est plus qu'un
+multiple de cette durée partielle. On peut prendre alors ce _minima_
+comme une tranche ou une unité du temps, sans encourir le reproche en
+question.
+
+Que si aucune unité du temps ou de l'espace n'a rien d'infini, le
+mouvement peut les traverser, et tous les arguments de Zénon contre la
+possibilité du mouvement tombent du même coup. Et c'est ce que, dans sa
+réfutation de Zénon, M. Bergson n'a pas vu et n'a pas pu voir, du point
+de vue à contre-sens où il s'est placé[50].
+
+Concluons: l'unité n'est pas un nombre de fractions, ni fini ni infini.'
+
+ * * * * *
+
+III. Troisième confusion: celle du _nombre_ avec l'espace. D'abord,
+peut-on affirmer sans réserve, comme le fait M. Bergson, que «l'espace
+est la matière avec laquelle l'esprit construit le nombre, le milieu où
+l'esprit le place»?[51]
+
+Sans doute, c'est avec des boules ou d'autres objets matériels et
+étendus que l'enfant apprend à compter, et en ce sens c'est bien avec de
+l'espace que l'on commence à construire des nombres. Mais l'esprit s'en
+dégage bientôt et s'élève au-dessus de la matière pour compter des
+choses inétendues, comme des points géométriques, des notes de musique,
+des données psychiques ou morales, telles que les sept sacrements ou les
+trois vertus théologales; ou bien des données métaphysiques, comme les
+dix catégories ou les six transcendentaux. Il compte aussi des nombres
+abstraits composés d'unités abstraites qui n'ont rien d'étendu. Enfin,
+il compte le nombre d'années, de mois, de jours, de minutes qu'il a
+vécus, et il le place dans le temps et nullement dans l'espace, quoique
+ce temps ait, d'une certaine manière, traversé les espaces et les lieux
+où l'on a vécu.
+
+Allons plus loin. Si l'espace, où M. Bergson voudrait reléguer le
+nombre, le contient réellement, c'est qu'il l'a emprunté bien moins à la
+quantité et aux dimensions spatiales des objets qu'il contient, qu'à la
+variété et aux contrastes des qualités qui distinguent surtout les
+choses entre elles, aux yeux de l'observateur attentif. En effet, videz
+l'étendue de toutes ses différences qualitatives, supprimez les figures,
+les couleurs, les sons.... Aussitôt elle devient une continuité uniforme
+et confuse, où je ne sais plus distinguer de nombre. C'est donc bien
+plus avec des figures et d'autres qualités qu'avec des étendues que je
+compte. Or, pour nombrer des qualités, inutile de les projeter dans
+l'espace ou, tout au moins, de nombrer les espaces où je les projette.
+Pour compter les espèces de plantes ou d'animaux, je n'ai besoin de
+compter aucun lieu; encore moins pour compter les peines et les
+plaisirs, les pensées et les désirs que j'éprouve. Le nombre déborde
+donc l'espace de tous côtés; il gouverne la qualité non moins que la
+quantité, le temps non moins que l'espace, l'esprit non moins que la
+matière. Il fait éclater de toute part l'étroite prison où M. Bergson
+voudrait le renfermer.
+
+Il est donc faux de dire: «Toute idée claire du nombre implique une
+vision dans l'espace»;--«c'est à cause de leur présence dans l'espace
+que les unités sont distinctes»;--toujours «nous localisons le nombre
+dans l'espace»[52]. L'auteur de ces paroles est le jouet de son
+imagination captive elle-même de l'étendue spatiale.
+
+Cela est faux, disons-nous, parce que c'est contraire aux faits. Nos
+idées des trois vertus théologales ou des sept sacrements, des trois
+propositions d'un syllogisme ou des minutes qu'a duré une argumentation,
+sont parfaitement claires et distinctes sans avoir besoin d'être
+localisées dans aucun espace.
+
+Ce n'est pas que la localisation ne soit très souvent utile pour
+soutenir la pensée. Nos idées les plus distinctes du temps et de
+l'espace peuvent s'appuyer sur des images temporelles ou spatiales.
+Ainsi, pour compter les noies ascendantes de la gamme, je puis me
+figurer une ligne verticale en mouvement de bas en haut et y échelonner
+des notes qui s'élèvent pareillement des plus basses aux plus hautes.
+Mais je sens bien qu'en les comptant, je compte autre chose que de
+l'espace, car si je ne comptais que des points dans l'espace, une ligne
+horizontale me servirait tout aussi bien qu'une ligne verticale: ce qui
+n'a jamais lieu. Donc, même en utilisant des images spatiales pour
+compter, je compte autre chose que de l'espace.
+
+Le nombre est donc, par essence, une notion transcendante de l'espace
+comme du temps. Et cela est vrai, tout aussi bien des _unités_ qui
+composent le nombre que de la somme totale produite par ces unités.
+
+Aussi ajouter, comme le fait M. Bergson, que, «par cela même qu'on admet
+la possibilité de diviser l'unité en autant de parties que l'on voudra,
+on la tient (l'unité) pour étendue» (i), est un non-sens. Ni les
+fractions concrètes d'un temps donné ni les fractions abstraites des
+mathématiciens ne font un atome d'étendue. Pas plus qu'une unité
+générique ou spécifique des logiciens ou des botanistes n'est étendue
+par cela seul qu'elle peut être divisée en catégories subalternes.
+
+Répétons-le: on divise autre chose que l'étendue, parce que la quantité
+extensive n'est pas la seule espèce de quantité. Ainsi l'on divise en
+degrés la puissance d'une force et l'intensité d'une qualité.
+
+Il est vrai que ces fractions dans l'unité, comme ces unités dans un
+nombre, sont _coexistantes_ ou simultanées. Mais la coexistence n'est
+pas suffisante à constituer de l'étendue. Trois sons simultanés, trois
+douleurs ressenties à la fois, trois termes de la même proposition ou
+trois propositions d'un même syllogisme, ne font pas un atome d'espace.
+Et c'est cette nouvelle confusion de la simultanéité avec l'espace qui
+clôt dignement cette dissertation: «Toute addition implique une
+multiplicité de parties perçues simultanément»[54], et partant de
+l'espace.
+
+Sous cette nouvelle forme se cache toujours la même erreur, à savoir que
+toute quantité se ramène à des dimensions spatiales, à des rapports de
+contenant et de contenu dans l'espace.
+
+ * * * * *
+
+IV. La quatrième erreur, avons-nous dit, consiste à identifier
+_l'espace_ avec _l'homogène._ «L'espace doit se définir l'homogène, et
+inversement, tout milieu homogène et indéfini sera espace.»[55] D'où M.
+Bergson conclura plus tard, comme nous le verrons: le temps de la
+science et du simple bon sens est homogène; donc il n'est que de
+l'espace. Il n'est pas le _vrai_ temps.
+
+Pour percer à jour ce sophisme, il suffira de rappeler encore une fois
+les définitions classiques, calquées sur les faits les plus élémentaires
+de l'expérience universelle.
+
+On peut entendre par quantité homogène, soit la quantité _discrète_ ou
+le nombre, soit la quantité _continue_. Mais le nombre est désormais
+hors de cause, après ce que nous venons de dire sur l'impossibilité de
+le confondre avec l'espace. Ester donc à parler de la quantité continue,
+c'est-à-dire de celle dont les parties, bien loin d'être distinctes et
+actuelles, comme les unités dans un nombre, sont au contraire
+indistinctes et en puissance avant la division qui les fait naître.
+
+Or, il y a deux espèces de quantité homogène et continue, comme
+l'expérience nous le révèle. L'une est _simultanée_, l'autre
+_successive_. L'une possède à  la fois toutes ses parties quoique à
+l'état confus et indivis; l'autre les acquiert peu à peu dans un
+écoulement continu. La première s'identifie avec l'espace, soit avec
+l'espace plein ou physique, soit avec l'espace vide ou géométrique qui
+est la mesure idéale du précédent. Contenant et contenu sont en effet
+deux points de vue de la même notion d'espace.
+
+Mais si nous accordons volontiers que l'espace s'identifie avec une
+telle quantité continue et homogène, nous ne pouvons admettre qu'il
+s'identifie pareillement avec cette autre quantité continue et homogène
+dont la réalité, bien loin d'être simultanée, n'est que successive et
+graduelle. Et pour nier résolument cette prétendue identité, il nous
+suffit d'en appeler aux faits les mieux expérimentés, tels que le
+_temps_, le _mouvement_ local et le _discours_.
+
+Le _temps_ se compose d'intervalles écoulés entre deux instants donnés,
+le _mouvement_ de distances parcourues, et le _discours_ de paroles ou
+de phrases prononcées. Or, jamais on ne peut se trouver en présence de
+deux parties simultanées d'une telle quantité successive. Tandis que
+deux parties du même espace coexistent sous nos yeux, jamais deux
+minutes du même temps, ni deux stades du même mouvement, ni deux paroles
+du même discours. Et cette possibilité ou impossibilité de coexistence
+de plusieurs parties n'est pas un détail accidentel, mais l'essence même
+de ces notions, ce qui distingue la quantité simultanée de la quantité
+fluente, l'espace du temps. La quantité homogène et successive n'est
+donc pas de l'espace et s'en distingue essentiellement. Le nier, ce
+n'est pas adapter les théories aux faits, mais les forger sans se
+soucier des faits. Ce n'est plus de la science, c'est de la fantaisie ou
+du rêve.
+
+ * * * * *
+
+V. La cinquième erreur consiste à confondre le _temps_ avec le
+_mouvement_ qui se produit avec le temps, et par conséquent à confondre
+la partie avec le tout. Et comme le mouvement conscient est le seul,
+d'après M. Bergson, où le temps se révèle, c'est aussi avec le mouvement
+psychique ou vital qu'il le confondra bientôt par la négation du temps
+cosmologique.
+
+Sans doute, répondrons-nous, il n'y a pas de temps sans mouvement.
+Malgré cela, le temps n'est pas identique au mouvement. Il en est
+seulement la condition et la mesure.
+
+Aristote et saint Thomas[56], avec leurs commentateurs les plus
+autorisés, ont donné de cette distinction des preuves nombreuses et
+péremptoires faciles à résumer en quelques mots.
+
+1° Le mouvement est plus ou moins rapide dans le même temps; donc il en
+diffère.
+
+2° Le temps est la mesure du mouvement--puisqu'il mesure su durée, et
+qu'il entre dans la mesure de sa quantité; or, la mesure et le mesuré
+font deux.
+
+3° Pour être une mesure, le temps doit être uniforme et non pas plus ou
+moins rapide comme le mouvement.
+
+4° On conçoit des mouvements instantanés--comme le passage de l'être au
+non-être,--tandis qu'un temps instantané serait contradictoire et
+inintelligible.
+
+5° On conçoit aussi la réversibilité des mouvements, revenant à leur
+point de départ (chaque fois, du moins, que des liaisons causales ne s'y
+opposent pas). Or, la réversibilité du temps serait absurde, car le
+temps passé ne revient plus.
+
+Donc, le temps et le mouvement ne sont pas identiques; ils
+s'accompagnent seulement, comme le dit si bien saint Thomas: _tempus
+sequitur motum_[57].
+
+On pourrait donc se représenter la quantité de temps et la quantité de
+mouvement dans un temps donné comme deux faces inséparables et, pour
+ainsi dire, deux dimensions du même mouvement, non équivalentes et
+essentiellement distinctes.
+
+Cette conception d'un réalisme modéré--aussi éloigné d'un réalisme
+absolu que d'un idéalisme pur--n'est pas plus inconcevable que toute
+autre notion de grandeur, par exemple, de la longueur, objectivement
+distincte de la largeur et de la profondeur, quoique inséparable, et
+servant de mesure partielle au volume total. Ainsi, la quantité de
+temps, quoique inséparable de la quantité de mouvement, en est
+objectivement distincte et lui sert de mesure partielle.
+
+Que si, au contraire, nous avions confondu le temps avec le mouvement,
+nous devrions admettre qu'une même quantité de temps correspond toujours
+à une même quantité de mouvement, ce que l'expérience la plus
+élémentaire dément. Nous devrions admettre, en outre, des espèces de
+temps aussi nombreuses que les espèces de mouvement: des temps
+rectilignes et circulaires, des temps vibratoires, rotatoires et
+ondulatoires; des temps uniformes, accélérés ou ralentis, etc., ce qui
+n'a pas de sens. En outre, tous ces temps étant sans commune mesure, il
+serait impossible de mesurer l'un par l'autre. Impossible, par exemple,
+de mesurer le temps qu'a duré la course d'un projectile par le temps
+marqué par un chronomètre, ni celui-ci par le temps sidéral: tous ces
+temps pouvant être d'espèce ou de vitesse différentes. Donc, plus de
+mesure uniforme et commune. Et c'est bien la conclusion devant laquelle
+ne recule pas M. Bergson, qui se scandalise de ce que, dans l'hypothèse
+où «les mouvements de l'Univers se produiraient deux ou trois fois plus
+vite, il n'y aurait rien à modifier ni à nos formules (pour mesurer le
+temps) ni aux nombres que nous y faisons entrer»[58].
+
+Bien loin que le temps soit rapide ou lent comme le mouvement, nous
+voyons, au contraire, que le mouvement est d'autant plus rapide qu'il
+s'accomplit en moins de temps, et d'autant plus lent qu'il en exige
+davantage.
+
+Il semblerait cependant, parfois que le temps s'accélère ou se ralentit
+avec; la vitesse du mouvement. Ainsi, dans ces longues heures de sommeil
+où la vie se ralentit, le temps semble plus court: le réveil paraît
+presque continuer les derniers moments de la veille, les instants
+intermédiaires n'ayant pas été perçus par la conscience. D'autres fois,
+au contraire, lorsque le mouvement de la vie s'accélère avec une
+activité dévorante, le temps se précipite pareillement et paraît
+beaucoup plus court. Mais ce n'est là qu'une apparence due à une
+impression subjective de la sensibilité, comme le prouve l'opposition
+même de ces deux expériences. Car si le temps était identique au
+mouvement et à l'intensité de la vie, il devrait être dit long dans le
+deuxième cas et court dans le premier, au lieu d'être dit court dans les
+deux cas.
+
+Du reste, pour mesurer le mouvement par le temps où il s'exécute, il
+faut que le temps soit une mesure uniforme et constante, car une mesure
+élastique et variable ne mesurerait rien exactement. Il doit être
+uniforme comme le nombre qui nous sert à le compter et qui n'est jamais
+ni lent ni rapide. Il a donc fallu distinguer du temps concret que
+marque plus ou moins exactement notre montre, par exemple, un temps
+abstrait et idéal qui seul a le droit de régler le premier.
+
+Le mouvement apparent des cieux en serait comme la grandiose horloge,
+tant sa durée a semblé typique et régulatrice, la plus voisine de
+l'idéal.
+
+De même que pour calculer les directions des mouvements dans l'espace,
+il a fallu distinguer des espaces réels et mobiles, un espace abstrait,
+absolu et immobile, réceptacle immense et sans fin où tous les corps se
+déploient, ainsi a-t-on imaginé un temps absolu, parfaitement régulier
+dans sa marche, où toutes les durées particulières coïncident et
+prennent date en se déroulant. Mais ce sont là des êtres de raison, des
+artifices ingénieux pour fixer les idées dans les calculs, qui ne
+suppriment nullement la réalité des espaces concrets et des durées
+concrètes dont ils sont la mesure idéale et le réceptacle imaginaire.
+
+Quoi qu'il en soit, il est certain que le temps réel et concret mesure
+le mouvement. Or, ce qui mesure et ce qui est mesuré sont distincts; on
+ne peut donc les confondre.
+
+ * * * * *
+
+VI. La sixième erreur des Bergsoniens, l'erreur capitale--et par elle
+nous abordons le nœud vital du sujet,--est de définir le Temps par
+_qualité hétérogène,_ ou, comme ils disent, par une «hétérogénéité
+pure», étrangère à toute espèce de quantité. En sorte que le Temps
+serait conçu d'abord comme une pure _qualité_, absolument simple et
+impossible à mesurer ou à diviser en intervalles égaux ou inégaux;
+ensuite comme qualité _hétérogène_, c'est-à-dire en changement perpétuel
+et essentiel, supprimant toute ressemblance, à plus forte raison toute
+identité du même être à deux instants de sa durée, et par suite
+supprimant la durée dans le Temps.
+
+C'est ici que le paradoxe de M. Bergson atteint son maximum d'acuité et
+d'invraisemblance, en même temps que de subtilité; aussi réclamons-nous
+du lecteur toute sa bienveillante attention, tout son effort
+d'application.
+
+Pour comprendre comment M. Bergson a été conduit à une telle notion
+excentrique, si étrangère aux données de l'expérience, il faut connaître
+le point de départ et l'orientation première de sa pensée.
+
+De très bonne heure, nous dit un de ses biographes et admirateurs, notre
+jeune philosophe, qui était surtout fort en mathématiques, fut frappé de
+la différence profonde qui semble exister outre la notion mathématique
+et la notion philosophique du temps. Voici comment il résume sa pensée:
+
+«Le caractère singulier du temps dans les équations de la mécanique est
+de _ne pas durer_. Le temps abstrait _t_ attribué par la science à un
+objet matériel ne consiste en effet qu'en un nombre déterminé de
+_simultanéités,_ ou plus généralement de _correspondances_, nombre qui
+reste le même quelle que soit la nature des intervalles qui séparent les
+correspondances les unes des autres. On pourrait supposer, par exemple,
+que le flux du temps prit une rapidité infinie, que tout le passé, le
+présent et l'avenir des objets matériels fut étalé d'un seul coup (?)
+dans l'espace: il n'y aurait rien à changer aux formules du savant, le
+nombre _t_ signifiant toujours la même chose, savoir un nombre déterminé
+de correspondances entre les états des objets et les points de la ligne
+toute tracée qui serait maintenant le cours du temps.»
+
+Et M. Bergson de conclure: «La science n'opère sur le temps et le
+mouvement qu'à la condition d'en éliminer d'abord l'élément essentiel et
+qualitatif,--du temps la durée, et du mouvement la mobilité.»[59]
+
+Pour lever ce scandale un peu factice, il suffit de reconnaître que la
+science et la philosophie traditionnelle, tout en acceptant la donnée
+vulgaire du temps, ne l'étudient pas au même point de vue ni dans le
+même but. La science s'occupe de la mesure du temps; la philosophie
+étudie surtout le temps mesuré. Or, de même que pour l'espace le
+contenant et le contenu sont deux points de vue différents du même
+espace, ainsi le _temps-mesure_ et le _temps mesuré_ devront être
+pareillement des points de vue différents.
+
+La différence est même ici beaucoup plus notable pour le temps que pour
+l'espace. En voici la raison:
+
+Tandis que nous pouvons mesurer directement l'espace concret, tel que la
+longueur A B en lui superposant un étalon de convention tel que le
+mètre, et calculer d'après la comparaison des deux espaces, mesurant et
+mesuré, combien il y a de mètres ou de fractions de mètre entre A et B,
+nous ne pouvons plus procéder ainsi quand il s'agit du temps.
+
+Il n'y a pas d'étalon tout fait du temps que je puisse plier ou rouler
+comme un décamètre, ou manipuler comme lui pour le superposer à la durée
+réelle. Il n'y a pas non plus d'étalon fluide et successif. Je ne puis
+prendre une révolution apparente du soleil et l'appliquer sur celle de
+demain pour les comparer, ni prendre une oscillation du balancier et
+l'appliquer sur d'autres oscillations, comme on applique une ligne sur
+une autre pour voir si elles sont égales. Ici, toute superposition est
+impossible[60].
+
+Pour mesurer le temps, cette grandeur fluide qui échappe à toute mesure
+directe, le savant devra donc employer des moyens détournés. Au lieu de
+le mesurer lui-même, il mesurera à sa place un substitut du temps,
+c'est-à-dire quelqu'un de ces phénomènes sensibles qui s'accomplissent
+dans l'espace et peuvent être considérés en fonction du Temps.
+
+S'il s'agit d'un temps dont la durée successive a laissé des traces dans
+l'espace, comme pour le mouvement d'un projectile, nous aurons prise sur
+cet espace et nous pourrons constater qu'un mobile animé d'un mouvement
+uniforme parcourt constamment des espaces proportionnels aux temps
+écoulés, c'est-à-dire que l'espace parcouru _e_ est toujours égal au
+produit de la vitesse _v_ par le temps _t_. D'où la formule élémentaire:
+_e = vt_. De laquelle on déduit algébriquement les deux autres formules:
+_v_ = e/t; et _t_ = e/v. Cette dernière indique clairement que le temps
+a pour équivalent l'espace parcouru divisé par la vitesse mise à le
+parcourir.
+
+Que si le temps à mesurer ne laisse aucune trace saisissable dans
+l'espace, comme celui où se déroulent nos phénomènes de conscience, la
+difficulté va s'accroître sans devenir insoluble.
+
+D'ordinaire--et c'est le procédé le plus simple,--on prendra pour le
+mesurer un changement de lieu, tel que le va-et-vient d'un pendule, et
+comme on vérifie expérimentalement que ses oscillations sont isochrones,
+dès que leur amplitude ne dépasse pas deux ou trois degrés, il suffira
+de compter le nombre de ces battements, que nous nommerons des secondes,
+si vous voulez, et de constater la coïncidence du premier et du dernier
+avec le commencement et la fin du phénomène psychique en question, pour
+en conclure qu'il a duré tant de secondes, de minutes ou d'heures.
+
+Nous disons que c'est le procédé le plus simple, car l'on pourrait en
+imaginer de plus compliqués. On pourrait, par exemple, supputer les
+durées en les rapportant à des élévations ou à des abaissements
+réguliers de température, à des écoulements de sable ou d'eau--comme on
+le fait avec un sablier ou avec une clepsydre (horloge d'eau),--voire
+même à des processus psychiques, tels qu'un nombre déterminé de paroles.
+On dit ainsi que tel phénomène a duré l'espace d'un _Pater_ ou d'un
+_Ave_. Mais rien n'égale en précision le mouvement local d'un pendule ou
+d'une chronomètre; c'est l'instrument scientifique par excellence de la
+mesure du temps. On le règle sur le mouvement apparent du ciel, dont la
+marche régulière est pour nous la manifestation la moins imparfaite, et
+pratiquement suffisante du cours idéal du temps.
+
+Que si le temps se mesure par autre chose que du temps, il n'est donc
+plus surprenant que la notion de _temps-mesure_, c'est-à-dire de cet
+équivalent ou substitut du temps dont s'occupe le savant en mécanique ou
+en astronomie, soit assez différente de celle du _temps mesuré_ dont le
+philosophe précise la nature ou que le psychologue expérimente en sa
+conscience. Mais, au lieu de se contredire, les deux points de vue se
+complètent et le scandale est levé.
+
+Cette solution était sans doute trop simple et trop banale pour plaire à
+un esprit aussi compliqué et original que celui de M. Bergson. Voici la
+solution autrement subtile et nouvelle qu'il va nous proposer.
+
+Il faut distinguer, dit-il, deux sortes de temps[61]. Le premier, qui
+répond à la notion vulgaire et scientifique, est un temps quantitatif et
+homogène. Il est long ou court et partant mesurable. Ses parties,
+quoique intimement unies et continues entre elles, se distinguent les
+unes des autres: il y en a de passées, de présentes et de futures. Pour
+se distinguer ainsi, en se déroulant successivement, elles se mettent en
+dehors les unes des autres et s'excluent réciproquement. Mais ce temps
+vulgaire, déclare M. Bergson, n'est qu'un décalque de l'espace, un temps
+«bâtard» qui recèle «tout un monde de difficultés». Il faut le traiter
+comme illusoire. L'autre temps, le seul réel, aux yeux de M. Bergson,
+est un temps étranger à la quantité, à la division et à la mesure, un
+temps purement qualitatif, et comme cette qualité consiste à changer
+sans cesse, puisque l'instant présent, étant plus vieux que le
+précédent, n'est jamais le même, elle est «l'hétérogénéité pure».
+
+En présence de cette nouvelle thèse, nous allons nous poser deux
+questions: 1° Quelles sont les preuves alléguées pour nous faire rejeter
+comme illusoire la notion vulgaire et scientifique du Temps? 2° Quelle
+est la valeur de la nouvelle notion; est-elle même simplement
+intelligible?
+
+A la _première_ question, nous répondrons: M. Bergson affirme sans
+preuve que le temps vulgaire est illusoire, car on ne peut considérer
+comme des preuves ni l'hypothèse que l'ancienne notion est celle d'un
+temps «bâtard», ni l'affirmation «qu'elle recèle tout un monde de
+difficultés».
+
+Cependant, examinons de plus près ces deux semblants de preuves.
+
+_D'abord_, que veut dire M. Bergson[62] en affirmant que la notion
+vulgaire est celle d'un temps «bâtard»? Le voici, en nous servant de
+l'exemple, qu'il a lui-même choisi.
+
+Comment comptons-nous les coups successifs d'une cloche lointaine? Pour
+les compter, il nous faut les aligner dans un milieu homogène où ils
+viennent successivement occuper un rang: un, deux, trois, quatre....
+«Reste à savoir si ce milieu est du temps ou de l'espace.»[63] Or, pour
+M. Bergson, c'est sans doute de l'espace[64]. En effet, le second ne
+saurait s'ajouter au premier, ni le troisième au second que s'ils se
+conservent, et, s'ils se conservent, ils deviennent aussitôt simultanés,
+c'est-à-dire qu'ils deviennent de l'espace. «C'est donc bien dans
+l'espace que s'effectue l'opération ... ces moments susceptibles de
+s'additionner entre eux sont des points de l'espace. D'où résulte qu'il
+y a deux espèces de multiplicité: celle des objets matériels qui forment
+un nombre immédiatement, et celle des faits de conscience qui ne
+sauraient prendre l'aspect d'un nombre, sans l'intermédiaire de quelque
+représentation symbolique où intervient nécessairement l'espace.»[65]
+C'est cette union adultérine du temps avec l'espace qui donne un produit
+«bâtard». Le temps «qualité pure» s'altère ainsi et contracte au contact
+de l'espace l'apparence trompeuse d'une quantité ou d'un nombre. Il
+devient alors ce que l'opinion vulgaire et scientifique veut qu'il soit.
+
+Le sophisme ici sera vite percé à jour. Il consiste à dire: «Un moment
+du temps ne saurait se conserver pour s'ajouter à d'autres sans devenir
+simultané; donc il devient de l'espace.»[66]
+
+Sans doute, répliquerons-nous, le moment, passé est bien passé et ne se
+conserve plus _physiquement_. S'il se conservait ainsi, il perdrait son
+caractère essentiel de successif pour devenir simultané: ce qui est
+contradictoire. Mais pourquoi ne se conserverait-il pas _mentalement?_
+Pourquoi son souvenir avec son caractère d'écoulement successif ne
+resterait-il pas gravé dans la mémoire? Et s'il en est ainsi, comme la
+conscience l'atteste, cela suffit pour que l'esprit unisse dans une
+synthèse mentale ces divers moments du passé, en conservant l'ordre
+chronologique de leur écoulement.
+
+L'esprit complète ainsi ce que la réalité fluente n'avait fait
+qu'indiquer; il en fait la synthèse. Voilà pourquoi les scolastiques ont
+défini le temps _un être de raison, fondé sur la réalité_, et qui par
+suite n'est pas purement idéal et irréel.
+
+Il est seulement en partie réel et en partie idéal. Réel, puisque
+chacune de ses parties successives a l'existence et un ordre réel de
+succession. Idéal, puisque cet ordre n'est compris formellement comme
+synthèse que par l'esprit, comme le nombre qu'il contient n'est nombre
+que par l'esprit[67].
+
+Voilà pourquoi saint Thomas a répété en l'approuvant la célèbre parole
+d'Aristote: «Sans l'intelligence, il n'y aurait pas de temps.» Parole
+dont on comprendra maintenant le sens véritable. Elle n'est nullement
+idéaliste à la manière kantienne, encore moins réaliste outrée à la
+manière du temps newtonien contre lequel M. Bergson a beau jeu[68]; mais
+elle tient le milieu entre ces deux exagérations en sens inverse. C'est
+une notion idéale, bien fondée ou calquée sur la réalité, comme pour les
+autres notions universelles.
+
+Cette explication si claire et si lumineuse, ce nous semble, va nous
+donner la solution de la _seconde_ difficulté alléguée par M. Bergson
+contre la notion vulgaire et scientifique du temps. «Elle recèle, nous
+dit-il, tout un monde de difficultés.»
+
+En effet, si vous le considérez comme une quantité, toutes ses parties
+réunies se séparent à la première analyse et tombent en poussière. Le
+passé n'est plus, l'avenir n'est pas, et le présent lui-même est un zéro
+de durée, un rien insaisissable. C'en est donc fait de toute vie et de
+toute réalité!--Cela prouve, répliquerons-nous, que _l'union_ de toutes
+ces parties dans un même nombre n'était qu'idéale; mais l'existence
+successive et continue de chacune n'en est pas moins réelle, et cela
+suffit à la réalité du mouvement et de la vie.
+
+On touche ici du doigt le procédé sophistique de tous ceux qui traitent
+d'illusoires les faits les plus évidents parce qu'ils sont mystérieux et
+plus ou moins difficiles à comprendre. Zénon nie le mouvement parce
+qu'il ne le comprend pas. D'autres après lui ont nié l'espace et
+l'étendue parce qu'ils ne les comprenaient pas davantage; M. Bergson
+nie le temps vulgaire pour la même raison. Et il n'est pas un fait
+quelque peu important de la conscience ou de la nature qui résisterait à
+une telle épreuve, si elle était légitime, mais elle ne l'est point.
+
+Déjà Aristote faisait remarquer à ces philosophes que leur négation de
+faits évidents mais incompris ou difficiles à comprendre était le
+renversement de toute méthode scientifique, en ajoutant l'exemple
+célèbre: on constate d'abord qu'il y a une éclipse, et ensuite l'on
+cherche à comprendre ce qu'est l'éclipse--si on le peut. Que si on ne
+peut pas la comprendre, cela ne donne aucun droit de nier l'éclipse.
+
+D'ailleurs, étudions à notre tour la _nouvelle notion_ du temps, et
+examinons si elle serait plus intelligible que l'ancienne.
+
+ * * * * *
+
+D'après M. Bergson, le Temps véritable serait entièrement étranger à la
+quantité. On n'y pourrait compter aucun nombre de parties égales entre
+elles, puisque aucune durée n'est semblable à une autre durée.
+Cependant, toutes ces parties, si différentes par leurs qualités
+internes, ou si hétérogènes, s'emboîtent et se fondent les unes dans les
+autres, comme les notes d'une phrase musicale dans une mélodie. Il n'y a
+pas de temps longs ou courts, il n'y a que des actes de développement,
+des progrès, qui fusionnent dans un acte un et indivisible.
+
+Dans cette description nouvelle du Temps, il y a des _détails
+accessoires_ et une _partie essentielle_. Des détails nous ne dirons
+rien, pour ne pas être trop long, à l'exception toutefois d'un seul qui
+nous semble vraiment dépasser la mesure permise.
+
+Pour soutenir contre toute évidence, non pas l'unité continue du temps
+qui est hors de conteste, mais son indivisibilité idéale en minutes, en
+secondes, ou autres parties égales, on suppose que nos états de
+conscience, en s'écoulant, peuvent «s'emboîter les uns dans les autres»,
+à peu près comme les parties articulées d'une longue-vue[69]. Que cette
+comparaison, plus ou moins heureuse, puisse s'appliquer aux opérations
+_simultanées_ de nos diverses facultés, nous l'accordons volontiers. Il
+est d'expérience que plusieurs de nos facultés agissent toujours
+ensemble et de concert, et que, par exemple, un acte d'amour de Dieu et
+du prochain comprend à la fois de la connaissance et de la volonté, des
+idées et des images, des sentiments et des sensations, jusqu'à des états
+physiologiques les plus variés.
+
+Mais de ce que nos phénomènes de conscience simultanés fusionnent et
+«s'emboîtent», comment conclure que les phénomènes successifs, présents,
+passés, futurs, «s'emboîtent» pareillement? Ici, la comparaison n'a plus
+de sens.
+
+Dire que le passé s'est emboîté dans le présent et le présent dans le
+futur, c'est dire qu'ils sont simultanés et non pas successifs; c'est
+nier leur distinction radicale, leur exclusion manifeste; c'est changer
+la succession temporelle en coexistence spatiale,--sans arriver pour
+cela à supprimer le nombre et la quantité, car des parties ne peuvent
+s'emboîter que si elles sont distinctes et multiples.
+
+Non, nous ne comprendrons jamais comment le passé peut coexister avec le
+présent et le futur, emboîtés ensemble, et les ingénieuses comparaisons
+de M. Bergson, loin de nous le faire comprendre, montrent expressément
+le contraire, comme le lecteur va en juger.
+
+«Quand les oscillations régulières du balancier, écrit l'auteur, nous
+invitent au sommeil, est-ce le dernier son entendu, le dernier mouvement
+perçu qui produit cet effet? Non, sans doute.... Il faut donc admettre
+que les sons se composaient entre eux et agissaient ... par
+l'organisation rythmique de leur ensemble.... Chaque surcroît
+d'excitation s'organise avec les excitations précédentes, et l'ensemble
+nous fait l'effet d'une phrase musicale qui serait toujours sur le point
+de finir et sans cesse se modifierait dans sa tonalité par l'addition de
+quelque note nouvelle....»[70]
+
+Dans cette brillante image, nous avons beau chercher l'emboîtement du
+passé avec le présent et le futur, nous ne le découvrons point. Nous
+voyons seulement la fusion des souvenirs et des sensations qui
+persistent, après la disparition de leurs causes, et qui, par
+conséquent, demeurent toujours présents et simultanés. Ce qui est bien
+différent. En vérité, une si grossière équivoque n'est plus sérieuse, et
+nous aurions pu nous contenter de répondre plaisamment avec M. Fouillée:
+«Ce sera l'originalité des bergsoniens d'avoir inventé un nouveau
+sophisme du chauve: Les cheveux de l'homme chauve existent encore,
+puisqu'il en a le souvenir et que cette idée _opère_ pour l'inciter à
+faire sur son crâne des lotions régénératrices. Donc le chauve n'est
+plus chauve.»[71]
+
+Ajouter avec M. Bergson que cette fusion du passé et du présent s'opère
+en vertu d'une «synthèse mentale» n'atténue rien, car la synthèse
+fusionne des souvenirs présents avec des sensations présentes et
+nullement le présent au passé qui n'est plus. Bien plus, elle aggrave
+l'erreur: les minéraux, les plantes et même les animaux, étant privés de
+toute «synthèse mentale», il faudrait en conclure que le monde extérieur
+ne dure pas, et M. Bergson est bien de force à ne pas reculer devant
+cette nouvelle gageure au bon sens. «L'intervalle de durée, écrit-il,
+n'existe que pour nous à cause de la pénétration mutuelle de nos états
+de conscience.»[72]
+
+Toutes les sciences, au contraire, apportent des preuves décisives de la
+réalité du temps cosmologique. En mécanique, on fait entrer le temps (ou
+son substitut) dans tous les calculs, comme un élément d'importance
+capitale; et ces calculs sont confirmés par l'expérience. Les sciences
+naturelles étudient avec succès l'âge des étoiles, l'âge des terrains et
+des périodes géologiques, l'âge des plantes et des animaux ou de leurs
+embryons, car tout évolue ici-bas avec son âge. Le temps est donc bien
+un des plus importants facteurs[73] de la nature; il l'était avant
+l'apparition de l'homme, et il le demeurerait alors même que l'esprit
+humain n'existerait plus pour le concevoir dans ses «synthèses mentales»
+ou pour le mesurer dans ses calculs. Inutile d'insister davantage sur
+une vérité si manifeste.
+
+Hâtons-nous de passer à la _partie essentielle_ de la nouvelle notion du
+Temps, celle qui a la prétention: 1° d'en exclure toute quantité, et 2°
+d'en faire une qualité pure, toujours changeante et hétérogène,--car ce
+sont bien là les deux formes, l'une négative, l'autre positive, de cette
+curieuse et étonnante notion. Examinons-les l'une après l'autre.
+
+ * * * * *
+
+_D'abord,_ la prétention d'exclure du temps toute quantité, d'en faire
+une unité simple et indivisible, impossible à mesurer, est-elle vraiment
+conforme aux données de l'observation? Ne heurte-t-elle pas de front, au
+contraire, toutes les expériences vulgaires et scientifiques qui
+divisent le temps en ses éléments présents, passés et futurs, et qui
+réussissent à en mesurer les plus petits intervalles avec une si grande
+précision? La réponse à ces simples questions est tellement évidente
+qu'on attend avec curiosité par quel artifice ingénieux M. Bergson va
+essayer d'y échapper. Le voici:
+
+Le temps, ainsi que le mouvement, dit-il, sont une synthèse mentale; ce
+sont des actes psychiques. Or, un acte psychique est simple et
+indivisible, donc il n'a rien de quantitatif et ne se mesure pas: «On
+peut bien diviser une _chose_, mais non pas un _acte_.»--«Nous n'avons
+point affaire ici à une _chose_, mais à un _progrès_: le mouvement, en
+tant que passage d'un point à un autre, est une synthèse mentale, un
+processus psychique et par suite inétendu.»[74]--De cette singulière
+théorie nous devrions logiquement conclure que tous les mouvements,
+toutes les durées, même celles des êtres matériels, comme les fleuves et
+les plantes, sont vraiment psychiques ou spirituels. Et cette
+conclusion--malgré sa haute invraisemblance--n'est pas si étrangère
+qu'on pourrait le croire à la pensée de M. Bergson, puisqu'il soutiendra
+bientôt que «le physique n'est que du psychique inverti».
+
+Ajournons à plus tard cette discussion. Accordons pour le moment--_dato
+non concesso_--que toute durée est psychique ou spirituelle. Mais la
+durée d'une opération psychique ne se mesure-t-elle donc plus? L'acte de
+contemplation le plus simple, en se déroulant dans l'avant et l'après de
+ma conscience, le raisonnement le plus subtil, en s'élevant
+progressivement du plus connu au moins connu, ne durent-ils pas un temps
+mesurable, un temps continu et indivis, sans doute, mais pourtant
+divisible pour ma pensée en avant et après, en intervalles longs et
+courts?
+
+C'est à ce point que, pour en prendre conscience, il me faut un minima
+ou une certaine quantité de durée, sans laquelle, de l'aveu de tous les
+psychologues, un phénomène psychique ne laisserait aucune trace
+sensible, tomberait dans l'inconscient. La durée du temps peut donc se
+mesurer, même pour les opérations de l'esprit; elle n'est donc pas
+étrangère à la quantité. C'est la _substance_ de l'esprit qui ne se
+mesure pas; c'est aussi le passage de la puissance à l'acte de ses
+facultés qui est instantanée; mais l'opération elle-même est toujours
+mesurée dans le temps par sa durée, parfois même elle est mesurable par
+ses effets dans l'espace lorsqu'elle informe une matière, comme c'est le
+cas de l'âme humaine et de tous les organes animés.
+
+Prenons l'exemple sur lequel insiste le plus M. Bergson, soit un geste
+de la main qui va d'un seul trait de gauche à droite, du point A au
+point B. «N'est-ce pas, nous dit-il, une action simple et indivisible?»
+Nullement, répondons-nous. Cette action, malgré son _unité_, n'est pas
+_simple_, car elle a des parties virtuelles, soit dans l'espace, soit
+dans le temps. Dans l'espace, elle est un geste deux fois, trois fois,
+dix fois ... plus long ou plus court que tel autre geste donné. Cette,
+action unique équivaut à deux, trois, dix actions plus petites, elle est
+donc quantitative et mesurable. Dans le temps, si elle a duré une minute,
+sa durée, quoique unique, équivaut à soixante secondes de durée. Il est
+donc faux de dire qu'on ne peut mesurer que les _choses_ et jamais les
+_actes_ et que la durée vraie ne se mesure point.
+
+D'ailleurs, «si la durée ne se mesurait pas, qu'est-ce donc que les
+oscillations du pendule mesurent»[75]? A cette objection si naturelle
+que M. Bergson ne pouvait manquer de prévoir, il répond par trois pages
+de distinctions subtiles et embrouillées que nous recommandons au
+lecteur comme un modèle du genre.
+
+Au fond de ces subtilités impalpables, on finit par découvrir qu'aux
+yeux de M. Bergson les oscillations du pendule ne mesurent que des
+coïncidences dans l'espace et non dans le temps. Mais cette
+interprétation ne résiste pas à la plus simple expérience. Si je mesure
+la durée d'un discours, par exemple, en comptant les coups d'un pendule
+battant la seconde, ce ne sont pas les coups, à proprement parler, que
+je compte, mais les intervalles entre ces coups; ce ne sont pas les
+positions du balancier à droite ou à gauche que j'observe, mais les
+secondes qu'il mesure pour aller de droite à  gauche ou de gauche à
+droite. Chaque battement est donc pour moi un signe temporel et
+nullement un signe spatial.
+
+Que si je suis obligé pourtant de recourir à un mouvement dans l'espace
+pour mesurer le temps, cela prouve assurément que le temps ne se mesure
+pas directement, comme nous l'avons déjà expliqué, mais indirectement,
+par ses coïncidences avec un mouvement spatial tel que les oscillations
+du pendule. Mais de ce qu'il ne peut se mesurer directement, comment
+conclure qu'il ne se mesure pas du tout, qu'il n'est ni long ni court et
+hors de la quantité? Ce sont là des équivoques tellement évidentes qu'il
+nous semble inutile d'insister davantage.
+
+_En second lieu_, la notion d'un temps purement qualitatif est-elle
+intelligible? Nous ne le croyons pas. En effet, il n'y a pas de temps
+sans succession continue ni de succession continue sans pluralité
+virtuelle des parties qui se succèdent. Que s'il y a pluralité des
+parties, il y a aussi divisibilité, au moins idéale, et partant nombre,
+mesure, quantité. Sans quantité continue, plus de succession possible,
+plus de mouvement, plus de temps: c'est l'éternité intemporelle de la
+durée.
+
+Il donc faux que la succession soit un rapport purement qualitatif. Par
+leur succession même, les parties qui se succèdent se, mettent en dehors
+les unes des autres, tout en restant unies et continues. Ma journée
+d'aujourd'hui n'est pas celle d'hier; le soir n'est pas le matin;
+chacune de mes pensées ou de mes actions laisse en ma conscience un
+souvenir différent, comme chacune de mes paroles laisse sur la cire du
+graphophone une trace distincte. Il y a donc exclusion absolue entre ces
+termes qui pourtant s'enchaînent et se suivent: passé, présent, futur;
+l'un n'est pas l'autre. On peut donc les compter, dire le nombre de
+secondes, de minutes, d'heures qu'ils ont duré ou qu'ils dureront, et
+quoique chacun puisse avoir sa nuance et sa qualité propre, ils auront
+toujours ceci de commun d'avoir duré pendant des secondes, des minutes
+ou des heures de durée identique. Leur nombre sera ainsi constitué par
+une multitude de parties égales. Or, le nombre, c'est la quantité, et
+comme les unités de ce nombre, quoique distinctes, ne sont séparées les
+unes des autres que par un jeu de l'esprit, une pure abstraction, cette
+quantité sera réellement continue. Nous avons donc retrouvé la quantité
+véritable sous le flot mouvant des qualités variées que les parties de
+la durée peuvent revêtir.
+
+Impossible de remplacer cet élément quantitatif par n'importe quel
+rapport qualitatif, jamais avec de la qualité pure on n'a pu faire du
+temps. Leibnitz y a échoué et M. Bergson n'y réussira pas davantage. En
+effet, quel pourrait être ce rapport purement qualitatif? Serait-ce une
+_exclusion_ d'une qualité par une autre? Nullement. Prenez deux qualités
+qui s'excluent, comme le blanc et le noir; cette incompatibilité
+d'essences n'est pas encore une succession temporelle; elles sont
+exclusives, mais non pour cela successives.
+
+Serait-ce une _hiérarchie_ de perfections, soit ascendante, soit
+descendante?--Mais la hiérarchie des nombres ou des espèces n'est pas
+encore une succession dans le temps. Encore moins la hiérarchie des
+anges ou des purs esprits.
+
+Serait-ce une _intensité_ dans les qualités?--Mais une intensité plus ou
+moins grande de la couleur rouge, par exemple, ne fait pas sa durée; une
+intensité plus ou moins grande d'un mouvement ou de sa vitesse ne change
+pas sa durée et n'influe en rien sur le laps de temps où on l'observe.
+
+Serait-ce une _dépendance causale_ qui relierait ces qualités l'une à
+l'autre, la seconde étant supposée produite par la première?--Alors on
+introduit subrepticement le temps avec la causalité, car la liaison
+causale suppose la succession temporelle, bien loin de la constituer. On
+suppose donné ce qu'il faut expliquer.
+
+Mais, dira-t-on encore, si l'on supposait à ces qualités un _ordre
+irréversible_, n'aurait-on pas le contraire de l'espace qui est toujours
+réversible, et par conséquent le temps qui ne l'est jamais?--Je réponds
+qu'un ordre n'est irréversible que par la dépendance causale. Si le fils
+n'était pas produit par son père, il n'y aurait aucune raison pour que
+le fils ne pût être antérieur à son père. Cette explication retombe donc
+dans la précédente et se trouve entachée du même vice.
+
+Que s'il était possible de prendre la _causalité_ dans un sens très
+large, purement qualitatif, sans succession temporelle--et en ce sens
+les principes premiers avec leurs conséquences logiques sont également
+éternels,--nous nous trouverions alors en face d'un éternel présent,
+immobile et toujours identique à lui-même. C'est l'éternité, l'opposé du
+temps. Que si notre adversaire avait la témérité de les identifier et de
+les confondre, pour éviter à tout prix de mettre du nombre et de la
+quantité continue dans le temps, nous lui demanderions alors de renoncer
+à ces expressions de «mouvement vital», d'«élan vital», de «courant de
+vie», de «flot montant de vie», de «progrès» et de «recul», dont il se
+sert à tout propos et qui expriment la succession au lieu de nous
+montrer un éternel présent.
+
+Cette contradiction n'est pas la seule où M. Bergson se soit laissé
+acculer par les conséquences inéluctables de sa fausse notion. En voici
+une autre non moins instructive. Ne pouvant pas prouver que notre notion
+vulgaire et scientifique est illusoire, il cherche du moins à expliquer
+comment elle aurait pu se produire, comment elle aurait pu supplanter la
+notion de durée purement qualitative et hétérogène, naturellement
+suggérée par les données immédiates de la conscience.
+
+Or, d'après M. Bergson, l'illusion se serait produite insensiblement, à
+travers les temps préhistoriques, grâce à la _durée homogène_ de
+certaines lois psychologiques, ayant pour but l'utilité pratique, soit
+biologique, soit sociale, de l'être vivant.--Sans chercher à comprendre
+comment une illusion mensongère pourrait être utile à la direction de
+l'action pratique «qui ne se meut jamais dans l'irréel», constatons
+seulement que, par cette hypothèse, la _durée homogène_ est ainsi
+rétablie subrepticement dans la réalité, après avoir été niée. Après
+avoir supposé la durée hétérogène comme la seule donnée réelle de la
+conscience, voici qu'on ramène sa rivale expulsée et que l'on s'appuie
+de nouveau sur la durée homogène. La nouvelle notion ne suffit donc
+plus, puisqu'elle appelle l'ancienne à son secours.
+
+Bien plus, dans le dernier chapitre de _Matière et Mémoire,_ voici que
+M. Bergson, à la suite de tous les psychologues, fait intervenir la
+notion de _minima_ pour qu'un temps soit perceptible à la conscience, et
+rétablit ainsi, bon gré mal gré, la forme quantitative dans la durée. Je
+veux bien que ce _minima_ soit très court: deux millièmes de seconde,
+d'après Exner;--il n'en contient pas moins des centaines de trillions de
+vibrations lumineuses; c'est donc une quantité que l'on peut mesurer. La
+quantité expulsée revient donc triomphalement dans la notion du Temps:
+c'est la revanche du bon sens et de la vérité.
+
+ * * * * *
+
+Terminons par une dernière critique, qui, au fond, synthétisera toutes
+les autres, car elle vise la fameuse notion _d'hétérogénéité pure_ dont
+M. Bergson, nous l'avons dit, a fait comme la synthèse de sa notion du
+Temps.
+
+Qu'est-ce que l'hétérogénéité? Ce ne peut être qu'une absence
+d'homogénéité ou de ressemblance, et l'hétérogénéité pure, une absence
+totale. En sorte que chaque instant nouveau serait totalement
+dissemblable de l'instant précédent, sans aucune ressemblance même
+partielle. Une telle conception nous paraît sans doute un rêve aussi
+impossible que celui de la «mobilité pure», que nous discuterons plus
+tard. Accordons, pour le moment, sa possibilité; en voici les
+conséquences.
+
+En supprimant ainsi toute ressemblance--à plus forte raison toute
+identité--entre les divers instants de notre vie, on aboutit à éliminer
+du Temps la durée elle-même. Et c'est bien là le dernier mot de notre
+critique de la notion bergsonienne: elle imagine un _temps sans durée_.
+Qu'est-ce, en effet, que durer, sinon _continuer d'être le même_?[76]
+
+Or, dans le temps bergsonien, rien ne continue d'être le même. Ce n'est
+pas le _fond substantiel_ qui continue d'être le même sous des modes
+divers, puisque ce nouveau système nie formellement la substance de
+l'être--comme nous le verrons plus tard en étudiant sa notion de
+l'être[77]. Ce n'est pas davantage le _mode_ de l'être ou le phénomène
+qui continue d'être le même à travers le temps, puisque tout y est
+supposé hétérogénéité pure et perpétuel changement. Ce n'est pas enfin
+la _mesure_ elle-même de la durée qui ne change pas, puisque, étant
+perpétuellement variable, la durée n'a plus de mesure fixe et uniforme.
+Donc rien ne continue d'être le même, et partant rien ne dure; la durée
+est éliminée du Temps.
+
+En sorte que l'objection terrible que M. Bergson brandissait plus haut
+contre la science moderne--et d'ailleurs la science de tous les
+siècles,--en l'accusant faussement d'avoir «vidé le temps de sa
+durée»,--semblable au boomerang rotatif des chasseurs australiens, manié
+d'une main imprudente,--se retourne soudain contre celui qui l'a lancée
+et le frappe en pleine poitrine. La notion bergsonienne du Temps ne
+tient plus debout, et c'est la contradiction interne qu'elle portait
+dans ses flancs qui l'a tuée.
+
+Lorsqu'un expérimentateur aboutit par hasard à une conclusion absurde,
+il recommence ses calculs ou ses expériences, étant bien convaincu qu'il
+y a eu maldonne quelque part. Mais un philosophe comme M. Bergson,
+partisan de la logique de la contradiction, ne recommence jamais et
+poursuit sa marche intrépide à travers tous les dédales sans fin de
+l'impossible. Pour cela, il lui suffira de chavirer et de mettre à
+l'envers la notion de durée qui le gêne. Durer consistera pour lui à
+changer sans cesse et totalement, c'est-à-dire à ne plus durer. Plus
+tard, en critiquant sa notion de la _Vie _ et du _Devenir_, nous verrons
+ce paradoxe faussement appuyé sur l'exemple de l'être vivant, car
+celui-ci n'évolue que pour se conserver, en sorte que ses changements de
+surface, loin d'être un but, ne sont que le moyen de durer en se
+conservant au fond toujours le même. Nous verrons alors quelle
+philosophie nouvelle, au rebours de l'ancienne, naîtra de ce germe
+empoisonné jeté dans le sillon. Elle se vantera d'être une philosophie
+de la _durée_, alors qu'elle est la philosophie du _non-être_ et du
+néant, suivant la sévère mais juste critique qu'Aristote et Platon
+adressaient déjà aux sophistes de leur temps[78].
+
+Pour le moment, nous retenons la notion vulgaire et scientifique du
+Temps comme la seule conforme à l'expérience et la seule
+intelligible--au moins pour le commun des mortels. M. Bergson en fait
+l'aveu en reconnaissant la «difficulté incroyable»[79] que tous
+éprouvent à comprendre sa nouvelle notion. Cet aveu suffit à nous
+rassurer et à nous affermir dans la conviction où nous sommes qu'elle ne
+saurait prévaloir.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II
+
+LA LIBERTÉ HUMAINE.
+
+
+Armé de cette définition nouvelle du Temps ou de la durée, comme d'une
+clé magique, M. Bergson va s'essayer à ouvrir cette «serrure
+embrouillée» de la Métaphysique, qu'on appelle le problème de la
+Liberté humaine.
+
+Après avoir supprimé de la durée psychologique où se meut notre Liberté
+toute distinction de parties, tout nombre et toute quantité mesurable se
+déroulant successivement dans le Temps, voici comment il procède:
+
+Il appelle à sa barre partisans et adversaires de la Liberté, et leur
+demande d'expliquer le motif de leur querelle. Ceux-ci soutiennent que
+dans le conflit des motifs qui nous font hésiter dans nos choix, et
+finalement prendre un parti, c'est toujours le motif le plus fort qui
+l'emporte, et, partant, pas de Liberté possible!
+
+Ceux-là, au contraire, disent que, dans ce conflit, le motif qui reste
+le plus fort n'est devenu tel que par notre libre choix: donc, la
+Liberté demeure.
+
+La cause est entendue, et M. Bergson de répondre: Vous avez tort les uns
+et les autres, parce que vous posez mal le problème, «en le posant dans
+le nombre et dans l'espace». Cette diversité de motifs est un nombre.
+Ce déroulement successif du conflit, ce n'est pas du temps, c'est de
+l'espace.
+
+Et puisqu'il n'y a plus dans la simplicité de la durée psychologique, ni
+multiplicité de motifs, ni aucune distinction possible d'éléments
+divers, votre conflit de motifs est purement illusoire. Pareillement
+illusoire votre conclusion pour ou contre la Liberté.
+
+Et dans les considérants de l'arrêt nous retrouvons toujours le fameux
+principe: «On analyse et l'on décompose une _chose_, mais pas un
+_progrès_; on décompose l'étendue et non la durée[80].»
+
+Ainsi nos plaideurs sont renvoyés dos à dos[81].
+
+Cette solution géniale me rappelle la fable des _Plaideurs et de
+l'Huître_, à laquelle la méthode de M. Bergson permettrait d'apporter
+une solution nouvelle que notre bon La Fontaine n'avait pas prévue.
+Qu'est-ce que l'huître? dira le nouveau juge à ses plaideurs, sinon un
+produit de l'Océan, un extrait de l'Océan, comme une perle de l'Océan?
+Or, l'Océan n'appartient à personne! Et, de nouveau, les plaideurs
+seront renvoyés dos à dos, grâce à l'ingéniosité d'une définition
+nouvelle.
+
+C'est un véritable charme d'entendre M. Bergson lui-même exposer les
+tours et les détours subtils par lesquels, après bien des hésitations
+qui ménagent les esprits timorés, il se voit conduit à des définitions
+surprenantes pour le sens commun. D'ordinaire, le professeur accompagne
+et souligne ses exposés littéraires et pittoresques d'un geste de la
+main qui intrigue quelque peu les spectateurs novices, surtout les plus
+jeunes: cet âge est sans pitié!...
+
+Il tend vers eux le pouce et l'index de la main, comme pour leur montrer
+une muscade invisible. Les plus myopes sont même tentés de s'approcher
+pour en bien constater la réalité. Puis, après un moment solennel, sa
+main s'ouvre entièrement et la muscade a disparu.... Geste intéressant,
+et surtout symbolique, qui mériterait d'avoir été celui qu'Aristote
+attribuait au sophiste Cratyle: άλλα τὁν δάχτυλον έκείνει μόνον[82].
+
+Ce résumé de la théorie bergsonienne sur la Liberté est, sans doute,
+beaucoup trop succinct et schématique, aussi avons-nous hâte d'en
+examiner les principaux détails. Mais nous tenions, dès le début, à
+confier au lecteur l'impression d'ensemble produite en nous par la
+lecture de ces soixante-quinze pages qui terminent les _Essais_.
+
+ * * * * *
+
+M. Bergson admet la liberté humaine et s'en proclame le champion. Ce
+serait assurément très bien et l'auteur mériterait tous nos éloges si
+nous n'avions à faire bientôt de graves réserves sur la manière dont il
+définit la liberté, car elle risque fort de défigurer ou de supprimer la
+chose après en avoir conservé le mot.
+
+En attendant, ce dont nous le louerons sans aucune restriction, c'est
+d'avoir, pour en démontrer l'existence, conservé cet argument du
+témoignage de la conscience, si imprudemment lâché par des
+spiritualistes contemporains et même des catholiques, malgré l'évidence
+intime de sa force probante.
+
+Nous aimons à relire sous la plume de M. Bergson des phrases comme
+celles-ci: «Même lorsqu'on esquisse l'effort nécessaire pour accomplir
+une action, on sent bien qu'il est encore temps de s'arrêter.» «Nous
+ne connaissons la force que par le témoignage de la conscience, et la
+conscience n'affirme pas, ne comprend même pas la détermination absolue
+des actes à venir: voilà tout ce que l'expérience nous apprend, et si
+nous nous en tenions à l'expérience, nous dirions que nous nous sentons
+libres....» «La liberté est donc un fait, et parmi les faits que l'on
+constate, il n'en est pas de plus clair.»[83]
+
+Et remarquez que M. Bergson se garde bien, après avoir admis la liberté,
+de la reléguer avec honneur parmi les noumènes inaccessibles, comme
+l'avait imaginé Kant: hypothèse invraisemblable contre laquelle il
+proteste franchement: «Kant, dit-il, l'éleva donc (la liberté) à la
+hauteur de noumène ... inaccessible par conséquent à notre faculté de
+connaître[84]. Mais la vérité est que nous nous apercevons de ce moi
+toutes les fois que, par un vigoureux effort de réflexion, nous
+détachons les yeux de l'ombre qui nous suit pour rentrer en nous-mêmes.
+» Un peu plus loin, il affirme encore que «le moi saisi par la
+conscience est une cause libre; nous nous connaissons absolument nous
+mêmes ... cet absolu se mêle sans cesse aux phénomènes, en s'imprégnant
+d'eux....»[85]
+
+Cette profession de foi est vraiment bien, et quoi qu'elle soit précédée
+et suivie de ces idées systématiques que nous sommes en train de
+réfuter, on peut l'en abstraire et l'approuver pleinement.
+
+Toutefois, il ne saurait nous suffire d'entendre la liberté humaine
+proclamée, il nous faut voir surtout comment M. Bergson va la défendre,
+car il a la curieuse prétention de la défendre contre ses partisans non
+moins que contre ses adversaires: ce qui paraît quelque peu inquiétant.
+
+Dès le début, l'auteur nous expose les deux conceptions opposées de la
+Nature: _mécanisme_ et _dynamisme,_ que la question de la liberté met
+aux prises. Le mécanisme, dit-il, veut expliquer le plus par le moins,
+la volonté par l'acte réflexe, l'acte réflexe par un simple mouvement
+cinétique. Le dynamisme, au contraire, croit que le plus est seul
+capable d'expliquer le moins, et projette le psychique à divers degrés
+d'atténuation dans l'Univers matériel.
+
+Le déterminisme lui-même se divise en deux espèces, selon qu'il se fait
+de la nécessité une conception _physique_ ou bien _psychologique_. Mais
+la première de ces deux formes se ramène à la seconde, car tout
+déterminisme, même physique, implique une hypothèse psychologique....
+
+Toutefois, cette démonstration n'intéressant pas notre but, nous ne
+pouvons y suivre l'auteur; encore moins le suivrons-nous dans son exposé
+historique et sa critique du principe de la conservation de l'énergie,
+qui, malgré leur réel intérêt, nous semblent ici des préambules un peu
+longs et même superflus.
+
+Passons à l'exposé du _déterminisme psychologique._ Sous sa forme la
+plus précise et la plus récente, nous dit l'auteur, il implique une
+conception associationniste de l'esprit. Il se représente l'état de
+conscience actuel comme lié aux états précédents, et aussi nécessité par
+eux. Sans doute, cette nécessité ne saurait être géométrique, comme il
+arrive pour la résultante de plusieurs forces qui se combinent en
+donnant une somme totale, mais plutôt métaphysique, comme tout effet
+dépend de sa cause. «Nous admettrons sans peine, observe M. Bergson,
+l'existence d'une relation entre l'état actuel et tout état nouveau
+auquel la conscience passe. Mais cette relation, qui explique le
+passage, en est-elle la cause?»[86]
+
+Observation très juste, qui nous montre que des phénomènes
+psychologiques, tout en se succédant à la surface de nos consciences, ne
+sont pas toujours pour cela des causes l'un de l'autre. Ainsi la faim à
+satisfaire et la faim satisfaite sont deux états de conscience qui se
+succèdent sans se causer. Et nous nous servirons plus tard de cette
+observation contre le phénoménisme de M. Bergson, qui, en supprimant
+leur cause profonde avec la substance de l'âme, laisse les phénomènes
+psychiques se succéder sans cause et sans aucune raison d'être. Une fois
+le moteur central disparu dans votre montre, comment les mouvements
+extérieurs pourraient-ils continuer à se succéder?
+
+Mais n'anticipons pas--fermons la parenthèse,--et revenons à la première
+réfutation du déterminisme associationniste.
+
+Qu'ils se causent réellement l'un l'autre, ou qu'ils se conditionnent
+seulement--peu importe,--les phénomènes de la conscience n'en sont pas
+moins affirmés multiples et parfaitement distincts, au point de se
+conditionner les uns les autres. Comme Bain le proclamait si
+heureusement: «Toute pensée obéit à la loi du nombre. Par cela seul que
+notre vie mentale procède par battements et transitions, que nos
+sentiments sont interrompus et repris, ils sont des nombres et toute
+conscience est une conscience du nombre.» Or, c'est cette multiplicité
+dans la durée dont M. Bergson ne veut à aucun prix. C'est «l'illusion
+du morcelage» qu'il ne cessera de dénoncer. «Le point de vue même où
+l'associationnisme se place implique une conception défectueuse du moi
+et de la multiplicité des états de conscience.»--«La multiplicité (de
+nos états de conscience) n'apparaît que par une espèce de déroulement
+dans ce milieu homogène que quelques-uns appellent durée et qui est en
+réalité de l'espace.... Mais parce que notre raison, armée de l'idée
+d'espace et de la puissance de créer des symboles, dégage ces éléments
+multiples du tout, il ne s'ensuit pas qu'ils y fussent contenus. Car au
+sein du tout ils n'occupaient point d'espace (!) et ne cherchaient point
+à s'exprimer en symboles (!!); ils se pénétraient et se fondaient les
+uns dans les autres. L'associationnisme a donc le tort de substituer
+sans cesse au phénomène concret qui se passe dans l'esprit la
+reconstitution artificielle (!) que la philosophie en donne et de
+confondre ainsi l'explication du fait avec le fait lui-même.»[87]
+
+En lisant cette théorie, que M. Bergson croit sans doute explicative, le
+lecteur se sera demandé avec son vulgaire bon sens: Est-ce que trois
+sentiments successifs, d'amour, de haine et de repentir, ne font plus
+trois sentiments? Est-ce que trois propositions d'un syllogisme, se
+déroulant, ne font plus trois propositions? Et si elles se déroulent,
+est-ce bien dans l'espace, comme le prétend M. Bergson, ou bien dans le
+Temps, comme tous les hommes, savants et ignorants, l'ont toujours cru?
+
+Assurément, les états de conscience dont nous soutenons la distinction
+et le nombre ne sont pas pour cela séparés et discontinus, comme des
+«atomes» de conscience juxtaposés. Rien n'empêche qu'ils se suivent dans
+une parfaite continuité. Quand le physicien compte les sept couleurs du
+spectre solaire: _violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge_, il
+ne nie pas pour cela que chaque couleur soit liée à  la suivante, comme à
+la précédente, par d'imperceptibles nuances. Mais cela ne l'empêche pas
+de distinguer le bleu du rouge ou le vert du bleu. De même, le
+psychologue a le droit de distinguer une joie d'une souffrance, un
+sentiment d'une représentation, un raisonnement d'un acte de liberté. Il
+peut donc, lui aussi, distinguer, classer et compter des états
+différents, lors même qu'ils se suivent d'une manière continue.
+
+Si cela est vrai des états de conscience qui se succèdent dans la même
+_série unilinéaire_, à plus forte raison des _séries multiples_ qui
+s'écoulent simultanément. Ainsi, en écoulant un orateur, je puis à la
+fois voir, entendre, jouir, comprendre, etc. Je puis être assiégé par
+les sentiments les plus divers, sollicité par des désirs bons ou
+mauvais, ou par les mobiles les plus variés. Et là est aussi un autre
+vice de la notion bergsonienne, de considérer le Temps de la conscience
+comme toujours unilinéaire, alors qu'il est le plus souvent un
+écoulement simultané de flots multiples provenant d'une même source,
+c'est-à-dire d'une multitude d'actions ou d'émotions simultanées
+provenant d'un même agent aux puissances multiples.
+
+Tantôt cette multiplicité d'actions est unifiée par un même objet auquel
+nous le rapportons ou bien par une même fin; tantôt elle reste distincte
+et sans liaison. Ainsi nous pouvons à la fois méditer, marcher, voir ce
+qui nous entoure, éviter les obstacles, parler et gesticuler. Nous
+pouvons même penser à plusieurs choses disparates en même temps. Un
+grossissement remarquable de ce fait banal nous est fourni par le génie
+et la folie. On sait que des esprits particulièrement puissants, tels
+que Jules César ou Napoléon, pouvaient conduire en même temps des séries
+multiples de pensées différentes, et par exemple dicter à plusieurs
+secrétaires à la fois. D'autre part, dans certains cas de folie, tels
+que les curieux phénomènes de «dédoublement de la personnalité», la
+dissociation des états de conscience est si évidente qu'elle suffirait à
+prouver la pluralité de ces états[88].
+
+Quoi qu'il en soit, que le continu de nos consciences s'agglomère en une
+série linéaire unique, ou qu'il se disperse parfois en plusieurs séries
+parallèles ou divergentes, la distinction et, partant, la multiplicité
+des opérations ou des états, dans le même _moi-agent_, s'imposent, bon
+gré, mal gré, à tout observateur que les préjugés n'aveuglent pas[89].
+
+D'ailleurs, n'est-elle pas de M. Bergson, cette ingénieuse théorie des
+_plans de conscience_ superposés et impuissants à fusionner entre eux?
+N'est-elle pas de lui, celle comparaison si poétique et si gracieuse:
+«Il s'en faut que toutes nos idées s'incorporent à la masse de nos états
+de conscience. _Beaucoup flottent à la surface, comme des feuilles
+mortes sur l'eau d'un étang_?»
+
+Vaincu par l'évidence, M. Bergson lui-même sera bien forcé d'employer le
+mot de _multiplicité_ pour décrire nos états de conscience si variés et
+si opposés les uns aux autres. Mais aussitôt après il essayera de se
+reprendre en neutralisant le sens de ce mot par une épithète nouvelle.
+Il forgera pour cela l'expression de _multiplicité qualitative_[90].
+Comme si les qualités qu'on peut compter ne formaient plus un nombre!
+Une telle prétention est vaine: tout ce qui est accessible à la
+numération ou au calcul ne peut pas ne pas faire un nombre; et c'est en
+cela même que la quantité s'oppose irréductiblement à la qualité.
+
+M. Bergson invente aussi le mot de _multiplicité de fusion ou de
+pénétration mutuelle_, qu'il oppose à notre prétendue _multiplicité de
+juxtaposition_[91]. Mais d'une part, nous n'avons jamais soutenu que les
+moments ou les unités de durée se succèdent par juxtaposition, mais au
+contraire par une vraie continuité. D'après le théorie aristotélicienne,
+les parties qui ne seraient que juxtaposées ou contiguës l'une à l'autre
+sont déjà divisées. Or, nous reconnaissons qu'une telle conception des
+parties dans la durée serait fausse--les parties du continu n'étant pas
+divisées mais seulement divisibles, en puissance seulement et non pas en
+acte,--comme nous l'avons déjà expliqué.
+
+D'autre part, la _multiplicité de fusion ou de pénétration mutuelle_
+dont parle M. Bergson est impossible entre termes successifs, car si
+l'on peut _unir_ le passé, le présent et l'avenir dans une suite
+continue, on ne peut les _réunir_, les fusionner ensemble et les
+compénétrer: ce ne serait là qu'une conception contradictoire.
+
+Il ne reste donc plus à admettre dans le continu temporel qu'une
+multiplicité de parties virtuelles, capables d'être distinguées et
+comptées, c'est-à-dire une multiplicité vraiment quantitative et
+numérique[92].
+
+La réfutation du Déterminisme basée sur la non-multiplicité de nos états
+de conscience n'est donc pas valable, et sa prétention d'atteindre du
+même coup adversaires et partisans de la Liberté--qui supposent
+également cette multiplicité--est parfaitement vaine: _Telum imbelle,
+sine ictu_.
+
+ * * * * *
+
+Examinons si les autres réfutations sont plus solides.
+
+La _seconde_ pourrait se formuler ainsi: Avoir conscience du libre
+arbitre signifie avoir conscience de pouvoir choisir entre plusieurs
+partis, et de pouvoir choisir autrement que, de fait, nous choisissons.
+C'est bien ainsi que défenseurs et adversaires de la Liberté l'ont
+toujours entendue. Or, la question ainsi posée, aux yeux de M. Bergson,
+serait «vide de sens». En conséquence, amis et ennemis de la Liberté
+seraient pareillement confondus.
+
+Nous accordons que la question serait mal posée si l'on prétendait avoir
+conscience de sa liberté comme d'une _puissance pure_. Notre conscience
+ne pouvant saisir que nos actes (actions et passions), une pure
+puissance serait, en effet, pour elle insaisissable. Mais dès que cette
+puissance fait effort pour passer à l'acte, nous surprenons fort bien
+son réveil, et c'est précisément l'effort pour agir dont notre
+conscience a le sentiment le plus vif. Or, cet effort se colore parfois
+dé liberté ou d'indétermination dans ses choix. C'est même le contraste
+parfois si tranché entre nos opérations volontaires et involontaires,
+qui nous fait comprendre la liberté de certaines actions et la nécessité
+des actions opposées. Ainsi, par exemple, je me sens impuissant à ne pas
+vouloir mon propre bonheur, mais je me sens parfaitement libre de placer
+ce bonheur dans tel ou tel bien, à  mon choix. Je me sens impuissant à
+arrêter une action réflexe telle que les battements de mon cœur; je me
+sens au contraire libre d'étudier ou de me promener.
+
+La question ainsi posée, loin d'être «vide de sens», nous paraît
+pleine de cette réalité vécue qui est la lumière même de nos
+consciences. Pour la trouver «vide de sens», M. Bergson va se placer
+au point de vue de sa fausse conception de la durée.
+
+D'abord c'est la fameuse «illusion du morcelage» qui va rentrer en
+scène. «J'hésite entre deux actions possibles X et Y, dit-il, et je
+vais tour à tour de l'une à l'autre. Cela signifie que je passe par une
+série d'états, et que ces états se peuvent répartir en deux groupes,
+selon que j'incline davantage vers X ou vers le parti contraire.... Il
+demeure entendu que ce sont là des représentations symboliques, qu'en
+réalité il n'y a pas deux tendances ni même deux directions, mais bien
+un moi qui vit et se développe par l'effet de ses hésitations mêmes,
+jusqu'à ce que l'action libre s'en détache à la manière d'un fruit trop
+mûr.»[93]
+
+Sans doute--répliquerons-nous,--_s'il n'y a pas deux tendances ni deux
+directions possibles_, il n'y a plus de choix concevable, et notre
+définition de la Liberté par le choix entre plusieurs tendances, entre
+plusieurs objets, est bien «vide de sens». Mais est-ce bien là une «donnée
+immédiate» de la conscience; n'est-ce pas, au contraire, le défi
+le plus audacieux à son témoignage?
+
+Lorsque j'hésite entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu,
+surtout dans ces moments d'incertitude et d'angoisse d'une tentation
+violente, est-ce que je ne sens pas en moi clairement, sinon _deux
+hommes_--suivant la poétique exagération de Buffon,--au moins _deux_
+tendances opposées vers _deux_ partis possibles? Celui qui a une fois
+fait cette expérience poignante--et qui ne l'a jamais faite?--se
+refusera à prendre au sérieux la distinction subtile de M. Bergson entre
+la multiplicité vraiment _numérique_--telle qu'elle nous apparaît
+ici--et la multiplicité non numérique et purement _qualitative_,
+imaginée par M. Bergson. Une multiplicité qui ne serait plus un
+nombre n'est pas plus intelligible qu'un cercle carré ou un triangle
+rond. S'il y a une notion «vide de sens», la voilà.
+
+A l'appui de sa négation de nos deux tendances et de nos deux directions
+possibles, M. Bergson nous trace un graphique, représentant le temps
+passé par une ligne M O qui arrive jusqu'au point de bifurcation 0. De
+ce point, deux lignes divergentes, O X, O Y, symbolisent les deux
+tendances différentes vers deux directions possibles.
+
+
+
+ X \ / Y
+ \ /
+ \ /
+ \ /
+ \ /
+ \ /
+ | O
+ |
+ |
+ |
+ | M
+
+
+
+Puis, après avoir tracé ce schéma, il s'indigne contre «ce symbolisme
+grossier sur lequel on prétendait fonder la contingence de l'action
+accomplie, et qui aboutit par un prolongement naturel à en établir
+l'absolue nécessité.... Bref, cette figure ne me montre pas l'action
+s'accomplissant, mais l'action accomplie. Ne me demandez donc pas si le
+moi, ayant parcouru le chemin M O et s'étant décidé pour X, pouvait ou
+ne pouvait pas opter pour Y: je répondrais que la question est vide de
+sens, parce qu'il n'y a pas de ligne M O, pas de point O, pas de chemin
+O X, pas de direction O Y. Poser une pareille question, c'est admettre
+la possibilité de représenter adéquatement le temps par de l'espace, et
+une succession par une simultanéité. C'est attribuer à la figure qu'on a
+tracée la valeur d'une image et non pas seulement d'un symbole.... Cette
+figure représente une _chose_ et non pas un _progrès_; elle correspond,
+dans son inertie, au souvenir en quelque sorte figé de la délibération
+tout entière, etc.» [94].
+
+Nous répondrons à cette longue dissertation--dont nous n'avons pu offrir
+au lecteur qu'un des échantillons les moins confus--par deux remarques:
+
+1° Si ce symbolisme graphique déplaît à M. Bergson, pourquoi l'a-t-il
+imaginé? Est-ce pour avoir le plaisir de le combattre? Jamais, dans nos
+leçons, nous n'y avons eu recours pour expliquer le processus de l'acte
+libre, et l'on peut très bien s'en passer.
+
+2° Mais nous croyons que ce graphique, tout symbolique qu'il soit, n'est
+pas si absurde qu'on le prétend. S'il a paru tel à M. Bergson, c'est
+qu'il a supposé «que cette ligne symbolise, non pas le temps qui
+s'écoule, mais le temps écoulé»[95], et partant déjà fixé, cristallisé
+par le souvenir et incapable de symboliser le mouvement et le progrès du
+temps[96]. Mais ce point de vue est vraiment trop exclusif. Remplacez
+ces lignes _toutes faites_ par des lignes _en voie d'être tracées_, ou
+par des points en mouvement dans la direction indiquée par ces lignes,
+et ce graphique reprenant, par la pensée, le mouvement et la durée, sera
+capable de les symboliser plus exactement.
+
+Sans doute, il ne prouvera ni pour ni contre la liberté, suivant
+l'axiome bien connu: comparaison n'est pas raison. Mais il en expliquera
+fort bien le processus, si, une fois arrivé à l'instant présent, figuré
+par le point O, on suppose que le moi peut se diriger vers l'un des deux
+partis possibles, X ou Y, et accomplir l'action O X plutôt que l'action
+O Y. Et ce déroulement de l'action sur une ligne en formation ou sur un
+point en mouvement est bien un déroulement dans le continu successif et
+non dans le continu simultané, dans le temps et non dans l'espace.
+
+M. Bergson en conclut: «La question revient toujours à celle-ci: le
+temps est-il de l'espace?» Nous sommes du même avis. Et la confusion
+qu'il a déjà faite de ces deux notions est précisément le point de
+départ de toutes ses vaines disputes et de toutes ses inintelligences de
+la question présente.
+
+ * * * * *
+
+Passons à la _troisième_ «réfutation». Partisans et adversaires de la
+Liberté humaine ont pareillement défini l'acte libre: «celui qu'on ne
+saurait prévoir, même quand on en connaîtrait à l'avance toutes les
+conditions.» Or, cette définition étant encore «vide de sens», leur
+querelle doit se prolonger jusqu'à la fin du monde. Ce n'est donc là que
+l'objet d'un «pseudo-problème».
+
+Pour le montrer, M. Bergson distingue d'abord deux espèces de prévisions
+du futur. L'une est la prévision probable ou conjecturale, l'autre la
+prévision certaine ou infaillible.
+
+«Dire qu'un certain ami, dans certaines circonstances, agira très
+probablement d'une certaine manière, ce n'est pas tant prédire la
+conduite future de notre ami que porter un jugement sur son caractère
+présent, c'est-à-dire, en définitive, sur son passé....
+
+Tous les philosophes s'accordent sur ce point.... Mais le déterministe
+va beaucoup plus loin: il affirme que la contingence de notre solution
+tient à ce que nous ne connaissons jamais toutes les conditions du
+problème ... et qu'une connaissance complète, parfaite, de tous les
+antécédents, sans exception aucune, rendrait la prévision
+infailliblement vraie.»[97]
+
+M. Bergson leur répond que prévoir ainsi est impossible, parce que
+prévoir, ce serait déjà voir ou agir soi-même: «_il n'y a pas de
+différence sensible entre prévoir, voir et agir_»[98].
+
+L'essai de démonstration d'un tel paradoxe ne dure pas moins de douze
+pages, où l'embarras de l'auteur, d'ordinaire si à son aise, fatigue
+péniblement l'esprit, sans parvenir à l'éclairer, encore moins à le
+convaincre. Nous recommandons ce passage aux amateurs de clair-obscur
+qui se plaisent dans les nuages[99]. En voici le plus clair:
+
+«Pour que Paul (prédise ou) se représente adéquatement l'état de Pierre
+à un moment quelconque de son histoire, il faudra de deux choses l'une:
+ou que, semblable à un romancier qui sait où il conduit ses personnages,
+Paul connaisse déjà  l'acte final de Pierre ... ou qu'il se résigne à
+passer lui-même par ces états divers, non plus en imagination, mais en
+réalité. La première de ces hypothèses doit être écartée, puisqu'il
+s'agit précisément de savoir si, les antécédents seuls étant donnés,
+Paul pourra prévoir l'acte final. Nous voici donc obligés de modifier
+profondément l'idée que nous nous faisions de Paul: ce n'est pas, comme
+nous l'avions pensé d'abord, un spectateur dont le regard plonge dans
+l'avenir, mais un acteur qui joue par avance le rôle de Pierre.... Mais
+si Pierre et Paul ont éprouvé dans le même ordre les mêmes sentiments,
+si leurs deux âmes ont la même histoire, comment les distinguerez-vous
+l'une de l'autre?... Il faut donc maintenant que vous en preniez votre
+parti: Pierre et Paul sont une seule et même personne, que vous appelez
+Pierre quand elle agit, et Paul quand vous récapitulez son histoire
+(pour la prédire).... C'est donc une question vide de sens que celle-ci:
+l'acte pouvait-il ou ne pouvait-il pas être prévu, étant donné
+l'ensemble complet de ses antécédents? Car il y a (seulement) deux
+manières de s'assimiler ces antécédents, l'une dynamique, l'autre
+statique. Dans le premier cas, on sera amené par des transitions
+insensibles à coïncider avec la personne dont on s'occupe, à passer par
+la même série d'états, et ... il ne pourra plus être question de
+prévoir. Dans le second cas, on présuppose déjà l'acte final....»[100]
+
+Les graphiques qui suivent ce beau raisonnement peuvent l'illustrer,
+mais sûrement ils ne l'éclairent pas, et leur aspect scientifique
+provoque aussitôt l'objection que les savants prédisent fort bien les
+conjonctions des astres, les éclipses de soleil ou de lune et les autres
+phénomènes astronomiques, sans avoir besoin de «coïncider avec eux», ou
+de «passer eux-mêmes par les mêmes états», ni en imagination, ni en
+réalité. Il y aurait donc quelque autre mode de prévoir.
+
+M. Bergson, qui ne pouvait pas ne pas prévoir une objection si simple et
+si naturelle, essaye de s'en tirer par la fameuse distinction--déjà
+exposée au lecteur--entre le temps astronomique et le temps
+psychologique. Le temps des savants n'est qu'un temps _bâtard_, qui a
+pour essence de _ne pas durer_, aussi est-il accessible au nombre, à la
+mesure et à la prévision, tandis que le temps vrai, celui de la
+conscience, qui seul a une durée, est un _progrès_ et non une _chose_,
+et partant qualité pure, dont la simplicité parfaite exclut tout nombre,
+toute analyse, tout calcul et par suite toute prévision.
+
+Voici comment il formule cette conclusion: «Lors donc qu'on demande si
+une action future pourrait être prévue, on identifie inconsciemment le
+temps dont il est question dans les sciences exactes, et qui se réduit à
+un nombre, avec la durée réelle, dont l'apparente quantité est
+véritablement une qualité.... La question de savoir si l'acte pouvait
+ou ne pouvait pas être prévu revient toujours à celle-ci: le temps
+est-il de l'espace?»[101]
+
+Inutile de revenir encore une fois sur cette équivoque. Le temps n'est
+nullement de l'espace, parce qu'il se déroule, non dans le continu
+simultané de l'espace, mais dans le continu successif de la durée, et
+c'est ce déroulement continu qui permet de nombrer ses moments, d'en
+faire la base de nos calculs et de nos prévisions.
+
+Non, ce ne sont pas les savants qui ont confondu le temps avec de
+l'espace, mais c'est M. Bergson qui a confondu l'espace avec le temps,
+de l'avis des penseurs, savants ou philosophes de toutes les écoles et
+de tous les siècles: car M. Bergson est ici seul contre tous: _etiamsi
+omnes, ego non_! Le geste, du moins, serait-il beau? Nullement, car,
+suivant la parole du poète: «Rien n'est beau que le vrai.»
+
+ * * * * *
+
+Une _quatrième_ et dernière «réfutation» nous reste à examiner. Elle a
+trait au principe de causalité. Partisans et adversaires de la liberté
+l'entendent en ce sens que l'acte libre ne serait pas nécessairement
+déterminé par sa cause. Mais cette introduction de la causalité dans les
+phénomènes de conscience paraît une conception inadmissible à nos
+nouveaux philosophes. Encore une question «vide de sens», une «pseudo-
+question» qu'on ne doit plus poser!
+
+En effet, le principe de causalité proclame que «les mêmes causes, dans
+les mêmes circonstances, produisent toujours les mêmes effets».
+Appliquer ce principe aux phénomènes psychiques serait donc supposer que
+les antécédents psychiques d'un acte libre sont susceptibles de se
+reproduire à nouveau, ce qui n'a jamais lieu, car le même état de
+conscience, par cela seul qu'il se répète, devient un état tout nouveau,
+et partant n'est déjà plus la simple répétition du premier. Laissons la
+parole à M. Bergson:
+
+«Dire que les mêmes causes internes produisent les mêmes effets, c'est
+supposer que la même cause peut se présenter à plusieurs reprises sur le
+théâtre de la conscience. Or, notre conception de la durée ne tend à
+rien moins qu'à affirmer l'hétérogénéité radicale des faits
+psychologiques profonds (?), et l'impossibilité pour deux d'entre eux de
+se ressembler tout à fait, puisqu'ils constituent deux moments
+différents d'une histoire.... L'on ne saurait parler ici de conditions
+identiques, parce que le même moment ne se présente pas deux fois....
+Une cause interne profonde (P) donne son effet une fois et ne se
+reproduira jamais plus[102].»
+
+Tel est, en effet, le corollaire de la notion bergsonienne de la durée
+où le passé «s'emboîte» dans le présent, comme pour faire «boule de
+neige». En avançant ainsi vers l'avenir, le moi se grossit d'un passé
+toujours plus riche, il change donc incessamment et n'est jamais le
+même. «Le même ne demeure pas ici le même, mais se renforce et se
+grossit de tout son passé.»[103]
+
+Cette théorie, assurément, n'est pas totalement fausse, car il est sûr
+qu'à chaque instant nous mûrissons ou nous vieillissons, et que, en un
+certain sens, nous ne sommes plus les mêmes, étant entraînés malgré nous
+dans un perpétuel changement. L'important est de savoir si ce changement
+n'est qu'accidentel ou s'il est essentiel; si c'est le fond de notre
+être, notre personnalité même qui change, ou seulement le flot
+accidentel et mouvant des phénomènes actifs et passifs dont notre moi
+est le théâtre.
+
+Or, notre conscience a répondu par l'affirmation catégorique de notre
+identité permanente à travers tous les changements de surface, et elle
+proteste avec évidence chaque fois qu'on ose la mettre en doute. En
+sorte que, s'il y a «une donnée immédiate de la conscience» claire et
+indiscutable, c'est bien celle-ci qui tient le premier rang et qui
+s'impose le plus fermement. Nous y reviendrons plus tard, car nous
+aurons occasion de réfuter les bergsoniens qui ne veulent voir au dedans
+de nous que du mouvement, alors qu'il y a aussi et surtout du stable et
+du permanent.
+
+Que s'il y a du stable et du permanent dans les activités de notre
+conscience, la nouveauté des circonstances où elles opèrent pour une
+dixième, vingtième ou centième fois peut n'introduire que des variations
+insignifiantes et négligeables; en sorte que les mêmes causes devront
+encore reproduire substantiellement les mêmes effets, dans des
+circonstances suffisamment identiques.
+
+Ainsi, par exemple, une poule ne pond jamais le même œuf, et cependant
+tous ses œufs sont semblables par les caractères de l'espèce, de la
+race, voire même par des traits accidentels. De même, nous constatons
+que notre âme produit habituellement, dans des circonstances données,
+les mêmes pensées, les mêmes désirs, les mêmes sentiments de sympathie
+ou d'antipathie. Et si chacun de ces effets se colore presque toujours
+de quelque nuance accidentelle qui l'individualise, leur ressemblance
+fondamentale n'en est pas moins évidente. Pareilles aux feuilles du même
+arbre qui se ressemblent toutes, malgré leur distinction individuelle,
+nos actions nous offrent souvent entre elles ce caractère de
+ressemblance frappante.
+
+Il n'est donc ni faux ni inutile d'appliquer à la causalité des êtres
+vivants le principe général: les mêmes causes dans les mêmes
+circonstances produisent toujours les mêmes effets.
+
+Accordons toutefois à M. Bergson que, dans le domaine psychologique, il
+soit encore plus difficile de constater si les causes sont les mêmes et
+les circonstances suffisamment identiques. Accordons-lui, en
+outre--_dato, non concesso_,--qu'une même action ne se répète jamais
+deux fois, le principe de causalité sera-t-il par là mis en échec?
+Nullement.
+
+Cette première formule du dit principe n'est en effet ni la seule formule
+ni la plus importante, car ce principe régit tout aussi bien les causes
+qui n'agiraient qu'une fois, sans pouvoir jamais se répéter[104], que
+celles qui pourraient multiplier indéfiniment les mêmes actions dans les
+mêmes circonstances.
+
+En effet, le principe de causalité proclame tout d'abord deux choses:
+1° tout effet doit avoir une cause; 2° tout effet est proportionné à sa
+cause, car l'être ne peut _agir_ que comme il _est_. L'action n'est, en
+effet, qu'un rayonnement, une manifestation de la cause, et voilà
+pourquoi nous pouvons remonter de la nature de l'effet produit à la
+nature de sa cause. Impossible, par exemple, qu'une action libre soit
+produite par une cause; nécessitée, et réciproquement, ou bien qu'une
+action spirituelle soit l'effet d'une cause matérielle.
+
+Sous cette forme, le principe de causalité s'applique donc fort bien au
+monde de la conscience. Et s'il est incapable, à lui seul, de résoudre
+le problème de savoir si nous sommes libres ou nécessités, on ne peut
+toutefois soutenir qu'il n'est plus applicable à ce nouveau domaine où
+il serait hors de chez lui.
+
+Telle est pourtant la thèse de M. Bergson.
+
+«Pour le physicien, écrit-il, la même cause produit toujours le même
+effet; pour un psychologue qui ne se laisse point égarer par
+d'apparentes analogies, une cause interne donne son effet une fois et ne
+le produira jamais plus. Et si, maintenant, on allègue que cet effet
+était indissolublement lié à cette cause, une pareille affirmation
+signifiera de deux choses l'une ... également vides de sens, et
+impliquant, elles aussi, une conception vicieuse de la durée.... Le
+principe de la détermination universelle perd toute espèce de
+signification dans le monde interne des faits de conscience.»[105] Ce
+monde échappe donc au principe de causalité.
+
+Toutefois, pour un principe nécessaire et universel, ce serait là une
+«incompréhensible exception». Aussi le même auteur se décide-t-il
+finalement à en nier la nécessité et à opposer en cela les deux
+principes d'identité et celui de causalité.
+
+«Le principe d'identité, dit-il, est la loi absolue de notre
+conscience ...[106], et ce qui fait l'absolue nécessité de ce principe,
+c'est qu'il ne lie pas l'avenir au présent, mais seulement le présent au
+présent. Mais le principe de causalité, en tant qu'il lierait l'avenir
+au présent, ne prendrait jamais la forme d'un principe nécessaire; car
+les moments successifs du temps réel ne sont pas solidaires les uns des
+autres, et aucun effort logique n'aboutira à prouver que ce qui a été
+sera ou continuera d'être, que les mêmes antécédents appelleront
+toujours des conséquences identiques.»[107]
+
+Voilà qui est plus franc et paraît plus logique que d'admettre le
+principe de causalité pour le monde physique et le rejeter pour le monde
+psychologique. Mais alors nous aboutissons à la négation de la causalité
+elle-même, car s'il y a des causes véritables, il faut bien qu'elles
+_agissent_ comme elles _sont_. Que s'il n'y a plus de causalité, au
+contraire, mais de pures successions de phénomènes, régies par le hasard
+ou le caprice, on comprend sans peine que n'importe quel phénomène
+puisse succéder à un autre, et qu'aucun lien entre eux ne soit
+absolument nécessaire.
+
+Ce serait là une question de fait ou de coutume, non plus une question
+de droit. Il se pourrait donc absolument que la combinaison de
+l'hydrogène et de l'oxygène, HO2, produisît autre chose que
+de l'eau, et que des œufs de poules vissent éclore tout autre volatile
+que des poulets. Conclusions rigoureuses et que l'expérience,
+malheureusement, ne semble pas confirmer.
+
+Toutes ces difficultés où s'embourbe lu marche de noire auteur
+viennent--comme il nous le confesse--de ce qu'il n'a pas compris «la
+préformation de l'avenir dans le présent» et qu'il la rejette pour
+n'avoir pu la comprendre. Il n'a pu la concevoir, dit-il, que «sous
+forme mathématique», comme les conclusions d'un théorème de géométrie
+sont contenues dans leurs principes. Mais il n'y a nullement là un
+exemple de «préformation de l'avenir dans le présent», car les
+principes mathématiques et leurs conséquences sont également nécessaires
+et éternels, et leur déroulement logique n'a rien de commun avec le
+mouvement et la causalité dans le temps.
+
+Aristote ne cesse de nous mettre en garde contre une si grossière
+confusion du logique et du réel. La causalité, dit-il, n'existe que dans
+la nature physique ou psychique, parce qu'elle se déroule dans le temps;
+jamais dans la Logique pure, qui ne s'occupe que du simultané et de
+l'éternel. La causalité se meut dans la sphère de la contingence, la
+Logique dans celle de la nécessité.
+
+Pour saisir dans nos consciences une «préformation de l'avenir dans le
+présent», il faut donc recourir à d'autres exemples, tel que l'_effort_
+pour penser, vouloir, agir, qui nous fait passer de la puissance à
+l'acte. Mais cette «préformation», M. Bergson le reconnaît lui-même,
+est fort imparfaite, puisque l'action à venir que va produire l'effort
+n'était nullement contenue dans sa cause sous sa forme future. Et
+pourtant elle y était contenue de quelque manière, qu'Aristote a appelée
+_virtuelle_ ou en _puissance_, et dont la réalité, quelque mystérieuse
+qu'elle soit, ne saurait être nié.
+
+Le poulet était-il contenu dans l'œuf? Assurément, puisqu'il en
+sort.--Y était-il contenu à l'état des préformations, si microscopique
+ou infinitésimale qu'on le voudra? Nullement. Et la théorie de
+l'_épigénèse_ ayant définitivement triomphé, dans les sciences
+biologiques, des hypothèses de «préformation» ou «d'emboîtement des
+germes», c'est l'état réel de _puissance_ préexistante qui s'impose, et
+c'est ainsi que l'effet sera donné dans sa cause.
+
+D'ailleurs, si la «préformation» dans l'œuf avait un sens pour les
+formes plastiques des vivants, elle n'en a plus aucun pour la
+«préformation» dans l'esprit de pensées ou de vouloirs qui n'ont aucune
+figure, et l'état réel de _puissance_ s'impose une seconde fois.
+
+Confondre cet état réel avec celui de _possibilité pure_, comme a l'air
+de le faire M. Bergson[108], c'est tout simplement supprimer la
+causalité et laisser les effets en l'air, sans raison d'être.
+
+Que s'il y a dans le monde de la conscience une causalité véritable,
+comme l'_effort_ suffirait à en témoigner, la question si grave de sa
+coexistence avec la liberté--également posée par les déterministes de
+tous les temps et tous leurs adversaires--n'est donc plus une
+«pseudo-question», et c'est la fin de non-recevoir de M. Bergson qui
+devient une pseudo-réponse, où la solution du redoutable problème ne se
+trouvera même pas en germe.
+
+Poursuivons cependant notre étude, car il serait curieux de voir si,
+dans la notion finale que M. Bergson va nous donner de la Liberté
+humaine, il ne va pas supprimer la causalité libre, en y supprimant
+toute causalité, comme son système l'exige.
+
+ * * * * *
+
+Jusqu'ici, nous avons vu que M. Bergson a également reproché aux
+déterministes et à leurs adversaires de mal poser le problème, en
+donnant de la Liberté des définitions vicieuses.
+
+Vous définissez l'acte libre, leur a-t-il dit, comme le fruit du libre
+choix entre plusieurs partis ou plusieurs motifs; mais cela n'a pas de
+sens, car cette multiplicité est illusoire et transformerait le temps en
+espace.
+
+Vous le définissez: «Celui qu'on ne saurait prévoir, même quand on
+connaît d'avance toutes les conditions?»--Mais concevoir toutes ces
+conditions données, ce n'est plus prévoir, c'est voir et se placer au
+moment où l'acte s'accomplit. Ou bien, si l'on prévoit à la manière des
+physiciens, c'est admettre que la durée psychique peut se représenter
+symboliquement à l'avance, ce qui revient à confondre le temps avec
+l'espace.
+
+Vous le définissez encore, en disant qu'il n'est pas nécessairement
+déterminé par sa cause?--Mais alors vous admettez que les antécédents
+psychiques d'un tel acte sont susceptibles de se reproduire à nouveau,
+que la liberté se déploie dans une durée dont les moments se
+ressemblent, et que le temps est un milieu homogène comme l'espace.
+
+Toutes ces définitions une fois écartées, on attend avec anxiété celle
+que M. Bergson va leur substituer. Malheureusement, il aime mieux ne
+nous en donner aucune, sous prétexte que la Liberté est «indéfinissable
+», et que «toute définition donnerait raison au déterminisme.... La
+définir serait la nier»[109].
+
+Ecoutez plutôt la manière élégante et subtile avec laquelle il nous
+échappe au moment même où nous pensions le saisir:
+
+«Nous pouvons maintenant formuler noire conception de la liberté. On
+appelle liberté le rapport du moi concret à l'acte qu'il accomplit. Ce
+rapport est indéfinissable, précisément parce que nous sommes libres. On
+analyse, en effet, une chose, mais non pas un progrès; on décompose de
+l'étendue, mais non pas de la durée. Ou bien, si l'on s'obstine à
+analyser quand même, on transforme inconsciemment le progrès en chose,
+et la durée en étendue. Par cela seul qu'on prétend décomposer le temps
+concret, on en déroule les moments dans l'espace homogène; à la place du
+fait s'accomplissant, on met le fait accompli; et comme on a commencé
+par figer en quelque sorte l'activité du moi, on voit la spontanéité se
+résoudre en inertie, et la liberté en nécessité.--C'est pourquoi toute
+définition de la liberté donnera raison au déterminisme.»[110]
+
+Telle est la manière--assez vague et peu compromettante--par laquelle
+M. Bergson prétend avoir «formulé sa conception de la liberté». S'il
+avait voulu ne pas la formuler du tout, il n'aurait pas mieux dit. S'il
+n'avait pu en donner une formule--faute d'en avoir,--il n'aurait su
+l'insinuer en termes plus heureux.
+
+Cependant, M. Bergson n'a pas toujours eu ce scrupule si excessif de ne
+pas vouloir toucher la liberté du bout de l'index par une définition, de
+crainte de la faire tomber en poussière.
+
+J'ouvre le même ouvrage, quelques pages plus haut, et j'y rencontre, non
+sans quelque étonnement, des descriptions et des définitions de la
+Liberté, autrement compromettantes.
+
+Citons les textes eux-mêmes, où il résume le mieux sa pensée. «C'est une
+psychologie grossière, dupe du langage, dit-il, que celle qui nous
+montre l'âme déterminée par une sympathie, une aversion ou une haine,
+comme par autant de forces qui pèsent sur elle. Ces sentiments, pourvu
+qu'ils aient atteint une profondeur suffisante, représentent chacun
+l'âme entière, en ce sens que tout le contenu de l'âme se reflète en
+chacun d'eux. Dire que l'âme se détermine sous l'influence de l'un
+quelconque de ces sentiments, c'est donc reconnaître qu'elle se
+détermine elle-même.... C'est de l'âme entière que la décision libre
+émane ... σὁν ὅλη τἦ ψυχἦ, selon l'expression de Platon.»[111]
+
+«Bref, conclut-il, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre
+personnalité entière, quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle
+cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'œuvre et
+l'artiste. En vain on alléguera que nous cédons alors à l'influence
+toute-puissante de notre caractère. Notre caractère, c'est encore nous;
+et parce qu'on s'est plu à scinder la personne en deux parties pour
+considérer tour à tour, par un effort d'abstraction, le moi qui pense et
+le moi qui agit, il y aurait quelque puérilité à conclure que l'un des
+deux moi pèse sur l'autre.... En un mot, si l'on convient d'appeler
+libre tout acte qui émane du moi, et du moi seulement, l'acte qui porte
+la marque de notre personne est véritablement libre, car notre moi seul
+en revendiquera la paternité.»[112]
+
+Cette notion de la liberté nous paraît à la fois trop étroite et trop
+large. D'abord trop étroite, car elle n'embrasse pas une quantité
+d'actes libres--peut-être les plus nombreux,--où, sans avoir besoin de
+faire vibrer toute la lyre des sentiments et des puissances de l'âme
+tout entière, nous agissons pourtant en pleine liberté, comme notre
+conscience en témoigne clairement. Ainsi, j'écris en ce moment, je lis,
+je parle ou je me repose, fort librement, alors que ma «personnalité
+tout entière»[113] devrait pour ainsi dire vibrer, d'après M. Bergson,
+pour faire un acte libre. C'est donc une exagération d'ajouter que «les
+actes libres sont rares, même de la part de ceux qui ont le plus coutume
+de s'observer eux-mêmes et de raisonner sur ce qu'ils font».[114]
+
+D'autre part, cette définition de la liberté est beaucoup trop large,
+car elle risque d'embrasser des actes qui ne sont point libres. Par
+exemple, le désir du bonheur en général, qui est le plus profond de
+notre nature et remue notre âme tout entière, précisément parce qu'il
+est le fond de notre instinct naturel, vient au monde avec nous, et nous
+ne pouvons pas plus y renoncer qu'à notre nature raisonnable. Que si
+nous sommes libres de placer notre bonheur ici ou là, dans tel ou tel
+moyen particulier, la fin elle-même, qui est d'être heureux, s'impose
+tellement à nous que nous ne pouvons pas ne pas la vouloir. La
+résultante de toutes les puissances de notre âme n'est donc pas toujours
+un acte de liberté.
+
+Accordons-le, pour un instant, à M. Bergson. Et demandons-lui d'où
+pourrait venir qu'une telle résultante fût libre. Les animaux, eux
+aussi, peuvent agir suivant la résultante de toutes leurs facultés, ils
+n'en sont pas moins incapables de liberté.
+
+Si M. Bergson n'était pas antiintellectualiste, il nous répondrait en
+nous montrant dans l'intelligence de l'homme la racine de sa liberté.
+C'est l'idéal conçu par l'intelligence qui nous découvre par comparaison
+les imperfections de tous les biens créés, nous fournissant ainsi des
+motifs suffisants pour les refuser, en désirant et cherchant toujours
+mieux. C'est cette poussée idéale vers l'infini qui nous permet de
+choisir librement parmi les biens finis.
+
+Mais après avoir fait fi de l'intelligence, que peut bien nous répondre
+un antiintellectualiste? Comment va-t-il s'y prendre pour fonder la
+liberté sur les ruines de la raison? Jugez de son embarras. Il revient à
+la résultante des forces psychiques, et l'acte libre ne sera plus que
+leur produit spontané, s'en détachant comme un fruit mûr. «En réalité,
+dit-il, il n'y a pas (dans nos âmes) deux tendances ni même deux
+directions, mais bien un moi qui vit et se développe par l'effet de ses
+hésitations mêmes, jusqu'à ce que l'action libre s'en détache à la
+manière d'un fruit trop mûr.»[115]
+
+Cette conception bergsonienne est grosse de conséquences extrêmement
+graves. Si l'intelligence n'est plus pour rien dans la liberté, pourquoi
+ne pas l'attribuer aussi aux êtres inintelligents? Si l'acte libre n'est
+qu'un produit qui se détache comme un fruit mûr, s'il n'est que la
+résultante de nos forces psychiques, pourquoi ne serait-il pas également
+la résultante des forces psychiques des animaux inférieurs à l'homme, et
+même de toutes les autres forces de la nature conçues sur le modèle des
+nôtres plus ou moins dégradées?--Cette conclusion, parfaitement logique,
+M. Bergson la fera sienne. Non seulement dans son dernier volume, où il
+nous montrera une liberté fondamentale dans cet «élan vital» de
+l'Evolution créatrice qui pousse en avant tous les êtres de la nature,
+mais, dès maintenant, il prélude nettement à sa théorie future, en
+confondant ensemble les idées de force, de causalité, de spontanéité et
+de liberté. «L'idée de force, écrit-il, exclut en réalité celle de
+détermination nécessaire.... Nous percevons la force, à  tort ou à
+raison, comme une libre spontanéité.... Toute conception claire de la
+causalité, où l'on s'entend avec soi même (?), conduit a l'idée de la
+liberté humaine comme à une conséquence naturelle....»[116]
+
+Que si toute force, toute spontanéité, toute causalité est libre, il n'y
+a plus de place pour les forces, les spontanéités, les causalités
+nécessaires; il n'y a plus de distinction entre la liberté et la
+nécessité, c'est-à-dire que le déterminisme universel a triomphé, en
+sacrifiant son enseigne et en appelant la nécessité du nom de liberté.
+
+Et c'est ainsi que le grand sabre de M. Prudhomme, qui devait si
+vaillamment défendre la cause sacrée de la Liberté, a réussi à la
+combattre et à assurer sa défaite, tout en proclamant sa victoire.
+
+Avions-nous raison, en commençant, de nous défier des mots et du
+verbalisme sonore de la Philosophie «nouvelle»? Le lecteur en jugera.
+
+Parvenu à la fin de ce premier volume, on se sent vraiment humilié et
+comme dupé d'avoir été obligé de faire la lecture--et la réfutation--de
+182 pages in-8° de subtilités vertigineuses sur le temps et l'espace
+pour en arriver à une conclusion si inattendue. M. Bergson aurait bien
+mieux fait de nous éviter cette fatigue inutile en nous avouant
+clairement sa pensée dès le début. Il eût été si simple de la déclarer
+de suite aux belligérants--déterministes et leurs adversaires--qu'il
+voulait renvoyer dos à dos, et de leur dire: votre discussion n'a pas
+d'objet; liberté et nécessité, c'est au fond la même chose, sous deux
+noms différents! Du moins, les plaideurs eussent compris de suite de qui
+l'on prétendait se moquer au nom des soi-disant «données immédiates» de
+la conscience.
+
+
+ * * * * *
+
+
+III
+
+L'UNION DE L'ÂME ET DU CORPS.
+
+
+La nouvelle notion du Temps n'a pas seulement la prétention de nous
+donner la clé du problème de la Liberté, mais encore celle de l'union de
+l'âme et du corps. C'est l'objet du second volume de M. Bergson.
+
+Son titre: _Matière et Mémoire_ est l'équivalent de _Matière et Esprit_,
+puisque, dans le nouveau système--comme nous le verrons,--la mémoire,
+c'est l'esprit ou la manifestation la plus indiscutable de l'esprit. Du
+reste, le sous-titre: _Essai sur la relation du Corps et de l'Esprit_
+nous en avertit déjà, et nous n'en saurions douter: il s'agit bien de
+l'union de l'âme et du corps.
+
+Ce problème «crucial» de la philosophie, dont on ne s'occupait plus
+dans les chaires universitaires de France, depuis l'invasion du kantisme
+où il était traité de pseudo-problème, M. Bergson a le courage, non sans
+mérite, de le reprendre des mains de Descartes, en passant
+irrespectueusement par-dessus le veto de Kant. Il a le courage, malgré
+les clameurs universelles des positivistes, kantistes et néo-kantistes,
+de soutenir que la nature de l'âme et du corps n'est plus inconnaissable
+et de se proclamer spiritualiste.
+
+«Nous avons répudié le _matérialisme_, écrit-il, qui prétend faire
+dériver le premier terme du second (l'esprit de la matière); et nous
+n'acceptons pas davantage _l'idéalisme_ qui veut que le second soit une
+simple construction du premier. Nous soutenons contre le matérialisme
+que la perception dépasse infiniment l'état cérébral; et nous avons
+essayé d'établir contre l'idéalisme que la matière déborde de tous côtés
+la représentation que nous avons d'elle, représentation que l'esprit y
+a pour ainsi dire cueillie par un choix intelligent. De ces deux
+doctrines opposées, l'une attribue au corps et l'autre à l'esprit un
+don de création véritable, la première voulant que notre cerveau
+engendre la représentation, et la seconde que notre entendement dessine
+le plan de la nature.»[117]
+
+A la page précédente, l'auteur avait déjà  précisé la question à
+résoudre: «Ce problème n'est rien moins que celui de l'union de l'âme
+et du corps. Il se pose à nous sous une forme aiguë, parce que nous
+distinguons profondément la matière et l'esprit. Et nous ne pouvons le
+tenir pour insoluble, parce que nous définissons esprit et matière par
+des caractères positifs, non par des négations.»[118]
+
+Cette profession de foi spiritualiste, chez M. Bergson, n'est pas
+accidentelle ni intermittente. Il ne laisse guère échapper une occasion
+de combattre le matérialisme sous toutes ses formes, et, au besoin, de
+le cribler de ses traits acérés, par exemple, lorsqu'il réfute la
+célèbre théorie de la conscience-épiphénomène qu'il qualifie
+«d'inintelligible épiphénomène», de vrai «miracle» ou de _Deus ex
+machina_[119].
+
+Quant à son spiritualisme, il aime à le «pousser à l'extrême»; et, de
+fait, nous y trouverons des exagérations inutiles où il nous sera
+impossible de le suivre. «Le corps, dit-il, ne saurait engendrer ni
+_occasionner_ (?)un état intellectuel.... Les états cérébraux qui
+accompagnent la perception n'en sont ni la cause ni le
+duplicat....»[120] Il aime ainsi à se jouer en «paraissant creuser
+entre le corps et l'âme un abîme infranchissable»[121], pour se donner
+ensuite la joie et la surprise de les avoir encore mieux unis.
+
+Cette aversion intransigeante pour le matérialisme et cette foi robuste,
+excessive même, en la puissance du spiritualisme, ont contribué
+beaucoup--comme on le devine--à la réputation et au succès de M. Bergson
+dans certains milieux religieux et même parmi des catholiques, dont on
+ne peut s'expliquer autrement l'étrange engouement. Avant de prendre feu
+si vite, ces admirateurs eussent été bien plus sages de se dire:
+attendons la fin!...
+
+Avec M. Bergson, en effet, on n'est jamais parfaitement sûr de l'exacte
+signification des mots ni du sens de ses professions de foi les plus
+sincères. Corps et âme, qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire pour
+un coryphée du phénoménisme et du monisme universel? Question anticipée.
+Ici, je n'en sais rien ou n'en veux rien savoir, et prie le lecteur de
+vouloir bien, lui aussi, attendre la fin.
+
+Pour le moment, la position du bergsonisme, dédaigneuse de Kant et de
+ses vétos périmés, agressive contre le matérialisme et l'idéalisme,
+vengeresse du spiritualisme, n'est que digne de nos éloges les plus
+sincères.
+
+ * * * * *
+
+L'union de l'âme et du corps est donc bien le sujet principal de ce
+second volume. Il est bon de le souligner et d'en avertir le lecteur,
+qui ne s'en douterait guère après l'avoir lu en entier, tellement est
+exiguë la place qui lui est consacrée. La thèse principale y est
+tellement noyée dans les thèses accessoires qui la précèdent ou
+l'accompagnent qu'elle risque de devenir à  peu près insaisissable à
+l'observateur qui ne serait point averti.
+
+Mais passons l'éponge sur ce reproche--pourtant si grave du manque
+presque absolu de composition,--et voyons le fond de la doctrine
+nouvelle sur cet unique sujet de l'union de l'âme et du corps, nous
+réservant de reprendre en temps et lieu la critique des autres sujets
+accessoires.
+
+D'abord, la méthode positive qu'on nous annonce et qui doit faire
+reposer la solution métaphysique sur des bases expérimentales et
+psychologiques n'a rien pour nous déplaire. Au contraire, l'avons-nous
+nous-mêmes prônée depuis longtemps comme excellente et comme la seule
+vraiment sérieuse. Le seul point difficile est de bien interpréter les
+faits observés à la lumière des données intellectuelles sans jamais les
+fausser ni les outrepasser. Si les faits observés n'étaient que
+l'occasion ou le prétexte de rêveries philosophiques, il est clair que
+nous retomberions dans tous les inconvénients des constructions
+systématiques _a priori_.
+
+Sur le principe de la méthode, nous voilà d'accord avec M. Bergson: «La
+même observation psychologique, dit-il, qui nous à révélé la distinction
+de la matière et de l'esprit, nous fait assister à leur union.»[122]
+
+Ce point de départ étant reconnu vrai, examinons la marche des idées et
+leur déroulement vers le but annoncé.
+
+Avant d'expliquer l'union des deux termes: _corps et âme_, il est
+indispensable de nous en donner quelque notion, au moins très sommaire,
+et nous comprenons la réserve de M. Bergson qui se refuse à approfondir
+ici toute la métaphysique de la matière et de l'esprit.
+
+«Il ne peut être question ici de construire une théorie de la matière
+... ni de l'esprit. Nous n'avons pas à explorer ce domaine.»[123]
+
+Il nous faut donc tenir compte à l'auteur de cette réserve expresse et
+lui faire crédit, jusqu'au jour où il voudra bien nous révéler ou nous
+laisser entrevoir, sur ce sujet capital, le fond de sa pensée.
+
+_Qu'est-ce que le corps?_--Dès la première page de son ouvrage, il se
+hâte de répondre à cette question, et sa réponse métaphorique est
+tellement déconcertante, au premier abord, qu'elle a besoin d'être
+expliquée pour ne pas scandaliser le lecteur: _Les corps sont des
+images._ Et cette métaphore paradoxale, il la répète, il la reprend sans
+cesse, nous en sature, sans prendre la peine de nous l'expliquer
+clairement. Ce n'est qu'à la cinquantième page qu'on finit par en
+deviner le sens. On découvre alors que cette «image» est vraiment du «réel»,
+et que si l'expression est idéaliste en plein, la pensée n'en
+est pas moins absolument réaliste.
+
+On saisit ici sur le vif la manière de M. Bergson. Non seulement il veut
+piquer la curiosité, mais il cherche comme à plaisir à jouer au paradoxe
+et à éblouir les esprits par les clairs-obscurs de ses feux d'artifice.
+Les amis passionnés de la vérité, de Platon ou d'Aristote jusqu'à
+Descartes et Leibnitz, n'ont jamais procédé ainsi. Nous osons dire
+qu'ils n'ont même pas soupçonné qu'une telle manière de philosopher fût
+la vraie. En voici quelques échantillons.
+
+«Nous allons feindre pour un instant que nous ne connaissons rien des
+théories de la matière et des théories de l'esprit, rien des discussions
+sur la réalité ou l'idéalité du monde extérieur. Me voici donc en
+présence d'images, au sens le plus vague où l'on puisse prendre ce mot,
+images perçues quand j'ouvre mes sens, inaperçus quand je les ferme.
+Toutes ces images agissent et réagissent les unes sur les autres dans
+toutes leurs parties élémentaires, selon les lois constantes que
+j'appelle les lois de la nature.... Il en est une (image) qui tranche
+sur toutes les autres en ce que je ne la connais pas seulement du dehors
+par des perceptions, mais aussi du dedans par des affections: c'est mon
+corps....»[124]--«Les nerfs afférents sont des images, le cerveau est
+une image, les ébranlements transmis par les nerfs sensitifs et propagés
+dans le cerveau sont des images encore....»[125]
+
+«Tout se passe comme si, dans cet, ensemble d'images que j'appelle
+l'univers, rien ne se pouvait produire de réellement nouveau que par
+l'intermédiaire de certaines images particulières, dont le type m'est
+fourni par mon corps.»[126]--«J'appelle matière l'ensemble des images,
+et perception de la matière ces mêmes images rapportées à l'action
+possible d'une certaine image déterminée, mon corps.»[127]
+
+De temps en temps, cependant, mais rarement, l'auteur consent à appeler
+ces «images» d'un autre nom. Il permet qu'on les appelle des «objets
+matériels», des «centres de rayonnement»[128], indiquant par là
+qu'elles ont une réalité indépendante de notre représentation. Il
+l'affirmera même expressément: «Il est vrai, dira-t-il, qu'une image
+peut _être_ sans être _perçue._»[129]--«Quand nous disons que l'image
+existe en dehors de nous, nous entendons par là  qu'elle est extérieure à
+notre corps.... Et c'est pourquoi nous affirmons que la totalité des
+images perçues subsiste, même si notre corps s'évanouit, tandis que nous
+ne pouvons supprimer notre corps sans faire évanouir nos sensations.»[130]
+
+Nous voilà donc enfin rassurés sur la réalité objective des images
+bergsoniennes; elles sont indépendantes de nos images mentales et n'ont
+rien de commun avec ces fantômes de l'idéalisme dont toute la réalité
+consiste à être perçue: _esse est percipi_.
+
+Mais pourquoi ne pas nous avoir rassurés plus tôt? Pourquoi ne pas nous
+avoir montré, dès le début, dans ce mot d'image, le synonyme de «phénomène»,
+pris dans son sens étymologique et rigoureux? Le phénomène,
+en effet, c'est l'être lui-même en tant qu'il apparaît au dehors et se
+manifeste; c'est l'être en tant qu'il agit et rayonne autour de lui. Or,
+l'action, c'est l'expression même de l'agent, et partant son image; car
+on agit comme on est, _agere sequitur esse_. Voilà pourquoi cette
+action, lorsqu'elle est reçue passivement ou imprimée dans un organe
+sentant, prend le nom de _species impressa_, selon le vocabulaire si
+clair et si rigoureusement précis de la philosophie scolastique. Avant
+d'être reçue dans l'organe, elle était déjà _species_, image physique;
+elle devient alors physico-psychique, c'est-à-dire sentie ou consciente.
+
+Le mot d'images matérielles appliqué aux corps peut donc revêtir un sens
+très exact et aussi très profond, celui que lui a donné la philosophie
+traditionnelle. En l'employant, malgré tous les usages reçus, M. Bergson
+ne soupçonnait probablement pas qu'il parlait la vieille langue des
+scolastiques et qu'il se rapprochait de leur doctrine.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir défini le premier terme du problème, le corps, il faudrait
+essayer de définir le second, l'âme, et répondre à cette nouvelle
+question: _qu'est-ce que l'âme?_ Malheureusement, nous n'avons pu
+découvrir aucune réponse claire ni même aucun essai de réponse. On
+comprend, d'ailleurs, qu'après avoir défini le corps en termes
+psychiques, on soit embarrassé, car la définition de l'âme en termes
+psychiques serait une tautologie.
+
+Aussi bien l'auteur, au lieu de définir l'âme, va s'en remettre à
+l'observation psychologique pour nous faire expérimenter l'esprit dans
+son opposition irréductible à la matière, en même temps que dans son
+union avec elle.
+
+Et où nous propose-t-il de saisir l'esprit? Serait-ce dans la perception
+des sens, dans la mémoire ou bien dans les opérations intellectuelles?
+Ces dernières sont écartées par un silence qui, loin d'être «respectueux»,
+paraît plutôt dédaigneux. Il fallait s'y attendre de la
+part d'un antiintellectualiste intransigeant comme M. Bergson.
+L'intelligence, qui distingue l'homme de l'animal, qui est la source du
+jugement, du raisonnement, du choix et de la liberté humaine, et partant
+la grande et féconde preuve, d'une inépuisable richesse, de la
+spiritualité de l'âme, est laissée dans l'oubli. Et l'on croira plus
+solide et plus fort de prouver cette spiritualité de l'âme par la
+spiritualité de la mémoire!
+
+Voici donc la thèse de la philosophie nouvelle: _La perception pure
+annonce déjà et prépare l'esprit, mais c'est la mémoire qui manifeste
+l'esprit._ Donnons quelques développements à chacune de ces deux
+propositions.
+
+D'abord, nous dit M. Bergson, «tant que nous en restons à la sensation
+et à la perception pure, on peut à  peine dire que nous ayons affaire à
+l'esprit. Sans doute nous établissons, contre la théorie de la
+conscience-épiphénomène, qu'aucun état cérébral n'est l'équivalent d'une
+perception. Sans doute, la sélection des perceptions parmi les images en
+général est l'effet d'un discernement qui annonce déjà l'esprit....
+»[131] Mais ce n'est pas encore l'esprit.
+
+Quelle en est la raison? C'est que la perception pure noms place
+d'emblée dans la matière. Assurément, dit-il, «nous soutenons contre
+le matérialisme que la perception dépasse infiniment l'état cérébral
+»[132], mais il n'en est pas moins vrai que dans la perception des sens
+l'esprit «coïncide» avec son objet matériel et ne s'en dégage pas
+encore. «Dans la perception visuelle d'un objet, le cerveau, les nerfs,
+la rétine et _l'objet lui-même_ forment un tout solidaire, un processus
+continu»[133]; si bien que la perception de l'objet extérieur semble
+plutôt hors de moi qu'en moi, plutôt extensive et matérielle que simple
+et spirituelle.
+
+En effet, «sa tâche est de se mouler sur l'objet extérieur....», bien
+loin de n'être qu'une «espèce de vision intérieure et subjective, qui
+ne différerait du souvenir que par sa plus grande intensité»[134];
+«nos perceptions se disposent en continuité rigoureuse dans l'espace»[135].
+C'est donc une grave erreur de les prendre pour des états de
+conscience inextensifs. La perception objective, comme les sensations
+subjectives qui l'accompagnent, sont des états psychiques également
+extensifs, par essence et non par accident, dès le début de leur
+formation et non pas seulement à la fin[136]. Vérité capitale, fondée
+sur l'observation la plus élémentaire de notre conscience, et sur
+laquelle M. Bergson ne cesse de revenir pour la faire bien pénétrer dans
+les esprits, malgré les préjugés contraires de nos contemporains. En
+cela, M. Bergson rejoint la Scolastique.
+
+Ecoutons avec quelle vigueur il défend sa cause: «Profitant de ce que
+la sensation--à cause de l'effort confus qu'elle enveloppe--n'est
+(parfois) que vaguement localisée, le psychologue la déclare tout de
+suite inextensive, et il fait dès lors de la sensation en général
+l'élément simple avec lequel nous obtenons par voie de composition les
+images extérieures. La vérité est que l'affection n'est pas la matière
+première dont la perception est faite; elle est bien plutôt l'impureté
+qui s'y mêle.... L'affection elle-même possède, dès le début, une
+certaine détermination extensive....»[137]--«De là l'illusion qui
+consiste à voir dans la sensation un état flottant et inextensif, lequel
+n'acquerrait l'extension et ne se consoliderait dans le corps que par
+accident: illusion qui vicie profondément, comme nous l'avons vu, la
+théorie de la perception extérieure et soulève bon nombre de questions
+pendantes entre les diverses métaphysiques de la matière. Il faut en
+prendre son parti: la sensation est, par essence, extensive et
+localisée.»[138]
+
+Sur ce terrain solide, il y aurait plaisir à suivre M. Bergson dans sa
+campagne vigoureuse contre l'idéalisme anglais qui s'épuise en vains
+efforts pour construire la matière extensive avec des états intérieurs
+inextensifs, et pour expliquer la perception des sens par une
+«hallucination vraie», suivant la fameuse formule de Taine, dont le
+paradoxe seul a pu faire l'étonnant succès.
+
+Mais cela nous éloignerait beaucoup trop de notre sujet présent, et nous
+aimons mieux ajourner ces développements au chapitre que nous
+consacrerons à la théorie bergsonienne de la connaissance sensible.
+
+Pour le moment, il nous suffit de conclure que perceptions et sensations
+se déroulant dans l'espace, ce sont là des facultés organiques, et qu'il
+nous faut chercher ailleurs l'esprit pur ou sans mélange avec le corps.
+
+Or, M. Bergson, avons-nous dit, prétend l'avoir trouvé dans la
+mémoire[139], et comme cette assertion a de quoi surprendre à la fois
+physiologistes et psychologues, il se hâte de distinguer deux espèces de
+mémoires: la _mémoire motrice_ et la _mémoire proprement dite_[140].
+
+«Il y a deux mémoires profondément distinctes: l'une, fixée dans
+l'organisme, n'est point autre chose que l'ensemble des mécanismes
+intelligemment montés (dans le cerveau et la moelle) qui assurent une
+réplique convenable aux diverses interpellations possibles. Elle fait
+que nous nous adaptons à la situation présente, et que les actions
+subies par nous se prolongent d'elles-mêmes en réactions tantôt
+accomplies, tantôt simplement naissantes, mais toujours plus ou moins
+appropriées. Habitude plutôt que mémoire, elle joue notre expérience
+passée, mais n'en évoque pas l'image. L'autre est la mémoire vraie.
+Coextensive à la conscience, elle retient et aligne à la suite les uns
+des autres tous nos états au fur et à mesure qu'ils se produisent,
+laissant à chaque fait sa place et par conséquent lui marquant sa date,
+se mouvant bien réellement dans le passé définitif et non pas, comme la
+première, dans un présent qui recommence sans cesse.»[141]
+
+Cependant, ces deux mémoires, loin d'être séparées, se prêtent un mutuel
+appui. La mémoire du passé présente aux mécanismes sensori-moteurs tous
+les souvenirs-images capables de les guider dans leur tâche et de
+diriger utilement leurs réactions motrices. De là naissent les
+associations d'images et de mouvements, soit par contiguïté, soit par
+similitude. D'autre part, les appareils sensori-moteurs, grâce à leurs
+habitudes, peuvent réveiller les souvenirs-images endormis ou
+inconscients, leur donnant ainsi le moyen de prendre corps, de se
+matérialiser en redevenant présents et actifs. C'est à la solidité plus
+ou moins bien établie de cet accord entre les images et les mouvements
+et à sa précision plus ou moins parfaite que nous reconnaissons les
+esprits équilibrés ou déséquilibrés et impulsifs[142].
+
+A son tour, la mémoire proprement dite se subdivise en _souvenir-image_
+et en _souvenir pur_. Le souvenir-image, comme son nom l'indique,
+emmagasine et reproduit les images; le souvenir pur les reconnaît.
+
+En effet, M. Bergson l'a fort bien dit: «_Imaginer_ n'est pas se
+_souvenir_. Sans doute, un souvenir, à  mesure qu'il s'actualise, tend à
+vivre en image; mais la réciproque n'est pas vraie, et l'image pure et
+simple ne me reportera au passé que si c'est en effet dans le passé que
+je suis allé la chercher.»[143]
+
+Or, pour M. Bergson, ces deux espèces de souvenir sont également
+inorganiques et constituent l'esprit pur[144]. La seule différence qui
+existerait entre eux, c'est que le souvenir-image «tend à se
+matérialiser» en actions motrices dont nous avons indiqué le mécanisme,
+tandis que le souvenir pur ne le peut par lui-même et sans s'être
+exprimé dans une image. De là découle une gradation insensible entre
+trois termes: 1° Le souvenir pur qui tend à s'exprimer en image; 2° le
+souvenir-image qui tend à s'associer à une perception présente pour la
+compléter; 3° la perception elle-même qui tend a se matérialiser en
+mouvements[145].
+
+Nous n'hésiterons pas à accorder à l'auteur la distinction qu'il demande
+entre le souvenir pur et le souvenir-image. C'est une de nos thèses
+fondamentales en philosophie scolastique qu'au-dessus de la mémoire des
+images il y a une mémoire pure et inorganique, celle des idées,
+jugements, raisonnements et des sentiments purement spirituels. Mais
+nous croyons que la mémoire des images, loin d'être inorganique et
+purement spirituelle, comme il le soutient, est vraiment organique et
+localisée dans des organes. Ici, M. Bergson va contre l'opinion
+universellement admise par tous les physiologistes et psychologues
+contemporains, et nous n'avons aucune raison de le suivre dans un des
+excès les plus reprochés au spiritualisme cartésien.
+
+Je sais bien qu'il s'en défend et qu'il a construit tout un long
+plaidoyer pour montrer que sa thèse ultra-spiritualiste n'était point
+entamée par les plus récentes expériences sur les localisations
+cérébrales, notamment par les recherches si curieuses sur les cas
+pathologiques de l'aphasie.
+
+Mais sa défense, si ingénieuse qu'elle soit, ne nous a point convaincu,
+et nous persistons à penser que la vieille thèse sur le caractère
+organique de toutes nos sensations, et partant des images sensibles du
+souvenir, est bien plus conforme et même la seule conforme aux faits
+observés.
+
+Comment explique-t-il, en effet, les cas pathologiques où nous
+constatons qu'à certaines lésions localisées de l'écorce cérébrale
+correspondent toujours des troubles de la mémoire imaginative et de la
+reconnaissance, soit de la reconnaissance visuelle ou auditive (cécité
+ou surdité psychique), soit de la reconnaissance des mots (cécité
+verbale, surdité verbale), etc.?
+
+Il répond que ces troubles des images et du souvenir pourraient bien
+provenir indirectement de ce que les mécanismes moteurs du cerveau
+seraient lésés sans que les images elles-mêmes soient atteintes. Ces
+images ne seraient donc pas localisées dans le cerveau.
+
+Ces lésions des images, dit-il, ne viennent pas du tout de ce qu'elles
+occupaient la région lésée. Elles tiennent à deux autres causes:
+«Tantôt à ce que notre corps ne peut plus prendre automatiquement
+l'attitude précise par l'intermédiaire de laquelle s'opérait une
+sélection entre nos souvenirs, tantôt à ce que les souvenirs ne trouvent
+plus dans le corps un point d'application, un moyen de se prolonger en
+action.» Dans le premier cas, la lésion portera sur les mécanismes qui
+fixent l'attention et préparent les souvenirs; dans le second, sur les
+_centres qu'on appelle, à tort ou à raison, des centres imaginatifs_, et
+qui préparent les mouvements. «Dans un cas comme dans l'autre, ce sont
+des mouvements actuels qui seront lésés ou des _mouvements à venir qui
+cesseront d'être préparés_: il n'y aura pas eu destruction de
+souvenirs.»[146]
+
+Admettons, pour un instant, cette explication. Elle n'évitera qu'en
+partie la localisation des images. Pourquoi, dans le second cas, «les
+mouvements à venir cessent-ils d'être préparés»? sinon parce que «les
+centres qu'on appelle, à tort ou à raison, des centres imaginatifs»
+sont lésés et que les images lésées ou détruites ne peuvent plus faire
+leur fonction habituelle d'éclairer et de coordonner les mouvements.
+Donc, les images sont bien lésées, et ce n'est pas à  tort, mais à
+raison, qu'on parle de «centres imaginatifs».
+
+Ce qui achève de rendre plus vraisemblable cette explication, c'est le
+cas très fréquent où, par suite de lésions cérébrales, les mécanismes
+moteurs paraissent intacts, alors que les images seules font défaut.
+Tels sont les cas de cécité ou de surdité verbale, où le malade n'est ni
+aveugle ni sourd, car il voit et il entend fort bien, mais il ne peut
+plus comprendre les mots qu'il entend ou qu'il lit, parce qu'il ne sait
+plus traduire ces signes matériels en images intelligibles. Et
+cependant, il n'est nullement idiot, car il reconnaît son infirmité et
+en gémit. Bien plus, si le dialogue le déroute, le monologue peut lui
+être encore permis. Parfois même, il pourra dialoguer encore, mais
+seulement par écrit. Que lui manque-t-il donc? Ce n'est pas le mécanisme
+moteur, mais seulement les images par lesquelles il avait coutume de
+traduire les sons articulés perçus par son oreille ou les signes
+graphiques que ses yeux perçoivent encore. Or, les sièges de ces images
+ou centres imaginatifs paraissent aujourd'hui très nettement déterminés.
+
+Ce ne sont donc pas les faits de psycho-physiologie nettement observés
+qui ont conduit M. Bergson à son interprétation systématique, mais
+l'idée préconçue que le cerveau ne pouvait être un magasin d'images.
+«Nous ne voyons pas, dit-il, comment la mémoire se logerait dans la
+matière.»[147] En sorte que s'il nie les faits observés, c'est sous le
+prétexte qu'ils sont impossibles à comprendre. Toujours la méthode _a
+priori_!
+
+Pour nous, si nous accordons qu'il peut y avoir des conceptions
+grossières de la localisation des images, par exemple celle qui voudrait
+assimiler le cerveau à «un grenier de théâtre ou à un entrepôt de
+tableaux», nous soutenons qu'il doit y avoir des conceptions moins
+grossières et plus intelligentes. Et les exemples si curieux de
+l'enregistrement d'un discours ou d'un concert de musique dans la cire
+molle d'un phonographe nous engagent à espérer que le mode de leur
+enregistrement, dans le cerveau se découvrira tôt ou tard et nous
+révélera une nouvelle merveille de l'Intelligence créatrice,
+insoupçonnée du génie humain.
+
+En attendant le jour, plus ou moins éloigné, d'une révélation si
+instructive, nous inclinons à croire que ces images, vestiges
+microscopiques de la perception des sens, sont conservées, non pas en
+acte, mais en puissance virtuelle dans les cellules cérébrales où elles
+sommeillent. C'est la conscience qui les réveille et qui, en elles et
+par elles, déroule sa puissance d'imagination et de ressouvenir.
+
+Nous reconnaissons donc là des opérations organiques de l'âme qu'elle
+exerce dans le corps et par le corps et qui participent à la nature de
+ces deux coprincipes, matière et esprit.
+
+Quoi qu'il en soit, accordons à M. Bergson que la nature du
+_souvenir-image_ peut encore prêter à controverses; accordons-lui même
+qu'il soit inorganique et spirituel, à l'égal du _souvenir pur_, et
+examinons comment il va nous expliquer l'union de l'esprit et de la
+matière, de l'âme et du corps.
+
+C'est, en effet, le grand problème dont la solution, avons-nous dit, est
+l'objet de ce volume, et qui nous tient en éveil à travers tous ces
+longs préliminaires sur la nature de la matière et de l'esprit. Nous
+entrons ici au cœur même du sujet, au point le plus subtil qui
+réclamera tout notre effort d'application.
+
+ * * * * *
+
+Le problème de l'union de l'âme et du corps a été mal posé jusqu'à ce
+jour, d'après M. Bergson. Il a été posé _en fonction de l'espace,_ alors
+qu'il doit se poser désormais en _fonction du temps_.
+
+Descartes, en effet, ayant défini le corps par l'étendue et l'âme par la
+pensée inétendue, avait rendu impossible toute union et même tout
+rapprochement entre eux. La distinction de l'étendu et de l'inétendu
+étant radicale, ne comporte pas de degré, pas d'intermédiaire qui puisse
+les réunir. Si la matière est dans l'espace et l'esprit hors de
+l'espace, il n'y a pas de transition possible entre eux et tout
+rapprochement devient contradictoire et chimérique.
+
+Ne pouvant plus unir les deux termes, il ne reste plus qu'à les supposer
+parallèles, comme deux horloges parfaitement réglées qui marchent
+d'accord sans s'influencer mutuellement, et à verser avec les cartésiens
+dans les systèmes si artificiels de l'harmonie préétablie ou de
+l'occasionnalisme.
+
+Or, M. Bergson rejette avec raison tous ces systèmes qui esquivent la
+difficulté au lieu de la résoudre; il démontre que l'hypothèse du
+parallélisme repose sur un «paralogisme» et même sur un véritable
+«enchevêtrement de paralogismes». Non seulement l'hypothèse est
+«arbitraire», dit-il, mais elle n'explique pas la réussite de la science
+qui demeure «un mystère»[148].
+
+D'autre part, il accorde à Descartes que l'opposition entre le corps et
+l'esprit est bien celle de l'_étendu_ et de l'_inétendu_. Bien plus, il
+la renforce et la complique de deux nouvelles antithèses: 1° opposition
+de la _quantité homogène_ qui caractérise les corps et des _qualités
+hétérogènes_ qui distinguent les phénomènes psychiques; 2° opposition de
+la _nécessité_ qui détermine la matière et de la _liberté_ qui distingue
+l'esprit. Triple antithèse au lieu d'une seule!
+
+Ayant ainsi creusé plus à fond que jamais le fossé infranchissable entre
+la matière et l'esprit, et pour ainsi dire exaspéré comme à plaisir la
+difficulté du problème, M. Bergson va faire jaillir la solution d'une
+innovation due à son génie. Il suffira, nous l'avons dit, de poser
+autrement le problème: _en fonction du temps,_ et non plus _en fonction
+de l'espace!_
+
+Solution vraiment originale mais si étonnante qu'elle ne peut manquer de
+laisser quelque peu sceptique et rêveur un vieux professeur de
+métaphysique!... Consentons toutefois de bonne grâce à écouter
+l'explication du secret magique, et ne le jugeons qu'après l'avoir
+entendu. La voici fidèlement reproduite:
+
+«Nous avions raison de dire, au début de ce livre, que la distinction
+du corps et de l'esprit ne doit pas s'établir en fonction de l'espace,
+mais du temps. Le tort du dualisme vulgaire est de se placer au point de
+vue de l'espace, de mettre d'un côté la matière avec ses modifications
+dans l'espace, de l'autre des sensations inextensives dans la
+conscience. De là l'impossibilité de comprendre comment l'esprit agit
+sur le corps et le corps sur l'esprit. De là les hypothèses qui ne sont
+et ne peuvent être que des constatations déguisées du fait, l'idée d'un
+parallélisme ou celle d'une harmonie préétablie. Mais de là aussi
+l'impossibilité d'établir, soit une psychologie de la mémoire, soit une
+métaphysique de la matière....»[149]
+
+Or, nous avons réussi à  constituer l'une et l'autre. «La matière, à
+mesure qu'on en continue plus loin l'analyse, tend de plus en plus à
+n'être qu'une succession de moments (?) infiniment rapides qui se
+déduisent les uns des autres et par là s'équivalent. L'esprit, étant
+déjà mémoire dans la perception, s'affirme de plus en plus comme un
+prolongement du passé dans le présent, un _progrès_, une évolution
+véritable.»
+
+C'est donc l'esprit qui, par la mémoire, relie entre eux et pour ainsi
+dire «solidifie» l'écoulement continu des choses; c'est par là qu'il a
+prise sur le corps, en liant les moments successifs de sa durée.
+
+«Mais la relation du corps à l'esprit en devient-elle plus claire? A une
+distinction spatiale nous substituons une distinction temporelle: les
+deux termes en sont-ils plus capables de s'unir?»--A cette objection
+facile à prévoir, M. Bergson répond aussitôt: «Il faut remarquer que la
+première distinction (celle de l'étendu et de l'inétendu) ne comporte
+pas de degrés: la matière est dans l'espace, l'esprit est hors de
+l'espace; il n'y a pas de transition possible entre eux. Au contraire,
+si le rôle le plus humble de l'esprit (mémoire) est de lier les moments
+successifs de la durée des choses, si c'est dans cette opération qu'il
+prend contact (?) avec la matière, et par elle aussi qu'il s'en
+distingue d'abord, on conçoit une infinité de degrés entre la matière et
+l'esprit (la mémoire) pleinement développé.»
+
+«...Ainsi, entre la matière brute et l'esprit le plus capable de
+réflexion, il y a toutes les intensités possibles de la mémoire, ou, ce
+qui revient au même, tous les degrés de la liberté (?). Dans la première
+hypothèse, celle qui exprime la distinction de l'esprit et du corps en
+termes d'espace, corps et esprit sont comme deux voies ferrées qui se
+couperaient à angle droit; dans la seconde, les rails se raccordent
+selon une courbe, de sorte que l'on passe insensiblement d'une voie sur
+l'autre.»[150]
+
+Telle est la réponse de M. Bergson à l'objection ci-dessus. Avouons
+qu'elle est vraiment bien faible, pour ne pas dire nulle. C'est une
+affirmation sans preuve, se déguisant mal sous une image étrangère à la
+question. Si le corps et l'âme, l'étendu et l'inétendu, ne peuvent
+s'unir dans l'espace, comment s'uniront-ils mieux dans le temps?--On
+nous répond que _le rôle le plus humble de l'esprit est de lier les
+moments successifs de la durée des choses, que c'est dans cette
+opération qu'il prend contact avec la matière_. Mais n'est-ce pas
+précisément ce qu'il faut expliquer? Comment l'esprit peut-il prendre
+contact avec la matière dans le temps, sans prendre contact aussi dans
+l'espace? Comment le contact dans le temps pourrait-il servir de
+préparation ou d'intermédiaire au même contact dans l'espace? Le premier
+serait-il donc antérieur au second? Et qui pourra jamais comprendre des
+subtilités si nuageuses qui laissent loin derrière elles toutes les
+chimères des entités scolastiques!
+
+Ajouter à cette mauvaise réponse qu'on peut admettre «toutes les
+intensités possibles de la mémoire» et en imaginer une d'un degré
+infiniment petit n'atténue en rien la difficulté de «greffer l'un sur
+l'autre» les deux termes du problème, l'étendu et l'inétendu. L'esprit
+le plus inférieur demeurera toujours esprit inétendu, en présence du
+corps étendu--malgré le prétendu intermédiaire du temps,--et le problème
+en restera toujours au même point. Les deux voies ferrées seront
+toujours coupées à angle droit, et l'élégante courbe qui devait les
+relier restera dans le pays des rêves.
+
+La solution «géniale» qu'on nous annonçait n'est donc, à l'examiner de
+près, qu'une solution purement verbale: _voces et verba, prætereaque
+nihil!_
+
+Il faut bien que M. Bergson ait eu quelque intuition de sa faiblesse
+pour avoir cherché une autre solution au redoutable problème, car il va
+nous en proposer une autre, et même deux.
+
+ * * * * *
+
+D'abord, rappelons-nous la triple antithèse qu'il a admise entre le
+corps et l'esprit. «L'opposition des deux principes, a-t-il écrit, dans
+le dualisme en général, se résout en la triple opposition de
+l'_inétendu_ à l'_étendu_, de la _qualité_ à la _quantité_ et de la
+_liberté_ à la _nécessité_.»[151]
+
+Or, il a l'intention «de lever ou d'atténuer ces trois oppositions» et
+de nous donner ainsi une solution que j'appellerai par l'_identité des
+contraires_. Au lieu de chercher à _unir_ les termes opposés mais
+complémentaires dans un même sujet, comme l'a essayé la philosophie
+traditionelle, il va s'escrimer à les _identifier_ en trouvant des
+termes moyens entre les deux extrêmes, qui réduiront ou sembleront
+réduire les oppositions de nature à de simples différences de degrés. Et
+c'est alors que les deux voies qui se coupaient à angle droit se
+trouveront reliées par d'élégantes courbes se fondant l'une dans
+l'autre. Nous jugerons bientôt de la valeur d'une telle méthode.
+Voyons-en d'abord les résultats.
+
+La _première antithèse_, avons-nous dit, est celle qui oppose l'étendu à
+l'inétendu. M. Bergson, qui avait, un peu plus haut, jugé cette
+opposition absolument irréductible, va se raviser et finir, grâce à la
+souplesse de sa dialectique, par leur imaginer un moyen terme.
+Laissons-lui la parole. D'abord, il nous prévient contre une «illusion»:
+«Notre entendement, cédant à son illusion habituelle (?), pose ce
+dilemme qu'une chose est étendue ou ne l'est pas....»[152] Puis il nous
+indique comment il a échappé à cette «illusion».
+
+«Si l'on imagine, d'un côté, une étendue réellement divisée en
+corpuscules, par exemple, de l'autre, une conscience avec des sensations
+par elles-mêmes inextensives qui viendraient se projeter dans l'espace,
+on ne trouvera évidemment rien de commun entre cette matière et cette
+conscience, entre le corps et l'esprit. Mais cette opposition de la
+perception et de la matière est l'œuvre artificielle d'un entendement
+qui décompose et recompose selon ses habitudes et ses lois: elle n'est
+pas donnée à l'intuition immédiate. Ce qui est donné, ce ne sont pas des
+sensations inextensives: comment iraient-elles rejoindre l'espace, y
+choisir un lieu, s'y coordonner enfin pour construire une expérience
+universelle? Ce qui est réel, ce n'est pas davantage une étendue divisée
+en parties indépendantes.... Ce qui est donné, ce qui est réel, c'est
+quelque chose d'intermédiaire entre l'étendue divisée et l'inétendu pur;
+c'est ce que nous avons appelé l'_extensif_.»[153]
+
+Ainsi M. Bergson distingue l'étendue déjà _divisée_ de l'étendue
+_indivise_, mais pourtant divisible, qu'il appelle l'_extensif_.
+Accordons-lui cette terminologie, quoiqu'elle ne soit pas exacte, car
+l'étendue déjà divisée forme _plusieurs_ étendues, tandis que l'indivise
+est seule _une_ étendue. Qu'en conclure? Le corps humain--comme tous
+les organismes vraiment doués d'unité--étant précisément une étendue
+indivise ou extensive, on n'a pas encore trouvé de moyen terme entre le
+corps et l'âme ni diminué le fossé qui les sépare. La distinction de M.
+Bergson reste à côté de la question et ne porte pas le coup qu'il en
+espérait.
+
+_Deuxième antinomie_. L'obscurité du problème de l'union tiendrait, en
+second lieu, à l'antithèse que l'entendement établit entre la _quantité_
+et la _qualité_. La science, en effet, tend de plus en plus à assimiler
+les corps à des quantités et des mouvements homogènes, tandis que la
+conscience paraît essentiellement constituée d'états qualitatifs et
+hétérogènes. Mais tout rapprochement entre ces deux conceptions
+contraires ne paraît plus impossible dans la théorie bergsonienne, et le
+fossé serait de nouveau comblé si l'on pouvait les considérer comme les
+deux extrêmes d'un état moyen. Or, il en serait bien ainsi: la qualité
+hétérogène ne serait qu'un groupement et une condensation par la mémoire
+d'une multitude d'états homogènes. Ainsi, par exemple, la qualité
+_rouge_ ne serait que la contraction par la conscience de plusieurs
+trillions de vibrations homogènes. Cet état moyen entre la quantité
+homogène et les qualités hétérogènes a pris le nom de _tension_ dans la
+nouvelle école.
+
+«L'analyse de la perception pure nous a laissé entrevoir dans l'idée;
+_d'extension_ un rapprochement possible entre l'étendu et l'inétendu.
+Mais noire conception de la mémoire pure devrait nous conduire, par une
+voie parallèle, à atténuer la seconde opposition, celle de la _qualité_
+et de la _quantité_.... Où est au juste la différence entre les qualités
+hétérogènes qui se succèdent dans notre perception concrète et les
+changements homogènes que la science met derrière ces perceptions dans
+l'espace? Les premières sont discontinues et ne peuvent se déduire les
+unes des autres; les seconds, au contraire, se prêtent au calcul. Mais
+pour qu'ils s'y prêtent, point n'est besoin d'en faire des quantités
+pures: autant vaudrait les réduire au néant. Il suffit que leur
+hétérogénéité soit assez _diluée_, en quelque sorte, pour devenir, à
+notre point de vue, pratiquement négligeable. Or, si toute perception
+concrète, si courte qu'on la suppose, est déjà la synthèse, par la
+mémoire, d'une infinité de «perceptions pures» qui se succèdent, ne
+doit-on pas penser que l'hétérogénéité des qualités sensibles tient à
+leur contraction dans la mémoire, et l'homogénéité relative des
+changements objectifs à leur relâchement naturel? Et l'intervalle de la
+quantité à la qualité ne pourrait-il pas alors être diminué par des
+considérations de _tension_, comme par celles d'_extension,_ la distance
+de l'étendu à l'inétendu?»[154]
+
+Ainsi--nous n'avions pas mal compris ces distinctions subtiles,--la
+quantité et la qualité, l'homogène et l'hétérogène ne sont que des
+degrés dans la contraction ou le relâchement d'une même chose, la
+_tension_, de même que l'étendu et l'inétendu sont des degrés et comme
+les limites extrêmes d'un même état, l'_extension._
+
+En sera-t-il de même pour le nécessaire et le libre? Seront-ils une même
+et unique chose, plus ou moins «diluée»? C'est ce qu'on va nous dire.
+
+_Troisième antinomie_. Désormais, «on aura moins de peine, ajoute M.
+Bergson, à comprendre la troisième et dernière opposition, celle de la
+_liberté_ et de la _nécessité_. La nécessité absolue serait représentée
+par une équivalence parfaite des moments successifs de la durée les uns
+dans les autres. En est-il ainsi de la durée de l'univers matériel?
+Chacun de ses moments pourrait-il se déduire mathématiquement du
+précédent? Nous avons supposé dans tout ce travail, pour la commodité de
+l'étude, qu'il en était bien ainsi.... que la contingence du cours de la
+nature, si profondément étudiée dans une philosophie récente, doit
+équivaloir pratiquement pour nous à la nécessité.... La liberté n'est
+pas dans la nature un empire dans un empire.... Le progrès de la matière
+vivante consiste dans une différenciation des fonctions qui amène la
+formation d'abord, puis la complication graduelle d'un système nerveux
+capable de canaliser des excitations et d'organiser des actions: plus
+les centres supérieurs se développent, plus nombreuses deviendront les
+voies motrices entre lesquelles une même excitation proposera à l'action
+un choix. Une latitude de plus en plus grande est laissée au mouvement
+dans l'espace.... Elle devient de plus en plus capable de créer des
+actes dont l'indétermination interne, devant se répartir sur une
+multiplicité aussi grande qu'on voudra des moments de la matière,
+passera d'autant plus facilement à travers les mailles de la nécessité.
+Ainsi, qu'on l'envisage dans le temps ou dans l'espace, la liberté
+paraît toujours pousser dans la nécessité des racines profondes et
+s'organiser intimement avec elle»[155].
+
+Et c'est ainsi que M. Bergson espère avoir levé ou atténué les trois
+oppositions qu'il a établies entre le corps et l'esprit!
+
+ * * * * *
+
+Mais pourquoi s'arrêter sur cette pente rapide et vertigineuse des
+rapprochements par identification? Après avoir identifié l'étendu et
+l'inétendu, la quantité homogène et la qualité hétérogène, la nécessité
+et la liberté--où l'on ne veut plus voir que des degrés ou des états
+plus ou moins «dilués»,--n'est-il pas plus simple et plus logique
+d'aller jusqu'au fond de l'abîme, en identifiant la matière et l'esprit,
+le corps et l'âme? C'était même logiquement la première antinomie à
+laquelle il fallait s'attaquer.
+
+S'il avait commencé par là, M. Bergson nous aurait du moins évité un
+très long et très pénible détour à travers la pénombre profonde de
+subtilités vraiment inextricables, et nous serions allés droit au but du
+monisme universel.
+
+Avec un peu de patience, voici que nous y arrivons quand même, et
+quoique l'auteur--par une réserve qu'il ne gardera pas toujours--se soit
+contenté de nous laisser entrevoir sa pensée, elle nous paraît
+suffisamment claire: _Intelligenti pauca_.
+
+Le lecteur va en juger lui-même par quelques citations choisies. Il
+verra si, après avoir poussé le dualisme de l'âme et du corps jusqu'à
+l'extrême, ces extrêmes n'ont pas fini de se rejoindre et s'identifier:
+
+«Que toute réalité ait une parenté, une analogie, un rapport enfin avec
+la conscience, c'est ce que nous concédions à l'idéalisme, par cela même
+que nous appelions les choses des «images»[156].--«_L'univers
+matériel_, défini comme la totalité des images, _est une espèce de
+conscience_, une conscience où tout se compense et se neutralise, une
+conscience dont toutes les parties éventuelles, s'équilibrant les unes
+les autres par des réactions toujours égales aux actions, s'empêchent
+réciproquement de faire saillie.»[157]--«La matière étendue, envisagée
+dans son ensemble, est comme une conscience où tout s'équilibre, se
+compense et se neutralise.»[158]«Nous disions que cette nature pouvait
+être considérée comme une conscience neutralisée et par conséquent
+latente, une conscience dont les manifestations éventuelles se
+tiendraient réciproquement en échec et s'annuleraient au moment précis
+où elles veulent paraître. Les premières lueurs qu'y vient jeter une
+conscience individuelle ne l'éclairent donc pas d'une _lumière
+inattendue_.»[159]--«On conçoit une infinité de degrés entre la
+matière et l'esprit pleinement développé. Ainsi, entre la matière brute
+et l'esprit le plus capable de réflexion, il y a toutes les intensités
+possibles de la mémoire, ou, ce qui revient au même, tous les degrés de
+la liberté.»[160] Nous pourrions multiplier les passages où cette
+théorie est insinuée ou sous-entendue. Ceux-ci sont assez nets pour n'en
+pouvoir plus douter: La matière et l'esprit sont bien au fond de la même
+nature, ou, selon une formule célèbre que nous rencontrerons plus tard:
+_le physique n'est que du psychique inverti_.
+
+Pour l'apprécier comme il convient, il nous suffira de nous demander si
+cette hypothèse finale est vraiment une solution du fameux problème,
+pris des mains de Descartes, sur l'union de la matière et de l'esprit,
+du corps et de l'âme. Il est clair que non. Ce n'est pas une solution,
+mais au contraire une négation du problème qu'on s'était proposé de
+résoudre. Si le corps et l'âme sont une même nature à des degrés divers,
+leur «point de jonction» ou leur «point de contact» n'est pas à
+rechercher. Le problème de leur union ne se pose même plus: il n'est
+qu'un _pseudo-problème._ C'est bien là  la fin de non-recevoir commune à
+toutes les philosophies incapables de lui trouver une solution. C'est
+donc un aveu déguisé d'impuissance.
+
+Or, cet échec provient d'une obstination aveugle dans une fausse
+méthode, issue de ce préjugé qu'on ne peut unir deux termes sans les
+identifier, alors que la plus élémentaire observation démontre le
+contraire.
+
+Eh! pourquoi le même sujet ne serait-il pas à la fois doué de qualité et
+de quantité, de liberté et de nécessité, à des points de vue différents?
+Un corps, quoique passif et inerte, ne peut-il pas contenir de grandes
+énergies? La même personne n'est-elle pas nécessitée dans ses actes
+irréfléchis ou automatiques et libre dans ses actes réfléchis?
+
+En vérité, c'est une opposition bien factice qu'on imagine entre des
+termes qui s'unissent si naturellement dans la nature, parce qu'ils se
+complètent grâce à leur diversité même, et la prétention «d'exaspérer»
+ainsi comme à plaisir la difficulté de l'union pour la mieux résoudre
+est purement illusoire.
+
+Reste l'opposition classique entre l'étendu et l'inétendu. Mais, là non
+plus, il n'est pas nécessaire d'identifier les termes pour les unir. En
+approfondissant la notion d'étendue concrète, il est facile de
+découvrir, après Aristote et saint Thomas, que les parties multiples de
+l'étendue ne peuvent coexister sans un lien qui les unisse. Tout être
+est un, dit saint Thomas, et ne participe à l'être que dans une
+proportion même où il participe a l'unité[161]. Il faut donc que l'un
+réunisse le _multiple_, que l'inétendu centralise et enveloppe l'étendu.
+Et c'est précisément ce que nous constatons dans la nature où nous ne
+rencontrons jamais de matière sans une force animant ou unifiant cette
+matière. Du reste, que vaudrait la passivité et l'inertie de la matière
+sans un principe d'action surajouté? Etre, c'est pouvoir agir, et ce qui
+ne peut agir n'est pas un être complet. Or, un principe d'action, c'est
+encore un principe d'unité, qui vient compléter la matière, bien loin de
+s'opposer à elle comme incompatible.
+
+De là est issue la célèbre théorie de la dualité de l'être matériel
+composé de _matière_ et de _forme_, d'un principe extensif et passif et
+d'un coprincipe inextensif et actif. Elle unit les contraires sans avoir
+besoin de les identifier, comme on unit l'endroit et l'envers, l'actif
+et le passif, l'acte et la puissance sans avoir besoin de recourir à des
+identifications contradictoires et déraisonnables. Elle concilie ainsi,
+sans leur faire la moindre violence, les données de la raison avec
+celles de l'expérience, soit vulgaire, soit scientifique, comme nous
+l'avons montré ailleurs surabondamment[162]. Tandis que l'identité des
+contraires fait à la fois violence au bon sens et aux faits.
+
+Cette théorie fameuse, qui pendant plus de vingt siècles a eu les
+faveurs des plus grands génies de l'humanité, d'Aristote jusqu'à
+Leibnitz, méritait bien au moins quelque mention dans un volume consacré
+à l'union de l'âme et du corps. Nous avons le regret de n'y voir
+mentionnés que des essais modernes, comme si l'esprit humain n'avait
+commencé à penser que depuis deux ou trois siècles, et nous avons
+constaté que ces nouveautés rajeunissaient, sans s'en douter, de très
+vieilles erreurs cent fois réfutées, telles que l'identité des
+contraires. Bien loin de les identifier, l'esprit humain n'a jamais
+réussi qu'à se dissimuler leur opposition; aussi a-t-on pu très
+justement définir le monisme: «un dualisme déguisé, où l'un des deux
+combattants est laissé dans l'ombre»[163].
+
+Le problème de l'union de l'âme et du corps, loin d'être résolu par la
+philosophie nouvelle, en reste donc au même point, et ce nouvel échec,
+après tant d'autres, nous montre la stérilité des spéculations qui ont
+rompu de parti pris avec les traditions séculaires de l'esprit humain.
+
+
+ * * * * *
+
+
+IV
+
+LA PHILOSOPHIE DU DEVENIR PUR.
+
+
+_Paulo majora canamus_! Le moment est venu d'appliquer aux prétentions
+de la Philosophie nouvelle l'orgueilleux vers du poète:
+
+
+ _Magnas ab integro sœclorum nascitur ordo_.
+
+
+Jusqu'ici, la nouvelle notion du Temps ou de la Durée n'a encore enfanté
+que des hors d'œuvre et pas une œuvre maîtresse. Ses essais, pour
+raffermir sur ses bases la Liberté humaine ou pour expliquer l'union de
+rame et du corps, nous ont paru comme des constructions accessoires et
+bien fragiles, de véritables jeux d'esprit--et aussi de patience,--qu'il
+faut admirer de loin, en évitant de les toucher du bout de l'index pour
+ne pas leur faire perdre leur équilibre instable.
+
+Or, voici que--par une espèce d'évolution brusque et imprévue--elle va
+enfanter tout un monde nouveau, bien différent et même au rebours de
+celui où nous avions coutume de vivre et de penser. Du coup, M. Bergson
+va se poser en adversaire, non seulement de Kant, mais de tous les
+penseurs de génie depuis le siècle de Périclès jusqu'à nos jours.
+
+Ce monde nouveau, que la nouvelle notion portait en germe dans ses
+flancs ténébreux, semblait pourtant insoupçonné jusqu'ici, soit du
+lecteur, soit de l'auteur lui-même, qui a dû être surpris en lui donnant
+le jour. En effet, dans ses premiers ouvrages, M. Bergson parlait
+habituellement comme un partisan de la Philosophie de l'être et un
+défenseur de la raison à laquelle il fait sans cesse appel; et voici
+qu'il va devenir le fondateur de la Philosophie du non-être et de
+l'antiintellectualisme contemporains.
+
+Comment a pu se produire un revirement si brusque? N'était-il
+qu'apparent? Nous ne le rechercherons pas. Aussi bien l'auteur lui-même
+semble-t-il nous l'interdire lorsqu'il soutient--sans doute, pour en
+avoir fait l'expérience--que les mouvements de la vie et de la pensée
+sont absolument «imprévisibles»: thèse curieuse que nous retrouverons en
+son lieu.
+
+Il nous faut donc pénétrer, à sa suite, dans ce monde si inconnu du
+Devenir pur et de l'Antiintellectualisme pour en examiner au moins les
+lignes maîtresses et apprécier leur valeur.
+
+ * * * * *
+
+Commençons par _exposer_ le problème et les diverses solutions qui ont
+été proposées; nous ferons ensuite la _critique_ de la solution
+bergsonienne, soit en elle-même, soit dans ses conséquences ruineuses.
+
+Toute philosophie, qui se respecte assez pour vouloir s'appuyer sur les
+données de l'observation et ne pas être une vaine construction _a
+priori_ bâtie sur les nuages, doit partir du fait universel qui domine
+la nature entière: le mouvement. «La nature, disait Aristote, c'est
+l'ensemble des choses qui se meuvent; c'est le principe du mouvement ou
+du changement.... Ignorer ce qu'il est, ce serait ignorer la nature
+entière.»[164]
+
+C'est la vraie méthode, croyons-nous; la seule qui puisse enfin faire
+«descendre du ciel sur la terre» les théories des philosophes. M.
+Bergson l'a très bien vu, lorsqu'il écrit: «C'est du mouvement que la
+spéculation devrait partir.»[165] Nous devons aussi lui rendre cette
+justice qu'il a très bien compris que le mouvement dont il s'agit ici
+n'est pas seulement le mouvement de _translation_ d'un lieu à un autre:
+mouvement «superficiel», dit-il fort justement, mais encore le mouvement
+_de transformation_ «qui se produit en profondeur» et affecte la qualité
+même de l'être, tandis que le premier ne change que son lieu[166]. Le
+mouvement dont il s'agit ici n'est donc pas un phénomène purement local
+et restreint, mais un phénomène universel que toute observation, soit
+extérieure, soit intérieure et consciente, ne cesse de constater, celui
+du _changement_, soit dans le lieu, soit dans la qualité, soit dans la
+quantité, soit même dans la substance des choses qui se meuvent. Dans le
+sens large de ce mot, le mouvement signifiera désormais le _devenir_.
+
+Mais il ne suffit pas au philosophe d'admettre ou de constater ce grand
+fait du mouvement, il faut surtout qu'il en trouve l'explication, qu'il
+nous en propose une théorie raisonnable.
+
+Or, depuis que l'esprit humain s'y exerce, il n'a pu trouver que trois
+solutions possibles:
+
+_La première_--celle de l'école d'Elée, dont le sophiste Zénon fut un
+des plus brillants interprètes--consiste à traiter ce fait d'impossible
+et d'illusoire, et à nier la réalité objective du mouvement. De tout
+temps, en effet, l'illusion a été, pour certains philosophes,
+l'explication commode des faits qu'ils ne parvenaient pas à comprendre.
+Mais cette explication paresseuse, cette fin de non-recevoir peu sincère
+se heurte ensuite à des difficultés autrement insolubles lorsqu'il leur
+faut expliquer l'illusion elle-même. Au lieu d'une énigme, alors ils en
+ont deux, et loin que la lumière ait commencé à poindre, ils n'ont
+réussi qu'à doubler les ténèbres en expliquant un mystère par un autre
+encore plus profond: _obscurum per obscurius._
+
+Après avoir pris la peine d'exposer très longuement les quatre fameux
+arguments de Zénon contre la possibilité du mouvement et en avoir
+démontré victorieusement l'inanité sophistique[167], Aristote s'est
+surtout élevé avec force contre le procédé et la méthode _a priori_ qui
+les avait inspirés. Il n'hésite pas à traiter de «raisonneurs insensés»
+ceux qui osent nier les faits les mieux constatés, sous prétexte qu'on
+ne peut les comprendre et qu'ils sont obscurs pour la raison. Ne se fier
+qu'au raisonnement, ajoute-t-il, et mépriser l'évidence des sens, loin
+d'être la marque d'un esprit fort, est le signe certain d'une faiblesse
+d'esprit, _infirmitas quædam cogitationis est_: άρρωστία τίς έστι
+διανοίας[168].
+
+A ce trait, il est aisé de reconnaître l'adversaire irréductible des
+théories purement spéculatives et le fondateur de la méthode
+d'observation qui caractérise la philosophie péripatéticienne et
+scolastique.
+
+La _seconde_ solution, qui se pince aux antipodes de la première, est
+celle d'Héraclite. Tandis que Zénon nie la réalité du mouvement,
+celui-ci soutient qu'il est la _seule_ réalité, _toute_ la réalité.
+Zénon niait le témoignage des sens pour mieux rehausser celui de la
+raison; il niait le mouvant qui est un non-être en train de devenir,
+pour mieux affirmer ce qui est, l'être qui demeure sous le tourbillon
+des phénomènes qui passent. Héraclite suit la marche diamétralement
+opposée. Cet ancêtre de l'antiintellectualisme suspecte déjà le
+témoignage de la raison pour ne se fier qu'à l'observation positive des
+sens; il nie l'être qui demeure pour ne reconnaître que le mouvant qui
+passe. Pour lui, l'être n'est pas; le mouvement, le devenir--qui est un
+non-être en train de se faire et ne sera jamais fait--est la seule
+existence perpétuellement changeante et insaisissable. C'est la
+philosophie du non-être.
+
+Entre ces deux solutions extrêmes, se place celle d'Aristote, qui vient
+les concilier dans une opinion moyenne. Pourquoi ne se fier qu'aux sens
+ou à la raison seulement au lieu de se fier aux deux à la fois, puisque
+la nature nous a également pourvus de ces deux instruments de
+connaissance? Pourquoi ne pas admettre en même temps le _mouvement_ et
+l'_être_ en mouvement?
+
+Bien loin de s'exclure, les deux notions s'appellent et s'exigent
+mutuellement parce qu'elles se complètent. Une action sans un agent
+serait inintelligible, de même qu'une passion sans un patient, un
+mouvement sans un mobile, un changement sans un objet qui change, un
+attribut sans sujet, une manière d'être sans être. Le phénomène n'est
+donc que la manifestation de l'être; le dynamique ou le mouvant n'est
+que le rayonnement du statique et du stable; l'effet qui passe un
+produit de la cause qui subsiste.
+
+L'être est donc conçu par Aristote dans deux états différents, soit dans
+son épanouissement dynamique, _en acte_, ἐντελέχεία, soit dans sa
+concentration en germe ou _en puissance_, δύναμις, et le passage de la
+puissance à l'acte s'appelle le mouvement ou changement, κίνησις: c'est
+le _devenir en marche_.
+
+L'explication du mouvement est ainsi complète, puisqu'aucun des deux
+éléments du problème n'est omis. L'être qui se meut ou qui est mû était
+nié par Héraclite; son mouvement lui-même était nié par Zénon. Ici, les
+deux données sont également reconnues et réunies dans une raisonnable
+synthèse.
+
+C'est le progrès où l'épanouissement de la puissance en acte, du germe
+en végétal ou animal, par exemple, qui constitue le mouvement évolutif;
+et ce fait n'est pas illusoire mais très réel, car il y a sans cesse du
+nouveau en ce monde, et non pas seulement des combinaisons nouvelles de
+parties anciennes; c'est un progrès véritable dans le développement de
+l'être que nous constatons[169].
+
+Or, de ces trois solutions, quelle sera la préférée de M. Bergson? Ce
+n'est pas la première, assurément, celle de Zénon et des mécanistes
+cartésiens, pour lesquels «tout est donné» dès le commencement, du
+monde, puisqu'à leurs yeux il ne se produit rien de nouveau dans l'être,
+mais seulement des combinaisons nouvelles d'êtres entre eux. On ne
+saurait trop féliciter M. Bergson de l'énergie--je dirai presque de
+l'acharnement--qu'il met à tout propos pour combattre, sous toutes ses
+formes, une erreur si contraire à l'observation la plus élémentaire.
+Cette réfutation du mécanisme et des théories atomistiques sera sûrement
+la meilleure partie de ses travaux.
+
+Ce n'est pas davantage la troisième solution qu'il accepte, celle
+d'Aristote, qu'il semble connaître bien peu, car il défigure; les
+notions d'acte et de puissance au point de les rendre grotesques. En
+cela, je ne parle pas seulement de l'_Acte pur_ d'Aristote que M.
+Bergson compare faussement aux Idées platoniciennes «ramassées en
+boule»[170], mais encore de la Puissance qu'il confond avec la
+_matière_. La matière, l'ύλη des Péripatéticiens, ne désigne nullement
+le Devenir; ni le _Devenir latent_ ou puissance, δύναμίς;, ni le
+_Devenir en marche_ ou mouvement, κίνησις. Elle n'est que le sujet
+passif du Devenir, tandis que la forme en est le sujet actif. Nous avons
+déjà relevé chez d'autres auteurs contemporains[171] la même confusion
+qui, pour être répétée de confiance, n'en est pas moins une confusion
+regrettable.
+
+A cette première méprise, M. Bergson en ajoute une seconde encore plus
+grave en imaginant que «la matière aristotélicienne est un _zéro
+métaphysique_ qui, accolé à l'Idée comme le zéro arithmétique à l'unité,
+la multiplie dans l'espace et le temps.... C'est donc, dit-il, du
+négatif, ou tout au plus du zéro, qu'il faudra ajouter aux Idées pour
+obtenir le changement»[172].
+
+Certes, cette explication du changement ou mouvement est grotesque et
+absurde, mais ce n'est ni celle de l'Ecole ni la nôtre. Et le passage de
+la puissance à l'acte, du germe à la plante, de l'œuf au poussin, ne
+ressemble en rien à la prétendue addition d'un zéro à une idée.
+
+Si mal comprise, il n'est plus étonnant que la troisième solution n'ait
+pas eu les faveurs de M. Bergson. On ne peut préférer ce que l'on
+ignore: _ignoti nulla cupido._ S'il n'a pas trouvé l'occasion d'exposer
+ni de discuter, même brièvement, la grande théorie aristotélicienne du
+changement ou de l'évolution dans un gros volume tout consacré à
+l'évolution, nous ne pouvons l'attribuer à un oubli, encore moins à un
+dédain méprisant, mais à une simple lacune de son érudition
+philosophique[173].
+
+Il ne restait donc plus au choix de M. Bergson que la deuxième solution,
+celle d'Héraclite, qui tient une si petite place dans l'histoire de la
+pensée humaine, puisqu'elle semblait éclipsée et disparue, sans aucun
+représentant notoire, depuis le siècle de Périclès jusqu'au jour où
+Hegel essaya, sans grand succès d'ailleurs, de la reprendre et de la
+restaurer. L'école bergsonienne sera-t-elle plus heureuse dans cette
+restauration? Le lecteur en jugera après l'exposé très succinct que nous
+allons lui faire des difficultés--disons même des impossibilités--où
+elle doit venir se heurter fatalement.
+
+ * * * * *
+
+D'abord, que telle soit bien la pensée de M. Bergson et qu'il se soit
+rallié a la philosophie héraclitienne du devenir pur, cela ne saurait
+faire aucun doute. Tout son système est fondé sur la négation de la
+catégorie de _chose_ ou d'être stable et permanent, qu'il remplace par
+un flux perpétuel et un devenir incessant.
+
+«Matière ou esprit, écrit-il, la réalité nous est apparue comme un
+perpétuel devenir. Elle se fait ou elle se défait, mais elle n'est
+jamais quelque chose de fait. Telle est l'intuition que nous avons de
+l'esprit quand nous écartons le voile qui s'interpose entre notre
+conscience et nous. Voilà aussi ce que l'intelligence et les sens
+eux-mêmes nous montreraient de la matière, s'ils en obtenaient une
+représentation immédiate et désintéressée.»[174]
+
+Dès les premières pages de l'_Evolution créatrice_, l'auteur avait posé
+sa thèse encore plus nettement en se demandant «quel est le sens précis
+du mot _exister_». Il y répond qu'exister, c'est changer et changer sans
+cesse, en sorte que, par exemple, «si un état d'âme cessait de varier,
+sa durée cesserait de couler».--«La vérité, ajoute-t-il, est qu'on
+change sans cesse et que l'état lui-même est déjà du changement.»[175]
+De là ces expressions que l'on rencontre à chaque instant dans tout le
+cours de cet ouvrage: «la masse fluide de notre existence»;--«le flux
+perpétuel des choses»;--«la réalité est fluide»;--«elle se résout en un
+simple flux, une continuité d'écoulement, un devenir»;--«elle est une
+croissance perpétuelle, une création qui se poursuit sans fin»;--«elle
+est un flux plutôt qu'une chose»;--«elle est un lieu de passage»;--«elle
+est un mouvement»;--«il n'y a pas de _chose_, il n'y a que des
+actions»[176].
+
+La thèse de M. Bergson est donc bien celle d'Héraclite: _tout s'écoule
+et rien ne demeure_, πάντα ᾿ρεῐ και μένει ούδεν[177]. C'est celle que
+les modernistes lui ont empruntée dans leur très irrévérencieuse
+_Risposta_ à l'Encyclique _Pascendi_, où ils professent explicitement
+que «l'existence est mouvement»[178].
+
+Les uns et les autres doivent admettre, par conséquent, l'exemple fameux
+du sophiste grec: on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve--ni
+même une seule fois,--puisque rien ne demeure dans ce perpétuel devenir
+et que tout change à chaque instant, soit dans le fleuve, soit dans le
+baigneur[179].
+
+Si telle est bien la thèse de M. Bergson, le lecteur ne s'étonnera pas
+que nous en relevions l'exagération manifeste. Sans doute, tout est en
+mouvement, en ce sens que dans l'être en mouvement une partie change
+tandis que l'autre partie demeure. Et la partie qui change est, pour
+l'ordinaire, la plus accidentelle et la plus superficielle de l'être,
+bien loin d'être la plus profonde et la plus importante: par exemple,
+lorsqu'il ne fait que changer de figure ou de position dans l'espace.
+Mais dire que l'être _tout entier_ change à la fois n'a plus de sens. Ce
+serait renouveler la merveille du fameux couteau à Jeannot, dont on
+avait changé la lame et puis le manche, tout en prétendant qu'il restait
+le même couteau. Ou bien ce serait remplacer la _permanence_ des êtres
+par leur _répétition_. Leur durée, si rien en eux ne demeure identique,
+ne serait qu'un fantôme qui disparaîtrait en naissant pour renaître à
+l'instant suivant. Or, ces renaissances successives constitueraient des
+séries d'êtres nouveaux et nullement la durée ou la permanence des êtres
+anciens.
+
+La dualité de l'être est donc la première condition pour que le
+changement soit intelligible; de là la célèbre théorie aristotélicienne
+de la _matière_ et de la _forme_, sans laquelle nous croyons bien
+impossible d'expliquer le changement.
+
+M. Barthélémy Saint-Hilaire, d'abord si étranger à cette théorie, avait
+fini par la comprendre et en proclamer la vérité: «Oui, sans doute,
+écrivait-il, si l'être est un, il ne peut avoir de mouvement: mais s'il
+a une partie qui change, et si à la matière s'ajoute la forme, dès lors
+le mouvement est possible, car la forme change puisqu'elle peut passer
+d'un contraire à l'autre.... L'unité de l'être est incompatible avec sa
+mobilité; mais du moment que l'être est multiple, il est susceptible de
+mouvement.»[180]
+
+Mais laissons de côté, pour le moment, cette controverse, pour attaquer
+directement la thèse bergsonienne que tout s'écoule et que rien ne
+demeure. Nous soutenons, au contraire, que, sous l'écoulement, il y a
+quelque chose qui demeure, et ce quelque chose qui demeure, nous
+l'appelons l'_être_ lui-même, par opposition à ses modalités ou à ses
+accidents qui changent.
+
+ * * * * *
+
+Pour cette démonstration, nous ferons appel, soit à  la _raison_, soit à
+l'_expérience_ des faits les plus universels.
+
+D'abord, aux yeux de la raison, la mobilité pure est une conception
+inintelligible et contradictoire. Le mouvement est une relation de
+passage entre des termes fixes, en sorte que supprimer ces termes serait
+supprimer le mouvement. Et quels sont ces termes ou éléments fixes? Il y
+en a au moins trois: un _point de départ,_ un _point d'arrivée_ et _les
+principes ou les lois_ fixes qui président au passage de l'un à l'autre.
+
+Tout ce qui devient n'est pas encore ce qu'il sera, sans doute, mais il
+est déjà ce qu'il est actuellement. Voilà le _point de départ_, l'être,
+qui n'est pas encore le mouvement. Par exemple, il est déjà un germe ou
+un œuf avant de devenir une plante ou un oiseau; il est déjà une
+puissance et va passer à l'acte. S'il n'était rien du tout, il ne
+pourrait pas se mouvoir; car le néant ne se meut pas et ne peut être mû.
+Donc, la conception de M. Bergson d'un mouvement sans rien qui se meut,
+d'une durée sans rien qui dure, est vide de sens.
+
+Le _point d'arrivée_ ou le but n'est pas moins indispensable. On ne se
+meut pas uniquement pour se mouvoir, mais pour arriver à quelque chose,
+pour aboutir. Changer uniquement pour changer serait inintelligible.
+L'être, en paraissant agir et faire quelque chose, ne ferait rien du
+tout. Son activité serait donc inaction et son travail un repos. Et
+telle est bien la conception bergsonienne du devenir pur où il n'y a
+jamais _rien de fait_, ni au point de départ ni au point d'arrivée, où
+tout s'efforce d'être sans jamais pouvoir être. Un tel devenir n'est
+même pas la montagne enfantant une souris, puisqu'elle n'enfante rien du
+tout. Que si elle accouchait d'un être quelconque, l'être serait au
+terme du devenir, comme à son point de départ, et le rêve du devenir pur
+se serait évanoui. Le devenir n'est donc intelligible que par l'être qui
+peut devenir et qui devient. Il est le _devenir-être,_ car le
+_devenir-rien_ est un non-sens. Tout n'est donc pas devenir, il y a du
+_devenu_; il y a de l'être et pas seulement une fuite éperdue à travers
+l'infini d'apparences perpétuellement naissantes et évanescentes. Bien
+plus, le mouvement n'est qu'un _moyen_ pour produire l'être nouveau; il
+n'est donc pas l'essentiel ni le principal: _l'être prime le non-être du
+devenir_.
+
+A ces deux termes extrêmes, le point de départ et le point d'arrivée du
+mouvement, qui ne sont pas du mouvement, mais des points de repère et
+des conditions essentielles du mouvement, nous avons ajouté des termes
+moyens qui le gouvernent ou le règlent.
+
+Le mouvement, qui se distingue du hasard, n'est rien sans règle; mais la
+règle est fixe, et c'est ici ce qui nous importe. Or, la première règle
+du mouvement est d'avoir une _direction_.
+
+Un mouvement qui n'aurait aucune direction n'aurait aucun sens. Plus de
+progrès concevable sans elle: impossible de dire où l'on va et même si
+l'on y va.
+
+D'autre part, une direction est essentiellement quelque chose de fixe,
+au moins pendant un temps donné, jusqu'à ce que le but soit atteint. En
+sorte qu'une direction perpétuellement changeante ne serait plus une
+direction. L'introduction d'une direction quelconque dans le mobilisme
+universel serait donc une contradiction flagrante. Je sais bien que M.
+Bergson a tenté cependant ce tour de force de l'introduire sous le nom
+de _tendance_, qu'il définit: _un changement de direction à l'état
+naissant_; mais c'est là jouer sur les mots: un changement perpétuel de
+direction, même a l'état perpétuellement naissant, n'est plus une
+direction.
+
+Nous retenons d'ailleurs cet essai de correction au mobilisme pur comme
+un aveu que, le mouvement seul ne se suffit pas. Il lui faut encore une
+_direction_ fixe.
+
+Il lui faut en outre des _raisons_ d'être et des _lois_. Or, ces
+nouveaux termes sont encore fixes. Par exemple, les rapports mécaniques
+de deux ou plusieurs mouvements ne peuvent pas plus changer que les
+rapports géométriques ou algébriques dont ils sont la conséquence. Mon
+compas, en tournant sur une pointe, ne peut pas ne pas décrire un
+cercle, puisque tous les points de la circonférence qu'il trace sont a
+égale distance du centre et que telle est précisément la raison d'être
+du cercle. Donc les raisons d'être sont fixes.
+
+Quant aux lois contingentes qui régissent les mouvements
+physico-chimiques ou biologiques, ne dites pas qu'elles sont variables
+et «à la merci d'un fait nouveau». C'est notre science humaine qui est à
+la merci d'un fait nouveau et qui partant est provisoire. Notre
+formulation des lois de la nature est toujours incomplète et provisoire,
+mais la loi elle-même ne l'est pas. Si elle semble parfois fléchir,
+c'est pour rentrer dans une loi plus haute où nous retrouverons encore
+la fixité. Comme l'a très bien dit M. Fouillée: «Tout serait-il mouvant
+sur cette terre, notre pensée s'élèverait au-dessus de l'écoulement
+universel, lâcherait de découvrir les lois et le rythme qui poussent les
+flots contre les flots, et au-dessus de ces lois fixes mais
+contingentes, elle atteindrait jusqu'aux principes éternels et
+nécessaires qui la dominent et la régissent.»[181]
+
+Aux _raisons d'être_ et aux _lois_ physiques du mouvement, nous devrions
+enfin ajouter des _causes_. Le mouvement ou changement est, en effet,
+une absence d'identité dans le même être, ce qui ne peut s'expliquer
+sans l'intervention d'une cause étrangère, si l'on ne veut pas se
+laisser acculer à l'identité des contradictoires. M. Le Roy en fait
+l'aveu lorsqu'il écrit: «Qu'est-ce que le Devenir, sinon une fuite
+perpétuelle de contradictoires qui se fondent?»[182] Il faut donc au
+mouvement une cause motrice et, au-dessus de toutes les causes secondes
+et mobiles, un premier moteur immobile, c'est-à-dire mouvant tout sans
+être mû lui-même, parce que le mouvement suppose l'immuable, comme le
+contingent suppose le nécessaire, et le devenir imparfait suppose le
+parfait, l'Acte pur.
+
+Mais c'est là une ascension que nous ne pouvons entreprendre en ce
+moment. Nous l'indiquons cependant, pour mettre en lumière la synthèse
+grandiose de notre doctrine: le mouvement s'appuie sur l'immobile comme
+sur le point d'appui qui le rend possible et fait toute sa force. Le
+mobilisme pur est donc un corps sans âme, un mécanisme sans ressort et
+sans contrepoids, un système métaphysique mort-né, sans raison d'être.
+
+Telle est la réponse de la raison pure qu'il nous faut maintenant
+soumettre au contrôle de l'expérience et des faits.
+
+ * * * * *
+
+D'abord, l'_observation sensible_ à laquelle M. Bergson nous renvoie
+nous paraît avoir été faite bien incomplètement par ce philosophe. Parti
+du point de vue exclusivement psychologique, il a cru observer qu'au
+dedans de notre conscience tout change incessamment sans que rien y
+demeure--conclusion que nous examinerons bientôt,--et cette conclusion,
+il commence par la généraliser en l'étendant à la nature entière.
+
+Or, dès ce premier pas, nous refusons de le suivre dans son affirmation
+que «l'existence est mouvement». Le monde de la matière ou des corps
+bruts, qui est beaucoup plus considérable que l'autre--car la vie serait
+plutôt une exception,--et qui d'ailleurs s'offre le premier à nos
+regards et à notre observation, nous donne, au contraire, un spectacle
+diamétralement opposé à celui d'un flux perpétuel. C'est le monde de la
+solidité, de la stabilité, de la permanence perpétuelle. Tout y est
+inerte, incapable par lui-même de changer, à ce point que la loi de
+l'inertie est devenue le principe fondamental de la mécanique, de
+l'astronomie et de toutes les sciences physiques. Pour changer, soit de
+figure, soit de qualité, soit même de position, toute masse, toute
+molécule doit attendre un choc et une impulsion extérieure. Son être est
+donc stable par lui-même et ne change qu'accidentellement.
+
+Et non seulement l'être matériel nous apparaît ainsi comme de nature
+stable et permanente, mais les _lois_ qui gouvernent ses changements
+accidentels et qui sont étudiées par la mécanique, la physique, la
+chimie, la cristallographie, etc., sont parfaitement fixes et stables,
+et, en ce sens, nécessaires, au témoignage unanime de tous les savants.
+
+Parmi ces lois, il en est de fondamentales et de caractéristiques,
+telles que la loi de la conservation de l'énergie, la loi de la
+permanence des poids ou de la conservation de la matière à travers tous
+les changements physico-chimiques, qui nous montrent avec évidence qu'il
+y a du fixe et de l'immobile jusqu'au sein du mobile et du changement,
+et que sous le flux des changements on découvre un fonds stable et
+permanent.
+
+Il est donc faux ou contraire à l'observation la plus élémentaire
+d'identifier l'existence avec le mouvement, l'être stable avec son
+mouvement passager. Prendre ainsi la partie pour le tout est une
+métaphore de rhétorique qui doit être exclue de la science positive et
+de la philosophie fondée sur la science.
+
+En présence de ce spectacle du monde matériel qui dément si ouvertement
+la thèse bergsonienne que toute existence est du mouvement, on doit
+pressentir l'embarras de son auteur.
+
+Il ne s'en tire qu'en fermant les yeux et en déclarant que tout ce
+spectacle de la nature n'est qu'une illusion[183]. L'illusion, nous
+l'avons déjà vu, est la réponse commode, paresseuse, qui esquive les
+difficultés qu'on ne peut résoudre.
+
+«En résumé, écrit-il, les qualités (prétendues stables) de la matière
+sont autant de vues stables que nous prenons sur son instabilité.... Le
+corps change de forme à tout instant. Ou plutôt il n'y a pas de forme,
+puisque la forme est de l'immobile et que la réalité est mouvement. Ce
+qui est réel, c'est le changement continuel de forme: _la forme n'est
+qu'un instantané pris sur une transition_. Donc, ici encore, notre
+perception s'arrange pour solidifier en images discontinues la
+continuité fluide du réel. Quand les images successives ne diffèrent pas
+trop les unes des autres, nous les considérons toutes comme
+l'accroissement et la diminution d'une seule image _moyenne_, ou comme
+la déformation de cette, image dans des sens différents. Et c'est à
+celle moyenne que nous pensons quand nous parlons de l'_essence_ d'une
+chose ou de la chose même.»[184]
+
+La stabilité constatée par les savants, comme par le vulgaire, dans les
+propriétés des métaux, par exemple, de l'or, de l'argent, du cuivre,
+etc., qui nous permet de décrire à l'avance les phénomènes
+physico-chimiques qu'ils produiront dans un cas donné, n'est donc qu'une
+illusion de nos sens qui «s'arrangent pour solidifier leur continuité
+fluide».
+
+En vérité, cet «arrangement» produit par nos sens est le fait d'une
+habileté merveilleuse, d'autant plus merveilleuse qu'elle produit
+toujours et partout les mêmes «arrangements».
+
+Demandez à tous les chimistes du monde entier quelles sont les
+propriétés connues de tels ou tels corps, solide, liquide ou gazeux,
+métal ou métalloïde, acide ou base, et de leurs composés chimiques, ils
+vous feront des réponses invariables, au fond identiques, et si vous
+êtes incrédules, ils vous en feront faire la vérification expérimentale.
+
+Demandez à tous les physiciens les lois de la pesanteur, de l'optique,
+de l'acoustique..... ils vous indiqueront toujours les mêmes et
+répéteront cent fois sous vos yeux des expériences identiques. Mais
+cette adaptation permanente et universelle de tous les sens et de tous
+les esprits chez tous les hommes, pour produire toujours et partout les
+mêmes merveilleuses illusions de constance et de stabilité dans les
+êtres et les lois de la nature, n'est-elle pas elle-même un élément de
+fixité et de stabilité?... En sorte que le statique chassé--comme le
+naturel--nous revient au galop!...
+
+Cependant, quel artifice invraisemblable de vouloir mettre seulement
+dans l'esprit ce statique que nous découvrons si clairement dans la
+matière elle-même et dans les lois naturelles qui la régissent! Un
+exercice d'équilibre sur cette pointe d'aiguille ne peut durer
+longtemps, et M. Bergson y renoncera bientôt en appelant la matière du
+«psychique inverti» ou «congelé, cristallisé»[185].
+
+Le physique est-il du psychique, la matière est-elle de l'esprit
+déchu?--Nous l'examinerons plus tard. Pour le moment, nous prenons acte
+que c'est bien du «congelé», du «cristallisé» et partant du statique et
+de l'inerte. Ce n'est donc pas l'observation ingénue et loyale de la
+nature matérielle qui a pu suggérer le contraire à M. Bergson, c'est
+seulement son préjugé psychologique qui lui a fait voir du psychique et
+du fluent partout, jusqu'au sein de la nature morte et inerte. Ce mirage
+n'était qu'un rêve et nullement l'intuition d'un fait réel, car il
+contredirait trop audacieusement toutes les observations vulgaires ou
+scientifiques.
+
+Du monde de la matière, passons maintenant au monde de l'esprit ou de la
+conscience pour examiner si, là encore, l'observation psychologique,
+d'ailleurs si pénétrante, de M. Bergson ne serait pas prise en défaut,
+comme gravement incomplète.
+
+C'est dans le domaine de la vie, en effet, que le défenseur du devenir
+pur prend des airs de triomphe et de défi. Il semble être là chez lui,
+maître de la place, à l'abri de toute attaque sérieuse. Ecoutons sa
+brillante analyse du «courant de la vie» consciente:
+
+«Sensations, sentiments, volitions, représentations, voilà les
+modifications entre lesquelles mon existence se partage et qui la
+colorent tour à tour. Je change donc sans cesse. Mais ce n'est pas assez
+dire. Le changement est bien plus radical qu'on ne le croirait d'abord.
+Je parle, en effet, de chacun de mes états comme s'il formait un bloc.
+Je dis bien que je change, mais le changement m'a l'air de résider dans
+le passage d'un état à l'état suivant: de chaque état, pris à part,
+j'aime à croire qu'il reste ce qu'il est pendant tout le temps qu'il se
+produit. Pourtant, un léger effort d'attention me révélerait qu'il n'y a
+pas d'affection, pas de représentation, pas de volition qui ne se
+modifie à tout moment; si un état d'âme cessait de varier, sa durée
+cesserait de couler. Prenons le plus stable des états internes, la
+perception visuelle d'un objet extérieur immobile. L'objet a beau rester
+le même, j'ai beau le regarder du même côté, sous le même angle, au même
+jour: la vision que j'en ai n'en diffère pas moins de celle que je viens
+d'avoir, quand ce ne serait que parce qu'elle a vieilli d'un instant....
+La vérité est qu'on change sans cesse et que l'état lui-même est déjà du
+changement.... Où il n'y a qu'une pente douce, nous croyons apercevoir,
+en suivant la ligne brisée de nos actes d'attention, les marches d'un
+escalier. Il est vrai que notre vie psychologique est pleine
+d'imprévu.... ce sont des coups de cymbales qui éclatent de loin en loin
+dans la symphonie. Notre attention se fixe sur eux parce qu'ils
+l'intéressent davantage, mais chacun d'eux est porté par la masse fluide
+de notre existence psychologique tout entière. Chacun d'eux n'est que le
+point le mieux éclairé d'une zone mouvante, etc.»[186]
+
+A cette description psychologique si fine et si nuancée, nous allons
+reprocher de manquer de nuance et de finesse. Lorsque le peintre fixe
+attentivement son modèle pendant plusieurs secondes, direz-vous que ce
+regard n'est plus le même de la première à la troisième seconde,
+uniquement parce qu'il a vieilli ou que le modèle lui-même a vieilli?
+Lorsque je fais un jugement en accouplant un second terme à un premier,
+ou bien un raisonnement en unissant trois propositions: majeure, mineure
+et conclusion, direz-vous que le jugement a changé parce que j'ai
+vieilli en passant d'un premier terme à un second, ou que mon
+raisonnement n'est plus le même arrivé à la conclusion, parce que je
+suis plus vieux qu'au moment où je posais les prémisses?
+
+En vérité, ce n'est pas seulement le bon sens que choqueraient de
+pareilles subtilités, mais l'analyse psychologique elle-même. Une chose
+est toujours la même lorsqu'elle ne change qu'accidentellement, surtout
+lorsque ce changement accidentel est insensible ou infinitésimal. Est-ce
+que je change de personne parce que je marche ou que je me promène?
+
+Il faut donc savoir distinguer, soit dans un être, soit même dans une
+manière d'être, ce qui est l'essence ou ce qui n'est qu'accidentel. Et
+c'est cette distinction--si élémentaire pourtant--que M. Bergson, malgré
+toute sa finesse, a oublié de faire.
+
+Nous en concluons que sensations, sentiments, volitions, représentations
+peuvent se prolonger en demeurant les mêmes, lorsqu'ils ne subissent que
+des variations accidentelles, surtout des variations imperceptibles.
+Soutenir le contraire, soutenir que la moindre durée les change au point
+qu'ils ne sont plus les mêmes, ce serait rendre leur existence même
+impossible, car toute sensation exige un _minima_ de temps, c'est-à-dire
+une certaine épaisseur de durée, une sensation absolument instantanée
+étant impossible, comme tous les psychologues en conviennent
+unanimement, sans en excepter M. Bergson.
+
+Au demeurant, soyons plus généreux, et accordons que tous nos phénomènes
+de conscience, variant sans cesse, sont dans un perpétuel écoulement.
+Nous n'avons encore là qu'une moitié de l'observation psychologique.
+Oublier l'autre moitié serait une omission des plus graves. Nous sommes
+à la fois changeants et identiques à nous-mêmes: tel est le témoignage
+essentiel de nos consciences.
+
+Oui, l'homme «passe», mais sans passer tout entier; et ce qui passe en
+nous n'est sûrement ni l'essentiel ni le plus important de nous-mêmes.
+D'abord, il y a une _orientation_ stable de la vie qui ne passe pas. La
+tendance à l'être, au bien-être, au plus-être, au rayonnement et à la
+multiplication de l'être, est une loi universelle, et la biologie nous
+montre partout, à tous les degrés de la vie, la fixité invariable de
+cette loi.
+
+Mais descendons au plus profond de nos consciences, nous y découvrirons
+la permanence de notre _identité personnelle_, à travers tous les âges
+et toutes les vicissitudes de notre vie. C'est là la contre-partie
+nécessaire du flux perpétuel des phénomènes. Le changement n'était qu'à
+la surface, le fond est demeuré le même.
+
+Une analyse plus minutieuse de ce fait nous montre que dans la série des
+sentiments, pensées ou vouloirs, qui composent le «courant de la
+conscience», chaque partie est attachée aux autres parties par un
+élément commun à toutes, car toutes sont _à moi_ et viennent _de moi_.
+Or, cet élément, puisqu'il est commun à tous les termes successifs de la
+série, est quelque chose de stable et de permanent. Nous l'appelons le
+moi-agent, dont l'unité produit à la fois l'unité et la multiplicité des
+opérations de nos consciences. Que si vous supprimez cette source
+permanente de multiplicité et d'unité, les parties de la série se
+désagrègent, retombent en poussière atomique, et le fait qu'elles se
+connaissent mutuellement, comme passées, présentes ou à venir, devient
+un paradoxe incompréhensible.
+
+M. Bergson nous réplique que le passé, le présent et le futur se
+tiennent comme un tout indivisible, comparable à une mélodie; et il
+revient dans tous ses ouvrages sur cette comparaison.[187]
+
+Mais cette métaphore est trompeuse. Jamais il n'y aurait unité de phrase
+musicale sans l'unité et la permanence de l'esprit qui la compose ou qui
+l'écoute, sans la mémoire qui en retient les notes et en fait la
+synthèse. La mélodie suppose donc la permanence et l'identité du
+moi-agent, bien loin de les remplacer.
+
+Il y a donc sous les phénomènes passagers un noumène stable, sous le
+mouvant, un élément fixe et immobile, ce que les Grecs avaient appelé τὸ
+ὑποκείμενον, et les Latins _sub-stantia, substance_, qui est l'être
+proprement dit, parce qu'il _est_ tandis que le phénomène devient, il
+dure tandis que tout le reste passe.
+
+Or, M. Bergson rejette la substance; il est phénoméniste pur, et c'est
+sur ce point que son analyse psychologique nous paraît autrement,
+défectueuse et incomplète. La gravité même de cette lacune va nous
+demander une étude critique plus attentive. Jusqu'ici nous avons montré
+que, sous le mouvant, il y a un élément stable; il nous faut expliquer
+maintenant la nature et le rôle de cet élément foncier de l'être, qui
+est l'être lui-même, les phénomènes n'en étant que la manifestation et
+le rayonnement.
+
+ * * * * *
+
+Ceux qui nient la substance--il s'en trouve même parmi les philosophes
+chrétiens--la nient parce qu'ils ne la comprennent pas. Aussi
+émettent-ils à son sujet les idées les plus fausses, parfois les plus
+grotesques. Avant de les réfuter, nous croyons utile de rappeler
+brièvement au lecteur la vraie notion classique de la substance, si
+oubliée de nos contemporains. Elle préparera utilement les voies à notre
+discussion, en écartant tous les malentendus qu'on accumule à son sujet.
+
+Nous pourrions définir la substance: _l'être ou la réalité qui soutient
+ses manières d'être et les produit_. De là une double fonction de cet
+être par rapport à ses manières d'être: fonction _statique_ et
+_dynamique_.
+
+Dans le _premier rôle_, la substance est le sujet d'inhérence, le
+substratum, τὸ ύποκείμενον, des phénomènes ou accidents. Ainsi, la
+blancheur est inhérente à cette feuille de papier qui joue le rôle de
+substratum par rapport à la blancheur. Cette qualité, en effet, ne peut
+demeurer en l'air sans être soutenue par rien; elle a besoin d'un sujet
+d'inhérence, tandis que le papier subsiste sans aucun sujet d'inhérence.
+Tel est le sens de la formule classique: la substance subsiste en
+elle-même et non dans un autre; l'accident ne subsiste que dans un autre
+et non en lui-même, aussi est-il bien moins un être qu'une manière
+d'être, un être dérivé _ens-entis_.
+
+Et ce que nous disons de la blancheur par rapport au papier se dit de
+tous les autres attributs par rapport à leur sujet, par exemple, de tous
+les états psychologiques par rapport au moi conscient.
+
+Le _second rôle_ de la substance, le plus important est d'être la source
+des accidents ou le principe producteur des phénomènes qui en émanent
+comme de leur cause efficiente. De l'aveu unanime de tous les
+péripatéticiens et scolastiques, les qualités d'un objet ne sont que le
+rayonnement et la manifestation de son être[188]. Le mode d'être vient
+de la nature de l'être, et celui-ci agit comme il est. Et c'est
+précisément ce rôle dynamique de la substance par rapport à ses
+phénomènes qui nous explique sa fonction statique.
+
+Pourquoi, en effet, la substance doit-elle demeurer sous les phénomènes?
+Parce qu'elle les produit--d'une manière ou d'une autre,--et qu'il est
+bien impossible de ne pas supposer un agent sous l'action produite, une
+cause derrière l'effet qui en émane, un noumène sous sa manifestation
+phénoménale, en un mot, une source de chaleur ou de lumière sous leur
+rayonnement.
+
+En outre, qu'est-ce qui fait le _lien_ ou l'unité des multiples
+phénomènes dans le même être? C'est l'unité même de celle source
+profonde ou de cette cause essentielle d'où ils émanent dans chacun des
+êtres individuels. Sans l'unité et la permanence de cet agent qui
+subsiste en moi, par exemple, et qui n'est autre que moi-même, l'unité
+et la continuité de mon propre devenir seraient brisées. Je ne
+trouverais plus en ma conscience qu'une poussière de phénomènes
+disparates et sans lien: l'unité même de ma conscience se serait
+évanouie.
+
+M. Bergson et tous les autres phénoménistes font donc preuve de
+réflexion insuffisante, lorsqu'ils traitent de vide ou d'inintelligible
+la notion de substance. Son rôle à l'égard de ses phénomènes est
+clairement indiqué dans le rapport de la cause à l'effet ou de la
+puissance à l'acte. C'est donc défigurer entièrement noire pensée de
+dire que la substance serait pour nous un fil artificiel par lequel nous
+unirions les phénomènes comme on enfile les perles d'un collier[189].
+L'inintelligence est ici complète et le facile triomphe contre des
+chimères ainsi forgées de toutes pièces, bien peu glorieux.
+
+Au surplus, ce n'est pas seulement la notion de substance que nous
+devons mettre en lumière, mais encore sa réalité et son existence. Nous
+avons dû sans doute l'expérimenter, d'une manière consciente ou
+inconsciente, puisque nous en avons l'idée, toutes nos idées venant par
+abstraction de l'expérience concrète. Or, celle expérience, soit
+interne, soit externe, il nous est facile de la reconstituer.
+
+En effet, au dedans de nous-mêmes, il est facile de saisir très
+clairement la réalité du _moi_, c'est-à-dire d'une réalité jouissant,
+par rapport aux phénomènes, de la double fonction des substances,
+statique et dynamique.
+
+_a_) Le moi conscient se perçoit d'abord lui-même comme un _sujet_ un et
+permanent sous le flux continuel de ses pensées, de ses sentiments, de
+ses volitions. Il lui suffit pour cela de comparer les souvenirs qu'il
+conserve de ces faits multiples et transitoires avec ce principe d'unité
+et de permanence qu'il sent au dedans de lui-même. En effet, je ne coule
+pas avec mes pensées; sans m'en isoler, je me distingue d'elles; en les
+produisant, je ne me perds pas en elles. Elles sont des attributs
+passagers dont je suis le sujet permanent.
+
+_b_) Le moi se perçoit en même temps comme le principe _producteur_ de
+ces phénomènes, notamment lorsqu'il fait un effort d'attention ou de
+volonté libre. Et jamais il n'a conscience d'une pensée ou d'un acte de
+volonté séparé de l'agent qui pense ou qui veut en nous.
+
+Prenons un exemple: Je suis déjà vieux, mais je me souviens fort bien
+d'avoir été petit enfant, jeune homme et homme fait. Or, sous ces trois
+groupes de changements, qui en résument une multitude, je sens et je
+comprends que je suis resté au fond le même individu, le même être ou la
+même personne, c'est-à-dire le même _principe subsistant_ d'actions ou
+de passions auquel je rapporte tous les mérites et démérites, tous les
+événements actifs et passifs de ma vie entière.
+
+Nier l'identité ou la persévérance inaltérable de notre _moi_ dans sa
+source profonde nous conduirait d'ailleurs à l'absurde.
+
+Comment, en effet, me souviendrai-je du passé, si le _moi_ qui en fut
+l'acteur ou le témoin, au lieu de rester identique à lui-même pendant
+toute une vie, changeait d'être à chaque instant? D'où le dilemme
+suivant: ou mon être que j'appelle _moi_ subsiste depuis ma naissance,
+ou je ne me souviens de rien!
+
+Cependant, ce n'est pas seulement par des raisonnements, c'est par une
+intuition immédiate que nous saisissons, sous les phénomènes qui
+passent, le moi, l'être qui agit en nous et qui demeure _un_ et le
+_même_ sous tous les changements de surface.
+
+Quoi qu'en disent nos contemporains, ce n'est pas seulement des
+phénomènes de _vie_ et des sensations vitales que nous saisissons dans
+nos consciences, mais encore et surtout _le vivant_, le sujet qui pense
+et qui vit en nous. La cénestésie, ou le sens de la vie, n'épuise pas la
+conscience qui atteint jusqu'au sujet agissant et vivant.
+
+En effet, par la conscience, je me saisis moi-même avec mon action, car
+l'action est inséparable de l'agent. Je me sens agir, penser, vouloir.
+Et c'est pour cela que je dis: _ma_ pensée, _mon_ action, au lieu de
+dire: _votre_ pensée, _votre_ action, ou bien encore, sous une forme
+impersonnelle: _une_ pensée, _une_ action. Voilà le fait de conscience.
+Aussitôt, dans ce fait sensible, mon intelligence a perçu l'être, mon
+être, ce principe qui, dans le sentiment de l'effort personnel, déploie
+si clairement son opération en passant de la puissance à l'acte.
+
+Ainsi, du premier coup, ma conscience a pris contact avec l'être réel
+que je suis, avec le principe ou la cause vivante qui sent, pense et
+veut en moi.
+
+Supposez, au contraire, qu'au lieu d'atteindre l'agent à travers son
+action, je ne puisse saisir que l'action elle-même sans comprendre la
+source d'où elle émane; supposez que je ne puisse atteindre que le
+phénomène de la pensée séparé de celui qui pense ou qui agit en moi.
+Désormais, je ne puis conclure avec Descartes: je pense, donc je suis un
+être: _cogito ergo sum_; je dois dire seulement: donc, _je suis une
+pensée_. Encore cette conclusion serait-elle excessive. Ne saisissant
+qu'une pensée sans voir la relation, désormais inconnue, avec l'agent
+qui produit la pensée, je ne puis plus dire JE pense, mais seulement ON
+pense, comme on dit impersonnellement: IL pleut ou IL neige! En sorte
+qu'il n'y aurait plus personne en moi!
+
+Pour éviter une conclusion si absurde, il faut donc reconnaître que nous
+saisissons par la conscience, non seulement nos propres opérations, mais
+encore l'agent qui les produit et qui dit _moi_! C'est ce principe
+permanent que nous avons appelé la substance, notre âme, quelle qu'en
+soit d'ailleurs la nature, matérielle ou spirituelle, que nous n'avons
+pas à étudier ici.
+
+Ne pouvant nier directement le témoignage si clair de leur conscience ni
+étouffer sa voix, nos adversaires s'appliquent à contester sa valeur.
+Taine, par exemple, n'en parle qu'avec dédain et le traite _d'illusion
+métaphysique._
+
+«Le moi, écrit-il, n'est qu'une entité verbale et un fantôme
+métaphysique. Ce quelque chose d'intime ... on le voit s'évanouir et
+rentrer dans la région des mots.... Il ne reste de nous que nos
+événements, nos mots.... Il ne reste de nous que nos événements,
+sensations, images, souvenirs, idées: ce sont eux qui constituent notre
+être.»[190] Et il appelle notre moi «_la_ FILE de nos événements» de
+conscience.
+
+Voici la partie la plus célèbre de son argumentation. L'illusion de
+l'esprit, d'après M. Taine, «serait semblable à celle d'un homme qui,
+pour mieux connaître une longue planche, l'aurait divisée en triangles,
+en losanges, en carrés, tous marqués à la craie, et qui dirait en
+parcourant tour à tour les divisions de sa planche: cette planche est
+ici un carré, tout à l'heure elle éluit un losange, là-bas elle sera un
+triangle; j'ai beau avancer, reculer, me rappeler le passé, prévoir
+l'avenir, je trouve toujours la planche invariable, identique, unique,
+pendant que ses divisions varient; donc elle en diffère, elle est un
+être distinct et subsistant, c'est-à-dire une substance indépendante,
+dont les losanges, les triangles et les carrés ne sont que les états
+successifs. Par une illusion d'optique, cet homme crée une substance
+vide qui est la _planche en soi_. Par une illusion d'optique semblable,
+nous créons une substance vide qui est le _moi_ pris en lui-même. De
+même que la planche n'est que la série continue de ses divisions
+successives, de même le moi n'est que la trame continue de ses
+événements successifs»[191].
+
+Le lecteur un peu exercé n'aura pas de peine à découvrir le sophisme qui
+se cache sous ces images. La planche et ses divisions sont entre elles
+dans le rapport du tout à ses parties, tandis que le moi et ses
+opérations sont dans le rapport de cause à effets. S'il est clair que la
+collection des parties de la planche ne soit pas distincte du tout, il
+n'est pas moins évident que la collection des effets est distincte de
+leur cause.
+
+La confusion de Taine est donc manifeste; son erreur est de vouloir
+faire des effets une partie de la cause, des opérations une partie de
+l'agent qui opère. Non, l'âme n'est pas la collection ou la file des
+phénomènes de conscience, mais la cause qui les produit en nous. Comme
+nous l'avons déjà dit, les phénomènes passent et leur cause demeure
+identique à elle-même; on ne saurait donc les confondre[192].
+
+Cette confusion, du reste, nous conduirait aux conclusions les plus
+absurdes. Non seulement notre identité personnelle serait détruite à
+chaque instant, puisque à chaque instant nos pensées, nos sensations,
+nos volitions se succèdent et passent; non seulement notre mémoire--nous
+l'avons vu--serait rendue impossible, puisque le témoin du passé
+s'évanouirait à chaque instant; mais la _file_ elle-même de nos
+événements s'arrêterait. En effet, supposons trois idées qui devraient
+se suivre dans la proposition suivante: _l'homme est mortel_. Ce n'est
+pas la première idée, _homme_, qui peut produire la seconde, _est_, ni
+la seconde qui peut produire la troisième, _mortel_; la file sera donc
+arrêtée si vous avez supprimé le moteur central de la pensée, l'âme. De
+même, supposez trois sentiments hétérogènes et successifs: _amour,
+haine, espérance_. Ce n'est pas l'amour qui produit la haine ni la haine
+qui peut produire l'espérance. Il faut donc rétablir le moteur central,
+l'âme, qui nous fera passer par ces trois phases du sentiment, si vous
+ne voulez pas que leur _file_ soit rendue impossible.
+
+Que diriez-vous d'un observateur assez superficiel pour définir une
+montre ou une horloge: la _file_ des mouvements ou des tours d'aiguilles
+sur un cadran, sans faire aucune mention du ressort invisible qui les
+fait tourner? ou qui croirait naïvement que c'est le premier tour
+d'aiguille qui cause le second, le second qui cause le troisième, ainsi
+de suite, en sorte que la causalité d'un ressort intérieur serait à ses
+yeux «une hypothèse superflue»? Eh bien! ce rêveur ne serait pas plus
+aveugle ni plus systématique que nos phénoménistes ne voulant voir dans
+la conscience que la file des événements dont elle est le théâtre, et
+négligeant l'agent qui les produit.
+
+Cet agent, nous l'appelons l'âme ou le moi. Le fait de son existence et
+de son opération incessante en nous est d'une évidence tellement
+primordiale que, pour ne pas vouloir le constater, il faudrait avoir bu
+à longs traits dans la coupe des utopies idéalistes et délirantes de la
+Germanie. Du fond de nos consciences s'élèvera toujours le cri du bon
+sens et de l'évidence: JE suis, JE pense, J'agis! Toutes les subtilités
+du phénoménisme s'évanouissent comme une ombre devant la splendeur de
+cette simple affirmation.
+
+Il ne faut donc pas croire ceux qui répètent, après Kant, que l'être ou
+le noumène, comme ils disent, est situé en dehors et au delà du monde
+phénoménal. Il lui est présent, au contraire, et c'est dans le phénomène
+même que nous le découvrons, parce que l'action, toujours inséparable de
+l'agent, nous le manifeste, bien loin de nous le cacher. Si le phénomène
+est essentiellement ce qui _apparaît_, il faut bien que l'agent
+apparaisse avec son action, en elle et par elle: impossible de saisir
+l'un sans l'autre. Du reste, l'idée de moi-agent n'est pas innée; donc
+elle est expérimentale.
+
+Voilà pourquoi les Docteurs de l'Ecole sont unanimes à faire de l'être
+concret et substantiel l'objet véritable du sens _intime_, quoique ce
+soit, _per accidens_, puisqu'il n'est saisi qu'à travers son action et
+par son action. Seule, la _nature_ de l'être n'est découverte que par le
+raisonnement; mais son existence est objet d'une simple perception.
+
+L'être concret est aussi l'objet de l'_intelligence_. Objet direct pour
+Scot et Suarez; objet indirect pour saint Thomas, d'après lequel
+l'intelligence saisirait d'abord l'abstrait et puis seulement le concret
+par un retour ou une réflexion sur la chose abstraite. Mais, dans les
+deux hypothèses, l'être concret est bien un objet d'intuition, soit pour
+les sens, soit pour l'intelligence, et non pas objet d'une foi aveugle,
+comme certains le répètent faussement.
+
+ * * * * *
+
+Tel est l'exposé succinct de la doctrine traditionnelle sur la
+_substance_. Il sera curieux et instructif de mettre en parallèle celle
+de M. Bergson: espérons que du contraste jaillira la lumière.
+
+D'abord, il n'hésite point à affirmer cette thèse inintelligible qu'il y
+a des actions sans agent, des mouvements sans chose mue, des attributs
+sans sujet, des manières d'être sans être[193]. «En vain, dit-il, on
+cherche ici, sous le changement, la chose qui change: c'est toujours
+provisoirement, et pour _satisfaire notre imagination_, que nous
+attachons le mouvement à un mobile. Le mobile fuit sans cesse sous le
+regard de la science, celle-ci n'a jamais affaire qu'à la
+mobilité.»[194] Et il répète à satiété dans tout son ouvrage: «Il n'y a
+pas de choses, il n'y a que des actions.»[195]
+
+Quelle preuve donne-t-il d'une assertion si renversante pour le sens
+commun? Il n'en donne aucune. Il lui suffit d'un geste de mépris pour
+«ces choses _énormes_ qui s'appellent la Substance, l'Attribut et le
+Mode»[196] Il faut donc le croire sur parole. Puisqu'il a posé en
+principe, avec Héraclite, que «tout s'écoule et que rien ne demeure», il
+faut bien conclure, malgré l'évidence contraire, que la substance qui
+demeure n'est qu'illusion, forgée pour «satisfaire notre imagination»,
+alors que nous l'admettons, soit pour satisfaire aux exigences de notre
+raison qui se refuse obstinément à comprendre une action sans agent,
+soit aussi pour satisfaire au témoignage de notre conscience qui affirme
+si énergiquement l'identité et la permanence de notre moi agissant, sous
+le flot mobile de ses actions ou de ses passions.
+
+Ce principe héraclitien du devenir pur ou de l'écoulement perpétuel de
+toute chose doit conduire encore plus loin M. Bergson: ce n'est pas
+seulement la substance qu'il doit nier, mais jusqu'à la permanence de
+ses qualités ou de ses états. Qualités d états ne seront pour lui que
+des vues instantanées prises sur le changement perpétuel, et que nous
+«solidifions» faussement en leur prêtant une durée quelconque.
+
+«En réalité, le corps change de forme à tout instant--de même pour
+l'esprit;--ou plutôt il n'y a pas de forme, puisque la forme est de
+l'immobile et que la réalité est mouvement. Ce qui est réel, c'est le
+changement continuel de forme: _la forme n'est qu'un instantané pris sur
+une transition_. Donc, ici encore, notre perception s'arrange (?) pour
+solidifier en images discontinues la continuité fluide du réel. Quand
+les images successives ne diffèrent pas trop les unes des autres, nous
+les considérons toutes comme l'accroissement ou la diminution d'une
+seule image _moyenne_ ou comme la déformation de cette image dans des
+sens différents. Et c'est à cette image _moyenne_ que nous pensons quand
+nous parlons de l'essence d'une chose ou de la chose elle-même.»[197]
+
+Mais une _image moyenne_ peut-elle nous tenir lieu de la substance et la
+remplacer? Nullement, puisqu'elle ne saurait jouer le double rôle,
+statique et dynamique, de la substance.
+
+Une image moyenne, en effet, n'est qu'une vue de l'esprit qui est bien
+incapable de servir de support ou de substrat aux autres images, je veux
+dire aux autres qualités ou états fluides dont nous prendrions des vues
+instantanées.
+
+Encore moins peut-elle jouer le rôle d'agent relativement a ces diverses
+images. Elle est un effet produit, et nullement une cause productrice,
+une source d'où les phénomènes émaneraient.
+
+En sorte que l'explication par une _image moyenne_ n'explique rien
+puisqu'elle laisse toujours les attributs sans sujet et les actions sans
+agent.
+
+Un exemple va faire saisir clairement notre pensée. Lorsque je dis que
+«tel enfant devient un homme», il est clair que je n'attribue nullement
+le qualificatif «homme» au sujet «enfant». Et l'absurdité ne serait
+nullement diminuée en attribuant «l'image moyenne» de l'homme à «l'image
+moyenne» de l'enfant. Ma phrase est donc ellyptique: elle sous-entend le
+véritable sujet: tel _être humain_, Pierre, qui était enfant, devient un
+homme. Or, cet être humain, qui a revêtu successivement deux figures,
+tout en demeurant au fond identique et le même, est précisément ce que
+nous avons appelé une _substance_ ou un _être_ dans la plénitude de ce
+mot: un _être subsistant_.
+
+M. Bergson est allé au-devant de l'objection et dissimule mal l'embarras
+qu'elle lui cause. «Quand nous disons que «l'enfant devient homme»,
+écrit-il, gardons-nous de trop approfondir le sens littéral de
+l'expression. Nous trouverions que, lorsque nous posons le sujet
+«enfant», l'attribut «homme» ne lui convient pas encore, et que, lorsque
+nous énonçons l'attribut «homme», il ne s'applique déjà plus au sujet
+«enfant». La réalité, qui est la _transition_ de l'enfance à l'âge mûr,
+nous a glissé entre les doigts.... La vérité est que, si le langage se
+moulait ici sur le réel, nous ne dirions pas: «l'enfant devient homme»,
+mais «_il y a devenir_ de l'enfant à l'homme.... «devenir» est un sujet.
+Il passe au premier plan. Il est la réalité même....»[198]
+
+En vérité, voilà une explication originale, dont l'esprit humain ne
+s'était point encore avisé. Ce n'est plus «monsieur Pierre» qui d'enfant
+devient homme, mais «monsieur Devenir», puisqu'il est le sujet et la
+seule réalité. Et comme le «devenir» est impersonnel, n'appartenant à
+personne--ce que M. Bergson exprime fort bien en disant: «IL Y A
+devenir», comme on dit: IL pleut ou IL neige,--concluons que _personne,_
+dans ledit changement, n'a passé de l'enfance à l'âge mûr.
+
+Conclusion si contraire à ce sens commun--auquel M. Bergson est le
+premier à rendre hommage--qu'elle suffit a réfuter une explication si
+excentrique.
+
+ * * * * *
+
+Aussi bien ce philosopha lui-même va-t-il faire appel à une théorie
+beaucoup plus subtile et profonde, âme de toute la philosophie
+bergsonienne, la théorie du Temps ou de la Durée, pour tenter
+d'expliquer autrement ce grand fait psychologique de la permanence et de
+l'identité personnelle, que notre conscience pose si fermement comme une
+barrière infranchissable à tout phénoménisme négateur de la substance.
+
+Nous avons déjà longuement décrit la notion bergsonienne du temps. Il
+nous suffit de rappeler ici au lecteur qu'après avoir confondu le
+temps--longueur ou mesure de durée--avec la conscience qui dure,
+c'est-à-dire confondu le contenant avec son contenu, et la mesure avec
+la chose mesurée, il avait été conduit à donner à cette chose elle-même,
+à la conscience qui dure, une définition tout à fait nouvelle.
+
+Pour M. Bergson, la durée consciente fait «boule de neige». Le passé,
+loin d'être passé, est toujours présent. Et c'est ce grossissement
+perpétuel du présent par le passé, augmentant sans cesse en avançant
+dans l'avenir, qui va permettre au phénomène de faire fonction de
+substance, à la conscience présente de jouer le rôle de personne
+toujours identique à elle-même.
+
+Ecoutons l'exposition de ce système par son inventeur lui-même. «La
+durée est l'étoffe même de la réalité ... la substance même des
+choses ... l'étoffe même de notre vie.»[199] «Mon état d'âme, en avançant
+sur la route du temps, s'enfle continuellement de la durée qu'il ramasse
+(?); il fait pour ainsi dire boule de neige avec lui-même.... Notre
+durée n'est pas un instant qui remplace un instant: il n'y aurait alors
+jamais que du présent, pas de prolongement du passé dans l'actuel, pas
+d'évolution, pas de durée concrète. La durée est le progrès continu du
+passé qui ronge l'avenir et qui gonfle en avançant.... En réalité, le
+passé se conserve de lui-même automatiquement. Tout entier, sans doute,
+il nous suit à tout instant: ce que nous avons senti, pensé, voulu
+depuis notre première enfance est là, penché sur le présent qui va s'y
+joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le
+laisser dehors.»[200]
+
+«Son passé (de chaque être) se prolonge tout entier dans son présent, y
+demeure actuel et agissant. Comprendrait-on autrement qu'il traversât
+des phases bien réglées, qu'il changeât d'âge, enfin qu'il eût une
+histoire?»[201]
+
+«Nous traînons derrière nous, sans nous en apercevoir, la totalité de
+notre passé; mais la mémoire ne verse dans le présent que les deux ou
+trois souvenirs qui compléteront par quelque côté notre situation
+actuelle.... C'est dans la durée pure que nous nous replongeons, une
+durée où le passé, toujours en marche, se grossit sans cesse d'un
+présent absolument nouveau.... Que l'action grossisse en avançant,
+qu'elle crée au fur et à mesure de son progrès, c'est ce que chacun de
+nous constate quand il se regarde agir.»[202]
+
+Inutile de prolonger encore ces citations. Elles suffisent à montrer que
+nous n'avons pas trahi la pensée de l'auteur. Et puisqu'il vient de
+fuire appel à notre expérience, c'est sur ce terrain de l'observation
+que nous porterons le débat.
+
+Certes, tout n'est pas faux dans les descriptions précédentes. Il est
+bien vrai, par exemple, que notre durée n'est pas un instant qui
+remplace un autre instant. Nous ne sommes pas à chaque instant anéantis
+et de nouveau créés, car notre identité personnelle, loin d'être
+détruite et remplacée à chaque instant, demeure la même de notre
+naissance à notre mort, comme l'observation consciente la plus
+élémentaire nous l'atteste avec pleine évidence. Mais ce fait prouve
+précisément notre thèse: qu'il y a sous nos actions passagères un agent
+qui subsiste toujours identique à lui-même; un être subsistant sous nos
+manières d'être multiples et fugitives.
+
+La deuxième observation portera sur un point de la plus haute importance
+dans la thèse bergsonienne et non moins facile à vérifier. Le passé,
+dit-on, se conserve.--Oui, métaphoriquement, mais sous quelle forme?
+Toute la question est là. Hier, j'ai visité Rome et admiré la basilique
+de Saint-Pierre. Aujourd'hui, loin de Rome, cette vision si émouvante
+demeure bien vive en mon esprit, mais sous une forme toute nouvelle. Ce
+n'est plus du réel que mes yeux contemplent, mais une image mentale
+gravée dans mon esprit et dans mon cœur que je perçois. En un mot, ce
+n'est plus une intuition, mais le souvenir d'une intuition disparue. Or,
+cette image mentale, quoiqu'elle rappelle le passé, est vraiment
+actuelle et présente. C'est donc du présent, et non du passé, qui
+s'ajoute au présent.
+
+Autre exemple: ma jeunesse s'est donc, elle aussi, conservée? dira le
+vieillard. Mais quelle amère ironie, alors qu'il ne peut même plus
+découvrir en lui l'ombre de sa jeunesse!
+
+Ce qui se conserve n'est donc pas le passé, mais un souvenir du passé.
+Cependant, le passé peut laisser des effets qui demeurent plus ou moins
+de temps, par exemple, une empreinte, ou encore une accumulation de
+matériaux. Ainsi l'animal, en grandissant, conserve plus ou moins la
+figure qu'il a reçue et les réserves de matière qui sont un legs du
+passé. Nouvelle preuve que tout ne passe pas et qu'il y a aussi du
+stable sous le mouvant. Mais un héritage du passé n'est pas le passé
+lui-même. Après avoir longtemps grandi et grossi, l'animal finit avec
+l'âge par diminuer de poids et de taille: il maigrit, il se rabougrit,
+l'homme «redevient en enfance». Après avoir longtemps enroulé son fil et
+grossi son peloton, voici que le peloton se déroule. Direz-vous que
+c'est le Temps qui revient sur ses pas et remonte à son point de départ?
+Il est clair que non, le Temps étant irréversible. Donc, le «peloton» ou
+la «boule de neige», ce n'était pas du temps accumulé, du passé mis en
+conserve, c'était tout autre chose: un legs matériel du passé.
+
+Le passé, comme tel, n'est donc plus--quoique ses effets puissent
+demeurer matériellement et son souvenir être toujours conservé présent à
+mon esprit ou à mon cœur,--et partant, le passé qui n'est plus est
+incapable de s'ajouter, au présent, de gonfler le présent ou de faire
+avec lui boule de neige, pour jouer le rôle de substance. Ce sont là des
+métaphores créées pour l'équivoque, des bulles de savon brillantes et
+qu'un simple coup d'épingle suffit à dégonfler.
+
+Ce coup d'épingle--nous l'avons déjà vu--a été donné d'une manière
+spirituelle et décisive par M. Fouillée: «Ce sera, dit-il, l'originalité
+des bergsoniens d'avoir inventé un nouveau _sophisme du chauve._ Les
+cheveux de l'homme chauve existent encore, puisqu'il en a l'idée et que
+cette idée _opère_ pour l'inciter à faire sur son crâne des lotions
+régénératrices; donc, le chauve n'est pas chauve.»[203]
+
+Sous prétexte qu'il y a continuation du passé au présent, on confond le
+passé avec le présent. Mais alors le principe de continuité universelle
+nous permettrait de tout confondre.
+
+M. Bergson ajoute--et ce sera l'objet de notre troisième
+observation--que, non seulement le passé se conserve, mais qu'il se
+conserve _tout entier, automatiquement._ Certes, ce n'est pas
+l'expérience qui a pu lui inspirer cette théorie. Nous ne saisissons
+qu'un trop grand nombre de lacunes et d'oublis dans la trame de notre
+passé, surtout le plus lointain; et l'effort si pénible qui nous est
+imposé pour retenir ou apprendre par cœur ce que nous avons lu ou
+entendu est tout l'opposé d'une facilité spontanée ou automatique.
+
+Ces deux traits sont d'une invraisemblance manifeste, mais l'auteur en a
+besoin pour compléter sa notion _a priori_. Si le passé se conserve dans
+le présent, en faisant boule de neige, aucune parcelle de ce passé ne
+saurait être exceptée, puisqu'il lui suffit d'avoir été pour être
+encore. D'autre part, puisque la mémoire n'est plus une faculté ni un
+effort de nos puissances, l'enregistrement du passé dans le présent ne
+peut se faire _qu'automatiquement_ et sans que notre liberté s'en mêle.
+Nous devrions retenir, comme nous devenons vieux, par le seul écoulement
+du temps, et malgré nous.
+
+Mais ce n'est pas seulement les faits d'expérience les mieux établis que
+contredit la théorie bergsonienne; elle se contredit elle-même. D'une
+part, en effet, elle a posé en thèse fondamentale, avec Héraclite, que
+_tout passe et rien ne demeure_; d'autre part, par sa théorie du temps
+«boule de neige», elle soutient que _tout demeure et que rien ne passe_,
+puisque le passé demeure et qu'il s'accroît même sans cesse.
+
+Il faudrait pourtant choisir entre ces deux conceptions opposées et
+contradictoires. Que si M. Bergson refuse de choisir et d'en sacrifier
+aucune, c'est un aveu manifeste qu'il est indispensable d'ajouter à
+l'élément phénoménal qui passe un élément statique qui demeure, si l'on
+veut expliquer à la fois la mobilité des phénomènes de conscience et
+l'identité permanente du sujet conscient. C'est le triomphe de notre
+thèse.
+
+Pour nous, l'élément stable est la source causale d'où rayonnent tous
+l'os phénomènes, et l'accord des deux éléments ont ainsi compris comme
+un simple rapport de la cause une et permanente à ses effets multiples
+et passagers.
+
+Pour M. Bergson, au contraire, c'est le passé qui demeure et s'enroule
+avec le présent, c'est donc le passé qui est présent, le mouvant qui est
+stable: et la contradiction la plus flagrante est par là même introduite
+au sein du système.
+
+Pour la dissimuler au regard des lecteurs moins attentifs, il suffira de
+ne jamais mettre en présence les deux thèses contradictoires, mais de
+s'en servir tour à tour, suivant les besoins du moment. Veut-on
+expliquer la mémoire et la permanence du moi toujours identique à
+lui-même, on fera paraître la «boule de neige» et la prétendue
+persistance du passé dans le présent. Veut-on expliquer le fond de la
+réalité elle-même, soit matérielle, soit spirituelle, aussitôt l'on
+enfourche l'autre grand cheval de bataille: tout est fluide et mouvant.
+
+Janus avait aussi deux faces opposées. Celle que nous montre
+habituellement le bergsonisme et qui le caractérisera dans l'histoire,
+c'est la seconde, celle de la fluidité et de la mobilité essentielle et
+universelle de toute existence: _il n'y a pas de choses, il n'y a que
+des actions sans agent_. Voyons-en les conséquences à un nouveau point
+de vue, celui de la critériologie ou de la distinction du vrai et du
+faux.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir fait évanouir l'être dans un perpétuel et insaisissable
+devenir, la philosophie bergsonienne doit, par une conséquence fatale,
+ruiner par la base toute science de l'être.
+
+Certes, l'intention de l'auteur n'est pas de ruiner la Vérité. Loin de
+là, il la recherche sincèrement, avidement, et nous l'avons entendu
+s'écrier: «Et il n'y a pourtant qu'une vérité!»[204] exclamation qui
+n'est pas d'un sceptique. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas à
+enrayer la logique d'un système. Or, nous croyons qu'un système où le
+sujet et l'objet de la connaissance sont soumis à  un devenir radical, à
+un changement total et perpétuel, aboutit, bon gré, mal gré, à la ruine
+de toute science et de toute vérité.
+
+La Vérité, c'est ce qui est; la science est la connaissance de ce qui
+est. Mais si ce qui est est essentiellement fuyant et insaisissable,
+fuyante et pareillement insaisissable sera la Vérité. Suivant une
+comparaison célèbre, «rechercher la vérité ne sera désormais que
+poursuivre des oiseaux qui s'envolent». C'est la ruine de toute science
+humaine. Cette conséquence inadmissible avait été dénoncée par les
+premiers penseurs de la Grèce. Voici en quels termes saisissants Platon
+faisait déjà dialoguer sur ce sujet Socrate et Cratyle.
+
+«Si l'être passait incessamment, serait-il possible de dire qu'il existe
+et ce qu'il est? Tandis que nous parlons, ne serait-il pas déjà autre,
+et n'aurait-il pas perdu sa première forme?--(Cratyle) Nécessairement.
+--(Socrate) Or, comment une chose pourrait-elle être, qui ne fut jamais
+de la même manière? Car s'il n'y a un moment où elle demeure semblable à
+elle-même, il est clair que dans ce moment-là elle ne passe point.... En
+outre, une pareille chose ne pourrait être connue par personne. Car,
+tandis qu'on s'approcherait pour la connaître, elle deviendrait autre;
+de sorte qu'il serait impossible de savoir ce qu'elle est et comment
+elle est. Il ne saurait y avoir connaissance d'un objet qui n'a pas de
+manière d'être déterminée..... On ne peut pas même dire qu'il puisse y
+avoir une connaissance quelconque, si tout change sans cesse et si rien
+ne subsiste. Car si cette chose même que nous nommons la connaissance ne
+cesse pas d'être la connaissance, la connaissance subsiste et il y a
+connaissance. Mais si la forme même de la connaissance vient à changer,
+elle se change en une autre forme qui n'est pas celle de la
+connaissance, et il n'y a plus connaissance; et si elle change toujours,
+il n'y aura jamais de connaissance. Mais si ce qui connaît subsiste, si
+ce qui est connu subsiste aussi ... cela ne ressemble guère à cette
+mobilité et à ce flux universel dont nous parlions tout à l'heure.»[205]
+
+Dans le _Sophiste_, Platon revient encore sur cette démonstration
+capitale pour conclure: «Certes, il faut combattre avec toutes les armes
+du raisonnement celui qui (par le mobilisme universel), détruisant la
+science, la pensée, l'intelligence, prétend encore pouvoir affirmer
+quelque chose de quoi que ce soit.»[206]
+
+C'est donc à la négation de la pensée elle-même que nous conduit la
+négation de l'être. Et comme la pensée humaine manifeste son savoir
+principalement de deux manières, par la _définition_ et par la
+_preuve_--la définition qui indique l'essence d'un objet, la preuve qui
+démontre son existence,--nous allons montrer combien gravement sont
+atteintes et ruinées ces deux manifestations de la vérité ou de la
+science.
+
+ * * * * *
+
+_D'abord_, comment donner une _définition_ de ce qui change sans cesse
+et qui est le changement par essence? Il est clair que c'est tout à fait
+impossible. A peine aurez-vous ouvert la bouche pour essayer une
+définition, vous devriez vous arrêter et vous taire, puisque l'objet à
+définir aurait déjà changé et ne serait plus le même. En affirmant que
+le mouvement est la seule réalité ou que tout est mouvement, la
+philosophie nouvelle a donc rendu toute définition impossible.
+
+Cette conséquence s'impose si clairement que M. Bergson, bien loin de la
+nier, doit en faire l'aveu. Parlant de la vie, il admet qu'une
+définition exacte n'en saurait être formulée, et la raison qu'il en
+donne est celle que nous venons d'alléguer nous-mêmes: «Une définition
+parfaite ne s'applique qu'à une réalité faite; or, les propriétés
+vitales ne sont jamais entièrement réalisées, mais toujours en voie de
+réalisation: ce sont moins des _états_ que des _tendances_.»[207] «Ni
+l'intelligence ni l'instinct ne se prêtent à des définitions rigides; ce
+sont des tendances et non pas des choses faites.... C'est pourquoi,
+ajoute-t-il, on ne devra voir dans tout ce qui va suivre qu'un dessin
+schématique, où les contours respectifs de l'intelligence et de
+l'instinct seront plus accusés qu'il ne le faut et où nous aurons
+négligé l'estompage qui vient tout à la fois de l'indécision de chacun
+d'eux et de leur empiétement réciproque l'un sur l'autre.... Il sera
+toujours aisé de rendre ensuite les formes plus floues, de corriger ce
+que le dessin aurait de trop géométrique, enfin de substituer à la
+raideur d'un schéma la souplesse de la vie.»[208]
+
+Tel est le secret de la préoccupation constante qu'affecte M. Bergson
+d'atténuer ou d'exténuer toutes ses affirmations ou négations,
+d'estomper ou de rendre flou tout ce qui aurait le défaut d'être clair
+et net, surtout en ce qui concerne le monde vivant. On croirait qu'il a
+adopté la maxime célèbre: «Rien n'est vrai que le vague.» Jamais on ne
+saura, par exemple, si, à ses yeux, le vivant, même le plus parfait, tel
+que l'homme, est _un_ ou _multiple_. L'un et le multiple, dit-il, sont
+des catégories qui ne s'appliquent pas aux vivants, ou du moins qu'il
+s'avoue incapable de leur appliquer[209].
+
+Mais on aurait grand tort d'en conclure que cette impossibilité de rien
+définir nettement est propre au monde de la vie. Elle doit s'appliquer
+aussi à la matière brute, et pour la même raison. Déjà n'avons-nous pas
+entendu M. Bergson nous dire: «Matière ou esprit, la réalité nous est
+apparue comme un perpétuel devenir. Elle se fait ou elle se défait, mais
+elle n'est jamais quelque chose de fait.»[210]
+
+Puisqu'il n'y a en elle jamais rien de fait, mais un perpétuel et
+insaisissable devenir, il n'y a donc là encore rien de définissable.
+
+Par exemple, la matière est-elle étendue ou inétendue? Elle n'est ni
+l'un ni l'autre ou les deux à la fois, car «elle _s'étend_ dans l'espace
+sans y être absolument _étendue_». «Elle est l'extra-spatial se
+dégradant en spatialité.» «Ainsi, quoiqu'elle se déploie dans le sens de
+l'espace, la matière n'y aboutit pas tout à fait.»[211]
+
+Même réponse pour savoir si la matière est ou n'est pas esprit, si elle
+est une ou multiple, finie ou infinie, si elle dure ou ne dure pas,
+etc.[212].
+
+A cette difficulté extrême--disons impossibilité--pour l'intelligence de
+rien définir s'en ajoute une nouvelle du côté de l'intuition. Cette
+faculté, dont nous parlerons plus tard, inventée par M. Bergson pour
+suppléer aux lacunes de l'intelligence, est censée voir le fond même des
+choses, à l'intérieur desquelles elle peut pénétrer. Elle voit donc des
+réalités que l'intelligence ne voit pas, mais, ne pouvant les exprimer
+qu'avec les catégories de l'intelligence qui ne leur sont plus
+applicables--puisqu'elle «transcende toutes les catégories»,--elle reste
+muette et sans voix, malgré sa clairvoyance. Elle ne peut donc rien
+définir, au moins en langage intelligible, et son témoignage ne peut
+qu'ajouter à la nébulosité vague des nouvelles définitions.
+
+Un exemple typique nous est fourni par la fameuse notion bergsonienne du
+Temps, déjà rencontrée sur notre chemin. A la notion intellectuelle de
+_Temps-longueur de durée_, comprise de tous, savants et ignorants, M.
+Bergson oppose celle de _Temps-invention_, que l'intuition, dit-il, lui
+a révélée et qu'il définit tour à tour, comme une _force active,
+psychique_, comme une _vie_, un _courant de vie_, un _élan vital_, un
+_effort,_ une _conscience_, une _supra-conscience,_ une _liberté_, un
+_vouloir_, un _choix_, une _intuition_, un _progrès_, une _croissance_
+perpétuelle, une _continuité de changements_, une _invention_ de
+nouveautés toujours imprévisibles, une _création_ incessante, une
+_exigence_ perpétuelle de création;--ou bien encore comme l'_étoffe_
+dont toute chose est faite, comme la _substance_ et la _réalité_ même
+des choses;--enfin, comme un _accroissement progressif de l'Absolu_, une
+_mémoire_, une _prolongation_ du passé dans le présent, etc., etc.[213].
+
+Il est clair que cet amoncellement de notions incompatibles, soit entre
+elles, soit avec ce que tout le monde appelle le Temps, transcende
+complètement toutes nos catégories intellectuelles; c'est de
+l'inintelligible et partant du verbalisme pur: _verba et voces_! Molière
+eût appelé cela, très irrévérencieusement, un triple galimatias, ou
+l'eût comparé au chapeau d'Arlequin, susceptible des formes les plus
+variées et les plus étranges.
+
+Après ces explications, nous ne mettrons plus en doute que la
+philosophie du non-être ou du devenir pur a ruiné toute possibilité de
+rien définir. Il est même impossible de définir ce devenir par sa
+_direction_--comme M. Bergson le suppose[214],--car s'il n'y a plus
+rien de fixe et de stable, on ne saurait plus parler, sans se
+contredire, de direction fixe et définissable. Tout au plus pourrait-on
+parler d'une _direction de la direction elle-même_, et l'on pressent
+dans quelle imprécision vague et désespérante nous retombons. C'est la
+dissolution de toute netteté dans la pensée, et de la pensée elle-même
+qui ne vit que de précision et de clarté.
+
+Si les hommes, disait Leibnitz, s'entendaient pour définir avec
+précision ce dont ils parlent, presque toutes leurs discussions
+cesseraient.
+
+Aux antipodes de cette maxime si profonde se place une philosophie qui,
+par principe, déclare ne pouvoir rien définir exactement et ne se
+mouvoir que dans le vague et l'équivoque. Dès lors, dans la bataille des
+idées, on ne sait même plus pour qui ni pourquoi l'on se bat; et ce
+serait pourtant si nécessaire de le savoir!
+
+ * * * * *
+
+A la ruine de la _définition_ va s'ajouter celle de la _preuve_. Toute
+preuve ou démonstration rationnelle, en effet, s'appuie sur des
+_principes_ nécessaires. Ainsi, par exemple, je démontre un théorème de
+géométrie par ce principe que _deux quantités égales à une troisième
+sont égales entre elles_. Eh bien! voyons ce que deviennent dans la
+philosophie nouvelle ces éléments fondamentaux de la démonstration: les
+premiers principes.
+
+Tout d'abord, les principes nécessaires et absolus d'_identité_, de
+_contradiction_, de _causalité_ s'évanouissent fatalement dans un
+système où rien n'est fixe et permanent, où, au contraire, tout est
+changement perpétuel et fluidité insaisissable.
+
+«Y a-t-il des vérités éternelles et nécessaires? On en peut douter»,
+écrivait un des plus brillants disciples de la nouvelle école; et il
+ajoutait: «Axiomes et catégories, formes de l'entendement ou de la
+sensibilité, tout cela devient, tout cela évolue, l'esprit humain est
+plastique et peut changer ses plus intimes désirs.»[215]
+
+Sans doute, ces messieurs daignent encore retenir pour leur usage les
+principes les plus pratiques, tels que 2 + 2 = 4, mais uniquement comme
+des formules _commodes_, sans aucune valeur intellectuelle. Comme si le
+principe 2 + 2 = 4 pouvait avoir une valeur pratique pour régler avec
+mon créancier, sans aucune valeur théorique, alors que toute son utilité
+vient de sa vérité!
+
+Reconnaissons volontiers que nous n'avons pas encore rencontré sous la
+plume de M. Bergson lui-même des assertions si audacieuses et d'une
+crudité si révoltante. Nous avons déjà  vu le soin qu'il prenait à
+«estomper» et à «rendre flou». Ajoutons même que, dans ses précédents
+ouvragées, il avait nettement maintenu le caractère absolu du principe
+d'identité ou de contradiction. «Le principe d'identité est la loi
+absolue de notre conscience, écrivait-il; il affirme que ce qui est
+pensé est pensé au moment où on le pense; et ce qui fait l'absolue
+nécessité de ce principe, c'est qu'il ne lie pas l'avenir au présent,
+mais seulement le présent au présent: il exprime la confiance
+inébranlable que la conscience se sent en elle-même, tant que, fidèle à
+son rôle, elle se borne à constater l'état actuel apparent de
+l'âme.»[216]
+
+Mais ces lignes étaient écrites il y a plus de vingt-deux ans, vers
+1889, et longtemps avant l'apparition de la philosophie du devenir. Leur
+auteur les écrirait-il de nouveau aujourd'hui sans les «estomper» et les
+«neutraliser»? Nous ne le croyons pas. Son monisme le lui interdit. Quoi
+qu'il en soit, elles ne cadrent plus avec cette philosophie nouvelle où
+tout s'écoule et où rien ne peut demeurer fixe et le même.
+
+Si l'être existe, il est nécessairement identique à lui-même: A = A.
+C'est la première vérité qui saute aux yeux de celui qui, après avoir
+saisi l'être, le compare avec lui-même. Partant, il ne peut être
+identique à la négation de lui-même. L'être ne peut, être identique au
+non-être. C'est le principe de contradiction: _Idem non potest esse et
+non esse_. Impossible d'affirmer et de nier en même temps, car aucun
+homme sincère ne saurait croire à l'identité de l'affirmation et de la
+négation.
+
+Que si, au contraire, l'être n'est plus qu'une illusion, s'il n'y a
+jamais rien de fait ni de saisissable dans le réel, vous ne pouvez plus
+le dire identique à lui-même. Dans la même phrase, vous ne pouvez plus
+unir un sujet à un attribut, puisque entre ces deux instants du devenir
+le sujet a déjà changé nécessairement et par définition.
+
+Bien plus, dans le même instant, s'il n'y a plus d'être stable sous le
+changement, s'il n'y a que du changement pur, vous ne pouvez plus
+l'arrêter au passage, le fixer, le «congeler» pour dire ce qu'il est,
+car toute son essence est de changer et de n'être jamais identique à
+lui-même[217].
+
+M. Le Roy nous accorderait toutefois que si le principe de contradiction
+n'est plus la loi du réel, il demeure «la loi suprême du discours». Mais
+cette concession nous paraît bien vaine. Toute la valeur du discours
+étant dans sa conformité avec le réel, on ne peut plus exclure la
+contradiction dans le discours après l'avoir admise dans le réel. S' «il
+y a de la contradiction dans le monde», comme l'affirme M. Le Roy[218],
+il faut bien admettre qu'il y en ait aussi dans le discours et la pensée
+qui doivent représenter ce réel.
+
+En brisant le principe d'identité ou de contradiction, on brise donc les
+ressorts essentiels de la raison humaine, on identifie les contraires et
+l'on verse dans tous les délires du monisme panthéistique[219].
+
+Aristote avait bien saisi toute la gravité de ces conséquences logiques
+du principe héraclitien et les avait déjà vigoureusement dénoncées.
+
+«Si les contradictoires étaient également vraies, relativement à la même
+chose, écrivait-il, dès lors tout serait confondu avec tout. Ce serait
+une seule et même chose qu'une _galère_, un _mur_ et un _homme_, si l'on
+peut indifféremment tout affirmer ou tout nier.... Un homme n'est
+évidemment pas une galère, mais il l'est ainsi dans le panthéisme
+d'Anaxagore, pour lequel _toutes choses sont confondues les unes avec
+les autres_, et par là même il n'y a plus rien qui soit réellement
+existant.... Car s'il est vrai que tel être soit homme et en même temps
+non-homme, indifféremment, il n'y a plus réellement ni homme ni
+non-homme.»[220]
+
+Cette réfutation par l'absurde du monisme d'Héraclite et d'Anaxagore
+n'est pas moins décisive contre celui de M. Bergson. Celui-ci ne fait
+que rajeunir l'exemple de la _galère_, du _mur_ et de l'_homme_
+lorsqu'il nous répète avec une insistance inquiétante que, pour lui, «un
+verre d'eau, l'eau, le sucre et le processus de dissolution du sucre
+dans l'eau sont sans doute des abstractions».[221] Pour le monisme
+contemporain, en effet, comme pour le monisme antique, toute distinction
+réelle des êtres est une illusion, le fond de leur être étant le même.
+
+Voilà où nous conduit l'identité des contraires. Et, comme la
+contradiction systématique finit par se détruire elle-même, voici la
+dernière conséquence également dénoncée par Aristote.
+
+«Prétendre que l'être et le non-être sont identiques, c'est admettre
+l'éternel repos des choses et non leur éternel devenir. Il n'y a rien,
+en effet, dans ce système en quoi puissent se transformer les êtres,
+puisque tout est identique à tout»[222] Si tout est identique,
+assurément, changer serait demeurer identique, et le changement lui-même
+n'a plus de sens.
+
+Voici donc qu'en soutenant que le mouvement seul existe, on a rendu
+impossible le mouvement lui-même, justifiant ainsi la critique finale
+d'Aristote: «Le malheur commun de toutes ces belles théories, c'est,
+comme on l'a répété cent fois, de se réfuter elles-mêmes.»[223]
+
+Elles détruisent en même temps toute science philosophique. La vérité
+devenant insaisissable et inaccessible à l'esprit humain, on ne peut
+plus prétendre à la poursuivre sérieusement[224]. La philosophie cesse
+d'être une science pour devenir un art. Son objet n'est plus la
+recherche de ce _qui est_, mais de _ce qui plaît_. Tel est le nouveau
+critère. Un tableau du système du monde tracé _a priori_, enlevé de
+chic, revêtu de couleurs étranges, originales et séduisantes--qu'il soit
+ou non conforme, au monde réel,--s'il peut plaire, sera tenu pour vrai,
+d'autant plus vrai qu'il plaira davantage par sa hardiesse surtout et sa
+nouveauté.
+
+Un exemple des plus remarquables va nous en être offert par M. Bergson
+lui-même. Il va dérouler sous nos yeux, comme dans une vision
+fantastique, toute la préhistoire et la généalogie des êtres animés et
+inanimés qui ont peuplé tous les mondes. Après avoir plaisanté
+l'Ontologie des anciens avec son ambition insensée de connaître les
+essences des choses, lui-même va les dépasser d'audace en nous
+découvrant les secrets préhistoriques de la genèse des corps et des
+esprits et de l'intelligence elle-même: «_Le moment est venu_,
+paraît-il, _de tenter une genèse de l'intelligence en même temps qu'une
+genèse des corps_.»[225]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+V.
+
+L'ÉVOLUTION DES MONDES.
+
+
+1. _Exposé_.--La réfutation de tous les systèmes évolutionnistes tentés
+jusqu'à ce jour est une des parties les plus intéressantes et les plus
+solides de _l'Evolution créatrice_, dont nous entreprenons l'analyse et
+la critique. M. Bergson s'y montre juste, mais impitoyable pour ses
+prédécesseurs.
+
+Herbert Spencer est assez malmené. Dès les premières pages de sa
+préface, l'auteur se hâte de s'attaquer «au faux évolutionnisme de
+Spencer, qui consiste à découper la réalité actuelle, déjà évoluée, en
+petits morceaux non moins évolués, puis à la recomposer avec ces
+fragments et à se donner ainsi, par avance, tout ce qu'il s'agit
+d'expliquer»[226]. Plus tard, il comparera ironiquement sa méthode au
+jeu de cet enfant qui colle une image toute faite sur un carton, le
+découpe en petits morceaux, juxtapose ensuite ces fragments et finit par
+croire que l'image totale ainsi obtenue a été produite par lui, comme
+s'il en avait produit le dessin et la couleur. L'évolution vraie des
+choses ne peut donc ressembler en rien à la juxtaposition, si habile
+qu'elle soit, des fragments de l'évolué[227].
+
+La théorie de Fichte[228], quoique un peu moins «dénuée de sens
+philosophique» que celle de Spencer, ne le conduit guère plus loin.
+Celui-ci était parti de l'inorganique et prétendait, en le compliquant
+avec lui-même, reconstituer la vie et la pensée. Celui-là, par un
+_decrescendo_ habilement ménagé, part de l'intelligence et de la vie
+pour redescendre peu à peu jusqu'à la matière brute. L'un compose et
+complique avec des éléments donnés, l'autre décompose et dégrade, mais
+toujours avec des éléments donnés dont on n'indique pas la genèse, alors
+que l'évolution a précisément pour but de l'expliquer. Le grand tort des
+uns et des autres est aussi de ne pas voir «la coupure» entre
+l'inorganisé et l'organisé et de prétendre les tirer l'un de l'autre.
+
+Cette illusion fondamentale étant commune à tous les systèmes
+d'évolution par simple mécanisme, M. Bergson ne cesse à tout propos de
+la démasquer et de la confondre.
+
+Le darwinisme n'y échappe point. N'a-t-il pas, lui aussi, la prétention
+d'expliquer l'évolution par de simples causes accidentelles et
+extérieures? L'adaptation aux milieux ambiants, la lutte pour la vie, la
+sélection par le hasard des batailles, la transmission héréditaire des
+caractères acquis fortuitement ... tout cela sent encore trop le
+mécanisme, puisque la cause intérieure de l'évolution, l'élan vital
+originel et sa direction privilégiée en sont rigoureusement exclus.
+
+Le néo-darwinisme[229] est un peu plus heureux quand il recourt, pour
+expliquer les variations, à des différences inhérentes au germe dont
+l'individu est porteur, et non pas aux démarches accidentelles de cet
+individu au cours de sa carrière. Mais ce que M. Bergson ne peut
+admettre, c'est que ces différences inhérentes au germe soient purement
+accidentelles et individuelles, alors que tout concourt à prouver
+qu'elles sont le développement d'une impulsion générale et originelle
+qui passe de germe en germe à travers les individus et leur imprime sa
+marque, soit dans la même ligne, soit dans des branches latérales si
+divergentes que nous sommes tout surpris d'y voir réapparaître certains
+traits originels que l'on croyait disparus. Ainsi, par exemple, nous
+retrouvons de grandes similitude dans la structure de l'œil chez des
+espèces très éloignées et qui n'ont pas du tout la même histoire. Les
+vertébrés et tel mollusque, l'homme et le Peigne, ont une même rétine.
+C'est donc là une empreinte d'une même tendance originelle[230].
+
+D'ailleurs, la théorie nouvelle des _mutations brusques_ de M. de Vries
+est venue modifier profondément le darwinisme sur ce point. La tendance
+à changer brusquement au bout de certaines périodes ne peut plus être
+dite accidentelle et individuelle. Malheureusement, cette théorie est
+encore trop jeune pour qu'elle soit vérifiée. M. de Vries n'apporte
+qu'un seul fait, d'ailleurs contestable, dans le règne végétal et aucun
+dans le règne animal[231].
+
+Lamarck et les néo-lamarckiens[232] sont mieux inspirés lorsqu'ils
+reconnaissent pour cause essentielle des changements une force, un
+effort intérieur, ou encore un besoin, puisque leur maxime est que le
+_besoin crée l'organe_. Mais ils ont grand tort de considérer cet effort
+comme individuel. L'effort par lequel une espèce modifie ses organes ou
+ses instincts doit être une chose bien plus profonde et qui ne dépend
+pas uniquement des circonstances ni des individus, quoique les individus
+y collaborent, et il n'est pas purement accidentel, quoique l'accident y
+tienne une large place.
+
+A ces critiques générales des divers systèmes évolutionnistes, M.
+Bergson en ajoute de particulières, dont nous relèverons les deux plus
+intéressantes sur l'insuffisance de l'_adaptation_ aux milieux ambiants
+et l'insuffisance de l'_hérédité._
+
+Voici la première: «Il est bien évident qu'une espèce disparaît quand
+elle ne se plie pas aux conditions d'existence qui lui sont faites. Mais
+autre chose est de reconnaître que les circonstances extérieures sont
+des forces avec lesquelles l'évolution doit compter, autre chose
+soutenir qu'elles sont les causes directrices de l'évolution. Cette
+dernière thèse est celle du mécanisme. Elle exclut absolument
+l'hypothèse d'un élan originel, je veux dire d'une poussée intérieure
+qui porterait la vie, par des formes de plus en plus complexes, à des
+destinées de plus en plus hautes. Cet élan est pourtant visible.... La
+vérité est que l'adaptation explique les sinuosités du mouvement
+évolutif, mais non pas les directions générales du mouvement, encore
+moins le mouvement lui même. La route qui mène à la ville, est bien
+obliger de monter les côtes et de descendre les pentes, clic _s'adapte_
+aux accidents du terrain; mais les accidents de terrain ne sont pas
+cause de la route et ne lui ont pas non plus imprimé sa direction.»[233]
+
+L'on ne saurait mieux dire; c'est décisif. La seconde critique ne l'est
+pas moins.
+
+D'abord les faits nous montrent, d'une manière irréfragable, que la
+transmission héréditaire des caractères acquis est l'exception et non la
+règle. Cette simple remarque suffirait à renverser tous les systèmes
+déjà critiqués. Mais il y a plus, l'exception même devient inexplicable:
+
+«Comment attendre d'elle (de l'hérédité) qu'elle développe (peu à peu)
+un organe tel que l'œil? Quand on pense au nombre énorme de variations,
+toutes dirigées dans le même sens, qu'il faut supposer accumulées les
+unes sur les autres pour passer de la tache pigmentaire de l'Infusoire à
+l'œil du Mollusque ou du Vertébré, on se demande comment l'hérédité,
+telle que nous l'observons, aurait jamais déterminé cet amoncellement de
+différences, à supposer que des efforts individuels eussent pu produire
+chacune d'elles en particulier.»[234]
+
+Des efforts accidentels et individuels ne suffisent donc pas à expliquer
+cette «marche à la vision» vers le plus parfait des organes visuels, tel
+que l'œil du vertébré. Au-dessus des individus, incapables de se
+concerter entre eux pour un tel but, au-dessus des circonstances
+accidentelles et fortuites, il faut placer une force supérieure qui les
+domine et les dirige. Elle seule peut empêcher l'évolution d'être un
+écoulement aveugle et chaotique, comme l'eau qui déborde, tantôt
+bienfaisante et tantôt destructrice. Il faut une direction. C'est dire
+qu'aucun des systèmes évolutionnistes imaginés jusqu'à ce jour n'est
+capable de résoudre le problème de l'évolution.
+
+Voilà une critique, à nos yeux péremptoire, de l'évolutionnisme,
+et--quoiqu'il ne l'ait point inventée--nous devons savoir gré à M.
+Bergson de nous l'avoir si bien exposée. Reste à examiner ce qu'il va
+nous proposer de mettre à la place, car il ne suffit pas de détruire, il
+faut encore et surtout remplacer.
+
+ * * * * *
+
+D'abord--et ce procédé par antithèse n'est plus pour nous surprendre,
+--M. Bergson maintient quand même, et malgré tous ses échecs successifs,
+le principe de l'_évolution universelle_, s'étendant à tous les êtres
+sans exception. Principe dont nous avons montré ailleurs[235] l'étendue
+exagérée, car si les faits peuvent nous suggérer d'admettre des
+évolutions partielles d'une multitude de types primitifs, animaux et
+végétaux, aucun fait n'autorise la négation de ces types primitifs,
+aucun ne favorise l'hypothèse de l'évolution universelle s'étendant de
+la molécule inorganique jusqu'à l'homme et à l'intelligence humaine.
+Bien loin de là, tous les faits scientifiques, non moins que les
+impossibilités rationelles qu'elle implique, la contredisent
+ouvertement.
+
+Cependant, M. Bergson s'obstine à retenir le principe, et la raison de
+cette obstination, commune à un si grand nombre de penseurs
+contemporains, nous la trouvons clairement formulée dans cet aveu d'un
+de ses collègues en Sorbonne, professeur d'anatomie comparée, et qui
+n'est nullement suspect d'attaches religieuses: «Je suis absolument
+convaincu, écrivait-il, qu'on est ou qu'on n'est pas transformiste, non
+pour des raisons tirées de l'histoire naturelle, mais en raison de ses
+opinions philosophiques. S'il existait une hypothèse scientifique autre
+que le transformisme pour expliquer l'origine des espèces (sans recourir
+à Dieu), nombre de transformistes actuels abandonneraient leur opinion
+actuelle comme insuffisamment démontrée.»[236]
+
+L'hypothèse de l'évolution universelle et absolue est donc comme la
+«carte forcée» pour tous ceux qui veulent masquer leur prétention
+irrationnelle de se passer de Dieu, et cela nous explique la vraie
+portée des paroles suivantes:
+
+«En soumettant ainsi les diverses formes actuelles de l'évolutionnisme à
+une commune épreuve, en montrant qu'elles viennent toutes se heurter à
+une même insurmontable difficulté, nous n'avons nullement l'intention de
+les renvoyer dos à dos....»[237], mais seulement de les transformer et
+de les remplacer par une hypothèse nouvelle qui évitera les écueils où
+toutes les autres sont venues se heurter et se briser.
+
+Le premier de ces écueils, c'était, nous semble-t-il, le souci de faire
+concorder la théorie avec les faits. Or, ce but est impossible à
+atteindre, attendu que «les documents nous manquent pour reconstituer
+cette histoire de l'évolution»[238]. Il vaut donc bien mieux, d'après M.
+Bergson, s'en tenir à des généralités, d'autant que la philosophie
+«n'est pas tenue aux mêmes précisions que les sciences»[239]. La
+philosophie, que l'on avait fait descendre du ciel sur la terre, va donc
+remonter un instant dans les nuages pour s'y mouvoir plus à son aise.
+
+Le deuxième écueil était la préoccupation constante d'accorder la
+théorie avec les premiers principes de la raison, notamment avec le
+principe de causalité. On supposait toujours qu'en évoluant un être ne
+pouvait produire que ce qu'il contenait déjà en puissance. Tout était
+donc donné, à l'origine de l'évolution, au moins à l'état virtuel ou de
+puissance. Ainsi, par exemple, deux espèces voisines, comme le singe et
+l'homme, étaient supposées descendre d'un ancêtre commun, à caractères
+encore indécis, ni homme ni singe, mais pouvant évoluer dans l'un ou
+l'autre sens, le genre contenant virtuellement les espèces.
+
+C'était encore là un but chimérique, impossible à atteindre, au moins
+dans l'état actuel de la science. Aussi «les généalogies qu'on nous
+propose pour les diverses espèces sont le plus souvent problématiques.
+Elles varient avec les auteurs, avec les vues théoriques dont elles
+s'inspirent, et soulèvent des débats que l'état actuel de la science ne
+permet pas de trancher»[240].
+
+Il est donc beaucoup plus simple de s'en passer et de supposer que
+l'évolution, au lieu de dérouler peu à peu les germes qu'elle portait
+dans ses flancs, a créé de toute pièce tout ce qu'elle a produit.
+L'évolution ne sera plus une simple évolution novatrice, mais une
+création qui se poursuit sans fin en vertu d'un mouvement initial[241].
+De là le nom assez contradictoire, mais significatif d'_Evolution
+créatrice_. Dès lors, plus n'est besoin de trouver des ancêtres communs,
+des types génériques d'où sortiraient des espèces: _tout peut sortir de
+tout_, grâce à l'hypothèse d'une création perpétuelle [242].
+
+Débarrassé de la sorte de tous ces vains scrupules, d'accord avec les
+premiers principes de la raison ou de concordance avec les faits, on
+devine combien notre auteur va se mouvoir à son aise dans la description
+qu'il va nous faire de l'évolution des êtres organisés ou inorganisés,
+soit sur notre terre, soit «sur d'autres planètes, dans d'autres
+systèmes solaires»[243]. Et c'est l'intuition grandiose de ce poète ou
+de ce voyant que nous avons hâte d'analyser, après avoir prié le lecteur
+de vouloir bien se rappeler la fameuse notion bergsonienne du Temps,
+véritable inspiratrice des théories nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+Au commencement était le Temps, et le Temps était un principe
+_psychique_, doué d'_activité_, car «un temps dépourvu d'efficace, du
+moment qu'il ne fait rien, n'est rien»[244]. Comment le définir? C'est
+bien impossible, car, étant un produit de l'intuition, il ne rentre dans
+aucune des catégories de l'intelligence. Cependant, «faute d'un meilleur
+mot»[245], nous avons déjà vu qu'il l'appelle _conscience_ ou
+_superconscience_, mais plus souvent _vie, élan vital, courant de vie,
+création incessante_, ou _exigence de création, invention, choix,
+liberté, intuition, vouloir, progrès_, etc.
+
+Cette puissance cosmique n'est pourtant pas infinie, mais strictement
+limitée et imparfaite, car «il ne faut pas oublier, dit-il, que la force
+qui évolue à travers le monde organisé est une force limitée qui
+toujours cherche à  se dépasser elle-même et toujours reste inadéquate à
+l'œuvre qu'elle tend à poursuivie»[246].
+Or, voici comment l'évolution de cette force originelle s'est tout à
+coup produite sans aucune cause assignable. «A un certain moment, en
+certains points de l'espace, un courant bien visible a pris naissance:
+ce courant de vie, traversant les corps qu'il a organisés tour à tour,
+passant de génération en génération, s'est divisé entre les espèces et
+éparpillé entre les individus, sans rien perdre de sa force,
+s'intensifiant plutôt à mesure qu'il avançait.»[247]
+
+Toutefois, cette marche de l'évolution n'est pas chose si simple, car,
+au lieu de ne prendre qu'une seule direction et de décrire une
+trajectoire unique, comme celle d'un boulet de canon, elle s'est
+fragmentée en un nombre considérable de directions. «Nous avons affaire
+ici à un obus qui a tout de suite éclaté en fragments, lesquels, étant
+eux-mêmes des espèces d'obus, ont éclaté à leur tour en fragments
+destinés à éclater encore, et ainsi de suite pendant fort longtemps....
+
+Quand l'obus éclate, sa fragmentation particulière s'explique tout à la
+fois par la force explosive de la poudre qu'il renferme et par la
+résistance que le métal y oppose. Ainsi pour la fragmentation de la vie
+en individus et en espèces. Elle tient, croyons-nous, à deux séries de
+causes: la résistance que la vie éprouve de la part de la matière brute,
+et la force explosive--due à un équilibre instable de tendances--que la
+vie porte en elle.»
+
+«La résistance de la matière brute est l'obstacle qu'il fallut tourner
+d'abord. La vie semble y avoir réussi à force d'humilité (!) en se
+faisant très petite et très insinuante, biaisant avec les forces
+physiques et chimiques, consentant même à faire avec elles une partie du
+chemin, comme l'aiguille de la voie ferrée quand elle adopte pendant
+quelque temps la direction du rail dont elle veut se détacher.» Voilà
+pourquoi les premières formes de la vie furent d'une simplicité extrême,
+se distinguant à peine des formes inorganiques. Elles devaient être
+comparables à celles de nos Amibes, mais avec, en plus, «la formidable
+poussée intérieure qui devait les hausser jusqu'aux formes supérieures
+de la vie»[248].
+
+«Mais les causes vraies et profondes de division étaient celles que la
+vie portait en elle. Car la vie est une tendance, et l'essence d'une
+tendance est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul
+fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se
+partagera son clan.»[249]
+
+L'histoire de l'évolution consistera donc à démêler le nombre de ces
+directions divergentes, à en apprécier l'importance relative, à en faire
+le dosage pour mettre en relief les directions principales. Or, l'on
+voit, du premier coup d'œil, que les «bifurcations, au cours du trajet,
+ont été nombreuses, mais il y a eu beaucoup d'impasses à côté de deux ou
+trois grandes routes; et de ces routes elles-mêmes, une seule, celle qui
+monte le long des vertébrés jusqu'à l'homme, a été assez large pour
+laisser passer librement le grand souffle de la vie.»[250]
+
+D'abord, l'élan originel, quoique simple et unique, s'est partagé entre
+deux grandes lignes d'évolution divergentes: le végétal d l'animal. La
+preuve que c'est bien le même élan vital qui s'est ainsi divisé, c'est
+que quelque chose du tout subsiste encore dans les parties, comme une
+empreinte originelle. Ainsi nous retrouvons dans les organismes les plus
+différents des organes semblables ou analogues, «comme des camarades
+séparés depuis longtemps gardent les mêmes souvenirs d'enfance»[251].
+C'est donc bien le même élan primitif qui se continue dans les voies les
+plus diverses.
+
+Comme exemple de ces «analogies profondes», M. Bergson cite «la
+génération sexuée: elle n'est peut-être qu'un luxe pour la plante, mais
+il fallait que l'animal y vînt, et la plante a dû y être portée par le
+même élan qui y poussait l'animal, élan primitif, originel, antérieur au
+dédoublement des deux règnes. Nous en dirons autant de la tendance du
+végétal à une complexité croissante. Cette tendance est essentielle au
+règne animal, que travaille le besoin d'une action de plus en plus
+étendue, de plus en plus efficace. Mais les végétaux, qui se sont
+condamnés (!) à l'insensibilité et à l'immobilité, ne présentent la même
+tendance que parce qu'ils ont reçu au début la même impulsion»[252].
+
+Quoi qu'il en soit de la force ou de la faiblesse de tels arguments,
+examinons la division prétendue de l'élan vital originel entre les deux
+règnes, _végétal_ et _animal_.
+
+Pour la comprendre, il faudrait tout d'abord connaître les ressemblances
+et surtout les différences caractéristiques de la plante avec l'animal.
+Malheureusement, aux yeux de M. Bergson, aucun caractère précis ne les
+distingue, et toute définition, jusqu'à ce jour, a échoué. Tout au plus
+pourra-t-on les distinguer par leur _tendance_ à accentuer trois
+caractères plus remarquables[253].
+
+1° Leur _mode d'alimentation_. Les végétaux tirent leur nourriture, en
+particulier le carbone et l'azote, directement des substances minérales;
+l'animal, des substances végétales et déjà élaborées par la vie. Mais
+cette loi souffre des exceptions: ainsi les champignons s'alimentent
+comme les animaux, et l'on connaît des plantes insectivores, telles que
+le Droséra, la Dionée, la Pinguicula, etc. Il n'en est pas moins vrai
+que les végétaux se distinguent des animaux, pris en bloc, par leur
+pouvoir de créer de la matière organique aux dépens de l'inorganique.
+
+2° La tendance des végétaux à l'_immobilité_ et des animaux à la
+_mobilité_ est une conséquence de leur mode d'alimentation. La plante
+n'a pas besoin de se déranger pour se nourrir. Trouvant tout ce qu'il
+lui faut autour d'elle dans la terre imbibée de sucs, elle y reste
+fixée. L'animal, au contraire, est obligé de chercher sa nourriture, et
+partant de se mouvoir pour la trouver. Voilà pourquoi la cellule
+végétale s'entoure d'une membrane de cellulose qui la condamne à
+l'immobilité, tandis que les animaux supérieurs ont des organes
+sensoriels pour reconnaître leur proie, des organes locomoteurs pour la
+saisir, et les animaux inférieurs, tels que les Amibes, ont au moins des
+pseudopodes qu'ils lancent de divers côtés pour saisir les matières
+organiques éparses dans une goutte d'eau. Les exceptions à cette seconde
+loi, pas plus qu'à la première, n'empêchent leur généralité
+caractéristique.
+
+Mais ces tendances à la fixité ou à la mobilité ne sont encore que des
+signes superficiels d'une autre tendance encore plus profonde, la
+tendance au réveil ou à l'atrophie de la conscience.
+
+3° Entre la mobilité et la _conscience_, en effet, il y a un rapport
+évident. La conscience est-elle cause ou effet de la mobilité? L'un et
+l'autre sont vrais. C'est la conscience qui fait mouvoir, mais le
+mouvement, à son tour, stimule et développe la conscience, comme
+l'absence de mouvement tend à l'atrophier. De ce point de vue, dit M.
+Bergson, «nous définirons l'animal par la sensibilité et la conscience
+éveillée, le végétal par la conscience endormie et
+l'insensibilité»[254].
+
+Et que l'on n'objecte pas que la sensibilité et la mobilité ont pour
+condition nécessaire un système nerveux. Autant vaudrait dire qu'un être
+vivant qui n'a pas d'estomac est incapable de se nourrir. La vérité est
+que le système nerveux est né, comme les autres systèmes, d'une division
+du travail. Il ne crée pas la fonction, il la développe seulement en la
+portant à son maximum d'intensité et de précision. «C'est dire que le
+plus humble organisme est conscient dans la mesure où il se meut
+_librement_.»[255] Et voilà pourquoi la plante, qui s'est fixée au sol,
+n'a pu se développer dans le sens de l'activité consciente. Mais sa
+conscience n'est pas nulle pour cela, elle est seulement endormie. Et,
+de même qu'elle peut se réveiller chez certains végétaux qui ont
+reconquis leur mobilité et leur liberté--tels que les zoospores des
+Algues,--ainsi elle peut s'atrophier et s'endormir chez des animaux
+dégénérés en parasites immobiles. Conscience et inconscience n'en
+marquent pas moins les deux directions générales et opposées de l'animal
+et du végétal[256].
+
+--Inutile d'interrompre ici cette analyse de l'hypothèse bergsonienne
+pour en montrer au lecteur le caractère tout _a priori_. Attribuer aux
+plantes une conscience--inconsciente--dont elles n'ont jamais donné
+aucun signe, ce n'est pas s'appuyer sur des faits, mais sur un système
+en l'air et sans aucune base expérimentale. Quant aux prétendus végétaux
+mobiles et conscients, il n'y a aucune raison sérieuse de ne pas les
+classer parmi les animaux. Aristote a créé pour eux le nom
+caractéristique de _zoophytes_, qui leur est resté.
+
+Après cette parenthèse, poursuivons notre exposé de l'évolution
+bergsonienne.
+
+L'élan vital s'est donc partagé en un double courant: l'un évolue dans
+le sens de l'activité locomotrice et par conséquent d'une conscience de
+plus en plus intense, laissant l'autre courant suivre la marche inverse.
+Celui-ci crée le monde des plantes; celui-là le monde animal. Mais la
+raison de ce partage? Pourquoi cette division en plusieurs règnes, et
+même cette division en une multitude d'individus dans chaque règne?
+
+M. Bergson ne peut répondre par l'utilité, la beauté et la grandeur de
+ce plan de la création, puisqu'il n'admet pas de plan prévu et voulu. Sa
+réponse n'en sera que plus curieuse et plus instructive.
+
+«A la rigueur, dit-il, rien n'empêcherait d'imaginer un individu unique
+en lequel, par suite de transformations réparties sur des milliers de
+siècles, se serait effectuée l'évolution de la vie. Ou encore, à défaut
+d'un individu unique, on pourrait supposer une pluralité d'individus se
+succédant en une série unilinéaire.»[257] Pourquoi donc l'évolution
+s'est-elle faite sur des lignes divergentes et par l'intermédiaire de
+millions d'individus?--C'est que l'élan originel a acquis peu à peu une
+multitude de tendances diverses qui ne pouvaient croître sans devenir
+incompatibles entre elles et tendre à se séparer en des voies
+différentes[258]. Or, parmi ces tendances, il y en avait deux
+fondamentales et opposées: l'une vers l'activité, l'autre vers le repos;
+l'une vers le «travail», l'autre vers la «paresse». La première a
+produit le monde animal, la seconde, le monde végétal.
+
+«Les deux tendances, qui s'impliquaient réciproquement sous une forme
+rudimentaire, se sont dissociées en grandissant. De là, le monde des
+plantes avec sa fixité et son insensibilité; de là, les animaux avec
+leur mobilité et leur conscience. Point n'est besoin, d'ailleurs, pour
+expliquer ce dédoublement, de faire intervenir une force mystérieuse. Il
+suffit de remarquer que l'être vivant appuie naturellement _vers ce qui
+lui est le plus commode_, et que végétaux et animaux _ont opté_ (?),
+chacun de leur côté, pour deux genres différents de commodité dans la
+manière de se procurer le carbone et l'azote dont ils avaient besoin....
+Ce sont deux manières différentes de comprendre le _travail_, ou, si
+l'on aime mieux, la _paresse_.... Le même élan qui a porté l'animal à se
+donner des nerfs et des centres nerveux a dû aboutir, dans la plante, à
+la fonction chlorophyllienne.»[259]
+
+Que cette explication soit ingénieuse, je le veux bien. Mais qu'elle
+soit vraiment satisfaisante pour l'esprit, j'en doute fort. Nous dire
+que les végétaux et animaux _ont opté, chacun de leur côté_, pour les
+formes les plus commodes, c'est les supposer déjà existants au lieu de
+nous expliquer leur genèse. Ajouter que la forme animale est _plus
+commode_ aux besoins de l'animal, et la forme végétale aux besoins du
+végétal, c'est contradictoire à l'hypothèse où il n'y a encore ni animal
+ni végétal, et où les besoins sont les mêmes dans l'Elan vital originel.
+
+Que si l'on veut parler de leurs besoins _futurs_, lorsqu'ils seront
+devenus plantes ou animaux, cette prévision du futur et cette
+merveilleuse adaptation des organes à des besoins futurs prouvent au
+contraire la conception d'un plan et la réalisation de ce plan, dont M.
+Bergson ne voudrait à aucun prix, et qui pourtant s'impose à celui qui
+analyse ce fait d'une évolution sagement prévoyante et adaptant à
+l'avance les organismes à leurs besoins futurs.
+
+Allons plus loin, et disons que ces deux tendances à l'action et au
+repos s'allient fort bien dans le même être et ne sont pas une cause
+suffisante de dédoublement et de divorce. Ce sont deux moitiés du même
+programme tour à tour applicables. Et «l'oubli, par chaque règne--animal
+et végétal,--d'une des deux moitiés du programme»[260]--que M. Bergson,
+sans l'adopter, ne juge pas impossible,--nous paraît au contraire
+absolument invraisemblable. Tous les êtres vivants de la nature agissent
+et sommeillent tour à tour, et le sommeil des plantes elles-mêmes,
+surtout dans leurs périodes d'hibernation, sont des faits élémentaires.
+L'explication proposée est donc beaucoup trop raffinée, car elle devient
+purement verbale: _verba et voces_.
+
+Il est tellement arbitraire de vouloir caractériser l'animalité par la
+tendance à une mobilité de plus en plus haute, et la vie végétative par
+une tendance contraire à une fixité et une somnolence de plus en plus
+grandes, que les faits et les lois biologiques se montrent réfractaires
+à une telle explication. Nous constatons, par exemple, que chaque espèce
+bien caractérisée, soit animale, soit végétale, a une tendance
+invincible à se conserver, et nullement à varier sans cesse. Si la main
+de l'homme leur fait violence par des accouplements contre nature, elles
+sont infécondes ou leurs produits hybrides font bien vite retour au type
+primitif. Cette loi fondamentale du «retour» révèle bien leur tendance à
+la fixité plutôt qu'au perpétuel changement.
+
+Les changements eux-mêmes, lorsqu'ils se produisent accidentellement,
+tels que les adaptations au milieu ambiant, ne démontrent pas moins leur
+tendance à se conserver les mêmes au prix de quelques légères
+concessions de détail. S'ils changent un peu leur forme, c'est pour
+conserver leur être et assurer leur durée.
+
+Ce contraste entre la permanence ou la fixité des types et la prétendue
+mobilité perpétuelle de l'élan vital qui les porte est difficilement
+expliqué par M. Bergson. «On pourrait dire, réplique-t-il, que la vie
+tend à agir le plus possible, mais que chaque espèce préfère (?) donner
+la plus petite somme possible d'effort.... La vie est une action
+toujours grandissante. Mais chacune des espèces à travers lesquelles la
+vie passe ne vise qu'à sa commodité. Elle va à ce qui demande le moins
+de peine. S'absorbant dans la forme qu'elle va prendre, elle entre dans
+un demi-sommeil, où elle ignore à peu près tout le reste de la vie....
+Ce sont deux mouvements différents et souvent antagonistes. Le premier
+se prolonge dans le second, mais il ne peut s'y prolonger sans _se
+distraire_ (?) de sa direction, comme il arriverait à un sauteur, qui,
+pour franchir l'obstacle, serait obligé d'en détourner les yeux et de se
+regarder lui-même.»[261]
+Ainsi la _vie_ tend au changement, et le _vivant_ tend à la permanence;
+cependant, la seconde tendance n'est qu'un prolongement de la première,
+qui n'a pu ainsi se prolonger _sans se distraire_, et cette
+«distraction» l'a changée en tendance contraire. Comprenne qui
+pourra!... Pour nous, nous conclurons qu'il y a contradiction flagrante,
+non pas au sein de la nature, mais au sein de l'hypothèse bergsonienne.
+Et ce n'est pas l'image du «sauteur» et de sa «distraction» qui nous
+convaincra du contraire.
+
+Pour cadrer avec les faits biologiques ou ne pas les heurter trop
+ouvertement, ce n'est pas seulement des «distractions» accidentelles que
+M. Bergson va attribuer à son Elan vital, mais encore des accidents plus
+fâcheux, tels que des cas de paralysie, d'hypnose, de maladresse,
+d'aliénation, etc. Ecoutons-le: «De bas en haut du monde organisé, c'est
+toujours un seul grand effort; mais, le plus souvent, cet effort _tourne
+court_, tantôt _paralysé_ par des forces contraires (?), tantôt
+_distrait_ de ce qu'il doit faire par ce qu'il fait, _absorbé_ par la
+forme qu'il est occupé à prendre, _hypnotisé_ sur elle comme sur un
+miroir. Jusque dans ses œuvres les plus parfaites, alors qu'il paraît
+avoir triomphé des résistances extérieures (?) et aussi de la sienne
+propre (?), il est à la merci de la matérialité qu'il a dû se
+donner.»[262]
+
+En vérité, toute cette «imagerie» nous laisse rêveur, sans nous éclairer
+même un peu. On se demande quelles sont ces «résistances extérieures»
+qui ont pu occasionner tant d'accidents à l'Elan vital, puisqu'il est
+_seul_ au monde; comment il peut se dédoubler lui-même pour avoir à
+lutter contre sa «résistance propre», comment il peut «se donner une
+matérialité» hostile pour se combattre ainsi lui-même. Autant
+d'affirmations, autant de mystères!
+
+Nous cherchons avec avidité quelque lumière à la page suivante, et nous
+y lisons que tout s'explique facilement par une «différence de rythme».
+Voici le procédé:
+
+«La cause profonde de ces dissonances gît dans une irrémédiable
+différence de rythme. La vie en général est la mobilité même; les
+manifestations particulières de la vie n'acceptent cette mobilité _qu'à
+regret_ et _retardent_ constamment sur elle. Celle-là va toujours de
+_l'avant_, celles-ci voudraient _piétiner sur place_. L'évolution en
+général se ferait autant que possible en ligne droite; chaque évolution
+spéciale est un processus circulaire. Comme des tourbillons de poussière
+soulevés par le vent qui passe, les vivants tournent sur eux-mêmes,
+suspendus au grand souffle de la vie. Ils sont donc relativement stables
+et contrefont si bien l'immobilité que nous les traitons comme des
+_choses_ plutôt que comme des _progrès_, oubliant que la permanence même
+de leurs formes n'est que le dessin d'un mouvement.»[263]
+
+C'est donc toujours ici lu même «imagerie». La lanterne magique y
+remplace le raisonnement. Encore n'est-elle pas très bien éclairée.
+
+La vie «en général» et la vie «individuelle et concrète» sont entre
+elles comme l'ombre et la réalité. Or, on ne comprend pas que l'ombre ne
+suive plus la réalité et puisse avancer ou retarder sur elle. C'est là
+une «différence de rythme» invraisemblable. Quant à opposer la vie
+«abstraite» et la vie «concrète» pour se donner le spectacle de les voir
+aux prises, luttant ensemble, comme deux athlètes différents, c'est
+réaliser des abstractions à un degré où l'abus des «entités
+scolastiques» n'avait jamais encore atteint.
+
+Quoi qu'il en soit de ces subtilités vertigineuses, il semble que l'Elan
+vital, ne luttant que contre lui-même, aurait dû être toujours
+vainqueur, comme ces joueurs timorés qui ne jouent ou ne parient qu'avec
+eux-mêmes et ne peuvent ainsi jamais perdre. Mais il n'en est rien.
+
+«Chacune des espèces successives que décrivent la paléontologie et la
+zoologie fut un _succès_ remporté par la vie.» Et ces succès furent
+rares: «L'insuccès apparaît comme la règle, le succès comme exceptionnel
+et toujours imparfait. Nous allons voir que des quatre grandes
+directions où s'est engagée la vie animale, deux ont conduit à des
+impasses.»[264]
+
+En effet, dès que végétaux et animaux se furent séparés de leur souche
+commune, le végétal s'endormant dans l'immobilité, l'animal, au
+contraire, s'éveillant dans une mobilité de plus en plus parfaite, et
+pour cela _marchant à la conquête d'un système nerveux_, le premier
+effort du règne animal dut sans doute aboutir à créer des organismes
+très simples, semblables à certains de nos vers, et qui furent la souche
+commune des Echinodermes, des Mollusques, des Arthropodes et des
+Vertébrés.
+
+Mais un danger les guettait, un obstacle faillit arrêter l'essor de
+toute la vie animale. Ces premières espèces s'emprisonnèrent dans une
+enveloppe plus ou moins dure qui gênait ou paralysait leurs mouvements.
+Les Mollusques s'enfermèrent dans une coquille, les Echinodermes dans
+une peau dure et calcaire, les Arthropodes dans une carapace; certains
+poissons dans une enveloppe osseuse, et cela dans un but de défense pour
+se rendre indévorables. Mais cette cuirasse, derrière laquelle l'animal
+se mettait à l'abri, le gênait dans ses mouvements et parfois
+l'immobilisait, le condamnant pour ainsi dire à un demi-sommeil. C'est
+dans cette torpeur que vivent encore nos Mollusques et nos Echinodermes.
+Heureusement que les Arthropodes et les Vertébrés ont su échapper à ce
+péril, grâce à une «circonstance heureuse» que M. Bergson ne nous
+indique pas. C'est à cette «circonstance heureuse» que tient
+l'épanouissement actuel des formes les plus hautes de la vie.
+
+Dans ces deux directions, en effet, nous voyons la poussée de la vie
+vers le mouvement reprendre le dessus. Les Poissons échangent leur
+cuirasse ganoïde pour des écailles qui permettent leur mobilité. Les
+insectes se débarrassent de la cuirasse, qui protégeait leurs ancêtres.
+C'est leur agilité même qui leur permettra aujourd'hui d'échapper à
+leurs ennemis et, au besoin, de prendre l'offensive et d'attaquer pour
+se mieux défendre.
+
+Mais l'intérêt particulier ou la plus grande commodité n'est encore
+qu'une explication superficielle de la transformation des espèces. La
+cause profonde est l'impulsion qui lança la vie dans le monde, et qui,
+dans le monde animal menacé de s'assoupir, obtint, sur quelques points
+tout au moins, qu'on se réveillât et qu'on allât de l'avant.
+
+Sur les deux voies où s'élevaient les Vertébrés et les Arthropodes, le
+développement a consisté dans le progrès du système nerveux
+sensori-moteur, qui facilite de plus en plus la variété des mouvements.
+Mais cette _marche à la conquête d'un système nerveux_ s'est faite dans
+deux directions divergentes. Il suffit d'un coup d'œil jeté sur le
+système nerveux des Arthropodes et celui des Vertébrés pour s'en
+convaincre[266].
+
+Malgré cette dualité de plan, le progrès consistera toujours à
+compliquer les mécanismes du système nerveux, c'est-à-dire à multiplier
+les carrefours où s'entre-croisent les voies sensorielles et les voies
+motrices pour augmenter avec le nombre des directions possibles du
+mouvement la latitude de choix de l'animal; en un mot, à accroître sa
+mobilité pour accroître parallèlement son degré de conscience[264].
+
+En effet, «l'être vivant est un centre d'action», et sa perfection ne
+peut consister que dans la perfection de son activité motrice, soit
+automatique, soit volontaire, à laquelle toutes les autres facultés sont
+subordonnées. Voilà pourquoi «l'indépendance des mouvements devient
+complète chez l'homme, dont la main peut exécuter n'importe quel
+travail»[267].
+
+Mais ce n'est pas là tout le progrès. Derrière le développement
+organique et visible de cette activité motrice on devine, un
+développement parallèle des deux puissances invisibles d'abord
+confondues au sein de l'Elan vital: _l'instinct_ et _l'intelligence_.
+
+ * * * * *
+
+Comment définir ces deux nouvelles puissances? M. Bergson nous a déjà
+annoncé que toute définition en était impossible. Pour y suppléer, il va
+s'appliquer à nous décrire le sens de leur _direction_.
+
+Il semble bien que l'une et l'autre soient des modes de connaissance,
+mais tellement opposées qu'elles sont deux natures irréductibles, bien
+loin d'être des degrés, supérieur ou inférieur, de la même connaissance.
+
+«L'évolution du règne animal s'est accomplie sur deux voies divergentes
+dont l'une allait à l'instinct et l'autre à l'intelligence.... La
+différence entre elles n'est pas une différence d'intensité ni plus
+généralement de degré, mais de nature.»[269]
+
+Ici, nous sommes heureux de nous trouver d'accord avec M. Bergson et lui
+savons gré d'avoir insisté sur ce point capital, malgré toutes les
+réserves que nous aurions à faire sur les développements qu'il va nous
+donner de sa thèse fondamentale.
+
+Si tant de philosophes ont été tentés de voir dans l'intelligence et
+l'instinct des activités de même ordre dont la première serait d'un
+degré supérieur à la seconde, alors que ce sont des natures différentes,
+c'est que les deux activités, après s'être entre-pénétrées dans l'Elan
+vital originel, se retrouvent l'une et l'autre, à la fois, quoique à des
+degrés divers, chez tous les animaux. De même qu'on retrouve quelques
+degrés bien diminués d'instinct chez l'homme intelligent, on retrouve
+aussi quelques faibles degrés d'intelligence dans la brute. Seule, la
+proportion diffère.
+
+--Inutile d'ouvrir ici une parenthèse pour montrer l'équivoque de ce mot
+intelligence appliqué à la brute. Nous l'avons expliqué ailleurs[267] et
+démontré assez longuement. Le lecteur est édifié. Poursuivons notre
+analyse:
+
+Il n'y a pas d'intelligence où l'on ne découvre, à côté, des traces
+d'instinct; pas d'instinct qui ne soit entouré d'une _frange_
+d'intelligence[270]. Et c'est cette frange d'intelligence ou d'instinct
+qui a causé tant de méprises. De leur union, on a conclu faussement à
+leur identité. En réalité, ils ne s'accompagnent que parce qu'ils se
+complètent; et ils ne se complètent que parce qu'ils sont différents.
+
+La vie étant un effort pour obtenir certaines choses de la matière
+brute, on ne peut s'étonner que l'instinct et l'intelligence soient deux
+méthodes variées et même opposées pour agir sur la matière inerte. Ce
+sont deux méthodes de _fabrication_. L'intelligence _est la faculté de
+fabriquer des objets artificiels_ (inorganiques), _en particulier des
+outils à faire des outils et d'en varier indéfiniment la
+fabrication_.--Au contraire, l'instinct est une _faculté d'utiliser et
+même de construire des instruments organisés_[271]. Voici les avantages
+et les inconvénients de ces deux modes d'activité. L'instinct, trouvant
+à sa portée des instruments organiques merveilleux qui se fabriquent et
+se réparent eux-mêmes, fait tout de suite, sans apprentissage, avec une
+perfection souvent admirable, ce qu'il est appelé à faire. En revanche,
+il est nécessairement spécialisé et limité à un objet déterminé.
+
+Au contraire, l'intelligence n'emploie que des instruments imparfaits et
+fabriqués par elle au prix d'un grand effort, mais le champ de son
+action est illimité, grâce aux formes infiniment variées qu'elle sait
+donner à ses instruments. Chacune de ses inventions crée un besoin
+nouveau; en sorte qu'au lieu de fermer, comme l'instinct, le cercle
+d'action où il se meut automatiquement, elle élargit de plus en plus ce
+cercle et étend de plus en plus loin sa sphère d'activité.
+
+Mais cette supériorité de l'intelligence sur l'instinct n'apparaît que
+tard, lorsqu'elle fabrique des machines à fabriquer.
+
+Au début, les avantages et les inconvénients se balancent si bien qu'il
+est difficile de dire lequel des deux assurera à l'être vivant un plus
+grand empire sur la nature[273]. L'intelligence a encore plus besoin de
+l'instinct que l'instinct de l'intelligence. Celle-ci ne devient
+maîtresse et indépendante que chez l'homme; c'est alors le congé
+définitif que l'instinct reçoit de l'intelligence. Il n'en est pas moins
+vrai que la nature a dû hésiter entre ces deux modes d'activité: l'un
+assuré du succès, mais limité dans ses effets; l'autre aléatoire, mais
+indéfini dans ses conquêtes. De son côté était le plus gros risque, mais
+aussi les plus grands succès.
+
+En résumé: _instinct et intelligence représentent deux solutions
+divergentes, également élégantes, d'un seul et même problème_[271].
+
+Toutefois, l'activité qui fabrique a besoin pour s'exercer d'une
+direction. Si elle est intelligente et consciente, elle se dirigera
+elle-même; mais si elle est inconsciente et automatique, son mécanisme
+psychique aura dû être préalablement agencé et monté par un constructeur
+intelligent. Telle est du moins notre conclusion et celle de tous les
+philosophes spiritualistes jusqu'à ce jour, pour lesquels l'instinct est
+une espèce de mémoire ou de sentiment innés provoquant et dirigeant les
+opérations de l'animal.
+
+M. Bergson ne contredira point complètement cette théorie; il l'étendra
+même à l'excès jusqu'aux plantes et aux fonctions de la vie végétative.
+Il dira sans hésiter: «la plante a des instincts: il est douteux,
+ajoute-t-il, que ces instincts s'accompagnent chez elle de
+sentiments»[274]. Mais l'opinion lui paraît au moins probable puisqu'il
+nous parle de l' «amour maternel, si frappant, si touchant, chez la
+plupart des animaux et observable jusque dans la sollicitude de la
+plante pour sa graine», et se plaît à nous décrire «chaque génération
+penchée sur celle qui suivra»[276].
+
+Quoi qu'il en soit de cette poétique prosopopée, il tient à nous bien
+montrer que la prétendue inconscience de l'instinct n'est pas encore une
+inconscience véritable. Ce n'est pas une conscience _nulle_, dit-il,
+mais seulement _annulée_ passagèrement par le travail qu'elle commande
+et dirige: _la représentation est alors bouchée par l'action_[274]. Mais
+c'est bien la représentation inconsciente qui a déclanché toute la série
+des mouvements automatiques de l'instinct.
+
+De là on peut conclure que l'instinct sera orienté vers l'inconscience
+et l'intelligence vers la conscience. La représentation sera plutôt
+_jouée_ et inconsciente dans le cas de l'instinct, plutôt _pensée_ et
+consciente dans le cas de l'intelligence[277].
+
+Les exemples remarquables d'instinct que M. Bergson développe avec une
+certaine complaisance sont bien connus du lecteur. C'est l'Œstre du
+cheval qui dépose ses œufs sur les jambes ou les épaules de l'animal,
+comme s'il savait que sa larve doit, se développer dans l'estomac du
+cheval et que celui ci, en se léchant, l'y transportera sûrement. C'est
+le Sphex paralyseur qui sait frapper sa victime à l'endroit précis des
+centres nerveux de manière à l'immobiliser sans la tuer, et à conserver
+ainsi une nourriture toujours fraîche, etc.
+
+Ce qui est moins connu du lecteur, c'est l'explication monistique que
+notre auteur a essayé de nous en donner[279]. Ne pouvant attribuer au
+Sphex la science d'un entomologiste consommé ni l'art du plus habile
+chirurgien; d'autre part, ne voulant pas recourir à la Science suprême
+et à l'art infini de Celui qui a organisé le Sphex, il aime mieux
+supposer entre le Sphex et sa victime une _sympathie_ (au sens
+étymologique du mot), comme on l'observe entre deux organes du même
+individu, qui leur permettrait de communiquer par le fond de leur être,
+de se saisir mutuellement _par le dedans_ et non plus seulement du
+dehors par les sens internes, et d'avoir une _intuition_ mutuelle
+(_vécue_ plutôt que _représentée_) de ce qui les intéresse l'un l'autre.
+C'est ce que M. Bergson a nommé une _sympathie divinatrice_[277].
+
+Il est vrai qu'une telle explication--outre son caractère monistique--a
+deux autres graves défauts. Elle n'a rien de scientifique, puisqu'elle
+n'est fondée sur aucun fait, mais seulement sur des _a priori_. De plus,
+elle n'est pas intelligible. Et M. Bergson a beau nous répliquer:
+«Pourquoi l'instinct se résoudrait-il en éléments intelligents? Pourquoi
+même en termes tout à fait intelligibles?»[280] nous répondrons qu'aux
+yeux de ce sens commun, si souvent invoqué, une explication qui n'est
+pas intelligible est purement verbale: _verba et voces_.
+
+Nous devons ajouter que cette explication se détruit elle-même. Car si
+tous les êtres ne font qu'un, leur intime compénétration ne devrait pas
+leur donner seulement une connaissance mutuelle de quelques rares
+détails--comme pour le Sphex qui ne devine que la vulnérabilité de
+certains ganglions de la Chenille,--mais la connaissance totale de tout
+leur être. D'autre part, la Chenille, à son tour, aurait l'intuition des
+intentions hostiles du Sphex, et la science égale des deux adversaires
+les neutraliserait. Ainsi l'hypothèse, par son propre excès, se rend
+insoutenable.
+
+L'évolution bergsonienne n'explique donc pas l'instinct animal pris en
+général, encore moins la diversité merveilleuse des instincts propres à
+chaque espèce d'animaux; examinons si elle explique mieux l'intelligence
+et l'apparition de l'homme sur notre terre.
+
+Il faut rendre cette justice à M. Bergson qu'il a profondément senti la
+différence radicale, le hiatus infranchissable qui sépare l'homme de la
+bête. Je dis «senti» plutôt que démontré avec exactitude: ce n'en est
+pas moins très louable.
+
+Il oppose d'abord le cerveau de l'homme à celui du singe le plus
+perfectionné. Après avoir rappelé que «la conscience ne jaillit pas du
+cerveau»[281], mais lui est seulement associée, il ajoute que le cerveau
+humain est fait--comme tout cerveau--pour monter des mécanismes moteurs,
+mais qu'il diffère des autres en ce que le nombre des mécanismes qu'il
+peut monter et, par conséquent, le nombre des déclics entre lesquels il
+nous donne le choix est indéfini, tandis que les autres sont strictement
+limités. Or, du limité à l'illimité, il y a, dit-il, toute la distance
+du _fermé_ à l'_ouvert_. Ce qui n'est pas une différence de degré, mais
+de nature.
+
+Radicale aussi, par conséquent, est la différence entre la connaissance
+de l'animal et l'intelligence de l'homme. Encore la distance du fini à
+l'infini. Voilà pourquoi «l'invention chez l'animal n'est jamais qu'une
+variation sur le thème de la routine. Les portes de sa prison se
+referment aussitôt ouvertes; en tirant sur sa chaîne, il ne réussit qu'à
+l'allonger. Avec l'homme, au contraire, la conscience libre brise sa
+chaîne. Chez l'homme, et chez l'homme seulement, elle se libère».
+
+Toute l'histoire de la vie, jusque-là, se résumait dans un grand effort
+de la conscience pour soulever la matière, suivi d'un écrasement plus ou
+moins complet de la conscience par la matière qui retombait sur elle.
+L'entreprise de se libérer était paradoxale. Mais l'homme était le mieux
+armé, par la supériorité de son cerveau, par la puissance de la parole
+et celle de la vie sociale. Ces trois pouvoirs «disent, chacun à sa
+manière, le succès unique, exceptionnel, que la vie a remporté à un
+moment donné de son évolution. Ils traduisent la différence de nature,
+et non pas seulement de degré, qui sépare l'homme du reste de
+l'animalité. Ils nous laissent deviner que si, au bout du large tremplin
+sur lequel la vie avait pris son élan, tous les autres sont descendus,
+trouvant la corde tendue trop haute, l'homme seul a sauté
+l'obstacle»[282].
+
+Ce beau mouvement oratoire--que nous avons tenu à reproduire--vient fort
+à propos masquer ou couvrir de fleurs un raisonnement qui nous paraît un
+peu faible. Sans doute, si nous supposons l'homme déjà façonné
+complètement et armé de pied en cap de ces trois puissances: un cerveau
+humain, la parole humaine, la vie sociale, on conçoit sans peine qu'il
+ait pu «sauter la corde» et conquérir la liberté. Nous aurions été
+beaucoup plus curieux de savoir comment l'évolution avait pu orner
+l'homme de tous ces dons qui impliquent déjà la liberté. Les supposer
+déjà donnés--on ne sait comment,--c'est une pétition de principes; c'est
+esquiver le problème au lieu de le résoudre, car il reste toujours à
+nous expliquer comment l'animalité a pu se transformer en humanité.
+Après avoir admis entre l'homme et la bête un «hiatus infranchissable»,
+on se demande avec plus d'angoisse que jamais comment il a pu être
+franchi. Le silence de M. Bergson sur un point si important n'en est que
+plus significatif. Le lecteur ne l'oubliera pas: c'est un aveu
+d'impuissance.
+
+Hâtons-nous de passer à la formation de l'intelligence humaine--dont on
+nous a encore si peu parlé,--sans doute parce qu'elle n'est qu'un
+accessoire aux yeux de nos philosophes antiintellectualistes.
+
+Quel que soit, en effet, le rôle de l'action et de la liberté dans la
+vie humaine, si important qu'on le suppose, il faut bien finir par
+constater le fait de l'intelligence et nous expliquer son apparition.
+
+L'explication n'en sera pas très lumineuse. Avertissons-en d'avance nos
+lecteurs. Elle se résumera à peu près dans cette formule si souvent
+répétée: _L'intelligence a été déposée en cours de route par
+l'évolution_[283]. Et, sans doute, déposée en cours de route, avec un
+certain dédain, au moment où elle commençait à décliner[284].
+
+L'intelligence n'est nullement un instinct perfectionné, mais une
+connaissance de nature bien différente. Tandis que l'instinct «reste
+intérieur à lui-même» et connaît les choses par leur intérieur--d'une
+manière, il est vrai, plus ou moins inconsciente,--l'intelligence
+«s'extériorise» et les connaît par l'extérieur, d'une manière
+consciente. Cette tendance à s'extérioriser explique pourquoi «elle
+s'absorbe dans la connaissance et l'utilisation de la matière
+brute»[285]. Elle est tournée vers l'inorganique et le solide, tandis
+que l'instinct est tourné vers le mouvant et la vie. «Elle répugne au
+fluent et solidifie tout ce qu'elle louche.»[286]
+
+Malgré cette opposition de nature, M. Bergson en fait «deux
+développements divergents du même principe», de l'Elan vital, et
+considère l'intelligence comme un «rétrécissement par condensation d'une
+puissance plus vaste»[287]. Cette condensation a fait de l'intelligence
+comme un «noyau lumineux» qui se détache sur «la frange indécise et
+floue» de l'instinct «qui va se perdre dans la nuit».
+
+Le lecteur va s'écrier sans doute que cette explication n'est pas très
+claire.... Mais M. Bergson est le premier à en convenir. Il reconnaît
+que cette puissance plus vaste d'où émane l'intelligence paraît alors
+«insaisissable.»[288]. Mais il prétend qu'on n'a pas le droit de s'en
+étonner, que «ce qu'il y a d'essentiel dans l'instinct ne saurait
+s'exprimer en termes intellectuels ni par conséquent s'analyser»[289].
+N'en demandez pas davantage.
+
+Il nous suffit de savoir que l'intelligence--bien loin d'avoir pour
+objet les formes abstraites de la matière, c'est-à-dire l'être, le vrai,
+le bien, le beau, etc., comme le soutiennent unanimement tous les
+spiritualistes--a, au contraire, pour objet la matière, le solide
+géométrique, et que l'intellectualité et matérialité se sont
+constituées, dans le détail, par une adaptation réciproque, l'une et
+l'autre dérivant d'une forme d'existence plus vaste et plus haute»[290].
+Mais, en se détachant de cette réalité plus vaste, elle n'a produit
+aucune coupure nette entre les deux, comme en témoigne la _frange_
+indistincte qui en rappelle l'origine[291].
+
+Et c'est ainsi que l'intelligence a été «déposée en cours de route par
+l'évolution», comme une simple annexe de la faculté d'agir, et que
+l'homme a conquis la liberté, but suprême de l'Elan originel.
+
+«En résumé, conclut noire auteur, si l'on voulait s'exprimer en termes
+de finalité, il faudrait dire que la conscience (l'Elan vital), après
+avoir été obligée, pour se libérer elle-même, de scinder l'organisme en
+deux parties complémentaires, végétaux, d'une part, et animaux, de
+l'autre, a cherché une issue dans la double direction de l'instinct et
+de l'intelligence: elle ne l'a pas trouvée avec l'instinct, et elle ne
+l'a obtenue du côté de l'intelligence que par un saut brusque de
+l'animal à l'homme. De sorte que, en dernière analyse, l'homme serait la
+raison d'être de l'organisation entière de la vie sur notre planète.
+Mais ce ne serait là qu'une manière de parler. Il n'y a en réalité qu'un
+certain courant d'existence et le courant antagoniste (sans aucun plan
+préconçu); de là, toute l'évolution de la vie.»[292]
+
+ * * * * *
+
+Le lecteur imaginera peut-être que l'exposé de l'Evolution créatrice se
+termine ici. Mais il n'en est rien. Le double courant auquel nous avons
+abouti: courant de vie, d'une part; courant antagoniste de matière,
+d'autre part, nous laisse dans un dualisme inexpliqué, et qu'un moniste
+opiniâtre comme M. Bergson va faire la gageure de ramener à l'unité.
+
+Pour cela, il ne supprimera--au moins en apparence--aucun des deux
+termes opposés: ni l'objectivité de la matière, comme l'ont essayé les
+idéalistes, ni la réalité de l'esprit, comme les matérialistes de tous
+les temps l'ont déjà fait. Mais il les identifiera résolument, tout en
+les distinguant, grâce à une souplesse et une subtilité d'esprit peu
+commune. Le physique ne sera que du «psychique inverti»[293].
+
+Avant d'exposer cette thèse paradoxale, avertissons le lecteur que le
+chef de la nouvelle école n'a pas su convaincre tous ses disciples; les
+plus enthousiastes eux-mêmes ont refusé, croyons-nous, de le suivre
+jusqu'à ces excès de brillante sophistique.
+
+Au moment de nous engager dans ces voies nouvelles, lui-même nous
+avertit loyalement que, «par là, nous pénétrons aussi dans les plus
+obscures régions de la métaphysique»[294]. Tenons-nous donc sur nos
+guides, car les demi-clartés de la nuit sont favorables aux surprises.
+
+Il s'agit de serrer de plus près l'opposition des deux courants
+antagonistes: celui de la vie, celui de la matière, et de leur découvrir
+une source commune. En voici la description que nous emprunterons mot à
+mot à l'inventeur, car elle défie toute analyse. Nous nous permettrons
+seulement de souligner quelques mots essentiels à l'intelligence du
+texte.
+
+«L'esprit peut marcher dans deux sens opposés. Tantôt il suit sa
+direction naturelle (instinct et intelligence): c'est alors le progrès
+sous forme de _tension_, la création continue, l'activité libre. Tantôt
+il l'invertit, et cette inversion, poussée jusqu'au bout, mènerait à
+_l'extension_, a la détermination réciproque nécessaire des éléments
+extériorisés les uns par rapport aux autres, enfin au mécanisme
+géométrique.»[295]
+
+«Cette puissance de création une fois posée (et elle existe, puisque
+nous en prenons conscience en nous, tout au moins quand nous agissons
+librement), elle n'a qu'à se _distraire_ (?) d'elle-même pour se
+détendre, à se _détendre_ pour s'_étendre_, à s'étendre pour que l'ordre
+mathématique qui préside à la disposition des éléments ainsi distingués,
+et le déterminisme inflexible qui les lie, manifestent l'interruption de
+l'acte créateur; ils ne font qu'un, d'ailleurs, avec cette interruption
+même.... La matière est un relâchement de l'inextensif en extensif, et,
+par là, de la liberté en nécessité.»[296]
+
+Ainsi, d'après M. Bergson, l'esprit n'a qu'à se _détendre_ pour
+s'étendre et devenir matière!... Et pour que le lecteur ne soit pas
+tenté de ne voir là qu'un jeu de mots, un calembour échappé à un moment
+d'humour--alors que c'est le fond même du système bergsonien,--nous
+allons prolonger nos citations. Il verra que si _distraction_ il y a,
+elle ne nous est pas imputable.
+
+«Cette longue analyse (des idées d'ordre et de désordre) était
+nécessaire pour montrer combien le réel pourrait passer de la _tension_
+à l'_extension_ et de la liberté à la nécessité mécanique _par voie
+d'inversion_.... Quel est donc le principe qui n'a qu'à se _détendre_
+pour s'_étendre_, l'interruption de la cause équivalant ici à un
+renversement de l'effet? Faute d'un meilleur mot, nous l'avons appelé
+_conscience_. Mais il ne s'agit pas de cette conscience diminuée qui
+fonctionne en chacun de nous. Notre conscience à nous est la conscience
+d'un certain être vivant, placé en un certain point de l'espace; et, si
+elle va bien dans la même direction que son principe (la conscience
+universelle?), elle est sans cesse tirée en sens inverse, obligée,
+quoiqu'elle marche en avant, de regarder en arrière.»[297]
+
+Un peu plus loin, le même auteur, après avoir déclaré que, contrairement
+à l'opinion des sciences physiques, il fallait chercher l'origine de la
+matière «dans un processus extra-spatial», ajoute encore plus
+clairement:
+
+«Considère-t-on in _abstracto_ l'étendue en général? _L'extension_
+apparaît seulement comme une _tension_ qui s'interrompt. S'attache-t-on
+à la réalité concrète qui remplit cette étendue? L'ordre qui y règne, et
+qui se manifeste par les lois de la nature, est un ordre _qui doit
+naître de lui-même_ quand l'ordre inverse est supprimé: une détente du
+vouloir produirait précisément cette suppression. Enfin, voici que le
+sens où marche cette réalité nous suggère maintenant l'idée d'une _chose
+qui se défait_; là est, sans aucun doute, un des traits essentiels de la
+matérialité. Que conclure de là, sinon que le processus par lequel cette
+chose se _fait_ est dirigé en sens contraire des processus physiques et
+qu'il est dès lors, par définition même, _immatériel?_ Notre vision du
+monde matériel est celle d'un poids qui retombe; aucune image tirée de
+la matière proprement dite ne nous donnera une idée du poids qui
+s'élève.... La vie est un effort pour remonter la pente que la matière
+descend. Par là, elle nous laisse entrevoir la possibilité, la nécessité
+même d'un processus inverse de la matérialité, _créateur de la matière_
+par sa seule interruption.»[298]
+
+D'où les conclusions monistiques que M. Bergson répète à profusion: «Un
+processus identique a dû tailler en même temps matière et intelligence
+dans _une étoffe_ qui les contenait toutes deux.»--«Les deux termes sont
+de même essence ... et le physique est simplement du psychique
+inverti.»--«Intellectualité et matérialité, étant de même nature, se
+produisent de la même manière.»--C'est «la progression ou plutôt la
+régression de l'extra-spatial se dégradant en spatialité».--«La matière
+est définie par une espèce de descente, cette descente par une
+interruption de montée»[299], mais ces deux sens dans le mouvement
+n'empêchent pas «l'unité de l'élan» originel, de l'Elan vital, du Flux
+universel.
+
+Le monisme bergsonien a donc relié ensemble--ou plutôt confondu--toutes
+les parties de la création: l'esprit et la matière, l'organique et
+l'inorganique, l'homme et l'animal, grâce à un savant dosage de
+contradictions, diluées jusqu'à leur donner quelque apparence lointaine
+de continuité. Désormais, il peut prendre des airs de triomphe et
+emboucher la trompette. Ecoutez plutôt: «Une telle doctrine ne facilite
+pas seulement la _spéculation_ (?). Elle nous donne aussi plus de
+_force_ (?) pour agir et pour vivre. Car, avec elle, nous ne nous
+sentons plus isolés (!) dans l'humanité, l'humanité ne nous semble pas
+non plus isolée dans la nature qu'elle domine. Comme le plus petit grain
+de poussière est solidaire de notre système solaire tout entier,
+entraîné avec lui dans ce mouvement indivisé de descente qui est la
+matérialité même, ainsi tous les êtres organisés, du plus humble au plus
+élevé, depuis les premières origines de la vie jusqu'au temps où nous
+sommes, et dans tous les lieux comme dans tous les temps, ne font que
+rendre sensible aux yeux une impulsion unique, inverse du mouvement de
+la matière, et, en elle-même, indivisible. Tous les vivants se tiennent,
+et tous cèdent à la même formidable poussée. L'animal prend son point,
+d'appui sur la plante, l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité
+entière, dans l'espace et dans le temps, est une immense armée qui
+galope à côté de chacun de nous, en avant et en arrière de nous, dans
+une charge entraînante, capable de culbuter toutes les résistances et de
+franchir bien des obstacles, même peut-être la mort!»[300]
+
+Après un si beau mouvement d'éloquence, nous aurions quelque scrupule
+d'atténuer l'admiration du lecteur par certaines réserves. Aussi bien
+les croyons nous inutiles. Nous nous contenterons de poser une ou deux
+questions, peut-être indiscrètes, dont les réponses mettraient
+singulièrement au jour les points obscurs d'un système qui ne brille pas
+par ses lumières.
+
+La _première_ est celle-ci. Puisque l'esprit et la matière sont deux
+mouvements «antagonistes», en «sens inverse», comment peuvent-ils
+provenir d'une seule et même impulsion originelle? Comment le second
+peut-il «naître de lui-même» du premier; la «régression» naître
+spontanément de la «progression»; comment l'ascension et la descente
+peuvent-elles n'avoir qu'une seule et même cause?--On ne le comprend
+pas.
+
+La _deuxième_ question est encore plus importante. La descente étant
+postérieure à la montée, la création de la matière doit donc être
+postérieure à celle de l'esprit et de la vie. Or, la vie est impossible
+sans une matière préexistante. Voilà pourquoi M. Bergson nous a dépeint
+l'esprit et la vie comme «un courant lancé à travers la matière», comme
+une force qui élève sans cesse «un poids qui retombe», comme un «effort
+pour remonter la pente que la matière descend», etc. Il faut donc
+supposer données ou engendrées à la fois la matière et la vie au lieu de
+les faire dériver l'une de l'autre, et le physique ne peut être du
+«psychique inverti», puisque le psychique ne peut exister sans le
+physique.
+
+Il y a donc, au fond de l'opinion qui essaye d'identifier l'esprit et la
+matière en faisant de celle-ci un «relâchement» ou une chute de
+celui-là, une contradiction foncière qui a besoin de se dissimuler dans
+une obscurité profonde: celle d'un système qui prétend avoir le droit de
+s'exprimer en notions «peu ou point intelligibles», et transcendantes à
+toute intelligence humaine.
+
+ * * * * *
+
+II. _Critique_.--Jusqu'ici nous n'avons pu examiner et critiquer en
+passant que des détails secondaires à mesure que l'hypothèse de
+l'évolution bergsonienne se déroulait sous nos yeux. Il est temps de
+s'élever à une vue synthétique et d'en faire une critique d'ensemble,
+autrement importante qu'une critique de parties plus ou moins
+accessoires.
+
+Or, nous avons vu que le nouveau système était une réaction--d'ailleurs
+juste et généreuse--contre tous les systèmes antérieurs d'évolution, qui
+se contentaient, pour expliquer le développement des êtres, d'invoquer
+les lois des combinaisons mécaniques, dirigées par des rencontres de
+hasard. Pour eux, «le tout est donné» dès l'origine et ne fait que se
+dérouler automatiquement. Pour M. Bergson, au contraire, à l'origine,
+«rien n'est donné» de ce qui sera plus tard. Tout va se créer, matière
+et forme, au fur et à mesure de l'écoulement du Temps, par des
+apparitions successives de choses «absolument nouvelles», c'est-à-dire
+«imprévisibles et irréductibles aux éléments antérieurs». De là
+l'épithète de _créatrice_ donnée à l'évolution nouvelle qui est bien
+moins une évolution, ou passage à l'acte de ce qui était déjà en
+puissance, qu'une création perpétuelle à jets continus.
+
+En sorte que l'idée de «création _ex nihilo_», abandonnée et comme
+périmée, surtout depuis Darwin et Lamarck, va, par un singulier retour
+des choses ici-bas, être remise en honneur et restaurée par M.
+Bergson[301]. L'intention est des plus louables, assurément; reste à
+savoir comment il la réalisera et si les espérances du spiritualisme ne
+seront pas finalement déçues encore une fois.
+
+Pour le spiritualisme, en effet, aucune évolution des mondes--encore
+moins une évolution créatrice--n'est concevable sans un principe ou une
+force motrice qui la mette en branle ni sans une idée qui la dirige; ou,
+pour employer le langage technique, une _cause motrice_ et une cause
+_finale_, sans lesquelles l'Evolution ne serait plus qu'un mot
+majestueux et trompeur dissimulant un non-sens.
+
+Examinons comment M. Bergson a répondu à ces deux _desiderata_
+essentiels de l'esprit humain.
+
+I. D'abord, une cause efficiente ou motrice est indispensable. Par
+lui-même, un être étant et demeurant identique à lui-même ne peut être
+ou devenir autre qu'il n'est. Il lui faut donc le concours ou la mise en
+branle d'un autre être pour devenir autre qu'il n'est, c'est-à-dire pour
+changer. Tel est le principe d'identité se développant en principe de
+causalité, comme nous l'avons exposé longuement dans un autre
+ouvrage[302].
+
+Or, si tout changement exige une cause, à plus forte raison cette espèce
+de changement qui constitue un passage du _moins_ au _plus_,
+c'est-à-dire un progrès, une ascension;--à plus forte raison encore si
+cette ascension est une création de toutes pièces, un passage de la
+possibilité pure à l'existence.
+
+Or, tel est bien le cas de «l'évolution créatrice».
+
+Dans les autres systèmes d'évolution, pour ramener deux espèces l'une à
+l'autre par voie de filiation, il fallait découvrir entre elles une
+certaine identité de nature, permettant de supposer leur fusion dans un
+genre supérieur d'où elles seraient issues. Il suffisait donc d'une
+cause _occasionnelle_ pour faire dédoubler le genre en ses espèces qu'il
+contenait déjà virtuellement.
+
+Dans le système bergsonien, la difficulté est autrement grande, puisque
+les natures les plus disparates--voire même l'esprit et la
+matière--peuvent être produites par le même antécédent grâce à
+l'évolution créatrice qui crée de toute pièce des formes «imprévisibles
+et irréductibles aux éléments antérieurs».
+
+L'hypothèse est plus commode, assurément, au point de vue des
+généalogies à établir entre les êtres apparus, puisque «tout peut
+provenir de tout». L'invention de ces arbres généalogiques, si
+difficiles du reste à imaginer pour les savants les plus audacieux,
+devient ainsi un effort inutile, un casse-tête chinois à écarter.
+
+Mais, d'autre part, c'est une force _créatrice_ qu'il faudra supposer en
+action perpétuelle, au lieu de causes simplement occasionnelles. Les
+«heureux accidents» imaginés par Darwin ne seront plus de mise, n'auront
+plus aucun sens dans le système de l'Evolution créatrice.
+
+Quelle est donc la Force créatrice admise par M. Bergson? Sûrement, ce
+problème n'a pas échappé à son esprit. Nous sommes même tentés de dire
+qu'il l'a tourmenté, après avoir lu cette phrase significative échappée
+à sa plume: «Dans le présent travail ... un Principe de création,
+_enfin_ (!), a été mis au fond des choses.»[303] Encore une fois, quel
+est donc ce Principe (avec un grand P)?
+
+Serait-ce le Créateur, le Dieu des spiritualistes? En ce cas, bien des
+difficultés seraient levées, et l'Evolution créatrice devenue
+toute-puissante pourrait fonctionner.
+
+Mais nous n'osons espérer cette solution, après les critiques
+dédaigneuses du Dieu de Platon et d'Aristote, qui nous ont d'autant plus
+étonné qu'elles sont gravement inexactes et peu bienveillantes envers de
+si grands génies[304].
+
+Encore moins l'espérons-nous après avoir lu que Dieu, ne saurait être
+une _chose_, c'est-à-dire une substance, un agent, une cause, mais
+seulement un «_centre_ d'où les mondes jailliraient», c'est-à-dire une
+convergence de jaillissement se confondant avec le jaillissement
+lui-même, puisqu'il «n'a rien de tout fait» et progresse avec lui[305].
+
+C'est d'ailleurs la conclusion fatale d'une théorie qui a supprimé
+l'_être_ pour le remplacer par le _devenir_ universel.
+
+Or, tout cela ressemble trop à un monisme panthéistique et n'a rien de
+commun avec un vrai et sincère théisme, celui des plus grands
+philosophes dont s'honore l'histoire de la pensée humaine, sans en
+excepter les créateurs de l'évolutionnisme contemporain: Lamarck et
+Darwin lui-même, qui, sur ses vieux jours, en fit l'aveu.
+
+Au lieu de Dieu, M. Bergson se contente de mettre «au _fond des choses_
+la DURÉE et le LIBRE CHOIX»[306], c'est-à-dire ce qu'il a déjà appelé le
+_Temps_ ou le perpétuel _Devenir_. Son Principe sera le _Dieu-Cronos_ de
+la mythologie grecque, rajeuni sans doute et modernisé, et s'il dévore
+encore ses enfants, ce ne sera plus par jalousie, mais uniquement pour
+«se gonfler» de leur substance et «faire boule de neige» avec eux dans
+une identité monistique Universelle. L'ancien Cronos n'était que l'allié
+de la puissance créatrice; le nouveau sera l'ombre de cette puissance
+divine, il sera le Devenir dans son perpétuel «jaillissement».
+
+Le lecteur serait fort surpris de nous voir accepter sans protestation
+une conception si bizarre qui nous ramène à la mythologie et à l'enfance
+de l'humanité. Cependant, ce n'est ni sa bizarrerie ni son antiquité qui
+nous la font repousser, mais uniquement son opposition flagrante aux
+premiers principes de la raison.
+
+Le Temps, la durée, l'élan vital--seraient-ils définis au sens de M.
+Bergson--ne peuvent être un _principe_ de la production des choses,
+encore moins un principe _premier_ et nécessaire.
+
+1° Le Temps n'est ni un être ni un principe actif. En vain M. Bergson
+nous réplique que le Temps agit réellement, que «sa dent mord sur tous
+les êtres»[307]: ce sont là des métaphores. Ce qui use ma montre, c'est
+le frottement des rouages, la poussière, l'humidité, la rouille, ce
+n'est pas le Temps, qui est parfaitement inactif et indifférent à tous
+les changements qui se produisent dans le Temps.
+
+A son tour, la _durée_ est un effet produit et non une cause
+productrice; c'est donc une conséquence, non un principe. Si je suis
+aujourd'hui, ce n'est pas une raison suffisante pour que je sois demain,
+et si je vis et j'existe depuis cinquante ans, c'est parce que j'ai reçu
+le jour de mes parents, et qu'après avoir reçu d'eux l'être et la vie,
+je les ai entretenus constamment par la nourriture, les soins, les
+remèdes, les précautions contre les accidents ou les maladies, etc. Au
+contraire, dire que j'_existe parce que je dure_, c'est bien moins
+qu'une vérité de M. de La Palisse; c'est une pétition de principe et un
+renversement de l'ordre des facteurs--ύστερον πρότερον,--car l'effet ne
+peut être la cause, sa propre cause[308].
+
+Ce raisonnement va paraître encore plus clair, mais sous une autre
+forme, si, au lieu de penser à la _durée_, nous pensons à _l'élan
+vital_, spontané et libre, que M. Bergson emploie si souvent comme
+synonyme de la durée. L'_élan_, c'est une _action_, et par conséquent
+l'action d'un _agent_; ce n'est donc pas l'action qui joue le rôle de
+principe, mais l'agent.
+
+Il est vrai que dans le phénoménisme universel de M. Bergson il n'y a
+plus d'agent sous l'action, mais des actions toutes pures et sans agent.
+En conséquence, nous aboutissons à cette conception contradictoire
+«l'une évolution sans rien qui évolue ou qui fasse évoluer, et d'une
+perpétuelle création sans aucun créateur. C'est une auto-création se
+donnant incessamment à elle-même l'existence qu'elle n'a pas.
+
+L'idée de commencement absolu et sans cause--si chère à Renouvier--est
+ainsi mise partout dans l'Univers: au commencement, au milieu, à la fin
+et poussée jusqu'à la plus éclatante absurdité! Nous refusons nettement
+de nous en contenter.
+
+2º Supposerait-on, par impossible, que la durée des choses de ce monde
+ou leur évolution soit leur principe, il ne saurait être le principe
+_premier_ de ces choses, parce qu'il n'est pas une cause nécessaire,
+mais contingente. En effet, l'évolution est un _devenir_ qui se fait peu
+à peu; or, avoir besoin de devenir pour être est moins parfait qu'être
+déjà sans avoir besoin de devenir. L'être est donc plus parfait que le
+devenir; ou, suivant la formule classique, _l'acte prime la puissance_.
+Le devenir n'est donc pas un être premier, mais second et dérivé; donc,
+il est la contingence et l'imperfection même.
+
+Telle est la thèse fondamentale de la _philosophia perennis_.
+
+A son encontre, M. Bergson soutient le primat du devenir, la supériorité
+de la puissance sur l'acte, du non-être sur l'être, et toute la thèse
+bergsonienne repose sur cette contre-vérité.
+
+«Il y a _plus_, nous dit-il, dans le mouvement que dans l'immobile; il y
+a _plus_ dans un mouvement que dans les positions successives attribuées
+au mobile; _plus_ dans un devenir que dans les formes traversées tour à
+tour; _plus_ dans l'évolution de la forme que dans les formes réalisées
+l'une après l'autre.»[309] Donc, le devenir est plus parfait.
+
+Un des plus brillants disciples de la même école dit de même: «Pourquoi
+le parfait ne serait-il pas une ascension, une croissance, plutôt qu'une
+plénitude immobile?»[310]
+
+Cette objection, à laquelle il nous faut répondre, renferme un aveu
+capital qu'il nous plaît d'abord de souligner. Elle reconnaît
+formellement ce principe premier, si familier à Aristote, que _le
+parfait prime l'imparfait_[311], et devant lequel s'inclinent nos
+penseurs contemporains les plus éminents, tels que M. Boutroux,
+lorsqu'il concluait: «Il reste donc vrai que l'imparfait n'existe et ne
+se détermine qu'en vue du plus parfait.»[312] L'imparfait, en effet, ne
+peut exister et évoluer tout seul vers le parfait, parce qu'il ne peut
+se donner à lui-même l'être qu'il n'a pas.
+
+Ce principe une fois reconnu par nos adversaires, il nous reste à
+discuter avec eux si c'est la puissance qui est plus parfaite que
+l'acte; le devenir-être plus parfait que l'être achevé; le mouvement
+vers un but plus parfait que le repos et la jouissance dans le but
+atteint? Mais, par ce simple énoncé, qui ne voit que c'est précisément
+l'inverse? Si l'on ne se meut pas pour se mouvoir vainement, mais pour
+arriver, si le mouvement n'est pas une fin mais un moyen, n'est-il pas
+évident qu'il est plus parfait d'être arrivé au but que de le chercher,
+meilleur d'en jouir que d'y tendre laborieusement?
+
+Si MM. Bergson et Le Roy ont paru en douter, s'ils ont préféré le
+mouvant à l'immobile, c'est qu'ils se sont fait une fausse idée de ce
+que nous appelons avec Aristote l'être immobile ou immuable. Ils ont cru
+que mettre l'immobilité dans l'être parfait, c'était le rendre inactif
+et infécond, et partant souverainement imparfait. Mais c'est là pure
+équivoque.
+
+Autre chose est le mouvement de croissance pour grandir soi-même dans
+l'être et la perfection; autre chose le mouvement de vie _ad intra_ pour
+jouir de sa béatitude, et celui de fécondité _ad extra_ pour communiquer
+à d'autres de cette plénitude d'être et de perfection. Le premier
+mouvement, celui de croissance ou d'évolution, nous le nions de l'être
+souverainement parfait, puisqu'il suppose un besoin, une indigence à
+satisfaire. Il faut donc qu'il soit immobile sous ce rapport. Mais le
+second et le troisième, sans le premier, sont le privilège de l'être
+parfait, puisqu'ils ont pour fin, non d'acquérir ce qui lui manquerait,
+mais de jouir et de donner de sa plénitude.
+
+Or, ces activités ad _intra_ et _ad extra_ sont parfaitement compatibles
+avec l'immobilité de croissance. Elles ne sont pas des _devenir_ pour
+l'Etre parfait, soit qu'il jouisse de sa perfection dans une ineffable
+béatitude, soit qu'il opère la création d'êtres contingents sans
+s'appauvrir ni s'enrichir lui-même, soit enfin qu'il produise en eux des
+changements, sans en éprouver aucun. Ces activités ne sont pas des
+_devenir_, mais des _actes_ et des _actes purs_, sans mélange de
+potentialité, suivant la formule géniale d'Aristote et de tous les
+Docteurs chrétiens.
+
+Au contraire, le Devenir bergsonien est un mouvement de croissance,
+c'est une Puissance en voie de s'actuer, aussi est-il un signe essentiel
+d'indigence, d'imperfection et de contingence. Le Parfait n'est donc pas
+ce qui a besoin de devenir et qui devient peu à peu, mois _ce qui est_
+et qui fait devenir tout le reste. Ce n'est pas la Puissance, mais
+l'Acte; ce n'est pas le non-être, c'est l'être.
+
+Voilà ce que proclame le bon sens, avec l'unanimité des Docteurs de
+l'Ecole à travers tous les siècles. En sorte que soutenir avec Renan que
+«le grand progrès de la critique contemporaine a été de substituer la
+catégorie du devenir a celle de l'être»[313], ou bien avec Hegel que «le
+non-être prime l'être», est un flagrant paradoxe et une injure au sens
+commun[314].
+
+On voit par là comment notre Dieu est à la fois un Dieu immuable et un
+Dieu vivant. Immuable parce qu'étant de soi l'être parfait, il n'est
+nullement «en train de se faire» comme on ose le soutenir dans la
+Philosophie nouvelle[315]. Vivant aussi, parce qu'il est agissant ad
+_intra_ et _ad extra_, mais d'une vie bien différente de la nôtre.
+
+Noire vie pour durer a besoin du «tourbillon vital», de ce mouvement
+ininterrompu de va-et-vient entre la mort et la vie, qui nous verse la
+vie goutte à goutte dans un recommencement perpétuel. Mais bien loin
+d'être une vie parfaite, ce n'est là qu'une vie misérable, qui s'use et
+se détruit sans cesse, une perpétuelle «lutte contre la mort», suivant
+la célèbre définition de Bichat, ou mieux encore «une perpétuelle
+agonie», suivant l'heureuse expression de saint Grégoire le Grand.
+Attribuer à la vie parfaite de notre Dieu l'agitation inquiète et
+l'instabilité de la nôtre ne serait que de l'anthropomorphisme le plus
+grossier: reproche que nos adversaires nous adressent assez souvent pour
+qu'ils évitent de le mériter.
+
+La vie parfaite n'est donc pas un perpétuel devenir, mais un _acte pur_
+sans aucun mélange d'imperfection ni de potentialité. Elle exclut donc
+tout mouvement, dans le sens imparfait de ce mot, c'est-à-dire tout
+passage de la puissance à l'acte ou de l'acte à la puissance. Elle est
+une plénitude indéfectible d'action et de béatitude.
+
+«Mais quoi, s'écriait Platon, nous persuadera-t-on si facilement que,
+dans la réalité, le mouvement, la vie, l'âme, l'intelligence, ne
+conviennent pas à l'Etre absolu; que cet Etre ne vit ni ne pense et
+qu'il demeure immobile, immuable, sans avoir part à l'auguste et sainte
+intelligence, σεμνόν και άγιον νοῠν!» De même, Aristote revendique pour
+l'Etre en soi la pensée, l'action, la vie, la béatitude, en des termes
+non moins admirables[316].
+
+Par là même, nous avons répondu à cette étrange objection de M. Bergson
+nous reprochant «le dédain de notre métaphysique pour toute réalité qui
+dure»[317]. Ce n'est que la durée successive et reçue goutte à goutte,
+en un mot, le _devenir_, que nous estimons imparfaite et contingente,
+incompatible avec l'être nécessaire et parfait.
+
+Mais la vraie durée éternelle et nécessaire du _tota simul_ ou de
+l'_acte pur_, nous en faisons l'essence même de l'Etre parfait en lequel
+l'essence et l'existence s'identifient. Bien loin de la dédaigner, nous
+la divinisons, tandis que M. Bergson n'a divinisé que son ombre, pour ne
+pas dire sa caricature, le Temps, qui se fait et se défait, qui devient
+et qui passe. Son Cronos n'est même pas un demi-dieu. Il n'est qu'un
+avatar de la _substance infinie_ de Spinosa, de l'_idée absolue_ de
+Hegel ou de la _volonté pure_ de Schopenhauer. Loin d'être un progrès,
+c'est plutôt, à bien des égards, un recul de la conception panthéistique.
+
+II. Décapitée par la suppression de la Cause première, efficiente et
+motrice, l'Evolution bergsonienne va se trouver désorientée par
+l'absence de _Cause finale_.
+
+Cependant, ce n'est pas une absence _totale_ de cause finale que nous
+reprocherons à ce système. Un reproche si excessif serait une véritable
+injustice envers son auteur. S'il est quelqu'un parmi nos contemporains
+qui ait proclamé plus ouvertement la faillite du mécanisme sous toutes
+ses formes: cartésienne, spinosienne, leibnitzienne, spencérienne,
+kantienne, etc., c'est bien assurément M. Bergson. Il a écrit contre le
+hasard de tous les mécanismes des pages vengeresses qui resteront, car
+elles sont la meilleure partie de son œuvre.
+
+Toutefois, après avoir vigoureusement rejeté le mécanisme qui voudrait
+expliquer les merveilles du cosmos par des combinaisons accidentelles et
+fortuites, il refuse d'adopter le finalisme. Ce ne sont là, dit-il, que
+«deux vêtements de confection» qui «ne vont ni l'un ni l'autre», et les
+deux éternels plaideurs vont être, suivant sa coutume, renvoyés par lui
+dos à dos, lorsqu'il se ravise et semble éprouver quelque regret en
+faveur de l'un des deux systèmes «qui pourrait, dit-il, être recoupé,
+recousu, et, sous une forme nouvelle, aller moins mal que l'autre»[318].
+C'est le finalisme qui va bénéficier de ses indulgentes retouches.
+Taillé, coupé en deux, il va devenir un demi-finalisme. En voici les
+traits essentiels.
+
+Nous avons vu que le Dieu ou demi-Dieu Cronos, Elan vital, Courant de
+vie ... était esprit, et même intelligence, au moins dans un sens très
+large, puisque l'instinct des animaux et l'intelligence de l'homme en
+sont issus pareillement. Bien plus--nous l'avons dit,--il est liberté,
+choix, exigence de création. De tous ces attributs, nous pouvons
+conclure que son évolution créatrice ne sera pas aveugle ni laissée au
+hasard. Sa méthode ou son processus seront donc psychiques et nullement
+mécaniques, libres et nullement asservis à la fatalité. M. Bergson ira
+même jusqu'à dire: «La science n'est donc pas une construction humaine.
+Elle est antérieure à notre intelligence, indépendante d'elle,
+véritablement génératrice des choses.»[319]
+
+Orientée par de telles prémisses, on devine que l'évolution créatrice se
+rapprochera beaucoup du finalisme intégral. Nombreuses sont aussi les
+pages de ce volume qu'un finaliste convaincu n'hésiterait point à
+signer. Et nous ne parlons pas seulement des pages dirigées contre le
+mécanisme, où ce système est mis au défi, par exemple, d'expliquer les
+similitudes d'organes sur des lignes divergentes et depuis longtemps
+séparées, telles que la similitude complète d'un œil à rétine chez
+l'homme et chez un mollusque tel que le peigne[320]. Nous parlons aussi
+des pages qui nous montrent la marche de l'évolution clairement orientée
+par une direction supérieure aux individus, et partant par la finalité.
+
+Voici d'abord comment l'auteur résume et conclut sa discussion sur
+révolution par variations lentes ou brusques. «En résumé, dit il, si les
+variations accidentelles qui déterminent l'évolution sont des variations
+insensibles, il faudra faire appel à un bon génie--le génie de l'espèce
+future--pour conserver et additionner ces innombrables variations, car
+ce n'est pas la sélection qui s'en chargera. Si, d'autre part, les
+variations accidentelles sont brusques, l'ancienne fonction ne
+continuera à s'exercer ou une fonction nouvelle ne la remplacera que si
+tous les changements survenus ensemble se complètent en vue de
+l'accomplissement d'un même acte: il faudra encore recourir au bon
+génie, cette fois pour obtenir la _convergence_ des changements
+simultanés, comme tout à l'heure pour assurer la _continuité de
+direction_ des variations successives.... Bon gré, mal gré, c'est à un
+principe interne de direction qu'il faudra faire appel pour obtenir
+cette convergence d'effets.»[321]
+
+Ce principe interne de direction, dont tous les mécanismes ont vainement
+cherché à se passer, M. Bergson l'appelle quelquefois du nom d'_effort_,
+mais il prend bien soin de nous avertir de la différence profonde qui
+existe entre ce principe de direction et un effort au sens vulgaire.
+Celui-ci est personnel et n'aboutit qu'à des variations insignifiantes,
+par exemple, à développer un muscle; celui-là, au contraire, est
+au-dessus de l'individu et produit l'évolution des espèces. Il n'y a
+donc entre les deux sens qu'une analogie lointaine, mais suffisante pour
+nous faire comprendre comment un même effort, pour tirer parti des mêmes
+circonstances, peut aboutir aux mêmes résultats, résoudre identiquement
+les mêmes problèmes, surtout lorsque ces problèmes ne comportent qu'une
+même solution[322].
+
+«Un changement héréditaire, écrit notre auteur, et de sens défini, qui
+va s'accumulant et se composant avec lui-même de manière à construire
+une machine de plus en plus compliquée, doit sans doute se rapporter à
+quelque espèce d'effort, mais à un effort autrement profond que l'effort
+individuel, autrement indépendant des circonstances, commun à la plupart
+des représentants d'une même espèce, inhérent aux germes qu'ils portent
+plutôt qu'à  leur seule substance, assuré par là  de se transmettre à
+leurs descendants. Nous revenons ainsi à l'idée d'où nous étions partis,
+celle d'un _élan originel_ de la vie.»[323]
+
+Un peu plus loin, revenant sur cette hypothèse d'un élan originel,
+c'est-à-dire d'une poussée intérieure qui porterait la vie, par des
+formes de plus en plus complexes, à des destinées de plus en plus
+hautes, il ajoute: «Cet élan est pourtant visible, et un simple coup
+d'œil jeté sur les espèces fossiles nous montre que la vie aurait pu se
+passer d'évoluer, ou n'évoluer que dans des limites très restreintes, si
+elle avait pris le parti, beaucoup plus commode pour elle, de
+s'ankyloser dans ses formes primitives. Certains Foraminifères, par
+exemple, n'ont pas varié depuis l'époque silurienne. Impassibles témoins
+des révolutions sans nombre qui ont bouleversé notre planète, les
+Lingules sont aujourd'hui ce qu'elles étaient aux temps les plus reculés
+de l'ère palézoïque.»[324]
+
+L'existence de cet élan vital originel pour donner le branle et la
+direction à l'évolution ne nous gêne nullement. Après l'avoir accordé
+volontiers, nous demeurons encore en plein finalisme, puisque M. Bergson
+admet comme nous et avec tous les péripatéticiens que l'évolution
+elle-même ne peut s'expliquer sans une direction, à la fois intérieure
+et supérieure aux individus.
+
+Jusqu'ici, l'accord est facile, mais voici où la divergence entre nous
+va commencer.
+
+D'après M. Bergson, la direction de l'évolution se fait sans aucun plan
+_général_ tracé d'avance, mais par la solution, au fur et à mesure
+qu'ils se présentent, de chaque problème particulier, qui est librement
+résolu par la création de formes absolument imprévisibles.
+
+«L'évolution n'est pas davantage la réalisation d'un plan. Un plan est
+donné par avance. Il est représenté, ou tout au moins représentable,
+avant le détail de sa réalisation. L'exécution en peut être repoussée
+dans un avenir lointain, reculée même indéfiniment: l'idée n'en est pas
+moins formulée, dès maintenant, en termes actuellement donnés. Au
+contraire, si l'évolution est une création sans cesse renouvelée, elle
+crée au fur et à mesure, non seulement les formes de la vie, mais les
+idées qui permettraient à une intelligence de la comprendre, les termes
+qui serviraient à l'exprimer. C'est-à-dire que son avenir déborde son
+présent et ne pourrait s'y dessiner en une idée. Là est la première
+erreur du finalisme.»[325]
+
+Cette thèse antifinaliste repose sur deux arguments principaux.
+
+_Premier argument_. Un plan tracé d'avance assimile trop le travail de
+la nature au travail de l'ouvrier qui fabrique en assemblant des pièces
+une à une. La nature, au contraire, construit ses organes vivants, non
+par des additions successives, mais par division de la cellule-mère qui
+se dédouble en cellules dérivées, lesquelles se dédoublent à leur tour
+jusqu'à la construction complète de l'organe[326].
+
+Nous répondons que l'opposition de ces deux modes de travail n'est pas
+si absolue. Il est vrai que l'ouvrier n'en a qu'un à son service; mais
+la nature a les deux, et si la cellule vivante procède par dédoublement,
+elle procède aussi par addition des éléments de choix qui doivent la
+nourrir et sans l'assimilation desquels elle ne se dédoublerait jamais.
+Il lui faut choisir du phosphore pour fabriquer le tissu nerveux, de la
+silice pour les fibres végétales, de la chaux pour les os, du fer pour
+enrichir le sang, etc. La nature procède donc par additions aussi bien
+que par dissociations et dédoublements.
+
+Toutefois, ce n'est là qu'une différence secondaire. L'essentiel est que
+tous les éléments, associés ou dissociés, obéissent a une même idée qui
+commande à l'ensemble, et partant à un plan conçu d'avance, car l'idée
+est un plan, au moins partiel.
+
+_Deuxième argument_. «Un plan est un terme assigné à un travail; il clôt
+l'avenir dont il dessine la forme. Devant l'évolution de la vie, au
+contraire, les portes de l'avenir restent grandes ouvertes. C'est une
+création (de formes imprévues et imprévisibles) qui se poursuit sans fin
+en vertu d'un mouvement initial.»[327]
+
+Cet argument est sans valeur. L'avenir n'est nullement clos, parce que
+le Créateur réaliserait en ce moment un plan, le plan qui est sous nos
+yeux, et qu'il se réserverait de faire succéder au monde présent
+d'autres mondes et d'autres plans futurs, et même une série indéfinie de
+mondes et de plans. Les portes de l'avenir resteraient donc grandes
+ouvertes.
+
+Elles seraient seulement fermées, pendant la durée d'exécution de tel ou
+tel plan, à l'intrusion anarchique de plans différents. Ce qui est une
+protection de l'ordre actuel et non un obstacle aux progrès futurs.
+Vouloir, au contraire, qu'à chaque instant puissent apparaître des
+formes nouvelles imprévues et imprévisibles, c'est introduire
+l'incohérence et le chaos dans l'Univers actuel. La suppression du plan
+ne serait donc que la suppression de l'ordre.
+
+D'autre part, quelle nécessité voyez-vous à ce que les portes de
+l'avenir ne soient pas fermées ni son plan dessiné à l'avance? Nous
+avons beau chercher les raisons de cette prétendue nécessité, nous n'en
+trouvons aucune.
+
+Loin de là, puisque l'éternité est un éternel présent, rien n'est passé
+ni futur, rien n'est caché au regard éternel, et, pour lui, l'imprévu ou
+l'imprévisible sont des non-sens. Autant dire que la volonté
+toute-puissante du Créateur ne sait plus ce qu'elle veut ni ce qu'elle
+fait, ni ce qu'elle crée.
+
+Quant à l'hypothèse ajoutée par M. Bergson, que, sans avoir rien prévu,
+l'impulsion initiale suffît à mettre dans l'Univers un ordre
+imprévisible, au fur et à mesure des événements, c'est encore un
+non-sens philosophique, au témoignage, non seulement d'Aristote, mais
+des modernes eux-mêmes, tels que M. Hamelin, professeur en Sorbonne,
+qui, dans sa brillante thèse de doctorat, ne craignit pas de soutenir
+qu'une cause motrice est inintelligible sans une direction, et partant
+sans une finalité. «Une causalité non téléologique, écrivait-il, demeure
+frappée d'impuissance, disons d'impossibilité, et cela simplement parce
+qu'il lui manque une condition encore pour être quelque chose
+d'entièrement intelligible.»[328]
+
+En d'autres termes: l'impulsion originelle qui doit mettre en branle
+l'évolution a déjà une direction ou elle n'en a pas. Si elle n'en a pas,
+elle ne peut rien mouvoir ni se mouvoir elle-même, car il n'y a pas de
+mouvement sans direction. Si elle a, au contraire, une direction, elle
+tend vers un but, vers la réalisation d'une idée, d'un plan, et nous
+revenons, bon gré, mal gré, à la finalité.
+
+ * * * * *
+
+Après ces réponses aux deux principaux arguments de M. Bergson, ajoutons
+une réfutation plus directe de son système de finalité partielle.
+Démontrons son insuffisance.
+
+C'est, nous dit-on, _au fur et à mesure_ des circonstances que l'élan
+vital choisira ce qu'il doit faire; à chaque problème soulevé, il
+apportera sa solution, sans avoir besoin de faire à l'avance aucun plan
+général. De la sorte, on croit pouvoir concilier l'absence de tout plan
+préconçu avec la réalisation effective d'un plan. Et de même que M.
+Jourdain faisait de la prose sans le savoir, ainsi l'évolution créatrice
+déroulera un plan admirable et infiniment compliqué sans l'avoir prévu.
+
+Eh bien! nous n'hésitons pas à déclarer que cette conception est
+incohérente et qu'elle ne tient pas debout. Pour le montrer, il nous
+suffira de nous en tenir aux données mêmes de M. Bergson.
+
+En nous décrivant poétiquement la marche de l'évolution cosmique, il
+nous parle avec insistance de _la marche à  la vision_, de _la marche à
+la réflexion, à l'intelligence, à la liberté, à la vie sociale_,
+etc.[329]. Prenons la première de ces données et attachons-nous à la
+comprendre.
+
+Il s'agit de la marche ascensionnelle de l'organe le plus élémentaire et
+le plus grossier de la vision, tel que la simple tache pigmentaire de
+l'Infusoire, à l'organe le plus parfait, l'œil rétinien du vertébré, en
+passant par toutes les formes intermédiaires.
+
+Or, cette marche ne peut se produire que par variations insensibles ou
+par changements brusques.
+
+Si l'on suppose des variations insensibles, les premières variations ne
+gêneront pas trop le fonctionnement primitif de l'organe, puisqu'on les
+suppose insensibles, mais elles ne seront pas davantage utiles à ce
+fonctionnement, tant que les variations complémentaires ne se seront
+produites. Dès lors, ne pouvant encore fonctionner, elles s'atrophieront
+au lieu de se développer et ne se conserveront ni dans l'individu ni
+dans l'espèce.
+
+Pour avoir une raison de les conserver, l'évolution doit les regarder
+comme des _pierres d'attente_, posées en vue d'une construction
+ultérieure, c'est-à-dire en vue d'un plan définitif. Il est évident
+qu'ici les parties sont commandées par le tout, comme le proclamait
+Aristote[330], elles obéissent à un élément futur qui n'existe pas
+encore; il y a donc un plan, et rien ne peut commencer utilement ou
+s'accroître qu'en prévision de ce but final.
+
+En d'autres termes, il est impossible à l'Elan vital de résoudre
+utilement les divers problèmes au fur et à mesure qu'ils se posent le
+long du chemin de l'évolution, sans avoir déjà prévu le problème final,
+qui devient par avance l'élément essentiel des problèmes antérieurs.
+Impossible de construire peu à peu un organe tel que l'œil, surtout
+l'œil des vertébrés où des millards d'éléments sont constitués et
+coordonnés en vue d'une unique fonction, sans avoir prévu à l'avance le
+plan d'ensemble d'un œil à cristallin.
+
+Ce raisonnement, dans l'hypothèse de l'évolution brusque, sera le même
+avec un grossissement d'évidence encore plus saisissant. Chaque pas en
+avant de l'évolution vers la formation d'un œil à rétine acquiert ici
+une importance encore plus grande. Pour être opportun et ne rien gâter,
+il doit prévoir tous les pas suivants, être orienté par une «idée
+directrice», selon l'expression de Claude Bernard, c'est-à-dire orienté
+par le plan final de l'œil à construire.
+
+Bien plus, comme chaque pas en avant est ici, par hypothèse, un progrès
+notable d brusque sur un point particulier, il aura son contre-coup sur
+une multitude d'autres points, car un élément nouveau amène des
+changements corrélatifs dans tous les éléments anciens. Chaque
+remaniement partiel exige donc, sous peine de tout gâter, un remaniement
+complet de l'ensemble. Il est donc impossible à l'Elan vital de donner
+des solutions partielles à chaque détail infiniment compliqué du
+problème, sans donner en même temps des solutions d'ensemble,
+c'est-à-dire s'orienter par un plan final.
+
+Enfin, comme il est impossible de construire utilement un œil à rétine,
+sans savoir l'endroit du corps animal où il sera placé, et sans
+l'adapter aux organes voisins, puisqu'il devra collaborer avec eux,--par
+exemple, avec le second œil, s'il doit y avoir vision binoculaire, avec
+le système sensori-moteur d'où il tirera la sensibilité et le mouvement,
+avec les organes de la circulation du sang, de la respiration, de la
+digestion, de la reproduction, etc.,--le plan de l'œil se trouve
+lui-même dépendant du plan spécifique de l'animal auquel on le destine.
+L'animal, à son tour, est une partie d'un plan plus général et doit
+obéir à ce plan d'ensemble total sous peine de tout gâter.
+
+Ces corrélations des parties avec l'ensemble sont si manifestes que M.
+Bergson en fait l'aveu en vingt passages. «Chaque pièce nouvelle,
+écrit-il, exige, sous peine de tout gâter, un remaniement complet de
+l'ensemble. Comment attendre du hasard un pareil remaniement?...
+L'addition d'un élément nouveau amène le changement corrélatif de tous
+les éléments anciens. Personne ne soutiendra que le hasard puisse
+accomplir un pareil miracle.»[331]--«La machine qu'est l'œil est donc
+composée d'une infinité de machines, toutes d'une complexité extrême....
+La plus légère distraction de la nature dans la construction de la
+machine infiniment compliquée eût rendu la vision impossible.»[332]
+
+Impossible d'avouer plus clairement que la nature ou l'Elan vital ne
+peut se distraire un seul instant du but à  atteindre et du plan à
+exécuter. Il y a donc un plan prévu et voulu.
+
+Et cependant M. Bergson revient à sa thèse préférée qu'il n'y a aucun
+plan. Mais il n'y revient pas sans un certain embarras, trahi par des
+hésitations et des réserves peu intelligibles. Qu'on en juge par sa
+réplique.
+
+«Mais en parlant d'une marche à la vision, ne revenons-nous pas à
+l'ancienne conception de la finalité? Il en serait ainsi, sans aucun
+doute, si cette marche exigeait la représentation, consciente ou
+inconsciente, d'un but à atteindre. Mais la vérité est qu'elle
+s'effectue en vertu de l'élan originel de la vie, qu'elle est impliquée
+dans ce mouvement même, et que c'est précisément pourquoi on la retrouve
+sur des lignes d'évolution indépendantes.»--Jusqu'ici nous sommes
+d'accord avec M. Bergson: «La représentation du but» n'est évidemment
+pas dans le germe ou l'embryon qui évolue, mais dans «l'élan originel»
+du Créateur, de même qu'il n'est pas dans le mécanisme de l'horloge qui
+marque l'heure, mais uniquement dans la pensée de l'horloger qui a monté
+ce mécanisme.
+
+Mais poursuivons: «Que si maintenant on nous demandait pourquoi et
+comment elle (la marche à la vision) y est impliquée (dans l'élan
+originel), nous répondrons que la vie est, avant tout, une tendance à
+agir sur la matière brute. Le sens de cette action n'est sans doute pas
+prédéterminé (?): de là l'imprévisible variété des formes que la vie, en
+évoluant, sème sur son chemin. Mais cette action présente toujours, à un
+degré plus ou moins élevé, le caractère de la contingence: elle implique
+tout au moins un rudiment de choix. Or, un choix suppose la
+représentation anticipée de plusieurs actions possibles. Il faut donc
+que des possibilités d'action se dessinent, pour l'être vivant, avant
+l'action même. La perception visuelle n'est pas autre chose: les
+contours visibles des corps sont le dessein de notre action éventuelle
+sur eux. La vision se retrouvera donc, à des degrés différents, chez les
+animaux les plus divers, et elle se manifestera par la complexité de
+structure partout où elle aura atteint le même degré d'intensité.»[333]
+
+Telle est la réplique intégrale de M. Bergson. Nous avons tenu à la
+citer en entier, au lieu de l'analyser, pour que ce petit chef-d'œuvre
+de clair-obscur ne nous fût pas imputable. Au fait, les dieux d'Homère,
+eux aussi, au plus fort du combat, disparaissaient parfois dans les
+nuages, et nous aurions mauvaise grâce de reprocher à de simples mortels
+de suivre un exemple venu de si haut.
+
+Cependant, tout n'est pas insaisissable dans cette page, et nous y
+découvrons des réserves intéressantes qui atténuent énormément toute
+négation d'un plan prévu et visé. On nous accorde que _la marche à la
+vision_ «_implique toujours un rudiment de choix_»--et partant,
+ajouterons-nous, au moins un rudiment de _but_, car on ne peut choisir
+sans but. On nous accorde aussi que le choix _suppose la représentation
+anticipée de plusieurs actions possibles_,--et partant, pour choisir
+entre ces divers moyens, il faut les comparer au _but_ à atteindre, il
+faut une représentation de ce but.
+
+Après cette grave concession, comment soutenir encore que «la marche à
+la vision n'exige pas la représentation, consciente ou inconsciente,
+d'un but à atteindre»?--Il y a là une contradiction flagrante outre ces
+deux thèses du même paragraphe. Elle nous montre, mieux que tout
+raisonnement, qu'une demi-finalité est une hypothèse incohérente, se
+détruisant elle-même.
+
+C'est très bien de répudier le mécanisme et le hasard comme une
+explication insuffisante de l'évolution; c'est très bien d'admettre
+qu'elle est poussée en avant par le choix d'une volonté libre; mais
+cette volonté libre ne peut _pousser par derrière_ l'évolution des
+mondes, et ne peut être une _vis a tergo_[334] comme l'imagine M.
+Bergson, sans regarder _en avant_, sans avoir un but ou une série de
+buts successifs; en un mot, elle ne peut être cause motrice sans être
+cause finale. Si elle poussait sans savoir où clic va, elle pousserait
+aveuglément et nous reviendrions à ce hasard dont on a si justement
+proclamé la faillite.
+
+ * * * * *
+
+Concluons que l'évolution créatrice sans _créateur_ et sans _but_ pêche
+à la fois contre les deux principes premiers de l'esprit humain, le
+principe de causalité et celui de finalité. Il lui manque les deux
+ressorts essentiels de tout mouvement, surtout du mouvement vital et
+libre dont elle se réclame.
+
+Nous l'arrêtons donc à son point de départ, comme on arrête un voyageur
+qui n'a pas de quoi faire son voyage, comme la nature elle-même arrête
+un germe ou un embryon monstrueux qui n'est pas né viable. Le
+Dieu-Cronos n'est qu'un fantôme sans consistance, incapable de nous
+expliquer l'évolution. Il nous faut un Dieu vivant qui en soit le
+principe et la fin, qui soit l'_alpha_ et l'_oméga_ de l'évolution des
+mondes.
+
+Et maintenant nous pouvons, en terminant, assister au brillant feu
+d'artifice de métaphores tiré par M. Bergson en l'honneur de l'évolution
+créatrice, sans aucun risque d'en être éblouis ou déconcertés.
+
+«Imaginons, nous dit-il, un récipient plein de vapeur à une haute
+tension, et, çà et là, dans les parois du vase, une fissure par où la
+vapeur s'échappe en jet. La vapeur lancée en l'air se condense presque
+tout entière en gouttelettes qui retombent.... Ainsi, d'un immense
+réservoir de vie, doivent s'élancer sans cesse des jets, dont chacun,
+retombant, est un monde.»[335]
+
+Cependant, «la création d'un monde est un acte libre, et la vie à
+l'intérieur du monde matériel participe de cette liberté. Pensons donc
+plutôt à un geste comme celui d'un bras qu'on lève; puis supposons que
+le bras, abandonné à lui-même, retombe, et que pourtant subsiste en lui,
+s'efforçant de le relever, quelque chose du vouloir qui l'anima: avec
+cette image d'un _geste créateur qui se défait_, nous aurons déjà une
+représentation plus exacte de la matière. Et nous verrons alors, dans
+l'activité vitale, ce qui subsiste du mouvement direct dans le mouvement
+inverti, _une réalité qui se fait à travers celle qui se défait_»[336].
+
+«Tout est obscur dans l'idée de création si l'on pense à des _choses_ qui
+seraient créées et à une _chose_ qui crée, comme on le fait d'habitude,
+comme l'entendement ne peut s'empêcher de le faire.... Il n'y a pas de
+_choses_, il n'y a que des _actions_.... J'exprime simplement cette
+similitude probable quand je parle d'un _centre_ d'où les mondes
+jailliraient comme des fusées d'un immense bouquet, pourvu toutefois que
+je ne donne pas ce centre pour une _chose_, mais pour une continuité de
+jaillissement. Dieu ainsi défini [non comme une cause, mais une
+continuité de jaillissement sans cause] n'a rien de tout fait: il est
+vie incessante, action, liberté. La création, ainsi conçue, n'est pas un
+mystère; nous l'expérimentons en nous dès que nous agissons
+librement.»[337]
+
+«La vie est un mouvement, la matérialité est le mouvement inverse ...
+c'est une action qui se fait à travers une action du même genre qui se
+défait, quelque chose comme le chemin que se fraye la dernière fusée du
+feu d'artifice parmi les débris qui retombent des fusées éteintes.»[338]
+
+«Essentielle aussi est la marche à la réflexion. Si nos analyses sont
+exactes, c'est la conscience, ou mieux la supra-conscience qui est à
+l'origine de la vie; conscience ou supra-conscience est la fusée dont
+les débris éteints retombent en matière; conscience est encore ce qui
+subsiste de la fusée même, traversant les débris et les illuminant en
+organismes.»[339]
+
+Voilà, certes, de brillantes images, dont la flamme produit encore plus
+de fumée que de lumière. N'importe, ces nuages de vapeur légère plaisent
+à certains spectateurs qui imaginent découvrir dans ces formes vagues et
+indécises tout ce qui leur agrée.
+
+Eh bien! malgré tous les écarts possibles d'interprétations les plus
+fantaisistes, nous mettons tous les hommes de bon sens, sans exception,
+au défi d'imaginer que les _fusées du bouquet_, s'élevant en gerbe vers
+le ciel, sont parties toutes seules d'un «centre de jaillissement», d'un
+centre vide, d'où la main de l'artificier serait absente. Nous les
+mettons au défi d'imaginer un _bras qui se lève ou qui retombe_ sans que
+ce bras n'appartienne à aucune personne qui le lève ou le baisse. Nous
+les mettons au défi d'imaginer des _jets de vapeur_ sortis d'une
+chaudière vide où ne bouillonneraient point tumultueusement des litres
+d'eau surchauffée. Jamais ils n'admettront, pour plaire à M. Bergson,
+des actions sans agent, des effets sans cause, pas plus que des actions
+libres sans direction et sans but.
+
+Voilà pourquoi nous répétons avec assurance, malgré tous les
+trompe-l'œil de ces métaphores, qu'une évolution créatrice sans aucun
+créateur et sans aucun but n'est pas une conception intelligible, mais
+qu'elle est un défi à la raison humaine, à moins qu'elle ne soit un
+simple jeu d'esprit ou une rêverie et un amusement d'artiste. Dans ce
+cas, nous la comparerions à cette très ingénieuse «maison à l'envers» de
+l'Exposition universelle qui eut un vrai succès de curiosité, mais
+qu'aucun homme sensé n'aurait jamais voulu habiter réellement.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+VI
+
+THÉORIE DE LA CONNAISSANCE SENSIBLE.
+
+
+Jusqu'ici nous avons étudié l'antiintellectualisme _en action_ dans les
+diverses applications qu'en a faites l'école bergsonienne: il est temps
+d'en aborder _la théorie_ elle-même.
+
+Si quelque lecteur nous reprochait de l'aborder trop tard et de ne pas
+avoir commencé par exposer la théorie, avant de faire connaître ses
+applications, notre réponse ne serait point embarrassée.
+
+De fait, cette théorie est née la dernière. Quoiqu'on ait dit et répété
+que la métaphysique tout entière dépendait de la théorie de la
+connaissance, c'est plutôt l'inverse qui est vrai: toujours la théorie
+de la connaissance a dû faire suite à la métaphysique que l'on avait
+adoptée. On aura beau chercher dans l'histoire de la philosophie, on ne
+trouvera pas une seule théorie de la connaissance qui ne postule ou ne
+sous-entende, tout au moins, des données métaphysiques.
+
+La position même du problème de la connaissance en dépend tout entière.
+Ainsi, par exemple, tous les subjectivistes, qui s'accordent à nier la
+possibilité même de l'_action_ dite _transitive_, le poseront de la
+sorte: _étant donné que le sujet sentant et l'objet senti sont deux
+termes extérieurs l'un à l'autre, et partant impénétrables et sans
+aucune action commune entre eux_, expliquer le mécanisme de la
+connaissance sensible. Il est clair que le problème ainsi posé ne
+comporte qu'une solution subjectiviste et plus ou moins idéaliste,
+écartant _a priori_ tout essai de solution réaliste.
+
+Autre exemple: l'école kantiste a supposé donné comme incontestable que
+«le signe même d'une donnée métaphysique, c'est de ne pouvoir se
+traduire dans l'esprit humain que par une proposition
+contradictoire»[340]. Ce formidable _a priori_ des antinomies
+inévitables, qui suppose déjà résolus dans un certain sens tous les
+problèmes de la métaphysique, doit aboutir fatalement aux jugements
+synthétiques _a priori_ et aux formes innées de l'esprit humain, suivant
+la formule du criticisme kantien.
+
+Le système antiintellectualiste de M. Bergson ne fera pas exception à
+cette règle générale. La théorie de la connaissance ne sera guère qu'un
+corollaire de son évolution créatrice. Nous allons le montrer bientôt
+surabondamment. Ici, un seul trait suffira. Puisque l'intelligence
+humaine «a été déposée en cours de route par l'évolution», ne peut-elle
+pas, ne doit-elle pas être dépassée? Puisqu'on cours de route elle a
+perdu l'instinct et l'intuition, ne peut-elle pas, ne doit-elle pas les
+recouvrer?... La réponse affirmative à ces deux questions fera le fond
+de la théorie nouvelle.
+
+Cette interprétation, du reste, nous paraît entièrement conforme à la
+pensée de M. Bergson. Dès son Introduction, il nous avertit que les deux
+théories de l'évolution et de la connaissance «sont inséparables l'une
+de l'autre»[341], et que c'est celle-ci qui doit accompagner et suivre
+celle-là.
+
+Dans le corps de l'ouvrage, il y revient avec insistance pour nous dire
+que «le problème de la connaissance ne fait qu'un avec le problème
+métaphysique», que «chacune de ces recherches conduit à l'autre; elles
+font cercle, et le cercle ne peut avoir pour centre que l'étude
+empirique de l'évolution»[342].
+
+Bien plus, il va jusqu'à nous dire que la philosophie elle-même «n'est
+pas seulement le retour de l'esprit sur lui-même», mais surtout un
+retour sur le principe d'où il émane, «une prise de contact avec
+l'effort créateur»[343]. Elle est donc suspendue tout entière à la
+théorie de l'évolution créatrice. Impossible de comprendre la valeur de
+l'intelligence humaine sans avoir déjà étudié et compris sa genèse.
+
+On trouvera sans doute qu'une telle méthode est bien hardie et bien
+prétentieuse. L'auteur est le premier à le reconnaître. «La théorie de
+la connaissance devient ainsi une entreprise infiniment difficile et qui
+passe les forces de la pure intelligence. Il ne suffit plus, en effet,
+de déterminer par une analyse conduite avec prudence les catégories de
+la pensée, _il s'agit de les engendrer_. En ce qui concerne l'espace, il
+faudrait, par un effort _sui generis_ de l'esprit, suivre la progression
+ou plutôt la régression de l'extra-spatial se dégradant en spatialité.
+En nous plaçant d'abord aussi haut que possible dans notre conscience,
+pour nous laisser ensuite peu à peu tomber, etc.»[344]
+
+Nous ne nous sommes donc pas mépris sur le sens et l'exceptionnelle
+difficulté de la nouvelle méthode où l'auteur va s'engager. Plus
+l'exercice est difficile et périlleux, plus les spectateurs vont
+redoubler d'attention et d'effort pour le suivre en toutes ses
+évolutions, sans le perdre jamais de vue. Nous allons voir comment une
+intelligence humaine va essayer de se dépasser elle-même!
+
+Pour mettre un peu d'ordre et de clarté dans l'analyse et la critique
+d'une théorie si difficile et si compliquée, nous étudierons
+successivement les thèses et hypothèses bergsoniennes sur la
+connaissance _sensible_, sur la connaissance _intellectuelle_, enfin sur
+cette nouvelle faculté de connaître qui a pris le nom, désormais
+célèbre, d'_intuition_. Mais chacune de ces trois recherches--vu son
+importance--fera l'objet d'un chapitre spécial.
+
+Commençons par la _connaissance sensible_.
+
+ * * * * *
+
+Disons de suite que, des trois parties de la théorie, celle-ci est de
+beaucoup la meilleure. Sans les préoccupations et les sous-entendus
+monistiques qui la déparent, elle serait pour nous à peu près
+acceptable, tant elle se rapproche de la conception péripatéticienne et
+scolastique.
+
+Tout d'abord, M. Bergson prend nettement parti pour la thèse
+traditionnelle de la perception _immédiate_ des sens externes, pour son
+objectivité foncière, et même pour l'objectivité des qualités sensibles,
+telles que les sons et les couleurs. On conviendra que cette attitude ne
+manque ni de netteté ni de courage, au milieu des préjugés tenaces qui
+règnent dans les esprits contemporains, depuis Descartes et Kant.
+
+Et de même qu'il a réfuté le mécanisme avec une vigueur impitoyable, il
+va faire un réquisitoire écrasant contre tous les subjectivistes
+modernes, sans épargner ni Kant ni Taine, le fameux inventeur de
+«l'hallucination vraie».
+
+Cette attitude de M. Bergson n'est pas récente. C'est, au contraire,
+croyons-nous, une de ses plus vieilles convictions. Aussi devrons-nous
+recourir à ses ouvragés antérieurs pour compléter notre tableau.
+
+Dès les premières pages de _Matière et Mémoire_, il tient à protester
+contre le paradoxe idéaliste qui voudrait faire de ce monde une création
+subjective de notre cerveau ou de notre esprit. «Pour que ...
+l'ébranlement cérébral engendrât les images extérieures, écrit-il, il
+faudrait qu'il les contînt d'une manière ou d'une autre, et que la
+représentation de l'univers matériel tout entier fût impliquée dans
+celle de ce mouvement moléculaire. Or, il suffit d'énoncer une pareille
+proposition pour en découvrir l'absurdité. C'est le cerveau qui fait
+partie du monde matériel, et non pas le monde matériel qui fait partie
+du cerveau.» Supprimez le monde matériel, vous anéantissez du même coup
+le cerveau et son image. Au contraire, supprimez le cerveau et son
+image, c'est-à-dire un détail insignifiant dans le tableau immense de
+l'univers, il est clair que le tableau reste et que l'univers subsiste
+quand même[345].
+
+A ce premier argument de simple bon sens, il va ajouter des arguments
+scientifiques et rationnels tirés de l'impossibilité de tous les
+systèmes idéalistes à expliquer la prétendue illusion d'un monde
+extérieur, créé de toutes pièces par notre esprit.
+
+Ma croyance à l'existence d'un monde extérieur, dit-il, ne peut venir
+que de son action sur moi et non de mon action sur un vide extérieur;
+elle est le produit des actions convergentes venues de la périphérie au
+centre que j'occupe, et non du centre à la périphérie. «Tout
+s'obscurcit, en effet, et les problèmes se multiplient, si l'on prétend
+aller, avec les théoriciens (de l'idéalisme), du centre à la périphérie.
+D'où vient donc alors cette idée d'un monde extérieur (et étendu)
+construit artificiellement, pièce à pièce, avec des sensations
+inextensives dont on ne comprend ni comment elles arriveraient à former
+une surface étendue, ni comment elles se projetteraient ensuite au
+dehors de notre corps?... Il y a, dans cette croyance au caractère
+d'abord inextensif de notre perception extérieure, tant d'illusions
+réunies, on trouverait dans cette idée que nous projetons hors de nous
+des états purement internes tant de malentendus, tant de réponses
+boiteuses à  des questions mal posées, que nous ne saurions prétendre à
+faire la lumière tout d'un coup.»[346]
+
+Ce n'est pas que l'auteur renonce à élucider pleinement un problème qui
+lui tient tant à cœur. Il le fera, au contraire, à satiété, dans tout
+le cours de son ouvrage, par des arguments péremptoires, mais qui
+n'étaient pour nous nullement nouveaux. Celui qu'il semble préférer,
+tant il lui paraît décisif, est la simple comparaison des deux
+explications idéaliste et réaliste.
+
+«Dans la première, dit-il, des sensations inextensives de la vue se
+composeront avec des sensations inextensives du toucher et des autres
+sens pour donner, par leur synthèse, l'idée d'un objet matériel. Mais
+d'abord on ne voit pas comment ces sensations acquerront de l'extension
+ni surtout comment, une fois l'extension acquise en droit, s'expliquera
+la préférence de telle d'entre elles, en fait, pour tel point de
+l'espace. Et ensuite on peut se demander par quel heureux accord, en
+vertu de quelle harmonie préétablie, ces sensations d'espèces
+différentes vont se coordonner ensemble pour former un objet stable,
+désormais solidifié, commun à mon expérience et à celle des autres
+hommes, soumis, vis-à-vis des autres objets, à ces règles inflexibles
+qu'on appelle les lois de la nature.--Dans la seconde explication, au
+contraire (celle du réalisme), les «données de nos différents sens» sont
+des qualités des choses, perçues d'abord en elles plutôt qu'en nous:
+est-il étonnant qu'elles se rejoignent, alors que l'abstraction seule
+les a séparées?»[347]
+
+Or, parmi ces «données des sens», en réalité extraites des objets et
+nullement du sujet, l'auteur ne comprend pas seulement des données
+_quantitatives_ telles que l'étendue, la masse, la figure et le
+mouvement, mais encore des données _qualitatives_, ce que nous appelons
+les _qualités sensibles_ des corps[348]. Au fond, le même raisonnement
+s'applique tout aussi bien aux unes et aux autres, et la raison de
+certaines exceptions, si à la mode soient-elles, ne s'impose nullement.
+
+«On se plaît, écrit M. Bergson, à mettre les qualités, sous forme de
+sensations, dans la conscience, tandis que les mouvements s'exécutent
+indépendamment de nous dans l'espace. Ces mouvements, se composant entre
+eux, ne donneraient jamais que des mouvements; par un processus
+mystérieux, notre conscience, incapable de les toucher, les traduirait
+en sensations qui se projetteraient ensuite dans l'espace et viendraient
+recouvrir, on ne sait comment, les mouvements qu'elles traduisent. De là
+deux mondes différents, incapables de communiquer autrement que _par un
+miracle_: d'un côté celui des mouvements dans l'espace, de l'autre la
+conscience avec les sensations. Et, certes, la différence reste
+irréductible, comme nous l'avons montré nous-mêmes autrefois, entre la
+qualité, d'une part, et la quantité pure, de l'autre. Mais la question
+est justement de savoir si les mouvements réels ne présentent entre eux
+que des différences de quantité, et s'ils ne seraient pas la qualité
+même, vibrant pour ainsi dire intérieurement et scandant sa propre
+existence en un nombre souvent incalculable de moments.»[349]
+
+Suit une explication des qualités sensibles des corps, fort ingénieuse,
+mais dont la discussion nous entraînerait trop loin de notre sujet[350].
+Il suffit de constater ici que la théorie bergsonienne de la perception
+sensible est nettement hostile à tout idéalisme, même à ce
+demi-idéalisme cartésien, si en faveur de nos jours, qui, tout en
+admettant l'objectivité de l'étendue et de la quantité des corps,
+rejette celle de leurs qualités sensibles, pour en faire de pures
+modifications de la conscience.
+
+La vraie raison de cette lutte sans merci contre tout _idéalisme_, même
+mitigé, M. Bergson ne s'en cache point, c'est son aversion profonde pour
+l'_agnosticisme_. Ecoutons ses déclarations à ce sujet, si instructives
+pour saisir le véritable esprit de sa philosophie.
+
+«Dans la première hypothèse (celle de l'idéalisme), l'objet matériel
+n'est rien de tout ce que nous apercevons: on mettra d'un côté le
+principe conscient avec les qualités sensibles, de l'autre une matière
+dont on ne peut rien dire et qu'on définit par des négations parce qu'on
+l'a dépouillée tout d'abord de tout ce qui la révèle.--Dans la seconde
+(le réalisme), une connaissance de plus en plus approfondie de la
+matière est possible. Bien loin d'en retrancher quelque chose d'aperçu,
+nous devons au contraire rapprocher toutes les qualités sensibles, en
+retrouver la parenté, rétablir entre elles la continuité que nos besoins
+(d'analyse) ont rompue. Notre perception de la matière n'est plus alors
+relative ni subjective, du moins en principe et abstraction faite de
+l'affection et surtout de la mémoire.»
+
+Un peu plus loin, il ajoute encore avec plus de force: pour l'idéalisme,
+la matière «ne peut rien être de ce que nous connaissons, rien de ce que
+nous imaginons; elle demeure à l'état d'entité mystérieuse»[351]. Et cet
+abîme insondable de l'agnosticisme, où l'idéalisme nous fait plisser,
+suffit à sa condamnation sans appel.
+
+Mais ce n'est pas seulement dans les sciences du monde extérieur, dites
+sciences naturelles et physiques, que l'idéalisme a des conséquences
+ruineuses, c'est encore dans la science du monde intérieur, dans la
+Psychologie, où il jetterait une profonde confusion. M. Bergson l'a fort
+bien vu et ses analyses pénétrantes ont su le démontrer.
+
+Si la perception externe, en effet, au lieu d'être une action ou image
+reçue du dehors, n'était plus qu'une image mentale, produite par
+l'esprit et projetée à l'extérieur, les deux phénomènes si différents et
+même si opposés de la perception et du souvenir se trouveraient
+confondus, comme des états forts ou faibles du même phénomène: la
+perception externe ne sérail plus qu'une _hallucination vraie_, suivant
+la paradoxale formule de Taine.
+
+C'est cette fausse conception que M. Bergson va justement appeler une
+erreur capitale. «L'erreur capitale, dit il, l'erreur qui, remontant de
+la psychologie à la métaphysique, finit par nous masquer la connaissance
+du corps aussi bien que celle de l'esprit, est celle qui consiste à ne
+voir qu'une différence d'intensité au lieu d'une différence de nature,
+entre la perception pure et le souvenir.»
+
+Sans doute, ajoute-t-il, nos perceptions sont d'ordinaire imprégnées de
+souvenirs, qui s'ajoutent à la perception pure pour l'interpréter et la
+compléter, mais l'union de ces deux actes n'est pas leur identité. «Le
+rôle du psychologue serait de les dissocier, de rendre à chacun d'eux,
+sa pureté naturelle: ainsi s'éclaireraient bon nombre de difficultés que
+soulève la psychologie, et peut-être aussi la métaphysique. Mais point
+du tout. On veut que ces états mixtes, tous composés, à doses inégales,
+de perception pure et de souvenir pur, soient des états simples. Par là,
+on se condamne à ignorer aussi bien le souvenir pur que la perception
+pure, à ne plus connaître qu'un seul genre de phénomènes, qu'on
+appellera tantôt souvenir et tantôt perception, selon que prédominera en
+lui l'un ou l'autre de ces deux aspects, et, par conséquent, à ne
+trouver entre la perception et le souvenir qu'une différence de degré,
+et non plus de nature. Cette erreur a pour premier effet, comme on le
+verra en détail, de vicier profondément la théorie de la mémoire; car en
+faisant du souvenir une perception plus faible, on méconnaît la
+différence essentielle qui sépare le passé du présent, on renonce à
+comprendre les phénomènes de la reconnaissance et plus généralement le
+mécanisme de l'inconscient. Mais inversement, et parce qu'on a fait du
+souvenir une perception plus faible, on ne pourra plus voir dans la
+perception qu'un souvenir plus intense. On raisonnera comme si elle nous
+était donnée, à la manière d'un souvenir, comme un état intérieur, comme
+une simple modification de notre personne. On méconnaîtra l'acte
+originel et fondamental de la perception, cet acte, constitutif de la
+perception pure, par lequel nous nous plaçons d'emblée dans les choses.
+Et la même erreur, qui s'exprime en psychologie par une impuissance
+radicale à expliquer le mécanisme de la mémoire, imprégnera
+profondément, en métaphysique, les conceptions idéaliste et réaliste de
+la matière.»[352]
+
+Nous avons tenu à citer cette page où les conséquences «capitales» d'une
+erreur, si universellement acceptée de nos jours, sont mises dans un
+relief si saisissant. Sûrement, un disciple d'Aristote et de saint
+Thomas n'aurait pas été plus vigoureux contre nos modernes
+subjectivistes, et nous devons en savoir gré à M. Bergson.
+
+Du reste, ce ne sont pas seulement les conséquences ruineuses de cette
+erreur qu'il a relevées, il a aussi montré combien elle était contraire
+aux faits les mieux observés. En effet, «l'observation pure et simple
+peut trancher (le litige). Comment le tranche-t-elle? Si le souvenir
+d'une perception n'était que cette perception affaiblie, il nous
+arriverait, par exemple, de prendre la perception d'un son léger pour le
+souvenir d'un bruit intense. Or, pareille confusion ne se produit
+jamais.... Jamais la conscience d'un souvenir ne commence par un état
+actuel plus faible que nous chercherions à rejeter dans le passé après
+avoir pris conscience de sa faiblesse....»[353] Jamais une douleur
+faible ne m'apparaîtra comme le souvenir d'une douleur intense. Le
+souvenir est donc tout autre chose que la perception.
+
+Sans doute, l'auteur aurait pu multiplier les exemples de cette nature;
+il aurait pu surtout énumérer les oppositions et les contrastes révélés
+par l'observation scientifique, soit entre la vision imaginaire du
+souvenir ou du rêve et la vision de l'image consécutive ou
+hallucinatoire, soit entre celle-ci et la vision extérieure normale. Il
+aurait pu enfin étudier le double jeu de nos organes périphériques, par
+exemple, de l'œil humain dans la vision objective où l'œil reçoit
+l'image comme une chambre noire de photographe, et dans la vision
+subjective où l'œil joue le rôle inverse d'appareil à projection, pour
+conclure d'une manière encore plus éclatante à l'opposition radicale des
+deux phénomènes subjectif et objectif[354].
+
+Si l'auteur n'a pas su exposer la théorie de ce _double jeu_ de chaque
+organe périphérique, du moins semble-t-il en avoir eu quelque vague
+pressentiment dans plusieurs passages, notamment dans celui-ci: «Nous
+l'avons déjà dit, mais nous ne saurions trop le répéter: nos théories
+(subjectivistes) de la perception sont tout entières viciées par cette
+idée que si un certain dispositif (de l'organe) produit, à un moment
+donné, l'illusion d'une certaine perception, il a toujours pu suffire à
+produire cette perception même.»[355]
+
+Donc, fallait-il ajouter, il y a deux dispositifs, deux jeux, différents
+et opposés, pour chaque organe, comme il y a deux jeux opposés pour le
+même appareil photographique, qui peut servir à recevoir et fixer une
+image venue de l'extérieur, ou au contraire à projeter au dehors une
+image interne, comme une lanterne magique. Il suffit de se servir à
+rebours du même instrument.
+
+Eh bien! cette explication si simple et si lumineuse pour montrer que
+l'œil peut être tantôt un appareil de vision normale, tantôt de
+projection hallucinatoire, M. Bergson a oublié de nous la donner.
+Quelque incomplète qu'elle soit, son argumentation reste encore assez
+victorieuse pour lui donner le droit de conclure:
+
+«Le germe de l'idéalisme anglais est là. Cet idéalisme consiste à ne
+voir qu'une différence de degré, et non pas de nature, entre la réalité
+de l'objet perçu et l'idéalité de l'objet conçu. Et l'idée que nous
+construisons la matière avec nos états intérieurs, que la perception
+n'est qu'une hallucination vraie, vient de là également. C'est cette
+idée que nous n'avons cessé de combattre quand nous avons traité de la
+matière. Ou bien donc notre conception de la matière est fausse, ou le
+souvenir se distingue radicalement de la perception.»[356]
+
+ * * * * *
+
+Après avoir démoli les systèmes idéalistes et subjectivistes de la
+connaissance sensible--tâche relativement aisée,--il reste à
+reconstruire, et c'est ici que l'effort de la philosophie nouvelle va
+devenir laborieux, parce qu'elle a voulu ignorer, de parti pris, tous
+les essais de reconstruction déjà tentés au cours des siècles par
+l'esprit humain.
+
+Pour préparer le lecteur à l'intelligence du système de la perception
+des sens, il faut d'abord rappeler que, pour M. Bergson--comme pour
+nous, d'ailleurs, et tous les néo-scolastiques,--la sensation a lieu _là
+où elle paraît être_, c'est-à-dire dans les organes périphériques, seuls
+capables de subir un contact immédiat avec les objets extérieurs, et
+nullement dans le cerveau[357].
+
+Ces organes sentants de la périphérie sont du reste de véritables
+centres nerveux. L'œil, par exemple n'est qu'un centre nerveux détaché
+et transporté à la périphérie, comme on le constate dans le
+développement de l'embryon. On ne voit donc pas la raison qui les
+empêcherait de sentir tout aussi bien que le cerveau.
+
+L'union des organes périphériques avec le cerveau n'est donc qu'une
+condition pour leur fonctionnement conscient, et aussi pour la
+centralisation de toutes leurs données dans un organe central qui les
+compare, les combine et les conserve à l'état de souvenirs.
+
+M. Bergson va même plus loin que nous et ne considère le cerveau que
+comme une collection de centres moteurs, sans aucun centre imaginatif.
+Nous avons déjà  vu et discuté cette opinion--à  nos yeux excessive--à
+propos de la mémoire et des phénomènes d'aphasie: aussi croyons-nous
+inutile d'y revenir ici.
+
+Il nous faut donc partir de cette donnée que ce n'est pas le cerveau qui
+voit, qui entend, qui touche et palpe ... mais uniquement les organes
+périphériques des cinq sens externes. Donnée éminemment d'accord avec le
+sens commun de tous les hommes, mais qui aurait eu besoin d'être
+expliquée et mise en lumière par une théorie de l'union substantielle de
+l'âme et du corps, théorie dont nous n'avons pu trouver la moindre trace
+dans les ouvrages que nous analysons.
+
+Quoi qu'il en soit, étant donné, par exemple, que c'est l'organe du
+toucher qui palpe le relief résistant de tel objet--et tous les autres
+sens sont des espèces de toucher[358],--il reste à nous dire _quel est_
+le phénomène qui se produit, _comment_ il se produit, enfin quelle est
+sa _valeur_ critériologique.
+
+La première question, qui est d'ordre purement expérimental et
+psychologique, nous paraît bien comprise d résolue par M. Bergson. «Nous
+saisissons dans notre perception, écrit-il, tout à lu fois un _état_ de
+notre conscience et une _réalité_ indépendante de nous. Ce caractère
+mixte de notre perception immédiate, cette apparence de contradiction
+réalisée, est la principale raison théorique que nous ayons de croire à
+un monde extérieur....»[359]
+
+Cette analyse, qui est la sincérité et l'évidence même pour tout
+observateur attentif, M. Bergson aurait pu la retrouver dans les
+ouvrages de l'école écossaise, d'Hamilton, par exemple, qui constatait,
+lui aussi, que «nous sommes conscients immédiatement, dans la
+perception, d'un moi et d'un non-moi, connus ensemble et connus en
+opposition mutuelle ... que nous avons conscience de deux existences par
+une même et indivisible intuition ... que la conscience donne, comme
+dernier fait, une dualité primitive, une antithèse originelle....»[360]
+
+Il aurait pu aussi la retrouver dans tous les ouvrages de l'école
+péripatéticienne et thomiste, anciens et modernes, avec cette nuance,
+toutefois, que la perception du non-moi y est toujours notée comme
+antérieure à celle du moi, laquelle exige une certaine réflexion et un
+retour du sujet sentant sur lui-même. En sorte que la rencontre des deux
+éléments, moi et non-moi, quoique simultanée, a pour premier effet de
+mettre en relief celui-ci, en laissant celui-là momentanément dans
+l'ombre.
+
+Analyse si fine et si saisissante de vérité, qu'elle arrachait cet aveu
+à Barthélémy Saint-Hilaire: «Il n'y a pas de psychologie moderne qui ait
+porté dans ses recherches plus de sagacité ni plus de science
+qu'Aristote. La psychologie écossaise n'a été ni plus fine ni plus
+exacte.»[351]
+
+Après cette description, se trouvent illuminées toutes les formules, par
+elles-mêmes un peu concises et obscures, employées par M. Bergson pour
+désigner la perception des sens. Pour lui, c'est «une intuition
+immédiate»--qui «me place d'emblée dans le monde matériel»,--«par
+laquelle nous nous plaçons d'emblée dans les choses»,--qui «est dans les
+choses plutôt qu'en moi»,--«hors de nous plutôt qu'en nous», etc.[362].
+Tous ces aphorismes étonnent de prime abord, mais ils ont moins besoin
+de correction que d'explication.
+
+ * * * * *
+
+La deuxième question a pour objet d'expliquer le _comment_ ou le
+_processus_ de la perception immédiate par les organes périphériques.
+
+La réponse est assez simple dans le système péripatéticien, qui a posé
+en principe la distinction de la substance et de l'accident,
+c'est-à-dire de l'agent et de son action. Si les substances sont entre
+elles impénétrables, elles si; laissent pénétrer par leurs actions
+mutuelles.
+
+Bien plus, l'action est toujours commune à deux substances, _agent_, et
+_patient_, car elle est le résultat, non pas de deux activités, comme on
+l'entend dire si faussement, mais d'une activité et d'une passivité
+correspondante, ou, si l'on préfère, elle est le produit simultané de
+deux coprincipes, l'un actif et l'autre passif. L'action n'existant
+jamais en dehors d'une passion, l'agent et le patient sont ainsi
+compénétrés, ou informés, par une action commune, qui joue ainsi le rôle
+de trait d'union entre les substances.
+
+D'où nous concluons que, dans la sensation externe, l'_action de l'agent
+étant dans le patient_, celui-ci n'a qu'à en prendre conscience pour
+percevoir en lui-même un élément étranger--un non-moi dans le
+moi,--c'est-à-dire qu'il perçoit, non pas une substance étrangère, mais
+une action étrangère qui est la manifestation même de cette substance.
+
+La perception immédiate des sens est ainsi mise en lumière par la
+théorie générale de l'action et de la passion dont elle n'est plus qu'un
+cas particulier ou un simple corollaire[363].
+
+Au contraire, dans l'hypothèse phénoméniste de M. Bergson, où les
+actions sont sans agent et les phénomènes sans substance, on devine
+l'embarras où va le jeter l'explication d'une compénétration et d'une
+perception immédiate entre deux phénomènes étrangers l'un à l'autre:
+sujet et objet.
+
+Notre auteur s'en tirera de deux manières. La première consistera à
+oublier, pour un temps, son phénoménisme et à parler le langage
+substantialiste du sens commun.
+
+En ce premier sens, les textes abondent: «Dans la perception pure,
+l'objet perçu est un objet présent, un corps qui modifie le nôtre.
+L'image en est donc actuellement donnée....»--«Conscience et matière,
+âme et corps entraient ainsi en contact dans la perception.»--«La
+perception est un contact de l'esprit avec l'objet présent»;--«l'action
+virtuelle des choses sur notre corps et de notre corps sur les choses
+est la perception même»;--«la perception ressemble à un simple
+contact.»[364]
+
+Bien plus, nous pourrions citer une page entière, où, traitant _ex
+professo_ de la perception des sens, il distingue et oppose les deux
+actions qui en forment le processus, la première qui vient de l'objet
+dans le sujet pour y produire son empreinte, la seconde qui part du
+sujet pour revenir à l'objet et pour ainsi dire lui restituer ce qu'il
+en a reçu. Cette seconde partie qu'il appelle la _réflexion_ est la plus
+curieuse:
+
+«Toute perception attentive suppose véritablement, au sens étymologique
+du mot, une _réflexion_, c'est-à-dire la projection extérieure d'une
+image activement créée, identique ou semblable à l'objet, et qui vient
+se mouler sur ses contours. Si, après avoir fixé un objet, nous
+détournons brusquement notre regard, nous en obtenons une image
+consécutive: ne devons-nous pas supposer que cette image se produisait
+déjà quand nous la regardions? La découverte récente de fibres
+perceptives centrifuges nous inclinerait à penser que les choses se
+passent régulièrement ainsi, et qu'à côté du processus afférent qui
+porte l'impression au centre, il y en a un autre inverse qui ramène
+l'image à la périphérie.... Ainsi notre perception distincte est
+véritablement comparable à un cercle fermé, où l'image-perception
+dirigée sur l'esprit et l'image-souvenir lancée dans l'espace courraient
+l'une derrière l'autre.»[365]
+
+Ce passage est d'autant plus curieux qu'il traduit en langage moderne le
+double processus de l'espèce _impresse_ et de l'espèce _expresse_ des
+scolastiques: la première reçue passivement dans le sujet, la seconde
+produite activement par réaction et renvoyée vers l'objet d'où l'action
+était partie.
+
+Impossible de rapprocher cette description des _deux moments_ de la
+perception des sens externes avec celles qu'en ont essayé les
+néo-scolastiques contemporains, sans être frappé de leurs analogies
+profondes.
+
+Telle est la première manière d'expliquer le processus de la perception;
+avec elle, nous pourrions facilement nous entendre. Mais il en est une
+autre qui ne recevra pas de nous les mêmes éloges.
+
+La seconde manière d'expliquer le contact du sujet et de l'objet, de la
+conscience et de la matière, est de les identifier dans une unité
+monistique. Tous les êtres de l'univers ne formeraient qu'une seule et
+unique conscience.
+
+«Alors la difficulté s'évanouit, dit-il. La matière étendue, envisagée
+dans son ensemble, est comme une conscience où tout s'équilibre, se
+compense et se neutralise. Elle offre véritablement l'indivisibilité de
+notre perception; de sorte qu'inversement nous pouvons, sans scrupule,
+attribuer à la perception quelque chose de l'étendue de la matière. Ces
+deux termes, perception et matière, marchent ainsi l'un vers l'autre....
+la sensation reconquiert l'extension, l'étendue concrète reprend sa
+continuité et son indivisibilité naturelles. Et l'espace homogène, qui
+se dressait entre les deux termes comme une barrière insurmontable, n'a
+plus d'autre réalité que celle d'un schème ou d'un symbole.»[366]
+
+Et notre auteur aime à revenir souvent à la contemplation d'un Univers
+matériel--au fond spirituel--qui serait «une espèce de conscience»
+universelle. C'est le rêve d'un monisme spiritualiste ou panpsychiste.
+
+Malheureusement, ce n'est qu'un rêve, en contradiction flagrante avec le
+fait de conscience qu'il s'agit précisément d'expliquer: dans la
+perception, avons-nous dit, nous avons conscience de _deux existences,
+le moi et le non-moi,_ connus ensemble mais en _opposition mutuelle, et
+irréductibles l'un à l'autre._--Or, les réduire l'un à l'autre,
+identifier le moi et le non-moi dans une conscience unique, comme M.
+Bergson, vient de le faire, c'est précisément nier le problème au lieu
+de l'expliquer; c'est détruire ce qu'on prétendait édifier. C'est donc
+un aveu d'impuissance du système bergsonien et non pas une solution.
+
+Ce préjugé moniale expliquera au lecteur un certain nombre de formules
+dont le sens paraîtrait énigmatique et indéchiffrable. Celles-ci, par
+exemple: «plus de différence essentielle, pas même de distinction
+véritable entre la perception et la chose perçue», entre le moi et le
+non-moi;--il y a entre «la perception et la réalité le rapport de la
+partie au tout»;--«la distinction de l'intérieur et de l'extérieur se
+ramène à celle de la partie et du tout»[367], et autres formules non
+moins paradoxales qui n'empêchent nullement noire auteur de se réclamer
+dès sa préface «des conclusions du sens commun»![368]
+
+ * * * * *
+
+La _troisième question_ que nous avons posée est celle de la valeur
+d'une perception immédiate ainsi comprise et expliquée, pour nous faire
+atteindre le réel, en un mot, sa portée objective ou critériologique. On
+peut l'examiner d'abord en dehors de toute hypothèse monistique--dont
+elle est par elle-même indépendante--et puis dans cette hypothèse
+monistique.
+
+Indépendamment de tout préjugé de monisme, il est clair qu'une
+perception immédiate, une intuition du réel, est forcément objective.
+Pas d'erreur possible dans l'_appréhension_: on n'appréhende pas ce qui
+n'est pas. M. Bergson est le premier à le reconnaître et à le proclamer.
+«Nous touchons la réalité de l'objet, dit-il, dans une intuition
+immédiate.»[369] En droit, la perception pure «est absorbée, à
+l'exclusion de tout autre travail, dans la tâche de se mouler sur
+l'objet extérieur.... En fait, il n'y a pas de perception qui ne soit
+imprégnée de souvenirs. Aux données immédiates et présentes de nos sens,
+nous mêlons mille et mille détails de notre expérience passée.... Mais
+nous espérons montrer que les accidents individuels sont greffés sur
+cette perception impersonnelle, que cette perception est la base même de
+notre connaissance des choses, et que c'est pour l'avoir méconnue, pour
+ne pas l'avoir distinguée de ce que la mémoire y ajoute ou en retranche,
+qu'on a fait de la perception tout entière une espèce de vision
+intérieure et subjective qui ne différerait du souvenir que par sa plus
+grande intensité».
+
+Et il ajoute un peu plus loin: «Cette perception se distinguera
+radicalement du souvenir: la réalité des choses ne sera plus construite
+ou reconstruite, mais touchée, pénétrée, vécue; et le problème pendant
+entre le réalisme et l'idéalisme, au lieu de se perpétuer dans des
+discussions métaphysiques, devra être tranché par l'intuition.»[370]
+
+Voilà qui est fort bien dit, et le plus fidèle disciple d'Aristote et,
+de saint Thomas ne dirait pas mieux. Il est incontestable qu'au fonds
+d'intuition impersonnelle et commune à tous les hommes contemplant un
+même objet s'ajoutent une multitude de souvenirs ou d'associations
+d'images, propres à chaque individu: c'est ce que les scolastiques
+avaient appelé l'objet accessoire ou accidentel, _per accidens_, de la
+connaissance, et qu'ils opposaient si justement à l'objet propre, _per
+se_, seul objet de la perception véritable.
+
+Peut-être même--accordons-le--ce fonds d'intuition réelle est-il peu de
+chose par comparaison à tout ce que notre mémoire y ajoute dans la
+connaissance totale d'un même objet. Mais cela n'empêche point que, s'il
+y a dans notre perception quelque chose en plus de ce qui nous est donné
+présentement, il y a aussi ce donné réel, et que les éléments qui s'y
+ajoutent sont, eux aussi, des données antérieures. C'est donc la
+synthèse de notre connaissance globale qui sera sujette au contrôle et à
+la critique, et nullement chacun des éléments donnés.
+
+C'est là une thèse importante pour l'objectivité de la perception
+sensible, que M. Bergson a fort bien comprise et qu'il résume ainsi:
+«_Il y a dans la matière quelque chose en plus, mais non pas quelque
+chose de différent de ce qui est actuellement donné_.»--«Un fonds
+impersonnel demeure où la perception coïncide avec l'objet perçu, et ce
+fonds est l'extériorité même.»--«La perception pure nous donne le tout
+ou au moins l'essentiel de la matière.»[371]
+
+Au surplus, la totalité de ce donné réel, qui fait le fond de chaque
+perception des sens, n'est pas nécessairement soumise intégralement à
+notre attention ni toujours perçue sous tous ses aspects. Et c'est là
+encore une atténuation à l'objectivité parfaite et intégrale de nos
+sensations, que nous accordons volontiers à M. Bergson.
+
+Dans toute perception, notre attention à une orientation particulière,
+correspondant à nos préoccupations actuelles. Nous ne sommes guère
+attentifs qu'à ce qui nous intéresse présentement. En ce sens,
+pouvons-nous accorder que notre perception est une _sélection_[372].
+Elle ne crée rien, son rôle est, au contraire, d'éliminer de l'ensemble
+des images les parties qui n'ont pour nous aucun intérêt actuel. Mais ce
+qui reste, après cette élimination, n'en est pas moins du donné et du
+réel: cela suffit à l'objectivité fondamentale.
+
+Toutefois, nous ne pouvons accorder que l'intérêt dont il s'agit ici,
+comme instrument de sélection, est toujours un intérêt pratique,
+utilitaire, et jamais un intérêt spéculatif. C'est là une exagération
+regrettable. La spéculation pure, qu'on appelle aussi «désintéressée»,
+parce qu'elle est étrangère à notre intérêt privé, est étroitement liée
+à l'intérêt public, au progrès des sciences et des arts, qui peuvent
+nous toucher encore plus fortement que nos intérêts privés, et orienter
+notre attention.
+
+Lorsque Newton vit tomber la fumeuse pomme dont la chute lui révéla la
+grande loi de l'attraction universelle, le détail qui attira son
+attention l'intéressait bien plus que tous les autres détails dont le
+vulgaire eût été frappé.
+
+Il est donc exagéré de dire que notre perception «est toujours orientée
+vers l'action»;--qu'elle «mesure justement notre action virtuelle sur
+les choses»;--qu'elle n'est que «le miroir d'une action possible»,
+--«une action naissante qui se dessine»[373].
+
+Mais ces exagérations issues d'un certain utilitarisme pratique, dont
+nous aurons à nous occuper plus tard, ne nuisent en rien à la thèse de
+l'objectivité fondamentale qui seule nous occupe ici.
+
+Il est clair que, par la perception immédiate ou l'intuition, nous avons
+atteint quelque chose de réel et d'absolu, et l'idéalisme, le
+subjectivisme, le relativisme sont ainsi confondus. «Ma connaissance de
+la matière n'est plus alors ni subjective, comme elle l'est pour
+l'idéalisme anglais, ni relative comme le veut l'idéalisme kantien. Elle
+n'est pas subjective, parce qu'elle est dans les choses plutôt qu'en
+moi. Elle n'est pas relative, parce qu'il n'y a pas entre le «phénomène»
+et la «chose» le rapport de l'apparence à la réalité, mais simplement
+celui de la partie au tout»[374], l'action qui me frappe étant une
+partie du réel, une manifestation de l'agent.
+
+Après avoir ainsi touché par l'intuition au roc du réel ou de l'absolu,
+M. Bergson pourra conclure triomphalement: «Dans l'absolu nous sommes,
+nous circulons et nous vivons. La connaissance que nous en avons est
+incomplète, sans doute, mais non pas extérieure ou relative. C'est
+l'être même, dans ses profondeurs, que nous atteignons par le
+développement combiné et progressif de la science et de la
+philosophie.... La physique ... touche à l'absolu.»[375]
+
+Paroles audacieuses, qu'il a répétées à satiété, comme un défi à tous
+nos contemporains, plus ou moins imbus de kantisme et de
+subjectivisme;--paroles pourtant fort justes, si on les prend à la
+lettre et sans aucun sous-entendu monistique, car _l'union_ du sujet et
+de l'objet, _sans leur identité_, suffit à les justifier.
+
+Malheureusement, ce sous-entendu est trop nettement formulé--au moins
+dans ses derniers ouvrages--pour qu'il soit possible de se méprendre
+sur la pensée actuelle de M. Bergson. C'est bien sur l'identité du sujet
+et de l'objet qu'il s'appuiera finalement pour les faire communiquer
+dans une conscience universelle.
+
+Et voilà pourquoi il nous parle parfois «d'une intuition intemporelle»
+et «d'une connaissance _par le dedans_»[376] que les êtres auraient les
+uns des autres, et que nous ne saurions admettre. Pour nous, au
+contraire, c'est uniquement pur leurs actions extérieures que nous
+connaissons les substances qui agissent; et partant c'est par le dehors,
+par leurs manifestations au dehors, que nous les saisissons.
+
+Le moi lui-même, l'agent intérieur, quoique beaucoup plus intime,
+n'échappe pas complètement à cette loi. Notre intuition consciente de ce
+principe d'opération ne se produit qu'au moment de son effort pour agir,
+pour passer de la puissance à l'acte, et partant nous n'en prenons
+conscience qu'au travers de son opération.
+
+Il est donc bien exagéré de dire: «J'en perçois l'intérieur, le
+dedans»[377], alors que nous ne percevons que le jaillissement de ses
+opérations, dans l'espace et le temps. C'est assez, assurément, pour
+avoir l'intuition consciente de son existence, mais non celle de sa
+nature intérieure. Le raisonnement seul peut y atteindre, appuyé sur ce
+principe: on agit comme on est, l'action est la manifestation de
+l'agent: _operari sequitur esse_.
+
+L'intuition des êtres _par le dedans_ de leur être ou de leur essence
+est donc une prétention excessive, issue des préjugés monistiques,
+d'ailleurs démentie par l'expérience, dont la théorie de la perception
+ou intuition immédiate n'a nul besoin pour être viable et complète, et
+dont elle n'est nullement responsable.
+
+Telle est pour M. Bergson la théorie de la connaissance par les sens;
+hâtons-nous de passer à la connaissance, autrement importante, par
+l'intelligence.
+
+
+ * * * * *
+
+
+VII
+
+THÉORIE DE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE.
+
+
+Une théorie de la connaissance intellectuelle par un
+antiintellectualiste convaincu ne saurait être qu'intéressante et
+instructive. Aussi allons-nous essayer d'en faire part au lecteur.
+Nous lui exposerons d'abord la _critique_, puis la _théorie_
+de l'intelligence, telles que M. Bergson les a comprises.
+
+I. La _critique de l'intelligence_ ne ressemblera en rien à celle que
+Kant en a déjà faite. Sans doute, il faut varier et le public demande
+toujours du nouveau. Mais le point de vue de M. Bergson est tellement
+différent de celui de Kant qu'il leur était bien impossible de se
+rencontrer ici et de risquer de se répéter.
+
+Aussi ne retrouvons-nous plus dans cette critique ce jeu célèbre, mais
+bien artificiel, des antinomies essentielles à toutes les notions
+intellectuelles de l'esprit humain. On ne nous redira plus que «le signe
+même d'une donnée métaphysique est de ne pouvoir se traduire dans
+l'intelligence humaine que par une proposition contradictoire». Cette
+thèse paradoxale, dont on nous a vanté l'efficacité destructive pendant
+plus d'un demi-siècle, commence à devenir «vieux jeu» et à céder la
+place à un jeu plus nouveau. Celui-ci consistera à soutenir seulement
+que l'intelligence est incapable de comprendre le _mouvement_, la _vie_,
+le _continu_, parce qu'elle ne peut concevoir que l'_immobile_,
+l'_inerte_, le _discontinu_.
+
+On devine la portée d'une telle accusation dans une philosophie où tout
+le réel est _mouvement vital_ ou psychique, et jaillissement _continu_
+de formes absolument imprévisibles sans aucune proportion avec leurs
+antécédents. Ce n'est pas seulement--comme on le prétend--limiter le
+domaine de l'intelligence en lui interdisant toute spéculation sur la
+vie; c'est encore, bon gré, mal gré, la condamner à ne plus pouvoir
+spéculer du tout; à n'être qu'une faculté d'illusion et d'erreur.
+
+Une première réponse a déjà été faite par nous, lorsque nous avons
+démoli pièce par pièce l'audacieuse hypothèse du mobilisme universel en
+montrant, par les données de l'expérience et de la raison, que tout
+n'est pas mouvement, encore moins mouvement vital; il nous reste à
+compléter notre argument en prouvant que l'intelligence peut fort bien
+comprendre ce qu'est le _mouvement_, la _vie_, le _continu_. Bien plus,
+l'intelligence seule peut nous en donner, et nous en donne, de fait, des
+notions intelligibles et claires.
+
+ * * * * *
+
+A) C'est tout d'abord le _mouvement_ que l'intelligence humaine,
+paraît-il, ne saurait comprendre. Elle ne comprendrait que l'immobile,
+et c'est avec des points immobiles additionnés qu'elle essaye, vainement
+d'ailleurs, de recomposer le mouvant. Telle est la thèse qu'on rencontre
+si souvent dans les ouvrages de M. Bergson, qu'elle finit par produire
+l'effet d'une tentative d'obsession préméditée sur l'esprit du lecteur.
+Cependant, elle n'est guère qu'une idée fixe, et partant déraisonnable.
+
+Citons au hasard, car nous n'avons que l'embarras du choix.
+
+«L'intelligence n'est point faite pour penser l'_évolution_, au sens
+propre de ce mot, c'est-à-dire la continuité d'un changement qui serait
+la mobilité pure.... L'intelligence se représente le _devenir_ comme une
+série d'_états,_ dont chacun est homogène avec lui-même et par
+conséquent ne change pas. Notre attention est-elle appelée sur le
+changement interne d'un de ces états? Vite, nous le décomposons en une
+autre suite d'états qui constitueront, réunis, sa modification
+intérieure. Ces nouveaux états, eux, seront chacun invariables, ou bien
+alors leur changement interne, s'il nous frappe, se résout aussitôt en
+une série nouvelle d'états invariables, et ainsi de suite indéfiniment.
+Ici encore, penser consiste à reconstituer, et, naturellement, c'est
+avec des éléments donnés, avec des éléments stables, par conséquent, que
+nous reconstituons. De sorte que nous aurons beau faire, nous pourrons
+imiter, par le progrès indéfini de notre addition, la mobilité du
+devenir, mais le devenir lui-même nous glissera entre les doigts quand
+nous croirons le tenir.»[378]
+
+La raison de cette infirmité intellectuelle est intéressante à
+connaître, et quoique nous n'ayons pas l'intention d'en discuter ici le
+bien fondé--ce que nous ferons un peu plus loin,--nous croyons utile de
+la mentionner de suite, car elle nous éclairera sur la portée de
+l'accusation elle-même. Voici comment M. Bergson l'a formulée:
+
+_L'intelligence n'est pas faite pour la spéculation, mais pour
+l'action_[379]. Si elle était faite pour la spéculation, elle
+s'attacherait au mouvement, seule réalité, pour en comprendre la nature.
+Au lieu de cela, elle ne s'attache qu'à des points fixes; par exemple:
+où est le mouvement, d'où il vient, où il va, quelle est sa _forme_,
+parce que cela seul intéresse l'action. Mais n'analysons pas; écoutons
+plutôt l'auteur lui-même, pour être plus sûrs de sa pensée.
+
+«Les objets sur lesquels notre action s'exerce sont sans doute des
+objets mobiles. Mais ce qui nous importe, c'est de savoir où le mobile
+va, où il est à un moment quelconque de son trajet. En d'autres termes,
+nous nous attachons avant tout à ses positions actuelles ou futures, et
+non pas au _progrès_ par lequel il passe d'une position à une autre,
+progrès qui est le mouvement même. Dans les actions que nous
+accomplissons, et qui sont des mouvements systématisés, c'est sur le but
+ou la signification du mouvement, sur son dessin d'ensemble, en un mot,
+sur le plan d'exécution immobile que nous fixons notre esprit. Ce qu'il
+y a de mouvant dans l'action ne nous intéresse que dans la mesure où le
+tout en pourrait être avancé, retardé ou empêché par tel ou tel incident
+survenu en route. De la mobilité même, notre intelligence se détourne,
+parce qu'elle n'a aucun intérêt à  s'en occuper. Si elle était destinée à
+la théorie pure, c'est dans le mouvement qu'elle s'installerait, car le
+mouvement est sans doute la réalité même, et l'immobilité n'est jamais
+qu'apparente ou relative. Mais l'intelligence est destinée à tout autre
+chose. A moins de se faire violence à elle-même, elle suit la marche
+inverse: c'est de l'immobilité qu'elle part toujours, comme si c'était
+la réalité ultime ou l'élément; quand elle veut se représenter le
+mouvement, elle le reconstruit avec des immobilités qu'elle juxtapose.
+Cette opération, dont nous montrerons l'illégitimité et le danger dans
+l'ordre spéculatif (elle conduit à des impasses et crée artificiellement
+des problèmes philosophiques insolubles), se justifie sans peine quand
+on se rapporte à sa destination. L'intelligence, à l'état naturel, vise
+un but pratiquement utile. Quand elle substitue au mouvement des
+immobilités juxtaposées, _elle ne prétend pas reconstruire le mouvement
+tel qu'il est_; elle le remplace seulement par un équivalent pratique.
+Ce _sont les philosophes qui se trompent quand ils transportent dans le
+domaine de la spéculation une méthode de penser qui est faite pour
+l'action._»[380]
+
+Ces dernières paroles que nous venons de souligner sont un correctif
+nécessaire--nous pourrions dire une vraie réfutation--de la plaidoirie
+qui précède. Si ce sont «les philosophes qui se trompent»--et encore un
+petit groupe de philosophes,--comment attribuer cette erreur à
+l'intelligence humaine? Erreur vraiment trop grossière, puisqu'elle
+consisterait à vouloir composer le mobile avec des éléments immobiles,
+comme d'autres recomposaient l'étendue avec des points inétendus, ou
+bien des cercles avec des polygones à nombre infini de côtés!
+
+Ce sont là des fictions géométriques qui peuvent simplifier les calculs
+des mathématiciens, mais qu'ils n'ont jamais pris pour l'expression
+exacte de la réalité. Jamais un géomètre n'a confondu un cercle avec un
+polygone, ni une ligne avec une suite de points, ni un mouvement continu
+avec une série de positions, ces positions, ces points, ces polygones
+seraient-ils supposés en nombre infini. Encore une fois, de telles
+fictions--utiles comme «équivalents pratiques»--n'ont jamais été
+confondues avec la réalité par aucun savant ni par aucun penseur digne
+de ce nom.
+
+Il faut en revenir aux sophistes de l'école d'Elée, aux célèbres
+arguments de Zénon, pour découvrir une confusion si grossière, base de
+toutes leurs subtilités sophistiques.
+
+Et si quelques philosophes, dans le cours des siècles, ne se sont pas
+suffisamment mis en garde contre de si énormes confusions, du moins les
+grandes écoles, surtout l'Ecole péripatéticienne et thomiste, sont
+complètement à l'abri d'un tel reproche. Aristote, le premier, a
+démasqué cette équivoque en réfutant Zénon, et tous ses disciples,
+jusqu'à nos jours, ont invariablement suivi sur ce point la saine
+doctrine du maître. Au besoin, nous mettrions M. Bergson au défi de
+retrouver chez nous cette grossière erreur, qui ne nous a jamais été
+imputable.
+
+C'est donc calomnier l'intelligence humaine que d'oser conclure d'une
+manière générale: «Notre intelligence ne se représente clairement que
+l'immobilité.»[381]
+
+Du reste, M. Bergson n'a-t-il pas la prétention contraire? N'a-t-il pas
+la prétention d'avoir compris lui-même, et peut-être révélé au monde qui
+l'ignorait, la vraie notion du mouvement?
+
+Or, notre prétention, à nous, est de croire que la notion bergsonienne
+du mouvement est bien inférieure, en exactitude et en clarté, à celle
+que nous a léguée Aristote, et qui depuis plus de trois mille ans
+éclaire et oriente tous les penseurs qui n'ont pas complètement rompu
+avec la tradition péripatéticienne.
+
+Aristote nous a enseigné que le mouvement était un _changement_ ou un
+_passage d'un état à un autre état._ Il a même distingué dans le
+changement en général trois espèces: changement dans le lieu, dans la
+qualité ou dans la quantité,--observant bien longtemps avant M. Bergson
+que le changement local est le phénomène le plus superficiel et le moins
+profond des trois, quoiqu'il soit la condition ou le véhicule de tous
+les changements physiques.
+
+Ensuite il a approfondi cette notion de _passage_ d'un état à un autre
+état. «Quelque mystérieuse qu'elle soit, déclare-t-il, elle n'est point
+au-dessus de la puissance de l'intelligence humaine!»--Belle parole qui
+donne du cœur et du réconfort à tous les chercheurs désintéressés.
+
+Puis il explique que ce _passage_ n'est pas quelque chose de négatif,
+mais de très positif. Or, cet élément positif n'est pas une simple
+puissance d'agir, c'est donc un _acte_, mais c'est un _acte incomplet_,
+puisqu'il est en voie de réalisation, en voie d'arriver à son terme
+complet. Il est donc partie en acte, partie en puissance, à des points
+de vue différents. D'où la définition célèbre: le mouvement, c'est le
+passage de la puissance à l'acte, ou bien c'est l'_acte de la puissance,
+comme telle_, c'est-à-dire en tant qu'elle est encore en puissance
+passant à l'acte: Ἡ τοϋ δυνάμει ὄντος ἐντελέχεια, ᾗ τόιύτον, κίνησίς
+ἐστιν[382].On traduirait peut-être encore plus clairement: _c'est l'acte
+du devenir en tant que devenir, ἐντελέχεια τοϋ δυνατοϋ ᾗ δυνατόν_[383].
+_C'est le devenir en marche._
+
+Définition aussi large que profonde, qui, une fois bien comprise,
+rayonne de lumière et subjugue l'esprit, en lui arrachant ce cri
+d'admiration: «Elle est aussi juste que fine ... et il est impossible de
+pénétrer plus profondément que ne l'a fait ici Aristote dans la nature
+intime du mouvement.»[384]
+
+A la place, que nous propose M. Bergson? Sans discuter ni daigner même
+rappeler la solution d'Aristote, il propose la sienne. D'abord, il nous
+dit que c'est un _progrès_[385]. Sans doute, le mouvement peut être un
+progrès, mais il peut être aussi un recul, car on se meut, soit en
+avançant, soit en reculant. La définition proposée est donc pour le
+moins incomplète.
+
+En outre, elle est obscure, car on peut lui répondre: qu'est-ce qu'un
+progrès? Quel en est le genre prochain et la différence spécifique?
+Seul, Aristote a su répondre: son genre est d'être un _acte_ et non pas
+une pure puissance; sa différence spécifique: d'être un acte
+_incomplet_, encore mêlé de puissance. Il est à la fois acte et
+puissance, être et non-être, mais _à des points de vue différents._ Il
+est constitué par la _composition_ de ces deux éléments et non par leur
+_identité_. En cela, rien de contradictoire, rien qui ne soit
+intelligible.
+
+Au contraire, le monisme bergsonien exige l'identité, l'homogénéité des
+deux éléments, acte et puissance, être et non-être; et c'est ce qu'il
+appelle la «mobilité pure». Il met donc la contradiction à la racine des
+choses, et parlant leur parfaite inintelligibilité.
+
+Bien plus, le monisme supprime le mouvement au lieu de nous l'expliquer,
+car tant qu'il y avait dualité d'éléments: acte et puissance, être et
+non-être, on concevait aisément le passage de l'un à l'autre. On
+concevait, par exemple, que l'énergie actuelle pût grandir en proportion
+inverse de l'énergie potentielle, ou _vice-versa._ S'il n'y a plus au
+contraire qu'un seul élément, désormais plus de passage possible entre
+deux termes, plus de mouvement, et c'est en ce sens qu'Aristote a
+soutenu que le _simple_ était, _de soi_, immobile: ce qui est _homogène_
+et sans partie ne change pas.
+
+La notion bergsonienne et monistique du mouvement est donc, non
+seulement incomplète et obscure, mais encore pleinement contradictoire,
+au point de rendre impossible ce qu'il s'agissait de nous définir ou de
+nous expliquer.
+
+Si M. Bergson a voulu viser sa propre notion du mouvement, en la
+déclarant inaccessible à l'intelligence humaine, il est clair qu'il a eu
+raison, puisque c'est une notion contradictoire et inintelligible; mais,
+de grâce, qu'il ne généralise pas en étendant cette inintelligibilité à
+toutes les autres notions, notamment à la notion péripatéticienne, nous
+protesterions, et tous les grands génies, tous les maîtres qui sont la
+gloire de notre Ecole protesteraient avec nous, qu'ils l'ont comprise,
+et partant qu'elle n'est pas inaccessible à l'intelligence humaine.
+
+ * * * * *
+
+B) En second lieu, c'est la _vie_ qui serait inaccessible à
+l'intelligence de l'homme. Puisqu'il est incapable de comprendre le
+mouvement des corps bruts, à plus forte raison celui des corps vivants.
+«L'intelligence, écrit M. Bergson, est caractérisée par une
+incompréhension naturelle de la vie.»[386] Et c'est sur cette incapacité
+radicale qu'il aime le plus à revenir.
+
+Dès la première page de son Introduction, il nous signale cette
+infirmité native de notre intelligence «incapable de se représenter la
+vraie nature de la vie, la signification profonde du mouvement évolutif.
+
+«Créée par la vie, dans des circonstances déterminées, pour agir sur
+des choses déterminées, comment embrasserait-elle la vie, dont elle
+n'est qu'une émanation ou un aspect? Déposée, en cours de route par le
+mouvement évolutif, comment s'appliquerait-elle le long du mouvement
+évolutif lui-même? Autant vaudrait-il prétendre que la partie égale le
+tout....»[387]
+
+Cette argumentation, vraiment, n'est pas bien forte, et, dès le début
+d'un ouvrage, ne donne pas une idée supérieure de la logique de son
+auteur. Il n'y aurait donc que le tout qui puisse connaître et
+comprendre une de ses parties? Il faudrait que notre intelligence
+individuelle égalât l'Univers entier pour en pouvoir connaître le
+moindre détail? En vérité, cette prétention est un peu excessive.
+Jusqu'ici, tous les philosophes avaient cru qu'il suffit à un être
+vivant d'avoir conscience de sa vie propre, pour expérimenter, connaître
+la vie et, s'il est intelligent, pour s'élever ensuite à la notion
+générale de la vie.
+
+Dans le même ouvrage, après avoir esquissé sa théorie de l'Evolution
+créatrice et fait la genèse de l'intelligence, qui serait apparue en se
+détachant de l'animalité et de l'instinct animal, c'est-à-dire à ce
+tournant de l'histoire qui marque une descente de l'Elan vital vers la
+matière, il en conclut que l'intelligence a dû s'adapter à la matière et
+se limiter au domaine de la matière brute. «Progressivement, dit-il,
+l'intelligence et la matière se sont adaptées l'une à l'autre pour
+s'arrêter enfin à une forme commune. _Cette adaptation se serait
+d'ailleurs effectuée tout naturellement, parce que c'est la même
+inversion du même mouvement qui crée à la fois l'intellectualité de
+l'esprit et la matérialité des choses_.»[388]
+
+Ainsi, l'intelligence devenue apte à penser la matière, le solide
+géométrique, serait désormais inapte à penser la vie. En abandonnant les
+animaux, ces «utiles compagnons de route», l'évolution de l'homme lui a
+fait perdre un «bien précieux», l'instinct, et acquérir l'intelligence.
+Or, instinct et intelligence représentent deux directions opposées du
+travail conscient: l'instinct marche dans le sens même de la vie,
+l'intelligence va en sens inverse et se trouve ainsi tout naturellement
+réglée sur le mouvement de la matière.
+
+De là vient que «l'intelligence humaine se sent chez elle tant qu'on la
+laisse parmi les objets inertes, plus spécialement parmi les solides, où
+notre action trouve son point d'appui et notre industrie ses instruments
+de travail, que nos concepts ont été formés à l'image des solides.
+
+«De là vient en outre que notre logique est surtout la logique des
+solides, que, par là même, notre intelligence triomphe dans la
+géométrie, où se révèle la parenté de la pensée logique avec la matière
+inerte, et où l'intelligence n'a qu'à suivre son mouvement naturel,
+après le plus léger contact possible avec l'expérience, pour aller de
+découverte en découverte avec la certitude que l'expérience marche
+derrière elle et lui donnera invariablement raison»[389].
+
+Ces remarques, d'ailleurs ingénieuses, ne sont point dépourvues
+d'exactitude expérimentale et de vérités. Il est sûr que l'esprit humain
+triomphe surtout dans les sciences où la part de l'indétermination et de
+la contingence est nulle on se rapproche de zéro, et que plus la part de
+l'indétermination ou de la contingence augmente, plus la difficulté de
+prévoir--et partant de savoir--augmente parallèlement.
+
+Mais qui oserait nier aussi les triomphes de l'esprit humain dans les
+sciences de la vie: biologie, physiologie, médecine, etc., surtout
+depuis un siècle où l'école de Pasteur a brillé d'un si vif éclat? Qui
+oserait nier les progrès merveilleux et inattendus de la Psychologie
+elle-même, surtout de la Psychologie expérimentale?
+
+C'est donc une exagération manifeste d'exalter uniquement l'aptitude de
+l'esprit humain pour les sciences mathématiques et physiques, et de
+proclamer son impuissance radicale en Biologie et dans tout le domaine
+de la vie.
+
+Une telle négation ne découle nullement des faits sincèrement
+interrogés, mais seulement d'une hypothèse _a priori_ sur l'évolution.
+Encore cette hypothèse--si contestable qu'elle soit en elle-même--ne
+nous semble nullement comporter une négation si tranchée.
+
+Que l'intelligence se sente plus à son aise dans le monde géométrique,
+au milieu des solides, cela se comprend, car c'est l'objet le plus
+simple et le moins compliqué offert à  son étude. Tout y est facile à
+prévoir et partant à connaître. Voilà pourquoi la Géométrie, parmi les
+sciences abstraites, et l'Astronomie, parmi les sciences naturelles,
+sont nées les premières, dès le berceau du genre humain.
+
+Etant ainsi facilement accordée avec le solide et l'inerte, on peut
+admettre qu'elle aura une tendance marquée à transporter au domaine de
+la vie des méthodes si simples, qui lui réussissent si bien, et à
+traiter les vivants _more geometrico_. De là ces explications mécaniques
+de l'univers qui avaient la prétention de tout réduire au mouvement
+local, même la vie végétative et animale, la sensibilité et la pensée
+elle-même. Malgré leurs invraisemblances énormes, ces systèmes de
+mécanisme universel ont pu avoir un certain succès et exercer une grande
+influence, surtout auprès des amis des idées _claires_, que la clarté et
+la simplicité des explications ont toujours eu le don de fasciner.
+
+Mais cette méconnaissance de la nature de la vie n'a été que l'erreur de
+quelques philosophes, et il serait injuste de l'imputer à l'intelligence
+humaine elle-même et à son incapacité radicale de penser la vie. De
+telles exagérations ne découlent pas forcément de l'hypothèse
+bergsonienne sur l'évolution.
+
+Au surplus, nous estimons que toute cette controverse soulevée par M.
+Bergson--savoir si l'intelligence est naturellement capable ou incapable
+de spéculer, notamment sur la vie--ne doit pas, ne peut même pas se
+trancher _a priori_, mais uniquement par les faits de l'histoire.
+
+D'abord, c'est l'histoire de la civilisation elle-même qu'il faudrait
+interroger pour lui demander s'il est vrai que l'esprit humain soit tout
+entier absorbé par ce qui est _utile_ aux besoins de la vie matérielle,
+à ce point que penser ou spéculer ne soit pour lui qu'un artifice contre
+nature;--ou, pour employer l'expression bergsonienne, s'il est vrai que
+l'homme ne soit naturellement qu'un animal _fabricant_ d'outils pour
+agir, _homo faber_, et nullement un animal raisonnable et spéculant sur
+la raison des choses, _homo sapiens_[390].
+
+Mais dans l'acte le plus humble de l'homme primitif, celui de
+tailler--et souvent d'orner de sculptures--des silex ou des os de
+renne, pour en faire des armes telles qu'une flèche ou des outils tels
+que hache, marteau, poinçon, râcloir, etc., ne voyons-nous pas déjà
+percer la pensée spéculative? Pour fabriquer des armes ou des outils
+adaptés à des lins spéciales, ne faut-il pas tout d'abord réfléchir,
+comparer, calculer, raisonner pour prévoir, en un mot, spéculer sur les
+moyens et les fins, les causes et les effets?
+
+«Le sauvage préhistorique de Cro-Magnon, dit fort bien M. Fouillée, a
+spéculé sur les qualités de la pierre, sur les lois élémentaires de la
+pesanteur et du mouvement; il a généralisé, il a universalisé; il a fait
+de la science en faisant de l'industrie, et n'a pu faire d'industrie
+qu'en faisant de la science. Admirons ces humbles savants des âges
+primitifs qui ont assez réfléchi et spéculé pour inventer l'arc et la
+flèche fendant l'air, le canot fendant la vague, le soc creusant la
+terre. On aura beau nous répéter que leur intelligence était faite
+exclusivement pour façonner la matière, et que la nôtre, au fond, est
+restée la même; nous continuerons d'en douter. L'artisan, l'_homo
+faber_, est déjà un artiste; l'artiste est déjà un penseur.»[391]
+
+Un peu plus loin, le même auteur, s'appuyant sur les données de la
+linguistique, ajoute une seconde observation. Dans les langues sauvages,
+les verbes ont parmi tous les mots une place prépondérante. Or,
+qu'expriment les verbes? sinon l'_action_, le _mouvement_, la _vie_, le
+_raisonnement_, le _sentiment_, qui n'ont rien à voir avec les «solides»
+ni avec les «outils» à fabriquer? Tout cela exprime de la psychologie,
+non de la géométrie ou de la stéréométrie. Les langues primitives sont
+surtout riches en états d'âmes et très pauvres en état des corps. Les
+corps eux-mêmes sont peuplés d'âmes ou d'esprits bienveillants ou
+malveillants. Où est, en tout cela, la Géométrie?
+
+Quand le petit sauvage s'éveille à l'intelligence, ce n'est pas pour
+mesurer ou compter des corps ni pour fabriquer des outils, c'est pour
+épier le sourire de sa mère, c'est pour jouer ou seul ou avec ses petits
+frères, et le voilà heureux. Il fera de la Psychologie avant de faire de
+la Géométrie. Ce qui l'intéresse, c'est le nouveau; c'est le pourquoi et
+le comment de ce nouveau, et lorsqu'il a compris la liaison et la raison
+des choses, il rit de plaisir.
+
+Et M. Fouillée de conclure avec évidence: «Les besoins matériels sont
+loin d'absorber toute l'intelligence, même primitive. Nous ne saurions
+donc admettre que notre pauvre pensée soit toute d'essence _utilitaire_,
+tout attachée aux instruments _matériels_ qui doivent satisfaire nos
+appétits, qu'elle soit servile de nature et non libérale.... La petite
+flamme de la pensée brille d'abord pour briller et pour se sentir
+briller. Il y a déjà du Pascal en germe jusque dans le dernier des
+enfants qui remplissaient les chars des Gaulois.»[392]
+
+Cependant, cette première réponse de l'Histoire est encore trop
+générale. Demandons à l'histoire particulière de la Philosophie si
+l'esprit humain n'a pas su de tout temps spéculer sur lui-même et sur la
+nature de sa propre vie, aussi bien que sur la matière inerte.
+
+Y a-t-il eu des philosophes adversaires résolus de toute conception
+matérialiste ou mécanistique de la vie, et nous ayant laissé de la
+nature du vivant une conception raisonnable, exacte, profonde et pouvant
+rivaliser avantageusement avec celle qu'a inventée M. Bergson?
+
+Toute la question est là, car si l'on peut démontrer que, depuis plus de
+trois mille ans, les philosophes sont en possession d'une notion exacte
+de la vie, on ne pourra plus accuser l'incapacité foncière de la raison
+humaine. Il suffira d'un simple parallèle avec la notion traditionnelle
+de l'Ecole péripatéticienne et la notion «nouvelle» qu'on vient nous
+révéler.
+
+Or, voici, d'après M. Bergson, la caractéristique de la vie: «La vie est
+avant tout une tendance à agir sur la matière ... un certain effort pour
+obtenir certaines choses de la matière brute....»--De là, les
+expressions si fréquentes de: «courant de vie lancé dans la matière»,
+etc.[393].
+
+Eh bien! non! Dès ce début, nous arrêtons net une définition qui a déjà
+lourdement dévié. La vie se caractérise par activité «immanente»,
+opposée à l'activité tout extérieure des corps bruts. Le vivant agit
+d'abord sur lui-même; il se meut lui-même, au moins pour se nourrir, se
+grandir, se guérir, etc., s'il n'est doué que de la vie végétative, et
+s'il est en plus doué de la vie sensible, il se meut par la connaissance
+et le désir pour se mettre en rapport avec le milieu ambiant. Le vivant
+est donc principe et terme de son propre mouvement, à la fois agent et
+patient: ce qui n'a jamais lieu pour les molécules inorganiques dont
+toute l'activité consiste à se mouvoir ou à s'influencer les unes les
+autres.
+
+Ici, le sens commun est pleinement d'accord avec la théorie
+philosophique; et pour reconnaître si un corps est vivant ou mort, il
+pose toujours la question élémentaire: est-ce qu'il se remue? Sans
+doute, une paralysie locale pourrait l'empêcher de se mouvoir tout en le
+laissant vivant. Mais si la paralysie se généralise au point d'atteindre
+tous les organes essentiels à la vie, c'est la mort. La vie a cessé avec
+le mouvement immanent.
+
+Le second signe caractéristique de la vie est la «spontanéité». Le
+vivant a le privilège de se mouvoir lui-même, c'est-à-dire de passer
+d'un premier acte à un second, puis à un troisième, et ainsi de suite,
+tant que sa vie dure. Spontanément, il se nourrit, se développe, se
+multiplie. Au contraire, le corps inorganisé est inerte, c'est-à-dire
+incapable de se modifier lui-même. Et c'est cette grande loi de
+l'inertie, universellement féconde en mécanique, qui permet la
+construction de nos machines avec des matériaux inertes et incapables de
+«jouer tout seuls». Car s'ils étaient capables de «jouer tout seuls»,
+tous les plans du constructeur seraient déjoués, et son art de
+construire serait devenu impossible.
+
+Or, cette «spontanéité» si bien analysée par les anciens philosophes va
+s'amplifier et se transfigurer étrangement dans la théorie bergsonienne.
+Elle va devenir une spontanéité «libre». Et, jouant de plus en plus au
+paradoxe, ce n'est pas seulement la _liberté_ et le _choix_ qu'on va
+faire entrer dans la définition de la vie, mais encore une puissance et
+_une exigence de création, un jaillissement continu de formes
+imprévisibles sans aucune proportion avec les antécédents_[394].
+
+Nous aurions beau jeu de ramener ici notre auteur à  l'étude et à
+l'observation sincère d'un brin d'herbe, d'une graine, d'une fleur, d'un
+insecte ou d'un animal quelconque. De lui montrer, par exemple, que les
+formes nouvelles qui jaillissent d'une graine ou d'un œuf ne sont
+nullement imprévisibles ni sans aucune proportion avec les causes d'où
+elles jaillissent. Et si quelques détails minuscules de ces plantes ou
+de ces animaux nouveau-nés sont variables et imprévus, qui pourrait se
+flatter d'avoir énuméré, sans rien omettre, tous les antécédents et
+toutes les circonstances infiniment complexes où la cause donnée a
+produit son effet?
+
+Le principe que les mêmes causes _dans les mêmes circonstances_
+produisent toujours les mêmes effets est donc inattaquable et rien ne
+prouve qu'il ne s'applique pas aussi rigoureusement aux corps vivants
+qu'aux corps bruts. Seule la complexité infiniment croissante des
+circonstances, à mesure que nous nous élevons dans l'échelle des êtres,
+peut déjouer nos calculs, non pas sur les effets d'ensemble, mais sur
+quelques détails, d'ailleurs le plus souvent négligeables, de ces
+effets. Et la certitude dans les prévisions de la science demeure--au
+moins en principe--pour la biologie comme pour la physique.
+
+Ce n'est donc pas l'observation sincère et désintéressée qui a pu
+conduire M. Bergson à une telle conception de la vie, mais uniquement
+son hypothèse panpsychique de l'évolution.
+
+Il est clair que si tout est esprit et liberté, la vie végétative et la
+vie sensible sont du «psychique diminué», comme la matière elle-même est
+du «psychique inverti». Mais l'énormité de telles conséquences nous
+suffit pour reconnaître que le point de départ d'où elles découlent est
+gratuit. Le panpsychisme est un rêve d'artiste, non une conclusion
+scientifique d'observateur sincère.
+
+Allons plus loin. Accordons un instant que--par impossible--l'activité
+spontanée de la vie végétative est capable de liberté et de choix, il ne
+serait pas permis d'en conclure qu'elle peut être un jaillissement
+continu de formes «absolument incommensurables» avec leurs antécédents.
+
+C'est là une assertion qui choque le bon sens, parce qu'elle est la
+négation du principe de causalité. Si les effets ne sont plus
+proportionnés à leurs causes, ils sont littéralement des effets sans
+cause, car une cause non proportionnée n'est plus une cause.
+
+Même pour la liberté humaine, l'effet produit n'est jamais supérieur à
+sa cause. Nous avons sans doute le choix entre plusieurs effets
+également proportionnés à nos forces: agir ou ne pas agir, me promener
+ou me reposer, résister à une tentation ou la vaincre.
+
+Mais des effets au-dessus de nos forces, tel que porter une montagne sur
+nos épaules, ne peut être un effet de notre libre choix.
+
+Nous retrouvons ici un écho d'une erreur de Kant définissant l'acte
+libre: un effet sans cause, un commencement absolu.... Rien de plus faux
+qu'une telle conception. La liberté ne nous met pas au-dessus du
+principe de causalité, pas plus que des autres premiers principes de la
+raison, nécessaires toujours et partout. Elle nous laisse seulement le
+choix entre plusieurs effets également proportionnés à nos forces
+individuelles, et cela suffit pour la liberté de notre choix et la
+responsabilité morale qui en découle.
+
+Encore une fois, si les effets pouvaient être supérieurs à leur cause ou
+hors de toute proportion avec elle, la causalité serait violée, tout
+pourrait également sortir de tout. Et il ne serait plus absurde de dire,
+par exemple, que des souris peuvent naître d'un tas de vieux chiffons
+pilés dans un pot d'argile, comme la superstition populaire le racontait
+au moyen âge.
+
+Enoncer aujourd'hui de telles absurdités suffît pour en faire justice et
+montrer aux yeux les plus prévenus qu'un effet produit par une cause, et
+cependant hors de proportion avec elle, est une contradiction dans les
+termes. Et que l'on ne dise pas que ce serait là seulement une
+_création_. Nullement, l'être créé est toujours un effet proportionné à
+la toute-puissance du Créateur; il ne saurait l'épuiser jamais, bien
+loin de la dépasser.
+
+L'étiquette d'_évolution créatrice_ qui sert à masquer de telles
+contradictions n'est donc qu'un trompe-l'œil. Nous ne serons pas dupes
+d'une métaphore.
+
+Concluons, encore une fois, que c'est la notion bergsonienne de la
+vie--comme celle du mouvement--qui est inaccessible à l'intelligence
+humaine--et pour cause,--mais nullement la vie elle-même dont la
+philosophie s'est déjà formé depuis des siècles une conception aussi
+juste que profonde, en harmonie parfaite avec les faits observés.
+
+ * * * * *
+
+C) En troisième lieu, on reproche à l'intelligence de ne se représenter
+que le _discontinu_ et d'être incapable de concevoir le _continu_, sinon
+indirectement par une simple négation du discontinu.
+
+La raison--ou le prétexte--de ce reproche, si étrange au premier abord,
+vient de l'importance capitale attachée au continu par la philosophie
+monistique où _tout est un_ dans une continuité et même une
+interpénétration absolue. A ce point, que la multiplicité des individus
+distincts--si énergiquement proclamée par nos consciences--sera niée,
+traitée d'illusion, ou si bien obscurcie qu'elle s'évanouira dans
+l'unité _du courant de vie_ qui traverse les individus.
+
+On reproche donc, au fond, à l'intelligence humaine de ne pas vouloir
+pactiser avec de telles confusions monistiques et d'élever contre elles
+la voix de sa protestation indéfectible. C'est là ce qu'on appelle son
+impuissance à concevoir le continu, sinon indirectement comme une simple
+négation du discontinu.
+
+Voici l'exposé de cette théorie captieuse: «A la possibilité de
+décomposer la matière autant qu'il nous plaît et comme il nous
+plaît[395], nous faisons allusion quand nous parlons de la _continuité_
+de l'étendue matérielle; mais cette continuité, comme on le voit, se
+réduit pour nous à la faculté que la matière nous laisse de choisir le
+mode de discontinuité que nous lui trouverons. C'est toujours, en somme,
+le mode de discontinuité une fois choisi qui nous apparaît comme
+effectivement réel et qui fixe notre attention, parce que c'est sur lui
+que se règle notre action présente. Ainsi la discontinuité est pensée
+pour elle-même, elle est pensable en elle-même, nous nous la
+représentons par un acte positif de notre esprit, tandis que la
+représentation intellectuelle de la continuité est plutôt négative,
+n'étant, au fond, que le refus de notre esprit, devant n'importe quel
+système de décomposition actuellement donné, de le tenir pour seul
+possible. L'intelligence ne se représente clairement que le
+discontinu.»[396]
+
+A ces subtilités nuageuses, nous pourrions d'abord répondre en déplaçant
+le terrain de la discussion ou en changeant l'exemple choisi. Au lieu du
+continu matériel, dont la continuité réelle ou apparente n'est pas
+toujours visible du premier coup, choisissons le continu si clair et si
+indiscutable du courant de la conscience ou du moi conscient. C'est le
+premier objet qui tombe sous le regard de la réflexion psychologique
+lorsque je me saisis moi-même pensant, voulant, agissant. Or, l'être
+vivant et conscient s'affirme ainsi à lui-même comme l'être parfaitement
+un et indivis, _ens indivisum in se_, en même temps que distinct de tout
+le reste que j'appelle le non-moi: _ens divisum a quolibet alio_. Jamais
+l'unité et l'indivisibilité d'un être continu n'apparaîtront plus
+brillantes au regard de mon esprit. C'est même ce continu-type que
+j'appliquerai plus tard par analogie aux individus et aux choses qui
+m'entourent. Or, ce continu-type, je l'ai perçu immédiatement sans
+penser au discontinu qui en est l'antithèse, et sans m'en aider comme
+d'un tremplin pour m'élever jusqu'à l'idée positive du continu.
+
+Mais revenons à l'exemple du continu matériel, choisi par M. Bergson,
+pour ne pas avoir l'air de fuir son terrain favori. Les choses
+matérielles _continues_ sont celles dont les extrémités ne font qu'un,
+_quorum extrema unum sunt_. C'est-à-dire que les parties en sont unies
+de telle sorte que la fin de l'une soit le commencement de l'autre.
+Ainsi la fin de la journée d'aujourd'hui sera le commencement de celle
+de demain: les jours se succédant en se prolongeant les uns dans les
+autres.
+
+Au contraire, les parties _contiguës_ ne sont que juxtaposées sans se
+confondre (_quorum extrema sunt simul_), telles sont deux billes en
+contact; et les parties _discontinues_ ne sont ni unies ni juxtaposées,
+mais séparées par des intervalles, comme deux billes à distance[397].
+
+Or, cette notion de continu est bien positive, nullement négative, et je
+la forme sans recourir en rien au discontinu. Il est donc faux que
+l'intelligence humaine ne puisse penser positivement le continu et soit
+réduite à en faire une pure négation du discontinu.
+
+Ce sujet va nous conduire à la fameuse théorie «du morcelage» qui en
+sera le complément. Mais comme le «morcelage» du grand Tout est, d'après
+M. Bergson, une des premières et essentielles fonctions de
+l'intelligence, il nous faut passer de l'analyse de la critique de
+l'intelligence à l'analyse de sa théorie.
+
+Nous avons vu jusqu'ici le réquisitoire en trois points contre
+l'intelligence--incapable de penser le _mouvement_, ni la _vie_, ni le
+_continu_,--voyons à présent la nouvelle conception qu'on nous en
+propose dans l'école bergsonienne.
+
+ * * * * *
+
+II. _La théorie de l'Intelligence ou du Concept_, imaginée par l'auteur
+que nous étudions, est tellement dissemblable de tout ce que les
+philosophes ont jamais dit sur ce sujet, et partant tellement étrange,
+que le mépris affiché par la nouvelle école pour une intelligence ainsi
+entendue ne semble que trop justifié.
+
+Il nous appartiendra de montrer que le tableau qu'on nous présente ne
+ressemble en rien à l'original, et que celui-ci n'est nullement touché
+par les critiques adressées à sa caricature. Il y a donc erreur de fait,
+erreur de personne.
+
+Nous accorderons seulement que les critiques de M. Bergson visent et
+atteignent cette intelligence défigurée et mutilée des philosophes
+modernes;--soit l'intelligence toute passive des cartésiens et des
+sensualistes avec ses idées innées et ses images généralisées,--soit
+l'intelligence _a priori_ des kantistes avec ses formes toutes faites et
+ses cadres vides où tout le réel doit se couler de force. Nous
+accorderons aussi que l'une et l'autre sont irrémédiablement mécanistes
+et sans vie. Mais ce sont là des pseudo-intelligences qui n'ont rien de
+commun avec l'intelligence active et toujours moulée sur le réel, telle
+que la tradition des siècles nous l'a transmise, la seule que nous
+défendons.
+
+Dans la formation du concept, ses deux opérations essentielles--d'après
+nous--sont l'_abstraction_ et la _généralisation_. L'abstraction
+distingue et pour ainsi dire sépare un des éléments, la forme
+indéfiniment imitable, et puis la généralise par comparaison avec
+d'autres formes possibles parfaitement semblables. Or, dans l'école
+nouvelle, on a travesti l'abstraction en simple _morcelage_ et la
+généralisation en ce qu'ils appellent une _solidification_ du fluent. A
+ces deux titres pittoresques et bizarres, on peut ramener, croyons-nous,
+tout l'ensemble de la nouvelle théorie, au moins dans ses parties
+essentielles et son esprit.
+
+A) _Théorie du_ «_morcelage_». Tout est un, d'après M. Bergson, et
+l'Univers n'est qu'une immense continuité, où l'intelligence humaine
+découpe des parties distinctes, comme vous et moi. Mais ce n'est là
+qu'un morcelage arbitraire que nous imposent, à cause de son utilité,
+les besoins de la vie pratique. «Nos ciseaux, en effet, suivent en
+quelque sorte le pointillé des lignes sur lesquelles l'_action_
+passerait.»[398] Ce n'en est pas moins une vue illusoire, contre
+laquelle les nouveaux philosophes s'élèvent avec force et non sans
+quelque dédain pour ce qu'ils ont appelé notre «postulat du morcelage».
+
+Voici en quels termes M. Bergson a formulé et mis en vedette cette
+thèse, à ses yeux fondamentale: _Toute division de la matière en corps
+indépendants, aux contours absolument déterminés, est une division
+artificielle_[399].
+
+En effet, dit-il, «notre toucher doit suivre la superficie des arêtes
+des objets, sans jamais rencontrer d'interruption véritable». Le vide
+n'est nulle part; donc le continu universel est un et ininterrompu.
+
+Voici un des exemples les plus familiers à notre éminent professeur,
+répété deux fois dans le même ouvrage. Lorsqu'il prépare sur sa table un
+verre d'eau sucrée, il a, paraît-il, l'intuition et la certitude que «le
+verre d'eau, l'eau, le sucre et le processus de dissolution du sucre
+dans l'eau sont sans doute des abstractions»[400]. Seul le grand Tout,
+dans lequel ces objets ont été découpés, existe et dure réellement.
+
+Eh bien! de ces deux prétendus postulats, du pluralisme ou du monisme,
+lequel mérite réellement ce nom, plus ou moins dédaigneux, de
+«postulat»?
+
+Le pluralisme, c'est-à-dire la distinction réelle des êtres cosmiques,
+par exemple, de vous et de moi, du père et du fils, ou des hommes et des
+animaux entre eux, ou bien des membres différents dans le même animal,
+est-ce vraiment un postulat, une supposition non évidente et gratuite?
+Ne serait-ce pas, au contraire, un fait, le plus universel et le plus
+indéniable des faits qu'aucun artifice ne saurait supprimer; une donnée
+première de l'expérience, laquelle pose à la fois le mouvement
+réciproque des êtres de ce monde et leur multiplicité?[401]
+
+Au contraire, est-ce un fait sensible et évident, cette unité et
+continuité substantielle du grand Tout dont on nous parle? Qui a jamais
+pu la voir ou la constater, cette unité? Personne, assurément, parce que
+l'expérience ne saisit que la multitude des individus et la pluralité
+des existences, jamais une totalisation de l'ensemble qui nous échappe
+entièrement. Elle n'est donc qu'une hypothèse ou une abstraction.
+
+En conséquence, le postulat du monisme ou de l'unité de toute substance,
+loin d'être une donnée première de l'expérience, en est une
+interprétation métaphysique; elle est une conception systématique et
+artificielle, qu'on ne saurait prendre pour point de départ de la
+philosophie ou de la critériologie, sans une énorme pétition de
+principe.
+
+Là doit être le mirage trompeur, puisque cette unité abstraite, si tant
+est qu'elle existe, il nous est impossible de la constater. Au
+contraire, l'illusion ne peut se trouver à admettre la multiplicité des
+hommes et des choses, puisque c'est un des premiers faits dont
+l'évidence s'impose à tous. C'est ce que proclamait Aristote lorsqu'il
+disait que la pluralité est une notion expérimentale bien antérieure à
+celle de l'unité[402].
+
+On nous réplique que cette multiplicité des choses pourrait bien n'être
+qu'une «idole de l'imagination pratique», ou bien «le produit artificiel
+d'une élaboration mentale opérée en vue de l'_utilité pratique_ et du
+discours»--comme ils disent si élégamment.
+
+En vérité, cette objection nous trouble peu. Quelle utilité pratique «la
+vie et le discours» pourraient trouver à une si grossière illusion, par
+exemple, à nous traiter vous et moi comme deux individus distincts, si
+en réalité nous ne faisions qu'un? Nous le cherchons vainement, et nous
+croyons qu'un si profond désaccord entre la pensée et le réel, bien loin
+d'être d'une utilité pratique, serait la source permanente des plus
+graves méprises. Ici encore, c'est la vérité qui est utile: nullement le
+mensonge et l'erreur.
+
+«Il n'est pas vrai, réplique fort bien M. Fouillée, que le rôle de
+l'intelligence soit de morceler la réalité pour la rendre utilisable. Ce
+n'est nullement mon intelligence qui morcelle l'eau en hydrogène et en
+oxygène, ni qui donne sa forme et son poids à l'atome d'hydrogène, ni
+qui fixe les espèces chimiques; et ce n'est pas non plus pour _utiliser_
+ces espèces, si parfaitement déterminées indépendamment de mon utilité,
+que j'en découvre les propriétés objectives, soumises aux lois du poids,
+du nombre et de la mesure. Ce n'est pas non plus pour mon utilité que je
+découpe la vie en espèces animales, telles que le tigre ou le serpent.
+Ces découpages se font sans moi et parfois contre moi. La science n'est
+pas une discontinuité artificielle au sein de la nature continue. Voici,
+dans un bocal, de la soude, et dans un autre, de l'acide sulfurique.
+Malgré la _continuité_ de l'univers, les deux substances n'agissent pas
+l'une sur l'autre d'une manière chimique; si, au contraire, je les mêle,
+il se produit du sulfate de soude. Dira-t-on que les concepts d'acide
+sulfurique, de soude et de sulfate de soude sont découpés
+artificiellement dans le grand Tout par une abstraction volontaire? Nous
+aurons beau vouloir que l'acide sulfurique et le sodium donnent du
+chlorure de potassium, ne comptons pas sur nos volontés pour modifier
+d'un iota le livre de la nature.»[403]
+
+Cette réplique paraîtra irréfutable à tout homme de bon sens. C'est la
+réalité même qui impose à notre esprit ces «découpages» dont toute
+l'utilité pratique vient précisément de leur conformité avec le réel,
+puisque «notre action ne pourrait se mouvoir dans l'irréel», comme
+l'avoue M. Bergson.
+
+Cependant, hâtons-nous de le dire, la théorie bergsonienne du continu
+universel, si elle est bien comprise, peut avoir un sens acceptable.
+
+Il y a, en effet, un _continu spatial_ universel que les sens
+perçoivent, sans aucune interruption, de droite à gauche, du haut en
+bas, en surface et en profondeur, mais qui ne préjuge en rien la
+question du _continu substantiel_, c'est-à-dire de l'unité des
+substances qui remplissent ce cadre immense.
+
+N'ayant pas eu l'imprudence de faire évanouir la substance des êtres,
+comme M. Bergson, nous sommes bien à notre aise pour parler de ce
+continu spatial sans tomber dans le monisme; aussi l'admettons-nous
+volontiers, avec saint Thomas, ce continu bergsonien, au début de toute
+connaissance, comme le premier objet connu. La connaissance, en effet,
+soit sensible, soit intellectuelle, commence toujours par ce qui est le
+plus commun et le plus confus. _Tam secundum sensum,_ dit saint Thomas,
+_quam secundum intellectum, cognitio magis communis est prior quam
+cognitio minus communis_[404].
+
+Mais ce n'est là qu'un point de départ, une première vue générale et
+superficielle, encore indistincte et confuse. C'est celle du petit
+enfant qui vient de naître et qui voit tout ce qui l'entoure, comme un
+seul bloc, sans rien distinguer du tout. Ce n'est donc pas encore une
+connaissance véritable, une connaissance claire et distincte, celle à
+laquelle aspire tout esprit humain, car connaissance vraie et
+_discernement_ ne font qu'un.
+
+Celle-ci se produit peu a peu par l'attention progressive et la remarque
+de différences profondes entre les divers objets qui nous entourent et
+qui se distinguent eux-mêmes à nos regards en se mouvant l'un l'autre ou
+en se séparant, s'éloignant, se rapprochant, se croisant ou
+s'entre-choquant dans l'immensité continue de l'espace et du temps. Et,
+dans chaque objet, les principales parties se distinguent à leur tour
+par des figures, des couleurs ou des qualités si variées et si
+différentes qu'il nous est impossible de les confondre; ou bien encore
+par les morceaux ou les fragments que nous en détachons et dont la
+multiplicité saute aux yeux.
+
+Ainsi, quelques moments après sa naissance, le petit enfant distingue
+déjà la flamme d'une bougie qu'on lui montre et la suit attentivement du
+regard dans les mouvements variés qu'on lui imprime. Il distingue
+bientôt les bruits et les sons des divers instruments et ne tardera pas
+longtemps à savoir distinguer la voix et le sourire de sa mère. Mais
+c'est surtout par le toucher qu'il distinguera les divers objets
+solides, à mesure qu'il pourra les palper, les manipuler, les séparer ou
+les rapprocher les uns des autres, ou les briser en morceaux.
+
+Dès qu'il sera devenu capable de réflexion, sa conscience distinguera de
+plus en plus clairement le moi et le non-moi, son corps et les corps
+étrangers, et jamais il n'aura la tentation de les confondre ou de les
+fusionner en un seul, tel que le grand Tout bergsonien.
+
+Cette tentation ne viendra pas non plus à l'esprit du savant, encore
+moins qu'à celui du vulgaire. Au contraire, la science ne fera que
+pousser cette distinction banale des choses vers une précision plus
+profonde et plus rigoureuse; elle la poursuivra jusque dans leurs
+parties invisibles ou microscopiques, tout en proclamant la solidarité
+de ces parties dans l'harmonie universelle.
+
+La science, en effet, s'occupe avant tout d'établir des divisions,
+subdivisions et classifications naturelles. Toujours elle proscrit les
+divisions et classifications artificielles, ou ne les accepte que
+provisoirement.
+
+Aussi le biologiste met-il toute son activité à observer la nature
+lorsqu'elle divise elle-même les êtres et les sépare en embranchements,
+genres, espèces et individus. Dans le même individu, il constate la
+multiplicité des organes et de leurs fonctions, toujours variées,
+souvent opposées. Puis il continue à observer avec le microscope les
+éléments des tissus organiques, et voit avec admiration la nature
+diviser et subdiviser sans trêve la cellule-mère ou le germe d'où
+sortent progressivement tous les détails de l'organisme le plus
+complexe.
+
+Le chimiste fait de même, et après avoir divisé les espèces minérales
+par la classification de leurs propriétés essentielles, il tente de
+surprendre le morcelage naturel de la molécule en atomes, sous-atomes ou
+en électrons.
+
+A son tour, le philosophe, encore plus ami de la distinction, dont il
+abuse parfois, sans que l'abus puisse en proscrire l'usage, procède à la
+connaissance métaphysique de l'être, objet propre de l'intelligence, par
+le double procédé de la _définition_ et de la _division._ «Les êtres
+sont d'abord multiples par leur définition», dit Aristote[405], car la
+définition de l'homme et celle du végétal ou du minéral supposent des
+êtres essentiellement différents.
+
+De même pour les qualités accidentelles que l'on reconnaît multiples par
+leurs définitions. «Ainsi, par exemple, la définition du _blanc_ est
+autre que celle du _musicien_, bien que ces deux qualités puissent
+appartenir à un seul et même individu.» On a ainsi une nouvelle
+distinction très naturelle entre l'être et ses accidents.
+
+«Les choses sont encore multiples par leur _division_, ajoute Aristote,
+comme le tout et ses parties naturelles.» Ainsi l'espèce et ses
+individus seront distincts, ou bien les individus entre eux, ou bien,
+dans le même individu, les membres entre eux, qui sont naturellement
+divisés, quoique unis.
+
+Il y a toutefois cette différence que la distinction des individus entre
+eux sera toujours réelle et absolue, tandis que la division des parties
+sera plus ou moins naturelle, plus ou moins idéale, suivant les cas.
+Parfois même le philosophe, au lieu de distinguer des parties réelles de
+l'être, ne distinguera que des modes ou des points de vue de l'être,
+vraiment différents quoique inséparables, sinon par abstraction: tels
+sont le vrai, le bien, le beau dans le même être.
+
+En construisant ainsi ses classifications ou ses «catégories», le vrai
+philosophe se fera une loi d'imiter la nature et de la copier
+exactement. Aussi, quelque part, Platon a-t-il comparé le bon
+métaphysicien à l'anatomiste habile ou à l'écuyer tranchant, qui savent
+découper la bête, sans lui briser les os, en suivant les articulations
+dessinées par la nature elle-même[406].
+
+A son tour, Aristote proclame la légitimité de cette méthode appliquée
+avec mesure. «Lorsqu'on sépare par la pensée certains accidents, dit-il,
+et qu'on les considère à part, l'on n'est pas pour cela dans le faux....
+L'erreur n'est jamais dans des propositions de ce genre, et la manière
+la plus parfaite de considérer les choses avec exactitude, c'est
+d'isoler ce qui n'est pas isolé, ainsi que le pratiquent les
+savants.»[407]
+
+L'analyse scientifique, en effet, ne rend pas les choses
+_discontinues_--si elles ne le sont pas,--mais seulement _discernables_:
+ce qui est bien différent.
+
+Voici, par exemple, l'homme. En tant qu'homme, il est un et indivisible,
+et cependant l'analyse anatomique ou physiologique de chaque organe est
+indispensable pour connaître son corps, de même que l'analyse
+psychologique de ses facultés pour connaître son âme.
+
+Aussi Aristote répète-t-il si souvent qu'une telle abstraction n'est pas
+un mensonge: ούδὲ γίνεται ψεϋδος χωριζόντων[408]. Rien n'est
+intelligible pour nous qu'en fonction de l'être ainsi naturellement
+fragmenté par des concepts et des combinaisons de concepts: _componendo
+et dividendo_, comme le dit saint Thomas[409].
+
+En même temps, rien n'est plus vrai, puisque chacun de ces fragments de
+l'être, si la division est faite suivant la nature, est bien du réel; en
+sorte que la connaissance humaine, quoique fragmentaire, n'en devient
+pas pour cela illusoire, mais seulement imparfaite, lente, progressive,
+analytique et bien inférieure à la connaissance synthétique des esprits
+supérieurs.
+
+C'est donc une erreur de dire, avec les bergsoniens, que ce morcelage
+est opéré «en vue de l'utilité pratique et du discours», alors qu'il est
+de l'essence même de la connaissance et de la science humaines. Erreur
+encore plus grave de traiter d'illusion notre science de la multiplicité
+des êtres ou de leurs parties, alors qu'elle est copiée sur la nature
+même, dont elle est la donnée première et fondamentale.
+
+Toutefois, après avoir commencé son étude par l'analyse, le philosophe
+doit la terminer par la synthèse. Or, cette synthèse n'est pas une
+simple addition, un amoncellement de concepts,--comme on nous le
+reproche faussement. C'est, au contraire, leur fusion hiérarchique dans
+un seul concept d'une unité supérieure. «La différence et le genre, dit
+saint Thomas, font un seul être, comme la matière et la forme, et comme
+c'est une seule et même nature que la matière et la forme constituent,
+ainsi la différence n'ajoute pas au genre une nature étrangère, mais
+détermine sa nature à lui....»[410]
+
+Après la synthèse de chaque être ou catégorie d'êtres, on tâche de se
+hausser jusqu'à la synthèse de l'Univers entier. Par exemple, on reprend
+à ce point de vue l'étude de ce «continu» primitif de l'espace et du
+temps que l'enfant a déjà vaguement senti sans le comprendre. Le
+philosophe s'élève alors de la divisibilité de leurs parties à l'idée de
+leur totalité.
+
+Mais quelle est la nature de l'espace ou du temps? quelle est la nature
+de ce grand Tout spatial ou temporel dont on nous parle? Comme elle
+échappe à toute observation, les hypothèses des métaphysiciens seront
+nombreuses: de là le conceptualisme, le nominalisme, le réalisme mitigé
+et le réalisme absolu.
+
+Les conceptualistes ne voient dans l'Espace et le Temps que des produits
+ou des formes subjectives de notre esprit. Les nominalistes n'y
+découvrent qu'une somme, une totalisation artificielle de parties, qui,
+séparée des parties réelles, n'est plus qu'un mot vide de réalité. Pour
+les réalistes modérés, au contraire, une abstraction, une idée générale
+n'est pas un mot vide, puisqu'il désigne une essence commune à tous les
+individus. Ainsi l'espace et le temps désignent une essence commune à
+toutes les choses temporelles ou spatiales.
+
+D'autres enfin réaliseront cette abstraction pour faire de l'Espace et
+du Temps «la substance même des choses», «l'étoffe où tous les êtres
+sont découpés», ou bien la substance «sous-jacente» où plongent «par
+leurs racines» tous les phénomènes de l'univers.
+
+Quoi qu'il en soit de ces hypothèses--que nous n'avons pas à discuter
+ici,--nous retrouvons, au terme de la philosophie, le «continu»
+bergsonien, comme une hypothèse métaphysique et monistique nettement
+définie, après l'avoir saisi au réveil de la connaissance enfantine,
+comme un fait obscur, indépendant de toute hypothèse métaphysique. Il
+n'était alors qu'un simple fait de continuité spatiale, dans laquelle,
+comme dans un immense réceptacle, se meuvent et pullulent des milliards
+d'êtres bien différents, au moins en apparence, et sans aucune
+prétention à l'unité et à l'identité monistique.
+
+Le divisible et le multiple restent donc comme le donné primitif, connu
+directement par l'observation, bien avant l'unité et la simplicité
+cosmique, qui sont le résultat des hypothèses et des spéculations les
+plus tardives. Conformément à ce fait, il est donc naturel que nos idées
+correspondantes soient pareillement multiples et distinctes.
+
+D'ailleurs, qu'adviendrait-il s'il en était autrement? Ce serait la
+confusion universelle des idées, et les jugements ne seraient plus
+possibles, comme l'observait déjà Aristote: «Si l'on dit que tous les
+êtres peuvent être un ... on ne fait que reproduire l'opinion
+d'Héraclite. Désormais, tout se confond; le bien se confond avec le mal,
+ce qui est bon avec ce qui n'est pas bon; le bien et ce qui n'est pas
+bien sont identiques; l'homme et le cheval sont tout un. Mais alors ce
+n'est plus affirmer vraiment que tous les êtres sont un, c'est affirmer
+qu'ils ne sont rien et que la qualité et la quantité sont
+identiques.»[411]
+
+On le voit clairement: impossible à l'homme de penser et de connaître
+sans des objets multiples et distincts, et partant sans les idées
+distinctes correspondantes. Impossible de s'en passer et de prononcer,
+par exemple, un jugement quelconque, affirmatif ou négatif, sans
+distinguer un sujet, un verbe, un attribut. Et la philosophie «nouvelle»
+qui se dit antiintellectualiste et se pose en ennemie de l'idée
+fragmentaire ou du «morcelage» est la première à s'en servir, à chaque
+ligne de ses expositions ou de ses discussions. Ne pouvant s'affranchir
+de la pensée ainsi morcelée, l'effort même qu'elle a tenté pour la
+combattre la pose encore et la contient comme un inévitable hommage.
+
+Voyez, en effet, s'il leur a été possible de rester d'accord avec
+eux-mêmes.
+
+Après avoir nié la distinction de la substance et de l'accident, ils ont
+fini par replacer sous les phénomènes un «noumène sous-jacent», une
+«étoffe dont les choses sont faites», qui, malgré son caractère
+panthéistique, est une véritable substance sous les accidents. Après
+avoir nié la causalité, ils ont reconnu que les phénomènes «plongeaient
+leurs racines» dans ce noumène sous-jacent, ce qui est rétablir la
+causalité niée, avec la distinction de la cause et de ses effets. Après
+avoir célébré «l'évolution créatrice» comme un pur devenir qui se pose
+lui-même, une auto-création se créant elle-même (ce qui d'ailleurs est
+inintelligible), ils ont laissé croire volontiers qu'elle est créée par
+«le noumène sous-jacent», par le «Principe mis _enfin_ au fond des
+choses».
+
+En sorte que, malgré eux, ils en reviennent au «postulat du morcelage»,
+en se reprenant à distinguer ce qui crée et ce qui est créé, la
+substance et le phénomène, la cause et l'effet, l'immobile et le mobile,
+l'acte et la puissance..., en un mot, ils reviennent fatalement à ce
+«jeu des entités conceptuelles», pour lesquelles ils n'avaient pas assez
+de mépris. Quel hommage involontaire, mais décisif, rendu par nos
+antiintellectualistes à la philosophie intellectuelle, à la philosophie
+du sens commun!
+
+Que s'ils sont obligés, comme nous, de se servir du «morcelage», quelle
+sera la différence entre eux et nous? La voici, ou, du moins, voici la
+principale:
+
+Puisque nous avons reconnu que le morcelage est dans la nature
+elle-même, notre loi--nous l'avons déjà dit, après Platon--sera de la
+copier, de l'imiter aussi fidèlement que possible. Au contraire, après
+l'avoir déclarée contre-nature et artificielle, les bergsoniens ne
+peuvent plus avoir d'autre loi que le caprice et l'arbitraire de chaque
+penseur.
+
+Et c'est ce qu'ils confessent ingénument: «La matière, dit M. Bergson,
+(est une) immense étoffe où nous pouvons tailler ce que nous voudrons,
+pour le recoudre comme il nous plaît.»[412]--«Tout isolement, tout
+morcelage, dit à son tour M. Le Roy, sont forcément relatifs à un point
+de vue _choisi d'avance_. Les faits sont taillés par l'esprit dans la
+matière _amorphe_ du donné, par le même mécanisme qu'emploie le sens
+commun mais dans une autre intention: celle de _préparer l'établissement
+d'un système rigoureux._»[413]--Critique décisive que la philosophie
+nouvelle fait naïvement d'elle-même, car si elle n'est plus qu'une
+interprétation arbitraire, imaginée dans l'intention de préparer un
+système choisi d'avance, elle n'a plus aucune valeur objective et
+impersonnelle. A quoi peut servir une intelligence qui décompose et
+recompose sans aucune loi et suivant sa fantaisie? Chacun peut se faire
+un système ou le défaire à son gré; la science n'est plus qu'un jeu
+d'esprit.
+
+Résumons-nous. Poser le monisme biologique en postulat gratuit au début
+de la recherche philosophique ou critériologique est un point de départ
+inacceptable, et tel est le sophisme plus ou moins dissimulé dans la
+théorie bergsonienne du «morcelage»[414].
+
+Par peur de ce fameux «morcelage», ne vouloir plus distinguer réellement
+le moi et le non-moi, le tien et le mien, l'homme et la bête, la plante
+et le minéral, c'est laisser tous les êtres et tous les modes d'être se
+perdre et se confondre dans un grand Tout, par définition même,
+inintelligible, puisqu'il est l'identité des contraires et la confusion
+absolue;--c'est en outre supprimer la pensée avec le principe de
+contradiction;--c'est enfin braver trop ouvertement, soit ce _sens
+intime_, que tous les philosophes admettent comme une donnée
+irréductible, soit ce _sens commun_ ou ce bon sens, sans lequel toute
+pensée philosophique n'a plus de garde-fou.
+
+Que s'il y a un «postulat» vraiment gratuit et--comme ils disent
+élégamment--une «idole de l'imagination» en délire, les voilà!
+
+ * * * * *
+
+B) _Théorie de la solidification_ du fluent. Si l'_abstraction_
+intellectuelle qui distingue et morcelle «n'est pas un mensonge», mais
+un procédé tout naturel et absolument indispensable à la connaissance
+humaine, en sera-t-il de même de la _généralisation_? Oui, nous n'en
+doutons pas; il suffit de la bien comprendre et surtout de ne pas la
+travestir, comme on le fait dans l'école nouvelle.
+
+Remarquant que tous nos concepts généraux ont un caractère essentiel de
+fixité qui nous les fait paraître comme immuables, nécessaires et
+éternels, alors que tout est fluent et mobile autour de nous, nos
+antiintellectualistes ont soupçonné là un nouveau «mensonge», et d'un
+mot magique ils ont cru l'exterminer en proclamant que le concept ou
+l'idée était chose «cristallisée» et «morte», d'où la «vie s'est
+retirée».
+
+Mais ce ne sont là que des métaphores et des jeux d'esprit qui
+recouvrent une grave confusion entre l'idée générale et l'image
+individuelle ou collective.
+
+L'idée, elle-même, est l'acte vital par excellence de notre esprit.
+C'est l'idée qui nous hausse du fait sensible jusqu'à sa raison d'être,
+de la copie imparfaite jusqu'au type idéal et parfait, du contingent au
+nécessaire, du périssable à l'éternel. Or, cette ascension magnifique
+est l'acte d'une vie supérieure, la vie intellectuelle, privilège de
+l'animal raisonnable dont toute la dignité relève de sa pensée.
+
+L'idée, bien loin d'être une chose «morte» ou un résidu «inerte», est
+une «fleur» ou un «fruit» de son activité vitale; elle est un produit de
+son enfantement laborieux, un verbe intérieur _dictio verbi_[415] dont
+la parole extérieure est l'écho. Elle est une action intérieure tendant
+à se prolonger en actions extérieures.
+
+Bien loin d'avoir l'immobilité impuissante du cadavre, elle est donc la
+puissance et la fécondité même. Comme l'observait saint Thomas, nos
+idées se divisent ou s'accouplent et se fécondent entre elles, donc
+elles vivent. Une idée appelle d'autres idées; elles évoquent ensemble
+des sentiments et des mouvements associés, et tressaillent de vie
+intérieure en enfantant la _Science_, la _Morale_ et les _Arts_. Quel
+magnifique déploiement de vie!
+
+D'abord, l'idée est la mère de toutes les _sciences_, car «il n'y a de
+science véritable que du général», comme le répétait encore récemment M.
+Poincaré, après Aristote et saint Thomas. Pour eux, comme pour nous,
+«toute science est générale dans ses principes, quoiqu'elle soit
+particulière dans ses applications», comme la pensée a pour œuvre le
+général et pour objet le particulier[416].
+
+Par exemple, ce sont les idées générales et les principes généraux qui
+permettent au savant de prévoir l'avenir avec assurance ou de
+reconstituer le passé disparu depuis des centaines de siècles; ce qui,
+de l'aveu unanime, est le plus beau triomphe du génie humain. Seules,
+les idées générales peuvent aussi faire l'accord entre les hommes et
+donner à la science sociale une base solide. Les images instables et
+fugitives sont trop individuelles et trop changeantes pour faire cet
+accord et rien fonder de durable.
+
+On ne naît à la _moralité_ que par la contemplation de l'idéal qui nous
+attire, parce qu'il est un idéal de vérité universelle, de perfection et
+d'amour pour tous les hommes et même pour tous les êtres. La pensée ne
+peut remonter plus loin ni aspirer plus haut, ni se sentir plus
+fortement ébranlée vers le bien, parce qu'elle poursuit l'universel et
+ne se repose que dans ce qui a une valeur pour tous les temps, tous les
+lieux, tous les hommes. Alors, l'esprit pensant universellement, peut
+agir universellement, vivre de la vie la moins égoïste et la plus
+sociale, c'est-à-dire la plus morale. Toute pensée générale devient
+ainsi de la moralité commencée, car--suivant la belle image de M.
+Fouillée--elle brise la prison étroite du moi pour y faire entrer un peu
+de ciel, une perspective sur le Vrai, le Bien, le Beau, vers l'Infini.
+Elle seule peut transformer le monde réel par l'idée d'un monde
+meilleur[417].
+
+Non seulement l'idée crée la science et la morale, mais encore c'est
+elle qui enfante les _beaux-arts_. C'est l'idéal qui inspire le génie de
+l'artiste aussi bien que la conception du plus humble artisan. Point
+d'enthousiasme sans une idée qui nous soulève vers une beauté
+supérieure. Tout se dit, tout se fait à l'image de quelque idée et sous
+son impulsion. On ne peut s'en passer. Aussi nos antiintellectualistes,
+après avoir fulminé contre l'idée, soi-disant «morte» ou «cristallisée»,
+sont-ils les premiers à s'en servir à chaque instant, à en remplir leurs
+ouvrages, alors même qu'ils affectent de la déguiser sous de brillantes
+images. Preuve évidente qu'on ne peut s'en dépouiller; elle est la vie
+de l'esprit, le guide de l'action, le moteur universel.
+
+Mais ce moteur est lui-même immobile, c'est-à-dire qu'il préside à tous
+les changements sans en subir aucun. De même, que le soleil éclaire sans
+avoir besoin d'être lui-même éclairé, que le feu réchauffe sans être
+pour cela réchauffé, que le ressort pousse sans être poussé, que
+l'aimant attire sans être lui-même attiré, ainsi l'idée attire à elle ou
+pousse vers elle, sans subir aucun de ces mouvements. C'est ce
+qu'explique l'adage: tout premier moteur n'est jamais mû par le genre de
+mouvement qu'il communique: _primum movens in quolibet genere non est
+motum in illo genere motus_[418].
+
+En ce sens, le premier mouvement vient toujours de l'immobile
+corrélatif, et nous avons vu comment M. Bergson, en supprimant tout
+élément fixe, rendait le mouvement lui-même impossible, soit à mesurer,
+soit à concevoir. On ne peut le mesurer sans une mesure fixe; on ne peut
+le concevoir sans un point fixe d'où il vient, un point fixe où il va,
+une direction fixe, un plan et une forme fixes qu'il réalise. Si tous
+ces éléments sont fluides, variables et incertains, le mouvement devient
+irréel et impensable, car il manque de l'essentiel.
+
+Ne craignons donc pas cette fixité immobile et radieuse de l'idée. C'est
+cette fixité du phare qui guide les mouvements du pilote en pleine mer
+et l'empêche de s'égarer; c'est cette immobilité du point d'appui qui
+fait la force du levier de notre esprit, car le statique sera toujours
+le pivot du dynamique, aussi bien pour les mouvements de l'esprit que
+pour ceux du corps. Ainsi, par exemple, le raisonnement doit s'appuyer
+sur le principe et le principe sur l'idée pour qu'ils soient fondés et
+solides.
+
+Il y a donc une méprise très grave dans la théorie de M. Bergson; au
+fond, elle provient de la confusion des sens et de la raison, de l'image
+et du concept.
+
+L'image sensible peut être mouvante et représenter ainsi le mouvant
+encore plus fidèlement que si elle était fixe; l'idée ne le peut pas.
+Elle doit toujours être fixe, c'est-à-dire immuable, nécessaire et
+éternelle.
+
+Pourquoi cette différence essentielle et ce contraste complet?
+
+Si l'idée abstraite, par exemple l'idée de mouvement en général, n'est
+pas mouvante, mais fixe et invariable, ce n'est donc pas que nous soyons
+privés d'images mouvantes du mouvement et obligés de nous contenter
+d'instantanés fixes et immobiles, pris sur la réalité mobile, comme M.
+Bergson va nous le dire bientôt, mais uniquement parce que l'idée (ou le
+concept) ne représente nullement le même objet que l'image. L'image
+représente un fait instable: _quod est_; l'idée, au contraire,
+représente une raison d'être stable: _quod quid est_. Expliquons ces
+formules classiques.
+
+Sous l'image sensible d'un mouvement quelconque, mon esprit découvre une
+possibilité éternelle réalisée, et c'est ce type possible que l'idée
+représente. Or, ce type d'un mouvement fugitif, temporel et contingent,
+est lui-même un type immobile, éternel et nécessaire. C'est l'archétype
+idéal, ou la forme nécessaire, ou l'εϊδος de Platon, d'Aristote.. de
+Descartes et de Leibnitz, de Kant lui-même et de l'humanité tout
+entière. C'est la vision de ce monde idéal des possibles--quelle qu'en
+soit d'ailleurs la nature[419],--et dont notre monde actuel est une
+réalisation imparfaite et fugitive.
+
+L'idée n'est donc pas «une vue stable prise sur l'instabilité des
+choses», comme le croit M. Bergson[420], mais un point de vue pris sur
+la Pensée universelle, ou, si l'on préfère, une vue stable de la partie
+stable des choses. Toute chose, en effet, a deux aspects: l'un
+individuel et contingent, l'autre idéal et nécessaire; l'un mobile et
+fugitif, l'autre immobile et éternel qui nous donne la raison d'être du
+premier et nous le rend intelligible. Celui-là tombe sous les sens;
+celui-ci sous le regard de l'intelligence, qui seule _lit au dedans_ des
+choses sensibles (_intus-legere_) quel est leur type possible, leur
+raison d'être, leur essence.
+
+Sans doute, et nous l'accordons volontiers, il faut se garder des idées
+toutes faites comme des «vêtements de confection»--aussi avons-nous
+rejeté à la fois les idées innées de Descartes et les formes _a priori_
+de Kant. Bien au contraire, il faut faire nous-mêmes nos idées «sur
+mesure», en les façonnant peu à peu et en leur donnant une ressemblance
+de plus en plus rigoureuse et adéquate avec les réalités intuitivement
+perçues dans la nature:
+
+_Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage_;
+
+_Polissez-le sans cesse et le repolissez_.
+
+De telles idées, abstraites de la réalité et toujours maintenues en
+contact avec la réalité, quelque incomplètes qu'on les suppose,
+conservent toujours la valeur de leur origine. Elles sont le fruit de
+l'incessant commerce de l'esprit avec le monde, et nous n'avons aucun
+droit de les tenir en suspicion, sous prétexte qu'elles sont
+«cristallisées» et «mortes», alors qu'elles expriment une des faces de
+la réalité vivante.
+
+Eh bien! osons le dire sincèrement, M. Bergson ne semble avoir rien
+compris à cette belle et lumineuse théorie[421].
+
+Il n'a su rien voir dans l'idée que son caractère de fixité et
+d'immobilité, et comme il avait admis que tout est fluent et que le
+fluent seul existe, il a cru se tirer d'affaire en supposant qu'elle
+devait être une «vue instantanée» prise sur la réalité mouvante: la
+succession rapide de ces instantanés immobiles nous donnerait seule
+l'apparence de cette réalité mouvante.
+
+De là la célèbre comparaison, dont il est l'inventeur, de l'intelligence
+humaine avec le merveilleux appareil du _cinématographe_ qui produit
+l'illusion du mouvement par la succession très rapide de vues immobiles.
+Métaphore brillante qui recouvre de son éclat trompeur les plus graves
+erreurs. Enumérons les principales:
+
+1° Une vue n'est jamais absolument instantanée, car elle suppose
+toujours une _épaisseur de temps_, et partant une quantité de mouvement.
+L'instantané est donc un mythe.
+
+2° Serait-elle instantanée, cette vue serait toujours une _image_ et non
+point une idée, puisque l'image représente le singulier, le périssable,
+le temporel; tandis que l'idée représente le général, l'éternel et le
+nécessaire. En effet, cette vue instantanée n'est qu'une tranche du
+concret, qui n'est pas encore transfigurée en idéal. Elle est donc une
+image, non une idée, et ne saurait être un substitut de l'idée puisque
+l'image et l'idée ont un contenu différent.
+
+3° Si l'idée n'est qu'une image instantanée, elle n'a plus aucune raison
+d'être, car nous pouvons avoir bien mieux qu'une série discontinue
+d'instantanés: les sensations nous donnent en effet--quand il nous
+plaît--des images continues et fluentes de mouvements continus. D'autre
+part, les actes fluents de l'imagination et du langage nous permettent
+de les peindre ou de les exprimer dans leur fluidité. Le concept
+intellectuel serait donc bien inutile; les sens suffiraient à l'homme.
+L'idée est donc tout autre chose qu'une image instantanée, et
+l'accusation qu'on lui adresse de «solidifier» le fluent, de «reifier
+maladroitement» le mouvant, de «cristalliser» ou de «momifier» la vie
+est une accusation injuste qui ne tient pas debout. Répétons-le encore
+une fois, elle n'est pas «une vue stable prise sur l'instabilité des
+choses», mais une vue stable prise sur la partie stable des choses, qui
+est leur partie la plus importante, car cette partie n'est pas leur
+matière périssable, mais leur forme nécessaire et éternelle qui nous les
+rend intelligibles.
+
+ * * * * *
+
+Ici se placerait une _objection_ qu'on est tout étonné de rencontrer
+sous la plume d'éminents spiritualistes. Que si la connaissance, par le
+concept ne saisit qu'une partie de l'objet, à savoir sa forme sans sa
+matière, son essence sans son existence concrète, sa nature sans son
+sujet, elle est donc une connaissance incomplète. Le point de vue
+conceptuel n'est pas le point de vue total. On a même osé ajouter:
+_c'est la tare irrémédiable de l'intelligence humaine_![422]
+
+Certes, voilà un bien gros mot, lâché bien légèrement! Serait-ce aussi
+la tare de la _vue_ humaine de ne pas _entendre_; la tare de l'_ouïe_ de
+ne pas savoir _palper_, etc.? Que si ce n'est point une tare pour chaque
+sens d'être limité par le domaine du voisin, ni la tare de la sensation
+de sentir sans comprendre la nature de ce qu'elle sent, ce ne peut être
+davantage la tare de l'intelligence de ne pas sentir.
+
+Mais comme aucune de nos facultés n'est isolée dans l'âme, qu'elles
+s'aident et se secourent mutuellement, l'intelligence n'a qu'à se
+compléter par la sensation pour atteindre ce qui est hors de son domaine
+propre. C'est ce qu'exprime fort bien l'adage aristotélique: _quod non
+potest fieri per unum, fiat aliqualiter per plura_[423].
+
+Au surplus, de l'aveu de tous les philosophes, l'intelligence, faculté
+de l'abstrait, perçoit aussi le concret sensible, soit directement et
+antérieurement à l'abstrait, suivant l'opinion de Scot et de Suarez, et
+dans ce cas l'être concret, le τὸ ὄν, serait l'objet de la première
+appréhension intellectuelle;--soit au moins indirectement par un retour
+réfléchi sur son acte d'abstraction, suivant l'opinion plus probable
+d'Aristote et de saint Thomas.
+
+Après avoir saisi directement l'abstrait dans le concret qui l'exprime,
+elle saisit les deux à la fois, contenant et contenu, abstrait et
+concret. Elle voit, par exemple, _l_'homme dans _cet_ homme, _le_ cercle
+dans _ce_ cercle, et prononce le jugement: _cet_ homme est _un_ homme;
+_ce_ cercle est _un_ cercle. Or, ce jugement, qui affirme l'union dans
+le même être des deux éléments (nature et sujet, essence et existence),
+serait déraisonnable et impossible si ces deux éléments n'étaient pas
+vus l'un dans l'autre, inséparablement unis, comme l'acte et la
+puissance.
+
+La connaissance devient ainsi complète: le sujet est senti, sa nature
+pensée, et, par réflexion, les deux objets ou parties du même objet
+fusionnent dans une synthèse finale.
+
+Et voilà comment, sans aucun art magique, se trouve parfaitement guérie
+«la tare inguérissable!»
+
+D'ailleurs, ce «reste inextinguible» qu'admettent nos adversaires, ce
+_caput mortuum_ irréductible aux formes de la connaissance, cette
+irrationabilité fondamentale de l'être, échappant aux principes
+d'identité et de contradiction et ne pouvant être dit ni ceci, ni cela,
+ni qualité, ni quantité, ni cause, ni effet, ni possible, ni impossible,
+existant ou n'existant pas--soit _en acte_, soit au moins _en
+puissance_,--serait de l'inintelligible pur et un pur néant[424]. C'est
+donc un rêve. Pour nous, la matière elle-même est connue par la forme,
+la puissance par l'acte, comme le germe par la plante qui en sort: ce
+qui suffit à nous les rendre intelligibles et raisonnables.
+
+ * * * * *
+
+Une _autre objection_ contre le concept est qu'il ne peut exprimer une
+propriété spéciale sans la généraliser, c'est-à-dire sans la rendre
+commune à une infinité d'autres sujets semblables. «Il la _déforme_ donc
+toujours plus ou moins par l'extension qu'il lui donne. Replacée dans
+l'objet qui la possède, une propriété coïncide avec lui, se moule au
+moins sur lui, adopte les mêmes contours. Extraite de l'objet et
+représentée en un concept, elle s'élargit indéfiniment, elle dépasse
+l'objet puisqu'elle doit désormais le contenir avec d'autres.»[425]
+
+Mais cette seconde «tare» de l'intelligence ne nous est pas mieux
+prouvée que la première. Pour lui donner quelque apparence de fondement,
+on a eu recours à des métaphores trompeuses. Une substance élastique ne
+peut, en effet, «s'élargir indéfiniment», lorsqu'on l'étire, qu'en
+déformant plus ou moins gravement sa première figure. Au contraire,
+l'extension idéale d'une même essence à  plusieurs individus et même à
+tous les individus possibles, indéfiniment, ne défigure en rien la
+nature ou la compréhension de cette essence. Il suffit de se rappeler la
+nature logique de l'extension et de la compréhension des idées et des
+propositions. Sans entrer dans tous ces détails techniques, un exemple
+très simple suffira à nous en bien convaincre.
+
+Quelle est l'essence d'une circonférence? C'est d'être une ligne courbe
+tracée sur un plan de manière que tous ses points soient à égale
+distance du centre. Telle est sa nature ou sa compréhension. Or, de
+l'aveu de tous, elle reste la même, absolument, sans la plus légère
+déformation, qu'on l'étende à un petit nombre ou à des milliards de
+circonférences, et même à toutes les circonférences possibles,
+indéfiniment. On en dirait autant de l'essence du triangle, ou du
+solide, ou du minéral, ou de l'homme, en un mot, de toutes les autres
+essences connues.
+
+Toutes ces extensions physiques dont on nous parle et qui déforment les
+objets élastiques ne sont donc qu'un jeu trompeur de métaphores, sans la
+moindre analogie avec l'extension et la compréhension logique des idées.
+Aristote eût classé un tel argument parmi les sophismes de mots ou de
+figure. C'est une homonymie.
+
+ * * * * *
+
+Une _dernière objection_ contre la valeur de l'idée générale est de
+prétendre qu'elle est vide de toute réalité; elle ne serait qu'un _mot_,
+un signe pratique nous rappelant toute la série des choses individuelles
+déjà expérimentées dans le passé ou à expérimenter dans l'avenir. On
+reconnaît là l'erreur du Nominalisme. Elle est le fond même de la
+théorie bergsonienne[426] et suffirait à annuler toutes les objections
+précédentes.
+
+Si le concept, en effet, ne correspond à aucun objet réel, s'il est
+vide, c'est le néant, et l'on ne peut--comme on vient de le
+faire--reprocher au néant d'être un objet solidifié ou cristallisé,
+encore moins un objet déformé par son rétrécissement contre nature ou
+son extension artificielle. Ces premiers assauts contre le concept
+révèlent une marche incohérente de l'adversaire, trahissent ses
+hésitations et ses incertitudes. Il n'ose dire du premier coup: le
+concept n'est qu'un vain mot!--Mais c'est là que nous l'attendions.
+
+La célèbre dispute des Universaux, qui semblait périmée avec le moyen
+âge, et dont nos modernes ne daignaient plus parler que sur un ton
+plaisant, revient donc fatalement à l'ordre du jour, comme tous les
+problèmes cruciaux de l'esprit humain, dont on a oublié les solutions
+véritables, parce qu'ils ne peuvent rester sans être résolus. Impossible
+de philosopher sans avoir pris parti, explicitement ou au moins
+implicitement, pour ou contre le Nominalisme, le Réalisme et le
+Conceptualisme.
+
+Ou bien nos idées générales--telles que le cercle, l'humanité--sont des
+mots vides qui ne représentent rien de réel, ou bien elles traduisent
+quelque chose de réel, ou bien enfin ne sont que des conceptions ou des
+formes illusoires de notre esprit.
+
+M. Bergson a opté pour le nominalisme d'Epicure et de Taine, contre le
+conceptualisme de Kant et le réalisme de Platon.
+
+Nous croyons qu'il a eu tort. Il est vrai que les deux autres doctrines
+placent le principe d'intelligibilité des choses, l'essence universelle,
+hors les choses individuelles, et en cela elles sont insoutenables.
+L'intelligibilité d'une chose n'est pas une autre chose à côté de la
+première! On ne peut donc la placer, avec Platon, dans un monde idéal à
+part, ni avec Kant, dans les formes _a priori_ de l'esprit humain. Mais
+c'est une erreur encore plus grave de l'exclure aussi des choses
+existantes, avec les Nominalistes. Exclure du réel toute idéalité, c'est
+le rendre inintelligible et partant irréel.
+
+En outre, ce n'est pas expliquer pourquoi et comment, au-dessus ou au
+dedans des images contingentes, nous percevons des types nécessaires;
+pourquoi au-dessus ou au dedans du fluent et du temporel nous découvrons
+de l'immuable et de l'éternel. La solution nominaliste esquive ou nie ce
+problème au lieu de le résoudre.
+
+Quelle sera donc la solution? Si les essences ne sont pas hors des
+choses ni dans l'esprit seul, il faut bien qu'elles soient réalisées
+dans les choses elles-mêmes. Leur intelligibilité ne peut venir du
+dehors, donc elle vient du dedans.
+
+Ce sera la gloire d'Aristote et de saint Thomas d'avoir su retrouver le
+général dans le particulier, le type universel dans l'individu qui
+l'exprime et le concrétise, et d'avoir formulé le principe de
+l'immanence de l'idéal intelligible dans le réel sensible.
+
+De là cette thèse célèbre où se résume la pensée de l'Ecole entière:
+_L'universel direct_[427] _existe dans les individus, mais non de la
+manière abstraite dont l'esprit le conçoit; l'universel réflexe existe
+formellement dans l'intellect, avec un fondement réel dans les choses._
+
+Ainsi l'universel direct, tel que _le_ cercle, existe dans _ce_ cercle,
+_l_'homme dans _cet_ homme; sinon, on ne pourrait dire que cette figure
+est un cercle et cet individu un homme. Mais ces essences sont concrètes
+dans les individus, tandis que dans notre esprit elles sont abstraites
+de tout élément individuel.
+
+D'autre part, l'universel réflexe--c'est-à-dire étendu par la réflexion
+et la comparaison à tous les individus existants ou
+possibles,--l'intelligible pur, tel que l'humanité, existe formellement
+dans l'intellect seul, mais avec un fondement réel dans les choses,
+puisqu'il exprime quelque chose de vraiment réel dans les individus.
+
+Les universaux n'existent donc pas, comme tels, et formellement, en
+dehors de mon esprit, mais ils existent _fondamentalement_ dans les
+réalités individuelles; ce qui suffit pour assurer leur valeur
+objective. Inutile, par exemple, que l'humanité subsiste en dehors des
+hommes, pour que je puisse me fier à ce concept: il suffit qu'elle se
+trouve réalisée dans tous les êtres humains existants ou possibles.
+
+Et c'est ainsi--par une simple distinction aussi naturelle que
+profonde--qu'a été résolu par les plus puissants génies de l'humanité un
+problème qui a fait le tourment des siècles. Les généralités sont des
+formes abstraites du réel et partant objectives. D'autre part, ce ne
+sont pas des réalités séparées des choses, mais les éléments
+intelligibles des choses elles-mêmes.
+
+Et pour les abstraire, l'intelligence n'a pas à sortir des phénomènes
+pour se perdre dans un monde supérieur. Les essences ne sont rien en
+dehors des phénomènes; elles sont les phénomènes eux-mêmes considérés
+dans leur forme et leur généralité. Le phénomène est sensible; sa forme
+ou son essence intelligible. Or, les deux points de vue se complètent
+comme l'être et sa raison d'être, le fait et son explication.
+
+On le voit donc clairement: c'est la brèche faite dans le réel par le
+fameux «morcelage» de l'abstraction qui nous a permis d'entrer dans la
+place et d'y surprendre la partie intime des choses, l'essence même qui
+nous les fait comprendre. Aussitôt la généralisation a achevé l'œuvre
+intellectuelle de l'abstraction: l'idée générale a été conçue; le
+concept nous est né, et sa lumière, en rendant les choses intelligibles,
+illumine le monde sensible.
+
+Sans cette lumière intellectuelle, pourrait-on encore penser et surtout
+philosopher? La nouvelle école antiintellectualiste le soutient
+hardiment, et nous allons voir la tentative désespérée qu'elle a essayée
+pour s'en passer.
+
+
+ * * * * *
+
+
+VIII
+
+THÉORIE DE L'INTUITION.
+
+
+D'après la nouvelle école, l'intelligence est donc radicalement
+impuissante à penser le mouvement, la vie, le continu; elle est
+incapable de toute véritable spéculation sur le fluent. Tout au plus
+peut-elle nous en fournir quelque connaissance symbolique dont les
+figures seront empruntées par une analogie lointaine à  l'immobile, à
+l'inerte, au discontinu, seul objet propre et adéquat de sa puissance
+toute orientée vers l'action.
+
+Elle est bien moins, en effet, une puissance de connaître qu'une
+puissance d'agir. C'est une «annexe de la faculté d'agir», tout entière
+«coulée dans le moule de l'action»; elle ne peut donc en rien nous faire
+connaître le réel, nous livrer l'absolu, dans ce domaine.
+
+Telle est la pauvre faculté que l'évolution, lorsqu'elle était sur son
+déclin, «a déposée en cours de route»[428], sans doute comme un bagage
+plutôt encombrant qu'utile, et désormais l'on peut se moquer
+agréablement des philosophes qui l'avaient prise pour un «Soleil qui
+illuminerait le monde», alors qu'elle n'est en réalité qu' «une lanterne
+manœuvrée au fond d'un souterrain»[429].
+
+Cependant, M. Bergson ne se résigne pas à fléchir le genou, les yeux
+fermés, devant l'Inconnaissable. Ce serait là un «excès d'humilité»,
+nous dit-il, et, à l'exemple des plus célèbres disciples de Kant,
+Fichte, Schelling, Hegel, il bravera audacieusement la consigne du
+maître; au lieu de s'abstenir de spéculer, il se livrera comme eux à ce
+qu'on a pu appeler une véritable «débauche de spéculation». Le procédé
+pour briser et franchir la barrière kantienne artificiellement élevée
+entre le réel et l'esprit sera seul différent et d'une originalité
+incontestable.
+
+Ces trois philosophes, en effet, s'étaient contentés d'identifier les
+deux termes--sujet et objet--qu'ils ne savaient plus comment unir. Ils
+les identifièrent avec un troisième terme, soit de nature psychologique,
+le mot, comme le voulait Fichte;--soit de nature ontologique,
+l'_absolu_, comme l'imaginait Schelling;--soit de nature purement
+idéale et logique, l'_idée_, comme le rêvait Hegel. Bergson, lui, va
+inventer une nouvelle faculté, distincte de l'intelligence désormais
+mise au rebut, qui sera capable de lire directement dans le réel et dans
+l'absolu, à savoir l'_intuition_[430], dont le processus sous-entendra,
+encore et toujours, l'identité des termes, sujet et objet, confondus
+dans l'identité universelle.
+
+Pour légitimer sa recherche d'une faculté _nouvelle_,[431] notre auteur
+allègue une raison profonde qui serait bien près de nous convaincre.
+Notre intelligence, dit-il, est faite pour l'action; or, «_l'action ne
+saurait se mouvoir dans l'irréel._ D'un esprit né pour spéculer ou pour
+rêver, ajoute-t-il, je pourrais admettre qu'il reste extérieur à la
+réalité, qu'il la déforme ou la transforme, peut-être même qu'il la
+crée, comme nous créons les figures d'hommes et d'animaux que notre
+imagination découpe dans le nuage qui passe. Mais une intelligence
+tendue vers l'action qui s'accomplira et vers la réaction qui
+s'ensuivra, palpant son objet pour en recevoir à chaque instant
+l'impression mobile, est une intelligence qui touche à quelque chose de
+l'absolu»[432].
+
+--Fort bien! répliquerons-nous: il nous faut pour agir sur le réel une
+faculté capable d'atteindre et de connaître le réel, car «l'action ne
+peut se mouvoir dans l'irréel». Mais n'est-ce pas là précisément le
+_fait nouveau_ qui devrait vous forcer à reviser le procès de
+l'intelligence si légèrement, si injustement condamnée?
+
+Vous n'avez cessé de proclamer, à l'excès, que l'intelligence est faite
+pour l'action, tout entière orientée vers l'action[433]; donc elle est
+orientée vers le réel, auriez-vous dû conclure. Donc la connaissance et
+l'action, la théorie et la pratique, au lieu de se combattre,
+s'entr'aident et se complètent[434].
+
+Il est donc injuste de les opposer, en traitant d'illusoire la
+connaissance pratique, «utilitaire». Injuste, par exemple, d'admettre le
+fluent et le continu, en niant le stable et le multiple, alors que mon
+action se meut à la fois dans l'un et dans l'autre. L'unité doit se
+faire dans la variété et la hiérarchie, non dans l'identité et la
+confusion des termes. Si l'intelligence et l'action s'opposaient,
+l'homme doué de facultés si contradictoires ne serait-il pas une
+monstruosité dans la création?
+
+Pourquoi donc rêver des facultés nouvelles, au lieu d'utiliser celles
+que nous avons? N'est-ce pas lâcher la proie pour l'ombre? Si la nature
+nous avait donné des ailes comme à l'oiseau, ne serait-ce pas folie de
+les arracher pour en construire d'artificielles sur un plan que nous
+croirions plus ingénieux?
+
+Vaines remontrances! L'appel en révision de procès ne sera pas entendu
+de nos antiintellectualistes: leur siège est fait. C'est bien la
+condamnation de l'intelligence qui est tenue pour définitive, et c'est
+vers la recherche d'une faculté nouvelle qu'ils sont orientés. Ils
+croient même l'avoir découverte, nous l'avons dit, et lui ont donné le
+nom mystérieux ou mystique d'_intuition_.
+
+ * * * * *
+
+I. _Exposé_.--Qu'est-ce donc que cette faculté nouvelle, l'intuition
+bergsonienne?
+
+S'il ne s'agissait que de l'intuition produite par la perception
+immédiate des objets extérieurs ou du moi intime, dont nous avons déjà
+parlé, la réponse serait facile. Mais non, il s'agit de tout autre
+chose, car les sens externes et le sens intime lui-même ne perçoivent
+leur objet que par leurs opérations, et partant _du dehors_ de leur
+être. Ici, il s'agit d'une perception et d'une connaissance _par le
+dedans_ et dans l'intérieur même de leur être, en dehors ou «au-dessous
+de l'espace et du temps»[435]. Ce qui est complètement nouveau et
+inédit; croyons-nous, dans l'histoire de la philosophie. Qu'est-ce donc
+que cette nouvelle sorte d'intuition?
+
+Certes, du premier coup d'œil, on ne le voit guère, son inventeur ayant
+pris soin de ne la définir jamais, se contentant de descriptions
+nuageuses qui semblent plutôt cacher soigneusement que découvrir son
+mystérieux secret. Il faut longtemps pour que les yeux du lecteur
+s'accoutument à cette pénombre, si voisine de l'ombre totale.
+
+Toutefois, avec de la patience et un effort qui n'est pas sans mérite,
+on finit par voir se dessiner vaguement dans la nuit la forme de la
+divinité nouvelle, qui se cachait dans la «frange», dans la «nébulosité»
+qui entoure le «noyau lumineux» de l'intelligence et dont cette
+intelligence a été tirée par voie de «condensation d'une puissance plus
+vaste», à savoir l'instinct, l'intuition.
+
+Citons plutôt notre auteur, pour ne pas être soupçonné de le traduire
+mal. «Le sentiment que nous avons (?) de notre évolution et de
+l'évolution de toutes choses dans la pure durée est là, dessinant autour
+de la représentation intellectuelle proprement dite une _frange_
+indécise qui va se perdre dans la nuit. Mécanisme et finalisme
+s'accordent à ne tenir compte que du _noyau_ lumineux (l'intelligence)
+qui brille au centre. Ils oublient que ce noyau s'est formé aux dépens
+du reste par voie de condensation, et qu'il faudrait se servir du tout,
+du fluide autant et plus que du condensé, pour ressaisir le mouvement
+intérieur de la vie.
+
+«A vrai dire, si la frange existe, même indistincte et floue, elle doit
+avoir plus d'importance encore pour le philosophe que le noyau lumineux
+qu'elle entoure. Car c'est sa présence qui nous permet d'affirmer que le
+noyau est un noyau, que l'intelligence toute pure est un rétrécissement,
+par condensation d'une puissance plus vaste.»[436]
+
+Vraiment, M. Bergson n'est pas toujours heureux dans le choix de ses
+métaphores. En nous invitant à détourner les yeux du noyau
+lumineux--l'intelligence trompeuse,--pour contempler surtout et de
+préférence cette pénombre indécise et floue qui se perd si bien dans la
+nuit, que le lecteur ne l'aura sans doute jamais vue ni soupçonnée, ne
+semble-t-il pas avoir fait la gageure de remplacer la célèbre méthode
+des «idées claires» par une méthode nouvelle, celle des «idées
+obscures»?
+
+N'est-ce pas précisément dans ces nuages que nous pourrons découper à
+notre gré toutes les silhouettes fantastiques qu'il nous plaira de
+rêver? Et ne risque-t-on pas de remplacer ainsi l'observation et l'étude
+sincère de la nature réelle par le rêve et la fantaisie de l'artiste?
+Hélas! notre crainte n'est pas chimérique, et le lecteur répondra si la
+nouvelle école ne l'a pas conduit jusqu'ici à travers le pays des rêves
+et des fantômes.
+
+Au demeurant, cette métaphore n'est point une image hasardée, échappée à
+l'improvisation. C'est une image réfléchie, répétée à  satiété, à
+laquelle l'auteur a attaché une importance capitale, au point de résumer
+toute sa pensée, tout l'essentiel de son invention.
+
+C'est à l'étude de cette «frange» qu'il fait sans cesse appel pour
+penser le mouvement, la vie, le continu, en un mot toute sa
+métaphysique. «Nous y serons aidés, dit-il, par la frange de
+représentation confuse qui entoure notre représentation distincte, je
+veux dire intellectuelle. Que peut être cette frange inutile (?), en
+effet, sinon la partie du principe évoluant qui ne s'est pas rétrécie à
+la forme spéciale de notre organisation et qui a passé en contrebande?
+C'est donc là que nous devons aller chercher des indications pour
+dilater la forme intellectuelle de notre pensée; c'est là que nous
+puiserons l'élan nécessaire pour nous hausser au-dessus de
+nous-même.»[437]
+
+Une objection se présente aussitôt à l'esprit du lecteur. Cette frange,
+cette bordure, serait-elle existante et nullement imaginaire, comment
+l'étudier, sinon avec notre intelligence? comment reconnaître si elle «a
+passé en contrebande», sinon par la critique de notre intelligence?
+Impossible de sortir hors de nous-même, de voir sans nos yeux, de penser
+ou de juger sans notre esprit! Vouloir donc renoncer à notre
+intelligence pour penser sans elle, et pour étudier sans elle la fameuse
+«frange», n'est qu'une méthode contradictoire et chimérique. Bon gré,
+mal gré, c'est à elle que vous recourez.
+
+L'objection est tellement évidente que M. Bergson ne pouvait pas ne pas
+la prévoir ni la passer sous silence. Sa réponse n'en sera pour nous que
+plus curieuse à entendre.
+
+«Cette méthode--il le confesse--a contre elle les habitudes (!) les plus
+invétérées de l'esprit. Elle suggère tout de suite l'idée d'un cercle
+vicieux. En vain, nous dira-t-on, vous prétendez aller plus loin que
+votre intelligence; comment le ferez-vous, sinon avec l'intelligence
+même? Tout ce qu'il y a d'éclairé dans votre conscience est
+intelligence. Vous êtes intérieur à votre pensée, vous ne sortirez pas
+d'elle....
+
+L'objection se présente naturellement à l'esprit. Mais on prouverait
+aussi bien, avec un pareil raisonnement, l'impossibilité d'acquérir
+n'importe quelle habitude nouvelle. Il est de l'essence du raisonnement
+de nous enfermer dans le cercle du donné. Mais l'action brise le cercle.
+Si vous n'aviez jamais vu un homme nager, vous me diriez peut-être que
+nager est chose impossible, attendu que, pour apprendre à nager, il
+faudrait commencer par se tenir sur l'eau, et par conséquent savoir déjà
+nager. Le raisonnement me clouera toujours, en effet, à la terre ferme.
+Mais si, tout bonnement, je me jette à l'eau sans avoir peur, je me
+soutiendrai d'abord sur l'eau tant bien que mal en me débattant contre
+elle, et peu à  peu je m'adapterai à  ce nouveau milieu, j'apprendrai à
+nager. Ainsi, en théorie, il y a une espèce d'absurdité à vouloir
+connaître autrement que par l'intelligence; mais si l'on accepte
+franchement le risque, l'action tranchera peut-être le nœud que le
+raisonnement a noué et qu'il ne dénouera pas.... Celui qui se jette à
+l'eau, n'ayant jamais connu que la résistance de la terre ferme, se
+noierait tout de suite s'il ne se débattait pas contre la fluidité du
+nouveau milieu: force lui est de se cramponner à ce que l'eau lui
+présente encore, pour ainsi dire, de solidité. A cette condition
+seulement, on finit par s'accommoder au fluide dans ce qu'il a
+d'inconsistant. Ainsi pour notre pensée, quand elle s'est décidée à
+faire le saut. Mais il faut qu'elle saule, c'est-à-dire qu'elle sorte de
+son milieu.... Il faut brusquer les choses, et, par un acte de volonté,
+pousser l'intelligence hors de chez elle. Le cercle vicieux n'est donc
+qu'apparent.»[438]
+
+Eh bien! non, le cercle vicieux demeure en dépit de la lumière trouble
+et douteuse des nouvelles images. On use encore de l'intelligence pour
+tenter de la dépasser. Celui qui se jette dans l'eau pour apprendre à
+nager--méthode assez périlleuse qu'on ne saurait conseiller à
+personne--ne commence pas par se priver de l'usage de ses bras et de ses
+jambes; il continue à en user librement; bien plus, il en use selon les
+mêmes principes généraux, puisqu'il se «cramponne à ce que l'eau lui
+présente encore, pour ainsi dire, de solidité», comme il s'appuyait sur
+la résistance de la terre ferme. L'application des forces seule varie,
+tandis que les forces et leur principe d'application demeurent les
+mêmes.
+
+L'intelligence, en sautant dans la nébulosité de frange--si tant est
+qu'elle existe,--continuera donc à  user de ses propres forces et à
+rechercher avidement le reste de clarté que cette pénombre peut receler;
+son principe d'orientation comme d'action demeurant identique jusque
+dans un milieu nouveau.
+
+C'est donc l'intelligence qui continuera à penser selon ses propres
+forces; et comment voulez-vous qu'elle puisse se dépasser elle-même,
+voir plus loin que sa portée native? Le cercle vicieux est là,
+manifeste, défiant tous les coups de force. Le _sic volo, sic jubeo, sit
+pro ratione voluntas_ vient se briser pitoyablement devant l'absurde!
+
+Cependant, M. Bergson tient en réserve un autre argument, meilleur ou
+moins mauvais. Au lieu de dire: «Poussez l'intelligence hors de chez
+elle» pour qu'elle y voie plus clair, il dirait: poussez-la hors de chez
+elle pour qu'une autre faculté plus clairvoyante prenne sa place et nous
+fasse voir mieux et plus loin[439]. Cette faculté, c'est l'intuition,
+l'instinct. Et nous revenons à la question déjà posée et si peu
+clairement résolue: Qu'est-ce que cette faculté nouvelle, qu'est-ce que
+l'intuition?
+
+Instinct et intuition ne sont pas des mots complètement synonymes dans
+la langue bergsonienne, quoi-qu'ils soient souvent pris l'un pour
+l'autre. L'intuition est cet _Elan vital_ originel qui a graduellement
+évolué en instinct animal, puis en intelligence, mais qui s'est bien
+mieux exprimé dans l'instinct que dans l'intelligence, celle-ci, comme
+nous l'avons vu, étant due à un «saut brusque» de l'animal à l'homme et
+différant de l'instinct, «non en degré, mais en nature».
+
+Il faut donc interroger l'instinct pour connaître l'intuition
+originelle; or, voici ce qu'est l'instinct. «C'est sur la forme même de
+la vie, au contraire, qu'est moulé l'instinct. Tandis que l'intelligence
+traite toutes choses mécaniquement, l'instinct procède, si l'on peut
+parler ainsi, organiquement. Si la conscience qui sommeille en lui se
+réveillait, s'il s'intériorisait en connaissance au lieu de
+s'extérioriser en action, si nous savions l'interroger et s'il pouvait
+répondre (!!), il nous livrerait les secrets les plus intimes de la
+vie.»[440]
+
+En; un mot, l'instinct n'est que «l'intuition rétrécis», c'est-à-dire
+réduite à n'embrasser que telle ou telle portion de la vie, intéressant
+l'organisation spéciale de l'individu[441]. On peut donc l'interroger
+librement pour connaître ce qu'est l'intuition, à la condition toutefois
+que sa «conscience endormie» veuille bien se réveiller pour s'étudier
+elle-même, qu'au lien de «jouer sa connaissance, sans la penser», comme
+elle fait d'habitude, elle veuille bien la «penser» sans la «jouer»;
+puis qu'elle s'analyse elle-même, et enfin qu'elle nous réponde, si elle
+peut parler, car jusqu'ici l'instinct n'a jamais eu la parole, pas même
+le verbe intérieur dont le verbe extérieur est l'expression.
+
+Certes, voilà bien des conditions requises!... On serait tenté de croire
+qu'en les posant, l'auteur est le jouet de cette _intelligence_ expulsée
+qui les lui dicte, à moins qu'il ne soit tout simplement victime de sa
+propre imagination! Cependant, ne nous rebutons pas pour ces
+difficultés, si énormes qu'elles soient, et continuons notre étude.
+Interrogeons donc l'instinct animal.
+
+Nous avons déjà vu comment il fonctionne d'après la théorie nouvelle: ce
+n'est point une habitude innée, un mécanisme psychique monté à
+l'avance--au moins pour l'essentiel--par l'Auteur de la nature. Non,
+c'est un produit de la _sympathie_ universelle (au sens étymologique du
+mot). Tous les êtres se confondant ou se compénétrant dans l'unité
+monistique, il s'ensuit que «tout retentit dans tout», et grâce à cette
+_sympathie divinatrice_, tous les êtres se pressentent, se comprennent à
+distance--car il n'y a plus de vraie distance--et s'adaptent
+mutuellement les uns aux autres, encore plus sûrement qu'ils pourraient
+le faire avec les sens externes, puisque c'est une science _interne_,
+une vue _par le dedans_, qui les unit comme des membres multiples en un
+seul être total[442].
+
+Notre auteur nous a donné l'exemple du Sphex et de sa victime qu'il sait
+si bien paralyser en la blessant en des ganglions choisis très
+habilement. Ce sera l'effet de cette science intérieure, bien supérieure
+à toute science par le dehors, de cette _sympathie divinatrice_.
+
+Telle est donc l'intuition elle-même, cette précieuse faculté que
+l'homme a perdue en se détachant de l'animalité, et qu'il s'agit de
+reconquérir pour philosopher.
+
+«En fait, dans l'humanité dont nous faisons partie, l'intuition est à
+peu près complètement sacrifiée à  l'intelligence. Il semble qu'à
+conquérir la matière et à se conquérir elle-même, la conscience ait dû
+épuiser le meilleur de sa force. Cette conquête, dans les conditions
+particulières où elle s'est faite, exigeait que la conscience s'adaptât
+aux habitudes de la matière et concentrât toute son attention sur elles,
+enfin se déterminât plus spécialement en intelligence. L'intuition est
+là cependant, mais vague et surtout discontinue. C'est une lampe presque
+éteinte, qui ne se ranime que de loin en loin, pour quelques instants à
+peine. Mais elle se ranime, en somme, là où un intérêt vital est en jeu.
+Sur notre personnalité, sur notre liberté, sur la place que nous
+occupons dans l'ensemble de la nature, sur notre origine et peut-être
+aussi sur notre destinée (?), elle projette une lumière vacillante et
+faible, mais qui n'en perce pas moins l'obscurité de la nuit où nous
+laisse l'intelligence [qu'on vient d'appeler le noyau lumineux!].
+
+«De ces intuitions évanouissantes et qui n'éclairent leur objet que de
+distance en distance, la philosophie doit s'emparer, d'abord pour les
+soutenir, ensuite pour les dilater (?) et les raccorder ainsi entre
+elles. Plus elle avance dans ce travail, plus elle s'aperçoit que
+l'intuition est l'esprit même et, en un certain sens, la vie même.»[443]
+
+De ces textes, et de bien d'autres, il résulte que l'intuition et
+l'intelligence sont deux facultés distinctes et même opposées. Mais ce
+n'est là, pour le monisme bergsonien, qu'une concession apparente qu'il
+va reprendre à la première occasion, perdant ainsi tout le bénéfice
+d'une moindre inintelligibilité que nous avions escompté trop tôt.
+
+Ce n'est plus l'intuition qui aura mission de remplacer l'intelligence,
+c'est l'intelligence même que l'on va faire rentrer, de gré ou de force,
+dans l'intuition d'où elle était sortie, pour s'y confondre et s'y
+perdre de nouveau. On va lui demander de faire effort pour «se fondre à
+nouveau dans le tout», pour «se résorber dans son principe et revivre à
+rebours sa propre genèse»[444]. Effort que M. Bergson reconnaîtra
+«douloureux», car il déforme et pervertit notre manière naturelle de
+penser, et que nous appelons tout simplement extra-naturel et
+chimérique.
+
+«Pour que notre conscience (notre intelligence) coïncidât avec quelque
+chose de son principe, il faudrait qu'elle se détachât du _tout fait_ et
+s'attachât au _se faisant_. Il faudrait que, se retournant et se tordant
+sur elle-même (!), la faculté de _voir_ ne fît plus qu'un avec l'acte de
+_vouloir_ (?). Effort douloureux, que nous pouvons donner brusquement en
+violentant la nature, mais non pas soutenir au delà de quelques
+instants.»[445]
+
+D'où la célèbre définition de cette faculté nouvelle, rentrée dans son
+principe, par un effort violent fait au rebours de sa direction et de sa
+genèse: c'est une «faculté de voir, immanente à la faculté d'agir (?) et
+qui jaillit, en quelque sorte, de la torsion du vouloir sur lui-même
+(??)» [446].--Comprenne qui pourra!...
+
+Une telle philosophie, fondée sur des intuitions si obscures et si
+évanouissantes, ne saurait être l'œuvre d'un seul jour ni d'une seule
+génération. Aussi M. Bergson fait-il appel à la bonne volonté et à la
+perspicacité de tous ceux qui, après lui, voudront bien essayer de
+tordre leur esprit sur lui-même, au risque d'en fausser complètement les
+ressorts.
+
+«Mais l'entreprise ne pourra plus s'achever tout d'un coup; elle sera
+nécessairement collective et progressive. Elle consistera dans un
+échange d'impressions (!) qui, se corrigeant entre elles et se
+superposant aussi les unes les autres, finiront par dilater en nous
+l'humanité et par obtenir qu'elle se transcende elle-même ...»[447] à
+moins qu'elles ne finissent par compléter la confusion et le chaos de la
+pensée contemporaine, dont nous sommes tous les spectateurs alarmés!
+
+En attendant ces magnifiques découvertes par les générations futures,
+voici un premier coin du voile mystérieux soulevé par M. Bergson
+lui-même dans une de ses visions intuitives et essentiellement
+«évanescentes» de l'unique réalité, la Durée pure ou le Temps.
+
+Après avoir prévenu ses auditeurs du Congrès de Bologne que «tout se
+ramène à un point unique», l'intuition immédiate de la Durée pure, et
+que ce point est quelque chose de «si simple, de si extraordinairement
+simple», qu'il est vraiment ineffable et impossible à traduire, en sorte
+que le voyant passera toute sa vie à  le balbutier sans arriver jamais à
+se faire comprendre, il essaye pourtant de décrire pour nous sa vision
+d'un monde nouveau, entièrement différent de celui que nous sommes
+habitués à contempler avec les yeux du corps ou de l'intelligence
+naturelle. Ecoutons-le:
+
+«Tout est devenir ... le devenir étant substantiel n'a pas besoin d'un
+support. Plus d'étuis inertes, plus de choses mortes; rien que la
+mobilité dont est faite la stabilité de la vie.... Une vision de ce
+genre, où la réalité apparaît comme continue et indivisible est sur le
+chemin qui mène à l'intuition.... Le temps où nous restons naturellement
+placés, le changement dont nous nous donnons ordinairement le spectacle
+sont un temps et un changement que nos sons et notre conscience ont
+réduits en poussière pour faciliter notre action sur les choses.
+Défaisons ce qu'ils ont fait, ramenons notre perception à ses origines,
+et nous aurons une connaissance d'un nouveau genre.... Le monde où nos
+sens et notre conscience nous introduisent habituellement n'est plus que
+l'ombre de lui-même, et il est froid comme la mort. Tout y est arrangé
+pour notre plus grande commodité, mais tout y est dans un présent qui
+semble recommencer sans cesse; et nous-mêmes, artificiellement façonnés
+à l'image d'un univers non artificiel, nous nous apercevons dans
+l'instantané, nous parlons du passé comme de l'aboli....
+Ressaisissons-nous, au contraire, tels que nous sommes, dans un présent
+épais et, de plus, élastique, que nous pouvons dilater indéfiniment vers
+l'arrière, en reculant de plus en plus loin l'écran qui nous masque à
+nous-mêmes; ressaisissons le monde extérieur tel qu'il est, non
+seulement en surface, dans le moment actuel, mais en profondeur, avec le
+passé immédiat qui le presse et qui lui imprime son élan;
+habituons-nous, en un mot, à voir toute chose _sub specie durationis_;
+aussitôt le raidi se détend, l'assoupi se réveille, le mort ressuscite
+dans notre perception galvanisée, etc.»[448]
+
+Le lecteur estimera peut-être que cette «vision» n'est pas bien claire,
+mais M. Bergson, prévoyant l'objection, a eu soin de prévenir son
+auditoire qu'elle était «plutôt un _contact_ qu'une vision»[449], de là
+sans doute une obscurité bien naturelle.
+
+Il termine en nous promettant que cette vision _nous donnera la joie_,
+mais cette promesse paraîtra bien téméraire à ceux qui préfèrent voir le
+monde à l'endroit qu'à l'envers. L'univers ne serait-il donc qu'une
+série bien ordonnée d'illusions «que la pensée traverse pour aboutir à
+en proclamer la vanité»?--Si c'était vrai, par impossible, nous ne le
+trouverions pas très gai!...
+
+ * * * * *
+
+II. _Critique_.--Après avoir exposé de notre mieux et essayé de faire
+comprendre au lecteur un procédé de connaissance supra-intellectuelle si
+obscur et si difficile à saisir clairement, il nous faut encore en
+examiner la valeur et rechercher tout d'abord s'il échappe aux reproches
+adressés à l'intelligence par MM. les bergsoniens. Car si, par hasard,
+il retombait dans les mêmes errements ou dans des défauts encore plus
+graves, ce ne serait vraiment pas la peine de changer et de troquer
+l'intelligence contre l'intuition.
+
+_Premièrement_, l'intuition évite-t-elle ce fameux «morcelage» du grand
+Tout, si amèrement reproché à l'intelligence?[450] Nous ne le voyons
+point. En se posant elle-même comme la rivale et l'antagoniste de
+l'intelligence, l'intuition fait déjà une brèche irrémédiable à l'unité
+universelle. Elle oppose comme irréductibles deux facultés ou tout au
+moins deux ordres de phénomènes vitaux, l'intuition et la pensée. La vie
+mentale est ainsi coupée en deux; ce qu'on prétendait indivisible est
+divisé; ce qui se compénétrait et se fondait l'un dans l'autre est
+séparé. A notre tour de leur reprocher de «défaire à coups de ciseaux la
+trame inextricable des choses, de les défigurer en les morcelant!»
+
+Et ce n'est pas seulement le sujet connaissant que l'intuition morcelle,
+c'est encore et surtout l'objet connu. J'ai beau approfondir et scruter
+ma conscience, j'y cherche en vain l'intuition simultanée du grand Tout.
+Je n'aperçois que des fragments épars, tels que le moi et le non-moi;
+quant au lien qui les unit ou au principe commun où ils entrent en
+fusion, je n'en vois point.
+
+Sans doute, nous avons le sentiment de saisir en nous un écoulement
+continu, mais chaque être a son écoulement propre, distinct des autres;
+chacun vit pour son compte.
+
+Bien plus, dans cet écoulement des choses, nous ne saisissons par
+l'intuition seule que des instantanés ou des tranches d'une «épaisseur
+de temps» infiniment mince. C'est la mémoire et l'intelligence qui nous
+permettent de coudre ensemble tous ces instants et de nous donner
+l'illusion cinématographique de la continuité pure. Il n'est donné à
+personne de saisir d'un seul regard intuitif la totalité de son
+existence; à plus forte raison, celle de l'existence universelle.
+
+Supprimez la mémoire, l'intelligence et aussi les conclusions du
+raisonnement; aussitôt, malgré l'intuition, notre vie tombe en poussière
+ou se vaporise en fumée. Pour rendre l'unité à l'intuition sans cesse
+évanouissante et lui donner une durée, il faut toujours faire rentrer en
+scène la mémoire, la conscience et l'intelligence qui seule en peut
+comprendre l'unité. Le «morcelage» s'impose donc à  l'intuition comme à
+l'intelligence.
+
+_Deuxièmement_, l'intuition évite-t-elle le reproche adressé à
+l'intelligence de ne pas être née pour spéculer, mais uniquement pour
+les besoins pratiques de l'action?--On ne peut plus le prétendre,
+lorsqu'on a fait de l'intuition un retour à l'instinct animal primitif,
+lorsqu'on a assimilé sa «sympathie divinatrice» à ce sentiment obscur et
+aveugle, essentiellement pratique, par lequel le Sphex sait reconnaître
+les ganglions de la chenille et le point précis où il doit les blesser
+pour les paralyser sans les tuer.
+
+Bien au contraire, si quelque faculté s'est développée dans l'animal en
+vue des besoins pratiques de la vie à  conserver, à  développer, à
+défendre ou à multiplier, c'est précisément l'instinct. Si la
+spéculation est inutile à  quelque fonction animale, c'est évidemment à
+l'instinct. Pour sécréter le suc nécessaire à la digestion, les glandes
+stomacales n'ont nul besoin de la connaissance de ce qu'elles font ni
+des moyens chimiques qu'elles utilisent si bien sans le savoir, encore
+moins des raisons d'être de leur merveilleux mécanisme. Elles agissent
+sans y penser, et bien mieux que par les tâtonnements de la pensée.
+
+Ainsi donc, après avoir identifié l'intuition à l'instinct, on ne peut
+plus lui attribuer de connaissances spéculatives; tout au plus, un
+savoir inconscient se bornant à la pratique, utile seulement aux fins de
+l'individu et de l'espèce.
+
+L'instinct est donc bien plus utilitaire que l'intelligence, et
+l'objection se retourne entièrement contre ceux qui nous l'ont adressée.
+
+Ce n'est pas à dire que tous nos instincts soient inutiles à la
+spéculation: ce serait là une exagération démentie par les faits. Aussi
+saint Thomas a longuement appuyé sur l'importance de ces habitudes
+innées de l'intellect qu'il appelait _l'habitude des premiers principes_
+et que nous appelons nos instincts métaphysiques et moraux. Ils sont une
+espèce de science infuse qui nous ouvre spontanément des perspectives
+sur les sciences spéculatives et morales. Mais ces espèces d'instinct
+sont déjà de l'intelligence en germe: elles sont la direction même de la
+pensée intellectuelle et l'apanage exclusif de l'animal raisonnable.
+
+_Troisièmement_, l'intuition pure peut-elle nous faire éviter toute
+promiscuité avec les concepts et leurs «tares» inguérissables? Hélas!
+non. Kant l'a dit quelque part, et le mot a été souvent redit après lui:
+«L'intuition sans le concept est aveugle.»[451]
+
+Si vous vous bornez à l'intuition immédiate de la conscience ou du
+courant de la conscience, comme ils disent, du _stream of
+consciousness_, que percevrez-vous, sinon que vous êtes, que vous
+évoluez, que vous devenez? Mais pouvez-vous dire: je suis, je vis,
+j'évolue, je deviens, sans aussitôt catégoriser et vous servir des
+concepts d'être ou d'existence, de vie, d'évolution, de devenir? Il est
+clair que non. Que si vous ajoutez, avec M. Bergson: «Je suis un
+_esprit_, je change _librement;_ ma liberté est _créatrice_ d'effets
+toujours imprévus et incommensurables avec leurs antécédents», n'est-ce
+pas catégoriser davantage encore et vous servir de plus en plus de ces
+fameux concepts de spiritualité, de liberté, de causalité, de création,
+voire même de création _ex nihilo_ ou de commencements absolus, qui sont
+les concepts les plus relevés de la métaphysique? Vous jouez donc avec
+les concepts, comme M. Jourdain avec la prose ... sans vous en douter,
+peut-être, mais très réellement.
+
+Je ne vous en blâme pas, sans doute, car vous ne pouvez faire autrement.
+L'intuition se traduira toujours en idées ou en concepts, parce qu'en
+dehors de l'idée, rien n'est intelligible ni exprimable. Vouloir parler
+sans idée, à plus forte raison vouloir philosopher sans idée, n'a plus
+aucun sens, mais il faudrait le confesser loyalement, au lieu de vouloir
+l'ignorer.
+
+«L'espoir de nous présenter une réalité purgée de tout concept et de
+toute idée--écrit M. Fouillée--ne serait-il pas d'ailleurs chez un
+philosophe une involontaire contradiction? Il n'y a qu'un moyen de
+philosopher sans concept, c'est de «se laisser vivre», sans même se
+regarder vivre et partant ne pas philosopher du tout.
+
+«A ce compte, l'enfant serait le plus grand des sages, lui qui vit sans
+altérer du regard la limpidité ou plutôt la trouble obscurité du cours
+de sa vie. Aussi M. William James nous conseille-t-il, à la façon
+évangélique, de redevenir comme les petits enfants. Qu'est-ce pourtant
+que spéculer, sinon _réfléchir_ sur la vie même, sans se dissimuler
+qu'une parfaite adéquation de nos idées aux choses est impossible?»[452]
+
+Pour philosopher, il faut donc réfléchir sur l'objet même de
+l'intuition, par exemple sur ce «courant de vie», qu'il nous dévoile, ou
+sur ce sentiment si vif d'un «flot montant de vie intérieure». Il faut
+en rechercher la nature, l'essence, la raison d'être, les causes, le but
+ou la fin, etc. Or, tout ce travail s'élabore par la précision de plus
+en plus rigoureuse de nos concepts «taillés sur mesure» et par le double
+jeu des concepts: l'analyse et la synthèse, l'induction et la déduction.
+
+Sans ce travail méthodique de la pensée, l'intuition ne nous aurait
+fourni qu'une matière informe, qu'un incompréhensible et insaisissable
+devenir, s'évanouissant entre nos doigts, comme la fumée qui passe et
+que le petit enfant tente vainement de retenir dans sa main.
+
+L'opération intellectuelle n'est donc pas, comme on le répète, «un
+_pis-aller_» pour remplacer, tant bien que mal, l'intuition
+absente[453], mais au contraire un moyen indispensable pour rendre
+l'intuition comprise et utile. Insistons sur ce point important qu'on a
+défiguré. On a dit que l'intelligence était une faculté «preneuse» ou
+«capteuse d'être». Cela est vrai, mais incomplètement vrai.
+
+Toute connaissance, même celle des sens, est aussi «capteuse» de son
+objet, auquel elle _s'assimile_ en le devenant, d'une certaine façon,
+dans une vivante intimité. Le toucher saisit la figure, la résistance;
+l'œil saisit sa couleur, etc. Et le sens central ou commun saisit la
+totalité de l'objet individuel. Quelle est donc la différence capitale?
+La voici. Le sens ne fait que voir son objet, le saisir, le _prendre_;
+l'intelligence peut, en outre, le _comprendre_ dans sa nature, sa
+quiddité, en un mot, elle peut se rendre compte de ce qu'elle a pris,
+parce que, seule, elle peut le connaître par ses causes ou ses raisons
+d'être, _cognitio per causas_.
+
+Or, pour connaître ainsi par les causes, il y a trois procédés: _divin,
+angélique et humain_. La science de Dieu est intuitive, car il voit tout
+dans son Verbe, dont la pensée est créatrice de toute chose, suivant
+l'adage: _Scientia Dei est factiva rerum_. La science des anges est
+aussi intuitive. Grâce à leurs idées infuses, ces purs esprits voient
+tout le créé dans une lumière supérieure, reflet du Verbe, raison et
+cause de tout ce qui est. Pour eux, l'être créé est tout diaphane: aussi
+leur intuition et leur compréhension coïncident et s'identifient[454].
+
+Aux antipodes de cette intuition synthétique _a priori_ se place la
+connaissance humaine, toute _a posteriori_ et discursive. Elle n'éclaire
+son objet que peu à peu, en remontant des effets à leurs causes, de
+l'être à sa raison d'être, par l'analyse et la synthèse, _dividendo et
+componendo._ Et c'est seulement par ce travail qu'elle peut finir par
+_comprendre_ ce qu'elle a _pris_. Sans lui, au contraire, le livre de la
+nature demeurerait fermé et incompris.
+
+C'est donc--par une étrange confusion--attribuer à l'homme une
+connaissance au-dessus de ses moyens présents--puisque les données
+angéliques nous manquent,--de lui supposer une intuition synthétique des
+choses qui lui permettrait de comprendre l'être, rien qu'en le prenant
+ou en le surprenant dans l'existence. Cette confusion tendrait à faire
+de nous des Anges, alors que l'homme--comme on le sait--ne doit faire ni
+l'ange ni la bête. Une telle intuition n'existe donc pas pour nous sur
+la terre, où notre œil--suivant la belle comparaison
+d'Aristote--ressemble plutôt à celui de l'oiseau de nuit en face du
+plein soleil. Il est pour ainsi dire forcé d'analyser péniblement chaque
+rayon, l'un après l'autre, car il serait ébloui par leur synthèse.
+
+L'intuition bergsonienne n'est donc qu'un rêve ici-bas ou une
+anticipation chimérique sur la vision béatifique du ciel.
+
+Si telle est l'insuffisance de l'intuition pour nous saisir et nous
+comprendre nous-mêmes, tels que notre conscience nous révèle, à plus
+forte raison pour saisir et pour comprendre les autres que nous,
+c'est-à-dire l'immensité de l'univers. On a beau faire appel à la
+«sympathie» intuitive qui relierait entre eux tous les êtres de la
+création et nous fusionnerait nous-mêmes avec eux, ce n'est là qu'un
+vain mirage, de brillantes métaphores qui s'éteignent brusquement devant
+la réalité des faits les plus simples et les plus faciles à contrôler.
+
+Jamais la sympathie pour une autre personne, si intime soit-elle, ne
+sera la conscience d'autrui. Si nous devinons parfois ses sentiments
+intimes, ses préoccupations ou ses projets, c'est par un processus
+d'inductions et de déductions qui n'a rien à voir avec l'intuition,
+serait-il rapide comme l'éclair.
+
+C'est toujours par l'observation extérieure que nous pénétrons ou que
+nous semblons pénétrer dans l'intérieur des autres êtres; aussi le
+psychologue, le naturaliste ou le physicien n'ont-ils pas d'autre
+procédé à leur disposition que l'observation extérieure. Et ce simple
+fait suffit à réfuter la prétendue existence en nous d'une «espèce de
+sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l'intérieur
+d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent
+d'inexprimable»[455]. Ce rêve brillant n'est assurément qu'un rêve.
+
+Il aura du moins pour nous une utile leçon, celle de nous mettre en
+garde contre les prétendues intuitions bergsoniennes, sur les «données»
+soi-disant «immédiates de la conscience».
+
+Rien de plus subjectif, en effet, ni de plus illusoire que ce prétendu
+regard intuitif jeté dans l'intérieur des choses. W. James lui-même a
+avoué que les intuitions sourdes ne sont le plus souvent que le reflet
+d'un caractère variable avec chaque penseur. Le motif s'en devine
+aisément. Libéré des entraves de la raison et de ses premiers principes,
+l'esprit intuitif y découvre facilement tout ce qu'il veut.
+
+M. Bergson prétend y saisir «l'essence de la vie aussi bien que de la
+matière», aussi fait-il du sentiment immédiat de la vie le fond de sa
+métaphysique; M. Blondel y perçoit une manifestation concrète et
+progressive de l'Infini; M. Le Roy y a entrevu, avec le sens du divin,
+la présence même de Dieu; avant eux, Schelling et Ravaison y avaient
+découvert la stabilité de la vie éternelle; contrairement à tous les
+disciples d'Héraclite qui n'y trouvent que la mobilité du devenir pur.
+
+Eh! Qui pourrait prévoir toutes les découvertes futures que cette
+«sympathie divinatrice» réserve à nos fervents adeptes de
+l'intuitionisme et du mysticisme! Qu'est-ce qui ne devient pas croyable,
+quand on ne croit plus qu'au sentiment et au flair de l'instinct
+individuel?
+
+Pour nous restreindre à la découverte de M. Bergson, elle se
+résume--comme nous l'avons déjà exposée longuement--dans l'idée de
+_Temps, étoffe ou substance des choses et principe de la vie, non moins
+que de ce_ «_psychique inverti_» _qui est la matière_.
+
+Or, cette idée générale est non seulement un concept, mais le plus
+compliqué et le plus raffiné de tous, car il suppose une élaboration
+très complexe d'une multitude de concepts, de sentiments et
+d'imaginations amalgamés dans une conception prodigieusement étrange et
+systématique.
+
+En cela, rien ne ressemble moins à une intuition pure et simple: c'est
+au contraire la création de toute pièce d'une vaste et brillante
+chimère, baptisée après coup de _contact supra-intellectuel_ avec la
+réalité absolue, _l'Evolution créatrice_ ... ce que M. Fouillée appelle
+ironiquement l'_Imagination créatrice_.
+
+«Ce n'est là, ajoute-t-il justement, qu'une création de la pensée, non
+une manière immédiate de fouiller les entrailles des choses.
+L'imagination philosophique ou scientifique est simplement une synthèse
+rapide d'analyses antérieures ou une construction de synthèses
+hypothétiques, qui n'ont de valeur qu'en s'appuyant sur les analyses.
+Les prétendues intuitions sont alors de la logique ailée, prompte comme
+l'oiseau, ramassant les syllogismes en enthymèmes, les enthymèmes en
+jugements, les jugements en idées saisies d'un regard de la
+pensée.»[456]
+
+L'intuition, loin d'être un procédé privilégié, se résout donc en ces
+_jeux d'entités conceptuelles_ pour lesquels on professait tant de
+mépris. Qu'ils soient lents ou rapides comme un trait de lumière, leur
+procédé reste toujours le même.
+
+Nous voilà donc bien loin de cette intuition des choses «par le dedans»,
+de cette connaissance «parfaite et infaillible»--parce qu'elle serait la
+«coïncidence avec l'acte générateur de la réalité»,--que l'on nous avait
+si pompeusement annoncée. L'intuition, dans un vol pareil en audace a
+celui de Prométhée, devait nous ravir tous les secrets du ciel et de la
+terre. Elle ne nous parlait que de perception _pure_, de souvenir _pur_,
+de durée _pure_, d'hétérogénéité _pure_, de liberté _pure_, de mobilité
+_pure_, de vie et de création à l'état _pur_, comme de données
+immédiates de la conscience intuitive. Or, tous ces espoirs sont vains;
+de fait, la vie ne se saisit pas à l'état pur; rien ne se laisse ainsi
+saisir, soustrait à toutes ses relations naturelles. Les notions pures
+qu'on nous proposait sont donc des «entités» imaginées de toute pièce et
+mises bien indûment au rang des réalités vécues. Suivant le mot de
+Tacite: ils fabriquent des idoles et y croient: _fingunt atque credunt_!
+
+N'importe, les «entités conceptuelles» n'auraient pu prétendre à
+l'honneur d'une telle réhabilitation. On en rencontre partout dans les
+œuvres de la nouvelle école; elles sont devenues la trame essentielle
+de toute la philosophie intuitionniste.
+
+Si l'on retranchait, par exemple, de «l'Evolution créatrice», tout ce
+qu'elle contient de notions générales et d'inférences rationnelles par
+induction ou déduction--ces procédés si suspects,--il n'en resterait pas
+grand'chose, car elle est plus chargée de métaphysique syllogisante que
+d'observation pure. Sans cet appel incessant aux données conceptuelles
+de l'intelligence et au raisonnement--si souvent calomniées par
+l'auteur,--que deviendraient ses belles réfutations du matérialisme, du
+mécanisme et de l'idéalisme anglais? Elles ne tiendraient plus debout.
+Que si parfois il déraisonne lui-même, c'est encore en raisonnant à
+outrance. Donc, son brillant aérostat est tout gonflé
+d'intellectualisme.
+
+Le fait est si évident que M. Bergson a dû prendre la peine de s'en
+excuser. Il nous a répondu que les concepts dont il se sert sont des
+«concepts souples, mobiles, fluides, bien différents de ceux que nous
+manions d'habitude ... des concepts appropriés à un seul objet ...
+concepts dont on peut dire à peine que c'est encore un concept,
+puisqu'il ne s'applique qu'à une seule chose»[457].
+
+Le lecteur jugera de la valeur de cette échappatoire. Comme si l'on
+pouvait discuter sur un objet dont le concept serait «fluide», avec des
+définitions «mobiles» et perpétuellement changeantes! Ou comme si nos
+jugements et nos raisonnements, pour être valides, pouvaient se passer
+de termes généraux! Si M. Bergson ne s'était servi que de tels
+_pseudo-concepts_, tous ses beaux raisonnements seraient caducs, d'après
+les règles les plus élémentaires de la Logique.
+
+Concluons, encore une fois, que l'intuition, pure de tout concept, telle
+que les bergsoniens la conçoivent, ne peut être qu'un rêve.
+
+Aurait-elle toutes les qualités de la fumeuse jument de Rolland, elle en
+aurait surtout le grave défaut, celui de ne point exister.
+
+L'intuition, sans les idées correspondantes aux objets perçus, serait
+une faculté aveugle plongée dans un trou noir où elle ne pourrait rien
+discerner ni se discerner elle-même. Seule l'idée éclaire les objets et
+nous permet de les discerner, soit dans l'analyse de leurs détails, soit
+dans leur unité synthétique.
+
+Mais si la valeur de l'idée générale ou du concept et des premiers
+principes qui l'accompagnent a déjà été mise en doute ou niée par une
+métaphysique nominaliste, ce vice essentiel rejaillit sur l'intuition
+elle-même. Aussitôt, l'intuition s'écroule, avec l'intelligence, dans le
+gouffre du scepticisme universel. Gouffre sans fond et sans espoir de
+remède, car les négations nominalistes, en sapant par la base toute
+connaissance intellectuelle, permettent à l'antiintellectualiste de ne
+tenir aucun compte des objections qu'on lui adresse au nom du bon sens
+et de la raison, facultés désormais «périmées».
+
+La tentative de M. Bergson d'élever une intuition philosophique sur les
+ruines de l'intelligence--alors que leur sort est essentiellement
+lié--n'était donc qu'un essai chimérique, condamné à un avortement
+certain. La philosophie sera intellectualiste ou elle ne sera pas! Non,
+sans doute, qu'elle doive revenir à un intellectualisme _a priori_,
+irrévocablement condamné, mais à ce sage intellectualisme expérimental
+si bien appelé par M. Rabier un _empirisme intelligent_: celui
+d'Aristote et de saint Thomas, si peu connu des modernes.
+
+ * * * * *
+
+III. _Remarques_.--Il s'en faut cependant que cet appel à l'intuition ne
+réponde point à un besoin raisonnable de la pensée contemporaine et soit
+à rejeter sans aucune réserve. Et cette âme de vérité, nous voudrions,
+en terminant, la dégager des scories et de la gangue épaisse dont on l'a
+enveloppée et obscurcie.
+
+On a vraiment trop abusé, surtout depuis Descartes et Kant, des
+constructions _a priori_. Il était temps de renoncer à une telle méthode
+si périlleuse et si stérile, en prenant contact avec les réalités de la
+nature, et de subir le contrôle des expériences vulgaires et
+scientifiques. Il était temps de revenir à «une vue directe des choses».
+
+«Que la pensée du XIXe siècle ait réclamé une philosophie de
+ce genre, soustraite à l'arbitraire, capable de descendre au détail des
+faits particuliers, cela n'est pas douteux.»[458] M. Bergson le
+reconnaît, mais on l'avait reconnu avant lui, et c'était là précisément
+la principale raison d'être de la renaissance au cours de ce siècle du
+péripatétisme, qui a pour méthode de tirer ses idées abstraites des
+faits concrets et d'édifier la métaphysique sur la physique, en sorte
+que pour elle il n'y a jamais ni _intuition pure_ ou vide de toute idée,
+ni _idée pure_ ou _a priori_ sans aucune intuition profonde du réel.
+
+On connaît, au contraire, la manière tout a prioristique dont Descartes
+a usé, par exemple, pour formuler les lois du mouvement des corps, en
+les déduisant de l'idée de Dieu, de son immutabilité ou de quelque autre
+«idée claire». On sait que s'il a fait appel à l'expérience, c'est pour
+lui faire jouer un rôle très secondaire et subordonné, celui de
+confirmer ou de compléter nos «idées claires», entièrement innées et
+indépendantes de l'expérience[459]. Ne considérer celle-ci que comme la
+très humble servante de la «ratiocination» nous paraît aujourd'hui un
+abus invraisemblable.
+
+Quant aux _formes a priori_ de Kant, elles tombent sous la même
+réprobation, et M. Bergson n'a cessé de les cribler des traits de sa
+critique vengeresse. Bien des pages seraient à citer; en voici une prise
+au hasard qui n'est pas la moins vigoureuse: «Un des principaux
+artifices de la critique kantienne a consisté à prendre au mot le
+métaphysicien et le savant (qui spéculaient _a priori_), à pousser la
+métaphysique et la science jusqu'à la limite extrême du symbolisme où
+elles pourraient aller, et où d'ailleurs elles s'acheminaient
+d'elles-mêmes, dès que l'entendement revendique une indépendance (des
+faits) pleine de périls. Une fois méconnues les attaches de la science
+et de la métaphysique avec l'intuition intellectuelle (des faits), Kant
+n'a pas de peine à montrer que notre science est toute relative et notre
+métaphysique tout artificielle. Comme il a exaspéré l'indépendance de
+l'entendement dans un cas comme dans l'autre, comme il a allégé la
+métaphysique et la science de l'intuition intellectuelle qui les lestait
+intérieurement, la science ne lui présente plus, avec ses relations,
+qu'une pellicule de forme, et la métaphysique, avec ses choses, qu'une
+pellicule de matière. Est-il étonnant que la première ne lui montre
+alors que des cadres emboîtés dans des cadres, et la seconde des
+fantômes qui courent après des fantômes?
+
+«... Il a porté à notre science et à notre métaphysique des coups si
+rudes qu'elles ne sont pas encore tout à fait revenues de leur
+étourdissement.»
+
+Et après une critique vigoureuse de ce grand rêve de la «mathématique
+universelle» que Kant a eu le grand tort de prendre pour une réalité, et
+de ces formes _a priori_ où tout le réel doit entrer de gré ou de force,
+il conclut ainsi:
+
+«Bref, toute la Critique de la Raison pure aboutit à établir que le
+Platonisme, illégitime si les idées sont des choses (des substances),
+devient légitime si les idées sont des rapports (des formes), et que
+l'idée toute faite, une fois ainsi ramenée du ciel sur la terre, est
+bien, comme l'avait voulu Platon, le fond commun de la pensée et de la
+nature. Mais toute la Critique de la Raison pure repose aussi sur ce
+postulat que notre intelligence est incapable d'autre chose que de
+platoniser, c'est-à-dire de couler toute expérience dans des moules
+préexistants.»[460]
+
+Voilà qui est fort bien raisonné; c'est l'idée qu'il faut mouler sur le
+réel et non pas le réel sur l'idée _a priori._ Et c'est là, précisément,
+nous l'avons déjà dit, la grande supériorité de l'aristotélisme sur le
+platonisme, de la philosophie traditionnelle sur toutes les philosophies
+modernes[461].
+
+Mais comment réaliser ce progrès, comment passer de la pensée à la
+nature, du sujet à l'objet? N'est-ce pas là précisément l'abîme que
+depuis Descartes et Kant on ne savait plus comment franchir, tous les
+_ponts_ paraissant irrémédiablement coupés entre les deux rives
+distantes à l'infini?
+
+Toute la philosophie moderne, plus ou moins imbue de subjectivisme,
+s'était donc enfermée dans l'étude du sujet pensant--sans en pouvoir
+sortir,--comme «dans un trou où l'on étouffe». La philosophie
+traditionnelle, depuis Aristote, avait bien découvert et publié la
+théorie célèbre de la communication des êtres entre eux, mais le secret
+s'était perdu et l'on ne tentait même plus aucun effort pour le
+retrouver, parce qu'on le disait impossible.
+
+Ce préjugé est si tenace que l'on voit encore des penseurs de talent
+écrire sans la moindre hésitation des paradoxes comme celui-ci: «Un
+_dehors_ et un _au delà_ de la pensée est, par définition, chose
+absolument impensable. Jamais on ne sortira de cette objection.... La
+pensée, en se cherchant un objet absolu, ne trouve jamais qu'elle-même;
+le réel conçu comme chose purement donnée fuit sans cesse devant la
+critique.»[462]
+
+C'est donc, pour tous nos modernes, la pensée qui se contemple et se
+saisit elle-même, en croyant saisir et contempler un objet étranger au
+moi! Pour nous, au contraire, c'est l'illusion étrange et fantastique de
+ce _solipsisme_ qui est contradictoire et impensable!
+
+Nous avons vu comment M. Bergson, loin d'accepter cette défense de
+communiquer avec le dehors, avait hardiment brisé et franchi la barrière
+imaginaire en posant en principe l'intuition immédiate du monde
+extérieur.
+
+C'était là, aux yeux de ses contemporains--et même de ses plus éminents
+disciples qui ont refusé de le suivre,--une audace révolutionnaire. A
+nos yeux, c'est un acte de courage louable; mais c'est surtout un acte
+de simple bon sens. S'il eût été soutenu par une analyse psychologique
+et métaphysique plus profonde, se rapprochant de la fameuse théorie
+péripatéticienne sur la communication de _l'agent et du patient_--qu'il
+semble ignorer totalement,--son acte de bon sens se fût doublé d'un acte
+philosophique d'une plus haute portée.
+
+Quoi qu'il en soit, l'intuition du réel est enfin reintégrée dans la
+philosophie positive, à une place d'autant plus honorable que son exil
+avait été plus long et plus immérité.
+
+Après l'intuition immédiate du monde extérieur par les sens externes, il
+fallait aussi réintégrer l'intuition immédiate du _moi-agent_ par le
+sens intime. Ici, M. Bergson, quoique en avance sur ses contemporains,
+nous paraît encore bien incomplet.
+
+«Si cette intuition existe, écrit-il, une prise de possession de
+l'esprit par lui-même est possible et non plus seulement une
+connaissance extérieure et phénoménale.»[463] Après une affirmation si
+nette, on s'attend à voir apparaître le _moi-agent_ et l'on est déçu.
+
+Sans doute, il nous a bien dit que le moi était perçu dans ses
+profondeurs et non à sa surface: «J'en perçois l'intérieur, le dedans,
+par des sensations que j'appelle affectives, au lieu d'en connaître
+seulement la pellicule superficielle.»[464] Mais cette analyse
+psychologique est encore bien insuffisante.
+
+S'il avait étudié, comme Maine de Biran, le sentiment de l'effort
+actuel, où, sous l'action, apparaît si clairement l'existence d'un agent
+qui s'efforce pour passer de la puissance à l'acte, M. Bergson aurait
+conclu à la perception immédiate de l'_existence_--je ne dis pas de la
+_nature_ que le raisonnement seul peut atteindre--de cet agent qui n'a
+rien de mystérieux puisqu'il s'appelle _moi_, et qu'il se proclame
+maître de son action, en disant: _ma_ pensée, _mon_ vouloir, _mon_
+choix, au lieu de dire _votre_ pensée, _votre_ vouloir, _voire_ choix.
+
+Sans cette intuition, le raisonnement seul ne permettrait jamais au moi
+de se connaître lui-même. Appuyé sur le principe de substance:
+_l'accident suppose un sujet_, il n'aurait pas droit de conclure que ce
+sujet est notre moi, notre personne. Au lieu de dire: _je_ pense, _je_
+veux, _je_ choisis, il devrait conclure seulement--sous une forme
+impersonnelle:--_on_ pense, _on_ veut, _on_ choisit, comme on dit: _il_
+pleut ou _il_ neige!
+
+Cette intuition immédiate d'un agent sous l'action, il était difficile à
+M. Bergson de la reconnaître, après avoir fait profession du plus pur
+phénoménisme, sans se contredire ouvertement et renverser de fond en
+comble son propre système. Il a donc là comme une apparence d'excuse.
+
+Mais ceux-là n'en ont aucune qui, après avoir combattu le phénoménisme
+et admis des agents sous les actions, des êtres sous les modes d'être,
+osent traiter «d'illusion d'ultra-raffinés» la perception immédiate du
+moi-agent[465]. Ceux-là sont sans excuse qui tentent de chasser de la
+psychologie expérimentale la perception de cet agent, quelle qu'en soit
+d'ailleurs la nature, spirituelle ou matérielle. En cela, il font le
+jeu, sans s'en douter, des positivistes et des phénoménistes, et en
+deviennent, bon gré, mal gré, les prisonniers, parce qu'il est
+impossible de _décrire_ les faits psychologiques sans les _juger_, et
+que les décrire comme le fait un pur phénoméniste, c'est déjà juger que
+le phénoménisme est vrai.
+
+Par exemple, impossible de dire, comme psychologue, que l'âme (quelle
+qu'en soit la nature) est une «hypothèse superflue» pour expliquer les
+faits psychiques;--et puis d'ajouter, comme métaphysicien, qu'elle est
+indispensable pour expliquer les mêmes faits.
+
+Ce raisonnement est tellement évident qu'il a forcé l'adhésion de M.
+Bergson lui-même dans une page mémorable que nous recommandons à la
+méditation des philosophes spiritualistes auxquels nous venons de faire
+allusion.
+
+«A première vue, il peut paraître prudent d'abandonner à la science (la
+Psychologie positive) la considération des faits.... A cette
+connaissance, le philosophe superposera une critique de la faculté de
+connaître et aussi, le cas échéant, une métaphysique: quant à la
+connaissance même, dans sa matérialité, il la tient pour affaire de
+science et non pas de philosophie.
+
+«Mais comment ne pas voir que cette prétendue division du travail
+revient à tout brouiller et à tout confondre? La métaphysique ou la
+critique que le philosophe se réserve de faire, il va les recevoir
+toutes faites de la science positive, déjà contenues dans les
+descriptions et les analyses dont il a abondonné au savant tout le
+souci. Pour n'avoir pas voulu intervenir, dès le début, dans les
+questions de fait, il se trouve réduit dans les questions de principe à
+formuler purement et simplement en termes plus précis la métaphysique et
+la critique inconscientes, partant inconsistantes, que dessine
+l'attitude même de la science vis-à-vis de la réalité....
+
+«On ne peut pas décrire l'aspect de l'objet sans préjuger sa nature
+intime et son organisation. La forme n'est pas tout à fait isolable de
+la matière, et celui qui a commencé par réserver à la philosophie les
+questions de principe, et qui a voulu, par là, mettre la philosophie
+au-dessus des sciences comme une Cour de cassation au-dessus des Cours
+d'assises et d'appel, sera amené, de degré en degré, à ne plus faire
+d'elle qu'une simple cour d'enregistrement chargée tout au plus de
+libeller en termes plus précis des sentences qui lui arrivent
+irrévocablement rendues.»[466]
+
+Voilà qui est fort bien dit. C'est la psychologie expérimentale qui
+tiendra la psychologie métaphysique prisonnière, si celle-ci abdique
+tout contrôle sur la marche de la première: ce qui se fera sans _elle_,
+se fera _contre elle_. Et cette bonne leçon nous vient de nos
+adversaires eux-mêmes: _fas est et ab hoste doceri_!
+
+ * * * * *
+
+A l'intuition du moi-agent et de tous les agents extérieurs perçus à
+travers leurs actions, il faut ajouter une troisième espèce d'intuition,
+bien différente des deux premières, l'_intuition intellectuelle_,
+fonction propre de l'intelligence humaine. Elle seule sait _lire à
+l'intérieur (intus-legere)_ de l'objet concret, contingent et
+périssable, le _type_ éternel et nécessaire dont il est l'expression
+sensible[467]. Elle seule, conçoit l'_idée_ ou notion générale, et, par
+l'intuition des rapports nécessaires entre les idées, nous découvre les
+jugements ou _principes premiers_.
+
+Or, les notions les plus élémentaires--avant leurs combinaisons savantes
+dans des notions complexes--sont directement perçues par une pure
+intuition dans les réalités extérieures ou intimes qui les expriment.
+Telles sont les notions transcendantales d'être[468], d'unité, de bonté,
+de beauté, etc.; ainsi que les notions catégoriques de substance et
+d'accident, de qualité et de quantité, d'action et de passion, d'espace
+et de temps, etc. Tout cela, nous l'expérimentons à chaque instant; bien
+plus, tout cela, nous le sommes, nous le saisissons sur le vif en
+nous-mêmes, nous le vivons, et s'il y eut jamais des connaissances
+«vécues», ce sont bien celles-là.
+
+Grâce à cette antique notion d' «intuition», désormais reconquise, la
+philosophie tout entière se transfigure. L'intuition du réel, comme un
+phare lumineux, l'enveloppe de la base au sommet. Elle est à la base,
+puisqu'elle tire du réel toutes ses données concrètes, tous les
+matériaux de ses constructions idéales, et qu'elle peut vérifier sans
+cesse la conformité de ses images sensibles avec le réel intuitivement
+perçu. Elle est au sommet, car c'est encore à l'intuition sensible que
+revient l'esprit, à chacune des étapes de ses ascensions vers la vérité
+totale, soit pour juger de la valeur objective de ce qu'elle a bâti, en
+reprenant contact avec le réel, soit pour approfondir davantage ses
+notions, ses théories, en les replongeant dans le milieu réel d'où elles
+ont surgi, en les regardant de nouveau à la lumière de ce concret dont
+la profondeur de sens est inépuisable, suivant l'adage scolastique:
+_omne individuum ineffabile_.
+
+La beauté et surtout la vérité d'une telle science philosophique, ainsi
+reconstruite sur l'intuition du réel, éclatent à tous les regards. Elle
+n'est plus une divination hypothétique d'un noumène inconnaissable;--est
+une contemplation de la vérité--sinon directement dans le Soleil divin
+où elle habite,--du moins dans les réalités créées où se réfléchissent
+et se jouent, plus accessibles à nos faibles regards, les innombrables
+rayons de sa lumière. A ses yeux, les lois de l'être sont perçues dans
+l'être lui-même et leur portée philosophique est désormais fondée[469].
+
+Au contraire, supprimez toute intuition du réel, le sujet pensant
+tourne; au dedans de lui-même sans en pouvoir sortir. Comme l'écureuil
+dans sa cage, il peut en tournant rapidement se donner l'illusion de
+franchir l'immensité des espaces; de fait, il reste toujours sur place.
+
+Le philosophe subjectiviste, incapable de confronter sa pensée avec le
+réel qu'elle doit représenter, ne pourra plus la confronter qu'avec
+elle-même: ce qui n'a aucun sens, car la norme de la pensée ne peut être
+la pensée elle-même, sans une évidente contradiction; ou bien comparer
+ensemble deux pensées: un prédicat et un attribut, pour voir leur
+conformité logique: ce qui n'a aucune utilité pour juger de leur valeur
+réelle ou ontologique.
+
+Dès lors, à quoi lui sert d'avoir des notions et des principes, par
+exemple les notions de cause et d'effet, et le principe de causalité, si
+l'esprit ne peut plus constater, en lui et hors de lui, l'existence de
+causes et d'effets réels correspondant à ces notions abstraites? A quoi
+lui sert le principe de causalité, s'il ignore s'il y a dans la nature
+des réalités concrètes auxquelles il serait applicable?
+
+Toute sa métaphysique _a priori_ reste ainsi suspendue en l'air comme un
+monde possible, mais peut-être irréel ou fort différent de celui que
+nous habitons et sans aucune application légitime à notre monde actuel.
+En un mot, sans l'intuition de l'être, toute la Métaphysique s'évanouit
+comme science du réel.
+
+Ces conséquences, M. Bergson les a fort bien vues--rendons-lui cette
+justice,--et il a eu le courage de les rappeler à nos contemporains qui
+les avaient perdues de vue ou plutôt entièrement méconnues. Il a même su
+poser le problème avec une parfaite netteté: l'esprit humain est-il, oui
+ou non, incapable d'aucune intuition du réel?--_Toute la question est
+là_, déclarait-il fort justement, et il ajoutait: «Les doctrines qui ont
+un fond d'intuition (du réel) échappent à la critique kantienne, dans la
+mesure même où elles sont intuitives.»[470]
+
+C'est, en effet, la seule manière de tourner ou de briser la barrière
+artificielle élevée par Kant entre la pensée et l'objet réel. M. Bergson
+n'aurait-il écrit que ces paroles pour résumer sa théorie de
+l'intuition, nous devrions lui en savoir gré, car elles sont le mot
+d'ordre d'une révolution antikantienne et antisubjectiviste.
+
+Malheureusement, sa réaction si légitime, si nécessaire, a dépassé le
+but, comme il arrive ordinairement à toute réaction.
+
+Il a imaginé une intuition de l'objet, _en soi, par le dedans_, qui nous
+le ferait saisir tel qu'il est à l'intérieur de lui-même, dans la
+synthèse profonde et inexhaustible de son essence, alors qu'il nous
+suffit d'une intuition de l'objet _en soi_, mais vu _par le dehors_,
+dans les manifestations physiques ou psychiques qui l'expriment et que
+mon image mentale a la prétention légitime de reproduire. Il était
+d'ailleurs entraîné à cet excès par son préjugé monistique où tous les
+êtres, sujets ou objets, se confondent et se compénètrent dans une
+identité chimérique, ne pouvant plus rien avoir de caché ou
+d'insaisissable les uns pour les autres.
+
+A cet excès sur un point, il a ajouté un très grave défaut sur un autre
+point non moins important. Ce défenseur à outrance de l'intuition
+sensible a nié ou méconnu l'intuition intellectuelle, encore plus
+nécessaire que la première, car si l'intuition sensible nous donne la
+_matière_ contingente et périssable, l'intuition intellectuelle nous en
+donne la _forme_ éternelle et nécessaire. Or, c'est la forme qui nous
+fait comprendre la matière, et, sans elle, la matière resterait
+inintelligible et incomprise, comme pour les animaux sans raison qui
+voient tout sans rien comprendre.
+
+Non seulement la forme éternelle nous fait comprendre ce _qui est_ mais
+encore et surtout ce _qui doit être_, c'est-à-dire les principes qui
+doivent orienter notre action et notre vie morale. Or, il est bien
+impossible de passer de l'intuition _de ce que nous sommes_ présentement
+à l'intuition _de ce que nous devons être_, sans le secours de
+l'intelligence, faculté intuitive des principes nécessaires aussi bien
+en morale qu'en logique et en métaphysique. Sans elle, par conséquent,
+il est impossible à M. Bergson de couronner sa psychologie par une
+science morale vraiment digne de ce nom.
+
+Pour se «connaître soi-même», suivant l'antique maxime, il ne suffit ni
+d'un regard sur le présent ni d'un retour sur le passé, il faut en outre
+une vue de l'avenir, ou plutôt de l'idéal éternel à réaliser, idéal de
+bonté et de beauté qui doit nous attirer et nous entraîner en orientant
+notre vie tout entière. Or, ce progrès moral individuel et social, cette
+«ascension dans une voie de spiritualité croissante», ce n'est pas un
+fait universel que l'on constate; c'est un principe d'ordre qui s'impose
+à notre esprit et à notre action, malgré tous les faits contraires. Ici,
+l'intuition morale va bien au delà de l'expérience présente; elle est
+donc intellectuelle. Elle porte sur des principes et non sur des faits,
+sur _ce qui doit être_ et non sur _ce qui est_. Elle n'est pas une
+perspective sur le temps ni même sur l'avenir, mais sur l'éternité. La
+science morale sera donc intellectuelle ou elle ne sera pas.
+
+Cette négation audacieuse de l'intelligence par l'école nouvelle--qui se
+dit elle-même néo-positiviste et antiintellectualiste--a brisé les ailes
+de l'esprit humain, dont «toute, la dignité consiste, non à sentir, mais
+à penser». Elle a déconsidéré, en même temps, sa philosophie, car le
+premier devoir du penseur qui cherche à expliquer la nature humaine est
+de ne pas la mutiler, sous prétexte de la mieux expliquer.
+
+Par cette mutilation, les néo-positivistes renversent la législation
+naturelle de l'esprit humain, dont ils ne peuvent pourtant pas plus se
+passer que nous, puisqu'ils se servent de l'idée, et partant l'affirment
+encore au moment même où ils la nient.
+
+Une intuition sensible du concret, sans une intuition correspondante de
+l'idéal et des principes premiers, ne peut conduire qu'à la confusion
+des idées, à l'anarchie et au chaos. Témoins toutes ces incohérences,
+toutes ces contradictions, toutes ces inintelligibilités que nous
+n'avons cessé, à chaque page de ce travail, de relever en détail et de
+dénoncer au lecteur.
+
+Elle conduit aussi à tous les écarts de l'imagination--cette _folle du
+logis_, si brillante soit-elle--qui lient désormais les rênes du char
+embourbé, aux lieu et place de la raison. A chaque page de cette étude,
+nous aurions pu en souligner l'influence fatale et parfois délirante.
+Sans remonter plus haut, la théorie même de l'intuition bergsonienne va
+nous en fournir une preuve tangible.
+
+Après avoir posé la thèse que l'intuition nous fait pénétrer «à
+l'intérieur même de la vie et des vivants», il s'efforce d'atténuer
+l'étonnement que doit en éprouver tout lecteur de bon sens par la
+comparaison suivante:
+
+«Qu'un effort de ce genre n'est pas impossible, c'est ce que démontre
+déjà l'existence, chez l'homme, d'une faculté esthétique à côté de la
+perception normale.... L'artiste vise à ressaisir (les sentiments
+intérieurs de son modèle) en se replaçant à l'intérieur de l'objet par
+une espèce de sympathie, en abaissant par un effort d'intuition (?) la
+barrière que l'espace interpose entre lui et le modèle. Il est vrai que
+cette intuition esthétique, comme d'ailleurs la perception extérieure,
+n'atteint que l'individuel. Mais on peut concevoir une recherche
+orientée dans le même sens que l'art et qui prendrait pour objet la vie
+en général.... Par la communication sympathique qu'elle établira entre
+nous et le reste des vivants, par la dilatation qu'elle obtiendra de
+notre conscience (!), elle nous établira dans le domaine propre de la
+vie, qui est compénétration réciproque et création indéfiniment
+continuée. Mais si par là elle dépasse l'intelligence, c'est de
+l'intelligence que sera venue la secousse qui l'aura fait monter au
+point où elle est.»[471]
+
+Encore un mirage décevant de l'imagination! Sans doute, l'artiste qui
+veut peindre un modèle, comme le romancier qui veut composer un
+personnage, peut pénétrer par sympathie dans l'intérieur de cette
+individualité étrangère, lire dans sa pensée, ressentir ses impressions
+et ses sentiments les plus intimes. Mais qui donc en lui accomplit ce
+prodige, sinon l'imagination?
+
+En vérité, il rêve, il ne voit point ce qu'il décrit d'une manière si
+émouvante. Il n'y a de même qu'un rêve de l'imagination dans l'effort
+intuitif inventé par l'auteur de _l'Evolution créatrice_. Une intuition
+supérieure à celle de l'intelligence n'existe point, et le pouvoir
+mystique qu'on lui prête de lire à découvert tous les secrets de la
+nature est vain.
+
+L'intuition d'une vie individuelle distincte de la nôtre, à plus forte
+raison l'intuition de la vie en général, n'est donc qu'un mythe; et si
+M. Bergson en a fait l'âme de sa philosophie nouvelle, il a tout
+simplement réalisé une abstraction, caressé une chimère, galvanisé un
+brillant fantôme, auprès duquel pâlissent toutes entités scolastiques
+les plus célèbres.
+
+A ce jeu élégant, et qui, par sa nouveauté, peut plaire à un certain
+public, la philosophie ne peut rien gagner; elle s'abaisse au contraire
+en devenant un art, un prolongement des beaux-arts, nous allions dire un
+roman philosophique, au lieu de rester ce qu'elle doit être: un amour
+incorruptible et une recherche parfaitement sincère de ce qui est, de la
+Vérité. L'intuition du réel, tant prônée, s'est changée en songe
+fantastique! Comme dans le poème de Lakmé, «la fantaisie y déploie ses
+ailes d'or» et s'imagine planer bien au-dessus des simples mortels ...
+alors qu'elle rêve!
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+NOTE SUR LE «PRAGMATISME» DE M. BERGSON.
+
+
+Nous avons omis de parler du «Pragmatisme» de M. Bergson, parce
+que--quoi qu'on en ait dit--nous n'avons pu découvrir en ses ouvrages ni
+le mot ni la chose. Sans doute, il est facile de, passer de
+l'antiintellectualisme et du mobilisme pur au Pragmatisme, mais ce
+passage, nous n'avons pu le surprendre chez notre auteur.
+
+Pour M. Bergson, l'action prime la connaissance. Bien plus,
+l'intelligence est impuissante à spéculer, parce qu'elle est née pour
+l'action et tout entière orientée vers l'action. Cette préoccupation
+constante ne lui permet pas de voir pour comprendre, mais seulement de
+voir pour agir. En sorte que «nos perceptions nous donnent le dessin de
+nos actions possibles sur les choses, bien plus que celui des choses
+elles-mêmes»; «c'est notre action _éventuelle_ qui nous est renvoyée par
+la matière, comme par un miroir, quand nous la contemplons»[472].
+
+De là, le morcelage du continu, la solidification du fluent, la
+cristallisation de la vie et notre incapacité intellectuelle. Or, tout
+cela est une certaine _Philosophie de l'action_, sans être un
+_Pragmatisme_. Nulle part M. Bergson ne prend l'_utile_, ni le _succès_,
+ni le _bien_[473] pour critère du vrai, comme les pragmatistes
+anglo-saxons; nulle part il ne prend à son compte leur fameuse
+définition de la vérité des premiers principes, tels que _deux et deux
+font quatre_, où ils ne voient que des «hypothèses commodes à succès
+extraordinaire».
+
+Bien au contraire, pour M. Bergson, le vrai se trouverait plutôt là où
+le besoin pratique de l'action--l'utilité--ne ferait plus sentir son
+influence déformatrice. Ainsi, par exemple, si les qualités sensibles
+lui apparaissent si pleinement objectives, c'est que «la perception des
+qualités sensibles est beaucoup plus indépendante du besoin et présente
+par là même une réalité objective supérieure»[474].--Autre exemple. Il
+exalte la philosophie bien au-dessus des sciences positives, pour cette
+raison: la science ne cherche «à voir que pour prévoir et pour agir»,
+tandis que la philosophie intuitionniste cherche «à voir pour
+voir»[475]. Toute l'excellence de l'intuition est là. La vérité serait
+donc plutôt en raison inverse de l'utilité. Ce qui est le contre-pied du
+Pragmatisme américain.
+
+Toutefois, l'absence d'utilité ne serait encore qu'une marque négative
+et comme une présomption de vérité. Resterait à préciser sa marque
+positive, son critère; et c'est ici que notre auteur devient muet.
+
+Parfois, il est vrai, il insinue que le seul moyen de comprendre une
+chose serait de la vivre. Le vrai critère serait donc _la vie_?[476]
+Comme si une hypothèse fausse ne pouvait pas être aussi vécue qu'une
+hypothèse vraie! Toutes les philosophies, toutes les religions
+existantes ou _vivantes_ seraient donc également vraies?... A son tour,
+la vie consisterait à n'avoir plus de critère?... Autant de problèmes
+qui restent en l'air, dans la philosophie bergsonienne, sans qu'on en
+puisse préjuger encore la solution.
+
+M. Bergson ne peut manquer d'aborder de front un sujet si important et
+si plein d'actualité. Aussi attendrons-nous qu'il ait plus clairement
+formulé son opinion définitive pour la discuter. Que si le lecteur plus
+exigeant réclamait de nous un pronostic, nous lui dirions que nous
+serions fort surpris de ne pas voir M. Bergson se séparer nettement des
+pragmatistes qui--un peu hâtivement--se réclamèrent de lui comme d'un
+maître.
+
+
+ * * * * *
+
+
+IX
+
+LE PROBLÈME DE LA CONTINGENCE ET DE LA DESTINÉE HUMAINE.
+
+
+Toute philosophie qui se respecte doit bien finir, au terme de ses
+spéculations ou de ses divagations, par rencontrer le problème
+«angoissant» de la contingence et de la destinée humaine. Aussi bien la
+philosophie «nouvelle» n'a-t-elle pu complètement l'esquiver.
+
+Vers la fin du volume de _l'Evolution créatrice_ auquel nous venons de
+consacrer les cinq derniers chapitres de cette critique, nous trouvons,
+en effet, posée la fameuse et inévitable question, mais elle nous a paru
+accompagnée de deux réponses bien différentes et même opposées.
+
+La première--la moins satisfaisante des deux--est un effort puissant de
+dialectique _a priori_ pour nous démontrer que ce n'est là qu'un
+«pseudo-problème soulevé autour d'une pseudo-idée». Volontiers, l'auteur
+nous dirait avec Littré: «Laissez là ces chimères.... Ces problèmes sont
+une maladie. Le moyen d'en guérir, c'est de n'y pas penser.»[477] C'est
+par l'examen de cette première solution que nous allons commencer.
+
+ * * * * *
+
+I.--Tous nos lecteurs savent ce que l'on entend par la _contingence_.
+Tout ce qui commence ayant une cause est un être _ab alio_, un être
+dérivé, second, c'est-à-dire un être contingent, tandis que ce qui n'est
+pas par un autre est par lui-même, _a se_, et trouve en lui-même, dans
+la perfection de sa propre nature, son explication ou sa raison d'être.
+
+Ainsi un fils vient de son père et de sa mère: il est donc contingent.
+Et comme le père et la mère ont commencé par être eux-mêmes engendrés,
+ils sont encore des êtres contingents. De même, ma pensée actuelle vient
+de la fécondité de mon esprit, elle est donc contingente, et mon esprit
+lui aussi est contingent s'il n'est pas nécessaire et éternel.
+
+Tandis que l'être contingent, pour avoir passé de la puissance à l'acte,
+reste marqué du sceau de la puissance qui est une dépendance et une
+relativité essentielles, comme nous l'avons vu, l'être qui serait _acte,
+pur_, sans aucun mélange de potentialité, serait l'indépendance même et
+l'absolue nécessité.
+
+Or, cette théorie, qui est d'une complète évidence pour ceux qui nous
+ont suivi jusqu'ici, en même temps qu'elle est d'une simplicité et d'une
+beauté merveilleuses, ne pouvait avoir le don de plaire aux philosophes
+qui ont saccagé et ruiné les premières notions du bon sens sur
+lesquelles notre théorie est fondée, notamment les notions d'être,
+d'identité, de contradiction et de causalité. Désormais, il sera, non
+seulement curieux, mais très instructif de les voir se heurter et se
+débattre impuissants contre cette nouvelle barrière, et, ne pouvant plus
+résoudre le problème qu'elle suscite, chercher du moins à le subtiliser.
+Voici, en effet, comment ils ont essayé de supprimer le grand problème
+inéluctable, celui de la contingence.
+
+Avant d'attaquer la contingence possible de l'_être_ lui-même, M.
+Bergson commence, par une savante stratégie, à combattre la contingence
+d'une des manières d'être les plus frappantes des choses de ce monde, à
+savoir leur _ordre_[478]. L'idée de désordre, dit-il, n'est qu'une
+pseudo-idée, soulevant un pseudo-problème, celui de l'origine ou de la
+raison d'être de cet ordre. Or, le désordre n'est même pas possible;
+donc l'ordre est nécessaire; donc, «du même coup s'évanouissent (avec
+l'idée de désordre) les problèmes que l'on faisait lever autour
+d'elle»[479].
+
+Tout d'abord, l'auteur distingue «deux espèces d'ordre irréductibles
+l'un à l'autre»: 1° l'ordre «voulu», où les choses sont disposées de
+concert vers un but; 2° l'ordre «automatique», où les choses sont
+dispersées d'une manière quelconque. Ainsi, tracez au hasard sur le
+tableau noir n'importe quelle figure: elle constituera toujours une
+figure géométrique.
+
+Voici maintenant l'application de ces deux notions à un cas donné:
+«Quand j'entre dans une chambre et que je la juge «en désordre»,
+qu'est-ce que j'entends par là? La position de chaque objet s'explique
+par les mouvements automatiques de la personne qui couche dans la
+chambre, ou par les causes efficientes, quelles qu'elles soient, qui ont
+mis chaque meuble, chaque vêtement, etc., à la place où ils sont:
+l'ordre au second sens du mot est parfait. Mais c'est l'ordre du premier
+genre que j'attends, l'ordre que met consciemment dans sa vie une
+personne rangée, l'ordre voulu, enfin, et non pas l'ordre automatique.
+J'appelle alors désordre l'absence de cet ordre.»[480]
+
+Le désordre n'est donc que la désillusion de l'esprit qui cherche un
+ordre et qui en trouve un autre. Mais il faut nécessairement que l'un ou
+l'autre existe; l'ordre est donc nécessaire; il est partout et toujours.
+Et s'il est nécessaire, il n'est plus un mystère à éclaircir et n'a plus
+besoin d'explication. La seule question: «pourquoi il y a de l'ordre»
+n'a plus de sens.
+
+A ce raisonnement d'apparence spécieuse, nous répondrons en accordant à
+M. Bergson, qu'en effet, si l'on admet sa définition--et nous
+l'admettrons pour simplifier la discussion,--si l'on admet qu'on doive
+appeler du mot d'ordre tout arrangement quelconque des choses--ordonné
+ou désordonné,--sa conclusion s'impose: il est nécessaire que nous
+trouvions toujours et partout dans les choses l'un de ces deux ordres.
+Mais est-il nécessaire d'y trouver l'un plutôt que l'autre? il est clair
+que non. Le choix entre les deux est contingent. A plus forte raison, si
+nous sommes en présence d'un ordre intentionnel, le choix de tel ou tel
+plan parmi le nombre infini de plans également possibles sera
+contingent. Et alors le problème premier, que l'on a voulu supprimer,
+revient tout entier avec sa force impérieuse: pourquoi ce plan plutôt
+qu'un autre? S'il est nécessaire qu'il y en ait un, aucun d'eux pourtant
+n'était nécessaire: et s'ils sont tous contingents, ils ont donc une
+cause.
+
+M. Bergson lui-même nous aide dans notre raisonnement lorsqu'il
+reconnaît «qu'un ordre est contingent et nous apparaît contingent par
+rapport à  l'ordre inverse, comme les vers sont contingents par rapport à
+la prose et la prose par rapport aux vers»[481].--C'est là tout ce que
+nous demandons. Il est donc contingent et nullement nécessaire que
+l'univers soit un poème écrit en vers ou en prose; si c'est en vers, il
+est contingent que ce soit en vers de telle ou telle mesure, soumis à
+telles ou telles lois, etc. La contingence renaît ainsi de ses cendres;
+et le problème de savoir quelle est la cause de l'ordre contingent que
+nous admirons, au lieu de s'évanouir, avec la pseudo-idée du désordre,
+comme on nous l'avait annoncé, s'impose aussi impérieux que jamais aux
+investigations de l'esprit humain.
+
+Ce premier problème nous conduit naturellement au second. De la
+contingence de l'ordre qui n'est qu'une manière d'être, passons à la
+contingence de _l'être_ lui-même. Ici, nous allons serrer encore de plus
+près et voir plus à fond la difficulté qu'on nous oppose. La nécessité
+d'un certain ordre que nous avons accordée n'était d'ailleurs qu'une
+nécessité hypothétique. Si tel être existe, il lui faut nécessairement
+une manière d'être et un ordre quelconque; mais aucune manière d'être,
+aucun ordre n'est nécessaire à cet être si, loin d'être lui-même
+nécessaire, il est contingent. C'est donc la contingence de l'être
+lui-même qu'il importe surtout d'examiner.
+
+La seconde attaque de M. Bergson contre la contingence sera parallèle à
+la première[482].
+
+Elle en sera presque une répétition. Le désordre était une pseudo-idée
+soulevant un pseudo-problème: quelle est la cause de l'ordre?--Le néant
+sera ici la pseudo-idée soulevant un autre pseudo-problème: quelle est
+la cause de l'existence?--On entrevoit déjà tout le plan de bataille, ou
+plutôt la trame subtile du piège qu'on nous prépare.
+
+L'auteur ne consacre pas moins de vingt-six pages à nous démontrer la
+majeure de sa preuve, à savoir que l'idée du néant absolu est «une idée
+destructive d'elle-même, une pseudo-idée, qui se réduit à un simple
+mot». Cette longue dissertation, déjà parue sous forme de cours et
+d'article, de Revue[483], est, en effet, très instructive à relire, si
+l'on veut comprendre le fort et le faible de ce merveilleux analyste
+psychologue qu'est M. Bergson, conférencier aussi brillant que subtil,
+aussi habile à jongler avec les idées qu'avec les images et les formes
+littéraires. Mais pourquoi sa pénétrante psychologie n'est-elle pas
+doublée d'une logique impeccable? Qu'on juge de la portée de notre doute
+par un simple trait.
+
+Après s'être évertué à nous montrer que l'idée de néant n'était
+elle-même qu'un pur néant et un mot vide, voici qu'à son tour, victime
+sans doute de l'illusion commune, il se prend à lui attribuer un rôle;
+et non seulement un rôle négatif, comme on le fait couramment dans
+l'Ecole, mais encore un rôle positif, et même un premier rôle. «Ainsi,
+d'après lui, nous nous servons du vide pour penser le plein»;--nous
+allons de l'absence à la présence»;--«nous passons par l'idée du néant
+pour arriver à celle de l'être»;--«l'idée du néant est souvent le
+ressort caché, l'invisible moteur de la pensée philosophique», etc.
+L'auteur a beau ajouter que c'est «en vertu d'une illusion fondamentale
+de l'entendement», il n'en reste pas moins qu'un rôle si utile et si
+puissant, attribué à une idée qui n'existe même pas, semble quelque peu
+contradictoire.
+
+Aristote et saint Thomas, qui reconnaissent pourtant la réalité de cette
+idée négative du néant, ne lui ont jamais attribué une telle vertu.
+Jamais ils n'ont dit que notre pensée doit s'élever du vide au plein, du
+néant à l'être. Pour eux, au contraire, l'idée d'être est la première
+que puisse saisir l'intelligence[484]; et le néant n'est conçu qu'en
+second lieu, négativement et par le contraste de la présence avec
+l'absence; pour eux, c'est l'idée d'être qui est «le ressort caché et
+l'invisible moteur de la pensée philosophique» et non pas l'idée du
+néant. Jamais ils n'auraient écrit, comme M. Bergson: «l'existence
+m'apparaît (par une illusion naturelle) comme une conquête sur le
+néant»;--«je me représente toute réalité comme étendue sur le néant
+comme sur un tapis»;--«si quelque chose a toujours existé, il faut que
+le néant lui ait toujours servi de substrat ou de réceptacle, et lui
+soit, par conséquent, éternellement antérieur.»
+
+Toutes ces prétendues «illusions fondamentales à notre entendement» ne
+sont que des imaginations fantastiques et puériles, auxquelles aucun
+esprit sérieux ne s'arrête, et qu'il suffit de classer à côté de la
+fameuse méthode à fabriquer les canons: prenez un trou, et tout autour
+de ce trou, coulez du bronze....
+
+Mais voici qui paraît encore plus fort. Après avoir soutenu que l'idée
+de néant n'est qu'un mot vide, on ajoute, sans hésiter, qu'il est très
+plein, car il contient autant et même _plus_ que l'idée d'être. Ici nous
+devons citer textuellement, tant la chose est invraisemblable: «Si
+étrange que notre assertion puisse paraître, _il y a_ plus, _et non pas_
+moins _dans l'idée d'un objet conçu comme_ «_n'existant pas_» _que dans
+l'idée de ce même objet conçu connue_ «_existant_», _car l'idée de
+l'objet_ «_n'existant pas_» _est nécessairement l'idée de l'objet_
+«_existant_», _avec, en plus, la représentation d'une exclusion de cet
+objet par la réalité actuelle prise en bloc_.»[485]
+
+Par là, M. Bergson voudrait-il dire avec Michelet et les sophistes
+hégéliens: «le néant est une catégorie plus riche que celle de
+l'être?»[486]--Nous nous refusons à le supposer. Il faut donc expliquer
+autrement sa pensée. On peut soutenir, en effet, qu'il y a _plus de
+complication_ dans une formule négative que dans une formule positive.
+Ainsi, dans la formule X^{n}-X^{n}, il y a plus de signes que dans la
+simple, formule X^{n}. Mais il est clair qu'il n'y a pas _plus d'être_,
+et qu'une personne à qui il manque cent francs n'est certes pas plus
+riche que celui qui les a. Nous aimons à croire que telle est la vraie
+pensée de l'auteur, d'accord avec celle du bon sens. Mais, alors, on
+conviendra que, pour arriver à ce résultat, tout cet appareil brillant
+de thèses et d'antithèses, d'affirmations et de négations, n'était pas
+indispensable. C'est là un jeu qui amuse sans instruire beaucoup, un feu
+d'artifice qui éblouit sans éclairer; et loin d'éclaircir ainsi les
+questions, on les embrouille à plaisir.
+
+Quelque utiles que soient ces observations pour comprendre la manière
+brillante de notre adversaire, revenons à sa thèse capitale: l'idée du
+néant absolu n'est qu'une pseudo-idée, un mot vide de sens; elle
+n'existe même pas subjectivement.
+
+En effet, si elle était quelque chose en nous, ce serait ou une _image_,
+ou une idée _positive_, ou une idée _négative_. Or, elle n'est rien de
+ces trois choses. Les deux premières hypothèses sont longuement
+développées, et l'auteur a ici le triomphe facile. On pourrait dire
+qu'il enfonce des portes ouvertes. Personne n'a jamais prétendu que le
+néant pût être dessiné, photographié ou mis en image, ni que son idée
+eût un contenu positif. Quant à la troisième hypothèse, celle d'une idée
+vraie, quoique négative, la question est beaucoup plus délicate et
+subtile, nous le reconnaissons volontiers, mais pour des motifs bien
+différents de ceux par lui allégués.
+
+Dire, par exemple, qu'on ne peut nier une chose sans la remplacer par
+une autre, au moins implicitement, ne nous paraît pas un principe
+universel. Cela est vrai pour la soustraction physique des objets, car
+on ne peut enlever un objet matériel sans le remplacer en même temps au
+moins par de l'air, puisque le vide est impossible. Cela est vrai aussi
+pour les jugements, car on ne peut nier une proposition sans affirmer,
+au moins implicitement, sa contradictoire.
+
+Mais cela ne nous paraît plus évident pour les simples notions. Si je
+mets un signe négatif devant une quantité quelconque, il n'en reste plus
+rien, et la quantité n'est nullement remplacée par une autre quantité ni
+par une qualité ou toute autre notion. C'est ainsi que se forment les
+notions de quantités négatives et les autres notions négatives.
+
+Du reste, M. Bergson reconnaît, comme tout le monde, qu'on peut nier
+l'existence de chaque chose en particulier, parmi toutes celles qui nous
+entourent; ce serait seulement la négation en bloc de toutes ces choses
+à la fois qui serait impossible et contradictoire. Mais d'où pourrait
+venir cette prétendue contradiction?
+
+Sans doute, la _réalisation_ ou la possibilité _extrinsèque_ de cette
+supposition, à savoir: il aurait pu se faire qu'il n'existât rien du
+tout, est en contradiction avec les faits, soit avec l'existence de
+cette pensée elle-même, soit de toute autre réalité présente, car, selon
+la parole bien connue de Bossuet: «Si rien n'existe, rien n'existera
+jamais.»
+
+L'hypothèse qu'à un moment donné il a pu n'y avoir rien est donc
+démentie par les faits; elle est en contradiction avec les faits, mais
+est-elle en contradiction avec elle-même? Nous ne le voyons pas. Et
+lorsque M. Bergson la prétend contradictoire parce qu'elle serait «un
+fantôme chevauchant sur le corps de la réalité positive auquel elle est
+attachée», je reconnais qu'en effet elle serait contradictoire si, en
+même temps qu'elle suppose que rien n'existe, elle supposait sa propre
+existence ou celle du sujet pensant où elle «chevauche». Mais il n'en
+est pas ainsi, et ce concept implique que rien n'existe, sans s'excepter
+lui-même. Supposition contradictoire avec les faits, nous le répétons,
+c'est clair; mais nullement contradictoire en elle-même: ce qui
+constitue sa possibilité _intrinsèque_. Si le néant absolu ne peut être
+_affirmé_, il peut du moins être _pensé_: c'est un _être de raison_,
+c'est-à-dire un concept auquel, dans la réalité, ne correspond aucun
+être, mais seulement une relation que la raison conçoit[487].
+
+Quoi qu'il en soit de cette subtile controverse, accordons à M. Bergson
+que cette idée de néant absolu soit contradictoire et impossible;--pour
+n'avoir pas l'air d'asseoir sur une pointe d'aiguille la grave
+conclusion que nous allons tirer.
+
+Accordons-lui qu'on peut supposer la non-existence de chacun des êtres
+qui nous entoure, mais pas de toutes les existences à la fois. Que
+faut-il en conclure? Qu'il y a au moins une ou plusieurs existences
+nécessaires? Assurément. Mais que toute existence est nécessaire et
+qu'aucune n'est contingente? On ne le peut sans braver la plus
+élémentaire logique. Ce serait d'ailleurs contredire trop ouvertement
+aux faits: puisqu'il y a des êtres qui ne sont pas par eux-mêmes, mais
+par d'autres, _ab alio_, comme les fils qui viennent de leurs pères, et,
+en général, comme tous les effets qui viennent de leurs causes, et, par
+suite, sont contingents.
+
+Et alors, la question de savoir «pourquoi existent ces êtres
+contingents» reparaît tout entière. Pour la seconde fois, le contingent
+qu'on avait cru anéantir renaît de ses cendres, et l'on a fait faillite
+à la promesse de supprimer avec sa notion les problèmes qu'elle soulève
+à tout esprit qui pense.
+
+«Dès le premier éveil de la réflexion, avait-on déclaré, c'est elle
+(l'idée du néant _absolu_) qui pousse en avant, droit sous le regard de
+la conscience, les problèmes angoissants, les questions qu'on ne peut
+fixer sans être pris de vertige. Je n'ai pas plutôt commencé à
+philosopher que je me demande _pourquoi j'existe._»--Après cette
+déclaration qui n'est pas entièrement juste, puisqu'il suffit pour poser
+la même question que le néant _partiel_ soit possible, par la
+non-existence de ma seule personne, l'auteur a ajouté témérairement la
+promesse de faire évanouir ce problème troublant, rien qu'en soufflant
+sur la notion de néant absolu; il nous a promis qu'après l'extinction de
+cette idée obsédante, on pourra conclure avec assurance «que la question
+de savoir pourquoi quelque chose existe est une question dépourvue de
+sens, un pseudo-problème soulevé autour d'une pseudo-idée»[488]. Et
+voici que le résultat est loin d'être obtenu: on a bien établi la
+nécessité de l'existence de l'être nécessaire (la belle affaire!), mais
+on n'a pas même commencé d'établir la nécessité des autres existences,
+de vous et de moi, et la question «angoissante»: _pourquoi
+j'existe?_--impossible à subtiliser par les mains les plus
+habiles--demeure aussi ce angoissante» que jamais.
+
+ * * * * *
+
+II.--Cette première solution toute négative était si peu satisfaisante
+que M. Bergson n'a plus hésité à en chercher une autre[489]. Après avoir
+traité dédaigneusement le problème «angoissant» de la contingence comme
+un «pseudo-problème», qu'il n'était plus permis de poser à nos
+contemporains, voici qu'il va le prendre lui-même assez au sérieux pour
+lui chercher une solution positive.
+
+A nos yeux, c'est là bien moins une contradiction qu'un développement et
+un progrès de la pensée de ce philosophe. En effet, sa première
+dissertation sur le néant, déjà connue de ses auditeurs, paraît être
+plutôt une œuvre de jeunesse, si l'on s'en tenait à la critique
+interne. On n'y retrouve aucune de ses préoccupations systématiques
+actuelles sur le Temps, la Durée pure, l'Evolution, l'Intuition et ses
+demi-concepts, encore moins sur l'impuissance métaphysique de
+l'intelligence humaine, car elle est un modèle de spéculation _a
+priori_, un «jeu d'entités conceptuelles» audacieusement débridé. Ce
+morceau nous semble donc composé antérieurement, puis ajouté après coup
+et comme égaré dans le système de l'Evolution créatrice.
+
+Quoi qu'il en soit, voici la nouvelle solution proposée, et celle-ci
+prétend bien être tirée des entrailles mêmes du nouveau système.
+
+1° M. Bergson nous déclare d'abord que «dans le présent travail
+(_l'Evolution créatrice_) un Principe de création _enfin_ a été mis au
+fond des choses»[490]. Ce Principe (avec un grand P), on ne le découvre,
+il est vrai, nulle part bien clairement exprimé, mais il ne saurait être
+que son _dieu-Cronos_, le Temps, la Durée pure, dont il a fait la
+«substance» même des choses.
+
+Dans ce cas, malgré cette confusion panthéistique de la créature avec
+son principe, la création tout entière et, partant, l'humanité sont bien
+reconnues contingentes--la contingence de l'homme est ainsi
+confessée,--ce qui est un premier pas en avant d'une importance
+incontestable. Pourquoi j'existe?--parce que je suis créé par un
+Principe supérieur. Telle est mon origine: reste à savoir quelle est ma
+fin.
+
+2° Sur la destinée humaine, M. Bergson n'a pas encore dit son dernier
+mot, mais il a posé des pierres d'attente significatives. Pour lui,
+l'immortalité est un dogme à la fois affirmé par l'Intuition et nié par
+l'intelligence et la science,--comme tous les autres dogmes
+spiritualistes, d'ailleurs, sujets à la même antinomie. Ecoutons sa
+profession de foi:
+
+«Certes, elles (les doctrines spiritualistes) ont raison d'écouter la
+conscience, quand la conscience affirme la liberté humaine;--mais
+l'intelligence est là, qui dit que la cause détermine son effet, que le
+même conditionne le même, que tout se répète et que tout est donné.
+
+«Elles ont raison de croire à la réalité absolue de la personne et à son
+indépendance vis-à-vis de la matière;--mais la science est là, qui
+montre la solidarité de la vie consciente et de l'activité cérébrale....
+
+«Elles ont raison d'attribuer à l'homme une place privilégiée dans la
+nature, de tenir pour infinie la distance de l'animal à l'homme;--mais
+l'histoire de la vie est là, qui nous fait assister à la genèse dès
+espèces par voie de transformation graduelle et qui semble ainsi
+réintégrer l'homme dans l'animalité.
+
+«Quand un instinct puissant proclame la survivance probable de la
+personne, elles ont raison de ne pas fermer l'oreille à sa voix;--mais
+s'il existe ainsi des «âmes» capables d'une vie indépendante, d'où
+viennent-elles? quand, comment, pourquoi entrent-elles dans ce corps que
+nous voyons, sous nos yeux, sortir très naturellement d'une cellule
+mixte empruntée aux corps de ses deux parents?
+
+«Toutes ces questions resteront sans réponse, une philosophie
+d'intuition sera la négation de la science; tôt ou tard, elle sera
+balayée par la science, si elle ne se décide pas à voir la vie du corps
+là où elle est réellement, sur le chemin qui mène à la vie de
+l'esprit.»[491]
+
+Nous avons déjà vu, en ce qui concerne les trois premières questions,
+combien ces antithèses sont artificielles et systématiques;
+tenons-nous-en, pour le moment, à la dernière et répondons aux
+interrogations de M. Bergson.
+
+_D'où viennent_ les âmes?--Mais de celui qui les crée: réponse autrement
+intelligible que celle de l'auto-création et des commencements absolus
+et sans cause, dont M. Bergson a rempli son _Evolution_.
+
+_Pourquoi_ viennent-elles dans les corps?--C'est pour y vivre d'une
+manière complète, puisqu'elles ont besoin d'organes corporels pour vivre
+de la vie végétative, de la vie sensible, et même, indirectement, de la
+vie intellectuelle, comme le prouve surabondamment l'expérience vulgaire
+et scientifique, d'après M. Bergson lui-même.
+
+_Comment_ entrent-elles dans les corps?--Elles y viennent du dehors,
+θύραθεν, d'en haut, comme le disait Aristote, suivant les lois
+providentielles de la Biologie, que savants et philosophes cherchent à
+découvrir peu à peu, mais que personne ne peut nier.
+
+_Quand_ l'âme entre-t-elle dans le corps?--Dès qu'il est apte à la
+recevoir: en cela, rien de plus raisonnable.
+
+Il est donc entièrement inexact d'affirmer que «toutes ces questions
+resteront sans réponse», alors que des réponses, si simples et si
+satisfaisantes, sont déjà faites depuis longtemps et connues de tous.
+C'est même plus qu'inexact, c'est entièrement faux, d'ajouter que ces
+doctrines spiritualistes sont «la négation de la science». Une si énorme
+assertion, dépourvue de la moindre preuve, n'a aucune valeur.
+
+Quant à «se décider à  voir la vie du corps sur le chemin qui conduit à
+la vie de l'esprit», il y a longtemps que les spiritualistes partisans
+de l'évolution s'y sont «décidés», sans renier pour cela aucun de leurs
+principes, comme nous le propose M. Bergson.
+
+Ainsi, l'Intuitionnisme spiritualiste n'a rien à redouter des objections
+de l'intelligence ni de la science. Ce sont là de vains scrupules qu'une
+étude plus attentive des premières notions et des premiers principes
+d'Ontologie suffirait à dissiper.
+
+En revanche, cet Intuitionnisme spiritualiste a, croyons-nous, tout à
+redouter de lui-même, c'est-à-dire de ses autres doctrines soi-disant
+intuitionnistes, et c'est sur ce point capital que nous voudrions
+attirer l'attention du lecteur.
+
+ * * * * *
+
+Qu'est-ce que _l'âme_, qu'est-ce que la _personne humaine_ pour M.
+Bergson?
+
+Le mot «âme», toujours mis par lui entre guillemets, est complètement
+vidé de son sens naturel; il ne signifie plus un agent ni un principe
+substantiel d'activité psychique, puisqu'il n'y a plus dans ce système
+que des actions sans agent, des attributs sans sujet, des modes d'être
+sans être.
+
+L'âme n'est donc plus qu'un «mouvement», un pur phénomène, une ombre
+d'elle-même. Or, un mouvement, un phénomène, une ombre, n'ont rien,
+comme la substance, de stable ni de permanent, et, de par leur nature,
+ne peuvent avoir aucune prétention à l'immortalité.
+
+En réalité, au contraire, l'âme est une substance simple et spirituelle,
+c'est-à-dire, de par sa nature même, incorruptible et suffisamment
+indépendante de la matière pour vivre séparée dans l'immortalité.
+
+Qu'est-ce que la _personne_ pour M. Bergson?--Pour nous, c'est une
+substance individuelle et raisonnable, suivant la définition classique:
+_rationalis naturæ individua substantia._ On peut donc lui attribuer
+encore, malgré son union naturelle avec un corps corruptible, la
+spiritualité, l'incorruptibilité, l'immortalité. Pour M. Bergson, au
+contraire, elle n'est que «la continuité d'un mouvement» purement
+psychique, il est vrai, comme la mémoire qui en fait le fond[492];--ou
+bien encore elle est «un élan en avant». Qui donc pourrait désormais
+nous garantir qu'il ne s'arrêtera pas?
+
+Mais nous avons à faire un reproche encore plus grave à la théorie
+bergsonienne. Les âmes séparées de leurs corps ne seraient plus
+distinctes et fusionneraient comme des mouvements dans une résultante
+commune. En effet, d'après ce système moniste, à l'origine toutes les
+âmes étaient confondues dans l'unité du grand Tout psychique. Ce grand
+«courant de la conscience» universelle essaya ensuite d'entrer dans la
+matière «pour la convertir à ses fins», c'est-à-dire «en faire un
+instrument de liberté». Mais bientôt paralysé, brisé, par les obstacles
+matériels, il a dû se dissocier et se distinguer en personnalités
+indépendantes. C'est donc la multiplicité des corps qui seule ferait la
+multiplicité, au moins apparente et provisoire, des âmes et des
+personnes. Or, cela est inadmissible[493].
+
+Il est vrai que les scolastiques, à la suite de saint Thomas, ont bien
+admis le principe d'individuation des esprits par la matière, mais dans
+un tout autre sens. Pour saint Thomas, _telle_ âme, créée à la mesure de
+_tel_ corps, doit à ce corps d'être _telle_ âme. La multiplication des
+corps n'est donc que l'occasion de la multiplication des âmes, déjà
+distinctes par leur aptitude à tel ou tel corps.
+
+En sorte qu'après la séparation de son corps, cette _âme_ garde son
+aptitude à l'informer de nouveau, et partant son individualité. Elle
+demeure donc toujours distincte des autres âmes.
+
+Or, ici il n'en est rien. Le _corps_ a découpé une âme dans le grand
+Tout psychique[494], et cette âme, après sa séparation de ce corps,
+revient s'y plonger et s'y perdre de nouveau pour refaire l'unité
+passagèrement brisée. L'immortalité, au sens bergsonien, serait donc
+impersonnelle, si tant est qu'elle existe encore; et ce n'est plus là
+qu'une contrefaçon de l'immortalité véritable.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, un dernier reproche, le plus essentiel à nos yeux: Dans le
+spiritualisme sans Dieu de M. Bergson, toutes les grandes preuves
+morales de l'immortalité s'écroulent, et ce dogme demeure en l'air sans
+aucun fondement.
+
+On ne peut plus soutenir, en effet, que la _Justice_ de Dieu exige qu'il
+rende à chacun selon ses œuvres dans une autre vie; ou qu'il réponde
+par des sanctions futures à cette sublime protestation de la conscience
+humaine contre toutes les injustices des méchants, contre toutes les
+tyrannies de l'iniquité triomphante: «Tremblez, tyrans, vous êtes
+immortels!»
+
+On ne peut plus prétendre que la _Sagesse_ de Dieu se doit à elle-même
+de ne pas détruire sans motif son chef-d'œuvre, qui est l'âme humaine,
+après l'avoir créée avec une nature et des aspirations immortelles; et
+surtout de ne pas détruire sur cette terre l'ordre moral par la
+suppression des sanctions futures, base essentielle du devoir, de la
+morale et de la vie sociale.
+
+On ne peut pas davantage faire appel à la _Bonté_ de ce Dieu, gage non
+moins certain que sa Sagesse et sa Justice de notre immortalité future.
+Après avoir mis au tréfond du cœur humain le désir infini du Vrai, du
+Bien, du Beau, dans une vie sans limite--désir dont l'animal sans raison
+est incapable;--après nous avoir créés pour le bonheur et pour la
+félicité suprême, la Bonté divine ne peut, en effet, nous anéantir au
+moment où nous semblons toucher au but désiré et prêts à recueillir la
+récompense de nos travaux, de nos luttes et de nos souffrances
+terrestres. En imposant à l'homme de si décevantes espérances, cette
+Bonté se renierait elle-même et se changerait en absurde cruauté!
+
+Eh bien! toutes ces preuves, toutes ces intuitions évidentes--qui ont
+arrêté et vaincu le scepticisme universel de Kant, de Renan et de tous
+les cœurs simplement honnêtes--s'écroulent, disons-nous, et
+disparaissent après la négation de l'existence de Dieu. Et comme elles
+sont le fond même de cet «instinct profond» d'immortalité, allégué par
+M. Bergson, et tout pétri du sentiment de la Justice, de la Sagesse et
+de la Bonté éternelles, cet instinct n'est plus qu'un mot vide, sur
+lequel nous ne pouvons plus fonder nos espérances.
+
+Que M. Bergson y réfléchisse bien, avant de faire subir une si grave
+mutilation à un système qu'il dit être encore spiritualiste. Et
+puisqu'il médite si souvent sur la mort; puisqu'il semble hanté et
+poursuivi par le tourment de l'au-delà--au témoignage des amis qui
+l'approchent et même des journalistes admis à l'interviewer [495],--nous
+gardons encore espoir. La pensée de la mort a toujours été une si sage
+conseillère!
+
+Sans doute, elle peut, de prime abord, effaroucher l'orgueil de l'homme
+et le provoquer à la révolte. Il fera alors appel aux découvertes de la
+science future qui finira--peut-être!--par arracher aux forces de la
+nature le secret de vaincre la mort et de nous élever à la
+«surhumanité»[496]. Ou bien il s'imaginera voir et entendre dans le
+lointain des siècles cette «charge irrésistible de l'Evolution
+créatrice, qui doit culbuter tous les obstacles au progrès sans fin et
+nous affranchir de la mort elle-même....»[497]
+
+Mais ce premier rêve d'orgueil une fois passé et son frémissement calmé,
+l'intuition de l'esprit et du cœur, en face des réalités présentes,
+ramènera cet homme, très doucement, très humblement, aux pieds du
+souverain Maître de la vie, qui seul peut commander à la mort, nous
+laver de nos iniquités et nous ouvrir les portes de la Vie bienheureuse.
+
+Pour les amis de Dieu, en effet, la vie n'est point enlevée par la mort,
+mais seulement transformée, _vita mutatur, non tollitur_; Il est pour
+eux la Résurrection et la Vie. C'est donc à lui qu'il faut aller, car il
+a seul les secrets de la Vie éternelle!
+
+L'expérience «vécue» de cette intuition religieuse en est faite et
+refaite chaque jour par des milliers d'esprits superbes qui s'essayent à
+redevenir humbles, et l'un d'eux, l'un des plus incrédules, adressait
+récemment dans un «Testament» suprême, «à quelques-uns de ses frères, de
+qui elle est attendue, peut-être», cette éloquente profession de foi:
+
+«L'existence d'une Pitié suprême (du Créateur pour sa créature), on la
+sent plus que jamais s'affirmer universellement dans les âmes hautes qui
+s'éclairent à toutes les grandes lueurs nouvelles.... La Pitié suprême
+vers laquelle se tendent nos mains de désespérés, _il faut qu'elle
+existe_, quelque nom qu'on lui donne; _il faut qu'elle soit là_, capable
+d'entendre, au moment des séparations de la mort, notre clameur
+d'infinie détresse; sans quoi, la création, à laquelle on ne peut
+raisonnablement plus accorder l'inconscience comme excuse, deviendrait
+une cruauté par trop inadmissible à force d'être odieuse et à force
+d'être lâche.»[498]
+
+Celle belle parole de Pierre Loti, toute pleine de sanglots et
+d'espérances, est, à son insu peut-être, un écho de la grande voix du
+Roi-prophète dans son _De Profundis_ qu'ont redit et que rediront
+jusqu'à la consommation des siècles, chacune en sa langue, toutes les
+nations et toutes les générations humaines. Elle est le cri de la
+nature, la voix de Dieux!
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+NOTE SUR LE «MONISME» DE M. BERGSON.
+
+
+Deux lettres importantes de M. Bergson au P. de Tonquédec, récemment
+publiées dans les _Etudes_ (20 fév. 1912), démontrent que la méditation
+des problèmes moraux commence--comme nous l'espérions--à faire évoluer
+sa pensée et à l'orienter des confins du monisme vers un certain
+dualisme encore vague. Mais ce serait une grande illusion de croire que,
+pour opérer cette évolution et faire apparaître un Créateur transcendant
+à sa créature--tel que l'enseigne un vrai spiritualisme,--il suffirait
+de quelques retouches superficielles au système de l'Evolution
+créatrice. Non, il ne peut suffire de changer, par exemple, le «_centre_
+ou la _continuité_ de jaillissement» d'où dérivent les mondes, en
+«source de jaillissement»[499]. Certes, la première formule est
+malheureuse. Un «centre» ne peut faire fonction de cause transcendante.
+Il ne peut être réellement distinct des flots qui jaillissent, encore
+moins être du nature différente. La «continuité de jaillissement» n'eut
+qu'un nom collectif de ces flots incessants, ce n'est point une cause
+supérieure.
+
+Quant à la «_source_ de jaillissement», elle est une formule meilleure,
+mais encore bien vague, qui se prête trop aisément à une interprétation
+monistique. Sans doute, à sa source, la vie est plus pure; elle n'est
+pas encore chargée de cette matérialité qu'elle produira par une espèce
+de dégradation d'énergie, de relâchement d'intensité, qui rappelle un
+peu trop la chute de l'Absolu chez les Alexandrins. Elle est donc plus
+pure, mais est-elle de nature différente? Il est clair que non. Une
+«source de jaillissement» pourrait être une image d'un panthéisme
+émanationniste, nullement d'une création théiste.
+
+Bien plus, l'évolution des mondes, loin de se produire _ad extra_ hors
+de sa source, se ferait plutôt _ad intra_ par un simple grossissement
+intérieur, si nous nous en rapportons à cette explication de M. Bergson:
+«Tout est obscur dans l'idée de création, si l'on pense à des choses
+(des substances) qui seraient créées et à une chose (une substance) qui
+crée.... Mais que l'action grossisse en avançant, qu'elle crée au fur et
+à mesure de son progrès, c'est ce que chacun de nous constate quand il
+se regarde agir.»[500] C'est ce que l'auteur, dans le même passage,
+explique en termes encore plus clairs en disant: «Dieu, ainsi défini,
+n'a rien de tout fait.» Il se fait donc sans cesse et progresse avec le
+jaillissement des mondes[501].
+
+Après cela, que M. Bergson se défende d'être encore moniste ou
+panthéiste, cela ne peut avoir qu'un sens. Il ne l'est pas à la manière
+de Spinosa, de Spencer, de Taine ou d'Hœckel, assurément, car il ne
+professe pas comme eux un monisme par identité et homogénéité
+substantielle, encore moins un monisme matérialiste, mais ce n'en est
+pas moins un autre monisme par croissance et évolution à travers des
+états successifs toujours nouveaux et irréductibles aux précédents.
+
+Libre à M. Le Roy d'appeler cela «un panthéisme orthodoxe»[502]; pour
+nous, nous l'appellerons un panthéisme tout court, parce qu'il efface la
+distinction substantielle entre le Créateur et ses créatures, pour ne
+laisser entre eux que des distinctions modales[503].
+
+On comprend maintenant que pour transformer en Dualisme le Monisme
+Bergsonien, quelques retouches superficielles ne puissent suffire. Il ne
+s'agit point ici de formules, il s'agit de l'âme, même du système.
+
+Encore deux remarques pour le faire mieux comprendre.
+
+1° Le système de M. Bergson, nous l'avons vu très longuement, est tout
+entier fondé sur le _Devenir pur:_ ce n'est plus l'Acte qui prime la
+Puissance, mais la Puissance qui prime l'Acte. Or, cela est aux
+antipodes de la doctrine spiritualiste qui a fait de Dieu _l'Acte pur_,
+infiniment actif et parfait. Le dieu Bergsonien qui est «en train de se
+faire» ne sera jamais qu'une caricature du vrai Dieu.
+
+2° Le système Bergsonien est essentiellement antiintellectualiste. Or,
+je le défie bien de revenir au vrai Dieu par des considérations
+morales--à la manière de Kant--sans user comme lui de l'intelligence,
+c'est-à-dire des notions intellectuelles et des procédés intellectuels
+qu'il a commencé par répudier comme illusoires.
+
+Kant, pour réédifier par la Raison pratique ce qu'il a démoli par la
+Raison pure, recourt à la foi aveugle du sentiment moral. Bergson
+changera seulement d'étiquette en appelant du nom d'_intuition_ la foi
+morale de Kant, mais le paralogisme sera le même.
+
+Les notions fondamentales et les raisonnements contenus dans l'œuvre de
+réédification par la Morale, sont du domaine et sous le contrôle de
+l'Intelligence ou de la Raison pure. L'antiintellectualisme est ainsi
+acculé dans une impasse, emmuré dans la prison sans issue qu'il s'est
+bâtie de ses propres mains.
+
+Son auteur, malgré ses meilleures intentions, est donc le prisonnier de
+son système. Pour en sortir, il ne suffit plus de le retoucher par les
+sommets, il faut le refaire par la base.... Certes, c'est là un
+sacrifice douloureux et même héroïque pour tous les inventeurs célèbres:
+aussi se contentent-ils, d'ordinaire, de dédoubler leur personnalité.
+Ils séparent par une cloison étanche la raison théorique et la foi
+morale, la spéculation pure et l'action pratique--démontrant ainsi,
+mieux que par des raisonnements, la fausseté de systèmes qui ne peuvent
+être vécus.
+
+Quoi qu'il en soit, nous saluerons de tous nos vœux cette tentative
+d'évolution de M. Bergson vers une Morale théiste. Se ferait-elle au
+prix d'un dédoublement de la pensée et de la conscience, ce ne serait
+pas la payer trop cher. Au surplus, qui pourrait la taxer
+d'inconséquence dans un système où les effets de l'Evolution créatrice
+sont toujours «imprévisibles» et «sans aucune proportion avec leurs
+antécédents»?...
+
+
+ * * * * *
+
+
+CONCLUSION GÉNÉRALE.
+
+
+I. Arrivés au terme de cette étude, une vue rétrospective peut nous
+permetter de mieux saisir l'ensemble et la synthèse de la philosophie
+bergsonien.
+
+Dès le début, nous disions que son point de départ n'était pas sans
+analogie ni sans parenté avec celui d'Aristote. Pour le philosophe d
+Stagire, c'est le _mouvement_; pour M. Bergson, c'est le Temps, qui est
+la forme la plus saillante du mouvement, comme le mouvement est la forme
+la plus saillante du réel.
+
+Mais si les points de départ diffèrent déjà, les procédés diffèrent
+encore plus. Aristote, par une simple analyse, distingue d'abord le
+mouvement du mobile ou du sujet en mouvement: _substance_ et _accident_.
+Puis, dans le mouvement, qui est un passage de la puissance à l'acte, il
+distingue aussitôt deux états opposés de la réalité: l'état _potentiel_
+et l'état _actuel_: clé de voûte de toute sa métaphysique.
+
+M. Bergson, au contraire, synthétise ou plutôt confond tous ces termes:
+le mouvement ne se distingue plus du mobile en mouvement, et le mobile
+se trouve ainsi supprimé: plus d'agent ni de patient, plus de substance:
+le mouvement est le tout du réel.
+
+Enfin, le temps lui-même est identifié au mouvement et devient la
+«substance» même des choses, la seule réalité. C'est un pur
+_phénoménisme_.
+
+Quant à la nature de cette «substance», Aristote avait encore distingué
+la matière et l'esprit. M. Bergson ne les distingue que pour mieux les
+confondre. Tout est psychique, et la matière elle-même n'est que du
+psychique dont le mouvement est «inverti».
+
+En conséquence, tandis qu'Aristote s'achemine vers une conception
+pluraliste de l'Univers où l'unité se fait dans la hiérarchie des
+formes, M. Bergson s'oriente vers le monisme universel où l'unité ne se
+fait que par l'identification et la confusion des parties. La seule
+différence du monisme psychique de M. Bergson avec le monisme
+matérialiste ordinaire est qu'il donnera le rôle de substance
+universelle, non plus à l'_Espace-matière_, mais au _Temps-esprit_, où
+tout ne sera pas moins confondu.
+
+Désormais, tout étant identique à tout, la logique de l'identité n'a
+plus de raison d'être; les principes premiers sont caducs; et
+l'antiintellectualisme triomphe sur les ruines de l'intelligence et du
+bon sens.
+
+Pour relever ensuite de ses ruines immenses la métaphysique--car
+l'esprit humain ne saurait s'en passer,--l'on fait appel à une faculté
+nouvelle qu'on appelle l'_intuition._ Malgré sa prétention de lire dans
+l'intérieur même des choses, elle n'est autre que l'_imagination
+créatrice_, et c'est elle que l'on charge de refaire le plan de
+l'Univers. Une esthétique subtile et brillante, parfois mystique, le
+plus souvent poétique, va détrôner la raison froide et calculatrice, en
+attendant que cette «folle du logis» se détruise elle-même par ses
+extravagances et ses excès.
+
+Voici les principales conclusions auxquelles elle aboutit et qui sont
+les traits les plus saillants de la métaphysique nouvelle:
+
+1° _Négation de l'être; tout est Devenir pur_[504], sans que rien soit
+déjà devenu, ou puisse jamais être et demeurer identique à lui-même,
+sous le flot changeant des phénomènes. En d'autres termes, il n'y a plus
+de personnes permanentes, ni de substances stables, ni de causes
+actives, mais seulement des actions sans agent, des attributs sans
+sujet, des accidents sans substance, des manières d'être sans être, un
+devenir perpétuel de ce qui ne peut jamais être!
+
+2° _Négation du vrai; plus de vérité stable ou acquise une fois pour
+toutes_. La vérité, en effet, c'est ce qui est, ce que je conçois comme
+il est. Mais puisque rien n'est ni ne peut être, et que tout le réel est
+entraîné dans un écoulement perpétuel et insaisissable, il faut bien que
+la Vérité suive le sort de l'être et s'abîme dans le gouffre sans fond
+de l'inconnaissable.
+
+De là ces formules si souvent rencontrées dans la philosophie nouvelle:
+«plus de doctrine arrêtée», pas même de «méthode fixe», mais une «simple
+tendance», une «orientation de la pensée plutôt que des résultats»[505],
+ou bien encore, comme le dit W. James: «les choses ont moins
+d'importance que la recherche des choses»; «les vérités ne sont que des
+inventions commodes qui ont réussi»,--mot célèbre qui a fait fortune. En
+sorte que nous serions réduits à chercher toujours sans pouvoir rien
+trouver jamais. C'est le travail désespérant de Pénélope ou de Sisyphe
+auquel on voudrait condamner l'esprit humain!
+
+3° _Négation des principes d'identité ou de contradiction_, «lois du
+discours», disent-ils, mais non du réel. En effet, puisque l'être n'est
+pas, on ne peut le dire jamais identique à lui-même. Quant au
+contradictoire, il reste encore impensable, vu la constitution actuelle
+de notre esprit, mais il n'est plus impossible. Au contraire, il est au
+fond du Devenir et à la racine même des choses, le Devenir étant à la
+fois être et non-ètre, c'est-à-dire fusion ou identité des
+contradictoires. Ainsi les contradictoires logiques s'allient à
+merveille dans ce que M. Le Roy appelle les «profondeurs
+supra-logiques», et désormais la fière devise de l'inventeur sera:
+«Au-dessus ou au delà de la Logique!»
+
+4° _Négation du principe de causalité_. Puisqu'il n'y a plus ni causes
+ni effets, le principe de causalité n'a plus aucun sens et doit être
+relégué au musée des antiques. Désormais, ce qui commence n'a plus de
+cause et se fait tout seul.
+
+Aussi bien l'Evolution créatrice est-elle conçue comme un pur mouvement,
+sans aucune chose, qui soit mue ou qui meuve; comme un mouvement qui se
+crée lui-même, en se donnant incessamment à lui-même l'existence qu'il
+n'a pas. L'idée de _commencement absolu_ et sans cause--nous l'avons
+déjà fait remarquer--est ainsi mise partout dans l'Univers, au
+commencement, au milieu, à  la fin de toute existence, et poussée jusqu'à
+la plus éclatante absurdité.
+
+5° _Négation de la multiplicité réelle des individus et des choses: tout
+est un_. Le moi et le non-moi, le sujet et l'objet, la cause et l'effet,
+le père et le fils, la matière et l'esprit, ne sont, paraît-il, que des
+illusions de notre «postulat du morcelage» ou des exigences et des
+nécessités de l'action. En réalité, tous les individus et toutes les
+natures fusionnent dans le grand Tout.
+
+Mais là où l'on ne peut plus distinguer des termes définis et multiples,
+il n'y a plus de relations ni de lois. Toute loi devient donc illusoire,
+c'est-à-dire que toute la législation de la Logique et de la Morale, de
+la Physique et de la Métaphysique s'écroule dans un abîme chaotique et
+sans fond où l'esprit n'a plus de prise.
+
+6° _Négation du primat de la Raison_. L'instinct est, nous dit-on,
+supérieur à l'intelligence, laquelle n'est qu'un «rétrécissement par
+condensation d'une puissance plus vaste», à savoir de «l'élan vital»
+primitif ou de l'instinct. C'est l'évolution de «l'élan vital» qui «l'a
+déposée en cours de route», lorsqu'il était sur son déclin.
+
+Aussi faut-il se défier des concepts qui ont maladroitement
+«cristallisé» le fluent, ainsi que de ces jeux de concepts qu'on appelle
+les jugements et les raisonnements, les déductions et les inductions,
+dont l'apparente nécessité est illusoire; il ne faut se fier qu'aux
+«intuitions» de l'instinct réfléchissant sur son principe, l'élan vital,
+d'où il est sorti.
+
+Cet instinct supra-intellectuel est une «sympathie
+divinatrice»--impossible à définir par des concepts--qui nous donne une
+vision directe et immédiate de l'intérieur même des choses avec
+lesquelles nous communions intérieurement par l'action. C'est là que
+nous découvrons comme un monde nouveau, où tout s'auréole de fluidité
+dans un perpétuel écoulement. Telle est la vision de la durée pure ou du
+Temps, qui ressemble à une continuité opaque et mouvante, à une
+hétérogénéité indistincte et amorphe où tout fusionne dans l'Unité
+suprême de la vie, comme dans un abîme mystique où l'esprit se perd.
+
+Or, cette vision pure est tellement ineffable, que M. Bergson lui-même,
+se sentant impuissant à l'exprimer, nous déclarait au Congrès de Bologne
+qu'il passerait toute sa vie à la balbutier sans pouvoir jamais arriver
+à se faire comprendre.
+
+Voici ses paroles textuelles: «Tout se ramasse en un point unique (la
+durée pure) ... et ce point est quelque chose de simple, d'infiniment
+simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n'a jamais
+réussi à le dire, et c'est pourquoi il a parlé toute sa vie sans pouvoir
+être compris».[506]
+
+Cette vision de la Durée pure ou du Temps--s'élevant de la subconscience
+à la limite de la conscience par une «torsion» de l'esprit sur
+lui-même--nous remet en mémoire la fameuse, vision de l'_Etre
+simpliciter_, tant célébrée par les Ontologistes, et, qui eut un moment
+de vogue enthousiaste, il y a quelque quarante ans. Nous étions alors au
+collège, et parmi nos camarades les plus fervents pour les nouvelles
+doctrines, plusieurs, qui croyaient avoir vu l'Etre, se levaient pendant
+la nuit pour le revoir et le contempler à loisir dans la lune ou les
+étoiles. Et ces visions nocturnes ou diurnes aboutissaient régulièrement
+à un détraquement cérébral....
+
+Aussi ne conseillons-nous pas aux lecteurs de trop prolonger les
+exercices de vision de «la durée pure», si tant est qu'ils les veuillent
+essayer. Ce n'est pas l'univers qu'elle mettrait à l'envers, mais leurs
+cerveaux.
+
+Du reste, il n'y a rien à contempler dans ce trou noir, et M. Bergson se
+flatte ou s'illusionne grandement s'il croit y avoir vu le plan et les
+développements de son «Evolution créatrice».
+
+7° _Divorce de la Philosophie avec les Sciences_. Une _telle_
+Philosophie toute imaginaire ne pouvait pas ne pas aboutir tôt ou tard à
+un divorce complet avec la Science positive. Et ce sera là le dernier
+trait caractéristique de la Philosophie nouvelle.
+
+Inaugurée dans un élan généreux de réaction contre toutes les méthodes
+_a priori_, elle se posait comme un retour légitime à l'observation
+directe des choses, comme un effort pour se rajeunir et se retremper, en
+se plongeant avidement dans la réalité, ou, comme elle le répétait, pour
+faire enfin «redescendre du ciel sur la terre» la pensée humaine[507].
+
+Et ce n'était pas là une vaine protestation de sa part. Les travaux
+qu'elle inspirait étaient tout hérissés de l'appareil scientifique le
+plus accentué: formules, comparaisons et démonstrations mathématiques,
+physico-chimiques, biologiques, psychologiques, etc. C'était bien avec
+les sciences positives une alliance ardemment recherchée et
+définitivement conclue. Malheureusement, les serments de fidélité
+éternelle n'auront duré que l'espace d'une lune de miel!
+
+Il suffirait de relire le discours de Bologne pour se bien convaincre
+que le divorce est bien définitivement proclamé.
+
+_Pour nous_ et tous les disciples d'Aristote et de saint Thomas,
+l'esprit philosophique prend son point de départ dans les données
+positives de la science expérimentale et fait effort pour la continuer
+et l'approfondir en l'universalisant. Ce n'est, du reste, qu'une
+application du principe fondamental que toutes les idées nous viennent
+par les sens, et toutes les théories, dignes de ce beau nom, θεωρηματα,
+doivent nous venir de l'expérience vulgaire ou scientifique.
+
+_Pour M. Bergson_, au contraire, la philosophie, bien loin d'être
+immanente à la Science, lui est transcendante, en ce sens que ce sont
+deux connaissances entièrement différentes et hétérogènes. La
+Philosophie, grâce à l'Intuition, saisit le dedans même du réel, l'âme
+de l'Univers, jouit d'une communion mystique avec sa vie intime, son
+«élan vital».
+
+A l'opposé, la Science ne saisit que le dehors de l'être, la gangue, la
+matière. Voilà pourquoi, au lieu de pouvoir communier à la vie de la
+nature, le savant est obligé de la heurter de front comme un ennemi
+qu'il faut dompter pour les besoins pratiques de l'action quotidienne.
+Donc, il la saisit, il l'analyse, la torture, la dissèque, il la tue
+pour la dominer.
+
+Comme on le voit, la Philosophie et la Science sont ainsi conçues comme
+deux mondes aussi différents que la vie et la mort, et étudiés par deux
+procédés hétérogènes. D'où la conclusion de M. Bergson: «La règle de la
+Science a été posée par Bacon; obéir (à la nature) pour commander. Le
+philosophe n'obéit ni ne commande: il cherche à sympathiser.»[508]
+
+L'union dont on s'était flatté au début est donc devenue entièrement
+impossible. Les caractères des deux conjoints, leurs méthodes, leurs
+fins sont opposés et antipathiques. Que, chacun reste donc à sa place!
+Sans doute, on ne nie pas la science[509], mais on la prie de rester
+désormais chez elle. C'est un _libellum repudii_ aussi clair, aussi
+catégorique qu'on puisse le formuler en belle langue diplomatique.
+
+De son côté, d'ailleurs, la Science en a facilement pris son parti. Elle
+a même proclamé bien haut son antipathie pour l'antiintellectualisme par
+cette protestation célèbre de M. Poincaré: «La science sera
+intellectualiste ou elle ne sera pas.»[510] La désunion est donc
+mutuelle et complète.
+
+En résumé, s'il était possible de synthétiser tous ces caractères en un
+seul mot typique, nous dirions de la Philosophie nouvelle: elle prétend
+se passer de l'Intelligence pour philosopher; elle prétend, comme elle
+l'a audacieusement déclaré, «pousser l'intelligence hors de chez elle
+par un acte de volonté ... par la torsion du vouloir sur lui-même....
+Effort d'ailleurs douloureux que nous pouvons donner brusquement en
+violentant la nature, mais non pas soutenir au delà de quelques
+instants»[511]....
+
+Nous n'exagérons rien, et tel est bien le sens et la portée de ces
+étranges formules, reconnus unanimement par tous les commentateurs[512].
+W. James l'avouait: «C'est bien là une sorte de catastrophe intérieure
+que Bergson réclame de nous, et tout le monde n'est pas capable d'une
+telle révolution logique».--«Il n'y a, je crois, ajoutait-il, qu'un
+petit nombre d'entre vous qui auront pu obéir à l'appel de
+Bergson.»--James a voulu être du petit nombre de ces élus et a proposé à
+son tour de «renoncer tout à fait au rationnel»[513] et de faire fi de
+la Logique.
+
+N'est-ce pas, vraiment, rêver les yeux ouverts!...
+
+Mais ce qui n'est pas moins étrange, c'est de rapprocher ce point
+d'arrivée final avec le point de départ. Partie d'une certaine théorie
+du Temps ou de la Durée, construite avec une confiance audacieuse dans
+la toute-puissante force d'abstraction de la raison humaine, la pensée
+Bergsonienne aboutit à  une conclusion antiintellectualiste qui dénie à
+l'intelligence tout vrai pouvoir de connaissance objective.
+
+Cette pensée se détruit donc elle-même et se suicide!
+
+8° Après le divorce de la philosophie, bergsonienne avec la Science et
+avec la raison, il est bien inutile de parler de son _Divorce avec la
+foi religieuse et chrétienne_.
+
+Les preuves en seraient si nombreuses et si profondes qu'il serait
+impossible de les énumérer en quelques mots. Aussi bien une seule peut
+les résumer toutes. Comme l'a si bien compris et dit un philosophe
+laïque: «Une philosophie qui blasphème l'intelligence ne sera jamais
+catholique.»[514]
+
+Non, jamais la foi du chrétien ne pourra consentir à ne plus être
+raisonnable, c'est-à-dire fondée en raison et justifiée par les données
+de la raison, selon la maxime de nos pères; _Fides quærens
+intellectum_, ou le précepte de saint Paul: _Rationabile sit obsequium
+vestrum._
+
+La foi même du charbonnier n'est jamais totalement aveugle, et si ses
+raisons de croire sont extrinsèques et banales, elles n'en sont pas
+moins des raisons à sa portée qui lui donnent une _certitude_ relative
+de la révélation, et justifient sa conduite. A plus forte raison la foi
+des savants et des génies, des Augustin, des saint Thomas ou des Bossuet
+a-t-elle besoin d'être illuminée par toutes les lumières intellectuelles
+et fortifiée par tous les arguments logiques dont l'ordonnance
+rigoureuse constitue l'œuvre colossale et merveilleuse de la Théologie.
+
+Cette citadelle inexpugnable de la foi catholique, l'Eglise ne peut y
+renoncer, et c'est pour cela qu'elle est tout naturellement la
+protectrice et la gardienne de la raison humaine non moins que de la foi
+révélée, défendant la raison contre ses propres excès, tour à tour
+contre les orgueils rationalistes et contre les défaillances fidéistes.
+Tel est son rôle séculaire qu'elle n'abdiquera jamais!
+
+Bien aveugles ou bien naïfs furent donc certains penseurs catholiques
+qui ne l'ont pas compris et qui, emportés par l'engouement général,
+crurent pouvoir emprunter à la philosophie bergsonienne la plupart de
+ses méthodes et de ses thèses, espérant qu'elles pourraient être
+acceptées ou assimilées par la foi catholique. C'est là une illusion
+qu'il serait vain d'entretenir davantage: l'expérience de ces
+philosophes «modernistes» l'a démontré assez clairement et trop
+douloureusement pour qu'il soit utile d'insister davantage[515].
+
+ * * * * *
+
+II. Comment une telle philosophie, ennemie-née de la raison et si
+renversante pour le sens commun, a-t-elle pu--surtout en France, terre
+classique des idées claires et du bon sens--obtenir un succès colossal,
+pour ne pas dire un succès fou? C'est le secret qu'il nous reste à
+expliquer au lecteur avant de prendre congé de lui.
+
+Ce succès inouï tient assurément à des causes multiples. Nous ne dirons
+rien des causes artificielles telles que la réclame dans les journaux,
+les revues et la presse des deux mondes--par la légion des thuriféraires
+officiels et officieux,--sans méconnaître pour cela son efficacité
+prodigieuse à notre époque. Bornons-nous à indiquer les causes
+naturelles; encore n'avons-nous pas la prétention de les énumérer
+toutes, mais seulement les principales, celles qui nous ont le plus
+frappé.
+
+1° La première cause--la plus évidente--d'une telle fortune vient de ce
+que la Philosophie nouvelle a paru inaugurer une réaction courageuse
+contre le Logicisme outrancier et le verbalisme de la philosophie
+classique postérieure à Kant, et surtout une réaction vengeresse contre
+le kantisme lui-même, dont le public français commençait à en avoir
+«soupé». L'attrait persistant de l'esprit humain pour la métaphysique et
+ses problèmes vitaux, trop longtemps comprimé par l'interdit kantien, se
+réveillait et préparait enfin sa revanche. Le mot d'ordre: _il faut
+traverser Kant!_ venait de retentir à la Sorbonne, comme le commencement
+d'un exode qui provoquait l'enthousiasme. On cherchait un prophète des
+temps nouveaux et l'on crut l'avoir trouvé[516].
+
+Malheureusement, M. Bergson restait encore, en secret, le prisonnier de
+Kant, puisqu'il aboutit, comme Kant, quoique par d'autres voies, à la
+négation de la valeur métaphysique de l'intelligence humaine. Pour lui,
+comme pour Kant, la critique de la Raison pure est définitive. Il était
+donc réduit à faire de la métaphysique, non en intellectuel, mais en
+artiste.
+
+2° La deuxième cause me paraît résumée dans l'attrait des idées
+spiritualistes, élevées et généreuses, hautement professées par le
+nouveau maître. Pour lui, «la philosophie ne peut être qu'un vaste
+effort pour transcender la condition humaine....», qu'un «irrésistible
+courant pour hausser l'âme humaine au-dessus de l'idée»[517]. Or, tout
+cela devait plaire à cette multitude d'âmes qui souffrent de
+l'insuffisance si manifeste de la vie terrestre. Il les a aussi charmées
+en se posant crânement, dès le début, en défenseur de la liberté contre
+le déterminisme, du spiritualisme contre le grossier matérialisme et
+même contre le mécanisme par qui en est la première étape. On sait avec
+quelle force, en effet, et quel succès il a combattu sans relâche ces
+deux erreurs à la mode. Il y revient sans cesse, à tout propos, et
+toutes ses professions de foi spiritualistes sont applaudies
+vigoureusement par son auditoire.
+
+Malheureusement, ses préjugés monistiques l'inclineront plus tard à
+effacer peu à  peu les distinctions essentielles qui opposent l'esprit à
+la matière, la liberté à la nécessité. Après les avoir fusionnées dans
+l'identité universelle, on ne saura plus les reconnaître.
+
+Ses préjugés antiintellectualistes, d'autre part, le porteront à
+réhabiliter le sensible aux dépens de l'idée, la matière aux dépens de
+l'esprit, et à faire ainsi le jeu de ceux qu'il voulait combattre. Mais
+tout cela est trop subtil pour effacer dans l'esprit du public la bonne
+impression première de sa doctrine nettement spiritualiste.
+
+Il est vrai que cette doctrine, en même temps qu'elle exalte les
+aspirations élevées de l'âme humaine, rabaisse son intelligence et sa
+raison, dont les croyants faisaient logiquement la base et le soutien de
+leur foi religieuse: _fides quærens intellectum_. Mais Pascal, l'auteur
+de la célèbre apostrophe: _Taisez-vous, raison imbécile!_ ne leur a-t-il
+pas appris à voir, au contraire, dans l'impuissance de la raison, un
+secours inespéré pour leur foi?
+
+De là une grande cause de succès auprès de certaines âmes, au fond
+religieuses, mais surtout amies d'une religiosité vague, sans symbole et
+sans dogme et même sans rite obligatoire. Privée du contrepoids de la
+raison, l'intuition sentimentale ou mystique leur permet de tout croire,
+comme le pragmatisme qui en dérive si facilement leur permet de tout
+faire, puisque «agir c'est créer la vérité de ce qu'on fait». Et chacun
+peut ainsi «vivre sa vie» et se faire, à son gré, pour son usage
+personnel, comme la princesse Palatine, «son petite Religion». Quoi de
+plus commode et de mieux prédestiné à une immense vogue?
+
+3° A ce spiritualisme élevé, M. Bergson a su ajouter discrètement
+quelques idées irréligieuses qui en ont fait un spiritualisme sans Dieu
+et vraiment «laïque»: autre cause de succès par ce temps de laïcité à
+outrance.
+
+Ses critiques dédaigneuses et d'ailleurs injustes sur le Dieu de Platon
+et d'Aristote font assez pressentir ce qu'il n'a pas encore exprimé bien
+clairement, mais qui reste partout sous-entendu. Sa religion--si tant
+est qu'on puisse lui appliquer ce grand mot--sera panthéistique et
+mystique. Les amateurs des rêves flottants et nuageux--ils sont si
+nombreux!--éprouvent déjà dans la sensation dissolvante de l'éternel
+écoulement le frissonnement de l'être universel qui est l'âme des choses
+et qui nous met en communication invisible avec l'intérieur même de
+toutes les activités cachées de la nature. Télépathie, rayonnement des
+esprits dans l'espace, conscience et communion universelle des êtres,
+mystérieux secrets de l'occultisme, sont des croyances qui n'ont rien à
+redouter--nous dit-on--des dogmes de la Religion nouvelle.
+
+Quant à la nouvelle Morale, elle est attendue, dans la crise actuelle,
+comme le Messie d'Israël.... On n'en connaît pas encore les contours
+précis, encore moins la base, mais on devine que, sans un Dieu
+personnel, elle ne saurait être que sans obligation ni sanction,
+c'est-à-dire parfaitement «laïque». Eh! comment l'antiintellectualisme
+pourrait-il trouver une loi morale supérieure à l'expérience humaine?...
+
+De même qu'il aura affranchi la science de la notion de Vérité, la
+Religion, de l'idée de Dieu, il ne peut donc manquer d'affranchir la
+Morale de la notion du Bien obligatoire ou du Devoir.
+
+Attendons toutefois qu'il nous révèle clairement son secret sur des
+questions futures qu'il lui a plu de réserver.
+
+4° A ce fonds de vérités et aussi d'erreurs séduisantes pour le public
+de noire époque, le maître a su ajouter l'éclat de la forme. Parfois,
+c'est un appareil scientifique solennel et austère, comme un théorème
+qui marche et qui en impose au vulgaire. A ce liait, on reconnaît
+l'ancienne vocation de M. Bergson pour les mathématiques.
+
+Mais, d'ordinaire, c'est l'artiste qui se révèle sous les formes
+littéraires les plus brillantes. Nous avons déjà parlé de ses métaphores
+à jet continu, qui ont la vertu de masquer des erreurs ou de faire
+paraître à l'endroit ce qui est retourné à l'envers, car le public les
+interprète spontanément suivant les données du bon sens. Elles ont aussi
+le don de prêter de la vie et de l'intérêt aux théories les plus
+abstruses que l'auditoire serait bien incapable de suivre, et de lui
+donner au moins l'illusion de les avoir comprises.
+
+L'ancienne école repoussait la philosophie littéraire avec ses
+considérations esthétiques ou mystiques. La nouvelle, au contraire, en
+fait sa méthode essentielle d'exposition. L'image, qui venait parfois
+compléter la preuve, ici tient sa place; elle tient lieu d'argument, car
+elle suffit à  satisfaire certains esprits peu exigeants ou du moins à
+obtenir d'eux qu'ils lui fassent crédit.
+
+D'ailleurs, elle charme et captive par son éclat imprévu, sa tournure
+pittoresque, originale et vraiment neuve; et on applaudit l'incomparable
+virtuosité de l'artiste. On l'écoute donc volontiers; sa musique est
+comparée au chant de «l'_alouette_» dans le ciel bleu, et l'on se
+presse, l'on s'entasse autour de sa chaire pour l'entendre.
+
+Il est vrai que sa lecture est moins facile; à côté des pages
+merveilleusement enlevées; on en rencontre d'autres--beaucoup plus
+nombreuses--d'un opacité soporifique et vraiment ennuyeuses, qui nous
+ont fait trop souvent redire le _quandoque bonus dormitat Homerus._ Ses
+ouvrages manquent aussi de suite et de composition. Il suffit d'en
+parcourir la table des matières pour être surpris de leur pauvreté,
+surtout de l'imprécision et du vague dans la division et l'enchaînement
+des sujets. Le logicien est ici pris en défaut: l'artiste fait tort au
+professeur.
+
+Toutefois, l'artiste excelle à  ouvrir des horizons de rêve, propres à
+satisfaire les tendances de l'imagination et les besoins du cœur dans
+toutes les âmes que le Positivisme du siècle passé n'a pu contenter tout
+à fait et qui désirent s'élever plus haut: au delà et audessus du
+Positivisme! Tel est le secret de bien des enthousiasmes.
+
+5° Enfin, une dernière cause d'un si grand succès--et ce n'est sûrement
+pas la moindre,--c'est le goût du public actuel, ou, si l'on veut, la
+mode du jour, qui se passionne également pour la _philosophie nouvelle_
+comme pour le _théâtre nouveau_.
+
+A propos d'une pièce à grand succès, de _la Vierge folle_--si j'ai bonne
+mémoire,--un des plus distingués critiques parmi nos
+contemporains--après avoir salué cette pièce comme un
+chef-d'œuvre,--suivant la formule protocolaire obligatoire, ajoutait
+aussitôt ces judicieuses remarques:
+
+«Cet art est en train de dévier. Il n'est que temps de le reconnaître et
+de signaler la fâcheuse erreur de direction qui le mène droit a
+l'écueil. L'art, et cela peut se dire aussi bien de tous les arts, à une
+tendance continuelle à s'écarter du réel et du vrai. Cette vérité ...
+est une insupportable contrainte dont il médite sans cesse de
+s'affranchir. Nature, raison, logique, vraisemblance, autant de, dures
+maîtresses qui lui interdisent les plus agréables tours d'adresse et les
+plus prestigieuses jongleries. Le jour où il se libère de ces entraves,
+il se peut qu'il y soit encouragé par la complaisance du public, celui
+ci ne demandant qu'à être diverti et commençant par applaudir à toutes
+les excentricités qui le distraient de son ennui. C'est alors que la
+critique peut tenir un emploi utile. Elle rappelle à l'écrivain que
+l'art du théâtre est essentiellement un art d'imitation, qu'une comédie
+de mœurs est un portrait et que son premier mérite est de
+ressembler.... Tant que vous n'aurez pas changé les conditions de
+l'humanité, vous serez obligé de vous y conformer, ou vous aurez
+tort....
+
+«Ce tort est celui du théâtre nouveau.... Il se place en dehors de
+toutes les conditions de la vie réelle, il imagine des situations de
+fantaisie, il en tire des effets qui peuvent donner l'illusion de la
+vigueur, mais ne supportent ni la discussion ni l'examen[518]. Il nous
+est cependant impossible de dépouiller toutes les données que
+l'expérience et la réflexion nous ont lentement apportées. On exige de
+nous que nous déposions au vestiaire, avec notre paletot, toutes les
+notions acquises, toutes les constatations, tous les souvenirs qui
+risquent de démentir des tableaux enlevés de chic par une brosse
+exaspérée. Pourquoi et de quel droit?»[519]
+
+Eh bien! ces réflexions sévères mais justes, nous étions en train de les
+faire en lisant _l'Evolution créatrice_, parce que nous n'avions pas cru
+devoir déposer «au vestiaire» de ce grand Cinéma toutes les notions
+premières ni tous les premiers principes de la raison humaine.
+
+Après avoir rendu un juste hommage à ce qu'on est convenu d'appeler un
+chef-d'œuvre, ou tout au moins le chef-d'œuvre de M. Bergson, nous
+nous demandions comment on avait pu concevoir une Evolution qui serait
+_créatrice d'elle-même_, ou une création _sans aucun Créateur et sans
+aucune chose créée_; comment une si prodigieuse imagination, qui froisse
+à la fois la nature, la raison, la logique, les vraisemblances et toutes
+ces «dures maîtresses de la vérité», qui sont les garde-fou de l'esprit
+humain, avait pu être caressée par un esprit supérieur. Nous nous le
+demandions avec angoisse, sans pouvoir trouver d'autre réponse que le
+goût du public qu'il faut bien satisfaire, et dont la tyrannie a fait
+tant d'autres victimes.
+
+Renan, ce grand romancier de la religion auquel on peut bien comparer
+les grands romanciers de la philosophie, écrivait quelque part cette
+plainte bien connue: «Sitôt que j'eus montré le petit carillon qui était
+en moi, le monde s'y plut, et, peut-être pour mon malheur, je fus engagé
+a le continuer.»
+
+Or, ce goût déprave du public contemporain vient de l'état intellectuel
+de la génération présente. Dépourvue de toute culture la plus
+élémentaire en Logique et en Ontologie--car on ne les enseigne plus dans
+nos lycées ni nos collèges,--elle se laisse facilement séduire par
+toutes les nouveautés et les hardiesses de l'imagination.
+
+On dirait qu'aujourd'hui les esprits sont fatigués d'idées claires et
+précises; que le goût des fuyances de la pensée a remplacé l'antique
+goût des crédos positifs et des vérités éternelles; qu'on préfère les
+rêveries poétiques aux solides démonstrations expérimentales et
+rationnelles. Les contradictions elles-mêmes ne choquent plus; leurs
+dissonances amusent plutôt comme un jeu original et élégant. Est-ce
+l'anémie intellectuelle des races décadentes?
+
+Nous n'osons répondre à cette angoissante question; mais ce que nous ne
+craignons pas de dire, avec la plus profonde conviction, c'est que la
+nouvelle philosophie antiintellectualiste n'est point le remède cherché,
+qu'elle est, au contraire, dans une certaine mesure, à la fois cause et
+effet de ce recul et de cette décadence de la pensée contemporaine ou de
+l'esprit public.
+
+Heureusement que les modes du jour sont éphémères et sans aucune
+prétention à la durée éternelle. Après une éclipse momentanée, nous
+reverrons de nouveau--n'en doutons pas--se lever sur notre horizon et
+briller de son éclat naturel cette foi calme et tranquille en la valeur
+de la raison humaine, qui a inspiré tous les chefs-d'œuvre et orienté
+tous les plus grands génies des siècles passés.
+
+M. Bergson ne nous démentira pas, au contraire. Il domine de trop haut
+son auditoire pour ne pas avoir senti où est le point vulnérable de son
+brillant système, et il a eu plus d'une fois la loyale franchise de nous
+avouer ses doutes.
+
+A la fin de son cours, en mai 1911, adressant ses adieux à son bel
+auditoire, il lui confiait que «la joie de créer est la meilleure de
+toutes» et qu'il éprouvait cette joie de créateur en contemplant son
+système. Puis il ajoutait ces paroles significatives: «Si le philosophe
+s'attache à la poursuite de la renommée, c'est parce qu'_il lui manque
+la sécurité d'avoir créé du viable._ Donnez-lui cette assurance, vous le
+verrez aussitôt faire peu de cas du bruit qui entoure, son nom.»[520]
+
+Notre créateur d'antiintellectualisme a donc la crainte--d'ailleurs bien
+fondée--de n'avoir point créé du viable. C'est l'opposé de l'auteur
+classique qui terminait son œuvre par ce cri de confiance en
+l'immortalité: _Exegi monumentum ... ære perennius_!
+
+Cet aveu de M. Bergson, loin d'être isolé, semble au contraire le
+tourmenter et le poursuivre, comme un secret remords.
+
+Dans son _Evolution créatrice_, après avoir célébré, en termes
+magnifiques, cette philosophie intellectualiste des génies de la Grèce,
+dont il a pris le contrepied; après avoir reconnu que «si l'on fait
+abstraction des quelques matériaux friables qui entrent dans la
+construction de cet immense édifice, une charpente solide demeure, et
+cette charpente dessine les grandes lignes d'une métaphysique qui est,
+croyons-nous, la métaphysique naturelle de l'intelligence humaine», il
+se demande quel sera son avenir et sa durée dans les siècles futurs, et
+voici sa loyale réponse: «Un irrésistible attrait ramène l'intelligence
+à son mouvement naturel et la métaphysique des modernes aux conclusions
+générales de la métaphysique grecque.» Et il ajoute mélancoliquement:
+«Illusion, sans doute, mais illusion naturelle indéracinable qui durera
+autant que l'esprit humain.»[521]
+
+Ce pronostic, sur les lèvres de M. Bergson, est, ce nous semble, un aveu
+loyal, complet, dépassant toutes nos espérances. C'est en vain qu'on
+luttera contre l'intelligence au nom de l'intelligence même; cette lutte
+est contre nature. La raison finira toujours par avoir raison.
+
+Cet espoir est pour nous une certitude fondée sur ce fait constant et
+universel de la biologie: les produits déraisonnables--quelque curieux
+ou énormes que soient ces monstres--sont éliminés par la nature
+fatalement. Or, la philosophie de M. Bergson recèle en ses flancs ce que
+son ami W. James appelait «le monstre inintelligible du Monisme»[522],
+accouplé avec le monstre non moins inintelligible de
+l'Antiintellectualisme absolu. Elle est donc réformée et condamnée deux
+fois.
+
+Elle ne parle que de vie ou d'élan vital, et elle est une philosophie
+anémique, incapable de vivre et de nous faire vivre de la vie la plus
+haute, la vie intellectuelle, principe de la vie morale et prélude de la
+vie divine.
+
+Aussi, concluons-nous, cette œuvre de M. Bergson, qui a pu paraître
+belle par l'art de l'écrivain et le talent prestigieux qu'il révèle,
+est, pour ceux qui négligent la forme pour s'attacher au fond,
+entièrement décevante. Il lui manque cette foi robuste en la puissance
+de la raison humaine qui guérirait les esprits contemporains si malades
+et les retiendrait sur la pente d'une décadence fatale; il lui manque ce
+rayon de lumière venu de l'Infini, qui seul peut nous dévoiler nos
+destinées immortelles, relever nos courages et attirer nos cœurs en
+haut, vers Celui qui est par essence le Vrai, le Bien et le Beau, triple
+source d'où jaillit la Vie bienheureuse!
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+NOTES:
+
+[1] S. THOMAS, _Somme théol._ I°, q. i, a. 8, ad 2.
+
+[2] H. BERGSON, _A propos d'un article de M.W. Pitkin intitulé_
+«James et Bergson», _Journal of Philosophy_, 7 juill. 1910, p. 385-388.
+(Voir les articles de PITKIN et de KALLEN dans les numéros des 28 avril
+et 23 juin 1910, et celui de W. JAMES, 20 janv.)--Voir aussi TONQUÉDEC:
+_M. Bergson est-il moniste?_ (_Etudes_, 20 févr. 1912) et les lettres de
+M. Bergson à M. de Tonquédec.
+
+[3 _Etudes philosophiques_, I. Ier. _Théorie
+fondamentale_, 7e édition. Chez Berche et Tralin, Paris.
+
+[4 Le mot est de W. James, V. p. 476.
+
+[5] MAURICE PUJO, _La fin du Bergsonisme, cf_. JULIEN BENDA,
+_Le Bergsonisme._
+
+[6] M. Henri Bergson est né à Paris, de famille juive et
+d'origine étrangère, le 18 octobre 1859. Il fit de brillantes études au
+lycée Condorcet de 1868 à 1878. Ses biographes le représentent surtout
+comme un «fort en thème», avec des succès marqués en mathématiques.
+Aussi hésita-t-il entre les lettres et les sciences. En 1878, il entrait
+à l'Ecole normale, section des lettres, et devenait agrégé en
+philosophie en 1881. Sa thèse est de 1889. Après avoir enseigné dans
+divers lycées de province, il vint à Paris au collège Rollin, puis au
+lycée Henri IV de 1888 à 1898, fut maître de conférences à l'Ecole
+normale de 1898 à 1900, et nommé au Collège de France en 1900.
+L'Institut l'a élu en 1901.
+
+[7] Nous verrons plus loin cette formule appliquée à Dieu
+lui-même qui serait _en train de se faire_!
+
+[8] Discours au Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la
+_Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 812.--On voit par là
+combien exagère le thuriféraire cité plus haut, lorsqu'il nous
+représente cette philosophie sortie d'un seul jet et toute armée, comme
+Minerve du cerveau de Jupiter.
+
+[9] _Essai sur les données immédiates de la conscience_
+(1889);--(_Matière et Mémoire_ 1896);--_l'Evolution créatrice_ (1907,
+Alcan.) Plusieurs éditions avec de légères variantes dans la
+pagination.
+
+[10] Notons dans la _Revue de Méta. et de Morale: Le
+Paralogisme psychophysique,_ l'_Introduction à la Métaphysique et
+l'Intuition._--Dans la _Revue philosophique_ (1908): _La paramnésie_ ou
+fausse reconnaissance.--Deux conférences à Oxford, _la Perception du
+changement_ (1911), etc.
+
+[11] BERGSON, _les Données immédiates de la conscience_, p.
+178. Nous citons d'après la deuxième édition.
+
+[12] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 217. Cf. p. 52, 216,
+225, 251, 387, 389.
+
+[13] _Revue philosophique_, 1906, vol. LXI, p. 143.
+
+[14] «Elle (la philosophie) doit nous ramener, par l'analyse
+des faits et à comparaison des doctrines, aux conclusions du sens
+commun.» (Bergson, _Matière et Mémoire_, Avant-propos, p. iii.)
+
+[15] Le Roy, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 141,
+142.--«Le sens commun nous masque la nature.» (_Rev. des Deux Mondes_,
+1er fév. 1912, p. 558.)--Il ajoute, il est vrai (p. 559): «Du
+sens commun le _fond_ est sûr et la _forme_ suspecte». Mais, pour lui,
+le _fond_ n'est qu'un commandement pratique: _Agis comme si_.... Seule
+la _forme_ a un sens intellectuel et partant suspect. D'où la fameuse
+question: _Qu'est-ce qu'un Dogme?_ Réponse: c'est un commandement
+pratique: _Agis comme si ..._ sans aucun sens intellectuel
+acceptable.--«La philosophie nouvelle s'ouvre par une analyse critique
+du sens commun.» (_Revue de Méta. et de Morale_ 1901, p. 407.) C'est la
+décapitation préalable du sens commun.
+
+[16] Cf. PLATON, _Cratyle_, 402 A; 404 D; _Théat_., 152 D; 160
+D.
+
+[17] Ces premiers principes ont été traités d'_hypothèses à
+succès extraordinaire!_
+
+[18] De même pour W. James: «Je me suis vu contraint de
+renoncer à la Logique, carrément, franchement, irrévocablement!» _A
+Pluralistic Universe_ (London, 1909).
+
+[19] Nous donnerons alors citations et références.
+
+[20] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 352.
+
+[21] Rappelons sa sentence fameuse: Τοϋτ έστι μυθολογεϊν καί
+μεταφορας ποιεϊν ποιητικας.
+
+[22] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 310. C'est
+nous qui soulignons.
+
+[23] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 270. «Toutefois,
+ajoute-t-il, je ne donne pas ce centre pour une _chose_, mais pour une
+continuité de jaillissement.» (_Ibid._ p. 270.)
+
+[24] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 17.
+
+[25] «Exister consiste à  changer.... L'état lui-même est déjà
+du changement.... Si un état d'âme cessait de varier, sa durée cesserait
+de couler.» (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 1, 2, 3, 8, 251, 260,
+etc.)
+
+[26] B. SAINT-HILAIRE, trad. d'Aristote, _Logiq_. Préf. t. III,
+p. v.
+
+[27] Le Roy, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 304, 305,
+306.
+
+[28] M. Fouillée lui-même ne se gêne plus pour parler de «la
+renaissance de la sophistique grecque».--D'autres, encore moins
+respectueux, rapprochent ce besoin d'obscurité de celui qu'éprouvent les
+médiums spirites, tels qu'Eusapia qui réclame toujours moins de lumière:
+_Meno luce!_ C'est la condition indispensable de leurs succès.--M.
+Gaudeau l'a fort bien dit: «L'obscurité est précisément le contraire de
+la profondeur. La profondeur de la pensée, chez un écrivain, doit être
+une puissance d'éclairement qui nous permet de voir ou même nous force à
+voir le fond des choses. Or, l'obscurité, d'où qu'elle vienne, est un
+voile qui s'interpose entre notre regard et le fond des choses, entre
+nous et la profondeur.... La pensée qui est un regard et qui doit être
+une lumière, n'est profonde que si elle est claire parfaitement.» (_La
+foi catholique_, avril 1910, p. 172.)
+
+[29] PLATON, _Sophiste_, p. 191, 300 (Ed. Cousin).
+
+[30] MOISANT, dans les _Etudes_ du 5 mai 1908.
+
+[31] Réflexions d'un Philistin, _Grande Revue_, 10 juill. 1910,
+p. 16, par M. LE DANTEC.
+
+[32] «Tout est obscur(!) dans l'idée de création, si l'on pense
+à des _choses_ qui seraient créées et à une _chose_ qui crée, comme on
+le fait d'habitude et comme l'entendement ne peut s'empêcher de le
+faire.» (_L'Evolution créatrice,_ p. 269.)--Une création sans aucun
+agent qui crée ni sans chose créée est-elle donc plus claire?... Nous
+reviendrons plus tard sur cet étrange paradoxe.
+
+[33] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 74 (2° édit.).
+
+[34] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 78.
+
+[35] ARIST., _Phys_., I. IV, c. xi, §§ 5 et 12. Cette
+définition regarde surtout le temps _qui mesure_. Quant au temps _qui
+est mesuré_, il n'est autre que le mouvement en tant qu'il tombe sous la
+mesure de l'avant et de l'après. C'est la même distinction que pour le
+nombre _nombrant_ et le nombre _nombré_, το ηριθμημένον, το αριθμητόν
+(_Phys_. l. IV, c. xiv, § 3.)
+
+[36] Voici le texte complet d'Aristote: _Quantum dicitur quod
+est divisibile in ea, quæ insunt, quorum utrumque vel unumquodque
+unum, quiddam et hoc aliquid aptum est esse_. Ποσν λέγεται τo διαιρετoν
+είς eνυπάρχοντα, ὧν ὲκάτερον η ἕκαστον ἕν τι και τόδε πεϕυκεν εϊναι.
+_Méta._, l. V, c. xiii, text. 18.
+
+[37] Pour les purs esprits, les notions tirées des êtres
+matériels sont métaphoriques. Ainsi l'égalité ou l'inégalité des
+intelligences n'est qu'une quantité métaphorique. Mais l'âme humaine
+n'est pas un pur esprit. Elle a des opérations organiques douées de
+quantité extensive et mesurable au moins indirectement.
+
+[38] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, janvier 1903,
+p. 28.
+
+[39] FOUILLÉE, _la Pensée et les nouvelles écoles
+antiintellectualistes_, p. 42, 44
+
+[40] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 2.
+
+[41] _Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos
+divisionis._ (S. THOM., _Pot_., ix, 7, b. 4.)
+
+[42] Paroles de saint Thomas (_De ente et essentia_), citées
+par Pie X dans le _Motu proprio_ du 1er septembre 1910.
+
+[43] La nature de la quantité virtuelle, _quantitas virtatis_,
+a été, disons-nous, merveilleusement analysée par les scolastiques. On
+en pourra juger par cet échantillon. Saint Thomas dit qu'on peut la
+considérer dans sa _racine_ ou dans ses _effets extérieurs_. Dans sa
+racine, elle se confond avec la perfection de la forme ou de la qualité:
+_In radice, id est, in ipsa perfectione formæ vel naturæ_. Mais on
+peut la considérer aussi dans ses effets extérieurs, surtout dans
+l'intensité de ses effets: _Attenditur quantitas virtualis in effectibus
+formæ_, et c'est à ce point de vue qu'elle est divisible et mesurable.
+(I _Sent_., dist. XVII, q. II, a. I, c.) Et comme la quantité,
+ajoute-t-il, se définit par la divisibilité, il suffit que ses effets
+extérieurs soient divisibles et mesurables pour qu'elle ait, à sa
+manière--équivalemment--la nature de la quantité. Bien plus, elle
+participe à la fois à la quantité discrète et à la quantité continue. A
+la première, par le nombre de ses effets ou des objets simultanés
+auxquels sa vertu peut s'étendre à la fois; à la seconde, par
+l'intensité ou le degré de vertu de son action sur le même objet. Elle a
+donc deux fois le titre de quantité, mais à sa manière propre, car il y
+a autant d'espèces de quantité que d'espèces possibles de division.
+«Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos divisionis»
+(_Post_., ix, 7, b. 4.)--«Ratio quantitatis in communi consistit in
+quâdam divisibilitate: unde ratio quantitatis invenitur propriè in illis
+quæ secundum se dividuntur.... Invenitur etiam quodammodo in illis
+quorum divisio attenditur secundum ea quæ extrinsecus sunt, sicut
+virtus dicitur divisibilis et quantitatis rationem habens, ex ratione et
+divisione actuum et objectorum.» (_I Sent., dist_. XIX, q. I, a. 1, ad
+1.)--«Quantitas virtutis attenditur dupliciter: vel quantum ad numerum
+objectorum, et hoc per modum quantitatis discretæ; vel quantum ad
+intensionem actus super idem objectum, et hoc est sicut quantitas
+continua.» (_I Sent_., dist. XVII, q. II, a. 1 ad 2.)--«Duplex est
+quantitas. Una scilicet quæ dicitur quantitas molis vel quantitas
+dimensiva, quæ in solis rebus corporalibus est.... Sed alia est
+quantitas _virtutis_, quæ attenditur secundum perfectionem alicujus
+naturæ vel formæ quæ quidem quantitas designatur secundum quod
+dicitur aliquid est magis vel minus calidum, in quantum est perfectius
+vel minus perfectum in tali caliditate. Hujusmodi autem quantitas
+_virtualis_ attenditur _primo_ quidem in radice, id est in ipsa
+perfectione formæ vel naturæ; et sic dicitur magnitudo specialis,
+sicut dicitur magnus calor propter suam intensionem et
+perfectionem....--_Secundo_ autem attenditur quantitas virtualis in
+effectibus formæ. _Primus_ autem effectus formæ est esse (durare); nam
+omnis res habet esse secundum suam formam. _Secundus_ autem effectus est
+operatio, nam omne agens agit per suam formam. Attenditur igitur
+quantitas virtualis et secundum esse et secundum operationem. Secundum
+esse quidem, in quantum ea quæ sunt perfectionis naturæ, sunt majoris
+durationis. Secundum operationem vero, in quantum ea quæ sunt
+perfectionis naturæ sunt magis potentia ad agendum.» (I, q. xlii, a. 1,
+ad 1.--Cf. ARISTOTE, _Méta_., l. V, c. xiii.--S. THOM., in _Méta_.,
+l. V, lec. 5; Opuscule _de Natura generis_, c. xx.--SUAREZ, COMPLUTENSES,
+SCOTUS, GOUDIN, LOSSADA, etc.)
+
+[44] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 62.
+
+[45] Nous retrouverons plus tard la même méprise dans la
+conception du _moi_ dont M. Bergson fera la somme ou la file des
+phénomènes psychiques, alors qu'il en est la cause et le principe;--et
+dans la notion de _continu_, dont M. Le Roy fera «une poussière
+incohérente et infiniment ténue, ne présentant ni liens intérieurs ni
+lacunes». (_Revue de Méta. et de M_., 1899, p. 547.) Une telle notion
+serait celle du discontinu absolu ou du contigu et non du continu. Le
+continu est une unité dont les fractions sont seulement en puissance.
+
+[46] ARISTOTE, _Polit_., l. I, c. 11.
+
+[47] ARISTOTE, _Méta_., l. IV, c. xxvi, § 1.
+
+[48] _Profecto impossibile ex individuis esse aliquid
+continuum, ut lineam ex punctis, siquidem linea est res continua,
+punctum autem individua._ ARISTOTE, _Phys_., l. VI, c. 1.
+
+[49] Au sens psychologique, on peut aussi introduire l'idée
+d'un _maintenant (nunc)_ dans la notion de temps, comme l'idée d'un _ici
+présent (hic)_ dans la notion d'espace. Le _nunc_ du temps définit
+l'_avant_ et l'_après_ par rapport à la sensation présente. Le _hic_ de
+l'espace définit la gauche et la droite, l'avant et l'arrière, le dessus
+et le dessous, par rapport à un ici. On dit alors que l'espace ou le
+temps sont _centrés_. Mais ce sont là des données accessoires dont les
+sciences et la philosophie font abstraction.
+
+[50] Voir notre réfutation de Zénon: _Théorie fondamentale de
+l'acte et de la puissance_, p. 62 et suiv.
+
+[51] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 64.
+
+[52] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 60, 64, 172. «L'idée
+même du nombre deux, ou plus généralement d'un nombre quelconque,
+renferme celle d'une juxtaposition dans l'espace ... comme si la
+représentation du nombre deux, même abstrait, n'était pas déjà celle de
+deux positions différentes dans l'espace.» (_Ibid.,_ p.
+67.)--«L'impénétrabilité fait donc son apparition en même temps que le
+nombre.» (_Ibid.,_ p. 68.)
+
+[53] BERGSON, _Ibid._, p. 62.
+
+[54] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 64.
+
+[55] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 74.
+
+[56] ARISTOTE, _Phys_., l. IV, c. x, text. 95, 96, et S.
+THOMAS, _Ibid._, lec. 16; opuscule _de Tempore_, c. ii.--Cf. S.
+AUGUSTIN, COMPLUTENSES, RUBIUS, DE SAN, etc.--_E contra_, SCOT, SUAREZ
+..., NYS, etc.
+
+[57] S. THOMAS, _In Phys_., l. IV, lec. 17.
+
+[58] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 88.
+
+[59] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 87, 89.
+
+[60] Nous ne voudrions pas nier cependant que, pour des durées
+très courtes, la conscience ne puisse apprécier directement l'égalité ou
+l'inégalité de deux mouvements. Ainsi l'horloger apprécie à l'oreille si
+les battements d'un pendule sont isochrones. Par la répétition, et pour
+ainsi dire la superposition idéale d'un intervalle temporel sur un autre
+intervalle, l'uniformité des durées est assez clairement appréciée. On
+peut même apprécier directement s'il bat la seconde. Mais ce mode de
+mensuration, outre qu'il est exceptionnel, est encore trop subjectif
+pour être rigoureux et scientifique. Il exige comme complément des
+mesures externes. Ainsi l'on a déterminé qu'à Paris, pour battre
+exactement la seconde, le pendule doit avoir une longueur de O,99384.
+
+[61] M. Bergson imite en cela Berkley qui avait fait sur
+l'espace une analyse analogue à celle de M. Bergson sur le temps. L'un
+et l'autre distinguent deux sortes de notions, l'une vulgaire et
+illusoire, l'autre métaphysique et vraie, à leur sens, qu'ils prennent
+pour base de leurs systèmes. Mais l'un et l'autre, au cours de leur
+exposition, ont été obligés de se contredire et de rétablir
+implicitement celle des notions qu'ils avaient explicitement niée.
+Ainsi, par exemple, la notion d'un _minimum_ sensible de temps
+s'imposera à M. Bergson, comme à Berkley s'était imposé le _minimum_
+sensible d'espace (Cf. BERTHELOT, _Revue de Méta. et de Morale,_ 1910,
+p. 744-775.)
+
+[62] «Le temps conçu sous la forme d'un milieu homogène est un
+concept bâtard dû à l'intrusion de l'idée d'espace dans le domaine de la
+conscience pure.» (BERGSON, _Essai sur les données_, p. 74.)
+
+[63] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 66.
+
+[64] «Le temps entendu dans le sens d'un milieu où l'on
+distingue et où l'on compte n'est que de l'espace.» (_Ibid.,_ p. 69.)
+
+[65] «Lorsque nous parlons du temps, nous pensons le plus
+souvent à un milieu homogène où nos faits de conscience s'alignent, se
+juxtaposent comme dans l'espace.» (_Ibid.,_ p. 68.)--Que ce milieu idéal
+soit partiellement analogue au milieu idéal de l'espace, _oui_;
+identique, _non_. L'un a trois dimensions, l'autre n'en a qu'une; l'un
+est simultané, l'autre successif.
+
+[66] «Si une somme s'obtient par la considération successive de
+différents termes, encore faut-il que chacun de ces termes demeure
+lorsqu'on passe au suivant, et attende, pour ainsi dire, qu'on l'ajoute
+aux autres: comment attendrait-il s'il n'est qu'un instant de la durée?
+et où attendrait-il si nous ne le localisons dans l'espace?» (BERGSON,
+_Ibid._, p. 60.)
+
+[67] _Quædam sunt quæ habent fundamentum in re extra animam,
+sed complementum rationis eorum, quantum ad id quod est formale, est per
+operationem animæ, ut patet in universali ... et similiter est de
+tempore, quod habet fundamentum in motu, scilicet prius et posterius
+motus, sed quantum ad id quod est_ formale _in tempore, scilicet
+numeratio, completur per operationem intellectus numerantis_. (S. THOM.,
+I dist., d. 19, q. v, a. 1.--Cf. II dist., d. XII, q. i, a. 5, ad
+2.--_Phys_., lec. 3 et sq.)
+
+[68] «Lorsqu'on fait du temps un milieu homogène où les états
+de conscience se déroulent (comme dans un contenant solide) on se le
+donne par là même tout d'un coup (?), ce qui revient à dire qu'on le
+soustrait à la durée. Cette simple réflexion devrait nous avertir que
+nous retombons alors inconsciemment dans l'espace.» (BERGSON, _Essai sur
+les données,_ p. 74.)
+
+[69] «La durée interne se confond avec l'emboîtement des faits
+de conscience les uns dans les autres.» (BERGSON, _Essai sur les
+données_, p. 81.) «On peut donc concevoir la succession sans la
+distinction, comme une pénétration mutuelle ... d'éléments l'un dans
+l'autre.»--«Ils se fondent l'un dans l'autre, se pénètrent et
+s'organisent, sans aucune tendance à s'extérioriser les uns par rapport
+aux autres, sans aucune parenté avec le nombre....» (_Ibid._, p. 76, 78,
+79, 87, 96.)
+
+[70] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 79, 80.
+
+[71] FOUILLÉE, _La Pensée et les nouvelles écoles_, p. 311.
+
+[72] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 90.--«Il en résulte
+qu'il n'y a dans l'espace ni durée ni même succession, au sens où la
+conscience prend ces mots: chacun des états dits successifs du monde
+existe seul, et leur multiplicité n'a de réalité que pour une conscience
+capable de les juxtaposer.» (_Ibid.,_ p. 87.)
+
+[73] Nous ne disons pas qu'il est une _cause active_, car ni
+l'espace, ni le temps ne sont des agents; mais ils sont la _condition_
+indispensable pour que les agents de la nature puissent déployer leurs
+activités.
+
+[74] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 83, 84, 90.
+
+[75] BERGSON, _Ibid._, p. 81.
+
+[76] _Permanentia rei in existendo_. (S. THOM, I, dist. XIX q. 1.)
+
+[77] Nous verrons alors la vaine tentative de M. Bergson pour
+remplacer la substance par un Temps qui ferait «boule de neige» par la
+conservation du passé.
+
+[78] Quare non male Plato ait, quum dixit sophisticam circa non
+ens immorari, Τὸν σοϕιστἡν περι τo μἡ ὄν διατρίβειν. _Méta_., 1. X, c.
+viii, § 2. Et putantes de ente troclare, de non ente dicunt, και
+οίόμενοι τὁ ὅν λέγειν περἱ τοϋ μἡ ὄντος λέγουσιν, _Méta_., l. III, c.
+iv, § 17.
+
+[79] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 80.
+
+[80] BERGSON, _Essai sur les données immédiates_, p.
+167.--Principe réfuté plus haut, p. 75.
+
+[81] Cette tactique n'est pas nouvelle. Leibnitz avait ainsi
+procédé à l'égard des disciples de Descartes, au nom des droits de la
+raison, et Locke au nom des droits de l'expérience.
+
+[82] ARISTOTE, _Méta_., l. III, c. v, § 12.
+
+[83] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 161, 165, 168.
+
+[84] Ailleurs, il raille Kant de ce qu'au lieu de proscrire la
+liberté, il «la respecte par scrupule moral, et la conduit avec beaucoup
+d'égards dans le domaine intemporel des choses en soi, dont notre
+conscience ne dépasse pas le seuil mystérieux». (BERGSON, _Ibid._, p.
+181.)
+
+[85] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 177, 179.
+
+[86] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 120.
+
+[87] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 121, 124.
+
+[88] M. Bergson a vainement essayé d'expliquer ces faits avec
+sa théorie, dans une conférence sur la _Théorie de la personne_, au
+Collège de France, en mai 1911 (Cf. _Etudes_, 20 nov. 1911, art. de
+Grivet, p. 449 et suiv.).
+
+[89] Cette multiplicité de séries parallèles ou divergentes
+dans un même temps ne suffît pas à faire un _temps à plusieurs
+dimensions_, comme l'a imaginé Ostwald (_Esquisse d'une philosophie des
+sciences_), espérant faire ainsi le pendant à  l'espace non-euclidien à
+_n_ dimensions. De même qu'une seconde, troisième ou _n_° dimension
+spatiale est reliée aux précédentes par un nouveau rapport spatial,
+ainsi une deuxième dimension temporelle devrait se relier à la première
+par un rapport temporel différent. Or, il n'en est rien. C'est au même
+moment que les séries d'états psychologiques s'écoulent simultanément.
+Il n'y a donc pas ici une seconde relation temporelle différente de la
+première. La simultanéité ne peut constituer un temps différent (Cf.
+LECHALAS, _Revue de Méta. et de Morale,_ sept. 1911, p. 803).
+
+[90] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 172.
+
+[91] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 124.
+
+[92] Il eût été plus exact de dire que l'existence de l'être
+substantiel--du moi-agent--a seule une continuité nécessaire, de sa
+naissance à sa mort. Ses opérations, conscientes ou inconscientes,
+peuvent, au contraire, se succéder sans aucune continuité. De là vient
+qu'elles sont si souvent interrompues et reprises. Mais M. Bergson
+n'admettant l'existence d'aucun être substantiel, nous avons dû, pour le
+moment, nous placer sur son terrain et montrer que, même dans la
+succession continue des états de conscience, il y a distinction et
+multiplicité.
+
+[93] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 134.
+
+[94] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 136, 137, 138.
+
+[95] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 139.
+
+[96] «Cette figure ne me montre pas l'action s'accomplissant,
+mais l'action accomplie.» (BERGSON, _Ibid._, p. 137.)
+
+[97] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 140, 141.
+
+[98] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 151.
+
+[99] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 140 à 151.
+
+[100] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 143, 144.
+
+[101] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 145, 150.
+
+[102] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 152, 153.
+
+[103] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 118.
+
+[104] Ce sont parfois les monstres les plus rares de la nature
+qui nous font le mieux connaître ses lois. Aussi, les cas tératologiques
+sont-ils d'une importance capitale pour l'étude des lois biologiques.
+
+[105] BERGSON, Essai sur les données, p. 153.
+
+[106] Nous verrons plus tard si M. Bergson n'a pas dû modifier
+sur un point si important sa première opinion.
+
+[107] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 158.
+
+[108] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 161.
+
+[109] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 167.
+
+[110] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 167.
+
+[111] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 126, 128.
+
+[112] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 131, 132.
+
+[113] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 129.
+
+[114] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 128.
+
+[115] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 134.
+
+[116] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 164, 165. Dans
+l'ouvrage suivant, _Matière et Mémoire,_ p. 205, il cherche un
+correctif, en appelant l'acte libre «une synthèse de sentiments et
+d'idées», mais il revient bientôt à sa conception monistique.
+
+[117] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 199.
+
+[118] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 198.
+
+[119] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 13, 257, 262.
+
+[120] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 197, 263.
+
+[121] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 252.
+
+[122] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 199.
+
+[123] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 207. «Nous n'avions pas
+à explorer ce domaine. Placés au confluent de l'esprit et de la matière,
+désireux avant tout de les voir couler l'un dans l'autre, nous ne
+devions retenir de la spontanéité de l'intelligence que son point de
+jonction avec son mécanisme corporel.» (_Ibid.,_ p. 269.)
+
+[124] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 1.
+
+[125] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 3.
+
+[126] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 2.
+
+[127] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 7.
+
+[128] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 23, 56, 62.
+
+[129] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 22.
+
+[130] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 49
+
+[131] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 262.
+
+[132] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 199.
+
+[133] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 31, 240.
+
+[134] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 20, 21.
+
+[135] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 159.
+
+[136] «_Toutes_ les sensations participent de l'étendue; toutes
+poussent dans l'étendue des racines plus ou moins profondes.... L'idée
+que toutes nos sensations sont extensives à quelque degré pénètre de
+plus en plus la psychologie contemporaine. On soutient, non sans quelque
+apparence de raison, qu'il n'y a pas de sensation sans «extensité» ou
+sans un «sentiment de volume». L'idéalisme anglais prétendait réserver à
+la perception tactile le monopole de l'étendue, les autres sens ne
+s'exerçant dans l'espace que dans la mesure où ils nous rappellent les
+données du toucher. Une psychologie plus attentive nous révèle, au
+contraire, et nous révélera sans doute de mieux en mieux, la nécessité
+de tenir toutes les sensations pour primitivement extensives, leur
+étendue pâlissant et s'effaçant devant l'intensité et l'utilité
+supérieures de l'étendue tactile, et sans doute aussi de l'étendue
+visuelle.» (_Ibid.,_ p. 242, 243. Cf. p. 237.)
+
+[137] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 50, 51.
+
+[138] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 151.
+
+[139] «C'est bien véritablement dans la matière que la
+perception pure nous place, et bien réellement dans l'esprit même que
+nous nous plaçons déjà avec la mémoire.» (_Ibid.,_ p. 198.) «En passant
+de la perception pure à la mémoire, nous quittons définitivement la
+matière pour l'esprit.» (p. 263.)
+
+[140] De ces deux mémoires, l'une _imagine_, l'autre _répète_.
+La seconde peut suppléer la première et en donner l'illusion. «Alors le
+mécanisme moteur supplée l'image qui fait défaut.» (BERGSON, _Matière et
+Mémoire,_ p. 79, 83.) «La seconde, celle que les psychologues étudient
+d'ordinaire, est l'habitude éclairée par la mémoire plutôt que la
+mémoire même.» (_Ibid.,_ p. 81.)
+
+[141] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 164.
+
+[142] Cf. _Ibid._, p. 166.
+
+[143] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 146.
+
+[144] «Le souvenir pur est une manifestation spirituelle. Avec
+la mémoire, nous sommes bien véritablement dans le domaine de l'esprit.»
+(_Ibid.,_ p. 269.)
+
+[145] M. Bergson a exprimé cette gradation par un graphique, p.
+143.
+
+[146] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. iii. Cf., p. 75, 124,
+135, 193, 265. (C'est nous qui soulignons.)
+
+[147] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 195.
+
+[148] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 14.
+
+[149] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 247.
+
+[150] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 248 et 249.
+
+[151] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 273.
+
+[152] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 44.
+
+[153] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 273, 274.
+
+[154] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 200, 201. Cf., p. 275.
+
+[155] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 278, 279.
+
+[156] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 256.
+
+[157] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 262, 263.
+
+[158] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 245.
+
+[159] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 278.
+
+[160] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 248.
+
+[161] «Esse cujusque rei consistit in indivisione; et inde est
+quod unumquodque, sicut custodit suum esse, ita custodit suam unitatem.»
+(S. THOMAS, _Sum. theol._, I°, q. xi, a. i, ad 3.)
+
+[162] _Etudes_, t. II, _Matière et Forme_ en présence des
+sciences modernes.
+
+[163] Le lecteur sait que le monisme a deux degrés: 1° Identité
+de nature de tous les êtres créés; 2° des créatures et du
+Créateur.--Nous ne parlons ici que du premier degré. Mais le premier
+conduit au second, car l'un et l'autre se fondent sur l'_identité des
+contraires et l'indifférence des différents._
+
+[164] ARISTOTE, _De ausculta, naturæ, Physic._, l. III, c. i.
+
+[165] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 342.
+
+[166] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 35, 79, 263, 329.
+
+[167] Voir cette réfutation dans notre _Théorie fondamentale_,
+t. Ier de nos _Etudes_, p. 62 et suiv.
+
+[168] ARISTOTE, _Physic._, l. VIII, c. iii, §§ 2 et 6. Cf. 1.
+Ier, c. ii, § 6; l. II, c. i, § 6; c. iv, § 10, etc.
+
+[169] Notons que la même solution avait déjà été indiquée par
+Platon: «Voici donc que le philosophe est absolument forcé de n'écouter
+ni ceux qui croient le monde immobile, ni ceux qui mettent l'être dans
+le mouvement universel. Entre le repos et le mouvement de l'être et du
+monde, il faut qu'il fasse comme les enfants dans leurs souhaits, qu'il
+prennent l'un et l'autre.» (_Sophiste,_ 248E,
+249D.)
+
+[170] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 348.
+
+[171] Voir RIVAUD, _le Problème du devenir dans la philosophie
+grecque,_ p. 44, 373, etc.
+
+[172] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 342.
+
+[173] Voir notre _Théorie fondamentale de l'Acte et de la
+Puissance ou de Mouvement,_ 7° édition, in-8° de 410 pages (chez Berche
+et Tralin).
+
+[174] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 295. «La _chose_
+résulte d'une solidification opérée par notre entendement, et il n'y a
+jamais d'autres _choses_ que celles que l'entendement a constituées.»
+(_Ibid.,_ p. 270.) «La matière ... doit être un flux plutôt qu'une
+chose.» (_Ibid.,_ p. 203.)
+
+[175] BERGSON, _Ibid._ p. 1, 2.
+
+[176] BERGSON, _Ibid._ Cf. p. 12, 139, 203, 251, 260, 327, 342,
+395, 398, etc., etc.
+
+[177] Cf. PLATON, _Cratyle_, 402 A; 404 D; _Théat_., 152 D; 160
+D.
+
+[178] _Réplique des modernistes_, p. 10. De même LE ROY: «Le
+devenir est la seule réalité concrète.» (_Revue de Méta. et de Morale_,
+1901, p. 418.)
+
+[179] «Elle coule (la réalité) sans que nous puissions dire si
+c'est dans une direction unique, ni même si c'est toujours et partout la
+même rivière qui coule.» (BERGSON, _préface_ à une traduction de W.
+James [Flammarion, 1910, _Philosophie de l'expérience._)
+
+[180] B. SAINT-HILAIRE, _Physique_, préface, p. xxviii.
+
+[181] _Revue philosoph_., avril 1911, p. 354.
+
+[182] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 411.
+
+[183] L'illusion serait due aux préjugés utilitaires de
+l'action! «L'immobilité étant ce dont notre action a besoin, nous
+l'érigeons en réalité.» (BERGSON, _Confér. d'Oxford,_ p. 20.) Comme si
+notre action n'avait pas un égal besoin de mobilité!
+
+[184] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 326, 327.
+
+[185] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 219, 220, 225, 260.
+
+[186] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 1 à 3.
+
+[187] «Il y a simplement (en nous) la mélodie continue de notre
+vie intérieure, mélodie qui se poursuit, indivisible, du commencement à
+la fin de notre existence consciente. Notre personnalité est cela même.»
+(BERGSON, _Conférences d'Oxford_, p. 26.)
+
+[188] Cette causalité efficiente de la substance par rapport
+aux accidents est enseignée par saint Thomas et tous les scolastiques;
+la seule question en litige entre eux est celle de la nature de cette
+causalité. La substance joue-t-elle le rôle de cause efficiente
+_principale_ ou seulement _instrumentale_? Par exemple, lors de la
+production d'une substance, se trouve-t-on en présence de _deux_ actes,
+dont l'un serait la production de la substance, l'autre la génération
+des accidents par cette même substance (telle est la doctrine de
+Suarez); ou bien, n'y a-t-il qu'un _seul_ acte consistant dans la
+production simultanée de la substance et des accidents, avec cette
+réserve que la substance jouerait dans la génération des accidents le
+rôle d'une cause instrumentale (c'est l'opinion de saint Thomas)? Mais
+dans l'une et l'autre thèse, la causalité de la substance est
+sauvegardée, en sorte que dans les deux opinions, la nature des
+accidents permet de conclure par induction à celle de la substance,
+tandis que dans l'opinion de Kant, il serait impossible de s'élever du
+phénomène au noumène qui reste inconnaissable. (Cf. S. THOM., _Quodlib_,
+ix, a. 5;--_Sum theol.,_ p. I, q. LXXVII, a. 6, 7;--Ia
+IIæ, q. LXXVII, a. 1;--_De Virtut.,_ q. I, a. 3;--_De
+Verit_., q. xiv, a. 5;--In _IV Sent_., q. I. a. 1.--UBRABURU, _Ontol_.,
+n. 319-325;--DE MARIA, _Ontol_., p. 578, etc.)
+
+[189] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 3, 4.
+
+[190] TAINE, _De l'Intelligence_, I, p. 343. Au lieu de _file_,
+les bergsoniens disent plus souvent _le continu_, mais la pensée est au
+fond la même. Pour eux, «la seule réalité est celle du continu».
+
+[191] TAINE, _Ibid._, p. 345.
+
+[192] Voici un aveu de M. Bergson: «La psychologie substitue
+donc au _moi_ une série d'éléments qui sont les faits psychiques. Mais
+_ces éléments sont-ils des parties_? Toute la question est là. Et c'est
+pour l'avoir éludée qu'on a posé en termes insolubles le problème de la
+personnalité humaine.... Ils cherchent le _moi_ et prétendent le trouver
+dans les états (ou la file des états) psychologiques.... Aussi, ont-ils
+beau juxtaposer des états aux états, en multiplier les contacts, en
+explorer les interstices, le _moi_ leur échappe toujours, si bien qu'ils
+finissent par n'y voir qu'un vain fantôme.... Bien vite, elle (la
+psychologie) arrive à croire qu'elle pourrait, en composant ensemble
+tous les points de vue, reconstituer l'objet. Est-il étonnant qu'elle
+voie fuir cet objet devant elle, comme l'enfant qui voudrait se
+fabriquer un jouet solide avec les ombres qui se profilent le long des
+murs.... L'unité du _moi_ ne pourra plus être qu'une forme sans matière.
+Ce sera l'indéterminé et le vide absolu.» (BERGSON, _Revue de Méta. et
+de Morale_, janv. 1903, p. 10, 12, 13.)
+
+[193] «_Il y a des changements, mais il n'y a pas de choses qui
+changent; le changement n'a pas besoin d'un support. Il y a des
+mouvements, mais il n'y a pas nécessairement des objets invariables qui
+se meuvent: le mouvement n'implique pas un mobile_.» (BERGSON,
+_Conférences d'Oxford_, p. 24.) (C'est l'auteur qui a souligné.)
+
+[194] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 325.
+
+[195] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 270.
+
+[196] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p.
+814. De même W. James qui les appelle _une mascarade de noms_. (_Phil.
+de l'expérience,_ p. 200.) Même caricature dans Laberthonnière, qui ose
+définir l'âme: «Entité inerte qu'on imagine au-delà de la conscience (!)
+par-dessous (!!), comme un morceau de matière (!!!) sur lequel
+viendraient s'imprimer les diversités de la vie psychique....» (_Annales
+de philosophie chr_., nov. 1910, p. 178.) W. James, _Ibid._, appelle
+aussi l'âme: «Un _bouche-trou_ théorique; il marque une place et réserve
+cette place à une explication qui devra venir l'occuper plus
+tard.»--Plus tard! c'est toujours commode. En attendant, l'unité de
+l'agent que j'appelle mon âme explique seule l'unité de mes actions et
+du «courant de ma conscience».
+
+[197] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 327.
+
+[198] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 338.
+
+[199] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 262, 293, 295. Cf.
+p. 42, 343, 390, etc. «Il n'y a pas d'étoffe plus résistante ni plus
+substantielle.» (p. 4.)
+
+[200] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 2, 5.
+
+[201] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 16.
+
+[202] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 181, 218, 270. «Le
+passé fait corps avec le présent.... Ce n'est pas seulement notre passé
+à nous qui se conserve, c'est le passé de n'importe quel changement....»
+(BERGSON, _Conférences d'Oxford_, p. 33, 34.)
+
+[203] FOUILLÉE, _Revue philosophique_, avril 1911, p. 353.
+
+[204] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 259.
+
+[205] PLATON, _Cratyle_, trad. de Cousin, p. 154.
+
+[206] PLATON, _Sophiste, Ibid_., p. 263.
+
+[207] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 14.
+
+[208] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 148, 149.
+
+[209] «Ma personne à un moment donnée est-elle _une_ ou
+_multiple_?... Je suis donc ... unité multiple et multiplicité une....
+Je n'entre ni dans l'une ni dans l'autre (de ces catégories) ni dans les
+deux à la fois, quoique les deux réunies puissent être une imitation
+approximative de cette interpénétration réciproque et de cette
+continuité que je trouve au fond de moi-même.» (BERGSON, _l'Evolution
+créatrice_, p. 280. Cf. 283.)
+
+[210] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 295.
+
+[211] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 222 et 226.
+
+[212] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 219, 265, 280, 283,
+292.
+
+[213] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 18, 49, 58, 260,
+367, 368, 370, 371, 372, 373, etc.
+
+[214] «Il n'y a plus que des directions.» (BERGSON, _Ibid._, p.
+17.)
+
+[215] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 305;
+1907, p. 167. Cf. juill., p. 480, etc.
+
+[216] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 158.
+
+[217] «Qu'est-ce que le devenir, sinon une fuite perpétuelle de
+contradictoires qui se fondent?» (LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_,
+1901, p. 411.)
+
+[218] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1905, p. 200-204.
+
+[219] Voyez avec quelle énergie Aristote a stigmatisé ces
+sophismes, dans notre _Théorie fondamentale_, p. 82 et suiv.
+
+[220] «Item si contradictiones simul veræ de eodem omnes,
+patet quod omnia erunt unum, δἦλον ὡς άπαντα ἔσται ἔν, erit etenim idem
+et triremis, et paries, et homo, si de omni contingit quicquam aut
+affirmare aut negare ... patet quod homo non erit triremis: sed est
+etiam, si contradictio vera est. Et jam fit quod Anaxagoras aiebat:
+«Simul omnes res esse», ita ut nihil vere sit unum.»--«Nam si verum est
+quod homo est non-homo, patet quod etiam nec homo, nec non-homo erit.»
+(ARISTOTE, _Méta_., l. III, c. iv, §§ 16, 19.)
+
+[221] BERGSON. _l'Evolution créatrice_, p. 10, 366.
+
+[222] «Accidit eis qui simul dicunt esse et non esse, magis
+dicere quiescere cuncta, quam moveri. Non enim est in quod quicquam
+mutetur, ουγαρ ἔστιν είς ὅ τι μεταβάλλει, nam omnia omnibus insunt.»
+(ARISTOTE, _Méta_., l. III., c. v., § 16.)
+
+[223] «Accedit igitur id quod fertur vulgo his omnibus
+orationibus, eas seipsas perimere, αύτους ἐαυτους άναιρειν.» (ARISTOTE,
+_Méta_, l. III, c. viii, § 5.)
+
+[224] Voici une réplique de M. Bergson: «On ne croit plus
+aujourd'hui que le vrai puisse être donné une fois pour toutes, saisi
+dans son intégralité (??) par l'effort hardi d'un vigoureux génie. Si
+pareille chose était possible, ce serait l'arrêt final de la pensée
+humaine désormais inutile.» (_Congrès de Bologne_, 10 avr. 1911.) C'est
+le sophisme du _tout ou rien_ que le lecteur n'aura pas de peine à
+démasquer.
+
+[225] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 211.
+
+[226] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, Introd., p. vi.
+
+[227] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 393 et suiv.
+
+[228] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 207.
+
+[229] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 92.
+
+[230] Cf. _l'Evolution créatrice_, p. 59, 62, 82.
+
+[231] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 93.
+
+[232] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 185.
+
+[233] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 111.
+
+[234] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 91.
+
+[235] Cf. FARGES, _la Vie et l'évolution des espèces_, c. vii.
+
+[236] DELAGE, _la Structure du protoplasme et les théories sur
+l'hérédité_, p. 184.
+
+[237] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 92.
+
+[238] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 141.
+
+[239] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 92.
+
+[240] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 114.
+
+[241] BERGSON, _l'Evolution créatrice, Ibid_.
+
+[242 «Comme si tout servait de moyen à tout.» (_L'Evolution
+créatrice_, p. 136.)
+
+[243] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 278.
+
+[244] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 42, 261, 391. Nous
+avons vu que le Temps n'est pas un être, mais une condition d'existence
+et d'activité pour tous les êtres créés.
+
+[245] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 203.
+
+[246] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 137, 154, 376.
+
+[247] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 28.
+
+[248] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 107, 108.
+
+[249] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 108.
+
+[250] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 109.
+
+[251] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 58.
+
+[252] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 130.
+
+[253] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 115 et suiv.
+
+[254] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 122.
+
+[255] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 121.
+
+[256] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. 122.
+
+[257] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 58.
+
+[258] «Quelque chose a grandi (dans l'élan originel), quelque
+chose s'est développé par une série d'additions qui ont été autant de
+créations. C'est ce développement même qui a amené à se dissocier des
+tendances qui ne pouvaient croître au-delà d'un certain point sans
+devenir incompatibles entre elles.» (BERGSON, _Ibid._, p. 57, 58.)
+
+[259] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 123, 124.
+
+[260] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 126.
+
+[261] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 140.
+
+[262] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 138.
+
+[263] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 139.
+
+[264] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 140, 141.
+
+[265] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 138-144.
+
+[266] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 137, 284.
+
+[267] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 144.
+
+[268] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 146, 147.
+
+[269] Cf. FARGES, _le Cerveau, l'Ame et les Facultés_, p.
+420-460.
+
+[270] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 147 et suiv.
+
+[271] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 151, 152.
+
+[272] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 153.
+
+[273] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 155.
+
+[274] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 155, 156.
+
+[275] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 139.
+
+[276] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 156.
+
+[277] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 158.
+
+[278] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 188 et suiv.
+
+[279] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 191.
+
+[280] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 190.
+
+[281] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 185.
+
+[282] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 286, 287.
+
+[283] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 56, 114, 128,
+148.
+
+[284] «C'est la même inversion du même mouvement qui crée à la
+fois l'intellectualité de l'esprit et la matérialité des choses.»
+_(L'Evolution créatrice,_ p. 225.)
+
+[285] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 182.
+
+[286] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 50.
+
+[287] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 50; cf. p. 182.
+
+[288] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 57.
+
+[289] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 182.
+
+[290] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 204.
+
+[291] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 210.
+
+[292] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 200, 201.
+
+[293] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 220.
+
+[294] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p, 201.
+
+[295] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 243.
+
+[296] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 237.
+
+[297] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 257, 258.
+
+[298] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 266, 267.
+
+[299] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 217, 220-221, 238,
+226, 299; cf. p. 271.
+
+[300] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 293, 294.
+
+[301] «Un création de la matière ne serait ni incompréhensible
+ni inadmissible.» (BERGSON, _l'Evolution créatrice,_ p. 260.)
+
+[302] Cf. FARGES, _Théorie fondamentale_, p. 180-192.
+
+[303] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 299.
+
+[304] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 348, 350, 377,
+381, 385.
+
+[305] «Il n'y a pas de choses, il n'y a que des actions....
+J'exprime cette similitude probable quand je parle d'un centre d'où les
+mondes jailliraient comme les fusées d'un immense bouquet,--pourvu
+toutefois que je ne donne pas ce centre pour une _chose_, mais pour une
+continuité de jaillissement. Dieu, ainsi défini, n'a rien de tout fait;
+il est vie incessante, action, liberté.» (BERGSON, _Ibid._, p. 270.)
+
+[306] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 209. (C'est nous qui
+soulignons.)
+
+[307] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 49; cf. p. 367,
+373.
+
+[308] Au fond, c'est la confusion de l'_essence_ et de
+l'_existence_ que les scolastiques avaient si bien distinguées.
+L'existence n'est identique à l'essence que dans un seul être, l'_Etre
+parfait_. Dire que le monde existe parce qu'il dure, qu'il est la durée
+même, c'est dire qu'il est l'Etre parfait, alors que son imperfection et
+sa contingence éclatent de toute part.
+
+[309] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 341.
+
+[310] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, juill. 1907,
+p. 482.
+
+[311] _Semper prius est quod melius est. ᾽Αει τὸ βέλτιον
+πρότερον. ARISTOTE, _Méta_., l. II, c. iii, § 12.--. Ούκ οϋν βέλτιον τὸ
+πρὦτον. _Méta_., l. XI, c. vi, § 11.
+
+[312] BOUTROUX, _Etudes d'hist. et de philosophie_, p. 202.
+
+[313] RENAN, _Averrhoès_, p. 7.
+
+[314] «La formule maîtresse de ces novateurs est précisément le
+contraire de la nôtre, et toute leur doctrine se résume dans cette
+phrase: _le non-être prime l'être_. Aussi, de là, ces belles conclusions
+que l'on sait: tout a commencé par le néant;--le devenir est la seule
+existence véritable;--le plus sort du moins;--ce qui passe est réel; ce
+qui demeure, une abstraction;--l'Etre infini est la dernière et la plus
+vide des abstractions. Toujours et partout, c'est la primauté du néant
+affirmée impudemment; le dernier mot de tout ceci est la formule: _le
+non-être prime l'être_.» (DE RÉGNON, _la Métaph. des causes_, p. 116.)
+
+[315] «Dieu, ainsi défini, n'a rien de tout fait.»--Il est «une
+continuité de jaillissement».--(Il est donc en train de se faire et
+d'évoluer avec l'univers.) (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 270.)
+
+[316] PLATON, _Sophiste_, trad. Cousin, p. 261.--ARISTOTE,
+_Méta._, l. XII, c. ix.
+
+[317] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 299.
+
+[318] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, Introd., p. vii;
+cf. p. 96, 111.--«La doctrine des causes finales ne sera jamais réfutée
+définitivement. Si l'on écarte une forme, elle en prendra une autre.»
+(p. 43.)
+
+[319] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 347.
+
+[320] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 67-83.
+
+[321] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 75, 83.
+
+[322] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 84.
+
+[323] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 95.
+
+[324] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 111.
+
+[325] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 112.
+
+[326] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 97.
+
+[327] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 114.
+
+[328] HAMELIN, _Essai sur les éléments de la représentation_,
+1907, p. 321.
+
+[329] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 104, 110, 200, 283.
+
+[330] Τὸ γαρ ὅλον πρότερον άναγκαιον είναι του μέρους.
+(_Polit._. l. I, c. ii.)
+
+[331] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 184.
+
+[332] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 96.
+
+[333] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 105.
+
+[334] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 113.
+
+[335] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 268.
+
+[336] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 269.
+
+[337] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 270.
+
+[338] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 272.
+
+[339] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 283.
+
+[340] SULLY-PRUD'HOMME, _le Problème des causes finales_,
+p. 157.
+
+[341] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, Introd., p. vi.
+
+[342] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 193, 194, cf.
+p. 201.
+
+[343] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 399.
+
+[344] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 226.
+
+[345] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 3.--Cf. _l'Evolution
+créatrice_, p. 316.
+
+[346] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 37.
+
+[347] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 39.--Cf. p. 53, 56,
+151, 262, etc.
+
+[348] Elles ont même le maximum possible d'objectivité, parce
+que «la perception des qualités sensibles est beaucoup plus indépendante
+du besoin et présente par là même une réalité objective supérieure».
+(BERGSON, «Réponse à Pitkin», _Journal of Philosophy_, 7 juill. 1910.)
+
+[349] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 225; cf. 228, 66.
+
+[350] La qualité sensible consisterait dans une espèce de
+contraction du réel opéré par un état variable de tension ou de
+relâchement, p. 21, 232.
+
+[351] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 40, 56.
+
+[352] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 60, 61.--Cf. p. 145,
+147, 150, 264.--«De là l'illusion qui consiste à voir dans la sensation
+un état flottant et inextensif, lequel n'acquerrait l'extension et ne se
+consoliderait dans le corps que par accident: illusion qui vicie
+profondément la théorie de la perception extérieure.... Il faut en
+prendre son parti: la sensation est, par essence, extensive et
+localisée.» (_Ibid._, p. 151.)
+
+[353] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 147, 267.
+
+[354] Cf., sur ce double jeu, notre étude _l'Objectivité de la
+perception,_ p. 229 et suiv.
+
+[355] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 239.
+
+[356] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 267.
+
+[357] «Les états cérébraux qui accompagnent la perception n'en
+sont ni la cause ni le duplicat.» (_Matière et Mémoire_, p. 263. Cf.
+p. 52, 68.) «Le cerveau est un instrument d'action, non de représentation.»
+(p. 69.)
+
+[358] Cette théorie profonde d'Aristote et des scolastiques
+trouve un écho dans _l'Evolution créatrice_, p. 182, où la vision est
+appelée «un toucher rétinien».
+
+[359] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 227.
+
+[360] HAMILTON, _Lec. on Met._, t. I, p. 288.
+
+[361] B. SAINT-HILAIRE, _De Anima_, préf., p. 117.
+
+[362] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 59, 37, 61, 257, 244.
+
+[363] Voir notre étude I. _Théorie fondamentale_, p. 370 à
+402.
+
+[364] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 263, 245, 143, 260,
+19.
+
+[365] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 105, 106.
+
+[366] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 245.--Cf. p. 263.
+
+[367] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 244, 256, 36.
+
+[368] «Elle (la vraie philosophie) doit nous ramener, par
+l'analyse des faits et la comparaison des doctrines, aux conclusions du
+sens commun.» (_Ibid._ Avant-propos, p. iii.) Un aveu si précieux est à
+retenir pour juger la philosophie nouvelle. On ne saurait trop le
+répéter.
+
+[369] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 70; cf. p. 49, 52,
+261.
+
+[370] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 20, 21, 63.
+
+[371] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 65, 60, 67.
+
+[372] BERGSON, _Matière et mémoire_, p. 255. Les besoins des
+animaux et ceux de l'homme étant différents, on peut en conclure que
+leur perception du monde est différente de la nôtre, dans une certaine
+mesure, mais le fond est le même.
+
+[373] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 197, 62.
+
+[374] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 257.
+
+[375] «Pourvu que l'on ne considère de la Physique que sa forme
+générale et non pas le détail de sa réalisation, on peut dire qu'elle
+touche à l'absolu.» BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 217, 216; cf.
+p. 52, 225, 251, 387, 389, etc. On voit par là combien M. Bergson est
+loin de ne voir dans les sciences--avec nos pragmatistes--que des
+définitions nominales ou conventionnelles plus ou moins déguisées,
+auxquelles _le succès_ tiendrait lieu de _vérité_.
+
+[376] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 390, 391.
+
+[377] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 54.
+
+[378] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 177.
+
+[379] «Originellement, nous ne pensons que pour agir. C'est
+dans le moule de l'action que notre _intelligence_ a été coulée. La
+spéculation est un luxe, tandis que l'action est une nécessité.»
+(BERGSON, _l'Evolution créatrice,_ p. 47.) Le même reproche est adressé
+au _Sens commun_: p. 48, 49, 166, 167, 306, 322, etc. On le traite
+d'«intéressé»; d'«utilitaire», et partant de «suspect».
+
+[380] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 168, 169.
+
+[381] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 169.
+
+[382] ARISTOTE, _Phys_., l. III, c. i, § 6; _Méta_, l. X,
+c. ix, § 2, 4.
+
+[383] ARISTOTE, _Phys_., l. III, c. i, § 9.
+
+[384] BARTHÉLÉMY SAINT-HILAIRE, Phys., Préf., p. 38; et l. III,
+c. ii, § 4, note.
+
+[385] «Progrès qui est le mouvement même.» (BERGSON,
+_l'Evolution créatrice,_ p. 168.)
+
+[386] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 179; cf. p. ii, 175,
+193.
+
+[387] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, introd., p. ii;
+cf. p. 53.
+
+[388] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 225.
+
+[389] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, introd., p. i, ii;
+cf. p. 173, 175, 213, 289, 398.
+
+[390] Cf. BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 151, 157, 166,
+190, 198.--«(L'intelligence) est la faculté de fabriquer des objets
+artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en
+varier indéfiniment la fabrication.» (_Ibid._, p. 151.)
+
+[391] FOUILLÉE, _la Pensée_, p. 79.
+
+[392] FOUILLÉE, _Ibid._, p. 161.
+
+[393] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 137, 105, 148, 130,
+125.
+
+[394] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 11, 17, 22, 29.
+
+[395] Cette confusion de l'étendue abstraite avec la matière a
+été relevée plus haut. Ni l'anatomiste ni le chimiste ne peuvent
+décomposer les corps à leur fantaisie. Ils doivent en respecter les
+«articulations» naturelles.
+
+[396] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 167.
+
+[397] On peut voir ces trois notions dans Aristote, _VI Phys_.,
+c. i;--_Continua_, quorum extrema sunt unum: Συνεχῆ, ὦν τά ἔσχατα
+ἓν.--_Contigua_, quorum extrema sunt simul: 'απτόμενα δʹὦν τά ἔσχατα αμα.
+--_Dissita_, ea interquæ nihil est medium, quod sit ejusdem rationis:
+'εφεξῆς δʹὦν μηδἑν μεταξυ συχχενές.
+
+[398] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 13, 160, etc.
+
+[399] BERGSON, _Matière et mémoire_, p. 218.
+
+[400] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 10, 366.
+
+[401] «Moi et non-moi, moi et vous, moi et tous, forment une
+discontinuité primitive qu'aucun artifice ne saurait supprimer.»
+(FOUILLÉE, _la Pensée_, p. 16.)--«Si nous _découpons_ le réel, c'est
+qu'il est _découpable_, c'est qu'il est jusqu'à un certain point
+découpé, c'est que nous y sommes découpés nous-mêmes; c'est, par
+exemple, qu'un homme n'est pas un autre homme, qu'un homme n'est pas un
+cheval ... bref que nos idées, nos concepts et nos lois ont un fondement
+dans le réel.» (_Ibid._. p. 74.)
+
+[402] «Multitudinem esse et divisibile, magis est sensibile
+quam esse indivisibile. Quare multitudo ratione prior quam indivisibile
+per sensum est.» Τὸ μαλλον αισθητὸν τὸ πλἦθος εϊναι και τὸ διαιρετὸν ἢ
+τὸ άδιαίρετον, ὤστε τῷ λόγῳ πρότερον τὸ πλἦθος τοϋ άδιαιρέτου δια τῆν
+αϊσθησιν. (_Méta._, l. IX, c. iii, § 2.)
+
+[403] FOUILLÉE, _la Pensée_, p. 223.
+
+[404] S. THOMAS, I°, q. LXXXV, a. 3.
+
+[405] ARISTOTE, _Phys_., l. I, c. ii, § 15.
+
+[406] PLATON, _Phèdre_, 265 E.--Voir aussi contre l'unité de
+l'être _Parménide_ et le _Sophiste_, surtout, p. 248, trad. Cousin.
+
+[407] ARISTOTE, _Méta_., l. XII, c. iii, § 8, 9.
+
+[408] ARISTOTE, _Phys_., l. II, c. ii, § 3;--_Méta_., l. XII,
+c. iii, § 8.
+
+[409] S. THOMAS, I°, q. LXXXV, a. 4.
+
+[410] SAINT THOMAS, _Contra Gent_., l. II, c. xcv.
+
+[411] «Quocirca idem erit bonum et non bonum, idem homo et
+equus: nec de hoc erit illius disputatio, an omnia entia sint unum, sed
+eo potius an nihil sint: item tale esse et tantum esse, idem erunt.»
+ὥστε ταύτον ἔσται άγαθὸν και ούκ άγαθὸν, και άνθρωπος και ίππος, και ού
+περι τοϋ ἓν εϊναι τα ὄντα ὁ λόγος ἔσται αύτοϊς, άλλα περι τοϋ μηδέν, και
+τὸ τοιῳδι εϊναι και τοσᾡδι ταύτόν (_Phys.,_ l. I, c. ii, § 14.)
+
+[412] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 170.
+
+[413] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, sept. 1899,
+p. 517.
+
+[414] M. Fouillée l'a très bien vu: «La tentative pour
+expliquer _entièrement_ l'origine des idées et leur vérité par la
+biologie constitue une immense pétition de principe.» (_La Pensée_,
+p. 80.)
+
+[415] «_In quantum dicit verbum anima cognoscit objectum_.»
+S. THOMAS, _de Verit._, q. iv, a. 2. Après l'intuition de son objet,
+l'esprit se l'exprime et se le dit à lui-même.
+
+[416] «_Omnis scientia est universalium_.... _Quodam modo
+scientia est universalis_» (dans ses principes); «_quodam modo autem
+minime_» (dans ses applications particulières). (ARISTOTE, _Méta_.,
+l. XII, c. x, § 8.) «Un joueur d'échecs, par exemple, ne crée pas une
+science en gagnant une partie. Il n'y a de science que du général.»
+(POINCARÉ, _la Science et l'hypothèse_, p. 13.)
+
+[417] «Loin de faire fi des principes, nous croyons qu'ils sont
+l'essentiel. Y substituer la pure étude des faits biologiques, c'est
+vouloir faire marcher une montre sans y introduire le grand ressort....
+Vainement on nous invite à délaisser pour les questions pratiques du
+jour «la paix des questions éternelles»--dites plutôt le tournant des
+questions éternelles. Les problèmes du jour ne peuvent vraiment se
+résoudre qu'en vertu de raisons qui les dépassent: l'actuel dépend du
+perpétuel.» (FOUILLÉE, _Morale des idées-forces,_ p. XXVII, XXIX.)
+
+[418] Φανερὸν τοινυν έκ τουτων ὄτι ἔστι τὸ πρώτος κινοϋν
+άκίνητον (ARISTOTE, _Phys_., l. VIII, c. v.)
+
+[419] Pour Aristote, c'est quelque chose de _divin_, τὸ θείον;
+pour saint Thomas et pour nous, c'est la pensée même de Dieu reflétée
+par ses créatures.
+
+[420] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 340.
+
+[421] «Concevoir (le concept) est un pis aller (!!) dans les cas
+où l'on ne peut pas percevoir (!!).... Une conception ne vaut que par
+les perceptions éventuelles qu'elle représente (!!).» (BERGSON,
+_Conférences d'Oxford_, p. 5.) Le lecteur appréciera si ce n'est pas là
+une inintelligence totale.
+
+[422] «Persistance inextinguible d'un reste: c'est la tare
+essentielle du concept.» _(Revue néo-scolastiq.,_ nov. 1910, p. 489.)
+
+[423] SAINT THOMAS, _in Il Cœlor_., l. XVIII.
+
+[424] _Quidquid esse potest intelligi potest_. S. THOMAS,
+_Contra Gent_., l. II, c. 98.--La raison en est que tout ce qui vient à
+l'existence est la réalisation d'un possible et partant d'une idée.
+
+[425] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, 1903, p. 8.
+
+[426] Nominaliste pour tous les concepts, excepté pour celui de
+Temps, où M. Bergson est ultra-réaliste, puisqu'il en fait la substance
+des choses dans le grand Tout. En faisant du Temps non pas un fluide,
+mais la _fluidité_ même, il hypostasie une abstraction.
+
+[427] _L'universel_ veut dire essence commune à plusieurs
+individus. Ainsi la rondeur est une essence commune à toutes les choses
+rondes. La première vue de l'esprit découvre une essence, v.g. la
+rondeur de ce cercle: c'est l'universel _direct_. La seconde vue la
+considère comme étant commune à tous les autres cercles, existants ou
+possibles, c'est-à-dire comme infiniment imitable: c'est l'universel
+_réflexe_.
+
+[428] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 56, 114, 128, 136,
+148.
+
+[429] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, introd., p. iii.
+
+[430] En général, l'intuition désigne l'acte de connaître un
+objet immédiatement, sans raisonnement ni passage par des idées
+intermédiaires. Elle s'oppose à l'acte discursif.
+
+[431] «Une faculté tout autre que celle d'analyser. Ce sera,
+par définition même, l'intuition.» (BERGSON, _Revue de Méta. et de
+Morale_, 1903, p. 35.)
+
+[432] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, introd., p. iv; cf.
+p. 216.
+
+[433] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 31, 47, 49, 164,
+323, etc.
+
+[434] Voici un aveu: «Même quand elle se lance dans la théorie,
+la science est tenue d'adapter sa démarche à la configuration générale
+de la pratique (et du réel). Si haut qu'elle s'élève, elle doit être
+prête à retomber dans le champ de l'action et à s'y retrouver tout de
+suite sur ses pieds. Ce ne lui serait pas possible si son rythme
+différait absolument de celui de l'action elle-même.» (_L'Evolution
+créatrice_, p. 356.) Bien loin de s'opposer, le théoricien et le
+praticien se complètent.
+
+[435] Il s'agit «d'une connaissance par le dedans, qui les
+saisit (les faits) dans leur jaillissement même au lieu de les prendre
+une fois jaillis, qui creuserait ainsi au-dessous de l'espace et du
+temps spatialisé....» (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 390.)
+
+[436] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 50; cf. p. 216.
+
+[437] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 53.
+
+[438] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 210, 211.
+
+[439] Même hésitation chez M. Le Roy qui écrit: «La tâche
+propre du philosophe serait de résorber l'intelligence dans l'instinct,
+ou plutôt de réintégrer l'instinct dans l'intelligence.» (_Revue des
+Deux Mondes_, février 1912.)
+
+[440] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 179.
+
+[441] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 197.
+
+[442] «La première (connaissance) implique qu'on tourne autour
+de cette chose; la seconde, qu'on entre en elle.» (BERGSON, _Revue de
+Méta. et de Morale_, 1903, p. i.)
+
+[443] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 290.
+
+[444] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 209.
+
+[445] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 258, cf.
+p. 259.--«En les rapprochant les unes des autres (les formes de
+l'instinct), en les faisant ensuite fusionner avec l'intelligence,
+n'obtiendrait-on pas cette fois une conscience coextensive à la vie et
+capable, en se retournant brusquement contre la poussée vitale qu'elle
+sent derrière elle, d'en obtenir une vision intégrale, quoique sans
+doute évanouissante?» (_Ibid._, introd., p. v.)
+
+[446] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 272.--«On appelle
+intuition cette espèce de _sympathie intellectuelle_ par laquelle on se
+transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a
+d'unique et partant d'inexprimable.» (_Rev. de Méta. et de Morale_,
+1903, p. 3.)
+
+[447] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 209.
+
+[448] BERGSON, Discours de Bologne, 10 avril 1911, dans la
+_Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 826, 827.
+
+[449] BERGSON, _Ibid._, p. 813, 824.
+
+[450] Pour Kant, c'est le concept qui recoud le décousu informe
+de l'intuition sensible. Pour Bergson, c'est, au contraire, l'intuition
+sensible qui recoud le morcelage du concept. Opposition curieuse qui
+trahit le caractère artificiel de ces systèmes!
+
+[451] Aristote avait déjà dit: «Sentir n'est pas encore
+savoir.» (_Anal._ Post.)
+
+[452] FOUILLÉE, _la Pensée_, p. 363.
+
+[453] «Concevoir est un pis-aller dans le cas où l'on ne peut
+pas percevoir.» (BERGSON, conf. d'Oxford, _la Perception du changement_,
+p. 5.)
+
+[454] Cf. S. AUG. _De Genes. ad litt_., IV, 32, 50.--S. Thomas
+ajoute que la vision dans le Verbe est la connaissance la plus parfaite,
+soit du général, soit du particulier. _Perfectius (res) cognoscitur
+per Verbum quam per se ipsam, etiam in quantum est talis_, (De verit. q. 8,
+a. 16, ad II; cf. q. 4, a. 6.)
+
+[455] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, janv. 1903, p. 13.
+
+[456] FOUILLÉE, _la Pensée_, p. 353.
+
+[457] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, janv. 1903, p. 9,
+15, 27. Voici quelques jolis exemples de ces concepts «fluides».
+Définition de l'_idée_: «Une certaine assurance de facile
+intelligibilité.» Définition de l'_âme_: «Une certaine inquiétude de
+vie.» (_Ibid._, p. 31.) On comprend que de tels concepts soient
+perpétuellement changeants.
+
+[458] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 393.
+
+[459] Cf. notre étude I sur _le Mouvement_, p. 142 et suiv.
+
+[460] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, 1903, p. 32, 33.
+
+[461] Aristote, lui aussi, a voulu revenir «de la sécheresse et
+de l'insuffisance logique à la richesse féconde de l'expérience, de
+l'artificiel au naturel.» (RAVAISSON, _Testament philosophique_, p. 7.)
+
+[462] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1907, p. 488, 495.
+
+[463] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 389.
+
+[464] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 54.
+
+[465] «L'intuition de soi est l'illusion d'un ultra-raffiné qui
+prend la conscience aiguë d'une sensation pour la coïncidence avec
+l'être.» (Revue _néo-scolastique,_ nov. 1910, p. 490.) Une méprise si
+grossière n'est certes pas d'un ultra-raffiné!... La conscience ne
+saisit pas seulement la pensée, mais aussi celui qui pense: _intellectus
+intelligit semetipsum_--, dit saint Thomas. Et ce n'est pas seulement
+l'école d'Aristote et de saint Thomas qui est unanime sur ce point
+capital, mais encore l'école suarésienne: «Prima cognitio accidentis non
+terminatur ad abstractum sed ad concretum ... sicque substantia
+cognoscitur simul cum accidente, hoc est in confuso, in quantum est pars
+talis concreti accidentalis.» (SUAREZ, _De Anima_, l. IV, c. iv.) Quant
+aux écoles spiritualistes modernes, contentons-nous de citer cette
+magnifique et décisive parole de F. Bouillier: «Dénier à la conscience
+le pouvoir d'atteindre, en même temps que les phénomènes, l'être que
+nous sommes, l'être un, identique, essentiellement actif, vie et pensée,
+c'est la mutiler profondément, c'est rejeter la meilleure partie de ce
+qu'elle nous atteste, et cela seul qui est continuellement présent au
+milieu de la diversité de tous ses autres témoignages.» (_La Conscience
+en psychologie_, p. 95). Une psychologie expérimentale «sans âme» n'est
+donc qu'une mutilation profonde de l'expérience.
+
+[466] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 212, 213.
+
+[467] C'est ce que les scolastiques ont appelé la _quiddité_:
+«Intellectus humani proprium objectum est quidditas sive natura in
+materia corporali existens.» (S. THOMAS, _Sum. theol_., I, q. LXXXIV, a.
+3, et q. LXXXIX, a. 3.)
+
+[468] La première notion acquise est celle de l'_être_: «Ens
+est primum quod cadit in apprehensione simpliciter.» (S. THOMAS,
+_Quæst. disp., De Verit.,_ q. x, a. 1.) Or, l'être le dit d'abord de ce
+qui est _de soi_ (substance), puis de l'être dérivé (accidents): «Ens
+absolute et primo dicitur de substantia, posterius, secundum quid de
+accidentibus.» (S. THOMAS, _De ente et essentia_, c. ii.)
+
+[469] On sait que, pour Aristote et saint Thomas, c'est
+l'intuition de l'_être réel_ qui fonde toute la métaphysique.
+(S. THOMAS, I°, q. LXXXXV, a. 5.) La connaissance qui en découle est
+progressive: 1° connaissance de l'être (quelque chose qui est); 2°
+connaissance _confuse_ de la substance; 3° connaissance _confuse_ des
+accidents; 4° connaissance _distincte_ de la substance; 5° connaissance
+_distincte_ des accidents. Ensuite vient la connaissance de la _nature_
+des êtres étudiés: essences et propriétés. On voit par là que
+l'intelligence saisit la substance avant les accidents (c'est l'inversé
+pour les sens), parce qu'elle ne peut comprendre l'être _dérivé_
+qu'après l'être _de soi_. «Sicut prædicamenta non habent esse nisi per
+hoc quod insunt substantiæ, ita non habent cognosci nisi in quantum
+participant aliquid de modo cognitionis substantiæ quod est cognoscere
+quid est». (S THOMAS, _In libro XII métaph_., l. VII, lec. I.) C'est
+l'inverse pour les sens qui sont tout d'abord frappés par les accidents
+et ne saisissent l'objet que par concommitance, comme on saisit une main
+gantée sous le gant. En résumé, la substance est sensible _per accidens_
+et intelligible _per se_.
+
+[470] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, 1903, p. 33, 35;
+cf. _Matière et Mémoire_, p. 203, 205-207. Grâce à cette intuition
+directe du réel, nous pouvons confronter l'image du souvenir avec le
+réel pour la rendre de plus en plus adéquate. _L'adæquatio rei et
+intellectus_ est ainsi rendue possible. Elle est impossible, au
+contraire, pour ceux qui nient l'intuition et ne peuvent plus comparer
+l'image qu'avec d'autres images, sans jamais saisir l'original.
+
+[471] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 192, 193.
+
+[472] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 206; et réponse à
+Pitkin, _Journal of Philosophy_, 7 juill. 1910.
+
+[473] D'ailleurs, qui distinguera les véritables biens, la
+véritable utilité, les succès dignes d'envie, sinon l'intelligence
+éclairée par d'autres critères?
+
+[474] BERGSON, _Réponse à Pitkin, Ibid._
+
+[475] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 323.
+
+[476] Cf. _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 317.
+
+[477] LITTRÉ, _Revue des Deux Mondes_, 10 juin 1865.
+
+[478] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 239-257.
+
+[479] BERGSON, _Ibid._, p. 242.
+
+[480] BERGSON, _Ibid._, p. 253.
+
+[481] BERGSON, _Ibid._, p. 253.
+
+[482] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 295-323.
+
+[483] A l'exemple de M. Bergson, nous avons nous-même réédité
+dans ce paragraphe, presque littéralement, notre réplique déjà parue
+ailleurs.
+
+[484] S. THOMAS, _I Sent_., dist. VIII, q. i, a. 3.
+
+[485] BERGSON, _Ibid._, p. 310.
+
+[486] MICHELET, _Esquisse de logique_.
+
+[487] «Ens rationis dicitur, quod cum in re nihil ponat, et in
+se non sit ens, formatur tamen seu accipitur ut ens in ratione.» (S.
+THOMAS, V. _Méta_., l. IX;--_Summa theol_., I°, q. XVI, a. 3, ad 2.--Cf.
+JEAN DE S. THOMAS, _Log_., II, q. 2.)
+
+[488] BERGSON, _Ibid._, p. 320.
+
+[489] Dans sa lettre au P. de Tonquédec (_Etudes,_ 20 janv.
+1912, p. 516), M. Bergson a eu la loyauté de reconnaître l'insuffisance
+de cette première argumentation: «Elle aboutit simplement à montrer que
+_quelque chose_ a toujours existé. Sur la nature de ce «quelque chose»,
+elle n'apporte, il est vrai, aucune conclusion positive.» Le lecteur
+comparera cet aveu à ses prétentions premières.
+
+[490] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 299.
+
+[491] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 291.
+
+[492] Pour ces citations et les suivantes, voy. Bergson, son
+cours au Collège de France, en mai 1911: _Théorie de la Personne_, cité
+par Grivet, _Etudes_, 30 nov. 1911.
+
+[493] «Seule, la matière qu'il (le courant de la conscience
+universelle) charrie avec lui, et dans les interstices de laquelle il
+s'insère, peut le diviser en individualités distinctes. Le courant passe
+donc, traversant les générations humaines, se subdivisant en individus:
+cette division était dessinée en lui vaguement (?), mais elle ne se fût
+pas accusée sans la matière. Ainsi se créent sans cesse des âmes, qui
+cependant, en un certain sens, préexistaient. Elles ne sont pas autre
+chose que les ruisselets entre lesquels se partage le grand fleuve de la
+vie, coulant à travers le corps de l'humanité.» (BERGSON, _l'Evolution
+créatrice_, p. 292.)
+
+[494] Nous avons vu plus haut, en parlant du «morcelage», que
+c'est l'_esprit_, au contraire, qui se découpait un corps. Ce sont là
+des assertions difficilement conciliables à nos yeux.
+
+[495] Voir, par exemple, l'interview de Maurice Verne dans
+l'_Intransigeant_ du 26 nov. 1911.
+
+[496] Voir l'interview ci-dessus.
+
+[497] Cf. _l'Evolution créatrice_, p. 294.
+
+[498] PIERRE LOTI, _le Pèlerin d'Angkor_ (Calmann-Lévy). Cf.
+Discours de réception à l'Académie française de M. Jean Aicard, par
+Pierre Loti, 23 déc. 1909.
+
+[499] «Je parle de Dieu comme d'une _source_ d'où sortent tour à
+tour, par un effet de sa liberté, les «courants» ou «élans» dont chacun
+formera un monde: il en reste donc distinct (??), et ce n'est pas de lui
+qu'on peut dire que «le plus souvent il tourne court», ou qu'il soit «à
+la merci de la matérialité qu'il a dû se donner.» (1re lettre
+au P. de Tonquédec, p. 517 des _Etudes_.)--M. Bergson avait écrit
+(_Evolution créatrice,_ p. 270): «Je parle d'un _centre_ d'où les mondes
+jailliraient comme les fusées d'un immense bouquet,--pourvu toutefois
+que je ne donne pas ce centre pour une _chose_ [une substance mais pour
+une _continuité de jaillissement._ Dieu, ainsi défini, n'a rien de tout
+fait....»
+
+[500] _L'Evolution créatrice_, p. 270, 271.
+
+[501] De même pour M. Le Roy: «Pour nous, Dieu n'est pas, mais
+devient. Son devenir est notre progrès même.» (LE ROY, _Revue de Méta.
+et de Morale_, 1907, p. 509.)
+
+[502] LE ROI, _Dogme et Critique_, p. 145.
+
+[503] Malgré cela, M. Bergson persiste à croire qu'il n'est pas
+panthéiste, et sa bonne foi ne saurait être mise en doute. «De tout
+cela, écrit-il, se dégage nettement l'idée d'un Dieu créateur et libre,
+générateur à la fois de la matière et de la vie, dont l'effort de
+création se continue du côté de la vie, par l'évolution des espèces et
+par la constitution des personnalités humaines. De tout cela se dégage,
+par conséquent, la réfutation du monisme et du panthéisme en général
+(??). Mais, pour préciser encore ces conclusions et en dire davantage,
+il faudrait aborder des problèmes d'un tout autre genre, _les problèmes
+moraux_. Je ne suis pas sûr de jamais rien publier à ce sujet; je ne le
+ferai que si j'arrive à des résultats qui me paraissent aussi
+démontrables ou aussi «montrables» que ceux de mes autres travaux.»
+(Lettre au P. de Tonquédec, IIe lettre, _Etudes_, p. 515.)
+
+[504] Autre formule de la même erreur: «Le temps _n'est_
+jamais; il devient toujours.»--Comme si le présent n'était pas en acte!
+«_Nihil est temporis_, dit saint Thomas, _nisi nunc_.» (Iº q. 46, a. 3,
+ad 3.)
+
+[505] Cf. LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 292
+et suiv.
+
+[506] Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la _Revue de
+Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 810.
+
+[507] Sa première devise était: «Mettre plus de science dans la
+métaphysique et plus de métaphysique dans la science.» (BERGSON, _Revue
+de Méta et de Morale_, janv. 1903, p. 29.)
+
+[508] BERGSON, Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la
+_Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 825.
+
+[509] «En principe, la science positive porte sur la réalité
+même, pourvu qu'elle ne sorte pas de son domaine qui est la matière
+inerte.» (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 225; cf. p. 216.)
+
+[510] POINCARÉ, _la Valeur de la science_, p. 214.
+
+[511] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 218, 258, 211, 272.
+
+[512] «D'après cette nouvelle méthode, pour connaître les
+choses telles qu'elles sont, il ne faut pas user de l'intelligence, qui
+ne peut que les dénaturer, mais se rapprocher (par l'intuition) de
+l'expérience brute, se plonger dans le tourbillon des sensations,
+s'abîmer enfin dans le torrent de la vie animale et végétative, se
+perdre dans l'inconscience et se noyer dans les choses. Ce réalisme
+psychologique conduit à l'idolâtrie du fait en métaphysique et en
+morale....»(COUTURAT, _Revue de Méta. et de Morale_, 1897, p. 241,
+242.)
+
+[513] W. JAMES, _Philosophie de l'expérience,_ p. 257, 264,
+265, 309, 316. «Le meilleur chemin à suivre est celui de Fechener, de
+Royce, de Hégel: Fechener n'a jamais entendu le veto de la Logique;
+Royce entend sa voix, mais refuse délibérément de savoir ce qu'elle dit;
+Hégel n'entend ce qu'elle dit que pour en faire fi; et tous passent
+joyeusement leur chemin. Serons-nous les seuls à subir son veto?»
+(_Ibid.,_ p. 197.) C'est Bergson, dit-il, qui l'a enhardi dans cette
+voie.--«Je me suis vu contraint de renoncer à la Logique carrément,
+franchement, irrévocablement!» _(A Pluralistic universe_.)
+
+[514] MARITAIN, _l'Evolutionnisme de M. Bergson_, dans la
+_Revue de Philosophie,_ sept. 1911, p. 539.
+
+[515] Cf. Card. MERCIER, _Discours du 8 déc. 1907 à
+l'Université de Louvain_.
+
+[516] M. Bergson est à peu près le seul philosophe
+universitaire à traiter les questions de métaphysique, comme on peut
+s'en convaincre en feuilletant le catalogue d'ouvrages philosophiques
+publiés chez Alcan.
+
+[517] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, janv. 1903,
+p. 30, 31.
+
+[518] Cette critique, il est vrai, n'est pas nouvelle. Déjà
+Platon l'adressait aux artistes de son temps: «N'est-il pas vrai que les
+artistes, s'inquiétant peu de la vérité, donnent à leurs ouvrages, au
+lieu de proportions naturelles, celles qu'ils jugent devoir faire le
+plus bel effet?» (_Le Sophiste_, trad. Cousin, p. 220.)
+
+[519] RENÉ DOUMIC, _Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1910,
+p. 433.
+
+[520] Cité par GRIVET, _Etudes_, 20 nov. 1911.
+
+[521] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 375, 355, 369.
+
+[522] W. JAMES, _Philosophie de l'expérience,_ p. 305.
+
+
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+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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