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+The Project Gutenberg EBook of La philosophie de M. Bergson, by Albert Farges
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La philosophie de M. Bergson
+
+Author: Albert Farges
+
+Release Date: October 16, 2005 [EBook #16887]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+
+
+LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON
+
+_Professeur au Collège de France_
+
+EXPOSÉ & CRITIQUE
+
+par
+
+MGR ALBERT FARGES
+
+ANCIEN DIRECTEUR
+
+A SAINT-SULPICE ET A L'INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS
+
+DOCTEUR EN PHILOSOPHIE ET EN THÉOLOGIE
+
+LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+PARIS
+
+
+ * * * * *
+
+
+IMPRIMATUR
+
+Parisiis, die decima junii 1912.
+
+ALFRED BAUDRILLART,
+_vic. gen. Rect_.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Au lecteur.
+
+ Introduction générale.
+
+ I. La Notion bergsonienne du Temps.
+
+ II. La Liberté humaine.
+
+ III. L'Union de l'Ame et du Corps.
+
+ IV. La Philosophie du Devenir pur.
+
+ V. L'Evolution des Mondes.
+
+ VI. Théorie de la Connaissance sensible.
+
+ VII. Théorie de la Connaissance intellectuelle.
+
+ VIII. Théorie de l'Intuition.
+
+ --Note sur le «Pragmatisme» de M. Bergson.
+
+ IX. Le Problème de la Contingence et de la Destinée humaine.
+
+ --Note sur le «Monisme» de M. Bergson.
+
+ Conclusion générale.
+
+ (Notes: à la fin du texte.--M.D.)
+
+
+ * * * * *
+
+
+AU LECTEUR
+
+La Philosophie de M. Bergson se compose de deux parties assez
+dissemblables: les théories pures et leurs conséquences pratiques.
+
+Les conséquences pratiques qui ébranlent les anciennes thèses classiques
+de la philosophie spiritualiste sur la vérité absolue des premiers
+principes de la raison, et par suite sur Dieu, l'âme humaine,
+l'immortalité, la morale et la religion, sont facilement comprises de la
+plupart de ses auditeurs ou lecteurs, et c'est à peu près la seule chose
+qu'ils en retiendront, sur la foi du maître: _Magister dixit_!
+
+Les théories pures, au contraire, qui doivent préparer et asseoir ces
+conclusions subversives, sont d'une subtilité si éthérée et si nuageuse,
+qu'elles pourraient être dites _ésotériques_. Seuls, les initiés peuvent
+se flatter d'en pénétrer le sens métaphysique, et encore n'est-il pas
+sûr qu'ils puissent le saisir bien clairement ni tout y comprendre.
+
+Quant aux profanes--je parle des plus intelligents d'entre eux et des
+plus exercés aux subtilités de la métaphysique,--ils seront vite
+déroutés et découragés par une terminologie nouvelle et bizarre, où les
+mots sont trop souvent détournés des usages reçus, vidés de leur sens
+naturel, et aussi par des métaphores à jet continu, qui déguisent la
+pensée bien plus qu'elles ne l'expriment.
+
+C'est à eux que ce travail s'adresse. Ils veulent se rendre compte,
+vérifier si les conséquences pratiques si graves et si troublantes de la
+philosophie nouvelle sont bien assises sur des principes solides et
+incontestables, car, pour eux, l'autorité du maître est le dernier et le
+plus pauvre des arguments, selon le mot célèbre de saint Thomas: _Locus
+ab auctoritate quæ fundatur super ratione humana, est infirmissimus_[1].
+
+Pour les aider et les guider dans une recherche si délicate et si
+laborieuse, nous n'aurons rien négligé, ni la lecture annotée et l'étude
+de tous les ouvrages ou articles de revue de M. Bergson et de ses
+principaux disciples, ni l'assistance aux cours du Collège de France,
+ni le commerce avec les initiés.
+
+Que si, malgré ces précautions, nous nous étions encore mépris sur le
+sens de quelques détails secondaires, notre bonne foi, du moins, serait
+hors de conteste, et nous nous en consolerions au souvenir de ces
+discussions passionnées qui ont retenti récemment dans la presse des
+deux Mondes, sur l'interprétation de certains points obscurs de la
+pensée de M. Bergson, et auxquelles son intervention seule a pu mettre
+fin[2].
+
+Nous tenions à protester, dès le début, non seulement de notre bonne
+foi, mais aussi de notre respect sincère pour la personne du maître. Ses
+manières simples et modestes, où l'on ne sent rien d'un pédantisme si
+fréquent ni d'un sectarisme à la mode, son ton toujours grave qui semble
+le plus souvent convaincu, son talent incontestable d'artiste et de
+virtuose, inspirent plutôt la sympathie. Et si ses doctrines, en ce
+qu'elles ont de paradoxal et, de vraiment sophistique, méritent
+d'importantes critiques et même une juste sévérité dans le blâme, nous
+ne prendrons qu'à regret cette attitude et pour accomplir ce que nous
+croyons être pour nous un devoir.
+
+Du reste, il n'y a pas que des théories fausses à relever dans cette
+nouvelle philosophie. Il y a nombre d'idées bonnes et même excellentes
+que nous serons heureux de mettre en relief et de louer aussi souvent
+que nous les rencontrerons.
+
+C'est assez dire que ce volume, bien loin d'être une œuvre de parti
+pris ou de polémique personnelle, sera tout au contraire un travail de
+critique sereine, calme et impartiale, aussi objective qu'il nous sera
+possible.
+
+Pour en assurer l'objectivité parfaite, nous ne reculerons pas devant le
+labeur ingrat des citations et des références minutieuses auxquelles on
+pourra constamment se reporter. De cette façon, quand notre subtil
+auteur se retranchera derrière la défense banale qu'on _ne l'a pas
+compris_, le lecteur pourra lui répliquer: _à qui la faute_?...
+C'est le système philosophique de M. Bergson que nous jugerons d'après
+les textes authentiques, et nullement ses intentions ni sa pensée intime,
+encore moins sa pensée définitive, que notre critique ne saurait viser
+et réserve expressément.
+
+Nous avions déjà touché à la philosophie de M. Bergson en esquissant les
+grandes lignes de la _Théorie fondamentale de l'Acte et de la Puissance
+ou du Devenir,_ mais d'une manière assez indirecte. Nous avions dû
+mettre alors en parallèle avec les théories de l'école péripatéticienne
+et thomiste que nous exposions, celles de la philosophie nouvelle.
+Mais cette critique n'était faite que par occasion, d'une manière
+accidentelle et très incomplète. Aujourd'hui, nous abordons de front
+l'œuvre du maître, pour en saisir les détails et l'ensemble, et suivre
+l'évolution de sa pensée à travers tous les écrits qu'il a publiés
+depuis sa thèse de 1889.
+
+Cet ouvrage--malgré quelques répétitions nécessaires--ne fera donc pas
+double emploi avec le premier, qui pourra toujours être consulté
+utilement par ceux qui aiment les parallèles et les contrastes. Nous
+y renverrons quelquefois[3].
+
+ * * * * *
+
+Et maintenant, souhaitons à ce petit livre d'aller au loin produire un
+peu de bien! Sans doute, il n'a pas la prétention naïve de convertir les
+Bergsoniens qui récusent les lumières de l'Intelligence, de la Raison et
+du Sens commun. Ce n'est pas d'arguments dont ces esprits ont besoin,
+mais de remèdes. Puisse-t-il du moins rassurer les autres, tous ceux qui
+n'ont pas laissé s'atrophier en eux ces facultés maîtresses de notre
+nature humaine, et les préserver à jamais d'une telle «catastrophe
+intérieure»[4]. Et comme ce résultat purement négatif serait insuffisant
+à  asseoir leurs convictions spiritualistes, puisse-t-il les aider à
+s'orienter vers les lumières si sûres de la Philosophie traditionnelle.
+
+N'obtiendrait-il ce succès qu'auprès de cette nouvelle jeunesse qui se
+lève--avide de théories lumineuses et fortes, et dédaigneuse de ce
+qu'elle a déjà nommé une «philosophie des phosphorescences et des
+velléités»[5],--nous nous estimerions amplement récompensé notre peine!
+
+
+ * * * * *
+
+
+LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON[6]
+
+
+INTRODUCTION GÉNÉRALE
+
+Suivant une formule chère à son école: M. Bergson _est en train de se
+faire_[7]. Nous ne parlons pas ici de sa réputation qui est déjà
+faite--non seulement en France, mais dans les deux hémisphères--et ne
+saurait guère s'amplifier davantage. A peu près dès le début de son
+enseignement à Paris, elle a retenti bruyamment et elle est devenue
+rapidement mondiale, grâce à une certaine presse et à cette unanimité de
+réclame mutuelle dont nos adversaires ont le secret,--et qui devraient
+être pour nous une leçon plus profitable d'union.
+
+Sur la foi de sa renommée, bien des gens se pâment d'admiration à tout
+ce qui tombe aujourd'hui de ses lèvres ou sort de sa plume. Et je ne
+parle pas seulement du public féminin qui assiège sa chaire du Collège
+de France, ni des admirateurs par snobisme, incapables de comprendre le
+premier mot de théories si subtiles et si obscures,--mais aussi d'hommes
+de talent et de penseurs sérieux qu'on est surpris de rencontrer dans ce
+concert d'adulation universelle.
+
+Nous pourrions en citer plusieurs parmi ses collègues de l'Université ou
+de l'Ecole normale, dont les éloges enthousiastes atteignent à un degré
+de lyrisme déconcertant.
+
+L'un d'eux, dans un volume que nous avons sous les yeux, écrit qu'il
+faut classer M. Henri Bergson, non seulement «parmi les très grands
+philosophes de tous les pays et de tous les temps»,--mais encore le
+proclamer «comme le seul philosophe de premier ordre qu'aient eu la
+France depuis Descartes, et l'Europe depuis Kant». Il ajoute
+expressément que Leibnitz, Malebranche, Spinosa, sont facilement
+éclipsés, ainsi que Fichte, Schelling et Hegel. Enfin, il conclut
+pompeusement: «Tel est le rythme de l'histoire des systèmes: de loin en
+loin, un héros heureux de la pensée s'étant enfoncé très avant dans les
+profondeurs du réel en ramène au jour de l'intelligence des intuitions
+merveilleuses, richesse brute que lui-même et des générations après lui
+s'emploient à élaborer. Avec un Descartes, avec un Kant, M. Bergson,
+sans aucun doute, est de ces héros-là.»
+
+Après ces dithyrambes, on peut tirer l'échelle et redire avec assurance
+que la réputation du maître est déjà  faite et qu'elle n'est plus à
+faire.
+
+Le secret de ce succès inouï serait peut-être curieux à rechercher mais
+il n'est pas temps encore. Attendons la fin de ce travail pour le mieux
+comprendre.
+
+En disant que M. Bergson est _en train de se faire_, je n'ai donc voulu
+parler que de sa philosophie, qu'il n'a révélée au monde que peu à peu,
+à travers les hésitations, on, comme, il l'avoue lui-même, «les zigzags
+d'une doctrine qui se développe, c'est-à-dire qui se perd, se retrouve
+et se corrige indéfiniment elle-même»[8].
+
+Encore aujourd'hui est-elle loin d'être complète. Comportera-t-elle une
+Théodicée, une Morale? et lesquelles?... Bien des doutes sont encore
+permis sur de si graves sujets, et quoiqu'il soit bien délicat et
+presque téméraire de vouloir décrire le tracé de cette seconde courbe,
+de la pensée bergsonienne, avant qu'elle ait été formée, nous
+essayerons, à la fin de ce volume, d'en indiquer l'orientation
+probable--sous toutes réserves,--les effets de l'_Evolution créatrice_
+étant toujours «imprévisibles» et sans aucune proportion avec leurs
+antécédents, d'après M. Bergson. Au demeurant, ce qui a paru jusqu'à ce
+jour du nouveau système est déjà considérable, quoique restreint aux
+faibles dimensions de trois volumes de moyenne étendue[9] et de quelques
+articles de revues[10],--sans parler d'un opuscule artistique sur le
+_Rire_ ou la _Signification du comique_, que notre point de vue nous
+permettra de négliger.
+
+ * * * * *
+
+Le premier de ces trois volumes, _Essai sur les données immédiates de la
+Conscience_, fut sa thèse de doctorat soutenue à la Sorbonne en 1889.
+Nous assistions à cette soutenance avec le regretté Mgr d'Hulst et
+quelques amis, philosophes de profession, aux yeux desquels le nouveau
+Docteur se révéla du premier coup comme un penseur original, d'une
+subtilité infiniment compliquée et nuageuse à la manière de Kant. La
+seule différence, nous semblait-il, c'est que, dans cette pénombre
+habituelle de la pensée, brillait parfois, comme un feu d'artifice,
+l'image, la métaphore à effet, et même le trait d'esprit français:
+choses inouïes chez le philosophe de Kœnigsberg et tous ses
+compatriotes.
+
+L'auditoire en était à la fois charmé et déconcerté, lorsqu'un des
+membres du jury, le vénérable M. Ravaisson--si j'ai bonne
+mémoire,--interprète peut-être inconscient de cette impression générale,
+se laissa aller--pour terminer le compliment d'usage--à adresser, avec
+son fin sourire, cet éloge significatif au candidat: «Je n'ai pas
+toujours pu vous saisir, mais j'aime à croire, Monsieur, que vous vous
+êtes compris!» Aussitôt un murmure unanime d'approbation souligna ce
+trait qui portait au vif.
+
+La difficulté de comprendre cet ouvrage--comme tous les suivants, du
+reste--vient sans doute du fond et de la forme, de ce qui est dit,
+mais encore plus peut-être de ce qui n'est point dit, de ce qui est
+sous-entendu ou dit seulement à demi-mot et au passage, alors que ce
+serait le plus intéressant et le plus important à connaître.
+
+C'est le cadre et l'orientation qui font défaut. L'auteur semble nous
+conduire dans une nuit noire, à travers des chemins de traverse étroits
+et compliqués, sans nous dire où il veut nous mener. Sans doute, notre
+guide a son secret--du moins on doit lui supposer un secret,--car on ne
+peut admettre qu'il nous conduise à l'aventure. Mais ce secret, il ne le
+révèle que peu à peu, et par doses fragmentaires insuffisantes à nous
+rassurer.
+
+Ainsi, par exemple, dans ce premier volume, son avant-propos nous
+avertit qu'il va traiter de la liberté psychologique et résoudre--grâce
+à une nouvelle méthode vaguement indiquée--les difficultés
+insurmontables soulevées contre elle.
+
+Or, celle «nouvelle méthode» n'est pas sans nous inquiéter quelque peu,
+car on pressent déjà qu'elle pourrait bien devenir le principal, au lieu
+d'être l'accessoire, et déborder le sujet annoncé au point de le
+transformer en un simple épisode.
+
+De fait, après avoir lu et refermé le volume, cette impression persiste
+et, loin de s'atténuer, redouble. Le malaise produit par l'incertitude
+du but que l'on poursuit devient plus aigu. La liberté elle-même,
+annoncée comme sujet principal de cette étude, a passé au second plan.
+Ce qui domine, c'est la théorie nouvelle du Temps ou de la Durée, qui
+serait plus exactement le titre de l'ouvrage, car la Liberté n'est plus
+qu'un simple corollaire. Cette théorie elle-même semble si grosse des
+conséquences les plus redoutables et les plus imprévues, qu'on pressent
+qu'elle va devenir la base infiniment subtile et comme la pointe
+d'aiguille sur laquelle devra se tenir en équilibre la masse imposante
+de l'édifice futur.
+
+Avant d'examiner la solidité d'un tel fondement, faisons tout de suite
+connaître au lecteur l'édifice lui-même--au moins dans son plan général
+et ses plus grandes lignes,--telles qu'elles nous seront exposées par
+les volumes suivants. Et puisque l'auteur a cru si utile à son jeu de ne
+le démasquer pleinement qu'à la fin--semblable à ces prestidigitateurs
+qui n'annoncent leurs tours d'adresse que lorsqu'ils ont réussi,--la
+critique doit user de la tactique contraire et révéler du premier coup
+où l'on veut en venir.
+
+ * * * * *
+
+Tout d'abord l'auteur a--comme on dit vulgairement--une idée de
+derrière la tête, qui est sa préoccupation dominante, quoiqu'il n'en
+dise rien ni dans son avant-propos ni dans le corps de l'ouvrage. C'est
+à peine s'il nous la laisse entrevoir discrètement dans une allusion
+finale.
+
+Il s'agit pour lui, comme pour tous ceux qui aspirent à devenir chefs
+d'école, de faire une grande révolution en philosophie. Et cette
+révolution, il la fera d'abord contre la tyrannie devenue insupportable
+du kantisme. Plus tard, lorsqu'il se sentira plus de force et d'audace,
+ce sera contre la philosophie tout entière, des Eléates et de Platon
+jusqu'à nos jours, qu'il partira en guerre. Tous les penseurs de
+l'humanité avant lui avaient, paraît il, ignoré la méthode; à suivre
+pour découvrir la vérité; aucun n'avait encore su se placer au véritable
+point de vue; aussi n'avaient-ils posé que des «pseudo-problèmes». En un
+mot, ils étaient tous intellectualistes, et M. Bergson se proclamera
+antiintellectualiste.
+
+Cette prétention de supprimer d'un trait de plume l'expérience séculaire
+de l'humanité, lentement accumulée à travers les âges par les plus
+grands génies, est d'ailleurs une audace indispensable pour quiconque
+veut désormais devenir chef d'école. Descartes et Kant avaient donné le
+ton et agi de même, en faisant table rase du passé, et en ignorant de
+parti pris «qu'il y eût avant eux des hommes qui aient pensé».
+
+Le procédé est donc classique: tout novateur commence par renverser; et
+c'est le genre où il excelle.
+
+Pour le moment, le nouveau docteur ne rêve encore que de détrôner Kant,
+en terrassant le kantisme. Kant fut pourtant le maître de sa formation
+intellectuelle. Aux environs de 1880, lorsqu'il était sur les bancs du
+lycée Condorcet ou bien sur ceux de l'Ecole normale, la doctrine
+officielle de l'_Alma mater_ était un kantisme rigoureux, s'en tenant à
+la _Critique de la Raison pure_ et affectant de dédaigner les
+amendements et les restaurations de la _Raison pratique_.
+
+Or, ce joug commençait à peser sur les esprits. Les plus jeunes et les
+plus indépendants aspiraient à le briser, et M. Bergson conçut alors son
+plan de destruction. Certes, il fallait du courage et de l'audace pour
+renverser l'idole. M. Bergson aura l'un et l'autre, mais il saura les
+allier à une prudence consommée. Il gardera fidèlement le secret du
+complot et n'en fera l'aveu que le jour où l'idole vermoulue sera
+remplacée par une autre, car--suivant un mot célèbre--on ne détruit que
+ce que l'on remplace.
+
+Dans le cours de ce premier volume, on trouvera bien des traits acérés
+contre le kantisme, mais ils ne visent guère que des détails du système.
+A l'avant-dernière page de la conclusion seulement, il laisse entendre
+son dessein de s'attaquer au fondement lui-même de ce système qui
+interdit à l'esprit humain l'entrée dans le domaine du réel et de
+l'absolu.
+
+«Kant, déclare M. Bergson, a mieux aimé ... élever une barrière
+infranchissable entre le monde des phénomènes, qu'il livre tout entier à
+notre entendement, et celui des choses _en soi_, dont il interdit
+l'entrée. Mais peut-être cette distinction est-elle trop tranchée et
+cette barrière plus aisée à franchir qu'on ne le suppose.»[11]
+
+Nous verrons bientôt comment M. Bergson espère la franchir aisément,
+grâce à sa théorie de l'Intuition supra-intellectuelle. Et lorsqu'il
+aura réussi, ou cru réussir sa savante manœuvre, nous l'entendrons
+faire triomphalement cette profession de foi anti-kantiste: «Dans
+l'absolu nous sommes, nous circulons et vivons. La connaissance, que
+nous en avons est incomplète, sans doute, mais non pas extérieure ou
+relative. C'est l'être même, dans ses profondeurs, que nous atteignons
+par le développement combiné et progressif de la science et de la
+philosophie.»[12]
+
+De l'autre côté de l'Océan, fera écho W. James, en traitant
+dédaigneusement la _Critique de la raison pure_ comme «le plus rare et
+le plus compliqué de tous les vieux musées de bric-à-brac». Et cette
+irrévérence à l'égard du vieux maître déchu ne soulèvera pas, même en
+France, la moindre protestation indignée. Au contraire, la _Revue
+philosophique_ avouera, en gémissant, que c'est là «une conclusion à
+laquelle la presque totalité des philosophes est déjà venue avec
+éclat»[13].
+
+Quoi qu'il en soit, dès le début, M. Bergson refuse de respecter
+l'interdiction fondamentale du maître. Il n'accepte plus sa consigne, et
+passe outre à ses défenses. Au fond de son cœur, le kantisme a vécu.
+
+Déjà, les premiers disciples de Kant avaient agi de même. Les écoles de
+Schelling, de Fichte, de Hegel, au lieu de s'abstenir de toute
+spéculation sur l'absolu, comme d'un fruit défendu, en firent, au
+contraire, comme on le sait, de véritables débauches.
+
+M. Bergson n'aura qu'à les imiter, à sa manière, dans leur révolte, et
+il sera applaudi par tous ceux--ils sont nombreux--qui sont fatigués
+d'entendre répéter que tout n'est pour nous qu'apparence et illusion, et
+qui ont enfin senti s'aiguiser en eux la faim et la soif du réel et de
+l'absolu, pendant ces trop longs jours d'abstinence kantienne.
+Malheureusement, comme la raison pure, si peu comprise et si critiquée
+par Kant, lui inspire encore la même défiance, il fera la gageure de
+s'en passer dans ses spéculations, de ne se servir que d'une prétendue
+_intuition_ esthétique supra-intellectuelle, qui lui permettra de
+retourner à l'envers les notions les plus essentielles de la raison
+humaine. Son antiintellectualisme convaincu l'acculera à nous inventer
+une métaphysique nouvelle à rebours des évidences fondamentales du sens
+commun.
+
+Ce sens commun lui-même deviendra un organe gênant qu'on finira par
+amputer. Après s'être incliné devant lui très respectueusement dans une
+Préface[14], on ne s'occupera plus de ses perpétuelles protestations, et
+les enfants terribles de la nouvelle école ne cesseront de nous «mettre
+en garde contre les illusions de l'évidence vulgaire[15]», contre les
+notions communes d'intelligibilité, de raison, de vérité, en proclamant
+audacieusement qu'il n'en faut plus! Pour eux, le sens commun ne fournit
+que des recettes pratiques, sans aucune valeur intellectuelle.
+
+L'édifice métaphysique bergsonien sera donc nettement
+antiintellectualiste, et voici ses principales thèses que nous allons
+essayer de formuler,--autant toutefois qu'il est possible de préciser et
+de réduire en formules des assertions extrêmement vagues et fuyantes,
+ennemies-nées de la précision et de la clarté didactiques.
+
+ * * * * *
+
+L'idée mère et la pensée maîtresse de tout le nouveau système est celle
+du vieil Héraclite: _L'être n'est pas, tout est devenir pur_,
+c'est-à-dire perpétuel et intégral changement, en sorte que rien ne
+demeure le même dans cette fuite perpétuelle de la réalité: Πάντα ΄ρει
+καί ούδεν μένει[16]. Il en donnait la comparaison célèbre: On ne se
+baigne pas deux fois dans le même fleuve ni même une seule fois, puisque
+tout change sans cesse et dans le fleuve et dans le baigneur, qui ne
+sont jamais les mêmes.
+
+Or, cette fluidité universelle des êtres, dont la vie est le type
+premier, d'après M. Bergson, c'est ce qu'il a appelé le Temps ou la
+Durée pure, et dont il a fait la «substance résistante» ou «l'étoffe»
+même des choses, s'il est permis toutefois d'appeler de ce nom ce qui
+est l'inconsistance et la fluidité même.
+
+De cette première négation de l'être, on va voir découler les plus
+graves conséquences, soit _métaphysiques,_ soit _logiques_, soit
+_critériologiques_.
+
+Au point de vue _métaphysique_, la catégorie de substance est biffée.
+
+Il n'y a plus que des modes d'être sans être, des attributs sans sujet,
+des actions sans agent ou des passions sans patient; ce qui est
+radicalement inintelligible. Bien plus, les catégories d'accidents ou de
+modes sont réduites à une seule: le mouvement perpétuel. Qualité,
+quantité, etc., ne sont et ne peuvent être que des modes de mouvements:
+ce qui n'est pas moins inintelligible.
+
+Au point de vue _logique_, si l'être n'est pas, il ne saurait être
+identique à lui-même, et le principe d'identité ou de non-contradiction
+est ruiné, entraînant à sa suite la ruine de tous les autres principes
+de la raison, qui, en dernière analyse, s'appuient tous sur le premier,
+sur l'impossibilité que l'être et le non-être, le oui et le non soient
+identiques. Pour la nouvelle école, au contraire, le contradictoire est
+sans doute impensable--vu la constitution actuelle de notre
+esprit,--mais nullement impossible. Bien plus, il est le fond même de
+toute réalité dans la nature, où tout est à la fois lui-même et autre
+que lui-même, puisque tout y est devenir pur, c'est-à-dire
+l'hétérogénéité même et la contradiction perpétuelle de l'être et du
+non-être simultanés.
+
+Cependant nos nouveaux philosophes veulent bien conserver à ces premiers
+principes de la raison un rôle pratique et tout provisoire. Ainsi, la
+formule _deux et deux font quatre_ n'exprime aucune vérité absolue et
+définitive, mais elle reste «commode» et «utile», puisqu'elle
+réussit[17],--comme si son utilité pour régler avec mon débiteur n'était
+pas précisément le fruit de sa vérité mathématique et absolue!
+
+Au point de vue _critériologique_, les conséquences ne sont pas moins
+révolutionnaires. Puisque tout est fluent, et qu'il n'y a rien de stable
+ni en moi ni hors de moi, la pensée abstraite qui nous montre des types
+fixes, des notions éternelles, des principes immuables et nécessaires,
+en un mot, des vérités absolues, ne saurait être qu'une faculté
+mensongère à laquelle nous ne pouvons plus nous fier.
+
+La nouvelle école se proclame donc antiintellectualiste; elle fulmine
+contre «les concepts figés, cristallisés et morts, d'où la vie s'est
+retirée», et contre toutes les combinaisons par induction ou déduction
+de ces «entités conceptuelles», désormais «vieux jeu»; elle proclame
+qu'il faut «renoncer tout à fait au rationnel», suivant la maxime
+favorite de W. James,--et son moyen consisterait à remplacer l'autorité
+«périmée» de l'intelligence, soit intuitive, soit discursive, par une
+autre faculté qu'elle appelle l'_intuition,_ mais qu'elle n'a jamais pu
+clairement définir. Cette faculté serait comme un sentiment esthétique,
+une sympathie divinatrice, entièrement libéré du joug de la raison et de
+la logique. «Au delà et au-dessus de la logique!» ou bien: «Vers les
+profondeurs supra-logiques!» Telle serait, d'après M. Le Roy, sa
+véritable devise[18].
+
+Voilà  en quelques traits synthétiques--sur lesquels nous aurons à
+revenir en détail très longuement[19]--l'esprit de la philosophie
+nouvelle. Tout son développement futur tient en germe dans ces quelques
+principes,--si toutefois l'on peut encore parler de principes, après la
+suppression des premiers principes.
+
+C'est à leur lumière qu'il faut lire les ouvrages de M. Bergson, où tout
+s'éclaire, si on ne les perd jamais de vue. Tout, disons-nous, ou plutôt
+_presque_ tout, car il reste encore un petit nombre de paragraphes dans
+tels et tels chapitres qui semblent des énigmes mystérieuses ou presque
+indéchiffrables, même pour les plus vieux professeurs de métaphysique.
+Mais on peut ouvrir le secret des autres et pénétrer leur synthèse, avec
+un peu de patience, grâce à cette merveilleuse clé.
+
+Nous allons en faire l'expérience, en parcourant ensemble les principaux
+passages de ces trois volumes. Mais auparavant, une autre remarque
+générale s'impose. Après avoir parlé du _fond_, il faut encore parler de
+la _forme_ dont cette philosophie nouvelle aime à se parer.
+
+ * * * * *
+
+Si le lecteur a bien compris combien cette nouvelle métaphysique est au
+rebours de celle du sens commun, ou, si l'on veut, de celle que M.
+Bergson lui-même a appelée «la métaphysique naturelle de l'intelligence
+humaine»[20], il n'aura pas de peine à pressentir que pour la faire
+accepter de ses lecteurs ou de ses auditeurs, un professeur doit avoir à
+son service, non seulement un grand talent littéraire, mais encore
+certains procédés spéciaux, dont il importe de dévoiler les secrets.
+
+_D'abord_, c'est l'usage constant et l'abus de la métaphore et, des
+images qu'un artiste, un poète, comme lui, sait manier avec une adresse
+et une originalité consommées, dignes du plus séduisant des
+prestidigitateurs.
+
+Nous sommes loin du temps où Aristote proscrivait de tout langage
+philosophique et s'interdisait sévèrement à lui-même l'emploi de la
+métaphore, cette «maîtresse d'erreur», comme il l'appelait, cette grande
+et incomparable magicienne qui sait donner au faux un si grand
+prestige[21]. La vérité n'en a nul besoin et doit savoir s'en passer.
+Seule, elle peut montrer son visage à découvert, tandis que le faux a
+toujours besoin d'une parure étrangère et d'un déguisement pour se faire
+accepter.
+
+Or, si nous assistons aujourd'hui aux cours publics les plus réputés de
+la nouvelle école, si nous feuilletons ses ouvrages philosophiques à
+grand succès, nous nous surprenons comme enveloppés par un tourbillon
+ininterrompu d'images qui rivalisent d'éclat et de charme imprévu. La
+métaphore a tout envahi, si bien qu'il ne reste plus de place pour la
+démonstration des thèses. C'est elle qui a remplacé la preuve. On a même
+érigé en principe que seule elle prouve, en nous donnant l'intuition du
+réel.
+
+«Qu'on ne s'étonne pas, écrit M. Le Roy, de me voir donner plus de
+métaphores que de raisonnements: la métaphore est le langage naturel de
+la métaphysique, pour autant que celle-ci consiste en une _vivification
+de l'inexprimable_, en une _saisie du supra-logique par le dynamisme
+créateur de l'esprit._»[22]--Eh bien! Aristote et Platon ont déjà appelé
+tout cela: σοϕίζεσται.
+
+Les exemples abondent. Il suffit d'ouvrir au hasard le volume de
+l'_Evolution créatrice_ et d'en lire une page pour constater que le
+culte de la métaphore y est élevé à la hauteur d'un procédé réfléchi
+d'exposition philosophique.
+
+Ici, c'est la comparaison du cinématographe qui fait paraître continus
+et fluents des instantanés disjoints et immobiles. Là, c'est l'image du
+kaleïdoscope qui, dans le continu morcelé et fragmenté, met un ordre
+enchanteur mais illusoire. Ailleurs, ce sont les brillantes fusées du
+feu d'artifice, qui figurent l'Evolution créatrice s'élevant en pensée
+étincelante pour retomber en matière, etc.
+
+Ce procédé a plusieurs avantages, en outre de la vie et du charme dont,
+il pare les théories les plus abstruses. D'abord, il joue le rôle d'un
+prisme qui redresse et met d'aplomb les thèses de sens commun renversées
+par nos antiintellectualistes, rassurant ainsi les légitimes inquiétudes
+des auditeurs.
+
+Expliquons notre pensée:
+
+Pour nous faire comprendre la formule d'Héraclite: _tout passe et rien
+ne demeure_ dans un être, en sorte qu'il n'est jamais le même, ni dans
+sa forme ni dans son fonds,--on emploie la comparaison célèbre du
+courant d'eau vive ou du fleuve. Or, le fleuve, au contraire, demeure le
+même dans son être substantiel, son eau restant la même, tant qu'elle
+coule de la source à l'embouchure. Ainsi, au lieu de nous présenter une
+image de la mobilité perpétuelle et totale de l'être, on nous offre
+celle d'un simple voyage, qui est la permanence même de l'être dont la
+position seule varie. Au lieu de nous offrir un exemple de changement
+total et perpétuel, on choisit celui de la plus faible et plus
+superficielle mutation. En sorte que la théorie du mobilisme absolu, qui
+renversait la raison, se trouve comme redressée et rendue acceptable par
+le mirage d'une métaphore qui a fait paraître droit ce qui était à
+l'envers.
+
+Autre exemple: Si j'avance que la substance est une notion inutile et
+périmée; qu'il y a des modes d'être sans être, des attributs sans sujet,
+des actions sans agent, il faudra, pour ne pas trop effaroucher mon
+auditoire, que je lui trouve un équivalent ou un semblant d'équivalent.
+Pour cela, j'aurai recours à une image. Je dirai, par exemple, qu'il y a
+sous les phénomènes «un centre de jaillissement»[23], et je répéterai la
+comparaison du feu d'artifice si familière à M. Bergson; je comparerai
+donc l'Evolution créatrice à ces milliers de fusées qui s'élèvent dans
+les airs en éventail, après être parties d'un centre unique de
+jaillissement--et mon auditoire, qui, avec son bon sens naturel, a déjà
+mis un artificier derrière ce centre de jaillissement, acceptera et
+applaudira la brillante image, très facile à saisir parce qu'elle a
+naturellement redressé une théorie à rebours et inintelligible.
+
+De même, pour expliquer la mémoire que la suppression de la substance
+permanente ou de l'identité de la personne rendrait absurde--eh! comment
+_revoir_, par exemple, si l'on n'est plus resté le même?--on supposera
+que «dans chaque cellule cérébrale, partout où quelque chose vit, il y a
+ouvert quelque part un _registre_ où le temps s'inscrit»[24].--Mais aux
+yeux du simple bon sens, qu'est-ce qu' «un registre ouvert», où peuvent
+s'inscrire le passé, le présent et l'avenir, sinon une chose qui
+demeure, une substance, où s'enregistrent en passant les phénomènes qui
+se déroulent et disparaissent? Interprétée dans son sens naturel, la
+métaphore fait donc réapparaître aux yeux de tous la substance qu'on
+croyait disparue, et l'esprit se déclare satisfait. Encore une fois,
+l'image a joué le rôle du prisme redresseur de la pensée renversée, ou,
+si l'on préfère; une autre comparaison, nous dirons que ces images sont
+des pièces vraies destinées à suggérer une impression fausse,
+puisqu'elles laissent entendre qu'elles sont l'expression fidèle des
+théories: ce qui n'est pas. Elles donnent l'illusion que l'auteur
+respecte précisément ce qu'il condamne.
+
+Mais le procédé que nous critiquons ne consiste pas seulement en abus
+d'images et de métaphores, il y ajoute une _terminologie_ nouvelle, où
+les liens consacrés par l'usage qui rattachaient les mots aux idées
+correspondantes sont volontairement disloqués et brisés. On fait même
+parfois signifier aux mots exactement le contraire du sens
+universellement reçu.
+
+Par exemple, le mot _durer_, dans toutes les langues, signifie _demeurer
+le même_, au moins quant au fonds de son être et malgré des changements
+accidentels de forme. Or, dans le vocabulaire nouveau, _durer_ signifie
+_ne jamais demeurer le même_, en sorte qu'une chose qui cesserait de
+changer totalement et perpétuellement cesserait par là même de
+durer[25].
+
+De là, un idiome mystérieux et étrange, ou plutôt une multitude
+d'idiomes, car, dans la nouvelle école, chacun se forge le sien, à son
+gré, comme pour étourdir le lecteur par des obscurités systématiques et
+par le flou des idées. On dirait qu'ils ont adopté la devise de Renan:
+«Le vague est seul vrai», parce qu'il peut seul rendre la fluidité
+insaisissable et protéiforme de toute chose. Oh! combien ils sont loin
+de vouloir mériter l'éloge que Barthélémy Saint-Hilaire adressait à la
+scolastique, d'être par sa précision et sa clarté «toute française et
+toute parisienne»[26]. Et ne croyez pas qu'ils cherchent à s'excuser de
+leur obscurité; au contraire, ils s'en vantent: «Ce qui est clair n'est
+plus intéressant, écrit M. Le Roy, puisque c'est ce à propos de quoi
+tout travail de genèse est achevé.... La philosophie a le droit d'être
+obscure, elle en a le devoir pour autant qu'elle doit toujours ou
+s'approfondir ou s'élever.... Le discours est subordonné à l'action et
+le clair à l'obscur.»[27]
+
+Encore une fois, dirons-nous avec Aristote et Platon, cela s'appelle
+tout simplement σοϕίζεσται[28]. Aussi bien le divin Platon ajoutait-il
+cette jolie définition du sophiste: «C'est un animal changeant qui ne se
+laisse pas prendre, comme on dit, d'une seule main ... une espèce bien
+difficile à saisir.»[29]
+
+Cette impression, du reste, ne nous est, pas personnelle, et nous
+n'avons encore rencontré aucun lecteur des ouvrages de cette, école qui
+n'en ait facilement convenu. Voici, par exemple, ce qu'écrivait l'un
+d'eux, philosophe de profession:
+
+«Grisé de métaphores, ravi par les mouvements audacieux de sa phrase,
+comme l'aéronaute téméraire qui s'abandonne avec ivresse aux bonds
+imprévus de sa nacelle, il (le philosophe bergsonien) croit s'élever
+vers une réalité plus pure, alors qu'il monte dans les nuages en
+attendant la chute.... C'est l'image d'une nef délestée, désemparée, qui
+s'élève, s'abaisse, se précipite, se ralentit, tourbillonne, suivant les
+méandres les plus fantaisistes et les plus inquiétants, au gré du
+talent, à la vitesse de l'inspiration, à la merci de la passion ou du
+sentiment. Le lien qui rattache les mots aux idées a été brisé....
+Affranchis des lois de l'usage, comme d'autant de conventions
+tyranniques, tantôt les mots disloqués se détachent de leur contexte
+naturel, tantôt ils forment des groupements révolutionnaires; la plupart
+du temps ils se soustraient à toute association normale.... Les mots
+nous apparaissaient chargés de souvenirs et de liens multiples, avec une
+physionomie caractéristique, accompagnés d'un cortège régulier d'idées,
+d'images et de sentiments, incorporés enfin et étroitement subordonnés
+au monde réel. Dans le vocabulaire nouveau, ils se présentent sans
+aïeux, sans histoire, sans tradition, disposés à tout signifier, comme
+dans une société anarchique ou jacobine tous les individus sont prêts à
+remplir toutes les fonctions, sans être préparés à aucune.... Il suffit
+de saisir une bonne fois le procédé.... On tire ainsi du langage de
+prestigieux effets, dissociant les alliances d'idées ou de choses
+apparemment les plus infrangibles, réconciliant les termes les plus
+opposés, formant d'éblouissantes synthèses, résolvant les problèmes les
+plus compliqués....»[30]
+
+Si telle est l'impression d'un professionnel de la philosophie, celle
+des «Philistins», et des plus savants d'entre eux, ne sera que pire. Le
+rêve de ce grand homme, écrivait M. Le Dantec, serait «d'être plongé
+dans un _in pace_ parfaitement noir, et de s'y trouver suspendu sans
+contact avec les parois du cachot. Là, sans être troublé dans sa
+méditation par la vue, l'audition ou le contact, qui donnent des objets
+externes une notion fausse ou superficielle, le philosophe, enfin dégagé
+de toutes les entraves de la nature, vivrait dans sa pensée profonde la
+vie totale de l'Univers»[31].
+
+Cette ironie, un peu lourde, il est vrai, indique bien l'impression de
+noir parfait que la lecture de M. Bergson a dû laisser à ce savant, ami
+des méthodes positives et de la clarté.
+
+Ainsi, pour l'un, c'est le vertige; pour l'autre, la nuit noire.... Et
+cependant, nombreuses sont les âmes simples ou insuffisamment instruites
+des premiers principes d'une saine philosophie qui se laissent prendre
+aux prestigieux effets produits par de nouvelles associations de mots et
+d'images. Noua en avons rencontré, par exemple, qui se pâmaient
+d'admiration devant le seul titre de l'_Evolution créatrice_. En
+apparence, en effet, le mot est heureux et n'a rien de choquant. On y
+trouve un sujet, un attribut, un verbe sous-entendu, et l'esprit est
+satisfait: _l'Evolution est créatice._ Mais si l'on va au delà des mots,
+jusqu'au fond de la pensée de l'auteur, et si l'on demande: 1º _Qui est
+créateur_?--Personne. C'est l'évolution qui se fait elle-même; c'est
+donc une création sans aucun créateur.
+
+Si l'on demande en outre: 2° _De quoi est-elle créatrice?_--De rien,
+sinon d'elle-même! puisqu'il n'y a plus d'être, de chose! créée, et que
+tout est devenir, c'est-à-dire évolution pure. En sorte que c'est une
+création sans aucun créateur et sans aucune chose créée![32]--Alors,
+après cette découverte, tout s'obscurcit et devient incohérent: c'est le
+chaos des idées pour le simple bon sens. Mais l'étiquette, avec sa
+brillante métaphore, a su masquer parfaitement l'opposition des idées
+avec le sens commun. Tant est grande la magie des mots! Nos farouches
+contempteurs des idées «cristallisées et mortes», nos iconoclastes de
+toutes les idoles du langage et de la tradition, sont les premiers à se
+payer de mots et les seuls à adorer des métaphores!
+
+Nous voici donc bien avertis sur les procédés littéraires et méthodiques
+de notre auteur, ainsi que sur l'esprit et la portée philosophique du
+nouveau système. Nous pouvons désormais entreprendre l'analyse des
+écrits de M. Bergson, en commençant par son premier-né, sa fameuse thèse
+sur la théorie nouvelle du Temps ou de la Durée pure, qui sera comme le
+_leit-motiv_ de toutes ses autres théories. Nous nous bornerons
+toutefois aux grandes lignes et à une vue synthétique, évitant de les
+obscurcir par la critique, d'ailleurs facile, d'innombrables détails.
+
+
+ * * * * *
+
+Note.
+
+Si la nébulosité systématique de la nouvelle école a des avantages
+incontestables pour ses auteurs, elle a aussi des inconvénients, car
+elle permet à l'imagination de chacun de découvrir dans chaque nuée tout
+ce qui lui plaît, voire même les figures les plus opposées aux
+intentions de l'inventeur. M. Bergson ne pouvait manquer d'en être la
+première victime et de s'en plaindre amèrement. Il sera pour le moins
+curieux et très suggestif d'entendre ses protestations indignées contre
+les multiples défigurations de sa pensée que se sont permises MM. les
+professeurs des Lycées, auprès desquels M. Binet avait ouvert une
+enquête pour connaître l'influence de la philosophie bergsonienne sur
+leur enseignement. A ce sujet, le lecteur lira avec intérêt l'extrait
+suivant de la séance de la _Société française de Philosophie,_ qui, le
+28 nov. 1907, a mis aux prises M. Binet et M. Bergson.
+
+«M. BINET.--Ma seconde question s'adresse spécialement à notre savant
+collègue M. Bergson, que nous avons la bonne fortune de compter
+aujourd'hui parmi nous. Il a vu (par l'enquête) quelle influence sa
+philosophie exerce sur l'enseignement secondaire. Il a vu aussi les
+doutes, les hésitations de certains maîtres, qui avouent très
+franchement qu'il ne sont pas encore parvenus à trouver la _formule
+d'adaptation de ses idées_ à l'état d'intelligence de leurs l'élèves. Il
+me semble bien que M. Bergson doit être intéressé par le renseignement
+si curieux et si sincère que nos correspondants lui apportent. Nous
+serions heureux de connaître d'abord, si ce n'est pas indiscret, son
+impression de séance. Nous souhaitons aussi qu'après réflexion il puisse
+trouver les indications et les conseils qui aplaniront les difficultés
+que rencontre la propagation de ses idées.
+
+«M. BERGSON.--J'avoue ne rien comprendre à certaines observations (des
+professeurs de lycée) dont M. Binet vient de donner lecture. M. Binet
+paraît désirer que je m'explique sur les questions qu'elles soulèvent.
+C'est de lui ou de ses correspondants que je réclame cette explication.
+Dans les théories qu'ils m'attribuent, je ne reconnais rien de moi, rien
+que j'aie jamais pensé, enseigné, écrit.... Où, quand, sous quelque
+forme ai-je dit quelque chose de tout cela? Qu'on me montre dans ce que
+j'ai écrit une ligne, un mot, qui puisse s'interpréter de cette manière,
+etc.» _(Bulletin de la Société française de philosophie_, numéro de
+janvier, 1908, p. 20, 21.)
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+LA NOTION BERGSONIENNE DU TEMPS.
+
+
+La nouvelle notion du Temps imaginée par M. Bergson est de la plus haute
+importance, puisqu'il en a fait le centre et le pivot de tout son
+nouveau système philosophique.
+
+Au premier abord, il semble bien subtil et même paradoxal de vouloir
+fonder une philosophie tout entière, une explication totale des choses
+sur la notion du Temps. A la réflexion, toutefois, et au souvenir de la
+merveilleuse synthèse péripatéticienne entièrement élevée sur la notion
+du Mouvement--notion si voisine de celle du Temps,--on est plutôt tenté
+de faire crédit à l'auteur, non sans quelque défiance il est vrai, car
+si le Mouvement est un phénomène patent qui tombe sous les sens, il n'en
+est pas de même du Temps, le plus obscur et le plus mystérieux peut-être
+de tous les phénomènes de la nature. Ce contraste avait déjà été
+remarqué par les anciens, lorsqu'ils disaient: _Motus sensibus ipsis
+patet, non autem tempus_. Aussi pouvons-nous craindre très légitimement
+que le sophisme ne trouve plus facilement à s'embusquer derrière ces
+ombres profondes, et qu'au lieu de bâtir sur le roc, comme Aristote, M.
+Bergson ne puisse édifier que sur le sable mouvant des conjectures.
+
+Quoi qu'il en soit, essayons d'expliquer aussi clairement que possible
+sa pensée toujours subtile et nuageuse, d'en montrer les côtés spécieux
+et d'en préciser les points faibles. Pour cela, commençons par faire
+connaître le résultat final de sa longue et laborieuse étude sur la
+notion du Temps.
+
+Le Temps étant l'antithèse de l'Espace, il est bon de rapprocher ces
+deux notions pour en éclairer le sens par leur contraste. L'un et
+l'autre, dans la philosophie traditionnelle, sont des _quantités
+continues_, homogènes et mesurables; mais les parties de l'Espace sont
+coexistantes et _simultanées_, tandis que les parties du Temps sont
+_successives_ et fluentes.
+
+Or, dans le système de M. Bergson, l'Espace est défini par _quantité_ et
+_homogénéité_, et partant par _mensurabilité._ C'est le propre de la
+matière. Toute quantité, soit discrète comme le nombre, soit continue
+comme les grandeurs, est de l'espace. «L'espace, dit-il, doit se définir
+l'homogène.... Inversement, tout milieu homogène et indéfini sera de
+l'espace.»[33]
+
+Au contraire, le Temps est défini par _qualité_ pure et _hétérogénéité_
+pure, exclusive de toute quantité, de toute homogénéité, et partant de
+toute mensurabilité. C'est le propre de l'esprit. Ainsi le Temps vrai
+n'a ni parties virtuellement multiples, ni quantité par où il soit
+mesurable, ni homogénéité qui permette de comparer une durée à une autre
+durée et de les dire égales ou inégales.
+
+«La durée pure, écrit M. Bergson, n'est qu'une succession de changements
+qualitatifs qui se fondent, qui se pénètrent, sans contours précis, sans
+aucune tendance à s'extérioriser les uns par rapport aux autres, sans
+aucune parenté avec le nombre. Ce serait l'hétérogénéité pure.»[34]
+
+Cette notion est sans doute à l'opposé de toutes les conceptions
+agnostiques ou idéalistes, kantistes ou leibnitziennes. Mais elle n'eut
+pas moins éloignée de toutes les définitions connues des écoles
+réalistes, qui sont unanimes à faire du Temps une quantité, notamment de
+la célèbre définition aristotélicienne, déclarant que le Temps est _le
+nombre ou la mesure du mouvement, selon l'avant et l'après_. Άριθμος
+κινήσεως κατά το πρότερον και ϋστερον[35].
+
+Et ce n'est pas seulement la pensée philosophique que contredit la
+nouvelle notion, ce sont encore les données de la Science expérimentale
+et du simple bon sens. La fiction d'un temps simple, impossible à
+mesurer, apparaît en effet du premier coup comme un défi au sens commun.
+Quant à la Science qui parvient à mesurer le temps et même à le prédire
+par des calculs d'une précision si merveilleuse, elle donne chaque jour
+à cette fiction le plus éclatant démenti.
+
+Que telle soit bien pourtant la pensée de M. Bergson, on n'en saurait
+douter. Pour lui, le temps _vrai_ ne se mesure point; celui de la
+science et du sens commun n'est qu'une illusion et une chimère, comme il
+le répète à satiété, sous toutes les formes, dans tout le cours de ses
+ouvrages, notamment dans les cinquante pages (57 à 107) du deuxième
+chapitre de son _Essai sur les Données immédiates de la conscience_,
+entièrement consacrées à combattre cette illusion.
+
+En lisant tous les longs et subtils développements donnés par l'auteur à
+cette thèse, il est impossible à un philosophe quelque peu au courant
+des notions de Métaphysique générale ou d'Ontologie, de ne pas être
+frappé du nombre et de la gravité des confusions d'idées qu'on y
+rencontre. Les notions classiques les plus fondamentales ont été plus ou
+moins vidées de leur sens naturel, mutilées, chavirées comme à plaisir,
+au point d'étourdir et de saisir comme de vertige un lecteur
+inexpérimenté. Si l'on nous permettait l'expression à la mode, nous
+dirions--sans vouloir suspecter en rien les intentions de l'auteur--que
+c'est là comme un vrai «sabotage» de l'Ontologie. On croirait même à un
+«sabotage» réglé, méthodique, car ces confusions d'idées, qui semblent
+se succéder en désordre, conservent entre elles un ordre stratégique
+très étudié et très savant. Nous les comparerions volontiers à cette
+série de tranchées profondes et obscures où l'assiégeant se croit en
+sûreté, à l'abri des traits de l'ennemi, et qui le conduisent sous
+terre, très méthodiquement, jusqu'au pied de la place assiégée dont il
+veut faire l'assaut. Ici, la place assiégée s'appelle la notion
+traditionnelle du Temps.
+
+Or, voici la série de ces confusions dans leur stratégie savante. Ne
+pouvant les relever toutes, pour ne pas trop fatiguer ou embrouiller nos
+lecteurs, contentons-nous d'indiquer les principales:
+
+1° Confusion de la _quantité_ avec la _qualité_; 2° de l'_unité_ avec le
+_nombre_; 3° du _nombre_ avec l'_espace_; 4° de l'_espace_ avec
+l'_homogène_; 5° du _temps_ avec le _mouvement_; 6° enfin--c'est
+l'erreur capitale,--confusion du _temps_ avec l'_hétérogène_.
+
+Plusieurs de ces confusions étaient trop évidentes pour ne pas causer
+l'étonnement et comme le scandale des philosophes quelque peu familiers
+avec les notions d'Ontologie. Aussi, malgré le prestige de la chaire
+officielle du haut de laquelle elles tombaient dans le public, ont-elles
+déjà soulevé les critiques et les protestations éparses d'un bon nombre
+de professeurs, nullement suspects d'attaches scolastiques, voire même
+de la part de certains collègues en Sorbonne, comme le regretté M.
+Huvelin dans sa brillante thèse de doctorat sur les _Eléments principaux
+de la représentation_, où la notion bergsonienne du Temps est
+vigoureusement, quoique très incomplètement, réfutée.
+
+Mais ces critiques partielles, éparses çà et là dans les thèses et les
+revues contemporaines, sont loin d'avoir tout dit, ce nous semble, ni
+même le principal, à notre sens. Encore moins ont-elles montré, dans une
+vue d'ensemble, la synthèse et le lien de toutes ces erreurs partielles
+de la Philosophie nouvelle. Il y a donc encore place, croyons-nous, pour
+une réfutation plus méthodique et plus complète, sinon de tous les
+détails, ce qui serait infini, au moins des grandes lignes de cette
+philosophie à la mode.
+
+Nous en commencerons l'essai par l'analyse des six confusions
+fondamentales que nous venons d'énumérer.
+
+ * * * * *
+
+1. Une première confusion, découverte au point de départ et à la racine
+de la théorie nouvelle, est celle de la _quantité_ avec la _qualité_.
+Pour la mettre en lumière, rappelons brièvement les deux notions
+classiques.
+
+La _quantité_, au sens étymologique du mot, est ce qui répond à l'une
+des deux questions: quelle est la grandeur de tel objet? combien y
+a-t-il d'objets? C'est donc la quantité qui fait le plus ou le moins
+dans les dimensions ou dans le nombre des objets.
+
+On la définit: _ce qui est divisible_ (au moins idéalement et
+virtuellement) en parties homogènes ou de même espèce. Ποσον λέγεται το
+δίαιρετόν[36].
+
+Si ces parties, avant la division, sont déjà distinctes, on a la
+quantité _discrète_ ou le nombre: dix hommes, une douzaine de pommes. Si
+ces parties, avant leur division, sont au contraire indistinctes, en
+sorte que la fin de l'une soit aussi le commencement de l'autre, on a la
+quantité _continue_ ou extensive, soit dans l'espace, soit dans le
+temps.
+
+Nous avons dit: divisible en parties de même espèce, car la division de
+l'eau en hydrogène et oxygène ne dit pas sa quantité, et la réunion du
+cheval et du cavalier ne saurait former un nombre.
+
+La _qualité_, au contraire, est la manière d'être qui perfectionne un
+objet, soit dans son être, comme la beauté, la durée, soit dans son
+opération, comme la vertu. Ainsi la force est une qualité de la matière,
+la santé une qualité des vivants, la science une qualité de
+l'esprit[37].
+
+On voit par là combien profonde est la différence entre la quantité et
+la qualité, entre le _quantum_ et le _quale_. La qualité fait les êtres
+semblables ou dissemblables; la quantité les rend égaux ou inégaux.
+
+Ce serait donc ne pas s'entendre de soutenir avec M. Bergson que «la
+quantité est toujours de la qualité à l'état naissant»[38]. A moins
+qu'on ne veuille jouer avec l'identité des contraires et l'indifférence
+des différents....
+
+Mais ce n'est pas à dire que la qualité elle-même ne puisse avoir des
+degrés, c'est-à-dire du plus ou du moins dans la même perfection, et
+partant une certaine grandeur ou une certaine _intensité_. Et comme
+toute intensité est reconnue susceptible de grandir ou de diminuer, il
+est tout naturel de chercher de combien elle grandit ou de combien elle
+diminue, c'est-à-dire de la mesurer. Et si on peut la mesurer, elle
+a une quantité. Or, on peut la mesurer: c'est ce qui ne saurait être nié.
+
+Que si on ne la peut mesurer directement, comme on mesure l'étendue par
+la superposition d'un étalon, on pourra du moins la mesurer
+indirectement par les effets sensibles qu'elle produit dans la matière.
+Ainsi une force de tension ou une force musculaire se mesureront par
+leurs effets sur un dynamomètre; et la force calorique par ses effets de
+dilatation sur le mercure du thermomètre. Par d'autres ingénieux
+procédés, les savants ont réussi à mesurer l'intensité des autres forces
+de la nature: lumière, son, magnétisme, électricité, etc.
+
+On peut aussi mesurer l'intensité d'une qualité par sa comparaison avec
+une autre de même espèce. Ainsi deux forces qui s'équilibrent seront
+égales. Si l'une l'emporte, elle sera dite plus grande et sa rivale plus
+petite. Cette comparaison permet, dans un concours, de classer les plus
+forts et les plus faibles avec une précision quasi-mathématique.
+
+Enfin, on peut parfois mesurer une qualité d'intensité variable en la
+comparant avec elle-même. Par exemple, on mesure une douleur actuelle
+par comparaison avec le degré maximum d'acuité ou le degré minimum déjà
+expérimenté. Et quoique cette appréciation soit plus vague et bien moins
+rigoureuse que les précédentes, il arrive parfois qu'une douleur peut
+paraître approximativement deux fois plus forte qu'à son début, et
+qu'ensuite elle semble avoir diminué d'autant. Il y a donc des qualités
+mesurables, c'est-à-dire douées de quantité.
+
+La quantité peut donc être intensive aussi bien qu'extensive, et
+vouloir, avec M. Bergson, réduire toute quantité à de l'étendue ou à des
+rapports de contenance dans l'espace est un système préconçu, _a
+priori_, que la plus élémentaire observation se charge de démentir.
+
+Nous n'irons pas cependant jusqu'à prétendre, avec M. Fouillée[39], que
+toute quantité est premièrement et essentiellement intensive, en sorte
+qu'elle ne deviendrait extensive que par une projection plus ou moins
+illusoire dans l'espace. Mais nous accorderons que les dimensions de
+volume ou de masse sont plutôt une vue extérieure et superficielle de
+l'être quantitatif, tandis que son intensité est une vue plus profonde
+de son essence. Celle-ci est la «racine»--le mot est de saint
+Thomas;--l'autre est son extension, sa manifestation dans l'espace.
+
+C'est ce degré ou cette intensité dans la qualité que les scolastiques
+avaient appelé _quantité virtuelle, quantitas virtutis,_ et qu'ils
+avaient déjà si souvent et si profondément analysé. Si M. Bergson avait
+connu leurs travaux, il n'aurait jamais essayé de confondre l'intensité
+d'une qualité avec cette qualité elle-même ou une simple «nuance» de
+cette qualité. Une «nuance» peut suffire à rendre deux qualités
+semblables ou dissemblables; elle ne suffit pas à les rendre égales ou
+inégales d'intensité.
+
+Pour légitimer sa grave confusion, voici la raison qu'il a essayé de
+faire valoir:
+
+En appelant du même nom de grandeur la grandeur extensive et la grandeur
+intensive, «on reconnaît par là, dit-il, qu'il y a quelque chose de
+commun à ces deux formes de la grandeur, puisqu'on les appelle grandeur
+l'une et l'autre et qu'on les déclare également susceptibles de croître
+et de diminuer. Mais que peut-il y avoir de commun au point de vue de la
+grandeur entre l'extensif et l'intensif, entre l'étendu et
+l'inétendu?»[40]
+
+Je réponds: ce qu'il y a de commun, c'est la _divisibilité,_ au moins
+idéale et virtuelle, car il y a plusieurs espèces de divisibilité et
+autant d'espèces de quantité, nous dit saint Thomas, que d'espèces de
+divisibilité[41].
+
+Lorsque vous mesurez la force ou la violence d'un coup de poing sur un
+dynamomètre, vous reconnaissez des degrés différents dans l'intensité
+des effets produits et partant dans l'intensité de la force elle-même
+qui les produit.
+
+Sans doute, en divisant ensuite par la pensée ces degrés d'une force, on
+ne divise pas la force elle-même en parties réellement multiples et
+séparables, mais on l'estime équivalente à  du multiple. Ce qui suffit à
+calculer sa quantité. Ainsi l'on peut juger que tel homme en vaut deux;
+et qu'un hercule de foire en vaut dix. Telle est la quantité virtuelle.
+
+Sans doute encore, en divisant par la pensée ces degrés d'une même
+force, on ne divise pas de l'espace.
+
+Mais il y a bien d'autres choses que l'espace qui sont divisibles,
+chacune à sa manière, quoi qu'en dise M. Bergson. Il y a le nombre
+abstrait des mathématiciens qu'on divise en unités; la vitesse d'un
+mouvement que l'on divise en degrés; le discours dont les parties ne
+sont pas de l'espace; le temps dont les heures et minutes ne sont pas
+davantage de l'espace. Le nier serait fermer les yeux aux expériences
+les plus élémentaires pour y substituer des théories préconçues.
+
+Or, la divisibilité, sous quelque mode qu'elle s'opère, réelle ou
+idéale, c'est--nous l'avons dit--la définition même de la quantité, de
+l'aveu de tous les philosophes sans exception, même de ceux qui ont
+cherché à la quantité une raison d'être ou une racine encore plus
+profonde.
+
+Concluons qu'il y a vraiment deux espèces de quantité continue dont les
+parties sont virtuelles ou indistinctes: 1° la quantité _extensive_
+dans le temps ou dans l'espace; 2° la quantité _intensive_ dans la
+qualité.
+
+Si M. Bergson a nié celle dernière, c'est parce que la qualité lui a
+paru simple et exclusive, de toute quantité: ce qui est vrai de la
+quantité extensive qu'elle exclut, et non de la quantité intensive
+qu'elle admet. Or, répétons-le, l'intensité n'est pas une qualité, mais
+une grandeur de la qualité, puisqu'elle donne du plus ou du moins à la
+même qualité, la rend égale à  une autre de même degré, ou équivalente à
+plusieurs autres de degré moindre, et partant mesurable.
+
+C'est la même méprise qui conduira bientôt le même auteur jusqu'à cette
+conséquence autrement grave, de nier la quantité et la divisibilité du
+temps. Telle est la logique de l'erreur: insignifiante au point de
+départ, elle peut mener à un abîme, suivant l'adage: _Parvus error in
+principio, magnus est in fine_.[42]
+
+Que le temps soit aussi qualitatif, personne n'en doute. Le temps est
+beau ou mauvais, la vie est gaie ou triste; et tous les intervalles de
+la durée se distinguent ainsi par des caractères intérieurs très
+variables. Mais de quel droit conclure: le temps est qualité, donc il
+n'est pas quantité! alors qu'il peut être l'un et l'autre à des points
+de vue différents. Il est l'un essentiellement et l'autre
+accidentellement.
+
+Nous traiterons bientôt ce sujet de la nature du temps. Pour le moment,
+il nous suffit de laisser entrevoir ici le germe des confusions futures
+dans cette première confusion de la quantité intensive avec une pure
+qualité. Comme si la qualité était incompatible avec toute quantité!
+
+Assurément, les contradictoires s'excluent; mais les divers et les
+contraires--sans s'identifier aucunement--se marient à merveille dans
+les réalités de la nature, et c'est le cas de la quantité et de la
+qualité, qui à la fois se distinguent et s'allient fort bien[43].
+
+II. La deuxième confusion signalée est celle de l'_unité_ avec le
+_nombre_. On trouve, en effet, dans le chapitre indiqué du même ouvrage
+cette étonnante proposition qui résume sa pensée: «Les unités, à leur
+tour, sont de véritables nombres»[44].--Mais si les unités sont un
+nombre de fractions, ce nombre est-il pair ou impair?...--Ni l'un ni
+l'autre, assurément, et cette simple réplique du bon sens fait
+pressentir le sophisme qui essaye de confondre l'unité dont les parties,
+n'étant que virtuelles et indistinctes, sont sans nombre, avec une somme
+ou un produit dont les parties, étant toujours distinctes et actuelles,
+sont toujours un nombre.
+
+L'unité et la somme peuvent, il est vrai, l'une et l'autre, être
+appelées des synthèses. Mais il y a deux conceptions fort différentes de
+la synthèse. La _synthèse-résultat_, née de l'assemblage de plusieurs
+éléments, est postérieure à ses éléments: telle est la somme. Au
+contraire, la _synthèse-principe_ est antérieure à ses éléments auxquels
+elle donne naissance par sa division: telle est l'unité[45], non
+seulement l'unité abstraite du mathématicien, mais encore l'unité
+concrète. Telle est, par exemple, l'unité de la cellule-mère, dont le
+fractionnement graduel produira les cellules dérivées de tel ou tel
+organisme complet. C'est ce qui a fait dire à Aristote que l'unité est
+antérieure aux parties: Τὸ ὅλον πρότερον άναγκαιον εϊναι τοϋ μέρουσ[46].
+
+Bien loin d'avoir en elle un certain _nombre fini_ et déterminé de
+fractions réelles, l'unité n'en a aucune, tant qu'elle n'est pas
+divisée, soit physiquement, soit mentalement. Quant aux fractions
+purement possibles, elles sont _sans nombre_, car l'indéfini n'est pas
+un nombre. Et c'est pour cela qu'Aristote a soutenu que les fractions
+sont en puissance et non pas en acte dans l'unité: μάλιστα μὲν δυνάμει,
+ει δέ μή ένεργία[47].
+
+Que si on leur supposait un _nombre infini_, on tomberait aussitôt dans
+l'absurde, car un nombre infini actuellement réalisé est une
+impossibilité manifeste. L'admettrait-on, qu'on retomberait dans une
+autre contradiction. En effet, chacune de ses parties sera supposée
+simple ou quantitative. Si on les disait quantitatives, les fractions
+totalisées seraient infinies et partant beaucoup plus grandes que
+l'unité, qui n'a rien d'infini: ce qui est impossible.
+
+Si on les disait, au contraire, simples et inétendues, une ligne A B
+serait composée d'un nombre infini de points sans étendue; un mouvement
+A B serait composé d'un nombre infini de positions sans mouvement; et la
+durée T, d'un nombre infini d'instants sans durée. C'est alors que M.
+Bergson aurait beau jeu à nous reprocher de constituer l'étendue avec
+l'inétendu, le mouvement avec l'immobile, la durée avec ce qui ne dure
+pas! Mais nous n'avons jamais mérité un tel reproche. Pour nous, au
+contraire, le point n'est pas une partie de la ligne ni du mouvement;
+l'instant n'est pas une partie du temps. Le point n'est que la fin ou le
+commencement d'une ligne ou d'un mouvement: l'instant, la fin ou le
+commencement d'une durée, ou bien le passage d'une partie à la
+suivante[48].
+
+Voilà le sens métaphysique et rigoureux de ces termes. Ce qui n'empêche
+pas de prendre aussi l'instant au sens psychologique[49], comme un
+_minima_ de durée perceptible à la conscience. Mais alors ce _minima_
+n'est plus instantané, il a une durée finie--comme tous les prétendus
+instantanés des photographes,--et la durée totale n'est plus qu'un
+multiple de cette durée partielle. On peut prendre alors ce _minima_
+comme une tranche ou une unité du temps, sans encourir le reproche en
+question.
+
+Que si aucune unité du temps ou de l'espace n'a rien d'infini, le
+mouvement peut les traverser, et tous les arguments de Zénon contre la
+possibilité du mouvement tombent du même coup. Et c'est ce que, dans sa
+réfutation de Zénon, M. Bergson n'a pas vu et n'a pas pu voir, du point
+de vue à contre-sens où il s'est placé[50].
+
+Concluons: l'unité n'est pas un nombre de fractions, ni fini ni infini.'
+
+ * * * * *
+
+III. Troisième confusion: celle du _nombre_ avec l'espace. D'abord,
+peut-on affirmer sans réserve, comme le fait M. Bergson, que «l'espace
+est la matière avec laquelle l'esprit construit le nombre, le milieu où
+l'esprit le place»?[51]
+
+Sans doute, c'est avec des boules ou d'autres objets matériels et
+étendus que l'enfant apprend à compter, et en ce sens c'est bien avec de
+l'espace que l'on commence à construire des nombres. Mais l'esprit s'en
+dégage bientôt et s'élève au-dessus de la matière pour compter des
+choses inétendues, comme des points géométriques, des notes de musique,
+des données psychiques ou morales, telles que les sept sacrements ou les
+trois vertus théologales; ou bien des données métaphysiques, comme les
+dix catégories ou les six transcendentaux. Il compte aussi des nombres
+abstraits composés d'unités abstraites qui n'ont rien d'étendu. Enfin,
+il compte le nombre d'années, de mois, de jours, de minutes qu'il a
+vécus, et il le place dans le temps et nullement dans l'espace, quoique
+ce temps ait, d'une certaine manière, traversé les espaces et les lieux
+où l'on a vécu.
+
+Allons plus loin. Si l'espace, où M. Bergson voudrait reléguer le
+nombre, le contient réellement, c'est qu'il l'a emprunté bien moins à la
+quantité et aux dimensions spatiales des objets qu'il contient, qu'à la
+variété et aux contrastes des qualités qui distinguent surtout les
+choses entre elles, aux yeux de l'observateur attentif. En effet, videz
+l'étendue de toutes ses différences qualitatives, supprimez les figures,
+les couleurs, les sons.... Aussitôt elle devient une continuité uniforme
+et confuse, où je ne sais plus distinguer de nombre. C'est donc bien
+plus avec des figures et d'autres qualités qu'avec des étendues que je
+compte. Or, pour nombrer des qualités, inutile de les projeter dans
+l'espace ou, tout au moins, de nombrer les espaces où je les projette.
+Pour compter les espèces de plantes ou d'animaux, je n'ai besoin de
+compter aucun lieu; encore moins pour compter les peines et les
+plaisirs, les pensées et les désirs que j'éprouve. Le nombre déborde
+donc l'espace de tous côtés; il gouverne la qualité non moins que la
+quantité, le temps non moins que l'espace, l'esprit non moins que la
+matière. Il fait éclater de toute part l'étroite prison où M. Bergson
+voudrait le renfermer.
+
+Il est donc faux de dire: «Toute idée claire du nombre implique une
+vision dans l'espace»;--«c'est à cause de leur présence dans l'espace
+que les unités sont distinctes»;--toujours «nous localisons le nombre
+dans l'espace»[52]. L'auteur de ces paroles est le jouet de son
+imagination captive elle-même de l'étendue spatiale.
+
+Cela est faux, disons-nous, parce que c'est contraire aux faits. Nos
+idées des trois vertus théologales ou des sept sacrements, des trois
+propositions d'un syllogisme ou des minutes qu'a duré une argumentation,
+sont parfaitement claires et distinctes sans avoir besoin d'être
+localisées dans aucun espace.
+
+Ce n'est pas que la localisation ne soit très souvent utile pour
+soutenir la pensée. Nos idées les plus distinctes du temps et de
+l'espace peuvent s'appuyer sur des images temporelles ou spatiales.
+Ainsi, pour compter les noies ascendantes de la gamme, je puis me
+figurer une ligne verticale en mouvement de bas en haut et y échelonner
+des notes qui s'élèvent pareillement des plus basses aux plus hautes.
+Mais je sens bien qu'en les comptant, je compte autre chose que de
+l'espace, car si je ne comptais que des points dans l'espace, une ligne
+horizontale me servirait tout aussi bien qu'une ligne verticale: ce qui
+n'a jamais lieu. Donc, même en utilisant des images spatiales pour
+compter, je compte autre chose que de l'espace.
+
+Le nombre est donc, par essence, une notion transcendante de l'espace
+comme du temps. Et cela est vrai, tout aussi bien des _unités_ qui
+composent le nombre que de la somme totale produite par ces unités.
+
+Aussi ajouter, comme le fait M. Bergson, que, «par cela même qu'on admet
+la possibilité de diviser l'unité en autant de parties que l'on voudra,
+on la tient (l'unité) pour étendue» (i), est un non-sens. Ni les
+fractions concrètes d'un temps donné ni les fractions abstraites des
+mathématiciens ne font un atome d'étendue. Pas plus qu'une unité
+générique ou spécifique des logiciens ou des botanistes n'est étendue
+par cela seul qu'elle peut être divisée en catégories subalternes.
+
+Répétons-le: on divise autre chose que l'étendue, parce que la quantité
+extensive n'est pas la seule espèce de quantité. Ainsi l'on divise en
+degrés la puissance d'une force et l'intensité d'une qualité.
+
+Il est vrai que ces fractions dans l'unité, comme ces unités dans un
+nombre, sont _coexistantes_ ou simultanées. Mais la coexistence n'est
+pas suffisante à constituer de l'étendue. Trois sons simultanés, trois
+douleurs ressenties à la fois, trois termes de la même proposition ou
+trois propositions d'un même syllogisme, ne font pas un atome d'espace.
+Et c'est cette nouvelle confusion de la simultanéité avec l'espace qui
+clôt dignement cette dissertation: «Toute addition implique une
+multiplicité de parties perçues simultanément»[54], et partant de
+l'espace.
+
+Sous cette nouvelle forme se cache toujours la même erreur, à savoir que
+toute quantité se ramène à des dimensions spatiales, à des rapports de
+contenant et de contenu dans l'espace.
+
+ * * * * *
+
+IV. La quatrième erreur, avons-nous dit, consiste à identifier
+_l'espace_ avec _l'homogène._ «L'espace doit se définir l'homogène, et
+inversement, tout milieu homogène et indéfini sera espace.»[55] D'où M.
+Bergson conclura plus tard, comme nous le verrons: le temps de la
+science et du simple bon sens est homogène; donc il n'est que de
+l'espace. Il n'est pas le _vrai_ temps.
+
+Pour percer à jour ce sophisme, il suffira de rappeler encore une fois
+les définitions classiques, calquées sur les faits les plus élémentaires
+de l'expérience universelle.
+
+On peut entendre par quantité homogène, soit la quantité _discrète_ ou
+le nombre, soit la quantité _continue_. Mais le nombre est désormais
+hors de cause, après ce que nous venons de dire sur l'impossibilité de
+le confondre avec l'espace. Ester donc à parler de la quantité continue,
+c'est-à-dire de celle dont les parties, bien loin d'être distinctes et
+actuelles, comme les unités dans un nombre, sont au contraire
+indistinctes et en puissance avant la division qui les fait naître.
+
+Or, il y a deux espèces de quantité homogène et continue, comme
+l'expérience nous le révèle. L'une est _simultanée_, l'autre
+_successive_. L'une possède à  la fois toutes ses parties quoique à
+l'état confus et indivis; l'autre les acquiert peu à peu dans un
+écoulement continu. La première s'identifie avec l'espace, soit avec
+l'espace plein ou physique, soit avec l'espace vide ou géométrique qui
+est la mesure idéale du précédent. Contenant et contenu sont en effet
+deux points de vue de la même notion d'espace.
+
+Mais si nous accordons volontiers que l'espace s'identifie avec une
+telle quantité continue et homogène, nous ne pouvons admettre qu'il
+s'identifie pareillement avec cette autre quantité continue et homogène
+dont la réalité, bien loin d'être simultanée, n'est que successive et
+graduelle. Et pour nier résolument cette prétendue identité, il nous
+suffit d'en appeler aux faits les mieux expérimentés, tels que le
+_temps_, le _mouvement_ local et le _discours_.
+
+Le _temps_ se compose d'intervalles écoulés entre deux instants donnés,
+le _mouvement_ de distances parcourues, et le _discours_ de paroles ou
+de phrases prononcées. Or, jamais on ne peut se trouver en présence de
+deux parties simultanées d'une telle quantité successive. Tandis que
+deux parties du même espace coexistent sous nos yeux, jamais deux
+minutes du même temps, ni deux stades du même mouvement, ni deux paroles
+du même discours. Et cette possibilité ou impossibilité de coexistence
+de plusieurs parties n'est pas un détail accidentel, mais l'essence même
+de ces notions, ce qui distingue la quantité simultanée de la quantité
+fluente, l'espace du temps. La quantité homogène et successive n'est
+donc pas de l'espace et s'en distingue essentiellement. Le nier, ce
+n'est pas adapter les théories aux faits, mais les forger sans se
+soucier des faits. Ce n'est plus de la science, c'est de la fantaisie ou
+du rêve.
+
+ * * * * *
+
+V. La cinquième erreur consiste à confondre le _temps_ avec le
+_mouvement_ qui se produit avec le temps, et par conséquent à confondre
+la partie avec le tout. Et comme le mouvement conscient est le seul,
+d'après M. Bergson, où le temps se révèle, c'est aussi avec le mouvement
+psychique ou vital qu'il le confondra bientôt par la négation du temps
+cosmologique.
+
+Sans doute, répondrons-nous, il n'y a pas de temps sans mouvement.
+Malgré cela, le temps n'est pas identique au mouvement. Il en est
+seulement la condition et la mesure.
+
+Aristote et saint Thomas[56], avec leurs commentateurs les plus
+autorisés, ont donné de cette distinction des preuves nombreuses et
+péremptoires faciles à résumer en quelques mots.
+
+1° Le mouvement est plus ou moins rapide dans le même temps; donc il en
+diffère.
+
+2° Le temps est la mesure du mouvement--puisqu'il mesure su durée, et
+qu'il entre dans la mesure de sa quantité; or, la mesure et le mesuré
+font deux.
+
+3° Pour être une mesure, le temps doit être uniforme et non pas plus ou
+moins rapide comme le mouvement.
+
+4° On conçoit des mouvements instantanés--comme le passage de l'être au
+non-être,--tandis qu'un temps instantané serait contradictoire et
+inintelligible.
+
+5° On conçoit aussi la réversibilité des mouvements, revenant à leur
+point de départ (chaque fois, du moins, que des liaisons causales ne s'y
+opposent pas). Or, la réversibilité du temps serait absurde, car le
+temps passé ne revient plus.
+
+Donc, le temps et le mouvement ne sont pas identiques; ils
+s'accompagnent seulement, comme le dit si bien saint Thomas: _tempus
+sequitur motum_[57].
+
+On pourrait donc se représenter la quantité de temps et la quantité de
+mouvement dans un temps donné comme deux faces inséparables et, pour
+ainsi dire, deux dimensions du même mouvement, non équivalentes et
+essentiellement distinctes.
+
+Cette conception d'un réalisme modéré--aussi éloigné d'un réalisme
+absolu que d'un idéalisme pur--n'est pas plus inconcevable que toute
+autre notion de grandeur, par exemple, de la longueur, objectivement
+distincte de la largeur et de la profondeur, quoique inséparable, et
+servant de mesure partielle au volume total. Ainsi, la quantité de
+temps, quoique inséparable de la quantité de mouvement, en est
+objectivement distincte et lui sert de mesure partielle.
+
+Que si, au contraire, nous avions confondu le temps avec le mouvement,
+nous devrions admettre qu'une même quantité de temps correspond toujours
+à une même quantité de mouvement, ce que l'expérience la plus
+élémentaire dément. Nous devrions admettre, en outre, des espèces de
+temps aussi nombreuses que les espèces de mouvement: des temps
+rectilignes et circulaires, des temps vibratoires, rotatoires et
+ondulatoires; des temps uniformes, accélérés ou ralentis, etc., ce qui
+n'a pas de sens. En outre, tous ces temps étant sans commune mesure, il
+serait impossible de mesurer l'un par l'autre. Impossible, par exemple,
+de mesurer le temps qu'a duré la course d'un projectile par le temps
+marqué par un chronomètre, ni celui-ci par le temps sidéral: tous ces
+temps pouvant être d'espèce ou de vitesse différentes. Donc, plus de
+mesure uniforme et commune. Et c'est bien la conclusion devant laquelle
+ne recule pas M. Bergson, qui se scandalise de ce que, dans l'hypothèse
+où «les mouvements de l'Univers se produiraient deux ou trois fois plus
+vite, il n'y aurait rien à modifier ni à nos formules (pour mesurer le
+temps) ni aux nombres que nous y faisons entrer»[58].
+
+Bien loin que le temps soit rapide ou lent comme le mouvement, nous
+voyons, au contraire, que le mouvement est d'autant plus rapide qu'il
+s'accomplit en moins de temps, et d'autant plus lent qu'il en exige
+davantage.
+
+Il semblerait cependant, parfois que le temps s'accélère ou se ralentit
+avec; la vitesse du mouvement. Ainsi, dans ces longues heures de sommeil
+où la vie se ralentit, le temps semble plus court: le réveil paraît
+presque continuer les derniers moments de la veille, les instants
+intermédiaires n'ayant pas été perçus par la conscience. D'autres fois,
+au contraire, lorsque le mouvement de la vie s'accélère avec une
+activité dévorante, le temps se précipite pareillement et paraît
+beaucoup plus court. Mais ce n'est là qu'une apparence due à une
+impression subjective de la sensibilité, comme le prouve l'opposition
+même de ces deux expériences. Car si le temps était identique au
+mouvement et à l'intensité de la vie, il devrait être dit long dans le
+deuxième cas et court dans le premier, au lieu d'être dit court dans les
+deux cas.
+
+Du reste, pour mesurer le mouvement par le temps où il s'exécute, il
+faut que le temps soit une mesure uniforme et constante, car une mesure
+élastique et variable ne mesurerait rien exactement. Il doit être
+uniforme comme le nombre qui nous sert à le compter et qui n'est jamais
+ni lent ni rapide. Il a donc fallu distinguer du temps concret que
+marque plus ou moins exactement notre montre, par exemple, un temps
+abstrait et idéal qui seul a le droit de régler le premier.
+
+Le mouvement apparent des cieux en serait comme la grandiose horloge,
+tant sa durée a semblé typique et régulatrice, la plus voisine de
+l'idéal.
+
+De même que pour calculer les directions des mouvements dans l'espace,
+il a fallu distinguer des espaces réels et mobiles, un espace abstrait,
+absolu et immobile, réceptacle immense et sans fin où tous les corps se
+déploient, ainsi a-t-on imaginé un temps absolu, parfaitement régulier
+dans sa marche, où toutes les durées particulières coïncident et
+prennent date en se déroulant. Mais ce sont là des êtres de raison, des
+artifices ingénieux pour fixer les idées dans les calculs, qui ne
+suppriment nullement la réalité des espaces concrets et des durées
+concrètes dont ils sont la mesure idéale et le réceptacle imaginaire.
+
+Quoi qu'il en soit, il est certain que le temps réel et concret mesure
+le mouvement. Or, ce qui mesure et ce qui est mesuré sont distincts; on
+ne peut donc les confondre.
+
+ * * * * *
+
+VI. La sixième erreur des Bergsoniens, l'erreur capitale--et par elle
+nous abordons le nœud vital du sujet,--est de définir le Temps par
+_qualité hétérogène,_ ou, comme ils disent, par une «hétérogénéité
+pure», étrangère à toute espèce de quantité. En sorte que le Temps
+serait conçu d'abord comme une pure _qualité_, absolument simple et
+impossible à mesurer ou à diviser en intervalles égaux ou inégaux;
+ensuite comme qualité _hétérogène_, c'est-à-dire en changement perpétuel
+et essentiel, supprimant toute ressemblance, à plus forte raison toute
+identité du même être à deux instants de sa durée, et par suite
+supprimant la durée dans le Temps.
+
+C'est ici que le paradoxe de M. Bergson atteint son maximum d'acuité et
+d'invraisemblance, en même temps que de subtilité; aussi réclamons-nous
+du lecteur toute sa bienveillante attention, tout son effort
+d'application.
+
+Pour comprendre comment M. Bergson a été conduit à une telle notion
+excentrique, si étrangère aux données de l'expérience, il faut connaître
+le point de départ et l'orientation première de sa pensée.
+
+De très bonne heure, nous dit un de ses biographes et admirateurs, notre
+jeune philosophe, qui était surtout fort en mathématiques, fut frappé de
+la différence profonde qui semble exister outre la notion mathématique
+et la notion philosophique du temps. Voici comment il résume sa pensée:
+
+«Le caractère singulier du temps dans les équations de la mécanique est
+de _ne pas durer_. Le temps abstrait _t_ attribué par la science à un
+objet matériel ne consiste en effet qu'en un nombre déterminé de
+_simultanéités,_ ou plus généralement de _correspondances_, nombre qui
+reste le même quelle que soit la nature des intervalles qui séparent les
+correspondances les unes des autres. On pourrait supposer, par exemple,
+que le flux du temps prit une rapidité infinie, que tout le passé, le
+présent et l'avenir des objets matériels fut étalé d'un seul coup (?)
+dans l'espace: il n'y aurait rien à changer aux formules du savant, le
+nombre _t_ signifiant toujours la même chose, savoir un nombre déterminé
+de correspondances entre les états des objets et les points de la ligne
+toute tracée qui serait maintenant le cours du temps.»
+
+Et M. Bergson de conclure: «La science n'opère sur le temps et le
+mouvement qu'à la condition d'en éliminer d'abord l'élément essentiel et
+qualitatif,--du temps la durée, et du mouvement la mobilité.»[59]
+
+Pour lever ce scandale un peu factice, il suffit de reconnaître que la
+science et la philosophie traditionnelle, tout en acceptant la donnée
+vulgaire du temps, ne l'étudient pas au même point de vue ni dans le
+même but. La science s'occupe de la mesure du temps; la philosophie
+étudie surtout le temps mesuré. Or, de même que pour l'espace le
+contenant et le contenu sont deux points de vue différents du même
+espace, ainsi le _temps-mesure_ et le _temps mesuré_ devront être
+pareillement des points de vue différents.
+
+La différence est même ici beaucoup plus notable pour le temps que pour
+l'espace. En voici la raison:
+
+Tandis que nous pouvons mesurer directement l'espace concret, tel que la
+longueur A B en lui superposant un étalon de convention tel que le
+mètre, et calculer d'après la comparaison des deux espaces, mesurant et
+mesuré, combien il y a de mètres ou de fractions de mètre entre A et B,
+nous ne pouvons plus procéder ainsi quand il s'agit du temps.
+
+Il n'y a pas d'étalon tout fait du temps que je puisse plier ou rouler
+comme un décamètre, ou manipuler comme lui pour le superposer à la durée
+réelle. Il n'y a pas non plus d'étalon fluide et successif. Je ne puis
+prendre une révolution apparente du soleil et l'appliquer sur celle de
+demain pour les comparer, ni prendre une oscillation du balancier et
+l'appliquer sur d'autres oscillations, comme on applique une ligne sur
+une autre pour voir si elles sont égales. Ici, toute superposition est
+impossible[60].
+
+Pour mesurer le temps, cette grandeur fluide qui échappe à toute mesure
+directe, le savant devra donc employer des moyens détournés. Au lieu de
+le mesurer lui-même, il mesurera à sa place un substitut du temps,
+c'est-à-dire quelqu'un de ces phénomènes sensibles qui s'accomplissent
+dans l'espace et peuvent être considérés en fonction du Temps.
+
+S'il s'agit d'un temps dont la durée successive a laissé des traces dans
+l'espace, comme pour le mouvement d'un projectile, nous aurons prise sur
+cet espace et nous pourrons constater qu'un mobile animé d'un mouvement
+uniforme parcourt constamment des espaces proportionnels aux temps
+écoulés, c'est-à-dire que l'espace parcouru _e_ est toujours égal au
+produit de la vitesse _v_ par le temps _t_. D'où la formule élémentaire:
+_e = vt_. De laquelle on déduit algébriquement les deux autres formules:
+_v_ = e/t; et _t_ = e/v. Cette dernière indique clairement que le temps
+a pour équivalent l'espace parcouru divisé par la vitesse mise à le
+parcourir.
+
+Que si le temps à mesurer ne laisse aucune trace saisissable dans
+l'espace, comme celui où se déroulent nos phénomènes de conscience, la
+difficulté va s'accroître sans devenir insoluble.
+
+D'ordinaire--et c'est le procédé le plus simple,--on prendra pour le
+mesurer un changement de lieu, tel que le va-et-vient d'un pendule, et
+comme on vérifie expérimentalement que ses oscillations sont isochrones,
+dès que leur amplitude ne dépasse pas deux ou trois degrés, il suffira
+de compter le nombre de ces battements, que nous nommerons des secondes,
+si vous voulez, et de constater la coïncidence du premier et du dernier
+avec le commencement et la fin du phénomène psychique en question, pour
+en conclure qu'il a duré tant de secondes, de minutes ou d'heures.
+
+Nous disons que c'est le procédé le plus simple, car l'on pourrait en
+imaginer de plus compliqués. On pourrait, par exemple, supputer les
+durées en les rapportant à des élévations ou à des abaissements
+réguliers de température, à des écoulements de sable ou d'eau--comme on
+le fait avec un sablier ou avec une clepsydre (horloge d'eau),--voire
+même à des processus psychiques, tels qu'un nombre déterminé de paroles.
+On dit ainsi que tel phénomène a duré l'espace d'un _Pater_ ou d'un
+_Ave_. Mais rien n'égale en précision le mouvement local d'un pendule ou
+d'une chronomètre; c'est l'instrument scientifique par excellence de la
+mesure du temps. On le règle sur le mouvement apparent du ciel, dont la
+marche régulière est pour nous la manifestation la moins imparfaite, et
+pratiquement suffisante du cours idéal du temps.
+
+Que si le temps se mesure par autre chose que du temps, il n'est donc
+plus surprenant que la notion de _temps-mesure_, c'est-à-dire de cet
+équivalent ou substitut du temps dont s'occupe le savant en mécanique ou
+en astronomie, soit assez différente de celle du _temps mesuré_ dont le
+philosophe précise la nature ou que le psychologue expérimente en sa
+conscience. Mais, au lieu de se contredire, les deux points de vue se
+complètent et le scandale est levé.
+
+Cette solution était sans doute trop simple et trop banale pour plaire à
+un esprit aussi compliqué et original que celui de M. Bergson. Voici la
+solution autrement subtile et nouvelle qu'il va nous proposer.
+
+Il faut distinguer, dit-il, deux sortes de temps[61]. Le premier, qui
+répond à la notion vulgaire et scientifique, est un temps quantitatif et
+homogène. Il est long ou court et partant mesurable. Ses parties,
+quoique intimement unies et continues entre elles, se distinguent les
+unes des autres: il y en a de passées, de présentes et de futures. Pour
+se distinguer ainsi, en se déroulant successivement, elles se mettent en
+dehors les unes des autres et s'excluent réciproquement. Mais ce temps
+vulgaire, déclare M. Bergson, n'est qu'un décalque de l'espace, un temps
+«bâtard» qui recèle «tout un monde de difficultés». Il faut le traiter
+comme illusoire. L'autre temps, le seul réel, aux yeux de M. Bergson,
+est un temps étranger à la quantité, à la division et à la mesure, un
+temps purement qualitatif, et comme cette qualité consiste à changer
+sans cesse, puisque l'instant présent, étant plus vieux que le
+précédent, n'est jamais le même, elle est «l'hétérogénéité pure».
+
+En présence de cette nouvelle thèse, nous allons nous poser deux
+questions: 1° Quelles sont les preuves alléguées pour nous faire rejeter
+comme illusoire la notion vulgaire et scientifique du Temps? 2° Quelle
+est la valeur de la nouvelle notion; est-elle même simplement
+intelligible?
+
+A la _première_ question, nous répondrons: M. Bergson affirme sans
+preuve que le temps vulgaire est illusoire, car on ne peut considérer
+comme des preuves ni l'hypothèse que l'ancienne notion est celle d'un
+temps «bâtard», ni l'affirmation «qu'elle recèle tout un monde de
+difficultés».
+
+Cependant, examinons de plus près ces deux semblants de preuves.
+
+_D'abord_, que veut dire M. Bergson[62] en affirmant que la notion
+vulgaire est celle d'un temps «bâtard»? Le voici, en nous servant de
+l'exemple, qu'il a lui-même choisi.
+
+Comment comptons-nous les coups successifs d'une cloche lointaine? Pour
+les compter, il nous faut les aligner dans un milieu homogène où ils
+viennent successivement occuper un rang: un, deux, trois, quatre....
+«Reste à savoir si ce milieu est du temps ou de l'espace.»[63] Or, pour
+M. Bergson, c'est sans doute de l'espace[64]. En effet, le second ne
+saurait s'ajouter au premier, ni le troisième au second que s'ils se
+conservent, et, s'ils se conservent, ils deviennent aussitôt simultanés,
+c'est-à-dire qu'ils deviennent de l'espace. «C'est donc bien dans
+l'espace que s'effectue l'opération ... ces moments susceptibles de
+s'additionner entre eux sont des points de l'espace. D'où résulte qu'il
+y a deux espèces de multiplicité: celle des objets matériels qui forment
+un nombre immédiatement, et celle des faits de conscience qui ne
+sauraient prendre l'aspect d'un nombre, sans l'intermédiaire de quelque
+représentation symbolique où intervient nécessairement l'espace.»[65]
+C'est cette union adultérine du temps avec l'espace qui donne un produit
+«bâtard». Le temps «qualité pure» s'altère ainsi et contracte au contact
+de l'espace l'apparence trompeuse d'une quantité ou d'un nombre. Il
+devient alors ce que l'opinion vulgaire et scientifique veut qu'il soit.
+
+Le sophisme ici sera vite percé à jour. Il consiste à dire: «Un moment
+du temps ne saurait se conserver pour s'ajouter à d'autres sans devenir
+simultané; donc il devient de l'espace.»[66]
+
+Sans doute, répliquerons-nous, le moment, passé est bien passé et ne se
+conserve plus _physiquement_. S'il se conservait ainsi, il perdrait son
+caractère essentiel de successif pour devenir simultané: ce qui est
+contradictoire. Mais pourquoi ne se conserverait-il pas _mentalement?_
+Pourquoi son souvenir avec son caractère d'écoulement successif ne
+resterait-il pas gravé dans la mémoire? Et s'il en est ainsi, comme la
+conscience l'atteste, cela suffit pour que l'esprit unisse dans une
+synthèse mentale ces divers moments du passé, en conservant l'ordre
+chronologique de leur écoulement.
+
+L'esprit complète ainsi ce que la réalité fluente n'avait fait
+qu'indiquer; il en fait la synthèse. Voilà pourquoi les scolastiques ont
+défini le temps _un être de raison, fondé sur la réalité_, et qui par
+suite n'est pas purement idéal et irréel.
+
+Il est seulement en partie réel et en partie idéal. Réel, puisque
+chacune de ses parties successives a l'existence et un ordre réel de
+succession. Idéal, puisque cet ordre n'est compris formellement comme
+synthèse que par l'esprit, comme le nombre qu'il contient n'est nombre
+que par l'esprit[67].
+
+Voilà pourquoi saint Thomas a répété en l'approuvant la célèbre parole
+d'Aristote: «Sans l'intelligence, il n'y aurait pas de temps.» Parole
+dont on comprendra maintenant le sens véritable. Elle n'est nullement
+idéaliste à la manière kantienne, encore moins réaliste outrée à la
+manière du temps newtonien contre lequel M. Bergson a beau jeu[68]; mais
+elle tient le milieu entre ces deux exagérations en sens inverse. C'est
+une notion idéale, bien fondée ou calquée sur la réalité, comme pour les
+autres notions universelles.
+
+Cette explication si claire et si lumineuse, ce nous semble, va nous
+donner la solution de la _seconde_ difficulté alléguée par M. Bergson
+contre la notion vulgaire et scientifique du temps. «Elle recèle, nous
+dit-il, tout un monde de difficultés.»
+
+En effet, si vous le considérez comme une quantité, toutes ses parties
+réunies se séparent à la première analyse et tombent en poussière. Le
+passé n'est plus, l'avenir n'est pas, et le présent lui-même est un zéro
+de durée, un rien insaisissable. C'en est donc fait de toute vie et de
+toute réalité!--Cela prouve, répliquerons-nous, que _l'union_ de toutes
+ces parties dans un même nombre n'était qu'idéale; mais l'existence
+successive et continue de chacune n'en est pas moins réelle, et cela
+suffit à la réalité du mouvement et de la vie.
+
+On touche ici du doigt le procédé sophistique de tous ceux qui traitent
+d'illusoires les faits les plus évidents parce qu'ils sont mystérieux et
+plus ou moins difficiles à comprendre. Zénon nie le mouvement parce
+qu'il ne le comprend pas. D'autres après lui ont nié l'espace et
+l'étendue parce qu'ils ne les comprenaient pas davantage; M. Bergson
+nie le temps vulgaire pour la même raison. Et il n'est pas un fait
+quelque peu important de la conscience ou de la nature qui résisterait à
+une telle épreuve, si elle était légitime, mais elle ne l'est point.
+
+Déjà Aristote faisait remarquer à ces philosophes que leur négation de
+faits évidents mais incompris ou difficiles à comprendre était le
+renversement de toute méthode scientifique, en ajoutant l'exemple
+célèbre: on constate d'abord qu'il y a une éclipse, et ensuite l'on
+cherche à comprendre ce qu'est l'éclipse--si on le peut. Que si on ne
+peut pas la comprendre, cela ne donne aucun droit de nier l'éclipse.
+
+D'ailleurs, étudions à notre tour la _nouvelle notion_ du temps, et
+examinons si elle serait plus intelligible que l'ancienne.
+
+ * * * * *
+
+D'après M. Bergson, le Temps véritable serait entièrement étranger à la
+quantité. On n'y pourrait compter aucun nombre de parties égales entre
+elles, puisque aucune durée n'est semblable à une autre durée.
+Cependant, toutes ces parties, si différentes par leurs qualités
+internes, ou si hétérogènes, s'emboîtent et se fondent les unes dans les
+autres, comme les notes d'une phrase musicale dans une mélodie. Il n'y a
+pas de temps longs ou courts, il n'y a que des actes de développement,
+des progrès, qui fusionnent dans un acte un et indivisible.
+
+Dans cette description nouvelle du Temps, il y a des _détails
+accessoires_ et une _partie essentielle_. Des détails nous ne dirons
+rien, pour ne pas être trop long, à l'exception toutefois d'un seul qui
+nous semble vraiment dépasser la mesure permise.
+
+Pour soutenir contre toute évidence, non pas l'unité continue du temps
+qui est hors de conteste, mais son indivisibilité idéale en minutes, en
+secondes, ou autres parties égales, on suppose que nos états de
+conscience, en s'écoulant, peuvent «s'emboîter les uns dans les autres»,
+à peu près comme les parties articulées d'une longue-vue[69]. Que cette
+comparaison, plus ou moins heureuse, puisse s'appliquer aux opérations
+_simultanées_ de nos diverses facultés, nous l'accordons volontiers. Il
+est d'expérience que plusieurs de nos facultés agissent toujours
+ensemble et de concert, et que, par exemple, un acte d'amour de Dieu et
+du prochain comprend à la fois de la connaissance et de la volonté, des
+idées et des images, des sentiments et des sensations, jusqu'à des états
+physiologiques les plus variés.
+
+Mais de ce que nos phénomènes de conscience simultanés fusionnent et
+«s'emboîtent», comment conclure que les phénomènes successifs, présents,
+passés, futurs, «s'emboîtent» pareillement? Ici, la comparaison n'a plus
+de sens.
+
+Dire que le passé s'est emboîté dans le présent et le présent dans le
+futur, c'est dire qu'ils sont simultanés et non pas successifs; c'est
+nier leur distinction radicale, leur exclusion manifeste; c'est changer
+la succession temporelle en coexistence spatiale,--sans arriver pour
+cela à supprimer le nombre et la quantité, car des parties ne peuvent
+s'emboîter que si elles sont distinctes et multiples.
+
+Non, nous ne comprendrons jamais comment le passé peut coexister avec le
+présent et le futur, emboîtés ensemble, et les ingénieuses comparaisons
+de M. Bergson, loin de nous le faire comprendre, montrent expressément
+le contraire, comme le lecteur va en juger.
+
+«Quand les oscillations régulières du balancier, écrit l'auteur, nous
+invitent au sommeil, est-ce le dernier son entendu, le dernier mouvement
+perçu qui produit cet effet? Non, sans doute.... Il faut donc admettre
+que les sons se composaient entre eux et agissaient ... par
+l'organisation rythmique de leur ensemble.... Chaque surcroît
+d'excitation s'organise avec les excitations précédentes, et l'ensemble
+nous fait l'effet d'une phrase musicale qui serait toujours sur le point
+de finir et sans cesse se modifierait dans sa tonalité par l'addition de
+quelque note nouvelle....»[70]
+
+Dans cette brillante image, nous avons beau chercher l'emboîtement du
+passé avec le présent et le futur, nous ne le découvrons point. Nous
+voyons seulement la fusion des souvenirs et des sensations qui
+persistent, après la disparition de leurs causes, et qui, par
+conséquent, demeurent toujours présents et simultanés. Ce qui est bien
+différent. En vérité, une si grossière équivoque n'est plus sérieuse, et
+nous aurions pu nous contenter de répondre plaisamment avec M. Fouillée:
+«Ce sera l'originalité des bergsoniens d'avoir inventé un nouveau
+sophisme du chauve: Les cheveux de l'homme chauve existent encore,
+puisqu'il en a le souvenir et que cette idée _opère_ pour l'inciter à
+faire sur son crâne des lotions régénératrices. Donc le chauve n'est
+plus chauve.»[71]
+
+Ajouter avec M. Bergson que cette fusion du passé et du présent s'opère
+en vertu d'une «synthèse mentale» n'atténue rien, car la synthèse
+fusionne des souvenirs présents avec des sensations présentes et
+nullement le présent au passé qui n'est plus. Bien plus, elle aggrave
+l'erreur: les minéraux, les plantes et même les animaux, étant privés de
+toute «synthèse mentale», il faudrait en conclure que le monde extérieur
+ne dure pas, et M. Bergson est bien de force à ne pas reculer devant
+cette nouvelle gageure au bon sens. «L'intervalle de durée, écrit-il,
+n'existe que pour nous à cause de la pénétration mutuelle de nos états
+de conscience.»[72]
+
+Toutes les sciences, au contraire, apportent des preuves décisives de la
+réalité du temps cosmologique. En mécanique, on fait entrer le temps (ou
+son substitut) dans tous les calculs, comme un élément d'importance
+capitale; et ces calculs sont confirmés par l'expérience. Les sciences
+naturelles étudient avec succès l'âge des étoiles, l'âge des terrains et
+des périodes géologiques, l'âge des plantes et des animaux ou de leurs
+embryons, car tout évolue ici-bas avec son âge. Le temps est donc bien
+un des plus importants facteurs[73] de la nature; il l'était avant
+l'apparition de l'homme, et il le demeurerait alors même que l'esprit
+humain n'existerait plus pour le concevoir dans ses «synthèses mentales»
+ou pour le mesurer dans ses calculs. Inutile d'insister davantage sur
+une vérité si manifeste.
+
+Hâtons-nous de passer à la _partie essentielle_ de la nouvelle notion du
+Temps, celle qui a la prétention: 1° d'en exclure toute quantité, et 2°
+d'en faire une qualité pure, toujours changeante et hétérogène,--car ce
+sont bien là les deux formes, l'une négative, l'autre positive, de cette
+curieuse et étonnante notion. Examinons-les l'une après l'autre.
+
+ * * * * *
+
+_D'abord,_ la prétention d'exclure du temps toute quantité, d'en faire
+une unité simple et indivisible, impossible à mesurer, est-elle vraiment
+conforme aux données de l'observation? Ne heurte-t-elle pas de front, au
+contraire, toutes les expériences vulgaires et scientifiques qui
+divisent le temps en ses éléments présents, passés et futurs, et qui
+réussissent à en mesurer les plus petits intervalles avec une si grande
+précision? La réponse à ces simples questions est tellement évidente
+qu'on attend avec curiosité par quel artifice ingénieux M. Bergson va
+essayer d'y échapper. Le voici:
+
+Le temps, ainsi que le mouvement, dit-il, sont une synthèse mentale; ce
+sont des actes psychiques. Or, un acte psychique est simple et
+indivisible, donc il n'a rien de quantitatif et ne se mesure pas: «On
+peut bien diviser une _chose_, mais non pas un _acte_.»--«Nous n'avons
+point affaire ici à une _chose_, mais à un _progrès_: le mouvement, en
+tant que passage d'un point à un autre, est une synthèse mentale, un
+processus psychique et par suite inétendu.»[74]--De cette singulière
+théorie nous devrions logiquement conclure que tous les mouvements,
+toutes les durées, même celles des êtres matériels, comme les fleuves et
+les plantes, sont vraiment psychiques ou spirituels. Et cette
+conclusion--malgré sa haute invraisemblance--n'est pas si étrangère
+qu'on pourrait le croire à la pensée de M. Bergson, puisqu'il soutiendra
+bientôt que «le physique n'est que du psychique inverti».
+
+Ajournons à plus tard cette discussion. Accordons pour le moment--_dato
+non concesso_--que toute durée est psychique ou spirituelle. Mais la
+durée d'une opération psychique ne se mesure-t-elle donc plus? L'acte de
+contemplation le plus simple, en se déroulant dans l'avant et l'après de
+ma conscience, le raisonnement le plus subtil, en s'élevant
+progressivement du plus connu au moins connu, ne durent-ils pas un temps
+mesurable, un temps continu et indivis, sans doute, mais pourtant
+divisible pour ma pensée en avant et après, en intervalles longs et
+courts?
+
+C'est à ce point que, pour en prendre conscience, il me faut un minima
+ou une certaine quantité de durée, sans laquelle, de l'aveu de tous les
+psychologues, un phénomène psychique ne laisserait aucune trace
+sensible, tomberait dans l'inconscient. La durée du temps peut donc se
+mesurer, même pour les opérations de l'esprit; elle n'est donc pas
+étrangère à la quantité. C'est la _substance_ de l'esprit qui ne se
+mesure pas; c'est aussi le passage de la puissance à l'acte de ses
+facultés qui est instantanée; mais l'opération elle-même est toujours
+mesurée dans le temps par sa durée, parfois même elle est mesurable par
+ses effets dans l'espace lorsqu'elle informe une matière, comme c'est le
+cas de l'âme humaine et de tous les organes animés.
+
+Prenons l'exemple sur lequel insiste le plus M. Bergson, soit un geste
+de la main qui va d'un seul trait de gauche à droite, du point A au
+point B. «N'est-ce pas, nous dit-il, une action simple et indivisible?»
+Nullement, répondons-nous. Cette action, malgré son _unité_, n'est pas
+_simple_, car elle a des parties virtuelles, soit dans l'espace, soit
+dans le temps. Dans l'espace, elle est un geste deux fois, trois fois,
+dix fois ... plus long ou plus court que tel autre geste donné. Cette,
+action unique équivaut à deux, trois, dix actions plus petites, elle est
+donc quantitative et mesurable. Dans le temps, si elle a duré une minute,
+sa durée, quoique unique, équivaut à soixante secondes de durée. Il est
+donc faux de dire qu'on ne peut mesurer que les _choses_ et jamais les
+_actes_ et que la durée vraie ne se mesure point.
+
+D'ailleurs, «si la durée ne se mesurait pas, qu'est-ce donc que les
+oscillations du pendule mesurent»[75]? A cette objection si naturelle
+que M. Bergson ne pouvait manquer de prévoir, il répond par trois pages
+de distinctions subtiles et embrouillées que nous recommandons au
+lecteur comme un modèle du genre.
+
+Au fond de ces subtilités impalpables, on finit par découvrir qu'aux
+yeux de M. Bergson les oscillations du pendule ne mesurent que des
+coïncidences dans l'espace et non dans le temps. Mais cette
+interprétation ne résiste pas à la plus simple expérience. Si je mesure
+la durée d'un discours, par exemple, en comptant les coups d'un pendule
+battant la seconde, ce ne sont pas les coups, à proprement parler, que
+je compte, mais les intervalles entre ces coups; ce ne sont pas les
+positions du balancier à droite ou à gauche que j'observe, mais les
+secondes qu'il mesure pour aller de droite à  gauche ou de gauche à
+droite. Chaque battement est donc pour moi un signe temporel et
+nullement un signe spatial.
+
+Que si je suis obligé pourtant de recourir à un mouvement dans l'espace
+pour mesurer le temps, cela prouve assurément que le temps ne se mesure
+pas directement, comme nous l'avons déjà expliqué, mais indirectement,
+par ses coïncidences avec un mouvement spatial tel que les oscillations
+du pendule. Mais de ce qu'il ne peut se mesurer directement, comment
+conclure qu'il ne se mesure pas du tout, qu'il n'est ni long ni court et
+hors de la quantité? Ce sont là des équivoques tellement évidentes qu'il
+nous semble inutile d'insister davantage.
+
+_En second lieu_, la notion d'un temps purement qualitatif est-elle
+intelligible? Nous ne le croyons pas. En effet, il n'y a pas de temps
+sans succession continue ni de succession continue sans pluralité
+virtuelle des parties qui se succèdent. Que s'il y a pluralité des
+parties, il y a aussi divisibilité, au moins idéale, et partant nombre,
+mesure, quantité. Sans quantité continue, plus de succession possible,
+plus de mouvement, plus de temps: c'est l'éternité intemporelle de la
+durée.
+
+Il donc faux que la succession soit un rapport purement qualitatif. Par
+leur succession même, les parties qui se succèdent se, mettent en dehors
+les unes des autres, tout en restant unies et continues. Ma journée
+d'aujourd'hui n'est pas celle d'hier; le soir n'est pas le matin;
+chacune de mes pensées ou de mes actions laisse en ma conscience un
+souvenir différent, comme chacune de mes paroles laisse sur la cire du
+graphophone une trace distincte. Il y a donc exclusion absolue entre ces
+termes qui pourtant s'enchaînent et se suivent: passé, présent, futur;
+l'un n'est pas l'autre. On peut donc les compter, dire le nombre de
+secondes, de minutes, d'heures qu'ils ont duré ou qu'ils dureront, et
+quoique chacun puisse avoir sa nuance et sa qualité propre, ils auront
+toujours ceci de commun d'avoir duré pendant des secondes, des minutes
+ou des heures de durée identique. Leur nombre sera ainsi constitué par
+une multitude de parties égales. Or, le nombre, c'est la quantité, et
+comme les unités de ce nombre, quoique distinctes, ne sont séparées les
+unes des autres que par un jeu de l'esprit, une pure abstraction, cette
+quantité sera réellement continue. Nous avons donc retrouvé la quantité
+véritable sous le flot mouvant des qualités variées que les parties de
+la durée peuvent revêtir.
+
+Impossible de remplacer cet élément quantitatif par n'importe quel
+rapport qualitatif, jamais avec de la qualité pure on n'a pu faire du
+temps. Leibnitz y a échoué et M. Bergson n'y réussira pas davantage. En
+effet, quel pourrait être ce rapport purement qualitatif? Serait-ce une
+_exclusion_ d'une qualité par une autre? Nullement. Prenez deux qualités
+qui s'excluent, comme le blanc et le noir; cette incompatibilité
+d'essences n'est pas encore une succession temporelle; elles sont
+exclusives, mais non pour cela successives.
+
+Serait-ce une _hiérarchie_ de perfections, soit ascendante, soit
+descendante?--Mais la hiérarchie des nombres ou des espèces n'est pas
+encore une succession dans le temps. Encore moins la hiérarchie des
+anges ou des purs esprits.
+
+Serait-ce une _intensité_ dans les qualités?--Mais une intensité plus ou
+moins grande de la couleur rouge, par exemple, ne fait pas sa durée; une
+intensité plus ou moins grande d'un mouvement ou de sa vitesse ne change
+pas sa durée et n'influe en rien sur le laps de temps où on l'observe.
+
+Serait-ce une _dépendance causale_ qui relierait ces qualités l'une à
+l'autre, la seconde étant supposée produite par la première?--Alors on
+introduit subrepticement le temps avec la causalité, car la liaison
+causale suppose la succession temporelle, bien loin de la constituer. On
+suppose donné ce qu'il faut expliquer.
+
+Mais, dira-t-on encore, si l'on supposait à ces qualités un _ordre
+irréversible_, n'aurait-on pas le contraire de l'espace qui est toujours
+réversible, et par conséquent le temps qui ne l'est jamais?--Je réponds
+qu'un ordre n'est irréversible que par la dépendance causale. Si le fils
+n'était pas produit par son père, il n'y aurait aucune raison pour que
+le fils ne pût être antérieur à son père. Cette explication retombe donc
+dans la précédente et se trouve entachée du même vice.
+
+Que s'il était possible de prendre la _causalité_ dans un sens très
+large, purement qualitatif, sans succession temporelle--et en ce sens
+les principes premiers avec leurs conséquences logiques sont également
+éternels,--nous nous trouverions alors en face d'un éternel présent,
+immobile et toujours identique à lui-même. C'est l'éternité, l'opposé du
+temps. Que si notre adversaire avait la témérité de les identifier et de
+les confondre, pour éviter à tout prix de mettre du nombre et de la
+quantité continue dans le temps, nous lui demanderions alors de renoncer
+à ces expressions de «mouvement vital», d'«élan vital», de «courant de
+vie», de «flot montant de vie», de «progrès» et de «recul», dont il se
+sert à tout propos et qui expriment la succession au lieu de nous
+montrer un éternel présent.
+
+Cette contradiction n'est pas la seule où M. Bergson se soit laissé
+acculer par les conséquences inéluctables de sa fausse notion. En voici
+une autre non moins instructive. Ne pouvant pas prouver que notre notion
+vulgaire et scientifique est illusoire, il cherche du moins à expliquer
+comment elle aurait pu se produire, comment elle aurait pu supplanter la
+notion de durée purement qualitative et hétérogène, naturellement
+suggérée par les données immédiates de la conscience.
+
+Or, d'après M. Bergson, l'illusion se serait produite insensiblement, à
+travers les temps préhistoriques, grâce à la _durée homogène_ de
+certaines lois psychologiques, ayant pour but l'utilité pratique, soit
+biologique, soit sociale, de l'être vivant.--Sans chercher à comprendre
+comment une illusion mensongère pourrait être utile à la direction de
+l'action pratique «qui ne se meut jamais dans l'irréel», constatons
+seulement que, par cette hypothèse, la _durée homogène_ est ainsi
+rétablie subrepticement dans la réalité, après avoir été niée. Après
+avoir supposé la durée hétérogène comme la seule donnée réelle de la
+conscience, voici qu'on ramène sa rivale expulsée et que l'on s'appuie
+de nouveau sur la durée homogène. La nouvelle notion ne suffit donc
+plus, puisqu'elle appelle l'ancienne à son secours.
+
+Bien plus, dans le dernier chapitre de _Matière et Mémoire,_ voici que
+M. Bergson, à la suite de tous les psychologues, fait intervenir la
+notion de _minima_ pour qu'un temps soit perceptible à la conscience, et
+rétablit ainsi, bon gré mal gré, la forme quantitative dans la durée. Je
+veux bien que ce _minima_ soit très court: deux millièmes de seconde,
+d'après Exner;--il n'en contient pas moins des centaines de trillions de
+vibrations lumineuses; c'est donc une quantité que l'on peut mesurer. La
+quantité expulsée revient donc triomphalement dans la notion du Temps:
+c'est la revanche du bon sens et de la vérité.
+
+ * * * * *
+
+Terminons par une dernière critique, qui, au fond, synthétisera toutes
+les autres, car elle vise la fameuse notion _d'hétérogénéité pure_ dont
+M. Bergson, nous l'avons dit, a fait comme la synthèse de sa notion du
+Temps.
+
+Qu'est-ce que l'hétérogénéité? Ce ne peut être qu'une absence
+d'homogénéité ou de ressemblance, et l'hétérogénéité pure, une absence
+totale. En sorte que chaque instant nouveau serait totalement
+dissemblable de l'instant précédent, sans aucune ressemblance même
+partielle. Une telle conception nous paraît sans doute un rêve aussi
+impossible que celui de la «mobilité pure», que nous discuterons plus
+tard. Accordons, pour le moment, sa possibilité; en voici les
+conséquences.
+
+En supprimant ainsi toute ressemblance--à plus forte raison toute
+identité--entre les divers instants de notre vie, on aboutit à éliminer
+du Temps la durée elle-même. Et c'est bien là le dernier mot de notre
+critique de la notion bergsonienne: elle imagine un _temps sans durée_.
+Qu'est-ce, en effet, que durer, sinon _continuer d'être le même_?[76]
+
+Or, dans le temps bergsonien, rien ne continue d'être le même. Ce n'est
+pas le _fond substantiel_ qui continue d'être le même sous des modes
+divers, puisque ce nouveau système nie formellement la substance de
+l'être--comme nous le verrons plus tard en étudiant sa notion de
+l'être[77]. Ce n'est pas davantage le _mode_ de l'être ou le phénomène
+qui continue d'être le même à travers le temps, puisque tout y est
+supposé hétérogénéité pure et perpétuel changement. Ce n'est pas enfin
+la _mesure_ elle-même de la durée qui ne change pas, puisque, étant
+perpétuellement variable, la durée n'a plus de mesure fixe et uniforme.
+Donc rien ne continue d'être le même, et partant rien ne dure; la durée
+est éliminée du Temps.
+
+En sorte que l'objection terrible que M. Bergson brandissait plus haut
+contre la science moderne--et d'ailleurs la science de tous les
+siècles,--en l'accusant faussement d'avoir «vidé le temps de sa
+durée»,--semblable au boomerang rotatif des chasseurs australiens, manié
+d'une main imprudente,--se retourne soudain contre celui qui l'a lancée
+et le frappe en pleine poitrine. La notion bergsonienne du Temps ne
+tient plus debout, et c'est la contradiction interne qu'elle portait
+dans ses flancs qui l'a tuée.
+
+Lorsqu'un expérimentateur aboutit par hasard à une conclusion absurde,
+il recommence ses calculs ou ses expériences, étant bien convaincu qu'il
+y a eu maldonne quelque part. Mais un philosophe comme M. Bergson,
+partisan de la logique de la contradiction, ne recommence jamais et
+poursuit sa marche intrépide à travers tous les dédales sans fin de
+l'impossible. Pour cela, il lui suffira de chavirer et de mettre à
+l'envers la notion de durée qui le gêne. Durer consistera pour lui à
+changer sans cesse et totalement, c'est-à-dire à ne plus durer. Plus
+tard, en critiquant sa notion de la _Vie _ et du _Devenir_, nous verrons
+ce paradoxe faussement appuyé sur l'exemple de l'être vivant, car
+celui-ci n'évolue que pour se conserver, en sorte que ses changements de
+surface, loin d'être un but, ne sont que le moyen de durer en se
+conservant au fond toujours le même. Nous verrons alors quelle
+philosophie nouvelle, au rebours de l'ancienne, naîtra de ce germe
+empoisonné jeté dans le sillon. Elle se vantera d'être une philosophie
+de la _durée_, alors qu'elle est la philosophie du _non-être_ et du
+néant, suivant la sévère mais juste critique qu'Aristote et Platon
+adressaient déjà aux sophistes de leur temps[78].
+
+Pour le moment, nous retenons la notion vulgaire et scientifique du
+Temps comme la seule conforme à l'expérience et la seule
+intelligible--au moins pour le commun des mortels. M. Bergson en fait
+l'aveu en reconnaissant la «difficulté incroyable»[79] que tous
+éprouvent à comprendre sa nouvelle notion. Cet aveu suffit à nous
+rassurer et à nous affermir dans la conviction où nous sommes qu'elle ne
+saurait prévaloir.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II
+
+LA LIBERTÉ HUMAINE.
+
+
+Armé de cette définition nouvelle du Temps ou de la durée, comme d'une
+clé magique, M. Bergson va s'essayer à ouvrir cette «serrure
+embrouillée» de la Métaphysique, qu'on appelle le problème de la
+Liberté humaine.
+
+Après avoir supprimé de la durée psychologique où se meut notre Liberté
+toute distinction de parties, tout nombre et toute quantité mesurable se
+déroulant successivement dans le Temps, voici comment il procède:
+
+Il appelle à sa barre partisans et adversaires de la Liberté, et leur
+demande d'expliquer le motif de leur querelle. Ceux-ci soutiennent que
+dans le conflit des motifs qui nous font hésiter dans nos choix, et
+finalement prendre un parti, c'est toujours le motif le plus fort qui
+l'emporte, et, partant, pas de Liberté possible!
+
+Ceux-là, au contraire, disent que, dans ce conflit, le motif qui reste
+le plus fort n'est devenu tel que par notre libre choix: donc, la
+Liberté demeure.
+
+La cause est entendue, et M. Bergson de répondre: Vous avez tort les uns
+et les autres, parce que vous posez mal le problème, «en le posant dans
+le nombre et dans l'espace». Cette diversité de motifs est un nombre.
+Ce déroulement successif du conflit, ce n'est pas du temps, c'est de
+l'espace.
+
+Et puisqu'il n'y a plus dans la simplicité de la durée psychologique, ni
+multiplicité de motifs, ni aucune distinction possible d'éléments
+divers, votre conflit de motifs est purement illusoire. Pareillement
+illusoire votre conclusion pour ou contre la Liberté.
+
+Et dans les considérants de l'arrêt nous retrouvons toujours le fameux
+principe: «On analyse et l'on décompose une _chose_, mais pas un
+_progrès_; on décompose l'étendue et non la durée[80].»
+
+Ainsi nos plaideurs sont renvoyés dos à dos[81].
+
+Cette solution géniale me rappelle la fable des _Plaideurs et de
+l'Huître_, à laquelle la méthode de M. Bergson permettrait d'apporter
+une solution nouvelle que notre bon La Fontaine n'avait pas prévue.
+Qu'est-ce que l'huître? dira le nouveau juge à ses plaideurs, sinon un
+produit de l'Océan, un extrait de l'Océan, comme une perle de l'Océan?
+Or, l'Océan n'appartient à personne! Et, de nouveau, les plaideurs
+seront renvoyés dos à dos, grâce à l'ingéniosité d'une définition
+nouvelle.
+
+C'est un véritable charme d'entendre M. Bergson lui-même exposer les
+tours et les détours subtils par lesquels, après bien des hésitations
+qui ménagent les esprits timorés, il se voit conduit à des définitions
+surprenantes pour le sens commun. D'ordinaire, le professeur accompagne
+et souligne ses exposés littéraires et pittoresques d'un geste de la
+main qui intrigue quelque peu les spectateurs novices, surtout les plus
+jeunes: cet âge est sans pitié!...
+
+Il tend vers eux le pouce et l'index de la main, comme pour leur montrer
+une muscade invisible. Les plus myopes sont même tentés de s'approcher
+pour en bien constater la réalité. Puis, après un moment solennel, sa
+main s'ouvre entièrement et la muscade a disparu.... Geste intéressant,
+et surtout symbolique, qui mériterait d'avoir été celui qu'Aristote
+attribuait au sophiste Cratyle: άλλα τὁν δάχτυλον έκείνει μόνον[82].
+
+Ce résumé de la théorie bergsonienne sur la Liberté est, sans doute,
+beaucoup trop succinct et schématique, aussi avons-nous hâte d'en
+examiner les principaux détails. Mais nous tenions, dès le début, à
+confier au lecteur l'impression d'ensemble produite en nous par la
+lecture de ces soixante-quinze pages qui terminent les _Essais_.
+
+ * * * * *
+
+M. Bergson admet la liberté humaine et s'en proclame le champion. Ce
+serait assurément très bien et l'auteur mériterait tous nos éloges si
+nous n'avions à faire bientôt de graves réserves sur la manière dont il
+définit la liberté, car elle risque fort de défigurer ou de supprimer la
+chose après en avoir conservé le mot.
+
+En attendant, ce dont nous le louerons sans aucune restriction, c'est
+d'avoir, pour en démontrer l'existence, conservé cet argument du
+témoignage de la conscience, si imprudemment lâché par des
+spiritualistes contemporains et même des catholiques, malgré l'évidence
+intime de sa force probante.
+
+Nous aimons à relire sous la plume de M. Bergson des phrases comme
+celles-ci: «Même lorsqu'on esquisse l'effort nécessaire pour accomplir
+une action, on sent bien qu'il est encore temps de s'arrêter.» «Nous
+ne connaissons la force que par le témoignage de la conscience, et la
+conscience n'affirme pas, ne comprend même pas la détermination absolue
+des actes à venir: voilà tout ce que l'expérience nous apprend, et si
+nous nous en tenions à l'expérience, nous dirions que nous nous sentons
+libres....» «La liberté est donc un fait, et parmi les faits que l'on
+constate, il n'en est pas de plus clair.»[83]
+
+Et remarquez que M. Bergson se garde bien, après avoir admis la liberté,
+de la reléguer avec honneur parmi les noumènes inaccessibles, comme
+l'avait imaginé Kant: hypothèse invraisemblable contre laquelle il
+proteste franchement: «Kant, dit-il, l'éleva donc (la liberté) à la
+hauteur de noumène ... inaccessible par conséquent à notre faculté de
+connaître[84]. Mais la vérité est que nous nous apercevons de ce moi
+toutes les fois que, par un vigoureux effort de réflexion, nous
+détachons les yeux de l'ombre qui nous suit pour rentrer en nous-mêmes.
+» Un peu plus loin, il affirme encore que «le moi saisi par la
+conscience est une cause libre; nous nous connaissons absolument nous
+mêmes ... cet absolu se mêle sans cesse aux phénomènes, en s'imprégnant
+d'eux....»[85]
+
+Cette profession de foi est vraiment bien, et quoi qu'elle soit précédée
+et suivie de ces idées systématiques que nous sommes en train de
+réfuter, on peut l'en abstraire et l'approuver pleinement.
+
+Toutefois, il ne saurait nous suffire d'entendre la liberté humaine
+proclamée, il nous faut voir surtout comment M. Bergson va la défendre,
+car il a la curieuse prétention de la défendre contre ses partisans non
+moins que contre ses adversaires: ce qui paraît quelque peu inquiétant.
+
+Dès le début, l'auteur nous expose les deux conceptions opposées de la
+Nature: _mécanisme_ et _dynamisme,_ que la question de la liberté met
+aux prises. Le mécanisme, dit-il, veut expliquer le plus par le moins,
+la volonté par l'acte réflexe, l'acte réflexe par un simple mouvement
+cinétique. Le dynamisme, au contraire, croit que le plus est seul
+capable d'expliquer le moins, et projette le psychique à divers degrés
+d'atténuation dans l'Univers matériel.
+
+Le déterminisme lui-même se divise en deux espèces, selon qu'il se fait
+de la nécessité une conception _physique_ ou bien _psychologique_. Mais
+la première de ces deux formes se ramène à la seconde, car tout
+déterminisme, même physique, implique une hypothèse psychologique....
+
+Toutefois, cette démonstration n'intéressant pas notre but, nous ne
+pouvons y suivre l'auteur; encore moins le suivrons-nous dans son exposé
+historique et sa critique du principe de la conservation de l'énergie,
+qui, malgré leur réel intérêt, nous semblent ici des préambules un peu
+longs et même superflus.
+
+Passons à l'exposé du _déterminisme psychologique._ Sous sa forme la
+plus précise et la plus récente, nous dit l'auteur, il implique une
+conception associationniste de l'esprit. Il se représente l'état de
+conscience actuel comme lié aux états précédents, et aussi nécessité par
+eux. Sans doute, cette nécessité ne saurait être géométrique, comme il
+arrive pour la résultante de plusieurs forces qui se combinent en
+donnant une somme totale, mais plutôt métaphysique, comme tout effet
+dépend de sa cause. «Nous admettrons sans peine, observe M. Bergson,
+l'existence d'une relation entre l'état actuel et tout état nouveau
+auquel la conscience passe. Mais cette relation, qui explique le
+passage, en est-elle la cause?»[86]
+
+Observation très juste, qui nous montre que des phénomènes
+psychologiques, tout en se succédant à la surface de nos consciences, ne
+sont pas toujours pour cela des causes l'un de l'autre. Ainsi la faim à
+satisfaire et la faim satisfaite sont deux états de conscience qui se
+succèdent sans se causer. Et nous nous servirons plus tard de cette
+observation contre le phénoménisme de M. Bergson, qui, en supprimant
+leur cause profonde avec la substance de l'âme, laisse les phénomènes
+psychiques se succéder sans cause et sans aucune raison d'être. Une fois
+le moteur central disparu dans votre montre, comment les mouvements
+extérieurs pourraient-ils continuer à se succéder?
+
+Mais n'anticipons pas--fermons la parenthèse,--et revenons à la première
+réfutation du déterminisme associationniste.
+
+Qu'ils se causent réellement l'un l'autre, ou qu'ils se conditionnent
+seulement--peu importe,--les phénomènes de la conscience n'en sont pas
+moins affirmés multiples et parfaitement distincts, au point de se
+conditionner les uns les autres. Comme Bain le proclamait si
+heureusement: «Toute pensée obéit à la loi du nombre. Par cela seul que
+notre vie mentale procède par battements et transitions, que nos
+sentiments sont interrompus et repris, ils sont des nombres et toute
+conscience est une conscience du nombre.» Or, c'est cette multiplicité
+dans la durée dont M. Bergson ne veut à aucun prix. C'est «l'illusion
+du morcelage» qu'il ne cessera de dénoncer. «Le point de vue même où
+l'associationnisme se place implique une conception défectueuse du moi
+et de la multiplicité des états de conscience.»--«La multiplicité (de
+nos états de conscience) n'apparaît que par une espèce de déroulement
+dans ce milieu homogène que quelques-uns appellent durée et qui est en
+réalité de l'espace.... Mais parce que notre raison, armée de l'idée
+d'espace et de la puissance de créer des symboles, dégage ces éléments
+multiples du tout, il ne s'ensuit pas qu'ils y fussent contenus. Car au
+sein du tout ils n'occupaient point d'espace (!) et ne cherchaient point
+à s'exprimer en symboles (!!); ils se pénétraient et se fondaient les
+uns dans les autres. L'associationnisme a donc le tort de substituer
+sans cesse au phénomène concret qui se passe dans l'esprit la
+reconstitution artificielle (!) que la philosophie en donne et de
+confondre ainsi l'explication du fait avec le fait lui-même.»[87]
+
+En lisant cette théorie, que M. Bergson croit sans doute explicative, le
+lecteur se sera demandé avec son vulgaire bon sens: Est-ce que trois
+sentiments successifs, d'amour, de haine et de repentir, ne font plus
+trois sentiments? Est-ce que trois propositions d'un syllogisme, se
+déroulant, ne font plus trois propositions? Et si elles se déroulent,
+est-ce bien dans l'espace, comme le prétend M. Bergson, ou bien dans le
+Temps, comme tous les hommes, savants et ignorants, l'ont toujours cru?
+
+Assurément, les états de conscience dont nous soutenons la distinction
+et le nombre ne sont pas pour cela séparés et discontinus, comme des
+«atomes» de conscience juxtaposés. Rien n'empêche qu'ils se suivent dans
+une parfaite continuité. Quand le physicien compte les sept couleurs du
+spectre solaire: _violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge_, il
+ne nie pas pour cela que chaque couleur soit liée à  la suivante, comme à
+la précédente, par d'imperceptibles nuances. Mais cela ne l'empêche pas
+de distinguer le bleu du rouge ou le vert du bleu. De même, le
+psychologue a le droit de distinguer une joie d'une souffrance, un
+sentiment d'une représentation, un raisonnement d'un acte de liberté. Il
+peut donc, lui aussi, distinguer, classer et compter des états
+différents, lors même qu'ils se suivent d'une manière continue.
+
+Si cela est vrai des états de conscience qui se succèdent dans la même
+_série unilinéaire_, à plus forte raison des _séries multiples_ qui
+s'écoulent simultanément. Ainsi, en écoulant un orateur, je puis à la
+fois voir, entendre, jouir, comprendre, etc. Je puis être assiégé par
+les sentiments les plus divers, sollicité par des désirs bons ou
+mauvais, ou par les mobiles les plus variés. Et là est aussi un autre
+vice de la notion bergsonienne, de considérer le Temps de la conscience
+comme toujours unilinéaire, alors qu'il est le plus souvent un
+écoulement simultané de flots multiples provenant d'une même source,
+c'est-à-dire d'une multitude d'actions ou d'émotions simultanées
+provenant d'un même agent aux puissances multiples.
+
+Tantôt cette multiplicité d'actions est unifiée par un même objet auquel
+nous le rapportons ou bien par une même fin; tantôt elle reste distincte
+et sans liaison. Ainsi nous pouvons à la fois méditer, marcher, voir ce
+qui nous entoure, éviter les obstacles, parler et gesticuler. Nous
+pouvons même penser à plusieurs choses disparates en même temps. Un
+grossissement remarquable de ce fait banal nous est fourni par le génie
+et la folie. On sait que des esprits particulièrement puissants, tels
+que Jules César ou Napoléon, pouvaient conduire en même temps des séries
+multiples de pensées différentes, et par exemple dicter à plusieurs
+secrétaires à la fois. D'autre part, dans certains cas de folie, tels
+que les curieux phénomènes de «dédoublement de la personnalité», la
+dissociation des états de conscience est si évidente qu'elle suffirait à
+prouver la pluralité de ces états[88].
+
+Quoi qu'il en soit, que le continu de nos consciences s'agglomère en une
+série linéaire unique, ou qu'il se disperse parfois en plusieurs séries
+parallèles ou divergentes, la distinction et, partant, la multiplicité
+des opérations ou des états, dans le même _moi-agent_, s'imposent, bon
+gré, mal gré, à tout observateur que les préjugés n'aveuglent pas[89].
+
+D'ailleurs, n'est-elle pas de M. Bergson, cette ingénieuse théorie des
+_plans de conscience_ superposés et impuissants à fusionner entre eux?
+N'est-elle pas de lui, celle comparaison si poétique et si gracieuse:
+«Il s'en faut que toutes nos idées s'incorporent à la masse de nos états
+de conscience. _Beaucoup flottent à la surface, comme des feuilles
+mortes sur l'eau d'un étang_?»
+
+Vaincu par l'évidence, M. Bergson lui-même sera bien forcé d'employer le
+mot de _multiplicité_ pour décrire nos états de conscience si variés et
+si opposés les uns aux autres. Mais aussitôt après il essayera de se
+reprendre en neutralisant le sens de ce mot par une épithète nouvelle.
+Il forgera pour cela l'expression de _multiplicité qualitative_[90].
+Comme si les qualités qu'on peut compter ne formaient plus un nombre!
+Une telle prétention est vaine: tout ce qui est accessible à la
+numération ou au calcul ne peut pas ne pas faire un nombre; et c'est en
+cela même que la quantité s'oppose irréductiblement à la qualité.
+
+M. Bergson invente aussi le mot de _multiplicité de fusion ou de
+pénétration mutuelle_, qu'il oppose à notre prétendue _multiplicité de
+juxtaposition_[91]. Mais d'une part, nous n'avons jamais soutenu que les
+moments ou les unités de durée se succèdent par juxtaposition, mais au
+contraire par une vraie continuité. D'après le théorie aristotélicienne,
+les parties qui ne seraient que juxtaposées ou contiguës l'une à l'autre
+sont déjà divisées. Or, nous reconnaissons qu'une telle conception des
+parties dans la durée serait fausse--les parties du continu n'étant pas
+divisées mais seulement divisibles, en puissance seulement et non pas en
+acte,--comme nous l'avons déjà expliqué.
+
+D'autre part, la _multiplicité de fusion ou de pénétration mutuelle_
+dont parle M. Bergson est impossible entre termes successifs, car si
+l'on peut _unir_ le passé, le présent et l'avenir dans une suite
+continue, on ne peut les _réunir_, les fusionner ensemble et les
+compénétrer: ce ne serait là qu'une conception contradictoire.
+
+Il ne reste donc plus à admettre dans le continu temporel qu'une
+multiplicité de parties virtuelles, capables d'être distinguées et
+comptées, c'est-à-dire une multiplicité vraiment quantitative et
+numérique[92].
+
+La réfutation du Déterminisme basée sur la non-multiplicité de nos états
+de conscience n'est donc pas valable, et sa prétention d'atteindre du
+même coup adversaires et partisans de la Liberté--qui supposent
+également cette multiplicité--est parfaitement vaine: _Telum imbelle,
+sine ictu_.
+
+ * * * * *
+
+Examinons si les autres réfutations sont plus solides.
+
+La _seconde_ pourrait se formuler ainsi: Avoir conscience du libre
+arbitre signifie avoir conscience de pouvoir choisir entre plusieurs
+partis, et de pouvoir choisir autrement que, de fait, nous choisissons.
+C'est bien ainsi que défenseurs et adversaires de la Liberté l'ont
+toujours entendue. Or, la question ainsi posée, aux yeux de M. Bergson,
+serait «vide de sens». En conséquence, amis et ennemis de la Liberté
+seraient pareillement confondus.
+
+Nous accordons que la question serait mal posée si l'on prétendait avoir
+conscience de sa liberté comme d'une _puissance pure_. Notre conscience
+ne pouvant saisir que nos actes (actions et passions), une pure
+puissance serait, en effet, pour elle insaisissable. Mais dès que cette
+puissance fait effort pour passer à l'acte, nous surprenons fort bien
+son réveil, et c'est précisément l'effort pour agir dont notre
+conscience a le sentiment le plus vif. Or, cet effort se colore parfois
+dé liberté ou d'indétermination dans ses choix. C'est même le contraste
+parfois si tranché entre nos opérations volontaires et involontaires,
+qui nous fait comprendre la liberté de certaines actions et la nécessité
+des actions opposées. Ainsi, par exemple, je me sens impuissant à ne pas
+vouloir mon propre bonheur, mais je me sens parfaitement libre de placer
+ce bonheur dans tel ou tel bien, à  mon choix. Je me sens impuissant à
+arrêter une action réflexe telle que les battements de mon cœur; je me
+sens au contraire libre d'étudier ou de me promener.
+
+La question ainsi posée, loin d'être «vide de sens», nous paraît
+pleine de cette réalité vécue qui est la lumière même de nos
+consciences. Pour la trouver «vide de sens», M. Bergson va se placer
+au point de vue de sa fausse conception de la durée.
+
+D'abord c'est la fameuse «illusion du morcelage» qui va rentrer en
+scène. «J'hésite entre deux actions possibles X et Y, dit-il, et je
+vais tour à tour de l'une à l'autre. Cela signifie que je passe par une
+série d'états, et que ces états se peuvent répartir en deux groupes,
+selon que j'incline davantage vers X ou vers le parti contraire.... Il
+demeure entendu que ce sont là des représentations symboliques, qu'en
+réalité il n'y a pas deux tendances ni même deux directions, mais bien
+un moi qui vit et se développe par l'effet de ses hésitations mêmes,
+jusqu'à ce que l'action libre s'en détache à la manière d'un fruit trop
+mûr.»[93]
+
+Sans doute--répliquerons-nous,--_s'il n'y a pas deux tendances ni deux
+directions possibles_, il n'y a plus de choix concevable, et notre
+définition de la Liberté par le choix entre plusieurs tendances, entre
+plusieurs objets, est bien «vide de sens». Mais est-ce bien là une «donnée
+immédiate» de la conscience; n'est-ce pas, au contraire, le défi
+le plus audacieux à son témoignage?
+
+Lorsque j'hésite entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu,
+surtout dans ces moments d'incertitude et d'angoisse d'une tentation
+violente, est-ce que je ne sens pas en moi clairement, sinon _deux
+hommes_--suivant la poétique exagération de Buffon,--au moins _deux_
+tendances opposées vers _deux_ partis possibles? Celui qui a une fois
+fait cette expérience poignante--et qui ne l'a jamais faite?--se
+refusera à prendre au sérieux la distinction subtile de M. Bergson entre
+la multiplicité vraiment _numérique_--telle qu'elle nous apparaît
+ici--et la multiplicité non numérique et purement _qualitative_,
+imaginée par M. Bergson. Une multiplicité qui ne serait plus un
+nombre n'est pas plus intelligible qu'un cercle carré ou un triangle
+rond. S'il y a une notion «vide de sens», la voilà.
+
+A l'appui de sa négation de nos deux tendances et de nos deux directions
+possibles, M. Bergson nous trace un graphique, représentant le temps
+passé par une ligne M O qui arrive jusqu'au point de bifurcation 0. De
+ce point, deux lignes divergentes, O X, O Y, symbolisent les deux
+tendances différentes vers deux directions possibles.
+
+
+
+ X \ / Y
+ \ /
+ \ /
+ \ /
+ \ /
+ \ /
+ | O
+ |
+ |
+ |
+ | M
+
+
+
+Puis, après avoir tracé ce schéma, il s'indigne contre «ce symbolisme
+grossier sur lequel on prétendait fonder la contingence de l'action
+accomplie, et qui aboutit par un prolongement naturel à en établir
+l'absolue nécessité.... Bref, cette figure ne me montre pas l'action
+s'accomplissant, mais l'action accomplie. Ne me demandez donc pas si le
+moi, ayant parcouru le chemin M O et s'étant décidé pour X, pouvait ou
+ne pouvait pas opter pour Y: je répondrais que la question est vide de
+sens, parce qu'il n'y a pas de ligne M O, pas de point O, pas de chemin
+O X, pas de direction O Y. Poser une pareille question, c'est admettre
+la possibilité de représenter adéquatement le temps par de l'espace, et
+une succession par une simultanéité. C'est attribuer à la figure qu'on a
+tracée la valeur d'une image et non pas seulement d'un symbole.... Cette
+figure représente une _chose_ et non pas un _progrès_; elle correspond,
+dans son inertie, au souvenir en quelque sorte figé de la délibération
+tout entière, etc.» [94].
+
+Nous répondrons à cette longue dissertation--dont nous n'avons pu offrir
+au lecteur qu'un des échantillons les moins confus--par deux remarques:
+
+1° Si ce symbolisme graphique déplaît à M. Bergson, pourquoi l'a-t-il
+imaginé? Est-ce pour avoir le plaisir de le combattre? Jamais, dans nos
+leçons, nous n'y avons eu recours pour expliquer le processus de l'acte
+libre, et l'on peut très bien s'en passer.
+
+2° Mais nous croyons que ce graphique, tout symbolique qu'il soit, n'est
+pas si absurde qu'on le prétend. S'il a paru tel à M. Bergson, c'est
+qu'il a supposé «que cette ligne symbolise, non pas le temps qui
+s'écoule, mais le temps écoulé»[95], et partant déjà fixé, cristallisé
+par le souvenir et incapable de symboliser le mouvement et le progrès du
+temps[96]. Mais ce point de vue est vraiment trop exclusif. Remplacez
+ces lignes _toutes faites_ par des lignes _en voie d'être tracées_, ou
+par des points en mouvement dans la direction indiquée par ces lignes,
+et ce graphique reprenant, par la pensée, le mouvement et la durée, sera
+capable de les symboliser plus exactement.
+
+Sans doute, il ne prouvera ni pour ni contre la liberté, suivant
+l'axiome bien connu: comparaison n'est pas raison. Mais il en expliquera
+fort bien le processus, si, une fois arrivé à l'instant présent, figuré
+par le point O, on suppose que le moi peut se diriger vers l'un des deux
+partis possibles, X ou Y, et accomplir l'action O X plutôt que l'action
+O Y. Et ce déroulement de l'action sur une ligne en formation ou sur un
+point en mouvement est bien un déroulement dans le continu successif et
+non dans le continu simultané, dans le temps et non dans l'espace.
+
+M. Bergson en conclut: «La question revient toujours à celle-ci: le
+temps est-il de l'espace?» Nous sommes du même avis. Et la confusion
+qu'il a déjà faite de ces deux notions est précisément le point de
+départ de toutes ses vaines disputes et de toutes ses inintelligences de
+la question présente.
+
+ * * * * *
+
+Passons à la _troisième_ «réfutation». Partisans et adversaires de la
+Liberté humaine ont pareillement défini l'acte libre: «celui qu'on ne
+saurait prévoir, même quand on en connaîtrait à l'avance toutes les
+conditions.» Or, cette définition étant encore «vide de sens», leur
+querelle doit se prolonger jusqu'à la fin du monde. Ce n'est donc là que
+l'objet d'un «pseudo-problème».
+
+Pour le montrer, M. Bergson distingue d'abord deux espèces de prévisions
+du futur. L'une est la prévision probable ou conjecturale, l'autre la
+prévision certaine ou infaillible.
+
+«Dire qu'un certain ami, dans certaines circonstances, agira très
+probablement d'une certaine manière, ce n'est pas tant prédire la
+conduite future de notre ami que porter un jugement sur son caractère
+présent, c'est-à-dire, en définitive, sur son passé....
+
+Tous les philosophes s'accordent sur ce point.... Mais le déterministe
+va beaucoup plus loin: il affirme que la contingence de notre solution
+tient à ce que nous ne connaissons jamais toutes les conditions du
+problème ... et qu'une connaissance complète, parfaite, de tous les
+antécédents, sans exception aucune, rendrait la prévision
+infailliblement vraie.»[97]
+
+M. Bergson leur répond que prévoir ainsi est impossible, parce que
+prévoir, ce serait déjà voir ou agir soi-même: «_il n'y a pas de
+différence sensible entre prévoir, voir et agir_»[98].
+
+L'essai de démonstration d'un tel paradoxe ne dure pas moins de douze
+pages, où l'embarras de l'auteur, d'ordinaire si à son aise, fatigue
+péniblement l'esprit, sans parvenir à l'éclairer, encore moins à le
+convaincre. Nous recommandons ce passage aux amateurs de clair-obscur
+qui se plaisent dans les nuages[99]. En voici le plus clair:
+
+«Pour que Paul (prédise ou) se représente adéquatement l'état de Pierre
+à un moment quelconque de son histoire, il faudra de deux choses l'une:
+ou que, semblable à un romancier qui sait où il conduit ses personnages,
+Paul connaisse déjà  l'acte final de Pierre ... ou qu'il se résigne à
+passer lui-même par ces états divers, non plus en imagination, mais en
+réalité. La première de ces hypothèses doit être écartée, puisqu'il
+s'agit précisément de savoir si, les antécédents seuls étant donnés,
+Paul pourra prévoir l'acte final. Nous voici donc obligés de modifier
+profondément l'idée que nous nous faisions de Paul: ce n'est pas, comme
+nous l'avions pensé d'abord, un spectateur dont le regard plonge dans
+l'avenir, mais un acteur qui joue par avance le rôle de Pierre.... Mais
+si Pierre et Paul ont éprouvé dans le même ordre les mêmes sentiments,
+si leurs deux âmes ont la même histoire, comment les distinguerez-vous
+l'une de l'autre?... Il faut donc maintenant que vous en preniez votre
+parti: Pierre et Paul sont une seule et même personne, que vous appelez
+Pierre quand elle agit, et Paul quand vous récapitulez son histoire
+(pour la prédire).... C'est donc une question vide de sens que celle-ci:
+l'acte pouvait-il ou ne pouvait-il pas être prévu, étant donné
+l'ensemble complet de ses antécédents? Car il y a (seulement) deux
+manières de s'assimiler ces antécédents, l'une dynamique, l'autre
+statique. Dans le premier cas, on sera amené par des transitions
+insensibles à coïncider avec la personne dont on s'occupe, à passer par
+la même série d'états, et ... il ne pourra plus être question de
+prévoir. Dans le second cas, on présuppose déjà l'acte final....»[100]
+
+Les graphiques qui suivent ce beau raisonnement peuvent l'illustrer,
+mais sûrement ils ne l'éclairent pas, et leur aspect scientifique
+provoque aussitôt l'objection que les savants prédisent fort bien les
+conjonctions des astres, les éclipses de soleil ou de lune et les autres
+phénomènes astronomiques, sans avoir besoin de «coïncider avec eux», ou
+de «passer eux-mêmes par les mêmes états», ni en imagination, ni en
+réalité. Il y aurait donc quelque autre mode de prévoir.
+
+M. Bergson, qui ne pouvait pas ne pas prévoir une objection si simple et
+si naturelle, essaye de s'en tirer par la fameuse distinction--déjà
+exposée au lecteur--entre le temps astronomique et le temps
+psychologique. Le temps des savants n'est qu'un temps _bâtard_, qui a
+pour essence de _ne pas durer_, aussi est-il accessible au nombre, à la
+mesure et à la prévision, tandis que le temps vrai, celui de la
+conscience, qui seul a une durée, est un _progrès_ et non une _chose_,
+et partant qualité pure, dont la simplicité parfaite exclut tout nombre,
+toute analyse, tout calcul et par suite toute prévision.
+
+Voici comment il formule cette conclusion: «Lors donc qu'on demande si
+une action future pourrait être prévue, on identifie inconsciemment le
+temps dont il est question dans les sciences exactes, et qui se réduit à
+un nombre, avec la durée réelle, dont l'apparente quantité est
+véritablement une qualité.... La question de savoir si l'acte pouvait
+ou ne pouvait pas être prévu revient toujours à celle-ci: le temps
+est-il de l'espace?»[101]
+
+Inutile de revenir encore une fois sur cette équivoque. Le temps n'est
+nullement de l'espace, parce qu'il se déroule, non dans le continu
+simultané de l'espace, mais dans le continu successif de la durée, et
+c'est ce déroulement continu qui permet de nombrer ses moments, d'en
+faire la base de nos calculs et de nos prévisions.
+
+Non, ce ne sont pas les savants qui ont confondu le temps avec de
+l'espace, mais c'est M. Bergson qui a confondu l'espace avec le temps,
+de l'avis des penseurs, savants ou philosophes de toutes les écoles et
+de tous les siècles: car M. Bergson est ici seul contre tous: _etiamsi
+omnes, ego non_! Le geste, du moins, serait-il beau? Nullement, car,
+suivant la parole du poète: «Rien n'est beau que le vrai.»
+
+ * * * * *
+
+Une _quatrième_ et dernière «réfutation» nous reste à examiner. Elle a
+trait au principe de causalité. Partisans et adversaires de la liberté
+l'entendent en ce sens que l'acte libre ne serait pas nécessairement
+déterminé par sa cause. Mais cette introduction de la causalité dans les
+phénomènes de conscience paraît une conception inadmissible à nos
+nouveaux philosophes. Encore une question «vide de sens», une «pseudo-
+question» qu'on ne doit plus poser!
+
+En effet, le principe de causalité proclame que «les mêmes causes, dans
+les mêmes circonstances, produisent toujours les mêmes effets».
+Appliquer ce principe aux phénomènes psychiques serait donc supposer que
+les antécédents psychiques d'un acte libre sont susceptibles de se
+reproduire à nouveau, ce qui n'a jamais lieu, car le même état de
+conscience, par cela seul qu'il se répète, devient un état tout nouveau,
+et partant n'est déjà plus la simple répétition du premier. Laissons la
+parole à M. Bergson:
+
+«Dire que les mêmes causes internes produisent les mêmes effets, c'est
+supposer que la même cause peut se présenter à plusieurs reprises sur le
+théâtre de la conscience. Or, notre conception de la durée ne tend à
+rien moins qu'à affirmer l'hétérogénéité radicale des faits
+psychologiques profonds (?), et l'impossibilité pour deux d'entre eux de
+se ressembler tout à fait, puisqu'ils constituent deux moments
+différents d'une histoire.... L'on ne saurait parler ici de conditions
+identiques, parce que le même moment ne se présente pas deux fois....
+Une cause interne profonde (P) donne son effet une fois et ne se
+reproduira jamais plus[102].»
+
+Tel est, en effet, le corollaire de la notion bergsonienne de la durée
+où le passé «s'emboîte» dans le présent, comme pour faire «boule de
+neige». En avançant ainsi vers l'avenir, le moi se grossit d'un passé
+toujours plus riche, il change donc incessamment et n'est jamais le
+même. «Le même ne demeure pas ici le même, mais se renforce et se
+grossit de tout son passé.»[103]
+
+Cette théorie, assurément, n'est pas totalement fausse, car il est sûr
+qu'à chaque instant nous mûrissons ou nous vieillissons, et que, en un
+certain sens, nous ne sommes plus les mêmes, étant entraînés malgré nous
+dans un perpétuel changement. L'important est de savoir si ce changement
+n'est qu'accidentel ou s'il est essentiel; si c'est le fond de notre
+être, notre personnalité même qui change, ou seulement le flot
+accidentel et mouvant des phénomènes actifs et passifs dont notre moi
+est le théâtre.
+
+Or, notre conscience a répondu par l'affirmation catégorique de notre
+identité permanente à travers tous les changements de surface, et elle
+proteste avec évidence chaque fois qu'on ose la mettre en doute. En
+sorte que, s'il y a «une donnée immédiate de la conscience» claire et
+indiscutable, c'est bien celle-ci qui tient le premier rang et qui
+s'impose le plus fermement. Nous y reviendrons plus tard, car nous
+aurons occasion de réfuter les bergsoniens qui ne veulent voir au dedans
+de nous que du mouvement, alors qu'il y a aussi et surtout du stable et
+du permanent.
+
+Que s'il y a du stable et du permanent dans les activités de notre
+conscience, la nouveauté des circonstances où elles opèrent pour une
+dixième, vingtième ou centième fois peut n'introduire que des variations
+insignifiantes et négligeables; en sorte que les mêmes causes devront
+encore reproduire substantiellement les mêmes effets, dans des
+circonstances suffisamment identiques.
+
+Ainsi, par exemple, une poule ne pond jamais le même œuf, et cependant
+tous ses œufs sont semblables par les caractères de l'espèce, de la
+race, voire même par des traits accidentels. De même, nous constatons
+que notre âme produit habituellement, dans des circonstances données,
+les mêmes pensées, les mêmes désirs, les mêmes sentiments de sympathie
+ou d'antipathie. Et si chacun de ces effets se colore presque toujours
+de quelque nuance accidentelle qui l'individualise, leur ressemblance
+fondamentale n'en est pas moins évidente. Pareilles aux feuilles du même
+arbre qui se ressemblent toutes, malgré leur distinction individuelle,
+nos actions nous offrent souvent entre elles ce caractère de
+ressemblance frappante.
+
+Il n'est donc ni faux ni inutile d'appliquer à la causalité des êtres
+vivants le principe général: les mêmes causes dans les mêmes
+circonstances produisent toujours les mêmes effets.
+
+Accordons toutefois à M. Bergson que, dans le domaine psychologique, il
+soit encore plus difficile de constater si les causes sont les mêmes et
+les circonstances suffisamment identiques. Accordons-lui, en
+outre--_dato, non concesso_,--qu'une même action ne se répète jamais
+deux fois, le principe de causalité sera-t-il par là mis en échec?
+Nullement.
+
+Cette première formule du dit principe n'est en effet ni la seule formule
+ni la plus importante, car ce principe régit tout aussi bien les causes
+qui n'agiraient qu'une fois, sans pouvoir jamais se répéter[104], que
+celles qui pourraient multiplier indéfiniment les mêmes actions dans les
+mêmes circonstances.
+
+En effet, le principe de causalité proclame tout d'abord deux choses:
+1° tout effet doit avoir une cause; 2° tout effet est proportionné à sa
+cause, car l'être ne peut _agir_ que comme il _est_. L'action n'est, en
+effet, qu'un rayonnement, une manifestation de la cause, et voilà
+pourquoi nous pouvons remonter de la nature de l'effet produit à la
+nature de sa cause. Impossible, par exemple, qu'une action libre soit
+produite par une cause; nécessitée, et réciproquement, ou bien qu'une
+action spirituelle soit l'effet d'une cause matérielle.
+
+Sous cette forme, le principe de causalité s'applique donc fort bien au
+monde de la conscience. Et s'il est incapable, à lui seul, de résoudre
+le problème de savoir si nous sommes libres ou nécessités, on ne peut
+toutefois soutenir qu'il n'est plus applicable à ce nouveau domaine où
+il serait hors de chez lui.
+
+Telle est pourtant la thèse de M. Bergson.
+
+«Pour le physicien, écrit-il, la même cause produit toujours le même
+effet; pour un psychologue qui ne se laisse point égarer par
+d'apparentes analogies, une cause interne donne son effet une fois et ne
+le produira jamais plus. Et si, maintenant, on allègue que cet effet
+était indissolublement lié à cette cause, une pareille affirmation
+signifiera de deux choses l'une ... également vides de sens, et
+impliquant, elles aussi, une conception vicieuse de la durée.... Le
+principe de la détermination universelle perd toute espèce de
+signification dans le monde interne des faits de conscience.»[105] Ce
+monde échappe donc au principe de causalité.
+
+Toutefois, pour un principe nécessaire et universel, ce serait là une
+«incompréhensible exception». Aussi le même auteur se décide-t-il
+finalement à en nier la nécessité et à opposer en cela les deux
+principes d'identité et celui de causalité.
+
+«Le principe d'identité, dit-il, est la loi absolue de notre
+conscience ...[106], et ce qui fait l'absolue nécessité de ce principe,
+c'est qu'il ne lie pas l'avenir au présent, mais seulement le présent au
+présent. Mais le principe de causalité, en tant qu'il lierait l'avenir
+au présent, ne prendrait jamais la forme d'un principe nécessaire; car
+les moments successifs du temps réel ne sont pas solidaires les uns des
+autres, et aucun effort logique n'aboutira à prouver que ce qui a été
+sera ou continuera d'être, que les mêmes antécédents appelleront
+toujours des conséquences identiques.»[107]
+
+Voilà qui est plus franc et paraît plus logique que d'admettre le
+principe de causalité pour le monde physique et le rejeter pour le monde
+psychologique. Mais alors nous aboutissons à la négation de la causalité
+elle-même, car s'il y a des causes véritables, il faut bien qu'elles
+_agissent_ comme elles _sont_. Que s'il n'y a plus de causalité, au
+contraire, mais de pures successions de phénomènes, régies par le hasard
+ou le caprice, on comprend sans peine que n'importe quel phénomène
+puisse succéder à un autre, et qu'aucun lien entre eux ne soit
+absolument nécessaire.
+
+Ce serait là une question de fait ou de coutume, non plus une question
+de droit. Il se pourrait donc absolument que la combinaison de
+l'hydrogène et de l'oxygène, HO2, produisît autre chose que
+de l'eau, et que des œufs de poules vissent éclore tout autre volatile
+que des poulets. Conclusions rigoureuses et que l'expérience,
+malheureusement, ne semble pas confirmer.
+
+Toutes ces difficultés où s'embourbe lu marche de noire auteur
+viennent--comme il nous le confesse--de ce qu'il n'a pas compris «la
+préformation de l'avenir dans le présent» et qu'il la rejette pour
+n'avoir pu la comprendre. Il n'a pu la concevoir, dit-il, que «sous
+forme mathématique», comme les conclusions d'un théorème de géométrie
+sont contenues dans leurs principes. Mais il n'y a nullement là un
+exemple de «préformation de l'avenir dans le présent», car les
+principes mathématiques et leurs conséquences sont également nécessaires
+et éternels, et leur déroulement logique n'a rien de commun avec le
+mouvement et la causalité dans le temps.
+
+Aristote ne cesse de nous mettre en garde contre une si grossière
+confusion du logique et du réel. La causalité, dit-il, n'existe que dans
+la nature physique ou psychique, parce qu'elle se déroule dans le temps;
+jamais dans la Logique pure, qui ne s'occupe que du simultané et de
+l'éternel. La causalité se meut dans la sphère de la contingence, la
+Logique dans celle de la nécessité.
+
+Pour saisir dans nos consciences une «préformation de l'avenir dans le
+présent», il faut donc recourir à d'autres exemples, tel que l'_effort_
+pour penser, vouloir, agir, qui nous fait passer de la puissance à
+l'acte. Mais cette «préformation», M. Bergson le reconnaît lui-même,
+est fort imparfaite, puisque l'action à venir que va produire l'effort
+n'était nullement contenue dans sa cause sous sa forme future. Et
+pourtant elle y était contenue de quelque manière, qu'Aristote a appelée
+_virtuelle_ ou en _puissance_, et dont la réalité, quelque mystérieuse
+qu'elle soit, ne saurait être nié.
+
+Le poulet était-il contenu dans l'œuf? Assurément, puisqu'il en
+sort.--Y était-il contenu à l'état des préformations, si microscopique
+ou infinitésimale qu'on le voudra? Nullement. Et la théorie de
+l'_épigénèse_ ayant définitivement triomphé, dans les sciences
+biologiques, des hypothèses de «préformation» ou «d'emboîtement des
+germes», c'est l'état réel de _puissance_ préexistante qui s'impose, et
+c'est ainsi que l'effet sera donné dans sa cause.
+
+D'ailleurs, si la «préformation» dans l'œuf avait un sens pour les
+formes plastiques des vivants, elle n'en a plus aucun pour la
+«préformation» dans l'esprit de pensées ou de vouloirs qui n'ont aucune
+figure, et l'état réel de _puissance_ s'impose une seconde fois.
+
+Confondre cet état réel avec celui de _possibilité pure_, comme a l'air
+de le faire M. Bergson[108], c'est tout simplement supprimer la
+causalité et laisser les effets en l'air, sans raison d'être.
+
+Que s'il y a dans le monde de la conscience une causalité véritable,
+comme l'_effort_ suffirait à en témoigner, la question si grave de sa
+coexistence avec la liberté--également posée par les déterministes de
+tous les temps et tous leurs adversaires--n'est donc plus une
+«pseudo-question», et c'est la fin de non-recevoir de M. Bergson qui
+devient une pseudo-réponse, où la solution du redoutable problème ne se
+trouvera même pas en germe.
+
+Poursuivons cependant notre étude, car il serait curieux de voir si,
+dans la notion finale que M. Bergson va nous donner de la Liberté
+humaine, il ne va pas supprimer la causalité libre, en y supprimant
+toute causalité, comme son système l'exige.
+
+ * * * * *
+
+Jusqu'ici, nous avons vu que M. Bergson a également reproché aux
+déterministes et à leurs adversaires de mal poser le problème, en
+donnant de la Liberté des définitions vicieuses.
+
+Vous définissez l'acte libre, leur a-t-il dit, comme le fruit du libre
+choix entre plusieurs partis ou plusieurs motifs; mais cela n'a pas de
+sens, car cette multiplicité est illusoire et transformerait le temps en
+espace.
+
+Vous le définissez: «Celui qu'on ne saurait prévoir, même quand on
+connaît d'avance toutes les conditions?»--Mais concevoir toutes ces
+conditions données, ce n'est plus prévoir, c'est voir et se placer au
+moment où l'acte s'accomplit. Ou bien, si l'on prévoit à la manière des
+physiciens, c'est admettre que la durée psychique peut se représenter
+symboliquement à l'avance, ce qui revient à confondre le temps avec
+l'espace.
+
+Vous le définissez encore, en disant qu'il n'est pas nécessairement
+déterminé par sa cause?--Mais alors vous admettez que les antécédents
+psychiques d'un tel acte sont susceptibles de se reproduire à nouveau,
+que la liberté se déploie dans une durée dont les moments se
+ressemblent, et que le temps est un milieu homogène comme l'espace.
+
+Toutes ces définitions une fois écartées, on attend avec anxiété celle
+que M. Bergson va leur substituer. Malheureusement, il aime mieux ne
+nous en donner aucune, sous prétexte que la Liberté est «indéfinissable
+», et que «toute définition donnerait raison au déterminisme.... La
+définir serait la nier»[109].
+
+Ecoutez plutôt la manière élégante et subtile avec laquelle il nous
+échappe au moment même où nous pensions le saisir:
+
+«Nous pouvons maintenant formuler noire conception de la liberté. On
+appelle liberté le rapport du moi concret à l'acte qu'il accomplit. Ce
+rapport est indéfinissable, précisément parce que nous sommes libres. On
+analyse, en effet, une chose, mais non pas un progrès; on décompose de
+l'étendue, mais non pas de la durée. Ou bien, si l'on s'obstine à
+analyser quand même, on transforme inconsciemment le progrès en chose,
+et la durée en étendue. Par cela seul qu'on prétend décomposer le temps
+concret, on en déroule les moments dans l'espace homogène; à la place du
+fait s'accomplissant, on met le fait accompli; et comme on a commencé
+par figer en quelque sorte l'activité du moi, on voit la spontanéité se
+résoudre en inertie, et la liberté en nécessité.--C'est pourquoi toute
+définition de la liberté donnera raison au déterminisme.»[110]
+
+Telle est la manière--assez vague et peu compromettante--par laquelle
+M. Bergson prétend avoir «formulé sa conception de la liberté». S'il
+avait voulu ne pas la formuler du tout, il n'aurait pas mieux dit. S'il
+n'avait pu en donner une formule--faute d'en avoir,--il n'aurait su
+l'insinuer en termes plus heureux.
+
+Cependant, M. Bergson n'a pas toujours eu ce scrupule si excessif de ne
+pas vouloir toucher la liberté du bout de l'index par une définition, de
+crainte de la faire tomber en poussière.
+
+J'ouvre le même ouvrage, quelques pages plus haut, et j'y rencontre, non
+sans quelque étonnement, des descriptions et des définitions de la
+Liberté, autrement compromettantes.
+
+Citons les textes eux-mêmes, où il résume le mieux sa pensée. «C'est une
+psychologie grossière, dupe du langage, dit-il, que celle qui nous
+montre l'âme déterminée par une sympathie, une aversion ou une haine,
+comme par autant de forces qui pèsent sur elle. Ces sentiments, pourvu
+qu'ils aient atteint une profondeur suffisante, représentent chacun
+l'âme entière, en ce sens que tout le contenu de l'âme se reflète en
+chacun d'eux. Dire que l'âme se détermine sous l'influence de l'un
+quelconque de ces sentiments, c'est donc reconnaître qu'elle se
+détermine elle-même.... C'est de l'âme entière que la décision libre
+émane ... σὁν ὅλη τἦ ψυχἦ, selon l'expression de Platon.»[111]
+
+«Bref, conclut-il, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre
+personnalité entière, quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle
+cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'œuvre et
+l'artiste. En vain on alléguera que nous cédons alors à l'influence
+toute-puissante de notre caractère. Notre caractère, c'est encore nous;
+et parce qu'on s'est plu à scinder la personne en deux parties pour
+considérer tour à tour, par un effort d'abstraction, le moi qui pense et
+le moi qui agit, il y aurait quelque puérilité à conclure que l'un des
+deux moi pèse sur l'autre.... En un mot, si l'on convient d'appeler
+libre tout acte qui émane du moi, et du moi seulement, l'acte qui porte
+la marque de notre personne est véritablement libre, car notre moi seul
+en revendiquera la paternité.»[112]
+
+Cette notion de la liberté nous paraît à la fois trop étroite et trop
+large. D'abord trop étroite, car elle n'embrasse pas une quantité
+d'actes libres--peut-être les plus nombreux,--où, sans avoir besoin de
+faire vibrer toute la lyre des sentiments et des puissances de l'âme
+tout entière, nous agissons pourtant en pleine liberté, comme notre
+conscience en témoigne clairement. Ainsi, j'écris en ce moment, je lis,
+je parle ou je me repose, fort librement, alors que ma «personnalité
+tout entière»[113] devrait pour ainsi dire vibrer, d'après M. Bergson,
+pour faire un acte libre. C'est donc une exagération d'ajouter que «les
+actes libres sont rares, même de la part de ceux qui ont le plus coutume
+de s'observer eux-mêmes et de raisonner sur ce qu'ils font».[114]
+
+D'autre part, cette définition de la liberté est beaucoup trop large,
+car elle risque d'embrasser des actes qui ne sont point libres. Par
+exemple, le désir du bonheur en général, qui est le plus profond de
+notre nature et remue notre âme tout entière, précisément parce qu'il
+est le fond de notre instinct naturel, vient au monde avec nous, et nous
+ne pouvons pas plus y renoncer qu'à notre nature raisonnable. Que si
+nous sommes libres de placer notre bonheur ici ou là, dans tel ou tel
+moyen particulier, la fin elle-même, qui est d'être heureux, s'impose
+tellement à nous que nous ne pouvons pas ne pas la vouloir. La
+résultante de toutes les puissances de notre âme n'est donc pas toujours
+un acte de liberté.
+
+Accordons-le, pour un instant, à M. Bergson. Et demandons-lui d'où
+pourrait venir qu'une telle résultante fût libre. Les animaux, eux
+aussi, peuvent agir suivant la résultante de toutes leurs facultés, ils
+n'en sont pas moins incapables de liberté.
+
+Si M. Bergson n'était pas antiintellectualiste, il nous répondrait en
+nous montrant dans l'intelligence de l'homme la racine de sa liberté.
+C'est l'idéal conçu par l'intelligence qui nous découvre par comparaison
+les imperfections de tous les biens créés, nous fournissant ainsi des
+motifs suffisants pour les refuser, en désirant et cherchant toujours
+mieux. C'est cette poussée idéale vers l'infini qui nous permet de
+choisir librement parmi les biens finis.
+
+Mais après avoir fait fi de l'intelligence, que peut bien nous répondre
+un antiintellectualiste? Comment va-t-il s'y prendre pour fonder la
+liberté sur les ruines de la raison? Jugez de son embarras. Il revient à
+la résultante des forces psychiques, et l'acte libre ne sera plus que
+leur produit spontané, s'en détachant comme un fruit mûr. «En réalité,
+dit-il, il n'y a pas (dans nos âmes) deux tendances ni même deux
+directions, mais bien un moi qui vit et se développe par l'effet de ses
+hésitations mêmes, jusqu'à ce que l'action libre s'en détache à la
+manière d'un fruit trop mûr.»[115]
+
+Cette conception bergsonienne est grosse de conséquences extrêmement
+graves. Si l'intelligence n'est plus pour rien dans la liberté, pourquoi
+ne pas l'attribuer aussi aux êtres inintelligents? Si l'acte libre n'est
+qu'un produit qui se détache comme un fruit mûr, s'il n'est que la
+résultante de nos forces psychiques, pourquoi ne serait-il pas également
+la résultante des forces psychiques des animaux inférieurs à l'homme, et
+même de toutes les autres forces de la nature conçues sur le modèle des
+nôtres plus ou moins dégradées?--Cette conclusion, parfaitement logique,
+M. Bergson la fera sienne. Non seulement dans son dernier volume, où il
+nous montrera une liberté fondamentale dans cet «élan vital» de
+l'Evolution créatrice qui pousse en avant tous les êtres de la nature,
+mais, dès maintenant, il prélude nettement à sa théorie future, en
+confondant ensemble les idées de force, de causalité, de spontanéité et
+de liberté. «L'idée de force, écrit-il, exclut en réalité celle de
+détermination nécessaire.... Nous percevons la force, à  tort ou à
+raison, comme une libre spontanéité.... Toute conception claire de la
+causalité, où l'on s'entend avec soi même (?), conduit a l'idée de la
+liberté humaine comme à une conséquence naturelle....»[116]
+
+Que si toute force, toute spontanéité, toute causalité est libre, il n'y
+a plus de place pour les forces, les spontanéités, les causalités
+nécessaires; il n'y a plus de distinction entre la liberté et la
+nécessité, c'est-à-dire que le déterminisme universel a triomphé, en
+sacrifiant son enseigne et en appelant la nécessité du nom de liberté.
+
+Et c'est ainsi que le grand sabre de M. Prudhomme, qui devait si
+vaillamment défendre la cause sacrée de la Liberté, a réussi à la
+combattre et à assurer sa défaite, tout en proclamant sa victoire.
+
+Avions-nous raison, en commençant, de nous défier des mots et du
+verbalisme sonore de la Philosophie «nouvelle»? Le lecteur en jugera.
+
+Parvenu à la fin de ce premier volume, on se sent vraiment humilié et
+comme dupé d'avoir été obligé de faire la lecture--et la réfutation--de
+182 pages in-8° de subtilités vertigineuses sur le temps et l'espace
+pour en arriver à une conclusion si inattendue. M. Bergson aurait bien
+mieux fait de nous éviter cette fatigue inutile en nous avouant
+clairement sa pensée dès le début. Il eût été si simple de la déclarer
+de suite aux belligérants--déterministes et leurs adversaires--qu'il
+voulait renvoyer dos à dos, et de leur dire: votre discussion n'a pas
+d'objet; liberté et nécessité, c'est au fond la même chose, sous deux
+noms différents! Du moins, les plaideurs eussent compris de suite de qui
+l'on prétendait se moquer au nom des soi-disant «données immédiates» de
+la conscience.
+
+
+ * * * * *
+
+
+III
+
+L'UNION DE L'ÂME ET DU CORPS.
+
+
+La nouvelle notion du Temps n'a pas seulement la prétention de nous
+donner la clé du problème de la Liberté, mais encore celle de l'union de
+l'âme et du corps. C'est l'objet du second volume de M. Bergson.
+
+Son titre: _Matière et Mémoire_ est l'équivalent de _Matière et Esprit_,
+puisque, dans le nouveau système--comme nous le verrons,--la mémoire,
+c'est l'esprit ou la manifestation la plus indiscutable de l'esprit. Du
+reste, le sous-titre: _Essai sur la relation du Corps et de l'Esprit_
+nous en avertit déjà, et nous n'en saurions douter: il s'agit bien de
+l'union de l'âme et du corps.
+
+Ce problème «crucial» de la philosophie, dont on ne s'occupait plus
+dans les chaires universitaires de France, depuis l'invasion du kantisme
+où il était traité de pseudo-problème, M. Bergson a le courage, non sans
+mérite, de le reprendre des mains de Descartes, en passant
+irrespectueusement par-dessus le veto de Kant. Il a le courage, malgré
+les clameurs universelles des positivistes, kantistes et néo-kantistes,
+de soutenir que la nature de l'âme et du corps n'est plus inconnaissable
+et de se proclamer spiritualiste.
+
+«Nous avons répudié le _matérialisme_, écrit-il, qui prétend faire
+dériver le premier terme du second (l'esprit de la matière); et nous
+n'acceptons pas davantage _l'idéalisme_ qui veut que le second soit une
+simple construction du premier. Nous soutenons contre le matérialisme
+que la perception dépasse infiniment l'état cérébral; et nous avons
+essayé d'établir contre l'idéalisme que la matière déborde de tous côtés
+la représentation que nous avons d'elle, représentation que l'esprit y
+a pour ainsi dire cueillie par un choix intelligent. De ces deux
+doctrines opposées, l'une attribue au corps et l'autre à l'esprit un
+don de création véritable, la première voulant que notre cerveau
+engendre la représentation, et la seconde que notre entendement dessine
+le plan de la nature.»[117]
+
+A la page précédente, l'auteur avait déjà  précisé la question à
+résoudre: «Ce problème n'est rien moins que celui de l'union de l'âme
+et du corps. Il se pose à nous sous une forme aiguë, parce que nous
+distinguons profondément la matière et l'esprit. Et nous ne pouvons le
+tenir pour insoluble, parce que nous définissons esprit et matière par
+des caractères positifs, non par des négations.»[118]
+
+Cette profession de foi spiritualiste, chez M. Bergson, n'est pas
+accidentelle ni intermittente. Il ne laisse guère échapper une occasion
+de combattre le matérialisme sous toutes ses formes, et, au besoin, de
+le cribler de ses traits acérés, par exemple, lorsqu'il réfute la
+célèbre théorie de la conscience-épiphénomène qu'il qualifie
+«d'inintelligible épiphénomène», de vrai «miracle» ou de _Deus ex
+machina_[119].
+
+Quant à son spiritualisme, il aime à le «pousser à l'extrême»; et, de
+fait, nous y trouverons des exagérations inutiles où il nous sera
+impossible de le suivre. «Le corps, dit-il, ne saurait engendrer ni
+_occasionner_ (?)un état intellectuel.... Les états cérébraux qui
+accompagnent la perception n'en sont ni la cause ni le
+duplicat....»[120] Il aime ainsi à se jouer en «paraissant creuser
+entre le corps et l'âme un abîme infranchissable»[121], pour se donner
+ensuite la joie et la surprise de les avoir encore mieux unis.
+
+Cette aversion intransigeante pour le matérialisme et cette foi robuste,
+excessive même, en la puissance du spiritualisme, ont contribué
+beaucoup--comme on le devine--à la réputation et au succès de M. Bergson
+dans certains milieux religieux et même parmi des catholiques, dont on
+ne peut s'expliquer autrement l'étrange engouement. Avant de prendre feu
+si vite, ces admirateurs eussent été bien plus sages de se dire:
+attendons la fin!...
+
+Avec M. Bergson, en effet, on n'est jamais parfaitement sûr de l'exacte
+signification des mots ni du sens de ses professions de foi les plus
+sincères. Corps et âme, qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire pour
+un coryphée du phénoménisme et du monisme universel? Question anticipée.
+Ici, je n'en sais rien ou n'en veux rien savoir, et prie le lecteur de
+vouloir bien, lui aussi, attendre la fin.
+
+Pour le moment, la position du bergsonisme, dédaigneuse de Kant et de
+ses vétos périmés, agressive contre le matérialisme et l'idéalisme,
+vengeresse du spiritualisme, n'est que digne de nos éloges les plus
+sincères.
+
+ * * * * *
+
+L'union de l'âme et du corps est donc bien le sujet principal de ce
+second volume. Il est bon de le souligner et d'en avertir le lecteur,
+qui ne s'en douterait guère après l'avoir lu en entier, tellement est
+exiguë la place qui lui est consacrée. La thèse principale y est
+tellement noyée dans les thèses accessoires qui la précèdent ou
+l'accompagnent qu'elle risque de devenir à  peu près insaisissable à
+l'observateur qui ne serait point averti.
+
+Mais passons l'éponge sur ce reproche--pourtant si grave du manque
+presque absolu de composition,--et voyons le fond de la doctrine
+nouvelle sur cet unique sujet de l'union de l'âme et du corps, nous
+réservant de reprendre en temps et lieu la critique des autres sujets
+accessoires.
+
+D'abord, la méthode positive qu'on nous annonce et qui doit faire
+reposer la solution métaphysique sur des bases expérimentales et
+psychologiques n'a rien pour nous déplaire. Au contraire, l'avons-nous
+nous-mêmes prônée depuis longtemps comme excellente et comme la seule
+vraiment sérieuse. Le seul point difficile est de bien interpréter les
+faits observés à la lumière des données intellectuelles sans jamais les
+fausser ni les outrepasser. Si les faits observés n'étaient que
+l'occasion ou le prétexte de rêveries philosophiques, il est clair que
+nous retomberions dans tous les inconvénients des constructions
+systématiques _a priori_.
+
+Sur le principe de la méthode, nous voilà d'accord avec M. Bergson: «La
+même observation psychologique, dit-il, qui nous à révélé la distinction
+de la matière et de l'esprit, nous fait assister à leur union.»[122]
+
+Ce point de départ étant reconnu vrai, examinons la marche des idées et
+leur déroulement vers le but annoncé.
+
+Avant d'expliquer l'union des deux termes: _corps et âme_, il est
+indispensable de nous en donner quelque notion, au moins très sommaire,
+et nous comprenons la réserve de M. Bergson qui se refuse à approfondir
+ici toute la métaphysique de la matière et de l'esprit.
+
+«Il ne peut être question ici de construire une théorie de la matière
+... ni de l'esprit. Nous n'avons pas à explorer ce domaine.»[123]
+
+Il nous faut donc tenir compte à l'auteur de cette réserve expresse et
+lui faire crédit, jusqu'au jour où il voudra bien nous révéler ou nous
+laisser entrevoir, sur ce sujet capital, le fond de sa pensée.
+
+_Qu'est-ce que le corps?_--Dès la première page de son ouvrage, il se
+hâte de répondre à cette question, et sa réponse métaphorique est
+tellement déconcertante, au premier abord, qu'elle a besoin d'être
+expliquée pour ne pas scandaliser le lecteur: _Les corps sont des
+images._ Et cette métaphore paradoxale, il la répète, il la reprend sans
+cesse, nous en sature, sans prendre la peine de nous l'expliquer
+clairement. Ce n'est qu'à la cinquantième page qu'on finit par en
+deviner le sens. On découvre alors que cette «image» est vraiment du «réel»,
+et que si l'expression est idéaliste en plein, la pensée n'en
+est pas moins absolument réaliste.
+
+On saisit ici sur le vif la manière de M. Bergson. Non seulement il veut
+piquer la curiosité, mais il cherche comme à plaisir à jouer au paradoxe
+et à éblouir les esprits par les clairs-obscurs de ses feux d'artifice.
+Les amis passionnés de la vérité, de Platon ou d'Aristote jusqu'à
+Descartes et Leibnitz, n'ont jamais procédé ainsi. Nous osons dire
+qu'ils n'ont même pas soupçonné qu'une telle manière de philosopher fût
+la vraie. En voici quelques échantillons.
+
+«Nous allons feindre pour un instant que nous ne connaissons rien des
+théories de la matière et des théories de l'esprit, rien des discussions
+sur la réalité ou l'idéalité du monde extérieur. Me voici donc en
+présence d'images, au sens le plus vague où l'on puisse prendre ce mot,
+images perçues quand j'ouvre mes sens, inaperçus quand je les ferme.
+Toutes ces images agissent et réagissent les unes sur les autres dans
+toutes leurs parties élémentaires, selon les lois constantes que
+j'appelle les lois de la nature.... Il en est une (image) qui tranche
+sur toutes les autres en ce que je ne la connais pas seulement du dehors
+par des perceptions, mais aussi du dedans par des affections: c'est mon
+corps....»[124]--«Les nerfs afférents sont des images, le cerveau est
+une image, les ébranlements transmis par les nerfs sensitifs et propagés
+dans le cerveau sont des images encore....»[125]
+
+«Tout se passe comme si, dans cet, ensemble d'images que j'appelle
+l'univers, rien ne se pouvait produire de réellement nouveau que par
+l'intermédiaire de certaines images particulières, dont le type m'est
+fourni par mon corps.»[126]--«J'appelle matière l'ensemble des images,
+et perception de la matière ces mêmes images rapportées à l'action
+possible d'une certaine image déterminée, mon corps.»[127]
+
+De temps en temps, cependant, mais rarement, l'auteur consent à appeler
+ces «images» d'un autre nom. Il permet qu'on les appelle des «objets
+matériels», des «centres de rayonnement»[128], indiquant par là
+qu'elles ont une réalité indépendante de notre représentation. Il
+l'affirmera même expressément: «Il est vrai, dira-t-il, qu'une image
+peut _être_ sans être _perçue._»[129]--«Quand nous disons que l'image
+existe en dehors de nous, nous entendons par là  qu'elle est extérieure à
+notre corps.... Et c'est pourquoi nous affirmons que la totalité des
+images perçues subsiste, même si notre corps s'évanouit, tandis que nous
+ne pouvons supprimer notre corps sans faire évanouir nos sensations.»[130]
+
+Nous voilà donc enfin rassurés sur la réalité objective des images
+bergsoniennes; elles sont indépendantes de nos images mentales et n'ont
+rien de commun avec ces fantômes de l'idéalisme dont toute la réalité
+consiste à être perçue: _esse est percipi_.
+
+Mais pourquoi ne pas nous avoir rassurés plus tôt? Pourquoi ne pas nous
+avoir montré, dès le début, dans ce mot d'image, le synonyme de «phénomène»,
+pris dans son sens étymologique et rigoureux? Le phénomène,
+en effet, c'est l'être lui-même en tant qu'il apparaît au dehors et se
+manifeste; c'est l'être en tant qu'il agit et rayonne autour de lui. Or,
+l'action, c'est l'expression même de l'agent, et partant son image; car
+on agit comme on est, _agere sequitur esse_. Voilà pourquoi cette
+action, lorsqu'elle est reçue passivement ou imprimée dans un organe
+sentant, prend le nom de _species impressa_, selon le vocabulaire si
+clair et si rigoureusement précis de la philosophie scolastique. Avant
+d'être reçue dans l'organe, elle était déjà _species_, image physique;
+elle devient alors physico-psychique, c'est-à-dire sentie ou consciente.
+
+Le mot d'images matérielles appliqué aux corps peut donc revêtir un sens
+très exact et aussi très profond, celui que lui a donné la philosophie
+traditionnelle. En l'employant, malgré tous les usages reçus, M. Bergson
+ne soupçonnait probablement pas qu'il parlait la vieille langue des
+scolastiques et qu'il se rapprochait de leur doctrine.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir défini le premier terme du problème, le corps, il faudrait
+essayer de définir le second, l'âme, et répondre à cette nouvelle
+question: _qu'est-ce que l'âme?_ Malheureusement, nous n'avons pu
+découvrir aucune réponse claire ni même aucun essai de réponse. On
+comprend, d'ailleurs, qu'après avoir défini le corps en termes
+psychiques, on soit embarrassé, car la définition de l'âme en termes
+psychiques serait une tautologie.
+
+Aussi bien l'auteur, au lieu de définir l'âme, va s'en remettre à
+l'observation psychologique pour nous faire expérimenter l'esprit dans
+son opposition irréductible à la matière, en même temps que dans son
+union avec elle.
+
+Et où nous propose-t-il de saisir l'esprit? Serait-ce dans la perception
+des sens, dans la mémoire ou bien dans les opérations intellectuelles?
+Ces dernières sont écartées par un silence qui, loin d'être «respectueux»,
+paraît plutôt dédaigneux. Il fallait s'y attendre de la
+part d'un antiintellectualiste intransigeant comme M. Bergson.
+L'intelligence, qui distingue l'homme de l'animal, qui est la source du
+jugement, du raisonnement, du choix et de la liberté humaine, et partant
+la grande et féconde preuve, d'une inépuisable richesse, de la
+spiritualité de l'âme, est laissée dans l'oubli. Et l'on croira plus
+solide et plus fort de prouver cette spiritualité de l'âme par la
+spiritualité de la mémoire!
+
+Voici donc la thèse de la philosophie nouvelle: _La perception pure
+annonce déjà et prépare l'esprit, mais c'est la mémoire qui manifeste
+l'esprit._ Donnons quelques développements à chacune de ces deux
+propositions.
+
+D'abord, nous dit M. Bergson, «tant que nous en restons à la sensation
+et à la perception pure, on peut à  peine dire que nous ayons affaire à
+l'esprit. Sans doute nous établissons, contre la théorie de la
+conscience-épiphénomène, qu'aucun état cérébral n'est l'équivalent d'une
+perception. Sans doute, la sélection des perceptions parmi les images en
+général est l'effet d'un discernement qui annonce déjà l'esprit....
+»[131] Mais ce n'est pas encore l'esprit.
+
+Quelle en est la raison? C'est que la perception pure noms place
+d'emblée dans la matière. Assurément, dit-il, «nous soutenons contre
+le matérialisme que la perception dépasse infiniment l'état cérébral
+»[132], mais il n'en est pas moins vrai que dans la perception des sens
+l'esprit «coïncide» avec son objet matériel et ne s'en dégage pas
+encore. «Dans la perception visuelle d'un objet, le cerveau, les nerfs,
+la rétine et _l'objet lui-même_ forment un tout solidaire, un processus
+continu»[133]; si bien que la perception de l'objet extérieur semble
+plutôt hors de moi qu'en moi, plutôt extensive et matérielle que simple
+et spirituelle.
+
+En effet, «sa tâche est de se mouler sur l'objet extérieur....», bien
+loin de n'être qu'une «espèce de vision intérieure et subjective, qui
+ne différerait du souvenir que par sa plus grande intensité»[134];
+«nos perceptions se disposent en continuité rigoureuse dans l'espace»[135].
+C'est donc une grave erreur de les prendre pour des états de
+conscience inextensifs. La perception objective, comme les sensations
+subjectives qui l'accompagnent, sont des états psychiques également
+extensifs, par essence et non par accident, dès le début de leur
+formation et non pas seulement à la fin[136]. Vérité capitale, fondée
+sur l'observation la plus élémentaire de notre conscience, et sur
+laquelle M. Bergson ne cesse de revenir pour la faire bien pénétrer dans
+les esprits, malgré les préjugés contraires de nos contemporains. En
+cela, M. Bergson rejoint la Scolastique.
+
+Ecoutons avec quelle vigueur il défend sa cause: «Profitant de ce que
+la sensation--à cause de l'effort confus qu'elle enveloppe--n'est
+(parfois) que vaguement localisée, le psychologue la déclare tout de
+suite inextensive, et il fait dès lors de la sensation en général
+l'élément simple avec lequel nous obtenons par voie de composition les
+images extérieures. La vérité est que l'affection n'est pas la matière
+première dont la perception est faite; elle est bien plutôt l'impureté
+qui s'y mêle.... L'affection elle-même possède, dès le début, une
+certaine détermination extensive....»[137]--«De là l'illusion qui
+consiste à voir dans la sensation un état flottant et inextensif, lequel
+n'acquerrait l'extension et ne se consoliderait dans le corps que par
+accident: illusion qui vicie profondément, comme nous l'avons vu, la
+théorie de la perception extérieure et soulève bon nombre de questions
+pendantes entre les diverses métaphysiques de la matière. Il faut en
+prendre son parti: la sensation est, par essence, extensive et
+localisée.»[138]
+
+Sur ce terrain solide, il y aurait plaisir à suivre M. Bergson dans sa
+campagne vigoureuse contre l'idéalisme anglais qui s'épuise en vains
+efforts pour construire la matière extensive avec des états intérieurs
+inextensifs, et pour expliquer la perception des sens par une
+«hallucination vraie», suivant la fameuse formule de Taine, dont le
+paradoxe seul a pu faire l'étonnant succès.
+
+Mais cela nous éloignerait beaucoup trop de notre sujet présent, et nous
+aimons mieux ajourner ces développements au chapitre que nous
+consacrerons à la théorie bergsonienne de la connaissance sensible.
+
+Pour le moment, il nous suffit de conclure que perceptions et sensations
+se déroulant dans l'espace, ce sont là des facultés organiques, et qu'il
+nous faut chercher ailleurs l'esprit pur ou sans mélange avec le corps.
+
+Or, M. Bergson, avons-nous dit, prétend l'avoir trouvé dans la
+mémoire[139], et comme cette assertion a de quoi surprendre à la fois
+physiologistes et psychologues, il se hâte de distinguer deux espèces de
+mémoires: la _mémoire motrice_ et la _mémoire proprement dite_[140].
+
+«Il y a deux mémoires profondément distinctes: l'une, fixée dans
+l'organisme, n'est point autre chose que l'ensemble des mécanismes
+intelligemment montés (dans le cerveau et la moelle) qui assurent une
+réplique convenable aux diverses interpellations possibles. Elle fait
+que nous nous adaptons à la situation présente, et que les actions
+subies par nous se prolongent d'elles-mêmes en réactions tantôt
+accomplies, tantôt simplement naissantes, mais toujours plus ou moins
+appropriées. Habitude plutôt que mémoire, elle joue notre expérience
+passée, mais n'en évoque pas l'image. L'autre est la mémoire vraie.
+Coextensive à la conscience, elle retient et aligne à la suite les uns
+des autres tous nos états au fur et à mesure qu'ils se produisent,
+laissant à chaque fait sa place et par conséquent lui marquant sa date,
+se mouvant bien réellement dans le passé définitif et non pas, comme la
+première, dans un présent qui recommence sans cesse.»[141]
+
+Cependant, ces deux mémoires, loin d'être séparées, se prêtent un mutuel
+appui. La mémoire du passé présente aux mécanismes sensori-moteurs tous
+les souvenirs-images capables de les guider dans leur tâche et de
+diriger utilement leurs réactions motrices. De là naissent les
+associations d'images et de mouvements, soit par contiguïté, soit par
+similitude. D'autre part, les appareils sensori-moteurs, grâce à leurs
+habitudes, peuvent réveiller les souvenirs-images endormis ou
+inconscients, leur donnant ainsi le moyen de prendre corps, de se
+matérialiser en redevenant présents et actifs. C'est à la solidité plus
+ou moins bien établie de cet accord entre les images et les mouvements
+et à sa précision plus ou moins parfaite que nous reconnaissons les
+esprits équilibrés ou déséquilibrés et impulsifs[142].
+
+A son tour, la mémoire proprement dite se subdivise en _souvenir-image_
+et en _souvenir pur_. Le souvenir-image, comme son nom l'indique,
+emmagasine et reproduit les images; le souvenir pur les reconnaît.
+
+En effet, M. Bergson l'a fort bien dit: «_Imaginer_ n'est pas se
+_souvenir_. Sans doute, un souvenir, à  mesure qu'il s'actualise, tend à
+vivre en image; mais la réciproque n'est pas vraie, et l'image pure et
+simple ne me reportera au passé que si c'est en effet dans le passé que
+je suis allé la chercher.»[143]
+
+Or, pour M. Bergson, ces deux espèces de souvenir sont également
+inorganiques et constituent l'esprit pur[144]. La seule différence qui
+existerait entre eux, c'est que le souvenir-image «tend à se
+matérialiser» en actions motrices dont nous avons indiqué le mécanisme,
+tandis que le souvenir pur ne le peut par lui-même et sans s'être
+exprimé dans une image. De là découle une gradation insensible entre
+trois termes: 1° Le souvenir pur qui tend à s'exprimer en image; 2° le
+souvenir-image qui tend à s'associer à une perception présente pour la
+compléter; 3° la perception elle-même qui tend a se matérialiser en
+mouvements[145].
+
+Nous n'hésiterons pas à accorder à l'auteur la distinction qu'il demande
+entre le souvenir pur et le souvenir-image. C'est une de nos thèses
+fondamentales en philosophie scolastique qu'au-dessus de la mémoire des
+images il y a une mémoire pure et inorganique, celle des idées,
+jugements, raisonnements et des sentiments purement spirituels. Mais
+nous croyons que la mémoire des images, loin d'être inorganique et
+purement spirituelle, comme il le soutient, est vraiment organique et
+localisée dans des organes. Ici, M. Bergson va contre l'opinion
+universellement admise par tous les physiologistes et psychologues
+contemporains, et nous n'avons aucune raison de le suivre dans un des
+excès les plus reprochés au spiritualisme cartésien.
+
+Je sais bien qu'il s'en défend et qu'il a construit tout un long
+plaidoyer pour montrer que sa thèse ultra-spiritualiste n'était point
+entamée par les plus récentes expériences sur les localisations
+cérébrales, notamment par les recherches si curieuses sur les cas
+pathologiques de l'aphasie.
+
+Mais sa défense, si ingénieuse qu'elle soit, ne nous a point convaincu,
+et nous persistons à penser que la vieille thèse sur le caractère
+organique de toutes nos sensations, et partant des images sensibles du
+souvenir, est bien plus conforme et même la seule conforme aux faits
+observés.
+
+Comment explique-t-il, en effet, les cas pathologiques où nous
+constatons qu'à certaines lésions localisées de l'écorce cérébrale
+correspondent toujours des troubles de la mémoire imaginative et de la
+reconnaissance, soit de la reconnaissance visuelle ou auditive (cécité
+ou surdité psychique), soit de la reconnaissance des mots (cécité
+verbale, surdité verbale), etc.?
+
+Il répond que ces troubles des images et du souvenir pourraient bien
+provenir indirectement de ce que les mécanismes moteurs du cerveau
+seraient lésés sans que les images elles-mêmes soient atteintes. Ces
+images ne seraient donc pas localisées dans le cerveau.
+
+Ces lésions des images, dit-il, ne viennent pas du tout de ce qu'elles
+occupaient la région lésée. Elles tiennent à deux autres causes:
+«Tantôt à ce que notre corps ne peut plus prendre automatiquement
+l'attitude précise par l'intermédiaire de laquelle s'opérait une
+sélection entre nos souvenirs, tantôt à ce que les souvenirs ne trouvent
+plus dans le corps un point d'application, un moyen de se prolonger en
+action.» Dans le premier cas, la lésion portera sur les mécanismes qui
+fixent l'attention et préparent les souvenirs; dans le second, sur les
+_centres qu'on appelle, à tort ou à raison, des centres imaginatifs_, et
+qui préparent les mouvements. «Dans un cas comme dans l'autre, ce sont
+des mouvements actuels qui seront lésés ou des _mouvements à venir qui
+cesseront d'être préparés_: il n'y aura pas eu destruction de
+souvenirs.»[146]
+
+Admettons, pour un instant, cette explication. Elle n'évitera qu'en
+partie la localisation des images. Pourquoi, dans le second cas, «les
+mouvements à venir cessent-ils d'être préparés»? sinon parce que «les
+centres qu'on appelle, à tort ou à raison, des centres imaginatifs»
+sont lésés et que les images lésées ou détruites ne peuvent plus faire
+leur fonction habituelle d'éclairer et de coordonner les mouvements.
+Donc, les images sont bien lésées, et ce n'est pas à  tort, mais à
+raison, qu'on parle de «centres imaginatifs».
+
+Ce qui achève de rendre plus vraisemblable cette explication, c'est le
+cas très fréquent où, par suite de lésions cérébrales, les mécanismes
+moteurs paraissent intacts, alors que les images seules font défaut.
+Tels sont les cas de cécité ou de surdité verbale, où le malade n'est ni
+aveugle ni sourd, car il voit et il entend fort bien, mais il ne peut
+plus comprendre les mots qu'il entend ou qu'il lit, parce qu'il ne sait
+plus traduire ces signes matériels en images intelligibles. Et
+cependant, il n'est nullement idiot, car il reconnaît son infirmité et
+en gémit. Bien plus, si le dialogue le déroute, le monologue peut lui
+être encore permis. Parfois même, il pourra dialoguer encore, mais
+seulement par écrit. Que lui manque-t-il donc? Ce n'est pas le mécanisme
+moteur, mais seulement les images par lesquelles il avait coutume de
+traduire les sons articulés perçus par son oreille ou les signes
+graphiques que ses yeux perçoivent encore. Or, les sièges de ces images
+ou centres imaginatifs paraissent aujourd'hui très nettement déterminés.
+
+Ce ne sont donc pas les faits de psycho-physiologie nettement observés
+qui ont conduit M. Bergson à son interprétation systématique, mais
+l'idée préconçue que le cerveau ne pouvait être un magasin d'images.
+«Nous ne voyons pas, dit-il, comment la mémoire se logerait dans la
+matière.»[147] En sorte que s'il nie les faits observés, c'est sous le
+prétexte qu'ils sont impossibles à comprendre. Toujours la méthode _a
+priori_!
+
+Pour nous, si nous accordons qu'il peut y avoir des conceptions
+grossières de la localisation des images, par exemple celle qui voudrait
+assimiler le cerveau à «un grenier de théâtre ou à un entrepôt de
+tableaux», nous soutenons qu'il doit y avoir des conceptions moins
+grossières et plus intelligentes. Et les exemples si curieux de
+l'enregistrement d'un discours ou d'un concert de musique dans la cire
+molle d'un phonographe nous engagent à espérer que le mode de leur
+enregistrement, dans le cerveau se découvrira tôt ou tard et nous
+révélera une nouvelle merveille de l'Intelligence créatrice,
+insoupçonnée du génie humain.
+
+En attendant le jour, plus ou moins éloigné, d'une révélation si
+instructive, nous inclinons à croire que ces images, vestiges
+microscopiques de la perception des sens, sont conservées, non pas en
+acte, mais en puissance virtuelle dans les cellules cérébrales où elles
+sommeillent. C'est la conscience qui les réveille et qui, en elles et
+par elles, déroule sa puissance d'imagination et de ressouvenir.
+
+Nous reconnaissons donc là des opérations organiques de l'âme qu'elle
+exerce dans le corps et par le corps et qui participent à la nature de
+ces deux coprincipes, matière et esprit.
+
+Quoi qu'il en soit, accordons à M. Bergson que la nature du
+_souvenir-image_ peut encore prêter à controverses; accordons-lui même
+qu'il soit inorganique et spirituel, à l'égal du _souvenir pur_, et
+examinons comment il va nous expliquer l'union de l'esprit et de la
+matière, de l'âme et du corps.
+
+C'est, en effet, le grand problème dont la solution, avons-nous dit, est
+l'objet de ce volume, et qui nous tient en éveil à travers tous ces
+longs préliminaires sur la nature de la matière et de l'esprit. Nous
+entrons ici au cœur même du sujet, au point le plus subtil qui
+réclamera tout notre effort d'application.
+
+ * * * * *
+
+Le problème de l'union de l'âme et du corps a été mal posé jusqu'à ce
+jour, d'après M. Bergson. Il a été posé _en fonction de l'espace,_ alors
+qu'il doit se poser désormais en _fonction du temps_.
+
+Descartes, en effet, ayant défini le corps par l'étendue et l'âme par la
+pensée inétendue, avait rendu impossible toute union et même tout
+rapprochement entre eux. La distinction de l'étendu et de l'inétendu
+étant radicale, ne comporte pas de degré, pas d'intermédiaire qui puisse
+les réunir. Si la matière est dans l'espace et l'esprit hors de
+l'espace, il n'y a pas de transition possible entre eux et tout
+rapprochement devient contradictoire et chimérique.
+
+Ne pouvant plus unir les deux termes, il ne reste plus qu'à les supposer
+parallèles, comme deux horloges parfaitement réglées qui marchent
+d'accord sans s'influencer mutuellement, et à verser avec les cartésiens
+dans les systèmes si artificiels de l'harmonie préétablie ou de
+l'occasionnalisme.
+
+Or, M. Bergson rejette avec raison tous ces systèmes qui esquivent la
+difficulté au lieu de la résoudre; il démontre que l'hypothèse du
+parallélisme repose sur un «paralogisme» et même sur un véritable
+«enchevêtrement de paralogismes». Non seulement l'hypothèse est
+«arbitraire», dit-il, mais elle n'explique pas la réussite de la science
+qui demeure «un mystère»[148].
+
+D'autre part, il accorde à Descartes que l'opposition entre le corps et
+l'esprit est bien celle de l'_étendu_ et de l'_inétendu_. Bien plus, il
+la renforce et la complique de deux nouvelles antithèses: 1° opposition
+de la _quantité homogène_ qui caractérise les corps et des _qualités
+hétérogènes_ qui distinguent les phénomènes psychiques; 2° opposition de
+la _nécessité_ qui détermine la matière et de la _liberté_ qui distingue
+l'esprit. Triple antithèse au lieu d'une seule!
+
+Ayant ainsi creusé plus à fond que jamais le fossé infranchissable entre
+la matière et l'esprit, et pour ainsi dire exaspéré comme à plaisir la
+difficulté du problème, M. Bergson va faire jaillir la solution d'une
+innovation due à son génie. Il suffira, nous l'avons dit, de poser
+autrement le problème: _en fonction du temps,_ et non plus _en fonction
+de l'espace!_
+
+Solution vraiment originale mais si étonnante qu'elle ne peut manquer de
+laisser quelque peu sceptique et rêveur un vieux professeur de
+métaphysique!... Consentons toutefois de bonne grâce à écouter
+l'explication du secret magique, et ne le jugeons qu'après l'avoir
+entendu. La voici fidèlement reproduite:
+
+«Nous avions raison de dire, au début de ce livre, que la distinction
+du corps et de l'esprit ne doit pas s'établir en fonction de l'espace,
+mais du temps. Le tort du dualisme vulgaire est de se placer au point de
+vue de l'espace, de mettre d'un côté la matière avec ses modifications
+dans l'espace, de l'autre des sensations inextensives dans la
+conscience. De là l'impossibilité de comprendre comment l'esprit agit
+sur le corps et le corps sur l'esprit. De là les hypothèses qui ne sont
+et ne peuvent être que des constatations déguisées du fait, l'idée d'un
+parallélisme ou celle d'une harmonie préétablie. Mais de là aussi
+l'impossibilité d'établir, soit une psychologie de la mémoire, soit une
+métaphysique de la matière....»[149]
+
+Or, nous avons réussi à  constituer l'une et l'autre. «La matière, à
+mesure qu'on en continue plus loin l'analyse, tend de plus en plus à
+n'être qu'une succession de moments (?) infiniment rapides qui se
+déduisent les uns des autres et par là s'équivalent. L'esprit, étant
+déjà mémoire dans la perception, s'affirme de plus en plus comme un
+prolongement du passé dans le présent, un _progrès_, une évolution
+véritable.»
+
+C'est donc l'esprit qui, par la mémoire, relie entre eux et pour ainsi
+dire «solidifie» l'écoulement continu des choses; c'est par là qu'il a
+prise sur le corps, en liant les moments successifs de sa durée.
+
+«Mais la relation du corps à l'esprit en devient-elle plus claire? A une
+distinction spatiale nous substituons une distinction temporelle: les
+deux termes en sont-ils plus capables de s'unir?»--A cette objection
+facile à prévoir, M. Bergson répond aussitôt: «Il faut remarquer que la
+première distinction (celle de l'étendu et de l'inétendu) ne comporte
+pas de degrés: la matière est dans l'espace, l'esprit est hors de
+l'espace; il n'y a pas de transition possible entre eux. Au contraire,
+si le rôle le plus humble de l'esprit (mémoire) est de lier les moments
+successifs de la durée des choses, si c'est dans cette opération qu'il
+prend contact (?) avec la matière, et par elle aussi qu'il s'en
+distingue d'abord, on conçoit une infinité de degrés entre la matière et
+l'esprit (la mémoire) pleinement développé.»
+
+«...Ainsi, entre la matière brute et l'esprit le plus capable de
+réflexion, il y a toutes les intensités possibles de la mémoire, ou, ce
+qui revient au même, tous les degrés de la liberté (?). Dans la première
+hypothèse, celle qui exprime la distinction de l'esprit et du corps en
+termes d'espace, corps et esprit sont comme deux voies ferrées qui se
+couperaient à angle droit; dans la seconde, les rails se raccordent
+selon une courbe, de sorte que l'on passe insensiblement d'une voie sur
+l'autre.»[150]
+
+Telle est la réponse de M. Bergson à l'objection ci-dessus. Avouons
+qu'elle est vraiment bien faible, pour ne pas dire nulle. C'est une
+affirmation sans preuve, se déguisant mal sous une image étrangère à la
+question. Si le corps et l'âme, l'étendu et l'inétendu, ne peuvent
+s'unir dans l'espace, comment s'uniront-ils mieux dans le temps?--On
+nous répond que _le rôle le plus humble de l'esprit est de lier les
+moments successifs de la durée des choses, que c'est dans cette
+opération qu'il prend contact avec la matière_. Mais n'est-ce pas
+précisément ce qu'il faut expliquer? Comment l'esprit peut-il prendre
+contact avec la matière dans le temps, sans prendre contact aussi dans
+l'espace? Comment le contact dans le temps pourrait-il servir de
+préparation ou d'intermédiaire au même contact dans l'espace? Le premier
+serait-il donc antérieur au second? Et qui pourra jamais comprendre des
+subtilités si nuageuses qui laissent loin derrière elles toutes les
+chimères des entités scolastiques!
+
+Ajouter à cette mauvaise réponse qu'on peut admettre «toutes les
+intensités possibles de la mémoire» et en imaginer une d'un degré
+infiniment petit n'atténue en rien la difficulté de «greffer l'un sur
+l'autre» les deux termes du problème, l'étendu et l'inétendu. L'esprit
+le plus inférieur demeurera toujours esprit inétendu, en présence du
+corps étendu--malgré le prétendu intermédiaire du temps,--et le problème
+en restera toujours au même point. Les deux voies ferrées seront
+toujours coupées à angle droit, et l'élégante courbe qui devait les
+relier restera dans le pays des rêves.
+
+La solution «géniale» qu'on nous annonçait n'est donc, à l'examiner de
+près, qu'une solution purement verbale: _voces et verba, prætereaque
+nihil!_
+
+Il faut bien que M. Bergson ait eu quelque intuition de sa faiblesse
+pour avoir cherché une autre solution au redoutable problème, car il va
+nous en proposer une autre, et même deux.
+
+ * * * * *
+
+D'abord, rappelons-nous la triple antithèse qu'il a admise entre le
+corps et l'esprit. «L'opposition des deux principes, a-t-il écrit, dans
+le dualisme en général, se résout en la triple opposition de
+l'_inétendu_ à l'_étendu_, de la _qualité_ à la _quantité_ et de la
+_liberté_ à la _nécessité_.»[151]
+
+Or, il a l'intention «de lever ou d'atténuer ces trois oppositions» et
+de nous donner ainsi une solution que j'appellerai par l'_identité des
+contraires_. Au lieu de chercher à _unir_ les termes opposés mais
+complémentaires dans un même sujet, comme l'a essayé la philosophie
+traditionelle, il va s'escrimer à les _identifier_ en trouvant des
+termes moyens entre les deux extrêmes, qui réduiront ou sembleront
+réduire les oppositions de nature à de simples différences de degrés. Et
+c'est alors que les deux voies qui se coupaient à angle droit se
+trouveront reliées par d'élégantes courbes se fondant l'une dans
+l'autre. Nous jugerons bientôt de la valeur d'une telle méthode.
+Voyons-en d'abord les résultats.
+
+La _première antithèse_, avons-nous dit, est celle qui oppose l'étendu à
+l'inétendu. M. Bergson, qui avait, un peu plus haut, jugé cette
+opposition absolument irréductible, va se raviser et finir, grâce à la
+souplesse de sa dialectique, par leur imaginer un moyen terme.
+Laissons-lui la parole. D'abord, il nous prévient contre une «illusion»:
+«Notre entendement, cédant à son illusion habituelle (?), pose ce
+dilemme qu'une chose est étendue ou ne l'est pas....»[152] Puis il nous
+indique comment il a échappé à cette «illusion».
+
+«Si l'on imagine, d'un côté, une étendue réellement divisée en
+corpuscules, par exemple, de l'autre, une conscience avec des sensations
+par elles-mêmes inextensives qui viendraient se projeter dans l'espace,
+on ne trouvera évidemment rien de commun entre cette matière et cette
+conscience, entre le corps et l'esprit. Mais cette opposition de la
+perception et de la matière est l'œuvre artificielle d'un entendement
+qui décompose et recompose selon ses habitudes et ses lois: elle n'est
+pas donnée à l'intuition immédiate. Ce qui est donné, ce ne sont pas des
+sensations inextensives: comment iraient-elles rejoindre l'espace, y
+choisir un lieu, s'y coordonner enfin pour construire une expérience
+universelle? Ce qui est réel, ce n'est pas davantage une étendue divisée
+en parties indépendantes.... Ce qui est donné, ce qui est réel, c'est
+quelque chose d'intermédiaire entre l'étendue divisée et l'inétendu pur;
+c'est ce que nous avons appelé l'_extensif_.»[153]
+
+Ainsi M. Bergson distingue l'étendue déjà _divisée_ de l'étendue
+_indivise_, mais pourtant divisible, qu'il appelle l'_extensif_.
+Accordons-lui cette terminologie, quoiqu'elle ne soit pas exacte, car
+l'étendue déjà divisée forme _plusieurs_ étendues, tandis que l'indivise
+est seule _une_ étendue. Qu'en conclure? Le corps humain--comme tous
+les organismes vraiment doués d'unité--étant précisément une étendue
+indivise ou extensive, on n'a pas encore trouvé de moyen terme entre le
+corps et l'âme ni diminué le fossé qui les sépare. La distinction de M.
+Bergson reste à côté de la question et ne porte pas le coup qu'il en
+espérait.
+
+_Deuxième antinomie_. L'obscurité du problème de l'union tiendrait, en
+second lieu, à l'antithèse que l'entendement établit entre la _quantité_
+et la _qualité_. La science, en effet, tend de plus en plus à assimiler
+les corps à des quantités et des mouvements homogènes, tandis que la
+conscience paraît essentiellement constituée d'états qualitatifs et
+hétérogènes. Mais tout rapprochement entre ces deux conceptions
+contraires ne paraît plus impossible dans la théorie bergsonienne, et le
+fossé serait de nouveau comblé si l'on pouvait les considérer comme les
+deux extrêmes d'un état moyen. Or, il en serait bien ainsi: la qualité
+hétérogène ne serait qu'un groupement et une condensation par la mémoire
+d'une multitude d'états homogènes. Ainsi, par exemple, la qualité
+_rouge_ ne serait que la contraction par la conscience de plusieurs
+trillions de vibrations homogènes. Cet état moyen entre la quantité
+homogène et les qualités hétérogènes a pris le nom de _tension_ dans la
+nouvelle école.
+
+«L'analyse de la perception pure nous a laissé entrevoir dans l'idée;
+_d'extension_ un rapprochement possible entre l'étendu et l'inétendu.
+Mais noire conception de la mémoire pure devrait nous conduire, par une
+voie parallèle, à atténuer la seconde opposition, celle de la _qualité_
+et de la _quantité_.... Où est au juste la différence entre les qualités
+hétérogènes qui se succèdent dans notre perception concrète et les
+changements homogènes que la science met derrière ces perceptions dans
+l'espace? Les premières sont discontinues et ne peuvent se déduire les
+unes des autres; les seconds, au contraire, se prêtent au calcul. Mais
+pour qu'ils s'y prêtent, point n'est besoin d'en faire des quantités
+pures: autant vaudrait les réduire au néant. Il suffit que leur
+hétérogénéité soit assez _diluée_, en quelque sorte, pour devenir, à
+notre point de vue, pratiquement négligeable. Or, si toute perception
+concrète, si courte qu'on la suppose, est déjà la synthèse, par la
+mémoire, d'une infinité de «perceptions pures» qui se succèdent, ne
+doit-on pas penser que l'hétérogénéité des qualités sensibles tient à
+leur contraction dans la mémoire, et l'homogénéité relative des
+changements objectifs à leur relâchement naturel? Et l'intervalle de la
+quantité à la qualité ne pourrait-il pas alors être diminué par des
+considérations de _tension_, comme par celles d'_extension,_ la distance
+de l'étendu à l'inétendu?»[154]
+
+Ainsi--nous n'avions pas mal compris ces distinctions subtiles,--la
+quantité et la qualité, l'homogène et l'hétérogène ne sont que des
+degrés dans la contraction ou le relâchement d'une même chose, la
+_tension_, de même que l'étendu et l'inétendu sont des degrés et comme
+les limites extrêmes d'un même état, l'_extension._
+
+En sera-t-il de même pour le nécessaire et le libre? Seront-ils une même
+et unique chose, plus ou moins «diluée»? C'est ce qu'on va nous dire.
+
+_Troisième antinomie_. Désormais, «on aura moins de peine, ajoute M.
+Bergson, à comprendre la troisième et dernière opposition, celle de la
+_liberté_ et de la _nécessité_. La nécessité absolue serait représentée
+par une équivalence parfaite des moments successifs de la durée les uns
+dans les autres. En est-il ainsi de la durée de l'univers matériel?
+Chacun de ses moments pourrait-il se déduire mathématiquement du
+précédent? Nous avons supposé dans tout ce travail, pour la commodité de
+l'étude, qu'il en était bien ainsi.... que la contingence du cours de la
+nature, si profondément étudiée dans une philosophie récente, doit
+équivaloir pratiquement pour nous à la nécessité.... La liberté n'est
+pas dans la nature un empire dans un empire.... Le progrès de la matière
+vivante consiste dans une différenciation des fonctions qui amène la
+formation d'abord, puis la complication graduelle d'un système nerveux
+capable de canaliser des excitations et d'organiser des actions: plus
+les centres supérieurs se développent, plus nombreuses deviendront les
+voies motrices entre lesquelles une même excitation proposera à l'action
+un choix. Une latitude de plus en plus grande est laissée au mouvement
+dans l'espace.... Elle devient de plus en plus capable de créer des
+actes dont l'indétermination interne, devant se répartir sur une
+multiplicité aussi grande qu'on voudra des moments de la matière,
+passera d'autant plus facilement à travers les mailles de la nécessité.
+Ainsi, qu'on l'envisage dans le temps ou dans l'espace, la liberté
+paraît toujours pousser dans la nécessité des racines profondes et
+s'organiser intimement avec elle»[155].
+
+Et c'est ainsi que M. Bergson espère avoir levé ou atténué les trois
+oppositions qu'il a établies entre le corps et l'esprit!
+
+ * * * * *
+
+Mais pourquoi s'arrêter sur cette pente rapide et vertigineuse des
+rapprochements par identification? Après avoir identifié l'étendu et
+l'inétendu, la quantité homogène et la qualité hétérogène, la nécessité
+et la liberté--où l'on ne veut plus voir que des degrés ou des états
+plus ou moins «dilués»,--n'est-il pas plus simple et plus logique
+d'aller jusqu'au fond de l'abîme, en identifiant la matière et l'esprit,
+le corps et l'âme? C'était même logiquement la première antinomie à
+laquelle il fallait s'attaquer.
+
+S'il avait commencé par là, M. Bergson nous aurait du moins évité un
+très long et très pénible détour à travers la pénombre profonde de
+subtilités vraiment inextricables, et nous serions allés droit au but du
+monisme universel.
+
+Avec un peu de patience, voici que nous y arrivons quand même, et
+quoique l'auteur--par une réserve qu'il ne gardera pas toujours--se soit
+contenté de nous laisser entrevoir sa pensée, elle nous paraît
+suffisamment claire: _Intelligenti pauca_.
+
+Le lecteur va en juger lui-même par quelques citations choisies. Il
+verra si, après avoir poussé le dualisme de l'âme et du corps jusqu'à
+l'extrême, ces extrêmes n'ont pas fini de se rejoindre et s'identifier:
+
+«Que toute réalité ait une parenté, une analogie, un rapport enfin avec
+la conscience, c'est ce que nous concédions à l'idéalisme, par cela même
+que nous appelions les choses des «images»[156].--«_L'univers
+matériel_, défini comme la totalité des images, _est une espèce de
+conscience_, une conscience où tout se compense et se neutralise, une
+conscience dont toutes les parties éventuelles, s'équilibrant les unes
+les autres par des réactions toujours égales aux actions, s'empêchent
+réciproquement de faire saillie.»[157]--«La matière étendue, envisagée
+dans son ensemble, est comme une conscience où tout s'équilibre, se
+compense et se neutralise.»[158]«Nous disions que cette nature pouvait
+être considérée comme une conscience neutralisée et par conséquent
+latente, une conscience dont les manifestations éventuelles se
+tiendraient réciproquement en échec et s'annuleraient au moment précis
+où elles veulent paraître. Les premières lueurs qu'y vient jeter une
+conscience individuelle ne l'éclairent donc pas d'une _lumière
+inattendue_.»[159]--«On conçoit une infinité de degrés entre la
+matière et l'esprit pleinement développé. Ainsi, entre la matière brute
+et l'esprit le plus capable de réflexion, il y a toutes les intensités
+possibles de la mémoire, ou, ce qui revient au même, tous les degrés de
+la liberté.»[160] Nous pourrions multiplier les passages où cette
+théorie est insinuée ou sous-entendue. Ceux-ci sont assez nets pour n'en
+pouvoir plus douter: La matière et l'esprit sont bien au fond de la même
+nature, ou, selon une formule célèbre que nous rencontrerons plus tard:
+_le physique n'est que du psychique inverti_.
+
+Pour l'apprécier comme il convient, il nous suffira de nous demander si
+cette hypothèse finale est vraiment une solution du fameux problème,
+pris des mains de Descartes, sur l'union de la matière et de l'esprit,
+du corps et de l'âme. Il est clair que non. Ce n'est pas une solution,
+mais au contraire une négation du problème qu'on s'était proposé de
+résoudre. Si le corps et l'âme sont une même nature à des degrés divers,
+leur «point de jonction» ou leur «point de contact» n'est pas à
+rechercher. Le problème de leur union ne se pose même plus: il n'est
+qu'un _pseudo-problème._ C'est bien là  la fin de non-recevoir commune à
+toutes les philosophies incapables de lui trouver une solution. C'est
+donc un aveu déguisé d'impuissance.
+
+Or, cet échec provient d'une obstination aveugle dans une fausse
+méthode, issue de ce préjugé qu'on ne peut unir deux termes sans les
+identifier, alors que la plus élémentaire observation démontre le
+contraire.
+
+Eh! pourquoi le même sujet ne serait-il pas à la fois doué de qualité et
+de quantité, de liberté et de nécessité, à des points de vue différents?
+Un corps, quoique passif et inerte, ne peut-il pas contenir de grandes
+énergies? La même personne n'est-elle pas nécessitée dans ses actes
+irréfléchis ou automatiques et libre dans ses actes réfléchis?
+
+En vérité, c'est une opposition bien factice qu'on imagine entre des
+termes qui s'unissent si naturellement dans la nature, parce qu'ils se
+complètent grâce à leur diversité même, et la prétention «d'exaspérer»
+ainsi comme à plaisir la difficulté de l'union pour la mieux résoudre
+est purement illusoire.
+
+Reste l'opposition classique entre l'étendu et l'inétendu. Mais, là non
+plus, il n'est pas nécessaire d'identifier les termes pour les unir. En
+approfondissant la notion d'étendue concrète, il est facile de
+découvrir, après Aristote et saint Thomas, que les parties multiples de
+l'étendue ne peuvent coexister sans un lien qui les unisse. Tout être
+est un, dit saint Thomas, et ne participe à l'être que dans une
+proportion même où il participe a l'unité[161]. Il faut donc que l'un
+réunisse le _multiple_, que l'inétendu centralise et enveloppe l'étendu.
+Et c'est précisément ce que nous constatons dans la nature où nous ne
+rencontrons jamais de matière sans une force animant ou unifiant cette
+matière. Du reste, que vaudrait la passivité et l'inertie de la matière
+sans un principe d'action surajouté? Etre, c'est pouvoir agir, et ce qui
+ne peut agir n'est pas un être complet. Or, un principe d'action, c'est
+encore un principe d'unité, qui vient compléter la matière, bien loin de
+s'opposer à elle comme incompatible.
+
+De là est issue la célèbre théorie de la dualité de l'être matériel
+composé de _matière_ et de _forme_, d'un principe extensif et passif et
+d'un coprincipe inextensif et actif. Elle unit les contraires sans avoir
+besoin de les identifier, comme on unit l'endroit et l'envers, l'actif
+et le passif, l'acte et la puissance sans avoir besoin de recourir à des
+identifications contradictoires et déraisonnables. Elle concilie ainsi,
+sans leur faire la moindre violence, les données de la raison avec
+celles de l'expérience, soit vulgaire, soit scientifique, comme nous
+l'avons montré ailleurs surabondamment[162]. Tandis que l'identité des
+contraires fait à la fois violence au bon sens et aux faits.
+
+Cette théorie fameuse, qui pendant plus de vingt siècles a eu les
+faveurs des plus grands génies de l'humanité, d'Aristote jusqu'à
+Leibnitz, méritait bien au moins quelque mention dans un volume consacré
+à l'union de l'âme et du corps. Nous avons le regret de n'y voir
+mentionnés que des essais modernes, comme si l'esprit humain n'avait
+commencé à penser que depuis deux ou trois siècles, et nous avons
+constaté que ces nouveautés rajeunissaient, sans s'en douter, de très
+vieilles erreurs cent fois réfutées, telles que l'identité des
+contraires. Bien loin de les identifier, l'esprit humain n'a jamais
+réussi qu'à se dissimuler leur opposition; aussi a-t-on pu très
+justement définir le monisme: «un dualisme déguisé, où l'un des deux
+combattants est laissé dans l'ombre»[163].
+
+Le problème de l'union de l'âme et du corps, loin d'être résolu par la
+philosophie nouvelle, en reste donc au même point, et ce nouvel échec,
+après tant d'autres, nous montre la stérilité des spéculations qui ont
+rompu de parti pris avec les traditions séculaires de l'esprit humain.
+
+
+ * * * * *
+
+
+IV
+
+LA PHILOSOPHIE DU DEVENIR PUR.
+
+
+_Paulo majora canamus_! Le moment est venu d'appliquer aux prétentions
+de la Philosophie nouvelle l'orgueilleux vers du poète:
+
+
+ _Magnas ab integro sœclorum nascitur ordo_.
+
+
+Jusqu'ici, la nouvelle notion du Temps ou de la Durée n'a encore enfanté
+que des hors d'œuvre et pas une œuvre maîtresse. Ses essais, pour
+raffermir sur ses bases la Liberté humaine ou pour expliquer l'union de
+rame et du corps, nous ont paru comme des constructions accessoires et
+bien fragiles, de véritables jeux d'esprit--et aussi de patience,--qu'il
+faut admirer de loin, en évitant de les toucher du bout de l'index pour
+ne pas leur faire perdre leur équilibre instable.
+
+Or, voici que--par une espèce d'évolution brusque et imprévue--elle va
+enfanter tout un monde nouveau, bien différent et même au rebours de
+celui où nous avions coutume de vivre et de penser. Du coup, M. Bergson
+va se poser en adversaire, non seulement de Kant, mais de tous les
+penseurs de génie depuis le siècle de Périclès jusqu'à nos jours.
+
+Ce monde nouveau, que la nouvelle notion portait en germe dans ses
+flancs ténébreux, semblait pourtant insoupçonné jusqu'ici, soit du
+lecteur, soit de l'auteur lui-même, qui a dû être surpris en lui donnant
+le jour. En effet, dans ses premiers ouvrages, M. Bergson parlait
+habituellement comme un partisan de la Philosophie de l'être et un
+défenseur de la raison à laquelle il fait sans cesse appel; et voici
+qu'il va devenir le fondateur de la Philosophie du non-être et de
+l'antiintellectualisme contemporains.
+
+Comment a pu se produire un revirement si brusque? N'était-il
+qu'apparent? Nous ne le rechercherons pas. Aussi bien l'auteur lui-même
+semble-t-il nous l'interdire lorsqu'il soutient--sans doute, pour en
+avoir fait l'expérience--que les mouvements de la vie et de la pensée
+sont absolument «imprévisibles»: thèse curieuse que nous retrouverons en
+son lieu.
+
+Il nous faut donc pénétrer, à sa suite, dans ce monde si inconnu du
+Devenir pur et de l'Antiintellectualisme pour en examiner au moins les
+lignes maîtresses et apprécier leur valeur.
+
+ * * * * *
+
+Commençons par _exposer_ le problème et les diverses solutions qui ont
+été proposées; nous ferons ensuite la _critique_ de la solution
+bergsonienne, soit en elle-même, soit dans ses conséquences ruineuses.
+
+Toute philosophie, qui se respecte assez pour vouloir s'appuyer sur les
+données de l'observation et ne pas être une vaine construction _a
+priori_ bâtie sur les nuages, doit partir du fait universel qui domine
+la nature entière: le mouvement. «La nature, disait Aristote, c'est
+l'ensemble des choses qui se meuvent; c'est le principe du mouvement ou
+du changement.... Ignorer ce qu'il est, ce serait ignorer la nature
+entière.»[164]
+
+C'est la vraie méthode, croyons-nous; la seule qui puisse enfin faire
+«descendre du ciel sur la terre» les théories des philosophes. M.
+Bergson l'a très bien vu, lorsqu'il écrit: «C'est du mouvement que la
+spéculation devrait partir.»[165] Nous devons aussi lui rendre cette
+justice qu'il a très bien compris que le mouvement dont il s'agit ici
+n'est pas seulement le mouvement de _translation_ d'un lieu à un autre:
+mouvement «superficiel», dit-il fort justement, mais encore le mouvement
+_de transformation_ «qui se produit en profondeur» et affecte la qualité
+même de l'être, tandis que le premier ne change que son lieu[166]. Le
+mouvement dont il s'agit ici n'est donc pas un phénomène purement local
+et restreint, mais un phénomène universel que toute observation, soit
+extérieure, soit intérieure et consciente, ne cesse de constater, celui
+du _changement_, soit dans le lieu, soit dans la qualité, soit dans la
+quantité, soit même dans la substance des choses qui se meuvent. Dans le
+sens large de ce mot, le mouvement signifiera désormais le _devenir_.
+
+Mais il ne suffit pas au philosophe d'admettre ou de constater ce grand
+fait du mouvement, il faut surtout qu'il en trouve l'explication, qu'il
+nous en propose une théorie raisonnable.
+
+Or, depuis que l'esprit humain s'y exerce, il n'a pu trouver que trois
+solutions possibles:
+
+_La première_--celle de l'école d'Elée, dont le sophiste Zénon fut un
+des plus brillants interprètes--consiste à traiter ce fait d'impossible
+et d'illusoire, et à nier la réalité objective du mouvement. De tout
+temps, en effet, l'illusion a été, pour certains philosophes,
+l'explication commode des faits qu'ils ne parvenaient pas à comprendre.
+Mais cette explication paresseuse, cette fin de non-recevoir peu sincère
+se heurte ensuite à des difficultés autrement insolubles lorsqu'il leur
+faut expliquer l'illusion elle-même. Au lieu d'une énigme, alors ils en
+ont deux, et loin que la lumière ait commencé à poindre, ils n'ont
+réussi qu'à doubler les ténèbres en expliquant un mystère par un autre
+encore plus profond: _obscurum per obscurius._
+
+Après avoir pris la peine d'exposer très longuement les quatre fameux
+arguments de Zénon contre la possibilité du mouvement et en avoir
+démontré victorieusement l'inanité sophistique[167], Aristote s'est
+surtout élevé avec force contre le procédé et la méthode _a priori_ qui
+les avait inspirés. Il n'hésite pas à traiter de «raisonneurs insensés»
+ceux qui osent nier les faits les mieux constatés, sous prétexte qu'on
+ne peut les comprendre et qu'ils sont obscurs pour la raison. Ne se fier
+qu'au raisonnement, ajoute-t-il, et mépriser l'évidence des sens, loin
+d'être la marque d'un esprit fort, est le signe certain d'une faiblesse
+d'esprit, _infirmitas quædam cogitationis est_: άρρωστία τίς έστι
+διανοίας[168].
+
+A ce trait, il est aisé de reconnaître l'adversaire irréductible des
+théories purement spéculatives et le fondateur de la méthode
+d'observation qui caractérise la philosophie péripatéticienne et
+scolastique.
+
+La _seconde_ solution, qui se pince aux antipodes de la première, est
+celle d'Héraclite. Tandis que Zénon nie la réalité du mouvement,
+celui-ci soutient qu'il est la _seule_ réalité, _toute_ la réalité.
+Zénon niait le témoignage des sens pour mieux rehausser celui de la
+raison; il niait le mouvant qui est un non-être en train de devenir,
+pour mieux affirmer ce qui est, l'être qui demeure sous le tourbillon
+des phénomènes qui passent. Héraclite suit la marche diamétralement
+opposée. Cet ancêtre de l'antiintellectualisme suspecte déjà le
+témoignage de la raison pour ne se fier qu'à l'observation positive des
+sens; il nie l'être qui demeure pour ne reconnaître que le mouvant qui
+passe. Pour lui, l'être n'est pas; le mouvement, le devenir--qui est un
+non-être en train de se faire et ne sera jamais fait--est la seule
+existence perpétuellement changeante et insaisissable. C'est la
+philosophie du non-être.
+
+Entre ces deux solutions extrêmes, se place celle d'Aristote, qui vient
+les concilier dans une opinion moyenne. Pourquoi ne se fier qu'aux sens
+ou à la raison seulement au lieu de se fier aux deux à la fois, puisque
+la nature nous a également pourvus de ces deux instruments de
+connaissance? Pourquoi ne pas admettre en même temps le _mouvement_ et
+l'_être_ en mouvement?
+
+Bien loin de s'exclure, les deux notions s'appellent et s'exigent
+mutuellement parce qu'elles se complètent. Une action sans un agent
+serait inintelligible, de même qu'une passion sans un patient, un
+mouvement sans un mobile, un changement sans un objet qui change, un
+attribut sans sujet, une manière d'être sans être. Le phénomène n'est
+donc que la manifestation de l'être; le dynamique ou le mouvant n'est
+que le rayonnement du statique et du stable; l'effet qui passe un
+produit de la cause qui subsiste.
+
+L'être est donc conçu par Aristote dans deux états différents, soit dans
+son épanouissement dynamique, _en acte_, ἐντελέχεία, soit dans sa
+concentration en germe ou _en puissance_, δύναμις, et le passage de la
+puissance à l'acte s'appelle le mouvement ou changement, κίνησις: c'est
+le _devenir en marche_.
+
+L'explication du mouvement est ainsi complète, puisqu'aucun des deux
+éléments du problème n'est omis. L'être qui se meut ou qui est mû était
+nié par Héraclite; son mouvement lui-même était nié par Zénon. Ici, les
+deux données sont également reconnues et réunies dans une raisonnable
+synthèse.
+
+C'est le progrès où l'épanouissement de la puissance en acte, du germe
+en végétal ou animal, par exemple, qui constitue le mouvement évolutif;
+et ce fait n'est pas illusoire mais très réel, car il y a sans cesse du
+nouveau en ce monde, et non pas seulement des combinaisons nouvelles de
+parties anciennes; c'est un progrès véritable dans le développement de
+l'être que nous constatons[169].
+
+Or, de ces trois solutions, quelle sera la préférée de M. Bergson? Ce
+n'est pas la première, assurément, celle de Zénon et des mécanistes
+cartésiens, pour lesquels «tout est donné» dès le commencement, du
+monde, puisqu'à leurs yeux il ne se produit rien de nouveau dans l'être,
+mais seulement des combinaisons nouvelles d'êtres entre eux. On ne
+saurait trop féliciter M. Bergson de l'énergie--je dirai presque de
+l'acharnement--qu'il met à tout propos pour combattre, sous toutes ses
+formes, une erreur si contraire à l'observation la plus élémentaire.
+Cette réfutation du mécanisme et des théories atomistiques sera sûrement
+la meilleure partie de ses travaux.
+
+Ce n'est pas davantage la troisième solution qu'il accepte, celle
+d'Aristote, qu'il semble connaître bien peu, car il défigure; les
+notions d'acte et de puissance au point de les rendre grotesques. En
+cela, je ne parle pas seulement de l'_Acte pur_ d'Aristote que M.
+Bergson compare faussement aux Idées platoniciennes «ramassées en
+boule»[170], mais encore de la Puissance qu'il confond avec la
+_matière_. La matière, l'ύλη des Péripatéticiens, ne désigne nullement
+le Devenir; ni le _Devenir latent_ ou puissance, δύναμίς;, ni le
+_Devenir en marche_ ou mouvement, κίνησις. Elle n'est que le sujet
+passif du Devenir, tandis que la forme en est le sujet actif. Nous avons
+déjà relevé chez d'autres auteurs contemporains[171] la même confusion
+qui, pour être répétée de confiance, n'en est pas moins une confusion
+regrettable.
+
+A cette première méprise, M. Bergson en ajoute une seconde encore plus
+grave en imaginant que «la matière aristotélicienne est un _zéro
+métaphysique_ qui, accolé à l'Idée comme le zéro arithmétique à l'unité,
+la multiplie dans l'espace et le temps.... C'est donc, dit-il, du
+négatif, ou tout au plus du zéro, qu'il faudra ajouter aux Idées pour
+obtenir le changement»[172].
+
+Certes, cette explication du changement ou mouvement est grotesque et
+absurde, mais ce n'est ni celle de l'Ecole ni la nôtre. Et le passage de
+la puissance à l'acte, du germe à la plante, de l'œuf au poussin, ne
+ressemble en rien à la prétendue addition d'un zéro à une idée.
+
+Si mal comprise, il n'est plus étonnant que la troisième solution n'ait
+pas eu les faveurs de M. Bergson. On ne peut préférer ce que l'on
+ignore: _ignoti nulla cupido._ S'il n'a pas trouvé l'occasion d'exposer
+ni de discuter, même brièvement, la grande théorie aristotélicienne du
+changement ou de l'évolution dans un gros volume tout consacré à
+l'évolution, nous ne pouvons l'attribuer à un oubli, encore moins à un
+dédain méprisant, mais à une simple lacune de son érudition
+philosophique[173].
+
+Il ne restait donc plus au choix de M. Bergson que la deuxième solution,
+celle d'Héraclite, qui tient une si petite place dans l'histoire de la
+pensée humaine, puisqu'elle semblait éclipsée et disparue, sans aucun
+représentant notoire, depuis le siècle de Périclès jusqu'au jour où
+Hegel essaya, sans grand succès d'ailleurs, de la reprendre et de la
+restaurer. L'école bergsonienne sera-t-elle plus heureuse dans cette
+restauration? Le lecteur en jugera après l'exposé très succinct que nous
+allons lui faire des difficultés--disons même des impossibilités--où
+elle doit venir se heurter fatalement.
+
+ * * * * *
+
+D'abord, que telle soit bien la pensée de M. Bergson et qu'il se soit
+rallié a la philosophie héraclitienne du devenir pur, cela ne saurait
+faire aucun doute. Tout son système est fondé sur la négation de la
+catégorie de _chose_ ou d'être stable et permanent, qu'il remplace par
+un flux perpétuel et un devenir incessant.
+
+«Matière ou esprit, écrit-il, la réalité nous est apparue comme un
+perpétuel devenir. Elle se fait ou elle se défait, mais elle n'est
+jamais quelque chose de fait. Telle est l'intuition que nous avons de
+l'esprit quand nous écartons le voile qui s'interpose entre notre
+conscience et nous. Voilà aussi ce que l'intelligence et les sens
+eux-mêmes nous montreraient de la matière, s'ils en obtenaient une
+représentation immédiate et désintéressée.»[174]
+
+Dès les premières pages de l'_Evolution créatrice_, l'auteur avait posé
+sa thèse encore plus nettement en se demandant «quel est le sens précis
+du mot _exister_». Il y répond qu'exister, c'est changer et changer sans
+cesse, en sorte que, par exemple, «si un état d'âme cessait de varier,
+sa durée cesserait de couler».--«La vérité, ajoute-t-il, est qu'on
+change sans cesse et que l'état lui-même est déjà du changement.»[175]
+De là ces expressions que l'on rencontre à chaque instant dans tout le
+cours de cet ouvrage: «la masse fluide de notre existence»;--«le flux
+perpétuel des choses»;--«la réalité est fluide»;--«elle se résout en un
+simple flux, une continuité d'écoulement, un devenir»;--«elle est une
+croissance perpétuelle, une création qui se poursuit sans fin»;--«elle
+est un flux plutôt qu'une chose»;--«elle est un lieu de passage»;--«elle
+est un mouvement»;--«il n'y a pas de _chose_, il n'y a que des
+actions»[176].
+
+La thèse de M. Bergson est donc bien celle d'Héraclite: _tout s'écoule
+et rien ne demeure_, πάντα ᾿ρεῐ και μένει ούδεν[177]. C'est celle que
+les modernistes lui ont empruntée dans leur très irrévérencieuse
+_Risposta_ à l'Encyclique _Pascendi_, où ils professent explicitement
+que «l'existence est mouvement»[178].
+
+Les uns et les autres doivent admettre, par conséquent, l'exemple fameux
+du sophiste grec: on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve--ni
+même une seule fois,--puisque rien ne demeure dans ce perpétuel devenir
+et que tout change à chaque instant, soit dans le fleuve, soit dans le
+baigneur[179].
+
+Si telle est bien la thèse de M. Bergson, le lecteur ne s'étonnera pas
+que nous en relevions l'exagération manifeste. Sans doute, tout est en
+mouvement, en ce sens que dans l'être en mouvement une partie change
+tandis que l'autre partie demeure. Et la partie qui change est, pour
+l'ordinaire, la plus accidentelle et la plus superficielle de l'être,
+bien loin d'être la plus profonde et la plus importante: par exemple,
+lorsqu'il ne fait que changer de figure ou de position dans l'espace.
+Mais dire que l'être _tout entier_ change à la fois n'a plus de sens. Ce
+serait renouveler la merveille du fameux couteau à Jeannot, dont on
+avait changé la lame et puis le manche, tout en prétendant qu'il restait
+le même couteau. Ou bien ce serait remplacer la _permanence_ des êtres
+par leur _répétition_. Leur durée, si rien en eux ne demeure identique,
+ne serait qu'un fantôme qui disparaîtrait en naissant pour renaître à
+l'instant suivant. Or, ces renaissances successives constitueraient des
+séries d'êtres nouveaux et nullement la durée ou la permanence des êtres
+anciens.
+
+La dualité de l'être est donc la première condition pour que le
+changement soit intelligible; de là la célèbre théorie aristotélicienne
+de la _matière_ et de la _forme_, sans laquelle nous croyons bien
+impossible d'expliquer le changement.
+
+M. Barthélémy Saint-Hilaire, d'abord si étranger à cette théorie, avait
+fini par la comprendre et en proclamer la vérité: «Oui, sans doute,
+écrivait-il, si l'être est un, il ne peut avoir de mouvement: mais s'il
+a une partie qui change, et si à la matière s'ajoute la forme, dès lors
+le mouvement est possible, car la forme change puisqu'elle peut passer
+d'un contraire à l'autre.... L'unité de l'être est incompatible avec sa
+mobilité; mais du moment que l'être est multiple, il est susceptible de
+mouvement.»[180]
+
+Mais laissons de côté, pour le moment, cette controverse, pour attaquer
+directement la thèse bergsonienne que tout s'écoule et que rien ne
+demeure. Nous soutenons, au contraire, que, sous l'écoulement, il y a
+quelque chose qui demeure, et ce quelque chose qui demeure, nous
+l'appelons l'_être_ lui-même, par opposition à ses modalités ou à ses
+accidents qui changent.
+
+ * * * * *
+
+Pour cette démonstration, nous ferons appel, soit à  la _raison_, soit à
+l'_expérience_ des faits les plus universels.
+
+D'abord, aux yeux de la raison, la mobilité pure est une conception
+inintelligible et contradictoire. Le mouvement est une relation de
+passage entre des termes fixes, en sorte que supprimer ces termes serait
+supprimer le mouvement. Et quels sont ces termes ou éléments fixes? Il y
+en a au moins trois: un _point de départ,_ un _point d'arrivée_ et _les
+principes ou les lois_ fixes qui président au passage de l'un à l'autre.
+
+Tout ce qui devient n'est pas encore ce qu'il sera, sans doute, mais il
+est déjà ce qu'il est actuellement. Voilà le _point de départ_, l'être,
+qui n'est pas encore le mouvement. Par exemple, il est déjà un germe ou
+un œuf avant de devenir une plante ou un oiseau; il est déjà une
+puissance et va passer à l'acte. S'il n'était rien du tout, il ne
+pourrait pas se mouvoir; car le néant ne se meut pas et ne peut être mû.
+Donc, la conception de M. Bergson d'un mouvement sans rien qui se meut,
+d'une durée sans rien qui dure, est vide de sens.
+
+Le _point d'arrivée_ ou le but n'est pas moins indispensable. On ne se
+meut pas uniquement pour se mouvoir, mais pour arriver à quelque chose,
+pour aboutir. Changer uniquement pour changer serait inintelligible.
+L'être, en paraissant agir et faire quelque chose, ne ferait rien du
+tout. Son activité serait donc inaction et son travail un repos. Et
+telle est bien la conception bergsonienne du devenir pur où il n'y a
+jamais _rien de fait_, ni au point de départ ni au point d'arrivée, où
+tout s'efforce d'être sans jamais pouvoir être. Un tel devenir n'est
+même pas la montagne enfantant une souris, puisqu'elle n'enfante rien du
+tout. Que si elle accouchait d'un être quelconque, l'être serait au
+terme du devenir, comme à son point de départ, et le rêve du devenir pur
+se serait évanoui. Le devenir n'est donc intelligible que par l'être qui
+peut devenir et qui devient. Il est le _devenir-être,_ car le
+_devenir-rien_ est un non-sens. Tout n'est donc pas devenir, il y a du
+_devenu_; il y a de l'être et pas seulement une fuite éperdue à travers
+l'infini d'apparences perpétuellement naissantes et évanescentes. Bien
+plus, le mouvement n'est qu'un _moyen_ pour produire l'être nouveau; il
+n'est donc pas l'essentiel ni le principal: _l'être prime le non-être du
+devenir_.
+
+A ces deux termes extrêmes, le point de départ et le point d'arrivée du
+mouvement, qui ne sont pas du mouvement, mais des points de repère et
+des conditions essentielles du mouvement, nous avons ajouté des termes
+moyens qui le gouvernent ou le règlent.
+
+Le mouvement, qui se distingue du hasard, n'est rien sans règle; mais la
+règle est fixe, et c'est ici ce qui nous importe. Or, la première règle
+du mouvement est d'avoir une _direction_.
+
+Un mouvement qui n'aurait aucune direction n'aurait aucun sens. Plus de
+progrès concevable sans elle: impossible de dire où l'on va et même si
+l'on y va.
+
+D'autre part, une direction est essentiellement quelque chose de fixe,
+au moins pendant un temps donné, jusqu'à ce que le but soit atteint. En
+sorte qu'une direction perpétuellement changeante ne serait plus une
+direction. L'introduction d'une direction quelconque dans le mobilisme
+universel serait donc une contradiction flagrante. Je sais bien que M.
+Bergson a tenté cependant ce tour de force de l'introduire sous le nom
+de _tendance_, qu'il définit: _un changement de direction à l'état
+naissant_; mais c'est là jouer sur les mots: un changement perpétuel de
+direction, même a l'état perpétuellement naissant, n'est plus une
+direction.
+
+Nous retenons d'ailleurs cet essai de correction au mobilisme pur comme
+un aveu que, le mouvement seul ne se suffit pas. Il lui faut encore une
+_direction_ fixe.
+
+Il lui faut en outre des _raisons_ d'être et des _lois_. Or, ces
+nouveaux termes sont encore fixes. Par exemple, les rapports mécaniques
+de deux ou plusieurs mouvements ne peuvent pas plus changer que les
+rapports géométriques ou algébriques dont ils sont la conséquence. Mon
+compas, en tournant sur une pointe, ne peut pas ne pas décrire un
+cercle, puisque tous les points de la circonférence qu'il trace sont a
+égale distance du centre et que telle est précisément la raison d'être
+du cercle. Donc les raisons d'être sont fixes.
+
+Quant aux lois contingentes qui régissent les mouvements
+physico-chimiques ou biologiques, ne dites pas qu'elles sont variables
+et «à la merci d'un fait nouveau». C'est notre science humaine qui est à
+la merci d'un fait nouveau et qui partant est provisoire. Notre
+formulation des lois de la nature est toujours incomplète et provisoire,
+mais la loi elle-même ne l'est pas. Si elle semble parfois fléchir,
+c'est pour rentrer dans une loi plus haute où nous retrouverons encore
+la fixité. Comme l'a très bien dit M. Fouillée: «Tout serait-il mouvant
+sur cette terre, notre pensée s'élèverait au-dessus de l'écoulement
+universel, lâcherait de découvrir les lois et le rythme qui poussent les
+flots contre les flots, et au-dessus de ces lois fixes mais
+contingentes, elle atteindrait jusqu'aux principes éternels et
+nécessaires qui la dominent et la régissent.»[181]
+
+Aux _raisons d'être_ et aux _lois_ physiques du mouvement, nous devrions
+enfin ajouter des _causes_. Le mouvement ou changement est, en effet,
+une absence d'identité dans le même être, ce qui ne peut s'expliquer
+sans l'intervention d'une cause étrangère, si l'on ne veut pas se
+laisser acculer à l'identité des contradictoires. M. Le Roy en fait
+l'aveu lorsqu'il écrit: «Qu'est-ce que le Devenir, sinon une fuite
+perpétuelle de contradictoires qui se fondent?»[182] Il faut donc au
+mouvement une cause motrice et, au-dessus de toutes les causes secondes
+et mobiles, un premier moteur immobile, c'est-à-dire mouvant tout sans
+être mû lui-même, parce que le mouvement suppose l'immuable, comme le
+contingent suppose le nécessaire, et le devenir imparfait suppose le
+parfait, l'Acte pur.
+
+Mais c'est là une ascension que nous ne pouvons entreprendre en ce
+moment. Nous l'indiquons cependant, pour mettre en lumière la synthèse
+grandiose de notre doctrine: le mouvement s'appuie sur l'immobile comme
+sur le point d'appui qui le rend possible et fait toute sa force. Le
+mobilisme pur est donc un corps sans âme, un mécanisme sans ressort et
+sans contrepoids, un système métaphysique mort-né, sans raison d'être.
+
+Telle est la réponse de la raison pure qu'il nous faut maintenant
+soumettre au contrôle de l'expérience et des faits.
+
+ * * * * *
+
+D'abord, l'_observation sensible_ à laquelle M. Bergson nous renvoie
+nous paraît avoir été faite bien incomplètement par ce philosophe. Parti
+du point de vue exclusivement psychologique, il a cru observer qu'au
+dedans de notre conscience tout change incessamment sans que rien y
+demeure--conclusion que nous examinerons bientôt,--et cette conclusion,
+il commence par la généraliser en l'étendant à la nature entière.
+
+Or, dès ce premier pas, nous refusons de le suivre dans son affirmation
+que «l'existence est mouvement». Le monde de la matière ou des corps
+bruts, qui est beaucoup plus considérable que l'autre--car la vie serait
+plutôt une exception,--et qui d'ailleurs s'offre le premier à nos
+regards et à notre observation, nous donne, au contraire, un spectacle
+diamétralement opposé à celui d'un flux perpétuel. C'est le monde de la
+solidité, de la stabilité, de la permanence perpétuelle. Tout y est
+inerte, incapable par lui-même de changer, à ce point que la loi de
+l'inertie est devenue le principe fondamental de la mécanique, de
+l'astronomie et de toutes les sciences physiques. Pour changer, soit de
+figure, soit de qualité, soit même de position, toute masse, toute
+molécule doit attendre un choc et une impulsion extérieure. Son être est
+donc stable par lui-même et ne change qu'accidentellement.
+
+Et non seulement l'être matériel nous apparaît ainsi comme de nature
+stable et permanente, mais les _lois_ qui gouvernent ses changements
+accidentels et qui sont étudiées par la mécanique, la physique, la
+chimie, la cristallographie, etc., sont parfaitement fixes et stables,
+et, en ce sens, nécessaires, au témoignage unanime de tous les savants.
+
+Parmi ces lois, il en est de fondamentales et de caractéristiques,
+telles que la loi de la conservation de l'énergie, la loi de la
+permanence des poids ou de la conservation de la matière à travers tous
+les changements physico-chimiques, qui nous montrent avec évidence qu'il
+y a du fixe et de l'immobile jusqu'au sein du mobile et du changement,
+et que sous le flux des changements on découvre un fonds stable et
+permanent.
+
+Il est donc faux ou contraire à l'observation la plus élémentaire
+d'identifier l'existence avec le mouvement, l'être stable avec son
+mouvement passager. Prendre ainsi la partie pour le tout est une
+métaphore de rhétorique qui doit être exclue de la science positive et
+de la philosophie fondée sur la science.
+
+En présence de ce spectacle du monde matériel qui dément si ouvertement
+la thèse bergsonienne que toute existence est du mouvement, on doit
+pressentir l'embarras de son auteur.
+
+Il ne s'en tire qu'en fermant les yeux et en déclarant que tout ce
+spectacle de la nature n'est qu'une illusion[183]. L'illusion, nous
+l'avons déjà vu, est la réponse commode, paresseuse, qui esquive les
+difficultés qu'on ne peut résoudre.
+
+«En résumé, écrit-il, les qualités (prétendues stables) de la matière
+sont autant de vues stables que nous prenons sur son instabilité.... Le
+corps change de forme à tout instant. Ou plutôt il n'y a pas de forme,
+puisque la forme est de l'immobile et que la réalité est mouvement. Ce
+qui est réel, c'est le changement continuel de forme: _la forme n'est
+qu'un instantané pris sur une transition_. Donc, ici encore, notre
+perception s'arrange pour solidifier en images discontinues la
+continuité fluide du réel. Quand les images successives ne diffèrent pas
+trop les unes des autres, nous les considérons toutes comme
+l'accroissement et la diminution d'une seule image _moyenne_, ou comme
+la déformation de cette, image dans des sens différents. Et c'est à
+celle moyenne que nous pensons quand nous parlons de l'_essence_ d'une
+chose ou de la chose même.»[184]
+
+La stabilité constatée par les savants, comme par le vulgaire, dans les
+propriétés des métaux, par exemple, de l'or, de l'argent, du cuivre,
+etc., qui nous permet de décrire à l'avance les phénomènes
+physico-chimiques qu'ils produiront dans un cas donné, n'est donc qu'une
+illusion de nos sens qui «s'arrangent pour solidifier leur continuité
+fluide».
+
+En vérité, cet «arrangement» produit par nos sens est le fait d'une
+habileté merveilleuse, d'autant plus merveilleuse qu'elle produit
+toujours et partout les mêmes «arrangements».
+
+Demandez à tous les chimistes du monde entier quelles sont les
+propriétés connues de tels ou tels corps, solide, liquide ou gazeux,
+métal ou métalloïde, acide ou base, et de leurs composés chimiques, ils
+vous feront des réponses invariables, au fond identiques, et si vous
+êtes incrédules, ils vous en feront faire la vérification expérimentale.
+
+Demandez à tous les physiciens les lois de la pesanteur, de l'optique,
+de l'acoustique..... ils vous indiqueront toujours les mêmes et
+répéteront cent fois sous vos yeux des expériences identiques. Mais
+cette adaptation permanente et universelle de tous les sens et de tous
+les esprits chez tous les hommes, pour produire toujours et partout les
+mêmes merveilleuses illusions de constance et de stabilité dans les
+êtres et les lois de la nature, n'est-elle pas elle-même un élément de
+fixité et de stabilité?... En sorte que le statique chassé--comme le
+naturel--nous revient au galop!...
+
+Cependant, quel artifice invraisemblable de vouloir mettre seulement
+dans l'esprit ce statique que nous découvrons si clairement dans la
+matière elle-même et dans les lois naturelles qui la régissent! Un
+exercice d'équilibre sur cette pointe d'aiguille ne peut durer
+longtemps, et M. Bergson y renoncera bientôt en appelant la matière du
+«psychique inverti» ou «congelé, cristallisé»[185].
+
+Le physique est-il du psychique, la matière est-elle de l'esprit
+déchu?--Nous l'examinerons plus tard. Pour le moment, nous prenons acte
+que c'est bien du «congelé», du «cristallisé» et partant du statique et
+de l'inerte. Ce n'est donc pas l'observation ingénue et loyale de la
+nature matérielle qui a pu suggérer le contraire à M. Bergson, c'est
+seulement son préjugé psychologique qui lui a fait voir du psychique et
+du fluent partout, jusqu'au sein de la nature morte et inerte. Ce mirage
+n'était qu'un rêve et nullement l'intuition d'un fait réel, car il
+contredirait trop audacieusement toutes les observations vulgaires ou
+scientifiques.
+
+Du monde de la matière, passons maintenant au monde de l'esprit ou de la
+conscience pour examiner si, là encore, l'observation psychologique,
+d'ailleurs si pénétrante, de M. Bergson ne serait pas prise en défaut,
+comme gravement incomplète.
+
+C'est dans le domaine de la vie, en effet, que le défenseur du devenir
+pur prend des airs de triomphe et de défi. Il semble être là chez lui,
+maître de la place, à l'abri de toute attaque sérieuse. Ecoutons sa
+brillante analyse du «courant de la vie» consciente:
+
+«Sensations, sentiments, volitions, représentations, voilà les
+modifications entre lesquelles mon existence se partage et qui la
+colorent tour à tour. Je change donc sans cesse. Mais ce n'est pas assez
+dire. Le changement est bien plus radical qu'on ne le croirait d'abord.
+Je parle, en effet, de chacun de mes états comme s'il formait un bloc.
+Je dis bien que je change, mais le changement m'a l'air de résider dans
+le passage d'un état à l'état suivant: de chaque état, pris à part,
+j'aime à croire qu'il reste ce qu'il est pendant tout le temps qu'il se
+produit. Pourtant, un léger effort d'attention me révélerait qu'il n'y a
+pas d'affection, pas de représentation, pas de volition qui ne se
+modifie à tout moment; si un état d'âme cessait de varier, sa durée
+cesserait de couler. Prenons le plus stable des états internes, la
+perception visuelle d'un objet extérieur immobile. L'objet a beau rester
+le même, j'ai beau le regarder du même côté, sous le même angle, au même
+jour: la vision que j'en ai n'en diffère pas moins de celle que je viens
+d'avoir, quand ce ne serait que parce qu'elle a vieilli d'un instant....
+La vérité est qu'on change sans cesse et que l'état lui-même est déjà du
+changement.... Où il n'y a qu'une pente douce, nous croyons apercevoir,
+en suivant la ligne brisée de nos actes d'attention, les marches d'un
+escalier. Il est vrai que notre vie psychologique est pleine
+d'imprévu.... ce sont des coups de cymbales qui éclatent de loin en loin
+dans la symphonie. Notre attention se fixe sur eux parce qu'ils
+l'intéressent davantage, mais chacun d'eux est porté par la masse fluide
+de notre existence psychologique tout entière. Chacun d'eux n'est que le
+point le mieux éclairé d'une zone mouvante, etc.»[186]
+
+A cette description psychologique si fine et si nuancée, nous allons
+reprocher de manquer de nuance et de finesse. Lorsque le peintre fixe
+attentivement son modèle pendant plusieurs secondes, direz-vous que ce
+regard n'est plus le même de la première à la troisième seconde,
+uniquement parce qu'il a vieilli ou que le modèle lui-même a vieilli?
+Lorsque je fais un jugement en accouplant un second terme à un premier,
+ou bien un raisonnement en unissant trois propositions: majeure, mineure
+et conclusion, direz-vous que le jugement a changé parce que j'ai
+vieilli en passant d'un premier terme à un second, ou que mon
+raisonnement n'est plus le même arrivé à la conclusion, parce que je
+suis plus vieux qu'au moment où je posais les prémisses?
+
+En vérité, ce n'est pas seulement le bon sens que choqueraient de
+pareilles subtilités, mais l'analyse psychologique elle-même. Une chose
+est toujours la même lorsqu'elle ne change qu'accidentellement, surtout
+lorsque ce changement accidentel est insensible ou infinitésimal. Est-ce
+que je change de personne parce que je marche ou que je me promène?
+
+Il faut donc savoir distinguer, soit dans un être, soit même dans une
+manière d'être, ce qui est l'essence ou ce qui n'est qu'accidentel. Et
+c'est cette distinction--si élémentaire pourtant--que M. Bergson, malgré
+toute sa finesse, a oublié de faire.
+
+Nous en concluons que sensations, sentiments, volitions, représentations
+peuvent se prolonger en demeurant les mêmes, lorsqu'ils ne subissent que
+des variations accidentelles, surtout des variations imperceptibles.
+Soutenir le contraire, soutenir que la moindre durée les change au point
+qu'ils ne sont plus les mêmes, ce serait rendre leur existence même
+impossible, car toute sensation exige un _minima_ de temps, c'est-à-dire
+une certaine épaisseur de durée, une sensation absolument instantanée
+étant impossible, comme tous les psychologues en conviennent
+unanimement, sans en excepter M. Bergson.
+
+Au demeurant, soyons plus généreux, et accordons que tous nos phénomènes
+de conscience, variant sans cesse, sont dans un perpétuel écoulement.
+Nous n'avons encore là qu'une moitié de l'observation psychologique.
+Oublier l'autre moitié serait une omission des plus graves. Nous sommes
+à la fois changeants et identiques à nous-mêmes: tel est le témoignage
+essentiel de nos consciences.
+
+Oui, l'homme «passe», mais sans passer tout entier; et ce qui passe en
+nous n'est sûrement ni l'essentiel ni le plus important de nous-mêmes.
+D'abord, il y a une _orientation_ stable de la vie qui ne passe pas. La
+tendance à l'être, au bien-être, au plus-être, au rayonnement et à la
+multiplication de l'être, est une loi universelle, et la biologie nous
+montre partout, à tous les degrés de la vie, la fixité invariable de
+cette loi.
+
+Mais descendons au plus profond de nos consciences, nous y découvrirons
+la permanence de notre _identité personnelle_, à travers tous les âges
+et toutes les vicissitudes de notre vie. C'est là la contre-partie
+nécessaire du flux perpétuel des phénomènes. Le changement n'était qu'à
+la surface, le fond est demeuré le même.
+
+Une analyse plus minutieuse de ce fait nous montre que dans la série des
+sentiments, pensées ou vouloirs, qui composent le «courant de la
+conscience», chaque partie est attachée aux autres parties par un
+élément commun à toutes, car toutes sont _à moi_ et viennent _de moi_.
+Or, cet élément, puisqu'il est commun à tous les termes successifs de la
+série, est quelque chose de stable et de permanent. Nous l'appelons le
+moi-agent, dont l'unité produit à la fois l'unité et la multiplicité des
+opérations de nos consciences. Que si vous supprimez cette source
+permanente de multiplicité et d'unité, les parties de la série se
+désagrègent, retombent en poussière atomique, et le fait qu'elles se
+connaissent mutuellement, comme passées, présentes ou à venir, devient
+un paradoxe incompréhensible.
+
+M. Bergson nous réplique que le passé, le présent et le futur se
+tiennent comme un tout indivisible, comparable à une mélodie; et il
+revient dans tous ses ouvrages sur cette comparaison.[187]
+
+Mais cette métaphore est trompeuse. Jamais il n'y aurait unité de phrase
+musicale sans l'unité et la permanence de l'esprit qui la compose ou qui
+l'écoute, sans la mémoire qui en retient les notes et en fait la
+synthèse. La mélodie suppose donc la permanence et l'identité du
+moi-agent, bien loin de les remplacer.
+
+Il y a donc sous les phénomènes passagers un noumène stable, sous le
+mouvant, un élément fixe et immobile, ce que les Grecs avaient appelé τὸ
+ὑποκείμενον, et les Latins _sub-stantia, substance_, qui est l'être
+proprement dit, parce qu'il _est_ tandis que le phénomène devient, il
+dure tandis que tout le reste passe.
+
+Or, M. Bergson rejette la substance; il est phénoméniste pur, et c'est
+sur ce point que son analyse psychologique nous paraît autrement,
+défectueuse et incomplète. La gravité même de cette lacune va nous
+demander une étude critique plus attentive. Jusqu'ici nous avons montré
+que, sous le mouvant, il y a un élément stable; il nous faut expliquer
+maintenant la nature et le rôle de cet élément foncier de l'être, qui
+est l'être lui-même, les phénomènes n'en étant que la manifestation et
+le rayonnement.
+
+ * * * * *
+
+Ceux qui nient la substance--il s'en trouve même parmi les philosophes
+chrétiens--la nient parce qu'ils ne la comprennent pas. Aussi
+émettent-ils à son sujet les idées les plus fausses, parfois les plus
+grotesques. Avant de les réfuter, nous croyons utile de rappeler
+brièvement au lecteur la vraie notion classique de la substance, si
+oubliée de nos contemporains. Elle préparera utilement les voies à notre
+discussion, en écartant tous les malentendus qu'on accumule à son sujet.
+
+Nous pourrions définir la substance: _l'être ou la réalité qui soutient
+ses manières d'être et les produit_. De là une double fonction de cet
+être par rapport à ses manières d'être: fonction _statique_ et
+_dynamique_.
+
+Dans le _premier rôle_, la substance est le sujet d'inhérence, le
+substratum, τὸ ύποκείμενον, des phénomènes ou accidents. Ainsi, la
+blancheur est inhérente à cette feuille de papier qui joue le rôle de
+substratum par rapport à la blancheur. Cette qualité, en effet, ne peut
+demeurer en l'air sans être soutenue par rien; elle a besoin d'un sujet
+d'inhérence, tandis que le papier subsiste sans aucun sujet d'inhérence.
+Tel est le sens de la formule classique: la substance subsiste en
+elle-même et non dans un autre; l'accident ne subsiste que dans un autre
+et non en lui-même, aussi est-il bien moins un être qu'une manière
+d'être, un être dérivé _ens-entis_.
+
+Et ce que nous disons de la blancheur par rapport au papier se dit de
+tous les autres attributs par rapport à leur sujet, par exemple, de tous
+les états psychologiques par rapport au moi conscient.
+
+Le _second rôle_ de la substance, le plus important est d'être la source
+des accidents ou le principe producteur des phénomènes qui en émanent
+comme de leur cause efficiente. De l'aveu unanime de tous les
+péripatéticiens et scolastiques, les qualités d'un objet ne sont que le
+rayonnement et la manifestation de son être[188]. Le mode d'être vient
+de la nature de l'être, et celui-ci agit comme il est. Et c'est
+précisément ce rôle dynamique de la substance par rapport à ses
+phénomènes qui nous explique sa fonction statique.
+
+Pourquoi, en effet, la substance doit-elle demeurer sous les phénomènes?
+Parce qu'elle les produit--d'une manière ou d'une autre,--et qu'il est
+bien impossible de ne pas supposer un agent sous l'action produite, une
+cause derrière l'effet qui en émane, un noumène sous sa manifestation
+phénoménale, en un mot, une source de chaleur ou de lumière sous leur
+rayonnement.
+
+En outre, qu'est-ce qui fait le _lien_ ou l'unité des multiples
+phénomènes dans le même être? C'est l'unité même de celle source
+profonde ou de cette cause essentielle d'où ils émanent dans chacun des
+êtres individuels. Sans l'unité et la permanence de cet agent qui
+subsiste en moi, par exemple, et qui n'est autre que moi-même, l'unité
+et la continuité de mon propre devenir seraient brisées. Je ne
+trouverais plus en ma conscience qu'une poussière de phénomènes
+disparates et sans lien: l'unité même de ma conscience se serait
+évanouie.
+
+M. Bergson et tous les autres phénoménistes font donc preuve de
+réflexion insuffisante, lorsqu'ils traitent de vide ou d'inintelligible
+la notion de substance. Son rôle à l'égard de ses phénomènes est
+clairement indiqué dans le rapport de la cause à l'effet ou de la
+puissance à l'acte. C'est donc défigurer entièrement noire pensée de
+dire que la substance serait pour nous un fil artificiel par lequel nous
+unirions les phénomènes comme on enfile les perles d'un collier[189].
+L'inintelligence est ici complète et le facile triomphe contre des
+chimères ainsi forgées de toutes pièces, bien peu glorieux.
+
+Au surplus, ce n'est pas seulement la notion de substance que nous
+devons mettre en lumière, mais encore sa réalité et son existence. Nous
+avons dû sans doute l'expérimenter, d'une manière consciente ou
+inconsciente, puisque nous en avons l'idée, toutes nos idées venant par
+abstraction de l'expérience concrète. Or, celle expérience, soit
+interne, soit externe, il nous est facile de la reconstituer.
+
+En effet, au dedans de nous-mêmes, il est facile de saisir très
+clairement la réalité du _moi_, c'est-à-dire d'une réalité jouissant,
+par rapport aux phénomènes, de la double fonction des substances,
+statique et dynamique.
+
+_a_) Le moi conscient se perçoit d'abord lui-même comme un _sujet_ un et
+permanent sous le flux continuel de ses pensées, de ses sentiments, de
+ses volitions. Il lui suffit pour cela de comparer les souvenirs qu'il
+conserve de ces faits multiples et transitoires avec ce principe d'unité
+et de permanence qu'il sent au dedans de lui-même. En effet, je ne coule
+pas avec mes pensées; sans m'en isoler, je me distingue d'elles; en les
+produisant, je ne me perds pas en elles. Elles sont des attributs
+passagers dont je suis le sujet permanent.
+
+_b_) Le moi se perçoit en même temps comme le principe _producteur_ de
+ces phénomènes, notamment lorsqu'il fait un effort d'attention ou de
+volonté libre. Et jamais il n'a conscience d'une pensée ou d'un acte de
+volonté séparé de l'agent qui pense ou qui veut en nous.
+
+Prenons un exemple: Je suis déjà vieux, mais je me souviens fort bien
+d'avoir été petit enfant, jeune homme et homme fait. Or, sous ces trois
+groupes de changements, qui en résument une multitude, je sens et je
+comprends que je suis resté au fond le même individu, le même être ou la
+même personne, c'est-à-dire le même _principe subsistant_ d'actions ou
+de passions auquel je rapporte tous les mérites et démérites, tous les
+événements actifs et passifs de ma vie entière.
+
+Nier l'identité ou la persévérance inaltérable de notre _moi_ dans sa
+source profonde nous conduirait d'ailleurs à l'absurde.
+
+Comment, en effet, me souviendrai-je du passé, si le _moi_ qui en fut
+l'acteur ou le témoin, au lieu de rester identique à lui-même pendant
+toute une vie, changeait d'être à chaque instant? D'où le dilemme
+suivant: ou mon être que j'appelle _moi_ subsiste depuis ma naissance,
+ou je ne me souviens de rien!
+
+Cependant, ce n'est pas seulement par des raisonnements, c'est par une
+intuition immédiate que nous saisissons, sous les phénomènes qui
+passent, le moi, l'être qui agit en nous et qui demeure _un_ et le
+_même_ sous tous les changements de surface.
+
+Quoi qu'en disent nos contemporains, ce n'est pas seulement des
+phénomènes de _vie_ et des sensations vitales que nous saisissons dans
+nos consciences, mais encore et surtout _le vivant_, le sujet qui pense
+et qui vit en nous. La cénestésie, ou le sens de la vie, n'épuise pas la
+conscience qui atteint jusqu'au sujet agissant et vivant.
+
+En effet, par la conscience, je me saisis moi-même avec mon action, car
+l'action est inséparable de l'agent. Je me sens agir, penser, vouloir.
+Et c'est pour cela que je dis: _ma_ pensée, _mon_ action, au lieu de
+dire: _votre_ pensée, _votre_ action, ou bien encore, sous une forme
+impersonnelle: _une_ pensée, _une_ action. Voilà le fait de conscience.
+Aussitôt, dans ce fait sensible, mon intelligence a perçu l'être, mon
+être, ce principe qui, dans le sentiment de l'effort personnel, déploie
+si clairement son opération en passant de la puissance à l'acte.
+
+Ainsi, du premier coup, ma conscience a pris contact avec l'être réel
+que je suis, avec le principe ou la cause vivante qui sent, pense et
+veut en moi.
+
+Supposez, au contraire, qu'au lieu d'atteindre l'agent à travers son
+action, je ne puisse saisir que l'action elle-même sans comprendre la
+source d'où elle émane; supposez que je ne puisse atteindre que le
+phénomène de la pensée séparé de celui qui pense ou qui agit en moi.
+Désormais, je ne puis conclure avec Descartes: je pense, donc je suis un
+être: _cogito ergo sum_; je dois dire seulement: donc, _je suis une
+pensée_. Encore cette conclusion serait-elle excessive. Ne saisissant
+qu'une pensée sans voir la relation, désormais inconnue, avec l'agent
+qui produit la pensée, je ne puis plus dire JE pense, mais seulement ON
+pense, comme on dit impersonnellement: IL pleut ou IL neige! En sorte
+qu'il n'y aurait plus personne en moi!
+
+Pour éviter une conclusion si absurde, il faut donc reconnaître que nous
+saisissons par la conscience, non seulement nos propres opérations, mais
+encore l'agent qui les produit et qui dit _moi_! C'est ce principe
+permanent que nous avons appelé la substance, notre âme, quelle qu'en
+soit d'ailleurs la nature, matérielle ou spirituelle, que nous n'avons
+pas à étudier ici.
+
+Ne pouvant nier directement le témoignage si clair de leur conscience ni
+étouffer sa voix, nos adversaires s'appliquent à contester sa valeur.
+Taine, par exemple, n'en parle qu'avec dédain et le traite _d'illusion
+métaphysique._
+
+«Le moi, écrit-il, n'est qu'une entité verbale et un fantôme
+métaphysique. Ce quelque chose d'intime ... on le voit s'évanouir et
+rentrer dans la région des mots.... Il ne reste de nous que nos
+événements, nos mots.... Il ne reste de nous que nos événements,
+sensations, images, souvenirs, idées: ce sont eux qui constituent notre
+être.»[190] Et il appelle notre moi «_la_ FILE de nos événements» de
+conscience.
+
+Voici la partie la plus célèbre de son argumentation. L'illusion de
+l'esprit, d'après M. Taine, «serait semblable à celle d'un homme qui,
+pour mieux connaître une longue planche, l'aurait divisée en triangles,
+en losanges, en carrés, tous marqués à la craie, et qui dirait en
+parcourant tour à tour les divisions de sa planche: cette planche est
+ici un carré, tout à l'heure elle éluit un losange, là-bas elle sera un
+triangle; j'ai beau avancer, reculer, me rappeler le passé, prévoir
+l'avenir, je trouve toujours la planche invariable, identique, unique,
+pendant que ses divisions varient; donc elle en diffère, elle est un
+être distinct et subsistant, c'est-à-dire une substance indépendante,
+dont les losanges, les triangles et les carrés ne sont que les états
+successifs. Par une illusion d'optique, cet homme crée une substance
+vide qui est la _planche en soi_. Par une illusion d'optique semblable,
+nous créons une substance vide qui est le _moi_ pris en lui-même. De
+même que la planche n'est que la série continue de ses divisions
+successives, de même le moi n'est que la trame continue de ses
+événements successifs»[191].
+
+Le lecteur un peu exercé n'aura pas de peine à découvrir le sophisme qui
+se cache sous ces images. La planche et ses divisions sont entre elles
+dans le rapport du tout à ses parties, tandis que le moi et ses
+opérations sont dans le rapport de cause à effets. S'il est clair que la
+collection des parties de la planche ne soit pas distincte du tout, il
+n'est pas moins évident que la collection des effets est distincte de
+leur cause.
+
+La confusion de Taine est donc manifeste; son erreur est de vouloir
+faire des effets une partie de la cause, des opérations une partie de
+l'agent qui opère. Non, l'âme n'est pas la collection ou la file des
+phénomènes de conscience, mais la cause qui les produit en nous. Comme
+nous l'avons déjà dit, les phénomènes passent et leur cause demeure
+identique à elle-même; on ne saurait donc les confondre[192].
+
+Cette confusion, du reste, nous conduirait aux conclusions les plus
+absurdes. Non seulement notre identité personnelle serait détruite à
+chaque instant, puisque à chaque instant nos pensées, nos sensations,
+nos volitions se succèdent et passent; non seulement notre mémoire--nous
+l'avons vu--serait rendue impossible, puisque le témoin du passé
+s'évanouirait à chaque instant; mais la _file_ elle-même de nos
+événements s'arrêterait. En effet, supposons trois idées qui devraient
+se suivre dans la proposition suivante: _l'homme est mortel_. Ce n'est
+pas la première idée, _homme_, qui peut produire la seconde, _est_, ni
+la seconde qui peut produire la troisième, _mortel_; la file sera donc
+arrêtée si vous avez supprimé le moteur central de la pensée, l'âme. De
+même, supposez trois sentiments hétérogènes et successifs: _amour,
+haine, espérance_. Ce n'est pas l'amour qui produit la haine ni la haine
+qui peut produire l'espérance. Il faut donc rétablir le moteur central,
+l'âme, qui nous fera passer par ces trois phases du sentiment, si vous
+ne voulez pas que leur _file_ soit rendue impossible.
+
+Que diriez-vous d'un observateur assez superficiel pour définir une
+montre ou une horloge: la _file_ des mouvements ou des tours d'aiguilles
+sur un cadran, sans faire aucune mention du ressort invisible qui les
+fait tourner? ou qui croirait naïvement que c'est le premier tour
+d'aiguille qui cause le second, le second qui cause le troisième, ainsi
+de suite, en sorte que la causalité d'un ressort intérieur serait à ses
+yeux «une hypothèse superflue»? Eh bien! ce rêveur ne serait pas plus
+aveugle ni plus systématique que nos phénoménistes ne voulant voir dans
+la conscience que la file des événements dont elle est le théâtre, et
+négligeant l'agent qui les produit.
+
+Cet agent, nous l'appelons l'âme ou le moi. Le fait de son existence et
+de son opération incessante en nous est d'une évidence tellement
+primordiale que, pour ne pas vouloir le constater, il faudrait avoir bu
+à longs traits dans la coupe des utopies idéalistes et délirantes de la
+Germanie. Du fond de nos consciences s'élèvera toujours le cri du bon
+sens et de l'évidence: JE suis, JE pense, J'agis! Toutes les subtilités
+du phénoménisme s'évanouissent comme une ombre devant la splendeur de
+cette simple affirmation.
+
+Il ne faut donc pas croire ceux qui répètent, après Kant, que l'être ou
+le noumène, comme ils disent, est situé en dehors et au delà du monde
+phénoménal. Il lui est présent, au contraire, et c'est dans le phénomène
+même que nous le découvrons, parce que l'action, toujours inséparable de
+l'agent, nous le manifeste, bien loin de nous le cacher. Si le phénomène
+est essentiellement ce qui _apparaît_, il faut bien que l'agent
+apparaisse avec son action, en elle et par elle: impossible de saisir
+l'un sans l'autre. Du reste, l'idée de moi-agent n'est pas innée; donc
+elle est expérimentale.
+
+Voilà pourquoi les Docteurs de l'Ecole sont unanimes à faire de l'être
+concret et substantiel l'objet véritable du sens _intime_, quoique ce
+soit, _per accidens_, puisqu'il n'est saisi qu'à travers son action et
+par son action. Seule, la _nature_ de l'être n'est découverte que par le
+raisonnement; mais son existence est objet d'une simple perception.
+
+L'être concret est aussi l'objet de l'_intelligence_. Objet direct pour
+Scot et Suarez; objet indirect pour saint Thomas, d'après lequel
+l'intelligence saisirait d'abord l'abstrait et puis seulement le concret
+par un retour ou une réflexion sur la chose abstraite. Mais, dans les
+deux hypothèses, l'être concret est bien un objet d'intuition, soit pour
+les sens, soit pour l'intelligence, et non pas objet d'une foi aveugle,
+comme certains le répètent faussement.
+
+ * * * * *
+
+Tel est l'exposé succinct de la doctrine traditionnelle sur la
+_substance_. Il sera curieux et instructif de mettre en parallèle celle
+de M. Bergson: espérons que du contraste jaillira la lumière.
+
+D'abord, il n'hésite point à affirmer cette thèse inintelligible qu'il y
+a des actions sans agent, des mouvements sans chose mue, des attributs
+sans sujet, des manières d'être sans être[193]. «En vain, dit-il, on
+cherche ici, sous le changement, la chose qui change: c'est toujours
+provisoirement, et pour _satisfaire notre imagination_, que nous
+attachons le mouvement à un mobile. Le mobile fuit sans cesse sous le
+regard de la science, celle-ci n'a jamais affaire qu'à la
+mobilité.»[194] Et il répète à satiété dans tout son ouvrage: «Il n'y a
+pas de choses, il n'y a que des actions.»[195]
+
+Quelle preuve donne-t-il d'une assertion si renversante pour le sens
+commun? Il n'en donne aucune. Il lui suffit d'un geste de mépris pour
+«ces choses _énormes_ qui s'appellent la Substance, l'Attribut et le
+Mode»[196] Il faut donc le croire sur parole. Puisqu'il a posé en
+principe, avec Héraclite, que «tout s'écoule et que rien ne demeure», il
+faut bien conclure, malgré l'évidence contraire, que la substance qui
+demeure n'est qu'illusion, forgée pour «satisfaire notre imagination»,
+alors que nous l'admettons, soit pour satisfaire aux exigences de notre
+raison qui se refuse obstinément à comprendre une action sans agent,
+soit aussi pour satisfaire au témoignage de notre conscience qui affirme
+si énergiquement l'identité et la permanence de notre moi agissant, sous
+le flot mobile de ses actions ou de ses passions.
+
+Ce principe héraclitien du devenir pur ou de l'écoulement perpétuel de
+toute chose doit conduire encore plus loin M. Bergson: ce n'est pas
+seulement la substance qu'il doit nier, mais jusqu'à la permanence de
+ses qualités ou de ses états. Qualités d états ne seront pour lui que
+des vues instantanées prises sur le changement perpétuel, et que nous
+«solidifions» faussement en leur prêtant une durée quelconque.
+
+«En réalité, le corps change de forme à tout instant--de même pour
+l'esprit;--ou plutôt il n'y a pas de forme, puisque la forme est de
+l'immobile et que la réalité est mouvement. Ce qui est réel, c'est le
+changement continuel de forme: _la forme n'est qu'un instantané pris sur
+une transition_. Donc, ici encore, notre perception s'arrange (?) pour
+solidifier en images discontinues la continuité fluide du réel. Quand
+les images successives ne diffèrent pas trop les unes des autres, nous
+les considérons toutes comme l'accroissement ou la diminution d'une
+seule image _moyenne_ ou comme la déformation de cette image dans des
+sens différents. Et c'est à cette image _moyenne_ que nous pensons quand
+nous parlons de l'essence d'une chose ou de la chose elle-même.»[197]
+
+Mais une _image moyenne_ peut-elle nous tenir lieu de la substance et la
+remplacer? Nullement, puisqu'elle ne saurait jouer le double rôle,
+statique et dynamique, de la substance.
+
+Une image moyenne, en effet, n'est qu'une vue de l'esprit qui est bien
+incapable de servir de support ou de substrat aux autres images, je veux
+dire aux autres qualités ou états fluides dont nous prendrions des vues
+instantanées.
+
+Encore moins peut-elle jouer le rôle d'agent relativement a ces diverses
+images. Elle est un effet produit, et nullement une cause productrice,
+une source d'où les phénomènes émaneraient.
+
+En sorte que l'explication par une _image moyenne_ n'explique rien
+puisqu'elle laisse toujours les attributs sans sujet et les actions sans
+agent.
+
+Un exemple va faire saisir clairement notre pensée. Lorsque je dis que
+«tel enfant devient un homme», il est clair que je n'attribue nullement
+le qualificatif «homme» au sujet «enfant». Et l'absurdité ne serait
+nullement diminuée en attribuant «l'image moyenne» de l'homme à «l'image
+moyenne» de l'enfant. Ma phrase est donc ellyptique: elle sous-entend le
+véritable sujet: tel _être humain_, Pierre, qui était enfant, devient un
+homme. Or, cet être humain, qui a revêtu successivement deux figures,
+tout en demeurant au fond identique et le même, est précisément ce que
+nous avons appelé une _substance_ ou un _être_ dans la plénitude de ce
+mot: un _être subsistant_.
+
+M. Bergson est allé au-devant de l'objection et dissimule mal l'embarras
+qu'elle lui cause. «Quand nous disons que «l'enfant devient homme»,
+écrit-il, gardons-nous de trop approfondir le sens littéral de
+l'expression. Nous trouverions que, lorsque nous posons le sujet
+«enfant», l'attribut «homme» ne lui convient pas encore, et que, lorsque
+nous énonçons l'attribut «homme», il ne s'applique déjà plus au sujet
+«enfant». La réalité, qui est la _transition_ de l'enfance à l'âge mûr,
+nous a glissé entre les doigts.... La vérité est que, si le langage se
+moulait ici sur le réel, nous ne dirions pas: «l'enfant devient homme»,
+mais «_il y a devenir_ de l'enfant à l'homme.... «devenir» est un sujet.
+Il passe au premier plan. Il est la réalité même....»[198]
+
+En vérité, voilà une explication originale, dont l'esprit humain ne
+s'était point encore avisé. Ce n'est plus «monsieur Pierre» qui d'enfant
+devient homme, mais «monsieur Devenir», puisqu'il est le sujet et la
+seule réalité. Et comme le «devenir» est impersonnel, n'appartenant à
+personne--ce que M. Bergson exprime fort bien en disant: «IL Y A
+devenir», comme on dit: IL pleut ou IL neige,--concluons que _personne,_
+dans ledit changement, n'a passé de l'enfance à l'âge mûr.
+
+Conclusion si contraire à ce sens commun--auquel M. Bergson est le
+premier à rendre hommage--qu'elle suffit a réfuter une explication si
+excentrique.
+
+ * * * * *
+
+Aussi bien ce philosopha lui-même va-t-il faire appel à une théorie
+beaucoup plus subtile et profonde, âme de toute la philosophie
+bergsonienne, la théorie du Temps ou de la Durée, pour tenter
+d'expliquer autrement ce grand fait psychologique de la permanence et de
+l'identité personnelle, que notre conscience pose si fermement comme une
+barrière infranchissable à tout phénoménisme négateur de la substance.
+
+Nous avons déjà longuement décrit la notion bergsonienne du temps. Il
+nous suffit de rappeler ici au lecteur qu'après avoir confondu le
+temps--longueur ou mesure de durée--avec la conscience qui dure,
+c'est-à-dire confondu le contenant avec son contenu, et la mesure avec
+la chose mesurée, il avait été conduit à donner à cette chose elle-même,
+à la conscience qui dure, une définition tout à fait nouvelle.
+
+Pour M. Bergson, la durée consciente fait «boule de neige». Le passé,
+loin d'être passé, est toujours présent. Et c'est ce grossissement
+perpétuel du présent par le passé, augmentant sans cesse en avançant
+dans l'avenir, qui va permettre au phénomène de faire fonction de
+substance, à la conscience présente de jouer le rôle de personne
+toujours identique à elle-même.
+
+Ecoutons l'exposition de ce système par son inventeur lui-même. «La
+durée est l'étoffe même de la réalité ... la substance même des
+choses ... l'étoffe même de notre vie.»[199] «Mon état d'âme, en avançant
+sur la route du temps, s'enfle continuellement de la durée qu'il ramasse
+(?); il fait pour ainsi dire boule de neige avec lui-même.... Notre
+durée n'est pas un instant qui remplace un instant: il n'y aurait alors
+jamais que du présent, pas de prolongement du passé dans l'actuel, pas
+d'évolution, pas de durée concrète. La durée est le progrès continu du
+passé qui ronge l'avenir et qui gonfle en avançant.... En réalité, le
+passé se conserve de lui-même automatiquement. Tout entier, sans doute,
+il nous suit à tout instant: ce que nous avons senti, pensé, voulu
+depuis notre première enfance est là, penché sur le présent qui va s'y
+joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le
+laisser dehors.»[200]
+
+«Son passé (de chaque être) se prolonge tout entier dans son présent, y
+demeure actuel et agissant. Comprendrait-on autrement qu'il traversât
+des phases bien réglées, qu'il changeât d'âge, enfin qu'il eût une
+histoire?»[201]
+
+«Nous traînons derrière nous, sans nous en apercevoir, la totalité de
+notre passé; mais la mémoire ne verse dans le présent que les deux ou
+trois souvenirs qui compléteront par quelque côté notre situation
+actuelle.... C'est dans la durée pure que nous nous replongeons, une
+durée où le passé, toujours en marche, se grossit sans cesse d'un
+présent absolument nouveau.... Que l'action grossisse en avançant,
+qu'elle crée au fur et à mesure de son progrès, c'est ce que chacun de
+nous constate quand il se regarde agir.»[202]
+
+Inutile de prolonger encore ces citations. Elles suffisent à montrer que
+nous n'avons pas trahi la pensée de l'auteur. Et puisqu'il vient de
+fuire appel à notre expérience, c'est sur ce terrain de l'observation
+que nous porterons le débat.
+
+Certes, tout n'est pas faux dans les descriptions précédentes. Il est
+bien vrai, par exemple, que notre durée n'est pas un instant qui
+remplace un autre instant. Nous ne sommes pas à chaque instant anéantis
+et de nouveau créés, car notre identité personnelle, loin d'être
+détruite et remplacée à chaque instant, demeure la même de notre
+naissance à notre mort, comme l'observation consciente la plus
+élémentaire nous l'atteste avec pleine évidence. Mais ce fait prouve
+précisément notre thèse: qu'il y a sous nos actions passagères un agent
+qui subsiste toujours identique à lui-même; un être subsistant sous nos
+manières d'être multiples et fugitives.
+
+La deuxième observation portera sur un point de la plus haute importance
+dans la thèse bergsonienne et non moins facile à vérifier. Le passé,
+dit-on, se conserve.--Oui, métaphoriquement, mais sous quelle forme?
+Toute la question est là. Hier, j'ai visité Rome et admiré la basilique
+de Saint-Pierre. Aujourd'hui, loin de Rome, cette vision si émouvante
+demeure bien vive en mon esprit, mais sous une forme toute nouvelle. Ce
+n'est plus du réel que mes yeux contemplent, mais une image mentale
+gravée dans mon esprit et dans mon cœur que je perçois. En un mot, ce
+n'est plus une intuition, mais le souvenir d'une intuition disparue. Or,
+cette image mentale, quoiqu'elle rappelle le passé, est vraiment
+actuelle et présente. C'est donc du présent, et non du passé, qui
+s'ajoute au présent.
+
+Autre exemple: ma jeunesse s'est donc, elle aussi, conservée? dira le
+vieillard. Mais quelle amère ironie, alors qu'il ne peut même plus
+découvrir en lui l'ombre de sa jeunesse!
+
+Ce qui se conserve n'est donc pas le passé, mais un souvenir du passé.
+Cependant, le passé peut laisser des effets qui demeurent plus ou moins
+de temps, par exemple, une empreinte, ou encore une accumulation de
+matériaux. Ainsi l'animal, en grandissant, conserve plus ou moins la
+figure qu'il a reçue et les réserves de matière qui sont un legs du
+passé. Nouvelle preuve que tout ne passe pas et qu'il y a aussi du
+stable sous le mouvant. Mais un héritage du passé n'est pas le passé
+lui-même. Après avoir longtemps grandi et grossi, l'animal finit avec
+l'âge par diminuer de poids et de taille: il maigrit, il se rabougrit,
+l'homme «redevient en enfance». Après avoir longtemps enroulé son fil et
+grossi son peloton, voici que le peloton se déroule. Direz-vous que
+c'est le Temps qui revient sur ses pas et remonte à son point de départ?
+Il est clair que non, le Temps étant irréversible. Donc, le «peloton» ou
+la «boule de neige», ce n'était pas du temps accumulé, du passé mis en
+conserve, c'était tout autre chose: un legs matériel du passé.
+
+Le passé, comme tel, n'est donc plus--quoique ses effets puissent
+demeurer matériellement et son souvenir être toujours conservé présent à
+mon esprit ou à mon cœur,--et partant, le passé qui n'est plus est
+incapable de s'ajouter, au présent, de gonfler le présent ou de faire
+avec lui boule de neige, pour jouer le rôle de substance. Ce sont là des
+métaphores créées pour l'équivoque, des bulles de savon brillantes et
+qu'un simple coup d'épingle suffit à dégonfler.
+
+Ce coup d'épingle--nous l'avons déjà vu--a été donné d'une manière
+spirituelle et décisive par M. Fouillée: «Ce sera, dit-il, l'originalité
+des bergsoniens d'avoir inventé un nouveau _sophisme du chauve._ Les
+cheveux de l'homme chauve existent encore, puisqu'il en a l'idée et que
+cette idée _opère_ pour l'inciter à faire sur son crâne des lotions
+régénératrices; donc, le chauve n'est pas chauve.»[203]
+
+Sous prétexte qu'il y a continuation du passé au présent, on confond le
+passé avec le présent. Mais alors le principe de continuité universelle
+nous permettrait de tout confondre.
+
+M. Bergson ajoute--et ce sera l'objet de notre troisième
+observation--que, non seulement le passé se conserve, mais qu'il se
+conserve _tout entier, automatiquement._ Certes, ce n'est pas
+l'expérience qui a pu lui inspirer cette théorie. Nous ne saisissons
+qu'un trop grand nombre de lacunes et d'oublis dans la trame de notre
+passé, surtout le plus lointain; et l'effort si pénible qui nous est
+imposé pour retenir ou apprendre par cœur ce que nous avons lu ou
+entendu est tout l'opposé d'une facilité spontanée ou automatique.
+
+Ces deux traits sont d'une invraisemblance manifeste, mais l'auteur en a
+besoin pour compléter sa notion _a priori_. Si le passé se conserve dans
+le présent, en faisant boule de neige, aucune parcelle de ce passé ne
+saurait être exceptée, puisqu'il lui suffit d'avoir été pour être
+encore. D'autre part, puisque la mémoire n'est plus une faculté ni un
+effort de nos puissances, l'enregistrement du passé dans le présent ne
+peut se faire _qu'automatiquement_ et sans que notre liberté s'en mêle.
+Nous devrions retenir, comme nous devenons vieux, par le seul écoulement
+du temps, et malgré nous.
+
+Mais ce n'est pas seulement les faits d'expérience les mieux établis que
+contredit la théorie bergsonienne; elle se contredit elle-même. D'une
+part, en effet, elle a posé en thèse fondamentale, avec Héraclite, que
+_tout passe et rien ne demeure_; d'autre part, par sa théorie du temps
+«boule de neige», elle soutient que _tout demeure et que rien ne passe_,
+puisque le passé demeure et qu'il s'accroît même sans cesse.
+
+Il faudrait pourtant choisir entre ces deux conceptions opposées et
+contradictoires. Que si M. Bergson refuse de choisir et d'en sacrifier
+aucune, c'est un aveu manifeste qu'il est indispensable d'ajouter à
+l'élément phénoménal qui passe un élément statique qui demeure, si l'on
+veut expliquer à la fois la mobilité des phénomènes de conscience et
+l'identité permanente du sujet conscient. C'est le triomphe de notre
+thèse.
+
+Pour nous, l'élément stable est la source causale d'où rayonnent tous
+l'os phénomènes, et l'accord des deux éléments ont ainsi compris comme
+un simple rapport de la cause une et permanente à ses effets multiples
+et passagers.
+
+Pour M. Bergson, au contraire, c'est le passé qui demeure et s'enroule
+avec le présent, c'est donc le passé qui est présent, le mouvant qui est
+stable: et la contradiction la plus flagrante est par là même introduite
+au sein du système.
+
+Pour la dissimuler au regard des lecteurs moins attentifs, il suffira de
+ne jamais mettre en présence les deux thèses contradictoires, mais de
+s'en servir tour à tour, suivant les besoins du moment. Veut-on
+expliquer la mémoire et la permanence du moi toujours identique à
+lui-même, on fera paraître la «boule de neige» et la prétendue
+persistance du passé dans le présent. Veut-on expliquer le fond de la
+réalité elle-même, soit matérielle, soit spirituelle, aussitôt l'on
+enfourche l'autre grand cheval de bataille: tout est fluide et mouvant.
+
+Janus avait aussi deux faces opposées. Celle que nous montre
+habituellement le bergsonisme et qui le caractérisera dans l'histoire,
+c'est la seconde, celle de la fluidité et de la mobilité essentielle et
+universelle de toute existence: _il n'y a pas de choses, il n'y a que
+des actions sans agent_. Voyons-en les conséquences à un nouveau point
+de vue, celui de la critériologie ou de la distinction du vrai et du
+faux.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir fait évanouir l'être dans un perpétuel et insaisissable
+devenir, la philosophie bergsonienne doit, par une conséquence fatale,
+ruiner par la base toute science de l'être.
+
+Certes, l'intention de l'auteur n'est pas de ruiner la Vérité. Loin de
+là, il la recherche sincèrement, avidement, et nous l'avons entendu
+s'écrier: «Et il n'y a pourtant qu'une vérité!»[204] exclamation qui
+n'est pas d'un sceptique. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas à
+enrayer la logique d'un système. Or, nous croyons qu'un système où le
+sujet et l'objet de la connaissance sont soumis à  un devenir radical, à
+un changement total et perpétuel, aboutit, bon gré, mal gré, à la ruine
+de toute science et de toute vérité.
+
+La Vérité, c'est ce qui est; la science est la connaissance de ce qui
+est. Mais si ce qui est est essentiellement fuyant et insaisissable,
+fuyante et pareillement insaisissable sera la Vérité. Suivant une
+comparaison célèbre, «rechercher la vérité ne sera désormais que
+poursuivre des oiseaux qui s'envolent». C'est la ruine de toute science
+humaine. Cette conséquence inadmissible avait été dénoncée par les
+premiers penseurs de la Grèce. Voici en quels termes saisissants Platon
+faisait déjà dialoguer sur ce sujet Socrate et Cratyle.
+
+«Si l'être passait incessamment, serait-il possible de dire qu'il existe
+et ce qu'il est? Tandis que nous parlons, ne serait-il pas déjà autre,
+et n'aurait-il pas perdu sa première forme?--(Cratyle) Nécessairement.
+--(Socrate) Or, comment une chose pourrait-elle être, qui ne fut jamais
+de la même manière? Car s'il n'y a un moment où elle demeure semblable à
+elle-même, il est clair que dans ce moment-là elle ne passe point.... En
+outre, une pareille chose ne pourrait être connue par personne. Car,
+tandis qu'on s'approcherait pour la connaître, elle deviendrait autre;
+de sorte qu'il serait impossible de savoir ce qu'elle est et comment
+elle est. Il ne saurait y avoir connaissance d'un objet qui n'a pas de
+manière d'être déterminée..... On ne peut pas même dire qu'il puisse y
+avoir une connaissance quelconque, si tout change sans cesse et si rien
+ne subsiste. Car si cette chose même que nous nommons la connaissance ne
+cesse pas d'être la connaissance, la connaissance subsiste et il y a
+connaissance. Mais si la forme même de la connaissance vient à changer,
+elle se change en une autre forme qui n'est pas celle de la
+connaissance, et il n'y a plus connaissance; et si elle change toujours,
+il n'y aura jamais de connaissance. Mais si ce qui connaît subsiste, si
+ce qui est connu subsiste aussi ... cela ne ressemble guère à cette
+mobilité et à ce flux universel dont nous parlions tout à l'heure.»[205]
+
+Dans le _Sophiste_, Platon revient encore sur cette démonstration
+capitale pour conclure: «Certes, il faut combattre avec toutes les armes
+du raisonnement celui qui (par le mobilisme universel), détruisant la
+science, la pensée, l'intelligence, prétend encore pouvoir affirmer
+quelque chose de quoi que ce soit.»[206]
+
+C'est donc à la négation de la pensée elle-même que nous conduit la
+négation de l'être. Et comme la pensée humaine manifeste son savoir
+principalement de deux manières, par la _définition_ et par la
+_preuve_--la définition qui indique l'essence d'un objet, la preuve qui
+démontre son existence,--nous allons montrer combien gravement sont
+atteintes et ruinées ces deux manifestations de la vérité ou de la
+science.
+
+ * * * * *
+
+_D'abord_, comment donner une _définition_ de ce qui change sans cesse
+et qui est le changement par essence? Il est clair que c'est tout à fait
+impossible. A peine aurez-vous ouvert la bouche pour essayer une
+définition, vous devriez vous arrêter et vous taire, puisque l'objet à
+définir aurait déjà changé et ne serait plus le même. En affirmant que
+le mouvement est la seule réalité ou que tout est mouvement, la
+philosophie nouvelle a donc rendu toute définition impossible.
+
+Cette conséquence s'impose si clairement que M. Bergson, bien loin de la
+nier, doit en faire l'aveu. Parlant de la vie, il admet qu'une
+définition exacte n'en saurait être formulée, et la raison qu'il en
+donne est celle que nous venons d'alléguer nous-mêmes: «Une définition
+parfaite ne s'applique qu'à une réalité faite; or, les propriétés
+vitales ne sont jamais entièrement réalisées, mais toujours en voie de
+réalisation: ce sont moins des _états_ que des _tendances_.»[207] «Ni
+l'intelligence ni l'instinct ne se prêtent à des définitions rigides; ce
+sont des tendances et non pas des choses faites.... C'est pourquoi,
+ajoute-t-il, on ne devra voir dans tout ce qui va suivre qu'un dessin
+schématique, où les contours respectifs de l'intelligence et de
+l'instinct seront plus accusés qu'il ne le faut et où nous aurons
+négligé l'estompage qui vient tout à la fois de l'indécision de chacun
+d'eux et de leur empiétement réciproque l'un sur l'autre.... Il sera
+toujours aisé de rendre ensuite les formes plus floues, de corriger ce
+que le dessin aurait de trop géométrique, enfin de substituer à la
+raideur d'un schéma la souplesse de la vie.»[208]
+
+Tel est le secret de la préoccupation constante qu'affecte M. Bergson
+d'atténuer ou d'exténuer toutes ses affirmations ou négations,
+d'estomper ou de rendre flou tout ce qui aurait le défaut d'être clair
+et net, surtout en ce qui concerne le monde vivant. On croirait qu'il a
+adopté la maxime célèbre: «Rien n'est vrai que le vague.» Jamais on ne
+saura, par exemple, si, à ses yeux, le vivant, même le plus parfait, tel
+que l'homme, est _un_ ou _multiple_. L'un et le multiple, dit-il, sont
+des catégories qui ne s'appliquent pas aux vivants, ou du moins qu'il
+s'avoue incapable de leur appliquer[209].
+
+Mais on aurait grand tort d'en conclure que cette impossibilité de rien
+définir nettement est propre au monde de la vie. Elle doit s'appliquer
+aussi à la matière brute, et pour la même raison. Déjà n'avons-nous pas
+entendu M. Bergson nous dire: «Matière ou esprit, la réalité nous est
+apparue comme un perpétuel devenir. Elle se fait ou elle se défait, mais
+elle n'est jamais quelque chose de fait.»[210]
+
+Puisqu'il n'y a en elle jamais rien de fait, mais un perpétuel et
+insaisissable devenir, il n'y a donc là encore rien de définissable.
+
+Par exemple, la matière est-elle étendue ou inétendue? Elle n'est ni
+l'un ni l'autre ou les deux à la fois, car «elle _s'étend_ dans l'espace
+sans y être absolument _étendue_». «Elle est l'extra-spatial se
+dégradant en spatialité.» «Ainsi, quoiqu'elle se déploie dans le sens de
+l'espace, la matière n'y aboutit pas tout à fait.»[211]
+
+Même réponse pour savoir si la matière est ou n'est pas esprit, si elle
+est une ou multiple, finie ou infinie, si elle dure ou ne dure pas,
+etc.[212].
+
+A cette difficulté extrême--disons impossibilité--pour l'intelligence de
+rien définir s'en ajoute une nouvelle du côté de l'intuition. Cette
+faculté, dont nous parlerons plus tard, inventée par M. Bergson pour
+suppléer aux lacunes de l'intelligence, est censée voir le fond même des
+choses, à l'intérieur desquelles elle peut pénétrer. Elle voit donc des
+réalités que l'intelligence ne voit pas, mais, ne pouvant les exprimer
+qu'avec les catégories de l'intelligence qui ne leur sont plus
+applicables--puisqu'elle «transcende toutes les catégories»,--elle reste
+muette et sans voix, malgré sa clairvoyance. Elle ne peut donc rien
+définir, au moins en langage intelligible, et son témoignage ne peut
+qu'ajouter à la nébulosité vague des nouvelles définitions.
+
+Un exemple typique nous est fourni par la fameuse notion bergsonienne du
+Temps, déjà rencontrée sur notre chemin. A la notion intellectuelle de
+_Temps-longueur de durée_, comprise de tous, savants et ignorants, M.
+Bergson oppose celle de _Temps-invention_, que l'intuition, dit-il, lui
+a révélée et qu'il définit tour à tour, comme une _force active,
+psychique_, comme une _vie_, un _courant de vie_, un _élan vital_, un
+_effort,_ une _conscience_, une _supra-conscience,_ une _liberté_, un
+_vouloir_, un _choix_, une _intuition_, un _progrès_, une _croissance_
+perpétuelle, une _continuité de changements_, une _invention_ de
+nouveautés toujours imprévisibles, une _création_ incessante, une
+_exigence_ perpétuelle de création;--ou bien encore comme l'_étoffe_
+dont toute chose est faite, comme la _substance_ et la _réalité_ même
+des choses;--enfin, comme un _accroissement progressif de l'Absolu_, une
+_mémoire_, une _prolongation_ du passé dans le présent, etc., etc.[213].
+
+Il est clair que cet amoncellement de notions incompatibles, soit entre
+elles, soit avec ce que tout le monde appelle le Temps, transcende
+complètement toutes nos catégories intellectuelles; c'est de
+l'inintelligible et partant du verbalisme pur: _verba et voces_! Molière
+eût appelé cela, très irrévérencieusement, un triple galimatias, ou
+l'eût comparé au chapeau d'Arlequin, susceptible des formes les plus
+variées et les plus étranges.
+
+Après ces explications, nous ne mettrons plus en doute que la
+philosophie du non-être ou du devenir pur a ruiné toute possibilité de
+rien définir. Il est même impossible de définir ce devenir par sa
+_direction_--comme M. Bergson le suppose[214],--car s'il n'y a plus
+rien de fixe et de stable, on ne saurait plus parler, sans se
+contredire, de direction fixe et définissable. Tout au plus pourrait-on
+parler d'une _direction de la direction elle-même_, et l'on pressent
+dans quelle imprécision vague et désespérante nous retombons. C'est la
+dissolution de toute netteté dans la pensée, et de la pensée elle-même
+qui ne vit que de précision et de clarté.
+
+Si les hommes, disait Leibnitz, s'entendaient pour définir avec
+précision ce dont ils parlent, presque toutes leurs discussions
+cesseraient.
+
+Aux antipodes de cette maxime si profonde se place une philosophie qui,
+par principe, déclare ne pouvoir rien définir exactement et ne se
+mouvoir que dans le vague et l'équivoque. Dès lors, dans la bataille des
+idées, on ne sait même plus pour qui ni pourquoi l'on se bat; et ce
+serait pourtant si nécessaire de le savoir!
+
+ * * * * *
+
+A la ruine de la _définition_ va s'ajouter celle de la _preuve_. Toute
+preuve ou démonstration rationnelle, en effet, s'appuie sur des
+_principes_ nécessaires. Ainsi, par exemple, je démontre un théorème de
+géométrie par ce principe que _deux quantités égales à une troisième
+sont égales entre elles_. Eh bien! voyons ce que deviennent dans la
+philosophie nouvelle ces éléments fondamentaux de la démonstration: les
+premiers principes.
+
+Tout d'abord, les principes nécessaires et absolus d'_identité_, de
+_contradiction_, de _causalité_ s'évanouissent fatalement dans un
+système où rien n'est fixe et permanent, où, au contraire, tout est
+changement perpétuel et fluidité insaisissable.
+
+«Y a-t-il des vérités éternelles et nécessaires? On en peut douter»,
+écrivait un des plus brillants disciples de la nouvelle école; et il
+ajoutait: «Axiomes et catégories, formes de l'entendement ou de la
+sensibilité, tout cela devient, tout cela évolue, l'esprit humain est
+plastique et peut changer ses plus intimes désirs.»[215]
+
+Sans doute, ces messieurs daignent encore retenir pour leur usage les
+principes les plus pratiques, tels que 2 + 2 = 4, mais uniquement comme
+des formules _commodes_, sans aucune valeur intellectuelle. Comme si le
+principe 2 + 2 = 4 pouvait avoir une valeur pratique pour régler avec
+mon créancier, sans aucune valeur théorique, alors que toute son utilité
+vient de sa vérité!
+
+Reconnaissons volontiers que nous n'avons pas encore rencontré sous la
+plume de M. Bergson lui-même des assertions si audacieuses et d'une
+crudité si révoltante. Nous avons déjà  vu le soin qu'il prenait à
+«estomper» et à «rendre flou». Ajoutons même que, dans ses précédents
+ouvragées, il avait nettement maintenu le caractère absolu du principe
+d'identité ou de contradiction. «Le principe d'identité est la loi
+absolue de notre conscience, écrivait-il; il affirme que ce qui est
+pensé est pensé au moment où on le pense; et ce qui fait l'absolue
+nécessité de ce principe, c'est qu'il ne lie pas l'avenir au présent,
+mais seulement le présent au présent: il exprime la confiance
+inébranlable que la conscience se sent en elle-même, tant que, fidèle à
+son rôle, elle se borne à constater l'état actuel apparent de
+l'âme.»[216]
+
+Mais ces lignes étaient écrites il y a plus de vingt-deux ans, vers
+1889, et longtemps avant l'apparition de la philosophie du devenir. Leur
+auteur les écrirait-il de nouveau aujourd'hui sans les «estomper» et les
+«neutraliser»? Nous ne le croyons pas. Son monisme le lui interdit. Quoi
+qu'il en soit, elles ne cadrent plus avec cette philosophie nouvelle où
+tout s'écoule et où rien ne peut demeurer fixe et le même.
+
+Si l'être existe, il est nécessairement identique à lui-même: A = A.
+C'est la première vérité qui saute aux yeux de celui qui, après avoir
+saisi l'être, le compare avec lui-même. Partant, il ne peut être
+identique à la négation de lui-même. L'être ne peut, être identique au
+non-être. C'est le principe de contradiction: _Idem non potest esse et
+non esse_. Impossible d'affirmer et de nier en même temps, car aucun
+homme sincère ne saurait croire à l'identité de l'affirmation et de la
+négation.
+
+Que si, au contraire, l'être n'est plus qu'une illusion, s'il n'y a
+jamais rien de fait ni de saisissable dans le réel, vous ne pouvez plus
+le dire identique à lui-même. Dans la même phrase, vous ne pouvez plus
+unir un sujet à un attribut, puisque entre ces deux instants du devenir
+le sujet a déjà changé nécessairement et par définition.
+
+Bien plus, dans le même instant, s'il n'y a plus d'être stable sous le
+changement, s'il n'y a que du changement pur, vous ne pouvez plus
+l'arrêter au passage, le fixer, le «congeler» pour dire ce qu'il est,
+car toute son essence est de changer et de n'être jamais identique à
+lui-même[217].
+
+M. Le Roy nous accorderait toutefois que si le principe de contradiction
+n'est plus la loi du réel, il demeure «la loi suprême du discours». Mais
+cette concession nous paraît bien vaine. Toute la valeur du discours
+étant dans sa conformité avec le réel, on ne peut plus exclure la
+contradiction dans le discours après l'avoir admise dans le réel. S' «il
+y a de la contradiction dans le monde», comme l'affirme M. Le Roy[218],
+il faut bien admettre qu'il y en ait aussi dans le discours et la pensée
+qui doivent représenter ce réel.
+
+En brisant le principe d'identité ou de contradiction, on brise donc les
+ressorts essentiels de la raison humaine, on identifie les contraires et
+l'on verse dans tous les délires du monisme panthéistique[219].
+
+Aristote avait bien saisi toute la gravité de ces conséquences logiques
+du principe héraclitien et les avait déjà vigoureusement dénoncées.
+
+«Si les contradictoires étaient également vraies, relativement à la même
+chose, écrivait-il, dès lors tout serait confondu avec tout. Ce serait
+une seule et même chose qu'une _galère_, un _mur_ et un _homme_, si l'on
+peut indifféremment tout affirmer ou tout nier.... Un homme n'est
+évidemment pas une galère, mais il l'est ainsi dans le panthéisme
+d'Anaxagore, pour lequel _toutes choses sont confondues les unes avec
+les autres_, et par là même il n'y a plus rien qui soit réellement
+existant.... Car s'il est vrai que tel être soit homme et en même temps
+non-homme, indifféremment, il n'y a plus réellement ni homme ni
+non-homme.»[220]
+
+Cette réfutation par l'absurde du monisme d'Héraclite et d'Anaxagore
+n'est pas moins décisive contre celui de M. Bergson. Celui-ci ne fait
+que rajeunir l'exemple de la _galère_, du _mur_ et de l'_homme_
+lorsqu'il nous répète avec une insistance inquiétante que, pour lui, «un
+verre d'eau, l'eau, le sucre et le processus de dissolution du sucre
+dans l'eau sont sans doute des abstractions».[221] Pour le monisme
+contemporain, en effet, comme pour le monisme antique, toute distinction
+réelle des êtres est une illusion, le fond de leur être étant le même.
+
+Voilà où nous conduit l'identité des contraires. Et, comme la
+contradiction systématique finit par se détruire elle-même, voici la
+dernière conséquence également dénoncée par Aristote.
+
+«Prétendre que l'être et le non-être sont identiques, c'est admettre
+l'éternel repos des choses et non leur éternel devenir. Il n'y a rien,
+en effet, dans ce système en quoi puissent se transformer les êtres,
+puisque tout est identique à tout»[222] Si tout est identique,
+assurément, changer serait demeurer identique, et le changement lui-même
+n'a plus de sens.
+
+Voici donc qu'en soutenant que le mouvement seul existe, on a rendu
+impossible le mouvement lui-même, justifiant ainsi la critique finale
+d'Aristote: «Le malheur commun de toutes ces belles théories, c'est,
+comme on l'a répété cent fois, de se réfuter elles-mêmes.»[223]
+
+Elles détruisent en même temps toute science philosophique. La vérité
+devenant insaisissable et inaccessible à l'esprit humain, on ne peut
+plus prétendre à la poursuivre sérieusement[224]. La philosophie cesse
+d'être une science pour devenir un art. Son objet n'est plus la
+recherche de ce _qui est_, mais de _ce qui plaît_. Tel est le nouveau
+critère. Un tableau du système du monde tracé _a priori_, enlevé de
+chic, revêtu de couleurs étranges, originales et séduisantes--qu'il soit
+ou non conforme, au monde réel,--s'il peut plaire, sera tenu pour vrai,
+d'autant plus vrai qu'il plaira davantage par sa hardiesse surtout et sa
+nouveauté.
+
+Un exemple des plus remarquables va nous en être offert par M. Bergson
+lui-même. Il va dérouler sous nos yeux, comme dans une vision
+fantastique, toute la préhistoire et la généalogie des êtres animés et
+inanimés qui ont peuplé tous les mondes. Après avoir plaisanté
+l'Ontologie des anciens avec son ambition insensée de connaître les
+essences des choses, lui-même va les dépasser d'audace en nous
+découvrant les secrets préhistoriques de la genèse des corps et des
+esprits et de l'intelligence elle-même: «_Le moment est venu_,
+paraît-il, _de tenter une genèse de l'intelligence en même temps qu'une
+genèse des corps_.»[225]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+V.
+
+L'ÉVOLUTION DES MONDES.
+
+
+1. _Exposé_.--La réfutation de tous les systèmes évolutionnistes tentés
+jusqu'à ce jour est une des parties les plus intéressantes et les plus
+solides de _l'Evolution créatrice_, dont nous entreprenons l'analyse et
+la critique. M. Bergson s'y montre juste, mais impitoyable pour ses
+prédécesseurs.
+
+Herbert Spencer est assez malmené. Dès les premières pages de sa
+préface, l'auteur se hâte de s'attaquer «au faux évolutionnisme de
+Spencer, qui consiste à découper la réalité actuelle, déjà évoluée, en
+petits morceaux non moins évolués, puis à la recomposer avec ces
+fragments et à se donner ainsi, par avance, tout ce qu'il s'agit
+d'expliquer»[226]. Plus tard, il comparera ironiquement sa méthode au
+jeu de cet enfant qui colle une image toute faite sur un carton, le
+découpe en petits morceaux, juxtapose ensuite ces fragments et finit par
+croire que l'image totale ainsi obtenue a été produite par lui, comme
+s'il en avait produit le dessin et la couleur. L'évolution vraie des
+choses ne peut donc ressembler en rien à la juxtaposition, si habile
+qu'elle soit, des fragments de l'évolué[227].
+
+La théorie de Fichte[228], quoique un peu moins «dénuée de sens
+philosophique» que celle de Spencer, ne le conduit guère plus loin.
+Celui-ci était parti de l'inorganique et prétendait, en le compliquant
+avec lui-même, reconstituer la vie et la pensée. Celui-là, par un
+_decrescendo_ habilement ménagé, part de l'intelligence et de la vie
+pour redescendre peu à peu jusqu'à la matière brute. L'un compose et
+complique avec des éléments donnés, l'autre décompose et dégrade, mais
+toujours avec des éléments donnés dont on n'indique pas la genèse, alors
+que l'évolution a précisément pour but de l'expliquer. Le grand tort des
+uns et des autres est aussi de ne pas voir «la coupure» entre
+l'inorganisé et l'organisé et de prétendre les tirer l'un de l'autre.
+
+Cette illusion fondamentale étant commune à tous les systèmes
+d'évolution par simple mécanisme, M. Bergson ne cesse à tout propos de
+la démasquer et de la confondre.
+
+Le darwinisme n'y échappe point. N'a-t-il pas, lui aussi, la prétention
+d'expliquer l'évolution par de simples causes accidentelles et
+extérieures? L'adaptation aux milieux ambiants, la lutte pour la vie, la
+sélection par le hasard des batailles, la transmission héréditaire des
+caractères acquis fortuitement ... tout cela sent encore trop le
+mécanisme, puisque la cause intérieure de l'évolution, l'élan vital
+originel et sa direction privilégiée en sont rigoureusement exclus.
+
+Le néo-darwinisme[229] est un peu plus heureux quand il recourt, pour
+expliquer les variations, à des différences inhérentes au germe dont
+l'individu est porteur, et non pas aux démarches accidentelles de cet
+individu au cours de sa carrière. Mais ce que M. Bergson ne peut
+admettre, c'est que ces différences inhérentes au germe soient purement
+accidentelles et individuelles, alors que tout concourt à prouver
+qu'elles sont le développement d'une impulsion générale et originelle
+qui passe de germe en germe à travers les individus et leur imprime sa
+marque, soit dans la même ligne, soit dans des branches latérales si
+divergentes que nous sommes tout surpris d'y voir réapparaître certains
+traits originels que l'on croyait disparus. Ainsi, par exemple, nous
+retrouvons de grandes similitude dans la structure de l'œil chez des
+espèces très éloignées et qui n'ont pas du tout la même histoire. Les
+vertébrés et tel mollusque, l'homme et le Peigne, ont une même rétine.
+C'est donc là une empreinte d'une même tendance originelle[230].
+
+D'ailleurs, la théorie nouvelle des _mutations brusques_ de M. de Vries
+est venue modifier profondément le darwinisme sur ce point. La tendance
+à changer brusquement au bout de certaines périodes ne peut plus être
+dite accidentelle et individuelle. Malheureusement, cette théorie est
+encore trop jeune pour qu'elle soit vérifiée. M. de Vries n'apporte
+qu'un seul fait, d'ailleurs contestable, dans le règne végétal et aucun
+dans le règne animal[231].
+
+Lamarck et les néo-lamarckiens[232] sont mieux inspirés lorsqu'ils
+reconnaissent pour cause essentielle des changements une force, un
+effort intérieur, ou encore un besoin, puisque leur maxime est que le
+_besoin crée l'organe_. Mais ils ont grand tort de considérer cet effort
+comme individuel. L'effort par lequel une espèce modifie ses organes ou
+ses instincts doit être une chose bien plus profonde et qui ne dépend
+pas uniquement des circonstances ni des individus, quoique les individus
+y collaborent, et il n'est pas purement accidentel, quoique l'accident y
+tienne une large place.
+
+A ces critiques générales des divers systèmes évolutionnistes, M.
+Bergson en ajoute de particulières, dont nous relèverons les deux plus
+intéressantes sur l'insuffisance de l'_adaptation_ aux milieux ambiants
+et l'insuffisance de l'_hérédité._
+
+Voici la première: «Il est bien évident qu'une espèce disparaît quand
+elle ne se plie pas aux conditions d'existence qui lui sont faites. Mais
+autre chose est de reconnaître que les circonstances extérieures sont
+des forces avec lesquelles l'évolution doit compter, autre chose
+soutenir qu'elles sont les causes directrices de l'évolution. Cette
+dernière thèse est celle du mécanisme. Elle exclut absolument
+l'hypothèse d'un élan originel, je veux dire d'une poussée intérieure
+qui porterait la vie, par des formes de plus en plus complexes, à des
+destinées de plus en plus hautes. Cet élan est pourtant visible.... La
+vérité est que l'adaptation explique les sinuosités du mouvement
+évolutif, mais non pas les directions générales du mouvement, encore
+moins le mouvement lui même. La route qui mène à la ville, est bien
+obliger de monter les côtes et de descendre les pentes, clic _s'adapte_
+aux accidents du terrain; mais les accidents de terrain ne sont pas
+cause de la route et ne lui ont pas non plus imprimé sa direction.»[233]
+
+L'on ne saurait mieux dire; c'est décisif. La seconde critique ne l'est
+pas moins.
+
+D'abord les faits nous montrent, d'une manière irréfragable, que la
+transmission héréditaire des caractères acquis est l'exception et non la
+règle. Cette simple remarque suffirait à renverser tous les systèmes
+déjà critiqués. Mais il y a plus, l'exception même devient inexplicable:
+
+«Comment attendre d'elle (de l'hérédité) qu'elle développe (peu à peu)
+un organe tel que l'œil? Quand on pense au nombre énorme de variations,
+toutes dirigées dans le même sens, qu'il faut supposer accumulées les
+unes sur les autres pour passer de la tache pigmentaire de l'Infusoire à
+l'œil du Mollusque ou du Vertébré, on se demande comment l'hérédité,
+telle que nous l'observons, aurait jamais déterminé cet amoncellement de
+différences, à supposer que des efforts individuels eussent pu produire
+chacune d'elles en particulier.»[234]
+
+Des efforts accidentels et individuels ne suffisent donc pas à expliquer
+cette «marche à la vision» vers le plus parfait des organes visuels, tel
+que l'œil du vertébré. Au-dessus des individus, incapables de se
+concerter entre eux pour un tel but, au-dessus des circonstances
+accidentelles et fortuites, il faut placer une force supérieure qui les
+domine et les dirige. Elle seule peut empêcher l'évolution d'être un
+écoulement aveugle et chaotique, comme l'eau qui déborde, tantôt
+bienfaisante et tantôt destructrice. Il faut une direction. C'est dire
+qu'aucun des systèmes évolutionnistes imaginés jusqu'à ce jour n'est
+capable de résoudre le problème de l'évolution.
+
+Voilà une critique, à nos yeux péremptoire, de l'évolutionnisme,
+et--quoiqu'il ne l'ait point inventée--nous devons savoir gré à M.
+Bergson de nous l'avoir si bien exposée. Reste à examiner ce qu'il va
+nous proposer de mettre à la place, car il ne suffit pas de détruire, il
+faut encore et surtout remplacer.
+
+ * * * * *
+
+D'abord--et ce procédé par antithèse n'est plus pour nous surprendre,
+--M. Bergson maintient quand même, et malgré tous ses échecs successifs,
+le principe de l'_évolution universelle_, s'étendant à tous les êtres
+sans exception. Principe dont nous avons montré ailleurs[235] l'étendue
+exagérée, car si les faits peuvent nous suggérer d'admettre des
+évolutions partielles d'une multitude de types primitifs, animaux et
+végétaux, aucun fait n'autorise la négation de ces types primitifs,
+aucun ne favorise l'hypothèse de l'évolution universelle s'étendant de
+la molécule inorganique jusqu'à l'homme et à l'intelligence humaine.
+Bien loin de là, tous les faits scientifiques, non moins que les
+impossibilités rationelles qu'elle implique, la contredisent
+ouvertement.
+
+Cependant, M. Bergson s'obstine à retenir le principe, et la raison de
+cette obstination, commune à un si grand nombre de penseurs
+contemporains, nous la trouvons clairement formulée dans cet aveu d'un
+de ses collègues en Sorbonne, professeur d'anatomie comparée, et qui
+n'est nullement suspect d'attaches religieuses: «Je suis absolument
+convaincu, écrivait-il, qu'on est ou qu'on n'est pas transformiste, non
+pour des raisons tirées de l'histoire naturelle, mais en raison de ses
+opinions philosophiques. S'il existait une hypothèse scientifique autre
+que le transformisme pour expliquer l'origine des espèces (sans recourir
+à Dieu), nombre de transformistes actuels abandonneraient leur opinion
+actuelle comme insuffisamment démontrée.»[236]
+
+L'hypothèse de l'évolution universelle et absolue est donc comme la
+«carte forcée» pour tous ceux qui veulent masquer leur prétention
+irrationnelle de se passer de Dieu, et cela nous explique la vraie
+portée des paroles suivantes:
+
+«En soumettant ainsi les diverses formes actuelles de l'évolutionnisme à
+une commune épreuve, en montrant qu'elles viennent toutes se heurter à
+une même insurmontable difficulté, nous n'avons nullement l'intention de
+les renvoyer dos à dos....»[237], mais seulement de les transformer et
+de les remplacer par une hypothèse nouvelle qui évitera les écueils où
+toutes les autres sont venues se heurter et se briser.
+
+Le premier de ces écueils, c'était, nous semble-t-il, le souci de faire
+concorder la théorie avec les faits. Or, ce but est impossible à
+atteindre, attendu que «les documents nous manquent pour reconstituer
+cette histoire de l'évolution»[238]. Il vaut donc bien mieux, d'après M.
+Bergson, s'en tenir à des généralités, d'autant que la philosophie
+«n'est pas tenue aux mêmes précisions que les sciences»[239]. La
+philosophie, que l'on avait fait descendre du ciel sur la terre, va donc
+remonter un instant dans les nuages pour s'y mouvoir plus à son aise.
+
+Le deuxième écueil était la préoccupation constante d'accorder la
+théorie avec les premiers principes de la raison, notamment avec le
+principe de causalité. On supposait toujours qu'en évoluant un être ne
+pouvait produire que ce qu'il contenait déjà en puissance. Tout était
+donc donné, à l'origine de l'évolution, au moins à l'état virtuel ou de
+puissance. Ainsi, par exemple, deux espèces voisines, comme le singe et
+l'homme, étaient supposées descendre d'un ancêtre commun, à caractères
+encore indécis, ni homme ni singe, mais pouvant évoluer dans l'un ou
+l'autre sens, le genre contenant virtuellement les espèces.
+
+C'était encore là un but chimérique, impossible à atteindre, au moins
+dans l'état actuel de la science. Aussi «les généalogies qu'on nous
+propose pour les diverses espèces sont le plus souvent problématiques.
+Elles varient avec les auteurs, avec les vues théoriques dont elles
+s'inspirent, et soulèvent des débats que l'état actuel de la science ne
+permet pas de trancher»[240].
+
+Il est donc beaucoup plus simple de s'en passer et de supposer que
+l'évolution, au lieu de dérouler peu à peu les germes qu'elle portait
+dans ses flancs, a créé de toute pièce tout ce qu'elle a produit.
+L'évolution ne sera plus une simple évolution novatrice, mais une
+création qui se poursuit sans fin en vertu d'un mouvement initial[241].
+De là le nom assez contradictoire, mais significatif d'_Evolution
+créatrice_. Dès lors, plus n'est besoin de trouver des ancêtres communs,
+des types génériques d'où sortiraient des espèces: _tout peut sortir de
+tout_, grâce à l'hypothèse d'une création perpétuelle [242].
+
+Débarrassé de la sorte de tous ces vains scrupules, d'accord avec les
+premiers principes de la raison ou de concordance avec les faits, on
+devine combien notre auteur va se mouvoir à son aise dans la description
+qu'il va nous faire de l'évolution des êtres organisés ou inorganisés,
+soit sur notre terre, soit «sur d'autres planètes, dans d'autres
+systèmes solaires»[243]. Et c'est l'intuition grandiose de ce poète ou
+de ce voyant que nous avons hâte d'analyser, après avoir prié le lecteur
+de vouloir bien se rappeler la fameuse notion bergsonienne du Temps,
+véritable inspiratrice des théories nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+Au commencement était le Temps, et le Temps était un principe
+_psychique_, doué d'_activité_, car «un temps dépourvu d'efficace, du
+moment qu'il ne fait rien, n'est rien»[244]. Comment le définir? C'est
+bien impossible, car, étant un produit de l'intuition, il ne rentre dans
+aucune des catégories de l'intelligence. Cependant, «faute d'un meilleur
+mot»[245], nous avons déjà vu qu'il l'appelle _conscience_ ou
+_superconscience_, mais plus souvent _vie, élan vital, courant de vie,
+création incessante_, ou _exigence de création, invention, choix,
+liberté, intuition, vouloir, progrès_, etc.
+
+Cette puissance cosmique n'est pourtant pas infinie, mais strictement
+limitée et imparfaite, car «il ne faut pas oublier, dit-il, que la force
+qui évolue à travers le monde organisé est une force limitée qui
+toujours cherche à  se dépasser elle-même et toujours reste inadéquate à
+l'œuvre qu'elle tend à poursuivie»[246].
+Or, voici comment l'évolution de cette force originelle s'est tout à
+coup produite sans aucune cause assignable. «A un certain moment, en
+certains points de l'espace, un courant bien visible a pris naissance:
+ce courant de vie, traversant les corps qu'il a organisés tour à tour,
+passant de génération en génération, s'est divisé entre les espèces et
+éparpillé entre les individus, sans rien perdre de sa force,
+s'intensifiant plutôt à mesure qu'il avançait.»[247]
+
+Toutefois, cette marche de l'évolution n'est pas chose si simple, car,
+au lieu de ne prendre qu'une seule direction et de décrire une
+trajectoire unique, comme celle d'un boulet de canon, elle s'est
+fragmentée en un nombre considérable de directions. «Nous avons affaire
+ici à un obus qui a tout de suite éclaté en fragments, lesquels, étant
+eux-mêmes des espèces d'obus, ont éclaté à leur tour en fragments
+destinés à éclater encore, et ainsi de suite pendant fort longtemps....
+
+Quand l'obus éclate, sa fragmentation particulière s'explique tout à la
+fois par la force explosive de la poudre qu'il renferme et par la
+résistance que le métal y oppose. Ainsi pour la fragmentation de la vie
+en individus et en espèces. Elle tient, croyons-nous, à deux séries de
+causes: la résistance que la vie éprouve de la part de la matière brute,
+et la force explosive--due à un équilibre instable de tendances--que la
+vie porte en elle.»
+
+«La résistance de la matière brute est l'obstacle qu'il fallut tourner
+d'abord. La vie semble y avoir réussi à force d'humilité (!) en se
+faisant très petite et très insinuante, biaisant avec les forces
+physiques et chimiques, consentant même à faire avec elles une partie du
+chemin, comme l'aiguille de la voie ferrée quand elle adopte pendant
+quelque temps la direction du rail dont elle veut se détacher.» Voilà
+pourquoi les premières formes de la vie furent d'une simplicité extrême,
+se distinguant à peine des formes inorganiques. Elles devaient être
+comparables à celles de nos Amibes, mais avec, en plus, «la formidable
+poussée intérieure qui devait les hausser jusqu'aux formes supérieures
+de la vie»[248].
+
+«Mais les causes vraies et profondes de division étaient celles que la
+vie portait en elle. Car la vie est une tendance, et l'essence d'une
+tendance est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul
+fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se
+partagera son clan.»[249]
+
+L'histoire de l'évolution consistera donc à démêler le nombre de ces
+directions divergentes, à en apprécier l'importance relative, à en faire
+le dosage pour mettre en relief les directions principales. Or, l'on
+voit, du premier coup d'œil, que les «bifurcations, au cours du trajet,
+ont été nombreuses, mais il y a eu beaucoup d'impasses à côté de deux ou
+trois grandes routes; et de ces routes elles-mêmes, une seule, celle qui
+monte le long des vertébrés jusqu'à l'homme, a été assez large pour
+laisser passer librement le grand souffle de la vie.»[250]
+
+D'abord, l'élan originel, quoique simple et unique, s'est partagé entre
+deux grandes lignes d'évolution divergentes: le végétal d l'animal. La
+preuve que c'est bien le même élan vital qui s'est ainsi divisé, c'est
+que quelque chose du tout subsiste encore dans les parties, comme une
+empreinte originelle. Ainsi nous retrouvons dans les organismes les plus
+différents des organes semblables ou analogues, «comme des camarades
+séparés depuis longtemps gardent les mêmes souvenirs d'enfance»[251].
+C'est donc bien le même élan primitif qui se continue dans les voies les
+plus diverses.
+
+Comme exemple de ces «analogies profondes», M. Bergson cite «la
+génération sexuée: elle n'est peut-être qu'un luxe pour la plante, mais
+il fallait que l'animal y vînt, et la plante a dû y être portée par le
+même élan qui y poussait l'animal, élan primitif, originel, antérieur au
+dédoublement des deux règnes. Nous en dirons autant de la tendance du
+végétal à une complexité croissante. Cette tendance est essentielle au
+règne animal, que travaille le besoin d'une action de plus en plus
+étendue, de plus en plus efficace. Mais les végétaux, qui se sont
+condamnés (!) à l'insensibilité et à l'immobilité, ne présentent la même
+tendance que parce qu'ils ont reçu au début la même impulsion»[252].
+
+Quoi qu'il en soit de la force ou de la faiblesse de tels arguments,
+examinons la division prétendue de l'élan vital originel entre les deux
+règnes, _végétal_ et _animal_.
+
+Pour la comprendre, il faudrait tout d'abord connaître les ressemblances
+et surtout les différences caractéristiques de la plante avec l'animal.
+Malheureusement, aux yeux de M. Bergson, aucun caractère précis ne les
+distingue, et toute définition, jusqu'à ce jour, a échoué. Tout au plus
+pourra-t-on les distinguer par leur _tendance_ à accentuer trois
+caractères plus remarquables[253].
+
+1° Leur _mode d'alimentation_. Les végétaux tirent leur nourriture, en
+particulier le carbone et l'azote, directement des substances minérales;
+l'animal, des substances végétales et déjà élaborées par la vie. Mais
+cette loi souffre des exceptions: ainsi les champignons s'alimentent
+comme les animaux, et l'on connaît des plantes insectivores, telles que
+le Droséra, la Dionée, la Pinguicula, etc. Il n'en est pas moins vrai
+que les végétaux se distinguent des animaux, pris en bloc, par leur
+pouvoir de créer de la matière organique aux dépens de l'inorganique.
+
+2° La tendance des végétaux à l'_immobilité_ et des animaux à la
+_mobilité_ est une conséquence de leur mode d'alimentation. La plante
+n'a pas besoin de se déranger pour se nourrir. Trouvant tout ce qu'il
+lui faut autour d'elle dans la terre imbibée de sucs, elle y reste
+fixée. L'animal, au contraire, est obligé de chercher sa nourriture, et
+partant de se mouvoir pour la trouver. Voilà pourquoi la cellule
+végétale s'entoure d'une membrane de cellulose qui la condamne à
+l'immobilité, tandis que les animaux supérieurs ont des organes
+sensoriels pour reconnaître leur proie, des organes locomoteurs pour la
+saisir, et les animaux inférieurs, tels que les Amibes, ont au moins des
+pseudopodes qu'ils lancent de divers côtés pour saisir les matières
+organiques éparses dans une goutte d'eau. Les exceptions à cette seconde
+loi, pas plus qu'à la première, n'empêchent leur généralité
+caractéristique.
+
+Mais ces tendances à la fixité ou à la mobilité ne sont encore que des
+signes superficiels d'une autre tendance encore plus profonde, la
+tendance au réveil ou à l'atrophie de la conscience.
+
+3° Entre la mobilité et la _conscience_, en effet, il y a un rapport
+évident. La conscience est-elle cause ou effet de la mobilité? L'un et
+l'autre sont vrais. C'est la conscience qui fait mouvoir, mais le
+mouvement, à son tour, stimule et développe la conscience, comme
+l'absence de mouvement tend à l'atrophier. De ce point de vue, dit M.
+Bergson, «nous définirons l'animal par la sensibilité et la conscience
+éveillée, le végétal par la conscience endormie et
+l'insensibilité»[254].
+
+Et que l'on n'objecte pas que la sensibilité et la mobilité ont pour
+condition nécessaire un système nerveux. Autant vaudrait dire qu'un être
+vivant qui n'a pas d'estomac est incapable de se nourrir. La vérité est
+que le système nerveux est né, comme les autres systèmes, d'une division
+du travail. Il ne crée pas la fonction, il la développe seulement en la
+portant à son maximum d'intensité et de précision. «C'est dire que le
+plus humble organisme est conscient dans la mesure où il se meut
+_librement_.»[255] Et voilà pourquoi la plante, qui s'est fixée au sol,
+n'a pu se développer dans le sens de l'activité consciente. Mais sa
+conscience n'est pas nulle pour cela, elle est seulement endormie. Et,
+de même qu'elle peut se réveiller chez certains végétaux qui ont
+reconquis leur mobilité et leur liberté--tels que les zoospores des
+Algues,--ainsi elle peut s'atrophier et s'endormir chez des animaux
+dégénérés en parasites immobiles. Conscience et inconscience n'en
+marquent pas moins les deux directions générales et opposées de l'animal
+et du végétal[256].
+
+--Inutile d'interrompre ici cette analyse de l'hypothèse bergsonienne
+pour en montrer au lecteur le caractère tout _a priori_. Attribuer aux
+plantes une conscience--inconsciente--dont elles n'ont jamais donné
+aucun signe, ce n'est pas s'appuyer sur des faits, mais sur un système
+en l'air et sans aucune base expérimentale. Quant aux prétendus végétaux
+mobiles et conscients, il n'y a aucune raison sérieuse de ne pas les
+classer parmi les animaux. Aristote a créé pour eux le nom
+caractéristique de _zoophytes_, qui leur est resté.
+
+Après cette parenthèse, poursuivons notre exposé de l'évolution
+bergsonienne.
+
+L'élan vital s'est donc partagé en un double courant: l'un évolue dans
+le sens de l'activité locomotrice et par conséquent d'une conscience de
+plus en plus intense, laissant l'autre courant suivre la marche inverse.
+Celui-ci crée le monde des plantes; celui-là le monde animal. Mais la
+raison de ce partage? Pourquoi cette division en plusieurs règnes, et
+même cette division en une multitude d'individus dans chaque règne?
+
+M. Bergson ne peut répondre par l'utilité, la beauté et la grandeur de
+ce plan de la création, puisqu'il n'admet pas de plan prévu et voulu. Sa
+réponse n'en sera que plus curieuse et plus instructive.
+
+«A la rigueur, dit-il, rien n'empêcherait d'imaginer un individu unique
+en lequel, par suite de transformations réparties sur des milliers de
+siècles, se serait effectuée l'évolution de la vie. Ou encore, à défaut
+d'un individu unique, on pourrait supposer une pluralité d'individus se
+succédant en une série unilinéaire.»[257] Pourquoi donc l'évolution
+s'est-elle faite sur des lignes divergentes et par l'intermédiaire de
+millions d'individus?--C'est que l'élan originel a acquis peu à peu une
+multitude de tendances diverses qui ne pouvaient croître sans devenir
+incompatibles entre elles et tendre à se séparer en des voies
+différentes[258]. Or, parmi ces tendances, il y en avait deux
+fondamentales et opposées: l'une vers l'activité, l'autre vers le repos;
+l'une vers le «travail», l'autre vers la «paresse». La première a
+produit le monde animal, la seconde, le monde végétal.
+
+«Les deux tendances, qui s'impliquaient réciproquement sous une forme
+rudimentaire, se sont dissociées en grandissant. De là, le monde des
+plantes avec sa fixité et son insensibilité; de là, les animaux avec
+leur mobilité et leur conscience. Point n'est besoin, d'ailleurs, pour
+expliquer ce dédoublement, de faire intervenir une force mystérieuse. Il
+suffit de remarquer que l'être vivant appuie naturellement _vers ce qui
+lui est le plus commode_, et que végétaux et animaux _ont opté_ (?),
+chacun de leur côté, pour deux genres différents de commodité dans la
+manière de se procurer le carbone et l'azote dont ils avaient besoin....
+Ce sont deux manières différentes de comprendre le _travail_, ou, si
+l'on aime mieux, la _paresse_.... Le même élan qui a porté l'animal à se
+donner des nerfs et des centres nerveux a dû aboutir, dans la plante, à
+la fonction chlorophyllienne.»[259]
+
+Que cette explication soit ingénieuse, je le veux bien. Mais qu'elle
+soit vraiment satisfaisante pour l'esprit, j'en doute fort. Nous dire
+que les végétaux et animaux _ont opté, chacun de leur côté_, pour les
+formes les plus commodes, c'est les supposer déjà existants au lieu de
+nous expliquer leur genèse. Ajouter que la forme animale est _plus
+commode_ aux besoins de l'animal, et la forme végétale aux besoins du
+végétal, c'est contradictoire à l'hypothèse où il n'y a encore ni animal
+ni végétal, et où les besoins sont les mêmes dans l'Elan vital originel.
+
+Que si l'on veut parler de leurs besoins _futurs_, lorsqu'ils seront
+devenus plantes ou animaux, cette prévision du futur et cette
+merveilleuse adaptation des organes à des besoins futurs prouvent au
+contraire la conception d'un plan et la réalisation de ce plan, dont M.
+Bergson ne voudrait à aucun prix, et qui pourtant s'impose à celui qui
+analyse ce fait d'une évolution sagement prévoyante et adaptant à
+l'avance les organismes à leurs besoins futurs.
+
+Allons plus loin, et disons que ces deux tendances à l'action et au
+repos s'allient fort bien dans le même être et ne sont pas une cause
+suffisante de dédoublement et de divorce. Ce sont deux moitiés du même
+programme tour à tour applicables. Et «l'oubli, par chaque règne--animal
+et végétal,--d'une des deux moitiés du programme»[260]--que M. Bergson,
+sans l'adopter, ne juge pas impossible,--nous paraît au contraire
+absolument invraisemblable. Tous les êtres vivants de la nature agissent
+et sommeillent tour à tour, et le sommeil des plantes elles-mêmes,
+surtout dans leurs périodes d'hibernation, sont des faits élémentaires.
+L'explication proposée est donc beaucoup trop raffinée, car elle devient
+purement verbale: _verba et voces_.
+
+Il est tellement arbitraire de vouloir caractériser l'animalité par la
+tendance à une mobilité de plus en plus haute, et la vie végétative par
+une tendance contraire à une fixité et une somnolence de plus en plus
+grandes, que les faits et les lois biologiques se montrent réfractaires
+à une telle explication. Nous constatons, par exemple, que chaque espèce
+bien caractérisée, soit animale, soit végétale, a une tendance
+invincible à se conserver, et nullement à varier sans cesse. Si la main
+de l'homme leur fait violence par des accouplements contre nature, elles
+sont infécondes ou leurs produits hybrides font bien vite retour au type
+primitif. Cette loi fondamentale du «retour» révèle bien leur tendance à
+la fixité plutôt qu'au perpétuel changement.
+
+Les changements eux-mêmes, lorsqu'ils se produisent accidentellement,
+tels que les adaptations au milieu ambiant, ne démontrent pas moins leur
+tendance à se conserver les mêmes au prix de quelques légères
+concessions de détail. S'ils changent un peu leur forme, c'est pour
+conserver leur être et assurer leur durée.
+
+Ce contraste entre la permanence ou la fixité des types et la prétendue
+mobilité perpétuelle de l'élan vital qui les porte est difficilement
+expliqué par M. Bergson. «On pourrait dire, réplique-t-il, que la vie
+tend à agir le plus possible, mais que chaque espèce préfère (?) donner
+la plus petite somme possible d'effort.... La vie est une action
+toujours grandissante. Mais chacune des espèces à travers lesquelles la
+vie passe ne vise qu'à sa commodité. Elle va à ce qui demande le moins
+de peine. S'absorbant dans la forme qu'elle va prendre, elle entre dans
+un demi-sommeil, où elle ignore à peu près tout le reste de la vie....
+Ce sont deux mouvements différents et souvent antagonistes. Le premier
+se prolonge dans le second, mais il ne peut s'y prolonger sans _se
+distraire_ (?) de sa direction, comme il arriverait à un sauteur, qui,
+pour franchir l'obstacle, serait obligé d'en détourner les yeux et de se
+regarder lui-même.»[261]
+Ainsi la _vie_ tend au changement, et le _vivant_ tend à la permanence;
+cependant, la seconde tendance n'est qu'un prolongement de la première,
+qui n'a pu ainsi se prolonger _sans se distraire_, et cette
+«distraction» l'a changée en tendance contraire. Comprenne qui
+pourra!... Pour nous, nous conclurons qu'il y a contradiction flagrante,
+non pas au sein de la nature, mais au sein de l'hypothèse bergsonienne.
+Et ce n'est pas l'image du «sauteur» et de sa «distraction» qui nous
+convaincra du contraire.
+
+Pour cadrer avec les faits biologiques ou ne pas les heurter trop
+ouvertement, ce n'est pas seulement des «distractions» accidentelles que
+M. Bergson va attribuer à son Elan vital, mais encore des accidents plus
+fâcheux, tels que des cas de paralysie, d'hypnose, de maladresse,
+d'aliénation, etc. Ecoutons-le: «De bas en haut du monde organisé, c'est
+toujours un seul grand effort; mais, le plus souvent, cet effort _tourne
+court_, tantôt _paralysé_ par des forces contraires (?), tantôt
+_distrait_ de ce qu'il doit faire par ce qu'il fait, _absorbé_ par la
+forme qu'il est occupé à prendre, _hypnotisé_ sur elle comme sur un
+miroir. Jusque dans ses œuvres les plus parfaites, alors qu'il paraît
+avoir triomphé des résistances extérieures (?) et aussi de la sienne
+propre (?), il est à la merci de la matérialité qu'il a dû se
+donner.»[262]
+
+En vérité, toute cette «imagerie» nous laisse rêveur, sans nous éclairer
+même un peu. On se demande quelles sont ces «résistances extérieures»
+qui ont pu occasionner tant d'accidents à l'Elan vital, puisqu'il est
+_seul_ au monde; comment il peut se dédoubler lui-même pour avoir à
+lutter contre sa «résistance propre», comment il peut «se donner une
+matérialité» hostile pour se combattre ainsi lui-même. Autant
+d'affirmations, autant de mystères!
+
+Nous cherchons avec avidité quelque lumière à la page suivante, et nous
+y lisons que tout s'explique facilement par une «différence de rythme».
+Voici le procédé:
+
+«La cause profonde de ces dissonances gît dans une irrémédiable
+différence de rythme. La vie en général est la mobilité même; les
+manifestations particulières de la vie n'acceptent cette mobilité _qu'à
+regret_ et _retardent_ constamment sur elle. Celle-là va toujours de
+_l'avant_, celles-ci voudraient _piétiner sur place_. L'évolution en
+général se ferait autant que possible en ligne droite; chaque évolution
+spéciale est un processus circulaire. Comme des tourbillons de poussière
+soulevés par le vent qui passe, les vivants tournent sur eux-mêmes,
+suspendus au grand souffle de la vie. Ils sont donc relativement stables
+et contrefont si bien l'immobilité que nous les traitons comme des
+_choses_ plutôt que comme des _progrès_, oubliant que la permanence même
+de leurs formes n'est que le dessin d'un mouvement.»[263]
+
+C'est donc toujours ici lu même «imagerie». La lanterne magique y
+remplace le raisonnement. Encore n'est-elle pas très bien éclairée.
+
+La vie «en général» et la vie «individuelle et concrète» sont entre
+elles comme l'ombre et la réalité. Or, on ne comprend pas que l'ombre ne
+suive plus la réalité et puisse avancer ou retarder sur elle. C'est là
+une «différence de rythme» invraisemblable. Quant à opposer la vie
+«abstraite» et la vie «concrète» pour se donner le spectacle de les voir
+aux prises, luttant ensemble, comme deux athlètes différents, c'est
+réaliser des abstractions à un degré où l'abus des «entités
+scolastiques» n'avait jamais encore atteint.
+
+Quoi qu'il en soit de ces subtilités vertigineuses, il semble que l'Elan
+vital, ne luttant que contre lui-même, aurait dû être toujours
+vainqueur, comme ces joueurs timorés qui ne jouent ou ne parient qu'avec
+eux-mêmes et ne peuvent ainsi jamais perdre. Mais il n'en est rien.
+
+«Chacune des espèces successives que décrivent la paléontologie et la
+zoologie fut un _succès_ remporté par la vie.» Et ces succès furent
+rares: «L'insuccès apparaît comme la règle, le succès comme exceptionnel
+et toujours imparfait. Nous allons voir que des quatre grandes
+directions où s'est engagée la vie animale, deux ont conduit à des
+impasses.»[264]
+
+En effet, dès que végétaux et animaux se furent séparés de leur souche
+commune, le végétal s'endormant dans l'immobilité, l'animal, au
+contraire, s'éveillant dans une mobilité de plus en plus parfaite, et
+pour cela _marchant à la conquête d'un système nerveux_, le premier
+effort du règne animal dut sans doute aboutir à créer des organismes
+très simples, semblables à certains de nos vers, et qui furent la souche
+commune des Echinodermes, des Mollusques, des Arthropodes et des
+Vertébrés.
+
+Mais un danger les guettait, un obstacle faillit arrêter l'essor de
+toute la vie animale. Ces premières espèces s'emprisonnèrent dans une
+enveloppe plus ou moins dure qui gênait ou paralysait leurs mouvements.
+Les Mollusques s'enfermèrent dans une coquille, les Echinodermes dans
+une peau dure et calcaire, les Arthropodes dans une carapace; certains
+poissons dans une enveloppe osseuse, et cela dans un but de défense pour
+se rendre indévorables. Mais cette cuirasse, derrière laquelle l'animal
+se mettait à l'abri, le gênait dans ses mouvements et parfois
+l'immobilisait, le condamnant pour ainsi dire à un demi-sommeil. C'est
+dans cette torpeur que vivent encore nos Mollusques et nos Echinodermes.
+Heureusement que les Arthropodes et les Vertébrés ont su échapper à ce
+péril, grâce à une «circonstance heureuse» que M. Bergson ne nous
+indique pas. C'est à cette «circonstance heureuse» que tient
+l'épanouissement actuel des formes les plus hautes de la vie.
+
+Dans ces deux directions, en effet, nous voyons la poussée de la vie
+vers le mouvement reprendre le dessus. Les Poissons échangent leur
+cuirasse ganoïde pour des écailles qui permettent leur mobilité. Les
+insectes se débarrassent de la cuirasse, qui protégeait leurs ancêtres.
+C'est leur agilité même qui leur permettra aujourd'hui d'échapper à
+leurs ennemis et, au besoin, de prendre l'offensive et d'attaquer pour
+se mieux défendre.
+
+Mais l'intérêt particulier ou la plus grande commodité n'est encore
+qu'une explication superficielle de la transformation des espèces. La
+cause profonde est l'impulsion qui lança la vie dans le monde, et qui,
+dans le monde animal menacé de s'assoupir, obtint, sur quelques points
+tout au moins, qu'on se réveillât et qu'on allât de l'avant.
+
+Sur les deux voies où s'élevaient les Vertébrés et les Arthropodes, le
+développement a consisté dans le progrès du système nerveux
+sensori-moteur, qui facilite de plus en plus la variété des mouvements.
+Mais cette _marche à la conquête d'un système nerveux_ s'est faite dans
+deux directions divergentes. Il suffit d'un coup d'œil jeté sur le
+système nerveux des Arthropodes et celui des Vertébrés pour s'en
+convaincre[266].
+
+Malgré cette dualité de plan, le progrès consistera toujours à
+compliquer les mécanismes du système nerveux, c'est-à-dire à multiplier
+les carrefours où s'entre-croisent les voies sensorielles et les voies
+motrices pour augmenter avec le nombre des directions possibles du
+mouvement la latitude de choix de l'animal; en un mot, à accroître sa
+mobilité pour accroître parallèlement son degré de conscience[264].
+
+En effet, «l'être vivant est un centre d'action», et sa perfection ne
+peut consister que dans la perfection de son activité motrice, soit
+automatique, soit volontaire, à laquelle toutes les autres facultés sont
+subordonnées. Voilà pourquoi «l'indépendance des mouvements devient
+complète chez l'homme, dont la main peut exécuter n'importe quel
+travail»[267].
+
+Mais ce n'est pas là tout le progrès. Derrière le développement
+organique et visible de cette activité motrice on devine, un
+développement parallèle des deux puissances invisibles d'abord
+confondues au sein de l'Elan vital: _l'instinct_ et _l'intelligence_.
+
+ * * * * *
+
+Comment définir ces deux nouvelles puissances? M. Bergson nous a déjà
+annoncé que toute définition en était impossible. Pour y suppléer, il va
+s'appliquer à nous décrire le sens de leur _direction_.
+
+Il semble bien que l'une et l'autre soient des modes de connaissance,
+mais tellement opposées qu'elles sont deux natures irréductibles, bien
+loin d'être des degrés, supérieur ou inférieur, de la même connaissance.
+
+«L'évolution du règne animal s'est accomplie sur deux voies divergentes
+dont l'une allait à l'instinct et l'autre à l'intelligence.... La
+différence entre elles n'est pas une différence d'intensité ni plus
+généralement de degré, mais de nature.»[269]
+
+Ici, nous sommes heureux de nous trouver d'accord avec M. Bergson et lui
+savons gré d'avoir insisté sur ce point capital, malgré toutes les
+réserves que nous aurions à faire sur les développements qu'il va nous
+donner de sa thèse fondamentale.
+
+Si tant de philosophes ont été tentés de voir dans l'intelligence et
+l'instinct des activités de même ordre dont la première serait d'un
+degré supérieur à la seconde, alors que ce sont des natures différentes,
+c'est que les deux activités, après s'être entre-pénétrées dans l'Elan
+vital originel, se retrouvent l'une et l'autre, à la fois, quoique à des
+degrés divers, chez tous les animaux. De même qu'on retrouve quelques
+degrés bien diminués d'instinct chez l'homme intelligent, on retrouve
+aussi quelques faibles degrés d'intelligence dans la brute. Seule, la
+proportion diffère.
+
+--Inutile d'ouvrir ici une parenthèse pour montrer l'équivoque de ce mot
+intelligence appliqué à la brute. Nous l'avons expliqué ailleurs[267] et
+démontré assez longuement. Le lecteur est édifié. Poursuivons notre
+analyse:
+
+Il n'y a pas d'intelligence où l'on ne découvre, à côté, des traces
+d'instinct; pas d'instinct qui ne soit entouré d'une _frange_
+d'intelligence[270]. Et c'est cette frange d'intelligence ou d'instinct
+qui a causé tant de méprises. De leur union, on a conclu faussement à
+leur identité. En réalité, ils ne s'accompagnent que parce qu'ils se
+complètent; et ils ne se complètent que parce qu'ils sont différents.
+
+La vie étant un effort pour obtenir certaines choses de la matière
+brute, on ne peut s'étonner que l'instinct et l'intelligence soient deux
+méthodes variées et même opposées pour agir sur la matière inerte. Ce
+sont deux méthodes de _fabrication_. L'intelligence _est la faculté de
+fabriquer des objets artificiels_ (inorganiques), _en particulier des
+outils à faire des outils et d'en varier indéfiniment la
+fabrication_.--Au contraire, l'instinct est une _faculté d'utiliser et
+même de construire des instruments organisés_[271]. Voici les avantages
+et les inconvénients de ces deux modes d'activité. L'instinct, trouvant
+à sa portée des instruments organiques merveilleux qui se fabriquent et
+se réparent eux-mêmes, fait tout de suite, sans apprentissage, avec une
+perfection souvent admirable, ce qu'il est appelé à faire. En revanche,
+il est nécessairement spécialisé et limité à un objet déterminé.
+
+Au contraire, l'intelligence n'emploie que des instruments imparfaits et
+fabriqués par elle au prix d'un grand effort, mais le champ de son
+action est illimité, grâce aux formes infiniment variées qu'elle sait
+donner à ses instruments. Chacune de ses inventions crée un besoin
+nouveau; en sorte qu'au lieu de fermer, comme l'instinct, le cercle
+d'action où il se meut automatiquement, elle élargit de plus en plus ce
+cercle et étend de plus en plus loin sa sphère d'activité.
+
+Mais cette supériorité de l'intelligence sur l'instinct n'apparaît que
+tard, lorsqu'elle fabrique des machines à fabriquer.
+
+Au début, les avantages et les inconvénients se balancent si bien qu'il
+est difficile de dire lequel des deux assurera à l'être vivant un plus
+grand empire sur la nature[273]. L'intelligence a encore plus besoin de
+l'instinct que l'instinct de l'intelligence. Celle-ci ne devient
+maîtresse et indépendante que chez l'homme; c'est alors le congé
+définitif que l'instinct reçoit de l'intelligence. Il n'en est pas moins
+vrai que la nature a dû hésiter entre ces deux modes d'activité: l'un
+assuré du succès, mais limité dans ses effets; l'autre aléatoire, mais
+indéfini dans ses conquêtes. De son côté était le plus gros risque, mais
+aussi les plus grands succès.
+
+En résumé: _instinct et intelligence représentent deux solutions
+divergentes, également élégantes, d'un seul et même problème_[271].
+
+Toutefois, l'activité qui fabrique a besoin pour s'exercer d'une
+direction. Si elle est intelligente et consciente, elle se dirigera
+elle-même; mais si elle est inconsciente et automatique, son mécanisme
+psychique aura dû être préalablement agencé et monté par un constructeur
+intelligent. Telle est du moins notre conclusion et celle de tous les
+philosophes spiritualistes jusqu'à ce jour, pour lesquels l'instinct est
+une espèce de mémoire ou de sentiment innés provoquant et dirigeant les
+opérations de l'animal.
+
+M. Bergson ne contredira point complètement cette théorie; il l'étendra
+même à l'excès jusqu'aux plantes et aux fonctions de la vie végétative.
+Il dira sans hésiter: «la plante a des instincts: il est douteux,
+ajoute-t-il, que ces instincts s'accompagnent chez elle de
+sentiments»[274]. Mais l'opinion lui paraît au moins probable puisqu'il
+nous parle de l' «amour maternel, si frappant, si touchant, chez la
+plupart des animaux et observable jusque dans la sollicitude de la
+plante pour sa graine», et se plaît à nous décrire «chaque génération
+penchée sur celle qui suivra»[276].
+
+Quoi qu'il en soit de cette poétique prosopopée, il tient à nous bien
+montrer que la prétendue inconscience de l'instinct n'est pas encore une
+inconscience véritable. Ce n'est pas une conscience _nulle_, dit-il,
+mais seulement _annulée_ passagèrement par le travail qu'elle commande
+et dirige: _la représentation est alors bouchée par l'action_[274]. Mais
+c'est bien la représentation inconsciente qui a déclanché toute la série
+des mouvements automatiques de l'instinct.
+
+De là on peut conclure que l'instinct sera orienté vers l'inconscience
+et l'intelligence vers la conscience. La représentation sera plutôt
+_jouée_ et inconsciente dans le cas de l'instinct, plutôt _pensée_ et
+consciente dans le cas de l'intelligence[277].
+
+Les exemples remarquables d'instinct que M. Bergson développe avec une
+certaine complaisance sont bien connus du lecteur. C'est l'Œstre du
+cheval qui dépose ses œufs sur les jambes ou les épaules de l'animal,
+comme s'il savait que sa larve doit, se développer dans l'estomac du
+cheval et que celui ci, en se léchant, l'y transportera sûrement. C'est
+le Sphex paralyseur qui sait frapper sa victime à l'endroit précis des
+centres nerveux de manière à l'immobiliser sans la tuer, et à conserver
+ainsi une nourriture toujours fraîche, etc.
+
+Ce qui est moins connu du lecteur, c'est l'explication monistique que
+notre auteur a essayé de nous en donner[279]. Ne pouvant attribuer au
+Sphex la science d'un entomologiste consommé ni l'art du plus habile
+chirurgien; d'autre part, ne voulant pas recourir à la Science suprême
+et à l'art infini de Celui qui a organisé le Sphex, il aime mieux
+supposer entre le Sphex et sa victime une _sympathie_ (au sens
+étymologique du mot), comme on l'observe entre deux organes du même
+individu, qui leur permettrait de communiquer par le fond de leur être,
+de se saisir mutuellement _par le dedans_ et non plus seulement du
+dehors par les sens internes, et d'avoir une _intuition_ mutuelle
+(_vécue_ plutôt que _représentée_) de ce qui les intéresse l'un l'autre.
+C'est ce que M. Bergson a nommé une _sympathie divinatrice_[277].
+
+Il est vrai qu'une telle explication--outre son caractère monistique--a
+deux autres graves défauts. Elle n'a rien de scientifique, puisqu'elle
+n'est fondée sur aucun fait, mais seulement sur des _a priori_. De plus,
+elle n'est pas intelligible. Et M. Bergson a beau nous répliquer:
+«Pourquoi l'instinct se résoudrait-il en éléments intelligents? Pourquoi
+même en termes tout à fait intelligibles?»[280] nous répondrons qu'aux
+yeux de ce sens commun, si souvent invoqué, une explication qui n'est
+pas intelligible est purement verbale: _verba et voces_.
+
+Nous devons ajouter que cette explication se détruit elle-même. Car si
+tous les êtres ne font qu'un, leur intime compénétration ne devrait pas
+leur donner seulement une connaissance mutuelle de quelques rares
+détails--comme pour le Sphex qui ne devine que la vulnérabilité de
+certains ganglions de la Chenille,--mais la connaissance totale de tout
+leur être. D'autre part, la Chenille, à son tour, aurait l'intuition des
+intentions hostiles du Sphex, et la science égale des deux adversaires
+les neutraliserait. Ainsi l'hypothèse, par son propre excès, se rend
+insoutenable.
+
+L'évolution bergsonienne n'explique donc pas l'instinct animal pris en
+général, encore moins la diversité merveilleuse des instincts propres à
+chaque espèce d'animaux; examinons si elle explique mieux l'intelligence
+et l'apparition de l'homme sur notre terre.
+
+Il faut rendre cette justice à M. Bergson qu'il a profondément senti la
+différence radicale, le hiatus infranchissable qui sépare l'homme de la
+bête. Je dis «senti» plutôt que démontré avec exactitude: ce n'en est
+pas moins très louable.
+
+Il oppose d'abord le cerveau de l'homme à celui du singe le plus
+perfectionné. Après avoir rappelé que «la conscience ne jaillit pas du
+cerveau»[281], mais lui est seulement associée, il ajoute que le cerveau
+humain est fait--comme tout cerveau--pour monter des mécanismes moteurs,
+mais qu'il diffère des autres en ce que le nombre des mécanismes qu'il
+peut monter et, par conséquent, le nombre des déclics entre lesquels il
+nous donne le choix est indéfini, tandis que les autres sont strictement
+limités. Or, du limité à l'illimité, il y a, dit-il, toute la distance
+du _fermé_ à l'_ouvert_. Ce qui n'est pas une différence de degré, mais
+de nature.
+
+Radicale aussi, par conséquent, est la différence entre la connaissance
+de l'animal et l'intelligence de l'homme. Encore la distance du fini à
+l'infini. Voilà pourquoi «l'invention chez l'animal n'est jamais qu'une
+variation sur le thème de la routine. Les portes de sa prison se
+referment aussitôt ouvertes; en tirant sur sa chaîne, il ne réussit qu'à
+l'allonger. Avec l'homme, au contraire, la conscience libre brise sa
+chaîne. Chez l'homme, et chez l'homme seulement, elle se libère».
+
+Toute l'histoire de la vie, jusque-là, se résumait dans un grand effort
+de la conscience pour soulever la matière, suivi d'un écrasement plus ou
+moins complet de la conscience par la matière qui retombait sur elle.
+L'entreprise de se libérer était paradoxale. Mais l'homme était le mieux
+armé, par la supériorité de son cerveau, par la puissance de la parole
+et celle de la vie sociale. Ces trois pouvoirs «disent, chacun à sa
+manière, le succès unique, exceptionnel, que la vie a remporté à un
+moment donné de son évolution. Ils traduisent la différence de nature,
+et non pas seulement de degré, qui sépare l'homme du reste de
+l'animalité. Ils nous laissent deviner que si, au bout du large tremplin
+sur lequel la vie avait pris son élan, tous les autres sont descendus,
+trouvant la corde tendue trop haute, l'homme seul a sauté
+l'obstacle»[282].
+
+Ce beau mouvement oratoire--que nous avons tenu à reproduire--vient fort
+à propos masquer ou couvrir de fleurs un raisonnement qui nous paraît un
+peu faible. Sans doute, si nous supposons l'homme déjà façonné
+complètement et armé de pied en cap de ces trois puissances: un cerveau
+humain, la parole humaine, la vie sociale, on conçoit sans peine qu'il
+ait pu «sauter la corde» et conquérir la liberté. Nous aurions été
+beaucoup plus curieux de savoir comment l'évolution avait pu orner
+l'homme de tous ces dons qui impliquent déjà la liberté. Les supposer
+déjà donnés--on ne sait comment,--c'est une pétition de principes; c'est
+esquiver le problème au lieu de le résoudre, car il reste toujours à
+nous expliquer comment l'animalité a pu se transformer en humanité.
+Après avoir admis entre l'homme et la bête un «hiatus infranchissable»,
+on se demande avec plus d'angoisse que jamais comment il a pu être
+franchi. Le silence de M. Bergson sur un point si important n'en est que
+plus significatif. Le lecteur ne l'oubliera pas: c'est un aveu
+d'impuissance.
+
+Hâtons-nous de passer à la formation de l'intelligence humaine--dont on
+nous a encore si peu parlé,--sans doute parce qu'elle n'est qu'un
+accessoire aux yeux de nos philosophes antiintellectualistes.
+
+Quel que soit, en effet, le rôle de l'action et de la liberté dans la
+vie humaine, si important qu'on le suppose, il faut bien finir par
+constater le fait de l'intelligence et nous expliquer son apparition.
+
+L'explication n'en sera pas très lumineuse. Avertissons-en d'avance nos
+lecteurs. Elle se résumera à peu près dans cette formule si souvent
+répétée: _L'intelligence a été déposée en cours de route par
+l'évolution_[283]. Et, sans doute, déposée en cours de route, avec un
+certain dédain, au moment où elle commençait à décliner[284].
+
+L'intelligence n'est nullement un instinct perfectionné, mais une
+connaissance de nature bien différente. Tandis que l'instinct «reste
+intérieur à lui-même» et connaît les choses par leur intérieur--d'une
+manière, il est vrai, plus ou moins inconsciente,--l'intelligence
+«s'extériorise» et les connaît par l'extérieur, d'une manière
+consciente. Cette tendance à s'extérioriser explique pourquoi «elle
+s'absorbe dans la connaissance et l'utilisation de la matière
+brute»[285]. Elle est tournée vers l'inorganique et le solide, tandis
+que l'instinct est tourné vers le mouvant et la vie. «Elle répugne au
+fluent et solidifie tout ce qu'elle louche.»[286]
+
+Malgré cette opposition de nature, M. Bergson en fait «deux
+développements divergents du même principe», de l'Elan vital, et
+considère l'intelligence comme un «rétrécissement par condensation d'une
+puissance plus vaste»[287]. Cette condensation a fait de l'intelligence
+comme un «noyau lumineux» qui se détache sur «la frange indécise et
+floue» de l'instinct «qui va se perdre dans la nuit».
+
+Le lecteur va s'écrier sans doute que cette explication n'est pas très
+claire.... Mais M. Bergson est le premier à en convenir. Il reconnaît
+que cette puissance plus vaste d'où émane l'intelligence paraît alors
+«insaisissable.»[288]. Mais il prétend qu'on n'a pas le droit de s'en
+étonner, que «ce qu'il y a d'essentiel dans l'instinct ne saurait
+s'exprimer en termes intellectuels ni par conséquent s'analyser»[289].
+N'en demandez pas davantage.
+
+Il nous suffit de savoir que l'intelligence--bien loin d'avoir pour
+objet les formes abstraites de la matière, c'est-à-dire l'être, le vrai,
+le bien, le beau, etc., comme le soutiennent unanimement tous les
+spiritualistes--a, au contraire, pour objet la matière, le solide
+géométrique, et que l'intellectualité et matérialité se sont
+constituées, dans le détail, par une adaptation réciproque, l'une et
+l'autre dérivant d'une forme d'existence plus vaste et plus haute»[290].
+Mais, en se détachant de cette réalité plus vaste, elle n'a produit
+aucune coupure nette entre les deux, comme en témoigne la _frange_
+indistincte qui en rappelle l'origine[291].
+
+Et c'est ainsi que l'intelligence a été «déposée en cours de route par
+l'évolution», comme une simple annexe de la faculté d'agir, et que
+l'homme a conquis la liberté, but suprême de l'Elan originel.
+
+«En résumé, conclut noire auteur, si l'on voulait s'exprimer en termes
+de finalité, il faudrait dire que la conscience (l'Elan vital), après
+avoir été obligée, pour se libérer elle-même, de scinder l'organisme en
+deux parties complémentaires, végétaux, d'une part, et animaux, de
+l'autre, a cherché une issue dans la double direction de l'instinct et
+de l'intelligence: elle ne l'a pas trouvée avec l'instinct, et elle ne
+l'a obtenue du côté de l'intelligence que par un saut brusque de
+l'animal à l'homme. De sorte que, en dernière analyse, l'homme serait la
+raison d'être de l'organisation entière de la vie sur notre planète.
+Mais ce ne serait là qu'une manière de parler. Il n'y a en réalité qu'un
+certain courant d'existence et le courant antagoniste (sans aucun plan
+préconçu); de là, toute l'évolution de la vie.»[292]
+
+ * * * * *
+
+Le lecteur imaginera peut-être que l'exposé de l'Evolution créatrice se
+termine ici. Mais il n'en est rien. Le double courant auquel nous avons
+abouti: courant de vie, d'une part; courant antagoniste de matière,
+d'autre part, nous laisse dans un dualisme inexpliqué, et qu'un moniste
+opiniâtre comme M. Bergson va faire la gageure de ramener à l'unité.
+
+Pour cela, il ne supprimera--au moins en apparence--aucun des deux
+termes opposés: ni l'objectivité de la matière, comme l'ont essayé les
+idéalistes, ni la réalité de l'esprit, comme les matérialistes de tous
+les temps l'ont déjà fait. Mais il les identifiera résolument, tout en
+les distinguant, grâce à une souplesse et une subtilité d'esprit peu
+commune. Le physique ne sera que du «psychique inverti»[293].
+
+Avant d'exposer cette thèse paradoxale, avertissons le lecteur que le
+chef de la nouvelle école n'a pas su convaincre tous ses disciples; les
+plus enthousiastes eux-mêmes ont refusé, croyons-nous, de le suivre
+jusqu'à ces excès de brillante sophistique.
+
+Au moment de nous engager dans ces voies nouvelles, lui-même nous
+avertit loyalement que, «par là, nous pénétrons aussi dans les plus
+obscures régions de la métaphysique»[294]. Tenons-nous donc sur nos
+guides, car les demi-clartés de la nuit sont favorables aux surprises.
+
+Il s'agit de serrer de plus près l'opposition des deux courants
+antagonistes: celui de la vie, celui de la matière, et de leur découvrir
+une source commune. En voici la description que nous emprunterons mot à
+mot à l'inventeur, car elle défie toute analyse. Nous nous permettrons
+seulement de souligner quelques mots essentiels à l'intelligence du
+texte.
+
+«L'esprit peut marcher dans deux sens opposés. Tantôt il suit sa
+direction naturelle (instinct et intelligence): c'est alors le progrès
+sous forme de _tension_, la création continue, l'activité libre. Tantôt
+il l'invertit, et cette inversion, poussée jusqu'au bout, mènerait à
+_l'extension_, a la détermination réciproque nécessaire des éléments
+extériorisés les uns par rapport aux autres, enfin au mécanisme
+géométrique.»[295]
+
+«Cette puissance de création une fois posée (et elle existe, puisque
+nous en prenons conscience en nous, tout au moins quand nous agissons
+librement), elle n'a qu'à se _distraire_ (?) d'elle-même pour se
+détendre, à se _détendre_ pour s'_étendre_, à s'étendre pour que l'ordre
+mathématique qui préside à la disposition des éléments ainsi distingués,
+et le déterminisme inflexible qui les lie, manifestent l'interruption de
+l'acte créateur; ils ne font qu'un, d'ailleurs, avec cette interruption
+même.... La matière est un relâchement de l'inextensif en extensif, et,
+par là, de la liberté en nécessité.»[296]
+
+Ainsi, d'après M. Bergson, l'esprit n'a qu'à se _détendre_ pour
+s'étendre et devenir matière!... Et pour que le lecteur ne soit pas
+tenté de ne voir là qu'un jeu de mots, un calembour échappé à un moment
+d'humour--alors que c'est le fond même du système bergsonien,--nous
+allons prolonger nos citations. Il verra que si _distraction_ il y a,
+elle ne nous est pas imputable.
+
+«Cette longue analyse (des idées d'ordre et de désordre) était
+nécessaire pour montrer combien le réel pourrait passer de la _tension_
+à l'_extension_ et de la liberté à la nécessité mécanique _par voie
+d'inversion_.... Quel est donc le principe qui n'a qu'à se _détendre_
+pour s'_étendre_, l'interruption de la cause équivalant ici à un
+renversement de l'effet? Faute d'un meilleur mot, nous l'avons appelé
+_conscience_. Mais il ne s'agit pas de cette conscience diminuée qui
+fonctionne en chacun de nous. Notre conscience à nous est la conscience
+d'un certain être vivant, placé en un certain point de l'espace; et, si
+elle va bien dans la même direction que son principe (la conscience
+universelle?), elle est sans cesse tirée en sens inverse, obligée,
+quoiqu'elle marche en avant, de regarder en arrière.»[297]
+
+Un peu plus loin, le même auteur, après avoir déclaré que, contrairement
+à l'opinion des sciences physiques, il fallait chercher l'origine de la
+matière «dans un processus extra-spatial», ajoute encore plus
+clairement:
+
+«Considère-t-on in _abstracto_ l'étendue en général? _L'extension_
+apparaît seulement comme une _tension_ qui s'interrompt. S'attache-t-on
+à la réalité concrète qui remplit cette étendue? L'ordre qui y règne, et
+qui se manifeste par les lois de la nature, est un ordre _qui doit
+naître de lui-même_ quand l'ordre inverse est supprimé: une détente du
+vouloir produirait précisément cette suppression. Enfin, voici que le
+sens où marche cette réalité nous suggère maintenant l'idée d'une _chose
+qui se défait_; là est, sans aucun doute, un des traits essentiels de la
+matérialité. Que conclure de là, sinon que le processus par lequel cette
+chose se _fait_ est dirigé en sens contraire des processus physiques et
+qu'il est dès lors, par définition même, _immatériel?_ Notre vision du
+monde matériel est celle d'un poids qui retombe; aucune image tirée de
+la matière proprement dite ne nous donnera une idée du poids qui
+s'élève.... La vie est un effort pour remonter la pente que la matière
+descend. Par là, elle nous laisse entrevoir la possibilité, la nécessité
+même d'un processus inverse de la matérialité, _créateur de la matière_
+par sa seule interruption.»[298]
+
+D'où les conclusions monistiques que M. Bergson répète à profusion: «Un
+processus identique a dû tailler en même temps matière et intelligence
+dans _une étoffe_ qui les contenait toutes deux.»--«Les deux termes sont
+de même essence ... et le physique est simplement du psychique
+inverti.»--«Intellectualité et matérialité, étant de même nature, se
+produisent de la même manière.»--C'est «la progression ou plutôt la
+régression de l'extra-spatial se dégradant en spatialité».--«La matière
+est définie par une espèce de descente, cette descente par une
+interruption de montée»[299], mais ces deux sens dans le mouvement
+n'empêchent pas «l'unité de l'élan» originel, de l'Elan vital, du Flux
+universel.
+
+Le monisme bergsonien a donc relié ensemble--ou plutôt confondu--toutes
+les parties de la création: l'esprit et la matière, l'organique et
+l'inorganique, l'homme et l'animal, grâce à un savant dosage de
+contradictions, diluées jusqu'à leur donner quelque apparence lointaine
+de continuité. Désormais, il peut prendre des airs de triomphe et
+emboucher la trompette. Ecoutez plutôt: «Une telle doctrine ne facilite
+pas seulement la _spéculation_ (?). Elle nous donne aussi plus de
+_force_ (?) pour agir et pour vivre. Car, avec elle, nous ne nous
+sentons plus isolés (!) dans l'humanité, l'humanité ne nous semble pas
+non plus isolée dans la nature qu'elle domine. Comme le plus petit grain
+de poussière est solidaire de notre système solaire tout entier,
+entraîné avec lui dans ce mouvement indivisé de descente qui est la
+matérialité même, ainsi tous les êtres organisés, du plus humble au plus
+élevé, depuis les premières origines de la vie jusqu'au temps où nous
+sommes, et dans tous les lieux comme dans tous les temps, ne font que
+rendre sensible aux yeux une impulsion unique, inverse du mouvement de
+la matière, et, en elle-même, indivisible. Tous les vivants se tiennent,
+et tous cèdent à la même formidable poussée. L'animal prend son point,
+d'appui sur la plante, l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité
+entière, dans l'espace et dans le temps, est une immense armée qui
+galope à côté de chacun de nous, en avant et en arrière de nous, dans
+une charge entraînante, capable de culbuter toutes les résistances et de
+franchir bien des obstacles, même peut-être la mort!»[300]
+
+Après un si beau mouvement d'éloquence, nous aurions quelque scrupule
+d'atténuer l'admiration du lecteur par certaines réserves. Aussi bien
+les croyons nous inutiles. Nous nous contenterons de poser une ou deux
+questions, peut-être indiscrètes, dont les réponses mettraient
+singulièrement au jour les points obscurs d'un système qui ne brille pas
+par ses lumières.
+
+La _première_ est celle-ci. Puisque l'esprit et la matière sont deux
+mouvements «antagonistes», en «sens inverse», comment peuvent-ils
+provenir d'une seule et même impulsion originelle? Comment le second
+peut-il «naître de lui-même» du premier; la «régression» naître
+spontanément de la «progression»; comment l'ascension et la descente
+peuvent-elles n'avoir qu'une seule et même cause?--On ne le comprend
+pas.
+
+La _deuxième_ question est encore plus importante. La descente étant
+postérieure à la montée, la création de la matière doit donc être
+postérieure à celle de l'esprit et de la vie. Or, la vie est impossible
+sans une matière préexistante. Voilà pourquoi M. Bergson nous a dépeint
+l'esprit et la vie comme «un courant lancé à travers la matière», comme
+une force qui élève sans cesse «un poids qui retombe», comme un «effort
+pour remonter la pente que la matière descend», etc. Il faut donc
+supposer données ou engendrées à la fois la matière et la vie au lieu de
+les faire dériver l'une de l'autre, et le physique ne peut être du
+«psychique inverti», puisque le psychique ne peut exister sans le
+physique.
+
+Il y a donc, au fond de l'opinion qui essaye d'identifier l'esprit et la
+matière en faisant de celle-ci un «relâchement» ou une chute de
+celui-là, une contradiction foncière qui a besoin de se dissimuler dans
+une obscurité profonde: celle d'un système qui prétend avoir le droit de
+s'exprimer en notions «peu ou point intelligibles», et transcendantes à
+toute intelligence humaine.
+
+ * * * * *
+
+II. _Critique_.--Jusqu'ici nous n'avons pu examiner et critiquer en
+passant que des détails secondaires à mesure que l'hypothèse de
+l'évolution bergsonienne se déroulait sous nos yeux. Il est temps de
+s'élever à une vue synthétique et d'en faire une critique d'ensemble,
+autrement importante qu'une critique de parties plus ou moins
+accessoires.
+
+Or, nous avons vu que le nouveau système était une réaction--d'ailleurs
+juste et généreuse--contre tous les systèmes antérieurs d'évolution, qui
+se contentaient, pour expliquer le développement des êtres, d'invoquer
+les lois des combinaisons mécaniques, dirigées par des rencontres de
+hasard. Pour eux, «le tout est donné» dès l'origine et ne fait que se
+dérouler automatiquement. Pour M. Bergson, au contraire, à l'origine,
+«rien n'est donné» de ce qui sera plus tard. Tout va se créer, matière
+et forme, au fur et à mesure de l'écoulement du Temps, par des
+apparitions successives de choses «absolument nouvelles», c'est-à-dire
+«imprévisibles et irréductibles aux éléments antérieurs». De là
+l'épithète de _créatrice_ donnée à l'évolution nouvelle qui est bien
+moins une évolution, ou passage à l'acte de ce qui était déjà en
+puissance, qu'une création perpétuelle à jets continus.
+
+En sorte que l'idée de «création _ex nihilo_», abandonnée et comme
+périmée, surtout depuis Darwin et Lamarck, va, par un singulier retour
+des choses ici-bas, être remise en honneur et restaurée par M.
+Bergson[301]. L'intention est des plus louables, assurément; reste à
+savoir comment il la réalisera et si les espérances du spiritualisme ne
+seront pas finalement déçues encore une fois.
+
+Pour le spiritualisme, en effet, aucune évolution des mondes--encore
+moins une évolution créatrice--n'est concevable sans un principe ou une
+force motrice qui la mette en branle ni sans une idée qui la dirige; ou,
+pour employer le langage technique, une _cause motrice_ et une cause
+_finale_, sans lesquelles l'Evolution ne serait plus qu'un mot
+majestueux et trompeur dissimulant un non-sens.
+
+Examinons comment M. Bergson a répondu à ces deux _desiderata_
+essentiels de l'esprit humain.
+
+I. D'abord, une cause efficiente ou motrice est indispensable. Par
+lui-même, un être étant et demeurant identique à lui-même ne peut être
+ou devenir autre qu'il n'est. Il lui faut donc le concours ou la mise en
+branle d'un autre être pour devenir autre qu'il n'est, c'est-à-dire pour
+changer. Tel est le principe d'identité se développant en principe de
+causalité, comme nous l'avons exposé longuement dans un autre
+ouvrage[302].
+
+Or, si tout changement exige une cause, à plus forte raison cette espèce
+de changement qui constitue un passage du _moins_ au _plus_,
+c'est-à-dire un progrès, une ascension;--à plus forte raison encore si
+cette ascension est une création de toutes pièces, un passage de la
+possibilité pure à l'existence.
+
+Or, tel est bien le cas de «l'évolution créatrice».
+
+Dans les autres systèmes d'évolution, pour ramener deux espèces l'une à
+l'autre par voie de filiation, il fallait découvrir entre elles une
+certaine identité de nature, permettant de supposer leur fusion dans un
+genre supérieur d'où elles seraient issues. Il suffisait donc d'une
+cause _occasionnelle_ pour faire dédoubler le genre en ses espèces qu'il
+contenait déjà virtuellement.
+
+Dans le système bergsonien, la difficulté est autrement grande, puisque
+les natures les plus disparates--voire même l'esprit et la
+matière--peuvent être produites par le même antécédent grâce à
+l'évolution créatrice qui crée de toute pièce des formes «imprévisibles
+et irréductibles aux éléments antérieurs».
+
+L'hypothèse est plus commode, assurément, au point de vue des
+généalogies à établir entre les êtres apparus, puisque «tout peut
+provenir de tout». L'invention de ces arbres généalogiques, si
+difficiles du reste à imaginer pour les savants les plus audacieux,
+devient ainsi un effort inutile, un casse-tête chinois à écarter.
+
+Mais, d'autre part, c'est une force _créatrice_ qu'il faudra supposer en
+action perpétuelle, au lieu de causes simplement occasionnelles. Les
+«heureux accidents» imaginés par Darwin ne seront plus de mise, n'auront
+plus aucun sens dans le système de l'Evolution créatrice.
+
+Quelle est donc la Force créatrice admise par M. Bergson? Sûrement, ce
+problème n'a pas échappé à son esprit. Nous sommes même tentés de dire
+qu'il l'a tourmenté, après avoir lu cette phrase significative échappée
+à sa plume: «Dans le présent travail ... un Principe de création,
+_enfin_ (!), a été mis au fond des choses.»[303] Encore une fois, quel
+est donc ce Principe (avec un grand P)?
+
+Serait-ce le Créateur, le Dieu des spiritualistes? En ce cas, bien des
+difficultés seraient levées, et l'Evolution créatrice devenue
+toute-puissante pourrait fonctionner.
+
+Mais nous n'osons espérer cette solution, après les critiques
+dédaigneuses du Dieu de Platon et d'Aristote, qui nous ont d'autant plus
+étonné qu'elles sont gravement inexactes et peu bienveillantes envers de
+si grands génies[304].
+
+Encore moins l'espérons-nous après avoir lu que Dieu, ne saurait être
+une _chose_, c'est-à-dire une substance, un agent, une cause, mais
+seulement un «_centre_ d'où les mondes jailliraient», c'est-à-dire une
+convergence de jaillissement se confondant avec le jaillissement
+lui-même, puisqu'il «n'a rien de tout fait» et progresse avec lui[305].
+
+C'est d'ailleurs la conclusion fatale d'une théorie qui a supprimé
+l'_être_ pour le remplacer par le _devenir_ universel.
+
+Or, tout cela ressemble trop à un monisme panthéistique et n'a rien de
+commun avec un vrai et sincère théisme, celui des plus grands
+philosophes dont s'honore l'histoire de la pensée humaine, sans en
+excepter les créateurs de l'évolutionnisme contemporain: Lamarck et
+Darwin lui-même, qui, sur ses vieux jours, en fit l'aveu.
+
+Au lieu de Dieu, M. Bergson se contente de mettre «au _fond des choses_
+la DURÉE et le LIBRE CHOIX»[306], c'est-à-dire ce qu'il a déjà appelé le
+_Temps_ ou le perpétuel _Devenir_. Son Principe sera le _Dieu-Cronos_ de
+la mythologie grecque, rajeuni sans doute et modernisé, et s'il dévore
+encore ses enfants, ce ne sera plus par jalousie, mais uniquement pour
+«se gonfler» de leur substance et «faire boule de neige» avec eux dans
+une identité monistique Universelle. L'ancien Cronos n'était que l'allié
+de la puissance créatrice; le nouveau sera l'ombre de cette puissance
+divine, il sera le Devenir dans son perpétuel «jaillissement».
+
+Le lecteur serait fort surpris de nous voir accepter sans protestation
+une conception si bizarre qui nous ramène à la mythologie et à l'enfance
+de l'humanité. Cependant, ce n'est ni sa bizarrerie ni son antiquité qui
+nous la font repousser, mais uniquement son opposition flagrante aux
+premiers principes de la raison.
+
+Le Temps, la durée, l'élan vital--seraient-ils définis au sens de M.
+Bergson--ne peuvent être un _principe_ de la production des choses,
+encore moins un principe _premier_ et nécessaire.
+
+1° Le Temps n'est ni un être ni un principe actif. En vain M. Bergson
+nous réplique que le Temps agit réellement, que «sa dent mord sur tous
+les êtres»[307]: ce sont là des métaphores. Ce qui use ma montre, c'est
+le frottement des rouages, la poussière, l'humidité, la rouille, ce
+n'est pas le Temps, qui est parfaitement inactif et indifférent à tous
+les changements qui se produisent dans le Temps.
+
+A son tour, la _durée_ est un effet produit et non une cause
+productrice; c'est donc une conséquence, non un principe. Si je suis
+aujourd'hui, ce n'est pas une raison suffisante pour que je sois demain,
+et si je vis et j'existe depuis cinquante ans, c'est parce que j'ai reçu
+le jour de mes parents, et qu'après avoir reçu d'eux l'être et la vie,
+je les ai entretenus constamment par la nourriture, les soins, les
+remèdes, les précautions contre les accidents ou les maladies, etc. Au
+contraire, dire que j'_existe parce que je dure_, c'est bien moins
+qu'une vérité de M. de La Palisse; c'est une pétition de principe et un
+renversement de l'ordre des facteurs--ύστερον πρότερον,--car l'effet ne
+peut être la cause, sa propre cause[308].
+
+Ce raisonnement va paraître encore plus clair, mais sous une autre
+forme, si, au lieu de penser à la _durée_, nous pensons à _l'élan
+vital_, spontané et libre, que M. Bergson emploie si souvent comme
+synonyme de la durée. L'_élan_, c'est une _action_, et par conséquent
+l'action d'un _agent_; ce n'est donc pas l'action qui joue le rôle de
+principe, mais l'agent.
+
+Il est vrai que dans le phénoménisme universel de M. Bergson il n'y a
+plus d'agent sous l'action, mais des actions toutes pures et sans agent.
+En conséquence, nous aboutissons à cette conception contradictoire
+«l'une évolution sans rien qui évolue ou qui fasse évoluer, et d'une
+perpétuelle création sans aucun créateur. C'est une auto-création se
+donnant incessamment à elle-même l'existence qu'elle n'a pas.
+
+L'idée de commencement absolu et sans cause--si chère à Renouvier--est
+ainsi mise partout dans l'Univers: au commencement, au milieu, à la fin
+et poussée jusqu'à la plus éclatante absurdité! Nous refusons nettement
+de nous en contenter.
+
+2º Supposerait-on, par impossible, que la durée des choses de ce monde
+ou leur évolution soit leur principe, il ne saurait être le principe
+_premier_ de ces choses, parce qu'il n'est pas une cause nécessaire,
+mais contingente. En effet, l'évolution est un _devenir_ qui se fait peu
+à peu; or, avoir besoin de devenir pour être est moins parfait qu'être
+déjà sans avoir besoin de devenir. L'être est donc plus parfait que le
+devenir; ou, suivant la formule classique, _l'acte prime la puissance_.
+Le devenir n'est donc pas un être premier, mais second et dérivé; donc,
+il est la contingence et l'imperfection même.
+
+Telle est la thèse fondamentale de la _philosophia perennis_.
+
+A son encontre, M. Bergson soutient le primat du devenir, la supériorité
+de la puissance sur l'acte, du non-être sur l'être, et toute la thèse
+bergsonienne repose sur cette contre-vérité.
+
+«Il y a _plus_, nous dit-il, dans le mouvement que dans l'immobile; il y
+a _plus_ dans un mouvement que dans les positions successives attribuées
+au mobile; _plus_ dans un devenir que dans les formes traversées tour à
+tour; _plus_ dans l'évolution de la forme que dans les formes réalisées
+l'une après l'autre.»[309] Donc, le devenir est plus parfait.
+
+Un des plus brillants disciples de la même école dit de même: «Pourquoi
+le parfait ne serait-il pas une ascension, une croissance, plutôt qu'une
+plénitude immobile?»[310]
+
+Cette objection, à laquelle il nous faut répondre, renferme un aveu
+capital qu'il nous plaît d'abord de souligner. Elle reconnaît
+formellement ce principe premier, si familier à Aristote, que _le
+parfait prime l'imparfait_[311], et devant lequel s'inclinent nos
+penseurs contemporains les plus éminents, tels que M. Boutroux,
+lorsqu'il concluait: «Il reste donc vrai que l'imparfait n'existe et ne
+se détermine qu'en vue du plus parfait.»[312] L'imparfait, en effet, ne
+peut exister et évoluer tout seul vers le parfait, parce qu'il ne peut
+se donner à lui-même l'être qu'il n'a pas.
+
+Ce principe une fois reconnu par nos adversaires, il nous reste à
+discuter avec eux si c'est la puissance qui est plus parfaite que
+l'acte; le devenir-être plus parfait que l'être achevé; le mouvement
+vers un but plus parfait que le repos et la jouissance dans le but
+atteint? Mais, par ce simple énoncé, qui ne voit que c'est précisément
+l'inverse? Si l'on ne se meut pas pour se mouvoir vainement, mais pour
+arriver, si le mouvement n'est pas une fin mais un moyen, n'est-il pas
+évident qu'il est plus parfait d'être arrivé au but que de le chercher,
+meilleur d'en jouir que d'y tendre laborieusement?
+
+Si MM. Bergson et Le Roy ont paru en douter, s'ils ont préféré le
+mouvant à l'immobile, c'est qu'ils se sont fait une fausse idée de ce
+que nous appelons avec Aristote l'être immobile ou immuable. Ils ont cru
+que mettre l'immobilité dans l'être parfait, c'était le rendre inactif
+et infécond, et partant souverainement imparfait. Mais c'est là pure
+équivoque.
+
+Autre chose est le mouvement de croissance pour grandir soi-même dans
+l'être et la perfection; autre chose le mouvement de vie _ad intra_ pour
+jouir de sa béatitude, et celui de fécondité _ad extra_ pour communiquer
+à d'autres de cette plénitude d'être et de perfection. Le premier
+mouvement, celui de croissance ou d'évolution, nous le nions de l'être
+souverainement parfait, puisqu'il suppose un besoin, une indigence à
+satisfaire. Il faut donc qu'il soit immobile sous ce rapport. Mais le
+second et le troisième, sans le premier, sont le privilège de l'être
+parfait, puisqu'ils ont pour fin, non d'acquérir ce qui lui manquerait,
+mais de jouir et de donner de sa plénitude.
+
+Or, ces activités ad _intra_ et _ad extra_ sont parfaitement compatibles
+avec l'immobilité de croissance. Elles ne sont pas des _devenir_ pour
+l'Etre parfait, soit qu'il jouisse de sa perfection dans une ineffable
+béatitude, soit qu'il opère la création d'êtres contingents sans
+s'appauvrir ni s'enrichir lui-même, soit enfin qu'il produise en eux des
+changements, sans en éprouver aucun. Ces activités ne sont pas des
+_devenir_, mais des _actes_ et des _actes purs_, sans mélange de
+potentialité, suivant la formule géniale d'Aristote et de tous les
+Docteurs chrétiens.
+
+Au contraire, le Devenir bergsonien est un mouvement de croissance,
+c'est une Puissance en voie de s'actuer, aussi est-il un signe essentiel
+d'indigence, d'imperfection et de contingence. Le Parfait n'est donc pas
+ce qui a besoin de devenir et qui devient peu à peu, mois _ce qui est_
+et qui fait devenir tout le reste. Ce n'est pas la Puissance, mais
+l'Acte; ce n'est pas le non-être, c'est l'être.
+
+Voilà ce que proclame le bon sens, avec l'unanimité des Docteurs de
+l'Ecole à travers tous les siècles. En sorte que soutenir avec Renan que
+«le grand progrès de la critique contemporaine a été de substituer la
+catégorie du devenir a celle de l'être»[313], ou bien avec Hegel que «le
+non-être prime l'être», est un flagrant paradoxe et une injure au sens
+commun[314].
+
+On voit par là comment notre Dieu est à la fois un Dieu immuable et un
+Dieu vivant. Immuable parce qu'étant de soi l'être parfait, il n'est
+nullement «en train de se faire» comme on ose le soutenir dans la
+Philosophie nouvelle[315]. Vivant aussi, parce qu'il est agissant ad
+_intra_ et _ad extra_, mais d'une vie bien différente de la nôtre.
+
+Noire vie pour durer a besoin du «tourbillon vital», de ce mouvement
+ininterrompu de va-et-vient entre la mort et la vie, qui nous verse la
+vie goutte à goutte dans un recommencement perpétuel. Mais bien loin
+d'être une vie parfaite, ce n'est là qu'une vie misérable, qui s'use et
+se détruit sans cesse, une perpétuelle «lutte contre la mort», suivant
+la célèbre définition de Bichat, ou mieux encore «une perpétuelle
+agonie», suivant l'heureuse expression de saint Grégoire le Grand.
+Attribuer à la vie parfaite de notre Dieu l'agitation inquiète et
+l'instabilité de la nôtre ne serait que de l'anthropomorphisme le plus
+grossier: reproche que nos adversaires nous adressent assez souvent pour
+qu'ils évitent de le mériter.
+
+La vie parfaite n'est donc pas un perpétuel devenir, mais un _acte pur_
+sans aucun mélange d'imperfection ni de potentialité. Elle exclut donc
+tout mouvement, dans le sens imparfait de ce mot, c'est-à-dire tout
+passage de la puissance à l'acte ou de l'acte à la puissance. Elle est
+une plénitude indéfectible d'action et de béatitude.
+
+«Mais quoi, s'écriait Platon, nous persuadera-t-on si facilement que,
+dans la réalité, le mouvement, la vie, l'âme, l'intelligence, ne
+conviennent pas à l'Etre absolu; que cet Etre ne vit ni ne pense et
+qu'il demeure immobile, immuable, sans avoir part à l'auguste et sainte
+intelligence, σεμνόν και άγιον νοῠν!» De même, Aristote revendique pour
+l'Etre en soi la pensée, l'action, la vie, la béatitude, en des termes
+non moins admirables[316].
+
+Par là même, nous avons répondu à cette étrange objection de M. Bergson
+nous reprochant «le dédain de notre métaphysique pour toute réalité qui
+dure»[317]. Ce n'est que la durée successive et reçue goutte à goutte,
+en un mot, le _devenir_, que nous estimons imparfaite et contingente,
+incompatible avec l'être nécessaire et parfait.
+
+Mais la vraie durée éternelle et nécessaire du _tota simul_ ou de
+l'_acte pur_, nous en faisons l'essence même de l'Etre parfait en lequel
+l'essence et l'existence s'identifient. Bien loin de la dédaigner, nous
+la divinisons, tandis que M. Bergson n'a divinisé que son ombre, pour ne
+pas dire sa caricature, le Temps, qui se fait et se défait, qui devient
+et qui passe. Son Cronos n'est même pas un demi-dieu. Il n'est qu'un
+avatar de la _substance infinie_ de Spinosa, de l'_idée absolue_ de
+Hegel ou de la _volonté pure_ de Schopenhauer. Loin d'être un progrès,
+c'est plutôt, à bien des égards, un recul de la conception panthéistique.
+
+II. Décapitée par la suppression de la Cause première, efficiente et
+motrice, l'Evolution bergsonienne va se trouver désorientée par
+l'absence de _Cause finale_.
+
+Cependant, ce n'est pas une absence _totale_ de cause finale que nous
+reprocherons à ce système. Un reproche si excessif serait une véritable
+injustice envers son auteur. S'il est quelqu'un parmi nos contemporains
+qui ait proclamé plus ouvertement la faillite du mécanisme sous toutes
+ses formes: cartésienne, spinosienne, leibnitzienne, spencérienne,
+kantienne, etc., c'est bien assurément M. Bergson. Il a écrit contre le
+hasard de tous les mécanismes des pages vengeresses qui resteront, car
+elles sont la meilleure partie de son œuvre.
+
+Toutefois, après avoir vigoureusement rejeté le mécanisme qui voudrait
+expliquer les merveilles du cosmos par des combinaisons accidentelles et
+fortuites, il refuse d'adopter le finalisme. Ce ne sont là, dit-il, que
+«deux vêtements de confection» qui «ne vont ni l'un ni l'autre», et les
+deux éternels plaideurs vont être, suivant sa coutume, renvoyés par lui
+dos à dos, lorsqu'il se ravise et semble éprouver quelque regret en
+faveur de l'un des deux systèmes «qui pourrait, dit-il, être recoupé,
+recousu, et, sous une forme nouvelle, aller moins mal que l'autre»[318].
+C'est le finalisme qui va bénéficier de ses indulgentes retouches.
+Taillé, coupé en deux, il va devenir un demi-finalisme. En voici les
+traits essentiels.
+
+Nous avons vu que le Dieu ou demi-Dieu Cronos, Elan vital, Courant de
+vie ... était esprit, et même intelligence, au moins dans un sens très
+large, puisque l'instinct des animaux et l'intelligence de l'homme en
+sont issus pareillement. Bien plus--nous l'avons dit,--il est liberté,
+choix, exigence de création. De tous ces attributs, nous pouvons
+conclure que son évolution créatrice ne sera pas aveugle ni laissée au
+hasard. Sa méthode ou son processus seront donc psychiques et nullement
+mécaniques, libres et nullement asservis à la fatalité. M. Bergson ira
+même jusqu'à dire: «La science n'est donc pas une construction humaine.
+Elle est antérieure à notre intelligence, indépendante d'elle,
+véritablement génératrice des choses.»[319]
+
+Orientée par de telles prémisses, on devine que l'évolution créatrice se
+rapprochera beaucoup du finalisme intégral. Nombreuses sont aussi les
+pages de ce volume qu'un finaliste convaincu n'hésiterait point à
+signer. Et nous ne parlons pas seulement des pages dirigées contre le
+mécanisme, où ce système est mis au défi, par exemple, d'expliquer les
+similitudes d'organes sur des lignes divergentes et depuis longtemps
+séparées, telles que la similitude complète d'un œil à rétine chez
+l'homme et chez un mollusque tel que le peigne[320]. Nous parlons aussi
+des pages qui nous montrent la marche de l'évolution clairement orientée
+par une direction supérieure aux individus, et partant par la finalité.
+
+Voici d'abord comment l'auteur résume et conclut sa discussion sur
+révolution par variations lentes ou brusques. «En résumé, dit il, si les
+variations accidentelles qui déterminent l'évolution sont des variations
+insensibles, il faudra faire appel à un bon génie--le génie de l'espèce
+future--pour conserver et additionner ces innombrables variations, car
+ce n'est pas la sélection qui s'en chargera. Si, d'autre part, les
+variations accidentelles sont brusques, l'ancienne fonction ne
+continuera à s'exercer ou une fonction nouvelle ne la remplacera que si
+tous les changements survenus ensemble se complètent en vue de
+l'accomplissement d'un même acte: il faudra encore recourir au bon
+génie, cette fois pour obtenir la _convergence_ des changements
+simultanés, comme tout à l'heure pour assurer la _continuité de
+direction_ des variations successives.... Bon gré, mal gré, c'est à un
+principe interne de direction qu'il faudra faire appel pour obtenir
+cette convergence d'effets.»[321]
+
+Ce principe interne de direction, dont tous les mécanismes ont vainement
+cherché à se passer, M. Bergson l'appelle quelquefois du nom d'_effort_,
+mais il prend bien soin de nous avertir de la différence profonde qui
+existe entre ce principe de direction et un effort au sens vulgaire.
+Celui-ci est personnel et n'aboutit qu'à des variations insignifiantes,
+par exemple, à développer un muscle; celui-là, au contraire, est
+au-dessus de l'individu et produit l'évolution des espèces. Il n'y a
+donc entre les deux sens qu'une analogie lointaine, mais suffisante pour
+nous faire comprendre comment un même effort, pour tirer parti des mêmes
+circonstances, peut aboutir aux mêmes résultats, résoudre identiquement
+les mêmes problèmes, surtout lorsque ces problèmes ne comportent qu'une
+même solution[322].
+
+«Un changement héréditaire, écrit notre auteur, et de sens défini, qui
+va s'accumulant et se composant avec lui-même de manière à construire
+une machine de plus en plus compliquée, doit sans doute se rapporter à
+quelque espèce d'effort, mais à un effort autrement profond que l'effort
+individuel, autrement indépendant des circonstances, commun à la plupart
+des représentants d'une même espèce, inhérent aux germes qu'ils portent
+plutôt qu'à  leur seule substance, assuré par là  de se transmettre à
+leurs descendants. Nous revenons ainsi à l'idée d'où nous étions partis,
+celle d'un _élan originel_ de la vie.»[323]
+
+Un peu plus loin, revenant sur cette hypothèse d'un élan originel,
+c'est-à-dire d'une poussée intérieure qui porterait la vie, par des
+formes de plus en plus complexes, à des destinées de plus en plus
+hautes, il ajoute: «Cet élan est pourtant visible, et un simple coup
+d'œil jeté sur les espèces fossiles nous montre que la vie aurait pu se
+passer d'évoluer, ou n'évoluer que dans des limites très restreintes, si
+elle avait pris le parti, beaucoup plus commode pour elle, de
+s'ankyloser dans ses formes primitives. Certains Foraminifères, par
+exemple, n'ont pas varié depuis l'époque silurienne. Impassibles témoins
+des révolutions sans nombre qui ont bouleversé notre planète, les
+Lingules sont aujourd'hui ce qu'elles étaient aux temps les plus reculés
+de l'ère palézoïque.»[324]
+
+L'existence de cet élan vital originel pour donner le branle et la
+direction à l'évolution ne nous gêne nullement. Après l'avoir accordé
+volontiers, nous demeurons encore en plein finalisme, puisque M. Bergson
+admet comme nous et avec tous les péripatéticiens que l'évolution
+elle-même ne peut s'expliquer sans une direction, à la fois intérieure
+et supérieure aux individus.
+
+Jusqu'ici, l'accord est facile, mais voici où la divergence entre nous
+va commencer.
+
+D'après M. Bergson, la direction de l'évolution se fait sans aucun plan
+_général_ tracé d'avance, mais par la solution, au fur et à mesure
+qu'ils se présentent, de chaque problème particulier, qui est librement
+résolu par la création de formes absolument imprévisibles.
+
+«L'évolution n'est pas davantage la réalisation d'un plan. Un plan est
+donné par avance. Il est représenté, ou tout au moins représentable,
+avant le détail de sa réalisation. L'exécution en peut être repoussée
+dans un avenir lointain, reculée même indéfiniment: l'idée n'en est pas
+moins formulée, dès maintenant, en termes actuellement donnés. Au
+contraire, si l'évolution est une création sans cesse renouvelée, elle
+crée au fur et à mesure, non seulement les formes de la vie, mais les
+idées qui permettraient à une intelligence de la comprendre, les termes
+qui serviraient à l'exprimer. C'est-à-dire que son avenir déborde son
+présent et ne pourrait s'y dessiner en une idée. Là est la première
+erreur du finalisme.»[325]
+
+Cette thèse antifinaliste repose sur deux arguments principaux.
+
+_Premier argument_. Un plan tracé d'avance assimile trop le travail de
+la nature au travail de l'ouvrier qui fabrique en assemblant des pièces
+une à une. La nature, au contraire, construit ses organes vivants, non
+par des additions successives, mais par division de la cellule-mère qui
+se dédouble en cellules dérivées, lesquelles se dédoublent à leur tour
+jusqu'à la construction complète de l'organe[326].
+
+Nous répondons que l'opposition de ces deux modes de travail n'est pas
+si absolue. Il est vrai que l'ouvrier n'en a qu'un à son service; mais
+la nature a les deux, et si la cellule vivante procède par dédoublement,
+elle procède aussi par addition des éléments de choix qui doivent la
+nourrir et sans l'assimilation desquels elle ne se dédoublerait jamais.
+Il lui faut choisir du phosphore pour fabriquer le tissu nerveux, de la
+silice pour les fibres végétales, de la chaux pour les os, du fer pour
+enrichir le sang, etc. La nature procède donc par additions aussi bien
+que par dissociations et dédoublements.
+
+Toutefois, ce n'est là qu'une différence secondaire. L'essentiel est que
+tous les éléments, associés ou dissociés, obéissent a une même idée qui
+commande à l'ensemble, et partant à un plan conçu d'avance, car l'idée
+est un plan, au moins partiel.
+
+_Deuxième argument_. «Un plan est un terme assigné à un travail; il clôt
+l'avenir dont il dessine la forme. Devant l'évolution de la vie, au
+contraire, les portes de l'avenir restent grandes ouvertes. C'est une
+création (de formes imprévues et imprévisibles) qui se poursuit sans fin
+en vertu d'un mouvement initial.»[327]
+
+Cet argument est sans valeur. L'avenir n'est nullement clos, parce que
+le Créateur réaliserait en ce moment un plan, le plan qui est sous nos
+yeux, et qu'il se réserverait de faire succéder au monde présent
+d'autres mondes et d'autres plans futurs, et même une série indéfinie de
+mondes et de plans. Les portes de l'avenir resteraient donc grandes
+ouvertes.
+
+Elles seraient seulement fermées, pendant la durée d'exécution de tel ou
+tel plan, à l'intrusion anarchique de plans différents. Ce qui est une
+protection de l'ordre actuel et non un obstacle aux progrès futurs.
+Vouloir, au contraire, qu'à chaque instant puissent apparaître des
+formes nouvelles imprévues et imprévisibles, c'est introduire
+l'incohérence et le chaos dans l'Univers actuel. La suppression du plan
+ne serait donc que la suppression de l'ordre.
+
+D'autre part, quelle nécessité voyez-vous à ce que les portes de
+l'avenir ne soient pas fermées ni son plan dessiné à l'avance? Nous
+avons beau chercher les raisons de cette prétendue nécessité, nous n'en
+trouvons aucune.
+
+Loin de là, puisque l'éternité est un éternel présent, rien n'est passé
+ni futur, rien n'est caché au regard éternel, et, pour lui, l'imprévu ou
+l'imprévisible sont des non-sens. Autant dire que la volonté
+toute-puissante du Créateur ne sait plus ce qu'elle veut ni ce qu'elle
+fait, ni ce qu'elle crée.
+
+Quant à l'hypothèse ajoutée par M. Bergson, que, sans avoir rien prévu,
+l'impulsion initiale suffît à mettre dans l'Univers un ordre
+imprévisible, au fur et à mesure des événements, c'est encore un
+non-sens philosophique, au témoignage, non seulement d'Aristote, mais
+des modernes eux-mêmes, tels que M. Hamelin, professeur en Sorbonne,
+qui, dans sa brillante thèse de doctorat, ne craignit pas de soutenir
+qu'une cause motrice est inintelligible sans une direction, et partant
+sans une finalité. «Une causalité non téléologique, écrivait-il, demeure
+frappée d'impuissance, disons d'impossibilité, et cela simplement parce
+qu'il lui manque une condition encore pour être quelque chose
+d'entièrement intelligible.»[328]
+
+En d'autres termes: l'impulsion originelle qui doit mettre en branle
+l'évolution a déjà une direction ou elle n'en a pas. Si elle n'en a pas,
+elle ne peut rien mouvoir ni se mouvoir elle-même, car il n'y a pas de
+mouvement sans direction. Si elle a, au contraire, une direction, elle
+tend vers un but, vers la réalisation d'une idée, d'un plan, et nous
+revenons, bon gré, mal gré, à la finalité.
+
+ * * * * *
+
+Après ces réponses aux deux principaux arguments de M. Bergson, ajoutons
+une réfutation plus directe de son système de finalité partielle.
+Démontrons son insuffisance.
+
+C'est, nous dit-on, _au fur et à mesure_ des circonstances que l'élan
+vital choisira ce qu'il doit faire; à chaque problème soulevé, il
+apportera sa solution, sans avoir besoin de faire à l'avance aucun plan
+général. De la sorte, on croit pouvoir concilier l'absence de tout plan
+préconçu avec la réalisation effective d'un plan. Et de même que M.
+Jourdain faisait de la prose sans le savoir, ainsi l'évolution créatrice
+déroulera un plan admirable et infiniment compliqué sans l'avoir prévu.
+
+Eh bien! nous n'hésitons pas à déclarer que cette conception est
+incohérente et qu'elle ne tient pas debout. Pour le montrer, il nous
+suffira de nous en tenir aux données mêmes de M. Bergson.
+
+En nous décrivant poétiquement la marche de l'évolution cosmique, il
+nous parle avec insistance de _la marche à  la vision_, de _la marche à
+la réflexion, à l'intelligence, à la liberté, à la vie sociale_,
+etc.[329]. Prenons la première de ces données et attachons-nous à la
+comprendre.
+
+Il s'agit de la marche ascensionnelle de l'organe le plus élémentaire et
+le plus grossier de la vision, tel que la simple tache pigmentaire de
+l'Infusoire, à l'organe le plus parfait, l'œil rétinien du vertébré, en
+passant par toutes les formes intermédiaires.
+
+Or, cette marche ne peut se produire que par variations insensibles ou
+par changements brusques.
+
+Si l'on suppose des variations insensibles, les premières variations ne
+gêneront pas trop le fonctionnement primitif de l'organe, puisqu'on les
+suppose insensibles, mais elles ne seront pas davantage utiles à ce
+fonctionnement, tant que les variations complémentaires ne se seront
+produites. Dès lors, ne pouvant encore fonctionner, elles s'atrophieront
+au lieu de se développer et ne se conserveront ni dans l'individu ni
+dans l'espèce.
+
+Pour avoir une raison de les conserver, l'évolution doit les regarder
+comme des _pierres d'attente_, posées en vue d'une construction
+ultérieure, c'est-à-dire en vue d'un plan définitif. Il est évident
+qu'ici les parties sont commandées par le tout, comme le proclamait
+Aristote[330], elles obéissent à un élément futur qui n'existe pas
+encore; il y a donc un plan, et rien ne peut commencer utilement ou
+s'accroître qu'en prévision de ce but final.
+
+En d'autres termes, il est impossible à l'Elan vital de résoudre
+utilement les divers problèmes au fur et à mesure qu'ils se posent le
+long du chemin de l'évolution, sans avoir déjà prévu le problème final,
+qui devient par avance l'élément essentiel des problèmes antérieurs.
+Impossible de construire peu à peu un organe tel que l'œil, surtout
+l'œil des vertébrés où des millards d'éléments sont constitués et
+coordonnés en vue d'une unique fonction, sans avoir prévu à l'avance le
+plan d'ensemble d'un œil à cristallin.
+
+Ce raisonnement, dans l'hypothèse de l'évolution brusque, sera le même
+avec un grossissement d'évidence encore plus saisissant. Chaque pas en
+avant de l'évolution vers la formation d'un œil à rétine acquiert ici
+une importance encore plus grande. Pour être opportun et ne rien gâter,
+il doit prévoir tous les pas suivants, être orienté par une «idée
+directrice», selon l'expression de Claude Bernard, c'est-à-dire orienté
+par le plan final de l'œil à construire.
+
+Bien plus, comme chaque pas en avant est ici, par hypothèse, un progrès
+notable d brusque sur un point particulier, il aura son contre-coup sur
+une multitude d'autres points, car un élément nouveau amène des
+changements corrélatifs dans tous les éléments anciens. Chaque
+remaniement partiel exige donc, sous peine de tout gâter, un remaniement
+complet de l'ensemble. Il est donc impossible à l'Elan vital de donner
+des solutions partielles à chaque détail infiniment compliqué du
+problème, sans donner en même temps des solutions d'ensemble,
+c'est-à-dire s'orienter par un plan final.
+
+Enfin, comme il est impossible de construire utilement un œil à rétine,
+sans savoir l'endroit du corps animal où il sera placé, et sans
+l'adapter aux organes voisins, puisqu'il devra collaborer avec eux,--par
+exemple, avec le second œil, s'il doit y avoir vision binoculaire, avec
+le système sensori-moteur d'où il tirera la sensibilité et le mouvement,
+avec les organes de la circulation du sang, de la respiration, de la
+digestion, de la reproduction, etc.,--le plan de l'œil se trouve
+lui-même dépendant du plan spécifique de l'animal auquel on le destine.
+L'animal, à son tour, est une partie d'un plan plus général et doit
+obéir à ce plan d'ensemble total sous peine de tout gâter.
+
+Ces corrélations des parties avec l'ensemble sont si manifestes que M.
+Bergson en fait l'aveu en vingt passages. «Chaque pièce nouvelle,
+écrit-il, exige, sous peine de tout gâter, un remaniement complet de
+l'ensemble. Comment attendre du hasard un pareil remaniement?...
+L'addition d'un élément nouveau amène le changement corrélatif de tous
+les éléments anciens. Personne ne soutiendra que le hasard puisse
+accomplir un pareil miracle.»[331]--«La machine qu'est l'œil est donc
+composée d'une infinité de machines, toutes d'une complexité extrême....
+La plus légère distraction de la nature dans la construction de la
+machine infiniment compliquée eût rendu la vision impossible.»[332]
+
+Impossible d'avouer plus clairement que la nature ou l'Elan vital ne
+peut se distraire un seul instant du but à  atteindre et du plan à
+exécuter. Il y a donc un plan prévu et voulu.
+
+Et cependant M. Bergson revient à sa thèse préférée qu'il n'y a aucun
+plan. Mais il n'y revient pas sans un certain embarras, trahi par des
+hésitations et des réserves peu intelligibles. Qu'on en juge par sa
+réplique.
+
+«Mais en parlant d'une marche à la vision, ne revenons-nous pas à
+l'ancienne conception de la finalité? Il en serait ainsi, sans aucun
+doute, si cette marche exigeait la représentation, consciente ou
+inconsciente, d'un but à atteindre. Mais la vérité est qu'elle
+s'effectue en vertu de l'élan originel de la vie, qu'elle est impliquée
+dans ce mouvement même, et que c'est précisément pourquoi on la retrouve
+sur des lignes d'évolution indépendantes.»--Jusqu'ici nous sommes
+d'accord avec M. Bergson: «La représentation du but» n'est évidemment
+pas dans le germe ou l'embryon qui évolue, mais dans «l'élan originel»
+du Créateur, de même qu'il n'est pas dans le mécanisme de l'horloge qui
+marque l'heure, mais uniquement dans la pensée de l'horloger qui a monté
+ce mécanisme.
+
+Mais poursuivons: «Que si maintenant on nous demandait pourquoi et
+comment elle (la marche à la vision) y est impliquée (dans l'élan
+originel), nous répondrons que la vie est, avant tout, une tendance à
+agir sur la matière brute. Le sens de cette action n'est sans doute pas
+prédéterminé (?): de là l'imprévisible variété des formes que la vie, en
+évoluant, sème sur son chemin. Mais cette action présente toujours, à un
+degré plus ou moins élevé, le caractère de la contingence: elle implique
+tout au moins un rudiment de choix. Or, un choix suppose la
+représentation anticipée de plusieurs actions possibles. Il faut donc
+que des possibilités d'action se dessinent, pour l'être vivant, avant
+l'action même. La perception visuelle n'est pas autre chose: les
+contours visibles des corps sont le dessein de notre action éventuelle
+sur eux. La vision se retrouvera donc, à des degrés différents, chez les
+animaux les plus divers, et elle se manifestera par la complexité de
+structure partout où elle aura atteint le même degré d'intensité.»[333]
+
+Telle est la réplique intégrale de M. Bergson. Nous avons tenu à la
+citer en entier, au lieu de l'analyser, pour que ce petit chef-d'œuvre
+de clair-obscur ne nous fût pas imputable. Au fait, les dieux d'Homère,
+eux aussi, au plus fort du combat, disparaissaient parfois dans les
+nuages, et nous aurions mauvaise grâce de reprocher à de simples mortels
+de suivre un exemple venu de si haut.
+
+Cependant, tout n'est pas insaisissable dans cette page, et nous y
+découvrons des réserves intéressantes qui atténuent énormément toute
+négation d'un plan prévu et visé. On nous accorde que _la marche à la
+vision_ «_implique toujours un rudiment de choix_»--et partant,
+ajouterons-nous, au moins un rudiment de _but_, car on ne peut choisir
+sans but. On nous accorde aussi que le choix _suppose la représentation
+anticipée de plusieurs actions possibles_,--et partant, pour choisir
+entre ces divers moyens, il faut les comparer au _but_ à atteindre, il
+faut une représentation de ce but.
+
+Après cette grave concession, comment soutenir encore que «la marche à
+la vision n'exige pas la représentation, consciente ou inconsciente,
+d'un but à atteindre»?--Il y a là une contradiction flagrante outre ces
+deux thèses du même paragraphe. Elle nous montre, mieux que tout
+raisonnement, qu'une demi-finalité est une hypothèse incohérente, se
+détruisant elle-même.
+
+C'est très bien de répudier le mécanisme et le hasard comme une
+explication insuffisante de l'évolution; c'est très bien d'admettre
+qu'elle est poussée en avant par le choix d'une volonté libre; mais
+cette volonté libre ne peut _pousser par derrière_ l'évolution des
+mondes, et ne peut être une _vis a tergo_[334] comme l'imagine M.
+Bergson, sans regarder _en avant_, sans avoir un but ou une série de
+buts successifs; en un mot, elle ne peut être cause motrice sans être
+cause finale. Si elle poussait sans savoir où clic va, elle pousserait
+aveuglément et nous reviendrions à ce hasard dont on a si justement
+proclamé la faillite.
+
+ * * * * *
+
+Concluons que l'évolution créatrice sans _créateur_ et sans _but_ pêche
+à la fois contre les deux principes premiers de l'esprit humain, le
+principe de causalité et celui de finalité. Il lui manque les deux
+ressorts essentiels de tout mouvement, surtout du mouvement vital et
+libre dont elle se réclame.
+
+Nous l'arrêtons donc à son point de départ, comme on arrête un voyageur
+qui n'a pas de quoi faire son voyage, comme la nature elle-même arrête
+un germe ou un embryon monstrueux qui n'est pas né viable. Le
+Dieu-Cronos n'est qu'un fantôme sans consistance, incapable de nous
+expliquer l'évolution. Il nous faut un Dieu vivant qui en soit le
+principe et la fin, qui soit l'_alpha_ et l'_oméga_ de l'évolution des
+mondes.
+
+Et maintenant nous pouvons, en terminant, assister au brillant feu
+d'artifice de métaphores tiré par M. Bergson en l'honneur de l'évolution
+créatrice, sans aucun risque d'en être éblouis ou déconcertés.
+
+«Imaginons, nous dit-il, un récipient plein de vapeur à une haute
+tension, et, çà et là, dans les parois du vase, une fissure par où la
+vapeur s'échappe en jet. La vapeur lancée en l'air se condense presque
+tout entière en gouttelettes qui retombent.... Ainsi, d'un immense
+réservoir de vie, doivent s'élancer sans cesse des jets, dont chacun,
+retombant, est un monde.»[335]
+
+Cependant, «la création d'un monde est un acte libre, et la vie à
+l'intérieur du monde matériel participe de cette liberté. Pensons donc
+plutôt à un geste comme celui d'un bras qu'on lève; puis supposons que
+le bras, abandonné à lui-même, retombe, et que pourtant subsiste en lui,
+s'efforçant de le relever, quelque chose du vouloir qui l'anima: avec
+cette image d'un _geste créateur qui se défait_, nous aurons déjà une
+représentation plus exacte de la matière. Et nous verrons alors, dans
+l'activité vitale, ce qui subsiste du mouvement direct dans le mouvement
+inverti, _une réalité qui se fait à travers celle qui se défait_»[336].
+
+«Tout est obscur dans l'idée de création si l'on pense à des _choses_ qui
+seraient créées et à une _chose_ qui crée, comme on le fait d'habitude,
+comme l'entendement ne peut s'empêcher de le faire.... Il n'y a pas de
+_choses_, il n'y a que des _actions_.... J'exprime simplement cette
+similitude probable quand je parle d'un _centre_ d'où les mondes
+jailliraient comme des fusées d'un immense bouquet, pourvu toutefois que
+je ne donne pas ce centre pour une _chose_, mais pour une continuité de
+jaillissement. Dieu ainsi défini [non comme une cause, mais une
+continuité de jaillissement sans cause] n'a rien de tout fait: il est
+vie incessante, action, liberté. La création, ainsi conçue, n'est pas un
+mystère; nous l'expérimentons en nous dès que nous agissons
+librement.»[337]
+
+«La vie est un mouvement, la matérialité est le mouvement inverse ...
+c'est une action qui se fait à travers une action du même genre qui se
+défait, quelque chose comme le chemin que se fraye la dernière fusée du
+feu d'artifice parmi les débris qui retombent des fusées éteintes.»[338]
+
+«Essentielle aussi est la marche à la réflexion. Si nos analyses sont
+exactes, c'est la conscience, ou mieux la supra-conscience qui est à
+l'origine de la vie; conscience ou supra-conscience est la fusée dont
+les débris éteints retombent en matière; conscience est encore ce qui
+subsiste de la fusée même, traversant les débris et les illuminant en
+organismes.»[339]
+
+Voilà, certes, de brillantes images, dont la flamme produit encore plus
+de fumée que de lumière. N'importe, ces nuages de vapeur légère plaisent
+à certains spectateurs qui imaginent découvrir dans ces formes vagues et
+indécises tout ce qui leur agrée.
+
+Eh bien! malgré tous les écarts possibles d'interprétations les plus
+fantaisistes, nous mettons tous les hommes de bon sens, sans exception,
+au défi d'imaginer que les _fusées du bouquet_, s'élevant en gerbe vers
+le ciel, sont parties toutes seules d'un «centre de jaillissement», d'un
+centre vide, d'où la main de l'artificier serait absente. Nous les
+mettons au défi d'imaginer un _bras qui se lève ou qui retombe_ sans que
+ce bras n'appartienne à aucune personne qui le lève ou le baisse. Nous
+les mettons au défi d'imaginer des _jets de vapeur_ sortis d'une
+chaudière vide où ne bouillonneraient point tumultueusement des litres
+d'eau surchauffée. Jamais ils n'admettront, pour plaire à M. Bergson,
+des actions sans agent, des effets sans cause, pas plus que des actions
+libres sans direction et sans but.
+
+Voilà pourquoi nous répétons avec assurance, malgré tous les
+trompe-l'œil de ces métaphores, qu'une évolution créatrice sans aucun
+créateur et sans aucun but n'est pas une conception intelligible, mais
+qu'elle est un défi à la raison humaine, à moins qu'elle ne soit un
+simple jeu d'esprit ou une rêverie et un amusement d'artiste. Dans ce
+cas, nous la comparerions à cette très ingénieuse «maison à l'envers» de
+l'Exposition universelle qui eut un vrai succès de curiosité, mais
+qu'aucun homme sensé n'aurait jamais voulu habiter réellement.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+VI
+
+THÉORIE DE LA CONNAISSANCE SENSIBLE.
+
+
+Jusqu'ici nous avons étudié l'antiintellectualisme _en action_ dans les
+diverses applications qu'en a faites l'école bergsonienne: il est temps
+d'en aborder _la théorie_ elle-même.
+
+Si quelque lecteur nous reprochait de l'aborder trop tard et de ne pas
+avoir commencé par exposer la théorie, avant de faire connaître ses
+applications, notre réponse ne serait point embarrassée.
+
+De fait, cette théorie est née la dernière. Quoiqu'on ait dit et répété
+que la métaphysique tout entière dépendait de la théorie de la
+connaissance, c'est plutôt l'inverse qui est vrai: toujours la théorie
+de la connaissance a dû faire suite à la métaphysique que l'on avait
+adoptée. On aura beau chercher dans l'histoire de la philosophie, on ne
+trouvera pas une seule théorie de la connaissance qui ne postule ou ne
+sous-entende, tout au moins, des données métaphysiques.
+
+La position même du problème de la connaissance en dépend tout entière.
+Ainsi, par exemple, tous les subjectivistes, qui s'accordent à nier la
+possibilité même de l'_action_ dite _transitive_, le poseront de la
+sorte: _étant donné que le sujet sentant et l'objet senti sont deux
+termes extérieurs l'un à l'autre, et partant impénétrables et sans
+aucune action commune entre eux_, expliquer le mécanisme de la
+connaissance sensible. Il est clair que le problème ainsi posé ne
+comporte qu'une solution subjectiviste et plus ou moins idéaliste,
+écartant _a priori_ tout essai de solution réaliste.
+
+Autre exemple: l'école kantiste a supposé donné comme incontestable que
+«le signe même d'une donnée métaphysique, c'est de ne pouvoir se
+traduire dans l'esprit humain que par une proposition
+contradictoire»[340]. Ce formidable _a priori_ des antinomies
+inévitables, qui suppose déjà résolus dans un certain sens tous les
+problèmes de la métaphysique, doit aboutir fatalement aux jugements
+synthétiques _a priori_ et aux formes innées de l'esprit humain, suivant
+la formule du criticisme kantien.
+
+Le système antiintellectualiste de M. Bergson ne fera pas exception à
+cette règle générale. La théorie de la connaissance ne sera guère qu'un
+corollaire de son évolution créatrice. Nous allons le montrer bientôt
+surabondamment. Ici, un seul trait suffira. Puisque l'intelligence
+humaine «a été déposée en cours de route par l'évolution», ne peut-elle
+pas, ne doit-elle pas être dépassée? Puisqu'on cours de route elle a
+perdu l'instinct et l'intuition, ne peut-elle pas, ne doit-elle pas les
+recouvrer?... La réponse affirmative à ces deux questions fera le fond
+de la théorie nouvelle.
+
+Cette interprétation, du reste, nous paraît entièrement conforme à la
+pensée de M. Bergson. Dès son Introduction, il nous avertit que les deux
+théories de l'évolution et de la connaissance «sont inséparables l'une
+de l'autre»[341], et que c'est celle-ci qui doit accompagner et suivre
+celle-là.
+
+Dans le corps de l'ouvrage, il y revient avec insistance pour nous dire
+que «le problème de la connaissance ne fait qu'un avec le problème
+métaphysique», que «chacune de ces recherches conduit à l'autre; elles
+font cercle, et le cercle ne peut avoir pour centre que l'étude
+empirique de l'évolution»[342].
+
+Bien plus, il va jusqu'à nous dire que la philosophie elle-même «n'est
+pas seulement le retour de l'esprit sur lui-même», mais surtout un
+retour sur le principe d'où il émane, «une prise de contact avec
+l'effort créateur»[343]. Elle est donc suspendue tout entière à la
+théorie de l'évolution créatrice. Impossible de comprendre la valeur de
+l'intelligence humaine sans avoir déjà étudié et compris sa genèse.
+
+On trouvera sans doute qu'une telle méthode est bien hardie et bien
+prétentieuse. L'auteur est le premier à le reconnaître. «La théorie de
+la connaissance devient ainsi une entreprise infiniment difficile et qui
+passe les forces de la pure intelligence. Il ne suffit plus, en effet,
+de déterminer par une analyse conduite avec prudence les catégories de
+la pensée, _il s'agit de les engendrer_. En ce qui concerne l'espace, il
+faudrait, par un effort _sui generis_ de l'esprit, suivre la progression
+ou plutôt la régression de l'extra-spatial se dégradant en spatialité.
+En nous plaçant d'abord aussi haut que possible dans notre conscience,
+pour nous laisser ensuite peu à peu tomber, etc.»[344]
+
+Nous ne nous sommes donc pas mépris sur le sens et l'exceptionnelle
+difficulté de la nouvelle méthode où l'auteur va s'engager. Plus
+l'exercice est difficile et périlleux, plus les spectateurs vont
+redoubler d'attention et d'effort pour le suivre en toutes ses
+évolutions, sans le perdre jamais de vue. Nous allons voir comment une
+intelligence humaine va essayer de se dépasser elle-même!
+
+Pour mettre un peu d'ordre et de clarté dans l'analyse et la critique
+d'une théorie si difficile et si compliquée, nous étudierons
+successivement les thèses et hypothèses bergsoniennes sur la
+connaissance _sensible_, sur la connaissance _intellectuelle_, enfin sur
+cette nouvelle faculté de connaître qui a pris le nom, désormais
+célèbre, d'_intuition_. Mais chacune de ces trois recherches--vu son
+importance--fera l'objet d'un chapitre spécial.
+
+Commençons par la _connaissance sensible_.
+
+ * * * * *
+
+Disons de suite que, des trois parties de la théorie, celle-ci est de
+beaucoup la meilleure. Sans les préoccupations et les sous-entendus
+monistiques qui la déparent, elle serait pour nous à peu près
+acceptable, tant elle se rapproche de la conception péripatéticienne et
+scolastique.
+
+Tout d'abord, M. Bergson prend nettement parti pour la thèse
+traditionnelle de la perception _immédiate_ des sens externes, pour son
+objectivité foncière, et même pour l'objectivité des qualités sensibles,
+telles que les sons et les couleurs. On conviendra que cette attitude ne
+manque ni de netteté ni de courage, au milieu des préjugés tenaces qui
+règnent dans les esprits contemporains, depuis Descartes et Kant.
+
+Et de même qu'il a réfuté le mécanisme avec une vigueur impitoyable, il
+va faire un réquisitoire écrasant contre tous les subjectivistes
+modernes, sans épargner ni Kant ni Taine, le fameux inventeur de
+«l'hallucination vraie».
+
+Cette attitude de M. Bergson n'est pas récente. C'est, au contraire,
+croyons-nous, une de ses plus vieilles convictions. Aussi devrons-nous
+recourir à ses ouvragés antérieurs pour compléter notre tableau.
+
+Dès les premières pages de _Matière et Mémoire_, il tient à protester
+contre le paradoxe idéaliste qui voudrait faire de ce monde une création
+subjective de notre cerveau ou de notre esprit. «Pour que ...
+l'ébranlement cérébral engendrât les images extérieures, écrit-il, il
+faudrait qu'il les contînt d'une manière ou d'une autre, et que la
+représentation de l'univers matériel tout entier fût impliquée dans
+celle de ce mouvement moléculaire. Or, il suffit d'énoncer une pareille
+proposition pour en découvrir l'absurdité. C'est le cerveau qui fait
+partie du monde matériel, et non pas le monde matériel qui fait partie
+du cerveau.» Supprimez le monde matériel, vous anéantissez du même coup
+le cerveau et son image. Au contraire, supprimez le cerveau et son
+image, c'est-à-dire un détail insignifiant dans le tableau immense de
+l'univers, il est clair que le tableau reste et que l'univers subsiste
+quand même[345].
+
+A ce premier argument de simple bon sens, il va ajouter des arguments
+scientifiques et rationnels tirés de l'impossibilité de tous les
+systèmes idéalistes à expliquer la prétendue illusion d'un monde
+extérieur, créé de toutes pièces par notre esprit.
+
+Ma croyance à l'existence d'un monde extérieur, dit-il, ne peut venir
+que de son action sur moi et non de mon action sur un vide extérieur;
+elle est le produit des actions convergentes venues de la périphérie au
+centre que j'occupe, et non du centre à la périphérie. «Tout
+s'obscurcit, en effet, et les problèmes se multiplient, si l'on prétend
+aller, avec les théoriciens (de l'idéalisme), du centre à la périphérie.
+D'où vient donc alors cette idée d'un monde extérieur (et étendu)
+construit artificiellement, pièce à pièce, avec des sensations
+inextensives dont on ne comprend ni comment elles arriveraient à former
+une surface étendue, ni comment elles se projetteraient ensuite au
+dehors de notre corps?... Il y a, dans cette croyance au caractère
+d'abord inextensif de notre perception extérieure, tant d'illusions
+réunies, on trouverait dans cette idée que nous projetons hors de nous
+des états purement internes tant de malentendus, tant de réponses
+boiteuses à  des questions mal posées, que nous ne saurions prétendre à
+faire la lumière tout d'un coup.»[346]
+
+Ce n'est pas que l'auteur renonce à élucider pleinement un problème qui
+lui tient tant à cœur. Il le fera, au contraire, à satiété, dans tout
+le cours de son ouvrage, par des arguments péremptoires, mais qui
+n'étaient pour nous nullement nouveaux. Celui qu'il semble préférer,
+tant il lui paraît décisif, est la simple comparaison des deux
+explications idéaliste et réaliste.
+
+«Dans la première, dit-il, des sensations inextensives de la vue se
+composeront avec des sensations inextensives du toucher et des autres
+sens pour donner, par leur synthèse, l'idée d'un objet matériel. Mais
+d'abord on ne voit pas comment ces sensations acquerront de l'extension
+ni surtout comment, une fois l'extension acquise en droit, s'expliquera
+la préférence de telle d'entre elles, en fait, pour tel point de
+l'espace. Et ensuite on peut se demander par quel heureux accord, en
+vertu de quelle harmonie préétablie, ces sensations d'espèces
+différentes vont se coordonner ensemble pour former un objet stable,
+désormais solidifié, commun à mon expérience et à celle des autres
+hommes, soumis, vis-à-vis des autres objets, à ces règles inflexibles
+qu'on appelle les lois de la nature.--Dans la seconde explication, au
+contraire (celle du réalisme), les «données de nos différents sens» sont
+des qualités des choses, perçues d'abord en elles plutôt qu'en nous:
+est-il étonnant qu'elles se rejoignent, alors que l'abstraction seule
+les a séparées?»[347]
+
+Or, parmi ces «données des sens», en réalité extraites des objets et
+nullement du sujet, l'auteur ne comprend pas seulement des données
+_quantitatives_ telles que l'étendue, la masse, la figure et le
+mouvement, mais encore des données _qualitatives_, ce que nous appelons
+les _qualités sensibles_ des corps[348]. Au fond, le même raisonnement
+s'applique tout aussi bien aux unes et aux autres, et la raison de
+certaines exceptions, si à la mode soient-elles, ne s'impose nullement.
+
+«On se plaît, écrit M. Bergson, à mettre les qualités, sous forme de
+sensations, dans la conscience, tandis que les mouvements s'exécutent
+indépendamment de nous dans l'espace. Ces mouvements, se composant entre
+eux, ne donneraient jamais que des mouvements; par un processus
+mystérieux, notre conscience, incapable de les toucher, les traduirait
+en sensations qui se projetteraient ensuite dans l'espace et viendraient
+recouvrir, on ne sait comment, les mouvements qu'elles traduisent. De là
+deux mondes différents, incapables de communiquer autrement que _par un
+miracle_: d'un côté celui des mouvements dans l'espace, de l'autre la
+conscience avec les sensations. Et, certes, la différence reste
+irréductible, comme nous l'avons montré nous-mêmes autrefois, entre la
+qualité, d'une part, et la quantité pure, de l'autre. Mais la question
+est justement de savoir si les mouvements réels ne présentent entre eux
+que des différences de quantité, et s'ils ne seraient pas la qualité
+même, vibrant pour ainsi dire intérieurement et scandant sa propre
+existence en un nombre souvent incalculable de moments.»[349]
+
+Suit une explication des qualités sensibles des corps, fort ingénieuse,
+mais dont la discussion nous entraînerait trop loin de notre sujet[350].
+Il suffit de constater ici que la théorie bergsonienne de la perception
+sensible est nettement hostile à tout idéalisme, même à ce
+demi-idéalisme cartésien, si en faveur de nos jours, qui, tout en
+admettant l'objectivité de l'étendue et de la quantité des corps,
+rejette celle de leurs qualités sensibles, pour en faire de pures
+modifications de la conscience.
+
+La vraie raison de cette lutte sans merci contre tout _idéalisme_, même
+mitigé, M. Bergson ne s'en cache point, c'est son aversion profonde pour
+l'_agnosticisme_. Ecoutons ses déclarations à ce sujet, si instructives
+pour saisir le véritable esprit de sa philosophie.
+
+«Dans la première hypothèse (celle de l'idéalisme), l'objet matériel
+n'est rien de tout ce que nous apercevons: on mettra d'un côté le
+principe conscient avec les qualités sensibles, de l'autre une matière
+dont on ne peut rien dire et qu'on définit par des négations parce qu'on
+l'a dépouillée tout d'abord de tout ce qui la révèle.--Dans la seconde
+(le réalisme), une connaissance de plus en plus approfondie de la
+matière est possible. Bien loin d'en retrancher quelque chose d'aperçu,
+nous devons au contraire rapprocher toutes les qualités sensibles, en
+retrouver la parenté, rétablir entre elles la continuité que nos besoins
+(d'analyse) ont rompue. Notre perception de la matière n'est plus alors
+relative ni subjective, du moins en principe et abstraction faite de
+l'affection et surtout de la mémoire.»
+
+Un peu plus loin, il ajoute encore avec plus de force: pour l'idéalisme,
+la matière «ne peut rien être de ce que nous connaissons, rien de ce que
+nous imaginons; elle demeure à l'état d'entité mystérieuse»[351]. Et cet
+abîme insondable de l'agnosticisme, où l'idéalisme nous fait plisser,
+suffit à sa condamnation sans appel.
+
+Mais ce n'est pas seulement dans les sciences du monde extérieur, dites
+sciences naturelles et physiques, que l'idéalisme a des conséquences
+ruineuses, c'est encore dans la science du monde intérieur, dans la
+Psychologie, où il jetterait une profonde confusion. M. Bergson l'a fort
+bien vu et ses analyses pénétrantes ont su le démontrer.
+
+Si la perception externe, en effet, au lieu d'être une action ou image
+reçue du dehors, n'était plus qu'une image mentale, produite par
+l'esprit et projetée à l'extérieur, les deux phénomènes si différents et
+même si opposés de la perception et du souvenir se trouveraient
+confondus, comme des états forts ou faibles du même phénomène: la
+perception externe ne sérail plus qu'une _hallucination vraie_, suivant
+la paradoxale formule de Taine.
+
+C'est cette fausse conception que M. Bergson va justement appeler une
+erreur capitale. «L'erreur capitale, dit il, l'erreur qui, remontant de
+la psychologie à la métaphysique, finit par nous masquer la connaissance
+du corps aussi bien que celle de l'esprit, est celle qui consiste à ne
+voir qu'une différence d'intensité au lieu d'une différence de nature,
+entre la perception pure et le souvenir.»
+
+Sans doute, ajoute-t-il, nos perceptions sont d'ordinaire imprégnées de
+souvenirs, qui s'ajoutent à la perception pure pour l'interpréter et la
+compléter, mais l'union de ces deux actes n'est pas leur identité. «Le
+rôle du psychologue serait de les dissocier, de rendre à chacun d'eux,
+sa pureté naturelle: ainsi s'éclaireraient bon nombre de difficultés que
+soulève la psychologie, et peut-être aussi la métaphysique. Mais point
+du tout. On veut que ces états mixtes, tous composés, à doses inégales,
+de perception pure et de souvenir pur, soient des états simples. Par là,
+on se condamne à ignorer aussi bien le souvenir pur que la perception
+pure, à ne plus connaître qu'un seul genre de phénomènes, qu'on
+appellera tantôt souvenir et tantôt perception, selon que prédominera en
+lui l'un ou l'autre de ces deux aspects, et, par conséquent, à ne
+trouver entre la perception et le souvenir qu'une différence de degré,
+et non plus de nature. Cette erreur a pour premier effet, comme on le
+verra en détail, de vicier profondément la théorie de la mémoire; car en
+faisant du souvenir une perception plus faible, on méconnaît la
+différence essentielle qui sépare le passé du présent, on renonce à
+comprendre les phénomènes de la reconnaissance et plus généralement le
+mécanisme de l'inconscient. Mais inversement, et parce qu'on a fait du
+souvenir une perception plus faible, on ne pourra plus voir dans la
+perception qu'un souvenir plus intense. On raisonnera comme si elle nous
+était donnée, à la manière d'un souvenir, comme un état intérieur, comme
+une simple modification de notre personne. On méconnaîtra l'acte
+originel et fondamental de la perception, cet acte, constitutif de la
+perception pure, par lequel nous nous plaçons d'emblée dans les choses.
+Et la même erreur, qui s'exprime en psychologie par une impuissance
+radicale à expliquer le mécanisme de la mémoire, imprégnera
+profondément, en métaphysique, les conceptions idéaliste et réaliste de
+la matière.»[352]
+
+Nous avons tenu à citer cette page où les conséquences «capitales» d'une
+erreur, si universellement acceptée de nos jours, sont mises dans un
+relief si saisissant. Sûrement, un disciple d'Aristote et de saint
+Thomas n'aurait pas été plus vigoureux contre nos modernes
+subjectivistes, et nous devons en savoir gré à M. Bergson.
+
+Du reste, ce ne sont pas seulement les conséquences ruineuses de cette
+erreur qu'il a relevées, il a aussi montré combien elle était contraire
+aux faits les mieux observés. En effet, «l'observation pure et simple
+peut trancher (le litige). Comment le tranche-t-elle? Si le souvenir
+d'une perception n'était que cette perception affaiblie, il nous
+arriverait, par exemple, de prendre la perception d'un son léger pour le
+souvenir d'un bruit intense. Or, pareille confusion ne se produit
+jamais.... Jamais la conscience d'un souvenir ne commence par un état
+actuel plus faible que nous chercherions à rejeter dans le passé après
+avoir pris conscience de sa faiblesse....»[353] Jamais une douleur
+faible ne m'apparaîtra comme le souvenir d'une douleur intense. Le
+souvenir est donc tout autre chose que la perception.
+
+Sans doute, l'auteur aurait pu multiplier les exemples de cette nature;
+il aurait pu surtout énumérer les oppositions et les contrastes révélés
+par l'observation scientifique, soit entre la vision imaginaire du
+souvenir ou du rêve et la vision de l'image consécutive ou
+hallucinatoire, soit entre celle-ci et la vision extérieure normale. Il
+aurait pu enfin étudier le double jeu de nos organes périphériques, par
+exemple, de l'œil humain dans la vision objective où l'œil reçoit
+l'image comme une chambre noire de photographe, et dans la vision
+subjective où l'œil joue le rôle inverse d'appareil à projection, pour
+conclure d'une manière encore plus éclatante à l'opposition radicale des
+deux phénomènes subjectif et objectif[354].
+
+Si l'auteur n'a pas su exposer la théorie de ce _double jeu_ de chaque
+organe périphérique, du moins semble-t-il en avoir eu quelque vague
+pressentiment dans plusieurs passages, notamment dans celui-ci: «Nous
+l'avons déjà dit, mais nous ne saurions trop le répéter: nos théories
+(subjectivistes) de la perception sont tout entières viciées par cette
+idée que si un certain dispositif (de l'organe) produit, à un moment
+donné, l'illusion d'une certaine perception, il a toujours pu suffire à
+produire cette perception même.»[355]
+
+Donc, fallait-il ajouter, il y a deux dispositifs, deux jeux, différents
+et opposés, pour chaque organe, comme il y a deux jeux opposés pour le
+même appareil photographique, qui peut servir à recevoir et fixer une
+image venue de l'extérieur, ou au contraire à projeter au dehors une
+image interne, comme une lanterne magique. Il suffit de se servir à
+rebours du même instrument.
+
+Eh bien! cette explication si simple et si lumineuse pour montrer que
+l'œil peut être tantôt un appareil de vision normale, tantôt de
+projection hallucinatoire, M. Bergson a oublié de nous la donner.
+Quelque incomplète qu'elle soit, son argumentation reste encore assez
+victorieuse pour lui donner le droit de conclure:
+
+«Le germe de l'idéalisme anglais est là. Cet idéalisme consiste à ne
+voir qu'une différence de degré, et non pas de nature, entre la réalité
+de l'objet perçu et l'idéalité de l'objet conçu. Et l'idée que nous
+construisons la matière avec nos états intérieurs, que la perception
+n'est qu'une hallucination vraie, vient de là également. C'est cette
+idée que nous n'avons cessé de combattre quand nous avons traité de la
+matière. Ou bien donc notre conception de la matière est fausse, ou le
+souvenir se distingue radicalement de la perception.»[356]
+
+ * * * * *
+
+Après avoir démoli les systèmes idéalistes et subjectivistes de la
+connaissance sensible--tâche relativement aisée,--il reste à
+reconstruire, et c'est ici que l'effort de la philosophie nouvelle va
+devenir laborieux, parce qu'elle a voulu ignorer, de parti pris, tous
+les essais de reconstruction déjà tentés au cours des siècles par
+l'esprit humain.
+
+Pour préparer le lecteur à l'intelligence du système de la perception
+des sens, il faut d'abord rappeler que, pour M. Bergson--comme pour
+nous, d'ailleurs, et tous les néo-scolastiques,--la sensation a lieu _là
+où elle paraît être_, c'est-à-dire dans les organes périphériques, seuls
+capables de subir un contact immédiat avec les objets extérieurs, et
+nullement dans le cerveau[357].
+
+Ces organes sentants de la périphérie sont du reste de véritables
+centres nerveux. L'œil, par exemple n'est qu'un centre nerveux détaché
+et transporté à la périphérie, comme on le constate dans le
+développement de l'embryon. On ne voit donc pas la raison qui les
+empêcherait de sentir tout aussi bien que le cerveau.
+
+L'union des organes périphériques avec le cerveau n'est donc qu'une
+condition pour leur fonctionnement conscient, et aussi pour la
+centralisation de toutes leurs données dans un organe central qui les
+compare, les combine et les conserve à l'état de souvenirs.
+
+M. Bergson va même plus loin que nous et ne considère le cerveau que
+comme une collection de centres moteurs, sans aucun centre imaginatif.
+Nous avons déjà  vu et discuté cette opinion--à  nos yeux excessive--à
+propos de la mémoire et des phénomènes d'aphasie: aussi croyons-nous
+inutile d'y revenir ici.
+
+Il nous faut donc partir de cette donnée que ce n'est pas le cerveau qui
+voit, qui entend, qui touche et palpe ... mais uniquement les organes
+périphériques des cinq sens externes. Donnée éminemment d'accord avec le
+sens commun de tous les hommes, mais qui aurait eu besoin d'être
+expliquée et mise en lumière par une théorie de l'union substantielle de
+l'âme et du corps, théorie dont nous n'avons pu trouver la moindre trace
+dans les ouvrages que nous analysons.
+
+Quoi qu'il en soit, étant donné, par exemple, que c'est l'organe du
+toucher qui palpe le relief résistant de tel objet--et tous les autres
+sens sont des espèces de toucher[358],--il reste à nous dire _quel est_
+le phénomène qui se produit, _comment_ il se produit, enfin quelle est
+sa _valeur_ critériologique.
+
+La première question, qui est d'ordre purement expérimental et
+psychologique, nous paraît bien comprise d résolue par M. Bergson. «Nous
+saisissons dans notre perception, écrit-il, tout à lu fois un _état_ de
+notre conscience et une _réalité_ indépendante de nous. Ce caractère
+mixte de notre perception immédiate, cette apparence de contradiction
+réalisée, est la principale raison théorique que nous ayons de croire à
+un monde extérieur....»[359]
+
+Cette analyse, qui est la sincérité et l'évidence même pour tout
+observateur attentif, M. Bergson aurait pu la retrouver dans les
+ouvrages de l'école écossaise, d'Hamilton, par exemple, qui constatait,
+lui aussi, que «nous sommes conscients immédiatement, dans la
+perception, d'un moi et d'un non-moi, connus ensemble et connus en
+opposition mutuelle ... que nous avons conscience de deux existences par
+une même et indivisible intuition ... que la conscience donne, comme
+dernier fait, une dualité primitive, une antithèse originelle....»[360]
+
+Il aurait pu aussi la retrouver dans tous les ouvrages de l'école
+péripatéticienne et thomiste, anciens et modernes, avec cette nuance,
+toutefois, que la perception du non-moi y est toujours notée comme
+antérieure à celle du moi, laquelle exige une certaine réflexion et un
+retour du sujet sentant sur lui-même. En sorte que la rencontre des deux
+éléments, moi et non-moi, quoique simultanée, a pour premier effet de
+mettre en relief celui-ci, en laissant celui-là momentanément dans
+l'ombre.
+
+Analyse si fine et si saisissante de vérité, qu'elle arrachait cet aveu
+à Barthélémy Saint-Hilaire: «Il n'y a pas de psychologie moderne qui ait
+porté dans ses recherches plus de sagacité ni plus de science
+qu'Aristote. La psychologie écossaise n'a été ni plus fine ni plus
+exacte.»[351]
+
+Après cette description, se trouvent illuminées toutes les formules, par
+elles-mêmes un peu concises et obscures, employées par M. Bergson pour
+désigner la perception des sens. Pour lui, c'est «une intuition
+immédiate»--qui «me place d'emblée dans le monde matériel»,--«par
+laquelle nous nous plaçons d'emblée dans les choses»,--qui «est dans les
+choses plutôt qu'en moi»,--«hors de nous plutôt qu'en nous», etc.[362].
+Tous ces aphorismes étonnent de prime abord, mais ils ont moins besoin
+de correction que d'explication.
+
+ * * * * *
+
+La deuxième question a pour objet d'expliquer le _comment_ ou le
+_processus_ de la perception immédiate par les organes périphériques.
+
+La réponse est assez simple dans le système péripatéticien, qui a posé
+en principe la distinction de la substance et de l'accident,
+c'est-à-dire de l'agent et de son action. Si les substances sont entre
+elles impénétrables, elles si; laissent pénétrer par leurs actions
+mutuelles.
+
+Bien plus, l'action est toujours commune à deux substances, _agent_, et
+_patient_, car elle est le résultat, non pas de deux activités, comme on
+l'entend dire si faussement, mais d'une activité et d'une passivité
+correspondante, ou, si l'on préfère, elle est le produit simultané de
+deux coprincipes, l'un actif et l'autre passif. L'action n'existant
+jamais en dehors d'une passion, l'agent et le patient sont ainsi
+compénétrés, ou informés, par une action commune, qui joue ainsi le rôle
+de trait d'union entre les substances.
+
+D'où nous concluons que, dans la sensation externe, l'_action de l'agent
+étant dans le patient_, celui-ci n'a qu'à en prendre conscience pour
+percevoir en lui-même un élément étranger--un non-moi dans le
+moi,--c'est-à-dire qu'il perçoit, non pas une substance étrangère, mais
+une action étrangère qui est la manifestation même de cette substance.
+
+La perception immédiate des sens est ainsi mise en lumière par la
+théorie générale de l'action et de la passion dont elle n'est plus qu'un
+cas particulier ou un simple corollaire[363].
+
+Au contraire, dans l'hypothèse phénoméniste de M. Bergson, où les
+actions sont sans agent et les phénomènes sans substance, on devine
+l'embarras où va le jeter l'explication d'une compénétration et d'une
+perception immédiate entre deux phénomènes étrangers l'un à l'autre:
+sujet et objet.
+
+Notre auteur s'en tirera de deux manières. La première consistera à
+oublier, pour un temps, son phénoménisme et à parler le langage
+substantialiste du sens commun.
+
+En ce premier sens, les textes abondent: «Dans la perception pure,
+l'objet perçu est un objet présent, un corps qui modifie le nôtre.
+L'image en est donc actuellement donnée....»--«Conscience et matière,
+âme et corps entraient ainsi en contact dans la perception.»--«La
+perception est un contact de l'esprit avec l'objet présent»;--«l'action
+virtuelle des choses sur notre corps et de notre corps sur les choses
+est la perception même»;--«la perception ressemble à un simple
+contact.»[364]
+
+Bien plus, nous pourrions citer une page entière, où, traitant _ex
+professo_ de la perception des sens, il distingue et oppose les deux
+actions qui en forment le processus, la première qui vient de l'objet
+dans le sujet pour y produire son empreinte, la seconde qui part du
+sujet pour revenir à l'objet et pour ainsi dire lui restituer ce qu'il
+en a reçu. Cette seconde partie qu'il appelle la _réflexion_ est la plus
+curieuse:
+
+«Toute perception attentive suppose véritablement, au sens étymologique
+du mot, une _réflexion_, c'est-à-dire la projection extérieure d'une
+image activement créée, identique ou semblable à l'objet, et qui vient
+se mouler sur ses contours. Si, après avoir fixé un objet, nous
+détournons brusquement notre regard, nous en obtenons une image
+consécutive: ne devons-nous pas supposer que cette image se produisait
+déjà quand nous la regardions? La découverte récente de fibres
+perceptives centrifuges nous inclinerait à penser que les choses se
+passent régulièrement ainsi, et qu'à côté du processus afférent qui
+porte l'impression au centre, il y en a un autre inverse qui ramène
+l'image à la périphérie.... Ainsi notre perception distincte est
+véritablement comparable à un cercle fermé, où l'image-perception
+dirigée sur l'esprit et l'image-souvenir lancée dans l'espace courraient
+l'une derrière l'autre.»[365]
+
+Ce passage est d'autant plus curieux qu'il traduit en langage moderne le
+double processus de l'espèce _impresse_ et de l'espèce _expresse_ des
+scolastiques: la première reçue passivement dans le sujet, la seconde
+produite activement par réaction et renvoyée vers l'objet d'où l'action
+était partie.
+
+Impossible de rapprocher cette description des _deux moments_ de la
+perception des sens externes avec celles qu'en ont essayé les
+néo-scolastiques contemporains, sans être frappé de leurs analogies
+profondes.
+
+Telle est la première manière d'expliquer le processus de la perception;
+avec elle, nous pourrions facilement nous entendre. Mais il en est une
+autre qui ne recevra pas de nous les mêmes éloges.
+
+La seconde manière d'expliquer le contact du sujet et de l'objet, de la
+conscience et de la matière, est de les identifier dans une unité
+monistique. Tous les êtres de l'univers ne formeraient qu'une seule et
+unique conscience.
+
+«Alors la difficulté s'évanouit, dit-il. La matière étendue, envisagée
+dans son ensemble, est comme une conscience où tout s'équilibre, se
+compense et se neutralise. Elle offre véritablement l'indivisibilité de
+notre perception; de sorte qu'inversement nous pouvons, sans scrupule,
+attribuer à la perception quelque chose de l'étendue de la matière. Ces
+deux termes, perception et matière, marchent ainsi l'un vers l'autre....
+la sensation reconquiert l'extension, l'étendue concrète reprend sa
+continuité et son indivisibilité naturelles. Et l'espace homogène, qui
+se dressait entre les deux termes comme une barrière insurmontable, n'a
+plus d'autre réalité que celle d'un schème ou d'un symbole.»[366]
+
+Et notre auteur aime à revenir souvent à la contemplation d'un Univers
+matériel--au fond spirituel--qui serait «une espèce de conscience»
+universelle. C'est le rêve d'un monisme spiritualiste ou panpsychiste.
+
+Malheureusement, ce n'est qu'un rêve, en contradiction flagrante avec le
+fait de conscience qu'il s'agit précisément d'expliquer: dans la
+perception, avons-nous dit, nous avons conscience de _deux existences,
+le moi et le non-moi,_ connus ensemble mais en _opposition mutuelle, et
+irréductibles l'un à l'autre._--Or, les réduire l'un à l'autre,
+identifier le moi et le non-moi dans une conscience unique, comme M.
+Bergson, vient de le faire, c'est précisément nier le problème au lieu
+de l'expliquer; c'est détruire ce qu'on prétendait édifier. C'est donc
+un aveu d'impuissance du système bergsonien et non pas une solution.
+
+Ce préjugé moniale expliquera au lecteur un certain nombre de formules
+dont le sens paraîtrait énigmatique et indéchiffrable. Celles-ci, par
+exemple: «plus de différence essentielle, pas même de distinction
+véritable entre la perception et la chose perçue», entre le moi et le
+non-moi;--il y a entre «la perception et la réalité le rapport de la
+partie au tout»;--«la distinction de l'intérieur et de l'extérieur se
+ramène à celle de la partie et du tout»[367], et autres formules non
+moins paradoxales qui n'empêchent nullement noire auteur de se réclamer
+dès sa préface «des conclusions du sens commun»![368]
+
+ * * * * *
+
+La _troisième question_ que nous avons posée est celle de la valeur
+d'une perception immédiate ainsi comprise et expliquée, pour nous faire
+atteindre le réel, en un mot, sa portée objective ou critériologique. On
+peut l'examiner d'abord en dehors de toute hypothèse monistique--dont
+elle est par elle-même indépendante--et puis dans cette hypothèse
+monistique.
+
+Indépendamment de tout préjugé de monisme, il est clair qu'une
+perception immédiate, une intuition du réel, est forcément objective.
+Pas d'erreur possible dans l'_appréhension_: on n'appréhende pas ce qui
+n'est pas. M. Bergson est le premier à le reconnaître et à le proclamer.
+«Nous touchons la réalité de l'objet, dit-il, dans une intuition
+immédiate.»[369] En droit, la perception pure «est absorbée, à
+l'exclusion de tout autre travail, dans la tâche de se mouler sur
+l'objet extérieur.... En fait, il n'y a pas de perception qui ne soit
+imprégnée de souvenirs. Aux données immédiates et présentes de nos sens,
+nous mêlons mille et mille détails de notre expérience passée.... Mais
+nous espérons montrer que les accidents individuels sont greffés sur
+cette perception impersonnelle, que cette perception est la base même de
+notre connaissance des choses, et que c'est pour l'avoir méconnue, pour
+ne pas l'avoir distinguée de ce que la mémoire y ajoute ou en retranche,
+qu'on a fait de la perception tout entière une espèce de vision
+intérieure et subjective qui ne différerait du souvenir que par sa plus
+grande intensité».
+
+Et il ajoute un peu plus loin: «Cette perception se distinguera
+radicalement du souvenir: la réalité des choses ne sera plus construite
+ou reconstruite, mais touchée, pénétrée, vécue; et le problème pendant
+entre le réalisme et l'idéalisme, au lieu de se perpétuer dans des
+discussions métaphysiques, devra être tranché par l'intuition.»[370]
+
+Voilà qui est fort bien dit, et le plus fidèle disciple d'Aristote et,
+de saint Thomas ne dirait pas mieux. Il est incontestable qu'au fonds
+d'intuition impersonnelle et commune à tous les hommes contemplant un
+même objet s'ajoutent une multitude de souvenirs ou d'associations
+d'images, propres à chaque individu: c'est ce que les scolastiques
+avaient appelé l'objet accessoire ou accidentel, _per accidens_, de la
+connaissance, et qu'ils opposaient si justement à l'objet propre, _per
+se_, seul objet de la perception véritable.
+
+Peut-être même--accordons-le--ce fonds d'intuition réelle est-il peu de
+chose par comparaison à tout ce que notre mémoire y ajoute dans la
+connaissance totale d'un même objet. Mais cela n'empêche point que, s'il
+y a dans notre perception quelque chose en plus de ce qui nous est donné
+présentement, il y a aussi ce donné réel, et que les éléments qui s'y
+ajoutent sont, eux aussi, des données antérieures. C'est donc la
+synthèse de notre connaissance globale qui sera sujette au contrôle et à
+la critique, et nullement chacun des éléments donnés.
+
+C'est là une thèse importante pour l'objectivité de la perception
+sensible, que M. Bergson a fort bien comprise et qu'il résume ainsi:
+«_Il y a dans la matière quelque chose en plus, mais non pas quelque
+chose de différent de ce qui est actuellement donné_.»--«Un fonds
+impersonnel demeure où la perception coïncide avec l'objet perçu, et ce
+fonds est l'extériorité même.»--«La perception pure nous donne le tout
+ou au moins l'essentiel de la matière.»[371]
+
+Au surplus, la totalité de ce donné réel, qui fait le fond de chaque
+perception des sens, n'est pas nécessairement soumise intégralement à
+notre attention ni toujours perçue sous tous ses aspects. Et c'est là
+encore une atténuation à l'objectivité parfaite et intégrale de nos
+sensations, que nous accordons volontiers à M. Bergson.
+
+Dans toute perception, notre attention à une orientation particulière,
+correspondant à nos préoccupations actuelles. Nous ne sommes guère
+attentifs qu'à ce qui nous intéresse présentement. En ce sens,
+pouvons-nous accorder que notre perception est une _sélection_[372].
+Elle ne crée rien, son rôle est, au contraire, d'éliminer de l'ensemble
+des images les parties qui n'ont pour nous aucun intérêt actuel. Mais ce
+qui reste, après cette élimination, n'en est pas moins du donné et du
+réel: cela suffit à l'objectivité fondamentale.
+
+Toutefois, nous ne pouvons accorder que l'intérêt dont il s'agit ici,
+comme instrument de sélection, est toujours un intérêt pratique,
+utilitaire, et jamais un intérêt spéculatif. C'est là une exagération
+regrettable. La spéculation pure, qu'on appelle aussi «désintéressée»,
+parce qu'elle est étrangère à notre intérêt privé, est étroitement liée
+à l'intérêt public, au progrès des sciences et des arts, qui peuvent
+nous toucher encore plus fortement que nos intérêts privés, et orienter
+notre attention.
+
+Lorsque Newton vit tomber la fumeuse pomme dont la chute lui révéla la
+grande loi de l'attraction universelle, le détail qui attira son
+attention l'intéressait bien plus que tous les autres détails dont le
+vulgaire eût été frappé.
+
+Il est donc exagéré de dire que notre perception «est toujours orientée
+vers l'action»;--qu'elle «mesure justement notre action virtuelle sur
+les choses»;--qu'elle n'est que «le miroir d'une action possible»,
+--«une action naissante qui se dessine»[373].
+
+Mais ces exagérations issues d'un certain utilitarisme pratique, dont
+nous aurons à nous occuper plus tard, ne nuisent en rien à la thèse de
+l'objectivité fondamentale qui seule nous occupe ici.
+
+Il est clair que, par la perception immédiate ou l'intuition, nous avons
+atteint quelque chose de réel et d'absolu, et l'idéalisme, le
+subjectivisme, le relativisme sont ainsi confondus. «Ma connaissance de
+la matière n'est plus alors ni subjective, comme elle l'est pour
+l'idéalisme anglais, ni relative comme le veut l'idéalisme kantien. Elle
+n'est pas subjective, parce qu'elle est dans les choses plutôt qu'en
+moi. Elle n'est pas relative, parce qu'il n'y a pas entre le «phénomène»
+et la «chose» le rapport de l'apparence à la réalité, mais simplement
+celui de la partie au tout»[374], l'action qui me frappe étant une
+partie du réel, une manifestation de l'agent.
+
+Après avoir ainsi touché par l'intuition au roc du réel ou de l'absolu,
+M. Bergson pourra conclure triomphalement: «Dans l'absolu nous sommes,
+nous circulons et nous vivons. La connaissance que nous en avons est
+incomplète, sans doute, mais non pas extérieure ou relative. C'est
+l'être même, dans ses profondeurs, que nous atteignons par le
+développement combiné et progressif de la science et de la
+philosophie.... La physique ... touche à l'absolu.»[375]
+
+Paroles audacieuses, qu'il a répétées à satiété, comme un défi à tous
+nos contemporains, plus ou moins imbus de kantisme et de
+subjectivisme;--paroles pourtant fort justes, si on les prend à la
+lettre et sans aucun sous-entendu monistique, car _l'union_ du sujet et
+de l'objet, _sans leur identité_, suffit à les justifier.
+
+Malheureusement, ce sous-entendu est trop nettement formulé--au moins
+dans ses derniers ouvrages--pour qu'il soit possible de se méprendre
+sur la pensée actuelle de M. Bergson. C'est bien sur l'identité du sujet
+et de l'objet qu'il s'appuiera finalement pour les faire communiquer
+dans une conscience universelle.
+
+Et voilà pourquoi il nous parle parfois «d'une intuition intemporelle»
+et «d'une connaissance _par le dedans_»[376] que les êtres auraient les
+uns des autres, et que nous ne saurions admettre. Pour nous, au
+contraire, c'est uniquement pur leurs actions extérieures que nous
+connaissons les substances qui agissent; et partant c'est par le dehors,
+par leurs manifestations au dehors, que nous les saisissons.
+
+Le moi lui-même, l'agent intérieur, quoique beaucoup plus intime,
+n'échappe pas complètement à cette loi. Notre intuition consciente de ce
+principe d'opération ne se produit qu'au moment de son effort pour agir,
+pour passer de la puissance à l'acte, et partant nous n'en prenons
+conscience qu'au travers de son opération.
+
+Il est donc bien exagéré de dire: «J'en perçois l'intérieur, le
+dedans»[377], alors que nous ne percevons que le jaillissement de ses
+opérations, dans l'espace et le temps. C'est assez, assurément, pour
+avoir l'intuition consciente de son existence, mais non celle de sa
+nature intérieure. Le raisonnement seul peut y atteindre, appuyé sur ce
+principe: on agit comme on est, l'action est la manifestation de
+l'agent: _operari sequitur esse_.
+
+L'intuition des êtres _par le dedans_ de leur être ou de leur essence
+est donc une prétention excessive, issue des préjugés monistiques,
+d'ailleurs démentie par l'expérience, dont la théorie de la perception
+ou intuition immédiate n'a nul besoin pour être viable et complète, et
+dont elle n'est nullement responsable.
+
+Telle est pour M. Bergson la théorie de la connaissance par les sens;
+hâtons-nous de passer à la connaissance, autrement importante, par
+l'intelligence.
+
+
+ * * * * *
+
+
+VII
+
+THÉORIE DE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE.
+
+
+Une théorie de la connaissance intellectuelle par un
+antiintellectualiste convaincu ne saurait être qu'intéressante et
+instructive. Aussi allons-nous essayer d'en faire part au lecteur.
+Nous lui exposerons d'abord la _critique_, puis la _théorie_
+de l'intelligence, telles que M. Bergson les a comprises.
+
+I. La _critique de l'intelligence_ ne ressemblera en rien à celle que
+Kant en a déjà faite. Sans doute, il faut varier et le public demande
+toujours du nouveau. Mais le point de vue de M. Bergson est tellement
+différent de celui de Kant qu'il leur était bien impossible de se
+rencontrer ici et de risquer de se répéter.
+
+Aussi ne retrouvons-nous plus dans cette critique ce jeu célèbre, mais
+bien artificiel, des antinomies essentielles à toutes les notions
+intellectuelles de l'esprit humain. On ne nous redira plus que «le signe
+même d'une donnée métaphysique est de ne pouvoir se traduire dans
+l'intelligence humaine que par une proposition contradictoire». Cette
+thèse paradoxale, dont on nous a vanté l'efficacité destructive pendant
+plus d'un demi-siècle, commence à devenir «vieux jeu» et à céder la
+place à un jeu plus nouveau. Celui-ci consistera à soutenir seulement
+que l'intelligence est incapable de comprendre le _mouvement_, la _vie_,
+le _continu_, parce qu'elle ne peut concevoir que l'_immobile_,
+l'_inerte_, le _discontinu_.
+
+On devine la portée d'une telle accusation dans une philosophie où tout
+le réel est _mouvement vital_ ou psychique, et jaillissement _continu_
+de formes absolument imprévisibles sans aucune proportion avec leurs
+antécédents. Ce n'est pas seulement--comme on le prétend--limiter le
+domaine de l'intelligence en lui interdisant toute spéculation sur la
+vie; c'est encore, bon gré, mal gré, la condamner à ne plus pouvoir
+spéculer du tout; à n'être qu'une faculté d'illusion et d'erreur.
+
+Une première réponse a déjà été faite par nous, lorsque nous avons
+démoli pièce par pièce l'audacieuse hypothèse du mobilisme universel en
+montrant, par les données de l'expérience et de la raison, que tout
+n'est pas mouvement, encore moins mouvement vital; il nous reste à
+compléter notre argument en prouvant que l'intelligence peut fort bien
+comprendre ce qu'est le _mouvement_, la _vie_, le _continu_. Bien plus,
+l'intelligence seule peut nous en donner, et nous en donne, de fait, des
+notions intelligibles et claires.
+
+ * * * * *
+
+A) C'est tout d'abord le _mouvement_ que l'intelligence humaine,
+paraît-il, ne saurait comprendre. Elle ne comprendrait que l'immobile,
+et c'est avec des points immobiles additionnés qu'elle essaye, vainement
+d'ailleurs, de recomposer le mouvant. Telle est la thèse qu'on rencontre
+si souvent dans les ouvrages de M. Bergson, qu'elle finit par produire
+l'effet d'une tentative d'obsession préméditée sur l'esprit du lecteur.
+Cependant, elle n'est guère qu'une idée fixe, et partant déraisonnable.
+
+Citons au hasard, car nous n'avons que l'embarras du choix.
+
+«L'intelligence n'est point faite pour penser l'_évolution_, au sens
+propre de ce mot, c'est-à-dire la continuité d'un changement qui serait
+la mobilité pure.... L'intelligence se représente le _devenir_ comme une
+série d'_états,_ dont chacun est homogène avec lui-même et par
+conséquent ne change pas. Notre attention est-elle appelée sur le
+changement interne d'un de ces états? Vite, nous le décomposons en une
+autre suite d'états qui constitueront, réunis, sa modification
+intérieure. Ces nouveaux états, eux, seront chacun invariables, ou bien
+alors leur changement interne, s'il nous frappe, se résout aussitôt en
+une série nouvelle d'états invariables, et ainsi de suite indéfiniment.
+Ici encore, penser consiste à reconstituer, et, naturellement, c'est
+avec des éléments donnés, avec des éléments stables, par conséquent, que
+nous reconstituons. De sorte que nous aurons beau faire, nous pourrons
+imiter, par le progrès indéfini de notre addition, la mobilité du
+devenir, mais le devenir lui-même nous glissera entre les doigts quand
+nous croirons le tenir.»[378]
+
+La raison de cette infirmité intellectuelle est intéressante à
+connaître, et quoique nous n'ayons pas l'intention d'en discuter ici le
+bien fondé--ce que nous ferons un peu plus loin,--nous croyons utile de
+la mentionner de suite, car elle nous éclairera sur la portée de
+l'accusation elle-même. Voici comment M. Bergson l'a formulée:
+
+_L'intelligence n'est pas faite pour la spéculation, mais pour
+l'action_[379]. Si elle était faite pour la spéculation, elle
+s'attacherait au mouvement, seule réalité, pour en comprendre la nature.
+Au lieu de cela, elle ne s'attache qu'à des points fixes; par exemple:
+où est le mouvement, d'où il vient, où il va, quelle est sa _forme_,
+parce que cela seul intéresse l'action. Mais n'analysons pas; écoutons
+plutôt l'auteur lui-même, pour être plus sûrs de sa pensée.
+
+«Les objets sur lesquels notre action s'exerce sont sans doute des
+objets mobiles. Mais ce qui nous importe, c'est de savoir où le mobile
+va, où il est à un moment quelconque de son trajet. En d'autres termes,
+nous nous attachons avant tout à ses positions actuelles ou futures, et
+non pas au _progrès_ par lequel il passe d'une position à une autre,
+progrès qui est le mouvement même. Dans les actions que nous
+accomplissons, et qui sont des mouvements systématisés, c'est sur le but
+ou la signification du mouvement, sur son dessin d'ensemble, en un mot,
+sur le plan d'exécution immobile que nous fixons notre esprit. Ce qu'il
+y a de mouvant dans l'action ne nous intéresse que dans la mesure où le
+tout en pourrait être avancé, retardé ou empêché par tel ou tel incident
+survenu en route. De la mobilité même, notre intelligence se détourne,
+parce qu'elle n'a aucun intérêt à  s'en occuper. Si elle était destinée à
+la théorie pure, c'est dans le mouvement qu'elle s'installerait, car le
+mouvement est sans doute la réalité même, et l'immobilité n'est jamais
+qu'apparente ou relative. Mais l'intelligence est destinée à tout autre
+chose. A moins de se faire violence à elle-même, elle suit la marche
+inverse: c'est de l'immobilité qu'elle part toujours, comme si c'était
+la réalité ultime ou l'élément; quand elle veut se représenter le
+mouvement, elle le reconstruit avec des immobilités qu'elle juxtapose.
+Cette opération, dont nous montrerons l'illégitimité et le danger dans
+l'ordre spéculatif (elle conduit à des impasses et crée artificiellement
+des problèmes philosophiques insolubles), se justifie sans peine quand
+on se rapporte à sa destination. L'intelligence, à l'état naturel, vise
+un but pratiquement utile. Quand elle substitue au mouvement des
+immobilités juxtaposées, _elle ne prétend pas reconstruire le mouvement
+tel qu'il est_; elle le remplace seulement par un équivalent pratique.
+Ce _sont les philosophes qui se trompent quand ils transportent dans le
+domaine de la spéculation une méthode de penser qui est faite pour
+l'action._»[380]
+
+Ces dernières paroles que nous venons de souligner sont un correctif
+nécessaire--nous pourrions dire une vraie réfutation--de la plaidoirie
+qui précède. Si ce sont «les philosophes qui se trompent»--et encore un
+petit groupe de philosophes,--comment attribuer cette erreur à
+l'intelligence humaine? Erreur vraiment trop grossière, puisqu'elle
+consisterait à vouloir composer le mobile avec des éléments immobiles,
+comme d'autres recomposaient l'étendue avec des points inétendus, ou
+bien des cercles avec des polygones à nombre infini de côtés!
+
+Ce sont là des fictions géométriques qui peuvent simplifier les calculs
+des mathématiciens, mais qu'ils n'ont jamais pris pour l'expression
+exacte de la réalité. Jamais un géomètre n'a confondu un cercle avec un
+polygone, ni une ligne avec une suite de points, ni un mouvement continu
+avec une série de positions, ces positions, ces points, ces polygones
+seraient-ils supposés en nombre infini. Encore une fois, de telles
+fictions--utiles comme «équivalents pratiques»--n'ont jamais été
+confondues avec la réalité par aucun savant ni par aucun penseur digne
+de ce nom.
+
+Il faut en revenir aux sophistes de l'école d'Elée, aux célèbres
+arguments de Zénon, pour découvrir une confusion si grossière, base de
+toutes leurs subtilités sophistiques.
+
+Et si quelques philosophes, dans le cours des siècles, ne se sont pas
+suffisamment mis en garde contre de si énormes confusions, du moins les
+grandes écoles, surtout l'Ecole péripatéticienne et thomiste, sont
+complètement à l'abri d'un tel reproche. Aristote, le premier, a
+démasqué cette équivoque en réfutant Zénon, et tous ses disciples,
+jusqu'à nos jours, ont invariablement suivi sur ce point la saine
+doctrine du maître. Au besoin, nous mettrions M. Bergson au défi de
+retrouver chez nous cette grossière erreur, qui ne nous a jamais été
+imputable.
+
+C'est donc calomnier l'intelligence humaine que d'oser conclure d'une
+manière générale: «Notre intelligence ne se représente clairement que
+l'immobilité.»[381]
+
+Du reste, M. Bergson n'a-t-il pas la prétention contraire? N'a-t-il pas
+la prétention d'avoir compris lui-même, et peut-être révélé au monde qui
+l'ignorait, la vraie notion du mouvement?
+
+Or, notre prétention, à nous, est de croire que la notion bergsonienne
+du mouvement est bien inférieure, en exactitude et en clarté, à celle
+que nous a léguée Aristote, et qui depuis plus de trois mille ans
+éclaire et oriente tous les penseurs qui n'ont pas complètement rompu
+avec la tradition péripatéticienne.
+
+Aristote nous a enseigné que le mouvement était un _changement_ ou un
+_passage d'un état à un autre état._ Il a même distingué dans le
+changement en général trois espèces: changement dans le lieu, dans la
+qualité ou dans la quantité,--observant bien longtemps avant M. Bergson
+que le changement local est le phénomène le plus superficiel et le moins
+profond des trois, quoiqu'il soit la condition ou le véhicule de tous
+les changements physiques.
+
+Ensuite il a approfondi cette notion de _passage_ d'un état à un autre
+état. «Quelque mystérieuse qu'elle soit, déclare-t-il, elle n'est point
+au-dessus de la puissance de l'intelligence humaine!»--Belle parole qui
+donne du cœur et du réconfort à tous les chercheurs désintéressés.
+
+Puis il explique que ce _passage_ n'est pas quelque chose de négatif,
+mais de très positif. Or, cet élément positif n'est pas une simple
+puissance d'agir, c'est donc un _acte_, mais c'est un _acte incomplet_,
+puisqu'il est en voie de réalisation, en voie d'arriver à son terme
+complet. Il est donc partie en acte, partie en puissance, à des points
+de vue différents. D'où la définition célèbre: le mouvement, c'est le
+passage de la puissance à l'acte, ou bien c'est l'_acte de la puissance,
+comme telle_, c'est-à-dire en tant qu'elle est encore en puissance
+passant à l'acte: Ἡ τοϋ δυνάμει ὄντος ἐντελέχεια, ᾗ τόιύτον, κίνησίς
+ἐστιν[382].On traduirait peut-être encore plus clairement: _c'est l'acte
+du devenir en tant que devenir, ἐντελέχεια τοϋ δυνατοϋ ᾗ δυνατόν_[383].
+_C'est le devenir en marche._
+
+Définition aussi large que profonde, qui, une fois bien comprise,
+rayonne de lumière et subjugue l'esprit, en lui arrachant ce cri
+d'admiration: «Elle est aussi juste que fine ... et il est impossible de
+pénétrer plus profondément que ne l'a fait ici Aristote dans la nature
+intime du mouvement.»[384]
+
+A la place, que nous propose M. Bergson? Sans discuter ni daigner même
+rappeler la solution d'Aristote, il propose la sienne. D'abord, il nous
+dit que c'est un _progrès_[385]. Sans doute, le mouvement peut être un
+progrès, mais il peut être aussi un recul, car on se meut, soit en
+avançant, soit en reculant. La définition proposée est donc pour le
+moins incomplète.
+
+En outre, elle est obscure, car on peut lui répondre: qu'est-ce qu'un
+progrès? Quel en est le genre prochain et la différence spécifique?
+Seul, Aristote a su répondre: son genre est d'être un _acte_ et non pas
+une pure puissance; sa différence spécifique: d'être un acte
+_incomplet_, encore mêlé de puissance. Il est à la fois acte et
+puissance, être et non-être, mais _à des points de vue différents._ Il
+est constitué par la _composition_ de ces deux éléments et non par leur
+_identité_. En cela, rien de contradictoire, rien qui ne soit
+intelligible.
+
+Au contraire, le monisme bergsonien exige l'identité, l'homogénéité des
+deux éléments, acte et puissance, être et non-être; et c'est ce qu'il
+appelle la «mobilité pure». Il met donc la contradiction à la racine des
+choses, et parlant leur parfaite inintelligibilité.
+
+Bien plus, le monisme supprime le mouvement au lieu de nous l'expliquer,
+car tant qu'il y avait dualité d'éléments: acte et puissance, être et
+non-être, on concevait aisément le passage de l'un à l'autre. On
+concevait, par exemple, que l'énergie actuelle pût grandir en proportion
+inverse de l'énergie potentielle, ou _vice-versa._ S'il n'y a plus au
+contraire qu'un seul élément, désormais plus de passage possible entre
+deux termes, plus de mouvement, et c'est en ce sens qu'Aristote a
+soutenu que le _simple_ était, _de soi_, immobile: ce qui est _homogène_
+et sans partie ne change pas.
+
+La notion bergsonienne et monistique du mouvement est donc, non
+seulement incomplète et obscure, mais encore pleinement contradictoire,
+au point de rendre impossible ce qu'il s'agissait de nous définir ou de
+nous expliquer.
+
+Si M. Bergson a voulu viser sa propre notion du mouvement, en la
+déclarant inaccessible à l'intelligence humaine, il est clair qu'il a eu
+raison, puisque c'est une notion contradictoire et inintelligible; mais,
+de grâce, qu'il ne généralise pas en étendant cette inintelligibilité à
+toutes les autres notions, notamment à la notion péripatéticienne, nous
+protesterions, et tous les grands génies, tous les maîtres qui sont la
+gloire de notre Ecole protesteraient avec nous, qu'ils l'ont comprise,
+et partant qu'elle n'est pas inaccessible à l'intelligence humaine.
+
+ * * * * *
+
+B) En second lieu, c'est la _vie_ qui serait inaccessible à
+l'intelligence de l'homme. Puisqu'il est incapable de comprendre le
+mouvement des corps bruts, à plus forte raison celui des corps vivants.
+«L'intelligence, écrit M. Bergson, est caractérisée par une
+incompréhension naturelle de la vie.»[386] Et c'est sur cette incapacité
+radicale qu'il aime le plus à revenir.
+
+Dès la première page de son Introduction, il nous signale cette
+infirmité native de notre intelligence «incapable de se représenter la
+vraie nature de la vie, la signification profonde du mouvement évolutif.
+
+«Créée par la vie, dans des circonstances déterminées, pour agir sur
+des choses déterminées, comment embrasserait-elle la vie, dont elle
+n'est qu'une émanation ou un aspect? Déposée, en cours de route par le
+mouvement évolutif, comment s'appliquerait-elle le long du mouvement
+évolutif lui-même? Autant vaudrait-il prétendre que la partie égale le
+tout....»[387]
+
+Cette argumentation, vraiment, n'est pas bien forte, et, dès le début
+d'un ouvrage, ne donne pas une idée supérieure de la logique de son
+auteur. Il n'y aurait donc que le tout qui puisse connaître et
+comprendre une de ses parties? Il faudrait que notre intelligence
+individuelle égalât l'Univers entier pour en pouvoir connaître le
+moindre détail? En vérité, cette prétention est un peu excessive.
+Jusqu'ici, tous les philosophes avaient cru qu'il suffit à un être
+vivant d'avoir conscience de sa vie propre, pour expérimenter, connaître
+la vie et, s'il est intelligent, pour s'élever ensuite à la notion
+générale de la vie.
+
+Dans le même ouvrage, après avoir esquissé sa théorie de l'Evolution
+créatrice et fait la genèse de l'intelligence, qui serait apparue en se
+détachant de l'animalité et de l'instinct animal, c'est-à-dire à ce
+tournant de l'histoire qui marque une descente de l'Elan vital vers la
+matière, il en conclut que l'intelligence a dû s'adapter à la matière et
+se limiter au domaine de la matière brute. «Progressivement, dit-il,
+l'intelligence et la matière se sont adaptées l'une à l'autre pour
+s'arrêter enfin à une forme commune. _Cette adaptation se serait
+d'ailleurs effectuée tout naturellement, parce que c'est la même
+inversion du même mouvement qui crée à la fois l'intellectualité de
+l'esprit et la matérialité des choses_.»[388]
+
+Ainsi, l'intelligence devenue apte à penser la matière, le solide
+géométrique, serait désormais inapte à penser la vie. En abandonnant les
+animaux, ces «utiles compagnons de route», l'évolution de l'homme lui a
+fait perdre un «bien précieux», l'instinct, et acquérir l'intelligence.
+Or, instinct et intelligence représentent deux directions opposées du
+travail conscient: l'instinct marche dans le sens même de la vie,
+l'intelligence va en sens inverse et se trouve ainsi tout naturellement
+réglée sur le mouvement de la matière.
+
+De là vient que «l'intelligence humaine se sent chez elle tant qu'on la
+laisse parmi les objets inertes, plus spécialement parmi les solides, où
+notre action trouve son point d'appui et notre industrie ses instruments
+de travail, que nos concepts ont été formés à l'image des solides.
+
+«De là vient en outre que notre logique est surtout la logique des
+solides, que, par là même, notre intelligence triomphe dans la
+géométrie, où se révèle la parenté de la pensée logique avec la matière
+inerte, et où l'intelligence n'a qu'à suivre son mouvement naturel,
+après le plus léger contact possible avec l'expérience, pour aller de
+découverte en découverte avec la certitude que l'expérience marche
+derrière elle et lui donnera invariablement raison»[389].
+
+Ces remarques, d'ailleurs ingénieuses, ne sont point dépourvues
+d'exactitude expérimentale et de vérités. Il est sûr que l'esprit humain
+triomphe surtout dans les sciences où la part de l'indétermination et de
+la contingence est nulle on se rapproche de zéro, et que plus la part de
+l'indétermination ou de la contingence augmente, plus la difficulté de
+prévoir--et partant de savoir--augmente parallèlement.
+
+Mais qui oserait nier aussi les triomphes de l'esprit humain dans les
+sciences de la vie: biologie, physiologie, médecine, etc., surtout
+depuis un siècle où l'école de Pasteur a brillé d'un si vif éclat? Qui
+oserait nier les progrès merveilleux et inattendus de la Psychologie
+elle-même, surtout de la Psychologie expérimentale?
+
+C'est donc une exagération manifeste d'exalter uniquement l'aptitude de
+l'esprit humain pour les sciences mathématiques et physiques, et de
+proclamer son impuissance radicale en Biologie et dans tout le domaine
+de la vie.
+
+Une telle négation ne découle nullement des faits sincèrement
+interrogés, mais seulement d'une hypothèse _a priori_ sur l'évolution.
+Encore cette hypothèse--si contestable qu'elle soit en elle-même--ne
+nous semble nullement comporter une négation si tranchée.
+
+Que l'intelligence se sente plus à son aise dans le monde géométrique,
+au milieu des solides, cela se comprend, car c'est l'objet le plus
+simple et le moins compliqué offert à  son étude. Tout y est facile à
+prévoir et partant à connaître. Voilà pourquoi la Géométrie, parmi les
+sciences abstraites, et l'Astronomie, parmi les sciences naturelles,
+sont nées les premières, dès le berceau du genre humain.
+
+Etant ainsi facilement accordée avec le solide et l'inerte, on peut
+admettre qu'elle aura une tendance marquée à transporter au domaine de
+la vie des méthodes si simples, qui lui réussissent si bien, et à
+traiter les vivants _more geometrico_. De là ces explications mécaniques
+de l'univers qui avaient la prétention de tout réduire au mouvement
+local, même la vie végétative et animale, la sensibilité et la pensée
+elle-même. Malgré leurs invraisemblances énormes, ces systèmes de
+mécanisme universel ont pu avoir un certain succès et exercer une grande
+influence, surtout auprès des amis des idées _claires_, que la clarté et
+la simplicité des explications ont toujours eu le don de fasciner.
+
+Mais cette méconnaissance de la nature de la vie n'a été que l'erreur de
+quelques philosophes, et il serait injuste de l'imputer à l'intelligence
+humaine elle-même et à son incapacité radicale de penser la vie. De
+telles exagérations ne découlent pas forcément de l'hypothèse
+bergsonienne sur l'évolution.
+
+Au surplus, nous estimons que toute cette controverse soulevée par M.
+Bergson--savoir si l'intelligence est naturellement capable ou incapable
+de spéculer, notamment sur la vie--ne doit pas, ne peut même pas se
+trancher _a priori_, mais uniquement par les faits de l'histoire.
+
+D'abord, c'est l'histoire de la civilisation elle-même qu'il faudrait
+interroger pour lui demander s'il est vrai que l'esprit humain soit tout
+entier absorbé par ce qui est _utile_ aux besoins de la vie matérielle,
+à ce point que penser ou spéculer ne soit pour lui qu'un artifice contre
+nature;--ou, pour employer l'expression bergsonienne, s'il est vrai que
+l'homme ne soit naturellement qu'un animal _fabricant_ d'outils pour
+agir, _homo faber_, et nullement un animal raisonnable et spéculant sur
+la raison des choses, _homo sapiens_[390].
+
+Mais dans l'acte le plus humble de l'homme primitif, celui de
+tailler--et souvent d'orner de sculptures--des silex ou des os de
+renne, pour en faire des armes telles qu'une flèche ou des outils tels
+que hache, marteau, poinçon, râcloir, etc., ne voyons-nous pas déjà
+percer la pensée spéculative? Pour fabriquer des armes ou des outils
+adaptés à des lins spéciales, ne faut-il pas tout d'abord réfléchir,
+comparer, calculer, raisonner pour prévoir, en un mot, spéculer sur les
+moyens et les fins, les causes et les effets?
+
+«Le sauvage préhistorique de Cro-Magnon, dit fort bien M. Fouillée, a
+spéculé sur les qualités de la pierre, sur les lois élémentaires de la
+pesanteur et du mouvement; il a généralisé, il a universalisé; il a fait
+de la science en faisant de l'industrie, et n'a pu faire d'industrie
+qu'en faisant de la science. Admirons ces humbles savants des âges
+primitifs qui ont assez réfléchi et spéculé pour inventer l'arc et la
+flèche fendant l'air, le canot fendant la vague, le soc creusant la
+terre. On aura beau nous répéter que leur intelligence était faite
+exclusivement pour façonner la matière, et que la nôtre, au fond, est
+restée la même; nous continuerons d'en douter. L'artisan, l'_homo
+faber_, est déjà un artiste; l'artiste est déjà un penseur.»[391]
+
+Un peu plus loin, le même auteur, s'appuyant sur les données de la
+linguistique, ajoute une seconde observation. Dans les langues sauvages,
+les verbes ont parmi tous les mots une place prépondérante. Or,
+qu'expriment les verbes? sinon l'_action_, le _mouvement_, la _vie_, le
+_raisonnement_, le _sentiment_, qui n'ont rien à voir avec les «solides»
+ni avec les «outils» à fabriquer? Tout cela exprime de la psychologie,
+non de la géométrie ou de la stéréométrie. Les langues primitives sont
+surtout riches en états d'âmes et très pauvres en état des corps. Les
+corps eux-mêmes sont peuplés d'âmes ou d'esprits bienveillants ou
+malveillants. Où est, en tout cela, la Géométrie?
+
+Quand le petit sauvage s'éveille à l'intelligence, ce n'est pas pour
+mesurer ou compter des corps ni pour fabriquer des outils, c'est pour
+épier le sourire de sa mère, c'est pour jouer ou seul ou avec ses petits
+frères, et le voilà heureux. Il fera de la Psychologie avant de faire de
+la Géométrie. Ce qui l'intéresse, c'est le nouveau; c'est le pourquoi et
+le comment de ce nouveau, et lorsqu'il a compris la liaison et la raison
+des choses, il rit de plaisir.
+
+Et M. Fouillée de conclure avec évidence: «Les besoins matériels sont
+loin d'absorber toute l'intelligence, même primitive. Nous ne saurions
+donc admettre que notre pauvre pensée soit toute d'essence _utilitaire_,
+tout attachée aux instruments _matériels_ qui doivent satisfaire nos
+appétits, qu'elle soit servile de nature et non libérale.... La petite
+flamme de la pensée brille d'abord pour briller et pour se sentir
+briller. Il y a déjà du Pascal en germe jusque dans le dernier des
+enfants qui remplissaient les chars des Gaulois.»[392]
+
+Cependant, cette première réponse de l'Histoire est encore trop
+générale. Demandons à l'histoire particulière de la Philosophie si
+l'esprit humain n'a pas su de tout temps spéculer sur lui-même et sur la
+nature de sa propre vie, aussi bien que sur la matière inerte.
+
+Y a-t-il eu des philosophes adversaires résolus de toute conception
+matérialiste ou mécanistique de la vie, et nous ayant laissé de la
+nature du vivant une conception raisonnable, exacte, profonde et pouvant
+rivaliser avantageusement avec celle qu'a inventée M. Bergson?
+
+Toute la question est là, car si l'on peut démontrer que, depuis plus de
+trois mille ans, les philosophes sont en possession d'une notion exacte
+de la vie, on ne pourra plus accuser l'incapacité foncière de la raison
+humaine. Il suffira d'un simple parallèle avec la notion traditionnelle
+de l'Ecole péripatéticienne et la notion «nouvelle» qu'on vient nous
+révéler.
+
+Or, voici, d'après M. Bergson, la caractéristique de la vie: «La vie est
+avant tout une tendance à agir sur la matière ... un certain effort pour
+obtenir certaines choses de la matière brute....»--De là, les
+expressions si fréquentes de: «courant de vie lancé dans la matière»,
+etc.[393].
+
+Eh bien! non! Dès ce début, nous arrêtons net une définition qui a déjà
+lourdement dévié. La vie se caractérise par activité «immanente»,
+opposée à l'activité tout extérieure des corps bruts. Le vivant agit
+d'abord sur lui-même; il se meut lui-même, au moins pour se nourrir, se
+grandir, se guérir, etc., s'il n'est doué que de la vie végétative, et
+s'il est en plus doué de la vie sensible, il se meut par la connaissance
+et le désir pour se mettre en rapport avec le milieu ambiant. Le vivant
+est donc principe et terme de son propre mouvement, à la fois agent et
+patient: ce qui n'a jamais lieu pour les molécules inorganiques dont
+toute l'activité consiste à se mouvoir ou à s'influencer les unes les
+autres.
+
+Ici, le sens commun est pleinement d'accord avec la théorie
+philosophique; et pour reconnaître si un corps est vivant ou mort, il
+pose toujours la question élémentaire: est-ce qu'il se remue? Sans
+doute, une paralysie locale pourrait l'empêcher de se mouvoir tout en le
+laissant vivant. Mais si la paralysie se généralise au point d'atteindre
+tous les organes essentiels à la vie, c'est la mort. La vie a cessé avec
+le mouvement immanent.
+
+Le second signe caractéristique de la vie est la «spontanéité». Le
+vivant a le privilège de se mouvoir lui-même, c'est-à-dire de passer
+d'un premier acte à un second, puis à un troisième, et ainsi de suite,
+tant que sa vie dure. Spontanément, il se nourrit, se développe, se
+multiplie. Au contraire, le corps inorganisé est inerte, c'est-à-dire
+incapable de se modifier lui-même. Et c'est cette grande loi de
+l'inertie, universellement féconde en mécanique, qui permet la
+construction de nos machines avec des matériaux inertes et incapables de
+«jouer tout seuls». Car s'ils étaient capables de «jouer tout seuls»,
+tous les plans du constructeur seraient déjoués, et son art de
+construire serait devenu impossible.
+
+Or, cette «spontanéité» si bien analysée par les anciens philosophes va
+s'amplifier et se transfigurer étrangement dans la théorie bergsonienne.
+Elle va devenir une spontanéité «libre». Et, jouant de plus en plus au
+paradoxe, ce n'est pas seulement la _liberté_ et le _choix_ qu'on va
+faire entrer dans la définition de la vie, mais encore une puissance et
+_une exigence de création, un jaillissement continu de formes
+imprévisibles sans aucune proportion avec les antécédents_[394].
+
+Nous aurions beau jeu de ramener ici notre auteur à  l'étude et à
+l'observation sincère d'un brin d'herbe, d'une graine, d'une fleur, d'un
+insecte ou d'un animal quelconque. De lui montrer, par exemple, que les
+formes nouvelles qui jaillissent d'une graine ou d'un œuf ne sont
+nullement imprévisibles ni sans aucune proportion avec les causes d'où
+elles jaillissent. Et si quelques détails minuscules de ces plantes ou
+de ces animaux nouveau-nés sont variables et imprévus, qui pourrait se
+flatter d'avoir énuméré, sans rien omettre, tous les antécédents et
+toutes les circonstances infiniment complexes où la cause donnée a
+produit son effet?
+
+Le principe que les mêmes causes _dans les mêmes circonstances_
+produisent toujours les mêmes effets est donc inattaquable et rien ne
+prouve qu'il ne s'applique pas aussi rigoureusement aux corps vivants
+qu'aux corps bruts. Seule la complexité infiniment croissante des
+circonstances, à mesure que nous nous élevons dans l'échelle des êtres,
+peut déjouer nos calculs, non pas sur les effets d'ensemble, mais sur
+quelques détails, d'ailleurs le plus souvent négligeables, de ces
+effets. Et la certitude dans les prévisions de la science demeure--au
+moins en principe--pour la biologie comme pour la physique.
+
+Ce n'est donc pas l'observation sincère et désintéressée qui a pu
+conduire M. Bergson à une telle conception de la vie, mais uniquement
+son hypothèse panpsychique de l'évolution.
+
+Il est clair que si tout est esprit et liberté, la vie végétative et la
+vie sensible sont du «psychique diminué», comme la matière elle-même est
+du «psychique inverti». Mais l'énormité de telles conséquences nous
+suffit pour reconnaître que le point de départ d'où elles découlent est
+gratuit. Le panpsychisme est un rêve d'artiste, non une conclusion
+scientifique d'observateur sincère.
+
+Allons plus loin. Accordons un instant que--par impossible--l'activité
+spontanée de la vie végétative est capable de liberté et de choix, il ne
+serait pas permis d'en conclure qu'elle peut être un jaillissement
+continu de formes «absolument incommensurables» avec leurs antécédents.
+
+C'est là une assertion qui choque le bon sens, parce qu'elle est la
+négation du principe de causalité. Si les effets ne sont plus
+proportionnés à leurs causes, ils sont littéralement des effets sans
+cause, car une cause non proportionnée n'est plus une cause.
+
+Même pour la liberté humaine, l'effet produit n'est jamais supérieur à
+sa cause. Nous avons sans doute le choix entre plusieurs effets
+également proportionnés à nos forces: agir ou ne pas agir, me promener
+ou me reposer, résister à une tentation ou la vaincre.
+
+Mais des effets au-dessus de nos forces, tel que porter une montagne sur
+nos épaules, ne peut être un effet de notre libre choix.
+
+Nous retrouvons ici un écho d'une erreur de Kant définissant l'acte
+libre: un effet sans cause, un commencement absolu.... Rien de plus faux
+qu'une telle conception. La liberté ne nous met pas au-dessus du
+principe de causalité, pas plus que des autres premiers principes de la
+raison, nécessaires toujours et partout. Elle nous laisse seulement le
+choix entre plusieurs effets également proportionnés à nos forces
+individuelles, et cela suffit pour la liberté de notre choix et la
+responsabilité morale qui en découle.
+
+Encore une fois, si les effets pouvaient être supérieurs à leur cause ou
+hors de toute proportion avec elle, la causalité serait violée, tout
+pourrait également sortir de tout. Et il ne serait plus absurde de dire,
+par exemple, que des souris peuvent naître d'un tas de vieux chiffons
+pilés dans un pot d'argile, comme la superstition populaire le racontait
+au moyen âge.
+
+Enoncer aujourd'hui de telles absurdités suffît pour en faire justice et
+montrer aux yeux les plus prévenus qu'un effet produit par une cause, et
+cependant hors de proportion avec elle, est une contradiction dans les
+termes. Et que l'on ne dise pas que ce serait là seulement une
+_création_. Nullement, l'être créé est toujours un effet proportionné à
+la toute-puissance du Créateur; il ne saurait l'épuiser jamais, bien
+loin de la dépasser.
+
+L'étiquette d'_évolution créatrice_ qui sert à masquer de telles
+contradictions n'est donc qu'un trompe-l'œil. Nous ne serons pas dupes
+d'une métaphore.
+
+Concluons, encore une fois, que c'est la notion bergsonienne de la
+vie--comme celle du mouvement--qui est inaccessible à l'intelligence
+humaine--et pour cause,--mais nullement la vie elle-même dont la
+philosophie s'est déjà formé depuis des siècles une conception aussi
+juste que profonde, en harmonie parfaite avec les faits observés.
+
+ * * * * *
+
+C) En troisième lieu, on reproche à l'intelligence de ne se représenter
+que le _discontinu_ et d'être incapable de concevoir le _continu_, sinon
+indirectement par une simple négation du discontinu.
+
+La raison--ou le prétexte--de ce reproche, si étrange au premier abord,
+vient de l'importance capitale attachée au continu par la philosophie
+monistique où _tout est un_ dans une continuité et même une
+interpénétration absolue. A ce point, que la multiplicité des individus
+distincts--si énergiquement proclamée par nos consciences--sera niée,
+traitée d'illusion, ou si bien obscurcie qu'elle s'évanouira dans
+l'unité _du courant de vie_ qui traverse les individus.
+
+On reproche donc, au fond, à l'intelligence humaine de ne pas vouloir
+pactiser avec de telles confusions monistiques et d'élever contre elles
+la voix de sa protestation indéfectible. C'est là ce qu'on appelle son
+impuissance à concevoir le continu, sinon indirectement comme une simple
+négation du discontinu.
+
+Voici l'exposé de cette théorie captieuse: «A la possibilité de
+décomposer la matière autant qu'il nous plaît et comme il nous
+plaît[395], nous faisons allusion quand nous parlons de la _continuité_
+de l'étendue matérielle; mais cette continuité, comme on le voit, se
+réduit pour nous à la faculté que la matière nous laisse de choisir le
+mode de discontinuité que nous lui trouverons. C'est toujours, en somme,
+le mode de discontinuité une fois choisi qui nous apparaît comme
+effectivement réel et qui fixe notre attention, parce que c'est sur lui
+que se règle notre action présente. Ainsi la discontinuité est pensée
+pour elle-même, elle est pensable en elle-même, nous nous la
+représentons par un acte positif de notre esprit, tandis que la
+représentation intellectuelle de la continuité est plutôt négative,
+n'étant, au fond, que le refus de notre esprit, devant n'importe quel
+système de décomposition actuellement donné, de le tenir pour seul
+possible. L'intelligence ne se représente clairement que le
+discontinu.»[396]
+
+A ces subtilités nuageuses, nous pourrions d'abord répondre en déplaçant
+le terrain de la discussion ou en changeant l'exemple choisi. Au lieu du
+continu matériel, dont la continuité réelle ou apparente n'est pas
+toujours visible du premier coup, choisissons le continu si clair et si
+indiscutable du courant de la conscience ou du moi conscient. C'est le
+premier objet qui tombe sous le regard de la réflexion psychologique
+lorsque je me saisis moi-même pensant, voulant, agissant. Or, l'être
+vivant et conscient s'affirme ainsi à lui-même comme l'être parfaitement
+un et indivis, _ens indivisum in se_, en même temps que distinct de tout
+le reste que j'appelle le non-moi: _ens divisum a quolibet alio_. Jamais
+l'unité et l'indivisibilité d'un être continu n'apparaîtront plus
+brillantes au regard de mon esprit. C'est même ce continu-type que
+j'appliquerai plus tard par analogie aux individus et aux choses qui
+m'entourent. Or, ce continu-type, je l'ai perçu immédiatement sans
+penser au discontinu qui en est l'antithèse, et sans m'en aider comme
+d'un tremplin pour m'élever jusqu'à l'idée positive du continu.
+
+Mais revenons à l'exemple du continu matériel, choisi par M. Bergson,
+pour ne pas avoir l'air de fuir son terrain favori. Les choses
+matérielles _continues_ sont celles dont les extrémités ne font qu'un,
+_quorum extrema unum sunt_. C'est-à-dire que les parties en sont unies
+de telle sorte que la fin de l'une soit le commencement de l'autre.
+Ainsi la fin de la journée d'aujourd'hui sera le commencement de celle
+de demain: les jours se succédant en se prolongeant les uns dans les
+autres.
+
+Au contraire, les parties _contiguës_ ne sont que juxtaposées sans se
+confondre (_quorum extrema sunt simul_), telles sont deux billes en
+contact; et les parties _discontinues_ ne sont ni unies ni juxtaposées,
+mais séparées par des intervalles, comme deux billes à distance[397].
+
+Or, cette notion de continu est bien positive, nullement négative, et je
+la forme sans recourir en rien au discontinu. Il est donc faux que
+l'intelligence humaine ne puisse penser positivement le continu et soit
+réduite à en faire une pure négation du discontinu.
+
+Ce sujet va nous conduire à la fameuse théorie «du morcelage» qui en
+sera le complément. Mais comme le «morcelage» du grand Tout est, d'après
+M. Bergson, une des premières et essentielles fonctions de
+l'intelligence, il nous faut passer de l'analyse de la critique de
+l'intelligence à l'analyse de sa théorie.
+
+Nous avons vu jusqu'ici le réquisitoire en trois points contre
+l'intelligence--incapable de penser le _mouvement_, ni la _vie_, ni le
+_continu_,--voyons à présent la nouvelle conception qu'on nous en
+propose dans l'école bergsonienne.
+
+ * * * * *
+
+II. _La théorie de l'Intelligence ou du Concept_, imaginée par l'auteur
+que nous étudions, est tellement dissemblable de tout ce que les
+philosophes ont jamais dit sur ce sujet, et partant tellement étrange,
+que le mépris affiché par la nouvelle école pour une intelligence ainsi
+entendue ne semble que trop justifié.
+
+Il nous appartiendra de montrer que le tableau qu'on nous présente ne
+ressemble en rien à l'original, et que celui-ci n'est nullement touché
+par les critiques adressées à sa caricature. Il y a donc erreur de fait,
+erreur de personne.
+
+Nous accorderons seulement que les critiques de M. Bergson visent et
+atteignent cette intelligence défigurée et mutilée des philosophes
+modernes;--soit l'intelligence toute passive des cartésiens et des
+sensualistes avec ses idées innées et ses images généralisées,--soit
+l'intelligence _a priori_ des kantistes avec ses formes toutes faites et
+ses cadres vides où tout le réel doit se couler de force. Nous
+accorderons aussi que l'une et l'autre sont irrémédiablement mécanistes
+et sans vie. Mais ce sont là des pseudo-intelligences qui n'ont rien de
+commun avec l'intelligence active et toujours moulée sur le réel, telle
+que la tradition des siècles nous l'a transmise, la seule que nous
+défendons.
+
+Dans la formation du concept, ses deux opérations essentielles--d'après
+nous--sont l'_abstraction_ et la _généralisation_. L'abstraction
+distingue et pour ainsi dire sépare un des éléments, la forme
+indéfiniment imitable, et puis la généralise par comparaison avec
+d'autres formes possibles parfaitement semblables. Or, dans l'école
+nouvelle, on a travesti l'abstraction en simple _morcelage_ et la
+généralisation en ce qu'ils appellent une _solidification_ du fluent. A
+ces deux titres pittoresques et bizarres, on peut ramener, croyons-nous,
+tout l'ensemble de la nouvelle théorie, au moins dans ses parties
+essentielles et son esprit.
+
+A) _Théorie du_ «_morcelage_». Tout est un, d'après M. Bergson, et
+l'Univers n'est qu'une immense continuité, où l'intelligence humaine
+découpe des parties distinctes, comme vous et moi. Mais ce n'est là
+qu'un morcelage arbitraire que nous imposent, à cause de son utilité,
+les besoins de la vie pratique. «Nos ciseaux, en effet, suivent en
+quelque sorte le pointillé des lignes sur lesquelles l'_action_
+passerait.»[398] Ce n'en est pas moins une vue illusoire, contre
+laquelle les nouveaux philosophes s'élèvent avec force et non sans
+quelque dédain pour ce qu'ils ont appelé notre «postulat du morcelage».
+
+Voici en quels termes M. Bergson a formulé et mis en vedette cette
+thèse, à ses yeux fondamentale: _Toute division de la matière en corps
+indépendants, aux contours absolument déterminés, est une division
+artificielle_[399].
+
+En effet, dit-il, «notre toucher doit suivre la superficie des arêtes
+des objets, sans jamais rencontrer d'interruption véritable». Le vide
+n'est nulle part; donc le continu universel est un et ininterrompu.
+
+Voici un des exemples les plus familiers à notre éminent professeur,
+répété deux fois dans le même ouvrage. Lorsqu'il prépare sur sa table un
+verre d'eau sucrée, il a, paraît-il, l'intuition et la certitude que «le
+verre d'eau, l'eau, le sucre et le processus de dissolution du sucre
+dans l'eau sont sans doute des abstractions»[400]. Seul le grand Tout,
+dans lequel ces objets ont été découpés, existe et dure réellement.
+
+Eh bien! de ces deux prétendus postulats, du pluralisme ou du monisme,
+lequel mérite réellement ce nom, plus ou moins dédaigneux, de
+«postulat»?
+
+Le pluralisme, c'est-à-dire la distinction réelle des êtres cosmiques,
+par exemple, de vous et de moi, du père et du fils, ou des hommes et des
+animaux entre eux, ou bien des membres différents dans le même animal,
+est-ce vraiment un postulat, une supposition non évidente et gratuite?
+Ne serait-ce pas, au contraire, un fait, le plus universel et le plus
+indéniable des faits qu'aucun artifice ne saurait supprimer; une donnée
+première de l'expérience, laquelle pose à la fois le mouvement
+réciproque des êtres de ce monde et leur multiplicité?[401]
+
+Au contraire, est-ce un fait sensible et évident, cette unité et
+continuité substantielle du grand Tout dont on nous parle? Qui a jamais
+pu la voir ou la constater, cette unité? Personne, assurément, parce que
+l'expérience ne saisit que la multitude des individus et la pluralité
+des existences, jamais une totalisation de l'ensemble qui nous échappe
+entièrement. Elle n'est donc qu'une hypothèse ou une abstraction.
+
+En conséquence, le postulat du monisme ou de l'unité de toute substance,
+loin d'être une donnée première de l'expérience, en est une
+interprétation métaphysique; elle est une conception systématique et
+artificielle, qu'on ne saurait prendre pour point de départ de la
+philosophie ou de la critériologie, sans une énorme pétition de
+principe.
+
+Là doit être le mirage trompeur, puisque cette unité abstraite, si tant
+est qu'elle existe, il nous est impossible de la constater. Au
+contraire, l'illusion ne peut se trouver à admettre la multiplicité des
+hommes et des choses, puisque c'est un des premiers faits dont
+l'évidence s'impose à tous. C'est ce que proclamait Aristote lorsqu'il
+disait que la pluralité est une notion expérimentale bien antérieure à
+celle de l'unité[402].
+
+On nous réplique que cette multiplicité des choses pourrait bien n'être
+qu'une «idole de l'imagination pratique», ou bien «le produit artificiel
+d'une élaboration mentale opérée en vue de l'_utilité pratique_ et du
+discours»--comme ils disent si élégamment.
+
+En vérité, cette objection nous trouble peu. Quelle utilité pratique «la
+vie et le discours» pourraient trouver à une si grossière illusion, par
+exemple, à nous traiter vous et moi comme deux individus distincts, si
+en réalité nous ne faisions qu'un? Nous le cherchons vainement, et nous
+croyons qu'un si profond désaccord entre la pensée et le réel, bien loin
+d'être d'une utilité pratique, serait la source permanente des plus
+graves méprises. Ici encore, c'est la vérité qui est utile: nullement le
+mensonge et l'erreur.
+
+«Il n'est pas vrai, réplique fort bien M. Fouillée, que le rôle de
+l'intelligence soit de morceler la réalité pour la rendre utilisable. Ce
+n'est nullement mon intelligence qui morcelle l'eau en hydrogène et en
+oxygène, ni qui donne sa forme et son poids à l'atome d'hydrogène, ni
+qui fixe les espèces chimiques; et ce n'est pas non plus pour _utiliser_
+ces espèces, si parfaitement déterminées indépendamment de mon utilité,
+que j'en découvre les propriétés objectives, soumises aux lois du poids,
+du nombre et de la mesure. Ce n'est pas non plus pour mon utilité que je
+découpe la vie en espèces animales, telles que le tigre ou le serpent.
+Ces découpages se font sans moi et parfois contre moi. La science n'est
+pas une discontinuité artificielle au sein de la nature continue. Voici,
+dans un bocal, de la soude, et dans un autre, de l'acide sulfurique.
+Malgré la _continuité_ de l'univers, les deux substances n'agissent pas
+l'une sur l'autre d'une manière chimique; si, au contraire, je les mêle,
+il se produit du sulfate de soude. Dira-t-on que les concepts d'acide
+sulfurique, de soude et de sulfate de soude sont découpés
+artificiellement dans le grand Tout par une abstraction volontaire? Nous
+aurons beau vouloir que l'acide sulfurique et le sodium donnent du
+chlorure de potassium, ne comptons pas sur nos volontés pour modifier
+d'un iota le livre de la nature.»[403]
+
+Cette réplique paraîtra irréfutable à tout homme de bon sens. C'est la
+réalité même qui impose à notre esprit ces «découpages» dont toute
+l'utilité pratique vient précisément de leur conformité avec le réel,
+puisque «notre action ne pourrait se mouvoir dans l'irréel», comme
+l'avoue M. Bergson.
+
+Cependant, hâtons-nous de le dire, la théorie bergsonienne du continu
+universel, si elle est bien comprise, peut avoir un sens acceptable.
+
+Il y a, en effet, un _continu spatial_ universel que les sens
+perçoivent, sans aucune interruption, de droite à gauche, du haut en
+bas, en surface et en profondeur, mais qui ne préjuge en rien la
+question du _continu substantiel_, c'est-à-dire de l'unité des
+substances qui remplissent ce cadre immense.
+
+N'ayant pas eu l'imprudence de faire évanouir la substance des êtres,
+comme M. Bergson, nous sommes bien à notre aise pour parler de ce
+continu spatial sans tomber dans le monisme; aussi l'admettons-nous
+volontiers, avec saint Thomas, ce continu bergsonien, au début de toute
+connaissance, comme le premier objet connu. La connaissance, en effet,
+soit sensible, soit intellectuelle, commence toujours par ce qui est le
+plus commun et le plus confus. _Tam secundum sensum,_ dit saint Thomas,
+_quam secundum intellectum, cognitio magis communis est prior quam
+cognitio minus communis_[404].
+
+Mais ce n'est là qu'un point de départ, une première vue générale et
+superficielle, encore indistincte et confuse. C'est celle du petit
+enfant qui vient de naître et qui voit tout ce qui l'entoure, comme un
+seul bloc, sans rien distinguer du tout. Ce n'est donc pas encore une
+connaissance véritable, une connaissance claire et distincte, celle à
+laquelle aspire tout esprit humain, car connaissance vraie et
+_discernement_ ne font qu'un.
+
+Celle-ci se produit peu a peu par l'attention progressive et la remarque
+de différences profondes entre les divers objets qui nous entourent et
+qui se distinguent eux-mêmes à nos regards en se mouvant l'un l'autre ou
+en se séparant, s'éloignant, se rapprochant, se croisant ou
+s'entre-choquant dans l'immensité continue de l'espace et du temps. Et,
+dans chaque objet, les principales parties se distinguent à leur tour
+par des figures, des couleurs ou des qualités si variées et si
+différentes qu'il nous est impossible de les confondre; ou bien encore
+par les morceaux ou les fragments que nous en détachons et dont la
+multiplicité saute aux yeux.
+
+Ainsi, quelques moments après sa naissance, le petit enfant distingue
+déjà la flamme d'une bougie qu'on lui montre et la suit attentivement du
+regard dans les mouvements variés qu'on lui imprime. Il distingue
+bientôt les bruits et les sons des divers instruments et ne tardera pas
+longtemps à savoir distinguer la voix et le sourire de sa mère. Mais
+c'est surtout par le toucher qu'il distinguera les divers objets
+solides, à mesure qu'il pourra les palper, les manipuler, les séparer ou
+les rapprocher les uns des autres, ou les briser en morceaux.
+
+Dès qu'il sera devenu capable de réflexion, sa conscience distinguera de
+plus en plus clairement le moi et le non-moi, son corps et les corps
+étrangers, et jamais il n'aura la tentation de les confondre ou de les
+fusionner en un seul, tel que le grand Tout bergsonien.
+
+Cette tentation ne viendra pas non plus à l'esprit du savant, encore
+moins qu'à celui du vulgaire. Au contraire, la science ne fera que
+pousser cette distinction banale des choses vers une précision plus
+profonde et plus rigoureuse; elle la poursuivra jusque dans leurs
+parties invisibles ou microscopiques, tout en proclamant la solidarité
+de ces parties dans l'harmonie universelle.
+
+La science, en effet, s'occupe avant tout d'établir des divisions,
+subdivisions et classifications naturelles. Toujours elle proscrit les
+divisions et classifications artificielles, ou ne les accepte que
+provisoirement.
+
+Aussi le biologiste met-il toute son activité à observer la nature
+lorsqu'elle divise elle-même les êtres et les sépare en embranchements,
+genres, espèces et individus. Dans le même individu, il constate la
+multiplicité des organes et de leurs fonctions, toujours variées,
+souvent opposées. Puis il continue à observer avec le microscope les
+éléments des tissus organiques, et voit avec admiration la nature
+diviser et subdiviser sans trêve la cellule-mère ou le germe d'où
+sortent progressivement tous les détails de l'organisme le plus
+complexe.
+
+Le chimiste fait de même, et après avoir divisé les espèces minérales
+par la classification de leurs propriétés essentielles, il tente de
+surprendre le morcelage naturel de la molécule en atomes, sous-atomes ou
+en électrons.
+
+A son tour, le philosophe, encore plus ami de la distinction, dont il
+abuse parfois, sans que l'abus puisse en proscrire l'usage, procède à la
+connaissance métaphysique de l'être, objet propre de l'intelligence, par
+le double procédé de la _définition_ et de la _division._ «Les êtres
+sont d'abord multiples par leur définition», dit Aristote[405], car la
+définition de l'homme et celle du végétal ou du minéral supposent des
+êtres essentiellement différents.
+
+De même pour les qualités accidentelles que l'on reconnaît multiples par
+leurs définitions. «Ainsi, par exemple, la définition du _blanc_ est
+autre que celle du _musicien_, bien que ces deux qualités puissent
+appartenir à un seul et même individu.» On a ainsi une nouvelle
+distinction très naturelle entre l'être et ses accidents.
+
+«Les choses sont encore multiples par leur _division_, ajoute Aristote,
+comme le tout et ses parties naturelles.» Ainsi l'espèce et ses
+individus seront distincts, ou bien les individus entre eux, ou bien,
+dans le même individu, les membres entre eux, qui sont naturellement
+divisés, quoique unis.
+
+Il y a toutefois cette différence que la distinction des individus entre
+eux sera toujours réelle et absolue, tandis que la division des parties
+sera plus ou moins naturelle, plus ou moins idéale, suivant les cas.
+Parfois même le philosophe, au lieu de distinguer des parties réelles de
+l'être, ne distinguera que des modes ou des points de vue de l'être,
+vraiment différents quoique inséparables, sinon par abstraction: tels
+sont le vrai, le bien, le beau dans le même être.
+
+En construisant ainsi ses classifications ou ses «catégories», le vrai
+philosophe se fera une loi d'imiter la nature et de la copier
+exactement. Aussi, quelque part, Platon a-t-il comparé le bon
+métaphysicien à l'anatomiste habile ou à l'écuyer tranchant, qui savent
+découper la bête, sans lui briser les os, en suivant les articulations
+dessinées par la nature elle-même[406].
+
+A son tour, Aristote proclame la légitimité de cette méthode appliquée
+avec mesure. «Lorsqu'on sépare par la pensée certains accidents, dit-il,
+et qu'on les considère à part, l'on n'est pas pour cela dans le faux....
+L'erreur n'est jamais dans des propositions de ce genre, et la manière
+la plus parfaite de considérer les choses avec exactitude, c'est
+d'isoler ce qui n'est pas isolé, ainsi que le pratiquent les
+savants.»[407]
+
+L'analyse scientifique, en effet, ne rend pas les choses
+_discontinues_--si elles ne le sont pas,--mais seulement _discernables_:
+ce qui est bien différent.
+
+Voici, par exemple, l'homme. En tant qu'homme, il est un et indivisible,
+et cependant l'analyse anatomique ou physiologique de chaque organe est
+indispensable pour connaître son corps, de même que l'analyse
+psychologique de ses facultés pour connaître son âme.
+
+Aussi Aristote répète-t-il si souvent qu'une telle abstraction n'est pas
+un mensonge: ούδὲ γίνεται ψεϋδος χωριζόντων[408]. Rien n'est
+intelligible pour nous qu'en fonction de l'être ainsi naturellement
+fragmenté par des concepts et des combinaisons de concepts: _componendo
+et dividendo_, comme le dit saint Thomas[409].
+
+En même temps, rien n'est plus vrai, puisque chacun de ces fragments de
+l'être, si la division est faite suivant la nature, est bien du réel; en
+sorte que la connaissance humaine, quoique fragmentaire, n'en devient
+pas pour cela illusoire, mais seulement imparfaite, lente, progressive,
+analytique et bien inférieure à la connaissance synthétique des esprits
+supérieurs.
+
+C'est donc une erreur de dire, avec les bergsoniens, que ce morcelage
+est opéré «en vue de l'utilité pratique et du discours», alors qu'il est
+de l'essence même de la connaissance et de la science humaines. Erreur
+encore plus grave de traiter d'illusion notre science de la multiplicité
+des êtres ou de leurs parties, alors qu'elle est copiée sur la nature
+même, dont elle est la donnée première et fondamentale.
+
+Toutefois, après avoir commencé son étude par l'analyse, le philosophe
+doit la terminer par la synthèse. Or, cette synthèse n'est pas une
+simple addition, un amoncellement de concepts,--comme on nous le
+reproche faussement. C'est, au contraire, leur fusion hiérarchique dans
+un seul concept d'une unité supérieure. «La différence et le genre, dit
+saint Thomas, font un seul être, comme la matière et la forme, et comme
+c'est une seule et même nature que la matière et la forme constituent,
+ainsi la différence n'ajoute pas au genre une nature étrangère, mais
+détermine sa nature à lui....»[410]
+
+Après la synthèse de chaque être ou catégorie d'êtres, on tâche de se
+hausser jusqu'à la synthèse de l'Univers entier. Par exemple, on reprend
+à ce point de vue l'étude de ce «continu» primitif de l'espace et du
+temps que l'enfant a déjà vaguement senti sans le comprendre. Le
+philosophe s'élève alors de la divisibilité de leurs parties à l'idée de
+leur totalité.
+
+Mais quelle est la nature de l'espace ou du temps? quelle est la nature
+de ce grand Tout spatial ou temporel dont on nous parle? Comme elle
+échappe à toute observation, les hypothèses des métaphysiciens seront
+nombreuses: de là le conceptualisme, le nominalisme, le réalisme mitigé
+et le réalisme absolu.
+
+Les conceptualistes ne voient dans l'Espace et le Temps que des produits
+ou des formes subjectives de notre esprit. Les nominalistes n'y
+découvrent qu'une somme, une totalisation artificielle de parties, qui,
+séparée des parties réelles, n'est plus qu'un mot vide de réalité. Pour
+les réalistes modérés, au contraire, une abstraction, une idée générale
+n'est pas un mot vide, puisqu'il désigne une essence commune à tous les
+individus. Ainsi l'espace et le temps désignent une essence commune à
+toutes les choses temporelles ou spatiales.
+
+D'autres enfin réaliseront cette abstraction pour faire de l'Espace et
+du Temps «la substance même des choses», «l'étoffe où tous les êtres
+sont découpés», ou bien la substance «sous-jacente» où plongent «par
+leurs racines» tous les phénomènes de l'univers.
+
+Quoi qu'il en soit de ces hypothèses--que nous n'avons pas à discuter
+ici,--nous retrouvons, au terme de la philosophie, le «continu»
+bergsonien, comme une hypothèse métaphysique et monistique nettement
+définie, après l'avoir saisi au réveil de la connaissance enfantine,
+comme un fait obscur, indépendant de toute hypothèse métaphysique. Il
+n'était alors qu'un simple fait de continuité spatiale, dans laquelle,
+comme dans un immense réceptacle, se meuvent et pullulent des milliards
+d'êtres bien différents, au moins en apparence, et sans aucune
+prétention à l'unité et à l'identité monistique.
+
+Le divisible et le multiple restent donc comme le donné primitif, connu
+directement par l'observation, bien avant l'unité et la simplicité
+cosmique, qui sont le résultat des hypothèses et des spéculations les
+plus tardives. Conformément à ce fait, il est donc naturel que nos idées
+correspondantes soient pareillement multiples et distinctes.
+
+D'ailleurs, qu'adviendrait-il s'il en était autrement? Ce serait la
+confusion universelle des idées, et les jugements ne seraient plus
+possibles, comme l'observait déjà Aristote: «Si l'on dit que tous les
+êtres peuvent être un ... on ne fait que reproduire l'opinion
+d'Héraclite. Désormais, tout se confond; le bien se confond avec le mal,
+ce qui est bon avec ce qui n'est pas bon; le bien et ce qui n'est pas
+bien sont identiques; l'homme et le cheval sont tout un. Mais alors ce
+n'est plus affirmer vraiment que tous les êtres sont un, c'est affirmer
+qu'ils ne sont rien et que la qualité et la quantité sont
+identiques.»[411]
+
+On le voit clairement: impossible à l'homme de penser et de connaître
+sans des objets multiples et distincts, et partant sans les idées
+distinctes correspondantes. Impossible de s'en passer et de prononcer,
+par exemple, un jugement quelconque, affirmatif ou négatif, sans
+distinguer un sujet, un verbe, un attribut. Et la philosophie «nouvelle»
+qui se dit antiintellectualiste et se pose en ennemie de l'idée
+fragmentaire ou du «morcelage» est la première à s'en servir, à chaque
+ligne de ses expositions ou de ses discussions. Ne pouvant s'affranchir
+de la pensée ainsi morcelée, l'effort même qu'elle a tenté pour la
+combattre la pose encore et la contient comme un inévitable hommage.
+
+Voyez, en effet, s'il leur a été possible de rester d'accord avec
+eux-mêmes.
+
+Après avoir nié la distinction de la substance et de l'accident, ils ont
+fini par replacer sous les phénomènes un «noumène sous-jacent», une
+«étoffe dont les choses sont faites», qui, malgré son caractère
+panthéistique, est une véritable substance sous les accidents. Après
+avoir nié la causalité, ils ont reconnu que les phénomènes «plongeaient
+leurs racines» dans ce noumène sous-jacent, ce qui est rétablir la
+causalité niée, avec la distinction de la cause et de ses effets. Après
+avoir célébré «l'évolution créatrice» comme un pur devenir qui se pose
+lui-même, une auto-création se créant elle-même (ce qui d'ailleurs est
+inintelligible), ils ont laissé croire volontiers qu'elle est créée par
+«le noumène sous-jacent», par le «Principe mis _enfin_ au fond des
+choses».
+
+En sorte que, malgré eux, ils en reviennent au «postulat du morcelage»,
+en se reprenant à distinguer ce qui crée et ce qui est créé, la
+substance et le phénomène, la cause et l'effet, l'immobile et le mobile,
+l'acte et la puissance..., en un mot, ils reviennent fatalement à ce
+«jeu des entités conceptuelles», pour lesquelles ils n'avaient pas assez
+de mépris. Quel hommage involontaire, mais décisif, rendu par nos
+antiintellectualistes à la philosophie intellectuelle, à la philosophie
+du sens commun!
+
+Que s'ils sont obligés, comme nous, de se servir du «morcelage», quelle
+sera la différence entre eux et nous? La voici, ou, du moins, voici la
+principale:
+
+Puisque nous avons reconnu que le morcelage est dans la nature
+elle-même, notre loi--nous l'avons déjà dit, après Platon--sera de la
+copier, de l'imiter aussi fidèlement que possible. Au contraire, après
+l'avoir déclarée contre-nature et artificielle, les bergsoniens ne
+peuvent plus avoir d'autre loi que le caprice et l'arbitraire de chaque
+penseur.
+
+Et c'est ce qu'ils confessent ingénument: «La matière, dit M. Bergson,
+(est une) immense étoffe où nous pouvons tailler ce que nous voudrons,
+pour le recoudre comme il nous plaît.»[412]--«Tout isolement, tout
+morcelage, dit à son tour M. Le Roy, sont forcément relatifs à un point
+de vue _choisi d'avance_. Les faits sont taillés par l'esprit dans la
+matière _amorphe_ du donné, par le même mécanisme qu'emploie le sens
+commun mais dans une autre intention: celle de _préparer l'établissement
+d'un système rigoureux._»[413]--Critique décisive que la philosophie
+nouvelle fait naïvement d'elle-même, car si elle n'est plus qu'une
+interprétation arbitraire, imaginée dans l'intention de préparer un
+système choisi d'avance, elle n'a plus aucune valeur objective et
+impersonnelle. A quoi peut servir une intelligence qui décompose et
+recompose sans aucune loi et suivant sa fantaisie? Chacun peut se faire
+un système ou le défaire à son gré; la science n'est plus qu'un jeu
+d'esprit.
+
+Résumons-nous. Poser le monisme biologique en postulat gratuit au début
+de la recherche philosophique ou critériologique est un point de départ
+inacceptable, et tel est le sophisme plus ou moins dissimulé dans la
+théorie bergsonienne du «morcelage»[414].
+
+Par peur de ce fameux «morcelage», ne vouloir plus distinguer réellement
+le moi et le non-moi, le tien et le mien, l'homme et la bête, la plante
+et le minéral, c'est laisser tous les êtres et tous les modes d'être se
+perdre et se confondre dans un grand Tout, par définition même,
+inintelligible, puisqu'il est l'identité des contraires et la confusion
+absolue;--c'est en outre supprimer la pensée avec le principe de
+contradiction;--c'est enfin braver trop ouvertement, soit ce _sens
+intime_, que tous les philosophes admettent comme une donnée
+irréductible, soit ce _sens commun_ ou ce bon sens, sans lequel toute
+pensée philosophique n'a plus de garde-fou.
+
+Que s'il y a un «postulat» vraiment gratuit et--comme ils disent
+élégamment--une «idole de l'imagination» en délire, les voilà!
+
+ * * * * *
+
+B) _Théorie de la solidification_ du fluent. Si l'_abstraction_
+intellectuelle qui distingue et morcelle «n'est pas un mensonge», mais
+un procédé tout naturel et absolument indispensable à la connaissance
+humaine, en sera-t-il de même de la _généralisation_? Oui, nous n'en
+doutons pas; il suffit de la bien comprendre et surtout de ne pas la
+travestir, comme on le fait dans l'école nouvelle.
+
+Remarquant que tous nos concepts généraux ont un caractère essentiel de
+fixité qui nous les fait paraître comme immuables, nécessaires et
+éternels, alors que tout est fluent et mobile autour de nous, nos
+antiintellectualistes ont soupçonné là un nouveau «mensonge», et d'un
+mot magique ils ont cru l'exterminer en proclamant que le concept ou
+l'idée était chose «cristallisée» et «morte», d'où la «vie s'est
+retirée».
+
+Mais ce ne sont là que des métaphores et des jeux d'esprit qui
+recouvrent une grave confusion entre l'idée générale et l'image
+individuelle ou collective.
+
+L'idée, elle-même, est l'acte vital par excellence de notre esprit.
+C'est l'idée qui nous hausse du fait sensible jusqu'à sa raison d'être,
+de la copie imparfaite jusqu'au type idéal et parfait, du contingent au
+nécessaire, du périssable à l'éternel. Or, cette ascension magnifique
+est l'acte d'une vie supérieure, la vie intellectuelle, privilège de
+l'animal raisonnable dont toute la dignité relève de sa pensée.
+
+L'idée, bien loin d'être une chose «morte» ou un résidu «inerte», est
+une «fleur» ou un «fruit» de son activité vitale; elle est un produit de
+son enfantement laborieux, un verbe intérieur _dictio verbi_[415] dont
+la parole extérieure est l'écho. Elle est une action intérieure tendant
+à se prolonger en actions extérieures.
+
+Bien loin d'avoir l'immobilité impuissante du cadavre, elle est donc la
+puissance et la fécondité même. Comme l'observait saint Thomas, nos
+idées se divisent ou s'accouplent et se fécondent entre elles, donc
+elles vivent. Une idée appelle d'autres idées; elles évoquent ensemble
+des sentiments et des mouvements associés, et tressaillent de vie
+intérieure en enfantant la _Science_, la _Morale_ et les _Arts_. Quel
+magnifique déploiement de vie!
+
+D'abord, l'idée est la mère de toutes les _sciences_, car «il n'y a de
+science véritable que du général», comme le répétait encore récemment M.
+Poincaré, après Aristote et saint Thomas. Pour eux, comme pour nous,
+«toute science est générale dans ses principes, quoiqu'elle soit
+particulière dans ses applications», comme la pensée a pour œuvre le
+général et pour objet le particulier[416].
+
+Par exemple, ce sont les idées générales et les principes généraux qui
+permettent au savant de prévoir l'avenir avec assurance ou de
+reconstituer le passé disparu depuis des centaines de siècles; ce qui,
+de l'aveu unanime, est le plus beau triomphe du génie humain. Seules,
+les idées générales peuvent aussi faire l'accord entre les hommes et
+donner à la science sociale une base solide. Les images instables et
+fugitives sont trop individuelles et trop changeantes pour faire cet
+accord et rien fonder de durable.
+
+On ne naît à la _moralité_ que par la contemplation de l'idéal qui nous
+attire, parce qu'il est un idéal de vérité universelle, de perfection et
+d'amour pour tous les hommes et même pour tous les êtres. La pensée ne
+peut remonter plus loin ni aspirer plus haut, ni se sentir plus
+fortement ébranlée vers le bien, parce qu'elle poursuit l'universel et
+ne se repose que dans ce qui a une valeur pour tous les temps, tous les
+lieux, tous les hommes. Alors, l'esprit pensant universellement, peut
+agir universellement, vivre de la vie la moins égoïste et la plus
+sociale, c'est-à-dire la plus morale. Toute pensée générale devient
+ainsi de la moralité commencée, car--suivant la belle image de M.
+Fouillée--elle brise la prison étroite du moi pour y faire entrer un peu
+de ciel, une perspective sur le Vrai, le Bien, le Beau, vers l'Infini.
+Elle seule peut transformer le monde réel par l'idée d'un monde
+meilleur[417].
+
+Non seulement l'idée crée la science et la morale, mais encore c'est
+elle qui enfante les _beaux-arts_. C'est l'idéal qui inspire le génie de
+l'artiste aussi bien que la conception du plus humble artisan. Point
+d'enthousiasme sans une idée qui nous soulève vers une beauté
+supérieure. Tout se dit, tout se fait à l'image de quelque idée et sous
+son impulsion. On ne peut s'en passer. Aussi nos antiintellectualistes,
+après avoir fulminé contre l'idée, soi-disant «morte» ou «cristallisée»,
+sont-ils les premiers à s'en servir à chaque instant, à en remplir leurs
+ouvrages, alors même qu'ils affectent de la déguiser sous de brillantes
+images. Preuve évidente qu'on ne peut s'en dépouiller; elle est la vie
+de l'esprit, le guide de l'action, le moteur universel.
+
+Mais ce moteur est lui-même immobile, c'est-à-dire qu'il préside à tous
+les changements sans en subir aucun. De même, que le soleil éclaire sans
+avoir besoin d'être lui-même éclairé, que le feu réchauffe sans être
+pour cela réchauffé, que le ressort pousse sans être poussé, que
+l'aimant attire sans être lui-même attiré, ainsi l'idée attire à elle ou
+pousse vers elle, sans subir aucun de ces mouvements. C'est ce
+qu'explique l'adage: tout premier moteur n'est jamais mû par le genre de
+mouvement qu'il communique: _primum movens in quolibet genere non est
+motum in illo genere motus_[418].
+
+En ce sens, le premier mouvement vient toujours de l'immobile
+corrélatif, et nous avons vu comment M. Bergson, en supprimant tout
+élément fixe, rendait le mouvement lui-même impossible, soit à mesurer,
+soit à concevoir. On ne peut le mesurer sans une mesure fixe; on ne peut
+le concevoir sans un point fixe d'où il vient, un point fixe où il va,
+une direction fixe, un plan et une forme fixes qu'il réalise. Si tous
+ces éléments sont fluides, variables et incertains, le mouvement devient
+irréel et impensable, car il manque de l'essentiel.
+
+Ne craignons donc pas cette fixité immobile et radieuse de l'idée. C'est
+cette fixité du phare qui guide les mouvements du pilote en pleine mer
+et l'empêche de s'égarer; c'est cette immobilité du point d'appui qui
+fait la force du levier de notre esprit, car le statique sera toujours
+le pivot du dynamique, aussi bien pour les mouvements de l'esprit que
+pour ceux du corps. Ainsi, par exemple, le raisonnement doit s'appuyer
+sur le principe et le principe sur l'idée pour qu'ils soient fondés et
+solides.
+
+Il y a donc une méprise très grave dans la théorie de M. Bergson; au
+fond, elle provient de la confusion des sens et de la raison, de l'image
+et du concept.
+
+L'image sensible peut être mouvante et représenter ainsi le mouvant
+encore plus fidèlement que si elle était fixe; l'idée ne le peut pas.
+Elle doit toujours être fixe, c'est-à-dire immuable, nécessaire et
+éternelle.
+
+Pourquoi cette différence essentielle et ce contraste complet?
+
+Si l'idée abstraite, par exemple l'idée de mouvement en général, n'est
+pas mouvante, mais fixe et invariable, ce n'est donc pas que nous soyons
+privés d'images mouvantes du mouvement et obligés de nous contenter
+d'instantanés fixes et immobiles, pris sur la réalité mobile, comme M.
+Bergson va nous le dire bientôt, mais uniquement parce que l'idée (ou le
+concept) ne représente nullement le même objet que l'image. L'image
+représente un fait instable: _quod est_; l'idée, au contraire,
+représente une raison d'être stable: _quod quid est_. Expliquons ces
+formules classiques.
+
+Sous l'image sensible d'un mouvement quelconque, mon esprit découvre une
+possibilité éternelle réalisée, et c'est ce type possible que l'idée
+représente. Or, ce type d'un mouvement fugitif, temporel et contingent,
+est lui-même un type immobile, éternel et nécessaire. C'est l'archétype
+idéal, ou la forme nécessaire, ou l'εϊδος de Platon, d'Aristote.. de
+Descartes et de Leibnitz, de Kant lui-même et de l'humanité tout
+entière. C'est la vision de ce monde idéal des possibles--quelle qu'en
+soit d'ailleurs la nature[419],--et dont notre monde actuel est une
+réalisation imparfaite et fugitive.
+
+L'idée n'est donc pas «une vue stable prise sur l'instabilité des
+choses», comme le croit M. Bergson[420], mais un point de vue pris sur
+la Pensée universelle, ou, si l'on préfère, une vue stable de la partie
+stable des choses. Toute chose, en effet, a deux aspects: l'un
+individuel et contingent, l'autre idéal et nécessaire; l'un mobile et
+fugitif, l'autre immobile et éternel qui nous donne la raison d'être du
+premier et nous le rend intelligible. Celui-là tombe sous les sens;
+celui-ci sous le regard de l'intelligence, qui seule _lit au dedans_ des
+choses sensibles (_intus-legere_) quel est leur type possible, leur
+raison d'être, leur essence.
+
+Sans doute, et nous l'accordons volontiers, il faut se garder des idées
+toutes faites comme des «vêtements de confection»--aussi avons-nous
+rejeté à la fois les idées innées de Descartes et les formes _a priori_
+de Kant. Bien au contraire, il faut faire nous-mêmes nos idées «sur
+mesure», en les façonnant peu à peu et en leur donnant une ressemblance
+de plus en plus rigoureuse et adéquate avec les réalités intuitivement
+perçues dans la nature:
+
+_Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage_;
+
+_Polissez-le sans cesse et le repolissez_.
+
+De telles idées, abstraites de la réalité et toujours maintenues en
+contact avec la réalité, quelque incomplètes qu'on les suppose,
+conservent toujours la valeur de leur origine. Elles sont le fruit de
+l'incessant commerce de l'esprit avec le monde, et nous n'avons aucun
+droit de les tenir en suspicion, sous prétexte qu'elles sont
+«cristallisées» et «mortes», alors qu'elles expriment une des faces de
+la réalité vivante.
+
+Eh bien! osons le dire sincèrement, M. Bergson ne semble avoir rien
+compris à cette belle et lumineuse théorie[421].
+
+Il n'a su rien voir dans l'idée que son caractère de fixité et
+d'immobilité, et comme il avait admis que tout est fluent et que le
+fluent seul existe, il a cru se tirer d'affaire en supposant qu'elle
+devait être une «vue instantanée» prise sur la réalité mouvante: la
+succession rapide de ces instantanés immobiles nous donnerait seule
+l'apparence de cette réalité mouvante.
+
+De là la célèbre comparaison, dont il est l'inventeur, de l'intelligence
+humaine avec le merveilleux appareil du _cinématographe_ qui produit
+l'illusion du mouvement par la succession très rapide de vues immobiles.
+Métaphore brillante qui recouvre de son éclat trompeur les plus graves
+erreurs. Enumérons les principales:
+
+1° Une vue n'est jamais absolument instantanée, car elle suppose
+toujours une _épaisseur de temps_, et partant une quantité de mouvement.
+L'instantané est donc un mythe.
+
+2° Serait-elle instantanée, cette vue serait toujours une _image_ et non
+point une idée, puisque l'image représente le singulier, le périssable,
+le temporel; tandis que l'idée représente le général, l'éternel et le
+nécessaire. En effet, cette vue instantanée n'est qu'une tranche du
+concret, qui n'est pas encore transfigurée en idéal. Elle est donc une
+image, non une idée, et ne saurait être un substitut de l'idée puisque
+l'image et l'idée ont un contenu différent.
+
+3° Si l'idée n'est qu'une image instantanée, elle n'a plus aucune raison
+d'être, car nous pouvons avoir bien mieux qu'une série discontinue
+d'instantanés: les sensations nous donnent en effet--quand il nous
+plaît--des images continues et fluentes de mouvements continus. D'autre
+part, les actes fluents de l'imagination et du langage nous permettent
+de les peindre ou de les exprimer dans leur fluidité. Le concept
+intellectuel serait donc bien inutile; les sens suffiraient à l'homme.
+L'idée est donc tout autre chose qu'une image instantanée, et
+l'accusation qu'on lui adresse de «solidifier» le fluent, de «reifier
+maladroitement» le mouvant, de «cristalliser» ou de «momifier» la vie
+est une accusation injuste qui ne tient pas debout. Répétons-le encore
+une fois, elle n'est pas «une vue stable prise sur l'instabilité des
+choses», mais une vue stable prise sur la partie stable des choses, qui
+est leur partie la plus importante, car cette partie n'est pas leur
+matière périssable, mais leur forme nécessaire et éternelle qui nous les
+rend intelligibles.
+
+ * * * * *
+
+Ici se placerait une _objection_ qu'on est tout étonné de rencontrer
+sous la plume d'éminents spiritualistes. Que si la connaissance, par le
+concept ne saisit qu'une partie de l'objet, à savoir sa forme sans sa
+matière, son essence sans son existence concrète, sa nature sans son
+sujet, elle est donc une connaissance incomplète. Le point de vue
+conceptuel n'est pas le point de vue total. On a même osé ajouter:
+_c'est la tare irrémédiable de l'intelligence humaine_![422]
+
+Certes, voilà un bien gros mot, lâché bien légèrement! Serait-ce aussi
+la tare de la _vue_ humaine de ne pas _entendre_; la tare de l'_ouïe_ de
+ne pas savoir _palper_, etc.? Que si ce n'est point une tare pour chaque
+sens d'être limité par le domaine du voisin, ni la tare de la sensation
+de sentir sans comprendre la nature de ce qu'elle sent, ce ne peut être
+davantage la tare de l'intelligence de ne pas sentir.
+
+Mais comme aucune de nos facultés n'est isolée dans l'âme, qu'elles
+s'aident et se secourent mutuellement, l'intelligence n'a qu'à se
+compléter par la sensation pour atteindre ce qui est hors de son domaine
+propre. C'est ce qu'exprime fort bien l'adage aristotélique: _quod non
+potest fieri per unum, fiat aliqualiter per plura_[423].
+
+Au surplus, de l'aveu de tous les philosophes, l'intelligence, faculté
+de l'abstrait, perçoit aussi le concret sensible, soit directement et
+antérieurement à l'abstrait, suivant l'opinion de Scot et de Suarez, et
+dans ce cas l'être concret, le τὸ ὄν, serait l'objet de la première
+appréhension intellectuelle;--soit au moins indirectement par un retour
+réfléchi sur son acte d'abstraction, suivant l'opinion plus probable
+d'Aristote et de saint Thomas.
+
+Après avoir saisi directement l'abstrait dans le concret qui l'exprime,
+elle saisit les deux à la fois, contenant et contenu, abstrait et
+concret. Elle voit, par exemple, _l_'homme dans _cet_ homme, _le_ cercle
+dans _ce_ cercle, et prononce le jugement: _cet_ homme est _un_ homme;
+_ce_ cercle est _un_ cercle. Or, ce jugement, qui affirme l'union dans
+le même être des deux éléments (nature et sujet, essence et existence),
+serait déraisonnable et impossible si ces deux éléments n'étaient pas
+vus l'un dans l'autre, inséparablement unis, comme l'acte et la
+puissance.
+
+La connaissance devient ainsi complète: le sujet est senti, sa nature
+pensée, et, par réflexion, les deux objets ou parties du même objet
+fusionnent dans une synthèse finale.
+
+Et voilà comment, sans aucun art magique, se trouve parfaitement guérie
+«la tare inguérissable!»
+
+D'ailleurs, ce «reste inextinguible» qu'admettent nos adversaires, ce
+_caput mortuum_ irréductible aux formes de la connaissance, cette
+irrationabilité fondamentale de l'être, échappant aux principes
+d'identité et de contradiction et ne pouvant être dit ni ceci, ni cela,
+ni qualité, ni quantité, ni cause, ni effet, ni possible, ni impossible,
+existant ou n'existant pas--soit _en acte_, soit au moins _en
+puissance_,--serait de l'inintelligible pur et un pur néant[424]. C'est
+donc un rêve. Pour nous, la matière elle-même est connue par la forme,
+la puissance par l'acte, comme le germe par la plante qui en sort: ce
+qui suffit à nous les rendre intelligibles et raisonnables.
+
+ * * * * *
+
+Une _autre objection_ contre le concept est qu'il ne peut exprimer une
+propriété spéciale sans la généraliser, c'est-à-dire sans la rendre
+commune à une infinité d'autres sujets semblables. «Il la _déforme_ donc
+toujours plus ou moins par l'extension qu'il lui donne. Replacée dans
+l'objet qui la possède, une propriété coïncide avec lui, se moule au
+moins sur lui, adopte les mêmes contours. Extraite de l'objet et
+représentée en un concept, elle s'élargit indéfiniment, elle dépasse
+l'objet puisqu'elle doit désormais le contenir avec d'autres.»[425]
+
+Mais cette seconde «tare» de l'intelligence ne nous est pas mieux
+prouvée que la première. Pour lui donner quelque apparence de fondement,
+on a eu recours à des métaphores trompeuses. Une substance élastique ne
+peut, en effet, «s'élargir indéfiniment», lorsqu'on l'étire, qu'en
+déformant plus ou moins gravement sa première figure. Au contraire,
+l'extension idéale d'une même essence à  plusieurs individus et même à
+tous les individus possibles, indéfiniment, ne défigure en rien la
+nature ou la compréhension de cette essence. Il suffit de se rappeler la
+nature logique de l'extension et de la compréhension des idées et des
+propositions. Sans entrer dans tous ces détails techniques, un exemple
+très simple suffira à nous en bien convaincre.
+
+Quelle est l'essence d'une circonférence? C'est d'être une ligne courbe
+tracée sur un plan de manière que tous ses points soient à égale
+distance du centre. Telle est sa nature ou sa compréhension. Or, de
+l'aveu de tous, elle reste la même, absolument, sans la plus légère
+déformation, qu'on l'étende à un petit nombre ou à des milliards de
+circonférences, et même à toutes les circonférences possibles,
+indéfiniment. On en dirait autant de l'essence du triangle, ou du
+solide, ou du minéral, ou de l'homme, en un mot, de toutes les autres
+essences connues.
+
+Toutes ces extensions physiques dont on nous parle et qui déforment les
+objets élastiques ne sont donc qu'un jeu trompeur de métaphores, sans la
+moindre analogie avec l'extension et la compréhension logique des idées.
+Aristote eût classé un tel argument parmi les sophismes de mots ou de
+figure. C'est une homonymie.
+
+ * * * * *
+
+Une _dernière objection_ contre la valeur de l'idée générale est de
+prétendre qu'elle est vide de toute réalité; elle ne serait qu'un _mot_,
+un signe pratique nous rappelant toute la série des choses individuelles
+déjà expérimentées dans le passé ou à expérimenter dans l'avenir. On
+reconnaît là l'erreur du Nominalisme. Elle est le fond même de la
+théorie bergsonienne[426] et suffirait à annuler toutes les objections
+précédentes.
+
+Si le concept, en effet, ne correspond à aucun objet réel, s'il est
+vide, c'est le néant, et l'on ne peut--comme on vient de le
+faire--reprocher au néant d'être un objet solidifié ou cristallisé,
+encore moins un objet déformé par son rétrécissement contre nature ou
+son extension artificielle. Ces premiers assauts contre le concept
+révèlent une marche incohérente de l'adversaire, trahissent ses
+hésitations et ses incertitudes. Il n'ose dire du premier coup: le
+concept n'est qu'un vain mot!--Mais c'est là que nous l'attendions.
+
+La célèbre dispute des Universaux, qui semblait périmée avec le moyen
+âge, et dont nos modernes ne daignaient plus parler que sur un ton
+plaisant, revient donc fatalement à l'ordre du jour, comme tous les
+problèmes cruciaux de l'esprit humain, dont on a oublié les solutions
+véritables, parce qu'ils ne peuvent rester sans être résolus. Impossible
+de philosopher sans avoir pris parti, explicitement ou au moins
+implicitement, pour ou contre le Nominalisme, le Réalisme et le
+Conceptualisme.
+
+Ou bien nos idées générales--telles que le cercle, l'humanité--sont des
+mots vides qui ne représentent rien de réel, ou bien elles traduisent
+quelque chose de réel, ou bien enfin ne sont que des conceptions ou des
+formes illusoires de notre esprit.
+
+M. Bergson a opté pour le nominalisme d'Epicure et de Taine, contre le
+conceptualisme de Kant et le réalisme de Platon.
+
+Nous croyons qu'il a eu tort. Il est vrai que les deux autres doctrines
+placent le principe d'intelligibilité des choses, l'essence universelle,
+hors les choses individuelles, et en cela elles sont insoutenables.
+L'intelligibilité d'une chose n'est pas une autre chose à côté de la
+première! On ne peut donc la placer, avec Platon, dans un monde idéal à
+part, ni avec Kant, dans les formes _a priori_ de l'esprit humain. Mais
+c'est une erreur encore plus grave de l'exclure aussi des choses
+existantes, avec les Nominalistes. Exclure du réel toute idéalité, c'est
+le rendre inintelligible et partant irréel.
+
+En outre, ce n'est pas expliquer pourquoi et comment, au-dessus ou au
+dedans des images contingentes, nous percevons des types nécessaires;
+pourquoi au-dessus ou au dedans du fluent et du temporel nous découvrons
+de l'immuable et de l'éternel. La solution nominaliste esquive ou nie ce
+problème au lieu de le résoudre.
+
+Quelle sera donc la solution? Si les essences ne sont pas hors des
+choses ni dans l'esprit seul, il faut bien qu'elles soient réalisées
+dans les choses elles-mêmes. Leur intelligibilité ne peut venir du
+dehors, donc elle vient du dedans.
+
+Ce sera la gloire d'Aristote et de saint Thomas d'avoir su retrouver le
+général dans le particulier, le type universel dans l'individu qui
+l'exprime et le concrétise, et d'avoir formulé le principe de
+l'immanence de l'idéal intelligible dans le réel sensible.
+
+De là cette thèse célèbre où se résume la pensée de l'Ecole entière:
+_L'universel direct_[427] _existe dans les individus, mais non de la
+manière abstraite dont l'esprit le conçoit; l'universel réflexe existe
+formellement dans l'intellect, avec un fondement réel dans les choses._
+
+Ainsi l'universel direct, tel que _le_ cercle, existe dans _ce_ cercle,
+_l_'homme dans _cet_ homme; sinon, on ne pourrait dire que cette figure
+est un cercle et cet individu un homme. Mais ces essences sont concrètes
+dans les individus, tandis que dans notre esprit elles sont abstraites
+de tout élément individuel.
+
+D'autre part, l'universel réflexe--c'est-à-dire étendu par la réflexion
+et la comparaison à tous les individus existants ou
+possibles,--l'intelligible pur, tel que l'humanité, existe formellement
+dans l'intellect seul, mais avec un fondement réel dans les choses,
+puisqu'il exprime quelque chose de vraiment réel dans les individus.
+
+Les universaux n'existent donc pas, comme tels, et formellement, en
+dehors de mon esprit, mais ils existent _fondamentalement_ dans les
+réalités individuelles; ce qui suffit pour assurer leur valeur
+objective. Inutile, par exemple, que l'humanité subsiste en dehors des
+hommes, pour que je puisse me fier à ce concept: il suffit qu'elle se
+trouve réalisée dans tous les êtres humains existants ou possibles.
+
+Et c'est ainsi--par une simple distinction aussi naturelle que
+profonde--qu'a été résolu par les plus puissants génies de l'humanité un
+problème qui a fait le tourment des siècles. Les généralités sont des
+formes abstraites du réel et partant objectives. D'autre part, ce ne
+sont pas des réalités séparées des choses, mais les éléments
+intelligibles des choses elles-mêmes.
+
+Et pour les abstraire, l'intelligence n'a pas à sortir des phénomènes
+pour se perdre dans un monde supérieur. Les essences ne sont rien en
+dehors des phénomènes; elles sont les phénomènes eux-mêmes considérés
+dans leur forme et leur généralité. Le phénomène est sensible; sa forme
+ou son essence intelligible. Or, les deux points de vue se complètent
+comme l'être et sa raison d'être, le fait et son explication.
+
+On le voit donc clairement: c'est la brèche faite dans le réel par le
+fameux «morcelage» de l'abstraction qui nous a permis d'entrer dans la
+place et d'y surprendre la partie intime des choses, l'essence même qui
+nous les fait comprendre. Aussitôt la généralisation a achevé l'œuvre
+intellectuelle de l'abstraction: l'idée générale a été conçue; le
+concept nous est né, et sa lumière, en rendant les choses intelligibles,
+illumine le monde sensible.
+
+Sans cette lumière intellectuelle, pourrait-on encore penser et surtout
+philosopher? La nouvelle école antiintellectualiste le soutient
+hardiment, et nous allons voir la tentative désespérée qu'elle a essayée
+pour s'en passer.
+
+
+ * * * * *
+
+
+VIII
+
+THÉORIE DE L'INTUITION.
+
+
+D'après la nouvelle école, l'intelligence est donc radicalement
+impuissante à penser le mouvement, la vie, le continu; elle est
+incapable de toute véritable spéculation sur le fluent. Tout au plus
+peut-elle nous en fournir quelque connaissance symbolique dont les
+figures seront empruntées par une analogie lointaine à  l'immobile, à
+l'inerte, au discontinu, seul objet propre et adéquat de sa puissance
+toute orientée vers l'action.
+
+Elle est bien moins, en effet, une puissance de connaître qu'une
+puissance d'agir. C'est une «annexe de la faculté d'agir», tout entière
+«coulée dans le moule de l'action»; elle ne peut donc en rien nous faire
+connaître le réel, nous livrer l'absolu, dans ce domaine.
+
+Telle est la pauvre faculté que l'évolution, lorsqu'elle était sur son
+déclin, «a déposée en cours de route»[428], sans doute comme un bagage
+plutôt encombrant qu'utile, et désormais l'on peut se moquer
+agréablement des philosophes qui l'avaient prise pour un «Soleil qui
+illuminerait le monde», alors qu'elle n'est en réalité qu' «une lanterne
+manœuvrée au fond d'un souterrain»[429].
+
+Cependant, M. Bergson ne se résigne pas à fléchir le genou, les yeux
+fermés, devant l'Inconnaissable. Ce serait là un «excès d'humilité»,
+nous dit-il, et, à l'exemple des plus célèbres disciples de Kant,
+Fichte, Schelling, Hegel, il bravera audacieusement la consigne du
+maître; au lieu de s'abstenir de spéculer, il se livrera comme eux à ce
+qu'on a pu appeler une véritable «débauche de spéculation». Le procédé
+pour briser et franchir la barrière kantienne artificiellement élevée
+entre le réel et l'esprit sera seul différent et d'une originalité
+incontestable.
+
+Ces trois philosophes, en effet, s'étaient contentés d'identifier les
+deux termes--sujet et objet--qu'ils ne savaient plus comment unir. Ils
+les identifièrent avec un troisième terme, soit de nature psychologique,
+le mot, comme le voulait Fichte;--soit de nature ontologique,
+l'_absolu_, comme l'imaginait Schelling;--soit de nature purement
+idéale et logique, l'_idée_, comme le rêvait Hegel. Bergson, lui, va
+inventer une nouvelle faculté, distincte de l'intelligence désormais
+mise au rebut, qui sera capable de lire directement dans le réel et dans
+l'absolu, à savoir l'_intuition_[430], dont le processus sous-entendra,
+encore et toujours, l'identité des termes, sujet et objet, confondus
+dans l'identité universelle.
+
+Pour légitimer sa recherche d'une faculté _nouvelle_,[431] notre auteur
+allègue une raison profonde qui serait bien près de nous convaincre.
+Notre intelligence, dit-il, est faite pour l'action; or, «_l'action ne
+saurait se mouvoir dans l'irréel._ D'un esprit né pour spéculer ou pour
+rêver, ajoute-t-il, je pourrais admettre qu'il reste extérieur à la
+réalité, qu'il la déforme ou la transforme, peut-être même qu'il la
+crée, comme nous créons les figures d'hommes et d'animaux que notre
+imagination découpe dans le nuage qui passe. Mais une intelligence
+tendue vers l'action qui s'accomplira et vers la réaction qui
+s'ensuivra, palpant son objet pour en recevoir à chaque instant
+l'impression mobile, est une intelligence qui touche à quelque chose de
+l'absolu»[432].
+
+--Fort bien! répliquerons-nous: il nous faut pour agir sur le réel une
+faculté capable d'atteindre et de connaître le réel, car «l'action ne
+peut se mouvoir dans l'irréel». Mais n'est-ce pas là précisément le
+_fait nouveau_ qui devrait vous forcer à reviser le procès de
+l'intelligence si légèrement, si injustement condamnée?
+
+Vous n'avez cessé de proclamer, à l'excès, que l'intelligence est faite
+pour l'action, tout entière orientée vers l'action[433]; donc elle est
+orientée vers le réel, auriez-vous dû conclure. Donc la connaissance et
+l'action, la théorie et la pratique, au lieu de se combattre,
+s'entr'aident et se complètent[434].
+
+Il est donc injuste de les opposer, en traitant d'illusoire la
+connaissance pratique, «utilitaire». Injuste, par exemple, d'admettre le
+fluent et le continu, en niant le stable et le multiple, alors que mon
+action se meut à la fois dans l'un et dans l'autre. L'unité doit se
+faire dans la variété et la hiérarchie, non dans l'identité et la
+confusion des termes. Si l'intelligence et l'action s'opposaient,
+l'homme doué de facultés si contradictoires ne serait-il pas une
+monstruosité dans la création?
+
+Pourquoi donc rêver des facultés nouvelles, au lieu d'utiliser celles
+que nous avons? N'est-ce pas lâcher la proie pour l'ombre? Si la nature
+nous avait donné des ailes comme à l'oiseau, ne serait-ce pas folie de
+les arracher pour en construire d'artificielles sur un plan que nous
+croirions plus ingénieux?
+
+Vaines remontrances! L'appel en révision de procès ne sera pas entendu
+de nos antiintellectualistes: leur siège est fait. C'est bien la
+condamnation de l'intelligence qui est tenue pour définitive, et c'est
+vers la recherche d'une faculté nouvelle qu'ils sont orientés. Ils
+croient même l'avoir découverte, nous l'avons dit, et lui ont donné le
+nom mystérieux ou mystique d'_intuition_.
+
+ * * * * *
+
+I. _Exposé_.--Qu'est-ce donc que cette faculté nouvelle, l'intuition
+bergsonienne?
+
+S'il ne s'agissait que de l'intuition produite par la perception
+immédiate des objets extérieurs ou du moi intime, dont nous avons déjà
+parlé, la réponse serait facile. Mais non, il s'agit de tout autre
+chose, car les sens externes et le sens intime lui-même ne perçoivent
+leur objet que par leurs opérations, et partant _du dehors_ de leur
+être. Ici, il s'agit d'une perception et d'une connaissance _par le
+dedans_ et dans l'intérieur même de leur être, en dehors ou «au-dessous
+de l'espace et du temps»[435]. Ce qui est complètement nouveau et
+inédit; croyons-nous, dans l'histoire de la philosophie. Qu'est-ce donc
+que cette nouvelle sorte d'intuition?
+
+Certes, du premier coup d'œil, on ne le voit guère, son inventeur ayant
+pris soin de ne la définir jamais, se contentant de descriptions
+nuageuses qui semblent plutôt cacher soigneusement que découvrir son
+mystérieux secret. Il faut longtemps pour que les yeux du lecteur
+s'accoutument à cette pénombre, si voisine de l'ombre totale.
+
+Toutefois, avec de la patience et un effort qui n'est pas sans mérite,
+on finit par voir se dessiner vaguement dans la nuit la forme de la
+divinité nouvelle, qui se cachait dans la «frange», dans la «nébulosité»
+qui entoure le «noyau lumineux» de l'intelligence et dont cette
+intelligence a été tirée par voie de «condensation d'une puissance plus
+vaste», à savoir l'instinct, l'intuition.
+
+Citons plutôt notre auteur, pour ne pas être soupçonné de le traduire
+mal. «Le sentiment que nous avons (?) de notre évolution et de
+l'évolution de toutes choses dans la pure durée est là, dessinant autour
+de la représentation intellectuelle proprement dite une _frange_
+indécise qui va se perdre dans la nuit. Mécanisme et finalisme
+s'accordent à ne tenir compte que du _noyau_ lumineux (l'intelligence)
+qui brille au centre. Ils oublient que ce noyau s'est formé aux dépens
+du reste par voie de condensation, et qu'il faudrait se servir du tout,
+du fluide autant et plus que du condensé, pour ressaisir le mouvement
+intérieur de la vie.
+
+«A vrai dire, si la frange existe, même indistincte et floue, elle doit
+avoir plus d'importance encore pour le philosophe que le noyau lumineux
+qu'elle entoure. Car c'est sa présence qui nous permet d'affirmer que le
+noyau est un noyau, que l'intelligence toute pure est un rétrécissement,
+par condensation d'une puissance plus vaste.»[436]
+
+Vraiment, M. Bergson n'est pas toujours heureux dans le choix de ses
+métaphores. En nous invitant à détourner les yeux du noyau
+lumineux--l'intelligence trompeuse,--pour contempler surtout et de
+préférence cette pénombre indécise et floue qui se perd si bien dans la
+nuit, que le lecteur ne l'aura sans doute jamais vue ni soupçonnée, ne
+semble-t-il pas avoir fait la gageure de remplacer la célèbre méthode
+des «idées claires» par une méthode nouvelle, celle des «idées
+obscures»?
+
+N'est-ce pas précisément dans ces nuages que nous pourrons découper à
+notre gré toutes les silhouettes fantastiques qu'il nous plaira de
+rêver? Et ne risque-t-on pas de remplacer ainsi l'observation et l'étude
+sincère de la nature réelle par le rêve et la fantaisie de l'artiste?
+Hélas! notre crainte n'est pas chimérique, et le lecteur répondra si la
+nouvelle école ne l'a pas conduit jusqu'ici à travers le pays des rêves
+et des fantômes.
+
+Au demeurant, cette métaphore n'est point une image hasardée, échappée à
+l'improvisation. C'est une image réfléchie, répétée à  satiété, à
+laquelle l'auteur a attaché une importance capitale, au point de résumer
+toute sa pensée, tout l'essentiel de son invention.
+
+C'est à l'étude de cette «frange» qu'il fait sans cesse appel pour
+penser le mouvement, la vie, le continu, en un mot toute sa
+métaphysique. «Nous y serons aidés, dit-il, par la frange de
+représentation confuse qui entoure notre représentation distincte, je
+veux dire intellectuelle. Que peut être cette frange inutile (?), en
+effet, sinon la partie du principe évoluant qui ne s'est pas rétrécie à
+la forme spéciale de notre organisation et qui a passé en contrebande?
+C'est donc là que nous devons aller chercher des indications pour
+dilater la forme intellectuelle de notre pensée; c'est là que nous
+puiserons l'élan nécessaire pour nous hausser au-dessus de
+nous-même.»[437]
+
+Une objection se présente aussitôt à l'esprit du lecteur. Cette frange,
+cette bordure, serait-elle existante et nullement imaginaire, comment
+l'étudier, sinon avec notre intelligence? comment reconnaître si elle «a
+passé en contrebande», sinon par la critique de notre intelligence?
+Impossible de sortir hors de nous-même, de voir sans nos yeux, de penser
+ou de juger sans notre esprit! Vouloir donc renoncer à notre
+intelligence pour penser sans elle, et pour étudier sans elle la fameuse
+«frange», n'est qu'une méthode contradictoire et chimérique. Bon gré,
+mal gré, c'est à elle que vous recourez.
+
+L'objection est tellement évidente que M. Bergson ne pouvait pas ne pas
+la prévoir ni la passer sous silence. Sa réponse n'en sera pour nous que
+plus curieuse à entendre.
+
+«Cette méthode--il le confesse--a contre elle les habitudes (!) les plus
+invétérées de l'esprit. Elle suggère tout de suite l'idée d'un cercle
+vicieux. En vain, nous dira-t-on, vous prétendez aller plus loin que
+votre intelligence; comment le ferez-vous, sinon avec l'intelligence
+même? Tout ce qu'il y a d'éclairé dans votre conscience est
+intelligence. Vous êtes intérieur à votre pensée, vous ne sortirez pas
+d'elle....
+
+L'objection se présente naturellement à l'esprit. Mais on prouverait
+aussi bien, avec un pareil raisonnement, l'impossibilité d'acquérir
+n'importe quelle habitude nouvelle. Il est de l'essence du raisonnement
+de nous enfermer dans le cercle du donné. Mais l'action brise le cercle.
+Si vous n'aviez jamais vu un homme nager, vous me diriez peut-être que
+nager est chose impossible, attendu que, pour apprendre à nager, il
+faudrait commencer par se tenir sur l'eau, et par conséquent savoir déjà
+nager. Le raisonnement me clouera toujours, en effet, à la terre ferme.
+Mais si, tout bonnement, je me jette à l'eau sans avoir peur, je me
+soutiendrai d'abord sur l'eau tant bien que mal en me débattant contre
+elle, et peu à  peu je m'adapterai à  ce nouveau milieu, j'apprendrai à
+nager. Ainsi, en théorie, il y a une espèce d'absurdité à vouloir
+connaître autrement que par l'intelligence; mais si l'on accepte
+franchement le risque, l'action tranchera peut-être le nœud que le
+raisonnement a noué et qu'il ne dénouera pas.... Celui qui se jette à
+l'eau, n'ayant jamais connu que la résistance de la terre ferme, se
+noierait tout de suite s'il ne se débattait pas contre la fluidité du
+nouveau milieu: force lui est de se cramponner à ce que l'eau lui
+présente encore, pour ainsi dire, de solidité. A cette condition
+seulement, on finit par s'accommoder au fluide dans ce qu'il a
+d'inconsistant. Ainsi pour notre pensée, quand elle s'est décidée à
+faire le saut. Mais il faut qu'elle saule, c'est-à-dire qu'elle sorte de
+son milieu.... Il faut brusquer les choses, et, par un acte de volonté,
+pousser l'intelligence hors de chez elle. Le cercle vicieux n'est donc
+qu'apparent.»[438]
+
+Eh bien! non, le cercle vicieux demeure en dépit de la lumière trouble
+et douteuse des nouvelles images. On use encore de l'intelligence pour
+tenter de la dépasser. Celui qui se jette dans l'eau pour apprendre à
+nager--méthode assez périlleuse qu'on ne saurait conseiller à
+personne--ne commence pas par se priver de l'usage de ses bras et de ses
+jambes; il continue à en user librement; bien plus, il en use selon les
+mêmes principes généraux, puisqu'il se «cramponne à ce que l'eau lui
+présente encore, pour ainsi dire, de solidité», comme il s'appuyait sur
+la résistance de la terre ferme. L'application des forces seule varie,
+tandis que les forces et leur principe d'application demeurent les
+mêmes.
+
+L'intelligence, en sautant dans la nébulosité de frange--si tant est
+qu'elle existe,--continuera donc à  user de ses propres forces et à
+rechercher avidement le reste de clarté que cette pénombre peut receler;
+son principe d'orientation comme d'action demeurant identique jusque
+dans un milieu nouveau.
+
+C'est donc l'intelligence qui continuera à penser selon ses propres
+forces; et comment voulez-vous qu'elle puisse se dépasser elle-même,
+voir plus loin que sa portée native? Le cercle vicieux est là,
+manifeste, défiant tous les coups de force. Le _sic volo, sic jubeo, sit
+pro ratione voluntas_ vient se briser pitoyablement devant l'absurde!
+
+Cependant, M. Bergson tient en réserve un autre argument, meilleur ou
+moins mauvais. Au lieu de dire: «Poussez l'intelligence hors de chez
+elle» pour qu'elle y voie plus clair, il dirait: poussez-la hors de chez
+elle pour qu'une autre faculté plus clairvoyante prenne sa place et nous
+fasse voir mieux et plus loin[439]. Cette faculté, c'est l'intuition,
+l'instinct. Et nous revenons à la question déjà posée et si peu
+clairement résolue: Qu'est-ce que cette faculté nouvelle, qu'est-ce que
+l'intuition?
+
+Instinct et intuition ne sont pas des mots complètement synonymes dans
+la langue bergsonienne, quoi-qu'ils soient souvent pris l'un pour
+l'autre. L'intuition est cet _Elan vital_ originel qui a graduellement
+évolué en instinct animal, puis en intelligence, mais qui s'est bien
+mieux exprimé dans l'instinct que dans l'intelligence, celle-ci, comme
+nous l'avons vu, étant due à un «saut brusque» de l'animal à l'homme et
+différant de l'instinct, «non en degré, mais en nature».
+
+Il faut donc interroger l'instinct pour connaître l'intuition
+originelle; or, voici ce qu'est l'instinct. «C'est sur la forme même de
+la vie, au contraire, qu'est moulé l'instinct. Tandis que l'intelligence
+traite toutes choses mécaniquement, l'instinct procède, si l'on peut
+parler ainsi, organiquement. Si la conscience qui sommeille en lui se
+réveillait, s'il s'intériorisait en connaissance au lieu de
+s'extérioriser en action, si nous savions l'interroger et s'il pouvait
+répondre (!!), il nous livrerait les secrets les plus intimes de la
+vie.»[440]
+
+En; un mot, l'instinct n'est que «l'intuition rétrécis», c'est-à-dire
+réduite à n'embrasser que telle ou telle portion de la vie, intéressant
+l'organisation spéciale de l'individu[441]. On peut donc l'interroger
+librement pour connaître ce qu'est l'intuition, à la condition toutefois
+que sa «conscience endormie» veuille bien se réveiller pour s'étudier
+elle-même, qu'au lien de «jouer sa connaissance, sans la penser», comme
+elle fait d'habitude, elle veuille bien la «penser» sans la «jouer»;
+puis qu'elle s'analyse elle-même, et enfin qu'elle nous réponde, si elle
+peut parler, car jusqu'ici l'instinct n'a jamais eu la parole, pas même
+le verbe intérieur dont le verbe extérieur est l'expression.
+
+Certes, voilà bien des conditions requises!... On serait tenté de croire
+qu'en les posant, l'auteur est le jouet de cette _intelligence_ expulsée
+qui les lui dicte, à moins qu'il ne soit tout simplement victime de sa
+propre imagination! Cependant, ne nous rebutons pas pour ces
+difficultés, si énormes qu'elles soient, et continuons notre étude.
+Interrogeons donc l'instinct animal.
+
+Nous avons déjà vu comment il fonctionne d'après la théorie nouvelle: ce
+n'est point une habitude innée, un mécanisme psychique monté à
+l'avance--au moins pour l'essentiel--par l'Auteur de la nature. Non,
+c'est un produit de la _sympathie_ universelle (au sens étymologique du
+mot). Tous les êtres se confondant ou se compénétrant dans l'unité
+monistique, il s'ensuit que «tout retentit dans tout», et grâce à cette
+_sympathie divinatrice_, tous les êtres se pressentent, se comprennent à
+distance--car il n'y a plus de vraie distance--et s'adaptent
+mutuellement les uns aux autres, encore plus sûrement qu'ils pourraient
+le faire avec les sens externes, puisque c'est une science _interne_,
+une vue _par le dedans_, qui les unit comme des membres multiples en un
+seul être total[442].
+
+Notre auteur nous a donné l'exemple du Sphex et de sa victime qu'il sait
+si bien paralyser en la blessant en des ganglions choisis très
+habilement. Ce sera l'effet de cette science intérieure, bien supérieure
+à toute science par le dehors, de cette _sympathie divinatrice_.
+
+Telle est donc l'intuition elle-même, cette précieuse faculté que
+l'homme a perdue en se détachant de l'animalité, et qu'il s'agit de
+reconquérir pour philosopher.
+
+«En fait, dans l'humanité dont nous faisons partie, l'intuition est à
+peu près complètement sacrifiée à  l'intelligence. Il semble qu'à
+conquérir la matière et à se conquérir elle-même, la conscience ait dû
+épuiser le meilleur de sa force. Cette conquête, dans les conditions
+particulières où elle s'est faite, exigeait que la conscience s'adaptât
+aux habitudes de la matière et concentrât toute son attention sur elles,
+enfin se déterminât plus spécialement en intelligence. L'intuition est
+là cependant, mais vague et surtout discontinue. C'est une lampe presque
+éteinte, qui ne se ranime que de loin en loin, pour quelques instants à
+peine. Mais elle se ranime, en somme, là où un intérêt vital est en jeu.
+Sur notre personnalité, sur notre liberté, sur la place que nous
+occupons dans l'ensemble de la nature, sur notre origine et peut-être
+aussi sur notre destinée (?), elle projette une lumière vacillante et
+faible, mais qui n'en perce pas moins l'obscurité de la nuit où nous
+laisse l'intelligence [qu'on vient d'appeler le noyau lumineux!].
+
+«De ces intuitions évanouissantes et qui n'éclairent leur objet que de
+distance en distance, la philosophie doit s'emparer, d'abord pour les
+soutenir, ensuite pour les dilater (?) et les raccorder ainsi entre
+elles. Plus elle avance dans ce travail, plus elle s'aperçoit que
+l'intuition est l'esprit même et, en un certain sens, la vie même.»[443]
+
+De ces textes, et de bien d'autres, il résulte que l'intuition et
+l'intelligence sont deux facultés distinctes et même opposées. Mais ce
+n'est là, pour le monisme bergsonien, qu'une concession apparente qu'il
+va reprendre à la première occasion, perdant ainsi tout le bénéfice
+d'une moindre inintelligibilité que nous avions escompté trop tôt.
+
+Ce n'est plus l'intuition qui aura mission de remplacer l'intelligence,
+c'est l'intelligence même que l'on va faire rentrer, de gré ou de force,
+dans l'intuition d'où elle était sortie, pour s'y confondre et s'y
+perdre de nouveau. On va lui demander de faire effort pour «se fondre à
+nouveau dans le tout», pour «se résorber dans son principe et revivre à
+rebours sa propre genèse»[444]. Effort que M. Bergson reconnaîtra
+«douloureux», car il déforme et pervertit notre manière naturelle de
+penser, et que nous appelons tout simplement extra-naturel et
+chimérique.
+
+«Pour que notre conscience (notre intelligence) coïncidât avec quelque
+chose de son principe, il faudrait qu'elle se détachât du _tout fait_ et
+s'attachât au _se faisant_. Il faudrait que, se retournant et se tordant
+sur elle-même (!), la faculté de _voir_ ne fît plus qu'un avec l'acte de
+_vouloir_ (?). Effort douloureux, que nous pouvons donner brusquement en
+violentant la nature, mais non pas soutenir au delà de quelques
+instants.»[445]
+
+D'où la célèbre définition de cette faculté nouvelle, rentrée dans son
+principe, par un effort violent fait au rebours de sa direction et de sa
+genèse: c'est une «faculté de voir, immanente à la faculté d'agir (?) et
+qui jaillit, en quelque sorte, de la torsion du vouloir sur lui-même
+(??)» [446].--Comprenne qui pourra!...
+
+Une telle philosophie, fondée sur des intuitions si obscures et si
+évanouissantes, ne saurait être l'œuvre d'un seul jour ni d'une seule
+génération. Aussi M. Bergson fait-il appel à la bonne volonté et à la
+perspicacité de tous ceux qui, après lui, voudront bien essayer de
+tordre leur esprit sur lui-même, au risque d'en fausser complètement les
+ressorts.
+
+«Mais l'entreprise ne pourra plus s'achever tout d'un coup; elle sera
+nécessairement collective et progressive. Elle consistera dans un
+échange d'impressions (!) qui, se corrigeant entre elles et se
+superposant aussi les unes les autres, finiront par dilater en nous
+l'humanité et par obtenir qu'elle se transcende elle-même ...»[447] à
+moins qu'elles ne finissent par compléter la confusion et le chaos de la
+pensée contemporaine, dont nous sommes tous les spectateurs alarmés!
+
+En attendant ces magnifiques découvertes par les générations futures,
+voici un premier coin du voile mystérieux soulevé par M. Bergson
+lui-même dans une de ses visions intuitives et essentiellement
+«évanescentes» de l'unique réalité, la Durée pure ou le Temps.
+
+Après avoir prévenu ses auditeurs du Congrès de Bologne que «tout se
+ramène à un point unique», l'intuition immédiate de la Durée pure, et
+que ce point est quelque chose de «si simple, de si extraordinairement
+simple», qu'il est vraiment ineffable et impossible à traduire, en sorte
+que le voyant passera toute sa vie à  le balbutier sans arriver jamais à
+se faire comprendre, il essaye pourtant de décrire pour nous sa vision
+d'un monde nouveau, entièrement différent de celui que nous sommes
+habitués à contempler avec les yeux du corps ou de l'intelligence
+naturelle. Ecoutons-le:
+
+«Tout est devenir ... le devenir étant substantiel n'a pas besoin d'un
+support. Plus d'étuis inertes, plus de choses mortes; rien que la
+mobilité dont est faite la stabilité de la vie.... Une vision de ce
+genre, où la réalité apparaît comme continue et indivisible est sur le
+chemin qui mène à l'intuition.... Le temps où nous restons naturellement
+placés, le changement dont nous nous donnons ordinairement le spectacle
+sont un temps et un changement que nos sons et notre conscience ont
+réduits en poussière pour faciliter notre action sur les choses.
+Défaisons ce qu'ils ont fait, ramenons notre perception à ses origines,
+et nous aurons une connaissance d'un nouveau genre.... Le monde où nos
+sens et notre conscience nous introduisent habituellement n'est plus que
+l'ombre de lui-même, et il est froid comme la mort. Tout y est arrangé
+pour notre plus grande commodité, mais tout y est dans un présent qui
+semble recommencer sans cesse; et nous-mêmes, artificiellement façonnés
+à l'image d'un univers non artificiel, nous nous apercevons dans
+l'instantané, nous parlons du passé comme de l'aboli....
+Ressaisissons-nous, au contraire, tels que nous sommes, dans un présent
+épais et, de plus, élastique, que nous pouvons dilater indéfiniment vers
+l'arrière, en reculant de plus en plus loin l'écran qui nous masque à
+nous-mêmes; ressaisissons le monde extérieur tel qu'il est, non
+seulement en surface, dans le moment actuel, mais en profondeur, avec le
+passé immédiat qui le presse et qui lui imprime son élan;
+habituons-nous, en un mot, à voir toute chose _sub specie durationis_;
+aussitôt le raidi se détend, l'assoupi se réveille, le mort ressuscite
+dans notre perception galvanisée, etc.»[448]
+
+Le lecteur estimera peut-être que cette «vision» n'est pas bien claire,
+mais M. Bergson, prévoyant l'objection, a eu soin de prévenir son
+auditoire qu'elle était «plutôt un _contact_ qu'une vision»[449], de là
+sans doute une obscurité bien naturelle.
+
+Il termine en nous promettant que cette vision _nous donnera la joie_,
+mais cette promesse paraîtra bien téméraire à ceux qui préfèrent voir le
+monde à l'endroit qu'à l'envers. L'univers ne serait-il donc qu'une
+série bien ordonnée d'illusions «que la pensée traverse pour aboutir à
+en proclamer la vanité»?--Si c'était vrai, par impossible, nous ne le
+trouverions pas très gai!...
+
+ * * * * *
+
+II. _Critique_.--Après avoir exposé de notre mieux et essayé de faire
+comprendre au lecteur un procédé de connaissance supra-intellectuelle si
+obscur et si difficile à saisir clairement, il nous faut encore en
+examiner la valeur et rechercher tout d'abord s'il échappe aux reproches
+adressés à l'intelligence par MM. les bergsoniens. Car si, par hasard,
+il retombait dans les mêmes errements ou dans des défauts encore plus
+graves, ce ne serait vraiment pas la peine de changer et de troquer
+l'intelligence contre l'intuition.
+
+_Premièrement_, l'intuition évite-t-elle ce fameux «morcelage» du grand
+Tout, si amèrement reproché à l'intelligence?[450] Nous ne le voyons
+point. En se posant elle-même comme la rivale et l'antagoniste de
+l'intelligence, l'intuition fait déjà une brèche irrémédiable à l'unité
+universelle. Elle oppose comme irréductibles deux facultés ou tout au
+moins deux ordres de phénomènes vitaux, l'intuition et la pensée. La vie
+mentale est ainsi coupée en deux; ce qu'on prétendait indivisible est
+divisé; ce qui se compénétrait et se fondait l'un dans l'autre est
+séparé. A notre tour de leur reprocher de «défaire à coups de ciseaux la
+trame inextricable des choses, de les défigurer en les morcelant!»
+
+Et ce n'est pas seulement le sujet connaissant que l'intuition morcelle,
+c'est encore et surtout l'objet connu. J'ai beau approfondir et scruter
+ma conscience, j'y cherche en vain l'intuition simultanée du grand Tout.
+Je n'aperçois que des fragments épars, tels que le moi et le non-moi;
+quant au lien qui les unit ou au principe commun où ils entrent en
+fusion, je n'en vois point.
+
+Sans doute, nous avons le sentiment de saisir en nous un écoulement
+continu, mais chaque être a son écoulement propre, distinct des autres;
+chacun vit pour son compte.
+
+Bien plus, dans cet écoulement des choses, nous ne saisissons par
+l'intuition seule que des instantanés ou des tranches d'une «épaisseur
+de temps» infiniment mince. C'est la mémoire et l'intelligence qui nous
+permettent de coudre ensemble tous ces instants et de nous donner
+l'illusion cinématographique de la continuité pure. Il n'est donné à
+personne de saisir d'un seul regard intuitif la totalité de son
+existence; à plus forte raison, celle de l'existence universelle.
+
+Supprimez la mémoire, l'intelligence et aussi les conclusions du
+raisonnement; aussitôt, malgré l'intuition, notre vie tombe en poussière
+ou se vaporise en fumée. Pour rendre l'unité à l'intuition sans cesse
+évanouissante et lui donner une durée, il faut toujours faire rentrer en
+scène la mémoire, la conscience et l'intelligence qui seule en peut
+comprendre l'unité. Le «morcelage» s'impose donc à  l'intuition comme à
+l'intelligence.
+
+_Deuxièmement_, l'intuition évite-t-elle le reproche adressé à
+l'intelligence de ne pas être née pour spéculer, mais uniquement pour
+les besoins pratiques de l'action?--On ne peut plus le prétendre,
+lorsqu'on a fait de l'intuition un retour à l'instinct animal primitif,
+lorsqu'on a assimilé sa «sympathie divinatrice» à ce sentiment obscur et
+aveugle, essentiellement pratique, par lequel le Sphex sait reconnaître
+les ganglions de la chenille et le point précis où il doit les blesser
+pour les paralyser sans les tuer.
+
+Bien au contraire, si quelque faculté s'est développée dans l'animal en
+vue des besoins pratiques de la vie à  conserver, à  développer, à
+défendre ou à multiplier, c'est précisément l'instinct. Si la
+spéculation est inutile à  quelque fonction animale, c'est évidemment à
+l'instinct. Pour sécréter le suc nécessaire à la digestion, les glandes
+stomacales n'ont nul besoin de la connaissance de ce qu'elles font ni
+des moyens chimiques qu'elles utilisent si bien sans le savoir, encore
+moins des raisons d'être de leur merveilleux mécanisme. Elles agissent
+sans y penser, et bien mieux que par les tâtonnements de la pensée.
+
+Ainsi donc, après avoir identifié l'intuition à l'instinct, on ne peut
+plus lui attribuer de connaissances spéculatives; tout au plus, un
+savoir inconscient se bornant à la pratique, utile seulement aux fins de
+l'individu et de l'espèce.
+
+L'instinct est donc bien plus utilitaire que l'intelligence, et
+l'objection se retourne entièrement contre ceux qui nous l'ont adressée.
+
+Ce n'est pas à dire que tous nos instincts soient inutiles à la
+spéculation: ce serait là une exagération démentie par les faits. Aussi
+saint Thomas a longuement appuyé sur l'importance de ces habitudes
+innées de l'intellect qu'il appelait _l'habitude des premiers principes_
+et que nous appelons nos instincts métaphysiques et moraux. Ils sont une
+espèce de science infuse qui nous ouvre spontanément des perspectives
+sur les sciences spéculatives et morales. Mais ces espèces d'instinct
+sont déjà de l'intelligence en germe: elles sont la direction même de la
+pensée intellectuelle et l'apanage exclusif de l'animal raisonnable.
+
+_Troisièmement_, l'intuition pure peut-elle nous faire éviter toute
+promiscuité avec les concepts et leurs «tares» inguérissables? Hélas!
+non. Kant l'a dit quelque part, et le mot a été souvent redit après lui:
+«L'intuition sans le concept est aveugle.»[451]
+
+Si vous vous bornez à l'intuition immédiate de la conscience ou du
+courant de la conscience, comme ils disent, du _stream of
+consciousness_, que percevrez-vous, sinon que vous êtes, que vous
+évoluez, que vous devenez? Mais pouvez-vous dire: je suis, je vis,
+j'évolue, je deviens, sans aussitôt catégoriser et vous servir des
+concepts d'être ou d'existence, de vie, d'évolution, de devenir? Il est
+clair que non. Que si vous ajoutez, avec M. Bergson: «Je suis un
+_esprit_, je change _librement;_ ma liberté est _créatrice_ d'effets
+toujours imprévus et incommensurables avec leurs antécédents», n'est-ce
+pas catégoriser davantage encore et vous servir de plus en plus de ces
+fameux concepts de spiritualité, de liberté, de causalité, de création,
+voire même de création _ex nihilo_ ou de commencements absolus, qui sont
+les concepts les plus relevés de la métaphysique? Vous jouez donc avec
+les concepts, comme M. Jourdain avec la prose ... sans vous en douter,
+peut-être, mais très réellement.
+
+Je ne vous en blâme pas, sans doute, car vous ne pouvez faire autrement.
+L'intuition se traduira toujours en idées ou en concepts, parce qu'en
+dehors de l'idée, rien n'est intelligible ni exprimable. Vouloir parler
+sans idée, à plus forte raison vouloir philosopher sans idée, n'a plus
+aucun sens, mais il faudrait le confesser loyalement, au lieu de vouloir
+l'ignorer.
+
+«L'espoir de nous présenter une réalité purgée de tout concept et de
+toute idée--écrit M. Fouillée--ne serait-il pas d'ailleurs chez un
+philosophe une involontaire contradiction? Il n'y a qu'un moyen de
+philosopher sans concept, c'est de «se laisser vivre», sans même se
+regarder vivre et partant ne pas philosopher du tout.
+
+«A ce compte, l'enfant serait le plus grand des sages, lui qui vit sans
+altérer du regard la limpidité ou plutôt la trouble obscurité du cours
+de sa vie. Aussi M. William James nous conseille-t-il, à la façon
+évangélique, de redevenir comme les petits enfants. Qu'est-ce pourtant
+que spéculer, sinon _réfléchir_ sur la vie même, sans se dissimuler
+qu'une parfaite adéquation de nos idées aux choses est impossible?»[452]
+
+Pour philosopher, il faut donc réfléchir sur l'objet même de
+l'intuition, par exemple sur ce «courant de vie», qu'il nous dévoile, ou
+sur ce sentiment si vif d'un «flot montant de vie intérieure». Il faut
+en rechercher la nature, l'essence, la raison d'être, les causes, le but
+ou la fin, etc. Or, tout ce travail s'élabore par la précision de plus
+en plus rigoureuse de nos concepts «taillés sur mesure» et par le double
+jeu des concepts: l'analyse et la synthèse, l'induction et la déduction.
+
+Sans ce travail méthodique de la pensée, l'intuition ne nous aurait
+fourni qu'une matière informe, qu'un incompréhensible et insaisissable
+devenir, s'évanouissant entre nos doigts, comme la fumée qui passe et
+que le petit enfant tente vainement de retenir dans sa main.
+
+L'opération intellectuelle n'est donc pas, comme on le répète, «un
+_pis-aller_» pour remplacer, tant bien que mal, l'intuition
+absente[453], mais au contraire un moyen indispensable pour rendre
+l'intuition comprise et utile. Insistons sur ce point important qu'on a
+défiguré. On a dit que l'intelligence était une faculté «preneuse» ou
+«capteuse d'être». Cela est vrai, mais incomplètement vrai.
+
+Toute connaissance, même celle des sens, est aussi «capteuse» de son
+objet, auquel elle _s'assimile_ en le devenant, d'une certaine façon,
+dans une vivante intimité. Le toucher saisit la figure, la résistance;
+l'œil saisit sa couleur, etc. Et le sens central ou commun saisit la
+totalité de l'objet individuel. Quelle est donc la différence capitale?
+La voici. Le sens ne fait que voir son objet, le saisir, le _prendre_;
+l'intelligence peut, en outre, le _comprendre_ dans sa nature, sa
+quiddité, en un mot, elle peut se rendre compte de ce qu'elle a pris,
+parce que, seule, elle peut le connaître par ses causes ou ses raisons
+d'être, _cognitio per causas_.
+
+Or, pour connaître ainsi par les causes, il y a trois procédés: _divin,
+angélique et humain_. La science de Dieu est intuitive, car il voit tout
+dans son Verbe, dont la pensée est créatrice de toute chose, suivant
+l'adage: _Scientia Dei est factiva rerum_. La science des anges est
+aussi intuitive. Grâce à leurs idées infuses, ces purs esprits voient
+tout le créé dans une lumière supérieure, reflet du Verbe, raison et
+cause de tout ce qui est. Pour eux, l'être créé est tout diaphane: aussi
+leur intuition et leur compréhension coïncident et s'identifient[454].
+
+Aux antipodes de cette intuition synthétique _a priori_ se place la
+connaissance humaine, toute _a posteriori_ et discursive. Elle n'éclaire
+son objet que peu à peu, en remontant des effets à leurs causes, de
+l'être à sa raison d'être, par l'analyse et la synthèse, _dividendo et
+componendo._ Et c'est seulement par ce travail qu'elle peut finir par
+_comprendre_ ce qu'elle a _pris_. Sans lui, au contraire, le livre de la
+nature demeurerait fermé et incompris.
+
+C'est donc--par une étrange confusion--attribuer à l'homme une
+connaissance au-dessus de ses moyens présents--puisque les données
+angéliques nous manquent,--de lui supposer une intuition synthétique des
+choses qui lui permettrait de comprendre l'être, rien qu'en le prenant
+ou en le surprenant dans l'existence. Cette confusion tendrait à faire
+de nous des Anges, alors que l'homme--comme on le sait--ne doit faire ni
+l'ange ni la bête. Une telle intuition n'existe donc pas pour nous sur
+la terre, où notre œil--suivant la belle comparaison
+d'Aristote--ressemble plutôt à celui de l'oiseau de nuit en face du
+plein soleil. Il est pour ainsi dire forcé d'analyser péniblement chaque
+rayon, l'un après l'autre, car il serait ébloui par leur synthèse.
+
+L'intuition bergsonienne n'est donc qu'un rêve ici-bas ou une
+anticipation chimérique sur la vision béatifique du ciel.
+
+Si telle est l'insuffisance de l'intuition pour nous saisir et nous
+comprendre nous-mêmes, tels que notre conscience nous révèle, à plus
+forte raison pour saisir et pour comprendre les autres que nous,
+c'est-à-dire l'immensité de l'univers. On a beau faire appel à la
+«sympathie» intuitive qui relierait entre eux tous les êtres de la
+création et nous fusionnerait nous-mêmes avec eux, ce n'est là qu'un
+vain mirage, de brillantes métaphores qui s'éteignent brusquement devant
+la réalité des faits les plus simples et les plus faciles à contrôler.
+
+Jamais la sympathie pour une autre personne, si intime soit-elle, ne
+sera la conscience d'autrui. Si nous devinons parfois ses sentiments
+intimes, ses préoccupations ou ses projets, c'est par un processus
+d'inductions et de déductions qui n'a rien à voir avec l'intuition,
+serait-il rapide comme l'éclair.
+
+C'est toujours par l'observation extérieure que nous pénétrons ou que
+nous semblons pénétrer dans l'intérieur des autres êtres; aussi le
+psychologue, le naturaliste ou le physicien n'ont-ils pas d'autre
+procédé à leur disposition que l'observation extérieure. Et ce simple
+fait suffit à réfuter la prétendue existence en nous d'une «espèce de
+sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l'intérieur
+d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent
+d'inexprimable»[455]. Ce rêve brillant n'est assurément qu'un rêve.
+
+Il aura du moins pour nous une utile leçon, celle de nous mettre en
+garde contre les prétendues intuitions bergsoniennes, sur les «données»
+soi-disant «immédiates de la conscience».
+
+Rien de plus subjectif, en effet, ni de plus illusoire que ce prétendu
+regard intuitif jeté dans l'intérieur des choses. W. James lui-même a
+avoué que les intuitions sourdes ne sont le plus souvent que le reflet
+d'un caractère variable avec chaque penseur. Le motif s'en devine
+aisément. Libéré des entraves de la raison et de ses premiers principes,
+l'esprit intuitif y découvre facilement tout ce qu'il veut.
+
+M. Bergson prétend y saisir «l'essence de la vie aussi bien que de la
+matière», aussi fait-il du sentiment immédiat de la vie le fond de sa
+métaphysique; M. Blondel y perçoit une manifestation concrète et
+progressive de l'Infini; M. Le Roy y a entrevu, avec le sens du divin,
+la présence même de Dieu; avant eux, Schelling et Ravaison y avaient
+découvert la stabilité de la vie éternelle; contrairement à tous les
+disciples d'Héraclite qui n'y trouvent que la mobilité du devenir pur.
+
+Eh! Qui pourrait prévoir toutes les découvertes futures que cette
+«sympathie divinatrice» réserve à nos fervents adeptes de
+l'intuitionisme et du mysticisme! Qu'est-ce qui ne devient pas croyable,
+quand on ne croit plus qu'au sentiment et au flair de l'instinct
+individuel?
+
+Pour nous restreindre à la découverte de M. Bergson, elle se
+résume--comme nous l'avons déjà exposée longuement--dans l'idée de
+_Temps, étoffe ou substance des choses et principe de la vie, non moins
+que de ce_ «_psychique inverti_» _qui est la matière_.
+
+Or, cette idée générale est non seulement un concept, mais le plus
+compliqué et le plus raffiné de tous, car il suppose une élaboration
+très complexe d'une multitude de concepts, de sentiments et
+d'imaginations amalgamés dans une conception prodigieusement étrange et
+systématique.
+
+En cela, rien ne ressemble moins à une intuition pure et simple: c'est
+au contraire la création de toute pièce d'une vaste et brillante
+chimère, baptisée après coup de _contact supra-intellectuel_ avec la
+réalité absolue, _l'Evolution créatrice_ ... ce que M. Fouillée appelle
+ironiquement l'_Imagination créatrice_.
+
+«Ce n'est là, ajoute-t-il justement, qu'une création de la pensée, non
+une manière immédiate de fouiller les entrailles des choses.
+L'imagination philosophique ou scientifique est simplement une synthèse
+rapide d'analyses antérieures ou une construction de synthèses
+hypothétiques, qui n'ont de valeur qu'en s'appuyant sur les analyses.
+Les prétendues intuitions sont alors de la logique ailée, prompte comme
+l'oiseau, ramassant les syllogismes en enthymèmes, les enthymèmes en
+jugements, les jugements en idées saisies d'un regard de la
+pensée.»[456]
+
+L'intuition, loin d'être un procédé privilégié, se résout donc en ces
+_jeux d'entités conceptuelles_ pour lesquels on professait tant de
+mépris. Qu'ils soient lents ou rapides comme un trait de lumière, leur
+procédé reste toujours le même.
+
+Nous voilà donc bien loin de cette intuition des choses «par le dedans»,
+de cette connaissance «parfaite et infaillible»--parce qu'elle serait la
+«coïncidence avec l'acte générateur de la réalité»,--que l'on nous avait
+si pompeusement annoncée. L'intuition, dans un vol pareil en audace a
+celui de Prométhée, devait nous ravir tous les secrets du ciel et de la
+terre. Elle ne nous parlait que de perception _pure_, de souvenir _pur_,
+de durée _pure_, d'hétérogénéité _pure_, de liberté _pure_, de mobilité
+_pure_, de vie et de création à l'état _pur_, comme de données
+immédiates de la conscience intuitive. Or, tous ces espoirs sont vains;
+de fait, la vie ne se saisit pas à l'état pur; rien ne se laisse ainsi
+saisir, soustrait à toutes ses relations naturelles. Les notions pures
+qu'on nous proposait sont donc des «entités» imaginées de toute pièce et
+mises bien indûment au rang des réalités vécues. Suivant le mot de
+Tacite: ils fabriquent des idoles et y croient: _fingunt atque credunt_!
+
+N'importe, les «entités conceptuelles» n'auraient pu prétendre à
+l'honneur d'une telle réhabilitation. On en rencontre partout dans les
+œuvres de la nouvelle école; elles sont devenues la trame essentielle
+de toute la philosophie intuitionniste.
+
+Si l'on retranchait, par exemple, de «l'Evolution créatrice», tout ce
+qu'elle contient de notions générales et d'inférences rationnelles par
+induction ou déduction--ces procédés si suspects,--il n'en resterait pas
+grand'chose, car elle est plus chargée de métaphysique syllogisante que
+d'observation pure. Sans cet appel incessant aux données conceptuelles
+de l'intelligence et au raisonnement--si souvent calomniées par
+l'auteur,--que deviendraient ses belles réfutations du matérialisme, du
+mécanisme et de l'idéalisme anglais? Elles ne tiendraient plus debout.
+Que si parfois il déraisonne lui-même, c'est encore en raisonnant à
+outrance. Donc, son brillant aérostat est tout gonflé
+d'intellectualisme.
+
+Le fait est si évident que M. Bergson a dû prendre la peine de s'en
+excuser. Il nous a répondu que les concepts dont il se sert sont des
+«concepts souples, mobiles, fluides, bien différents de ceux que nous
+manions d'habitude ... des concepts appropriés à un seul objet ...
+concepts dont on peut dire à peine que c'est encore un concept,
+puisqu'il ne s'applique qu'à une seule chose»[457].
+
+Le lecteur jugera de la valeur de cette échappatoire. Comme si l'on
+pouvait discuter sur un objet dont le concept serait «fluide», avec des
+définitions «mobiles» et perpétuellement changeantes! Ou comme si nos
+jugements et nos raisonnements, pour être valides, pouvaient se passer
+de termes généraux! Si M. Bergson ne s'était servi que de tels
+_pseudo-concepts_, tous ses beaux raisonnements seraient caducs, d'après
+les règles les plus élémentaires de la Logique.
+
+Concluons, encore une fois, que l'intuition, pure de tout concept, telle
+que les bergsoniens la conçoivent, ne peut être qu'un rêve.
+
+Aurait-elle toutes les qualités de la fumeuse jument de Rolland, elle en
+aurait surtout le grave défaut, celui de ne point exister.
+
+L'intuition, sans les idées correspondantes aux objets perçus, serait
+une faculté aveugle plongée dans un trou noir où elle ne pourrait rien
+discerner ni se discerner elle-même. Seule l'idée éclaire les objets et
+nous permet de les discerner, soit dans l'analyse de leurs détails, soit
+dans leur unité synthétique.
+
+Mais si la valeur de l'idée générale ou du concept et des premiers
+principes qui l'accompagnent a déjà été mise en doute ou niée par une
+métaphysique nominaliste, ce vice essentiel rejaillit sur l'intuition
+elle-même. Aussitôt, l'intuition s'écroule, avec l'intelligence, dans le
+gouffre du scepticisme universel. Gouffre sans fond et sans espoir de
+remède, car les négations nominalistes, en sapant par la base toute
+connaissance intellectuelle, permettent à l'antiintellectualiste de ne
+tenir aucun compte des objections qu'on lui adresse au nom du bon sens
+et de la raison, facultés désormais «périmées».
+
+La tentative de M. Bergson d'élever une intuition philosophique sur les
+ruines de l'intelligence--alors que leur sort est essentiellement
+lié--n'était donc qu'un essai chimérique, condamné à un avortement
+certain. La philosophie sera intellectualiste ou elle ne sera pas! Non,
+sans doute, qu'elle doive revenir à un intellectualisme _a priori_,
+irrévocablement condamné, mais à ce sage intellectualisme expérimental
+si bien appelé par M. Rabier un _empirisme intelligent_: celui
+d'Aristote et de saint Thomas, si peu connu des modernes.
+
+ * * * * *
+
+III. _Remarques_.--Il s'en faut cependant que cet appel à l'intuition ne
+réponde point à un besoin raisonnable de la pensée contemporaine et soit
+à rejeter sans aucune réserve. Et cette âme de vérité, nous voudrions,
+en terminant, la dégager des scories et de la gangue épaisse dont on l'a
+enveloppée et obscurcie.
+
+On a vraiment trop abusé, surtout depuis Descartes et Kant, des
+constructions _a priori_. Il était temps de renoncer à une telle méthode
+si périlleuse et si stérile, en prenant contact avec les réalités de la
+nature, et de subir le contrôle des expériences vulgaires et
+scientifiques. Il était temps de revenir à «une vue directe des choses».
+
+«Que la pensée du XIXe siècle ait réclamé une philosophie de
+ce genre, soustraite à l'arbitraire, capable de descendre au détail des
+faits particuliers, cela n'est pas douteux.»[458] M. Bergson le
+reconnaît, mais on l'avait reconnu avant lui, et c'était là précisément
+la principale raison d'être de la renaissance au cours de ce siècle du
+péripatétisme, qui a pour méthode de tirer ses idées abstraites des
+faits concrets et d'édifier la métaphysique sur la physique, en sorte
+que pour elle il n'y a jamais ni _intuition pure_ ou vide de toute idée,
+ni _idée pure_ ou _a priori_ sans aucune intuition profonde du réel.
+
+On connaît, au contraire, la manière tout a prioristique dont Descartes
+a usé, par exemple, pour formuler les lois du mouvement des corps, en
+les déduisant de l'idée de Dieu, de son immutabilité ou de quelque autre
+«idée claire». On sait que s'il a fait appel à l'expérience, c'est pour
+lui faire jouer un rôle très secondaire et subordonné, celui de
+confirmer ou de compléter nos «idées claires», entièrement innées et
+indépendantes de l'expérience[459]. Ne considérer celle-ci que comme la
+très humble servante de la «ratiocination» nous paraît aujourd'hui un
+abus invraisemblable.
+
+Quant aux _formes a priori_ de Kant, elles tombent sous la même
+réprobation, et M. Bergson n'a cessé de les cribler des traits de sa
+critique vengeresse. Bien des pages seraient à citer; en voici une prise
+au hasard qui n'est pas la moins vigoureuse: «Un des principaux
+artifices de la critique kantienne a consisté à prendre au mot le
+métaphysicien et le savant (qui spéculaient _a priori_), à pousser la
+métaphysique et la science jusqu'à la limite extrême du symbolisme où
+elles pourraient aller, et où d'ailleurs elles s'acheminaient
+d'elles-mêmes, dès que l'entendement revendique une indépendance (des
+faits) pleine de périls. Une fois méconnues les attaches de la science
+et de la métaphysique avec l'intuition intellectuelle (des faits), Kant
+n'a pas de peine à montrer que notre science est toute relative et notre
+métaphysique tout artificielle. Comme il a exaspéré l'indépendance de
+l'entendement dans un cas comme dans l'autre, comme il a allégé la
+métaphysique et la science de l'intuition intellectuelle qui les lestait
+intérieurement, la science ne lui présente plus, avec ses relations,
+qu'une pellicule de forme, et la métaphysique, avec ses choses, qu'une
+pellicule de matière. Est-il étonnant que la première ne lui montre
+alors que des cadres emboîtés dans des cadres, et la seconde des
+fantômes qui courent après des fantômes?
+
+«... Il a porté à notre science et à notre métaphysique des coups si
+rudes qu'elles ne sont pas encore tout à fait revenues de leur
+étourdissement.»
+
+Et après une critique vigoureuse de ce grand rêve de la «mathématique
+universelle» que Kant a eu le grand tort de prendre pour une réalité, et
+de ces formes _a priori_ où tout le réel doit entrer de gré ou de force,
+il conclut ainsi:
+
+«Bref, toute la Critique de la Raison pure aboutit à établir que le
+Platonisme, illégitime si les idées sont des choses (des substances),
+devient légitime si les idées sont des rapports (des formes), et que
+l'idée toute faite, une fois ainsi ramenée du ciel sur la terre, est
+bien, comme l'avait voulu Platon, le fond commun de la pensée et de la
+nature. Mais toute la Critique de la Raison pure repose aussi sur ce
+postulat que notre intelligence est incapable d'autre chose que de
+platoniser, c'est-à-dire de couler toute expérience dans des moules
+préexistants.»[460]
+
+Voilà qui est fort bien raisonné; c'est l'idée qu'il faut mouler sur le
+réel et non pas le réel sur l'idée _a priori._ Et c'est là, précisément,
+nous l'avons déjà dit, la grande supériorité de l'aristotélisme sur le
+platonisme, de la philosophie traditionnelle sur toutes les philosophies
+modernes[461].
+
+Mais comment réaliser ce progrès, comment passer de la pensée à la
+nature, du sujet à l'objet? N'est-ce pas là précisément l'abîme que
+depuis Descartes et Kant on ne savait plus comment franchir, tous les
+_ponts_ paraissant irrémédiablement coupés entre les deux rives
+distantes à l'infini?
+
+Toute la philosophie moderne, plus ou moins imbue de subjectivisme,
+s'était donc enfermée dans l'étude du sujet pensant--sans en pouvoir
+sortir,--comme «dans un trou où l'on étouffe». La philosophie
+traditionnelle, depuis Aristote, avait bien découvert et publié la
+théorie célèbre de la communication des êtres entre eux, mais le secret
+s'était perdu et l'on ne tentait même plus aucun effort pour le
+retrouver, parce qu'on le disait impossible.
+
+Ce préjugé est si tenace que l'on voit encore des penseurs de talent
+écrire sans la moindre hésitation des paradoxes comme celui-ci: «Un
+_dehors_ et un _au delà_ de la pensée est, par définition, chose
+absolument impensable. Jamais on ne sortira de cette objection.... La
+pensée, en se cherchant un objet absolu, ne trouve jamais qu'elle-même;
+le réel conçu comme chose purement donnée fuit sans cesse devant la
+critique.»[462]
+
+C'est donc, pour tous nos modernes, la pensée qui se contemple et se
+saisit elle-même, en croyant saisir et contempler un objet étranger au
+moi! Pour nous, au contraire, c'est l'illusion étrange et fantastique de
+ce _solipsisme_ qui est contradictoire et impensable!
+
+Nous avons vu comment M. Bergson, loin d'accepter cette défense de
+communiquer avec le dehors, avait hardiment brisé et franchi la barrière
+imaginaire en posant en principe l'intuition immédiate du monde
+extérieur.
+
+C'était là, aux yeux de ses contemporains--et même de ses plus éminents
+disciples qui ont refusé de le suivre,--une audace révolutionnaire. A
+nos yeux, c'est un acte de courage louable; mais c'est surtout un acte
+de simple bon sens. S'il eût été soutenu par une analyse psychologique
+et métaphysique plus profonde, se rapprochant de la fameuse théorie
+péripatéticienne sur la communication de _l'agent et du patient_--qu'il
+semble ignorer totalement,--son acte de bon sens se fût doublé d'un acte
+philosophique d'une plus haute portée.
+
+Quoi qu'il en soit, l'intuition du réel est enfin reintégrée dans la
+philosophie positive, à une place d'autant plus honorable que son exil
+avait été plus long et plus immérité.
+
+Après l'intuition immédiate du monde extérieur par les sens externes, il
+fallait aussi réintégrer l'intuition immédiate du _moi-agent_ par le
+sens intime. Ici, M. Bergson, quoique en avance sur ses contemporains,
+nous paraît encore bien incomplet.
+
+«Si cette intuition existe, écrit-il, une prise de possession de
+l'esprit par lui-même est possible et non plus seulement une
+connaissance extérieure et phénoménale.»[463] Après une affirmation si
+nette, on s'attend à voir apparaître le _moi-agent_ et l'on est déçu.
+
+Sans doute, il nous a bien dit que le moi était perçu dans ses
+profondeurs et non à sa surface: «J'en perçois l'intérieur, le dedans,
+par des sensations que j'appelle affectives, au lieu d'en connaître
+seulement la pellicule superficielle.»[464] Mais cette analyse
+psychologique est encore bien insuffisante.
+
+S'il avait étudié, comme Maine de Biran, le sentiment de l'effort
+actuel, où, sous l'action, apparaît si clairement l'existence d'un agent
+qui s'efforce pour passer de la puissance à l'acte, M. Bergson aurait
+conclu à la perception immédiate de l'_existence_--je ne dis pas de la
+_nature_ que le raisonnement seul peut atteindre--de cet agent qui n'a
+rien de mystérieux puisqu'il s'appelle _moi_, et qu'il se proclame
+maître de son action, en disant: _ma_ pensée, _mon_ vouloir, _mon_
+choix, au lieu de dire _votre_ pensée, _votre_ vouloir, _voire_ choix.
+
+Sans cette intuition, le raisonnement seul ne permettrait jamais au moi
+de se connaître lui-même. Appuyé sur le principe de substance:
+_l'accident suppose un sujet_, il n'aurait pas droit de conclure que ce
+sujet est notre moi, notre personne. Au lieu de dire: _je_ pense, _je_
+veux, _je_ choisis, il devrait conclure seulement--sous une forme
+impersonnelle:--_on_ pense, _on_ veut, _on_ choisit, comme on dit: _il_
+pleut ou _il_ neige!
+
+Cette intuition immédiate d'un agent sous l'action, il était difficile à
+M. Bergson de la reconnaître, après avoir fait profession du plus pur
+phénoménisme, sans se contredire ouvertement et renverser de fond en
+comble son propre système. Il a donc là comme une apparence d'excuse.
+
+Mais ceux-là n'en ont aucune qui, après avoir combattu le phénoménisme
+et admis des agents sous les actions, des êtres sous les modes d'être,
+osent traiter «d'illusion d'ultra-raffinés» la perception immédiate du
+moi-agent[465]. Ceux-là sont sans excuse qui tentent de chasser de la
+psychologie expérimentale la perception de cet agent, quelle qu'en soit
+d'ailleurs la nature, spirituelle ou matérielle. En cela, il font le
+jeu, sans s'en douter, des positivistes et des phénoménistes, et en
+deviennent, bon gré, mal gré, les prisonniers, parce qu'il est
+impossible de _décrire_ les faits psychologiques sans les _juger_, et
+que les décrire comme le fait un pur phénoméniste, c'est déjà juger que
+le phénoménisme est vrai.
+
+Par exemple, impossible de dire, comme psychologue, que l'âme (quelle
+qu'en soit la nature) est une «hypothèse superflue» pour expliquer les
+faits psychiques;--et puis d'ajouter, comme métaphysicien, qu'elle est
+indispensable pour expliquer les mêmes faits.
+
+Ce raisonnement est tellement évident qu'il a forcé l'adhésion de M.
+Bergson lui-même dans une page mémorable que nous recommandons à la
+méditation des philosophes spiritualistes auxquels nous venons de faire
+allusion.
+
+«A première vue, il peut paraître prudent d'abandonner à la science (la
+Psychologie positive) la considération des faits.... A cette
+connaissance, le philosophe superposera une critique de la faculté de
+connaître et aussi, le cas échéant, une métaphysique: quant à la
+connaissance même, dans sa matérialité, il la tient pour affaire de
+science et non pas de philosophie.
+
+«Mais comment ne pas voir que cette prétendue division du travail
+revient à tout brouiller et à tout confondre? La métaphysique ou la
+critique que le philosophe se réserve de faire, il va les recevoir
+toutes faites de la science positive, déjà contenues dans les
+descriptions et les analyses dont il a abondonné au savant tout le
+souci. Pour n'avoir pas voulu intervenir, dès le début, dans les
+questions de fait, il se trouve réduit dans les questions de principe à
+formuler purement et simplement en termes plus précis la métaphysique et
+la critique inconscientes, partant inconsistantes, que dessine
+l'attitude même de la science vis-à-vis de la réalité....
+
+«On ne peut pas décrire l'aspect de l'objet sans préjuger sa nature
+intime et son organisation. La forme n'est pas tout à fait isolable de
+la matière, et celui qui a commencé par réserver à la philosophie les
+questions de principe, et qui a voulu, par là, mettre la philosophie
+au-dessus des sciences comme une Cour de cassation au-dessus des Cours
+d'assises et d'appel, sera amené, de degré en degré, à ne plus faire
+d'elle qu'une simple cour d'enregistrement chargée tout au plus de
+libeller en termes plus précis des sentences qui lui arrivent
+irrévocablement rendues.»[466]
+
+Voilà qui est fort bien dit. C'est la psychologie expérimentale qui
+tiendra la psychologie métaphysique prisonnière, si celle-ci abdique
+tout contrôle sur la marche de la première: ce qui se fera sans _elle_,
+se fera _contre elle_. Et cette bonne leçon nous vient de nos
+adversaires eux-mêmes: _fas est et ab hoste doceri_!
+
+ * * * * *
+
+A l'intuition du moi-agent et de tous les agents extérieurs perçus à
+travers leurs actions, il faut ajouter une troisième espèce d'intuition,
+bien différente des deux premières, l'_intuition intellectuelle_,
+fonction propre de l'intelligence humaine. Elle seule sait _lire à
+l'intérieur (intus-legere)_ de l'objet concret, contingent et
+périssable, le _type_ éternel et nécessaire dont il est l'expression
+sensible[467]. Elle seule, conçoit l'_idée_ ou notion générale, et, par
+l'intuition des rapports nécessaires entre les idées, nous découvre les
+jugements ou _principes premiers_.
+
+Or, les notions les plus élémentaires--avant leurs combinaisons savantes
+dans des notions complexes--sont directement perçues par une pure
+intuition dans les réalités extérieures ou intimes qui les expriment.
+Telles sont les notions transcendantales d'être[468], d'unité, de bonté,
+de beauté, etc.; ainsi que les notions catégoriques de substance et
+d'accident, de qualité et de quantité, d'action et de passion, d'espace
+et de temps, etc. Tout cela, nous l'expérimentons à chaque instant; bien
+plus, tout cela, nous le sommes, nous le saisissons sur le vif en
+nous-mêmes, nous le vivons, et s'il y eut jamais des connaissances
+«vécues», ce sont bien celles-là.
+
+Grâce à cette antique notion d' «intuition», désormais reconquise, la
+philosophie tout entière se transfigure. L'intuition du réel, comme un
+phare lumineux, l'enveloppe de la base au sommet. Elle est à la base,
+puisqu'elle tire du réel toutes ses données concrètes, tous les
+matériaux de ses constructions idéales, et qu'elle peut vérifier sans
+cesse la conformité de ses images sensibles avec le réel intuitivement
+perçu. Elle est au sommet, car c'est encore à l'intuition sensible que
+revient l'esprit, à chacune des étapes de ses ascensions vers la vérité
+totale, soit pour juger de la valeur objective de ce qu'elle a bâti, en
+reprenant contact avec le réel, soit pour approfondir davantage ses
+notions, ses théories, en les replongeant dans le milieu réel d'où elles
+ont surgi, en les regardant de nouveau à la lumière de ce concret dont
+la profondeur de sens est inépuisable, suivant l'adage scolastique:
+_omne individuum ineffabile_.
+
+La beauté et surtout la vérité d'une telle science philosophique, ainsi
+reconstruite sur l'intuition du réel, éclatent à tous les regards. Elle
+n'est plus une divination hypothétique d'un noumène inconnaissable;--est
+une contemplation de la vérité--sinon directement dans le Soleil divin
+où elle habite,--du moins dans les réalités créées où se réfléchissent
+et se jouent, plus accessibles à nos faibles regards, les innombrables
+rayons de sa lumière. A ses yeux, les lois de l'être sont perçues dans
+l'être lui-même et leur portée philosophique est désormais fondée[469].
+
+Au contraire, supprimez toute intuition du réel, le sujet pensant
+tourne; au dedans de lui-même sans en pouvoir sortir. Comme l'écureuil
+dans sa cage, il peut en tournant rapidement se donner l'illusion de
+franchir l'immensité des espaces; de fait, il reste toujours sur place.
+
+Le philosophe subjectiviste, incapable de confronter sa pensée avec le
+réel qu'elle doit représenter, ne pourra plus la confronter qu'avec
+elle-même: ce qui n'a aucun sens, car la norme de la pensée ne peut être
+la pensée elle-même, sans une évidente contradiction; ou bien comparer
+ensemble deux pensées: un prédicat et un attribut, pour voir leur
+conformité logique: ce qui n'a aucune utilité pour juger de leur valeur
+réelle ou ontologique.
+
+Dès lors, à quoi lui sert d'avoir des notions et des principes, par
+exemple les notions de cause et d'effet, et le principe de causalité, si
+l'esprit ne peut plus constater, en lui et hors de lui, l'existence de
+causes et d'effets réels correspondant à ces notions abstraites? A quoi
+lui sert le principe de causalité, s'il ignore s'il y a dans la nature
+des réalités concrètes auxquelles il serait applicable?
+
+Toute sa métaphysique _a priori_ reste ainsi suspendue en l'air comme un
+monde possible, mais peut-être irréel ou fort différent de celui que
+nous habitons et sans aucune application légitime à notre monde actuel.
+En un mot, sans l'intuition de l'être, toute la Métaphysique s'évanouit
+comme science du réel.
+
+Ces conséquences, M. Bergson les a fort bien vues--rendons-lui cette
+justice,--et il a eu le courage de les rappeler à nos contemporains qui
+les avaient perdues de vue ou plutôt entièrement méconnues. Il a même su
+poser le problème avec une parfaite netteté: l'esprit humain est-il, oui
+ou non, incapable d'aucune intuition du réel?--_Toute la question est
+là_, déclarait-il fort justement, et il ajoutait: «Les doctrines qui ont
+un fond d'intuition (du réel) échappent à la critique kantienne, dans la
+mesure même où elles sont intuitives.»[470]
+
+C'est, en effet, la seule manière de tourner ou de briser la barrière
+artificielle élevée par Kant entre la pensée et l'objet réel. M. Bergson
+n'aurait-il écrit que ces paroles pour résumer sa théorie de
+l'intuition, nous devrions lui en savoir gré, car elles sont le mot
+d'ordre d'une révolution antikantienne et antisubjectiviste.
+
+Malheureusement, sa réaction si légitime, si nécessaire, a dépassé le
+but, comme il arrive ordinairement à toute réaction.
+
+Il a imaginé une intuition de l'objet, _en soi, par le dedans_, qui nous
+le ferait saisir tel qu'il est à l'intérieur de lui-même, dans la
+synthèse profonde et inexhaustible de son essence, alors qu'il nous
+suffit d'une intuition de l'objet _en soi_, mais vu _par le dehors_,
+dans les manifestations physiques ou psychiques qui l'expriment et que
+mon image mentale a la prétention légitime de reproduire. Il était
+d'ailleurs entraîné à cet excès par son préjugé monistique où tous les
+êtres, sujets ou objets, se confondent et se compénètrent dans une
+identité chimérique, ne pouvant plus rien avoir de caché ou
+d'insaisissable les uns pour les autres.
+
+A cet excès sur un point, il a ajouté un très grave défaut sur un autre
+point non moins important. Ce défenseur à outrance de l'intuition
+sensible a nié ou méconnu l'intuition intellectuelle, encore plus
+nécessaire que la première, car si l'intuition sensible nous donne la
+_matière_ contingente et périssable, l'intuition intellectuelle nous en
+donne la _forme_ éternelle et nécessaire. Or, c'est la forme qui nous
+fait comprendre la matière, et, sans elle, la matière resterait
+inintelligible et incomprise, comme pour les animaux sans raison qui
+voient tout sans rien comprendre.
+
+Non seulement la forme éternelle nous fait comprendre ce _qui est_ mais
+encore et surtout ce _qui doit être_, c'est-à-dire les principes qui
+doivent orienter notre action et notre vie morale. Or, il est bien
+impossible de passer de l'intuition _de ce que nous sommes_ présentement
+à l'intuition _de ce que nous devons être_, sans le secours de
+l'intelligence, faculté intuitive des principes nécessaires aussi bien
+en morale qu'en logique et en métaphysique. Sans elle, par conséquent,
+il est impossible à M. Bergson de couronner sa psychologie par une
+science morale vraiment digne de ce nom.
+
+Pour se «connaître soi-même», suivant l'antique maxime, il ne suffit ni
+d'un regard sur le présent ni d'un retour sur le passé, il faut en outre
+une vue de l'avenir, ou plutôt de l'idéal éternel à réaliser, idéal de
+bonté et de beauté qui doit nous attirer et nous entraîner en orientant
+notre vie tout entière. Or, ce progrès moral individuel et social, cette
+«ascension dans une voie de spiritualité croissante», ce n'est pas un
+fait universel que l'on constate; c'est un principe d'ordre qui s'impose
+à notre esprit et à notre action, malgré tous les faits contraires. Ici,
+l'intuition morale va bien au delà de l'expérience présente; elle est
+donc intellectuelle. Elle porte sur des principes et non sur des faits,
+sur _ce qui doit être_ et non sur _ce qui est_. Elle n'est pas une
+perspective sur le temps ni même sur l'avenir, mais sur l'éternité. La
+science morale sera donc intellectuelle ou elle ne sera pas.
+
+Cette négation audacieuse de l'intelligence par l'école nouvelle--qui se
+dit elle-même néo-positiviste et antiintellectualiste--a brisé les ailes
+de l'esprit humain, dont «toute, la dignité consiste, non à sentir, mais
+à penser». Elle a déconsidéré, en même temps, sa philosophie, car le
+premier devoir du penseur qui cherche à expliquer la nature humaine est
+de ne pas la mutiler, sous prétexte de la mieux expliquer.
+
+Par cette mutilation, les néo-positivistes renversent la législation
+naturelle de l'esprit humain, dont ils ne peuvent pourtant pas plus se
+passer que nous, puisqu'ils se servent de l'idée, et partant l'affirment
+encore au moment même où ils la nient.
+
+Une intuition sensible du concret, sans une intuition correspondante de
+l'idéal et des principes premiers, ne peut conduire qu'à la confusion
+des idées, à l'anarchie et au chaos. Témoins toutes ces incohérences,
+toutes ces contradictions, toutes ces inintelligibilités que nous
+n'avons cessé, à chaque page de ce travail, de relever en détail et de
+dénoncer au lecteur.
+
+Elle conduit aussi à tous les écarts de l'imagination--cette _folle du
+logis_, si brillante soit-elle--qui lient désormais les rênes du char
+embourbé, aux lieu et place de la raison. A chaque page de cette étude,
+nous aurions pu en souligner l'influence fatale et parfois délirante.
+Sans remonter plus haut, la théorie même de l'intuition bergsonienne va
+nous en fournir une preuve tangible.
+
+Après avoir posé la thèse que l'intuition nous fait pénétrer «à
+l'intérieur même de la vie et des vivants», il s'efforce d'atténuer
+l'étonnement que doit en éprouver tout lecteur de bon sens par la
+comparaison suivante:
+
+«Qu'un effort de ce genre n'est pas impossible, c'est ce que démontre
+déjà l'existence, chez l'homme, d'une faculté esthétique à côté de la
+perception normale.... L'artiste vise à ressaisir (les sentiments
+intérieurs de son modèle) en se replaçant à l'intérieur de l'objet par
+une espèce de sympathie, en abaissant par un effort d'intuition (?) la
+barrière que l'espace interpose entre lui et le modèle. Il est vrai que
+cette intuition esthétique, comme d'ailleurs la perception extérieure,
+n'atteint que l'individuel. Mais on peut concevoir une recherche
+orientée dans le même sens que l'art et qui prendrait pour objet la vie
+en général.... Par la communication sympathique qu'elle établira entre
+nous et le reste des vivants, par la dilatation qu'elle obtiendra de
+notre conscience (!), elle nous établira dans le domaine propre de la
+vie, qui est compénétration réciproque et création indéfiniment
+continuée. Mais si par là elle dépasse l'intelligence, c'est de
+l'intelligence que sera venue la secousse qui l'aura fait monter au
+point où elle est.»[471]
+
+Encore un mirage décevant de l'imagination! Sans doute, l'artiste qui
+veut peindre un modèle, comme le romancier qui veut composer un
+personnage, peut pénétrer par sympathie dans l'intérieur de cette
+individualité étrangère, lire dans sa pensée, ressentir ses impressions
+et ses sentiments les plus intimes. Mais qui donc en lui accomplit ce
+prodige, sinon l'imagination?
+
+En vérité, il rêve, il ne voit point ce qu'il décrit d'une manière si
+émouvante. Il n'y a de même qu'un rêve de l'imagination dans l'effort
+intuitif inventé par l'auteur de _l'Evolution créatrice_. Une intuition
+supérieure à celle de l'intelligence n'existe point, et le pouvoir
+mystique qu'on lui prête de lire à découvert tous les secrets de la
+nature est vain.
+
+L'intuition d'une vie individuelle distincte de la nôtre, à plus forte
+raison l'intuition de la vie en général, n'est donc qu'un mythe; et si
+M. Bergson en a fait l'âme de sa philosophie nouvelle, il a tout
+simplement réalisé une abstraction, caressé une chimère, galvanisé un
+brillant fantôme, auprès duquel pâlissent toutes entités scolastiques
+les plus célèbres.
+
+A ce jeu élégant, et qui, par sa nouveauté, peut plaire à un certain
+public, la philosophie ne peut rien gagner; elle s'abaisse au contraire
+en devenant un art, un prolongement des beaux-arts, nous allions dire un
+roman philosophique, au lieu de rester ce qu'elle doit être: un amour
+incorruptible et une recherche parfaitement sincère de ce qui est, de la
+Vérité. L'intuition du réel, tant prônée, s'est changée en songe
+fantastique! Comme dans le poème de Lakmé, «la fantaisie y déploie ses
+ailes d'or» et s'imagine planer bien au-dessus des simples mortels ...
+alors qu'elle rêve!
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+NOTE SUR LE «PRAGMATISME» DE M. BERGSON.
+
+
+Nous avons omis de parler du «Pragmatisme» de M. Bergson, parce
+que--quoi qu'on en ait dit--nous n'avons pu découvrir en ses ouvrages ni
+le mot ni la chose. Sans doute, il est facile de, passer de
+l'antiintellectualisme et du mobilisme pur au Pragmatisme, mais ce
+passage, nous n'avons pu le surprendre chez notre auteur.
+
+Pour M. Bergson, l'action prime la connaissance. Bien plus,
+l'intelligence est impuissante à spéculer, parce qu'elle est née pour
+l'action et tout entière orientée vers l'action. Cette préoccupation
+constante ne lui permet pas de voir pour comprendre, mais seulement de
+voir pour agir. En sorte que «nos perceptions nous donnent le dessin de
+nos actions possibles sur les choses, bien plus que celui des choses
+elles-mêmes»; «c'est notre action _éventuelle_ qui nous est renvoyée par
+la matière, comme par un miroir, quand nous la contemplons»[472].
+
+De là, le morcelage du continu, la solidification du fluent, la
+cristallisation de la vie et notre incapacité intellectuelle. Or, tout
+cela est une certaine _Philosophie de l'action_, sans être un
+_Pragmatisme_. Nulle part M. Bergson ne prend l'_utile_, ni le _succès_,
+ni le _bien_[473] pour critère du vrai, comme les pragmatistes
+anglo-saxons; nulle part il ne prend à son compte leur fameuse
+définition de la vérité des premiers principes, tels que _deux et deux
+font quatre_, où ils ne voient que des «hypothèses commodes à succès
+extraordinaire».
+
+Bien au contraire, pour M. Bergson, le vrai se trouverait plutôt là où
+le besoin pratique de l'action--l'utilité--ne ferait plus sentir son
+influence déformatrice. Ainsi, par exemple, si les qualités sensibles
+lui apparaissent si pleinement objectives, c'est que «la perception des
+qualités sensibles est beaucoup plus indépendante du besoin et présente
+par là même une réalité objective supérieure»[474].--Autre exemple. Il
+exalte la philosophie bien au-dessus des sciences positives, pour cette
+raison: la science ne cherche «à voir que pour prévoir et pour agir»,
+tandis que la philosophie intuitionniste cherche «à voir pour
+voir»[475]. Toute l'excellence de l'intuition est là. La vérité serait
+donc plutôt en raison inverse de l'utilité. Ce qui est le contre-pied du
+Pragmatisme américain.
+
+Toutefois, l'absence d'utilité ne serait encore qu'une marque négative
+et comme une présomption de vérité. Resterait à préciser sa marque
+positive, son critère; et c'est ici que notre auteur devient muet.
+
+Parfois, il est vrai, il insinue que le seul moyen de comprendre une
+chose serait de la vivre. Le vrai critère serait donc _la vie_?[476]
+Comme si une hypothèse fausse ne pouvait pas être aussi vécue qu'une
+hypothèse vraie! Toutes les philosophies, toutes les religions
+existantes ou _vivantes_ seraient donc également vraies?... A son tour,
+la vie consisterait à n'avoir plus de critère?... Autant de problèmes
+qui restent en l'air, dans la philosophie bergsonienne, sans qu'on en
+puisse préjuger encore la solution.
+
+M. Bergson ne peut manquer d'aborder de front un sujet si important et
+si plein d'actualité. Aussi attendrons-nous qu'il ait plus clairement
+formulé son opinion définitive pour la discuter. Que si le lecteur plus
+exigeant réclamait de nous un pronostic, nous lui dirions que nous
+serions fort surpris de ne pas voir M. Bergson se séparer nettement des
+pragmatistes qui--un peu hâtivement--se réclamèrent de lui comme d'un
+maître.
+
+
+ * * * * *
+
+
+IX
+
+LE PROBLÈME DE LA CONTINGENCE ET DE LA DESTINÉE HUMAINE.
+
+
+Toute philosophie qui se respecte doit bien finir, au terme de ses
+spéculations ou de ses divagations, par rencontrer le problème
+«angoissant» de la contingence et de la destinée humaine. Aussi bien la
+philosophie «nouvelle» n'a-t-elle pu complètement l'esquiver.
+
+Vers la fin du volume de _l'Evolution créatrice_ auquel nous venons de
+consacrer les cinq derniers chapitres de cette critique, nous trouvons,
+en effet, posée la fameuse et inévitable question, mais elle nous a paru
+accompagnée de deux réponses bien différentes et même opposées.
+
+La première--la moins satisfaisante des deux--est un effort puissant de
+dialectique _a priori_ pour nous démontrer que ce n'est là qu'un
+«pseudo-problème soulevé autour d'une pseudo-idée». Volontiers, l'auteur
+nous dirait avec Littré: «Laissez là ces chimères.... Ces problèmes sont
+une maladie. Le moyen d'en guérir, c'est de n'y pas penser.»[477] C'est
+par l'examen de cette première solution que nous allons commencer.
+
+ * * * * *
+
+I.--Tous nos lecteurs savent ce que l'on entend par la _contingence_.
+Tout ce qui commence ayant une cause est un être _ab alio_, un être
+dérivé, second, c'est-à-dire un être contingent, tandis que ce qui n'est
+pas par un autre est par lui-même, _a se_, et trouve en lui-même, dans
+la perfection de sa propre nature, son explication ou sa raison d'être.
+
+Ainsi un fils vient de son père et de sa mère: il est donc contingent.
+Et comme le père et la mère ont commencé par être eux-mêmes engendrés,
+ils sont encore des êtres contingents. De même, ma pensée actuelle vient
+de la fécondité de mon esprit, elle est donc contingente, et mon esprit
+lui aussi est contingent s'il n'est pas nécessaire et éternel.
+
+Tandis que l'être contingent, pour avoir passé de la puissance à l'acte,
+reste marqué du sceau de la puissance qui est une dépendance et une
+relativité essentielles, comme nous l'avons vu, l'être qui serait _acte,
+pur_, sans aucun mélange de potentialité, serait l'indépendance même et
+l'absolue nécessité.
+
+Or, cette théorie, qui est d'une complète évidence pour ceux qui nous
+ont suivi jusqu'ici, en même temps qu'elle est d'une simplicité et d'une
+beauté merveilleuses, ne pouvait avoir le don de plaire aux philosophes
+qui ont saccagé et ruiné les premières notions du bon sens sur
+lesquelles notre théorie est fondée, notamment les notions d'être,
+d'identité, de contradiction et de causalité. Désormais, il sera, non
+seulement curieux, mais très instructif de les voir se heurter et se
+débattre impuissants contre cette nouvelle barrière, et, ne pouvant plus
+résoudre le problème qu'elle suscite, chercher du moins à le subtiliser.
+Voici, en effet, comment ils ont essayé de supprimer le grand problème
+inéluctable, celui de la contingence.
+
+Avant d'attaquer la contingence possible de l'_être_ lui-même, M.
+Bergson commence, par une savante stratégie, à combattre la contingence
+d'une des manières d'être les plus frappantes des choses de ce monde, à
+savoir leur _ordre_[478]. L'idée de désordre, dit-il, n'est qu'une
+pseudo-idée, soulevant un pseudo-problème, celui de l'origine ou de la
+raison d'être de cet ordre. Or, le désordre n'est même pas possible;
+donc l'ordre est nécessaire; donc, «du même coup s'évanouissent (avec
+l'idée de désordre) les problèmes que l'on faisait lever autour
+d'elle»[479].
+
+Tout d'abord, l'auteur distingue «deux espèces d'ordre irréductibles
+l'un à l'autre»: 1° l'ordre «voulu», où les choses sont disposées de
+concert vers un but; 2° l'ordre «automatique», où les choses sont
+dispersées d'une manière quelconque. Ainsi, tracez au hasard sur le
+tableau noir n'importe quelle figure: elle constituera toujours une
+figure géométrique.
+
+Voici maintenant l'application de ces deux notions à un cas donné:
+«Quand j'entre dans une chambre et que je la juge «en désordre»,
+qu'est-ce que j'entends par là? La position de chaque objet s'explique
+par les mouvements automatiques de la personne qui couche dans la
+chambre, ou par les causes efficientes, quelles qu'elles soient, qui ont
+mis chaque meuble, chaque vêtement, etc., à la place où ils sont:
+l'ordre au second sens du mot est parfait. Mais c'est l'ordre du premier
+genre que j'attends, l'ordre que met consciemment dans sa vie une
+personne rangée, l'ordre voulu, enfin, et non pas l'ordre automatique.
+J'appelle alors désordre l'absence de cet ordre.»[480]
+
+Le désordre n'est donc que la désillusion de l'esprit qui cherche un
+ordre et qui en trouve un autre. Mais il faut nécessairement que l'un ou
+l'autre existe; l'ordre est donc nécessaire; il est partout et toujours.
+Et s'il est nécessaire, il n'est plus un mystère à éclaircir et n'a plus
+besoin d'explication. La seule question: «pourquoi il y a de l'ordre»
+n'a plus de sens.
+
+A ce raisonnement d'apparence spécieuse, nous répondrons en accordant à
+M. Bergson, qu'en effet, si l'on admet sa définition--et nous
+l'admettrons pour simplifier la discussion,--si l'on admet qu'on doive
+appeler du mot d'ordre tout arrangement quelconque des choses--ordonné
+ou désordonné,--sa conclusion s'impose: il est nécessaire que nous
+trouvions toujours et partout dans les choses l'un de ces deux ordres.
+Mais est-il nécessaire d'y trouver l'un plutôt que l'autre? il est clair
+que non. Le choix entre les deux est contingent. A plus forte raison, si
+nous sommes en présence d'un ordre intentionnel, le choix de tel ou tel
+plan parmi le nombre infini de plans également possibles sera
+contingent. Et alors le problème premier, que l'on a voulu supprimer,
+revient tout entier avec sa force impérieuse: pourquoi ce plan plutôt
+qu'un autre? S'il est nécessaire qu'il y en ait un, aucun d'eux pourtant
+n'était nécessaire: et s'ils sont tous contingents, ils ont donc une
+cause.
+
+M. Bergson lui-même nous aide dans notre raisonnement lorsqu'il
+reconnaît «qu'un ordre est contingent et nous apparaît contingent par
+rapport à  l'ordre inverse, comme les vers sont contingents par rapport à
+la prose et la prose par rapport aux vers»[481].--C'est là tout ce que
+nous demandons. Il est donc contingent et nullement nécessaire que
+l'univers soit un poème écrit en vers ou en prose; si c'est en vers, il
+est contingent que ce soit en vers de telle ou telle mesure, soumis à
+telles ou telles lois, etc. La contingence renaît ainsi de ses cendres;
+et le problème de savoir quelle est la cause de l'ordre contingent que
+nous admirons, au lieu de s'évanouir, avec la pseudo-idée du désordre,
+comme on nous l'avait annoncé, s'impose aussi impérieux que jamais aux
+investigations de l'esprit humain.
+
+Ce premier problème nous conduit naturellement au second. De la
+contingence de l'ordre qui n'est qu'une manière d'être, passons à la
+contingence de _l'être_ lui-même. Ici, nous allons serrer encore de plus
+près et voir plus à fond la difficulté qu'on nous oppose. La nécessité
+d'un certain ordre que nous avons accordée n'était d'ailleurs qu'une
+nécessité hypothétique. Si tel être existe, il lui faut nécessairement
+une manière d'être et un ordre quelconque; mais aucune manière d'être,
+aucun ordre n'est nécessaire à cet être si, loin d'être lui-même
+nécessaire, il est contingent. C'est donc la contingence de l'être
+lui-même qu'il importe surtout d'examiner.
+
+La seconde attaque de M. Bergson contre la contingence sera parallèle à
+la première[482].
+
+Elle en sera presque une répétition. Le désordre était une pseudo-idée
+soulevant un pseudo-problème: quelle est la cause de l'ordre?--Le néant
+sera ici la pseudo-idée soulevant un autre pseudo-problème: quelle est
+la cause de l'existence?--On entrevoit déjà tout le plan de bataille, ou
+plutôt la trame subtile du piège qu'on nous prépare.
+
+L'auteur ne consacre pas moins de vingt-six pages à nous démontrer la
+majeure de sa preuve, à savoir que l'idée du néant absolu est «une idée
+destructive d'elle-même, une pseudo-idée, qui se réduit à un simple
+mot». Cette longue dissertation, déjà parue sous forme de cours et
+d'article, de Revue[483], est, en effet, très instructive à relire, si
+l'on veut comprendre le fort et le faible de ce merveilleux analyste
+psychologue qu'est M. Bergson, conférencier aussi brillant que subtil,
+aussi habile à jongler avec les idées qu'avec les images et les formes
+littéraires. Mais pourquoi sa pénétrante psychologie n'est-elle pas
+doublée d'une logique impeccable? Qu'on juge de la portée de notre doute
+par un simple trait.
+
+Après s'être évertué à nous montrer que l'idée de néant n'était
+elle-même qu'un pur néant et un mot vide, voici qu'à son tour, victime
+sans doute de l'illusion commune, il se prend à lui attribuer un rôle;
+et non seulement un rôle négatif, comme on le fait couramment dans
+l'Ecole, mais encore un rôle positif, et même un premier rôle. «Ainsi,
+d'après lui, nous nous servons du vide pour penser le plein»;--nous
+allons de l'absence à la présence»;--«nous passons par l'idée du néant
+pour arriver à celle de l'être»;--«l'idée du néant est souvent le
+ressort caché, l'invisible moteur de la pensée philosophique», etc.
+L'auteur a beau ajouter que c'est «en vertu d'une illusion fondamentale
+de l'entendement», il n'en reste pas moins qu'un rôle si utile et si
+puissant, attribué à une idée qui n'existe même pas, semble quelque peu
+contradictoire.
+
+Aristote et saint Thomas, qui reconnaissent pourtant la réalité de cette
+idée négative du néant, ne lui ont jamais attribué une telle vertu.
+Jamais ils n'ont dit que notre pensée doit s'élever du vide au plein, du
+néant à l'être. Pour eux, au contraire, l'idée d'être est la première
+que puisse saisir l'intelligence[484]; et le néant n'est conçu qu'en
+second lieu, négativement et par le contraste de la présence avec
+l'absence; pour eux, c'est l'idée d'être qui est «le ressort caché et
+l'invisible moteur de la pensée philosophique» et non pas l'idée du
+néant. Jamais ils n'auraient écrit, comme M. Bergson: «l'existence
+m'apparaît (par une illusion naturelle) comme une conquête sur le
+néant»;--«je me représente toute réalité comme étendue sur le néant
+comme sur un tapis»;--«si quelque chose a toujours existé, il faut que
+le néant lui ait toujours servi de substrat ou de réceptacle, et lui
+soit, par conséquent, éternellement antérieur.»
+
+Toutes ces prétendues «illusions fondamentales à notre entendement» ne
+sont que des imaginations fantastiques et puériles, auxquelles aucun
+esprit sérieux ne s'arrête, et qu'il suffit de classer à côté de la
+fameuse méthode à fabriquer les canons: prenez un trou, et tout autour
+de ce trou, coulez du bronze....
+
+Mais voici qui paraît encore plus fort. Après avoir soutenu que l'idée
+de néant n'est qu'un mot vide, on ajoute, sans hésiter, qu'il est très
+plein, car il contient autant et même _plus_ que l'idée d'être. Ici nous
+devons citer textuellement, tant la chose est invraisemblable: «Si
+étrange que notre assertion puisse paraître, _il y a_ plus, _et non pas_
+moins _dans l'idée d'un objet conçu comme_ «_n'existant pas_» _que dans
+l'idée de ce même objet conçu connue_ «_existant_», _car l'idée de
+l'objet_ «_n'existant pas_» _est nécessairement l'idée de l'objet_
+«_existant_», _avec, en plus, la représentation d'une exclusion de cet
+objet par la réalité actuelle prise en bloc_.»[485]
+
+Par là, M. Bergson voudrait-il dire avec Michelet et les sophistes
+hégéliens: «le néant est une catégorie plus riche que celle de
+l'être?»[486]--Nous nous refusons à le supposer. Il faut donc expliquer
+autrement sa pensée. On peut soutenir, en effet, qu'il y a _plus de
+complication_ dans une formule négative que dans une formule positive.
+Ainsi, dans la formule X^{n}-X^{n}, il y a plus de signes que dans la
+simple, formule X^{n}. Mais il est clair qu'il n'y a pas _plus d'être_,
+et qu'une personne à qui il manque cent francs n'est certes pas plus
+riche que celui qui les a. Nous aimons à croire que telle est la vraie
+pensée de l'auteur, d'accord avec celle du bon sens. Mais, alors, on
+conviendra que, pour arriver à ce résultat, tout cet appareil brillant
+de thèses et d'antithèses, d'affirmations et de négations, n'était pas
+indispensable. C'est là un jeu qui amuse sans instruire beaucoup, un feu
+d'artifice qui éblouit sans éclairer; et loin d'éclaircir ainsi les
+questions, on les embrouille à plaisir.
+
+Quelque utiles que soient ces observations pour comprendre la manière
+brillante de notre adversaire, revenons à sa thèse capitale: l'idée du
+néant absolu n'est qu'une pseudo-idée, un mot vide de sens; elle
+n'existe même pas subjectivement.
+
+En effet, si elle était quelque chose en nous, ce serait ou une _image_,
+ou une idée _positive_, ou une idée _négative_. Or, elle n'est rien de
+ces trois choses. Les deux premières hypothèses sont longuement
+développées, et l'auteur a ici le triomphe facile. On pourrait dire
+qu'il enfonce des portes ouvertes. Personne n'a jamais prétendu que le
+néant pût être dessiné, photographié ou mis en image, ni que son idée
+eût un contenu positif. Quant à la troisième hypothèse, celle d'une idée
+vraie, quoique négative, la question est beaucoup plus délicate et
+subtile, nous le reconnaissons volontiers, mais pour des motifs bien
+différents de ceux par lui allégués.
+
+Dire, par exemple, qu'on ne peut nier une chose sans la remplacer par
+une autre, au moins implicitement, ne nous paraît pas un principe
+universel. Cela est vrai pour la soustraction physique des objets, car
+on ne peut enlever un objet matériel sans le remplacer en même temps au
+moins par de l'air, puisque le vide est impossible. Cela est vrai aussi
+pour les jugements, car on ne peut nier une proposition sans affirmer,
+au moins implicitement, sa contradictoire.
+
+Mais cela ne nous paraît plus évident pour les simples notions. Si je
+mets un signe négatif devant une quantité quelconque, il n'en reste plus
+rien, et la quantité n'est nullement remplacée par une autre quantité ni
+par une qualité ou toute autre notion. C'est ainsi que se forment les
+notions de quantités négatives et les autres notions négatives.
+
+Du reste, M. Bergson reconnaît, comme tout le monde, qu'on peut nier
+l'existence de chaque chose en particulier, parmi toutes celles qui nous
+entourent; ce serait seulement la négation en bloc de toutes ces choses
+à la fois qui serait impossible et contradictoire. Mais d'où pourrait
+venir cette prétendue contradiction?
+
+Sans doute, la _réalisation_ ou la possibilité _extrinsèque_ de cette
+supposition, à savoir: il aurait pu se faire qu'il n'existât rien du
+tout, est en contradiction avec les faits, soit avec l'existence de
+cette pensée elle-même, soit de toute autre réalité présente, car, selon
+la parole bien connue de Bossuet: «Si rien n'existe, rien n'existera
+jamais.»
+
+L'hypothèse qu'à un moment donné il a pu n'y avoir rien est donc
+démentie par les faits; elle est en contradiction avec les faits, mais
+est-elle en contradiction avec elle-même? Nous ne le voyons pas. Et
+lorsque M. Bergson la prétend contradictoire parce qu'elle serait «un
+fantôme chevauchant sur le corps de la réalité positive auquel elle est
+attachée», je reconnais qu'en effet elle serait contradictoire si, en
+même temps qu'elle suppose que rien n'existe, elle supposait sa propre
+existence ou celle du sujet pensant où elle «chevauche». Mais il n'en
+est pas ainsi, et ce concept implique que rien n'existe, sans s'excepter
+lui-même. Supposition contradictoire avec les faits, nous le répétons,
+c'est clair; mais nullement contradictoire en elle-même: ce qui
+constitue sa possibilité _intrinsèque_. Si le néant absolu ne peut être
+_affirmé_, il peut du moins être _pensé_: c'est un _être de raison_,
+c'est-à-dire un concept auquel, dans la réalité, ne correspond aucun
+être, mais seulement une relation que la raison conçoit[487].
+
+Quoi qu'il en soit de cette subtile controverse, accordons à M. Bergson
+que cette idée de néant absolu soit contradictoire et impossible;--pour
+n'avoir pas l'air d'asseoir sur une pointe d'aiguille la grave
+conclusion que nous allons tirer.
+
+Accordons-lui qu'on peut supposer la non-existence de chacun des êtres
+qui nous entoure, mais pas de toutes les existences à la fois. Que
+faut-il en conclure? Qu'il y a au moins une ou plusieurs existences
+nécessaires? Assurément. Mais que toute existence est nécessaire et
+qu'aucune n'est contingente? On ne le peut sans braver la plus
+élémentaire logique. Ce serait d'ailleurs contredire trop ouvertement
+aux faits: puisqu'il y a des êtres qui ne sont pas par eux-mêmes, mais
+par d'autres, _ab alio_, comme les fils qui viennent de leurs pères, et,
+en général, comme tous les effets qui viennent de leurs causes, et, par
+suite, sont contingents.
+
+Et alors, la question de savoir «pourquoi existent ces êtres
+contingents» reparaît tout entière. Pour la seconde fois, le contingent
+qu'on avait cru anéantir renaît de ses cendres, et l'on a fait faillite
+à la promesse de supprimer avec sa notion les problèmes qu'elle soulève
+à tout esprit qui pense.
+
+«Dès le premier éveil de la réflexion, avait-on déclaré, c'est elle
+(l'idée du néant _absolu_) qui pousse en avant, droit sous le regard de
+la conscience, les problèmes angoissants, les questions qu'on ne peut
+fixer sans être pris de vertige. Je n'ai pas plutôt commencé à
+philosopher que je me demande _pourquoi j'existe._»--Après cette
+déclaration qui n'est pas entièrement juste, puisqu'il suffit pour poser
+la même question que le néant _partiel_ soit possible, par la
+non-existence de ma seule personne, l'auteur a ajouté témérairement la
+promesse de faire évanouir ce problème troublant, rien qu'en soufflant
+sur la notion de néant absolu; il nous a promis qu'après l'extinction de
+cette idée obsédante, on pourra conclure avec assurance «que la question
+de savoir pourquoi quelque chose existe est une question dépourvue de
+sens, un pseudo-problème soulevé autour d'une pseudo-idée»[488]. Et
+voici que le résultat est loin d'être obtenu: on a bien établi la
+nécessité de l'existence de l'être nécessaire (la belle affaire!), mais
+on n'a pas même commencé d'établir la nécessité des autres existences,
+de vous et de moi, et la question «angoissante»: _pourquoi
+j'existe?_--impossible à subtiliser par les mains les plus
+habiles--demeure aussi ce angoissante» que jamais.
+
+ * * * * *
+
+II.--Cette première solution toute négative était si peu satisfaisante
+que M. Bergson n'a plus hésité à en chercher une autre[489]. Après avoir
+traité dédaigneusement le problème «angoissant» de la contingence comme
+un «pseudo-problème», qu'il n'était plus permis de poser à nos
+contemporains, voici qu'il va le prendre lui-même assez au sérieux pour
+lui chercher une solution positive.
+
+A nos yeux, c'est là bien moins une contradiction qu'un développement et
+un progrès de la pensée de ce philosophe. En effet, sa première
+dissertation sur le néant, déjà connue de ses auditeurs, paraît être
+plutôt une œuvre de jeunesse, si l'on s'en tenait à la critique
+interne. On n'y retrouve aucune de ses préoccupations systématiques
+actuelles sur le Temps, la Durée pure, l'Evolution, l'Intuition et ses
+demi-concepts, encore moins sur l'impuissance métaphysique de
+l'intelligence humaine, car elle est un modèle de spéculation _a
+priori_, un «jeu d'entités conceptuelles» audacieusement débridé. Ce
+morceau nous semble donc composé antérieurement, puis ajouté après coup
+et comme égaré dans le système de l'Evolution créatrice.
+
+Quoi qu'il en soit, voici la nouvelle solution proposée, et celle-ci
+prétend bien être tirée des entrailles mêmes du nouveau système.
+
+1° M. Bergson nous déclare d'abord que «dans le présent travail
+(_l'Evolution créatrice_) un Principe de création _enfin_ a été mis au
+fond des choses»[490]. Ce Principe (avec un grand P), on ne le découvre,
+il est vrai, nulle part bien clairement exprimé, mais il ne saurait être
+que son _dieu-Cronos_, le Temps, la Durée pure, dont il a fait la
+«substance» même des choses.
+
+Dans ce cas, malgré cette confusion panthéistique de la créature avec
+son principe, la création tout entière et, partant, l'humanité sont bien
+reconnues contingentes--la contingence de l'homme est ainsi
+confessée,--ce qui est un premier pas en avant d'une importance
+incontestable. Pourquoi j'existe?--parce que je suis créé par un
+Principe supérieur. Telle est mon origine: reste à savoir quelle est ma
+fin.
+
+2° Sur la destinée humaine, M. Bergson n'a pas encore dit son dernier
+mot, mais il a posé des pierres d'attente significatives. Pour lui,
+l'immortalité est un dogme à la fois affirmé par l'Intuition et nié par
+l'intelligence et la science,--comme tous les autres dogmes
+spiritualistes, d'ailleurs, sujets à la même antinomie. Ecoutons sa
+profession de foi:
+
+«Certes, elles (les doctrines spiritualistes) ont raison d'écouter la
+conscience, quand la conscience affirme la liberté humaine;--mais
+l'intelligence est là, qui dit que la cause détermine son effet, que le
+même conditionne le même, que tout se répète et que tout est donné.
+
+«Elles ont raison de croire à la réalité absolue de la personne et à son
+indépendance vis-à-vis de la matière;--mais la science est là, qui
+montre la solidarité de la vie consciente et de l'activité cérébrale....
+
+«Elles ont raison d'attribuer à l'homme une place privilégiée dans la
+nature, de tenir pour infinie la distance de l'animal à l'homme;--mais
+l'histoire de la vie est là, qui nous fait assister à la genèse dès
+espèces par voie de transformation graduelle et qui semble ainsi
+réintégrer l'homme dans l'animalité.
+
+«Quand un instinct puissant proclame la survivance probable de la
+personne, elles ont raison de ne pas fermer l'oreille à sa voix;--mais
+s'il existe ainsi des «âmes» capables d'une vie indépendante, d'où
+viennent-elles? quand, comment, pourquoi entrent-elles dans ce corps que
+nous voyons, sous nos yeux, sortir très naturellement d'une cellule
+mixte empruntée aux corps de ses deux parents?
+
+«Toutes ces questions resteront sans réponse, une philosophie
+d'intuition sera la négation de la science; tôt ou tard, elle sera
+balayée par la science, si elle ne se décide pas à voir la vie du corps
+là où elle est réellement, sur le chemin qui mène à la vie de
+l'esprit.»[491]
+
+Nous avons déjà vu, en ce qui concerne les trois premières questions,
+combien ces antithèses sont artificielles et systématiques;
+tenons-nous-en, pour le moment, à la dernière et répondons aux
+interrogations de M. Bergson.
+
+_D'où viennent_ les âmes?--Mais de celui qui les crée: réponse autrement
+intelligible que celle de l'auto-création et des commencements absolus
+et sans cause, dont M. Bergson a rempli son _Evolution_.
+
+_Pourquoi_ viennent-elles dans les corps?--C'est pour y vivre d'une
+manière complète, puisqu'elles ont besoin d'organes corporels pour vivre
+de la vie végétative, de la vie sensible, et même, indirectement, de la
+vie intellectuelle, comme le prouve surabondamment l'expérience vulgaire
+et scientifique, d'après M. Bergson lui-même.
+
+_Comment_ entrent-elles dans les corps?--Elles y viennent du dehors,
+θύραθεν, d'en haut, comme le disait Aristote, suivant les lois
+providentielles de la Biologie, que savants et philosophes cherchent à
+découvrir peu à peu, mais que personne ne peut nier.
+
+_Quand_ l'âme entre-t-elle dans le corps?--Dès qu'il est apte à la
+recevoir: en cela, rien de plus raisonnable.
+
+Il est donc entièrement inexact d'affirmer que «toutes ces questions
+resteront sans réponse», alors que des réponses, si simples et si
+satisfaisantes, sont déjà faites depuis longtemps et connues de tous.
+C'est même plus qu'inexact, c'est entièrement faux, d'ajouter que ces
+doctrines spiritualistes sont «la négation de la science». Une si énorme
+assertion, dépourvue de la moindre preuve, n'a aucune valeur.
+
+Quant à «se décider à  voir la vie du corps sur le chemin qui conduit à
+la vie de l'esprit», il y a longtemps que les spiritualistes partisans
+de l'évolution s'y sont «décidés», sans renier pour cela aucun de leurs
+principes, comme nous le propose M. Bergson.
+
+Ainsi, l'Intuitionnisme spiritualiste n'a rien à redouter des objections
+de l'intelligence ni de la science. Ce sont là de vains scrupules qu'une
+étude plus attentive des premières notions et des premiers principes
+d'Ontologie suffirait à dissiper.
+
+En revanche, cet Intuitionnisme spiritualiste a, croyons-nous, tout à
+redouter de lui-même, c'est-à-dire de ses autres doctrines soi-disant
+intuitionnistes, et c'est sur ce point capital que nous voudrions
+attirer l'attention du lecteur.
+
+ * * * * *
+
+Qu'est-ce que _l'âme_, qu'est-ce que la _personne humaine_ pour M.
+Bergson?
+
+Le mot «âme», toujours mis par lui entre guillemets, est complètement
+vidé de son sens naturel; il ne signifie plus un agent ni un principe
+substantiel d'activité psychique, puisqu'il n'y a plus dans ce système
+que des actions sans agent, des attributs sans sujet, des modes d'être
+sans être.
+
+L'âme n'est donc plus qu'un «mouvement», un pur phénomène, une ombre
+d'elle-même. Or, un mouvement, un phénomène, une ombre, n'ont rien,
+comme la substance, de stable ni de permanent, et, de par leur nature,
+ne peuvent avoir aucune prétention à l'immortalité.
+
+En réalité, au contraire, l'âme est une substance simple et spirituelle,
+c'est-à-dire, de par sa nature même, incorruptible et suffisamment
+indépendante de la matière pour vivre séparée dans l'immortalité.
+
+Qu'est-ce que la _personne_ pour M. Bergson?--Pour nous, c'est une
+substance individuelle et raisonnable, suivant la définition classique:
+_rationalis naturæ individua substantia._ On peut donc lui attribuer
+encore, malgré son union naturelle avec un corps corruptible, la
+spiritualité, l'incorruptibilité, l'immortalité. Pour M. Bergson, au
+contraire, elle n'est que «la continuité d'un mouvement» purement
+psychique, il est vrai, comme la mémoire qui en fait le fond[492];--ou
+bien encore elle est «un élan en avant». Qui donc pourrait désormais
+nous garantir qu'il ne s'arrêtera pas?
+
+Mais nous avons à faire un reproche encore plus grave à la théorie
+bergsonienne. Les âmes séparées de leurs corps ne seraient plus
+distinctes et fusionneraient comme des mouvements dans une résultante
+commune. En effet, d'après ce système moniste, à l'origine toutes les
+âmes étaient confondues dans l'unité du grand Tout psychique. Ce grand
+«courant de la conscience» universelle essaya ensuite d'entrer dans la
+matière «pour la convertir à ses fins», c'est-à-dire «en faire un
+instrument de liberté». Mais bientôt paralysé, brisé, par les obstacles
+matériels, il a dû se dissocier et se distinguer en personnalités
+indépendantes. C'est donc la multiplicité des corps qui seule ferait la
+multiplicité, au moins apparente et provisoire, des âmes et des
+personnes. Or, cela est inadmissible[493].
+
+Il est vrai que les scolastiques, à la suite de saint Thomas, ont bien
+admis le principe d'individuation des esprits par la matière, mais dans
+un tout autre sens. Pour saint Thomas, _telle_ âme, créée à la mesure de
+_tel_ corps, doit à ce corps d'être _telle_ âme. La multiplication des
+corps n'est donc que l'occasion de la multiplication des âmes, déjà
+distinctes par leur aptitude à tel ou tel corps.
+
+En sorte qu'après la séparation de son corps, cette _âme_ garde son
+aptitude à l'informer de nouveau, et partant son individualité. Elle
+demeure donc toujours distincte des autres âmes.
+
+Or, ici il n'en est rien. Le _corps_ a découpé une âme dans le grand
+Tout psychique[494], et cette âme, après sa séparation de ce corps,
+revient s'y plonger et s'y perdre de nouveau pour refaire l'unité
+passagèrement brisée. L'immortalité, au sens bergsonien, serait donc
+impersonnelle, si tant est qu'elle existe encore; et ce n'est plus là
+qu'une contrefaçon de l'immortalité véritable.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, un dernier reproche, le plus essentiel à nos yeux: Dans le
+spiritualisme sans Dieu de M. Bergson, toutes les grandes preuves
+morales de l'immortalité s'écroulent, et ce dogme demeure en l'air sans
+aucun fondement.
+
+On ne peut plus soutenir, en effet, que la _Justice_ de Dieu exige qu'il
+rende à chacun selon ses œuvres dans une autre vie; ou qu'il réponde
+par des sanctions futures à cette sublime protestation de la conscience
+humaine contre toutes les injustices des méchants, contre toutes les
+tyrannies de l'iniquité triomphante: «Tremblez, tyrans, vous êtes
+immortels!»
+
+On ne peut plus prétendre que la _Sagesse_ de Dieu se doit à elle-même
+de ne pas détruire sans motif son chef-d'œuvre, qui est l'âme humaine,
+après l'avoir créée avec une nature et des aspirations immortelles; et
+surtout de ne pas détruire sur cette terre l'ordre moral par la
+suppression des sanctions futures, base essentielle du devoir, de la
+morale et de la vie sociale.
+
+On ne peut pas davantage faire appel à la _Bonté_ de ce Dieu, gage non
+moins certain que sa Sagesse et sa Justice de notre immortalité future.
+Après avoir mis au tréfond du cœur humain le désir infini du Vrai, du
+Bien, du Beau, dans une vie sans limite--désir dont l'animal sans raison
+est incapable;--après nous avoir créés pour le bonheur et pour la
+félicité suprême, la Bonté divine ne peut, en effet, nous anéantir au
+moment où nous semblons toucher au but désiré et prêts à recueillir la
+récompense de nos travaux, de nos luttes et de nos souffrances
+terrestres. En imposant à l'homme de si décevantes espérances, cette
+Bonté se renierait elle-même et se changerait en absurde cruauté!
+
+Eh bien! toutes ces preuves, toutes ces intuitions évidentes--qui ont
+arrêté et vaincu le scepticisme universel de Kant, de Renan et de tous
+les cœurs simplement honnêtes--s'écroulent, disons-nous, et
+disparaissent après la négation de l'existence de Dieu. Et comme elles
+sont le fond même de cet «instinct profond» d'immortalité, allégué par
+M. Bergson, et tout pétri du sentiment de la Justice, de la Sagesse et
+de la Bonté éternelles, cet instinct n'est plus qu'un mot vide, sur
+lequel nous ne pouvons plus fonder nos espérances.
+
+Que M. Bergson y réfléchisse bien, avant de faire subir une si grave
+mutilation à un système qu'il dit être encore spiritualiste. Et
+puisqu'il médite si souvent sur la mort; puisqu'il semble hanté et
+poursuivi par le tourment de l'au-delà--au témoignage des amis qui
+l'approchent et même des journalistes admis à l'interviewer [495],--nous
+gardons encore espoir. La pensée de la mort a toujours été une si sage
+conseillère!
+
+Sans doute, elle peut, de prime abord, effaroucher l'orgueil de l'homme
+et le provoquer à la révolte. Il fera alors appel aux découvertes de la
+science future qui finira--peut-être!--par arracher aux forces de la
+nature le secret de vaincre la mort et de nous élever à la
+«surhumanité»[496]. Ou bien il s'imaginera voir et entendre dans le
+lointain des siècles cette «charge irrésistible de l'Evolution
+créatrice, qui doit culbuter tous les obstacles au progrès sans fin et
+nous affranchir de la mort elle-même....»[497]
+
+Mais ce premier rêve d'orgueil une fois passé et son frémissement calmé,
+l'intuition de l'esprit et du cœur, en face des réalités présentes,
+ramènera cet homme, très doucement, très humblement, aux pieds du
+souverain Maître de la vie, qui seul peut commander à la mort, nous
+laver de nos iniquités et nous ouvrir les portes de la Vie bienheureuse.
+
+Pour les amis de Dieu, en effet, la vie n'est point enlevée par la mort,
+mais seulement transformée, _vita mutatur, non tollitur_; Il est pour
+eux la Résurrection et la Vie. C'est donc à lui qu'il faut aller, car il
+a seul les secrets de la Vie éternelle!
+
+L'expérience «vécue» de cette intuition religieuse en est faite et
+refaite chaque jour par des milliers d'esprits superbes qui s'essayent à
+redevenir humbles, et l'un d'eux, l'un des plus incrédules, adressait
+récemment dans un «Testament» suprême, «à quelques-uns de ses frères, de
+qui elle est attendue, peut-être», cette éloquente profession de foi:
+
+«L'existence d'une Pitié suprême (du Créateur pour sa créature), on la
+sent plus que jamais s'affirmer universellement dans les âmes hautes qui
+s'éclairent à toutes les grandes lueurs nouvelles.... La Pitié suprême
+vers laquelle se tendent nos mains de désespérés, _il faut qu'elle
+existe_, quelque nom qu'on lui donne; _il faut qu'elle soit là_, capable
+d'entendre, au moment des séparations de la mort, notre clameur
+d'infinie détresse; sans quoi, la création, à laquelle on ne peut
+raisonnablement plus accorder l'inconscience comme excuse, deviendrait
+une cruauté par trop inadmissible à force d'être odieuse et à force
+d'être lâche.»[498]
+
+Celle belle parole de Pierre Loti, toute pleine de sanglots et
+d'espérances, est, à son insu peut-être, un écho de la grande voix du
+Roi-prophète dans son _De Profundis_ qu'ont redit et que rediront
+jusqu'à la consommation des siècles, chacune en sa langue, toutes les
+nations et toutes les générations humaines. Elle est le cri de la
+nature, la voix de Dieux!
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+NOTE SUR LE «MONISME» DE M. BERGSON.
+
+
+Deux lettres importantes de M. Bergson au P. de Tonquédec, récemment
+publiées dans les _Etudes_ (20 fév. 1912), démontrent que la méditation
+des problèmes moraux commence--comme nous l'espérions--à faire évoluer
+sa pensée et à l'orienter des confins du monisme vers un certain
+dualisme encore vague. Mais ce serait une grande illusion de croire que,
+pour opérer cette évolution et faire apparaître un Créateur transcendant
+à sa créature--tel que l'enseigne un vrai spiritualisme,--il suffirait
+de quelques retouches superficielles au système de l'Evolution
+créatrice. Non, il ne peut suffire de changer, par exemple, le «_centre_
+ou la _continuité_ de jaillissement» d'où dérivent les mondes, en
+«source de jaillissement»[499]. Certes, la première formule est
+malheureuse. Un «centre» ne peut faire fonction de cause transcendante.
+Il ne peut être réellement distinct des flots qui jaillissent, encore
+moins être du nature différente. La «continuité de jaillissement» n'eut
+qu'un nom collectif de ces flots incessants, ce n'est point une cause
+supérieure.
+
+Quant à la «_source_ de jaillissement», elle est une formule meilleure,
+mais encore bien vague, qui se prête trop aisément à une interprétation
+monistique. Sans doute, à sa source, la vie est plus pure; elle n'est
+pas encore chargée de cette matérialité qu'elle produira par une espèce
+de dégradation d'énergie, de relâchement d'intensité, qui rappelle un
+peu trop la chute de l'Absolu chez les Alexandrins. Elle est donc plus
+pure, mais est-elle de nature différente? Il est clair que non. Une
+«source de jaillissement» pourrait être une image d'un panthéisme
+émanationniste, nullement d'une création théiste.
+
+Bien plus, l'évolution des mondes, loin de se produire _ad extra_ hors
+de sa source, se ferait plutôt _ad intra_ par un simple grossissement
+intérieur, si nous nous en rapportons à cette explication de M. Bergson:
+«Tout est obscur dans l'idée de création, si l'on pense à des choses
+(des substances) qui seraient créées et à une chose (une substance) qui
+crée.... Mais que l'action grossisse en avançant, qu'elle crée au fur et
+à mesure de son progrès, c'est ce que chacun de nous constate quand il
+se regarde agir.»[500] C'est ce que l'auteur, dans le même passage,
+explique en termes encore plus clairs en disant: «Dieu, ainsi défini,
+n'a rien de tout fait.» Il se fait donc sans cesse et progresse avec le
+jaillissement des mondes[501].
+
+Après cela, que M. Bergson se défende d'être encore moniste ou
+panthéiste, cela ne peut avoir qu'un sens. Il ne l'est pas à la manière
+de Spinosa, de Spencer, de Taine ou d'Hœckel, assurément, car il ne
+professe pas comme eux un monisme par identité et homogénéité
+substantielle, encore moins un monisme matérialiste, mais ce n'en est
+pas moins un autre monisme par croissance et évolution à travers des
+états successifs toujours nouveaux et irréductibles aux précédents.
+
+Libre à M. Le Roy d'appeler cela «un panthéisme orthodoxe»[502]; pour
+nous, nous l'appellerons un panthéisme tout court, parce qu'il efface la
+distinction substantielle entre le Créateur et ses créatures, pour ne
+laisser entre eux que des distinctions modales[503].
+
+On comprend maintenant que pour transformer en Dualisme le Monisme
+Bergsonien, quelques retouches superficielles ne puissent suffire. Il ne
+s'agit point ici de formules, il s'agit de l'âme, même du système.
+
+Encore deux remarques pour le faire mieux comprendre.
+
+1° Le système de M. Bergson, nous l'avons vu très longuement, est tout
+entier fondé sur le _Devenir pur:_ ce n'est plus l'Acte qui prime la
+Puissance, mais la Puissance qui prime l'Acte. Or, cela est aux
+antipodes de la doctrine spiritualiste qui a fait de Dieu _l'Acte pur_,
+infiniment actif et parfait. Le dieu Bergsonien qui est «en train de se
+faire» ne sera jamais qu'une caricature du vrai Dieu.
+
+2° Le système Bergsonien est essentiellement antiintellectualiste. Or,
+je le défie bien de revenir au vrai Dieu par des considérations
+morales--à la manière de Kant--sans user comme lui de l'intelligence,
+c'est-à-dire des notions intellectuelles et des procédés intellectuels
+qu'il a commencé par répudier comme illusoires.
+
+Kant, pour réédifier par la Raison pratique ce qu'il a démoli par la
+Raison pure, recourt à la foi aveugle du sentiment moral. Bergson
+changera seulement d'étiquette en appelant du nom d'_intuition_ la foi
+morale de Kant, mais le paralogisme sera le même.
+
+Les notions fondamentales et les raisonnements contenus dans l'œuvre de
+réédification par la Morale, sont du domaine et sous le contrôle de
+l'Intelligence ou de la Raison pure. L'antiintellectualisme est ainsi
+acculé dans une impasse, emmuré dans la prison sans issue qu'il s'est
+bâtie de ses propres mains.
+
+Son auteur, malgré ses meilleures intentions, est donc le prisonnier de
+son système. Pour en sortir, il ne suffit plus de le retoucher par les
+sommets, il faut le refaire par la base.... Certes, c'est là un
+sacrifice douloureux et même héroïque pour tous les inventeurs célèbres:
+aussi se contentent-ils, d'ordinaire, de dédoubler leur personnalité.
+Ils séparent par une cloison étanche la raison théorique et la foi
+morale, la spéculation pure et l'action pratique--démontrant ainsi,
+mieux que par des raisonnements, la fausseté de systèmes qui ne peuvent
+être vécus.
+
+Quoi qu'il en soit, nous saluerons de tous nos vœux cette tentative
+d'évolution de M. Bergson vers une Morale théiste. Se ferait-elle au
+prix d'un dédoublement de la pensée et de la conscience, ce ne serait
+pas la payer trop cher. Au surplus, qui pourrait la taxer
+d'inconséquence dans un système où les effets de l'Evolution créatrice
+sont toujours «imprévisibles» et «sans aucune proportion avec leurs
+antécédents»?...
+
+
+ * * * * *
+
+
+CONCLUSION GÉNÉRALE.
+
+
+I. Arrivés au terme de cette étude, une vue rétrospective peut nous
+permetter de mieux saisir l'ensemble et la synthèse de la philosophie
+bergsonien.
+
+Dès le début, nous disions que son point de départ n'était pas sans
+analogie ni sans parenté avec celui d'Aristote. Pour le philosophe d
+Stagire, c'est le _mouvement_; pour M. Bergson, c'est le Temps, qui est
+la forme la plus saillante du mouvement, comme le mouvement est la forme
+la plus saillante du réel.
+
+Mais si les points de départ diffèrent déjà, les procédés diffèrent
+encore plus. Aristote, par une simple analyse, distingue d'abord le
+mouvement du mobile ou du sujet en mouvement: _substance_ et _accident_.
+Puis, dans le mouvement, qui est un passage de la puissance à l'acte, il
+distingue aussitôt deux états opposés de la réalité: l'état _potentiel_
+et l'état _actuel_: clé de voûte de toute sa métaphysique.
+
+M. Bergson, au contraire, synthétise ou plutôt confond tous ces termes:
+le mouvement ne se distingue plus du mobile en mouvement, et le mobile
+se trouve ainsi supprimé: plus d'agent ni de patient, plus de substance:
+le mouvement est le tout du réel.
+
+Enfin, le temps lui-même est identifié au mouvement et devient la
+«substance» même des choses, la seule réalité. C'est un pur
+_phénoménisme_.
+
+Quant à la nature de cette «substance», Aristote avait encore distingué
+la matière et l'esprit. M. Bergson ne les distingue que pour mieux les
+confondre. Tout est psychique, et la matière elle-même n'est que du
+psychique dont le mouvement est «inverti».
+
+En conséquence, tandis qu'Aristote s'achemine vers une conception
+pluraliste de l'Univers où l'unité se fait dans la hiérarchie des
+formes, M. Bergson s'oriente vers le monisme universel où l'unité ne se
+fait que par l'identification et la confusion des parties. La seule
+différence du monisme psychique de M. Bergson avec le monisme
+matérialiste ordinaire est qu'il donnera le rôle de substance
+universelle, non plus à l'_Espace-matière_, mais au _Temps-esprit_, où
+tout ne sera pas moins confondu.
+
+Désormais, tout étant identique à tout, la logique de l'identité n'a
+plus de raison d'être; les principes premiers sont caducs; et
+l'antiintellectualisme triomphe sur les ruines de l'intelligence et du
+bon sens.
+
+Pour relever ensuite de ses ruines immenses la métaphysique--car
+l'esprit humain ne saurait s'en passer,--l'on fait appel à une faculté
+nouvelle qu'on appelle l'_intuition._ Malgré sa prétention de lire dans
+l'intérieur même des choses, elle n'est autre que l'_imagination
+créatrice_, et c'est elle que l'on charge de refaire le plan de
+l'Univers. Une esthétique subtile et brillante, parfois mystique, le
+plus souvent poétique, va détrôner la raison froide et calculatrice, en
+attendant que cette «folle du logis» se détruise elle-même par ses
+extravagances et ses excès.
+
+Voici les principales conclusions auxquelles elle aboutit et qui sont
+les traits les plus saillants de la métaphysique nouvelle:
+
+1° _Négation de l'être; tout est Devenir pur_[504], sans que rien soit
+déjà devenu, ou puisse jamais être et demeurer identique à lui-même,
+sous le flot changeant des phénomènes. En d'autres termes, il n'y a plus
+de personnes permanentes, ni de substances stables, ni de causes
+actives, mais seulement des actions sans agent, des attributs sans
+sujet, des accidents sans substance, des manières d'être sans être, un
+devenir perpétuel de ce qui ne peut jamais être!
+
+2° _Négation du vrai; plus de vérité stable ou acquise une fois pour
+toutes_. La vérité, en effet, c'est ce qui est, ce que je conçois comme
+il est. Mais puisque rien n'est ni ne peut être, et que tout le réel est
+entraîné dans un écoulement perpétuel et insaisissable, il faut bien que
+la Vérité suive le sort de l'être et s'abîme dans le gouffre sans fond
+de l'inconnaissable.
+
+De là ces formules si souvent rencontrées dans la philosophie nouvelle:
+«plus de doctrine arrêtée», pas même de «méthode fixe», mais une «simple
+tendance», une «orientation de la pensée plutôt que des résultats»[505],
+ou bien encore, comme le dit W. James: «les choses ont moins
+d'importance que la recherche des choses»; «les vérités ne sont que des
+inventions commodes qui ont réussi»,--mot célèbre qui a fait fortune. En
+sorte que nous serions réduits à chercher toujours sans pouvoir rien
+trouver jamais. C'est le travail désespérant de Pénélope ou de Sisyphe
+auquel on voudrait condamner l'esprit humain!
+
+3° _Négation des principes d'identité ou de contradiction_, «lois du
+discours», disent-ils, mais non du réel. En effet, puisque l'être n'est
+pas, on ne peut le dire jamais identique à lui-même. Quant au
+contradictoire, il reste encore impensable, vu la constitution actuelle
+de notre esprit, mais il n'est plus impossible. Au contraire, il est au
+fond du Devenir et à la racine même des choses, le Devenir étant à la
+fois être et non-ètre, c'est-à-dire fusion ou identité des
+contradictoires. Ainsi les contradictoires logiques s'allient à
+merveille dans ce que M. Le Roy appelle les «profondeurs
+supra-logiques», et désormais la fière devise de l'inventeur sera:
+«Au-dessus ou au delà de la Logique!»
+
+4° _Négation du principe de causalité_. Puisqu'il n'y a plus ni causes
+ni effets, le principe de causalité n'a plus aucun sens et doit être
+relégué au musée des antiques. Désormais, ce qui commence n'a plus de
+cause et se fait tout seul.
+
+Aussi bien l'Evolution créatrice est-elle conçue comme un pur mouvement,
+sans aucune chose, qui soit mue ou qui meuve; comme un mouvement qui se
+crée lui-même, en se donnant incessamment à lui-même l'existence qu'il
+n'a pas. L'idée de _commencement absolu_ et sans cause--nous l'avons
+déjà fait remarquer--est ainsi mise partout dans l'Univers, au
+commencement, au milieu, à  la fin de toute existence, et poussée jusqu'à
+la plus éclatante absurdité.
+
+5° _Négation de la multiplicité réelle des individus et des choses: tout
+est un_. Le moi et le non-moi, le sujet et l'objet, la cause et l'effet,
+le père et le fils, la matière et l'esprit, ne sont, paraît-il, que des
+illusions de notre «postulat du morcelage» ou des exigences et des
+nécessités de l'action. En réalité, tous les individus et toutes les
+natures fusionnent dans le grand Tout.
+
+Mais là où l'on ne peut plus distinguer des termes définis et multiples,
+il n'y a plus de relations ni de lois. Toute loi devient donc illusoire,
+c'est-à-dire que toute la législation de la Logique et de la Morale, de
+la Physique et de la Métaphysique s'écroule dans un abîme chaotique et
+sans fond où l'esprit n'a plus de prise.
+
+6° _Négation du primat de la Raison_. L'instinct est, nous dit-on,
+supérieur à l'intelligence, laquelle n'est qu'un «rétrécissement par
+condensation d'une puissance plus vaste», à savoir de «l'élan vital»
+primitif ou de l'instinct. C'est l'évolution de «l'élan vital» qui «l'a
+déposée en cours de route», lorsqu'il était sur son déclin.
+
+Aussi faut-il se défier des concepts qui ont maladroitement
+«cristallisé» le fluent, ainsi que de ces jeux de concepts qu'on appelle
+les jugements et les raisonnements, les déductions et les inductions,
+dont l'apparente nécessité est illusoire; il ne faut se fier qu'aux
+«intuitions» de l'instinct réfléchissant sur son principe, l'élan vital,
+d'où il est sorti.
+
+Cet instinct supra-intellectuel est une «sympathie
+divinatrice»--impossible à définir par des concepts--qui nous donne une
+vision directe et immédiate de l'intérieur même des choses avec
+lesquelles nous communions intérieurement par l'action. C'est là que
+nous découvrons comme un monde nouveau, où tout s'auréole de fluidité
+dans un perpétuel écoulement. Telle est la vision de la durée pure ou du
+Temps, qui ressemble à une continuité opaque et mouvante, à une
+hétérogénéité indistincte et amorphe où tout fusionne dans l'Unité
+suprême de la vie, comme dans un abîme mystique où l'esprit se perd.
+
+Or, cette vision pure est tellement ineffable, que M. Bergson lui-même,
+se sentant impuissant à l'exprimer, nous déclarait au Congrès de Bologne
+qu'il passerait toute sa vie à la balbutier sans pouvoir jamais arriver
+à se faire comprendre.
+
+Voici ses paroles textuelles: «Tout se ramasse en un point unique (la
+durée pure) ... et ce point est quelque chose de simple, d'infiniment
+simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n'a jamais
+réussi à le dire, et c'est pourquoi il a parlé toute sa vie sans pouvoir
+être compris».[506]
+
+Cette vision de la Durée pure ou du Temps--s'élevant de la subconscience
+à la limite de la conscience par une «torsion» de l'esprit sur
+lui-même--nous remet en mémoire la fameuse, vision de l'_Etre
+simpliciter_, tant célébrée par les Ontologistes, et, qui eut un moment
+de vogue enthousiaste, il y a quelque quarante ans. Nous étions alors au
+collège, et parmi nos camarades les plus fervents pour les nouvelles
+doctrines, plusieurs, qui croyaient avoir vu l'Etre, se levaient pendant
+la nuit pour le revoir et le contempler à loisir dans la lune ou les
+étoiles. Et ces visions nocturnes ou diurnes aboutissaient régulièrement
+à un détraquement cérébral....
+
+Aussi ne conseillons-nous pas aux lecteurs de trop prolonger les
+exercices de vision de «la durée pure», si tant est qu'ils les veuillent
+essayer. Ce n'est pas l'univers qu'elle mettrait à l'envers, mais leurs
+cerveaux.
+
+Du reste, il n'y a rien à contempler dans ce trou noir, et M. Bergson se
+flatte ou s'illusionne grandement s'il croit y avoir vu le plan et les
+développements de son «Evolution créatrice».
+
+7° _Divorce de la Philosophie avec les Sciences_. Une _telle_
+Philosophie toute imaginaire ne pouvait pas ne pas aboutir tôt ou tard à
+un divorce complet avec la Science positive. Et ce sera là le dernier
+trait caractéristique de la Philosophie nouvelle.
+
+Inaugurée dans un élan généreux de réaction contre toutes les méthodes
+_a priori_, elle se posait comme un retour légitime à l'observation
+directe des choses, comme un effort pour se rajeunir et se retremper, en
+se plongeant avidement dans la réalité, ou, comme elle le répétait, pour
+faire enfin «redescendre du ciel sur la terre» la pensée humaine[507].
+
+Et ce n'était pas là une vaine protestation de sa part. Les travaux
+qu'elle inspirait étaient tout hérissés de l'appareil scientifique le
+plus accentué: formules, comparaisons et démonstrations mathématiques,
+physico-chimiques, biologiques, psychologiques, etc. C'était bien avec
+les sciences positives une alliance ardemment recherchée et
+définitivement conclue. Malheureusement, les serments de fidélité
+éternelle n'auront duré que l'espace d'une lune de miel!
+
+Il suffirait de relire le discours de Bologne pour se bien convaincre
+que le divorce est bien définitivement proclamé.
+
+_Pour nous_ et tous les disciples d'Aristote et de saint Thomas,
+l'esprit philosophique prend son point de départ dans les données
+positives de la science expérimentale et fait effort pour la continuer
+et l'approfondir en l'universalisant. Ce n'est, du reste, qu'une
+application du principe fondamental que toutes les idées nous viennent
+par les sens, et toutes les théories, dignes de ce beau nom, θεωρηματα,
+doivent nous venir de l'expérience vulgaire ou scientifique.
+
+_Pour M. Bergson_, au contraire, la philosophie, bien loin d'être
+immanente à la Science, lui est transcendante, en ce sens que ce sont
+deux connaissances entièrement différentes et hétérogènes. La
+Philosophie, grâce à l'Intuition, saisit le dedans même du réel, l'âme
+de l'Univers, jouit d'une communion mystique avec sa vie intime, son
+«élan vital».
+
+A l'opposé, la Science ne saisit que le dehors de l'être, la gangue, la
+matière. Voilà pourquoi, au lieu de pouvoir communier à la vie de la
+nature, le savant est obligé de la heurter de front comme un ennemi
+qu'il faut dompter pour les besoins pratiques de l'action quotidienne.
+Donc, il la saisit, il l'analyse, la torture, la dissèque, il la tue
+pour la dominer.
+
+Comme on le voit, la Philosophie et la Science sont ainsi conçues comme
+deux mondes aussi différents que la vie et la mort, et étudiés par deux
+procédés hétérogènes. D'où la conclusion de M. Bergson: «La règle de la
+Science a été posée par Bacon; obéir (à la nature) pour commander. Le
+philosophe n'obéit ni ne commande: il cherche à sympathiser.»[508]
+
+L'union dont on s'était flatté au début est donc devenue entièrement
+impossible. Les caractères des deux conjoints, leurs méthodes, leurs
+fins sont opposés et antipathiques. Que, chacun reste donc à sa place!
+Sans doute, on ne nie pas la science[509], mais on la prie de rester
+désormais chez elle. C'est un _libellum repudii_ aussi clair, aussi
+catégorique qu'on puisse le formuler en belle langue diplomatique.
+
+De son côté, d'ailleurs, la Science en a facilement pris son parti. Elle
+a même proclamé bien haut son antipathie pour l'antiintellectualisme par
+cette protestation célèbre de M. Poincaré: «La science sera
+intellectualiste ou elle ne sera pas.»[510] La désunion est donc
+mutuelle et complète.
+
+En résumé, s'il était possible de synthétiser tous ces caractères en un
+seul mot typique, nous dirions de la Philosophie nouvelle: elle prétend
+se passer de l'Intelligence pour philosopher; elle prétend, comme elle
+l'a audacieusement déclaré, «pousser l'intelligence hors de chez elle
+par un acte de volonté ... par la torsion du vouloir sur lui-même....
+Effort d'ailleurs douloureux que nous pouvons donner brusquement en
+violentant la nature, mais non pas soutenir au delà de quelques
+instants»[511]....
+
+Nous n'exagérons rien, et tel est bien le sens et la portée de ces
+étranges formules, reconnus unanimement par tous les commentateurs[512].
+W. James l'avouait: «C'est bien là une sorte de catastrophe intérieure
+que Bergson réclame de nous, et tout le monde n'est pas capable d'une
+telle révolution logique».--«Il n'y a, je crois, ajoutait-il, qu'un
+petit nombre d'entre vous qui auront pu obéir à l'appel de
+Bergson.»--James a voulu être du petit nombre de ces élus et a proposé à
+son tour de «renoncer tout à fait au rationnel»[513] et de faire fi de
+la Logique.
+
+N'est-ce pas, vraiment, rêver les yeux ouverts!...
+
+Mais ce qui n'est pas moins étrange, c'est de rapprocher ce point
+d'arrivée final avec le point de départ. Partie d'une certaine théorie
+du Temps ou de la Durée, construite avec une confiance audacieuse dans
+la toute-puissante force d'abstraction de la raison humaine, la pensée
+Bergsonienne aboutit à  une conclusion antiintellectualiste qui dénie à
+l'intelligence tout vrai pouvoir de connaissance objective.
+
+Cette pensée se détruit donc elle-même et se suicide!
+
+8° Après le divorce de la philosophie, bergsonienne avec la Science et
+avec la raison, il est bien inutile de parler de son _Divorce avec la
+foi religieuse et chrétienne_.
+
+Les preuves en seraient si nombreuses et si profondes qu'il serait
+impossible de les énumérer en quelques mots. Aussi bien une seule peut
+les résumer toutes. Comme l'a si bien compris et dit un philosophe
+laïque: «Une philosophie qui blasphème l'intelligence ne sera jamais
+catholique.»[514]
+
+Non, jamais la foi du chrétien ne pourra consentir à ne plus être
+raisonnable, c'est-à-dire fondée en raison et justifiée par les données
+de la raison, selon la maxime de nos pères; _Fides quærens
+intellectum_, ou le précepte de saint Paul: _Rationabile sit obsequium
+vestrum._
+
+La foi même du charbonnier n'est jamais totalement aveugle, et si ses
+raisons de croire sont extrinsèques et banales, elles n'en sont pas
+moins des raisons à sa portée qui lui donnent une _certitude_ relative
+de la révélation, et justifient sa conduite. A plus forte raison la foi
+des savants et des génies, des Augustin, des saint Thomas ou des Bossuet
+a-t-elle besoin d'être illuminée par toutes les lumières intellectuelles
+et fortifiée par tous les arguments logiques dont l'ordonnance
+rigoureuse constitue l'œuvre colossale et merveilleuse de la Théologie.
+
+Cette citadelle inexpugnable de la foi catholique, l'Eglise ne peut y
+renoncer, et c'est pour cela qu'elle est tout naturellement la
+protectrice et la gardienne de la raison humaine non moins que de la foi
+révélée, défendant la raison contre ses propres excès, tour à tour
+contre les orgueils rationalistes et contre les défaillances fidéistes.
+Tel est son rôle séculaire qu'elle n'abdiquera jamais!
+
+Bien aveugles ou bien naïfs furent donc certains penseurs catholiques
+qui ne l'ont pas compris et qui, emportés par l'engouement général,
+crurent pouvoir emprunter à la philosophie bergsonienne la plupart de
+ses méthodes et de ses thèses, espérant qu'elles pourraient être
+acceptées ou assimilées par la foi catholique. C'est là une illusion
+qu'il serait vain d'entretenir davantage: l'expérience de ces
+philosophes «modernistes» l'a démontré assez clairement et trop
+douloureusement pour qu'il soit utile d'insister davantage[515].
+
+ * * * * *
+
+II. Comment une telle philosophie, ennemie-née de la raison et si
+renversante pour le sens commun, a-t-elle pu--surtout en France, terre
+classique des idées claires et du bon sens--obtenir un succès colossal,
+pour ne pas dire un succès fou? C'est le secret qu'il nous reste à
+expliquer au lecteur avant de prendre congé de lui.
+
+Ce succès inouï tient assurément à des causes multiples. Nous ne dirons
+rien des causes artificielles telles que la réclame dans les journaux,
+les revues et la presse des deux mondes--par la légion des thuriféraires
+officiels et officieux,--sans méconnaître pour cela son efficacité
+prodigieuse à notre époque. Bornons-nous à indiquer les causes
+naturelles; encore n'avons-nous pas la prétention de les énumérer
+toutes, mais seulement les principales, celles qui nous ont le plus
+frappé.
+
+1° La première cause--la plus évidente--d'une telle fortune vient de ce
+que la Philosophie nouvelle a paru inaugurer une réaction courageuse
+contre le Logicisme outrancier et le verbalisme de la philosophie
+classique postérieure à Kant, et surtout une réaction vengeresse contre
+le kantisme lui-même, dont le public français commençait à en avoir
+«soupé». L'attrait persistant de l'esprit humain pour la métaphysique et
+ses problèmes vitaux, trop longtemps comprimé par l'interdit kantien, se
+réveillait et préparait enfin sa revanche. Le mot d'ordre: _il faut
+traverser Kant!_ venait de retentir à la Sorbonne, comme le commencement
+d'un exode qui provoquait l'enthousiasme. On cherchait un prophète des
+temps nouveaux et l'on crut l'avoir trouvé[516].
+
+Malheureusement, M. Bergson restait encore, en secret, le prisonnier de
+Kant, puisqu'il aboutit, comme Kant, quoique par d'autres voies, à la
+négation de la valeur métaphysique de l'intelligence humaine. Pour lui,
+comme pour Kant, la critique de la Raison pure est définitive. Il était
+donc réduit à faire de la métaphysique, non en intellectuel, mais en
+artiste.
+
+2° La deuxième cause me paraît résumée dans l'attrait des idées
+spiritualistes, élevées et généreuses, hautement professées par le
+nouveau maître. Pour lui, «la philosophie ne peut être qu'un vaste
+effort pour transcender la condition humaine....», qu'un «irrésistible
+courant pour hausser l'âme humaine au-dessus de l'idée»[517]. Or, tout
+cela devait plaire à cette multitude d'âmes qui souffrent de
+l'insuffisance si manifeste de la vie terrestre. Il les a aussi charmées
+en se posant crânement, dès le début, en défenseur de la liberté contre
+le déterminisme, du spiritualisme contre le grossier matérialisme et
+même contre le mécanisme par qui en est la première étape. On sait avec
+quelle force, en effet, et quel succès il a combattu sans relâche ces
+deux erreurs à la mode. Il y revient sans cesse, à tout propos, et
+toutes ses professions de foi spiritualistes sont applaudies
+vigoureusement par son auditoire.
+
+Malheureusement, ses préjugés monistiques l'inclineront plus tard à
+effacer peu à  peu les distinctions essentielles qui opposent l'esprit à
+la matière, la liberté à la nécessité. Après les avoir fusionnées dans
+l'identité universelle, on ne saura plus les reconnaître.
+
+Ses préjugés antiintellectualistes, d'autre part, le porteront à
+réhabiliter le sensible aux dépens de l'idée, la matière aux dépens de
+l'esprit, et à faire ainsi le jeu de ceux qu'il voulait combattre. Mais
+tout cela est trop subtil pour effacer dans l'esprit du public la bonne
+impression première de sa doctrine nettement spiritualiste.
+
+Il est vrai que cette doctrine, en même temps qu'elle exalte les
+aspirations élevées de l'âme humaine, rabaisse son intelligence et sa
+raison, dont les croyants faisaient logiquement la base et le soutien de
+leur foi religieuse: _fides quærens intellectum_. Mais Pascal, l'auteur
+de la célèbre apostrophe: _Taisez-vous, raison imbécile!_ ne leur a-t-il
+pas appris à voir, au contraire, dans l'impuissance de la raison, un
+secours inespéré pour leur foi?
+
+De là une grande cause de succès auprès de certaines âmes, au fond
+religieuses, mais surtout amies d'une religiosité vague, sans symbole et
+sans dogme et même sans rite obligatoire. Privée du contrepoids de la
+raison, l'intuition sentimentale ou mystique leur permet de tout croire,
+comme le pragmatisme qui en dérive si facilement leur permet de tout
+faire, puisque «agir c'est créer la vérité de ce qu'on fait». Et chacun
+peut ainsi «vivre sa vie» et se faire, à son gré, pour son usage
+personnel, comme la princesse Palatine, «son petite Religion». Quoi de
+plus commode et de mieux prédestiné à une immense vogue?
+
+3° A ce spiritualisme élevé, M. Bergson a su ajouter discrètement
+quelques idées irréligieuses qui en ont fait un spiritualisme sans Dieu
+et vraiment «laïque»: autre cause de succès par ce temps de laïcité à
+outrance.
+
+Ses critiques dédaigneuses et d'ailleurs injustes sur le Dieu de Platon
+et d'Aristote font assez pressentir ce qu'il n'a pas encore exprimé bien
+clairement, mais qui reste partout sous-entendu. Sa religion--si tant
+est qu'on puisse lui appliquer ce grand mot--sera panthéistique et
+mystique. Les amateurs des rêves flottants et nuageux--ils sont si
+nombreux!--éprouvent déjà dans la sensation dissolvante de l'éternel
+écoulement le frissonnement de l'être universel qui est l'âme des choses
+et qui nous met en communication invisible avec l'intérieur même de
+toutes les activités cachées de la nature. Télépathie, rayonnement des
+esprits dans l'espace, conscience et communion universelle des êtres,
+mystérieux secrets de l'occultisme, sont des croyances qui n'ont rien à
+redouter--nous dit-on--des dogmes de la Religion nouvelle.
+
+Quant à la nouvelle Morale, elle est attendue, dans la crise actuelle,
+comme le Messie d'Israël.... On n'en connaît pas encore les contours
+précis, encore moins la base, mais on devine que, sans un Dieu
+personnel, elle ne saurait être que sans obligation ni sanction,
+c'est-à-dire parfaitement «laïque». Eh! comment l'antiintellectualisme
+pourrait-il trouver une loi morale supérieure à l'expérience humaine?...
+
+De même qu'il aura affranchi la science de la notion de Vérité, la
+Religion, de l'idée de Dieu, il ne peut donc manquer d'affranchir la
+Morale de la notion du Bien obligatoire ou du Devoir.
+
+Attendons toutefois qu'il nous révèle clairement son secret sur des
+questions futures qu'il lui a plu de réserver.
+
+4° A ce fonds de vérités et aussi d'erreurs séduisantes pour le public
+de noire époque, le maître a su ajouter l'éclat de la forme. Parfois,
+c'est un appareil scientifique solennel et austère, comme un théorème
+qui marche et qui en impose au vulgaire. A ce liait, on reconnaît
+l'ancienne vocation de M. Bergson pour les mathématiques.
+
+Mais, d'ordinaire, c'est l'artiste qui se révèle sous les formes
+littéraires les plus brillantes. Nous avons déjà parlé de ses métaphores
+à jet continu, qui ont la vertu de masquer des erreurs ou de faire
+paraître à l'endroit ce qui est retourné à l'envers, car le public les
+interprète spontanément suivant les données du bon sens. Elles ont aussi
+le don de prêter de la vie et de l'intérêt aux théories les plus
+abstruses que l'auditoire serait bien incapable de suivre, et de lui
+donner au moins l'illusion de les avoir comprises.
+
+L'ancienne école repoussait la philosophie littéraire avec ses
+considérations esthétiques ou mystiques. La nouvelle, au contraire, en
+fait sa méthode essentielle d'exposition. L'image, qui venait parfois
+compléter la preuve, ici tient sa place; elle tient lieu d'argument, car
+elle suffit à  satisfaire certains esprits peu exigeants ou du moins à
+obtenir d'eux qu'ils lui fassent crédit.
+
+D'ailleurs, elle charme et captive par son éclat imprévu, sa tournure
+pittoresque, originale et vraiment neuve; et on applaudit l'incomparable
+virtuosité de l'artiste. On l'écoute donc volontiers; sa musique est
+comparée au chant de «l'_alouette_» dans le ciel bleu, et l'on se
+presse, l'on s'entasse autour de sa chaire pour l'entendre.
+
+Il est vrai que sa lecture est moins facile; à côté des pages
+merveilleusement enlevées; on en rencontre d'autres--beaucoup plus
+nombreuses--d'un opacité soporifique et vraiment ennuyeuses, qui nous
+ont fait trop souvent redire le _quandoque bonus dormitat Homerus._ Ses
+ouvrages manquent aussi de suite et de composition. Il suffit d'en
+parcourir la table des matières pour être surpris de leur pauvreté,
+surtout de l'imprécision et du vague dans la division et l'enchaînement
+des sujets. Le logicien est ici pris en défaut: l'artiste fait tort au
+professeur.
+
+Toutefois, l'artiste excelle à  ouvrir des horizons de rêve, propres à
+satisfaire les tendances de l'imagination et les besoins du cœur dans
+toutes les âmes que le Positivisme du siècle passé n'a pu contenter tout
+à fait et qui désirent s'élever plus haut: au delà et audessus du
+Positivisme! Tel est le secret de bien des enthousiasmes.
+
+5° Enfin, une dernière cause d'un si grand succès--et ce n'est sûrement
+pas la moindre,--c'est le goût du public actuel, ou, si l'on veut, la
+mode du jour, qui se passionne également pour la _philosophie nouvelle_
+comme pour le _théâtre nouveau_.
+
+A propos d'une pièce à grand succès, de _la Vierge folle_--si j'ai bonne
+mémoire,--un des plus distingués critiques parmi nos
+contemporains--après avoir salué cette pièce comme un
+chef-d'œuvre,--suivant la formule protocolaire obligatoire, ajoutait
+aussitôt ces judicieuses remarques:
+
+«Cet art est en train de dévier. Il n'est que temps de le reconnaître et
+de signaler la fâcheuse erreur de direction qui le mène droit a
+l'écueil. L'art, et cela peut se dire aussi bien de tous les arts, à une
+tendance continuelle à s'écarter du réel et du vrai. Cette vérité ...
+est une insupportable contrainte dont il médite sans cesse de
+s'affranchir. Nature, raison, logique, vraisemblance, autant de, dures
+maîtresses qui lui interdisent les plus agréables tours d'adresse et les
+plus prestigieuses jongleries. Le jour où il se libère de ces entraves,
+il se peut qu'il y soit encouragé par la complaisance du public, celui
+ci ne demandant qu'à être diverti et commençant par applaudir à toutes
+les excentricités qui le distraient de son ennui. C'est alors que la
+critique peut tenir un emploi utile. Elle rappelle à l'écrivain que
+l'art du théâtre est essentiellement un art d'imitation, qu'une comédie
+de mœurs est un portrait et que son premier mérite est de
+ressembler.... Tant que vous n'aurez pas changé les conditions de
+l'humanité, vous serez obligé de vous y conformer, ou vous aurez
+tort....
+
+«Ce tort est celui du théâtre nouveau.... Il se place en dehors de
+toutes les conditions de la vie réelle, il imagine des situations de
+fantaisie, il en tire des effets qui peuvent donner l'illusion de la
+vigueur, mais ne supportent ni la discussion ni l'examen[518]. Il nous
+est cependant impossible de dépouiller toutes les données que
+l'expérience et la réflexion nous ont lentement apportées. On exige de
+nous que nous déposions au vestiaire, avec notre paletot, toutes les
+notions acquises, toutes les constatations, tous les souvenirs qui
+risquent de démentir des tableaux enlevés de chic par une brosse
+exaspérée. Pourquoi et de quel droit?»[519]
+
+Eh bien! ces réflexions sévères mais justes, nous étions en train de les
+faire en lisant _l'Evolution créatrice_, parce que nous n'avions pas cru
+devoir déposer «au vestiaire» de ce grand Cinéma toutes les notions
+premières ni tous les premiers principes de la raison humaine.
+
+Après avoir rendu un juste hommage à ce qu'on est convenu d'appeler un
+chef-d'œuvre, ou tout au moins le chef-d'œuvre de M. Bergson, nous
+nous demandions comment on avait pu concevoir une Evolution qui serait
+_créatrice d'elle-même_, ou une création _sans aucun Créateur et sans
+aucune chose créée_; comment une si prodigieuse imagination, qui froisse
+à la fois la nature, la raison, la logique, les vraisemblances et toutes
+ces «dures maîtresses de la vérité», qui sont les garde-fou de l'esprit
+humain, avait pu être caressée par un esprit supérieur. Nous nous le
+demandions avec angoisse, sans pouvoir trouver d'autre réponse que le
+goût du public qu'il faut bien satisfaire, et dont la tyrannie a fait
+tant d'autres victimes.
+
+Renan, ce grand romancier de la religion auquel on peut bien comparer
+les grands romanciers de la philosophie, écrivait quelque part cette
+plainte bien connue: «Sitôt que j'eus montré le petit carillon qui était
+en moi, le monde s'y plut, et, peut-être pour mon malheur, je fus engagé
+a le continuer.»
+
+Or, ce goût déprave du public contemporain vient de l'état intellectuel
+de la génération présente. Dépourvue de toute culture la plus
+élémentaire en Logique et en Ontologie--car on ne les enseigne plus dans
+nos lycées ni nos collèges,--elle se laisse facilement séduire par
+toutes les nouveautés et les hardiesses de l'imagination.
+
+On dirait qu'aujourd'hui les esprits sont fatigués d'idées claires et
+précises; que le goût des fuyances de la pensée a remplacé l'antique
+goût des crédos positifs et des vérités éternelles; qu'on préfère les
+rêveries poétiques aux solides démonstrations expérimentales et
+rationnelles. Les contradictions elles-mêmes ne choquent plus; leurs
+dissonances amusent plutôt comme un jeu original et élégant. Est-ce
+l'anémie intellectuelle des races décadentes?
+
+Nous n'osons répondre à cette angoissante question; mais ce que nous ne
+craignons pas de dire, avec la plus profonde conviction, c'est que la
+nouvelle philosophie antiintellectualiste n'est point le remède cherché,
+qu'elle est, au contraire, dans une certaine mesure, à la fois cause et
+effet de ce recul et de cette décadence de la pensée contemporaine ou de
+l'esprit public.
+
+Heureusement que les modes du jour sont éphémères et sans aucune
+prétention à la durée éternelle. Après une éclipse momentanée, nous
+reverrons de nouveau--n'en doutons pas--se lever sur notre horizon et
+briller de son éclat naturel cette foi calme et tranquille en la valeur
+de la raison humaine, qui a inspiré tous les chefs-d'œuvre et orienté
+tous les plus grands génies des siècles passés.
+
+M. Bergson ne nous démentira pas, au contraire. Il domine de trop haut
+son auditoire pour ne pas avoir senti où est le point vulnérable de son
+brillant système, et il a eu plus d'une fois la loyale franchise de nous
+avouer ses doutes.
+
+A la fin de son cours, en mai 1911, adressant ses adieux à son bel
+auditoire, il lui confiait que «la joie de créer est la meilleure de
+toutes» et qu'il éprouvait cette joie de créateur en contemplant son
+système. Puis il ajoutait ces paroles significatives: «Si le philosophe
+s'attache à la poursuite de la renommée, c'est parce qu'_il lui manque
+la sécurité d'avoir créé du viable._ Donnez-lui cette assurance, vous le
+verrez aussitôt faire peu de cas du bruit qui entoure, son nom.»[520]
+
+Notre créateur d'antiintellectualisme a donc la crainte--d'ailleurs bien
+fondée--de n'avoir point créé du viable. C'est l'opposé de l'auteur
+classique qui terminait son œuvre par ce cri de confiance en
+l'immortalité: _Exegi monumentum ... ære perennius_!
+
+Cet aveu de M. Bergson, loin d'être isolé, semble au contraire le
+tourmenter et le poursuivre, comme un secret remords.
+
+Dans son _Evolution créatrice_, après avoir célébré, en termes
+magnifiques, cette philosophie intellectualiste des génies de la Grèce,
+dont il a pris le contrepied; après avoir reconnu que «si l'on fait
+abstraction des quelques matériaux friables qui entrent dans la
+construction de cet immense édifice, une charpente solide demeure, et
+cette charpente dessine les grandes lignes d'une métaphysique qui est,
+croyons-nous, la métaphysique naturelle de l'intelligence humaine», il
+se demande quel sera son avenir et sa durée dans les siècles futurs, et
+voici sa loyale réponse: «Un irrésistible attrait ramène l'intelligence
+à son mouvement naturel et la métaphysique des modernes aux conclusions
+générales de la métaphysique grecque.» Et il ajoute mélancoliquement:
+«Illusion, sans doute, mais illusion naturelle indéracinable qui durera
+autant que l'esprit humain.»[521]
+
+Ce pronostic, sur les lèvres de M. Bergson, est, ce nous semble, un aveu
+loyal, complet, dépassant toutes nos espérances. C'est en vain qu'on
+luttera contre l'intelligence au nom de l'intelligence même; cette lutte
+est contre nature. La raison finira toujours par avoir raison.
+
+Cet espoir est pour nous une certitude fondée sur ce fait constant et
+universel de la biologie: les produits déraisonnables--quelque curieux
+ou énormes que soient ces monstres--sont éliminés par la nature
+fatalement. Or, la philosophie de M. Bergson recèle en ses flancs ce que
+son ami W. James appelait «le monstre inintelligible du Monisme»[522],
+accouplé avec le monstre non moins inintelligible de
+l'Antiintellectualisme absolu. Elle est donc réformée et condamnée deux
+fois.
+
+Elle ne parle que de vie ou d'élan vital, et elle est une philosophie
+anémique, incapable de vivre et de nous faire vivre de la vie la plus
+haute, la vie intellectuelle, principe de la vie morale et prélude de la
+vie divine.
+
+Aussi, concluons-nous, cette œuvre de M. Bergson, qui a pu paraître
+belle par l'art de l'écrivain et le talent prestigieux qu'il révèle,
+est, pour ceux qui négligent la forme pour s'attacher au fond,
+entièrement décevante. Il lui manque cette foi robuste en la puissance
+de la raison humaine qui guérirait les esprits contemporains si malades
+et les retiendrait sur la pente d'une décadence fatale; il lui manque ce
+rayon de lumière venu de l'Infini, qui seul peut nous dévoiler nos
+destinées immortelles, relever nos courages et attirer nos cœurs en
+haut, vers Celui qui est par essence le Vrai, le Bien et le Beau, triple
+source d'où jaillit la Vie bienheureuse!
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+NOTES:
+
+[1] S. THOMAS, _Somme théol._ I°, q. i, a. 8, ad 2.
+
+[2] H. BERGSON, _A propos d'un article de M.W. Pitkin intitulé_
+«James et Bergson», _Journal of Philosophy_, 7 juill. 1910, p. 385-388.
+(Voir les articles de PITKIN et de KALLEN dans les numéros des 28 avril
+et 23 juin 1910, et celui de W. JAMES, 20 janv.)--Voir aussi TONQUÉDEC:
+_M. Bergson est-il moniste?_ (_Etudes_, 20 févr. 1912) et les lettres de
+M. Bergson à M. de Tonquédec.
+
+[3 _Etudes philosophiques_, I. Ier. _Théorie
+fondamentale_, 7e édition. Chez Berche et Tralin, Paris.
+
+[4 Le mot est de W. James, V. p. 476.
+
+[5] MAURICE PUJO, _La fin du Bergsonisme, cf_. JULIEN BENDA,
+_Le Bergsonisme._
+
+[6] M. Henri Bergson est né à Paris, de famille juive et
+d'origine étrangère, le 18 octobre 1859. Il fit de brillantes études au
+lycée Condorcet de 1868 à 1878. Ses biographes le représentent surtout
+comme un «fort en thème», avec des succès marqués en mathématiques.
+Aussi hésita-t-il entre les lettres et les sciences. En 1878, il entrait
+à l'Ecole normale, section des lettres, et devenait agrégé en
+philosophie en 1881. Sa thèse est de 1889. Après avoir enseigné dans
+divers lycées de province, il vint à Paris au collège Rollin, puis au
+lycée Henri IV de 1888 à 1898, fut maître de conférences à l'Ecole
+normale de 1898 à 1900, et nommé au Collège de France en 1900.
+L'Institut l'a élu en 1901.
+
+[7] Nous verrons plus loin cette formule appliquée à Dieu
+lui-même qui serait _en train de se faire_!
+
+[8] Discours au Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la
+_Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 812.--On voit par là
+combien exagère le thuriféraire cité plus haut, lorsqu'il nous
+représente cette philosophie sortie d'un seul jet et toute armée, comme
+Minerve du cerveau de Jupiter.
+
+[9] _Essai sur les données immédiates de la conscience_
+(1889);--(_Matière et Mémoire_ 1896);--_l'Evolution créatrice_ (1907,
+Alcan.) Plusieurs éditions avec de légères variantes dans la
+pagination.
+
+[10] Notons dans la _Revue de Méta. et de Morale: Le
+Paralogisme psychophysique,_ l'_Introduction à la Métaphysique et
+l'Intuition._--Dans la _Revue philosophique_ (1908): _La paramnésie_ ou
+fausse reconnaissance.--Deux conférences à Oxford, _la Perception du
+changement_ (1911), etc.
+
+[11] BERGSON, _les Données immédiates de la conscience_, p.
+178. Nous citons d'après la deuxième édition.
+
+[12] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 217. Cf. p. 52, 216,
+225, 251, 387, 389.
+
+[13] _Revue philosophique_, 1906, vol. LXI, p. 143.
+
+[14] «Elle (la philosophie) doit nous ramener, par l'analyse
+des faits et à comparaison des doctrines, aux conclusions du sens
+commun.» (Bergson, _Matière et Mémoire_, Avant-propos, p. iii.)
+
+[15] Le Roy, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 141,
+142.--«Le sens commun nous masque la nature.» (_Rev. des Deux Mondes_,
+1er fév. 1912, p. 558.)--Il ajoute, il est vrai (p. 559): «Du
+sens commun le _fond_ est sûr et la _forme_ suspecte». Mais, pour lui,
+le _fond_ n'est qu'un commandement pratique: _Agis comme si_.... Seule
+la _forme_ a un sens intellectuel et partant suspect. D'où la fameuse
+question: _Qu'est-ce qu'un Dogme?_ Réponse: c'est un commandement
+pratique: _Agis comme si ..._ sans aucun sens intellectuel
+acceptable.--«La philosophie nouvelle s'ouvre par une analyse critique
+du sens commun.» (_Revue de Méta. et de Morale_ 1901, p. 407.) C'est la
+décapitation préalable du sens commun.
+
+[16] Cf. PLATON, _Cratyle_, 402 A; 404 D; _Théat_., 152 D; 160
+D.
+
+[17] Ces premiers principes ont été traités d'_hypothèses à
+succès extraordinaire!_
+
+[18] De même pour W. James: «Je me suis vu contraint de
+renoncer à la Logique, carrément, franchement, irrévocablement!» _A
+Pluralistic Universe_ (London, 1909).
+
+[19] Nous donnerons alors citations et références.
+
+[20] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 352.
+
+[21] Rappelons sa sentence fameuse: Τοϋτ έστι μυθολογεϊν καί
+μεταφορας ποιεϊν ποιητικας.
+
+[22] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 310. C'est
+nous qui soulignons.
+
+[23] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 270. «Toutefois,
+ajoute-t-il, je ne donne pas ce centre pour une _chose_, mais pour une
+continuité de jaillissement.» (_Ibid._ p. 270.)
+
+[24] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 17.
+
+[25] «Exister consiste à  changer.... L'état lui-même est déjà
+du changement.... Si un état d'âme cessait de varier, sa durée cesserait
+de couler.» (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 1, 2, 3, 8, 251, 260,
+etc.)
+
+[26] B. SAINT-HILAIRE, trad. d'Aristote, _Logiq_. Préf. t. III,
+p. v.
+
+[27] Le Roy, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 304, 305,
+306.
+
+[28] M. Fouillée lui-même ne se gêne plus pour parler de «la
+renaissance de la sophistique grecque».--D'autres, encore moins
+respectueux, rapprochent ce besoin d'obscurité de celui qu'éprouvent les
+médiums spirites, tels qu'Eusapia qui réclame toujours moins de lumière:
+_Meno luce!_ C'est la condition indispensable de leurs succès.--M.
+Gaudeau l'a fort bien dit: «L'obscurité est précisément le contraire de
+la profondeur. La profondeur de la pensée, chez un écrivain, doit être
+une puissance d'éclairement qui nous permet de voir ou même nous force à
+voir le fond des choses. Or, l'obscurité, d'où qu'elle vienne, est un
+voile qui s'interpose entre notre regard et le fond des choses, entre
+nous et la profondeur.... La pensée qui est un regard et qui doit être
+une lumière, n'est profonde que si elle est claire parfaitement.» (_La
+foi catholique_, avril 1910, p. 172.)
+
+[29] PLATON, _Sophiste_, p. 191, 300 (Ed. Cousin).
+
+[30] MOISANT, dans les _Etudes_ du 5 mai 1908.
+
+[31] Réflexions d'un Philistin, _Grande Revue_, 10 juill. 1910,
+p. 16, par M. LE DANTEC.
+
+[32] «Tout est obscur(!) dans l'idée de création, si l'on pense
+à des _choses_ qui seraient créées et à une _chose_ qui crée, comme on
+le fait d'habitude et comme l'entendement ne peut s'empêcher de le
+faire.» (_L'Evolution créatrice,_ p. 269.)--Une création sans aucun
+agent qui crée ni sans chose créée est-elle donc plus claire?... Nous
+reviendrons plus tard sur cet étrange paradoxe.
+
+[33] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 74 (2° édit.).
+
+[34] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 78.
+
+[35] ARIST., _Phys_., I. IV, c. xi, §§ 5 et 12. Cette
+définition regarde surtout le temps _qui mesure_. Quant au temps _qui
+est mesuré_, il n'est autre que le mouvement en tant qu'il tombe sous la
+mesure de l'avant et de l'après. C'est la même distinction que pour le
+nombre _nombrant_ et le nombre _nombré_, το ηριθμημένον, το αριθμητόν
+(_Phys_. l. IV, c. xiv, § 3.)
+
+[36] Voici le texte complet d'Aristote: _Quantum dicitur quod
+est divisibile in ea, quæ insunt, quorum utrumque vel unumquodque
+unum, quiddam et hoc aliquid aptum est esse_. Ποσν λέγεται τo διαιρετoν
+είς eνυπάρχοντα, ὧν ὲκάτερον η ἕκαστον ἕν τι και τόδε πεϕυκεν εϊναι.
+_Méta._, l. V, c. xiii, text. 18.
+
+[37] Pour les purs esprits, les notions tirées des êtres
+matériels sont métaphoriques. Ainsi l'égalité ou l'inégalité des
+intelligences n'est qu'une quantité métaphorique. Mais l'âme humaine
+n'est pas un pur esprit. Elle a des opérations organiques douées de
+quantité extensive et mesurable au moins indirectement.
+
+[38] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, janvier 1903,
+p. 28.
+
+[39] FOUILLÉE, _la Pensée et les nouvelles écoles
+antiintellectualistes_, p. 42, 44
+
+[40] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 2.
+
+[41] _Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos
+divisionis._ (S. THOM., _Pot_., ix, 7, b. 4.)
+
+[42] Paroles de saint Thomas (_De ente et essentia_), citées
+par Pie X dans le _Motu proprio_ du 1er septembre 1910.
+
+[43] La nature de la quantité virtuelle, _quantitas virtatis_,
+a été, disons-nous, merveilleusement analysée par les scolastiques. On
+en pourra juger par cet échantillon. Saint Thomas dit qu'on peut la
+considérer dans sa _racine_ ou dans ses _effets extérieurs_. Dans sa
+racine, elle se confond avec la perfection de la forme ou de la qualité:
+_In radice, id est, in ipsa perfectione formæ vel naturæ_. Mais on
+peut la considérer aussi dans ses effets extérieurs, surtout dans
+l'intensité de ses effets: _Attenditur quantitas virtualis in effectibus
+formæ_, et c'est à ce point de vue qu'elle est divisible et mesurable.
+(I _Sent_., dist. XVII, q. II, a. I, c.) Et comme la quantité,
+ajoute-t-il, se définit par la divisibilité, il suffit que ses effets
+extérieurs soient divisibles et mesurables pour qu'elle ait, à sa
+manière--équivalemment--la nature de la quantité. Bien plus, elle
+participe à la fois à la quantité discrète et à la quantité continue. A
+la première, par le nombre de ses effets ou des objets simultanés
+auxquels sa vertu peut s'étendre à la fois; à la seconde, par
+l'intensité ou le degré de vertu de son action sur le même objet. Elle a
+donc deux fois le titre de quantité, mais à sa manière propre, car il y
+a autant d'espèces de quantité que d'espèces possibles de division.
+«Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos divisionis»
+(_Post_., ix, 7, b. 4.)--«Ratio quantitatis in communi consistit in
+quâdam divisibilitate: unde ratio quantitatis invenitur propriè in illis
+quæ secundum se dividuntur.... Invenitur etiam quodammodo in illis
+quorum divisio attenditur secundum ea quæ extrinsecus sunt, sicut
+virtus dicitur divisibilis et quantitatis rationem habens, ex ratione et
+divisione actuum et objectorum.» (_I Sent., dist_. XIX, q. I, a. 1, ad
+1.)--«Quantitas virtutis attenditur dupliciter: vel quantum ad numerum
+objectorum, et hoc per modum quantitatis discretæ; vel quantum ad
+intensionem actus super idem objectum, et hoc est sicut quantitas
+continua.» (_I Sent_., dist. XVII, q. II, a. 1 ad 2.)--«Duplex est
+quantitas. Una scilicet quæ dicitur quantitas molis vel quantitas
+dimensiva, quæ in solis rebus corporalibus est.... Sed alia est
+quantitas _virtutis_, quæ attenditur secundum perfectionem alicujus
+naturæ vel formæ quæ quidem quantitas designatur secundum quod
+dicitur aliquid est magis vel minus calidum, in quantum est perfectius
+vel minus perfectum in tali caliditate. Hujusmodi autem quantitas
+_virtualis_ attenditur _primo_ quidem in radice, id est in ipsa
+perfectione formæ vel naturæ; et sic dicitur magnitudo specialis,
+sicut dicitur magnus calor propter suam intensionem et
+perfectionem....--_Secundo_ autem attenditur quantitas virtualis in
+effectibus formæ. _Primus_ autem effectus formæ est esse (durare); nam
+omnis res habet esse secundum suam formam. _Secundus_ autem effectus est
+operatio, nam omne agens agit per suam formam. Attenditur igitur
+quantitas virtualis et secundum esse et secundum operationem. Secundum
+esse quidem, in quantum ea quæ sunt perfectionis naturæ, sunt majoris
+durationis. Secundum operationem vero, in quantum ea quæ sunt
+perfectionis naturæ sunt magis potentia ad agendum.» (I, q. xlii, a. 1,
+ad 1.--Cf. ARISTOTE, _Méta_., l. V, c. xiii.--S. THOM., in _Méta_.,
+l. V, lec. 5; Opuscule _de Natura generis_, c. xx.--SUAREZ, COMPLUTENSES,
+SCOTUS, GOUDIN, LOSSADA, etc.)
+
+[44] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 62.
+
+[45] Nous retrouverons plus tard la même méprise dans la
+conception du _moi_ dont M. Bergson fera la somme ou la file des
+phénomènes psychiques, alors qu'il en est la cause et le principe;--et
+dans la notion de _continu_, dont M. Le Roy fera «une poussière
+incohérente et infiniment ténue, ne présentant ni liens intérieurs ni
+lacunes». (_Revue de Méta. et de M_., 1899, p. 547.) Une telle notion
+serait celle du discontinu absolu ou du contigu et non du continu. Le
+continu est une unité dont les fractions sont seulement en puissance.
+
+[46] ARISTOTE, _Polit_., l. I, c. 11.
+
+[47] ARISTOTE, _Méta_., l. IV, c. xxvi, § 1.
+
+[48] _Profecto impossibile ex individuis esse aliquid
+continuum, ut lineam ex punctis, siquidem linea est res continua,
+punctum autem individua._ ARISTOTE, _Phys_., l. VI, c. 1.
+
+[49] Au sens psychologique, on peut aussi introduire l'idée
+d'un _maintenant (nunc)_ dans la notion de temps, comme l'idée d'un _ici
+présent (hic)_ dans la notion d'espace. Le _nunc_ du temps définit
+l'_avant_ et l'_après_ par rapport à la sensation présente. Le _hic_ de
+l'espace définit la gauche et la droite, l'avant et l'arrière, le dessus
+et le dessous, par rapport à un ici. On dit alors que l'espace ou le
+temps sont _centrés_. Mais ce sont là des données accessoires dont les
+sciences et la philosophie font abstraction.
+
+[50] Voir notre réfutation de Zénon: _Théorie fondamentale de
+l'acte et de la puissance_, p. 62 et suiv.
+
+[51] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 64.
+
+[52] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 60, 64, 172. «L'idée
+même du nombre deux, ou plus généralement d'un nombre quelconque,
+renferme celle d'une juxtaposition dans l'espace ... comme si la
+représentation du nombre deux, même abstrait, n'était pas déjà celle de
+deux positions différentes dans l'espace.» (_Ibid.,_ p.
+67.)--«L'impénétrabilité fait donc son apparition en même temps que le
+nombre.» (_Ibid.,_ p. 68.)
+
+[53] BERGSON, _Ibid._, p. 62.
+
+[54] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 64.
+
+[55] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 74.
+
+[56] ARISTOTE, _Phys_., l. IV, c. x, text. 95, 96, et S.
+THOMAS, _Ibid._, lec. 16; opuscule _de Tempore_, c. ii.--Cf. S.
+AUGUSTIN, COMPLUTENSES, RUBIUS, DE SAN, etc.--_E contra_, SCOT, SUAREZ
+..., NYS, etc.
+
+[57] S. THOMAS, _In Phys_., l. IV, lec. 17.
+
+[58] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 88.
+
+[59] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 87, 89.
+
+[60] Nous ne voudrions pas nier cependant que, pour des durées
+très courtes, la conscience ne puisse apprécier directement l'égalité ou
+l'inégalité de deux mouvements. Ainsi l'horloger apprécie à l'oreille si
+les battements d'un pendule sont isochrones. Par la répétition, et pour
+ainsi dire la superposition idéale d'un intervalle temporel sur un autre
+intervalle, l'uniformité des durées est assez clairement appréciée. On
+peut même apprécier directement s'il bat la seconde. Mais ce mode de
+mensuration, outre qu'il est exceptionnel, est encore trop subjectif
+pour être rigoureux et scientifique. Il exige comme complément des
+mesures externes. Ainsi l'on a déterminé qu'à Paris, pour battre
+exactement la seconde, le pendule doit avoir une longueur de O,99384.
+
+[61] M. Bergson imite en cela Berkley qui avait fait sur
+l'espace une analyse analogue à celle de M. Bergson sur le temps. L'un
+et l'autre distinguent deux sortes de notions, l'une vulgaire et
+illusoire, l'autre métaphysique et vraie, à leur sens, qu'ils prennent
+pour base de leurs systèmes. Mais l'un et l'autre, au cours de leur
+exposition, ont été obligés de se contredire et de rétablir
+implicitement celle des notions qu'ils avaient explicitement niée.
+Ainsi, par exemple, la notion d'un _minimum_ sensible de temps
+s'imposera à M. Bergson, comme à Berkley s'était imposé le _minimum_
+sensible d'espace (Cf. BERTHELOT, _Revue de Méta. et de Morale,_ 1910,
+p. 744-775.)
+
+[62] «Le temps conçu sous la forme d'un milieu homogène est un
+concept bâtard dû à l'intrusion de l'idée d'espace dans le domaine de la
+conscience pure.» (BERGSON, _Essai sur les données_, p. 74.)
+
+[63] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 66.
+
+[64] «Le temps entendu dans le sens d'un milieu où l'on
+distingue et où l'on compte n'est que de l'espace.» (_Ibid.,_ p. 69.)
+
+[65] «Lorsque nous parlons du temps, nous pensons le plus
+souvent à un milieu homogène où nos faits de conscience s'alignent, se
+juxtaposent comme dans l'espace.» (_Ibid.,_ p. 68.)--Que ce milieu idéal
+soit partiellement analogue au milieu idéal de l'espace, _oui_;
+identique, _non_. L'un a trois dimensions, l'autre n'en a qu'une; l'un
+est simultané, l'autre successif.
+
+[66] «Si une somme s'obtient par la considération successive de
+différents termes, encore faut-il que chacun de ces termes demeure
+lorsqu'on passe au suivant, et attende, pour ainsi dire, qu'on l'ajoute
+aux autres: comment attendrait-il s'il n'est qu'un instant de la durée?
+et où attendrait-il si nous ne le localisons dans l'espace?» (BERGSON,
+_Ibid._, p. 60.)
+
+[67] _Quædam sunt quæ habent fundamentum in re extra animam,
+sed complementum rationis eorum, quantum ad id quod est formale, est per
+operationem animæ, ut patet in universali ... et similiter est de
+tempore, quod habet fundamentum in motu, scilicet prius et posterius
+motus, sed quantum ad id quod est_ formale _in tempore, scilicet
+numeratio, completur per operationem intellectus numerantis_. (S. THOM.,
+I dist., d. 19, q. v, a. 1.--Cf. II dist., d. XII, q. i, a. 5, ad
+2.--_Phys_., lec. 3 et sq.)
+
+[68] «Lorsqu'on fait du temps un milieu homogène où les états
+de conscience se déroulent (comme dans un contenant solide) on se le
+donne par là même tout d'un coup (?), ce qui revient à dire qu'on le
+soustrait à la durée. Cette simple réflexion devrait nous avertir que
+nous retombons alors inconsciemment dans l'espace.» (BERGSON, _Essai sur
+les données,_ p. 74.)
+
+[69] «La durée interne se confond avec l'emboîtement des faits
+de conscience les uns dans les autres.» (BERGSON, _Essai sur les
+données_, p. 81.) «On peut donc concevoir la succession sans la
+distinction, comme une pénétration mutuelle ... d'éléments l'un dans
+l'autre.»--«Ils se fondent l'un dans l'autre, se pénètrent et
+s'organisent, sans aucune tendance à s'extérioriser les uns par rapport
+aux autres, sans aucune parenté avec le nombre....» (_Ibid._, p. 76, 78,
+79, 87, 96.)
+
+[70] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 79, 80.
+
+[71] FOUILLÉE, _La Pensée et les nouvelles écoles_, p. 311.
+
+[72] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 90.--«Il en résulte
+qu'il n'y a dans l'espace ni durée ni même succession, au sens où la
+conscience prend ces mots: chacun des états dits successifs du monde
+existe seul, et leur multiplicité n'a de réalité que pour une conscience
+capable de les juxtaposer.» (_Ibid.,_ p. 87.)
+
+[73] Nous ne disons pas qu'il est une _cause active_, car ni
+l'espace, ni le temps ne sont des agents; mais ils sont la _condition_
+indispensable pour que les agents de la nature puissent déployer leurs
+activités.
+
+[74] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 83, 84, 90.
+
+[75] BERGSON, _Ibid._, p. 81.
+
+[76] _Permanentia rei in existendo_. (S. THOM, I, dist. XIX q. 1.)
+
+[77] Nous verrons alors la vaine tentative de M. Bergson pour
+remplacer la substance par un Temps qui ferait «boule de neige» par la
+conservation du passé.
+
+[78] Quare non male Plato ait, quum dixit sophisticam circa non
+ens immorari, Τὸν σοϕιστἡν περι τo μἡ ὄν διατρίβειν. _Méta_., 1. X, c.
+viii, § 2. Et putantes de ente troclare, de non ente dicunt, και
+οίόμενοι τὁ ὅν λέγειν περἱ τοϋ μἡ ὄντος λέγουσιν, _Méta_., l. III, c.
+iv, § 17.
+
+[79] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 80.
+
+[80] BERGSON, _Essai sur les données immédiates_, p.
+167.--Principe réfuté plus haut, p. 75.
+
+[81] Cette tactique n'est pas nouvelle. Leibnitz avait ainsi
+procédé à l'égard des disciples de Descartes, au nom des droits de la
+raison, et Locke au nom des droits de l'expérience.
+
+[82] ARISTOTE, _Méta_., l. III, c. v, § 12.
+
+[83] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 161, 165, 168.
+
+[84] Ailleurs, il raille Kant de ce qu'au lieu de proscrire la
+liberté, il «la respecte par scrupule moral, et la conduit avec beaucoup
+d'égards dans le domaine intemporel des choses en soi, dont notre
+conscience ne dépasse pas le seuil mystérieux». (BERGSON, _Ibid._, p.
+181.)
+
+[85] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 177, 179.
+
+[86] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 120.
+
+[87] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 121, 124.
+
+[88] M. Bergson a vainement essayé d'expliquer ces faits avec
+sa théorie, dans une conférence sur la _Théorie de la personne_, au
+Collège de France, en mai 1911 (Cf. _Etudes_, 20 nov. 1911, art. de
+Grivet, p. 449 et suiv.).
+
+[89] Cette multiplicité de séries parallèles ou divergentes
+dans un même temps ne suffît pas à faire un _temps à plusieurs
+dimensions_, comme l'a imaginé Ostwald (_Esquisse d'une philosophie des
+sciences_), espérant faire ainsi le pendant à  l'espace non-euclidien à
+_n_ dimensions. De même qu'une seconde, troisième ou _n_° dimension
+spatiale est reliée aux précédentes par un nouveau rapport spatial,
+ainsi une deuxième dimension temporelle devrait se relier à la première
+par un rapport temporel différent. Or, il n'en est rien. C'est au même
+moment que les séries d'états psychologiques s'écoulent simultanément.
+Il n'y a donc pas ici une seconde relation temporelle différente de la
+première. La simultanéité ne peut constituer un temps différent (Cf.
+LECHALAS, _Revue de Méta. et de Morale,_ sept. 1911, p. 803).
+
+[90] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 172.
+
+[91] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 124.
+
+[92] Il eût été plus exact de dire que l'existence de l'être
+substantiel--du moi-agent--a seule une continuité nécessaire, de sa
+naissance à sa mort. Ses opérations, conscientes ou inconscientes,
+peuvent, au contraire, se succéder sans aucune continuité. De là vient
+qu'elles sont si souvent interrompues et reprises. Mais M. Bergson
+n'admettant l'existence d'aucun être substantiel, nous avons dû, pour le
+moment, nous placer sur son terrain et montrer que, même dans la
+succession continue des états de conscience, il y a distinction et
+multiplicité.
+
+[93] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 134.
+
+[94] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 136, 137, 138.
+
+[95] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 139.
+
+[96] «Cette figure ne me montre pas l'action s'accomplissant,
+mais l'action accomplie.» (BERGSON, _Ibid._, p. 137.)
+
+[97] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 140, 141.
+
+[98] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 151.
+
+[99] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 140 à 151.
+
+[100] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 143, 144.
+
+[101] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 145, 150.
+
+[102] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 152, 153.
+
+[103] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 118.
+
+[104] Ce sont parfois les monstres les plus rares de la nature
+qui nous font le mieux connaître ses lois. Aussi, les cas tératologiques
+sont-ils d'une importance capitale pour l'étude des lois biologiques.
+
+[105] BERGSON, Essai sur les données, p. 153.
+
+[106] Nous verrons plus tard si M. Bergson n'a pas dû modifier
+sur un point si important sa première opinion.
+
+[107] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 158.
+
+[108] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 161.
+
+[109] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 167.
+
+[110] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 167.
+
+[111] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 126, 128.
+
+[112] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 131, 132.
+
+[113] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 129.
+
+[114] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 128.
+
+[115] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 134.
+
+[116] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 164, 165. Dans
+l'ouvrage suivant, _Matière et Mémoire,_ p. 205, il cherche un
+correctif, en appelant l'acte libre «une synthèse de sentiments et
+d'idées», mais il revient bientôt à sa conception monistique.
+
+[117] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 199.
+
+[118] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 198.
+
+[119] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 13, 257, 262.
+
+[120] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 197, 263.
+
+[121] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 252.
+
+[122] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 199.
+
+[123] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 207. «Nous n'avions pas
+à explorer ce domaine. Placés au confluent de l'esprit et de la matière,
+désireux avant tout de les voir couler l'un dans l'autre, nous ne
+devions retenir de la spontanéité de l'intelligence que son point de
+jonction avec son mécanisme corporel.» (_Ibid.,_ p. 269.)
+
+[124] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 1.
+
+[125] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 3.
+
+[126] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 2.
+
+[127] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 7.
+
+[128] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 23, 56, 62.
+
+[129] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 22.
+
+[130] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 49
+
+[131] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 262.
+
+[132] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 199.
+
+[133] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 31, 240.
+
+[134] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 20, 21.
+
+[135] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 159.
+
+[136] «_Toutes_ les sensations participent de l'étendue; toutes
+poussent dans l'étendue des racines plus ou moins profondes.... L'idée
+que toutes nos sensations sont extensives à quelque degré pénètre de
+plus en plus la psychologie contemporaine. On soutient, non sans quelque
+apparence de raison, qu'il n'y a pas de sensation sans «extensité» ou
+sans un «sentiment de volume». L'idéalisme anglais prétendait réserver à
+la perception tactile le monopole de l'étendue, les autres sens ne
+s'exerçant dans l'espace que dans la mesure où ils nous rappellent les
+données du toucher. Une psychologie plus attentive nous révèle, au
+contraire, et nous révélera sans doute de mieux en mieux, la nécessité
+de tenir toutes les sensations pour primitivement extensives, leur
+étendue pâlissant et s'effaçant devant l'intensité et l'utilité
+supérieures de l'étendue tactile, et sans doute aussi de l'étendue
+visuelle.» (_Ibid.,_ p. 242, 243. Cf. p. 237.)
+
+[137] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 50, 51.
+
+[138] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 151.
+
+[139] «C'est bien véritablement dans la matière que la
+perception pure nous place, et bien réellement dans l'esprit même que
+nous nous plaçons déjà avec la mémoire.» (_Ibid.,_ p. 198.) «En passant
+de la perception pure à la mémoire, nous quittons définitivement la
+matière pour l'esprit.» (p. 263.)
+
+[140] De ces deux mémoires, l'une _imagine_, l'autre _répète_.
+La seconde peut suppléer la première et en donner l'illusion. «Alors le
+mécanisme moteur supplée l'image qui fait défaut.» (BERGSON, _Matière et
+Mémoire,_ p. 79, 83.) «La seconde, celle que les psychologues étudient
+d'ordinaire, est l'habitude éclairée par la mémoire plutôt que la
+mémoire même.» (_Ibid.,_ p. 81.)
+
+[141] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 164.
+
+[142] Cf. _Ibid._, p. 166.
+
+[143] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 146.
+
+[144] «Le souvenir pur est une manifestation spirituelle. Avec
+la mémoire, nous sommes bien véritablement dans le domaine de l'esprit.»
+(_Ibid.,_ p. 269.)
+
+[145] M. Bergson a exprimé cette gradation par un graphique, p.
+143.
+
+[146] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. iii. Cf., p. 75, 124,
+135, 193, 265. (C'est nous qui soulignons.)
+
+[147] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 195.
+
+[148] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 14.
+
+[149] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 247.
+
+[150] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 248 et 249.
+
+[151] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 273.
+
+[152] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 44.
+
+[153] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 273, 274.
+
+[154] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 200, 201. Cf., p. 275.
+
+[155] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 278, 279.
+
+[156] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 256.
+
+[157] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 262, 263.
+
+[158] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 245.
+
+[159] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 278.
+
+[160] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 248.
+
+[161] «Esse cujusque rei consistit in indivisione; et inde est
+quod unumquodque, sicut custodit suum esse, ita custodit suam unitatem.»
+(S. THOMAS, _Sum. theol._, I°, q. xi, a. i, ad 3.)
+
+[162] _Etudes_, t. II, _Matière et Forme_ en présence des
+sciences modernes.
+
+[163] Le lecteur sait que le monisme a deux degrés: 1° Identité
+de nature de tous les êtres créés; 2° des créatures et du
+Créateur.--Nous ne parlons ici que du premier degré. Mais le premier
+conduit au second, car l'un et l'autre se fondent sur l'_identité des
+contraires et l'indifférence des différents._
+
+[164] ARISTOTE, _De ausculta, naturæ, Physic._, l. III, c. i.
+
+[165] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 342.
+
+[166] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 35, 79, 263, 329.
+
+[167] Voir cette réfutation dans notre _Théorie fondamentale_,
+t. Ier de nos _Etudes_, p. 62 et suiv.
+
+[168] ARISTOTE, _Physic._, l. VIII, c. iii, §§ 2 et 6. Cf. 1.
+Ier, c. ii, § 6; l. II, c. i, § 6; c. iv, § 10, etc.
+
+[169] Notons que la même solution avait déjà été indiquée par
+Platon: «Voici donc que le philosophe est absolument forcé de n'écouter
+ni ceux qui croient le monde immobile, ni ceux qui mettent l'être dans
+le mouvement universel. Entre le repos et le mouvement de l'être et du
+monde, il faut qu'il fasse comme les enfants dans leurs souhaits, qu'il
+prennent l'un et l'autre.» (_Sophiste,_ 248E,
+249D.)
+
+[170] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 348.
+
+[171] Voir RIVAUD, _le Problème du devenir dans la philosophie
+grecque,_ p. 44, 373, etc.
+
+[172] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 342.
+
+[173] Voir notre _Théorie fondamentale de l'Acte et de la
+Puissance ou de Mouvement,_ 7° édition, in-8° de 410 pages (chez Berche
+et Tralin).
+
+[174] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 295. «La _chose_
+résulte d'une solidification opérée par notre entendement, et il n'y a
+jamais d'autres _choses_ que celles que l'entendement a constituées.»
+(_Ibid.,_ p. 270.) «La matière ... doit être un flux plutôt qu'une
+chose.» (_Ibid.,_ p. 203.)
+
+[175] BERGSON, _Ibid._ p. 1, 2.
+
+[176] BERGSON, _Ibid._ Cf. p. 12, 139, 203, 251, 260, 327, 342,
+395, 398, etc., etc.
+
+[177] Cf. PLATON, _Cratyle_, 402 A; 404 D; _Théat_., 152 D; 160
+D.
+
+[178] _Réplique des modernistes_, p. 10. De même LE ROY: «Le
+devenir est la seule réalité concrète.» (_Revue de Méta. et de Morale_,
+1901, p. 418.)
+
+[179] «Elle coule (la réalité) sans que nous puissions dire si
+c'est dans une direction unique, ni même si c'est toujours et partout la
+même rivière qui coule.» (BERGSON, _préface_ à une traduction de W.
+James [Flammarion, 1910, _Philosophie de l'expérience._)
+
+[180] B. SAINT-HILAIRE, _Physique_, préface, p. xxviii.
+
+[181] _Revue philosoph_., avril 1911, p. 354.
+
+[182] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 411.
+
+[183] L'illusion serait due aux préjugés utilitaires de
+l'action! «L'immobilité étant ce dont notre action a besoin, nous
+l'érigeons en réalité.» (BERGSON, _Confér. d'Oxford,_ p. 20.) Comme si
+notre action n'avait pas un égal besoin de mobilité!
+
+[184] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 326, 327.
+
+[185] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 219, 220, 225, 260.
+
+[186] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 1 à 3.
+
+[187] «Il y a simplement (en nous) la mélodie continue de notre
+vie intérieure, mélodie qui se poursuit, indivisible, du commencement à
+la fin de notre existence consciente. Notre personnalité est cela même.»
+(BERGSON, _Conférences d'Oxford_, p. 26.)
+
+[188] Cette causalité efficiente de la substance par rapport
+aux accidents est enseignée par saint Thomas et tous les scolastiques;
+la seule question en litige entre eux est celle de la nature de cette
+causalité. La substance joue-t-elle le rôle de cause efficiente
+_principale_ ou seulement _instrumentale_? Par exemple, lors de la
+production d'une substance, se trouve-t-on en présence de _deux_ actes,
+dont l'un serait la production de la substance, l'autre la génération
+des accidents par cette même substance (telle est la doctrine de
+Suarez); ou bien, n'y a-t-il qu'un _seul_ acte consistant dans la
+production simultanée de la substance et des accidents, avec cette
+réserve que la substance jouerait dans la génération des accidents le
+rôle d'une cause instrumentale (c'est l'opinion de saint Thomas)? Mais
+dans l'une et l'autre thèse, la causalité de la substance est
+sauvegardée, en sorte que dans les deux opinions, la nature des
+accidents permet de conclure par induction à celle de la substance,
+tandis que dans l'opinion de Kant, il serait impossible de s'élever du
+phénomène au noumène qui reste inconnaissable. (Cf. S. THOM., _Quodlib_,
+ix, a. 5;--_Sum theol.,_ p. I, q. LXXVII, a. 6, 7;--Ia
+IIæ, q. LXXVII, a. 1;--_De Virtut.,_ q. I, a. 3;--_De
+Verit_., q. xiv, a. 5;--In _IV Sent_., q. I. a. 1.--UBRABURU, _Ontol_.,
+n. 319-325;--DE MARIA, _Ontol_., p. 578, etc.)
+
+[189] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 3, 4.
+
+[190] TAINE, _De l'Intelligence_, I, p. 343. Au lieu de _file_,
+les bergsoniens disent plus souvent _le continu_, mais la pensée est au
+fond la même. Pour eux, «la seule réalité est celle du continu».
+
+[191] TAINE, _Ibid._, p. 345.
+
+[192] Voici un aveu de M. Bergson: «La psychologie substitue
+donc au _moi_ une série d'éléments qui sont les faits psychiques. Mais
+_ces éléments sont-ils des parties_? Toute la question est là. Et c'est
+pour l'avoir éludée qu'on a posé en termes insolubles le problème de la
+personnalité humaine.... Ils cherchent le _moi_ et prétendent le trouver
+dans les états (ou la file des états) psychologiques.... Aussi, ont-ils
+beau juxtaposer des états aux états, en multiplier les contacts, en
+explorer les interstices, le _moi_ leur échappe toujours, si bien qu'ils
+finissent par n'y voir qu'un vain fantôme.... Bien vite, elle (la
+psychologie) arrive à croire qu'elle pourrait, en composant ensemble
+tous les points de vue, reconstituer l'objet. Est-il étonnant qu'elle
+voie fuir cet objet devant elle, comme l'enfant qui voudrait se
+fabriquer un jouet solide avec les ombres qui se profilent le long des
+murs.... L'unité du _moi_ ne pourra plus être qu'une forme sans matière.
+Ce sera l'indéterminé et le vide absolu.» (BERGSON, _Revue de Méta. et
+de Morale_, janv. 1903, p. 10, 12, 13.)
+
+[193] «_Il y a des changements, mais il n'y a pas de choses qui
+changent; le changement n'a pas besoin d'un support. Il y a des
+mouvements, mais il n'y a pas nécessairement des objets invariables qui
+se meuvent: le mouvement n'implique pas un mobile_.» (BERGSON,
+_Conférences d'Oxford_, p. 24.) (C'est l'auteur qui a souligné.)
+
+[194] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 325.
+
+[195] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 270.
+
+[196] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p.
+814. De même W. James qui les appelle _une mascarade de noms_. (_Phil.
+de l'expérience,_ p. 200.) Même caricature dans Laberthonnière, qui ose
+définir l'âme: «Entité inerte qu'on imagine au-delà de la conscience (!)
+par-dessous (!!), comme un morceau de matière (!!!) sur lequel
+viendraient s'imprimer les diversités de la vie psychique....» (_Annales
+de philosophie chr_., nov. 1910, p. 178.) W. James, _Ibid._, appelle
+aussi l'âme: «Un _bouche-trou_ théorique; il marque une place et réserve
+cette place à une explication qui devra venir l'occuper plus
+tard.»--Plus tard! c'est toujours commode. En attendant, l'unité de
+l'agent que j'appelle mon âme explique seule l'unité de mes actions et
+du «courant de ma conscience».
+
+[197] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 327.
+
+[198] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 338.
+
+[199] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 262, 293, 295. Cf.
+p. 42, 343, 390, etc. «Il n'y a pas d'étoffe plus résistante ni plus
+substantielle.» (p. 4.)
+
+[200] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 2, 5.
+
+[201] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 16.
+
+[202] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 181, 218, 270. «Le
+passé fait corps avec le présent.... Ce n'est pas seulement notre passé
+à nous qui se conserve, c'est le passé de n'importe quel changement....»
+(BERGSON, _Conférences d'Oxford_, p. 33, 34.)
+
+[203] FOUILLÉE, _Revue philosophique_, avril 1911, p. 353.
+
+[204] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 259.
+
+[205] PLATON, _Cratyle_, trad. de Cousin, p. 154.
+
+[206] PLATON, _Sophiste, Ibid_., p. 263.
+
+[207] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 14.
+
+[208] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 148, 149.
+
+[209] «Ma personne à un moment donnée est-elle _une_ ou
+_multiple_?... Je suis donc ... unité multiple et multiplicité une....
+Je n'entre ni dans l'une ni dans l'autre (de ces catégories) ni dans les
+deux à la fois, quoique les deux réunies puissent être une imitation
+approximative de cette interpénétration réciproque et de cette
+continuité que je trouve au fond de moi-même.» (BERGSON, _l'Evolution
+créatrice_, p. 280. Cf. 283.)
+
+[210] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 295.
+
+[211] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 222 et 226.
+
+[212] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 219, 265, 280, 283,
+292.
+
+[213] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 18, 49, 58, 260,
+367, 368, 370, 371, 372, 373, etc.
+
+[214] «Il n'y a plus que des directions.» (BERGSON, _Ibid._, p.
+17.)
+
+[215] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 305;
+1907, p. 167. Cf. juill., p. 480, etc.
+
+[216] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 158.
+
+[217] «Qu'est-ce que le devenir, sinon une fuite perpétuelle de
+contradictoires qui se fondent?» (LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_,
+1901, p. 411.)
+
+[218] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1905, p. 200-204.
+
+[219] Voyez avec quelle énergie Aristote a stigmatisé ces
+sophismes, dans notre _Théorie fondamentale_, p. 82 et suiv.
+
+[220] «Item si contradictiones simul veræ de eodem omnes,
+patet quod omnia erunt unum, δἦλον ὡς άπαντα ἔσται ἔν, erit etenim idem
+et triremis, et paries, et homo, si de omni contingit quicquam aut
+affirmare aut negare ... patet quod homo non erit triremis: sed est
+etiam, si contradictio vera est. Et jam fit quod Anaxagoras aiebat:
+«Simul omnes res esse», ita ut nihil vere sit unum.»--«Nam si verum est
+quod homo est non-homo, patet quod etiam nec homo, nec non-homo erit.»
+(ARISTOTE, _Méta_., l. III, c. iv, §§ 16, 19.)
+
+[221] BERGSON. _l'Evolution créatrice_, p. 10, 366.
+
+[222] «Accidit eis qui simul dicunt esse et non esse, magis
+dicere quiescere cuncta, quam moveri. Non enim est in quod quicquam
+mutetur, ουγαρ ἔστιν είς ὅ τι μεταβάλλει, nam omnia omnibus insunt.»
+(ARISTOTE, _Méta_., l. III., c. v., § 16.)
+
+[223] «Accedit igitur id quod fertur vulgo his omnibus
+orationibus, eas seipsas perimere, αύτους ἐαυτους άναιρειν.» (ARISTOTE,
+_Méta_, l. III, c. viii, § 5.)
+
+[224] Voici une réplique de M. Bergson: «On ne croit plus
+aujourd'hui que le vrai puisse être donné une fois pour toutes, saisi
+dans son intégralité (??) par l'effort hardi d'un vigoureux génie. Si
+pareille chose était possible, ce serait l'arrêt final de la pensée
+humaine désormais inutile.» (_Congrès de Bologne_, 10 avr. 1911.) C'est
+le sophisme du _tout ou rien_ que le lecteur n'aura pas de peine à
+démasquer.
+
+[225] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 211.
+
+[226] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, Introd., p. vi.
+
+[227] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 393 et suiv.
+
+[228] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 207.
+
+[229] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 92.
+
+[230] Cf. _l'Evolution créatrice_, p. 59, 62, 82.
+
+[231] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 93.
+
+[232] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 185.
+
+[233] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 111.
+
+[234] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 91.
+
+[235] Cf. FARGES, _la Vie et l'évolution des espèces_, c. vii.
+
+[236] DELAGE, _la Structure du protoplasme et les théories sur
+l'hérédité_, p. 184.
+
+[237] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 92.
+
+[238] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 141.
+
+[239] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 92.
+
+[240] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 114.
+
+[241] BERGSON, _l'Evolution créatrice, Ibid_.
+
+[242 «Comme si tout servait de moyen à tout.» (_L'Evolution
+créatrice_, p. 136.)
+
+[243] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 278.
+
+[244] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 42, 261, 391. Nous
+avons vu que le Temps n'est pas un être, mais une condition d'existence
+et d'activité pour tous les êtres créés.
+
+[245] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 203.
+
+[246] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 137, 154, 376.
+
+[247] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 28.
+
+[248] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 107, 108.
+
+[249] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 108.
+
+[250] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 109.
+
+[251] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 58.
+
+[252] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 130.
+
+[253] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 115 et suiv.
+
+[254] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 122.
+
+[255] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 121.
+
+[256] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. 122.
+
+[257] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 58.
+
+[258] «Quelque chose a grandi (dans l'élan originel), quelque
+chose s'est développé par une série d'additions qui ont été autant de
+créations. C'est ce développement même qui a amené à se dissocier des
+tendances qui ne pouvaient croître au-delà d'un certain point sans
+devenir incompatibles entre elles.» (BERGSON, _Ibid._, p. 57, 58.)
+
+[259] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 123, 124.
+
+[260] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 126.
+
+[261] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 140.
+
+[262] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 138.
+
+[263] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 139.
+
+[264] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 140, 141.
+
+[265] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 138-144.
+
+[266] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 137, 284.
+
+[267] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 144.
+
+[268] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 146, 147.
+
+[269] Cf. FARGES, _le Cerveau, l'Ame et les Facultés_, p.
+420-460.
+
+[270] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 147 et suiv.
+
+[271] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 151, 152.
+
+[272] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 153.
+
+[273] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 155.
+
+[274] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 155, 156.
+
+[275] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 139.
+
+[276] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 156.
+
+[277] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 158.
+
+[278] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 188 et suiv.
+
+[279] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 191.
+
+[280] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 190.
+
+[281] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 185.
+
+[282] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 286, 287.
+
+[283] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 56, 114, 128,
+148.
+
+[284] «C'est la même inversion du même mouvement qui crée à la
+fois l'intellectualité de l'esprit et la matérialité des choses.»
+_(L'Evolution créatrice,_ p. 225.)
+
+[285] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 182.
+
+[286] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 50.
+
+[287] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 50; cf. p. 182.
+
+[288] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 57.
+
+[289] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 182.
+
+[290] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 204.
+
+[291] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 210.
+
+[292] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 200, 201.
+
+[293] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 220.
+
+[294] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p, 201.
+
+[295] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 243.
+
+[296] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 237.
+
+[297] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 257, 258.
+
+[298] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 266, 267.
+
+[299] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 217, 220-221, 238,
+226, 299; cf. p. 271.
+
+[300] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 293, 294.
+
+[301] «Un création de la matière ne serait ni incompréhensible
+ni inadmissible.» (BERGSON, _l'Evolution créatrice,_ p. 260.)
+
+[302] Cf. FARGES, _Théorie fondamentale_, p. 180-192.
+
+[303] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 299.
+
+[304] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 348, 350, 377,
+381, 385.
+
+[305] «Il n'y a pas de choses, il n'y a que des actions....
+J'exprime cette similitude probable quand je parle d'un centre d'où les
+mondes jailliraient comme les fusées d'un immense bouquet,--pourvu
+toutefois que je ne donne pas ce centre pour une _chose_, mais pour une
+continuité de jaillissement. Dieu, ainsi défini, n'a rien de tout fait;
+il est vie incessante, action, liberté.» (BERGSON, _Ibid._, p. 270.)
+
+[306] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 209. (C'est nous qui
+soulignons.)
+
+[307] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 49; cf. p. 367,
+373.
+
+[308] Au fond, c'est la confusion de l'_essence_ et de
+l'_existence_ que les scolastiques avaient si bien distinguées.
+L'existence n'est identique à l'essence que dans un seul être, l'_Etre
+parfait_. Dire que le monde existe parce qu'il dure, qu'il est la durée
+même, c'est dire qu'il est l'Etre parfait, alors que son imperfection et
+sa contingence éclatent de toute part.
+
+[309] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 341.
+
+[310] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, juill. 1907,
+p. 482.
+
+[311] _Semper prius est quod melius est. ᾽Αει τὸ βέλτιον
+πρότερον. ARISTOTE, _Méta_., l. II, c. iii, § 12.--. Ούκ οϋν βέλτιον τὸ
+πρὦτον. _Méta_., l. XI, c. vi, § 11.
+
+[312] BOUTROUX, _Etudes d'hist. et de philosophie_, p. 202.
+
+[313] RENAN, _Averrhoès_, p. 7.
+
+[314] «La formule maîtresse de ces novateurs est précisément le
+contraire de la nôtre, et toute leur doctrine se résume dans cette
+phrase: _le non-être prime l'être_. Aussi, de là, ces belles conclusions
+que l'on sait: tout a commencé par le néant;--le devenir est la seule
+existence véritable;--le plus sort du moins;--ce qui passe est réel; ce
+qui demeure, une abstraction;--l'Etre infini est la dernière et la plus
+vide des abstractions. Toujours et partout, c'est la primauté du néant
+affirmée impudemment; le dernier mot de tout ceci est la formule: _le
+non-être prime l'être_.» (DE RÉGNON, _la Métaph. des causes_, p. 116.)
+
+[315] «Dieu, ainsi défini, n'a rien de tout fait.»--Il est «une
+continuité de jaillissement».--(Il est donc en train de se faire et
+d'évoluer avec l'univers.) (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 270.)
+
+[316] PLATON, _Sophiste_, trad. Cousin, p. 261.--ARISTOTE,
+_Méta._, l. XII, c. ix.
+
+[317] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 299.
+
+[318] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, Introd., p. vii;
+cf. p. 96, 111.--«La doctrine des causes finales ne sera jamais réfutée
+définitivement. Si l'on écarte une forme, elle en prendra une autre.»
+(p. 43.)
+
+[319] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 347.
+
+[320] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 67-83.
+
+[321] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 75, 83.
+
+[322] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 84.
+
+[323] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 95.
+
+[324] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 111.
+
+[325] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 112.
+
+[326] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 97.
+
+[327] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 114.
+
+[328] HAMELIN, _Essai sur les éléments de la représentation_,
+1907, p. 321.
+
+[329] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 104, 110, 200, 283.
+
+[330] Τὸ γαρ ὅλον πρότερον άναγκαιον είναι του μέρους.
+(_Polit._. l. I, c. ii.)
+
+[331] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 184.
+
+[332] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 96.
+
+[333] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 105.
+
+[334] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 113.
+
+[335] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 268.
+
+[336] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 269.
+
+[337] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 270.
+
+[338] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 272.
+
+[339] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 283.
+
+[340] SULLY-PRUD'HOMME, _le Problème des causes finales_,
+p. 157.
+
+[341] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, Introd., p. vi.
+
+[342] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 193, 194, cf.
+p. 201.
+
+[343] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 399.
+
+[344] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 226.
+
+[345] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 3.--Cf. _l'Evolution
+créatrice_, p. 316.
+
+[346] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 37.
+
+[347] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 39.--Cf. p. 53, 56,
+151, 262, etc.
+
+[348] Elles ont même le maximum possible d'objectivité, parce
+que «la perception des qualités sensibles est beaucoup plus indépendante
+du besoin et présente par là même une réalité objective supérieure».
+(BERGSON, «Réponse à Pitkin», _Journal of Philosophy_, 7 juill. 1910.)
+
+[349] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 225; cf. 228, 66.
+
+[350] La qualité sensible consisterait dans une espèce de
+contraction du réel opéré par un état variable de tension ou de
+relâchement, p. 21, 232.
+
+[351] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 40, 56.
+
+[352] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 60, 61.--Cf. p. 145,
+147, 150, 264.--«De là l'illusion qui consiste à voir dans la sensation
+un état flottant et inextensif, lequel n'acquerrait l'extension et ne se
+consoliderait dans le corps que par accident: illusion qui vicie
+profondément la théorie de la perception extérieure.... Il faut en
+prendre son parti: la sensation est, par essence, extensive et
+localisée.» (_Ibid._, p. 151.)
+
+[353] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 147, 267.
+
+[354] Cf., sur ce double jeu, notre étude _l'Objectivité de la
+perception,_ p. 229 et suiv.
+
+[355] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 239.
+
+[356] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 267.
+
+[357] «Les états cérébraux qui accompagnent la perception n'en
+sont ni la cause ni le duplicat.» (_Matière et Mémoire_, p. 263. Cf.
+p. 52, 68.) «Le cerveau est un instrument d'action, non de représentation.»
+(p. 69.)
+
+[358] Cette théorie profonde d'Aristote et des scolastiques
+trouve un écho dans _l'Evolution créatrice_, p. 182, où la vision est
+appelée «un toucher rétinien».
+
+[359] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 227.
+
+[360] HAMILTON, _Lec. on Met._, t. I, p. 288.
+
+[361] B. SAINT-HILAIRE, _De Anima_, préf., p. 117.
+
+[362] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 59, 37, 61, 257, 244.
+
+[363] Voir notre étude I. _Théorie fondamentale_, p. 370 à
+402.
+
+[364] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 263, 245, 143, 260,
+19.
+
+[365] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 105, 106.
+
+[366] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 245.--Cf. p. 263.
+
+[367] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 244, 256, 36.
+
+[368] «Elle (la vraie philosophie) doit nous ramener, par
+l'analyse des faits et la comparaison des doctrines, aux conclusions du
+sens commun.» (_Ibid._ Avant-propos, p. iii.) Un aveu si précieux est à
+retenir pour juger la philosophie nouvelle. On ne saurait trop le
+répéter.
+
+[369] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 70; cf. p. 49, 52,
+261.
+
+[370] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 20, 21, 63.
+
+[371] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 65, 60, 67.
+
+[372] BERGSON, _Matière et mémoire_, p. 255. Les besoins des
+animaux et ceux de l'homme étant différents, on peut en conclure que
+leur perception du monde est différente de la nôtre, dans une certaine
+mesure, mais le fond est le même.
+
+[373] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 197, 62.
+
+[374] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 257.
+
+[375] «Pourvu que l'on ne considère de la Physique que sa forme
+générale et non pas le détail de sa réalisation, on peut dire qu'elle
+touche à l'absolu.» BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 217, 216; cf.
+p. 52, 225, 251, 387, 389, etc. On voit par là combien M. Bergson est
+loin de ne voir dans les sciences--avec nos pragmatistes--que des
+définitions nominales ou conventionnelles plus ou moins déguisées,
+auxquelles _le succès_ tiendrait lieu de _vérité_.
+
+[376] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 390, 391.
+
+[377] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 54.
+
+[378] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 177.
+
+[379] «Originellement, nous ne pensons que pour agir. C'est
+dans le moule de l'action que notre _intelligence_ a été coulée. La
+spéculation est un luxe, tandis que l'action est une nécessité.»
+(BERGSON, _l'Evolution créatrice,_ p. 47.) Le même reproche est adressé
+au _Sens commun_: p. 48, 49, 166, 167, 306, 322, etc. On le traite
+d'«intéressé»; d'«utilitaire», et partant de «suspect».
+
+[380] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 168, 169.
+
+[381] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 169.
+
+[382] ARISTOTE, _Phys_., l. III, c. i, § 6; _Méta_, l. X,
+c. ix, § 2, 4.
+
+[383] ARISTOTE, _Phys_., l. III, c. i, § 9.
+
+[384] BARTHÉLÉMY SAINT-HILAIRE, Phys., Préf., p. 38; et l. III,
+c. ii, § 4, note.
+
+[385] «Progrès qui est le mouvement même.» (BERGSON,
+_l'Evolution créatrice,_ p. 168.)
+
+[386] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 179; cf. p. ii, 175,
+193.
+
+[387] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, introd., p. ii;
+cf. p. 53.
+
+[388] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 225.
+
+[389] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, introd., p. i, ii;
+cf. p. 173, 175, 213, 289, 398.
+
+[390] Cf. BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 151, 157, 166,
+190, 198.--«(L'intelligence) est la faculté de fabriquer des objets
+artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en
+varier indéfiniment la fabrication.» (_Ibid._, p. 151.)
+
+[391] FOUILLÉE, _la Pensée_, p. 79.
+
+[392] FOUILLÉE, _Ibid._, p. 161.
+
+[393] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 137, 105, 148, 130,
+125.
+
+[394] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 11, 17, 22, 29.
+
+[395] Cette confusion de l'étendue abstraite avec la matière a
+été relevée plus haut. Ni l'anatomiste ni le chimiste ne peuvent
+décomposer les corps à leur fantaisie. Ils doivent en respecter les
+«articulations» naturelles.
+
+[396] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 167.
+
+[397] On peut voir ces trois notions dans Aristote, _VI Phys_.,
+c. i;--_Continua_, quorum extrema sunt unum: Συνεχῆ, ὦν τά ἔσχατα
+ἓν.--_Contigua_, quorum extrema sunt simul: 'απτόμενα δʹὦν τά ἔσχατα αμα.
+--_Dissita_, ea interquæ nihil est medium, quod sit ejusdem rationis:
+'εφεξῆς δʹὦν μηδἑν μεταξυ συχχενές.
+
+[398] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 13, 160, etc.
+
+[399] BERGSON, _Matière et mémoire_, p. 218.
+
+[400] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 10, 366.
+
+[401] «Moi et non-moi, moi et vous, moi et tous, forment une
+discontinuité primitive qu'aucun artifice ne saurait supprimer.»
+(FOUILLÉE, _la Pensée_, p. 16.)--«Si nous _découpons_ le réel, c'est
+qu'il est _découpable_, c'est qu'il est jusqu'à un certain point
+découpé, c'est que nous y sommes découpés nous-mêmes; c'est, par
+exemple, qu'un homme n'est pas un autre homme, qu'un homme n'est pas un
+cheval ... bref que nos idées, nos concepts et nos lois ont un fondement
+dans le réel.» (_Ibid._. p. 74.)
+
+[402] «Multitudinem esse et divisibile, magis est sensibile
+quam esse indivisibile. Quare multitudo ratione prior quam indivisibile
+per sensum est.» Τὸ μαλλον αισθητὸν τὸ πλἦθος εϊναι και τὸ διαιρετὸν ἢ
+τὸ άδιαίρετον, ὤστε τῷ λόγῳ πρότερον τὸ πλἦθος τοϋ άδιαιρέτου δια τῆν
+αϊσθησιν. (_Méta._, l. IX, c. iii, § 2.)
+
+[403] FOUILLÉE, _la Pensée_, p. 223.
+
+[404] S. THOMAS, I°, q. LXXXV, a. 3.
+
+[405] ARISTOTE, _Phys_., l. I, c. ii, § 15.
+
+[406] PLATON, _Phèdre_, 265 E.--Voir aussi contre l'unité de
+l'être _Parménide_ et le _Sophiste_, surtout, p. 248, trad. Cousin.
+
+[407] ARISTOTE, _Méta_., l. XII, c. iii, § 8, 9.
+
+[408] ARISTOTE, _Phys_., l. II, c. ii, § 3;--_Méta_., l. XII,
+c. iii, § 8.
+
+[409] S. THOMAS, I°, q. LXXXV, a. 4.
+
+[410] SAINT THOMAS, _Contra Gent_., l. II, c. xcv.
+
+[411] «Quocirca idem erit bonum et non bonum, idem homo et
+equus: nec de hoc erit illius disputatio, an omnia entia sint unum, sed
+eo potius an nihil sint: item tale esse et tantum esse, idem erunt.»
+ὥστε ταύτον ἔσται άγαθὸν και ούκ άγαθὸν, και άνθρωπος και ίππος, και ού
+περι τοϋ ἓν εϊναι τα ὄντα ὁ λόγος ἔσται αύτοϊς, άλλα περι τοϋ μηδέν, και
+τὸ τοιῳδι εϊναι και τοσᾡδι ταύτόν (_Phys.,_ l. I, c. ii, § 14.)
+
+[412] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 170.
+
+[413] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, sept. 1899,
+p. 517.
+
+[414] M. Fouillée l'a très bien vu: «La tentative pour
+expliquer _entièrement_ l'origine des idées et leur vérité par la
+biologie constitue une immense pétition de principe.» (_La Pensée_,
+p. 80.)
+
+[415] «_In quantum dicit verbum anima cognoscit objectum_.»
+S. THOMAS, _de Verit._, q. iv, a. 2. Après l'intuition de son objet,
+l'esprit se l'exprime et se le dit à lui-même.
+
+[416] «_Omnis scientia est universalium_.... _Quodam modo
+scientia est universalis_» (dans ses principes); «_quodam modo autem
+minime_» (dans ses applications particulières). (ARISTOTE, _Méta_.,
+l. XII, c. x, § 8.) «Un joueur d'échecs, par exemple, ne crée pas une
+science en gagnant une partie. Il n'y a de science que du général.»
+(POINCARÉ, _la Science et l'hypothèse_, p. 13.)
+
+[417] «Loin de faire fi des principes, nous croyons qu'ils sont
+l'essentiel. Y substituer la pure étude des faits biologiques, c'est
+vouloir faire marcher une montre sans y introduire le grand ressort....
+Vainement on nous invite à délaisser pour les questions pratiques du
+jour «la paix des questions éternelles»--dites plutôt le tournant des
+questions éternelles. Les problèmes du jour ne peuvent vraiment se
+résoudre qu'en vertu de raisons qui les dépassent: l'actuel dépend du
+perpétuel.» (FOUILLÉE, _Morale des idées-forces,_ p. XXVII, XXIX.)
+
+[418] Φανερὸν τοινυν έκ τουτων ὄτι ἔστι τὸ πρώτος κινοϋν
+άκίνητον (ARISTOTE, _Phys_., l. VIII, c. v.)
+
+[419] Pour Aristote, c'est quelque chose de _divin_, τὸ θείον;
+pour saint Thomas et pour nous, c'est la pensée même de Dieu reflétée
+par ses créatures.
+
+[420] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 340.
+
+[421] «Concevoir (le concept) est un pis aller (!!) dans les cas
+où l'on ne peut pas percevoir (!!).... Une conception ne vaut que par
+les perceptions éventuelles qu'elle représente (!!).» (BERGSON,
+_Conférences d'Oxford_, p. 5.) Le lecteur appréciera si ce n'est pas là
+une inintelligence totale.
+
+[422] «Persistance inextinguible d'un reste: c'est la tare
+essentielle du concept.» _(Revue néo-scolastiq.,_ nov. 1910, p. 489.)
+
+[423] SAINT THOMAS, _in Il Cœlor_., l. XVIII.
+
+[424] _Quidquid esse potest intelligi potest_. S. THOMAS,
+_Contra Gent_., l. II, c. 98.--La raison en est que tout ce qui vient à
+l'existence est la réalisation d'un possible et partant d'une idée.
+
+[425] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, 1903, p. 8.
+
+[426] Nominaliste pour tous les concepts, excepté pour celui de
+Temps, où M. Bergson est ultra-réaliste, puisqu'il en fait la substance
+des choses dans le grand Tout. En faisant du Temps non pas un fluide,
+mais la _fluidité_ même, il hypostasie une abstraction.
+
+[427] _L'universel_ veut dire essence commune à plusieurs
+individus. Ainsi la rondeur est une essence commune à toutes les choses
+rondes. La première vue de l'esprit découvre une essence, v.g. la
+rondeur de ce cercle: c'est l'universel _direct_. La seconde vue la
+considère comme étant commune à tous les autres cercles, existants ou
+possibles, c'est-à-dire comme infiniment imitable: c'est l'universel
+_réflexe_.
+
+[428] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 56, 114, 128, 136,
+148.
+
+[429] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, introd., p. iii.
+
+[430] En général, l'intuition désigne l'acte de connaître un
+objet immédiatement, sans raisonnement ni passage par des idées
+intermédiaires. Elle s'oppose à l'acte discursif.
+
+[431] «Une faculté tout autre que celle d'analyser. Ce sera,
+par définition même, l'intuition.» (BERGSON, _Revue de Méta. et de
+Morale_, 1903, p. 35.)
+
+[432] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, introd., p. iv; cf.
+p. 216.
+
+[433] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 31, 47, 49, 164,
+323, etc.
+
+[434] Voici un aveu: «Même quand elle se lance dans la théorie,
+la science est tenue d'adapter sa démarche à la configuration générale
+de la pratique (et du réel). Si haut qu'elle s'élève, elle doit être
+prête à retomber dans le champ de l'action et à s'y retrouver tout de
+suite sur ses pieds. Ce ne lui serait pas possible si son rythme
+différait absolument de celui de l'action elle-même.» (_L'Evolution
+créatrice_, p. 356.) Bien loin de s'opposer, le théoricien et le
+praticien se complètent.
+
+[435] Il s'agit «d'une connaissance par le dedans, qui les
+saisit (les faits) dans leur jaillissement même au lieu de les prendre
+une fois jaillis, qui creuserait ainsi au-dessous de l'espace et du
+temps spatialisé....» (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 390.)
+
+[436] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 50; cf. p. 216.
+
+[437] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 53.
+
+[438] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 210, 211.
+
+[439] Même hésitation chez M. Le Roy qui écrit: «La tâche
+propre du philosophe serait de résorber l'intelligence dans l'instinct,
+ou plutôt de réintégrer l'instinct dans l'intelligence.» (_Revue des
+Deux Mondes_, février 1912.)
+
+[440] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 179.
+
+[441] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, cf. p. 197.
+
+[442] «La première (connaissance) implique qu'on tourne autour
+de cette chose; la seconde, qu'on entre en elle.» (BERGSON, _Revue de
+Méta. et de Morale_, 1903, p. i.)
+
+[443] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 290.
+
+[444] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 209.
+
+[445] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 258, cf.
+p. 259.--«En les rapprochant les unes des autres (les formes de
+l'instinct), en les faisant ensuite fusionner avec l'intelligence,
+n'obtiendrait-on pas cette fois une conscience coextensive à la vie et
+capable, en se retournant brusquement contre la poussée vitale qu'elle
+sent derrière elle, d'en obtenir une vision intégrale, quoique sans
+doute évanouissante?» (_Ibid._, introd., p. v.)
+
+[446] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 272.--«On appelle
+intuition cette espèce de _sympathie intellectuelle_ par laquelle on se
+transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a
+d'unique et partant d'inexprimable.» (_Rev. de Méta. et de Morale_,
+1903, p. 3.)
+
+[447] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 209.
+
+[448] BERGSON, Discours de Bologne, 10 avril 1911, dans la
+_Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 826, 827.
+
+[449] BERGSON, _Ibid._, p. 813, 824.
+
+[450] Pour Kant, c'est le concept qui recoud le décousu informe
+de l'intuition sensible. Pour Bergson, c'est, au contraire, l'intuition
+sensible qui recoud le morcelage du concept. Opposition curieuse qui
+trahit le caractère artificiel de ces systèmes!
+
+[451] Aristote avait déjà dit: «Sentir n'est pas encore
+savoir.» (_Anal._ Post.)
+
+[452] FOUILLÉE, _la Pensée_, p. 363.
+
+[453] «Concevoir est un pis-aller dans le cas où l'on ne peut
+pas percevoir.» (BERGSON, conf. d'Oxford, _la Perception du changement_,
+p. 5.)
+
+[454] Cf. S. AUG. _De Genes. ad litt_., IV, 32, 50.--S. Thomas
+ajoute que la vision dans le Verbe est la connaissance la plus parfaite,
+soit du général, soit du particulier. _Perfectius (res) cognoscitur
+per Verbum quam per se ipsam, etiam in quantum est talis_, (De verit. q. 8,
+a. 16, ad II; cf. q. 4, a. 6.)
+
+[455] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, janv. 1903, p. 13.
+
+[456] FOUILLÉE, _la Pensée_, p. 353.
+
+[457] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, janv. 1903, p. 9,
+15, 27. Voici quelques jolis exemples de ces concepts «fluides».
+Définition de l'_idée_: «Une certaine assurance de facile
+intelligibilité.» Définition de l'_âme_: «Une certaine inquiétude de
+vie.» (_Ibid._, p. 31.) On comprend que de tels concepts soient
+perpétuellement changeants.
+
+[458] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 393.
+
+[459] Cf. notre étude I sur _le Mouvement_, p. 142 et suiv.
+
+[460] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, 1903, p. 32, 33.
+
+[461] Aristote, lui aussi, a voulu revenir «de la sécheresse et
+de l'insuffisance logique à la richesse féconde de l'expérience, de
+l'artificiel au naturel.» (RAVAISSON, _Testament philosophique_, p. 7.)
+
+[462] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1907, p. 488, 495.
+
+[463] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 389.
+
+[464] BERGSON, _Matière et Mémoire_, p. 54.
+
+[465] «L'intuition de soi est l'illusion d'un ultra-raffiné qui
+prend la conscience aiguë d'une sensation pour la coïncidence avec
+l'être.» (Revue _néo-scolastique,_ nov. 1910, p. 490.) Une méprise si
+grossière n'est certes pas d'un ultra-raffiné!... La conscience ne
+saisit pas seulement la pensée, mais aussi celui qui pense: _intellectus
+intelligit semetipsum_--, dit saint Thomas. Et ce n'est pas seulement
+l'école d'Aristote et de saint Thomas qui est unanime sur ce point
+capital, mais encore l'école suarésienne: «Prima cognitio accidentis non
+terminatur ad abstractum sed ad concretum ... sicque substantia
+cognoscitur simul cum accidente, hoc est in confuso, in quantum est pars
+talis concreti accidentalis.» (SUAREZ, _De Anima_, l. IV, c. iv.) Quant
+aux écoles spiritualistes modernes, contentons-nous de citer cette
+magnifique et décisive parole de F. Bouillier: «Dénier à la conscience
+le pouvoir d'atteindre, en même temps que les phénomènes, l'être que
+nous sommes, l'être un, identique, essentiellement actif, vie et pensée,
+c'est la mutiler profondément, c'est rejeter la meilleure partie de ce
+qu'elle nous atteste, et cela seul qui est continuellement présent au
+milieu de la diversité de tous ses autres témoignages.» (_La Conscience
+en psychologie_, p. 95). Une psychologie expérimentale «sans âme» n'est
+donc qu'une mutilation profonde de l'expérience.
+
+[466] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 212, 213.
+
+[467] C'est ce que les scolastiques ont appelé la _quiddité_:
+«Intellectus humani proprium objectum est quidditas sive natura in
+materia corporali existens.» (S. THOMAS, _Sum. theol_., I, q. LXXXIV, a.
+3, et q. LXXXIX, a. 3.)
+
+[468] La première notion acquise est celle de l'_être_: «Ens
+est primum quod cadit in apprehensione simpliciter.» (S. THOMAS,
+_Quæst. disp., De Verit.,_ q. x, a. 1.) Or, l'être le dit d'abord de ce
+qui est _de soi_ (substance), puis de l'être dérivé (accidents): «Ens
+absolute et primo dicitur de substantia, posterius, secundum quid de
+accidentibus.» (S. THOMAS, _De ente et essentia_, c. ii.)
+
+[469] On sait que, pour Aristote et saint Thomas, c'est
+l'intuition de l'_être réel_ qui fonde toute la métaphysique.
+(S. THOMAS, I°, q. LXXXXV, a. 5.) La connaissance qui en découle est
+progressive: 1° connaissance de l'être (quelque chose qui est); 2°
+connaissance _confuse_ de la substance; 3° connaissance _confuse_ des
+accidents; 4° connaissance _distincte_ de la substance; 5° connaissance
+_distincte_ des accidents. Ensuite vient la connaissance de la _nature_
+des êtres étudiés: essences et propriétés. On voit par là que
+l'intelligence saisit la substance avant les accidents (c'est l'inversé
+pour les sens), parce qu'elle ne peut comprendre l'être _dérivé_
+qu'après l'être _de soi_. «Sicut prædicamenta non habent esse nisi per
+hoc quod insunt substantiæ, ita non habent cognosci nisi in quantum
+participant aliquid de modo cognitionis substantiæ quod est cognoscere
+quid est». (S THOMAS, _In libro XII métaph_., l. VII, lec. I.) C'est
+l'inverse pour les sens qui sont tout d'abord frappés par les accidents
+et ne saisissent l'objet que par concommitance, comme on saisit une main
+gantée sous le gant. En résumé, la substance est sensible _per accidens_
+et intelligible _per se_.
+
+[470] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, 1903, p. 33, 35;
+cf. _Matière et Mémoire_, p. 203, 205-207. Grâce à cette intuition
+directe du réel, nous pouvons confronter l'image du souvenir avec le
+réel pour la rendre de plus en plus adéquate. _L'adæquatio rei et
+intellectus_ est ainsi rendue possible. Elle est impossible, au
+contraire, pour ceux qui nient l'intuition et ne peuvent plus comparer
+l'image qu'avec d'autres images, sans jamais saisir l'original.
+
+[471] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 192, 193.
+
+[472] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 206; et réponse à
+Pitkin, _Journal of Philosophy_, 7 juill. 1910.
+
+[473] D'ailleurs, qui distinguera les véritables biens, la
+véritable utilité, les succès dignes d'envie, sinon l'intelligence
+éclairée par d'autres critères?
+
+[474] BERGSON, _Réponse à Pitkin, Ibid._
+
+[475] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 323.
+
+[476] Cf. _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 317.
+
+[477] LITTRÉ, _Revue des Deux Mondes_, 10 juin 1865.
+
+[478] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 239-257.
+
+[479] BERGSON, _Ibid._, p. 242.
+
+[480] BERGSON, _Ibid._, p. 253.
+
+[481] BERGSON, _Ibid._, p. 253.
+
+[482] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 295-323.
+
+[483] A l'exemple de M. Bergson, nous avons nous-même réédité
+dans ce paragraphe, presque littéralement, notre réplique déjà parue
+ailleurs.
+
+[484] S. THOMAS, _I Sent_., dist. VIII, q. i, a. 3.
+
+[485] BERGSON, _Ibid._, p. 310.
+
+[486] MICHELET, _Esquisse de logique_.
+
+[487] «Ens rationis dicitur, quod cum in re nihil ponat, et in
+se non sit ens, formatur tamen seu accipitur ut ens in ratione.» (S.
+THOMAS, V. _Méta_., l. IX;--_Summa theol_., I°, q. XVI, a. 3, ad 2.--Cf.
+JEAN DE S. THOMAS, _Log_., II, q. 2.)
+
+[488] BERGSON, _Ibid._, p. 320.
+
+[489] Dans sa lettre au P. de Tonquédec (_Etudes,_ 20 janv.
+1912, p. 516), M. Bergson a eu la loyauté de reconnaître l'insuffisance
+de cette première argumentation: «Elle aboutit simplement à montrer que
+_quelque chose_ a toujours existé. Sur la nature de ce «quelque chose»,
+elle n'apporte, il est vrai, aucune conclusion positive.» Le lecteur
+comparera cet aveu à ses prétentions premières.
+
+[490] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 299.
+
+[491] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 291.
+
+[492] Pour ces citations et les suivantes, voy. Bergson, son
+cours au Collège de France, en mai 1911: _Théorie de la Personne_, cité
+par Grivet, _Etudes_, 30 nov. 1911.
+
+[493] «Seule, la matière qu'il (le courant de la conscience
+universelle) charrie avec lui, et dans les interstices de laquelle il
+s'insère, peut le diviser en individualités distinctes. Le courant passe
+donc, traversant les générations humaines, se subdivisant en individus:
+cette division était dessinée en lui vaguement (?), mais elle ne se fût
+pas accusée sans la matière. Ainsi se créent sans cesse des âmes, qui
+cependant, en un certain sens, préexistaient. Elles ne sont pas autre
+chose que les ruisselets entre lesquels se partage le grand fleuve de la
+vie, coulant à travers le corps de l'humanité.» (BERGSON, _l'Evolution
+créatrice_, p. 292.)
+
+[494] Nous avons vu plus haut, en parlant du «morcelage», que
+c'est l'_esprit_, au contraire, qui se découpait un corps. Ce sont là
+des assertions difficilement conciliables à nos yeux.
+
+[495] Voir, par exemple, l'interview de Maurice Verne dans
+l'_Intransigeant_ du 26 nov. 1911.
+
+[496] Voir l'interview ci-dessus.
+
+[497] Cf. _l'Evolution créatrice_, p. 294.
+
+[498] PIERRE LOTI, _le Pèlerin d'Angkor_ (Calmann-Lévy). Cf.
+Discours de réception à l'Académie française de M. Jean Aicard, par
+Pierre Loti, 23 déc. 1909.
+
+[499] «Je parle de Dieu comme d'une _source_ d'où sortent tour à
+tour, par un effet de sa liberté, les «courants» ou «élans» dont chacun
+formera un monde: il en reste donc distinct (??), et ce n'est pas de lui
+qu'on peut dire que «le plus souvent il tourne court», ou qu'il soit «à
+la merci de la matérialité qu'il a dû se donner.» (1re lettre
+au P. de Tonquédec, p. 517 des _Etudes_.)--M. Bergson avait écrit
+(_Evolution créatrice,_ p. 270): «Je parle d'un _centre_ d'où les mondes
+jailliraient comme les fusées d'un immense bouquet,--pourvu toutefois
+que je ne donne pas ce centre pour une _chose_ [une substance mais pour
+une _continuité de jaillissement._ Dieu, ainsi défini, n'a rien de tout
+fait....»
+
+[500] _L'Evolution créatrice_, p. 270, 271.
+
+[501] De même pour M. Le Roy: «Pour nous, Dieu n'est pas, mais
+devient. Son devenir est notre progrès même.» (LE ROY, _Revue de Méta.
+et de Morale_, 1907, p. 509.)
+
+[502] LE ROI, _Dogme et Critique_, p. 145.
+
+[503] Malgré cela, M. Bergson persiste à croire qu'il n'est pas
+panthéiste, et sa bonne foi ne saurait être mise en doute. «De tout
+cela, écrit-il, se dégage nettement l'idée d'un Dieu créateur et libre,
+générateur à la fois de la matière et de la vie, dont l'effort de
+création se continue du côté de la vie, par l'évolution des espèces et
+par la constitution des personnalités humaines. De tout cela se dégage,
+par conséquent, la réfutation du monisme et du panthéisme en général
+(??). Mais, pour préciser encore ces conclusions et en dire davantage,
+il faudrait aborder des problèmes d'un tout autre genre, _les problèmes
+moraux_. Je ne suis pas sûr de jamais rien publier à ce sujet; je ne le
+ferai que si j'arrive à des résultats qui me paraissent aussi
+démontrables ou aussi «montrables» que ceux de mes autres travaux.»
+(Lettre au P. de Tonquédec, IIe lettre, _Etudes_, p. 515.)
+
+[504] Autre formule de la même erreur: «Le temps _n'est_
+jamais; il devient toujours.»--Comme si le présent n'était pas en acte!
+«_Nihil est temporis_, dit saint Thomas, _nisi nunc_.» (Iº q. 46, a. 3,
+ad 3.)
+
+[505] Cf. LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 292
+et suiv.
+
+[506] Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la _Revue de
+Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 810.
+
+[507] Sa première devise était: «Mettre plus de science dans la
+métaphysique et plus de métaphysique dans la science.» (BERGSON, _Revue
+de Méta et de Morale_, janv. 1903, p. 29.)
+
+[508] BERGSON, Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la
+_Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 825.
+
+[509] «En principe, la science positive porte sur la réalité
+même, pourvu qu'elle ne sorte pas de son domaine qui est la matière
+inerte.» (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 225; cf. p. 216.)
+
+[510] POINCARÉ, _la Valeur de la science_, p. 214.
+
+[511] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 218, 258, 211, 272.
+
+[512] «D'après cette nouvelle méthode, pour connaître les
+choses telles qu'elles sont, il ne faut pas user de l'intelligence, qui
+ne peut que les dénaturer, mais se rapprocher (par l'intuition) de
+l'expérience brute, se plonger dans le tourbillon des sensations,
+s'abîmer enfin dans le torrent de la vie animale et végétative, se
+perdre dans l'inconscience et se noyer dans les choses. Ce réalisme
+psychologique conduit à l'idolâtrie du fait en métaphysique et en
+morale....»(COUTURAT, _Revue de Méta. et de Morale_, 1897, p. 241,
+242.)
+
+[513] W. JAMES, _Philosophie de l'expérience,_ p. 257, 264,
+265, 309, 316. «Le meilleur chemin à suivre est celui de Fechener, de
+Royce, de Hégel: Fechener n'a jamais entendu le veto de la Logique;
+Royce entend sa voix, mais refuse délibérément de savoir ce qu'elle dit;
+Hégel n'entend ce qu'elle dit que pour en faire fi; et tous passent
+joyeusement leur chemin. Serons-nous les seuls à subir son veto?»
+(_Ibid.,_ p. 197.) C'est Bergson, dit-il, qui l'a enhardi dans cette
+voie.--«Je me suis vu contraint de renoncer à la Logique carrément,
+franchement, irrévocablement!» _(A Pluralistic universe_.)
+
+[514] MARITAIN, _l'Evolutionnisme de M. Bergson_, dans la
+_Revue de Philosophie,_ sept. 1911, p. 539.
+
+[515] Cf. Card. MERCIER, _Discours du 8 déc. 1907 à
+l'Université de Louvain_.
+
+[516] M. Bergson est à peu près le seul philosophe
+universitaire à traiter les questions de métaphysique, comme on peut
+s'en convaincre en feuilletant le catalogue d'ouvrages philosophiques
+publiés chez Alcan.
+
+[517] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, janv. 1903,
+p. 30, 31.
+
+[518] Cette critique, il est vrai, n'est pas nouvelle. Déjà
+Platon l'adressait aux artistes de son temps: «N'est-il pas vrai que les
+artistes, s'inquiétant peu de la vérité, donnent à leurs ouvrages, au
+lieu de proportions naturelles, celles qu'ils jugent devoir faire le
+plus bel effet?» (_Le Sophiste_, trad. Cousin, p. 220.)
+
+[519] RENÉ DOUMIC, _Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1910,
+p. 433.
+
+[520] Cité par GRIVET, _Etudes_, 20 nov. 1911.
+
+[521] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 375, 355, 369.
+
+[522] W. JAMES, _Philosophie de l'expérience,_ p. 305.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La philosophie de M. Bergson, by Albert Farges
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON ***
+
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+The Project Gutenberg EBook of La philosophie de M. Bergson, by Albert Farges
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: La philosophie de M. Bergson
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+Author: Albert Farges
+
+Release Date: October 16, 2005 [EBook #16887]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON ***
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+Produced by Marc D'Hooghe.
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+<!-- End Autogenerated TOC. -->
+
+<h1>LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON</h1>
+
+<h3><i>Professeur au Coll&egrave;ge de France</i></h3>
+
+<br />
+<hr style='width: 45%;' />
+<br />
+
+<h3>EXPOS&Eacute; &amp; CRITIQUE</h3>
+
+<h4>par</h4>
+
+<h2>M<sup>GR</sup> ALBERT FARGES</h2>
+
+<h5>ANCIEN DIRECTEUR</h5>
+
+<h5>A SAINT-SULPICE ET A L'INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS</h5>
+
+<h5>DOCTEUR EN PHILOSOPHIE ET EN TH&Eacute;OLOGIE</h5>
+
+<h5>LAUR&Eacute;AT DE L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h5>
+
+<h5>PARIS</h5>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p>IMPRIMATUR</p>
+
+<p>Parisiis, die decima junii 1912.</p>
+
+<p>ALFRED BAUDRILLART,
+<i>vic. gen. Rect</i>.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+
+
+<p class="center"><a href="#AU_LECTEUR">Au lecteur.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#INTRODUCTION_GEacuteNEacuteRALE">Introduction g&eacute;n&eacute;rale.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#I">I. La Notion bergsonienne du Temps.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#II">II. La Libert&eacute; humaine.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#III">III. L'Union de l'Ame et du Corps.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#IV">IV. La Philosophie du Devenir pur.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#V">V. L'Evolution des Mondes.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#VI">VI. Th&eacute;orie de la Connaissance sensible.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#VII">VII. Th&eacute;orie de la Connaissance intellectuelle.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#VIII">VIII. Th&eacute;orie de l'Intuition.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#PRAGMATISME">Note sur le &laquo;Pragmatisme&raquo; de M. Bergson.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#IX">IX. Le Probl&egrave;me de la Contingence et de la Destin&eacute;e humaine.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#MONISME">Note sur le &laquo;Monisme&raquo; de M. Bergson.</a></p>
+
+<p class="center"><a href="#CONCLUSION">Conclusion g&eacute;n&eacute;rale.</a></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="AU_LECTEUR" id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a></h3>
+
+<p>La Philosophie de M. Bergson se compose de deux parties assez
+dissemblables: les th&eacute;ories pures et leurs cons&eacute;quences pratiques.</p>
+
+<p>Les cons&eacute;quences pratiques qui &eacute;branlent les anciennes th&egrave;ses classiques
+de la philosophie spiritualiste sur la v&eacute;rit&eacute; absolue des premiers
+principes de la raison, et par suite sur Dieu, l'&acirc;me humaine,
+l'immortalit&eacute;, la morale et la religion, sont facilement comprises de la
+plupart de ses auditeurs ou lecteurs, et c'est &agrave; peu pr&egrave;s la seule chose
+qu'ils en retiendront, sur la foi du ma&icirc;tre: <i>Magister dixit!</i></p>
+
+<p>Les th&eacute;ories pures, au contraire, qui doivent pr&eacute;parer et asseoir ces
+conclusions subversives, sont d'une subtilit&eacute; si &eacute;th&eacute;r&eacute;e et si nuageuse,
+qu'elles pourraient &ecirc;tre dites <i>&eacute;sot&eacute;riques</i>. Seuls, les initi&eacute;s peuvent
+se flatter d'en p&eacute;n&eacute;trer le sens m&eacute;taphysique, et encore n'est-il pas
+s&ucirc;r qu'ils puissent le saisir bien clairement ni tout y comprendre.</p>
+
+<p>Quant aux profanes&mdash;je parle des plus intelligents d'entre eux et des
+plus exerc&eacute;s aux subtilit&eacute;s de la m&eacute;taphysique,&mdash;ils seront vite
+d&eacute;rout&eacute;s et d&eacute;courag&eacute;s par une terminologie nouvelle et bizarre, o&ugrave; les
+mots sont trop souvent d&eacute;tourn&eacute;s des usages re&ccedil;us, vid&eacute;s de leur sens
+naturel, et aussi par des m&eacute;taphores &agrave; jet continu, qui d&eacute;guisent la
+pens&eacute;e bien plus qu'elles ne l'expriment.</p>
+
+<p>C'est &agrave; eux que ce travail s'adresse. Ils veulent se rendre compte,
+v&eacute;rifier si les cons&eacute;quences pratiques si graves et si troublantes de la
+philosophie nouvelle sont bien assises sur des principes solides et
+incontestables, car, pour eux, l'autorit&eacute; du ma&icirc;tre est le dernier et le
+plus pauvre des arguments, selon le mot c&eacute;l&egrave;bre de saint Thomas: <i>Locus
+ab auctoritate qu&aelig; fundatur super ratione humana, est infirmissimus</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Pour les aider et les guider dans une recherche si d&eacute;licate et si
+laborieuse, nous n'aurons rien n&eacute;glig&eacute;, ni la lecture annot&eacute;e et l'&eacute;tude
+de tous les ouvrages ou articles de revue de M. Bergson et de ses
+principaux disciples, ni l'assistance aux cours du Coll&egrave;ge de France,
+ni le commerce avec les initi&eacute;s.</p>
+
+<p>Que si, malgr&eacute; ces pr&eacute;cautions, nous nous &eacute;tions encore m&eacute;pris sur le
+sens de quelques d&eacute;tails secondaires, notre bonne foi, du moins, serait
+hors de conteste, et nous nous en consolerions au souvenir de ces
+discussions passionn&eacute;es qui ont retenti r&eacute;cemment dans la presse des
+deux Mondes, sur l'interpr&eacute;tation de certains points obscurs de la
+pens&eacute;e de M. Bergson, et auxquelles son intervention seule a pu mettre
+fin<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>Nous tenions &agrave; protester, d&egrave;s le d&eacute;but, non seulement de notre bonne
+foi, mais aussi de notre respect sinc&egrave;re pour la personne du ma&icirc;tre. Ses
+mani&egrave;res simples et modestes, o&ugrave; l'on ne sent rien d'un p&eacute;dantisme si
+fr&eacute;quent ni d'un sectarisme &agrave; la mode, son ton toujours grave qui semble
+le plus souvent convaincu, son talent incontestable d'artiste et de
+virtuose, inspirent plut&ocirc;t la sympathie. Et si ses doctrines, en ce
+qu'elles ont de paradoxal et, de vraiment sophistique, m&eacute;ritent
+d'importantes critiques et m&ecirc;me une juste s&eacute;v&eacute;rit&eacute; dans le bl&acirc;me, nous
+ne prendrons qu'&agrave; regret cette attitude et pour accomplir ce que nous
+croyons &ecirc;tre pour nous un devoir.</p>
+
+<p>Du reste, il n'y a pas que des th&eacute;ories fausses &agrave; relever dans cette
+nouvelle philosophie. Il y a nombre d'id&eacute;es bonnes et m&ecirc;me excellentes
+que nous serons heureux de mettre en relief et de louer aussi souvent
+que nous les rencontrerons.</p>
+
+<p>C'est assez dire que ce volume, bien loin d'&ecirc;tre une &#339;uvre de parti
+pris ou de pol&eacute;mique personnelle, sera tout au contraire un travail de
+critique sereine, calme et impartiale, aussi objective qu'il nous sera
+possible.</p>
+
+<p>Pour en assurer l'objectivit&eacute; parfaite, nous ne reculerons pas devant le
+labeur ingrat des citations et des r&eacute;f&eacute;rences minutieuses auxquelles on
+pourra constamment se reporter. De cette fa&ccedil;on, quand notre subtil
+auteur se retranchera derri&egrave;re la d&eacute;fense banale qu'<i>on ne l'a pas
+compris</i>, le lecteur pourra lui r&eacute;pliquer: <i>&agrave; qui la faute</i>?...
+C'est le syst&egrave;me philosophique de M. Bergson que nous jugerons d'apr&egrave;s
+les textes authentiques, et nullement ses intentions ni sa pens&eacute;e intime,
+encore moins sa pens&eacute;e d&eacute;finitive, que notre critique ne saurait viser
+et r&eacute;serve express&eacute;ment.</p>
+
+<p>Nous avions d&eacute;j&agrave; touch&eacute; &agrave; la philosophie de M. Bergson en esquissant les
+grandes lignes de la <i>Th&eacute;orie fondamentale de l'Acte et de la Puissance
+ou du Devenir,</i> mais d'une mani&egrave;re assez indirecte. Nous avions d&ucirc;
+mettre alors en parall&egrave;le avec les th&eacute;ories de l'&eacute;cole p&eacute;ripat&eacute;ticienne
+et thomiste que nous exposions, celles de la philosophie nouvelle.
+Mais cette critique n'&eacute;tait faite que par occasion, d'une mani&egrave;re
+accidentelle et tr&egrave;s incompl&egrave;te. Aujourd'hui, nous abordons de front
+l'&#339;uvre du ma&icirc;tre, pour en saisir les d&eacute;tails et l'ensemble, et suivre
+l'&eacute;volution de sa pens&eacute;e &agrave; travers tous les &eacute;crits qu'il a publi&eacute;s
+depuis sa th&egrave;se de 1889.</p>
+
+<p>Cet ouvrage&mdash;malgr&eacute; quelques r&eacute;p&eacute;titions n&eacute;cessaires&mdash;ne fera donc pas
+double emploi avec le premier, qui pourra toujours &ecirc;tre consult&eacute;
+utilement par ceux qui aiment les parall&egrave;les et les contrastes. Nous
+y renverrons quelquefois<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et maintenant, souhaitons &agrave; ce petit livre d'aller au loin produire un
+peu de bien! Sans doute, il n'a pas la pr&eacute;tention na&iuml;ve de convertir les
+Bergsoniens qui r&eacute;cusent les lumi&egrave;res de l'Intelligence, de la Raison et
+du Sens commun. Ce n'est pas d'arguments dont ces esprits ont besoin,
+mais de rem&egrave;des. Puisse-t-il du moins rassurer les autres, tous ceux qui
+n'ont pas laiss&eacute; s'atrophier en eux ces facult&eacute;s ma&icirc;tresses de notre
+nature humaine, et les pr&eacute;server &agrave; jamais d'une telle &laquo;catastrophe
+int&eacute;rieure&raquo;<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Et comme ce r&eacute;sultat purement n&eacute;gatif serait insuffisant
+&agrave; asseoir leurs convictions spiritualistes, puisse-t-il les aider &agrave;
+s'orienter vers les lumi&egrave;res si s&ucirc;res de la Philosophie traditionnelle.</p>
+
+<p>N'obtiendrait-il ce succ&egrave;s qu'aupr&egrave;s de cette nouvelle jeunesse qui se
+l&egrave;ve&mdash;avide de th&eacute;ories lumineuses et fortes, et d&eacute;daigneuse de ce
+qu'elle a d&eacute;j&agrave; nomm&eacute; une &laquo;philosophie des phosphorescences et des
+vell&eacute;it&eacute;s&raquo;<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>,&mdash;nous nous estimerions amplement r&eacute;compens&eacute; notre peine!</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2>LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></h2>
+
+
+<h2><a name="INTRODUCTION_GEacuteNEacuteRALE" id="INTRODUCTION_GEacuteNEacuteRALE">INTRODUCTION G&Eacute;N&Eacute;RALE</a></h2>
+
+<p>Suivant une formule ch&egrave;re &agrave; son &eacute;cole: M. Bergson <i>est en train de se
+faire</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Nous ne parlons pas ici de sa r&eacute;putation qui est d&eacute;j&agrave;
+faite&mdash;non seulement en France, mais dans les deux h&eacute;misph&egrave;res&mdash;et ne
+saurait gu&egrave;re s'amplifier davantage. A peu pr&egrave;s d&egrave;s le d&eacute;but de son
+enseignement &agrave; Paris, elle a retenti bruyamment et elle est devenue
+rapidement mondiale, gr&acirc;ce &agrave; une certaine presse et &agrave; cette unanimit&eacute; de
+r&eacute;clame mutuelle dont nos adversaires ont le secret,&mdash;et qui devraient
+&ecirc;tre pour nous une le&ccedil;on plus profitable d'union.</p>
+
+<p>Sur la foi de sa renomm&eacute;e, bien des gens se p&acirc;ment d'admiration &agrave; tout
+ce qui tombe aujourd'hui de ses l&egrave;vres ou sort de sa plume. Et je ne
+parle pas seulement du public f&eacute;minin qui assi&egrave;ge sa chaire du Coll&egrave;ge
+de France, ni des admirateurs par snobisme, incapables de comprendre le
+premier mot de th&eacute;ories si subtiles et si obscures,&mdash;mais aussi d'hommes
+de talent et de penseurs s&eacute;rieux qu'on est surpris de rencontrer dans ce
+concert d'adulation universelle.</p>
+
+<p>Nous pourrions en citer plusieurs parmi ses coll&egrave;gues de l'Universit&eacute; ou
+de l'Ecole normale, dont les &eacute;loges enthousiastes atteignent &agrave; un degr&eacute;
+de lyrisme d&eacute;concertant.</p>
+
+<p>L'un d'eux, dans un volume que nous avons sous les yeux, &eacute;crit qu'il
+faut classer M. Henri Bergson, non seulement &laquo;parmi les tr&egrave;s grands
+philosophes de tous les pays et de tous les temps&raquo;,&mdash;mais encore le
+proclamer &laquo;comme le seul philosophe de premier ordre qu'aient eu la
+France depuis Descartes, et l'Europe depuis Kant&raquo;. Il ajoute
+express&eacute;ment que Leibnitz, Malebranche, Spinosa, sont facilement
+&eacute;clips&eacute;s, ainsi que Fichte, Schelling et Hegel. Enfin, il conclut
+pompeusement: &laquo;Tel est le rythme de l'histoire des syst&egrave;mes: de loin en
+loin, un h&eacute;ros heureux de la pens&eacute;e s'&eacute;tant enfonc&eacute; tr&egrave;s avant dans les
+profondeurs du r&eacute;el en ram&egrave;ne au jour de l'intelligence des intuitions
+merveilleuses, richesse brute que lui-m&ecirc;me et des g&eacute;n&eacute;rations apr&egrave;s lui
+s'emploient &agrave; &eacute;laborer. Avec un Descartes, avec un Kant, M. Bergson,
+sans aucun doute, est de ces h&eacute;ros-l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces dithyrambes, on peut tirer l'&eacute;chelle et redire avec assurance
+que la r&eacute;putation du ma&icirc;tre est d&eacute;j&agrave; faite et qu'elle n'est plus &agrave;
+faire.</p>
+
+<p>Le secret de ce succ&egrave;s inou&iuml; serait peut-&ecirc;tre curieux &agrave; rechercher mais
+il n'est pas temps encore. Attendons la fin de ce travail pour le mieux
+comprendre.</p>
+
+<p>En disant que M. Bergson est <i>en train de se faire</i>, je n'ai donc voulu
+parler que de sa philosophie, qu'il n'a r&eacute;v&eacute;l&eacute;e au monde que peu &agrave; peu,
+&agrave; travers les h&eacute;sitations, on, comme il l'avoue lui-m&ecirc;me, &laquo;les zigzags
+d'une doctrine qui se d&eacute;veloppe, c'est-&agrave;-dire qui se perd, se retrouve
+et se corrige ind&eacute;finiment elle-m&ecirc;me&raquo;<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>Encore aujourd'hui est-elle loin d'&ecirc;tre compl&egrave;te. Comportera-t-elle une
+Th&eacute;odic&eacute;e, une Morale? et lesquelles?... Bien des doutes sont encore
+permis sur de si graves sujets, et quoiqu'il soit bien d&eacute;licat et
+presque t&eacute;m&eacute;raire de vouloir d&eacute;crire le trac&eacute; de cette seconde courbe,
+de la pens&eacute;e bergsonienne, avant qu'elle ait &eacute;t&eacute; form&eacute;e, nous
+essayerons, &agrave; la fin de ce volume, d'en indiquer l'orientation
+probable&mdash;sous toutes r&eacute;serves,&mdash;les effets de l'<i>Evolution cr&eacute;atrice</i>
+&eacute;tant toujours &laquo;impr&eacute;visibles&raquo; et sans aucune proportion avec leurs
+ant&eacute;c&eacute;dents, d'apr&egrave;s M. Bergson. Au demeurant, ce qui a paru jusqu'&agrave; ce
+jour du nouveau syst&egrave;me est d&eacute;j&agrave; consid&eacute;rable, quoique restreint aux
+faibles dimensions de trois volumes de moyenne &eacute;tendue<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> et de quelques
+articles de revues<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>,&mdash;sans parler d'un opuscule artistique sur le
+<i>Rire</i> ou la <i>Signification du comique</i>, que notre point de vue nous
+permettra de n&eacute;gliger.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le premier de ces trois volumes, <i>Essai sur les donn&eacute;es imm&eacute;diates de la
+Conscience</i>, fut sa th&egrave;se de doctorat soutenue &agrave; la Sorbonne en 1889.
+Nous assistions &agrave; cette soutenance avec le regrett&eacute; M<sup>gr</sup>
+d'Hulst et quelques amis, philosophes de profession, aux yeux desquels
+le nouveau Docteur se r&eacute;v&eacute;la du premier coup comme un penseur original,
+d'une subtilit&eacute; infiniment compliqu&eacute;e et nuageuse &agrave; la mani&egrave;re de Kant.
+La seule diff&eacute;rence, nous semblait-il, c'est que, dans cette p&eacute;nombre
+habituelle de la pens&eacute;e, brillait parfois, comme un feu d'artifice,
+l'image, la m&eacute;taphore &agrave; effet, et m&ecirc;me le trait d'esprit fran&ccedil;ais:
+choses inou&iuml;es chez le philosophe de K&#339;nigsberg et tous ses
+compatriotes.</p>
+
+<p>L'auditoire en &eacute;tait &agrave; la fois charm&eacute; et d&eacute;concert&eacute;, lorsqu'un des
+membres du jury, le v&eacute;n&eacute;rable M. Ravaisson&mdash;si j'ai bonne
+m&eacute;moire,&mdash;interpr&egrave;te peut-&ecirc;tre inconscient de cette impression g&eacute;n&eacute;rale,
+se laissa aller&mdash;pour terminer le compliment d'usage&mdash;&agrave; adresser, avec
+son fin sourire, cet &eacute;loge significatif au candidat: &laquo;Je n'ai pas
+toujours pu vous saisir, mais j'aime &agrave; croire, Monsieur, que vous vous
+&ecirc;tes compris!&raquo; Aussit&ocirc;t un murmure unanime d'approbation souligna ce
+trait qui portait au vif.</p>
+
+<p>La difficult&eacute; de comprendre cet ouvrage&mdash;comme tous les suivants, du
+reste&mdash;vient sans doute du fond et de la forme, de ce qui est dit,
+mais encore plus peut-&ecirc;tre de ce qui n'est point dit, de ce qui est
+sous-entendu ou dit seulement &agrave; demi-mot et au passage, alors que ce
+serait le plus int&eacute;ressant et le plus important &agrave; conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>C'est le cadre et l'orientation qui font d&eacute;faut. L'auteur semble nous
+conduire dans une nuit noire, &agrave; travers des chemins de traverse &eacute;troits
+et compliqu&eacute;s, sans nous dire o&ugrave; il veut nous mener. Sans doute, notre
+guide a son secret&mdash;du moins on doit lui supposer un secret,&mdash;car on ne
+peut admettre qu'il nous conduise &agrave; l'aventure. Mais ce secret, il ne le
+r&eacute;v&egrave;le que peu &agrave; peu, et par doses fragmentaires insuffisantes &agrave; nous
+rassurer.</p>
+
+<p>Ainsi, par exemple, dans ce premier volume, son avant-propos nous
+avertit qu'il va traiter de la libert&eacute; psychologique et r&eacute;soudre&mdash;gr&acirc;ce
+&agrave; une nouvelle m&eacute;thode vaguement indiqu&eacute;e&mdash;les difficult&eacute;s
+insurmontables soulev&eacute;es contre elle.</p>
+
+<p>Or, cette &laquo;nouvelle m&eacute;thode&raquo; n'est pas sans nous inqui&eacute;ter quelque peu,
+car on pressent d&eacute;j&agrave; qu'elle pourrait bien devenir le principal, au lieu
+d'&ecirc;tre l'accessoire, et d&eacute;border le sujet annonc&eacute; au point de le
+transformer en un simple &eacute;pisode.</p>
+
+<p>De fait, apr&egrave;s avoir lu et referm&eacute; le volume, cette impression persiste
+et, loin de s'att&eacute;nuer, redouble. Le malaise produit par l'incertitude
+du but que l'on poursuit devient plus aigu. La libert&eacute; elle-m&ecirc;me,
+annonc&eacute;e comme sujet principal de cette &eacute;tude, a pass&eacute; au second plan.
+Ce qui domine, c'est la th&eacute;orie nouvelle du Temps ou de la Dur&eacute;e, qui
+serait plus exactement le titre de l'ouvrage, car la Libert&eacute; n'est plus
+qu'un simple corollaire. Cette th&eacute;orie elle-m&ecirc;me semble si grosse des
+cons&eacute;quences les plus redoutables et les plus impr&eacute;vues, qu'on pressent
+qu'elle va devenir la base infiniment subtile et comme la pointe
+d'aiguille sur laquelle devra se tenir en &eacute;quilibre la masse imposante
+de l'&eacute;difice futur.</p>
+
+<p>Avant d'examiner la solidit&eacute; d'un tel fondement, faisons tout de suite
+conna&icirc;tre au lecteur l'&eacute;difice lui-m&ecirc;me&mdash;au moins dans son plan g&eacute;n&eacute;ral
+et ses plus grandes lignes,&mdash;telles qu'elles nous seront expos&eacute;es par
+les volumes suivants. Et puisque l'auteur a cru si utile &agrave; son jeu de ne
+le d&eacute;masquer pleinement qu'&agrave; la fin&mdash;semblable &agrave; ces prestidigitateurs
+qui n'annoncent leurs tours d'adresse que lorsqu'ils ont r&eacute;ussi,&mdash;la
+critique doit user de la tactique contraire et r&eacute;v&eacute;ler du premier coup
+o&ugrave; l'on veut en venir.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tout d'abord l'auteur a&mdash;comme on dit vulgairement&mdash;une id&eacute;e de
+derri&egrave;re la t&ecirc;te, qui est sa pr&eacute;occupation dominante, quoiqu'il n'en
+dise rien ni dans son avant-propos ni dans le corps de l'ouvrage. C'est
+&agrave; peine s'il nous la laisse entrevoir discr&egrave;tement dans une allusion
+finale.</p>
+
+<p>Il s'agit pour lui, comme pour tous ceux qui aspirent &agrave; devenir chefs
+d'&eacute;cole, de faire une grande r&eacute;volution en philosophie. Et cette
+r&eacute;volution, il la fera d'abord contre la tyrannie devenue insupportable
+du kantisme. Plus tard, lorsqu'il se sentira plus de force et d'audace,
+ce sera contre la philosophie tout enti&egrave;re, des El&eacute;ates et de Platon
+jusqu'&agrave; nos jours, qu'il partira en guerre. Tous les penseurs de
+l'humanit&eacute; avant lui avaient, para&icirc;t il, ignor&eacute; la m&eacute;thode &agrave; suivre
+pour d&eacute;couvrir la v&eacute;rit&eacute;; aucun n'avait encore su se placer au v&eacute;ritable
+point de vue; aussi n'avaient-ils pos&eacute; que des &laquo;pseudo-probl&egrave;mes&raquo;. En un
+mot, ils &eacute;taient tous intellectualistes, et M. Bergson se proclamera
+antiintellectualiste.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;tention de supprimer d'un trait de plume l'exp&eacute;rience s&eacute;culaire
+de l'humanit&eacute;, lentement accumul&eacute;e &agrave; travers les &acirc;ges par les plus
+grands g&eacute;nies, est d'ailleurs une audace indispensable pour quiconque
+veut d&eacute;sormais devenir chef d'&eacute;cole. Descartes et Kant avaient donn&eacute; le
+ton et agi de m&ecirc;me, en faisant table rase du pass&eacute;, et en ignorant de
+parti pris &laquo;qu'il y e&ucirc;t avant eux des hommes qui aient pens&eacute;&raquo;.</p>
+
+<p>Le proc&eacute;d&eacute; est donc classique: tout novateur commence par renverser; et
+c'est le genre o&ugrave; il excelle.</p>
+
+<p>Pour le moment, le nouveau docteur ne r&ecirc;ve encore que de d&eacute;tr&ocirc;ner Kant,
+en terrassant le kantisme. Kant fut pourtant le ma&icirc;tre de sa formation
+intellectuelle. Aux environs de 1880, lorsqu'il &eacute;tait sur les bancs du
+lyc&eacute;e Condorcet ou bien sur ceux de l'Ecole normale, la doctrine
+officielle de l'<i>Alma mater</i> &eacute;tait un kantisme rigoureux, s'en tenant &agrave;
+la <i>Critique de la Raison pure</i> et affectant de d&eacute;daigner les
+amendements et les restaurations de la <i>Raison pratique</i>.</p>
+
+<p>Or, ce joug commen&ccedil;ait &agrave; peser sur les esprits. Les plus jeunes et les
+plus ind&eacute;pendants aspiraient &agrave; le briser, et M. Bergson con&ccedil;ut alors son
+plan de destruction. Certes, il fallait du courage et de l'audace pour
+renverser l'idole. M. Bergson aura l'un et l'autre, mais il saura les
+allier &agrave; une prudence consomm&eacute;e. Il gardera fid&egrave;lement le secret du
+complot et n'en fera l'aveu que le jour o&ugrave; l'idole vermoulue sera
+remplac&eacute;e par une autre, car&mdash;suivant un mot c&eacute;l&egrave;bre&mdash;on ne d&eacute;truit que
+ce que l'on remplace.</p>
+
+<p>Dans le cours de ce premier volume, on trouvera bien des traits ac&eacute;r&eacute;s
+contre le kantisme, mais ils ne visent gu&egrave;re que des d&eacute;tails du syst&egrave;me.
+A l'avant-derni&egrave;re page de la conclusion seulement, il laisse entendre
+son dessein de s'attaquer au fondement lui-m&ecirc;me de ce syst&egrave;me qui
+interdit &agrave; l'esprit humain l'entr&eacute;e dans le domaine du r&eacute;el et de
+l'absolu.</p>
+
+<p>&laquo;Kant, d&eacute;clare M. Bergson, a mieux aim&eacute; ... &eacute;lever une barri&egrave;re
+infranchissable entre le monde des ph&eacute;nom&egrave;nes, qu'il livre tout entier &agrave;
+notre entendement, et celui des choses <i>en soi</i>, dont il interdit
+l'entr&eacute;e. Mais peut-&ecirc;tre cette distinction est-elle trop tranch&eacute;e et
+cette barri&egrave;re plus ais&eacute;e &agrave; franchir qu'on ne le suppose.&raquo;<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></p>
+
+<p>Nous verrons bient&ocirc;t comment M. Bergson esp&egrave;re la franchir ais&eacute;ment,
+gr&acirc;ce &agrave; sa th&eacute;orie de l'Intuition supra-intellectuelle. Et lorsqu'il
+aura r&eacute;ussi, ou cru r&eacute;ussir sa savante man&#339;uvre, nous l'entendrons
+faire triomphalement cette profession de foi anti-kantiste: &laquo;Dans
+l'absolu nous sommes, nous circulons et vivons. La connaissance, que
+nous en avons est incompl&egrave;te, sans doute, mais non pas ext&eacute;rieure ou
+relative. C'est l'&ecirc;tre m&ecirc;me, dans ses profondeurs, que nous atteignons
+par le d&eacute;veloppement combin&eacute; et progressif de la science et de la
+philosophie.&raquo;<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a></p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'Oc&eacute;an, fera &eacute;cho W. James, en traitant
+d&eacute;daigneusement la <i>Critique de la raison pure</i> comme &laquo;le plus rare et
+le plus compliqu&eacute; de tous les vieux mus&eacute;es de bric-&agrave;-brac&raquo;. Et cette
+irr&eacute;v&eacute;rence &agrave; l'&eacute;gard du vieux ma&icirc;tre d&eacute;chu ne soul&egrave;vera pas, m&ecirc;me en
+France, la moindre protestation indign&eacute;e. Au contraire, la <i>Revue
+philosophique</i> avouera, en g&eacute;missant, que c'est l&agrave; &laquo;une conclusion &agrave;
+laquelle la presque totalit&eacute; des philosophes est d&eacute;j&agrave; venue avec
+&eacute;clat&raquo;<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, d&egrave;s le d&eacute;but, M. Bergson refuse de respecter
+l'interdiction fondamentale du ma&icirc;tre. Il n'accepte plus sa consigne, et
+passe outre &agrave; ses d&eacute;fenses. Au fond de son c&#339;ur, le kantisme a v&eacute;cu.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, les premiers disciples de Kant avaient agi de m&ecirc;me. Les &eacute;coles de
+Schelling, de Fichte, de Hegel, au lieu de s'abstenir de toute
+sp&eacute;culation sur l'absolu, comme d'un fruit d&eacute;fendu, en firent, au
+contraire, comme on le sait, de v&eacute;ritables d&eacute;bauches.</p>
+
+<p>M. Bergson n'aura qu'&agrave; les imiter, &agrave; sa mani&egrave;re, dans leur r&eacute;volte, et
+il sera applaudi par tous ceux&mdash;ils sont nombreux&mdash;qui sont fatigu&eacute;s
+d'entendre r&eacute;p&eacute;ter que tout n'est pour nous qu'apparence et illusion, et
+qui ont enfin senti s'aiguiser en eux la faim et la soif du r&eacute;el et de
+l'absolu, pendant ces trop longs jours d'abstinence kantienne.
+Malheureusement, comme la raison pure, si peu comprise et si critiqu&eacute;e
+par Kant, lui inspire encore la m&ecirc;me d&eacute;fiance, il fera la gageure de
+s'en passer dans ses sp&eacute;culations, de ne se servir que d'une pr&eacute;tendue
+<i>intuition</i> esth&eacute;tique supra-intellectuelle, qui lui permettra de
+retourner &agrave; l'envers les notions les plus essentielles de la raison
+humaine. Son antiintellectualisme convaincu l'acculera &agrave; nous inventer
+une m&eacute;taphysique nouvelle &agrave; rebours des &eacute;vidences fondamentales du sens
+commun.</p>
+
+<p>Ce sens commun lui-m&ecirc;me deviendra un organe g&ecirc;nant qu'on finira par
+amputer. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre inclin&eacute; devant lui tr&egrave;s respectueusement dans une
+Pr&eacute;face<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, on ne s'occupera plus de ses perp&eacute;tuelles protestations, et
+les enfants terribles de la nouvelle &eacute;cole ne cesseront de nous &laquo;mettre
+en garde contre les illusions de l'&eacute;vidence vulgaire<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>&raquo;, contre les
+notions communes d'intelligibilit&eacute;, de raison, de v&eacute;rit&eacute;, en proclamant
+audacieusement qu'il n'en faut plus! Pour eux, le sens commun ne fournit
+que des recettes pratiques, sans aucune valeur intellectuelle.</p>
+
+<p>L'&eacute;difice m&eacute;taphysique bergsonien sera donc nettement
+antiintellectualiste, et voici ses principales th&egrave;ses que nous allons
+essayer de formuler,&mdash;autant toutefois qu'il est possible de pr&eacute;ciser et
+de r&eacute;duire en formules des assertions extr&ecirc;mement vagues et fuyantes,
+ennemies-n&eacute;es de la pr&eacute;cision et de la clart&eacute; didactiques.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L'id&eacute;e m&egrave;re et la pens&eacute;e ma&icirc;tresse de tout le nouveau syst&egrave;me est celle
+du vieil H&eacute;raclite: <i>L'&ecirc;tre n'est pas, tout est devenir pur</i>,
+c'est-&agrave;-dire perp&eacute;tuel et int&eacute;gral changement, en sorte que rien ne
+demeure le m&ecirc;me dans cette fuite perp&eacute;tuelle de la r&eacute;alit&eacute;: &#928;&#940;&#957;&#964;&#945; &#8125;&#961;&#949;&#953;
+&#954;&#945;&#943; &#959;&#973;&#948;&#949;&#957; &#956;&#941;&#957;&#949;&#953;<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. Il en donnait la comparaison c&eacute;l&egrave;bre: On ne se
+baigne pas deux fois dans le m&ecirc;me fleuve ni m&ecirc;me une seule fois, puisque
+tout change sans cesse et dans le fleuve et dans le baigneur, qui ne
+sont jamais les m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Or, cette fluidit&eacute; universelle des &ecirc;tres, dont la vie est le type
+premier, d'apr&egrave;s M. Bergson, c'est ce qu'il a appel&eacute; le Temps ou la
+Dur&eacute;e pure, et dont il a fait la &laquo;substance r&eacute;sistante&raquo; ou &laquo;l'&eacute;toffe&raquo;
+m&ecirc;me des choses, s'il est permis toutefois d'appeler de ce nom ce qui
+est l'inconsistance et la fluidit&eacute; m&ecirc;me.</p>
+
+<p>De cette premi&egrave;re n&eacute;gation de l'&ecirc;tre, on va voir d&eacute;couler les plus
+graves cons&eacute;quences, soit <i>m&eacute;taphysiques,</i> soit <i>logiques</i>, soit
+<i>crit&eacute;riologiques</i>.</p>
+
+<p>Au point de vue <i>m&eacute;taphysique</i>, la cat&eacute;gorie de substance est biff&eacute;e.</p>
+
+<p>Il n'y a plus que des modes d'&ecirc;tre sans &ecirc;tre, des attributs sans sujet,
+des actions sans agent ou des passions sans patient; ce qui est
+radicalement inintelligible. Bien plus, les cat&eacute;gories d'accidents ou de
+modes sont r&eacute;duites &agrave; une seule: le mouvement perp&eacute;tuel. Qualit&eacute;,
+quantit&eacute;, etc., ne sont et ne peuvent &ecirc;tre que des modes de mouvements:
+ce qui n'est pas moins inintelligible.</p>
+
+<p>Au point de vue <i>logique</i>, si l'&ecirc;tre n'est pas, il ne saurait &ecirc;tre
+identique &agrave; lui-m&ecirc;me, et le principe d'identit&eacute; ou de non-contradiction
+est ruin&eacute;, entra&icirc;nant &agrave; sa suite la ruine de tous les autres principes
+de la raison, qui, en derni&egrave;re analyse, s'appuient tous sur le premier,
+sur l'impossibilit&eacute; que l'&ecirc;tre et le non-&ecirc;tre, le oui et le non soient
+identiques. Pour la nouvelle &eacute;cole, au contraire, le contradictoire est
+sans doute impensable&mdash;vu la constitution actuelle de notre
+esprit,&mdash;mais nullement impossible. Bien plus, il est le fond m&ecirc;me de
+toute r&eacute;alit&eacute; dans la nature, o&ugrave; tout est &agrave; la fois lui-m&ecirc;me et autre
+que lui-m&ecirc;me, puisque tout y est devenir pur, c'est-&agrave;-dire
+l'h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; m&ecirc;me et la contradiction perp&eacute;tuelle de l'&ecirc;tre et du
+non-&ecirc;tre simultan&eacute;s.</p>
+
+<p>Cependant nos nouveaux philosophes veulent bien conserver &agrave; ces premiers
+principes de la raison un r&ocirc;le pratique et tout provisoire. Ainsi, la
+formule <i>deux et deux font quatre</i> n'exprime aucune v&eacute;rit&eacute; absolue et
+d&eacute;finitive, mais elle reste &laquo;commode&raquo; et &laquo;utile&raquo;, puisqu'elle
+r&eacute;ussit<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>,&mdash;comme si son utilit&eacute; pour r&eacute;gler avec mon d&eacute;biteur n'&eacute;tait
+pas pr&eacute;cis&eacute;ment le fruit de sa v&eacute;rit&eacute; math&eacute;matique et absolue!</p>
+
+<p>Au point de vue <i>crit&eacute;riologique</i>, les cons&eacute;quences ne sont pas moins
+r&eacute;volutionnaires. Puisque tout est fluent, et qu'il n'y a rien de stable
+ni en moi ni hors de moi, la pens&eacute;e abstraite qui nous montre des types
+fixes, des notions &eacute;ternelles, des principes immuables et n&eacute;cessaires,
+en un mot, des v&eacute;rit&eacute;s absolues, ne saurait &ecirc;tre qu'une facult&eacute;
+mensong&egrave;re &agrave; laquelle nous ne pouvons plus nous fier.</p>
+
+<p>La nouvelle &eacute;cole se proclame donc antiintellectualiste; elle fulmine
+contre &laquo;les concepts fig&eacute;s, cristallis&eacute;s et morts, d'o&ugrave; la vie s'est
+retir&eacute;e&raquo;, et contre toutes les combinaisons par induction ou d&eacute;duction
+de ces &laquo;entit&eacute;s conceptuelles&raquo;, d&eacute;sormais &laquo;vieux jeu&raquo;; elle proclame
+qu'il faut &laquo;renoncer tout &agrave; fait au rationnel&raquo;, suivant la maxime
+favorite de W. James,&mdash;et son moyen consisterait &agrave; remplacer l'autorit&eacute;
+&laquo;p&eacute;rim&eacute;e&raquo; de l'intelligence, soit intuitive, soit discursive, par une
+autre facult&eacute; qu'elle appelle l'<i>intuition,</i> mais qu'elle n'a jamais pu
+clairement d&eacute;finir. Cette facult&eacute; serait comme un sentiment esth&eacute;tique,
+une sympathie divinatrice, enti&egrave;rement lib&eacute;r&eacute; du joug de la raison et de
+la logique. &laquo;Au del&agrave; et au-dessus de la logique!&raquo; ou bien: &laquo;Vers les
+profondeurs supra-logiques!&raquo; Telle serait, d'apr&egrave;s M. Le Roy, sa
+v&eacute;ritable devise<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<p>Voil&agrave; en quelques traits synth&eacute;tiques&mdash;sur lesquels nous aurons &agrave;
+revenir en d&eacute;tail tr&egrave;s longuement<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>&mdash;l'esprit de la philosophie
+nouvelle. Tout son d&eacute;veloppement futur tient en germe dans ces quelques
+principes,&mdash;si toutefois l'on peut encore parler de principes, apr&egrave;s la
+suppression des premiers principes.</p>
+
+<p>C'est &agrave; leur lumi&egrave;re qu'il faut lire les ouvrages de M. Bergson, o&ugrave; tout
+s'&eacute;claire, si on ne les perd jamais de vue. Tout, disons-nous, ou plut&ocirc;t
+<i>presque</i> tout, car il reste encore un petit nombre de paragraphes dans
+tels et tels chapitres qui semblent des &eacute;nigmes myst&eacute;rieuses ou presque
+ind&eacute;chiffrables, m&ecirc;me pour les plus vieux professeurs de m&eacute;taphysique.
+Mais on peut ouvrir le secret des autres et p&eacute;n&eacute;trer leur synth&egrave;se, avec
+un peu de patience, gr&acirc;ce &agrave; cette merveilleuse cl&eacute;.</p>
+
+<p>Nous allons en faire l'exp&eacute;rience, en parcourant ensemble les principaux
+passages de ces trois volumes. Mais auparavant, une autre remarque
+g&eacute;n&eacute;rale s'impose. Apr&egrave;s avoir parl&eacute; du <i>fond</i>, il faut encore parler de
+la <i>forme</i> dont cette philosophie nouvelle aime &agrave; se parer.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Si le lecteur a bien compris combien cette nouvelle m&eacute;taphysique est au
+rebours de celle du sens commun, ou, si l'on veut, de celle que M.
+Bergson lui-m&ecirc;me a appel&eacute;e &laquo;la m&eacute;taphysique naturelle de l'intelligence
+humaine&raquo;<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, il n'aura pas de peine &agrave; pressentir que pour la faire
+accepter de ses lecteurs ou de ses auditeurs, un professeur doit avoir &agrave;
+son service, non seulement un grand talent litt&eacute;raire, mais encore
+certains proc&eacute;d&eacute;s sp&eacute;ciaux, dont il importe de d&eacute;voiler les secrets.</p>
+
+<p><i>D'abord</i>, c'est l'usage constant et l'abus de la m&eacute;taphore et des
+images qu'un artiste, un po&egrave;te, comme lui, sait manier avec une adresse
+et une originalit&eacute; consomm&eacute;es, dignes du plus s&eacute;duisant des
+prestidigitateurs.</p>
+
+<p>Nous sommes loin du temps o&ugrave; Aristote proscrivait de tout langage
+philosophique et s'interdisait s&eacute;v&egrave;rement &agrave; lui-m&ecirc;me l'emploi de la
+m&eacute;taphore, cette &laquo;ma&icirc;tresse d'erreur&raquo;, comme il l'appelait, cette grande
+et incomparable magicienne qui sait donner au faux un si grand
+prestige<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. La v&eacute;rit&eacute; n'en a nul besoin et doit savoir s'en passer.
+Seule, elle peut montrer son visage &agrave; d&eacute;couvert, tandis que le faux a
+toujours besoin d'une parure &eacute;trang&egrave;re et d'un d&eacute;guisement pour se faire
+accepter.</p>
+
+<p>Or, si nous assistons aujourd'hui aux cours publics les plus r&eacute;put&eacute;s de
+la nouvelle &eacute;cole, si nous feuilletons ses ouvrages philosophiques &agrave;
+grand succ&egrave;s, nous nous surprenons comme envelopp&eacute;s par un tourbillon
+ininterrompu d'images qui rivalisent d'&eacute;clat et de charme impr&eacute;vu. La
+m&eacute;taphore a tout envahi, si bien qu'il ne reste plus de place pour la
+d&eacute;monstration des th&egrave;ses. C'est elle qui a remplac&eacute; la preuve. On a m&ecirc;me
+&eacute;rig&eacute; en principe que seule elle prouve, en nous donnant l'intuition du
+r&eacute;el.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'on ne s'&eacute;tonne pas, &eacute;crit M. Le Roy, de me voir donner plus de
+m&eacute;taphores que de raisonnements: la m&eacute;taphore est le langage naturel de
+la m&eacute;taphysique, pour autant que celle-ci consiste en une <i>vivification
+de l'inexprimable</i>, en une <i>saisie du supra-logique par le dynamisme
+cr&eacute;ateur de l'esprit.</i>&raquo;<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>&mdash;Eh bien! Aristote et Platon ont d&eacute;j&agrave; appel&eacute;
+tout cela: &#963;&#959;&#981;&#943;&#950;&#949;&#963;&#964;&#945;&#953;.</p>
+
+<p>Les exemples abondent. Il suffit d'ouvrir au hasard le volume de
+l'<i>Evolution cr&eacute;atrice</i> et d'en lire une page pour constater que le
+culte de la m&eacute;taphore y est &eacute;lev&eacute; &agrave; la hauteur d'un proc&eacute;d&eacute; r&eacute;fl&eacute;chi
+d'exposition philosophique.</p>
+
+<p>Ici, c'est la comparaison du cin&eacute;matographe qui fait para&icirc;tre continus
+et fluents des instantan&eacute;s disjoints et immobiles. L&agrave;, c'est l'image du
+kale&iuml;doscope qui, dans le continu morcel&eacute; et fragment&eacute;, met un ordre
+enchanteur mais illusoire. Ailleurs, ce sont les brillantes fus&eacute;es du
+feu d'artifice, qui figurent l'Evolution cr&eacute;atrice s'&eacute;levant en pens&eacute;e
+&eacute;tincelante pour retomber en mati&egrave;re, etc.</p>
+
+<p>Ce proc&eacute;d&eacute; a plusieurs avantages, en outre de la vie et du charme dont,
+il pare les th&eacute;ories les plus abstruses. D'abord, il joue le r&ocirc;le d'un
+prisme qui redresse et met d'aplomb les th&egrave;ses de sens commun renvers&eacute;es
+par nos antiintellectualistes, rassurant ainsi les l&eacute;gitimes inqui&eacute;tudes
+des auditeurs.</p>
+
+<p>Expliquons notre pens&eacute;e:</p>
+
+<p>Pour nous faire comprendre la formule d'H&eacute;raclite: <i>tout passe et rien
+ne demeure</i> dans un &ecirc;tre, en sorte qu'il n'est jamais le m&ecirc;me, ni dans
+sa forme ni dans son fonds,&mdash;on emploie la comparaison c&eacute;l&egrave;bre du
+courant d'eau vive ou du fleuve. Or, le fleuve, au contraire, demeure le
+m&ecirc;me dans son &ecirc;tre substantiel, son eau restant la m&ecirc;me, tant qu'elle
+coule de la source &agrave; l'embouchure. Ainsi, au lieu de nous pr&eacute;senter une
+image de la mobilit&eacute; perp&eacute;tuelle et totale de l'&ecirc;tre, on nous offre
+celle d'un simple voyage, qui est la permanence m&ecirc;me de l'&ecirc;tre dont la
+position seule varie. Au lieu de nous offrir un exemple de changement
+total et perp&eacute;tuel, on choisit celui de la plus faible et plus
+superficielle mutation. En sorte que la th&eacute;orie du mobilisme absolu, qui
+renversait la raison, se trouve comme redress&eacute;e et rendue acceptable par
+le mirage d'une m&eacute;taphore qui a fait para&icirc;tre droit ce qui &eacute;tait &agrave;
+l'envers.</p>
+
+<p>Autre exemple: Si j'avance que la substance est une notion inutile et
+p&eacute;rim&eacute;e; qu'il y a des modes d'&ecirc;tre sans &ecirc;tre, des attributs sans sujet,
+des actions sans agent, il faudra, pour ne pas trop effaroucher mon
+auditoire, que je lui trouve un &eacute;quivalent ou un semblant d'&eacute;quivalent.
+Pour cela, j'aurai recours &agrave; une image. Je dirai, par exemple, qu'il y a
+sous les ph&eacute;nom&egrave;nes &laquo;un centre de jaillissement&raquo;<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, et je r&eacute;p&eacute;terai la
+comparaison du feu d'artifice si famili&egrave;re &agrave; M. Bergson; je comparerai
+donc l'Evolution cr&eacute;atrice &agrave; ces milliers de fus&eacute;es qui s'&eacute;l&egrave;vent dans
+les airs en &eacute;ventail, apr&egrave;s &ecirc;tre parties d'un centre unique de
+jaillissement&mdash;et mon auditoire, qui, avec son bon sens naturel, a d&eacute;j&agrave;
+mis un artificier derri&egrave;re ce centre de jaillissement, acceptera et
+applaudira la brillante image, tr&egrave;s facile &agrave; saisir parce qu'elle a
+naturellement redress&eacute; une th&eacute;orie &agrave; rebours et inintelligible.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me, pour expliquer la m&eacute;moire que la suppression de la substance
+permanente ou de l'identit&eacute; de la personne rendrait absurde&mdash;eh! comment
+<i>revoir</i>, par exemple, si l'on n'est plus rest&eacute; le m&ecirc;me?&mdash;on supposera
+que &laquo;dans chaque cellule c&eacute;r&eacute;brale, partout o&ugrave; quelque chose vit, il y a
+ouvert quelque part un <i>registre</i> o&ugrave; le temps s'inscrit&raquo;<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.&mdash;Mais aux
+yeux du simple bon sens, qu'est-ce qu' &laquo;un registre ouvert&raquo;, o&ugrave; peuvent
+s'inscrire le pass&eacute;, le pr&eacute;sent et l'avenir, sinon une chose qui
+demeure, une substance, o&ugrave; s'enregistrent en passant les ph&eacute;nom&egrave;nes qui
+se d&eacute;roulent et disparaissent? Interpr&eacute;t&eacute;e dans son sens naturel, la
+m&eacute;taphore fait donc r&eacute;appara&icirc;tre aux yeux de tous la substance qu'on
+croyait disparue, et l'esprit se d&eacute;clare satisfait. Encore une fois,
+l'image a jou&eacute; le r&ocirc;le du prisme redresseur de la pens&eacute;e renvers&eacute;e, ou,
+si l'on pr&eacute;f&egrave;re; une autre comparaison, nous dirons que ces images sont
+des pi&egrave;ces vraies destin&eacute;es &agrave; sugg&eacute;rer une impression fausse,
+puisqu'elles laissent entendre qu'elles sont l'expression fid&egrave;le des
+th&eacute;ories: ce qui n'est pas. Elles donnent l'illusion que l'auteur
+respecte pr&eacute;cis&eacute;ment ce qu'il condamne.</p>
+
+<p>Mais le proc&eacute;d&eacute; que nous critiquons ne consiste pas seulement en abus
+d'images et de m&eacute;taphores, il y ajoute une <i>terminologie</i> nouvelle, o&ugrave;
+les liens consacr&eacute;s par l'usage qui rattachaient les mots aux id&eacute;es
+correspondantes sont volontairement disloqu&eacute;s et bris&eacute;s. On fait m&ecirc;me
+parfois signifier aux mots exactement le contraire du sens
+universellement re&ccedil;u.</p>
+
+<p>Par exemple, le mot <i>durer</i>, dans toutes les langues, signifie <i>demeurer
+le m&ecirc;me</i>, au moins quant au fonds de son &ecirc;tre et malgr&eacute; des changements
+accidentels de forme. Or, dans le vocabulaire nouveau, <i>durer</i> signifie
+<i>ne jamais demeurer le m&ecirc;me</i>, en sorte qu'une chose qui cesserait de
+changer totalement et perp&eacute;tuellement cesserait par l&agrave; m&ecirc;me de
+durer<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<p>De l&agrave;, un idiome myst&eacute;rieux et &eacute;trange, ou plut&ocirc;t une multitude
+d'idiomes, car, dans la nouvelle &eacute;cole, chacun se forge le sien, &agrave; son
+gr&eacute;, comme pour &eacute;tourdir le lecteur par des obscurit&eacute;s syst&eacute;matiques et
+par le flou des id&eacute;es. On dirait qu'ils ont adopt&eacute; la devise de Renan:
+&laquo;Le vague est seul vrai&raquo;, parce qu'il peut seul rendre la fluidit&eacute;
+insaisissable et prot&eacute;iforme de toute chose. Oh! combien ils sont loin
+de vouloir m&eacute;riter l'&eacute;loge que Barth&eacute;l&eacute;my Saint-Hilaire adressait &agrave; la
+scolastique, d'&ecirc;tre par sa pr&eacute;cision et sa clart&eacute; &laquo;toute fran&ccedil;aise et
+toute parisienne&raquo;<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Et ne croyez pas qu'ils cherchent &agrave; s'excuser de
+leur obscurit&eacute;; au contraire, ils s'en vantent: &laquo;Ce qui est clair n'est
+plus int&eacute;ressant, &eacute;crit M. Le Roy, puisque c'est ce &agrave; propos de quoi
+tout travail de gen&egrave;se est achev&eacute;.... La philosophie a le droit d'&ecirc;tre
+obscure, elle en a le devoir pour autant qu'elle doit toujours ou
+s'approfondir ou s'&eacute;lever.... Le discours est subordonn&eacute; &agrave; l'action et
+le clair &agrave; l'obscur.&raquo;<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a></p>
+
+<p>Encore une fois, dirons-nous avec Aristote et Platon, cela s'appelle
+tout simplement &#963;&#959;&#981;&#943;&#950;&#949;&#963;&#964;&#945;&#953;<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>. Aussi bien le divin Platon ajoutait-il
+cette jolie d&eacute;finition du sophiste: &laquo;C'est un animal changeant qui ne se
+laisse pas prendre, comme on dit, d'une seule main ... une esp&egrave;ce bien
+difficile &agrave; saisir.&raquo;<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a></p>
+
+<p>Cette impression, du reste, ne nous est, pas personnelle, et nous
+n'avons encore rencontr&eacute; aucun lecteur des ouvrages de cette, &eacute;cole qui
+n'en ait facilement convenu. Voici, par exemple, ce qu'&eacute;crivait l'un
+d'eux, philosophe de profession:</p>
+
+<p>&laquo;Gris&eacute; de m&eacute;taphores, ravi par les mouvements audacieux de sa phrase,
+comme l'a&eacute;ronaute t&eacute;m&eacute;raire qui s'abandonne avec ivresse aux bonds
+impr&eacute;vus de sa nacelle, il (le philosophe bergsonien) croit s'&eacute;lever
+vers une r&eacute;alit&eacute; plus pure, alors qu'il monte dans les nuages en
+attendant la chute.... C'est l'image d'une nef d&eacute;lest&eacute;e, d&eacute;sempar&eacute;e, qui
+s'&eacute;l&egrave;ve, s'abaisse, se pr&eacute;cipite, se ralentit, tourbillonne, suivant les
+m&eacute;andres les plus fantaisistes et les plus inqui&eacute;tants, au gr&eacute; du
+talent, &agrave; la vitesse de l'inspiration, &agrave; la merci de la passion ou du
+sentiment. Le lien qui rattache les mots aux id&eacute;es a &eacute;t&eacute; bris&eacute;....
+Affranchis des lois de l'usage, comme d'autant de conventions
+tyranniques, tant&ocirc;t les mots disloqu&eacute;s se d&eacute;tachent de leur contexte
+naturel, tant&ocirc;t ils forment des groupements r&eacute;volutionnaires; la plupart
+du temps ils se soustraient &agrave; toute association normale.... Les mots
+nous apparaissaient charg&eacute;s de souvenirs et de liens multiples, avec une
+physionomie caract&eacute;ristique, accompagn&eacute;s d'un cort&egrave;ge r&eacute;gulier d'id&eacute;es,
+d'images et de sentiments, incorpor&eacute;s enfin et &eacute;troitement subordonn&eacute;s
+au monde r&eacute;el. Dans le vocabulaire nouveau, ils se pr&eacute;sentent sans
+a&iuml;eux, sans histoire, sans tradition, dispos&eacute;s &agrave; tout signifier, comme
+dans une soci&eacute;t&eacute; anarchique ou jacobine tous les individus sont pr&ecirc;ts &agrave;
+remplir toutes les fonctions, sans &ecirc;tre pr&eacute;par&eacute;s &agrave; aucune.... Il suffit
+de saisir une bonne fois le proc&eacute;d&eacute;.... On tire ainsi du langage de
+prestigieux effets, dissociant les alliances d'id&eacute;es ou de choses
+apparemment les plus infrangibles, r&eacute;conciliant les termes les plus
+oppos&eacute;s, formant d'&eacute;blouissantes synth&egrave;ses, r&eacute;solvant les probl&egrave;mes les
+plus compliqu&eacute;s....&raquo;<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a></p>
+
+<p>Si telle est l'impression d'un professionnel de la philosophie, celle
+des &laquo;Philistins&raquo;, et des plus savants d'entre eux, ne sera que pire. Le
+r&ecirc;ve de ce grand homme, &eacute;crivait M. Le Dantec, serait &laquo;d'&ecirc;tre plong&eacute;
+dans un <i>in pace</i> parfaitement noir, et de s'y trouver suspendu sans
+contact avec les parois du cachot. L&agrave;, sans &ecirc;tre troubl&eacute; dans sa
+m&eacute;ditation par la vue, l'audition ou le contact, qui donnent des objets
+externes une notion fausse ou superficielle, le philosophe, enfin d&eacute;gag&eacute;
+de toutes les entraves de la nature, vivrait dans sa pens&eacute;e profonde la
+vie totale de l'Univers&raquo;<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<p>Cette ironie, un peu lourde, il est vrai, indique bien l'impression de
+noir parfait que la lecture de M. Bergson a d&ucirc; laisser &agrave; ce savant, ami
+des m&eacute;thodes positives et de la clart&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi, pour l'un, c'est le vertige; pour l'autre, la nuit noire.... Et
+cependant, nombreuses sont les &acirc;mes simples ou insuffisamment instruites
+des premiers principes d'une saine philosophie qui se laissent prendre
+aux prestigieux effets produits par de nouvelles associations de mots et
+d'images. Noua en avons rencontr&eacute;, par exemple, qui se p&acirc;maient
+d'admiration devant le seul titre de l'<i>Evolution cr&eacute;atrice</i>. En
+apparence, en effet, le mot est heureux et n'a rien de choquant. On y
+trouve un sujet, un attribut, un verbe sous-entendu, et l'esprit est
+satisfait: <i>l'Evolution est cr&eacute;atice.</i> Mais si l'on va au del&agrave; des mots,
+jusqu'au fond de la pens&eacute;e de l'auteur, et si l'on demande: 1&ordm; <i>Qui est
+cr&eacute;ateur?</i>&mdash;Personne. C'est l'&eacute;volution qui se fait elle-m&ecirc;me; c'est
+donc une cr&eacute;ation sans aucun cr&eacute;ateur.</p>
+
+<p>Si l'on demande en outre: 2&deg; <i>De quoi est-elle cr&eacute;atrice?</i>&mdash;De rien,
+sinon d'elle-m&ecirc;me! puisqu'il n'y a plus d'&ecirc;tre, de chose! cr&eacute;&eacute;e, et que
+tout est devenir, c'est-&agrave;-dire &eacute;volution pure. En sorte que c'est une
+cr&eacute;ation sans aucun cr&eacute;ateur et sans aucune chose cr&eacute;&eacute;e!<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>&mdash;Alors,
+apr&egrave;s cette d&eacute;couverte, tout s'obscurcit et devient incoh&eacute;rent: c'est le
+chaos des id&eacute;es pour le simple bon sens. Mais l'&eacute;tiquette, avec sa
+brillante m&eacute;taphore, a su masquer parfaitement l'opposition des id&eacute;es
+avec le sens commun. Tant est grande la magie des mots! Nos farouches
+contempteurs des id&eacute;es &laquo;cristallis&eacute;es et mortes&raquo;, nos iconoclastes de
+toutes les idoles du langage et de la tradition, sont les premiers &agrave; se
+payer de mots et les seuls &agrave; adorer des m&eacute;taphores!</p>
+
+<p>Nous voici donc bien avertis sur les proc&eacute;d&eacute;s litt&eacute;raires et m&eacute;thodiques
+de notre auteur, ainsi que sur l'esprit et la port&eacute;e philosophique du
+nouveau syst&egrave;me. Nous pouvons d&eacute;sormais entreprendre l'analyse des
+&eacute;crits de M. Bergson, en commen&ccedil;ant par son premier-n&eacute;, sa fameuse th&egrave;se
+sur la th&eacute;orie nouvelle du Temps ou de la Dur&eacute;e pure, qui sera comme le
+<i>leit-motiv</i> de toutes ses autres th&eacute;ories. Nous nous bornerons
+toutefois aux grandes lignes et &agrave; une vue synth&eacute;tique, &eacute;vitant de les
+obscurcir par la critique, d'ailleurs facile, d'innombrables d&eacute;tails.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4>Note.</h4>
+
+<p>Si la n&eacute;bulosit&eacute; syst&eacute;matique de la nouvelle &eacute;cole a des avantages
+incontestables pour ses auteurs, elle a aussi des inconv&eacute;nients, car
+elle permet &agrave; l'imagination de chacun de d&eacute;couvrir dans chaque nu&eacute;e tout
+ce qui lui pla&icirc;t, voire m&ecirc;me les figures les plus oppos&eacute;es aux
+intentions de l'inventeur. M. Bergson ne pouvait manquer d'en &ecirc;tre la
+premi&egrave;re victime et de s'en plaindre am&egrave;rement. Il sera pour le moins
+curieux et tr&egrave;s suggestif d'entendre ses protestations indign&eacute;es contre
+les multiples d&eacute;figurations de sa pens&eacute;e que se sont permises MM. les
+professeurs des Lyc&eacute;es, aupr&egrave;s desquels M. Binet avait ouvert une
+enqu&ecirc;te pour conna&icirc;tre l'influence de la philosophie bergsonienne sur
+leur enseignement. A ce sujet, le lecteur lira avec int&eacute;r&ecirc;t l'extrait
+suivant de la s&eacute;ance de la <i>Soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise de Philosophie,</i> qui, le
+28 nov. 1907, a mis aux prises M. Binet et M. Bergson.</p>
+
+<p>&laquo;M. BINET.&mdash;Ma seconde question s'adresse sp&eacute;cialement &agrave; notre savant
+coll&egrave;gue M. Bergson, que nous avons la bonne fortune de compter
+aujourd'hui parmi nous. Il a vu (par l'enqu&ecirc;te) quelle influence sa
+philosophie exerce sur l'enseignement secondaire. Il a vu aussi les
+doutes, les h&eacute;sitations de certains ma&icirc;tres, qui avouent tr&egrave;s
+franchement qu'il ne sont pas encore parvenus &agrave; trouver la <i>formule
+d'adaptation de ses id&eacute;es</i> &agrave; l'&eacute;tat d'intelligence de leurs l'&eacute;l&egrave;ves. Il
+me semble bien que M. Bergson doit &ecirc;tre int&eacute;ress&eacute; par le renseignement
+si curieux et si sinc&egrave;re que nos correspondants lui apportent. Nous
+serions heureux de conna&icirc;tre d'abord, si ce n'est pas indiscret, son
+impression de s&eacute;ance. Nous souhaitons aussi qu'apr&egrave;s r&eacute;flexion il puisse
+trouver les indications et les conseils qui aplaniront les difficult&eacute;s
+que rencontre la propagation de ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;M. BERGSON.&mdash;J'avoue ne rien comprendre &agrave; certaines observations (des
+professeurs de lyc&eacute;e) dont M. Binet vient de donner lecture. M. Binet
+para&icirc;t d&eacute;sirer que je m'explique sur les questions qu'elles soul&egrave;vent.
+C'est de lui ou de ses correspondants que je r&eacute;clame cette explication.
+Dans les th&eacute;ories qu'ils m'attribuent, je ne reconnais rien de moi, rien
+que j'aie jamais pens&eacute;, enseign&eacute;, &eacute;crit.... O&ugrave;, quand, sous quelque
+forme ai-je dit quelque chose de tout cela? Qu'on me montre dans ce que
+j'ai &eacute;crit une ligne, un mot, qui puisse s'interpr&eacute;ter de cette mani&egrave;re,
+etc.&raquo; <i>(Bulletin de la Soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise de philosophie</i>, num&eacute;ro de
+janvier, 1908, p. 20, 21.)</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="I" id="I">I</a></h2>
+
+<h2>LA NOTION BERGSONIENNE DU TEMPS.</h2>
+
+
+<p>La nouvelle notion du Temps imagin&eacute;e par M. Bergson est de la plus haute
+importance, puisqu'il en a fait le centre et le pivot de tout son
+nouveau syst&egrave;me philosophique.</p>
+
+<p>Au premier abord, il semble bien subtil et m&ecirc;me paradoxal de vouloir
+fonder une philosophie tout enti&egrave;re, une explication totale des choses
+sur la notion du Temps. A la r&eacute;flexion, toutefois, et au souvenir de la
+merveilleuse synth&egrave;se p&eacute;ripat&eacute;ticienne enti&egrave;rement &eacute;lev&eacute;e sur la notion
+du Mouvement&mdash;notion si voisine de celle du Temps,&mdash;on est plut&ocirc;t tent&eacute;
+de faire cr&eacute;dit &agrave; l'auteur, non sans quelque d&eacute;fiance il est vrai, car
+si le Mouvement est un ph&eacute;nom&egrave;ne patent qui tombe sous les sens, il n'en
+est pas de m&ecirc;me du Temps, le plus obscur et le plus myst&eacute;rieux peut-&ecirc;tre
+de tous les ph&eacute;nom&egrave;nes de la nature. Ce contraste avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute;
+remarqu&eacute; par les anciens, lorsqu'ils disaient: <i>Motus sensibus ipsis
+patet, non autem tempus</i>. Aussi pouvons-nous craindre tr&egrave;s l&eacute;gitimement
+que le sophisme ne trouve plus facilement &agrave; s'embusquer derri&egrave;re ces
+ombres profondes, et qu'au lieu de b&acirc;tir sur le roc, comme Aristote, M.
+Bergson ne puisse &eacute;difier que sur le sable mouvant des conjectures.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, essayons d'expliquer aussi clairement que possible
+sa pens&eacute;e toujours subtile et nuageuse, d'en montrer les c&ocirc;t&eacute;s sp&eacute;cieux
+et d'en pr&eacute;ciser les points faibles. Pour cela, commen&ccedil;ons par faire
+conna&icirc;tre le r&eacute;sultat final de sa longue et laborieuse &eacute;tude sur la
+notion du Temps.</p>
+
+<p>Le Temps &eacute;tant l'antith&egrave;se de l'Espace, il est bon de rapprocher ces
+deux notions pour en &eacute;clairer le sens par leur contraste. L'un et
+l'autre, dans la philosophie traditionnelle, sont des <i>quantit&eacute;s
+continues</i>, homog&egrave;nes et mesurables; mais les parties de l'Espace sont
+coexistantes et <i>simultan&eacute;es</i>, tandis que les parties du Temps sont
+<i>successives</i> et fluentes.</p>
+
+<p>Or, dans le syst&egrave;me de M. Bergson, l'Espace est d&eacute;fini par <i>quantit&eacute;</i> et
+<i>homog&eacute;n&eacute;it&eacute;</i>, et partant par <i>mensurabilit&eacute;.</i> C'est le propre de la
+mati&egrave;re. Toute quantit&eacute;, soit discr&egrave;te comme le nombre, soit continue
+comme les grandeurs, est de l'espace. &laquo;L'espace, dit-il, doit se d&eacute;finir
+l'homog&egrave;ne.... Inversement, tout milieu homog&egrave;ne et ind&eacute;fini sera de
+l'espace.&raquo;<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a></p>
+
+<p>Au contraire, le Temps est d&eacute;fini par <i>qualit&eacute;</i> pure et <i>h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute;</i>
+pure, exclusive de toute quantit&eacute;, de toute homog&eacute;n&eacute;it&eacute;, et partant de
+toute mensurabilit&eacute;. C'est le propre de l'esprit. Ainsi le Temps vrai
+n'a ni parties virtuellement multiples, ni quantit&eacute; par o&ugrave; il soit
+mesurable, ni homog&eacute;n&eacute;it&eacute; qui permette de comparer une dur&eacute;e &agrave; une autre
+dur&eacute;e et de les dire &eacute;gales ou in&eacute;gales.</p>
+
+<p>&laquo;La dur&eacute;e pure, &eacute;crit M. Bergson, n'est qu'une succession de changements
+qualitatifs qui se fondent, qui se p&eacute;n&egrave;trent, sans contours pr&eacute;cis, sans
+aucune tendance &agrave; s'ext&eacute;rioriser les uns par rapport aux autres, sans
+aucune parent&eacute; avec le nombre. Ce serait l'h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; pure.&raquo;<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a></p>
+
+<p>Cette notion est sans doute &agrave; l'oppos&eacute; de toutes les conceptions
+agnostiques ou id&eacute;alistes, kantistes ou leibnitziennes. Mais elle n'eut
+pas moins &eacute;loign&eacute;e de toutes les d&eacute;finitions connues des &eacute;coles
+r&eacute;alistes, qui sont unanimes &agrave; faire du Temps une quantit&eacute;, notamment de
+la c&eacute;l&egrave;bre d&eacute;finition aristot&eacute;licienne, d&eacute;clarant que le Temps est <i>le
+nombre ou la mesure du mouvement, selon l'avant et l'apr&egrave;s</i>. &#902;&#961;&#953;&#952;&#956;&#959;&#962;
+&#954;&#953;&#957;&#942;&#963;&#949;&#969;&#962; &#954;&#945;&#964;&#940; &#964;&#959; &#960;&#961;&#972;&#964;&#949;&#961;&#959;&#957; &#954;&#945;&#953; &#971;&#963;&#964;&#949;&#961;&#959;&#957;<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas seulement la pens&eacute;e philosophique que contredit la
+nouvelle notion, ce sont encore les donn&eacute;es de la Science exp&eacute;rimentale
+et du simple bon sens. La fiction d'un temps simple, impossible &agrave;
+mesurer, appara&icirc;t en effet du premier coup comme un d&eacute;fi au sens commun.
+Quant &agrave; la Science qui parvient &agrave; mesurer le temps et m&ecirc;me &agrave; le pr&eacute;dire
+par des calculs d'une pr&eacute;cision si merveilleuse, elle donne chaque jour
+&agrave; cette fiction le plus &eacute;clatant d&eacute;menti.</p>
+
+<p>Que telle soit bien pourtant la pens&eacute;e de M. Bergson, on n'en saurait
+douter. Pour lui, le temps <i>vrai</i> ne se mesure point; celui de la
+science et du sens commun n'est qu'une illusion et une chim&egrave;re, comme il
+le r&eacute;p&egrave;te &agrave; sati&eacute;t&eacute;, sous toutes les formes, dans tout le cours de ses
+ouvrages, notamment dans les cinquante pages (57 &agrave; 107) du deuxi&egrave;me
+chapitre de son <i>Essai sur les Donn&eacute;es imm&eacute;diates de la conscience</i>,
+enti&egrave;rement consacr&eacute;es &agrave; combattre cette illusion.</p>
+
+<p>En lisant tous les longs et subtils d&eacute;veloppements donn&eacute;s par l'auteur &agrave;
+cette th&egrave;se, il est impossible &agrave; un philosophe quelque peu au courant
+des notions de M&eacute;taphysique g&eacute;n&eacute;rale ou d'Ontologie, de ne pas &ecirc;tre
+frapp&eacute; du nombre et de la gravit&eacute; des confusions d'id&eacute;es qu'on y
+rencontre. Les notions classiques les plus fondamentales ont &eacute;t&eacute; plus ou
+moins vid&eacute;es de leur sens naturel, mutil&eacute;es, chavir&eacute;es comme &agrave; plaisir,
+au point d'&eacute;tourdir et de saisir comme de vertige un lecteur
+inexp&eacute;riment&eacute;. Si l'on nous permettait l'expression &agrave; la mode, nous
+dirions&mdash;sans vouloir suspecter en rien les intentions de l'auteur&mdash;que
+c'est l&agrave; comme un vrai &laquo;sabotage&raquo; de l'Ontologie. On croirait m&ecirc;me &agrave; un
+&laquo;sabotage&raquo; r&eacute;gl&eacute;, m&eacute;thodique, car ces confusions d'id&eacute;es, qui semblent
+se succ&eacute;der en d&eacute;sordre, conservent entre elles un ordre strat&eacute;gique
+tr&egrave;s &eacute;tudi&eacute; et tr&egrave;s savant. Nous les comparerions volontiers &agrave; cette
+s&eacute;rie de tranch&eacute;es profondes et obscures o&ugrave; l'assi&eacute;geant se croit en
+s&ucirc;ret&eacute;, &agrave; l'abri des traits de l'ennemi, et qui le conduisent sous
+terre, tr&egrave;s m&eacute;thodiquement, jusqu'au pied de la place assi&eacute;g&eacute;e dont il
+veut faire l'assaut. Ici, la place assi&eacute;g&eacute;e s'appelle la notion
+traditionnelle du Temps.</p>
+
+<p>Or, voici la s&eacute;rie de ces confusions dans leur strat&eacute;gie savante. Ne
+pouvant les relever toutes, pour ne pas trop fatiguer ou embrouiller nos
+lecteurs, contentons-nous d'indiquer les principales:</p>
+
+<p>1&deg; Confusion de la <i>quantit&eacute;</i> avec la <i>qualit&eacute;</i>; 2&deg; de l'<i>unit&eacute;</i> avec le
+<i>nombre</i>; 3&deg; du <i>nombre</i> avec l'<i>espace</i>; 4&deg; de l'<i>espace</i> avec
+l'<i>homog&egrave;ne</i>; 5&deg; du <i>temps</i> avec le <i>mouvement</i>; 6&deg; enfin&mdash;c'est
+l'erreur capitale,&mdash;confusion du <i>temps</i> avec l'<i>h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne</i>.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces confusions &eacute;taient trop &eacute;videntes pour ne pas causer
+l'&eacute;tonnement et comme le scandale des philosophes quelque peu familiers
+avec les notions d'Ontologie. Aussi, malgr&eacute; le prestige de la chaire
+officielle du haut de laquelle elles tombaient dans le public, ont-elles
+d&eacute;j&agrave; soulev&eacute; les critiques et les protestations &eacute;parses d'un bon nombre
+de professeurs, nullement suspects d'attaches scolastiques, voire m&ecirc;me
+de la part de certains coll&egrave;gues en Sorbonne, comme le regrett&eacute; M.
+Huvelin dans sa brillante th&egrave;se de doctorat sur les <i>El&eacute;ments principaux
+de la repr&eacute;sentation</i>, o&ugrave; la notion bergsonienne du Temps est
+vigoureusement, quoique tr&egrave;s incompl&egrave;tement, r&eacute;fut&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais ces critiques partielles, &eacute;parses &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans les th&egrave;ses et les
+revues contemporaines, sont loin d'avoir tout dit, ce nous semble, ni
+m&ecirc;me le principal, &agrave; notre sens. Encore moins ont-elles montr&eacute;, dans une
+vue d'ensemble, la synth&egrave;se et le lien de toutes ces erreurs partielles
+de la Philosophie nouvelle. Il y a donc encore place, croyons-nous, pour
+une r&eacute;futation plus m&eacute;thodique et plus compl&egrave;te, sinon de tous les
+d&eacute;tails, ce qui serait infini, au moins des grandes lignes de cette
+philosophie &agrave; la mode.</p>
+
+<p>Nous en commencerons l'essai par l'analyse des six confusions
+fondamentales que nous venons d'&eacute;num&eacute;rer.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>1. Une premi&egrave;re confusion, d&eacute;couverte au point de d&eacute;part et &agrave; la racine
+de la th&eacute;orie nouvelle, est celle de la <i>quantit&eacute;</i> avec la <i>qualit&eacute;</i>.
+Pour la mettre en lumi&egrave;re, rappelons bri&egrave;vement les deux notions
+classiques.</p>
+
+<p>La <i>quantit&eacute;</i>, au sens &eacute;tymologique du mot, est ce qui r&eacute;pond &agrave; l'une
+des deux questions: quelle est la grandeur de tel objet? combien y
+a-t-il d'objets? C'est donc la quantit&eacute; qui fait le plus ou le moins
+dans les dimensions ou dans le nombre des objets.</p>
+
+<p>On la d&eacute;finit: <i>ce qui est divisible</i> (au moins id&eacute;alement et
+virtuellement) en parties homog&egrave;nes ou de m&ecirc;me esp&egrave;ce. &#928;&#959;&#963;&#959;&#957; &#955;&#941;&#947;&#949;&#964;&#945;&#953; &#964;&#959;
+&#948;&#943;&#945;&#953;&#961;&#949;&#964;&#972;&#957;<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p>
+
+<p>Si ces parties, avant la division, sont d&eacute;j&agrave; distinctes, on a la
+quantit&eacute; <i>discr&egrave;te</i> ou le nombre: dix hommes, une douzaine de pommes. Si
+ces parties, avant leur division, sont au contraire indistinctes, en
+sorte que la fin de l'une soit aussi le commencement de l'autre, on a la
+quantit&eacute; <i>continue</i> ou extensive, soit dans l'espace, soit dans le
+temps.</p>
+
+<p>Nous avons dit: divisible en parties de m&ecirc;me esp&egrave;ce, car la division de
+l'eau en hydrog&egrave;ne et oxyg&egrave;ne ne dit pas sa quantit&eacute;, et la r&eacute;union du
+cheval et du cavalier ne saurait former un nombre.</p>
+
+<p>La <i>qualit&eacute;</i>, au contraire, est la mani&egrave;re d'&ecirc;tre qui perfectionne un
+objet, soit dans son &ecirc;tre, comme la beaut&eacute;, la dur&eacute;e, soit dans son
+op&eacute;ration, comme la vertu. Ainsi la force est une qualit&eacute; de la mati&egrave;re,
+la sant&eacute; une qualit&eacute; des vivants, la science une qualit&eacute; de
+l'esprit<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<p>On voit par l&agrave; combien profonde est la diff&eacute;rence entre la quantit&eacute; et
+la qualit&eacute;, entre le <i>quantum</i> et le <i>quale</i>. La qualit&eacute; fait les &ecirc;tres
+semblables ou dissemblables; la quantit&eacute; les rend &eacute;gaux ou in&eacute;gaux.</p>
+
+<p>Ce serait donc ne pas s'entendre de soutenir avec M. Bergson que &laquo;la
+quantit&eacute; est toujours de la qualit&eacute; &agrave; l'&eacute;tat naissant&raquo;<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. A moins
+qu'on ne veuille jouer avec l'identit&eacute; des contraires et l'indiff&eacute;rence
+des diff&eacute;rents....</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas &agrave; dire que la qualit&eacute; elle-m&ecirc;me ne puisse avoir des
+degr&eacute;s, c'est-&agrave;-dire du plus ou du moins dans la m&ecirc;me perfection, et
+partant une certaine grandeur ou une certaine <i>intensit&eacute;</i>. Et comme
+toute intensit&eacute; est reconnue susceptible de grandir ou de diminuer, il
+est tout naturel de chercher de combien elle grandit ou de combien elle
+diminue, c'est-&agrave;-dire de la mesurer. Et si on peut la mesurer, elle
+a une quantit&eacute;. Or, on peut la mesurer: c'est ce qui ne saurait &ecirc;tre ni&eacute;.</p>
+
+<p>Que si on ne la peut mesurer directement, comme on mesure l'&eacute;tendue par
+la superposition d'un &eacute;talon, on pourra du moins la mesurer
+indirectement par les effets sensibles qu'elle produit dans la mati&egrave;re.
+Ainsi une force de tension ou une force musculaire se mesureront par
+leurs effets sur un dynamom&egrave;tre; et la force calorique par ses effets de
+dilatation sur le mercure du thermom&egrave;tre. Par d'autres ing&eacute;nieux
+proc&eacute;d&eacute;s, les savants ont r&eacute;ussi &agrave; mesurer l'intensit&eacute; des autres forces
+de la nature: lumi&egrave;re, son, magn&eacute;tisme, &eacute;lectricit&eacute;, etc.</p>
+
+<p>On peut aussi mesurer l'intensit&eacute; d'une qualit&eacute; par sa comparaison avec
+une autre de m&ecirc;me esp&egrave;ce. Ainsi deux forces qui s'&eacute;quilibrent seront
+&eacute;gales. Si l'une l'emporte, elle sera dite plus grande et sa rivale plus
+petite. Cette comparaison permet, dans un concours, de classer les plus
+forts et les plus faibles avec une pr&eacute;cision quasi-math&eacute;matique.</p>
+
+<p>Enfin, on peut parfois mesurer une qualit&eacute; d'intensit&eacute; variable en la
+comparant avec elle-m&ecirc;me. Par exemple, on mesure une douleur actuelle
+par comparaison avec le degr&eacute; maximum d'acuit&eacute; ou le degr&eacute; minimum d&eacute;j&agrave;
+exp&eacute;riment&eacute;. Et quoique cette appr&eacute;ciation soit plus vague et bien moins
+rigoureuse que les pr&eacute;c&eacute;dentes, il arrive parfois qu'une douleur peut
+para&icirc;tre approximativement deux fois plus forte qu'&agrave; son d&eacute;but, et
+qu'ensuite elle semble avoir diminu&eacute; d'autant. Il y a donc des qualit&eacute;s
+mesurables, c'est-&agrave;-dire dou&eacute;es de quantit&eacute;.</p>
+
+<p>La quantit&eacute; peut donc &ecirc;tre intensive aussi bien qu'extensive, et
+vouloir, avec M. Bergson, r&eacute;duire toute quantit&eacute; &agrave; de l'&eacute;tendue ou &agrave; des
+rapports de contenance dans l'espace est un syst&egrave;me pr&eacute;con&ccedil;u, <i>a
+priori</i>, que la plus &eacute;l&eacute;mentaire observation se charge de d&eacute;mentir.</p>
+
+<p>Nous n'irons pas cependant jusqu'&agrave; pr&eacute;tendre, avec M. Fouill&eacute;e<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, que
+toute quantit&eacute; est premi&egrave;rement et essentiellement intensive, en sorte
+qu'elle ne deviendrait extensive que par une projection plus ou moins
+illusoire dans l'espace. Mais nous accorderons que les dimensions de
+volume ou de masse sont plut&ocirc;t une vue ext&eacute;rieure et superficielle de
+l'&ecirc;tre quantitatif, tandis que son intensit&eacute; est une vue plus profonde
+de son essence. Celle-ci est la &laquo;racine&raquo;&mdash;le mot est de saint
+Thomas;&mdash;l'autre est son extension, sa manifestation dans l'espace.</p>
+
+<p>C'est ce degr&eacute; ou cette intensit&eacute; dans la qualit&eacute; que les scolastiques
+avaient appel&eacute; <i>quantit&eacute; virtuelle, quantitas virtutis,</i> et qu'ils
+avaient d&eacute;j&agrave; si souvent et si profond&eacute;ment analys&eacute;. Si M. Bergson avait
+connu leurs travaux, il n'aurait jamais essay&eacute; de confondre l'intensit&eacute;
+d'une qualit&eacute; avec cette qualit&eacute; elle-m&ecirc;me ou une simple &laquo;nuance&raquo; de
+cette qualit&eacute;. Une &laquo;nuance&raquo; peut suffire &agrave; rendre deux qualit&eacute;s
+semblables ou dissemblables; elle ne suffit pas &agrave; les rendre &eacute;gales ou
+in&eacute;gales d'intensit&eacute;.</p>
+
+<p>Pour l&eacute;gitimer sa grave confusion, voici la raison qu'il a essay&eacute; de
+faire valoir:</p>
+
+<p>En appelant du m&ecirc;me nom de grandeur la grandeur extensive et la grandeur
+intensive, &laquo;on reconna&icirc;t par l&agrave;, dit-il, qu'il y a quelque chose de
+commun &agrave; ces deux formes de la grandeur, puisqu'on les appelle grandeur
+l'une et l'autre et qu'on les d&eacute;clare &eacute;galement susceptibles de cro&icirc;tre
+et de diminuer. Mais que peut-il y avoir de commun au point de vue de la
+grandeur entre l'extensif et l'intensif, entre l'&eacute;tendu et
+l'in&eacute;tendu?&raquo;<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a></p>
+
+<p>Je r&eacute;ponds: ce qu'il y a de commun, c'est la <i>divisibilit&eacute;,</i> au moins
+id&eacute;ale et virtuelle, car il y a plusieurs esp&egrave;ces de divisibilit&eacute; et
+autant d'esp&egrave;ces de quantit&eacute;, nous dit saint Thomas, que d'esp&egrave;ces de
+divisibilit&eacute;<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<p>Lorsque vous mesurez la force ou la violence d'un coup de poing sur un
+dynamom&egrave;tre, vous reconnaissez des degr&eacute;s diff&eacute;rents dans l'intensit&eacute;
+des effets produits et partant dans l'intensit&eacute; de la force elle-m&ecirc;me
+qui les produit.</p>
+
+<p>Sans doute, en divisant ensuite par la pens&eacute;e ces degr&eacute;s d'une force, on
+ne divise pas la force elle-m&ecirc;me en parties r&eacute;ellement multiples et
+s&eacute;parables, mais on l'estime &eacute;quivalente &agrave; du multiple. Ce qui suffit &agrave;
+calculer sa quantit&eacute;. Ainsi l'on peut juger que tel homme en vaut deux;
+et qu'un hercule de foire en vaut dix. Telle est la quantit&eacute; virtuelle.</p>
+
+<p>Sans doute encore, en divisant par la pens&eacute;e ces degr&eacute;s d'une m&ecirc;me
+force, on ne divise pas de l'espace.</p>
+
+<p>Mais il y a bien d'autres choses que l'espace qui sont divisibles,
+chacune &agrave; sa mani&egrave;re, quoi qu'en dise M. Bergson. Il y a le nombre
+abstrait des math&eacute;maticiens qu'on divise en unit&eacute;s; la vitesse d'un
+mouvement que l'on divise en degr&eacute;s; le discours dont les parties ne
+sont pas de l'espace; le temps dont les heures et minutes ne sont pas
+davantage de l'espace. Le nier serait fermer les yeux aux exp&eacute;riences
+les plus &eacute;l&eacute;mentaires pour y substituer des th&eacute;ories pr&eacute;con&ccedil;ues.</p>
+
+<p>Or, la divisibilit&eacute;, sous quelque mode qu'elle s'op&egrave;re, r&eacute;elle ou
+id&eacute;ale, c'est&mdash;nous l'avons dit&mdash;la d&eacute;finition m&ecirc;me de la quantit&eacute;, de
+l'aveu de tous les philosophes sans exception, m&ecirc;me de ceux qui ont
+cherch&eacute; &agrave; la quantit&eacute; une raison d'&ecirc;tre ou une racine encore plus
+profonde.</p>
+
+<p>Concluons qu'il y a vraiment deux esp&egrave;ces de quantit&eacute; continue dont les
+parties sont virtuelles ou indistinctes: 1&deg; la quantit&eacute; <i>extensive</i>
+dans le temps ou dans l'espace; 2&deg; la quantit&eacute; <i>intensive</i> dans la
+qualit&eacute;.</p>
+
+<p>Si M. Bergson a ni&eacute; celle derni&egrave;re, c'est parce que la qualit&eacute; lui a
+paru simple et exclusive, de toute quantit&eacute;: ce qui est vrai de la
+quantit&eacute; extensive qu'elle exclut, et non de la quantit&eacute; intensive
+qu'elle admet. Or, r&eacute;p&eacute;tons-le, l'intensit&eacute; n'est pas une qualit&eacute;, mais
+une grandeur de la qualit&eacute;, puisqu'elle donne du plus ou du moins &agrave; la
+m&ecirc;me qualit&eacute;, la rend &eacute;gale &agrave; une autre de m&ecirc;me degr&eacute;, ou &eacute;quivalente &agrave;
+plusieurs autres de degr&eacute; moindre, et partant mesurable.</p>
+
+<p>C'est la m&ecirc;me m&eacute;prise qui conduira bient&ocirc;t le m&ecirc;me auteur jusqu'&agrave; cette
+cons&eacute;quence autrement grave, de nier la quantit&eacute; et la divisibilit&eacute; du
+temps. Telle est la logique de l'erreur: insignifiante au point de
+d&eacute;part, elle peut mener &agrave; un ab&icirc;me, suivant l'adage: <i>Parvus error in
+principio, magnus est in fine</i>.<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a></p>
+
+<p>Que le temps soit aussi qualitatif, personne n'en doute. Le temps est
+beau ou mauvais, la vie est gaie ou triste; et tous les intervalles de
+la dur&eacute;e se distinguent ainsi par des caract&egrave;res int&eacute;rieurs tr&egrave;s
+variables. Mais de quel droit conclure: le temps est qualit&eacute;, donc il
+n'est pas quantit&eacute;! alors qu'il peut &ecirc;tre l'un et l'autre &agrave; des points
+de vue diff&eacute;rents. Il est l'un essentiellement et l'autre
+accidentellement.</p>
+
+<p>Nous traiterons bient&ocirc;t ce sujet de la nature du temps. Pour le moment,
+il nous suffit de laisser entrevoir ici le germe des confusions futures
+dans cette premi&egrave;re confusion de la quantit&eacute; intensive avec une pure
+qualit&eacute;. Comme si la qualit&eacute; &eacute;tait incompatible avec toute quantit&eacute;!</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, les contradictoires s'excluent; mais les divers et les
+contraires&mdash;sans s'identifier aucunement&mdash;se marient &agrave; merveille dans
+les r&eacute;alit&eacute;s de la nature, et c'est le cas de la quantit&eacute; et de la
+qualit&eacute;, qui &agrave; la fois se distinguent et s'allient fort bien<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p>
+
+<p>II. La deuxi&egrave;me confusion signal&eacute;e est celle de l'<i>unit&eacute;</i> avec le
+<i>nombre</i>. On trouve, en effet, dans le chapitre indiqu&eacute; du m&ecirc;me ouvrage
+cette &eacute;tonnante proposition qui r&eacute;sume sa pens&eacute;e: &laquo;Les unit&eacute;s, &agrave; leur
+tour, sont de v&eacute;ritables nombres&raquo;<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.&mdash;Mais si les unit&eacute;s sont un
+nombre de fractions, ce nombre est-il pair ou impair?...&mdash;Ni l'un ni
+l'autre, assur&eacute;ment, et cette simple r&eacute;plique du bon sens fait
+pressentir le sophisme qui essaye de confondre l'unit&eacute; dont les parties,
+n'&eacute;tant que virtuelles et indistinctes, sont sans nombre, avec une somme
+ou un produit dont les parties, &eacute;tant toujours distinctes et actuelles,
+sont toujours un nombre.</p>
+
+<p>L'unit&eacute; et la somme peuvent, il est vrai, l'une et l'autre, &ecirc;tre
+appel&eacute;es des synth&egrave;ses. Mais il y a deux conceptions fort diff&eacute;rentes de
+la synth&egrave;se. La <i>synth&egrave;se-r&eacute;sultat</i>, n&eacute;e de l'assemblage de plusieurs
+&eacute;l&eacute;ments, est post&eacute;rieure &agrave; ses &eacute;l&eacute;ments: telle est la somme. Au
+contraire, la <i>synth&egrave;se-principe</i> est ant&eacute;rieure &agrave; ses &eacute;l&eacute;ments auxquels
+elle donne naissance par sa division: telle est l'unit&eacute;<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, non
+seulement l'unit&eacute; abstraite du math&eacute;maticien, mais encore l'unit&eacute;
+concr&egrave;te. Telle est, par exemple, l'unit&eacute; de la cellule-m&egrave;re, dont le
+fractionnement graduel produira les cellules d&eacute;riv&eacute;es de tel ou tel
+organisme complet. C'est ce qui a fait dire &agrave; Aristote que l'unit&eacute; est
+ant&eacute;rieure aux parties: &#932;&#8056; &#8005;&#955;&#959;&#957; &#960;&#961;&#972;&#964;&#949;&#961;&#959;&#957; &#940;&#957;&#945;&#947;&#954;&#945;&#953;&#959;&#957; &#949;&#970;&#957;&#945;&#953; &#964;&#959;&#971; &#956;&#941;&#961;&#959;&#965;&#963;<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
+
+<p>Bien loin d'avoir en elle un certain <i>nombre fini</i> et d&eacute;termin&eacute; de
+fractions r&eacute;elles, l'unit&eacute; n'en a aucune, tant qu'elle n'est pas
+divis&eacute;e, soit physiquement, soit mentalement. Quant aux fractions
+purement possibles, elles sont <i>sans nombre</i>, car l'ind&eacute;fini n'est pas
+un nombre. Et c'est pour cela qu'Aristote a soutenu que les fractions
+sont en puissance et non pas en acte dans l'unit&eacute;: &#956;&#940;&#955;&#953;&#963;&#964;&#945; &#956;&#8050;&#957; &#948;&#965;&#957;&#940;&#956;&#949;&#953;,
+&#949;&#953; &#948;&#941; &#956;&#942; &#941;&#957;&#949;&#961;&#947;&#943;&#945;<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
+
+<p>Que si on leur supposait un <i>nombre infini</i>, on tomberait aussit&ocirc;t dans
+l'absurde, car un nombre infini actuellement r&eacute;alis&eacute; est une
+impossibilit&eacute; manifeste. L'admettrait-on, qu'on retomberait dans une
+autre contradiction. En effet, chacune de ses parties sera suppos&eacute;e
+simple ou quantitative. Si on les disait quantitatives, les fractions
+totalis&eacute;es seraient infinies et partant beaucoup plus grandes que
+l'unit&eacute;, qui n'a rien d'infini: ce qui est impossible.</p>
+
+<p>Si on les disait, au contraire, simples et in&eacute;tendues, une ligne A B
+serait compos&eacute;e d'un nombre infini de points sans &eacute;tendue; un mouvement
+A B serait compos&eacute; d'un nombre infini de positions sans mouvement; et la
+dur&eacute;e T, d'un nombre infini d'instants sans dur&eacute;e. C'est alors que M.
+Bergson aurait beau jeu &agrave; nous reprocher de constituer l'&eacute;tendue avec
+l'in&eacute;tendu, le mouvement avec l'immobile, la dur&eacute;e avec ce qui ne dure
+pas! Mais nous n'avons jamais m&eacute;rit&eacute; un tel reproche. Pour nous, au
+contraire, le point n'est pas une partie de la ligne ni du mouvement;
+l'instant n'est pas une partie du temps. Le point n'est que la fin ou le
+commencement d'une ligne ou d'un mouvement: l'instant, la fin ou le
+commencement d'une dur&eacute;e, ou bien le passage d'une partie &agrave; la
+suivante<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
+
+<p>Voil&agrave; le sens m&eacute;taphysique et rigoureux de ces termes. Ce qui n'emp&ecirc;che
+pas de prendre aussi l'instant au sens psychologique<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, comme un
+<i>minima</i> de dur&eacute;e perceptible &agrave; la conscience. Mais alors ce <i>minima</i>
+n'est plus instantan&eacute;, il a une dur&eacute;e finie&mdash;comme tous les pr&eacute;tendus
+instantan&eacute;s des photographes,&mdash;et la dur&eacute;e totale n'est plus qu'un
+multiple de cette dur&eacute;e partielle. On peut prendre alors ce <i>minima</i>
+comme une tranche ou une unit&eacute; du temps, sans encourir le reproche en
+question.</p>
+
+<p>Que si aucune unit&eacute; du temps ou de l'espace n'a rien d'infini, le
+mouvement peut les traverser, et tous les arguments de Z&eacute;non contre la
+possibilit&eacute; du mouvement tombent du m&ecirc;me coup. Et c'est ce que, dans sa
+r&eacute;futation de Z&eacute;non, M. Bergson n'a pas vu et n'a pas pu voir, du point
+de vue &agrave; contre-sens o&ugrave; il s'est plac&eacute;<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p>
+
+<p>Concluons: l'unit&eacute; n'est pas un nombre de fractions, ni fini ni infini.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>III. Troisi&egrave;me confusion: celle du <i>nombre</i> avec l'espace. D'abord,
+peut-on affirmer sans r&eacute;serve, comme le fait M. Bergson, que &laquo;l'espace
+est la mati&egrave;re avec laquelle l'esprit construit le nombre, le milieu o&ugrave;
+l'esprit le place&raquo;?<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a></p>
+
+<p>Sans doute, c'est avec des boules ou d'autres objets mat&eacute;riels et
+&eacute;tendus que l'enfant apprend &agrave; compter, et en ce sens c'est bien avec de
+l'espace que l'on commence &agrave; construire des nombres. Mais l'esprit s'en
+d&eacute;gage bient&ocirc;t et s'&eacute;l&egrave;ve au-dessus de la mati&egrave;re pour compter des
+choses in&eacute;tendues, comme des points g&eacute;om&eacute;triques, des notes de musique,
+des donn&eacute;es psychiques ou morales, telles que les sept sacrements ou les
+trois vertus th&eacute;ologales; ou bien des donn&eacute;es m&eacute;taphysiques, comme les
+dix cat&eacute;gories ou les six transcendentaux. Il compte aussi des nombres
+abstraits compos&eacute;s d'unit&eacute;s abstraites qui n'ont rien d'&eacute;tendu. Enfin,
+il compte le nombre d'ann&eacute;es, de mois, de jours, de minutes qu'il a
+v&eacute;cus, et il le place dans le temps et nullement dans l'espace, quoique
+ce temps ait, d'une certaine mani&egrave;re, travers&eacute; les espaces et les lieux
+o&ugrave; l'on a v&eacute;cu.</p>
+
+<p>Allons plus loin. Si l'espace, o&ugrave; M. Bergson voudrait rel&eacute;guer le
+nombre, le contient r&eacute;ellement, c'est qu'il l'a emprunt&eacute; bien moins &agrave; la
+quantit&eacute; et aux dimensions spatiales des objets qu'il contient, qu'&agrave; la
+vari&eacute;t&eacute; et aux contrastes des qualit&eacute;s qui distinguent surtout les
+choses entre elles, aux yeux de l'observateur attentif. En effet, videz
+l'&eacute;tendue de toutes ses diff&eacute;rences qualitatives, supprimez les figures,
+les couleurs, les sons.... Aussit&ocirc;t elle devient une continuit&eacute; uniforme
+et confuse, o&ugrave; je ne sais plus distinguer de nombre. C'est donc bien
+plus avec des figures et d'autres qualit&eacute;s qu'avec des &eacute;tendues que je
+compte. Or, pour nombrer des qualit&eacute;s, inutile de les projeter dans
+l'espace ou, tout au moins, de nombrer les espaces o&ugrave; je les projette.
+Pour compter les esp&egrave;ces de plantes ou d'animaux, je n'ai besoin de
+compter aucun lieu; encore moins pour compter les peines et les
+plaisirs, les pens&eacute;es et les d&eacute;sirs que j'&eacute;prouve. Le nombre d&eacute;borde
+donc l'espace de tous c&ocirc;t&eacute;s; il gouverne la qualit&eacute; non moins que la
+quantit&eacute;, le temps non moins que l'espace, l'esprit non moins que la
+mati&egrave;re. Il fait &eacute;clater de toute part l'&eacute;troite prison o&ugrave; M. Bergson
+voudrait le renfermer.</p>
+
+<p>Il est donc faux de dire: &laquo;Toute id&eacute;e claire du nombre implique une
+vision dans l'espace&raquo;;&mdash;&laquo;c'est &agrave; cause de leur pr&eacute;sence dans l'espace
+que les unit&eacute;s sont distinctes&raquo;;&mdash;toujours &laquo;nous localisons le nombre
+dans l'espace&raquo;<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. L'auteur de ces paroles est le jouet de son
+imagination captive elle-m&ecirc;me de l'&eacute;tendue spatiale.</p>
+
+<p>Cela est faux, disons-nous, parce que c'est contraire aux faits. Nos
+id&eacute;es des trois vertus th&eacute;ologales ou des sept sacrements, des trois
+propositions d'un syllogisme ou des minutes qu'a dur&eacute; une argumentation,
+sont parfaitement claires et distinctes sans avoir besoin d'&ecirc;tre
+localis&eacute;es dans aucun espace.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que la localisation ne soit tr&egrave;s souvent utile pour
+soutenir la pens&eacute;e. Nos id&eacute;es les plus distinctes du temps et de
+l'espace peuvent s'appuyer sur des images temporelles ou spatiales.
+Ainsi, pour compter les noies ascendantes de la gamme, je puis me
+figurer une ligne verticale en mouvement de bas en haut et y &eacute;chelonner
+des notes qui s'&eacute;l&egrave;vent pareillement des plus basses aux plus hautes.
+Mais je sens bien qu'en les comptant, je compte autre chose que de
+l'espace, car si je ne comptais que des points dans l'espace, une ligne
+horizontale me servirait tout aussi bien qu'une ligne verticale: ce qui
+n'a jamais lieu. Donc, m&ecirc;me en utilisant des images spatiales pour
+compter, je compte autre chose que de l'espace.</p>
+
+<p>Le nombre est donc, par essence, une notion transcendante de l'espace
+comme du temps. Et cela est vrai, tout aussi bien des <i>unit&eacute;s</i> qui
+composent le nombre que de la somme totale produite par ces unit&eacute;s.</p>
+
+<p>Aussi ajouter, comme le fait M. Bergson, que, &laquo;par cela m&ecirc;me qu'on admet
+la possibilit&eacute; de diviser l'unit&eacute; en autant de parties que l'on voudra,
+on la tient (l'unit&eacute;) pour &eacute;tendue&raquo;<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, est un non-sens. Ni les
+fractions concr&egrave;tes d'un temps donn&eacute; ni les fractions abstraites des
+math&eacute;maticiens ne font un atome d'&eacute;tendue. Pas plus qu'une unit&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rique ou sp&eacute;cifique des logiciens ou des botanistes n'est &eacute;tendue
+par cela seul qu'elle peut &ecirc;tre divis&eacute;e en cat&eacute;gories subalternes.</p>
+
+<p>R&eacute;p&eacute;tons-le: on divise autre chose que l'&eacute;tendue, parce que la quantit&eacute;
+extensive n'est pas la seule esp&egrave;ce de quantit&eacute;. Ainsi l'on divise en
+degr&eacute;s la puissance d'une force et l'intensit&eacute; d'une qualit&eacute;.</p>
+
+<p>Il est vrai que ces fractions dans l'unit&eacute;, comme ces unit&eacute;s dans un
+nombre, sont <i>coexistantes</i> ou simultan&eacute;es. Mais la coexistence n'est
+pas suffisante &agrave; constituer de l'&eacute;tendue. Trois sons simultan&eacute;s, trois
+douleurs ressenties &agrave; la fois, trois termes de la m&ecirc;me proposition ou
+trois propositions d'un m&ecirc;me syllogisme, ne font pas un atome d'espace.
+Et c'est cette nouvelle confusion de la simultan&eacute;it&eacute; avec l'espace qui
+cl&ocirc;t dignement cette dissertation: &laquo;Toute addition implique une
+multiplicit&eacute; de parties per&ccedil;ues simultan&eacute;ment&raquo;<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, et partant de
+l'espace.</p>
+
+<p>Sous cette nouvelle forme se cache toujours la m&ecirc;me erreur, &agrave; savoir que
+toute quantit&eacute; se ram&egrave;ne &agrave; des dimensions spatiales, &agrave; des rapports de
+contenant et de contenu dans l'espace.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>IV. La quatri&egrave;me erreur, avons-nous dit, consiste &agrave; identifier
+l'<i>espace</i> avec l'<i>homog&egrave;ne.</i> &laquo;L'espace doit se d&eacute;finir l'homog&egrave;ne, et
+inversement, tout milieu homog&egrave;ne et ind&eacute;fini sera espace.&raquo;<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a> D'o&ugrave; M.
+Bergson conclura plus tard, comme nous le verrons: le temps de la
+science et du simple bon sens est homog&egrave;ne; donc il n'est que de
+l'espace. Il n'est pas le <i>vrai</i> temps.</p>
+
+<p>Pour percer &agrave; jour ce sophisme, il suffira de rappeler encore une fois
+les d&eacute;finitions classiques, calqu&eacute;es sur les faits les plus &eacute;l&eacute;mentaires
+de l'exp&eacute;rience universelle.</p>
+
+<p>On peut entendre par quantit&eacute; homog&egrave;ne, soit la quantit&eacute; <i>discr&egrave;te</i> ou
+le nombre, soit la quantit&eacute; <i>continue</i>. Mais le nombre est d&eacute;sormais
+hors de cause, apr&egrave;s ce que nous venons de dire sur l'impossibilit&eacute; de
+le confondre avec l'espace. Reste donc &agrave; parler de la quantit&eacute; continue,
+c'est-&agrave;-dire de celle dont les parties, bien loin d'&ecirc;tre distinctes et
+actuelles, comme les unit&eacute;s dans un nombre, sont au contraire
+indistinctes et en puissance avant la division qui les fait na&icirc;tre.</p>
+
+<p>Or, il y a deux esp&egrave;ces de quantit&eacute; homog&egrave;ne et continue, comme
+l'exp&eacute;rience nous le r&eacute;v&egrave;le. L'une est <i>simultan&eacute;e</i>, l'autre
+<i>successive</i>. L'une poss&egrave;de &agrave; la fois toutes ses parties quoique &agrave;
+l'&eacute;tat confus et indivis; l'autre les acquiert peu &agrave; peu dans un
+&eacute;coulement continu. La premi&egrave;re s'identifie avec l'espace, soit avec
+l'espace plein ou physique, soit avec l'espace vide ou g&eacute;om&eacute;trique qui
+est la mesure id&eacute;ale du pr&eacute;c&eacute;dent. Contenant et contenu sont en effet
+deux points de vue de la m&ecirc;me notion d'espace.</p>
+
+<p>Mais si nous accordons volontiers que l'espace s'identifie avec une
+telle quantit&eacute; continue et homog&egrave;ne, nous ne pouvons admettre qu'il
+s'identifie pareillement avec cette autre quantit&eacute; continue et homog&egrave;ne
+dont la r&eacute;alit&eacute;, bien loin d'&ecirc;tre simultan&eacute;e, n'est que successive et
+graduelle. Et pour nier r&eacute;solument cette pr&eacute;tendue identit&eacute;, il nous
+suffit d'en appeler aux faits les mieux exp&eacute;riment&eacute;s, tels que le
+<i>temps</i>, le <i>mouvement</i> local et le <i>discours</i>.</p>
+
+<p>Le <i>temps</i> se compose d'intervalles &eacute;coul&eacute;s entre deux instants donn&eacute;s,
+le <i>mouvement</i> de distances parcourues, et le <i>discours</i> de paroles ou
+de phrases prononc&eacute;es. Or, jamais on ne peut se trouver en pr&eacute;sence de
+deux parties simultan&eacute;es d'une telle quantit&eacute; successive. Tandis que
+deux parties du m&ecirc;me espace coexistent sous nos yeux, jamais deux
+minutes du m&ecirc;me temps, ni deux stades du m&ecirc;me mouvement, ni deux paroles
+du m&ecirc;me discours. Et cette possibilit&eacute; ou impossibilit&eacute; de coexistence
+de plusieurs parties n'est pas un d&eacute;tail accidentel, mais l'essence m&ecirc;me
+de ces notions, ce qui distingue la quantit&eacute; simultan&eacute;e de la quantit&eacute;
+fluente, l'espace du temps. La quantit&eacute; homog&egrave;ne et successive n'est
+donc pas de l'espace et s'en distingue essentiellement. Le nier, ce
+n'est pas adapter les th&eacute;ories aux faits, mais les forger sans se
+soucier des faits. Ce n'est plus de la science, c'est de la fantaisie ou
+du r&ecirc;ve.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>V. La cinqui&egrave;me erreur consiste &agrave; confondre le <i>temps</i> avec le
+<i>mouvement</i> qui se produit avec le temps, et par cons&eacute;quent &agrave; confondre
+la partie avec le tout. Et comme le mouvement conscient est le seul,
+d'apr&egrave;s M. Bergson, o&ugrave; le temps se r&eacute;v&egrave;le, c'est aussi avec le mouvement
+psychique ou vital qu'il le confondra bient&ocirc;t par la n&eacute;gation du temps
+cosmologique.</p>
+
+<p>Sans doute, r&eacute;pondrons-nous, il n'y a pas de temps sans mouvement.
+Malgr&eacute; cela, le temps n'est pas identique au mouvement. Il en est
+seulement la condition et la mesure.</p>
+
+<p>Aristote et saint Thomas<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, avec leurs commentateurs les plus
+autoris&eacute;s, ont donn&eacute; de cette distinction des preuves nombreuses et
+p&eacute;remptoires faciles &agrave; r&eacute;sumer en quelques mots.</p>
+
+<p>1&deg; Le mouvement est plus ou moins rapide dans le m&ecirc;me temps; donc il en
+diff&egrave;re.</p>
+
+<p>2&deg; Le temps est la mesure du mouvement&mdash;puisqu'il mesure su dur&eacute;e, et
+qu'il entre dans la mesure de sa quantit&eacute;; or, la mesure et le mesur&eacute;
+font deux.</p>
+
+<p>3&deg; Pour &ecirc;tre une mesure, le temps doit &ecirc;tre uniforme et non pas plus ou
+moins rapide comme le mouvement.</p>
+
+<p>4&deg; On con&ccedil;oit des mouvements instantan&eacute;s&mdash;comme le passage de l'&ecirc;tre au
+non-&ecirc;tre,&mdash;tandis qu'un temps instantan&eacute; serait contradictoire et
+inintelligible.</p>
+
+<p>5&deg; On con&ccedil;oit aussi la r&eacute;versibilit&eacute; des mouvements, revenant &agrave; leur
+point de d&eacute;part (chaque fois, du moins, que des liaisons causales ne s'y
+opposent pas). Or, la r&eacute;versibilit&eacute; du temps serait absurde, car le
+temps pass&eacute; ne revient plus.</p>
+
+<p>Donc, le temps et le mouvement ne sont pas identiques; ils
+s'accompagnent seulement, comme le dit si bien saint Thomas: <i>tempus
+sequitur motum</i><a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p>
+
+<p>On pourrait donc se repr&eacute;senter la quantit&eacute; de temps et la quantit&eacute; de
+mouvement dans un temps donn&eacute; comme deux faces ins&eacute;parables et, pour
+ainsi dire, deux dimensions du m&ecirc;me mouvement, non &eacute;quivalentes et
+essentiellement distinctes.</p>
+
+<p>Cette conception d'un r&eacute;alisme mod&eacute;r&eacute;&mdash;aussi &eacute;loign&eacute; d'un r&eacute;alisme
+absolu que d'un id&eacute;alisme pur&mdash;n'est pas plus inconcevable que toute
+autre notion de grandeur, par exemple, de la longueur, objectivement
+distincte de la largeur et de la profondeur, quoique ins&eacute;parable, et
+servant de mesure partielle au volume total. Ainsi, la quantit&eacute; de
+temps, quoique ins&eacute;parable de la quantit&eacute; de mouvement, en est
+objectivement distincte et lui sert de mesure partielle.</p>
+
+<p>Que si, au contraire, nous avions confondu le temps avec le mouvement,
+nous devrions admettre qu'une m&ecirc;me quantit&eacute; de temps correspond toujours
+&agrave; une m&ecirc;me quantit&eacute; de mouvement, ce que l'exp&eacute;rience la plus
+&eacute;l&eacute;mentaire d&eacute;ment. Nous devrions admettre, en outre, des esp&egrave;ces de
+temps aussi nombreuses que les esp&egrave;ces de mouvement: des temps
+rectilignes et circulaires, des temps vibratoires, rotatoires et
+ondulatoires; des temps uniformes, acc&eacute;l&eacute;r&eacute;s ou ralentis, etc., ce qui
+n'a pas de sens. En outre, tous ces temps &eacute;tant sans commune mesure, il
+serait impossible de mesurer l'un par l'autre. Impossible, par exemple,
+de mesurer le temps qu'a dur&eacute; la course d'un projectile par le temps
+marqu&eacute; par un chronom&egrave;tre, ni celui-ci par le temps sid&eacute;ral: tous ces
+temps pouvant &ecirc;tre d'esp&egrave;ce ou de vitesse diff&eacute;rentes. Donc, plus de
+mesure uniforme et commune. Et c'est bien la conclusion devant laquelle
+ne recule pas M. Bergson, qui se scandalise de ce que, dans l'hypoth&egrave;se
+o&ugrave; &laquo;les mouvements de l'Univers se produiraient deux ou trois fois plus
+vite, il n'y aurait rien &agrave; modifier ni &agrave; nos formules (pour mesurer le
+temps) ni aux nombres que nous y faisons entrer&raquo;<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
+
+<p>Bien loin que le temps soit rapide ou lent comme le mouvement, nous
+voyons, au contraire, que le mouvement est d'autant plus rapide qu'il
+s'accomplit en moins de temps, et d'autant plus lent qu'il en exige
+davantage.</p>
+
+<p>Il semblerait cependant, parfois que le temps s'acc&eacute;l&egrave;re ou se ralentit
+avec la vitesse du mouvement. Ainsi, dans ces longues heures de sommeil
+o&ugrave; la vie se ralentit, le temps semble plus court: le r&eacute;veil para&icirc;t
+presque continuer les derniers moments de la veille, les instants
+interm&eacute;diaires n'ayant pas &eacute;t&eacute; per&ccedil;us par la conscience. D'autres fois,
+au contraire, lorsque le mouvement de la vie s'acc&eacute;l&egrave;re avec une
+activit&eacute; d&eacute;vorante, le temps se pr&eacute;cipite pareillement et para&icirc;t
+beaucoup plus court. Mais ce n'est l&agrave; qu'une apparence due &agrave; une
+impression subjective de la sensibilit&eacute;, comme le prouve l'opposition
+m&ecirc;me de ces deux exp&eacute;riences. Car si le temps &eacute;tait identique au
+mouvement et &agrave; l'intensit&eacute; de la vie, il devrait &ecirc;tre dit long dans le
+deuxi&egrave;me cas et court dans le premier, au lieu d'&ecirc;tre dit court dans les
+deux cas.</p>
+
+<p>Du reste, pour mesurer le mouvement par le temps o&ugrave; il s'ex&eacute;cute, il
+faut que le temps soit une mesure uniforme et constante, car une mesure
+&eacute;lastique et variable ne mesurerait rien exactement. Il doit &ecirc;tre
+uniforme comme le nombre qui nous sert &agrave; le compter et qui n'est jamais
+ni lent ni rapide. Il a donc fallu distinguer du temps concret que
+marque plus ou moins exactement notre montre, par exemple, un temps
+abstrait et id&eacute;al qui seul a le droit de r&eacute;gler le premier.</p>
+
+<p>Le mouvement apparent des cieux en serait comme la grandiose horloge,
+tant sa dur&eacute;e a sembl&eacute; typique et r&eacute;gulatrice, la plus voisine de
+l'id&eacute;al.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que pour calculer les directions des mouvements dans l'espace,
+il a fallu distinguer des espaces r&eacute;els et mobiles, un espace abstrait,
+absolu et immobile, r&eacute;ceptacle immense et sans fin o&ugrave; tous les corps se
+d&eacute;ploient, ainsi a-t-on imagin&eacute; un temps absolu, parfaitement r&eacute;gulier
+dans sa marche, o&ugrave; toutes les dur&eacute;es particuli&egrave;res co&iuml;ncident et
+prennent date en se d&eacute;roulant. Mais ce sont l&agrave; des &ecirc;tres de raison, des
+artifices ing&eacute;nieux pour fixer les id&eacute;es dans les calculs, qui ne
+suppriment nullement la r&eacute;alit&eacute; des espaces concrets et des dur&eacute;es
+concr&egrave;tes dont ils sont la mesure id&eacute;ale et le r&eacute;ceptacle imaginaire.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que le temps r&eacute;el et concret mesure
+le mouvement. Or, ce qui mesure et ce qui est mesur&eacute; sont distincts; on
+ne peut donc les confondre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>VI. La sixi&egrave;me erreur des Bergsoniens, l'erreur capitale&mdash;et par elle
+nous abordons le n&#339;ud vital du sujet,&mdash;est de d&eacute;finir le Temps par
+<i>qualit&eacute; h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne,</i> ou, comme ils disent, par une &laquo;h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute;
+pure&raquo;, &eacute;trang&egrave;re &agrave; toute esp&egrave;ce de quantit&eacute;. En sorte que le Temps
+serait con&ccedil;u d'abord comme une pure <i>qualit&eacute;</i>, absolument simple et
+impossible &agrave; mesurer ou &agrave; diviser en intervalles &eacute;gaux ou in&eacute;gaux;
+ensuite comme qualit&eacute; <i>h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne</i>, c'est-&agrave;-dire en changement perp&eacute;tuel
+et essentiel, supprimant toute ressemblance, &agrave; plus forte raison toute
+identit&eacute; du m&ecirc;me &ecirc;tre &agrave; deux instants de sa dur&eacute;e, et par suite
+supprimant la dur&eacute;e dans le Temps.</p>
+
+<p>C'est ici que le paradoxe de M. Bergson atteint son maximum d'acuit&eacute; et
+d'invraisemblance, en m&ecirc;me temps que de subtilit&eacute;; aussi r&eacute;clamons-nous
+du lecteur toute sa bienveillante attention, tout son effort
+d'application.</p>
+
+<p>Pour comprendre comment M. Bergson a &eacute;t&eacute; conduit &agrave; une telle notion
+excentrique, si &eacute;trang&egrave;re aux donn&eacute;es de l'exp&eacute;rience, il faut conna&icirc;tre
+le point de d&eacute;part et l'orientation premi&egrave;re de sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>De tr&egrave;s bonne heure, nous dit un de ses biographes et admirateurs, notre
+jeune philosophe, qui &eacute;tait surtout fort en math&eacute;matiques, fut frapp&eacute; de
+la diff&eacute;rence profonde qui semble exister outre la notion math&eacute;matique
+et la notion philosophique du temps. Voici comment il r&eacute;sume sa pens&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Le caract&egrave;re singulier du temps dans les &eacute;quations de la m&eacute;canique est
+de <i>ne pas durer</i>. Le temps abstrait <i>t</i> attribu&eacute; par la science &agrave; un
+objet mat&eacute;riel ne consiste en effet qu'en un nombre d&eacute;termin&eacute; de
+<i>simultan&eacute;it&eacute;s,</i> ou plus g&eacute;n&eacute;ralement de <i>correspondances</i>, nombre qui
+reste le m&ecirc;me quelle que soit la nature des intervalles qui s&eacute;parent les
+correspondances les unes des autres. On pourrait supposer, par exemple,
+que le flux du temps prit une rapidit&eacute; infinie, que tout le pass&eacute;, le
+pr&eacute;sent et l'avenir des objets mat&eacute;riels fut &eacute;tal&eacute; d'un seul coup (?)
+dans l'espace: il n'y aurait rien &agrave; changer aux formules du savant, le
+nombre <i>t</i> signifiant toujours la m&ecirc;me chose, savoir un nombre d&eacute;termin&eacute;
+de correspondances entre les &eacute;tats des objets et les points de la ligne
+toute trac&eacute;e qui serait maintenant le cours du temps.&raquo;</p>
+
+<p>Et M. Bergson de conclure: &laquo;La science n'op&egrave;re sur le temps et le
+mouvement qu'&agrave; la condition d'en &eacute;liminer d'abord l'&eacute;l&eacute;ment essentiel et
+qualitatif,&mdash;du temps la dur&eacute;e, et du mouvement la mobilit&eacute;.&raquo;<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a></p>
+
+<p>Pour lever ce scandale un peu factice, il suffit de reconna&icirc;tre que la
+science et la philosophie traditionnelle, tout en acceptant la donn&eacute;e
+vulgaire du temps, ne l'&eacute;tudient pas au m&ecirc;me point de vue ni dans le
+m&ecirc;me but. La science s'occupe de la mesure du temps; la philosophie
+&eacute;tudie surtout le temps mesur&eacute;. Or, de m&ecirc;me que pour l'espace le
+contenant et le contenu sont deux points de vue diff&eacute;rents du m&ecirc;me
+espace, ainsi le <i>temps-mesure</i> et le <i>temps mesur&eacute;</i> devront &ecirc;tre
+pareillement des points de vue diff&eacute;rents.</p>
+
+<p>La diff&eacute;rence est m&ecirc;me ici beaucoup plus notable pour le temps que pour
+l'espace. En voici la raison:</p>
+
+<p>Tandis que nous pouvons mesurer directement l'espace concret, tel que la
+longueur A B en lui superposant un &eacute;talon de convention tel que le
+m&egrave;tre, et calculer d'apr&egrave;s la comparaison des deux espaces, mesurant et
+mesur&eacute;, combien il y a de m&egrave;tres ou de fractions de m&egrave;tre entre A et B,
+nous ne pouvons plus proc&eacute;der ainsi quand il s'agit du temps.</p>
+
+<p>Il n'y a pas d'&eacute;talon tout fait du temps que je puisse plier ou rouler
+comme un d&eacute;cam&egrave;tre, ou manipuler comme lui pour le superposer &agrave; la dur&eacute;e
+r&eacute;elle. Il n'y a pas non plus d'&eacute;talon fluide et successif. Je ne puis
+prendre une r&eacute;volution apparente du soleil et l'appliquer sur celle de
+demain pour les comparer, ni prendre une oscillation du balancier et
+l'appliquer sur d'autres oscillations, comme on applique une ligne sur
+une autre pour voir si elles sont &eacute;gales. Ici, toute superposition est
+impossible<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.</p>
+
+<p>Pour mesurer le temps, cette grandeur fluide qui &eacute;chappe &agrave; toute mesure
+directe, le savant devra donc employer des moyens d&eacute;tourn&eacute;s. Au lieu de
+le mesurer lui-m&ecirc;me, il mesurera &agrave; sa place un substitut du temps,
+c'est-&agrave;-dire quelqu'un de ces ph&eacute;nom&egrave;nes sensibles qui s'accomplissent
+dans l'espace et peuvent &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;s en fonction du Temps.</p>
+
+<p>S'il s'agit d'un temps dont la dur&eacute;e successive a laiss&eacute; des traces dans
+l'espace, comme pour le mouvement d'un projectile, nous aurons prise sur
+cet espace et nous pourrons constater qu'un mobile anim&eacute; d'un mouvement
+uniforme parcourt constamment des espaces proportionnels aux temps
+&eacute;coul&eacute;s, c'est-&agrave;-dire que l'espace parcouru <i>e</i> est toujours &eacute;gal au
+produit de la vitesse <i>v</i> par le temps <i>t</i>. D'o&ugrave; la formule &eacute;l&eacute;mentaire:
+<i>e = vt</i>. De laquelle on d&eacute;duit alg&eacute;briquement les deux autres formules:
+<i>v</i> = <i>e/t</i>; et <i>t</i> = <i>e/v</i>. Cette derni&egrave;re indique clairement que le temps
+a pour &eacute;quivalent l'espace parcouru divis&eacute; par la vitesse mise &agrave; le
+parcourir.</p>
+
+<p>Que si le temps &agrave; mesurer ne laisse aucune trace saisissable dans
+l'espace, comme celui o&ugrave; se d&eacute;roulent nos ph&eacute;nom&egrave;nes de conscience, la
+difficult&eacute; va s'accro&icirc;tre sans devenir insoluble.</p>
+
+<p>D'ordinaire&mdash;et c'est le proc&eacute;d&eacute; le plus simple,&mdash;on prendra pour le
+mesurer un changement de lieu, tel que le va-et-vient d'un pendule, et
+comme on v&eacute;rifie exp&eacute;rimentalement que ses oscillations sont isochrones,
+d&egrave;s que leur amplitude ne d&eacute;passe pas deux ou trois degr&eacute;s, il suffira
+de compter le nombre de ces battements, que nous nommerons des secondes,
+si vous voulez, et de constater la co&iuml;ncidence du premier et du dernier
+avec le commencement et la fin du ph&eacute;nom&egrave;ne psychique en question, pour
+en conclure qu'il a dur&eacute; tant de secondes, de minutes ou d'heures.</p>
+
+<p>Nous disons que c'est le proc&eacute;d&eacute; le plus simple, car l'on pourrait en
+imaginer de plus compliqu&eacute;s. On pourrait, par exemple, supputer les
+dur&eacute;es en les rapportant &agrave; des &eacute;l&eacute;vations ou &agrave; des abaissements
+r&eacute;guliers de temp&eacute;rature, &agrave; des &eacute;coulements de sable ou d'eau&mdash;comme on
+le fait avec un sablier ou avec une clepsydre (horloge d'eau),&mdash;voire
+m&ecirc;me &agrave; des processus psychiques, tels qu'un nombre d&eacute;termin&eacute; de paroles.
+On dit ainsi que tel ph&eacute;nom&egrave;ne a dur&eacute; l'espace d'un <i>Pater</i> ou d'un
+<i>Ave</i>. Mais rien n'&eacute;gale en pr&eacute;cision le mouvement local d'un pendule ou
+d'une chronom&egrave;tre; c'est l'instrument scientifique par excellence de la
+mesure du temps. On le r&egrave;gle sur le mouvement apparent du ciel, dont la
+marche r&eacute;guli&egrave;re est pour nous la manifestation la moins imparfaite, et
+pratiquement suffisante du cours id&eacute;al du temps.</p>
+
+<p>Que si le temps se mesure par autre chose que du temps, il n'est donc
+plus surprenant que la notion de <i>temps-mesure</i>, c'est-&agrave;-dire de cet
+&eacute;quivalent ou substitut du temps dont s'occupe le savant en m&eacute;canique ou
+en astronomie, soit assez diff&eacute;rente de celle du <i>temps mesur&eacute;</i> dont le
+philosophe pr&eacute;cise la nature ou que le psychologue exp&eacute;rimente en sa
+conscience. Mais, au lieu de se contredire, les deux points de vue se
+compl&egrave;tent et le scandale est lev&eacute;.</p>
+
+<p>Cette solution &eacute;tait sans doute trop simple et trop banale pour plaire &agrave;
+un esprit aussi compliqu&eacute; et original que celui de M. Bergson. Voici la
+solution autrement subtile et nouvelle qu'il va nous proposer.</p>
+
+<p>Il faut distinguer, dit-il, deux sortes de temps<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Le premier, qui
+r&eacute;pond &agrave; la notion vulgaire et scientifique, est un temps quantitatif et
+homog&egrave;ne. Il est long ou court et partant mesurable. Ses parties,
+quoique intimement unies et continues entre elles, se distinguent les
+unes des autres: il y en a de pass&eacute;es, de pr&eacute;sentes et de futures. Pour
+se distinguer ainsi, en se d&eacute;roulant successivement, elles se mettent en
+dehors les unes des autres et s'excluent r&eacute;ciproquement. Mais ce temps
+vulgaire, d&eacute;clare M. Bergson, n'est qu'un d&eacute;calque de l'espace, un temps
+&laquo;b&acirc;tard&raquo; qui rec&egrave;le &laquo;tout un monde de difficult&eacute;s&raquo;. Il faut le traiter
+comme illusoire. L'autre temps, le seul r&eacute;el, aux yeux de M. Bergson,
+est un temps &eacute;tranger &agrave; la quantit&eacute;, &agrave; la division et &agrave; la mesure, un
+temps purement qualitatif, et comme cette qualit&eacute; consiste &agrave; changer
+sans cesse, puisque l'instant pr&eacute;sent, &eacute;tant plus vieux que le
+pr&eacute;c&eacute;dent, n'est jamais le m&ecirc;me, elle est &laquo;l'h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; pure&raquo;.</p>
+
+<p>En pr&eacute;sence de cette nouvelle th&egrave;se, nous allons nous poser deux
+questions: 1&deg; Quelles sont les preuves all&eacute;gu&eacute;es pour nous faire rejeter
+comme illusoire la notion vulgaire et scientifique du Temps? 2&deg; Quelle
+est la valeur de la nouvelle notion; est-elle m&ecirc;me simplement
+intelligible?</p>
+
+<p>A la <i>premi&egrave;re</i> question, nous r&eacute;pondrons: M. Bergson affirme sans
+preuve que le temps vulgaire est illusoire, car on ne peut consid&eacute;rer
+comme des preuves ni l'hypoth&egrave;se que l'ancienne notion est celle d'un
+temps &laquo;b&acirc;tard&raquo;, ni l'affirmation &laquo;qu'elle rec&egrave;le tout un monde de
+difficult&eacute;s&raquo;.</p>
+
+<p>Cependant, examinons de plus pr&egrave;s ces deux semblants de preuves.</p>
+
+<p><i>D'abord</i>, que veut dire M. Bergson<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a> en affirmant que la notion
+vulgaire est celle d'un temps &laquo;b&acirc;tard&raquo;? Le voici, en nous servant de
+l'exemple, qu'il a lui-m&ecirc;me choisi.</p>
+
+<p>Comment comptons-nous les coups successifs d'une cloche lointaine? Pour
+les compter, il nous faut les aligner dans un milieu homog&egrave;ne o&ugrave; ils
+viennent successivement occuper un rang: un, deux, trois, quatre....
+&laquo;Reste &agrave; savoir si ce milieu est du temps ou de l'espace.&raquo;<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> Or, pour
+M. Bergson, c'est sans doute de l'espace<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>. En effet, le second ne
+saurait s'ajouter au premier, ni le troisi&egrave;me au second que s'ils se
+conservent, et, s'ils se conservent, ils deviennent aussit&ocirc;t simultan&eacute;s,
+c'est-&agrave;-dire qu'ils deviennent de l'espace. &laquo;C'est donc bien dans
+l'espace que s'effectue l'op&eacute;ration ... ces moments susceptibles de
+s'additionner entre eux sont des points de l'espace. D'o&ugrave; r&eacute;sulte qu'il
+y a deux esp&egrave;ces de multiplicit&eacute;: celle des objets mat&eacute;riels qui forment
+un nombre imm&eacute;diatement, et celle des faits de conscience qui ne
+sauraient prendre l'aspect d'un nombre, sans l'interm&eacute;diaire de quelque
+repr&eacute;sentation symbolique o&ugrave; intervient n&eacute;cessairement l'espace.&raquo;<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>
+C'est cette union adult&eacute;rine du temps avec l'espace qui donne un produit
+&laquo;b&acirc;tard&raquo;. Le temps &laquo;qualit&eacute; pure&raquo; s'alt&egrave;re ainsi et contracte au contact
+de l'espace l'apparence trompeuse d'une quantit&eacute; ou d'un nombre. Il
+devient alors ce que l'opinion vulgaire et scientifique veut qu'il soit.</p>
+
+<p>Le sophisme ici sera vite perc&eacute; &agrave; jour. Il consiste &agrave; dire: &laquo;Un moment
+du temps ne saurait se conserver pour s'ajouter &agrave; d'autres sans devenir
+simultan&eacute;; donc il devient de l'espace.&raquo;<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a></p>
+
+<p>Sans doute, r&eacute;pliquerons-nous, le moment, pass&eacute; est bien pass&eacute; et ne se
+conserve plus <i>physiquement</i>. S'il se conservait ainsi, il perdrait son
+caract&egrave;re essentiel de successif pour devenir simultan&eacute;: ce qui est
+contradictoire. Mais pourquoi ne se conserverait-il pas <i>mentalement?</i>
+Pourquoi son souvenir avec son caract&egrave;re d'&eacute;coulement successif ne
+resterait-il pas grav&eacute; dans la m&eacute;moire? Et s'il en est ainsi, comme la
+conscience l'atteste, cela suffit pour que l'esprit unisse dans une
+synth&egrave;se mentale ces divers moments du pass&eacute;, en conservant l'ordre
+chronologique de leur &eacute;coulement.</p>
+
+<p>L'esprit compl&egrave;te ainsi ce que la r&eacute;alit&eacute; fluente n'avait fait
+qu'indiquer; il en fait la synth&egrave;se. Voil&agrave; pourquoi les scolastiques ont
+d&eacute;fini le temps <i>un &ecirc;tre de raison, fond&eacute; sur la r&eacute;alit&eacute;</i>, et qui par
+suite n'est pas purement id&eacute;al et irr&eacute;el.</p>
+
+<p>Il est seulement en partie r&eacute;el et en partie id&eacute;al. R&eacute;el, puisque
+chacune de ses parties successives a l'existence et un ordre r&eacute;el de
+succession. Id&eacute;al, puisque cet ordre n'est compris formellement comme
+synth&egrave;se que par l'esprit, comme le nombre qu'il contient n'est nombre
+que par l'esprit<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourquoi saint Thomas a r&eacute;p&eacute;t&eacute; en l'approuvant la c&eacute;l&egrave;bre parole
+d'Aristote: &laquo;Sans l'intelligence, il n'y aurait pas de temps.&raquo; Parole
+dont on comprendra maintenant le sens v&eacute;ritable. Elle n'est nullement
+id&eacute;aliste &agrave; la mani&egrave;re kantienne, encore moins r&eacute;aliste outr&eacute;e &agrave; la
+mani&egrave;re du temps newtonien contre lequel M. Bergson a beau jeu<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>; mais
+elle tient le milieu entre ces deux exag&eacute;rations en sens inverse. C'est
+une notion id&eacute;ale, bien fond&eacute;e ou calqu&eacute;e sur la r&eacute;alit&eacute;, comme pour les
+autres notions universelles.</p>
+
+<p>Cette explication si claire et si lumineuse, ce nous semble, va nous
+donner la solution de la <i>seconde</i> difficult&eacute; all&eacute;gu&eacute;e par M. Bergson
+contre la notion vulgaire et scientifique du temps. &laquo;Elle rec&egrave;le, nous
+dit-il, tout un monde de difficult&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, si vous le consid&eacute;rez comme une quantit&eacute;, toutes ses parties
+r&eacute;unies se s&eacute;parent &agrave; la premi&egrave;re analyse et tombent en poussi&egrave;re. Le
+pass&eacute; n'est plus, l'avenir n'est pas, et le pr&eacute;sent lui-m&ecirc;me est un z&eacute;ro
+de dur&eacute;e, un rien insaisissable. C'en est donc fait de toute vie et de
+toute r&eacute;alit&eacute;!&mdash;Cela prouve, r&eacute;pliquerons-nous, que l'<i>union</i> de toutes
+ces parties dans un m&ecirc;me nombre n'&eacute;tait qu'id&eacute;ale; mais l'existence
+successive et continue de chacune n'en est pas moins r&eacute;elle, et cela
+suffit &agrave; la r&eacute;alit&eacute; du mouvement et de la vie.</p>
+
+<p>On touche ici du doigt le proc&eacute;d&eacute; sophistique de tous ceux qui traitent
+d'illusoires les faits les plus &eacute;vidents parce qu'ils sont myst&eacute;rieux et
+plus ou moins difficiles &agrave; comprendre. Z&eacute;non nie le mouvement parce
+qu'il ne le comprend pas. D'autres apr&egrave;s lui ont ni&eacute; l'espace et
+l'&eacute;tendue parce qu'ils ne les comprenaient pas davantage; M. Bergson
+nie le temps vulgaire pour la m&ecirc;me raison. Et il n'est pas un fait
+quelque peu important de la conscience ou de la nature qui r&eacute;sisterait &agrave;
+une telle &eacute;preuve, si elle &eacute;tait l&eacute;gitime, mais elle ne l'est point.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; Aristote faisait remarquer &agrave; ces philosophes que leur n&eacute;gation de
+faits &eacute;vidents mais incompris ou difficiles &agrave; comprendre &eacute;tait le
+renversement de toute m&eacute;thode scientifique, en ajoutant l'exemple
+c&eacute;l&egrave;bre: on constate d'abord qu'il y a une &eacute;clipse, et ensuite l'on
+cherche &agrave; comprendre ce qu'est l'&eacute;clipse&mdash;si on le peut. Que si on ne
+peut pas la comprendre, cela ne donne aucun droit de nier l'&eacute;clipse.</p>
+
+<p>D'ailleurs, &eacute;tudions &agrave; notre tour la <i>nouvelle notion</i> du temps, et
+examinons si elle serait plus intelligible que l'ancienne.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>D'apr&egrave;s M. Bergson, le Temps v&eacute;ritable serait enti&egrave;rement &eacute;tranger &agrave; la
+quantit&eacute;. On n'y pourrait compter aucun nombre de parties &eacute;gales entre
+elles, puisque aucune dur&eacute;e n'est semblable &agrave; une autre dur&eacute;e.
+Cependant, toutes ces parties, si diff&eacute;rentes par leurs qualit&eacute;s
+internes, ou si h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes, s'embo&icirc;tent et se fondent les unes dans les
+autres, comme les notes d'une phrase musicale dans une m&eacute;lodie. Il n'y a
+pas de temps longs ou courts, il n'y a que des actes de d&eacute;veloppement,
+des progr&egrave;s, qui fusionnent dans un acte un et indivisible.</p>
+
+<p>Dans cette description nouvelle du Temps, il y a des <i>d&eacute;tails
+accessoires</i> et une <i>partie essentielle</i>. Des d&eacute;tails nous ne dirons
+rien, pour ne pas &ecirc;tre trop long, &agrave; l'exception toutefois d'un seul qui
+nous semble vraiment d&eacute;passer la mesure permise.</p>
+
+<p>Pour soutenir contre toute &eacute;vidence, non pas l'unit&eacute; continue du temps
+qui est hors de conteste, mais son indivisibilit&eacute; id&eacute;ale en minutes, en
+secondes, ou autres parties &eacute;gales, on suppose que nos &eacute;tats de
+conscience, en s'&eacute;coulant, peuvent &laquo;s'embo&icirc;ter les uns dans les autres&raquo;,
+&agrave; peu pr&egrave;s comme les parties articul&eacute;es d'une longue-vue<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>. Que cette
+comparaison, plus ou moins heureuse, puisse s'appliquer aux op&eacute;rations
+<i>simultan&eacute;es</i> de nos diverses facult&eacute;s, nous l'accordons volontiers. Il
+est d'exp&eacute;rience que plusieurs de nos facult&eacute;s agissent toujours
+ensemble et de concert, et que, par exemple, un acte d'amour de Dieu et
+du prochain comprend &agrave; la fois de la connaissance et de la volont&eacute;, des
+id&eacute;es et des images, des sentiments et des sensations, jusqu'&agrave; des &eacute;tats
+physiologiques les plus vari&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais de ce que nos ph&eacute;nom&egrave;nes de conscience simultan&eacute;s fusionnent et
+&laquo;s'embo&icirc;tent&raquo;, comment conclure que les ph&eacute;nom&egrave;nes successifs, pr&eacute;sents,
+pass&eacute;s, futurs, &laquo;s'embo&icirc;tent&raquo; pareillement? Ici, la comparaison n'a plus
+de sens.</p>
+
+<p>Dire que le pass&eacute; s'est embo&icirc;t&eacute; dans le pr&eacute;sent et le pr&eacute;sent dans le
+futur, c'est dire qu'ils sont simultan&eacute;s et non pas successifs; c'est
+nier leur distinction radicale, leur exclusion manifeste; c'est changer
+la succession temporelle en coexistence spatiale,&mdash;sans arriver pour
+cela &agrave; supprimer le nombre et la quantit&eacute;, car des parties ne peuvent
+s'embo&icirc;ter que si elles sont distinctes et multiples.</p>
+
+<p>Non, nous ne comprendrons jamais comment le pass&eacute; peut coexister avec le
+pr&eacute;sent et le futur, embo&icirc;t&eacute;s ensemble, et les ing&eacute;nieuses comparaisons
+de M. Bergson, loin de nous le faire comprendre, montrent express&eacute;ment
+le contraire, comme le lecteur va en juger.</p>
+
+<p>&laquo;Quand les oscillations r&eacute;guli&egrave;res du balancier, &eacute;crit l'auteur, nous
+invitent au sommeil, est-ce le dernier son entendu, le dernier mouvement
+per&ccedil;u qui produit cet effet? Non, sans doute.... Il faut donc admettre
+que les sons se composaient entre eux et agissaient ... par
+l'organisation rythmique de leur ensemble.... Chaque surcro&icirc;t
+d'excitation s'organise avec les excitations pr&eacute;c&eacute;dentes, et l'ensemble
+nous fait l'effet d'une phrase musicale qui serait toujours sur le point
+de finir et sans cesse se modifierait dans sa tonalit&eacute; par l'addition de
+quelque note nouvelle....&raquo;<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a></p>
+
+<p>Dans cette brillante image, nous avons beau chercher l'embo&icirc;tement du
+pass&eacute; avec le pr&eacute;sent et le futur, nous ne le d&eacute;couvrons point. Nous
+voyons seulement la fusion des souvenirs et des sensations qui
+persistent, apr&egrave;s la disparition de leurs causes, et qui, par
+cons&eacute;quent, demeurent toujours pr&eacute;sents et simultan&eacute;s. Ce qui est bien
+diff&eacute;rent. En v&eacute;rit&eacute;, une si grossi&egrave;re &eacute;quivoque n'est plus s&eacute;rieuse, et
+nous aurions pu nous contenter de r&eacute;pondre plaisamment avec M. Fouill&eacute;e:
+&laquo;Ce sera l'originalit&eacute; des bergsoniens d'avoir invent&eacute; un nouveau
+sophisme du chauve: Les cheveux de l'homme chauve existent encore,
+puisqu'il en a le souvenir et que cette id&eacute;e <i>op&egrave;re</i> pour l'inciter &agrave;
+faire sur son cr&acirc;ne des lotions r&eacute;g&eacute;n&eacute;ratrices. Donc le chauve n'est
+plus chauve.&raquo;<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a></p>
+
+<p>Ajouter avec M. Bergson que cette fusion du pass&eacute; et du pr&eacute;sent s'op&egrave;re
+en vertu d'une &laquo;synth&egrave;se mentale&raquo; n'att&eacute;nue rien, car la synth&egrave;se
+fusionne des souvenirs pr&eacute;sents avec des sensations pr&eacute;sentes et
+nullement le pr&eacute;sent au pass&eacute; qui n'est plus. Bien plus, elle aggrave
+l'erreur: les min&eacute;raux, les plantes et m&ecirc;me les animaux, &eacute;tant priv&eacute;s de
+toute &laquo;synth&egrave;se mentale&raquo;, il faudrait en conclure que le monde ext&eacute;rieur
+ne dure pas, et M. Bergson est bien de force &agrave; ne pas reculer devant
+cette nouvelle gageure au bon sens. &laquo;L'intervalle de dur&eacute;e, &eacute;crit-il,
+n'existe que pour nous &agrave; cause de la p&eacute;n&eacute;tration mutuelle de nos &eacute;tats
+de conscience.&raquo;<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a></p>
+
+<p>Toutes les sciences, au contraire, apportent des preuves d&eacute;cisives de la
+r&eacute;alit&eacute; du temps cosmologique. En m&eacute;canique, on fait entrer le temps (ou
+son substitut) dans tous les calculs, comme un &eacute;l&eacute;ment d'importance
+capitale; et ces calculs sont confirm&eacute;s par l'exp&eacute;rience. Les sciences
+naturelles &eacute;tudient avec succ&egrave;s l'&acirc;ge des &eacute;toiles, l'&acirc;ge des terrains et
+des p&eacute;riodes g&eacute;ologiques, l'&acirc;ge des plantes et des animaux ou de leurs
+embryons, car tout &eacute;volue ici-bas avec son &acirc;ge. Le temps est donc bien
+un des plus importants facteurs<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a> de la nature; il l'&eacute;tait avant
+l'apparition de l'homme, et il le demeurerait alors m&ecirc;me que l'esprit
+humain n'existerait plus pour le concevoir dans ses &laquo;synth&egrave;ses mentales&raquo;
+ou pour le mesurer dans ses calculs. Inutile d'insister davantage sur
+une v&eacute;rit&eacute; si manifeste.</p>
+
+<p>H&acirc;tons-nous de passer &agrave; la <i>partie essentielle</i> de la nouvelle notion du
+Temps, celle qui a la pr&eacute;tention: 1&deg; d'en exclure toute quantit&eacute;, et 2&deg;
+d'en faire une qualit&eacute; pure, toujours changeante et h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne,&mdash;car ce
+sont bien l&agrave; les deux formes, l'une n&eacute;gative, l'autre positive, de cette
+curieuse et &eacute;tonnante notion. Examinons-les l'une apr&egrave;s l'autre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>D'abord,</i> la pr&eacute;tention d'exclure du temps toute quantit&eacute;, d'en faire
+une unit&eacute; simple et indivisible, impossible &agrave; mesurer, est-elle vraiment
+conforme aux donn&eacute;es de l'observation? Ne heurte-t-elle pas de front, au
+contraire, toutes les exp&eacute;riences vulgaires et scientifiques qui
+divisent le temps en ses &eacute;l&eacute;ments pr&eacute;sents, pass&eacute;s et futurs, et qui
+r&eacute;ussissent &agrave; en mesurer les plus petits intervalles avec une si grande
+pr&eacute;cision? La r&eacute;ponse &agrave; ces simples questions est tellement &eacute;vidente
+qu'on attend avec curiosit&eacute; par quel artifice ing&eacute;nieux M. Bergson va
+essayer d'y &eacute;chapper. Le voici:</p>
+
+<p>Le temps, ainsi que le mouvement, dit-il, sont une synth&egrave;se mentale; ce
+sont des actes psychiques. Or, un acte psychique est simple et
+indivisible, donc il n'a rien de quantitatif et ne se mesure pas: &laquo;On
+peut bien diviser une <i>chose</i>, mais non pas un <i>acte</i>.&raquo;&mdash;&laquo;Nous n'avons
+point affaire ici &agrave; une <i>chose</i>, mais &agrave; un <i>progr&egrave;s</i>: le mouvement, en
+tant que passage d'un point &agrave; un autre, est une synth&egrave;se mentale, un
+processus psychique et par suite in&eacute;tendu.&raquo;<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>&mdash;De cette singuli&egrave;re
+th&eacute;orie nous devrions logiquement conclure que tous les mouvements,
+toutes les dur&eacute;es, m&ecirc;me celles des &ecirc;tres mat&eacute;riels, comme les fleuves et
+les plantes, sont vraiment psychiques ou spirituels. Et cette
+conclusion&mdash;malgr&eacute; sa haute invraisemblance&mdash;n'est pas si &eacute;trang&egrave;re
+qu'on pourrait le croire &agrave; la pens&eacute;e de M. Bergson, puisqu'il soutiendra
+bient&ocirc;t que &laquo;le physique n'est que du psychique inverti&raquo;.</p>
+
+<p>Ajournons &agrave; plus tard cette discussion. Accordons pour le moment&mdash;<i>dato
+non concesso</i>&mdash;que toute dur&eacute;e est psychique ou spirituelle. Mais la
+dur&eacute;e d'une op&eacute;ration psychique ne se mesure-t-elle donc plus? L'acte de
+contemplation le plus simple, en se d&eacute;roulant dans l'avant et l'apr&egrave;s de
+ma conscience, le raisonnement le plus subtil, en s'&eacute;levant
+progressivement du plus connu au moins connu, ne durent-ils pas un temps
+mesurable, un temps continu et indivis, sans doute, mais pourtant
+divisible pour ma pens&eacute;e en avant et apr&egrave;s, en intervalles longs et
+courts?</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce point que, pour en prendre conscience, il me faut un minima
+ou une certaine quantit&eacute; de dur&eacute;e, sans laquelle, de l'aveu de tous les
+psychologues, un ph&eacute;nom&egrave;ne psychique ne laisserait aucune trace
+sensible, tomberait dans l'inconscient. La dur&eacute;e du temps peut donc se
+mesurer, m&ecirc;me pour les op&eacute;rations de l'esprit; elle n'est donc pas
+&eacute;trang&egrave;re &agrave; la quantit&eacute;. C'est la <i>substance</i> de l'esprit qui ne se
+mesure pas; c'est aussi le passage de la puissance &agrave; l'acte de ses
+facult&eacute;s qui est instantan&eacute;e; mais l'op&eacute;ration elle-m&ecirc;me est toujours
+mesur&eacute;e dans le temps par sa dur&eacute;e, parfois m&ecirc;me elle est mesurable par
+ses effets dans l'espace lorsqu'elle informe une mati&egrave;re, comme c'est le
+cas de l'&acirc;me humaine et de tous les organes anim&eacute;s.</p>
+
+<p>Prenons l'exemple sur lequel insiste le plus M. Bergson, soit un geste
+de la main qui va d'un seul trait de gauche &agrave; droite, du point A au
+point B. &laquo;N'est-ce pas, nous dit-il, une action simple et indivisible?&raquo;
+Nullement, r&eacute;pondons-nous. Cette action, malgr&eacute; son <i>unit&eacute;</i>, n'est pas
+<i>simple</i>, car elle a des parties virtuelles, soit dans l'espace, soit
+dans le temps. Dans l'espace, elle est un geste deux fois, trois fois,
+dix fois ... plus long ou plus court que tel autre geste donn&eacute;. Cette,
+action unique &eacute;quivaut &agrave; deux, trois, dix actions plus petites, elle est
+donc quantitative et mesurable. Dans le temps, si elle a dur&eacute; une minute,
+sa dur&eacute;e, quoique unique, &eacute;quivaut &agrave; soixante secondes de dur&eacute;e. Il est
+donc faux de dire qu'on ne peut mesurer que les <i>choses</i> et jamais les
+<i>actes</i> et que la dur&eacute;e vraie ne se mesure point.</p>
+
+<p>D'ailleurs, &laquo;si la dur&eacute;e ne se mesurait pas, qu'est-ce donc que les
+oscillations du pendule mesurent&raquo;<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>? A cette objection si naturelle
+que M. Bergson ne pouvait manquer de pr&eacute;voir, il r&eacute;pond par trois pages
+de distinctions subtiles et embrouill&eacute;es que nous recommandons au
+lecteur comme un mod&egrave;le du genre.</p>
+
+<p>Au fond de ces subtilit&eacute;s impalpables, on finit par d&eacute;couvrir qu'aux
+yeux de M. Bergson les oscillations du pendule ne mesurent que des
+co&iuml;ncidences dans l'espace et non dans le temps. Mais cette
+interpr&eacute;tation ne r&eacute;siste pas &agrave; la plus simple exp&eacute;rience. Si je mesure
+la dur&eacute;e d'un discours, par exemple, en comptant les coups d'un pendule
+battant la seconde, ce ne sont pas les coups, &agrave; proprement parler, que
+je compte, mais les intervalles entre ces coups; ce ne sont pas les
+positions du balancier &agrave; droite ou &agrave; gauche que j'observe, mais les
+secondes qu'il mesure pour aller de droite &agrave; gauche ou de gauche &agrave;
+droite. Chaque battement est donc pour moi un signe temporel et
+nullement un signe spatial.</p>
+
+<p>Que si je suis oblig&eacute; pourtant de recourir &agrave; un mouvement dans l'espace
+pour mesurer le temps, cela prouve assur&eacute;ment que le temps ne se mesure
+pas directement, comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; expliqu&eacute;, mais indirectement,
+par ses co&iuml;ncidences avec un mouvement spatial tel que les oscillations
+du pendule. Mais de ce qu'il ne peut se mesurer directement, comment
+conclure qu'il ne se mesure pas du tout, qu'il n'est ni long ni court et
+hors de la quantit&eacute;? Ce sont l&agrave; des &eacute;quivoques tellement &eacute;videntes qu'il
+nous semble inutile d'insister davantage.</p>
+
+<p><i>En second lieu</i>, la notion d'un temps purement qualitatif est-elle
+intelligible? Nous ne le croyons pas.</p>
+
+<p> En effet, il n'y a pas de temps sans succession continue ni de
+succession continue sans pluralit&eacute; virtuelle des parties qui se
+succ&egrave;dent. Que s'il y a pluralit&eacute; des parties, il y a
+aussi divisibilit&eacute;, au moins id&eacute;ale, et partant nombre,
+mesure, quantit&eacute;. Sans quantit&eacute; continue, plus de
+succession possible, plus de mouvement, plus de temps: c'est
+l'&eacute;ternit&eacute; intemporelle de la dur&eacute;e.</p>
+
+<p>Il est donc faux que la succession soit un rapport purement qualitatif. Par
+leur succession m&ecirc;me, les parties qui se succ&egrave;dent se, mettent en dehors
+les unes des autres, tout en restant unies et continues. Ma journ&eacute;e
+d'aujourd'hui n'est pas celle d'hier; le soir n'est pas le matin;
+chacune de mes pens&eacute;es ou de mes actions laisse en ma conscience un
+souvenir diff&eacute;rent, comme chacune de mes paroles laisse sur la cire du
+graphophone une trace distincte. Il y a donc exclusion absolue entre ces
+termes qui pourtant s'encha&icirc;nent et se suivent: pass&eacute;, pr&eacute;sent, futur;
+l'un n'est pas l'autre. On peut donc les compter, dire le nombre de
+secondes, de minutes, d'heures qu'ils ont dur&eacute; ou qu'ils dureront, et
+quoique chacun puisse avoir sa nuance et sa qualit&eacute; propre, ils auront
+toujours ceci de commun d'avoir dur&eacute; pendant des secondes, des minutes
+ou des heures de dur&eacute;e identique. Leur nombre sera ainsi constitu&eacute; par
+une multitude de parties &eacute;gales. Or, le nombre, c'est la quantit&eacute;, et
+comme les unit&eacute;s de ce nombre, quoique distinctes, ne sont s&eacute;par&eacute;es les
+unes des autres que par un jeu de l'esprit, une pure abstraction, cette
+quantit&eacute; sera r&eacute;ellement continue. Nous avons donc retrouv&eacute; la quantit&eacute;
+v&eacute;ritable sous le flot mouvant des qualit&eacute;s vari&eacute;es que les parties de
+la dur&eacute;e peuvent rev&ecirc;tir.</p>
+
+<p>Impossible de remplacer cet &eacute;l&eacute;ment quantitatif par n'importe quel
+rapport qualitatif, jamais avec de la qualit&eacute; pure on n'a pu faire du
+temps. Leibnitz y a &eacute;chou&eacute; et M. Bergson n'y r&eacute;ussira pas davantage. En
+effet, quel pourrait &ecirc;tre ce rapport purement qualitatif? Serait-ce une
+<i>exclusion</i> d'une qualit&eacute; par une autre? Nullement. Prenez deux qualit&eacute;s
+qui s'excluent, comme le blanc et le noir; cette incompatibilit&eacute;
+d'essences n'est pas encore une succession temporelle; elles sont
+exclusives, mais non pour cela successives.</p>
+
+<p>Serait-ce une <i>hi&eacute;rarchie</i> de perfections, soit ascendante, soit
+descendante?&mdash;Mais la hi&eacute;rarchie des nombres ou des esp&egrave;ces n'est pas
+encore une succession dans le temps. Encore moins la hi&eacute;rarchie des
+anges ou des purs esprits.</p>
+
+<p>Serait-ce une <i>intensit&eacute;</i> dans les qualit&eacute;s?&mdash;Mais une intensit&eacute; plus ou
+moins grande de la couleur rouge, par exemple, ne fait pas sa dur&eacute;e; une
+intensit&eacute; plus ou moins grande d'un mouvement ou de sa vitesse ne change
+pas sa dur&eacute;e et n'influe en rien sur le laps de temps o&ugrave; on l'observe.</p>
+
+<p>Serait-ce une <i>d&eacute;pendance causale</i> qui relierait ces qualit&eacute;s l'une &agrave;
+l'autre, la seconde &eacute;tant suppos&eacute;e produite par la premi&egrave;re?&mdash;Alors on
+introduit subrepticement le temps avec la causalit&eacute;, car la liaison
+causale suppose la succession temporelle, bien loin de la constituer. On
+suppose donn&eacute; ce qu'il faut expliquer.</p>
+
+<p>Mais, dira-t-on encore, si l'on supposait &agrave; ces qualit&eacute;s un <i>ordre
+irr&eacute;versible</i>, n'aurait-on pas le contraire de l'espace qui est toujours
+r&eacute;versible, et par cons&eacute;quent le temps qui ne l'est jamais?&mdash;Je r&eacute;ponds
+qu'un ordre n'est irr&eacute;versible que par la d&eacute;pendance causale. Si le fils
+n'&eacute;tait pas produit par son p&egrave;re, il n'y aurait aucune raison pour que
+le fils ne p&ucirc;t &ecirc;tre ant&eacute;rieur &agrave; son p&egrave;re. Cette explication retombe donc
+dans la pr&eacute;c&eacute;dente et se trouve entach&eacute;e du m&ecirc;me vice.</p>
+
+<p>Que s'il &eacute;tait possible de prendre la <i>causalit&eacute;</i> dans un sens tr&egrave;s
+large, purement qualitatif, sans succession temporelle&mdash;et en ce sens
+les principes premiers avec leurs cons&eacute;quences logiques sont &eacute;galement
+&eacute;ternels,&mdash;nous nous trouverions alors en face d'un &eacute;ternel pr&eacute;sent,
+immobile et toujours identique &agrave; lui-m&ecirc;me. C'est l'&eacute;ternit&eacute;, l'oppos&eacute; du
+temps. Que si notre adversaire avait la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; de les identifier et de
+les confondre, pour &eacute;viter &agrave; tout prix de mettre du nombre et de la
+quantit&eacute; continue dans le temps, nous lui demanderions alors de renoncer
+&agrave; ces expressions de &laquo;mouvement vital&raquo;, d'&laquo;&eacute;lan vital&raquo;, de &laquo;courant de
+vie&raquo;, de &laquo;flot montant de vie&raquo;, de &laquo;progr&egrave;s&raquo; et de &laquo;recul&raquo;, dont il se
+sert &agrave; tout propos et qui expriment la succession au lieu de nous
+montrer un &eacute;ternel pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Cette contradiction n'est pas la seule o&ugrave; M. Bergson se soit laiss&eacute;
+acculer par les cons&eacute;quences in&eacute;luctables de sa fausse notion. En voici
+une autre non moins instructive. Ne pouvant pas prouver que notre notion
+vulgaire et scientifique est illusoire, il cherche du moins &agrave; expliquer
+comment elle aurait pu se produire, comment elle aurait pu supplanter la
+notion de dur&eacute;e purement qualitative et h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne, naturellement
+sugg&eacute;r&eacute;e par les donn&eacute;es imm&eacute;diates de la conscience.</p>
+
+<p>Or, d'apr&egrave;s M. Bergson, l'illusion se serait produite insensiblement, &agrave;
+travers les temps pr&eacute;historiques, gr&acirc;ce &agrave; la <i>dur&eacute;e homog&egrave;ne</i> de
+certaines lois psychologiques, ayant pour but l'utilit&eacute; pratique, soit
+biologique, soit sociale, de l'&ecirc;tre vivant.&mdash;Sans chercher &agrave; comprendre
+comment une illusion mensong&egrave;re pourrait &ecirc;tre utile &agrave; la direction de
+l'action pratique &laquo;qui ne se meut jamais dans l'irr&eacute;el&raquo;, constatons
+seulement que, par cette hypoth&egrave;se, la <i>dur&eacute;e homog&egrave;ne</i> est ainsi
+r&eacute;tablie subrepticement dans la r&eacute;alit&eacute;, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; ni&eacute;e. Apr&egrave;s
+avoir suppos&eacute; la dur&eacute;e h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne comme la seule donn&eacute;e r&eacute;elle de la
+conscience, voici qu'on ram&egrave;ne sa rivale expuls&eacute;e et que l'on s'appuie
+de nouveau sur la dur&eacute;e homog&egrave;ne. La nouvelle notion ne suffit donc
+plus, puisqu'elle appelle l'ancienne &agrave; son secours.</p>
+
+<p>Bien plus, dans le dernier chapitre de <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire,</i> voici que
+M. Bergson, &agrave; la suite de tous les psychologues, fait intervenir la
+notion de <i>minima</i> pour qu'un temps soit perceptible &agrave; la conscience, et
+r&eacute;tablit ainsi, bon gr&eacute; mal gr&eacute;, la forme quantitative dans la dur&eacute;e. Je
+veux bien que ce <i>minima</i> soit tr&egrave;s court: deux milli&egrave;mes de seconde,
+d'apr&egrave;s Exner;&mdash;il n'en contient pas moins des centaines de trillions de
+vibrations lumineuses; c'est donc une quantit&eacute; que l'on peut mesurer. La
+quantit&eacute; expuls&eacute;e revient donc triomphalement dans la notion du Temps:
+c'est la revanche du bon sens et de la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Terminons par une derni&egrave;re critique, qui, au fond, synth&eacute;tisera toutes
+les autres, car elle vise la fameuse notion <i>d'h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; pure</i> dont
+M. Bergson, nous l'avons dit, a fait comme la synth&egrave;se de sa notion du
+Temps.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que l'h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute;? Ce ne peut &ecirc;tre qu'une absence
+d'homog&eacute;n&eacute;it&eacute; ou de ressemblance, et l'h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; pure, une absence
+totale. En sorte que chaque instant nouveau serait totalement
+dissemblable de l'instant pr&eacute;c&eacute;dent, sans aucune ressemblance m&ecirc;me
+partielle. Une telle conception nous para&icirc;t sans doute un r&ecirc;ve aussi
+impossible que celui de la &laquo;mobilit&eacute; pure&raquo;, que nous discuterons plus
+tard. Accordons, pour le moment, sa possibilit&eacute;; en voici les
+cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>En supprimant ainsi toute ressemblance&mdash;&agrave; plus forte raison toute
+identit&eacute;&mdash;entre les divers instants de notre vie, on aboutit &agrave; &eacute;liminer
+du Temps la dur&eacute;e elle-m&ecirc;me. Et c'est bien l&agrave; le dernier mot de notre
+critique de la notion bergsonienne: elle imagine un <i>temps sans dur&eacute;e</i>.
+Qu'est-ce, en effet, que durer, sinon <i>continuer d'&ecirc;tre le m&ecirc;me</i>?<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a></p>
+
+<p>Or, dans le temps bergsonien, rien ne continue d'&ecirc;tre le m&ecirc;me. Ce n'est
+pas le <i>fond substantiel</i> qui continue d'&ecirc;tre le m&ecirc;me sous des modes
+divers, puisque ce nouveau syst&egrave;me nie formellement la substance de
+l'&ecirc;tre&mdash;comme nous le verrons plus tard en &eacute;tudiant sa notion de
+l'&ecirc;tre<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>. Ce n'est pas davantage le <i>mode</i> de l'&ecirc;tre ou le ph&eacute;nom&egrave;ne
+qui continue d'&ecirc;tre le m&ecirc;me &agrave; travers le temps, puisque tout y est
+suppos&eacute; h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; pure et perp&eacute;tuel changement. Ce n'est pas enfin
+la <i>mesure</i> elle-m&ecirc;me de la dur&eacute;e qui ne change pas, puisque, &eacute;tant
+perp&eacute;tuellement variable, la dur&eacute;e n'a plus de mesure fixe et uniforme.
+Donc rien ne continue d'&ecirc;tre le m&ecirc;me, et partant rien ne dure; la dur&eacute;e
+est &eacute;limin&eacute;e du Temps.</p>
+
+<p>En sorte que l'objection terrible que M. Bergson brandissait plus haut
+contre la science moderne&mdash;et d'ailleurs la science de tous les
+si&egrave;cles,&mdash;en l'accusant faussement d'avoir &laquo;vid&eacute; le temps de sa
+dur&eacute;e&raquo;,&mdash;semblable au boomerang rotatif des chasseurs australiens, mani&eacute;
+d'une main imprudente,&mdash;se retourne soudain contre celui qui l'a lanc&eacute;e
+et le frappe en pleine poitrine. La notion bergsonienne du Temps ne
+tient plus debout, et c'est la contradiction interne qu'elle portait
+dans ses flancs qui l'a tu&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsqu'un exp&eacute;rimentateur aboutit par hasard &agrave; une conclusion absurde,
+il recommence ses calculs ou ses exp&eacute;riences, &eacute;tant bien convaincu qu'il
+y a eu maldonne quelque part. Mais un philosophe comme M. Bergson,
+partisan de la logique de la contradiction, ne recommence jamais et
+poursuit sa marche intr&eacute;pide &agrave; travers tous les d&eacute;dales sans fin de
+l'impossible. Pour cela, il lui suffira de chavirer et de mettre &agrave;
+l'envers la notion de dur&eacute;e qui le g&ecirc;ne. Durer consistera pour lui &agrave;
+changer sans cesse et totalement, c'est-&agrave;-dire &agrave; ne plus durer. Plus
+tard, en critiquant sa notion de la <i>Vie </i> et du <i>Devenir</i>, nous verrons
+ce paradoxe faussement appuy&eacute; sur l'exemple de l'&ecirc;tre vivant, car
+celui-ci n'&eacute;volue que pour se conserver, en sorte que ses changements de
+surface, loin d'&ecirc;tre un but, ne sont que le moyen de durer en se
+conservant au fond toujours le m&ecirc;me. Nous verrons alors quelle
+philosophie nouvelle, au rebours de l'ancienne, na&icirc;tra de ce germe
+empoisonn&eacute; jet&eacute; dans le sillon. Elle se vantera d'&ecirc;tre une philosophie
+de la <i>dur&eacute;e</i>, alors qu'elle est la philosophie du <i>non-&ecirc;tre</i> et du
+n&eacute;ant, suivant la s&eacute;v&egrave;re mais juste critique qu'Aristote et Platon
+adressaient d&eacute;j&agrave; aux sophistes de leur temps<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p>
+
+<p>Pour le moment, nous retenons la notion vulgaire et scientifique du
+Temps comme la seule conforme &agrave; l'exp&eacute;rience et la seule
+intelligible&mdash;au moins pour le commun des mortels. M. Bergson en fait
+l'aveu en reconnaissant la &laquo;difficult&eacute; incroyable&raquo;<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a> que tous
+&eacute;prouvent &agrave; comprendre sa nouvelle notion. Cet aveu suffit &agrave; nous
+rassurer et &agrave; nous affermir dans la conviction o&ugrave; nous sommes qu'elle ne
+saurait pr&eacute;valoir.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="II" id="II">II</a></h2>
+
+<h2>LA LIBERT&Eacute; HUMAINE.</h2>
+
+
+<p>Arm&eacute; de cette d&eacute;finition nouvelle du Temps ou de la dur&eacute;e, comme d'une
+cl&eacute; magique, M. Bergson va s'essayer &agrave; ouvrir cette &laquo;serrure
+embrouill&eacute;e&raquo; de la M&eacute;taphysique, qu'on appelle le probl&egrave;me de la
+Libert&eacute; humaine.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir supprim&eacute; de la dur&eacute;e psychologique o&ugrave; se meut notre Libert&eacute;
+toute distinction de parties, tout nombre et toute quantit&eacute; mesurable se
+d&eacute;roulant successivement dans le Temps, voici comment il proc&egrave;de:</p>
+
+<p>Il appelle &agrave; sa barre partisans et adversaires de la Libert&eacute;, et leur
+demande d'expliquer le motif de leur querelle. Ceux-ci soutiennent que
+dans le conflit des motifs qui nous font h&eacute;siter dans nos choix, et
+finalement prendre un parti, c'est toujours le motif le plus fort qui
+l'emporte, et, partant, pas de Libert&eacute; possible!</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave;, au contraire, disent que, dans ce conflit, le motif qui reste
+le plus fort n'est devenu tel que par notre libre choix: donc, la
+Libert&eacute; demeure.</p>
+
+<p>La cause est entendue, et M. Bergson de r&eacute;pondre: Vous avez tort les uns
+et les autres, parce que vous posez mal le probl&egrave;me, &laquo;en le posant dans
+le nombre et dans l'espace&raquo;. Cette diversit&eacute; de motifs est un nombre.
+Ce d&eacute;roulement successif du conflit, ce n'est pas du temps, c'est de
+l'espace.</p>
+
+<p>Et puisqu'il n'y a plus dans la simplicit&eacute; de la dur&eacute;e psychologique, ni
+multiplicit&eacute; de motifs, ni aucune distinction possible d'&eacute;l&eacute;ments
+divers, votre conflit de motifs est purement illusoire. Pareillement
+illusoire votre conclusion pour ou contre la Libert&eacute;.</p>
+
+<p>Et dans les consid&eacute;rants de l'arr&ecirc;t nous retrouvons toujours le fameux
+principe: &laquo;On analyse et l'on d&eacute;compose une <i>chose</i>, mais pas un
+<i>progr&egrave;s</i>; on d&eacute;compose l'&eacute;tendue et non la dur&eacute;e<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi nos plaideurs sont renvoy&eacute;s dos &agrave; dos<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p>
+
+<p>Cette solution g&eacute;niale me rappelle la fable des <i>Plaideurs et de
+l'Hu&icirc;tre</i>, &agrave; laquelle la m&eacute;thode de M. Bergson permettrait d'apporter
+une solution nouvelle que notre bon La Fontaine n'avait pas pr&eacute;vue.
+Qu'est-ce que l'hu&icirc;tre? dira le nouveau juge &agrave; ses plaideurs, sinon un
+produit de l'Oc&eacute;an, un extrait de l'Oc&eacute;an, comme une perle de l'Oc&eacute;an?
+Or, l'Oc&eacute;an n'appartient &agrave; personne! Et, de nouveau, les plaideurs
+seront renvoy&eacute;s dos &agrave; dos, gr&acirc;ce &agrave; l'ing&eacute;niosit&eacute; d'une d&eacute;finition
+nouvelle.</p>
+
+<p>C'est un v&eacute;ritable charme d'entendre M. Bergson lui-m&ecirc;me exposer les
+tours et les d&eacute;tours subtils par lesquels, apr&egrave;s bien des h&eacute;sitations
+qui m&eacute;nagent les esprits timor&eacute;s, il se voit conduit &agrave; des d&eacute;finitions
+surprenantes pour le sens commun. D'ordinaire, le professeur accompagne
+et souligne ses expos&eacute;s litt&eacute;raires et pittoresques d'un geste de la
+main qui intrigue quelque peu les spectateurs novices, surtout les plus
+jeunes: cet &acirc;ge est sans piti&eacute;!...</p>
+
+<p>Il tend vers eux le pouce et l'index de la main, comme pour leur montrer
+une muscade invisible. Les plus myopes sont m&ecirc;me tent&eacute;s de s'approcher
+pour en bien constater la r&eacute;alit&eacute;. Puis, apr&egrave;s un moment solennel, sa
+main s'ouvre enti&egrave;rement et la muscade a disparu.... Geste int&eacute;ressant,
+et surtout symbolique, qui m&eacute;riterait d'avoir &eacute;t&eacute; celui qu'Aristote
+attribuait au sophiste Cratyle: &#940;&#955;&#955;&#945; &#964;&#8001;&#957; &#948;&#940;&#967;&#964;&#965;&#955;&#959;&#957; &#941;&#954;&#949;&#943;&#957;&#949;&#953; &#956;&#972;&#957;&#959;&#957;<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p>
+
+<p>Ce r&eacute;sum&eacute; de la th&eacute;orie bergsonienne sur la Libert&eacute; est, sans doute,
+beaucoup trop succinct et sch&eacute;matique, aussi avons-nous h&acirc;te d'en
+examiner les principaux d&eacute;tails. Mais nous tenions, d&egrave;s le d&eacute;but, &agrave;
+confier au lecteur l'impression d'ensemble produite en nous par la
+lecture de ces soixante-quinze pages qui terminent les <i>Essais</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>M. Bergson admet la libert&eacute; humaine et s'en proclame le champion. Ce
+serait assur&eacute;ment tr&egrave;s bien et l'auteur m&eacute;riterait tous nos &eacute;loges si
+nous n'avions &agrave; faire bient&ocirc;t de graves r&eacute;serves sur la mani&egrave;re dont il
+d&eacute;finit la libert&eacute;, car elle risque fort de d&eacute;figurer ou de supprimer la
+chose apr&egrave;s en avoir conserv&eacute; le mot.</p>
+
+<p>En attendant, ce dont nous le louerons sans aucune restriction, c'est
+d'avoir, pour en d&eacute;montrer l'existence, conserv&eacute; cet argument du
+t&eacute;moignage de la conscience, si imprudemment l&acirc;ch&eacute; par des
+spiritualistes contemporains et m&ecirc;me des catholiques, malgr&eacute; l'&eacute;vidence
+intime de sa force probante.</p>
+
+<p>Nous aimons &agrave; relire sous la plume de M. Bergson des phrases comme
+celles-ci: &laquo;M&ecirc;me lorsqu'on esquisse l'effort n&eacute;cessaire pour accomplir
+une action, on sent bien qu'il est encore temps de s'arr&ecirc;ter.&raquo; &laquo;Nous
+ne connaissons la force que par le t&eacute;moignage de la conscience, et la
+conscience n'affirme pas, ne comprend m&ecirc;me pas la d&eacute;termination absolue
+des actes &agrave; venir: voil&agrave; tout ce que l'exp&eacute;rience nous apprend, et si
+nous nous en tenions &agrave; l'exp&eacute;rience, nous dirions que nous nous sentons
+libres....&raquo; &laquo;La libert&eacute; est donc un fait, et parmi les faits que l'on
+constate, il n'en est pas de plus clair.&raquo;<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a></p>
+
+<p>Et remarquez que M. Bergson se garde bien, apr&egrave;s avoir admis la libert&eacute;,
+de la rel&eacute;guer avec honneur parmi les noum&egrave;nes inaccessibles, comme
+l'avait imagin&eacute; Kant: hypoth&egrave;se invraisemblable contre laquelle il
+proteste franchement: &laquo;Kant, dit-il, l'&eacute;leva donc (la libert&eacute;) &agrave; la
+hauteur de noum&egrave;ne ... inaccessible par cons&eacute;quent &agrave; notre facult&eacute; de
+conna&icirc;tre<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. Mais la v&eacute;rit&eacute; est que nous nous apercevons de ce moi
+toutes les fois que, par un vigoureux effort de r&eacute;flexion, nous
+d&eacute;tachons les yeux de l'ombre qui nous suit pour rentrer en nous-m&ecirc;mes.
+&raquo; Un peu plus loin, il affirme encore que &laquo;le moi saisi par la
+conscience est une cause libre; nous nous connaissons absolument nous
+m&ecirc;mes ... cet absolu se m&ecirc;le sans cesse aux ph&eacute;nom&egrave;nes, en s'impr&eacute;gnant
+d'eux....&raquo;<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a></p>
+
+<p>Cette profession de foi est vraiment bien, et quoi qu'elle soit pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e
+et suivie de ces id&eacute;es syst&eacute;matiques que nous sommes en train de
+r&eacute;futer, on peut l'en abstraire et l'approuver pleinement.</p>
+
+<p>Toutefois, il ne saurait nous suffire d'entendre la libert&eacute; humaine
+proclam&eacute;e, il nous faut voir surtout comment M. Bergson va la d&eacute;fendre,
+car il a la curieuse pr&eacute;tention de la d&eacute;fendre contre ses partisans non
+moins que contre ses adversaires: ce qui para&icirc;t quelque peu inqui&eacute;tant.</p>
+
+<p>D&egrave;s le d&eacute;but, l'auteur nous expose les deux conceptions oppos&eacute;es de la
+Nature: <i>m&eacute;canisme</i> et <i>dynamisme,</i> que la question de la libert&eacute; met
+aux prises. Le m&eacute;canisme, dit-il, veut expliquer le plus par le moins,
+la volont&eacute; par l'acte r&eacute;flexe, l'acte r&eacute;flexe par un simple mouvement
+cin&eacute;tique. Le dynamisme, au contraire, croit que le plus est seul
+capable d'expliquer le moins, et projette le psychique &agrave; divers degr&eacute;s
+d'att&eacute;nuation dans l'Univers mat&eacute;riel.</p>
+
+<p>Le d&eacute;terminisme lui-m&ecirc;me se divise en deux esp&egrave;ces, selon qu'il se fait
+de la n&eacute;cessit&eacute; une conception <i>physique</i> ou bien <i>psychologique</i>. Mais
+la premi&egrave;re de ces deux formes se ram&egrave;ne &agrave; la seconde, car tout
+d&eacute;terminisme, m&ecirc;me physique, implique une hypoth&egrave;se psychologique....</p>
+
+<p>Toutefois, cette d&eacute;monstration n'int&eacute;ressant pas notre but, nous ne
+pouvons y suivre l'auteur; encore moins le suivrons-nous dans son expos&eacute;
+historique et sa critique du principe de la conservation de l'&eacute;nergie,
+qui, malgr&eacute; leur r&eacute;el int&eacute;r&ecirc;t, nous semblent ici des pr&eacute;ambules un peu
+longs et m&ecirc;me superflus.</p>
+
+<p>Passons &agrave; l'expos&eacute; du <i>d&eacute;terminisme psychologique.</i> Sous sa forme la
+plus pr&eacute;cise et la plus r&eacute;cente, nous dit l'auteur, il implique une
+conception associationniste de l'esprit. Il se repr&eacute;sente l'&eacute;tat de
+conscience actuel comme li&eacute; aux &eacute;tats pr&eacute;c&eacute;dents, et aussi n&eacute;cessit&eacute; par
+eux. Sans doute, cette n&eacute;cessit&eacute; ne saurait &ecirc;tre g&eacute;om&eacute;trique, comme il
+arrive pour la r&eacute;sultante de plusieurs forces qui se combinent en
+donnant une somme totale, mais plut&ocirc;t m&eacute;taphysique, comme tout effet
+d&eacute;pend de sa cause. &laquo;Nous admettrons sans peine, observe M. Bergson,
+l'existence d'une relation entre l'&eacute;tat actuel et tout &eacute;tat nouveau
+auquel la conscience passe. Mais cette relation, qui explique le
+passage, en est-elle la cause?&raquo;<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a></p>
+
+<p>Observation tr&egrave;s juste, qui nous montre que des ph&eacute;nom&egrave;nes
+psychologiques, tout en se succ&eacute;dant &agrave; la surface de nos consciences, ne
+sont pas toujours pour cela des causes l'un de l'autre. Ainsi la faim &agrave;
+satisfaire et la faim satisfaite sont deux &eacute;tats de conscience qui se
+succ&egrave;dent sans se causer. Et nous nous servirons plus tard de cette
+observation contre le ph&eacute;nom&eacute;nisme de M. Bergson, qui, en supprimant
+leur cause profonde avec la substance de l'&acirc;me, laisse les ph&eacute;nom&egrave;nes
+psychiques se succ&eacute;der sans cause et sans aucune raison d'&ecirc;tre. Une fois
+le moteur central disparu dans votre montre, comment les mouvements
+ext&eacute;rieurs pourraient-ils continuer &agrave; se succ&eacute;der?</p>
+
+<p>Mais n'anticipons pas&mdash;fermons la parenth&egrave;se,&mdash;et revenons &agrave; la premi&egrave;re
+r&eacute;futation du d&eacute;terminisme associationniste.</p>
+
+<p>Qu'ils se causent r&eacute;ellement l'un l'autre, ou qu'ils se conditionnent
+seulement&mdash;peu importe,&mdash;les ph&eacute;nom&egrave;nes de la conscience n'en sont pas
+moins affirm&eacute;s multiples et parfaitement distincts, au point de se
+conditionner les uns les autres. Comme Bain le proclamait si
+heureusement: &laquo;Toute pens&eacute;e ob&eacute;it &agrave; la loi du nombre. Par cela seul que
+notre vie mentale proc&egrave;de par battements et transitions, que nos
+sentiments sont interrompus et repris, ils sont des nombres et toute
+conscience est une conscience du nombre.&raquo; Or, c'est cette multiplicit&eacute;
+dans la dur&eacute;e dont M. Bergson ne veut &agrave; aucun prix. C'est &laquo;l'illusion
+du morcelage&raquo; qu'il ne cessera de d&eacute;noncer. &laquo;Le point de vue m&ecirc;me o&ugrave;
+l'associationnisme se place implique une conception d&eacute;fectueuse du moi
+et de la multiplicit&eacute; des &eacute;tats de conscience.&raquo;&mdash;&laquo;La multiplicit&eacute; (de
+nos &eacute;tats de conscience) n'appara&icirc;t que par une esp&egrave;ce de d&eacute;roulement
+dans ce milieu homog&egrave;ne que quelques-uns appellent dur&eacute;e et qui est en
+r&eacute;alit&eacute; de l'espace.... Mais parce que notre raison, arm&eacute;e de l'id&eacute;e
+d'espace et de la puissance de cr&eacute;er des symboles, d&eacute;gage ces &eacute;l&eacute;ments
+multiples du tout, il ne s'ensuit pas qu'ils y fussent contenus. Car au
+sein du tout ils n'occupaient point d'espace (!) et ne cherchaient point
+&agrave; s'exprimer en symboles (!!); ils se p&eacute;n&eacute;traient et se fondaient les
+uns dans les autres. L'associationnisme a donc le tort de substituer
+sans cesse au ph&eacute;nom&egrave;ne concret qui se passe dans l'esprit la
+reconstitution artificielle (!) que la philosophie en donne et de
+confondre ainsi l'explication du fait avec le fait lui-m&ecirc;me.&raquo;<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a></p>
+
+<p>En lisant cette th&eacute;orie, que M. Bergson croit sans doute explicative, le
+lecteur se sera demand&eacute; avec son vulgaire bon sens: Est-ce que trois
+sentiments successifs, d'amour, de haine et de repentir, ne font plus
+trois sentiments? Est-ce que trois propositions d'un syllogisme, se
+d&eacute;roulant, ne font plus trois propositions? Et si elles se d&eacute;roulent,
+est-ce bien dans l'espace, comme le pr&eacute;tend M. Bergson, ou bien dans le
+Temps, comme tous les hommes, savants et ignorants, l'ont toujours cru?</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, les &eacute;tats de conscience dont nous soutenons la distinction
+et le nombre ne sont pas pour cela s&eacute;par&eacute;s et discontinus, comme des
+&laquo;atomes&raquo; de conscience juxtapos&eacute;s. Rien n'emp&ecirc;che qu'ils se suivent dans
+une parfaite continuit&eacute;. Quand le physicien compte les sept couleurs du
+spectre solaire: <i>violet, indigo, bleu, vert, jaune, orang&eacute;, rouge</i>, il
+ne nie pas pour cela que chaque couleur soit li&eacute;e &agrave; la suivante, comme &agrave;
+la pr&eacute;c&eacute;dente, par d'imperceptibles nuances. Mais cela ne l'emp&ecirc;che pas
+de distinguer le bleu du rouge ou le vert du bleu. De m&ecirc;me, le
+psychologue a le droit de distinguer une joie d'une souffrance, un
+sentiment d'une repr&eacute;sentation, un raisonnement d'un acte de libert&eacute;. Il
+peut donc, lui aussi, distinguer, classer et compter des &eacute;tats
+diff&eacute;rents, lors m&ecirc;me qu'ils se suivent d'une mani&egrave;re continue.</p>
+
+<p>Si cela est vrai des &eacute;tats de conscience qui se succ&egrave;dent dans la m&ecirc;me
+<i>s&eacute;rie unilin&eacute;aire</i>, &agrave; plus forte raison des <i>s&eacute;ries multiples</i> qui
+s'&eacute;coulent simultan&eacute;ment. Ainsi, en &eacute;coulant un orateur, je puis &agrave; la
+fois voir, entendre, jouir, comprendre, etc. Je puis &ecirc;tre assi&eacute;g&eacute; par
+les sentiments les plus divers, sollicit&eacute; par des d&eacute;sirs bons ou
+mauvais, ou par les mobiles les plus vari&eacute;s. Et l&agrave; est aussi un autre
+vice de la notion bergsonienne, de consid&eacute;rer le Temps de la conscience
+comme toujours unilin&eacute;aire, alors qu'il est le plus souvent un
+&eacute;coulement simultan&eacute; de flots multiples provenant d'une m&ecirc;me source,
+c'est-&agrave;-dire d'une multitude d'actions ou d'&eacute;motions simultan&eacute;es
+provenant d'un m&ecirc;me agent aux puissances multiples.</p>
+
+<p>Tant&ocirc;t cette multiplicit&eacute; d'actions est unifi&eacute;e par un m&ecirc;me objet auquel
+nous le rapportons ou bien par une m&ecirc;me fin; tant&ocirc;t elle reste distincte
+et sans liaison. Ainsi nous pouvons &agrave; la fois m&eacute;diter, marcher, voir ce
+qui nous entoure, &eacute;viter les obstacles, parler et gesticuler. Nous
+pouvons m&ecirc;me penser &agrave; plusieurs choses disparates en m&ecirc;me temps. Un
+grossissement remarquable de ce fait banal nous est fourni par le g&eacute;nie
+et la folie. On sait que des esprits particuli&egrave;rement puissants, tels
+que Jules C&eacute;sar ou Napol&eacute;on, pouvaient conduire en m&ecirc;me temps des s&eacute;ries
+multiples de pens&eacute;es diff&eacute;rentes, et par exemple dicter &agrave; plusieurs
+secr&eacute;taires &agrave; la fois. D'autre part, dans certains cas de folie, tels
+que les curieux ph&eacute;nom&egrave;nes de &laquo;d&eacute;doublement de la personnalit&eacute;&raquo;, la
+dissociation des &eacute;tats de conscience est si &eacute;vidente qu'elle suffirait &agrave;
+prouver la pluralit&eacute; de ces &eacute;tats<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, que le continu de nos consciences s'agglom&egrave;re en une
+s&eacute;rie lin&eacute;aire unique, ou qu'il se disperse parfois en plusieurs s&eacute;ries
+parall&egrave;les ou divergentes, la distinction et, partant, la multiplicit&eacute;
+des op&eacute;rations ou des &eacute;tats, dans le m&ecirc;me <i>moi-agent</i>, s'imposent, bon
+gr&eacute;, mal gr&eacute;, &agrave; tout observateur que les pr&eacute;jug&eacute;s n'aveuglent pas<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p>
+
+<p>D'ailleurs, n'est-elle pas de M. Bergson, cette ing&eacute;nieuse th&eacute;orie des
+<i>plans de conscience</i> superpos&eacute;s et impuissants &agrave; fusionner entre eux?
+N'est-elle pas de lui, celle comparaison si po&eacute;tique et si gracieuse:
+&laquo;Il s'en faut que toutes nos id&eacute;es s'incorporent &agrave; la masse de nos &eacute;tats
+de conscience. <i>Beaucoup flottent &agrave; la surface, comme des feuilles
+mortes sur l'eau d'un &eacute;tang</i>?&raquo;</p>
+
+<p>Vaincu par l'&eacute;vidence, M. Bergson lui-m&ecirc;me sera bien forc&eacute; d'employer le
+mot de <i>multiplicit&eacute;</i> pour d&eacute;crire nos &eacute;tats de conscience si vari&eacute;s et
+si oppos&eacute;s les uns aux autres. Mais aussit&ocirc;t apr&egrave;s il essayera de se
+reprendre en neutralisant le sens de ce mot par une &eacute;pith&egrave;te nouvelle.
+Il forgera pour cela l'expression de <i>multiplicit&eacute; qualitative</i><a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.
+Comme si les qualit&eacute;s qu'on peut compter ne formaient plus un nombre!
+Une telle pr&eacute;tention est vaine: tout ce qui est accessible &agrave; la
+num&eacute;ration ou au calcul ne peut pas ne pas faire un nombre; et c'est en
+cela m&ecirc;me que la quantit&eacute; s'oppose irr&eacute;ductiblement &agrave; la qualit&eacute;.</p>
+
+<p>M. Bergson invente aussi le mot de <i>multiplicit&eacute; de fusion ou de
+p&eacute;n&eacute;tration mutuelle</i>, qu'il oppose &agrave; notre pr&eacute;tendue <i>multiplicit&eacute; de
+juxtaposition</i><a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>. Mais d'une part, nous n'avons jamais soutenu que les
+moments ou les unit&eacute;s de dur&eacute;e se succ&egrave;dent par juxtaposition, mais au
+contraire par une vraie continuit&eacute;. D'apr&egrave;s le th&eacute;orie aristot&eacute;licienne,
+les parties qui ne seraient que juxtapos&eacute;es ou contigu&euml;s l'une &agrave; l'autre
+sont d&eacute;j&agrave; divis&eacute;es. Or, nous reconnaissons qu'une telle conception des
+parties dans la dur&eacute;e serait fausse&mdash;les parties du continu n'&eacute;tant pas
+divis&eacute;es mais seulement divisibles, en puissance seulement et non pas en
+acte,&mdash;comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; expliqu&eacute;.</p>
+
+<p>D'autre part, la <i>multiplicit&eacute; de fusion ou de p&eacute;n&eacute;tration mutuelle</i>
+dont parle M. Bergson est impossible entre termes successifs, car si
+l'on peut <i>unir</i> le pass&eacute;, le pr&eacute;sent et l'avenir dans une suite
+continue, on ne peut les <i>r&eacute;unir</i>, les fusionner ensemble et les
+comp&eacute;n&eacute;trer: ce ne serait l&agrave; qu'une conception contradictoire.</p>
+
+<p>Il ne reste donc plus &agrave; admettre dans le continu temporel qu'une
+multiplicit&eacute; de parties virtuelles, capables d'&ecirc;tre distingu&eacute;es et
+compt&eacute;es, c'est-&agrave;-dire une multiplicit&eacute; vraiment quantitative et
+num&eacute;rique<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>.</p>
+
+<p>La r&eacute;futation du D&eacute;terminisme bas&eacute;e sur la non-multiplicit&eacute; de nos &eacute;tats
+de conscience n'est donc pas valable, et sa pr&eacute;tention d'atteindre du
+m&ecirc;me coup adversaires et partisans de la Libert&eacute;&mdash;qui supposent
+&eacute;galement cette multiplicit&eacute;&mdash;est parfaitement vaine: <i>Telum imbelle,
+sine ictu</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Examinons si les autres r&eacute;futations sont plus solides.</p>
+
+<p>La <i>seconde</i> pourrait se formuler ainsi: Avoir conscience du libre
+arbitre signifie avoir conscience de pouvoir choisir entre plusieurs
+partis, et de pouvoir choisir autrement que, de fait, nous choisissons.
+C'est bien ainsi que d&eacute;fenseurs et adversaires de la Libert&eacute; l'ont
+toujours entendue. Or, la question ainsi pos&eacute;e, aux yeux de M. Bergson,
+serait &laquo;vide de sens&raquo;. En cons&eacute;quence, amis et ennemis de la Libert&eacute;
+seraient pareillement confondus.</p>
+
+<p>Nous accordons que la question serait mal pos&eacute;e si l'on pr&eacute;tendait avoir
+conscience de sa libert&eacute; comme d'une <i>puissance pure</i>. Notre conscience
+ne pouvant saisir que nos actes (actions et passions), une pure
+puissance serait, en effet, pour elle insaisissable. Mais d&egrave;s que cette
+puissance fait effort pour passer &agrave; l'acte, nous surprenons fort bien
+son r&eacute;veil, et c'est pr&eacute;cis&eacute;ment l'effort pour agir dont notre
+conscience a le sentiment le plus vif. Or, cet effort se colore parfois
+d&eacute; libert&eacute; ou d'ind&eacute;termination dans ses choix. C'est m&ecirc;me le contraste
+parfois si tranch&eacute; entre nos op&eacute;rations volontaires et involontaires,
+qui nous fait comprendre la libert&eacute; de certaines actions et la n&eacute;cessit&eacute;
+des actions oppos&eacute;es. Ainsi, par exemple, je me sens impuissant &agrave; ne pas
+vouloir mon propre bonheur, mais je me sens parfaitement libre de placer
+ce bonheur dans tel ou tel bien, &agrave; mon choix. Je me sens impuissant &agrave;
+arr&ecirc;ter une action r&eacute;flexe telle que les battements de mon c&#339;ur; je me
+sens au contraire libre d'&eacute;tudier ou de me promener.</p>
+
+<p>La question ainsi pos&eacute;e, loin d'&ecirc;tre &laquo;vide de sens&raquo;, nous para&icirc;t
+pleine de cette r&eacute;alit&eacute; v&eacute;cue qui est la lumi&egrave;re m&ecirc;me de nos
+consciences. Pour la trouver &laquo;vide de sens&raquo;, M. Bergson va se placer
+au point de vue de sa fausse conception de la dur&eacute;e.</p>
+
+<p>D'abord c'est la fameuse &laquo;illusion du morcelage&raquo; qui va rentrer en
+sc&egrave;ne. &laquo;J'h&eacute;site entre deux actions possibles X et Y, dit-il, et je
+vais tour &agrave; tour de l'une &agrave; l'autre. Cela signifie que je passe par une
+s&eacute;rie d'&eacute;tats, et que ces &eacute;tats se peuvent r&eacute;partir en deux groupes,
+selon que j'incline davantage vers X ou vers le parti contraire.... Il
+demeure entendu que ce sont l&agrave; des repr&eacute;sentations symboliques, qu'en
+r&eacute;alit&eacute; il n'y a pas deux tendances ni m&ecirc;me deux directions, mais bien
+un moi qui vit et se d&eacute;veloppe par l'effet de ses h&eacute;sitations m&ecirc;mes,
+jusqu'&agrave; ce que l'action libre s'en d&eacute;tache &agrave; la mani&egrave;re d'un fruit trop
+m&ucirc;r.&raquo;<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a></p>
+
+<p>Sans doute&mdash;r&eacute;pliquerons-nous,&mdash;<i>s'il n'y a pas deux tendances ni deux
+directions possibles</i>, il n'y a plus de choix concevable, et notre
+d&eacute;finition de la Libert&eacute; par le choix entre plusieurs tendances, entre
+plusieurs objets, est bien &laquo;vide de sens&raquo;. Mais est-ce bien l&agrave; une &laquo;donn&eacute;e
+imm&eacute;diate&raquo; de la conscience; n'est-ce pas, au contraire, le d&eacute;fi
+le plus audacieux &agrave; son t&eacute;moignage?</p>
+
+<p>Lorsque j'h&eacute;site entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu,
+surtout dans ces moments d'incertitude et d'angoisse d'une tentation
+violente, est-ce que je ne sens pas en moi clairement, sinon <i>deux
+hommes</i>&mdash;suivant la po&eacute;tique exag&eacute;ration de Buffon,&mdash;au moins <i>deux</i>
+tendances oppos&eacute;es vers <i>deux</i> partis possibles? Celui qui a une fois
+fait cette exp&eacute;rience poignante&mdash;et qui ne l'a jamais faite?&mdash;se
+refusera &agrave; prendre au s&eacute;rieux la distinction subtile de M. Bergson entre
+la multiplicit&eacute; vraiment <i>num&eacute;rique</i>&mdash;telle qu'elle nous appara&icirc;t
+ici&mdash;et la multiplicit&eacute; non num&eacute;rique et purement <i>qualitative</i>,
+imagin&eacute;e par M. Bergson. Une multiplicit&eacute; qui ne serait plus un
+nombre n'est pas plus intelligible qu'un cercle carr&eacute; ou un triangle
+rond. S'il y a une notion &laquo;vide de sens&raquo;, la voil&agrave;.</p>
+
+<p>A l'appui de sa n&eacute;gation de nos deux tendances et de nos deux directions
+possibles, M. Bergson nous trace un graphique, repr&eacute;sentant le temps
+pass&eacute; par une ligne M O qui arrive jusqu'au point de bifurcation 0. De
+ce point, deux lignes divergentes, O X, O Y, symbolisent les deux
+tendances diff&eacute;rentes vers deux directions possibles.</p>
+
+<pre>
+
+<span style="margin-left: 3em;">X \&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; / Y</span><br />
+<span style="margin-left: 4.5em;">\&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; /</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">\&nbsp; &nbsp; &nbsp; /</span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;">\&nbsp; &nbsp; /</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">\&nbsp; /</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">\ /</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">| O</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">|</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">|</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">|</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">| M</span><br />
+
+</pre>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s avoir trac&eacute; ce sch&eacute;ma, il s'indigne contre &laquo;ce symbolisme
+grossier sur lequel on pr&eacute;tendait fonder la contingence de l'action
+accomplie, et qui aboutit par un prolongement naturel &agrave; en &eacute;tablir
+l'absolue n&eacute;cessit&eacute;.... Bref, cette figure ne me montre pas l'action
+s'accomplissant, mais l'action accomplie. Ne me demandez donc pas si le
+moi, ayant parcouru le chemin M O et s'&eacute;tant d&eacute;cid&eacute; pour X, pouvait ou
+ne pouvait pas opter pour Y: je r&eacute;pondrais que la question est vide de
+sens, parce qu'il n'y a pas de ligne M O, pas de point O, pas de chemin
+O X, pas de direction O Y. Poser une pareille question, c'est admettre
+la possibilit&eacute; de repr&eacute;senter ad&eacute;quatement le temps par de l'espace, et
+une succession par une simultan&eacute;it&eacute;. C'est attribuer &agrave; la figure qu'on a
+trac&eacute;e la valeur d'une image et non pas seulement d'un symbole.... Cette
+figure repr&eacute;sente une <i>chose</i> et non pas un <i>progr&egrave;s</i>; elle correspond,
+dans son inertie, au souvenir en quelque sorte fig&eacute; de la d&eacute;lib&eacute;ration
+tout enti&egrave;re, etc.&raquo; <a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p>
+
+<p>Nous r&eacute;pondrons &agrave; cette longue dissertation&mdash;dont nous n'avons pu offrir
+au lecteur qu'un des &eacute;chantillons les moins confus&mdash;par deux remarques:</p>
+
+<p>1&deg; Si ce symbolisme graphique d&eacute;pla&icirc;t &agrave; M. Bergson, pourquoi l'a-t-il
+imagin&eacute;? Est-ce pour avoir le plaisir de le combattre? Jamais, dans nos
+le&ccedil;ons, nous n'y avons eu recours pour expliquer le processus de l'acte
+libre, et l'on peut tr&egrave;s bien s'en passer.</p>
+
+<p>2&deg; Mais nous croyons que ce graphique, tout symbolique qu'il soit, n'est
+pas si absurde qu'on le pr&eacute;tend. S'il a paru tel &agrave; M. Bergson, c'est
+qu'il a suppos&eacute; &laquo;que cette ligne symbolise, non pas le temps qui
+s'&eacute;coule, mais le temps &eacute;coul&eacute;&raquo;<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>, et partant d&eacute;j&agrave; fix&eacute;, cristallis&eacute;
+par le souvenir et incapable de symboliser le mouvement et le progr&egrave;s du
+temps<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>. Mais ce point de vue est vraiment trop exclusif. Remplacez
+ces lignes <i>toutes faites</i> par des lignes <i>en voie d'&ecirc;tre trac&eacute;es</i>, ou
+par des points en mouvement dans la direction indiqu&eacute;e par ces lignes,
+et ce graphique reprenant, par la pens&eacute;e, le mouvement et la dur&eacute;e, sera
+capable de les symboliser plus exactement.</p>
+
+<p>Sans doute, il ne prouvera ni pour ni contre la libert&eacute;, suivant
+l'axiome bien connu: comparaison n'est pas raison. Mais il en expliquera
+fort bien le processus, si, une fois arriv&eacute; &agrave; l'instant pr&eacute;sent, figur&eacute;
+par le point O, on suppose que le moi peut se diriger vers l'un des deux
+partis possibles, X ou Y, et accomplir l'action O X plut&ocirc;t que l'action
+O Y. Et ce d&eacute;roulement de l'action sur une ligne en formation ou sur un
+point en mouvement est bien un d&eacute;roulement dans le continu successif et
+non dans le continu simultan&eacute;, dans le temps et non dans l'espace.</p>
+
+<p>M. Bergson en conclut: &laquo;La question revient toujours &agrave; celle-ci: le
+temps est-il de l'espace?&raquo; Nous sommes du m&ecirc;me avis. Et la confusion
+qu'il a d&eacute;j&agrave; faite de ces deux notions est pr&eacute;cis&eacute;ment le point de
+d&eacute;part de toutes ses vaines disputes et de toutes ses inintelligences de
+la question pr&eacute;sente.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Passons &agrave; la <i>troisi&egrave;me</i> &laquo;r&eacute;futation&raquo;. Partisans et adversaires de la
+Libert&eacute; humaine ont pareillement d&eacute;fini l'acte libre: &laquo;celui qu'on ne
+saurait pr&eacute;voir, m&ecirc;me quand on en conna&icirc;trait &agrave; l'avance toutes les
+conditions.&raquo; Or, cette d&eacute;finition &eacute;tant encore &laquo;vide de sens&raquo;, leur
+querelle doit se prolonger jusqu'&agrave; la fin du monde. Ce n'est donc l&agrave; que
+l'objet d'un &laquo;pseudo-probl&egrave;me&raquo;.</p>
+
+<p>Pour le montrer, M. Bergson distingue d'abord deux esp&egrave;ces de pr&eacute;visions
+du futur. L'une est la pr&eacute;vision probable ou conjecturale, l'autre la
+pr&eacute;vision certaine ou infaillible.</p>
+
+<p>&laquo;Dire qu'un certain ami, dans certaines circonstances, agira tr&egrave;s
+probablement d'une certaine mani&egrave;re, ce n'est pas tant pr&eacute;dire la
+conduite future de notre ami que porter un jugement sur son caract&egrave;re
+pr&eacute;sent, c'est-&agrave;-dire, en d&eacute;finitive, sur son pass&eacute;....</p>
+
+<p>Tous les philosophes s'accordent sur ce point.... Mais le d&eacute;terministe
+va beaucoup plus loin: il affirme que la contingence de notre solution
+tient &agrave; ce que nous ne connaissons jamais toutes les conditions du
+probl&egrave;me ... et qu'une connaissance compl&egrave;te, parfaite, de tous les
+ant&eacute;c&eacute;dents, sans exception aucune, rendrait la pr&eacute;vision
+infailliblement vraie.&raquo;<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a></p>
+
+<p>M. Bergson leur r&eacute;pond que pr&eacute;voir ainsi est impossible, parce que
+pr&eacute;voir, ce serait d&eacute;j&agrave; voir ou agir soi-m&ecirc;me: &laquo;<i>il n'y a pas de
+diff&eacute;rence sensible entre pr&eacute;voir, voir et agir</i>&raquo;<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p>
+
+<p>L'essai de d&eacute;monstration d'un tel paradoxe ne dure pas moins de douze
+pages, o&ugrave; l'embarras de l'auteur, d'ordinaire si &agrave; son aise, fatigue
+p&eacute;niblement l'esprit, sans parvenir &agrave; l'&eacute;clairer, encore moins &agrave; le
+convaincre. Nous recommandons ce passage aux amateurs de clair-obscur
+qui se plaisent dans les nuages<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>. En voici le plus clair:</p>
+
+<p>&laquo;Pour que Paul (pr&eacute;dise ou) se repr&eacute;sente ad&eacute;quatement l'&eacute;tat de Pierre
+&agrave; un moment quelconque de son histoire, il faudra de deux choses l'une:
+ou que, semblable &agrave; un romancier qui sait o&ugrave; il conduit ses personnages,
+Paul connaisse d&eacute;j&agrave; l'acte final de Pierre ... ou qu'il se r&eacute;signe &agrave;
+passer lui-m&ecirc;me par ces &eacute;tats divers, non plus en imagination, mais en
+r&eacute;alit&eacute;. La premi&egrave;re de ces hypoth&egrave;ses doit &ecirc;tre &eacute;cart&eacute;e, puisqu'il
+s'agit pr&eacute;cis&eacute;ment de savoir si, les ant&eacute;c&eacute;dents seuls &eacute;tant donn&eacute;s,
+Paul pourra pr&eacute;voir l'acte final. Nous voici donc oblig&eacute;s de modifier
+profond&eacute;ment l'id&eacute;e que nous nous faisions de Paul: ce n'est pas, comme
+nous l'avions pens&eacute; d'abord, un spectateur dont le regard plonge dans
+l'avenir, mais un acteur qui joue par avance le r&ocirc;le de Pierre.... Mais
+si Pierre et Paul ont &eacute;prouv&eacute; dans le m&ecirc;me ordre les m&ecirc;mes sentiments,
+si leurs deux &acirc;mes ont la m&ecirc;me histoire, comment les distinguerez-vous
+l'une de l'autre?... Il faut donc maintenant que vous en preniez votre
+parti: Pierre et Paul sont une seule et m&ecirc;me personne, que vous appelez
+Pierre quand elle agit, et Paul quand vous r&eacute;capitulez son histoire
+(pour la pr&eacute;dire).... C'est donc une question vide de sens que celle-ci:
+l'acte pouvait-il ou ne pouvait-il pas &ecirc;tre pr&eacute;vu, &eacute;tant donn&eacute;
+l'ensemble complet de ses ant&eacute;c&eacute;dents? Car il y a (seulement) deux
+mani&egrave;res de s'assimiler ces ant&eacute;c&eacute;dents, l'une dynamique, l'autre
+statique. Dans le premier cas, on sera amen&eacute; par des transitions
+insensibles &agrave; co&iuml;ncider avec la personne dont on s'occupe, &agrave; passer par
+la m&ecirc;me s&eacute;rie d'&eacute;tats, et ... il ne pourra plus &ecirc;tre question de
+pr&eacute;voir. Dans le second cas, on pr&eacute;suppose d&eacute;j&agrave; l'acte final....&raquo;<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a></p>
+
+<p>Les graphiques qui suivent ce beau raisonnement peuvent l'illustrer,
+mais s&ucirc;rement ils ne l'&eacute;clairent pas, et leur aspect scientifique
+provoque aussit&ocirc;t l'objection que les savants pr&eacute;disent fort bien les
+conjonctions des astres, les &eacute;clipses de soleil ou de lune et les autres
+ph&eacute;nom&egrave;nes astronomiques, sans avoir besoin de &laquo;co&iuml;ncider avec eux&raquo;, ou
+de &laquo;passer eux-m&ecirc;mes par les m&ecirc;mes &eacute;tats&raquo;, ni en imagination, ni en
+r&eacute;alit&eacute;. Il y aurait donc quelque autre mode de pr&eacute;voir.</p>
+
+<p>M. Bergson, qui ne pouvait pas ne pas pr&eacute;voir une objection si simple et
+si naturelle, essaye de s'en tirer par la fameuse distinction&mdash;d&eacute;j&agrave;
+expos&eacute;e au lecteur&mdash;entre le temps astronomique et le temps
+psychologique. Le temps des savants n'est qu'un temps <i>b&acirc;tard</i>, qui a
+pour essence de <i>ne pas durer</i>, aussi est-il accessible au nombre, &agrave; la
+mesure et &agrave; la pr&eacute;vision, tandis que le temps vrai, celui de la
+conscience, qui seul a une dur&eacute;e, est un <i>progr&egrave;s</i> et non une <i>chose</i>,
+et partant qualit&eacute; pure, dont la simplicit&eacute; parfaite exclut tout nombre,
+toute analyse, tout calcul et par suite toute pr&eacute;vision.</p>
+
+<p>Voici comment il formule cette conclusion: &laquo;Lors donc qu'on demande si
+une action future pourrait &ecirc;tre pr&eacute;vue, on identifie inconsciemment le
+temps dont il est question dans les sciences exactes, et qui se r&eacute;duit &agrave;
+un nombre, avec la dur&eacute;e r&eacute;elle, dont l'apparente quantit&eacute; est
+v&eacute;ritablement une qualit&eacute;.... La question de savoir si l'acte pouvait
+ou ne pouvait pas &ecirc;tre pr&eacute;vu revient toujours &agrave; celle-ci: le temps
+est-il de l'espace?&raquo;<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a></p>
+
+<p>Inutile de revenir encore une fois sur cette &eacute;quivoque. Le temps n'est
+nullement de l'espace, parce qu'il se d&eacute;roule, non dans le continu
+simultan&eacute; de l'espace, mais dans le continu successif de la dur&eacute;e, et
+c'est ce d&eacute;roulement continu qui permet de nombrer ses moments, d'en
+faire la base de nos calculs et de nos pr&eacute;visions.</p>
+
+<p>Non, ce ne sont pas les savants qui ont confondu le temps avec de
+l'espace, mais c'est M. Bergson qui a confondu l'espace avec le temps,
+de l'avis des penseurs, savants ou philosophes de toutes les &eacute;coles et
+de tous les si&egrave;cles: car M. Bergson est ici seul contre tous: <i>etiamsi
+omnes, ego non</i>! Le geste, du moins, serait-il beau? Nullement, car,
+suivant la parole du po&egrave;te: &laquo;Rien n'est beau que le vrai.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Une <i>quatri&egrave;me</i> et derni&egrave;re &laquo;r&eacute;futation&raquo; nous reste &agrave; examiner. Elle a
+trait au principe de causalit&eacute;. Partisans et adversaires de la libert&eacute;
+l'entendent en ce sens que l'acte libre ne serait pas n&eacute;cessairement
+d&eacute;termin&eacute; par sa cause. Mais cette introduction de la causalit&eacute; dans les
+ph&eacute;nom&egrave;nes de conscience para&icirc;t une conception inadmissible &agrave; nos
+nouveaux philosophes. Encore une question &laquo;vide de sens&raquo;, une &laquo;pseudo-
+question&raquo; qu'on ne doit plus poser!</p>
+
+<p>En effet, le principe de causalit&eacute; proclame que &laquo;les m&ecirc;mes causes, dans
+les m&ecirc;mes circonstances, produisent toujours les m&ecirc;mes effets&raquo;.
+Appliquer ce principe aux ph&eacute;nom&egrave;nes psychiques serait donc supposer que
+les ant&eacute;c&eacute;dents psychiques d'un acte libre sont susceptibles de se
+reproduire &agrave; nouveau, ce qui n'a jamais lieu, car le m&ecirc;me &eacute;tat de
+conscience, par cela seul qu'il se r&eacute;p&egrave;te, devient un &eacute;tat tout nouveau,
+et partant n'est d&eacute;j&agrave; plus la simple r&eacute;p&eacute;tition du premier. Laissons la
+parole &agrave; M. Bergson:</p>
+
+<p>&laquo;Dire que les m&ecirc;mes causes internes produisent les m&ecirc;mes effets, c'est
+supposer que la m&ecirc;me cause peut se pr&eacute;senter &agrave; plusieurs reprises sur le
+th&eacute;&acirc;tre de la conscience. Or, notre conception de la dur&eacute;e ne tend &agrave;
+rien moins qu'&agrave; affirmer l'h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; radicale des faits
+psychologiques profonds (?), et l'impossibilit&eacute; pour deux d'entre eux de
+se ressembler tout &agrave; fait, puisqu'ils constituent deux moments
+diff&eacute;rents d'une histoire.... L'on ne saurait parler ici de conditions
+identiques, parce que le m&ecirc;me moment ne se pr&eacute;sente pas deux fois....
+Une cause interne profonde (P) donne son effet une fois et ne se
+reproduira jamais plus<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Tel est, en effet, le corollaire de la notion bergsonienne de la dur&eacute;e
+o&ugrave; le pass&eacute; &laquo;s'embo&icirc;te&raquo; dans le pr&eacute;sent, comme pour faire &laquo;boule de
+neige&raquo;. En avan&ccedil;ant ainsi vers l'avenir, le moi se grossit d'un pass&eacute;
+toujours plus riche, il change donc incessamment et n'est jamais le
+m&ecirc;me. &laquo;Le m&ecirc;me ne demeure pas ici le m&ecirc;me, mais se renforce et se
+grossit de tout son pass&eacute;.&raquo;<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a></p>
+
+<p>Cette th&eacute;orie, assur&eacute;ment, n'est pas totalement fausse, car il est s&ucirc;r
+qu'&agrave; chaque instant nous m&ucirc;rissons ou nous vieillissons, et que, en un
+certain sens, nous ne sommes plus les m&ecirc;mes, &eacute;tant entra&icirc;n&eacute;s malgr&eacute; nous
+dans un perp&eacute;tuel changement. L'important est de savoir si ce changement
+n'est qu'accidentel ou s'il est essentiel; si c'est le fond de notre
+&ecirc;tre, notre personnalit&eacute; m&ecirc;me qui change, ou seulement le flot
+accidentel et mouvant des ph&eacute;nom&egrave;nes actifs et passifs dont notre moi
+est le th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Or, notre conscience a r&eacute;pondu par l'affirmation cat&eacute;gorique de notre
+identit&eacute; permanente &agrave; travers tous les changements de surface, et elle
+proteste avec &eacute;vidence chaque fois qu'on ose la mettre en doute. En
+sorte que, s'il y a &laquo;une donn&eacute;e imm&eacute;diate de la conscience&raquo; claire et
+indiscutable, c'est bien celle-ci qui tient le premier rang et qui
+s'impose le plus fermement. Nous y reviendrons plus tard, car nous
+aurons occasion de r&eacute;futer les bergsoniens qui ne veulent voir au dedans
+de nous que du mouvement, alors qu'il y a aussi et surtout du stable et
+du permanent.</p>
+
+<p>Que s'il y a du stable et du permanent dans les activit&eacute;s de notre
+conscience, la nouveaut&eacute; des circonstances o&ugrave; elles op&egrave;rent pour une
+dixi&egrave;me, vingti&egrave;me ou centi&egrave;me fois peut n'introduire que des variations
+insignifiantes et n&eacute;gligeables; en sorte que les m&ecirc;mes causes devront
+encore reproduire substantiellement les m&ecirc;mes effets, dans des
+circonstances suffisamment identiques.</p>
+
+<p>Ainsi, par exemple, une poule ne pond jamais le m&ecirc;me &#339;uf, et cependant
+tous ses &#339;ufs sont semblables par les caract&egrave;res de l'esp&egrave;ce, de la
+race, voire m&ecirc;me par des traits accidentels. De m&ecirc;me, nous constatons
+que notre &acirc;me produit habituellement, dans des circonstances donn&eacute;es,
+les m&ecirc;mes pens&eacute;es, les m&ecirc;mes d&eacute;sirs, les m&ecirc;mes sentiments de sympathie
+ou d'antipathie. Et si chacun de ces effets se colore presque toujours
+de quelque nuance accidentelle qui l'individualise, leur ressemblance
+fondamentale n'en est pas moins &eacute;vidente. Pareilles aux feuilles du m&ecirc;me
+arbre qui se ressemblent toutes, malgr&eacute; leur distinction individuelle,
+nos actions nous offrent souvent entre elles ce caract&egrave;re de
+ressemblance frappante.</p>
+
+<p>Il n'est donc ni faux ni inutile d'appliquer &agrave; la causalit&eacute; des &ecirc;tres
+vivants le principe g&eacute;n&eacute;ral: les m&ecirc;mes causes dans les m&ecirc;mes
+circonstances produisent toujours les m&ecirc;mes effets.</p>
+
+<p>Accordons toutefois &agrave; M. Bergson que, dans le domaine psychologique, il
+soit encore plus difficile de constater si les causes sont les m&ecirc;mes et
+les circonstances suffisamment identiques. Accordons-lui, en
+outre&mdash;<i>dato, non concesso</i>,&mdash;qu'une m&ecirc;me action ne se r&eacute;p&egrave;te jamais
+deux fois, le principe de causalit&eacute; sera-t-il par l&agrave; mis en &eacute;chec?
+Nullement.</p>
+
+<p>Cette premi&egrave;re formule du dit principe n'est en effet ni la seule formule
+ni la plus importante, car ce principe r&eacute;git tout aussi bien les causes
+qui n'agiraient qu'une fois, sans pouvoir jamais se r&eacute;p&eacute;ter<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>, que
+celles qui pourraient multiplier ind&eacute;finiment les m&ecirc;mes actions dans les
+m&ecirc;mes circonstances.</p>
+
+<p>En effet, le principe de causalit&eacute; proclame tout d'abord deux choses:
+1&deg; tout effet doit avoir une cause; 2&deg; tout effet est proportionn&eacute; &agrave; sa
+cause, car l'&ecirc;tre ne peut <i>agir</i> que comme il <i>est</i>. L'action n'est, en
+effet, qu'un rayonnement, une manifestation de la cause, et voil&agrave;
+pourquoi nous pouvons remonter de la nature de l'effet produit &agrave; la
+nature de sa cause. Impossible, par exemple, qu'une action libre soit
+produite par une cause; n&eacute;cessit&eacute;e, et r&eacute;ciproquement, ou bien qu'une
+action spirituelle soit l'effet d'une cause mat&eacute;rielle.</p>
+
+<p>Sous cette forme, le principe de causalit&eacute; s'applique donc fort bien au
+monde de la conscience. Et s'il est incapable, &agrave; lui seul, de r&eacute;soudre
+le probl&egrave;me de savoir si nous sommes libres ou n&eacute;cessit&eacute;s, on ne peut
+toutefois soutenir qu'il n'est plus applicable &agrave; ce nouveau domaine o&ugrave;
+il serait hors de chez lui.</p>
+
+<p>Telle est pourtant la th&egrave;se de M. Bergson.</p>
+
+<p>&laquo;Pour le physicien, &eacute;crit-il, la m&ecirc;me cause produit toujours le m&ecirc;me
+effet; pour un psychologue qui ne se laisse point &eacute;garer par
+d'apparentes analogies, une cause interne donne son effet une fois et ne
+le produira jamais plus. Et si, maintenant, on all&egrave;gue que cet effet
+&eacute;tait indissolublement li&eacute; &agrave; cette cause, une pareille affirmation
+signifiera de deux choses l'une ... &eacute;galement vides de sens, et
+impliquant, elles aussi, une conception vicieuse de la dur&eacute;e.... Le
+principe de la d&eacute;termination universelle perd toute esp&egrave;ce de
+signification dans le monde interne des faits de conscience.&raquo;<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a> Ce
+monde &eacute;chappe donc au principe de causalit&eacute;.</p>
+
+<p>Toutefois, pour un principe n&eacute;cessaire et universel, ce serait l&agrave; une
+&laquo;incompr&eacute;hensible exception&raquo;. Aussi le m&ecirc;me auteur se d&eacute;cide-t-il
+finalement &agrave; en nier la n&eacute;cessit&eacute; et &agrave; opposer en cela les deux
+principes d'identit&eacute; et celui de causalit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Le principe d'identit&eacute;, dit-il, est la loi absolue de notre
+conscience ...<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>, et ce qui fait l'absolue n&eacute;cessit&eacute; de ce principe,
+c'est qu'il ne lie pas l'avenir au pr&eacute;sent, mais seulement le pr&eacute;sent au
+pr&eacute;sent. Mais le principe de causalit&eacute;, en tant qu'il lierait l'avenir
+au pr&eacute;sent, ne prendrait jamais la forme d'un principe n&eacute;cessaire; car
+les moments successifs du temps r&eacute;el ne sont pas solidaires les uns des
+autres, et aucun effort logique n'aboutira &agrave; prouver que ce qui a &eacute;t&eacute;
+sera ou continuera d'&ecirc;tre, que les m&ecirc;mes ant&eacute;c&eacute;dents appelleront
+toujours des cons&eacute;quences identiques.&raquo;<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a></p>
+
+<p>Voil&agrave; qui est plus franc et para&icirc;t plus logique que d'admettre le
+principe de causalit&eacute; pour le monde physique et le rejeter pour le monde
+psychologique. Mais alors nous aboutissons &agrave; la n&eacute;gation de la causalit&eacute;
+elle-m&ecirc;me, car s'il y a des causes v&eacute;ritables, il faut bien qu'elles
+<i>agissent</i> comme elles <i>sont</i>. Que s'il n'y a plus de causalit&eacute;, au
+contraire, mais de pures successions de ph&eacute;nom&egrave;nes, r&eacute;gies par le hasard
+ou le caprice, on comprend sans peine que n'importe quel ph&eacute;nom&egrave;ne
+puisse succ&eacute;der &agrave; un autre, et qu'aucun lien entre eux ne soit
+absolument n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Ce serait l&agrave; une question de fait ou de coutume, non plus une question
+de droit. Il se pourrait donc absolument que la combinaison de
+l'hydrog&egrave;ne et de l'oxyg&egrave;ne, HO<sup>2</sup>, produis&icirc;t autre chose que
+de l'eau, et que des &#339;ufs de poules vissent &eacute;clore tout autre volatile
+que des poulets. Conclusions rigoureuses et que l'exp&eacute;rience,
+malheureusement, ne semble pas confirmer.</p>
+
+<p>Toutes ces difficult&eacute;s o&ugrave; s'embourbe lu marche de noire auteur
+viennent&mdash;comme il nous le confesse&mdash;de ce qu'il n'a pas compris &laquo;la
+pr&eacute;formation de l'avenir dans le pr&eacute;sent&raquo; et qu'il la rejette pour
+n'avoir pu la comprendre. Il n'a pu la concevoir, dit-il, que &laquo;sous
+forme math&eacute;matique&raquo;, comme les conclusions d'un th&eacute;or&egrave;me de g&eacute;om&eacute;trie
+sont contenues dans leurs principes. Mais il n'y a nullement l&agrave; un
+exemple de &laquo;pr&eacute;formation de l'avenir dans le pr&eacute;sent&raquo;, car les
+principes math&eacute;matiques et leurs cons&eacute;quences sont &eacute;galement n&eacute;cessaires
+et &eacute;ternels, et leur d&eacute;roulement logique n'a rien de commun avec le
+mouvement et la causalit&eacute; dans le temps.</p>
+
+<p>Aristote ne cesse de nous mettre en garde contre une si grossi&egrave;re
+confusion du logique et du r&eacute;el. La causalit&eacute;, dit-il, n'existe que dans
+la nature physique ou psychique, parce qu'elle se d&eacute;roule dans le temps;
+jamais dans la Logique pure, qui ne s'occupe que du simultan&eacute; et de
+l'&eacute;ternel. La causalit&eacute; se meut dans la sph&egrave;re de la contingence, la
+Logique dans celle de la n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>Pour saisir dans nos consciences une &laquo;pr&eacute;formation de l'avenir dans le
+pr&eacute;sent&raquo;, il faut donc recourir &agrave; d'autres exemples, tel que l'<i>effort</i>
+pour penser, vouloir, agir, qui nous fait passer de la puissance &agrave;
+l'acte. Mais cette &laquo;pr&eacute;formation&raquo;, M. Bergson le reconna&icirc;t lui-m&ecirc;me,
+est fort imparfaite, puisque l'action &agrave; venir que va produire l'effort
+n'&eacute;tait nullement contenue dans sa cause sous sa forme future. Et
+pourtant elle y &eacute;tait contenue de quelque mani&egrave;re, qu'Aristote a appel&eacute;e
+<i>virtuelle</i> ou en <i>puissance</i>, et dont la r&eacute;alit&eacute;, quelque myst&eacute;rieuse
+qu'elle soit, ne saurait &ecirc;tre ni&eacute;.</p>
+
+<p>Le poulet &eacute;tait-il contenu dans l'&#339;uf? Assur&eacute;ment, puisqu'il en
+sort.&mdash;Y &eacute;tait-il contenu &agrave; l'&eacute;tat des pr&eacute;formations, si microscopique
+ou infinit&eacute;simale qu'on le voudra? Nullement. Et la th&eacute;orie de
+l'<i>&eacute;pig&eacute;n&egrave;se</i> ayant d&eacute;finitivement triomph&eacute;, dans les sciences
+biologiques, des hypoth&egrave;ses de &laquo;pr&eacute;formation&raquo; ou &laquo;d'embo&icirc;tement des
+germes&raquo;, c'est l'&eacute;tat r&eacute;el de <i>puissance</i> pr&eacute;existante qui s'impose, et
+c'est ainsi que l'effet sera donn&eacute; dans sa cause.</p>
+
+<p>D'ailleurs, si la &laquo;pr&eacute;formation&raquo; dans l'&#339;uf avait un sens pour les
+formes plastiques des vivants, elle n'en a plus aucun pour la
+&laquo;pr&eacute;formation&raquo; dans l'esprit de pens&eacute;es ou de vouloirs qui n'ont aucune
+figure, et l'&eacute;tat r&eacute;el de <i>puissance</i> s'impose une seconde fois.</p>
+
+<p>Confondre cet &eacute;tat r&eacute;el avec celui de <i>possibilit&eacute; pure</i>, comme a l'air
+de le faire M. Bergson<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>, c'est tout simplement supprimer la
+causalit&eacute; et laisser les effets en l'air, sans raison d'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Que s'il y a dans le monde de la conscience une causalit&eacute; v&eacute;ritable,
+comme l'<i>effort</i> suffirait &agrave; en t&eacute;moigner, la question si grave de sa
+coexistence avec la libert&eacute;&mdash;&eacute;galement pos&eacute;e par les d&eacute;terministes de
+tous les temps et tous leurs adversaires&mdash;n'est donc plus une
+&laquo;pseudo-question&raquo;, et c'est la fin de non-recevoir de M. Bergson qui
+devient une pseudo-r&eacute;ponse, o&ugrave; la solution du redoutable probl&egrave;me ne se
+trouvera m&ecirc;me pas en germe.</p>
+
+<p>Poursuivons cependant notre &eacute;tude, car il serait curieux de voir si,
+dans la notion finale que M. Bergson va nous donner de la Libert&eacute;
+humaine, il ne va pas supprimer la causalit&eacute; libre, en y supprimant
+toute causalit&eacute;, comme son syst&egrave;me l'exige.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Jusqu'ici, nous avons vu que M. Bergson a &eacute;galement reproch&eacute; aux
+d&eacute;terministes et &agrave; leurs adversaires de mal poser le probl&egrave;me, en
+donnant de la Libert&eacute; des d&eacute;finitions vicieuses.</p>
+
+<p>Vous d&eacute;finissez l'acte libre, leur a-t-il dit, comme le fruit du libre
+choix entre plusieurs partis ou plusieurs motifs; mais cela n'a pas de
+sens, car cette multiplicit&eacute; est illusoire et transformerait le temps en
+espace.</p>
+
+<p>Vous le d&eacute;finissez: &laquo;Celui qu'on ne saurait pr&eacute;voir, m&ecirc;me quand on
+conna&icirc;t d'avance toutes les conditions?&raquo;&mdash;Mais concevoir toutes ces
+conditions donn&eacute;es, ce n'est plus pr&eacute;voir, c'est voir et se placer au
+moment o&ugrave; l'acte s'accomplit. Ou bien, si l'on pr&eacute;voit &agrave; la mani&egrave;re des
+physiciens, c'est admettre que la dur&eacute;e psychique peut se repr&eacute;senter
+symboliquement &agrave; l'avance, ce qui revient &agrave; confondre le temps avec
+l'espace.</p>
+
+<p>Vous le d&eacute;finissez encore, en disant qu'il n'est pas n&eacute;cessairement
+d&eacute;termin&eacute; par sa cause?&mdash;Mais alors vous admettez que les ant&eacute;c&eacute;dents
+psychiques d'un tel acte sont susceptibles de se reproduire &agrave; nouveau,
+que la libert&eacute; se d&eacute;ploie dans une dur&eacute;e dont les moments se
+ressemblent, et que le temps est un milieu homog&egrave;ne comme l'espace.</p>
+
+<p>Toutes ces d&eacute;finitions une fois &eacute;cart&eacute;es, on attend avec anxi&eacute;t&eacute; celle
+que M. Bergson va leur substituer. Malheureusement, il aime mieux ne
+nous en donner aucune, sous pr&eacute;texte que la Libert&eacute; est &laquo;ind&eacute;finissable
+&raquo;, et que &laquo;toute d&eacute;finition donnerait raison au d&eacute;terminisme.... La
+d&eacute;finir serait la nier&raquo;<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p>
+
+<p>Ecoutez plut&ocirc;t la mani&egrave;re &eacute;l&eacute;gante et subtile avec laquelle il nous
+&eacute;chappe au moment m&ecirc;me o&ugrave; nous pensions le saisir:</p>
+
+<p>&laquo;Nous pouvons maintenant formuler noire conception de la libert&eacute;. On
+appelle libert&eacute; le rapport du moi concret &agrave; l'acte qu'il accomplit. Ce
+rapport est ind&eacute;finissable, pr&eacute;cis&eacute;ment parce que nous sommes libres. On
+analyse, en effet, une chose, mais non pas un progr&egrave;s; on d&eacute;compose de
+l'&eacute;tendue, mais non pas de la dur&eacute;e. Ou bien, si l'on s'obstine &agrave;
+analyser quand m&ecirc;me, on transforme inconsciemment le progr&egrave;s en chose,
+et la dur&eacute;e en &eacute;tendue. Par cela seul qu'on pr&eacute;tend d&eacute;composer le temps
+concret, on en d&eacute;roule les moments dans l'espace homog&egrave;ne; &agrave; la place du
+fait s'accomplissant, on met le fait accompli; et comme on a commenc&eacute;
+par figer en quelque sorte l'activit&eacute; du moi, on voit la spontan&eacute;it&eacute; se
+r&eacute;soudre en inertie, et la libert&eacute; en n&eacute;cessit&eacute;.&mdash;C'est pourquoi toute
+d&eacute;finition de la libert&eacute; donnera raison au d&eacute;terminisme.&raquo;<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a></p>
+
+<p>Telle est la mani&egrave;re&mdash;assez vague et peu compromettante&mdash;par laquelle
+M. Bergson pr&eacute;tend avoir &laquo;formul&eacute; sa conception de la libert&eacute;&raquo;. S'il
+avait voulu ne pas la formuler du tout, il n'aurait pas mieux dit. S'il
+n'avait pu en donner une formule&mdash;faute d'en avoir,&mdash;il n'aurait su
+l'insinuer en termes plus heureux.</p>
+
+<p>Cependant, M. Bergson n'a pas toujours eu ce scrupule si excessif de ne
+pas vouloir toucher la libert&eacute; du bout de l'index par une d&eacute;finition, de
+crainte de la faire tomber en poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>J'ouvre le m&ecirc;me ouvrage, quelques pages plus haut, et j'y rencontre, non
+sans quelque &eacute;tonnement, des descriptions et des d&eacute;finitions de la
+Libert&eacute;, autrement compromettantes.</p>
+
+<p>Citons les textes eux-m&ecirc;mes, o&ugrave; il r&eacute;sume le mieux sa pens&eacute;e. &laquo;C'est une
+psychologie grossi&egrave;re, dupe du langage, dit-il, que celle qui nous
+montre l'&acirc;me d&eacute;termin&eacute;e par une sympathie, une aversion ou une haine,
+comme par autant de forces qui p&egrave;sent sur elle. Ces sentiments, pourvu
+qu'ils aient atteint une profondeur suffisante, repr&eacute;sentent chacun
+l'&acirc;me enti&egrave;re, en ce sens que tout le contenu de l'&acirc;me se refl&egrave;te en
+chacun d'eux. Dire que l'&acirc;me se d&eacute;termine sous l'influence de l'un
+quelconque de ces sentiments, c'est donc reconna&icirc;tre qu'elle se
+d&eacute;termine elle-m&ecirc;me.... C'est de l'&acirc;me enti&egrave;re que la d&eacute;cision libre
+&eacute;mane ... &#963;&#8001;&#957; &#8005;&#955;&#951; &#964;&#7974; &#968;&#965;&#967;&#7974;, selon l'expression de Platon.&raquo;<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a></p>
+
+<p>&laquo;Bref, conclut-il, nous sommes libres quand nos actes &eacute;manent de notre
+personnalit&eacute; enti&egrave;re, quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle
+cette ind&eacute;finissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'&#339;uvre et
+l'artiste. En vain on all&eacute;guera que nous c&eacute;dons alors &agrave; l'influence
+toute-puissante de notre caract&egrave;re. Notre caract&egrave;re, c'est encore nous;
+et parce qu'on s'est plu &agrave; scinder la personne en deux parties pour
+consid&eacute;rer tour &agrave; tour, par un effort d'abstraction, le moi qui pense et
+le moi qui agit, il y aurait quelque pu&eacute;rilit&eacute; &agrave; conclure que l'un des
+deux moi p&egrave;se sur l'autre.... En un mot, si l'on convient d'appeler
+libre tout acte qui &eacute;mane du moi, et du moi seulement, l'acte qui porte
+la marque de notre personne est v&eacute;ritablement libre, car notre moi seul
+en revendiquera la paternit&eacute;.&raquo;<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a></p>
+
+<p>Cette notion de la libert&eacute; nous para&icirc;t &agrave; la fois trop &eacute;troite et trop
+large. D'abord trop &eacute;troite, car elle n'embrasse pas une quantit&eacute;
+d'actes libres&mdash;peut-&ecirc;tre les plus nombreux,&mdash;o&ugrave;, sans avoir besoin de
+faire vibrer toute la lyre des sentiments et des puissances de l'&acirc;me
+tout enti&egrave;re, nous agissons pourtant en pleine libert&eacute;, comme notre
+conscience en t&eacute;moigne clairement. Ainsi, j'&eacute;cris en ce moment, je lis,
+je parle ou je me repose, fort librement, alors que ma &laquo;personnalit&eacute;
+tout enti&egrave;re&raquo;<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a> devrait pour ainsi dire vibrer, d'apr&egrave;s M. Bergson,
+pour faire un acte libre. C'est donc une exag&eacute;ration d'ajouter que &laquo;les
+actes libres sont rares, m&ecirc;me de la part de ceux qui ont le plus coutume
+de s'observer eux-m&ecirc;mes et de raisonner sur ce qu'ils font&raquo;.<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a></p>
+
+<p>D'autre part, cette d&eacute;finition de la libert&eacute; est beaucoup trop large,
+car elle risque d'embrasser des actes qui ne sont point libres. Par
+exemple, le d&eacute;sir du bonheur en g&eacute;n&eacute;ral, qui est le plus profond de
+notre nature et remue notre &acirc;me tout enti&egrave;re, pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'il
+est le fond de notre instinct naturel, vient au monde avec nous, et nous
+ne pouvons pas plus y renoncer qu'&agrave; notre nature raisonnable. Que si
+nous sommes libres de placer notre bonheur ici ou l&agrave;, dans tel ou tel
+moyen particulier, la fin elle-m&ecirc;me, qui est d'&ecirc;tre heureux, s'impose
+tellement &agrave; nous que nous ne pouvons pas ne pas la vouloir. La
+r&eacute;sultante de toutes les puissances de notre &acirc;me n'est donc pas toujours
+un acte de libert&eacute;.</p>
+
+<p>Accordons-le, pour un instant, &agrave; M. Bergson. Et demandons-lui d'o&ugrave;
+pourrait venir qu'une telle r&eacute;sultante f&ucirc;t libre. Les animaux, eux
+aussi, peuvent agir suivant la r&eacute;sultante de toutes leurs facult&eacute;s, ils
+n'en sont pas moins incapables de libert&eacute;.</p>
+
+<p>Si M. Bergson n'&eacute;tait pas antiintellectualiste, il nous r&eacute;pondrait en
+nous montrant dans l'intelligence de l'homme la racine de sa libert&eacute;.
+C'est l'id&eacute;al con&ccedil;u par l'intelligence qui nous d&eacute;couvre par comparaison
+les imperfections de tous les biens cr&eacute;&eacute;s, nous fournissant ainsi des
+motifs suffisants pour les refuser, en d&eacute;sirant et cherchant toujours
+mieux. C'est cette pouss&eacute;e id&eacute;ale vers l'infini qui nous permet de
+choisir librement parmi les biens finis.</p>
+
+<p>Mais apr&egrave;s avoir fait fi de l'intelligence, que peut bien nous r&eacute;pondre
+un antiintellectualiste? Comment va-t-il s'y prendre pour fonder la
+libert&eacute; sur les ruines de la raison? Jugez de son embarras. Il revient &agrave;
+la r&eacute;sultante des forces psychiques, et l'acte libre ne sera plus que
+leur produit spontan&eacute;, s'en d&eacute;tachant comme un fruit m&ucirc;r. &laquo;En r&eacute;alit&eacute;,
+dit-il, il n'y a pas (dans nos &acirc;mes) deux tendances ni m&ecirc;me deux
+directions, mais bien un moi qui vit et se d&eacute;veloppe par l'effet de ses
+h&eacute;sitations m&ecirc;mes, jusqu'&agrave; ce que l'action libre s'en d&eacute;tache &agrave; la
+mani&egrave;re d'un fruit trop m&ucirc;r.&raquo;<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a></p>
+
+<p>Cette conception bergsonienne est grosse de cons&eacute;quences extr&ecirc;mement
+graves. Si l'intelligence n'est plus pour rien dans la libert&eacute;, pourquoi
+ne pas l'attribuer aussi aux &ecirc;tres inintelligents? Si l'acte libre n'est
+qu'un produit qui se d&eacute;tache comme un fruit m&ucirc;r, s'il n'est que la
+r&eacute;sultante de nos forces psychiques, pourquoi ne serait-il pas &eacute;galement
+la r&eacute;sultante des forces psychiques des animaux inf&eacute;rieurs &agrave; l'homme, et
+m&ecirc;me de toutes les autres forces de la nature con&ccedil;ues sur le mod&egrave;le des
+n&ocirc;tres plus ou moins d&eacute;grad&eacute;es?&mdash;Cette conclusion, parfaitement logique,
+M. Bergson la fera sienne. Non seulement dans son dernier volume, o&ugrave; il
+nous montrera une libert&eacute; fondamentale dans cet &laquo;&eacute;lan vital&raquo; de
+l'Evolution cr&eacute;atrice qui pousse en avant tous les &ecirc;tres de la nature,
+mais, d&egrave;s maintenant, il pr&eacute;lude nettement &agrave; sa th&eacute;orie future, en
+confondant ensemble les id&eacute;es de force, de causalit&eacute;, de spontan&eacute;it&eacute; et
+de libert&eacute;. &laquo;L'id&eacute;e de force, &eacute;crit-il, exclut en r&eacute;alit&eacute; celle de
+d&eacute;termination n&eacute;cessaire.... Nous percevons la force, &agrave; tort ou &agrave;
+raison, comme une libre spontan&eacute;it&eacute;.... Toute conception claire de la
+causalit&eacute;, o&ugrave; l'on s'entend avec soi m&ecirc;me (?), conduit a l'id&eacute;e de la
+libert&eacute; humaine comme &agrave; une cons&eacute;quence naturelle....&raquo;<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a></p>
+
+<p>Que si toute force, toute spontan&eacute;it&eacute;, toute causalit&eacute; est libre, il n'y
+a plus de place pour les forces, les spontan&eacute;it&eacute;s, les causalit&eacute;s
+n&eacute;cessaires; il n'y a plus de distinction entre la libert&eacute; et la
+n&eacute;cessit&eacute;, c'est-&agrave;-dire que le d&eacute;terminisme universel a triomph&eacute;, en
+sacrifiant son enseigne et en appelant la n&eacute;cessit&eacute; du nom de libert&eacute;.</p>
+
+<p>Et c'est ainsi que le grand sabre de M. Prudhomme, qui devait si
+vaillamment d&eacute;fendre la cause sacr&eacute;e de la Libert&eacute;, a r&eacute;ussi &agrave; la
+combattre et &agrave; assurer sa d&eacute;faite, tout en proclamant sa victoire.</p>
+
+<p>Avions-nous raison, en commen&ccedil;ant, de nous d&eacute;fier des mots et du
+verbalisme sonore de la Philosophie &laquo;nouvelle&raquo;? Le lecteur en jugera.</p>
+
+<p>Parvenu &agrave; la fin de ce premier volume, on se sent vraiment humili&eacute; et
+comme dup&eacute; d'avoir &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de faire la lecture&mdash;et la r&eacute;futation&mdash;de
+182 pages in-8&deg; de subtilit&eacute;s vertigineuses sur le temps et l'espace
+pour en arriver &agrave; une conclusion si inattendue. M. Bergson aurait bien
+mieux fait de nous &eacute;viter cette fatigue inutile en nous avouant
+clairement sa pens&eacute;e d&egrave;s le d&eacute;but. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; si simple de la d&eacute;clarer
+de suite aux bellig&eacute;rants&mdash;d&eacute;terministes et leurs adversaires&mdash;qu'il
+voulait renvoyer dos &agrave; dos, et de leur dire: votre discussion n'a pas
+d'objet; libert&eacute; et n&eacute;cessit&eacute;, c'est au fond la m&ecirc;me chose, sous deux
+noms diff&eacute;rents! Du moins, les plaideurs eussent compris de suite de qui
+l'on pr&eacute;tendait se moquer au nom des soi-disant &laquo;donn&eacute;es imm&eacute;diates&raquo; de
+la conscience.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="III" id="III">III</a></h2>
+
+<h2>L'UNION DE L'&Acirc;ME ET DU CORPS.</h2>
+
+
+<p>La nouvelle notion du Temps n'a pas seulement la pr&eacute;tention de nous
+donner la cl&eacute; du probl&egrave;me de la Libert&eacute;, mais encore celle de l'union de
+l'&acirc;me et du corps. C'est l'objet du second volume de M. Bergson.</p>
+
+<p>Son titre: <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i> est l'&eacute;quivalent de <i>Mati&egrave;re et Esprit</i>,
+puisque, dans le nouveau syst&egrave;me&mdash;comme nous le verrons,&mdash;la m&eacute;moire,
+c'est l'esprit ou la manifestation la plus indiscutable de l'esprit. Du
+reste, le sous-titre: <i>Essai sur la relation du Corps et de l'Esprit</i>
+nous en avertit d&eacute;j&agrave;, et nous n'en saurions douter: il s'agit bien de
+l'union de l'&acirc;me et du corps.</p>
+
+<p>Ce probl&egrave;me &laquo;crucial&raquo; de la philosophie, dont on ne s'occupait plus
+dans les chaires universitaires de France, depuis l'invasion du kantisme
+o&ugrave; il &eacute;tait trait&eacute; de pseudo-probl&egrave;me, M. Bergson a le courage, non sans
+m&eacute;rite, de le reprendre des mains de Descartes, en passant
+irrespectueusement par-dessus le veto de Kant. Il a le courage, malgr&eacute;
+les clameurs universelles des positivistes, kantistes et n&eacute;o-kantistes,
+de soutenir que la nature de l'&acirc;me et du corps n'est plus inconnaissable
+et de se proclamer spiritualiste.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons r&eacute;pudi&eacute; le <i>mat&eacute;rialisme</i>, &eacute;crit-il, qui pr&eacute;tend faire
+d&eacute;river le premier terme du second (l'esprit de la mati&egrave;re); et nous
+n'acceptons pas davantage <i>l'id&eacute;alisme</i> qui veut que le second soit une
+simple construction du premier. Nous soutenons contre le mat&eacute;rialisme
+que la perception d&eacute;passe infiniment l'&eacute;tat c&eacute;r&eacute;bral; et nous avons
+essay&eacute; d'&eacute;tablir contre l'id&eacute;alisme que la mati&egrave;re d&eacute;borde de tous c&ocirc;t&eacute;s
+la repr&eacute;sentation que nous avons d'elle, repr&eacute;sentation que l'esprit y
+a pour ainsi dire cueillie par un choix intelligent. De ces deux
+doctrines oppos&eacute;es, l'une attribue au corps et l'autre &agrave; l'esprit un
+don de cr&eacute;ation v&eacute;ritable, la premi&egrave;re voulant que notre cerveau
+engendre la repr&eacute;sentation, et la seconde que notre entendement dessine
+le plan de la nature.&raquo;<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a></p>
+
+<p>A la page pr&eacute;c&eacute;dente, l'auteur avait d&eacute;j&agrave; pr&eacute;cis&eacute; la question &agrave;
+r&eacute;soudre: &laquo;Ce probl&egrave;me n'est rien moins que celui de l'union de l'&acirc;me
+et du corps. Il se pose &agrave; nous sous une forme aigu&euml;, parce que nous
+distinguons profond&eacute;ment la mati&egrave;re et l'esprit. Et nous ne pouvons le
+tenir pour insoluble, parce que nous d&eacute;finissons esprit et mati&egrave;re par
+des caract&egrave;res positifs, non par des n&eacute;gations.&raquo;<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a></p>
+
+<p>Cette profession de foi spiritualiste, chez M. Bergson, n'est pas
+accidentelle ni intermittente. Il ne laisse gu&egrave;re &eacute;chapper une occasion
+de combattre le mat&eacute;rialisme sous toutes ses formes, et, au besoin, de
+le cribler de ses traits ac&eacute;r&eacute;s, par exemple, lorsqu'il r&eacute;fute la
+c&eacute;l&egrave;bre th&eacute;orie de la conscience-&eacute;piph&eacute;nom&egrave;ne qu'il qualifie
+&laquo;d'inintelligible &eacute;piph&eacute;nom&egrave;ne&raquo;, de vrai &laquo;miracle&raquo; ou de <i>Deus ex
+machina</i><a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>.</p>
+
+<p>Quant &agrave; son spiritualisme, il aime &agrave; le &laquo;pousser &agrave; l'extr&ecirc;me&raquo;; et, de
+fait, nous y trouverons des exag&eacute;rations inutiles o&ugrave; il nous sera
+impossible de le suivre. &laquo;Le corps, dit-il, ne saurait engendrer ni
+<i>occasionner</i> (?)un &eacute;tat intellectuel.... Les &eacute;tats c&eacute;r&eacute;braux qui
+accompagnent la perception n'en sont ni la cause ni le
+duplicat....&raquo;<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a> Il aime ainsi &agrave; se jouer en &laquo;paraissant creuser
+entre le corps et l'&acirc;me un ab&icirc;me infranchissable&raquo;<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>, pour se donner
+ensuite la joie et la surprise de les avoir encore mieux unis.</p>
+
+<p>Cette aversion intransigeante pour le mat&eacute;rialisme et cette foi robuste,
+excessive m&ecirc;me, en la puissance du spiritualisme, ont contribu&eacute;
+beaucoup&mdash;comme on le devine&mdash;&agrave; la r&eacute;putation et au succ&egrave;s de M. Bergson
+dans certains milieux religieux et m&ecirc;me parmi des catholiques, dont on
+ne peut s'expliquer autrement l'&eacute;trange engouement. Avant de prendre feu
+si vite, ces admirateurs eussent &eacute;t&eacute; bien plus sages de se dire:
+attendons la fin!...</p>
+
+<p>Avec M. Bergson, en effet, on n'est jamais parfaitement s&ucirc;r de l'exacte
+signification des mots ni du sens de ses professions de foi les plus
+sinc&egrave;res. Corps et &acirc;me, qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire pour
+un coryph&eacute;e du ph&eacute;nom&eacute;nisme et du monisme universel? Question anticip&eacute;e.
+Ici, je n'en sais rien ou n'en veux rien savoir, et prie le lecteur de
+vouloir bien, lui aussi, attendre la fin.</p>
+
+<p>Pour le moment, la position du bergsonisme, d&eacute;daigneuse de Kant et de
+ses v&eacute;tos p&eacute;rim&eacute;s, agressive contre le mat&eacute;rialisme et l'id&eacute;alisme,
+vengeresse du spiritualisme, n'est que digne de nos &eacute;loges les plus
+sinc&egrave;res.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L'union de l'&acirc;me et du corps est donc bien le sujet principal de ce
+second volume. Il est bon de le souligner et d'en avertir le lecteur,
+qui ne s'en douterait gu&egrave;re apr&egrave;s l'avoir lu en entier, tellement est
+exigu&euml; la place qui lui est consacr&eacute;e. La th&egrave;se principale y est
+tellement noy&eacute;e dans les th&egrave;ses accessoires qui la pr&eacute;c&egrave;dent ou
+l'accompagnent qu'elle risque de devenir &agrave; peu pr&egrave;s insaisissable &agrave;
+l'observateur qui ne serait point averti.</p>
+
+<p>Mais passons l'&eacute;ponge sur ce reproche&mdash;pourtant si grave du manque
+presque absolu de composition,&mdash;et voyons le fond de la doctrine
+nouvelle sur cet unique sujet de l'union de l'&acirc;me et du corps, nous
+r&eacute;servant de reprendre en temps et lieu la critique des autres sujets
+accessoires.</p>
+
+<p>D'abord, la m&eacute;thode positive qu'on nous annonce et qui doit faire
+reposer la solution m&eacute;taphysique sur des bases exp&eacute;rimentales et
+psychologiques n'a rien pour nous d&eacute;plaire. Au contraire, l'avons-nous
+nous-m&ecirc;mes pr&ocirc;n&eacute;e depuis longtemps comme excellente et comme la seule
+vraiment s&eacute;rieuse. Le seul point difficile est de bien interpr&eacute;ter les
+faits observ&eacute;s &agrave; la lumi&egrave;re des donn&eacute;es intellectuelles sans jamais les
+fausser ni les outrepasser. Si les faits observ&eacute;s n'&eacute;taient que
+l'occasion ou le pr&eacute;texte de r&ecirc;veries philosophiques, il est clair que
+nous retomberions dans tous les inconv&eacute;nients des constructions
+syst&eacute;matiques <i>a priori</i>.</p>
+
+<p>Sur le principe de la m&eacute;thode, nous voil&agrave; d'accord avec M. Bergson: &laquo;La
+m&ecirc;me observation psychologique, dit-il, qui nous &agrave; r&eacute;v&eacute;l&eacute; la distinction
+de la mati&egrave;re et de l'esprit, nous fait assister &agrave; leur union.&raquo;<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a></p>
+
+<p>Ce point de d&eacute;part &eacute;tant reconnu vrai, examinons la marche des id&eacute;es et
+leur d&eacute;roulement vers le but annonc&eacute;.</p>
+
+<p>Avant d'expliquer l'union des deux termes: <i>corps et &acirc;me</i>, il est
+indispensable de nous en donner quelque notion, au moins tr&egrave;s sommaire,
+et nous comprenons la r&eacute;serve de M. Bergson qui se refuse &agrave; approfondir
+ici toute la m&eacute;taphysique de la mati&egrave;re et de l'esprit.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne peut &ecirc;tre question ici de construire une th&eacute;orie de la mati&egrave;re
+... ni de l'esprit. Nous n'avons pas &agrave; explorer ce domaine.&raquo;<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a></p>
+
+<p>Il nous faut donc tenir compte &agrave; l'auteur de cette r&eacute;serve expresse et
+lui faire cr&eacute;dit, jusqu'au jour o&ugrave; il voudra bien nous r&eacute;v&eacute;ler ou nous
+laisser entrevoir, sur ce sujet capital, le fond de sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p><i>Qu'est-ce que le corps?</i>&mdash;D&egrave;s la premi&egrave;re page de son ouvrage, il se
+h&acirc;te de r&eacute;pondre &agrave; cette question, et sa r&eacute;ponse m&eacute;taphorique est
+tellement d&eacute;concertante, au premier abord, qu'elle a besoin d'&ecirc;tre
+expliqu&eacute;e pour ne pas scandaliser le lecteur: <i>Les corps sont des
+images.</i> Et cette m&eacute;taphore paradoxale, il la r&eacute;p&egrave;te, il la reprend sans
+cesse, nous en sature, sans prendre la peine de nous l'expliquer
+clairement. Ce n'est qu'&agrave; la cinquanti&egrave;me page qu'on finit par en
+deviner le sens. On d&eacute;couvre alors que cette &laquo;image&raquo; est vraiment du &laquo;r&eacute;el&raquo;,
+et que si l'expression est id&eacute;aliste en plein, la pens&eacute;e n'en
+est pas moins absolument r&eacute;aliste.</p>
+
+<p>On saisit ici sur le vif la mani&egrave;re de M. Bergson. Non seulement il veut
+piquer la curiosit&eacute;, mais il cherche comme &agrave; plaisir &agrave; jouer au paradoxe
+et &agrave; &eacute;blouir les esprits par les clairs-obscurs de ses feux d'artifice.
+Les amis passionn&eacute;s de la v&eacute;rit&eacute;, de Platon ou d'Aristote jusqu'&agrave;
+Descartes et Leibnitz, n'ont jamais proc&eacute;d&eacute; ainsi. Nous osons dire
+qu'ils n'ont m&ecirc;me pas soup&ccedil;onn&eacute; qu'une telle mani&egrave;re de philosopher f&ucirc;t
+la vraie. En voici quelques &eacute;chantillons.</p>
+
+<p>&laquo;Nous allons feindre pour un instant que nous ne connaissons rien des
+th&eacute;ories de la mati&egrave;re et des th&eacute;ories de l'esprit, rien des discussions
+sur la r&eacute;alit&eacute; ou l'id&eacute;alit&eacute; du monde ext&eacute;rieur. Me voici donc en
+pr&eacute;sence d'images, au sens le plus vague o&ugrave; l'on puisse prendre ce mot,
+images per&ccedil;ues quand j'ouvre mes sens, inaper&ccedil;us quand je les ferme.
+Toutes ces images agissent et r&eacute;agissent les unes sur les autres dans
+toutes leurs parties &eacute;l&eacute;mentaires, selon les lois constantes que
+j'appelle les lois de la nature.... Il en est une (image) qui tranche
+sur toutes les autres en ce que je ne la connais pas seulement du dehors
+par des perceptions, mais aussi du dedans par des affections: c'est mon
+corps....&raquo;<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>&mdash;&laquo;Les nerfs aff&eacute;rents sont des images, le cerveau est
+une image, les &eacute;branlements transmis par les nerfs sensitifs et propag&eacute;s
+dans le cerveau sont des images encore....&raquo;<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a></p>
+
+<p>&laquo;Tout se passe comme si, dans cet, ensemble d'images que j'appelle
+l'univers, rien ne se pouvait produire de r&eacute;ellement nouveau que par
+l'interm&eacute;diaire de certaines images particuli&egrave;res, dont le type m'est
+fourni par mon corps.&raquo;<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>&mdash;&laquo;J'appelle mati&egrave;re l'ensemble des images,
+et perception de la mati&egrave;re ces m&ecirc;mes images rapport&eacute;es &agrave; l'action
+possible d'une certaine image d&eacute;termin&eacute;e, mon corps.&raquo;<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a></p>
+
+<p>De temps en temps, cependant, mais rarement, l'auteur consent &agrave; appeler
+ces &laquo;images&raquo; d'un autre nom. Il permet qu'on les appelle des &laquo;objets
+mat&eacute;riels&raquo;, des &laquo;centres de rayonnement&raquo;<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>, indiquant par l&agrave;
+qu'elles ont une r&eacute;alit&eacute; ind&eacute;pendante de notre repr&eacute;sentation. Il
+l'affirmera m&ecirc;me express&eacute;ment: &laquo;Il est vrai, dira-t-il, qu'une image
+peut <i>&ecirc;tre</i> sans &ecirc;tre <i>per&ccedil;ue.</i>&raquo;<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>&mdash;&laquo;Quand nous disons que l'image
+existe en dehors de nous, nous entendons par l&agrave; qu'elle est ext&eacute;rieure &agrave;
+notre corps.... Et c'est pourquoi nous affirmons que la totalit&eacute; des
+images per&ccedil;ues subsiste, m&ecirc;me si notre corps s'&eacute;vanouit, tandis que nous
+ne pouvons supprimer notre corps sans faire &eacute;vanouir nos sensations.
+&raquo;<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a></p>
+
+<p>Nous voil&agrave; donc enfin rassur&eacute;s sur la r&eacute;alit&eacute; objective des images
+bergsoniennes; elles sont ind&eacute;pendantes de nos images mentales et n'ont
+rien de commun avec ces fant&ocirc;mes de l'id&eacute;alisme dont toute la r&eacute;alit&eacute;
+consiste &agrave; &ecirc;tre per&ccedil;ue: <i>esse est percipi</i>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi ne pas nous avoir rassur&eacute;s plus t&ocirc;t? Pourquoi ne pas nous
+avoir montr&eacute;, d&egrave;s le d&eacute;but, dans ce mot d'image, le synonyme de &laquo;ph&eacute;nom&egrave;ne&raquo;,
+pris dans son sens &eacute;tymologique et rigoureux? Le ph&eacute;nom&egrave;ne,
+en effet, c'est l'&ecirc;tre lui-m&ecirc;me en tant qu'il appara&icirc;t au dehors et se
+manifeste; c'est l'&ecirc;tre en tant qu'il agit et rayonne autour de lui. Or,
+l'action, c'est l'expression m&ecirc;me de l'agent, et partant son image; car
+on agit comme on est, <i>agere sequitur esse</i>. Voil&agrave; pourquoi cette
+action, lorsqu'elle est re&ccedil;ue passivement ou imprim&eacute;e dans un organe
+sentant, prend le nom de <i>species impressa</i>, selon le vocabulaire si
+clair et si rigoureusement pr&eacute;cis de la philosophie scolastique. Avant
+d'&ecirc;tre re&ccedil;ue dans l'organe, elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; <i>species</i>, image physique;
+elle devient alors physico-psychique, c'est-&agrave;-dire sentie ou consciente.</p>
+
+<p>Le mot d'images mat&eacute;rielles appliqu&eacute; aux corps peut donc rev&ecirc;tir un sens
+tr&egrave;s exact et aussi tr&egrave;s profond, celui que lui a donn&eacute; la philosophie
+traditionnelle. En l'employant, malgr&eacute; tous les usages re&ccedil;us, M. Bergson
+ne soup&ccedil;onnait probablement pas qu'il parlait la vieille langue des
+scolastiques et qu'il se rapprochait de leur doctrine.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;fini le premier terme du probl&egrave;me, le corps, il faudrait
+essayer de d&eacute;finir le second, l'&acirc;me, et r&eacute;pondre &agrave; cette nouvelle
+question: <i>qu'est-ce que l'&acirc;me?</i> Malheureusement, nous n'avons pu
+d&eacute;couvrir aucune r&eacute;ponse claire ni m&ecirc;me aucun essai de r&eacute;ponse. On
+comprend, d'ailleurs, qu'apr&egrave;s avoir d&eacute;fini le corps en termes
+psychiques, on soit embarrass&eacute;, car la d&eacute;finition de l'&acirc;me en termes
+psychiques serait une tautologie.</p>
+
+<p>Aussi bien l'auteur, au lieu de d&eacute;finir l'&acirc;me, va s'en remettre &agrave;
+l'observation psychologique pour nous faire exp&eacute;rimenter l'esprit dans
+son opposition irr&eacute;ductible &agrave; la mati&egrave;re, en m&ecirc;me temps que dans son
+union avec elle.</p>
+
+<p>Et o&ugrave; nous propose-t-il de saisir l'esprit? Serait-ce dans la perception
+des sens, dans la m&eacute;moire ou bien dans les op&eacute;rations intellectuelles?
+Ces derni&egrave;res sont &eacute;cart&eacute;es par un silence qui, loin d'&ecirc;tre &laquo;respectueux&raquo;,
+para&icirc;t plut&ocirc;t d&eacute;daigneux. Il fallait s'y attendre de la
+part d'un antiintellectualiste intransigeant comme M. Bergson.
+L'intelligence, qui distingue l'homme de l'animal, qui est la source du
+jugement, du raisonnement, du choix et de la libert&eacute; humaine, et partant
+la grande et f&eacute;conde preuve, d'une in&eacute;puisable richesse, de la
+spiritualit&eacute; de l'&acirc;me, est laiss&eacute;e dans l'oubli. Et l'on croira plus
+solide et plus fort de prouver cette spiritualit&eacute; de l'&acirc;me par la
+spiritualit&eacute; de la m&eacute;moire!</p>
+
+<p>Voici donc la th&egrave;se de la philosophie nouvelle: <i>La perception pure
+annonce d&eacute;j&agrave; et pr&eacute;pare l'esprit, mais c'est la m&eacute;moire qui manifeste
+l'esprit.</i> Donnons quelques d&eacute;veloppements &agrave; chacune de ces deux
+propositions.</p>
+
+<p>D'abord, nous dit M. Bergson, &laquo;tant que nous en restons &agrave; la sensation
+et &agrave; la perception pure, on peut &agrave; peine dire que nous ayons affaire &agrave;
+l'esprit. Sans doute nous &eacute;tablissons, contre la th&eacute;orie de la
+conscience-&eacute;piph&eacute;nom&egrave;ne, qu'aucun &eacute;tat c&eacute;r&eacute;bral n'est l'&eacute;quivalent d'une
+perception. Sans doute, la s&eacute;lection des perceptions parmi les images en
+g&eacute;n&eacute;ral est l'effet d'un discernement qui annonce d&eacute;j&agrave; l'esprit....
+&raquo;<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a> Mais ce n'est pas encore l'esprit.</p>
+
+<p>Quelle en est la raison? C'est que la perception pure noms place
+d'embl&eacute;e dans la mati&egrave;re. Assur&eacute;ment, dit-il, &laquo;nous soutenons contre
+le mat&eacute;rialisme que la perception d&eacute;passe infiniment l'&eacute;tat c&eacute;r&eacute;bral
+&raquo;<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>, mais il n'en est pas moins vrai que dans la perception des sens
+l'esprit &laquo;co&iuml;ncide&raquo; avec son objet mat&eacute;riel et ne s'en d&eacute;gage pas
+encore. &laquo;Dans la perception visuelle d'un objet, le cerveau, les nerfs,
+la r&eacute;tine et <i>l'objet lui-m&ecirc;me</i> forment un tout solidaire, un processus
+continu&raquo;<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>; si bien que la perception de l'objet ext&eacute;rieur semble
+plut&ocirc;t hors de moi qu'en moi, plut&ocirc;t extensive et mat&eacute;rielle que simple
+et spirituelle.</p>
+
+<p>En effet, &laquo;sa t&acirc;che est de se mouler sur l'objet ext&eacute;rieur....&raquo;, bien
+loin de n'&ecirc;tre qu'une &laquo;esp&egrave;ce de vision int&eacute;rieure et subjective, qui
+ne diff&eacute;rerait du souvenir que par sa plus grande intensit&eacute;&raquo;<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>;
+&laquo;nos perceptions se disposent en continuit&eacute; rigoureuse dans l'espace&raquo;<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.
+C'est donc une grave erreur de les prendre pour des &eacute;tats de
+conscience inextensifs. La perception objective, comme les sensations
+subjectives qui l'accompagnent, sont des &eacute;tats psychiques &eacute;galement
+extensifs, par essence et non par accident, d&egrave;s le d&eacute;but de leur
+formation et non pas seulement &agrave; la fin<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>. V&eacute;rit&eacute; capitale, fond&eacute;e
+sur l'observation la plus &eacute;l&eacute;mentaire de notre conscience, et sur
+laquelle M. Bergson ne cesse de revenir pour la faire bien p&eacute;n&eacute;trer dans
+les esprits, malgr&eacute; les pr&eacute;jug&eacute;s contraires de nos contemporains. En
+cela, M. Bergson rejoint la Scolastique.</p>
+
+<p>Ecoutons avec quelle vigueur il d&eacute;fend sa cause: &laquo;Profitant de ce que
+la sensation&mdash;&agrave; cause de l'effort confus qu'elle enveloppe&mdash;n'est
+(parfois) que vaguement localis&eacute;e, le psychologue la d&eacute;clare tout de
+suite inextensive, et il fait d&egrave;s lors de la sensation en g&eacute;n&eacute;ral
+l'&eacute;l&eacute;ment simple avec lequel nous obtenons par voie de composition les
+images ext&eacute;rieures. La v&eacute;rit&eacute; est que l'affection n'est pas la mati&egrave;re
+premi&egrave;re dont la perception est faite; elle est bien plut&ocirc;t l'impuret&eacute;
+qui s'y m&ecirc;le.... L'affection elle-m&ecirc;me poss&egrave;de, d&egrave;s le d&eacute;but, une
+certaine d&eacute;termination extensive....&raquo;<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>&mdash;&laquo;De l&agrave; l'illusion qui
+consiste &agrave; voir dans la sensation un &eacute;tat flottant et inextensif, lequel
+n'acquerrait l'extension et ne se consoliderait dans le corps que par
+accident: illusion qui vicie profond&eacute;ment, comme nous l'avons vu, la
+th&eacute;orie de la perception ext&eacute;rieure et soul&egrave;ve bon nombre de questions
+pendantes entre les diverses m&eacute;taphysiques de la mati&egrave;re. Il faut en
+prendre son parti: la sensation est, par essence, extensive et
+localis&eacute;e.&raquo;<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a></p>
+
+<p>Sur ce terrain solide, il y aurait plaisir &agrave; suivre M. Bergson dans sa
+campagne vigoureuse contre l'id&eacute;alisme anglais qui s'&eacute;puise en vains
+efforts pour construire la mati&egrave;re extensive avec des &eacute;tats int&eacute;rieurs
+inextensifs, et pour expliquer la perception des sens par une
+&laquo;hallucination vraie&raquo;, suivant la fameuse formule de Taine, dont le
+paradoxe seul a pu faire l'&eacute;tonnant succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Mais cela nous &eacute;loignerait beaucoup trop de notre sujet pr&eacute;sent, et nous
+aimons mieux ajourner ces d&eacute;veloppements au chapitre que nous
+consacrerons &agrave; la th&eacute;orie bergsonienne de la connaissance sensible.</p>
+
+<p>Pour le moment, il nous suffit de conclure que perceptions et sensations
+se d&eacute;roulant dans l'espace, ce sont l&agrave; des facult&eacute;s organiques, et qu'il
+nous faut chercher ailleurs l'esprit pur ou sans m&eacute;lange avec le corps.</p>
+
+<p>Or, M. Bergson, avons-nous dit, pr&eacute;tend l'avoir trouv&eacute; dans la
+m&eacute;moire<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>, et comme cette assertion a de quoi surprendre &agrave; la fois
+physiologistes et psychologues, il se h&acirc;te de distinguer deux esp&egrave;ces de
+m&eacute;moires: la <i>m&eacute;moire motrice</i> et la <i>m&eacute;moire proprement dite</i><a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a deux m&eacute;moires profond&eacute;ment distinctes: l'une, fix&eacute;e dans
+l'organisme, n'est point autre chose que l'ensemble des m&eacute;canismes
+intelligemment mont&eacute;s (dans le cerveau et la moelle) qui assurent une
+r&eacute;plique convenable aux diverses interpellations possibles. Elle fait
+que nous nous adaptons &agrave; la situation pr&eacute;sente, et que les actions
+subies par nous se prolongent d'elles-m&ecirc;mes en r&eacute;actions tant&ocirc;t
+accomplies, tant&ocirc;t simplement naissantes, mais toujours plus ou moins
+appropri&eacute;es. Habitude plut&ocirc;t que m&eacute;moire, elle joue notre exp&eacute;rience
+pass&eacute;e, mais n'en &eacute;voque pas l'image. L'autre est la m&eacute;moire vraie.
+Coextensive &agrave; la conscience, elle retient et aligne &agrave; la suite les uns
+des autres tous nos &eacute;tats au fur et &agrave; mesure qu'ils se produisent,
+laissant &agrave; chaque fait sa place et par cons&eacute;quent lui marquant sa date,
+se mouvant bien r&eacute;ellement dans le pass&eacute; d&eacute;finitif et non pas, comme la
+premi&egrave;re, dans un pr&eacute;sent qui recommence sans cesse.&raquo;<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a></p>
+
+<p>Cependant, ces deux m&eacute;moires, loin d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute;es, se pr&ecirc;tent un mutuel
+appui. La m&eacute;moire du pass&eacute; pr&eacute;sente aux m&eacute;canismes sensori-moteurs tous
+les souvenirs-images capables de les guider dans leur t&acirc;che et de
+diriger utilement leurs r&eacute;actions motrices. De l&agrave; naissent les
+associations d'images et de mouvements, soit par contigu&iuml;t&eacute;, soit par
+similitude. D'autre part, les appareils sensori-moteurs, gr&acirc;ce &agrave; leurs
+habitudes, peuvent r&eacute;veiller les souvenirs-images endormis ou
+inconscients, leur donnant ainsi le moyen de prendre corps, de se
+mat&eacute;rialiser en redevenant pr&eacute;sents et actifs. C'est &agrave; la solidit&eacute; plus
+ou moins bien &eacute;tablie de cet accord entre les images et les mouvements
+et &agrave; sa pr&eacute;cision plus ou moins parfaite que nous reconnaissons les
+esprits &eacute;quilibr&eacute;s ou d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;s et impulsifs<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p>
+
+<p>A son tour, la m&eacute;moire proprement dite se subdivise en <i>souvenir-image</i>
+et en <i>souvenir pur</i>. Le souvenir-image, comme son nom l'indique,
+emmagasine et reproduit les images; le souvenir pur les reconna&icirc;t.</p>
+
+<p>En effet, M. Bergson l'a fort bien dit: &laquo;<i>Imaginer</i> n'est pas se
+<i>souvenir</i>. Sans doute, un souvenir, &agrave; mesure qu'il s'actualise, tend &agrave;
+vivre en image; mais la r&eacute;ciproque n'est pas vraie, et l'image pure et
+simple ne me reportera au pass&eacute; que si c'est en effet dans le pass&eacute; que
+je suis all&eacute; la chercher.&raquo;<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a></p>
+
+<p>Or, pour M. Bergson, ces deux esp&egrave;ces de souvenir sont &eacute;galement
+inorganiques et constituent l'esprit pur<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>. La seule diff&eacute;rence qui
+existerait entre eux, c'est que le souvenir-image &laquo;tend &agrave; se
+mat&eacute;rialiser&raquo; en actions motrices dont nous avons indiqu&eacute; le m&eacute;canisme,
+tandis que le souvenir pur ne le peut par lui-m&ecirc;me et sans s'&ecirc;tre
+exprim&eacute; dans une image. De l&agrave; d&eacute;coule une gradation insensible entre
+trois termes: 1&deg; Le souvenir pur qui tend &agrave; s'exprimer en image; 2&deg; le
+souvenir-image qui tend &agrave; s'associer &agrave; une perception pr&eacute;sente pour la
+compl&eacute;ter; 3&deg; la perception elle-m&ecirc;me qui tend a se mat&eacute;rialiser en
+mouvements<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>.</p>
+
+<p>Nous n'h&eacute;siterons pas &agrave; accorder &agrave; l'auteur la distinction qu'il demande
+entre le souvenir pur et le souvenir-image. C'est une de nos th&egrave;ses
+fondamentales en philosophie scolastique qu'au-dessus de la m&eacute;moire des
+images il y a une m&eacute;moire pure et inorganique, celle des id&eacute;es,
+jugements, raisonnements et des sentiments purement spirituels. Mais
+nous croyons que la m&eacute;moire des images, loin d'&ecirc;tre inorganique et
+purement spirituelle, comme il le soutient, est vraiment organique et
+localis&eacute;e dans des organes. Ici, M. Bergson va contre l'opinion
+universellement admise par tous les physiologistes et psychologues
+contemporains, et nous n'avons aucune raison de le suivre dans un des
+exc&egrave;s les plus reproch&eacute;s au spiritualisme cart&eacute;sien.</p>
+
+<p>Je sais bien qu'il s'en d&eacute;fend et qu'il a construit tout un long
+plaidoyer pour montrer que sa th&egrave;se ultra-spiritualiste n'&eacute;tait point
+entam&eacute;e par les plus r&eacute;centes exp&eacute;riences sur les localisations
+c&eacute;r&eacute;brales, notamment par les recherches si curieuses sur les cas
+pathologiques de l'aphasie.</p>
+
+<p>Mais sa d&eacute;fense, si ing&eacute;nieuse qu'elle soit, ne nous a point convaincu,
+et nous persistons &agrave; penser que la vieille th&egrave;se sur le caract&egrave;re
+organique de toutes nos sensations, et partant des images sensibles du
+souvenir, est bien plus conforme et m&ecirc;me la seule conforme aux faits
+observ&eacute;s.</p>
+
+<p>Comment explique-t-il, en effet, les cas pathologiques o&ugrave; nous
+constatons qu'&agrave; certaines l&eacute;sions localis&eacute;es de l'&eacute;corce c&eacute;r&eacute;brale
+correspondent toujours des troubles de la m&eacute;moire imaginative et de la
+reconnaissance, soit de la reconnaissance visuelle ou auditive (c&eacute;cit&eacute;
+ou surdit&eacute; psychique), soit de la reconnaissance des mots (c&eacute;cit&eacute;
+verbale, surdit&eacute; verbale), etc.?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pond que ces troubles des images et du souvenir pourraient bien
+provenir indirectement de ce que les m&eacute;canismes moteurs du cerveau
+seraient l&eacute;s&eacute;s sans que les images elles-m&ecirc;mes soient atteintes. Ces
+images ne seraient donc pas localis&eacute;es dans le cerveau.</p>
+
+<p>Ces l&eacute;sions des images, dit-il, ne viennent pas du tout de ce qu'elles
+occupaient la r&eacute;gion l&eacute;s&eacute;e. Elles tiennent &agrave; deux autres causes:
+&laquo;Tant&ocirc;t &agrave; ce que notre corps ne peut plus prendre automatiquement
+l'attitude pr&eacute;cise par l'interm&eacute;diaire de laquelle s'op&eacute;rait une
+s&eacute;lection entre nos souvenirs, tant&ocirc;t &agrave; ce que les souvenirs ne trouvent
+plus dans le corps un point d'application, un moyen de se prolonger en
+action.&raquo; Dans le premier cas, la l&eacute;sion portera sur les m&eacute;canismes qui
+fixent l'attention et pr&eacute;parent les souvenirs; dans le second, sur les
+<i>centres qu'on appelle, &agrave; tort ou &agrave; raison, des centres imaginatifs</i>, et
+qui pr&eacute;parent les mouvements. &laquo;Dans un cas comme dans l'autre, ce sont
+des mouvements actuels qui seront l&eacute;s&eacute;s ou des <i>mouvements &agrave; venir qui
+cesseront d'&ecirc;tre pr&eacute;par&eacute;s</i>: il n'y aura pas eu destruction de
+souvenirs.&raquo;<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a></p>
+
+<p>Admettons, pour un instant, cette explication. Elle n'&eacute;vitera qu'en
+partie la localisation des images. Pourquoi, dans le second cas, &laquo;les
+mouvements &agrave; venir cessent-ils d'&ecirc;tre pr&eacute;par&eacute;s&raquo;? sinon parce que &laquo;les
+centres qu'on appelle, &agrave; tort ou &agrave; raison, des centres imaginatifs&raquo;
+sont l&eacute;s&eacute;s et que les images l&eacute;s&eacute;es ou d&eacute;truites ne peuvent plus faire
+leur fonction habituelle d'&eacute;clairer et de coordonner les mouvements.
+Donc, les images sont bien l&eacute;s&eacute;es, et ce n'est pas &agrave; tort, mais &agrave;
+raison, qu'on parle de &laquo;centres imaginatifs&raquo;.</p>
+
+<p>Ce qui ach&egrave;ve de rendre plus vraisemblable cette explication, c'est le
+cas tr&egrave;s fr&eacute;quent o&ugrave;, par suite de l&eacute;sions c&eacute;r&eacute;brales, les m&eacute;canismes
+moteurs paraissent intacts, alors que les images seules font d&eacute;faut.
+Tels sont les cas de c&eacute;cit&eacute; ou de surdit&eacute; verbale, o&ugrave; le malade n'est ni
+aveugle ni sourd, car il voit et il entend fort bien, mais il ne peut
+plus comprendre les mots qu'il entend ou qu'il lit, parce qu'il ne sait
+plus traduire ces signes mat&eacute;riels en images intelligibles. Et
+cependant, il n'est nullement idiot, car il reconna&icirc;t son infirmit&eacute; et
+en g&eacute;mit. Bien plus, si le dialogue le d&eacute;route, le monologue peut lui
+&ecirc;tre encore permis. Parfois m&ecirc;me, il pourra dialoguer encore, mais
+seulement par &eacute;crit. Que lui manque-t-il donc? Ce n'est pas le m&eacute;canisme
+moteur, mais seulement les images par lesquelles il avait coutume de
+traduire les sons articul&eacute;s per&ccedil;us par son oreille ou les signes
+graphiques que ses yeux per&ccedil;oivent encore. Or, les si&egrave;ges de ces images
+ou centres imaginatifs paraissent aujourd'hui tr&egrave;s nettement d&eacute;termin&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce ne sont donc pas les faits de psycho-physiologie nettement observ&eacute;s
+qui ont conduit M. Bergson &agrave; son interpr&eacute;tation syst&eacute;matique, mais
+l'id&eacute;e pr&eacute;con&ccedil;ue que le cerveau ne pouvait &ecirc;tre un magasin d'images.
+&laquo;Nous ne voyons pas, dit-il, comment la m&eacute;moire se logerait dans la
+mati&egrave;re.&raquo;<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a> En sorte que s'il nie les faits observ&eacute;s, c'est sous le
+pr&eacute;texte qu'ils sont impossibles &agrave; comprendre. Toujours la m&eacute;thode <i>a
+priori</i>!</p>
+
+<p>Pour nous, si nous accordons qu'il peut y avoir des conceptions
+grossi&egrave;res de la localisation des images, par exemple celle qui voudrait
+assimiler le cerveau &agrave; &laquo;un grenier de th&eacute;&acirc;tre ou &agrave; un entrep&ocirc;t de
+tableaux&raquo;, nous soutenons qu'il doit y avoir des conceptions moins
+grossi&egrave;res et plus intelligentes. Et les exemples si curieux de
+l'enregistrement d'un discours ou d'un concert de musique dans la cire
+molle d'un phonographe nous engagent &agrave; esp&eacute;rer que le mode de leur
+enregistrement, dans le cerveau se d&eacute;couvrira t&ocirc;t ou tard et nous
+r&eacute;v&eacute;lera une nouvelle merveille de l'Intelligence cr&eacute;atrice,
+insoup&ccedil;onn&eacute;e du g&eacute;nie humain.</p>
+
+<p>En attendant le jour, plus ou moins &eacute;loign&eacute;, d'une r&eacute;v&eacute;lation si
+instructive, nous inclinons &agrave; croire que ces images, vestiges
+microscopiques de la perception des sens, sont conserv&eacute;es, non pas en
+acte, mais en puissance virtuelle dans les cellules c&eacute;r&eacute;brales o&ugrave; elles
+sommeillent. C'est la conscience qui les r&eacute;veille et qui, en elles et
+par elles, d&eacute;roule sa puissance d'imagination et de ressouvenir.</p>
+
+<p>Nous reconnaissons donc l&agrave; des op&eacute;rations organiques de l'&acirc;me qu'elle
+exerce dans le corps et par le corps et qui participent &agrave; la nature de
+ces deux coprincipes, mati&egrave;re et esprit.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, accordons &agrave; M. Bergson que la nature du
+<i>souvenir-image</i> peut encore pr&ecirc;ter &agrave; controverses; accordons-lui m&ecirc;me
+qu'il soit inorganique et spirituel, &agrave; l'&eacute;gal du <i>souvenir pur</i>, et
+examinons comment il va nous expliquer l'union de l'esprit et de la
+mati&egrave;re, de l'&acirc;me et du corps.</p>
+
+<p>C'est, en effet, le grand probl&egrave;me dont la solution, avons-nous dit, est
+l'objet de ce volume, et qui nous tient en &eacute;veil &agrave; travers tous ces
+longs pr&eacute;liminaires sur la nature de la mati&egrave;re et de l'esprit. Nous
+entrons ici au c&#339;ur m&ecirc;me du sujet, au point le plus subtil qui
+r&eacute;clamera tout notre effort d'application.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le probl&egrave;me de l'union de l'&acirc;me et du corps a &eacute;t&eacute; mal pos&eacute; jusqu'&agrave; ce
+jour, d'apr&egrave;s M. Bergson. Il a &eacute;t&eacute; pos&eacute; <i>en fonction de l'espace,</i> alors
+qu'il doit se poser d&eacute;sormais en <i>fonction du temps</i>.</p>
+
+<p>Descartes, en effet, ayant d&eacute;fini le corps par l'&eacute;tendue et l'&acirc;me par la
+pens&eacute;e in&eacute;tendue, avait rendu impossible toute union et m&ecirc;me tout
+rapprochement entre eux. La distinction de l'&eacute;tendu et de l'in&eacute;tendu
+&eacute;tant radicale, ne comporte pas de degr&eacute;, pas d'interm&eacute;diaire qui puisse
+les r&eacute;unir. Si la mati&egrave;re est dans l'espace et l'esprit hors de
+l'espace, il n'y a pas de transition possible entre eux et tout
+rapprochement devient contradictoire et chim&eacute;rique.</p>
+
+<p>Ne pouvant plus unir les deux termes, il ne reste plus qu'&agrave; les supposer
+parall&egrave;les, comme deux horloges parfaitement r&eacute;gl&eacute;es qui marchent
+d'accord sans s'influencer mutuellement, et &agrave; verser avec les cart&eacute;siens
+dans les syst&egrave;mes si artificiels de l'harmonie pr&eacute;&eacute;tablie ou de
+l'occasionnalisme.</p>
+
+<p>Or, M. Bergson rejette avec raison tous ces syst&egrave;mes qui esquivent la
+difficult&eacute; au lieu de la r&eacute;soudre; il d&eacute;montre que l'hypoth&egrave;se du
+parall&eacute;lisme repose sur un &laquo;paralogisme&raquo; et m&ecirc;me sur un v&eacute;ritable
+&laquo;enchev&ecirc;trement de paralogismes&raquo;. Non seulement l'hypoth&egrave;se est
+&laquo;arbitraire&raquo;, dit-il, mais elle n'explique pas la r&eacute;ussite de la science
+qui demeure &laquo;un myst&egrave;re&raquo;<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.</p>
+
+<p>D'autre part, il accorde &agrave; Descartes que l'opposition entre le corps et
+l'esprit est bien celle de l'<i>&eacute;tendu</i> et de l'<i>in&eacute;tendu</i>. Bien plus, il
+la renforce et la complique de deux nouvelles antith&egrave;ses: 1&deg; opposition
+de la <i>quantit&eacute; homog&egrave;ne</i> qui caract&eacute;rise les corps et des <i>qualit&eacute;s
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes</i> qui distinguent les ph&eacute;nom&egrave;nes psychiques; 2&deg; opposition de
+la <i>n&eacute;cessit&eacute;</i> qui d&eacute;termine la mati&egrave;re et de la <i>libert&eacute;</i> qui distingue
+l'esprit. Triple antith&egrave;se au lieu d'une seule!</p>
+
+<p>Ayant ainsi creus&eacute; plus &agrave; fond que jamais le foss&eacute; infranchissable entre
+la mati&egrave;re et l'esprit, et pour ainsi dire exasp&eacute;r&eacute; comme &agrave; plaisir la
+difficult&eacute; du probl&egrave;me, M. Bergson va faire jaillir la solution d'une
+innovation due &agrave; son g&eacute;nie. Il suffira, nous l'avons dit, de poser
+autrement le probl&egrave;me: <i>en fonction du temps,</i> et non plus <i>en fonction
+de l'espace!</i></p>
+
+<p>Solution vraiment originale mais si &eacute;tonnante qu'elle ne peut manquer de
+laisser quelque peu sceptique et r&ecirc;veur un vieux professeur de
+m&eacute;taphysique!... Consentons toutefois de bonne gr&acirc;ce &agrave; &eacute;couter
+l'explication du secret magique, et ne le jugeons qu'apr&egrave;s l'avoir
+entendu. La voici fid&egrave;lement reproduite:</p>
+
+<p>&laquo;Nous avions raison de dire, au d&eacute;but de ce livre, que la distinction
+du corps et de l'esprit ne doit pas s'&eacute;tablir en fonction de l'espace,
+mais du temps. Le tort du dualisme vulgaire est de se placer au point de
+vue de l'espace, de mettre d'un c&ocirc;t&eacute; la mati&egrave;re avec ses modifications
+dans l'espace, de l'autre des sensations inextensives dans la
+conscience. De l&agrave; l'impossibilit&eacute; de comprendre comment l'esprit agit
+sur le corps et le corps sur l'esprit. De l&agrave; les hypoth&egrave;ses qui ne sont
+et ne peuvent &ecirc;tre que des constatations d&eacute;guis&eacute;es du fait, l'id&eacute;e d'un
+parall&eacute;lisme ou celle d'une harmonie pr&eacute;&eacute;tablie. Mais de l&agrave; aussi
+l'impossibilit&eacute; d'&eacute;tablir, soit une psychologie de la m&eacute;moire, soit une
+m&eacute;taphysique de la mati&egrave;re....&raquo;<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a></p>
+
+<p>Or, nous avons r&eacute;ussi &agrave; constituer l'une et l'autre. &laquo;La mati&egrave;re, &agrave;
+mesure qu'on en continue plus loin l'analyse, tend de plus en plus &agrave;
+n'&ecirc;tre qu'une succession de moments (?) infiniment rapides qui se
+d&eacute;duisent les uns des autres et par l&agrave; s'&eacute;quivalent. L'esprit, &eacute;tant
+d&eacute;j&agrave; m&eacute;moire dans la perception, s'affirme de plus en plus comme un
+prolongement du pass&eacute; dans le pr&eacute;sent, un <i>progr&egrave;s</i>, une &eacute;volution
+v&eacute;ritable.&raquo;</p>
+
+<p>C'est donc l'esprit qui, par la m&eacute;moire, relie entre eux et pour ainsi
+dire &laquo;solidifie&raquo; l'&eacute;coulement continu des choses; c'est par l&agrave; qu'il a
+prise sur le corps, en liant les moments successifs de sa dur&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Mais la relation du corps &agrave; l'esprit en devient-elle plus claire? A une
+distinction spatiale nous substituons une distinction temporelle: les
+deux termes en sont-ils plus capables de s'unir?&raquo;&mdash;A cette objection
+facile &agrave; pr&eacute;voir, M. Bergson r&eacute;pond aussit&ocirc;t: &laquo;Il faut remarquer que la
+premi&egrave;re distinction (celle de l'&eacute;tendu et de l'in&eacute;tendu) ne comporte
+pas de degr&eacute;s: la mati&egrave;re est dans l'espace, l'esprit est hors de
+l'espace; il n'y a pas de transition possible entre eux. Au contraire,
+si le r&ocirc;le le plus humble de l'esprit (m&eacute;moire) est de lier les moments
+successifs de la dur&eacute;e des choses, si c'est dans cette op&eacute;ration qu'il
+prend contact (?) avec la mati&egrave;re, et par elle aussi qu'il s'en
+distingue d'abord, on con&ccedil;oit une infinit&eacute; de degr&eacute;s entre la mati&egrave;re et
+l'esprit (la m&eacute;moire) pleinement d&eacute;velopp&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;...Ainsi, entre la mati&egrave;re brute et l'esprit le plus capable de
+r&eacute;flexion, il y a toutes les intensit&eacute;s possibles de la m&eacute;moire, ou, ce
+qui revient au m&ecirc;me, tous les degr&eacute;s de la libert&eacute; (?). Dans la premi&egrave;re
+hypoth&egrave;se, celle qui exprime la distinction de l'esprit et du corps en
+termes d'espace, corps et esprit sont comme deux voies ferr&eacute;es qui se
+couperaient &agrave; angle droit; dans la seconde, les rails se raccordent
+selon une courbe, de sorte que l'on passe insensiblement d'une voie sur
+l'autre.&raquo;<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a></p>
+
+<p>Telle est la r&eacute;ponse de M. Bergson &agrave; l'objection ci-dessus. Avouons
+qu'elle est vraiment bien faible, pour ne pas dire nulle. C'est une
+affirmation sans preuve, se d&eacute;guisant mal sous une image &eacute;trang&egrave;re &agrave; la
+question. Si le corps et l'&acirc;me, l'&eacute;tendu et l'in&eacute;tendu, ne peuvent
+s'unir dans l'espace, comment s'uniront-ils mieux dans le temps?&mdash;On
+nous r&eacute;pond que <i>le r&ocirc;le le plus humble de l'esprit est de lier les
+moments successifs de la dur&eacute;e des choses, que c'est dans cette
+op&eacute;ration qu'il prend contact avec la mati&egrave;re</i>. Mais n'est-ce pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment ce qu'il faut expliquer? Comment l'esprit peut-il prendre
+contact avec la mati&egrave;re dans le temps, sans prendre contact aussi dans
+l'espace? Comment le contact dans le temps pourrait-il servir de
+pr&eacute;paration ou d'interm&eacute;diaire au m&ecirc;me contact dans l'espace? Le premier
+serait-il donc ant&eacute;rieur au second? Et qui pourra jamais comprendre des
+subtilit&eacute;s si nuageuses qui laissent loin derri&egrave;re elles toutes les
+chim&egrave;res des entit&eacute;s scolastiques!</p>
+
+<p>Ajouter &agrave; cette mauvaise r&eacute;ponse qu'on peut admettre &laquo;toutes les
+intensit&eacute;s possibles de la m&eacute;moire&raquo; et en imaginer une d'un degr&eacute;
+infiniment petit n'att&eacute;nue en rien la difficult&eacute; de &laquo;greffer l'un sur
+l'autre&raquo; les deux termes du probl&egrave;me, l'&eacute;tendu et l'in&eacute;tendu. L'esprit
+le plus inf&eacute;rieur demeurera toujours esprit in&eacute;tendu, en pr&eacute;sence du
+corps &eacute;tendu&mdash;malgr&eacute; le pr&eacute;tendu interm&eacute;diaire du temps,&mdash;et le probl&egrave;me
+en restera toujours au m&ecirc;me point. Les deux voies ferr&eacute;es seront
+toujours coup&eacute;es &agrave; angle droit, et l'&eacute;l&eacute;gante courbe qui devait les
+relier restera dans le pays des r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>La solution &laquo;g&eacute;niale&raquo; qu'on nous annon&ccedil;ait n'est donc, &agrave; l'examiner de
+pr&egrave;s, qu'une solution purement verbale: <i>voces et verba, pr&aelig;tereaque
+nihil!</i></p>
+
+<p>Il faut bien que M. Bergson ait eu quelque intuition de sa faiblesse
+pour avoir cherch&eacute; une autre solution au redoutable probl&egrave;me, car il va
+nous en proposer une autre, et m&ecirc;me deux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>D'abord, rappelons-nous la triple antith&egrave;se qu'il a admise entre le
+corps et l'esprit. &laquo;L'opposition des deux principes, a-t-il &eacute;crit, dans
+le dualisme en g&eacute;n&eacute;ral, se r&eacute;sout en la triple opposition de
+l'<i>in&eacute;tendu</i> &agrave; l'<i>&eacute;tendu</i>, de la <i>qualit&eacute;</i> &agrave; la <i>quantit&eacute;</i> et de la
+<i>libert&eacute;</i> &agrave; la <i>n&eacute;cessit&eacute;</i>.&raquo;<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a></p>
+
+<p>Or, il a l'intention &laquo;de lever ou d'att&eacute;nuer ces trois oppositions&raquo; et
+de nous donner ainsi une solution que j'appellerai par l'<i>identit&eacute; des
+contraires</i>. Au lieu de chercher &agrave; <i>unir</i> les termes oppos&eacute;s mais
+compl&eacute;mentaires dans un m&ecirc;me sujet, comme l'a essay&eacute; la philosophie
+traditionelle, il va s'escrimer &agrave; les <i>identifier</i> en trouvant des
+termes moyens entre les deux extr&ecirc;mes, qui r&eacute;duiront ou sembleront
+r&eacute;duire les oppositions de nature &agrave; de simples diff&eacute;rences de degr&eacute;s. Et
+c'est alors que les deux voies qui se coupaient &agrave; angle droit se
+trouveront reli&eacute;es par d'&eacute;l&eacute;gantes courbes se fondant l'une dans
+l'autre. Nous jugerons bient&ocirc;t de la valeur d'une telle m&eacute;thode.
+Voyons-en d'abord les r&eacute;sultats.</p>
+
+<p>La <i>premi&egrave;re antith&egrave;se</i>, avons-nous dit, est celle qui oppose l'&eacute;tendu &agrave;
+l'in&eacute;tendu. M. Bergson, qui avait, un peu plus haut, jug&eacute; cette
+opposition absolument irr&eacute;ductible, va se raviser et finir, gr&acirc;ce &agrave; la
+souplesse de sa dialectique, par leur imaginer un moyen terme.
+Laissons-lui la parole. D'abord, il nous pr&eacute;vient contre une &laquo;illusion&raquo;:
+&laquo;Notre entendement, c&eacute;dant &agrave; son illusion habituelle (?), pose ce
+dilemme qu'une chose est &eacute;tendue ou ne l'est pas....&raquo;<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a> Puis il nous
+indique comment il a &eacute;chapp&eacute; &agrave; cette &laquo;illusion&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on imagine, d'un c&ocirc;t&eacute;, une &eacute;tendue r&eacute;ellement divis&eacute;e en
+corpuscules, par exemple, de l'autre, une conscience avec des sensations
+par elles-m&ecirc;mes inextensives qui viendraient se projeter dans l'espace,
+on ne trouvera &eacute;videmment rien de commun entre cette mati&egrave;re et cette
+conscience, entre le corps et l'esprit. Mais cette opposition de la
+perception et de la mati&egrave;re est l'&#339;uvre artificielle d'un entendement
+qui d&eacute;compose et recompose selon ses habitudes et ses lois: elle n'est
+pas donn&eacute;e &agrave; l'intuition imm&eacute;diate. Ce qui est donn&eacute;, ce ne sont pas des
+sensations inextensives: comment iraient-elles rejoindre l'espace, y
+choisir un lieu, s'y coordonner enfin pour construire une exp&eacute;rience
+universelle? Ce qui est r&eacute;el, ce n'est pas davantage une &eacute;tendue divis&eacute;e
+en parties ind&eacute;pendantes.... Ce qui est donn&eacute;, ce qui est r&eacute;el, c'est
+quelque chose d'interm&eacute;diaire entre l'&eacute;tendue divis&eacute;e et l'in&eacute;tendu pur;
+c'est ce que nous avons appel&eacute; l'<i>extensif</i>.&raquo;<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a></p>
+
+<p>Ainsi M. Bergson distingue l'&eacute;tendue d&eacute;j&agrave; <i>divis&eacute;e</i> de l'&eacute;tendue
+<i>indivise</i>, mais pourtant divisible, qu'il appelle l'<i>extensif</i>.
+Accordons-lui cette terminologie, quoiqu'elle ne soit pas exacte, car
+l'&eacute;tendue d&eacute;j&agrave; divis&eacute;e forme <i>plusieurs</i> &eacute;tendues, tandis que l'indivise
+est seule <i>une</i> &eacute;tendue. Qu'en conclure? Le corps humain&mdash;comme tous
+les organismes vraiment dou&eacute;s d'unit&eacute;&mdash;&eacute;tant pr&eacute;cis&eacute;ment une &eacute;tendue
+indivise ou extensive, on n'a pas encore trouv&eacute; de moyen terme entre le
+corps et l'&acirc;me ni diminu&eacute; le foss&eacute; qui les s&eacute;pare. La distinction de M.
+Bergson reste &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la question et ne porte pas le coup qu'il en
+esp&eacute;rait.</p>
+
+<p><i>Deuxi&egrave;me antinomie</i>. L'obscurit&eacute; du probl&egrave;me de l'union tiendrait, en
+second lieu, &agrave; l'antith&egrave;se que l'entendement &eacute;tablit entre la <i>quantit&eacute;</i>
+et la <i>qualit&eacute;</i>. La science, en effet, tend de plus en plus &agrave; assimiler
+les corps &agrave; des quantit&eacute;s et des mouvements homog&egrave;nes, tandis que la
+conscience para&icirc;t essentiellement constitu&eacute;e d'&eacute;tats qualitatifs et
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes. Mais tout rapprochement entre ces deux conceptions
+contraires ne para&icirc;t plus impossible dans la th&eacute;orie bergsonienne, et le
+foss&eacute; serait de nouveau combl&eacute; si l'on pouvait les consid&eacute;rer comme les
+deux extr&ecirc;mes d'un &eacute;tat moyen. Or, il en serait bien ainsi: la qualit&eacute;
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne ne serait qu'un groupement et une condensation par la m&eacute;moire
+d'une multitude d'&eacute;tats homog&egrave;nes. Ainsi, par exemple, la qualit&eacute;
+<i>rouge</i> ne serait que la contraction par la conscience de plusieurs
+trillions de vibrations homog&egrave;nes. Cet &eacute;tat moyen entre la quantit&eacute;
+homog&egrave;ne et les qualit&eacute;s h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes a pris le nom de <i>tension</i> dans la
+nouvelle &eacute;cole.</p>
+
+<p>&laquo;L'analyse de la perception pure nous a laiss&eacute; entrevoir dans l'id&eacute;e;
+<i>d'extension</i> un rapprochement possible entre l'&eacute;tendu et l'in&eacute;tendu.
+Mais noire conception de la m&eacute;moire pure devrait nous conduire, par une
+voie parall&egrave;le, &agrave; att&eacute;nuer la seconde opposition, celle de la <i>qualit&eacute;</i>
+et de la <i>quantit&eacute;</i>.... O&ugrave; est au juste la diff&eacute;rence entre les qualit&eacute;s
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes qui se succ&egrave;dent dans notre perception concr&egrave;te et les
+changements homog&egrave;nes que la science met derri&egrave;re ces perceptions dans
+l'espace? Les premi&egrave;res sont discontinues et ne peuvent se d&eacute;duire les
+unes des autres; les seconds, au contraire, se pr&ecirc;tent au calcul. Mais
+pour qu'ils s'y pr&ecirc;tent, point n'est besoin d'en faire des quantit&eacute;s
+pures: autant vaudrait les r&eacute;duire au n&eacute;ant. Il suffit que leur
+h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; soit assez <i>dilu&eacute;e</i>, en quelque sorte, pour devenir, &agrave;
+notre point de vue, pratiquement n&eacute;gligeable. Or, si toute perception
+concr&egrave;te, si courte qu'on la suppose, est d&eacute;j&agrave; la synth&egrave;se, par la
+m&eacute;moire, d'une infinit&eacute; de &laquo;perceptions pures&raquo; qui se succ&egrave;dent, ne
+doit-on pas penser que l'h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; des qualit&eacute;s sensibles tient &agrave;
+leur contraction dans la m&eacute;moire, et l'homog&eacute;n&eacute;it&eacute; relative des
+changements objectifs &agrave; leur rel&acirc;chement naturel? Et l'intervalle de la
+quantit&eacute; &agrave; la qualit&eacute; ne pourrait-il pas alors &ecirc;tre diminu&eacute; par des
+consid&eacute;rations de <i>tension</i>, comme par celles d'<i>extension,</i> la distance
+de l'&eacute;tendu &agrave; l'in&eacute;tendu?&raquo;<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a></p>
+
+<p>Ainsi&mdash;nous n'avions pas mal compris ces distinctions subtiles,&mdash;la
+quantit&eacute; et la qualit&eacute;, l'homog&egrave;ne et l'h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne ne sont que des
+degr&eacute;s dans la contraction ou le rel&acirc;chement d'une m&ecirc;me chose, la
+<i>tension</i>, de m&ecirc;me que l'&eacute;tendu et l'in&eacute;tendu sont des degr&eacute;s et comme
+les limites extr&ecirc;mes d'un m&ecirc;me &eacute;tat, l'<i>extension.</i></p>
+
+<p>En sera-t-il de m&ecirc;me pour le n&eacute;cessaire et le libre? Seront-ils une m&ecirc;me
+et unique chose, plus ou moins &laquo;dilu&eacute;e&raquo;? C'est ce qu'on va nous dire.</p>
+
+<p><i>Troisi&egrave;me antinomie</i>. D&eacute;sormais, &laquo;on aura moins de peine, ajoute M.
+Bergson, &agrave; comprendre la troisi&egrave;me et derni&egrave;re opposition, celle de la
+<i>libert&eacute;</i> et de la <i>n&eacute;cessit&eacute;</i>. La n&eacute;cessit&eacute; absolue serait repr&eacute;sent&eacute;e
+par une &eacute;quivalence parfaite des moments successifs de la dur&eacute;e les uns
+dans les autres. En est-il ainsi de la dur&eacute;e de l'univers mat&eacute;riel?
+Chacun de ses moments pourrait-il se d&eacute;duire math&eacute;matiquement du
+pr&eacute;c&eacute;dent? Nous avons suppos&eacute; dans tout ce travail, pour la commodit&eacute; de
+l'&eacute;tude, qu'il en &eacute;tait bien ainsi.... que la contingence du cours de la
+nature, si profond&eacute;ment &eacute;tudi&eacute;e dans une philosophie r&eacute;cente, doit
+&eacute;quivaloir pratiquement pour nous &agrave; la n&eacute;cessit&eacute;.... La libert&eacute; n'est
+pas dans la nature un empire dans un empire.... Le progr&egrave;s de la mati&egrave;re
+vivante consiste dans une diff&eacute;renciation des fonctions qui am&egrave;ne la
+formation d'abord, puis la complication graduelle d'un syst&egrave;me nerveux
+capable de canaliser des excitations et d'organiser des actions: plus
+les centres sup&eacute;rieurs se d&eacute;veloppent, plus nombreuses deviendront les
+voies motrices entre lesquelles une m&ecirc;me excitation proposera &agrave; l'action
+un choix. Une latitude de plus en plus grande est laiss&eacute;e au mouvement
+dans l'espace.... Elle devient de plus en plus capable de cr&eacute;er des
+actes dont l'ind&eacute;termination interne, devant se r&eacute;partir sur une
+multiplicit&eacute; aussi grande qu'on voudra des moments de la mati&egrave;re,
+passera d'autant plus facilement &agrave; travers les mailles de la n&eacute;cessit&eacute;.
+Ainsi, qu'on l'envisage dans le temps ou dans l'espace, la libert&eacute;
+para&icirc;t toujours pousser dans la n&eacute;cessit&eacute; des racines profondes et
+s'organiser intimement avec elle&raquo;<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>.</p>
+
+<p>Et c'est ainsi que M. Bergson esp&egrave;re avoir lev&eacute; ou att&eacute;nu&eacute; les trois
+oppositions qu'il a &eacute;tablies entre le corps et l'esprit!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mais pourquoi s'arr&ecirc;ter sur cette pente rapide et vertigineuse des
+rapprochements par identification? Apr&egrave;s avoir identifi&eacute; l'&eacute;tendu et
+l'in&eacute;tendu, la quantit&eacute; homog&egrave;ne et la qualit&eacute; h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne, la n&eacute;cessit&eacute;
+et la libert&eacute;&mdash;o&ugrave; l'on ne veut plus voir que des degr&eacute;s ou des &eacute;tats
+plus ou moins &laquo;dilu&eacute;s&raquo;,&mdash;n'est-il pas plus simple et plus logique
+d'aller jusqu'au fond de l'ab&icirc;me, en identifiant la mati&egrave;re et l'esprit,
+le corps et l'&acirc;me? C'&eacute;tait m&ecirc;me logiquement la premi&egrave;re antinomie &agrave;
+laquelle il fallait s'attaquer.</p>
+
+<p>S'il avait commenc&eacute; par l&agrave;, M. Bergson nous aurait du moins &eacute;vit&eacute; un
+tr&egrave;s long et tr&egrave;s p&eacute;nible d&eacute;tour &agrave; travers la p&eacute;nombre profonde de
+subtilit&eacute;s vraiment inextricables, et nous serions all&eacute;s droit au but du
+monisme universel.</p>
+
+<p>Avec un peu de patience, voici que nous y arrivons quand m&ecirc;me, et
+quoique l'auteur&mdash;par une r&eacute;serve qu'il ne gardera pas toujours&mdash;se soit
+content&eacute; de nous laisser entrevoir sa pens&eacute;e, elle nous para&icirc;t
+suffisamment claire: <i>Intelligenti pauca</i>.</p>
+
+<p>Le lecteur va en juger lui-m&ecirc;me par quelques citations choisies. Il
+verra si, apr&egrave;s avoir pouss&eacute; le dualisme de l'&acirc;me et du corps jusqu'&agrave;
+l'extr&ecirc;me, ces extr&ecirc;mes n'ont pas fini de se rejoindre et s'identifier:</p>
+
+<p>&laquo;Que toute r&eacute;alit&eacute; ait une parent&eacute;, une analogie, un rapport enfin avec
+la conscience, c'est ce que nous conc&eacute;dions &agrave; l'id&eacute;alisme, par cela m&ecirc;me
+que nous appelions les choses des &laquo;images&raquo;<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>.&mdash;&laquo;<i>L'univers
+mat&eacute;riel</i>, d&eacute;fini comme la totalit&eacute; des images, <i>est une esp&egrave;ce de
+conscience</i>, une conscience o&ugrave; tout se compense et se neutralise, une
+conscience dont toutes les parties &eacute;ventuelles, s'&eacute;quilibrant les unes
+les autres par des r&eacute;actions toujours &eacute;gales aux actions, s'emp&ecirc;chent
+r&eacute;ciproquement de faire saillie.&raquo;<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>&mdash;&laquo;La mati&egrave;re &eacute;tendue, envisag&eacute;e
+dans son ensemble, est comme une conscience o&ugrave; tout s'&eacute;quilibre, se
+compense et se neutralise.&raquo;<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>&laquo;Nous disions que cette nature pouvait
+&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e comme une conscience neutralis&eacute;e et par cons&eacute;quent
+latente, une conscience dont les manifestations &eacute;ventuelles se
+tiendraient r&eacute;ciproquement en &eacute;chec et s'annuleraient au moment pr&eacute;cis
+o&ugrave; elles veulent para&icirc;tre. Les premi&egrave;res lueurs qu'y vient jeter une
+conscience individuelle ne l'&eacute;clairent donc pas d'une <i>lumi&egrave;re
+inattendue</i>.&raquo;<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>&mdash;&laquo;On con&ccedil;oit une infinit&eacute; de degr&eacute;s entre la
+mati&egrave;re et l'esprit pleinement d&eacute;velopp&eacute;. Ainsi, entre la mati&egrave;re brute
+et l'esprit le plus capable de r&eacute;flexion, il y a toutes les intensit&eacute;s
+possibles de la m&eacute;moire, ou, ce qui revient au m&ecirc;me, tous les degr&eacute;s de
+la libert&eacute;.&raquo;<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a> Nous pourrions multiplier les passages o&ugrave; cette
+th&eacute;orie est insinu&eacute;e ou sous-entendue. Ceux-ci sont assez nets pour n'en
+pouvoir plus douter: La mati&egrave;re et l'esprit sont bien au fond de la m&ecirc;me
+nature, ou, selon une formule c&eacute;l&egrave;bre que nous rencontrerons plus tard:
+<i>le physique n'est que du psychique inverti</i>.</p>
+
+<p>Pour l'appr&eacute;cier comme il convient, il nous suffira de nous demander si
+cette hypoth&egrave;se finale est vraiment une solution du fameux probl&egrave;me,
+pris des mains de Descartes, sur l'union de la mati&egrave;re et de l'esprit,
+du corps et de l'&acirc;me. Il est clair que non. Ce n'est pas une solution,
+mais au contraire une n&eacute;gation du probl&egrave;me qu'on s'&eacute;tait propos&eacute; de
+r&eacute;soudre. Si le corps et l'&acirc;me sont une m&ecirc;me nature &agrave; des degr&eacute;s divers,
+leur &laquo;point de jonction&raquo; ou leur &laquo;point de contact&raquo; n'est pas &agrave;
+rechercher. Le probl&egrave;me de leur union ne se pose m&ecirc;me plus: il n'est
+qu'un <i>pseudo-probl&egrave;me.</i> C'est bien l&agrave; la fin de non-recevoir commune &agrave;
+toutes les philosophies incapables de lui trouver une solution. C'est
+donc un aveu d&eacute;guis&eacute; d'impuissance.</p>
+
+<p>Or, cet &eacute;chec provient d'une obstination aveugle dans une fausse
+m&eacute;thode, issue de ce pr&eacute;jug&eacute; qu'on ne peut unir deux termes sans les
+identifier, alors que la plus &eacute;l&eacute;mentaire observation d&eacute;montre le
+contraire.</p>
+
+<p>Eh! pourquoi le m&ecirc;me sujet ne serait-il pas &agrave; la fois dou&eacute; de qualit&eacute; et
+de quantit&eacute;, de libert&eacute; et de n&eacute;cessit&eacute;, &agrave; des points de vue diff&eacute;rents?
+Un corps, quoique passif et inerte, ne peut-il pas contenir de grandes
+&eacute;nergies? La m&ecirc;me personne n'est-elle pas n&eacute;cessit&eacute;e dans ses actes
+irr&eacute;fl&eacute;chis ou automatiques et libre dans ses actes r&eacute;fl&eacute;chis?</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, c'est une opposition bien factice qu'on imagine entre des
+termes qui s'unissent si naturellement dans la nature, parce qu'ils se
+compl&egrave;tent gr&acirc;ce &agrave; leur diversit&eacute; m&ecirc;me, et la pr&eacute;tention &laquo;d'exasp&eacute;rer&raquo;
+ainsi comme &agrave; plaisir la difficult&eacute; de l'union pour la mieux r&eacute;soudre
+est purement illusoire.</p>
+
+<p>Reste l'opposition classique entre l'&eacute;tendu et l'in&eacute;tendu. Mais, l&agrave; non
+plus, il n'est pas n&eacute;cessaire d'identifier les termes pour les unir. En
+approfondissant la notion d'&eacute;tendue concr&egrave;te, il est facile de
+d&eacute;couvrir, apr&egrave;s Aristote et saint Thomas, que les parties multiples de
+l'&eacute;tendue ne peuvent coexister sans un lien qui les unisse. Tout &ecirc;tre
+est un, dit saint Thomas, et ne participe &agrave; l'&ecirc;tre que dans une
+proportion m&ecirc;me o&ugrave; il participe a l'unit&eacute;<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>. Il faut donc que l'un
+r&eacute;unisse le <i>multiple</i>, que l'in&eacute;tendu centralise et enveloppe l'&eacute;tendu.
+Et c'est pr&eacute;cis&eacute;ment ce que nous constatons dans la nature o&ugrave; nous ne
+rencontrons jamais de mati&egrave;re sans une force animant ou unifiant cette
+mati&egrave;re. Du reste, que vaudrait la passivit&eacute; et l'inertie de la mati&egrave;re
+sans un principe d'action surajout&eacute;? Etre, c'est pouvoir agir, et ce qui
+ne peut agir n'est pas un &ecirc;tre complet. Or, un principe d'action, c'est
+encore un principe d'unit&eacute;, qui vient compl&eacute;ter la mati&egrave;re, bien loin de
+s'opposer &agrave; elle comme incompatible.</p>
+
+<p>De l&agrave; est issue la c&eacute;l&egrave;bre th&eacute;orie de la dualit&eacute; de l'&ecirc;tre mat&eacute;riel
+compos&eacute; de <i>mati&egrave;re</i> et de <i>forme</i>, d'un principe extensif et passif et
+d'un coprincipe inextensif et actif. Elle unit les contraires sans avoir
+besoin de les identifier, comme on unit l'endroit et l'envers, l'actif
+et le passif, l'acte et la puissance sans avoir besoin de recourir &agrave; des
+identifications contradictoires et d&eacute;raisonnables. Elle concilie ainsi,
+sans leur faire la moindre violence, les donn&eacute;es de la raison avec
+celles de l'exp&eacute;rience, soit vulgaire, soit scientifique, comme nous
+l'avons montr&eacute; ailleurs surabondamment<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>. Tandis que l'identit&eacute; des
+contraires fait &agrave; la fois violence au bon sens et aux faits.</p>
+
+<p>Cette th&eacute;orie fameuse, qui pendant plus de vingt si&egrave;cles a eu les
+faveurs des plus grands g&eacute;nies de l'humanit&eacute;, d'Aristote jusqu'&agrave;
+Leibnitz, m&eacute;ritait bien au moins quelque mention dans un volume consacr&eacute;
+&agrave; l'union de l'&acirc;me et du corps. Nous avons le regret de n'y voir
+mentionn&eacute;s que des essais modernes, comme si l'esprit humain n'avait
+commenc&eacute; &agrave; penser que depuis deux ou trois si&egrave;cles, et nous avons
+constat&eacute; que ces nouveaut&eacute;s rajeunissaient, sans s'en douter, de tr&egrave;s
+vieilles erreurs cent fois r&eacute;fut&eacute;es, telles que l'identit&eacute; des
+contraires. Bien loin de les identifier, l'esprit humain n'a jamais
+r&eacute;ussi qu'&agrave; se dissimuler leur opposition; aussi a-t-on pu tr&egrave;s
+justement d&eacute;finir le monisme: &laquo;un dualisme d&eacute;guis&eacute;, o&ugrave; l'un des deux
+combattants est laiss&eacute; dans l'ombre&raquo;<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p>
+
+<p>Le probl&egrave;me de l'union de l'&acirc;me et du corps, loin d'&ecirc;tre r&eacute;solu par la
+philosophie nouvelle, en reste donc au m&ecirc;me point, et ce nouvel &eacute;chec,
+apr&egrave;s tant d'autres, nous montre la st&eacute;rilit&eacute; des sp&eacute;culations qui ont
+rompu de parti pris avec les traditions s&eacute;culaires de l'esprit humain.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="IV" id="IV">IV</a></h2>
+
+<h2>LA PHILOSOPHIE DU DEVENIR PUR.</h2>
+
+
+<p><i>Paulo majora canamus</i>! Le moment est venu d'appliquer aux pr&eacute;tentions
+de la Philosophie nouvelle l'orgueilleux vers du po&egrave;te:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span><i>Magnas ab integro s&#339;clorum nascitur ordo</i>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Jusqu'ici, la nouvelle notion du Temps ou de la Dur&eacute;e n'a encore enfant&eacute;
+que des hors d'&#339;uvre et pas une &#339;uvre ma&icirc;tresse. Ses essais, pour
+raffermir sur ses bases la Libert&eacute; humaine ou pour expliquer l'union de
+rame et du corps, nous ont paru comme des constructions accessoires et
+bien fragiles, de v&eacute;ritables jeux d'esprit&mdash;et aussi de patience,&mdash;qu'il
+faut admirer de loin, en &eacute;vitant de les toucher du bout de l'index pour
+ne pas leur faire perdre leur &eacute;quilibre instable.</p>
+
+<p>Or, voici que&mdash;par une esp&egrave;ce d'&eacute;volution brusque et impr&eacute;vue&mdash;elle va
+enfanter tout un monde nouveau, bien diff&eacute;rent et m&ecirc;me au rebours de
+celui o&ugrave; nous avions coutume de vivre et de penser. Du coup, M. Bergson
+va se poser en adversaire, non seulement de Kant, mais de tous les
+penseurs de g&eacute;nie depuis le si&egrave;cle de P&eacute;ricl&egrave;s jusqu'&agrave; nos jours.</p>
+
+<p>Ce monde nouveau, que la nouvelle notion portait en germe dans ses
+flancs t&eacute;n&eacute;breux, semblait pourtant insoup&ccedil;onn&eacute; jusqu'ici, soit du
+lecteur, soit de l'auteur lui-m&ecirc;me, qui a d&ucirc; &ecirc;tre surpris en lui donnant
+le jour. En effet, dans ses premiers ouvrages, M. Bergson parlait
+habituellement comme un partisan de la Philosophie de l'&ecirc;tre et un
+d&eacute;fenseur de la raison &agrave; laquelle il fait sans cesse appel; et voici
+qu'il va devenir le fondateur de la Philosophie du non-&ecirc;tre et de
+l'antiintellectualisme contemporains.</p>
+
+<p>Comment a pu se produire un revirement si brusque? N'&eacute;tait-il
+qu'apparent? Nous ne le rechercherons pas. Aussi bien l'auteur lui-m&ecirc;me
+semble-t-il nous l'interdire lorsqu'il soutient&mdash;sans doute, pour en
+avoir fait l'exp&eacute;rience&mdash;que les mouvements de la vie et de la pens&eacute;e
+sont absolument &laquo;impr&eacute;visibles&raquo;: th&egrave;se curieuse que nous retrouverons en
+son lieu.</p>
+
+<p>Il nous faut donc p&eacute;n&eacute;trer, &agrave; sa suite, dans ce monde si inconnu du
+Devenir pur et de l'Antiintellectualisme pour en examiner au moins les
+lignes ma&icirc;tresses et appr&eacute;cier leur valeur.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Commen&ccedil;ons par <i>exposer</i> le probl&egrave;me et les diverses solutions qui ont
+&eacute;t&eacute; propos&eacute;es; nous ferons ensuite la <i>critique</i> de la solution
+bergsonienne, soit en elle-m&ecirc;me, soit dans ses cons&eacute;quences ruineuses.</p>
+
+<p>Toute philosophie, qui se respecte assez pour vouloir s'appuyer sur les
+donn&eacute;es de l'observation et ne pas &ecirc;tre une vaine construction <i>a
+priori</i> b&acirc;tie sur les nuages, doit partir du fait universel qui domine
+la nature enti&egrave;re: le mouvement. &laquo;La nature, disait Aristote, c'est
+l'ensemble des choses qui se meuvent; c'est le principe du mouvement ou
+du changement.... Ignorer ce qu'il est, ce serait ignorer la nature
+enti&egrave;re.&raquo;<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a></p>
+
+<p>C'est la vraie m&eacute;thode, croyons-nous; la seule qui puisse enfin faire
+&laquo;descendre du ciel sur la terre&raquo; les th&eacute;ories des philosophes. M.
+Bergson l'a tr&egrave;s bien vu, lorsqu'il &eacute;crit: &laquo;C'est du mouvement que la
+sp&eacute;culation devrait partir.&raquo;<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a> Nous devons aussi lui rendre cette
+justice qu'il a tr&egrave;s bien compris que le mouvement dont il s'agit ici
+n'est pas seulement le mouvement de <i>translation</i> d'un lieu &agrave; un autre:
+mouvement &laquo;superficiel&raquo;, dit-il fort justement, mais encore le mouvement
+<i>de transformation</i> &laquo;qui se produit en profondeur&raquo; et affecte la qualit&eacute;
+m&ecirc;me de l'&ecirc;tre, tandis que le premier ne change que son lieu<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>. Le
+mouvement dont il s'agit ici n'est donc pas un ph&eacute;nom&egrave;ne purement local
+et restreint, mais un ph&eacute;nom&egrave;ne universel que toute observation, soit
+ext&eacute;rieure, soit int&eacute;rieure et consciente, ne cesse de constater, celui
+du <i>changement</i>, soit dans le lieu, soit dans la qualit&eacute;, soit dans la
+quantit&eacute;, soit m&ecirc;me dans la substance des choses qui se meuvent. Dans le
+sens large de ce mot, le mouvement signifiera d&eacute;sormais le <i>devenir</i>.</p>
+
+<p>Mais il ne suffit pas au philosophe d'admettre ou de constater ce grand
+fait du mouvement, il faut surtout qu'il en trouve l'explication, qu'il
+nous en propose une th&eacute;orie raisonnable.</p>
+
+<p>Or, depuis que l'esprit humain s'y exerce, il n'a pu trouver que trois
+solutions possibles:</p>
+
+<p><i>La premi&egrave;re</i>&mdash;celle de l'&eacute;cole d'El&eacute;e, dont le sophiste Z&eacute;non fut un
+des plus brillants interpr&egrave;tes&mdash;consiste &agrave; traiter ce fait d'impossible
+et d'illusoire, et &agrave; nier la r&eacute;alit&eacute; objective du mouvement. De tout
+temps, en effet, l'illusion a &eacute;t&eacute;, pour certains philosophes,
+l'explication commode des faits qu'ils ne parvenaient pas &agrave; comprendre.
+Mais cette explication paresseuse, cette fin de non-recevoir peu sinc&egrave;re
+se heurte ensuite &agrave; des difficult&eacute;s autrement insolubles lorsqu'il leur
+faut expliquer l'illusion elle-m&ecirc;me. Au lieu d'une &eacute;nigme, alors ils en
+ont deux, et loin que la lumi&egrave;re ait commenc&eacute; &agrave; poindre, ils n'ont
+r&eacute;ussi qu'&agrave; doubler les t&eacute;n&egrave;bres en expliquant un myst&egrave;re par un autre
+encore plus profond: <i>obscurum per obscurius.</i></p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pris la peine d'exposer tr&egrave;s longuement les quatre fameux
+arguments de Z&eacute;non contre la possibilit&eacute; du mouvement et en avoir
+d&eacute;montr&eacute; victorieusement l'inanit&eacute; sophistique<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>, Aristote s'est
+surtout &eacute;lev&eacute; avec force contre le proc&eacute;d&eacute; et la m&eacute;thode <i>a priori</i> qui
+les avait inspir&eacute;s. Il n'h&eacute;site pas &agrave; traiter de &laquo;raisonneurs insens&eacute;s&raquo;
+ceux qui osent nier les faits les mieux constat&eacute;s, sous pr&eacute;texte qu'on
+ne peut les comprendre et qu'ils sont obscurs pour la raison. Ne se fier
+qu'au raisonnement, ajoute-t-il, et m&eacute;priser l'&eacute;vidence des sens, loin
+d'&ecirc;tre la marque d'un esprit fort, est le signe certain d'une faiblesse
+d'esprit, <i>infirmitas qu&aelig;dam cogitationis est</i>: &#940;&#961;&#961;&#969;&#963;&#964;&#943;&#945; &#964;&#943;&#962; &#941;&#963;&#964;&#953;
+&#948;&#953;&#945;&#957;&#959;&#943;&#945;&#962;<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p>
+
+<p>A ce trait, il est ais&eacute; de reconna&icirc;tre l'adversaire irr&eacute;ductible des
+th&eacute;ories purement sp&eacute;culatives et le fondateur de la m&eacute;thode
+d'observation qui caract&eacute;rise la philosophie p&eacute;ripat&eacute;ticienne et
+scolastique.</p>
+
+<p>La <i>seconde</i> solution, qui se pince aux antipodes de la premi&egrave;re, est
+celle d'H&eacute;raclite. Tandis que Z&eacute;non nie la r&eacute;alit&eacute; du mouvement,
+celui-ci soutient qu'il est la <i>seule</i> r&eacute;alit&eacute;, <i>toute</i> la r&eacute;alit&eacute;.
+Z&eacute;non niait le t&eacute;moignage des sens pour mieux rehausser celui de la
+raison; il niait le mouvant qui est un non-&ecirc;tre en train de devenir,
+pour mieux affirmer ce qui est, l'&ecirc;tre qui demeure sous le tourbillon
+des ph&eacute;nom&egrave;nes qui passent. H&eacute;raclite suit la marche diam&eacute;tralement
+oppos&eacute;e. Cet anc&ecirc;tre de l'antiintellectualisme suspecte d&eacute;j&agrave; le
+t&eacute;moignage de la raison pour ne se fier qu'&agrave; l'observation positive des
+sens; il nie l'&ecirc;tre qui demeure pour ne reconna&icirc;tre que le mouvant qui
+passe. Pour lui, l'&ecirc;tre n'est pas; le mouvement, le devenir&mdash;qui est un
+non-&ecirc;tre en train de se faire et ne sera jamais fait&mdash;est la seule
+existence perp&eacute;tuellement changeante et insaisissable. C'est la
+philosophie du non-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Entre ces deux solutions extr&ecirc;mes, se place celle d'Aristote, qui vient
+les concilier dans une opinion moyenne. Pourquoi ne se fier qu'aux sens
+ou &agrave; la raison seulement au lieu de se fier aux deux &agrave; la fois, puisque
+la nature nous a &eacute;galement pourvus de ces deux instruments de
+connaissance? Pourquoi ne pas admettre en m&ecirc;me temps le <i>mouvement</i> et
+l'<i>&ecirc;tre</i> en mouvement?</p>
+
+<p>Bien loin de s'exclure, les deux notions s'appellent et s'exigent
+mutuellement parce qu'elles se compl&egrave;tent. Une action sans un agent
+serait inintelligible, de m&ecirc;me qu'une passion sans un patient, un
+mouvement sans un mobile, un changement sans un objet qui change, un
+attribut sans sujet, une mani&egrave;re d'&ecirc;tre sans &ecirc;tre. Le ph&eacute;nom&egrave;ne n'est
+donc que la manifestation de l'&ecirc;tre; le dynamique ou le mouvant n'est
+que le rayonnement du statique et du stable; l'effet qui passe un
+produit de la cause qui subsiste.</p>
+
+<p>L'&ecirc;tre est donc con&ccedil;u par Aristote dans deux &eacute;tats diff&eacute;rents, soit dans
+son &eacute;panouissement dynamique, <i>en acte</i>, &#7952;&#957;&#964;&#949;&#955;&#941;&#967;&#949;&#943;&#945;, soit dans sa
+concentration en germe ou <i>en puissance</i>, &#948;&#973;&#957;&#945;&#956;&#953;&#962;, et le passage de la
+puissance &agrave; l'acte s'appelle le mouvement ou changement, &#954;&#943;&#957;&#951;&#963;&#953;&#962;: c'est
+le <i>devenir en marche</i>.</p>
+
+<p>L'explication du mouvement est ainsi compl&egrave;te, puisqu'aucun des deux
+&eacute;l&eacute;ments du probl&egrave;me n'est omis. L'&ecirc;tre qui se meut ou qui est m&ucirc; &eacute;tait
+ni&eacute; par H&eacute;raclite; son mouvement lui-m&ecirc;me &eacute;tait ni&eacute; par Z&eacute;non. Ici, les
+deux donn&eacute;es sont &eacute;galement reconnues et r&eacute;unies dans une raisonnable
+synth&egrave;se.</p>
+
+<p>C'est le progr&egrave;s o&ugrave; l'&eacute;panouissement de la puissance en acte, du germe
+en v&eacute;g&eacute;tal ou animal, par exemple, qui constitue le mouvement &eacute;volutif;
+et ce fait n'est pas illusoire mais tr&egrave;s r&eacute;el, car il y a sans cesse du
+nouveau en ce monde, et non pas seulement des combinaisons nouvelles de
+parties anciennes; c'est un progr&egrave;s v&eacute;ritable dans le d&eacute;veloppement de
+l'&ecirc;tre que nous constatons<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>.</p>
+
+<p>Or, de ces trois solutions, quelle sera la pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e de M. Bergson? Ce
+n'est pas la premi&egrave;re, assur&eacute;ment, celle de Z&eacute;non et des m&eacute;canistes
+cart&eacute;siens, pour lesquels &laquo;tout est donn&eacute;&raquo; d&egrave;s le commencement, du
+monde, puisqu'&agrave; leurs yeux il ne se produit rien de nouveau dans l'&ecirc;tre,
+mais seulement des combinaisons nouvelles d'&ecirc;tres entre eux. On ne
+saurait trop f&eacute;liciter M. Bergson de l'&eacute;nergie&mdash;je dirai presque de
+l'acharnement&mdash;qu'il met &agrave; tout propos pour combattre, sous toutes ses
+formes, une erreur si contraire &agrave; l'observation la plus &eacute;l&eacute;mentaire.
+Cette r&eacute;futation du m&eacute;canisme et des th&eacute;ories atomistiques sera s&ucirc;rement
+la meilleure partie de ses travaux.</p>
+
+<p>Ce n'est pas davantage la troisi&egrave;me solution qu'il accepte, celle
+d'Aristote, qu'il semble conna&icirc;tre bien peu, car il d&eacute;figure; les
+notions d'acte et de puissance au point de les rendre grotesques. En
+cela, je ne parle pas seulement de l'<i>Acte pur</i> d'Aristote que M.
+Bergson compare faussement aux Id&eacute;es platoniciennes &laquo;ramass&eacute;es en
+boule&raquo;<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>, mais encore de la Puissance qu'il confond avec la
+<i>mati&egrave;re</i>. La mati&egrave;re, l'&#973;&#955;&#951; des P&eacute;ripat&eacute;ticiens, ne d&eacute;signe nullement
+le Devenir; ni le <i>Devenir latent</i> ou puissance, &#948;&#973;&#957;&#945;&#956;&#943;&#962;;, ni le
+<i>Devenir en marche</i> ou mouvement, &#954;&#943;&#957;&#951;&#963;&#953;&#962;. Elle n'est que le sujet
+passif du Devenir, tandis que la forme en est le sujet actif. Nous avons
+d&eacute;j&agrave; relev&eacute; chez d'autres auteurs contemporains<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a> la m&ecirc;me confusion
+qui, pour &ecirc;tre r&eacute;p&eacute;t&eacute;e de confiance, n'en est pas moins une confusion
+regrettable.</p>
+
+<p>A cette premi&egrave;re m&eacute;prise, M. Bergson en ajoute une seconde encore plus
+grave en imaginant que &laquo;la mati&egrave;re aristot&eacute;licienne est un <i>z&eacute;ro
+m&eacute;taphysique</i> qui, accol&eacute; &agrave; l'Id&eacute;e comme le z&eacute;ro arithm&eacute;tique &agrave; l'unit&eacute;,
+la multiplie dans l'espace et le temps.... C'est donc, dit-il, du
+n&eacute;gatif, ou tout au plus du z&eacute;ro, qu'il faudra ajouter aux Id&eacute;es pour
+obtenir le changement&raquo;<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>.</p>
+
+<p>Certes, cette explication du changement ou mouvement est grotesque et
+absurde, mais ce n'est ni celle de l'Ecole ni la n&ocirc;tre. Et le passage de
+la puissance &agrave; l'acte, du germe &agrave; la plante, de l'&#339;uf au poussin, ne
+ressemble en rien &agrave; la pr&eacute;tendue addition d'un z&eacute;ro &agrave; une id&eacute;e.</p>
+
+<p>Si mal comprise, il n'est plus &eacute;tonnant que la troisi&egrave;me solution n'ait
+pas eu les faveurs de M. Bergson. On ne peut pr&eacute;f&eacute;rer ce que l'on
+ignore: <i>ignoti nulla cupido.</i> S'il n'a pas trouv&eacute; l'occasion d'exposer
+ni de discuter, m&ecirc;me bri&egrave;vement, la grande th&eacute;orie aristot&eacute;licienne du
+changement ou de l'&eacute;volution dans un gros volume tout consacr&eacute; &agrave;
+l'&eacute;volution, nous ne pouvons l'attribuer &agrave; un oubli, encore moins &agrave; un
+d&eacute;dain m&eacute;prisant, mais &agrave; une simple lacune de son &eacute;rudition
+philosophique<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p>
+
+<p>Il ne restait donc plus au choix de M. Bergson que la deuxi&egrave;me solution,
+celle d'H&eacute;raclite, qui tient une si petite place dans l'histoire de la
+pens&eacute;e humaine, puisqu'elle semblait &eacute;clips&eacute;e et disparue, sans aucun
+repr&eacute;sentant notoire, depuis le si&egrave;cle de P&eacute;ricl&egrave;s jusqu'au jour o&ugrave;
+Hegel essaya, sans grand succ&egrave;s d'ailleurs, de la reprendre et de la
+restaurer. L'&eacute;cole bergsonienne sera-t-elle plus heureuse dans cette
+restauration? Le lecteur en jugera apr&egrave;s l'expos&eacute; tr&egrave;s succinct que nous
+allons lui faire des difficult&eacute;s&mdash;disons m&ecirc;me des impossibilit&eacute;s&mdash;o&ugrave;
+elle doit venir se heurter fatalement.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>D'abord, que telle soit bien la pens&eacute;e de M. Bergson et qu'il se soit
+ralli&eacute; a la philosophie h&eacute;raclitienne du devenir pur, cela ne saurait
+faire aucun doute. Tout son syst&egrave;me est fond&eacute; sur la n&eacute;gation de la
+cat&eacute;gorie de <i>chose</i> ou d'&ecirc;tre stable et permanent, qu'il remplace par
+un flux perp&eacute;tuel et un devenir incessant.</p>
+
+<p>&laquo;Mati&egrave;re ou esprit, &eacute;crit-il, la r&eacute;alit&eacute; nous est apparue comme un
+perp&eacute;tuel devenir. Elle se fait ou elle se d&eacute;fait, mais elle n'est
+jamais quelque chose de fait. Telle est l'intuition que nous avons de
+l'esprit quand nous &eacute;cartons le voile qui s'interpose entre notre
+conscience et nous. Voil&agrave; aussi ce que l'intelligence et les sens
+eux-m&ecirc;mes nous montreraient de la mati&egrave;re, s'ils en obtenaient une
+repr&eacute;sentation imm&eacute;diate et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e.&raquo;<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a></p>
+
+<p>D&egrave;s les premi&egrave;res pages de l'<i>Evolution cr&eacute;atrice</i>, l'auteur avait pos&eacute;
+sa th&egrave;se encore plus nettement en se demandant &laquo;quel est le sens pr&eacute;cis
+du mot <i>exister</i>&raquo;. Il y r&eacute;pond qu'exister, c'est changer et changer sans
+cesse, en sorte que, par exemple, &laquo;si un &eacute;tat d'&acirc;me cessait de varier,
+sa dur&eacute;e cesserait de couler&raquo;.&mdash;&laquo;La v&eacute;rit&eacute;, ajoute-t-il, est qu'on
+change sans cesse et que l'&eacute;tat lui-m&ecirc;me est d&eacute;j&agrave; du changement.&raquo;<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>
+De l&agrave; ces expressions que l'on rencontre &agrave; chaque instant dans tout le
+cours de cet ouvrage: &laquo;la masse fluide de notre existence&raquo;;&mdash;&laquo;le flux
+perp&eacute;tuel des choses&raquo;;&mdash;&laquo;la r&eacute;alit&eacute; est fluide&raquo;;&mdash;&laquo;elle se r&eacute;sout en un
+simple flux, une continuit&eacute; d'&eacute;coulement, un devenir&raquo;;&mdash;&laquo;elle est une
+croissance perp&eacute;tuelle, une cr&eacute;ation qui se poursuit sans fin&raquo;;&mdash;&laquo;elle
+est un flux plut&ocirc;t qu'une chose&raquo;;&mdash;&laquo;elle est un lieu de passage&raquo;;&mdash;&laquo;elle
+est un mouvement&raquo;;&mdash;&laquo;il n'y a pas de <i>chose</i>, il n'y a que des
+actions&raquo;<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>.</p>
+
+<p>La th&egrave;se de M. Bergson est donc bien celle d'H&eacute;raclite: <i>tout s'&eacute;coule
+et rien ne demeure</i>, &#960;&#940;&#957;&#964;&#945; &#8127;&#961;&#949;&#8144; &#954;&#945;&#953; &#956;&#941;&#957;&#949;&#953; &#959;&#973;&#948;&#949;&#957;<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>. C'est celle que
+les modernistes lui ont emprunt&eacute;e dans leur tr&egrave;s irr&eacute;v&eacute;rencieuse
+<i>Risposta</i> &agrave; l'Encyclique <i>Pascendi</i>, o&ugrave; ils professent explicitement
+que &laquo;l'existence est mouvement&raquo;<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>.</p>
+
+<p>Les uns et les autres doivent admettre, par cons&eacute;quent, l'exemple fameux
+du sophiste grec: on ne se baigne pas deux fois dans le m&ecirc;me fleuve&mdash;ni
+m&ecirc;me une seule fois,&mdash;puisque rien ne demeure dans ce perp&eacute;tuel devenir
+et que tout change &agrave; chaque instant, soit dans le fleuve, soit dans le
+baigneur<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.</p>
+
+<p>Si telle est bien la th&egrave;se de M. Bergson, le lecteur ne s'&eacute;tonnera pas
+que nous en relevions l'exag&eacute;ration manifeste. Sans doute, tout est en
+mouvement, en ce sens que dans l'&ecirc;tre en mouvement une partie change
+tandis que l'autre partie demeure. Et la partie qui change est, pour
+l'ordinaire, la plus accidentelle et la plus superficielle de l'&ecirc;tre,
+bien loin d'&ecirc;tre la plus profonde et la plus importante: par exemple,
+lorsqu'il ne fait que changer de figure ou de position dans l'espace.
+Mais dire que l'&ecirc;tre <i>tout entier</i> change &agrave; la fois n'a plus de sens. Ce
+serait renouveler la merveille du fameux couteau &agrave; Jeannot, dont on
+avait chang&eacute; la lame et puis le manche, tout en pr&eacute;tendant qu'il restait
+le m&ecirc;me couteau. Ou bien ce serait remplacer la <i>permanence</i> des &ecirc;tres
+par leur <i>r&eacute;p&eacute;tition</i>. Leur dur&eacute;e, si rien en eux ne demeure identique,
+ne serait qu'un fant&ocirc;me qui dispara&icirc;trait en naissant pour rena&icirc;tre &agrave;
+l'instant suivant. Or, ces renaissances successives constitueraient des
+s&eacute;ries d'&ecirc;tres nouveaux et nullement la dur&eacute;e ou la permanence des &ecirc;tres
+anciens.</p>
+
+<p>La dualit&eacute; de l'&ecirc;tre est donc la premi&egrave;re condition pour que le
+changement soit intelligible; de l&agrave; la c&eacute;l&egrave;bre th&eacute;orie aristot&eacute;licienne
+de la <i>mati&egrave;re</i> et de la <i>forme</i>, sans laquelle nous croyons bien
+impossible d'expliquer le changement.</p>
+
+<p>M. Barth&eacute;l&eacute;my Saint-Hilaire, d'abord si &eacute;tranger &agrave; cette th&eacute;orie, avait
+fini par la comprendre et en proclamer la v&eacute;rit&eacute;: &laquo;Oui, sans doute,
+&eacute;crivait-il, si l'&ecirc;tre est un, il ne peut avoir de mouvement: mais s'il
+a une partie qui change, et si &agrave; la mati&egrave;re s'ajoute la forme, d&egrave;s lors
+le mouvement est possible, car la forme change puisqu'elle peut passer
+d'un contraire &agrave; l'autre.... L'unit&eacute; de l'&ecirc;tre est incompatible avec sa
+mobilit&eacute;; mais du moment que l'&ecirc;tre est multiple, il est susceptible de
+mouvement.&raquo;<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a></p>
+
+<p>Mais laissons de c&ocirc;t&eacute;, pour le moment, cette controverse, pour attaquer
+directement la th&egrave;se bergsonienne que tout s'&eacute;coule et que rien ne
+demeure. Nous soutenons, au contraire, que, sous l'&eacute;coulement, il y a
+quelque chose qui demeure, et ce quelque chose qui demeure, nous
+l'appelons l'<i>&ecirc;tre</i> lui-m&ecirc;me, par opposition &agrave; ses modalit&eacute;s ou &agrave; ses
+accidents qui changent.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Pour cette d&eacute;monstration, nous ferons appel, soit &agrave; la <i>raison</i>, soit &agrave;
+l'<i>exp&eacute;rience</i> des faits les plus universels.</p>
+
+<p>D'abord, aux yeux de la raison, la mobilit&eacute; pure est une conception
+inintelligible et contradictoire. Le mouvement est une relation de
+passage entre des termes fixes, en sorte que supprimer ces termes serait
+supprimer le mouvement. Et quels sont ces termes ou &eacute;l&eacute;ments fixes? Il y
+en a au moins trois: un <i>point de d&eacute;part,</i> un <i>point d'arriv&eacute;e</i> et <i>les
+principes ou les lois</i> fixes qui pr&eacute;sident au passage de l'un &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Tout ce qui devient n'est pas encore ce qu'il sera, sans doute, mais il
+est d&eacute;j&agrave; ce qu'il est actuellement. Voil&agrave; le <i>point de d&eacute;part</i>, l'&ecirc;tre,
+qui n'est pas encore le mouvement. Par exemple, il est d&eacute;j&agrave; un germe ou
+un &#339;uf avant de devenir une plante ou un oiseau; il est d&eacute;j&agrave; une
+puissance et va passer &agrave; l'acte. S'il n'&eacute;tait rien du tout, il ne
+pourrait pas se mouvoir; car le n&eacute;ant ne se meut pas et ne peut &ecirc;tre m&ucirc;.
+Donc, la conception de M. Bergson d'un mouvement sans rien qui se meut,
+d'une dur&eacute;e sans rien qui dure, est vide de sens.</p>
+
+<p>Le <i>point d'arriv&eacute;e</i> ou le but n'est pas moins indispensable. On ne se
+meut pas uniquement pour se mouvoir, mais pour arriver &agrave; quelque chose,
+pour aboutir. Changer uniquement pour changer serait inintelligible.
+L'&ecirc;tre, en paraissant agir et faire quelque chose, ne ferait rien du
+tout. Son activit&eacute; serait donc inaction et son travail un repos. Et
+telle est bien la conception bergsonienne du devenir pur o&ugrave; il n'y a
+jamais <i>rien de fait</i>, ni au point de d&eacute;part ni au point d'arriv&eacute;e, o&ugrave;
+tout s'efforce d'&ecirc;tre sans jamais pouvoir &ecirc;tre. Un tel devenir n'est
+m&ecirc;me pas la montagne enfantant une souris, puisqu'elle n'enfante rien du
+tout. Que si elle accouchait d'un &ecirc;tre quelconque, l'&ecirc;tre serait au
+terme du devenir, comme &agrave; son point de d&eacute;part, et le r&ecirc;ve du devenir pur
+se serait &eacute;vanoui. Le devenir n'est donc intelligible que par l'&ecirc;tre qui
+peut devenir et qui devient. Il est le <i>devenir-&ecirc;tre,</i> car le
+<i>devenir-rien</i> est un non-sens. Tout n'est donc pas devenir, il y a du
+<i>devenu</i>; il y a de l'&ecirc;tre et pas seulement une fuite &eacute;perdue &agrave; travers
+l'infini d'apparences perp&eacute;tuellement naissantes et &eacute;vanescentes. Bien
+plus, le mouvement n'est qu'un <i>moyen</i> pour produire l'&ecirc;tre nouveau; il
+n'est donc pas l'essentiel ni le principal: <i>l'&ecirc;tre prime le non-&ecirc;tre du
+devenir</i>.</p>
+
+<p>A ces deux termes extr&ecirc;mes, le point de d&eacute;part et le point d'arriv&eacute;e du
+mouvement, qui ne sont pas du mouvement, mais des points de rep&egrave;re et
+des conditions essentielles du mouvement, nous avons ajout&eacute; des termes
+moyens qui le gouvernent ou le r&egrave;glent.</p>
+
+<p>Le mouvement, qui se distingue du hasard, n'est rien sans r&egrave;gle; mais la
+r&egrave;gle est fixe, et c'est ici ce qui nous importe. Or, la premi&egrave;re r&egrave;gle
+du mouvement est d'avoir une <i>direction</i>.</p>
+
+<p>Un mouvement qui n'aurait aucune direction n'aurait aucun sens. Plus de
+progr&egrave;s concevable sans elle: impossible de dire o&ugrave; l'on va et m&ecirc;me si
+l'on y va.</p>
+
+<p>D'autre part, une direction est essentiellement quelque chose de fixe,
+au moins pendant un temps donn&eacute;, jusqu'&agrave; ce que le but soit atteint. En
+sorte qu'une direction perp&eacute;tuellement changeante ne serait plus une
+direction. L'introduction d'une direction quelconque dans le mobilisme
+universel serait donc une contradiction flagrante. Je sais bien que M.
+Bergson a tent&eacute; cependant ce tour de force de l'introduire sous le nom
+de <i>tendance</i>, qu'il d&eacute;finit: <i>un changement de direction &agrave; l'&eacute;tat
+naissant</i>; mais c'est l&agrave; jouer sur les mots: un changement perp&eacute;tuel de
+direction, m&ecirc;me a l'&eacute;tat perp&eacute;tuellement naissant, n'est plus une
+direction.</p>
+
+<p>Nous retenons d'ailleurs cet essai de correction au mobilisme pur comme
+un aveu que, le mouvement seul ne se suffit pas. Il lui faut encore une
+<i>direction</i> fixe.</p>
+
+<p>Il lui faut en outre des <i>raisons</i> d'&ecirc;tre et des <i>lois</i>. Or, ces
+nouveaux termes sont encore fixes. Par exemple, les rapports m&eacute;caniques
+de deux ou plusieurs mouvements ne peuvent pas plus changer que les
+rapports g&eacute;om&eacute;triques ou alg&eacute;briques dont ils sont la cons&eacute;quence. Mon
+compas, en tournant sur une pointe, ne peut pas ne pas d&eacute;crire un
+cercle, puisque tous les points de la circonf&eacute;rence qu'il trace sont a
+&eacute;gale distance du centre et que telle est pr&eacute;cis&eacute;ment la raison d'&ecirc;tre
+du cercle. Donc les raisons d'&ecirc;tre sont fixes.</p>
+
+<p>Quant aux lois contingentes qui r&eacute;gissent les mouvements
+physico-chimiques ou biologiques, ne dites pas qu'elles sont variables
+et &laquo;&agrave; la merci d'un fait nouveau&raquo;. C'est notre science humaine qui est &agrave;
+la merci d'un fait nouveau et qui partant est provisoire. Notre
+formulation des lois de la nature est toujours incompl&egrave;te et provisoire,
+mais la loi elle-m&ecirc;me ne l'est pas. Si elle semble parfois fl&eacute;chir,
+c'est pour rentrer dans une loi plus haute o&ugrave; nous retrouverons encore
+la fixit&eacute;. Comme l'a tr&egrave;s bien dit M. Fouill&eacute;e: &laquo;Tout serait-il mouvant
+sur cette terre, notre pens&eacute;e s'&eacute;l&egrave;verait au-dessus de l'&eacute;coulement
+universel, l&acirc;cherait de d&eacute;couvrir les lois et le rythme qui poussent les
+flots contre les flots, et au-dessus de ces lois fixes mais
+contingentes, elle atteindrait jusqu'aux principes &eacute;ternels et
+n&eacute;cessaires qui la dominent et la r&eacute;gissent.&raquo;<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a></p>
+
+<p>Aux <i>raisons d'&ecirc;tre</i> et aux <i>lois</i> physiques du mouvement, nous devrions
+enfin ajouter des <i>causes</i>. Le mouvement ou changement est, en effet,
+une absence d'identit&eacute; dans le m&ecirc;me &ecirc;tre, ce qui ne peut s'expliquer
+sans l'intervention d'une cause &eacute;trang&egrave;re, si l'on ne veut pas se
+laisser acculer &agrave; l'identit&eacute; des contradictoires. M. Le Roy en fait
+l'aveu lorsqu'il &eacute;crit: &laquo;Qu'est-ce que le Devenir, sinon une fuite
+perp&eacute;tuelle de contradictoires qui se fondent?&raquo;<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a> Il faut donc au
+mouvement une cause motrice et, au-dessus de toutes les causes secondes
+et mobiles, un premier moteur immobile, c'est-&agrave;-dire mouvant tout sans
+&ecirc;tre m&ucirc; lui-m&ecirc;me, parce que le mouvement suppose l'immuable, comme le
+contingent suppose le n&eacute;cessaire, et le devenir imparfait suppose le
+parfait, l'Acte pur.</p>
+
+<p>Mais c'est l&agrave; une ascension que nous ne pouvons entreprendre en ce
+moment. Nous l'indiquons cependant, pour mettre en lumi&egrave;re la synth&egrave;se
+grandiose de notre doctrine: le mouvement s'appuie sur l'immobile comme
+sur le point d'appui qui le rend possible et fait toute sa force. Le
+mobilisme pur est donc un corps sans &acirc;me, un m&eacute;canisme sans ressort et
+sans contrepoids, un syst&egrave;me m&eacute;taphysique mort-n&eacute;, sans raison d'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Telle est la r&eacute;ponse de la raison pure qu'il nous faut maintenant
+soumettre au contr&ocirc;le de l'exp&eacute;rience et des faits.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>D'abord, l'<i>observation sensible</i> &agrave; laquelle M. Bergson nous renvoie
+nous para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; faite bien incompl&egrave;tement par ce philosophe. Parti
+du point de vue exclusivement psychologique, il a cru observer qu'au
+dedans de notre conscience tout change incessamment sans que rien y
+demeure&mdash;conclusion que nous examinerons bient&ocirc;t,&mdash;et cette conclusion,
+il commence par la g&eacute;n&eacute;raliser en l'&eacute;tendant &agrave; la nature enti&egrave;re.</p>
+
+<p>Or, d&egrave;s ce premier pas, nous refusons de le suivre dans son affirmation
+que &laquo;l'existence est mouvement&raquo;. Le monde de la mati&egrave;re ou des corps
+bruts, qui est beaucoup plus consid&eacute;rable que l'autre&mdash;car la vie serait
+plut&ocirc;t une exception,&mdash;et qui d'ailleurs s'offre le premier &agrave; nos
+regards et &agrave; notre observation, nous donne, au contraire, un spectacle
+diam&eacute;tralement oppos&eacute; &agrave; celui d'un flux perp&eacute;tuel. C'est le monde de la
+solidit&eacute;, de la stabilit&eacute;, de la permanence perp&eacute;tuelle. Tout y est
+inerte, incapable par lui-m&ecirc;me de changer, &agrave; ce point que la loi de
+l'inertie est devenue le principe fondamental de la m&eacute;canique, de
+l'astronomie et de toutes les sciences physiques. Pour changer, soit de
+figure, soit de qualit&eacute;, soit m&ecirc;me de position, toute masse, toute
+mol&eacute;cule doit attendre un choc et une impulsion ext&eacute;rieure. Son &ecirc;tre est
+donc stable par lui-m&ecirc;me et ne change qu'accidentellement.</p>
+
+<p>Et non seulement l'&ecirc;tre mat&eacute;riel nous appara&icirc;t ainsi comme de nature
+stable et permanente, mais les <i>lois</i> qui gouvernent ses changements
+accidentels et qui sont &eacute;tudi&eacute;es par la m&eacute;canique, la physique, la
+chimie, la cristallographie, etc., sont parfaitement fixes et stables,
+et, en ce sens, n&eacute;cessaires, au t&eacute;moignage unanime de tous les savants.</p>
+
+<p>Parmi ces lois, il en est de fondamentales et de caract&eacute;ristiques,
+telles que la loi de la conservation de l'&eacute;nergie, la loi de la
+permanence des poids ou de la conservation de la mati&egrave;re &agrave; travers tous
+les changements physico-chimiques, qui nous montrent avec &eacute;vidence qu'il
+y a du fixe et de l'immobile jusqu'au sein du mobile et du changement,
+et que sous le flux des changements on d&eacute;couvre un fonds stable et
+permanent.</p>
+
+<p>Il est donc faux ou contraire &agrave; l'observation la plus &eacute;l&eacute;mentaire
+d'identifier l'existence avec le mouvement, l'&ecirc;tre stable avec son
+mouvement passager. Prendre ainsi la partie pour le tout est une
+m&eacute;taphore de rh&eacute;torique qui doit &ecirc;tre exclue de la science positive et
+de la philosophie fond&eacute;e sur la science.</p>
+
+<p>En pr&eacute;sence de ce spectacle du monde mat&eacute;riel qui d&eacute;ment si ouvertement
+la th&egrave;se bergsonienne que toute existence est du mouvement, on doit
+pressentir l'embarras de son auteur.</p>
+
+<p>Il ne s'en tire qu'en fermant les yeux et en d&eacute;clarant que tout ce
+spectacle de la nature n'est qu'une illusion<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>. L'illusion, nous
+l'avons d&eacute;j&agrave; vu, est la r&eacute;ponse commode, paresseuse, qui esquive les
+difficult&eacute;s qu'on ne peut r&eacute;soudre.</p>
+
+<p>&laquo;En r&eacute;sum&eacute;, &eacute;crit-il, les qualit&eacute;s (pr&eacute;tendues stables) de la mati&egrave;re
+sont autant de vues stables que nous prenons sur son instabilit&eacute;.... Le
+corps change de forme &agrave; tout instant. Ou plut&ocirc;t il n'y a pas de forme,
+puisque la forme est de l'immobile et que la r&eacute;alit&eacute; est mouvement. Ce
+qui est r&eacute;el, c'est le changement continuel de forme: <i>la forme n'est
+qu'un instantan&eacute; pris sur une transition</i>. Donc, ici encore, notre
+perception s'arrange pour solidifier en images discontinues la
+continuit&eacute; fluide du r&eacute;el. Quand les images successives ne diff&egrave;rent pas
+trop les unes des autres, nous les consid&eacute;rons toutes comme
+l'accroissement et la diminution d'une seule image <i>moyenne</i>, ou comme
+la d&eacute;formation de cette, image dans des sens diff&eacute;rents. Et c'est &agrave;
+celle moyenne que nous pensons quand nous parlons de l'<i>essence</i> d'une
+chose ou de la chose m&ecirc;me.&raquo;<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a></p>
+
+<p>La stabilit&eacute; constat&eacute;e par les savants, comme par le vulgaire, dans les
+propri&eacute;t&eacute;s des m&eacute;taux, par exemple, de l'or, de l'argent, du cuivre,
+etc., qui nous permet de d&eacute;crire &agrave; l'avance les ph&eacute;nom&egrave;nes
+physico-chimiques qu'ils produiront dans un cas donn&eacute;, n'est donc qu'une
+illusion de nos sens qui &laquo;s'arrangent pour solidifier leur continuit&eacute;
+fluide&raquo;.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, cet &laquo;arrangement&raquo; produit par nos sens est le fait d'une
+habilet&eacute; merveilleuse, d'autant plus merveilleuse qu'elle produit
+toujours et partout les m&ecirc;mes &laquo;arrangements&raquo;.</p>
+
+<p>Demandez &agrave; tous les chimistes du monde entier quelles sont les
+propri&eacute;t&eacute;s connues de tels ou tels corps, solide, liquide ou gazeux,
+m&eacute;tal ou m&eacute;tallo&iuml;de, acide ou base, et de leurs compos&eacute;s chimiques, ils
+vous feront des r&eacute;ponses invariables, au fond identiques, et si vous
+&ecirc;tes incr&eacute;dules, ils vous en feront faire la v&eacute;rification exp&eacute;rimentale.</p>
+
+<p>Demandez &agrave; tous les physiciens les lois de la pesanteur, de l'optique,
+de l'acoustique..... ils vous indiqueront toujours les m&ecirc;mes et
+r&eacute;p&eacute;teront cent fois sous vos yeux des exp&eacute;riences identiques. Mais
+cette adaptation permanente et universelle de tous les sens et de tous
+les esprits chez tous les hommes, pour produire toujours et partout les
+m&ecirc;mes merveilleuses illusions de constance et de stabilit&eacute; dans les
+&ecirc;tres et les lois de la nature, n'est-elle pas elle-m&ecirc;me un &eacute;l&eacute;ment de
+fixit&eacute; et de stabilit&eacute;?... En sorte que le statique chass&eacute;&mdash;comme le
+naturel&mdash;nous revient au galop!...</p>
+
+<p>Cependant, quel artifice invraisemblable de vouloir mettre seulement
+dans l'esprit ce statique que nous d&eacute;couvrons si clairement dans la
+mati&egrave;re elle-m&ecirc;me et dans les lois naturelles qui la r&eacute;gissent! Un
+exercice d'&eacute;quilibre sur cette pointe d'aiguille ne peut durer
+longtemps, et M. Bergson y renoncera bient&ocirc;t en appelant la mati&egrave;re du
+&laquo;psychique inverti&raquo; ou &laquo;congel&eacute;, cristallis&eacute;&raquo;<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>.</p>
+
+<p>Le physique est-il du psychique, la mati&egrave;re est-elle de l'esprit
+d&eacute;chu?&mdash;Nous l'examinerons plus tard. Pour le moment, nous prenons acte
+que c'est bien du &laquo;congel&eacute;&raquo;, du &laquo;cristallis&eacute;&raquo; et partant du statique et
+de l'inerte. Ce n'est donc pas l'observation ing&eacute;nue et loyale de la
+nature mat&eacute;rielle qui a pu sugg&eacute;rer le contraire &agrave; M. Bergson, c'est
+seulement son pr&eacute;jug&eacute; psychologique qui lui a fait voir du psychique et
+du fluent partout, jusqu'au sein de la nature morte et inerte. Ce mirage
+n'&eacute;tait qu'un r&ecirc;ve et nullement l'intuition d'un fait r&eacute;el, car il
+contredirait trop audacieusement toutes les observations vulgaires ou
+scientifiques.</p>
+
+<p>Du monde de la mati&egrave;re, passons maintenant au monde de l'esprit ou de la
+conscience pour examiner si, l&agrave; encore, l'observation psychologique,
+d'ailleurs si p&eacute;n&eacute;trante, de M. Bergson ne serait pas prise en d&eacute;faut,
+comme gravement incompl&egrave;te.</p>
+
+<p>C'est dans le domaine de la vie, en effet, que le d&eacute;fenseur du devenir
+pur prend des airs de triomphe et de d&eacute;fi. Il semble &ecirc;tre l&agrave; chez lui,
+ma&icirc;tre de la place, &agrave; l'abri de toute attaque s&eacute;rieuse. Ecoutons sa
+brillante analyse du &laquo;courant de la vie&raquo; consciente:</p>
+
+<p>&laquo;Sensations, sentiments, volitions, repr&eacute;sentations, voil&agrave; les
+modifications entre lesquelles mon existence se partage et qui la
+colorent tour &agrave; tour. Je change donc sans cesse. Mais ce n'est pas assez
+dire. Le changement est bien plus radical qu'on ne le croirait d'abord.
+Je parle, en effet, de chacun de mes &eacute;tats comme s'il formait un bloc.
+Je dis bien que je change, mais le changement m'a l'air de r&eacute;sider dans
+le passage d'un &eacute;tat &agrave; l'&eacute;tat suivant: de chaque &eacute;tat, pris &agrave; part,
+j'aime &agrave; croire qu'il reste ce qu'il est pendant tout le temps qu'il se
+produit. Pourtant, un l&eacute;ger effort d'attention me r&eacute;v&eacute;lerait qu'il n'y a
+pas d'affection, pas de repr&eacute;sentation, pas de volition qui ne se
+modifie &agrave; tout moment; si un &eacute;tat d'&acirc;me cessait de varier, sa dur&eacute;e
+cesserait de couler. Prenons le plus stable des &eacute;tats internes, la
+perception visuelle d'un objet ext&eacute;rieur immobile. L'objet a beau rester
+le m&ecirc;me, j'ai beau le regarder du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute;, sous le m&ecirc;me angle, au m&ecirc;me
+jour: la vision que j'en ai n'en diff&egrave;re pas moins de celle que je viens
+d'avoir, quand ce ne serait que parce qu'elle a vieilli d'un instant....
+La v&eacute;rit&eacute; est qu'on change sans cesse et que l'&eacute;tat lui-m&ecirc;me est d&eacute;j&agrave; du
+changement.... O&ugrave; il n'y a qu'une pente douce, nous croyons apercevoir,
+en suivant la ligne bris&eacute;e de nos actes d'attention, les marches d'un
+escalier. Il est vrai que notre vie psychologique est pleine
+d'impr&eacute;vu.... ce sont des coups de cymbales qui &eacute;clatent de loin en loin
+dans la symphonie. Notre attention se fixe sur eux parce qu'ils
+l'int&eacute;ressent davantage, mais chacun d'eux est port&eacute; par la masse fluide
+de notre existence psychologique tout enti&egrave;re. Chacun d'eux n'est que le
+point le mieux &eacute;clair&eacute; d'une zone mouvante, etc.&raquo;<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a></p>
+
+<p>A cette description psychologique si fine et si nuanc&eacute;e, nous allons
+reprocher de manquer de nuance et de finesse. Lorsque le peintre fixe
+attentivement son mod&egrave;le pendant plusieurs secondes, direz-vous que ce
+regard n'est plus le m&ecirc;me de la premi&egrave;re &agrave; la troisi&egrave;me seconde,
+uniquement parce qu'il a vieilli ou que le mod&egrave;le lui-m&ecirc;me a vieilli?
+Lorsque je fais un jugement en accouplant un second terme &agrave; un premier,
+ou bien un raisonnement en unissant trois propositions: majeure, mineure
+et conclusion, direz-vous que le jugement a chang&eacute; parce que j'ai
+vieilli en passant d'un premier terme &agrave; un second, ou que mon
+raisonnement n'est plus le m&ecirc;me arriv&eacute; &agrave; la conclusion, parce que je
+suis plus vieux qu'au moment o&ugrave; je posais les pr&eacute;misses?</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, ce n'est pas seulement le bon sens que choqueraient de
+pareilles subtilit&eacute;s, mais l'analyse psychologique elle-m&ecirc;me. Une chose
+est toujours la m&ecirc;me lorsqu'elle ne change qu'accidentellement, surtout
+lorsque ce changement accidentel est insensible ou infinit&eacute;simal. Est-ce
+que je change de personne parce que je marche ou que je me prom&egrave;ne?</p>
+
+<p>Il faut donc savoir distinguer, soit dans un &ecirc;tre, soit m&ecirc;me dans une
+mani&egrave;re d'&ecirc;tre, ce qui est l'essence ou ce qui n'est qu'accidentel. Et
+c'est cette distinction&mdash;si &eacute;l&eacute;mentaire pourtant&mdash;que M. Bergson, malgr&eacute;
+toute sa finesse, a oubli&eacute; de faire.</p>
+
+<p>Nous en concluons que sensations, sentiments, volitions, repr&eacute;sentations
+peuvent se prolonger en demeurant les m&ecirc;mes, lorsqu'ils ne subissent que
+des variations accidentelles, surtout des variations imperceptibles.
+Soutenir le contraire, soutenir que la moindre dur&eacute;e les change au point
+qu'ils ne sont plus les m&ecirc;mes, ce serait rendre leur existence m&ecirc;me
+impossible, car toute sensation exige un <i>minima</i> de temps, c'est-&agrave;-dire
+une certaine &eacute;paisseur de dur&eacute;e, une sensation absolument instantan&eacute;e
+&eacute;tant impossible, comme tous les psychologues en conviennent
+unanimement, sans en excepter M. Bergson.</p>
+
+<p>Au demeurant, soyons plus g&eacute;n&eacute;reux, et accordons que tous nos ph&eacute;nom&egrave;nes
+de conscience, variant sans cesse, sont dans un perp&eacute;tuel &eacute;coulement.
+Nous n'avons encore l&agrave; qu'une moiti&eacute; de l'observation psychologique.
+Oublier l'autre moiti&eacute; serait une omission des plus graves. Nous sommes
+&agrave; la fois changeants et identiques &agrave; nous-m&ecirc;mes: tel est le t&eacute;moignage
+essentiel de nos consciences.</p>
+
+<p>Oui, l'homme &laquo;passe&raquo;, mais sans passer tout entier; et ce qui passe en
+nous n'est s&ucirc;rement ni l'essentiel ni le plus important de nous-m&ecirc;mes.
+D'abord, il y a une <i>orientation</i> stable de la vie qui ne passe pas. La
+tendance &agrave; l'&ecirc;tre, au bien-&ecirc;tre, au plus-&ecirc;tre, au rayonnement et &agrave; la
+multiplication de l'&ecirc;tre, est une loi universelle, et la biologie nous
+montre partout, &agrave; tous les degr&eacute;s de la vie, la fixit&eacute; invariable de
+cette loi.</p>
+
+<p>Mais descendons au plus profond de nos consciences, nous y d&eacute;couvrirons
+la permanence de notre <i>identit&eacute; personnelle</i>, &agrave; travers tous les &acirc;ges
+et toutes les vicissitudes de notre vie. C'est l&agrave; la contre-partie
+n&eacute;cessaire du flux perp&eacute;tuel des ph&eacute;nom&egrave;nes. Le changement n'&eacute;tait qu'&agrave;
+la surface, le fond est demeur&eacute; le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Une analyse plus minutieuse de ce fait nous montre que dans la s&eacute;rie des
+sentiments, pens&eacute;es ou vouloirs, qui composent le &laquo;courant de la
+conscience&raquo;, chaque partie est attach&eacute;e aux autres parties par un
+&eacute;l&eacute;ment commun &agrave; toutes, car toutes sont <i>&agrave; moi</i> et viennent <i>de moi</i>.
+Or, cet &eacute;l&eacute;ment, puisqu'il est commun &agrave; tous les termes successifs de la
+s&eacute;rie, est quelque chose de stable et de permanent. Nous l'appelons le
+moi-agent, dont l'unit&eacute; produit &agrave; la fois l'unit&eacute; et la multiplicit&eacute; des
+op&eacute;rations de nos consciences. Que si vous supprimez cette source
+permanente de multiplicit&eacute; et d'unit&eacute;, les parties de la s&eacute;rie se
+d&eacute;sagr&egrave;gent, retombent en poussi&egrave;re atomique, et le fait qu'elles se
+connaissent mutuellement, comme pass&eacute;es, pr&eacute;sentes ou &agrave; venir, devient
+un paradoxe incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<p>M. Bergson nous r&eacute;plique que le pass&eacute;, le pr&eacute;sent et le futur se
+tiennent comme un tout indivisible, comparable &agrave; une m&eacute;lodie; et il
+revient dans tous ses ouvrages sur cette comparaison.<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a></p>
+
+<p>Mais cette m&eacute;taphore est trompeuse. Jamais il n'y aurait unit&eacute; de phrase
+musicale sans l'unit&eacute; et la permanence de l'esprit qui la compose ou qui
+l'&eacute;coute, sans la m&eacute;moire qui en retient les notes et en fait la
+synth&egrave;se. La m&eacute;lodie suppose donc la permanence et l'identit&eacute; du
+moi-agent, bien loin de les remplacer.</p>
+
+<p>Il y a donc sous les ph&eacute;nom&egrave;nes passagers un noum&egrave;ne stable, sous le
+mouvant, un &eacute;l&eacute;ment fixe et immobile, ce que les Grecs avaient appel&eacute; &#964;&#8056;
+&#8017;&#960;&#959;&#954;&#949;&#943;&#956;&#949;&#957;&#959;&#957;, et les Latins <i>sub-stantia, substance</i>, qui est l'&ecirc;tre
+proprement dit, parce qu'il <i>est</i> tandis que le ph&eacute;nom&egrave;ne devient, il
+dure tandis que tout le reste passe.</p>
+
+<p>Or, M. Bergson rejette la substance; il est ph&eacute;nom&eacute;niste pur, et c'est
+sur ce point que son analyse psychologique nous para&icirc;t autrement,
+d&eacute;fectueuse et incompl&egrave;te. La gravit&eacute; m&ecirc;me de cette lacune va nous
+demander une &eacute;tude critique plus attentive. Jusqu'ici nous avons montr&eacute;
+que, sous le mouvant, il y a un &eacute;l&eacute;ment stable; il nous faut expliquer
+maintenant la nature et le r&ocirc;le de cet &eacute;l&eacute;ment foncier de l'&ecirc;tre, qui
+est l'&ecirc;tre lui-m&ecirc;me, les ph&eacute;nom&egrave;nes n'en &eacute;tant que la manifestation et
+le rayonnement.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ceux qui nient la substance&mdash;il s'en trouve m&ecirc;me parmi les philosophes
+chr&eacute;tiens&mdash;la nient parce qu'ils ne la comprennent pas. Aussi
+&eacute;mettent-ils &agrave; son sujet les id&eacute;es les plus fausses, parfois les plus
+grotesques. Avant de les r&eacute;futer, nous croyons utile de rappeler
+bri&egrave;vement au lecteur la vraie notion classique de la substance, si
+oubli&eacute;e de nos contemporains. Elle pr&eacute;parera utilement les voies &agrave; notre
+discussion, en &eacute;cartant tous les malentendus qu'on accumule &agrave; son sujet.</p>
+
+<p>Nous pourrions d&eacute;finir la substance: <i>l'&ecirc;tre ou la r&eacute;alit&eacute; qui soutient
+ses mani&egrave;res d'&ecirc;tre et les produit</i>. De l&agrave; une double fonction de cet
+&ecirc;tre par rapport &agrave; ses mani&egrave;res d'&ecirc;tre: fonction <i>statique</i> et
+<i>dynamique</i>.</p>
+
+<p>Dans le <i>premier r&ocirc;le</i>, la substance est le sujet d'inh&eacute;rence, le
+substratum, &#964;&#8056; &#973;&#960;&#959;&#954;&#949;&#943;&#956;&#949;&#957;&#959;&#957;, des ph&eacute;nom&egrave;nes ou accidents. Ainsi, la
+blancheur est inh&eacute;rente &agrave; cette feuille de papier qui joue le r&ocirc;le de
+substratum par rapport &agrave; la blancheur. Cette qualit&eacute;, en effet, ne peut
+demeurer en l'air sans &ecirc;tre soutenue par rien; elle a besoin d'un sujet
+d'inh&eacute;rence, tandis que le papier subsiste sans aucun sujet d'inh&eacute;rence.
+Tel est le sens de la formule classique: la substance subsiste en
+elle-m&ecirc;me et non dans un autre; l'accident ne subsiste que dans un autre
+et non en lui-m&ecirc;me, aussi est-il bien moins un &ecirc;tre qu'une mani&egrave;re
+d'&ecirc;tre, un &ecirc;tre d&eacute;riv&eacute; <i>ens-entis</i>.</p>
+
+<p>Et ce que nous disons de la blancheur par rapport au papier se dit de
+tous les autres attributs par rapport &agrave; leur sujet, par exemple, de tous
+les &eacute;tats psychologiques par rapport au moi conscient.</p>
+
+<p>Le <i>second r&ocirc;le</i> de la substance, le plus important est d'&ecirc;tre la source
+des accidents ou le principe producteur des ph&eacute;nom&egrave;nes qui en &eacute;manent
+comme de leur cause efficiente. De l'aveu unanime de tous les
+p&eacute;ripat&eacute;ticiens et scolastiques, les qualit&eacute;s d'un objet ne sont que le
+rayonnement et la manifestation de son &ecirc;tre<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>. Le mode d'&ecirc;tre vient
+de la nature de l'&ecirc;tre, et celui-ci agit comme il est. Et c'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment ce r&ocirc;le dynamique de la substance par rapport &agrave; ses
+ph&eacute;nom&egrave;nes qui nous explique sa fonction statique.</p>
+
+<p>Pourquoi, en effet, la substance doit-elle demeurer sous les ph&eacute;nom&egrave;nes?
+Parce qu'elle les produit&mdash;d'une mani&egrave;re ou d'une autre,&mdash;et qu'il est
+bien impossible de ne pas supposer un agent sous l'action produite, une
+cause derri&egrave;re l'effet qui en &eacute;mane, un noum&egrave;ne sous sa manifestation
+ph&eacute;nom&eacute;nale, en un mot, une source de chaleur ou de lumi&egrave;re sous leur
+rayonnement.</p>
+
+<p>En outre, qu'est-ce qui fait le <i>lien</i> ou l'unit&eacute; des multiples
+ph&eacute;nom&egrave;nes dans le m&ecirc;me &ecirc;tre? C'est l'unit&eacute; m&ecirc;me de celle source
+profonde ou de cette cause essentielle d'o&ugrave; ils &eacute;manent dans chacun des
+&ecirc;tres individuels. Sans l'unit&eacute; et la permanence de cet agent qui
+subsiste en moi, par exemple, et qui n'est autre que moi-m&ecirc;me, l'unit&eacute;
+et la continuit&eacute; de mon propre devenir seraient bris&eacute;es. Je ne
+trouverais plus en ma conscience qu'une poussi&egrave;re de ph&eacute;nom&egrave;nes
+disparates et sans lien: l'unit&eacute; m&ecirc;me de ma conscience se serait
+&eacute;vanouie.</p>
+
+<p>M. Bergson et tous les autres ph&eacute;nom&eacute;nistes font donc preuve de
+r&eacute;flexion insuffisante, lorsqu'ils traitent de vide ou d'inintelligible
+la notion de substance. Son r&ocirc;le &agrave; l'&eacute;gard de ses ph&eacute;nom&egrave;nes est
+clairement indiqu&eacute; dans le rapport de la cause &agrave; l'effet ou de la
+puissance &agrave; l'acte. C'est donc d&eacute;figurer enti&egrave;rement noire pens&eacute;e de
+dire que la substance serait pour nous un fil artificiel par lequel nous
+unirions les ph&eacute;nom&egrave;nes comme on enfile les perles d'un collier<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>.
+L'inintelligence est ici compl&egrave;te et le facile triomphe contre des
+chim&egrave;res ainsi forg&eacute;es de toutes pi&egrave;ces, bien peu glorieux.</p>
+
+<p>Au surplus, ce n'est pas seulement la notion de substance que nous
+devons mettre en lumi&egrave;re, mais encore sa r&eacute;alit&eacute; et son existence. Nous
+avons d&ucirc; sans doute l'exp&eacute;rimenter, d'une mani&egrave;re consciente ou
+inconsciente, puisque nous en avons l'id&eacute;e, toutes nos id&eacute;es venant par
+abstraction de l'exp&eacute;rience concr&egrave;te. Or, celle exp&eacute;rience, soit
+interne, soit externe, il nous est facile de la reconstituer.</p>
+
+<p>En effet, au dedans de nous-m&ecirc;mes, il est facile de saisir tr&egrave;s
+clairement la r&eacute;alit&eacute; du <i>moi</i>, c'est-&agrave;-dire d'une r&eacute;alit&eacute; jouissant,
+par rapport aux ph&eacute;nom&egrave;nes, de la double fonction des substances,
+statique et dynamique.</p>
+
+<p><i>a</i>) Le moi conscient se per&ccedil;oit d'abord lui-m&ecirc;me comme un <i>sujet</i> un et
+permanent sous le flux continuel de ses pens&eacute;es, de ses sentiments, de
+ses volitions. Il lui suffit pour cela de comparer les souvenirs qu'il
+conserve de ces faits multiples et transitoires avec ce principe d'unit&eacute;
+et de permanence qu'il sent au dedans de lui-m&ecirc;me. En effet, je ne coule
+pas avec mes pens&eacute;es; sans m'en isoler, je me distingue d'elles; en les
+produisant, je ne me perds pas en elles. Elles sont des attributs
+passagers dont je suis le sujet permanent.</p>
+
+<p><i>b</i>) Le moi se per&ccedil;oit en m&ecirc;me temps comme le principe <i>producteur</i> de
+ces ph&eacute;nom&egrave;nes, notamment lorsqu'il fait un effort d'attention ou de
+volont&eacute; libre. Et jamais il n'a conscience d'une pens&eacute;e ou d'un acte de
+volont&eacute; s&eacute;par&eacute; de l'agent qui pense ou qui veut en nous.</p>
+
+<p>Prenons un exemple: Je suis d&eacute;j&agrave; vieux, mais je me souviens fort bien
+d'avoir &eacute;t&eacute; petit enfant, jeune homme et homme fait. Or, sous ces trois
+groupes de changements, qui en r&eacute;sument une multitude, je sens et je
+comprends que je suis rest&eacute; au fond le m&ecirc;me individu, le m&ecirc;me &ecirc;tre ou la
+m&ecirc;me personne, c'est-&agrave;-dire le m&ecirc;me <i>principe subsistant</i> d'actions ou
+de passions auquel je rapporte tous les m&eacute;rites et d&eacute;m&eacute;rites, tous les
+&eacute;v&eacute;nements actifs et passifs de ma vie enti&egrave;re.</p>
+
+<p>Nier l'identit&eacute; ou la pers&eacute;v&eacute;rance inalt&eacute;rable de notre <i>moi</i> dans sa
+source profonde nous conduirait d'ailleurs &agrave; l'absurde.</p>
+
+<p>Comment, en effet, me souviendrai-je du pass&eacute;, si le <i>moi</i> qui en fut
+l'acteur ou le t&eacute;moin, au lieu de rester identique &agrave; lui-m&ecirc;me pendant
+toute une vie, changeait d'&ecirc;tre &agrave; chaque instant? D'o&ugrave; le dilemme
+suivant: ou mon &ecirc;tre que j'appelle <i>moi</i> subsiste depuis ma naissance,
+ou je ne me souviens de rien!</p>
+
+<p>Cependant, ce n'est pas seulement par des raisonnements, c'est par une
+intuition imm&eacute;diate que nous saisissons, sous les ph&eacute;nom&egrave;nes qui
+passent, le moi, l'&ecirc;tre qui agit en nous et qui demeure <i>un</i> et le
+<i>m&ecirc;me</i> sous tous les changements de surface.</p>
+
+<p>Quoi qu'en disent nos contemporains, ce n'est pas seulement des
+ph&eacute;nom&egrave;nes de <i>vie</i> et des sensations vitales que nous saisissons dans
+nos consciences, mais encore et surtout <i>le vivant</i>, le sujet qui pense
+et qui vit en nous. La c&eacute;nest&eacute;sie, ou le sens de la vie, n'&eacute;puise pas la
+conscience qui atteint jusqu'au sujet agissant et vivant.</p>
+
+<p>En effet, par la conscience, je me saisis moi-m&ecirc;me avec mon action, car
+l'action est ins&eacute;parable de l'agent. Je me sens agir, penser, vouloir.
+Et c'est pour cela que je dis: <i>ma</i> pens&eacute;e, <i>mon</i> action, au lieu de
+dire: <i>votre</i> pens&eacute;e, <i>votre</i> action, ou bien encore, sous une forme
+impersonnelle: <i>une</i> pens&eacute;e, <i>une</i> action. Voil&agrave; le fait de conscience.
+Aussit&ocirc;t, dans ce fait sensible, mon intelligence a per&ccedil;u l'&ecirc;tre, mon
+&ecirc;tre, ce principe qui, dans le sentiment de l'effort personnel, d&eacute;ploie
+si clairement son op&eacute;ration en passant de la puissance &agrave; l'acte.</p>
+
+<p>Ainsi, du premier coup, ma conscience a pris contact avec l'&ecirc;tre r&eacute;el
+que je suis, avec le principe ou la cause vivante qui sent, pense et
+veut en moi.</p>
+
+<p>Supposez, au contraire, qu'au lieu d'atteindre l'agent &agrave; travers son
+action, je ne puisse saisir que l'action elle-m&ecirc;me sans comprendre la
+source d'o&ugrave; elle &eacute;mane; supposez que je ne puisse atteindre que le
+ph&eacute;nom&egrave;ne de la pens&eacute;e s&eacute;par&eacute; de celui qui pense ou qui agit en moi.
+D&eacute;sormais, je ne puis conclure avec Descartes: je pense, donc je suis un
+&ecirc;tre: <i>cogito ergo sum</i>; je dois dire seulement: donc, <i>je suis une
+pens&eacute;e</i>. Encore cette conclusion serait-elle excessive. Ne saisissant
+qu'une pens&eacute;e sans voir la relation, d&eacute;sormais inconnue, avec l'agent
+qui produit la pens&eacute;e, je ne puis plus dire JE pense, mais seulement ON
+pense, comme on dit impersonnellement: IL pleut ou IL neige! En sorte
+qu'il n'y aurait plus personne en moi!</p>
+
+<p>Pour &eacute;viter une conclusion si absurde, il faut donc reconna&icirc;tre que nous
+saisissons par la conscience, non seulement nos propres op&eacute;rations, mais
+encore l'agent qui les produit et qui dit <i>moi</i>! C'est ce principe
+permanent que nous avons appel&eacute; la substance, notre &acirc;me, quelle qu'en
+soit d'ailleurs la nature, mat&eacute;rielle ou spirituelle, que nous n'avons
+pas &agrave; &eacute;tudier ici.</p>
+
+<p>Ne pouvant nier directement le t&eacute;moignage si clair de leur conscience ni
+&eacute;touffer sa voix, nos adversaires s'appliquent &agrave; contester sa valeur.
+Taine, par exemple, n'en parle qu'avec d&eacute;dain et le traite <i>d'illusion
+m&eacute;taphysique.</i></p>
+
+<p>&laquo;Le moi, &eacute;crit-il, n'est qu'une entit&eacute; verbale et un fant&ocirc;me
+m&eacute;taphysique. Ce quelque chose d'intime ... on le voit s'&eacute;vanouir et
+rentrer dans la r&eacute;gion des mots.... Il ne reste de nous que nos
+&eacute;v&eacute;nements, nos mots.... Il ne reste de nous que nos &eacute;v&eacute;nements,
+sensations, images, souvenirs, id&eacute;es: ce sont eux qui constituent notre
+&ecirc;tre.&raquo;<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a> Et il appelle notre moi &laquo;<i>la</i> FILE de nos &eacute;v&eacute;nements&raquo; de
+conscience.</p>
+
+<p>Voici la partie la plus c&eacute;l&egrave;bre de son argumentation. L'illusion de
+l'esprit, d'apr&egrave;s M. Taine, &laquo;serait semblable &agrave; celle d'un homme qui,
+pour mieux conna&icirc;tre une longue planche, l'aurait divis&eacute;e en triangles,
+en losanges, en carr&eacute;s, tous marqu&eacute;s &agrave; la craie, et qui dirait en
+parcourant tour &agrave; tour les divisions de sa planche: cette planche est
+ici un carr&eacute;, tout &agrave; l'heure elle &eacute;luit un losange, l&agrave;-bas elle sera un
+triangle; j'ai beau avancer, reculer, me rappeler le pass&eacute;, pr&eacute;voir
+l'avenir, je trouve toujours la planche invariable, identique, unique,
+pendant que ses divisions varient; donc elle en diff&egrave;re, elle est un
+&ecirc;tre distinct et subsistant, c'est-&agrave;-dire une substance ind&eacute;pendante,
+dont les losanges, les triangles et les carr&eacute;s ne sont que les &eacute;tats
+successifs. Par une illusion d'optique, cet homme cr&eacute;e une substance
+vide qui est la <i>planche en soi</i>. Par une illusion d'optique semblable,
+nous cr&eacute;ons une substance vide qui est le <i>moi</i> pris en lui-m&ecirc;me. De
+m&ecirc;me que la planche n'est que la s&eacute;rie continue de ses divisions
+successives, de m&ecirc;me le moi n'est que la trame continue de ses
+&eacute;v&eacute;nements successifs&raquo;<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.</p>
+
+<p>Le lecteur un peu exerc&eacute; n'aura pas de peine &agrave; d&eacute;couvrir le sophisme qui
+se cache sous ces images. La planche et ses divisions sont entre elles
+dans le rapport du tout &agrave; ses parties, tandis que le moi et ses
+op&eacute;rations sont dans le rapport de cause &agrave; effets. S'il est clair que la
+collection des parties de la planche ne soit pas distincte du tout, il
+n'est pas moins &eacute;vident que la collection des effets est distincte de
+leur cause.</p>
+
+<p>La confusion de Taine est donc manifeste; son erreur est de vouloir
+faire des effets une partie de la cause, des op&eacute;rations une partie de
+l'agent qui op&egrave;re. Non, l'&acirc;me n'est pas la collection ou la file des
+ph&eacute;nom&egrave;nes de conscience, mais la cause qui les produit en nous. Comme
+nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, les ph&eacute;nom&egrave;nes passent et leur cause demeure
+identique &agrave; elle-m&ecirc;me; on ne saurait donc les confondre<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>.</p>
+
+<p>Cette confusion, du reste, nous conduirait aux conclusions les plus
+absurdes. Non seulement notre identit&eacute; personnelle serait d&eacute;truite &agrave;
+chaque instant, puisque &agrave; chaque instant nos pens&eacute;es, nos sensations,
+nos volitions se succ&egrave;dent et passent; non seulement notre m&eacute;moire&mdash;nous
+l'avons vu&mdash;serait rendue impossible, puisque le t&eacute;moin du pass&eacute;
+s'&eacute;vanouirait &agrave; chaque instant; mais la <i>file</i> elle-m&ecirc;me de nos
+&eacute;v&eacute;nements s'arr&ecirc;terait. En effet, supposons trois id&eacute;es qui devraient
+se suivre dans la proposition suivante: <i>l'homme est mortel</i>. Ce n'est
+pas la premi&egrave;re id&eacute;e, <i>homme</i>, qui peut produire la seconde, <i>est</i>, ni
+la seconde qui peut produire la troisi&egrave;me, <i>mortel</i>; la file sera donc
+arr&ecirc;t&eacute;e si vous avez supprim&eacute; le moteur central de la pens&eacute;e, l'&acirc;me. De
+m&ecirc;me, supposez trois sentiments h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes et successifs: <i>amour,
+haine, esp&eacute;rance</i>. Ce n'est pas l'amour qui produit la haine ni la haine
+qui peut produire l'esp&eacute;rance. Il faut donc r&eacute;tablir le moteur central,
+l'&acirc;me, qui nous fera passer par ces trois phases du sentiment, si vous
+ne voulez pas que leur <i>file</i> soit rendue impossible.</p>
+
+<p>Que diriez-vous d'un observateur assez superficiel pour d&eacute;finir une
+montre ou une horloge: la <i>file</i> des mouvements ou des tours d'aiguilles
+sur un cadran, sans faire aucune mention du ressort invisible qui les
+fait tourner? ou qui croirait na&iuml;vement que c'est le premier tour
+d'aiguille qui cause le second, le second qui cause le troisi&egrave;me, ainsi
+de suite, en sorte que la causalit&eacute; d'un ressort int&eacute;rieur serait &agrave; ses
+yeux &laquo;une hypoth&egrave;se superflue&raquo;? Eh bien! ce r&ecirc;veur ne serait pas plus
+aveugle ni plus syst&eacute;matique que nos ph&eacute;nom&eacute;nistes ne voulant voir dans
+la conscience que la file des &eacute;v&eacute;nements dont elle est le th&eacute;&acirc;tre, et
+n&eacute;gligeant l'agent qui les produit.</p>
+
+<p>Cet agent, nous l'appelons l'&acirc;me ou le moi. Le fait de son existence et
+de son op&eacute;ration incessante en nous est d'une &eacute;vidence tellement
+primordiale que, pour ne pas vouloir le constater, il faudrait avoir bu
+&agrave; longs traits dans la coupe des utopies id&eacute;alistes et d&eacute;lirantes de la
+Germanie. Du fond de nos consciences s'&eacute;l&egrave;vera toujours le cri du bon
+sens et de l'&eacute;vidence: JE suis, JE pense, J'agis! Toutes les subtilit&eacute;s
+du ph&eacute;nom&eacute;nisme s'&eacute;vanouissent comme une ombre devant la splendeur de
+cette simple affirmation.</p>
+
+<p>Il ne faut donc pas croire ceux qui r&eacute;p&egrave;tent, apr&egrave;s Kant, que l'&ecirc;tre ou
+le noum&egrave;ne, comme ils disent, est situ&eacute; en dehors et au del&agrave; du monde
+ph&eacute;nom&eacute;nal. Il lui est pr&eacute;sent, au contraire, et c'est dans le ph&eacute;nom&egrave;ne
+m&ecirc;me que nous le d&eacute;couvrons, parce que l'action, toujours ins&eacute;parable de
+l'agent, nous le manifeste, bien loin de nous le cacher. Si le ph&eacute;nom&egrave;ne
+est essentiellement ce qui <i>appara&icirc;t</i>, il faut bien que l'agent
+apparaisse avec son action, en elle et par elle: impossible de saisir
+l'un sans l'autre. Du reste, l'id&eacute;e de moi-agent n'est pas inn&eacute;e; donc
+elle est exp&eacute;rimentale.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourquoi les Docteurs de l'Ecole sont unanimes &agrave; faire de l'&ecirc;tre
+concret et substantiel l'objet v&eacute;ritable du sens <i>intime</i>, quoique ce
+soit, <i>per accidens</i>, puisqu'il n'est saisi qu'&agrave; travers son action et
+par son action. Seule, la <i>nature</i> de l'&ecirc;tre n'est d&eacute;couverte que par le
+raisonnement; mais son existence est objet d'une simple perception.</p>
+
+<p>L'&ecirc;tre concret est aussi l'objet de l'<i>intelligence</i>. Objet direct pour
+Scot et Suarez; objet indirect pour saint Thomas, d'apr&egrave;s lequel
+l'intelligence saisirait d'abord l'abstrait et puis seulement le concret
+par un retour ou une r&eacute;flexion sur la chose abstraite. Mais, dans les
+deux hypoth&egrave;ses, l'&ecirc;tre concret est bien un objet d'intuition, soit pour
+les sens, soit pour l'intelligence, et non pas objet d'une foi aveugle,
+comme certains le r&eacute;p&egrave;tent faussement.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tel est l'expos&eacute; succinct de la doctrine traditionnelle sur la
+<i>substance</i>. Il sera curieux et instructif de mettre en parall&egrave;le celle
+de M. Bergson: esp&eacute;rons que du contraste jaillira la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>D'abord, il n'h&eacute;site point &agrave; affirmer cette th&egrave;se inintelligible qu'il y
+a des actions sans agent, des mouvements sans chose mue, des attributs
+sans sujet, des mani&egrave;res d'&ecirc;tre sans &ecirc;tre<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>. &laquo;En vain, dit-il, on
+cherche ici, sous le changement, la chose qui change: c'est toujours
+provisoirement, et pour <i>satisfaire notre imagination</i>, que nous
+attachons le mouvement &agrave; un mobile. Le mobile fuit sans cesse sous le
+regard de la science, celle-ci n'a jamais affaire qu'&agrave; la
+mobilit&eacute;.&raquo;<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a> Et il r&eacute;p&egrave;te &agrave; sati&eacute;t&eacute; dans tout son ouvrage: &laquo;Il n'y a
+pas de choses, il n'y a que des actions.&raquo;<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a></p>
+
+<p>Quelle preuve donne-t-il d'une assertion si renversante pour le sens
+commun? Il n'en donne aucune. Il lui suffit d'un geste de m&eacute;pris pour
+&laquo;ces choses <i>&eacute;normes</i> qui s'appellent la Substance, l'Attribut et le
+Mode&raquo;<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a> Il faut donc le croire sur parole. Puisqu'il a pos&eacute; en
+principe, avec H&eacute;raclite, que &laquo;tout s'&eacute;coule et que rien ne demeure&raquo;, il
+faut bien conclure, malgr&eacute; l'&eacute;vidence contraire, que la substance qui
+demeure n'est qu'illusion, forg&eacute;e pour &laquo;satisfaire notre imagination&raquo;,
+alors que nous l'admettons, soit pour satisfaire aux exigences de notre
+raison qui se refuse obstin&eacute;ment &agrave; comprendre une action sans agent,
+soit aussi pour satisfaire au t&eacute;moignage de notre conscience qui affirme
+si &eacute;nergiquement l'identit&eacute; et la permanence de notre moi agissant, sous
+le flot mobile de ses actions ou de ses passions.</p>
+
+<p>Ce principe h&eacute;raclitien du devenir pur ou de l'&eacute;coulement perp&eacute;tuel de
+toute chose doit conduire encore plus loin M. Bergson: ce n'est pas
+seulement la substance qu'il doit nier, mais jusqu'&agrave; la permanence de
+ses qualit&eacute;s ou de ses &eacute;tats. Qualit&eacute;s d &eacute;tats ne seront pour lui que
+des vues instantan&eacute;es prises sur le changement perp&eacute;tuel, et que nous
+&laquo;solidifions&raquo; faussement en leur pr&ecirc;tant une dur&eacute;e quelconque.</p>
+
+<p>&laquo;En r&eacute;alit&eacute;, le corps change de forme &agrave; tout instant&mdash;de m&ecirc;me pour
+l'esprit;&mdash;ou plut&ocirc;t il n'y a pas de forme, puisque la forme est de
+l'immobile et que la r&eacute;alit&eacute; est mouvement. Ce qui est r&eacute;el, c'est le
+changement continuel de forme: <i>la forme n'est qu'un instantan&eacute; pris sur
+une transition</i>. Donc, ici encore, notre perception s'arrange (?) pour
+solidifier en images discontinues la continuit&eacute; fluide du r&eacute;el. Quand
+les images successives ne diff&egrave;rent pas trop les unes des autres, nous
+les consid&eacute;rons toutes comme l'accroissement ou la diminution d'une
+seule image <i>moyenne</i> ou comme la d&eacute;formation de cette image dans des
+sens diff&eacute;rents. Et c'est &agrave; cette image <i>moyenne</i> que nous pensons quand
+nous parlons de l'essence d'une chose ou de la chose elle-m&ecirc;me.&raquo;<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a></p>
+
+<p>Mais une <i>image moyenne</i> peut-elle nous tenir lieu de la substance et la
+remplacer? Nullement, puisqu'elle ne saurait jouer le double r&ocirc;le,
+statique et dynamique, de la substance.</p>
+
+<p>Une image moyenne, en effet, n'est qu'une vue de l'esprit qui est bien
+incapable de servir de support ou de substrat aux autres images, je veux
+dire aux autres qualit&eacute;s ou &eacute;tats fluides dont nous prendrions des vues
+instantan&eacute;es.</p>
+
+<p>Encore moins peut-elle jouer le r&ocirc;le d'agent relativement a ces diverses
+images. Elle est un effet produit, et nullement une cause productrice,
+une source d'o&ugrave; les ph&eacute;nom&egrave;nes &eacute;maneraient.</p>
+
+<p>En sorte que l'explication par une <i>image moyenne</i> n'explique rien
+puisqu'elle laisse toujours les attributs sans sujet et les actions sans
+agent.</p>
+
+<p>Un exemple va faire saisir clairement notre pens&eacute;e. Lorsque je dis que
+&laquo;tel enfant devient un homme&raquo;, il est clair que je n'attribue nullement
+le qualificatif &laquo;homme&raquo; au sujet &laquo;enfant&raquo;. Et l'absurdit&eacute; ne serait
+nullement diminu&eacute;e en attribuant &laquo;l'image moyenne&raquo; de l'homme &agrave; &laquo;l'image
+moyenne&raquo; de l'enfant. Ma phrase est donc ellyptique: elle sous-entend le
+v&eacute;ritable sujet: tel <i>&ecirc;tre humain</i>, Pierre, qui &eacute;tait enfant, devient un
+homme. Or, cet &ecirc;tre humain, qui a rev&ecirc;tu successivement deux figures,
+tout en demeurant au fond identique et le m&ecirc;me, est pr&eacute;cis&eacute;ment ce que
+nous avons appel&eacute; une <i>substance</i> ou un <i>&ecirc;tre</i> dans la pl&eacute;nitude de ce
+mot: un <i>&ecirc;tre subsistant</i>.</p>
+
+<p>M. Bergson est all&eacute; au-devant de l'objection et dissimule mal l'embarras
+qu'elle lui cause. &laquo;Quand nous disons que &laquo;l'enfant devient homme&raquo;,
+&eacute;crit-il, gardons-nous de trop approfondir le sens litt&eacute;ral de
+l'expression. Nous trouverions que, lorsque nous posons le sujet
+&laquo;enfant&raquo;, l'attribut &laquo;homme&raquo; ne lui convient pas encore, et que, lorsque
+nous &eacute;non&ccedil;ons l'attribut &laquo;homme&raquo;, il ne s'applique d&eacute;j&agrave; plus au sujet
+&laquo;enfant&raquo;. La r&eacute;alit&eacute;, qui est la <i>transition</i> de l'enfance &agrave; l'&acirc;ge m&ucirc;r,
+nous a gliss&eacute; entre les doigts.... La v&eacute;rit&eacute; est que, si le langage se
+moulait ici sur le r&eacute;el, nous ne dirions pas: &laquo;l'enfant devient homme&raquo;,
+mais &laquo;<i>il y a devenir</i> de l'enfant &agrave; l'homme.... &laquo;devenir&raquo; est un sujet.
+Il passe au premier plan. Il est la r&eacute;alit&eacute; m&ecirc;me....&raquo;<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a></p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, voil&agrave; une explication originale, dont l'esprit humain ne
+s'&eacute;tait point encore avis&eacute;. Ce n'est plus &laquo;monsieur Pierre&raquo; qui d'enfant
+devient homme, mais &laquo;monsieur Devenir&raquo;, puisqu'il est le sujet et la
+seule r&eacute;alit&eacute;. Et comme le &laquo;devenir&raquo; est impersonnel, n'appartenant &agrave;
+personne&mdash;ce que M. Bergson exprime fort bien en disant: &laquo;IL Y A
+devenir&raquo;, comme on dit: IL pleut ou IL neige,&mdash;concluons que <i>personne,</i>
+dans ledit changement, n'a pass&eacute; de l'enfance &agrave; l'&acirc;ge m&ucirc;r.</p>
+
+<p>Conclusion si contraire &agrave; ce sens commun&mdash;auquel M. Bergson est le
+premier &agrave; rendre hommage&mdash;qu'elle suffit a r&eacute;futer une explication si
+excentrique.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Aussi bien ce philosopha lui-m&ecirc;me va-t-il faire appel &agrave; une th&eacute;orie
+beaucoup plus subtile et profonde, &acirc;me de toute la philosophie
+bergsonienne, la th&eacute;orie du Temps ou de la Dur&eacute;e, pour tenter
+d'expliquer autrement ce grand fait psychologique de la permanence et de
+l'identit&eacute; personnelle, que notre conscience pose si fermement comme une
+barri&egrave;re infranchissable &agrave; tout ph&eacute;nom&eacute;nisme n&eacute;gateur de la substance.</p>
+
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; longuement d&eacute;crit la notion bergsonienne du temps. Il
+nous suffit de rappeler ici au lecteur qu'apr&egrave;s avoir confondu le
+temps&mdash;longueur ou mesure de dur&eacute;e&mdash;avec la conscience qui dure,
+c'est-&agrave;-dire confondu le contenant avec son contenu, et la mesure avec
+la chose mesur&eacute;e, il avait &eacute;t&eacute; conduit &agrave; donner &agrave; cette chose elle-m&ecirc;me,
+&agrave; la conscience qui dure, une d&eacute;finition tout &agrave; fait nouvelle.</p>
+
+<p>Pour M. Bergson, la dur&eacute;e consciente fait &laquo;boule de neige&raquo;. Le pass&eacute;,
+loin d'&ecirc;tre pass&eacute;, est toujours pr&eacute;sent. Et c'est ce grossissement
+perp&eacute;tuel du pr&eacute;sent par le pass&eacute;, augmentant sans cesse en avan&ccedil;ant
+dans l'avenir, qui va permettre au ph&eacute;nom&egrave;ne de faire fonction de
+substance, &agrave; la conscience pr&eacute;sente de jouer le r&ocirc;le de personne
+toujours identique &agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ecoutons l'exposition de ce syst&egrave;me par son inventeur lui-m&ecirc;me. &laquo;La
+dur&eacute;e est l'&eacute;toffe m&ecirc;me de la r&eacute;alit&eacute; ... la substance m&ecirc;me des
+choses ... l'&eacute;toffe m&ecirc;me de notre vie.&raquo;<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a> &laquo;Mon &eacute;tat d'&acirc;me, en avan&ccedil;ant
+sur la route du temps, s'enfle continuellement de la dur&eacute;e qu'il ramasse
+(?); il fait pour ainsi dire boule de neige avec lui-m&ecirc;me.... Notre
+dur&eacute;e n'est pas un instant qui remplace un instant: il n'y aurait alors
+jamais que du pr&eacute;sent, pas de prolongement du pass&eacute; dans l'actuel, pas
+d'&eacute;volution, pas de dur&eacute;e concr&egrave;te. La dur&eacute;e est le progr&egrave;s continu du
+pass&eacute; qui ronge l'avenir et qui gonfle en avan&ccedil;ant.... En r&eacute;alit&eacute;, le
+pass&eacute; se conserve de lui-m&ecirc;me automatiquement. Tout entier, sans doute,
+il nous suit &agrave; tout instant: ce que nous avons senti, pens&eacute;, voulu
+depuis notre premi&egrave;re enfance est l&agrave;, pench&eacute; sur le pr&eacute;sent qui va s'y
+joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le
+laisser dehors.&raquo;<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a></p>
+
+<p>&laquo;Son pass&eacute; (de chaque &ecirc;tre) se prolonge tout entier dans son pr&eacute;sent, y
+demeure actuel et agissant. Comprendrait-on autrement qu'il travers&acirc;t
+des phases bien r&eacute;gl&eacute;es, qu'il change&acirc;t d'&acirc;ge, enfin qu'il e&ucirc;t une
+histoire?&raquo;<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a></p>
+
+<p>&laquo;Nous tra&icirc;nons derri&egrave;re nous, sans nous en apercevoir, la totalit&eacute; de
+notre pass&eacute;; mais la m&eacute;moire ne verse dans le pr&eacute;sent que les deux ou
+trois souvenirs qui compl&eacute;teront par quelque c&ocirc;t&eacute; notre situation
+actuelle.... C'est dans la dur&eacute;e pure que nous nous replongeons, une
+dur&eacute;e o&ugrave; le pass&eacute;, toujours en marche, se grossit sans cesse d'un
+pr&eacute;sent absolument nouveau.... Que l'action grossisse en avan&ccedil;ant,
+qu'elle cr&eacute;e au fur et &agrave; mesure de son progr&egrave;s, c'est ce que chacun de
+nous constate quand il se regarde agir.&raquo;<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a></p>
+
+<p>Inutile de prolonger encore ces citations. Elles suffisent &agrave; montrer que
+nous n'avons pas trahi la pens&eacute;e de l'auteur. Et puisqu'il vient de
+fuire appel &agrave; notre exp&eacute;rience, c'est sur ce terrain de l'observation
+que nous porterons le d&eacute;bat.</p>
+
+<p>Certes, tout n'est pas faux dans les descriptions pr&eacute;c&eacute;dentes. Il est
+bien vrai, par exemple, que notre dur&eacute;e n'est pas un instant qui
+remplace un autre instant. Nous ne sommes pas &agrave; chaque instant an&eacute;antis
+et de nouveau cr&eacute;&eacute;s, car notre identit&eacute; personnelle, loin d'&ecirc;tre
+d&eacute;truite et remplac&eacute;e &agrave; chaque instant, demeure la m&ecirc;me de notre
+naissance &agrave; notre mort, comme l'observation consciente la plus
+&eacute;l&eacute;mentaire nous l'atteste avec pleine &eacute;vidence. Mais ce fait prouve
+pr&eacute;cis&eacute;ment notre th&egrave;se: qu'il y a sous nos actions passag&egrave;res un agent
+qui subsiste toujours identique &agrave; lui-m&ecirc;me; un &ecirc;tre subsistant sous nos
+mani&egrave;res d'&ecirc;tre multiples et fugitives.</p>
+
+<p>La deuxi&egrave;me observation portera sur un point de la plus haute importance
+dans la th&egrave;se bergsonienne et non moins facile &agrave; v&eacute;rifier. Le pass&eacute;,
+dit-on, se conserve.&mdash;Oui, m&eacute;taphoriquement, mais sous quelle forme?
+Toute la question est l&agrave;. Hier, j'ai visit&eacute; Rome et admir&eacute; la basilique
+de Saint-Pierre. Aujourd'hui, loin de Rome, cette vision si &eacute;mouvante
+demeure bien vive en mon esprit, mais sous une forme toute nouvelle. Ce
+n'est plus du r&eacute;el que mes yeux contemplent, mais une image mentale
+grav&eacute;e dans mon esprit et dans mon c&#339;ur que je per&ccedil;ois. En un mot, ce
+n'est plus une intuition, mais le souvenir d'une intuition disparue. Or,
+cette image mentale, quoiqu'elle rappelle le pass&eacute;, est vraiment
+actuelle et pr&eacute;sente. C'est donc du pr&eacute;sent, et non du pass&eacute;, qui
+s'ajoute au pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Autre exemple: ma jeunesse s'est donc, elle aussi, conserv&eacute;e? dira le
+vieillard. Mais quelle am&egrave;re ironie, alors qu'il ne peut m&ecirc;me plus
+d&eacute;couvrir en lui l'ombre de sa jeunesse!</p>
+
+<p>Ce qui se conserve n'est donc pas le pass&eacute;, mais un souvenir du pass&eacute;.
+Cependant, le pass&eacute; peut laisser des effets qui demeurent plus ou moins
+de temps, par exemple, une empreinte, ou encore une accumulation de
+mat&eacute;riaux. Ainsi l'animal, en grandissant, conserve plus ou moins la
+figure qu'il a re&ccedil;ue et les r&eacute;serves de mati&egrave;re qui sont un legs du
+pass&eacute;. Nouvelle preuve que tout ne passe pas et qu'il y a aussi du
+stable sous le mouvant. Mais un h&eacute;ritage du pass&eacute; n'est pas le pass&eacute;
+lui-m&ecirc;me. Apr&egrave;s avoir longtemps grandi et grossi, l'animal finit avec
+l'&acirc;ge par diminuer de poids et de taille: il maigrit, il se rabougrit,
+l'homme &laquo;redevient en enfance&raquo;. Apr&egrave;s avoir longtemps enroul&eacute; son fil et
+grossi son peloton, voici que le peloton se d&eacute;roule. Direz-vous que
+c'est le Temps qui revient sur ses pas et remonte &agrave; son point de d&eacute;part?
+Il est clair que non, le Temps &eacute;tant irr&eacute;versible. Donc, le &laquo;peloton&raquo; ou
+la &laquo;boule de neige&raquo;, ce n'&eacute;tait pas du temps accumul&eacute;, du pass&eacute; mis en
+conserve, c'&eacute;tait tout autre chose: un legs mat&eacute;riel du pass&eacute;.</p>
+
+<p>Le pass&eacute;, comme tel, n'est donc plus&mdash;quoique ses effets puissent
+demeurer mat&eacute;riellement et son souvenir &ecirc;tre toujours conserv&eacute; pr&eacute;sent &agrave;
+mon esprit ou &agrave; mon c&#339;ur,&mdash;et partant, le pass&eacute; qui n'est plus est
+incapable de s'ajouter, au pr&eacute;sent, de gonfler le pr&eacute;sent ou de faire
+avec lui boule de neige, pour jouer le r&ocirc;le de substance. Ce sont l&agrave; des
+m&eacute;taphores cr&eacute;&eacute;es pour l'&eacute;quivoque, des bulles de savon brillantes et
+qu'un simple coup d'&eacute;pingle suffit &agrave; d&eacute;gonfler.</p>
+
+<p>Ce coup d'&eacute;pingle&mdash;nous l'avons d&eacute;j&agrave; vu&mdash;a &eacute;t&eacute; donn&eacute; d'une mani&egrave;re
+spirituelle et d&eacute;cisive par M. Fouill&eacute;e: &laquo;Ce sera, dit-il, l'originalit&eacute;
+des bergsoniens d'avoir invent&eacute; un nouveau <i>sophisme du chauve.</i> Les
+cheveux de l'homme chauve existent encore, puisqu'il en a l'id&eacute;e et que
+cette id&eacute;e <i>op&egrave;re</i> pour l'inciter &agrave; faire sur son cr&acirc;ne des lotions
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;ratrices; donc, le chauve n'est pas chauve.&raquo;<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a></p>
+
+<p>Sous pr&eacute;texte qu'il y a continuation du pass&eacute; au pr&eacute;sent, on confond le
+pass&eacute; avec le pr&eacute;sent. Mais alors le principe de continuit&eacute; universelle
+nous permettrait de tout confondre.</p>
+
+<p>M. Bergson ajoute&mdash;et ce sera l'objet de notre troisi&egrave;me
+observation&mdash;que, non seulement le pass&eacute; se conserve, mais qu'il se
+conserve <i>tout entier, automatiquement.</i> Certes, ce n'est pas
+l'exp&eacute;rience qui a pu lui inspirer cette th&eacute;orie. Nous ne saisissons
+qu'un trop grand nombre de lacunes et d'oublis dans la trame de notre
+pass&eacute;, surtout le plus lointain; et l'effort si p&eacute;nible qui nous est
+impos&eacute; pour retenir ou apprendre par c&#339;ur ce que nous avons lu ou
+entendu est tout l'oppos&eacute; d'une facilit&eacute; spontan&eacute;e ou automatique.</p>
+
+<p>Ces deux traits sont d'une invraisemblance manifeste, mais l'auteur en a
+besoin pour compl&eacute;ter sa notion <i>a priori</i>. Si le pass&eacute; se conserve dans
+le pr&eacute;sent, en faisant boule de neige, aucune parcelle de ce pass&eacute; ne
+saurait &ecirc;tre except&eacute;e, puisqu'il lui suffit d'avoir &eacute;t&eacute; pour &ecirc;tre
+encore. D'autre part, puisque la m&eacute;moire n'est plus une facult&eacute; ni un
+effort de nos puissances, l'enregistrement du pass&eacute; dans le pr&eacute;sent ne
+peut se faire <i>qu'automatiquement</i> et sans que notre libert&eacute; s'en m&ecirc;le.
+Nous devrions retenir, comme nous devenons vieux, par le seul &eacute;coulement
+du temps, et malgr&eacute; nous.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas seulement les faits d'exp&eacute;rience les mieux &eacute;tablis que
+contredit la th&eacute;orie bergsonienne; elle se contredit elle-m&ecirc;me. D'une
+part, en effet, elle a pos&eacute; en th&egrave;se fondamentale, avec H&eacute;raclite, que
+<i>tout passe et rien ne demeure</i>; d'autre part, par sa th&eacute;orie du temps
+&laquo;boule de neige&raquo;, elle soutient que <i>tout demeure et que rien ne passe</i>,
+puisque le pass&eacute; demeure et qu'il s'accro&icirc;t m&ecirc;me sans cesse.</p>
+
+<p>Il faudrait pourtant choisir entre ces deux conceptions oppos&eacute;es et
+contradictoires. Que si M. Bergson refuse de choisir et d'en sacrifier
+aucune, c'est un aveu manifeste qu'il est indispensable d'ajouter &agrave;
+l'&eacute;l&eacute;ment ph&eacute;nom&eacute;nal qui passe un &eacute;l&eacute;ment statique qui demeure, si l'on
+veut expliquer &agrave; la fois la mobilit&eacute; des ph&eacute;nom&egrave;nes de conscience et
+l'identit&eacute; permanente du sujet conscient. C'est le triomphe de notre
+th&egrave;se.</p>
+
+<p>Pour nous, l'&eacute;l&eacute;ment stable est la source causale d'o&ugrave; rayonnent tous
+l'os ph&eacute;nom&egrave;nes, et l'accord des deux &eacute;l&eacute;ments ont ainsi compris comme
+un simple rapport de la cause une et permanente &agrave; ses effets multiples
+et passagers.</p>
+
+<p>Pour M. Bergson, au contraire, c'est le pass&eacute; qui demeure et s'enroule
+avec le pr&eacute;sent, c'est donc le pass&eacute; qui est pr&eacute;sent, le mouvant qui est
+stable: et la contradiction la plus flagrante est par l&agrave; m&ecirc;me introduite
+au sein du syst&egrave;me.</p>
+
+<p>Pour la dissimuler au regard des lecteurs moins attentifs, il suffira de
+ne jamais mettre en pr&eacute;sence les deux th&egrave;ses contradictoires, mais de
+s'en servir tour &agrave; tour, suivant les besoins du moment. Veut-on
+expliquer la m&eacute;moire et la permanence du moi toujours identique &agrave;
+lui-m&ecirc;me, on fera para&icirc;tre la &laquo;boule de neige&raquo; et la pr&eacute;tendue
+persistance du pass&eacute; dans le pr&eacute;sent. Veut-on expliquer le fond de la
+r&eacute;alit&eacute; elle-m&ecirc;me, soit mat&eacute;rielle, soit spirituelle, aussit&ocirc;t l'on
+enfourche l'autre grand cheval de bataille: tout est fluide et mouvant.</p>
+
+<p>Janus avait aussi deux faces oppos&eacute;es. Celle que nous montre
+habituellement le bergsonisme et qui le caract&eacute;risera dans l'histoire,
+c'est la seconde, celle de la fluidit&eacute; et de la mobilit&eacute; essentielle et
+universelle de toute existence: <i>il n'y a pas de choses, il n'y a que
+des actions sans agent</i>. Voyons-en les cons&eacute;quences &agrave; un nouveau point
+de vue, celui de la crit&eacute;riologie ou de la distinction du vrai et du
+faux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait &eacute;vanouir l'&ecirc;tre dans un perp&eacute;tuel et insaisissable
+devenir, la philosophie bergsonienne doit, par une cons&eacute;quence fatale,
+ruiner par la base toute science de l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Certes, l'intention de l'auteur n'est pas de ruiner la V&eacute;rit&eacute;. Loin de
+l&agrave;, il la recherche sinc&egrave;rement, avidement, et nous l'avons entendu
+s'&eacute;crier: &laquo;Et il n'y a pourtant qu'une v&eacute;rit&eacute;!&raquo;<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a> exclamation qui
+n'est pas d'un sceptique. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas &agrave;
+enrayer la logique d'un syst&egrave;me. Or, nous croyons qu'un syst&egrave;me o&ugrave; le
+sujet et l'objet de la connaissance sont soumis &agrave; un devenir radical, &agrave;
+un changement total et perp&eacute;tuel, aboutit, bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, &agrave; la ruine
+de toute science et de toute v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>La V&eacute;rit&eacute;, c'est ce qui est; la science est la connaissance de ce qui
+est. Mais si ce qui est est essentiellement fuyant et insaisissable,
+fuyante et pareillement insaisissable sera la V&eacute;rit&eacute;. Suivant une
+comparaison c&eacute;l&egrave;bre, &laquo;rechercher la v&eacute;rit&eacute; ne sera d&eacute;sormais que
+poursuivre des oiseaux qui s'envolent&raquo;. C'est la ruine de toute science
+humaine. Cette cons&eacute;quence inadmissible avait &eacute;t&eacute; d&eacute;nonc&eacute;e par les
+premiers penseurs de la Gr&egrave;ce. Voici en quels termes saisissants Platon
+faisait d&eacute;j&agrave; dialoguer sur ce sujet Socrate et Cratyle.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'&ecirc;tre passait incessamment, serait-il possible de dire qu'il existe
+et ce qu'il est? Tandis que nous parlons, ne serait-il pas d&eacute;j&agrave; autre,
+et n'aurait-il pas perdu sa premi&egrave;re forme?&mdash;(Cratyle) N&eacute;cessairement.
+&mdash;(Socrate) Or, comment une chose pourrait-elle &ecirc;tre, qui ne fut jamais
+de la m&ecirc;me mani&egrave;re? Car s'il n'y a un moment o&ugrave; elle demeure semblable &agrave;
+elle-m&ecirc;me, il est clair que dans ce moment-l&agrave; elle ne passe point.... En
+outre, une pareille chose ne pourrait &ecirc;tre connue par personne. Car,
+tandis qu'on s'approcherait pour la conna&icirc;tre, elle deviendrait autre;
+de sorte qu'il serait impossible de savoir ce qu'elle est et comment
+elle est. Il ne saurait y avoir connaissance d'un objet qui n'a pas de
+mani&egrave;re d'&ecirc;tre d&eacute;termin&eacute;e..... On ne peut pas m&ecirc;me dire qu'il puisse y
+avoir une connaissance quelconque, si tout change sans cesse et si rien
+ne subsiste. Car si cette chose m&ecirc;me que nous nommons la connaissance ne
+cesse pas d'&ecirc;tre la connaissance, la connaissance subsiste et il y a
+connaissance. Mais si la forme m&ecirc;me de la connaissance vient &agrave; changer,
+elle se change en une autre forme qui n'est pas celle de la
+connaissance, et il n'y a plus connaissance; et si elle change toujours,
+il n'y aura jamais de connaissance. Mais si ce qui conna&icirc;t subsiste, si
+ce qui est connu subsiste aussi ... cela ne ressemble gu&egrave;re &agrave; cette
+mobilit&eacute; et &agrave; ce flux universel dont nous parlions tout &agrave; l'heure.&raquo;<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a></p>
+
+<p>Dans le <i>Sophiste</i>, Platon revient encore sur cette d&eacute;monstration
+capitale pour conclure: &laquo;Certes, il faut combattre avec toutes les armes
+du raisonnement celui qui (par le mobilisme universel), d&eacute;truisant la
+science, la pens&eacute;e, l'intelligence, pr&eacute;tend encore pouvoir affirmer
+quelque chose de quoi que ce soit.&raquo;<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a></p>
+
+<p>C'est donc &agrave; la n&eacute;gation de la pens&eacute;e elle-m&ecirc;me que nous conduit la
+n&eacute;gation de l'&ecirc;tre. Et comme la pens&eacute;e humaine manifeste son savoir
+principalement de deux mani&egrave;res, par la <i>d&eacute;finition</i> et par la
+<i>preuve</i>&mdash;la d&eacute;finition qui indique l'essence d'un objet, la preuve qui
+d&eacute;montre son existence,&mdash;nous allons montrer combien gravement sont
+atteintes et ruin&eacute;es ces deux manifestations de la v&eacute;rit&eacute; ou de la
+science.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>D'abord</i>, comment donner une <i>d&eacute;finition</i> de ce qui change sans cesse
+et qui est le changement par essence? Il est clair que c'est tout &agrave; fait
+impossible. A peine aurez-vous ouvert la bouche pour essayer une
+d&eacute;finition, vous devriez vous arr&ecirc;ter et vous taire, puisque l'objet &agrave;
+d&eacute;finir aurait d&eacute;j&agrave; chang&eacute; et ne serait plus le m&ecirc;me. En affirmant que
+le mouvement est la seule r&eacute;alit&eacute; ou que tout est mouvement, la
+philosophie nouvelle a donc rendu toute d&eacute;finition impossible.</p>
+
+<p>Cette cons&eacute;quence s'impose si clairement que M. Bergson, bien loin de la
+nier, doit en faire l'aveu. Parlant de la vie, il admet qu'une
+d&eacute;finition exacte n'en saurait &ecirc;tre formul&eacute;e, et la raison qu'il en
+donne est celle que nous venons d'all&eacute;guer nous-m&ecirc;mes: &laquo;Une d&eacute;finition
+parfaite ne s'applique qu'&agrave; une r&eacute;alit&eacute; faite; or, les propri&eacute;t&eacute;s
+vitales ne sont jamais enti&egrave;rement r&eacute;alis&eacute;es, mais toujours en voie de
+r&eacute;alisation: ce sont moins des <i>&eacute;tats</i> que des <i>tendances</i>.&raquo;<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a> &laquo;Ni
+l'intelligence ni l'instinct ne se pr&ecirc;tent &agrave; des d&eacute;finitions rigides; ce
+sont des tendances et non pas des choses faites.... C'est pourquoi,
+ajoute-t-il, on ne devra voir dans tout ce qui va suivre qu'un dessin
+sch&eacute;matique, o&ugrave; les contours respectifs de l'intelligence et de
+l'instinct seront plus accus&eacute;s qu'il ne le faut et o&ugrave; nous aurons
+n&eacute;glig&eacute; l'estompage qui vient tout &agrave; la fois de l'ind&eacute;cision de chacun
+d'eux et de leur empi&eacute;tement r&eacute;ciproque l'un sur l'autre.... Il sera
+toujours ais&eacute; de rendre ensuite les formes plus floues, de corriger ce
+que le dessin aurait de trop g&eacute;om&eacute;trique, enfin de substituer &agrave; la
+raideur d'un sch&eacute;ma la souplesse de la vie.&raquo;<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a></p>
+
+<p>Tel est le secret de la pr&eacute;occupation constante qu'affecte M. Bergson
+d'att&eacute;nuer ou d'ext&eacute;nuer toutes ses affirmations ou n&eacute;gations,
+d'estomper ou de rendre flou tout ce qui aurait le d&eacute;faut d'&ecirc;tre clair
+et net, surtout en ce qui concerne le monde vivant. On croirait qu'il a
+adopt&eacute; la maxime c&eacute;l&egrave;bre: &laquo;Rien n'est vrai que le vague.&raquo; Jamais on ne
+saura, par exemple, si, &agrave; ses yeux, le vivant, m&ecirc;me le plus parfait, tel
+que l'homme, est <i>un</i> ou <i>multiple</i>. L'un et le multiple, dit-il, sont
+des cat&eacute;gories qui ne s'appliquent pas aux vivants, ou du moins qu'il
+s'avoue incapable de leur appliquer<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>.</p>
+
+<p>Mais on aurait grand tort d'en conclure que cette impossibilit&eacute; de rien
+d&eacute;finir nettement est propre au monde de la vie. Elle doit s'appliquer
+aussi &agrave; la mati&egrave;re brute, et pour la m&ecirc;me raison. D&eacute;j&agrave; n'avons-nous pas
+entendu M. Bergson nous dire: &laquo;Mati&egrave;re ou esprit, la r&eacute;alit&eacute; nous est
+apparue comme un perp&eacute;tuel devenir. Elle se fait ou elle se d&eacute;fait, mais
+elle n'est jamais quelque chose de fait.&raquo;<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a></p>
+
+<p>Puisqu'il n'y a en elle jamais rien de fait, mais un perp&eacute;tuel et
+insaisissable devenir, il n'y a donc l&agrave; encore rien de d&eacute;finissable.</p>
+
+<p>Par exemple, la mati&egrave;re est-elle &eacute;tendue ou in&eacute;tendue? Elle n'est ni
+l'un ni l'autre ou les deux &agrave; la fois, car &laquo;elle <i>s'&eacute;tend</i> dans l'espace
+sans y &ecirc;tre absolument <i>&eacute;tendue</i>&raquo;. &laquo;Elle est l'extra-spatial se
+d&eacute;gradant en spatialit&eacute;.&raquo; &laquo;Ainsi, quoiqu'elle se d&eacute;ploie dans le sens de
+l'espace, la mati&egrave;re n'y aboutit pas tout &agrave; fait.&raquo;<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a></p>
+
+<p>M&ecirc;me r&eacute;ponse pour savoir si la mati&egrave;re est ou n'est pas esprit, si elle
+est une ou multiple, finie ou infinie, si elle dure ou ne dure pas,
+etc.<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p>
+
+<p>A cette difficult&eacute; extr&ecirc;me&mdash;disons impossibilit&eacute;&mdash;pour l'intelligence de
+rien d&eacute;finir s'en ajoute une nouvelle du c&ocirc;t&eacute; de l'intuition. Cette
+facult&eacute;, dont nous parlerons plus tard, invent&eacute;e par M. Bergson pour
+suppl&eacute;er aux lacunes de l'intelligence, est cens&eacute;e voir le fond m&ecirc;me des
+choses, &agrave; l'int&eacute;rieur desquelles elle peut p&eacute;n&eacute;trer. Elle voit donc des
+r&eacute;alit&eacute;s que l'intelligence ne voit pas, mais, ne pouvant les exprimer
+qu'avec les cat&eacute;gories de l'intelligence qui ne leur sont plus
+applicables&mdash;puisqu'elle &laquo;transcende toutes les cat&eacute;gories&raquo;,&mdash;elle reste
+muette et sans voix, malgr&eacute; sa clairvoyance. Elle ne peut donc rien
+d&eacute;finir, au moins en langage intelligible, et son t&eacute;moignage ne peut
+qu'ajouter &agrave; la n&eacute;bulosit&eacute; vague des nouvelles d&eacute;finitions.</p>
+
+<p>Un exemple typique nous est fourni par la fameuse notion bergsonienne du
+Temps, d&eacute;j&agrave; rencontr&eacute;e sur notre chemin. A la notion intellectuelle de
+<i>Temps-longueur de dur&eacute;e</i>, comprise de tous, savants et ignorants, M.
+Bergson oppose celle de <i>Temps-invention</i>, que l'intuition, dit-il, lui
+a r&eacute;v&eacute;l&eacute;e et qu'il d&eacute;finit tour &agrave; tour, comme une <i>force active,
+psychique</i>, comme une <i>vie</i>, un <i>courant de vie</i>, un <i>&eacute;lan vital</i>, un
+<i>effort,</i> une <i>conscience</i>, une <i>supra-conscience,</i> une <i>libert&eacute;</i>, un
+<i>vouloir</i>, un <i>choix</i>, une <i>intuition</i>, un <i>progr&egrave;s</i>, une <i>croissance</i>
+perp&eacute;tuelle, une <i>continuit&eacute; de changements</i>, une <i>invention</i> de
+nouveaut&eacute;s toujours impr&eacute;visibles, une <i>cr&eacute;ation</i> incessante, une
+<i>exigence</i> perp&eacute;tuelle de cr&eacute;ation;&mdash;ou bien encore comme l'<i>&eacute;toffe</i>
+dont toute chose est faite, comme la <i>substance</i> et la <i>r&eacute;alit&eacute;</i> m&ecirc;me
+des choses;&mdash;enfin, comme un <i>accroissement progressif de l'Absolu</i>, une
+<i>m&eacute;moire</i>, une <i>prolongation</i> du pass&eacute; dans le pr&eacute;sent, etc., etc.<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>.</p>
+
+<p>Il est clair que cet amoncellement de notions incompatibles, soit entre
+elles, soit avec ce que tout le monde appelle le Temps, transcende
+compl&egrave;tement toutes nos cat&eacute;gories intellectuelles; c'est de
+l'inintelligible et partant du verbalisme pur: <i>verba et voces</i>! Moli&egrave;re
+e&ucirc;t appel&eacute; cela, tr&egrave;s irr&eacute;v&eacute;rencieusement, un triple galimatias, ou
+l'e&ucirc;t compar&eacute; au chapeau d'Arlequin, susceptible des formes les plus
+vari&eacute;es et les plus &eacute;tranges.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces explications, nous ne mettrons plus en doute que la
+philosophie du non-&ecirc;tre ou du devenir pur a ruin&eacute; toute possibilit&eacute; de
+rien d&eacute;finir. Il est m&ecirc;me impossible de d&eacute;finir ce devenir par sa
+<i>direction</i>&mdash;comme M. Bergson le suppose<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>,&mdash;car s'il n'y a plus
+rien de fixe et de stable, on ne saurait plus parler, sans se
+contredire, de direction fixe et d&eacute;finissable. Tout au plus pourrait-on
+parler d'une <i>direction de la direction elle-m&ecirc;me</i>, et l'on pressent
+dans quelle impr&eacute;cision vague et d&eacute;sesp&eacute;rante nous retombons. C'est la
+dissolution de toute nettet&eacute; dans la pens&eacute;e, et de la pens&eacute;e elle-m&ecirc;me
+qui ne vit que de pr&eacute;cision et de clart&eacute;.</p>
+
+<p>Si les hommes, disait Leibnitz, s'entendaient pour d&eacute;finir avec
+pr&eacute;cision ce dont ils parlent, presque toutes leurs discussions
+cesseraient.</p>
+
+<p>Aux antipodes de cette maxime si profonde se place une philosophie qui,
+par principe, d&eacute;clare ne pouvoir rien d&eacute;finir exactement et ne se
+mouvoir que dans le vague et l'&eacute;quivoque. D&egrave;s lors, dans la bataille des
+id&eacute;es, on ne sait m&ecirc;me plus pour qui ni pourquoi l'on se bat; et ce
+serait pourtant si n&eacute;cessaire de le savoir!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A la ruine de la <i>d&eacute;finition</i> va s'ajouter celle de la <i>preuve</i>. Toute
+preuve ou d&eacute;monstration rationnelle, en effet, s'appuie sur des
+<i>principes</i> n&eacute;cessaires. Ainsi, par exemple, je d&eacute;montre un th&eacute;or&egrave;me de
+g&eacute;om&eacute;trie par ce principe que <i>deux quantit&eacute;s &eacute;gales &agrave; une troisi&egrave;me
+sont &eacute;gales entre elles</i>. Eh bien! voyons ce que deviennent dans la
+philosophie nouvelle ces &eacute;l&eacute;ments fondamentaux de la d&eacute;monstration: les
+premiers principes.</p>
+
+<p>Tout d'abord, les principes n&eacute;cessaires et absolus d'<i>identit&eacute;</i>, de
+<i>contradiction</i>, de <i>causalit&eacute;</i> s'&eacute;vanouissent fatalement dans un
+syst&egrave;me o&ugrave; rien n'est fixe et permanent, o&ugrave;, au contraire, tout est
+changement perp&eacute;tuel et fluidit&eacute; insaisissable.</p>
+
+<p>&laquo;Y a-t-il des v&eacute;rit&eacute;s &eacute;ternelles et n&eacute;cessaires? On en peut douter&raquo;,
+&eacute;crivait un des plus brillants disciples de la nouvelle &eacute;cole; et il
+ajoutait: &laquo;Axiomes et cat&eacute;gories, formes de l'entendement ou de la
+sensibilit&eacute;, tout cela devient, tout cela &eacute;volue, l'esprit humain est
+plastique et peut changer ses plus intimes d&eacute;sirs.&raquo;<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a></p>
+
+<p>Sans doute, ces messieurs daignent encore retenir pour leur usage les
+principes les plus pratiques, tels que 2 + 2 = 4, mais uniquement comme
+des formules <i>commodes</i>, sans aucune valeur intellectuelle. Comme si le
+principe 2 + 2 = 4 pouvait avoir une valeur pratique pour r&eacute;gler avec
+mon cr&eacute;ancier, sans aucune valeur th&eacute;orique, alors que toute son utilit&eacute;
+vient de sa v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>Reconnaissons volontiers que nous n'avons pas encore rencontr&eacute; sous la
+plume de M. Bergson lui-m&ecirc;me des assertions si audacieuses et d'une
+crudit&eacute; si r&eacute;voltante. Nous avons d&eacute;j&agrave; vu le soin qu'il prenait &agrave;
+&laquo;estomper&raquo; et &agrave; &laquo;rendre flou&raquo;. Ajoutons m&ecirc;me que, dans ses pr&eacute;c&eacute;dents
+ouvrag&eacute;es, il avait nettement maintenu le caract&egrave;re absolu du principe
+d'identit&eacute; ou de contradiction. &laquo;Le principe d'identit&eacute; est la loi
+absolue de notre conscience, &eacute;crivait-il; il affirme que ce qui est
+pens&eacute; est pens&eacute; au moment o&ugrave; on le pense; et ce qui fait l'absolue
+n&eacute;cessit&eacute; de ce principe, c'est qu'il ne lie pas l'avenir au pr&eacute;sent,
+mais seulement le pr&eacute;sent au pr&eacute;sent: il exprime la confiance
+in&eacute;branlable que la conscience se sent en elle-m&ecirc;me, tant que, fid&egrave;le &agrave;
+son r&ocirc;le, elle se borne &agrave; constater l'&eacute;tat actuel apparent de
+l'&acirc;me.&raquo;<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a></p>
+
+<p>Mais ces lignes &eacute;taient &eacute;crites il y a plus de vingt-deux ans, vers
+1889, et longtemps avant l'apparition de la philosophie du devenir. Leur
+auteur les &eacute;crirait-il de nouveau aujourd'hui sans les &laquo;estomper&raquo; et les
+&laquo;neutraliser&raquo;? Nous ne le croyons pas. Son monisme le lui interdit. Quoi
+qu'il en soit, elles ne cadrent plus avec cette philosophie nouvelle o&ugrave;
+tout s'&eacute;coule et o&ugrave; rien ne peut demeurer fixe et le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Si l'&ecirc;tre existe, il est n&eacute;cessairement identique &agrave; lui-m&ecirc;me: A = A.
+C'est la premi&egrave;re v&eacute;rit&eacute; qui saute aux yeux de celui qui, apr&egrave;s avoir
+saisi l'&ecirc;tre, le compare avec lui-m&ecirc;me. Partant, il ne peut &ecirc;tre
+identique &agrave; la n&eacute;gation de lui-m&ecirc;me. L'&ecirc;tre ne peut, &ecirc;tre identique au
+non-&ecirc;tre. C'est le principe de contradiction: <i>Idem non potest esse et
+non esse</i>. Impossible d'affirmer et de nier en m&ecirc;me temps, car aucun
+homme sinc&egrave;re ne saurait croire &agrave; l'identit&eacute; de l'affirmation et de la
+n&eacute;gation.</p>
+
+<p>Que si, au contraire, l'&ecirc;tre n'est plus qu'une illusion, s'il n'y a
+jamais rien de fait ni de saisissable dans le r&eacute;el, vous ne pouvez plus
+le dire identique &agrave; lui-m&ecirc;me. Dans la m&ecirc;me phrase, vous ne pouvez plus
+unir un sujet &agrave; un attribut, puisque entre ces deux instants du devenir
+le sujet a d&eacute;j&agrave; chang&eacute; n&eacute;cessairement et par d&eacute;finition.</p>
+
+<p>Bien plus, dans le m&ecirc;me instant, s'il n'y a plus d'&ecirc;tre stable sous le
+changement, s'il n'y a que du changement pur, vous ne pouvez plus
+l'arr&ecirc;ter au passage, le fixer, le &laquo;congeler&raquo; pour dire ce qu'il est,
+car toute son essence est de changer et de n'&ecirc;tre jamais identique &agrave;
+lui-m&ecirc;me<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p>
+
+<p>M. Le Roy nous accorderait toutefois que si le principe de contradiction
+n'est plus la loi du r&eacute;el, il demeure &laquo;la loi supr&ecirc;me du discours&raquo;. Mais
+cette concession nous para&icirc;t bien vaine. Toute la valeur du discours
+&eacute;tant dans sa conformit&eacute; avec le r&eacute;el, on ne peut plus exclure la
+contradiction dans le discours apr&egrave;s l'avoir admise dans le r&eacute;el. S' &laquo;il
+y a de la contradiction dans le monde&raquo;, comme l'affirme M. Le Roy<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>,
+il faut bien admettre qu'il y en ait aussi dans le discours et la pens&eacute;e
+qui doivent repr&eacute;senter ce r&eacute;el.</p>
+
+<p>En brisant le principe d'identit&eacute; ou de contradiction, on brise donc les
+ressorts essentiels de la raison humaine, on identifie les contraires et
+l'on verse dans tous les d&eacute;lires du monisme panth&eacute;istique<a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p>
+
+<p>Aristote avait bien saisi toute la gravit&eacute; de ces cons&eacute;quences logiques
+du principe h&eacute;raclitien et les avait d&eacute;j&agrave; vigoureusement d&eacute;nonc&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Si les contradictoires &eacute;taient &eacute;galement vraies, relativement &agrave; la m&ecirc;me
+chose, &eacute;crivait-il, d&egrave;s lors tout serait confondu avec tout. Ce serait
+une seule et m&ecirc;me chose qu'une <i>gal&egrave;re</i>, un <i>mur</i> et un <i>homme</i>, si l'on
+peut indiff&eacute;remment tout affirmer ou tout nier.... Un homme n'est
+&eacute;videmment pas une gal&egrave;re, mais il l'est ainsi dans le panth&eacute;isme
+d'Anaxagore, pour lequel <i>toutes choses sont confondues les unes avec
+les autres</i>, et par l&agrave; m&ecirc;me il n'y a plus rien qui soit r&eacute;ellement
+existant.... Car s'il est vrai que tel &ecirc;tre soit homme et en m&ecirc;me temps
+non-homme, indiff&eacute;remment, il n'y a plus r&eacute;ellement ni homme ni
+non-homme.&raquo;<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a></p>
+
+<p>Cette r&eacute;futation par l'absurde du monisme d'H&eacute;raclite et d'Anaxagore
+n'est pas moins d&eacute;cisive contre celui de M. Bergson. Celui-ci ne fait
+que rajeunir l'exemple de la <i>gal&egrave;re</i>, du <i>mur</i> et de l'<i>homme</i>
+lorsqu'il nous r&eacute;p&egrave;te avec une insistance inqui&eacute;tante que, pour lui, &laquo;un
+verre d'eau, l'eau, le sucre et le processus de dissolution du sucre
+dans l'eau sont sans doute des abstractions&raquo;.<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a> Pour le monisme
+contemporain, en effet, comme pour le monisme antique, toute distinction
+r&eacute;elle des &ecirc;tres est une illusion, le fond de leur &ecirc;tre &eacute;tant le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Voil&agrave; o&ugrave; nous conduit l'identit&eacute; des contraires. Et, comme la
+contradiction syst&eacute;matique finit par se d&eacute;truire elle-m&ecirc;me, voici la
+derni&egrave;re cons&eacute;quence &eacute;galement d&eacute;nonc&eacute;e par Aristote.</p>
+
+<p>&laquo;Pr&eacute;tendre que l'&ecirc;tre et le non-&ecirc;tre sont identiques, c'est admettre
+l'&eacute;ternel repos des choses et non leur &eacute;ternel devenir. Il n'y a rien,
+en effet, dans ce syst&egrave;me en quoi puissent se transformer les &ecirc;tres,
+puisque tout est identique &agrave; tout&raquo;<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a> Si tout est identique,
+assur&eacute;ment, changer serait demeurer identique, et le changement lui-m&ecirc;me
+n'a plus de sens.</p>
+
+<p>Voici donc qu'en soutenant que le mouvement seul existe, on a rendu
+impossible le mouvement lui-m&ecirc;me, justifiant ainsi la critique finale
+d'Aristote: &laquo;Le malheur commun de toutes ces belles th&eacute;ories, c'est,
+comme on l'a r&eacute;p&eacute;t&eacute; cent fois, de se r&eacute;futer elles-m&ecirc;mes.&raquo;<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a></p>
+
+<p>Elles d&eacute;truisent en m&ecirc;me temps toute science philosophique. La v&eacute;rit&eacute;
+devenant insaisissable et inaccessible &agrave; l'esprit humain, on ne peut
+plus pr&eacute;tendre &agrave; la poursuivre s&eacute;rieusement<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a>. La philosophie cesse
+d'&ecirc;tre une science pour devenir un art. Son objet n'est plus la
+recherche de ce <i>qui est</i>, mais de <i>ce qui pla&icirc;t</i>. Tel est le nouveau
+crit&egrave;re. Un tableau du syst&egrave;me du monde trac&eacute; <i>a priori</i>, enlev&eacute; de
+chic, rev&ecirc;tu de couleurs &eacute;tranges, originales et s&eacute;duisantes&mdash;qu'il soit
+ou non conforme, au monde r&eacute;el,&mdash;s'il peut plaire, sera tenu pour vrai,
+d'autant plus vrai qu'il plaira davantage par sa hardiesse surtout et sa
+nouveaut&eacute;.</p>
+
+<p>Un exemple des plus remarquables va nous en &ecirc;tre offert par M. Bergson
+lui-m&ecirc;me. Il va d&eacute;rouler sous nos yeux, comme dans une vision
+fantastique, toute la pr&eacute;histoire et la g&eacute;n&eacute;alogie des &ecirc;tres anim&eacute;s et
+inanim&eacute;s qui ont peupl&eacute; tous les mondes. Apr&egrave;s avoir plaisant&eacute;
+l'Ontologie des anciens avec son ambition insens&eacute;e de conna&icirc;tre les
+essences des choses, lui-m&ecirc;me va les d&eacute;passer d'audace en nous
+d&eacute;couvrant les secrets pr&eacute;historiques de la gen&egrave;se des corps et des
+esprits et de l'intelligence elle-m&ecirc;me: &laquo;<i>Le moment est venu</i>,
+para&icirc;t-il, <i>de tenter une gen&egrave;se de l'intelligence en m&ecirc;me temps qu'une
+gen&egrave;se des corps</i>.&raquo;<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a></p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="V" id="V">V</a></h2>
+
+<h2>L'&Eacute;VOLUTION DES MONDES.</h2>
+
+
+<p>1. <i>Expos&eacute;</i>.&mdash;La r&eacute;futation de tous les syst&egrave;mes &eacute;volutionnistes tent&eacute;s
+jusqu'&agrave; ce jour est une des parties les plus int&eacute;ressantes et les plus
+solides de <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, dont nous entreprenons l'analyse et
+la critique. M. Bergson s'y montre juste, mais impitoyable pour ses
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs.</p>
+
+<p>Herbert Spencer est assez malmen&eacute;. D&egrave;s les premi&egrave;res pages de sa
+pr&eacute;face, l'auteur se h&acirc;te de s'attaquer &laquo;au faux &eacute;volutionnisme de
+Spencer, qui consiste &agrave; d&eacute;couper la r&eacute;alit&eacute; actuelle, d&eacute;j&agrave; &eacute;volu&eacute;e, en
+petits morceaux non moins &eacute;volu&eacute;s, puis &agrave; la recomposer avec ces
+fragments et &agrave; se donner ainsi, par avance, tout ce qu'il s'agit
+d'expliquer&raquo;<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>. Plus tard, il comparera ironiquement sa m&eacute;thode au
+jeu de cet enfant qui colle une image toute faite sur un carton, le
+d&eacute;coupe en petits morceaux, juxtapose ensuite ces fragments et finit par
+croire que l'image totale ainsi obtenue a &eacute;t&eacute; produite par lui, comme
+s'il en avait produit le dessin et la couleur. L'&eacute;volution vraie des
+choses ne peut donc ressembler en rien &agrave; la juxtaposition, si habile
+qu'elle soit, des fragments de l'&eacute;volu&eacute;<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a>.</p>
+
+<p>La th&eacute;orie de Fichte<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a>, quoique un peu moins &laquo;d&eacute;nu&eacute;e de sens
+philosophique&raquo; que celle de Spencer, ne le conduit gu&egrave;re plus loin.
+Celui-ci &eacute;tait parti de l'inorganique et pr&eacute;tendait, en le compliquant
+avec lui-m&ecirc;me, reconstituer la vie et la pens&eacute;e. Celui-l&agrave;, par un
+<i>decrescendo</i> habilement m&eacute;nag&eacute;, part de l'intelligence et de la vie
+pour redescendre peu &agrave; peu jusqu'&agrave; la mati&egrave;re brute. L'un compose et
+complique avec des &eacute;l&eacute;ments donn&eacute;s, l'autre d&eacute;compose et d&eacute;grade, mais
+toujours avec des &eacute;l&eacute;ments donn&eacute;s dont on n'indique pas la gen&egrave;se, alors
+que l'&eacute;volution a pr&eacute;cis&eacute;ment pour but de l'expliquer. Le grand tort des
+uns et des autres est aussi de ne pas voir &laquo;la coupure&raquo; entre
+l'inorganis&eacute; et l'organis&eacute; et de pr&eacute;tendre les tirer l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Cette illusion fondamentale &eacute;tant commune &agrave; tous les syst&egrave;mes
+d'&eacute;volution par simple m&eacute;canisme, M. Bergson ne cesse &agrave; tout propos de
+la d&eacute;masquer et de la confondre.</p>
+
+<p>Le darwinisme n'y &eacute;chappe point. N'a-t-il pas, lui aussi, la pr&eacute;tention
+d'expliquer l'&eacute;volution par de simples causes accidentelles et
+ext&eacute;rieures? L'adaptation aux milieux ambiants, la lutte pour la vie, la
+s&eacute;lection par le hasard des batailles, la transmission h&eacute;r&eacute;ditaire des
+caract&egrave;res acquis fortuitement ... tout cela sent encore trop le
+m&eacute;canisme, puisque la cause int&eacute;rieure de l'&eacute;volution, l'&eacute;lan vital
+originel et sa direction privil&eacute;gi&eacute;e en sont rigoureusement exclus.</p>
+
+<p>Le n&eacute;o-darwinisme<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a> est un peu plus heureux quand il recourt, pour
+expliquer les variations, &agrave; des diff&eacute;rences inh&eacute;rentes au germe dont
+l'individu est porteur, et non pas aux d&eacute;marches accidentelles de cet
+individu au cours de sa carri&egrave;re. Mais ce que M. Bergson ne peut
+admettre, c'est que ces diff&eacute;rences inh&eacute;rentes au germe soient purement
+accidentelles et individuelles, alors que tout concourt &agrave; prouver
+qu'elles sont le d&eacute;veloppement d'une impulsion g&eacute;n&eacute;rale et originelle
+qui passe de germe en germe &agrave; travers les individus et leur imprime sa
+marque, soit dans la m&ecirc;me ligne, soit dans des branches lat&eacute;rales si
+divergentes que nous sommes tout surpris d'y voir r&eacute;appara&icirc;tre certains
+traits originels que l'on croyait disparus. Ainsi, par exemple, nous
+retrouvons de grandes similitude dans la structure de l'&#339;il chez des
+esp&egrave;ces tr&egrave;s &eacute;loign&eacute;es et qui n'ont pas du tout la m&ecirc;me histoire. Les
+vert&eacute;br&eacute;s et tel mollusque, l'homme et le Peigne, ont une m&ecirc;me r&eacute;tine.
+C'est donc l&agrave; une empreinte d'une m&ecirc;me tendance originelle<a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a>.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la th&eacute;orie nouvelle des <i>mutations brusques</i> de M. de Vries
+est venue modifier profond&eacute;ment le darwinisme sur ce point. La tendance
+&agrave; changer brusquement au bout de certaines p&eacute;riodes ne peut plus &ecirc;tre
+dite accidentelle et individuelle. Malheureusement, cette th&eacute;orie est
+encore trop jeune pour qu'elle soit v&eacute;rifi&eacute;e. M. de Vries n'apporte
+qu'un seul fait, d'ailleurs contestable, dans le r&egrave;gne v&eacute;g&eacute;tal et aucun
+dans le r&egrave;gne animal<a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>.</p>
+
+<p>Lamarck et les n&eacute;o-lamarckiens<a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a> sont mieux inspir&eacute;s lorsqu'ils
+reconnaissent pour cause essentielle des changements une force, un
+effort int&eacute;rieur, ou encore un besoin, puisque leur maxime est que le
+<i>besoin cr&eacute;e l'organe</i>. Mais ils ont grand tort de consid&eacute;rer cet effort
+comme individuel. L'effort par lequel une esp&egrave;ce modifie ses organes ou
+ses instincts doit &ecirc;tre une chose bien plus profonde et qui ne d&eacute;pend
+pas uniquement des circonstances ni des individus, quoique les individus
+y collaborent, et il n'est pas purement accidentel, quoique l'accident y
+tienne une large place.</p>
+
+<p>A ces critiques g&eacute;n&eacute;rales des divers syst&egrave;mes &eacute;volutionnistes, M.
+Bergson en ajoute de particuli&egrave;res, dont nous rel&egrave;verons les deux plus
+int&eacute;ressantes sur l'insuffisance de l'<i>adaptation</i> aux milieux ambiants
+et l'insuffisance de l'<i>h&eacute;r&eacute;dit&eacute;.</i></p>
+
+<p>Voici la premi&egrave;re: &laquo;Il est bien &eacute;vident qu'une esp&egrave;ce dispara&icirc;t quand
+elle ne se plie pas aux conditions d'existence qui lui sont faites. Mais
+autre chose est de reconna&icirc;tre que les circonstances ext&eacute;rieures sont
+des forces avec lesquelles l'&eacute;volution doit compter, autre chose
+soutenir qu'elles sont les causes directrices de l'&eacute;volution. Cette
+derni&egrave;re th&egrave;se est celle du m&eacute;canisme. Elle exclut absolument
+l'hypoth&egrave;se d'un &eacute;lan originel, je veux dire d'une pouss&eacute;e int&eacute;rieure
+qui porterait la vie, par des formes de plus en plus complexes, &agrave; des
+destin&eacute;es de plus en plus hautes. Cet &eacute;lan est pourtant visible.... La
+v&eacute;rit&eacute; est que l'adaptation explique les sinuosit&eacute;s du mouvement
+&eacute;volutif, mais non pas les directions g&eacute;n&eacute;rales du mouvement, encore
+moins le mouvement lui m&ecirc;me. La route qui m&egrave;ne &agrave; la ville, est bien
+obliger de monter les c&ocirc;tes et de descendre les pentes, clic <i>s'adapte</i>
+aux accidents du terrain; mais les accidents de terrain ne sont pas
+cause de la route et ne lui ont pas non plus imprim&eacute; sa direction.&raquo;<a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a></p>
+
+<p>L'on ne saurait mieux dire; c'est d&eacute;cisif. La seconde critique ne l'est
+pas moins.</p>
+
+<p>D'abord les faits nous montrent, d'une mani&egrave;re irr&eacute;fragable, que la
+transmission h&eacute;r&eacute;ditaire des caract&egrave;res acquis est l'exception et non la
+r&egrave;gle. Cette simple remarque suffirait &agrave; renverser tous les syst&egrave;mes
+d&eacute;j&agrave; critiqu&eacute;s. Mais il y a plus, l'exception m&ecirc;me devient inexplicable:</p>
+
+<p>&laquo;Comment attendre d'elle (de l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;) qu'elle d&eacute;veloppe (peu &agrave; peu)
+un organe tel que l'&#339;il? Quand on pense au nombre &eacute;norme de variations,
+toutes dirig&eacute;es dans le m&ecirc;me sens, qu'il faut supposer accumul&eacute;es les
+unes sur les autres pour passer de la tache pigmentaire de l'Infusoire &agrave;
+l'&#339;il du Mollusque ou du Vert&eacute;br&eacute;, on se demande comment l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;,
+telle que nous l'observons, aurait jamais d&eacute;termin&eacute; cet amoncellement de
+diff&eacute;rences, &agrave; supposer que des efforts individuels eussent pu produire
+chacune d'elles en particulier.&raquo;<a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a></p>
+
+<p>Des efforts accidentels et individuels ne suffisent donc pas &agrave; expliquer
+cette &laquo;marche &agrave; la vision&raquo; vers le plus parfait des organes visuels, tel
+que l'&#339;il du vert&eacute;br&eacute;. Au-dessus des individus, incapables de se
+concerter entre eux pour un tel but, au-dessus des circonstances
+accidentelles et fortuites, il faut placer une force sup&eacute;rieure qui les
+domine et les dirige. Elle seule peut emp&ecirc;cher l'&eacute;volution d'&ecirc;tre un
+&eacute;coulement aveugle et chaotique, comme l'eau qui d&eacute;borde, tant&ocirc;t
+bienfaisante et tant&ocirc;t destructrice. Il faut une direction. C'est dire
+qu'aucun des syst&egrave;mes &eacute;volutionnistes imagin&eacute;s jusqu'&agrave; ce jour n'est
+capable de r&eacute;soudre le probl&egrave;me de l'&eacute;volution.</p>
+
+<p>Voil&agrave; une critique, &agrave; nos yeux p&eacute;remptoire, de l'&eacute;volutionnisme,
+et&mdash;quoiqu'il ne l'ait point invent&eacute;e&mdash;nous devons savoir gr&eacute; &agrave; M.
+Bergson de nous l'avoir si bien expos&eacute;e. Reste &agrave; examiner ce qu'il va
+nous proposer de mettre &agrave; la place, car il ne suffit pas de d&eacute;truire, il
+faut encore et surtout remplacer.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>D'abord&mdash;et ce proc&eacute;d&eacute; par antith&egrave;se n'est plus pour nous surprendre,
+&mdash;M. Bergson maintient quand m&ecirc;me, et malgr&eacute; tous ses &eacute;checs successifs,
+le principe de l'<i>&eacute;volution universelle</i>, s'&eacute;tendant &agrave; tous les &ecirc;tres
+sans exception. Principe dont nous avons montr&eacute; ailleurs<a name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a> l'&eacute;tendue
+exag&eacute;r&eacute;e, car si les faits peuvent nous sugg&eacute;rer d'admettre des
+&eacute;volutions partielles d'une multitude de types primitifs, animaux et
+v&eacute;g&eacute;taux, aucun fait n'autorise la n&eacute;gation de ces types primitifs,
+aucun ne favorise l'hypoth&egrave;se de l'&eacute;volution universelle s'&eacute;tendant de
+la mol&eacute;cule inorganique jusqu'&agrave; l'homme et &agrave; l'intelligence humaine.
+Bien loin de l&agrave;, tous les faits scientifiques, non moins que les
+impossibilit&eacute;s rationelles qu'elle implique, la contredisent
+ouvertement.</p>
+
+<p>Cependant, M. Bergson s'obstine &agrave; retenir le principe, et la raison de
+cette obstination, commune &agrave; un si grand nombre de penseurs
+contemporains, nous la trouvons clairement formul&eacute;e dans cet aveu d'un
+de ses coll&egrave;gues en Sorbonne, professeur d'anatomie compar&eacute;e, et qui
+n'est nullement suspect d'attaches religieuses: &laquo;Je suis absolument
+convaincu, &eacute;crivait-il, qu'on est ou qu'on n'est pas transformiste, non
+pour des raisons tir&eacute;es de l'histoire naturelle, mais en raison de ses
+opinions philosophiques. S'il existait une hypoth&egrave;se scientifique autre
+que le transformisme pour expliquer l'origine des esp&egrave;ces (sans recourir
+&agrave; Dieu), nombre de transformistes actuels abandonneraient leur opinion
+actuelle comme insuffisamment d&eacute;montr&eacute;e.&raquo;<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a></p>
+
+<p>L'hypoth&egrave;se de l'&eacute;volution universelle et absolue est donc comme la
+&laquo;carte forc&eacute;e&raquo; pour tous ceux qui veulent masquer leur pr&eacute;tention
+irrationnelle de se passer de Dieu, et cela nous explique la vraie
+port&eacute;e des paroles suivantes:</p>
+
+<p>&laquo;En soumettant ainsi les diverses formes actuelles de l'&eacute;volutionnisme &agrave;
+une commune &eacute;preuve, en montrant qu'elles viennent toutes se heurter &agrave;
+une m&ecirc;me insurmontable difficult&eacute;, nous n'avons nullement l'intention de
+les renvoyer dos &agrave; dos....&raquo;<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a>, mais seulement de les transformer et
+de les remplacer par une hypoth&egrave;se nouvelle qui &eacute;vitera les &eacute;cueils o&ugrave;
+toutes les autres sont venues se heurter et se briser.</p>
+
+<p>Le premier de ces &eacute;cueils, c'&eacute;tait, nous semble-t-il, le souci de faire
+concorder la th&eacute;orie avec les faits. Or, ce but est impossible &agrave;
+atteindre, attendu que &laquo;les documents nous manquent pour reconstituer
+cette histoire de l'&eacute;volution&raquo;<a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>. Il vaut donc bien mieux, d'apr&egrave;s M.
+Bergson, s'en tenir &agrave; des g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s, d'autant que la philosophie
+&laquo;n'est pas tenue aux m&ecirc;mes pr&eacute;cisions que les sciences&raquo;<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>. La
+philosophie, que l'on avait fait descendre du ciel sur la terre, va donc
+remonter un instant dans les nuages pour s'y mouvoir plus &agrave; son aise.</p>
+
+<p>Le deuxi&egrave;me &eacute;cueil &eacute;tait la pr&eacute;occupation constante d'accorder la
+th&eacute;orie avec les premiers principes de la raison, notamment avec le
+principe de causalit&eacute;. On supposait toujours qu'en &eacute;voluant un &ecirc;tre ne
+pouvait produire que ce qu'il contenait d&eacute;j&agrave; en puissance. Tout &eacute;tait
+donc donn&eacute;, &agrave; l'origine de l'&eacute;volution, au moins &agrave; l'&eacute;tat virtuel ou de
+puissance. Ainsi, par exemple, deux esp&egrave;ces voisines, comme le singe et
+l'homme, &eacute;taient suppos&eacute;es descendre d'un anc&ecirc;tre commun, &agrave; caract&egrave;res
+encore ind&eacute;cis, ni homme ni singe, mais pouvant &eacute;voluer dans l'un ou
+l'autre sens, le genre contenant virtuellement les esp&egrave;ces.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait encore l&agrave; un but chim&eacute;rique, impossible &agrave; atteindre, au moins
+dans l'&eacute;tat actuel de la science. Aussi &laquo;les g&eacute;n&eacute;alogies qu'on nous
+propose pour les diverses esp&egrave;ces sont le plus souvent probl&eacute;matiques.
+Elles varient avec les auteurs, avec les vues th&eacute;oriques dont elles
+s'inspirent, et soul&egrave;vent des d&eacute;bats que l'&eacute;tat actuel de la science ne
+permet pas de trancher&raquo;<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a>.</p>
+
+<p>Il est donc beaucoup plus simple de s'en passer et de supposer que
+l'&eacute;volution, au lieu de d&eacute;rouler peu &agrave; peu les germes qu'elle portait
+dans ses flancs, a cr&eacute;&eacute; de toute pi&egrave;ce tout ce qu'elle a produit.
+L'&eacute;volution ne sera plus une simple &eacute;volution novatrice, mais une
+cr&eacute;ation qui se poursuit sans fin en vertu d'un mouvement initial<a name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a>.
+De l&agrave; le nom assez contradictoire, mais significatif d'<i>Evolution
+cr&eacute;atrice</i>. D&egrave;s lors, plus n'est besoin de trouver des anc&ecirc;tres communs,
+des types g&eacute;n&eacute;riques d'o&ugrave; sortiraient des esp&egrave;ces: <i>tout peut sortir de
+tout</i>, gr&acirc;ce &agrave; l'hypoth&egrave;se d'une cr&eacute;ation perp&eacute;tuelle<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a>.</p>
+
+<p>D&eacute;barrass&eacute; de la sorte de tous ces vains scrupules, d'accord avec les
+premiers principes de la raison ou de concordance avec les faits, on
+devine combien notre auteur va se mouvoir &agrave; son aise dans la description
+qu'il va nous faire de l'&eacute;volution des &ecirc;tres organis&eacute;s ou inorganis&eacute;s,
+soit sur notre terre, soit &laquo;sur d'autres plan&egrave;tes, dans d'autres
+syst&egrave;mes solaires&raquo;<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a>. Et c'est l'intuition grandiose de ce po&egrave;te ou
+de ce voyant que nous avons h&acirc;te d'analyser, apr&egrave;s avoir pri&eacute; le lecteur
+de vouloir bien se rappeler la fameuse notion bergsonienne du Temps,
+v&eacute;ritable inspiratrice des th&eacute;ories nouvelles.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Au commencement &eacute;tait le Temps, et le Temps &eacute;tait un principe
+<i>psychique</i>, dou&eacute; d'<i>activit&eacute;</i>, car &laquo;un temps d&eacute;pourvu d'efficace, du
+moment qu'il ne fait rien, n'est rien&raquo;<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a>. Comment le d&eacute;finir? C'est
+bien impossible, car, &eacute;tant un produit de l'intuition, il ne rentre dans
+aucune des cat&eacute;gories de l'intelligence. Cependant, &laquo;faute d'un meilleur
+mot&raquo;<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a>, nous avons d&eacute;j&agrave; vu qu'il l'appelle <i>conscience</i> ou
+<i>superconscience</i>, mais plus souvent <i>vie, &eacute;lan vital, courant de vie,
+cr&eacute;ation incessante</i>, ou <i>exigence de cr&eacute;ation, invention, choix,
+libert&eacute;, intuition, vouloir, progr&egrave;s</i>, etc.</p>
+
+<p>Cette puissance cosmique n'est pourtant pas infinie, mais strictement
+limit&eacute;e et imparfaite, car &laquo;il ne faut pas oublier, dit-il, que la force
+qui &eacute;volue &agrave; travers le monde organis&eacute; est une force limit&eacute;e qui
+toujours cherche &agrave; se d&eacute;passer elle-m&ecirc;me et toujours reste inad&eacute;quate &agrave;
+l'&#339;uvre qu'elle tend &agrave; poursuivie&raquo;<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a>.
+Or, voici comment l'&eacute;volution de cette force originelle s'est tout &agrave;
+coup produite sans aucune cause assignable. &laquo;A un certain moment, en
+certains points de l'espace, un courant bien visible a pris naissance:
+ce courant de vie, traversant les corps qu'il a organis&eacute;s tour &agrave; tour,
+passant de g&eacute;n&eacute;ration en g&eacute;n&eacute;ration, s'est divis&eacute; entre les esp&egrave;ces et
+&eacute;parpill&eacute; entre les individus, sans rien perdre de sa force,
+s'intensifiant plut&ocirc;t &agrave; mesure qu'il avan&ccedil;ait.&raquo;<a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a></p>
+
+<p>Toutefois, cette marche de l'&eacute;volution n'est pas chose si simple, car,
+au lieu de ne prendre qu'une seule direction et de d&eacute;crire une
+trajectoire unique, comme celle d'un boulet de canon, elle s'est
+fragment&eacute;e en un nombre consid&eacute;rable de directions. &laquo;Nous avons affaire
+ici &agrave; un obus qui a tout de suite &eacute;clat&eacute; en fragments, lesquels, &eacute;tant
+eux-m&ecirc;mes des esp&egrave;ces d'obus, ont &eacute;clat&eacute; &agrave; leur tour en fragments
+destin&eacute;s &agrave; &eacute;clater encore, et ainsi de suite pendant fort longtemps....</p>
+
+<p>Quand l'obus &eacute;clate, sa fragmentation particuli&egrave;re s'explique tout &agrave; la
+fois par la force explosive de la poudre qu'il renferme et par la
+r&eacute;sistance que le m&eacute;tal y oppose. Ainsi pour la fragmentation de la vie
+en individus et en esp&egrave;ces. Elle tient, croyons-nous, &agrave; deux s&eacute;ries de
+causes: la r&eacute;sistance que la vie &eacute;prouve de la part de la mati&egrave;re brute,
+et la force explosive&mdash;due &agrave; un &eacute;quilibre instable de tendances&mdash;que la
+vie porte en elle.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La r&eacute;sistance de la mati&egrave;re brute est l'obstacle qu'il fallut tourner
+d'abord. La vie semble y avoir r&eacute;ussi &agrave; force d'humilit&eacute; (!) en se
+faisant tr&egrave;s petite et tr&egrave;s insinuante, biaisant avec les forces
+physiques et chimiques, consentant m&ecirc;me &agrave; faire avec elles une partie du
+chemin, comme l'aiguille de la voie ferr&eacute;e quand elle adopte pendant
+quelque temps la direction du rail dont elle veut se d&eacute;tacher.&raquo; Voil&agrave;
+pourquoi les premi&egrave;res formes de la vie furent d'une simplicit&eacute; extr&ecirc;me,
+se distinguant &agrave; peine des formes inorganiques. Elles devaient &ecirc;tre
+comparables &agrave; celles de nos Amibes, mais avec, en plus, &laquo;la formidable
+pouss&eacute;e int&eacute;rieure qui devait les hausser jusqu'aux formes sup&eacute;rieures
+de la vie&raquo;<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Mais les causes vraies et profondes de division &eacute;taient celles que la
+vie portait en elle. Car la vie est une tendance, et l'essence d'une
+tendance est de se d&eacute;velopper en forme de gerbe, cr&eacute;ant, par le seul
+fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se
+partagera son clan.&raquo;<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a></p>
+
+<p>L'histoire de l'&eacute;volution consistera donc &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler le nombre de ces
+directions divergentes, &agrave; en appr&eacute;cier l'importance relative, &agrave; en faire
+le dosage pour mettre en relief les directions principales. Or, l'on
+voit, du premier coup d'&#339;il, que les &laquo;bifurcations, au cours du trajet,
+ont &eacute;t&eacute; nombreuses, mais il y a eu beaucoup d'impasses &agrave; c&ocirc;t&eacute; de deux ou
+trois grandes routes; et de ces routes elles-m&ecirc;mes, une seule, celle qui
+monte le long des vert&eacute;br&eacute;s jusqu'&agrave; l'homme, a &eacute;t&eacute; assez large pour
+laisser passer librement le grand souffle de la vie.&raquo;<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a></p>
+
+<p>D'abord, l'&eacute;lan originel, quoique simple et unique, s'est partag&eacute; entre
+deux grandes lignes d'&eacute;volution divergentes: le v&eacute;g&eacute;tal d l'animal. La
+preuve que c'est bien le m&ecirc;me &eacute;lan vital qui s'est ainsi divis&eacute;, c'est
+que quelque chose du tout subsiste encore dans les parties, comme une
+empreinte originelle. Ainsi nous retrouvons dans les organismes les plus
+diff&eacute;rents des organes semblables ou analogues, &laquo;comme des camarades
+s&eacute;par&eacute;s depuis longtemps gardent les m&ecirc;mes souvenirs d'enfance&raquo;<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a>.
+C'est donc bien le m&ecirc;me &eacute;lan primitif qui se continue dans les voies les
+plus diverses.</p>
+
+<p>Comme exemple de ces &laquo;analogies profondes&raquo;, M. Bergson cite &laquo;la
+g&eacute;n&eacute;ration sexu&eacute;e: elle n'est peut-&ecirc;tre qu'un luxe pour la plante, mais
+il fallait que l'animal y v&icirc;nt, et la plante a d&ucirc; y &ecirc;tre port&eacute;e par le
+m&ecirc;me &eacute;lan qui y poussait l'animal, &eacute;lan primitif, originel, ant&eacute;rieur au
+d&eacute;doublement des deux r&egrave;gnes. Nous en dirons autant de la tendance du
+v&eacute;g&eacute;tal &agrave; une complexit&eacute; croissante. Cette tendance est essentielle au
+r&egrave;gne animal, que travaille le besoin d'une action de plus en plus
+&eacute;tendue, de plus en plus efficace. Mais les v&eacute;g&eacute;taux, qui se sont
+condamn&eacute;s (!) &agrave; l'insensibilit&eacute; et &agrave; l'immobilit&eacute;, ne pr&eacute;sentent la m&ecirc;me
+tendance que parce qu'ils ont re&ccedil;u au d&eacute;but la m&ecirc;me impulsion&raquo;<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a>.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de la force ou de la faiblesse de tels arguments,
+examinons la division pr&eacute;tendue de l'&eacute;lan vital originel entre les deux
+r&egrave;gnes, <i>v&eacute;g&eacute;tal</i> et <i>animal</i>.</p>
+
+<p>Pour la comprendre, il faudrait tout d'abord conna&icirc;tre les ressemblances
+et surtout les diff&eacute;rences caract&eacute;ristiques de la plante avec l'animal.
+Malheureusement, aux yeux de M. Bergson, aucun caract&egrave;re pr&eacute;cis ne les
+distingue, et toute d&eacute;finition, jusqu'&agrave; ce jour, a &eacute;chou&eacute;. Tout au plus
+pourra-t-on les distinguer par leur <i>tendance</i> &agrave; accentuer trois
+caract&egrave;res plus remarquables<a name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a>.</p>
+
+<p>1&deg; Leur <i>mode d'alimentation</i>. Les v&eacute;g&eacute;taux tirent leur nourriture, en
+particulier le carbone et l'azote, directement des substances min&eacute;rales;
+l'animal, des substances v&eacute;g&eacute;tales et d&eacute;j&agrave; &eacute;labor&eacute;es par la vie. Mais
+cette loi souffre des exceptions: ainsi les champignons s'alimentent
+comme les animaux, et l'on conna&icirc;t des plantes insectivores, telles que
+le Dros&eacute;ra, la Dion&eacute;e, la Pinguicula, etc. Il n'en est pas moins vrai
+que les v&eacute;g&eacute;taux se distinguent des animaux, pris en bloc, par leur
+pouvoir de cr&eacute;er de la mati&egrave;re organique aux d&eacute;pens de l'inorganique.</p>
+
+<p>2&deg; La tendance des v&eacute;g&eacute;taux &agrave; l'<i>immobilit&eacute;</i> et des animaux &agrave; la
+<i>mobilit&eacute;</i> est une cons&eacute;quence de leur mode d'alimentation. La plante
+n'a pas besoin de se d&eacute;ranger pour se nourrir. Trouvant tout ce qu'il
+lui faut autour d'elle dans la terre imbib&eacute;e de sucs, elle y reste
+fix&eacute;e. L'animal, au contraire, est oblig&eacute; de chercher sa nourriture, et
+partant de se mouvoir pour la trouver. Voil&agrave; pourquoi la cellule
+v&eacute;g&eacute;tale s'entoure d'une membrane de cellulose qui la condamne &agrave;
+l'immobilit&eacute;, tandis que les animaux sup&eacute;rieurs ont des organes
+sensoriels pour reconna&icirc;tre leur proie, des organes locomoteurs pour la
+saisir, et les animaux inf&eacute;rieurs, tels que les Amibes, ont au moins des
+pseudopodes qu'ils lancent de divers c&ocirc;t&eacute;s pour saisir les mati&egrave;res
+organiques &eacute;parses dans une goutte d'eau. Les exceptions &agrave; cette seconde
+loi, pas plus qu'&agrave; la premi&egrave;re, n'emp&ecirc;chent leur g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;
+caract&eacute;ristique.</p>
+
+<p>Mais ces tendances &agrave; la fixit&eacute; ou &agrave; la mobilit&eacute; ne sont encore que des
+signes superficiels d'une autre tendance encore plus profonde, la
+tendance au r&eacute;veil ou &agrave; l'atrophie de la conscience.</p>
+
+<p>3&deg; Entre la mobilit&eacute; et la <i>conscience</i>, en effet, il y a un rapport
+&eacute;vident. La conscience est-elle cause ou effet de la mobilit&eacute;? L'un et
+l'autre sont vrais. C'est la conscience qui fait mouvoir, mais le
+mouvement, &agrave; son tour, stimule et d&eacute;veloppe la conscience, comme
+l'absence de mouvement tend &agrave; l'atrophier. De ce point de vue, dit M.
+Bergson, &laquo;nous d&eacute;finirons l'animal par la sensibilit&eacute; et la conscience
+&eacute;veill&eacute;e, le v&eacute;g&eacute;tal par la conscience endormie et
+l'insensibilit&eacute;&raquo;<a name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>.</p>
+
+<p>Et que l'on n'objecte pas que la sensibilit&eacute; et la mobilit&eacute; ont pour
+condition n&eacute;cessaire un syst&egrave;me nerveux. Autant vaudrait dire qu'un &ecirc;tre
+vivant qui n'a pas d'estomac est incapable de se nourrir. La v&eacute;rit&eacute; est
+que le syst&egrave;me nerveux est n&eacute;, comme les autres syst&egrave;mes, d'une division
+du travail. Il ne cr&eacute;e pas la fonction, il la d&eacute;veloppe seulement en la
+portant &agrave; son maximum d'intensit&eacute; et de pr&eacute;cision. &laquo;C'est dire que le
+plus humble organisme est conscient dans la mesure o&ugrave; il se meut
+<i>librement</i>.&raquo;<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a> Et voil&agrave; pourquoi la plante, qui s'est fix&eacute;e au sol,
+n'a pu se d&eacute;velopper dans le sens de l'activit&eacute; consciente. Mais sa
+conscience n'est pas nulle pour cela, elle est seulement endormie. Et,
+de m&ecirc;me qu'elle peut se r&eacute;veiller chez certains v&eacute;g&eacute;taux qui ont
+reconquis leur mobilit&eacute; et leur libert&eacute;&mdash;tels que les zoospores des
+Algues,&mdash;ainsi elle peut s'atrophier et s'endormir chez des animaux
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;s en parasites immobiles. Conscience et inconscience n'en
+marquent pas moins les deux directions g&eacute;n&eacute;rales et oppos&eacute;es de l'animal
+et du v&eacute;g&eacute;tal<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile d'interrompre ici cette analyse de l'hypoth&egrave;se bergsonienne
+pour en montrer au lecteur le caract&egrave;re tout <i>a priori</i>. Attribuer aux
+plantes une conscience&mdash;inconsciente&mdash;dont elles n'ont jamais donn&eacute;
+aucun signe, ce n'est pas s'appuyer sur des faits, mais sur un syst&egrave;me
+en l'air et sans aucune base exp&eacute;rimentale. Quant aux pr&eacute;tendus v&eacute;g&eacute;taux
+mobiles et conscients, il n'y a aucune raison s&eacute;rieuse de ne pas les
+classer parmi les animaux. Aristote a cr&eacute;&eacute; pour eux le nom
+caract&eacute;ristique de <i>zoophytes</i>, qui leur est rest&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette parenth&egrave;se, poursuivons notre expos&eacute; de l'&eacute;volution
+bergsonienne.</p>
+
+<p>L'&eacute;lan vital s'est donc partag&eacute; en un double courant: l'un &eacute;volue dans
+le sens de l'activit&eacute; locomotrice et par cons&eacute;quent d'une conscience de
+plus en plus intense, laissant l'autre courant suivre la marche inverse.
+Celui-ci cr&eacute;e le monde des plantes; celui-l&agrave; le monde animal. Mais la
+raison de ce partage? Pourquoi cette division en plusieurs r&egrave;gnes, et
+m&ecirc;me cette division en une multitude d'individus dans chaque r&egrave;gne?</p>
+
+<p>M. Bergson ne peut r&eacute;pondre par l'utilit&eacute;, la beaut&eacute; et la grandeur de
+ce plan de la cr&eacute;ation, puisqu'il n'admet pas de plan pr&eacute;vu et voulu. Sa
+r&eacute;ponse n'en sera que plus curieuse et plus instructive.</p>
+
+<p>&laquo;A la rigueur, dit-il, rien n'emp&ecirc;cherait d'imaginer un individu unique
+en lequel, par suite de transformations r&eacute;parties sur des milliers de
+si&egrave;cles, se serait effectu&eacute;e l'&eacute;volution de la vie. Ou encore, &agrave; d&eacute;faut
+d'un individu unique, on pourrait supposer une pluralit&eacute; d'individus se
+succ&eacute;dant en une s&eacute;rie unilin&eacute;aire.&raquo;<a name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a> Pourquoi donc l'&eacute;volution
+s'est-elle faite sur des lignes divergentes et par l'interm&eacute;diaire de
+millions d'individus?&mdash;C'est que l'&eacute;lan originel a acquis peu &agrave; peu une
+multitude de tendances diverses qui ne pouvaient cro&icirc;tre sans devenir
+incompatibles entre elles et tendre &agrave; se s&eacute;parer en des voies
+diff&eacute;rentes<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a>. Or, parmi ces tendances, il y en avait deux
+fondamentales et oppos&eacute;es: l'une vers l'activit&eacute;, l'autre vers le repos;
+l'une vers le &laquo;travail&raquo;, l'autre vers la &laquo;paresse&raquo;. La premi&egrave;re a
+produit le monde animal, la seconde, le monde v&eacute;g&eacute;tal.</p>
+
+<p>&laquo;Les deux tendances, qui s'impliquaient r&eacute;ciproquement sous une forme
+rudimentaire, se sont dissoci&eacute;es en grandissant. De l&agrave;, le monde des
+plantes avec sa fixit&eacute; et son insensibilit&eacute;; de l&agrave;, les animaux avec
+leur mobilit&eacute; et leur conscience. Point n'est besoin, d'ailleurs, pour
+expliquer ce d&eacute;doublement, de faire intervenir une force myst&eacute;rieuse. Il
+suffit de remarquer que l'&ecirc;tre vivant appuie naturellement <i>vers ce qui
+lui est le plus commode</i>, et que v&eacute;g&eacute;taux et animaux <i>ont opt&eacute;</i> (?),
+chacun de leur c&ocirc;t&eacute;, pour deux genres diff&eacute;rents de commodit&eacute; dans la
+mani&egrave;re de se procurer le carbone et l'azote dont ils avaient besoin....
+Ce sont deux mani&egrave;res diff&eacute;rentes de comprendre le <i>travail</i>, ou, si
+l'on aime mieux, la <i>paresse</i>.... Le m&ecirc;me &eacute;lan qui a port&eacute; l'animal &agrave; se
+donner des nerfs et des centres nerveux a d&ucirc; aboutir, dans la plante, &agrave;
+la fonction chlorophyllienne.&raquo;<a name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a></p>
+
+<p>Que cette explication soit ing&eacute;nieuse, je le veux bien. Mais qu'elle
+soit vraiment satisfaisante pour l'esprit, j'en doute fort. Nous dire
+que les v&eacute;g&eacute;taux et animaux <i>ont opt&eacute;, chacun de leur c&ocirc;t&eacute;</i>, pour les
+formes les plus commodes, c'est les supposer d&eacute;j&agrave; existants au lieu de
+nous expliquer leur gen&egrave;se. Ajouter que la forme animale est <i>plus
+commode</i> aux besoins de l'animal, et la forme v&eacute;g&eacute;tale aux besoins du
+v&eacute;g&eacute;tal, c'est contradictoire &agrave; l'hypoth&egrave;se o&ugrave; il n'y a encore ni animal
+ni v&eacute;g&eacute;tal, et o&ugrave; les besoins sont les m&ecirc;mes dans l'Elan vital originel.</p>
+
+<p>Que si l'on veut parler de leurs besoins <i>futurs</i>, lorsqu'ils seront
+devenus plantes ou animaux, cette pr&eacute;vision du futur et cette
+merveilleuse adaptation des organes &agrave; des besoins futurs prouvent au
+contraire la conception d'un plan et la r&eacute;alisation de ce plan, dont M.
+Bergson ne voudrait &agrave; aucun prix, et qui pourtant s'impose &agrave; celui qui
+analyse ce fait d'une &eacute;volution sagement pr&eacute;voyante et adaptant &agrave;
+l'avance les organismes &agrave; leurs besoins futurs.</p>
+
+<p>Allons plus loin, et disons que ces deux tendances &agrave; l'action et au
+repos s'allient fort bien dans le m&ecirc;me &ecirc;tre et ne sont pas une cause
+suffisante de d&eacute;doublement et de divorce. Ce sont deux moiti&eacute;s du m&ecirc;me
+programme tour &agrave; tour applicables. Et &laquo;l'oubli, par chaque r&egrave;gne&mdash;animal
+et v&eacute;g&eacute;tal,&mdash;d'une des deux moiti&eacute;s du programme&raquo;<a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>&mdash;que M. Bergson,
+sans l'adopter, ne juge pas impossible,&mdash;nous para&icirc;t au contraire
+absolument invraisemblable. Tous les &ecirc;tres vivants de la nature agissent
+et sommeillent tour &agrave; tour, et le sommeil des plantes elles-m&ecirc;mes,
+surtout dans leurs p&eacute;riodes d'hibernation, sont des faits &eacute;l&eacute;mentaires.
+L'explication propos&eacute;e est donc beaucoup trop raffin&eacute;e, car elle devient
+purement verbale: <i>verba et voces</i>.</p>
+
+<p>Il est tellement arbitraire de vouloir caract&eacute;riser l'animalit&eacute; par la
+tendance &agrave; une mobilit&eacute; de plus en plus haute, et la vie v&eacute;g&eacute;tative par
+une tendance contraire &agrave; une fixit&eacute; et une somnolence de plus en plus
+grandes, que les faits et les lois biologiques se montrent r&eacute;fractaires
+&agrave; une telle explication. Nous constatons, par exemple, que chaque esp&egrave;ce
+bien caract&eacute;ris&eacute;e, soit animale, soit v&eacute;g&eacute;tale, a une tendance
+invincible &agrave; se conserver, et nullement &agrave; varier sans cesse. Si la main
+de l'homme leur fait violence par des accouplements contre nature, elles
+sont inf&eacute;condes ou leurs produits hybrides font bien vite retour au type
+primitif. Cette loi fondamentale du &laquo;retour&raquo; r&eacute;v&egrave;le bien leur tendance &agrave;
+la fixit&eacute; plut&ocirc;t qu'au perp&eacute;tuel changement.</p>
+
+<p>Les changements eux-m&ecirc;mes, lorsqu'ils se produisent accidentellement,
+tels que les adaptations au milieu ambiant, ne d&eacute;montrent pas moins leur
+tendance &agrave; se conserver les m&ecirc;mes au prix de quelques l&eacute;g&egrave;res
+concessions de d&eacute;tail. S'ils changent un peu leur forme, c'est pour
+conserver leur &ecirc;tre et assurer leur dur&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce contraste entre la permanence ou la fixit&eacute; des types et la pr&eacute;tendue
+mobilit&eacute; perp&eacute;tuelle de l'&eacute;lan vital qui les porte est difficilement
+expliqu&eacute; par M. Bergson. &laquo;On pourrait dire, r&eacute;plique-t-il, que la vie
+tend &agrave; agir le plus possible, mais que chaque esp&egrave;ce pr&eacute;f&egrave;re (?) donner
+la plus petite somme possible d'effort.... La vie est une action
+toujours grandissante. Mais chacune des esp&egrave;ces &agrave; travers lesquelles la
+vie passe ne vise qu'&agrave; sa commodit&eacute;. Elle va &agrave; ce qui demande le moins
+de peine. S'absorbant dans la forme qu'elle va prendre, elle entre dans
+un demi-sommeil, o&ugrave; elle ignore &agrave; peu pr&egrave;s tout le reste de la vie....
+Ce sont deux mouvements diff&eacute;rents et souvent antagonistes. Le premier
+se prolonge dans le second, mais il ne peut s'y prolonger sans <i>se
+distraire</i> (?) de sa direction, comme il arriverait &agrave; un sauteur, qui,
+pour franchir l'obstacle, serait oblig&eacute; d'en d&eacute;tourner les yeux et de se
+regarder lui-m&ecirc;me.&raquo;<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a>
+Ainsi la <i>vie</i> tend au changement, et le <i>vivant</i> tend &agrave; la permanence;
+cependant, la seconde tendance n'est qu'un prolongement de la premi&egrave;re,
+qui n'a pu ainsi se prolonger <i>sans se distraire</i>, et cette
+&laquo;distraction&raquo; l'a chang&eacute;e en tendance contraire. Comprenne qui
+pourra!... Pour nous, nous conclurons qu'il y a contradiction flagrante,
+non pas au sein de la nature, mais au sein de l'hypoth&egrave;se bergsonienne.
+Et ce n'est pas l'image du &laquo;sauteur&raquo; et de sa &laquo;distraction&raquo; qui nous
+convaincra du contraire.</p>
+
+<p>Pour cadrer avec les faits biologiques ou ne pas les heurter trop
+ouvertement, ce n'est pas seulement des &laquo;distractions&raquo; accidentelles que
+M. Bergson va attribuer &agrave; son Elan vital, mais encore des accidents plus
+f&acirc;cheux, tels que des cas de paralysie, d'hypnose, de maladresse,
+d'ali&eacute;nation, etc. Ecoutons-le: &laquo;De bas en haut du monde organis&eacute;, c'est
+toujours un seul grand effort; mais, le plus souvent, cet effort <i>tourne
+court</i>, tant&ocirc;t <i>paralys&eacute;</i> par des forces contraires (?), tant&ocirc;t
+<i>distrait</i> de ce qu'il doit faire par ce qu'il fait, <i>absorb&eacute;</i> par la
+forme qu'il est occup&eacute; &agrave; prendre, <i>hypnotis&eacute;</i> sur elle comme sur un
+miroir. Jusque dans ses &#339;uvres les plus parfaites, alors qu'il para&icirc;t
+avoir triomph&eacute; des r&eacute;sistances ext&eacute;rieures (?) et aussi de la sienne
+propre (?), il est &agrave; la merci de la mat&eacute;rialit&eacute; qu'il a d&ucirc; se
+donner.&raquo;<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a></p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, toute cette &laquo;imagerie&raquo; nous laisse r&ecirc;veur, sans nous &eacute;clairer
+m&ecirc;me un peu. On se demande quelles sont ces &laquo;r&eacute;sistances ext&eacute;rieures&raquo;
+qui ont pu occasionner tant d'accidents &agrave; l'Elan vital, puisqu'il est
+<i>seul</i> au monde; comment il peut se d&eacute;doubler lui-m&ecirc;me pour avoir &agrave;
+lutter contre sa &laquo;r&eacute;sistance propre&raquo;, comment il peut &laquo;se donner une
+mat&eacute;rialit&eacute;&raquo; hostile pour se combattre ainsi lui-m&ecirc;me. Autant
+d'affirmations, autant de myst&egrave;res!</p>
+
+<p>Nous cherchons avec avidit&eacute; quelque lumi&egrave;re &agrave; la page suivante, et nous
+y lisons que tout s'explique facilement par une &laquo;diff&eacute;rence de rythme&raquo;.
+Voici le proc&eacute;d&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;La cause profonde de ces dissonances g&icirc;t dans une irr&eacute;m&eacute;diable
+diff&eacute;rence de rythme. La vie en g&eacute;n&eacute;ral est la mobilit&eacute; m&ecirc;me; les
+manifestations particuli&egrave;res de la vie n'acceptent cette mobilit&eacute; <i>qu'&agrave;
+regret</i> et <i>retardent</i> constamment sur elle. Celle-l&agrave; va toujours de
+<i>l'avant</i>, celles-ci voudraient <i>pi&eacute;tiner sur place</i>. L'&eacute;volution en
+g&eacute;n&eacute;ral se ferait autant que possible en ligne droite; chaque &eacute;volution
+sp&eacute;ciale est un processus circulaire. Comme des tourbillons de poussi&egrave;re
+soulev&eacute;s par le vent qui passe, les vivants tournent sur eux-m&ecirc;mes,
+suspendus au grand souffle de la vie. Ils sont donc relativement stables
+et contrefont si bien l'immobilit&eacute; que nous les traitons comme des
+<i>choses</i> plut&ocirc;t que comme des <i>progr&egrave;s</i>, oubliant que la permanence m&ecirc;me
+de leurs formes n'est que le dessin d'un mouvement.&raquo;<a name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a></p>
+
+<p>C'est donc toujours ici lu m&ecirc;me &laquo;imagerie&raquo;. La lanterne magique y
+remplace le raisonnement. Encore n'est-elle pas tr&egrave;s bien &eacute;clair&eacute;e.</p>
+
+<p>La vie &laquo;en g&eacute;n&eacute;ral&raquo; et la vie &laquo;individuelle et concr&egrave;te&raquo; sont entre
+elles comme l'ombre et la r&eacute;alit&eacute;. Or, on ne comprend pas que l'ombre ne
+suive plus la r&eacute;alit&eacute; et puisse avancer ou retarder sur elle. C'est l&agrave;
+une &laquo;diff&eacute;rence de rythme&raquo; invraisemblable. Quant &agrave; opposer la vie
+&laquo;abstraite&raquo; et la vie &laquo;concr&egrave;te&raquo; pour se donner le spectacle de les voir
+aux prises, luttant ensemble, comme deux athl&egrave;tes diff&eacute;rents, c'est
+r&eacute;aliser des abstractions &agrave; un degr&eacute; o&ugrave; l'abus des &laquo;entit&eacute;s
+scolastiques&raquo; n'avait jamais encore atteint.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de ces subtilit&eacute;s vertigineuses, il semble que l'Elan
+vital, ne luttant que contre lui-m&ecirc;me, aurait d&ucirc; &ecirc;tre toujours
+vainqueur, comme ces joueurs timor&eacute;s qui ne jouent ou ne parient qu'avec
+eux-m&ecirc;mes et ne peuvent ainsi jamais perdre. Mais il n'en est rien.</p>
+
+<p>&laquo;Chacune des esp&egrave;ces successives que d&eacute;crivent la pal&eacute;ontologie et la
+zoologie fut un <i>succ&egrave;s</i> remport&eacute; par la vie.&raquo; Et ces succ&egrave;s furent
+rares: &laquo;L'insucc&egrave;s appara&icirc;t comme la r&egrave;gle, le succ&egrave;s comme exceptionnel
+et toujours imparfait. Nous allons voir que des quatre grandes
+directions o&ugrave; s'est engag&eacute;e la vie animale, deux ont conduit &agrave; des
+impasses.&raquo;<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a></p>
+
+<p>En effet, d&egrave;s que v&eacute;g&eacute;taux et animaux se furent s&eacute;par&eacute;s de leur souche
+commune, le v&eacute;g&eacute;tal s'endormant dans l'immobilit&eacute;, l'animal, au
+contraire, s'&eacute;veillant dans une mobilit&eacute; de plus en plus parfaite, et
+pour cela <i>marchant &agrave; la conqu&ecirc;te d'un syst&egrave;me nerveux</i>, le premier
+effort du r&egrave;gne animal dut sans doute aboutir &agrave; cr&eacute;er des organismes
+tr&egrave;s simples, semblables &agrave; certains de nos vers, et qui furent la souche
+commune des Echinodermes, des Mollusques, des Arthropodes et des
+Vert&eacute;br&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais un danger les guettait, un obstacle faillit arr&ecirc;ter l'essor de
+toute la vie animale. Ces premi&egrave;res esp&egrave;ces s'emprisonn&egrave;rent dans une
+enveloppe plus ou moins dure qui g&ecirc;nait ou paralysait leurs mouvements.
+Les Mollusques s'enferm&egrave;rent dans une coquille, les Echinodermes dans
+une peau dure et calcaire, les Arthropodes dans une carapace; certains
+poissons dans une enveloppe osseuse, et cela dans un but de d&eacute;fense pour
+se rendre ind&eacute;vorables. Mais cette cuirasse, derri&egrave;re laquelle l'animal
+se mettait &agrave; l'abri, le g&ecirc;nait dans ses mouvements et parfois
+l'immobilisait, le condamnant pour ainsi dire &agrave; un demi-sommeil. C'est
+dans cette torpeur que vivent encore nos Mollusques et nos Echinodermes.
+Heureusement que les Arthropodes et les Vert&eacute;br&eacute;s ont su &eacute;chapper &agrave; ce
+p&eacute;ril, gr&acirc;ce &agrave; une &laquo;circonstance heureuse&raquo; que M. Bergson ne nous
+indique pas. C'est &agrave; cette &laquo;circonstance heureuse&raquo; que tient
+l'&eacute;panouissement actuel des formes les plus hautes de la vie.</p>
+
+<p>Dans ces deux directions, en effet, nous voyons la pouss&eacute;e de la vie
+vers le mouvement reprendre le dessus. Les Poissons &eacute;changent leur
+cuirasse gano&iuml;de pour des &eacute;cailles qui permettent leur mobilit&eacute;. Les
+insectes se d&eacute;barrassent de la cuirasse, qui prot&eacute;geait leurs anc&ecirc;tres.
+C'est leur agilit&eacute; m&ecirc;me qui leur permettra aujourd'hui d'&eacute;chapper &agrave;
+leurs ennemis et, au besoin, de prendre l'offensive et d'attaquer pour
+se mieux d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Mais l'int&eacute;r&ecirc;t particulier ou la plus grande commodit&eacute; n'est encore
+qu'une explication superficielle de la transformation des esp&egrave;ces. La
+cause profonde est l'impulsion qui lan&ccedil;a la vie dans le monde, et qui,
+dans le monde animal menac&eacute; de s'assoupir, obtint, sur quelques points
+tout au moins, qu'on se r&eacute;veill&acirc;t et qu'on all&acirc;t de l'avant.</p>
+
+<p>Sur les deux voies o&ugrave; s'&eacute;levaient les Vert&eacute;br&eacute;s et les Arthropodes, le
+d&eacute;veloppement a consist&eacute; dans le progr&egrave;s du syst&egrave;me nerveux
+sensori-moteur, qui facilite de plus en plus la vari&eacute;t&eacute; des mouvements.
+Mais cette <i>marche &agrave; la conqu&ecirc;te d'un syst&egrave;me nerveux</i> s'est faite dans
+deux directions divergentes. Il suffit d'un coup d'&#339;il jet&eacute; sur le
+syst&egrave;me nerveux des Arthropodes et celui des Vert&eacute;br&eacute;s pour s'en
+convaincre<a name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a>.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; cette dualit&eacute; de plan, le progr&egrave;s consistera toujours &agrave;
+compliquer les m&eacute;canismes du syst&egrave;me nerveux, c'est-&agrave;-dire &agrave; multiplier
+les carrefours o&ugrave; s'entre-croisent les voies sensorielles et les voies
+motrices pour augmenter avec le nombre des directions possibles du
+mouvement la latitude de choix de l'animal; en un mot, &agrave; accro&icirc;tre sa
+mobilit&eacute; pour accro&icirc;tre parall&egrave;lement son degr&eacute; de conscience<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a>.</p>
+
+<p>En effet, &laquo;l'&ecirc;tre vivant est un centre d'action&raquo;, et sa perfection ne
+peut consister que dans la perfection de son activit&eacute; motrice, soit
+automatique, soit volontaire, &agrave; laquelle toutes les autres facult&eacute;s sont
+subordonn&eacute;es. Voil&agrave; pourquoi &laquo;l'ind&eacute;pendance des mouvements devient
+compl&egrave;te chez l'homme, dont la main peut ex&eacute;cuter n'importe quel
+travail&raquo;<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a>.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas l&agrave; tout le progr&egrave;s. Derri&egrave;re le d&eacute;veloppement
+organique et visible de cette activit&eacute; motrice on devine, un
+d&eacute;veloppement parall&egrave;le des deux puissances invisibles d'abord
+confondues au sein de l'Elan vital: <i>l'instinct</i> et <i>l'intelligence</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Comment d&eacute;finir ces deux nouvelles puissances? M. Bergson nous a d&eacute;j&agrave;
+annonc&eacute; que toute d&eacute;finition en &eacute;tait impossible. Pour y suppl&eacute;er, il va
+s'appliquer &agrave; nous d&eacute;crire le sens de leur <i>direction</i>.</p>
+
+<p>Il semble bien que l'une et l'autre soient des modes de connaissance,
+mais tellement oppos&eacute;es qu'elles sont deux natures irr&eacute;ductibles, bien
+loin d'&ecirc;tre des degr&eacute;s, sup&eacute;rieur ou inf&eacute;rieur, de la m&ecirc;me connaissance.</p>
+
+<p>&laquo;L'&eacute;volution du r&egrave;gne animal s'est accomplie sur deux voies divergentes
+dont l'une allait &agrave; l'instinct et l'autre &agrave; l'intelligence.... La
+diff&eacute;rence entre elles n'est pas une diff&eacute;rence d'intensit&eacute; ni plus
+g&eacute;n&eacute;ralement de degr&eacute;, mais de nature.&raquo;<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a></p>
+
+<p>Ici, nous sommes heureux de nous trouver d'accord avec M. Bergson et lui
+savons gr&eacute; d'avoir insist&eacute; sur ce point capital, malgr&eacute; toutes les
+r&eacute;serves que nous aurions &agrave; faire sur les d&eacute;veloppements qu'il va nous
+donner de sa th&egrave;se fondamentale.</p>
+
+<p>Si tant de philosophes ont &eacute;t&eacute; tent&eacute;s de voir dans l'intelligence et
+l'instinct des activit&eacute;s de m&ecirc;me ordre dont la premi&egrave;re serait d'un
+degr&eacute; sup&eacute;rieur &agrave; la seconde, alors que ce sont des natures diff&eacute;rentes,
+c'est que les deux activit&eacute;s, apr&egrave;s s'&ecirc;tre entre-p&eacute;n&eacute;tr&eacute;es dans l'Elan
+vital originel, se retrouvent l'une et l'autre, &agrave; la fois, quoique &agrave; des
+degr&eacute;s divers, chez tous les animaux. De m&ecirc;me qu'on retrouve quelques
+degr&eacute;s bien diminu&eacute;s d'instinct chez l'homme intelligent, on retrouve
+aussi quelques faibles degr&eacute;s d'intelligence dans la brute. Seule, la
+proportion diff&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile d'ouvrir ici une parenth&egrave;se pour montrer l'&eacute;quivoque de ce mot
+intelligence appliqu&eacute; &agrave; la brute. Nous l'avons expliqu&eacute; ailleurs<a name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a> et
+d&eacute;montr&eacute; assez longuement. Le lecteur est &eacute;difi&eacute;. Poursuivons notre
+analyse:</p>
+
+<p>Il n'y a pas d'intelligence o&ugrave; l'on ne d&eacute;couvre, &agrave; c&ocirc;t&eacute;, des traces
+d'instinct; pas d'instinct qui ne soit entour&eacute; d'une <i>frange</i>
+d'intelligence<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a>. Et c'est cette frange d'intelligence ou d'instinct
+qui a caus&eacute; tant de m&eacute;prises. De leur union, on a conclu faussement &agrave;
+leur identit&eacute;. En r&eacute;alit&eacute;, ils ne s'accompagnent que parce qu'ils se
+compl&egrave;tent; et ils ne se compl&egrave;tent que parce qu'ils sont diff&eacute;rents.</p>
+
+<p>La vie &eacute;tant un effort pour obtenir certaines choses de la mati&egrave;re
+brute, on ne peut s'&eacute;tonner que l'instinct et l'intelligence soient deux
+m&eacute;thodes vari&eacute;es et m&ecirc;me oppos&eacute;es pour agir sur la mati&egrave;re inerte. Ce
+sont deux m&eacute;thodes de <i>fabrication</i>. L'intelligence <i>est la facult&eacute; de
+fabriquer des objets artificiels</i> (inorganiques), <i>en particulier des
+outils &agrave; faire des outils et d'en varier ind&eacute;finiment la
+fabrication</i>.&mdash;Au contraire, l'instinct est une <i>facult&eacute; d'utiliser et
+m&ecirc;me de construire des instruments organis&eacute;s</i><a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>. Voici les avantages
+et les inconv&eacute;nients de ces deux modes d'activit&eacute;. L'instinct, trouvant
+&agrave; sa port&eacute;e des instruments organiques merveilleux qui se fabriquent et
+se r&eacute;parent eux-m&ecirc;mes, fait tout de suite, sans apprentissage, avec une
+perfection souvent admirable, ce qu'il est appel&eacute; &agrave; faire. En revanche,
+il est n&eacute;cessairement sp&eacute;cialis&eacute; et limit&eacute; &agrave; un objet d&eacute;termin&eacute;.</p>
+
+<p>Au contraire, l'intelligence n'emploie que des instruments imparfaits et
+fabriqu&eacute;s par elle au prix d'un grand effort, mais le champ de son
+action est illimit&eacute;, gr&acirc;ce aux formes infiniment vari&eacute;es qu'elle sait
+donner &agrave; ses instruments. Chacune de ses inventions cr&eacute;e un besoin
+nouveau; en sorte qu'au lieu de fermer, comme l'instinct, le cercle
+d'action o&ugrave; il se meut automatiquement, elle &eacute;largit de plus en plus ce
+cercle et &eacute;tend de plus en plus loin sa sph&egrave;re d'activit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais cette sup&eacute;riorit&eacute; de l'intelligence sur l'instinct n'appara&icirc;t que
+tard, lorsqu'elle fabrique des machines &agrave; fabriquer.</p>
+
+<p>Au d&eacute;but, les avantages et les inconv&eacute;nients se balancent si bien qu'il
+est difficile de dire lequel des deux assurera &agrave; l'&ecirc;tre vivant un plus
+grand empire sur la nature<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a>. L'intelligence a encore plus besoin de
+l'instinct que l'instinct de l'intelligence. Celle-ci ne devient
+ma&icirc;tresse et ind&eacute;pendante que chez l'homme; c'est alors le cong&eacute;
+d&eacute;finitif que l'instinct re&ccedil;oit de l'intelligence. Il n'en est pas moins
+vrai que la nature a d&ucirc; h&eacute;siter entre ces deux modes d'activit&eacute;: l'un
+assur&eacute; du succ&egrave;s, mais limit&eacute; dans ses effets; l'autre al&eacute;atoire, mais
+ind&eacute;fini dans ses conqu&ecirc;tes. De son c&ocirc;t&eacute; &eacute;tait le plus gros risque, mais
+aussi les plus grands succ&egrave;s.</p>
+
+<p>En r&eacute;sum&eacute;: <i>instinct et intelligence repr&eacute;sentent deux solutions
+divergentes, &eacute;galement &eacute;l&eacute;gantes, d'un seul et m&ecirc;me probl&egrave;me</i><a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>.</p>
+
+<p>Toutefois, l'activit&eacute; qui fabrique a besoin pour s'exercer d'une
+direction. Si elle est intelligente et consciente, elle se dirigera
+elle-m&ecirc;me; mais si elle est inconsciente et automatique, son m&eacute;canisme
+psychique aura d&ucirc; &ecirc;tre pr&eacute;alablement agenc&eacute; et mont&eacute; par un constructeur
+intelligent. Telle est du moins notre conclusion et celle de tous les
+philosophes spiritualistes jusqu'&agrave; ce jour, pour lesquels l'instinct est
+une esp&egrave;ce de m&eacute;moire ou de sentiment inn&eacute;s provoquant et dirigeant les
+op&eacute;rations de l'animal.</p>
+
+<p>M. Bergson ne contredira point compl&egrave;tement cette th&eacute;orie; il l'&eacute;tendra
+m&ecirc;me &agrave; l'exc&egrave;s jusqu'aux plantes et aux fonctions de la vie v&eacute;g&eacute;tative.
+Il dira sans h&eacute;siter: &laquo;la plante a des instincts: il est douteux,
+ajoute-t-il, que ces instincts s'accompagnent chez elle de
+sentiments&raquo;<a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a>. Mais l'opinion lui para&icirc;t au moins probable puisqu'il
+nous parle de l' &laquo;amour maternel, si frappant, si touchant, chez la
+plupart des animaux et observable jusque dans la sollicitude de la
+plante pour sa graine&raquo;, et se pla&icirc;t &agrave; nous d&eacute;crire &laquo;chaque g&eacute;n&eacute;ration
+pench&eacute;e sur celle qui suivra&raquo;<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a>.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de cette po&eacute;tique prosopop&eacute;e, il tient &agrave; nous bien
+montrer que la pr&eacute;tendue inconscience de l'instinct n'est pas encore une
+inconscience v&eacute;ritable. Ce n'est pas une conscience <i>nulle</i>, dit-il,
+mais seulement <i>annul&eacute;e</i> passag&egrave;rement par le travail qu'elle commande
+et dirige: <i>la repr&eacute;sentation est alors bouch&eacute;e par l'action</i><a name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a>. Mais
+c'est bien la repr&eacute;sentation inconsciente qui a d&eacute;clanch&eacute; toute la s&eacute;rie
+des mouvements automatiques de l'instinct.</p>
+
+<p>De l&agrave; on peut conclure que l'instinct sera orient&eacute; vers l'inconscience
+et l'intelligence vers la conscience. La repr&eacute;sentation sera plut&ocirc;t
+<i>jou&eacute;e</i> et inconsciente dans le cas de l'instinct, plut&ocirc;t <i>pens&eacute;e</i> et
+consciente dans le cas de l'intelligence<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a>.</p>
+
+<p>Les exemples remarquables d'instinct que M. Bergson d&eacute;veloppe avec une
+certaine complaisance sont bien connus du lecteur. C'est l'&#338;stre du
+cheval qui d&eacute;pose ses &#339;ufs sur les jambes ou les &eacute;paules de l'animal,
+comme s'il savait que sa larve doit, se d&eacute;velopper dans l'estomac du
+cheval et que celui ci, en se l&eacute;chant, l'y transportera s&ucirc;rement. C'est
+le Sphex paralyseur qui sait frapper sa victime &agrave; l'endroit pr&eacute;cis des
+centres nerveux de mani&egrave;re &agrave; l'immobiliser sans la tuer, et &agrave; conserver
+ainsi une nourriture toujours fra&icirc;che, etc.</p>
+
+<p>Ce qui est moins connu du lecteur, c'est l'explication monistique que
+notre auteur a essay&eacute; de nous en donner<a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a>. Ne pouvant attribuer au
+Sphex la science d'un entomologiste consomm&eacute; ni l'art du plus habile
+chirurgien; d'autre part, ne voulant pas recourir &agrave; la Science supr&ecirc;me
+et &agrave; l'art infini de Celui qui a organis&eacute; le Sphex, il aime mieux
+supposer entre le Sphex et sa victime une <i>sympathie</i> (au sens
+&eacute;tymologique du mot), comme on l'observe entre deux organes du m&ecirc;me
+individu, qui leur permettrait de communiquer par le fond de leur &ecirc;tre,
+de se saisir mutuellement <i>par le dedans</i> et non plus seulement du
+dehors par les sens internes, et d'avoir une <i>intuition</i> mutuelle
+(<i>v&eacute;cue</i> plut&ocirc;t que <i>repr&eacute;sent&eacute;e</i>) de ce qui les int&eacute;resse l'un l'autre.
+C'est ce que M. Bergson a nomm&eacute; une <i>sympathie divinatrice</i><a name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'une telle explication&mdash;outre son caract&egrave;re monistique&mdash;a
+deux autres graves d&eacute;fauts. Elle n'a rien de scientifique, puisqu'elle
+n'est fond&eacute;e sur aucun fait, mais seulement sur des <i>a priori</i>. De plus,
+elle n'est pas intelligible. Et M. Bergson a beau nous r&eacute;pliquer:
+&laquo;Pourquoi l'instinct se r&eacute;soudrait-il en &eacute;l&eacute;ments intelligents? Pourquoi
+m&ecirc;me en termes tout &agrave; fait intelligibles?&raquo;<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a> nous r&eacute;pondrons qu'aux
+yeux de ce sens commun, si souvent invoqu&eacute;, une explication qui n'est
+pas intelligible est purement verbale: <i>verba et voces</i>.</p>
+
+<p>Nous devons ajouter que cette explication se d&eacute;truit elle-m&ecirc;me. Car si
+tous les &ecirc;tres ne font qu'un, leur intime comp&eacute;n&eacute;tration ne devrait pas
+leur donner seulement une connaissance mutuelle de quelques rares
+d&eacute;tails&mdash;comme pour le Sphex qui ne devine que la vuln&eacute;rabilit&eacute; de
+certains ganglions de la Chenille,&mdash;mais la connaissance totale de tout
+leur &ecirc;tre. D'autre part, la Chenille, &agrave; son tour, aurait l'intuition des
+intentions hostiles du Sphex, et la science &eacute;gale des deux adversaires
+les neutraliserait. Ainsi l'hypoth&egrave;se, par son propre exc&egrave;s, se rend
+insoutenable.</p>
+
+<p>L'&eacute;volution bergsonienne n'explique donc pas l'instinct animal pris en
+g&eacute;n&eacute;ral, encore moins la diversit&eacute; merveilleuse des instincts propres &agrave;
+chaque esp&egrave;ce d'animaux; examinons si elle explique mieux l'intelligence
+et l'apparition de l'homme sur notre terre.</p>
+
+<p>Il faut rendre cette justice &agrave; M. Bergson qu'il a profond&eacute;ment senti la
+diff&eacute;rence radicale, le hiatus infranchissable qui s&eacute;pare l'homme de la
+b&ecirc;te. Je dis &laquo;senti&raquo; plut&ocirc;t que d&eacute;montr&eacute; avec exactitude: ce n'en est
+pas moins tr&egrave;s louable.</p>
+
+<p>Il oppose d'abord le cerveau de l'homme &agrave; celui du singe le plus
+perfectionn&eacute;. Apr&egrave;s avoir rappel&eacute; que &laquo;la conscience ne jaillit pas du
+cerveau&raquo;<a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a>, mais lui est seulement associ&eacute;e, il ajoute que le cerveau
+humain est fait&mdash;comme tout cerveau&mdash;pour monter des m&eacute;canismes moteurs,
+mais qu'il diff&egrave;re des autres en ce que le nombre des m&eacute;canismes qu'il
+peut monter et, par cons&eacute;quent, le nombre des d&eacute;clics entre lesquels il
+nous donne le choix est ind&eacute;fini, tandis que les autres sont strictement
+limit&eacute;s. Or, du limit&eacute; &agrave; l'illimit&eacute;, il y a, dit-il, toute la distance
+du <i>ferm&eacute;</i> &agrave; l'<i>ouvert</i>. Ce qui n'est pas une diff&eacute;rence de degr&eacute;, mais
+de nature.</p>
+
+<p>Radicale aussi, par cons&eacute;quent, est la diff&eacute;rence entre la connaissance
+de l'animal et l'intelligence de l'homme. Encore la distance du fini &agrave;
+l'infini. Voil&agrave; pourquoi &laquo;l'invention chez l'animal n'est jamais qu'une
+variation sur le th&egrave;me de la routine. Les portes de sa prison se
+referment aussit&ocirc;t ouvertes; en tirant sur sa cha&icirc;ne, il ne r&eacute;ussit qu'&agrave;
+l'allonger. Avec l'homme, au contraire, la conscience libre brise sa
+cha&icirc;ne. Chez l'homme, et chez l'homme seulement, elle se lib&egrave;re&raquo;.</p>
+
+<p>Toute l'histoire de la vie, jusque-l&agrave;, se r&eacute;sumait dans un grand effort
+de la conscience pour soulever la mati&egrave;re, suivi d'un &eacute;crasement plus ou
+moins complet de la conscience par la mati&egrave;re qui retombait sur elle.
+L'entreprise de se lib&eacute;rer &eacute;tait paradoxale. Mais l'homme &eacute;tait le mieux
+arm&eacute;, par la sup&eacute;riorit&eacute; de son cerveau, par la puissance de la parole
+et celle de la vie sociale. Ces trois pouvoirs &laquo;disent, chacun &agrave; sa
+mani&egrave;re, le succ&egrave;s unique, exceptionnel, que la vie a remport&eacute; &agrave; un
+moment donn&eacute; de son &eacute;volution. Ils traduisent la diff&eacute;rence de nature,
+et non pas seulement de degr&eacute;, qui s&eacute;pare l'homme du reste de
+l'animalit&eacute;. Ils nous laissent deviner que si, au bout du large tremplin
+sur lequel la vie avait pris son &eacute;lan, tous les autres sont descendus,
+trouvant la corde tendue trop haute, l'homme seul a saut&eacute;
+l'obstacle&raquo;<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p>
+
+<p>Ce beau mouvement oratoire&mdash;que nous avons tenu &agrave; reproduire&mdash;vient fort
+&agrave; propos masquer ou couvrir de fleurs un raisonnement qui nous para&icirc;t un
+peu faible. Sans doute, si nous supposons l'homme d&eacute;j&agrave; fa&ccedil;onn&eacute;
+compl&egrave;tement et arm&eacute; de pied en cap de ces trois puissances: un cerveau
+humain, la parole humaine, la vie sociale, on con&ccedil;oit sans peine qu'il
+ait pu &laquo;sauter la corde&raquo; et conqu&eacute;rir la libert&eacute;. Nous aurions &eacute;t&eacute;
+beaucoup plus curieux de savoir comment l'&eacute;volution avait pu orner
+l'homme de tous ces dons qui impliquent d&eacute;j&agrave; la libert&eacute;. Les supposer
+d&eacute;j&agrave; donn&eacute;s&mdash;on ne sait comment,&mdash;c'est une p&eacute;tition de principes; c'est
+esquiver le probl&egrave;me au lieu de le r&eacute;soudre, car il reste toujours &agrave;
+nous expliquer comment l'animalit&eacute; a pu se transformer en humanit&eacute;.
+Apr&egrave;s avoir admis entre l'homme et la b&ecirc;te un &laquo;hiatus infranchissable&raquo;,
+on se demande avec plus d'angoisse que jamais comment il a pu &ecirc;tre
+franchi. Le silence de M. Bergson sur un point si important n'en est que
+plus significatif. Le lecteur ne l'oubliera pas: c'est un aveu
+d'impuissance.</p>
+
+<p>H&acirc;tons-nous de passer &agrave; la formation de l'intelligence humaine&mdash;dont on
+nous a encore si peu parl&eacute;,&mdash;sans doute parce qu'elle n'est qu'un
+accessoire aux yeux de nos philosophes antiintellectualistes.</p>
+
+<p>Quel que soit, en effet, le r&ocirc;le de l'action et de la libert&eacute; dans la
+vie humaine, si important qu'on le suppose, il faut bien finir par
+constater le fait de l'intelligence et nous expliquer son apparition.</p>
+
+<p>L'explication n'en sera pas tr&egrave;s lumineuse. Avertissons-en d'avance nos
+lecteurs. Elle se r&eacute;sumera &agrave; peu pr&egrave;s dans cette formule si souvent
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;e: <i>L'intelligence a &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute;e en cours de route par
+l'&eacute;volution</i><a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">[283]</a>. Et, sans doute, d&eacute;pos&eacute;e en cours de route, avec un
+certain d&eacute;dain, au moment o&ugrave; elle commen&ccedil;ait &agrave; d&eacute;cliner<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">[284]</a>.</p>
+
+<p>L'intelligence n'est nullement un instinct perfectionn&eacute;, mais une
+connaissance de nature bien diff&eacute;rente. Tandis que l'instinct &laquo;reste
+int&eacute;rieur &agrave; lui-m&ecirc;me&raquo; et conna&icirc;t les choses par leur int&eacute;rieur&mdash;d'une
+mani&egrave;re, il est vrai, plus ou moins inconsciente,&mdash;l'intelligence
+&laquo;s'ext&eacute;riorise&raquo; et les conna&icirc;t par l'ext&eacute;rieur, d'une mani&egrave;re
+consciente. Cette tendance &agrave; s'ext&eacute;rioriser explique pourquoi &laquo;elle
+s'absorbe dans la connaissance et l'utilisation de la mati&egrave;re
+brute&raquo;<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">[285]</a>. Elle est tourn&eacute;e vers l'inorganique et le solide, tandis
+que l'instinct est tourn&eacute; vers le mouvant et la vie. &laquo;Elle r&eacute;pugne au
+fluent et solidifie tout ce qu'elle louche.&raquo;<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">[286]</a></p>
+
+<p>Malgr&eacute; cette opposition de nature, M. Bergson en fait &laquo;deux
+d&eacute;veloppements divergents du m&ecirc;me principe&raquo;, de l'Elan vital, et
+consid&egrave;re l'intelligence comme un &laquo;r&eacute;tr&eacute;cissement par condensation d'une
+puissance plus vaste&raquo;<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">[287]</a>. Cette condensation a fait de l'intelligence
+comme un &laquo;noyau lumineux&raquo; qui se d&eacute;tache sur &laquo;la frange ind&eacute;cise et
+floue&raquo; de l'instinct &laquo;qui va se perdre dans la nuit&raquo;.</p>
+
+<p>Le lecteur va s'&eacute;crier sans doute que cette explication n'est pas tr&egrave;s
+claire.... Mais M. Bergson est le premier &agrave; en convenir. Il reconna&icirc;t
+que cette puissance plus vaste d'o&ugrave; &eacute;mane l'intelligence para&icirc;t alors
+&laquo;insaisissable.&raquo;<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">[288]</a>. Mais il pr&eacute;tend qu'on n'a pas le droit de s'en
+&eacute;tonner, que &laquo;ce qu'il y a d'essentiel dans l'instinct ne saurait
+s'exprimer en termes intellectuels ni par cons&eacute;quent s'analyser&raquo;<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">[289]</a>.
+N'en demandez pas davantage.</p>
+
+<p>Il nous suffit de savoir que l'intelligence&mdash;bien loin d'avoir pour
+objet les formes abstraites de la mati&egrave;re, c'est-&agrave;-dire l'&ecirc;tre, le vrai,
+le bien, le beau, etc., comme le soutiennent unanimement tous les
+spiritualistes&mdash;a, au contraire, pour objet la mati&egrave;re, le solide
+g&eacute;om&eacute;trique, et que l'intellectualit&eacute; et mat&eacute;rialit&eacute; se sont
+constitu&eacute;es, dans le d&eacute;tail, par une adaptation r&eacute;ciproque, l'une et
+l'autre d&eacute;rivant d'une forme d'existence plus vaste et plus haute&raquo;<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">[290]</a>.
+Mais, en se d&eacute;tachant de cette r&eacute;alit&eacute; plus vaste, elle n'a produit
+aucune coupure nette entre les deux, comme en t&eacute;moigne la <i>frange</i>
+indistincte qui en rappelle l'origine<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">[291]</a>.</p>
+
+<p>Et c'est ainsi que l'intelligence a &eacute;t&eacute; &laquo;d&eacute;pos&eacute;e en cours de route par
+l'&eacute;volution&raquo;, comme une simple annexe de la facult&eacute; d'agir, et que
+l'homme a conquis la libert&eacute;, but supr&ecirc;me de l'Elan originel.</p>
+
+<p>&laquo;En r&eacute;sum&eacute;, conclut noire auteur, si l'on voulait s'exprimer en termes
+de finalit&eacute;, il faudrait dire que la conscience (l'Elan vital), apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e, pour se lib&eacute;rer elle-m&ecirc;me, de scinder l'organisme en
+deux parties compl&eacute;mentaires, v&eacute;g&eacute;taux, d'une part, et animaux, de
+l'autre, a cherch&eacute; une issue dans la double direction de l'instinct et
+de l'intelligence: elle ne l'a pas trouv&eacute;e avec l'instinct, et elle ne
+l'a obtenue du c&ocirc;t&eacute; de l'intelligence que par un saut brusque de
+l'animal &agrave; l'homme. De sorte que, en derni&egrave;re analyse, l'homme serait la
+raison d'&ecirc;tre de l'organisation enti&egrave;re de la vie sur notre plan&egrave;te.
+Mais ce ne serait l&agrave; qu'une mani&egrave;re de parler. Il n'y a en r&eacute;alit&eacute; qu'un
+certain courant d'existence et le courant antagoniste (sans aucun plan
+pr&eacute;con&ccedil;u); de l&agrave;, toute l'&eacute;volution de la vie.&raquo;<a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">[292]</a></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le lecteur imaginera peut-&ecirc;tre que l'expos&eacute; de l'Evolution cr&eacute;atrice se
+termine ici. Mais il n'en est rien. Le double courant auquel nous avons
+abouti: courant de vie, d'une part; courant antagoniste de mati&egrave;re,
+d'autre part, nous laisse dans un dualisme inexpliqu&eacute;, et qu'un moniste
+opini&acirc;tre comme M. Bergson va faire la gageure de ramener &agrave; l'unit&eacute;.</p>
+
+<p>Pour cela, il ne supprimera&mdash;au moins en apparence&mdash;aucun des deux
+termes oppos&eacute;s: ni l'objectivit&eacute; de la mati&egrave;re, comme l'ont essay&eacute; les
+id&eacute;alistes, ni la r&eacute;alit&eacute; de l'esprit, comme les mat&eacute;rialistes de tous
+les temps l'ont d&eacute;j&agrave; fait. Mais il les identifiera r&eacute;solument, tout en
+les distinguant, gr&acirc;ce &agrave; une souplesse et une subtilit&eacute; d'esprit peu
+commune. Le physique ne sera que du &laquo;psychique inverti&raquo;<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">[293]</a>.</p>
+
+<p>Avant d'exposer cette th&egrave;se paradoxale, avertissons le lecteur que le
+chef de la nouvelle &eacute;cole n'a pas su convaincre tous ses disciples; les
+plus enthousiastes eux-m&ecirc;mes ont refus&eacute;, croyons-nous, de le suivre
+jusqu'&agrave; ces exc&egrave;s de brillante sophistique.</p>
+
+<p>Au moment de nous engager dans ces voies nouvelles, lui-m&ecirc;me nous
+avertit loyalement que, &laquo;par l&agrave;, nous p&eacute;n&eacute;trons aussi dans les plus
+obscures r&eacute;gions de la m&eacute;taphysique&raquo;<a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">[294]</a>. Tenons-nous donc sur nos
+guides, car les demi-clart&eacute;s de la nuit sont favorables aux surprises.</p>
+
+<p>Il s'agit de serrer de plus pr&egrave;s l'opposition des deux courants
+antagonistes: celui de la vie, celui de la mati&egrave;re, et de leur d&eacute;couvrir
+une source commune. En voici la description que nous emprunterons mot &agrave;
+mot &agrave; l'inventeur, car elle d&eacute;fie toute analyse. Nous nous permettrons
+seulement de souligner quelques mots essentiels &agrave; l'intelligence du
+texte.</p>
+
+<p>&laquo;L'esprit peut marcher dans deux sens oppos&eacute;s. Tant&ocirc;t il suit sa
+direction naturelle (instinct et intelligence): c'est alors le progr&egrave;s
+sous forme de <i>tension</i>, la cr&eacute;ation continue, l'activit&eacute; libre. Tant&ocirc;t
+il l'invertit, et cette inversion, pouss&eacute;e jusqu'au bout, m&egrave;nerait &agrave;
+<i>l'extension</i>, a la d&eacute;termination r&eacute;ciproque n&eacute;cessaire des &eacute;l&eacute;ments
+ext&eacute;rioris&eacute;s les uns par rapport aux autres, enfin au m&eacute;canisme
+g&eacute;om&eacute;trique.&raquo;<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">[295]</a></p>
+
+<p>&laquo;Cette puissance de cr&eacute;ation une fois pos&eacute;e (et elle existe, puisque
+nous en prenons conscience en nous, tout au moins quand nous agissons
+librement), elle n'a qu'&agrave; se <i>distraire</i> (?) d'elle-m&ecirc;me pour se
+d&eacute;tendre, &agrave; se <i>d&eacute;tendre</i> pour s'<i>&eacute;tendre</i>, &agrave; s'&eacute;tendre pour que l'ordre
+math&eacute;matique qui pr&eacute;side &agrave; la disposition des &eacute;l&eacute;ments ainsi distingu&eacute;s,
+et le d&eacute;terminisme inflexible qui les lie, manifestent l'interruption de
+l'acte cr&eacute;ateur; ils ne font qu'un, d'ailleurs, avec cette interruption
+m&ecirc;me.... La mati&egrave;re est un rel&acirc;chement de l'inextensif en extensif, et,
+par l&agrave;, de la libert&eacute; en n&eacute;cessit&eacute;.&raquo;<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">[296]</a></p>
+
+<p>Ainsi, d'apr&egrave;s M. Bergson, l'esprit n'a qu'&agrave; se <i>d&eacute;tendre</i> pour
+s'&eacute;tendre et devenir mati&egrave;re!... Et pour que le lecteur ne soit pas
+tent&eacute; de ne voir l&agrave; qu'un jeu de mots, un calembour &eacute;chapp&eacute; &agrave; un moment
+d'humour&mdash;alors que c'est le fond m&ecirc;me du syst&egrave;me bergsonien,&mdash;nous
+allons prolonger nos citations. Il verra que si <i>distraction</i> il y a,
+elle ne nous est pas imputable.</p>
+
+<p>&laquo;Cette longue analyse (des id&eacute;es d'ordre et de d&eacute;sordre) &eacute;tait
+n&eacute;cessaire pour montrer combien le r&eacute;el pourrait passer de la <i>tension</i>
+&agrave; l'<i>extension</i> et de la libert&eacute; &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; m&eacute;canique <i>par voie
+d'inversion</i>.... Quel est donc le principe qui n'a qu'&agrave; se <i>d&eacute;tendre</i>
+pour s'<i>&eacute;tendre</i>, l'interruption de la cause &eacute;quivalant ici &agrave; un
+renversement de l'effet? Faute d'un meilleur mot, nous l'avons appel&eacute;
+<i>conscience</i>. Mais il ne s'agit pas de cette conscience diminu&eacute;e qui
+fonctionne en chacun de nous. Notre conscience &agrave; nous est la conscience
+d'un certain &ecirc;tre vivant, plac&eacute; en un certain point de l'espace; et, si
+elle va bien dans la m&ecirc;me direction que son principe (la conscience
+universelle?), elle est sans cesse tir&eacute;e en sens inverse, oblig&eacute;e,
+quoiqu'elle marche en avant, de regarder en arri&egrave;re.&raquo;<a name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">[297]</a></p>
+
+<p>Un peu plus loin, le m&ecirc;me auteur, apr&egrave;s avoir d&eacute;clar&eacute; que, contrairement
+&agrave; l'opinion des sciences physiques, il fallait chercher l'origine de la
+mati&egrave;re &laquo;dans un processus extra-spatial&raquo;, ajoute encore plus
+clairement:</p>
+
+<p>&laquo;Consid&egrave;re-t-on in <i>abstracto</i> l'&eacute;tendue en g&eacute;n&eacute;ral? <i>L'extension</i>
+appara&icirc;t seulement comme une <i>tension</i> qui s'interrompt. S'attache-t-on
+&agrave; la r&eacute;alit&eacute; concr&egrave;te qui remplit cette &eacute;tendue? L'ordre qui y r&egrave;gne, et
+qui se manifeste par les lois de la nature, est un ordre <i>qui doit
+na&icirc;tre de lui-m&ecirc;me</i> quand l'ordre inverse est supprim&eacute;: une d&eacute;tente du
+vouloir produirait pr&eacute;cis&eacute;ment cette suppression. Enfin, voici que le
+sens o&ugrave; marche cette r&eacute;alit&eacute; nous sugg&egrave;re maintenant l'id&eacute;e d'une <i>chose
+qui se d&eacute;fait</i>; l&agrave; est, sans aucun doute, un des traits essentiels de la
+mat&eacute;rialit&eacute;. Que conclure de l&agrave;, sinon que le processus par lequel cette
+chose se <i>fait</i> est dirig&eacute; en sens contraire des processus physiques et
+qu'il est d&egrave;s lors, par d&eacute;finition m&ecirc;me, <i>immat&eacute;riel?</i> Notre vision du
+monde mat&eacute;riel est celle d'un poids qui retombe; aucune image tir&eacute;e de
+la mati&egrave;re proprement dite ne nous donnera une id&eacute;e du poids qui
+s'&eacute;l&egrave;ve.... La vie est un effort pour remonter la pente que la mati&egrave;re
+descend. Par l&agrave;, elle nous laisse entrevoir la possibilit&eacute;, la n&eacute;cessit&eacute;
+m&ecirc;me d'un processus inverse de la mat&eacute;rialit&eacute;, <i>cr&eacute;ateur de la mati&egrave;re</i>
+par sa seule interruption.&raquo;<a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">[298]</a></p>
+
+<p>D'o&ugrave; les conclusions monistiques que M. Bergson r&eacute;p&egrave;te &agrave; profusion: &laquo;Un
+processus identique a d&ucirc; tailler en m&ecirc;me temps mati&egrave;re et intelligence
+dans <i>une &eacute;toffe</i> qui les contenait toutes deux.&raquo;&mdash;&laquo;Les deux termes sont
+de m&ecirc;me essence ... et le physique est simplement du psychique
+inverti.&raquo;&mdash;&laquo;Intellectualit&eacute; et mat&eacute;rialit&eacute;, &eacute;tant de m&ecirc;me nature, se
+produisent de la m&ecirc;me mani&egrave;re.&raquo;&mdash;C'est &laquo;la progression ou plut&ocirc;t la
+r&eacute;gression de l'extra-spatial se d&eacute;gradant en spatialit&eacute;&raquo;.&mdash;&laquo;La mati&egrave;re
+est d&eacute;finie par une esp&egrave;ce de descente, cette descente par une
+interruption de mont&eacute;e&raquo;<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">[299]</a>, mais ces deux sens dans le mouvement
+n'emp&ecirc;chent pas &laquo;l'unit&eacute; de l'&eacute;lan&raquo; originel, de l'Elan vital, du Flux
+universel.</p>
+
+<p>Le monisme bergsonien a donc reli&eacute; ensemble&mdash;ou plut&ocirc;t confondu&mdash;toutes
+les parties de la cr&eacute;ation: l'esprit et la mati&egrave;re, l'organique et
+l'inorganique, l'homme et l'animal, gr&acirc;ce &agrave; un savant dosage de
+contradictions, dilu&eacute;es jusqu'&agrave; leur donner quelque apparence lointaine
+de continuit&eacute;. D&eacute;sormais, il peut prendre des airs de triomphe et
+emboucher la trompette. Ecoutez plut&ocirc;t: &laquo;Une telle doctrine ne facilite
+pas seulement la <i>sp&eacute;culation</i> (?). Elle nous donne aussi plus de
+<i>force</i> (?) pour agir et pour vivre. Car, avec elle, nous ne nous
+sentons plus isol&eacute;s (!) dans l'humanit&eacute;, l'humanit&eacute; ne nous semble pas
+non plus isol&eacute;e dans la nature qu'elle domine. Comme le plus petit grain
+de poussi&egrave;re est solidaire de notre syst&egrave;me solaire tout entier,
+entra&icirc;n&eacute; avec lui dans ce mouvement indivis&eacute; de descente qui est la
+mat&eacute;rialit&eacute; m&ecirc;me, ainsi tous les &ecirc;tres organis&eacute;s, du plus humble au plus
+&eacute;lev&eacute;, depuis les premi&egrave;res origines de la vie jusqu'au temps o&ugrave; nous
+sommes, et dans tous les lieux comme dans tous les temps, ne font que
+rendre sensible aux yeux une impulsion unique, inverse du mouvement de
+la mati&egrave;re, et, en elle-m&ecirc;me, indivisible. Tous les vivants se tiennent,
+et tous c&egrave;dent &agrave; la m&ecirc;me formidable pouss&eacute;e. L'animal prend son point,
+d'appui sur la plante, l'homme chevauche sur l'animalit&eacute;, et l'humanit&eacute;
+enti&egrave;re, dans l'espace et dans le temps, est une immense arm&eacute;e qui
+galope &agrave; c&ocirc;t&eacute; de chacun de nous, en avant et en arri&egrave;re de nous, dans
+une charge entra&icirc;nante, capable de culbuter toutes les r&eacute;sistances et de
+franchir bien des obstacles, m&ecirc;me peut-&ecirc;tre la mort!&raquo;<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">[300]</a></p>
+
+<p>Apr&egrave;s un si beau mouvement d'&eacute;loquence, nous aurions quelque scrupule
+d'att&eacute;nuer l'admiration du lecteur par certaines r&eacute;serves. Aussi bien
+les croyons nous inutiles. Nous nous contenterons de poser une ou deux
+questions, peut-&ecirc;tre indiscr&egrave;tes, dont les r&eacute;ponses mettraient
+singuli&egrave;rement au jour les points obscurs d'un syst&egrave;me qui ne brille pas
+par ses lumi&egrave;res.</p>
+
+<p>La <i>premi&egrave;re</i> est celle-ci. Puisque l'esprit et la mati&egrave;re sont deux
+mouvements &laquo;antagonistes&raquo;, en &laquo;sens inverse&raquo;, comment peuvent-ils
+provenir d'une seule et m&ecirc;me impulsion originelle? Comment le second
+peut-il &laquo;na&icirc;tre de lui-m&ecirc;me&raquo; du premier; la &laquo;r&eacute;gression&raquo; na&icirc;tre
+spontan&eacute;ment de la &laquo;progression&raquo;; comment l'ascension et la descente
+peuvent-elles n'avoir qu'une seule et m&ecirc;me cause?&mdash;On ne le comprend
+pas.</p>
+
+<p>La <i>deuxi&egrave;me</i> question est encore plus importante. La descente &eacute;tant
+post&eacute;rieure &agrave; la mont&eacute;e, la cr&eacute;ation de la mati&egrave;re doit donc &ecirc;tre
+post&eacute;rieure &agrave; celle de l'esprit et de la vie. Or, la vie est impossible
+sans une mati&egrave;re pr&eacute;existante. Voil&agrave; pourquoi M. Bergson nous a d&eacute;peint
+l'esprit et la vie comme &laquo;un courant lanc&eacute; &agrave; travers la mati&egrave;re&raquo;, comme
+une force qui &eacute;l&egrave;ve sans cesse &laquo;un poids qui retombe&raquo;, comme un &laquo;effort
+pour remonter la pente que la mati&egrave;re descend&raquo;, etc. Il faut donc
+supposer donn&eacute;es ou engendr&eacute;es &agrave; la fois la mati&egrave;re et la vie au lieu de
+les faire d&eacute;river l'une de l'autre, et le physique ne peut &ecirc;tre du
+&laquo;psychique inverti&raquo;, puisque le psychique ne peut exister sans le
+physique.</p>
+
+<p>Il y a donc, au fond de l'opinion qui essaye d'identifier l'esprit et la
+mati&egrave;re en faisant de celle-ci un &laquo;rel&acirc;chement&raquo; ou une chute de
+celui-l&agrave;, une contradiction fonci&egrave;re qui a besoin de se dissimuler dans
+une obscurit&eacute; profonde: celle d'un syst&egrave;me qui pr&eacute;tend avoir le droit de
+s'exprimer en notions &laquo;peu ou point intelligibles&raquo;, et transcendantes &agrave;
+toute intelligence humaine.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>II. <i>Critique</i>.&mdash;Jusqu'ici nous n'avons pu examiner et critiquer en
+passant que des d&eacute;tails secondaires &agrave; mesure que l'hypoth&egrave;se de
+l'&eacute;volution bergsonienne se d&eacute;roulait sous nos yeux. Il est temps de
+s'&eacute;lever &agrave; une vue synth&eacute;tique et d'en faire une critique d'ensemble,
+autrement importante qu'une critique de parties plus ou moins
+accessoires.</p>
+
+<p>Or, nous avons vu que le nouveau syst&egrave;me &eacute;tait une r&eacute;action&mdash;d'ailleurs
+juste et g&eacute;n&eacute;reuse&mdash;contre tous les syst&egrave;mes ant&eacute;rieurs d'&eacute;volution, qui
+se contentaient, pour expliquer le d&eacute;veloppement des &ecirc;tres, d'invoquer
+les lois des combinaisons m&eacute;caniques, dirig&eacute;es par des rencontres de
+hasard. Pour eux, &laquo;le tout est donn&eacute;&raquo; d&egrave;s l'origine et ne fait que se
+d&eacute;rouler automatiquement. Pour M. Bergson, au contraire, &agrave; l'origine,
+&laquo;rien n'est donn&eacute;&raquo; de ce qui sera plus tard. Tout va se cr&eacute;er, mati&egrave;re
+et forme, au fur et &agrave; mesure de l'&eacute;coulement du Temps, par des
+apparitions successives de choses &laquo;absolument nouvelles&raquo;, c'est-&agrave;-dire
+&laquo;impr&eacute;visibles et irr&eacute;ductibles aux &eacute;l&eacute;ments ant&eacute;rieurs&raquo;. De l&agrave;
+l'&eacute;pith&egrave;te de <i>cr&eacute;atrice</i> donn&eacute;e &agrave; l'&eacute;volution nouvelle qui est bien
+moins une &eacute;volution, ou passage &agrave; l'acte de ce qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; en
+puissance, qu'une cr&eacute;ation perp&eacute;tuelle &agrave; jets continus.</p>
+
+<p>En sorte que l'id&eacute;e de &laquo;cr&eacute;ation <i>ex nihilo</i>&raquo;, abandonn&eacute;e et comme
+p&eacute;rim&eacute;e, surtout depuis Darwin et Lamarck, va, par un singulier retour
+des choses ici-bas, &ecirc;tre remise en honneur et restaur&eacute;e par M.
+Bergson<a name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">[301]</a>. L'intention est des plus louables, assur&eacute;ment; reste &agrave;
+savoir comment il la r&eacute;alisera et si les esp&eacute;rances du spiritualisme ne
+seront pas finalement d&eacute;&ccedil;ues encore une fois.</p>
+
+<p>Pour le spiritualisme, en effet, aucune &eacute;volution des mondes&mdash;encore
+moins une &eacute;volution cr&eacute;atrice&mdash;n'est concevable sans un principe ou une
+force motrice qui la mette en branle ni sans une id&eacute;e qui la dirige; ou,
+pour employer le langage technique, une <i>cause motrice</i> et une cause
+<i>finale</i>, sans lesquelles l'Evolution ne serait plus qu'un mot
+majestueux et trompeur dissimulant un non-sens.</p>
+
+<p>Examinons comment M. Bergson a r&eacute;pondu &agrave; ces deux <i>desiderata</i>
+essentiels de l'esprit humain.</p>
+
+<p>I. D'abord, une cause efficiente ou motrice est indispensable. Par
+lui-m&ecirc;me, un &ecirc;tre &eacute;tant et demeurant identique &agrave; lui-m&ecirc;me ne peut &ecirc;tre
+ou devenir autre qu'il n'est. Il lui faut donc le concours ou la mise en
+branle d'un autre &ecirc;tre pour devenir autre qu'il n'est, c'est-&agrave;-dire pour
+changer. Tel est le principe d'identit&eacute; se d&eacute;veloppant en principe de
+causalit&eacute;, comme nous l'avons expos&eacute; longuement dans un autre
+ouvrage<a name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">[302]</a>.</p>
+
+<p>Or, si tout changement exige une cause, &agrave; plus forte raison cette esp&egrave;ce
+de changement qui constitue un passage du <i>moins</i> au <i>plus</i>,
+c'est-&agrave;-dire un progr&egrave;s, une ascension;&mdash;&agrave; plus forte raison encore si
+cette ascension est une cr&eacute;ation de toutes pi&egrave;ces, un passage de la
+possibilit&eacute; pure &agrave; l'existence.</p>
+
+<p>Or, tel est bien le cas de &laquo;l'&eacute;volution cr&eacute;atrice&raquo;.</p>
+
+<p>Dans les autres syst&egrave;mes d'&eacute;volution, pour ramener deux esp&egrave;ces l'une &agrave;
+l'autre par voie de filiation, il fallait d&eacute;couvrir entre elles une
+certaine identit&eacute; de nature, permettant de supposer leur fusion dans un
+genre sup&eacute;rieur d'o&ugrave; elles seraient issues. Il suffisait donc d'une
+cause <i>occasionnelle</i> pour faire d&eacute;doubler le genre en ses esp&egrave;ces qu'il
+contenait d&eacute;j&agrave; virtuellement.</p>
+
+<p>Dans le syst&egrave;me bergsonien, la difficult&eacute; est autrement grande, puisque
+les natures les plus disparates&mdash;voire m&ecirc;me l'esprit et la
+mati&egrave;re&mdash;peuvent &ecirc;tre produites par le m&ecirc;me ant&eacute;c&eacute;dent gr&acirc;ce &agrave;
+l'&eacute;volution cr&eacute;atrice qui cr&eacute;e de toute pi&egrave;ce des formes &laquo;impr&eacute;visibles
+et irr&eacute;ductibles aux &eacute;l&eacute;ments ant&eacute;rieurs&raquo;.</p>
+
+<p>L'hypoth&egrave;se est plus commode, assur&eacute;ment, au point de vue des
+g&eacute;n&eacute;alogies &agrave; &eacute;tablir entre les &ecirc;tres apparus, puisque &laquo;tout peut
+provenir de tout&raquo;. L'invention de ces arbres g&eacute;n&eacute;alogiques, si
+difficiles du reste &agrave; imaginer pour les savants les plus audacieux,
+devient ainsi un effort inutile, un casse-t&ecirc;te chinois &agrave; &eacute;carter.</p>
+
+<p>Mais, d'autre part, c'est une force <i>cr&eacute;atrice</i> qu'il faudra supposer en
+action perp&eacute;tuelle, au lieu de causes simplement occasionnelles. Les
+&laquo;heureux accidents&raquo; imagin&eacute;s par Darwin ne seront plus de mise, n'auront
+plus aucun sens dans le syst&egrave;me de l'Evolution cr&eacute;atrice.</p>
+
+<p>Quelle est donc la Force cr&eacute;atrice admise par M. Bergson? S&ucirc;rement, ce
+probl&egrave;me n'a pas &eacute;chapp&eacute; &agrave; son esprit. Nous sommes m&ecirc;me tent&eacute;s de dire
+qu'il l'a tourment&eacute;, apr&egrave;s avoir lu cette phrase significative &eacute;chapp&eacute;e
+&agrave; sa plume: &laquo;Dans le pr&eacute;sent travail ... un Principe de cr&eacute;ation,
+<i>enfin</i> (!), a &eacute;t&eacute; mis au fond des choses.&raquo;<a name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">[303]</a> Encore une fois, quel
+est donc ce Principe (avec un grand P)?</p>
+
+<p>Serait-ce le Cr&eacute;ateur, le Dieu des spiritualistes? En ce cas, bien des
+difficult&eacute;s seraient lev&eacute;es, et l'Evolution cr&eacute;atrice devenue
+toute-puissante pourrait fonctionner.</p>
+
+<p>Mais nous n'osons esp&eacute;rer cette solution, apr&egrave;s les critiques
+d&eacute;daigneuses du Dieu de Platon et d'Aristote, qui nous ont d'autant plus
+&eacute;tonn&eacute; qu'elles sont gravement inexactes et peu bienveillantes envers de
+si grands g&eacute;nies<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">[304]</a>.</p>
+
+<p>Encore moins l'esp&eacute;rons-nous apr&egrave;s avoir lu que Dieu, ne saurait &ecirc;tre
+une <i>chose</i>, c'est-&agrave;-dire une substance, un agent, une cause, mais
+seulement un &laquo;<i>centre</i> d'o&ugrave; les mondes jailliraient&raquo;, c'est-&agrave;-dire une
+convergence de jaillissement se confondant avec le jaillissement
+lui-m&ecirc;me, puisqu'il &laquo;n'a rien de tout fait&raquo; et progresse avec lui<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">[305]</a>.</p>
+
+<p>C'est d'ailleurs la conclusion fatale d'une th&eacute;orie qui a supprim&eacute;
+l'<i>&ecirc;tre</i> pour le remplacer par le <i>devenir</i> universel.</p>
+
+<p>Or, tout cela ressemble trop &agrave; un monisme panth&eacute;istique et n'a rien de
+commun avec un vrai et sinc&egrave;re th&eacute;isme, celui des plus grands
+philosophes dont s'honore l'histoire de la pens&eacute;e humaine, sans en
+excepter les cr&eacute;ateurs de l'&eacute;volutionnisme contemporain: Lamarck et
+Darwin lui-m&ecirc;me, qui, sur ses vieux jours, en fit l'aveu.</p>
+
+<p>Au lieu de Dieu, M. Bergson se contente de mettre &laquo;au <i>fond des choses</i>
+la DUR&Eacute;E et le LIBRE CHOIX&raquo;<a name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">[306]</a>, c'est-&agrave;-dire ce qu'il a d&eacute;j&agrave; appel&eacute; le
+<i>Temps</i> ou le perp&eacute;tuel <i>Devenir</i>. Son Principe sera le <i>Dieu-Cronos</i> de
+la mythologie grecque, rajeuni sans doute et modernis&eacute;, et s'il d&eacute;vore
+encore ses enfants, ce ne sera plus par jalousie, mais uniquement pour
+&laquo;se gonfler&raquo; de leur substance et &laquo;faire boule de neige&raquo; avec eux dans
+une identit&eacute; monistique Universelle. L'ancien Cronos n'&eacute;tait que l'alli&eacute;
+de la puissance cr&eacute;atrice; le nouveau sera l'ombre de cette puissance
+divine, il sera le Devenir dans son perp&eacute;tuel &laquo;jaillissement&raquo;.</p>
+
+<p>Le lecteur serait fort surpris de nous voir accepter sans protestation
+une conception si bizarre qui nous ram&egrave;ne &agrave; la mythologie et &agrave; l'enfance
+de l'humanit&eacute;. Cependant, ce n'est ni sa bizarrerie ni son antiquit&eacute; qui
+nous la font repousser, mais uniquement son opposition flagrante aux
+premiers principes de la raison.</p>
+
+<p>Le Temps, la dur&eacute;e, l'&eacute;lan vital&mdash;seraient-ils d&eacute;finis au sens de M.
+Bergson&mdash;ne peuvent &ecirc;tre un <i>principe</i> de la production des choses,
+encore moins un principe <i>premier</i> et n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>1&deg; Le Temps n'est ni un &ecirc;tre ni un principe actif. En vain M. Bergson
+nous r&eacute;plique que le Temps agit r&eacute;ellement, que &laquo;sa dent mord sur tous
+les &ecirc;tres&raquo;<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">[307]</a>: ce sont l&agrave; des m&eacute;taphores. Ce qui use ma montre, c'est
+le frottement des rouages, la poussi&egrave;re, l'humidit&eacute;, la rouille, ce
+n'est pas le Temps, qui est parfaitement inactif et indiff&eacute;rent &agrave; tous
+les changements qui se produisent dans le Temps.</p>
+
+<p>A son tour, la <i>dur&eacute;e</i> est un effet produit et non une cause
+productrice; c'est donc une cons&eacute;quence, non un principe. Si je suis
+aujourd'hui, ce n'est pas une raison suffisante pour que je sois demain,
+et si je vis et j'existe depuis cinquante ans, c'est parce que j'ai re&ccedil;u
+le jour de mes parents, et qu'apr&egrave;s avoir re&ccedil;u d'eux l'&ecirc;tre et la vie,
+je les ai entretenus constamment par la nourriture, les soins, les
+rem&egrave;des, les pr&eacute;cautions contre les accidents ou les maladies, etc. Au
+contraire, dire que j'<i>existe parce que je dure</i>, c'est bien moins
+qu'une v&eacute;rit&eacute; de M. de La Palisse; c'est une p&eacute;tition de principe et un
+renversement de l'ordre des facteurs&mdash;&#973;&#963;&#964;&#949;&#961;&#959;&#957; &#960;&#961;&#972;&#964;&#949;&#961;&#959;&#957;,&mdash;car l'effet ne
+peut &ecirc;tre la cause, sa propre cause<a name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">[308]</a>.</p>
+
+<p>Ce raisonnement va para&icirc;tre encore plus clair, mais sous une autre
+forme, si, au lieu de penser &agrave; la <i>dur&eacute;e</i>, nous pensons &agrave; <i>l'&eacute;lan
+vital</i>, spontan&eacute; et libre, que M. Bergson emploie si souvent comme
+synonyme de la dur&eacute;e. L'<i>&eacute;lan</i>, c'est une <i>action</i>, et par cons&eacute;quent
+l'action d'un <i>agent</i>; ce n'est donc pas l'action qui joue le r&ocirc;le de
+principe, mais l'agent.</p>
+
+<p>Il est vrai que dans le ph&eacute;nom&eacute;nisme universel de M. Bergson il n'y a
+plus d'agent sous l'action, mais des actions toutes pures et sans agent.
+En cons&eacute;quence, nous aboutissons &agrave; cette conception contradictoire
+&laquo;l'une &eacute;volution sans rien qui &eacute;volue ou qui fasse &eacute;voluer, et d'une
+perp&eacute;tuelle cr&eacute;ation sans aucun cr&eacute;ateur. C'est une auto-cr&eacute;ation se
+donnant incessamment &agrave; elle-m&ecirc;me l'existence qu'elle n'a pas.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e de commencement absolu et sans cause&mdash;si ch&egrave;re &agrave; Renouvier&mdash;est
+ainsi mise partout dans l'Univers: au commencement, au milieu, &agrave; la fin
+et pouss&eacute;e jusqu'&agrave; la plus &eacute;clatante absurdit&eacute;! Nous refusons nettement
+de nous en contenter.</p>
+
+<p>2&ordm; Supposerait-on, par impossible, que la dur&eacute;e des choses de ce monde
+ou leur &eacute;volution soit leur principe, il ne saurait &ecirc;tre le principe
+<i>premier</i> de ces choses, parce qu'il n'est pas une cause n&eacute;cessaire,
+mais contingente. En effet, l'&eacute;volution est un <i>devenir</i> qui se fait peu
+&agrave; peu; or, avoir besoin de devenir pour &ecirc;tre est moins parfait qu'&ecirc;tre
+d&eacute;j&agrave; sans avoir besoin de devenir. L'&ecirc;tre est donc plus parfait que le
+devenir; ou, suivant la formule classique, <i>l'acte prime la puissance</i>.
+Le devenir n'est donc pas un &ecirc;tre premier, mais second et d&eacute;riv&eacute;; donc,
+il est la contingence et l'imperfection m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Telle est la th&egrave;se fondamentale de la <i>philosophia perennis</i>.</p>
+
+<p>A son encontre, M. Bergson soutient le primat du devenir, la sup&eacute;riorit&eacute;
+de la puissance sur l'acte, du non-&ecirc;tre sur l'&ecirc;tre, et toute la th&egrave;se
+bergsonienne repose sur cette contre-v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a <i>plus</i>, nous dit-il, dans le mouvement que dans l'immobile; il y
+a <i>plus</i> dans un mouvement que dans les positions successives attribu&eacute;es
+au mobile; <i>plus</i> dans un devenir que dans les formes travers&eacute;es tour &agrave;
+tour; <i>plus</i> dans l'&eacute;volution de la forme que dans les formes r&eacute;alis&eacute;es
+l'une apr&egrave;s l'autre.&raquo;<a name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">[309]</a> Donc, le devenir est plus parfait.</p>
+
+<p>Un des plus brillants disciples de la m&ecirc;me &eacute;cole dit de m&ecirc;me: &laquo;Pourquoi
+le parfait ne serait-il pas une ascension, une croissance, plut&ocirc;t qu'une
+pl&eacute;nitude immobile?&raquo;<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">[310]</a></p>
+
+<p>Cette objection, &agrave; laquelle il nous faut r&eacute;pondre, renferme un aveu
+capital qu'il nous pla&icirc;t d'abord de souligner. Elle reconna&icirc;t
+formellement ce principe premier, si familier &agrave; Aristote, que <i>le
+parfait prime l'imparfait</i><a name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">[311]</a>, et devant lequel s'inclinent nos
+penseurs contemporains les plus &eacute;minents, tels que M. Boutroux,
+lorsqu'il concluait: &laquo;Il reste donc vrai que l'imparfait n'existe et ne
+se d&eacute;termine qu'en vue du plus parfait.&raquo;<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">[312]</a> L'imparfait, en effet, ne
+peut exister et &eacute;voluer tout seul vers le parfait, parce qu'il ne peut
+se donner &agrave; lui-m&ecirc;me l'&ecirc;tre qu'il n'a pas.</p>
+
+<p>Ce principe une fois reconnu par nos adversaires, il nous reste &agrave;
+discuter avec eux si c'est la puissance qui est plus parfaite que
+l'acte; le devenir-&ecirc;tre plus parfait que l'&ecirc;tre achev&eacute;; le mouvement
+vers un but plus parfait que le repos et la jouissance dans le but
+atteint? Mais, par ce simple &eacute;nonc&eacute;, qui ne voit que c'est pr&eacute;cis&eacute;ment
+l'inverse? Si l'on ne se meut pas pour se mouvoir vainement, mais pour
+arriver, si le mouvement n'est pas une fin mais un moyen, n'est-il pas
+&eacute;vident qu'il est plus parfait d'&ecirc;tre arriv&eacute; au but que de le chercher,
+meilleur d'en jouir que d'y tendre laborieusement?</p>
+
+<p>Si MM. Bergson et Le Roy ont paru en douter, s'ils ont pr&eacute;f&eacute;r&eacute; le
+mouvant &agrave; l'immobile, c'est qu'ils se sont fait une fausse id&eacute;e de ce
+que nous appelons avec Aristote l'&ecirc;tre immobile ou immuable. Ils ont cru
+que mettre l'immobilit&eacute; dans l'&ecirc;tre parfait, c'&eacute;tait le rendre inactif
+et inf&eacute;cond, et partant souverainement imparfait. Mais c'est l&agrave; pure
+&eacute;quivoque.</p>
+
+<p>Autre chose est le mouvement de croissance pour grandir soi-m&ecirc;me dans
+l'&ecirc;tre et la perfection; autre chose le mouvement de vie <i>ad intra</i> pour
+jouir de sa b&eacute;atitude, et celui de f&eacute;condit&eacute; <i>ad extra</i> pour communiquer
+&agrave; d'autres de cette pl&eacute;nitude d'&ecirc;tre et de perfection. Le premier
+mouvement, celui de croissance ou d'&eacute;volution, nous le nions de l'&ecirc;tre
+souverainement parfait, puisqu'il suppose un besoin, une indigence &agrave;
+satisfaire. Il faut donc qu'il soit immobile sous ce rapport. Mais le
+second et le troisi&egrave;me, sans le premier, sont le privil&egrave;ge de l'&ecirc;tre
+parfait, puisqu'ils ont pour fin, non d'acqu&eacute;rir ce qui lui manquerait,
+mais de jouir et de donner de sa pl&eacute;nitude.</p>
+
+<p>Or, ces activit&eacute;s ad <i>intra</i> et <i>ad extra</i> sont parfaitement compatibles
+avec l'immobilit&eacute; de croissance. Elles ne sont pas des <i>devenir</i> pour
+l'Etre parfait, soit qu'il jouisse de sa perfection dans une ineffable
+b&eacute;atitude, soit qu'il op&egrave;re la cr&eacute;ation d'&ecirc;tres contingents sans
+s'appauvrir ni s'enrichir lui-m&ecirc;me, soit enfin qu'il produise en eux des
+changements, sans en &eacute;prouver aucun. Ces activit&eacute;s ne sont pas des
+<i>devenir</i>, mais des <i>actes</i> et des <i>actes purs</i>, sans m&eacute;lange de
+potentialit&eacute;, suivant la formule g&eacute;niale d'Aristote et de tous les
+Docteurs chr&eacute;tiens.</p>
+
+<p>Au contraire, le Devenir bergsonien est un mouvement de croissance,
+c'est une Puissance en voie de s'actuer, aussi est-il un signe essentiel
+d'indigence, d'imperfection et de contingence. Le Parfait n'est donc pas
+ce qui a besoin de devenir et qui devient peu &agrave; peu, mois <i>ce qui est</i>
+et qui fait devenir tout le reste. Ce n'est pas la Puissance, mais
+l'Acte; ce n'est pas le non-&ecirc;tre, c'est l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que proclame le bon sens, avec l'unanimit&eacute; des Docteurs de
+l'Ecole &agrave; travers tous les si&egrave;cles. En sorte que soutenir avec Renan que
+&laquo;le grand progr&egrave;s de la critique contemporaine a &eacute;t&eacute; de substituer la
+cat&eacute;gorie du devenir a celle de l'&ecirc;tre&raquo;<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">[313]</a>, ou bien avec Hegel que &laquo;le
+non-&ecirc;tre prime l'&ecirc;tre&raquo;, est un flagrant paradoxe et une injure au sens
+commun<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">[314]</a>.</p>
+
+<p>On voit par l&agrave; comment notre Dieu est &agrave; la fois un Dieu immuable et un
+Dieu vivant. Immuable parce qu'&eacute;tant de soi l'&ecirc;tre parfait, il n'est
+nullement &laquo;en train de se faire&raquo; comme on ose le soutenir dans la
+Philosophie nouvelle<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">[315]</a>. Vivant aussi, parce qu'il est agissant ad
+<i>intra</i> et <i>ad extra</i>, mais d'une vie bien diff&eacute;rente de la n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Noire vie pour durer a besoin du &laquo;tourbillon vital&raquo;, de ce mouvement
+ininterrompu de va-et-vient entre la mort et la vie, qui nous verse la
+vie goutte &agrave; goutte dans un recommencement perp&eacute;tuel. Mais bien loin
+d'&ecirc;tre une vie parfaite, ce n'est l&agrave; qu'une vie mis&eacute;rable, qui s'use et
+se d&eacute;truit sans cesse, une perp&eacute;tuelle &laquo;lutte contre la mort&raquo;, suivant
+la c&eacute;l&egrave;bre d&eacute;finition de Bichat, ou mieux encore &laquo;une perp&eacute;tuelle
+agonie&raquo;, suivant l'heureuse expression de saint Gr&eacute;goire le Grand.
+Attribuer &agrave; la vie parfaite de notre Dieu l'agitation inqui&egrave;te et
+l'instabilit&eacute; de la n&ocirc;tre ne serait que de l'anthropomorphisme le plus
+grossier: reproche que nos adversaires nous adressent assez souvent pour
+qu'ils &eacute;vitent de le m&eacute;riter.</p>
+
+<p>La vie parfaite n'est donc pas un perp&eacute;tuel devenir, mais un <i>acte pur</i>
+sans aucun m&eacute;lange d'imperfection ni de potentialit&eacute;. Elle exclut donc
+tout mouvement, dans le sens imparfait de ce mot, c'est-&agrave;-dire tout
+passage de la puissance &agrave; l'acte ou de l'acte &agrave; la puissance. Elle est
+une pl&eacute;nitude ind&eacute;fectible d'action et de b&eacute;atitude.</p>
+
+<p>&laquo;Mais quoi, s'&eacute;criait Platon, nous persuadera-t-on si facilement que,
+dans la r&eacute;alit&eacute;, le mouvement, la vie, l'&acirc;me, l'intelligence, ne
+conviennent pas &agrave; l'Etre absolu; que cet Etre ne vit ni ne pense et
+qu'il demeure immobile, immuable, sans avoir part &agrave; l'auguste et sainte
+intelligence, &#963;&#949;&#956;&#957;&#972;&#957; &#954;&#945;&#953; &#940;&#947;&#953;&#959;&#957; &#957;&#959;&#8160;&#957;!&raquo; De m&ecirc;me, Aristote revendique pour
+l'Etre en soi la pens&eacute;e, l'action, la vie, la b&eacute;atitude, en des termes
+non moins admirables<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">[316]</a>.</p>
+
+<p>Par l&agrave; m&ecirc;me, nous avons r&eacute;pondu &agrave; cette &eacute;trange objection de M. Bergson
+nous reprochant &laquo;le d&eacute;dain de notre m&eacute;taphysique pour toute r&eacute;alit&eacute; qui
+dure&raquo;<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">[317]</a>. Ce n'est que la dur&eacute;e successive et re&ccedil;ue goutte &agrave; goutte,
+en un mot, le <i>devenir</i>, que nous estimons imparfaite et contingente,
+incompatible avec l'&ecirc;tre n&eacute;cessaire et parfait.</p>
+
+<p>Mais la vraie dur&eacute;e &eacute;ternelle et n&eacute;cessaire du <i>tota simul</i> ou de
+l'<i>acte pur</i>, nous en faisons l'essence m&ecirc;me de l'Etre parfait en lequel
+l'essence et l'existence s'identifient. Bien loin de la d&eacute;daigner, nous
+la divinisons, tandis que M. Bergson n'a divinis&eacute; que son ombre, pour ne
+pas dire sa caricature, le Temps, qui se fait et se d&eacute;fait, qui devient
+et qui passe. Son Cronos n'est m&ecirc;me pas un demi-dieu. Il n'est qu'un
+avatar de la <i>substance infinie</i> de Spinosa, de l'<i>id&eacute;e absolue</i> de
+Hegel ou de la <i>volont&eacute; pure</i> de Schopenhauer. Loin d'&ecirc;tre un progr&egrave;s,
+c'est plut&ocirc;t, &agrave; bien des &eacute;gards, un recul de la conception panth&eacute;istique.</p>
+
+<p>II. D&eacute;capit&eacute;e par la suppression de la Cause premi&egrave;re, efficiente et
+motrice, l'Evolution bergsonienne va se trouver d&eacute;sorient&eacute;e par
+l'absence de <i>Cause finale</i>.</p>
+
+<p>Cependant, ce n'est pas une absence <i>totale</i> de cause finale que nous
+reprocherons &agrave; ce syst&egrave;me. Un reproche si excessif serait une v&eacute;ritable
+injustice envers son auteur. S'il est quelqu'un parmi nos contemporains
+qui ait proclam&eacute; plus ouvertement la faillite du m&eacute;canisme sous toutes
+ses formes: cart&eacute;sienne, spinosienne, leibnitzienne, spenc&eacute;rienne,
+kantienne, etc., c'est bien assur&eacute;ment M. Bergson. Il a &eacute;crit contre le
+hasard de tous les m&eacute;canismes des pages vengeresses qui resteront, car
+elles sont la meilleure partie de son &#339;uvre.</p>
+
+<p>Toutefois, apr&egrave;s avoir vigoureusement rejet&eacute; le m&eacute;canisme qui voudrait
+expliquer les merveilles du cosmos par des combinaisons accidentelles et
+fortuites, il refuse d'adopter le finalisme. Ce ne sont l&agrave;, dit-il, que
+&laquo;deux v&ecirc;tements de confection&raquo; qui &laquo;ne vont ni l'un ni l'autre&raquo;, et les
+deux &eacute;ternels plaideurs vont &ecirc;tre, suivant sa coutume, renvoy&eacute;s par lui
+dos &agrave; dos, lorsqu'il se ravise et semble &eacute;prouver quelque regret en
+faveur de l'un des deux syst&egrave;mes &laquo;qui pourrait, dit-il, &ecirc;tre recoup&eacute;,
+recousu, et, sous une forme nouvelle, aller moins mal que l'autre&raquo;<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">[318]</a>.
+C'est le finalisme qui va b&eacute;n&eacute;ficier de ses indulgentes retouches.
+Taill&eacute;, coup&eacute; en deux, il va devenir un demi-finalisme. En voici les
+traits essentiels.</p>
+
+<p>Nous avons vu que le Dieu ou demi-Dieu Cronos, Elan vital, Courant de
+vie ... &eacute;tait esprit, et m&ecirc;me intelligence, au moins dans un sens tr&egrave;s
+large, puisque l'instinct des animaux et l'intelligence de l'homme en
+sont issus pareillement. Bien plus&mdash;nous l'avons dit,&mdash;il est libert&eacute;,
+choix, exigence de cr&eacute;ation. De tous ces attributs, nous pouvons
+conclure que son &eacute;volution cr&eacute;atrice ne sera pas aveugle ni laiss&eacute;e au
+hasard. Sa m&eacute;thode ou son processus seront donc psychiques et nullement
+m&eacute;caniques, libres et nullement asservis &agrave; la fatalit&eacute;. M. Bergson ira
+m&ecirc;me jusqu'&agrave; dire: &laquo;La science n'est donc pas une construction humaine.
+Elle est ant&eacute;rieure &agrave; notre intelligence, ind&eacute;pendante d'elle,
+v&eacute;ritablement g&eacute;n&eacute;ratrice des choses.&raquo;<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">[319]</a></p>
+
+<p>Orient&eacute;e par de telles pr&eacute;misses, on devine que l'&eacute;volution cr&eacute;atrice se
+rapprochera beaucoup du finalisme int&eacute;gral. Nombreuses sont aussi les
+pages de ce volume qu'un finaliste convaincu n'h&eacute;siterait point &agrave;
+signer. Et nous ne parlons pas seulement des pages dirig&eacute;es contre le
+m&eacute;canisme, o&ugrave; ce syst&egrave;me est mis au d&eacute;fi, par exemple, d'expliquer les
+similitudes d'organes sur des lignes divergentes et depuis longtemps
+s&eacute;par&eacute;es, telles que la similitude compl&egrave;te d'un &#339;il &agrave; r&eacute;tine chez
+l'homme et chez un mollusque tel que le peigne<a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">[320]</a>. Nous parlons aussi
+des pages qui nous montrent la marche de l'&eacute;volution clairement orient&eacute;e
+par une direction sup&eacute;rieure aux individus, et partant par la finalit&eacute;.</p>
+
+<p>Voici d'abord comment l'auteur r&eacute;sume et conclut sa discussion sur
+r&eacute;volution par variations lentes ou brusques. &laquo;En r&eacute;sum&eacute;, dit il, si les
+variations accidentelles qui d&eacute;terminent l'&eacute;volution sont des variations
+insensibles, il faudra faire appel &agrave; un bon g&eacute;nie&mdash;le g&eacute;nie de l'esp&egrave;ce
+future&mdash;pour conserver et additionner ces innombrables variations, car
+ce n'est pas la s&eacute;lection qui s'en chargera. Si, d'autre part, les
+variations accidentelles sont brusques, l'ancienne fonction ne
+continuera &agrave; s'exercer ou une fonction nouvelle ne la remplacera que si
+tous les changements survenus ensemble se compl&egrave;tent en vue de
+l'accomplissement d'un m&ecirc;me acte: il faudra encore recourir au bon
+g&eacute;nie, cette fois pour obtenir la <i>convergence</i> des changements
+simultan&eacute;s, comme tout &agrave; l'heure pour assurer la <i>continuit&eacute; de
+direction</i> des variations successives.... Bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, c'est &agrave; un
+principe interne de direction qu'il faudra faire appel pour obtenir
+cette convergence d'effets.&raquo;<a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">[321]</a></p>
+
+<p>Ce principe interne de direction, dont tous les m&eacute;canismes ont vainement
+cherch&eacute; &agrave; se passer, M. Bergson l'appelle quelquefois du nom d'<i>effort</i>,
+mais il prend bien soin de nous avertir de la diff&eacute;rence profonde qui
+existe entre ce principe de direction et un effort au sens vulgaire.
+Celui-ci est personnel et n'aboutit qu'&agrave; des variations insignifiantes,
+par exemple, &agrave; d&eacute;velopper un muscle; celui-l&agrave;, au contraire, est
+au-dessus de l'individu et produit l'&eacute;volution des esp&egrave;ces. Il n'y a
+donc entre les deux sens qu'une analogie lointaine, mais suffisante pour
+nous faire comprendre comment un m&ecirc;me effort, pour tirer parti des m&ecirc;mes
+circonstances, peut aboutir aux m&ecirc;mes r&eacute;sultats, r&eacute;soudre identiquement
+les m&ecirc;mes probl&egrave;mes, surtout lorsque ces probl&egrave;mes ne comportent qu'une
+m&ecirc;me solution<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">[322]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Un changement h&eacute;r&eacute;ditaire, &eacute;crit notre auteur, et de sens d&eacute;fini, qui
+va s'accumulant et se composant avec lui-m&ecirc;me de mani&egrave;re &agrave; construire
+une machine de plus en plus compliqu&eacute;e, doit sans doute se rapporter &agrave;
+quelque esp&egrave;ce d'effort, mais &agrave; un effort autrement profond que l'effort
+individuel, autrement ind&eacute;pendant des circonstances, commun &agrave; la plupart
+des repr&eacute;sentants d'une m&ecirc;me esp&egrave;ce, inh&eacute;rent aux germes qu'ils portent
+plut&ocirc;t qu'&agrave; leur seule substance, assur&eacute; par l&agrave; de se transmettre &agrave;
+leurs descendants. Nous revenons ainsi &agrave; l'id&eacute;e d'o&ugrave; nous &eacute;tions partis,
+celle d'un <i>&eacute;lan originel</i> de la vie.&raquo;<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">[323]</a></p>
+
+<p>Un peu plus loin, revenant sur cette hypoth&egrave;se d'un &eacute;lan originel,
+c'est-&agrave;-dire d'une pouss&eacute;e int&eacute;rieure qui porterait la vie, par des
+formes de plus en plus complexes, &agrave; des destin&eacute;es de plus en plus
+hautes, il ajoute: &laquo;Cet &eacute;lan est pourtant visible, et un simple coup
+d'&#339;il jet&eacute; sur les esp&egrave;ces fossiles nous montre que la vie aurait pu se
+passer d'&eacute;voluer, ou n'&eacute;voluer que dans des limites tr&egrave;s restreintes, si
+elle avait pris le parti, beaucoup plus commode pour elle, de
+s'ankyloser dans ses formes primitives. Certains Foraminif&egrave;res, par
+exemple, n'ont pas vari&eacute; depuis l'&eacute;poque silurienne. Impassibles t&eacute;moins
+des r&eacute;volutions sans nombre qui ont boulevers&eacute; notre plan&egrave;te, les
+Lingules sont aujourd'hui ce qu'elles &eacute;taient aux temps les plus recul&eacute;s
+de l'&egrave;re pal&eacute;zo&iuml;que.&raquo;<a name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">[324]</a></p>
+
+<p>L'existence de cet &eacute;lan vital originel pour donner le branle et la
+direction &agrave; l'&eacute;volution ne nous g&ecirc;ne nullement. Apr&egrave;s l'avoir accord&eacute;
+volontiers, nous demeurons encore en plein finalisme, puisque M. Bergson
+admet comme nous et avec tous les p&eacute;ripat&eacute;ticiens que l'&eacute;volution
+elle-m&ecirc;me ne peut s'expliquer sans une direction, &agrave; la fois int&eacute;rieure
+et sup&eacute;rieure aux individus.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, l'accord est facile, mais voici o&ugrave; la divergence entre nous
+va commencer.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s M. Bergson, la direction de l'&eacute;volution se fait sans aucun plan
+<i>g&eacute;n&eacute;ral</i> trac&eacute; d'avance, mais par la solution, au fur et &agrave; mesure
+qu'ils se pr&eacute;sentent, de chaque probl&egrave;me particulier, qui est librement
+r&eacute;solu par la cr&eacute;ation de formes absolument impr&eacute;visibles.</p>
+
+<p>&laquo;L'&eacute;volution n'est pas davantage la r&eacute;alisation d'un plan. Un plan est
+donn&eacute; par avance. Il est repr&eacute;sent&eacute;, ou tout au moins repr&eacute;sentable,
+avant le d&eacute;tail de sa r&eacute;alisation. L'ex&eacute;cution en peut &ecirc;tre repouss&eacute;e
+dans un avenir lointain, recul&eacute;e m&ecirc;me ind&eacute;finiment: l'id&eacute;e n'en est pas
+moins formul&eacute;e, d&egrave;s maintenant, en termes actuellement donn&eacute;s. Au
+contraire, si l'&eacute;volution est une cr&eacute;ation sans cesse renouvel&eacute;e, elle
+cr&eacute;e au fur et &agrave; mesure, non seulement les formes de la vie, mais les
+id&eacute;es qui permettraient &agrave; une intelligence de la comprendre, les termes
+qui serviraient &agrave; l'exprimer. C'est-&agrave;-dire que son avenir d&eacute;borde son
+pr&eacute;sent et ne pourrait s'y dessiner en une id&eacute;e. L&agrave; est la premi&egrave;re
+erreur du finalisme.&raquo;<a name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">[325]</a></p>
+
+<p>Cette th&egrave;se antifinaliste repose sur deux arguments principaux.</p>
+
+<p><i>Premier argument</i>. Un plan trac&eacute; d'avance assimile trop le travail de
+la nature au travail de l'ouvrier qui fabrique en assemblant des pi&egrave;ces
+une &agrave; une. La nature, au contraire, construit ses organes vivants, non
+par des additions successives, mais par division de la cellule-m&egrave;re qui
+se d&eacute;double en cellules d&eacute;riv&eacute;es, lesquelles se d&eacute;doublent &agrave; leur tour
+jusqu'&agrave; la construction compl&egrave;te de l'organe<a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">[326]</a>.</p>
+
+<p>Nous r&eacute;pondons que l'opposition de ces deux modes de travail n'est pas
+si absolue. Il est vrai que l'ouvrier n'en a qu'un &agrave; son service; mais
+la nature a les deux, et si la cellule vivante proc&egrave;de par d&eacute;doublement,
+elle proc&egrave;de aussi par addition des &eacute;l&eacute;ments de choix qui doivent la
+nourrir et sans l'assimilation desquels elle ne se d&eacute;doublerait jamais.
+Il lui faut choisir du phosphore pour fabriquer le tissu nerveux, de la
+silice pour les fibres v&eacute;g&eacute;tales, de la chaux pour les os, du fer pour
+enrichir le sang, etc. La nature proc&egrave;de donc par additions aussi bien
+que par dissociations et d&eacute;doublements.</p>
+
+<p>Toutefois, ce n'est l&agrave; qu'une diff&eacute;rence secondaire. L'essentiel est que
+tous les &eacute;l&eacute;ments, associ&eacute;s ou dissoci&eacute;s, ob&eacute;issent a une m&ecirc;me id&eacute;e qui
+commande &agrave; l'ensemble, et partant &agrave; un plan con&ccedil;u d'avance, car l'id&eacute;e
+est un plan, au moins partiel.</p>
+
+<p><i>Deuxi&egrave;me argument</i>. &laquo;Un plan est un terme assign&eacute; &agrave; un travail; il cl&ocirc;t
+l'avenir dont il dessine la forme. Devant l'&eacute;volution de la vie, au
+contraire, les portes de l'avenir restent grandes ouvertes. C'est une
+cr&eacute;ation (de formes impr&eacute;vues et impr&eacute;visibles) qui se poursuit sans fin
+en vertu d'un mouvement initial.&raquo;<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">[327]</a></p>
+
+<p>Cet argument est sans valeur. L'avenir n'est nullement clos, parce que
+le Cr&eacute;ateur r&eacute;aliserait en ce moment un plan, le plan qui est sous nos
+yeux, et qu'il se r&eacute;serverait de faire succ&eacute;der au monde pr&eacute;sent
+d'autres mondes et d'autres plans futurs, et m&ecirc;me une s&eacute;rie ind&eacute;finie de
+mondes et de plans. Les portes de l'avenir resteraient donc grandes
+ouvertes.</p>
+
+<p>Elles seraient seulement ferm&eacute;es, pendant la dur&eacute;e d'ex&eacute;cution de tel ou
+tel plan, &agrave; l'intrusion anarchique de plans diff&eacute;rents. Ce qui est une
+protection de l'ordre actuel et non un obstacle aux progr&egrave;s futurs.
+Vouloir, au contraire, qu'&agrave; chaque instant puissent appara&icirc;tre des
+formes nouvelles impr&eacute;vues et impr&eacute;visibles, c'est introduire
+l'incoh&eacute;rence et le chaos dans l'Univers actuel. La suppression du plan
+ne serait donc que la suppression de l'ordre.</p>
+
+<p>D'autre part, quelle n&eacute;cessit&eacute; voyez-vous &agrave; ce que les portes de
+l'avenir ne soient pas ferm&eacute;es ni son plan dessin&eacute; &agrave; l'avance? Nous
+avons beau chercher les raisons de cette pr&eacute;tendue n&eacute;cessit&eacute;, nous n'en
+trouvons aucune.</p>
+
+<p>Loin de l&agrave;, puisque l'&eacute;ternit&eacute; est un &eacute;ternel pr&eacute;sent, rien n'est pass&eacute;
+ni futur, rien n'est cach&eacute; au regard &eacute;ternel, et, pour lui, l'impr&eacute;vu ou
+l'impr&eacute;visible sont des non-sens. Autant dire que la volont&eacute;
+toute-puissante du Cr&eacute;ateur ne sait plus ce qu'elle veut ni ce qu'elle
+fait, ni ce qu'elle cr&eacute;e.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'hypoth&egrave;se ajout&eacute;e par M. Bergson, que, sans avoir rien pr&eacute;vu,
+l'impulsion initiale suff&icirc;t &agrave; mettre dans l'Univers un ordre
+impr&eacute;visible, au fur et &agrave; mesure des &eacute;v&eacute;nements, c'est encore un
+non-sens philosophique, au t&eacute;moignage, non seulement d'Aristote, mais
+des modernes eux-m&ecirc;mes, tels que M. Hamelin, professeur en Sorbonne,
+qui, dans sa brillante th&egrave;se de doctorat, ne craignit pas de soutenir
+qu'une cause motrice est inintelligible sans une direction, et partant
+sans une finalit&eacute;. &laquo;Une causalit&eacute; non t&eacute;l&eacute;ologique, &eacute;crivait-il, demeure
+frapp&eacute;e d'impuissance, disons d'impossibilit&eacute;, et cela simplement parce
+qu'il lui manque une condition encore pour &ecirc;tre quelque chose
+d'enti&egrave;rement intelligible.&raquo;<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">[328]</a></p>
+
+<p>En d'autres termes: l'impulsion originelle qui doit mettre en branle
+l'&eacute;volution a d&eacute;j&agrave; une direction ou elle n'en a pas. Si elle n'en a pas,
+elle ne peut rien mouvoir ni se mouvoir elle-m&ecirc;me, car il n'y a pas de
+mouvement sans direction. Si elle a, au contraire, une direction, elle
+tend vers un but, vers la r&eacute;alisation d'une id&eacute;e, d'un plan, et nous
+revenons, bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, &agrave; la finalit&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Apr&egrave;s ces r&eacute;ponses aux deux principaux arguments de M. Bergson, ajoutons
+une r&eacute;futation plus directe de son syst&egrave;me de finalit&eacute; partielle.
+D&eacute;montrons son insuffisance.</p>
+
+<p>C'est, nous dit-on, <i>au fur et &agrave; mesure</i> des circonstances que l'&eacute;lan
+vital choisira ce qu'il doit faire; &agrave; chaque probl&egrave;me soulev&eacute;, il
+apportera sa solution, sans avoir besoin de faire &agrave; l'avance aucun plan
+g&eacute;n&eacute;ral. De la sorte, on croit pouvoir concilier l'absence de tout plan
+pr&eacute;con&ccedil;u avec la r&eacute;alisation effective d'un plan. Et de m&ecirc;me que M.
+Jourdain faisait de la prose sans le savoir, ainsi l'&eacute;volution cr&eacute;atrice
+d&eacute;roulera un plan admirable et infiniment compliqu&eacute; sans l'avoir pr&eacute;vu.</p>
+
+<p>Eh bien! nous n'h&eacute;sitons pas &agrave; d&eacute;clarer que cette conception est
+incoh&eacute;rente et qu'elle ne tient pas debout. Pour le montrer, il nous
+suffira de nous en tenir aux donn&eacute;es m&ecirc;mes de M. Bergson.</p>
+
+<p>En nous d&eacute;crivant po&eacute;tiquement la marche de l'&eacute;volution cosmique, il
+nous parle avec insistance de <i>la marche &agrave; la vision</i>, de <i>la marche &agrave;
+la r&eacute;flexion, &agrave; l'intelligence, &agrave; la libert&eacute;, &agrave; la vie sociale</i>,
+etc.<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">[329]</a>. Prenons la premi&egrave;re de ces donn&eacute;es et attachons-nous &agrave; la
+comprendre.</p>
+
+<p>Il s'agit de la marche ascensionnelle de l'organe le plus &eacute;l&eacute;mentaire et
+le plus grossier de la vision, tel que la simple tache pigmentaire de
+l'Infusoire, &agrave; l'organe le plus parfait, l'&#339;il r&eacute;tinien du vert&eacute;br&eacute;, en
+passant par toutes les formes interm&eacute;diaires.</p>
+
+<p>Or, cette marche ne peut se produire que par variations insensibles ou
+par changements brusques.</p>
+
+<p>Si l'on suppose des variations insensibles, les premi&egrave;res variations ne
+g&ecirc;neront pas trop le fonctionnement primitif de l'organe, puisqu'on les
+suppose insensibles, mais elles ne seront pas davantage utiles &agrave; ce
+fonctionnement, tant que les variations compl&eacute;mentaires ne se seront
+produites. D&egrave;s lors, ne pouvant encore fonctionner, elles s'atrophieront
+au lieu de se d&eacute;velopper et ne se conserveront ni dans l'individu ni
+dans l'esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Pour avoir une raison de les conserver, l'&eacute;volution doit les regarder
+comme des <i>pierres d'attente</i>, pos&eacute;es en vue d'une construction
+ult&eacute;rieure, c'est-&agrave;-dire en vue d'un plan d&eacute;finitif. Il est &eacute;vident
+qu'ici les parties sont command&eacute;es par le tout, comme le proclamait
+Aristote<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">[330]</a>, elles ob&eacute;issent &agrave; un &eacute;l&eacute;ment futur qui n'existe pas
+encore; il y a donc un plan, et rien ne peut commencer utilement ou
+s'accro&icirc;tre qu'en pr&eacute;vision de ce but final.</p>
+
+<p>En d'autres termes, il est impossible &agrave; l'Elan vital de r&eacute;soudre
+utilement les divers probl&egrave;mes au fur et &agrave; mesure qu'ils se posent le
+long du chemin de l'&eacute;volution, sans avoir d&eacute;j&agrave; pr&eacute;vu le probl&egrave;me final,
+qui devient par avance l'&eacute;l&eacute;ment essentiel des probl&egrave;mes ant&eacute;rieurs.
+Impossible de construire peu &agrave; peu un organe tel que l'&#339;il, surtout
+l'&#339;il des vert&eacute;br&eacute;s o&ugrave; des millards d'&eacute;l&eacute;ments sont constitu&eacute;s et
+coordonn&eacute;s en vue d'une unique fonction, sans avoir pr&eacute;vu &agrave; l'avance le
+plan d'ensemble d'un &#339;il &agrave; cristallin.</p>
+
+<p>Ce raisonnement, dans l'hypoth&egrave;se de l'&eacute;volution brusque, sera le m&ecirc;me
+avec un grossissement d'&eacute;vidence encore plus saisissant. Chaque pas en
+avant de l'&eacute;volution vers la formation d'un &#339;il &agrave; r&eacute;tine acquiert ici
+une importance encore plus grande. Pour &ecirc;tre opportun et ne rien g&acirc;ter,
+il doit pr&eacute;voir tous les pas suivants, &ecirc;tre orient&eacute; par une &laquo;id&eacute;e
+directrice&raquo;, selon l'expression de Claude Bernard, c'est-&agrave;-dire orient&eacute;
+par le plan final de l'&#339;il &agrave; construire.</p>
+
+<p>Bien plus, comme chaque pas en avant est ici, par hypoth&egrave;se, un progr&egrave;s
+notable d brusque sur un point particulier, il aura son contre-coup sur
+une multitude d'autres points, car un &eacute;l&eacute;ment nouveau am&egrave;ne des
+changements corr&eacute;latifs dans tous les &eacute;l&eacute;ments anciens. Chaque
+remaniement partiel exige donc, sous peine de tout g&acirc;ter, un remaniement
+complet de l'ensemble. Il est donc impossible &agrave; l'Elan vital de donner
+des solutions partielles &agrave; chaque d&eacute;tail infiniment compliqu&eacute; du
+probl&egrave;me, sans donner en m&ecirc;me temps des solutions d'ensemble,
+c'est-&agrave;-dire s'orienter par un plan final.</p>
+
+<p>Enfin, comme il est impossible de construire utilement un &#339;il &agrave; r&eacute;tine,
+sans savoir l'endroit du corps animal o&ugrave; il sera plac&eacute;, et sans
+l'adapter aux organes voisins, puisqu'il devra collaborer avec eux,&mdash;par
+exemple, avec le second &#339;il, s'il doit y avoir vision binoculaire, avec
+le syst&egrave;me sensori-moteur d'o&ugrave; il tirera la sensibilit&eacute; et le mouvement,
+avec les organes de la circulation du sang, de la respiration, de la
+digestion, de la reproduction, etc.,&mdash;le plan de l'&#339;il se trouve
+lui-m&ecirc;me d&eacute;pendant du plan sp&eacute;cifique de l'animal auquel on le destine.
+L'animal, &agrave; son tour, est une partie d'un plan plus g&eacute;n&eacute;ral et doit
+ob&eacute;ir &agrave; ce plan d'ensemble total sous peine de tout g&acirc;ter.</p>
+
+<p>Ces corr&eacute;lations des parties avec l'ensemble sont si manifestes que M.
+Bergson en fait l'aveu en vingt passages. &laquo;Chaque pi&egrave;ce nouvelle,
+&eacute;crit-il, exige, sous peine de tout g&acirc;ter, un remaniement complet de
+l'ensemble. Comment attendre du hasard un pareil remaniement?...
+L'addition d'un &eacute;l&eacute;ment nouveau am&egrave;ne le changement corr&eacute;latif de tous
+les &eacute;l&eacute;ments anciens. Personne ne soutiendra que le hasard puisse
+accomplir un pareil miracle.&raquo;<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">[331]</a>&mdash;&laquo;La machine qu'est l'&#339;il est donc
+compos&eacute;e d'une infinit&eacute; de machines, toutes d'une complexit&eacute; extr&ecirc;me....
+La plus l&eacute;g&egrave;re distraction de la nature dans la construction de la
+machine infiniment compliqu&eacute;e e&ucirc;t rendu la vision impossible.&raquo;<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">[332]</a></p>
+
+<p>Impossible d'avouer plus clairement que la nature ou l'Elan vital ne
+peut se distraire un seul instant du but &agrave; atteindre et du plan &agrave;
+ex&eacute;cuter. Il y a donc un plan pr&eacute;vu et voulu.</p>
+
+<p>Et cependant M. Bergson revient &agrave; sa th&egrave;se pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e qu'il n'y a aucun
+plan. Mais il n'y revient pas sans un certain embarras, trahi par des
+h&eacute;sitations et des r&eacute;serves peu intelligibles. Qu'on en juge par sa
+r&eacute;plique.</p>
+
+<p>&laquo;Mais en parlant d'une marche &agrave; la vision, ne revenons-nous pas &agrave;
+l'ancienne conception de la finalit&eacute;? Il en serait ainsi, sans aucun
+doute, si cette marche exigeait la repr&eacute;sentation, consciente ou
+inconsciente, d'un but &agrave; atteindre. Mais la v&eacute;rit&eacute; est qu'elle
+s'effectue en vertu de l'&eacute;lan originel de la vie, qu'elle est impliqu&eacute;e
+dans ce mouvement m&ecirc;me, et que c'est pr&eacute;cis&eacute;ment pourquoi on la retrouve
+sur des lignes d'&eacute;volution ind&eacute;pendantes.&raquo;&mdash;Jusqu'ici nous sommes
+d'accord avec M. Bergson: &laquo;La repr&eacute;sentation du but&raquo; n'est &eacute;videmment
+pas dans le germe ou l'embryon qui &eacute;volue, mais dans &laquo;l'&eacute;lan originel&raquo;
+du Cr&eacute;ateur, de m&ecirc;me qu'il n'est pas dans le m&eacute;canisme de l'horloge qui
+marque l'heure, mais uniquement dans la pens&eacute;e de l'horloger qui a mont&eacute;
+ce m&eacute;canisme.</p>
+
+<p>Mais poursuivons: &laquo;Que si maintenant on nous demandait pourquoi et
+comment elle (la marche &agrave; la vision) y est impliqu&eacute;e (dans l'&eacute;lan
+originel), nous r&eacute;pondrons que la vie est, avant tout, une tendance &agrave;
+agir sur la mati&egrave;re brute. Le sens de cette action n'est sans doute pas
+pr&eacute;d&eacute;termin&eacute; (?): de l&agrave; l'impr&eacute;visible vari&eacute;t&eacute; des formes que la vie, en
+&eacute;voluant, s&egrave;me sur son chemin. Mais cette action pr&eacute;sente toujours, &agrave; un
+degr&eacute; plus ou moins &eacute;lev&eacute;, le caract&egrave;re de la contingence: elle implique
+tout au moins un rudiment de choix. Or, un choix suppose la
+repr&eacute;sentation anticip&eacute;e de plusieurs actions possibles. Il faut donc
+que des possibilit&eacute;s d'action se dessinent, pour l'&ecirc;tre vivant, avant
+l'action m&ecirc;me. La perception visuelle n'est pas autre chose: les
+contours visibles des corps sont le dessein de notre action &eacute;ventuelle
+sur eux. La vision se retrouvera donc, &agrave; des degr&eacute;s diff&eacute;rents, chez les
+animaux les plus divers, et elle se manifestera par la complexit&eacute; de
+structure partout o&ugrave; elle aura atteint le m&ecirc;me degr&eacute; d'intensit&eacute;.&raquo;<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">[333]</a></p>
+
+<p>Telle est la r&eacute;plique int&eacute;grale de M. Bergson. Nous avons tenu &agrave; la
+citer en entier, au lieu de l'analyser, pour que ce petit chef-d'&#339;uvre
+de clair-obscur ne nous f&ucirc;t pas imputable. Au fait, les dieux d'Hom&egrave;re,
+eux aussi, au plus fort du combat, disparaissaient parfois dans les
+nuages, et nous aurions mauvaise gr&acirc;ce de reprocher &agrave; de simples mortels
+de suivre un exemple venu de si haut.</p>
+
+<p>Cependant, tout n'est pas insaisissable dans cette page, et nous y
+d&eacute;couvrons des r&eacute;serves int&eacute;ressantes qui att&eacute;nuent &eacute;norm&eacute;ment toute
+n&eacute;gation d'un plan pr&eacute;vu et vis&eacute;. On nous accorde que <i>la marche &agrave; la
+vision</i> &laquo;<i>implique toujours un rudiment de choix</i>&raquo;&mdash;et partant,
+ajouterons-nous, au moins un rudiment de <i>but</i>, car on ne peut choisir
+sans but. On nous accorde aussi que le choix <i>suppose la repr&eacute;sentation
+anticip&eacute;e de plusieurs actions possibles</i>,&mdash;et partant, pour choisir
+entre ces divers moyens, il faut les comparer au <i>but</i> &agrave; atteindre, il
+faut une repr&eacute;sentation de ce but.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette grave concession, comment soutenir encore que &laquo;la marche &agrave;
+la vision n'exige pas la repr&eacute;sentation, consciente ou inconsciente,
+d'un but &agrave; atteindre&raquo;?&mdash;Il y a l&agrave; une contradiction flagrante outre ces
+deux th&egrave;ses du m&ecirc;me paragraphe. Elle nous montre, mieux que tout
+raisonnement, qu'une demi-finalit&eacute; est une hypoth&egrave;se incoh&eacute;rente, se
+d&eacute;truisant elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>C'est tr&egrave;s bien de r&eacute;pudier le m&eacute;canisme et le hasard comme une
+explication insuffisante de l'&eacute;volution; c'est tr&egrave;s bien d'admettre
+qu'elle est pouss&eacute;e en avant par le choix d'une volont&eacute; libre; mais
+cette volont&eacute; libre ne peut <i>pousser par derri&egrave;re</i> l'&eacute;volution des
+mondes, et ne peut &ecirc;tre une <i>vis a tergo</i><a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">[334]</a> comme l'imagine M.
+Bergson, sans regarder <i>en avant</i>, sans avoir un but ou une s&eacute;rie de
+buts successifs; en un mot, elle ne peut &ecirc;tre cause motrice sans &ecirc;tre
+cause finale. Si elle poussait sans savoir o&ugrave; clic va, elle pousserait
+aveugl&eacute;ment et nous reviendrions &agrave; ce hasard dont on a si justement
+proclam&eacute; la faillite.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Concluons que l'&eacute;volution cr&eacute;atrice sans <i>cr&eacute;ateur</i> et sans <i>but</i> p&ecirc;che
+&agrave; la fois contre les deux principes premiers de l'esprit humain, le
+principe de causalit&eacute; et celui de finalit&eacute;. Il lui manque les deux
+ressorts essentiels de tout mouvement, surtout du mouvement vital et
+libre dont elle se r&eacute;clame.</p>
+
+<p>Nous l'arr&ecirc;tons donc &agrave; son point de d&eacute;part, comme on arr&ecirc;te un voyageur
+qui n'a pas de quoi faire son voyage, comme la nature elle-m&ecirc;me arr&ecirc;te
+un germe ou un embryon monstrueux qui n'est pas n&eacute; viable. Le
+Dieu-Cronos n'est qu'un fant&ocirc;me sans consistance, incapable de nous
+expliquer l'&eacute;volution. Il nous faut un Dieu vivant qui en soit le
+principe et la fin, qui soit l'<i>alpha</i> et l'<i>om&eacute;ga</i> de l'&eacute;volution des
+mondes.</p>
+
+<p>Et maintenant nous pouvons, en terminant, assister au brillant feu
+d'artifice de m&eacute;taphores tir&eacute; par M. Bergson en l'honneur de l'&eacute;volution
+cr&eacute;atrice, sans aucun risque d'en &ecirc;tre &eacute;blouis ou d&eacute;concert&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Imaginons, nous dit-il, un r&eacute;cipient plein de vapeur &agrave; une haute
+tension, et, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, dans les parois du vase, une fissure par o&ugrave; la
+vapeur s'&eacute;chappe en jet. La vapeur lanc&eacute;e en l'air se condense presque
+tout enti&egrave;re en gouttelettes qui retombent.... Ainsi, d'un immense
+r&eacute;servoir de vie, doivent s'&eacute;lancer sans cesse des jets, dont chacun,
+retombant, est un monde.&raquo;<a name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">[335]</a></p>
+
+<p>Cependant, &laquo;la cr&eacute;ation d'un monde est un acte libre, et la vie &agrave;
+l'int&eacute;rieur du monde mat&eacute;riel participe de cette libert&eacute;. Pensons donc
+plut&ocirc;t &agrave; un geste comme celui d'un bras qu'on l&egrave;ve; puis supposons que
+le bras, abandonn&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, retombe, et que pourtant subsiste en lui,
+s'effor&ccedil;ant de le relever, quelque chose du vouloir qui l'anima: avec
+cette image d'un <i>geste cr&eacute;ateur qui se d&eacute;fait</i>, nous aurons d&eacute;j&agrave; une
+repr&eacute;sentation plus exacte de la mati&egrave;re. Et nous verrons alors, dans
+l'activit&eacute; vitale, ce qui subsiste du mouvement direct dans le mouvement
+inverti, <i>une r&eacute;alit&eacute; qui se fait &agrave; travers celle qui se d&eacute;fait</i>&raquo;<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">[336]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Tout est obscur dans l'id&eacute;e de cr&eacute;ation si l'on pense &agrave; des <i>choses</i> qui
+seraient cr&eacute;&eacute;es et &agrave; une <i>chose</i> qui cr&eacute;e, comme on le fait d'habitude,
+comme l'entendement ne peut s'emp&ecirc;cher de le faire.... Il n'y a pas de
+<i>choses</i>, il n'y a que des <i>actions</i>.... J'exprime simplement cette
+similitude probable quand je parle d'un <i>centre</i> d'o&ugrave; les mondes
+jailliraient comme des fus&eacute;es d'un immense bouquet, pourvu toutefois que
+je ne donne pas ce centre pour une <i>chose</i>, mais pour une continuit&eacute; de
+jaillissement. Dieu ainsi d&eacute;fini [non comme une cause, mais une
+continuit&eacute; de jaillissement sans cause] n'a rien de tout fait: il est
+vie incessante, action, libert&eacute;. La cr&eacute;ation, ainsi con&ccedil;ue, n'est pas un
+myst&egrave;re; nous l'exp&eacute;rimentons en nous d&egrave;s que nous agissons
+librement.&raquo;<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">[337]</a></p>
+
+<p>&laquo;La vie est un mouvement, la mat&eacute;rialit&eacute; est le mouvement inverse ...
+c'est une action qui se fait &agrave; travers une action du m&ecirc;me genre qui se
+d&eacute;fait, quelque chose comme le chemin que se fraye la derni&egrave;re fus&eacute;e du
+feu d'artifice parmi les d&eacute;bris qui retombent des fus&eacute;es &eacute;teintes.&raquo;<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">[338]</a></p>
+
+<p>&laquo;Essentielle aussi est la marche &agrave; la r&eacute;flexion. Si nos analyses sont
+exactes, c'est la conscience, ou mieux la supra-conscience qui est &agrave;
+l'origine de la vie; conscience ou supra-conscience est la fus&eacute;e dont
+les d&eacute;bris &eacute;teints retombent en mati&egrave;re; conscience est encore ce qui
+subsiste de la fus&eacute;e m&ecirc;me, traversant les d&eacute;bris et les illuminant en
+organismes.&raquo;<a name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">[339]</a></p>
+
+<p>Voil&agrave;, certes, de brillantes images, dont la flamme produit encore plus
+de fum&eacute;e que de lumi&egrave;re. N'importe, ces nuages de vapeur l&eacute;g&egrave;re plaisent
+&agrave; certains spectateurs qui imaginent d&eacute;couvrir dans ces formes vagues et
+ind&eacute;cises tout ce qui leur agr&eacute;e.</p>
+
+<p>Eh bien! malgr&eacute; tous les &eacute;carts possibles d'interpr&eacute;tations les plus
+fantaisistes, nous mettons tous les hommes de bon sens, sans exception,
+au d&eacute;fi d'imaginer que les <i>fus&eacute;es du bouquet</i>, s'&eacute;levant en gerbe vers
+le ciel, sont parties toutes seules d'un &laquo;centre de jaillissement&raquo;, d'un
+centre vide, d'o&ugrave; la main de l'artificier serait absente. Nous les
+mettons au d&eacute;fi d'imaginer un <i>bras qui se l&egrave;ve ou qui retombe</i> sans que
+ce bras n'appartienne &agrave; aucune personne qui le l&egrave;ve ou le baisse. Nous
+les mettons au d&eacute;fi d'imaginer des <i>jets de vapeur</i> sortis d'une
+chaudi&egrave;re vide o&ugrave; ne bouillonneraient point tumultueusement des litres
+d'eau surchauff&eacute;e. Jamais ils n'admettront, pour plaire &agrave; M. Bergson,
+des actions sans agent, des effets sans cause, pas plus que des actions
+libres sans direction et sans but.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourquoi nous r&eacute;p&eacute;tons avec assurance, malgr&eacute; tous les
+trompe-l'&#339;il de ces m&eacute;taphores, qu'une &eacute;volution cr&eacute;atrice sans aucun
+cr&eacute;ateur et sans aucun but n'est pas une conception intelligible, mais
+qu'elle est un d&eacute;fi &agrave; la raison humaine, &agrave; moins qu'elle ne soit un
+simple jeu d'esprit ou une r&ecirc;verie et un amusement d'artiste. Dans ce
+cas, nous la comparerions &agrave; cette tr&egrave;s ing&eacute;nieuse &laquo;maison &agrave; l'envers&raquo; de
+l'Exposition universelle qui eut un vrai succ&egrave;s de curiosit&eacute;, mais
+qu'aucun homme sens&eacute; n'aurait jamais voulu habiter r&eacute;ellement.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h2><a name="VI" id="VI">VI</a></h2>
+
+<h2>TH&Eacute;ORIE DE LA CONNAISSANCE SENSIBLE.</h2>
+
+
+<p>Jusqu'ici nous avons &eacute;tudi&eacute; l'antiintellectualisme <i>en action</i> dans les
+diverses applications qu'en a faites l'&eacute;cole bergsonienne: il est temps
+d'en aborder <i>la th&eacute;orie</i> elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Si quelque lecteur nous reprochait de l'aborder trop tard et de ne pas
+avoir commenc&eacute; par exposer la th&eacute;orie, avant de faire conna&icirc;tre ses
+applications, notre r&eacute;ponse ne serait point embarrass&eacute;e.</p>
+
+<p>De fait, cette th&eacute;orie est n&eacute;e la derni&egrave;re. Quoiqu'on ait dit et r&eacute;p&eacute;t&eacute;
+que la m&eacute;taphysique tout enti&egrave;re d&eacute;pendait de la th&eacute;orie de la
+connaissance, c'est plut&ocirc;t l'inverse qui est vrai: toujours la th&eacute;orie
+de la connaissance a d&ucirc; faire suite &agrave; la m&eacute;taphysique que l'on avait
+adopt&eacute;e. On aura beau chercher dans l'histoire de la philosophie, on ne
+trouvera pas une seule th&eacute;orie de la connaissance qui ne postule ou ne
+sous-entende, tout au moins, des donn&eacute;es m&eacute;taphysiques.</p>
+
+<p>La position m&ecirc;me du probl&egrave;me de la connaissance en d&eacute;pend tout enti&egrave;re.
+Ainsi, par exemple, tous les subjectivistes, qui s'accordent &agrave; nier la
+possibilit&eacute; m&ecirc;me de l'<i>action</i> dite <i>transitive</i>, le poseront de la
+sorte: <i>&eacute;tant donn&eacute; que le sujet sentant et l'objet senti sont deux
+termes ext&eacute;rieurs l'un &agrave; l'autre, et partant imp&eacute;n&eacute;trables et sans
+aucune action commune entre eux</i>, expliquer le m&eacute;canisme de la
+connaissance sensible. Il est clair que le probl&egrave;me ainsi pos&eacute; ne
+comporte qu'une solution subjectiviste et plus ou moins id&eacute;aliste,
+&eacute;cartant <i>a priori</i> tout essai de solution r&eacute;aliste.</p>
+
+<p>Autre exemple: l'&eacute;cole kantiste a suppos&eacute; donn&eacute; comme incontestable que
+&laquo;le signe m&ecirc;me d'une donn&eacute;e m&eacute;taphysique, c'est de ne pouvoir se
+traduire dans l'esprit humain que par une proposition
+contradictoire&raquo;<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">[340]</a>. Ce formidable <i>a priori</i> des antinomies
+in&eacute;vitables, qui suppose d&eacute;j&agrave; r&eacute;solus dans un certain sens tous les
+probl&egrave;mes de la m&eacute;taphysique, doit aboutir fatalement aux jugements
+synth&eacute;tiques <i>a priori</i> et aux formes inn&eacute;es de l'esprit humain, suivant
+la formule du criticisme kantien.</p>
+
+<p>Le syst&egrave;me antiintellectualiste de M. Bergson ne fera pas exception &agrave;
+cette r&egrave;gle g&eacute;n&eacute;rale. La th&eacute;orie de la connaissance ne sera gu&egrave;re qu'un
+corollaire de son &eacute;volution cr&eacute;atrice. Nous allons le montrer bient&ocirc;t
+surabondamment. Ici, un seul trait suffira. Puisque l'intelligence
+humaine &laquo;a &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute;e en cours de route par l'&eacute;volution&raquo;, ne peut-elle
+pas, ne doit-elle pas &ecirc;tre d&eacute;pass&eacute;e? Puisqu'on cours de route elle a
+perdu l'instinct et l'intuition, ne peut-elle pas, ne doit-elle pas les
+recouvrer?... La r&eacute;ponse affirmative &agrave; ces deux questions fera le fond
+de la th&eacute;orie nouvelle.</p>
+
+<p>Cette interpr&eacute;tation, du reste, nous para&icirc;t enti&egrave;rement conforme &agrave; la
+pens&eacute;e de M. Bergson. D&egrave;s son Introduction, il nous avertit que les deux
+th&eacute;ories de l'&eacute;volution et de la connaissance &laquo;sont ins&eacute;parables l'une
+de l'autre&raquo;<a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">[341]</a>, et que c'est celle-ci qui doit accompagner et suivre
+celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>Dans le corps de l'ouvrage, il y revient avec insistance pour nous dire
+que &laquo;le probl&egrave;me de la connaissance ne fait qu'un avec le probl&egrave;me
+m&eacute;taphysique&raquo;, que &laquo;chacune de ces recherches conduit &agrave; l'autre; elles
+font cercle, et le cercle ne peut avoir pour centre que l'&eacute;tude
+empirique de l'&eacute;volution&raquo;<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">[342]</a>.</p>
+
+<p>Bien plus, il va jusqu'&agrave; nous dire que la philosophie elle-m&ecirc;me &laquo;n'est
+pas seulement le retour de l'esprit sur lui-m&ecirc;me&raquo;, mais surtout un
+retour sur le principe d'o&ugrave; il &eacute;mane, &laquo;une prise de contact avec
+l'effort cr&eacute;ateur&raquo;<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">[343]</a>. Elle est donc suspendue tout enti&egrave;re &agrave; la
+th&eacute;orie de l'&eacute;volution cr&eacute;atrice. Impossible de comprendre la valeur de
+l'intelligence humaine sans avoir d&eacute;j&agrave; &eacute;tudi&eacute; et compris sa gen&egrave;se.</p>
+
+<p>On trouvera sans doute qu'une telle m&eacute;thode est bien hardie et bien
+pr&eacute;tentieuse. L'auteur est le premier &agrave; le reconna&icirc;tre. &laquo;La th&eacute;orie de
+la connaissance devient ainsi une entreprise infiniment difficile et qui
+passe les forces de la pure intelligence. Il ne suffit plus, en effet,
+de d&eacute;terminer par une analyse conduite avec prudence les cat&eacute;gories de
+la pens&eacute;e, <i>il s'agit de les engendrer</i>. En ce qui concerne l'espace, il
+faudrait, par un effort <i>sui generis</i> de l'esprit, suivre la progression
+ou plut&ocirc;t la r&eacute;gression de l'extra-spatial se d&eacute;gradant en spatialit&eacute;.
+En nous pla&ccedil;ant d'abord aussi haut que possible dans notre conscience,
+pour nous laisser ensuite peu &agrave; peu tomber, etc.&raquo;<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">[344]</a></p>
+
+<p>Nous ne nous sommes donc pas m&eacute;pris sur le sens et l'exceptionnelle
+difficult&eacute; de la nouvelle m&eacute;thode o&ugrave; l'auteur va s'engager. Plus
+l'exercice est difficile et p&eacute;rilleux, plus les spectateurs vont
+redoubler d'attention et d'effort pour le suivre en toutes ses
+&eacute;volutions, sans le perdre jamais de vue. Nous allons voir comment une
+intelligence humaine va essayer de se d&eacute;passer elle-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>Pour mettre un peu d'ordre et de clart&eacute; dans l'analyse et la critique
+d'une th&eacute;orie si difficile et si compliqu&eacute;e, nous &eacute;tudierons
+successivement les th&egrave;ses et hypoth&egrave;ses bergsoniennes sur la
+connaissance <i>sensible</i>, sur la connaissance <i>intellectuelle</i>, enfin sur
+cette nouvelle facult&eacute; de conna&icirc;tre qui a pris le nom, d&eacute;sormais
+c&eacute;l&egrave;bre, d'<i>intuition</i>. Mais chacune de ces trois recherches&mdash;vu son
+importance&mdash;fera l'objet d'un chapitre sp&eacute;cial.</p>
+
+<p>Commen&ccedil;ons par la <i>connaissance sensible</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Disons de suite que, des trois parties de la th&eacute;orie, celle-ci est de
+beaucoup la meilleure. Sans les pr&eacute;occupations et les sous-entendus
+monistiques qui la d&eacute;parent, elle serait pour nous &agrave; peu pr&egrave;s
+acceptable, tant elle se rapproche de la conception p&eacute;ripat&eacute;ticienne et
+scolastique.</p>
+
+<p>Tout d'abord, M. Bergson prend nettement parti pour la th&egrave;se
+traditionnelle de la perception <i>imm&eacute;diate</i> des sens externes, pour son
+objectivit&eacute; fonci&egrave;re, et m&ecirc;me pour l'objectivit&eacute; des qualit&eacute;s sensibles,
+telles que les sons et les couleurs. On conviendra que cette attitude ne
+manque ni de nettet&eacute; ni de courage, au milieu des pr&eacute;jug&eacute;s tenaces qui
+r&egrave;gnent dans les esprits contemporains, depuis Descartes et Kant.</p>
+
+<p>Et de m&ecirc;me qu'il a r&eacute;fut&eacute; le m&eacute;canisme avec une vigueur impitoyable, il
+va faire un r&eacute;quisitoire &eacute;crasant contre tous les subjectivistes
+modernes, sans &eacute;pargner ni Kant ni Taine, le fameux inventeur de
+&laquo;l'hallucination vraie&raquo;.</p>
+
+<p>Cette attitude de M. Bergson n'est pas r&eacute;cente. C'est, au contraire,
+croyons-nous, une de ses plus vieilles convictions. Aussi devrons-nous
+recourir &agrave; ses ouvrag&eacute;s ant&eacute;rieurs pour compl&eacute;ter notre tableau.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premi&egrave;res pages de <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, il tient &agrave; protester
+contre le paradoxe id&eacute;aliste qui voudrait faire de ce monde une cr&eacute;ation
+subjective de notre cerveau ou de notre esprit. &laquo;Pour que ...
+l'&eacute;branlement c&eacute;r&eacute;bral engendr&acirc;t les images ext&eacute;rieures, &eacute;crit-il, il
+faudrait qu'il les cont&icirc;nt d'une mani&egrave;re ou d'une autre, et que la
+repr&eacute;sentation de l'univers mat&eacute;riel tout entier f&ucirc;t impliqu&eacute;e dans
+celle de ce mouvement mol&eacute;culaire. Or, il suffit d'&eacute;noncer une pareille
+proposition pour en d&eacute;couvrir l'absurdit&eacute;. C'est le cerveau qui fait
+partie du monde mat&eacute;riel, et non pas le monde mat&eacute;riel qui fait partie
+du cerveau.&raquo; Supprimez le monde mat&eacute;riel, vous an&eacute;antissez du m&ecirc;me coup
+le cerveau et son image. Au contraire, supprimez le cerveau et son
+image, c'est-&agrave;-dire un d&eacute;tail insignifiant dans le tableau immense de
+l'univers, il est clair que le tableau reste et que l'univers subsiste
+quand m&ecirc;me<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">[345]</a>.</p>
+
+<p>A ce premier argument de simple bon sens, il va ajouter des arguments
+scientifiques et rationnels tir&eacute;s de l'impossibilit&eacute; de tous les
+syst&egrave;mes id&eacute;alistes &agrave; expliquer la pr&eacute;tendue illusion d'un monde
+ext&eacute;rieur, cr&eacute;&eacute; de toutes pi&egrave;ces par notre esprit.</p>
+
+<p>Ma croyance &agrave; l'existence d'un monde ext&eacute;rieur, dit-il, ne peut venir
+que de son action sur moi et non de mon action sur un vide ext&eacute;rieur;
+elle est le produit des actions convergentes venues de la p&eacute;riph&eacute;rie au
+centre que j'occupe, et non du centre &agrave; la p&eacute;riph&eacute;rie. &laquo;Tout
+s'obscurcit, en effet, et les probl&egrave;mes se multiplient, si l'on pr&eacute;tend
+aller, avec les th&eacute;oriciens (de l'id&eacute;alisme), du centre &agrave; la p&eacute;riph&eacute;rie.
+D'o&ugrave; vient donc alors cette id&eacute;e d'un monde ext&eacute;rieur (et &eacute;tendu)
+construit artificiellement, pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce, avec des sensations
+inextensives dont on ne comprend ni comment elles arriveraient &agrave; former
+une surface &eacute;tendue, ni comment elles se projetteraient ensuite au
+dehors de notre corps?... Il y a, dans cette croyance au caract&egrave;re
+d'abord inextensif de notre perception ext&eacute;rieure, tant d'illusions
+r&eacute;unies, on trouverait dans cette id&eacute;e que nous projetons hors de nous
+des &eacute;tats purement internes tant de malentendus, tant de r&eacute;ponses
+boiteuses &agrave; des questions mal pos&eacute;es, que nous ne saurions pr&eacute;tendre &agrave;
+faire la lumi&egrave;re tout d'un coup.&raquo;<a name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">[346]</a></p>
+
+<p>Ce n'est pas que l'auteur renonce &agrave; &eacute;lucider pleinement un probl&egrave;me qui
+lui tient tant &agrave; c&#339;ur. Il le fera, au contraire, &agrave; sati&eacute;t&eacute;, dans tout
+le cours de son ouvrage, par des arguments p&eacute;remptoires, mais qui
+n'&eacute;taient pour nous nullement nouveaux. Celui qu'il semble pr&eacute;f&eacute;rer,
+tant il lui para&icirc;t d&eacute;cisif, est la simple comparaison des deux
+explications id&eacute;aliste et r&eacute;aliste.</p>
+
+<p>&laquo;Dans la premi&egrave;re, dit-il, des sensations inextensives de la vue se
+composeront avec des sensations inextensives du toucher et des autres
+sens pour donner, par leur synth&egrave;se, l'id&eacute;e d'un objet mat&eacute;riel. Mais
+d'abord on ne voit pas comment ces sensations acquerront de l'extension
+ni surtout comment, une fois l'extension acquise en droit, s'expliquera
+la pr&eacute;f&eacute;rence de telle d'entre elles, en fait, pour tel point de
+l'espace. Et ensuite on peut se demander par quel heureux accord, en
+vertu de quelle harmonie pr&eacute;&eacute;tablie, ces sensations d'esp&egrave;ces
+diff&eacute;rentes vont se coordonner ensemble pour former un objet stable,
+d&eacute;sormais solidifi&eacute;, commun &agrave; mon exp&eacute;rience et &agrave; celle des autres
+hommes, soumis, vis-&agrave;-vis des autres objets, &agrave; ces r&egrave;gles inflexibles
+qu'on appelle les lois de la nature.&mdash;Dans la seconde explication, au
+contraire (celle du r&eacute;alisme), les &laquo;donn&eacute;es de nos diff&eacute;rents sens&raquo; sont
+des qualit&eacute;s des choses, per&ccedil;ues d'abord en elles plut&ocirc;t qu'en nous:
+est-il &eacute;tonnant qu'elles se rejoignent, alors que l'abstraction seule
+les a s&eacute;par&eacute;es?&raquo;<a name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">[347]</a></p>
+
+<p>Or, parmi ces &laquo;donn&eacute;es des sens&raquo;, en r&eacute;alit&eacute; extraites des objets et
+nullement du sujet, l'auteur ne comprend pas seulement des donn&eacute;es
+<i>quantitatives</i> telles que l'&eacute;tendue, la masse, la figure et le
+mouvement, mais encore des donn&eacute;es <i>qualitatives</i>, ce que nous appelons
+les <i>qualit&eacute;s sensibles</i> des corps<a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">[348]</a>. Au fond, le m&ecirc;me raisonnement
+s'applique tout aussi bien aux unes et aux autres, et la raison de
+certaines exceptions, si &agrave; la mode soient-elles, ne s'impose nullement.</p>
+
+<p>&laquo;On se pla&icirc;t, &eacute;crit M. Bergson, &agrave; mettre les qualit&eacute;s, sous forme de
+sensations, dans la conscience, tandis que les mouvements s'ex&eacute;cutent
+ind&eacute;pendamment de nous dans l'espace. Ces mouvements, se composant entre
+eux, ne donneraient jamais que des mouvements; par un processus
+myst&eacute;rieux, notre conscience, incapable de les toucher, les traduirait
+en sensations qui se projetteraient ensuite dans l'espace et viendraient
+recouvrir, on ne sait comment, les mouvements qu'elles traduisent. De l&agrave;
+deux mondes diff&eacute;rents, incapables de communiquer autrement que <i>par un
+miracle</i>: d'un c&ocirc;t&eacute; celui des mouvements dans l'espace, de l'autre la
+conscience avec les sensations. Et, certes, la diff&eacute;rence reste
+irr&eacute;ductible, comme nous l'avons montr&eacute; nous-m&ecirc;mes autrefois, entre la
+qualit&eacute;, d'une part, et la quantit&eacute; pure, de l'autre. Mais la question
+est justement de savoir si les mouvements r&eacute;els ne pr&eacute;sentent entre eux
+que des diff&eacute;rences de quantit&eacute;, et s'ils ne seraient pas la qualit&eacute;
+m&ecirc;me, vibrant pour ainsi dire int&eacute;rieurement et scandant sa propre
+existence en un nombre souvent incalculable de moments.&raquo;<a name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">[349]</a></p>
+
+<p>Suit une explication des qualit&eacute;s sensibles des corps, fort ing&eacute;nieuse,
+mais dont la discussion nous entra&icirc;nerait trop loin de notre sujet<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">[350]</a>.
+Il suffit de constater ici que la th&eacute;orie bergsonienne de la perception
+sensible est nettement hostile &agrave; tout id&eacute;alisme, m&ecirc;me &agrave; ce
+demi-id&eacute;alisme cart&eacute;sien, si en faveur de nos jours, qui, tout en
+admettant l'objectivit&eacute; de l'&eacute;tendue et de la quantit&eacute; des corps,
+rejette celle de leurs qualit&eacute;s sensibles, pour en faire de pures
+modifications de la conscience.</p>
+
+<p>La vraie raison de cette lutte sans merci contre tout <i>id&eacute;alisme</i>, m&ecirc;me
+mitig&eacute;, M. Bergson ne s'en cache point, c'est son aversion profonde pour
+l'<i>agnosticisme</i>. Ecoutons ses d&eacute;clarations &agrave; ce sujet, si instructives
+pour saisir le v&eacute;ritable esprit de sa philosophie.</p>
+
+<p>&laquo;Dans la premi&egrave;re hypoth&egrave;se (celle de l'id&eacute;alisme), l'objet mat&eacute;riel
+n'est rien de tout ce que nous apercevons: on mettra d'un c&ocirc;t&eacute; le
+principe conscient avec les qualit&eacute;s sensibles, de l'autre une mati&egrave;re
+dont on ne peut rien dire et qu'on d&eacute;finit par des n&eacute;gations parce qu'on
+l'a d&eacute;pouill&eacute;e tout d'abord de tout ce qui la r&eacute;v&egrave;le.&mdash;Dans la seconde
+(le r&eacute;alisme), une connaissance de plus en plus approfondie de la
+mati&egrave;re est possible. Bien loin d'en retrancher quelque chose d'aper&ccedil;u,
+nous devons au contraire rapprocher toutes les qualit&eacute;s sensibles, en
+retrouver la parent&eacute;, r&eacute;tablir entre elles la continuit&eacute; que nos besoins
+(d'analyse) ont rompue. Notre perception de la mati&egrave;re n'est plus alors
+relative ni subjective, du moins en principe et abstraction faite de
+l'affection et surtout de la m&eacute;moire.&raquo;</p>
+
+<p>Un peu plus loin, il ajoute encore avec plus de force: pour l'id&eacute;alisme,
+la mati&egrave;re &laquo;ne peut rien &ecirc;tre de ce que nous connaissons, rien de ce que
+nous imaginons; elle demeure &agrave; l'&eacute;tat d'entit&eacute; myst&eacute;rieuse&raquo;<a name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">[351]</a>. Et cet
+ab&icirc;me insondable de l'agnosticisme, o&ugrave; l'id&eacute;alisme nous fait plisser,
+suffit &agrave; sa condamnation sans appel.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas seulement dans les sciences du monde ext&eacute;rieur, dites
+sciences naturelles et physiques, que l'id&eacute;alisme a des cons&eacute;quences
+ruineuses, c'est encore dans la science du monde int&eacute;rieur, dans la
+Psychologie, o&ugrave; il jetterait une profonde confusion. M. Bergson l'a fort
+bien vu et ses analyses p&eacute;n&eacute;trantes ont su le d&eacute;montrer.</p>
+
+<p>Si la perception externe, en effet, au lieu d'&ecirc;tre une action ou image
+re&ccedil;ue du dehors, n'&eacute;tait plus qu'une image mentale, produite par
+l'esprit et projet&eacute;e &agrave; l'ext&eacute;rieur, les deux ph&eacute;nom&egrave;nes si diff&eacute;rents et
+m&ecirc;me si oppos&eacute;s de la perception et du souvenir se trouveraient
+confondus, comme des &eacute;tats forts ou faibles du m&ecirc;me ph&eacute;nom&egrave;ne: la
+perception externe ne s&eacute;rail plus qu'une <i>hallucination vraie</i>, suivant
+la paradoxale formule de Taine.</p>
+
+<p>C'est cette fausse conception que M. Bergson va justement appeler une
+erreur capitale. &laquo;L'erreur capitale, dit il, l'erreur qui, remontant de
+la psychologie &agrave; la m&eacute;taphysique, finit par nous masquer la connaissance
+du corps aussi bien que celle de l'esprit, est celle qui consiste &agrave; ne
+voir qu'une diff&eacute;rence d'intensit&eacute; au lieu d'une diff&eacute;rence de nature,
+entre la perception pure et le souvenir.&raquo;</p>
+
+<p>Sans doute, ajoute-t-il, nos perceptions sont d'ordinaire impr&eacute;gn&eacute;es de
+souvenirs, qui s'ajoutent &agrave; la perception pure pour l'interpr&eacute;ter et la
+compl&eacute;ter, mais l'union de ces deux actes n'est pas leur identit&eacute;. &laquo;Le
+r&ocirc;le du psychologue serait de les dissocier, de rendre &agrave; chacun d'eux,
+sa puret&eacute; naturelle: ainsi s'&eacute;claireraient bon nombre de difficult&eacute;s que
+soul&egrave;ve la psychologie, et peut-&ecirc;tre aussi la m&eacute;taphysique. Mais point
+du tout. On veut que ces &eacute;tats mixtes, tous compos&eacute;s, &agrave; doses in&eacute;gales,
+de perception pure et de souvenir pur, soient des &eacute;tats simples. Par l&agrave;,
+on se condamne &agrave; ignorer aussi bien le souvenir pur que la perception
+pure, &agrave; ne plus conna&icirc;tre qu'un seul genre de ph&eacute;nom&egrave;nes, qu'on
+appellera tant&ocirc;t souvenir et tant&ocirc;t perception, selon que pr&eacute;dominera en
+lui l'un ou l'autre de ces deux aspects, et, par cons&eacute;quent, &agrave; ne
+trouver entre la perception et le souvenir qu'une diff&eacute;rence de degr&eacute;,
+et non plus de nature. Cette erreur a pour premier effet, comme on le
+verra en d&eacute;tail, de vicier profond&eacute;ment la th&eacute;orie de la m&eacute;moire; car en
+faisant du souvenir une perception plus faible, on m&eacute;conna&icirc;t la
+diff&eacute;rence essentielle qui s&eacute;pare le pass&eacute; du pr&eacute;sent, on renonce &agrave;
+comprendre les ph&eacute;nom&egrave;nes de la reconnaissance et plus g&eacute;n&eacute;ralement le
+m&eacute;canisme de l'inconscient. Mais inversement, et parce qu'on a fait du
+souvenir une perception plus faible, on ne pourra plus voir dans la
+perception qu'un souvenir plus intense. On raisonnera comme si elle nous
+&eacute;tait donn&eacute;e, &agrave; la mani&egrave;re d'un souvenir, comme un &eacute;tat int&eacute;rieur, comme
+une simple modification de notre personne. On m&eacute;conna&icirc;tra l'acte
+originel et fondamental de la perception, cet acte, constitutif de la
+perception pure, par lequel nous nous pla&ccedil;ons d'embl&eacute;e dans les choses.
+Et la m&ecirc;me erreur, qui s'exprime en psychologie par une impuissance
+radicale &agrave; expliquer le m&eacute;canisme de la m&eacute;moire, impr&eacute;gnera
+profond&eacute;ment, en m&eacute;taphysique, les conceptions id&eacute;aliste et r&eacute;aliste de
+la mati&egrave;re.&raquo;<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">[352]</a></p>
+
+<p>Nous avons tenu &agrave; citer cette page o&ugrave; les cons&eacute;quences &laquo;capitales&raquo; d'une
+erreur, si universellement accept&eacute;e de nos jours, sont mises dans un
+relief si saisissant. S&ucirc;rement, un disciple d'Aristote et de saint
+Thomas n'aurait pas &eacute;t&eacute; plus vigoureux contre nos modernes
+subjectivistes, et nous devons en savoir gr&eacute; &agrave; M. Bergson.</p>
+
+<p>Du reste, ce ne sont pas seulement les cons&eacute;quences ruineuses de cette
+erreur qu'il a relev&eacute;es, il a aussi montr&eacute; combien elle &eacute;tait contraire
+aux faits les mieux observ&eacute;s. En effet, &laquo;l'observation pure et simple
+peut trancher (le litige). Comment le tranche-t-elle? Si le souvenir
+d'une perception n'&eacute;tait que cette perception affaiblie, il nous
+arriverait, par exemple, de prendre la perception d'un son l&eacute;ger pour le
+souvenir d'un bruit intense. Or, pareille confusion ne se produit
+jamais.... Jamais la conscience d'un souvenir ne commence par un &eacute;tat
+actuel plus faible que nous chercherions &agrave; rejeter dans le pass&eacute; apr&egrave;s
+avoir pris conscience de sa faiblesse....&raquo;<a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">[353]</a> Jamais une douleur
+faible ne m'appara&icirc;tra comme le souvenir d'une douleur intense. Le
+souvenir est donc tout autre chose que la perception.</p>
+
+<p>Sans doute, l'auteur aurait pu multiplier les exemples de cette nature;
+il aurait pu surtout &eacute;num&eacute;rer les oppositions et les contrastes r&eacute;v&eacute;l&eacute;s
+par l'observation scientifique, soit entre la vision imaginaire du
+souvenir ou du r&ecirc;ve et la vision de l'image cons&eacute;cutive ou
+hallucinatoire, soit entre celle-ci et la vision ext&eacute;rieure normale. Il
+aurait pu enfin &eacute;tudier le double jeu de nos organes p&eacute;riph&eacute;riques, par
+exemple, de l'&#339;il humain dans la vision objective o&ugrave; l'&#339;il re&ccedil;oit
+l'image comme une chambre noire de photographe, et dans la vision
+subjective o&ugrave; l'&#339;il joue le r&ocirc;le inverse d'appareil &agrave; projection, pour
+conclure d'une mani&egrave;re encore plus &eacute;clatante &agrave; l'opposition radicale des
+deux ph&eacute;nom&egrave;nes subjectif et objectif<a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">[354]</a>.</p>
+
+<p>Si l'auteur n'a pas su exposer la th&eacute;orie de ce <i>double jeu</i> de chaque
+organe p&eacute;riph&eacute;rique, du moins semble-t-il en avoir eu quelque vague
+pressentiment dans plusieurs passages, notamment dans celui-ci: &laquo;Nous
+l'avons d&eacute;j&agrave; dit, mais nous ne saurions trop le r&eacute;p&eacute;ter: nos th&eacute;ories
+(subjectivistes) de la perception sont tout enti&egrave;res vici&eacute;es par cette
+id&eacute;e que si un certain dispositif (de l'organe) produit, &agrave; un moment
+donn&eacute;, l'illusion d'une certaine perception, il a toujours pu suffire &agrave;
+produire cette perception m&ecirc;me.&raquo;<a name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">[355]</a></p>
+
+<p>Donc, fallait-il ajouter, il y a deux dispositifs, deux jeux, diff&eacute;rents
+et oppos&eacute;s, pour chaque organe, comme il y a deux jeux oppos&eacute;s pour le
+m&ecirc;me appareil photographique, qui peut servir &agrave; recevoir et fixer une
+image venue de l'ext&eacute;rieur, ou au contraire &agrave; projeter au dehors une
+image interne, comme une lanterne magique. Il suffit de se servir &agrave;
+rebours du m&ecirc;me instrument.</p>
+
+<p>Eh bien! cette explication si simple et si lumineuse pour montrer que
+l'&#339;il peut &ecirc;tre tant&ocirc;t un appareil de vision normale, tant&ocirc;t de
+projection hallucinatoire, M. Bergson a oubli&eacute; de nous la donner.
+Quelque incompl&egrave;te qu'elle soit, son argumentation reste encore assez
+victorieuse pour lui donner le droit de conclure:</p>
+
+<p>&laquo;Le germe de l'id&eacute;alisme anglais est l&agrave;. Cet id&eacute;alisme consiste &agrave; ne
+voir qu'une diff&eacute;rence de degr&eacute;, et non pas de nature, entre la r&eacute;alit&eacute;
+de l'objet per&ccedil;u et l'id&eacute;alit&eacute; de l'objet con&ccedil;u. Et l'id&eacute;e que nous
+construisons la mati&egrave;re avec nos &eacute;tats int&eacute;rieurs, que la perception
+n'est qu'une hallucination vraie, vient de l&agrave; &eacute;galement. C'est cette
+id&eacute;e que nous n'avons cess&eacute; de combattre quand nous avons trait&eacute; de la
+mati&egrave;re. Ou bien donc notre conception de la mati&egrave;re est fausse, ou le
+souvenir se distingue radicalement de la perception.&raquo;<a name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">[356]</a></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;moli les syst&egrave;mes id&eacute;alistes et subjectivistes de la
+connaissance sensible&mdash;t&acirc;che relativement ais&eacute;e,&mdash;il reste &agrave;
+reconstruire, et c'est ici que l'effort de la philosophie nouvelle va
+devenir laborieux, parce qu'elle a voulu ignorer, de parti pris, tous
+les essais de reconstruction d&eacute;j&agrave; tent&eacute;s au cours des si&egrave;cles par
+l'esprit humain.</p>
+
+<p>Pour pr&eacute;parer le lecteur &agrave; l'intelligence du syst&egrave;me de la perception
+des sens, il faut d'abord rappeler que, pour M. Bergson&mdash;comme pour
+nous, d'ailleurs, et tous les n&eacute;o-scolastiques,&mdash;la sensation a lieu <i>l&agrave;
+o&ugrave; elle para&icirc;t &ecirc;tre</i>, c'est-&agrave;-dire dans les organes p&eacute;riph&eacute;riques, seuls
+capables de subir un contact imm&eacute;diat avec les objets ext&eacute;rieurs, et
+nullement dans le cerveau<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">[357]</a>.</p>
+
+<p>Ces organes sentants de la p&eacute;riph&eacute;rie sont du reste de v&eacute;ritables
+centres nerveux. L'&#339;il, par exemple n'est qu'un centre nerveux d&eacute;tach&eacute;
+et transport&eacute; &agrave; la p&eacute;riph&eacute;rie, comme on le constate dans le
+d&eacute;veloppement de l'embryon. On ne voit donc pas la raison qui les
+emp&ecirc;cherait de sentir tout aussi bien que le cerveau.</p>
+
+<p>L'union des organes p&eacute;riph&eacute;riques avec le cerveau n'est donc qu'une
+condition pour leur fonctionnement conscient, et aussi pour la
+centralisation de toutes leurs donn&eacute;es dans un organe central qui les
+compare, les combine et les conserve &agrave; l'&eacute;tat de souvenirs.</p>
+
+<p>M. Bergson va m&ecirc;me plus loin que nous et ne consid&egrave;re le cerveau que
+comme une collection de centres moteurs, sans aucun centre imaginatif.
+Nous avons d&eacute;j&agrave; vu et discut&eacute; cette opinion&mdash;&agrave; nos yeux excessive&mdash;&agrave;
+propos de la m&eacute;moire et des ph&eacute;nom&egrave;nes d'aphasie: aussi croyons-nous
+inutile d'y revenir ici.</p>
+
+<p>Il nous faut donc partir de cette donn&eacute;e que ce n'est pas le cerveau qui
+voit, qui entend, qui touche et palpe ... mais uniquement les organes
+p&eacute;riph&eacute;riques des cinq sens externes. Donn&eacute;e &eacute;minemment d'accord avec le
+sens commun de tous les hommes, mais qui aurait eu besoin d'&ecirc;tre
+expliqu&eacute;e et mise en lumi&egrave;re par une th&eacute;orie de l'union substantielle de
+l'&acirc;me et du corps, th&eacute;orie dont nous n'avons pu trouver la moindre trace
+dans les ouvrages que nous analysons.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, &eacute;tant donn&eacute;, par exemple, que c'est l'organe du
+toucher qui palpe le relief r&eacute;sistant de tel objet&mdash;et tous les autres
+sens sont des esp&egrave;ces de toucher<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">[358]</a>,&mdash;il reste &agrave; nous dire <i>quel est</i>
+le ph&eacute;nom&egrave;ne qui se produit, <i>comment</i> il se produit, enfin quelle est
+sa <i>valeur</i> crit&eacute;riologique.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re question, qui est d'ordre purement exp&eacute;rimental et
+psychologique, nous para&icirc;t bien comprise d r&eacute;solue par M. Bergson. &laquo;Nous
+saisissons dans notre perception, &eacute;crit-il, tout &agrave; lu fois un <i>&eacute;tat</i> de
+notre conscience et une <i>r&eacute;alit&eacute;</i> ind&eacute;pendante de nous. Ce caract&egrave;re
+mixte de notre perception imm&eacute;diate, cette apparence de contradiction
+r&eacute;alis&eacute;e, est la principale raison th&eacute;orique que nous ayons de croire &agrave;
+un monde ext&eacute;rieur....&raquo;<a name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">[359]</a></p>
+
+<p>Cette analyse, qui est la sinc&eacute;rit&eacute; et l'&eacute;vidence m&ecirc;me pour tout
+observateur attentif, M. Bergson aurait pu la retrouver dans les
+ouvrages de l'&eacute;cole &eacute;cossaise, d'Hamilton, par exemple, qui constatait,
+lui aussi, que &laquo;nous sommes conscients imm&eacute;diatement, dans la
+perception, d'un moi et d'un non-moi, connus ensemble et connus en
+opposition mutuelle ... que nous avons conscience de deux existences par
+une m&ecirc;me et indivisible intuition ... que la conscience donne, comme
+dernier fait, une dualit&eacute; primitive, une antith&egrave;se originelle....&raquo;<a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">[360]</a></p>
+
+<p>Il aurait pu aussi la retrouver dans tous les ouvrages de l'&eacute;cole
+p&eacute;ripat&eacute;ticienne et thomiste, anciens et modernes, avec cette nuance,
+toutefois, que la perception du non-moi y est toujours not&eacute;e comme
+ant&eacute;rieure &agrave; celle du moi, laquelle exige une certaine r&eacute;flexion et un
+retour du sujet sentant sur lui-m&ecirc;me. En sorte que la rencontre des deux
+&eacute;l&eacute;ments, moi et non-moi, quoique simultan&eacute;e, a pour premier effet de
+mettre en relief celui-ci, en laissant celui-l&agrave; momentan&eacute;ment dans
+l'ombre.</p>
+
+<p>Analyse si fine et si saisissante de v&eacute;rit&eacute;, qu'elle arrachait cet aveu
+&agrave; Barth&eacute;l&eacute;my Saint-Hilaire: &laquo;Il n'y a pas de psychologie moderne qui ait
+port&eacute; dans ses recherches plus de sagacit&eacute; ni plus de science
+qu'Aristote. La psychologie &eacute;cossaise n'a &eacute;t&eacute; ni plus fine ni plus
+exacte.&raquo;<a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">[361]</a></p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette description, se trouvent illumin&eacute;es toutes les formules, par
+elles-m&ecirc;mes un peu concises et obscures, employ&eacute;es par M. Bergson pour
+d&eacute;signer la perception des sens. Pour lui, c'est &laquo;une intuition
+imm&eacute;diate&raquo;&mdash;qui &laquo;me place d'embl&eacute;e dans le monde mat&eacute;riel&raquo;,&mdash;&laquo;par
+laquelle nous nous pla&ccedil;ons d'embl&eacute;e dans les choses&raquo;,&mdash;qui &laquo;est dans les
+choses plut&ocirc;t qu'en moi&raquo;,&mdash;&laquo;hors de nous plut&ocirc;t qu'en nous&raquo;, etc.<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">[362]</a>.
+Tous ces aphorismes &eacute;tonnent de prime abord, mais ils ont moins besoin
+de correction que d'explication.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La deuxi&egrave;me question a pour objet d'expliquer le <i>comment</i> ou le
+<i>processus</i> de la perception imm&eacute;diate par les organes p&eacute;riph&eacute;riques.</p>
+
+<p>La r&eacute;ponse est assez simple dans le syst&egrave;me p&eacute;ripat&eacute;ticien, qui a pos&eacute;
+en principe la distinction de la substance et de l'accident,
+c'est-&agrave;-dire de l'agent et de son action. Si les substances sont entre
+elles imp&eacute;n&eacute;trables, elles si; laissent p&eacute;n&eacute;trer par leurs actions
+mutuelles.</p>
+
+<p>Bien plus, l'action est toujours commune &agrave; deux substances, <i>agent</i>, et
+<i>patient</i>, car elle est le r&eacute;sultat, non pas de deux activit&eacute;s, comme on
+l'entend dire si faussement, mais d'une activit&eacute; et d'une passivit&eacute;
+correspondante, ou, si l'on pr&eacute;f&egrave;re, elle est le produit simultan&eacute; de
+deux coprincipes, l'un actif et l'autre passif. L'action n'existant
+jamais en dehors d'une passion, l'agent et le patient sont ainsi
+comp&eacute;n&eacute;tr&eacute;s, ou inform&eacute;s, par une action commune, qui joue ainsi le r&ocirc;le
+de trait d'union entre les substances.</p>
+
+<p>D'o&ugrave; nous concluons que, dans la sensation externe, l'<i>action de l'agent
+&eacute;tant dans le patient</i>, celui-ci n'a qu'&agrave; en prendre conscience pour
+percevoir en lui-m&ecirc;me un &eacute;l&eacute;ment &eacute;tranger&mdash;un non-moi dans le
+moi,&mdash;c'est-&agrave;-dire qu'il per&ccedil;oit, non pas une substance &eacute;trang&egrave;re, mais
+une action &eacute;trang&egrave;re qui est la manifestation m&ecirc;me de cette substance.</p>
+
+<p>La perception imm&eacute;diate des sens est ainsi mise en lumi&egrave;re par la
+th&eacute;orie g&eacute;n&eacute;rale de l'action et de la passion dont elle n'est plus qu'un
+cas particulier ou un simple corollaire<a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">[363]</a>.</p>
+
+<p>Au contraire, dans l'hypoth&egrave;se ph&eacute;nom&eacute;niste de M. Bergson, o&ugrave; les
+actions sont sans agent et les ph&eacute;nom&egrave;nes sans substance, on devine
+l'embarras o&ugrave; va le jeter l'explication d'une comp&eacute;n&eacute;tration et d'une
+perception imm&eacute;diate entre deux ph&eacute;nom&egrave;nes &eacute;trangers l'un &agrave; l'autre:
+sujet et objet.</p>
+
+<p>Notre auteur s'en tirera de deux mani&egrave;res. La premi&egrave;re consistera &agrave;
+oublier, pour un temps, son ph&eacute;nom&eacute;nisme et &agrave; parler le langage
+substantialiste du sens commun.</p>
+
+<p>En ce premier sens, les textes abondent: &laquo;Dans la perception pure,
+l'objet per&ccedil;u est un objet pr&eacute;sent, un corps qui modifie le n&ocirc;tre.
+L'image en est donc actuellement donn&eacute;e....&raquo;&mdash;&laquo;Conscience et mati&egrave;re,
+&acirc;me et corps entraient ainsi en contact dans la perception.&raquo;&mdash;&laquo;La
+perception est un contact de l'esprit avec l'objet pr&eacute;sent&raquo;;&mdash;&laquo;l'action
+virtuelle des choses sur notre corps et de notre corps sur les choses
+est la perception m&ecirc;me&raquo;;&mdash;&laquo;la perception ressemble &agrave; un simple
+contact.&raquo;<a name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">[364]</a></p>
+
+<p>Bien plus, nous pourrions citer une page enti&egrave;re, o&ugrave;, traitant <i>ex
+professo</i> de la perception des sens, il distingue et oppose les deux
+actions qui en forment le processus, la premi&egrave;re qui vient de l'objet
+dans le sujet pour y produire son empreinte, la seconde qui part du
+sujet pour revenir &agrave; l'objet et pour ainsi dire lui restituer ce qu'il
+en a re&ccedil;u. Cette seconde partie qu'il appelle la <i>r&eacute;flexion</i> est la plus
+curieuse:</p>
+
+<p>&laquo;Toute perception attentive suppose v&eacute;ritablement, au sens &eacute;tymologique
+du mot, une <i>r&eacute;flexion</i>, c'est-&agrave;-dire la projection ext&eacute;rieure d'une
+image activement cr&eacute;&eacute;e, identique ou semblable &agrave; l'objet, et qui vient
+se mouler sur ses contours. Si, apr&egrave;s avoir fix&eacute; un objet, nous
+d&eacute;tournons brusquement notre regard, nous en obtenons une image
+cons&eacute;cutive: ne devons-nous pas supposer que cette image se produisait
+d&eacute;j&agrave; quand nous la regardions? La d&eacute;couverte r&eacute;cente de fibres
+perceptives centrifuges nous inclinerait &agrave; penser que les choses se
+passent r&eacute;guli&egrave;rement ainsi, et qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute; du processus aff&eacute;rent qui
+porte l'impression au centre, il y en a un autre inverse qui ram&egrave;ne
+l'image &agrave; la p&eacute;riph&eacute;rie.... Ainsi notre perception distincte est
+v&eacute;ritablement comparable &agrave; un cercle ferm&eacute;, o&ugrave; l'image-perception
+dirig&eacute;e sur l'esprit et l'image-souvenir lanc&eacute;e dans l'espace courraient
+l'une derri&egrave;re l'autre.&raquo;<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">[365]</a></p>
+
+<p>Ce passage est d'autant plus curieux qu'il traduit en langage moderne le
+double processus de l'esp&egrave;ce <i>impresse</i> et de l'esp&egrave;ce <i>expresse</i> des
+scolastiques: la premi&egrave;re re&ccedil;ue passivement dans le sujet, la seconde
+produite activement par r&eacute;action et renvoy&eacute;e vers l'objet d'o&ugrave; l'action
+&eacute;tait partie.</p>
+
+<p>Impossible de rapprocher cette description des <i>deux moments</i> de la
+perception des sens externes avec celles qu'en ont essay&eacute; les
+n&eacute;o-scolastiques contemporains, sans &ecirc;tre frapp&eacute; de leurs analogies
+profondes.</p>
+
+<p>Telle est la premi&egrave;re mani&egrave;re d'expliquer le processus de la perception;
+avec elle, nous pourrions facilement nous entendre. Mais il en est une
+autre qui ne recevra pas de nous les m&ecirc;mes &eacute;loges.</p>
+
+<p>La seconde mani&egrave;re d'expliquer le contact du sujet et de l'objet, de la
+conscience et de la mati&egrave;re, est de les identifier dans une unit&eacute;
+monistique. Tous les &ecirc;tres de l'univers ne formeraient qu'une seule et
+unique conscience.</p>
+
+<p>&laquo;Alors la difficult&eacute; s'&eacute;vanouit, dit-il. La mati&egrave;re &eacute;tendue, envisag&eacute;e
+dans son ensemble, est comme une conscience o&ugrave; tout s'&eacute;quilibre, se
+compense et se neutralise. Elle offre v&eacute;ritablement l'indivisibilit&eacute; de
+notre perception; de sorte qu'inversement nous pouvons, sans scrupule,
+attribuer &agrave; la perception quelque chose de l'&eacute;tendue de la mati&egrave;re. Ces
+deux termes, perception et mati&egrave;re, marchent ainsi l'un vers l'autre....
+la sensation reconquiert l'extension, l'&eacute;tendue concr&egrave;te reprend sa
+continuit&eacute; et son indivisibilit&eacute; naturelles. Et l'espace homog&egrave;ne, qui
+se dressait entre les deux termes comme une barri&egrave;re insurmontable, n'a
+plus d'autre r&eacute;alit&eacute; que celle d'un sch&egrave;me ou d'un symbole.&raquo;<a name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">[366]</a></p>
+
+<p>Et notre auteur aime &agrave; revenir souvent &agrave; la contemplation d'un Univers
+mat&eacute;riel&mdash;au fond spirituel&mdash;qui serait &laquo;une esp&egrave;ce de conscience&raquo;
+universelle. C'est le r&ecirc;ve d'un monisme spiritualiste ou panpsychiste.</p>
+
+<p>Malheureusement, ce n'est qu'un r&ecirc;ve, en contradiction flagrante avec le
+fait de conscience qu'il s'agit pr&eacute;cis&eacute;ment d'expliquer: dans la
+perception, avons-nous dit, nous avons conscience de <i>deux existences,
+le moi et le non-moi,</i> connus ensemble mais en <i>opposition mutuelle, et
+irr&eacute;ductibles l'un &agrave; l'autre.</i>&mdash;Or, les r&eacute;duire l'un &agrave; l'autre,
+identifier le moi et le non-moi dans une conscience unique, comme M.
+Bergson, vient de le faire, c'est pr&eacute;cis&eacute;ment nier le probl&egrave;me au lieu
+de l'expliquer; c'est d&eacute;truire ce qu'on pr&eacute;tendait &eacute;difier. C'est donc
+un aveu d'impuissance du syst&egrave;me bergsonien et non pas une solution.</p>
+
+<p>Ce pr&eacute;jug&eacute; moniale expliquera au lecteur un certain nombre de formules
+dont le sens para&icirc;trait &eacute;nigmatique et ind&eacute;chiffrable. Celles-ci, par
+exemple: &laquo;plus de diff&eacute;rence essentielle, pas m&ecirc;me de distinction
+v&eacute;ritable entre la perception et la chose per&ccedil;ue&raquo;, entre le moi et le
+non-moi;&mdash;il y a entre &laquo;la perception et la r&eacute;alit&eacute; le rapport de la
+partie au tout&raquo;;&mdash;&laquo;la distinction de l'int&eacute;rieur et de l'ext&eacute;rieur se
+ram&egrave;ne &agrave; celle de la partie et du tout&raquo;<a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">[367]</a>, et autres formules non
+moins paradoxales qui n'emp&ecirc;chent nullement noire auteur de se r&eacute;clamer
+d&egrave;s sa pr&eacute;face &laquo;des conclusions du sens commun&raquo;!<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">[368]</a></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La <i>troisi&egrave;me question</i> que nous avons pos&eacute;e est celle de la valeur
+d'une perception imm&eacute;diate ainsi comprise et expliqu&eacute;e, pour nous faire
+atteindre le r&eacute;el, en un mot, sa port&eacute;e objective ou crit&eacute;riologique. On
+peut l'examiner d'abord en dehors de toute hypoth&egrave;se monistique&mdash;dont
+elle est par elle-m&ecirc;me ind&eacute;pendante&mdash;et puis dans cette hypoth&egrave;se
+monistique.</p>
+
+<p>Ind&eacute;pendamment de tout pr&eacute;jug&eacute; de monisme, il est clair qu'une
+perception imm&eacute;diate, une intuition du r&eacute;el, est forc&eacute;ment objective.
+Pas d'erreur possible dans l'<i>appr&eacute;hension</i>: on n'appr&eacute;hende pas ce qui
+n'est pas. M. Bergson est le premier &agrave; le reconna&icirc;tre et &agrave; le proclamer.
+&laquo;Nous touchons la r&eacute;alit&eacute; de l'objet, dit-il, dans une intuition
+imm&eacute;diate.&raquo;<a name="FNanchor_369_369" id="FNanchor_369_369"></a><a href="#Footnote_369_369" class="fnanchor">[369]</a> En droit, la perception pure &laquo;est absorb&eacute;e, &agrave;
+l'exclusion de tout autre travail, dans la t&acirc;che de se mouler sur
+l'objet ext&eacute;rieur.... En fait, il n'y a pas de perception qui ne soit
+impr&eacute;gn&eacute;e de souvenirs. Aux donn&eacute;es imm&eacute;diates et pr&eacute;sentes de nos sens,
+nous m&ecirc;lons mille et mille d&eacute;tails de notre exp&eacute;rience pass&eacute;e.... Mais
+nous esp&eacute;rons montrer que les accidents individuels sont greff&eacute;s sur
+cette perception impersonnelle, que cette perception est la base m&ecirc;me de
+notre connaissance des choses, et que c'est pour l'avoir m&eacute;connue, pour
+ne pas l'avoir distingu&eacute;e de ce que la m&eacute;moire y ajoute ou en retranche,
+qu'on a fait de la perception tout enti&egrave;re une esp&egrave;ce de vision
+int&eacute;rieure et subjective qui ne diff&eacute;rerait du souvenir que par sa plus
+grande intensit&eacute;&raquo;.</p>
+
+<p>Et il ajoute un peu plus loin: &laquo;Cette perception se distinguera
+radicalement du souvenir: la r&eacute;alit&eacute; des choses ne sera plus construite
+ou reconstruite, mais touch&eacute;e, p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e, v&eacute;cue; et le probl&egrave;me pendant
+entre le r&eacute;alisme et l'id&eacute;alisme, au lieu de se perp&eacute;tuer dans des
+discussions m&eacute;taphysiques, devra &ecirc;tre tranch&eacute; par l'intuition.&raquo;<a name="FNanchor_370_370" id="FNanchor_370_370"></a><a href="#Footnote_370_370" class="fnanchor">[370]</a></p>
+
+<p>Voil&agrave; qui est fort bien dit, et le plus fid&egrave;le disciple d'Aristote et,
+de saint Thomas ne dirait pas mieux. Il est incontestable qu'au fonds
+d'intuition impersonnelle et commune &agrave; tous les hommes contemplant un
+m&ecirc;me objet s'ajoutent une multitude de souvenirs ou d'associations
+d'images, propres &agrave; chaque individu: c'est ce que les scolastiques
+avaient appel&eacute; l'objet accessoire ou accidentel, <i>per accidens</i>, de la
+connaissance, et qu'ils opposaient si justement &agrave; l'objet propre, <i>per
+se</i>, seul objet de la perception v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me&mdash;accordons-le&mdash;ce fonds d'intuition r&eacute;elle est-il peu de
+chose par comparaison &agrave; tout ce que notre m&eacute;moire y ajoute dans la
+connaissance totale d'un m&ecirc;me objet. Mais cela n'emp&ecirc;che point que, s'il
+y a dans notre perception quelque chose en plus de ce qui nous est donn&eacute;
+pr&eacute;sentement, il y a aussi ce donn&eacute; r&eacute;el, et que les &eacute;l&eacute;ments qui s'y
+ajoutent sont, eux aussi, des donn&eacute;es ant&eacute;rieures. C'est donc la
+synth&egrave;se de notre connaissance globale qui sera sujette au contr&ocirc;le et &agrave;
+la critique, et nullement chacun des &eacute;l&eacute;ments donn&eacute;s.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; une th&egrave;se importante pour l'objectivit&eacute; de la perception
+sensible, que M. Bergson a fort bien comprise et qu'il r&eacute;sume ainsi:
+&laquo;<i>Il y a dans la mati&egrave;re quelque chose en plus, mais non pas quelque
+chose de diff&eacute;rent de ce qui est actuellement donn&eacute;</i>.&raquo;&mdash;&laquo;Un fonds
+impersonnel demeure o&ugrave; la perception co&iuml;ncide avec l'objet per&ccedil;u, et ce
+fonds est l'ext&eacute;riorit&eacute; m&ecirc;me.&raquo;&mdash;&laquo;La perception pure nous donne le tout
+ou au moins l'essentiel de la mati&egrave;re.&raquo;<a name="FNanchor_371_371" id="FNanchor_371_371"></a><a href="#Footnote_371_371" class="fnanchor">[371]</a></p>
+
+<p>Au surplus, la totalit&eacute; de ce donn&eacute; r&eacute;el, qui fait le fond de chaque
+perception des sens, n'est pas n&eacute;cessairement soumise int&eacute;gralement &agrave;
+notre attention ni toujours per&ccedil;ue sous tous ses aspects. Et c'est l&agrave;
+encore une att&eacute;nuation &agrave; l'objectivit&eacute; parfaite et int&eacute;grale de nos
+sensations, que nous accordons volontiers &agrave; M. Bergson.</p>
+
+<p>Dans toute perception, notre attention &agrave; une orientation particuli&egrave;re,
+correspondant &agrave; nos pr&eacute;occupations actuelles. Nous ne sommes gu&egrave;re
+attentifs qu'&agrave; ce qui nous int&eacute;resse pr&eacute;sentement. En ce sens,
+pouvons-nous accorder que notre perception est une <i>s&eacute;lection</i><a name="FNanchor_372_372" id="FNanchor_372_372"></a><a href="#Footnote_372_372" class="fnanchor">[372]</a>.
+Elle ne cr&eacute;e rien, son r&ocirc;le est, au contraire, d'&eacute;liminer de l'ensemble
+des images les parties qui n'ont pour nous aucun int&eacute;r&ecirc;t actuel. Mais ce
+qui reste, apr&egrave;s cette &eacute;limination, n'en est pas moins du donn&eacute; et du
+r&eacute;el: cela suffit &agrave; l'objectivit&eacute; fondamentale.</p>
+
+<p>Toutefois, nous ne pouvons accorder que l'int&eacute;r&ecirc;t dont il s'agit ici,
+comme instrument de s&eacute;lection, est toujours un int&eacute;r&ecirc;t pratique,
+utilitaire, et jamais un int&eacute;r&ecirc;t sp&eacute;culatif. C'est l&agrave; une exag&eacute;ration
+regrettable. La sp&eacute;culation pure, qu'on appelle aussi &laquo;d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e&raquo;,
+parce qu'elle est &eacute;trang&egrave;re &agrave; notre int&eacute;r&ecirc;t priv&eacute;, est &eacute;troitement li&eacute;e
+&agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t public, au progr&egrave;s des sciences et des arts, qui peuvent
+nous toucher encore plus fortement que nos int&eacute;r&ecirc;ts priv&eacute;s, et orienter
+notre attention.</p>
+
+<p>Lorsque Newton vit tomber la fumeuse pomme dont la chute lui r&eacute;v&eacute;la la
+grande loi de l'attraction universelle, le d&eacute;tail qui attira son
+attention l'int&eacute;ressait bien plus que tous les autres d&eacute;tails dont le
+vulgaire e&ucirc;t &eacute;t&eacute; frapp&eacute;.</p>
+
+<p>Il est donc exag&eacute;r&eacute; de dire que notre perception &laquo;est toujours orient&eacute;e
+vers l'action&raquo;;&mdash;qu'elle &laquo;mesure justement notre action virtuelle sur
+les choses&raquo;;&mdash;qu'elle n'est que &laquo;le miroir d'une action possible&raquo;,
+&mdash;&laquo;une action naissante qui se dessine&raquo;<a name="FNanchor_373_373" id="FNanchor_373_373"></a><a href="#Footnote_373_373" class="fnanchor">[373]</a>.</p>
+
+<p>Mais ces exag&eacute;rations issues d'un certain utilitarisme pratique, dont
+nous aurons &agrave; nous occuper plus tard, ne nuisent en rien &agrave; la th&egrave;se de
+l'objectivit&eacute; fondamentale qui seule nous occupe ici.</p>
+
+<p>Il est clair que, par la perception imm&eacute;diate ou l'intuition, nous avons
+atteint quelque chose de r&eacute;el et d'absolu, et l'id&eacute;alisme, le
+subjectivisme, le relativisme sont ainsi confondus. &laquo;Ma connaissance de
+la mati&egrave;re n'est plus alors ni subjective, comme elle l'est pour
+l'id&eacute;alisme anglais, ni relative comme le veut l'id&eacute;alisme kantien. Elle
+n'est pas subjective, parce qu'elle est dans les choses plut&ocirc;t qu'en
+moi. Elle n'est pas relative, parce qu'il n'y a pas entre le &laquo;ph&eacute;nom&egrave;ne&raquo;
+et la &laquo;chose&raquo; le rapport de l'apparence &agrave; la r&eacute;alit&eacute;, mais simplement
+celui de la partie au tout&raquo;<a name="FNanchor_374_374" id="FNanchor_374_374"></a><a href="#Footnote_374_374" class="fnanchor">[374]</a>, l'action qui me frappe &eacute;tant une
+partie du r&eacute;el, une manifestation de l'agent.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir ainsi touch&eacute; par l'intuition au roc du r&eacute;el ou de l'absolu,
+M. Bergson pourra conclure triomphalement: &laquo;Dans l'absolu nous sommes,
+nous circulons et nous vivons. La connaissance que nous en avons est
+incompl&egrave;te, sans doute, mais non pas ext&eacute;rieure ou relative. C'est
+l'&ecirc;tre m&ecirc;me, dans ses profondeurs, que nous atteignons par le
+d&eacute;veloppement combin&eacute; et progressif de la science et de la
+philosophie.... La physique ... touche &agrave; l'absolu.&raquo;<a name="FNanchor_375_375" id="FNanchor_375_375"></a><a href="#Footnote_375_375" class="fnanchor">[375]</a></p>
+
+<p>Paroles audacieuses, qu'il a r&eacute;p&eacute;t&eacute;es &agrave; sati&eacute;t&eacute;, comme un d&eacute;fi &agrave; tous
+nos contemporains, plus ou moins imbus de kantisme et de
+subjectivisme;&mdash;paroles pourtant fort justes, si on les prend &agrave; la
+lettre et sans aucun sous-entendu monistique, car <i>l'union</i> du sujet et
+de l'objet, <i>sans leur identit&eacute;</i>, suffit &agrave; les justifier.</p>
+
+<p>Malheureusement, ce sous-entendu est trop nettement formul&eacute;&mdash;au moins
+dans ses derniers ouvrages&mdash;pour qu'il soit possible de se m&eacute;prendre
+sur la pens&eacute;e actuelle de M. Bergson. C'est bien sur l'identit&eacute; du sujet
+et de l'objet qu'il s'appuiera finalement pour les faire communiquer
+dans une conscience universelle.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; pourquoi il nous parle parfois &laquo;d'une intuition intemporelle&raquo;
+et &laquo;d'une connaissance <i>par le dedans</i>&raquo;<a name="FNanchor_376_376" id="FNanchor_376_376"></a><a href="#Footnote_376_376" class="fnanchor">[376]</a> que les &ecirc;tres auraient les
+uns des autres, et que nous ne saurions admettre. Pour nous, au
+contraire, c'est uniquement pur leurs actions ext&eacute;rieures que nous
+connaissons les substances qui agissent; et partant c'est par le dehors,
+par leurs manifestations au dehors, que nous les saisissons.</p>
+
+<p>Le moi lui-m&ecirc;me, l'agent int&eacute;rieur, quoique beaucoup plus intime,
+n'&eacute;chappe pas compl&egrave;tement &agrave; cette loi. Notre intuition consciente de ce
+principe d'op&eacute;ration ne se produit qu'au moment de son effort pour agir,
+pour passer de la puissance &agrave; l'acte, et partant nous n'en prenons
+conscience qu'au travers de son op&eacute;ration.</p>
+
+<p>Il est donc bien exag&eacute;r&eacute; de dire: &laquo;J'en per&ccedil;ois l'int&eacute;rieur, le
+dedans&raquo;<a name="FNanchor_377_377" id="FNanchor_377_377"></a><a href="#Footnote_377_377" class="fnanchor">[377]</a>, alors que nous ne percevons que le jaillissement de ses
+op&eacute;rations, dans l'espace et le temps. C'est assez, assur&eacute;ment, pour
+avoir l'intuition consciente de son existence, mais non celle de sa
+nature int&eacute;rieure. Le raisonnement seul peut y atteindre, appuy&eacute; sur ce
+principe: on agit comme on est, l'action est la manifestation de
+l'agent: <i>operari sequitur esse</i>.</p>
+
+<p>L'intuition des &ecirc;tres <i>par le dedans</i> de leur &ecirc;tre ou de leur essence
+est donc une pr&eacute;tention excessive, issue des pr&eacute;jug&eacute;s monistiques,
+d'ailleurs d&eacute;mentie par l'exp&eacute;rience, dont la th&eacute;orie de la perception
+ou intuition imm&eacute;diate n'a nul besoin pour &ecirc;tre viable et compl&egrave;te, et
+dont elle n'est nullement responsable.</p>
+
+<p>Telle est pour M. Bergson la th&eacute;orie de la connaissance par les sens;
+h&acirc;tons-nous de passer &agrave; la connaissance, autrement importante, par
+l'intelligence.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="VII" id="VII">VII</a></h2>
+
+<h2>TH&Eacute;ORIE DE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE.</h2>
+
+
+<p>Une th&eacute;orie de la connaissance intellectuelle par un
+antiintellectualiste convaincu ne saurait &ecirc;tre qu'int&eacute;ressante et
+instructive. Aussi allons-nous essayer d'en faire part au lecteur.
+Nous lui exposerons d'abord la <i>critique</i>, puis la <i>th&eacute;orie</i>
+de l'intelligence, telles que M. Bergson les a comprises.</p>
+
+<p>I. La <i>critique de l'intelligence</i> ne ressemblera en rien &agrave; celle que
+Kant en a d&eacute;j&agrave; faite. Sans doute, il faut varier et le public demande
+toujours du nouveau. Mais le point de vue de M. Bergson est tellement
+diff&eacute;rent de celui de Kant qu'il leur &eacute;tait bien impossible de se
+rencontrer ici et de risquer de se r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+
+<p>Aussi ne retrouvons-nous plus dans cette critique ce jeu c&eacute;l&egrave;bre, mais
+bien artificiel, des antinomies essentielles &agrave; toutes les notions
+intellectuelles de l'esprit humain. On ne nous redira plus que &laquo;le signe
+m&ecirc;me d'une donn&eacute;e m&eacute;taphysique est de ne pouvoir se traduire dans
+l'intelligence humaine que par une proposition contradictoire&raquo;. Cette
+th&egrave;se paradoxale, dont on nous a vant&eacute; l'efficacit&eacute; destructive pendant
+plus d'un demi-si&egrave;cle, commence &agrave; devenir &laquo;vieux jeu&raquo; et &agrave; c&eacute;der la
+place &agrave; un jeu plus nouveau. Celui-ci consistera &agrave; soutenir seulement
+que l'intelligence est incapable de comprendre le <i>mouvement</i>, la <i>vie</i>,
+le <i>continu</i>, parce qu'elle ne peut concevoir que l'<i>immobile</i>,
+l'<i>inerte</i>, le <i>discontinu</i>.</p>
+
+<p>On devine la port&eacute;e d'une telle accusation dans une philosophie o&ugrave; tout
+le r&eacute;el est <i>mouvement vital</i> ou psychique, et jaillissement <i>continu</i>
+de formes absolument impr&eacute;visibles sans aucune proportion avec leurs
+ant&eacute;c&eacute;dents. Ce n'est pas seulement&mdash;comme on le pr&eacute;tend&mdash;limiter le
+domaine de l'intelligence en lui interdisant toute sp&eacute;culation sur la
+vie; c'est encore, bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, la condamner &agrave; ne plus pouvoir
+sp&eacute;culer du tout; &agrave; n'&ecirc;tre qu'une facult&eacute; d'illusion et d'erreur.</p>
+
+<p>Une premi&egrave;re r&eacute;ponse a d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; faite par nous, lorsque nous avons
+d&eacute;moli pi&egrave;ce par pi&egrave;ce l'audacieuse hypoth&egrave;se du mobilisme universel en
+montrant, par les donn&eacute;es de l'exp&eacute;rience et de la raison, que tout
+n'est pas mouvement, encore moins mouvement vital; il nous reste &agrave;
+compl&eacute;ter notre argument en prouvant que l'intelligence peut fort bien
+comprendre ce qu'est le <i>mouvement</i>, la <i>vie</i>, le <i>continu</i>. Bien plus,
+l'intelligence seule peut nous en donner, et nous en donne, de fait, des
+notions intelligibles et claires.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A) C'est tout d'abord le <i>mouvement</i> que l'intelligence humaine,
+para&icirc;t-il, ne saurait comprendre. Elle ne comprendrait que l'immobile,
+et c'est avec des points immobiles additionn&eacute;s qu'elle essaye, vainement
+d'ailleurs, de recomposer le mouvant. Telle est la th&egrave;se qu'on rencontre
+si souvent dans les ouvrages de M. Bergson, qu'elle finit par produire
+l'effet d'une tentative d'obsession pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e sur l'esprit du lecteur.
+Cependant, elle n'est gu&egrave;re qu'une id&eacute;e fixe, et partant d&eacute;raisonnable.</p>
+
+<p>Citons au hasard, car nous n'avons que l'embarras du choix.</p>
+
+<p>&laquo;L'intelligence n'est point faite pour penser l'<i>&eacute;volution</i>, au sens
+propre de ce mot, c'est-&agrave;-dire la continuit&eacute; d'un changement qui serait
+la mobilit&eacute; pure.... L'intelligence se repr&eacute;sente le <i>devenir</i> comme une
+s&eacute;rie d'<i>&eacute;tats,</i> dont chacun est homog&egrave;ne avec lui-m&ecirc;me et par
+cons&eacute;quent ne change pas. Notre attention est-elle appel&eacute;e sur le
+changement interne d'un de ces &eacute;tats? Vite, nous le d&eacute;composons en une
+autre suite d'&eacute;tats qui constitueront, r&eacute;unis, sa modification
+int&eacute;rieure. Ces nouveaux &eacute;tats, eux, seront chacun invariables, ou bien
+alors leur changement interne, s'il nous frappe, se r&eacute;sout aussit&ocirc;t en
+une s&eacute;rie nouvelle d'&eacute;tats invariables, et ainsi de suite ind&eacute;finiment.
+Ici encore, penser consiste &agrave; reconstituer, et, naturellement, c'est
+avec des &eacute;l&eacute;ments donn&eacute;s, avec des &eacute;l&eacute;ments stables, par cons&eacute;quent, que
+nous reconstituons. De sorte que nous aurons beau faire, nous pourrons
+imiter, par le progr&egrave;s ind&eacute;fini de notre addition, la mobilit&eacute; du
+devenir, mais le devenir lui-m&ecirc;me nous glissera entre les doigts quand
+nous croirons le tenir.&raquo;<a name="FNanchor_378_378" id="FNanchor_378_378"></a><a href="#Footnote_378_378" class="fnanchor">[378]</a></p>
+
+<p>La raison de cette infirmit&eacute; intellectuelle est int&eacute;ressante &agrave;
+conna&icirc;tre, et quoique nous n'ayons pas l'intention d'en discuter ici le
+bien fond&eacute;&mdash;ce que nous ferons un peu plus loin,&mdash;nous croyons utile de
+la mentionner de suite, car elle nous &eacute;clairera sur la port&eacute;e de
+l'accusation elle-m&ecirc;me. Voici comment M. Bergson l'a formul&eacute;e:</p>
+
+<p><i>L'intelligence n'est pas faite pour la sp&eacute;culation, mais pour
+l'action</i><a name="FNanchor_379_379" id="FNanchor_379_379"></a><a href="#Footnote_379_379" class="fnanchor">[379]</a>. Si elle &eacute;tait faite pour la sp&eacute;culation, elle
+s'attacherait au mouvement, seule r&eacute;alit&eacute;, pour en comprendre la nature.
+Au lieu de cela, elle ne s'attache qu'&agrave; des points fixes; par exemple:
+o&ugrave; est le mouvement, d'o&ugrave; il vient, o&ugrave; il va, quelle est sa <i>forme</i>,
+parce que cela seul int&eacute;resse l'action. Mais n'analysons pas; &eacute;coutons
+plut&ocirc;t l'auteur lui-m&ecirc;me, pour &ecirc;tre plus s&ucirc;rs de sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Les objets sur lesquels notre action s'exerce sont sans doute des
+objets mobiles. Mais ce qui nous importe, c'est de savoir o&ugrave; le mobile
+va, o&ugrave; il est &agrave; un moment quelconque de son trajet. En d'autres termes,
+nous nous attachons avant tout &agrave; ses positions actuelles ou futures, et
+non pas au <i>progr&egrave;s</i> par lequel il passe d'une position &agrave; une autre,
+progr&egrave;s qui est le mouvement m&ecirc;me. Dans les actions que nous
+accomplissons, et qui sont des mouvements syst&eacute;matis&eacute;s, c'est sur le but
+ou la signification du mouvement, sur son dessin d'ensemble, en un mot,
+sur le plan d'ex&eacute;cution immobile que nous fixons notre esprit. Ce qu'il
+y a de mouvant dans l'action ne nous int&eacute;resse que dans la mesure o&ugrave; le
+tout en pourrait &ecirc;tre avanc&eacute;, retard&eacute; ou emp&ecirc;ch&eacute; par tel ou tel incident
+survenu en route. De la mobilit&eacute; m&ecirc;me, notre intelligence se d&eacute;tourne,
+parce qu'elle n'a aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; s'en occuper. Si elle &eacute;tait destin&eacute;e &agrave;
+la th&eacute;orie pure, c'est dans le mouvement qu'elle s'installerait, car le
+mouvement est sans doute la r&eacute;alit&eacute; m&ecirc;me, et l'immobilit&eacute; n'est jamais
+qu'apparente ou relative. Mais l'intelligence est destin&eacute;e &agrave; tout autre
+chose. A moins de se faire violence &agrave; elle-m&ecirc;me, elle suit la marche
+inverse: c'est de l'immobilit&eacute; qu'elle part toujours, comme si c'&eacute;tait
+la r&eacute;alit&eacute; ultime ou l'&eacute;l&eacute;ment; quand elle veut se repr&eacute;senter le
+mouvement, elle le reconstruit avec des immobilit&eacute;s qu'elle juxtapose.
+Cette op&eacute;ration, dont nous montrerons l'ill&eacute;gitimit&eacute; et le danger dans
+l'ordre sp&eacute;culatif (elle conduit &agrave; des impasses et cr&eacute;e artificiellement
+des probl&egrave;mes philosophiques insolubles), se justifie sans peine quand
+on se rapporte &agrave; sa destination. L'intelligence, &agrave; l'&eacute;tat naturel, vise
+un but pratiquement utile. Quand elle substitue au mouvement des
+immobilit&eacute;s juxtapos&eacute;es, <i>elle ne pr&eacute;tend pas reconstruire le mouvement
+tel qu'il est</i>; elle le remplace seulement par un &eacute;quivalent pratique.
+Ce <i>sont les philosophes qui se trompent quand ils transportent dans le
+domaine de la sp&eacute;culation une m&eacute;thode de penser qui est faite pour
+l'action.</i>&raquo;<a name="FNanchor_380_380" id="FNanchor_380_380"></a><a href="#Footnote_380_380" class="fnanchor">[380]</a></p>
+
+<p>Ces derni&egrave;res paroles que nous venons de souligner sont un correctif
+n&eacute;cessaire&mdash;nous pourrions dire une vraie r&eacute;futation&mdash;de la plaidoirie
+qui pr&eacute;c&egrave;de. Si ce sont &laquo;les philosophes qui se trompent&raquo;&mdash;et encore un
+petit groupe de philosophes,&mdash;comment attribuer cette erreur &agrave;
+l'intelligence humaine? Erreur vraiment trop grossi&egrave;re, puisqu'elle
+consisterait &agrave; vouloir composer le mobile avec des &eacute;l&eacute;ments immobiles,
+comme d'autres recomposaient l'&eacute;tendue avec des points in&eacute;tendus, ou
+bien des cercles avec des polygones &agrave; nombre infini de c&ocirc;t&eacute;s!</p>
+
+<p>Ce sont l&agrave; des fictions g&eacute;om&eacute;triques qui peuvent simplifier les calculs
+des math&eacute;maticiens, mais qu'ils n'ont jamais pris pour l'expression
+exacte de la r&eacute;alit&eacute;. Jamais un g&eacute;om&egrave;tre n'a confondu un cercle avec un
+polygone, ni une ligne avec une suite de points, ni un mouvement continu
+avec une s&eacute;rie de positions, ces positions, ces points, ces polygones
+seraient-ils suppos&eacute;s en nombre infini. Encore une fois, de telles
+fictions&mdash;utiles comme &laquo;&eacute;quivalents pratiques&raquo;&mdash;n'ont jamais &eacute;t&eacute;
+confondues avec la r&eacute;alit&eacute; par aucun savant ni par aucun penseur digne
+de ce nom.</p>
+
+<p>Il faut en revenir aux sophistes de l'&eacute;cole d'El&eacute;e, aux c&eacute;l&egrave;bres
+arguments de Z&eacute;non, pour d&eacute;couvrir une confusion si grossi&egrave;re, base de
+toutes leurs subtilit&eacute;s sophistiques.</p>
+
+<p>Et si quelques philosophes, dans le cours des si&egrave;cles, ne se sont pas
+suffisamment mis en garde contre de si &eacute;normes confusions, du moins les
+grandes &eacute;coles, surtout l'Ecole p&eacute;ripat&eacute;ticienne et thomiste, sont
+compl&egrave;tement &agrave; l'abri d'un tel reproche. Aristote, le premier, a
+d&eacute;masqu&eacute; cette &eacute;quivoque en r&eacute;futant Z&eacute;non, et tous ses disciples,
+jusqu'&agrave; nos jours, ont invariablement suivi sur ce point la saine
+doctrine du ma&icirc;tre. Au besoin, nous mettrions M. Bergson au d&eacute;fi de
+retrouver chez nous cette grossi&egrave;re erreur, qui ne nous a jamais &eacute;t&eacute;
+imputable.</p>
+
+<p>C'est donc calomnier l'intelligence humaine que d'oser conclure d'une
+mani&egrave;re g&eacute;n&eacute;rale: &laquo;Notre intelligence ne se repr&eacute;sente clairement que
+l'immobilit&eacute;.&raquo;<a name="FNanchor_381_381" id="FNanchor_381_381"></a><a href="#Footnote_381_381" class="fnanchor">[381]</a></p>
+
+<p>Du reste, M. Bergson n'a-t-il pas la pr&eacute;tention contraire? N'a-t-il pas
+la pr&eacute;tention d'avoir compris lui-m&ecirc;me, et peut-&ecirc;tre r&eacute;v&eacute;l&eacute; au monde qui
+l'ignorait, la vraie notion du mouvement?</p>
+
+<p>Or, notre pr&eacute;tention, &agrave; nous, est de croire que la notion bergsonienne
+du mouvement est bien inf&eacute;rieure, en exactitude et en clart&eacute;, &agrave; celle
+que nous a l&eacute;gu&eacute;e Aristote, et qui depuis plus de trois mille ans
+&eacute;claire et oriente tous les penseurs qui n'ont pas compl&egrave;tement rompu
+avec la tradition p&eacute;ripat&eacute;ticienne.</p>
+
+<p>Aristote nous a enseign&eacute; que le mouvement &eacute;tait un <i>changement</i> ou un
+<i>passage d'un &eacute;tat &agrave; un autre &eacute;tat.</i> Il a m&ecirc;me distingu&eacute; dans le
+changement en g&eacute;n&eacute;ral trois esp&egrave;ces: changement dans le lieu, dans la
+qualit&eacute; ou dans la quantit&eacute;,&mdash;observant bien longtemps avant M. Bergson
+que le changement local est le ph&eacute;nom&egrave;ne le plus superficiel et le moins
+profond des trois, quoiqu'il soit la condition ou le v&eacute;hicule de tous
+les changements physiques.</p>
+
+<p>Ensuite il a approfondi cette notion de <i>passage</i> d'un &eacute;tat &agrave; un autre
+&eacute;tat. &laquo;Quelque myst&eacute;rieuse qu'elle soit, d&eacute;clare-t-il, elle n'est point
+au-dessus de la puissance de l'intelligence humaine!&raquo;&mdash;Belle parole qui
+donne du c&#339;ur et du r&eacute;confort &agrave; tous les chercheurs d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s.</p>
+
+<p>Puis il explique que ce <i>passage</i> n'est pas quelque chose de n&eacute;gatif,
+mais de tr&egrave;s positif. Or, cet &eacute;l&eacute;ment positif n'est pas une simple
+puissance d'agir, c'est donc un <i>acte</i>, mais c'est un <i>acte incomplet</i>,
+puisqu'il est en voie de r&eacute;alisation, en voie d'arriver &agrave; son terme
+complet. Il est donc partie en acte, partie en puissance, &agrave; des points
+de vue diff&eacute;rents. D'o&ugrave; la d&eacute;finition c&eacute;l&egrave;bre: le mouvement, c'est le
+passage de la puissance &agrave; l'acte, ou bien c'est l'<i>acte de la puissance,
+comme telle</i>, c'est-&agrave;-dire en tant qu'elle est encore en puissance
+passant &agrave; l'acte: &#7977; &#964;&#959;&#971; &#948;&#965;&#957;&#940;&#956;&#949;&#953; &#8004;&#957;&#964;&#959;&#962; &#7952;&#957;&#964;&#949;&#955;&#941;&#967;&#949;&#953;&#945;, &#8087; &#964;&#972;&#953;&#973;&#964;&#959;&#957;, &#954;&#943;&#957;&#951;&#963;&#943;&#962;
+&#7952;&#963;&#964;&#953;&#957;<a name="FNanchor_382_382" id="FNanchor_382_382"></a><a href="#Footnote_382_382" class="fnanchor">[382]</a>.On traduirait peut-&ecirc;tre encore plus clairement: <i>c'est l'acte
+du devenir en tant que devenir, &#7952;&#957;&#964;&#949;&#955;&#941;&#967;&#949;&#953;&#945; &#964;&#959;&#971; &#948;&#965;&#957;&#945;&#964;&#959;&#971; &#8087; &#948;&#965;&#957;&#945;&#964;&#972;&#957;</i><a name="FNanchor_383_383" id="FNanchor_383_383"></a><a href="#Footnote_383_383" class="fnanchor">[383]</a>.
+<i>C'est le devenir en marche.</i></p>
+
+<p>D&eacute;finition aussi large que profonde, qui, une fois bien comprise,
+rayonne de lumi&egrave;re et subjugue l'esprit, en lui arrachant ce cri
+d'admiration: &laquo;Elle est aussi juste que fine ... et il est impossible de
+p&eacute;n&eacute;trer plus profond&eacute;ment que ne l'a fait ici Aristote dans la nature
+intime du mouvement.&raquo;<a name="FNanchor_384_384" id="FNanchor_384_384"></a><a href="#Footnote_384_384" class="fnanchor">[384]</a></p>
+
+<p>A la place, que nous propose M. Bergson? Sans discuter ni daigner m&ecirc;me
+rappeler la solution d'Aristote, il propose la sienne. D'abord, il nous
+dit que c'est un <i>progr&egrave;s</i><a name="FNanchor_385_385" id="FNanchor_385_385"></a><a href="#Footnote_385_385" class="fnanchor">[385]</a>. Sans doute, le mouvement peut &ecirc;tre un
+progr&egrave;s, mais il peut &ecirc;tre aussi un recul, car on se meut, soit en
+avan&ccedil;ant, soit en reculant. La d&eacute;finition propos&eacute;e est donc pour le
+moins incompl&egrave;te.</p>
+
+<p>En outre, elle est obscure, car on peut lui r&eacute;pondre: qu'est-ce qu'un
+progr&egrave;s? Quel en est le genre prochain et la diff&eacute;rence sp&eacute;cifique?
+Seul, Aristote a su r&eacute;pondre: son genre est d'&ecirc;tre un <i>acte</i> et non pas
+une pure puissance; sa diff&eacute;rence sp&eacute;cifique: d'&ecirc;tre un acte
+<i>incomplet</i>, encore m&ecirc;l&eacute; de puissance. Il est &agrave; la fois acte et
+puissance, &ecirc;tre et non-&ecirc;tre, mais <i>&agrave; des points de vue diff&eacute;rents.</i> Il
+est constitu&eacute; par la <i>composition</i> de ces deux &eacute;l&eacute;ments et non par leur
+<i>identit&eacute;</i>. En cela, rien de contradictoire, rien qui ne soit
+intelligible.</p>
+
+<p>Au contraire, le monisme bergsonien exige l'identit&eacute;, l'homog&eacute;n&eacute;it&eacute; des
+deux &eacute;l&eacute;ments, acte et puissance, &ecirc;tre et non-&ecirc;tre; et c'est ce qu'il
+appelle la &laquo;mobilit&eacute; pure&raquo;. Il met donc la contradiction &agrave; la racine des
+choses, et parlant leur parfaite inintelligibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Bien plus, le monisme supprime le mouvement au lieu de nous l'expliquer,
+car tant qu'il y avait dualit&eacute; d'&eacute;l&eacute;ments: acte et puissance, &ecirc;tre et
+non-&ecirc;tre, on concevait ais&eacute;ment le passage de l'un &agrave; l'autre. On
+concevait, par exemple, que l'&eacute;nergie actuelle p&ucirc;t grandir en proportion
+inverse de l'&eacute;nergie potentielle, ou <i>vice-versa.</i> S'il n'y a plus au
+contraire qu'un seul &eacute;l&eacute;ment, d&eacute;sormais plus de passage possible entre
+deux termes, plus de mouvement, et c'est en ce sens qu'Aristote a
+soutenu que le <i>simple</i> &eacute;tait, <i>de soi</i>, immobile: ce qui est <i>homog&egrave;ne</i>
+et sans partie ne change pas.</p>
+
+<p>La notion bergsonienne et monistique du mouvement est donc, non
+seulement incompl&egrave;te et obscure, mais encore pleinement contradictoire,
+au point de rendre impossible ce qu'il s'agissait de nous d&eacute;finir ou de
+nous expliquer.</p>
+
+<p>Si M. Bergson a voulu viser sa propre notion du mouvement, en la
+d&eacute;clarant inaccessible &agrave; l'intelligence humaine, il est clair qu'il a eu
+raison, puisque c'est une notion contradictoire et inintelligible; mais,
+de gr&acirc;ce, qu'il ne g&eacute;n&eacute;ralise pas en &eacute;tendant cette inintelligibilit&eacute; &agrave;
+toutes les autres notions, notamment &agrave; la notion p&eacute;ripat&eacute;ticienne, nous
+protesterions, et tous les grands g&eacute;nies, tous les ma&icirc;tres qui sont la
+gloire de notre Ecole protesteraient avec nous, qu'ils l'ont comprise,
+et partant qu'elle n'est pas inaccessible &agrave; l'intelligence humaine.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>B) En second lieu, c'est la <i>vie</i> qui serait inaccessible &agrave;
+l'intelligence de l'homme. Puisqu'il est incapable de comprendre le
+mouvement des corps bruts, &agrave; plus forte raison celui des corps vivants.
+&laquo;L'intelligence, &eacute;crit M. Bergson, est caract&eacute;ris&eacute;e par une
+incompr&eacute;hension naturelle de la vie.&raquo;<a name="FNanchor_386_386" id="FNanchor_386_386"></a><a href="#Footnote_386_386" class="fnanchor">[386]</a> Et c'est sur cette incapacit&eacute;
+radicale qu'il aime le plus &agrave; revenir.</p>
+
+<p>D&egrave;s la premi&egrave;re page de son Introduction, il nous signale cette
+infirmit&eacute; native de notre intelligence &laquo;incapable de se repr&eacute;senter la
+vraie nature de la vie, la signification profonde du mouvement &eacute;volutif.</p>
+
+<p>&laquo;Cr&eacute;&eacute;e par la vie, dans des circonstances d&eacute;termin&eacute;es, pour agir sur
+des choses d&eacute;termin&eacute;es, comment embrasserait-elle la vie, dont elle
+n'est qu'une &eacute;manation ou un aspect? D&eacute;pos&eacute;e, en cours de route par le
+mouvement &eacute;volutif, comment s'appliquerait-elle le long du mouvement
+&eacute;volutif lui-m&ecirc;me? Autant vaudrait-il pr&eacute;tendre que la partie &eacute;gale le
+tout....&raquo;<a name="FNanchor_387_387" id="FNanchor_387_387"></a><a href="#Footnote_387_387" class="fnanchor">[387]</a></p>
+
+<p>Cette argumentation, vraiment, n'est pas bien forte, et, d&egrave;s le d&eacute;but
+d'un ouvrage, ne donne pas une id&eacute;e sup&eacute;rieure de la logique de son
+auteur. Il n'y aurait donc que le tout qui puisse conna&icirc;tre et
+comprendre une de ses parties? Il faudrait que notre intelligence
+individuelle &eacute;gal&acirc;t l'Univers entier pour en pouvoir conna&icirc;tre le
+moindre d&eacute;tail? En v&eacute;rit&eacute;, cette pr&eacute;tention est un peu excessive.
+Jusqu'ici, tous les philosophes avaient cru qu'il suffit &agrave; un &ecirc;tre
+vivant d'avoir conscience de sa vie propre, pour exp&eacute;rimenter, conna&icirc;tre
+la vie et, s'il est intelligent, pour s'&eacute;lever ensuite &agrave; la notion
+g&eacute;n&eacute;rale de la vie.</p>
+
+<p>Dans le m&ecirc;me ouvrage, apr&egrave;s avoir esquiss&eacute; sa th&eacute;orie de l'Evolution
+cr&eacute;atrice et fait la gen&egrave;se de l'intelligence, qui serait apparue en se
+d&eacute;tachant de l'animalit&eacute; et de l'instinct animal, c'est-&agrave;-dire &agrave; ce
+tournant de l'histoire qui marque une descente de l'Elan vital vers la
+mati&egrave;re, il en conclut que l'intelligence a d&ucirc; s'adapter &agrave; la mati&egrave;re et
+se limiter au domaine de la mati&egrave;re brute. &laquo;Progressivement, dit-il,
+l'intelligence et la mati&egrave;re se sont adapt&eacute;es l'une &agrave; l'autre pour
+s'arr&ecirc;ter enfin &agrave; une forme commune. <i>Cette adaptation se serait
+d'ailleurs effectu&eacute;e tout naturellement, parce que c'est la m&ecirc;me
+inversion du m&ecirc;me mouvement qui cr&eacute;e &agrave; la fois l'intellectualit&eacute; de
+l'esprit et la mat&eacute;rialit&eacute; des choses</i>.&raquo;<a name="FNanchor_388_388" id="FNanchor_388_388"></a><a href="#Footnote_388_388" class="fnanchor">[388]</a></p>
+
+<p>Ainsi, l'intelligence devenue apte &agrave; penser la mati&egrave;re, le solide
+g&eacute;om&eacute;trique, serait d&eacute;sormais inapte &agrave; penser la vie. En abandonnant les
+animaux, ces &laquo;utiles compagnons de route&raquo;, l'&eacute;volution de l'homme lui a
+fait perdre un &laquo;bien pr&eacute;cieux&raquo;, l'instinct, et acqu&eacute;rir l'intelligence.
+Or, instinct et intelligence repr&eacute;sentent deux directions oppos&eacute;es du
+travail conscient: l'instinct marche dans le sens m&ecirc;me de la vie,
+l'intelligence va en sens inverse et se trouve ainsi tout naturellement
+r&eacute;gl&eacute;e sur le mouvement de la mati&egrave;re.</p>
+
+<p>De l&agrave; vient que &laquo;l'intelligence humaine se sent chez elle tant qu'on la
+laisse parmi les objets inertes, plus sp&eacute;cialement parmi les solides, o&ugrave;
+notre action trouve son point d'appui et notre industrie ses instruments
+de travail, que nos concepts ont &eacute;t&eacute; form&eacute;s &agrave; l'image des solides.</p>
+
+<p>&laquo;De l&agrave; vient en outre que notre logique est surtout la logique des
+solides, que, par l&agrave; m&ecirc;me, notre intelligence triomphe dans la
+g&eacute;om&eacute;trie, o&ugrave; se r&eacute;v&egrave;le la parent&eacute; de la pens&eacute;e logique avec la mati&egrave;re
+inerte, et o&ugrave; l'intelligence n'a qu'&agrave; suivre son mouvement naturel,
+apr&egrave;s le plus l&eacute;ger contact possible avec l'exp&eacute;rience, pour aller de
+d&eacute;couverte en d&eacute;couverte avec la certitude que l'exp&eacute;rience marche
+derri&egrave;re elle et lui donnera invariablement raison&raquo;<a name="FNanchor_389_389" id="FNanchor_389_389"></a><a href="#Footnote_389_389" class="fnanchor">[389]</a>.</p>
+
+<p>Ces remarques, d'ailleurs ing&eacute;nieuses, ne sont point d&eacute;pourvues
+d'exactitude exp&eacute;rimentale et de v&eacute;rit&eacute;s. Il est s&ucirc;r que l'esprit humain
+triomphe surtout dans les sciences o&ugrave; la part de l'ind&eacute;termination et de
+la contingence est nulle on se rapproche de z&eacute;ro, et que plus la part de
+l'ind&eacute;termination ou de la contingence augmente, plus la difficult&eacute; de
+pr&eacute;voir&mdash;et partant de savoir&mdash;augmente parall&egrave;lement.</p>
+
+<p>Mais qui oserait nier aussi les triomphes de l'esprit humain dans les
+sciences de la vie: biologie, physiologie, m&eacute;decine, etc., surtout
+depuis un si&egrave;cle o&ugrave; l'&eacute;cole de Pasteur a brill&eacute; d'un si vif &eacute;clat? Qui
+oserait nier les progr&egrave;s merveilleux et inattendus de la Psychologie
+elle-m&ecirc;me, surtout de la Psychologie exp&eacute;rimentale?</p>
+
+<p>C'est donc une exag&eacute;ration manifeste d'exalter uniquement l'aptitude de
+l'esprit humain pour les sciences math&eacute;matiques et physiques, et de
+proclamer son impuissance radicale en Biologie et dans tout le domaine
+de la vie.</p>
+
+<p>Une telle n&eacute;gation ne d&eacute;coule nullement des faits sinc&egrave;rement
+interrog&eacute;s, mais seulement d'une hypoth&egrave;se <i>a priori</i> sur l'&eacute;volution.
+Encore cette hypoth&egrave;se&mdash;si contestable qu'elle soit en elle-m&ecirc;me&mdash;ne
+nous semble nullement comporter une n&eacute;gation si tranch&eacute;e.</p>
+
+<p>Que l'intelligence se sente plus &agrave; son aise dans le monde g&eacute;om&eacute;trique,
+au milieu des solides, cela se comprend, car c'est l'objet le plus
+simple et le moins compliqu&eacute; offert &agrave; son &eacute;tude. Tout y est facile &agrave;
+pr&eacute;voir et partant &agrave; conna&icirc;tre. Voil&agrave; pourquoi la G&eacute;om&eacute;trie, parmi les
+sciences abstraites, et l'Astronomie, parmi les sciences naturelles,
+sont n&eacute;es les premi&egrave;res, d&egrave;s le berceau du genre humain.</p>
+
+<p>Etant ainsi facilement accord&eacute;e avec le solide et l'inerte, on peut
+admettre qu'elle aura une tendance marqu&eacute;e &agrave; transporter au domaine de
+la vie des m&eacute;thodes si simples, qui lui r&eacute;ussissent si bien, et &agrave;
+traiter les vivants <i>more geometrico</i>. De l&agrave; ces explications m&eacute;caniques
+de l'univers qui avaient la pr&eacute;tention de tout r&eacute;duire au mouvement
+local, m&ecirc;me la vie v&eacute;g&eacute;tative et animale, la sensibilit&eacute; et la pens&eacute;e
+elle-m&ecirc;me. Malgr&eacute; leurs invraisemblances &eacute;normes, ces syst&egrave;mes de
+m&eacute;canisme universel ont pu avoir un certain succ&egrave;s et exercer une grande
+influence, surtout aupr&egrave;s des amis des id&eacute;es <i>claires</i>, que la clart&eacute; et
+la simplicit&eacute; des explications ont toujours eu le don de fasciner.</p>
+
+<p>Mais cette m&eacute;connaissance de la nature de la vie n'a &eacute;t&eacute; que l'erreur de
+quelques philosophes, et il serait injuste de l'imputer &agrave; l'intelligence
+humaine elle-m&ecirc;me et &agrave; son incapacit&eacute; radicale de penser la vie. De
+telles exag&eacute;rations ne d&eacute;coulent pas forc&eacute;ment de l'hypoth&egrave;se
+bergsonienne sur l'&eacute;volution.</p>
+
+<p>Au surplus, nous estimons que toute cette controverse soulev&eacute;e par M.
+Bergson&mdash;savoir si l'intelligence est naturellement capable ou incapable
+de sp&eacute;culer, notamment sur la vie&mdash;ne doit pas, ne peut m&ecirc;me pas se
+trancher <i>a priori</i>, mais uniquement par les faits de l'histoire.</p>
+
+<p>D'abord, c'est l'histoire de la civilisation elle-m&ecirc;me qu'il faudrait
+interroger pour lui demander s'il est vrai que l'esprit humain soit tout
+entier absorb&eacute; par ce qui est <i>utile</i> aux besoins de la vie mat&eacute;rielle,
+&agrave; ce point que penser ou sp&eacute;culer ne soit pour lui qu'un artifice contre
+nature;&mdash;ou, pour employer l'expression bergsonienne, s'il est vrai que
+l'homme ne soit naturellement qu'un animal <i>fabricant</i> d'outils pour
+agir, <i>homo faber</i>, et nullement un animal raisonnable et sp&eacute;culant sur
+la raison des choses, <i>homo sapiens</i><a name="FNanchor_390_390" id="FNanchor_390_390"></a><a href="#Footnote_390_390" class="fnanchor">[390]</a>.</p>
+
+<p>Mais dans l'acte le plus humble de l'homme primitif, celui de
+tailler&mdash;et souvent d'orner de sculptures&mdash;des silex ou des os de
+renne, pour en faire des armes telles qu'une fl&egrave;che ou des outils tels
+que hache, marteau, poin&ccedil;on, r&acirc;cloir, etc., ne voyons-nous pas d&eacute;j&agrave;
+percer la pens&eacute;e sp&eacute;culative? Pour fabriquer des armes ou des outils
+adapt&eacute;s &agrave; des lins sp&eacute;ciales, ne faut-il pas tout d'abord r&eacute;fl&eacute;chir,
+comparer, calculer, raisonner pour pr&eacute;voir, en un mot, sp&eacute;culer sur les
+moyens et les fins, les causes et les effets?</p>
+
+<p>&laquo;Le sauvage pr&eacute;historique de Cro-Magnon, dit fort bien M. Fouill&eacute;e, a
+sp&eacute;cul&eacute; sur les qualit&eacute;s de la pierre, sur les lois &eacute;l&eacute;mentaires de la
+pesanteur et du mouvement; il a g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;, il a universalis&eacute;; il a fait
+de la science en faisant de l'industrie, et n'a pu faire d'industrie
+qu'en faisant de la science. Admirons ces humbles savants des &acirc;ges
+primitifs qui ont assez r&eacute;fl&eacute;chi et sp&eacute;cul&eacute; pour inventer l'arc et la
+fl&egrave;che fendant l'air, le canot fendant la vague, le soc creusant la
+terre. On aura beau nous r&eacute;p&eacute;ter que leur intelligence &eacute;tait faite
+exclusivement pour fa&ccedil;onner la mati&egrave;re, et que la n&ocirc;tre, au fond, est
+rest&eacute;e la m&ecirc;me; nous continuerons d'en douter. L'artisan, l'<i>homo
+faber</i>, est d&eacute;j&agrave; un artiste; l'artiste est d&eacute;j&agrave; un penseur.&raquo;<a name="FNanchor_391_391" id="FNanchor_391_391"></a><a href="#Footnote_391_391" class="fnanchor">[391]</a></p>
+
+<p>Un peu plus loin, le m&ecirc;me auteur, s'appuyant sur les donn&eacute;es de la
+linguistique, ajoute une seconde observation. Dans les langues sauvages,
+les verbes ont parmi tous les mots une place pr&eacute;pond&eacute;rante. Or,
+qu'expriment les verbes? sinon l'<i>action</i>, le <i>mouvement</i>, la <i>vie</i>, le
+<i>raisonnement</i>, le <i>sentiment</i>, qui n'ont rien &agrave; voir avec les &laquo;solides&raquo;
+ni avec les &laquo;outils&raquo; &agrave; fabriquer? Tout cela exprime de la psychologie,
+non de la g&eacute;om&eacute;trie ou de la st&eacute;r&eacute;om&eacute;trie. Les langues primitives sont
+surtout riches en &eacute;tats d'&acirc;mes et tr&egrave;s pauvres en &eacute;tat des corps. Les
+corps eux-m&ecirc;mes sont peupl&eacute;s d'&acirc;mes ou d'esprits bienveillants ou
+malveillants. O&ugrave; est, en tout cela, la G&eacute;om&eacute;trie?</p>
+
+<p>Quand le petit sauvage s'&eacute;veille &agrave; l'intelligence, ce n'est pas pour
+mesurer ou compter des corps ni pour fabriquer des outils, c'est pour
+&eacute;pier le sourire de sa m&egrave;re, c'est pour jouer ou seul ou avec ses petits
+fr&egrave;res, et le voil&agrave; heureux. Il fera de la Psychologie avant de faire de
+la G&eacute;om&eacute;trie. Ce qui l'int&eacute;resse, c'est le nouveau; c'est le pourquoi et
+le comment de ce nouveau, et lorsqu'il a compris la liaison et la raison
+des choses, il rit de plaisir.</p>
+
+<p>Et M. Fouill&eacute;e de conclure avec &eacute;vidence: &laquo;Les besoins mat&eacute;riels sont
+loin d'absorber toute l'intelligence, m&ecirc;me primitive. Nous ne saurions
+donc admettre que notre pauvre pens&eacute;e soit toute d'essence <i>utilitaire</i>,
+tout attach&eacute;e aux instruments <i>mat&eacute;riels</i> qui doivent satisfaire nos
+app&eacute;tits, qu'elle soit servile de nature et non lib&eacute;rale.... La petite
+flamme de la pens&eacute;e brille d'abord pour briller et pour se sentir
+briller. Il y a d&eacute;j&agrave; du Pascal en germe jusque dans le dernier des
+enfants qui remplissaient les chars des Gaulois.&raquo;<a name="FNanchor_392_392" id="FNanchor_392_392"></a><a href="#Footnote_392_392" class="fnanchor">[392]</a></p>
+
+<p>Cependant, cette premi&egrave;re r&eacute;ponse de l'Histoire est encore trop
+g&eacute;n&eacute;rale. Demandons &agrave; l'histoire particuli&egrave;re de la Philosophie si
+l'esprit humain n'a pas su de tout temps sp&eacute;culer sur lui-m&ecirc;me et sur la
+nature de sa propre vie, aussi bien que sur la mati&egrave;re inerte.</p>
+
+<p>Y a-t-il eu des philosophes adversaires r&eacute;solus de toute conception
+mat&eacute;rialiste ou m&eacute;canistique de la vie, et nous ayant laiss&eacute; de la
+nature du vivant une conception raisonnable, exacte, profonde et pouvant
+rivaliser avantageusement avec celle qu'a invent&eacute;e M. Bergson?</p>
+
+<p>Toute la question est l&agrave;, car si l'on peut d&eacute;montrer que, depuis plus de
+trois mille ans, les philosophes sont en possession d'une notion exacte
+de la vie, on ne pourra plus accuser l'incapacit&eacute; fonci&egrave;re de la raison
+humaine. Il suffira d'un simple parall&egrave;le avec la notion traditionnelle
+de l'Ecole p&eacute;ripat&eacute;ticienne et la notion &laquo;nouvelle&raquo; qu'on vient nous
+r&eacute;v&eacute;ler.</p>
+
+<p>Or, voici, d'apr&egrave;s M. Bergson, la caract&eacute;ristique de la vie: &laquo;La vie est
+avant tout une tendance &agrave; agir sur la mati&egrave;re ... un certain effort pour
+obtenir certaines choses de la mati&egrave;re brute....&raquo;&mdash;De l&agrave;, les
+expressions si fr&eacute;quentes de: &laquo;courant de vie lanc&eacute; dans la mati&egrave;re&raquo;,
+etc.<a name="FNanchor_393_393" id="FNanchor_393_393"></a><a href="#Footnote_393_393" class="fnanchor">[393]</a>.</p>
+
+<p>Eh bien! non! D&egrave;s ce d&eacute;but, nous arr&ecirc;tons net une d&eacute;finition qui a d&eacute;j&agrave;
+lourdement d&eacute;vi&eacute;. La vie se caract&eacute;rise par activit&eacute; &laquo;immanente&raquo;,
+oppos&eacute;e &agrave; l'activit&eacute; tout ext&eacute;rieure des corps bruts. Le vivant agit
+d'abord sur lui-m&ecirc;me; il se meut lui-m&ecirc;me, au moins pour se nourrir, se
+grandir, se gu&eacute;rir, etc., s'il n'est dou&eacute; que de la vie v&eacute;g&eacute;tative, et
+s'il est en plus dou&eacute; de la vie sensible, il se meut par la connaissance
+et le d&eacute;sir pour se mettre en rapport avec le milieu ambiant. Le vivant
+est donc principe et terme de son propre mouvement, &agrave; la fois agent et
+patient: ce qui n'a jamais lieu pour les mol&eacute;cules inorganiques dont
+toute l'activit&eacute; consiste &agrave; se mouvoir ou &agrave; s'influencer les unes les
+autres.</p>
+
+<p>Ici, le sens commun est pleinement d'accord avec la th&eacute;orie
+philosophique; et pour reconna&icirc;tre si un corps est vivant ou mort, il
+pose toujours la question &eacute;l&eacute;mentaire: est-ce qu'il se remue? Sans
+doute, une paralysie locale pourrait l'emp&ecirc;cher de se mouvoir tout en le
+laissant vivant. Mais si la paralysie se g&eacute;n&eacute;ralise au point d'atteindre
+tous les organes essentiels &agrave; la vie, c'est la mort. La vie a cess&eacute; avec
+le mouvement immanent.</p>
+
+<p>Le second signe caract&eacute;ristique de la vie est la &laquo;spontan&eacute;it&eacute;&raquo;. Le
+vivant a le privil&egrave;ge de se mouvoir lui-m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire de passer
+d'un premier acte &agrave; un second, puis &agrave; un troisi&egrave;me, et ainsi de suite,
+tant que sa vie dure. Spontan&eacute;ment, il se nourrit, se d&eacute;veloppe, se
+multiplie. Au contraire, le corps inorganis&eacute; est inerte, c'est-&agrave;-dire
+incapable de se modifier lui-m&ecirc;me. Et c'est cette grande loi de
+l'inertie, universellement f&eacute;conde en m&eacute;canique, qui permet la
+construction de nos machines avec des mat&eacute;riaux inertes et incapables de
+&laquo;jouer tout seuls&raquo;. Car s'ils &eacute;taient capables de &laquo;jouer tout seuls&raquo;,
+tous les plans du constructeur seraient d&eacute;jou&eacute;s, et son art de
+construire serait devenu impossible.</p>
+
+<p>Or, cette &laquo;spontan&eacute;it&eacute;&raquo; si bien analys&eacute;e par les anciens philosophes va
+s'amplifier et se transfigurer &eacute;trangement dans la th&eacute;orie bergsonienne.
+Elle va devenir une spontan&eacute;it&eacute; &laquo;libre&raquo;. Et, jouant de plus en plus au
+paradoxe, ce n'est pas seulement la <i>libert&eacute;</i> et le <i>choix</i> qu'on va
+faire entrer dans la d&eacute;finition de la vie, mais encore une puissance et
+<i>une exigence de cr&eacute;ation, un jaillissement continu de formes
+impr&eacute;visibles sans aucune proportion avec les ant&eacute;c&eacute;dents</i><a name="FNanchor_394_394" id="FNanchor_394_394"></a><a href="#Footnote_394_394" class="fnanchor">[394]</a>.</p>
+
+<p>Nous aurions beau jeu de ramener ici notre auteur &agrave; l'&eacute;tude et &agrave;
+l'observation sinc&egrave;re d'un brin d'herbe, d'une graine, d'une fleur, d'un
+insecte ou d'un animal quelconque. De lui montrer, par exemple, que les
+formes nouvelles qui jaillissent d'une graine ou d'un &#339;uf ne sont
+nullement impr&eacute;visibles ni sans aucune proportion avec les causes d'o&ugrave;
+elles jaillissent. Et si quelques d&eacute;tails minuscules de ces plantes ou
+de ces animaux nouveau-n&eacute;s sont variables et impr&eacute;vus, qui pourrait se
+flatter d'avoir &eacute;num&eacute;r&eacute;, sans rien omettre, tous les ant&eacute;c&eacute;dents et
+toutes les circonstances infiniment complexes o&ugrave; la cause donn&eacute;e a
+produit son effet?</p>
+
+<p>Le principe que les m&ecirc;mes causes <i>dans les m&ecirc;mes circonstances</i>
+produisent toujours les m&ecirc;mes effets est donc inattaquable et rien ne
+prouve qu'il ne s'applique pas aussi rigoureusement aux corps vivants
+qu'aux corps bruts. Seule la complexit&eacute; infiniment croissante des
+circonstances, &agrave; mesure que nous nous &eacute;levons dans l'&eacute;chelle des &ecirc;tres,
+peut d&eacute;jouer nos calculs, non pas sur les effets d'ensemble, mais sur
+quelques d&eacute;tails, d'ailleurs le plus souvent n&eacute;gligeables, de ces
+effets. Et la certitude dans les pr&eacute;visions de la science demeure&mdash;au
+moins en principe&mdash;pour la biologie comme pour la physique.</p>
+
+<p>Ce n'est donc pas l'observation sinc&egrave;re et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e qui a pu
+conduire M. Bergson &agrave; une telle conception de la vie, mais uniquement
+son hypoth&egrave;se panpsychique de l'&eacute;volution.</p>
+
+<p>Il est clair que si tout est esprit et libert&eacute;, la vie v&eacute;g&eacute;tative et la
+vie sensible sont du &laquo;psychique diminu&eacute;&raquo;, comme la mati&egrave;re elle-m&ecirc;me est
+du &laquo;psychique inverti&raquo;. Mais l'&eacute;normit&eacute; de telles cons&eacute;quences nous
+suffit pour reconna&icirc;tre que le point de d&eacute;part d'o&ugrave; elles d&eacute;coulent est
+gratuit. Le panpsychisme est un r&ecirc;ve d'artiste, non une conclusion
+scientifique d'observateur sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>Allons plus loin. Accordons un instant que&mdash;par impossible&mdash;l'activit&eacute;
+spontan&eacute;e de la vie v&eacute;g&eacute;tative est capable de libert&eacute; et de choix, il ne
+serait pas permis d'en conclure qu'elle peut &ecirc;tre un jaillissement
+continu de formes &laquo;absolument incommensurables&raquo; avec leurs ant&eacute;c&eacute;dents.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; une assertion qui choque le bon sens, parce qu'elle est la
+n&eacute;gation du principe de causalit&eacute;. Si les effets ne sont plus
+proportionn&eacute;s &agrave; leurs causes, ils sont litt&eacute;ralement des effets sans
+cause, car une cause non proportionn&eacute;e n'est plus une cause.</p>
+
+<p>M&ecirc;me pour la libert&eacute; humaine, l'effet produit n'est jamais sup&eacute;rieur &agrave;
+sa cause. Nous avons sans doute le choix entre plusieurs effets
+&eacute;galement proportionn&eacute;s &agrave; nos forces: agir ou ne pas agir, me promener
+ou me reposer, r&eacute;sister &agrave; une tentation ou la vaincre.</p>
+
+<p>Mais des effets au-dessus de nos forces, tel que porter une montagne sur
+nos &eacute;paules, ne peut &ecirc;tre un effet de notre libre choix.</p>
+
+<p>Nous retrouvons ici un &eacute;cho d'une erreur de Kant d&eacute;finissant l'acte
+libre: un effet sans cause, un commencement absolu.... Rien de plus faux
+qu'une telle conception. La libert&eacute; ne nous met pas au-dessus du
+principe de causalit&eacute;, pas plus que des autres premiers principes de la
+raison, n&eacute;cessaires toujours et partout. Elle nous laisse seulement le
+choix entre plusieurs effets &eacute;galement proportionn&eacute;s &agrave; nos forces
+individuelles, et cela suffit pour la libert&eacute; de notre choix et la
+responsabilit&eacute; morale qui en d&eacute;coule.</p>
+
+<p>Encore une fois, si les effets pouvaient &ecirc;tre sup&eacute;rieurs &agrave; leur cause ou
+hors de toute proportion avec elle, la causalit&eacute; serait viol&eacute;e, tout
+pourrait &eacute;galement sortir de tout. Et il ne serait plus absurde de dire,
+par exemple, que des souris peuvent na&icirc;tre d'un tas de vieux chiffons
+pil&eacute;s dans un pot d'argile, comme la superstition populaire le racontait
+au moyen &acirc;ge.</p>
+
+<p>Enoncer aujourd'hui de telles absurdit&eacute;s suff&icirc;t pour en faire justice et
+montrer aux yeux les plus pr&eacute;venus qu'un effet produit par une cause, et
+cependant hors de proportion avec elle, est une contradiction dans les
+termes. Et que l'on ne dise pas que ce serait l&agrave; seulement une
+<i>cr&eacute;ation</i>. Nullement, l'&ecirc;tre cr&eacute;&eacute; est toujours un effet proportionn&eacute; &agrave;
+la toute-puissance du Cr&eacute;ateur; il ne saurait l'&eacute;puiser jamais, bien
+loin de la d&eacute;passer.</p>
+
+<p>L'&eacute;tiquette d'<i>&eacute;volution cr&eacute;atrice</i> qui sert &agrave; masquer de telles
+contradictions n'est donc qu'un trompe-l'&#339;il. Nous ne serons pas dupes
+d'une m&eacute;taphore.</p>
+
+<p>Concluons, encore une fois, que c'est la notion bergsonienne de la
+vie&mdash;comme celle du mouvement&mdash;qui est inaccessible &agrave; l'intelligence
+humaine&mdash;et pour cause,&mdash;mais nullement la vie elle-m&ecirc;me dont la
+philosophie s'est d&eacute;j&agrave; form&eacute; depuis des si&egrave;cles une conception aussi
+juste que profonde, en harmonie parfaite avec les faits observ&eacute;s.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>C) En troisi&egrave;me lieu, on reproche &agrave; l'intelligence de ne se repr&eacute;senter
+que le <i>discontinu</i> et d'&ecirc;tre incapable de concevoir le <i>continu</i>, sinon
+indirectement par une simple n&eacute;gation du discontinu.</p>
+
+<p>La raison&mdash;ou le pr&eacute;texte&mdash;de ce reproche, si &eacute;trange au premier abord,
+vient de l'importance capitale attach&eacute;e au continu par la philosophie
+monistique o&ugrave; <i>tout est un</i> dans une continuit&eacute; et m&ecirc;me une
+interp&eacute;n&eacute;tration absolue. A ce point, que la multiplicit&eacute; des individus
+distincts&mdash;si &eacute;nergiquement proclam&eacute;e par nos consciences&mdash;sera ni&eacute;e,
+trait&eacute;e d'illusion, ou si bien obscurcie qu'elle s'&eacute;vanouira dans
+l'unit&eacute; <i>du courant de vie</i> qui traverse les individus.</p>
+
+<p>On reproche donc, au fond, &agrave; l'intelligence humaine de ne pas vouloir
+pactiser avec de telles confusions monistiques et d'&eacute;lever contre elles
+la voix de sa protestation ind&eacute;fectible. C'est l&agrave; ce qu'on appelle son
+impuissance &agrave; concevoir le continu, sinon indirectement comme une simple
+n&eacute;gation du discontinu.</p>
+
+<p>Voici l'expos&eacute; de cette th&eacute;orie captieuse: &laquo;A la possibilit&eacute; de
+d&eacute;composer la mati&egrave;re autant qu'il nous pla&icirc;t et comme il nous
+pla&icirc;t<a name="FNanchor_395_395" id="FNanchor_395_395"></a><a href="#Footnote_395_395" class="fnanchor">[395]</a>, nous faisons allusion quand nous parlons de la <i>continuit&eacute;</i>
+de l'&eacute;tendue mat&eacute;rielle; mais cette continuit&eacute;, comme on le voit, se
+r&eacute;duit pour nous &agrave; la facult&eacute; que la mati&egrave;re nous laisse de choisir le
+mode de discontinuit&eacute; que nous lui trouverons. C'est toujours, en somme,
+le mode de discontinuit&eacute; une fois choisi qui nous appara&icirc;t comme
+effectivement r&eacute;el et qui fixe notre attention, parce que c'est sur lui
+que se r&egrave;gle notre action pr&eacute;sente. Ainsi la discontinuit&eacute; est pens&eacute;e
+pour elle-m&ecirc;me, elle est pensable en elle-m&ecirc;me, nous nous la
+repr&eacute;sentons par un acte positif de notre esprit, tandis que la
+repr&eacute;sentation intellectuelle de la continuit&eacute; est plut&ocirc;t n&eacute;gative,
+n'&eacute;tant, au fond, que le refus de notre esprit, devant n'importe quel
+syst&egrave;me de d&eacute;composition actuellement donn&eacute;, de le tenir pour seul
+possible. L'intelligence ne se repr&eacute;sente clairement que le
+discontinu.&raquo;<a name="FNanchor_396_396" id="FNanchor_396_396"></a><a href="#Footnote_396_396" class="fnanchor">[396]</a></p>
+
+<p>A ces subtilit&eacute;s nuageuses, nous pourrions d'abord r&eacute;pondre en d&eacute;pla&ccedil;ant
+le terrain de la discussion ou en changeant l'exemple choisi. Au lieu du
+continu mat&eacute;riel, dont la continuit&eacute; r&eacute;elle ou apparente n'est pas
+toujours visible du premier coup, choisissons le continu si clair et si
+indiscutable du courant de la conscience ou du moi conscient. C'est le
+premier objet qui tombe sous le regard de la r&eacute;flexion psychologique
+lorsque je me saisis moi-m&ecirc;me pensant, voulant, agissant. Or, l'&ecirc;tre
+vivant et conscient s'affirme ainsi &agrave; lui-m&ecirc;me comme l'&ecirc;tre parfaitement
+un et indivis, <i>ens indivisum in se</i>, en m&ecirc;me temps que distinct de tout
+le reste que j'appelle le non-moi: <i>ens divisum a quolibet alio</i>. Jamais
+l'unit&eacute; et l'indivisibilit&eacute; d'un &ecirc;tre continu n'appara&icirc;tront plus
+brillantes au regard de mon esprit. C'est m&ecirc;me ce continu-type que
+j'appliquerai plus tard par analogie aux individus et aux choses qui
+m'entourent. Or, ce continu-type, je l'ai per&ccedil;u imm&eacute;diatement sans
+penser au discontinu qui en est l'antith&egrave;se, et sans m'en aider comme
+d'un tremplin pour m'&eacute;lever jusqu'&agrave; l'id&eacute;e positive du continu.</p>
+
+<p>Mais revenons &agrave; l'exemple du continu mat&eacute;riel, choisi par M. Bergson,
+pour ne pas avoir l'air de fuir son terrain favori. Les choses
+mat&eacute;rielles <i>continues</i> sont celles dont les extr&eacute;mit&eacute;s ne font qu'un,
+<i>quorum extrema unum sunt</i>. C'est-&agrave;-dire que les parties en sont unies
+de telle sorte que la fin de l'une soit le commencement de l'autre.
+Ainsi la fin de la journ&eacute;e d'aujourd'hui sera le commencement de celle
+de demain: les jours se succ&eacute;dant en se prolongeant les uns dans les
+autres.</p>
+
+<p>Au contraire, les parties <i>contigu&euml;s</i> ne sont que juxtapos&eacute;es sans se
+confondre (<i>quorum extrema sunt simul</i>), telles sont deux billes en
+contact; et les parties <i>discontinues</i> ne sont ni unies ni juxtapos&eacute;es,
+mais s&eacute;par&eacute;es par des intervalles, comme deux billes &agrave; distance<a name="FNanchor_397_397" id="FNanchor_397_397"></a><a href="#Footnote_397_397" class="fnanchor">[397]</a>.</p>
+
+<p>Or, cette notion de continu est bien positive, nullement n&eacute;gative, et je
+la forme sans recourir en rien au discontinu. Il est donc faux que
+l'intelligence humaine ne puisse penser positivement le continu et soit
+r&eacute;duite &agrave; en faire une pure n&eacute;gation du discontinu.</p>
+
+<p>Ce sujet va nous conduire &agrave; la fameuse th&eacute;orie &laquo;du morcelage&raquo; qui en
+sera le compl&eacute;ment. Mais comme le &laquo;morcelage&raquo; du grand Tout est, d'apr&egrave;s
+M. Bergson, une des premi&egrave;res et essentielles fonctions de
+l'intelligence, il nous faut passer de l'analyse de la critique de
+l'intelligence &agrave; l'analyse de sa th&eacute;orie.</p>
+
+<p>Nous avons vu jusqu'ici le r&eacute;quisitoire en trois points contre
+l'intelligence&mdash;incapable de penser le <i>mouvement</i>, ni la <i>vie</i>, ni le
+<i>continu</i>,&mdash;voyons &agrave; pr&eacute;sent la nouvelle conception qu'on nous en
+propose dans l'&eacute;cole bergsonienne.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>II. <i>La th&eacute;orie de l'Intelligence ou du Concept</i>, imagin&eacute;e par l'auteur
+que nous &eacute;tudions, est tellement dissemblable de tout ce que les
+philosophes ont jamais dit sur ce sujet, et partant tellement &eacute;trange,
+que le m&eacute;pris affich&eacute; par la nouvelle &eacute;cole pour une intelligence ainsi
+entendue ne semble que trop justifi&eacute;.</p>
+
+<p>Il nous appartiendra de montrer que le tableau qu'on nous pr&eacute;sente ne
+ressemble en rien &agrave; l'original, et que celui-ci n'est nullement touch&eacute;
+par les critiques adress&eacute;es &agrave; sa caricature. Il y a donc erreur de fait,
+erreur de personne.</p>
+
+<p>Nous accorderons seulement que les critiques de M. Bergson visent et
+atteignent cette intelligence d&eacute;figur&eacute;e et mutil&eacute;e des philosophes
+modernes;&mdash;soit l'intelligence toute passive des cart&eacute;siens et des
+sensualistes avec ses id&eacute;es inn&eacute;es et ses images g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;es,&mdash;soit
+l'intelligence <i>a priori</i> des kantistes avec ses formes toutes faites et
+ses cadres vides o&ugrave; tout le r&eacute;el doit se couler de force. Nous
+accorderons aussi que l'une et l'autre sont irr&eacute;m&eacute;diablement m&eacute;canistes
+et sans vie. Mais ce sont l&agrave; des pseudo-intelligences qui n'ont rien de
+commun avec l'intelligence active et toujours moul&eacute;e sur le r&eacute;el, telle
+que la tradition des si&egrave;cles nous l'a transmise, la seule que nous
+d&eacute;fendons.</p>
+
+<p>Dans la formation du concept, ses deux op&eacute;rations essentielles&mdash;d'apr&egrave;s
+nous&mdash;sont l'<i>abstraction</i> et la <i>g&eacute;n&eacute;ralisation</i>. L'abstraction
+distingue et pour ainsi dire s&eacute;pare un des &eacute;l&eacute;ments, la forme
+ind&eacute;finiment imitable, et puis la g&eacute;n&eacute;ralise par comparaison avec
+d'autres formes possibles parfaitement semblables. Or, dans l'&eacute;cole
+nouvelle, on a travesti l'abstraction en simple <i>morcelage</i> et la
+g&eacute;n&eacute;ralisation en ce qu'ils appellent une <i>solidification</i> du fluent. A
+ces deux titres pittoresques et bizarres, on peut ramener, croyons-nous,
+tout l'ensemble de la nouvelle th&eacute;orie, au moins dans ses parties
+essentielles et son esprit.</p>
+
+<p>A) <i>Th&eacute;orie du</i> &laquo;<i>morcelage</i>&raquo;. Tout est un, d'apr&egrave;s M. Bergson, et
+l'Univers n'est qu'une immense continuit&eacute;, o&ugrave; l'intelligence humaine
+d&eacute;coupe des parties distinctes, comme vous et moi. Mais ce n'est l&agrave;
+qu'un morcelage arbitraire que nous imposent, &agrave; cause de son utilit&eacute;,
+les besoins de la vie pratique. &laquo;Nos ciseaux, en effet, suivent en
+quelque sorte le pointill&eacute; des lignes sur lesquelles l'<i>action</i>
+passerait.&raquo;<a name="FNanchor_398_398" id="FNanchor_398_398"></a><a href="#Footnote_398_398" class="fnanchor">[398]</a> Ce n'en est pas moins une vue illusoire, contre
+laquelle les nouveaux philosophes s'&eacute;l&egrave;vent avec force et non sans
+quelque d&eacute;dain pour ce qu'ils ont appel&eacute; notre &laquo;postulat du morcelage&raquo;.</p>
+
+<p>Voici en quels termes M. Bergson a formul&eacute; et mis en vedette cette
+th&egrave;se, &agrave; ses yeux fondamentale: <i>Toute division de la mati&egrave;re en corps
+ind&eacute;pendants, aux contours absolument d&eacute;termin&eacute;s, est une division
+artificielle</i><a name="FNanchor_399_399" id="FNanchor_399_399"></a><a href="#Footnote_399_399" class="fnanchor">[399]</a>.</p>
+
+<p>En effet, dit-il, &laquo;notre toucher doit suivre la superficie des ar&ecirc;tes
+des objets, sans jamais rencontrer d'interruption v&eacute;ritable&raquo;. Le vide
+n'est nulle part; donc le continu universel est un et ininterrompu.</p>
+
+<p>Voici un des exemples les plus familiers &agrave; notre &eacute;minent professeur,
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; deux fois dans le m&ecirc;me ouvrage. Lorsqu'il pr&eacute;pare sur sa table un
+verre d'eau sucr&eacute;e, il a, para&icirc;t-il, l'intuition et la certitude que &laquo;le
+verre d'eau, l'eau, le sucre et le processus de dissolution du sucre
+dans l'eau sont sans doute des abstractions&raquo;<a name="FNanchor_400_400" id="FNanchor_400_400"></a><a href="#Footnote_400_400" class="fnanchor">[400]</a>. Seul le grand Tout,
+dans lequel ces objets ont &eacute;t&eacute; d&eacute;coup&eacute;s, existe et dure r&eacute;ellement.</p>
+
+<p>Eh bien! de ces deux pr&eacute;tendus postulats, du pluralisme ou du monisme,
+lequel m&eacute;rite r&eacute;ellement ce nom, plus ou moins d&eacute;daigneux, de
+&laquo;postulat&raquo;?</p>
+
+<p>Le pluralisme, c'est-&agrave;-dire la distinction r&eacute;elle des &ecirc;tres cosmiques,
+par exemple, de vous et de moi, du p&egrave;re et du fils, ou des hommes et des
+animaux entre eux, ou bien des membres diff&eacute;rents dans le m&ecirc;me animal,
+est-ce vraiment un postulat, une supposition non &eacute;vidente et gratuite?
+Ne serait-ce pas, au contraire, un fait, le plus universel et le plus
+ind&eacute;niable des faits qu'aucun artifice ne saurait supprimer; une donn&eacute;e
+premi&egrave;re de l'exp&eacute;rience, laquelle pose &agrave; la fois le mouvement
+r&eacute;ciproque des &ecirc;tres de ce monde et leur multiplicit&eacute;?<a name="FNanchor_401_401" id="FNanchor_401_401"></a><a href="#Footnote_401_401" class="fnanchor">[401]</a></p>
+
+<p>Au contraire, est-ce un fait sensible et &eacute;vident, cette unit&eacute; et
+continuit&eacute; substantielle du grand Tout dont on nous parle? Qui a jamais
+pu la voir ou la constater, cette unit&eacute;? Personne, assur&eacute;ment, parce que
+l'exp&eacute;rience ne saisit que la multitude des individus et la pluralit&eacute;
+des existences, jamais une totalisation de l'ensemble qui nous &eacute;chappe
+enti&egrave;rement. Elle n'est donc qu'une hypoth&egrave;se ou une abstraction.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, le postulat du monisme ou de l'unit&eacute; de toute substance,
+loin d'&ecirc;tre une donn&eacute;e premi&egrave;re de l'exp&eacute;rience, en est une
+interpr&eacute;tation m&eacute;taphysique; elle est une conception syst&eacute;matique et
+artificielle, qu'on ne saurait prendre pour point de d&eacute;part de la
+philosophie ou de la crit&eacute;riologie, sans une &eacute;norme p&eacute;tition de
+principe.</p>
+
+<p>L&agrave; doit &ecirc;tre le mirage trompeur, puisque cette unit&eacute; abstraite, si tant
+est qu'elle existe, il nous est impossible de la constater. Au
+contraire, l'illusion ne peut se trouver &agrave; admettre la multiplicit&eacute; des
+hommes et des choses, puisque c'est un des premiers faits dont
+l'&eacute;vidence s'impose &agrave; tous. C'est ce que proclamait Aristote lorsqu'il
+disait que la pluralit&eacute; est une notion exp&eacute;rimentale bien ant&eacute;rieure &agrave;
+celle de l'unit&eacute;<a name="FNanchor_402_402" id="FNanchor_402_402"></a><a href="#Footnote_402_402" class="fnanchor">[402]</a>.</p>
+
+<p>On nous r&eacute;plique que cette multiplicit&eacute; des choses pourrait bien n'&ecirc;tre
+qu'une &laquo;idole de l'imagination pratique&raquo;, ou bien &laquo;le produit artificiel
+d'une &eacute;laboration mentale op&eacute;r&eacute;e en vue de l'<i>utilit&eacute; pratique</i> et du
+discours&raquo;&mdash;comme ils disent si &eacute;l&eacute;gamment.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, cette objection nous trouble peu. Quelle utilit&eacute; pratique &laquo;la
+vie et le discours&raquo; pourraient trouver &agrave; une si grossi&egrave;re illusion, par
+exemple, &agrave; nous traiter vous et moi comme deux individus distincts, si
+en r&eacute;alit&eacute; nous ne faisions qu'un? Nous le cherchons vainement, et nous
+croyons qu'un si profond d&eacute;saccord entre la pens&eacute;e et le r&eacute;el, bien loin
+d'&ecirc;tre d'une utilit&eacute; pratique, serait la source permanente des plus
+graves m&eacute;prises. Ici encore, c'est la v&eacute;rit&eacute; qui est utile: nullement le
+mensonge et l'erreur.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'est pas vrai, r&eacute;plique fort bien M. Fouill&eacute;e, que le r&ocirc;le de
+l'intelligence soit de morceler la r&eacute;alit&eacute; pour la rendre utilisable. Ce
+n'est nullement mon intelligence qui morcelle l'eau en hydrog&egrave;ne et en
+oxyg&egrave;ne, ni qui donne sa forme et son poids &agrave; l'atome d'hydrog&egrave;ne, ni
+qui fixe les esp&egrave;ces chimiques; et ce n'est pas non plus pour <i>utiliser</i>
+ces esp&egrave;ces, si parfaitement d&eacute;termin&eacute;es ind&eacute;pendamment de mon utilit&eacute;,
+que j'en d&eacute;couvre les propri&eacute;t&eacute;s objectives, soumises aux lois du poids,
+du nombre et de la mesure. Ce n'est pas non plus pour mon utilit&eacute; que je
+d&eacute;coupe la vie en esp&egrave;ces animales, telles que le tigre ou le serpent.
+Ces d&eacute;coupages se font sans moi et parfois contre moi. La science n'est
+pas une discontinuit&eacute; artificielle au sein de la nature continue. Voici,
+dans un bocal, de la soude, et dans un autre, de l'acide sulfurique.
+Malgr&eacute; la <i>continuit&eacute;</i> de l'univers, les deux substances n'agissent pas
+l'une sur l'autre d'une mani&egrave;re chimique; si, au contraire, je les m&ecirc;le,
+il se produit du sulfate de soude. Dira-t-on que les concepts d'acide
+sulfurique, de soude et de sulfate de soude sont d&eacute;coup&eacute;s
+artificiellement dans le grand Tout par une abstraction volontaire? Nous
+aurons beau vouloir que l'acide sulfurique et le sodium donnent du
+chlorure de potassium, ne comptons pas sur nos volont&eacute;s pour modifier
+d'un iota le livre de la nature.&raquo;<a name="FNanchor_403_403" id="FNanchor_403_403"></a><a href="#Footnote_403_403" class="fnanchor">[403]</a></p>
+
+<p>Cette r&eacute;plique para&icirc;tra irr&eacute;futable &agrave; tout homme de bon sens. C'est la
+r&eacute;alit&eacute; m&ecirc;me qui impose &agrave; notre esprit ces &laquo;d&eacute;coupages&raquo; dont toute
+l'utilit&eacute; pratique vient pr&eacute;cis&eacute;ment de leur conformit&eacute; avec le r&eacute;el,
+puisque &laquo;notre action ne pourrait se mouvoir dans l'irr&eacute;el&raquo;, comme
+l'avoue M. Bergson.</p>
+
+<p>Cependant, h&acirc;tons-nous de le dire, la th&eacute;orie bergsonienne du continu
+universel, si elle est bien comprise, peut avoir un sens acceptable.</p>
+
+<p>Il y a, en effet, un <i>continu spatial</i> universel que les sens
+per&ccedil;oivent, sans aucune interruption, de droite &agrave; gauche, du haut en
+bas, en surface et en profondeur, mais qui ne pr&eacute;juge en rien la
+question du <i>continu substantiel</i>, c'est-&agrave;-dire de l'unit&eacute; des
+substances qui remplissent ce cadre immense.</p>
+
+<p>N'ayant pas eu l'imprudence de faire &eacute;vanouir la substance des &ecirc;tres,
+comme M. Bergson, nous sommes bien &agrave; notre aise pour parler de ce
+continu spatial sans tomber dans le monisme; aussi l'admettons-nous
+volontiers, avec saint Thomas, ce continu bergsonien, au d&eacute;but de toute
+connaissance, comme le premier objet connu. La connaissance, en effet,
+soit sensible, soit intellectuelle, commence toujours par ce qui est le
+plus commun et le plus confus. <i>Tam secundum sensum,</i> dit saint Thomas,
+<i>quam secundum intellectum, cognitio magis communis est prior quam
+cognitio minus communis</i><a name="FNanchor_404_404" id="FNanchor_404_404"></a><a href="#Footnote_404_404" class="fnanchor">[404]</a>.</p>
+
+<p>Mais ce n'est l&agrave; qu'un point de d&eacute;part, une premi&egrave;re vue g&eacute;n&eacute;rale et
+superficielle, encore indistincte et confuse. C'est celle du petit
+enfant qui vient de na&icirc;tre et qui voit tout ce qui l'entoure, comme un
+seul bloc, sans rien distinguer du tout. Ce n'est donc pas encore une
+connaissance v&eacute;ritable, une connaissance claire et distincte, celle &agrave;
+laquelle aspire tout esprit humain, car connaissance vraie et
+<i>discernement</i> ne font qu'un.</p>
+
+<p>Celle-ci se produit peu a peu par l'attention progressive et la remarque
+de diff&eacute;rences profondes entre les divers objets qui nous entourent et
+qui se distinguent eux-m&ecirc;mes &agrave; nos regards en se mouvant l'un l'autre ou
+en se s&eacute;parant, s'&eacute;loignant, se rapprochant, se croisant ou
+s'entre-choquant dans l'immensit&eacute; continue de l'espace et du temps. Et,
+dans chaque objet, les principales parties se distinguent &agrave; leur tour
+par des figures, des couleurs ou des qualit&eacute;s si vari&eacute;es et si
+diff&eacute;rentes qu'il nous est impossible de les confondre; ou bien encore
+par les morceaux ou les fragments que nous en d&eacute;tachons et dont la
+multiplicit&eacute; saute aux yeux.</p>
+
+<p>Ainsi, quelques moments apr&egrave;s sa naissance, le petit enfant distingue
+d&eacute;j&agrave; la flamme d'une bougie qu'on lui montre et la suit attentivement du
+regard dans les mouvements vari&eacute;s qu'on lui imprime. Il distingue
+bient&ocirc;t les bruits et les sons des divers instruments et ne tardera pas
+longtemps &agrave; savoir distinguer la voix et le sourire de sa m&egrave;re. Mais
+c'est surtout par le toucher qu'il distinguera les divers objets
+solides, &agrave; mesure qu'il pourra les palper, les manipuler, les s&eacute;parer ou
+les rapprocher les uns des autres, ou les briser en morceaux.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il sera devenu capable de r&eacute;flexion, sa conscience distinguera de
+plus en plus clairement le moi et le non-moi, son corps et les corps
+&eacute;trangers, et jamais il n'aura la tentation de les confondre ou de les
+fusionner en un seul, tel que le grand Tout bergsonien.</p>
+
+<p>Cette tentation ne viendra pas non plus &agrave; l'esprit du savant, encore
+moins qu'&agrave; celui du vulgaire. Au contraire, la science ne fera que
+pousser cette distinction banale des choses vers une pr&eacute;cision plus
+profonde et plus rigoureuse; elle la poursuivra jusque dans leurs
+parties invisibles ou microscopiques, tout en proclamant la solidarit&eacute;
+de ces parties dans l'harmonie universelle.</p>
+
+<p>La science, en effet, s'occupe avant tout d'&eacute;tablir des divisions,
+subdivisions et classifications naturelles. Toujours elle proscrit les
+divisions et classifications artificielles, ou ne les accepte que
+provisoirement.</p>
+
+<p>Aussi le biologiste met-il toute son activit&eacute; &agrave; observer la nature
+lorsqu'elle divise elle-m&ecirc;me les &ecirc;tres et les s&eacute;pare en embranchements,
+genres, esp&egrave;ces et individus. Dans le m&ecirc;me individu, il constate la
+multiplicit&eacute; des organes et de leurs fonctions, toujours vari&eacute;es,
+souvent oppos&eacute;es. Puis il continue &agrave; observer avec le microscope les
+&eacute;l&eacute;ments des tissus organiques, et voit avec admiration la nature
+diviser et subdiviser sans tr&ecirc;ve la cellule-m&egrave;re ou le germe d'o&ugrave;
+sortent progressivement tous les d&eacute;tails de l'organisme le plus
+complexe.</p>
+
+<p>Le chimiste fait de m&ecirc;me, et apr&egrave;s avoir divis&eacute; les esp&egrave;ces min&eacute;rales
+par la classification de leurs propri&eacute;t&eacute;s essentielles, il tente de
+surprendre le morcelage naturel de la mol&eacute;cule en atomes, sous-atomes ou
+en &eacute;lectrons.</p>
+
+<p>A son tour, le philosophe, encore plus ami de la distinction, dont il
+abuse parfois, sans que l'abus puisse en proscrire l'usage, proc&egrave;de &agrave; la
+connaissance m&eacute;taphysique de l'&ecirc;tre, objet propre de l'intelligence, par
+le double proc&eacute;d&eacute; de la <i>d&eacute;finition</i> et de la <i>division.</i> &laquo;Les &ecirc;tres
+sont d'abord multiples par leur d&eacute;finition&raquo;, dit Aristote<a name="FNanchor_405_405" id="FNanchor_405_405"></a><a href="#Footnote_405_405" class="fnanchor">[405]</a>, car la
+d&eacute;finition de l'homme et celle du v&eacute;g&eacute;tal ou du min&eacute;ral supposent des
+&ecirc;tres essentiellement diff&eacute;rents.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me pour les qualit&eacute;s accidentelles que l'on reconna&icirc;t multiples par
+leurs d&eacute;finitions. &laquo;Ainsi, par exemple, la d&eacute;finition du <i>blanc</i> est
+autre que celle du <i>musicien</i>, bien que ces deux qualit&eacute;s puissent
+appartenir &agrave; un seul et m&ecirc;me individu.&raquo; On a ainsi une nouvelle
+distinction tr&egrave;s naturelle entre l'&ecirc;tre et ses accidents.</p>
+
+<p>&laquo;Les choses sont encore multiples par leur <i>division</i>, ajoute Aristote,
+comme le tout et ses parties naturelles.&raquo; Ainsi l'esp&egrave;ce et ses
+individus seront distincts, ou bien les individus entre eux, ou bien,
+dans le m&ecirc;me individu, les membres entre eux, qui sont naturellement
+divis&eacute;s, quoique unis.</p>
+
+<p>Il y a toutefois cette diff&eacute;rence que la distinction des individus entre
+eux sera toujours r&eacute;elle et absolue, tandis que la division des parties
+sera plus ou moins naturelle, plus ou moins id&eacute;ale, suivant les cas.
+Parfois m&ecirc;me le philosophe, au lieu de distinguer des parties r&eacute;elles de
+l'&ecirc;tre, ne distinguera que des modes ou des points de vue de l'&ecirc;tre,
+vraiment diff&eacute;rents quoique ins&eacute;parables, sinon par abstraction: tels
+sont le vrai, le bien, le beau dans le m&ecirc;me &ecirc;tre.</p>
+
+<p>En construisant ainsi ses classifications ou ses &laquo;cat&eacute;gories&raquo;, le vrai
+philosophe se fera une loi d'imiter la nature et de la copier
+exactement. Aussi, quelque part, Platon a-t-il compar&eacute; le bon
+m&eacute;taphysicien &agrave; l'anatomiste habile ou &agrave; l'&eacute;cuyer tranchant, qui savent
+d&eacute;couper la b&ecirc;te, sans lui briser les os, en suivant les articulations
+dessin&eacute;es par la nature elle-m&ecirc;me<a name="FNanchor_406_406" id="FNanchor_406_406"></a><a href="#Footnote_406_406" class="fnanchor">[406]</a>.</p>
+
+<p>A son tour, Aristote proclame la l&eacute;gitimit&eacute; de cette m&eacute;thode appliqu&eacute;e
+avec mesure. &laquo;Lorsqu'on s&eacute;pare par la pens&eacute;e certains accidents, dit-il,
+et qu'on les consid&egrave;re &agrave; part, l'on n'est pas pour cela dans le faux....
+L'erreur n'est jamais dans des propositions de ce genre, et la mani&egrave;re
+la plus parfaite de consid&eacute;rer les choses avec exactitude, c'est
+d'isoler ce qui n'est pas isol&eacute;, ainsi que le pratiquent les
+savants.&raquo;<a name="FNanchor_407_407" id="FNanchor_407_407"></a><a href="#Footnote_407_407" class="fnanchor">[407]</a></p>
+
+<p>L'analyse scientifique, en effet, ne rend pas les choses
+<i>discontinues</i>&mdash;si elles ne le sont pas,&mdash;mais seulement <i>discernables</i>:
+ce qui est bien diff&eacute;rent.</p>
+
+<p>Voici, par exemple, l'homme. En tant qu'homme, il est un et indivisible,
+et cependant l'analyse anatomique ou physiologique de chaque organe est
+indispensable pour conna&icirc;tre son corps, de m&ecirc;me que l'analyse
+psychologique de ses facult&eacute;s pour conna&icirc;tre son &acirc;me.</p>
+
+<p>Aussi Aristote r&eacute;p&egrave;te-t-il si souvent qu'une telle abstraction n'est pas
+un mensonge: &#959;&#973;&#948;&#8050; &#947;&#943;&#957;&#949;&#964;&#945;&#953; &#968;&#949;&#971;&#948;&#959;&#962; &#967;&#969;&#961;&#953;&#950;&#972;&#957;&#964;&#969;&#957;<a name="FNanchor_408_408" id="FNanchor_408_408"></a><a href="#Footnote_408_408" class="fnanchor">[408]</a>. Rien n'est
+intelligible pour nous qu'en fonction de l'&ecirc;tre ainsi naturellement
+fragment&eacute; par des concepts et des combinaisons de concepts: <i>componendo
+et dividendo</i>, comme le dit saint Thomas<a name="FNanchor_409_409" id="FNanchor_409_409"></a><a href="#Footnote_409_409" class="fnanchor">[409]</a>.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, rien n'est plus vrai, puisque chacun de ces fragments de
+l'&ecirc;tre, si la division est faite suivant la nature, est bien du r&eacute;el; en
+sorte que la connaissance humaine, quoique fragmentaire, n'en devient
+pas pour cela illusoire, mais seulement imparfaite, lente, progressive,
+analytique et bien inf&eacute;rieure &agrave; la connaissance synth&eacute;tique des esprits
+sup&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>C'est donc une erreur de dire, avec les bergsoniens, que ce morcelage
+est op&eacute;r&eacute; &laquo;en vue de l'utilit&eacute; pratique et du discours&raquo;, alors qu'il est
+de l'essence m&ecirc;me de la connaissance et de la science humaines. Erreur
+encore plus grave de traiter d'illusion notre science de la multiplicit&eacute;
+des &ecirc;tres ou de leurs parties, alors qu'elle est copi&eacute;e sur la nature
+m&ecirc;me, dont elle est la donn&eacute;e premi&egrave;re et fondamentale.</p>
+
+<p>Toutefois, apr&egrave;s avoir commenc&eacute; son &eacute;tude par l'analyse, le philosophe
+doit la terminer par la synth&egrave;se. Or, cette synth&egrave;se n'est pas une
+simple addition, un amoncellement de concepts,&mdash;comme on nous le
+reproche faussement. C'est, au contraire, leur fusion hi&eacute;rarchique dans
+un seul concept d'une unit&eacute; sup&eacute;rieure. &laquo;La diff&eacute;rence et le genre, dit
+saint Thomas, font un seul &ecirc;tre, comme la mati&egrave;re et la forme, et comme
+c'est une seule et m&ecirc;me nature que la mati&egrave;re et la forme constituent,
+ainsi la diff&eacute;rence n'ajoute pas au genre une nature &eacute;trang&egrave;re, mais
+d&eacute;termine sa nature &agrave; lui....&raquo;<a name="FNanchor_410_410" id="FNanchor_410_410"></a><a href="#Footnote_410_410" class="fnanchor">[410]</a></p>
+
+<p>Apr&egrave;s la synth&egrave;se de chaque &ecirc;tre ou cat&eacute;gorie d'&ecirc;tres, on t&acirc;che de se
+hausser jusqu'&agrave; la synth&egrave;se de l'Univers entier. Par exemple, on reprend
+&agrave; ce point de vue l'&eacute;tude de ce &laquo;continu&raquo; primitif de l'espace et du
+temps que l'enfant a d&eacute;j&agrave; vaguement senti sans le comprendre. Le
+philosophe s'&eacute;l&egrave;ve alors de la divisibilit&eacute; de leurs parties &agrave; l'id&eacute;e de
+leur totalit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais quelle est la nature de l'espace ou du temps? quelle est la nature
+de ce grand Tout spatial ou temporel dont on nous parle? Comme elle
+&eacute;chappe &agrave; toute observation, les hypoth&egrave;ses des m&eacute;taphysiciens seront
+nombreuses: de l&agrave; le conceptualisme, le nominalisme, le r&eacute;alisme mitig&eacute;
+et le r&eacute;alisme absolu.</p>
+
+<p>Les conceptualistes ne voient dans l'Espace et le Temps que des produits
+ou des formes subjectives de notre esprit. Les nominalistes n'y
+d&eacute;couvrent qu'une somme, une totalisation artificielle de parties, qui,
+s&eacute;par&eacute;e des parties r&eacute;elles, n'est plus qu'un mot vide de r&eacute;alit&eacute;. Pour
+les r&eacute;alistes mod&eacute;r&eacute;s, au contraire, une abstraction, une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale
+n'est pas un mot vide, puisqu'il d&eacute;signe une essence commune &agrave; tous les
+individus. Ainsi l'espace et le temps d&eacute;signent une essence commune &agrave;
+toutes les choses temporelles ou spatiales.</p>
+
+<p>D'autres enfin r&eacute;aliseront cette abstraction pour faire de l'Espace et
+du Temps &laquo;la substance m&ecirc;me des choses&raquo;, &laquo;l'&eacute;toffe o&ugrave; tous les &ecirc;tres
+sont d&eacute;coup&eacute;s&raquo;, ou bien la substance &laquo;sous-jacente&raquo; o&ugrave; plongent &laquo;par
+leurs racines&raquo; tous les ph&eacute;nom&egrave;nes de l'univers.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de ces hypoth&egrave;ses&mdash;que nous n'avons pas &agrave; discuter
+ici,&mdash;nous retrouvons, au terme de la philosophie, le &laquo;continu&raquo;
+bergsonien, comme une hypoth&egrave;se m&eacute;taphysique et monistique nettement
+d&eacute;finie, apr&egrave;s l'avoir saisi au r&eacute;veil de la connaissance enfantine,
+comme un fait obscur, ind&eacute;pendant de toute hypoth&egrave;se m&eacute;taphysique. Il
+n'&eacute;tait alors qu'un simple fait de continuit&eacute; spatiale, dans laquelle,
+comme dans un immense r&eacute;ceptacle, se meuvent et pullulent des milliards
+d'&ecirc;tres bien diff&eacute;rents, au moins en apparence, et sans aucune
+pr&eacute;tention &agrave; l'unit&eacute; et &agrave; l'identit&eacute; monistique.</p>
+
+<p>Le divisible et le multiple restent donc comme le donn&eacute; primitif, connu
+directement par l'observation, bien avant l'unit&eacute; et la simplicit&eacute;
+cosmique, qui sont le r&eacute;sultat des hypoth&egrave;ses et des sp&eacute;culations les
+plus tardives. Conform&eacute;ment &agrave; ce fait, il est donc naturel que nos id&eacute;es
+correspondantes soient pareillement multiples et distinctes.</p>
+
+<p>D'ailleurs, qu'adviendrait-il s'il en &eacute;tait autrement? Ce serait la
+confusion universelle des id&eacute;es, et les jugements ne seraient plus
+possibles, comme l'observait d&eacute;j&agrave; Aristote: &laquo;Si l'on dit que tous les
+&ecirc;tres peuvent &ecirc;tre un ... on ne fait que reproduire l'opinion
+d'H&eacute;raclite. D&eacute;sormais, tout se confond; le bien se confond avec le mal,
+ce qui est bon avec ce qui n'est pas bon; le bien et ce qui n'est pas
+bien sont identiques; l'homme et le cheval sont tout un. Mais alors ce
+n'est plus affirmer vraiment que tous les &ecirc;tres sont un, c'est affirmer
+qu'ils ne sont rien et que la qualit&eacute; et la quantit&eacute; sont
+identiques.&raquo;<a name="FNanchor_411_411" id="FNanchor_411_411"></a><a href="#Footnote_411_411" class="fnanchor">[411]</a></p>
+
+<p>On le voit clairement: impossible &agrave; l'homme de penser et de conna&icirc;tre
+sans des objets multiples et distincts, et partant sans les id&eacute;es
+distinctes correspondantes. Impossible de s'en passer et de prononcer,
+par exemple, un jugement quelconque, affirmatif ou n&eacute;gatif, sans
+distinguer un sujet, un verbe, un attribut. Et la philosophie &laquo;nouvelle&raquo;
+qui se dit antiintellectualiste et se pose en ennemie de l'id&eacute;e
+fragmentaire ou du &laquo;morcelage&raquo; est la premi&egrave;re &agrave; s'en servir, &agrave; chaque
+ligne de ses expositions ou de ses discussions. Ne pouvant s'affranchir
+de la pens&eacute;e ainsi morcel&eacute;e, l'effort m&ecirc;me qu'elle a tent&eacute; pour la
+combattre la pose encore et la contient comme un in&eacute;vitable hommage.</p>
+
+<p>Voyez, en effet, s'il leur a &eacute;t&eacute; possible de rester d'accord avec
+eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir ni&eacute; la distinction de la substance et de l'accident, ils ont
+fini par replacer sous les ph&eacute;nom&egrave;nes un &laquo;noum&egrave;ne sous-jacent&raquo;, une
+&laquo;&eacute;toffe dont les choses sont faites&raquo;, qui, malgr&eacute; son caract&egrave;re
+panth&eacute;istique, est une v&eacute;ritable substance sous les accidents. Apr&egrave;s
+avoir ni&eacute; la causalit&eacute;, ils ont reconnu que les ph&eacute;nom&egrave;nes &laquo;plongeaient
+leurs racines&raquo; dans ce noum&egrave;ne sous-jacent, ce qui est r&eacute;tablir la
+causalit&eacute; ni&eacute;e, avec la distinction de la cause et de ses effets. Apr&egrave;s
+avoir c&eacute;l&eacute;br&eacute; &laquo;l'&eacute;volution cr&eacute;atrice&raquo; comme un pur devenir qui se pose
+lui-m&ecirc;me, une auto-cr&eacute;ation se cr&eacute;ant elle-m&ecirc;me (ce qui d'ailleurs est
+inintelligible), ils ont laiss&eacute; croire volontiers qu'elle est cr&eacute;&eacute;e par
+&laquo;le noum&egrave;ne sous-jacent&raquo;, par le &laquo;Principe mis <i>enfin</i> au fond des
+choses&raquo;.</p>
+
+<p>En sorte que, malgr&eacute; eux, ils en reviennent au &laquo;postulat du morcelage&raquo;,
+en se reprenant &agrave; distinguer ce qui cr&eacute;e et ce qui est cr&eacute;&eacute;, la
+substance et le ph&eacute;nom&egrave;ne, la cause et l'effet, l'immobile et le mobile,
+l'acte et la puissance..., en un mot, ils reviennent fatalement &agrave; ce
+&laquo;jeu des entit&eacute;s conceptuelles&raquo;, pour lesquelles ils n'avaient pas assez
+de m&eacute;pris. Quel hommage involontaire, mais d&eacute;cisif, rendu par nos
+antiintellectualistes &agrave; la philosophie intellectuelle, &agrave; la philosophie
+du sens commun!</p>
+
+<p>Que s'ils sont oblig&eacute;s, comme nous, de se servir du &laquo;morcelage&raquo;, quelle
+sera la diff&eacute;rence entre eux et nous? La voici, ou, du moins, voici la
+principale:</p>
+
+<p>Puisque nous avons reconnu que le morcelage est dans la nature
+elle-m&ecirc;me, notre loi&mdash;nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, apr&egrave;s Platon&mdash;sera de la
+copier, de l'imiter aussi fid&egrave;lement que possible. Au contraire, apr&egrave;s
+l'avoir d&eacute;clar&eacute;e contre-nature et artificielle, les bergsoniens ne
+peuvent plus avoir d'autre loi que le caprice et l'arbitraire de chaque
+penseur.</p>
+
+<p>Et c'est ce qu'ils confessent ing&eacute;nument: &laquo;La mati&egrave;re, dit M. Bergson,
+(est une) immense &eacute;toffe o&ugrave; nous pouvons tailler ce que nous voudrons,
+pour le recoudre comme il nous pla&icirc;t.&raquo;<a name="FNanchor_412_412" id="FNanchor_412_412"></a><a href="#Footnote_412_412" class="fnanchor">[412]</a>&mdash;&laquo;Tout isolement, tout
+morcelage, dit &agrave; son tour M. Le Roy, sont forc&eacute;ment relatifs &agrave; un point
+de vue <i>choisi d'avance</i>. Les faits sont taill&eacute;s par l'esprit dans la
+mati&egrave;re <i>amorphe</i> du donn&eacute;, par le m&ecirc;me m&eacute;canisme qu'emploie le sens
+commun mais dans une autre intention: celle de <i>pr&eacute;parer l'&eacute;tablissement
+d'un syst&egrave;me rigoureux.</i>&raquo;<a name="FNanchor_413_413" id="FNanchor_413_413"></a><a href="#Footnote_413_413" class="fnanchor">[413]</a>&mdash;Critique d&eacute;cisive que la philosophie
+nouvelle fait na&iuml;vement d'elle-m&ecirc;me, car si elle n'est plus qu'une
+interpr&eacute;tation arbitraire, imagin&eacute;e dans l'intention de pr&eacute;parer un
+syst&egrave;me choisi d'avance, elle n'a plus aucune valeur objective et
+impersonnelle. A quoi peut servir une intelligence qui d&eacute;compose et
+recompose sans aucune loi et suivant sa fantaisie? Chacun peut se faire
+un syst&egrave;me ou le d&eacute;faire &agrave; son gr&eacute;; la science n'est plus qu'un jeu
+d'esprit.</p>
+
+<p>R&eacute;sumons-nous. Poser le monisme biologique en postulat gratuit au d&eacute;but
+de la recherche philosophique ou crit&eacute;riologique est un point de d&eacute;part
+inacceptable, et tel est le sophisme plus ou moins dissimul&eacute; dans la
+th&eacute;orie bergsonienne du &laquo;morcelage&raquo;<a name="FNanchor_414_414" id="FNanchor_414_414"></a><a href="#Footnote_414_414" class="fnanchor">[414]</a>.</p>
+
+<p>Par peur de ce fameux &laquo;morcelage&raquo;, ne vouloir plus distinguer r&eacute;ellement
+le moi et le non-moi, le tien et le mien, l'homme et la b&ecirc;te, la plante
+et le min&eacute;ral, c'est laisser tous les &ecirc;tres et tous les modes d'&ecirc;tre se
+perdre et se confondre dans un grand Tout, par d&eacute;finition m&ecirc;me,
+inintelligible, puisqu'il est l'identit&eacute; des contraires et la confusion
+absolue;&mdash;c'est en outre supprimer la pens&eacute;e avec le principe de
+contradiction;&mdash;c'est enfin braver trop ouvertement, soit ce <i>sens
+intime</i>, que tous les philosophes admettent comme une donn&eacute;e
+irr&eacute;ductible, soit ce <i>sens commun</i> ou ce bon sens, sans lequel toute
+pens&eacute;e philosophique n'a plus de garde-fou.</p>
+
+<p>Que s'il y a un &laquo;postulat&raquo; vraiment gratuit et&mdash;comme ils disent
+&eacute;l&eacute;gamment&mdash;une &laquo;idole de l'imagination&raquo; en d&eacute;lire, les voil&agrave;!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>B) <i>Th&eacute;orie de la solidification</i> du fluent. Si l'<i>abstraction</i>
+intellectuelle qui distingue et morcelle &laquo;n'est pas un mensonge&raquo;, mais
+un proc&eacute;d&eacute; tout naturel et absolument indispensable &agrave; la connaissance
+humaine, en sera-t-il de m&ecirc;me de la <i>g&eacute;n&eacute;ralisation</i>? Oui, nous n'en
+doutons pas; il suffit de la bien comprendre et surtout de ne pas la
+travestir, comme on le fait dans l'&eacute;cole nouvelle.</p>
+
+<p>Remarquant que tous nos concepts g&eacute;n&eacute;raux ont un caract&egrave;re essentiel de
+fixit&eacute; qui nous les fait para&icirc;tre comme immuables, n&eacute;cessaires et
+&eacute;ternels, alors que tout est fluent et mobile autour de nous, nos
+antiintellectualistes ont soup&ccedil;onn&eacute; l&agrave; un nouveau &laquo;mensonge&raquo;, et d'un
+mot magique ils ont cru l'exterminer en proclamant que le concept ou
+l'id&eacute;e &eacute;tait chose &laquo;cristallis&eacute;e&raquo; et &laquo;morte&raquo;, d'o&ugrave; la &laquo;vie s'est
+retir&eacute;e&raquo;.</p>
+
+<p>Mais ce ne sont l&agrave; que des m&eacute;taphores et des jeux d'esprit qui
+recouvrent une grave confusion entre l'id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale et l'image
+individuelle ou collective.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e, elle-m&ecirc;me, est l'acte vital par excellence de notre esprit.
+C'est l'id&eacute;e qui nous hausse du fait sensible jusqu'&agrave; sa raison d'&ecirc;tre,
+de la copie imparfaite jusqu'au type id&eacute;al et parfait, du contingent au
+n&eacute;cessaire, du p&eacute;rissable &agrave; l'&eacute;ternel. Or, cette ascension magnifique
+est l'acte d'une vie sup&eacute;rieure, la vie intellectuelle, privil&egrave;ge de
+l'animal raisonnable dont toute la dignit&eacute; rel&egrave;ve de sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e, bien loin d'&ecirc;tre une chose &laquo;morte&raquo; ou un r&eacute;sidu &laquo;inerte&raquo;, est
+une &laquo;fleur&raquo; ou un &laquo;fruit&raquo; de son activit&eacute; vitale; elle est un produit de
+son enfantement laborieux, un verbe int&eacute;rieur <i>dictio verbi</i><a name="FNanchor_415_415" id="FNanchor_415_415"></a><a href="#Footnote_415_415" class="fnanchor">[415]</a> dont
+la parole ext&eacute;rieure est l'&eacute;cho. Elle est une action int&eacute;rieure tendant
+&agrave; se prolonger en actions ext&eacute;rieures.</p>
+
+<p>Bien loin d'avoir l'immobilit&eacute; impuissante du cadavre, elle est donc la
+puissance et la f&eacute;condit&eacute; m&ecirc;me. Comme l'observait saint Thomas, nos
+id&eacute;es se divisent ou s'accouplent et se f&eacute;condent entre elles, donc
+elles vivent. Une id&eacute;e appelle d'autres id&eacute;es; elles &eacute;voquent ensemble
+des sentiments et des mouvements associ&eacute;s, et tressaillent de vie
+int&eacute;rieure en enfantant la <i>Science</i>, la <i>Morale</i> et les <i>Arts</i>. Quel
+magnifique d&eacute;ploiement de vie!</p>
+
+<p>D'abord, l'id&eacute;e est la m&egrave;re de toutes les <i>sciences</i>, car &laquo;il n'y a de
+science v&eacute;ritable que du g&eacute;n&eacute;ral&raquo;, comme le r&eacute;p&eacute;tait encore r&eacute;cemment M.
+Poincar&eacute;, apr&egrave;s Aristote et saint Thomas. Pour eux, comme pour nous,
+&laquo;toute science est g&eacute;n&eacute;rale dans ses principes, quoiqu'elle soit
+particuli&egrave;re dans ses applications&raquo;, comme la pens&eacute;e a pour &#339;uvre le
+g&eacute;n&eacute;ral et pour objet le particulier<a name="FNanchor_416_416" id="FNanchor_416_416"></a><a href="#Footnote_416_416" class="fnanchor">[416]</a>.</p>
+
+<p>Par exemple, ce sont les id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales et les principes g&eacute;n&eacute;raux qui
+permettent au savant de pr&eacute;voir l'avenir avec assurance ou de
+reconstituer le pass&eacute; disparu depuis des centaines de si&egrave;cles; ce qui,
+de l'aveu unanime, est le plus beau triomphe du g&eacute;nie humain. Seules,
+les id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales peuvent aussi faire l'accord entre les hommes et
+donner &agrave; la science sociale une base solide. Les images instables et
+fugitives sont trop individuelles et trop changeantes pour faire cet
+accord et rien fonder de durable.</p>
+
+<p>On ne na&icirc;t &agrave; la <i>moralit&eacute;</i> que par la contemplation de l'id&eacute;al qui nous
+attire, parce qu'il est un id&eacute;al de v&eacute;rit&eacute; universelle, de perfection et
+d'amour pour tous les hommes et m&ecirc;me pour tous les &ecirc;tres. La pens&eacute;e ne
+peut remonter plus loin ni aspirer plus haut, ni se sentir plus
+fortement &eacute;branl&eacute;e vers le bien, parce qu'elle poursuit l'universel et
+ne se repose que dans ce qui a une valeur pour tous les temps, tous les
+lieux, tous les hommes. Alors, l'esprit pensant universellement, peut
+agir universellement, vivre de la vie la moins &eacute;go&iuml;ste et la plus
+sociale, c'est-&agrave;-dire la plus morale. Toute pens&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale devient
+ainsi de la moralit&eacute; commenc&eacute;e, car&mdash;suivant la belle image de M.
+Fouill&eacute;e&mdash;elle brise la prison &eacute;troite du moi pour y faire entrer un peu
+de ciel, une perspective sur le Vrai, le Bien, le Beau, vers l'Infini.
+Elle seule peut transformer le monde r&eacute;el par l'id&eacute;e d'un monde
+meilleur<a name="FNanchor_417_417" id="FNanchor_417_417"></a><a href="#Footnote_417_417" class="fnanchor">[417]</a>.</p>
+
+<p>Non seulement l'id&eacute;e cr&eacute;e la science et la morale, mais encore c'est
+elle qui enfante les <i>beaux-arts</i>. C'est l'id&eacute;al qui inspire le g&eacute;nie de
+l'artiste aussi bien que la conception du plus humble artisan. Point
+d'enthousiasme sans une id&eacute;e qui nous soul&egrave;ve vers une beaut&eacute;
+sup&eacute;rieure. Tout se dit, tout se fait &agrave; l'image de quelque id&eacute;e et sous
+son impulsion. On ne peut s'en passer. Aussi nos antiintellectualistes,
+apr&egrave;s avoir fulmin&eacute; contre l'id&eacute;e, soi-disant &laquo;morte&raquo; ou &laquo;cristallis&eacute;e&raquo;,
+sont-ils les premiers &agrave; s'en servir &agrave; chaque instant, &agrave; en remplir leurs
+ouvrages, alors m&ecirc;me qu'ils affectent de la d&eacute;guiser sous de brillantes
+images. Preuve &eacute;vidente qu'on ne peut s'en d&eacute;pouiller; elle est la vie
+de l'esprit, le guide de l'action, le moteur universel.</p>
+
+<p>Mais ce moteur est lui-m&ecirc;me immobile, c'est-&agrave;-dire qu'il pr&eacute;side &agrave; tous
+les changements sans en subir aucun. De m&ecirc;me, que le soleil &eacute;claire sans
+avoir besoin d'&ecirc;tre lui-m&ecirc;me &eacute;clair&eacute;, que le feu r&eacute;chauffe sans &ecirc;tre
+pour cela r&eacute;chauff&eacute;, que le ressort pousse sans &ecirc;tre pouss&eacute;, que
+l'aimant attire sans &ecirc;tre lui-m&ecirc;me attir&eacute;, ainsi l'id&eacute;e attire &agrave; elle ou
+pousse vers elle, sans subir aucun de ces mouvements. C'est ce
+qu'explique l'adage: tout premier moteur n'est jamais m&ucirc; par le genre de
+mouvement qu'il communique: <i>primum movens in quolibet genere non est
+motum in illo genere motus</i><a name="FNanchor_418_418" id="FNanchor_418_418"></a><a href="#Footnote_418_418" class="fnanchor">[418]</a>.</p>
+
+<p>En ce sens, le premier mouvement vient toujours de l'immobile
+corr&eacute;latif, et nous avons vu comment M. Bergson, en supprimant tout
+&eacute;l&eacute;ment fixe, rendait le mouvement lui-m&ecirc;me impossible, soit &agrave; mesurer,
+soit &agrave; concevoir. On ne peut le mesurer sans une mesure fixe; on ne peut
+le concevoir sans un point fixe d'o&ugrave; il vient, un point fixe o&ugrave; il va,
+une direction fixe, un plan et une forme fixes qu'il r&eacute;alise. Si tous
+ces &eacute;l&eacute;ments sont fluides, variables et incertains, le mouvement devient
+irr&eacute;el et impensable, car il manque de l'essentiel.</p>
+
+<p>Ne craignons donc pas cette fixit&eacute; immobile et radieuse de l'id&eacute;e. C'est
+cette fixit&eacute; du phare qui guide les mouvements du pilote en pleine mer
+et l'emp&ecirc;che de s'&eacute;garer; c'est cette immobilit&eacute; du point d'appui qui
+fait la force du levier de notre esprit, car le statique sera toujours
+le pivot du dynamique, aussi bien pour les mouvements de l'esprit que
+pour ceux du corps. Ainsi, par exemple, le raisonnement doit s'appuyer
+sur le principe et le principe sur l'id&eacute;e pour qu'ils soient fond&eacute;s et
+solides.</p>
+
+<p>Il y a donc une m&eacute;prise tr&egrave;s grave dans la th&eacute;orie de M. Bergson; au
+fond, elle provient de la confusion des sens et de la raison, de l'image
+et du concept.</p>
+
+<p>L'image sensible peut &ecirc;tre mouvante et repr&eacute;senter ainsi le mouvant
+encore plus fid&egrave;lement que si elle &eacute;tait fixe; l'id&eacute;e ne le peut pas.
+Elle doit toujours &ecirc;tre fixe, c'est-&agrave;-dire immuable, n&eacute;cessaire et
+&eacute;ternelle.</p>
+
+<p>Pourquoi cette diff&eacute;rence essentielle et ce contraste complet?</p>
+
+<p>Si l'id&eacute;e abstraite, par exemple l'id&eacute;e de mouvement en g&eacute;n&eacute;ral, n'est
+pas mouvante, mais fixe et invariable, ce n'est donc pas que nous soyons
+priv&eacute;s d'images mouvantes du mouvement et oblig&eacute;s de nous contenter
+d'instantan&eacute;s fixes et immobiles, pris sur la r&eacute;alit&eacute; mobile, comme M.
+Bergson va nous le dire bient&ocirc;t, mais uniquement parce que l'id&eacute;e (ou le
+concept) ne repr&eacute;sente nullement le m&ecirc;me objet que l'image. L'image
+repr&eacute;sente un fait instable: <i>quod est</i>; l'id&eacute;e, au contraire,
+repr&eacute;sente une raison d'&ecirc;tre stable: <i>quod quid est</i>. Expliquons ces
+formules classiques.</p>
+
+<p>Sous l'image sensible d'un mouvement quelconque, mon esprit d&eacute;couvre une
+possibilit&eacute; &eacute;ternelle r&eacute;alis&eacute;e, et c'est ce type possible que l'id&eacute;e
+repr&eacute;sente. Or, ce type d'un mouvement fugitif, temporel et contingent,
+est lui-m&ecirc;me un type immobile, &eacute;ternel et n&eacute;cessaire. C'est l'arch&eacute;type
+id&eacute;al, ou la forme n&eacute;cessaire, ou l'&#949;&#970;&#948;&#959;&#962; de Platon, d'Aristote.. de
+Descartes et de Leibnitz, de Kant lui-m&ecirc;me et de l'humanit&eacute; tout
+enti&egrave;re. C'est la vision de ce monde id&eacute;al des possibles&mdash;quelle qu'en
+soit d'ailleurs la nature<a name="FNanchor_419_419" id="FNanchor_419_419"></a><a href="#Footnote_419_419" class="fnanchor">[419]</a>,&mdash;et dont notre monde actuel est une
+r&eacute;alisation imparfaite et fugitive.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e n'est donc pas &laquo;une vue stable prise sur l'instabilit&eacute; des
+choses&raquo;, comme le croit M. Bergson<a name="FNanchor_420_420" id="FNanchor_420_420"></a><a href="#Footnote_420_420" class="fnanchor">[420]</a>, mais un point de vue pris sur
+la Pens&eacute;e universelle, ou, si l'on pr&eacute;f&egrave;re, une vue stable de la partie
+stable des choses. Toute chose, en effet, a deux aspects: l'un
+individuel et contingent, l'autre id&eacute;al et n&eacute;cessaire; l'un mobile et
+fugitif, l'autre immobile et &eacute;ternel qui nous donne la raison d'&ecirc;tre du
+premier et nous le rend intelligible. Celui-l&agrave; tombe sous les sens;
+celui-ci sous le regard de l'intelligence, qui seule <i>lit au dedans</i> des
+choses sensibles (<i>intus-legere</i>) quel est leur type possible, leur
+raison d'&ecirc;tre, leur essence.</p>
+
+<p>Sans doute, et nous l'accordons volontiers, il faut se garder des id&eacute;es
+toutes faites comme des &laquo;v&ecirc;tements de confection&raquo;&mdash;aussi avons-nous
+rejet&eacute; &agrave; la fois les id&eacute;es inn&eacute;es de Descartes et les formes <i>a priori</i>
+de Kant. Bien au contraire, il faut faire nous-m&ecirc;mes nos id&eacute;es &laquo;sur
+mesure&raquo;, en les fa&ccedil;onnant peu &agrave; peu et en leur donnant une ressemblance
+de plus en plus rigoureuse et ad&eacute;quate avec les r&eacute;alit&eacute;s intuitivement
+per&ccedil;ues dans la nature:</p>
+
+<p><i>Cent fois sur le m&eacute;tier remettez votre ouvrage</i>;</p>
+
+<p><i>Polissez-le sans cesse et le repolissez</i>.</p>
+
+<p>De telles id&eacute;es, abstraites de la r&eacute;alit&eacute; et toujours maintenues en
+contact avec la r&eacute;alit&eacute;, quelque incompl&egrave;tes qu'on les suppose,
+conservent toujours la valeur de leur origine. Elles sont le fruit de
+l'incessant commerce de l'esprit avec le monde, et nous n'avons aucun
+droit de les tenir en suspicion, sous pr&eacute;texte qu'elles sont
+&laquo;cristallis&eacute;es&raquo; et &laquo;mortes&raquo;, alors qu'elles expriment une des faces de
+la r&eacute;alit&eacute; vivante.</p>
+
+<p>Eh bien! osons le dire sinc&egrave;rement, M. Bergson ne semble avoir rien
+compris &agrave; cette belle et lumineuse th&eacute;orie<a name="FNanchor_421_421" id="FNanchor_421_421"></a><a href="#Footnote_421_421" class="fnanchor">[421]</a>.</p>
+
+<p>Il n'a su rien voir dans l'id&eacute;e que son caract&egrave;re de fixit&eacute; et
+d'immobilit&eacute;, et comme il avait admis que tout est fluent et que le
+fluent seul existe, il a cru se tirer d'affaire en supposant qu'elle
+devait &ecirc;tre une &laquo;vue instantan&eacute;e&raquo; prise sur la r&eacute;alit&eacute; mouvante: la
+succession rapide de ces instantan&eacute;s immobiles nous donnerait seule
+l'apparence de cette r&eacute;alit&eacute; mouvante.</p>
+
+<p>De l&agrave; la c&eacute;l&egrave;bre comparaison, dont il est l'inventeur, de l'intelligence
+humaine avec le merveilleux appareil du <i>cin&eacute;matographe</i> qui produit
+l'illusion du mouvement par la succession tr&egrave;s rapide de vues immobiles.
+M&eacute;taphore brillante qui recouvre de son &eacute;clat trompeur les plus graves
+erreurs. Enum&eacute;rons les principales:</p>
+
+<p>1&deg; Une vue n'est jamais absolument instantan&eacute;e, car elle suppose
+toujours une <i>&eacute;paisseur de temps</i>, et partant une quantit&eacute; de mouvement.
+L'instantan&eacute; est donc un mythe.</p>
+
+<p>2&deg; Serait-elle instantan&eacute;e, cette vue serait toujours une <i>image</i> et non
+point une id&eacute;e, puisque l'image repr&eacute;sente le singulier, le p&eacute;rissable,
+le temporel; tandis que l'id&eacute;e repr&eacute;sente le g&eacute;n&eacute;ral, l'&eacute;ternel et le
+n&eacute;cessaire. En effet, cette vue instantan&eacute;e n'est qu'une tranche du
+concret, qui n'est pas encore transfigur&eacute;e en id&eacute;al. Elle est donc une
+image, non une id&eacute;e, et ne saurait &ecirc;tre un substitut de l'id&eacute;e puisque
+l'image et l'id&eacute;e ont un contenu diff&eacute;rent.</p>
+
+<p>3&deg; Si l'id&eacute;e n'est qu'une image instantan&eacute;e, elle n'a plus aucune raison
+d'&ecirc;tre, car nous pouvons avoir bien mieux qu'une s&eacute;rie discontinue
+d'instantan&eacute;s: les sensations nous donnent en effet&mdash;quand il nous
+pla&icirc;t&mdash;des images continues et fluentes de mouvements continus. D'autre
+part, les actes fluents de l'imagination et du langage nous permettent
+de les peindre ou de les exprimer dans leur fluidit&eacute;. Le concept
+intellectuel serait donc bien inutile; les sens suffiraient &agrave; l'homme.
+L'id&eacute;e est donc tout autre chose qu'une image instantan&eacute;e, et
+l'accusation qu'on lui adresse de &laquo;solidifier&raquo; le fluent, de &laquo;reifier
+maladroitement&raquo; le mouvant, de &laquo;cristalliser&raquo; ou de &laquo;momifier&raquo; la vie
+est une accusation injuste qui ne tient pas debout. R&eacute;p&eacute;tons-le encore
+une fois, elle n'est pas &laquo;une vue stable prise sur l'instabilit&eacute; des
+choses&raquo;, mais une vue stable prise sur la partie stable des choses, qui
+est leur partie la plus importante, car cette partie n'est pas leur
+mati&egrave;re p&eacute;rissable, mais leur forme n&eacute;cessaire et &eacute;ternelle qui nous les
+rend intelligibles.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ici se placerait une <i>objection</i> qu'on est tout &eacute;tonn&eacute; de rencontrer
+sous la plume d'&eacute;minents spiritualistes. Que si la connaissance, par le
+concept ne saisit qu'une partie de l'objet, &agrave; savoir sa forme sans sa
+mati&egrave;re, son essence sans son existence concr&egrave;te, sa nature sans son
+sujet, elle est donc une connaissance incompl&egrave;te. Le point de vue
+conceptuel n'est pas le point de vue total. On a m&ecirc;me os&eacute; ajouter:
+<i>c'est la tare irr&eacute;m&eacute;diable de l'intelligence humaine</i>!<a name="FNanchor_422_422" id="FNanchor_422_422"></a><a href="#Footnote_422_422" class="fnanchor">[422]</a></p>
+
+<p>Certes, voil&agrave; un bien gros mot, l&acirc;ch&eacute; bien l&eacute;g&egrave;rement! Serait-ce aussi
+la tare de la <i>vue</i> humaine de ne pas <i>entendre</i>; la tare de l'<i>ou&iuml;e</i> de
+ne pas savoir <i>palper</i>, etc.? Que si ce n'est point une tare pour chaque
+sens d'&ecirc;tre limit&eacute; par le domaine du voisin, ni la tare de la sensation
+de sentir sans comprendre la nature de ce qu'elle sent, ce ne peut &ecirc;tre
+davantage la tare de l'intelligence de ne pas sentir.</p>
+
+<p>Mais comme aucune de nos facult&eacute;s n'est isol&eacute;e dans l'&acirc;me, qu'elles
+s'aident et se secourent mutuellement, l'intelligence n'a qu'&agrave; se
+compl&eacute;ter par la sensation pour atteindre ce qui est hors de son domaine
+propre. C'est ce qu'exprime fort bien l'adage aristot&eacute;lique: <i>quod non
+potest fieri per unum, fiat aliqualiter per plura</i><a name="FNanchor_423_423" id="FNanchor_423_423"></a><a href="#Footnote_423_423" class="fnanchor">[423]</a>.</p>
+
+<p>Au surplus, de l'aveu de tous les philosophes, l'intelligence, facult&eacute;
+de l'abstrait, per&ccedil;oit aussi le concret sensible, soit directement et
+ant&eacute;rieurement &agrave; l'abstrait, suivant l'opinion de Scot et de Suarez, et
+dans ce cas l'&ecirc;tre concret, le &#964;&#8056; &#8004;&#957;, serait l'objet de la premi&egrave;re
+appr&eacute;hension intellectuelle;&mdash;soit au moins indirectement par un retour
+r&eacute;fl&eacute;chi sur son acte d'abstraction, suivant l'opinion plus probable
+d'Aristote et de saint Thomas.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir saisi directement l'abstrait dans le concret qui l'exprime,
+elle saisit les deux &agrave; la fois, contenant et contenu, abstrait et
+concret. Elle voit, par exemple, <i>l</i>'homme dans <i>cet</i> homme, <i>le</i> cercle
+dans <i>ce</i> cercle, et prononce le jugement: <i>cet</i> homme est <i>un</i> homme;
+<i>ce</i> cercle est <i>un</i> cercle. Or, ce jugement, qui affirme l'union dans
+le m&ecirc;me &ecirc;tre des deux &eacute;l&eacute;ments (nature et sujet, essence et existence),
+serait d&eacute;raisonnable et impossible si ces deux &eacute;l&eacute;ments n'&eacute;taient pas
+vus l'un dans l'autre, ins&eacute;parablement unis, comme l'acte et la
+puissance.</p>
+
+<p>La connaissance devient ainsi compl&egrave;te: le sujet est senti, sa nature
+pens&eacute;e, et, par r&eacute;flexion, les deux objets ou parties du m&ecirc;me objet
+fusionnent dans une synth&egrave;se finale.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; comment, sans aucun art magique, se trouve parfaitement gu&eacute;rie
+&laquo;la tare ingu&eacute;rissable!&raquo;</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce &laquo;reste inextinguible&raquo; qu'admettent nos adversaires, ce
+<i>caput mortuum</i> irr&eacute;ductible aux formes de la connaissance, cette
+irrationabilit&eacute; fondamentale de l'&ecirc;tre, &eacute;chappant aux principes
+d'identit&eacute; et de contradiction et ne pouvant &ecirc;tre dit ni ceci, ni cela,
+ni qualit&eacute;, ni quantit&eacute;, ni cause, ni effet, ni possible, ni impossible,
+existant ou n'existant pas&mdash;soit <i>en acte</i>, soit au moins <i>en
+puissance</i>,&mdash;serait de l'inintelligible pur et un pur n&eacute;ant<a name="FNanchor_424_424" id="FNanchor_424_424"></a><a href="#Footnote_424_424" class="fnanchor">[424]</a>. C'est
+donc un r&ecirc;ve. Pour nous, la mati&egrave;re elle-m&ecirc;me est connue par la forme,
+la puissance par l'acte, comme le germe par la plante qui en sort: ce
+qui suffit &agrave; nous les rendre intelligibles et raisonnables.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Une <i>autre objection</i> contre le concept est qu'il ne peut exprimer une
+propri&eacute;t&eacute; sp&eacute;ciale sans la g&eacute;n&eacute;raliser, c'est-&agrave;-dire sans la rendre
+commune &agrave; une infinit&eacute; d'autres sujets semblables. &laquo;Il la <i>d&eacute;forme</i> donc
+toujours plus ou moins par l'extension qu'il lui donne. Replac&eacute;e dans
+l'objet qui la poss&egrave;de, une propri&eacute;t&eacute; co&iuml;ncide avec lui, se moule au
+moins sur lui, adopte les m&ecirc;mes contours. Extraite de l'objet et
+repr&eacute;sent&eacute;e en un concept, elle s'&eacute;largit ind&eacute;finiment, elle d&eacute;passe
+l'objet puisqu'elle doit d&eacute;sormais le contenir avec d'autres.&raquo;<a name="FNanchor_425_425" id="FNanchor_425_425"></a><a href="#Footnote_425_425" class="fnanchor">[425]</a></p>
+
+<p>Mais cette seconde &laquo;tare&raquo; de l'intelligence ne nous est pas mieux
+prouv&eacute;e que la premi&egrave;re. Pour lui donner quelque apparence de fondement,
+on a eu recours &agrave; des m&eacute;taphores trompeuses. Une substance &eacute;lastique ne
+peut, en effet, &laquo;s'&eacute;largir ind&eacute;finiment&raquo;, lorsqu'on l'&eacute;tire, qu'en
+d&eacute;formant plus ou moins gravement sa premi&egrave;re figure. Au contraire,
+l'extension id&eacute;ale d'une m&ecirc;me essence &agrave; plusieurs individus et m&ecirc;me &agrave;
+tous les individus possibles, ind&eacute;finiment, ne d&eacute;figure en rien la
+nature ou la compr&eacute;hension de cette essence. Il suffit de se rappeler la
+nature logique de l'extension et de la compr&eacute;hension des id&eacute;es et des
+propositions. Sans entrer dans tous ces d&eacute;tails techniques, un exemple
+tr&egrave;s simple suffira &agrave; nous en bien convaincre.</p>
+
+<p>Quelle est l'essence d'une circonf&eacute;rence? C'est d'&ecirc;tre une ligne courbe
+trac&eacute;e sur un plan de mani&egrave;re que tous ses points soient &agrave; &eacute;gale
+distance du centre. Telle est sa nature ou sa compr&eacute;hension. Or, de
+l'aveu de tous, elle reste la m&ecirc;me, absolument, sans la plus l&eacute;g&egrave;re
+d&eacute;formation, qu'on l'&eacute;tende &agrave; un petit nombre ou &agrave; des milliards de
+circonf&eacute;rences, et m&ecirc;me &agrave; toutes les circonf&eacute;rences possibles,
+ind&eacute;finiment. On en dirait autant de l'essence du triangle, ou du
+solide, ou du min&eacute;ral, ou de l'homme, en un mot, de toutes les autres
+essences connues.</p>
+
+<p>Toutes ces extensions physiques dont on nous parle et qui d&eacute;forment les
+objets &eacute;lastiques ne sont donc qu'un jeu trompeur de m&eacute;taphores, sans la
+moindre analogie avec l'extension et la compr&eacute;hension logique des id&eacute;es.
+Aristote e&ucirc;t class&eacute; un tel argument parmi les sophismes de mots ou de
+figure. C'est une homonymie.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Une <i>derni&egrave;re objection</i> contre la valeur de l'id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale est de
+pr&eacute;tendre qu'elle est vide de toute r&eacute;alit&eacute;; elle ne serait qu'un <i>mot</i>,
+un signe pratique nous rappelant toute la s&eacute;rie des choses individuelles
+d&eacute;j&agrave; exp&eacute;riment&eacute;es dans le pass&eacute; ou &agrave; exp&eacute;rimenter dans l'avenir. On
+reconna&icirc;t l&agrave; l'erreur du Nominalisme. Elle est le fond m&ecirc;me de la
+th&eacute;orie bergsonienne<a name="FNanchor_426_426" id="FNanchor_426_426"></a><a href="#Footnote_426_426" class="fnanchor">[426]</a> et suffirait &agrave; annuler toutes les objections
+pr&eacute;c&eacute;dentes.</p>
+
+<p>Si le concept, en effet, ne correspond &agrave; aucun objet r&eacute;el, s'il est
+vide, c'est le n&eacute;ant, et l'on ne peut&mdash;comme on vient de le
+faire&mdash;reprocher au n&eacute;ant d'&ecirc;tre un objet solidifi&eacute; ou cristallis&eacute;,
+encore moins un objet d&eacute;form&eacute; par son r&eacute;tr&eacute;cissement contre nature ou
+son extension artificielle. Ces premiers assauts contre le concept
+r&eacute;v&egrave;lent une marche incoh&eacute;rente de l'adversaire, trahissent ses
+h&eacute;sitations et ses incertitudes. Il n'ose dire du premier coup: le
+concept n'est qu'un vain mot!&mdash;Mais c'est l&agrave; que nous l'attendions.</p>
+
+<p>La c&eacute;l&egrave;bre dispute des Universaux, qui semblait p&eacute;rim&eacute;e avec le moyen
+&acirc;ge, et dont nos modernes ne daignaient plus parler que sur un ton
+plaisant, revient donc fatalement &agrave; l'ordre du jour, comme tous les
+probl&egrave;mes cruciaux de l'esprit humain, dont on a oubli&eacute; les solutions
+v&eacute;ritables, parce qu'ils ne peuvent rester sans &ecirc;tre r&eacute;solus. Impossible
+de philosopher sans avoir pris parti, explicitement ou au moins
+implicitement, pour ou contre le Nominalisme, le R&eacute;alisme et le
+Conceptualisme.</p>
+
+<p>Ou bien nos id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales&mdash;telles que le cercle, l'humanit&eacute;&mdash;sont des
+mots vides qui ne repr&eacute;sentent rien de r&eacute;el, ou bien elles traduisent
+quelque chose de r&eacute;el, ou bien enfin ne sont que des conceptions ou des
+formes illusoires de notre esprit.</p>
+
+<p>M. Bergson a opt&eacute; pour le nominalisme d'Epicure et de Taine, contre le
+conceptualisme de Kant et le r&eacute;alisme de Platon.</p>
+
+<p>Nous croyons qu'il a eu tort. Il est vrai que les deux autres doctrines
+placent le principe d'intelligibilit&eacute; des choses, l'essence universelle,
+hors les choses individuelles, et en cela elles sont insoutenables.
+L'intelligibilit&eacute; d'une chose n'est pas une autre chose &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+premi&egrave;re! On ne peut donc la placer, avec Platon, dans un monde id&eacute;al &agrave;
+part, ni avec Kant, dans les formes <i>a priori</i> de l'esprit humain. Mais
+c'est une erreur encore plus grave de l'exclure aussi des choses
+existantes, avec les Nominalistes. Exclure du r&eacute;el toute id&eacute;alit&eacute;, c'est
+le rendre inintelligible et partant irr&eacute;el.</p>
+
+<p>En outre, ce n'est pas expliquer pourquoi et comment, au-dessus ou au
+dedans des images contingentes, nous percevons des types n&eacute;cessaires;
+pourquoi au-dessus ou au dedans du fluent et du temporel nous d&eacute;couvrons
+de l'immuable et de l'&eacute;ternel. La solution nominaliste esquive ou nie ce
+probl&egrave;me au lieu de le r&eacute;soudre.</p>
+
+<p>Quelle sera donc la solution? Si les essences ne sont pas hors des
+choses ni dans l'esprit seul, il faut bien qu'elles soient r&eacute;alis&eacute;es
+dans les choses elles-m&ecirc;mes. Leur intelligibilit&eacute; ne peut venir du
+dehors, donc elle vient du dedans.</p>
+
+<p>Ce sera la gloire d'Aristote et de saint Thomas d'avoir su retrouver le
+g&eacute;n&eacute;ral dans le particulier, le type universel dans l'individu qui
+l'exprime et le concr&eacute;tise, et d'avoir formul&eacute; le principe de
+l'immanence de l'id&eacute;al intelligible dans le r&eacute;el sensible.</p>
+
+<p>De l&agrave; cette th&egrave;se c&eacute;l&egrave;bre o&ugrave; se r&eacute;sume la pens&eacute;e de l'Ecole enti&egrave;re:
+<i>L'universel direct</i><a name="FNanchor_427_427" id="FNanchor_427_427"></a><a href="#Footnote_427_427" class="fnanchor">[427]</a> <i>existe dans les individus, mais non de la
+mani&egrave;re abstraite dont l'esprit le con&ccedil;oit; l'universel r&eacute;flexe existe
+formellement dans l'intellect, avec un fondement r&eacute;el dans les choses.</i></p>
+
+<p>Ainsi l'universel direct, tel que <i>le</i> cercle, existe dans <i>ce</i> cercle,
+<i>l</i>'homme dans <i>cet</i> homme; sinon, on ne pourrait dire que cette figure
+est un cercle et cet individu un homme. Mais ces essences sont concr&egrave;tes
+dans les individus, tandis que dans notre esprit elles sont abstraites
+de tout &eacute;l&eacute;ment individuel.</p>
+
+<p>D'autre part, l'universel r&eacute;flexe&mdash;c'est-&agrave;-dire &eacute;tendu par la r&eacute;flexion
+et la comparaison &agrave; tous les individus existants ou
+possibles,&mdash;l'intelligible pur, tel que l'humanit&eacute;, existe formellement
+dans l'intellect seul, mais avec un fondement r&eacute;el dans les choses,
+puisqu'il exprime quelque chose de vraiment r&eacute;el dans les individus.</p>
+
+<p>Les universaux n'existent donc pas, comme tels, et formellement, en
+dehors de mon esprit, mais ils existent <i>fondamentalement</i> dans les
+r&eacute;alit&eacute;s individuelles; ce qui suffit pour assurer leur valeur
+objective. Inutile, par exemple, que l'humanit&eacute; subsiste en dehors des
+hommes, pour que je puisse me fier &agrave; ce concept: il suffit qu'elle se
+trouve r&eacute;alis&eacute;e dans tous les &ecirc;tres humains existants ou possibles.</p>
+
+<p>Et c'est ainsi&mdash;par une simple distinction aussi naturelle que
+profonde&mdash;qu'a &eacute;t&eacute; r&eacute;solu par les plus puissants g&eacute;nies de l'humanit&eacute; un
+probl&egrave;me qui a fait le tourment des si&egrave;cles. Les g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s sont des
+formes abstraites du r&eacute;el et partant objectives. D'autre part, ce ne
+sont pas des r&eacute;alit&eacute;s s&eacute;par&eacute;es des choses, mais les &eacute;l&eacute;ments
+intelligibles des choses elles-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Et pour les abstraire, l'intelligence n'a pas &agrave; sortir des ph&eacute;nom&egrave;nes
+pour se perdre dans un monde sup&eacute;rieur. Les essences ne sont rien en
+dehors des ph&eacute;nom&egrave;nes; elles sont les ph&eacute;nom&egrave;nes eux-m&ecirc;mes consid&eacute;r&eacute;s
+dans leur forme et leur g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;. Le ph&eacute;nom&egrave;ne est sensible; sa forme
+ou son essence intelligible. Or, les deux points de vue se compl&egrave;tent
+comme l'&ecirc;tre et sa raison d'&ecirc;tre, le fait et son explication.</p>
+
+<p>On le voit donc clairement: c'est la br&egrave;che faite dans le r&eacute;el par le
+fameux &laquo;morcelage&raquo; de l'abstraction qui nous a permis d'entrer dans la
+place et d'y surprendre la partie intime des choses, l'essence m&ecirc;me qui
+nous les fait comprendre. Aussit&ocirc;t la g&eacute;n&eacute;ralisation a achev&eacute; l'&#339;uvre
+intellectuelle de l'abstraction: l'id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale a &eacute;t&eacute; con&ccedil;ue; le
+concept nous est n&eacute;, et sa lumi&egrave;re, en rendant les choses intelligibles,
+illumine le monde sensible.</p>
+
+<p>Sans cette lumi&egrave;re intellectuelle, pourrait-on encore penser et surtout
+philosopher? La nouvelle &eacute;cole antiintellectualiste le soutient
+hardiment, et nous allons voir la tentative d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e qu'elle a essay&eacute;e
+pour s'en passer.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h2>
+
+<h2>TH&Eacute;ORIE DE L'INTUITION.</h2>
+
+
+<p>D'apr&egrave;s la nouvelle &eacute;cole, l'intelligence est donc radicalement
+impuissante &agrave; penser le mouvement, la vie, le continu; elle est
+incapable de toute v&eacute;ritable sp&eacute;culation sur le fluent. Tout au plus
+peut-elle nous en fournir quelque connaissance symbolique dont les
+figures seront emprunt&eacute;es par une analogie lointaine &agrave; l'immobile, &agrave;
+l'inerte, au discontinu, seul objet propre et ad&eacute;quat de sa puissance
+toute orient&eacute;e vers l'action.</p>
+
+<p>Elle est bien moins, en effet, une puissance de conna&icirc;tre qu'une
+puissance d'agir. C'est une &laquo;annexe de la facult&eacute; d'agir&raquo;, tout enti&egrave;re
+&laquo;coul&eacute;e dans le moule de l'action&raquo;; elle ne peut donc en rien nous faire
+conna&icirc;tre le r&eacute;el, nous livrer l'absolu, dans ce domaine.</p>
+
+<p>Telle est la pauvre facult&eacute; que l'&eacute;volution, lorsqu'elle &eacute;tait sur son
+d&eacute;clin, &laquo;a d&eacute;pos&eacute;e en cours de route&raquo;<a name="FNanchor_428_428" id="FNanchor_428_428"></a><a href="#Footnote_428_428" class="fnanchor">[428]</a>, sans doute comme un bagage
+plut&ocirc;t encombrant qu'utile, et d&eacute;sormais l'on peut se moquer
+agr&eacute;ablement des philosophes qui l'avaient prise pour un &laquo;Soleil qui
+illuminerait le monde&raquo;, alors qu'elle n'est en r&eacute;alit&eacute; qu' &laquo;une lanterne
+man&#339;uvr&eacute;e au fond d'un souterrain&raquo;<a name="FNanchor_429_429" id="FNanchor_429_429"></a><a href="#Footnote_429_429" class="fnanchor">[429]</a>.</p>
+
+<p>Cependant, M. Bergson ne se r&eacute;signe pas &agrave; fl&eacute;chir le genou, les yeux
+ferm&eacute;s, devant l'Inconnaissable. Ce serait l&agrave; un &laquo;exc&egrave;s d'humilit&eacute;&raquo;,
+nous dit-il, et, &agrave; l'exemple des plus c&eacute;l&egrave;bres disciples de Kant,
+Fichte, Schelling, Hegel, il bravera audacieusement la consigne du
+ma&icirc;tre; au lieu de s'abstenir de sp&eacute;culer, il se livrera comme eux &agrave; ce
+qu'on a pu appeler une v&eacute;ritable &laquo;d&eacute;bauche de sp&eacute;culation&raquo;. Le proc&eacute;d&eacute;
+pour briser et franchir la barri&egrave;re kantienne artificiellement &eacute;lev&eacute;e
+entre le r&eacute;el et l'esprit sera seul diff&eacute;rent et d'une originalit&eacute;
+incontestable.</p>
+
+<p>Ces trois philosophes, en effet, s'&eacute;taient content&eacute;s d'identifier les
+deux termes&mdash;sujet et objet&mdash;qu'ils ne savaient plus comment unir. Ils
+les identifi&egrave;rent avec un troisi&egrave;me terme, soit de nature psychologique,
+le mot, comme le voulait Fichte;&mdash;soit de nature ontologique,
+l'<i>absolu</i>, comme l'imaginait Schelling;&mdash;soit de nature purement
+id&eacute;ale et logique, l'<i>id&eacute;e</i>, comme le r&ecirc;vait Hegel. Bergson, lui, va
+inventer une nouvelle facult&eacute;, distincte de l'intelligence d&eacute;sormais
+mise au rebut, qui sera capable de lire directement dans le r&eacute;el et dans
+l'absolu, &agrave; savoir l'<i>intuition</i><a name="FNanchor_430_430" id="FNanchor_430_430"></a><a href="#Footnote_430_430" class="fnanchor">[430]</a>, dont le processus sous-entendra,
+encore et toujours, l'identit&eacute; des termes, sujet et objet, confondus
+dans l'identit&eacute; universelle.</p>
+
+<p>Pour l&eacute;gitimer sa recherche d'une facult&eacute; <i>nouvelle</i>,<a name="FNanchor_431_431" id="FNanchor_431_431"></a><a href="#Footnote_431_431" class="fnanchor">[431]</a> notre auteur
+all&egrave;gue une raison profonde qui serait bien pr&egrave;s de nous convaincre.
+Notre intelligence, dit-il, est faite pour l'action; or, &laquo;<i>l'action ne
+saurait se mouvoir dans l'irr&eacute;el.</i> D'un esprit n&eacute; pour sp&eacute;culer ou pour
+r&ecirc;ver, ajoute-t-il, je pourrais admettre qu'il reste ext&eacute;rieur &agrave; la
+r&eacute;alit&eacute;, qu'il la d&eacute;forme ou la transforme, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me qu'il la
+cr&eacute;e, comme nous cr&eacute;ons les figures d'hommes et d'animaux que notre
+imagination d&eacute;coupe dans le nuage qui passe. Mais une intelligence
+tendue vers l'action qui s'accomplira et vers la r&eacute;action qui
+s'ensuivra, palpant son objet pour en recevoir &agrave; chaque instant
+l'impression mobile, est une intelligence qui touche &agrave; quelque chose de
+l'absolu&raquo;<a name="FNanchor_432_432" id="FNanchor_432_432"></a><a href="#Footnote_432_432" class="fnanchor">[432]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien! r&eacute;pliquerons-nous: il nous faut pour agir sur le r&eacute;el une
+facult&eacute; capable d'atteindre et de conna&icirc;tre le r&eacute;el, car &laquo;l'action ne
+peut se mouvoir dans l'irr&eacute;el&raquo;. Mais n'est-ce pas l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment le
+<i>fait nouveau</i> qui devrait vous forcer &agrave; reviser le proc&egrave;s de
+l'intelligence si l&eacute;g&egrave;rement, si injustement condamn&eacute;e?</p>
+
+<p>Vous n'avez cess&eacute; de proclamer, &agrave; l'exc&egrave;s, que l'intelligence est faite
+pour l'action, tout enti&egrave;re orient&eacute;e vers l'action<a name="FNanchor_433_433" id="FNanchor_433_433"></a><a href="#Footnote_433_433" class="fnanchor">[433]</a>; donc elle est
+orient&eacute;e vers le r&eacute;el, auriez-vous d&ucirc; conclure. Donc la connaissance et
+l'action, la th&eacute;orie et la pratique, au lieu de se combattre,
+s'entr'aident et se compl&egrave;tent<a name="FNanchor_434_434" id="FNanchor_434_434"></a><a href="#Footnote_434_434" class="fnanchor">[434]</a>.</p>
+
+<p>Il est donc injuste de les opposer, en traitant d'illusoire la
+connaissance pratique, &laquo;utilitaire&raquo;. Injuste, par exemple, d'admettre le
+fluent et le continu, en niant le stable et le multiple, alors que mon
+action se meut &agrave; la fois dans l'un et dans l'autre. L'unit&eacute; doit se
+faire dans la vari&eacute;t&eacute; et la hi&eacute;rarchie, non dans l'identit&eacute; et la
+confusion des termes. Si l'intelligence et l'action s'opposaient,
+l'homme dou&eacute; de facult&eacute;s si contradictoires ne serait-il pas une
+monstruosit&eacute; dans la cr&eacute;ation?</p>
+
+<p>Pourquoi donc r&ecirc;ver des facult&eacute;s nouvelles, au lieu d'utiliser celles
+que nous avons? N'est-ce pas l&acirc;cher la proie pour l'ombre? Si la nature
+nous avait donn&eacute; des ailes comme &agrave; l'oiseau, ne serait-ce pas folie de
+les arracher pour en construire d'artificielles sur un plan que nous
+croirions plus ing&eacute;nieux?</p>
+
+<p>Vaines remontrances! L'appel en r&eacute;vision de proc&egrave;s ne sera pas entendu
+de nos antiintellectualistes: leur si&egrave;ge est fait. C'est bien la
+condamnation de l'intelligence qui est tenue pour d&eacute;finitive, et c'est
+vers la recherche d'une facult&eacute; nouvelle qu'ils sont orient&eacute;s. Ils
+croient m&ecirc;me l'avoir d&eacute;couverte, nous l'avons dit, et lui ont donn&eacute; le
+nom myst&eacute;rieux ou mystique d'<i>intuition</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>I. <i>Expos&eacute;</i>.&mdash;Qu'est-ce donc que cette facult&eacute; nouvelle, l'intuition
+bergsonienne?</p>
+
+<p>S'il ne s'agissait que de l'intuition produite par la perception
+imm&eacute;diate des objets ext&eacute;rieurs ou du moi intime, dont nous avons d&eacute;j&agrave;
+parl&eacute;, la r&eacute;ponse serait facile. Mais non, il s'agit de tout autre
+chose, car les sens externes et le sens intime lui-m&ecirc;me ne per&ccedil;oivent
+leur objet que par leurs op&eacute;rations, et partant <i>du dehors</i> de leur
+&ecirc;tre. Ici, il s'agit d'une perception et d'une connaissance <i>par le
+dedans</i> et dans l'int&eacute;rieur m&ecirc;me de leur &ecirc;tre, en dehors ou &laquo;au-dessous
+de l'espace et du temps&raquo;<a name="FNanchor_435_435" id="FNanchor_435_435"></a><a href="#Footnote_435_435" class="fnanchor">[435]</a>. Ce qui est compl&egrave;tement nouveau et
+in&eacute;dit; croyons-nous, dans l'histoire de la philosophie. Qu'est-ce donc
+que cette nouvelle sorte d'intuition?</p>
+
+<p>Certes, du premier coup d'&#339;il, on ne le voit gu&egrave;re, son inventeur ayant
+pris soin de ne la d&eacute;finir jamais, se contentant de descriptions
+nuageuses qui semblent plut&ocirc;t cacher soigneusement que d&eacute;couvrir son
+myst&eacute;rieux secret. Il faut longtemps pour que les yeux du lecteur
+s'accoutument &agrave; cette p&eacute;nombre, si voisine de l'ombre totale.</p>
+
+<p>Toutefois, avec de la patience et un effort qui n'est pas sans m&eacute;rite,
+on finit par voir se dessiner vaguement dans la nuit la forme de la
+divinit&eacute; nouvelle, qui se cachait dans la &laquo;frange&raquo;, dans la &laquo;n&eacute;bulosit&eacute;&raquo;
+qui entoure le &laquo;noyau lumineux&raquo; de l'intelligence et dont cette
+intelligence a &eacute;t&eacute; tir&eacute;e par voie de &laquo;condensation d'une puissance plus
+vaste&raquo;, &agrave; savoir l'instinct, l'intuition.</p>
+
+<p>Citons plut&ocirc;t notre auteur, pour ne pas &ecirc;tre soup&ccedil;onn&eacute; de le traduire
+mal. &laquo;Le sentiment que nous avons (?) de notre &eacute;volution et de
+l'&eacute;volution de toutes choses dans la pure dur&eacute;e est l&agrave;, dessinant autour
+de la repr&eacute;sentation intellectuelle proprement dite une <i>frange</i>
+ind&eacute;cise qui va se perdre dans la nuit. M&eacute;canisme et finalisme
+s'accordent &agrave; ne tenir compte que du <i>noyau</i> lumineux (l'intelligence)
+qui brille au centre. Ils oublient que ce noyau s'est form&eacute; aux d&eacute;pens
+du reste par voie de condensation, et qu'il faudrait se servir du tout,
+du fluide autant et plus que du condens&eacute;, pour ressaisir le mouvement
+int&eacute;rieur de la vie.</p>
+
+<p>&laquo;A vrai dire, si la frange existe, m&ecirc;me indistincte et floue, elle doit
+avoir plus d'importance encore pour le philosophe que le noyau lumineux
+qu'elle entoure. Car c'est sa pr&eacute;sence qui nous permet d'affirmer que le
+noyau est un noyau, que l'intelligence toute pure est un r&eacute;tr&eacute;cissement,
+par condensation d'une puissance plus vaste.&raquo;<a name="FNanchor_436_436" id="FNanchor_436_436"></a><a href="#Footnote_436_436" class="fnanchor">[436]</a></p>
+
+<p>Vraiment, M. Bergson n'est pas toujours heureux dans le choix de ses
+m&eacute;taphores. En nous invitant &agrave; d&eacute;tourner les yeux du noyau
+lumineux&mdash;l'intelligence trompeuse,&mdash;pour contempler surtout et de
+pr&eacute;f&eacute;rence cette p&eacute;nombre ind&eacute;cise et floue qui se perd si bien dans la
+nuit, que le lecteur ne l'aura sans doute jamais vue ni soup&ccedil;onn&eacute;e, ne
+semble-t-il pas avoir fait la gageure de remplacer la c&eacute;l&egrave;bre m&eacute;thode
+des &laquo;id&eacute;es claires&raquo; par une m&eacute;thode nouvelle, celle des &laquo;id&eacute;es
+obscures&raquo;?</p>
+
+<p>N'est-ce pas pr&eacute;cis&eacute;ment dans ces nuages que nous pourrons d&eacute;couper &agrave;
+notre gr&eacute; toutes les silhouettes fantastiques qu'il nous plaira de
+r&ecirc;ver? Et ne risque-t-on pas de remplacer ainsi l'observation et l'&eacute;tude
+sinc&egrave;re de la nature r&eacute;elle par le r&ecirc;ve et la fantaisie de l'artiste?
+H&eacute;las! notre crainte n'est pas chim&eacute;rique, et le lecteur r&eacute;pondra si la
+nouvelle &eacute;cole ne l'a pas conduit jusqu'ici &agrave; travers le pays des r&ecirc;ves
+et des fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>Au demeurant, cette m&eacute;taphore n'est point une image hasard&eacute;e, &eacute;chapp&eacute;e &agrave;
+l'improvisation. C'est une image r&eacute;fl&eacute;chie, r&eacute;p&eacute;t&eacute;e &agrave; sati&eacute;t&eacute;, &agrave;
+laquelle l'auteur a attach&eacute; une importance capitale, au point de r&eacute;sumer
+toute sa pens&eacute;e, tout l'essentiel de son invention.</p>
+
+<p>C'est &agrave; l'&eacute;tude de cette &laquo;frange&raquo; qu'il fait sans cesse appel pour
+penser le mouvement, la vie, le continu, en un mot toute sa
+m&eacute;taphysique. &laquo;Nous y serons aid&eacute;s, dit-il, par la frange de
+repr&eacute;sentation confuse qui entoure notre repr&eacute;sentation distincte, je
+veux dire intellectuelle. Que peut &ecirc;tre cette frange inutile (?), en
+effet, sinon la partie du principe &eacute;voluant qui ne s'est pas r&eacute;tr&eacute;cie &agrave;
+la forme sp&eacute;ciale de notre organisation et qui a pass&eacute; en contrebande?
+C'est donc l&agrave; que nous devons aller chercher des indications pour
+dilater la forme intellectuelle de notre pens&eacute;e; c'est l&agrave; que nous
+puiserons l'&eacute;lan n&eacute;cessaire pour nous hausser au-dessus de
+nous-m&ecirc;me.&raquo;<a name="FNanchor_437_437" id="FNanchor_437_437"></a><a href="#Footnote_437_437" class="fnanchor">[437]</a></p>
+
+<p>Une objection se pr&eacute;sente aussit&ocirc;t &agrave; l'esprit du lecteur. Cette frange,
+cette bordure, serait-elle existante et nullement imaginaire, comment
+l'&eacute;tudier, sinon avec notre intelligence? comment reconna&icirc;tre si elle &laquo;a
+pass&eacute; en contrebande&raquo;, sinon par la critique de notre intelligence?
+Impossible de sortir hors de nous-m&ecirc;me, de voir sans nos yeux, de penser
+ou de juger sans notre esprit! Vouloir donc renoncer &agrave; notre
+intelligence pour penser sans elle, et pour &eacute;tudier sans elle la fameuse
+&laquo;frange&raquo;, n'est qu'une m&eacute;thode contradictoire et chim&eacute;rique. Bon gr&eacute;,
+mal gr&eacute;, c'est &agrave; elle que vous recourez.</p>
+
+<p>L'objection est tellement &eacute;vidente que M. Bergson ne pouvait pas ne pas
+la pr&eacute;voir ni la passer sous silence. Sa r&eacute;ponse n'en sera pour nous que
+plus curieuse &agrave; entendre.</p>
+
+<p>&laquo;Cette m&eacute;thode&mdash;il le confesse&mdash;a contre elle les habitudes (!) les plus
+inv&eacute;t&eacute;r&eacute;es de l'esprit. Elle sugg&egrave;re tout de suite l'id&eacute;e d'un cercle
+vicieux. En vain, nous dira-t-on, vous pr&eacute;tendez aller plus loin que
+votre intelligence; comment le ferez-vous, sinon avec l'intelligence
+m&ecirc;me? Tout ce qu'il y a d'&eacute;clair&eacute; dans votre conscience est
+intelligence. Vous &ecirc;tes int&eacute;rieur &agrave; votre pens&eacute;e, vous ne sortirez pas
+d'elle....</p>
+
+<p>L'objection se pr&eacute;sente naturellement &agrave; l'esprit. Mais on prouverait
+aussi bien, avec un pareil raisonnement, l'impossibilit&eacute; d'acqu&eacute;rir
+n'importe quelle habitude nouvelle. Il est de l'essence du raisonnement
+de nous enfermer dans le cercle du donn&eacute;. Mais l'action brise le cercle.
+Si vous n'aviez jamais vu un homme nager, vous me diriez peut-&ecirc;tre que
+nager est chose impossible, attendu que, pour apprendre &agrave; nager, il
+faudrait commencer par se tenir sur l'eau, et par cons&eacute;quent savoir d&eacute;j&agrave;
+nager. Le raisonnement me clouera toujours, en effet, &agrave; la terre ferme.
+Mais si, tout bonnement, je me jette &agrave; l'eau sans avoir peur, je me
+soutiendrai d'abord sur l'eau tant bien que mal en me d&eacute;battant contre
+elle, et peu &agrave; peu je m'adapterai &agrave; ce nouveau milieu, j'apprendrai &agrave;
+nager. Ainsi, en th&eacute;orie, il y a une esp&egrave;ce d'absurdit&eacute; &agrave; vouloir
+conna&icirc;tre autrement que par l'intelligence; mais si l'on accepte
+franchement le risque, l'action tranchera peut-&ecirc;tre le n&#339;ud que le
+raisonnement a nou&eacute; et qu'il ne d&eacute;nouera pas.... Celui qui se jette &agrave;
+l'eau, n'ayant jamais connu que la r&eacute;sistance de la terre ferme, se
+noierait tout de suite s'il ne se d&eacute;battait pas contre la fluidit&eacute; du
+nouveau milieu: force lui est de se cramponner &agrave; ce que l'eau lui
+pr&eacute;sente encore, pour ainsi dire, de solidit&eacute;. A cette condition
+seulement, on finit par s'accommoder au fluide dans ce qu'il a
+d'inconsistant. Ainsi pour notre pens&eacute;e, quand elle s'est d&eacute;cid&eacute;e &agrave;
+faire le saut. Mais il faut qu'elle saule, c'est-&agrave;-dire qu'elle sorte de
+son milieu.... Il faut brusquer les choses, et, par un acte de volont&eacute;,
+pousser l'intelligence hors de chez elle. Le cercle vicieux n'est donc
+qu'apparent.&raquo;<a name="FNanchor_438_438" id="FNanchor_438_438"></a><a href="#Footnote_438_438" class="fnanchor">[438]</a></p>
+
+<p>Eh bien! non, le cercle vicieux demeure en d&eacute;pit de la lumi&egrave;re trouble
+et douteuse des nouvelles images. On use encore de l'intelligence pour
+tenter de la d&eacute;passer. Celui qui se jette dans l'eau pour apprendre &agrave;
+nager&mdash;m&eacute;thode assez p&eacute;rilleuse qu'on ne saurait conseiller &agrave;
+personne&mdash;ne commence pas par se priver de l'usage de ses bras et de ses
+jambes; il continue &agrave; en user librement; bien plus, il en use selon les
+m&ecirc;mes principes g&eacute;n&eacute;raux, puisqu'il se &laquo;cramponne &agrave; ce que l'eau lui
+pr&eacute;sente encore, pour ainsi dire, de solidit&eacute;&raquo;, comme il s'appuyait sur
+la r&eacute;sistance de la terre ferme. L'application des forces seule varie,
+tandis que les forces et leur principe d'application demeurent les
+m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>L'intelligence, en sautant dans la n&eacute;bulosit&eacute; de frange&mdash;si tant est
+qu'elle existe,&mdash;continuera donc &agrave; user de ses propres forces et &agrave;
+rechercher avidement le reste de clart&eacute; que cette p&eacute;nombre peut receler;
+son principe d'orientation comme d'action demeurant identique jusque
+dans un milieu nouveau.</p>
+
+<p>C'est donc l'intelligence qui continuera &agrave; penser selon ses propres
+forces; et comment voulez-vous qu'elle puisse se d&eacute;passer elle-m&ecirc;me,
+voir plus loin que sa port&eacute;e native? Le cercle vicieux est l&agrave;,
+manifeste, d&eacute;fiant tous les coups de force. Le <i>sic volo, sic jubeo, sit
+pro ratione voluntas</i> vient se briser pitoyablement devant l'absurde!</p>
+
+<p>Cependant, M. Bergson tient en r&eacute;serve un autre argument, meilleur ou
+moins mauvais. Au lieu de dire: &laquo;Poussez l'intelligence hors de chez
+elle&raquo; pour qu'elle y voie plus clair, il dirait: poussez-la hors de chez
+elle pour qu'une autre facult&eacute; plus clairvoyante prenne sa place et nous
+fasse voir mieux et plus loin<a name="FNanchor_439_439" id="FNanchor_439_439"></a><a href="#Footnote_439_439" class="fnanchor">[439]</a>. Cette facult&eacute;, c'est l'intuition,
+l'instinct. Et nous revenons &agrave; la question d&eacute;j&agrave; pos&eacute;e et si peu
+clairement r&eacute;solue: Qu'est-ce que cette facult&eacute; nouvelle, qu'est-ce que
+l'intuition?</p>
+
+<p>Instinct et intuition ne sont pas des mots compl&egrave;tement synonymes dans
+la langue bergsonienne, quoi-qu'ils soient souvent pris l'un pour
+l'autre. L'intuition est cet <i>Elan vital</i> originel qui a graduellement
+&eacute;volu&eacute; en instinct animal, puis en intelligence, mais qui s'est bien
+mieux exprim&eacute; dans l'instinct que dans l'intelligence, celle-ci, comme
+nous l'avons vu, &eacute;tant due &agrave; un &laquo;saut brusque&raquo; de l'animal &agrave; l'homme et
+diff&eacute;rant de l'instinct, &laquo;non en degr&eacute;, mais en nature&raquo;.</p>
+
+<p>Il faut donc interroger l'instinct pour conna&icirc;tre l'intuition
+originelle; or, voici ce qu'est l'instinct. &laquo;C'est sur la forme m&ecirc;me de
+la vie, au contraire, qu'est moul&eacute; l'instinct. Tandis que l'intelligence
+traite toutes choses m&eacute;caniquement, l'instinct proc&egrave;de, si l'on peut
+parler ainsi, organiquement. Si la conscience qui sommeille en lui se
+r&eacute;veillait, s'il s'int&eacute;riorisait en connaissance au lieu de
+s'ext&eacute;rioriser en action, si nous savions l'interroger et s'il pouvait
+r&eacute;pondre (!!), il nous livrerait les secrets les plus intimes de la
+vie.&raquo;<a name="FNanchor_440_440" id="FNanchor_440_440"></a><a href="#Footnote_440_440" class="fnanchor">[440]</a></p>
+
+<p>En; un mot, l'instinct n'est que &laquo;l'intuition r&eacute;tr&eacute;cis&raquo;, c'est-&agrave;-dire
+r&eacute;duite &agrave; n'embrasser que telle ou telle portion de la vie, int&eacute;ressant
+l'organisation sp&eacute;ciale de l'individu<a name="FNanchor_441_441" id="FNanchor_441_441"></a><a href="#Footnote_441_441" class="fnanchor">[441]</a>. On peut donc l'interroger
+librement pour conna&icirc;tre ce qu'est l'intuition, &agrave; la condition toutefois
+que sa &laquo;conscience endormie&raquo; veuille bien se r&eacute;veiller pour s'&eacute;tudier
+elle-m&ecirc;me, qu'au lien de &laquo;jouer sa connaissance, sans la penser&raquo;, comme
+elle fait d'habitude, elle veuille bien la &laquo;penser&raquo; sans la &laquo;jouer&raquo;;
+puis qu'elle s'analyse elle-m&ecirc;me, et enfin qu'elle nous r&eacute;ponde, si elle
+peut parler, car jusqu'ici l'instinct n'a jamais eu la parole, pas m&ecirc;me
+le verbe int&eacute;rieur dont le verbe ext&eacute;rieur est l'expression.</p>
+
+<p>Certes, voil&agrave; bien des conditions requises!... On serait tent&eacute; de croire
+qu'en les posant, l'auteur est le jouet de cette <i>intelligence</i> expuls&eacute;e
+qui les lui dicte, &agrave; moins qu'il ne soit tout simplement victime de sa
+propre imagination! Cependant, ne nous rebutons pas pour ces
+difficult&eacute;s, si &eacute;normes qu'elles soient, et continuons notre &eacute;tude.
+Interrogeons donc l'instinct animal.</p>
+
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; vu comment il fonctionne d'apr&egrave;s la th&eacute;orie nouvelle: ce
+n'est point une habitude inn&eacute;e, un m&eacute;canisme psychique mont&eacute; &agrave;
+l'avance&mdash;au moins pour l'essentiel&mdash;par l'Auteur de la nature. Non,
+c'est un produit de la <i>sympathie</i> universelle (au sens &eacute;tymologique du
+mot). Tous les &ecirc;tres se confondant ou se comp&eacute;n&eacute;trant dans l'unit&eacute;
+monistique, il s'ensuit que &laquo;tout retentit dans tout&raquo;, et gr&acirc;ce &agrave; cette
+<i>sympathie divinatrice</i>, tous les &ecirc;tres se pressentent, se comprennent &agrave;
+distance&mdash;car il n'y a plus de vraie distance&mdash;et s'adaptent
+mutuellement les uns aux autres, encore plus s&ucirc;rement qu'ils pourraient
+le faire avec les sens externes, puisque c'est une science <i>interne</i>,
+une vue <i>par le dedans</i>, qui les unit comme des membres multiples en un
+seul &ecirc;tre total<a name="FNanchor_442_442" id="FNanchor_442_442"></a><a href="#Footnote_442_442" class="fnanchor">[442]</a>.</p>
+
+<p>Notre auteur nous a donn&eacute; l'exemple du Sphex et de sa victime qu'il sait
+si bien paralyser en la blessant en des ganglions choisis tr&egrave;s
+habilement. Ce sera l'effet de cette science int&eacute;rieure, bien sup&eacute;rieure
+&agrave; toute science par le dehors, de cette <i>sympathie divinatrice</i>.</p>
+
+<p>Telle est donc l'intuition elle-m&ecirc;me, cette pr&eacute;cieuse facult&eacute; que
+l'homme a perdue en se d&eacute;tachant de l'animalit&eacute;, et qu'il s'agit de
+reconqu&eacute;rir pour philosopher.</p>
+
+<p>&laquo;En fait, dans l'humanit&eacute; dont nous faisons partie, l'intuition est &agrave;
+peu pr&egrave;s compl&egrave;tement sacrifi&eacute;e &agrave; l'intelligence. Il semble qu'&agrave;
+conqu&eacute;rir la mati&egrave;re et &agrave; se conqu&eacute;rir elle-m&ecirc;me, la conscience ait d&ucirc;
+&eacute;puiser le meilleur de sa force. Cette conqu&ecirc;te, dans les conditions
+particuli&egrave;res o&ugrave; elle s'est faite, exigeait que la conscience s'adapt&acirc;t
+aux habitudes de la mati&egrave;re et concentr&acirc;t toute son attention sur elles,
+enfin se d&eacute;termin&acirc;t plus sp&eacute;cialement en intelligence. L'intuition est
+l&agrave; cependant, mais vague et surtout discontinue. C'est une lampe presque
+&eacute;teinte, qui ne se ranime que de loin en loin, pour quelques instants &agrave;
+peine. Mais elle se ranime, en somme, l&agrave; o&ugrave; un int&eacute;r&ecirc;t vital est en jeu.
+Sur notre personnalit&eacute;, sur notre libert&eacute;, sur la place que nous
+occupons dans l'ensemble de la nature, sur notre origine et peut-&ecirc;tre
+aussi sur notre destin&eacute;e (?), elle projette une lumi&egrave;re vacillante et
+faible, mais qui n'en perce pas moins l'obscurit&eacute; de la nuit o&ugrave; nous
+laisse l'intelligence [qu'on vient d'appeler le noyau lumineux!].</p>
+
+<p>&laquo;De ces intuitions &eacute;vanouissantes et qui n'&eacute;clairent leur objet que de
+distance en distance, la philosophie doit s'emparer, d'abord pour les
+soutenir, ensuite pour les dilater (?) et les raccorder ainsi entre
+elles. Plus elle avance dans ce travail, plus elle s'aper&ccedil;oit que
+l'intuition est l'esprit m&ecirc;me et, en un certain sens, la vie m&ecirc;me.&raquo;<a name="FNanchor_443_443" id="FNanchor_443_443"></a><a href="#Footnote_443_443" class="fnanchor">[443]</a></p>
+
+<p>De ces textes, et de bien d'autres, il r&eacute;sulte que l'intuition et
+l'intelligence sont deux facult&eacute;s distinctes et m&ecirc;me oppos&eacute;es. Mais ce
+n'est l&agrave;, pour le monisme bergsonien, qu'une concession apparente qu'il
+va reprendre &agrave; la premi&egrave;re occasion, perdant ainsi tout le b&eacute;n&eacute;fice
+d'une moindre inintelligibilit&eacute; que nous avions escompt&eacute; trop t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Ce n'est plus l'intuition qui aura mission de remplacer l'intelligence,
+c'est l'intelligence m&ecirc;me que l'on va faire rentrer, de gr&eacute; ou de force,
+dans l'intuition d'o&ugrave; elle &eacute;tait sortie, pour s'y confondre et s'y
+perdre de nouveau. On va lui demander de faire effort pour &laquo;se fondre &agrave;
+nouveau dans le tout&raquo;, pour &laquo;se r&eacute;sorber dans son principe et revivre &agrave;
+rebours sa propre gen&egrave;se&raquo;<a name="FNanchor_444_444" id="FNanchor_444_444"></a><a href="#Footnote_444_444" class="fnanchor">[444]</a>. Effort que M. Bergson reconna&icirc;tra
+&laquo;douloureux&raquo;, car il d&eacute;forme et pervertit notre mani&egrave;re naturelle de
+penser, et que nous appelons tout simplement extra-naturel et
+chim&eacute;rique.</p>
+
+<p>&laquo;Pour que notre conscience (notre intelligence) co&iuml;ncid&acirc;t avec quelque
+chose de son principe, il faudrait qu'elle se d&eacute;tach&acirc;t du <i>tout fait</i> et
+s'attach&acirc;t au <i>se faisant</i>. Il faudrait que, se retournant et se tordant
+sur elle-m&ecirc;me (!), la facult&eacute; de <i>voir</i> ne f&icirc;t plus qu'un avec l'acte de
+<i>vouloir</i> (?). Effort douloureux, que nous pouvons donner brusquement en
+violentant la nature, mais non pas soutenir au del&agrave; de quelques
+instants.&raquo;<a name="FNanchor_445_445" id="FNanchor_445_445"></a><a href="#Footnote_445_445" class="fnanchor">[445]</a></p>
+
+<p>D'o&ugrave; la c&eacute;l&egrave;bre d&eacute;finition de cette facult&eacute; nouvelle, rentr&eacute;e dans son
+principe, par un effort violent fait au rebours de sa direction et de sa
+gen&egrave;se: c'est une &laquo;facult&eacute; de voir, immanente &agrave; la facult&eacute; d'agir (?) et
+qui jaillit, en quelque sorte, de la torsion du vouloir sur lui-m&ecirc;me
+(??)&raquo; <a name="FNanchor_446_446" id="FNanchor_446_446"></a><a href="#Footnote_446_446" class="fnanchor">[446]</a>.&mdash;Comprenne qui pourra!...</p>
+
+<p>Une telle philosophie, fond&eacute;e sur des intuitions si obscures et si
+&eacute;vanouissantes, ne saurait &ecirc;tre l'&#339;uvre d'un seul jour ni d'une seule
+g&eacute;n&eacute;ration. Aussi M. Bergson fait-il appel &agrave; la bonne volont&eacute; et &agrave; la
+perspicacit&eacute; de tous ceux qui, apr&egrave;s lui, voudront bien essayer de
+tordre leur esprit sur lui-m&ecirc;me, au risque d'en fausser compl&egrave;tement les
+ressorts.</p>
+
+<p>&laquo;Mais l'entreprise ne pourra plus s'achever tout d'un coup; elle sera
+n&eacute;cessairement collective et progressive. Elle consistera dans un
+&eacute;change d'impressions (!) qui, se corrigeant entre elles et se
+superposant aussi les unes les autres, finiront par dilater en nous
+l'humanit&eacute; et par obtenir qu'elle se transcende elle-m&ecirc;me ...&raquo;<a name="FNanchor_447_447" id="FNanchor_447_447"></a><a href="#Footnote_447_447" class="fnanchor">[447]</a> &agrave;
+moins qu'elles ne finissent par compl&eacute;ter la confusion et le chaos de la
+pens&eacute;e contemporaine, dont nous sommes tous les spectateurs alarm&eacute;s!</p>
+
+<p>En attendant ces magnifiques d&eacute;couvertes par les g&eacute;n&eacute;rations futures,
+voici un premier coin du voile myst&eacute;rieux soulev&eacute; par M. Bergson
+lui-m&ecirc;me dans une de ses visions intuitives et essentiellement
+&laquo;&eacute;vanescentes&raquo; de l'unique r&eacute;alit&eacute;, la Dur&eacute;e pure ou le Temps.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pr&eacute;venu ses auditeurs du Congr&egrave;s de Bologne que &laquo;tout se
+ram&egrave;ne &agrave; un point unique&raquo;, l'intuition imm&eacute;diate de la Dur&eacute;e pure, et
+que ce point est quelque chose de &laquo;si simple, de si extraordinairement
+simple&raquo;, qu'il est vraiment ineffable et impossible &agrave; traduire, en sorte
+que le voyant passera toute sa vie &agrave; le balbutier sans arriver jamais &agrave;
+se faire comprendre, il essaye pourtant de d&eacute;crire pour nous sa vision
+d'un monde nouveau, enti&egrave;rement diff&eacute;rent de celui que nous sommes
+habitu&eacute;s &agrave; contempler avec les yeux du corps ou de l'intelligence
+naturelle. Ecoutons-le:</p>
+
+<p>&laquo;Tout est devenir ... le devenir &eacute;tant substantiel n'a pas besoin d'un
+support. Plus d'&eacute;tuis inertes, plus de choses mortes; rien que la
+mobilit&eacute; dont est faite la stabilit&eacute; de la vie.... Une vision de ce
+genre, o&ugrave; la r&eacute;alit&eacute; appara&icirc;t comme continue et indivisible est sur le
+chemin qui m&egrave;ne &agrave; l'intuition.... Le temps o&ugrave; nous restons naturellement
+plac&eacute;s, le changement dont nous nous donnons ordinairement le spectacle
+sont un temps et un changement que nos sons et notre conscience ont
+r&eacute;duits en poussi&egrave;re pour faciliter notre action sur les choses.
+D&eacute;faisons ce qu'ils ont fait, ramenons notre perception &agrave; ses origines,
+et nous aurons une connaissance d'un nouveau genre.... Le monde o&ugrave; nos
+sens et notre conscience nous introduisent habituellement n'est plus que
+l'ombre de lui-m&ecirc;me, et il est froid comme la mort. Tout y est arrang&eacute;
+pour notre plus grande commodit&eacute;, mais tout y est dans un pr&eacute;sent qui
+semble recommencer sans cesse; et nous-m&ecirc;mes, artificiellement fa&ccedil;onn&eacute;s
+&agrave; l'image d'un univers non artificiel, nous nous apercevons dans
+l'instantan&eacute;, nous parlons du pass&eacute; comme de l'aboli....
+Ressaisissons-nous, au contraire, tels que nous sommes, dans un pr&eacute;sent
+&eacute;pais et, de plus, &eacute;lastique, que nous pouvons dilater ind&eacute;finiment vers
+l'arri&egrave;re, en reculant de plus en plus loin l'&eacute;cran qui nous masque &agrave;
+nous-m&ecirc;mes; ressaisissons le monde ext&eacute;rieur tel qu'il est, non
+seulement en surface, dans le moment actuel, mais en profondeur, avec le
+pass&eacute; imm&eacute;diat qui le presse et qui lui imprime son &eacute;lan;
+habituons-nous, en un mot, &agrave; voir toute chose <i>sub specie durationis</i>;
+aussit&ocirc;t le raidi se d&eacute;tend, l'assoupi se r&eacute;veille, le mort ressuscite
+dans notre perception galvanis&eacute;e, etc.&raquo;<a name="FNanchor_448_448" id="FNanchor_448_448"></a><a href="#Footnote_448_448" class="fnanchor">[448]</a></p>
+
+<p>Le lecteur estimera peut-&ecirc;tre que cette &laquo;vision&raquo; n'est pas bien claire,
+mais M. Bergson, pr&eacute;voyant l'objection, a eu soin de pr&eacute;venir son
+auditoire qu'elle &eacute;tait &laquo;plut&ocirc;t un <i>contact</i> qu'une vision&raquo;<a name="FNanchor_449_449" id="FNanchor_449_449"></a><a href="#Footnote_449_449" class="fnanchor">[449]</a>, de l&agrave;
+sans doute une obscurit&eacute; bien naturelle.</p>
+
+<p>Il termine en nous promettant que cette vision <i>nous donnera la joie</i>,
+mais cette promesse para&icirc;tra bien t&eacute;m&eacute;raire &agrave; ceux qui pr&eacute;f&egrave;rent voir le
+monde &agrave; l'endroit qu'&agrave; l'envers. L'univers ne serait-il donc qu'une
+s&eacute;rie bien ordonn&eacute;e d'illusions &laquo;que la pens&eacute;e traverse pour aboutir &agrave;
+en proclamer la vanit&eacute;&raquo;?&mdash;Si c'&eacute;tait vrai, par impossible, nous ne le
+trouverions pas tr&egrave;s gai!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>II. <i>Critique</i>.&mdash;Apr&egrave;s avoir expos&eacute; de notre mieux et essay&eacute; de faire
+comprendre au lecteur un proc&eacute;d&eacute; de connaissance supra-intellectuelle si
+obscur et si difficile &agrave; saisir clairement, il nous faut encore en
+examiner la valeur et rechercher tout d'abord s'il &eacute;chappe aux reproches
+adress&eacute;s &agrave; l'intelligence par MM. les bergsoniens. Car si, par hasard,
+il retombait dans les m&ecirc;mes errements ou dans des d&eacute;fauts encore plus
+graves, ce ne serait vraiment pas la peine de changer et de troquer
+l'intelligence contre l'intuition.</p>
+
+<p><i>Premi&egrave;rement</i>, l'intuition &eacute;vite-t-elle ce fameux &laquo;morcelage&raquo; du grand
+Tout, si am&egrave;rement reproch&eacute; &agrave; l'intelligence?<a name="FNanchor_450_450" id="FNanchor_450_450"></a><a href="#Footnote_450_450" class="fnanchor">[450]</a> Nous ne le voyons
+point. En se posant elle-m&ecirc;me comme la rivale et l'antagoniste de
+l'intelligence, l'intuition fait d&eacute;j&agrave; une br&egrave;che irr&eacute;m&eacute;diable &agrave; l'unit&eacute;
+universelle. Elle oppose comme irr&eacute;ductibles deux facult&eacute;s ou tout au
+moins deux ordres de ph&eacute;nom&egrave;nes vitaux, l'intuition et la pens&eacute;e. La vie
+mentale est ainsi coup&eacute;e en deux; ce qu'on pr&eacute;tendait indivisible est
+divis&eacute;; ce qui se comp&eacute;n&eacute;trait et se fondait l'un dans l'autre est
+s&eacute;par&eacute;. A notre tour de leur reprocher de &laquo;d&eacute;faire &agrave; coups de ciseaux la
+trame inextricable des choses, de les d&eacute;figurer en les morcelant!&raquo;</p>
+
+<p>Et ce n'est pas seulement le sujet connaissant que l'intuition morcelle,
+c'est encore et surtout l'objet connu. J'ai beau approfondir et scruter
+ma conscience, j'y cherche en vain l'intuition simultan&eacute;e du grand Tout.
+Je n'aper&ccedil;ois que des fragments &eacute;pars, tels que le moi et le non-moi;
+quant au lien qui les unit ou au principe commun o&ugrave; ils entrent en
+fusion, je n'en vois point.</p>
+
+<p>Sans doute, nous avons le sentiment de saisir en nous un &eacute;coulement
+continu, mais chaque &ecirc;tre a son &eacute;coulement propre, distinct des autres;
+chacun vit pour son compte.</p>
+
+<p>Bien plus, dans cet &eacute;coulement des choses, nous ne saisissons par
+l'intuition seule que des instantan&eacute;s ou des tranches d'une &laquo;&eacute;paisseur
+de temps&raquo; infiniment mince. C'est la m&eacute;moire et l'intelligence qui nous
+permettent de coudre ensemble tous ces instants et de nous donner
+l'illusion cin&eacute;matographique de la continuit&eacute; pure. Il n'est donn&eacute; &agrave;
+personne de saisir d'un seul regard intuitif la totalit&eacute; de son
+existence; &agrave; plus forte raison, celle de l'existence universelle.</p>
+
+<p>Supprimez la m&eacute;moire, l'intelligence et aussi les conclusions du
+raisonnement; aussit&ocirc;t, malgr&eacute; l'intuition, notre vie tombe en poussi&egrave;re
+ou se vaporise en fum&eacute;e. Pour rendre l'unit&eacute; &agrave; l'intuition sans cesse
+&eacute;vanouissante et lui donner une dur&eacute;e, il faut toujours faire rentrer en
+sc&egrave;ne la m&eacute;moire, la conscience et l'intelligence qui seule en peut
+comprendre l'unit&eacute;. Le &laquo;morcelage&raquo; s'impose donc &agrave; l'intuition comme &agrave;
+l'intelligence.</p>
+
+<p><i>Deuxi&egrave;mement</i>, l'intuition &eacute;vite-t-elle le reproche adress&eacute; &agrave;
+l'intelligence de ne pas &ecirc;tre n&eacute;e pour sp&eacute;culer, mais uniquement pour
+les besoins pratiques de l'action?&mdash;On ne peut plus le pr&eacute;tendre,
+lorsqu'on a fait de l'intuition un retour &agrave; l'instinct animal primitif,
+lorsqu'on a assimil&eacute; sa &laquo;sympathie divinatrice&raquo; &agrave; ce sentiment obscur et
+aveugle, essentiellement pratique, par lequel le Sphex sait reconna&icirc;tre
+les ganglions de la chenille et le point pr&eacute;cis o&ugrave; il doit les blesser
+pour les paralyser sans les tuer.</p>
+
+<p>Bien au contraire, si quelque facult&eacute; s'est d&eacute;velopp&eacute;e dans l'animal en
+vue des besoins pratiques de la vie &agrave; conserver, &agrave; d&eacute;velopper, &agrave;
+d&eacute;fendre ou &agrave; multiplier, c'est pr&eacute;cis&eacute;ment l'instinct. Si la
+sp&eacute;culation est inutile &agrave; quelque fonction animale, c'est &eacute;videmment &agrave;
+l'instinct. Pour s&eacute;cr&eacute;ter le suc n&eacute;cessaire &agrave; la digestion, les glandes
+stomacales n'ont nul besoin de la connaissance de ce qu'elles font ni
+des moyens chimiques qu'elles utilisent si bien sans le savoir, encore
+moins des raisons d'&ecirc;tre de leur merveilleux m&eacute;canisme. Elles agissent
+sans y penser, et bien mieux que par les t&acirc;tonnements de la pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Ainsi donc, apr&egrave;s avoir identifi&eacute; l'intuition &agrave; l'instinct, on ne peut
+plus lui attribuer de connaissances sp&eacute;culatives; tout au plus, un
+savoir inconscient se bornant &agrave; la pratique, utile seulement aux fins de
+l'individu et de l'esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>L'instinct est donc bien plus utilitaire que l'intelligence, et
+l'objection se retourne enti&egrave;rement contre ceux qui nous l'ont adress&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce n'est pas &agrave; dire que tous nos instincts soient inutiles &agrave; la
+sp&eacute;culation: ce serait l&agrave; une exag&eacute;ration d&eacute;mentie par les faits. Aussi
+saint Thomas a longuement appuy&eacute; sur l'importance de ces habitudes
+inn&eacute;es de l'intellect qu'il appelait <i>l'habitude des premiers principes</i>
+et que nous appelons nos instincts m&eacute;taphysiques et moraux. Ils sont une
+esp&egrave;ce de science infuse qui nous ouvre spontan&eacute;ment des perspectives
+sur les sciences sp&eacute;culatives et morales. Mais ces esp&egrave;ces d'instinct
+sont d&eacute;j&agrave; de l'intelligence en germe: elles sont la direction m&ecirc;me de la
+pens&eacute;e intellectuelle et l'apanage exclusif de l'animal raisonnable.</p>
+
+<p><i>Troisi&egrave;mement</i>, l'intuition pure peut-elle nous faire &eacute;viter toute
+promiscuit&eacute; avec les concepts et leurs &laquo;tares&raquo; ingu&eacute;rissables? H&eacute;las!
+non. Kant l'a dit quelque part, et le mot a &eacute;t&eacute; souvent redit apr&egrave;s lui:
+&laquo;L'intuition sans le concept est aveugle.&raquo;<a name="FNanchor_451_451" id="FNanchor_451_451"></a><a href="#Footnote_451_451" class="fnanchor">[451]</a></p>
+
+<p>Si vous vous bornez &agrave; l'intuition imm&eacute;diate de la conscience ou du
+courant de la conscience, comme ils disent, du <i>stream of
+consciousness</i>, que percevrez-vous, sinon que vous &ecirc;tes, que vous
+&eacute;voluez, que vous devenez? Mais pouvez-vous dire: je suis, je vis,
+j'&eacute;volue, je deviens, sans aussit&ocirc;t cat&eacute;goriser et vous servir des
+concepts d'&ecirc;tre ou d'existence, de vie, d'&eacute;volution, de devenir? Il est
+clair que non. Que si vous ajoutez, avec M. Bergson: &laquo;Je suis un
+<i>esprit</i>, je change <i>librement;</i> ma libert&eacute; est <i>cr&eacute;atrice</i> d'effets
+toujours impr&eacute;vus et incommensurables avec leurs ant&eacute;c&eacute;dents&raquo;, n'est-ce
+pas cat&eacute;goriser davantage encore et vous servir de plus en plus de ces
+fameux concepts de spiritualit&eacute;, de libert&eacute;, de causalit&eacute;, de cr&eacute;ation,
+voire m&ecirc;me de cr&eacute;ation <i>ex nihilo</i> ou de commencements absolus, qui sont
+les concepts les plus relev&eacute;s de la m&eacute;taphysique? Vous jouez donc avec
+les concepts, comme M. Jourdain avec la prose ... sans vous en douter,
+peut-&ecirc;tre, mais tr&egrave;s r&eacute;ellement.</p>
+
+<p>Je ne vous en bl&acirc;me pas, sans doute, car vous ne pouvez faire autrement.
+L'intuition se traduira toujours en id&eacute;es ou en concepts, parce qu'en
+dehors de l'id&eacute;e, rien n'est intelligible ni exprimable. Vouloir parler
+sans id&eacute;e, &agrave; plus forte raison vouloir philosopher sans id&eacute;e, n'a plus
+aucun sens, mais il faudrait le confesser loyalement, au lieu de vouloir
+l'ignorer.</p>
+
+<p>&laquo;L'espoir de nous pr&eacute;senter une r&eacute;alit&eacute; purg&eacute;e de tout concept et de
+toute id&eacute;e&mdash;&eacute;crit M. Fouill&eacute;e&mdash;ne serait-il pas d'ailleurs chez un
+philosophe une involontaire contradiction? Il n'y a qu'un moyen de
+philosopher sans concept, c'est de &laquo;se laisser vivre&raquo;, sans m&ecirc;me se
+regarder vivre et partant ne pas philosopher du tout.</p>
+
+<p>&laquo;A ce compte, l'enfant serait le plus grand des sages, lui qui vit sans
+alt&eacute;rer du regard la limpidit&eacute; ou plut&ocirc;t la trouble obscurit&eacute; du cours
+de sa vie. Aussi M. William James nous conseille-t-il, &agrave; la fa&ccedil;on
+&eacute;vang&eacute;lique, de redevenir comme les petits enfants. Qu'est-ce pourtant
+que sp&eacute;culer, sinon <i>r&eacute;fl&eacute;chir</i> sur la vie m&ecirc;me, sans se dissimuler
+qu'une parfaite ad&eacute;quation de nos id&eacute;es aux choses est impossible?&raquo;<a name="FNanchor_452_452" id="FNanchor_452_452"></a><a href="#Footnote_452_452" class="fnanchor">[452]</a></p>
+
+<p>Pour philosopher, il faut donc r&eacute;fl&eacute;chir sur l'objet m&ecirc;me de
+l'intuition, par exemple sur ce &laquo;courant de vie&raquo;, qu'il nous d&eacute;voile, ou
+sur ce sentiment si vif d'un &laquo;flot montant de vie int&eacute;rieure&raquo;. Il faut
+en rechercher la nature, l'essence, la raison d'&ecirc;tre, les causes, le but
+ou la fin, etc. Or, tout ce travail s'&eacute;labore par la pr&eacute;cision de plus
+en plus rigoureuse de nos concepts &laquo;taill&eacute;s sur mesure&raquo; et par le double
+jeu des concepts: l'analyse et la synth&egrave;se, l'induction et la d&eacute;duction.</p>
+
+<p>Sans ce travail m&eacute;thodique de la pens&eacute;e, l'intuition ne nous aurait
+fourni qu'une mati&egrave;re informe, qu'un incompr&eacute;hensible et insaisissable
+devenir, s'&eacute;vanouissant entre nos doigts, comme la fum&eacute;e qui passe et
+que le petit enfant tente vainement de retenir dans sa main.</p>
+
+<p>L'op&eacute;ration intellectuelle n'est donc pas, comme on le r&eacute;p&egrave;te, &laquo;un
+<i>pis-aller</i>&raquo; pour remplacer, tant bien que mal, l'intuition
+absente<a name="FNanchor_453_453" id="FNanchor_453_453"></a><a href="#Footnote_453_453" class="fnanchor">[453]</a>, mais au contraire un moyen indispensable pour rendre
+l'intuition comprise et utile. Insistons sur ce point important qu'on a
+d&eacute;figur&eacute;. On a dit que l'intelligence &eacute;tait une facult&eacute; &laquo;preneuse&raquo; ou
+&laquo;capteuse d'&ecirc;tre&raquo;. Cela est vrai, mais incompl&egrave;tement vrai.</p>
+
+<p>Toute connaissance, m&ecirc;me celle des sens, est aussi &laquo;capteuse&raquo; de son
+objet, auquel elle <i>s'assimile</i> en le devenant, d'une certaine fa&ccedil;on,
+dans une vivante intimit&eacute;. Le toucher saisit la figure, la r&eacute;sistance;
+l'&#339;il saisit sa couleur, etc. Et le sens central ou commun saisit la
+totalit&eacute; de l'objet individuel. Quelle est donc la diff&eacute;rence capitale?
+La voici. Le sens ne fait que voir son objet, le saisir, le <i>prendre</i>;
+l'intelligence peut, en outre, le <i>comprendre</i> dans sa nature, sa
+quiddit&eacute;, en un mot, elle peut se rendre compte de ce qu'elle a pris,
+parce que, seule, elle peut le conna&icirc;tre par ses causes ou ses raisons
+d'&ecirc;tre, <i>cognitio per causas</i>.</p>
+
+<p>Or, pour conna&icirc;tre ainsi par les causes, il y a trois proc&eacute;d&eacute;s: <i>divin,
+ang&eacute;lique et humain</i>. La science de Dieu est intuitive, car il voit tout
+dans son Verbe, dont la pens&eacute;e est cr&eacute;atrice de toute chose, suivant
+l'adage: <i>Scientia Dei est factiva rerum</i>. La science des anges est
+aussi intuitive. Gr&acirc;ce &agrave; leurs id&eacute;es infuses, ces purs esprits voient
+tout le cr&eacute;&eacute; dans une lumi&egrave;re sup&eacute;rieure, reflet du Verbe, raison et
+cause de tout ce qui est. Pour eux, l'&ecirc;tre cr&eacute;&eacute; est tout diaphane: aussi
+leur intuition et leur compr&eacute;hension co&iuml;ncident et s'identifient<a name="FNanchor_454_454" id="FNanchor_454_454"></a><a href="#Footnote_454_454" class="fnanchor">[454]</a>.</p>
+
+<p>Aux antipodes de cette intuition synth&eacute;tique <i>a priori</i> se place la
+connaissance humaine, toute <i>a posteriori</i> et discursive. Elle n'&eacute;claire
+son objet que peu &agrave; peu, en remontant des effets &agrave; leurs causes, de
+l'&ecirc;tre &agrave; sa raison d'&ecirc;tre, par l'analyse et la synth&egrave;se, <i>dividendo et
+componendo.</i> Et c'est seulement par ce travail qu'elle peut finir par
+<i>comprendre</i> ce qu'elle a <i>pris</i>. Sans lui, au contraire, le livre de la
+nature demeurerait ferm&eacute; et incompris.</p>
+
+<p>C'est donc&mdash;par une &eacute;trange confusion&mdash;attribuer &agrave; l'homme une
+connaissance au-dessus de ses moyens pr&eacute;sents&mdash;puisque les donn&eacute;es
+ang&eacute;liques nous manquent,&mdash;de lui supposer une intuition synth&eacute;tique des
+choses qui lui permettrait de comprendre l'&ecirc;tre, rien qu'en le prenant
+ou en le surprenant dans l'existence. Cette confusion tendrait &agrave; faire
+de nous des Anges, alors que l'homme&mdash;comme on le sait&mdash;ne doit faire ni
+l'ange ni la b&ecirc;te. Une telle intuition n'existe donc pas pour nous sur
+la terre, o&ugrave; notre &#339;il&mdash;suivant la belle comparaison
+d'Aristote&mdash;ressemble plut&ocirc;t &agrave; celui de l'oiseau de nuit en face du
+plein soleil. Il est pour ainsi dire forc&eacute; d'analyser p&eacute;niblement chaque
+rayon, l'un apr&egrave;s l'autre, car il serait &eacute;bloui par leur synth&egrave;se.</p>
+
+<p>L'intuition bergsonienne n'est donc qu'un r&ecirc;ve ici-bas ou une
+anticipation chim&eacute;rique sur la vision b&eacute;atifique du ciel.</p>
+
+<p>Si telle est l'insuffisance de l'intuition pour nous saisir et nous
+comprendre nous-m&ecirc;mes, tels que notre conscience nous r&eacute;v&egrave;le, &agrave; plus
+forte raison pour saisir et pour comprendre les autres que nous,
+c'est-&agrave;-dire l'immensit&eacute; de l'univers. On a beau faire appel &agrave; la
+&laquo;sympathie&raquo; intuitive qui relierait entre eux tous les &ecirc;tres de la
+cr&eacute;ation et nous fusionnerait nous-m&ecirc;mes avec eux, ce n'est l&agrave; qu'un
+vain mirage, de brillantes m&eacute;taphores qui s'&eacute;teignent brusquement devant
+la r&eacute;alit&eacute; des faits les plus simples et les plus faciles &agrave; contr&ocirc;ler.</p>
+
+<p>Jamais la sympathie pour une autre personne, si intime soit-elle, ne
+sera la conscience d'autrui. Si nous devinons parfois ses sentiments
+intimes, ses pr&eacute;occupations ou ses projets, c'est par un processus
+d'inductions et de d&eacute;ductions qui n'a rien &agrave; voir avec l'intuition,
+serait-il rapide comme l'&eacute;clair.</p>
+
+<p>C'est toujours par l'observation ext&eacute;rieure que nous p&eacute;n&eacute;trons ou que
+nous semblons p&eacute;n&eacute;trer dans l'int&eacute;rieur des autres &ecirc;tres; aussi le
+psychologue, le naturaliste ou le physicien n'ont-ils pas d'autre
+proc&eacute;d&eacute; &agrave; leur disposition que l'observation ext&eacute;rieure. Et ce simple
+fait suffit &agrave; r&eacute;futer la pr&eacute;tendue existence en nous d'une &laquo;esp&egrave;ce de
+sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte &agrave; l'int&eacute;rieur
+d'un objet pour co&iuml;ncider avec ce qu'il a d'unique et par cons&eacute;quent
+d'inexprimable&raquo;<a name="FNanchor_455_455" id="FNanchor_455_455"></a><a href="#Footnote_455_455" class="fnanchor">[455]</a>. Ce r&ecirc;ve brillant n'est assur&eacute;ment qu'un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Il aura du moins pour nous une utile le&ccedil;on, celle de nous mettre en
+garde contre les pr&eacute;tendues intuitions bergsoniennes, sur les &laquo;donn&eacute;es&raquo;
+soi-disant &laquo;imm&eacute;diates de la conscience&raquo;.</p>
+
+<p>Rien de plus subjectif, en effet, ni de plus illusoire que ce pr&eacute;tendu
+regard intuitif jet&eacute; dans l'int&eacute;rieur des choses. W. James lui-m&ecirc;me a
+avou&eacute; que les intuitions sourdes ne sont le plus souvent que le reflet
+d'un caract&egrave;re variable avec chaque penseur. Le motif s'en devine
+ais&eacute;ment. Lib&eacute;r&eacute; des entraves de la raison et de ses premiers principes,
+l'esprit intuitif y d&eacute;couvre facilement tout ce qu'il veut.</p>
+
+<p>M. Bergson pr&eacute;tend y saisir &laquo;l'essence de la vie aussi bien que de la
+mati&egrave;re&raquo;, aussi fait-il du sentiment imm&eacute;diat de la vie le fond de sa
+m&eacute;taphysique; M. Blondel y per&ccedil;oit une manifestation concr&egrave;te et
+progressive de l'Infini; M. Le Roy y a entrevu, avec le sens du divin,
+la pr&eacute;sence m&ecirc;me de Dieu; avant eux, Schelling et Ravaison y avaient
+d&eacute;couvert la stabilit&eacute; de la vie &eacute;ternelle; contrairement &agrave; tous les
+disciples d'H&eacute;raclite qui n'y trouvent que la mobilit&eacute; du devenir pur.</p>
+
+<p>Eh! Qui pourrait pr&eacute;voir toutes les d&eacute;couvertes futures que cette
+&laquo;sympathie divinatrice&raquo; r&eacute;serve &agrave; nos fervents adeptes de
+l'intuitionisme et du mysticisme! Qu'est-ce qui ne devient pas croyable,
+quand on ne croit plus qu'au sentiment et au flair de l'instinct
+individuel?</p>
+
+<p>Pour nous restreindre &agrave; la d&eacute;couverte de M. Bergson, elle se
+r&eacute;sume&mdash;comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; expos&eacute;e longuement&mdash;dans l'id&eacute;e de
+<i>Temps, &eacute;toffe ou substance des choses et principe de la vie, non moins
+que de ce</i> &laquo;<i>psychique inverti</i>&raquo; <i>qui est la mati&egrave;re</i>.</p>
+
+<p>Or, cette id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale est non seulement un concept, mais le plus
+compliqu&eacute; et le plus raffin&eacute; de tous, car il suppose une &eacute;laboration
+tr&egrave;s complexe d'une multitude de concepts, de sentiments et
+d'imaginations amalgam&eacute;s dans une conception prodigieusement &eacute;trange et
+syst&eacute;matique.</p>
+
+<p>En cela, rien ne ressemble moins &agrave; une intuition pure et simple: c'est
+au contraire la cr&eacute;ation de toute pi&egrave;ce d'une vaste et brillante
+chim&egrave;re, baptis&eacute;e apr&egrave;s coup de <i>contact supra-intellectuel</i> avec la
+r&eacute;alit&eacute; absolue, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i> ... ce que M. Fouill&eacute;e appelle
+ironiquement l'<i>Imagination cr&eacute;atrice</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est l&agrave;, ajoute-t-il justement, qu'une cr&eacute;ation de la pens&eacute;e, non
+une mani&egrave;re imm&eacute;diate de fouiller les entrailles des choses.
+L'imagination philosophique ou scientifique est simplement une synth&egrave;se
+rapide d'analyses ant&eacute;rieures ou une construction de synth&egrave;ses
+hypoth&eacute;tiques, qui n'ont de valeur qu'en s'appuyant sur les analyses.
+Les pr&eacute;tendues intuitions sont alors de la logique ail&eacute;e, prompte comme
+l'oiseau, ramassant les syllogismes en enthym&egrave;mes, les enthym&egrave;mes en
+jugements, les jugements en id&eacute;es saisies d'un regard de la
+pens&eacute;e.&raquo;<a name="FNanchor_456_456" id="FNanchor_456_456"></a><a href="#Footnote_456_456" class="fnanchor">[456]</a></p>
+
+<p>L'intuition, loin d'&ecirc;tre un proc&eacute;d&eacute; privil&eacute;gi&eacute;, se r&eacute;sout donc en ces
+<i>jeux d'entit&eacute;s conceptuelles</i> pour lesquels on professait tant de
+m&eacute;pris. Qu'ils soient lents ou rapides comme un trait de lumi&egrave;re, leur
+proc&eacute;d&eacute; reste toujours le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Nous voil&agrave; donc bien loin de cette intuition des choses &laquo;par le dedans&raquo;,
+de cette connaissance &laquo;parfaite et infaillible&raquo;&mdash;parce qu'elle serait la
+&laquo;co&iuml;ncidence avec l'acte g&eacute;n&eacute;rateur de la r&eacute;alit&eacute;&raquo;,&mdash;que l'on nous avait
+si pompeusement annonc&eacute;e. L'intuition, dans un vol pareil en audace a
+celui de Prom&eacute;th&eacute;e, devait nous ravir tous les secrets du ciel et de la
+terre. Elle ne nous parlait que de perception <i>pure</i>, de souvenir <i>pur</i>,
+de dur&eacute;e <i>pure</i>, d'h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; <i>pure</i>, de libert&eacute; <i>pure</i>, de mobilit&eacute;
+<i>pure</i>, de vie et de cr&eacute;ation &agrave; l'&eacute;tat <i>pur</i>, comme de donn&eacute;es
+imm&eacute;diates de la conscience intuitive. Or, tous ces espoirs sont vains;
+de fait, la vie ne se saisit pas &agrave; l'&eacute;tat pur; rien ne se laisse ainsi
+saisir, soustrait &agrave; toutes ses relations naturelles. Les notions pures
+qu'on nous proposait sont donc des &laquo;entit&eacute;s&raquo; imagin&eacute;es de toute pi&egrave;ce et
+mises bien ind&ucirc;ment au rang des r&eacute;alit&eacute;s v&eacute;cues. Suivant le mot de
+Tacite: ils fabriquent des idoles et y croient: <i>fingunt atque credunt</i>!</p>
+
+<p>N'importe, les &laquo;entit&eacute;s conceptuelles&raquo; n'auraient pu pr&eacute;tendre &agrave;
+l'honneur d'une telle r&eacute;habilitation. On en rencontre partout dans les
+&#339;uvres de la nouvelle &eacute;cole; elles sont devenues la trame essentielle
+de toute la philosophie intuitionniste.</p>
+
+<p>Si l'on retranchait, par exemple, de &laquo;l'Evolution cr&eacute;atrice&raquo;, tout ce
+qu'elle contient de notions g&eacute;n&eacute;rales et d'inf&eacute;rences rationnelles par
+induction ou d&eacute;duction&mdash;ces proc&eacute;d&eacute;s si suspects,&mdash;il n'en resterait pas
+grand'chose, car elle est plus charg&eacute;e de m&eacute;taphysique syllogisante que
+d'observation pure. Sans cet appel incessant aux donn&eacute;es conceptuelles
+de l'intelligence et au raisonnement&mdash;si souvent calomni&eacute;es par
+l'auteur,&mdash;que deviendraient ses belles r&eacute;futations du mat&eacute;rialisme, du
+m&eacute;canisme et de l'id&eacute;alisme anglais? Elles ne tiendraient plus debout.
+Que si parfois il d&eacute;raisonne lui-m&ecirc;me, c'est encore en raisonnant &agrave;
+outrance. Donc, son brillant a&eacute;rostat est tout gonfl&eacute;
+d'intellectualisme.</p>
+
+<p>Le fait est si &eacute;vident que M. Bergson a d&ucirc; prendre la peine de s'en
+excuser. Il nous a r&eacute;pondu que les concepts dont il se sert sont des
+&laquo;concepts souples, mobiles, fluides, bien diff&eacute;rents de ceux que nous
+manions d'habitude ... des concepts appropri&eacute;s &agrave; un seul objet ...
+concepts dont on peut dire &agrave; peine que c'est encore un concept,
+puisqu'il ne s'applique qu'&agrave; une seule chose&raquo;<a name="FNanchor_457_457" id="FNanchor_457_457"></a><a href="#Footnote_457_457" class="fnanchor">[457]</a>.</p>
+
+<p>Le lecteur jugera de la valeur de cette &eacute;chappatoire. Comme si l'on
+pouvait discuter sur un objet dont le concept serait &laquo;fluide&raquo;, avec des
+d&eacute;finitions &laquo;mobiles&raquo; et perp&eacute;tuellement changeantes! Ou comme si nos
+jugements et nos raisonnements, pour &ecirc;tre valides, pouvaient se passer
+de termes g&eacute;n&eacute;raux! Si M. Bergson ne s'&eacute;tait servi que de tels
+<i>pseudo-concepts</i>, tous ses beaux raisonnements seraient caducs, d'apr&egrave;s
+les r&egrave;gles les plus &eacute;l&eacute;mentaires de la Logique.</p>
+
+<p>Concluons, encore une fois, que l'intuition, pure de tout concept, telle
+que les bergsoniens la con&ccedil;oivent, ne peut &ecirc;tre qu'un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Aurait-elle toutes les qualit&eacute;s de la fumeuse jument de Rolland, elle en
+aurait surtout le grave d&eacute;faut, celui de ne point exister.</p>
+
+<p>L'intuition, sans les id&eacute;es correspondantes aux objets per&ccedil;us, serait
+une facult&eacute; aveugle plong&eacute;e dans un trou noir o&ugrave; elle ne pourrait rien
+discerner ni se discerner elle-m&ecirc;me. Seule l'id&eacute;e &eacute;claire les objets et
+nous permet de les discerner, soit dans l'analyse de leurs d&eacute;tails, soit
+dans leur unit&eacute; synth&eacute;tique.</p>
+
+<p>Mais si la valeur de l'id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale ou du concept et des premiers
+principes qui l'accompagnent a d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; mise en doute ou ni&eacute;e par une
+m&eacute;taphysique nominaliste, ce vice essentiel rejaillit sur l'intuition
+elle-m&ecirc;me. Aussit&ocirc;t, l'intuition s'&eacute;croule, avec l'intelligence, dans le
+gouffre du scepticisme universel. Gouffre sans fond et sans espoir de
+rem&egrave;de, car les n&eacute;gations nominalistes, en sapant par la base toute
+connaissance intellectuelle, permettent &agrave; l'antiintellectualiste de ne
+tenir aucun compte des objections qu'on lui adresse au nom du bon sens
+et de la raison, facult&eacute;s d&eacute;sormais &laquo;p&eacute;rim&eacute;es&raquo;.</p>
+
+<p>La tentative de M. Bergson d'&eacute;lever une intuition philosophique sur les
+ruines de l'intelligence&mdash;alors que leur sort est essentiellement
+li&eacute;&mdash;n'&eacute;tait donc qu'un essai chim&eacute;rique, condamn&eacute; &agrave; un avortement
+certain. La philosophie sera intellectualiste ou elle ne sera pas! Non,
+sans doute, qu'elle doive revenir &agrave; un intellectualisme <i>a priori</i>,
+irr&eacute;vocablement condamn&eacute;, mais &agrave; ce sage intellectualisme exp&eacute;rimental
+si bien appel&eacute; par M. Rabier un <i>empirisme intelligent</i>: celui
+d'Aristote et de saint Thomas, si peu connu des modernes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>III. <i>Remarques</i>.&mdash;Il s'en faut cependant que cet appel &agrave; l'intuition ne
+r&eacute;ponde point &agrave; un besoin raisonnable de la pens&eacute;e contemporaine et soit
+&agrave; rejeter sans aucune r&eacute;serve. Et cette &acirc;me de v&eacute;rit&eacute;, nous voudrions,
+en terminant, la d&eacute;gager des scories et de la gangue &eacute;paisse dont on l'a
+envelopp&eacute;e et obscurcie.</p>
+
+<p>On a vraiment trop abus&eacute;, surtout depuis Descartes et Kant, des
+constructions <i>a priori</i>. Il &eacute;tait temps de renoncer &agrave; une telle m&eacute;thode
+si p&eacute;rilleuse et si st&eacute;rile, en prenant contact avec les r&eacute;alit&eacute;s de la
+nature, et de subir le contr&ocirc;le des exp&eacute;riences vulgaires et
+scientifiques. Il &eacute;tait temps de revenir &agrave; &laquo;une vue directe des choses&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Que la pens&eacute;e du XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle ait r&eacute;clam&eacute; une philosophie de
+ce genre, soustraite &agrave; l'arbitraire, capable de descendre au d&eacute;tail des
+faits particuliers, cela n'est pas douteux.&raquo;<a name="FNanchor_458_458" id="FNanchor_458_458"></a><a href="#Footnote_458_458" class="fnanchor">[458]</a> M. Bergson le
+reconna&icirc;t, mais on l'avait reconnu avant lui, et c'&eacute;tait l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment
+la principale raison d'&ecirc;tre de la renaissance au cours de ce si&egrave;cle du
+p&eacute;ripat&eacute;tisme, qui a pour m&eacute;thode de tirer ses id&eacute;es abstraites des
+faits concrets et d'&eacute;difier la m&eacute;taphysique sur la physique, en sorte
+que pour elle il n'y a jamais ni <i>intuition pure</i> ou vide de toute id&eacute;e,
+ni <i>id&eacute;e pure</i> ou <i>a priori</i> sans aucune intuition profonde du r&eacute;el.</p>
+
+<p>On conna&icirc;t, au contraire, la mani&egrave;re tout a prioristique dont Descartes
+a us&eacute;, par exemple, pour formuler les lois du mouvement des corps, en
+les d&eacute;duisant de l'id&eacute;e de Dieu, de son immutabilit&eacute; ou de quelque autre
+&laquo;id&eacute;e claire&raquo;. On sait que s'il a fait appel &agrave; l'exp&eacute;rience, c'est pour
+lui faire jouer un r&ocirc;le tr&egrave;s secondaire et subordonn&eacute;, celui de
+confirmer ou de compl&eacute;ter nos &laquo;id&eacute;es claires&raquo;, enti&egrave;rement inn&eacute;es et
+ind&eacute;pendantes de l'exp&eacute;rience<a name="FNanchor_459_459" id="FNanchor_459_459"></a><a href="#Footnote_459_459" class="fnanchor">[459]</a>. Ne consid&eacute;rer celle-ci que comme la
+tr&egrave;s humble servante de la &laquo;ratiocination&raquo; nous para&icirc;t aujourd'hui un
+abus invraisemblable.</p>
+
+<p>Quant aux <i>formes a priori</i> de Kant, elles tombent sous la m&ecirc;me
+r&eacute;probation, et M. Bergson n'a cess&eacute; de les cribler des traits de sa
+critique vengeresse. Bien des pages seraient &agrave; citer; en voici une prise
+au hasard qui n'est pas la moins vigoureuse: &laquo;Un des principaux
+artifices de la critique kantienne a consist&eacute; &agrave; prendre au mot le
+m&eacute;taphysicien et le savant (qui sp&eacute;culaient <i>a priori</i>), &agrave; pousser la
+m&eacute;taphysique et la science jusqu'&agrave; la limite extr&ecirc;me du symbolisme o&ugrave;
+elles pourraient aller, et o&ugrave; d'ailleurs elles s'acheminaient
+d'elles-m&ecirc;mes, d&egrave;s que l'entendement revendique une ind&eacute;pendance (des
+faits) pleine de p&eacute;rils. Une fois m&eacute;connues les attaches de la science
+et de la m&eacute;taphysique avec l'intuition intellectuelle (des faits), Kant
+n'a pas de peine &agrave; montrer que notre science est toute relative et notre
+m&eacute;taphysique tout artificielle. Comme il a exasp&eacute;r&eacute; l'ind&eacute;pendance de
+l'entendement dans un cas comme dans l'autre, comme il a all&eacute;g&eacute; la
+m&eacute;taphysique et la science de l'intuition intellectuelle qui les lestait
+int&eacute;rieurement, la science ne lui pr&eacute;sente plus, avec ses relations,
+qu'une pellicule de forme, et la m&eacute;taphysique, avec ses choses, qu'une
+pellicule de mati&egrave;re. Est-il &eacute;tonnant que la premi&egrave;re ne lui montre
+alors que des cadres embo&icirc;t&eacute;s dans des cadres, et la seconde des
+fant&ocirc;mes qui courent apr&egrave;s des fant&ocirc;mes?</p>
+
+<p>&laquo;... Il a port&eacute; &agrave; notre science et &agrave; notre m&eacute;taphysique des coups si
+rudes qu'elles ne sont pas encore tout &agrave; fait revenues de leur
+&eacute;tourdissement.&raquo;</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s une critique vigoureuse de ce grand r&ecirc;ve de la &laquo;math&eacute;matique
+universelle&raquo; que Kant a eu le grand tort de prendre pour une r&eacute;alit&eacute;, et
+de ces formes <i>a priori</i> o&ugrave; tout le r&eacute;el doit entrer de gr&eacute; ou de force,
+il conclut ainsi:</p>
+
+<p>&laquo;Bref, toute la Critique de la Raison pure aboutit &agrave; &eacute;tablir que le
+Platonisme, ill&eacute;gitime si les id&eacute;es sont des choses (des substances),
+devient l&eacute;gitime si les id&eacute;es sont des rapports (des formes), et que
+l'id&eacute;e toute faite, une fois ainsi ramen&eacute;e du ciel sur la terre, est
+bien, comme l'avait voulu Platon, le fond commun de la pens&eacute;e et de la
+nature. Mais toute la Critique de la Raison pure repose aussi sur ce
+postulat que notre intelligence est incapable d'autre chose que de
+platoniser, c'est-&agrave;-dire de couler toute exp&eacute;rience dans des moules
+pr&eacute;existants.&raquo;<a name="FNanchor_460_460" id="FNanchor_460_460"></a><a href="#Footnote_460_460" class="fnanchor">[460]</a></p>
+
+<p>Voil&agrave; qui est fort bien raisonn&eacute;; c'est l'id&eacute;e qu'il faut mouler sur le
+r&eacute;el et non pas le r&eacute;el sur l'id&eacute;e <i>a priori.</i> Et c'est l&agrave;, pr&eacute;cis&eacute;ment,
+nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, la grande sup&eacute;riorit&eacute; de l'aristot&eacute;lisme sur le
+platonisme, de la philosophie traditionnelle sur toutes les philosophies
+modernes<a name="FNanchor_461_461" id="FNanchor_461_461"></a><a href="#Footnote_461_461" class="fnanchor">[461]</a>.</p>
+
+<p>Mais comment r&eacute;aliser ce progr&egrave;s, comment passer de la pens&eacute;e &agrave; la
+nature, du sujet &agrave; l'objet? N'est-ce pas l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment l'ab&icirc;me que
+depuis Descartes et Kant on ne savait plus comment franchir, tous les
+<i>ponts</i> paraissant irr&eacute;m&eacute;diablement coup&eacute;s entre les deux rives
+distantes &agrave; l'infini?</p>
+
+<p>Toute la philosophie moderne, plus ou moins imbue de subjectivisme,
+s'&eacute;tait donc enferm&eacute;e dans l'&eacute;tude du sujet pensant&mdash;sans en pouvoir
+sortir,&mdash;comme &laquo;dans un trou o&ugrave; l'on &eacute;touffe&raquo;. La philosophie
+traditionnelle, depuis Aristote, avait bien d&eacute;couvert et publi&eacute; la
+th&eacute;orie c&eacute;l&egrave;bre de la communication des &ecirc;tres entre eux, mais le secret
+s'&eacute;tait perdu et l'on ne tentait m&ecirc;me plus aucun effort pour le
+retrouver, parce qu'on le disait impossible.</p>
+
+<p>Ce pr&eacute;jug&eacute; est si tenace que l'on voit encore des penseurs de talent
+&eacute;crire sans la moindre h&eacute;sitation des paradoxes comme celui-ci: &laquo;Un
+<i>dehors</i> et un <i>au del&agrave;</i> de la pens&eacute;e est, par d&eacute;finition, chose
+absolument impensable. Jamais on ne sortira de cette objection.... La
+pens&eacute;e, en se cherchant un objet absolu, ne trouve jamais qu'elle-m&ecirc;me;
+le r&eacute;el con&ccedil;u comme chose purement donn&eacute;e fuit sans cesse devant la
+critique.&raquo;<a name="FNanchor_462_462" id="FNanchor_462_462"></a><a href="#Footnote_462_462" class="fnanchor">[462]</a></p>
+
+<p>C'est donc, pour tous nos modernes, la pens&eacute;e qui se contemple et se
+saisit elle-m&ecirc;me, en croyant saisir et contempler un objet &eacute;tranger au
+moi! Pour nous, au contraire, c'est l'illusion &eacute;trange et fantastique de
+ce <i>solipsisme</i> qui est contradictoire et impensable!</p>
+
+<p>Nous avons vu comment M. Bergson, loin d'accepter cette d&eacute;fense de
+communiquer avec le dehors, avait hardiment bris&eacute; et franchi la barri&egrave;re
+imaginaire en posant en principe l'intuition imm&eacute;diate du monde
+ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave;, aux yeux de ses contemporains&mdash;et m&ecirc;me de ses plus &eacute;minents
+disciples qui ont refus&eacute; de le suivre,&mdash;une audace r&eacute;volutionnaire. A
+nos yeux, c'est un acte de courage louable; mais c'est surtout un acte
+de simple bon sens. S'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; soutenu par une analyse psychologique
+et m&eacute;taphysique plus profonde, se rapprochant de la fameuse th&eacute;orie
+p&eacute;ripat&eacute;ticienne sur la communication de <i>l'agent et du patient</i>&mdash;qu'il
+semble ignorer totalement,&mdash;son acte de bon sens se f&ucirc;t doubl&eacute; d'un acte
+philosophique d'une plus haute port&eacute;e.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, l'intuition du r&eacute;el est enfin reint&eacute;gr&eacute;e dans la
+philosophie positive, &agrave; une place d'autant plus honorable que son exil
+avait &eacute;t&eacute; plus long et plus imm&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'intuition imm&eacute;diate du monde ext&eacute;rieur par les sens externes, il
+fallait aussi r&eacute;int&eacute;grer l'intuition imm&eacute;diate du <i>moi-agent</i> par le
+sens intime. Ici, M. Bergson, quoique en avance sur ses contemporains,
+nous para&icirc;t encore bien incomplet.</p>
+
+<p>&laquo;Si cette intuition existe, &eacute;crit-il, une prise de possession de
+l'esprit par lui-m&ecirc;me est possible et non plus seulement une
+connaissance ext&eacute;rieure et ph&eacute;nom&eacute;nale.&raquo;<a name="FNanchor_463_463" id="FNanchor_463_463"></a><a href="#Footnote_463_463" class="fnanchor">[463]</a> Apr&egrave;s une affirmation si
+nette, on s'attend &agrave; voir appara&icirc;tre le <i>moi-agent</i> et l'on est d&eacute;&ccedil;u.</p>
+
+<p>Sans doute, il nous a bien dit que le moi &eacute;tait per&ccedil;u dans ses
+profondeurs et non &agrave; sa surface: &laquo;J'en per&ccedil;ois l'int&eacute;rieur, le dedans,
+par des sensations que j'appelle affectives, au lieu d'en conna&icirc;tre
+seulement la pellicule superficielle.&raquo;<a name="FNanchor_464_464" id="FNanchor_464_464"></a><a href="#Footnote_464_464" class="fnanchor">[464]</a> Mais cette analyse
+psychologique est encore bien insuffisante.</p>
+
+<p>S'il avait &eacute;tudi&eacute;, comme Maine de Biran, le sentiment de l'effort
+actuel, o&ugrave;, sous l'action, appara&icirc;t si clairement l'existence d'un agent
+qui s'efforce pour passer de la puissance &agrave; l'acte, M. Bergson aurait
+conclu &agrave; la perception imm&eacute;diate de l'<i>existence</i>&mdash;je ne dis pas de la
+<i>nature</i> que le raisonnement seul peut atteindre&mdash;de cet agent qui n'a
+rien de myst&eacute;rieux puisqu'il s'appelle <i>moi</i>, et qu'il se proclame
+ma&icirc;tre de son action, en disant: <i>ma</i> pens&eacute;e, <i>mon</i> vouloir, <i>mon</i>
+choix, au lieu de dire <i>votre</i> pens&eacute;e, <i>votre</i> vouloir, <i>voire</i> choix.</p>
+
+<p>Sans cette intuition, le raisonnement seul ne permettrait jamais au moi
+de se conna&icirc;tre lui-m&ecirc;me. Appuy&eacute; sur le principe de substance:
+<i>l'accident suppose un sujet</i>, il n'aurait pas droit de conclure que ce
+sujet est notre moi, notre personne. Au lieu de dire: <i>je</i> pense, <i>je</i>
+veux, <i>je</i> choisis, il devrait conclure seulement&mdash;sous une forme
+impersonnelle:&mdash;<i>on</i> pense, <i>on</i> veut, <i>on</i> choisit, comme on dit: <i>il</i>
+pleut ou <i>il</i> neige!</p>
+
+<p>Cette intuition imm&eacute;diate d'un agent sous l'action, il &eacute;tait difficile &agrave;
+M. Bergson de la reconna&icirc;tre, apr&egrave;s avoir fait profession du plus pur
+ph&eacute;nom&eacute;nisme, sans se contredire ouvertement et renverser de fond en
+comble son propre syst&egrave;me. Il a donc l&agrave; comme une apparence d'excuse.</p>
+
+<p>Mais ceux-l&agrave; n'en ont aucune qui, apr&egrave;s avoir combattu le ph&eacute;nom&eacute;nisme
+et admis des agents sous les actions, des &ecirc;tres sous les modes d'&ecirc;tre,
+osent traiter &laquo;d'illusion d'ultra-raffin&eacute;s&raquo; la perception imm&eacute;diate du
+moi-agent<a name="FNanchor_465_465" id="FNanchor_465_465"></a><a href="#Footnote_465_465" class="fnanchor">[465]</a>. Ceux-l&agrave; sont sans excuse qui tentent de chasser de la
+psychologie exp&eacute;rimentale la perception de cet agent, quelle qu'en soit
+d'ailleurs la nature, spirituelle ou mat&eacute;rielle. En cela, il font le
+jeu, sans s'en douter, des positivistes et des ph&eacute;nom&eacute;nistes, et en
+deviennent, bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, les prisonniers, parce qu'il est
+impossible de <i>d&eacute;crire</i> les faits psychologiques sans les <i>juger</i>, et
+que les d&eacute;crire comme le fait un pur ph&eacute;nom&eacute;niste, c'est d&eacute;j&agrave; juger que
+le ph&eacute;nom&eacute;nisme est vrai.</p>
+
+<p>Par exemple, impossible de dire, comme psychologue, que l'&acirc;me (quelle
+qu'en soit la nature) est une &laquo;hypoth&egrave;se superflue&raquo; pour expliquer les
+faits psychiques;&mdash;et puis d'ajouter, comme m&eacute;taphysicien, qu'elle est
+indispensable pour expliquer les m&ecirc;mes faits.</p>
+
+<p>Ce raisonnement est tellement &eacute;vident qu'il a forc&eacute; l'adh&eacute;sion de M.
+Bergson lui-m&ecirc;me dans une page m&eacute;morable que nous recommandons &agrave; la
+m&eacute;ditation des philosophes spiritualistes auxquels nous venons de faire
+allusion.</p>
+
+<p>&laquo;A premi&egrave;re vue, il peut para&icirc;tre prudent d'abandonner &agrave; la science (la
+Psychologie positive) la consid&eacute;ration des faits.... A cette
+connaissance, le philosophe superposera une critique de la facult&eacute; de
+conna&icirc;tre et aussi, le cas &eacute;ch&eacute;ant, une m&eacute;taphysique: quant &agrave; la
+connaissance m&ecirc;me, dans sa mat&eacute;rialit&eacute;, il la tient pour affaire de
+science et non pas de philosophie.</p>
+
+<p>&laquo;Mais comment ne pas voir que cette pr&eacute;tendue division du travail
+revient &agrave; tout brouiller et &agrave; tout confondre? La m&eacute;taphysique ou la
+critique que le philosophe se r&eacute;serve de faire, il va les recevoir
+toutes faites de la science positive, d&eacute;j&agrave; contenues dans les
+descriptions et les analyses dont il a abondonn&eacute; au savant tout le
+souci. Pour n'avoir pas voulu intervenir, d&egrave;s le d&eacute;but, dans les
+questions de fait, il se trouve r&eacute;duit dans les questions de principe &agrave;
+formuler purement et simplement en termes plus pr&eacute;cis la m&eacute;taphysique et
+la critique inconscientes, partant inconsistantes, que dessine
+l'attitude m&ecirc;me de la science vis-&agrave;-vis de la r&eacute;alit&eacute;....</p>
+
+<p>&laquo;On ne peut pas d&eacute;crire l'aspect de l'objet sans pr&eacute;juger sa nature
+intime et son organisation. La forme n'est pas tout &agrave; fait isolable de
+la mati&egrave;re, et celui qui a commenc&eacute; par r&eacute;server &agrave; la philosophie les
+questions de principe, et qui a voulu, par l&agrave;, mettre la philosophie
+au-dessus des sciences comme une Cour de cassation au-dessus des Cours
+d'assises et d'appel, sera amen&eacute;, de degr&eacute; en degr&eacute;, &agrave; ne plus faire
+d'elle qu'une simple cour d'enregistrement charg&eacute;e tout au plus de
+libeller en termes plus pr&eacute;cis des sentences qui lui arrivent
+irr&eacute;vocablement rendues.&raquo;<a name="FNanchor_466_466" id="FNanchor_466_466"></a><a href="#Footnote_466_466" class="fnanchor">[466]</a></p>
+
+<p>Voil&agrave; qui est fort bien dit. C'est la psychologie exp&eacute;rimentale qui
+tiendra la psychologie m&eacute;taphysique prisonni&egrave;re, si celle-ci abdique
+tout contr&ocirc;le sur la marche de la premi&egrave;re: ce qui se fera sans <i>elle</i>,
+se fera <i>contre elle</i>. Et cette bonne le&ccedil;on nous vient de nos
+adversaires eux-m&ecirc;mes: <i>fas est et ab hoste doceri</i>!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A l'intuition du moi-agent et de tous les agents ext&eacute;rieurs per&ccedil;us &agrave;
+travers leurs actions, il faut ajouter une troisi&egrave;me esp&egrave;ce d'intuition,
+bien diff&eacute;rente des deux premi&egrave;res, l'<i>intuition intellectuelle</i>,
+fonction propre de l'intelligence humaine. Elle seule sait <i>lire &agrave;
+l'int&eacute;rieur (intus-legere)</i> de l'objet concret, contingent et
+p&eacute;rissable, le <i>type</i> &eacute;ternel et n&eacute;cessaire dont il est l'expression
+sensible<a name="FNanchor_467_467" id="FNanchor_467_467"></a><a href="#Footnote_467_467" class="fnanchor">[467]</a>. Elle seule, con&ccedil;oit l'<i>id&eacute;e</i> ou notion g&eacute;n&eacute;rale, et, par
+l'intuition des rapports n&eacute;cessaires entre les id&eacute;es, nous d&eacute;couvre les
+jugements ou <i>principes premiers</i>.</p>
+
+<p>Or, les notions les plus &eacute;l&eacute;mentaires&mdash;avant leurs combinaisons savantes
+dans des notions complexes&mdash;sont directement per&ccedil;ues par une pure
+intuition dans les r&eacute;alit&eacute;s ext&eacute;rieures ou intimes qui les expriment.
+Telles sont les notions transcendantales d'&ecirc;tre<a name="FNanchor_468_468" id="FNanchor_468_468"></a><a href="#Footnote_468_468" class="fnanchor">[468]</a>, d'unit&eacute;, de bont&eacute;,
+de beaut&eacute;, etc.; ainsi que les notions cat&eacute;goriques de substance et
+d'accident, de qualit&eacute; et de quantit&eacute;, d'action et de passion, d'espace
+et de temps, etc. Tout cela, nous l'exp&eacute;rimentons &agrave; chaque instant; bien
+plus, tout cela, nous le sommes, nous le saisissons sur le vif en
+nous-m&ecirc;mes, nous le vivons, et s'il y eut jamais des connaissances
+&laquo;v&eacute;cues&raquo;, ce sont bien celles-l&agrave;.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; cette antique notion d' &laquo;intuition&raquo;, d&eacute;sormais reconquise, la
+philosophie tout enti&egrave;re se transfigure. L'intuition du r&eacute;el, comme un
+phare lumineux, l'enveloppe de la base au sommet. Elle est &agrave; la base,
+puisqu'elle tire du r&eacute;el toutes ses donn&eacute;es concr&egrave;tes, tous les
+mat&eacute;riaux de ses constructions id&eacute;ales, et qu'elle peut v&eacute;rifier sans
+cesse la conformit&eacute; de ses images sensibles avec le r&eacute;el intuitivement
+per&ccedil;u. Elle est au sommet, car c'est encore &agrave; l'intuition sensible que
+revient l'esprit, &agrave; chacune des &eacute;tapes de ses ascensions vers la v&eacute;rit&eacute;
+totale, soit pour juger de la valeur objective de ce qu'elle a b&acirc;ti, en
+reprenant contact avec le r&eacute;el, soit pour approfondir davantage ses
+notions, ses th&eacute;ories, en les replongeant dans le milieu r&eacute;el d'o&ugrave; elles
+ont surgi, en les regardant de nouveau &agrave; la lumi&egrave;re de ce concret dont
+la profondeur de sens est in&eacute;puisable, suivant l'adage scolastique:
+<i>omne individuum ineffabile</i>.</p>
+
+<p>La beaut&eacute; et surtout la v&eacute;rit&eacute; d'une telle science philosophique, ainsi
+reconstruite sur l'intuition du r&eacute;el, &eacute;clatent &agrave; tous les regards. Elle
+n'est plus une divination hypoth&eacute;tique d'un noum&egrave;ne inconnaissable;&mdash;est
+une contemplation de la v&eacute;rit&eacute;&mdash;sinon directement dans le Soleil divin
+o&ugrave; elle habite,&mdash;du moins dans les r&eacute;alit&eacute;s cr&eacute;&eacute;es o&ugrave; se r&eacute;fl&eacute;chissent
+et se jouent, plus accessibles &agrave; nos faibles regards, les innombrables
+rayons de sa lumi&egrave;re. A ses yeux, les lois de l'&ecirc;tre sont per&ccedil;ues dans
+l'&ecirc;tre lui-m&ecirc;me et leur port&eacute;e philosophique est d&eacute;sormais fond&eacute;e<a name="FNanchor_469_469" id="FNanchor_469_469"></a><a href="#Footnote_469_469" class="fnanchor">[469]</a>.</p>
+
+<p>Au contraire, supprimez toute intuition du r&eacute;el, le sujet pensant
+tourne; au dedans de lui-m&ecirc;me sans en pouvoir sortir. Comme l'&eacute;cureuil
+dans sa cage, il peut en tournant rapidement se donner l'illusion de
+franchir l'immensit&eacute; des espaces; de fait, il reste toujours sur place.</p>
+
+<p>Le philosophe subjectiviste, incapable de confronter sa pens&eacute;e avec le
+r&eacute;el qu'elle doit repr&eacute;senter, ne pourra plus la confronter qu'avec
+elle-m&ecirc;me: ce qui n'a aucun sens, car la norme de la pens&eacute;e ne peut &ecirc;tre
+la pens&eacute;e elle-m&ecirc;me, sans une &eacute;vidente contradiction; ou bien comparer
+ensemble deux pens&eacute;es: un pr&eacute;dicat et un attribut, pour voir leur
+conformit&eacute; logique: ce qui n'a aucune utilit&eacute; pour juger de leur valeur
+r&eacute;elle ou ontologique.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, &agrave; quoi lui sert d'avoir des notions et des principes, par
+exemple les notions de cause et d'effet, et le principe de causalit&eacute;, si
+l'esprit ne peut plus constater, en lui et hors de lui, l'existence de
+causes et d'effets r&eacute;els correspondant &agrave; ces notions abstraites? A quoi
+lui sert le principe de causalit&eacute;, s'il ignore s'il y a dans la nature
+des r&eacute;alit&eacute;s concr&egrave;tes auxquelles il serait applicable?</p>
+
+<p>Toute sa m&eacute;taphysique <i>a priori</i> reste ainsi suspendue en l'air comme un
+monde possible, mais peut-&ecirc;tre irr&eacute;el ou fort diff&eacute;rent de celui que
+nous habitons et sans aucune application l&eacute;gitime &agrave; notre monde actuel.
+En un mot, sans l'intuition de l'&ecirc;tre, toute la M&eacute;taphysique s'&eacute;vanouit
+comme science du r&eacute;el.</p>
+
+<p>Ces cons&eacute;quences, M. Bergson les a fort bien vues&mdash;rendons-lui cette
+justice,&mdash;et il a eu le courage de les rappeler &agrave; nos contemporains qui
+les avaient perdues de vue ou plut&ocirc;t enti&egrave;rement m&eacute;connues. Il a m&ecirc;me su
+poser le probl&egrave;me avec une parfaite nettet&eacute;: l'esprit humain est-il, oui
+ou non, incapable d'aucune intuition du r&eacute;el?&mdash;<i>Toute la question est
+l&agrave;</i>, d&eacute;clarait-il fort justement, et il ajoutait: &laquo;Les doctrines qui ont
+un fond d'intuition (du r&eacute;el) &eacute;chappent &agrave; la critique kantienne, dans la
+mesure m&ecirc;me o&ugrave; elles sont intuitives.&raquo;<a name="FNanchor_470_470" id="FNanchor_470_470"></a><a href="#Footnote_470_470" class="fnanchor">[470]</a></p>
+
+<p>C'est, en effet, la seule mani&egrave;re de tourner ou de briser la barri&egrave;re
+artificielle &eacute;lev&eacute;e par Kant entre la pens&eacute;e et l'objet r&eacute;el. M. Bergson
+n'aurait-il &eacute;crit que ces paroles pour r&eacute;sumer sa th&eacute;orie de
+l'intuition, nous devrions lui en savoir gr&eacute;, car elles sont le mot
+d'ordre d'une r&eacute;volution antikantienne et antisubjectiviste.</p>
+
+<p>Malheureusement, sa r&eacute;action si l&eacute;gitime, si n&eacute;cessaire, a d&eacute;pass&eacute; le
+but, comme il arrive ordinairement &agrave; toute r&eacute;action.</p>
+
+<p>Il a imagin&eacute; une intuition de l'objet, <i>en soi, par le dedans</i>, qui nous
+le ferait saisir tel qu'il est &agrave; l'int&eacute;rieur de lui-m&ecirc;me, dans la
+synth&egrave;se profonde et inexhaustible de son essence, alors qu'il nous
+suffit d'une intuition de l'objet <i>en soi</i>, mais vu <i>par le dehors</i>,
+dans les manifestations physiques ou psychiques qui l'expriment et que
+mon image mentale a la pr&eacute;tention l&eacute;gitime de reproduire. Il &eacute;tait
+d'ailleurs entra&icirc;n&eacute; &agrave; cet exc&egrave;s par son pr&eacute;jug&eacute; monistique o&ugrave; tous les
+&ecirc;tres, sujets ou objets, se confondent et se comp&eacute;n&egrave;trent dans une
+identit&eacute; chim&eacute;rique, ne pouvant plus rien avoir de cach&eacute; ou
+d'insaisissable les uns pour les autres.</p>
+
+<p>A cet exc&egrave;s sur un point, il a ajout&eacute; un tr&egrave;s grave d&eacute;faut sur un autre
+point non moins important. Ce d&eacute;fenseur &agrave; outrance de l'intuition
+sensible a ni&eacute; ou m&eacute;connu l'intuition intellectuelle, encore plus
+n&eacute;cessaire que la premi&egrave;re, car si l'intuition sensible nous donne la
+<i>mati&egrave;re</i> contingente et p&eacute;rissable, l'intuition intellectuelle nous en
+donne la <i>forme</i> &eacute;ternelle et n&eacute;cessaire. Or, c'est la forme qui nous
+fait comprendre la mati&egrave;re, et, sans elle, la mati&egrave;re resterait
+inintelligible et incomprise, comme pour les animaux sans raison qui
+voient tout sans rien comprendre.</p>
+
+<p>Non seulement la forme &eacute;ternelle nous fait comprendre ce <i>qui est</i> mais
+encore et surtout ce <i>qui doit &ecirc;tre</i>, c'est-&agrave;-dire les principes qui
+doivent orienter notre action et notre vie morale. Or, il est bien
+impossible de passer de l'intuition <i>de ce que nous sommes</i> pr&eacute;sentement
+&agrave; l'intuition <i>de ce que nous devons &ecirc;tre</i>, sans le secours de
+l'intelligence, facult&eacute; intuitive des principes n&eacute;cessaires aussi bien
+en morale qu'en logique et en m&eacute;taphysique. Sans elle, par cons&eacute;quent,
+il est impossible &agrave; M. Bergson de couronner sa psychologie par une
+science morale vraiment digne de ce nom.</p>
+
+<p>Pour se &laquo;conna&icirc;tre soi-m&ecirc;me&raquo;, suivant l'antique maxime, il ne suffit ni
+d'un regard sur le pr&eacute;sent ni d'un retour sur le pass&eacute;, il faut en outre
+une vue de l'avenir, ou plut&ocirc;t de l'id&eacute;al &eacute;ternel &agrave; r&eacute;aliser, id&eacute;al de
+bont&eacute; et de beaut&eacute; qui doit nous attirer et nous entra&icirc;ner en orientant
+notre vie tout enti&egrave;re. Or, ce progr&egrave;s moral individuel et social, cette
+&laquo;ascension dans une voie de spiritualit&eacute; croissante&raquo;, ce n'est pas un
+fait universel que l'on constate; c'est un principe d'ordre qui s'impose
+&agrave; notre esprit et &agrave; notre action, malgr&eacute; tous les faits contraires. Ici,
+l'intuition morale va bien au del&agrave; de l'exp&eacute;rience pr&eacute;sente; elle est
+donc intellectuelle. Elle porte sur des principes et non sur des faits,
+sur <i>ce qui doit &ecirc;tre</i> et non sur <i>ce qui est</i>. Elle n'est pas une
+perspective sur le temps ni m&ecirc;me sur l'avenir, mais sur l'&eacute;ternit&eacute;. La
+science morale sera donc intellectuelle ou elle ne sera pas.</p>
+
+<p>Cette n&eacute;gation audacieuse de l'intelligence par l'&eacute;cole nouvelle&mdash;qui se
+dit elle-m&ecirc;me n&eacute;o-positiviste et antiintellectualiste&mdash;a bris&eacute; les ailes
+de l'esprit humain, dont &laquo;toute, la dignit&eacute; consiste, non &agrave; sentir, mais
+&agrave; penser&raquo;. Elle a d&eacute;consid&eacute;r&eacute;, en m&ecirc;me temps, sa philosophie, car le
+premier devoir du penseur qui cherche &agrave; expliquer la nature humaine est
+de ne pas la mutiler, sous pr&eacute;texte de la mieux expliquer.</p>
+
+<p>Par cette mutilation, les n&eacute;o-positivistes renversent la l&eacute;gislation
+naturelle de l'esprit humain, dont ils ne peuvent pourtant pas plus se
+passer que nous, puisqu'ils se servent de l'id&eacute;e, et partant l'affirment
+encore au moment m&ecirc;me o&ugrave; ils la nient.</p>
+
+<p>Une intuition sensible du concret, sans une intuition correspondante de
+l'id&eacute;al et des principes premiers, ne peut conduire qu'&agrave; la confusion
+des id&eacute;es, &agrave; l'anarchie et au chaos. T&eacute;moins toutes ces incoh&eacute;rences,
+toutes ces contradictions, toutes ces inintelligibilit&eacute;s que nous
+n'avons cess&eacute;, &agrave; chaque page de ce travail, de relever en d&eacute;tail et de
+d&eacute;noncer au lecteur.</p>
+
+<p>Elle conduit aussi &agrave; tous les &eacute;carts de l'imagination&mdash;cette <i>folle du
+logis</i>, si brillante soit-elle&mdash;qui lient d&eacute;sormais les r&ecirc;nes du char
+embourb&eacute;, aux lieu et place de la raison. A chaque page de cette &eacute;tude,
+nous aurions pu en souligner l'influence fatale et parfois d&eacute;lirante.
+Sans remonter plus haut, la th&eacute;orie m&ecirc;me de l'intuition bergsonienne va
+nous en fournir une preuve tangible.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pos&eacute; la th&egrave;se que l'intuition nous fait p&eacute;n&eacute;trer &laquo;&agrave;
+l'int&eacute;rieur m&ecirc;me de la vie et des vivants&raquo;, il s'efforce d'att&eacute;nuer
+l'&eacute;tonnement que doit en &eacute;prouver tout lecteur de bon sens par la
+comparaison suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'un effort de ce genre n'est pas impossible, c'est ce que d&eacute;montre
+d&eacute;j&agrave; l'existence, chez l'homme, d'une facult&eacute; esth&eacute;tique &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+perception normale.... L'artiste vise &agrave; ressaisir (les sentiments
+int&eacute;rieurs de son mod&egrave;le) en se repla&ccedil;ant &agrave; l'int&eacute;rieur de l'objet par
+une esp&egrave;ce de sympathie, en abaissant par un effort d'intuition (?) la
+barri&egrave;re que l'espace interpose entre lui et le mod&egrave;le. Il est vrai que
+cette intuition esth&eacute;tique, comme d'ailleurs la perception ext&eacute;rieure,
+n'atteint que l'individuel. Mais on peut concevoir une recherche
+orient&eacute;e dans le m&ecirc;me sens que l'art et qui prendrait pour objet la vie
+en g&eacute;n&eacute;ral.... Par la communication sympathique qu'elle &eacute;tablira entre
+nous et le reste des vivants, par la dilatation qu'elle obtiendra de
+notre conscience (!), elle nous &eacute;tablira dans le domaine propre de la
+vie, qui est comp&eacute;n&eacute;tration r&eacute;ciproque et cr&eacute;ation ind&eacute;finiment
+continu&eacute;e. Mais si par l&agrave; elle d&eacute;passe l'intelligence, c'est de
+l'intelligence que sera venue la secousse qui l'aura fait monter au
+point o&ugrave; elle est.&raquo;<a name="FNanchor_471_471" id="FNanchor_471_471"></a><a href="#Footnote_471_471" class="fnanchor">[471]</a></p>
+
+<p>Encore un mirage d&eacute;cevant de l'imagination! Sans doute, l'artiste qui
+veut peindre un mod&egrave;le, comme le romancier qui veut composer un
+personnage, peut p&eacute;n&eacute;trer par sympathie dans l'int&eacute;rieur de cette
+individualit&eacute; &eacute;trang&egrave;re, lire dans sa pens&eacute;e, ressentir ses impressions
+et ses sentiments les plus intimes. Mais qui donc en lui accomplit ce
+prodige, sinon l'imagination?</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, il r&ecirc;ve, il ne voit point ce qu'il d&eacute;crit d'une mani&egrave;re si
+&eacute;mouvante. Il n'y a de m&ecirc;me qu'un r&ecirc;ve de l'imagination dans l'effort
+intuitif invent&eacute; par l'auteur de <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>. Une intuition
+sup&eacute;rieure &agrave; celle de l'intelligence n'existe point, et le pouvoir
+mystique qu'on lui pr&ecirc;te de lire &agrave; d&eacute;couvert tous les secrets de la
+nature est vain.</p>
+
+<p>L'intuition d'une vie individuelle distincte de la n&ocirc;tre, &agrave; plus forte
+raison l'intuition de la vie en g&eacute;n&eacute;ral, n'est donc qu'un mythe; et si
+M. Bergson en a fait l'&acirc;me de sa philosophie nouvelle, il a tout
+simplement r&eacute;alis&eacute; une abstraction, caress&eacute; une chim&egrave;re, galvanis&eacute; un
+brillant fant&ocirc;me, aupr&egrave;s duquel p&acirc;lissent toutes entit&eacute;s scolastiques
+les plus c&eacute;l&egrave;bres.</p>
+
+<p>A ce jeu &eacute;l&eacute;gant, et qui, par sa nouveaut&eacute;, peut plaire &agrave; un certain
+public, la philosophie ne peut rien gagner; elle s'abaisse au contraire
+en devenant un art, un prolongement des beaux-arts, nous allions dire un
+roman philosophique, au lieu de rester ce qu'elle doit &ecirc;tre: un amour
+incorruptible et une recherche parfaitement sinc&egrave;re de ce qui est, de la
+V&eacute;rit&eacute;. L'intuition du r&eacute;el, tant pr&ocirc;n&eacute;e, s'est chang&eacute;e en songe
+fantastique! Comme dans le po&egrave;me de Lakm&eacute;, &laquo;la fantaisie y d&eacute;ploie ses
+ailes d'or&raquo; et s'imagine planer bien au-dessus des simples mortels ...
+alors qu'elle r&ecirc;ve!</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h2>NOTE SUR LE &laquo;<a name="PRAGMATISME" id="PRAGMATISME">PRAGMATISME</a>&raquo; DE M. BERGSON.</h2>
+
+
+<p>Nous avons omis de parler du &laquo;Pragmatisme&raquo; de M. Bergson, parce
+que&mdash;quoi qu'on en ait dit&mdash;nous n'avons pu d&eacute;couvrir en ses ouvrages ni
+le mot ni la chose. Sans doute, il est facile de, passer de
+l'antiintellectualisme et du mobilisme pur au Pragmatisme, mais ce
+passage, nous n'avons pu le surprendre chez notre auteur.</p>
+
+<p>Pour M. Bergson, l'action prime la connaissance. Bien plus,
+l'intelligence est impuissante &agrave; sp&eacute;culer, parce qu'elle est n&eacute;e pour
+l'action et tout enti&egrave;re orient&eacute;e vers l'action. Cette pr&eacute;occupation
+constante ne lui permet pas de voir pour comprendre, mais seulement de
+voir pour agir. En sorte que &laquo;nos perceptions nous donnent le dessin de
+nos actions possibles sur les choses, bien plus que celui des choses
+elles-m&ecirc;mes&raquo;; &laquo;c'est notre action <i>&eacute;ventuelle</i> qui nous est renvoy&eacute;e par
+la mati&egrave;re, comme par un miroir, quand nous la contemplons&raquo;<a name="FNanchor_472_472" id="FNanchor_472_472"></a><a href="#Footnote_472_472" class="fnanchor">[472]</a>.</p>
+
+<p>De l&agrave;, le morcelage du continu, la solidification du fluent, la
+cristallisation de la vie et notre incapacit&eacute; intellectuelle. Or, tout
+cela est une certaine <i>Philosophie de l'action</i>, sans &ecirc;tre un
+<i>Pragmatisme</i>. Nulle part M. Bergson ne prend l'<i>utile</i>, ni le <i>succ&egrave;s</i>,
+ni le <i>bien</i><a name="FNanchor_473_473" id="FNanchor_473_473"></a><a href="#Footnote_473_473" class="fnanchor">[473]</a> pour crit&egrave;re du vrai, comme les pragmatistes
+anglo-saxons; nulle part il ne prend &agrave; son compte leur fameuse
+d&eacute;finition de la v&eacute;rit&eacute; des premiers principes, tels que <i>deux et deux
+font quatre</i>, o&ugrave; ils ne voient que des &laquo;hypoth&egrave;ses commodes &agrave; succ&egrave;s
+extraordinaire&raquo;.</p>
+
+<p>Bien au contraire, pour M. Bergson, le vrai se trouverait plut&ocirc;t l&agrave; o&ugrave;
+le besoin pratique de l'action&mdash;l'utilit&eacute;&mdash;ne ferait plus sentir son
+influence d&eacute;formatrice. Ainsi, par exemple, si les qualit&eacute;s sensibles
+lui apparaissent si pleinement objectives, c'est que &laquo;la perception des
+qualit&eacute;s sensibles est beaucoup plus ind&eacute;pendante du besoin et pr&eacute;sente
+par l&agrave; m&ecirc;me une r&eacute;alit&eacute; objective sup&eacute;rieure&raquo;<a name="FNanchor_474_474" id="FNanchor_474_474"></a><a href="#Footnote_474_474" class="fnanchor">[474]</a>.&mdash;Autre exemple. Il
+exalte la philosophie bien au-dessus des sciences positives, pour cette
+raison: la science ne cherche &laquo;&agrave; voir que pour pr&eacute;voir et pour agir&raquo;,
+tandis que la philosophie intuitionniste cherche &laquo;&agrave; voir pour
+voir&raquo;<a name="FNanchor_475_475" id="FNanchor_475_475"></a><a href="#Footnote_475_475" class="fnanchor">[475]</a>. Toute l'excellence de l'intuition est l&agrave;. La v&eacute;rit&eacute; serait
+donc plut&ocirc;t en raison inverse de l'utilit&eacute;. Ce qui est le contre-pied du
+Pragmatisme am&eacute;ricain.</p>
+
+<p>Toutefois, l'absence d'utilit&eacute; ne serait encore qu'une marque n&eacute;gative
+et comme une pr&eacute;somption de v&eacute;rit&eacute;. Resterait &agrave; pr&eacute;ciser sa marque
+positive, son crit&egrave;re; et c'est ici que notre auteur devient muet.</p>
+
+<p>Parfois, il est vrai, il insinue que le seul moyen de comprendre une
+chose serait de la vivre. Le vrai crit&egrave;re serait donc <i>la vie</i>?<a name="FNanchor_476_476" id="FNanchor_476_476"></a><a href="#Footnote_476_476" class="fnanchor">[476]</a>
+Comme si une hypoth&egrave;se fausse ne pouvait pas &ecirc;tre aussi v&eacute;cue qu'une
+hypoth&egrave;se vraie! Toutes les philosophies, toutes les religions
+existantes ou <i>vivantes</i> seraient donc &eacute;galement vraies?... A son tour,
+la vie consisterait &agrave; n'avoir plus de crit&egrave;re?... Autant de probl&egrave;mes
+qui restent en l'air, dans la philosophie bergsonienne, sans qu'on en
+puisse pr&eacute;juger encore la solution.</p>
+
+<p>M. Bergson ne peut manquer d'aborder de front un sujet si important et
+si plein d'actualit&eacute;. Aussi attendrons-nous qu'il ait plus clairement
+formul&eacute; son opinion d&eacute;finitive pour la discuter. Que si le lecteur plus
+exigeant r&eacute;clamait de nous un pronostic, nous lui dirions que nous
+serions fort surpris de ne pas voir M. Bergson se s&eacute;parer nettement des
+pragmatistes qui&mdash;un peu h&acirc;tivement&mdash;se r&eacute;clam&egrave;rent de lui comme d'un
+ma&icirc;tre.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="IX" id="IX">IX</a></h2>
+
+<h2>LE PROBL&Egrave;ME DE LA CONTINGENCE ET DE LA DESTIN&Eacute;E HUMAINE.</h2>
+
+
+<p>Toute philosophie qui se respecte doit bien finir, au terme de ses
+sp&eacute;culations ou de ses divagations, par rencontrer le probl&egrave;me
+&laquo;angoissant&raquo; de la contingence et de la destin&eacute;e humaine. Aussi bien la
+philosophie &laquo;nouvelle&raquo; n'a-t-elle pu compl&egrave;tement l'esquiver.</p>
+
+<p>Vers la fin du volume de <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i> auquel nous venons de
+consacrer les cinq derniers chapitres de cette critique, nous trouvons,
+en effet, pos&eacute;e la fameuse et in&eacute;vitable question, mais elle nous a paru
+accompagn&eacute;e de deux r&eacute;ponses bien diff&eacute;rentes et m&ecirc;me oppos&eacute;es.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re&mdash;la moins satisfaisante des deux&mdash;est un effort puissant de
+dialectique <i>a priori</i> pour nous d&eacute;montrer que ce n'est l&agrave; qu'un
+&laquo;pseudo-probl&egrave;me soulev&eacute; autour d'une pseudo-id&eacute;e&raquo;. Volontiers, l'auteur
+nous dirait avec Littr&eacute;: &laquo;Laissez l&agrave; ces chim&egrave;res.... Ces probl&egrave;mes sont
+une maladie. Le moyen d'en gu&eacute;rir, c'est de n'y pas penser.&raquo;<a name="FNanchor_477_477" id="FNanchor_477_477"></a><a href="#Footnote_477_477" class="fnanchor">[477]</a> C'est
+par l'examen de cette premi&egrave;re solution que nous allons commencer.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>I.&mdash;Tous nos lecteurs savent ce que l'on entend par la <i>contingence</i>.
+Tout ce qui commence ayant une cause est un &ecirc;tre <i>ab alio</i>, un &ecirc;tre
+d&eacute;riv&eacute;, second, c'est-&agrave;-dire un &ecirc;tre contingent, tandis que ce qui n'est
+pas par un autre est par lui-m&ecirc;me, <i>a se</i>, et trouve en lui-m&ecirc;me, dans
+la perfection de sa propre nature, son explication ou sa raison d'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ainsi un fils vient de son p&egrave;re et de sa m&egrave;re: il est donc contingent.
+Et comme le p&egrave;re et la m&egrave;re ont commenc&eacute; par &ecirc;tre eux-m&ecirc;mes engendr&eacute;s,
+ils sont encore des &ecirc;tres contingents. De m&ecirc;me, ma pens&eacute;e actuelle vient
+de la f&eacute;condit&eacute; de mon esprit, elle est donc contingente, et mon esprit
+lui aussi est contingent s'il n'est pas n&eacute;cessaire et &eacute;ternel.</p>
+
+<p>Tandis que l'&ecirc;tre contingent, pour avoir pass&eacute; de la puissance &agrave; l'acte,
+reste marqu&eacute; du sceau de la puissance qui est une d&eacute;pendance et une
+relativit&eacute; essentielles, comme nous l'avons vu, l'&ecirc;tre qui serait <i>acte,
+pur</i>, sans aucun m&eacute;lange de potentialit&eacute;, serait l'ind&eacute;pendance m&ecirc;me et
+l'absolue n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>Or, cette th&eacute;orie, qui est d'une compl&egrave;te &eacute;vidence pour ceux qui nous
+ont suivi jusqu'ici, en m&ecirc;me temps qu'elle est d'une simplicit&eacute; et d'une
+beaut&eacute; merveilleuses, ne pouvait avoir le don de plaire aux philosophes
+qui ont saccag&eacute; et ruin&eacute; les premi&egrave;res notions du bon sens sur
+lesquelles notre th&eacute;orie est fond&eacute;e, notamment les notions d'&ecirc;tre,
+d'identit&eacute;, de contradiction et de causalit&eacute;. D&eacute;sormais, il sera, non
+seulement curieux, mais tr&egrave;s instructif de les voir se heurter et se
+d&eacute;battre impuissants contre cette nouvelle barri&egrave;re, et, ne pouvant plus
+r&eacute;soudre le probl&egrave;me qu'elle suscite, chercher du moins &agrave; le subtiliser.
+Voici, en effet, comment ils ont essay&eacute; de supprimer le grand probl&egrave;me
+in&eacute;luctable, celui de la contingence.</p>
+
+<p>Avant d'attaquer la contingence possible de l'<i>&ecirc;tre</i> lui-m&ecirc;me, M.
+Bergson commence, par une savante strat&eacute;gie, &agrave; combattre la contingence
+d'une des mani&egrave;res d'&ecirc;tre les plus frappantes des choses de ce monde, &agrave;
+savoir leur <i>ordre</i><a name="FNanchor_478_478" id="FNanchor_478_478"></a><a href="#Footnote_478_478" class="fnanchor">[478]</a>. L'id&eacute;e de d&eacute;sordre, dit-il, n'est qu'une
+pseudo-id&eacute;e, soulevant un pseudo-probl&egrave;me, celui de l'origine ou de la
+raison d'&ecirc;tre de cet ordre. Or, le d&eacute;sordre n'est m&ecirc;me pas possible;
+donc l'ordre est n&eacute;cessaire; donc, &laquo;du m&ecirc;me coup s'&eacute;vanouissent (avec
+l'id&eacute;e de d&eacute;sordre) les probl&egrave;mes que l'on faisait lever autour
+d'elle&raquo;<a name="FNanchor_479_479" id="FNanchor_479_479"></a><a href="#Footnote_479_479" class="fnanchor">[479]</a>.</p>
+
+<p>Tout d'abord, l'auteur distingue &laquo;deux esp&egrave;ces d'ordre irr&eacute;ductibles
+l'un &agrave; l'autre&raquo;: 1&deg; l'ordre &laquo;voulu&raquo;, o&ugrave; les choses sont dispos&eacute;es de
+concert vers un but; 2&deg; l'ordre &laquo;automatique&raquo;, o&ugrave; les choses sont
+dispers&eacute;es d'une mani&egrave;re quelconque. Ainsi, tracez au hasard sur le
+tableau noir n'importe quelle figure: elle constituera toujours une
+figure g&eacute;om&eacute;trique.</p>
+
+<p>Voici maintenant l'application de ces deux notions &agrave; un cas donn&eacute;:
+&laquo;Quand j'entre dans une chambre et que je la juge &laquo;en d&eacute;sordre&raquo;,
+qu'est-ce que j'entends par l&agrave;? La position de chaque objet s'explique
+par les mouvements automatiques de la personne qui couche dans la
+chambre, ou par les causes efficientes, quelles qu'elles soient, qui ont
+mis chaque meuble, chaque v&ecirc;tement, etc., &agrave; la place o&ugrave; ils sont:
+l'ordre au second sens du mot est parfait. Mais c'est l'ordre du premier
+genre que j'attends, l'ordre que met consciemment dans sa vie une
+personne rang&eacute;e, l'ordre voulu, enfin, et non pas l'ordre automatique.
+J'appelle alors d&eacute;sordre l'absence de cet ordre.&raquo;<a name="FNanchor_480_480" id="FNanchor_480_480"></a><a href="#Footnote_480_480" class="fnanchor">[480]</a></p>
+
+<p>Le d&eacute;sordre n'est donc que la d&eacute;sillusion de l'esprit qui cherche un
+ordre et qui en trouve un autre. Mais il faut n&eacute;cessairement que l'un ou
+l'autre existe; l'ordre est donc n&eacute;cessaire; il est partout et toujours.
+Et s'il est n&eacute;cessaire, il n'est plus un myst&egrave;re &agrave; &eacute;claircir et n'a plus
+besoin d'explication. La seule question: &laquo;pourquoi il y a de l'ordre&raquo;
+n'a plus de sens.</p>
+
+<p>A ce raisonnement d'apparence sp&eacute;cieuse, nous r&eacute;pondrons en accordant &agrave;
+M. Bergson, qu'en effet, si l'on admet sa d&eacute;finition&mdash;et nous
+l'admettrons pour simplifier la discussion,&mdash;si l'on admet qu'on doive
+appeler du mot d'ordre tout arrangement quelconque des choses&mdash;ordonn&eacute;
+ou d&eacute;sordonn&eacute;,&mdash;sa conclusion s'impose: il est n&eacute;cessaire que nous
+trouvions toujours et partout dans les choses l'un de ces deux ordres.
+Mais est-il n&eacute;cessaire d'y trouver l'un plut&ocirc;t que l'autre? il est clair
+que non. Le choix entre les deux est contingent. A plus forte raison, si
+nous sommes en pr&eacute;sence d'un ordre intentionnel, le choix de tel ou tel
+plan parmi le nombre infini de plans &eacute;galement possibles sera
+contingent. Et alors le probl&egrave;me premier, que l'on a voulu supprimer,
+revient tout entier avec sa force imp&eacute;rieuse: pourquoi ce plan plut&ocirc;t
+qu'un autre? S'il est n&eacute;cessaire qu'il y en ait un, aucun d'eux pourtant
+n'&eacute;tait n&eacute;cessaire: et s'ils sont tous contingents, ils ont donc une
+cause.</p>
+
+<p>M. Bergson lui-m&ecirc;me nous aide dans notre raisonnement lorsqu'il
+reconna&icirc;t &laquo;qu'un ordre est contingent et nous appara&icirc;t contingent par
+rapport &agrave; l'ordre inverse, comme les vers sont contingents par rapport &agrave;
+la prose et la prose par rapport aux vers&raquo;<a name="FNanchor_481_481" id="FNanchor_481_481"></a><a href="#Footnote_481_481" class="fnanchor">[481]</a>.&mdash;C'est l&agrave; tout ce que
+nous demandons. Il est donc contingent et nullement n&eacute;cessaire que
+l'univers soit un po&egrave;me &eacute;crit en vers ou en prose; si c'est en vers, il
+est contingent que ce soit en vers de telle ou telle mesure, soumis &agrave;
+telles ou telles lois, etc. La contingence rena&icirc;t ainsi de ses cendres;
+et le probl&egrave;me de savoir quelle est la cause de l'ordre contingent que
+nous admirons, au lieu de s'&eacute;vanouir, avec la pseudo-id&eacute;e du d&eacute;sordre,
+comme on nous l'avait annonc&eacute;, s'impose aussi imp&eacute;rieux que jamais aux
+investigations de l'esprit humain.</p>
+
+<p>Ce premier probl&egrave;me nous conduit naturellement au second. De la
+contingence de l'ordre qui n'est qu'une mani&egrave;re d'&ecirc;tre, passons &agrave; la
+contingence de <i>l'&ecirc;tre</i> lui-m&ecirc;me. Ici, nous allons serrer encore de plus
+pr&egrave;s et voir plus &agrave; fond la difficult&eacute; qu'on nous oppose. La n&eacute;cessit&eacute;
+d'un certain ordre que nous avons accord&eacute;e n'&eacute;tait d'ailleurs qu'une
+n&eacute;cessit&eacute; hypoth&eacute;tique. Si tel &ecirc;tre existe, il lui faut n&eacute;cessairement
+une mani&egrave;re d'&ecirc;tre et un ordre quelconque; mais aucune mani&egrave;re d'&ecirc;tre,
+aucun ordre n'est n&eacute;cessaire &agrave; cet &ecirc;tre si, loin d'&ecirc;tre lui-m&ecirc;me
+n&eacute;cessaire, il est contingent. C'est donc la contingence de l'&ecirc;tre
+lui-m&ecirc;me qu'il importe surtout d'examiner.</p>
+
+<p>La seconde attaque de M. Bergson contre la contingence sera parall&egrave;le &agrave;
+la premi&egrave;re<a name="FNanchor_482_482" id="FNanchor_482_482"></a><a href="#Footnote_482_482" class="fnanchor">[482]</a>.</p>
+
+<p>Elle en sera presque une r&eacute;p&eacute;tition. Le d&eacute;sordre &eacute;tait une pseudo-id&eacute;e
+soulevant un pseudo-probl&egrave;me: quelle est la cause de l'ordre?&mdash;Le n&eacute;ant
+sera ici la pseudo-id&eacute;e soulevant un autre pseudo-probl&egrave;me: quelle est
+la cause de l'existence?&mdash;On entrevoit d&eacute;j&agrave; tout le plan de bataille, ou
+plut&ocirc;t la trame subtile du pi&egrave;ge qu'on nous pr&eacute;pare.</p>
+
+<p>L'auteur ne consacre pas moins de vingt-six pages &agrave; nous d&eacute;montrer la
+majeure de sa preuve, &agrave; savoir que l'id&eacute;e du n&eacute;ant absolu est &laquo;une id&eacute;e
+destructive d'elle-m&ecirc;me, une pseudo-id&eacute;e, qui se r&eacute;duit &agrave; un simple
+mot&raquo;. Cette longue dissertation, d&eacute;j&agrave; parue sous forme de cours et
+d'article, de Revue<a name="FNanchor_483_483" id="FNanchor_483_483"></a><a href="#Footnote_483_483" class="fnanchor">[483]</a>, est, en effet, tr&egrave;s instructive &agrave; relire, si
+l'on veut comprendre le fort et le faible de ce merveilleux analyste
+psychologue qu'est M. Bergson, conf&eacute;rencier aussi brillant que subtil,
+aussi habile &agrave; jongler avec les id&eacute;es qu'avec les images et les formes
+litt&eacute;raires. Mais pourquoi sa p&eacute;n&eacute;trante psychologie n'est-elle pas
+doubl&eacute;e d'une logique impeccable? Qu'on juge de la port&eacute;e de notre doute
+par un simple trait.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre &eacute;vertu&eacute; &agrave; nous montrer que l'id&eacute;e de n&eacute;ant n'&eacute;tait
+elle-m&ecirc;me qu'un pur n&eacute;ant et un mot vide, voici qu'&agrave; son tour, victime
+sans doute de l'illusion commune, il se prend &agrave; lui attribuer un r&ocirc;le;
+et non seulement un r&ocirc;le n&eacute;gatif, comme on le fait couramment dans
+l'Ecole, mais encore un r&ocirc;le positif, et m&ecirc;me un premier r&ocirc;le. &laquo;Ainsi,
+d'apr&egrave;s lui, nous nous servons du vide pour penser le plein&raquo;;&mdash;nous
+allons de l'absence &agrave; la pr&eacute;sence&raquo;;&mdash;&laquo;nous passons par l'id&eacute;e du n&eacute;ant
+pour arriver &agrave; celle de l'&ecirc;tre&raquo;;&mdash;&laquo;l'id&eacute;e du n&eacute;ant est souvent le
+ressort cach&eacute;, l'invisible moteur de la pens&eacute;e philosophique&raquo;, etc.
+L'auteur a beau ajouter que c'est &laquo;en vertu d'une illusion fondamentale
+de l'entendement&raquo;, il n'en reste pas moins qu'un r&ocirc;le si utile et si
+puissant, attribu&eacute; &agrave; une id&eacute;e qui n'existe m&ecirc;me pas, semble quelque peu
+contradictoire.</p>
+
+<p>Aristote et saint Thomas, qui reconnaissent pourtant la r&eacute;alit&eacute; de cette
+id&eacute;e n&eacute;gative du n&eacute;ant, ne lui ont jamais attribu&eacute; une telle vertu.
+Jamais ils n'ont dit que notre pens&eacute;e doit s'&eacute;lever du vide au plein, du
+n&eacute;ant &agrave; l'&ecirc;tre. Pour eux, au contraire, l'id&eacute;e d'&ecirc;tre est la premi&egrave;re
+que puisse saisir l'intelligence<a name="FNanchor_484_484" id="FNanchor_484_484"></a><a href="#Footnote_484_484" class="fnanchor">[484]</a>; et le n&eacute;ant n'est con&ccedil;u qu'en
+second lieu, n&eacute;gativement et par le contraste de la pr&eacute;sence avec
+l'absence; pour eux, c'est l'id&eacute;e d'&ecirc;tre qui est &laquo;le ressort cach&eacute; et
+l'invisible moteur de la pens&eacute;e philosophique&raquo; et non pas l'id&eacute;e du
+n&eacute;ant. Jamais ils n'auraient &eacute;crit, comme M. Bergson: &laquo;l'existence
+m'appara&icirc;t (par une illusion naturelle) comme une conqu&ecirc;te sur le
+n&eacute;ant&raquo;;&mdash;&laquo;je me repr&eacute;sente toute r&eacute;alit&eacute; comme &eacute;tendue sur le n&eacute;ant
+comme sur un tapis&raquo;;&mdash;&laquo;si quelque chose a toujours exist&eacute;, il faut que
+le n&eacute;ant lui ait toujours servi de substrat ou de r&eacute;ceptacle, et lui
+soit, par cons&eacute;quent, &eacute;ternellement ant&eacute;rieur.&raquo;</p>
+
+<p>Toutes ces pr&eacute;tendues &laquo;illusions fondamentales &agrave; notre entendement&raquo; ne
+sont que des imaginations fantastiques et pu&eacute;riles, auxquelles aucun
+esprit s&eacute;rieux ne s'arr&ecirc;te, et qu'il suffit de classer &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+fameuse m&eacute;thode &agrave; fabriquer les canons: prenez un trou, et tout autour
+de ce trou, coulez du bronze....</p>
+
+<p>Mais voici qui para&icirc;t encore plus fort. Apr&egrave;s avoir soutenu que l'id&eacute;e
+de n&eacute;ant n'est qu'un mot vide, on ajoute, sans h&eacute;siter, qu'il est tr&egrave;s
+plein, car il contient autant et m&ecirc;me <i>plus</i> que l'id&eacute;e d'&ecirc;tre. Ici nous
+devons citer textuellement, tant la chose est invraisemblable: &laquo;Si
+&eacute;trange que notre assertion puisse para&icirc;tre, <i>il y a</i> plus, <i>et non pas</i>
+moins <i>dans l'id&eacute;e d'un objet con&ccedil;u comme</i> &laquo;<i>n'existant pas</i>&raquo; <i>que dans
+l'id&eacute;e de ce m&ecirc;me objet con&ccedil;u connue</i> &laquo;<i>existant</i>&raquo;, <i>car l'id&eacute;e de
+l'objet</i> &laquo;<i>n'existant pas</i>&raquo; <i>est n&eacute;cessairement l'id&eacute;e de l'objet</i>
+&laquo;<i>existant</i>&raquo;, <i>avec, en plus, la repr&eacute;sentation d'une exclusion de cet
+objet par la r&eacute;alit&eacute; actuelle prise en bloc</i>.&raquo;<a name="FNanchor_485_485" id="FNanchor_485_485"></a><a href="#Footnote_485_485" class="fnanchor">[485]</a></p>
+
+<p>Par l&agrave;, M. Bergson voudrait-il dire avec Michelet et les sophistes
+h&eacute;g&eacute;liens: &laquo;le n&eacute;ant est une cat&eacute;gorie plus riche que celle de
+l'&ecirc;tre?&raquo;<a name="FNanchor_486_486" id="FNanchor_486_486"></a><a href="#Footnote_486_486" class="fnanchor">[486]</a>&mdash;Nous nous refusons &agrave; le supposer. Il faut donc expliquer
+autrement sa pens&eacute;e. On peut soutenir, en effet, qu'il y a <i>plus de
+complication</i> dans une formule n&eacute;gative que dans une formule positive.
+Ainsi, dans la formule X<sup>n</sup>-X<sup>n</sup>, il y a plus de signes que dans la
+simple, formule X<sup>n</sup>. Mais il est clair qu'il n'y a pas <i>plus d'&ecirc;tre</i>,
+et qu'une personne &agrave; qui il manque cent francs n'est certes pas plus
+riche que celui qui les a. Nous aimons &agrave; croire que telle est la vraie
+pens&eacute;e de l'auteur, d'accord avec celle du bon sens. Mais, alors, on
+conviendra que, pour arriver &agrave; ce r&eacute;sultat, tout cet appareil brillant
+de th&egrave;ses et d'antith&egrave;ses, d'affirmations et de n&eacute;gations, n'&eacute;tait pas
+indispensable. C'est l&agrave; un jeu qui amuse sans instruire beaucoup, un feu
+d'artifice qui &eacute;blouit sans &eacute;clairer; et loin d'&eacute;claircir ainsi les
+questions, on les embrouille &agrave; plaisir.</p>
+
+<p>Quelque utiles que soient ces observations pour comprendre la mani&egrave;re
+brillante de notre adversaire, revenons &agrave; sa th&egrave;se capitale: l'id&eacute;e du
+n&eacute;ant absolu n'est qu'une pseudo-id&eacute;e, un mot vide de sens; elle
+n'existe m&ecirc;me pas subjectivement.</p>
+
+<p>En effet, si elle &eacute;tait quelque chose en nous, ce serait ou une <i>image</i>,
+ou une id&eacute;e <i>positive</i>, ou une id&eacute;e <i>n&eacute;gative</i>. Or, elle n'est rien de
+ces trois choses. Les deux premi&egrave;res hypoth&egrave;ses sont longuement
+d&eacute;velopp&eacute;es, et l'auteur a ici le triomphe facile. On pourrait dire
+qu'il enfonce des portes ouvertes. Personne n'a jamais pr&eacute;tendu que le
+n&eacute;ant p&ucirc;t &ecirc;tre dessin&eacute;, photographi&eacute; ou mis en image, ni que son id&eacute;e
+e&ucirc;t un contenu positif. Quant &agrave; la troisi&egrave;me hypoth&egrave;se, celle d'une id&eacute;e
+vraie, quoique n&eacute;gative, la question est beaucoup plus d&eacute;licate et
+subtile, nous le reconnaissons volontiers, mais pour des motifs bien
+diff&eacute;rents de ceux par lui all&eacute;gu&eacute;s.</p>
+
+<p>Dire, par exemple, qu'on ne peut nier une chose sans la remplacer par
+une autre, au moins implicitement, ne nous para&icirc;t pas un principe
+universel. Cela est vrai pour la soustraction physique des objets, car
+on ne peut enlever un objet mat&eacute;riel sans le remplacer en m&ecirc;me temps au
+moins par de l'air, puisque le vide est impossible. Cela est vrai aussi
+pour les jugements, car on ne peut nier une proposition sans affirmer,
+au moins implicitement, sa contradictoire.</p>
+
+<p>Mais cela ne nous para&icirc;t plus &eacute;vident pour les simples notions. Si je
+mets un signe n&eacute;gatif devant une quantit&eacute; quelconque, il n'en reste plus
+rien, et la quantit&eacute; n'est nullement remplac&eacute;e par une autre quantit&eacute; ni
+par une qualit&eacute; ou toute autre notion. C'est ainsi que se forment les
+notions de quantit&eacute;s n&eacute;gatives et les autres notions n&eacute;gatives.</p>
+
+<p>Du reste, M. Bergson reconna&icirc;t, comme tout le monde, qu'on peut nier
+l'existence de chaque chose en particulier, parmi toutes celles qui nous
+entourent; ce serait seulement la n&eacute;gation en bloc de toutes ces choses
+&agrave; la fois qui serait impossible et contradictoire. Mais d'o&ugrave; pourrait
+venir cette pr&eacute;tendue contradiction?</p>
+
+<p>Sans doute, la <i>r&eacute;alisation</i> ou la possibilit&eacute; <i>extrins&egrave;que</i> de cette
+supposition, &agrave; savoir: il aurait pu se faire qu'il n'exist&acirc;t rien du
+tout, est en contradiction avec les faits, soit avec l'existence de
+cette pens&eacute;e elle-m&ecirc;me, soit de toute autre r&eacute;alit&eacute; pr&eacute;sente, car, selon
+la parole bien connue de Bossuet: &laquo;Si rien n'existe, rien n'existera
+jamais.&raquo;</p>
+
+<p>L'hypoth&egrave;se qu'&agrave; un moment donn&eacute; il a pu n'y avoir rien est donc
+d&eacute;mentie par les faits; elle est en contradiction avec les faits, mais
+est-elle en contradiction avec elle-m&ecirc;me? Nous ne le voyons pas. Et
+lorsque M. Bergson la pr&eacute;tend contradictoire parce qu'elle serait &laquo;un
+fant&ocirc;me chevauchant sur le corps de la r&eacute;alit&eacute; positive auquel elle est
+attach&eacute;e&raquo;, je reconnais qu'en effet elle serait contradictoire si, en
+m&ecirc;me temps qu'elle suppose que rien n'existe, elle supposait sa propre
+existence ou celle du sujet pensant o&ugrave; elle &laquo;chevauche&raquo;. Mais il n'en
+est pas ainsi, et ce concept implique que rien n'existe, sans s'excepter
+lui-m&ecirc;me. Supposition contradictoire avec les faits, nous le r&eacute;p&eacute;tons,
+c'est clair; mais nullement contradictoire en elle-m&ecirc;me: ce qui
+constitue sa possibilit&eacute; <i>intrins&egrave;que</i>. Si le n&eacute;ant absolu ne peut &ecirc;tre
+<i>affirm&eacute;</i>, il peut du moins &ecirc;tre <i>pens&eacute;</i>: c'est un <i>&ecirc;tre de raison</i>,
+c'est-&agrave;-dire un concept auquel, dans la r&eacute;alit&eacute;, ne correspond aucun
+&ecirc;tre, mais seulement une relation que la raison con&ccedil;oit<a name="FNanchor_487_487" id="FNanchor_487_487"></a><a href="#Footnote_487_487" class="fnanchor">[487]</a>.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de cette subtile controverse, accordons &agrave; M. Bergson
+que cette id&eacute;e de n&eacute;ant absolu soit contradictoire et impossible;&mdash;pour
+n'avoir pas l'air d'asseoir sur une pointe d'aiguille la grave
+conclusion que nous allons tirer.</p>
+
+<p>Accordons-lui qu'on peut supposer la non-existence de chacun des &ecirc;tres
+qui nous entoure, mais pas de toutes les existences &agrave; la fois. Que
+faut-il en conclure? Qu'il y a au moins une ou plusieurs existences
+n&eacute;cessaires? Assur&eacute;ment. Mais que toute existence est n&eacute;cessaire et
+qu'aucune n'est contingente? On ne le peut sans braver la plus
+&eacute;l&eacute;mentaire logique. Ce serait d'ailleurs contredire trop ouvertement
+aux faits: puisqu'il y a des &ecirc;tres qui ne sont pas par eux-m&ecirc;mes, mais
+par d'autres, <i>ab alio</i>, comme les fils qui viennent de leurs p&egrave;res, et,
+en g&eacute;n&eacute;ral, comme tous les effets qui viennent de leurs causes, et, par
+suite, sont contingents.</p>
+
+<p>Et alors, la question de savoir &laquo;pourquoi existent ces &ecirc;tres
+contingents&raquo; repara&icirc;t tout enti&egrave;re. Pour la seconde fois, le contingent
+qu'on avait cru an&eacute;antir rena&icirc;t de ses cendres, et l'on a fait faillite
+&agrave; la promesse de supprimer avec sa notion les probl&egrave;mes qu'elle soul&egrave;ve
+&agrave; tout esprit qui pense.</p>
+
+<p>&laquo;D&egrave;s le premier &eacute;veil de la r&eacute;flexion, avait-on d&eacute;clar&eacute;, c'est elle
+(l'id&eacute;e du n&eacute;ant <i>absolu</i>) qui pousse en avant, droit sous le regard de
+la conscience, les probl&egrave;mes angoissants, les questions qu'on ne peut
+fixer sans &ecirc;tre pris de vertige. Je n'ai pas plut&ocirc;t commenc&eacute; &agrave;
+philosopher que je me demande <i>pourquoi j'existe.</i>&raquo;&mdash;Apr&egrave;s cette
+d&eacute;claration qui n'est pas enti&egrave;rement juste, puisqu'il suffit pour poser
+la m&ecirc;me question que le n&eacute;ant <i>partiel</i> soit possible, par la
+non-existence de ma seule personne, l'auteur a ajout&eacute; t&eacute;m&eacute;rairement la
+promesse de faire &eacute;vanouir ce probl&egrave;me troublant, rien qu'en soufflant
+sur la notion de n&eacute;ant absolu; il nous a promis qu'apr&egrave;s l'extinction de
+cette id&eacute;e obs&eacute;dante, on pourra conclure avec assurance &laquo;que la question
+de savoir pourquoi quelque chose existe est une question d&eacute;pourvue de
+sens, un pseudo-probl&egrave;me soulev&eacute; autour d'une pseudo-id&eacute;e&raquo;<a name="FNanchor_488_488" id="FNanchor_488_488"></a><a href="#Footnote_488_488" class="fnanchor">[488]</a>. Et
+voici que le r&eacute;sultat est loin d'&ecirc;tre obtenu: on a bien &eacute;tabli la
+n&eacute;cessit&eacute; de l'existence de l'&ecirc;tre n&eacute;cessaire (la belle affaire!), mais
+on n'a pas m&ecirc;me commenc&eacute; d'&eacute;tablir la n&eacute;cessit&eacute; des autres existences,
+de vous et de moi, et la question &laquo;angoissante&raquo;: <i>pourquoi
+j'existe?</i>&mdash;impossible &agrave; subtiliser par les mains les plus
+habiles&mdash;demeure aussi ce angoissante&raquo; que jamais.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>II.&mdash;Cette premi&egrave;re solution toute n&eacute;gative &eacute;tait si peu satisfaisante
+que M. Bergson n'a plus h&eacute;sit&eacute; &agrave; en chercher une autre<a name="FNanchor_489_489" id="FNanchor_489_489"></a><a href="#Footnote_489_489" class="fnanchor">[489]</a>. Apr&egrave;s avoir
+trait&eacute; d&eacute;daigneusement le probl&egrave;me &laquo;angoissant&raquo; de la contingence comme
+un &laquo;pseudo-probl&egrave;me&raquo;, qu'il n'&eacute;tait plus permis de poser &agrave; nos
+contemporains, voici qu'il va le prendre lui-m&ecirc;me assez au s&eacute;rieux pour
+lui chercher une solution positive.</p>
+
+<p>A nos yeux, c'est l&agrave; bien moins une contradiction qu'un d&eacute;veloppement et
+un progr&egrave;s de la pens&eacute;e de ce philosophe. En effet, sa premi&egrave;re
+dissertation sur le n&eacute;ant, d&eacute;j&agrave; connue de ses auditeurs, para&icirc;t &ecirc;tre
+plut&ocirc;t une &#339;uvre de jeunesse, si l'on s'en tenait &agrave; la critique
+interne. On n'y retrouve aucune de ses pr&eacute;occupations syst&eacute;matiques
+actuelles sur le Temps, la Dur&eacute;e pure, l'Evolution, l'Intuition et ses
+demi-concepts, encore moins sur l'impuissance m&eacute;taphysique de
+l'intelligence humaine, car elle est un mod&egrave;le de sp&eacute;culation <i>a
+priori</i>, un &laquo;jeu d'entit&eacute;s conceptuelles&raquo; audacieusement d&eacute;brid&eacute;. Ce
+morceau nous semble donc compos&eacute; ant&eacute;rieurement, puis ajout&eacute; apr&egrave;s coup
+et comme &eacute;gar&eacute; dans le syst&egrave;me de l'Evolution cr&eacute;atrice.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, voici la nouvelle solution propos&eacute;e, et celle-ci
+pr&eacute;tend bien &ecirc;tre tir&eacute;e des entrailles m&ecirc;mes du nouveau syst&egrave;me.</p>
+
+<p>1&deg; M. Bergson nous d&eacute;clare d'abord que &laquo;dans le pr&eacute;sent travail
+(<i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>) un Principe de cr&eacute;ation <i>enfin</i> a &eacute;t&eacute; mis au
+fond des choses&raquo;<a name="FNanchor_490_490" id="FNanchor_490_490"></a><a href="#Footnote_490_490" class="fnanchor">[490]</a>. Ce Principe (avec un grand P), on ne le d&eacute;couvre,
+il est vrai, nulle part bien clairement exprim&eacute;, mais il ne saurait &ecirc;tre
+que son <i>dieu-Cronos</i>, le Temps, la Dur&eacute;e pure, dont il a fait la
+&laquo;substance&raquo; m&ecirc;me des choses.</p>
+
+<p>Dans ce cas, malgr&eacute; cette confusion panth&eacute;istique de la cr&eacute;ature avec
+son principe, la cr&eacute;ation tout enti&egrave;re et, partant, l'humanit&eacute; sont bien
+reconnues contingentes&mdash;la contingence de l'homme est ainsi
+confess&eacute;e,&mdash;ce qui est un premier pas en avant d'une importance
+incontestable. Pourquoi j'existe?&mdash;parce que je suis cr&eacute;&eacute; par un
+Principe sup&eacute;rieur. Telle est mon origine: reste &agrave; savoir quelle est ma
+fin.</p>
+
+<p>2&deg; Sur la destin&eacute;e humaine, M. Bergson n'a pas encore dit son dernier
+mot, mais il a pos&eacute; des pierres d'attente significatives. Pour lui,
+l'immortalit&eacute; est un dogme &agrave; la fois affirm&eacute; par l'Intuition et ni&eacute; par
+l'intelligence et la science,&mdash;comme tous les autres dogmes
+spiritualistes, d'ailleurs, sujets &agrave; la m&ecirc;me antinomie. Ecoutons sa
+profession de foi:</p>
+
+<p>&laquo;Certes, elles (les doctrines spiritualistes) ont raison d'&eacute;couter la
+conscience, quand la conscience affirme la libert&eacute; humaine;&mdash;mais
+l'intelligence est l&agrave;, qui dit que la cause d&eacute;termine son effet, que le
+m&ecirc;me conditionne le m&ecirc;me, que tout se r&eacute;p&egrave;te et que tout est donn&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Elles ont raison de croire &agrave; la r&eacute;alit&eacute; absolue de la personne et &agrave; son
+ind&eacute;pendance vis-&agrave;-vis de la mati&egrave;re;&mdash;mais la science est l&agrave;, qui
+montre la solidarit&eacute; de la vie consciente et de l'activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale....</p>
+
+<p>&laquo;Elles ont raison d'attribuer &agrave; l'homme une place privil&eacute;gi&eacute;e dans la
+nature, de tenir pour infinie la distance de l'animal &agrave; l'homme;&mdash;mais
+l'histoire de la vie est l&agrave;, qui nous fait assister &agrave; la gen&egrave;se d&egrave;s
+esp&egrave;ces par voie de transformation graduelle et qui semble ainsi
+r&eacute;int&eacute;grer l'homme dans l'animalit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quand un instinct puissant proclame la survivance probable de la
+personne, elles ont raison de ne pas fermer l'oreille &agrave; sa voix;&mdash;mais
+s'il existe ainsi des &laquo;&acirc;mes&raquo; capables d'une vie ind&eacute;pendante, d'o&ugrave;
+viennent-elles? quand, comment, pourquoi entrent-elles dans ce corps que
+nous voyons, sous nos yeux, sortir tr&egrave;s naturellement d'une cellule
+mixte emprunt&eacute;e aux corps de ses deux parents?</p>
+
+<p>&laquo;Toutes ces questions resteront sans r&eacute;ponse, une philosophie
+d'intuition sera la n&eacute;gation de la science; t&ocirc;t ou tard, elle sera
+balay&eacute;e par la science, si elle ne se d&eacute;cide pas &agrave; voir la vie du corps
+l&agrave; o&ugrave; elle est r&eacute;ellement, sur le chemin qui m&egrave;ne &agrave; la vie de
+l'esprit.&raquo;<a name="FNanchor_491_491" id="FNanchor_491_491"></a><a href="#Footnote_491_491" class="fnanchor">[491]</a></p>
+
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; vu, en ce qui concerne les trois premi&egrave;res questions,
+combien ces antith&egrave;ses sont artificielles et syst&eacute;matiques;
+tenons-nous-en, pour le moment, &agrave; la derni&egrave;re et r&eacute;pondons aux
+interrogations de M. Bergson.</p>
+
+<p><i>D'o&ugrave; viennent</i> les &acirc;mes?&mdash;Mais de celui qui les cr&eacute;e: r&eacute;ponse autrement
+intelligible que celle de l'auto-cr&eacute;ation et des commencements absolus
+et sans cause, dont M. Bergson a rempli son <i>Evolution</i>.</p>
+
+<p><i>Pourquoi</i> viennent-elles dans les corps?&mdash;C'est pour y vivre d'une
+mani&egrave;re compl&egrave;te, puisqu'elles ont besoin d'organes corporels pour vivre
+de la vie v&eacute;g&eacute;tative, de la vie sensible, et m&ecirc;me, indirectement, de la
+vie intellectuelle, comme le prouve surabondamment l'exp&eacute;rience vulgaire
+et scientifique, d'apr&egrave;s M. Bergson lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p><i>Comment</i> entrent-elles dans les corps?&mdash;Elles y viennent du dehors,
+&#952;&#973;&#961;&#945;&#952;&#949;&#957;, d'en haut, comme le disait Aristote, suivant les lois
+providentielles de la Biologie, que savants et philosophes cherchent &agrave;
+d&eacute;couvrir peu &agrave; peu, mais que personne ne peut nier.</p>
+
+<p><i>Quand</i> l'&acirc;me entre-t-elle dans le corps?&mdash;D&egrave;s qu'il est apte &agrave; la
+recevoir: en cela, rien de plus raisonnable.</p>
+
+<p>Il est donc enti&egrave;rement inexact d'affirmer que &laquo;toutes ces questions
+resteront sans r&eacute;ponse&raquo;, alors que des r&eacute;ponses, si simples et si
+satisfaisantes, sont d&eacute;j&agrave; faites depuis longtemps et connues de tous.
+C'est m&ecirc;me plus qu'inexact, c'est enti&egrave;rement faux, d'ajouter que ces
+doctrines spiritualistes sont &laquo;la n&eacute;gation de la science&raquo;. Une si &eacute;norme
+assertion, d&eacute;pourvue de la moindre preuve, n'a aucune valeur.</p>
+
+<p>Quant &agrave; &laquo;se d&eacute;cider &agrave; voir la vie du corps sur le chemin qui conduit &agrave;
+la vie de l'esprit&raquo;, il y a longtemps que les spiritualistes partisans
+de l'&eacute;volution s'y sont &laquo;d&eacute;cid&eacute;s&raquo;, sans renier pour cela aucun de leurs
+principes, comme nous le propose M. Bergson.</p>
+
+<p>Ainsi, l'Intuitionnisme spiritualiste n'a rien &agrave; redouter des objections
+de l'intelligence ni de la science. Ce sont l&agrave; de vains scrupules qu'une
+&eacute;tude plus attentive des premi&egrave;res notions et des premiers principes
+d'Ontologie suffirait &agrave; dissiper.</p>
+
+<p>En revanche, cet Intuitionnisme spiritualiste a, croyons-nous, tout &agrave;
+redouter de lui-m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire de ses autres doctrines soi-disant
+intuitionnistes, et c'est sur ce point capital que nous voudrions
+attirer l'attention du lecteur.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Qu'est-ce que <i>l'&acirc;me</i>, qu'est-ce que la <i>personne humaine</i> pour M.
+Bergson?</p>
+
+<p>Le mot &laquo;&acirc;me&raquo;, toujours mis par lui entre guillemets, est compl&egrave;tement
+vid&eacute; de son sens naturel; il ne signifie plus un agent ni un principe
+substantiel d'activit&eacute; psychique, puisqu'il n'y a plus dans ce syst&egrave;me
+que des actions sans agent, des attributs sans sujet, des modes d'&ecirc;tre
+sans &ecirc;tre.</p>
+
+<p>L'&acirc;me n'est donc plus qu'un &laquo;mouvement&raquo;, un pur ph&eacute;nom&egrave;ne, une ombre
+d'elle-m&ecirc;me. Or, un mouvement, un ph&eacute;nom&egrave;ne, une ombre, n'ont rien,
+comme la substance, de stable ni de permanent, et, de par leur nature,
+ne peuvent avoir aucune pr&eacute;tention &agrave; l'immortalit&eacute;.</p>
+
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, au contraire, l'&acirc;me est une substance simple et spirituelle,
+c'est-&agrave;-dire, de par sa nature m&ecirc;me, incorruptible et suffisamment
+ind&eacute;pendante de la mati&egrave;re pour vivre s&eacute;par&eacute;e dans l'immortalit&eacute;.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la <i>personne</i> pour M. Bergson?&mdash;Pour nous, c'est une
+substance individuelle et raisonnable, suivant la d&eacute;finition classique:
+<i>rationalis natur&aelig; individua substantia.</i> On peut donc lui attribuer
+encore, malgr&eacute; son union naturelle avec un corps corruptible, la
+spiritualit&eacute;, l'incorruptibilit&eacute;, l'immortalit&eacute;. Pour M. Bergson, au
+contraire, elle n'est que &laquo;la continuit&eacute; d'un mouvement&raquo; purement
+psychique, il est vrai, comme la m&eacute;moire qui en fait le fond<a name="FNanchor_492_492" id="FNanchor_492_492"></a><a href="#Footnote_492_492" class="fnanchor">[492]</a>;&mdash;ou
+bien encore elle est &laquo;un &eacute;lan en avant&raquo;. Qui donc pourrait d&eacute;sormais
+nous garantir qu'il ne s'arr&ecirc;tera pas?</p>
+
+<p>Mais nous avons &agrave; faire un reproche encore plus grave &agrave; la th&eacute;orie
+bergsonienne. Les &acirc;mes s&eacute;par&eacute;es de leurs corps ne seraient plus
+distinctes et fusionneraient comme des mouvements dans une r&eacute;sultante
+commune. En effet, d'apr&egrave;s ce syst&egrave;me moniste, &agrave; l'origine toutes les
+&acirc;mes &eacute;taient confondues dans l'unit&eacute; du grand Tout psychique. Ce grand
+&laquo;courant de la conscience&raquo; universelle essaya ensuite d'entrer dans la
+mati&egrave;re &laquo;pour la convertir &agrave; ses fins&raquo;, c'est-&agrave;-dire &laquo;en faire un
+instrument de libert&eacute;&raquo;. Mais bient&ocirc;t paralys&eacute;, bris&eacute;, par les obstacles
+mat&eacute;riels, il a d&ucirc; se dissocier et se distinguer en personnalit&eacute;s
+ind&eacute;pendantes. C'est donc la multiplicit&eacute; des corps qui seule ferait la
+multiplicit&eacute;, au moins apparente et provisoire, des &acirc;mes et des
+personnes. Or, cela est inadmissible<a name="FNanchor_493_493" id="FNanchor_493_493"></a><a href="#Footnote_493_493" class="fnanchor">[493]</a>.</p>
+
+<p>Il est vrai que les scolastiques, &agrave; la suite de saint Thomas, ont bien
+admis le principe d'individuation des esprits par la mati&egrave;re, mais dans
+un tout autre sens. Pour saint Thomas, <i>telle</i> &acirc;me, cr&eacute;&eacute;e &agrave; la mesure de
+<i>tel</i> corps, doit &agrave; ce corps d'&ecirc;tre <i>telle</i> &acirc;me. La multiplication des
+corps n'est donc que l'occasion de la multiplication des &acirc;mes, d&eacute;j&agrave;
+distinctes par leur aptitude &agrave; tel ou tel corps.</p>
+
+<p>En sorte qu'apr&egrave;s la s&eacute;paration de son corps, cette <i>&acirc;me</i> garde son
+aptitude &agrave; l'informer de nouveau, et partant son individualit&eacute;. Elle
+demeure donc toujours distincte des autres &acirc;mes.</p>
+
+<p>Or, ici il n'en est rien. Le <i>corps</i> a d&eacute;coup&eacute; une &acirc;me dans le grand
+Tout psychique<a name="FNanchor_494_494" id="FNanchor_494_494"></a><a href="#Footnote_494_494" class="fnanchor">[494]</a>, et cette &acirc;me, apr&egrave;s sa s&eacute;paration de ce corps,
+revient s'y plonger et s'y perdre de nouveau pour refaire l'unit&eacute;
+passag&egrave;rement bris&eacute;e. L'immortalit&eacute;, au sens bergsonien, serait donc
+impersonnelle, si tant est qu'elle existe encore; et ce n'est plus l&agrave;
+qu'une contrefa&ccedil;on de l'immortalit&eacute; v&eacute;ritable.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Enfin, un dernier reproche, le plus essentiel &agrave; nos yeux: Dans le
+spiritualisme sans Dieu de M. Bergson, toutes les grandes preuves
+morales de l'immortalit&eacute; s'&eacute;croulent, et ce dogme demeure en l'air sans
+aucun fondement.</p>
+
+<p>On ne peut plus soutenir, en effet, que la <i>Justice</i> de Dieu exige qu'il
+rende &agrave; chacun selon ses &#339;uvres dans une autre vie; ou qu'il r&eacute;ponde
+par des sanctions futures &agrave; cette sublime protestation de la conscience
+humaine contre toutes les injustices des m&eacute;chants, contre toutes les
+tyrannies de l'iniquit&eacute; triomphante: &laquo;Tremblez, tyrans, vous &ecirc;tes
+immortels!&raquo;</p>
+
+<p>On ne peut plus pr&eacute;tendre que la <i>Sagesse</i> de Dieu se doit &agrave; elle-m&ecirc;me
+de ne pas d&eacute;truire sans motif son chef-d'&#339;uvre, qui est l'&acirc;me humaine,
+apr&egrave;s l'avoir cr&eacute;&eacute;e avec une nature et des aspirations immortelles; et
+surtout de ne pas d&eacute;truire sur cette terre l'ordre moral par la
+suppression des sanctions futures, base essentielle du devoir, de la
+morale et de la vie sociale.</p>
+
+<p>On ne peut pas davantage faire appel &agrave; la <i>Bont&eacute;</i> de ce Dieu, gage non
+moins certain que sa Sagesse et sa Justice de notre immortalit&eacute; future.
+Apr&egrave;s avoir mis au tr&eacute;fond du c&#339;ur humain le d&eacute;sir infini du Vrai, du
+Bien, du Beau, dans une vie sans limite&mdash;d&eacute;sir dont l'animal sans raison
+est incapable;&mdash;apr&egrave;s nous avoir cr&eacute;&eacute;s pour le bonheur et pour la
+f&eacute;licit&eacute; supr&ecirc;me, la Bont&eacute; divine ne peut, en effet, nous an&eacute;antir au
+moment o&ugrave; nous semblons toucher au but d&eacute;sir&eacute; et pr&ecirc;ts &agrave; recueillir la
+r&eacute;compense de nos travaux, de nos luttes et de nos souffrances
+terrestres. En imposant &agrave; l'homme de si d&eacute;cevantes esp&eacute;rances, cette
+Bont&eacute; se renierait elle-m&ecirc;me et se changerait en absurde cruaut&eacute;!</p>
+
+<p>Eh bien! toutes ces preuves, toutes ces intuitions &eacute;videntes&mdash;qui ont
+arr&ecirc;t&eacute; et vaincu le scepticisme universel de Kant, de Renan et de tous
+les c&#339;urs simplement honn&ecirc;tes&mdash;s'&eacute;croulent, disons-nous, et
+disparaissent apr&egrave;s la n&eacute;gation de l'existence de Dieu. Et comme elles
+sont le fond m&ecirc;me de cet &laquo;instinct profond&raquo; d'immortalit&eacute;, all&eacute;gu&eacute; par
+M. Bergson, et tout p&eacute;tri du sentiment de la Justice, de la Sagesse et
+de la Bont&eacute; &eacute;ternelles, cet instinct n'est plus qu'un mot vide, sur
+lequel nous ne pouvons plus fonder nos esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>Que M. Bergson y r&eacute;fl&eacute;chisse bien, avant de faire subir une si grave
+mutilation &agrave; un syst&egrave;me qu'il dit &ecirc;tre encore spiritualiste. Et
+puisqu'il m&eacute;dite si souvent sur la mort; puisqu'il semble hant&eacute; et
+poursuivi par le tourment de l'au-del&agrave;&mdash;au t&eacute;moignage des amis qui
+l'approchent et m&ecirc;me des journalistes admis &agrave; l'interviewer <a name="FNanchor_495_495" id="FNanchor_495_495"></a><a href="#Footnote_495_495" class="fnanchor">[495]</a>,&mdash;nous
+gardons encore espoir. La pens&eacute;e de la mort a toujours &eacute;t&eacute; une si sage
+conseill&egrave;re!</p>
+
+<p>Sans doute, elle peut, de prime abord, effaroucher l'orgueil de l'homme
+et le provoquer &agrave; la r&eacute;volte. Il fera alors appel aux d&eacute;couvertes de la
+science future qui finira&mdash;peut-&ecirc;tre!&mdash;par arracher aux forces de la
+nature le secret de vaincre la mort et de nous &eacute;lever &agrave; la
+&laquo;surhumanit&eacute;&raquo;<a name="FNanchor_496_496" id="FNanchor_496_496"></a><a href="#Footnote_496_496" class="fnanchor">[496]</a>. Ou bien il s'imaginera voir et entendre dans le
+lointain des si&egrave;cles cette &laquo;charge irr&eacute;sistible de l'Evolution
+cr&eacute;atrice, qui doit culbuter tous les obstacles au progr&egrave;s sans fin et
+nous affranchir de la mort elle-m&ecirc;me....&raquo;<a name="FNanchor_497_497" id="FNanchor_497_497"></a><a href="#Footnote_497_497" class="fnanchor">[497]</a></p>
+
+<p>Mais ce premier r&ecirc;ve d'orgueil une fois pass&eacute; et son fr&eacute;missement calm&eacute;,
+l'intuition de l'esprit et du c&#339;ur, en face des r&eacute;alit&eacute;s pr&eacute;sentes,
+ram&egrave;nera cet homme, tr&egrave;s doucement, tr&egrave;s humblement, aux pieds du
+souverain Ma&icirc;tre de la vie, qui seul peut commander &agrave; la mort, nous
+laver de nos iniquit&eacute;s et nous ouvrir les portes de la Vie bienheureuse.</p>
+
+<p>Pour les amis de Dieu, en effet, la vie n'est point enlev&eacute;e par la mort,
+mais seulement transform&eacute;e, <i>vita mutatur, non tollitur</i>; Il est pour
+eux la R&eacute;surrection et la Vie. C'est donc &agrave; lui qu'il faut aller, car il
+a seul les secrets de la Vie &eacute;ternelle!</p>
+
+<p>L'exp&eacute;rience &laquo;v&eacute;cue&raquo; de cette intuition religieuse en est faite et
+refaite chaque jour par des milliers d'esprits superbes qui s'essayent &agrave;
+redevenir humbles, et l'un d'eux, l'un des plus incr&eacute;dules, adressait
+r&eacute;cemment dans un &laquo;Testament&raquo; supr&ecirc;me, &laquo;&agrave; quelques-uns de ses fr&egrave;res, de
+qui elle est attendue, peut-&ecirc;tre&raquo;, cette &eacute;loquente profession de foi:</p>
+
+<p>&laquo;L'existence d'une Piti&eacute; supr&ecirc;me (du Cr&eacute;ateur pour sa cr&eacute;ature), on la
+sent plus que jamais s'affirmer universellement dans les &acirc;mes hautes qui
+s'&eacute;clairent &agrave; toutes les grandes lueurs nouvelles.... La Piti&eacute; supr&ecirc;me
+vers laquelle se tendent nos mains de d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, <i>il faut qu'elle
+existe</i>, quelque nom qu'on lui donne; <i>il faut qu'elle soit l&agrave;</i>, capable
+d'entendre, au moment des s&eacute;parations de la mort, notre clameur
+d'infinie d&eacute;tresse; sans quoi, la cr&eacute;ation, &agrave; laquelle on ne peut
+raisonnablement plus accorder l'inconscience comme excuse, deviendrait
+une cruaut&eacute; par trop inadmissible &agrave; force d'&ecirc;tre odieuse et &agrave; force
+d'&ecirc;tre l&acirc;che.&raquo;<a name="FNanchor_498_498" id="FNanchor_498_498"></a><a href="#Footnote_498_498" class="fnanchor">[498]</a></p>
+
+<p>Celle belle parole de Pierre Loti, toute pleine de sanglots et
+d'esp&eacute;rances, est, &agrave; son insu peut-&ecirc;tre, un &eacute;cho de la grande voix du
+Roi-proph&egrave;te dans son <i>De Profundis</i> qu'ont redit et que rediront
+jusqu'&agrave; la consommation des si&egrave;cles, chacune en sa langue, toutes les
+nations et toutes les g&eacute;n&eacute;rations humaines. Elle est le cri de la
+nature, la voix de Dieux!</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h2>NOTE SUR LE &laquo;<a name="MONISME" id="MONISME">MONISME</a>&raquo; DE M. BERGSON.</h2>
+
+
+<p>Deux lettres importantes de M. Bergson au P. de Tonqu&eacute;dec, r&eacute;cemment
+publi&eacute;es dans les <i>Etudes</i> (20 f&eacute;v. 1912), d&eacute;montrent que la m&eacute;ditation
+des probl&egrave;mes moraux commence&mdash;comme nous l'esp&eacute;rions&mdash;&agrave; faire &eacute;voluer
+sa pens&eacute;e et &agrave; l'orienter des confins du monisme vers un certain
+dualisme encore vague. Mais ce serait une grande illusion de croire que,
+pour op&eacute;rer cette &eacute;volution et faire appara&icirc;tre un Cr&eacute;ateur transcendant
+&agrave; sa cr&eacute;ature&mdash;tel que l'enseigne un vrai spiritualisme,&mdash;il suffirait
+de quelques retouches superficielles au syst&egrave;me de l'Evolution
+cr&eacute;atrice. Non, il ne peut suffire de changer, par exemple, le &laquo;<i>centre</i>
+ou la <i>continuit&eacute;</i> de jaillissement&raquo; d'o&ugrave; d&eacute;rivent les mondes, en
+&laquo;source de jaillissement&raquo;<a name="FNanchor_499_499" id="FNanchor_499_499"></a><a href="#Footnote_499_499" class="fnanchor">[499]</a>. Certes, la premi&egrave;re formule est
+malheureuse. Un &laquo;centre&raquo; ne peut faire fonction de cause transcendante.
+Il ne peut &ecirc;tre r&eacute;ellement distinct des flots qui jaillissent, encore
+moins &ecirc;tre du nature diff&eacute;rente. La &laquo;continuit&eacute; de jaillissement&raquo; n'eut
+qu'un nom collectif de ces flots incessants, ce n'est point une cause
+sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la &laquo;<i>source</i> de jaillissement&raquo;, elle est une formule meilleure,
+mais encore bien vague, qui se pr&ecirc;te trop ais&eacute;ment &agrave; une interpr&eacute;tation
+monistique. Sans doute, &agrave; sa source, la vie est plus pure; elle n'est
+pas encore charg&eacute;e de cette mat&eacute;rialit&eacute; qu'elle produira par une esp&egrave;ce
+de d&eacute;gradation d'&eacute;nergie, de rel&acirc;chement d'intensit&eacute;, qui rappelle un
+peu trop la chute de l'Absolu chez les Alexandrins. Elle est donc plus
+pure, mais est-elle de nature diff&eacute;rente? Il est clair que non. Une
+&laquo;source de jaillissement&raquo; pourrait &ecirc;tre une image d'un panth&eacute;isme
+&eacute;manationniste, nullement d'une cr&eacute;ation th&eacute;iste.</p>
+
+<p>Bien plus, l'&eacute;volution des mondes, loin de se produire <i>ad extra</i> hors
+de sa source, se ferait plut&ocirc;t <i>ad intra</i> par un simple grossissement
+int&eacute;rieur, si nous nous en rapportons &agrave; cette explication de M. Bergson:
+&laquo;Tout est obscur dans l'id&eacute;e de cr&eacute;ation, si l'on pense &agrave; des choses
+(des substances) qui seraient cr&eacute;&eacute;es et &agrave; une chose (une substance) qui
+cr&eacute;e.... Mais que l'action grossisse en avan&ccedil;ant, qu'elle cr&eacute;e au fur et
+&agrave; mesure de son progr&egrave;s, c'est ce que chacun de nous constate quand il
+se regarde agir.&raquo;<a name="FNanchor_500_500" id="FNanchor_500_500"></a><a href="#Footnote_500_500" class="fnanchor">[500]</a> C'est ce que l'auteur, dans le m&ecirc;me passage,
+explique en termes encore plus clairs en disant: &laquo;Dieu, ainsi d&eacute;fini,
+n'a rien de tout fait.&raquo; Il se fait donc sans cesse et progresse avec le
+jaillissement des mondes<a name="FNanchor_501_501" id="FNanchor_501_501"></a><a href="#Footnote_501_501" class="fnanchor">[501]</a>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, que M. Bergson se d&eacute;fende d'&ecirc;tre encore moniste ou
+panth&eacute;iste, cela ne peut avoir qu'un sens. Il ne l'est pas &agrave; la mani&egrave;re
+de Spinosa, de Spencer, de Taine ou d'H&#339;ckel, assur&eacute;ment, car il ne
+professe pas comme eux un monisme par identit&eacute; et homog&eacute;n&eacute;it&eacute;
+substantielle, encore moins un monisme mat&eacute;rialiste, mais ce n'en est
+pas moins un autre monisme par croissance et &eacute;volution &agrave; travers des
+&eacute;tats successifs toujours nouveaux et irr&eacute;ductibles aux pr&eacute;c&eacute;dents.</p>
+
+<p>Libre &agrave; M. Le Roy d'appeler cela &laquo;un panth&eacute;isme orthodoxe&raquo;<a name="FNanchor_502_502" id="FNanchor_502_502"></a><a href="#Footnote_502_502" class="fnanchor">[502]</a>; pour
+nous, nous l'appellerons un panth&eacute;isme tout court, parce qu'il efface la
+distinction substantielle entre le Cr&eacute;ateur et ses cr&eacute;atures, pour ne
+laisser entre eux que des distinctions modales<a name="FNanchor_503_503" id="FNanchor_503_503"></a><a href="#Footnote_503_503" class="fnanchor">[503]</a>.</p>
+
+<p>On comprend maintenant que pour transformer en Dualisme le Monisme
+Bergsonien, quelques retouches superficielles ne puissent suffire. Il ne
+s'agit point ici de formules, il s'agit de l'&acirc;me, m&ecirc;me du syst&egrave;me.</p>
+
+<p>Encore deux remarques pour le faire mieux comprendre.</p>
+
+<p>1&deg; Le syst&egrave;me de M. Bergson, nous l'avons vu tr&egrave;s longuement, est tout
+entier fond&eacute; sur le <i>Devenir pur:</i> ce n'est plus l'Acte qui prime la
+Puissance, mais la Puissance qui prime l'Acte. Or, cela est aux
+antipodes de la doctrine spiritualiste qui a fait de Dieu <i>l'Acte pur</i>,
+infiniment actif et parfait. Le dieu Bergsonien qui est &laquo;en train de se
+faire&raquo; ne sera jamais qu'une caricature du vrai Dieu.</p>
+
+<p>2&deg; Le syst&egrave;me Bergsonien est essentiellement antiintellectualiste. Or,
+je le d&eacute;fie bien de revenir au vrai Dieu par des consid&eacute;rations
+morales&mdash;&agrave; la mani&egrave;re de Kant&mdash;sans user comme lui de l'intelligence,
+c'est-&agrave;-dire des notions intellectuelles et des proc&eacute;d&eacute;s intellectuels
+qu'il a commenc&eacute; par r&eacute;pudier comme illusoires.</p>
+
+<p>Kant, pour r&eacute;&eacute;difier par la Raison pratique ce qu'il a d&eacute;moli par la
+Raison pure, recourt &agrave; la foi aveugle du sentiment moral. Bergson
+changera seulement d'&eacute;tiquette en appelant du nom d'<i>intuition</i> la foi
+morale de Kant, mais le paralogisme sera le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Les notions fondamentales et les raisonnements contenus dans l'&#339;uvre de
+r&eacute;&eacute;dification par la Morale, sont du domaine et sous le contr&ocirc;le de
+l'Intelligence ou de la Raison pure. L'antiintellectualisme est ainsi
+accul&eacute; dans une impasse, emmur&eacute; dans la prison sans issue qu'il s'est
+b&acirc;tie de ses propres mains.</p>
+
+<p>Son auteur, malgr&eacute; ses meilleures intentions, est donc le prisonnier de
+son syst&egrave;me. Pour en sortir, il ne suffit plus de le retoucher par les
+sommets, il faut le refaire par la base.... Certes, c'est l&agrave; un
+sacrifice douloureux et m&ecirc;me h&eacute;ro&iuml;que pour tous les inventeurs c&eacute;l&egrave;bres:
+aussi se contentent-ils, d'ordinaire, de d&eacute;doubler leur personnalit&eacute;.
+Ils s&eacute;parent par une cloison &eacute;tanche la raison th&eacute;orique et la foi
+morale, la sp&eacute;culation pure et l'action pratique&mdash;d&eacute;montrant ainsi,
+mieux que par des raisonnements, la fausset&eacute; de syst&egrave;mes qui ne peuvent
+&ecirc;tre v&eacute;cus.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, nous saluerons de tous nos v&#339;ux cette tentative
+d'&eacute;volution de M. Bergson vers une Morale th&eacute;iste. Se ferait-elle au
+prix d'un d&eacute;doublement de la pens&eacute;e et de la conscience, ce ne serait
+pas la payer trop cher. Au surplus, qui pourrait la taxer
+d'incons&eacute;quence dans un syst&egrave;me o&ugrave; les effets de l'Evolution cr&eacute;atrice
+sont toujours &laquo;impr&eacute;visibles&raquo; et &laquo;sans aucune proportion avec leurs
+ant&eacute;c&eacute;dents&raquo;?...</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CONCLUSION" id="CONCLUSION">CONCLUSION</a> G&Eacute;N&Eacute;RALE.</h2>
+
+
+<p>I. Arriv&eacute;s au terme de cette &eacute;tude, une vue r&eacute;trospective peut nous
+permetter de mieux saisir l'ensemble et la synth&egrave;se de la philosophie
+bergsonien.</p>
+
+<p>D&egrave;s le d&eacute;but, nous disions que son point de d&eacute;part n'&eacute;tait pas sans
+analogie ni sans parent&eacute; avec celui d'Aristote. Pour le philosophe d
+Stagire, c'est le <i>mouvement</i>; pour M. Bergson, c'est le Temps, qui est
+la forme la plus saillante du mouvement, comme le mouvement est la forme
+la plus saillante du r&eacute;el.</p>
+
+<p>Mais si les points de d&eacute;part diff&egrave;rent d&eacute;j&agrave;, les proc&eacute;d&eacute;s diff&egrave;rent
+encore plus. Aristote, par une simple analyse, distingue d'abord le
+mouvement du mobile ou du sujet en mouvement: <i>substance</i> et <i>accident</i>.
+Puis, dans le mouvement, qui est un passage de la puissance &agrave; l'acte, il
+distingue aussit&ocirc;t deux &eacute;tats oppos&eacute;s de la r&eacute;alit&eacute;: l'&eacute;tat <i>potentiel</i>
+et l'&eacute;tat <i>actuel</i>: cl&eacute; de vo&ucirc;te de toute sa m&eacute;taphysique.</p>
+
+<p>M. Bergson, au contraire, synth&eacute;tise ou plut&ocirc;t confond tous ces termes:
+le mouvement ne se distingue plus du mobile en mouvement, et le mobile
+se trouve ainsi supprim&eacute;: plus d'agent ni de patient, plus de substance:
+le mouvement est le tout du r&eacute;el.</p>
+
+<p>Enfin, le temps lui-m&ecirc;me est identifi&eacute; au mouvement et devient la
+&laquo;substance&raquo; m&ecirc;me des choses, la seule r&eacute;alit&eacute;. C'est un pur
+<i>ph&eacute;nom&eacute;nisme</i>.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la nature de cette &laquo;substance&raquo;, Aristote avait encore distingu&eacute;
+la mati&egrave;re et l'esprit. M. Bergson ne les distingue que pour mieux les
+confondre. Tout est psychique, et la mati&egrave;re elle-m&ecirc;me n'est que du
+psychique dont le mouvement est &laquo;inverti&raquo;.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, tandis qu'Aristote s'achemine vers une conception
+pluraliste de l'Univers o&ugrave; l'unit&eacute; se fait dans la hi&eacute;rarchie des
+formes, M. Bergson s'oriente vers le monisme universel o&ugrave; l'unit&eacute; ne se
+fait que par l'identification et la confusion des parties. La seule
+diff&eacute;rence du monisme psychique de M. Bergson avec le monisme
+mat&eacute;rialiste ordinaire est qu'il donnera le r&ocirc;le de substance
+universelle, non plus &agrave; l'<i>Espace-mati&egrave;re</i>, mais au <i>Temps-esprit</i>, o&ugrave;
+tout ne sera pas moins confondu.</p>
+
+<p>D&eacute;sormais, tout &eacute;tant identique &agrave; tout, la logique de l'identit&eacute; n'a
+plus de raison d'&ecirc;tre; les principes premiers sont caducs; et
+l'antiintellectualisme triomphe sur les ruines de l'intelligence et du
+bon sens.</p>
+
+<p>Pour relever ensuite de ses ruines immenses la m&eacute;taphysique&mdash;car
+l'esprit humain ne saurait s'en passer,&mdash;l'on fait appel &agrave; une facult&eacute;
+nouvelle qu'on appelle l'<i>intuition.</i> Malgr&eacute; sa pr&eacute;tention de lire dans
+l'int&eacute;rieur m&ecirc;me des choses, elle n'est autre que l'<i>imagination
+cr&eacute;atrice</i>, et c'est elle que l'on charge de refaire le plan de
+l'Univers. Une esth&eacute;tique subtile et brillante, parfois mystique, le
+plus souvent po&eacute;tique, va d&eacute;tr&ocirc;ner la raison froide et calculatrice, en
+attendant que cette &laquo;folle du logis&raquo; se d&eacute;truise elle-m&ecirc;me par ses
+extravagances et ses exc&egrave;s.</p>
+
+<p>Voici les principales conclusions auxquelles elle aboutit et qui sont
+les traits les plus saillants de la m&eacute;taphysique nouvelle:</p>
+
+<p>1&deg; <i>N&eacute;gation de l'&ecirc;tre; tout est Devenir pur</i><a name="FNanchor_504_504" id="FNanchor_504_504"></a><a href="#Footnote_504_504" class="fnanchor">[504]</a>, sans que rien soit
+d&eacute;j&agrave; devenu, ou puisse jamais &ecirc;tre et demeurer identique &agrave; lui-m&ecirc;me,
+sous le flot changeant des ph&eacute;nom&egrave;nes. En d'autres termes, il n'y a plus
+de personnes permanentes, ni de substances stables, ni de causes
+actives, mais seulement des actions sans agent, des attributs sans
+sujet, des accidents sans substance, des mani&egrave;res d'&ecirc;tre sans &ecirc;tre, un
+devenir perp&eacute;tuel de ce qui ne peut jamais &ecirc;tre!</p>
+
+<p>2&deg; <i>N&eacute;gation du vrai; plus de v&eacute;rit&eacute; stable ou acquise une fois pour
+toutes</i>. La v&eacute;rit&eacute;, en effet, c'est ce qui est, ce que je con&ccedil;ois comme
+il est. Mais puisque rien n'est ni ne peut &ecirc;tre, et que tout le r&eacute;el est
+entra&icirc;n&eacute; dans un &eacute;coulement perp&eacute;tuel et insaisissable, il faut bien que
+la V&eacute;rit&eacute; suive le sort de l'&ecirc;tre et s'ab&icirc;me dans le gouffre sans fond
+de l'inconnaissable.</p>
+
+<p>De l&agrave; ces formules si souvent rencontr&eacute;es dans la philosophie nouvelle:
+&laquo;plus de doctrine arr&ecirc;t&eacute;e&raquo;, pas m&ecirc;me de &laquo;m&eacute;thode fixe&raquo;, mais une &laquo;simple
+tendance&raquo;, une &laquo;orientation de la pens&eacute;e plut&ocirc;t que des r&eacute;sultats&raquo;<a name="FNanchor_505_505" id="FNanchor_505_505"></a><a href="#Footnote_505_505" class="fnanchor">[505]</a>,
+ou bien encore, comme le dit W. James: &laquo;les choses ont moins
+d'importance que la recherche des choses&raquo;; &laquo;les v&eacute;rit&eacute;s ne sont que des
+inventions commodes qui ont r&eacute;ussi&raquo;,&mdash;mot c&eacute;l&egrave;bre qui a fait fortune. En
+sorte que nous serions r&eacute;duits &agrave; chercher toujours sans pouvoir rien
+trouver jamais. C'est le travail d&eacute;sesp&eacute;rant de P&eacute;n&eacute;lope ou de Sisyphe
+auquel on voudrait condamner l'esprit humain!</p>
+
+<p>3&deg; <i>N&eacute;gation des principes d'identit&eacute; ou de contradiction</i>, &laquo;lois du
+discours&raquo;, disent-ils, mais non du r&eacute;el. En effet, puisque l'&ecirc;tre n'est
+pas, on ne peut le dire jamais identique &agrave; lui-m&ecirc;me. Quant au
+contradictoire, il reste encore impensable, vu la constitution actuelle
+de notre esprit, mais il n'est plus impossible. Au contraire, il est au
+fond du Devenir et &agrave; la racine m&ecirc;me des choses, le Devenir &eacute;tant &agrave; la
+fois &ecirc;tre et non-&egrave;tre, c'est-&agrave;-dire fusion ou identit&eacute; des
+contradictoires. Ainsi les contradictoires logiques s'allient &agrave;
+merveille dans ce que M. Le Roy appelle les &laquo;profondeurs
+supra-logiques&raquo;, et d&eacute;sormais la fi&egrave;re devise de l'inventeur sera:
+&laquo;Au-dessus ou au del&agrave; de la Logique!&raquo;</p>
+
+<p>4&deg; <i>N&eacute;gation du principe de causalit&eacute;</i>. Puisqu'il n'y a plus ni causes
+ni effets, le principe de causalit&eacute; n'a plus aucun sens et doit &ecirc;tre
+rel&eacute;gu&eacute; au mus&eacute;e des antiques. D&eacute;sormais, ce qui commence n'a plus de
+cause et se fait tout seul.</p>
+
+<p>Aussi bien l'Evolution cr&eacute;atrice est-elle con&ccedil;ue comme un pur mouvement,
+sans aucune chose, qui soit mue ou qui meuve; comme un mouvement qui se
+cr&eacute;e lui-m&ecirc;me, en se donnant incessamment &agrave; lui-m&ecirc;me l'existence qu'il
+n'a pas. L'id&eacute;e de <i>commencement absolu</i> et sans cause&mdash;nous l'avons
+d&eacute;j&agrave; fait remarquer&mdash;est ainsi mise partout dans l'Univers, au
+commencement, au milieu, &agrave; la fin de toute existence, et pouss&eacute;e jusqu'&agrave;
+la plus &eacute;clatante absurdit&eacute;.</p>
+
+<p>5&deg; <i>N&eacute;gation de la multiplicit&eacute; r&eacute;elle des individus et des choses: tout
+est un</i>. Le moi et le non-moi, le sujet et l'objet, la cause et l'effet,
+le p&egrave;re et le fils, la mati&egrave;re et l'esprit, ne sont, para&icirc;t-il, que des
+illusions de notre &laquo;postulat du morcelage&raquo; ou des exigences et des
+n&eacute;cessit&eacute;s de l'action. En r&eacute;alit&eacute;, tous les individus et toutes les
+natures fusionnent dans le grand Tout.</p>
+
+<p>Mais l&agrave; o&ugrave; l'on ne peut plus distinguer des termes d&eacute;finis et multiples,
+il n'y a plus de relations ni de lois. Toute loi devient donc illusoire,
+c'est-&agrave;-dire que toute la l&eacute;gislation de la Logique et de la Morale, de
+la Physique et de la M&eacute;taphysique s'&eacute;croule dans un ab&icirc;me chaotique et
+sans fond o&ugrave; l'esprit n'a plus de prise.</p>
+
+<p>6&deg; <i>N&eacute;gation du primat de la Raison</i>. L'instinct est, nous dit-on,
+sup&eacute;rieur &agrave; l'intelligence, laquelle n'est qu'un &laquo;r&eacute;tr&eacute;cissement par
+condensation d'une puissance plus vaste&raquo;, &agrave; savoir de &laquo;l'&eacute;lan vital&raquo;
+primitif ou de l'instinct. C'est l'&eacute;volution de &laquo;l'&eacute;lan vital&raquo; qui &laquo;l'a
+d&eacute;pos&eacute;e en cours de route&raquo;, lorsqu'il &eacute;tait sur son d&eacute;clin.</p>
+
+<p>Aussi faut-il se d&eacute;fier des concepts qui ont maladroitement
+&laquo;cristallis&eacute;&raquo; le fluent, ainsi que de ces jeux de concepts qu'on appelle
+les jugements et les raisonnements, les d&eacute;ductions et les inductions,
+dont l'apparente n&eacute;cessit&eacute; est illusoire; il ne faut se fier qu'aux
+&laquo;intuitions&raquo; de l'instinct r&eacute;fl&eacute;chissant sur son principe, l'&eacute;lan vital,
+d'o&ugrave; il est sorti.</p>
+
+<p>Cet instinct supra-intellectuel est une &laquo;sympathie
+divinatrice&raquo;&mdash;impossible &agrave; d&eacute;finir par des concepts&mdash;qui nous donne une
+vision directe et imm&eacute;diate de l'int&eacute;rieur m&ecirc;me des choses avec
+lesquelles nous communions int&eacute;rieurement par l'action. C'est l&agrave; que
+nous d&eacute;couvrons comme un monde nouveau, o&ugrave; tout s'aur&eacute;ole de fluidit&eacute;
+dans un perp&eacute;tuel &eacute;coulement. Telle est la vision de la dur&eacute;e pure ou du
+Temps, qui ressemble &agrave; une continuit&eacute; opaque et mouvante, &agrave; une
+h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; indistincte et amorphe o&ugrave; tout fusionne dans l'Unit&eacute;
+supr&ecirc;me de la vie, comme dans un ab&icirc;me mystique o&ugrave; l'esprit se perd.</p>
+
+<p>Or, cette vision pure est tellement ineffable, que M. Bergson lui-m&ecirc;me,
+se sentant impuissant &agrave; l'exprimer, nous d&eacute;clarait au Congr&egrave;s de Bologne
+qu'il passerait toute sa vie &agrave; la balbutier sans pouvoir jamais arriver
+&agrave; se faire comprendre.</p>
+
+<p>Voici ses paroles textuelles: &laquo;Tout se ramasse en un point unique (la
+dur&eacute;e pure) ... et ce point est quelque chose de simple, d'infiniment
+simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n'a jamais
+r&eacute;ussi &agrave; le dire, et c'est pourquoi il a parl&eacute; toute sa vie sans pouvoir
+&ecirc;tre compris&raquo;.<a name="FNanchor_506_506" id="FNanchor_506_506"></a><a href="#Footnote_506_506" class="fnanchor">[506]</a></p>
+
+<p>Cette vision de la Dur&eacute;e pure ou du Temps&mdash;s'&eacute;levant de la subconscience
+&agrave; la limite de la conscience par une &laquo;torsion&raquo; de l'esprit sur
+lui-m&ecirc;me&mdash;nous remet en m&eacute;moire la fameuse, vision de l'<i>Etre
+simpliciter</i>, tant c&eacute;l&eacute;br&eacute;e par les Ontologistes, et, qui eut un moment
+de vogue enthousiaste, il y a quelque quarante ans. Nous &eacute;tions alors au
+coll&egrave;ge, et parmi nos camarades les plus fervents pour les nouvelles
+doctrines, plusieurs, qui croyaient avoir vu l'Etre, se levaient pendant
+la nuit pour le revoir et le contempler &agrave; loisir dans la lune ou les
+&eacute;toiles. Et ces visions nocturnes ou diurnes aboutissaient r&eacute;guli&egrave;rement
+&agrave; un d&eacute;traquement c&eacute;r&eacute;bral....</p>
+
+<p>Aussi ne conseillons-nous pas aux lecteurs de trop prolonger les
+exercices de vision de &laquo;la dur&eacute;e pure&raquo;, si tant est qu'ils les veuillent
+essayer. Ce n'est pas l'univers qu'elle mettrait &agrave; l'envers, mais leurs
+cerveaux.</p>
+
+<p>Du reste, il n'y a rien &agrave; contempler dans ce trou noir, et M. Bergson se
+flatte ou s'illusionne grandement s'il croit y avoir vu le plan et les
+d&eacute;veloppements de son &laquo;Evolution cr&eacute;atrice&raquo;.</p>
+
+<p>7&deg; <i>Divorce de la Philosophie avec les Sciences</i>. Une <i>telle</i>
+Philosophie toute imaginaire ne pouvait pas ne pas aboutir t&ocirc;t ou tard &agrave;
+un divorce complet avec la Science positive. Et ce sera l&agrave; le dernier
+trait caract&eacute;ristique de la Philosophie nouvelle.</p>
+
+<p>Inaugur&eacute;e dans un &eacute;lan g&eacute;n&eacute;reux de r&eacute;action contre toutes les m&eacute;thodes
+<i>a priori</i>, elle se posait comme un retour l&eacute;gitime &agrave; l'observation
+directe des choses, comme un effort pour se rajeunir et se retremper, en
+se plongeant avidement dans la r&eacute;alit&eacute;, ou, comme elle le r&eacute;p&eacute;tait, pour
+faire enfin &laquo;redescendre du ciel sur la terre&raquo; la pens&eacute;e humaine<a name="FNanchor_507_507" id="FNanchor_507_507"></a><a href="#Footnote_507_507" class="fnanchor">[507]</a>.</p>
+
+<p>Et ce n'&eacute;tait pas l&agrave; une vaine protestation de sa part. Les travaux
+qu'elle inspirait &eacute;taient tout h&eacute;riss&eacute;s de l'appareil scientifique le
+plus accentu&eacute;: formules, comparaisons et d&eacute;monstrations math&eacute;matiques,
+physico-chimiques, biologiques, psychologiques, etc. C'&eacute;tait bien avec
+les sciences positives une alliance ardemment recherch&eacute;e et
+d&eacute;finitivement conclue. Malheureusement, les serments de fid&eacute;lit&eacute;
+&eacute;ternelle n'auront dur&eacute; que l'espace d'une lune de miel!</p>
+
+<p>Il suffirait de relire le discours de Bologne pour se bien convaincre
+que le divorce est bien d&eacute;finitivement proclam&eacute;.</p>
+
+<p><i>Pour nous</i> et tous les disciples d'Aristote et de saint Thomas,
+l'esprit philosophique prend son point de d&eacute;part dans les donn&eacute;es
+positives de la science exp&eacute;rimentale et fait effort pour la continuer
+et l'approfondir en l'universalisant. Ce n'est, du reste, qu'une
+application du principe fondamental que toutes les id&eacute;es nous viennent
+par les sens, et toutes les th&eacute;ories, dignes de ce beau nom, &#952;&#949;&#969;&#961;&#951;&#956;&#945;&#964;&#945;,
+doivent nous venir de l'exp&eacute;rience vulgaire ou scientifique.</p>
+
+<p><i>Pour M. Bergson</i>, au contraire, la philosophie, bien loin d'&ecirc;tre
+immanente &agrave; la Science, lui est transcendante, en ce sens que ce sont
+deux connaissances enti&egrave;rement diff&eacute;rentes et h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes. La
+Philosophie, gr&acirc;ce &agrave; l'Intuition, saisit le dedans m&ecirc;me du r&eacute;el, l'&acirc;me
+de l'Univers, jouit d'une communion mystique avec sa vie intime, son
+&laquo;&eacute;lan vital&raquo;.</p>
+
+<p>A l'oppos&eacute;, la Science ne saisit que le dehors de l'&ecirc;tre, la gangue, la
+mati&egrave;re. Voil&agrave; pourquoi, au lieu de pouvoir communier &agrave; la vie de la
+nature, le savant est oblig&eacute; de la heurter de front comme un ennemi
+qu'il faut dompter pour les besoins pratiques de l'action quotidienne.
+Donc, il la saisit, il l'analyse, la torture, la diss&egrave;que, il la tue
+pour la dominer.</p>
+
+<p>Comme on le voit, la Philosophie et la Science sont ainsi con&ccedil;ues comme
+deux mondes aussi diff&eacute;rents que la vie et la mort, et &eacute;tudi&eacute;s par deux
+proc&eacute;d&eacute;s h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes. D'o&ugrave; la conclusion de M. Bergson: &laquo;La r&egrave;gle de la
+Science a &eacute;t&eacute; pos&eacute;e par Bacon; ob&eacute;ir (&agrave; la nature) pour commander. Le
+philosophe n'ob&eacute;it ni ne commande: il cherche &agrave; sympathiser.&raquo;<a name="FNanchor_508_508" id="FNanchor_508_508"></a><a href="#Footnote_508_508" class="fnanchor">[508]</a></p>
+
+<p>L'union dont on s'&eacute;tait flatt&eacute; au d&eacute;but est donc devenue enti&egrave;rement
+impossible. Les caract&egrave;res des deux conjoints, leurs m&eacute;thodes, leurs
+fins sont oppos&eacute;s et antipathiques. Que, chacun reste donc &agrave; sa place!
+Sans doute, on ne nie pas la science<a name="FNanchor_509_509" id="FNanchor_509_509"></a><a href="#Footnote_509_509" class="fnanchor">[509]</a>, mais on la prie de rester
+d&eacute;sormais chez elle. C'est un <i>libellum repudii</i> aussi clair, aussi
+cat&eacute;gorique qu'on puisse le formuler en belle langue diplomatique.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, d'ailleurs, la Science en a facilement pris son parti. Elle
+a m&ecirc;me proclam&eacute; bien haut son antipathie pour l'antiintellectualisme par
+cette protestation c&eacute;l&egrave;bre de M. Poincar&eacute;: &laquo;La science sera
+intellectualiste ou elle ne sera pas.&raquo;<a name="FNanchor_510_510" id="FNanchor_510_510"></a><a href="#Footnote_510_510" class="fnanchor">[510]</a> La d&eacute;sunion est donc
+mutuelle et compl&egrave;te.</p>
+
+<p>En r&eacute;sum&eacute;, s'il &eacute;tait possible de synth&eacute;tiser tous ces caract&egrave;res en un
+seul mot typique, nous dirions de la Philosophie nouvelle: elle pr&eacute;tend
+se passer de l'Intelligence pour philosopher; elle pr&eacute;tend, comme elle
+l'a audacieusement d&eacute;clar&eacute;, &laquo;pousser l'intelligence hors de chez elle
+par un acte de volont&eacute; ... par la torsion du vouloir sur lui-m&ecirc;me....
+Effort d'ailleurs douloureux que nous pouvons donner brusquement en
+violentant la nature, mais non pas soutenir au del&agrave; de quelques
+instants&raquo;<a name="FNanchor_511_511" id="FNanchor_511_511"></a><a href="#Footnote_511_511" class="fnanchor">[511]</a>....</p>
+
+<p>Nous n'exag&eacute;rons rien, et tel est bien le sens et la port&eacute;e de ces
+&eacute;tranges formules, reconnus unanimement par tous les commentateurs<a name="FNanchor_512_512" id="FNanchor_512_512"></a><a href="#Footnote_512_512" class="fnanchor">[512]</a>.
+W. James l'avouait: &laquo;C'est bien l&agrave; une sorte de catastrophe int&eacute;rieure
+que Bergson r&eacute;clame de nous, et tout le monde n'est pas capable d'une
+telle r&eacute;volution logique&raquo;.&mdash;&laquo;Il n'y a, je crois, ajoutait-il, qu'un
+petit nombre d'entre vous qui auront pu ob&eacute;ir &agrave; l'appel de
+Bergson.&raquo;&mdash;James a voulu &ecirc;tre du petit nombre de ces &eacute;lus et a propos&eacute; &agrave;
+son tour de &laquo;renoncer tout &agrave; fait au rationnel&raquo;<a name="FNanchor_513_513" id="FNanchor_513_513"></a><a href="#Footnote_513_513" class="fnanchor">[513]</a> et de faire fi de
+la Logique.</p>
+
+<p>N'est-ce pas, vraiment, r&ecirc;ver les yeux ouverts!...</p>
+
+<p>Mais ce qui n'est pas moins &eacute;trange, c'est de rapprocher ce point
+d'arriv&eacute;e final avec le point de d&eacute;part. Partie d'une certaine th&eacute;orie
+du Temps ou de la Dur&eacute;e, construite avec une confiance audacieuse dans
+la toute-puissante force d'abstraction de la raison humaine, la pens&eacute;e
+Bergsonienne aboutit &agrave; une conclusion antiintellectualiste qui d&eacute;nie &agrave;
+l'intelligence tout vrai pouvoir de connaissance objective.</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e se d&eacute;truit donc elle-m&ecirc;me et se suicide!</p>
+
+<p>8&deg; Apr&egrave;s le divorce de la philosophie, bergsonienne avec la Science et
+avec la raison, il est bien inutile de parler de son <i>Divorce avec la
+foi religieuse et chr&eacute;tienne</i>.</p>
+
+<p>Les preuves en seraient si nombreuses et si profondes qu'il serait
+impossible de les &eacute;num&eacute;rer en quelques mots. Aussi bien une seule peut
+les r&eacute;sumer toutes. Comme l'a si bien compris et dit un philosophe
+la&iuml;que: &laquo;Une philosophie qui blasph&egrave;me l'intelligence ne sera jamais
+catholique.&raquo;<a name="FNanchor_514_514" id="FNanchor_514_514"></a><a href="#Footnote_514_514" class="fnanchor">[514]</a></p>
+
+<p>Non, jamais la foi du chr&eacute;tien ne pourra consentir &agrave; ne plus &ecirc;tre
+raisonnable, c'est-&agrave;-dire fond&eacute;e en raison et justifi&eacute;e par les donn&eacute;es
+de la raison, selon la maxime de nos p&egrave;res; <i>Fides qu&aelig;rens
+intellectum</i>, ou le pr&eacute;cepte de saint Paul: <i>Rationabile sit obsequium
+vestrum.</i></p>
+
+<p>La foi m&ecirc;me du charbonnier n'est jamais totalement aveugle, et si ses
+raisons de croire sont extrins&egrave;ques et banales, elles n'en sont pas
+moins des raisons &agrave; sa port&eacute;e qui lui donnent une <i>certitude</i> relative
+de la r&eacute;v&eacute;lation, et justifient sa conduite. A plus forte raison la foi
+des savants et des g&eacute;nies, des Augustin, des saint Thomas ou des Bossuet
+a-t-elle besoin d'&ecirc;tre illumin&eacute;e par toutes les lumi&egrave;res intellectuelles
+et fortifi&eacute;e par tous les arguments logiques dont l'ordonnance
+rigoureuse constitue l'&#339;uvre colossale et merveilleuse de la Th&eacute;ologie.</p>
+
+<p>Cette citadelle inexpugnable de la foi catholique, l'Eglise ne peut y
+renoncer, et c'est pour cela qu'elle est tout naturellement la
+protectrice et la gardienne de la raison humaine non moins que de la foi
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;e, d&eacute;fendant la raison contre ses propres exc&egrave;s, tour &agrave; tour
+contre les orgueils rationalistes et contre les d&eacute;faillances fid&eacute;istes.
+Tel est son r&ocirc;le s&eacute;culaire qu'elle n'abdiquera jamais!</p>
+
+<p>Bien aveugles ou bien na&iuml;fs furent donc certains penseurs catholiques
+qui ne l'ont pas compris et qui, emport&eacute;s par l'engouement g&eacute;n&eacute;ral,
+crurent pouvoir emprunter &agrave; la philosophie bergsonienne la plupart de
+ses m&eacute;thodes et de ses th&egrave;ses, esp&eacute;rant qu'elles pourraient &ecirc;tre
+accept&eacute;es ou assimil&eacute;es par la foi catholique. C'est l&agrave; une illusion
+qu'il serait vain d'entretenir davantage: l'exp&eacute;rience de ces
+philosophes &laquo;modernistes&raquo; l'a d&eacute;montr&eacute; assez clairement et trop
+douloureusement pour qu'il soit utile d'insister davantage<a name="FNanchor_515_515" id="FNanchor_515_515"></a><a href="#Footnote_515_515" class="fnanchor">[515]</a>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>II. Comment une telle philosophie, ennemie-n&eacute;e de la raison et si
+renversante pour le sens commun, a-t-elle pu&mdash;surtout en France, terre
+classique des id&eacute;es claires et du bon sens&mdash;obtenir un succ&egrave;s colossal,
+pour ne pas dire un succ&egrave;s fou? C'est le secret qu'il nous reste &agrave;
+expliquer au lecteur avant de prendre cong&eacute; de lui.</p>
+
+<p>Ce succ&egrave;s inou&iuml; tient assur&eacute;ment &agrave; des causes multiples. Nous ne dirons
+rien des causes artificielles telles que la r&eacute;clame dans les journaux,
+les revues et la presse des deux mondes&mdash;par la l&eacute;gion des thurif&eacute;raires
+officiels et officieux,&mdash;sans m&eacute;conna&icirc;tre pour cela son efficacit&eacute;
+prodigieuse &agrave; notre &eacute;poque. Bornons-nous &agrave; indiquer les causes
+naturelles; encore n'avons-nous pas la pr&eacute;tention de les &eacute;num&eacute;rer
+toutes, mais seulement les principales, celles qui nous ont le plus
+frapp&eacute;.</p>
+
+<p>1&deg; La premi&egrave;re cause&mdash;la plus &eacute;vidente&mdash;d'une telle fortune vient de ce
+que la Philosophie nouvelle a paru inaugurer une r&eacute;action courageuse
+contre le Logicisme outrancier et le verbalisme de la philosophie
+classique post&eacute;rieure &agrave; Kant, et surtout une r&eacute;action vengeresse contre
+le kantisme lui-m&ecirc;me, dont le public fran&ccedil;ais commen&ccedil;ait &agrave; en avoir
+&laquo;soup&eacute;&raquo;. L'attrait persistant de l'esprit humain pour la m&eacute;taphysique et
+ses probl&egrave;mes vitaux, trop longtemps comprim&eacute; par l'interdit kantien, se
+r&eacute;veillait et pr&eacute;parait enfin sa revanche. Le mot d'ordre: <i>il faut
+traverser Kant!</i> venait de retentir &agrave; la Sorbonne, comme le commencement
+d'un exode qui provoquait l'enthousiasme. On cherchait un proph&egrave;te des
+temps nouveaux et l'on crut l'avoir trouv&eacute;<a name="FNanchor_516_516" id="FNanchor_516_516"></a><a href="#Footnote_516_516" class="fnanchor">[516]</a>.</p>
+
+<p>Malheureusement, M. Bergson restait encore, en secret, le prisonnier de
+Kant, puisqu'il aboutit, comme Kant, quoique par d'autres voies, &agrave; la
+n&eacute;gation de la valeur m&eacute;taphysique de l'intelligence humaine. Pour lui,
+comme pour Kant, la critique de la Raison pure est d&eacute;finitive. Il &eacute;tait
+donc r&eacute;duit &agrave; faire de la m&eacute;taphysique, non en intellectuel, mais en
+artiste.</p>
+
+<p>2&deg; La deuxi&egrave;me cause me para&icirc;t r&eacute;sum&eacute;e dans l'attrait des id&eacute;es
+spiritualistes, &eacute;lev&eacute;es et g&eacute;n&eacute;reuses, hautement profess&eacute;es par le
+nouveau ma&icirc;tre. Pour lui, &laquo;la philosophie ne peut &ecirc;tre qu'un vaste
+effort pour transcender la condition humaine....&raquo;, qu'un &laquo;irr&eacute;sistible
+courant pour hausser l'&acirc;me humaine au-dessus de l'id&eacute;e&raquo;<a name="FNanchor_517_517" id="FNanchor_517_517"></a><a href="#Footnote_517_517" class="fnanchor">[517]</a>. Or, tout
+cela devait plaire &agrave; cette multitude d'&acirc;mes qui souffrent de
+l'insuffisance si manifeste de la vie terrestre. Il les a aussi charm&eacute;es
+en se posant cr&acirc;nement, d&egrave;s le d&eacute;but, en d&eacute;fenseur de la libert&eacute; contre
+le d&eacute;terminisme, du spiritualisme contre le grossier mat&eacute;rialisme et
+m&ecirc;me contre le m&eacute;canisme par qui en est la premi&egrave;re &eacute;tape. On sait avec
+quelle force, en effet, et quel succ&egrave;s il a combattu sans rel&acirc;che ces
+deux erreurs &agrave; la mode. Il y revient sans cesse, &agrave; tout propos, et
+toutes ses professions de foi spiritualistes sont applaudies
+vigoureusement par son auditoire.</p>
+
+<p>Malheureusement, ses pr&eacute;jug&eacute;s monistiques l'inclineront plus tard &agrave;
+effacer peu &agrave; peu les distinctions essentielles qui opposent l'esprit &agrave;
+la mati&egrave;re, la libert&eacute; &agrave; la n&eacute;cessit&eacute;. Apr&egrave;s les avoir fusionn&eacute;es dans
+l'identit&eacute; universelle, on ne saura plus les reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Ses pr&eacute;jug&eacute;s antiintellectualistes, d'autre part, le porteront &agrave;
+r&eacute;habiliter le sensible aux d&eacute;pens de l'id&eacute;e, la mati&egrave;re aux d&eacute;pens de
+l'esprit, et &agrave; faire ainsi le jeu de ceux qu'il voulait combattre. Mais
+tout cela est trop subtil pour effacer dans l'esprit du public la bonne
+impression premi&egrave;re de sa doctrine nettement spiritualiste.</p>
+
+<p>Il est vrai que cette doctrine, en m&ecirc;me temps qu'elle exalte les
+aspirations &eacute;lev&eacute;es de l'&acirc;me humaine, rabaisse son intelligence et sa
+raison, dont les croyants faisaient logiquement la base et le soutien de
+leur foi religieuse: <i>fides qu&aelig;rens intellectum</i>. Mais Pascal, l'auteur
+de la c&eacute;l&egrave;bre apostrophe: <i>Taisez-vous, raison imb&eacute;cile!</i> ne leur a-t-il
+pas appris &agrave; voir, au contraire, dans l'impuissance de la raison, un
+secours inesp&eacute;r&eacute; pour leur foi?</p>
+
+<p>De l&agrave; une grande cause de succ&egrave;s aupr&egrave;s de certaines &acirc;mes, au fond
+religieuses, mais surtout amies d'une religiosit&eacute; vague, sans symbole et
+sans dogme et m&ecirc;me sans rite obligatoire. Priv&eacute;e du contrepoids de la
+raison, l'intuition sentimentale ou mystique leur permet de tout croire,
+comme le pragmatisme qui en d&eacute;rive si facilement leur permet de tout
+faire, puisque &laquo;agir c'est cr&eacute;er la v&eacute;rit&eacute; de ce qu'on fait&raquo;. Et chacun
+peut ainsi &laquo;vivre sa vie&raquo; et se faire, &agrave; son gr&eacute;, pour son usage
+personnel, comme la princesse Palatine, &laquo;son petite Religion&raquo;. Quoi de
+plus commode et de mieux pr&eacute;destin&eacute; &agrave; une immense vogue?</p>
+
+<p>3&deg; A ce spiritualisme &eacute;lev&eacute;, M. Bergson a su ajouter discr&egrave;tement
+quelques id&eacute;es irr&eacute;ligieuses qui en ont fait un spiritualisme sans Dieu
+et vraiment &laquo;la&iuml;que&raquo;: autre cause de succ&egrave;s par ce temps de la&iuml;cit&eacute; &agrave;
+outrance.</p>
+
+<p>Ses critiques d&eacute;daigneuses et d'ailleurs injustes sur le Dieu de Platon
+et d'Aristote font assez pressentir ce qu'il n'a pas encore exprim&eacute; bien
+clairement, mais qui reste partout sous-entendu. Sa religion&mdash;si tant
+est qu'on puisse lui appliquer ce grand mot&mdash;sera panth&eacute;istique et
+mystique. Les amateurs des r&ecirc;ves flottants et nuageux&mdash;ils sont si
+nombreux!&mdash;&eacute;prouvent d&eacute;j&agrave; dans la sensation dissolvante de l'&eacute;ternel
+&eacute;coulement le frissonnement de l'&ecirc;tre universel qui est l'&acirc;me des choses
+et qui nous met en communication invisible avec l'int&eacute;rieur m&ecirc;me de
+toutes les activit&eacute;s cach&eacute;es de la nature. T&eacute;l&eacute;pathie, rayonnement des
+esprits dans l'espace, conscience et communion universelle des &ecirc;tres,
+myst&eacute;rieux secrets de l'occultisme, sont des croyances qui n'ont rien &agrave;
+redouter&mdash;nous dit-on&mdash;des dogmes de la Religion nouvelle.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la nouvelle Morale, elle est attendue, dans la crise actuelle,
+comme le Messie d'Isra&euml;l.... On n'en conna&icirc;t pas encore les contours
+pr&eacute;cis, encore moins la base, mais on devine que, sans un Dieu
+personnel, elle ne saurait &ecirc;tre que sans obligation ni sanction,
+c'est-&agrave;-dire parfaitement &laquo;la&iuml;que&raquo;. Eh! comment l'antiintellectualisme
+pourrait-il trouver une loi morale sup&eacute;rieure &agrave; l'exp&eacute;rience humaine?...</p>
+
+<p>De m&ecirc;me qu'il aura affranchi la science de la notion de V&eacute;rit&eacute;, la
+Religion, de l'id&eacute;e de Dieu, il ne peut donc manquer d'affranchir la
+Morale de la notion du Bien obligatoire ou du Devoir.</p>
+
+<p>Attendons toutefois qu'il nous r&eacute;v&egrave;le clairement son secret sur des
+questions futures qu'il lui a plu de r&eacute;server.</p>
+
+<p>4&deg; A ce fonds de v&eacute;rit&eacute;s et aussi d'erreurs s&eacute;duisantes pour le public
+de noire &eacute;poque, le ma&icirc;tre a su ajouter l'&eacute;clat de la forme. Parfois,
+c'est un appareil scientifique solennel et aust&egrave;re, comme un th&eacute;or&egrave;me
+qui marche et qui en impose au vulgaire. A ce liait, on reconna&icirc;t
+l'ancienne vocation de M. Bergson pour les math&eacute;matiques.</p>
+
+<p>Mais, d'ordinaire, c'est l'artiste qui se r&eacute;v&egrave;le sous les formes
+litt&eacute;raires les plus brillantes. Nous avons d&eacute;j&agrave; parl&eacute; de ses m&eacute;taphores
+&agrave; jet continu, qui ont la vertu de masquer des erreurs ou de faire
+para&icirc;tre &agrave; l'endroit ce qui est retourn&eacute; &agrave; l'envers, car le public les
+interpr&egrave;te spontan&eacute;ment suivant les donn&eacute;es du bon sens. Elles ont aussi
+le don de pr&ecirc;ter de la vie et de l'int&eacute;r&ecirc;t aux th&eacute;ories les plus
+abstruses que l'auditoire serait bien incapable de suivre, et de lui
+donner au moins l'illusion de les avoir comprises.</p>
+
+<p>L'ancienne &eacute;cole repoussait la philosophie litt&eacute;raire avec ses
+consid&eacute;rations esth&eacute;tiques ou mystiques. La nouvelle, au contraire, en
+fait sa m&eacute;thode essentielle d'exposition. L'image, qui venait parfois
+compl&eacute;ter la preuve, ici tient sa place; elle tient lieu d'argument, car
+elle suffit &agrave; satisfaire certains esprits peu exigeants ou du moins &agrave;
+obtenir d'eux qu'ils lui fassent cr&eacute;dit.</p>
+
+<p>D'ailleurs, elle charme et captive par son &eacute;clat impr&eacute;vu, sa tournure
+pittoresque, originale et vraiment neuve; et on applaudit l'incomparable
+virtuosit&eacute; de l'artiste. On l'&eacute;coute donc volontiers; sa musique est
+compar&eacute;e au chant de &laquo;l'<i>alouette</i>&raquo; dans le ciel bleu, et l'on se
+presse, l'on s'entasse autour de sa chaire pour l'entendre.</p>
+
+<p>Il est vrai que sa lecture est moins facile; &agrave; c&ocirc;t&eacute; des pages
+merveilleusement enlev&eacute;es; on en rencontre d'autres&mdash;beaucoup plus
+nombreuses&mdash;d'un opacit&eacute; soporifique et vraiment ennuyeuses, qui nous
+ont fait trop souvent redire le <i>quandoque bonus dormitat Homerus.</i> Ses
+ouvrages manquent aussi de suite et de composition. Il suffit d'en
+parcourir la table des mati&egrave;res pour &ecirc;tre surpris de leur pauvret&eacute;,
+surtout de l'impr&eacute;cision et du vague dans la division et l'encha&icirc;nement
+des sujets. Le logicien est ici pris en d&eacute;faut: l'artiste fait tort au
+professeur.</p>
+
+<p>Toutefois, l'artiste excelle &agrave; ouvrir des horizons de r&ecirc;ve, propres &agrave;
+satisfaire les tendances de l'imagination et les besoins du c&#339;ur dans
+toutes les &acirc;mes que le Positivisme du si&egrave;cle pass&eacute; n'a pu contenter tout
+&agrave; fait et qui d&eacute;sirent s'&eacute;lever plus haut: au del&agrave; et audessus du
+Positivisme! Tel est le secret de bien des enthousiasmes.</p>
+
+<p>5&deg; Enfin, une derni&egrave;re cause d'un si grand succ&egrave;s&mdash;et ce n'est s&ucirc;rement
+pas la moindre,&mdash;c'est le go&ucirc;t du public actuel, ou, si l'on veut, la
+mode du jour, qui se passionne &eacute;galement pour la <i>philosophie nouvelle</i>
+comme pour le <i>th&eacute;&acirc;tre nouveau</i>.</p>
+
+<p>A propos d'une pi&egrave;ce &agrave; grand succ&egrave;s, de <i>la Vierge folle</i>&mdash;si j'ai bonne
+m&eacute;moire,&mdash;un des plus distingu&eacute;s critiques parmi nos
+contemporains&mdash;apr&egrave;s avoir salu&eacute; cette pi&egrave;ce comme un
+chef-d'&#339;uvre,&mdash;suivant la formule protocolaire obligatoire, ajoutait
+aussit&ocirc;t ces judicieuses remarques:</p>
+
+<p>&laquo;Cet art est en train de d&eacute;vier. Il n'est que temps de le reconna&icirc;tre et
+de signaler la f&acirc;cheuse erreur de direction qui le m&egrave;ne droit a
+l'&eacute;cueil. L'art, et cela peut se dire aussi bien de tous les arts, &agrave; une
+tendance continuelle &agrave; s'&eacute;carter du r&eacute;el et du vrai. Cette v&eacute;rit&eacute; ...
+est une insupportable contrainte dont il m&eacute;dite sans cesse de
+s'affranchir. Nature, raison, logique, vraisemblance, autant de, dures
+ma&icirc;tresses qui lui interdisent les plus agr&eacute;ables tours d'adresse et les
+plus prestigieuses jongleries. Le jour o&ugrave; il se lib&egrave;re de ces entraves,
+il se peut qu'il y soit encourag&eacute; par la complaisance du public, celui
+ci ne demandant qu'&agrave; &ecirc;tre diverti et commen&ccedil;ant par applaudir &agrave; toutes
+les excentricit&eacute;s qui le distraient de son ennui. C'est alors que la
+critique peut tenir un emploi utile. Elle rappelle &agrave; l'&eacute;crivain que
+l'art du th&eacute;&acirc;tre est essentiellement un art d'imitation, qu'une com&eacute;die
+de m&#339;urs est un portrait et que son premier m&eacute;rite est de
+ressembler.... Tant que vous n'aurez pas chang&eacute; les conditions de
+l'humanit&eacute;, vous serez oblig&eacute; de vous y conformer, ou vous aurez
+tort....</p>
+
+<p>&laquo;Ce tort est celui du th&eacute;&acirc;tre nouveau.... Il se place en dehors de
+toutes les conditions de la vie r&eacute;elle, il imagine des situations de
+fantaisie, il en tire des effets qui peuvent donner l'illusion de la
+vigueur, mais ne supportent ni la discussion ni l'examen<a name="FNanchor_518_518" id="FNanchor_518_518"></a><a href="#Footnote_518_518" class="fnanchor">[518]</a>. Il nous
+est cependant impossible de d&eacute;pouiller toutes les donn&eacute;es que
+l'exp&eacute;rience et la r&eacute;flexion nous ont lentement apport&eacute;es. On exige de
+nous que nous d&eacute;posions au vestiaire, avec notre paletot, toutes les
+notions acquises, toutes les constatations, tous les souvenirs qui
+risquent de d&eacute;mentir des tableaux enlev&eacute;s de chic par une brosse
+exasp&eacute;r&eacute;e. Pourquoi et de quel droit?&raquo;<a name="FNanchor_519_519" id="FNanchor_519_519"></a><a href="#Footnote_519_519" class="fnanchor">[519]</a></p>
+
+<p>Eh bien! ces r&eacute;flexions s&eacute;v&egrave;res mais justes, nous &eacute;tions en train de les
+faire en lisant <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, parce que nous n'avions pas cru
+devoir d&eacute;poser &laquo;au vestiaire&raquo; de ce grand Cin&eacute;ma toutes les notions
+premi&egrave;res ni tous les premiers principes de la raison humaine.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir rendu un juste hommage &agrave; ce qu'on est convenu d'appeler un
+chef-d'&#339;uvre, ou tout au moins le chef-d'&#339;uvre de M. Bergson, nous
+nous demandions comment on avait pu concevoir une Evolution qui serait
+<i>cr&eacute;atrice d'elle-m&ecirc;me</i>, ou une cr&eacute;ation <i>sans aucun Cr&eacute;ateur et sans
+aucune chose cr&eacute;&eacute;e</i>; comment une si prodigieuse imagination, qui froisse
+&agrave; la fois la nature, la raison, la logique, les vraisemblances et toutes
+ces &laquo;dures ma&icirc;tresses de la v&eacute;rit&eacute;&raquo;, qui sont les garde-fou de l'esprit
+humain, avait pu &ecirc;tre caress&eacute;e par un esprit sup&eacute;rieur. Nous nous le
+demandions avec angoisse, sans pouvoir trouver d'autre r&eacute;ponse que le
+go&ucirc;t du public qu'il faut bien satisfaire, et dont la tyrannie a fait
+tant d'autres victimes.</p>
+
+<p>Renan, ce grand romancier de la religion auquel on peut bien comparer
+les grands romanciers de la philosophie, &eacute;crivait quelque part cette
+plainte bien connue: &laquo;Sit&ocirc;t que j'eus montr&eacute; le petit carillon qui &eacute;tait
+en moi, le monde s'y plut, et, peut-&ecirc;tre pour mon malheur, je fus engag&eacute;
+a le continuer.&raquo;</p>
+
+<p>Or, ce go&ucirc;t d&eacute;prave du public contemporain vient de l'&eacute;tat intellectuel
+de la g&eacute;n&eacute;ration pr&eacute;sente. D&eacute;pourvue de toute culture la plus
+&eacute;l&eacute;mentaire en Logique et en Ontologie&mdash;car on ne les enseigne plus dans
+nos lyc&eacute;es ni nos coll&egrave;ges,&mdash;elle se laisse facilement s&eacute;duire par
+toutes les nouveaut&eacute;s et les hardiesses de l'imagination.</p>
+
+<p>On dirait qu'aujourd'hui les esprits sont fatigu&eacute;s d'id&eacute;es claires et
+pr&eacute;cises; que le go&ucirc;t des fuyances de la pens&eacute;e a remplac&eacute; l'antique
+go&ucirc;t des cr&eacute;dos positifs et des v&eacute;rit&eacute;s &eacute;ternelles; qu'on pr&eacute;f&egrave;re les
+r&ecirc;veries po&eacute;tiques aux solides d&eacute;monstrations exp&eacute;rimentales et
+rationnelles. Les contradictions elles-m&ecirc;mes ne choquent plus; leurs
+dissonances amusent plut&ocirc;t comme un jeu original et &eacute;l&eacute;gant. Est-ce
+l'an&eacute;mie intellectuelle des races d&eacute;cadentes?</p>
+
+<p>Nous n'osons r&eacute;pondre &agrave; cette angoissante question; mais ce que nous ne
+craignons pas de dire, avec la plus profonde conviction, c'est que la
+nouvelle philosophie antiintellectualiste n'est point le rem&egrave;de cherch&eacute;,
+qu'elle est, au contraire, dans une certaine mesure, &agrave; la fois cause et
+effet de ce recul et de cette d&eacute;cadence de la pens&eacute;e contemporaine ou de
+l'esprit public.</p>
+
+<p>Heureusement que les modes du jour sont &eacute;ph&eacute;m&egrave;res et sans aucune
+pr&eacute;tention &agrave; la dur&eacute;e &eacute;ternelle. Apr&egrave;s une &eacute;clipse momentan&eacute;e, nous
+reverrons de nouveau&mdash;n'en doutons pas&mdash;se lever sur notre horizon et
+briller de son &eacute;clat naturel cette foi calme et tranquille en la valeur
+de la raison humaine, qui a inspir&eacute; tous les chefs-d'&#339;uvre et orient&eacute;
+tous les plus grands g&eacute;nies des si&egrave;cles pass&eacute;s.</p>
+
+<p>M. Bergson ne nous d&eacute;mentira pas, au contraire. Il domine de trop haut
+son auditoire pour ne pas avoir senti o&ugrave; est le point vuln&eacute;rable de son
+brillant syst&egrave;me, et il a eu plus d'une fois la loyale franchise de nous
+avouer ses doutes.</p>
+
+<p>A la fin de son cours, en mai 1911, adressant ses adieux &agrave; son bel
+auditoire, il lui confiait que &laquo;la joie de cr&eacute;er est la meilleure de
+toutes&raquo; et qu'il &eacute;prouvait cette joie de cr&eacute;ateur en contemplant son
+syst&egrave;me. Puis il ajoutait ces paroles significatives: &laquo;Si le philosophe
+s'attache &agrave; la poursuite de la renomm&eacute;e, c'est parce qu'<i>il lui manque
+la s&eacute;curit&eacute; d'avoir cr&eacute;&eacute; du viable.</i> Donnez-lui cette assurance, vous le
+verrez aussit&ocirc;t faire peu de cas du bruit qui entoure, son nom.&raquo;<a name="FNanchor_520_520" id="FNanchor_520_520"></a><a href="#Footnote_520_520" class="fnanchor">[520]</a></p>
+
+<p>Notre cr&eacute;ateur d'antiintellectualisme a donc la crainte&mdash;d'ailleurs bien
+fond&eacute;e&mdash;de n'avoir point cr&eacute;&eacute; du viable. C'est l'oppos&eacute; de l'auteur
+classique qui terminait son &#339;uvre par ce cri de confiance en
+l'immortalit&eacute;: <i>Exegi monumentum ... &aelig;re perennius</i>!</p>
+
+<p>Cet aveu de M. Bergson, loin d'&ecirc;tre isol&eacute;, semble au contraire le
+tourmenter et le poursuivre, comme un secret remords.</p>
+
+<p>Dans son <i>Evolution cr&eacute;atrice</i>, apr&egrave;s avoir c&eacute;l&eacute;br&eacute;, en termes
+magnifiques, cette philosophie intellectualiste des g&eacute;nies de la Gr&egrave;ce,
+dont il a pris le contrepied; apr&egrave;s avoir reconnu que &laquo;si l'on fait
+abstraction des quelques mat&eacute;riaux friables qui entrent dans la
+construction de cet immense &eacute;difice, une charpente solide demeure, et
+cette charpente dessine les grandes lignes d'une m&eacute;taphysique qui est,
+croyons-nous, la m&eacute;taphysique naturelle de l'intelligence humaine&raquo;, il
+se demande quel sera son avenir et sa dur&eacute;e dans les si&egrave;cles futurs, et
+voici sa loyale r&eacute;ponse: &laquo;Un irr&eacute;sistible attrait ram&egrave;ne l'intelligence
+&agrave; son mouvement naturel et la m&eacute;taphysique des modernes aux conclusions
+g&eacute;n&eacute;rales de la m&eacute;taphysique grecque.&raquo; Et il ajoute m&eacute;lancoliquement:
+&laquo;Illusion, sans doute, mais illusion naturelle ind&eacute;racinable qui durera
+autant que l'esprit humain.&raquo;<a name="FNanchor_521_521" id="FNanchor_521_521"></a><a href="#Footnote_521_521" class="fnanchor">[521]</a></p>
+
+<p>Ce pronostic, sur les l&egrave;vres de M. Bergson, est, ce nous semble, un aveu
+loyal, complet, d&eacute;passant toutes nos esp&eacute;rances. C'est en vain qu'on
+luttera contre l'intelligence au nom de l'intelligence m&ecirc;me; cette lutte
+est contre nature. La raison finira toujours par avoir raison.</p>
+
+<p>Cet espoir est pour nous une certitude fond&eacute;e sur ce fait constant et
+universel de la biologie: les produits d&eacute;raisonnables&mdash;quelque curieux
+ou &eacute;normes que soient ces monstres&mdash;sont &eacute;limin&eacute;s par la nature
+fatalement. Or, la philosophie de M. Bergson rec&egrave;le en ses flancs ce que
+son ami W. James appelait &laquo;le monstre inintelligible du Monisme&raquo;<a name="FNanchor_522_522" id="FNanchor_522_522"></a><a href="#Footnote_522_522" class="fnanchor">[522]</a>,
+accoupl&eacute; avec le monstre non moins inintelligible de
+l'Antiintellectualisme absolu. Elle est donc r&eacute;form&eacute;e et condamn&eacute;e deux
+fois.</p>
+
+<p>Elle ne parle que de vie ou d'&eacute;lan vital, et elle est une philosophie
+an&eacute;mique, incapable de vivre et de nous faire vivre de la vie la plus
+haute, la vie intellectuelle, principe de la vie morale et pr&eacute;lude de la
+vie divine.</p>
+
+<p>Aussi, concluons-nous, cette &#339;uvre de M. Bergson, qui a pu para&icirc;tre
+belle par l'art de l'&eacute;crivain et le talent prestigieux qu'il r&eacute;v&egrave;le,
+est, pour ceux qui n&eacute;gligent la forme pour s'attacher au fond,
+enti&egrave;rement d&eacute;cevante. Il lui manque cette foi robuste en la puissance
+de la raison humaine qui gu&eacute;rirait les esprits contemporains si malades
+et les retiendrait sur la pente d'une d&eacute;cadence fatale; il lui manque ce
+rayon de lumi&egrave;re venu de l'Infini, qui seul peut nous d&eacute;voiler nos
+destin&eacute;es immortelles, relever nos courages et attirer nos c&#339;urs en
+haut, vers Celui qui est par essence le Vrai, le Bien et le Beau, triple
+source d'o&ugrave; jaillit la Vie bienheureuse!</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> S. THOMAS, <i>Somme th&eacute;ol.</i> I&deg;, q. i, a. 8, ad 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> H. BERGSON, <i>A propos d'un article de M.W. Pitkin intitul&eacute;</i>
+&laquo;James et Bergson&raquo;, <i>Journal of Philosophy</i>, 7 juill. 1910, p. 385-388.
+(Voir les articles de PITKIN et de KALLEN dans les num&eacute;ros des 28 avril
+et 23 juin 1910, et celui de W. JAMES, 20 janv.)&mdash;Voir aussi TONQU&Eacute;DEC:
+<i>M. Bergson est-il moniste?</i> (<i>Etudes</i>, 20 f&eacute;vr. 1912) et les lettres de
+M. Bergson &agrave; M. de Tonqu&eacute;dec.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Etudes philosophiques</i>, I. I<sup>er</sup>. <i>Th&eacute;orie
+fondamentale</i>, 7<sup>e</sup> &eacute;dition. Chez Berche et Tralin, Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le mot est de W. James, V. p. 476.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> MAURICE PUJO, <i>La fin du Bergsonisme, cf</i>. JULIEN BENDA,
+<i>Le Bergsonisme.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> M. Henri Bergson est n&eacute; &agrave; Paris, de famille juive et
+d'origine &eacute;trang&egrave;re, le 18 octobre 1859. Il fit de brillantes &eacute;tudes au
+lyc&eacute;e Condorcet de 1868 &agrave; 1878. Ses biographes le repr&eacute;sentent surtout
+comme un &laquo;fort en th&egrave;me&raquo;, avec des succ&egrave;s marqu&eacute;s en math&eacute;matiques.
+Aussi h&eacute;sita-t-il entre les lettres et les sciences. En 1878, il entrait
+&agrave; l'Ecole normale, section des lettres, et devenait agr&eacute;g&eacute; en
+philosophie en 1881. Sa th&egrave;se est de 1889. Apr&egrave;s avoir enseign&eacute; dans
+divers lyc&eacute;es de province, il vint &agrave; Paris au coll&egrave;ge Rollin, puis au
+lyc&eacute;e Henri IV de 1888 &agrave; 1898, fut ma&icirc;tre de conf&eacute;rences &agrave; l'Ecole
+normale de 1898 &agrave; 1900, et nomm&eacute; au Coll&egrave;ge de France en 1900.
+L'Institut l'a &eacute;lu en 1901.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Nous verrons plus loin cette formule appliqu&eacute;e &agrave; Dieu
+lui-m&ecirc;me qui serait <i>en train de se faire</i>!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Discours au Congr&egrave;s de Bologne, 10 avril 1911, dans la
+<i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, nov. 1911, p. 812.&mdash;On voit par l&agrave;
+combien exag&egrave;re le thurif&eacute;raire cit&eacute; plus haut, lorsqu'il nous
+repr&eacute;sente cette philosophie sortie d'un seul jet et toute arm&eacute;e, comme
+Minerve du cerveau de Jupiter.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Essai sur les donn&eacute;es imm&eacute;diates de la conscience</i>
+(1889);&mdash;(<i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i> 1896);&mdash;<i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i> (1907,
+Alcan.) Plusieurs &eacute;ditions avec de l&eacute;g&egrave;res variantes dans la
+pagination.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Notons dans la <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale: Le
+Paralogisme psychophysique,</i> l'<i>Introduction &agrave; la M&eacute;taphysique et
+l'Intuition.</i>&mdash;Dans la <i>Revue philosophique</i> (1908): <i>La paramn&eacute;sie</i> ou
+fausse reconnaissance.&mdash;Deux conf&eacute;rences &agrave; Oxford, <i>la Perception du
+changement</i> (1911), etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> BERGSON, <i>les Donn&eacute;es imm&eacute;diates de la conscience</i>, p.
+178. Nous citons d'apr&egrave;s la deuxi&egrave;me &eacute;dition.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 217. Cf. p. 52, 216,
+225, 251, 387, 389.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Revue philosophique</i>, 1906, vol. LXI, p. 143.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> &laquo;Elle (la philosophie) doit nous ramener, par l'analyse
+des faits et &agrave; comparaison des doctrines, aux conclusions du sens
+commun.&raquo; (Bergson, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, Avant-propos, p. iii.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le Roy, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1901, p. 141,
+142.&mdash;&laquo;Le sens commun nous masque la nature.&raquo; (<i>Rev. des Deux Mondes</i>,
+1<sup>er</sup> f&eacute;v. 1912, p. 558.)&mdash;Il ajoute, il est vrai (p. 559): &laquo;Du
+sens commun le <i>fond</i> est s&ucirc;r et la <i>forme</i> suspecte&raquo;. Mais, pour lui,
+le <i>fond</i> n'est qu'un commandement pratique: <i>Agis comme si</i>.... Seule
+la <i>forme</i> a un sens intellectuel et partant suspect. D'o&ugrave; la fameuse
+question: <i>Qu'est-ce qu'un Dogme?</i> R&eacute;ponse: c'est un commandement
+pratique: <i>Agis comme si ...</i> sans aucun sens intellectuel
+acceptable.&mdash;&laquo;La philosophie nouvelle s'ouvre par une analyse critique
+du sens commun.&raquo; (<i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i> 1901, p. 407.) C'est la
+d&eacute;capitation pr&eacute;alable du sens commun.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Cf. PLATON, <i>Cratyle</i>, 402 A; 404 D; <i>Th&eacute;at</i>., 152 D; 160
+D.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Ces premiers principes ont &eacute;t&eacute; trait&eacute;s d'<i>hypoth&egrave;ses &agrave;
+succ&egrave;s extraordinaire!</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> De m&ecirc;me pour W. James: &laquo;Je me suis vu contraint de
+renoncer &agrave; la Logique, carr&eacute;ment, franchement, irr&eacute;vocablement!&raquo; <i>A
+Pluralistic Universe</i> (London, 1909).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Nous donnerons alors citations et r&eacute;f&eacute;rences.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 352.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Rappelons sa sentence fameuse: &#932;&#959;&#971;&#964; &#941;&#963;&#964;&#953; &#956;&#965;&#952;&#959;&#955;&#959;&#947;&#949;&#970;&#957; &#954;&#945;&#943;
+&#956;&#949;&#964;&#945;&#966;&#959;&#961;&#945;&#962; &#960;&#959;&#953;&#949;&#970;&#957; &#960;&#959;&#953;&#951;&#964;&#953;&#954;&#945;&#962;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> LE ROY, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1901, p. 310. C'est
+nous qui soulignons.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 270. &laquo;Toutefois,
+ajoute-t-il, je ne donne pas ce centre pour une <i>chose</i>, mais pour une
+continuit&eacute; de jaillissement.&raquo; (<i>Ibid.</i> p. 270.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 17.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> &laquo;Exister consiste &agrave; changer.... L'&eacute;tat lui-m&ecirc;me est d&eacute;j&agrave;
+du changement.... Si un &eacute;tat d'&acirc;me cessait de varier, sa dur&eacute;e cesserait
+de couler.&raquo; (BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 1, 2, 3, 8, 251, 260,
+etc.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> B. SAINT-HILAIRE, trad. d'Aristote, <i>Logiq</i>. Pr&eacute;f. t. III,
+p. v.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Le Roy, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1901, p. 304, 305,
+306.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> M. Fouill&eacute;e lui-m&ecirc;me ne se g&ecirc;ne plus pour parler de &laquo;la
+renaissance de la sophistique grecque&raquo;.&mdash;D'autres, encore moins
+respectueux, rapprochent ce besoin d'obscurit&eacute; de celui qu'&eacute;prouvent les
+m&eacute;diums spirites, tels qu'Eusapia qui r&eacute;clame toujours moins de lumi&egrave;re:
+<i>Meno luce!</i> C'est la condition indispensable de leurs succ&egrave;s.&mdash;M.
+Gaudeau l'a fort bien dit: &laquo;L'obscurit&eacute; est pr&eacute;cis&eacute;ment le contraire de
+la profondeur. La profondeur de la pens&eacute;e, chez un &eacute;crivain, doit &ecirc;tre
+une puissance d'&eacute;clairement qui nous permet de voir ou m&ecirc;me nous force &agrave;
+voir le fond des choses. Or, l'obscurit&eacute;, d'o&ugrave; qu'elle vienne, est un
+voile qui s'interpose entre notre regard et le fond des choses, entre
+nous et la profondeur.... La pens&eacute;e qui est un regard et qui doit &ecirc;tre
+une lumi&egrave;re, n'est profonde que si elle est claire parfaitement.&raquo; (<i>La
+foi catholique</i>, avril 1910, p. 172.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> PLATON, <i>Sophiste</i>, p. 191, 300 (Ed. Cousin).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> MOISANT, dans les <i>Etudes</i> du 5 mai 1908.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> R&eacute;flexions d'un Philistin, <i>Grande Revue</i>, 10 juill. 1910,
+p. 16, par M. LE DANTEC.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> &laquo;Tout est obscur(!) dans l'id&eacute;e de cr&eacute;ation, si l'on pense
+&agrave; des <i>choses</i> qui seraient cr&eacute;&eacute;es et &agrave; une <i>chose</i> qui cr&eacute;e, comme on
+le fait d'habitude et comme l'entendement ne peut s'emp&ecirc;cher de le
+faire.&raquo; (<i>L'Evolution cr&eacute;atrice,</i> p. 269.)&mdash;Une cr&eacute;ation sans aucun
+agent qui cr&eacute;e ni sans chose cr&eacute;&eacute;e est-elle donc plus claire?... Nous
+reviendrons plus tard sur cet &eacute;trange paradoxe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 74 (2&deg; &eacute;dit.).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 78.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> ARIST., <i>Phys</i>., I. IV, c. xi, &sect;&sect; 5 et 12. Cette
+d&eacute;finition regarde surtout le temps <i>qui mesure</i>. Quant au temps <i>qui
+est mesur&eacute;</i>, il n'est autre que le mouvement en tant qu'il tombe sous la
+mesure de l'avant et de l'apr&egrave;s. C'est la m&ecirc;me distinction que pour le
+nombre <i>nombrant</i> et le nombre <i>nombr&eacute;</i>, &#964;&#959; &#951;&#961;&#953;&#952;&#956;&#951;&#956;&#941;&#957;&#959;&#957;, &#964;&#959; &#945;&#961;&#953;&#952;&#956;&#951;&#964;&#972;&#957;
+(<i>Phys</i>. l. IV, c. xiv, &sect; 3.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Voici le texte complet d'Aristote: <i>Quantum dicitur quod
+est divisibile in ea, qu&aelig; insunt, quorum utrumque vel unumquodque
+unum, quiddam et hoc aliquid aptum est esse</i>. &#928;&#959;&#963;&#957; &#955;&#941;&#947;&#949;&#964;&#945;&#953; &#964;o &#948;&#953;&#945;&#953;&#961;&#949;&#964;o&#957;
+&#949;&#943;&#962; e&#957;&#965;&#960;&#940;&#961;&#967;&#959;&#957;&#964;&#945;, &#8039;&#957; &#8050;&#954;&#940;&#964;&#949;&#961;&#959;&#957; &#951; &#7957;&#954;&#945;&#963;&#964;&#959;&#957; &#7957;&#957; &#964;&#953; &#954;&#945;&#953; &#964;&#972;&#948;&#949; &#960;&#949;&#981;&#965;&#954;&#949;&#957; &#949;&#970;&#957;&#945;&#953;.
+<i>M&eacute;ta.</i>, l. V, c. xiii, text. 18.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Pour les purs esprits, les notions tir&eacute;es des &ecirc;tres
+mat&eacute;riels sont m&eacute;taphoriques. Ainsi l'&eacute;galit&eacute; ou l'in&eacute;galit&eacute; des
+intelligences n'est qu'une quantit&eacute; m&eacute;taphorique. Mais l'&acirc;me humaine
+n'est pas un pur esprit. Elle a des op&eacute;rations organiques dou&eacute;es de
+quantit&eacute; extensive et mesurable au moins indirectement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> BERGSON, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, janvier 1903,
+p. 28.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> FOUILL&Eacute;E, <i>la Pens&eacute;e et les nouvelles &eacute;coles
+antiintellectualistes</i>, p. 42, 44</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos
+divisionis.</i> (S. THOM., <i>Pot</i>., ix, 7, b. 4.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Paroles de saint Thomas (<i>De ente et essentia</i>), cit&eacute;es
+par Pie X dans le <i>Motu proprio</i> du 1<sup>er</sup> septembre 1910.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> La nature de la quantit&eacute; virtuelle, <i>quantitas virtatis</i>,
+a &eacute;t&eacute;, disons-nous, merveilleusement analys&eacute;e par les scolastiques. On
+en pourra juger par cet &eacute;chantillon. Saint Thomas dit qu'on peut la
+consid&eacute;rer dans sa <i>racine</i> ou dans ses <i>effets ext&eacute;rieurs</i>. Dans sa
+racine, elle se confond avec la perfection de la forme ou de la qualit&eacute;:
+<i>In radice, id est, in ipsa perfectione form&aelig; vel natur&aelig;</i>. Mais on
+peut la consid&eacute;rer aussi dans ses effets ext&eacute;rieurs, surtout dans
+l'intensit&eacute; de ses effets: <i>Attenditur quantitas virtualis in effectibus
+form&aelig;</i>, et c'est &agrave; ce point de vue qu'elle est divisible et mesurable.
+(I <i>Sent</i>., dist. XVII, q. II, a. I, c.) Et comme la quantit&eacute;,
+ajoute-t-il, se d&eacute;finit par la divisibilit&eacute;, il suffit que ses effets
+ext&eacute;rieurs soient divisibles et mesurables pour qu'elle ait, &agrave; sa
+mani&egrave;re&mdash;&eacute;quivalemment&mdash;la nature de la quantit&eacute;. Bien plus, elle
+participe &agrave; la fois &agrave; la quantit&eacute; discr&egrave;te et &agrave; la quantit&eacute; continue. A
+la premi&egrave;re, par le nombre de ses effets ou des objets simultan&eacute;s
+auxquels sa vertu peut s'&eacute;tendre &agrave; la fois; &agrave; la seconde, par
+l'intensit&eacute; ou le degr&eacute; de vertu de son action sur le m&ecirc;me objet. Elle a
+donc deux fois le titre de quantit&eacute;, mais &agrave; sa mani&egrave;re propre, car il y
+a autant d'esp&egrave;ces de quantit&eacute; que d'esp&egrave;ces possibles de division.
+&laquo;Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos divisionis&raquo;
+(<i>Post</i>., ix, 7, b. 4.)&mdash;&laquo;Ratio quantitatis in communi consistit in
+qu&acirc;dam divisibilitate: unde ratio quantitatis invenitur propri&egrave; in illis
+qu&aelig; secundum se dividuntur.... Invenitur etiam quodammodo in illis
+quorum divisio attenditur secundum ea qu&aelig; extrinsecus sunt, sicut
+virtus dicitur divisibilis et quantitatis rationem habens, ex ratione et
+divisione actuum et objectorum.&raquo; (<i>I Sent., dist</i>. XIX, q. I, a. 1, ad
+1.)&mdash;&laquo;Quantitas virtutis attenditur dupliciter: vel quantum ad numerum
+objectorum, et hoc per modum quantitatis discret&aelig;; vel quantum ad
+intensionem actus super idem objectum, et hoc est sicut quantitas
+continua.&raquo; (<i>I Sent</i>., dist. XVII, q. II, a. 1 ad 2.)&mdash;&laquo;Duplex est
+quantitas. Una scilicet qu&aelig; dicitur quantitas molis vel quantitas
+dimensiva, qu&aelig; in solis rebus corporalibus est.... Sed alia est
+quantitas <i>virtutis</i>, qu&aelig; attenditur secundum perfectionem alicujus
+natur&aelig; vel form&aelig; qu&aelig; quidem quantitas designatur secundum quod
+dicitur aliquid est magis vel minus calidum, in quantum est perfectius
+vel minus perfectum in tali caliditate. Hujusmodi autem quantitas
+<i>virtualis</i> attenditur <i>primo</i> quidem in radice, id est in ipsa
+perfectione form&aelig; vel natur&aelig;; et sic dicitur magnitudo specialis,
+sicut dicitur magnus calor propter suam intensionem et
+perfectionem....&mdash;<i>Secundo</i> autem attenditur quantitas virtualis in
+effectibus form&aelig;. <i>Primus</i> autem effectus form&aelig; est esse (durare); nam
+omnis res habet esse secundum suam formam. <i>Secundus</i> autem effectus est
+operatio, nam omne agens agit per suam formam. Attenditur igitur
+quantitas virtualis et secundum esse et secundum operationem. Secundum
+esse quidem, in quantum ea qu&aelig; sunt perfectionis natur&aelig;, sunt majoris
+durationis. Secundum operationem vero, in quantum ea qu&aelig; sunt
+perfectionis natur&aelig; sunt magis potentia ad agendum.&raquo; (I, q. xlii, a. 1,
+ad 1.&mdash;Cf. ARISTOTE, <i>M&eacute;ta</i>., l. V, c. xiii.&mdash;S. THOM., in <i>M&eacute;ta</i>.,
+l. V, lec. 5; Opuscule <i>de Natura generis</i>, c. xx.&mdash;SUAREZ, COMPLUTENSES,
+SCOTUS, GOUDIN, LOSSADA, etc.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 62.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Nous retrouverons plus tard la m&ecirc;me m&eacute;prise dans la
+conception du <i>moi</i> dont M. Bergson fera la somme ou la file des
+ph&eacute;nom&egrave;nes psychiques, alors qu'il en est la cause et le principe;&mdash;et
+dans la notion de <i>continu</i>, dont M. Le Roy fera &laquo;une poussi&egrave;re
+incoh&eacute;rente et infiniment t&eacute;nue, ne pr&eacute;sentant ni liens int&eacute;rieurs ni
+lacunes&raquo;. (<i>Revue de M&eacute;ta. et de M</i>., 1899, p. 547.) Une telle notion
+serait celle du discontinu absolu ou du contigu et non du continu. Le
+continu est une unit&eacute; dont les fractions sont seulement en puissance.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> ARISTOTE, <i>Polit</i>., l. I, c. 11.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> ARISTOTE, <i>M&eacute;ta</i>., l. IV, c. xxvi, &sect; 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Profecto impossibile ex individuis esse aliquid
+continuum, ut lineam ex punctis, siquidem linea est res continua,
+punctum autem individua.</i> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. VI, c. 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Au sens psychologique, on peut aussi introduire l'id&eacute;e
+d'un <i>maintenant (nunc)</i> dans la notion de temps, comme l'id&eacute;e d'un <i>ici
+pr&eacute;sent (hic)</i> dans la notion d'espace. Le <i>nunc</i> du temps d&eacute;finit
+l'<i>avant</i> et l'<i>apr&egrave;s</i> par rapport &agrave; la sensation pr&eacute;sente. Le <i>hic</i> de
+l'espace d&eacute;finit la gauche et la droite, l'avant et l'arri&egrave;re, le dessus
+et le dessous, par rapport &agrave; un ici. On dit alors que l'espace ou le
+temps sont <i>centr&eacute;s</i>. Mais ce sont l&agrave; des donn&eacute;es accessoires dont les
+sciences et la philosophie font abstraction.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Voir notre r&eacute;futation de Z&eacute;non: <i>Th&eacute;orie fondamentale de
+l'acte et de la puissance</i>, p. 62 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 64.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 60, 64, 172. &laquo;L'id&eacute;e
+m&ecirc;me du nombre deux, ou plus g&eacute;n&eacute;ralement d'un nombre quelconque,
+renferme celle d'une juxtaposition dans l'espace ... comme si la
+repr&eacute;sentation du nombre deux, m&ecirc;me abstrait, n'&eacute;tait pas d&eacute;j&agrave; celle de
+deux positions diff&eacute;rentes dans l'espace.&raquo; (<i>Ibid.,</i> p.
+67.)&mdash;&laquo;L'imp&eacute;n&eacute;trabilit&eacute; fait donc son apparition en m&ecirc;me temps que le
+nombre.&raquo; (<i>Ibid.,</i> p. 68.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 62.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 64.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 74.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. IV, c. x, text. 95, 96, et S.
+THOMAS, <i>Ibid.</i>, lec. 16; opuscule <i>de Tempore</i>, c. ii.&mdash;Cf. S.
+AUGUSTIN, COMPLUTENSES, RUBIUS, DE SAN, etc.&mdash;<i>E contra</i>, SCOT, SUAREZ
+..., NYS, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> S. THOMAS, <i>In Phys</i>., l. IV, lec. 17.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 88.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 87, 89.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Nous ne voudrions pas nier cependant que, pour des dur&eacute;es
+tr&egrave;s courtes, la conscience ne puisse appr&eacute;cier directement l'&eacute;galit&eacute; ou
+l'in&eacute;galit&eacute; de deux mouvements. Ainsi l'horloger appr&eacute;cie &agrave; l'oreille si
+les battements d'un pendule sont isochrones. Par la r&eacute;p&eacute;tition, et pour
+ainsi dire la superposition id&eacute;ale d'un intervalle temporel sur un autre
+intervalle, l'uniformit&eacute; des dur&eacute;es est assez clairement appr&eacute;ci&eacute;e. On
+peut m&ecirc;me appr&eacute;cier directement s'il bat la seconde. Mais ce mode de
+mensuration, outre qu'il est exceptionnel, est encore trop subjectif
+pour &ecirc;tre rigoureux et scientifique. Il exige comme compl&eacute;ment des
+mesures externes. Ainsi l'on a d&eacute;termin&eacute; qu'&agrave; Paris, pour battre
+exactement la seconde, le pendule doit avoir une longueur de O,99384.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> M. Bergson imite en cela Berkley qui avait fait sur
+l'espace une analyse analogue &agrave; celle de M. Bergson sur le temps. L'un
+et l'autre distinguent deux sortes de notions, l'une vulgaire et
+illusoire, l'autre m&eacute;taphysique et vraie, &agrave; leur sens, qu'ils prennent
+pour base de leurs syst&egrave;mes. Mais l'un et l'autre, au cours de leur
+exposition, ont &eacute;t&eacute; oblig&eacute;s de se contredire et de r&eacute;tablir
+implicitement celle des notions qu'ils avaient explicitement ni&eacute;e.
+Ainsi, par exemple, la notion d'un <i>minimum</i> sensible de temps
+s'imposera &agrave; M. Bergson, comme &agrave; Berkley s'&eacute;tait impos&eacute; le <i>minimum</i>
+sensible d'espace (Cf. BERTHELOT, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale,</i> 1910,
+p. 744-775.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> &laquo;Le temps con&ccedil;u sous la forme d'un milieu homog&egrave;ne est un
+concept b&acirc;tard d&ucirc; &agrave; l'intrusion de l'id&eacute;e d'espace dans le domaine de la
+conscience pure.&raquo; (BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 74.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 66.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> &laquo;Le temps entendu dans le sens d'un milieu o&ugrave; l'on
+distingue et o&ugrave; l'on compte n'est que de l'espace.&raquo; (<i>Ibid.,</i> p. 69.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> &laquo;Lorsque nous parlons du temps, nous pensons le plus
+souvent &agrave; un milieu homog&egrave;ne o&ugrave; nos faits de conscience s'alignent, se
+juxtaposent comme dans l'espace.&raquo; (<i>Ibid.,</i> p. 68.)&mdash;Que ce milieu id&eacute;al
+soit partiellement analogue au milieu id&eacute;al de l'espace, <i>oui</i>;
+identique, <i>non</i>. L'un a trois dimensions, l'autre n'en a qu'une; l'un
+est simultan&eacute;, l'autre successif.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> &laquo;Si une somme s'obtient par la consid&eacute;ration successive de
+diff&eacute;rents termes, encore faut-il que chacun de ces termes demeure
+lorsqu'on passe au suivant, et attende, pour ainsi dire, qu'on l'ajoute
+aux autres: comment attendrait-il s'il n'est qu'un instant de la dur&eacute;e?
+et o&ugrave; attendrait-il si nous ne le localisons dans l'espace?&raquo; (BERGSON,
+<i>Ibid.</i>, p. 60.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Qu&aelig;dam sunt qu&aelig; habent fundamentum in re extra animam,
+sed complementum rationis eorum, quantum ad id quod est formale, est per
+operationem anim&aelig;, ut patet in universali ... et similiter est de
+tempore, quod habet fundamentum in motu, scilicet prius et posterius
+motus, sed quantum ad id quod est</i> formale <i>in tempore, scilicet
+numeratio, completur per operationem intellectus numerantis</i>. (S. THOM.,
+I dist., d. 19, q. v, a. 1.&mdash;Cf. II dist., d. XII, q. i, a. 5, ad
+2.&mdash;<i>Phys</i>., lec. 3 et sq.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> &laquo;Lorsqu'on fait du temps un milieu homog&egrave;ne o&ugrave; les &eacute;tats
+de conscience se d&eacute;roulent (comme dans un contenant solide) on se le
+donne par l&agrave; m&ecirc;me tout d'un coup (?), ce qui revient &agrave; dire qu'on le
+soustrait &agrave; la dur&eacute;e. Cette simple r&eacute;flexion devrait nous avertir que
+nous retombons alors inconsciemment dans l'espace.&raquo; (BERGSON, <i>Essai sur
+les donn&eacute;es,</i> p. 74.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> &laquo;La dur&eacute;e interne se confond avec l'embo&icirc;tement des faits
+de conscience les uns dans les autres.&raquo; (BERGSON, <i>Essai sur les
+donn&eacute;es</i>, p. 81.) &laquo;On peut donc concevoir la succession sans la
+distinction, comme une p&eacute;n&eacute;tration mutuelle ... d'&eacute;l&eacute;ments l'un dans
+l'autre.&raquo;&mdash;&laquo;Ils se fondent l'un dans l'autre, se p&eacute;n&egrave;trent et
+s'organisent, sans aucune tendance &agrave; s'ext&eacute;rioriser les uns par rapport
+aux autres, sans aucune parent&eacute; avec le nombre....&raquo; (<i>Ibid.</i>, p. 76, 78,
+79, 87, 96.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 79, 80.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> FOUILL&Eacute;E, <i>La Pens&eacute;e et les nouvelles &eacute;coles</i>, p. 311.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 90.&mdash;&laquo;Il en r&eacute;sulte
+qu'il n'y a dans l'espace ni dur&eacute;e ni m&ecirc;me succession, au sens o&ugrave; la
+conscience prend ces mots: chacun des &eacute;tats dits successifs du monde
+existe seul, et leur multiplicit&eacute; n'a de r&eacute;alit&eacute; que pour une conscience
+capable de les juxtaposer.&raquo; (<i>Ibid.,</i> p. 87.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Nous ne disons pas qu'il est une <i>cause active</i>, car ni
+l'espace, ni le temps ne sont des agents; mais ils sont la <i>condition</i>
+indispensable pour que les agents de la nature puissent d&eacute;ployer leurs
+activit&eacute;s.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 83, 84, 90.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 81.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Permanentia rei in existendo</i>. (S. THOM, I, dist. XIX q. 1.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Nous verrons alors la vaine tentative de M. Bergson pour
+remplacer la substance par un Temps qui ferait &laquo;boule de neige&raquo; par la
+conservation du pass&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Quare non male Plato ait, quum dixit sophisticam circa non
+ens immorari, &#932;&#8056;&#957; &#963;&#959;&#981;&#953;&#963;&#964;&#7969;&#957; &#960;&#949;&#961;&#953; &#964;o &#956;&#7969; &#8004;&#957; &#948;&#953;&#945;&#964;&#961;&#943;&#946;&#949;&#953;&#957;. <i>M&eacute;ta</i>., l. X, c.
+viii, &sect; 2. Et putantes de ente troclare, de non ente dicunt, &#954;&#945;&#953;
+&#959;&#943;&#972;&#956;&#949;&#957;&#959;&#953; &#964;&#8001; &#8005;&#957; &#955;&#941;&#947;&#949;&#953;&#957; &#960;&#949;&#961;&#7985; &#964;&#959;&#971; &#956;&#7969; &#8004;&#957;&#964;&#959;&#962; &#955;&#941;&#947;&#959;&#965;&#963;&#953;&#957;, <i>M&eacute;ta</i>., l. III, c.
+iv, &sect; 17.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 80.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es imm&eacute;diates</i>, p.
+167.&mdash;Principe r&eacute;fut&eacute; plus haut, p. 75.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Cette tactique n'est pas nouvelle. Leibnitz avait ainsi
+proc&eacute;d&eacute; &agrave; l'&eacute;gard des disciples de Descartes, au nom des droits de la
+raison, et Locke au nom des droits de l'exp&eacute;rience.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> ARISTOTE, <i>M&eacute;ta</i>., l. III, c. v, &sect; 12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 161, 165, 168.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Ailleurs, il raille Kant de ce qu'au lieu de proscrire la
+libert&eacute;, il &laquo;la respecte par scrupule moral, et la conduit avec beaucoup
+d'&eacute;gards dans le domaine intemporel des choses en soi, dont notre
+conscience ne d&eacute;passe pas le seuil myst&eacute;rieux&raquo;. (BERGSON, <i>Ibid.</i>, p.
+181.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 177, 179.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 120.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 121, 124.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> M. Bergson a vainement essay&eacute; d'expliquer ces faits avec
+sa th&eacute;orie, dans une conf&eacute;rence sur la <i>Th&eacute;orie de la personne</i>, au
+Coll&egrave;ge de France, en mai 1911 (Cf. <i>Etudes</i>, 20 nov. 1911, art. de
+Grivet, p. 449 et suiv.).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Cette multiplicit&eacute; de s&eacute;ries parall&egrave;les ou divergentes
+dans un m&ecirc;me temps ne suff&icirc;t pas &agrave; faire un <i>temps &agrave; plusieurs
+dimensions</i>, comme l'a imagin&eacute; Ostwald (<i>Esquisse d'une philosophie des
+sciences</i>), esp&eacute;rant faire ainsi le pendant &agrave; l'espace non-euclidien &agrave;
+<i>n</i> dimensions. De m&ecirc;me qu'une seconde, troisi&egrave;me ou <i>n</i>&deg; dimension
+spatiale est reli&eacute;e aux pr&eacute;c&eacute;dentes par un nouveau rapport spatial,
+ainsi une deuxi&egrave;me dimension temporelle devrait se relier &agrave; la premi&egrave;re
+par un rapport temporel diff&eacute;rent. Or, il n'en est rien. C'est au m&ecirc;me
+moment que les s&eacute;ries d'&eacute;tats psychologiques s'&eacute;coulent simultan&eacute;ment.
+Il n'y a donc pas ici une seconde relation temporelle diff&eacute;rente de la
+premi&egrave;re. La simultan&eacute;it&eacute; ne peut constituer un temps diff&eacute;rent (Cf.
+LECHALAS, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale,</i> sept. 1911, p. 803).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 172.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 124.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus exact de dire que l'existence de l'&ecirc;tre
+substantiel&mdash;du moi-agent&mdash;a seule une continuit&eacute; n&eacute;cessaire, de sa
+naissance &agrave; sa mort. Ses op&eacute;rations, conscientes ou inconscientes,
+peuvent, au contraire, se succ&eacute;der sans aucune continuit&eacute;. De l&agrave; vient
+qu'elles sont si souvent interrompues et reprises. Mais M. Bergson
+n'admettant l'existence d'aucun &ecirc;tre substantiel, nous avons d&ucirc;, pour le
+moment, nous placer sur son terrain et montrer que, m&ecirc;me dans la
+succession continue des &eacute;tats de conscience, il y a distinction et
+multiplicit&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 134.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 136, 137, 138.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 139.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> &laquo;Cette figure ne me montre pas l'action s'accomplissant,
+mais l'action accomplie.&raquo; (BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 137.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 140, 141.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 151.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 140 &agrave; 151.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 143, 144.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 145, 150.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 152, 153.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 118.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Ce sont parfois les monstres les plus rares de la nature
+qui nous font le mieux conna&icirc;tre ses lois. Aussi, les cas t&eacute;ratologiques
+sont-ils d'une importance capitale pour l'&eacute;tude des lois biologiques.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> BERGSON, Essai sur les donn&eacute;es, p. 153.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Nous verrons plus tard si M. Bergson n'a pas d&ucirc; modifier
+sur un point si important sa premi&egrave;re opinion.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 158.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 161.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 167.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 167.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 126, 128.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 131, 132.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 129.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 128.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 134.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 164, 165. Dans
+l'ouvrage suivant, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire,</i> p. 205, il cherche un
+correctif, en appelant l'acte libre &laquo;une synth&egrave;se de sentiments et
+d'id&eacute;es&raquo;, mais il revient bient&ocirc;t &agrave; sa conception monistique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 199.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 198.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 13, 257, 262.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 197, 263.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 252.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 199.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 207. &laquo;Nous n'avions pas
+&agrave; explorer ce domaine. Plac&eacute;s au confluent de l'esprit et de la mati&egrave;re,
+d&eacute;sireux avant tout de les voir couler l'un dans l'autre, nous ne
+devions retenir de la spontan&eacute;it&eacute; de l'intelligence que son point de
+jonction avec son m&eacute;canisme corporel.&raquo; (<i>Ibid.,</i> p. 269.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 3.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 23, 56, 62.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 22.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 49</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 262.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 199.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 31, 240.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 20, 21.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 159.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> &laquo;<i>Toutes</i> les sensations participent de l'&eacute;tendue; toutes
+poussent dans l'&eacute;tendue des racines plus ou moins profondes.... L'id&eacute;e
+que toutes nos sensations sont extensives &agrave; quelque degr&eacute; p&eacute;n&egrave;tre de
+plus en plus la psychologie contemporaine. On soutient, non sans quelque
+apparence de raison, qu'il n'y a pas de sensation sans &laquo;extensit&eacute;&raquo; ou
+sans un &laquo;sentiment de volume&raquo;. L'id&eacute;alisme anglais pr&eacute;tendait r&eacute;server &agrave;
+la perception tactile le monopole de l'&eacute;tendue, les autres sens ne
+s'exer&ccedil;ant dans l'espace que dans la mesure o&ugrave; ils nous rappellent les
+donn&eacute;es du toucher. Une psychologie plus attentive nous r&eacute;v&egrave;le, au
+contraire, et nous r&eacute;v&eacute;lera sans doute de mieux en mieux, la n&eacute;cessit&eacute;
+de tenir toutes les sensations pour primitivement extensives, leur
+&eacute;tendue p&acirc;lissant et s'effa&ccedil;ant devant l'intensit&eacute; et l'utilit&eacute;
+sup&eacute;rieures de l'&eacute;tendue tactile, et sans doute aussi de l'&eacute;tendue
+visuelle.&raquo; (<i>Ibid.,</i> p. 242, 243. Cf. p. 237.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 50, 51.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 151.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> &laquo;C'est bien v&eacute;ritablement dans la mati&egrave;re que la
+perception pure nous place, et bien r&eacute;ellement dans l'esprit m&ecirc;me que
+nous nous pla&ccedil;ons d&eacute;j&agrave; avec la m&eacute;moire.&raquo; (<i>Ibid.,</i> p. 198.) &laquo;En passant
+de la perception pure &agrave; la m&eacute;moire, nous quittons d&eacute;finitivement la
+mati&egrave;re pour l'esprit.&raquo; (p. 263.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> De ces deux m&eacute;moires, l'une <i>imagine</i>, l'autre <i>r&eacute;p&egrave;te</i>.
+La seconde peut suppl&eacute;er la premi&egrave;re et en donner l'illusion. &laquo;Alors le
+m&eacute;canisme moteur suppl&eacute;e l'image qui fait d&eacute;faut.&raquo; (BERGSON, <i>Mati&egrave;re et
+M&eacute;moire,</i> p. 79, 83.) &laquo;La seconde, celle que les psychologues &eacute;tudient
+d'ordinaire, est l'habitude &eacute;clair&eacute;e par la m&eacute;moire plut&ocirc;t que la
+m&eacute;moire m&ecirc;me.&raquo; (<i>Ibid.,</i> p. 81.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 164.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Cf. <i>Ibid.</i>, p. 166.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 146.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> &laquo;Le souvenir pur est une manifestation spirituelle. Avec
+la m&eacute;moire, nous sommes bien v&eacute;ritablement dans le domaine de l'esprit.&raquo;
+(<i>Ibid.,</i> p. 269.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> M. Bergson a exprim&eacute; cette gradation par un graphique, p.
+143.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. iii. Cf., p. 75, 124,
+135, 193, 265. (C'est nous qui soulignons.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 195.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 14.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 247.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 248 et 249.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 273.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 44.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 273, 274.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 200, 201. Cf., p. 275.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 278, 279.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 256.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 262, 263.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 245.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 278.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 248.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> &laquo;Esse cujusque rei consistit in indivisione; et inde est
+quod unumquodque, sicut custodit suum esse, ita custodit suam unitatem.&raquo;
+(S. THOMAS, <i>Sum. theol.</i>, I&deg;, q. xi, a. i, ad 3.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Etudes</i>, t. II, <i>Mati&egrave;re et Forme</i> en pr&eacute;sence des
+sciences modernes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Le lecteur sait que le monisme a deux degr&eacute;s: 1&deg; Identit&eacute;
+de nature de tous les &ecirc;tres cr&eacute;&eacute;s; 2&deg; des cr&eacute;atures et du
+Cr&eacute;ateur.&mdash;Nous ne parlons ici que du premier degr&eacute;. Mais le premier
+conduit au second, car l'un et l'autre se fondent sur l'<i>identit&eacute; des
+contraires et l'indiff&eacute;rence des diff&eacute;rents.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> ARISTOTE, <i>De ausculta, natur&aelig;, Physic.</i>, l. III, c. i.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 342.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 35, 79, 263, 329.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Voir cette r&eacute;futation dans notre <i>Th&eacute;orie fondamentale</i>,
+t. I<sup>er</sup> de nos <i>Etudes</i>, p. 62 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> ARISTOTE, <i>Physic.</i>, l. VIII, c. iii, &sect;&sect; 2 et 6. Cf. 1.
+I<sup>er</sup>, c. ii, &sect; 6; l. II, c. i, &sect; 6; c. iv, &sect; 10, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> Notons que la m&ecirc;me solution avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; indiqu&eacute;e par
+Platon: &laquo;Voici donc que le philosophe est absolument forc&eacute; de n'&eacute;couter
+ni ceux qui croient le monde immobile, ni ceux qui mettent l'&ecirc;tre dans
+le mouvement universel. Entre le repos et le mouvement de l'&ecirc;tre et du
+monde, il faut qu'il fasse comme les enfants dans leurs souhaits, qu'il
+prennent l'un et l'autre.&raquo; (<i>Sophiste,</i> 248<sub>E</sub>,
+249<sup>D</sup>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 348.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Voir RIVAUD, <i>le Probl&egrave;me du devenir dans la philosophie
+grecque,</i> p. 44, 373, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 342.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> Voir notre <i>Th&eacute;orie fondamentale de l'Acte et de la
+Puissance ou de Mouvement,</i> 7&deg; &eacute;dition, in-8&deg; de 410 pages (chez Berche
+et Tralin).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 295. &laquo;La <i>chose</i>
+r&eacute;sulte d'une solidification op&eacute;r&eacute;e par notre entendement, et il n'y a
+jamais d'autres <i>choses</i> que celles que l'entendement a constitu&eacute;es.&raquo;
+(<i>Ibid.,</i> p. 270.) &laquo;La mati&egrave;re ... doit &ecirc;tre un flux plut&ocirc;t qu'une
+chose.&raquo; (<i>Ibid.,</i> p. 203.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i> p. 1, 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i> Cf. p. 12, 139, 203, 251, 260, 327, 342,
+395, 398, etc., etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Cf. PLATON, <i>Cratyle</i>, 402 A; 404 D; <i>Th&eacute;at</i>., 152 D; 160
+D.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>R&eacute;plique des modernistes</i>, p. 10. De m&ecirc;me LE ROY: &laquo;Le
+devenir est la seule r&eacute;alit&eacute; concr&egrave;te.&raquo; (<i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>,
+1901, p. 418.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> &laquo;Elle coule (la r&eacute;alit&eacute;) sans que nous puissions dire si
+c'est dans une direction unique, ni m&ecirc;me si c'est toujours et partout la
+m&ecirc;me rivi&egrave;re qui coule.&raquo; (BERGSON, <i>pr&eacute;face</i> &agrave; une traduction de W.
+James [Flammarion, 1910], <i>Philosophie de l'exp&eacute;rience.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> B. SAINT-HILAIRE, <i>Physique</i>, pr&eacute;face, p. xxviii.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> <i>Revue philosoph</i>., avril 1911, p. 354.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> LE ROY, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1901, p. 411.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> L'illusion serait due aux pr&eacute;jug&eacute;s utilitaires de
+l'action! &laquo;L'immobilit&eacute; &eacute;tant ce dont notre action a besoin, nous
+l'&eacute;rigeons en r&eacute;alit&eacute;.&raquo; (BERGSON, <i>Conf&eacute;r. d'Oxford,</i> p. 20.) Comme si
+notre action n'avait pas un &eacute;gal besoin de mobilit&eacute;!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 326, 327.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 219, 220, 225, 260.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 1 &agrave; 3.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> &laquo;Il y a simplement (en nous) la m&eacute;lodie continue de notre
+vie int&eacute;rieure, m&eacute;lodie qui se poursuit, indivisible, du commencement &agrave;
+la fin de notre existence consciente. Notre personnalit&eacute; est cela m&ecirc;me.&raquo;
+(BERGSON, <i>Conf&eacute;rences d'Oxford</i>, p. 26.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Cette causalit&eacute; efficiente de la substance par rapport
+aux accidents est enseign&eacute;e par saint Thomas et tous les scolastiques;
+la seule question en litige entre eux est celle de la nature de cette
+causalit&eacute;. La substance joue-t-elle le r&ocirc;le de cause efficiente
+<i>principale</i> ou seulement <i>instrumentale</i>? Par exemple, lors de la
+production d'une substance, se trouve-t-on en pr&eacute;sence de <i>deux</i> actes,
+dont l'un serait la production de la substance, l'autre la g&eacute;n&eacute;ration
+des accidents par cette m&ecirc;me substance (telle est la doctrine de
+Suarez); ou bien, n'y a-t-il qu'un <i>seul</i> acte consistant dans la
+production simultan&eacute;e de la substance et des accidents, avec cette
+r&eacute;serve que la substance jouerait dans la g&eacute;n&eacute;ration des accidents le
+r&ocirc;le d'une cause instrumentale (c'est l'opinion de saint Thomas)? Mais
+dans l'une et l'autre th&egrave;se, la causalit&eacute; de la substance est
+sauvegard&eacute;e, en sorte que dans les deux opinions, la nature des
+accidents permet de conclure par induction &agrave; celle de la substance,
+tandis que dans l'opinion de Kant, il serait impossible de s'&eacute;lever du
+ph&eacute;nom&egrave;ne au noum&egrave;ne qui reste inconnaissable. (Cf. S. THOM., <i>Quodlib</i>,
+ix, a. 5;&mdash;<i>Sum theol.,</i> p. I, q. LXXVII, a. 6, 7;&mdash;I<sup>a</sup>
+II<sup>&aelig;</sup>, q. LXXVII, a. 1;&mdash;<i>De Virtut.,</i> q. I, a. 3;&mdash;<i>De
+Verit</i>., q. xiv, a. 5;&mdash;In <i>IV Sent</i>., q. I. a. 1.&mdash;UBRABURU, <i>Ontol</i>.,
+n. 319-325;&mdash;DE MARIA, <i>Ontol</i>., p. 578, etc.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 3, 4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> TAINE, <i>De l'Intelligence</i>, I, p. 343. Au lieu de <i>file</i>,
+les bergsoniens disent plus souvent <i>le continu</i>, mais la pens&eacute;e est au
+fond la m&ecirc;me. Pour eux, &laquo;la seule r&eacute;alit&eacute; est celle du continu&raquo;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> TAINE, <i>Ibid.</i>, p. 345.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> Voici un aveu de M. Bergson: &laquo;La psychologie substitue
+donc au <i>moi</i> une s&eacute;rie d'&eacute;l&eacute;ments qui sont les faits psychiques. Mais
+<i>ces &eacute;l&eacute;ments sont-ils des parties</i>? Toute la question est l&agrave;. Et c'est
+pour l'avoir &eacute;lud&eacute;e qu'on a pos&eacute; en termes insolubles le probl&egrave;me de la
+personnalit&eacute; humaine.... Ils cherchent le <i>moi</i> et pr&eacute;tendent le trouver
+dans les &eacute;tats (ou la file des &eacute;tats) psychologiques.... Aussi, ont-ils
+beau juxtaposer des &eacute;tats aux &eacute;tats, en multiplier les contacts, en
+explorer les interstices, le <i>moi</i> leur &eacute;chappe toujours, si bien qu'ils
+finissent par n'y voir qu'un vain fant&ocirc;me.... Bien vite, elle (la
+psychologie) arrive &agrave; croire qu'elle pourrait, en composant ensemble
+tous les points de vue, reconstituer l'objet. Est-il &eacute;tonnant qu'elle
+voie fuir cet objet devant elle, comme l'enfant qui voudrait se
+fabriquer un jouet solide avec les ombres qui se profilent le long des
+murs.... L'unit&eacute; du <i>moi</i> ne pourra plus &ecirc;tre qu'une forme sans mati&egrave;re.
+Ce sera l'ind&eacute;termin&eacute; et le vide absolu.&raquo; (BERGSON, <i>Revue de M&eacute;ta. et
+de Morale</i>, janv. 1903, p. 10, 12, 13.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> &laquo;<i>Il y a des changements, mais il n'y a pas de choses qui
+changent; le changement n'a pas besoin d'un support. Il y a des
+mouvements, mais il n'y a pas n&eacute;cessairement des objets invariables qui
+se meuvent: le mouvement n'implique pas un mobile</i>.&raquo; (BERGSON,
+<i>Conf&eacute;rences d'Oxford</i>, p. 24.) (C'est l'auteur qui a soulign&eacute;.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 325.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 270.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> BERGSON, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, nov. 1911, p.
+814. De m&ecirc;me W. James qui les appelle <i>une mascarade de noms</i>. (<i>Phil.
+de l'exp&eacute;rience,</i> p. 200.) M&ecirc;me caricature dans Laberthonni&egrave;re, qui ose
+d&eacute;finir l'&acirc;me: &laquo;Entit&eacute; inerte qu'on imagine au-del&agrave; de la conscience (!)
+par-dessous (!!), comme un morceau de mati&egrave;re (!!!) sur lequel
+viendraient s'imprimer les diversit&eacute;s de la vie psychique....&raquo; (<i>Annales
+de philosophie chr</i>., nov. 1910, p. 178.) W. James, <i>Ibid.</i>, appelle
+aussi l'&acirc;me: &laquo;Un <i>bouche-trou</i> th&eacute;orique; il marque une place et r&eacute;serve
+cette place &agrave; une explication qui devra venir l'occuper plus
+tard.&raquo;&mdash;Plus tard! c'est toujours commode. En attendant, l'unit&eacute; de
+l'agent que j'appelle mon &acirc;me explique seule l'unit&eacute; de mes actions et
+du &laquo;courant de ma conscience&raquo;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 327.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 338.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 262, 293, 295. Cf.
+p. 42, 343, 390, etc. &laquo;Il n'y a pas d'&eacute;toffe plus r&eacute;sistante ni plus
+substantielle.&raquo; (p. 4.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 2, 5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 16.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 181, 218, 270. &laquo;Le
+pass&eacute; fait corps avec le pr&eacute;sent.... Ce n'est pas seulement notre pass&eacute;
+&agrave; nous qui se conserve, c'est le pass&eacute; de n'importe quel changement....&raquo;
+(BERGSON, <i>Conf&eacute;rences d'Oxford</i>, p. 33, 34.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> FOUILL&Eacute;E, <i>Revue philosophique</i>, avril 1911, p. 353.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 259.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> PLATON, <i>Cratyle</i>, trad. de Cousin, p. 154.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> PLATON, <i>Sophiste, Ibid</i>., p. 263.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 14.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 148, 149.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> &laquo;Ma personne &agrave; un moment donn&eacute;e est-elle <i>une</i> ou
+<i>multiple</i>?... Je suis donc ... unit&eacute; multiple et multiplicit&eacute; une....
+Je n'entre ni dans l'une ni dans l'autre (de ces cat&eacute;gories) ni dans les
+deux &agrave; la fois, quoique les deux r&eacute;unies puissent &ecirc;tre une imitation
+approximative de cette interp&eacute;n&eacute;tration r&eacute;ciproque et de cette
+continuit&eacute; que je trouve au fond de moi-m&ecirc;me.&raquo; (BERGSON, <i>l'Evolution
+cr&eacute;atrice</i>, p. 280. Cf. 283.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 295.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 222 et 226.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 219, 265, 280, 283,
+292.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 18, 49, 58, 260,
+367, 368, 370, 371, 372, 373, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> &laquo;Il n'y a plus que des directions.&raquo; (BERGSON, <i>Ibid.</i>, p.
+17.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> LE ROY, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1901, p. 305;
+1907, p. 167. Cf. juill., p. 480, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les donn&eacute;es</i>, p. 158.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> &laquo;Qu'est-ce que le devenir, sinon une fuite perp&eacute;tuelle de
+contradictoires qui se fondent?&raquo; (LE ROY, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>,
+1901, p. 411.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> LE ROY, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1905, p. 200-204.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Voyez avec quelle &eacute;nergie Aristote a stigmatis&eacute; ces
+sophismes, dans notre <i>Th&eacute;orie fondamentale</i>, p. 82 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> &laquo;Item si contradictiones simul ver&aelig; de eodem omnes,
+patet quod omnia erunt unum, &#948;&#7974;&#955;&#959;&#957; &#8033;&#962; &#940;&#960;&#945;&#957;&#964;&#945; &#7956;&#963;&#964;&#945;&#953; &#7956;&#957;, erit etenim idem
+et triremis, et paries, et homo, si de omni contingit quicquam aut
+affirmare aut negare ... patet quod homo non erit triremis: sed est
+etiam, si contradictio vera est. Et jam fit quod Anaxagoras aiebat:
+&laquo;Simul omnes res esse&raquo;, ita ut nihil vere sit unum.&raquo;&mdash;&laquo;Nam si verum est
+quod homo est non-homo, patet quod etiam nec homo, nec non-homo erit.&raquo;
+(ARISTOTE, <i>M&eacute;ta</i>., l. III, c. iv, &sect;&sect; 16, 19.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> BERGSON. <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 10, 366.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> &laquo;Accidit eis qui simul dicunt esse et non esse, magis
+dicere quiescere cuncta, quam moveri. Non enim est in quod quicquam
+mutetur, &#959;&#965;&#947;&#945;&#961; &#7956;&#963;&#964;&#953;&#957; &#949;&#943;&#962; &#8005; &#964;&#953; &#956;&#949;&#964;&#945;&#946;&#940;&#955;&#955;&#949;&#953;, nam omnia omnibus insunt.&raquo;
+(ARISTOTE, <i>M&eacute;ta</i>., l. III., c. v., &sect; 16.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> &laquo;Accedit igitur id quod fertur vulgo his omnibus
+orationibus, eas seipsas perimere, &#945;&#973;&#964;&#959;&#965;&#962; &#7952;&#945;&#965;&#964;&#959;&#965;&#962; &#940;&#957;&#945;&#953;&#961;&#949;&#953;&#957;.&raquo; (ARISTOTE,
+<i>M&eacute;ta</i>, l. III, c. viii, &sect; 5.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Voici une r&eacute;plique de M. Bergson: &laquo;On ne croit plus
+aujourd'hui que le vrai puisse &ecirc;tre donn&eacute; une fois pour toutes, saisi
+dans son int&eacute;gralit&eacute; (??) par l'effort hardi d'un vigoureux g&eacute;nie. Si
+pareille chose &eacute;tait possible, ce serait l'arr&ecirc;t final de la pens&eacute;e
+humaine d&eacute;sormais inutile.&raquo; (<i>Congr&egrave;s de Bologne</i>, 10 avr. 1911.) C'est
+le sophisme du <i>tout ou rien</i> que le lecteur n'aura pas de peine &agrave;
+d&eacute;masquer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 211.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, Introd., p. vi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 393 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 207.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 92.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> Cf. <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 59, 62, 82.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 93.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 185.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 111.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 91.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> Cf. FARGES, <i>la Vie et l'&eacute;volution des esp&egrave;ces</i>, c. vii.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> DELAGE, <i>la Structure du protoplasme et les th&eacute;ories sur
+l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;</i>, p. 184.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 92.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 141.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 92.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 114.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice, Ibid</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a>&laquo;Comme si tout servait de moyen &agrave; tout.&raquo; (<i>L'Evolution
+cr&eacute;atrice</i>, p. 136.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 278.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 42, 261, 391. Nous
+avons vu que le Temps n'est pas un &ecirc;tre, mais une condition d'existence
+et d'activit&eacute; pour tous les &ecirc;tres cr&eacute;&eacute;s.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 203.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 137, 154, 376.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 28.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 107, 108.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 108.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 109.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 58.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 130.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 115 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 122.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 121.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. 122.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 58.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> &laquo;Quelque chose a grandi (dans l'&eacute;lan originel), quelque
+chose s'est d&eacute;velopp&eacute; par une s&eacute;rie d'additions qui ont &eacute;t&eacute; autant de
+cr&eacute;ations. C'est ce d&eacute;veloppement m&ecirc;me qui a amen&eacute; &agrave; se dissocier des
+tendances qui ne pouvaient cro&icirc;tre au-del&agrave; d'un certain point sans
+devenir incompatibles entre elles.&raquo; (BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 57, 58.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 123, 124.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 126.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 140.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 138.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 139.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 140, 141.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 138-144.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 137, 284.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 144.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 146, 147.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> Cf. FARGES, <i>le Cerveau, l'Ame et les Facult&eacute;s</i>, p.
+420-460.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 147 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 151, 152.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 153.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 155.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 155, 156.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 139.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 156.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 158.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 188 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 191.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 190.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 185.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 286, 287.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a href="#FNanchor_283_283"><span class="label">[283]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 56, 114, 128,
+148.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a href="#FNanchor_284_284"><span class="label">[284]</span></a> &laquo;C'est la m&ecirc;me inversion du m&ecirc;me mouvement qui cr&eacute;e &agrave; la
+fois l'intellectualit&eacute; de l'esprit et la mat&eacute;rialit&eacute; des choses.&raquo;
+<i>(L'Evolution cr&eacute;atrice,</i> p. 225.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a href="#FNanchor_285_285"><span class="label">[285]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 182.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a href="#FNanchor_286_286"><span class="label">[286]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 50.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a href="#FNanchor_287_287"><span class="label">[287]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 50; cf. p. 182.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a href="#FNanchor_288_288"><span class="label">[288]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 57.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a href="#FNanchor_289_289"><span class="label">[289]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 182.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a href="#FNanchor_290_290"><span class="label">[290]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 204.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a href="#FNanchor_291_291"><span class="label">[291]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 210.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a href="#FNanchor_292_292"><span class="label">[292]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 200, 201.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a href="#FNanchor_293_293"><span class="label">[293]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 220.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a href="#FNanchor_294_294"><span class="label">[294]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p, 201.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a href="#FNanchor_295_295"><span class="label">[295]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 243.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a href="#FNanchor_296_296"><span class="label">[296]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 237.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a href="#FNanchor_297_297"><span class="label">[297]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 257, 258.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a href="#FNanchor_298_298"><span class="label">[298]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 266, 267.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a href="#FNanchor_299_299"><span class="label">[299]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 217, 220-221, 238,
+226, 299; cf. p. 271.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a href="#FNanchor_300_300"><span class="label">[300]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 293, 294.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a href="#FNanchor_301_301"><span class="label">[301]</span></a> &laquo;Un cr&eacute;ation de la mati&egrave;re ne serait ni incompr&eacute;hensible
+ni inadmissible.&raquo; (BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice,</i> p. 260.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a href="#FNanchor_302_302"><span class="label">[302]</span></a> Cf. FARGES, <i>Th&eacute;orie fondamentale</i>, p. 180-192.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a href="#FNanchor_303_303"><span class="label">[303]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 299.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a href="#FNanchor_304_304"><span class="label">[304]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 348, 350, 377,
+381, 385.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a href="#FNanchor_305_305"><span class="label">[305]</span></a> &laquo;Il n'y a pas de choses, il n'y a que des actions....
+J'exprime cette similitude probable quand je parle d'un centre d'o&ugrave; les
+mondes jailliraient comme les fus&eacute;es d'un immense bouquet,&mdash;pourvu
+toutefois que je ne donne pas ce centre pour une <i>chose</i>, mais pour une
+continuit&eacute; de jaillissement. Dieu, ainsi d&eacute;fini, n'a rien de tout fait;
+il est vie incessante, action, libert&eacute;.&raquo; (BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 270.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a href="#FNanchor_306_306"><span class="label">[306]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 209. (C'est nous qui
+soulignons.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a href="#FNanchor_307_307"><span class="label">[307]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 49; cf. p. 367,
+373.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a href="#FNanchor_308_308"><span class="label">[308]</span></a> Au fond, c'est la confusion de l'<i>essence</i> et de
+l'<i>existence</i> que les scolastiques avaient si bien distingu&eacute;es.
+L'existence n'est identique &agrave; l'essence que dans un seul &ecirc;tre, l'<i>Etre
+parfait</i>. Dire que le monde existe parce qu'il dure, qu'il est la dur&eacute;e
+m&ecirc;me, c'est dire qu'il est l'Etre parfait, alors que son imperfection et
+sa contingence &eacute;clatent de toute part.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a href="#FNanchor_309_309"><span class="label">[309]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 341.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a href="#FNanchor_310_310"><span class="label">[310]</span></a> LE ROY, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, juill. 1907,
+p. 482.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a href="#FNanchor_311_311"><span class="label">[311]</span></a> <i>Semper prius est quod melius est</i>. &#8125;&#913;&#949;&#953; &#964;&#8056; &#946;&#941;&#955;&#964;&#953;&#959;&#957;
+&#960;&#961;&#972;&#964;&#949;&#961;&#959;&#957;. ARISTOTE, <i>M&eacute;ta</i>., l. II, c. iii, &sect; 12.&mdash;. &#927;&#973;&#954; &#959;&#971;&#957; &#946;&#941;&#955;&#964;&#953;&#959;&#957; &#964;&#8056;
+&#960;&#961;&#8038;&#964;&#959;&#957;. <i>M&eacute;ta</i>., l. XI, c. vi, &sect; 11.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a href="#FNanchor_312_312"><span class="label">[312]</span></a> BOUTROUX, <i>Etudes d'hist. et de philosophie</i>, p. 202.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a href="#FNanchor_313_313"><span class="label">[313]</span></a> RENAN, <i>Averrho&egrave;s</i>, p. 7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a href="#FNanchor_314_314"><span class="label">[314]</span></a> &laquo;La formule ma&icirc;tresse de ces novateurs est pr&eacute;cis&eacute;ment le
+contraire de la n&ocirc;tre, et toute leur doctrine se r&eacute;sume dans cette
+phrase: <i>le non-&ecirc;tre prime l'&ecirc;tre</i>. Aussi, de l&agrave;, ces belles conclusions
+que l'on sait: tout a commenc&eacute; par le n&eacute;ant;&mdash;le devenir est la seule
+existence v&eacute;ritable;&mdash;le plus sort du moins;&mdash;ce qui passe est r&eacute;el; ce
+qui demeure, une abstraction;&mdash;l'Etre infini est la derni&egrave;re et la plus
+vide des abstractions. Toujours et partout, c'est la primaut&eacute; du n&eacute;ant
+affirm&eacute;e impudemment; le dernier mot de tout ceci est la formule: <i>le
+non-&ecirc;tre prime l'&ecirc;tre</i>.&raquo; (DE R&Eacute;GNON, <i>la M&eacute;taph. des causes</i>, p. 116.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a href="#FNanchor_315_315"><span class="label">[315]</span></a> &laquo;Dieu, ainsi d&eacute;fini, n'a rien de tout fait.&raquo;&mdash;Il est &laquo;une
+continuit&eacute; de jaillissement&raquo;.&mdash;(Il est donc en train de se faire et
+d'&eacute;voluer avec l'univers.) (BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 270.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a href="#FNanchor_316_316"><span class="label">[316]</span></a> PLATON, <i>Sophiste</i>, trad. Cousin, p. 261.&mdash;ARISTOTE,
+<i>M&eacute;ta.</i>, l. XII, c. ix.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a href="#FNanchor_317_317"><span class="label">[317]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 299.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a href="#FNanchor_318_318"><span class="label">[318]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, Introd., p. vii;
+cf. p. 96, 111.&mdash;&laquo;La doctrine des causes finales ne sera jamais r&eacute;fut&eacute;e
+d&eacute;finitivement. Si l'on &eacute;carte une forme, elle en prendra une autre.&raquo;
+(p. 43.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a href="#FNanchor_319_319"><span class="label">[319]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 347.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a href="#FNanchor_320_320"><span class="label">[320]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 67-83.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a href="#FNanchor_321_321"><span class="label">[321]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 75, 83.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a href="#FNanchor_322_322"><span class="label">[322]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 84.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a href="#FNanchor_323_323"><span class="label">[323]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 95.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a href="#FNanchor_324_324"><span class="label">[324]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 111.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a href="#FNanchor_325_325"><span class="label">[325]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 112.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a href="#FNanchor_326_326"><span class="label">[326]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 97.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a href="#FNanchor_327_327"><span class="label">[327]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 114.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a href="#FNanchor_328_328"><span class="label">[328]</span></a> HAMELIN, <i>Essai sur les &eacute;l&eacute;ments de la repr&eacute;sentation</i>,
+1907, p. 321.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a href="#FNanchor_329_329"><span class="label">[329]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 104, 110, 200, 283.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a href="#FNanchor_330_330"><span class="label">[330]</span></a> &#932;&#8056; &#947;&#945;&#961; &#8005;&#955;&#959;&#957; &#960;&#961;&#972;&#964;&#949;&#961;&#959;&#957; &#940;&#957;&#945;&#947;&#954;&#945;&#953;&#959;&#957; &#949;&#943;&#957;&#945;&#953; &#964;&#959;&#965; &#956;&#941;&#961;&#959;&#965;&#962;.
+(<i>Polit.</i>. l. I, c. ii.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a href="#FNanchor_331_331"><span class="label">[331]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 184.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a href="#FNanchor_332_332"><span class="label">[332]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 96.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a href="#FNanchor_333_333"><span class="label">[333]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 105.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a href="#FNanchor_334_334"><span class="label">[334]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 113.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a href="#FNanchor_335_335"><span class="label">[335]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 268.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a href="#FNanchor_336_336"><span class="label">[336]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 269.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a href="#FNanchor_337_337"><span class="label">[337]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 270.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a href="#FNanchor_338_338"><span class="label">[338]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 272.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a href="#FNanchor_339_339"><span class="label">[339]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 283.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a href="#FNanchor_340_340"><span class="label">[340]</span></a> SULLY-PRUD'HOMME, <i>le Probl&egrave;me des causes finales</i>,
+p. 157.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a href="#FNanchor_341_341"><span class="label">[341]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, Introd., p. vi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a href="#FNanchor_342_342"><span class="label">[342]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 193, 194, cf.
+p. 201.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a href="#FNanchor_343_343"><span class="label">[343]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 399.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a href="#FNanchor_344_344"><span class="label">[344]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 226.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a href="#FNanchor_345_345"><span class="label">[345]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 3.&mdash;Cf. <i>l'Evolution
+cr&eacute;atrice</i>, p. 316.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a href="#FNanchor_346_346"><span class="label">[346]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 37.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a href="#FNanchor_347_347"><span class="label">[347]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 39.&mdash;Cf. p. 53, 56,
+151, 262, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a href="#FNanchor_348_348"><span class="label">[348]</span></a> Elles ont m&ecirc;me le maximum possible d'objectivit&eacute;, parce
+que &laquo;la perception des qualit&eacute;s sensibles est beaucoup plus ind&eacute;pendante
+du besoin et pr&eacute;sente par l&agrave; m&ecirc;me une r&eacute;alit&eacute; objective sup&eacute;rieure&raquo;.
+(BERGSON, &laquo;R&eacute;ponse &agrave; Pitkin&raquo;, <i>Journal of Philosophy</i>, 7 juill. 1910.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a href="#FNanchor_349_349"><span class="label">[349]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 225; cf. 228, 66.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a href="#FNanchor_350_350"><span class="label">[350]</span></a> La qualit&eacute; sensible consisterait dans une esp&egrave;ce de
+contraction du r&eacute;el op&eacute;r&eacute; par un &eacute;tat variable de tension ou de
+rel&acirc;chement, p. 21, 232.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a href="#FNanchor_351_351"><span class="label">[351]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 40, 56.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a href="#FNanchor_352_352"><span class="label">[352]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 60, 61.&mdash;Cf. p. 145,
+147, 150, 264.&mdash;&laquo;De l&agrave; l'illusion qui consiste &agrave; voir dans la sensation
+un &eacute;tat flottant et inextensif, lequel n'acquerrait l'extension et ne se
+consoliderait dans le corps que par accident: illusion qui vicie
+profond&eacute;ment la th&eacute;orie de la perception ext&eacute;rieure.... Il faut en
+prendre son parti: la sensation est, par essence, extensive et
+localis&eacute;e.&raquo; (<i>Ibid.</i>, p. 151.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a href="#FNanchor_353_353"><span class="label">[353]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 147, 267.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a href="#FNanchor_354_354"><span class="label">[354]</span></a> Cf., sur ce double jeu, notre &eacute;tude <i>l'Objectivit&eacute; de la
+perception,</i> p. 229 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a href="#FNanchor_355_355"><span class="label">[355]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 239.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a href="#FNanchor_356_356"><span class="label">[356]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 267.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a href="#FNanchor_357_357"><span class="label">[357]</span></a> &laquo;Les &eacute;tats c&eacute;r&eacute;braux qui accompagnent la perception n'en
+sont ni la cause ni le duplicat.&raquo; (<i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 263. Cf.
+p. 52, 68.) &laquo;Le cerveau est un instrument d'action, non de repr&eacute;sentation.&raquo;
+(p. 69.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a href="#FNanchor_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Cette th&eacute;orie profonde d'Aristote et des scolastiques
+trouve un &eacute;cho dans <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 182, o&ugrave; la vision est
+appel&eacute;e &laquo;un toucher r&eacute;tinien&raquo;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a href="#FNanchor_359_359"><span class="label">[359]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 227.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a href="#FNanchor_360_360"><span class="label">[360]</span></a> HAMILTON, <i>Lec. on Met.</i>, t. I, p. 288.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a href="#FNanchor_361_361"><span class="label">[361]</span></a> B. SAINT-HILAIRE, <i>De Anima</i>, pr&eacute;f., p. 117.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a href="#FNanchor_362_362"><span class="label">[362]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 59, 37, 61, 257, 244.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a href="#FNanchor_363_363"><span class="label">[363]</span></a> Voir notre &eacute;tude I. <i>Th&eacute;orie fondamentale</i>, p. 370 &agrave;
+402.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a href="#FNanchor_364_364"><span class="label">[364]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 263, 245, 143, 260,
+19.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a href="#FNanchor_365_365"><span class="label">[365]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 105, 106.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a href="#FNanchor_366_366"><span class="label">[366]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 245.&mdash;Cf. p. 263.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a href="#FNanchor_367_367"><span class="label">[367]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 244, 256, 36.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a href="#FNanchor_368_368"><span class="label">[368]</span></a> &laquo;Elle (la vraie philosophie) doit nous ramener, par
+l'analyse des faits et la comparaison des doctrines, aux conclusions du
+sens commun.&raquo; (<i>Ibid.</i> Avant-propos, p. iii.) Un aveu si pr&eacute;cieux est &agrave;
+retenir pour juger la philosophie nouvelle. On ne saurait trop le
+r&eacute;p&eacute;ter.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_369_369" id="Footnote_369_369"></a><a href="#FNanchor_369_369"><span class="label">[369]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 70; cf. p. 49, 52,
+261.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_370_370" id="Footnote_370_370"></a><a href="#FNanchor_370_370"><span class="label">[370]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 20, 21, 63.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_371_371" id="Footnote_371_371"></a><a href="#FNanchor_371_371"><span class="label">[371]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 65, 60, 67.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_372_372" id="Footnote_372_372"></a><a href="#FNanchor_372_372"><span class="label">[372]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et m&eacute;moire</i>, p. 255. Les besoins des
+animaux et ceux de l'homme &eacute;tant diff&eacute;rents, on peut en conclure que
+leur perception du monde est diff&eacute;rente de la n&ocirc;tre, dans une certaine
+mesure, mais le fond est le m&ecirc;me.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_373_373" id="Footnote_373_373"></a><a href="#FNanchor_373_373"><span class="label">[373]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 197, 62.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_374_374" id="Footnote_374_374"></a><a href="#FNanchor_374_374"><span class="label">[374]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 257.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_375_375" id="Footnote_375_375"></a><a href="#FNanchor_375_375"><span class="label">[375]</span></a> &laquo;Pourvu que l'on ne consid&egrave;re de la Physique que sa forme
+g&eacute;n&eacute;rale et non pas le d&eacute;tail de sa r&eacute;alisation, on peut dire qu'elle
+touche &agrave; l'absolu.&raquo; BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 217, 216; cf.
+p. 52, 225, 251, 387, 389, etc. On voit par l&agrave; combien M. Bergson est
+loin de ne voir dans les sciences&mdash;avec nos pragmatistes&mdash;que des
+d&eacute;finitions nominales ou conventionnelles plus ou moins d&eacute;guis&eacute;es,
+auxquelles <i>le succ&egrave;s</i> tiendrait lieu de <i>v&eacute;rit&eacute;</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_376_376" id="Footnote_376_376"></a><a href="#FNanchor_376_376"><span class="label">[376]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 390, 391.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_377_377" id="Footnote_377_377"></a><a href="#FNanchor_377_377"><span class="label">[377]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 54.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_378_378" id="Footnote_378_378"></a><a href="#FNanchor_378_378"><span class="label">[378]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 177.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_379_379" id="Footnote_379_379"></a><a href="#FNanchor_379_379"><span class="label">[379]</span></a> &laquo;Originellement, nous ne pensons que pour agir. C'est
+dans le moule de l'action que notre <i>intelligence</i> a &eacute;t&eacute; coul&eacute;e. La
+sp&eacute;culation est un luxe, tandis que l'action est une n&eacute;cessit&eacute;.&raquo;
+(BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice,</i> p. 47.) Le m&ecirc;me reproche est adress&eacute;
+au <i>Sens commun</i>: p. 48, 49, 166, 167, 306, 322, etc. On le traite
+d'&laquo;int&eacute;ress&eacute;&raquo;; d'&laquo;utilitaire&raquo;, et partant de &laquo;suspect&raquo;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_380_380" id="Footnote_380_380"></a><a href="#FNanchor_380_380"><span class="label">[380]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 168, 169.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_381_381" id="Footnote_381_381"></a><a href="#FNanchor_381_381"><span class="label">[381]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 169.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_382_382" id="Footnote_382_382"></a><a href="#FNanchor_382_382"><span class="label">[382]</span></a> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. III, c. i, &sect; 6; <i>M&eacute;ta</i>, l. X,
+c. ix, &sect; 2, 4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_383_383" id="Footnote_383_383"></a><a href="#FNanchor_383_383"><span class="label">[383]</span></a> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. III, c. i, &sect; 9.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_384_384" id="Footnote_384_384"></a><a href="#FNanchor_384_384"><span class="label">[384]</span></a> BARTH&Eacute;L&Eacute;MY SAINT-HILAIRE, Phys., Pr&eacute;f., p. 38; et l. III,
+c. ii, &sect; 4, note.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_385_385" id="Footnote_385_385"></a><a href="#FNanchor_385_385"><span class="label">[385]</span></a> &laquo;Progr&egrave;s qui est le mouvement m&ecirc;me.&raquo; (BERGSON,
+<i>l'Evolution cr&eacute;atrice,</i> p. 168.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_386_386" id="Footnote_386_386"></a><a href="#FNanchor_386_386"><span class="label">[386]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 179; cf. p. ii, 175,
+193.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_387_387" id="Footnote_387_387"></a><a href="#FNanchor_387_387"><span class="label">[387]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, introd., p. ii;
+cf. p. 53.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_388_388" id="Footnote_388_388"></a><a href="#FNanchor_388_388"><span class="label">[388]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 225.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_389_389" id="Footnote_389_389"></a><a href="#FNanchor_389_389"><span class="label">[389]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, introd., p. i, ii;
+cf. p. 173, 175, 213, 289, 398.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_390_390" id="Footnote_390_390"></a><a href="#FNanchor_390_390"><span class="label">[390]</span></a> Cf. BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 151, 157, 166,
+190, 198.&mdash;&laquo;(L'intelligence) est la facult&eacute; de fabriquer des objets
+artificiels, en particulier des outils &agrave; faire des outils, et d'en
+varier ind&eacute;finiment la fabrication.&raquo; (<i>Ibid.</i>, p. 151.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_391_391" id="Footnote_391_391"></a><a href="#FNanchor_391_391"><span class="label">[391]</span></a> FOUILL&Eacute;E, <i>la Pens&eacute;e</i>, p. 79.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_392_392" id="Footnote_392_392"></a><a href="#FNanchor_392_392"><span class="label">[392]</span></a> FOUILL&Eacute;E, <i>Ibid.</i>, p. 161.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_393_393" id="Footnote_393_393"></a><a href="#FNanchor_393_393"><span class="label">[393]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 137, 105, 148, 130,
+125.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_394_394" id="Footnote_394_394"></a><a href="#FNanchor_394_394"><span class="label">[394]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 11, 17, 22, 29.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_395_395" id="Footnote_395_395"></a><a href="#FNanchor_395_395"><span class="label">[395]</span></a> Cette confusion de l'&eacute;tendue abstraite avec la mati&egrave;re a
+&eacute;t&eacute; relev&eacute;e plus haut. Ni l'anatomiste ni le chimiste ne peuvent
+d&eacute;composer les corps &agrave; leur fantaisie. Ils doivent en respecter les
+&laquo;articulations&raquo; naturelles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_396_396" id="Footnote_396_396"></a><a href="#FNanchor_396_396"><span class="label">[396]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 167.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_397_397" id="Footnote_397_397"></a><a href="#FNanchor_397_397"><span class="label">[397]</span></a> On peut voir ces trois notions dans Aristote, <i>VI Phys</i>.,
+c. i;&mdash;<i>Continua</i>, quorum extrema sunt unum: &#931;&#965;&#957;&#949;&#967;&#8134;, &#8038;&#957; &#964;&#940; &#7956;&#963;&#967;&#945;&#964;&#945;
+&#7955;&#957;.&mdash;<i>Contigua</i>, quorum extrema sunt simul: '&#945;&#960;&#964;&#972;&#956;&#949;&#957;&#945; &#948;&#884;&#8038;&#957; &#964;&#940; &#7956;&#963;&#967;&#945;&#964;&#945; &#945;&#956;&#945;.
+&mdash;<i>Dissita</i>, ea interqu&aelig; nihil est medium, quod sit ejusdem rationis:
+'&#949;&#966;&#949;&#958;&#8134;&#962; &#948;&#884;&#8038;&#957; &#956;&#951;&#948;&#7953;&#957; &#956;&#949;&#964;&#945;&#958;&#965; &#963;&#965;&#967;&#967;&#949;&#957;&#941;&#962;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_398_398" id="Footnote_398_398"></a><a href="#FNanchor_398_398"><span class="label">[398]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 13, 160, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_399_399" id="Footnote_399_399"></a><a href="#FNanchor_399_399"><span class="label">[399]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et m&eacute;moire</i>, p. 218.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_400_400" id="Footnote_400_400"></a><a href="#FNanchor_400_400"><span class="label">[400]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 10, 366.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_401_401" id="Footnote_401_401"></a><a href="#FNanchor_401_401"><span class="label">[401]</span></a> &laquo;Moi et non-moi, moi et vous, moi et tous, forment une
+discontinuit&eacute; primitive qu'aucun artifice ne saurait supprimer.&raquo;
+(FOUILL&Eacute;E, <i>la Pens&eacute;e</i>, p. 16.)&mdash;&laquo;Si nous <i>d&eacute;coupons</i> le r&eacute;el, c'est
+qu'il est <i>d&eacute;coupable</i>, c'est qu'il est jusqu'&agrave; un certain point
+d&eacute;coup&eacute;, c'est que nous y sommes d&eacute;coup&eacute;s nous-m&ecirc;mes; c'est, par
+exemple, qu'un homme n'est pas un autre homme, qu'un homme n'est pas un
+cheval ... bref que nos id&eacute;es, nos concepts et nos lois ont un fondement
+dans le r&eacute;el.&raquo; (<i>Ibid.</i>. p. 74.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_402_402" id="Footnote_402_402"></a><a href="#FNanchor_402_402"><span class="label">[402]</span></a> &laquo;Multitudinem esse et divisibile, magis est sensibile
+quam esse indivisibile. Quare multitudo ratione prior quam indivisibile
+per sensum est.&raquo; &#932;&#8056; &#956;&#945;&#955;&#955;&#959;&#957; &#945;&#953;&#963;&#952;&#951;&#964;&#8056;&#957; &#964;&#8056; &#960;&#955;&#7974;&#952;&#959;&#962; &#949;&#970;&#957;&#945;&#953; &#954;&#945;&#953; &#964;&#8056; &#948;&#953;&#945;&#953;&#961;&#949;&#964;&#8056;&#957; &#7970;
+&#964;&#8056; &#940;&#948;&#953;&#945;&#943;&#961;&#949;&#964;&#959;&#957;, &#8036;&#963;&#964;&#949; &#964;&#8183; &#955;&#972;&#947;&#8179; &#960;&#961;&#972;&#964;&#949;&#961;&#959;&#957; &#964;&#8056; &#960;&#955;&#7974;&#952;&#959;&#962; &#964;&#959;&#971; &#940;&#948;&#953;&#945;&#953;&#961;&#941;&#964;&#959;&#965; &#948;&#953;&#945; &#964;&#8134;&#957;
+&#945;&#970;&#963;&#952;&#951;&#963;&#953;&#957;. (<i>M&eacute;ta.</i>, l. IX, c. iii, &sect; 2.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_403_403" id="Footnote_403_403"></a><a href="#FNanchor_403_403"><span class="label">[403]</span></a> FOUILL&Eacute;E, <i>la Pens&eacute;e</i>, p. 223.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_404_404" id="Footnote_404_404"></a><a href="#FNanchor_404_404"><span class="label">[404]</span></a> S. THOMAS, I&deg;, q. LXXXV, a. 3.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_405_405" id="Footnote_405_405"></a><a href="#FNanchor_405_405"><span class="label">[405]</span></a> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. I, c. ii, &sect; 15.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_406_406" id="Footnote_406_406"></a><a href="#FNanchor_406_406"><span class="label">[406]</span></a> PLATON, <i>Ph&egrave;dre</i>, 265 E.&mdash;Voir aussi contre l'unit&eacute; de
+l'&ecirc;tre <i>Parm&eacute;nide</i> et le <i>Sophiste</i>, surtout, p. 248, trad. Cousin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_407_407" id="Footnote_407_407"></a><a href="#FNanchor_407_407"><span class="label">[407]</span></a> ARISTOTE, <i>M&eacute;ta</i>., l. XII, c. iii, &sect; 8, 9.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_408_408" id="Footnote_408_408"></a><a href="#FNanchor_408_408"><span class="label">[408]</span></a> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. II, c. ii, &sect; 3;&mdash;<i>M&eacute;ta</i>., l. XII,
+c. iii, &sect; 8.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_409_409" id="Footnote_409_409"></a><a href="#FNanchor_409_409"><span class="label">[409]</span></a> S. THOMAS, I&deg;, q. LXXXV, a. 4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_410_410" id="Footnote_410_410"></a><a href="#FNanchor_410_410"><span class="label">[410]</span></a> SAINT THOMAS, <i>Contra Gent</i>., l. II, c. xcv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_411_411" id="Footnote_411_411"></a><a href="#FNanchor_411_411"><span class="label">[411]</span></a> &laquo;Quocirca idem erit bonum et non bonum, idem homo et
+equus: nec de hoc erit illius disputatio, an omnia entia sint unum, sed
+eo potius an nihil sint: item tale esse et tantum esse, idem erunt.&raquo;
+&#8037;&#963;&#964;&#949; &#964;&#945;&#973;&#964;&#959;&#957; &#7956;&#963;&#964;&#945;&#953; &#940;&#947;&#945;&#952;&#8056;&#957; &#954;&#945;&#953; &#959;&#973;&#954; &#940;&#947;&#945;&#952;&#8056;&#957;, &#954;&#945;&#953; &#940;&#957;&#952;&#961;&#969;&#960;&#959;&#962; &#954;&#945;&#953; &#943;&#960;&#960;&#959;&#962;, &#954;&#945;&#953; &#959;&#973;
+&#960;&#949;&#961;&#953; &#964;&#959;&#971; &#7955;&#957; &#949;&#970;&#957;&#945;&#953; &#964;&#945; &#8004;&#957;&#964;&#945; &#8001; &#955;&#972;&#947;&#959;&#962; &#7956;&#963;&#964;&#945;&#953; &#945;&#973;&#964;&#959;&#970;&#962;, &#940;&#955;&#955;&#945; &#960;&#949;&#961;&#953; &#964;&#959;&#971; &#956;&#951;&#948;&#941;&#957;, &#954;&#945;&#953;
+&#964;&#8056; &#964;&#959;&#953;&#8179;&#948;&#953; &#949;&#970;&#957;&#945;&#953; &#954;&#945;&#953; &#964;&#959;&#963;&#8097;&#948;&#953; &#964;&#945;&#973;&#964;&#972;&#957; (<i>Phys.,</i> l. I, c. ii, &sect; 14.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_412_412" id="Footnote_412_412"></a><a href="#FNanchor_412_412"><span class="label">[412]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 170.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_413_413" id="Footnote_413_413"></a><a href="#FNanchor_413_413"><span class="label">[413]</span></a> LE ROY, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, sept. 1899,
+p. 517.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_414_414" id="Footnote_414_414"></a><a href="#FNanchor_414_414"><span class="label">[414]</span></a> M. Fouill&eacute;e l'a tr&egrave;s bien vu: &laquo;La tentative pour
+expliquer <i>enti&egrave;rement</i> l'origine des id&eacute;es et leur v&eacute;rit&eacute; par la
+biologie constitue une immense p&eacute;tition de principe.&raquo; (<i>La Pens&eacute;e</i>,
+p. 80.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_415_415" id="Footnote_415_415"></a><a href="#FNanchor_415_415"><span class="label">[415]</span></a> &laquo;<i>In quantum dicit verbum anima cognoscit objectum</i>.&raquo;
+S. THOMAS, <i>de Verit.</i>, q. iv, a. 2. Apr&egrave;s l'intuition de son objet,
+l'esprit se l'exprime et se le dit &agrave; lui-m&ecirc;me.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_416_416" id="Footnote_416_416"></a><a href="#FNanchor_416_416"><span class="label">[416]</span></a> &laquo;<i>Omnis scientia est universalium</i>.... <i>Quodam modo
+scientia est universalis</i>&raquo; (dans ses principes); &laquo;<i>quodam modo autem
+minime</i>&raquo; (dans ses applications particuli&egrave;res). (ARISTOTE, <i>M&eacute;ta</i>.,
+l. XII, c. x, &sect; 8.) &laquo;Un joueur d'&eacute;checs, par exemple, ne cr&eacute;e pas une
+science en gagnant une partie. Il n'y a de science que du g&eacute;n&eacute;ral.&raquo;
+(POINCAR&Eacute;, <i>la Science et l'hypoth&egrave;se</i>, p. 13.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_417_417" id="Footnote_417_417"></a><a href="#FNanchor_417_417"><span class="label">[417]</span></a> &laquo;Loin de faire fi des principes, nous croyons qu'ils sont
+l'essentiel. Y substituer la pure &eacute;tude des faits biologiques, c'est
+vouloir faire marcher une montre sans y introduire le grand ressort....
+Vainement on nous invite &agrave; d&eacute;laisser pour les questions pratiques du
+jour &laquo;la paix des questions &eacute;ternelles&raquo;&mdash;dites plut&ocirc;t le tournant des
+questions &eacute;ternelles. Les probl&egrave;mes du jour ne peuvent vraiment se
+r&eacute;soudre qu'en vertu de raisons qui les d&eacute;passent: l'actuel d&eacute;pend du
+perp&eacute;tuel.&raquo; (FOUILL&Eacute;E, <i>Morale des id&eacute;es-forces,</i> p. XXVII, XXIX.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_418_418" id="Footnote_418_418"></a><a href="#FNanchor_418_418"><span class="label">[418]</span></a> &#934;&#945;&#957;&#949;&#961;&#8056;&#957; &#964;&#959;&#953;&#957;&#965;&#957; &#941;&#954; &#964;&#959;&#965;&#964;&#969;&#957; &#8004;&#964;&#953; &#7956;&#963;&#964;&#953; &#964;&#8056; &#960;&#961;&#974;&#964;&#959;&#962; &#954;&#953;&#957;&#959;&#971;&#957;
+&#940;&#954;&#943;&#957;&#951;&#964;&#959;&#957; (ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. VIII, c. v.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_419_419" id="Footnote_419_419"></a><a href="#FNanchor_419_419"><span class="label">[419]</span></a> Pour Aristote, c'est quelque chose de <i>divin</i>, &#964;&#8056; &#952;&#949;&#943;&#959;&#957;;
+pour saint Thomas et pour nous, c'est la pens&eacute;e m&ecirc;me de Dieu refl&eacute;t&eacute;e
+par ses cr&eacute;atures.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_420_420" id="Footnote_420_420"></a><a href="#FNanchor_420_420"><span class="label">[420]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 340.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_421_421" id="Footnote_421_421"></a><a href="#FNanchor_421_421"><span class="label">[421]</span></a> &laquo;Concevoir (le concept) est un pis aller (!!) dans les cas
+o&ugrave; l'on ne peut pas percevoir (!!).... Une conception ne vaut que par
+les perceptions &eacute;ventuelles qu'elle repr&eacute;sente (!!).&raquo; (BERGSON,
+<i>Conf&eacute;rences d'Oxford</i>, p. 5.) Le lecteur appr&eacute;ciera si ce n'est pas l&agrave;
+une inintelligence totale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_422_422" id="Footnote_422_422"></a><a href="#FNanchor_422_422"><span class="label">[422]</span></a> &laquo;Persistance inextinguible d'un reste: c'est la tare
+essentielle du concept.&raquo; <i>(Revue n&eacute;o-scolastiq.,</i> nov. 1910, p. 489.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_423_423" id="Footnote_423_423"></a><a href="#FNanchor_423_423"><span class="label">[423]</span></a> SAINT THOMAS, <i>in Il C&#339;lor</i>., l. XVIII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_424_424" id="Footnote_424_424"></a><a href="#FNanchor_424_424"><span class="label">[424]</span></a> <i>Quidquid esse potest intelligi potest</i>. S. THOMAS,
+<i>Contra Gent</i>., l. II, c. 98.&mdash;La raison en est que tout ce qui vient &agrave;
+l'existence est la r&eacute;alisation d'un possible et partant d'une id&eacute;e.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_425_425" id="Footnote_425_425"></a><a href="#FNanchor_425_425"><span class="label">[425]</span></a> BERGSON, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1903, p. 8.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_426_426" id="Footnote_426_426"></a><a href="#FNanchor_426_426"><span class="label">[426]</span></a> Nominaliste pour tous les concepts, except&eacute; pour celui de
+Temps, o&ugrave; M. Bergson est ultra-r&eacute;aliste, puisqu'il en fait la substance
+des choses dans le grand Tout. En faisant du Temps non pas un fluide,
+mais la <i>fluidit&eacute;</i> m&ecirc;me, il hypostasie une abstraction.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_427_427" id="Footnote_427_427"></a><a href="#FNanchor_427_427"><span class="label">[427]</span></a> <i>L'universel</i> veut dire essence commune &agrave; plusieurs
+individus. Ainsi la rondeur est une essence commune &agrave; toutes les choses
+rondes. La premi&egrave;re vue de l'esprit d&eacute;couvre une essence, v.g. la
+rondeur de ce cercle: c'est l'universel <i>direct</i>. La seconde vue la
+consid&egrave;re comme &eacute;tant commune &agrave; tous les autres cercles, existants ou
+possibles, c'est-&agrave;-dire comme infiniment imitable: c'est l'universel
+<i>r&eacute;flexe</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_428_428" id="Footnote_428_428"></a><a href="#FNanchor_428_428"><span class="label">[428]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 56, 114, 128, 136,
+148.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_429_429" id="Footnote_429_429"></a><a href="#FNanchor_429_429"><span class="label">[429]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, introd., p. iii.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_430_430" id="Footnote_430_430"></a><a href="#FNanchor_430_430"><span class="label">[430]</span></a> En g&eacute;n&eacute;ral, l'intuition d&eacute;signe l'acte de conna&icirc;tre un
+objet imm&eacute;diatement, sans raisonnement ni passage par des id&eacute;es
+interm&eacute;diaires. Elle s'oppose &agrave; l'acte discursif.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_431_431" id="Footnote_431_431"></a><a href="#FNanchor_431_431"><span class="label">[431]</span></a> &laquo;Une facult&eacute; tout autre que celle d'analyser. Ce sera,
+par d&eacute;finition m&ecirc;me, l'intuition.&raquo; (BERGSON, <i>Revue de M&eacute;ta. et de
+Morale</i>, 1903, p. 35.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_432_432" id="Footnote_432_432"></a><a href="#FNanchor_432_432"><span class="label">[432]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, introd., p. iv; cf.
+p. 216.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_433_433" id="Footnote_433_433"></a><a href="#FNanchor_433_433"><span class="label">[433]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 31, 47, 49, 164,
+323, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_434_434" id="Footnote_434_434"></a><a href="#FNanchor_434_434"><span class="label">[434]</span></a> Voici un aveu: &laquo;M&ecirc;me quand elle se lance dans la th&eacute;orie,
+la science est tenue d'adapter sa d&eacute;marche &agrave; la configuration g&eacute;n&eacute;rale
+de la pratique (et du r&eacute;el). Si haut qu'elle s'&eacute;l&egrave;ve, elle doit &ecirc;tre
+pr&ecirc;te &agrave; retomber dans le champ de l'action et &agrave; s'y retrouver tout de
+suite sur ses pieds. Ce ne lui serait pas possible si son rythme
+diff&eacute;rait absolument de celui de l'action elle-m&ecirc;me.&raquo; (<i>L'Evolution
+cr&eacute;atrice</i>, p. 356.) Bien loin de s'opposer, le th&eacute;oricien et le
+praticien se compl&egrave;tent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_435_435" id="Footnote_435_435"></a><a href="#FNanchor_435_435"><span class="label">[435]</span></a> Il s'agit &laquo;d'une connaissance par le dedans, qui les
+saisit (les faits) dans leur jaillissement m&ecirc;me au lieu de les prendre
+une fois jaillis, qui creuserait ainsi au-dessous de l'espace et du
+temps spatialis&eacute;....&raquo; (BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 390.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_436_436" id="Footnote_436_436"></a><a href="#FNanchor_436_436"><span class="label">[436]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 50; cf. p. 216.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_437_437" id="Footnote_437_437"></a><a href="#FNanchor_437_437"><span class="label">[437]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 53.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_438_438" id="Footnote_438_438"></a><a href="#FNanchor_438_438"><span class="label">[438]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 210, 211.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_439_439" id="Footnote_439_439"></a><a href="#FNanchor_439_439"><span class="label">[439]</span></a> M&ecirc;me h&eacute;sitation chez M. Le Roy qui &eacute;crit: &laquo;La t&acirc;che
+propre du philosophe serait de r&eacute;sorber l'intelligence dans l'instinct,
+ou plut&ocirc;t de r&eacute;int&eacute;grer l'instinct dans l'intelligence.&raquo; (<i>Revue des
+Deux Mondes</i>, f&eacute;vrier 1912.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_440_440" id="Footnote_440_440"></a><a href="#FNanchor_440_440"><span class="label">[440]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 179.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_441_441" id="Footnote_441_441"></a><a href="#FNanchor_441_441"><span class="label">[441]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, cf. p. 197.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_442_442" id="Footnote_442_442"></a><a href="#FNanchor_442_442"><span class="label">[442]</span></a> &laquo;La premi&egrave;re (connaissance) implique qu'on tourne autour
+de cette chose; la seconde, qu'on entre en elle.&raquo; (BERGSON, <i>Revue de
+M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1903, p. i.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_443_443" id="Footnote_443_443"></a><a href="#FNanchor_443_443"><span class="label">[443]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 290.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_444_444" id="Footnote_444_444"></a><a href="#FNanchor_444_444"><span class="label">[444]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 209.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_445_445" id="Footnote_445_445"></a><a href="#FNanchor_445_445"><span class="label">[445]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 258, cf.
+p. 259.&mdash;&laquo;En les rapprochant les unes des autres (les formes de
+l'instinct), en les faisant ensuite fusionner avec l'intelligence,
+n'obtiendrait-on pas cette fois une conscience coextensive &agrave; la vie et
+capable, en se retournant brusquement contre la pouss&eacute;e vitale qu'elle
+sent derri&egrave;re elle, d'en obtenir une vision int&eacute;grale, quoique sans
+doute &eacute;vanouissante?&raquo; (<i>Ibid.</i>, introd., p. v.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_446_446" id="Footnote_446_446"></a><a href="#FNanchor_446_446"><span class="label">[446]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 272.&mdash;&laquo;On appelle
+intuition cette esp&egrave;ce de <i>sympathie intellectuelle</i> par laquelle on se
+transporte &agrave; l'int&eacute;rieur d'un objet pour co&iuml;ncider avec ce qu'il a
+d'unique et partant d'inexprimable.&raquo; (<i>Rev. de M&eacute;ta. et de Morale</i>,
+1903, p. 3.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_447_447" id="Footnote_447_447"></a><a href="#FNanchor_447_447"><span class="label">[447]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 209.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_448_448" id="Footnote_448_448"></a><a href="#FNanchor_448_448"><span class="label">[448]</span></a> BERGSON, Discours de Bologne, 10 avril 1911, dans la
+<i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, nov. 1911, p. 826, 827.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_449_449" id="Footnote_449_449"></a><a href="#FNanchor_449_449"><span class="label">[449]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 813, 824.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_450_450" id="Footnote_450_450"></a><a href="#FNanchor_450_450"><span class="label">[450]</span></a> Pour Kant, c'est le concept qui recoud le d&eacute;cousu informe
+de l'intuition sensible. Pour Bergson, c'est, au contraire, l'intuition
+sensible qui recoud le morcelage du concept. Opposition curieuse qui
+trahit le caract&egrave;re artificiel de ces syst&egrave;mes!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_451_451" id="Footnote_451_451"></a><a href="#FNanchor_451_451"><span class="label">[451]</span></a> Aristote avait d&eacute;j&agrave; dit: &laquo;Sentir n'est pas encore
+savoir.&raquo; (<i>Anal.</i> Post.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_452_452" id="Footnote_452_452"></a><a href="#FNanchor_452_452"><span class="label">[452]</span></a> FOUILL&Eacute;E, <i>la Pens&eacute;e</i>, p. 363.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_453_453" id="Footnote_453_453"></a><a href="#FNanchor_453_453"><span class="label">[453]</span></a> &laquo;Concevoir est un pis-aller dans le cas o&ugrave; l'on ne peut
+pas percevoir.&raquo; (BERGSON, conf. d'Oxford, <i>la Perception du changement</i>,
+p. 5.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_454_454" id="Footnote_454_454"></a><a href="#FNanchor_454_454"><span class="label">[454]</span></a> Cf. S. AUG. <i>De Genes. ad litt</i>., IV, 32, 50.&mdash;S. Thomas
+ajoute que la vision dans le Verbe est la connaissance la plus parfaite,
+soit du g&eacute;n&eacute;ral, soit du particulier. <i>Perfectius (res) cognoscitur
+per Verbum quam per se ipsam, etiam in quantum est talis</i>, (De verit. q. 8,
+a. 16, ad II; cf. q. 4, a. 6.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_455_455" id="Footnote_455_455"></a><a href="#FNanchor_455_455"><span class="label">[455]</span></a> BERGSON, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, janv. 1903, p. 13.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_456_456" id="Footnote_456_456"></a><a href="#FNanchor_456_456"><span class="label">[456]</span></a> FOUILL&Eacute;E, <i>la Pens&eacute;e</i>, p. 353.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_457_457" id="Footnote_457_457"></a><a href="#FNanchor_457_457"><span class="label">[457]</span></a> BERGSON, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, janv. 1903, p. 9,
+15, 27. Voici quelques jolis exemples de ces concepts &laquo;fluides&raquo;.
+D&eacute;finition de l'<i>id&eacute;e</i>: &laquo;Une certaine assurance de facile
+intelligibilit&eacute;.&raquo; D&eacute;finition de l'<i>&acirc;me</i>: &laquo;Une certaine inqui&eacute;tude de
+vie.&raquo; (<i>Ibid.</i>, p. 31.) On comprend que de tels concepts soient
+perp&eacute;tuellement changeants.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_458_458" id="Footnote_458_458"></a><a href="#FNanchor_458_458"><span class="label">[458]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 393.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_459_459" id="Footnote_459_459"></a><a href="#FNanchor_459_459"><span class="label">[459]</span></a> Cf. notre &eacute;tude I sur <i>le Mouvement</i>, p. 142 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_460_460" id="Footnote_460_460"></a><a href="#FNanchor_460_460"><span class="label">[460]</span></a> BERGSON, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1903, p. 32, 33.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_461_461" id="Footnote_461_461"></a><a href="#FNanchor_461_461"><span class="label">[461]</span></a> Aristote, lui aussi, a voulu revenir &laquo;de la s&eacute;cheresse et
+de l'insuffisance logique &agrave; la richesse f&eacute;conde de l'exp&eacute;rience, de
+l'artificiel au naturel.&raquo; (RAVAISSON, <i>Testament philosophique</i>, p. 7.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_462_462" id="Footnote_462_462"></a><a href="#FNanchor_462_462"><span class="label">[462]</span></a> LE ROY, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1907, p. 488, 495.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_463_463" id="Footnote_463_463"></a><a href="#FNanchor_463_463"><span class="label">[463]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 389.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_464_464" id="Footnote_464_464"></a><a href="#FNanchor_464_464"><span class="label">[464]</span></a> BERGSON, <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 54.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_465_465" id="Footnote_465_465"></a><a href="#FNanchor_465_465"><span class="label">[465]</span></a> &laquo;L'intuition de soi est l'illusion d'un ultra-raffin&eacute; qui
+prend la conscience aigu&euml; d'une sensation pour la co&iuml;ncidence avec
+l'&ecirc;tre.&raquo; (Revue <i>n&eacute;o-scolastique,</i> nov. 1910, p. 490.) Une m&eacute;prise si
+grossi&egrave;re n'est certes pas d'un ultra-raffin&eacute;!... La conscience ne
+saisit pas seulement la pens&eacute;e, mais aussi celui qui pense: <i>intellectus
+intelligit semetipsum</i>&mdash;, dit saint Thomas. Et ce n'est pas seulement
+l'&eacute;cole d'Aristote et de saint Thomas qui est unanime sur ce point
+capital, mais encore l'&eacute;cole suar&eacute;sienne: &laquo;Prima cognitio accidentis non
+terminatur ad abstractum sed ad concretum ... sicque substantia
+cognoscitur simul cum accidente, hoc est in confuso, in quantum est pars
+talis concreti accidentalis.&raquo; (SUAREZ, <i>De Anima</i>, l. IV, c. iv.) Quant
+aux &eacute;coles spiritualistes modernes, contentons-nous de citer cette
+magnifique et d&eacute;cisive parole de F. Bouillier: &laquo;D&eacute;nier &agrave; la conscience
+le pouvoir d'atteindre, en m&ecirc;me temps que les ph&eacute;nom&egrave;nes, l'&ecirc;tre que
+nous sommes, l'&ecirc;tre un, identique, essentiellement actif, vie et pens&eacute;e,
+c'est la mutiler profond&eacute;ment, c'est rejeter la meilleure partie de ce
+qu'elle nous atteste, et cela seul qui est continuellement pr&eacute;sent au
+milieu de la diversit&eacute; de tous ses autres t&eacute;moignages.&raquo; (<i>La Conscience
+en psychologie</i>, p. 95). Une psychologie exp&eacute;rimentale &laquo;sans &acirc;me&raquo; n'est
+donc qu'une mutilation profonde de l'exp&eacute;rience.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_466_466" id="Footnote_466_466"></a><a href="#FNanchor_466_466"><span class="label">[466]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 212, 213.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_467_467" id="Footnote_467_467"></a><a href="#FNanchor_467_467"><span class="label">[467]</span></a> C'est ce que les scolastiques ont appel&eacute; la <i>quiddit&eacute;</i>:
+&laquo;Intellectus humani proprium objectum est quidditas sive natura in
+materia corporali existens.&raquo; (S. THOMAS, <i>Sum. theol</i>., I, q. LXXXIV, a.
+3, et q. LXXXIX, a. 3.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_468_468" id="Footnote_468_468"></a><a href="#FNanchor_468_468"><span class="label">[468]</span></a> La premi&egrave;re notion acquise est celle de l'<i>&ecirc;tre</i>: &laquo;Ens
+est primum quod cadit in apprehensione simpliciter.&raquo; (S. THOMAS,
+<i>Qu&aelig;st. disp., De Verit.,</i> q. x, a. 1.) Or, l'&ecirc;tre le dit d'abord de ce
+qui est <i>de soi</i> (substance), puis de l'&ecirc;tre d&eacute;riv&eacute; (accidents): &laquo;Ens
+absolute et primo dicitur de substantia, posterius, secundum quid de
+accidentibus.&raquo; (S. THOMAS, <i>De ente et essentia</i>, c. ii.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_469_469" id="Footnote_469_469"></a><a href="#FNanchor_469_469"><span class="label">[469]</span></a> On sait que, pour Aristote et saint Thomas, c'est
+l'intuition de l'<i>&ecirc;tre r&eacute;el</i> qui fonde toute la m&eacute;taphysique.
+(S. THOMAS, I&deg;, q. LXXXXV, a. 5.) La connaissance qui en d&eacute;coule est
+progressive: 1&deg; connaissance de l'&ecirc;tre (quelque chose qui est); 2&deg;
+connaissance <i>confuse</i> de la substance; 3&deg; connaissance <i>confuse</i> des
+accidents; 4&deg; connaissance <i>distincte</i> de la substance; 5&deg; connaissance
+<i>distincte</i> des accidents. Ensuite vient la connaissance de la <i>nature</i>
+des &ecirc;tres &eacute;tudi&eacute;s: essences et propri&eacute;t&eacute;s. On voit par l&agrave; que
+l'intelligence saisit la substance avant les accidents (c'est l'invers&eacute;
+pour les sens), parce qu'elle ne peut comprendre l'&ecirc;tre <i>d&eacute;riv&eacute;</i>
+qu'apr&egrave;s l'&ecirc;tre <i>de soi</i>. &laquo;Sicut pr&aelig;dicamenta non habent esse nisi per
+hoc quod insunt substanti&aelig;, ita non habent cognosci nisi in quantum
+participant aliquid de modo cognitionis substanti&aelig; quod est cognoscere
+quid est&raquo;. (S THOMAS, <i>In libro XII m&eacute;taph</i>., l. VII, lec. I.) C'est
+l'inverse pour les sens qui sont tout d'abord frapp&eacute;s par les accidents
+et ne saisissent l'objet que par concommitance, comme on saisit une main
+gant&eacute;e sous le gant. En r&eacute;sum&eacute;, la substance est sensible <i>per accidens</i>
+et intelligible <i>per se</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_470_470" id="Footnote_470_470"></a><a href="#FNanchor_470_470"><span class="label">[470]</span></a> BERGSON, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1903, p. 33, 35;
+cf. <i>Mati&egrave;re et M&eacute;moire</i>, p. 203, 205-207. Gr&acirc;ce &agrave; cette intuition
+directe du r&eacute;el, nous pouvons confronter l'image du souvenir avec le
+r&eacute;el pour la rendre de plus en plus ad&eacute;quate. <i>L'ad&aelig;quatio rei et
+intellectus</i> est ainsi rendue possible. Elle est impossible, au
+contraire, pour ceux qui nient l'intuition et ne peuvent plus comparer
+l'image qu'avec d'autres images, sans jamais saisir l'original.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_471_471" id="Footnote_471_471"></a><a href="#FNanchor_471_471"><span class="label">[471]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 192, 193.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_472_472" id="Footnote_472_472"></a><a href="#FNanchor_472_472"><span class="label">[472]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 206; et r&eacute;ponse &agrave;
+Pitkin, <i>Journal of Philosophy</i>, 7 juill. 1910.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_473_473" id="Footnote_473_473"></a><a href="#FNanchor_473_473"><span class="label">[473]</span></a> D'ailleurs, qui distinguera les v&eacute;ritables biens, la
+v&eacute;ritable utilit&eacute;, les succ&egrave;s dignes d'envie, sinon l'intelligence
+&eacute;clair&eacute;e par d'autres crit&egrave;res?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_474_474" id="Footnote_474_474"></a><a href="#FNanchor_474_474"><span class="label">[474]</span></a> BERGSON, <i>R&eacute;ponse &agrave; Pitkin, Ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_475_475" id="Footnote_475_475"></a><a href="#FNanchor_475_475"><span class="label">[475]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 323.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_476_476" id="Footnote_476_476"></a><a href="#FNanchor_476_476"><span class="label">[476]</span></a> Cf. <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1901, p. 317.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_477_477" id="Footnote_477_477"></a><a href="#FNanchor_477_477"><span class="label">[477]</span></a> LITTR&Eacute;, <i>Revue des Deux Mondes</i>, 10 juin 1865.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_478_478" id="Footnote_478_478"></a><a href="#FNanchor_478_478"><span class="label">[478]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 239-257.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_479_479" id="Footnote_479_479"></a><a href="#FNanchor_479_479"><span class="label">[479]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 242.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_480_480" id="Footnote_480_480"></a><a href="#FNanchor_480_480"><span class="label">[480]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 253.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_481_481" id="Footnote_481_481"></a><a href="#FNanchor_481_481"><span class="label">[481]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 253.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_482_482" id="Footnote_482_482"></a><a href="#FNanchor_482_482"><span class="label">[482]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 295-323.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_483_483" id="Footnote_483_483"></a><a href="#FNanchor_483_483"><span class="label">[483]</span></a> A l'exemple de M. Bergson, nous avons nous-m&ecirc;me r&eacute;&eacute;dit&eacute;
+dans ce paragraphe, presque litt&eacute;ralement, notre r&eacute;plique d&eacute;j&agrave; parue
+ailleurs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_484_484" id="Footnote_484_484"></a><a href="#FNanchor_484_484"><span class="label">[484]</span></a> S. THOMAS, <i>I Sent</i>., dist. VIII, q. i, a. 3.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_485_485" id="Footnote_485_485"></a><a href="#FNanchor_485_485"><span class="label">[485]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 310.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_486_486" id="Footnote_486_486"></a><a href="#FNanchor_486_486"><span class="label">[486]</span></a> MICHELET, <i>Esquisse de logique</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_487_487" id="Footnote_487_487"></a><a href="#FNanchor_487_487"><span class="label">[487]</span></a> &laquo;Ens rationis dicitur, quod cum in re nihil ponat, et in
+se non sit ens, formatur tamen seu accipitur ut ens in ratione.&raquo; (S.
+THOMAS, V. <i>M&eacute;ta</i>., l. IX;&mdash;<i>Summa theol</i>., I&deg;, q. XVI, a. 3, ad 2.&mdash;Cf.
+JEAN DE S. THOMAS, <i>Log</i>., II, q. 2.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_488_488" id="Footnote_488_488"></a><a href="#FNanchor_488_488"><span class="label">[488]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 320.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_489_489" id="Footnote_489_489"></a><a href="#FNanchor_489_489"><span class="label">[489]</span></a> Dans sa lettre au P. de Tonqu&eacute;dec (<i>Etudes,</i> 20 janv.
+1912, p. 516), M. Bergson a eu la loyaut&eacute; de reconna&icirc;tre l'insuffisance
+de cette premi&egrave;re argumentation: &laquo;Elle aboutit simplement &agrave; montrer que
+<i>quelque chose</i> a toujours exist&eacute;. Sur la nature de ce &laquo;quelque chose&raquo;,
+elle n'apporte, il est vrai, aucune conclusion positive.&raquo; Le lecteur
+comparera cet aveu &agrave; ses pr&eacute;tentions premi&egrave;res.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_490_490" id="Footnote_490_490"></a><a href="#FNanchor_490_490"><span class="label">[490]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 299.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_491_491" id="Footnote_491_491"></a><a href="#FNanchor_491_491"><span class="label">[491]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 291.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_492_492" id="Footnote_492_492"></a><a href="#FNanchor_492_492"><span class="label">[492]</span></a> Pour ces citations et les suivantes, voy. Bergson, son
+cours au Coll&egrave;ge de France, en mai 1911: <i>Th&eacute;orie de la Personne</i>, cit&eacute;
+par Grivet, <i>Etudes</i>, 30 nov. 1911.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_493_493" id="Footnote_493_493"></a><a href="#FNanchor_493_493"><span class="label">[493]</span></a> &laquo;Seule, la mati&egrave;re qu'il (le courant de la conscience
+universelle) charrie avec lui, et dans les interstices de laquelle il
+s'ins&egrave;re, peut le diviser en individualit&eacute;s distinctes. Le courant passe
+donc, traversant les g&eacute;n&eacute;rations humaines, se subdivisant en individus:
+cette division &eacute;tait dessin&eacute;e en lui vaguement (?), mais elle ne se f&ucirc;t
+pas accus&eacute;e sans la mati&egrave;re. Ainsi se cr&eacute;ent sans cesse des &acirc;mes, qui
+cependant, en un certain sens, pr&eacute;existaient. Elles ne sont pas autre
+chose que les ruisselets entre lesquels se partage le grand fleuve de la
+vie, coulant &agrave; travers le corps de l'humanit&eacute;.&raquo; (BERGSON, <i>l'Evolution
+cr&eacute;atrice</i>, p. 292.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_494_494" id="Footnote_494_494"></a><a href="#FNanchor_494_494"><span class="label">[494]</span></a> Nous avons vu plus haut, en parlant du &laquo;morcelage&raquo;, que
+c'est l'<i>esprit</i>, au contraire, qui se d&eacute;coupait un corps. Ce sont l&agrave;
+des assertions difficilement conciliables &agrave; nos yeux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_495_495" id="Footnote_495_495"></a><a href="#FNanchor_495_495"><span class="label">[495]</span></a> Voir, par exemple, l'interview de Maurice Verne dans
+l'<i>Intransigeant</i> du 26 nov. 1911.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_496_496" id="Footnote_496_496"></a><a href="#FNanchor_496_496"><span class="label">[496]</span></a> Voir l'interview ci-dessus.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_497_497" id="Footnote_497_497"></a><a href="#FNanchor_497_497"><span class="label">[497]</span></a> Cf. <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 294.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_498_498" id="Footnote_498_498"></a><a href="#FNanchor_498_498"><span class="label">[498]</span></a> PIERRE LOTI, <i>le P&egrave;lerin d'Angkor</i> (Calmann-L&eacute;vy). Cf.
+Discours de r&eacute;ception &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise de M. Jean Aicard, par
+Pierre Loti, 23 d&eacute;c. 1909.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_499_499" id="Footnote_499_499"></a><a href="#FNanchor_499_499"><span class="label">[499]</span></a> &laquo;Je parle de Dieu comme d'une <i>source</i> d'o&ugrave; sortent tour &agrave;
+tour, par un effet de sa libert&eacute;, les &laquo;courants&raquo; ou &laquo;&eacute;lans&raquo; dont chacun
+formera un monde: il en reste donc distinct (??), et ce n'est pas de lui
+qu'on peut dire que &laquo;le plus souvent il tourne court&raquo;, ou qu'il soit &laquo;&agrave;
+la merci de la mat&eacute;rialit&eacute; qu'il a d&ucirc; se donner.&raquo; (1<sup>re</sup> lettre
+au P. de Tonqu&eacute;dec, p. 517 des <i>Etudes</i>.)&mdash;M. Bergson avait &eacute;crit
+(<i>Evolution cr&eacute;atrice,</i> p. 270): &laquo;Je parle d'un <i>centre</i> d'o&ugrave; les mondes
+jailliraient comme les fus&eacute;es d'un immense bouquet,&mdash;pourvu toutefois
+que je ne donne pas ce centre pour une <i>chose</i> [une substance] mais pour
+une <i>continuit&eacute; de jaillissement.</i> Dieu, ainsi d&eacute;fini, n'a rien de tout
+fait....&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_500_500" id="Footnote_500_500"></a><a href="#FNanchor_500_500"><span class="label">[500]</span></a> <i>L'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 270, 271.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_501_501" id="Footnote_501_501"></a><a href="#FNanchor_501_501"><span class="label">[501]</span></a> De m&ecirc;me pour M. Le Roy: &laquo;Pour nous, Dieu n'est pas, mais
+devient. Son devenir est notre progr&egrave;s m&ecirc;me.&raquo; (LE ROY, <i>Revue de M&eacute;ta.
+et de Morale</i>, 1907, p. 509.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_502_502" id="Footnote_502_502"></a><a href="#FNanchor_502_502"><span class="label">[502]</span></a> LE ROI, <i>Dogme et Critique</i>, p. 145.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_503_503" id="Footnote_503_503"></a><a href="#FNanchor_503_503"><span class="label">[503]</span></a> Malgr&eacute; cela, M. Bergson persiste &agrave; croire qu'il n'est pas
+panth&eacute;iste, et sa bonne foi ne saurait &ecirc;tre mise en doute. &laquo;De tout
+cela, &eacute;crit-il, se d&eacute;gage nettement l'id&eacute;e d'un Dieu cr&eacute;ateur et libre,
+g&eacute;n&eacute;rateur &agrave; la fois de la mati&egrave;re et de la vie, dont l'effort de
+cr&eacute;ation se continue du c&ocirc;t&eacute; de la vie, par l'&eacute;volution des esp&egrave;ces et
+par la constitution des personnalit&eacute;s humaines. De tout cela se d&eacute;gage,
+par cons&eacute;quent, la r&eacute;futation du monisme et du panth&eacute;isme en g&eacute;n&eacute;ral
+(??). Mais, pour pr&eacute;ciser encore ces conclusions et en dire davantage,
+il faudrait aborder des probl&egrave;mes d'un tout autre genre, <i>les probl&egrave;mes
+moraux</i>. Je ne suis pas s&ucirc;r de jamais rien publier &agrave; ce sujet; je ne le
+ferai que si j'arrive &agrave; des r&eacute;sultats qui me paraissent aussi
+d&eacute;montrables ou aussi &laquo;montrables&raquo; que ceux de mes autres travaux.&raquo;
+(Lettre au P. de Tonqu&eacute;dec, II<sup>e</sup> lettre, <i>Etudes</i>, p. 515.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_504_504" id="Footnote_504_504"></a><a href="#FNanchor_504_504"><span class="label">[504]</span></a> Autre formule de la m&ecirc;me erreur: &laquo;Le temps <i>n'est</i>
+jamais; il devient toujours.&raquo;&mdash;Comme si le pr&eacute;sent n'&eacute;tait pas en acte!
+&laquo;<i>Nihil est temporis</i>, dit saint Thomas, <i>nisi nunc</i>.&raquo; (I&ordm; q. 46, a. 3,
+ad 3.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_505_505" id="Footnote_505_505"></a><a href="#FNanchor_505_505"><span class="label">[505]</span></a> Cf. LE ROY, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1901, p. 292
+et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_506_506" id="Footnote_506_506"></a><a href="#FNanchor_506_506"><span class="label">[506]</span></a> Congr&egrave;s de Bologne, 10 avril 1911, dans la <i>Revue de
+M&eacute;ta. et de Morale</i>, nov. 1911, p. 810.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_507_507" id="Footnote_507_507"></a><a href="#FNanchor_507_507"><span class="label">[507]</span></a> Sa premi&egrave;re devise &eacute;tait: &laquo;Mettre plus de science dans la
+m&eacute;taphysique et plus de m&eacute;taphysique dans la science.&raquo; (BERGSON, <i>Revue
+de M&eacute;ta et de Morale</i>, janv. 1903, p. 29.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_508_508" id="Footnote_508_508"></a><a href="#FNanchor_508_508"><span class="label">[508]</span></a> BERGSON, Congr&egrave;s de Bologne, 10 avril 1911, dans la
+<i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, nov. 1911, p. 825.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_509_509" id="Footnote_509_509"></a><a href="#FNanchor_509_509"><span class="label">[509]</span></a> &laquo;En principe, la science positive porte sur la r&eacute;alit&eacute;
+m&ecirc;me, pourvu qu'elle ne sorte pas de son domaine qui est la mati&egrave;re
+inerte.&raquo; (BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 225; cf. p. 216.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_510_510" id="Footnote_510_510"></a><a href="#FNanchor_510_510"><span class="label">[510]</span></a> POINCAR&Eacute;, <i>la Valeur de la science</i>, p. 214.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_511_511" id="Footnote_511_511"></a><a href="#FNanchor_511_511"><span class="label">[511]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 218, 258, 211, 272.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_512_512" id="Footnote_512_512"></a><a href="#FNanchor_512_512"><span class="label">[512]</span></a> &laquo;D'apr&egrave;s cette nouvelle m&eacute;thode, pour conna&icirc;tre les
+choses telles qu'elles sont, il ne faut pas user de l'intelligence, qui
+ne peut que les d&eacute;naturer, mais se rapprocher (par l'intuition) de
+l'exp&eacute;rience brute, se plonger dans le tourbillon des sensations,
+s'ab&icirc;mer enfin dans le torrent de la vie animale et v&eacute;g&eacute;tative, se
+perdre dans l'inconscience et se noyer dans les choses. Ce r&eacute;alisme
+psychologique conduit &agrave; l'idol&acirc;trie du fait en m&eacute;taphysique et en
+morale....&raquo;(COUTURAT, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, 1897, p. 241,
+242.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_513_513" id="Footnote_513_513"></a><a href="#FNanchor_513_513"><span class="label">[513]</span></a> W. JAMES, <i>Philosophie de l'exp&eacute;rience,</i> p. 257, 264,
+265, 309, 316. &laquo;Le meilleur chemin &agrave; suivre est celui de Fechener, de
+Royce, de H&eacute;gel: Fechener n'a jamais entendu le veto de la Logique;
+Royce entend sa voix, mais refuse d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment de savoir ce qu'elle dit;
+H&eacute;gel n'entend ce qu'elle dit que pour en faire fi; et tous passent
+joyeusement leur chemin. Serons-nous les seuls &agrave; subir son veto?&raquo;
+(<i>Ibid.,</i> p. 197.) C'est Bergson, dit-il, qui l'a enhardi dans cette
+voie.&mdash;&laquo;Je me suis vu contraint de renoncer &agrave; la Logique carr&eacute;ment,
+franchement, irr&eacute;vocablement!&raquo; <i>(A Pluralistic universe</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_514_514" id="Footnote_514_514"></a><a href="#FNanchor_514_514"><span class="label">[514]</span></a> MARITAIN, <i>l'Evolutionnisme de M. Bergson</i>, dans la
+<i>Revue de Philosophie,</i> sept. 1911, p. 539.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_515_515" id="Footnote_515_515"></a><a href="#FNanchor_515_515"><span class="label">[515]</span></a> Cf. Card. MERCIER, <i>Discours du 8 d&eacute;c. 1907 &agrave;
+l'Universit&eacute; de Louvain</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_516_516" id="Footnote_516_516"></a><a href="#FNanchor_516_516"><span class="label">[516]</span></a> M. Bergson est &agrave; peu pr&egrave;s le seul philosophe
+universitaire &agrave; traiter les questions de m&eacute;taphysique, comme on peut
+s'en convaincre en feuilletant le catalogue d'ouvrages philosophiques
+publi&eacute;s chez Alcan.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_517_517" id="Footnote_517_517"></a><a href="#FNanchor_517_517"><span class="label">[517]</span></a> BERGSON, <i>Revue de M&eacute;ta. et de Morale</i>, janv. 1903,
+p. 30, 31.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_518_518" id="Footnote_518_518"></a><a href="#FNanchor_518_518"><span class="label">[518]</span></a> Cette critique, il est vrai, n'est pas nouvelle. D&eacute;j&agrave;
+Platon l'adressait aux artistes de son temps: &laquo;N'est-il pas vrai que les
+artistes, s'inqui&eacute;tant peu de la v&eacute;rit&eacute;, donnent &agrave; leurs ouvrages, au
+lieu de proportions naturelles, celles qu'ils jugent devoir faire le
+plus bel effet?&raquo; (<i>Le Sophiste</i>, trad. Cousin, p. 220.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_519_519" id="Footnote_519_519"></a><a href="#FNanchor_519_519"><span class="label">[519]</span></a> REN&Eacute; DOUMIC, <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 mars 1910,
+p. 433.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_520_520" id="Footnote_520_520"></a><a href="#FNanchor_520_520"><span class="label">[520]</span></a> Cit&eacute; par GRIVET, <i>Etudes</i>, 20 nov. 1911.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_521_521" id="Footnote_521_521"></a><a href="#FNanchor_521_521"><span class="label">[521]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution cr&eacute;atrice</i>, p. 375, 355, 369.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_522_522" id="Footnote_522_522"></a><a href="#FNanchor_522_522"><span class="label">[522]</span></a> W. JAMES, <i>Philosophie de l'exp&eacute;rience,</i> p. 305.</p>
+<br /><br />
+
+</div></div>
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+<pre>
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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